Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/American Libraries.) L'INFME PAR EDMOND ABOUT DEUXIME DITION PARIS LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 1873 Droit de traduction rserv. OUVRAGES DU MME AUTEUR FORMAT IN-8. La vieille roche. Trois parties qui se vendent sparment. 1re partie: _Le Mari imprvu_. 1 vol. 3 fr. 50 2e partie: _Les Vacances de la Comtesse_. 1 vol. 3 50 3e partie: _Le marquis de Lanrose_. 1 vol. 3 50 Le Roi des montagnes; dition illustre de 158 vignettes par G. Dor, 1 vol. grand in-8 5 Le Progrs. 1 vol. 3 50 Les Mariages de province. 1 vol. 3 50 FORMAT IN-18 JSUS. Germaine; 10e dition, 1 vol. 2 Les Mariages de Paris; 13e dition. 1 vol. 2 Tolla; 8e dition. 1 vol. 2 Le Roi des montagnes; 10e dition. 1 vol. 2 L'Homme l'oreille casse; 5e dition. 1 vol. 2 Madelon; 4e dition. 1 vol. 3 50 Matre Pierre; 4e dition. 1 vol. 2 Trente et quarante; 5e dition. 1 vol. 2 Le Turco; 2e dition. 1 vol. 3 50 Les Mariages de province. 1 vol. 3 50 Thtre impossible; 2e dition. 1 vol. 3 50 La Grce contemporaine; 6e dition. 1 vol. 3 50 Le Progrs; 4e dition. 1 vol. 3 50 L'A, B, C du travailleur. 1 vol. 3 50 Causeries. 2 vol. 7 Chaque volume se vend sparment 3 fr. 50 c. Voyage travers l'exposition universelle des beaux-arts en 1855. 1 vol. 2 Nos artistes au salon de 1857. 1 vol. 1 Salon de 1864. 1 vol. 3 50 Salon de 1866. 1 vol. 3 50 Le Capital pour tous; brochure 10 Le Fellah; 3e dition. 1 vol. 3 50 Alsace (1871-1872). 1 vol. 3 50 Coulommiers.--Typogr. A. MOUSSIN. A MON AMI ALEXANDRE DUMAS FILS L'INFAME I Le 24 janvier 185., ce qu'on appelle tout Paris se poussait, se foulait et se culbutait au bal de ces gens-l. L'htel des Gautripon, qui recevait tous les mercredis, tait cit comme un des plus vastes et des plus somptueux de l'avenue des Champs-lyses. Le suisse et le premier palefrenier se partageaient vingt louis par semaine, rien qu' montrer les curies et les mangeoires de marbre blanc. On lisait dans le _Guide de l'tranger_ que tel jour, telle heure, les Anglais pouvaient voir la galerie de tableaux, et notamment l'incomparable _Passion_ d'Albert Drer. Mme Gautripon allait aux courses en voiture de gala, comme une reine; elle achetait les chevaux que l'impratrice avait trouvs trop chers. Ses meraudes jouissaient d'une rputation europenne depuis l'exposition de Londres, o Webster et Samson les avaient tales dans une vitrine part, entre deux _policemen_. Le train de cette maison bourgeoise reprsentait au bas prix cent mille francs par mois. Un seul dtail vous permettra de mesurer la prodigalit gautriponne: les enfants avaient chacun son service et ses quipages; or l'an marchait sur sept ans et le plus jeune tait g de dix-huit mois. Le monde tait tmoin de ces magnificences, et le monde parisien, qui sait tout, savait que Gautripon (Jean-Pierre) n'avait pas hrit d'un centime. Ses compagnons d'enfance n'taient pas morts; on l'avait vu boursier la pension Mathey, puis matre d'tude en chapeau rp, bottes bantes, puis expditionnaire dix-huit cents francs. Mme Gautripon, ne Pigat, tait lve Saint-Denis, fille d'un vieux capitaine d'infanterie. Son pre, honnte Breton de Morlaix, avait laiss le renom d'une droiture et d'une brutalit antiques: dans son ancien rgiment, le 62e, on dit encore: roide comme Pigat. Mais, comme il n'avait pris aucun Palais d't, ce vertueux sauvage n'avait pu donner sa fille que la dot rglementaire apporte vingt ans plus tt par sa femme, c'est--dire douze cents francs de rente. Les splendeurs de cette maison taient donc une nigme propose la sagacit de Paris. Personne n'avait entendu dire qu'un oncle d'Amrique et lgu ses dollars l'ancien matre d'tude ou la belle milie, sa femme. Quelques habitus du logis, par acquit de conscience et pour dcrotter le pain qu'ils mangeaient, allaient disant: Gautripon a le gnie des affaires, il spcule, tout lui russit; mais aucun agent de change n'avait achet ou vendu trois francs de rente pour le compte de Gautripon. En revanche, il tait notoire que la maison possdait un commensal riche et gnreux comme un roi. On le nommait Lon Brchot; il avait hrit de tous les millions de son pre, Nicolas Brchot, terrassier, puis contre-matre, puis entrepreneur, et en dernier lieu fournisseur de toutes les grandes compagnies de l'Europe. Cet Auvergnat presque illettr, mais calculateur de premire force et dou d'un coup d'oeil infaillible, vous livrait des chemins de fer et des canaux sur commande, comme un cordonnier livre une paire de bottes: simple, rond, honnte en affaires, camarade de ses ouvriers jusqu' les battre, et plus dur au travail que le meilleur d'entre eux. Le travail, qui est le seul roi inamovible depuis un certain temps, peut seul difier des fortunes royales. Quand le pre Brchot, gros mangeur comme tous ceux qui dpensent leurs forces sans compter, prit son indigestion finale, on valuait son actif plus de cinquante millions. Le fait est que personne, pas mme lui, n'aurait pu en dresser l'inventaire. Ce gros conqurant de millions tait, comme Alexandre, Charlemagne et Bonaparte, mieux organis pour prendre que pour garder ce qu'il avait pris. Ses gains normes s'taient logs au hasard; il y avait de tout dans la succession: des lingots empils la Banque, des valeurs de premier ordre en portefeuille avec normment d'actions vreuses; des placements hypothcaires, cinq ou six maisons Paris, une ferme en Sologne, une mine de mercure en Espagne, une carrire de marbre en Algrie, une fort de dix lieues carres en Russie, un cru fameux dans le Mdoc, une fabrique d'allumettes Bade, des parts de commandite Saint-tienne et force reconnaissances souscrites sur papier chandelle par de petits emprunteurs peu solvables. Le panorama de ces richesses, brusquement tal sous les yeux d'un hritier de vingt-cinq ans, avait d l'blouir comme un nouveau trsor de Monte-Cristo, car il sortait d'une ducation svre. Jusqu' l'ge de dix-huit ans, son pre l'avait tenu coffr dans une pension clbre, chez l'invincible Mathey, terreur du concours gnral. lve mdiocre et bachelier Dieu sait comment, il quitta la pension pour les bureaux paternels, et fit longtemps la besogne d'un employ dix-huit cents francs. Il est vrai que son pre le logeait, l'habillait, lui prtait des chevaux et lui servait cent louis par mois pour ses gants et ses cigares; mais ce pre bourru ne payait en dehors que les dpenses motives; il dfendait le jeu, il bondissait l'ide que Lon pourrait signer une lettre de change, et disait en fronant ses gros sourcils: Avise-toi d'escompter ma mort, et je te dshrite au profit de mes ouvriers! Ces rigueurs invraisemblables dans un temps aussi relch que le ntre avaient allum chez l'adolescent une soif de dpense et une impatience de jouir qui n'attendit pas mme la fin du grand deuil. Il aborda la vie en homme qui ne sait pas le chiffre de sa fortune. Ses compagnons de jeu et ses rivaux du sport lui donnrent d'emble un surnom qui rappelait l'industrie paternelle: on le nommait l'entrepreneur de sa ruine. Il le sut, et dit un jour assez plaisamment: Impossible! Mon pre tait plus fort dans son genre que moi dans le mien. Ce fou n'tait pas sot; il ne manquait pas de repartie. A certain journaliste apprenti qui se vantait trop tt d'tre le fils de ses oeuvres, il rpondit: Pardon, mon cher; vos oeuvres sont bien jeunes pour avoir dj de grands enfants. Son esprit, sa gaminerie tardive et surtout sa prodigalit trouvrent grce devant le monde des viveurs, o il se jeta tte baisse. Paris lui pardonna ses millions la condition tacite qu'il ne les garderait pas longtemps. Il ne devait tre que l'usufruitier de sa fortune; on le rangeait de confiance parmi les dcavs de l'avenir. Cette rputation se fonda si vite et si bien que pas une mre ne fit le geste de lui offrir sa fille. Quant celles qui ont pour spcialit de s'offrir elles-mmes, elles tournrent quelque temps autour de lui, et l'abandonnrent son heureux sort ds qu'il fut avr que son coeur n'tait pas disponible. On sut ou l'on crut savoir que Brchot tait accapar par une famille bourgeoise et qu'il vivait en tiers dans le mnage Gautripon. Le fait parut d'autant plus probable que le train des Gautripon grandissait vue d'oeil. L'ancien caissier de Brchot pre, homme riche et considr, raconta que M. Lon avait voulu pouser une grisette, mais que le patron s'tait mis en travers. Le bruit courut que le fils an de la belle milie tait venu avant terme; mais la preuve manquait, Mme Gautripon ayant fait ses premires couches en Italie. Une autre lgende voulait que le capitaine Pigat ft mort de sa propre main, pour survivre le moins possible l'honneur de la famille. A ces imputations mal dmontres, mais qui se soutenaient en l'air par la force de leur vraisemblance, les amis de la maison rpondaient: Brchot et Gautripon se sont lis de bonne heure; ils taient insparables la pension Mathey. Gautripon fils, lorsqu'il perdit son pre, eut pour correspondant le pre de son ami. Lon Brchot, un an et plus aprs sa sortie du collge, venait voir Gautripon chez Mathey et lui conter ses amourettes. Jean-Pierre lui rdigeait sur commande des vers bien tourns et surtout corrects, dont l'autre se faisait honneur dans un certain monde. Est-il donc tonnant que le fils de famille, en prenant possession de sa fortune, ait pens un camarade si ancien et si cher? Vous le voyez qui jette les millions par la fentre, et vous demandez qu'il crie Gautripon tout seul: Gare dessous! Quand une maison brle, les voisins ont plus chaud que les autres, et personne ne les accuse d'avoir vol cette chaleur. Nous ne prtendons pas que Gautripon spcule avec l'argent de son patrimoine; il emprunte pour jouer, mais ce qu'il gagne est bien lui. Ce systme de dfense tait le seul possible. Le moyen d'assimiler Mme Gautripon ces lionnes pauvres qui comptent deux cents francs un cachemire de mille cus? Il n'y a pas au monde un Jean-Pierre assez naf pour croire qu'on nourrit douze chevaux sur douze cents francs de rente. Or la communaut n'avait pas d'autre revenu dmontr, et l'on ne connaissait pas monsieur d'autres moyens d'existence, sauf sa profession de mari. Il tait donc montr au doigt; il portait sur les paules une charge de mpris qui et cras cinquante lphants. Le vulgaire rit volontiers d'un mari tromp par sa femme, les gens de coeur qui raisonnent un peu le prennent en piti; mais sur le vil complaisant qui vend sa part de bonheur et de dignit il n'y a qu'une opinion: tout le monde s'accorde le noter d'infamie. Aprs sept ans de mariage, Gautripon ne s'appelait plus Jean-Pierre; il tait pour tout Paris l'infme Gautripon. Lorsqu'il faisait une emplette pour madame et qu'il donnait son nom et son adresse, le caissier du magasin levait la tte, le commis qui l'avait accompagn jusqu'au comptoir le regardait en face, les acheteurs entrants ou sortants se retournaient, et tout ce monde semblait dire: Ah! ah! voil comme il est fait! Ses domestiques, mieux pays que des chefs de bureau, le servaient par grce, et Dieu sait en quels termes on parlait de lui l'office! Un jour sa femme achte une paire de chevaux. Le garon d'curie qui les avait amens s'loigne avec deux louis de pourboire. Un palefrenier de la maison court aprs lui, l'arrte et lui dit: J'espre que tu payes djeuner? --Sur quoi? sur quarante malheureux francs? --On ne t'a donn que a? --Ma parole! --Qui? --Monsieur. --Ah! tu m'en diras tant! Madame a d donner cinq louis, mais l'infme en aura mis trois dans sa poche. Ce dtail en dit plus dans sa brutalit que tout ce qu'on pourrait crire. La faade tait en pierre blanche et polie comme le marbre. Presque tous les matins la servante du suisse y lavait grands coups d'ponge le mot infme trac au charbon par les vertueux polissons du quartier. Au point de vue de la morale absolue, la trinit de ce mnage tait uniformment criminelle. Le mari qui vend, l'amant qui achte et la femme qui se livre comme une marchandise inerte, mriteraient d'tre tous envelopps du mme dgot; mais la morale et l'opinion sont deux. L'opinion souriait Brchot comme tous les vainqueurs; elle se serait attendrie pour un rien sur le malheureux sort d'milie; elle crasait Gautripon seul. Brchot tait un heureux gaillard, pas autre chose, un homme qui avait bien choisi sa matresse et qui se faisait honneur de son argent. milie, sacrifie par un indigne mari, semblait presque aussi intressante que Joseph vendu par ses frres. Pour Gautripon, les honntes gens s'indignaient que le Code pnal n'et pas un seul article l'adresse de ce coquin-l. Si du moins il avait pratiqu ces faons qui dsarment la rigueur du monde! Il y a mille accommodements avec le puritanisme de Paris. On passe bien des choses aux sclrats qui savent vivre. Les escrocs obligeants, les faussaires polis obtiennent la longue une espce de rhabilitation charitable: la vertu mme finit par leur donner la main, de guerre lasse, quitte se laver aprs; mais Gautripon n'avait jamais trouv mille francs dans sa poche pour assister un malheureux. Autant madame tait prodigue, autant il se montrait tenace garder son ignoble salaire. Lorsqu'un ancien compagnon de dtresse allait sonner chez lui, monsieur n'y tait pas. Ceux qui lui crivaient pour demander quelque service d'argent obtenaient un refus piteux, envelopp de longues phrases filandreuses. Son attitude dans le monde n'tait rien moins qu'avenante. Il parlait peu, rpondait par monosyllabes, regardait d'un air froid et semblait se tenir en garde contre un affront toujours suspendu. Ce pauvre M. Gautripon! disait un soir la comtesse Mahler, on croirait qu'il se promne dans une avenue de soufflets. S'il assistait aux bals de sa femme, c'tait avec une indiffrence si marque que plusieurs invits, dans les commencements, se crurent mal reus. Il saluait les gens d'un sourire contraint, puis s'effaait dans le coin le moins clair jusqu' ce que le bruit de la fte et la distraction du public lui permissent de s'vader incognito. Cette trange faon de recevoir finit par trouver grce; on passa par-dessus la triste originalit de l'infme. On ne le saluait plus que par acquit de conscience, et parmi les jeunes gens qui dansaient le cotillon dans son htel quelques-uns se vantaient de n'tre pas prsents lui. Les joueurs le connaissaient encore moins, car il ne touchait jamais une carte; il ne montait pas mme la galerie du premier tage, o l'on dressait les tables de jeu. Ces messieurs du baccarat, du lansquenet et du rubicon venaient l comme au cercle. Lon Brchot ne se faisait pas faute d'inviter sans crmonie ses connaissances du club et du foyer de l'Opra. Ceux qui taient venus trois fois dans la maison ne craignaient pas d'en amener d'autres. Au milieu de cette anarchie et de cette prodigalit, tout le monde, except Gautripon, tait chez soi. Quand il donnait dner, les convives taient choisis avec un peu plus de discernement, mais par madame ou par Brchot. On les prsentait tous au mari, mais il avait si peu de mmoire ou de politesse qu'il ne les reconnaissait pas le lendemain dans la rue. Au milieu des repas les plus somptueux et les plus exquis, il paraissait honteux de son apptit: peine s'il avalait un potage et quelques bouches de viande; mais il cassait et grignotait furtivement son pain par un mouvement machinal qui ne cessait qu'au dessert. Il buvait son eau pure. Peut-tre aussi les vins de cette cave clbre semblaient-ils insipides un ancien buveur de vin bleu. L'ancien matre d'tude de la pension Mathey ne pouvait gure apprcier les chefs-d'oeuvre du grand Coulard, ce prodige de science vol au prince de Metternich par la diplomatie de Brchot. Quelques moralistes insinuaient que les gots bas contracts ds la jeunesse ne se dsencanaillent jamais: on accusait Gautripon de se livrer dans l'ombre des orgies de gras double et de soupe l'oignon. Cette hypothse fut confirme par un tmoignage aussi curieux qu'imprvu. Le valet de pied du gnral pruvien don Pablo Puchinete jura qu'il connaissait M. Gautripon pour avoir djeun dix fois auprs de lui dans un _bouillon_ de cochers, rue de la Vieille-Estrapade. La chose tait un peu trop forte pour obtenir crance chez les gens qui raisonnent; il en resta pourtant je ne sais quelle odeur de crapule autour de l'accus. La simplicit de ses gots, la vtust de ses habits toujours rps et toujours propres, la grosse toile de ses mouchoirs, la modeste percale de sa chemise, toutes ces habitudes d'pargne et de retranchement personnel qui devaient racheter dans une certaine mesure le luxe outrageux de sa maison, furent autant de charges contre lui. On dcida que cet homme tait ignoble en tout, et le monde ne le vit plus qu' travers une opinion dtestable. Pour ceux qui auraient pu l'envisager autrement, sa personne n'tait ni laide ni repoussante. C'tait un grand garon de trente-deux ans, svelte et bien pris, mais un peu courb en avant sous le poids de son infamie. Les traits du visage taient fermes, le nez un peu grand, mais de forme lgante et fire, la bouche petite, les dents belles, le front haut et les sourcils noblement dessins. Il rasait sa barbe avec soin et portait les cheveux taills en brosse. Ces cheveux du plus beau noir s'argentaient visiblement sur les tempes, et ce rayon de vieillesse anticipe adoucissait tout son visage. Le misrable, qui l'on ne donnait la main que par piti, avait lui-mme une main nerveuse, sche, chaude, une de ces mains qui vous attirent, vous retiennent, et qui s'empareraient de votre amiti, si l'on n'tait pas averti. L'ami de la maison, ce Lon Brchot que vous savez, tait un admirable type d'homme heureux. Ni trop grand ni trop petit, ni gras ni maigre, ni brun ni blond, ni beau ni laid, il se citait lui-mme comme le mieux quilibr de tous les mortels. La bonne humeur et la sant rayonnaient sur sa figure ronde et colore; ses yeux gris scintillaient; son nez court, bien ouvert et lgrement retrouss, humait avec une joyeuse avidit le parfum des bonnes choses. La barbe multicolore, blonde aux racines, rousse au milieu, brune au bout, s'panouissait en ventail pour achever cette figure panouie. Une coiffure imperceptiblement olympienne relevait ses cheveux chtains du front l'occiput en deux masses frissonnantes. Buveur solide et beau mangeur, il avait pris juste assez d'embonpoint pour donner une courbure harmonieuse ses plastrons de batiste, sous le gilet superbement ouvert. Un Lavater aurait lu dans sa physionomie la franchise, la bienveillance, la gnrosit, le mpris des richesses, l'ignorance du danger, l'ardeur des passions: ce qui manquait un peu, c'tait la persvrance, le dvouement, le srieux, le solide, la force de vouloir et la facult de souffrir; mais quoi bon? Est-ce que les oiseaux ont besoin de nageoires? L'homme aim, riche, heureux, a-t-il affaire de cette nergie farouche qui lutte corps corps avec le malheur? La femme qui se partageait (disait-on) entre ces deux messieurs ne peut tre compare aucune autre, ni mme aucune crature vivante; mais on se rendrait compte de sa beaut vraiment particulire, si l'on avait la patience d'tudier avec attention une poupe de grand prix. Les poupes ne reprsentent ni des femmes ni des enfants, mais un ge intermdiaire: il en tait ainsi de Mme Gautripon, quoiqu'elle ft mre de deux garons et d'une fille. Ses cheveux, plus fins que la soie et d'un blond presque blanc, rappelaient cette toison d'agneau qui coiffe les poupes Huret. Toutefois, le corps n'avait pas la raideur et la scheresse de la gutta-percha durcie: les mains, les bras, les paules, tout ce qu'on voit au bal tait d'une blancheur uniforme, absolue, comme le corps des poupes de peau. Les yeux noirs, d'un mail tincelant, illuminaient des traits ronds, moelleux, un peu fondus, et doucement colors comme la cire. La bouche tait trop petite, les yeux trop grands, les pieds et les mains presque invisibles, conformment l'esthtique professionnelle des bimbelotiers. Ses toilettes taient des costumes aussi riches et aussi bizarres que ceux que Marcelin, l'admirable fantaisiste, dessine au 1er janvier pour la devanture de Siraudin. Elle portait aussi des dentelles trop hautes et des pierreries mal proportionnes sa taille. L'amnit de son accueil, le charme de sa voix, l'inaltrable douceur de son langage, vous foraient de penser ces statuettes du nouvel an qui sont des botes de bonbons. Cette petite femme tait la fracheur mme et la suavit en personne, avec certain je ne sais quoi qui veillait des ides de chert fabuleuse et de fragilit dplorable. On enviait le bonheur de l'homme qui avait pu se donner un tel joujou pour ses trennes, et l'on disait aussi: Pourvu qu'il n'aille pas la casser! car on ne la voyait pas sans la dsirer peu ou prou; c'tait une nature aimante qui attirait sinon les coeurs, au moins les convoitises du sexe qui se dit fort. Ses manires n'avaient rien de dcourageant; elle n'tait ni courtisane, ni mme coquette, et pourtant elle semblait facile. Pourquoi? Par cent raisons, mais surtout parce qu'elle ne tmoignait pas plus d'amour Lon qu' Jean-Pierre, qu'il n'tait pas dfendu de lui supposer le coeur libre, et que son laisser aller, ses grces nonchalamment sensuelles, la dsignaient comme un tre dsarm. Il et t paradoxal de la croire infaillible, et plus paradoxal encore de supposer qu'elle ne faillirait plus. Le gros Merryman, qui fait courir, disait ce propos: Je connais pas mal de chevaux qui ne sont jamais tombs sur les genoux, mais je n'en sais pas un qui n'y soit tomb qu'une fois. L'esprance attirait donc un peuple autour d'elle. On y voyait de tout, depuis les princes et les gros banquiers, jusqu'aux sous-lieutenants de la littrature, de l'art et de l'arme, les uns prts faire des sacrifices normes, par cela seul que Lon Brchot en avait dj fait, les autres dans l'espoir qu'il n'y en aurait plus faire, et qu'milie tait assez riche pour se donner le luxe d'un amour dsintress. Cent mille hommes ne suffisent pas composer un salon, il faut trouver moyen d'attirer les femmes du monde, et ce remplissage est toujours difficile dans une maison aussi diffame que l'htel Gautripon; il n'est pourtant pas impossible, si les matres du logis savent mener le recrutement selon la logique parisienne. Une femme perdue de rputation aurait beau se btir un htel magnifique, allumer dix mille bougies, runir l'orchestre du conservatoire et prparer un souper babylonien; elle n'attirerait personne ses bals, si elle commenait par inviter les honntes femmes de Paris. Plus l'htel serait beau, plus l'orchestre serait illustre, plus le souper serait fin, plus on s'honorerait de renvoyer l'invitation comme malsante et impertinente. Une matresse de maison qui sait la vie trouve un biais. Elle attire d'abord un certain nombre d'trangres, et pense avec raison que ces dames n'y regarderont pas de trop prs. Ceux qui se dpaysent un moment pour s'amuser, font du plaisir leur principale affaire et prennent leur rcration o ils la trouvent. Ils agissent chez nous comme nous-mmes en voyage, avec une singulire expansion de tolrance et de facilit. Cela n'engage rien, pas mme reconnatre au bout d'un an les compagnons ou les distributeurs des plaisirs qu'on a pris. Si une femme du monde est solidaire de celles qu'elle voit dans son pays, elle ne doit compte personne des relations qu'elle a pu nouer en voyage. Aussi les trangres accourent-elles, sans faire se prier, partout o l'on ouvre un salon agrable. Il suffit que la maison ne soit pas formellement dclasse, et qu'on voie flotter sur la porte un lambeau de pavillon conjugal. Les Gautripon ou les Brchot comprirent qu'il fallait avoir les grandes dames de l'tranger, et que c'tait le commencement de la sagesse. En effet, le reste alla de soi. Lorsqu'on sut qu'ils faisaient danser des princesses en _i_, des marquises en _o_ et des comtesses en _a_, les Parisiennes la mode jugrent qu'il y avait sottise bouder si bonne compagnie, et plus d'une brigua les invitations qu'elle aurait repousses l'anne d'avant, si on les lui avait offertes. Les familles svres se tinrent obstinment en dehors, mais cette catgorie n'est pas compte dans le total htrogne qui s'intitule tout Paris. Les arts, les lettres, la finance de Paris, de Francfort et de Vienne, la noblesse cosmopolite, un lot de bourgeoisie industrielle et marchande, les deux sexes du sport, la fleur de l'inutilit des clubs, composaient un ensemble plus brillant qu'imposant, mais assez considrable en somme. L'lment masculin tait en majorit, mais les femmes jeunes et jolies ne manquaient pas. Les yeux s'carquillaient aux feux des diamants; l'cho des noms sonores et des titres plus ou moins authentiques caressait agrablement le snobisme parisien. Quoi qu'on pt dire de la vertu de madame, quoi qu'on pt insinuer sur la complaisance de monsieur, le 24 janvier 185... l'htel Gautripon tait encore une maison comme les autres et plus agrable que beaucoup d'autres. Ce qui donnait un caractre un peu singulier ces ftes, c'tait, comment dirai-je? une certaine atmosphre de mpris rpandu. On sait que dans le monde, et surtout dans le monde un peu ml, le savoir-vivre est rparti par doses ingales. Les femmes en gnral en ont plus que les hommes, malgr tous les efforts d'une cole nouvelle pour renverser la proportion. Les vieillards et les hommes mrs sont plus polis que les petits jeunes gens. La naissance, l'ducation, la profession, accentuent plus fortement les ingalits marques par le sexe et par l'ge: mais le point capital o j'ai besoin d'insister ici, c'est que l'individu devient suprieur ou infrieur lui-mme selon le milieu qu'il traverse et le monde qui l'environne. Il y a des instincts grossiers qui