Produced by Ebooks libres et gratuits from images made available by the Bibliothque Nationale de France at http://gallica.bnf.fr; this text is also available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. L'HOMME L'OREILLE CASSE gar Edmond About (1862) Table des matires MADAME LA COMTESSE DE NAJAC. I -- O l'on tue le veau gras pour fter le retour d'un enfant conome. II -- Dballage aux flambeaux. III -- Le crime du savant professeur Meiser. IV -- La victime. V -- Rves d'amour et autre. VI -- Un caprice de jeune fille. VII -- Testament du professeur Meiser en faveur du colonel dessch. VIII -- Comment Nicolas Meiser, neveu de Jean Meiser, avait excut le testament de son oncle. IX -- Beaucoup de bruit dans Fontainebleau. X -- Allluia! XI -- O le colonel Fougas apprend quelques nouvelles qui paratront anciennes mes lecteurs. XII -- Le premier repas du convalescent. XIII -- Histoire du colonel Fougas, raconte par lui-mme. XIV -- Le jeu de l'amour et de l'espadon. XV -- O l'on verra qu'il n'y a pas loin du Capitole la roche Tarpienne. XVI -- Mmorable entrevue du colonel Fougas et de S.M. l'Empereur des Franais. XVII -- O Mr Nicolas Meiser, riche propritaire de Dantzig, reoit une visite qu'il ne dsirait point. XVIII -- Le colonel cherche se dbarrasser d'un million qui le gne. XIX -- Il demande et accorde la main de Clmentine. XX -- Un coup de foudre dans un ciel pur. MADAME LA COMTESSE DE NAJAC. Ce petit livre est clos sous votre aile. Oh! le bon temps et l bonne amiti! Jours bien remplis, et trop courts de moiti! Dcidment, votre Bretagne est belle. Je l'ai revue en imprimant Fougas: Les souvenirs s'envolaient de mon page Comme pinsons chapps de leurs cages; Je repensais, je ne relisais pas. Que l'Ocan avait grande tournure! Que le soleil faisait bonne figure, En blanc bonnet, pleurnichant et moqueur! Qui me rendra ces heures envoles, Ces gais propos, ces crpes rissoles, Ces tours de valse, et cette paix du coeur? E. A. Paris, 3 novembre 1861. I -- O l'on tue le veau gras pour fter le retour d'un enfant conome. Le 18 mai 1859, Mr Renault, ancien professeur, de physique et de chimie, actuellement propritaire Fontainebleau et membre du conseil municipal de cette aimable petite ville, porta lui-mme la poste la lettre suivante: monsieur Lon Renault, ingnieur civil, bureau restant, Berlin, Prusse. Mon cher enfant, Les bonnes nouvelles que tu as dates de Saint-Ptersbourg nous ont caus la plus douce joie. Ta pauvre mre tait souffrante depuis l'hiver; je ne t'en avais pas parl de peur de t'inquiter cette distance. Moi-mme je n'tais gure vaillant; il y avait encore une troisime personne (tu devineras son nom si tu peux) qui languissait de ne pas te voir. Mais rassure-toi, mon cher Lon: nous renaissons qui mieux mieux depuis que la date de ton retour est peu prs fixe. Nous commenons croire que les mines de l'Oural ne dvoreront pas celui qui nous est plus cher que tout au monde. Dieu soit lou! Cette fortune si honorable et si rapide ne t'aura pas cot la vie, ni mme la sant, s'il est vrai que tu aies pris de l'embonpoint dans le dsert, comme tu nous l'assures. Nous ne mourrons pas sans avoir embrass notre fils! Tant pis pour toi si tu n'as pas termin l-bas toutes tes affaires: nous sommes trois qui avons jur que tu n'y retournerais plus. L'obissance ne te sera pas difficile, car tu seras heureux au milieu de nous. C'est du moins l'opinion de Clmentine... j'ai oubli que je m'tais promis de ne pas la nommer! Matre Bonnivet, notre excellent voisin, ne s'est pas content de placer tes capitaux sur bonne hypothque; il a rdig dans ses moments perdus un petit acte fort touchant, qui n'attend plus que ta signature. Notre digne maire a command ton intention une charpe neuve qui vient d'arriver de Paris. C'est toi qui en auras l'trenne. Ton appartement, qui sera bientt votre appartement, est la hauteur de ta fortune prsente. Tu demeures... mais la maison a tellement chang depuis trois ans, que mes descriptions seraient lettre close pour toi. C'est Mr Audret, l'architecte du chteau imprial, qui a dirig les travaux. Il a voulu absolument me construire un laboratoire digne de Thnard ou de Desprez. J'ai eu beau protester et dire que je n'tais plus bon rien, puisque mon clbre mmoire sur la _Condensation des gaz_ en est toujours au chapitre IV, comme ta mre tait de complicit avec ce vieux sclrat d'ami, il se trouve que la Science a dsormais un temple chez nous. Une vraie boutique sorcier, suivant l'expression pittoresque de ta vieille Gothon. Rien n'y manque, pas mme une machine vapeur de quatre chevaux: qu'en ferai-je? hlas! Je compte bien cependant que ces dpenses ne seront pas perdues pour tout le monde. Tu ne vas pas t'endormir sur tes lauriers. Ah! si j'avais eu ton bien lorsque j'avais ton ge! J'aurais consacr mes jours la science pure, au lieu d'en perdre la meilleure partie avec ces pauvres petits jeunes gens qui ne profitaient de ma classe que pour lire Mr Paul de Kock! J'aurais t ambitieux! J'aurais voulu attacher mon nom la dcouverte de quelque loi bien gnrale, ou tout au moins la construction de quelque instrument bien utile. Il est trop tard aujourd'hui; mes yeux sont fatigus et le cerveau lui- mme refuse le travail. ton tour, mon garon! Tu n'as pas vingt-six ans, les mines de l'Oural t'ont donn de quoi vivre l'aise, tu n'as plus besoin de rien pour toi-mme, le moment est venu de travailler pour le genre humain. C'est le plus vif dsir et la plus chre esprance de ton vieux bonhomme de pre qui t'aime et qui t'attend les bras ouverts. J. RENAULT. P. S. Par mes calculs, cette lettre doit arriver Berlin deux ou trois jours avant toi. Tu auras dj appris par les journaux du 7 courant la mort de l'illustre Mr de Humboldt. C'est un deuil pour la science et pour l'humanit. J'ai eu l'honneur d'crire ce grand homme plusieurs fois en ma vie, et il a daign me rpondre une lettre que je conserve pieusement. Si tu avais l'occasion d'acheter quelque souvenir de sa personne, quelque manuscrit de sa main, quelque fragment de ses collections, tu me ferais un vritable plaisir. Un mois aprs le dpart de cette lettre, le fils tant dsir rentra dans la maison paternelle. Mr et Mme Renault, qui vinrent le chercher la gare, le trouvrent grandi, grossi et embelli de tout point. dire vrai, ce n'tait pas un garon remarquable, mais une bonne et sympathique figure. Lon Renault reprsentait un homme moyen, blond, rondelet et bien pris. Ses grands yeux bleus, sa voix douce et sa barbe soyeuse indiquaient une nature plus dlicate que puissante. Un cou trs blanc, trs rond et presque fminin, tranchait singulirement avec son visage roussi par le hle. Ses dents taient belles, trs mignonnes, un peu rentrantes, nullement aigus. Lorsqu'il ta ses gants, il dcouvrit deux petites mains carres, assez fermes, assez douces, ni chaudes, ni froides, ni sches ni humides, mais agrables au toucher et soignes dans la perfection. Tel qu'il tait, son pre et sa mre ne l'auraient pas chang contre l'Apollon du Belvdre. On l'embrassa, Dieu sait! en l'accablant de mille questions auxquelles il oubliait de rpondre. Quelques vieux amis de la maison, un mdecin, un architecte, un notaire taient accourus la gare avec les bons parents: chacun d'eux eut son tour, chacun lui donna l'accolade, chacun lui demanda s'il se portait bien, s'il avait fait bon voyage? Il couta patiemment et mme avec joie cette mlodie banale dont les paroles ne signifiaient pas grand-chose, mais dont la musique allait au coeur, parce qu'elle venait du coeur. On tait l depuis un bon quart d'heure, et le train avait repris sa course en sifflant, et les omnibus des divers htels s'taient lancs l'un aprs l'autre au grand trot dans l'avenue qui conduit la ville; et le soleil de juin ne se lassait pas d'clairer cet heureux groupe de braves gens. Mais Mme Renault s'cria tout coup que le pauvre enfant devait mourir de faim, et qu'il y avait de la barbarie retarder si longtemps l'heure de son dner. Il eut beau protester qu'il avait djeun Paris et que la faim parlait moins haut que la joie: toute la compagnie se jeta dans deux grandes calches de louage, le fils ct de la mre, le pre en face, comme s'il ne pouvait rassasier ses yeux de la vue de ce cher fils. Une charrette venait derrire avec les malles, les grandes caisses longues et carres et tout le bagage du voyageur. l'entre de la ville, les cochers firent claquer leur fouet, le charretier suivit l'exemple, et ce joyeux tapage attira les habitants sur leurs portes et anima un instant la tranquillit des rues. Mme Renault promenait ses regards droite et gauche, cherchant des tmoins son triomphe et saluant avec la plus cordiale amiti des gens qu'elle connaissait peine. Plus d'une mre la salua aussi, sans presque la connatre, car il n'y a pas de mre indiffrente ces bonheurs-l, et d'ailleurs la famille de Lon tait aime de tout le monde! Et les voisins s'abordaient en disant avec une joie exempte de jalousie: -- C'est le fils Renault, qui a travaill trois ans dans les mines de Russie et qui vient partager sa fortune avec ses vieux parents! Lon aperut aussi quelques visages de connaissance, mais non tout ceux qu'il souhaitait de revoir. Car il se pencha un instant l'oreille de sa mre en disant: -- Et Clmentine? Cette parole fut prononce si bas et de si prs que Mr Renault lui-mme ne put connatre si c'tait une parole ou un baiser. La bonne dame sourit tendrement et rpondit un seul mot: -- Patience! Comme si la patience tait une vertu bien commune chez les amoureux! La porte de la maison tait toute grande ouverte, et la vieille Gothon sur le seuil. Elle levait les bras au ciel et pleurait comme une bte, car elle avait connu le petit Lon pas plus haut que cela! Il y eut encore une belle embrassade sur la dernire marche du perron entre la brave servante et son jeune matre. Les amis de Mr Renault firent mine de se retirer par discrtion, mais ce fut peine perdue: on leur prouva clair comme le jour que leur couvert tait mis. Et quand tout le monde fut runi dans le salon, except l'invisible Clmentine, les grands fauteuils mdaillon tendirent leurs bras vers le fils de Mr Renault; la vieille glace de la chemine se rjouit de reflter son image, le gros lustre de cristal fit entendre un petit carillon, les mandarins de l'tagre se mirent branler la tte en signe de bienvenue, comme s'ils avaient t des pnates lgitimes et non des trangers et des paens. Personne ne saurait dire pourquoi les baisers et les larmes recommencrent alors pleuvoir, mais il est certain que ce fut comme une deuxime arrive. -- La soupe! cria Gothon. Mme Renault prit le bras de son fils, contrairement toutes les lois de l'tiquette, et sans mme demander pardon aux respectables amis qui se trouvaient l. peine s'excusa-t-elle de servir l'enfant avant les invits. Lon se laissa faire et bien lui en prit; il n'y avait pas un convive qui ne ft capable de lui verser le potage dans son gilet plutt que d'y goter avant lui. -- Mre, s'cria Lon la cuiller la main, voici la premire fois, depuis trois ans, que je mange de la bonne soupe! Mme Renault se sentit rougir d'aise et Gothon cassa quelque chose; l'une et l'autre imaginrent que l'enfant parlait ainsi pour flatter leur amour-propre, et pourtant il avait dit vrai. Il y a deux choses en ce monde que l'homme ne trouve pas souvent hors de chez lui: la bonne soupe est la premire; la deuxime est l'amour dsintress. Si j'entreprenais ici l'numration vridique de tous les plats qui parurent sur la table, il n'y aurait pas un de mes lecteurs qui l'eau ne vnt la bouche. Je crois mme que plus d'une lectrice dlicate risquerait de prendre une indigestion. Ajoutez, s'il vous plat, que cette liste se prolongerait jusqu'au bout du volume et qu'il ne me resterait plus une seule page pour crire la merveilleuse histoire de Fougas. C'est pourquoi je retourne au salon, o le caf est dj servi. Lon prit peine la moiti de sa tasse, mais gardez-vous d'en conclure que le caf ft trop chaud ou trop froid, ou trop sucr. Rien au monde ne l'et empch de boire jusqu' la dernire goutte, si un coup de marteau frapp la porte de la rue n'avait retenti jusque dans son coeur. La minute qui suivit lui parut d'une longueur extraordinaire. Non! jamais dans ses voyages, il n'avait rencontr une minute aussi longue que celle-l. Mais enfin Clmentine parut, prcde de la digne Mlle Virginie Sambucco, sa tante. Et les mandarins qui souriaient sur l'tagre entendirent le bruit de trois baisers. Pourquoi trois? Le lecteur superficiel qui prtend deviner les choses avant qu'elles soient crites, a dj trouv une explication vraisemblable. Assurment, dit-il, Lon tait trop respectueux pour embrasser plus d'une fois la digne Mlle Sambucco, mais lorsqu'il se vit en prsence de Clmentine, qui devait tre sa femme, il doubla la dose et fit bien. Voil, monsieur, ce que j'appelle un jugement tmraire. Le premier baiser tomba de la bouche de Lon sur la joue de Mlle Sambucco; le second fut appliqu par les lvres de Mlle Sambucco sur la joue gauche de Lon; le troisime fut un vritable accident qui plongea deux jeunes coeurs dans une consternation profonde. Lon, qui tait trs amoureux de sa future, se prcipita vers elle en aveugle, incertain s'il baiserait la joue droite ou la gauche, mais dcid ne pas retarder plus longtemps un plaisir qu'il se promettait depuis le printemps de 1856. Clmentine ne songeait pas se dfendre, mais bien appliquer ses belles lvres rouges sur la joue droite de Lon, ou sur la gauche indiffremment. La prcipitation des deux jeunes gens fut cause que ni les joues de Clmentine ni celles de Lon ne reurent l'offrande qui leur tait destine. Et les mandarins de l'tagre qui comptaient bien entendre deux baisers, n'en entendirent qu'un seul. Et Lon fut interdit, Clmentine rougit jusqu'aux oreilles, et les deux fiancs reculrent d'un pas en regardant les rosaces du tapis, qui demeurrent ternellement graves dans leur mmoire. Clmentine tait, aux yeux de Lon Renault, la plus jolie personne du monde. Il l'aimait depuis un peu plus de trois ans, et c'tait un peu pour elle qu'il avait fait le voyage de Russie. En 1856, elle tait trop jeune pour se marier et trop riche pour qu'un ingnieur 2 400 francs pt dcemment prtendre sa main. Lon, en vrai mathmaticien, s'tait pos le problme suivant: tant donne une jeune fille de quinze ans et demi, riche de 8 000 francs de rentes et menace de l'hritage de Mlle Sambucco, soit 200 000 francs de capital, faire une fortune au moins gale la sienne dans un dlai qui lui permette de devenir grande fille sans lui laisser le temps de passer vieille fille. Il avait trouv la solution dans les mines de cuivre de l'Oural. Durant trois longues annes, il avait correspondu indirectement avec la bien-aime de son coeur. Toutes les lettres qu'il crivait son pre ou sa mre passaient aux mains de Mlle Sambucco, qui ne les cachait pas Clmentine. Quelquefois mme on les lisait voix haute, en famille, et jamais Mr Renault ne fut oblig de sauter une phrase, car Lon n'crivait rien qu'une jeune fille ne pt entendre. La tante et la nice n'avaient pas d'autres distractions; elles vivaient retires dans une petite maison, au fond d'un beau jardin, et elles ne recevaient que de vieux amis. Clmentine eut donc peu de mrite garder son coeur pour Lon. part un grand colonel de cuirassiers qui la poursuivait quelquefois la promenade, aucun homme ne lui avait fait l cour. Elle tait bien belle pourtant, non seulement aux yeux de son amant, ou de la famille Renault, ou de la petite ville qu'elle habitait. La province est encline se contenter de peu. Elle donne bon march les rputations de jolie femme et de grand homme, surtout lorsqu'elle n'est pas assez riche pour se montrer exigeante. C'est dans les capitales qu'on prtend n'admirer que le mrite absolu. J'ai entendu un maire de village qui disait, avec un certain orgueil: Avouez que ma servante Catherine est bien jolie pour une commune de six cents mes! Clmentine tait assez jolie pour se faire admirer dans une ville de huit cent mille habitants. Figurez-vous une petite crole blonde, aux yeux noirs, au teint mat, aux dents clatantes. Sa taille tait ronde et souple comme un jonc. Quelles mains mignonnes elle avait, et quels jolis pieds andalous, cambrs, arrondis en fer repasser! Tous ses regards ressemblaient des sourires, et tous ses mouvements des caresses. Ajoutez qu'elle n'tait ni sotte, ni peureuse, ni mme ignorante de toutes choses, comme les petites filles leves au couvent. Son ducation, commence par sa mre, avait t acheve par deux ou trois vieux professeurs respectables, du choix de Mr Renault, son tuteur. Elle avait l'esprit juste et le cerveau bien meubl. Mais, en vrit, je me demande pourquoi j'en parle au pass, car elle vit encore, grce Dieu, et aucune de ses perfections n'a pri. II -- Dballage aux flambeaux. Vers dix heures du soir, Mlle Virginie Sambucco dit qu'il fallait penser la retraite; ces dames vivaient avec une rgularit monastique. Lon protesta, mais Clmentine obit: ce ne fut pas sans laisser voir une petite moue. Dj la porte du salon tait ouverte et la vieille demoiselle avait pris sa capuche dans l'antichambre, lorsque l'ingnieur, frapp subitement d'une ide, s'cria: -- Vous ne vous en irez certes pas sans m'aider ouvrir mes malles! C'est un service que je vous demande, ma bonne mademoiselle Sambucco! La respectable fille s'arrta; l'habitude la poussait partir; l'obligeance lui conseillait de rester; un atome de curiosit fit pencher la balance. -- Quel bonheur! dit Clmentine en restituant la patre la capuche de sa tante. Mme Renault ne savait pas encore o l'on avait mis les bagages de Lon. Gothon vint dire que tout tait jet ple-mle dans la boutique sorcier, en attendant que Monsieur dsignt ce qu'il fallait porter dans sa chambre. Toute la compagnie se rendit avec les lampes et les flambeaux dans une vaste salle du rez-de- chausse o les fourneaux, les cornues, les instruments de physique, les caisses, les malles, les sacs de nuit, les cartons chapeau et la clbre machine vapeur formaient un spectacle confus et charmant. La lumire se jouait dans cet intrieur comme dans certains tableaux de l'cole hollandaise. Elle glissait sur les gros cylindres jaunes de la machine lectrique, rebondissait sur les matras de verre mince, se heurtait deux rflecteurs argents et accrochait en passant un magnifique baromtre de Fortin. Les Renault et leurs amis, groups au milieu des malles, les uns assis, les autres debout, celui-ci arm d'une lampe et celui-l d'une bougie, n'taient rien au pittoresque du tableau. Lon, arm d'un trousseau de petites clefs, ouvrait les malles l'une aprs l'autre. Clmentine tait assise en face de lui sur une grande bote de forme oblongue, et elle le regardait de tous ses yeux avec plus d'affection que de curiosit. On commena par mettre part deux normes caisses carres qui ne renfermaient que des chantillons de minralogie, aprs quoi l'on passa la revue des richesses de toute sorte que l'ingnieur avait serres dans son linge et ses vtements. Une douce odeur de cuir de Russie, de th de caravane, de tabac du Levant et d'essence de ross se rpandit bientt dans l'atelier. Lon rapportait un peu de tout, suivant l'usage des voyageurs riches qui ont laiss derrire eux une famille et beaucoup d'amis: Il exhiba tour tour des toffes asiatiques, des narghils d'argent repouss qui viennent de Perse, des botes de th, des sorbets la rose, des essences prcieuses, des tissus d'or de Tarjok, des armes antiques, un service d'argenterie nielle de la fabrique de Toula, des pierreries montes la russe, des bracelets du Caucase, des colliers d'ambre laiteux et un sac de cuir rempli de turquoises, comme on en vend la foire de Nijni-Novgorod. Chaque objet passait de main en main, au milieu des questions, des explications et des interjections de toute sorte. Tous les amis qui se trouvaient l reurent les prsents qui leur taient destins. Ce fut un concert de refus polis, d'insistances amicales et de remerciements sur tous les tons. Inutile de dire que la plus grosse part chut Clmentine; mais elle ne se fit pas prier, car, au point o l'on en tait, toutes ces belles choses entraient dans la corbeille et ne sortaient pas de la famille. Lon rapportait son pre une robe de chambre trop belle, en toffe broche d'or, quelques livres anciens trouvs Moscou, un joli tableau de Greuze, gar par le plus grand des hasards dans une ignoble boutique du _Gastinitvor_, deux magnifiques chantillons de cristal de roche et une canne de Mr de Humboldt: -- Tu vois, dit-il Mr Renault en lui mettant dans les mains ce jonc historique, le post-scriptum de ta dernire lettre n'est pas tomb dans l'eau. Le vieux professeur reut ce prsent avec une motion visible. -- Je ne m'en servirai jamais, dit-il son fils: le Napolon de la science l'a tenue dans sa main. Que penserait-on si un vieux sergent comme moi se permettait de la porter dans ses promenades en fort? Et les collections? Tu n'as rien pu en acheter? Se sont-elles vendues bien cher? -- On ne les a pas vendues, rpondit Lon. Tout est entr dans le muse national de Berlin. Mais dans mon empressement te satisfaire, je me suis fait voler d'une trange faon. Le jour mme de mon arrive, j'ai fait part de ton dsir au domestique de place qui m'accompagnait. Il m'a jur qu'un petit brocanteur juif de ses amis, du nom de Ritter, cherchait vendre une trs belle pice anatomique, provenant de la succession. J'ai couru chez le juif, examin la momie, car c'en tait une, et pay sans marchander le prix qu'on en voulait. Mais le lendemain, un ami de Mr de Humboldt, le professeur Hirtz, m'a cont l'histoire de cette guenille humaine, qui tranait en magasin depuis plus de dix ans, et qui n'a jamais appartenu Mr de Humboldt. O diable Gothon l'a-t-elle fourre? Ah! Mlle Clmentine est dessus. Clmentine voulut se lever, mais Lon la fit rasseoir. -- Nous avons bien le temps, dit-il, de regarder cette vieillerie, et d'ailleurs vous devinez que ce n'est pas un spectacle riant. Voici l'histoire que le pre Hirtz m'a conte; du reste il m'a promis de m'envoyer copie d'un mmoire assez curieux sur ce sujet. Ne vous en allez pas encore, ma bonne demoiselle Sambucco! C'est un petit roman militaire et scientifique. Nous regarderons la momie lorsque je vous aurai mis au courant de ses malheurs. -- Parbleu! s'cria Mr Audret, l'architecte du chteau, c'est le roman de la momie que tu vas nous rciter. Trop tard, mon pauvre Lon: Thophile Gautier a pris les devants, dans le feuilleton du _Moniteur_, et tout le monde la connat, ton histoire gyptienne! -- Mon histoire, dit Lon, n'est pas plus gyptienne que _Manon Lescaut_. Notre bon docteur Martout, ici prsent, doit connatre le nom du professeur Jean Meiser de Dantzig; il vivait au commencement de notre sicle, et je crois que ses derniers ouvrages sont de 1824 ou 1825. -- De 1823, rpondit Mr Martout. Meiser est un des savants qui ont fait le plus d'honneur l'Allemagne. Au milieu des guerres pouvantables qui ensanglantaient sa patrie, il poursuivit les travaux de Leeuwenkoeck, de Baker, de Needham, de Fontana, et de Spallanzani sur les animaux reviviscents. Notre cole honore en lui un des pres de la biologie moderne. -- Dieu! Les vilains grands mots! s'cria Mlle Sambucco. Est-il permis de retenir les gens pareille heure pour leur faire couter de l'allemand! Clmentine essaya de la calmer. -- N'coutez pas les grands mots, ma chre petite tante; mnagez- vous pour le roman, puisqu'il y en a un! -- Un terrible, dit Lon. Mlle Clmentine est assise sur une victime humaine, immole la science par le professeur Meiser. Pour le coup, Clmentine se leva, et vivement, son fianc lui offrit une chaise et s'assit lui-mme la place qu'elle venait de quitter. Les auditeurs, craignant que le roman de Lon ft en plusieurs volumes, prirent position autour de lui, qui sur une malle, qui dans un fauteuil. III -- Le crime du savant professeur Meiser. -- Mesdames, dit Lon, le professeur Meiser n'tait pas un malfaiteur vulgaire, mais un homme dvou la science et l'humanit. S'il tua le colonel franais qui repose en ce moment sous les basques de ma redingote, c'tait d'abord pour lui conserver la vie, ensuite pour claircir une question qui vous intresse vous-mmes au plus haut, point. La dure de notre existence est infiniment trop courte. C'est un fait que nul homme ne saurait contester. Dire que dans cent ans aucune des neuf ou dix personnes qui sont runies dans cette maison n'habitera plus la surface de la terre! N'est-ce pas une chose navrante? Mlle Sambucco poussa un gros soupir. Lon poursuivit: Hlas! mademoiselle, j'ai bien des fois soupir comme vous, l'ide de cette triste ncessit. Vous avez une nice, la plus jolie et la plus adorable de toutes les nices, et l'aspect de son charmant visage vous rjouit le coeur. Mais vous dsirez quelque chose de plus; vous ne serez satisfaite que lorsque vous aurez vu courir vos petits-neveux. Vous les verrez, j'y compte bien. Mais verrez-vous leurs enfants? c'est douteux. Leurs petits-enfants? C'est impossible. Pour ce qui est la dixime, vingtime, trentime gnration, il n'y faut pas songer. On y songe pourtant, et il n'est peut-tre pas un homme qui ne se soit dit au moins une fois dans sa vie: Si je pouvais renatre dans deux cents ans! Celui-ci voudrait revenir sur la terre pour chercher des nouvelles de sa famille, celui-l de sa dynastie. Un philosophe est curieux de savoir si les ides qu'il a semes auront port des fruits; un politique si son parti aura pris le dessus; un avare, si ses hritiers n'auront pas dissip la fortune qu'il a faite; un simple propritaire, si les arbres de son jardin auront grandi. Personne n'est indiffrent aux destines futures de ce monde que nous traversons au galop dans l'espace de quelques annes et pour n'y plus revenir. Que de gens ont envi le sort d'pimnide qui s'endormit dans une caverne et s'aperut en rouvrant les yeux que le monde avait vieilli! Qui n'a pas rv pour son compte la merveilleuse aventure de la Belle au bois dormant? H bien! mesdames, le professeur Meiser, un des hommes les plus srieux de notre sicle, tait persuad que la science peut endormir un tre vivant et le rveiller au bout d'un nombre infini d'annes, arrter toutes les fonctions du corps, suspendre la vie, drober un individu l'action du temps pendant un sicle ou deux, et le ressusciter aprs. -- C'tait donc un fou? s'cria Mme Renault. -- Je n'en voudrais pas jurer. Mais il avait des ides lui sur le grand ressort qui fait mouvoir les tres vivants. Te rappelles- tu, ma bonne mre, la premire impression que tu as prouve tant petite fille, lorsqu'on t'a fait voir l'intrieur d'une montre en mouvement? Tu as t convaincue qu'il y avait au milieu de la bote une petite bte trs remuante qui se dmenait vingt-quatre heures par jour faire tourner les aiguilles. Si les aiguilles ne marchaient plus, tu disais: C'est que la petite bte est morte. Elle n'tait peut-tre qu'endormie. On t'a expliqu depuis que la montre renfermait un ensemble d'organes bien adapts et bien huils qui se mouvaient spontanment dans une harmonie parfaite. Si un ressort vient se rompre, si un rouage est cass, si un grain de sable s'introduit entre deux pices, la montre ne marche plus, et les enfants s'crient avec raison: La petite bte est morte. Mais suppose une montre solide, bien tablie, saine de tout point, et arrte parce que les organes ne glissent plus faute d'huile, la petite bte n'est pas morte: il ne faut qu'un peu d'huile pour la rveiller. Voici un chronomtre excellent, de la fabrique de Londres. Il marche quinze jours de suite sans tre remont. Je lui ai donn un tour de clef avant-hier, il a donc treize jours vivre. Si je le jette par terre, si je casse le grand ressort, tout sera dit. J'aurai tu la petite bte. Mais suppose que, sans rien briser, je trouve moyen de soutenir ou de scher l'huile fine qui permet aux organes de glisser les uns sur les autres, la petite bte sera-t- elle morte? non, elle dormira. Et la preuve, c'est que je peux alors serrer ma montre dans un tiroir, la garder l vingt-cinq ans, et si j'y remets une goutte d'huile aprs un quart de sicle, les organes rentreront en jeu. Le temps aura pass sans vieillir la petite bte endormie. Elle aura encore treize jours marcher depuis l'instant de son rveil. Tous les tres vivants, suivant l'opinion du professeur Meiser, sont des montres ou des organismes qui se meuvent, respirent, se nourrissent et se reproduisent pourvu que leurs organes soient intacts et huils convenablement. L'huile de la montre est reprsente chez l'animal par une norme quantit d'eau. Chez l'homme, par exemple, l'eau fournit environ les quatre cinquimes du poids total. tant donn un colonel du poids de cent cinquante livres, il y a trente livres de colonel et cent vingt livres ou soixante litres d'eau. C'est un fait dmontr par de nombreuses expriences. Je dis un colonel comme je dirais un roi: tous les hommes sont gaux devant l'analyse. Le professeur Meiser tait persuad, comme tous les savants, que casser la tte d'un colonel, ou lui percer le coeur, ou sparer en deux sa colonne vertbrale, c'est tuer la petite bte, attendu que le cerveau, le coeur, la moelle pinire sont des ressorts indispensables sans lesquels la machine ne peut marcher. Mais il croyait aussi qu'en soutirant soixante litres d'eau d'une personne vivante, on endormait la petite bte sans la tuer; qu'un colonel dessch avec prcaution pouvait se conserver cent ans, puis renatre la vie, lorsqu'on lui rendrait la goutte d'huile, ou mieux les soixante litres d'eau sans lesquels la machine humaine ne saurait entrer en mouvement. Cette opinion qui vous parat inacceptable et moi aussi, mais qui n'est pas rejete absolument par notre ami le docteur Martout, se fondait sur une srie d'observations authentiques, que le premier venu peut encore vrifier aujourd'hui. Il y a des animaux qui ressuscitent: rien n'est plus certain ni mieux dmontr. Mr Meiser, aprs l'abb Spallanzani et beaucoup d'autres, ramassait dans la gouttire de son toit de petites anguilles dessches, cassantes comme du verre, et il leur rendait la vie en les plongeant dans l'eau. La facult de renatre n'est pas le privilge d'une seule espce: on l'a constate chez des animaux nombreux et divers. Les _volvox_, les petites anguilles ou _anguillules_ du vinaigre, de la boue, de la colle gte, du bl niell; les _rotifres_, qui sont de petites crevisses armes de carapace, munies d'un intestin complet, de sexes spars, d'un systme nerveux, avec un cerveau distinct, un ou deux yeux, suivant les genres, un cristallin et un nerf optique; les _tardigrades_, qui sont de petites araignes six et huit pattes, sexes spars, intestin complet, une bouche, deux yeux, systme nerveux bien distinct, systme musculaire trs dvelopp; tout cela meurt et ressuscite dix et quinze fois de suite, la volont du naturaliste. On sche un _rotifre_, bonsoir! on le mouille, bonjour! Le tout est d'en avoir bien soin quand il est sec. Vous comprenez que si on lui cassait seulement la tte, il n'y aurait ni goutte d'eau, ni fleuve, ni ocan capable de le ressusciter. Ce qui est merveilleux, c'est qu'un animal qui ne saurait vivre plus d'un an, comme l'_anguillule_ de la nielle, peut rester vingt-huit ans sans mourir, si l'on a pris la prcaution de le desscher. Needham en avait recueilli un certain nombre en 1743; il en fit prsent Martin Folkes, qui les donna Baker, et ces intressants animaux ressuscitrent dans l'eau en 1771. Ils jouirent de la satisfaction bien rare de coudoyer leur vingt- huitime gnration! Un homme qui verrait sa vingt-huitime gnration ne serait-il pas un heureux grand-pre? Un autre fait non moins intressant, c'est que les animaux desschs ont la vie infiniment plus dure que les autres. Que la temprature vienne baisser subitement de trente degrs dans le laboratoire o nous sommes runis, nous prendrons tous une fluxion de poitrine. Qu'elle s'lve d'autant, gare aux congestions crbrales! Eh bien! un animal dessch, qui n'est pas dfinitivement mort, qui ressuscitera demain si je le mouille, affronte impunment des variations de quatre-vingt-quinze degrs six diximes. Mr Meiser et bien d'autres l'ont prouv. Reste savoir si un animal suprieur, un homme par exemple, peut tre dessch sans plus d'inconvnient qu'une _anguillule_ ou un _tardigrade_. Mr Meiser en tait convaincu; il l'a crit dans tous ses livres, mais il ne l'a pas dmontr par l'exprience. Quel dommage, mesdames! Tous les hommes curieux de l'avenir, ou mcontents de la vie, ou brouills avec leurs contemporains, se mettraient eux-mmes en rserve pour un sicle meilleur, et l'on ne verrait plus de suicides par misanthropie! Les malades que la science ignorante du dix-neuvime sicle aurait dclars incurables, ne se brleraient plus la cervelle: ils se feraient desscher et attendraient paisiblement au fond d'une bote que le mdecin et trouv un remde leurs maux. Les amants rebuts ne se jetteraient plus la rivire: ils se coucheraient sous la cloche d'une machine pneumatique; et nous les verrions, trente ans aprs, jeunes, beaux et triomphants, narguer la vieillesse de leurs cruelles et leur rendre mpris pour mpris. Les gouvernements renonceraient l'habitude malpropre et sauvage de guillotiner les hommes dangereux. On ne les enfermerait pas dans une cellule de Mazas pour achever de les abrutir; on ne les enverrait pas l'cole de Toulon pour complter leur ducation criminelle: on les desscherait par fournes, celui-ci pour dix ans, celui-l pour quarante, suivant la gravit de leurs forfaits. Un simple magasin remplacerait les prisons, les maisons centrales et les bagnes. Plus d'vasions craindre, plus de prisonniers nourrir! une norme quantit de haricots secs et de pommes de terre moisies serait rendue l consommation du pays. Voil, mesdames, un faible chantillon des bienfaits que le docteur Meiser a cru rpandre sur l'Europe en inaugurant la dessiccation de l'homme. Il fait sa grande exprience en 1813 sur un colonel franais, prisonnier, m'a-t-on dit, et condamn comme espion par un conseil de guerre. Malheureusement, il n'a pas russi; car j'ai achet le colonel et sa bote au prix d'un cheval de remonte dans la plus sale boutique de Berlin. IV -- La victime. -- Mon cher Lon, dit Mr Renault, tu viens de me rappeler la distribution des prix. Nous avons cout ta dissertation comme on coute le discours latin du professeur de rhtorique; il y a toujours dans l'auditoire une majorit qui n'y apprend rien et une minorit qui n'y comprend rien. Mais tout le monde coute patiemment en faveur des motions qui viendront la suite. Mr Martout et moi nous connaissons les travaux de Meiser et de son digne lve, Mr Pouchet; tu en as donc trop dit si tu as cru parler notre adresse; tu n'en as pas dit assez pour ces dames et ces messieurs qui ne connaissent rien aux discussions pendantes sur le vitalisme et l'organicisme: La vie est-elle un principe d'action qui anime les organes et les met en jeu? N'est-elle, au contraire, que le rsultat de l'organisation, le jeu des diverses proprits de la matire organise? C'est un problme de la plus haute importance, qui intresserait les femmes elles-mmes si on le posait hardiment devant elles. Il suffirait de leur dire: Nous cherchons s'il y a un principe vital, source et commencement de tous les actes du corps, ou si la vie n'est que le rsultat du jeu rgulier des organes? Le principe vital, aux yeux de Meiser et de son disciple, n'est pas; s'il existait rellement, disent-ils, on ne comprendrait point qu'il pt sortir d'un homme et d'un _tardigrade_ lorsqu'on les sche, et y rentrer lorsqu'on les mouille. Or, si le principe vital n'est pas, toutes les thories mtaphysiques et morales qu'on a fondes sur son existence sont refaire. Ces dames t'ont patiemment cout, c'est une justice leur rendre; tout ce qu'elles ont pu comprendre ce discours un peu latin, c'est que tu leur donnais une dissertation au lieu du roman que tu leur avais promis. Mais on te pardonne en faveur de la momie que tu vas nous montrer; ouvre la bote du colonel! -- Nous l'avons bien gagn! s'cria Clmentine en riant. -- Et si vous alliez avoir peur? -- Sachez, monsieur, que je n'ai peur de personne, pas mme des colonels vivants! Lon reprit son trousseau de clefs et ouvrit la longue caisse de chne sur laquelle il tait assis. Le couvercle soulev, on vit un gros coffre de plomb qui renfermait une magnifique bote de noyer soigneusement polie au dehors, double de soie blanche et capitonne en dedans. Les assistants rapprochrent les flambeaux et les bougies, et le colonel du 23me de ligne apparut comme dans une chapelle ardente. On et dit un homme endormi. La parfaite conservation du corps attestait les soins paternels du meurtrier. C'tait vraiment une pice remarquable, qui aurait pu soutenir la comparaison avec les plus belles momies europennes dcrites par Vicq d'Azyr en 1779, et par Puymaurin fils en 1787. La partie la mieux conserve, comme toujours, tait la face. Tous les traits avaient gard une physionomie mle et fire. Si quelque ancien ami du colonel et assist l'ouverture de la troisime bote, il aurait reconnu l'homme au premier coup d'oeil. Sans doute le nez avait la pointe un peu plus effile, les ailes moins bombes et plus minces, et le mplat du dos un peu moins prononc que vers l'anne 1813. Les paupires s'taient amincies, les lvres s'taient pinces, les coins de la bouche taient lgrement tires vers le bas, les pommettes ressortaient trop en relief; le cou s'tait visiblement rtrci, ce qui exagrait la saillie du menton et du larynx. Mais les yeux, ferms sans contraction, taient beaucoup moins caves qu'on n'aurait pu le supposer; la bouche ne grimaait point comme la bouche d'un cadavre; la peau, lgrement ride, n'avait pas chang de couleur: elle tait seulement devenue un peu plus transparente et laissait deviner en quelque sorte la couleur des tendons, de la graisse et des muscles partout o elle les recouvrait d'une manire immdiate. Elle avait mme pris une teinte rose qu'on n'observe pas d'ordinaire sur les cadavres momifis. Mr le docteur Martout expliqua cette anomalie en disant que, si le colonel avait t dessch tout vif, les globules du sang ne s'taient pas dcomposs, mais simplement agglutins dans les vaisseaux capillaires du derme et des tissus sous-jacents; qu'ils avaient donc conserv leur couleur propre, et qu'ils la laissaient voir plus facilement qu'autrefois, grce la demi-transparence de la peau dessche. L'uniforme tait devenu beaucoup trop large; on le comprend sans peine; mais il ne semblait pas premire vue que les membres se fussent dforms. Les mains taient sches et anguleuses; mais les ongles, quoique un peu recourbs vers le bout, avaient conserv toute leur fracheur. Le seul changement trs notable tait la dpression excessive des parois abdominales, qui semblaient refoules au-dessous des dernires ctes; droite, une lgre saillie laissait deviner la place du foie. Le choc du doigt sur les diverses parties du corps rendait un son analogue celui du cuir sec. Tandis que Lon signalait tous ces dtails son auditoire et faisait les honneurs de sa momie, il dchira maladroitement l'ourlet de l'oreille droite et il lui resta dans la main un petit morceau de colonel. Cet accident sans gravit aurait pu passer inaperu, si Clmentine, qui suivait avec une motion visible tous les gestes de son amant, n'avait laiss tomber sa bougie en poussant un cri d'effroi. On s'empressa autour d'elle; Lon la soutint dans ses bras et la porta sur une chaise; Mr Renault courut chercher des sels: elle tait ple comme une morte et semblait au moment de s'vanouir. Elle reprit bientt ses forces et rassura tout le monde avec un sourire charmant. -- Pardonnez-moi, dit-elle, un mouvement de terreur si ridicule; mais ce que Mr Lon nous avait dit... et puis... cette figure qui parat endormie... il m'a sembl que ce pauvre homme allait ouvrir la bouche en criant qu'on lui faisait mal. Lon s'empressa de refermer la bote de noyer, tandis que Mr Martout ramassait le fragment d'oreille et le mettait dans sa poche. Mais Clmentine tout en continuant s'excuser et sourire, fut reprise d'un nouvel accs d'motion et se mit fondre en larmes. L'ingnieur se jeta ses