constatent la parent de l'homme avec la bte. L'ducation les refoule plutt qu'elle ne les anantit; ils demeurent emprisonns dans quelque coin tnbreux de notre tre, guettant l'occasion de s'chapper et de s'pandre. Pour les tenir en respect, la volont d'un seul homme ne suffit pas; il faut la collaboration d'un certain milieu, la pression des ides et des moeurs ambiantes. La bonne compagnie exerce une salutaire contrainte sur ceux-l mme qui n'en sont point; la mauvaise relche invitablement les habitudes de l'homme le plus correct et le plus dlicat. Le mme homme boit, mange, danse, parle et rit diversement, selon qu'il est dans un salon respectable, ou familier, ou quivoque. La retenue des invits crot en raison de leur estime pour la maison qui les reoit. Un homme bien lev se gne un peu, mme avec ses amis, quoi qu'en dise le proverbe; tout le monde en prend son aise et lche la bride ses instincts chez les Gautripons de tous tages. Ainsi les jeunes gens abusaient trangement de cette hospitalit banale et dcrie. Quelques-uns arrivaient sans scrupule aprs boire; quelques-uns montaient au fumoir avant de saluer milie, et s'y cantonnaient jusqu'au souper, entre les liqueurs et les cigares. D'autres donnaient l'assaut au buffet avec des pousses formidables. Tout le monde commandait aux serviteurs de la maison, qui devenaient familiers ds minuit, grce aux libations de l'office. On gaspillait outrageusement les boissons et les mets, et si quelque chose venait manquer par hasard, les invits s'en tonnaient sur un ton qui voulait dire: Quoi! nous daignons aider la ruine de ces faquins-l, et ils n'ont plus d'asperges quatre heures! Aprs souper, la jeunesse dansait des pas fantastiques et tenait des discours inous, et les dames, acclimates peu peu, commenaient ne plus s'tonner de rien. Les joueurs s'impatronisaient dans la galerie de tableaux jusqu' midi, voire jusqu' la soire du lendemain, et, comme Lon Brchot tait de la partie, on n'essayait pas mme de les dloger. Ils commandaient leurs repas, sans plus de faon qu' l'auberge, et Mme Gautripon disait en s'veillant sur les deux heures: Comment! ils sont encore l? Eh bien! donnez-leur tout ce qu'ils voudront! toujours avec son frais sourire de poupe neuve. Voici comment l'tourderie d'un jeune homme et la fume de quelques verres de vin de Champagne changrent ces beaux yeux d'mail en deux sources de larmes. Le marquis Lysis de la Ferrade tait un magnifique crole de vingt-cinq ans, un de ces Apollons exotiques qui ressemblent aux Franais de la mtropole comme un palmier de l'le Bourbon un pommier du pays de Caux. Il avait le teint mat, la lvre pourpre, les cheveux presque bleus, les yeux fendus en amande et noys dans ce fluide tincelant et doux qui semble fait de courage et d'amour. Noble, riche, vaillant, admirablement souple aux jeux du corps et de l'esprit, il avait vu toutes les portes s'ouvrir deux battants devant lui, toutes les mains courir au-devant de la sienne. Ce jour-l mme, on venait de fter sa bienvenue dans un club o les millionnaires n'entrent pas comme au moulin. Par malheur il avait terriblement bien dn: la folie que les Bordelais, les Bourguignons et les Champenois emprisonnent dans leurs bouteilles s'tait mle en lui au vin de la jeunesse, qui est le plus absurde et le plus gnreux de tous. Il s'tait chapp du club dix heures avec un cortge de joyeux compagnons; on avait fait une descente au foyer de l'Opra et mis en fuite les plus jolis oiseaux et les moins farouches du monde; puis la brillante cohorte, souleve par ces ailes invisibles que l'ivresse attache aux pieds des jeunes fous, moustille par un vent de bise qui fouettait le visage et piquait les oreilles, s'tait abattue grand bruit sous le pristyle de l'infme. L, les cochers de ces messieurs, riant d'un rire philosophique et dissertant entre eux sur l'galit dans le vin, s'taient rangs la file, tandis que les valets de pied pliaient les paletots et que les matres envahissaient la maison comme une ville conquise. Vers minuit, Gautripon se faufila discrtement, son ordinaire, hors des salons o l'on dansait. Il dcrocha, dans un couloir obscur, une vieille pelisse double de chat rp, comme on n'en trouve qu'au Temple, et il se mit en devoir de gagner la petite porte des fournisseurs. Un grand tapage appela son attention vers l'office; il prta l'oreille, et entendit les mots monsieur, madame et Brchot, rpts plusieurs fois au milieu d'une hilarit brutale. Il se consulta un instant pour savoir s'il devait passer outre ou boire la turpitude de ses gens jusqu' la lie. La curiosit fut la plus forte: il couta tout le rcit d'un laquais qui venait de dposer un plateau de verres vides et parlait en se tenant les ctes. L'orateur avait fini et l'auditoire riait encore, que Jean-Pierre tait dj loin. Il rentrait dans les appartements, la souquenille sur le dos et le chapeau sur la tte, escaladait le premier tage, traversait la galerie et se jetait dans la chambre coucher de sa femme avec l'emportement d'un sanglier bless. Ds le seuil, il reconnut le spectacle insolent que les rires de l'office lui avaient dnonc. On avait mis nu le lit de Mme Gautripon et fait la couverture. Sur deux larges oreillers tals cte cte, on avait couch deux ttes de carton, dont l'une reprsentait un coq et l'autre une chatte blanche. Au-dessus un grand cerf, drap dans un tapis de table, allongeait deux longs bras et deux mains gantes de frais sur le couple htroclite, comme pour le protger ou le bnir. Les pincettes du foyer et les accessoires du cotillon avaient fourni les principaux lments de cette scandaleuse mascarade; l'auteur de la plaisanterie devait avoir prt ses gants. L'infme poussa un son guttural, ses yeux flamboyrent; il se redressa de toute la hauteur de sa taille, plongea un regard effrayant dans le petit groupe de rieurs qui s'baudissait ce spectacle, aperut un jeune homme dgant et lui sauta la gorge en criant: Misrable lche! c'est donc toi? M. de la Ferrade bondit sous l'insulte et sous l'treinte. Il carta par une torsion dsespre les deux mains qui l'touffaient, regarda son agresseur, le reconnut sans le connatre, lui rit au nez et rpondit d'une voix vibrante: Monsieur le Gautripon, vous dites des incohrences: ce n'est ni un misrable, ni un lche, puisque c'est moi! Cela dit, il repoussa violemment l'infme, qui chancela un moment, puis s'lana de nouveau; mais les amis du jeune homme avaient eu le temps de se jeter entre les deux combattants. M. Gautripon lutta contre eux, glissa sur le tapis et se releva sous une pluie de cartes de visite. Le crole avait profit de la bagarre pour fouiller dans sa poche et vider tout son carnet sur la tte de l'ennemi. A demain, disait-il, on ne donne qu'une carte un homme seul; mais vous qui vous appelez lgion, vous partagerez le paquet entre vos amis et connaissances! Gautripon demeura comme atterr sous le coup de ce nouvel outrage; il lui fallut une grande demi-minute pour reprendre ses esprits. Lorsqu'il vint la riposte, les jeunes gens, au nombre de cinq ou six, taient dj au milieu de la galerie. Il prit son lan pour les rejoindre, mais la voix de son ami Brchot le cloua sur place. Je tiens mille louis, disait Lon. Les joueurs n'avaient rien vu, rien entendu: ils taient tout leur affaire. Le mari se ravisa, rentra dans la chambre, ferma doucement la porte, fit un paquet des cartes du marquis et les serra dans sa poche. Il revint ensuite au grand lit de Mme Gautripon, ramena la couverture sous le traversin, roula les oreillers en cylindre et les mit au pied du lit, tendit sur le tout le grand couvre-pied de guipure et de satin rose, rangea le tapis de table et les pincettes, jeta les gants au feu et replaa les cartonnages dans la corbeille du cotillon. Le dsordre ainsi rpar, il rouvrit la porte deux battants et regagna l'escalier de service; mais, au lieu d'y retourner par le mme chemin, il prit gauche et pntra sur la pointe du pied dans l'appartement des enfants. Les deux garons et la fillette dormaient du plus riant sommeil sous leurs rideaux de tulle garni de malines. Un prcepteur, une gouvernante et deux bonnes anglaises reposaient auprs d'eux. Leur mre les avait entours de ces mille brimborions ruineux qu'on donne aux enfants d'aujourd'hui pour leur inculquer ds le berceau la sotte vanit des hommes. Le petit monsieur de sept ans tait meubl de bois de rose; on voyait dans son salon particulier une collection de tableaux enfantins et le portrait de son poney favori peint par un matre. Un trophe de cannes et de cravaches sa taille dcorait un des panneaux de la chambre; sur une pelote son chiffre brillait toute une collection de riches pingles son usage. Rien ne manquait cette rduction des lgances la mode, pas mme une bote cigares en argent cisel, pleine, il est vrai, de cigares de chocolat. Gautripon regarda ce bizarre talage comme s'il ne l'avait jamais vu; il haussa les paules, secoua la tte et vint baiser avec une tendresse plus que paternelle l'enfant qui ressemblait scandaleusement Brchot. Sur les trois qu'il embrassa tour tour, la petite fille seule s'veilla, ouvrit les yeux demi, et lui rendit son baiser dans le vide en disant: Je t'aime! Et moi aussi, pauvres enfants, je vous aime! murmurait-il en s'loignant avec des larmes plein les yeux. Il sortit de l'htel sans encombre et gagna une maison de pitre apparence vers le bas de la rue de Ponthieu; le portier, qui ne l'attendait plus, vint lui ouvrir en grommelant: il s'excusa d'un ton modeste et donna dix sous... Sa bougie allume et sa cl dtache du clou, l'infme gravit un escalier sale et nausabond, s'arrta au cinquime tage, enfila un couloir, passa devant quatre ou cinq portes o les noms de locataires se lisaient sur des criteaux de carton, et entra finalement dans une mansarde trs-propre. Les draps du lit et les rideaux de l'unique fentre taient du plus beau blanc; le papier, douze sous le rouleau, n'avait ni tache ni gratignure, la couchette de noyer brillait, le carreau de brique rouge miroitait, les humbles flambeaux de la chemine tincelaient. Six bonnes chaises de paille bien nettes, deux petites tables soigneusement frottes la cire et un lavabo de quinze francs compltaient l'intrieur honnte et modeste d'un ouvrier qui a de l'ordre ou d'un petit employ. Gautripon s'y installa comme chez lui. Il s'assit sur une de ces chaises de paille, lut attentivement la carte du beau crole et mdita quelques minutes la tte dans ses mains; puis, souriant lui-mme en homme qui a fait son plan, il se dvtit, accrocha sa pelisse un porte-manteau, brossa, plia sa toilette de bal et la serra dans un placard. Cette besogne acheve, il se coucha, souffla sa bougie et s'endormit d'un profond sommeil. Cependant M. de la Ferrade, un peu dgris, se faisait conduire au cercle des colonies, et arrachait son oncle, M. d'Entrelacs, aux plaisirs mathmatiques du whist. M. d'Entrelacs tait un homme de cinquante ans, trs-jeune de visage, d'esprit et de courage. Il ressemblait son neveu, mais en grand et en gros. Sa figure bronze, d'une consistance un peu molle, offrait la teinte et le relief arrondi du cuir gaufr. L'oncle avait fait parler de lui; on citait ses amours et ses duels Bourbon, voire Paris. Sur le chapitre du point d'honneur, il n'avait plus de leons prendre, et personne mieux que lui n'tait capable d'en donner. Les amateurs qui rendent cinq coups de bouton sur dix aux prvts de salle, les habitus du tir qui coupent des balles en deux sur une lame de rasoir, le citaient comme un matre. Il avait assist son neveu dans trois ou quatre affaires, et le blason des la Ferrade ne s'en tait pas mal trouv. Le rcit du jeune homme n'mut pas l'homme mr. Cela se dessine nettement, dit-il; il n'y a pas matire controverse. Tu as insult, tu as provoqu, tous les torts viennent de nous: donc nous laissons le choix des armes; c'est ce monsieur nous dire s'il aime mieux hberger dans sa peau quelques pouces de fer ou une demi-once de plomb. Adresse-moi ses tmoins ds que tu les auras vus. J'attends ici le gnral Puchinete; tu le connais, c'est un gaillard dans mon genre. A nous deux, nous mnerons lestement l'affaire, et les petits journaux n'auront pas le temps de la galvauder. Va dormir; un bon somme vous fait mieux la main que le tir et le matre d'armes. II Vers midi, Lysis de la Ferrade fut veill par son ngre, qui portait deux cartes sur un plateau. Deux cartes, je devrais dire deux carrs longs de papier dor sur tranche o l'on avait crit la main: RASTOUL, _aux Villes-de-Saxe_, rue Saint-Jacques, 254.--MONPAIN, _au Val-de-Grce_. De la part de M. Jean-Pierre. Le jeune homme se frotta les yeux et se demanda un instant s'il n'achevait pas quelque rve. Que diable est-ce que ces gens-l? --Deux messieurs dcors. --Ah!... prie-les de m'attendre un instant et offre-leur des journaux, des cigares, des biscuits, du vin de Xrs. Le ngre sortit, et le matre sauta dans un pantalon en murmurant: Jean-Pierre? De la part de M. Jean-Pierre? Il me semble en effet que Brchot et les autres le dsignent quelquefois sous ce nom-l. Nous verrons bien; mais ces cartes dores sur tranche? O diable a-t-il pch ses tmoins et quelle espce de chrtiens m'a-t-il envoys? Comment l'ami de la maison n'est-il pas de la partie? Dieu sait comment a finira, mais a commence drlement. Tout en faisant ces rflexions, il endossait une jaquette de taffetas gris-perle, ouate et pique comme la robe de chambre d'une petite-matresse. Lorsqu'il fut prsentable, il passa dans son boudoir, o deux robustes gaillards boutonns jusqu'au menton l'attendaient debout, devant le guridon servi et intact. A leur moustache, au noeud tout fait de leur cravate, leurs gants noirs, la solidit de leur chaussure, la largeur du ruban neuf qui dcorait leur redingote, le marquis devina deux sous-officiers en retraite. C'taient d'ailleurs deux beaux hommes et deux honntes figures. Mille pardons! messieurs, dit le marquis. --Il n'y a pas d'offense, rpondit l'un. --Parfaitement, ajouta l'autre. --Veuillez donc vous asseoir, je vous en prie. --Nous ne sommes pas fatigus, dit le premier ambassadeur. --Parfaitement, dit le deuxime. Toutefois le jeune homme insista si poliment que l'orateur de cette trange dputation finit par prendre place au bord d'un sige et que l'autre en fit autant, ne voulant pas dsobliger monsieur le marquis. Mais quand le matre du logis fit le geste de leur offrir des cigares, ils reculrent avec une sorte d'effroi. Ce fut bien pis lorsqu'il les pria d'accepter une larme de son vieux vin de Xrs. Le premier tmoin, M. Rastoul, rougit comme si cette politesse et t une injure personnelle. Faites excuse! dit-il; ce n'est pas pour trinquer que nous sommes ici, c'est pour vous proposer la botte. L'infirmier-major ouvrait la bouche pour approuver; il l'ouvrit bien plus grande en voyant que le jeune homme lui coupait la parole et lui prenait son mot: Parfaitement, messieurs, dit le crole, avec une grce exquise. Je suis tout vos ordres, et j'accepte d'avance les propositions que vous me faites l'honneur de m'apporter; mais l'usage n'interdit pas les rapports de courtoisie entre gens qui vont se couper la gorge, et vous pouvez accepter le vin que je vous offre sans faillir au mandat que vous remplissez si dignement. S'il y avait une pointe d'ironie sous la leon, elle n'effleura pas l'piderme des deux honntes sous-officiers. M. Rastoul se relcha un peu de sa raideur, et rpondit en tournant ses pouces: Si a se fait...? --Je vous assure que a se fait. --Eh bien! ce sera donc en vous remerciant de votre politesse. M. de la Ferrade emplit deux verres jusqu'aux bords, et laissa tomber quelques gouttes dans le sien. Les deux sous-officiers trinqurent ensemble et avec l'ennemi. Chacun d'eux vida son verre d'un trait, aprs quoi M. Monpain prit un mouchoir carreaux bleus dans le fond de son chapeau et s'essuya la bouche, tandis que M. Rastoul pongeait ses deux moustaches en les tirant par un geste tout guerrier. Ils acceptrent ensuite les cigares et le feu que M. de la Ferrade leur offrit de ses mains blanches. Et maintenant, messieurs, dit le jeune homme, je vous coute. --Monsieur le marquis, dit Rastoul, parlons peu, mais parlons bien. M. Jean-Pierre est un digne homme. --M. Gautripon, voulez-vous dire? --M. Gautripon si vous voulez. Chez nous, on ne l'appelle que M. Jean-Pierre. Il parat que vous lui avez fait... je suis trop poli pour dire une crasserie, mais enfin... une chose qui ne se fait pas. Il nous a dit, moi et mon camarade, qu'il voulait aller sur le terrain, et du moment que M. le marquis parat tre consentant de s'aligner, l'affaire peut marcher rondement, d'autant plus, je vous l'avouerai, que nous n'avons pas trop de temps, moi et mon camarade, attendu les permissions, qui ne s'obtiennent pas comme on veut. --Effectivement, dit le camarade. Tant qu'aux armes, je sais o l'on pourrait se procurer des lattes, des fleurets, des pistolets de cavalerie, enfin tout. --Ne vous donnez pas tant de peine, messieurs. J'ai des armes, et si vous les rcusiez par hasard, les armuriers sont l. A ce que je comprends, vous tes militaires? --J'ai ma pension rgle, dit Rastoul. Maintenant je suis aux _Villes-de-Saxe_, ouvreur. --Plat-il? --C'est moi qui me tiens l'entre du magasin et qui ouvre la porte aux dames. Il n'y a pas de sot mtier, et on recherche les lgionnaires pour a, vu que a pose une maison. --J'entends, monsieur. Encore une larme de ce vin de Xrs, je vous prie. Vous m'excuserez d'ailleurs si je cherche deviner par quel concours de circonstances M. Gautripon, que vous appelez Jean-Pierre, a t conduit mettre ses intrts entre vos mains: non qu'il pt s'adresser des personnes plus dignes, mais le rang qu'il tient dans le monde, la fortune... --Pardon, monsieur le marquis, les explications nous sont interdites. Si je vous ai mis au courant de mes affaires, a n'est pas une raison pour que je vous conte les siennes, dont au reste j'ignore foncirement. Je sais qu'il est un digne homme et qu'il nous a donn la commission de vous mener sur le pr. Si vous n'en voulez pas, dites-le; M. Jean-Pierre saura ce qui lui reste faire. --C'est bien a, dit l'infirmier. Des explications aprs coup, il n'en faut plus. Bon, si on s'expliquait avant: on aurait peut-tre la main moins leste. --Plat-il? --On ne taperait pas, quoi! --Vous croyez donc qu'il y a eu des voies de fait changes entre nous? M. Rastoul devina que la seule phrase prononce par son camarade avait t une sottise, et se hta de tout rparer. Monpain vous dit, monsieur le marquis, que ceux qui parlent trop vite tapent souvent en paroles, sur le tiers et le quart. Le crole sourit dans sa moustache et reprit: Allons, messieurs, avouez franchement, en loyaux militaires, que vous ne savez pas le premier mot de la querelle? --Eh bien! oui, je l'avoue, rpondit Rastoul. Aprs? S'il ne nous a pas plu de savoir pourquoi M. Jean-Pierre y allait? Je sais que je l'estime, que vous lui avez manqu, et qu'il est press d'en dcoudre. a me suffit, moi, et mon camarade. --Parfaitement, dit l'infirmier. --Alors, messieurs, je m'abandonne au cours des vnements sans plus chercher le mot d'une nigme qui commenait m'intriguer. Mes tmoins seront chez vous dans une heure. Vous plat-il de les attendre aux _Villes-de-Saxe_, rue Saint-Jacques? --Ah! mais non! s'cria M. Rastoul, c'est cela qui ferait un grabuge tout casser! --Alors au Val-de-Grce, chez M. Monpain? --Eh! diantre non! dit Monpain. Si vous croyez que le Val-de-Grce est fait pour des esclandres pareils!... Il faudrait prendre rendez-vous chez quelqu'un... O? chez Fignot par exemple... --Non! dit Rastoul. Des messieurs comme ces messieurs ne seraient point leur place dans un cabinet de marchand de vin. Tenez! monsieur le marquis, si a vous tait gal, nous irions chez messieurs vos tmoins nous-mmes, et de cette faon-l tout serait dcid en deux temps. --A votre aise, messieurs. J'aurai l'honneur de vous mettre en relation avec le vicomte d'Entrelacs, mon parent, et le gnral Puchinete, un tranger de distinction. Il est une heure, ces messieurs doivent djeuner ensemble l'htel d'Entrelacs, rue de la Ville-l'vque, deux pas d'ici. Permettez que j'crive l'adresse, et agrez mes excuses pour vous avoir retenus si longtemps. Les deux lgionnaires taient dj dans l'escalier quand le ngre descendit quatre quatre et les pria de rentrer un moment chez son matre. Messieurs, dit le crole, un contre-temps dont je suis pour le moins aussi dsol que vous-mmes! Veuillez lire le billet qu'on vient de m'apporter. La lettre tait de M. d'Entrelacs, et voici ce qu'elle disait: Mon cher Lysis, le diable s'en mle. J'ai vu le gnral hier soir; il m'a refus net pour des raisons assez dlicates, que je comprends sans les adopter. Comme le temps pressait un peu, je me suis rabattu sur le premier gars un peu solide que j'ai trouv ma main: c'tait Grand. Autre histoire! Il m'oppose une fin de non-recevoir qui, bien que curieuse et digne d'tre mdite, ne supporte pas la discussion. Je me retourne immdiatement et je tte en moins d'une heure Violin, Patry, Sinalis, Randot, Morhange, Lespinois; tous, mon cher, sans en excepter un, m'envoient au diable, et jurent que rien au monde ne les dcidera figurer dans une affaire Gautripon. Morhange s'est prononc si carrment, et j'tais moi-mme mont un tel diapason, que nous avons failli dplacer le problme. Somme toute, je suis rentr bredouille, et ce matin encore, aprs avoir couru tout Paris, rveill une demi-douzaine d'honntes gens et rompu un fagot de lances, je demeure le seul tmoin sur qui je puisse compter, mais je ne me tiens pas pour battu: le temps de manger un morceau, et je reprends la campagne. Cherche de ton ct, et si tu reois la visite, fais en sorte d'ajourner l'entrevue six heures du soir ou demain midi. A tout vnement, viens dner avec ton vieil oncle et ton solide ami, CSAR D'ENTRELACS. M. Rastoul lut attentivement la lettre et la rendit en disant: C'est drle que des personnes comme il faut se fassent tant prier quand elles ne risquent rien. Moi et Monpain, nous avons dit oui tout de suite, et pourtant si a se savait, je perdrais peut-tre ma place, et il irait pour sr au bloc. Enfin! chacun son ide. Nous allons rentrer chacun chez nous, et nous reviendrons demain midi avec votre permission. Si les messieurs pouvaient s'y trouver par complaisance, nous monterions le coup pour dimanche, et de cette faon l'ouvrage ne souffrirait pas. Sur cette rflexion, il se retira poliment comme il tait entr, et poussa son camarade devant lui. Eux partis, le jeune homme resta un peu troubl et mdiocrement satisfait de lui-mme: non qu'il se reprocht d'avoir prolong l'entrevue au del des limites normales et fait jaser deux braves gens; sa curiosit lui semblait lgitime. Est-ce que tout n'est pas permis pour pntrer de tels mystres d'infamie? En prsence des coquins triomphants qui claboussent la foule honnte, l'homme de bien se sent investi d'un pouvoir discrtionnaire, sa conscience l'institue juge d'instruction; mais il et fallu, pour bien faire, que l'enqute n'arrtt pas l'action. Le marquis s'tait trouv beau, tandis qu'il dirigeait le dbat d'un air dominateur, s'intressant aux dtails les plus singuliers de l'affaire et relguant au second plan le duel, cette vtille et cette banalit. La lettre de M. d'Entrelacs altrait quelque peu la physionomie du rle: en ajournant la rencontre, elle prtait ce petit interrogatoire si leste et si fier une couleur de temporisation. M. de La Ferrade se demanda avec une sorte d'angoisse quelle opinion les deux lgionnaires emportaient de lui. Un homme de coeur n'est jamais insensible l'estime des honntes gens, quelque supriorit qu'il s'arroge sur eux en lui-mme. Celui-ci aurait mieux aim recevoir cent coups d'pe la fois que d'entendre ces simples mots prononcs par un garon de boutique: Le jeune homme cause bien, mais il n'est pas press d'en dcoudre. La seule ide que deux hommes pourraient le mal juger pendant vingt-quatre heures lui fit bouillir le sang; il allait et venait, relisant la lettre et se creusant la tte pour savoir o trouver M. d'Entrelacs. Il songea un moment se passer de son oncle et de tous les gens raisonnables que le vicomte avait dans son intimit. Faire seller un cheval, courir au bois de Boulogne et arrter deux fous de son ge, par exemple, deux compagnons de son quipe nocturne, c'tait l'affaire d'un instant; mais il avait cent raisons de mnager cet oncle, qui tait presque toute sa famille: d'ailleurs rien ne prouvait que M. d'Entrelacs n'et pas trouv depuis midi l'homme qu'il cherchait. Cependant, par quel complot de hasards ce recrutement du deuxime tmoin tait-il devenu si difficile? Mon oncle a vingt amis qui sont les miens, et pas un dans le nombre ne consent marcher avec nous! Est-ce parce que j'ai tort? Parbleu! je le sais bien. J'ai fait une gaminerie, soit; mais ds que je m'offre la rparer comme un homme, l'amiti les oblige tous me prter les mains. Non! s'ils se font prier, c'est parce qu'il leur rpugne d'avoir affaire Gautripon. Mais les mille ou quinze cents personnes qui se gobergeaient chez lui, pas plus tard qu'hier au soir, n'ont certes pas la mme excuse. Et que le diable m'emporte si ce vieux muscadin de Puchinete n'y tait pas! Ah! tant pis! j'en aurai le coeur net, puisque le _inral_ ne sort jamais avant trois heures! Il s'habilla et se fit mener rue Balzac, chez le vnrable ami de son oncle. Le gnral Puchinete, qui vit encore, est un riche migr pruvien. N'tait son accent, on le prendrait pour un Franais de 1781. Les crivains du dix-huitime sicle, qu'une importation presque rcente a populariss dans l'Amrique du Sud, ont t ses matres favoris. Sa mmoire est farcie de petits vers badins que personne en France ne sait plus; il les roucoule galamment l'oreille des dames, et cette posie aux couleurs effaces a pour plus d'une le charme rtrospectif des ventails plis. Dans les runions d'hommes, il dbite volontiers des tirades loquentes sur les liberts imprescriptibles de ceux-ci et les iniquits incorrigibles de ceux-l. Belles faons, le geste harmonieux, le menton ras, la tabatire en main, la bonbonnire en poche, jabot souple et manchettes coquettement fripes, il poudrerait sa tte, si le temps ne s'tait charg de la besogne; au demeurant, le plus galant homme du monde, et vous allez en juger. Mon garon, dit-il au marquis, je t'attendais. Oui, je t'aurais consign ds demain la porte de mon coeur, si tu n'tais pas venu de prime saut me chercher querelle. Te voil furieux, c'est parfait. Noble courroux! laves brlantes de la jeunesse! Gote-moi ces violettes pralines, et dis-moi si mon confiseur n'a pas cristallis le printemps en personne. --Gnral, tout l'heure deux braves gens sont venus chez moi. Je leur ai offert du vin de Xrs comme vous m'offrez des bonbons, et ils m'ont rpondu: Nous ne sommes pas ici pour goter votre vin, mais pour savoir si vous avez du sang dans les veines. Je leur ai dit: A vos ordres! et je leur ai donn l'adresse de deux hommes en qui je croyais comme en Dieu. Mais devinez un peu la honte qui m'tait rserve? --Enfant! Ce n'tait pas une honte, c'tait une leon. --Vous me permettrez de vous dire qu'il n'est plus d'coliers mon ge. --Tarare! coute-moi. Je suis d'avis que tu dois une rparation par les armes, et je me fais non-seulement un devoir, mais une fte de t'accompagner sur le terrain... --Alors!... --Patience! Et si j'ai un regret, c'est que la mode ne soit plus d'intresser les tmoins dans la partie; mais, cher ami, l'affaire est si malencontreusement engage que l'honneur nous commande de l'asseoir sur une autre base. Je l'ai dit hier soir ton oncle, et il n'a pas trouv un mot rpondre. Tu es un gentilhomme, et le sieur Gautripon est un vilain... --Trs-vilain; mais qu'importe? --Il importe que vous restiez chacun dans votre rle. Or si demain l'on disait Paris que deux messieurs se sont rencontrs propos d'une femme, que le sieur Gautripon se battait pour elle et le marquis de La Ferrade contre elle, c'est le marquis, mon cher, qui serait un vilain, et le vilain qui deviendrait un gentilhomme. Comprends-tu? --Il s'agit pardieu bien de Mme Gautripon! C'est le mari que j'ai insult, c'est lui qui me provoque, c'est contre lui que vous refusez de me conduire sur le terrain! --Cher ami, les jeunes gens n'ont pas le coup d'oeil juste, et la preuve, c'est que tu as cru n'encourir qu'un coup d'pe en touchant au lit d'une femme. Tu as commis un crime de lse-faiblesse et mrit un blme autrement redoutable que toutes les vengeances des maris. La femme doit passer avant tout, et ds que tu l'as effleure, le mari recule au second plan. --Alors, quoi? Qu'ai-je faire pour rparer mes torts envers cette poupe? --Rien que de mettre sa personne hors de cause et d'arranger une autre querelle avec son mari. C'est ce que j'ai dit ton oncle, et s'il avait voulu m'couter, nous aurions dj fait les trois quarts du chemin. Gautripon ne manquerait pas de se prter la chose... --Il est si complaisant! --Laisse sa complaisance en paix, et cherchons un prtexte avouable. Il n'en manque pas, Dieu merci! Le jeu, les paris de course, le ballon d'une danseuse, la politique, une thorie littraire, la couleur d'une cravate ou la coupe d'un gilet, tout est matire querelle pour deux hommes qui veulent et qui doivent se rencontrer. --Vous croyez cela, vous? mais Gautripon n'est d'aucun cercle, il ne frquente aucun thtre, il ne joue pas, ne parie pas, ne discute pas, ne parle pas, et l'on ne sait par o le prendre, except par sa femme, que l'on prend comme on veut! Que fait-il? o va-t-il? o se tient-il, ce personnage tnbreux qui traverse la vie comme l'gout collecteur traverse les dessous de Paris? Lui savez-vous une habitude? lui connaissez-vous un ami? Devinez quels tmoins ce monsieur m'a envoys tout l'heure? Un garon de magasin et un infirmier du Val-de-Grce, un matassin d'hpital! Le gnral ouvrit de grands yeux, et s'apprtait demander les dtails de l'entrevue, quand M. d'Entrelacs fit son entre avec le colonel Chabot. C'est encore moi, dit-il au gnral Puchinete en lui tendant la main. Tiens! Lysis avec vous! A merveille! nous ferons d'une pierre deux coups. Ton affaire se corse, mon enfant. Voici Chabot qui soutient une thse nouvelle, et nous dfend de dganer sous aucun prtexte. Entendez-vous, gnral, sous aucun prtexte! --Pour le coup, dit le Pruvien, c'est moi qui vais tre tonn. --Et moi donc! s'cria M. de La Ferrade. En vrit, messieurs, j'admire que vous preniez si grand soin de ma peau. Suis-je un fils de famille lev dans le coton? Oubliez-vous que j'ai men bonne fin une demi-douzaine d'affaires? Le colonel Chabot coupa la tirade par un geste d'une autorit irrsistible. Monsieur, dit-il, c'est justement votre courage, votre habitude des armes et vos preuves trop souvent faites qui autorisent le dbat. Si vous tiez un jouvenceau tout neuf et sujet caution, nous ferions peut-tre la sottise de vous conduire sur... Eh bien, non! pas mme alors! Le duel est une affaire d'honneur, sacrebleu! Il faut donc des gens d'honneur pour jouer la partie. Avant de se mesurer avec un homme, on doit prvoir deux choses: la premire, c'est qu'on peut tre oblig de faire prendre de ses nouvelles; la seconde, c'est qu'on peut tre conduit lui serrer la main. Serrer la main d'un Gautripon! envoyer chez un Gautripon! --Mais, colonel, j'y suis all moi-mme, et M. Puchinete aussi. --Pour vous amuser, soit; cela n'engage rien. Est-ce que mes soldats ne vont pas se distraire o bon leur semble? Est-ce qu'ils ne se querellent jamais aprs boire avec les Gautripons de Vincennes? Est-ce qu'on leur permettrait de dganer sur le terrain contre ces dbitants d'honnte hospitalit? --Le cas est diffrent: ils payent. --Moins cher que vous, monsieur, car ils ne donnent que leur argent, et vous prtez l'clat de votre nom et le prestige de votre personne aux soires de ce faquin-l! Confiez-moi le soin de votre honneur: vous ne craignez pas, je suppose, qu'il priclite entre mes mains? --Non, colonel; mais encore est-il bon que je sache o vous voulez en venir. --Je veux savoir d'abord si cet homme est ou n'est pas le marchand de sa femme. Et ce n'est pas moi seul qui suis pris de cette curiosit; le grelot que vous avez attach hier soir a fait du bruit dans le monde. Avez-vous vu comme tous vos amis et ceux de M. d'Entrelacs se sont rcuss unanimement? Vingt-quatre heures plus tt, vous auriez eu des tmoins choisir par douzaines. C'est que le problme n'tait pas pos. Il l'est maintenant, grce vous, et chacun sent qu'il faut attendre et se tenir en garde jusqu' ce qu'il soit rsolu. Il y a un fond de pudeur sous la lgret parisienne, mon cher. On tolre longtemps le luxe inexpliqu d'une maison amusante, on se jette les yeux ferms dans un courant de plaisirs sans demander si la source en est pure; mais qu'une seule voix se mette crier gare, c'est un sauve-qui-peut gnral. Le signal est donn; Paris veut avoir le coeur net de cette mystrieuse opulence; il faut que ce monsieur nous dise o sont les capitaux dont il tale impudemment le revenu. C'est nous de l'interroger; sa provocation nous donne un droit illimit d'enqute. Comment! un homme n'est pas admis au club sans justifier de ses moyens d'existence, on veut savoir o sont ses terres ou ses actions avant de jouer le whist avec lui, et l'on irait jouer la grosse partie au jeu de l'pe avec un gueux qui a peut-tre toutes ses fermes dans l'alcve de la Gautripon! M. d'Entrelacs prit la parole. Mais, colonel, dit-il, est-ce qu'il n'est pas trop tard pour demander des comptes? N'tes-vous pas d'avis que Lysis, en insultant cet homme, a renonc au droit de le discuter? Je pense comme vous que les honntes gens doivent choisir leurs adversaires, et qu'il ne faut pas se commettre, mme sur le terrain; je doute cependant qu'on puisse repousser un cartel par la question pralable, lorsqu'on a dit et fait la veille ce que nous avons fait et dit hier soir. --Eh! cher ami, le procureur imprial en dit bien d'autres aux vauriens qu'il trane en justice! Et si messieurs les sclrats prtendaient se rhabiliter en provoquant le magistrat qui les accuse, le genre humain tout entier se lverait dans un immense clat de rire. --Nous ne sommes pas au Palais. --Non, mais les vilenies que le Code a oubli de punir sont toutes du ressort de l'opinion publique. --J'entends, mais que voulez-vous faire? car il est impossible que nous en restions l. --Je veux mettre Gautripon en demeure de se dbarbouiller publiquement, et, s'il ne trouve pas assez d'eau dans la Seine, nous jouerons le jeu de Florence! MM. d'Entrelacs, Puchinete et la Ferrade se regardrent en ouvrant de grands yeux. videmment, le jeu de Florence tait pour eux lettre close. Le colonel comprit leur silence et s'expliqua. Un Franais, galant homme s'il en fut, est insult publiquement aux _cascine_ de Florence par un compatriote qui, tort ou raison, passait pour un faussaire et un escroc. L'insult, qui avait fait ses preuves, et plutt dix fois qu'une, se dtourne froidement vers un grand seigneur russe qui accompagnait son agresseur, et lui dit: Monsieur, on ne peut chercher querelle un homme qui n'est pas net; mais, puisque vous garantissez celui-ci en l'honorant de votre compagnie, je compte que vous allez vous couper la gorge avec moi. Voil la marche suivre. Nous nous trouvons demain au rendez-vous, nous soumettons le cas aux tmoins de Gautripon: ils prennent fait et cause pour leur commettant; M. de la Ferrade en choisit un, et, pour donner plus de corps l'affaire, je me charge de l'autre. Le jeune homme allgua l'humble condition des tmoins, qui rendait, selon lui, cet arrangement difficile. Pourquoi donc? dit le colonel. Mon jeune ami, depuis 89, il n'y a plus que deux classes dans la socit: les honntes gens et les coquins. Ceux dont vous me parlez ne sont assurment pas la solde de leurs femmes; il n'y a pas raison pour qu'on ddaigne de s'aligner avec eux. Deux sous-officiers lgionnaires! Peste! vous tes bien dgot! J'en prends un de confiance: le garon de magasin, mon grade ne me permettant pas d'avoir affaire l'autre. Dame! j'aimerais mieux croiser le fer avec des hommes de notre monde... --Et moi donc! riposta vivement le crole. Comprend-on par exemple que Brchot reste la cantonnade lorsque Gautripon est en scne? --Bien parl! dit le Pruvien, d'autant plus que Brchot est une fine lame, tandis que Gautripon n'a jamais mis le pied dans une salle de Paris; mais tu oublies que Brchot n'a pas pouvoir pour dfendre la femme d'un autre: Un insolent parlait mal de ma belle; Je la vengeai. Qui prit? Ce fut elle. Si tu tiens rgler ce compte avec Brchot, il ne boudera pas; mais il faut en revenir ma premire ide, prendre un prtexte et mettre la femme en dehors tout prix. La discussion se prolongea jusqu'au dner et mme aprs, car ces messieurs dnrent ensemble. En fin de compte, le plan du colonel Chabot prvalut, moins par son mrite intrinsque que par l'autorit de l'inventeur. Le colonel Chabot n'tait autre que cet ancien capitaine qui survcut toute sa compagnie et monta positivement seul l'assaut du fort de Boghar. La colonne d'attaque, qui le suivait cinq grandes minutes d'intervalle, le trouva adoss contre un vieux mur et piquant dans un tas d'Arabes avec le sang-froid d'un cuisinier qui larde ses perdrix. Par miracle, il n'avait que des blessures lgres, et le pre Bugeaud l'envoya porter Paris les clefs de la place. Dcor de la propre main du roi, il avait fait son chemin par une srie de coups d'clat, et toute l'arme disait qu'il serait arriv plus haut sans ses duels, la tournure paradoxale de son esprit et l'inflexible roideur de son caractre. Ce qu'il avait perdu comme avancement, il l'avait regagn en popularit. C'est pourquoi le lendemain midi les malheureux tmoins de Gautripon tressaillirent jusque dans leur moelle aux deux syllabes de son nom. Ils s'taient prsents plus crnement que la veille, soit que la rflexion leur et mont la tte, soit que Jean-Pierre leur et mis le feu sous le ventre. Le simple coup de sonnette qui annona leur arrive indiquait nettement la rsolution d'en finir. Messieurs, leur dit le jeune crole, j'ai l'honneur de vous prsenter le colonel Chabot et le vicomte d'Entrelacs, qui ont mes pleins pouvoirs pour dbattre l'affaire avec vous. Prenez place; je me retire. De ce petit discours, les deux lgionnaires n'entendirent qu'un mot. Rastoul laissa tomber son chapeau et ne songea pas mme le reprendre. Monpain jeta le sien sur un divan; l'un et l'autre avancrent l'ordre machinalement, comme deux statues ambulantes; leurs petits doigts cherchaient sous les plis de la redingote la couture de leur pantalon. L'habitude est plus forte que tous les raisonnements du monde. Le colonel lui-mme oublia qu'en vertu de la circonstance ces braves gens devenaient ses gaux. Rastoul! dit-il d'une voix brusque. --Prsent! mon colonel. --Dans quel rgiment avez-vous servi? --Au 3e lger, 78e de ligne. Engag volontaire du 10 septembre 1826, rengag le... --C'est bon. O avez-vous gagn ce ruban-l? --A l'Isly, mon colonel, en prenant un drapeau. --Tudieu! ce n'est pas de la petite bire! Pourquoi n'avez-vous pas avanc? --Faute d'instruction, mon colonel. --Combien de fois avez-vous t cass? --Pas une, mon colonel. --Comment avez-vous pu vous dcider monter la garde devant une boutique? --Il faut vivre, mon colonel. --La pension et la croix ne vous nourrissaient donc pas? --J'ai une femme et deux enfants. --Et vous, Monpain, vous tes encore au service? --Parfaitement, mon colonel; mon temps finit dans dix-huit mois. --Ce n'est pas l'hpital que vous avez attrap la croix? --Non, mon colonel; c'est l'Alma. --Dans les ambulances? --Oui et non, mon colonel; je suis all au feu chercher le commandant Trochard, et je l'ai rapport sur mon dos. --Allons! vous tes encore un brave homme, vous! Il y a de fires gens dans notre arme. Et dire, mon cher d'Entrelacs, que, sans nous, ces deux gaillards s'claboussaient jusqu' l'chine dans le bourbier d'un Gautripon! Il remplit deux verres au ras du bord et dit aux sous-officiers d'un ton de commandement: Attention! buvez-moi a! Ils ne se firent prier ni l'un ni l'autre. A votre sant, mon colonel! dit Rastoul. --Et la compagnie, ajouta Monpain. M. d'Entrelacs salua de la tte; mais il avait du mal garder son srieux; car c'tait bien la premire fois qu'il voyait une affaire d'honneur mene ainsi tambour battant. Le colonel se mit cheval sur une chaise, aspira deux bouffes de cigare, et lorgnant travers la fume les deux lgionnaires debout: Ah ! dit-il, mes enfants, qu'est-ce que vous venez faire ici? Monpain se retrancha timidement derrire le camarade. Moi, je ne sais rien, dit-il; je ne connais pas mme M. Jean-Pierre. C'est Rastoul qui est venu me chercher, et j'ai dit oui par obligeance. Vous savez bien, mon colonel, qu'un militaire ne peut pas refuser ce petit service-l. --C'est selon les personnes qui le demandent. Et vous, Rastoul, connaissez-vous M. Gautripon? --Oui, mon colonel, et je mettrais ma main au feu... --Pas si vite! on se brle. Nous ne sommes pas ici pour jeter notre estime en l'air. Il y a quarante-huit heures, pas vrai, que vous frquentez ce cadet-l? --Moi, mon colonel? Il y a plus de quatre ans. --Et vous l'avez bien rencontr six fois en quatre annes, hein? --Mais je l'ai vu presque tous les jours, mon colonel, comme j'ai l'honneur de vous voir en ce moment ici. --Ne pas confondre!... Moi je vous dis, Rastoul, que vous avez pu le rencontrer souvent, mais que vous ne l'avez jamais connu. --Il en sera ce que vous voudrez, mon colonel. Nonobstant... --Quoi? --J'aurais les yeux bands en face de douze canons de fusil, et je dirais que M. Jean-Pierre est un brave homme. --Mais, tte de clou que vous tes! il y a vingt-quatre heures, vous ne saviez pas seulement son vrai nom! --Mon colonel, on peut connatre les gens sans savoir les sobriquets qu'ils ont par ailleurs. Son vrai nom chez nous, c'est Jean-Pierre, et tous les gens du quartier vous diront comme moi. --Ah! ah! les gens du quartier! Et qu'est-ce qu'on dit de sa femme dans votre quartier, monsieur Rastoul? --Nous ne lui en connaissons aucune, mon colonel. --Il est pourtant mari, et rudement, j'ose le dire. --On dit tant de choses, mon colonel! --On n'en dira jamais autant qu'il y en a, sergent! Lui connaissez-vous un mtier, votre homme? --Oui, mon colonel. --Il en a un propre en effet! --Dame! tout le monde ne peut pas tre snateur. M. Jean-Pierre est employ. --Aux menus plaisirs de la France! --Je n'y suis plus, mon colonel. --Lui savez-vous un domicile? --Oui, mon colonel, rue de Ponthieu, dans une petite maison bien tranquille. --Non, Rastoul, aux Champs-lyses, dans un htel de trois millions! --Mais, mon colonel, j'y suis all, c'est au cinquime! --Et moi j'ai pass cent fois devant la porte cochre, c'est un palais! Avez-vous une ide de ce qu'il gagne par an, votre Jean-Pierre? --Mon colonel, a va dans les trois mille; il me l'a dit. --Trois mille francs? C'est peu prs ce qu'il mange tous les jours. --Tous les ans? --Tous les jours! Sa dpense annuelle est d'un million selon les uns, de quinze cent mille francs selon les autres, mettons douze cent mille, et n'en parlons plus. --Mais o prendrait-il a, mon colonel? --Voil prcisment ce que nous sommes curieux de savoir, mon brave, et c'est pourquoi nous avons tir l'affaire en longueur. Vous ne supposez pas que nous ayons peur de Jean-Pierre? --Oh! mon colonel! --Mais nous craignons d'attraper des puces en nous frottant un chien. --M. Jean-Pierre! un chien! --Moins encore, s'il est ce qu'on dit... Et non-seulement je dfendrais mon ami de le toucher avec l'pe, mais le bton serait encore une arme trop noble pour sa peau. --Mon colonel! mon colonel! vous me faites dresser les cheveux sur la tte. Qu'est-ce qu'on a donc pu dire qu'il tait, le malheureux garon? --On ne suppose pas, on sait qu'il est le complaisant d'une jolie femme, un mari qui spcule sur sa honte, un volontaire du dshonneur! Comprenez-vous, Rastoul? Voyez-vous quelle campagne vous alliez faire, si je ne vous avais barr le chemin? --Je comprends trop, mon colonel, et je vous demanderai la permission de m'asseoir devant vous, attendu que les jambes me manquent. C'est pourtant un bien honnte homme que M. Jean-Pierre, et l'empereur lui-mme ne m'terait pas a de l'esprit! --Mais puisque vous ne savez pas le premier mot de ses affaires! Informez-vous, au moins! --Auprs de qui, mon colonel? --Eh! posez-lui la question lui-mme! Demandez-lui pourquoi il tale aux Champs-lyses une fortune dont il se cache ailleurs comme d'un crime? Rptez-lui tout ce que vous venez d'entendre sur son compte, et selon la rponse on agira. Vous faut-il quarante-huit heures? Prenez-les. Si vous nous apportez une explication satisfaisante, non-seulement nous conduirons M. de la Ferrade sur le terrain, mais je ferai moi-mme amende honorable avant l'affaire et devant vous. Si par hasard les raisons de cet individu vous semblent bonnes, mais qu'il ne vous soit pas permis de nous les communiquer, alors je vous autorise rpondre de votre ami corps pour corps, et moi, mon brave, je fais votre partie, tandis que le marquis s'aligne avec Monpain. Est-ce carr, cela? Dites que nous ne faisons pas galamment les choses? Trop galamment sans doute au gr du pauvre infirmier-major, car il se rcria sur-le-champ et arbora plus haut que jamais le pavillon des neutres. Rastoul lui-mme parut moins sensible l'honneur de croiser le fer avec un colonel qu'au dsagrment d'affronter la plus illustre pe de Paris. Toutefois il garda bonne contenance et rpondit en homme qui croit avoir assez fait pour sa gloire, mais que la peur ne trouble pas: Mon colonel, merci de votre honntet; mais l'affaire ne peut gure tourner comme a, si on raisonne. Ou bien M. Jean-Pierre nous prouvera qu'il est mal jug, et alors nous aurons tout profit vous communiquer la chose; ou il nous avouera qu'il est une canaille, et alors c'est lui que je m'en prendrai, et pas vous. L'entrevue se termina par des poignes de main dsosser un boeuf, et l'on convint de se retrouver chez le colonel, ds que Rastoul aurait une rponse donner. Chacun resta chez soi le lendemain samedi. Rastoul ne parut nulle part, et n'crivit personne. Le dimanche matin au petit jour, vers huit heures, tandis que la belle milie dormait du plus gracieux sommeil, l'infme Gautripon se glissa dans la _nursery_ sur la pointe du pied, comme un voleur. Il rencontra une bonne anglaise et s'informa si les enfants taient veills. Pas encore, monsieur, rpondit-elle; mais M. douard ne tardera gure: il s'agite. J'allais demander l'eau de son bain. Le volontaire du dshonneur (pour emprunter la priphrase du colonel Chabot) parut charm de cette nouvelle. Il gagna lestement la chambre du petit garon, s'agenouilla devant le lit, carta les rideaux, et guetta le premier sourire du baby. Presque aussitt le tout petit ouvrit les yeux et tendit ses gros bras nus en criant: Ah! papa! ah! papa, papa! Et les baisers de pleuvoir sur deux joues ingalement colores, dont l'une tait rose, et l'autre rouge, car l'oreiller rougit la joue des enfants comme l'espalier celle des pches. Aux cris joyeux du petit douard, une autre voix rpondit de la chambre voisine. C'tait Mlle milie qui son tour criait _papa_! Attends! rpondit Gautripon; tu vas avoir deux visites pour une! Il emporta l'enfant dans ses bras et vint le jeter en boule sur le lit de la jeune soeur. Bonjour donc, mes amours! dit milie en les attirant tous deux par le cou. Elle se mit les embrasser l'un aprs l'autre avec une telle volubilit que sa petite tte allait de droite gauche comme un battant de cloche. Le filet qui retenait ses cheveux s'en alla, et tout coup le pre et le frre disparurent comme noys dans un flot de soie blonde. Et de rire! Mais Lon, qui tait l'an, ne pouvait pas dormir longtemps au milieu d'un tel vacarme. On l'entendit bientt crier: Et moi? et moi? papa! Viens, ou j'y vais! --Dans un moment! rpondait le pre. Mais cet ge est l'impatience mme, quoiqu'il ait du temps devant lui. Matre Lon apparut sur le seuil de sa chambre, nu-pieds, pareil un lvite dans sa longue tunique, et coiff de mille petites boucles indpendantes qui frisaient en tous sens. Ah! gamin! cria le pre. --Le gamin t'adore, vieux ingrat, et si tu ne le prends pas tout de suite sur tes genoux, il va te sauter sur les paules. --Essaie! --Hop! Voil. Bonjour, les petits anges! milie, range tes cheveux, que j'aperoive le bout de ton nez! En mme temps il passa par-dessus la tte de Gautripon et tomba sur le lit pour complter le groupe. Prends donc garde! criait milie, tu as manqu d'craser mon baby. --N'aie pas peur; a me connat. Je t'ai tenue sur mes genoux quand tu n'tais pas plus grosse que le poing, et je ne t'ai jamais casse. Pas vrai, pre? La bonne anglaise, exacte son devoir, vint prendre le plus jeune pour le baigner. Il se laissa couler bas du lit et fit trotter ses petons roses vers la porte, en retournant la tte d'un air fier. Le frre et la soeur acceptaient son dfi et commenaient lui donner la chasse, mais les gens attachs leurs petites personnes les rclamrent leur tour. Lon croisa les bras devant son valet de chambre et lui dit avec une gravit comique: Fais de moi ce que tu voudras! Mon corps est toi, mon me Dieu, mon coeur papa. --Et maman! ajouta M. Gautripon. --Et notre ami! poursuivit la petite fille. L'ami c'tait Brchot. Que pouvait-il faire cette heure? Il avait achev la nuit au jeu selon son habitude, et il cuvait sa perte ou son gain chez lui; car il avait un appartement quelque part, cent mtres de la maison, pour la forme. Madame tait probablement veille, mais elle se pelotonnait dans ce demi-sommeil des natures paresseuses qui ont l'art de se bercer elles-mmes. Celui qui aurait vu M. Gautripon en extase devant la baignoire o s'battait le petit garon, et pens que Jean-Pierre n'avait pas pris le mauvais lot. A chaque instant la jeune milie ou ce diablotin de Lon s'chappaient des mains de leurs gens et venaient se pendre au cou de papa. Et l'infme s'panouissait visiblement sous les baisers de ces lvres fraches, sous le regard de ces yeux purs. Pour le pre et pour les enfants, le dimanche tait vraiment une fte. C'tait le seul jour que M. Gautripon drobt ses mystrieux travaux. Depuis l'aube jusqu' midi, les enfants lui appartenaient, et rciproquement. Il leur administrait leur premier djeuner ds qu'on avait achev la toilette. Il versait le chocolat des deux ans, il dcoupait lui-mme et trempait les mouillettes dans l'oeuf du petit douard. Et jamais le chocolat n'avait paru si bon, jamais l'oeuf la coque n'avait t vid de si bel apptit. Le prcepteur et la gouvernante avaient cong; toutes les questions qui s'veillaient dans ces jeunes ttes taient rsolues par la douce et patiente rudition du papa. On regardait avec lui les beaux livres d'images que Brchot envoyait la maison le jour o ils taient mis en vente. Le papa racontait des histoires, toujours les mmes, car les enfants n'coutent avec plaisir que celles qu'ils ont entendues vingt fois. Il piait ces premiers traits de caractre qui dclent les instincts bons ou