pieds, se rpandit en excuses et en bonnes paroles, et fit tout ce qu'il put pour consoler cette douleur inexplicable. Clmentine schait ses larmes, puis repartait de plus belle, et sanglotait fendre l'me, sans savoir pourquoi. Animal que je suis! murmurait Lon en s'arrachant les cheveux. Le jour o je la revois aprs trois ans d'absence, je n'imagine rien de plus spirituel que de lui montrer des momies! Il lana un coup de pied dans le triple coffre du colonel en disant: -- Je voudrais que ce maudit colonel ft au diable! -- Non! s'cria Clmentine avec un redoublement de violence et d'clat. Ne le maudissez pas, monsieur Lon! Il a tant souffert! Ah! pauvre! pauvre malheureux homme! Mlle Sambucco tait un peu honteuse. Elle excusait sa nice et protestait que jamais, depuis sa plus tendre enfance, elle n'avait laiss voir un tel excs de sensibilit. Mr et Mme Renault qui l'avaient vue grandir, le docteur Martout qui remplissait auprs d'elle la sincure de mdecin, l'architecte, le notaire, en un mot, toutes les personnes prsentes taient plonges dans une vritable stupfaction. Clmentine n'tait pas une sensitive: ce n'tait pas mme une pensionnaire romanesque. Sa jeunesse n'avait pas t nourrie d'Anne Radcliffe; elle ne croyait pas aux revenants; elle marchait fort tranquillement dans la maison dix heures du soir, sans lumire. Quelques mois avant le dpart de Lon, lorsque sa mre tait morte, elle n'avait voulu partager avec personne le triste bonheur de veiller en priant dans la chambre mortuaire. -- Cela nous apprendra, dit la tante, rester sur pied pass dix heures; que dis-je! il est minuit moins un quart. Viens, mon enfant; tu achveras de te remettre dans ton lit. Clmentine se leva avec soumission, mais au moment de sortir du laboratoire elle revint sur ses pas, et, par un caprice encore plus inexplicable que sa douleur, elle voulut absolument revoir la figure du colonel. Sa tante eut beau la gronder; malgr les observations de Mlle Sambucco et de tous les assistants, elle rouvrit la bote de noyer, s'agenouilla devant la momie et la baisa sur le front. -- Pauvre homme! dit-elle en se relevant; comme il a froid! Monsieur Lon, promettez-moi que s'il est mort, vous le ferez mettre en terre sainte! -- Comme il vous plaira, mademoiselle. Je comptais l'envoyer au muse anthropologique, avec la permission de mon pre; mais, vous savez que nous n'avons rien vous refuser. On ne se spara pas aussi gaiement beaucoup prs qu'on ne s'tait abord. Mr Renault et son fils reconduisirent Mlle Sambucco et sa nice jusqu' leur porte et rencontrrent ce grand colonel de cuirassiers qui honorait Clmentine de ses attentions. La jeune fille serra tendrement le bras de son fianc et lui dit: -- Voici un homme qui ne me voit jamais sans soupirer. Et quels soupirs, grand Dieu! Il n'en faudrait pas deux pour enfler les voiles d'un vaisseau. Avouez que la race des colonels a bien dgnr depuis 1813! On n'en voit plus d'aussi distingus que notre malheureux ami! Lon avoua tout ce qu'elle voulut. Mais il ne s'expliquait pas clairement pourquoi il tait devenu l'ami d'une momie qu'il avait paye vingt-cinq louis. Pour dtourner la conversation, il dit Clmentine: -- Je ne vous ai pas montr tout ce que j'apportais de mieux. S.M. l'empereur de toutes les Russies m'a fait prsent d'une petite toile en or maill qui se porte au bout d'un ruban. Aimez-vous les rubans qu'on met la boutonnire? -- Oh! oui, rpondit-elle, le ruban rouge de la Lgion d'honneur! Vous avez remarqu? Le pauvre colonel en a encore un lambeau sur son uniforme, mais la croix n'y est plus. Ces mauvais Allemands la lui auront arrache lorsqu'ils l'ont fait prisonnier! -- C'est bien possible, dit Lon. Comme on tait arriv devant la maison de Mlle Sambucco, il fallut se quitter. Clmentine tendit la main Lon, qui aurait mieux aim la joue. Le pre et le fils retournrent chez eux, bras-dessus, bras- dessous, au petit pas, en se livrant des conjectures sans fin sur les motions bizarres de Clmentine. Mme Renault attendait son fils pour le coucher: vieille et touchante habitude que les mres ne perdent pas aisment. Elle lui montra le bel appartement qu'on avait construit pour son futur mnage, au-dessus du salon et de l'atelier de Mr Renault. -- Tu seras l dedans comme un petit coq en pte, dit-elle en montrant une chambre coucher merveilleuse de confort. Tous les meubles sont moelleux, arrondis, sans aucun angle: un aveugle s'y promnerait sans craindre de se blesser. Voil comme je comprends le bien-tre intrieur; que chaque fauteuil soit un ami. Cela te cote un peu cher; les frres Penon sont venus de Paris tout exprs. Mais il faut qu'un homme se trouve bien chez lui, pour qu'il n'ait pas la tentation d'en sortir. Ce doux bavardage maternel se prolongea deux bonnes heures, et il fut longuement parl de Clmentine, vous vous en doutez bien. Lon la trouvait plus jolie qu'il ne l'avait rve dans ses plus doux songes, mais moins aimante. Diable m'emporte! dit-il en soufflant sa bougie; on croirait que ce maudit colonel empaill est venu se fourrer entre nous! V -- Rves d'amour et autre. Lon apprit ses dpens qu'il ne suffit pas d'une bonne conscience et d'un bon lit pour nous procurer un bon somme. Il tait couch comme un sybarite, innocent comme un berger d'Arcadie, et, par surcrot, fatigu comme un soldat qui a doubl l'tape: cependant une lourde insomnie pesa sur lui jusqu'au matin. C'est en vain qu'il se tourna et retourna dans tous les sens, comme pour rejeter le fardeau d'une paule sur l'autre. Il ne ferma les yeux qu'aprs avoir vu les premires lueurs de l'aube argenter les fentes de ses volets. Il s'endormit en pensant Clmentine; un rve complaisant ne tarda pas lui montrer la figure de celle qu'il aimait. Il la vit en toilette de marie dans la chapelle du chteau imprial. Elle s'appuyait sur le bras de Mr Renault pre, qui avait mis des perons pour la crmonie. Lon suivait, donnant la main Mlle Sambucco; la vieille demoiselle tait dcore de la Lgion d'honneur. En approchant de l'autel, le mari s'aperut que les jambes de son pre taient minces comme des baguettes, et, comme il allait exprimer son tonnement, Mr Renault se retourna et lui dit: Elles sont minces parce qu'elles sont sches; mais elles ne sont pas dformes. Tandis qu'il donnait cette explication son visage s'altra, ses traits changrent, il lui poussa des moustaches noires, et il ressembla terriblement au colonel. La crmonie commena. Le fond du choeur tait rempli de _tardigrades_ et de _rotifres_ grands comme des hommes et vtus comme des chantres: ils entonnrent en faux bourdon un hymne du compositeur allemand Meiser, qui commenait ainsi: _Le principe vital_ _Est une hypothse gratuite!_ La posie et la musique parurent admirables Lon; il s'efforait de les graver dans sa mmoire, lorsque l'officiant s'avana vers lui avec deux anneaux d'or sur un plat d'argent. Ce prtre tait un colonel de cuirassiers en grand uniforme. Lon se demanda o et quand il l'avait rencontr: c'tait la veille au soir, devant la porte de Clmentine. Le cuirassier murmura ces mots: La race des colonels a bien dgnr depuis 1813! Il poussa un profond soupir, et la nef de la chapelle, qui tait un vaisseau de ligne, fut entrane sur les eaux avec une vitesse de quatorze noeuds. Lon prit tranquillement le petit anneau d'or et s'apprta le passer au doigt de Clmentine, mais il s'aperut que la main de sa fiance tait sche; les ongles seuls avaient conserv leur fracheur naturelle. Il eut peur et s'enfuit travers l'glise, qu'il trouva pleine de colonels de tout ge et toute arme. La foule tait si compacte qu'il lui fallut des efforts inous pour la percer. Il s'chappe enfin, mais il entend derrire lui le pas prcipit d'un homme qui veut l'atteindre. Il redouble de vitesse, il se jette quatre pattes, il galope, il hennit, les arbres de la route semblent fuir derrire lui, il ne touche plus le sol. Mais l'ennemi s'approche aussi rapide que le vent; on entend le bruit de ses pas; ses perons rsonnent; il a rejoint Lon, il le saisit par la crinire et s'lance d'un bond sur sa croupe en labourant ses flancs de l'peron. Lon se cabre; le cavalier se penche son oreille et lui dit en le caressant de la cravache: Je ne suis pas lourd porter; trente livres de colonel!Le malheureux fianc de Mlle Clmentine fait un effort violent, il se jette de ct; le colonel tombe et tire l'pe. Lon n'hsite pas; il se met en garde, il se bat, il sent presque aussitt l'pe du colonel entrer dans son coeur jusqu' la garde. Le froid de la lame s'tend, s'tend encore et finit par glacer Lon de la tte aux pieds. Le colonel s'approche et dit en souriant: Le ressort est cass; la petite bte est morte. Il dpose le corps dans la bote de noyer, qui est trop courte et trop troite. Serr de tous cts, Lon lutte, se dmne, s'veille enfin, moulu de fatigue et demi-touff dans la ruelle du lit. Comme il sauta vivement dans ses pantoufles! Avec quel empressement il ouvrit les fentres et poussa les volets! Il fit la lumire et il vit que cela tait bon comme dit l'autre. Brroum! Il secoua les souvenirs de son rve comme un chien mouill secoue les gouttes d'eau. Le fameux chronomtre de Londres lui apprit qu'il tait neuf heures; une tasse de chocolat servie par Gothon ne contribua pas mdiocrement dbrouiller ses ides. En procdant sa toilette dans un cabinet bien clair, bien riant, bien commode, il se rconcilia avec la vie relle. Tout bien pes, se disait-il en peignant sa barbe blonde, il ne m'est rien arriv que d'heureux. Me voici dans ma patrie, dans ma famille et dans une jolie maison qui est nous. Mon pre et ma mre sont bien portants, moi-mme je jouis de la sant la plus florissante. Notre fortune est modeste, mais nos gots le sont aussi et nous ne manquerons jamais de rien. Nos amis m'ont reu hier bras ouverts; nous n'avons pas d'ennemis. La plus jolie personne de Fontainebleau consent devenir ma femme; je peux l'pouser avant trois semaines, s'il me plat de hter un peu les vnements. Clmentine ne m'a pas abord comme un indiffrent; il s'en faut. Ses beaux yeux me souriaient hier soir avec la grce la plus tendre. Il est vrai qu'elle a pleur la fin, c'est trop sr. Voil mon seul chagrin, ma seule proccupation, la cause unique du sot rve que j'ai fait cette nuit. Elle a pleur, mais pourquoi? Parce que j'avais t assez bte pour la rgaler d'une dissertation et d'une momie. Eh bien! je ferai enterrer la momie, je rengainerai mes dissertations, et rien au monde ne viendra plus troubler notre bonheur! Il descendit au rez-de-chausse en fredonnant un air des _Nozze_. Mr et Mme Renault, qui n'avaient pas l'habitude de se coucher aprs minuit, dormaient encore. En entrant dans le laboratoire, il vit que la triple caisse du colonel tait referme. Gothon avait pos sur le couvercle une petite croix de bois noir et une branche de buis bni. Faites donc des collections! murmura-t-il entre ses dents, avec un sourire tant soit peu sceptique. Au mme instant, il s'aperut que Clmentine, dans son trouble, avait oubli les prsents qu'il avait apports pour elle. Il en fit un paquet, regarda sa montre et jugea qu'il n'y aurait pas d'indiscrtion pousser une pointe jusqu' la maison de Mlle Sambucco. En effet, la respectable tante, matinale comme on l'est en province, tait dj sortie pour aller l'glise, et Clmentine jardinait auprs de la maison. Elle courut au-devant de son fianc, sans penser jeter le petit rteau qu'elle tenait la main; elle lui tendit avec le plus joli sourire du monde ses belles joues ross, un peu moites, animes par la douce chaleur du plaisir et du travail. -- Vous ne m'en voulez pas? lui dit-elle. J'ai t bien ridicule hier soir; aussi ma tante m'a gronde! Et j'ai oubli de prendre les belles choses que vous m'aviez rapportes de chez les sauvages! Ce n'est pas par mpris au moins. Je suis si heureuse de voir que vous avez toujours pens moi comme je pensais vous! J'aurais pu les envoyer chercher aujourd'hui, mais je m'en suis bien garde. Mon coeur me disait que vous viendriez vous- mme. -- Votre coeur me connat, ma chre Clmentine. -- Ce serait assez malheureux, si l'on ne connaissait pas son propritaire. -- Que vous tes bonne, et que je vous aime! -- Oh! moi aussi, mon cher Lon, je vous aime bien! Elle appuya le rteau contre un arbre et se pendit au bras de son futur mari avec cette grce souple et langoureuse dont les croles ont le secret. -- Venez par l, dit-elle, que je vous montre tous les embellissements que nous avons faits dans le jardin. Lon admira tout ce qu'elle voulut. Le fait est qu'il n'avait d'yeux que pour elle. La grotte de Polyphonie et l'antre de Cacus lui auraient sembl plus riants que les jardins d'Armide si le petit peignoir rose de Clmentine s'tait promen par l. Il lui demanda si elle n'aurait point de regret quitter une retraite si charmante et qu'elle avait embellie avec tant de soins. -- Pourquoi? rpondit-elle sans rougir. Nous n'irions pas bien loin, et, d'ailleurs, ne viendrons-nous pas ici tous les jours? Ce prochain mariage tait une chose si bien dcide qu'on n'en avait pas mme parl la veille. Il ne restait plus qu' publier les bans et fixer la date. Clmentine, coeur simple et droit, s'exprimait sans embarras et sans fausse pudeur sur un vnement si prvu, si naturel et si agrable. Elle avait donn son avis Mme Renault sur la distribution du nouvel appartement, et choisi les tentures elle-mme; elle ne fit pas plus de faons pour causer avec son mari de cette bonne vie en commun qui allait commencer pour eux, des tmoins qu'on inviterait au mariage, des visites de noce qu'on ferait ensuite, du jour qui serait consacr aux rceptions, du temps qu'on rserverait pour l'intimit et pour le travail. Elle s'enquit des occupations que Lon voulait se crer et des heures qu'il donnait de prfrence l'tude. Cette excellente petite femme aurait t honteuse de porter le nom d'un oisif, et malheureuse de passer ses jours auprs d'un dsoeuvr. Elle promettait d'avance Lon de respecter son travail comme une chose sainte. De son ct, elle comptait bien aussi mettre le temps profit et ne pas vivre les bras croiss. Ds le dbut, elle prendrait soin du mnage, sous la direction de Mme Renault qui commenait trouver la maison un peu lourde. Et puis, n'aurait-elle pas bientt des enfants nourrir, lever, instruire? C'tait un noble et utile plaisir qu'elle ne voudrait pas partager avec personne. Elle enverrait pourtant ses fils au collge pour les former la vie en commun et leur apprendre de bonne heure les principes de justice et d'galit qui sont le fond de tout homme de bien. Lon la laissait dire ou l'interrompait pour lui donner raison, car ces deux jeunes gens, levs l'un pour l'autre et nourris des mmes ides, voyaient tout avec les mmes yeux. L'ducation, avant l'amour, avait cr cette douce harmonie. -- Savez-vous, dit Clmentine, que j'ai senti hier une palpitation terrible au moment d'entrer chez vous? -- Si vous croyez que mon coeur battait moins fort que le vtre!... -- Oh! mais moi, c'est autre chose: j'avais peur. -- Et de quoi? -- J'avais peur de ne pas vous retrouver tel que je vous voyais dans ma pense. Songez donc qu'il y avait plus de trois ans que nous nous tions dit adieu! Je me souvenais fort bien de ce que vous tiez au dpart, et l'imagination aidant un peu la mmoire, je reconstruisais mon Lon tout entier. Mais si vous n'aviez plus t ressemblant! Que serrais-je devenue en prsence d'un nouveau Lon, moi qui avais pris la douce habitude d'aimer l'autre? -- Vous me faites frmir. Mais votre premier abord m'a rassur d'avance. -- Chut! monsieur. Ne parlons pas de ce premier abord. Vous me forceriez rougir une seconde fois. Parlons plutt du pauvre colonel qui m'a fait rpandre tant de larmes. Comment va-t-il ce matin? -- J'ai oubli de lui demander de ses nouvelles, mais si vous en dsirez... -- C'est inutile. Vous pouvez lui annoncer ma visite pour aujourd'hui. Il faut absolument que je le revoie au grand jour. -- Vous seriez bien aimable de renoncer cette fantaisie. Pourquoi vous exposer encore des motions pnibles? -- C'est plus fort que moi. Srieusement, mon cher Lon, ce vieillard m'attire. -- Pourquoi vieillard? Il a l'air d'un homme qui est mort entre vingt-cinq et trente ans. -- tes-vous bien sr qu'il soit mort? J'ai dit vieillard, cause d'un rve que j'ai fait cette nuit. -- Ah! vous aussi? -- Oui. Vous vous rappelez comme j'tais agite en vous quittant. Et puis, j'avais t gronde par ma tante. Et puis, je me rappelais des spectacles terribles, ma pauvre mre couche sur son lit de mort... Enfin, j'avais l'esprit frapp. -- Pauvre cher petit coeur! -- Cependant, comme je ne voulais plus penser rien, je me couchai bien vite et je fermai les yeux de toutes mes forces, si bien que je m'endormis. Je ne tardai pas revoir le colonel. Il tait couch comme je l'avais vu, dans son triple cercueil, mais il avait de longs cheveux blancs et la figure la plus douce et la plus vnrable. Il nous priait de le mettre en terre sainte, et nous le portions, vous et moi, au cimetire de Fontainebleau. Arrivs devant la tombe de ma mre, nous vmes que le marbre tait dplac. Ma mre, en robe blanche, au fond du caveau, s'tait range pour faire une place ct d'elle et elle semblait attendre le colonel. Mais toutes les fois que nous essayions de le descendre, son cercueil nous chappait des mains et restait suspendu dans l'air, comme s'il n'et rien pes. Je distinguais les traits du pauvre vieillard, car sa triple caisse tait devenue aussi transparente que la lampe d'albtre qui brle au plafond de ma chambre. Il tait triste, et son oreille brise saignait abondamment. Tout coup il s'chappa de nos mains, le cercueil s'vanouit, je ne vis plus que lui, ple comme une statue et grand comme les plus hauts chnes du bas Brau. Ses paulettes d'or s'allongrent et devinrent des ailes, et il s'leva dans le ciel en nous bnissant des deux mains. Je m'veillai, tout en larmes, mais je n'ai pas cont ce rve ma tante, elle m'aurait encore gronde. -- Il ne faut gronder que moi, ma chre Clmentine. C'est ma faute si votre doux sommeil est troubl par des visions de l'autre monde. Mais tout cela finira bientt: ds aujourd'hui je vais m'enqurir d'un logement dfinitif l'usage du colonel. VI -- Un caprice de jeune fille. Clmentine avait le coeur trs neuf. Avant de connatre Lon, elle n'avait aim qu'une seule personne: sa mre. Ni cousins, ni cousines, ni oncles, mi tantes, ni grands-pres, ni grand-mres n'avaient parpill, en le partageant, ce petit trsor d'affection que les enfants bien ns apportent au monde. Sa grand-mre, Clmentine Pichon, marie Nancy en janvier 1814, tait morte trois mois plus tard dans la banlieue de Toulon, la suite de ses premires couches. Son grand-pre, Mr Langevin, sous-intendant militaire de premire classe, rest veuf avec une fille au berceau, s'tait consacr l'ducation de cette enfant. Il l'avait donne en 1835 un homme estimable et charmant, Mr Sambucco, Italien d'origine, n en France et procureur du roi prs le tribunal de Marseille. En 1838, Mr Sambucco, qui avait un peu d'indpendance parce qu'il avait un peu d'aisance, encourut trs honorablement la disgrce du garde des sceaux. Il fut nomm avocat gnral la Martinique, et aprs quelques jours d'hsitation, il accepta ce dplacement au long cours. Mais le vieux Langevin ne se consola pas si facilement du dpart de sa fille: il mourut deux ans plus tard, sans avoir embrass la petite Clmentine, qui il devait servir de parrain. Mr Sambucco, son gendre, prit en 1843, dans un tremblement de terre; les journaux de la colonie et de la mtropole ont racont alors comment il avait t victime de son dvouement. la suite de cet affreux malheur, la jeune veuve se hta de repasser les mers avec sa fille. Elle s'tablit Fontainebleau, pour que l'enfant vct en bon air: Fontainebleau est une des villes les plus saines de la France. Si Mme Sambucco avait t aussi bon administrateur qu'elle tait bonne mre, elle et laiss Clmentine une fortune respectable, mais elle gra mal ses affaires et se mit dans de grands embarras. Un notaire du pays lui emporta une somme assez ronde; deux fermes qu'elle avait payes cher ne rendaient presque rien. Bref, elle ne savait plus o elle en tait et elle commenait perdre la tte, lorsqu'une soeur de son mari, vieille fille dvote et pince, tmoigna le dsir de vivre avec elle et de mettre tout en commun. L'arrive de cette haridelle aux dents longues effraya singulirement la petite Clmentine, qui se cachait sous tous les meubles ou se cramponnait aux jupons de sa mre; mais ce fut le salut de la maison. Mlle Sambucco n'tait pas des plus spirituelles ni des plus fondantes, mais c'tait l'ordre incarn. Elle rduisit les dpenses, toucha elle-mme les revenus, vendit les deux fermes en 1847, acheta du trois pour cent en 1848, et tablit un quilibre stable dans le budget. Grce aux talents et l'activit de cet intendant femelle, la douce et imprvoyante veuve n'eut plus qu' choyer son enfant. Clmentine apprit honorer les vertus de sa tante, mais elle adora sa mre. Lorsqu'elle eut le malheur de la perdre, elle se vit seule au monde, appuye sur Mlle Sambucco, comme une jeune plante sur un tuteur de bois sec. Ce fut alors que son amiti pour Lon se colora d'une vague lueur d'amour; le fils de Mr Renault profita du besoin d'expansion qui remplissait cette jeune me. Durant les trois longues annes que Lon passa loin d'elle, Clmentine sentit peine qu'elle tait seule. Elle aimait, elle se savait aime, elle avait foi dans l'avenir; elle vivait de tendresse intrieure et de discrte esprance, et ce coeur noble et dlicat ne demandait rien de plus. Mais ce qui tonna bien son fianc, sa tante et elle-mme, ce qui droute singulirement toutes les thories les plus accrdites sur le coeur fminin, ce que la raison se refuserait croire si les faits n'taient pas l, c'est que le jour o elle avait revu le mari de son choix, une heure aprs s'tre jete dans les bras de Lon avec une grce si tourdie, Clmentine se sentit brusquement envahie par un sentiment nouveau qui n'tait ni l'amour, ni l'amiti, ni la crainte, mais qui dominait tout cela et parlait en matre dans son coeur, Depuis l'instant o Lon lui avait montr la figure du colonel, elle s'tait prise d'une vraie passion pour cette momie anonyme. Ce n'tait rien de semblable ce qu'elle prouvait pour le fils de Mr Renault, mais c'tait un mlange d'intrt, de compassion et de respectueuse sympathie, Si on lui avait cont quelque beau fait d'armes, une histoire romanesque dont le colonel et t le hros, cette impression se ft lgitime ou du moins explique. Mais non; elle ne savait rien de lui, sinon qu'il avait t condamn comme espion par un conseil de guerre, et pourtant c'est de lui qu'elle rva, la nuit mme qui suivit le retour de Lon. Cette incroyable proccupation se manifesta d'abord sous une forme religieuse. Elle fit dire une messe pour le repos de l'me du colonel; elle pressa Lon de prparer ses funrailles, elle choisit elle-mme le terrain o il devait tre enseveli. Ces soins divers ne lui firent jamais oublier sa visite quotidienne la bote de noyer, ni la gnuflexion respectueuse auprs du mort, ni le baiser fraternel ou filial qu'elle dposait rgulirement sur son front. La famille Renault finit par s'inquiter de symptmes si bizarres; elle hta l'enterrement du bel inconnu, pour s'en dbarrasser au plus tt. Mais la veille du jour fix pour la crmonie, Clmentine changea d'avis. De quel droit allait-on emprisonner dans la tombe un homme qui n'tait peut-tre pas mort? Les thories du savant docteur Meiser n'taient pas de celles qu'on peut rejeter sans examen. La chose valait au moins quelques jours de rflexion. N'tait-il pas possible de soumettre le corps du colonel quelques expriences? Le professeur Hirtz, de Berlin, avait promis d'envoyer Lon des documents prcieux sur la vie et la mort de ce malheureux officier; on ne pouvait rien entreprendre avant de les avoir reus; on devait crire Berlin pour hter l'envoi de ces pices. Lon soupira, mais il obit docilement, ce nouveau caprice. Il crivit Mr Hirtz. Clmentine trouva un alli dans cette seconde campagne: c'tait Mr le docteur Martout. Mdecin assez mdiocre dans la pratique et beaucoup trop ddaigneux de la clientle, Mr Martout ne manquait pas d'instruction. Il tudiait depuis longtemps cinq ou six grandes questions de physiologie, comme les reviviscences, les gnrations spontanes et tout ce qui s'ensuit. Une correspondance rgulire le tenait au courant de toutes les dcouvertes modernes; il tait l'ami de Mr Pouchet, de Rouen; il connaissait le clbre Karl Nibor qui a port si haut et si loin l'usage du microscope. Mr Martout avait dessch et ressuscit des milliers d'_anguillules_, de _rotifres_ et de _tardigrades_; il pensait que la vie n'est autre chose que l'organisation en action, et que l'ide de faire revivre un homme dessch n'a rien d'absurde en elle-mme. Il se livra de longues mditations, lorsque Mr Hirtz envoya de Berlin la pice suivante, dont l'original est class dans les manuscrits de la collection Humboldt. VII -- Testament du professeur Meiser en faveur du colonel dessch. Aujourd'hui 20 janvier 1824, puis par une cruelle maladie et sentant approcher le jour o ma personne s'absorbera dans le grand tout. J'ai crit de ma main ce testament, qui est l'acte de ma dernire volont. J'institue en qualit d'excuteur testamentaire, mon neveu, Nicolas Meiser, riche brasseur en cette ville de Dantzig. Je lgue mes livres, papiers et collections gnralement quelconques, sauf la pice 3712, mon trs estimable et trs savant ami, Mr de Humboldt. Je lgue la totalit de mes autres biens, meubles et immeubles, valus 100 000 thalers de Prusse ou 375 000 francs, Mr le colonel Pierre-Victor Fougas, actuellement dessch, mais vivant, et inscrit dans mon catalogue sous le n 3712 (Zoologie). Puisse-t-il agrer ce faible ddommagement des preuves qu'il a subies dans mon cabinet, et du service qu'il a rendu la science. Afin que mon neveu Nicolas Meiser se rende un compte exact des devoirs que je lui laisse remplir, j'ai rsolu de consigner ici l'histoire dtaille de la dessiccation de Mr le colonel Fougas, mon lgataire universel. C'est le 11 novembre de la malheureuse anne 1813 que mes relations avec ce brave jeune homme ont commenc. J'avais quitt depuis longtemps la ville de Dantzig, o le bruit du canon et le danger des bombes rendaient tout travail impossible, et je m'tais retir avec mes instruments et mes livres sous la protection des armes allies, dans le village fortifi de Liebenfeld. Les garnisons franaises de Dantzig, de Stettin, de Custrin, de Glogau, de Hambourg et de plusieurs autres villes allemandes ne pouvaient communiquer entre elles ni avec leur patrie; cependant le gnral Rapp se dfendait obstinment contre la flotte anglaise et l'arme russe. Mr le colonel Fougas fut pris par un dtachement du corps Barclay de Tolly, comme il cherchait passer la Vistule sur la glace, en se dirigeant vers Dantzig. On l'amena prisonnier Liebenfeld le 11 novembre, l'heure de mon souper, et le bas officier Garok, qui commandait le village, me fit requrir de force pour assister l'interrogatoire et servir d'interprte. La figure ouverte, la voix mle, la rsolution fire et la belle attitude de cet infortun me gagnrent le coeur. Il avait fait le sacrifice de sa vie. Son seul regret, disait-il, tait d'chouer au port, aprs avoir travers quatre armes, et de ne pouvoir excuter les ordres de l'empereur. Il paraissait anim de ce fanatisme franais qui a fait tant de mal notre chre Allemagne, et pourtant je ne sus pas m'empcher de le dfendre, et je traduisis ses paroles moins en interprte qu'en avocat. Malheureusement on avait trouv sur lui une lettre de Napolon au gnral Rapp, dont j'ai conserv copie: Abandonnez Dantzig, forcez le blocus, runissez-vous aux garnisons de Stettin, de Gustrin et de Glogau, marchez sur l'Elbe, entendez-vous avec Saint-Cyr et Davoust pour concentrer les forces parses Dresde, Torgau, Wittemberg, Magdebourg et Hambourg; faites la boule de neige; traversez la Westphalie qui est libre et venez dfendre la ligne du Rhin avec une arme de 170 000 Franais que vous sauvez! NAPOLON. Cette lettre fut envoye l'tat-major de l'arme russe, tandis qu'une demi-douzaine de militaires illettrs, ivres de joie et de brandevin, condamnaient le brave colonel du 23me de ligne la mort des espions et des tratres. L'excution fut fixe au lendemain 12, et Mr Pierre-Victor Fougas, aprs m'avoir remerci et embrass avec la sensibilit la plus touchante (il est poux et pre), se vit enfermer dans la petite tour crnele de Liebenfeld, o le vent soufflait terriblement par toutes les meurtrires. La nuit du 11 au 12 novembre fut une des plus rigoureuses de ce terrible hiver. Mon thermomtre minima, suspendu hors de ma fentre l'exposition sud-est, indiquait 19 degrs centigrades au-dessous de zro. Je sortis au petit jour pour dire un dernier adieu Mr le colonel, et je rencontrai le bas officier Garok qui me dit en mauvais allemand: -- Nous n'aurons pas besoin de tuer le frantzouski, il est gel. Je courus la prison. Mr le colonel tait couch sur le dos, et roide. Mais je reconnus aprs quelques minutes d'examen que la roideur de ce corps n'tait pas celle de la mort. Les articulations, sans avoir leur souplesse ordinaire, se laissaient flchir et ramener l'extension sans un effort trop violent. Les membres, la face, la poitrine donnaient ma main une sensation de froid, mais bien diffrente de celle que j'avais souvent perue au contact des cadavres. Sachant qu'il avait pass plusieurs nuits sans dormir et support des fatigues extraordinaires, je ne doutais point qu'il ne se ft laiss prendre de ce sommeil profond et lthargique qu'entrane un froid intense, et qui, trop prolong, ralentit la respiration et la circulation au point que les moyens les plus dlicats de l'observation mdicale sont ncessaires pour constater la persistance de la vie. Le pouls tait insensible, ou tout au moins mes doigts engourdis par le froid ne le sentaient pas. La duret de mon oue (j'tais alors dans ma soixante-neuvime anne) m'empcha de constater par l'auscultation si les bruits du coeur rvlaient encore ces battements faibles, mais prolongs, que l'oreille peut encore entendre lorsque la main ne les peroit dj plus. Mr le colonel se trouvait cette priode de l'engourdissement caus par le froid, o pour rveiller un homme sans le faire mourir, des soins nombreux et dlicats deviennent ncessaires. Quelques heures encore, et la conglation allait survenir, et avec elle l'impossibilit du retour la vie. J'tais dans la plus grande perplexit. D'un ct, je le sentais mourir par conglation entre mes mains; de l'autre, je ne pouvais pas moi seul l'entourer de tous les soins indispensables. Si je lui appliquais des excitants sans lui faire frictionner la fois le tronc et les membres par trois ou, quatre aides vigoureux, je ne le rveillais que pour le voir mourir. J'avais encore sous les yeux le spectacle de cette belle jeune fille asphyxie dans un incendie, que je parvins ranimer en lui promenant des charbons ardents sous les clavicules, mais qui ne put qu'appeler sa mre et mourut presque aussitt malgr l'emploi des excitants l'intrieur et de l'lectricit pour dterminer les contractions du diaphragme et du coeur. Et quand mme je serais parvenu lui rendre la force et la sant, n'tait-il pas condamn par le conseil de guerre? L'humanit ne me dfendait-elle pas de l'arracher ce repos voisin de la mort pour le livrer aux horreurs du supplice? Je dois avouer aussi qu'en prsence de cet organisme o la vie tait suspendue, mes ides sur la rsurrection prirent sur moi comme un nouvel empire. J'avais si souvent dessch et fait revivre des tres assez levs dans la srie animale, que je ne doutais pas du succs de l'opration, mme sur un homme. moi seul, je ne pouvais ranimer et sauver Mr le colonel; mais j'avais dans mon laboratoire tous les instruments ncessaires pour le desscher sans aide. En rsum, trois partis s'offraient moi: 1 laisser Mr le colonel dans la tour crnele, o il aurait pri le jour mme par conglation; 2 le ranimer par des excitants, au risque de le tuer, et pourquoi? pour le livrer, en cas de succs, un supplice invitable; 3 le desscher dans mon laboratoire avec la quasi certitude de le ressusciter aprs la paix. Tous les amis de l'humanit comprendront sans doute que je ne pouvais pas hsiter longtemps. Je fis appeler le bas officier Garok, et je le priai de me vendre le corps du colonel. Ce n'tait pas la premire fois que j'achetais un cadavre pour le dissquer, et ma demande n'excita aucun soupon. March conclu, je donnai quatre bouteilles de Kirschen-Wasser, et bientt deux soldats russes m'apportrent sur un brancard Mr le colonel Fougas. Ds que je fus seul avec lui, je lui piquai le doigt: la pression fit sortir une goutte de sang. La placer sous un microscope, entre deux lamelles de verre, fut pour moi l'affaire d'une minute. bonheur! la fibrine n'tait pas coagule! Les globules rouges se montraient nettement circulaires, aplatis, biconcaves, sans crnelures, ni dentelures, ni gonflement sphrodal. Les globules blancs se dformaient et reprenaient alternativement la forme sphrique, pour se dformer encore lentement par de dlicates expansions. Je ne m'tais donc pas tromp, c'tait bien un homme engourdi que j'avais sous les yeux et non un cadavre! Je le portai sur une balance. Il pesait cent quarante livres, ses vtements compris. Je n'eus garde de le dshabiller, car j'avais reconnu que les animaux desschs directement au contact de l'air mouraient plus souvent que ceux qui taient rests couverts de mousse et d'autres objets mous pendant l'preuve de la dessiccation. Ma grande machine pneumatique, son immense plateau, son norme cloche ovale en fer battu qu'une crmaillre glissant sur une poulie attache solidement au plafond levait et abaissait sans peine grce son treuil, tous ces mille et un mcanismes que j'avais si laborieusement prpars nonobstant les railleries de mes envieux, et que je me dsolais de voir inutiles, allaient donc trouver leur emploi. Des circonstances inattendues venaient enfin de me procurer un sujet d'expriences tel que j'avais vainement essay d'en obtenir en cherchant engourdir des chiens, des lapins, des moutons et d'autres mammifres l'aide de mlanges rfrigrants. Depuis longtemps, sans doute, ces rsultats auraient t obtenus si j'avais t aid de ceux qui m'entouraient, au lieu d'tre l'objet de leurs railleries; si nos ministres m'avaient appuy de leur autorit au lieu de me traiter comme un esprit subversif. Je m'enfermai en tte--tte avec le colonel, et je dfendis mme la vieille Gretchen, ma gouvernante, aujourd'hui dfunte, de me troubler dans mon travail. J'avais remplac le pnible levier des anciennes machines pneumatiques par une roue munie d'un excentrique qui transformait le mouvement circulaire de l'axe en mouvement rectiligne appliqu aux pistons: la roue, l'excentrique, la bielle, le genou de l'appareil fonctionnaient admirablement et me permettaient de tout faire par moi-mme. Le froid ne gnait pas le jeu de la machine et les huiles n'taient pas figes: je les avais purifies moi-mme par un procd nouveau fond sur les dcouvertes alors rcentes du savant franais Mr Chevreul. Aprs avoir tendu le corps sur le plateau de la machine pneumatique, abaiss la cloche et lut les bords, j'entrepris de le soumettre graduellement l'action du vide sec et froid. Des capsules remplies de chlorure de calcium taient places autour de Mr le colonel pour absorber l'eau qui allait s'vaporer de son corps, et hter la dessiccation. Certes, je me trouvais dans la meilleure situation possible pour amener le corps humain un tat de desschement graduel sans cessation brusque des fonctions, sans dsorganisation des tissus ou des humeurs. Rarement mes expriences sur les _rotifres_ et les _tardigrades_ avaient t entoures de pareilles chances de succs, et elles avaient toujours russi. Mais la nature particulire du sujet et les scrupules spciaux qu'il imposait ma conscience, m'obligeaient de remplir un certain nombre de conditions nouvelles, que j'avais d'ailleurs prvues depuis longtemps. J'avais eu soin de mnager une ouverture aux deux bouts de ma cloche ovale et d'y sceller une paisse glace, qui me permettait de suivre de l'oeil les effets du vide sur Mr le colonel. Je m'tais bien gard de fermer les fentres de mon laboratoire, de peur qu'une temprature trop leve ne ft cesser la lthargie du sujet ou ne dtermint quelque altration des humeurs. Si le dgel tait survenu, c'en tait fait de mon exprience. Mais le thermomtre se maintint durant plusieurs jours entre 6 et 8 degrs au-dessous de zro, et je fus assez heureux pour voir le sommeil lthargique se prolonger, sans avoir craindre la conglation des tissus. Je commenai par pratiquer le vide avec une extrme lenteur, de crainte que les gaz dissous dans le sang, devenus libres par la diffrence de leur tension avec celle de l'air rarfi, ne vinssent se dgager dans les vaisseaux et dterminer la mort immdiate. Je surveillais en outre chaque instant les effets du vide sur les gaz de l'intestin, car en se dilatant intrieurement mesure que la pression de l'air diminuait autour du corps, ils auraient pu amener des dsordres graves. La longue conservation des tissus n'en et pas t affecte, mais il suffisait d'une lsion intrieure pour dterminer la mort aprs quelques heures de reviviscence. C'est ce qu'on observe assez souvent chez les animaux desschs sans prcaution. plusieurs reprises, un gonflement trop rapide de l'abdomen vint me mettre en garde contre le danger que je redoutais et je fus oblig de laisser rentrer un peu d'air sous la cloche. Enfin la cessation de tous les phnomnes de cet ordre me prouva que les gaz avaient disparu par exosmose ou avaient t expulss par la contraction spontane des viscres. Ce ne fut qu' la fin du premier jour que je pus renoncer ces prcautions minutieuses et porter le vide un peu plus loin. Le lendemain 13, je poussai le vide ce point que le baromtre descendit cinq millimtres. Comme il n'tait survenu aucun changement dans la position du corps ni des membres, j'tais sr que nulle convulsion ne s'tait produite. Mr le colonel arrivait se desscher, devenir immobile, cesser de pouvoir excuter les actes de la vie sans que la mort ft survenue ni que la possibilit du retour de l'action et cess. Sa vie tait suspendue, non teinte! Je pompais chaque fois qu'un excdant de vapeur d'eau faisait monter le baromtre. Dans la journe du 14, la porte de mon laboratoire fut littralement enfonce par Mr le gnral russe comte Trollohub, envoy du quartier gnral. Cet honorable officier tait accouru en toute hte pour empcher l'excution de Mr le colonel et le conduire en prsence du commandant en chef. Je lui confessai loyalement ce que j'avais fait sous l'inspiration de ma conscience; je lui montrai le corps travers un des oeils-de- boeuf de la machine pneumatique; je lui dis que j'tais heureux d'avoir conserv un homme qui pouvait fournir des renseignements utiles aux librateurs de mon pays, et j'offris de le ressusciter mes frais si l'on me promettait de respecter sa vie et sa libert. Mr le gnral comte Trollohub, homme distingu sans contredit, mais d'une instruction exclusivement militaire, crut que je ne parlais pas srieusement. Il sortit en me jetant la porte au nez et en me traitant de vieux fou. Je me remis pomper et je maintins le vide une pression de 3 5 millimtres pendant l'espace de trois mois. Je savais par exprience que les animaux peuvent revivre aprs avoir t soumis au vide sec et froid pendant quatre-vingts jours. Le 12 fvrier 1814, ayant observ que, depuis un mois, il n'tait survenu aucune modification dans l'affaissement des chairs, je rsolus de soumettre Mr le colonel une autre srie d'preuves, afin d'assurer une conservation plus parfaite par une complte dessiccation. Je laissai rentrer l'air par le robinet destin cet usage, puis ayant enlev la cloche, je procdai la suite de mon exprience. Le corps ne pesait plus que quarante-six livres; je l'avais donc presque rduit au tiers de son poids primitif. Il faut tenir compte de ce que les vtements n'avaient pas perdu autant d'eau que les autres parties. Or le corps de l'homme renferme presque les quatre cinquimes de son poids