mauvais de chacun; il redressait le jugement de celui-ci, faisait appel au coeur de celui-l, et constatait avec orgueil que son nom serait port dans le monde par de braves petites cratures. Au milieu de ces occupations, le premier coup du djeuner de famille sonnait toujours trop tt. Dj! s'criait-on d'une voix unanime, et le matre de la maison s'enfuyait vers la chambre vaste et superbe o l'on faisait son lit tous les matins. Il tait sa jaquette de molleton et ses pantoufles en imitation de tapisserie, et descendait rejoindre les enfants dans la salle manger. Les enfants, non plus que lui, n'y djeunaient que le dimanche. Mme Gautripon paraissait gnralement midi et demi, et Brchot, qui avait son couvert en permanence, arrivait quelquefois. Ce jour-l, Madame ne se mit en retard que de vingt-cinq minutes, et Brchot fit son entre au dessert. Le seul incident noter fut une querelle entre l'an des marmots et M. Gautripon. Ce bambin prtendait le contraindre manger des crevettes, et le pre affirmait comme toujours qu'il ne pouvait pas les souffrir. Si tu ne m'obis pas, s'cria M. Lon bout de patience, je dirai ce que tu es. --Dis-le donc tout de suite! --Tu m'en dfies? --Oui! --Eh bien! tu es un plican. Voil! --Et en quoi suis-je un plican, mon bonhomme. --En ce que tu ne manges jamais rien de bon. Tu as peur qu'il n'en reste pas assez pour nous. C'est pourquoi je te compare l'oiseau qui s'ouvre le ventre pour nourrir ses petits enfants. --Lon! dit Mme Gautripon, vous tes ridicule. --Moi aussi, maman, dit la petite milie avec une adorable candeur. Quand Lon a parl du plican, j'ai pens tout de suite: Oh! c'est bien papa! Jean-Pierre grignotait son pain comme l'ordinaire; mais, si quelqu'un l'avait surveill d'un peu prs, on et probablement remarqu que du revers de la main il s'essuyait le coin de l'oeil. Brchot, lorsqu'il entra, portait comme un nuage autour du front. Il serra la main de son ami, s'inclina poliment devant madame et se laissa embrasser par les enfants. Le matre d'htel s'empressa de le servir, mais personne ne demanda ce qui le rendait maussade. Ce joyeux compagnon avait la matine souvent mlancolique. Mme Gautripon lui adaptait ce propos un vieux dicton bien connu: Brchot du soir, espoir, disait-elle; Brchot du matin, chagrin. Il arrive souvent que les hommes trop aimables dans le monde sont moroses la maison. Toutes leurs grces se dpensent au dehors, et il n'en reste plus pour l'intrieur. Mais cette fois ce n'tait pas une perte de quelques milliers de louis qui voilait cette physionomie sereine. La veille, au cercle, M. Brchot avait t lard de plaisanteries fines dont le sens lui chappait. En feuilletant les petits journaux scandaleux qui s'abattent sur la vie prive parce qu'on leur dfend de parler politique, il avait cru rencontrer des allusions indirectes sa vie, ses amours, certain htel des Champs-lyses. On parlait mots couverts d'un scandale rcent qui devait se dnouer sur le terrain d'aprs les uns, qui allait tre touff sous le mpris d'aprs les autres. Aucun nom n'avait t crit ou prononc; rien ne prouvait que la famille Gautripon ft en cause. Cependant Lon Brchot se sentait envahi par cette inquitude sourde et cette trpidation intrieure qui annonce aux animaux eux-mmes l'explosion d'un orage. Est-ce que les enfants ne vont pas aller jouer? demanda-t-il. Je ne veux pas que leur rcration soit retarde par mon inexactitude. Le petit Lon rpondit: Nous ne sommes pas presss; nous attendrons papa. --Allez toujours, dit la mre, puisque votre ami vous le permet. --Du reste, ajouta Jean-Pierre en dposant sa serviette, j'ai fini. M. Brchot l'arrta sur sa chaise par un coup d'oeil significatif. Madame poussa du pied le bouton d'une sonnerie lectrique, on vint prendre les enfants et leur pre demeura. Les gens devinrent qu'on n'avait plus besoin d'eux, et sortirent. Il se fit un silence de quelques minutes. Gautripon se tourna vers Brchot et lui dit: Tu avais quelque chose nous conter? --Non, rien. Et toi? --Vivant comme je vis, quelles nouvelles pourrais-je apprendre? --C'est vrai... Madame, avez-vous eu beaucoup de monde hier aprs-midi? --Personne absolument, pour la premire fois de la vie. --trange! Vous n'avez aucune ide de ce qui a pu retenir tous vos amis chez eux, tandis que vous les attendiez chez vous? --C'est un hasard auquel il faut s'attendre lorsqu'on choisit un jour. Tantt on a la foule et tantt pas un chat, selon le vent. --Vous n'avez pas entendu dire qu'il ft rien arriv ici? --Quand? --Mercredi soir. --Mais non, rien que je sache. --Et toi, Jean-Pierre, tu n'as rien entendu dire? --Absolument. Que crains-tu? --Eh! parbleu! je crains tout! Est-ce que l'on n'est pas la merci du premier venu, dans les situations comme la ntre? Il n'y aura ni repos ni scurit possible tant que je n'aurai pas tu un de ces insolents bavards. --Lon! s'cria milie. Vous voulez donc me faire mourir? --Bah! dit Jean-Pierre. Laissez-le dire. Il ne tuera personne; c'est moi qui vous le promets. Sur cette assurance, on sortit de table. Une demi-heure aprs, le beau Lysis de la Ferrade, laissa tomber sa tasse de th en apprenant la nouvelle la plus invraisemblable du monde. On venait lui annoncer que M. Gautripon en personne tait debout dans l'antichambre et sollicitait un entretien. Le crole se recueillit un instant, prit sa rsolution et dit au valet de chambre: Faites entrer. M. Gautripon se prsenta le front haut, l'oeil brillant, les lvres ples et imperceptiblement crispes; toutefois son attitude n'avait rien de provoquant. Il s'arrta sur le seuil, le chapeau la main, en homme qui demande une deuxime permission avant d'entrer. M. de la Ferrade l'interpella d'une voix vibrante: Monsieur, lui dit-il, si vous tes venu ici pour me contraindre faire ce que mes amis dsapprouvent, je vous prviens qu'au premier geste je vous tue comme un chien. C'est vous de savoir si vous voulez sortir vivant d'ici. --Monsieur, rpondit Gautripon, vous vous mprenez sur le but de ma visite. On m'a dit que vous refusiez de me rendre raison parce que vous ne saviez pas le secret de ma vie. Quoique la prtention soit bizarre en elle-mme et trs-douloureuse pour moi, je m'y soumets, et je viens faire entre vos mains une sorte de confession gnrale; mais lorsque vous m'aurez rendu l'estime que je mrite, je compte que vous m'offrirez spontanment l'occasion de mourir ou de vous tuer comme un homme. --Asseyez-vous et parlez, dit Lysis. III Monsieur, dit Gautripon, vous m'couteriez mal et d'un esprit prvenu, si je commenais mon rcit par le commencement. Sachez d'abord quels sont mes moyens d'existence. Je suis teneur de livres aux _Villes-de-Saxe_ et professeur de littrature franaise dans trois couvents de la rive gauche. Veuillez jeter les yeux sur ce petit dossier qui contient les noms des tablissements qui m'emploient, la date de mon entre en fonction, le chiffre de mes salaires annuels, les certificats de mon patron et de Mmes les suprieures, en un mot la preuve palpable que depuis sept annes je travaille rgulirement dix heures par jour en moyenne pour gagner trois mille francs. Le marquis tendit nonchalamment la main, prit les papiers, les feuilleta du bout du doigt comme par acquit de conscience et les jeta sur la table en disant: Budget des recettes! --J'entends, rpondit l'infme. C'est le budget des dpenses qui vous intresse surtout. --Naturellement. --Tout est prvu, monsieur. Vous pensez bien qu'on n'affronte pas un examen de cette gravit sans s'y tre prpar avec soin. Donc je vous prouverai que mes dpenses, moi, n'excdent pas mon humble revenu. Ma comptabilit prive est en ordre: c'est bien le moins quand on est comptable par tat! Mais, avant de vous mettre sous les yeux mon petit livre de dpenses, je prends la libert d'appeler votre attention sur le mtier pnible que je fais et sur la patience avec laquelle je l'exerce. Un homme qui travaille assidment dix heures par jour pendant sept ans n'est pas ouvrier pour la forme; on ne peut gure le confondre avec ces mendiants, ces voleurs et ces vagabonds qui font semblant d'avoir un gagne-pain. Qu'en pensez-vous? --Nous verrons bien. --Voyez tout de suite. Voici tout le dtail de mes dpenses annuelles, depuis le loyer de la mansarde que j'habite seul, rue Ponthieu, jusqu' la pension que je paye pour ma nourriture: trois cents francs pour mes djeuners, rue de la Vieille-Estrapade, au cabaret du _Fidle cocher_; douze cents francs pour mes dners: potage, un plat de viande, pain discrtion, l'htel Gautripon, avenue des Champs-lyses. --Ma foi! dit le crole, voil qui devient original. Puisque nous sommes en si bon chemin, monsieur, j'espre que vous allez tirer un troisime cahier de votre poche et me prouver, pices en main, qu'avec vos douze cents francs Mme Gautripon fait marcher son mnage et place quelque chose la caisse d'pargne. --Jeune homme, vous m'tonnez. Je croyais en avoir assez dit pour obtenir au moins une trve de plaisanterie. Vous voyez si j'ai l'air d'un lgant, vous savez si j'ai la rputation d'un viveur; on ne vous a jamais cont que j'eusse touch une carte; vous ne m'avez pas rencontr le cigare la bouche; vous ne m'avez jamais vu passer en voiture, car l'omnibus lui-mme est un luxe que je m'interdis. Vous devez donc supposer, si vous avez un peu de logique, que ce n'est ni l'amour des plaisirs ni l'horreur du travail qui m'a fait accepter la position dont il s'agit. Serait-ce la vanit de paratre? Encore moins. Je sais ce qu'on pense de moi dans le monde, et bien avant l'injure publique que vous m'avez faite j'ai support plus de ddains polis et d'impertinences dguises qu'il n'en faut pour user la patience d'un saint. --Vous auriez d nous dire tout de suite ou nous faire dire par deux sous-officiers que votre tolrance conjugale tait vierge de spculation. Si le monde est impitoyable pour certain genre de calculs, il est plein d'indulgence pour les plus tonnantes faiblesses de l'amour. --Vous vous trompez obstinment, monsieur. Je n'ai pas d'amour pour la personne qui trane mon nom quatre chevaux. Non-seulement je ne lui suis rien, mais il n'y a jamais rien eu entre elle et moi. Si j'avais commis l'infamie de lui baiser seulement la main, je mriterais l'pithte dont on me gratifie dans votre monde. Mme Gautripon n'est pas mme mon amie, quoique je ne nourrisse aucun ressentiment contre une pauvre crature mal dirige. Les enfants sont miens de par la loi, qui n'en peut mais, de par l'glise, qui n'est pas infaillible, de par mon affection, que je place o bon me semble; mais vous n'avez pas fait une dcouverte bien subtile en devinant qu'ils sont ns de mon ami Brchot. --Votre ami? --Mon ami, car je lui serrais encore la main il y a une demi-heure. --Mon cher monsieur Gautripon, il est temps que vous entriez dans la voie des explications catgoriques. Votre affaire ne m'avait jamais paru limpide; mais plus vous m'en parlez, plus il me devient impossible d'y rien comprendre. --En effet; mais le peu que je vous ai dit a suffi pour dtendre un peu la raideur de votre premier accueil. Si vous n'tes pas tout prs de m'accorder votre estime, vous ne me mprisez plus aussi rsolment que ce matin. Votre mauvaise opinion n'est pas dracine, je le vois, mais elle s'branle. Est-ce vrai? --Pas encore. Cependant je suis curieux de savoir o vous me conduisez. --C'est tout ce qu'il me faut. Vous pouvez maintenant couter l'histoire de ma vie, et vous m'excuserez l'avance, si le dtail en est un peu long. --Soit. --Veuillez seulement me promettre deux choses. --Qui sont? --La premire, de vous battre avec moi, si mon prsent et mon pass vous paraissent absolument honorables, s'il n'y a pas dans ce rcit une seule circonstance o vous vous seriez conduit mieux que moi. --Ceci, monsieur, est trop lmentaire pour tre mis en question. Aprs? --Promettez-moi le secret absolu dans le cas o vous me rendriez toute votre estime. Si messieurs vos tmoins voulaient savoir les faits qui m'ont rhabilit vos yeux, vous leur rpondriez seulement que vous me connaissez fond, et que vous me tenez pour honnte homme. --Volontiers. --Merci, monsieur. Je commence. La condition o je suis n (vous l'avez peut-tre entendu dire) n'tait pas seulement humble, elle tait misrable. Je ne dis pas cela dans l'intrt de ma dfense: la misre n'est qu'une excuse, et c'est une justification que j'entreprends; mais il faut que nous suivions ds les premires tapes la fatalit qui m'a conduit ici. Ma mre faisait des mnages Metz; mon pre tait un de ces colporteurs qui roulent de village en village avec leur boutique au dos. Ni l'un ni l'autre ne savait lire: l'ide de m'envoyer l'cole ne leur vint pas mme en esprit. Je voyais la bonne femme tous les matins et tous les soirs, le pre une ou deux fois par semaine. Quelques voisines aussi pauvres que nous me gardaient pendant la journe, mais je leur chappais souvent. Sitt la porte ouverte, je courais battre le pav et patauger dans les ruisseaux de la ville. Rcration prophtique, pensez-vous. On commence dans le ruisseau et l'on finit dans la boue! Seulement les ruisseaux de Metz me salissaient jusqu'aux oreilles, tandis que la fange parisienne, o le destin pensait me noyer, n'a pas encore clabouss mon me, Dieu merci! J'avais six ou sept ans lorsque ma pauvre mre fit une chute dans un escalier, fut porte l'hpital et mourut. Mon pre ne pouvait plus me laisser moi-mme: il me prit avec lui dans ses courses et m'enseigna le mtier, petit petit. Nous vivions le long des routes, mangeant sur nos genoux et couchant tantt ici, tantt l, dans les granges plus souvent qu' l'auberge. L'exercice et l'air des champs me fortifiaient vue d'oeil; j'avais toujours du pain, quelquefois du lard, et ceux mme qui ne nous achetaient rien nous faisaient assez bon visage. C'est le seul temps dont je me souvienne avec plaisir. Je sentais mes jambes pousser, l'ambition me venait aussi: que dis-je? j'en avais plutt deux qu'une. Je rvais de gagner quelques sous par moi-mme, ce qui ne tarda pas longtemps. Mon autre ide, c'tait de m'lever au-dessus de mon tat en apprenant lire et crire. J'avais remarqu, chemin faisant, que dans presque tous les villages il y avait un matre d'cole, et que cet homme tait plus honnte et plus obligeant que les autres. Avec cela, nous avions une heure ou deux perdre chaque soir, tandis que les paysans soupaient ou faisaient la veille. Mon pre employait ce temps fumer sa pipe ou compter les gros sous. Pour avoir de l'argent moi, je lui dis que ma compagnie ne lui servait de rien, tandis qu'en courant les villages pour mon compte je gagnerais au moins ma nourriture. Il commena par rpondre que j'tais trop petit, mais je parvins le convaincre: il demanda crdit pour moi un marchand de demi-gros qui lui vendait, et je me vis colporteur huit ans, avec quinze francs de marchandises, et souvent plus, sur mes petites paules. En t, je dbitais de l'amadou, des briquets, des chapeaux de paille. En hiver, c'tait presque toujours un baril de harengs, qui me cotaient un sou la pice et que je vendais deux. Ma petite taille appelait l'attention, et ma grande volont de russir intressait tout le monde. Les paysans me tiraient doucement par l'oreille et disaient: Tu dois tre Juif; il n'y a que les Juifs pour tre marchands de si bonne heure. Je rpondais en faisant le signe de la croix, et les femmes venaient m'embrasser. Quelques-unes me glissaient deux liards dans la main, mais j'tais dj trop fier pour recevoir l'aumne. Bien m'en a pris, monsieur, car, si j'avais empoch des liards huit ans, j'eusse accept des millions vingt-huit, et je n'aurais plus le droit de me couper la gorge avec vous. Le premier jour o je possdai deux francs d'argent mignon, je les portai gaillardement un vieux matre d'cole. Je croyais, dans mon innocence, qu'tant plus g que les autres, il devait en savoir plus long. Je veux, lui dis-je, m'instruire selon mes moyens: voici tout ce que j'ai pour le moment; combien de lettres apprend-on pour quarante sous? Ce vieillard tait un digne homme; il rit de la navet, me rendit mon argent, me donna un abcdaire et me dit: Toutes les fois que tu passeras par chez nous, je te promets une leon d'une heure, et nous allons commencer ds ce soir. Je rpondis firement que je ne voulais rien pour rien. Petit bta! s'cria-t-il, sache que l'instruction n'est pas une marchandise, car personne, pas mme le roi, ne pourrait la payer ce qu'elle vaut. Tous les matres qui je m'adressai ne furent pas si gnreux; il est vrai qu'ils n'avaient pas tous de quoi vivre. L'important, c'est qu'en deux ou trois mois mes petits relais scolastiques furent installs dans les villages o mon ngoce me conduisait. Le pre se fcha lorsqu'il sut que j'avais gaspill plus de cinquante francs dans les coles; mais, quand il me vit prendre un almanach sur la fentre de l'auberge et lire couramment la premire page, il se mit pleurer de joie comme un vrai pre qu'il tait. Pardonnez-moi, monsieur, la prolixit de ces dtails. Voil plus de sept ans que je vis en moi-mme sans pouvoir m'ouvrir personne. L'homme est un animal sociable aprs tout. Quand il n'a pas un ami srieux qui parler, il montrerait le fond du sac son plus mortel ennemi. Trois ans d'tude btons rompus et de lecture sur le pouce m'levrent au modeste niveau de mes matres. J'en savais autant qu'eux; ils le disaient eux-mmes avec une pointe d'orgueil. Non-seulement je lisais l'imprim et le manuscrit, mais j'crivais passablement; je calculais vite et de tte; j'avais une teinture d'histoire; je possdais la gographie des quatre-vingt-six dpartements; un jeune desservant de la Lorraine allemande m'avait mis au latin et commenait m'embaucher pour le sminaire. Je ne pouvais pas accepter, et pourtant j'aurais bien voulu devenir un gros cur de village, salu sur les routes grands coups de chapeau! Mais le devoir me dfendait d'abandonner le pre, maintenant que je lui rapportais cinq ou six francs par mois sans lui coter un sou. J'tais bien dcid lui taire les avances qu'on m'avait faites; mais lui-mme m'apprit un jour qu'il avait dispos de moi. J'avais bientt douze ans; c'tait au milieu de septembre; nous nous trouvions au village de Magny-sur-Seille, et nous venions de nous coucher ensemble, ce qui nous arrivait tous les huit jours environ. Le bonhomme me conta que plusieurs personnages, entre autres un conseiller de prfecture, avaient entendu parler de moi, que les autorits pensaient faire quelque chose pour un petit garon qui s'tait si bravement lev lui-mme, et que le proviseur du collge royal m'attendait le lundi pour me tter fond. S'il est content de toi, dit mon pre, tu seras duqu, nourri, log, tout enfin, jusqu' l'ge de dix-huit ou vingt ans, et alors, en travaillant encore un peu plus, tu pourras devenir quelque chose de grand et de beau, comme un brillant capitaine ou un puissant sous-prfet, avec l'aide de Dieu. L'ide de m'lever si haut me fit rire et rougir la fois. Mais, papa, rpondis-je, si l'on me faisait capitaine, qu'est-ce que vous seriez donc? Colonel ou gnral? --Moi, dit-il, je serai encore plus pauvre qu' prsent, car je ne pourrai plus porter la balle; mais tu me prendras avec toi, et tu ne me laisseras manquer de rien. Maintenant je gagne ma vie; je peux donc me passer de mon fils et le prter au gouvernement pour qu'on l'instruise. Je remerciai mon pre de ses bonts, et le lundi suivant je comparus devant le proviseur de Metz. Les vieux btiments du collge taient imposants; de ma vie je n'tais entr dans une maison si haute. Mon pre s'assit dans la cour, et l'on m'introduisit dans une salle crasante, o cinq ou six messieurs m'attendaient autour d'un grand tapis vert. Tout cela m'blouit sans m'intimider; je rpondis aux questions comme un vaillant petit homme. Quelque chose de vif et d'imptueux comme un battement d'ailes me portait. Je ne suis devenu timide qu'aprs avoir subi plusieurs affronts immrits. Mon examen fut magnifique: le proviseur et ceux qui sigeaient avec lui dclarrent que j'irais loin. On fit chercher mon pre, qui entra ple et tremblant et flchit le genou, sans y penser, devant la table verte comme devant un matre-autel. M. Coubertin, le proviseur, lui dit qu'on m'admettait bourse entire avec le trousseau complet, qu'il aurait seulement payer mes menus plaisirs. Quant a, rpondit-il navement, il saura bien le gagner lui-mme: permettez-lui seulement d'ouvrir une boutique en rcration. Pauvre bonhomme de pre! il ne me quitta plus jusqu'au jour de la rentre, et il me conduisit lui-mme de village en village chez tous les matres qui m'avaient ouvert la porte du collge. Je fus ft, Dieu sait! et rgal la ronde. L'homme aux quarante sous me demanda ma protection, si jamais je devenais ministre. Le cur qui m'avait appris la grammaire latine crut devoir me prmunir contre les entranements du monde. Braves gens! mais, monsieur, nous ne sommes pas ici pour nous attendrir. J'ai pass quatre annes au collge de Metz, toujours premier dans ma classe, et combl de prix la distribution. Mes camarades me considraient et m'aimaient, les professeurs taient pleins de bont pour moi; le prfet, le gnral et les premiers magistrats de la cour royale s'intressaient ce bambin miraculeux et se disputaient le plaisir de le protger. Le principal libraire de la ville, qui tait le meilleur et le plus gnreux des hommes, me faisait sortir le dimanche; il retenait mon pre dner ce jour-l, quand par hasard il se trouvait Metz: autrement le pre et le fils auraient mang au cabaret. Je m'battais au milieu des beaux livres comme un poulain dans le foin frachement coup; bref, j'tais le plus heureux gamin de la terre, et je ne dsirais rien au-del de ce que j'avais. Seulement, le jour des prix, le prfet me dcernait sur sa cassette un bel ouvrage dor sur tranche, et M. le proviseur, dans un petit discours de dix lignes, louait la gnrosit de M. le prfet, la sienne, celle des autorits et la magnificence du gouvernement, qui appelait le fils d'un misrable porte-balle aux bienfaits de l'instruction classique. Certes, je n'avais pas le coeur assez bas pour renier mon pre ou pour rougir du mtier qui nous avait nourris; mais je ne comprenais pas pourquoi tous ces messieurs ravalaient en public un honnte homme sous prtexte d'honorer son fils. Le pre Gautripon n'tait pas susceptible; cependant, la troisime fois qu'il vint assister ma gloire, il me dit en sortant du collge: Qu'est-ce que je leur ai fait pour qu'ils parlent toujours de moi? Je suis colporteur, on le sait bien. J'aimerais mieux tre rentier, d'autant plus que les jambes n'iront pas toujours; mais pour a il me manque une chose indispensable, les rentes. Cela lui vint plus tt qu'il ne pensait, et, grce moi, dont je conus un orgueil lgitime. Je venais d'achever ma troisime, et j'tais en vacances chez l'excellent libraire, qui ne se vantait pas de ses bienfaits. Un matin, mon pre arriva, plus anim qu' l'ordinaire, avec une pointe de vin dans l'oeil. Il m'embrassa deux ou trois fois de suite, ce qui n'est gure dans l'habitude des pauvres gens: Nous irons Paris, me dit-il, et tu travailleras sous les premiers matres du monde. Ceux d'ici ne sont que des nes; je leur ferai cadeau de ma balle, et ils se l'accommoderont comme un bt. Au diable le commerce! au diable les Messins!... except vous, monsieur Alcan! L'exception tait pour mon hte. Je crus d'abord que le pauvre bonhomme avait perdu la raison, mais il s'expliqua: nous comprmes que deux matres de pension taient venus de Paris Metz en remonte, que M. Baudelocque et l'invincible Mathey, concurrents bien connus, avaient livr un grand combat autour de ma petite personne, et que j'appartenais au vainqueur. Je n'ai su que le lendemain quel poids M. Mathey avait jet dans la balance: il assurait six cents francs par an mon pre jusqu' la fin de mon ducation. C'tait plus que nous n'avions gagn nous deux dans notre meilleure anne. Vous tes riche, monsieur, vous l'tiez avant de natre. Ce chiffre de six cents francs, qui fut la source de tous mes malheurs, ne reprsente votre esprit qu'une poigne d'or, un prsent du 1er janvier, une bagatelle de chez Tahan, un mois de bouquets chez la fleuriste. Pour un pauvre petit garon comme j'tais, cela reprsentait la fortune et la gloire. Je voyais mon vieux pre exempt du travail, affranchi du besoin jusqu'au moment o je pourrais choisir un tat. J'tais fier de devoir son indpendance moi seul; je m'admirais de soutenir le chef de ma famille dans un ge o mes camarades cotaient leurs parents. Mon travail valait donc bien cher? J'tais donc un enfant d'un mrite hors ligne, puisqu'on achetait grand prix l'honneur de me donner des leons? M. Mathey s'tait engag envers nous par-devant notaire; il avait pay six mois d'avance et donn cent francs pour notre voyage, qui n'en cotait que soixante-dix. Je grillais de courir la ville et d'annoncer tous les passants une si magnifique aubaine. Le pre me dfendit d'en parler. Nous n'avons pas besoin, dit-il, de conter nos affaires ces grigous de Messins. Lorsqu'il eut liquid son commerce, vendu ses quelques meubles et pay ce qu'il devait, il lui resta tout juste l'argent de M. Mathey. Cet homme, qui travaillait depuis quarante-cinq ans (il en avait cinquante-sept), n'avait pu mettre un sou de ct dans une vie si rude. Nous n'aurions eu d'autres bagages que ses souliers de rechange et mes livres de prix, si le bon proviseur, que j'embrassai en pleurant, n'et envoy la diligence tout mon trousseau, qu'il me donnait. Mon pre s'installa dans le haut du faubourg Saint-Antoine, chez un marchand de vins logeur qu'il connaissait du pays. Il conserva jusqu' sa mort la mme petite chambre au fond d'une cour sans soleil, et c'est l que j'allais l'embrasser tous les dimanches entre les deux repas de ma pension. Je fus bien accueilli des matres et des lves, parmi lesquels tait dj Lon Brchot. Mes premires relations avec lui datent du jour mme de la rentre. Je le vois encore debout devant la petite boutique o la portire vendait des billes et des gteaux. Une poigne d'or et d'argent qu'il talait m'effraya; je me demandai s'il n'avait pas vol son pre: il me semblait impossible qu'un garon de notre ge possdt honntement un tel trsor. Du reste, il tait le plus grand de la moyenne cour; je ne l'ai dpass que vers la rhtorique; quinze ans, il avait presque la tte de plus que moi. Sa figure tait dj fort agrable; il riait tout propos et disait ce qui lui passait par la tte. Tout le monde l'aimait, d'autant plus qu'il rgalait tout le monde. Du plus loin qu'il m'aperut, il me cria: Eh! nouveau! par ici! Qu'est-ce que tu veux manger? C'est moi qui paye! J'allais rpondre firement que je n'avais besoin de personne, et je cherchais le papier o mon pre m'avait envelopp quelques sous, lorsqu'un large morceau de tarte aux pommes vint s'appliquer contre mon oeil. Je sautai sur Brchot pour lui apprendre vivre, mais il tait plus fort que moi. Il me roula par terre et profita de son avantage pour me fourrer la tarte dans la bouche et un peu de sable avec. Je me relevai tout honteux, les yeux pleins de larmes, et les courtisans du vainqueur commenaient me huer; mais il me tendit la main avec une bonne grce irrsistible, et me dit: Tu es un petit brave, et je suis une grande bte. Pardonne-moi, et touche l. Comment t'appelles-tu? --Gautripon. --Ah! Gautripon le fort? --Oui. Comment sais-tu a? --Parce que tout se sait. Tu arrives de province pour rafler tous les prix. --Je suis de Metz. --Eh bien! ce n'est pas moi qui te ferai concurrence. Je ne travaille qu'en gymnastique, et je ne suis fort qu'au trapze. Tu me feras mes versions, veux-tu? --Je veux bien. --Et je te payerai des gteaux. --Je ne veux pas. --Du coeur et de l'honneur? Vive la Lorraine! Aristide Gautripon, tu seras mon ami. --Quand je te connatrai, Alcibiade! Le sobriquet d'Alcibiade lui resta pour plus de trois mois, mais il tait trop bon enfant pour m'en garder rancune. Ce fut moi qui le tins distance et qui rpondis froidement toutes les avances qu'il me fit. Quelque chose me disait que l'amiti n'est possible qu'entre gaux, que ce grand garon cousu d'or tait trop au-dessus de moi par la fortune, que j'tais trop suprieur lui par le got du travail et le srieux de l'esprit. D'ailleurs, j'eus peu d'occasions de le frquenter cette anne-l, car je passais presque toutes les rcrations l'tude. Mes premires places au collge n'avaient pas t bonnes; mon professeur disait: Il ira bien, mais il est en retard sur les lves de Paris. J'avais coeur de soutenir ma rputation et de payer ma dette: je fis de tels efforts que le patron qui n'tait pas tendre me conseilla de me mnager. Je promis tout ce qu'on voulut, mais je travaillai de plus belle, si bien qu'aux vacances de Pques j'tais premier en tout sans conteste, comme Brchot tait dernier sans rival. Tous les prix du collge m'appartenaient par avance, et l'on ne doutait pas que je ne fisse merveille au concours gnral. Mais M. Mathey commit une imprudence au moment dcisif. La premire fois qu'il nous conduisit la Sorbonne, il me prit part dans la rue, et m'expliqua, chemin faisant, qu'il tait content de moi, que j'avais fait des efforts mritoires, mais que tout cela n'tait rien, si je ne russissais pas au concours. Il me rappela les sacrifices qu'il s'imposait, non-seulement pour moi, mais pour ma famille. Vous sentez bien, me dit-il, que cinq ou six pauvres prix du collge ne sauraient payer tout cela. J'en ai deux cent cinquante tous les ans, des prix du collge, et remports souvent par des lves qui payent dix-huit cents francs de pension. Ce qui pose une maison, c'est le succs au concours; c'est pour cela et non pour autre chose que nous allons chercher jusque dans les bas-fonds de la socit trois ou quatre sujets que nous payons au poids de l'or. Voici Baudelocque qui dbouche sur la place la tte de ses troupes. Baudelocque est un vieil avare; il aurait pu vous enrler l'anne dernire, et il s'est tenu quelques pices de cent sous. _Macte animo, generose puer!_ Faites-lui honte de son avarice en lui soufflant le premier prix, car enfin, s'il nous battait, aprs ce qui s'est pass Metz, il pourrait dire que j'ai jet mon argent par les fentres. Cet encouragement froce aurait exaspr un jeune homme moins docile ou moins consciencieux que je n'tais. Mon respect et ma reconnaissance pour l'homme qui nous donnait du pain ne me permirent pas de le juger: il me sembla que le devoir en personne m'avait parl par sa bouche; mais le but fut dpass. Il se trouva que M. Mathey m'avait administr une trop forte dose de bon vouloir. Son exhortation veilla chez moi tout un monde de sentiments et d'ides dont je n'avais que faire pour traduire en franais une demi-page de grec. Je perdis la moiti du temps m'peronner moi-mme, me dire qu'il s'agissait d'engagements sacrs, et que l'honneur de la famille tait au bout de ma plume. A force de vouloir me surpasser, je tombai tout fait au-dessous de moi-mme, et je n'obtins pas seulement le huitime accessit. Ce triste rsultat se connut dans les vingt-quatre heures; j'en fus tellement accabl que je faillis tomber malade et renoncer forcment aux autres preuves du concours. Le patron me releva d'un coup de fouet par cette phrase jamais mmorable: N'oubliez pas, mon cher, que jusqu'au 8 aot la sant est votre premier devoir! La conscience et la volont vinrent en aide ma jeunesse: je guris, et je pris part toutes les compositions de fin d'anne, mais avec un succs constamment ngatif. Deux ou trois de mes camarades, classs bien aprs moi par les professeurs du collge, se virent couronns en Sorbonne. Mon nom n'y fut pas prononc: pas plus de Gautripon que de Brchot! Lon trouvait cela trs-comique; il disait: Je rclame! si Gautripon, qui va au concours et qui est fort, n'a pas de prix, je dois les avoir tous, moi qui n'ai pas concouru et qui suis cancre. Le sort qui m'avait fait ces tristes dbuts ne se lassa gure de me poursuivre. Un effort soutenu, un travail acharn, sans rcrations ni vacances n'aboutit qu' deux ou trois demi-succs sans proportion avec les sacrifices que la pension faisait pour moi. Je conservais au collge une supriorit crasante: mes moyens me trahissaient au concours: tout ce que j'avais acquis s'chappait de ma tte comme d'un vase fl. Le souvenir des checs prcdents venait encore aggraver ma faiblesse: je ressemblais ces soldats qui sont vaincus avant de se battre, parce qu'ils n'ont jamais livr bataille sans tre vaincus. M. Mathey, c'est une justice lui rendre, ne me reprochait pas en face un malheur si obstin. Il assistait mes efforts et voyait par ses yeux que je ne me mnageais gure; quelquefois il m'appelait son pauvre Gautripon; voil tout. L'affaire ne lui semblait pas absolument dsespre; je pouvais tout rparer en un jour, apporter la pension un de ces prix d'honneur que Baudelocque inscrivait en lettres d'or sur l'enseigne de sa boutique. En attendant, l'habile industriel exploitait mes insuccs mmes qui donnaient sa conduite une couleur de gnrosit. Lorsqu'un pre se plaignait de payer quatre francs un carreau de vingt sous, le patron prenait un air modeste et disait: Nous supportons des charges assez lourdes. Il y a de pauvres garons que j'lve gratis, dont la famille mme est nourrie mes frais. Qu'est-ce qu'ils me donnent en change? Un accessit par-ci par-l. Voyez l'lve Gautripon. Les subalternes de la pension n'imitaient pas la rserve et la dlicatesse du matre. Quand mon pre venait toucher son semestre, le caissier lui disait: Eh! vieux farceur, c'est vous qui avez fait la bonne affaire en nous colloquant votre fruit sec! Enfin! ce qui est dit est dit. Voici vos trois cents francs; mettez votre croix l, sur la marge. Quand par malheur une table se mutinait au rfectoire propos d'un gigot trop mr ou d'une omelette brle, l'inspecteur de service ne manquait jamais de crier: Il y a pourtant ici des messieurs qui dans leur famille n'ont pas toujours eu du pain noir. Si quelques jeunes seigneurs, sous les ordres de Lon Brchot, se mettaient guerroyer contre un matre d'tude, le malheureux se vengeait en nous disant d'un air de menace: Prenez garde! Qui sait si l'un de vous ne sera pas forc, pour vivre, de se faire _pion_ comme moi? En t, quand la chaleur devenait accablante, la pension allait deux fois par semaine aux bains froids. Tous les baigneurs s'inscrivaient d'avance sur une liste, mais le prfet des tudes effaait avant l'appel les noms des lves punis. Cet homme n'tait pas mchant, il n'tait pas injuste, mais il aimait faire du zle et dfendre ostensiblement les intrts de son patron. Il me raya de toutes les listes partir de la seconde anne. C'tait une conomie annuelle de cinq ou six francs pour le budget de M. Mathey. Je compris et je me tus. Avais-je le droit de me plaindre? ne me payait-on pas sous d'autres formes au double de ma valeur? La lingre se mit rivaliser d'conomie avec le prfet des tudes. Au lieu de me donner du linge neuf et des habits faits pour moi, elle m'adjugeait les mises bas de mes camarades, sans se donner la peine de les dmarquer. Je me battis un jour avec Brchot pour un de ses pantalons qu'il avait reconnu sur moi, et qu'il voulait me reprendre au milieu de la cour, histoire de rire! J'tais dans une telle fureur et je frappai si fort qu'il m'en garda rancune. Il y avait six mois que nous ne nous parlions pas lorsque mon pre mourut. Le pauvre homme ne m'avait jamais dit qu'il ft malade, mais j'avais pu remarquer qu'il vieillissait vue d'oeil. J'ai compris par rflexion qu'il tait mort de langueur: la vie troite et renferme qu'il menait dans sa mansarde ne pouvait gure convenir un marcheur comme lui; il s'tiola tout doucement faute d'exercice et de grand air. Peut-tre aussi les privations qu'il s'imposait sans m'en rien dire avancrent-elles son dernier moment. Son logeur m'a cont depuis que les fameux six cents francs de M. Mathey le nourrissaient bien juste. Aprs avoir tout pay rubis sur l'ongle pendant seize ou dix-huit mois, il avait eu besoin de recourir au crdit et de manger son semestre d'avance. Une chose laquelle nous n'avions song ni l'un ni l'autre, c'est qu'on vit mieux avec trois cents francs dans nos villages de Lorraine qu'avec le double Paris. Dans tous les cas, j'tais la cause innocente de sa mort; s'il tait rest au pays, il et gagn dix ans et peut-tre davantage. Ce fut M. Mathey qui m'annona l'vnement un matin que nous revenions du collge. Mon pauvre Gautripon, me dit-il, armez-vous de courage: vous n'avez plus d'autre pre que moi. Voici votre exeat; allez rendre les derniers devoirs ce brave homme. Je vous donne votre libert jusqu' mardi matin; il suffit que vous soyez rentr pour la composition. J'touffais, les sanglots me serraient la gorge; j'avais un nuage devant les yeux. Par un mouvement instinctif, je voulus me jeter dans les bras du vieillard: n'tait-il pas le seul appui qui me restt sur la terre? Il m'loigna doucement et me dit: Allez, mon pauvre ami, je comprends votre douleur, j'ai pass par l; mais il y a des parents qui m'attendent au salon: le devoir avant tout; allez, mon brave, et ne vous faites pas trop de mal! Et en mme temps il me poussait vers la porte. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . L'infme Gautripon fit une pause, essuya la sueur qui coulait de son front, et dit au marquis de la Ferrade: Vous avez de l'esprit, monsieur; vous comprendrez la pudeur qui m'arrte ce point de mon rcit. Je suis venu chez vous pour vous livrer tous mes actes, sans restriction. Quant mes larmes, je les garde pour moi. Le jeune homme s'inclina avec une politesse qui tait presque du respect. Gautripon reprit la parole: Ce qu'il faut absolument que je vous dise, c'est que mon pauvre pre avait pass du sommeil la mort sans mettre ordre ses affaires. Il laissait une quarantaine de francs pour tout bien, et son logeur, livre en main, en rclamait cent soixante. Pas un meuble de la chambre n'tait nous; les hardes et mes prix valaient peu de chose. Et j'avais des funrailles payer, quelques mtres de terre acqurir dans un coin de cimetire! Cette pauvre machine humaine qui avait travaill, souffert, aim, n'tait plus qu'un embarras dans la maison; le cabaretier demandait qu'on l'en dlivrt au plus vite. Les logeurs de tout tage, grands et petits, riches et pauvres, ne sont que durs aux vivants; ils sont impitoyables aux morts. Le mien nous connaissait depuis longtemps; il avait profess quelque amiti pour mon pre: eh bien! il se lamentait devant moi d'avoir le garder vingt-quatre heures; il l'et jet tout chaud dans la fosse commune. Je n'ai pas besoin de vous dire que la promiscuit de la fosse commune me faisait horreur. Il n'y a pas de logique qui tienne contre la violence d'un sentiment naturel. On a beau se dire soi-mme que tous les corps organiss se fondent dans la nature et retournent par molcules au grand rservoir; on sait aussi que les tombeaux de marbre et les caisses de chne doubl de plomb n'ont jamais arrt cette grande victorieuse qui s'appelle la dcomposition: n'importe! Quelque chose se dbat en nous contre les vrits les plus videntes et les raisonnements les plus serrs. On ne veut pas tout abandonner de ceux qui nous ont t chers; on se cramponne rien, moins que rien; on treint avec passion le nant lui-mme sous les espces les plus navrantes; on marchande la terre ce restant de chair et d'os qui bientt, qui demain ne sera plus mme un cadavre! Ma mre tait morte l'hpital, loin de nous; je ne pouvais penser qu'avec un doute affreux sa spulture inconnue. J'avais besoin de conserver au moins une pierre taille, un monticule touff sous l'herbe, quelque chose de visible qui me reprsentt mon vieux pre absent pour toujours. Songez, monsieur, que je n'avais ni parents, ni amis intimes, que mon enfance s'tait parpille le long des grandes routes, que la pension n'tait pour moi qu'un petit bagne pdagogique, que ma ville natale tait loin, qu'un arrt prfectoral avait dmoli depuis longtemps la baraque insalubre o j'avais pouss mon premier cri. Peut-tre alors excuserez-vous la prtention du petit misrable qui voulait acheter un terrain pour y loger les restes de son pre. Le cabaretier du faubourg ne se fit point faute de me dire que j'tais fou. Il me prouva que l'enterrement le plus modeste, le tombeau le plus simple et la location de deux mtres carrs pour dix ans me coteraient trois cent cinquante francs au bas prix. Mettons cinq cents, dit-il, car le premier devoir rendre ce pauvre bonhomme est de payer les dettes qu'il vous laisse. Savez-vous o trouver cinq cents francs dans les vingt-quatre heures? Allez-y! Ce jour-l, je me serais vendu corps et me pour cinq cents francs, si je m'tais appartenu. Je ne songeai pas un moment puiser dans la bourse de M. Mathey, quoiqu'il nous dt un plein trimestre et que la mort de mon pre ma premire anne de rhtorique lui fit une conomie de quinze cents francs environ. Ce vieil industriel n'avait plus qu'une petite part mon estime: j'tais plus proccup des moyens de me librer envers lui que de contracter une nouvelle dette. Mais alors qui m'adresser? Hors du collge et de la pension, je ne connaissais personne. Je me lanai dans Paris comme un fou, rvant tout veill et livr sans dfense aux hallucinations de la fivre. Les projets les plus incohrents me tiraillaient l'esprit en tout sens. Je courus jusqu'aux Tuileries, jurant de me frayer un chemin jusqu' la reine, qui tait la providence de tous les malheureux; mais au premier geste de la sentinelle je m'enfuis. L'ide me vint d'crire un riche banquier de la rue Lafitte, qui faisait aussi beaucoup de bien; mais je m'avisai par rflexion qu'il devait recevoir cent demandes par jour, et que, dans l'hypothse la plus favorable, son argent m'arriverait trop tard. Il fallait dcouvrir sur l'heure un homme riche, bienfaisant, et qui st mon nom, qui ne ft pas expos me confondre avec tous ces aventuriers dont Paris fourmille. Je songeai au pre Brchot: on le disait inculte et bourru, mais bonhomme; il m'avait vu couronner au collge; il avait entendu parler de moi par son fils. Cependant n'tait-il pas plus simple de m'adresser Lon lui-mme, ce garon qui faisait sonner l'argent dans ses poches et qui jouait au bouchon avec des pices de cinq francs? Nous tions brouills, il est vrai, mais en prsence des grands malheurs les petits dissentiments s'clipsent tout coup, comme la lueur d'une cigarette devant la flamme d'un incendie. Je pensai pour la premire fois que les hommes sont bien fous de se quereller, de se har et de se combattre en prsence de l'horrible ncessit qui les menace tous. Je repris le chemin de la pension, soutenu par une noble esprance: il faut avoir dix-huit ans et se sentir capable de tout ce qui est bien pour croire ainsi, les yeux ferms, la gnrosit d'autrui. Lorsque j'entrai, les lves taient l'tude et Lon dans sa chambre. Je monte tout droit chez lui, j'entre sans frapper, il se lve en lanant son livre sous le lit, et me crie d'une voix mue et menaante: Qu'est-ce que c'est? Je lui rpondis sans me troubler: Brchot, mon pre est mort; je n'ai pas de quoi le faire enterrer: peux-tu me prter cinq cents francs? Il se jeta dans mes bras et se mit pleurer avec moi. A compter de ce moment, monsieur, je ne fus plus seul dans le monde: j'avais un ami. Lon ne me prta pas toute la somme qu'il me fallait; son tiroir et ses poches vids, il runit peine une douzaine de louis. Son pre tait absent, en Espagne, en Italie, je ne sais o, canalisant je ne sais plus quelle rivire; impossible de recourir lui. On pouvait s'adresser au caissier de la pension, qui aurait avanc n'importe quelle somme; mais Lon ne voulut pas admettre un tiers dans notre confidence. Tiens! dit-il en jetant sa montre d'or, sa chane, ses breloques et la bague armorie qu'il portait au petit doigt. Vends tout cela et ne t'embarrasse de rien: mon pre me rendra dix fois ce que je te donne! Et comme j'hsitais un peu, il comprit mon scrupule et me dit: Toujours fier? toujours le Gautripon de la tarte aux pommes? Tu te demandes dj quand et comment tu pourras t'acquitter? Eh! grosse bte, c'est moi qui suis ton dbiteur depuis quatre minutes. Tu m'as fait dcouvrir au fond de ma carcasse une mine de sensibilit que je n'y souponnais pas. --C'est gal; je voudrais... --Quoi? t'acquitter? Eh bien? je vais t'indiquer la mthode. La premire fois que tu auras cinq cents francs d'conomies, tu les donneras de ma part un brave garon aussi digne et aussi malheureux que toi. Je ne sais pas, monsieur, ce qu'un homme du monde et trouv rpondre. Pour moi, je ne pus que pleurer, que serrer ces mains gnreuses, et jurer que mon amiti, ma reconnaissance et mon dvouement ne finiraient qu'avec ma vie. A tout ge, toute heure, dispose de moi. Commande, et j'obirai; fais-moi du mal, et je te bnirai; le jour o ma mort pourra te servir en quelque chose, tue-moi: nous ne serons pas encore quittes! Vous souriez, monsieur: cette vhmence de sentiments vous parat tant soit peu ridicule; mais songez que j'avais dix-huit ans, que Lon me rendait le plus grand service et le plus dsintress que j'eusse reu de ma vie. Lorsqu'il me renvoya sous prtexte de se remettre au travail, j'prouvais l'ineffable soulagement de l'homme qui sort d'un gouffre. Je me sentais moins seul au monde; il me semblait que mon pauvre pre n'tait plus tout fait aussi mort. Quand j'eus rempli mon triste devoir, Lon me reut comme un frre; son amiti pour moi s'tait dveloppe plus vite, s'il se peut, que mon amiti pour lui. C'est que l'homme a l'esprit singulirement tourn: il sait gr des services qu'il a rendus, et ce qu'il pardonne le moins, c'est le mal qu'il a fait lui-mme. Nous fmes bientt insparables. J'allais travailler dans sa chambre pendant toutes les rcrations; j'essayais de l'intresser aux tudes classiques, si ingrates et si rebutantes pour quatre-vingt-dix lves sur cent. J'obtins souvent le sacrifice des mauvais livres qu'il lisait en cachette, j'empchai plus d'un punch, j'loignai les petits viveurs prcoces qui venaient boire et fumer en contrebande avec lui. Il m'chappait chaque instant et retournait ses habitudes; il fallait un effort continu pour fixer cette nature excellente, mais mobile et insaisissable par sa lgret. M. Brchot revint en France; il voulut savoir quel mont-de-pit Lon avait confi ses bijoux. Le fait racont simplement, avec modestie, le rendit tout fier. L'heureux pre remplaa la montre et la bague et tout ce que son fils m'avait abandonn; il joignit ces prsents un cheval de mille cus, un phaton et un groom. Tout cela ne servait que le dimanche, mais l'lve en chambre avait le droit d'y penser toute la semaine. Lon sollicita quelque chose de plus: il voulut que son pre me ft sortir de temps autre, maintenant que je n'avais plus de correspondant Paris. La requte fut octroye d'enthousiasme, et je vois encore le moment o je fis mon premier pas dans le monde sur les tapis du pre Brchot. C'tait un dimanche, deux heures; je ne sais quel travail terminer m'avait retenu la pension jusque-l. Aussitt que le domestique eut entendu mon nom, il courut m'annoncer M. Lon, qui se rua dans l'antichambre et me tira par la main jusqu'au salon. Le djeuner finissait peine, on fermait les portes de la salle manger. Je tombai au milieu d'une vingtaine d'hommes qui parlaient tous ensemble et qui jetaient le feu par les yeux. Le hasard seul avait rassembl ces gens de tous pays et de toute condition, fonctionnaires, marchands, ingnieurs, aventuriers, un prtre, un capitaine en uniforme, un voyageur anglais en dshabill de route. C'tait tous les jours pareille fte; M. Brchot tenait table ouverte matin et soir. Il vint moi, rouge comme une pivoine, l'oeil merillonn comme un faune; il m'crasa la main dans cette poigne tonnante qui faisait depuis tant d'annes les gros ouvrages de la civilisation. Il me fora de prendre du caf; il me versa de l'eau-de-vie dans un verre et dans la manche. Je le crus ivre d'abord, mais j'ai vu par la suite qu'il tait toujours ainsi, mme jeun. Dans la journe, il me parla trs-posment de son fils, de ses esprances, de ses craintes, de ses projets. La lgret de Lon lui faisait peur; il l'avait mis chez M. Mathey pour obir la mode, mais il regrettait par moments de ne l'avoir pas fait dompter par les jsuites. Je n'ai aucune estime pour ces gens-l, mais il faut leur rendre justice: ils vous matent en dix-huit mois le gaillard le plus rcalcitrant. Enfin! quand mon drle sera bachelier, je le prendrai en main, et il en verra de grises. Je veux qu'il travaille d'abord et qu'il apprenne par lui-mme combien l'argent est difficile gagner. Tous ces godelureaux de Paris qui jettent les millions par les avant-scnes seraient plus mnagers de l'pargne d'autrui, s'ils avaient seulement us douze fonds de culottes dans une boutique comme la ntre. Je ne veux pas que le garon se prive, j'ai pass par l, c'est mauvais. Il aura de l'argent, mais il le gagnera, morbleu! Plus tard, dame! on verra. Quand il sera rang, mari, pre de famille, libre lui de faire peau neuve et de greffer un parfait gentilhomme sur la vieille souche des Brchot. Ce proltaire tait entich de noblesse, comme presque tous les parvenus de notre temps. Par une contradiction bizarre, mais commune, il se vantait de s'tre fait lui-mme, et il se dsolait de n'tre pas fils de quelqu'un. Dans un jour de boisson ou tout au moins de haute fantaisie, il avait achet un titre: il tait comte l'tranger, je ne sais o. L'air natal le dgrisa subitement de sa noblesse: il cacha ses parchemins neufs avant la visite du douanier. Le pauvre homme n'osa ni demander ni prendre en France le nouveau nom qui lui cotait assez cher; il n'entreprit pas mme une dmarche pour surcharger l'tat civil de Lon. Tout son effort se rduisit commander la fameuse bague que j'avais livre au fondeur; mais l'ambition a la vie dure quand elle se nourrit de millions. M. Brchot ne dsesprait de rien; seulement il avait chang sa tactique. A mesure que Lon s'avanait vers l'ge d'homme, son pre enregistrait avec soin les vicomts, les marquisats, les duchs qui tombaient en quenouille. Il ne doutait pas qu'un beau jour l'hritire de quelque grand nom ne vnt se prendre au pige de sa cassette. Nous l'enlevons _avec armes sans bagages_, disait-il en riant gros. Il avait le malheur de croire que tout s'achte: une longue exprience des hommes expliquait ce prjug navrant sans l'excuser, mon avis. La transformation d'un Brchot en Rohan lui paraissait vraisemblable ds qu'il tait dcid y mettre le prix. Quant aux formes lgales qui rgissaient cette espce d'avatar, il ne faisait qu'en rire. Ce serait bien le diable, disait-il, si je ne trouvais pas un garde des sceaux qui et besoin de cent mille cus. Je frmis en coutant ces thories, et je compris que les affaires avaient fauss tout un ct de son esprit. Au demeurant, notre premire entrevue fut la seule o il s'ouvrit un peu devant moi. Je retournai chez lui cinq ou six fois jusqu' la fin de l'anne, et je ne le vis jamais qu' table, au milieu d'une cohue de solliciteurs, de flatteurs et de parasites. Les vacances arrivrent, il m'invita dans un de ses chteaux; mais j'avais t malheureux au concours selon mon habitude, et le patron m'engageait formellement fuir les