d'eau, comme le dmontre une dessiccation bien faite l'tuve chimique. Je plaai donc Mr le colonel sur un plateau, et, aprs l'avoir gliss dans ma grande tuve, j'levai graduellement la temprature 75 degrs centigrades. Je n'osai dpasser ce chiffre, de peur d'altrer l'albumine, de la rendre insoluble, et d'ter aux tissus la facult de reprendre l'eau ncessaire au retour de leurs fonctions. J'avais eu soin de disposer un appareil convenable pour que l'tuve ft constamment traverse par un courant d'air sec. Cet air s'tait dessch en traversant une srie de flacons remplis d'acide sulfurique, de chaux vive et de chlorure de calcium. Aprs une semaine passe dans l'tuve, l'aspect gnral du corps n'avait pas chang, mais son poids s'tait rduit 40 livres, vtements compris. Huit autres jours n'amenrent aucune dperdition nouvelle. J'en conclus que la dessiccation tait suffisante. Je savais bien que les cadavres momifis dans les caveaux d'glise depuis un sicle ou plus finissent par ne peser qu'une dizaine de livres; mais ils ne deviennent pas si lgers sans une notable altration de leurs tissus. Le 27 fvrier, je plaai moi-mme Mr le colonel dans les botes que j'avais fait faire son usage. Depuis cette poque, c'est-- dire pendant un espace de neuf ans et onze mois, nous ne nous sommes jamais quitts. Je l'ai transport avec moi Dantzig, il habite ma maison. Je ne l'ai pas rang son numro d'ordre dans ma collection de zoologie; il repose part, dans la chambre d'honneur. Je ne confie personne le plaisir de renouveler son chlorure de calcium. Je prendrai soin de vous jusqu' ma dernire heure, monsieur le colonel Fougas, cher et malheureux ami! Mais je n'aurai pas la joie de contempler votre rsurrection. Je ne partagerai point les douces motions du guerrier qui revient la vie. Vos glandes lacrymales, inertes aujourd'hui, ranimes dans quelques jours, ne rpandront pas sur le sein de votre vieux bienfaiteur la douce rose de la reconnaissance. Car vous ne rentrerez en possession de votre tre que le jour o je ne vivrai plus! Peut-tre serez-vous tonn que, vous aimant comme je vous aime, j'aie tard si longtemps vous tirer de ce profond sommeil. Qui sait si un reproche amer ne viendra pas corrompre la douceur des premires actions de grces que vous apporterez sur ma tombe? Oui, j'ai prolong sans profit pour vous une exprience d'intrt gnral. J'aurais d rester fidle ma premire pense et vous rendre la vie aussitt aprs la signature de la paix. Mais quoi! fallait-il donc vous renvoyer en France quand le sol de votre patrie tait couvert de nos soldats et de nos allis? Je vous ai pargn ce spectacle si douloureux pour une me comme la vtre. Sans doute vous auriez eu la consolation de revoir, en mars 1815, l'homme fatal qui vous aviez consacr votre dvouement; mais tes-vous bien sr que vous n'eussiez pas t englouti avec sa fortune dans le naufrage de Waterloo? Depuis cinq ou six ans, ce n'est plus ni votre intrt, ni mme l'intrt de la science qui m'a empch de vous ranimer, c'est... pardonnez-le-moi, monsieur le colonel, c'est un lche attachement la vie. Le mal dont je souffre, et qui m'emportera bientt, est une hypertrophie du coeur; les motions violentes me sont interdites. Si j'entreprenais moi-mme cette grande opration, dont j'ai trac la marche dans un programme annex ce testament, je succomberais sans nul doute avant de l'avoir termine; ma mort serait un accident fcheux qui pourrait troubler mes aides et faire manquer votre rsurrection. Rassurez-vous, vous n'attendrez pas longtemps. Et, d'ailleurs, que perdez-vous attendre? Vous ne vieillissez pas, vous avez toujours vingt-quatre ans, vos enfants grandissent; vous serez presque leur contemporain lorsque vous renatrez! Vous tes venu pauvre Liebenfeld, pauvre vous tes dans ma maison de Dantzig, et mon testament vous fait riche. Soyez heureux, c'est mon voeu le plus cher. J'ordonne que, ds le lendemain de ma mort, mon neveu, Nicolas Meiser, runisse par lettre de convocation les dix plus illustres mdecins du royaume de Prusse, qu'il leur donne lecture de mon testament et du mmoire y annex, et qu'il fasse procder sans retard, dans mon propre laboratoire, la rsurrection de Mr le colonel Fougas. Les frais de voyage, de sjour, etc., etc., seront prlevs sur l'actif de ma succession. Une somme de deux mille thalers sera consacre la publication des glorieux rsultats de l'exprience, en allemand, en franais et en latin. Un exemplaire de cette brochure devra tre adress chacune des socits savantes qui existeront alors en Europe. Dans le cas tout fait imprvu o les efforts de la science ne parviendraient pas ranimer Mr le colonel, tous mes biens retourneraient Nicolas Meiser, seul parent qui me reste. JEAN MEISER, D. M. VIII -- Comment Nicolas Meiser, neveu de Jean Meiser, avait excut le testament de son oncle. Le docteur Hirtz de Berlin, qui avait copi ce testament lui-mme, s'excusa fort obligeamment de ne l'avoir pas envoy plus tt. Ses affaires l'avaient contraint de voyager loin de la capitale. En passant par Dantzig, il s'tait donn le plaisir de visiter Mr Nicolas Meiser, ancien brasseur, richissime propritaire et gros rentier, actuellement g de soixante-six ans. Ce vieillard se rappelait fort bien la mort et le testament de son oncle, le savant; mais il n'en parlait pas sans une certaine rpugnance. Il affirmait d'ailleurs qu'aussitt aprs le dcs de Jean Meiser, il avait rassembl dix mdecins de Dantzig autour de la momie du colonel; il montrait mme une dclaration unanime de ces messieurs, attestant qu'un homme dessch l'tuve ne peut en aucune faon ni par aucun moyen renatre la vie. Ce certificat, rdig par les adversaires et les ennemis du dfunt, ne faisait nulle mention du mmoire annex au testament. Nicolas Meiser jurait ses grands dieux (mais non sans rougir visiblement) que cet crit concernant les procds suivre pour ressusciter le colonel, n'avait jamais t connu de lui ni de sa femme. Interrog sur les raisons qui avaient pu le porter se dessaisir d'un dpt aussi prcieux que le corps de Mr Fougas, il disait l'avoir conserv quinze ans dans sa maison avec tous les respects et tous les soins imaginables; mais au bout de ce temps, obsd de visions et rveill presque toutes les nuits par le fantme du colonel qui venait lui tirer les pieds, il s'tait dcid le vendre pour vingt cus un amateur de Berlin. Depuis qu'il tait dbarrass de ce triste voisinage, il dormait beaucoup mieux, mais pas encore tout fait bien, car il lui avait t impossible d'oublier la figure du colonel. ces renseignements, Mr Hirtz, mdecin de S.A.R. le prince rgent de Prusse, ajouta quelques mots en son nom personnel. Il ne croyait pas que la rsurrection d'un homme sain et dessch avec prcaution ft impossible en thorie; il pensait mme que le procd de dessiccation indiqu par l'illustre Jean Meiser tait le meilleur suivre. Mais dans le cas prsent, il ne lui paraissait pas vraisemblable que le colonel Fougas pt tre rappel la vie: les influences atmosphriques et les variations de temprature qu'il avait subies durant un espace de quarante-six ans devaient avoir altr les humeurs et les tissus. C'tait aussi le sentiment de Mr Renault et de son fils. Pour calmer un peu l'exaltation de Clmentine, ils lui lurent les derniers paragraphes de la lettre de Mr Hirtz. On lui cacha le testament de Jean Meiser, qui n'aurait pu que lui chauffer la tte. Mais cette petite imagination fermentait sans relche, quoi qu'on ft pour l'assoupir. Clmentine recherchait maintenant la compagnie du docteur Martout; elle discutait avec lui, elle voulait voir des expriences sur la rsurrection des _rotifres_. Rentre chez elle, elle pensait un peu Lon et beaucoup au colonel. Le projet de mariage tenait toujours, mais personne n'osait parler de la publication des bans. Aux tendresses les plus touchantes de son futur, la jeune fiance rpondait par des discussions sur le principe vital. Ses visites dans la maison Renault ne s'adressaient pas aux vivants, mais au mort. Tous les raisonnements qu'on mit en oeuvre pour la gurir d'un fol espoir ne servirent qu' la jeter dans une mlancolie profonde. Ses belles couleurs plirent, l'clat de son regard s'teignit. Mine par un mal secret, elle perdit cette aimable vivacit qui tait comme le ptillement de la jeunesse et de la joie. Il fallait que le changement ft bien visible, car Mlle Sambucco, qui n'avait pas des yeux de mre, s'en inquita. Mr Martout, persuad que cette maladie de l'me ne cderait qu' un traitement moral, vint la voir un matin et lui dit: -- Ma chre enfant, quoique je ne m'explique pas bien le grand intrt que vous portez cette momie, j'ai fait quelque chose pour elle et pour vous. Je viens d'envoyer Mr Karl Nibor le petit bout d'oreille que Lon a dtach. Clmentine ouvrit de grands yeux. -- Vous ne me comprenez pas? reprit le docteur. Il s'agit de reconnatre si les humeurs et les tissus du colonel ont subi des altrations graves. Mr Nibor, avec son microscope, nous dira ce qui en est. On peut s'en rapporter lui: c'est un gnie infaillible. Sa rponse va nous apprendre s'il faut procder la rsurrection de notre homme, ou s'il ne reste qu' l'enterrer. -- Quoi! s'cria la jeune fille, on peut dcider si un homme est mort ou vivant, sur chantillon? -- Il ne faut rien de plus au docteur Nibor. Oubliez donc vos proccupations pendant une huitaine de jours. Ds que la rponse arrivera, je vous la donnerai lire. J'ai stimul la curiosit du grand savant: il ne sait absolument rien sur le fragment que je lui envoie. Mais si, par impossible, il nous disait que ce bout d'oreille appartient un tre sain, je le prierais de venir Fontainebleau et de nous aider lui rendre la vie. Cette vague lueur d'esprance dissipa la mlancolie de Clmentine et lui rendit sa belle sant. Elle se remit chanter, rire, voltiger dans le jardin de sa tante et dans la maison de Mr Renault. Les doux entretiens recommencrent; on reparla du mariage, le premier ban fut publi. -- Enfin, disait Lon, je la retrouve! Mais Mme Renault, la sage et prvoyante mre, hochait la tte tristement: -- Tout cela ne va qu' moiti bien, disait-elle. Je n'aime pas que ma bru se proccupe si fort d'un beau garon dessch. Que deviendrons-nous lorsqu'elle saura qu'il est impossible de le faire revivre? Les papillons noirs ne vont-ils pas reprendre leur vol? Et suppos qu'on parvienne le ressusciter, par miracle! tes-vous srs qu'elle ne prendra pas de l'amour pour lui? En vrit, Lon avait bien besoin d'acheter cette momie, et c'est ce que j'appelle de l'argent bien plac! Un dimanche matin, Mr Martout entra chez le vieux professeur en criant victoire. Voici la rponse qui lui tait venue de Paris: Mon cher confrre, J'ai reu votre lettre et le petit fragment de tissu dont vous m'avez pri de dterminer la nature. Il ne m'a pas fallu grand travail pour voir de quoi il s'agissait. J'ai fait vingt fois des choses plus difficiles dans des expertises de mdecine lgale. Vous pouviez mme vous dispenser de la formule consacre: Quand vous aurez fait votre examen au microscope, je vous dirai ce que c'est. Ces finasseries ne servent de rien: mon microscope sait mieux que vous ce que vous m'avez envoy. Vous connaissez la forme et la couleur des choses; il en voit la structure intime, la raison d'tre, les conditions de vie et de mort. Votre fragment de matire dessche, large comme la moiti de mon ongle et peu prs aussi pais, aprs avoir sjourn vingt-quatre heures sous un globe, dans une atmosphre sature d'eau, la temprature du corps humain, est devenu souple, bien qu'un peu lastique. J'ai pu ds lors le dissquer, l'tudier comme un morceau de chair frache et placer sous le microscope chacune de ses parties qui me paraissait de consistance ou de couleur diffrente. J'ai d'abord trouv au milieu une partie mince, plus dure et plus lastique que le reste, et qui m'a prsent la trame et les cellules du cartilage. Ce n'tait ni le cartilage du nez, ni le cartilage d'une articulation, mais bien le fibro-cartilage de l'oreille. Donc vous m'avez envoy un bout d'oreille; et ce n'est point le bout d'en bas, le lobe qu'on perce chez les femmes pour y mettre des boucles d'or, mais le bout d'en haut, dans lequel le cartilage s'tend. l'intrieur, j'ai dtach une peau fine dans laquelle le microscope m'a montr un piderme dlicat, parfaitement intact; un derme non moins intact, avec de petites papilles, et surtout travers par une foule de poils d'un fin duvet humain. Chacun de ces petits poils avait sa racine plonge dans son follicule, et le follicule accompagn de ses deux petites glandes. Je vous dirai mme plus: ces poils de duvet taient longs de quatre cinq millimtres sur trois cinq centimes de millimtres d'paisseur; c'est le double de la grandeur du joli duvet qui fleurit sur une oreille fminine; d'o je conclus que votre bout d'oreille appartient un homme. Contre le bord recourb du cartilage, j'ai trouv les lgants faisceaux stris du muscle de l'hlix, et si parfaitement intacts qu'on aurait dit qu'ils ne demandaient qu' se contracter. Sous la peau et prs des muscles, j'ai trouv plusieurs petits filets nerveux, composs chacun de huit ou dix tubes dont la moelle tait aussi intacte et homogne que dans les nerfs enlevs un animal vivant ou pris sur un membre amput. tes-vous satisfait? Demandez-vous merci? Eh bien! moi, je ne suis pas encore au bout de mon rouleau! Dans le tissu cellulaire interpos au cartilage et la peau, j'ai trouv de petites artres et de petites veines dont la structure tait parfaitement reconnaissable. Elles renfermaient du srum avec des globules rouges du sang. Ces globules taient tous circulaires, biconcaves, parfaitement rguliers; ils ne prsentaient ni dentelures, ni cet tat framboise, qui caractrise les globules du sang d'un cadavre. En rsum, mon cher confrre, j'ai trouv dans ce fragment peu prs de tout ce qu'on trouve dans le corps de l'homme: du cartilage, du muscle, du nerf, de la peau, des poils, des glandes, du sang, etc., et tout cela dans un tat parfaitement sain et normal. Ce n'est donc pas du cadavre que vous m'avez envoy, mais un morceau d'un homme vivant, dont les humeurs et les tissus ne sont nullement dcomposs. Agrez, etc. KARL NIBOR. Paris, 30 juillet 1859. IX -- Beaucoup de bruit dans Fontainebleau. On ne tarda pas dire par la ville que Mr Martout et les MM. Renault se proposaient de ressusciter un homme, avec le concours de plusieurs savants de Paris. Mr Martout avait adress un mmoire dtaill au clbre Karl Nibor, qui s'tait ht d'en faire part la Socit de biologie. Une commission fut nomme sance tenante pour accompagner Mr Nibor Fontainebleau. Les six commissaires et le rapporteur convinrent de quitter Paris le 15 aot, heureux de se soustraire au fracas des rjouissances publiques. On avertit Mr Martout de prparer l'exprience, qui ne devait pas durer moins de trois jours. Quelques gazettes de Paris annoncrent ce grand vnement dans leurs faits divers, mais le public y prta peu d'attention. La rentre solennelle de l'arme d'Italie occupait exclusivement tous les esprits, et d'ailleurs les Franais n'accordent plus qu'une foi mdiocre aux miracles promis par les journaux. Mais Fontainebleau ce fut une tout autre affaire. Non seulement Mr Martout et MM. Renault, mais Mr Audret l'architecte, Mr Bonnivet le notaire, et dix autres gros bonnets de la ville avaient vu et touch la momie du colonel. Ils en avaient parl leurs amis, ils l'avaient dcrit de leur mieux, ils avaient racont son histoire. Deux ou trois copies du testament de Mr Meiser circulaient de main en main. La question des reviviscences tait l'ordre du jour; on la discutait autour du bassin des Carpes, comme en pleine Acadmie des sciences. Vous auriez entendu parler des _rotifres_ et des _tardigrades_ jusque sur la place du March! Il convient de dclarer que les rsurrectionnistes n'taient pas en majorit. Quelques professeurs du collge, nots par leur esprit paradoxal, quelques amis du merveilleux, atteints et convaincus d'avoir fait tourner les tables, enfin une demi- douzaine de ces grognards moustache blanche qui croient que la mort de Napolon Ier est une calomnie rpandue par les Anglais, composaient le gros de l'arme. Mr Martout avait contre lui non seulement les sceptiques, mais encore la foule innombrable des croyants. Les uns le tournaient en ridicule, les autres le proclamaient subversif, dangereux, ennemi des ides fondamentales sur lesquelles repose la socit. Le desservant d'une petite glise prcha mots couverts contre les Promthes qui prtendent usurper les privilges du ciel. Mais le cur de la paroisse, excellent homme et tolrant, ne craignit pas de dire dans cinq ou six maisons que la gurison d'un malade aussi dsespr que Mr Fougas serait une preuve de la puissance et de la misricorde de Dieu. La garnison de Fontainebleau se composait alors de quatre escadrons de cuirassiers et du 23me de ligne qui s'tait distingu Magenta. Lorsqu'on sut dans l'ancien rgiment du colonel Fougas que cet illustre officier allait peut-tre revenir au monde, ce fut une motion gnrale. Un rgiment sait son histoire, et l'histoire du 23me avait t celle de Fougas depuis le mois de fvrier 1811 jusqu'en novembre 1813. Tous les soldats avaient entend lire dans leurs chambres l'anecdote suivante: Le 27 aot 1813, la bataille de Dresde, l'Empereur aperoit un rgiment franais au pied d'une redoute russe qui le couvrait de mitraille. Il s'informe; on lui rpond que c'est le 23me de ligne. C'est impossible, dit-il, le 23me de ligne ne resterait pas sous le feu sans courir sur l'artillerie qui le foudroie. Le 23me, men par le colonel Fougas, gravit la hauteur au pas de charge, cloua les artilleurs sur leurs pices et enleva la redoute. Les officiers et les soldats, fiers bon droit de cette action mmorable, vnraient sous le nom de Fougas un des anctres du rgiment. L'ide de le voir reparatre au milieu d'eux, jeune et vivant, ne leur paraissait pas vraisemblable, mais c'tait dj quelque chose que de possder son corps. Officiers et soldats dcidrent qu'il serait enseveli leurs frais, aprs les expriences du docteur Martout. Et pour lui donner un tombeau digne de sa gloire ils votrent une cotisation de deux jours de solde. Tout ce qui portait l'paulette dfila dans le laboratoire de Mr Renault; le colonel des cuirassiers y revint plusieurs fois, dans l'espoir de rencontrer Clmentine. Mais la fiance de Lon se tenait l'cart. Elle tait heureuse comme une femme ne l'a jamais t, cette jolie petite Clmentine. Aucun nuage ne voilait plus la srnit de son beau front. Libre de tous soucis, le coeur ouvert l'esprance, elle adorait son cher Lon et passait les jours le lui dire. Elle-mme avait press la publication des bans. -- Nous nous marierons, disait-elle, le lendemain de la rsurrection du colonel. J'entends qu'il soit mon tmoin, je veux qu'il me bnisse! C'est bien le moins qu'il puisse faire pour moi, aprs tout ce que j'ai fait pour lui. Dire que, sans mon obstination, vous alliez l'envoyer au musum du jardin des Plantes! Je lui conterai cela, monsieur, ds qu'il pourra nous entendre, et il vous coupera les oreilles son tour! Je vous aime! -- Mais, rpliquait Lon, pourquoi subordonnez-vous mon bonheur au succs d'une exprience! Toutes les formalits ordinaires sont remplies, les publications faites, les affiches poses: personne au monde ne nous empcherait de nous marier demain, et il vous plat d'attendre jusqu'au 19! Quel rapport y a-t-il entre nous et ce monsieur dessch qui dort dans une bote? Il n'appartient ni votre maison ni la mienne. J'ai compuls tous les papiers de votre famille en remontant jusqu' la sixime gnration et je n'y ai trouv personne du nom de Fougas. Ce n'est donc pas un grand- parent que nous attendons pour la crmonie. Qu'est-ce alors? Les mchantes langues de Fontainebleau prtendent que vous avez une passion pour ce ftiche de 1813; moi qui suis sr de votre coeur, j'espre que vous ne l'aimerez jamais autant que moi. En attendant, on m'appelle le rival du colonel au bois dormant! -- Laissez dire les sots, rpondait Clmentine avec un sourire anglique. Je ne me charge pas d'expliquer mon affection pour le pauvre Fougas, mais je l'aime beaucoup, cela est certain. Je l'aime comme un pre, comme un frre, si vous le prfrez, car il est presque aussi jeune que moi. Quand nous l'aurons ressuscit, je l'aimerai peut-tre comme un fils, mais vous n'y perdrez rien, mon cher Lon. Vous avez dans mon coeur une place part, la meilleure, et personne ne vous la prendra, pas mme _lui_! Cette querelle d'amoureux, qui recommenait souvent et finissait toujours par un baiser, fut un jour interrompue par la visite du commissaire de police. L'honorable fonctionnaire dclina poliment son nom et sa qualit, et demanda au jeune Renault la faveur de l'entretenir part. -- Monsieur, lui dit-il lorsqu'il le vit seul, je sais tous les gards qui sont dus un homme de votre caractre et dans votre position, et j'espre que vous voudrez bien ne pas interprter en mauvais sens une dmarche qui m'est inspire par le sentiment du devoir. Lon s'carquilla les yeux en attendant la suite de ce discours. -- Vous devinez, monsieur, poursuivit le commissaire, qu'il s'agit de la loi sur les spultures. Elle est formelle, et n'admet aucune exception. L'autorit pourrait fermer les yeux, mais le grand bruit qui s'est fait, et d'ailleurs la qualit du dfunt, sans compter la question religieuse, nous met dans l'obligation d'agir... de concert avec vous, bien entendu... Lon comprenait de moins en moins. On finit par lui expliquer, toujours dans le style administratif, qu'il devait faire porter Mr Fougas au cimetire de la ville. -- Mais, monsieur, rpondit l'ingnieur, si vous avez entendu parler du colonel Fougas, on a d vous dire aussi que nous ne le tenons pas pour mort. -- Monsieur, rpliqua le commissaire avec un sourire assez fin, les opinions sont libres. Mais le mdecin des morts, qui a eu le plaisir de voir le dfunt, nous a fait un rapport concluant l'inhumation immdiate. -- Eh bien, monsieur, si Fougas est mort, nous avons l'esprance de le ressusciter. -- On nous l'avait dj dit, monsieur, mais, pour ma part, j'hsitais le croire. -- Vous le croirez quand vous l'aurez vu, et j'espre, monsieur, que cela ne tardera pas longtemps. -- Mais alors, monsieur, vous vous tes donc mis en rgle? -- Avec qui? -- Je ne sais pas, monsieur; mais je suppose qu'avant d'entreprendre une chose pareille, vous vous tes muni de quelque autorisation. -- De qui? -- Mais enfin, monsieur, vous avouerez que la rsurrection d'un homme est une chose extraordinaire. Quant moi, c'est bien la premire fois que j'en entends parler. Or le devoir d'une police bien faite est d'empcher qu'il se passe rien d'extraordinaire dans le pays. -- Voyons, monsieur, si je vous disais: voici un homme qui n'est pas mort; j'ai l'espoir trs fond de le remettre sur pied dans trois jours; votre mdecin, qui prtend le contraire, se trompe: prendriez-vous la responsabilit de faire enterrer Fougas? -- Non, certes! Dieu ne plaise que je prenne rien sous ma responsabilit! mais cependant, monsieur, en faisant enterrer Mr Fougas, je serais dans l'ordre et dans la lgalit. Car enfin de quel droit prtendez-vous ressusciter un homme? Dans quel pays a- t-on l'habitude de ressusciter? Quel est ce texte de loi qui vous autorise ressusciter les gens? -- Connaissez-vous une loi qui le dfende? Or tout ce qui n'est pas dfendu est permis. -- Aux yeux des magistrats, peut-tre bien. Mais la police doit prvenir, viter le dsordre. Or, une rsurrection, monsieur, est un fait assez inou pour constituer un dsordre vritable. -- Vous avouerez, du moins, que c'est un dsordre assez heureux. -- Il n'y a pas de dsordre heureux. Considrez, d'ailleurs, que le dfunt n'est pas le premier venu. S'il s'agissait d'un vagabond sans feu ni lieu, on pourrait user de tolrance. Mais c'est un militaire, un officier suprieur et dcor; un homme qui a occup un rang lev dans l'arme. L'arme, monsieur! Il ne faut pas toucher l'arme! -- Eh! monsieur, je touche l'arme comme le chirurgien qui panse ses plaies! Il s'agit de lui rendre un colonel, l'arme! Et c'est vous qui, par esprit de routine, voulez lui faire tort d'un colonel! -- Je vous en supplie, monsieur, ne vous animez pas tant et ne parlez pas si haut: on pourrait nous entendre. Croyez que je serai de moiti avec vous dans tout ce que vous voudrez faire pour cette belle et glorieuse arme de mon pays, Mais avez-vous song la question religieuse? -- Quelle question religieuse? -- vous dire le vrai, monsieur (mais ceci tout fait entre nous), le reste est pur accessoire et nous touchons au point dlicat. On est venu me trouver, on m'a fait des observations trs judicieuses. La seule annonce de votre projet a jet le trouble dans un certain nombre de consciences. On craint que le succs d'une entreprise de ce genre ne porte un coup la foi, ne scandalise, en un mot, les esprits tranquilles. Car enfin, si Mr Fougas est mort, c'est que Dieu l'a voulu. Ne craignez-vous pas, en le ressuscitant, d'aller contre la volont de Dieu? -- Non, monsieur; car je suis sr de ne pas ressusciter Fougas si Dieu en a dcid autrement. Dieu permet qu'un homme attrape la fivre, mais Dieu permet aussi qu'un mdecin le gurisse. Dieu a permis qu'un brave soldat de l'Empereur ft empoign par quatre ivrognes de Russes, condamn comme espion, gel dans une forteresse et dessch par un vieil Allemand sous une machine pneumatique. Mais Dieu permet aussi que je retrouve ce malheureux dans une boutique de bric--brac, que je l'apporte Fontainebleau, que je l'examine avec quelques savants et que nous combinions un moyen peu prs sr de le rendre la vie. Tout cela prouve une chose, c'est que Dieu est plus juste, plus clment et plus misricordieux que ceux qui abusent de son nom pour vous exciter. -- Je vous assure, monsieur, que je ne suis nullement excit. Je me rends vos raisons parce qu'elles sont bonnes et parce que vous tes un homme considrable dans la ville. J'espre bien, d'ailleurs, que vous ne rprouverez pas un acte de zle qui m'a t conseill. Je suis fonctionnaire, monsieur. Or, qu'est-ce qu'un fonctionnaire? Un homme qui a une place. Supposez maintenant que les fonctionnaires s'exposent perdre leur place, que restera-t-il en France? Rien, monsieur, absolument rien. J'ai l'honneur de vous saluer. Le 15 aot au matin, Mr Karl Nibor se prsenta chez Mr Renault avec le docteur Martout et la commission nomme Paris par la Socit de biologie. Comme il arrive souvent en province, l'entre de notre illustre savant fut une sorte de dception. Mme Renault s'attendait voir paratre, sinon un magicien en robe de velours constelle d'or, au moins un vieillard d'une prestance et d'une gravit extraordinaire. Karl Nibor est un homme de taille moyenne, trs blond et trs fluet. Peut-tre a-t-il bien quarante ans, mais on ne lui en donnerait pas plus de trente-cinq. Il porte la moustache et la mouche; il est gai, parleur, agrable et assez mondain pour amuser les dames. Mais Clmentine ne jouit pas de sa conversation. Sa tante l'avait emmene Moret pour la soustraire aux angoisses de la crainte et aux enivrements de la victoire. X -- Allluia! Mr Nibor et ses collgues, aprs les compliments d'usage, demandrent voir le sujet. Ils n'avaient pas de temps perdre et l'exprience ne pouvait gure durer moins de trois jours. Lon s'empressa de les conduire au laboratoire et d'ouvrir les trois coffres du colonel. On trouva que le malade avait la figure assez bonne. Mr Nibor le dpouilla de ses vtements, qui se dchiraient comme de l'amadou pour avoir trop sch dans l'tuve du pre Meiser. Le corps, mis nu, fut jug trs intact et parfaitement sain. Personne n'osait encore garantir le succs, mais tout le monde tait plein d'esprance. Aprs ce premier examen, Mr Renault mit son laboratoire au service de ses htes. Il leur offrit tout ce qu'il possdait avec une munificence qui n'tait pas exempte de vanit. Pour le cas o l'emploi de l'lectricit paratrait ncessaire, il avait une forte batterie de bouteilles de Leyde et quarante lments de Bunsen tout neufs. Mr Nibor le remercia en souriant. -- Gardez vos richesses, lui dit-il. Avec une baignoire et une chaudire d'eau bouillante nous aurons tout ce qu'il nous faut. Le colonel ne manque de rien que d'humidit. Il s'agit de lui rendre la quantit d'eau ncessaire au jeu des organes. Si vous avez un cabinet o l'on puisse amener un jet de vapeur, nous serons plus que contents. Tout justement Mr Audret l'architecte, avait construit auprs du laboratoire une petite salle de bain, commode et claire. La clbre machine vapeur n'tait pas loin, et sa chaudire n'avait servi, jusqu' prsent, qu' chauffer les bains de Mr et Mme Renault. Le colonel fut transport dans cette pice avec tous les gards que mritait sa fragilit. Il ne s'agissait pas de lui casser sa deuxime oreille dans la hte du dmnagement! Lon courut allumer le feu de la chaudire, et Mr Nibor le nomma chauffeur sur le champ de bataille. Bientt un jet de vapeur tide pntra dans la salle de bain, crant autour du colonel une atmosphre humide qu'on leva par degrs, et sans secousse, jusqu' la temprature du corps humain. Ces conditions de chaleur et d'humidit furent maintenues avec le plus grand soin durant vingt-quatre heures. Personne ne dormit dans la maison. Les membres de la commission parisienne campaient dans le laboratoire. Lon chauffait; Mr Nibor, Mr Renault et Mr Martout s'en allaient tour tour surveiller le thermomtre. Mme Renault faisait du th, du caf et mme du punch; Gothon, qui avait communi le matin, priait Dieu dans un coin de sa cuisine pour que ce miracle impie ne russt pas. Une certaine agitation rgnait dj par la ville, mais on ne savait s'il fallait l'attribuer la fte du 15 ou la fameuse entreprise des sept savants de Paris. Le 16 deux heures on avait obtenu des rsultats encourageants. La peau et les muscles avaient recouvr presque toute leur souplesse, mais les articulations taient encore difficiles flchir. L'tat d'affaissement des parois du ventre et des intervalles des ctes montrait enfin que les viscres taient loin d'avoir repris la quantit d'eau qu'ils avaient perdue autrefois chez Mr Meiser. Un bain fut prpar et maintenu la temprature de 37 degrs et demi. On y laissa le colonel pendant deux heures, en ayant soin de lui passer souvent sur la tte une ponge fine imbibe d'eau. M. Nibor le retira du bain lorsque la peau, qui s'tait gonfle plus vite que les autres tissus, commena prendre une teinte blanche et se rider lgrement. On le maintint, jusqu'au soir du 16, dans cette salle humide, o l'on disposa un appareil qui laissait tomber de temps autre une pluie fine 37 degrs et demi. Un nouveau bain fut donn le soir. Pendant la nuit, le corps fut envelopp de flanelle, mais maintenu constamment dans la mme atmosphre de vapeur. Le 17 au matin, aprs un troisime bain d'une heure et demie, les traits de la figure et les formes du corps avaient leur aspect naturel: on et dit un homme endormi. Cinq ou six curieux furent admis le voir, entre autres le colonel du 23me. En prsence de ces tmoins, Mr Nibor fit mouvoir successivement toutes les articulations et prouva qu'elles avaient repris leur souplesse. Il massa doucement les membres, le tronc et l'abdomen. Il entr'ouvrit les lvres, carta les mchoires qui taient assez fortement serres, et vit que la langue tait revenue son volume et sa consistance ordinaires. Il entr'ouvrit les paupires: le globe des yeux tait ferme et brillant. -- Messieurs, dit le savant, voil des signes qui ne trompent pas; je rponds du succs. Dans quelques heures, vous assisterez aux premires manifestations de la vie. -- Mais, interrompit un des assistants, pourquoi pas tout de suite? -- Parce que les conjonctives sont encore un peu plus ples qu'il ne faudrait. Mais ces petites veines qui parcourent le blanc des yeux ont dj pris une physionomie trs rassurante. Le sang s'est bien refait. Qu'est-ce que le sang? Des globules rouges nageant dans du srum ou petit-lait. Le srum du pauvre Fougas s'tait dessch dans les veines; l'eau que nous y avons introduite graduellement par une lente endosmose a gonfl l'albumine et la fibrine du srum, qui est revenu l'tat liquide. Les globules rouges, que la dessiccation avait agglutins, demeuraient immobiles comme des navires chous la mare basse. Les voil remis flot: ils paississent, ils s'enflent, ils arrondissent leurs bords, ils se dtachent les uns des autres, ils se mettront circuler dans leurs canaux la premire pousse qui leur sera donne par les contractions du coeur. -- Reste savoir, dit Mr Renault, si le coeur voudra se mettre en branle. Dans un homme vivant, le coeur se meut sous l'impulsion du cerveau, transmise par les nerfs. Le cerveau agit sous l'impulsion du coeur transmise par les artres. Le tout forme un cercle parfaitement exact, hors duquel il n'y a pas de salut. Et lorsque le coeur et le cerveau ne fonctionnent ni l'un ni l'autre, comme chez le colonel, je ne vois pas lequel des deux pourrait donner l'impulsion l'autre. Vous rappelez-vous cette scne de l'_cole des femmes_ o Arnolphe vient heurter sa porte? Le valet et la servante, Alain et Georgette, sont tous les deux dans la maison. -- Georgette! crie Alain. -- Eh bien? rpond Georgette. -- Ouvre l-bas! -- Vas-y, toi! -- Vas-y, toi! -- Ma foi, je n'irai pas! -- Je n'irai pas aussi. -- Ouvre vite! -- Ouvre, toi! Et personne n'ouvre. Je crains bien, monsieur, que nous n'assistions une reprsentation de cette comdie. La maison, c'est le corps du colonel; Arnolphe, qui voudrait bien rentrer, c'est le principe vital. Le coeur et le cerveau remplissent le rle d'Alain et de Georgette. -- Ouvre l-bas! dit l'un. -- Vas-y, toi, rpond l'autre. Et le principe vital reste la porte. -- Monsieur, rpliqua en souriant le docteur Nibor, vous oubliez la fin de la scne. Arnolphe se fche, il s'crie: _Quiconque de vous deux n'ouvrira pas la porte,_ _N'aura pas manger de plus de quatre jours!_ Et aussitt Alain de s'empresser, Georgette d'accourir et la porte de s'ouvrir. Notez bien que si je parle ainsi, c'est pour entrer dans votre raisonnement, car le mot de principe vital est en contradiction avec l'tat actuel de la science. La vie se manifestera ds que le cerveau ou le coeur, ou quelqu'une des parties du corps qui ont la proprit d'agir spontanment, aura repris la quantit d'eau dont elle a besoin. La substance organise a des proprits qui lui sont inhrentes et qui se manifestent d'elles-mmes, sans l'impulsion d'aucun principe tranger, pourvu qu'elles se trouvent dans certaines conditions de milieu. Pourquoi les muscles de Mr Fougas ne se contractent-ils pas encore? Pourquoi le tissu du cerveau n'entre-t-il pas en action? Parce qu'ils n'ont pas encore la somme d'humidit qui leur est ncessaire. Il manque peut-tre un demi-litre d'eau dans la coupe de la vie. Mais je ne me hterai pas de la remplir: j'ai trop peur de la casser. Avant de donner un dernier bain ce brave, il faut encore masser tous ses organes, soumettre son abdomen des pressions mthodiques afin que les sreuses du ventre, de la poitrine et du coeur soient parfaitement dsagglutines et susceptibles de glisser les unes sur les autres. Vous comprenez que le moindre accroc dans ces rgions-l, et mme la plus lgre rsistance, suffirait pour tuer notre homme dans l'instant de sa rsurrection. Tout en parlant, il joignait l'exemple au prcepte, et ptrissait le torse du colonel. Comme les spectateurs remplissaient un peu trop exactement la salle de bain, et qu'il tait presque impossible de s'y mouvoir, Mr Nibor les pria de passer dans le laboratoire. Mais le laboratoire se trouva tellement plein qu'il fallut l'vacuer au profit du salon: les commissaires de la socit de biologie avaient peine un coin de table o rdiger le procs-verbal. Le salon mme tait bourr de monde, ainsi que la salle manger et jusqu' la cour de la maison. Amis, trangers, inconnus se serraient les coudes et attendaient en silence. Mais le silence de la foule n'est pas beaucoup moins bruyant que le grondement de la mer. Le gros docteur Martout, extraordinairement affair, se montrait de temps autre et fendait les flots de curieux, comme un galion charg de nouvelles. Chacune de ses paroles circulait de bouche en bouche et se rpandait jusque dans la rue, o trente groupes de militaires et de bourgeois s'agitaient en tout sens. Jamais cette petite rue de la Faisanderie n'avait vu semblable cohue. Un passant tonn s'arrta, demandant: -- Qu'y a-t-il? Est-ce un enterrement? -- Au contraire, monsieur. -- C'est donc un baptme? -- l'eau chaude! -- Une naissance? -- Une renaissance! Un vieux juge au tribunal civil expliquait au substitut la lgende du vieil Eson, bouilli dans la chaudire de Mde. -- C'est presque la mme exprience, disait-il, et je croirais que les potes ont calomni la magicienne de Colchos. Il y aurait de jolis vers latins faire l-dessus; mais je n'ai plus mon antique prouesse! _Fabula Medeam cur crimine carpit iniquo?