distractions. Je gardai la pension en compagnie d'un Brsilien de dix ans et d'un Valaque de quatorze. L'anne suivante, Lon n'tait plus dans ma classe: il prparait son baccalaurat, et je doublais ma rhtorique. Notre amiti n'en fut pas refroidie, mais nos heures n'taient plus les mmes. Il sortait plus souvent, sous prtexte de suivre un cours particulier, mais en ralit pour s'battre au bois de Boulogne lorsque son pre tait en voyage. C'est peine si je trouvai moyen de dner trois fois l'htel Brchot, quelques instances que l'on ft pour m'attirer tous les dimanches. J'approchais d'un moment dcisif; chacune de mes minutes tait due au drapeau de l'institution Mathey. Le mois d'aot 184... vit Lon bachelier et le prix d'honneur de rhtorique enlev par la pension Baudelocque. J'avais le second prix, c'est--dire le dsespoir et la honte d'avoir perdu partie en main! Il ne me restait plus qu'une anne pour payer tous les sacrifices que mon matre exaspr me jetait dcidment au visage. Donc je pris moins de vacances que jamais, et la rentre me trouva rompu de fatigue. J'empaumai la philosophie avec autant de rsolution que si j'tais sorti d'un long repos; je travaillai dix mois d'arrache-pied, et je terminai mes tudes par un fiasco qui me laissait insolvable, aprs cinq annes de pension. Lon Brchot m'avait fait en un an plus de quarante visites. Nous nous aimions plus que jamais; d'ailleurs il n'tait pas fch d'arriver en voiture avec son groom et de jeter son cigare l'entre de la premire cour. Le travail des bureaux paternels ne l'absorbait pas tout entier; j'en eus souvent la preuve. Il m'apportait des confidences qui auraient mis en feu toute me moins philosophique que la mienne. Les femmes de ce temps-l gotaient encore un peu la posie; elles vendaient au prix de quelques vers ce que vous payez aujourd'hui d'une autre monnaie. Je passais pour pote, ayant rim deux ou trois compliments la Saint-Charlemagne ou la fte du proviseur. Lon m'institua son rimeur ordinaire; je chantai la brune et la blonde, les demoiselles des Varits et les dames de la Chausse-d'Antin, selon le vent qui soufflait; je fus classique, romantique, byronien, plastique, anacrontique, suivant les besoins de la cause ou les caprices de mon ami. Il n'tait pas ingrat; je ne le vis pas un jour sans qu'il m'offrt tous ses services, mais j'aurais cru vendre ma plume en acceptant quelque chose de lui. Quand je fus bachelier mon tour et prt quitter le collge, Lon revint flanqu de son pre et m'entreprit srieusement sur le choix d'un tat. On m'offrait un emploi rtribu dans la maison Brchot, un poste de confiance, honorable ds le dbut, et qui pouvait devenir trs-lucratif. Le chef n'tait pas seul s'enrichir dans ses normes entreprises; il associait tout son monde aux profits, le caissier s'tait fait, en tout bien tout honneur, quarante mille livres de rente. Une offre si gnreuse ne pouvait manquer de m'mouvoir: je remerciai chaudement le pre et le fils, mais j'avais dispos de ma personne. J'allguai le vide profond de l'enseignement universitaire, qui m'avait rendu impropre tous les travaux, sauf un: j'tais inscrit parmi les candidats l'cole normale et rsolu de rendre aux gnrations suivantes l'ennui docte et futile que j'avais absorb. Ma dcision paraissait si bien prise que ces messieurs m'abandonnrent mon sort. Je franchis en me jouant tous les obstacles qui gardaient l'entre de l'cole, et quand je fus admis, quand la pension eut exploit le fait dans ses rclames, je donnai ma dmission tout net, et je vins dire M. Mathey: Vous m'avez eu cinq ans votre charge, et je n'ai pas trouv moyen de m'acquitter envers vous; je vous dois donc cinq ans de ma vie, prenez-les! Je sais, monsieur, qu'on me reproche entre autres choses l'humble mtier que j'ai choisi ce jour-l. Vous apprcierez les motifs qui m'ont induit refuser coup sur coup deux professions honores, pour m'enrler dans la bohme enseignante. M. Mathey n'tait pas homme refuser mon sacrifice. Il rpondit que je m'exagrais mes devoirs; que l'exemple de mon travail et mes petits succs de collge l'avaient pay dans une certaine mesure; qu'il n'avait pas le droit de me fermer sa porte, s'il me plaisait de rentrer au bercail, mais qu'il entendait payer largement mes services, me faire un ample loisir, et me pousser par des chemins de traverse au but dfinitif o l'cole m'aurait conduit. Je le crus moiti: c'tait faire bien trop d'honneur sa parole. Le vieux coquin n'eut pas mme la pudeur de me mnager pendant un mois. Il usa et abusa de ma pauvre personne, mettant mon bon vouloir toute sauce et m'imposant la besogne de trois rptiteurs. J'tais sur pied ds cinq heures du matin, et je ne me couchais pas avant dix heures; j'avais du reste un dortoir surveiller en dormant. Je prenais mes repas au rfectoire avec les lves; seulement on m'accordait beaucoup moins de rcrations. A peine si j'avais une demi-journe par quinzaine pour aller reprendre courage sur la tombe que vous savez. Les galres ne sont qu'une aimable plaisanterie auprs du mtier que je fis. De travailler pour moi, de prparer un examen, je n'en eus pas mme l'ide. Lorsqu'on vit que j'avais bon dos et que j'acceptais tout sans me plaindre, ce fut qui se dchargerait sur moi. Je fis la police du lavoir et de la gymnastique, je conduisis la promenade le long des quais. Pour prix d'un tel labeur, M. Mathey m'ouvrit sa bourse, c'est--dire qu'au lieu de me payer un salaire fixe il me permit de lui demander vingt francs de temps autre, lorsque mes souliers bayaient la neige ou que mon chapeau se dfonait. Le seul confort que j'obtins fut dans le respect et la sympathie des lves. Cet ge est sans piti, dit-on; je puis tmoigner qu'il n'est pas sans droiture. Lon venait de temps autre, un peu plus rarement que jadis; je rimais encore au besoin pour son compte, mais mon talent baissait, disait-il. Il ne se privait pas de blmer mon sacrifice, qu'il traitait de suicide physique et intellectuel. Je tenais bon, j'tais dcid faire mon temps, il ne me restait plus que six mois souffrir; mais M. Mathey commit la faute de me traiter publiquement comme un ngre, et je repris ma libert. Vous avouerez sans doute que je l'avais bien gagne: les annes pouvaient compter double au service de cet homme-l. Lon Brchot m'ouvrit ses bras, et j'entrai de plain-pied dans les bureaux de son pre; mais j'tais fatigu, ahuri, battu de l'oiseau, mon cerveau s'tait comme paralys, grce au rgime stupfiant de la pension. La grande activit de la maison Brchot, le mouvement rapide et dcid qui nous emportait tous travers les affaires, le bruit des millions qui sortaient, qui rentraient, qui tantt s'parpillaient aux quatre vents, tantt s'empilaient dans la caisse comme des pices de cent sous, l'importance des moindres dtails, la confiance aveugle qu'on avait en moi, la responsabilit qui s'ensuivait, tout cela me fit peur, et je demandai grce. Lon ne fit que rire de mes scrupules. L'heureux garon frtillait d'aise dans ce milieu fivreux; deux heures lui suffisaient pour bcler sa besogne; il consacrait le reste de son temps l'amourette, et la maison n'en allait pas plus mal. Quant moi, je ne pus ni ne voulus pousser l'preuve au del de six semaines. Je lui dis franchement: Ma place n'est pas ici; j'y perdrais en six mois le peu de tte qui me reste. Trouve-moi un travail doux, facile, assis, rgulier, monotone et surtout irresponsable, en un mot une occupation qui calme et qui repose, si tant est qu'il existe rien de pareil ici-bas... --S'il existe?... rpondit-il en riant; mais on ne trouve que a dans les bureaux des ministres. Ces grandes manufactures de papier noirci ne servent qu' bercer quelques milliers de citoyens dans un travail sans fatigue et sans consquence, qui est le frre lgitime du repos. --Et tu pourrais me placer l? --Nous le pouvons: choisis ton ministre, et sous huit jours au plus tard, je t'installe. --Mais s'il n'y a pas de place donner? --Tiens! Nous en ferons crer une! Mon ami, quand on distribue un million par an sous forme d'actions libres, on a crdit partout pour une place de dix-huit cents francs. Il ne calomniait pas son poque. Je fus plac dans les huit jours. J'avais pour voisin de bureau un surnumraire qui attendait depuis plus d'un an. Mon travail consistait copier des lettres inutiles. J'arrivais tard, je partais tt, et les trois quarts du temps rien faire: moyennant quoi j'tais pay comme deux matres d'tude et demi. Ce rgime calmant par excellence me rtablit peu peu. J'tais riche, en ce sens que mon revenu dpassait mes besoins. Pour la premire fois de ma vie, j'occupais une chambre moi seul, et si haut qu'elle ft perche, je l'aimais avec son carreau de brique rouge et ses meubles d'occasion pays l'un aprs l'autre sur mon premier argent. Je m'quipai de linge et de vtements propres; une table d'hte bas prix, qui m'tonnait par l'abondance et la qualit des mets, rtablit mon corps puis et rehaussa de bonne mine mon visage dj fltri. Je ne cite que pour mmoire les banquets pantagruliques de la maison Brchot. Je traversais ce luxe en tranger, comme un aronaute parcourt une rgion de nuages, sans concevoir l'ide d'y btir. Quand Lon venait me chercher au ministre, quand il me faisait inspecter du haut de son phaton la grande alle du bois de Boulogne et l'avenue des Champs-lyses, je n'prouvais ni le sot embarras d'un paysan, ni l'orgueil impertinent de l'homme qui se sent parvenu pour une heure; je me rappelais fermement ce que j'tais, et je me remettais moi-mme ma place. Six mois se passrent ainsi, et il n'en fallut pas davantage pour transformer le paria de l'universit en un beau jeune homme de vingt-cinq ans. Le changement se fit pour ainsi dire vue d'oeil; il frappa les cinq ou six dsoeuvrs qui garnissaient notre bureau de ministre. Personne ne me faisait mauvais visage, pas mme le surnumraire, qui mon intrusion coupait l'herbe sous le pied: la faveur obtient plus de respect que le mrite dans ce monde spcial o elle peut tout. Mes compagnons taient de braves gens, gais sans beaucoup d'esprit et railleurs sans trop de malice. Ils prenaient grand plaisir signaler mes moindres progrs; deux ou trois fois par semaine j'tais port, par manire de plaisanterie, l'ordre du jour du bureau. Gautripon a mis des bottes neuves; Gautripon s'est fait couper les cheveux; Gautripon se remplume visiblement; Gautripon a fait un mot: son esprit dgle; Gautripon a l'oeil lectrique; la comtesse de B. s'est mise la fentre pour voir passer Gautripon; M. Babinet lit dans les astres que Gautripon doit faire un beau mariage. Un mariage! Cette mauvaise plaisanterie me rappela que j'tais un homme, que j'avais probablement un coeur construit comme les autres, que je pouvais aimer, tre aim, possder une femme, lever des enfants, toutes choses qui m'auraient paru absurdes et criminelles quand je battais le pav de Paris en marge de la pension Mathey. J'tais libre; je pouvais honntement fonder une famille. Tout mon tre comprim, froiss, meurtri, s'panouissait cette ide; je sentais l'espace s'largir autour de moi. Cependant quelque chose attristait ma joyeuse renaissance. Mon ami, cet autre moi-mme, Brchot pour tout dire, semblait rong d'un secret ennui. Son pre n'en souponnait rien, mais l'amiti devine bien des choses qui chappent l'amour paternel. Depuis un mois, la ptulance de Lon s'teignait par intervalles; je le voyais tantt sombre et abattu, tantt plus agit que de raison. Sa gaiet, lorsqu'elle clatait, faisait des explosions inquitantes. Il riait en malade et s'amusait comme un homme qui a besoin de s'tourdir. Cette ingalit d'humeur m'tait vaguement explique par un amour heureux, mais contrari, dont il m'avait touch deux mots. J'avais cru comprendre qu'on l'aimait, mais qu'un ennemi farouche, probablement quelque mari, se jetait parfois la traverse et changeait le bonheur en dsespoir. Cependant j'ignorais tous les dtails de l'aventure; Lon ne me disait plus tout, soit que la discrtion lui ft venue avec l'ge, soit que le rang de la dame commandt des mnagements inusits. Un soir que je venais de souffler ma bougie, il frappa violemment ma porte en criant: Ouvre! c'est moi, Lon! Je rallume, je vais ouvrir, et ses traits bouleverss, la contraction de ses lvres, je crois comprendre qu'un malheur lui est arriv ou qu'un danger le menace. Il voit mon motion, et part d'un grand clat de rire: As-tu l'air assez bte! dit-il. Recouche-toi bien vite, et prte-moi ton feu pour mon cigare. --Lon, ce n'est pas pour allumer ton cigare que tu es mont jusqu'ici. --Et pourquoi donc alors? J'avais des allumettes dans ma poche, mais rien ne vaut le feu de l'amiti, vertuchoux! Au lit, Jean-Pierre! au lit! mes principes me dfendent de fumer devant un homme en chemise. J'obis. Il se mit cheval sur une chaise, me souffla quelques bouffes la figure, et dit d'un ton dogmatique: Dcidment, la vie est un bourbier infect. --Pourquoi? --Pour rien. Oh! je ne tiens pas ma phrase. Nous dirons, si tu veux, que la vie est un lac de pommade au jasmin et de crme au chocolat... o pataugent un milliard trois cent cinquante millions de crocodiles, d'aprs le dernier recensement. --Mon ami, j'en tais bien sr! Tu souffres! --Peuh! On trouverait peut-tre, en cherchant bien, un damn plus plaindre que moi; mais on n'en trouverait pas deux par exemple! Ah! Jean-Pierre! Jean-Pierre! que je suis malheureux! Il pleurait. Sa douleur me gagna; je me mis sangloter sans savoir pourquoi. Elle ne t'aime donc plus? lui dis-je. --Oh! si! --Vous tes dcouverts? --Non. --Qu'est-ce alors? --Je ne peux pas le dire, mme toi. --Mais ton pre? --Mon pre est un vieux fou. --Qui t'aime. --Lui! Il n'aime que ses cus. --Quoi! ce serait une question d'argent qui t'agiterait ce point? --Ah! bien oui! De l'argent! Je donnerais dix ans de ma vie pour tre pauvre. Je le comprenais de moins en moins, mais je n'osais plus l'interroger. coute-moi, lui dis-je. Puisque ton premier mouvement t'a conduit ici, j'ai le droit de supposer que je peux te rendre un service. --Merci; mais non: les dieux eux-mmes ne pourraient rien pour moi. --Les dieux sont loin, et je suis l. Tu n'as pas oubli que je t'appartiens corps et me? --Qu'est-ce que tu veux que je fasse de tout a? --Peu de chose, mais enfin il est quelquefois agrable d'avoir un homme soi. Autrement, crois-tu qu'on aurait invent l'esclavage? Tu veux escalader un mur, ton homme te fait la courte chelle, et tu montes. Tu veux traverser un foss, ton homme se jette en avant, et tu vis. --C'est qu'il le ferait comme il le dit, ce Chinois-l! --Et mme mieux, car il parle mal, et il aime bien. --Allons, bonsoir et que le ciel prserve les coeurs faibles de rencontrer de pareils dvouements! --Pourquoi? --Parce qu'on se laisserait tenter la fin, et qu'on prendrait les gens au mot, et qu'on se conduirait comme une franche canaille! Adieu. Je n'oublierai jamais cette soire: tu peux donc te dispenser de m'en reparler jamais. Je le conduisis son corps dfendant jusqu'au bout de mon corridor: il chancelait comme un homme ivre. En arrivant l'escalier, il se retourna brusquement, me saisit par les paules, m'embrassa et me dit d'une voix trangle: Vieux, encore une fois merci; mais non! Ah! pour a, non! Il me laissa fort mu, vous le croiriez sans peine. Ds le lendemain, aprs une nuit inquite, je courus prendre de ses nouvelles. Son serviteur particulier m'assura qu'il venait de partir pour la campagne et qu'il ne rentrerait pas de quelques jours. Je crus qu'il tait se battre, et je laissai percer mon apprhension malgr moi; mais le valet, qui devait en savoir long sur les secrets de son matre, s'empressa de me rassurer. Il me laissa comprendre que Lon n'tait pas toujours d'accord avec M. Brchot, que le pre et le fils avaient eu trois discussions violentes en vingt-quatre heures, et qu'ils taient partis chacun de son ct pour se rafrachir le sang. Je fus six grands jours sans nouvelles. Un matin, je trouvai Lon dans sa chambre. Il paraissait calme et repos. C'est donc fini? lui dis-je. --Quoi? --Tes misres? --Absolument. J'ai pris un parti. --Tant mieux; mais prsent il faut te distraire. --Mon pre m'a suggr une ide qui m'occupera un mois ou deux. Je spcule. Devine sur quoi? --Que sais-je? --Sur l'impossible, mon cher. --Qu'entends-tu par l'impossible? --Mais, par exemple, le dvouement, la reconnaissance, le dsintressement, l'hrosme, le sublime en action, sur toutes les belles choses qu'on admire en ce monde, mais qu'on n'y rencontre jamais. --Sceptique! --Naf! Penses-tu srieusement qu'un homme puisse se sacrifier pour un autre? --Non-seulement j'en suis sr, mais fournis l'occasion, et je te le prouverai. --On se croit meilleur que l'on n'est. --Grand merci de ta confiance! Il pirouetta sur ses talons et me dit: Parlons d'autre chose. Si ma combinaison russit, je passerai pour un homme trs-fort. Si j'choue, le monde entier me jettera la pierre. --Except moi. --Savoir!... Viens djeuner au cabaret... Je dclinai l'invitation, et je m'en fus au ministre. Les propos nigmatiques de Lon, sa voix acerbe et sa gaiet nerveuse m'avaient profondment attrist. Le pauvre garon me semblait bien mal guri. Tandis que je creusais ce problme en trottinant, les mains ballantes, un bras se glissa sous le mien: c'tait Lon qui me rejoignait. Dcidment, dit-il, tu ne veux pas djeuner avec moi? --Le ministre! --Soit. Tu dois l'tat de lire ton journal en ses augustes bureaux; mais quand dnerons-nous ensemble? --Aujourd'hui, si tu veux. --Non, je suis engag; mais dimanche? Le dimanche est le librateur des employs vertueux. Il dtelle les cinq cent mille chevaux deux pieds qui tranent le char emblmatique; et par un phnomne inexpliqu jusqu' ce jour, le char continue ne pas marcher lorsqu'il n'est tran par personne. A dimanche! J'irai te prendre vers six heures; garde-moi ta soire entire pour aller au spectacle, si le coeur nous en dit. Il fut exact; il arriva mme cinq heures et demie, lui qui pratiquait l'habitude de manquer deux rendez-vous sur trois. Cette exception m'aurait pu mettre en garde, si j'avais t capable de souponner un ami. Il me chambra dans un cabinet de restaurant, devant un dner fin, vritable chre de gourmets, et Dieu sait les efforts qu'il fit pour m'entraner boire; mais l'horrible vin bleu de la pension m'avait vou l'eau pour la vie: c'est l'unique service que M. Mathey m'ait rendu. Je laissai donc l'amphitryon se monter la tte lui seul, et je gardai presque tout mon sang-froid. Le gaz, la nourriture, la vapeur d'un plum-pudding, la fume du cigare rpandue dans l'air que je respirais, branla lgrement mon cerveau; cependant je n'tais pas plus ivre qu'aujourd'hui. Quant lui, il tait fort mu, tant du vin qu'il avait pris que du mal qu'il allait faire. Le fil de ses ides se rompait par moments, et ses paroles s'grenaient au hasard. Je l'entendis rpter plusieurs fois propos de rien: Il le faut! il le faut! En prenant son caf, il me dit sans prambule: Je ne sais pas o j'avais l'esprit lorsque je t'ai propos d'aller ce soir au thtre. Le dimanche, il n'y a que des spectacles impossibles et des salles de portiers. A moins pourtant que l'Opra ne joue ce soir par extraordinaire; mais non. Je rpondis navement: Mais si! J'avais pass un quart d'heure devant les affiches; car je n'tais gure blas sur les plaisirs du spectacle, et l'honnte public du dimanche ne m'inspirait aucun dgot. L'Opra donnait _Robert le Diable_, un chef-d'oeuvre nouveau pour moi, et, quoiqu'il ft chant par des doublures, je me disais depuis le matin: Voil ce que j'aimerais entendre aujourd'hui! Lon ne me crut pas sur parole; il se fit apporter le journal, vrifia le fait et me dit: Malheureusement il est trop tard pour faire louer deux orchestres. --Mais la loge de ton pre? --Je ne crois pas qu'il la garde pour ces reprsentations-l. --On pourrait s'en assurer: nous sommes cent pas du thtre. --Tu as donc bien envie d'aller _Robert_? --Dame! --Eh bien! allons. Il le faut. A tout hasard, je m'tais mis en tenue. Il en fit la remarque et me dit: Je comprends! on ne veut pas s'tre fait beau pour des prunes. Sais-tu, Jean-Pierre, que tu tournes au _gentleman_? --Un _gentleman_ bon march. --Et par-dessus le march, tu embellis, mon cher, il n'y a pas s'en dfendre. --Laisse-moi donc tranquille! --Non, parole d'honneur, tous ces danseurs de cotillon qui font flors au bal ne t'iraient pas la cheville. Pourquoi ne viens-tu pas dans le monde, maintenant que tes soires sont toi? --Qu'est-ce que j'y ferais? --Des conqutes, parbleu! --Tu m'ennuies. --Franchement, personne ne s'est encore jet ta tte? --Personne. Et, comme de mon ct j'ai toujours t trop discret pour me jeter la tte des femmes, tu peux te vanter d'avoir un vieil ami qui est un homme absolument neuf. --Prodigieux! Et dire qu'on a prch ce matin dans plus de trente mille glises contre la corruption des moeurs! A toi seul, tu rhabilites ton sicle; mais tiens-toi bien, si nous entrons. Gare au corps de ballet! Tu vas voir quelques paires de jambes qui pourront te trotter dans la tte. --Cher ami, rpondis-je, je me sens incapable d'aimer une femme que je n'estimerais pas. Il riait encore de ma sentence en arrivant sous le pristyle. Le contrleur, interrog, lui dit: La loge est M. Brchot, mme pour les dimanches. Trois minutes aprs, nous tions installs, et je dvorais la fin du premier acte. Vous tes abonn de l'Opra, monsieur, vous connaissez la loge o mon ami m'avait men. C'est celle o Mme Gautripon se montre trois fois par semaine. Elle est sur le ct, plus prs de l'amphithtre que de la scne. Vers la fin du premier entr'acte, je regardais la salle vaguement, en tranger, plus attentif aux splendeurs de l'architecture qu'aux toilettes dominicales et aux mdiocres beauts de l'assistance, lorsque Lon me dit: Voil des gens qui te connaissent. --O donc? --L-bas, droite, second rang de l'amphithtre. Un vieux monsieur dcor. Y es-tu? Prends ma lorgnette. --Trs-bien. Le militaire moustaches grises? --Juste. --Il me connat peut-tre; moi je ne le connais pas. --Mais sa voisine? --Le chapeau blanc? Pas davantage. --Alors pourquoi te lorgne-t-elle obstinment? Elle n'a fait que a depuis notre arrive, et tiens! encore! --Elle a sans doute une amie dans nos environs. --Ou un ami. --Te voil bien! Elle est trs comme il faut, cette jeune personne. C'est la fille du vieil officier. --Ou sa matresse. Je la plains. Il n'a pas l'air commode. L! vois-tu? Il lui arrache la lorgnette, il la querelle tout bas, il lui dit: Que je t'y prenne encore regarder le joli brun! L'orchestre interrompit notre dbat; toute mon attention se reporta sur la scne. Et pourtant, malgr moi, je retournai cinq ou six fois la tte vers cette jeune fille si blonde et si jolie que Brchot m'avait signale. Mes distractions s'expliquent d'un seul mot: la femme en chapeau blanc tait celle que vous avez insulte mercredi soir l'htel Gautripon. Elle me plut par sa beaut, par la simplicit de sa toilette, par l'attention visible dont elle m'honorait, et surtout par ma propre jeunesse, par ce besoin d'aimer que la misre et la contrainte avaient toujours refoul dans mon coeur. Je me mis penser elle, j'oubliais l'opra pour chercher ce qu'elle tait, ce qu'elle voulait, comment elle avait pu me distinguer dans cette foule. Lon me surprit au moment o je braquais mon tour le binocle sur elle. Ah! ah! dit-il, a mord! Je rougis, je balbutiai; j'offris de parier que je n'tais pas l'objet de cette curiosit bienveillante. J'allguai que nous tions deux dans la loge, et Lon l'imperturbable rougit son tour; mais il reprit bientt son aplomb et me dit: Il faut voir. Sors au prochain entr'acte et laisse-moi tout seul. Je te dirai ce qu'elle aura fait. Je me prtai docilement l'preuve; mais, au lieu de rester passif dans les couloirs ou d'arpenter le foyer, je descendis l'entre de l'orchestre. Je la vis inquite, agite, promenant ses regards autour de la salle, en haut, en bas, jusqu'au moment o elle me reconnut dans la pnombre o j'tais cach. Alors elle arrta les yeux sur ma chtive personne, et je me sentis envelopp d'une attention bienveillante et pudique qui n'avait rien de provoquant. Je dtournais la vue, et cependant je la voyais. Une douche idale qui me tomba presque aussitt sur la tte me fit deviner que le pre me regardait aussi. Je m'enfuis donc vers notre loge, et Brchot se hta de m'apprendre ce que j'avais observ mieux que lui. La pice s'acheva, mais j'en jouis fort peu. Vous devinez que mes palpitations faisaient un accompagnement original la musique de Meyerbeer. Lon me quitta plusieurs fois pour passer des revues au foyer de la danse. Lorsqu'il me tenait compagnie, il plaisantait amrement sur ma prtendue conqute. Ces gens-l, disait-il, ne sont d'aucun monde. Ils viennent l'Opra le dimanche avec des billets donns. L'homme est un garde d'artillerie en partie fine avec une demoiselle de modes. A la fin du spectacle, nous les suivrons, si bon te semble; tu verras ce couple mal assorti monter en fiacre et donner l'adresse du Mont-Valrien ou du fort Saint Denis. Crois moi, n'y pense plus; allons Tortoni prendre une thire de punch et noyer ton caprice. La contradiction piqua si bien mon amour-propre que je suivis le pre et la fille, suivi moi-mme de Lon. Ils nous menrent mi-cte de la rue Blanche; je les vis s'arrter devant une maison d'honnte et modeste apparence. Quelques minutes aprs, le quatrime tage s'claira. Viendras-tu? dit Lon. J'attendais comme un grand enfant, sans savoir quoi. Un rideau s'entr'ouvrit; je reconnus la jeune fille, et je suivis mon camarade en retournant la tte chaque pas. Le reste alla