_ _Ecce novus surgit redivivis Eson ab undis_ _Fortior, arma petens, juvenili pectore miles..._ _Redivivis_ est pris dans le sens actif; c'est une licence, ou du moins un hardiesse. Ah! monsieur! il fut un temps ou j'tais l'homme de toutes les audaces, en vers latins! -- Cap'ral! disait un conscrit de la classe de 1859. -- Quoi-t-il y a, Frminot? -- C'est-il vrai qu'ils font bouillir un ancien dans une marmite, histoire de le rhabiliter dans ses habits de colonel? -- Vrai-t-ou pas vrai, subalterne, je me le suis laiss dire. -- J'imagine que c'est-z-une histoire sans fondement, sauf votre respect? -- Apprenez, Frminot, que rien n'est impossible vos suprieurs! Vous n'ignorez pas concurremment que les lgumes schs, en les faisant bouillir, rcapitulent leur tat primitif et surnaturel? -- Mais, cap'ral, que si on les cuisait trois jours de temps, elles tomberaient en bouillie! -- Mais, imbcile, pourquoi que les anciens on les appelle des durs cuire? midi, le commissaire de police et le lieutenant de gendarmerie fendirent la presse et s'introduisirent dans la maison. Ces messieurs s'empressrent de dclarer Mr Renault pre que leur visite n'avait rien d'officiel et qu'ils venaient en curieux. Ils rencontrrent dans le corridor le sous-prfet, le maire et Gothon, qui se lamentait tout haut de voir le gouvernement prter les mains des sorcelleries pareilles. Vers une heure Mr Nibor fit prendre au colonel un nouveau bain prolong, au sortir duquel le corps subit un massage plus fort et plus complet que le premier. -- Maintenant, dit le docteur, nous pouvons transporter Mr Fougas au laboratoire, pour donner sa rsurrection toute la publicit dsirable. Mais il conviendrait de l'habiller, et son uniforme est en lambeaux. -- Je crois, rpondit le bon Mr Renault, que le colonel est peu prs de ma taille; je puis donc lui prter des habits moi. Fasse le ciel qu'il les use! mais entre nous, je ne l'espre pas. Gothon apporta, en grommelant, ce qu'il faut pour vtir un homme compltement nu. Mais sa mauvaise humeur ne tint pas devant la beaut du colonel: -- Pauvre monsieur! s'cria-t-elle. C'est jeune, c'est frais, c'est blanc comme un petit poulet! S'il ne revenait pas, ce serait grand dommage! Il y avait environ quarante personnes dans le laboratoire lorsqu'on y transporta Fougas. Mr Nibor, aid de Mr Martout, l'assit sur un canap et rclama quelques instants de vrai silence. Mme Renault fit demander sur ces entrefaites s'il lui tait permis d'entrer; on l'admit. -- Madame et messieurs, dit le docteur Nibor, la vie se manifestera dans quelques minutes. Il se peut que les muscles agissent les premiers et que leur action soit convulsive, n'tant pas encore rgle par l'influence du systme nerveux. Je dois vous prvenir de ce fait, pour que, le cas chant, vous ne soyez point effrays. Madame, qui est mre, devra s'en tonner moins que personne; elle a ressenti au quatrime mois de la grossesse l'effet de ces mouvements irrguliers qui vont peut-tre se produire en grand. J'espre bien, au reste, que les premires contractions spontanes se produiront dans les fibres du coeur. C'est ce qui arrive chez l'embryon, o les mouvements rythmiques du coeur prcdent les actes nerveux. Il se remit exercer des pressions mthodiques sur le bas de la poitrine, stimulant la peau des mains, entr'ouvrant les paupires, explorant le pouls, auscultant la rgion du coeur. L'attention des spectateurs fut un instant dtourne par un tumulte extrieur. Un bataillon du 23me passait, musique en tte, dans la rue de la Faisanderie. Tandis que les cuivres de Mr Sax branlaient les fentres de la maison, une rougeur subite empourpra les joues du colonel. Ses yeux, qui taient rests entr'ouverts, brillrent d'un clat plus vif. Au mme moment, le docteur Nibor, qui auscultait la poitrine, s'cria: -- J'entends les bruits du coeur. peine avait-il pari, que la poitrine se gonfla par une aspiration violente, les membres se contractrent, le corps se dressa et l'on entendit un cri de: -- Vive l'empereur! Mais comme si un tel effort avait puis son nergie, le colonel Fougas retomba sur le canap en murmurant d'une voix teinte: -- O suis-je? Garon! l'annuaire! XI -- O le colonel Fougas apprend quelques nouvelles qui paratront anciennes mes lecteurs. Parmi les personnes prsentes cette scne, il n'y en avait pas une seule qui et vu des rsurrections. Je vous laisse penser la surprise et la joie qui clatrent dans le laboratoire. Une triple salve d'applaudissements mls de cris, salua le triomphe du docteur Nibor. La foule, entasse dans le salon, dans les couloirs, dans la cour et jusque dans la rue, comprit ce signal que le miracle tait accompli. Rien ne put la retenir, elle enfona les portes, surmonta les obstacles, culbuta tous les sages qui voulaient l'arrter, et vint enfin dborder dans le cabinet de physique. -- Messieurs! criait Mr Nibor, vous voulez donc le tuer! Mais on le laissait dire. La plus froce de toutes les passions, la curiosit, poussait la foule en avant; chacun voulait voir au risque d'craser les autres. Mr Nibor tomba, Mr Renault et son fils, en essayant de le secourir, furent abattus sur son corps; Mme Renault fut renverse son tour aux genoux du colonel et se mit crier du haut de sa tte. -- Sacrebleu! dit Fougas en se dressant comme par ressort, ces gredins-l vont nous touffer, si on ne les assomme! Son attitude, l'clat de ses yeux, et surtout le prestige du merveilleux, firent un vide autour de lui. On aurait dit que les murs s'taient loigns, ou que les spectateurs taient rentrs les uns dans les autres. -- Hors d'ici tous! s'cria Fougas, de sa plus belle voix de commandement. Un concert de cris, d'explications, de raisonnements, s'lve autour de lui; il croit entendre des menaces, il saisit la premire, chaise qui se trouve sa porte, la brandit comme une arme, il pousse, frappe, culbute les bourgeois, les soldats, les fonctionnaires, les savants, les amis, les curieux, le commissaire de police, et verse ce torrent humain dans la rue avec un fracas pouvantable. Cela fait, il referme la porte au verrou, revient au laboratoire, voit trois hommes debout auprs de Mme Renault, et dit la vieille dame en adoucissant le ton de sa voix: -- Voyons, la mre, faut-il expdier ces trois-l comme les autres? -- Gardez-vous en bien! s'cria la bonne dame. Mon mari et mon fils, monsieur. Et Mr le docteur Nibor, qui vous a rendu la vie. -- En ce cas, honneur eux, la mre! Fougas n'a jamais forfait aux lois de la reconnaissance et de l'hospitalit. Quant vous, mon Esculape, touchez l! Au mme instant, il s'aperut que dix douze curieux s'taient hisss du trottoir de la rue jusqu'aux fentres du laboratoire. Il marcha droit eux et ouvrit avec une prcipitation qui les fit sauter dans la foule. -- Peuple! dit-il, j'ai culbut une centaine de pandours qui ne respectaient ni le sexe ni la faiblesse. Ceux qui ne seront pas contents, je m'appelle le colonel Fougas, du 23me. Et vive l'empereur! Un mlange confus d'applaudissements, de cris, de rires et de gros mots rpondit cette allocution bizarre. Lon Renault se hta de sortir pour porter des excuses tous ceux qui l'on en devait. Il invita quelques amis dner le soir mme avec le terrible colonel, et surtout il n'oublia pas d'envoyer un exprs Clmentine. Fougas, aprs avoir parl au peuple, se retourna vers ses htes en se dandinant d'un air crne, se mit cheval sur la chaise qui lui avait dj servi, releva les crocs de sa moustache, et dit: -- Ah , causons. J'ai donc t malade? -- Trs malade. -- C'est fabuleux. Je me sens tout dispos. J'ai faim, et mme en attendant le dner, je boirais bien un verre de votre schnick. Mme Renault sortit, donna un ordre et rentra aussitt. -- Mais, dites-moi donc o je suis! reprit le colonel. ces attributs du travail, je reconnais un disciple d'Uranie; peut- tre un ami de Monge et de Berthollet. Mais l'aimable cordialit empreinte sur vos visages me prouve que vous n'tes pas des naturels de ce pays de choucroute. Oui, j'en crois les battements de mon coeur. Amis, nous avons la mme patrie. La sensibilit de votre accueil, dfaut d'autres indices, m'aurait averti que vous tes Franais. Quels hasards vous ont amen si loin du sol natal? Enfants de mon pays, quelle tempte vous a jets sur cette rive inhospitalire? -- Mon cher colonel, rpondit Mr Nibor, si vous voulez tre bien sage, vous ne ferez pas trop de questions la fois. Laissez-nous le plaisir de vous instruire tout doucement et avec ordre, car vous avez beaucoup de choses apprendre. Le colonel rougit de colre et rpondit vivement: -- Ce n'est toujours pas vous qui m'en remontrerez, mon petit monsieur! Une goutte de sang qui lui tomba sur la main dtourna le cours de ses ides: -- Tiens! dit-il est-ce que je saigne? -- Cela ne sera rien; la circulation s'est rtabli, et votre oreille casse... Il porta vivement la main son oreille et dit: -- C'est pardieu vrai. Mais du diable si je me souviens de cet accident-l! -- Je vais vous faire un petit pansement, et dans deux jours il n'y paratra plus. -- Ne vous donnez pas la peine, mon cher Hippocrate; une pince de poudre, c'est souverain! Mr Nibor se mit en devoir de le panser un peu moins militairement. Sur ces entrefaites, Lon rentra. -- Ah! ah! dit-il au docteur, vous rparez le mal que j'ai fait. -- Tonnerre! s'cria Fougas en s'chappant des mains de Mr Nibor pour saisir Lon au collet. C'est toi, clampin! qui m'as cass l'oreille? Lon tait trs doux, mais la patience lui chappa. Il repoussa brusquement son homme. -- Oui, monsieur, c'est moi qui vous ai cass l'oreille, en la tirant, et si ce petit malheur ne m'tait pas arriv, il est certain que vous seriez aujourd'hui six pieds sous terre. C'est moi qui vous ai sauv la vie, aprs vous avoir achet de mon argent, lorsque vous n'tiez pas cot plus de vingt-cinq louis. C'est moi qui ai pass trois jours et deux nuits fourrer du charbon sous votre chaudire. C'est mon pre qui vous a donn les vtements que vous avez sur le corps; vous tes chez nous, buvez le petit verre d'eau-de-vie que Gothon vous apporte; mais pour Dieu! quittez l'habitude de m'appeler clampin, d'appeler ma mre la mre, et de jeter nos amis dans la rue en les traitant de pandours! Le colonel, tout ahuri, tendit la main Lon, Mr Renault et au docteur, baisa galamment la main de Mme Renault, avala d'un trait un verre vin de Bordeaux rempli d'eau-de-vie jusqu'au bord, et dit d'une voix mue: -- Vertueux habitants, oubliez les carts d'une me vive mais gnreuse. Dompter mes passions sera dsormais ma loi. Aprs avoir vaincu tous les peuples de l'univers, il est beau de se vaincre soi-mme. Cela dit, il livra son oreille Mr Nibor, qui acheva le pansement. -- Mais, dit-il, en recueillant ses souvenirs, on ne m'a donc pas fusill? -- Non. -- Et je n'ai pas t gel dans la tour? -- Pas tout fait. -- Pourquoi m'a-t-on t mon uniforme? Je devine! Je suis prisonnier! -- Vous tes libre. -- Libre! Vive l'empereur! Mais alors, pas un moment perdre! Combien de lieues d'ici Dantzig? -- C'est trs loin. -- Comment appelez-vous cette bicoque? -- Fontainebleau. -- Fontainebleau! En France? -- Seine-et-Marne. Nous allions vous prsenter le sous-prfet lorsque vous l'avez jet dans la rue. -- Je me fiche pas mal de tous les sous-prfets! J'ai une mission de l'empereur pour le gnral Rapp, et il faut que je parte aujourd'hui mme pour Dantzig. Dieu sait si j'arriverai temps! -- Mon pauvre colonel, vous arriveriez trop tard. Dantzig est rendu. -- C'est impossible? Depuis quand? -- Depuis tantt quarante-six ans. -- Tonnerre! Je n'entends pas qu'on se... moque de moi! Mr Nibor lui mit en main un calendrier, et lui dit: -- Voyez vous-mme! Nous sommes au 17 aot 1859; vous vous tes endormi dans la tour de Liebenfeld le 11 novembre 1813; il y a donc quarante-six ans moins trois mois que le monde marche sans vous. -- Vingt-quatre et quarante-six; mais alors j'aurais soixante-dix ans, votre compte! -- Votre vivacit montre bien que vous en avez toujours vingt- quatre. Il haussa les paules, dchira le calendrier et dit en frappant du pied le parquet: -- Votre almanach est une blague! Mr Renault courut sa bibliothque, prit une demi-douzaine de volumes au hasard, et lui fit lire, au bas des titres, les dates de 1826, 1833, 1847, 1858. -- Pardonnez-moi, dit Fougas en plongeant sa tte dans ses mains. Ce qui m'arrive est si nouveau! Je ne crois pas qu'un humain se soit jamais vu pareille preuve. J'ai soixante-dix ans! La bonne Mme Renault s'en alla prendre un miroir dans la salle de bain et le lui donna en disant: -- Regardez-vous! Il tenait la glace deux mains et s'occupait silencieusement refaire connaissance avec lui-mme, lorsqu'un orgue ambulant pntra dans la cour et joua: Partant pour la Syrie! Fougas lana le miroir contre terre en criant: -- Qu'est-ce que vous me contiez donc l? J'entends la chanson de la reine Hortense! Mr Renault lui expliqua patiemment, tout en recueillant les dbris du miroir, que la jolie chanson de la reine Hortense tait devenue un air national et mme officiel, que la musique des rgiments avait substitu cette aimable mlodie la farouche Marseillaise, et que nos soldats, chose trange! ne s'en battaient pas plus mal. Mais dj le colonel avait ouvert la fentre et criait au Savoyard: -- Eh! l'ami! Un napolon pour toi si tu me dis en quelle anne je respire! L'artiste se mit danser le plus lgrement qu'il put, en secouant son moulin musique. -- Avance l'ordre! cria le colonel. Et laisse en repos ta satane machine! -- Un petit chou, mon bon mouchu! -- Ce n'est pas un sou que je te donnerai, mais un napolon, si tu me dis en quelle anne nous sommes! -- Que ch'est drle, hi! hi! hi! -- Et si tu ne me le dis pas plus vite que a, je te couperai les oreilles! Le Savoyard s'enfuit, mais il revint tout de suite, comme s'il avait mdit au trot la maxime: Qui ne risque rien, n'a rien. -- Mouchu! dit-il d'une voix pateline, nous chommes en mil huit chent chinquante-neuf. -- Bon! cria Fougas. Il chercha de l'argent dans ses poches et n'y trouva rien. Lon vit son embarras, et jeta vingt francs dans la cour. Avant de refermer la fentre, il dsigna du doigt la faade d'un joli petit btiment neuf o le colonel put lire en toutes lettres: AUDRET, ARCHITECTE MDCCCLIX. Renseignement parfaitement clair, et qui ne cotait pas vingt francs. Fougas, un peu confus, serra la main de Lon et lui dit: -- Ami, je n'oublierai plus que la confiance est le premier devoir de la reconnaissance envers la bienfaisance. Mais parlez-moi de la patrie! Je foule le sol sacr o j'ai reu l'tre, et j'ignore les destines de mon pays. La France est toujours la reine du monde, n'est-il pas vrai? -- Certainement, dit Lon. -- Comment va l'empereur? -- Bien. -- Et l'impratrice? -- Trs bien. -- Et le roi de Rome? -- Le prince imprial? C'est un trs bel enfant. -- Comment! un bel enfant! Et vous avez le front de dire que nous sommes en 1859! Mr Nibor prit la parole et expliqua en quelques mots que le souverain actuel de la France n'tait pas Napolon Ier, mais Napolon III. -- Mais alors, s'cria Fougas, mon empereur est mort! -- Oui. -- C'est impossible! Racontez-moi tout ce que vous voudrez, except a! Mon empereur est immortel. Mr Nibor et les Renault, qui n'taient pourtant pas historiens de profession, furent obligs de lui faire en abrg l'histoire de notre sicle. On alla chercher un gros livre crit par Mr de Norvins et illustr de belles gravures par Raffet. Il n'accepta la vrit qu'en la touchant du doigt, et encore s'criait-il chaque instant: -- C'est impossible! Ce n'est pas de l'histoire que vous me lisez; c'est un roman crit pour faire pleurer les soldats! Il fallait, en vrit, que ce jeune homme et l'me forte et bien trempe, car il apprit en quarante minutes tous les malheurs que la fortune avait rpartis sur dix-huit annes, depuis la premire abdication jusqu' la mort du roi de Rome. Moins heureux que ses anciens compagnons d'armes, il n'eut pas un intervalle de repos entre ces chocs terribles et rpts qui frappaient tous son coeur au mme endroit. On aurait pu craindre que le coup ne ft balle et que le pauvre Fougas ne mourt dans la premire heure de sa vie. Mais ce diable d'homme pliait et rebondissait tour tour comme un ressort. Il cria d'admiration en coutant les beaux combats de la campagne de France; il rugit de douleur en assistant aux adieux de Fontainebleau. Le retour de l'le d'Elbe illumina sa belle et noble figure; son coeur courut Waterloo avec la dernire arme de l'Empire, et s'y brisa. Puis il serrait les poings et disait entre ses dents: -- Si j'avais t l, la tte du 23me, Blucher et Wellington auraient bien vu! L'invasion, le drapeau blanc, le martyre de Sainte-Hlne, la terreur blanche en Europe, le meurtre de Murat, ce dieu de la cavalerie, la mort de Ney, de Brune, de Mouton Duvernet et de tant d'autres hommes de coeur qu'il avait connus, admirs et aims, le jetrent dans une srie d'accs de rage; mais rien ne l'abattit. En coutant la mort de Napolon, il jurait de manger le coeur de l'Angleterre; la lente agonie du ple et charmant hritier de l'Empire lui inspirait des tentations d'ventrer l'Autriche. Lorsque le drame fut fini et le rideau tomb sur Schoenbrunn, il essuya ses larmes et dit: -- C'est bien. J'ai vcu en un instant toute la vie d'un homme. Maintenant, montrez-moi la carte de France! Lon se mit feuilleter un atlas, tandis que Mr Renault essayait de rsumer au colonel l'histoire de la Restauration et de la monarchie de 1830. Mais Fougas avait l'esprit ailleurs. -- Qu'est-ce que a me fait, disait-il, que deux cents bavards de dputs aient mis un roi la place d'un autre? Des rois! j'en ai tant vu par terre! Si l'Empire avait dur dix ans de plus, j'aurais pu me donner un roi pour brosseur! Lorsqu'on lui mit l'atlas sous les yeux, il s'cria d'abord avec un profond ddain: -- a, la France! Mais bientt deux larmes de tendresse chappes de ses yeux arrosrent l'Ardche et la Gironde. Il baisa la carte et dit avec une motion qui gagna presque tous les assistants: -- Pardonne-moi ma pauvre vieille, d'avoir insult ton malheur! Ces sclrats que nous avions rosss partout, ont profit de mon sommeil pour rogner tes frontires; mais petite ou grande, riche ou pauvre, tu es ma mre, et je t'aime comme un bon fils! Voici la Corse, o naquit le gant de notre sicle, voici Toulouse o j'ai reu le jour; voil Nancy, o j'ai senti battre mon coeur, o celle que j'appelais mon gl m'attend peut-tre encore! France! tu as un temple dans mon me; ce bras t'appartient; tu me trouveras toujours prt verser mon sang jusqu' la dernire goutte pour te dfendre ou te venger! XII -- Le premier repas du convalescent. Le messager que Lon avait envoy Moret ne pouvait pas y arriver avant sept heures. En supposant qu'il trouvt ces dames table chez leurs htes, que la grande nouvelle abrget le dner et qu'on mt aisment la main sur une voiture, Clmentine et sa tante seraient probablement Fontainebleau entre dix et onze heures. Le fils de Mr Renault jouissait par avance du bonheur de sa fiance. Quelle joie pour elle et pour lui, lorsqu'il lui prsenterait l'homme miraculeux qu'elle avait dfendu contre les horreurs de la tombe, et qu'il avait ressuscit sa prire! En attendant, Gothon, heureuse et fire autant qu'elle avait t inquite et scandalise, mettait un couvert de douze personnes. Son compagnon de chane, jeune rustaud de dix-huit ans, clos dans la commune des Sablons, l'assistait de ses deux bras et l'amusait de sa conversation. -- Pour lors, mam'selle Gothon, disait-il en posant la pile d'assiettes creuses, c'est comme qui dirait un revenant qu'a sorti de sa bote pour bousculer le commissaire et le souparfait! -- Revenant si on veut, Clestin; sr et certain qu'il revient de loin, le pauvre jeune homme; mais revenant n'est peut-tre pas un mot dire en parlant des matres. -- C'est-il donc vrai qu'il va tre notre matre aussi, celui-l? Il en arrive tous les jours de plusse. J'aimerais mieux qu'il arriverait des domestiques ed'renfort! -- Taisez-vous, lzard de paresse! Quand les messieurs donnent pourboire en s'en allant, vous ne vous plaignez pas de n'tre que deux partager. -- Ah ouiche! j'ai port pus de cinquante siaux d'eau pour le faire mijoter, votre colonel, et je sais ben qu'il ne me donnera pas la pice, n'ayant pas un liard dans ses poches! Faut croire que l'argent n'est pas en abondance dans le pays d'os qu'il revient! -- On dit qu'il a des testaments hriter du ct de Strasbourg; un monsieur qui lui a fait tort de sa fortune. -- Dites donc, mam'selle Gothon, vous qui lisez tous les dimanches dans un petit livre, os qu'il pouvait tre log, not' colonel, du temps qu'il n'tait pas de ce monde? -- Eh! en purgatoire, donc! -- Alors, pourquoi que vous ne lui demandez pas des nouvelles de ce fameux Baptiste, vot' amouroux de 1837, qui s'a laiss dvaler du haut d'un toit, dont vous lui faites dire tant et tant de messes? Ils ont d se rencontrer par l. -- C'est peut-tre bien possible. -- moins que le Baptiste n'en soit sorti, depuis le temps que vous payez pour a! -- H ben! j'irai ce soir dans la chambre du colonel, et comme il n'est pas fier, il me dira ce qu'il en sait... Mais, Clestin, vous n'en ferez donc, jamais d'autres? Voil encore que vous m'avez frott mes couteaux d'entremets en argent sur la pierre repasser! Les invits arrivaient au salon, o la famille Renault s'tait transporte avec Mr Nibor et le colonel. On prsenta successivement Fougas le maire de la ville, le docteur Martout, matre Bonnivet, notaire, Mr Audret, et trois membres de la commission parisienne; les trois autres avaient t forcs de repartir avant le dner. Les convives n'taient pas des plus rassurs: leurs flancs meurtris par les premiers mouvements de Fougas leur permettaient de supposer qu'ils dneraient peut-tre avec un fou. Mais la curiosit fut plus forte que la peur. Le colonel les rassura bientt par l'accueil le plus cordial. Il s'excusa de s'tre conduit en homme qui revient de l'autre monde. Il causa beaucoup, un peu trop peut-tre, mais on tait si heureux de l'entendre, et ses paroles empruntaient tant de prix la singularit des vnements, qu'il obtint un succs sans mlange. On lui dit que le docteur Martout avait t un des principaux agents de sa rsurrection, avec une autre personne qu'on promit de lui prsenter plus tard. Il remercia chaudement Mr Martout, et demanda quand il pourrait tmoigner sa reconnaissance l'autre personne. -- J'espre, dit Lon, que vous la verrez ce soir. On n'attendait plus que le colonel du 23me de ligne, Mr Rollon. Il arriva, non sans peine, travers les flots de peuple qui remplissaient la rue de la Faisanderie. C'tait un homme de quarante-cinq ans, voix brve, figure ouverte. Ses cheveux grisonnaient vaguement, mais la moustache brune, paisse et releve, se portait bien. Il parlait peu, disait juste, savait beaucoup et ne se vantait pas: somme toute, un beau type de colonel. Il vint droit Fougas et lui tendit la main comme une vieille connaissance. -- Mon cher camarade, lui dit-il, j'ai pris grand intrt votre rsurrection, tant en mon propre nom qu'au nom du rgiment. Le 23me, que j'ai l'honneur de commander, vous rvrait hier comme un anctre. dater de ce jour, il vous chrira comme un ami. Pas la moindre allusion la scne du matin, o Mr Rollon avait t foul aussi bien que les autres. Fougas rpondit convenablement, mais avec une nuance de froideur: -- Mon cher camarade, dit-il, je vous remercie de vos bons sentiments. Il est singulier que le destin me mette en prsence de mon successeur, le jour mme o je rouvre les yeux la lumire; car enfin je ne suis ni mort ni gnral, je n'ai pas permut, on ne m'a pas mis la retraite, et pourtant je vois un autre officier, plus digne sans doute, la tte de mon beau 23me. Mais si vous avez pour devise Honneur et courage comme j'en suis d'ailleurs persuad, je n'ai pas le droit de me plaindre et le rgiment est en bonnes mains. Le dner tait servi. Mme Renault prit le bras de Fougas. Elle le fit asseoir sa droite et Mr Nibor sa gauche. Le colonel et le maire prirent leurs places aux cts de Mr Renault; les autres convives au hasard et sans tiquette. Fougas engloutit le potage et les entres, reprenant de tous les plats et buvant en proportion. Un apptit de l'autre monde! -- Estimable amphitryon, dit-il Mr Renault, ne vous effrayez pas de me voir tomber sur les vivres. J'ai toujours mang de mme; except dans la retraite de Russie. Considrez d'ailleurs que je me suis couch hier sans souper, Liebenfeld. Il pria Mr Nibor de lui raconter par quelle srie de circonstances il tait venu de Liebenfeld Fontainebleau. -- Vous rappelez-vous, dit le docteur, un vieil Allemand qui vous a servi d'interprte devant le conseil de guerre? -- Parfaitement. Un brave homme qui avait une perruque violette. Je m'en souviendrai toute ma vie, car il n'y a pas deux perruques de cette couleur-l. -- Eh bien! c'est l'homme la perruque violette, autrement dit le clbre docteur Meiser, qui vous a conserv la vie. -- O est-il? je veux le voir, tomber dans ses bras, lui dire... -- Il avait soixante-huit ans passs lorsqu'il vous rendit ce petit service: il serait donc aujourd'hui dans sa cent quinzime anne s'il avait attendu vos remerciements. -- Ainsi donc il n'est plus! La mort l'a drob ma reconnaissance! -- Vous ne savez pas encore tout ce que vous lui devez. Il vous a lgu, en 1824, une fortune de trois cent soixante-quinze mille francs, dont vous tes le lgitime propritaire. Or comme un capital plac cinq pour cent se double en quatorze ans, grce aux intrts composs, vous possdiez, en 1838, une bagatelle de sept cent cinquante mille francs; en 1852, un million et demi. Enfin, s'il vous plat de laisser vos fonds entre les mains de Mr Nicolas Meiser, de Dantzig, cet honnte homme vous devra trois millions au commencement de 1866, ou dans sept ans. Nous vous donnerons ce soir une copie du testament de votre bienfaiteur; c'est une pice trs instructive que vous pourrez mditer en vous mettant au lit. -- Je la lirai volontiers, dit le colonel Fougas. Mais l'or est sans prestige mes yeux. L'opulence engendre la mollesse. Moi! languir dans la lche oisivet de Sybaris! Effminer mes sens sur une couche de ross, jamais! L'odeur de la poudre m'est plus chre que tous les parfums de l'Arabie. La vie n'aurait pour moi ni charmes ni saveur s'il me fallait renoncer au tumulte enivrant des armes. Et le jour o l'on vous dira que Fougas ne marche plus dans les rangs de l'arme, vous pourrez rpondre hardiment: C'est que Fougas n'est plus! Il se tourna vers le nouveau colonel du 23me et lui dit: -- vous, mon cher camarade, dites-leur que le faste insolent de la richesse est mille fois moins doux que l'austre simplicit du soldat! Du colonel, surtout! Les colonels sont les rois de l'arme. Un colonel est moins qu'un gnral, et pourtant il a quelque chose de plus. Il vit plus avec le soldat, il pntre plus avant dans l'intimit de la troupe. Il est le pre, le juge, l'ami de son rgiment. L'avenir de chacun de ses hommes est dans ses mains; le drapeau est dpos sous sa tente ou dans sa chambre. Le colonel et le drapeau ne sont pas deux, l'un est l'me, l'autre est le corps! Il demanda Mr Rollon la permission d'aller revoir et embrasser le drapeau du 23me. -- Vous le verrez demain matin, rpondit le nouveau colonel, si vous me faites l'honneur de djeuner chez moi avec quelques-uns de mes officiers. Il accepta l'invitation avec enthousiasme et se jeta dans mille questions sur la solde, la masse, l'avancement, le cadre de rserve, l'uniforme, le grand et petit quipement, l'armement, la thorie. Il comprit sans difficult les avantages du fusil piston, mais on essaya vainement de lui expliquer le canon ray. L'artillerie n'tait pas son fort; il avouait pourtant que Napolon avait d plus d'une victoire sa belle artillerie. Tandis que les innombrables rtis de Mme Renault se succdaient sur la table, Fougas demanda, mais sans perdre un coup de dent, quelles taient les principales guerres de l'anne, combien de nations la France avait sur les bras, si l'on ne pensait pas enfin recommencer la conqute du monde? Les renseignements qu'on lui donna, sans le satisfaire compltement, ne lui trent pas toute esprance. -- J'ai bien fait d'arriver, dit-il, il y a de l'ouvrage. Les guerres d'Afrique ne le sduisaient pas beaucoup, quoique le 23me et conquis l-bas un bel accroissement de gloire. -- Comme cole, c'est bon, disait-il. Le soldat doit s'y former autrement que dans les jardins de Tivoli, derrire les jupons des nourrices. Mais pourquoi diable ne flanque-t-on pas cinq cent mille hommes sur le dos de l'Angleterre? L'Angleterre est l'me de la coalition, je ne vous dis que a! Que de raisonnements il fallut pour lui faire comprendre la campagne de Crime, o les Anglais avaient combattu nos cts! -- Je comprends, disait-il, qu'on tape sur les Russes: ils m'ont fait manger mon meilleur cheval. Mais les Anglais sont mille fois pires! Si ce jeune homme (L'empereur Napolon III) ne le sait pas, je le lui dirai. Il n'y a pas de quartier possible aprs ce qu'ils viennent de faire Sainte-Hlne! Si j'avais t en Crime, commandant en chef, j'aurais commenc par rouler proprement les Russes; aprs quoi je me serais retourn contre les Anglais, et je les aurais flanqus dans la mer, qui est leur lment! On lui donna quelques dtails sur la campagne d'Italie et il fut charm d'apprendre que le 23me avait pris une redoute sous les yeux du marchal duc de Solferino. -- C'est la tradition du rgiment, dit-il en pleurant dans sa serviette. Ce brigand de 23me n'en fera jamais d'autres! La desse des Victoires l'a touch de son aile. Ce qui l'tonna beaucoup, par exemple, c'est qu'une guerre de cette importance se ft termine en si peu de temps. Il fallut lui apprendre que depuis quelques annes on avait trouv le secret de transporter cent mille hommes, en quatre jours, d'un bout l'autre de l'Europe. -- Bon! disait-il, j'admets la chose. Ce qui m'tonne, c'est que l'empereur ne l'ait pas invente en 1810, car il avait le gnie des transports, le gnie des intendances, le gnie des bureaux, le gnie de tout! Mais enfin les Autrichiens se sont dfendus, et il n'est pas possible qu'en moins de trois mois vous soyez arrivs Vienne. -- Nous ne sommes pas alls si loin, en effet. -- Vous n'avez pas pouss jusqu' Vienne? -- Non. -- Eh bien, alors, o avez-vous donc sign la paix? -- Villafranca. -- Villafranca? C'est donc la capitale de l'Autriche! -- Non, c'est un village d'Italie. -- Monsieur, je n'admets pas qu'on signe la paix ailleurs que dans les capitales. C'tait notre principe, notre ABC, le paragraphe premier de la Thorie. Il parat que le monde a bien chang depuis que je ne suis plus l. Mais patience! Ici, la vrit m'oblige dire que Fougas se grisa au dessert. Il avait bu et mang comme un hros d'Homre et parl plus copieusement que Cicron dans ses bons jours. Les fumes du vin, de la viande et de l'loquence lui montrent au cerveau. Il devint familier, tutoya les uns, rudoya les autres et lcha un torrent d'absurdits faire tourner quarante moulins. Son ivresse n'avait rien de brutal et surtout rien d'ignoble; ce n'tait que le dbordement d'un esprit jeune, aimant, vaniteux et drgl. Il porta cinq ou six toasts: la gloire, l'extension de nos frontires, la destruction du dernier des Anglais, Mlle Mars, espoir de la scne franaise, la sensibilit, lien fragile, mais cher, qui unit l'amant son objet, le pre son fils, le colonel son rgiment! Son style, singulier mlange de familiarit et d'emphase, provoqua plus d'un sourire dans l'auditoire. Il s'en aperut, et un reste de dfiance s'veilla au fond de son coeur. De temps autre, il se demandait tout haut si ces gens-l n'abusaient point de sa navet. -- Malheur! s'criait-il, malheur ceux qui voudraient me faire prendre des vessies pour des lanternes! La lanterne claterait comme une bombe et porterait le deuil aux environs! Aprs de tels discours, il ne lui restait plus qu' rouler sous la table, et ce dnouement tait assez prvu. Mais le colonel appartenait une gnration d'hommes robustes, accoutums plus d'un genre d'excs, aussi forts contre le plaisir que contre les dangers, les privations et les fatigues. Lorsque Mme Renault remua sa chaise pour indiquer que le repas tait fini, Fougas se leva sans effort, arrondit son bras avec grce et conduisit sa voisine au salon. Sa dmarche tait un peu roide, et tout d'une pice, mais il allait droit devant lui, et ne trbuchait point. Il prit deux tasses de caf et passablement de liqueurs alcooliques, aprs quoi il se mit causer le plus raisonnablement du monde. Vers dix heures, Mr Martout ayant exprim le dsir d'entendre son histoire, il se plaa lui-mme sur la sellette, se recueillit un instant et demanda un verre d'eau sucre. On s'assit en cercle autour de lui et il commena le discours suivant, dont le style un peu surann se recommande votre indulgence. XIII -- Histoire du colonel Fougas, raconte par lui-mme. N'esprez pas que j'maille mon rcit de ces fleurs plus agrables que solides, dont l'imagination se pare quelquefois pour farder la vrit. Franais et soldat, j'ignore doublement la feinte. C'est l'amiti qui m'interroge, c'est la franchise qui rpondra. Je suis n de parents pauvres, mais honntes, au seuil de cette anne fconde et glorieuse qui claira le _Jeu de Paume_ d'une aurore de libert. Le Midi fut ma patrie; la langue aime des troubadours fut celle que je bgayai au berceau. Ma naissance cota le jour ma mre. L'auteur des miens, modeste possesseur d'un champ, trempait son pain dans la sueur du travail. Mes premiers jeux ne furent pas ceux de l'opulence. Les cailloux bigarrs qu'on ramasse sur la rive et cet insecte bien connu que l'enfance fait voltiger libre et captif au bout d'un fil, me tinrent lieu d'autres joujoux. Un vieux ministre des autels, affranchi des liens tnbreux du fanatisme et rconcili avec les institutions nouvelles de la France, fut mon Chiron et mon Mentor. Il me nourrit de la forte moelle des lions de Rome et d'Athnes; ses lvres distillaient mes oreilles le miel embaum de la sagesse. Honneur toi, docte et respectable vieillard, qui m'a donn les premires leons de la science et les premiers exemples de la vertu! Mais dj cette atmosphre de gloire que le gnie d'un homme et la vaillance d'un peuple firent flotter sur la patrie, enivrait tous mes sens et faisait palpiter ma jeune me. La France, au lendemain du volcan de la guerre civile, avait runi ses forces en faisceau pour les lancer contre l'Europe, et le monde tonn, sinon soumis, cdait l'essor du torrent dchan. Quel homme, quel Franais aurait pu voir avec indiffrence cet cho de la victoire rpercut par des millions de coeurs? peine au sortir de l'enfance, je sentis que l'honneur est plus prcieux que la vie. La mlodie guerrire des tambours arrachait mes yeux des larmes mles et courageuses. Et moi aussi, disais-je en suivant la musique des rgiments dans les rues de Toulouse, je veux cueillir des lauriers, duss-je les arroser de mon sang! Le ple olivier de la paix n'obtenait que mes mpris. C'est en vain qu'on clbrait les triomphes pacifiques du barreau, les molles dlices du commerce ou de la finance. la toge de nos Cicrons, la simarre de nos magistrats, au sige curule de nos lgislateurs, l'opulence de nos Mondors, je prfrais le glaive. On aurait dit que j'avais suc le lait de Bellone. Vaincre ou mourir tait dj ma devise, et je n'avais pas seize ans! Avec quel noble mpris j'entendais raconter l'histoire de nos protes de la politique! De quel regard ddaigneux je bravais les Turcarets de la finance, vautrs sur les coussins d'un char magnifique, et conduits par un automdon galonn vers le boudoir de quelque Aspasie! Mais si j'entendais redire les prouesses des chevaliers de la Table ronde, ou clbrer en vers lgants la vaillance des croiss; si le hasard mettait sous ma main les hauts faits de nos modernes Rolands, retracs dans un bulletin de l'arme par l'hritier de Charlemagne, une flamme avant-courrire du feu des combats s'allumait dans mes yeux juvniles. Ah! c'tait trop languir, et mon frein rong par l'impatience allait peut-tre se rompre, quand la sagesse d'un pre le dlia. -- Pars, me dit-il, en essayant, mais en vain, de retenir ses larmes. Ce n'est pas un tyran qui t'a engendr, et je n'empoisonnerai pas le jour que je t'ai donn moi-mme. J'esprais que ta main resterait dans notre chaumire pour me fermer les yeux, mais lorsque le patriotisme a parl, l'gosme doit se taire. Mes voeux te suivront dsormais sur les champs o Mars moissonne les hros. Puisses-tu mriter la palme du courage et te montrer bon citoyen comme tu as t bon fils! Il dit et m'ouvrit ses bras. J'y tombai, nous confondmes nos pleurs, et je promis de revenir au foyer ds que l'toile de l'honneur se suspendrait ma poitrine. Mais hlas! l'infortun ne devait plus me revoir. La Parque, qui dorait dj le fil de mes jours, trancha le sien sans piti. La main d'un tranger lui ferma la paupire, tandis que je gagnais ma premire paulette la bataille d'Ina. Lieutenant Eylau, capitaine Wagram et dcor de la propre main de l'empereur sur le champ de bataille, chef de bataillon devant Almeida, lieutenant colonel Badajoz, colonel la Moskowa, j'ai savour pleins bords la coupe de la victoire. J'ai bu aussi le calice de l'adversit. Les plaines glaces de la Russie m'ont vu seul, avec un peloton de braves, dernier reste de mon rgiment, dvorer la dpouille mortelle de celui qui m'avait port tant de fois jusqu'au sein des bataillons ennemis. Tendre et fidle compagnon de mes dangers, dferr par accident auprs de Smolensk, il dvoua ses mnes eux-mmes au salut de son matre et fit un rempart de sa peau mes pieds glacs et meurtris. Ma langue se refuse retracer le rcit de nos hasards dans cette funeste campagne. Je l'crirai peut-tre un jour avec une plume trempe dans les larmes... les larmes, tribut de la faible humanit. Surpris par la saison des frimas dans une zone glace, sans feu, sans pain, sans souliers, sans moyens de transport, privs des secours de l'art d'Esculape, harcels par les Cosaques, dpouills par les paysans, vritables vampires, nous voyions nos foudres muets, tombs au pouvoir de l'ennemi, vomir la mort contre nous-mmes. Que vous dirai-je encore? Le passage de la Brsina, l'encombrement de Wilna, tout le tremblement de tonnerre de nom d'un chien... mais je sens que la douleur m'gare et que ma parole va s'empreindre de l'amertume de ces souvenirs. La nature et l'amour me rservaient de courtes mais prcieuses consolations. Remis de mes fatigues, je coulai des jours heureux sur le sol de la patrie, dans les paisibles vallons de Nancy. Tandis que nos phalanges s'apprtaient de nouveaux combats, tandis que je rassemblais autour de mon drapeau trois mille jeunes mais valeureux guerriers, tous rsolus de frayer leurs neveux le chemin de l'honneur, un sentiment nouveau que j'ignorais encore se glissa furtivement dans mon me. Orne de tous les dons de la nature, enrichie des fruits d'une excellente ducation, la jeune et intressante Clmentine sortait peine des tnbres de l'enfance pour entrer dans les douces illusions de la jeunesse. Dix-huit printemps formaient son ge; les auteurs de ses jours offraient quelques chefs de l'arme une hospitalit qui, pour n'tre pas gratuite, n'en tait pas moins cordiale. Voir leur fille et l'aimer fut pour moi l'affaire d'un jour. Son coeur novice sourit ma flamme: aux premiers aveux qui me furent dicts par la passion, je vis son front se colorer d'une aimable pudeur. Nous changemes nos serments par une belle soire de juin, sous une tonnelle o son heureux pre versait quelquefois aux officiers altrs la brune liqueur du Nord. Je jurai qu'elle serait ma femme, elle promit de m'appartenir; elle fit plus encore. Notre bonheur ignor de tous eut le calme d'un ruisseau dont l'onde pure n'est point trouble par l'orage, et qui, coulant doucement entre des rives fleuries, rpand la fracheur dans le bocage qui protge son modeste cours. Un coup de foudre nous spara l'un de l'autre, au moment o la loi et les autels s'apprtaient cimenter des noeuds si doux. Je partis avant d'avoir pu donner mon nom celle qui m'avait donn son coeur. Je promis de revenir, elle promit de m'attendre, et je m'chappai de ses bras tout baign de ses larmes, pour courir aux lauriers de Dresde et aux cyprs de Leipzig. Quelques lignes de sa main arrivrent jusqu' moi dans l'intervalle des deux batailles: Tu seras pre me disait-elle. Le suis-je? Dieu le sait! M'a- t-elle attendu? Je le crois. L'attente a d lui paratre longue auprs du berceau de cet enfant qui a quarante-six ans aujourd'hui et qui pourrait son tour tre mon pre! Pardonnez-moi de vous entretenir si longtemps de l'infortune. Je voulais passer rapidement sur cette lamentable histoire, mais le malheur de la vertu a quelque chose de doux qui tempre l'amertume de la douleur! Quelques jours aprs le dsastre de Leipzig, le gant de notre sicle me fit appeler dans sa tente et me dit: -- Colonel, tes-vous homme traverser quatre armes? -- Oui, sire. -- Seul et sans escorte? -- Oui, sire. -- Il s'agit de porter une lettre Dantzig. -- Oui, sire. -- Vous la remettrez au gnral Rapp, en main propre. -- Oui, sire. -- Il est probable que vous serez pris ou tu. -- Oui, sire. -- C'est pourquoi j'envoie deux autres officiers avec des copies de la mme dpche. Vous tes trois, les ennemis en tueront deux, le troisime arrivera, et la France sera sauve. -- Oui, sire. -- Celui qui reviendra sera gnral de brigade. -- Oui, sire. Tous les dtails de cet entretien, toutes les paroles de l'empereur, toutes les rponses que j'eus l'honneur de lui adresser sont encore gravs dans ma mmoire. Nous partmes sparment tous les trois. Hlas! aucun de nous ne parvint au but de son courage, et j'ai appris aujourd'hui que la France n'avait pas t sauve. Mais quand je vois des pkins d'historiens raconter que l'empereur oublia d'envoyer des ordres au gnral Rapp, j'prouve une funeste dmangeaison de leur couper... au moins la parole. Prisonnier des Russes dans un village allemand, j'eus la consolation d'y trouver un vieux savant qui me donna la preuve d'amiti la plus rare. Qui m'aurait dit, lorsque je cdai l'engourdissement du froid dans la tour de Liebenfeld, que ce sommeil ne serait pas le dernier? Dieu m'est tmoin qu'en adressant du fond du coeur un suprme adieu Clmentine, je ne me flattais plus de la revoir jamais. Je te reverrai donc, douce et confiante Clmentine, toi la meilleure de toutes les pouses et probablement de toutes les mres! Que dis-je? Je la revois! Mes yeux ne me trompent pas! C'est bien elle! La voil telle que je l'ai quitte! Clmentine! dans mes bras! sur mon coeur! Ah ! qu'est-ce que vous me chantiez donc, vous autres? Napolon n'est pas mort et le monde n'a pas vieilli de quarante-six ans, puisque Clmentine est toujours la mme! La fiance de Lon Renault venait d'entrer dans le salon, et elle demeura ptrifie en se voyant si bien accueillie par le colonel. XIV -- Le jeu de l'amour et de l'espadon. Comme elle hsitait visiblement se laisser tomber dans ses bras, Fougas imita Mahomet: il courut la montagne. -- Clmentine! dit-il en la couvrant de baisers, les destins amis te rendent ma tendresse! Je retrouve la compagne de ma vie et la mre de mon enfant! La jeune fille bahie ne songeait pas mme se dfendre. Heureusement, Lon Renault l'arracha des mains du colonel et s'interposa en homme rsolu dfendre son bien. -- Monsieur! s'cria-t-il en serrant les poings, vous vous trompez de tout, si vous croyez connatre mademoiselle. Elle n'est pas de votre temps, mais du ntre; elle n'est pas