de soi. Pendant trois jours, je fis le pied de grue des amoureux timides. Le jeudi, Lon vint me voir; il me dfia tant et si bien que j'affrontai le concierge de la rue Blanche. On m'apprit, pour cent sous, que le pre de mon infante tait un ancien capitaine, cheval sur le point d'honneur. Lon ne se tint pas pour battu; il opposa ses renseignements aux miens et prtendit que Mlle milie chantillonnait des pantoufles et des bandes de tapisserie pour un magasin de la rue Castiglione. Je rpliquai que ce travail redoublait mon estime pour elle, et je me mis partager mes loisirs entre son domicile et son magasin. J'eus enfin le bonheur de la rencontrer seule un jour qu'elle venait de rendre quelque ouvrage; je la suivis sans me rsoudre l'aborder, quoiqu'elle laisst voir une motion des plus encourageantes. Rentr chez moi, j'avais la tte en feu; j'crivis une lettre respectueuse, mais passionne. Le lendemain matin, le capitaine envahissait ma chambre et me serrait le bouton. Je protestai de la droiture de mes sentiments, et je lui demandai la main de sa fille. Informations prises, il m'agrait le dimanche suivant, et ma future s'vanouissait de joie en me voyant entrer chez elle. Mon beau-pre tait le plus chatouilleux des soldats et le meilleur des hommes. Ds qu'il m'eut accept pour gendre, il se mit m'aimer comme un fils. Vous pensez si je fus heureux de lui offrir la place toujours vide qu'un autre homme de bien avait laisse dans mon coeur. Nos intrts furent bientt d'accord: il voulait me livrer sans contrat et d'avance la petite dot d'milie; je rpondis qu'tant pauvre, sans autre capital que mon travail et ma sant, je rclamais le rgime de la sparation de biens. Il comprit d'autant mieux mes raisons qu'il les avait fait valoir autrefois dans sa propre cause. Quand les affaires vont si vite, un mariage ne trane pas longtemps. milie paraissait aussi heureuse d'tre bientt ma femme que je l'tais de devenir son mari; elle allait au devant de sa destine sans fausse honte, mais sans empressement trop vif. Ses faons d'tre avec moi n'exprimaient que l'estime, la confiance et la reconnaissance; elle semblait me remercier de l'avoir choisie. Je l'aurais moins aime, si elle avait laiss voir quelque chose de plus. Son pre nous estimait trop pour nous surveiller de bien prs, et nous avions coeur de justifier sa confiance. Un seul jour, dans l'ivresse de la passion, je m'oubliai jusqu' serrer ma fiance dans mes bras; elle me repoussa avec une sorte d'pouvante: ce mouvement de noble pudeur me la rendit plus respectable et plus chre. Ds que la chose avait t rsolue, je m'tais empress d'en faire part Lon. Son premier mouvement fut de m'embrasser avec joie; j'en conclus qu'il se reprochait ses mauvaises plaisanteries, et pour le consoler je lui dis: C'est toi que je devrai d'tre heureux. Il s'en dfendit vivement, et jura que je ne devais rien qu' moi-mme, rappelant tout ce qu'il avait fait pour me dissuader. Mais alors tu me blmes? --Non! mais chacun pour soi dans ces sortes d'affaires. Marie-toi, si bon te semble; moi, je tire mon pingle du jeu. Il promit cependant de m'assister comme tmoin, puis il se ravisa, prtextant que son pre pourrait bien l'envoyer en Russie, juste au moment o j'aurais besoin de lui. La maison, disait-il, avait plusieurs ponts livrer, il fallait qu'un des chefs assistt aux preuves; mais je n'avais pas lieu de dsesprer: M. Brchot ferait peut-tre le voyage, et Lon resterait Paris. En attendant, j'offris de le prsenter chez mon beau-pre. Il ne dit jamais non, mais il m'ajourna tant de fois que je finis par le laisser en paix. Je comprenais qu'il prfrt ses plaisirs au spectacle d'un petit bonheur bourgeois comme le ntre; cependant cette marque d'indiffrence m'attrista un jour ou deux. Grce Dieu, mes occupations ne laissaient pas de place la mlancolie: nous faisions notre nid. M. Pigat nous avait trouv un logement dans nos moyens, un peu loin, un peu haut, sous les toits de la rue de Courcelles, mais commode et gay par la vue d'un jardin. Il y jetait toutes ses conomies, le pauvre homme! Pas un meuble, pas un rideau qui ne lui et cot quelque privation. Notre lit reprsentait pour lui cinq ans d'absinthe: il m'en fit la confidence en riant. C'est tout profit, disait-il, car la sobrit prolongera ma vie; j'aurai cinq ans de plus voir grandir mes petits-fils. J'avais donn cong au propritaire de ma mansarde, rue de Ponthieu; mais mon bail tait sign pour un an, et on ne me permit pas de remporter les meubles qui garantissaient le loyer. Il fallait deux cents francs pour librer cet humble bagage; je trouvai plus commode de le laisser en place jusqu' ce qu'un nouveau locataire endosst ma responsabilit. Vous verrez tout l'heure en quoi ce contre-temps me servit. Huit jours avant les noces, Lon me dit adieu. Dcidment il n'allait plus au nord, il allait au midi, vers la Lombardie: la girouette avait tourn. En me donnant la dernire embrassade, le pauvre ami pleurait comme un enfant. Quoi qu'il arrive, me dit-il, sois certain que personne au monde ne t'aime plus solidement que moi. Puis-je compter sur ton dvouement? Le doute seul tait ridicule: je ne rpondis qu'en levant les paules. coute, reprit-il, j'exige qu'avant d'pouser Mlle Pigat tu fasses une visite mon pre. Il a besoin de te parler; sa porte te sera ouverte tous les matins de neuf heures midi. Si par hasard on te disait qu'il n'y est pas, ou qu'il est en affaires, fais-lui passer ta carte; c'est convenu. Tu ne regretteras pas cette dmarche, et tu regretterais toute ta vie de l'avoir nglige. Embrassons-nous encore, et bientt. Je trouvai facilement deux tmoins au ministre. Ils furent avertis que le mariage civil, la crmonie religieuse et le repas se feraient tout d'un tenant, en une matine. Ma future avait exprim le dsir de quitter Paris le jour mme et de passer quarante-huit heures dans la solitude de Fontainebleau. Tout le monde approuva ce caprice de jolie fille: mon chef de bureau nous accorda spontanment une quinzaine; le bon M. Pigat me dit en mordant sa moustache: J'aime mieux a; quand il faut se quitter, c'est comme une opration de chirurgie: plus la coupure est nette, moins on a de mal. La politesse me commandait d'aller voir M. Brchot pre, quand mme je n'aurais pas promis cette visite son fils. L'entrepreneur tait peu prs le seul homme qui m'et port quelque intrt, sans tre mon camarade: j'avais t reu chez lui, je m'tais essay dans ses bureaux, je lui devais ma nouvelle position. Cependant je retardai jusqu'au dernier moment le devoir qu'il fallait lui rendre. Son caractre m'tait peu sympathique; sa libralit lourde et presque insolente m'effarouchait d'avance; je craignais de recevoir sur la tte un pav d'argent. En effet, il commena par me dire que j'avais un compte ouvert sa caisse, que je pouvais puiser, qu'il ne marchandait pas un dvouement comme le mien. Je rpondis modestement que j'aurais recours ses bonts, si je perdais ma place ou si je tombais malade, mais que jeune, bien portant et muni d'un honnte emploi, grce lui, je n'avais plus besoin de rien. A mon grand tonnement, une rponse si simple et si naturelle le troubla. Il se mit divaguer contre la lsinerie du budget, contre le luxe des femmes et le relchement des moeurs. Il me dit que le mariage n'tait plus qu'une affaire de convention, que les bons mnages n'existaient pas, que l'homme tait presque toujours tromp, mais qu'il se consolait aisment Paris, s'il avait de l'or dans ses poches. Je le savais sceptique et mme un peu cynique, et je n'tais pas d'humeur tenter la conversion d'un tel endurci. Donc je le laissai dire, et il parla longtemps tort et travers. Il me conta des choses que je savais et d'autres que j'avais vaguement devines, son projet d'anoblir Lon par le mariage, le peu d'empressement que son fils mettait lui plaire, la peur qu'on avait eue de le voir se msallier. Vous entendez bien, me dit-il, que si ce gamin-l complotait une sottise, l'ami qui se mettrait en travers deviendrait mon bienfaiteur; rien ne me coterait pour le payer de ses peines; il trouverait, grce moi, de telles compensations, qu'en fin de compte il aurait plus gagn que perdu. Je protestai que, si Lon s'cartait de la bonne route, je ne m'pargnerais pas pour l'y ramener, et que ma rcompense en pareil cas serait dans le succs mme. Il me remercia, louant ma gnrosit, rptant qu'il tait heureux de l'amiti qui m'unissait Lon, qu'il y voyait la meilleure des garanties, qu'un refroidissement entre nous troublerait son repos, empoisonnerait son existence, le frapperait au coeur! Je ne pus m'empcher de rire ces exagrations d'un sentiment qui me flattait. Je lui certifiai que rien au monde ne pouvait me brouiller avec son fils; je rappelai les services que Lon m'avait rendus, les liens de reconnaissance qui m'enveloppaient tout entier. Moi aussi, lui dis-je, j'ai ouvert votre fils un crdit illimit; il peut tirer vue sur mon dvouement: quoi qu'il exige, je ne laisserai pas protester sa signature. Devant ces assurances, son front s'claircit. Il me serra contre son coeur; il prit dans son tiroir une liasse de billets de banque et abusa de sa vigueur herculenne pour me la fourrer dans la poche. Ainsi lest, il me poussa vers la porte, me jeta dans l'antichambre et tira les verrous sur lui. Mais grce Dieu, j'avais appris dans mon enfance que l'homme se dgrade en acceptant ce qu'il n'a pas gagn. Je portai ces billets la caisse, et je dis au premier employ qui se rencontra: Argent de M. Brchot. Comme j'tais un peu de la maison, la chose parut naturelle. L'employ compta vingt-cinq mille francs et les inscrivit sous mes yeux l'avoir de son chef. Le lendemain, j'pousais Mlle Pigat. A trois heures et demie, mon beau-pre et nos quatre tmoins nous conduisaient la gare de Lyon; cinq heures nous dbarquions Fontainebleau, et je poussais un cri de surprise en reconnaissant Lon Brchot, mon vieil ami, qui me tendait les bras. milie le reconnut avant moi, quoiqu'elle ne ft pas cense l'avoir jamais vu. Elle cria: Lon! et s'vanouit. Je ne songeai pas mme m'tonner de cette connaissance et de cette familiarit. D'un ct la rencontre, de l'autre l'accident paralysaient un peu mes moyens. Quoique ma femme ft sujette aux syncopes, quoiqu'on m'et affirm que le mariage devait l'en gurir, je n'assistais jamais sans pouvante ces petits simulacres de la mort. Le moment et le lieu compliquaient la situation de mille embarras ridicules. Il fallut transporter bras la belle vanouie; le premier refuge qui s'offrit fut une espce d'htel-cabaret voisin de la gare; une foule de badauds nous suivit jusqu'au seuil et s'attroupa sur la place; l'htelier, sa femme et ses filles vinrent nous encombrer de leurs soins. On voulut absolument dshabiller milie; je renvoyai les deux hommes, comme c'tait mon droit; mais Lon, ple, haletant, mconnaissable, me saisit violemment au poignet, et m'entrana dans une autre chambre dont il ferma la porte clef. L je le vis tomber mes pieds; il prit ma main, la baisa, l'arrosa de ses larmes et me cria d'une voix lamentable: Pardon! merci! Ah! Jean-Pierre, tu es le plus noble et le plus gnreux des hommes! Pardon! pardon! Je crus positivement qu'il avait perdu la tte. A qui diable en as-tu? lui dis-je en retirant ma main. Veux-tu te relever bien vite! Tu me fais peur, sacrebleu! --Non, reprit-il avec une nergie dsespre en embrassant mes genoux. Je ne veux pas me relever avant que tu m'aies dit: je te pardonne! --Et que pardonnerai-je celui qui ne m'a jamais fait que du bien? Tu es parti mal propos, c'est vrai; tu nous as manqu ce matin, la mairie, l'glise et table; mais les affaires avant tout: je ne t'ai pas gard rancune un moment. Il se releva, me regarda entre les yeux, croisa les bras et me dit demi-voix: Est-ce que par hasard tu n'aurais pas vu mon pre? --Si fait. --Je respire. Et il t'a parl? --De mille et une choses. --Et tu t'es mari? Ah! mon ami, comment reconnatrai-je un tel service? --Quel service? A qui en as-tu? Tu commences par me demander pardon de tout le bien que tu m'as fait; tu finis par me remercier d'avoir pris une honnte petite femme que j'adore. Allons savoir de ses nouvelles, veux-tu? Il me barra le chemin en criant: coute-moi d'abord. Je suis un misrable. Mon pre m'a tromp; nous sommes tous ses victimes. Ah! le vieux Machiavel! Moi, j'tais dcid tout dire; voil pourquoi sans doute il m'a loign de Paris. Il m'a jur de t'ouvrir les yeux en temps utile, avant l'affaire. Que tout ceci retombe sur sa tte! --Mais qu'y a-t-il enfin? --Il y a qu'milie est ma matresse depuis un an. Il y a que depuis trois mois nous craignons... Le reste de l'aveu fut arrt par mes dix doigts qui lui serraient la gorge. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, Lon tombait suffoqu, cras; les os de sa poitrine craquaient sous la pression de mon genou, et je demandais grands cris une arme pour l'achever. Ce fut lui-mme qui rpondit: L, dans ma poche, un revolver; tu me rendras service. Je ne sais pas, monsieur, comment vous vous seriez conduit ma place. Moi, je frmis alors en pensant que je n'avais qu'un geste faire pour devenir assassin. Relve-toi, dis-je Brchot, nous trouverons moyen d'galiser les armes. --Non, rpondit-il, rien au monde ne me fera croiser l'pe avec toi; mais je me tuerai, si tu veux, et tout de suite... Je lui retins le bras et je le sommai de me dire toute la vrit. L'histoire tait cruellement simple. Lon avait rencontr, poursuivi et sduit Mlle Pigat, qui sortait souvent seule. Le jour o il fallut prvoir les consquences de sa faiblesse, elle dit: Je suis morte, mon pre ne me pardonnera pas. Le jeune homme prit alors la rsolution d'pouser milie: son caprice pour elle tait devenu de l'amour; il pleurait de tendresse l'ide d'tre pre. Il s'ouvrit donc M. Brchot; mais le vieillard, je vous l'ai dit, suivait d'autres vises. Lon, qui est un peu plus jeune que moi, n'avait pas vingt-cinq ans rvolus. Les et-il eus, recourir aux actes respectueux, c'tait embrasser la misre. D'ailleurs M. Pigat tait trop fier pour jeter milie dans une famille qui la repoussait. Y et-il consenti, les dlais prescrits par la loi reculaient forcment le mariage jusqu'au moment o la grossesse serait visible aux yeux du pre. Lon ne pouvait donc que se soumettre aux volonts de M. Brchot. L'entrepreneur lui dit: Te voil bien embarrass pour peu de chose! Tous les fils de famille ont pass par l, et toujours leurs parents les ont tirs d'affaire. Trouve un pauvre garon qui pouse la mre et l'enfant; je placerai monsieur, je doterai madame et je ferai un sort au petit: c'est lmentaire. Mais le coeur de Lon se soulevait l'ide de jeter milie au bras d'un faquin. Il ne refusait pas de marier sa matresse, mais la condition de la garder pour lui seul. Il consentait voir son fils affubl d'un nom d'emprunt, mais du nom d'un honnte homme. Bref on se mit en qute d'un tre chaste, intelligent, dvou, dsintress, qui pourtant ft vendre, et l'on me fit l'honneur de m'accorder la prfrence. M. Brchot dit que le sort m'avait prdestin cela, que j'avais t ds l'enfance un objet de commerce, que mon pre m'avait vendu M. Mathey sans me demander mon avis, qu'il serait ingnieux, facile et sans danger de m'acheter moi-mme sans me le dire, sauf rgler aprs. Lon me dfendit d'abord rsolment contre cette trahison, il rsista le plus longtemps qu'il put; mais la ncessit, l'urgence, mes protestations d'une amiti toute preuve levrent ses scrupules un un. Il accepta un rle dans la comdie; il y fit entrer sa matresse: une femme n'a plus de conscience elle du jour o elle se donne un amant. Pour moi, j'avais t crdule et sot au del de toute esprance; je jouais si naturellement mon personnage d'amoureux que Lon s'en mut la fin. Huit jours avant le mariage, il avertit son pre qu'il allait me dclarer tout. M. Brchot revendiqua l'honneur de cette ngociation dlicate, persuad qu'une somme aplanirait les voies. Il envoya son fils en province, lui promit que je ne me marierais qu' bon escient, et qu'aussitt mari je me ferais un devoir de lui conduire milie. Ma fiert le dconcerta; il n'osa plus me mettre un tel march la main lorsqu'il vit de quel air je refusais son argent. Toutefois il croyait avoir fait un coup de matre en fourrant vingt-cinq mille francs dans ma poche; j'avais reu des arrhes, pensait-il, ce qui m'tait le droit de me fcher trop fort. Lon de son ct se disait: De deux choses l'une, ou Jean-Pierre rompra son mariage, et je n'aurai sur la conscience qu'un complot sans commencement d'excution; ou il me rendra le service capital que j'attends de son amiti, mais il le fera de plein gr, sans pouvoir dire qu'on l'a trahi. Il se libre ou il se dvoue; dans aucun cas, il ne peut dire que nous l'avons immol comme une victime au bonheur d'autrui. Lorsqu'il me vit descendre avec milie la gare de Fontainebleau, il conclut naturellement que je savais la vrit, que j'avais pass outre, que je m'tais sacrifi l'amiti, mais qu'il me devait des excuses pour m'avoir jet sous ce laminoir qui transformait un honnte homme, droit et fier, en un plat mari. Voil ce qu'il me dit en substance, entremlant les aveux d'une confession aux moyens d'une plaidoirie. A mesure qu'il s'expliquait, je sentais mon sang se refroidir et ma colre s'apaiser. Mon malheur n'tait plus l'oeuvre de Lon seul, la plus lourde part de responsabilit retombait sur son pre; mais le fils n'tait pas innocent. Je me rappelais ses scrupules, ses hsitations, ses remords anticips; mais pouvais-je oublier la perfidie avec laquelle il m'avait bern lui-mme? Ce n'tait pas M. Brchot qui m'avait conduit l'Opra. Nul autre que Lon ne m'avait signal le chapeau blanc de Mlle milie et sa lorgnette perfidement braque sur moi. Enfin c'tait pour lui, dans son intrt seul qu'on avait dispos de ma vie! Je n'tais plus clibataire, et je n'tais pas mari: on m'avait pris ma libert sans me donner en change un seul jour de bonheur. Entre un terrassier parvenu, un petit viveur fainant et une fille dchue, il avait t dcid que Jean-Pierre Gautripon, citoyen franais, vivrait et mourrait seul, sans femme, sans enfants, sans famille! Et l'on trouvait cela tout simple: j'tais si bon! Lon n'oublia pas ce merveilleux argument: Tu m'avais dit mille fois: dispose de ma vie! --Eh! morbleu! rpliquai-je, il y a une denre plus prcieuse que la vie! Je ne l'offrais pas, et tu me l'as vole en m'accouplant ta matresse. Il entendit tout ce que j'avais sur le coeur et ne chercha plus mme se dfendre. Va toujours! disait-il en pleurant; je me hais et je me mprise plus que tu ne peux faire. crase-moi, tue-moi! Le revolver est l, tout charg. S'il te rpugne de verser mon sang, donne, que j'en finisse, et ma mort arrangera tout. --Elle n'arrangeait rien! Cette femme, cet enfant, que veux-tu qu'ils deviennent? M'estimes-tu si peu que tu me croies capable de rpouser ta veuve et d'endosser ton orphelin? Va-t'en au diable avec la famille que tu t'es faite! Il n'y aura jamais rien de commun entre ces cratures et moi. Enlve ton milie, et cache-la dans quelque coin; c'est ton affaire. Quant moi, je ne reste ici que le temps de me laver les mains, et je retourne Paris. --Seul? Et M. Pigat? et mon pre? et le monde? Que diras-tu? --Crois-tu donc par hasard que la bassesse d'autrui puisse changer mes habitudes? Ai-je jamais menti? Je dirai la vrit, jour de Dieu! --Mon pre nous fera mourir de faim, et M. Pigat, si bien que je la cache, viendra tuer sa fille entre mes bras. --Ton pre n'a pas le droit de vous faire expier son propre crime. Quant M. Pigat, s'il tue sa fille, il fera bien. Si j'tais pre (il n'y a plus de danger, grce toi), je pardonnerais mon enfant de s'tre laiss sduire; je serais sans piti pour celle qui amorce le coeur d'un honnte homme et l'attire dans un guet-apens. Adieu. Il se jeta au-devant de moi dans l'attitude classique des suppliants. Houss! lui criai-je. C'est le cri dont on se sert en Lorraine pour chasser les chiens. Le paysan se rveillait en moi. Jean-Pierre! ton adieu, c'est notre arrt de mort. --Bah! Tu ne parlerais pas tant de mourir, si tu en avais envie! Cependant je pris son revolver et je le glissai dans ma poche. Il se mprit sur mon intention et me dit: Ceux qui veulent mourir ne s'en vantent point, n'est-ce pas? Ils vont dans la fort chercher un carrefour solitaire... Tu ne feras pas cela, Jean-Pierre! Je te le dfends! A cette exclamation, je rpondis par un superbe clat de rire. Pas si sot, mon cher camarade! Me prends-tu pour un hros de roman? Ma mort te rendrait service, il est vrai, mais je t'en ai dj rendu plus que tu n'en mritais, des services! A mon petit point de vue personnel, je ne suis pas de trop sur la terre. J'ai quelques annes devant moi, on n'est ni sot, ni paresseux, on peut se rendre utile aux braves gens qui peuplent ce petit globe. Cela vaut un peu mieux que de se faire sauter la tte au bnfice d'un polisson et d'une drlesse. Bonsoir! Au mme instant, une sorte de jocrisse employ dans l'htel vint frapper notre porte. J'ouvris. Messieurs, dit le garon, votre dame est rhabille; elle demande aprs vous. --Va, cher ami, dis-je Brchot, va retrouver ta _dame_ et prie-la d'agrer mes excuses, car il m'est formellement impossible de lui baiser les mains. Sur ce je descendis en fredonnant un air de _Robert le Diable_. Je vous ai dit que le rez-de-chausse de notre auberge tait une sorte de caf-restaurant. Comme je traversais la grande salle, je vis dans un miroir un monsieur qui me ressemblait encore, mais qui n'tait plus tout fait moi. J'avais des habits neufs, une _suite_ commande exprs pour ce petit voyage, et cela me rendait dcidment trop joli. On m'et pris pour un jeune commis de nouveauts s'en allant en conqute; mais ce qui me frappa le plus vivement fut l'expression de mon visage. J'avais le nez pinc, les lvres amincies et quelque chose de satanique dans le regard. Bref, je ne me plus pas moi mme et je me dis: Ah ! deviendrais-tu mchant? On s'aigrirait moins, je l'avoue, mais ce n'est pas une raison. La gare tait quelques pas; les trains se succdaient d'heure en heure; pour me transporter aussitt Paris, je n'avais qu' vouloir. Cependant la soif de respirer l'aise, le dsir d'arrter un plan de conduite, enfin je ne sais quel besoin d'apaisement me poussa vers la fort. Il y avait longtemps que je ne m'tais retremp dans un bain de grand air. Je me dirigeai pas lents vers un massif de hauts arbres jaunis par l'automne, je franchis la lisire, et je me mis marcher sous bois, l'aventure, tantt gravissant les rochers, tantt foulant les paisseurs de feuilles mortes qui s'accumulent dans les fonds. Le soleil se couchait; l'horizon tait comme drap de gros nuages pourpre et or. De ma vie je n'avais rien rv de si beau. Quand j'arrivais en haut d'une colline, je voyais onduler la fort infinie comme un ocan de toutes les couleurs. J'tais saisi par une puissance suprieure nos colres, et ce grand calme bienveillant qui est l'esprit de la nature s'assimilait mon coeur violent et troubl; mais si j'tais apte goter cette quitude, je n'tais pas capable d'en jouir. A chaque instant je m'arrachais par un soubresaut la clmente srnit du monde extrieur. Je courais comme un fou en criant: Moi! moi! moi! Farouche protestation de l'tre seul et souffrant contre l'harmonie universelle! Cependant les heures marchaient, les nuages avaient pli, les formes de la fort se fondaient peu peu dans l'ombre; mes sens offraient moins de prise aux spectacles du dehors, la fracheur de la soire me concentrait insensiblement en moi-mme. Je m'assis, je fermai les yeux, je m'isolai de tout, et je recommenai sur nouveaux frais le plan de ma modeste existence. Je fus trs-agrablement surpris de me retrouver juste au mme point que le mois prcdent avant la soire de l'Opra. J'avais toujours ma place et le moyen de gagner honntement ma vie. Le bureau m'attendait aux heures accoutumes, les compagnons de mon petit travail si facile et si doux me recevaient bras ouverts. La chambre de la rue de Ponthieu tait toujours moi, je pouvais y rentrer ds ce soir et dormir comme autrefois sur ma couchette de noyer. Lon ne viendrait plus chevaucher sur ma chaise de paille en fumant ses fameux cigares; mais Lon n'tait pas ncessaire mon bonheur: j'avais pass souvent des mois entiers sans le voir, et la privation semblait trs-supportable. Pour me consoler de sa perte, je n'avais qu' supposer qu'il tait mort le mois dernier, digne d'estime et de regrets, et l'ensevelir honorablement dans un petit coin de ma mmoire. Quant Mlle Pigat, je la connaissais si peu et de si loin qu'en vrit son clipse n'tait pas matire grand deuil. Il est vrai qu'en un mois elle m'avait t le droit de prendre une autre femme; mais elle m'en avait t l'envie, et tout se compensait. O diable tait le dsastre? Cette lgre preuve pouvait tourner mon profit. Je me voyais assur dsormais contre la tentation de faire un sot mariage. Je n'aurais pas d'enfants, c'est un malheur que tout clibataire subit avec rsignation. Libre des soucis du mnage, j'allais trouver enfin le temps de travailler; j'emploierais les loisirs du bureau et mon fonds de savoir classique des oeuvres utiles mes semblables, et peut-tre, qui sait? honorables pour moi! Quand j'eus bti mon chteau en Espagne, je me levai plein de force et de confiance. Seulement mes habits taient tremps de rose et j'avais perdu mon chemin. Il fallut quelque temps pour m'orienter en fort et retrouver la gare. On fermait. Le dernier train tait pass neuf heures et demie; on n'en attendait plus avant deux heures vingt-trois du matin. Force m'tait de chercher