votre fiance, mais la mienne; elle n'a jamais t la mre de votre enfant, et je compte qu'elle sera la mre des miens! Fougas tait de fer. Il saisit son rival par le bras, le fit pirouetter comme une toupie et se remit en face de la jeune fille. -- Es-tu Clmentine? lui dit-il. -- Oui, monsieur. -- Vous tes tous tmoins qu'elle est ma Clmentine! Lon revint la charge et saisit le colonel par le collet de sa redingote, au risque de se faire briser contre les murs: -- Assez plaisant, lui dit-il. Vous n'avez peut-tre pas la prtention d'accaparer toutes les Clmentine de la terre? Mademoiselle s'appelle Clmentine Sambucco; elle est ne la Martinique, o vous n'avez jamais mis les pieds, si j'en crois ce que vous avez cont tout l'heure. Elle a dix-huit ans... -- L'autre aussi! -- Eh! l'autre en a soixante quatre aujourd'hui, puisqu'elle en avait dix-huit en 1813. Mlle Sambucco est d'une famille honorable et connue. Son pre, Mr Sambucco, tait magistrat; son grand-pre appartenait l'administration de la guerre. Vous voyez qu'elle ne vous touche ni de prs ni de loin; et le bon sens et la politesse, sans parler de la reconnaissance, vous font un devoir de la laisser en paix! Il poussa le colonel son tour et le fit tomber entre les bras d'un fauteuil. Fougas rebondit comme si on l'avait jet sur un million de ressorts. Mais Clmentine l'arrta d'un geste et d'un sourire. -- Monsieur, lui dit-elle de sa voix la plus caressante, ne vous emportez pas contre lui; il m'aime. -- Raison de plus, sacrebleu! Il se calma cependant, fit asseoir la jeune fille ses cts, et l'examina des pieds la tte avec toute l'attention imaginable. -- C'est bien elle, dit-il. Ma mmoire, mes yeux, mon coeur, tout en moi la reconnat et me dit que c'est elle! Et pourtant le tmoignage des hommes, le calcul du temps et des distances, en un mot, l'vidence elle-mme semble avoir pris tche de me convaincre d'erreur. Se peut-il donc que deux femmes, se ressemblent tel point? Suis-je victime d'une illusion des sens? N'ai-je recouvr la vie que pour perdre l'esprit? Non; je me reconnais, je me retrouve moi-mme; mon jugement ferme et droit s'oriente sans trouble et sans hsitation dans ce monde si boulevers et si nouveau. Il n'est qu'un point o ma raison chancelle: Clmentine! je crois te revoir et tu n'es pas toi! Eh! qu'importe, aprs tout? Si le destin qui m'arrache la tombe a pris soin d'offrir mon rveil le portrait de celle que l'aimais, c'est sans doute parce qu'il a rsolu de me rendre l'un aprs l'autre tous les biens que j'ai perdus. Dans quelques jours, mes paulettes; demain, le drapeau du 23me de ligne; aujourd'hui, cet adorable visage qui a fait battre mon coeur pour la premire fois! Vivante image du pass le plus riant et le plus cher, je tombe tes genoux; sois mon pouse! Ce diable d'homme unit le geste la parole, et les tmoins de cette scne imprvue ouvrirent de grands yeux. Mais la tante de Clmentine, l'austre Mlle Sambucco, jugea qu'il tait temps de montrer son autorit. Elle allongea vers Fougas ses grandes mains sches, le redressa nergiquement, et lui dit de sa voix la plus aigre: -- Assez, monsieur; il est temps de mettre un terme cette farce scandaleuse. Ma nice n'est pas pour vous; je l'ai promise et donne. Sachez qu'aprs-demain, 19 du mois, dix heures du matin, elle pousera Mr Lon Renault, votre bienfaiteur! -- Et moi je m'y oppose; entendez-vous, la tante? Et, si elle fait mine d'pouser ce garon... -- Que ferez-vous? -- Je la maudirai! Lon ne put s'empcher de rire. La maldiction de ce colonel de vingt-quatre ans lui semblait plus comique que terrible. Mais Clmentine plit, fondit en larmes et tomba son tour aux genoux de Fougas. -- Monsieur, s'cria-t-elle en lui baisant les mains, n'accablez pas une pauvre fille qui vous vnre, qui vous aime, qui vous sacrifiera son bonheur si vous l'exigez! Par toutes les marques de tendresse que je vous ai prodigues depuis un mois, par les pleurs que j'ai rpandus sur votre cercueil, par le zle respectueux que j'ai mis presser votre rsurrection, je vous conjure de nous pardonner nos offenses. Je n'pouserai pas Lon si vous me le dfendez; je ferai ce qui vous plaira; je vous obirai en toutes choses; mais, pour Dieu! ne me donnez pas votre maldiction! -- Embrasse-moi, dit Fougas. Tu cdes, je pardonne. Clmentine se releva toute rayonnante de joie et lui tendit son beau front. La stupfaction des assistants, et surtout des intresss, est plus facile deviner qu' dpeindre. Une ancienne momie dictant des lois, rompant des mariages et imposant ses volonts dans la maison! La jolie petite Clmentine, si raisonnable, si obissante, si heureuse d'pouser Lon Renault, sacrifiant tout coup ses affections, son bonheur et presque son devoir au caprice d'un intrus! Mr Nibor avoua que c'tait perdre la tte. Quant Lon, il eut donn du front contre tous les murs si sa mre ne l'avait retenu. -- Ah! mon pauvre enfant, lui disait-elle, pourquoi nous as-tu rapport a de Berlin? -- C'est ma faute! criait Mr Renault. -- Non, reprenait le docteur Martout, c'est la mienne. Les membres de la commission parisienne discutaient avec Mr Rollon sur la nouveaut du cas. Avaient-ils ressuscit un fou? La revivification avait-elle produit quelques dsordres dans le systme nerveux? tait-ce l'abus du vin et des boissons durant ce premier repas qui avait caus un transport au cerveau? Quelle autopsie curieuse, si l'on pouvait, sance tenante, dissquer matre Fougas! -- Vous auriez beau faire, messieurs, disait le colonel du 23me. L'autopsie expliquerait peut-tre le dlire de ce malheureux, mais elle ne rendrait pas compte de l'impression produite sur la jeune fille. tait-ce de la fascination, du magntisme, ou quoi? Tandis que les amis et les parents pleuraient, discutaient et bourdonnaient autour de lui, Fougas, souriant et serein, se mirait dans les yeux de Clmentine, qui le regardait aussi tendrement. -- Il faut en finir la fin! s'cria Virginie Sambucco, la svre. Viens, Clmentine! Fougas parut tonn. -- Elle n'habite donc pas chez nous? -- Non, monsieur, elle demeure chez moi! -- Alors je vais la reconduire. Ange! veux-tu prendre mon bras? -- Oh! oui, monsieur! avec bien du plaisir. Lon grinait des dents. -- C'est admirable! il la tutoie et elle trouve cela tout naturel! Il chercha son chapeau pour sortir au moins avec la tante, mais son chapeau n'tait plus l; Fougas, qui n'en possdait point, l'avait pris sans faon. Le pauvre amoureux se coiffa d'une casquette et suivit Fougas et Clmentine avec la respectable Virginie, dont le bras coupait comme une faux. Par un hasard qui se renouvelait presque tous les jours, le colonel de cuirassiers se rencontra sur le passage de Clmentine. La jeune fille le fit remarquer Fougas. -- C'est Mr du Marnet, lui dit-elle. Son caf est au bout de notre rue, et son appartement du ct du parc. Je le crois fort pris de ma petite personne, mais il ne m'a jamais plu. Le seul homme pour qui mon coeur ait battu, c'est Lon Renault. -- Eh bien, et moi? dit Fougas. -- Oh! vous, c'est autre chose. Je vous respecte et je vous crains. Il me semble que vous tes un bon et respectable parent. -- Merci! -- Je vous dis la vrit, autant que je peux la lire dans mon coeur. Tout cela n'est pas bien clair, je l'avoue, mais je ne me comprends pas moi-mme. -- Fleur azure de l'innocence, j'adore ton aimable embarras. Laisse faire l'amour, il te parlera bientt en matre! -- Je n'en sais rien; c'est possible... Nous voici chez nous. Bonsoir, monsieur; embrassez-moi!... Bonne nuit, Lon; ne vous querellez pas avec Mr Fougas: je l'aime de toutes mes forces, mais je vous aime autrement, vous! La tante Virginie ne rpondit point au bonsoir de Fougas. Quand les deux hommes furent seuls dans la rue, Lon marcha sans dire mot jusqu'au prochain rverbre. Arriv l, il se campa rsolument en face du colonel, et lui dit: -- Ah ! monsieur, expliquons-nous, tandis que nous sommes seuls. Je ne sais par quel philtre ou quelle incantation vous avez pris sur ma future un si prodigieux empire; mais je sais que je l'aime, que j'en suis aim depuis plus de quatre ans, et que je ne reculerai devant aucun moyen pour la conserver et la dfendre. -- Ami, rpondit Fougas, tu peux me braver impunment: mon bras est enchan par la reconnaissance. On n'crira pas dans l'histoire: Pierre-Victor fut ingrat! -- Est-ce qu'il y aurait plus d'ingratitude vous couper la gorge avec moi qu' me voler ma femme? -- mon bienfaiteur! sache comprendre et pardonner! Dieu ne plaise que j'pouse Clmence malgr toi, malgr elle. C'est d'elle et de toi-mme que je veux l'obtenir. Songe qu'elle m'est chre, non pas depuis quatre ans comme toi, mais depuis tout prs d'un demi-sicle. Considre que je suis seul ici bas, et que son doux visage est mon unique consolation. Toi qui m'as donn la vie, me dfends-tu de vivre heureux? Ne m'as-tu rappel au monde que pour me livrer la douleur?... Tigre! reprends-moi donc le jour que tu m'as rendu, si tu ne veux pas que je le consacre l'adorable Clmentine! -- Parbleu! mon cher, vous tes superbe! Il faut que l'habitude des conqutes vous ait totalement fauss l'esprit. Mon chapeau est votre tte, vous le prenez, soit! Mais parce que ma future vous rappelle vaguement une demoiselle de Nancy, il faudra que je vous la cde? Halte-l! -- Ami, je te rendrai ton chapeau ds que tu m'en auras achet un neuf, mais ne me demande pas de renoncer Clmentine. Sais-tu d'abord si elle renoncerait moi? -- J'en suis sr! -- Elle m'aime. -- Vous tes fou! -- Tu l'as vue mes pieds. -- Qu'importe? C'est de la peur, c'est du respect, c'est de la superstition, c'est le diable si vous voulez; ce n'est pas de l'amour! -- Nous verrons bien, aprs six mois de mariage. -- Mais, s'cria Lon Renault, avez-vous le droit de disposer de vous-mme? Il y a une autre Clmentine, la vraie; elle vous a tout sacrifi; vous tes engag d'honneur envers elle; le colonel Fougas est-il sourd la voix de l'honneur? -- Te moques-tu?... Que moi, j'pouse une femme de soixante- quatre ans? -- Vous le devez! sinon pour elle, au moins pour votre fils. -- Mon fils est grand garon; il a quarante-six ans, il n'a plus besoin de mon appui. -- Il a besoin de votre nom. -- Je l'adopterai. -- La loi s'y oppose! Vous n'tes pas g de cinquante ans, et il n'a pas quinze ans de moins que vous, au contraire! -- Eh bien! je le lgitimerai en pousant la jeune Clmentine! -- Comment voulez-vous qu'elle reconnaisse un enfant qui a plus du double de son ge? -- Mais alors je ne peux pas le reconnatre non plus, et je n'ai pas besoin d'pouser la vieille! D'ailleurs, je suis bien bon de me casser la tte pour un fils qui est peut-tre mort... que dis- je? il n'est peut-tre pas venu terme! J'aime et je suis aim, voil le solide et le certain, et tu seras mon garon de noces! -- Pas encore! Mlle Sambucco est mineure, et son tuteur est mon pre. -- Ton pre est un honnte homme; et il n'aura pas la bassesse de me la refuser. -- Au moins vous demandera-t-il si vous avez une position, un rang, une fortune offrir sa pupille! -- Ma position? colonel; mon rang? colonel; ma fortune? la solde du colonel. Et les millions de Dantzig! il ne faut pas que je les oublie... Nous voici la maison; donne-moi le testament de ce bon vieux qui portait une perruque lilas; donne-moi aussi des livres d'histoire, beaucoup de livres, tous ceux o l'on parle de Napolon! Le jeune Renault obit tristement au matre qu'il s'tait donn lui-mme. Il conduisit Fougas dans une bonne chambre, lui remit le testament de Mr Meiser et tout un rayon de bibliothque, et souhaita le bonsoir son plus mortel ennemi. Le colonel l'embrassa de force et lui dit: -- Je n'oublierai jamais que je te dois la vie et Clmentine. demain, noble et gnreux enfant de ma patrie! demain! Lon redescendit au rez-de-chausse, passa devant la salle manger, o Gothon essuyait les verres et mettait l'argenterie en ordre, et rejoignit son pre et sa mre, qui l'attendaient au salon. Les invits taient partis, les bougies teintes. Une seule lampe clairait la solitude; les deux mandarins de l'tagre, immobiles dans leur coin, obscur, semblaient mditer gravement sur les caprices de la fortune. -- H bien? demanda Mme Renault. -- Je l'ai laiss dans sa chambre, plus fou et plus obstin que jamais. Cependant, j'ai une ide. -- Tant mieux! dit le pre, car nous n'en avons plus. La douleur nous a rendus stupides. Pas de querelles, surtout! Ces soldats de l'Empire taient des ferrailleurs terribles. -- Oh! je n'ai pas peur de lui! C'est Clmentine qui m'pouvante. Avec quelle douceur et quelle soumission elle coutait ce maudit bavard! -- Le coeur de la femme est un abme insondable. Enfin! que penses-tu faire? Lon dveloppa longuement le projet qu'il avait conu dans la rue, au milieu de sa conversation avec Fougas. -- Ce qui presse le plus, dit-il, c'est de soustraire Clmentine cette influence. Qu'il s'loigne demain, la raison reprend son empire, et nous nous marions aprs-demain. Cela fait, je rponds du reste. -- Mais comment loigner un acharn pareil? -- Je ne vois qu'un seul moyen, mais il est presque infaillible: exploiter sa passion dominante. Ces gens-l s'imaginent parfois qu'ils sont amoureux, mais, dans le fond, ils n'aiment que la poudre. Il s'agit de rejeter Fougas dans le courant des ides guerrires. Son djeuner de demain chez le colonel du 23me sera une bonne prparation. Je lui ai fait entendre aujourd'hui qu'il devait avant tout rclamer son grade et ses paulettes, et il a donn dans le panneau. Il ira donc Paris. Peut-tre y trouvera- t-il quelques culottes de peau de sa connaissance; dans tous les cas, il rentrera au service. Les occupations de son tat feront une diversion puissante; il ne songera plus Clmentine, que j'aurai mise en sret. C'est nous de lui fournir les moyens de courir le monde; mais tous les sacrifices d'argent ne sont rien auprs de ce bonheur que je veux sauver. Mme Renault, femme d'ordre, blmait un peu la gnrosit de son fils. -- Le colonel est un ingrat, disait-elle. On a dj trop fait en lui rendant la vie. Qu'il se dbrouille maintenant! -- Non, dit le pre. Nous n'avons pas le droit de le renvoyer tout nu. Bienfait oblige. Cette dlibration qui avait dur cinq bons quarts d'heure fut interrompue par un fracas pouvantable. On et dit que la maison croulait. -- C'est encore lui! s'cria Lon. Sans doute un accs de folie furieuse! Il courut, suivi de ses parents, et monta les escaliers quatre quatre. Une chandelle brlait au seuil de la chambre. Lon la prit et poussa la porte entr'ouverte. Faut-il vous l'avouer? l'esprance et la joie lui parlaient plus haut que la crainte. Il se croyait dj dbarrass du colonel. Mais le spectacle qui s'offrit ses yeux dtourna brusquement le cours de ses ides, et cet amoureux inconsolable se mit rire comme un fou. Un bruit de coups de pied, de coups de poing et de soufflets; un groupe informe roulant sur le parquet dans les convulsions d'une lutte dsespre; voil tout ce qu'il put voir et entendre au premier abord. Bientt Fougas, clair par la lueur rougetre de la chandelle, s'aperut qu'il luttait avec Gothon comme Jacob avec l'ange, et rentra confus et piteux dans son lit. Le colonel s'tait endormi sur l'histoire de Napolon sans teindre sa bougie. Gothon, aprs avoir termin son service, aperut de la lumire sous la porte. Elle se souvint de ce pauvre Baptiste qui gmissait peut-tre en purgatoire pour s'tre laiss tomber du haut d'un toit. Esprant que Fougas pourrait lui donner des nouvelles de son amouroux, elle frappa plusieurs fois, d'abord doucement, puis beaucoup plus fort. Le silence du colonel et la bougie allume firent comprendre la servante qu'il y avait pril en la demeure. Le feu pouvait gagner les rideaux et de l toute la maison. Elle dposa donc sa chandelle, ouvrit la porte, et vint pas de loup teindre la bougie. Mais soit que les yeux du dormeur eussent peru vaguement le passage d'une ombre, soit que Gothon, grosse personne mal quarrie, et fait craquer une feuille du parquet, Fougas s'veilla demi, entendit le frlement d'une robe, rva quelqu'une de ces aventures qui animaient la vie de garnison sous le premier empire, et tendit les bras l'aveuglette en appelant Clmentine! Gothon, prise aux cheveux et au corsage, riposta par un soufflet si masculin que l'ennemi se crut attaqu par un homme. De reprsailles en reprsailles, on avait fini par s'treindre et rouler sur le parquet. Qui fut honteux? ce fut matre Fougas. Gothon s'alla coucher, passablement meurtrie; la famille Renault parla raison au colonel et en obtint peu prs tout ce qu'elle voulut. Il promit de partir le lendemain, accepta titre de prt la somme qui lui fut offerte, et jura de ne point revenir qu'il n'et rcupr ses paulettes et encaiss l'hritage de Dantzig. -- Alors, dit-il, j'pouserai Clmentine. Sur ce point-l, il tait superflu de discuter avec lui: c'tait une ide fixe. Tout le monde dormit solidement dans la maison Renault: les matres du logis, parce qu'ils avaient pass trois nuits blanches; Fougas et Gothon, parce qu'ils s'taient rous de coups, et le jeune Clestin parce qu'il avait bu le fond de tous les verres. Le lendemain matin, Mr Rollon vint savoir si Fougas serait en tat de djeuner chez lui; il craignait tant soit peu de le trouver sous une douche. Point du tout! L'insens de la veille tait sage comme une image et frais comme un bouton de rose. Il se faisait la barbe avec les rasoirs de Lon et fredonnait une ariette de Nicolo. Il fut charmant avec ses htes et promit Gothon de lui faire une rente sur la succession de Mr Meiser. Ds qu'il fut parti pour le djeuner, Lon courut chez sa fiance. -- Tout va mieux, dit-il. Le colonel est beaucoup plus raisonnable. Il a promis de partir aujourd'hui mme pour Paris; nous pourrons donc nous marier demain. Mlle Virginie Sambucco loua fort ce plan de conduite, non seulement parce qu'elle avait fait de grands apprts pour les noces, mais surtout parce qu'un mariage diffr et t la fable de toute la ville. Dj les lettres de part taient la poste, le maire averti, la chapelle de la Vierge retenue la paroisse. Dcommander tout cela pour le caprice d'un revenant et d'un fou, c'tait offenser l'usage, la raison et le ciel lui-mme. Clmentine ne rpondit gure que par des larmes. Elle ne pouvait tre heureuse, moins d'pouser Lon, mais elle aimait mieux mourir, disait-elle, que de donner sa main sans la permission de Mr Fougas. Elle promit de l'implorer deux genoux s'il le fallait et de lui arracher son consentement. -- Mais s'il refuse? Et c'est trop vraisemblable! -- Je le supplierai de nouveau jusqu' ce qu'il dise oui. Tout le monde se runit pour lui prouver qu'elle tait folle; sa tante, Lon, Mr et Mme Renault, Mr Martout, Mr Bonnivet et tous les amis des deux familles. Elle se soumit enfin, mais presque au mme instant la porte s'ouvrit et Mr Audret se prcipita dans le salon en disant: -- Eh bien! voil du nouveau! Le colonel Fougas qui se bat demain avec Mr du Marnet! La jeune fille tomba comme foudroye entre les mains de Lon Renault. -- C'est Dieu qui me punit, s'cria-t-elle. Et le chtiment de mon impit ne s'est pas fait attendre! Me forcerez-vous encore vous obir? Me tranera-t-on l'autel malgr lui, l'heure mme o il exposera sa vie? Personne n'osa plus insister en la voyant dans un tat si pitoyable. Mais Lon fit des voeux sincres pour que la victoire restt au colonel de cuirassiers. Il eut tort, j'en conviens, mais quel amant serait assez vertueux pour lui jeter la pierre? Voici comment le beau Fougas avait employ sa journe. dix heures du matin, les deux plus jeunes capitaines du 23me vinrent le prendre en crmonie pour le conduire la maison du colonel. Mr Rollon habitait un petit palais de l'poque impriale. Une plaque de marbre, incruste au-dessus de la porte cochre, portait encore les mots: _Ministre des finances_. Souvenir du temps glorieux o la cour de Napolon suivait le matre Fontainebleau! Le colonel Rollon, le lieutenant-colonel, le gros major, les trois chefs de bataillon, le chirurgien-major, et dix douze officiers attendaient en plein air l'arrive de l'illustre revenant. Le drapeau tait debout au milieu de la cour, sous la garde du porte- enseigne et d'un peloton de sous-officiers choisis pour cet honneur. La musique du rgiment occupait le fond du tableau, l'entre du jardin. Huit faisceaux d'armes, improviss le matin mme par les armuriers du corps, embellissaient les murs et les grilles. Une compagnie de grenadiers, l'arme au pied, attendait. l'entre de Fougas, la musique joua le fameux: _Partant pour la Syrie_; les grenadiers prsentrent les armes; les tambours battirent aux champs; les sous-officiers et les soldats crirent: Vive le colonel Fougas! Les officiers se portrent en masse vers le doyen de leur rgiment. Tout cela n'tait ni rgulier, ni disciplinaire; mais il faut bien passer quelque chose de braves soldats qui retrouvent un anctre. C'tait pour eux comme une petite dbauche de gloire. Le hros de la fte serra la main du colonel et des officiers avec autant d'effusion que s'il avait retrouv de vieux camarades. Il salua cordialement les sous-officiers et les soldats, s'approcha du drapeau, mit un genou en terre, se releva firement, saisit la hampe, se tourna vers la foule attentive et dit: -- Amis, c'est l'ombre du drapeau qu'un soldat de la France, aprs quarante-six ans d'exil, retrouve aujourd'hui sa famille. Honneur toi, symbole de la patrie, vieux compagnon de nos victoires, hroque soutien de nos malheurs! Ton aigle radieuse a plan sur l'Europe prosterne et tremblante! Ton aigle brise luttait encore obstinment contre la fortune, et terrifiait les potentats! Honneur toi qui nous as conduits la gloire, toi qui nous as dfendus contre l'accablement du dsespoir! Je t'ai vu toujours debout dans les suprmes dangers, fier drapeau de mon pays! Les hommes tombaient autour de toi comme les pis fauchs par le moissonneur; seul, tu montrais l'ennemi ton front inflexible et superbe. Les boulets et les balles t'ont cribl de blessures, mais jamais l'audacieux tranger n'a port la main sur toi. Puisse l'avenir ceindre ton front de nouveaux lauriers! Puisses-tu conqurir de nouveaux et vastes royaumes, que la fatalit ne nous reprendra plus! La grande poque va renatre; crois-en la voix d'un guerrier qui sort de son tombeau pour te dire: En avant! Oui, je le jure par les mnes de celui qui nous commandait Wagram! Il y aura de beaux jours pour la France, tant que tu abriteras de tes plis glorieux la fortune du brave 23me! Cette loquence militaire et patriotique enleva tous les coeurs. Fougas fut applaudi, ft, embrass et presque port en triomph dans la salle du festin. Assis table en face de Mr Rollon, comme s'il et t un second matre du logis, il djeuna bien, parla beaucoup et but davantage. Vous rencontrez dans le monde des gens qui se grisent sans boire. Fougas n'tait point de ceux-l. Il ne s'enivrait pas moins de trois bouteilles. Souvent mme il allait beaucoup plus loin, sans tomber. Les toasts qui furent ports au dessert se distinguaient par l'nergie et la cordialit. Je voulais les citer tous la file, mais je remarque qu'ils tiendraient trop de place, et que les derniers, qui furent les plus touchants, n'taient pas d'une clart voltairienne. On se leva de table deux heures et l'on se rendit en masse au caf militaire, o les officiers du 23me offraient un punch aux deux colonels. Ils avaient invit, par un sentiment de haute convenance, les officiers suprieurs du rgiment de cuirassiers. Fougas, plus ivre lui tout seul qu'un bataillon de Suisse, distribua force poignes de main. Mais travers le nuage qui voilait son esprit, il reconnut la figure et le nom de Mr du Marnet, et fit la grimace. Entre officiers et surtout entre officiers d'armes diffrentes, la politesse est un peu excessive, l'tiquette un peu svre, l'amour-propre un peu susceptible. Mr du Marnet, qui tait un homme du meilleur monde, comprit l'attitude de Mr Fougas qu'il ne se trouvait pas en prsence d'un ami. Le punch apparut, flamboya, s'teignit dans sa force, et se rpandit grandes cuilleres dans une soixantaine de verres. Fougas trinqua avec tout le monde, except avec Mr du Marnet. La conversation, qui tait varie et bruyante, souleva imprudemment une question de mtier. Un commandant de cuirassiers demanda Fougas s'il avait vu cette admirable charge de Bordesoulle qui prcipita les Autrichiens dans la valle de Plauen. Fougas avait connu personnellement le gnral Bordesoulle et vu de ses yeux la belle manoeuvre de grosse cavalerie qui dcida la victoire de Dresde. Mais il crut tre dsagrable Mr du Marnet en affectant un air d'ignorance ou d'indiffrence. -- De notre temps, dit-il, la cavalerie servait surtout aprs la bataille; nous l'employions ramener les ennemis que nous avions disperss. On se rcria fort, on jeta dans la balance le nom glorieux de Murat. -- Sans doute, sans doute, dit-il en hochant la tte, Murat tait un bon gnral dans sa petite sphre; il suffisait parfaitement ce qu'on attendait de lui. Mais si la cavalerie avait Murat, l'infanterie avait Napolon. Mr du Marnet fit observer judicieusement que Napolon, si l'on tenait beaucoup le confisquer au profit d'une seule arme, appartiendrait l'artillerie. -- Je le veux bien, monsieur, rpondit Fougas, l'artillerie et l'infanterie. L'artillerie de loin, l'infanterie de prs..., la cavalerie ct. -- Pardon encore, reprit Mr du Marnet, vous voulez dire sur les cts, ce qui est bien diffrent. -- Sur les cts, ct, je m'en moque! Quant moi, si je commandais en chef, je mettrais la cavalerie de ct. Plusieurs officiers de cavalerie se jetaient dj dans la discussion. Mr du Marnet les retint et fit signe qu'il dsirait rpondre seul Fougas. -- Et pourquoi donc, s'il vous plat, mettriez-vous la cavalerie de ct? -- Parce que le cavalier est un soldat incomplet. -- Incomplet! -- Oui, monsieur, et la preuve c'est que l'tat est oblig d'acheter pour quatre ou cinq cents francs de cheval, afin de le complter! Et que le cheval reoive une balle ou un coup de baonnette, le cavalier n'est plus bon rien. Avez-vous jamais vu un cavalier par terre? C'est du joli! -- Je me vois tous les jours pied, et je ne me trouve pas ridicule. -- Je suis trop poli pour vous contredire! -- Et moi, monsieur, je suis trop juste pour opposer un paradoxe un autre. Que penseriez-vous de ma logique, si je vous disais (l'ide n'est pas de moi, je l'ai trouve dans un livre), si je vous disais: J'estime l'infanterie, mais le fantassin est un soldat incomplet, un dshrit, un infirme priv de ce complment naturel de l'homme de guerre qu'on appelle cheval! J'admire son courage, je reconnais qu'il se rend utile dans les batailles, mais enfin le pauvre diable n'a que deux pieds son service, lorsque nous en avons quatre! Vous trouvez qu'un cavalier pied est ridicule; mais le fantassin est-il toujours bien brillant lorsqu'on lui met un cheval entre les jambes? J'ai vu d'excellents capitaines d'infanterie que le ministre de la guerre embarrassait cruellement en les nommant chefs de bataillon. Ils disaient en se grattant l'oreille: Ce n'est pas tout de monter en grade, il faut encore monter cheval! Cette vieille plaisanterie amusa un instant l'auditoire. On rit, et la moutarde monta de plus en plus au nez de Fougas. -- De mon temps, dit-il, un fantassin devenait cavalier en vingt- quatre heures, et celui qui voudrait faire une partie de cheval avec moi, le sabre la main, je lui montrerais ce que c'est que l'infanterie! -- Monsieur, rpondit froidement Mr du Marnet, j'espre que les occasions ne vous manqueront pas la guerre. C'est l qu'un vrai soldat montre son talent et son courage. Fantassins et cavaliers, nous appartenons tous la France. C'est elle que je bois, monsieur, et j'espre que vous ne refuserez pas de choquer votre verre contre le mien. la France! C'tait, ma foi, bien parl et bien conclu. Le cliquetis des verres donna raison Mr du Marnet. Fougas, lui-mme, s'approcha de son adversaire et trinqua franchement avec lui. Mais il lui dit l'oreille, en grasseyant beaucoup: -- J'espre, mon tour, que vous ne refuserez pas la partie de sabre que j'ai eu l'honneur de vous offrir! -- Comme il vous plaira, dit le colonel de cuirassiers. Le revenant, plus ivre que jamais, sortit de la foule avec deux officiers qu'il prit au hasard. Il leur dclara qu'il se tenait pour offens par Mr du Marnet, que la provocation tait faite et accepte, et que l'affaire irait toute seule: -- D'autant plus, ajouta-t-il en confidence, qu'il y a une femme entre nous! Voici mes conditions, elles sont tout l'honneur de l'infanterie, de l'arme et de la France: nous nous battrons cheval, nus jusqu' la ceinture, monts crin sur deux talons! L'arme? le sabre de cavalerie! Au premier sang! Je veux corriger un faquin, je ne veux point ravir un soldat la France! Ces conditions furent juges absurdes par les tmoins de Mr du Marnet; on les accepta cependant, car l'honneur militaire veut qu'on affronte tous les dangers, mme absurdes. Fougas employa le reste du jour dsesprer les pauvres Renault. Fier de l'empire qu'il exerait sur Clmentine, il dclara ses volonts, jura de la prendre pour femme ds qu'il aurait retrouv grade, famille et fortune, et lui dfendit jusque-l de disposer d'elle-mme. Il rompit en visire Lon et ses parents, refusa leurs services et quitta leur maison aprs un solennel change de gros mots. Lon conclut en disant qu'il ne cderait sa femme qu'avec la vie; le colonel haussa les paules et tourna casaque, emportant, sans y penser, les habits du pre et le chapeau du fils. Il demanda 500 francs Mr Rollon, loua une chambre l'htel du _Cadran-Bleu_, se coucha sans souper et dormit tout d'une tape jusqu' l'arrive de ses tmoins. On n'eut pas besoin de lui raconter ce qui s'tait pass la veille. Les fumes du punch et du sommeil se dissiprent en un instant. Il plongea sa tte et ses mains dans un baquet d'eau frache et dit: -- Voil ma toilette. Maintenant, vive l'Empereur! Allons nous aligner! Le terrain choisi d'un commun accord tait le champ de manoeuvres. C'est une plaine sablonneuse, enclave dans la fort, bonne distance de la ville. Tous les officiers de la garnison s'y transportrent d'eux-mmes; on n'eut pas besoin de les inviter. Plus d'un soldat y courut en contrebande et prit son billet sur un arbre. La gendarmerie elle-mme embellissait de sa prsence cette petite fte de famille. On allait voir aux prises dans un tournoi hroque non seulement l'infanterie et la cavalerie, mais la vieille et la jeune arme. Le spectacle rpondit pleinement l'attente du public. Personne ne fut tent de siffler la pice et tout le monde en eut pour son argent. neuf heures prcises, les combattants entrrent en lice avec leurs quatre tmoins et le juge du camp. Fougas, nu jusqu' la ceinture, tait beau comme un jeune dieu. Son corps svelte et nerveux, sa tte souriante et fire, la mle coquetterie de ses mouvements lui valurent un succs d'entre. Il faisait cabrer son cheval anglais et saluait l'assistance avec la pointe de l'espadon. Mr du Marnet, blond, fort, assez velu, model comme le Bacchus indien et non comme l'Achille, laissait voir sur son front un lger nuage d'ennui. Il ne fallait pas tre magicien pour comprendre que ce duel _in naturalibus_, sous les yeux de ses propres officiers, lui semblait inutile et mme ridicule. Son cheval tait un demi-sang percheron, une bte vigoureuse et pleine de feu. Les tmoins de Fougas montaient assez mal; ils partageaient leur attention entre le combat et leurs triers. Mr du Marnet avait choisi les deux meilleurs cavaliers de son rgiment, un chef d'escadron et un capitaine commandant. Le juge du camp tait le colonel Rollon, excellent cavalier. Au signal qu'il donna, Fougas courut droit son adversaire en prsentant la pointe du sabre dans la position de prime, comme un soldat de cavalerie qui charge les fantassins en carr. Mais il s'arrta trois longueurs de cheval et dcrivit autour de Mr du Marnet sept ou huit cercles rapides, comme un Arabe dans une fantasia. Mr du Marnet, oblig de tourner sur lui-mme en se dfendant de tous cts, piqua des deux, rompit le cercle, prit du champ et menaa de recommencer la mme manoeuvre autour de Fougas. Mais le revenant ne l'attendit pas. Il s'enfuit au grand galop, et fit un tour d'hippodrome, toujours poursuivi par Mr du Marnet. Le cuirassier, plus lourd et mont sur un cheval moins vite, fut distanc. Il se vengea en criant Fougas: -- Eh! monsieur! il fallait me dire que c'tait une course et pas une bataille! J'aurais pris ma cravache au lieu d'un espadon! Mais dj Fougas revenait sur lui, haletant et furieux. -- Attends-moi l! criait-il; je t'ai montr le cavalier; maintenant tu vas voir le soldat! Et il lui allongea un coup de pointe qui l'aurait travers comme un cerceau si Mr du Marnet ne ft pas venu temps la parade. Il riposta par un joli coup de quarte, assez puissant pour couper en deux l'invincible Fougas. Mais l'autre tait plus leste qu'un singe. Il para de tout son corps en se laissant couler terre et remonta sur sa bte au mme instant. -- Mes compliments! dit Mr du Marnet. On ne fait pas mieux au cirque! -- Ni la guerre non plus, rpondit l'autre. Ah! sclrat! tu blagues la vieille arme? toi! Manqu! Merci de la riposte, mais ce n'est pas encore la bonne; je ne mourrai pas de celle- l! Tiens! tiens! tiens! Ah! tu prtends que le fantassin est un homme incomplet! C'est nous qui allons te dcomplter les membres! toi la botte! Il l'a pare! Et il croit peut-tre qu'il se promnera ce soir sous les fentres de Clmentine. Tiens! voil pour Clmentine, et voil pour l'infanterie! Pareras-tu celle-ci? Oui, tratre! Et celle-l? Encore! mais tu les pareras donc toutes, sacrventrenom de bleu! Victoire! Ah! monsieur! Votre sang coule! Qu'ai-je fait? Au diable l'espadon, le cheval et tout! Major! major, accourez vite! Monsieur, laissez-vous aller dans mes bras! Animal que je suis! Comme si tous les soldats n'taient pas frres! Ami, pardonne- moi! Je voudrais racheter chaque goutte de ton sang au prix de tout le mien! Misrable Fougas, incapable de matriser ses passions froces! vous, Esculape de Mars! dites-moi que le fil de ses jours ne sera pas tranch! Je ne lui survivrais pas, car c'est un brave! Mr du Marnet avait une entaille magnifique qui charpait le bras et le flanc gauches, et le sang ruisselait faire frmir. Le chirurgien, qui s'tait pourvu d'eau hmostatique, se hta d'arrter l'hmorragie. La blessure tait plus longue que profonde; on pouvait la gurir en quelques jours. Fougas porta lui-mme son adversaire jusqu' la voiture, et ce n'est pas ce qu'il fit de moins fort. Il voulut absolument se joindre aux deux officiers qui ramenaient Mr du Marnet la maison; il accabla le bless de ses protestations, et lui jura tout le long du chemin une amiti ternelle. Arriv, il le coucha, l'embrassa, le baigna de ses larmes et ne le quitta point qu'il ne l'et entendu ronfler. Six heures sonnaient; il s'en alla dner l'htel avec ses tmoins et le juge du camp, qu'il avait invits aprs la bataille. Il les traita magnifiquement et se grisa de mme. XV -- O l'on verra qu'il n'y a pas loin du Capitole la roche Tarpienne. Le lendemain, aprs une visite Mr du Marnet il crivit Clmentine: Lumire de ma vie, je quitte ces lieux, tmoins de mon funeste courage et dpositaires de mon amour. C'est au sein de la capitale, au pied du trne, que je porte mes premiers pas. Si l'hritier du dieu des combats n'est pas sourd la voix du sang qui coule dans ses veines, il me rendra mon pe et mes paulettes pour que je les apporte tes genoux. Sois-moi fidle, attends, espre: que ces lignes te servent de talisman contre les dangers qui menacent ton indpendance. ma Clmentine! garde-toi pour ton Victor FOUGAS. Clmentine ne lui rpondit rien, mais au moment de monter en wagon, il fut accost par un commissionnaire qui lui remit un joli portefeuille de cuir rouge et s'enfuit toutes jambes. Ce carnet tout neuf, solide et bien ferm, renfermait douze cents francs en billets de banque, toutes les conomies de la jeune fille. Fougas n'eut pas le temps de dlibrer sur ce point dlicat. On le poussa dans une voiture, la machine siffla et le train partit. Le colonel commena par repasser dans sa mmoire les divers vnements qui s'taient succd dans sa vie en moins d'une semaine. Son arrestation dans les glaces de la Vistule, sa condamnation mort, sa captivit dans la forteresse de Liebenfeld, son rveil Fontainebleau, l'invasion de 1814, le retour de l'le d'Elbe, les cent jours, la mort de l'Empereur et du roi de Rome, la restauration bonapartiste de 1852, la rencontre d'une jeune fille en tout semblable Clmentine Pichon, le drapeau du 23me, le duel avec un colonel de cuirassiers, tout cela, pour Fougas, n'avait pas pris plus de quatre jours! La nuit du 11 novembre 1813 au 17 aot 1859, lui paraissait mme un peu moins longue que les autres; c'tait la seule fois qu'il et dormi tout d'un somme et sans rver. Un esprit moins actif, un coeur moins chaud se ft peut-tre laiss tomber dans une sorte de mlancolie. Car enfin, celui qui a dormi quarante-six ans, doit tre un peu dpays dans son propre pays. Plus de parents, plus d'amis, plus un visage connu sur toute la surface de la terre! Ajoutez une multitude de mots, d'ides, de coutumes, d'inventions nouvelles qui lui font sentir le besoin d'un cicrone et lui prouvent qu'il est tranger. Mais Fougas, en rouvrant les yeux, s'tait jet au beau milieu de l'action, suivant le prcepte d'Horace. Il s'tait improvis des amis, des ennemis, une matresse, un rival. Fontainebleau, sa deuxime ville natale, tait provisoirement le chef-lieu de son existence. Il s'y sentait aim, ha, redout, admir, connu enfin. Il savait que dans cette sous-prfecture son nom ne pourrait plus tre prononc sans veiller un cho. Mais ce qui le rattachait surtout au temps moderne, c'tait sa parent bien tablie avec la grande famille de l'arme. Partout o flotte un drapeau franais, le soldat, jeune ou vieux, est chez lui. Autour de ce clocher de la patrie, bien autrement cher et sacr que le clocher du village, la langue, les ides, les institutions changent peu. Les hommes ont beau mourir; ils sont remplacs par d'autres qui leur ressemblent, qui pensent, parlent et agissent de mme; qui ne se contentent pas de revtir l'uniforme de leurs devanciers, mais hritent encore de leurs souvenirs, de leur gloire acquise, de leurs traditions, de leurs plaisanteries, de certaines intonations de leur voix. C'est ce qui explique la subite amiti de Fougas pour le nouveau colonel du 23me, aprs un premier mouvement de jalousie, et la brusque sympathie qu'il tmoigna Mr du Marnet, ds qu'il vit couler le sang de sa blessure. Les querelles entre soldats sont des discussions de famille, qui n'effacent jamais la parent. Fermement persuad qu'il n'tait pas seul au monde, Mr Fougas prenait plaisir tous les objets nouveaux que la civilisation lui mettait sous les yeux. La vitesse du chemin de fer l'enivrait positivement. Il s'tait pris d'un vritable enthousiasme pour cette force de la vapeur, dont la thorie tait lettre close pour lui, mais il pensait aux rsultats: Avec mille machines comme celle-ci, deux mille canons rays et deux cent mille gaillards comme moi, Napolon aurait conquis le monde en six semaines. Pourquoi ce jeune homme qui est sur le trne ne se sert-il pas des instruments qu'il a en main? Peut- tre n'y a-t-il pas song. C'est bon, je vais le voir. S'il m'a l'air d'un homme capable, je lui donne mon ide, il me nomme ministre de la guerre, et en avant, marche! Il s'tait fait expliquer l'usage de ces grands fils de fer qui courent sur des poteaux tout le long de la voie. Nom de nom! disait-il, voil des aides de camp rapides et discrets. Rassemblez-moi tout a aux mains d'un chef d'tat-major comme Berthier, l'univers sera pris comme dans un filet par la simple volont d'un homme! Sa mditation fut interrompue trois kilomtres de Melun, par les sons d'une langue trangre. Il dressa l'oreille, puis bondit dans son coin comme un homme qui s'est assis sur un fagot d'pines. Horreur! c'tait de l'anglais! Un de ces monstres qui ont assassin Napolon Sainte-Hlne, pour s'assurer le monopole des cotons, tait entr dans le compartiment avec une femme assez jolie et deux enfants magnifiques. -- Conducteur! arrtez! cria Fougas, en se penchant mi-corps en dehors de la portire. -- Monsieur, lui dit l'Anglais en bon franais, je vous conseille de patienter jusqu' la prochaine station. Le conducteur ne vous entend pas, et vous risquez de tomber sur la voie. Si d'ici l je pouvais vous tre bon quelque chose, j'ai ici un flacon d'eau- de-vie et une pharmacie de voyage. -- Non, monsieur, rpondit Fougas du ton le plus rogue. Je n'ai besoin de rien et j'aimerais mieux mourir que de rien accepter d'un Anglais! Si j'appelle le conducteur, c'est parce que je veux changer de voiture et purger mes yeux d'un ennemi de l'Empereur! -- Je vous assure, monsieur, rpliqua l'Anglais, que je ne suis pas un ennemi de l'Empereur. J'ai eu l'honneur d'tre reu chez lui lorsqu'il habitait Londres; il a mme daign s'arrter quelques jours dans mon petit chteau de Lancashire. -- Tant mieux pour vous si ce jeune homme est assez bon pour oublier ce que vous avez fait sa famille; mais Fougas ne vous pardonnera jamais vos crimes envers son pays! L-dessus, comme on arrivait la gare de Melun il ouvrit la portire et s'lana dans un autre compartiment. Il s'y trouva seul devant deux jeunes messieurs qui n'avaient point des physionomies anglaises, et qui parlaient franais avec le plus pur accent tourangeau. L'un et l'autre portaient leurs armoiries au petit doigt, afin que personne n'ignort leur qualit de gentilshommes. Fougas tait trop plbien pour goter beaucoup la noblesse; mais, au sortir d'un compartiment peupl d'insulaires, il fut heureux de rencontrer deux Franais. -- Amis, dit-il en se penchant vers eux avec un sourire cordial, nous sommes enfants de la mme mre. Salut vous; votre aspect me retrempe! Les deux jeunes gens ouvrirent de grands yeux, s'inclinrent demi et se renfermrent dans leur conversation, sans rpondre autrement aux avances de Fougas. -- Ainsi donc, mon cher Astophe, disait l'un, tu as vu le roi Froshdorf? -- Oui, mon bon Amric; et il m'a reu avec la grce la plus touchante. Vicomte, m'a-t-il dit, vous tes d'un sang connu pour sa fidlit. Nous nous souviendrons de vous le jour o Dieu nous rtablira sur le trne de nos anctres. Dites notre brave noblesse de Touraine que nous nous recommandons ses prires et que nous ne l'oublions jamais dans les ntres. -- Pitt et Cobourg! murmura Fougas entre ses dents. Voil deux petits gaillards qui conspirent avec l'arme de Cond! Mais, patience! Il serra les poings et prta l'oreille. -- Il ne t'a rien dit de la politique? -- Quelques mots en l'air. Entre nous, je ne crois pas qu'il s'en occupe beaucoup; il attend les vnements. -- Il n'attendra plus bien longtemps. -- Qui sait? -- Comment! qui sait? L'empire n'en a pas pour six mois. Mgr de Montereau le disait encore lundi dernier chez ma tante la chanoinesse. -- Moi, je leur donne un an, parce que leur campagne d'Italie les a raffermis dans le bas peuple. Oh! je ne me suis pas gn pour le dire au roi! -- Sacrebleu! messieurs, c'est trop fort! interrompit Fougas. Est-ce en France que des Franais parlent ainsi des institutions franaises? Retournez votre matre, dites-lui que l'empire est ternel, parce qu'il est fond sur le granit populaire et ciment par le sang des hros. Et si le roi vous demande qui est-ce qui a dit a, vous lui rpondrez: C'est le colonel Fougas, dcor Wagram de la propre main de l'Empereur! Les deux jeunes gens se regardrent, changrent un sourire, et le vicomte dit au marquis: -- _What is that_? -- _A madman_. -- _No_, _dear_: _a mad dog_. -- _Nothing else_. -- Trs bien, messieurs, cria le colonel. Parlez anglais, maintenant; vous en tes dignes! Il changea de compartiment la station suivante et tomba dans un groupe de jeunes peintres. Il les appela disciples de Xeuxis et leur demanda des nouvelles de Grard, de Gros et de David. Ces messieurs trouvrent la plaisanterie originale, et lui recommandrent d'aller voir Talma dans la nouvelle tragdie d'Arnault. Les fortifications de Paris l'blouirent beaucoup, le scandalisrent un peu. -- Je n'aime pas cela, dit-il ses voisins. Le vrai rempart de la capitale c'est le courage d'un grand peuple. Entasser des bastions autour de Paris c'est dire l'ennemi qu'il peut vaincre la France. Le train s'arrta enfin la gare de Mazas. Le colonel, qui n'avait point de bagages, s'en alla firement, les mains dans ses poches, la recherche de l'htel de Nantes. Comme il avait pass trois mois Paris vers l'anne 1810, il croyait connatre la ville. C'est pourquoi il ne manqua pas de s'y perdre en arrivant. Mais, dans les divers quartiers qu'il parcourut au hasard, il admira les grands changements qu'on avait faits en son absence. Fougas adorait les rues bien longues, bien larges, bordes de grosses maisons uniformes; il fut oblig de reconnatre que l'dilit parisienne se rapprochait activement de son idal. Ce n'tait pas encore la perfection absolue, mais quel progrs! Par une illusion bien naturelle, il s'arrta vingt fois pour saluer des figures de connaissance; mais personne ne le reconnut. Aprs cinq heures de marche, il atteignit la place du Carrousel. L'htel de Nantes n'y tait plus; mais en revanche, on avait achev le Louvre. Fougas perdit un quart d'heure regarder ce monument et une demi-heure contempler deux zouaves de la garde qui jouaient au piquet. Il s'informa si l'Empereur tait Paris; on lui montra le drapeau qui flottait sur les Tuileries. -- Bon, dit-il; mais il faut d'abord que je me fasse habiller de neuf. Il retint une chambre dans un htel de la rue Saint-Honor et demanda au garon quel tait le plus clbre tailleur de Paris. Le garon lui prta un _Almanach du commerce_, Fougas chercha le bottier de l'Empereur, le chemisier de l'Empereur, le chapelier, le tailleur, le coiffeur, le gantier de l'Empereur; il inscrivit leurs noms et leurs adresses sur le carnet de Clmentine, aprs quoi il prit une voiture et se mit en course. Comme il avait le pied petit et bien tourn, il trouva sans difficult des chaussures toutes faites; on promit aussi de lui porter dans la soire tout le linge dont il avait besoin. Mais lorsqu'il expliqua au chapelier quelle coiffure il prtendait planter sur sa tte, il rencontra de grandes difficults. Son idal tait un chapeau norme, large du haut, troit du bas, renfl des bords, cambr en arrire et en avant; bref, le meuble historique auquel le fondateur de la Bolivie a donn autrefois son nom. Il fallut bouleverser les magasins, et fouiller jusque dans les archives pour trouver ce qu'il dsirait. -- Enfin! s'cria le chapelier, voil votre affaire. Si c'est pour un costume de thtre, vous serez content; l'effet comique est certain. Fougas rpondit schement que ce chapeau tait beaucoup moins ridicule que tous ceux qui circulaient dans les rues de Paris. Chez le clbre tailleur de la rue de la Paix, ce fut presque une bataille. -- Non, monsieur, disait Alfred, je ne vous ferai jamais une redingote brandebourgs et un pantalon la cosaque! Allez-vous- en chez Babin ou chez Moreau, si vous voulez un costume de carnaval; mais il ne sera pas dit qu'un homme aussi bien tourn est sorti de chez nous en caricature! -- Tonnerre et patrie! rpondait Fougas; vous avez la tte de plus que moi, monsieur le gant, mais je suis le colonel du grand Empire, et ce n'est pas aux tambours-majors donner des ordres aux colonels! Ce diable d'homme eut le dernier mot. On lui prit mesure, on ouvrit un album et l'on promit de l'habiller, dans les vingt- quatre heures, la dernire mode de 1813. On lui fit voir des toffes choisir, des toffes anglaises. Il les rejeta avec mpris. -- Drap bleu de France, dit-il, et fabriqu en France! Et coupez- moi a de telle faon que tous ceux qui me verront passer en pkin s'crient: C'est un militaire! Les officiers de notre temps ont prcisment la coquetterie inverse; ils s'appliquent ressembler tous les autres _gentlemen_ lorsqu'ils prennent l'habit civil. Fougas se commanda, rue Richelieu, un col de satin noir qui cachait la chemise et montait jusqu'aux oreilles; puis il descendit vers le Palais-Royal, entra dans un restaurant clbre et se fit servir dner. Comme il avait djeun sur le pouce chez un ptissier du boulevard, son apptit, aiguis par la marche, fit des merveilles. Il but et mangea comme Fontainebleau. Mais la carte payer lui parut de digestion difficile: il en avait pour cent dix francs et quelques centimes. -- Diable! dit-il, la vie est devenue chre Paris. L'eau-de-vie entrait dans ce total pour une somme de neuf francs. On lui avait servi une bouteille et un verre comme un d coudre; ce joujou avait amus Fougas: il trouva plaisant de le remplir et de le vider douze fois. Mais en sortant de table il n'tait pas ivre: une aimable gaiet, rien de plus. La fantaisie lui vint de regagner quelques pices de cent sous au n 113. Un marchand de bouteilles tabli dans la maison lui apprit que la France ne jouait plus depuis une trentaine d'annes. Il poussa jusqu'au Thtre-Franais pour voir si les comdiens de l'Empereur ne donnaient pas quelque belle tragdie, mais l'affiche lui dplut. Des comdies modernes joues par des acteurs nouveaux! Ni Talma, ni Fleury, ni Thnard, ni les Baptiste, ni Mlle Mars, ni Mlle Raucourt! Il s'en fut l'Opra, o l'on donnait Charles VI. La musique l'tonna d'abord; il n'tait pas accoutum entendre tant de bruit hors des champs de bataille. Bientt cependant ses oreilles s'endurcirent au fracas des instruments; la fatigue du jour, le plaisir d'tre bien assis, le travail de la digestion, le plongrent dans un demi-sommeil. Il se rveilla en sursaut ce fameux chant patriotique: _Guerre aux tyrans! jamais, jamais en France,_ _Jamais l'Anglais ne rgnera!_ -- Non! s'cria-t-il en tendant les bras vers la scne. Jamais! jurons-le tous ensemble sur l'autel sacr de la patrie! Prisse la perfide Albion! Vive l'Empereur! Le parterre et l'orchestre se levrent en mme temps, moins pour s'associer au serment de Fougas que pour lui imposer silence. Dans l'entracte suivant, un commissaire de police lui dit l'oreille que lorsqu'on avait dn de la sorte on allait se coucher tranquillement, au lieu de troubler la reprsentation de l'Opra. Il rpondit qu'il avait dn comme son ordinaire, et que cette explosion d'un sentiment patriotique ne partait point de l'estomac. -- Mais, dit-il, puisque dans ce palais de l'opulence dsoeuvre la haine de l'ennemi est fltrie comme un crime, je vais respirer un air plus libre et saluer le temple de la Gloire avant de me mettre au lit. -- Vous ferez aussi bien, dit le commissaire. Il s'loigna, plus fier et plus cambr que jamais, gagna la ligne des boulevards et la parcourut grandes enjambes jusqu'au temple corinthien qui la termine. Chemin faisant, il admira beaucoup l'clairage de la ville. Mr Martout lui avait expliqu la fabrication du gaz, il n'y avait rien compris, mais cette flamme rouge et vivante tait pour ses yeux un vritable rgal. Lorsqu'il fut arriv au monument qui commande l'entre de la rue Royale, il s'arrta sur le trottoir, se recueillit un instant et dit: -- Inspiratrice des belles actions, veuve du grand vainqueur de l'Europe, Gloire! reois l'hommage de ton amant Victor Fougas! Pour toi j'ai endur la faim, la sueur et les frimas, et mang le plus fidle des coursiers. Pour toi, je suis prt braver d'autres prils et revoir la mort en face sur tous les champs de bataille. Je te prfre au bonheur, la richesse, la puissance. Ne rejette pas l'offrande de mon coeur et le sacrifice de mon sang. Pour prix de tant d'amour, je ne rclame qu'un sourire de tes yeux et un laurier tomb de ta main! Cette prire arriva toute brlante aux oreilles de sainte Marie- Madeleine, patronne de l'ex-temple de la Gloire. C'est ainsi que l'acqureur d'un chteau reoit quelquefois une lettre adresse l'ancien propritaire. Fougas revint par la rue de la Paix et la place Vendme, et salua en passant la seule figure de connaissance qu'il et encore trouve Paris. Le nouveau costume de Napolon sur la colonne ne lui dplaisait aucunement. Il prfrait le petit chapeau la couronne et la redingote grise au manteau thtral. La nuit fut agite. Mille projets divers se croisant en tout sens dans le cerveau du colonel. Il prparait les discours qu'il tiendrait l'Empereur, s'endormait au milieu d'une phrase et s'veillait en sursaut, croyant tenir une ide qui s'vanouissait soudain. Il teignit et ralluma vingt fois sa bougie. Le souvenir de Clmentine se mlait de temps autre aux rveries de la guerre et aux utopies de la politique; mais je dois avouer que la figure de la jeune fille ne sortit gure du second plan. Autant cette nuit lui parut longue, autant la matine du lendemain lui sembla courte. L'ide de voir en face le nouveau matre de l'Empire l'enivrait et le glaait tour tour. Il espra un instant qu'il manquerait quelque chose sa toilette, qu'un fournisseur lui offrirait un prtexte honorable pour ajourner cette visite au lendemain. Mais tout le monde fit preuve d'une exactitude dsesprante. midi prcis, le pantalon la cosaque et la redingote brandebourgs s'talaient sur le pied du lit auprs du clbre chapeau la Bolivar. -- Habillons-nous! dit Fougas. Ce jeune homme ne sera peut-tre pas chez lui. En ce cas je laisserai mon nom, et j'attendrai qu'il m'appelle. Il se fit beau sa manire, et, ce qui paratra peut-tre incroyable mes lectrices, Fougas, en col de satin noir et en redingote brandebourgs, n'tait ni laid, ni mme ridicule. Sa haute taille, son corps svelte, sa figure fire et dcide, ses mouvements brusques formaient une certaine harmonie avec ce costume d'un autre temps. Il tait trange, voil tout. Pour se donner un peu d'aplomb, il entra dans un restaurant, mangea quatre ctelettes, un pain de deux livres et un morceau de fromage en buvant deux bouteilles de vin. Le caf et le pousse-caf le conduisirent jusqu' deux heures. C'tait le moment qu'il s'tait fix lui-mme. Il inclina lgrement son chapeau sur l'oreille, boutonna ses gants de chamois, toussa nergiquement deux ou trois fois devant la sentinelle de la rue de Rivoli, et enfila bravement le guichet de l'chelle. -- Monsieur! cria le portier, qui demandez-vous? -- L'Empereur! -- Avez-vous une lettre d'audience? -- Le colonel Fougas n'en a pas besoin. Va demander des renseignements celui qui plane au-dessus de la place Vendme: il te dira que le nom de Fougas a toujours t synonyme de bravoure et de fidlit. -- Vous avez connu l'Empereur premier? -- Oui, mon drle, et je lui ai parl comme je te parle. -- Vraiment? Mais quel ge avez-vous donc? -- Soixante-dix ans l'horloge du temps, vingt-quatre ans sur les tablettes de l'histoire! Le portier leva les yeux au ciel en murmurant: Encore un! C'est le quatrime de la semaine! Il fit un signe un petit monsieur vtu de noir, qui fumait sa pipe dans la cour des Tuileries, puis il dit Fougas en lui mettant la main sur le bras: -- Mon bon ami, c'est l'Empereur que vous voulez voir? -- Je te l'ai dj dit, familier personnage! -- H bien! vous le verrez aujourd'hui. Monsieur qui vient l- bas, avec sa pipe, est l'introducteur des visites; il va vous conduire. Mais l'Empereur n'est pas au Chteau. Il est la campagne. Cela vous est gal, n'est-ce pas, d'aller la campagne? -- Que diable veux-tu que a me fasse? -- D'autant plus que vous n'irez pas pied. On vous a dj fait avancer une voiture. Allons, montez, mon bon ami, et soyez sage! Deux minutes plus tard, Fougas, accompagn d'un agent, roulait vers le bureau du commissaire de police. Son affaire fut bientt faite. Le commissaire qui le reut tait le mme qui lui avait parl la veille l'Opra. Un mdecin fut appel et rendit le plus beau verdict de monomanie qui ait jamais envoy un homme Charenton. Tout cela se fit poliment, joliment, sans un mot qui pt mettre le colonel sur ses gardes et l'avertir du sort qu'on lui rservait. Il trouvait seulement que ce crmonial tait long et bizarre, et il prparait l-dessus quelques phrases bien senties qu'il se promettait de faire entendre l'Empereur. On lui permit enfin de se mettre en route. Le fiacre tait toujours l; l'introducteur ralluma sa pipe, dit trois mots au cocher et s'assit la gauche du colonel. La voiture partit au trot, gagna les boulevards et prit la direction de la Bastille. Elle arrivait la hauteur de la porte Saint-Martin, et Fougas, la tte la portire, continuait prparer son improvisation, lorsqu'une calche, attele de deux alezans superbes, passa pour ainsi dire sous le nez du rveur. Un gros homme moustache grise retourna la tte et cria: -- Fougas! Robinson dcouvrant dans son le l'empreinte du pied d'un homme ne fut ni plus tonn ni plus ravi que Fougas en entendant ce cri de: Fougas! Ouvrir la portire, sauter sur le macadam, courir la calche qui s'tait arrte, s'y lancer d'un seul bond sans l'aide du marchepied et tomber dans les bras du gros homme moustache grise: tout cela fut l'affaire d'une seconde. La calche tait repartie depuis longtemps lorsque l'agent de police au galop, suivi de son fiacre au petit trot, arpenta la ligne des boulevards, demandant tous les sergents de ville s'ils n'avaient vu passer un fou. XVI -- Mmorable entrevue du colonel Fougas et de S.M. l'Empereur des Franais. En sautant au cou du gros homme moustache grise, Fougas tait persuad qu'il embrassait Massna. Il le dit navement, et le propritaire de la calche partit d'un grand clat de rire. -- Eh! mon pauvre vieux, lui dit-il, il y a beau temps que nous avons enterr l'Enfant de la Victoire. Regarde-moi bien entre les deux yeux: je suis Leblanc, de la campagne de Russie. -- Pas possible! Tu es le petit Leblanc? -- Lieutenant au 3me d'artillerie, qui a partag avec toi mille millions de dangers, et ce fameux rti de cheval que tu salais avec tes larmes. -- Comment! c'est toi! c'est toi qui m'as taill une paire de bottes dans la peau de l'infortun Zphyr! sans compter toutes les fois que tu m'as sauv la vie! mon brave et loyal ami, que je, t'embrasse encore! Je te reconnais maintenant, mais il n'y a pas dire: tu es chang! -- Dame! je ne me suis pas conserv dans un bocal d'esprit-de- vin. J'ai vcu, moi! -- Tu sais donc mon histoire? -- Je l'ai entendu raconter hier au soir chez le ministre de l'instruction publique. Il y avait l le savant qui t'a remis sur pied. Je t'ai mme crit en rentrant chez moi pour t'offrir la niche et la pte, mais ma lettre se promne du ct de Fontainebleau. -- Merci! tu es un solide! Ah! mon pauvre vieux! que d'vnements depuis la Brsina! Tu as su tous les malheurs qui sont arrivs? -- Je les ai vus, ce qui est plus triste. J'tais chef d'escadron aprs Waterloo; les Bourbons m'ont flanqu la demi-solde. Les amis m'ont fait rentrer au service en 1822, mais j'avais de mauvaises notes, et j'ai roul les garnisons, Lille, Grenoble et Strasbourg, sans avancer. La seconde paulette n'est venue qu'en 1830; pour lors, j'ai fait un bout de chemin en Afrique. On m'a nomm gnral de brigade l'Isly, je suis revenu, j'ai fln de ct et d'autre jusqu'en 1848. Nous avons eu cette anne-l une campagne de juin en plein Paris. Le coeur me saigne encore toutes les fois que j'y pense, et tu es, pardieu! bien heureux de n'avoir pas vu a. J'ai reu trois balles dans le torse et j'ai pass gnral de division. Enfin, je n'ai pas le droit de me plaindre, puisque la campagne d'Italie m'a port bonheur. Me voil marchal de France, avec cent mille francs de dotation, et mme duc de Solferino. Oui, l'Empereur a mis une queue mon nom. Le fait est que Leblanc tout court, c'tait un peu court. -- Tonnerre! s'cria Fougas, voil qui est bien. Je te jure, Leblanc, que je ne suis pas jaloux de ce qui t'arrive! C'est assez rare, un soldat qui se rjouit de l'avancement d'un autre; mais vrai, du fond du coeur, je te le dis: tant mieux! Tu mritais tous les honneurs, et il faut que l'aveugle desse ait vu ton coeur et ton gnie travers le bandeau qui lui couvre les yeux! -- Merci! mais parlons de toi: o allais-tu lorsque je t'ai rencontr? -- Voir l'Empereur. -- Moi aussi; mais o diable le cherchais-tu? -- Je ne sais pas; on me conduisait. -- Mais il est aux Tuileries! -- Non! -- Si! il y a quelque chose l-dessous; raconte-moi ton affaire. Fougas ne se fit pas prier; le marchal comprit quelle sorte de danger il avait soustrait son ami. -- Le concierge s'est tromp, lui dit-il; l'Empereur est au chteau, et puisque nous sommes arrivs, viens avec moi: je te prsenterai peut-tre la fin de mon audience. -- Nom de nom! Leblanc, le coeur me bat l'ide que je vais voir ce jeune homme. Est-ce un bon? Peut-on compter sur lui? A-t-il quelque ressemblance avec l'autre? -- Tu le verras; attends ici. L'amiti de ces deux hommes datait de l'hiver de 1812. Dans la droute de l'arme franaise, le hasard avait rapproch le lieutenant d'artillerie et le colonel du 23me. L'un tait g de dix-huit ans, l'autre n'en comptait pas vingt-quatre. La distance de leurs grades fut aisment rapproche par le danger commun; tous les hommes sont gaux devant la faim, le froid et la fatigue. Un matin, Leblanc, la tte de dix hommes, avait arrach Fougas aux mains des Cosaques; puis Fougas avait sabr une demi-douzaine de tranards qui convoitaient le manteau de Leblanc. Huit jours aprs, Leblanc tira son ami d'une baraque o les paysans avaient mis le feu; son tour Fougas repcha Leblanc au bord de la Brsina. La liste de leurs dangers et de leurs mutuels services est trop longue pour que je la donne tout entire. Ainsi, le colonel, Koenigsberg, avait pass trois semaines au chevet du lieutenant atteint de la fivre de conglation. Nul doute que ces soins dvous ne lui eussent conserv la vie. Cette rciprocit de dvouement avait form entre eux des liens si troits qu'une sparation de quarante-six annes ne put les rompre. Fougas, seul au milieu d'un grand salon, se replongeait dans les souvenirs de ce bon vieux temps, lorsqu'un huissier l'invita ter ses gants et passer dans le cabinet de l'Empereur. Le respect des pouvoirs tablis, qui est le fond mme de ma nature, ne me permet pas de mettre en scne des personnages augustes. Mais la correspondance de Fougas appartient l'histoire contemporaine, et voici la lettre qu'il crivit Clmentine en rentrant son htel: Paris, que dis-je? au ciel! le 21 aot 1859. Mon bel ange, Je suis ivre de joie, de reconnaissance et d'admiration. Je l'ai vu, je lui ai parl; il m'a tendu la main, il m'a fait asseoir. C'est un grand prince; il sera le matre de la terre! Il m'a donn la mdaille de Sainte-Hlne et la croix d'officier. C'est le petit Leblanc, un vieil ami et un noble coeur, qui m'a conduit l-bas; aussi est-il marchal de France et duc du nouvel empire! Pour l'avancement, il n'y faut pas songer encore; prisonnier de guerre en Prusse et dans un triple cercueil, je rentre avec mon grade; ainsi le veut la loi militaire. Mais avant trois mois je serai gnral de brigade, c'est certain; il a daign me le promettre lui-mme. Quel homme! un dieu sur la terre! Pas plus fier que celui de Wagram et de Moscou, et pre du soldat comme lui! Il voulait me donner de l'argent sur sa cassette pour refaire mes quipements. J'ai rpondu: -- Non, sire! J'ai une crance recouvrer du ct de Dantzig: si l'on me paye, je serai riche; si l'on nie la dette, ma solde me suffira. L-dessus... bont des princes, tu n'es donc pas un vain mot! il sourit finement et me dit en frisant ses moustaches: -- Vous tes rest en Prusse depuis 1813 jusqu'en 1859? -- Oui, sire. -- Prisonnier de guerre dans des conditions exceptionnelles? -- Oui, sire. -- Les traits de 1814 et de 1815 stipulaient la remise des prisonniers? -- Oui, sire. -- On les a donc viols votre gard? -- Oui, sire. -- H bien la Prusse vous doit une indemnit. Je la ferai rclamer par voie diplomatique. -- Oui, sire. Que de bonts! Voil une ide qui ne me serait jamais venue moi! Reprendre de l'argent la Prusse, la Prusse qui s'est montre si avide de nos trsors en 1814 et en 1815! Vive l'Empereur! ma bien-aime Clmentine! Oh! vive jamais notre glorieux et magnanime souverain! Vivent l'Impratrice et le prince imprial! Je les ai vus! l'Empereur m'a prsent sa famille! Le prince est un admirable petit soldat! Il a daign battre la caisse sur mon chapeau neuf; je pleurais de tendresse. S.M. l'Impratrice, avec un sourire anglique, m'a dit qu'elle avait entendu parler de mes malheurs. -- madame! ai-je rpondu, un moment comme celui-ci les rachte au centuple. -- Il faudra venir danser aux Tuileries l'hiver prochain. -- Hlas! madame, je n'ai jamais dans qu'au bruit du canon; mais aucun effort ne me cotera pour vous plaire! J'tudierai l'art de Vestris. -- J'ai bien appris la contredanse, ajouta Leblanc. L'Empereur a daign me dire qu'il tait heureux de retrouver un officier comme moi, qui avait fait pour ainsi dire hier les plus belles campagnes du sicle, et qui avait conserv les traditions de la grande guerre. Cet loge m'enhardit. Je ne craignis pas de lui rappeler le fameux principe du bon temps: signer la paix dans les capitales! -- Prenez garde, dit-il; c'est en vertu de ce principe que les armes allies sont venues deux fois signer la paix Paris. -- Ils n'y reviendront plus, m'criai-je, moins de me passer sur le corps. J'insistai sur les inconvnients d'une trop grande familiarit avec l'Angleterre. J'exprimai le voeu de commencer prochainement la conqute du monde. D'abord, nos frontires nous; ensuite, les frontires naturelles de l'Europe; car l'Europe est la banlieue de la France, et on ne saurait l'annexer trop tt. L'Empereur hocha la tte comme s'il n'tait pas de mon avis. Cacherait-il des desseins pacifiques? Je ne veux pas m'arrter cette ide, elle me tuerait! Il me demanda quel sentiment j'avais prouv l'aspect des changements qui se sont faits dans Paris? Je rpondis avec la sincrit d'une me fire: -- Sire, le nouveau Paris est le chef-d'oeuvre d'un grand rgne; mais j'aime croire que vos diles n'ont pas dit leur dernier mot. -- Que reste-t-il donc faire, votre avis? -- Avant tout, redresser le cours de la Seine, dont la courbe irrgulire a quelque chose de choquant. La ligne droite est le plus court chemin d'un point un autre, pour les fleuves aussi bien que pour les boulevards. En second lieu, niveler le sol et supprimer tous les mouvements de terrain qui semblent dire l'administration: Tu es moins puissante que la nature! Aprs avoir accompli ce travail prparatoire, je tracerais un cercle de trois lieues de diamtre, dont la circonfrence, reprsente par une grille lgante, formerait l'enceinte de Paris. Au centre, je construirais un palais pour Votre Majest et les princes de la famille impriale; vaste et grandiose difice enfermant dans ses dpendances tous les services publics: tats-majors, tribunaux, muses, ministres, archevch, police, institut, ambassades, prisons, banque de France, lyces, thtres, Moniteur, imprimerie impriale, manufacture de Svres et des Gobelins, manutention des vivres. ce palais, de forme circulaire et d'architecture magnifique, aboutiraient douze boulevards larges de cent vingt mtres, termins par douze chemins de fer et dsigns par les noms des douze marchaux de France. Chaque boulevard est bord de maisons uniformes, hautes de quatre tages, prcdes d'une grille en fer et d'un petit jardin de trois mtres plant de fleurs uniformes. Cent rues, larges de soixante mtres, unissent les boulevards entre eux; elles sont relies les unes aux autres par des ruelles de trente-cinq mtres, le tout bti uniformment sur des plans officiels, avec grilles, jardins, et fleurs obligatoires. Dfense aux propritaires de souffrir chez eux aucun commerce, car la vue des boutiques abaisse les esprits et dgrade les coeurs; libre aux marchands de s'tablir dans la banlieue, en se conformant aux lois. Le rez-de-chausse de toutes les maisons sera occup par les curies et les cuisines; le premier lou aux fortunes de cent mille francs de rente et au-dessus; le second, aux fortunes de quatre-vingts cent mille francs; le troisime, aux fortunes de soixante quatre-vingts mille francs; le quatrime, aux fortunes de cinquante soixante mille francs. Au- dessous de cinquante mille francs de rente, dfense d'habiter Paris. Les artisans sont logs dix kilomtres de l'enceinte, dans des forteresses ouvrires. Nous les exemptons d'impts pour qu'ils nous aiment; nous les entourons de canons pour qu'ils nous craignent, Voil mon Paris! L'Empereur m'coutait patiemment et frisait sa moustache. -- Votre plan, me dit il, coterait un peu cher. -- Pas beaucoup plus que celui qu'on a adopt, rpondis-je. ce mot, une franche hilarit, dont je ne m'explique pas la cause, gaya son front srieux. -- Ne pensez-vous pas, me dit-il, que votre projet ruinerait beaucoup de monde? -- Eh! qu'importe? m'criai-je, puisque je ne ruine que les riches! Il se remit rire de plus belle et me congdia en disant: -- Colonel, restez colonel en attendant que nous vous fassions gnral! Il me permit une seconde fois de lui serrer la main; je fis un signe d'adieu ce brave Leblanc, qui m'a invit dner pour ce soir, et je rentrai mon htel pour pancher ma joie dans ta belle me. Clmentine! espre; tu seras heureuse et je serai grandi. Demain matin, je pars pour Dantzig. L'or est une chimre, mais je veux que tu sois riche. Un doux baiser sur ton front pur! V. FOUGAS. Les abonns de la _Patrie_, qui conservent la collection de leur journal, sont pris de rechercher le numro du 23 aot 1859. Ils y liront un entrefilet et un fait divers que j'ai pris la libert de transcrire ici. Son Excellence le marchal duc de Solferino a eu l'honneur de prsenter hier S.M. l'Empereur un hros du premier Empire, Mr le colonel Fougas, qu'un vnement presque miraculeux, dj mentionn dans un rapport l'Acadmie des sciences, vient de rendre son pays. Voil l'entrefilet; voici le fait divers: Un fou, le quatrime de la semaine, mais celui-ci de la plus dangereuse espce, s'est prsent hier au guichet de l'chelle. Affubl d'un costume grotesque, l'oeil en feu, le chapeau sur l'oreille, et tutoyant les personnes les plus respectables avec une grossiret inoue, a voulu forcer la consigne et s'introduire, Dieu sait dans quelle intention, jusqu' la personne du Souverain. travers ses propos incohrents, on distinguait les mots de bravoure, colonne Vendme, fidlit, l'horloge du temps, les tablettes de l'histoire. Arrt par un agent du service de sret et conduit chez le commissaire de la section des Tuileries, il fut reconnu pour le mme individu qui, la veille, l'Opra, avait troubl par les cris les plus inconvenants la reprsentation de Charles VI. Aprs les constatations d'usage, il fut dirig sur l'hospice de Charenton. Mais la hauteur de la porte Saint- Martin, profitant d'un embarras de voitures et de la force herculenne dont il est dou, il s'arracha des mains de son gardien, le terrassa, le battit, s'lana d'un bond sur le boulevard et se perdit dans la foule. Les recherches les plus actives ont commenc immdiatement, et nous tenons de source certaine qu'on est dj sur la trace du fugitif. XVII -- O Mr Nicolas Meiser, riche propritaire de Dantzig, reoit une visite qu'il ne dsirait point. La sagesse des nations dit que le bien mal acquis ne profite jamais. Je soutiens qu'il profite plus aux voleurs qu'aux vols, et la belle fortune de Mr Nicolas Meiser est une preuve l'appui de mon dire. Le neveu de l'illustre physiologiste, aprs avoir brass beaucoup de bire avec peu de houblon et rcolt indment l'hritage destin Fougas, avait amass dans les affaires une fortune de huit dix millions. Dans quelles affaires? On ne me l'a jamais dit, mais je sais qu'il tenait pour bonnes toutes celles o l'on gagne de l'argent. Prter de petites sommes gros intrt, faire de grandes provisions de bl pour gurir la disette aprs l'avoir produite, exproprier les dbiteurs malheureux, frter un navire ou deux pour le commerce de la viande noire sur la cte d'Afrique, voil des spculations que le bonhomme ne ddaignait aucunement. Il ne s'en vantait point, car il tait modeste, mais il n'en rougissait pas non plus, ayant largi sa conscience en arrondissant son capital. Du reste, homme d'honneur dans le sens commercial du mot, et capable d'gorger le genre humain plutt que de laisser protester sa signature. Les banques de Dantzig, de Berlin, de Vienne et de Paris le tenaient en haute estime; elles avaient de l'argent lui. Il tait gros, gras et fleuri, et vivait en joie. Sa femme avait le nez trop long et les os trop perants, mais elle l'aimait de tout son coeur et lui faisait de petits entremets sucrs. Une parfaite conformit de sentiments unissait les deux poux. Ils parlaient entre eux coeur ouvert et ne se cachaient point leurs mauvaises penses. Tous les ans, la Saint-Martin, lors de la rcolte des loyers, ils mettaient sur le pav cinq ou six familles d'artisans qui n'avaient pu payer leur terme; mais ils n'en dnaient pas plus mal et le baiser du soir n'en tait pas moins doux. Le mari avait soixante-six ans, la femme soixante-quatre; leurs physionomies taient de celles qui inspirent la bienveillance et commandent le respect. Pour complter leur ressemblance avec les patriarches, il ne leur manquait que des enfants et des petits- enfants. La nature leur avait donn un fils, un seul, parce qu'ils ne lui en avaient point demand davantage. Ils auraient pens commettre un crime de lse-cus en partageant leur fortune entre plusieurs. Malheureusement, ce fils unique, hritier prsomptif de tant de millions, mourut l'universit de Heidelberg, d'une indigestion de saucisses. Il partit vingt ans pour cette Walhalla des tudiants teutoniques, o l'on mange des saucisses infinies en buvant une bire intarissable; o l'on chante des lieds de huit cents millions de couplets en se tailladant le bout du nez coups d'pe. Le trpas malicieux le ravit ses auteurs lorsqu'ils n'taient plus en ge de lui improviser un remplaant. Ces vieux richards infortuns recueillirent pieusement ses nippes pour les vendre. Durant cette opration lamentable (car il manquait beaucoup de linge tout neuf), Nicolas Meiser disait sa femme: -- Mon coeur saigne l'ide que nos maisons et nos cus, nos biens au soleil et nos biens l'ombre s'en iront des trangers. Les parents devraient toujours avoir un fils de rechange, comme on nomme un juge supplant au tribunal de commerce. Mais le temps, qui est un grand matre en Allemagne et dans plusieurs autres pays, leur fit voir que l'on peut se consoler de tout, except de l'argent perdu. Cinq ans plus tard, Mme Meiser disait son mari avec un sourire tendre et philosophique: -- Qui peut pntrer les dcrets de la Providence? Ton fils nous aurait peut-tre mis sur la paille. Regarde Thobald Scheffler, son ancien camarade. Il a mang vingt mille francs Paris pour une femme qui levait la jambe au milieu de la contredanse. Nous- mmes, nous dpensions plus de deux mille thalers chaque anne pour notre mauvais garnement; sa mort est une grosse conomie, et par consquent une bonne affaire! Du temps que les trois cercueils de Fougas taient encore la maison, la bonne dame raillait les visions et les insomnies de son poux. -- quoi donc penses-tu? lui disait-elle. Tu m'as encore donn des coups de pied toute la nuit. Jetons au feu ce haillon de Franais: il ne troublera plus le repos d'un heureux mnage. Nous vendrons la bote de plomb; il y en a pour le moins deux cents livres; la soie blanche me fera une doublure de robe et la laine du capitonnage nous donnera bien un matelas. Mais un restant de superstition empcha Meiser de suivre les conseils de sa femme: il prfra se dfaire du colonel en le mettant dans le commerce. La maison des deux poux tait la plus belle et la plus solide de la rue du Puits-Public, dans le faubourg noble. De fortes grilles en fer ouvr dcoraient magnifiquement toutes les fentres, et la porte tait barde de fer comme un chevalier du bon temps. Un systme de petits miroirs ingnieux accrochs la faade permettait de reconnatre un visiteur avant mme qu'il et frapp. Une servante unique, vrai cheval pour le travail, vrai chameau par la sobrit, habitait sous ce toit bni des dieux. Le vieux domestique couchait dehors, dans son intrt mme, et pour qu'il ne ft point expos tordre le col vnrable de ses matres. Quelques livres de commerce et de pit formaient la bibliothque des deux vieillards. Ils n'avaient point voulu de jardin derrire leur maison, parce que les arbres se plaisent cacher les voleurs. Ils fermaient leur porte aux verrous tous les soirs huit heures et ne sortaient point de chez eux sans y tre forcs, de peur de mauvaises rencontres. Et cependant le 29 avril 1859, onze heures du matin, Nicolas Meiser tait bien loin de sa chre maison. Dieu! qu'il tait loin de chez lui, cet honnte bourgeois de Dantzig! Il arpentait d'un pas pesant cette promenade de Berlin qui porte le nom d'un roman d'Alphonse Karr: _Sous les tilleuls_. En, allemand: _Unter den Linden_. Quel mobile puissant avait jet hors de sa bonbonnire ce gros bonbon rouge deux pieds? Le mme qui conduisit Alexandre Babylone, Scipion Carthage, Godefroi de Bouillon Jrusalem et Napolon Moscou: l'ambition! Meiser n'esprait pas qu'on lui prsenterait les clefs de la ville sur un coussin de velours rouge, mais il connaissait un grand seigneur, un chef de bureau et une femme de chambre qui travaillaient obtenir pour lui des lettres de noblesse. S'appeler von Meiser au lieu de Meiser tout sec! Quel beau rve! Le bonhomme avait en lui ce mlange de bassesse et d'orgueil qui place les laquais une si grande distance des autres hommes. Plein de respect pour la puissance et d'admiration pour la grandeur, il ne prononait les noms de roi, de prince et mme de baron qu'avec emphase et batitude. Il se gargarisait de syllabes nobles, et le seul mot de monseigneur lui emplissait la bouche d'une bouillie enivrante. Les particuliers de ce temprament ne sont pas rares en Allemagne, et l'on en trouve mme ailleurs. Si vous les transportiez dans un pays o tous les hommes sont gaux, la nostalgie de la servitude les tuerait. Les titres qu'on faisait valoir en faveur de Nicolas Meiser n'taient pas de ceux qui emportent la balance, mais de ceux qui la font pencher petit petit. Neveu d'un savant illustre, propritaire impos, homme bien pensant, abonn la _Nouvelle Gazette de la Croix_, plein de mpris pour l'opposition, auteur d'un toast contre la dmagogie, ancien conseiller de la ville, ancien juge au tribunal de commerce, ancien caporal de la _landwehr_, ennemi dclar de la Pologne et de toutes les nations qui ne sont pas les plus fortes. Son action la plus clatante remontait dix ans. Il avait dnonc par lettre anonyme un membre du parlement de Francfort, rfugi Dantzig. Au moment o Meiser passait sous les tilleuls, son affaire tait en bon chemin. Il avait recueilli cette douce assurance de la bouche mme de ses protecteurs. Aussi courait-il lgrement vers la gare du chemin Nord-Est, sans autre bagage qu'un revolver dans la poche. Sa malle de veau noir avait pris les devants et l'attendait au bureau. Chemin faisant, il effleurait d'un coup d'oeil rapide l'talage des boutiques. Halte! Il s'arrta court devant un papetier et se frotta les yeux: remde souverain, dit- on, contre la berlue. Entre les portraits de Mme Sand et de Mr Mrime, qui sont les deux plus grands crivains de la France, il avait aperu, devin, pressenti une figure bien connue. Assurment, dit-il, j'ai dj vu cet homme-l, mais il tait moins florissant. Est-ce que notre ancien pensionnaire serait revenu la vie? Impossible! J'ai brl la recette de mon oncle, et l'on a perdu, grce moi, le secret de ressusciter les gens. Cependant la ressemblance est frappante. Ce portrait a-t-il t fait en 1813, du vivant de Mr le colonel Fougas! Non, puisque la photographie n'tait pas encore invente. Mais peut-tre le photographe l'a-t-il copi sur une gravure? Voici le roi Louis XVI et la reine Marie-Antoinette reproduits de la mme faon: cela ne prouve pas que Robespierre les ait ressuscits. C'est gal, j'ai fait une mauvaise rencontre. Il fit un pas vers la porte de la boutique pour prendre des renseignements, mais un certain embarras le retint. On pourrait s'tonner, lui faire des questions, rechercher les motifs de son inquitude. En route! Il reprit sa course au petit trot, en essayant de se rassurer lui-mme: Bah! c'est une hallucination, l'effet d'une ide fixe. D'ailleurs ce portrait est vtu la mode de 1813, voil qui tranche tout. Il arriva la gare du chemin de fer, fit enregistrer sa malle de veau noir et se jeta de tout son long dans un compartiment de premire classe. Il fuma sa pipe de porcelaine; ses deux voisins s'endormirent; il fit bientt comme eux et ronfla. Les ronflements de ce gros homme avaient quelque chose de sinistre: vous eussiez cru entendre les ophiclides du jugement dernier. Quelle ombre le visita dans cette heure de sommeil? Nul tranger ne l'a jamais su, car il gardait ses rves pour lui, comme tout ce qui lui appartenait. Mais entre deux stations, le train tant lanc toute vitesse, il sentit distinctement deux mains nergiques qui le tiraient par les pieds. Sensation trop connue, hlas! et qui lui rappelait les plus mauvais souvenirs de sa vie. Il ouvrit les yeux avec pouvante et vit l'homme de la photographie, dans le costume de la photographie! Ses cheveux se hrissrent, ses yeux s'arrondirent en boules de loto, il poussa un grand cri et se jeta corps perdu entre les deux banquettes dans les jambes de ses voisins. Quelques coups de pied vigoureux le rappelrent lui-mme. Il se releva comme il put et regarda autour de lui. Personne que les deux voisins, qui lanaient machinalement leurs derniers coups de pied dans le vide en se frottant les yeux tour de bras. Il acheva de les rveiller en les interrogeant sur la visite qu'il avait reue, mais ces messieurs dclarrent qu'ils n'avaient rien vu. Meiser fit un triste retour sur lui-mme; il remarqua que ses visions prenaient terriblement de consistance. Cette ide ne lui permit point de se rendormir. Si cela continue longtemps, pensait-il, l'esprit du colonel me cassera le nez d'un coup de poing ou me pochera les deux yeux! Peu aprs, il se souvint qu'il avait trs sommairement djeun et s'avisa que le cauchemar tait peut-tre engendr par la dite. Il descendit aux cinq minutes d'arrt et demanda un bouillon. On lui servit du vermicelle trs chaud, et il souffla dans sa tasse comme un dauphin dans le Bosphore. Un homme passa devant lui sans le heurter, sans lui rien dire, sans le voir. Et pourtant la tasse sauta dans les mains du riche Nicolas Meiser, le vermicelle s'appliqua sur son gilet et sa chemise, o il forma un lacet lgant qui rappelait l'architecture de la porte Saint-Martin. Quelques fils jauntres, dtachs de la masse, pendaient en stalactites aux boutons de la redingote. Le vermicelle s'arrta la surface, mais le bouillon pntra beaucoup plus loin. Il tait chaud faire plaisir; un oeuf qu'on y et laiss dix minutes aurait t un oeuf dur. Fatal bouillon, qui se rpandit non seulement dans les poches, mais dans les replis les plus secrets de l'homme lui-mme! La cloche du dpart sonna, le garon du buffet rclama douze sous, et Meiser remonta en voiture, prcd d'un plastron de vermicelle et suivi d'un petit filet de bouillon qui ruisselait le long des mollets. Tout cela, parce qu'il avait vu ou cru voir la terrible figure du colonel Fougas mangeant des sandwiches! Oh! que le voyage lui parut long! Comme il lui tardait de se voir chez lui, entre sa femme Catherine et sa servante Berbel, toutes les portes bien closes! Les deux voisins riaient ventre dboutonn; on riait dans le compartiment de droite et le compartiment de gauche. mesure qu'il arrachait le vermicelle, les petits yeux du bouillon se figeaient au grand air et semblaient rire silencieusement. Qu'il est dur pour un gros millionnaire d'amuser les gens qui n'ont pas le sou! Il ne descendit plus jusqu' Dantzig, il ne mit pas le nez la portire, il s'entretint seul seul avec sa pipe de porcelaine, o Lda caressait un cygne, et ne riait point. Triste, triste voyage! On arriva pourtant. Il tait huit heures du soir; le vieux domestique attendait avec des crochets pour emporter la malle du matre. Plus de figures redoutables, plus de rires moqueurs. L'histoire du bouillon tait tombe dans l'oubli comme un discours de Mr Keller. Dj Meiser, dans la salle des bagages, avait saisi par la poigne une malle de veau noir, lorsqu'il vit l'extrmit oppose le spectre de Fougas qui tirait en sens inverse et semblait rsolu lui disputer son bien. Il se roidit, tira plus fort et plongea mme sa main gauche dans la poche o dormait le revolver. Mais le regard lumineux du colonel le fascina, ses jambes ployrent, il tomba, et crut voir que Fougas et la malle de veau noir tombaient aussi l'un sur l'autre. Lorsqu'il revint lui, son vieux domestique lui tapait dans les mains, la malle tait pose sur les crochets, et le colonel avait disparu. Le domestique jura qu'il n'avait vu personne et qu'il avait reu la malle lui-mme des propres mains du facteur. Vingt minutes plus tard, le millionnaire tait dans sa maison et se frottait joyeusement la face contre les angles aigus de sa femme. Il n'osa lui conter ses visions, car Mme Meiser tait un esprit fort en son genre. C'est elle qui lui parla de Fougas. -- Il m'est arriv toute une histoire, lui dit-elle. Croirais-tu que la police nous crit de Berlin pour demander si notre oncle nous a laiss une momie, et quelle poque, et combien de temps nous l'avons garde, et ce que nous en avons fait? J'ai rpondu la vrit, ajoutant que ce colonel Fougas tait en si mauvais tat et tellement dtrior par les mites, que nous l'avions vendu comme un chiffon. Qu'est-ce que la police a donc voir dans nos affaires? Meiser poussa un profond soupir. -- Parlons argent, reprit la dame. Le gouverneur de la Banque est venu me voir. Le million que tu lui as demand pour demain est prt; on le dlivrera sur ta signature. Il parat qu'ils ont eu beaucoup de peine se procurer la somme en cus; si tu avais voulu du papier sur Vienne ou sur Paris, tu les aurais mis leur aise. Mais enfin, ils ont fait ce que tu as dsir. Pas d'autres nouvelles, sinon que Schmidt, le marchand, s'est tu. Il avait une chance de dix mille thalers, et pas moiti de la somme dans sa caisse. Il est venu me demander de l'argent; j'ai offert dix mille thalers vingt-cinq, payables quatre-vingt-dix jours, avec premire hypothque sur les btiments. L'imbcile a mieux aim se pendre dans sa boutique; chacun son got. -- S'est-il pendu bien haut? -- Je n'en sais rien; pourquoi? -- Parce qu'on pourrait avoir un bout de corde bon march, et nous en avons grand besoin ma pauvre Catherine! Ce colonel Fougas me donne un tracas! -- Encore tes ides! Viens souper, mon chri. -- Allons! La Baucis anguleuse conduisit son Philmon dans une belle et grande salle manger o Berbel servit un repas digne des dieux. Potage aux boulettes de pain anis, boulettes de poisson la sauce noire, boulettes de mouton farci, boulettes de gibier, choucroute au lard entoure de pommes de terre frites, livre rti la gele de groseille, crevisses en buisson, saumon de la Vistule, geles, tartes aux fruits, et le reste. Six bouteilles de vin du Rhin, choisies entre les meilleurs crus, attendaient sous leur capuchon d'argent une accolade du matre. Mais le seigneur de tous ces biens n'avait ni faim ni soif. Il mangeait du bout des dents et buvait du bout des lvres, dans l'attente d'un grand vnement qui d'ailleurs ne se fit gure attendre. Un coup de marteau formidable branla bientt la maison. Nicolas Meiser tressaillit; sa femme entreprit de le rassurer. -- Ce n'est rien, lui disait-elle. Le gouverneur de la Banque m'a dit qu'il viendrait te parler. Il offre de nous payer la prime, si nous prenons du papier au lieu des cus. -- Il s'agit bien d'argent! s'cria le bonhomme. C'est l'enfer qui vient nous visiter! Au mme instant la servante se prcipita dans la chambre en criant: -- Monsieur! madame! c'est le Franais des trois cercueils! Jsus! Marie, mre de Dieu! Fougas salua et dit: -- Bonnes gens, ne vous drangez pas, je vous en prie. Nous avons une petite affaire dbattre ensemble et je m'apprte vous l'exposer en deux mots. Vous tes presss, moi aussi; vous n'avez pas soup, ni moi non plus! Mme Meiser, plus immobile et plus maigre qu'une statue du treizime sicle, ouvrait une grande bouche dente. L'pouvante la paralysait. L'homme, mieux prpar la visite du fantme, arma son revolver sous la table et visa le colonel en criant: -- Vade rtro, Satanas! L'exorcisme et le pistolet ratrent en mme temps. Meiser ne se dcouragea point: il tira les six coups l'un aprs l'autre sur le dmon qui le regardait faire. Rien ne partit. -- quel diable de jeu jouez-vous? dit le colonel en se mettant cheval sur une chaise. On n'a jamais reu la visite d'un honnte homme avec ce crmonial. Meiser jeta son revolver et se trana comme une bte jusqu'aux pieds de Fougas. Sa femme qui n'tait pas plus rassure le suivit. L'un et l'autre joignirent les mains, et le gros homme s'cria: -- Ombre! j'avoue mes torts, et je suis prt les rparer. Je suis coupable envers toi, j'ai transgress les ordres de mon oncle. Que veux-tu? Que commandes-tu? Un tombeau? Un riche monument? Des prires? Beaucoup de prires? -- Imbcile! dit Fougas en le repoussant du pied. Je ne suis pas une ombre, et je ne rclame que l'argent que tu m'as vol! Meiser roulait encore, et dj sa petite femme, debout, les poings sur la hanche, tenait tte au colonel Fougas. -- De l'argent, criait-elle. Mais nous ne vous en devons pas! Avez-vous des titres? montrez-nous un peu notre signature! O en serait-on, juste Dieu! s'il fallait donner de l'argent tous les aventuriers qui se prsentent? Et d'abord, de quel droit vous tes-vous introduit dans notre domicile, si vous n'tes pas une ombre? Ah! vous tes un homme comme les autres! Ah! vous n'tes pas un esprit! Eh bien! monsieur, il y a des juges Berlin; il y en a mme dans les provinces, et nous verrons bien si vous touchez notre argent! Relve-toi donc, grand nigaud: ce n'est qu'un homme! Et vous, le revenant, hors d'ici! dcampez! Le colonel ne bougea non plus qu'un roc. -- Diable soit des langues de femme! Asseyez-vous, la vieille... et loignez vos mains de mes yeux: a pique. Toi, l'enfl, remonte, sur ta chaise et coute-moi. Il sera toujours temps de plaider, si nous n'arrivons pas nous entendre. Mais le papier timbr me pue au nez: c'est pourquoi j'aime mieux traiter l'amiable. Mr et Mme Meiser se remirent de leur premire motion. Ils se dfiaient des magistrats, comme tous ceux qui n'ont pas la conscience nette. Si le colonel tait un pauvre diable qu'on pt conduire moyennant quelques thalers, il valait mieux viter le procs. Fougas leur dduisit le cas avec une rondeur toute militaire. Il prouva l'vidence de son droit, raconta qu'il avait fait constater son identit Fontainebleau, Paris, Berlin; cita de mmoire deux ou trois passages du testament, et finit par dclarer que le gouvernement prussien, d'accord avec la France, appuierait au besoin ses justes rclamations. -- Tu comprends bien, ajouta-t-il en secouant Meiser par le bouton de son habit, que je ne suis pas un renard de la chicane. Si tu avais le poignet assez vigoureux pour manoeuvrer un bon sabre, nous irions sur le terrain, bras-dessus, bras-dessous, et je te jouerais la somme en trois points, aussi vrai que tu sens le bouillon! -- Heureusement, monsieur, dit Meiser, mon ge me met l'abri de toute brutalit. Vous ne voudriez pas fouler aux pieds le cadavre d'un vieillard! -- Vnrable canaille! mais tu m'aurais tu comme un chien, si ton pistolet n'avait pas rat! -- Il n'tait pas charg, monsieur le colonel! Il n'tait... presque pas charg! Mais je suis un homme accommodant et nous pouvons trs bien nous entendre. Je ne vous dois rien, et d'ailleurs il y a prescription; mais enfin... combien demandez- vous? -- Voil qui est parl. mon tour! La complice du vieux coquin adoucit le timbre de sa voix: figurez-vous une scie lchant un arbre avant de le mordre. -- coute, mon Claus, coute ce que va dire Mr le colonel Fougas. Tu vas voir comme il est raisonnable! Ce n'est pas lui qui penserait ruiner de pauvres gens comme nous. Ah! ciel! il n'en est pas capable. C'est un si noble coeur! Un homme si dsintress! Un digne officier du grand Napolon (Dieu ait son me!). -- Assez, la vieille! dit Fougas avec un geste nergique qui trancha ce discours par le milieu. J'ai fait faire Berlin le compte de ce qui m'est d en capital et intrts. -- Des intrts! cria Meiser. Mais en quel pays, sous quelle latitude fait-on payer les intrts de l'argent? Cela se voit peut-tre dans le commerce, mais entre amis! jamais, au grand jamais, mon bon monsieur le colonel! Que dirait mon pauvre oncle, qui nous voit du haut des cieux, s'il savait que vous rclamez les intrts de sa succession? -- Mais, tais-toi donc, Nickle! reprit la femme. Mr le colonel vient de te dire lui-mme qu'il ne voulait pas entendre parler des intrts. -- Nom d'un canon ray! vous tairez-vous, pies borgnes? Je crve de faim, moi, et je n'ai pas apport mon bonnet de coton pour coucher ici!... Voici l'affaire. Vous me devez beaucoup, mais la somme n'est pas ronde, il y a des fractions et je suis pour les affaires nettes. D'ailleurs, mes gots sont modestes. J'ai ce qu'il me faut pour ma femme et pour moi; il ne s'agit plus que de pourvoir mon fils! -- Trs bien! cria Meiser. Je me charge de l'ducation du petit!... -- Or, depuis une dizaine de jours que je suis redevenu citoyen du monde, il y a un mot que j'entends dire partout. Paris comme Berlin, on ne parle plus que de millions; il n'est plus question d'autre chose et tous les hommes ont des millions plein la bouche. force d'en entendre parler, j'ai eu la curiosit de savoir ce que c'est. Allez me chercher un million, et je vous donne quittance! Si vous voulez vous faire une ide approximative des cris perants qui lui rpondirent, allez au jardin des plantes l'heure du djeuner des oiseaux de proie, et essayez de leur arracher la viande du bec. Fougas se boucha les oreilles et demeura inbranlable. Les prires, les raisonnements, les mensonges, les flatteries, les bassesses glissaient sur lui comme la pluie sur un toit de zinc. Mais dix heures du soir, lorsqu'il jugea que tout accommodement tait impossible, il prit son chapeau: -- Bonsoir, dit-il. Ce n'est plus un million qu'il me faut, mais deux millions et le reste. Nous plaiderons. Je vais souper. Il tait dj dans l'escalier, quand Mme Meiser dit son mari: -- Rappelle-le et donne-lui son million! -- Es-tu folle? -- N'aie pas peur. -- Je ne pourrai jamais! -- Dieu! que les hommes sont btes! Monsieur! monsieur Fougas! monsieur le colonel Fougas! Remontez, je vous en prie! nous consentons tout ce que vous voulez! -- Sacrebleu! dit-il en rentrant, vous auriez bien d vous dcider plus tt. Mais enfin, voyons la monnaie! Mme Meiser lui expliqua de sa voix la plus tendre que les pauvres capitalistes comme eux n'avaient pas un million dans leur caisse. -- Mais vous ne perdrez rien pour attendre, mon doux monsieur! Demain, vous toucherez la somme en bel argent blanc: mon mari va vous signer un bon sur la banque royale de Dantzig. -- Mais... disait encore l'infortun Meiser. Il signa cependant, car il avait une confiance sans bornes dans le gnie pratique de Catherine. La vieille pria Fougas de s'asseoir au bout de la table et lui dicta une quittance de deux millions, pour solde de tout compte. Vous pouvez croire qu'elle n'oublia pas un mot des formules lgales et qu'elle se mit en rgle avec le code prussien. La quittance, crite en entier de la main du colonel, remplissait trois grandes pages. Ouf! Il signa et parapha la chose et reut en change la signature de Nicolas, qu'il savait bonne. -- Dcidment, dit-il au vieillard, tu n'es pas aussi arabe qu'on me l'avait dit Berlin. Touche l, vieux fripon! Je ne donne la main qu'aux honntes gens l'ordinaire; mais dans un jour comme celui-ci, on peut faire un petit extra. -- Faites-en deux, monsieur Fougas, dit humblement Mme Meiser. Acceptez votre part de ce modeste souper! -- Parbleu! la vieille; a n'est pas de refus. Mon souper doit tre froid l'auberge de la _Cloche_, et vos plats qui fument sur leurs rchauds m'ont dj donn plus d'une distraction. D'ailleurs, voil des fltes de verre jauntre sur lesquelles Fougas ne sera pas fch de jouer un air. La respectable Catherine fit ajouter un couvert et commanda Berbel d'aller se mettre au lit. Le colonel plia en huit le million du pre Meiser, l'enveloppa soigneusement dans un paquet de billets de banque et serra le tout dans ce petit carnet que sa chre Clmentine lui avait envoy. Onze heures sonnaient la pendule. onze heures et demie, Fougas commena voir le monde en rose. Il loua hautement le vin du Rhin et remercia les Meiser de leur hospitalit. minuit, il leur rendit son estime. minuit un quart, il les embrassa. minuit et demi, il fit l'loge de l'illustre Jean Meiser, son bienfaiteur et son ami. Lorsqu'il apprit que Jean Meiser tait mort dans cette maison, il versa un torrent de larmes. une heure moins un quart, il entra dans la voie des confidences, parla de son fils qu'il allait rendre heureux, de sa fiance qui l'attendait. Vers une heure, il gota d'un clbre vin de Porto que Mme Meiser tait alle chercher elle-mme la cave. une heure et demie, sa langue s'paissit, ses yeux se voilrent, il lutta quelque temps contre l'ivresse et le sommeil, annona qu'il allait raconter la campagne de Russie, murmura le nom de l'Empereur, et glissa sous la table. -- Tu me croiras si tu veux, dit Mme Meiser son mari, ce n'est pas un homme qui est entr dans notre maison, c'est le diable! -- Le diable! -- Sans cela, t'aurais-je conseill de lui donner un million? J'ai entendu une voix qui me disait: Si vous n'obissez l'envoy des enfers, vous mourrez cette nuit l'un et l'autre. C'est alors que je l'ai rappel dans l'escalier. Ah! si nous avions eu affaire un homme, je t'aurais dit de plaider jusqu' notre dernier sou. -- l bonne heure! Eh bien! te moqueras-tu encore de mes visions? -- Pardonne-moi, mon Claus, j'tais folle! -- Et moi qui avais fini par le croire? -- Pauvre innocent! tu croyais peut-tre aussi que c'tait Mr le colonel Fougas! -- Dame! -- Comme s'il tait possible de ressusciter un homme! C'est un dmon, te dis-je, qui a pris les traits du colonel pour nous voler notre argent! -- Qu'est-ce que les dmons peuvent faire avec de l'argent? -- Tiens! ils construisent des cathdrales! -- Mais quoi reconnat-on le diable quand il est dguis? -- D'abord son pied fourchu, mais il met des bottes; ensuite son oreille raccommode. -- Bah! Et pourquoi? -- Parce que le diable a l'oreille pointue, et que, pour la faire ronde, il faut la recouper. Meiser se pencha sous la table et poussa un cri d'pouvante. -- C'est bien le diable! dit-il. Mais comment s'est-il laiss endormir? -- Tu n'as donc pas vu qu'en remontant de la cave j'ai pass par ma chambre? J'ai mis une goutte d'eau bnite dans le vin de Porto: charme contre charme! et il est tomb. -- Voil qui va bien. Mais qu'est-ce que nous en ferons, maintenant qu'il est en notre pouvoir? -- Qu'est-ce qu'on fait des dmons, dans les critures? Le Seigneur les jette la mer. -- La mer est loin de chez nous. -- Mais, grand enfant! le puits public est tout prs! -- Et que va-t-on dire demain quand on trouvera son corps? -- On ne trouvera rien du tout, et mme ce papier qu'il nous a sign sera chang en feuille sche. Dix minutes plus tard, Mr et Mme Meiser ballottaient quelque chose de lourd au-dessus du puits public, et dame Catherine murmurait demi-voix l'incantation suivante: _Dmon, fils de l'enfer, sois maudit!_ _Dmon, fils de l'enfer, sois prcipit!_ _Dmon, fils de l'enfer, retourne dans l'enfer!_ Un bruit sourd, le bruit d'un corps qui tombe l'eau, termina la crmonie, et les deux conjoints rentrrent chez eux, avec la satisfaction qui suit toujours un devoir accompli. Nicolas disait en lui-mme: Je ne la croyais pas si crdule! Je ne le savais pas si naf! pensait la digne Kettle, pouse lgitime de Claus. Ils dormirent du sommeil de l'innocence. Ah! que leurs oreillers leur auraient sembl moins doux si Fougas tait rentr chez lui avec le million! dix heures du matin, comme ils prenaient leur caf au lait avec des petits pains au beurre, le gouverneur de la Banque entra chez eux et leur dit: -- Je vous remercie d'avoir accept une traite sur Paris au lieu du million en argent, et sans prime. Ce Jeune Franais que vous nous avez envoy est un peu brusque, mais bien gai et bon enfant. XVIII -- Le colonel cherche se dbarrasser d'un million qui le gne. Fougas avait quitt Paris pour Berlin le lendemain de son audience. Il. mit trois jours faire la route, car il s'arrta quelque temps Nancy. Le marchal lui avait donn une lettre de recommandation pour le prfet de la Meurthe, qui le reut fort bien et promit de l'aider dans ses recherches. Malheureusement, la maison o il avait aim Clmentine Pichon n'existait plus. La municipalit l'avait dmolie vers 1827, en perant une rue. Il est certain que les diles n'avaient pas abattu la famille avec la maison, mais une nouvelle difficult surgit tout coup: le nom de Pichon surabondait, dans la ville, dans la banlieue et dans le dpartement. Entre cette multitude de Pichon, Fougas ne savait qui sauter au cou. De guerre lasse et press de courir sur le chemin de la fortune, il laissa une note au commissaire de police: Rechercher, sur les registres de l'tat civil et ailleurs, une jeune fille appele Clmentine Pichon. Elle avait dix-huit ans en 1813; ses parents tenaient une pension pour les officiers. Si elle vit, trouver son adresse; si elle est morte, s'enqurir de ses hritiers. Le bonheur d'un pre en dpend! En arrivant Berlin, le colonel apprit que sa rputation l'avait prcd. La note du ministre de la guerre avait t transmise au gouvernement prussien par la lgation de France; Lon Renault, dans sa douleur, avait trouv le temps d'crire un mot au docteur Hirtz; les journaux commenaient parler et les socits savantes s'mouvoir. Le Prince Rgent ne ddaigna pas d'interroger son mdecin: l'Allemagne est un pays bizarre o la science intresse les princes eux-mmes. Fougas, qui avait lu la lettre du docteur Hirtz annexe au testament de Mr Meiser, pensa qu'il devait quelques remerciements au bonhomme. Il lui fit une visite et l'embrassa en l'appelant oracle d'pidaure. Le docteur s'empara de lui, fit prendre ses bagages l'htel, et lui donna la meilleure chambre de sa maison. Jusqu'au 29 du mois, le colonel fut choy comme un ami et exhib comme un phnomne. Sept photographes se disputrent un homme si prcieux: les villes de Grce n'ont rien fait de plus pour notre pauvre vieil Homre. S.A.R, le Prince Rgent voulut le voir en personne naturelle, et pria Mr Hirtz de l'amener au palais. Fougas se fit un peu tirer l'oreille: il prtendait qu'un soldat ne doit pas frayer avec l'ennemi, et se croyait encore en 1813. Le prince est un militaire distingu, qui a command en personne au fameux sige de Rastadt. Il prit plaisir la conversation de Fougas; l'hroque navet de ce jeune grognard le ravit. Il lui fit de grands compliments et lui dit que l'empereur des Franais tait bien heureux d'avoir autour de lui des officiers de ce mrite. -- Il n'en a pas beaucoup, rpliqua le colonel. Si nous tions seulement quatre ou cinq cents de ma trempe, il y a longtemps que votre Europe serait dans le sac! Cette rponse parut plus comique que menaante, et l'effectif de l'arme prussienne ne fut pas augment ce jour-l. Son Altesse Royale annona directement Fougas que son indemnit avait t rgle deux cent cinquante mille francs, et qu'il pourrait toucher cette somme au Trsor ds qu'il le jugerait agrable. -- Monseigneur, rpondit-il, il est toujours agrable d'empocher l'argent de l'ennem... de l'tranger. Mais, tenez! je ne suis pas un thurifraire de Plutus: rendez-moi le Rhin et Posen, et je vous laisse vos deux cent cinquante mille francs. -- Y songez-vous? dit le prince en riant. Le Rhin et Posen! -- Le Rhin est la France et Posen la Pologne, bien plus lgitimement que cet argent n'est moi. Mais voil mes grands seigneurs: ils se font un devoir de payer les petites dettes et un point d'honneur de nier les grandes! Le prince fit la grimace, et tous les visages de la cour se mirent grimacer uniformment. On trouva que Mr Fougas avait fait preuve de mauvais got en laissant tomber une miette de vrit dans un gros plat de btises. Mais une jolie petite baronne viennoise, qui assistait sa prsentation, fut beaucoup plus charme de sa figure que scandalise de ses discours. Les dames de Vienne se sont fait une rputation d'hospitalit qu'elles s'efforcent de justifier partout, et mme hors de leur patrie. La baronne de Marcomarcus avait encore une autre raison d'attirer le colonel: depuis deux ou trois ans, elle faisait collection d'hommes clbres, en photographie, bien entendu. Son album tait peupl de gnraux, d'hommes d'tat, de philosophes et de pianistes, qui s'taient donns elle en crivant au bas du portrait: Hommage respectueux. On y comptait plusieurs prlats romains et mme un cardinal clbre, mais il y manquait un revenant. Elle crivit donc Fougas un billet tout ptillant d'impatience et de curiosit pour le prier souper chez elle. Fougas, qui partait le lendemain pour Dantzig, prit une feuille de papier grand-aigle et se mit en devoir de s'excuser poliment. Il craignait, ce coeur dlicat et chevaleresque, qu'une soire de conversation et de plaisir dans la compagnie des plus jolies femmes de l'Allemagne, ne ft comme une infidlit morale au souvenir de Clmentine. Il chercha donc une formule convenable et crivit: Trop indulgente beaut, je... La muse ne lui dicta rien de plus. Il n'tait pas en train d'crire, il se sentait plutt en humeur de souper. Ses scrupules se dissiprent comme des nuages chasss par un joli vent de nord- est; il endossa la redingote brandebourgs, et porta sa rponse lui-mme. C'tait la premire fois qu'il soupait depuis sa rsurrection. Il fit preuve d'un bel apptit et s'enivra quelque peu, mais non pas comme son ordinaire. La baronne de Marcomarcus, merveille de son esprit et de sa verve intarissable, le garda le plus longtemps qu'elle put. Et maintenant encore, elle dit ses amis en leur montrant le portrait du colonel: Il n'y a que ces officiers franais pour faire la conqute du monde! Le lendemain, il boucla une malle de veau noir qu'il avait achete Paris, toucha son argent au Trsor et se mit en route pour Dantzig. Il dormit en wagon, parce qu'il avait soup la veille. Un ronflement terrible l'veilla. Il chercha le ronfleur, ne le trouva point autour de lui, ouvrit la porte du compartiment voisin, car les wagons allemands sont beaucoup plus commodes que les ntres, et secoua un gros monsieur qui paraissait cacher tout un jeu d'orgues dans son corps. l'une des stations, il but une bouteille de vin de Marsala et mangea deux douzaines de sandwiches, parce que le souper de la veille lui avait creus l'estomac. Dantzig, il arracha sa malle noire aux mains d'un norme filou qui s'apprtait la prendre. Il se fit conduire au meilleur htel de la ville, y commanda son souper, et courut la maison de Mr et Mme Meiser. Ses amis de Berlin lui avaient donn des renseignements sur cette charmante famille. Il savait qu'il aurait affaire au plus riche et au plus avare des fripons: c'est pourquoi il prit le ton cavalier qui a pu sembler trange plus d'un lecteur dans le chapitre prcdent. Malheureusement, il s'humanisa un peu trop lorsqu'il eut son million en poche. La curiosit d'tudier fond les longues bouteilles jaunes faillit lui jouer un mauvais tour. Sa raison s'gara, vers une heure du matin, si j'en crois ce qu'il a racont lui-mme. Il assure qu'aprs avoir dit adieu aux braves gens qui l'avaient si bien trait, il se laissa tomber dans un puits profond et large, dont la margelle, peine leve au-dessus du niveau de la rue, mriterait au moins un lampion. Je m'veillai (c'est toujours lui qui parle) dans une eau trs frache et d'un got excellent. Aprs avoir nag une ou deux minutes en cherchant un point d'appui solide, je saisis une grosse corde et je remontai sans effort la surface du sol qui n'tait pas plus de quarante pieds. Il ne faut que des poignets et un peu de gymnastique, et ce n'est nullement un tour de force. En sautant sur le pav, je me vis en prsence d'une espce de guetteur de nuit qui braillait les heures dans la rue et me demanda insolemment ce que je faisais l. Je le rossai d'importance, et ce petit exercice me fit du bien en rtablissant la circulation du sang. Avant de retourner l'auberge, je m'arrtai sous un rverbre, j'ouvris mon portefeuille, et je vis avec plaisir que mon million n'tait pas mouill. Le cuir tait pais et le fermoir solide; d'ailleurs, j'avais envelopp le bon de Mr Meiser dans une demi-douzaine de billets de cent francs, gras comme des moines. Ce voisinage l'avait prserv. Cette vrification faite, il rentra, se mit au lit et dormit poings ferms. Le lendemain, en s'veillant, il reut la note suivante, mane de la police de Nancy: Clmentine Pichon, dix-huit ans, fille mineure d'Auguste Pichon, htelier, et de Lonie Francelot, marie en cette ville le 11 janvier 1814 Louis-Antoine Langevin, sans profession dsigne. Le nom de Langevin est aussi rare dans le dpartement que le nom de Pichon y est commun. part l'honorable Mr Victor Langevin, conseiller de prfecture Nancy, on ne connat que le nomm Langevin (Pierre), dit Pierrot, meunier dans la commune de Vergaville, canton de Dieuze. Fougas sauta jusqu'au plafond en criant: -- J'ai un fils! Il appela le matre d'htel et lui dit: -- Fais ma note et envoie mes bagages au chemin de fer. Prends mon billet pour Nancy; je ne m'arrterai pas en route. Voici deux cents francs que je te donne pour boire la sant de mon fils! Il s'appelle Victor comme moi! Il est conseiller de prfecture! Je l'aimerais mieux soldat, n'importe! Ah! fais-moi d'abord conduire la Banque! Il faut que j'aille chercher un million qui est lui! Comme il n'y a pas de service direct entre Dantzig et Nancy, il fut oblig de s'arrter Berlin. Mr Hirtz, qu'il vit en passant, lui annona que les socits savantes de la ville prparaient un immense banquet en son honneur; mais il refusa net. -- Ce n'est pas, dit-il, que je mprise une occasion de boire en bonne compagnie, mais la nature a parl: sa voix m'attire! L'ivresse la plus douce tous les coeurs bien ns est celle de l'amour paternel! Pour prparer son cher enfant la joie d'un retour si peu attendu, il mit son million sous enveloppe l'adresse de Mr Victor Langevin, avec une longue lettre qui se terminait ainsi: La bndiction d'un pre est plus prcieuse que tout l'or du monde! VICTOR FOUGAS. La trahison de Clmentine Pichon froissa lgrement son amour- propre; mais il en fut bientt consol. Au moins, pensait-il, je ne serai pas forc d'pouser une vieille femme quand il y en a une jeune Fontainebleau qui m'attend. Et puis mon fils a un nom et mme un nom trs prsentable. Fougas est beaucoup mieux, mais Langevin n'est pas mal. Il dbarqua le 2 septembre six heures du soir dans cette belle grande ville un peu triste, qui est le Versailles de la Lorraine. Son coeur battait tout rompre. Pour se donner des forces, il dna bien. Le matre de l'htel, interrog au dessert, lui fournit les meilleurs renseignements sur Mr Victor Langevin: un homme encore jeune, mari depuis six ans, pre d'un garon et d'une fille, estim dans le pays et bien dans ses affaires. -- J'en tais sr, dit Fougas. Il se versa rasade d'un certain kirsch de la fort Noire qui lui parut dlicieux avec des macarons. Ce soir-l, Mr Langevin raconta sa femme qu'en revenant du cercle, dix heures, il avait t accost brutalement par un ivrogne. Il le prit d'abord pour un malfaiteur et s'apprta se dfendre; mais l'homme se contenta de l'embrasser et s'enfuit toutes jambes. Ce singulier accident jeta les deux poux dans une srie de conjectures plus invraisemblables les unes que les autres. Mais comme ils taient jeunes tous les deux, et maris depuis sept ans peine, ils changrent bientt de conversation. Le lendemain matin, Fougas, charg de bonbons comme un baudet de farine, se prsenta chez Mr Langevin. Pour se faire bien voir de ses deux petits-enfants, il avait crm la boutique du clbre Lebgue, qui est le Boissier de Nancy. La servante qui lui ouvrit la porte demanda si c'tait lui que monsieur attendait. -- Bon! dit-il; ma lettre est arrive? -- Oui, monsieur; hier matin. Et vos malles? -- Je les ai laisses l'htel. -- Monsieur ne sera pas content. Votre chambre est prte l-haut. -- Merci! merci! merci! Prends ce billet de cent francs pour la bonne nouvelle. -- Oh! monsieur, il n'y avait pas de quoi! -- Mais o est-il? Je veux le voir, l'embrasser, lui dire... -- Il s'habille, monsieur, et madame aussi. -- Et les enfants, mes chers petits-enfants? -- Si vous voulez les voir, ils sont l dans la salle manger. -- Si je le veux! Ouvre bien vite! Il trouva que le petit garon lui ressemblait, et il se rjouit de le voir en costume d'artilleur avec un sabre. Ses poches se vidrent sur le parquet et les deux enfants, la vue de tant de bonnes choses, lui sautrent au cou. -- philosophes! s'cria le colonel, oseriez-vous nier la voix de la nature? Une jolie petite dame (toutes les jeunes femmes sont jolies Nancy) accourut aux cris joyeux de la marmaille. -- Ma belle-fille! cria Fougas en lui tendant les bras. La matresse du logis se recula prudemment et dit avec un fin sourire: -- Vous vous trompez, monsieur; je ne suis ni vtre, ni belle, ni fille; je suis Mme Langevin. -- Que je suis bte, pensa le colonel; j'allais raconter devant ces enfants nos secrets de famille! De la tenue, Fougas! Tu es dans un monde distingu, o l'ardeur des sentiments les plus doux se cache sous le masque glac de l'indiffrence. -- Asseyez-vous, dit Mme Langevin; j'espre que vous avez fait bon voyage? -- Oui, madame. cela prs que la vapeur me paraissait trop lente! -- Je ne vous savais pas si press d'arriver. -- Vous ne comprenez pas que je brlais d'tre ici? -- Tant mieux; c'est une preuve que la raison et la famille se sont fait entendre la fin. -- Est-ce ma faute, moi, si la famille n'a pas parl plus tt? -- L'important, c'est que vous l'ayez coute. Nous tcherons que vous ne vous ennuyiez pas Nancy. -- Et comment le pourrais-je, tant que je demeurerai au milieu de vous? -- Merci. Notre maison sera la vtre. Mettez-vous dans l'esprit que vous tes de la famille. -- Dans l'esprit et dans le coeur, madame. -- Et vous ne songerez plus Paris? -- Paris!... je m'en moque comme de l'an quarante? -- Je vous prviens qu'ici l'on ne se bat pas en duel. -- Comment? vous savez dj... -- Nous savons tout, et mme l'histoire de ce fameux souper avec des femmes un peu lgres. -- Comment diable avez-vous appris?... Mais cette fois-l, coutez, j'tais bien excusable. Mr Langevin parut son tour, ras de frais et rubicond; un joli type de sous-prfet en herbe. -- C'est admirable, pensa Fougas, comme nous nous conservons dans la famille! On ne donnerait pas trente-cinq ans ce gaillard-l, et il en a bel et bien quarante-six. Par exemple, il ne me ressemble pas du tout, il tient de sa mre! -- Mon ami, dit Mme Langevin, voici un mauvais sujet qui promet d'tre bien sage. -- Soyez le bienvenu, jeune homme! dit le conseiller en serrant la main de Fougas. Cet accueil parut froid notre pauvre hros. Il rvait une pluie de baisers et de larmes, et ses enfants se contentaient de lui serrer la main. -- Mon enf..., monsieur, dit-il Langevin, il manque une personne notre runion. Quelques torts rciproques, et d'ailleurs prescrits par le temps, ne sauraient lever entre nous une barrire insurmontable. Oserais-je vous demander la faveur d'tre prsent Mme votre mre? Mr Langevin et sa femme ouvraient de grands yeux tonns. -- Comment, monsieur, dit le mari, il faut que la vie de Paris vous ait fait perdre la mmoire. Ma pauvre mre n'est plus! Il y a dj trois ans que nous l'avons perdue! Le bon Fougas fondit en larmes. -- Pardon! dit-il, je ne le savais pas. Pauvre femme! -- Je ne vous comprends pas! Vous connaissiez ma mre? -- Ingrat! -- Drle de garon! Mais vos parents ont reu une lettre de part? -- Quels parents? -- Votre pre et votre mre! -- Ah a! qu'est-ce vous me chantez? Ma mre tait morte avant que la vtre ne ft de ce monde! -- Mme votre mre est morte? -- Oui, parbleu, en 89! -- Comment! Ce n'est pas Mme votre mre qui vous envoie ici? -- Monstre! c'est mon coeur de pre qui m'y amne! -- Coeur de pre?... Mais vous n'tes donc pas le fils Jamin, qui a fait des folies dans la capitale et qu'on envoie Nancy pour suivre les cours de l'cole forestire? Le colonel emprunta la voix du Jupiter tonnant rpondit: -- Je suis Fougas! -- Eh bien! -- Si la nature ne te dit rien en ma faveur, fils ingrat! interroge les mnes de ta mre! -- Parbleu! monsieur, s'cria le conseiller, nous pourrions jouer longtemps aux propos interrompus. Asseyez-vous l, s'il vous plat, et dites-moi votre affaire... Marie, emmne les enfants. Fougas ne se fit point prier. Il conta le roman de sa vie sans rien omettre, mais avec des mnagements infinis pour les oreilles filiales de Mr Langevin. Le conseiller l'couta patiemment, en homme dsintress dans la question. -- Monsieur, dit-il enfin, je vous ai pris d'abord pour un insens; maintenant, je me rappelle que les journaux ont donn quelques bribes de votre histoire, et je vois que vous tes victime d'une erreur. Je n'ai pas quarante-six ans, mais trente- quatre. Ma mre ne s'appelle pas Clmentine Pichon, mais Marie Kerval. Elle n'est pas ne Nancy, mais Vannes, et elle tait ge de sept ans en 1813. J'ai bien l'honneur de vous saluer. -- Ah! tu n'es pas mon fils! reprit Fougas en colre. Eh bien! tant pis pour toi! n'a pas qui veut un pre du nom de Fougas! Et des fils du nom de Langevin, on n'a qu' se baisser pour en prendre. Je sais o en trouver un, qui n'est pas conseiller de prfecture, c'est vrai, qui ne met pas un habit brod pour aller la messe, mais qui a le coeur honnte et simple, et qui se nomme Pierre, tout comme moi! Mais pardon! lorsqu'on met les gens la porte, on doit au moins leur rendre ce qui leur appartient. -- Je ne vous empche pas de ramasser les bonbons que mes enfants ont sems terre. -- C'est bien de bonbons qu'il s'agit! Mon million, monsieur! -- Quel million? -- Le million de votre frre!... Non! de celui qui n'est pas votre frre, du fils de Clmentine, de mon cher et unique enfant, seul rejeton de ma race, Pierre Langevin, dit Pierrot, meunier Vergaville! -- Mais je vous jure, monsieur, que je n'ai pas de million vous, ni personne. -- Ose le nier, sclrat! quand je te l'ai moi-mme envoy par la poste! -- Vous me l'avez peut-tre envoy, mais pour sr je ne l'ai pas reu! -- Eh bien! dfends ta vie! Il lui sauta la gorge, et peut-tre la France et-elle perdu ce jour-l un conseiller de prfecture, si la servante n'tait entre avec deux lettres la main. Fougas reconnut son criture et le timbre de Berlin, dchira l'enveloppe et montra le bon sur la Banque. -- Voil, dit-il, le million que je vous destinais si vous aviez voulu tre mon fils! Maintenant, il est trop tard pour vous rtracter. La nature m'appelle Vergaville. Serviteur! Le 4 septembre, Pierre Langevin, meunier de Vergaville, mariait Cadet Langevin son second fils. La famille du meunier tait nombreuse, honnte et passablement aise. Il y avait d'abord le grand-pre, un beau vieillard solide, qui faisait ses quatre repas et traitait ses petites indispositions par le vin de Bar ou de Thiaucourt. La grand-mre Catherine avait t jolie dans les temps et quelque peu lgre, mais elle expiait par une surdit absolue le crime d'avoir cout les galants. Mr Pierre Langevin, dit Pierrot, dit Gros-Pierre, aprs avoir cherch fortune en Amrique (c'est un usage assez rpandu dans le pays), tait rentr au village comme un petit saint Jean, et Dieu sait les gorges chaudes qu'on fit de sa msaventure! Les Lorrains sont gouailleurs au premier degr; si vous n'entendez pas plaisanterie, je ne vous conseillerai jamais de voyager dans leurs environs. Gros-Pierre, piqu au vif, et quasi furieux d'avoir mang sa lgitime, emprunta de l'argent dix, acheta le moulin de Vergaville, travailla comme un cheval de labour dans les terres fortes, et remboursa capital et intrts. La fortune qui lui devait quelques ddommagements lui fournit _gratis pro Deo_ une demi-douzaine d'ouvriers superbes: six gros garons, que sa femme lui donna d'anne en anne. C'tait rgl comme une horloge. Tous les ans, neuf mois jour pour jour aprs la fte de Vergaville, la Claudine, dite Glaudine, en baptisait un. Seulement, elle mourut aprs le sixime, pour avoir mang quatre grands morceaux de quiche avant ses relevailles. Gros-Pierre ne se remaria point, attendu qu'il avait des ouvriers en suffisance, et il arrondit son bien tout doucement. Mais comme les plaisanteries durent longtemps au village, les camarades du meunier lui parlaient encore de ces fameux millions qu'il n'avait pas rapports d'Amrique; et Gros-Pierre se fchait tout rouge sous sa farine, ainsi qu'aux premiers jours. Le 4 septembre donc, il mariait son cadet une bonne grosse mre d'Altroff qui avait les joues fermes et violettes: c'est un genre de beaut qu'on gote assez dans le pays. La noce se faisait au moulin, vu que la marie tait orpheline de pre et de mre et qu'elle sortait de chez les religieuses de Molsheim. On vint dire Pierre Langevin qu'un monsieur dcor avait quelque chose lui dire, et Fougas parut dans sa splendeur. -- Mon bon monsieur, dit le meunier, je ne suis gure en train de parler d'affaires, parce que nous avons bu un coup de vin blanc avant la messe; mais nous allons en boire pas mal de rouge dner, et si le coeur vous en dit, ne vous gnez pas! La table est longue. Nous causerons aprs. Vous ne dites pas non? Alors, c'est oui. Pour le coup, pensa Fougas, je ne me trompe pas. C'est bien la voix de la nature! J'aurais mieux aim un militaire, mais ce brave agriculteur tout rond suffit mon coeur. Je ne lui devrai point les satisfactions de l'orgueil; mais n'importe! J'ai son amiti. Le dner tait servi, et la table plus charge de viandes que l'estomac de Gargantua. Gros-Pierre aussi glorieux de sa grande famille que de sa petite fortune, fit assister le colonel au dnombrement de ses fils. Et Fougas se rjouit d'apprendre qu'il avait six petits-enfants bien venus. On le mit la droite d'une petite vieille rabougrie qui lui fut prsente comme la grand-mre de ces gaillards-l. Dieu! que Clmentine lui parut change! Except les yeux, qui restaient vifs et brillants, il n'y avait plus rien de reconnaissable en elle. Voil, pensa Fougas, comme je serais aujourd'hui, si le brave Jean Meiser ne m'avait pas dessch! Il souriait avec malice en regardant le grand-pre Langevin, chef putatif de cette nombreuse famille. Pauvre vieux! murmurait Fougas, tu ne sais pas ce que tu me dois! On dne bruyamment aux noces de village. C'est un abus que la civilisation ne rformera jamais, je l'espre bien. la faveur du bruit, le colonel causa ou crut causer avec sa voisine. -- Clmentine! lui dit-il. Elle leva les yeux et mme le nez et rpondit: -- Oui, monsieur. -- Mon coeur ne m'a donc pas tromp? vous tes bien ma Clmentine! -- Oui, monsieur. -- Et tu m'as reconnu, brave et excellente femme! -- Oui, monsieur. -- Mais comment as-tu si bien cach ton motion?... Que les femmes sont fortes!... Je tombe du ciel au milieu de ton existence paisible, et tu me vois sans sourciller! -- Oui, monsieur. -- M'as-tu pardonn un crime apparent dont le destin seul fut coupable? -- Oui, monsieur. -- Merci! oh! merci!... Quelle admirable famille autour de toi! Ce bon Pierre qui m'a presque ouvert les bras en me voyant paratre, c'est mon fils, n'est-il pas vrai? -- Oui, monsieur. -- Rjouis-toi: il sera riche! Il a dj le bonheur; je lui apporte la fortune. Un million sera son partage. Quelle ivresse, Clmentine! dans cette nave assemble, lorsque j'lverai la voix pour dire mon fils: Tiens! ce million est toi! Le moment est-il venu? Faut-il parler? Faut-il tout dire; -- Oui, monsieur. Fougas se leva donc et rclama le silence. On supposa qu'il allait chanter une chanson, et l'on se tut. -- Pierre Langevin, dit-il avec emphase, je reviens de l'autre monde et je t'apporte un million. Si Gros-Pierre ne voulut point se fcher, du moins il rougit et la plaisanterie lui sembla de mauvais got. Mais quand Fougas annona qu'il avait aim la grand-maman dans sa jeunesse, le vieux pre Langevin n'hsita point lui lancer une bouteille la tte. Le fils du colonel, ses magnifiques petits-fils et jusqu' la marie se levrent en grand courroux, et ce fut une belle bataille. Pour la premire fois de sa vie, Fougas ne fut point le plus fort. Il craignait d'borgner quelqu'un de sa famille. Le sentiment paternel lui ta les trois quarts de ses moyens. Mais ayant appris dans la bagarre que Clmentine s'appelait Catherine, et que Pierre Langevin tait n en 1810, il reprit l'avantage, pocha trois yeux, cassa un bras, dforma deux nez, enfona quatre douzaines de dents, et regagna sa voiture avec tous les honneurs de la guerre. Diable soit des enfants! disait-il en courant la poste vers la station d'Avricourt. Si j'ai un fils, qu'il me trouve! XIX -- Il demande et accorde la main de Clmentine. Le 5 septembre, dix heures du matin, Lon Renault, maigre, dfait et presque mconnaissable, tait aux pieds de Clmentine Sambucco, dans le salon de sa tante. Il y avait des fleurs sur la chemine, des fleurs dans toutes les jardinires. Deux grands coquins de rayons de soleil entraient par les fentres ouvertes. Un million de petits atomes bleutres jouaient dans la lumire et se croisaient, s'accrochaient au gr de la fantaisie, comme les ides dans un volume de Mr Alfred Houssaye. Dans le jardin, les pommes tombaient, les pches taient mres, les frelons creusaient des trous larges et profonds dans les paires de duchesse; les bignonias et les clmatites fleurissaient; enfin une grande corbeille d'hliotropes, tale sous la fentre de gauche, tait dans tout son beau. Le soleil appliquait toutes les grappes de la treille une couche d'or bruni; le grand yucca de la pelouse, agit par le vent comme un chapeau chinois, entrechoquait sans bruit ses clochettes argentes. Mais le fils de Mr Renault tait plus ple et plus fltri que les rameaux des lilas, plus abattu que les feuilles du vieux cerisier; son coeur tait sans joie et sans esprance, comme les groseilliers sans feuilles et sans fruits! S'tre exil de la terre natale, avoir vcu trois ans sous un climat inhospitalier, avoir pass tant de jours dans les mines profondes, tant de nuits sur un pole de faence avec beaucoup de punaises et passablement de moujiks, et se voir prfrer un colonel de vingt-cinq louis qu'on a ressuscit soi-mme en le faisant tremper dans l'eau! Tous les hommes ont prouv des dceptions, mais personne coup sr n'avait subi un malheur si peu prvu et si extraordinaire. Lon savait que la terre n'est pas une valle de chocolat au lait ni de potage la reine. Il connaissait la liste des infortunes clbres, qui commence la mort d'Abel assomm dans le paradis terrestre, et se termine au massacre de Rubens dans la galerie du Louvre, Paris. Mais l'histoire, qui nous instruit rarement, ne nous console jamais. Le pauvre ingnieur avait beau se rpter que mille autres avaient t supplants la veille du mariage et cent mille autres le lendemain, la tristesse tait plus forte que la raison, et trois ou quatre cheveux follets commenaient blanchir autour de ses tempes. -- Clmentine! disait-il, je suis le plus malheureux des hommes. En me refusant cette main que vous m'aviez promise, vous me condamnez un supplice cent fois pire que la mort. Hlas! que voulez-vous que je devienne sans vous? Il faudra que je vive seul, car je vous aime trop pour en pouser une autre. Depuis tantt quatre ans, toutes mes affections, toutes mes penses sont concentres sur vous; je me suis accoutum regarder les autres femmes comme des tres infrieurs, indignes d'attirer le regard d'un homme? Je ne vous parle pas des efforts que j'ai faits pour vous mriter; ils portaient leur rcompense en eux-mmes, et j'tais dj trop heureux de travailler et de souffrir pour vous. Mais voyez la misre o votre abandon m'a laiss! Un matelot jet sur une le dserte est moins plaindre que moi: il faudra que je demeure auprs de vous, que j'assiste au bonheur d'un autre; que je vous voie passer sous mes fentres au bras de mon rival! Ah! la mort serait plus supportable que ce supplice de tous les jours. Mais je n'ai pas mme le droit de mourir! Mes pauvres vieux parents ont bien assez de peines. Que serait-ce, grands dieux! si je les condamnais porter le deuil de leur fils? Cette plainte, ponctue de soupirs et de larmes dchirait le coeur de Clmentine. La pauvre enfant pleurait aussi car elle aimait Lon de toute son me, mais elle s'tait interdite de le lui dire. Plus d'une fois, en le voyant demi-pm devant elle, elle fut tente de lui jeter les bras autour du cou, mais le souvenir de Fougas paralysait tous les mouvements de sa tendresse. -- Mon pauvre ami, lui disait-elle, vous me jugez bien mal si vous me croyez insensible vos maux. Je vous connais, Lon, et cela depuis mon enfance. Je sais tout ce qu'il y a en vous de loyaut, de dlicatesse, de nobles et de prcieuses vertus. Depuis le temps o vous me portiez dans vos bras vers les pauvres et vous me mettiez un sou dans la main pour m'apprendre faire l'aumne, je n'ai jamais entendu parler de bienfaisance sans penser aussitt vous. Lorsque vous avez battu un garon deux fois plus grand que vous, qui m'avait pris ma poupe, j'ai senti que le courage tait beau, et qu'une femme tait heureuse de pouvoir s'appuyer sur un homme de coeur. Tout ce que je vous ai vu faire depuis ce temps-l n'a pu que redoubler mon estime et ma sympathie. Croyez que ce n'est ni par mchancet ni par ingratitude que je vous fais souffrir aujourd'hui. Hlas! je ne m'appartiens plus, je suis domine; je ressemble ces automates qui se meuvent sans savoir pourquoi. Oui, je sens en moi comme un ressort plus puissant que ma libert, et c'est la volont d'autrui qui me mne! -- Si du moins j'tais sr que vous serez heureuse! Mais non! Cet homme qui vous m'immolez ne sentira jamais le prix d'une me aussi dlicate que la vtre! C'est un brutal, un soudard, un ivrogne... -- Je vous en prie, Lon! Souvenez-vous qu'il a droit tout mon respect! -- Du respect, lui! Et pourquoi? Je vous demande, au nom du ciel, ce que vous voyez de respectable dans la personne du sieur Fougas? Son ge? Il est plus jeune que moi. Ses talents? Il ne les a montrs qu' table. Son ducation? Elle est jolie! Ses vertus? Je sais ce qu'il faut penser de sa dlicatesse et de sa reconnaissance! -- Je le respecte, Lon, depuis que je l'ai vu dans son cercueil. C'est un sentiment plus fort que tout; je ne l'explique pas, je le subis. -- Eh bien! respectez-le tant que vous voudrez! Cdez la superstition qui vous entrane. Voyez en lui un tre miraculeux, sacr, chapp aux griffes de la mort pour accomplir quelque chose de grand sur la terre! Mais cela mme, ma chre Clmentine, est une barrire entre vous et lui. Si Fougas est en dehors des conditions de l'humanit, si c'est un phnomne, un tre part, un hros, un demi-dieu, un ftiche, vous ne pouvez pas songer srieusement devenir sa femme. Moi, je ne suis qu'un homme pareil tous les autres, n pour travailler, pour souffrir et pour aimer. Je vous aime! Aimez-moi! -- Polisson! dit Fougas en ouvrant la porte. Clmentine poussa un cri, Lon se releva vivement, mais dj le colonel l'avait saisi par le fond de son vtement de nankin. L'ingnieur fut enlev, balanc comme un atome dans un des deux rayons de soleil, et projet au beau milieu des hliotropes, avant mme qu'il et pens rpondre un seul mot. Pauvre Lon! Pauvres hliotropes! En moins d'une seconde, le jeune homme fut sur pied. Il pousseta la terre qui souillait ses genoux et ses coudes, s'approcha de la fentre et dit d'une voix douce mais rsolue: -- Monsieur le colonel, je regrette sincrement de vous avoir ressuscit, mais la sottise que j'ai faite n'est peut-tre pas irrparable. bientt! Quant vous, mademoiselle, je vous aime! Le colonel haussa les paules et se mit aux genoux de la jeune fille sur le coussin qui gardait encore l'empreinte de Lon. Mlle Virginie Sambucco, attire par le bruit, descendit comme une avalanche et entendit le discours suivant: -- Idole d'un grand coeur! Fougas revient toi comme l'aigle son aire. J'ai longtemps parcouru le monde la poursuite d'un rang, d'un or et d'une famille que je brlais de mettre tes pieds. La fortune m'a obi en esclave: elle sait quelle cole j'ai appris l'art de la matriser. J'ai travers Paris et l'Allemagne, comme un mtore victorieux que son toile conduit. On m'a vu de toutes parts traiter d'gal gal avec les puissances et faire retentir la trompette de la vrit sous les lambris des rois. J'ai mis pied sur gorge l'avide cupidit et je lui ai repris, du moins en partie, les trsors qu'elle avait drobs l'honneur trop confiant. Un seul bien m'est refus: ce fils que j'esprais revoir chappe aux yeux de lynx de l'amour paternel. Je n'ai pas retrouv non plus l'antique objet de mes premires tendresses, mais qu'importe? Rien ne me manquera, si tu me tiens lieu de tout. Qu'attendons-nous encore? Es-tu sourde la voix du bonheur qui t'appelle? Transportons-nous dans l'asile des lois; tu me suivras ensuite aux pieds des autels; un prtre consacrera nos noeuds, et nous traverserons la vie, appuys l'un sur l'autre, moi semblable au chne qui soutient la faiblesse, toi pareille au lierre lgant qui orne l'emblme de la vigueur! Clmentine resta quelque temps sans rpondre, et comme tourdie par la rhtorique bruyante du colonel. -- Monsieur Fougas, lui dit-elle, je vous ai toujours obi, je promets encore de vous obir toute ma vie. Si vous ne voulez pas que j'pouse le pauvre Lon, je renoncerai lui. Je l'aime bien pourtant, et un seul mot de lui jette plus de trouble dans mon coeur que toutes les belles choses que vous m'avez dites. -- Bien! trs bien! s'cria la tante. Quant moi, monsieur, quoique vous ne m'ayez pas fait l'honneur de me consulter, je vous dirai ce que je pense. Ma nice n'est pas du tout la femme qui vous convient. Fussiez-vous plus riche que Mr de Rothschild et plus illustre que le duc de Malakoff, je ne conseillerais pas Clmentine de se marier avec vous. -- Et pourquoi donc, chaste Minerve? -- Parce que vous l'aimeriez quinze jours, et au premier coup de canon vous vous sauveriez la guerre! Vous l'abandonneriez, monsieur, comme cette infortune Clmentine dont on nous a cont les malheurs! -- Morbleu! la tante, je vous conseille de la plaindre! Trois mois aprs Leipzig, elle pousait un nomm Langevin, Nancy. -- Vous dites? -- Je dis qu'elle pousait un intendant militaire appel Langevin. -- Nancy? -- Nancy mme. -- C'est bizarre! -- C'est indigne! -- Mais cette femme... cette jeune fille... son nom! -- Je vous l'ai dit cent fois: Clmentine! -- Clmentine qui? -- Clmentine Pichon. -- Ah! mon Dieu! mes clefs! o sont mes clefs? J'tais bien sre de les avoir mises dans ma poche! Clmentine Pichon! Mr Langevin! C'est impossible! Ma raison s'gare! Eh! mon enfant, remue-toi donc! Il s'agit du bonheur de toute ta vie! O as-tu fourr mes clefs? Ah! les voici! Fougas se pencha l'oreille de Clmentine et lui dit: -- Est-elle sujette ces accidents-l? On dirait que la pauvre demoiselle a perdu la tte! Mais Virginie Sambucco avait dj ouvert un petit secrtaire en bois de rose. D'un regard infaillible, elle dcouvrit dans une liasse de papiers une feuille jaunie par le temps. -- C'est bien cela! dit-elle avec un cri de joie. Marie- Clmentine Pichon, fille lgitime d'Auguste Pichon, htelier, rue des Merlettes, en cette ville de Nancy; marie le 10 juin 1814 Joseph Langevin, sous-intendant militaire. Est-ce bien elle, monsieur? Osez dire que ce n'est pas elle! -- Ah! mais, par quel hasard avez-vous mes papiers de famille? -- Pauvre Clmentine! Et vous l'accusez de trahison! Vous ne comprenez donc pas que vous aviez t port pour mort! qu'elle se croyait veuve sans avoir t marie; que... -- C'est bon! c'est bon! Je lui pardonne. O est-elle? Je veux la voir, l'embrasser, lui dire... -- Elle est morte, monsieur! morte aprs trois mois de mariage. -- Ah! diable! -- En donnant le jour une fille... -- Qui est ma fille! J'aurais mieux aim un garon, mais n'importe! O est-elle? Je veux la voir, l'embrasser, lui dire... -- Elle n'est plus, hlas! Mais je vous conduirai sur sa tombe. -- Mais comment diable la connaissiez-vous? -- Parce qu'elle avait pous mon frre! -- Sans mon consentement? N'importe! A-t-elle au moins laiss des enfants? -- Un seul. -- Un fils! Il est mon petit-fils! -- Une fille. -- N'importe! Elle est ma petite-fille! J'aurais mieux aim un garon, mais o est-elle? Je veux la voir, l'embrasser, lui dire... -- Embrassez-la, monsieur. Elle s'appelle Clmentine comme sa grand-mre, et la voici! -- Elle! Voil donc le secret de cette ressemblance! Mais alors je ne peux pas l'pouser! N'importe! Clmentine! dans mes bras! Embrasse ton grand-pre! La pauvre enfant n'avait rien pu comprendre cette rapide conversation o les vnements tombaient comme des tuiles sur la tte du colonel. On lui avait toujours parl de Mr Langevin comme de son grand-pre maternel, et maintenant on semblait dire que sa mre tait la fille de Fougas. Mais elle sentit aux premiers mots qu'elle ne pouvait plus pouser le colonel et qu'elle serait bientt marie Lon Renault. Ce fut donc par un mouvement de joie et de reconnaissance qu'elle se prcipita dans les bras du jeune vieillard. -- Ah! monsieur, lui dit-elle, je vous ai toujours aim et respect comme un aeul! -- Et moi, ma pauvre enfant, je me suis toujours conduit comme une vieille bte! Tous les hommes sont des brutes et toutes les femmes sont des anges. Tu as devin, avec l'instinct dlicat de ton sexe, que tu me devais le respect, et moi, sot que je suis! je n'ai rien devin du tout! Sacrebleu! sans la vnrable tante que voil, j'aurais fait de belle besogne! -- Non, dit la tante. Vous auriez dcouvert la vrit en parcourant nos papiers de famille. -- Est-ce que je les aurais seulement regards? Dire que je cherchais mes hritiers dans le dpartement de la Meurthe quand j'avais laiss ma famille Fontainebleau! Imbcile, va! Mais n'importe, Clmentine! Tu seras riche, tu pouseras celui que tu aimes! O est-il, ce brave garon? Je veux le voir, l'embrasser, lui dire... -- Hlas! monsieur; vous l'avez jet par la fentre. -- Moi?... Tiens! c'est vrai. Je ne m'en souvenais plus. Heureusement il ne s'est pas fait de mal et je cours de ce pas rparer ma sottise. Vous vous marierez quand vous voudrez; les deux noces se feront ensemble... Mais au fait, non! Qu'est-ce que je dis? Je ne me marie plus! bientt, mon enfant, ma chre petite-fille. Mademoiselle Sambucco, vous tes une brave tante; embrassez-moi! Il courut la maison de Mr Renault, et Gothon qui le voyait venir descendit pour lui barrer le passage. -- N'tes-vous pas honteux, lui dit-elle, de vous comporter ainsi avec ceux qui vous ont rendu la vie? Ah! si c'tait refaire! on ne mettrait plus la maison sens dessus dessous pour vos beaux yeux! Madame pleure, monsieur s'arrache les cheveux, Mr Lon vient d'envoyer deux officiers votre recherche. Qu'est-ce que vous avez encore fait depuis ce matin? Fougas la fit pirouetter sur elle-mme et se trouva face face avec l'ingnieur. Lon avait entendu le bruit d'une querelle; en voyant le colonel anim, l'oeil en feu, il prvit quelque brutale agression et n'attendit pas le premier coup. Une lutte corps corps s'engagea dans l'alle, au milieu des cris de Gothon, de Mr Renault et de la pauvre dame, qui criait l'assassin! Lon se dbattait, frappait, et lanait de temps autre un vigoureux coup de poing dans le torse de son ennemi. Il succomba pourtant; le colonel finit par le renverser sur le sol et le _tomber_ parfaitement, comme on dit Toulouse. Alors il l'embrassa sur les deux joues et lui dit: -- Ah! sclrat d'enfant! je te forcerai bien de m'couter! Je suis le grand-pre de Clmentine, et je te la donne en mariage, et tu l'pouseras demain si tu veux! Entends-tu? Relve-toi maintenant, et ne me donne plus de coups de poing dans l'estomac. Ce serait presque un parricide! Mlle Sambucco et Clmentine arrivrent au milieu de la stupfaction gnrale. Elles compltrent le rcit de Fougas, qui s'embrouillait dans la gnalogie. Les tmoins de Lon parurent leur tour. Ils n'avaient pas trouv l'ennemi l'htel o il tait descendu, et s'apprtaient rendre compte de leur ambassade. On leur fit voir un tableau de bonheur parfait et Lon les pria d'assister la noce. -- Amis, leur dit Fougas, vous verrez la nature dsabuse bnir les chanes de l'amour. XX -- Un coup de foudre dans un ciel pur. Mlle Virginie Sambucco a l'honneur de vous faire part du mariage de Mlle Clmentine Sambucco, sa nice, avec Mr Lon Renault, ingnieur civil. Mr et Mme Renault ont l'honneur de vous faire part du mariage de Mr Lon Renault, leur fils, avec Mlle Clmentine Sambucco. Et vous prient d'assister la bndiction nuptiale qui leur sera donne le 16 septembre 1859, en l'glise de Saint-Maxence, leur paroisse, onze heures prcises. Fougas voulait absolument que son nom figurt sur les lettres de part. On eut toutes les peines du monde le gurir de cette fantaisie. Mme Renault le sermonna deux grandes heures. Elle lui dit qu'aux yeux de la socit, comme aux yeux de la loi, Clmentine tait la petite-fille de Mr Langevin; que d'ailleurs Mr Langevin s'tait conduit trs honorablement lorsqu'il avait lgitim par le mariage une fille qui n'tait pas la sienne; enfin que la publication d'un tel secret de famille serait comme un scandale d'outre-tombe et fltrirait la mmoire de la pauvre Clmentine Pichon. Le colonel rpondait avec la chaleur d'un jeune homme et l'obstination d'un vieillard: -- La nature a ses droits; ils sont antrieurs aux conventions de la socit, et mille fois plus augustes. L'honneur de celle que j'appelais mon gl m'est plus cher que tous les trsors du monde et je fendrais l'me en quatre au tmraire qui prtendrait la fltrir. En cdant l'ardeur de mes voeux, elle s'est conforme aux moeurs d'une grande poque o la brivet de la vie et la permanence de la guerre simplifiaient toutes les formalits. Enfin, je ne veux pas que mes arrire-petits-fils, qui vont natre, ignorent que la source de leur sang est dans les veines de Fougas. Votre Langevin est un intrus qui s'est gliss frauduleusement dans ma famille. Un intendant, c'est presque un _rizpainsel_! Je foule aux pieds la cendre de Langevin! L'obstin ne cda point aux raisons de Mme Renault, mais il se laissa vaincre aux prires de Clmentine. La jeune crole le clinait avec une grce irrsistible. -- Mon bon grand-pre par-ci, mon joli petit grand-pre par-l; mon vieux _baby_ de grand-pre, nous vous remettrons au collge si vous n'tes pas raisonnable! Elle s'asseyait familirement sur les genoux de Fougas et lui donnait de petites tapes d'amiti sur les joues. Le colonel faisait la grosse voix, puis son coeur se fondait de tendresse, et il se mettait pleurer comme un enfant. Ces familiarits n'ajoutaient rien au bonheur de Lon Renault; je crois mme qu'elles tempraient un peu sa joie. Assurment il ne doutait ni de l'amour de sa fiance ni de la loyaut de Fougas. Il tait forc de convenir qu'entre un grand-pre et sa petite-fille, l'intimit est de droit naturel, et ne peut offenser personne. Mais la situation tait si nouvelle et si peu ordinaire qu'il lui fallut un peu de temps pour classer ses sentiments et oublier ses chagrins. Ce grand-pre, qu'il avait pay cinq cents francs, qui il avait cass l'oreille, pour qui il avait achet un terrain au cimetire de Fontainebleau; cet anctre plus jeune que lui, qu'il avait vu ivre, qu'il avait trouv plaisant, puis dangereux, puis insupportable; ce chef vnrable de la famille qui avait commenc par demander la main de Clmentine et fini par jeter dans les hliotropes son futur petit-fils ne pouvait obtenir d'emble un respect sans mlange et une amiti sans restriction. Mr et Mme Renault prchaient leur fils la soumission et la dfrence. Ils lui reprsentaient Mr Fougas comme un parent mnager. -- Quelques jours de patience! disait la bonne mre, il ne restera pas longtemps avec nous; c'est un soldat qui ne saurait vivre hors de l'arme, non plus qu'un poisson hors de l'eau. Mais les parents de Lon, dans le fond de leur me, gardaient le souvenir amer de tant de chagrins et d'angoisses. Fougas avait t le flau de la famille; les blessures qu'il avait faites ne pouvaient se cicatriser en un jour. Gothon elle-mme lui gardait rancune sans le dire. Elle poussait de gros soupirs chez Mlle Sambucco, en travaillant au festin des noces. -- Ah! mon pauvre Clestin, disait-elle son acolyte, quel petit sclrat de grand-pre nous aurons l! Le seul qui ft parfaitement son aise tait Fougas. Il avait pass l'ponge sur ses fredaines, lui; il ne gardait aucune rancune personne de tout le mal qu'il avait fait. Trs paternel avec Clmentine, trs gracieux avec Mr et Mme Renault, il tmoignait Lon l'amiti la plus franche et la plus cordiale. -- Mon cher garon, lui disait-il, je t'ai tudi, je te connais, je t'aime bien; tu mrites d'tre heureux, tu le seras. Tu verras bientt qu'en m'achetant pour vingt-cinq napolons tu n'as pas fait une mauvaise affaire. Si la reconnaissance tait bannie de l'univers, elle trouverait un dernier refuge dans le coeur de Fougas! Trois jours avant le mariage, matre Bonnivet apprit la famille que le colonel tait venu dans son cabinet pour demander communication du contrat. Il avait peine jet les yeux sur le cahier de papier timbr, et crac! en morceaux dans la chemine. -- Mr le croquenotes, avait-il dit, faites-moi le plaisir de recommencer votre chef-d'oeuvre. La petite-fille de Fougas ne se marie pas avec huit mille francs de rente. La nature et l'amiti lui donnent un million, que voici! L-dessus, il tire de sa poche un bon d'un million sur la Banque, traverse firement l'tude en faisant craquer ses bottes, et jette un billet de mille francs sur le pupitre d'un clerc en criant de sa plus belle voix: -- Enfants de la basoche! voici pour boire la sant de l'Empereur et de la grande arme! La famille Renault se dfendit nergiquement contre cette libralit. Clmentine, avertie par son futur, eut une longue discussion devant Mlle Sambucco avec le jeune et terrible grand- pre; elle lui remontra qu'il avait vingt-quatre ans, qu'il se marierait un jour, que son bien appartenait sa future famille. -- Je ne veux pas, dit-elle, que vos enfants m'accusent de les avoir dpouills. Gardez vos millions pour mes petits oncles et mes petites tantes! Mais, pour le coup, Fougas ne voulut pas rompre d'une semelle. -- Est-ce que tu te moques de moi? dit-il Clmentine. Penses-tu que je ferai la sottise de me marier maintenant? Je ne te promets pas de vivre comme un trappiste, mais, mon ge et bti comme je le suis, on trouve qui parler dans les garnisons, sans pouser personne. Mars n'emprunte pas le flambeau de l'Hymne pour clairer les petites promenades de Vnus! Pourquoi l'homme forme- t-il des noeuds?... Pour tre pre. Je le suis au comparatif, et dans un an, si notre brave Lon se conduit en homme, j'attraperai le superlatif. Bisaeul! c'est un joli grade pour un troupier de vingt-cinq ans. quarante-cinq ou cinquante, je serai trisaeul. soixante-dix... la langue franaise n'a plus de mots pour dire ce que je deviendrai! mais nous en commanderons un ces bavards de l'Acadmie! Crains-tu que je manque de rien dans mes vieux jours? J'ai ma solde, d'abord, et ma croix d'officier. Dans l'ge des Anchise et des Nestor, j'aurai ma pension de retraite. Ajoutes-y les deux cent cinquante mille francs du roi de Prusse, et tu verras que j'ai, non seulement le pain, mais le rata jusqu'au terme de ma carrire. Plus, une concession perptuit que ton mari a paye d'avance dans le cimetire de Fontainebleau. Avec cela, et des gots simples, on est sr de ne pas manger son fonds! Bon gr, mal gr, il fallut en passer par tout ce qu'il voulut et accepter son million. Cet acte de gnrosit fit grand bruit dans la ville, et le nom de Fougas, dj clbre tant de titres, en acquit un nouveau prestige. Tout Fontainebleau voulut assister au mariage de Clmentine. On y vint de Paris. Les tmoins de la marie taient le marchal duc de Solferino et l'illustre Karl Nibor, lu depuis quelques jours l'Acadmie des sciences. Lon s'en tint modestement aux vieux amis qu'il avait choisis dans le principe, Mr Audret, l'architecte, et Mr Bonnivet, le notaire. Le maire revtit son charpe neuve. Le cur adressa aux jeunes poux une allocution touchante sur l'inpuisable bont de la Providence qui fait encore un miracle de temps autre en faveur des vrais chrtiens. Fougas, qui n'avait pas rempli ses devoirs religieux depuis 1801, trempa deux mouchoirs de ses larmes. -- On perd de vue ceux qu'on estime le plus, disait-il en sortant de l'glise, mais Dieu et moi nous sommes faits pour nous entendre! Aprs tout, qu'est-ce que Dieu? Un Napolon un peu plus universel! Un festin pantagrulique, prsid par Mlle Virginie Sambucco en robe de soie puce, suivit de prs la crmonie. Vingt-quatre personnes assistaient cette fte de famille, entre autres le nouveau colonel du 23me et Mr du Marnet, peu prs guri de sa blessure. Fougas leva sa serviette avec une certaine anxit. Il esprait que le marchal lui aurait apport son brevet de gnral de brigade. Sa figure mobile trahit un vif dsappointement en prsence de l'assiette vide. Le duc de Solferino, qui venait de s'asseoir la place d'honneur, aperut ce jeu de physionomie et dit tout haut: -- Ne t'impatiente pas, mon vieux camarade! Je sais ce qui te manque; il n'a pas tenu moi que la fte ne ft complte. Le ministre de la guerre tait absent lorsque j'ai pass chez lui. On m'a dit dans les bureaux que ton affaire tait accroche par une question de forme, mais que tu recevrais dans les vingt-quatre heures une lettre du cabinet. -- Le diable soit des plumitifs! s'cria Fougas. Ils ont tout, depuis mon acte de naissance jusqu' la copie de mon brevet de colonel. Tu verras qu'il leur manque un certificat de vaccine ou quelque paperasse de six liards! -- Eh! patience, jeune homme! Tu as le temps d'attendre. Ce n'est pas comme moi: sans la campagne d'Italie qui m'a permis d'attraper le bton, ils me fendaient l'oreille comme un cheval de rforme, sous le futile prtexte que j'avais soixante-cinq ans. Tu n'en as pas vingt-cinq, et tu vas passer gnral de brigade: l'Empereur te l'a promis devant moi. Dans quatre ou cinq ans d'ici, tu auras les toiles d'or, moins que le guignon ne s'en mle. Aprs quoi, il ne te faudra plus qu'un commandement en chef et une campagne heureuse pour passer marchal de France et snateur, ce qui ne gte rien. -- Oui, rpondit Fougas, j'arriverai. Non seulement parce que je suis le plus jeune de tous les officiers de mon grade, parce que j'ai fait la grande guerre et suivi les leons du matre dans les champs de Bellone, mais surtout parce que le destin m'a marqu de son empreinte. Pourquoi les boulets m'ont-ils pargn dans plus de vingt batailles? Pourquoi ai-je travers des ocans de bronze et de fer sans que ma peau ret une gratignure? C'est que j'ai une toile, comme lui. La sienne tait plus grande, c'est sr, mais elle est alle s'teindre Sainte-Hlne, et la mienne brille encore au ciel! Si le docteur Nibor m'a ressuscit avec quelques gouttes d'eau chaude, c'est que ma destine n'tait pas encore accomplie. Si la volont du peuple franais a rtabli le trne imprial, c'est pour fournir une srie d'occasions mon courage dans la conqute de l'Europe que nous allons recommencer! Vive l'Empereur et moi! Je serai duc ou prince avant dix ans, et mme... pourquoi pas? on tchera d'tre prsent l'appel le jour de la distribution des couronnes! En ce cas, j'adopte le fils an de Clmentine: nous l'appelons Pierre-Victor II, et il me succde sur le trne comme Louis XV son bisaeul Louis XIV! Comme il achevait cette tirade, un gendarme entra dans la salle manger, demanda Mr le colonel Fougas et lui remit un pli du ministre de la guerre. -- Parbleu! s'cria le marchal, il serait plaisant que ta promotion arrivt au bout d'un pareil discours. C'est pour le coup que nous nous prosternerions devant ton toile! Les rois mages ne seraient que de la Saint-Jean, auprs de nous. -- Lis toi-mme, dit-il au marchal, en lui tendant la grande feuille de papier. Ou plutt, non! J'ai toujours regard la mort en face; je ne dtournerai pas mes yeux de ce tonnerre de chiffon, qui me tue. Monsieur le colonel, en prparant le dcret imprial qui vous levait au grade de gnral de brigade, je me suis trouv en prsence d'un obstacle insurmontable qui est votre acte de naissance. Il rsulte de cette pice que vous tes n en 1789, et que vous avez aujourd'hui soixante-dix ans accomplis. Or la limite d'ge tant fixe soixante ans pour les colonels, soixante- deux pour les gnraux de brigade et soixante-cinq pour les divisionnaires, je me vois dans l'absolue ncessit de vous porter au cadre de rserve avec le grade de colonel. Je sais, monsieur, combien cette mesure est peu justifie pour votre ge apparent et je regrette sincrement que la France soit prive des services d'un homme de votre vigueur et de votre mrite. Il est d'ailleurs certain qu'une exception en votre faveur ne provoquerait aucune rclamation dans l'arme et n'exciterait que des sympathies. Mais la loi est formelle et l'Empereur lui-mme ne peut la violer ni l'luder. L'impossibilit qui en rsulte est tellement absolue, que si, dans votre ardeur de servir le pays, vous consentiez rendre vos paulettes pour recommencer une nouvelle carrire, votre engagement ne pourrait tre reu dans aucun des rgiments de l'arme. Il est heureux, monsieur, que le gouvernement de l'Empereur ait pu vous fournir des moyens d'existence en obtenant de S.A.R. le rgent de Prusse, l'indemnit qui vous tait due; car il n'y a pas non plus d'administration civile o l'on puisse faire entrer, mme par faveur, un homme de soixante-dix ans. Vous objecterez trs justement que les lois et les rglements datent d'une poque o les expriences sur la revivification des hommes n'avaient pas, encore donn des rsultats favorables. Mais la loi est faite pour la gnralit et ne doit pas tenir compte des exceptions. On verrait sans doute la modifier si les cas de rsurrection se prsentaient en certain nombre. Agrez, etc. Un morne silence accueillit cette lecture; _Le Mane_, _Thcel_, _Phars_ des lgendes orientales ne produisit pas un effet plus foudroyant. Le gendarme tait toujours l, debout, dans la position du soldat sans armes, attendant le rcpiss de Fougas. Le colonel demanda une plume et de l'encre, signa le papier, le rendit, donna pourboire au gendarme, et lui dit avec une motion contenue: -- Tu es heureux, toi! on ne te dfend pas de servir ton pays! Eh bien! reprit-il en s'adressant au marchal, qu'est-ce que tu dis de a? -- Que veux-tu que j'en dise, mon pauvre vieux; cela me casse bras et jambes. Il n'y a pas discuter contre la loi; elle est formelle. Ce qui est bte nous, c'est de n'y avoir pas song plus tt. Mais qui diable, en prsence d'un gaillard comme toi, aurait pens l'ge de la retraite? Les deux colonels avourent que cette objection ne leur tait pas venue l'esprit; mais, une fois qu'on l'avait souleve, ils ne voyaient rien rpondre. Ni l'un ni l'autre n'auraient pu engager Fougas comme simple soldat, malgr sa capacit, sa force physique et sa tournure de vingt-quatre ans. -- Mais alors, s'cria Fougas, qu'on me tue! Je ne peux pas me mettre peser du sucre ou planter des choux! C'est dans la carrire des armes que j'ai fait mes premiers pas, il faut que j'y reste ou que je meure. Que faire? que devenir? Prendre du service l'tranger? Jamais! Le destin de Moreau est encore prsent mes yeux... fortune! que t'ai-je fait pour tre prcipit si bas lorsque tu te prparais m'lever si haut? Clmentine essaya de le consoler par de bonnes paroles. -- Vous resterez auprs de nous, lui dit-elle; nous vous trouverons une jolie petite femme, vous lverez vos enfants. vos moments perdus, vous crirez l'histoire des grandes choses que vous avez faites. Rien ne vous manque: jeunesse, sant, fortune, famille, tout ce qui fait le bonheur des hommes, est vous; pourquoi donc ne sriez-vous pas heureux? Lon et ses parents lui tinrent le mme langage. On oubliait tout en prsence d'une douleur si vraie et d'un abattement si profond. Il se releva petit petit et chanta mme au dessert une chanson qu'il avait prpare pour la circonstance. _poux, pouse fortune,_ _Vous allez dans cet heureux jour,_ _ la torche de l'hymne,_ _Brler les ailes de l'Amour,_ _Il faudra, petit dieu volage,_ _Que vous restiez la maison,_ _Enchan par le mariage_ _De la Beaut, de la Raison!_ _ _ _Il fera son unique tude_ _D'allier les plaisirs aux moeurs;_ _II perdra l'errante habitude_ _De voltiger de fleurs en fleurs._ _O plutt non: chez Clmentine_ _Il a trouv roses et lis,_ _Et dj le fripon butine_ _Ainsi qu'aux jardins de Cypris._ On applaudit beaucoup cette posie arrire, mais le pauvre colonel souriait tristement, parlait peu, et ne se grisait pas du tout. L'homme l'oreille casse ne se consolait point d'avoir l'oreille fendue. Il prit part aux divertissements de la journe, mais ce n'tait plus le brillant compagnon qui animait tout de sa mle gaiet. Le marchal le prit part dans la soire, et lui dit: -- quoi penses-tu? -- Je pense aux vieux qui ont eu le bonheur de tomber Waterloo, la face tourne vers l'ennemi. Le vieil imbcile d'Allemand qui m'a confit pour la postrit m'a rendu un fichu service. Vois-tu Leblanc, un homme doit vivre avec son poque. Plus tard, c'est trop tard. -- Ah , Fougas, pas de btises! Il n'y a rien de dsespr, que diable! J'irai demain chez l'Empereur; on verra, on cherchera; des hommes comme toi, la France n'en a pas la douzaine pour les jeter au linge sale. -- Merci. Tu es un bon, un vieux, un vrai! Nous tions cinq cent mille dans ton genre, en 1812; il n'en reste plus que deux, ou pour mieux dire un et demi. Vers dix heures du soir, Mr Rollon, Mr du Marnet et Fougas reconduisirent le marchal au chemin de fer. Fougas embrassa son camarade et lui promit d'tre sage. Le train parti, les trois colonels revinrent pied jusqu' la ville. En passant devant la maison de Mr Rollon, Fougas dit son successeur: -- Vous n'tes gure hospitalier aujourd'hui; vous ne nous offrez pas un petit verre de cette fine eau-de-vie d'Andaye! -- Je pensais que vous n'tiez pas en train de boire, dit Mr Rollon. Vous n'avez rien pris dans votre caf, ni aprs. Mais montons! -- La soif m'est revenue au grand air. -- C'est bon signe. Il trinqua mlancoliquement et mouilla peine ses lvres dans son verre. Mais il s'arrta quelque temps auprs du drapeau, mania la hampe, dveloppa la soie, compta les trous que les balles et les boulets avaient laisss dans l'toffe, et ne rpandit pas une larme. -- Dcidment, dit-il, l'eau-de-vie me prend la gorge; je ne suis pas un homme aujourd'hui. Bonsoir, messieurs! -- Attendez! nous allons vous reconduire. -- Oh! mon htel est deux pas. -- C'est gal. Mais quelle ide avez-vous eue de rester l'htel, quand vous avez ici deux maisons votre service? -- Aussi, je dmnage demain matin. Le lendemain matin, vers onze heures, l'heureux Lon tait sa toilette lorsqu'on lui apporta une dpche tlgraphique. Il l'ouvrit sans voir qu'elle tait adresse Mr Fougas, et il poussa un cri de joie. Voici le texte laconique qui lui apportait une si douce motion: monsieur colonel Fougas, Fontainebleau. Je sors cabinet Empereur. Tu gnral brigade au titre tranger en attendant mieux. Plus tard corps lgislatif modifiera loi. LEBLANC. Lon s'habilla la hte, courut l'htel du _Cadran-Bleu_, monta chez le colonel, et le trouva mort dans son lit. On raconta dans Fontainebleau que Mr Nibor avait fait l'autopsie et constat des dsordres graves causs par la dessiccation. Quelques personnes assurrent que Fougas s'tait suicid. Il est certain que matre Bonnivet reut par la petite poste une sorte de testament ainsi conu: Je lgue mon coeur la patrie, mon souvenir la nature, mon exemple l'arme, ma haine la perfide Albion, mille cus Gothon, et deux cent mille francs au 23me de ligne. Vive l'Empereur, quand mme! FOUGAS. Ressuscit le 17 aot, entre trois et quatre heures de releve, il mourut le 17 du mois suivant, sans appel. Sa seconde vie avait dur un peu moins de trente et un jours. Mais il employa bien son temps; c'est une justice lui rendre. Il repose dans le terrain que le fils de Mr Renault avait achet son intention. Sa petite- fille Clmentine a quitt le deuil depuis tantt une anne. Elle est aime, elle est heureuse, et Lon n'aura rien se reprocher si elle n'a pas beaucoup d'enfants. Bourdonnel, aot 1861. End of Project Gutenberg's L'homme l'oreille casse, by Edmond About License: Share Alike