un gte; la belle toile est trop inclmente en automne; je venais de l'apprendre mes dpens. Je m'informai de mes bagages; le prpos me dit qu'ils taient l'htel d'en face. Eh bien! pensai-je en traversant la place dserte, allons dormir dans cette auberge o ma malle a d retenir une chambre pour moi. En effet, le mme pataud que j'avais dj vu me conduisit sans broncher au premier tage; il ouvrit une porte, et je reconnus ds le seuil ma malle neuve qui m'attendait. La maison paraissait tranquille: dix heures du soir on n'entendait plus de bruit. Je ne daignai pas m'informer de ma compagne, qui ne m'tait plus rien. videmment Brchot l'avait emmene: bon voyage! Mais le gnie hospitalier qui portait la bougie me dit demi-voix avec un fin sourire: Monsieur n'aura pas peur, il est en pays de connaissance: l'autre monsieur et sa dame sont l. Entre ma chambre et la leur, il n'y avait qu'une porte condamne. Leur procd, je le confesse, me parut vif. J'eus beau me dire, pour les excuser, qu'ils me croyaient parti par le dernier train, que j'avais fait Lon des adieux premptoires, que personne n'tait oblig de prvoir le petit accident qui m'arrtait. Je ne pus m'empcher de sentir qu'ils poussaient l'impudence son comble; je me rappelai malgr moi que cette poupe blonde m'avait jur fidlit le matin mme, et par deux fois. Le voisinage veilla dans mon esprit des souvenirs de cour d'assises; je pensai tous les maris qui s'taient fait justice en pareille occurrence et que le jury avait presque compliments. Le revolver du fils Brchot me chatouillait travers ma poche, et malgr le sommeil qui picotait mes yeux je ne pouvais me mettre au lit. IV La porte qui nous sparait n'tait qu'une feuille de bois blanc dcore de quelques moulures. A l'examiner de prs, j'y aurais dcouvert sans doute un ou deux trous de vrille percs, selon l'usage, par un commis voyageur en goguette; mais le mtier d'espion me rpugnait, et je n'tais pas homme faire la police de mon honneur. J'allais et venais grands pas entre le lit et la fentre, faisant craquer mes brodequins, sifflotant tous les airs qui me passaient dans la mmoire, et satisfait en somme de ne rien voir et de ne rien entendre. Je savais que les jugements les plus senss et les rsolutions les mieux assises ne tiennent pas contre certains affronts. Quelque chose m'avertissait que tout l'chafaudage de mes raisons pouvait crouler comme un chteau de cartes au bruit d'un seul baiser; qu'un simple mot venant me souffleter travers ces voliges mal jointes me jetterait hors des gonds et me prcipiterait Dieu sait o. Dans les moments de calme, je me disais: Puisqu'elle n'est plus ma femme, je serais un grand sot de m'mouvoir. Le monde ne peut pas me confondre avec les pouseurs de drlesses et les endosseurs d'enfants qui souillent le pav de Paris; on saura ds demain que j'tais tomb dans un pige et que j'en suis sorti du premier bond. Ayant rpudi Mlle Pigat, ai-je encore le droit de la surveiller? non, sans doute; de la punir? moins encore. Si nous avions divorc comme des Anglais, des Belges ou des Russes, je pourrais la rencontrer dans le monde au bras d'un autre mari. Il est vrai que le divorce est interdit chez nous; mais on y supple comme on peut dans toutes les occasions o il serait juste et ncessaire. Les bigots effars de 1816 ont fait un vide dans nos lois; je le comble ma faon lorsque j'envoie ma femme tous les diables. Elle retourne son amant; pourquoi pas? Il faut bien qu'elle retourne quelqu'un, la malheureuse! Cependant je ne pouvais oublier que cette trange nuit de noces m'avait t destine par Brchot. C'tait un pur hasard qui nous rapprochait en ce moment dans une auberge de dernier ordre; mais avant l'accident d'milie, les aveux de Lon et ma vigoureuse colre, notre gte avait t command quelque part. Mon vieil ami tait arriv Fontainebleau avant nous, pour nous attendre; il s'tait install dans quelque grand htel de la ville, aux environs du chteau; il avait retenu un bel appartement, avec une chambre pour moi, bien commode et bien situe, assez loin d'eux pour qu'ils fussent libres, assez prs pour imposer silence aux commentaires! Et l'on avait pu croire que je me prterais cette ignoble comdie! Pour quel homme ces gens-l me prennent-ils? Insulter si froidement et de propos dlibr un garon de vingt-cinq ans, qui a du sang dans les veines! Ils ne savent donc pas, les fous! que les nuits d'octobre sont longues, et qu' se promener depuis le soir jusqu'au matin le plus patient peut se lasser! Je ruminais ainsi depuis tantt deux heures quand je sentis ma tte s'appesantir et mes jambes vaciller. Mes ides, parfaitement limpides au dbut, sortaient troubles et limoneuses comme le fond d'un tonneau. Je m'tendis tout habill sur mon lit, et l'oppression morale se compliqua d'une angoisse videmment maladive. Je fermai les yeux, et certain blouissement qui m'obsdait redoubla. Il me fallut un vritable effort pour gagner la fentre et l'ouvrir. Mes oreilles tintaient; j'entendais mille bruits tranges, et entre autres des gmissements touffs. Le grand air me rtablit bientt. Accoud sur l'appui de la fentre, je sentis mon corps se ranimer et mon esprit s'affermir. De ma vie je n'avais respir si pleinement et d'un tel apptit. Le voisinage de la noble fort m'expliqua cette sensation exquise; en moins d'une demi-heure, je fus non-seulement remis, mais comme rgnr. J'tais si bien qu'il me parut tout naturel d'oublier les iniquits du monde et de me mettre au lit. Mais peine avais-je regagn le milieu de la chambre qu'une odeur cre me prit la gorge, tandis qu'une force invisible me comprimait les tempes. Je reconnus la vapeur du charbon, et je compris que le malaise auquel je venais d'chapper tait un commencement d'asphyxie. Je m'empressai de rappeler le grand air mon secours, et je me mis chercher la cuisine de l'htel pour arrter, s'il se pouvait, le danger sa source; mais, mesure que je descendais vers la cuisine, l'air devenait plus respirable: assurment le mal ne venait pas de l. En trois minutes, je fus fix. C'tait mon ex-ami et Mme Gautripon qui s'occupaient de me rendre la libert. Ils n'avaient pas pargn le combustible, et tout me faisait croire qu'avant une heure je serais veuf. Ce double suicide arrangeait tout; il remettait ma vie en l'tat o Brchot l'avait prise pour la corrompre et la dsoler. Je n'avais pas d'excuses produire, pas d'explications donner, pas de compte rgler avec M. Brchot, avec M. Pigat, avec le monde. C'tait la plus belle conclusion que je pusse rver et la plus simple. Il ne m'en cotait rien, tout se faisait spontanment, sans mon aide; je n'avais pas mme remuer le bout du doigt, il suffisait de laisser aller les choses. Deux coupables se faisaient justice: en bonne conscience, tait-ce moi de les sauver? Voil, monsieur, les premires penses qui me vinrent l'esprit: vous conviendrez qu'elles taient logiques. Je me flicitai mme un instant de n'tre pas plus chrtien qu'on ne l'est aprs dix ans de collge; car, si j'avais appris le pardon des injures, il s'en serait suivi un tiraillement entre la justice et la charit qui m'et conduit faire un monologue assez long dans la manire de Corneille. Comme j'tais de mon temps, je me bornai dire: C'est bien fait: je vais passer une nuit blanche et prendre un rhume de cerveau; mais cette lgre incommodit m'pargne toute une vie de honte et de douleur: j'y gagne! Dans cette agrable pense, j'ouvris ma valise, j'endossai un vtement chaud, j'changeai mes bottines contre des pantoufles, je nouai un mouchoir autour de ma tte, et je me trouvai fort l'aise. Le courant d'air qui circulait entre la porte et la fentre assainissait ma chambre; une promenade un peu vive me permettait de supporter la fracheur de la nuit. J'avais formellement rsolu de partir par le train de 2 heures 23 minutes et d'attendre chez moi, rue de Ponthieu, le dnoment de ce petit drame. Hlas! l'homme n'est point parfait. Tous les philosophes l'ont dit, je l'ai prouv, monsieur, dans cette nuit jamais regrettable. Tant que ma femme et mon ami moururent en silence, j'envisageai la question au point de vue abstrait, mathmatique: leur fin me paraissait la consquence naturelle de leur crime, mon attitude expectante et digne semblait tre le vrai rle d'un honnte homme outrag; mais au premier gmissement qui vint dchirer mes oreilles, cette lche et misrable humanit qui jusque-l m'avait laiss tranquille m'empoigna des pieds la tte, me tordit les entrailles et secoua mon coeur comme un grelot. Cela ne dura pas une seconde, mais dans ce court espace de temps je vis des choses que Dante n'a pas mme aperues dans son interminable rve. J'embrassai d'un coup d'oeil toute l'espce humaine, les morts et les vivants et ceux qui sont encore natre. Tout cela se tenait ensemble et ne faisait qu'un seul corps; le mme sang circulait partout, et les douleurs individuelles se rpercutaient dans la masse par une secousse lectrique. Il y avait de moi dans tous les autres hommes, et je les sentais tous vivre en moi, tous sans exception, y compris Lon et sa matresse! Cette hallucination fut plus rapide et plus fugitive que l'clair, mais l'clair a le temps de renverser un chne, et moi j'avais eu le temps d'enfoncer une porte. Deux minutes aprs, si le monde avait pu sonder les murailles de notre auberge, le monde et clat de rire. Il aurait vu dans l'attitude la plus comique un de ces maris dissyllabes que Molire appelle si lestement par leur nom. Je ramassais sur le plancher l'amant heureux de ma femme; je l'asseyais, je l'adossais, je le dshabillais, je l'inondais d'eau frache, et je pressais doucement sa poitrine pour y rappeler l'air et la vie. Je prodiguais les mmes soins la blonde et frle crature qui m'avait si impudemment trahi; je me partageais entre eux, je courais de l'un l'autre, je me multipliais, je rpondais par un cri de joie au premier signe de vie donn par Lon, je m'escrimais d'autant plus fort ranimer sa complice, et dans l'ardeur de ce beau zle j'insufflais l'air pleine bouche entre les lvres de Mme Gautripon. Je vous ai dit que je ne l'avais jamais embrasse: j'oubliais ce baiser-l; mais vous me croirez sur parole si je jure que l'amour n'y tait pour rien. Je les ai sauvs tous les deux, lui d'abord, elle ensuite. Les hommes ont la vie plus dure; mais la femme est bien forte aussi. Celle-l, qui parat fragile comme un verre mousseline, est revenue de l'autre monde avec tout son bagage: la mre et l'enfant se portaient bien. Ne me supposez pas meilleur que je ne suis. Vous pourriez croire par exemple que j'eus piti de ce foetus innocent qui mourait par-dessus le march, ou que le souvenir du tombeau de mon pre me dcida peut-tre arrter Lon sur le chemin du cimetire. Non, monsieur, l'instinct seul fut coupable de cette bonne action. Je la commis sans y songer, comme les chiens de Terre-Neuve se lancent l'eau pour sauver un juif ou un vque indiffremment. Mes deux ressuscits le comprirent fort bien, car au lieu de se jeter dans mes bras, ce qui m'et peut-tre embarrass, leur premier mouvement fut de me reprocher ma maladresse et ma sottise. Mme Gautripon s'indigna de se voir dshabille et de se sentir inonde d'eau froide; Lon fit sa rentre dans la vie comme un matamore de la vieille comdie franaise, en disant: Qui est-ce qui s'est permis de m'empcher de mourir? Lorsqu'il fut avr que j'tais l'auteur de tant de maux, on s'humanisa quelque peu; madame me remercia d'un air dolent, Brchot rendit justice mes intentions, mais ils me prouvrent en duo que je m'tais conduit comme une bte. Mon eau froide et mes insufflations grotesques n'avaient pas modifi la situation. milie et Lon restaient dans une impasse d'o ils ne pouvaient sortir que par la mort. M. Pigat tait-il devenu moins militaire et moins Breton? avait-on lieu d'esprer qu'il pardonnt sa fille? Moins que jamais maintenant que le dshonneur d'milie clatait, par mon fait, aux yeux du public. Je n'avais ranim cette femme sans mari et cet enfant sans pre que pour les exposer un danger certain, et Lon, ne pouvant les sauver, ne pouvait pas leur survivre. C'tait donc un suicide recommencer, deux agonies souffrir au lieu d'une, et j'aurais bien mieux fait de prendre le dernier train. Je confessai mes torts. Quant les rparer, c'tait une autre affaire. Oter ces infortuns la vie que je leur avais imprudemment rendue! Mme Gautripon m'en priait, son amant me l'ordonnait presque; mais vous pensez que cet office n'tait ni dans mes moyens ni dans mes gots. Cependant je ne pouvais leur dire: Excusez-moi de vous avoir drangs; mettons que je n'ai rien fait et achevez-vous votre aise, sous les auspices de l'amiti. Impossible, monsieur; je suis sr qu'en cela mon sentiment s'accorde avec le vtre. Lorsqu'on fconde un germe humain, on s'oblige par cela seul protger son existence; lorsqu'on ressuscite par force un homme qui avait d'excellentes raisons pour mourir, on s'engage tacitement lui rendre la vie supportable; c'est une vrit de sens commun. Notre imprvoyance est si grande nanmoins qu'on fabrique les enfants sans savoir si l'on pourra les nourrir, et qu'on repche les suicids de la Seine sans savoir si l'on a quelque esprance leur rendre. Moi, j'avais le moyen de rconcilier deux personnes avec la vie, mais quel prix! Si j'acceptais les faits accomplis, si la logique de ma bonne action m'entranait garder la femme et l'enfant d'un autre, nul ne pouvait dire o s'arrteraient mes misres, mes humiliations, les mensonges obligatoires d'une existence o tout tait faux. Il ne s'agissait de rien moins que de jouer, vingt-quatre heures par jour et pendant plusieurs annes, un personnage peu prs impossible. J'envisageai froidement le rle: il me parut au-dessus de mes forces, et pourtant je le pris, comptant sur un miracle ou sur une grce d'tat. Si les gens n'essayaient que ce qu'ils sont assurs de bien faire, l'humanit se tranerait jusqu' la fin des sicles dans les premiers sentiers qu'elle a battus. Quand mon parti fut arrt, je dis ma femme et mon ami: Calmez-vous, coutez-moi froidement, et suspendez vos lamentations, qui me rompent la tte. Je me suis mis dans la ncessit de vous sauver: tant pis pour moi, j'irai jusqu'au bout; mais voici les conditions que j'impose. Mditez-les avant de me baiser les mains, et arrtez l'lan de votre reconnaissance qui va rveiller toute l'auberge. Mademoiselle Pigat, vous devinez ce que je pense de vous; je peux donc m'pargner l'ennui de vous le dire. Cependant, comme il ne me plat pas d'tre la cause mme innocente, de votre mort, j'aime mieux demeurer votre mari devant les hommes que de vous envoyer la boucherie. Vous porterez mon nom, puisqu'il le faut, et votre enfant s'appellera Gautripon; c'est entendu. Le logement que nous avons lou ensemble sera, aux yeux de tous, notre domicile conjugal; seulement, comme il est trop troit pour un mnage aussi _rgence_ que le ntre, j'irai passer les nuits dans ma chambre de garon. Mes occupations me permettent de djeuner dehors sans scandale; je dnerai tous les soirs la maison, selon l'habitude des employs, et je supporterai la moiti des frais du mnage. Nos intrts sont spars par contrat, Dieu merci! Toutefois, comme il peut vous advenir telle aubaine dont je ne saurais profiter mme indirectement sans dshonneur, j'exige que vous borniez vos dpenses de table, d'ameublement, voire de toilette, aux modestes revenus que nous avons mis en commun. Pas un sou n'entrera chez nous, sauf les intrts de votre dot et mes appointements du ministre ou d'ailleurs, car je suis rsolu quitter bientt le ministre. La moindre infraction ce dernier article du trait serait suivie d'une sparation immdiate vos risques et prils. La pauvre fille se mit protester de son obissance, de son respect et de son dvouement. J'eus toutes les peines du monde dfendre mes genoux contre ses embrassades et ses larmes. Si j'avais conserv quelque restant d'amour pour elle, sa bassesse en prsence du danger m'et joliment guri. Du reste, elle n'tait rien moins que belle avec sa robe dchire, son linge plaqu sur la peau et ses cheveux en dsordre. Les blondes sont journalires, chacun le dit; mais c'est surtout les jours d'asphyxie qu'elles perdent de leurs avantages. Maintenant nous deux! repris-je en me tournant vers Brchot. Tu as entendu mon ultimatum; tche d'en profiter en ce qui te concerne. Pour le moment, tu n'es pas riche, et le train que tu mnes absorbe au moins ta pension. Continue, et, quoi qu'il arrive, fais en sorte que ton sale argent ne pntre jamais chez nous: je le jetterais par la fentre avec les choses et les personnes qui me tomberaient sous la main. --Mais... fit-il. --Oui; tu vas dire que je n'ai pas le droit de condamner ton fils la misre. Sois tranquille; l'enfant ne manquera de rien tant que je serai l. Par exemple, je ne me charge pas de lui laisser une fortune. Libre toi de placer quelque chose sur sa tte. S'il faut absolument un prtexte tes munificences, tu seras le parrain, j'y consens; mais l'enfant, pas plus que la femme, ne recevra rien de toi dans ma maison. Je veux rester net, comprends-tu? Il rpondit qu'il m'admirait et cent autres platitudes. Le rve de sa vie tait de me suivre en tous lieux pour me servir quatre pattes. Halte-l, mon garon! J'entends n'tre servi que par moi-mme et par ma femme de mnage. As-tu cru, par hasard, que je me chargeais de madame pour la tenir ta disposition? Tu comptais prendre tes habitudes chez moi, pauvre ami? Essaie! J'ai pu avaler un pass de digestion difficile, mais ma tolrance n'ira pas plus loin. Ton sauveur, soit, puisqu'il le faut; ton complaisant, jamais! Il s'excusa d'un air humble, pour ne pas dire hbt, et jura tout ce que je voulus. Mme Gautripon fit chorus avec lui; ces deux tres, avilis par la peur, me promirent de s'viter, de se fuir, de s'oublier l'un l'autre, de respecter mon nom comme un ftiche et ma maison comme un temple. Le sacrifice leur paraissait ais dans le moment: ils n'avaient pas l'esprit tourn aux bagatelles; mais la tentation ne pouvait manquer de les reprendre un jour, lorsqu'ils seraient un peu plus tentants l'un et l'autre. Alors ils me regarderaient comme un obstacle odieux et ridicule, un gardien de harem, un chien du jardinier, et ils se rejoindraient sans scrupule et sans gne, grce la rgularit de mes occupations. Voil ce qu'il importait de prvenir; il ne me plaisait pas d'tre montr au doigt dans les rues. Je leur dis mes raisons et le remde que j'avais trouv contre un mal presque invitable. A votre premire incartade ou mme mon premier soupon, je me retire sous ma tente, et je laisse madame le soin de s'expliquer avec M. Pigat. Tant qu'il sera de ce monde, vous aurez peur de lui, et je vivrai tranquille, ou peu s'en faut. S'il meurt, je n'aurai plus d'alli contre vous, plus de croquemitaine appeler si vous n'tes pas sages; mais, d'un autre ct, vous n'aurez plus besoin de moi. Je reprendrai toute ma libert en vous rendant toute la vtre. Ainsi fut dit et convenu dans cette nuit mmorable, entre quatre et cinq heures du matin. Je vous rponds que personne ne songeait faire rsistance. Lon lui-mme, ce gaillard que vous voyez si crne au bois de Boulogne, tait bien petit garon devant moi. Par mon ordre, il s'apprta tout de suite filer sur Paris avant le lever du soleil. Tout son bagage se trouvait notre auberge; il l'tait all prendre l'htel d'Angleterre. C'est mme la faveur de ce petit dmnagement qu'il avait apport deux boisseaux de charbon dans une malle et un rchaud en fer dans un carton chapeau. J'veillai le garon, qui dormait tout vtu sur le billard du rez-de-chausse, je chargeai son crochet, je l'envoyai en avant et je revins abrger les adieux larmoyants de mon ami et de ma femme. Lon s'accrochait moi sur la place; il retourna dix fois la tte vers l'auberge, o nos fentres brillaient seules travers la nuit. A deux pas de la gare, il s'arrta et me dit du ton le plus lamentable: Tu me jures de respecter milie? Ma foi! la question tait trop saugrenue; elle me jeta hors des gonds. J'y rpondis par un grand coup de pied qui rapprocha Lon de son but et par une pithte qui serait dplace dans mon rcit, mais qui ne l'tait pas dans la circonstance. Il empocha le tout et partit. Que l'homme est peu de chose par moments! En rentrant l'auberge, j'allai droit chez ma femme, qui tomba presque mes pieds et me dit: Monsieur! faites de moi tout ce qu'il vous plaira! --Mais, madame, rpondis-je, il me plat que vous preniez quelques heures de repos. Vous dormiriez mal ici, la chambre est en dsordre. Prenez la mienne et couchez-vous. Quant moi, je trouverai peut-tre un matelas moins mouill que les autres et une couverture peu prs sche; c'est tout ce qu'il me faut. Bonne nuit! Je lui fermai ses volets, et je pris soin de la barricader moi-mme, car la pauvre crature me connaissait assez peu pour craindre encore je ne sais quoi. Elle dormit passablement, moi fort mal, ce qui me permit de voir lever l'aurore: mais un brouillard pais vint gter ce spectacle si cher aux hommes vertueux. Le vent avait tourn; dans l'espace de quelques heures, le paysage s'estompa si bien qu'il finit par s'effacer. En rdant travers la chambre o j'tais confin par le temps, je dcouvris sur le coin du secrtaire une lettre mon adresse. C'tait l'adieu suprme de Lon, crit la veille au soir, tandis que le charbon s'allumait. J'ai conserv cette pice pour la montrer son auteur, s'il devenait ingrat; je ne me doutais pas qu'il faudrait la produire la dcharge de mon honneur. coutez. Mon ami (permets-moi de te donner ce nom la dernire heure de ma vie)! je meurs avec celle qui est ma femme devant Dieu. Ne t'accuse de rien: ce n'est point ton refus ni les rudes vrits que tu m'as fait entendre qui nous poussent cet acte de dsespoir. Le seul coupable, encore n'ai-je pas la force de le maudire, c'est mon pre. Pourquoi m'a-t-il si mal aim? Pourquoi me dfend-il de rparer ma faute et d'tre heureux? Dtestable vanit de l'argent! qu'en fera-t-il, de ces millions orgueilleux et stupides qui lui cotent la vie de son fils? Pardonne-lui, Jean-Pierre, et ne lui refuse pas tes consolations, quoiqu'il t'ait donn le droit de l'accabler. Il ne sait pas, vois-tu? C'est un homme qui ne doute de rien parce qu'on lui a toujours cd; il ne peut croire aux consciences inflexibles comme la tienne. Tout le mal qu'il t'a fait va tre rpar. Quand tu liras ces tristes mots, tu seras libre. Sois heureux, mon vieux camarade! Si les voeux des mourants ont un peu de crdit n'importe o, tu verras des jours meilleurs, tu trouveras une femme digne de toi, tu seras pre! Et dire que je l'aurais t dans six mois! Enfin! Tout ce que je demande, c'est que tu te souviennes quelquefois sans trop d'amertume de ton pauvre ami LON BRCHOT. Voici l'original de cette lettre. En voil plus de vingt autres de la mme criture et signes du mme nom; le contrle est facile, moins pourtant que j'aie fabriqu toute une liasse de faux pour le besoin de ma cause! Je vous confesse, monsieur, que cet adieu me toucha. J'y retrouvais les bons sentiments et la gnrosit naturelle du malheureux garon qui m'avait fait tant de mal. Lon est un peu fou, mais il n'est ni mchant ni perfide. Il a terriblement abus de moi, mais par tourderie, sans cesser un moment de m'aimer. C'est pourquoi je lui conserve, en dpit de tout, le titre d'ami. Quant Mlle Pigat, elle ne m'avait pas fait l'honneur de m'crire. Si l'on jugeait toutes les femmes sur l'unique chantillon que j'ai connu, on dirait qu'elles n'ont en elles aucune notion du bien, et que toute leur morale se rsume en deux mots, l'amour et la haine. Cette gracieuse personne s'veilla vers midi, me renvoya poliment de sa chambre et fit deux heures de toilette, pendant que je l'attendais en bas pour djeuner. Il pleuvait torrents: le temps s'tait gt, ma grande satisfaction. Il fallait en finir avec le tte--tte et retourner au plus vite Paris; c'tait un vrai prtexte qui nous tombait du ciel. La jeune dame entra docilement dans mes vues; elle couta avec la plus gracieuse attention la rgle de conduite que je lui traai chemin faisant. Il s'agissait avant tout de tromper la clairvoyance d'un pre et de jouer la comdie de l'amour heureux sous les yeux de M. Pigat. Le capitaine tait un homme d'autrefois; il avait fait bon mnage avec sa femme; la moindre froideur entre nous l'aurait scandalis; nous tions de petits bourgeois et non des gens du monde; il fallait nous rsoudre nous tutoyer devant lui. Pauvre homme! avec quelle effusion il vint se jeter dans nos bras! Il avait reconnu le coup de sonnette d'milie. Il ne s'tonna pas un instant de ce retour prmatur. Je t'attendais, dit-il sa fille. Tu devais avoir besoin d'embrasser ton vieux pre; moi je suis comme un corps sans me depuis vingt-quatre heures. Merci de revenir, et vous, mon gendre, merci de m'avoir rapport ce petit trsor-l. N'est-ce pas que vous tes heureux? Ai-je menti en vous la donnant pour un ange! Je rpondis comme vous auriez rpondu vous-mme, monsieur, si la fatalit vous et mis ma place. Auriez-vous eu la force de briser ce pauvre vieux coeur d'honnte homme? Je mentis de mon mieux, et pour plus de vraisemblance je joignis le geste la parole en serrant milie dans mes bras. Elle fuyait, se drobait et m'chappait enfin par un jeu de pudeur tudie que nous avions rpt ensemble le jour mme. Et le capitaine riait aux larmes, et sa fille lui disait avec un doux reproche: Ah! papa, quel terrible embrasseur tu m'as donn pour mari! Tous mes efforts pour abrger cette visite ne servirent qu' le cramponner nous. Il voulut absolument nous avoir dner le soir mme, et il nous conduisit chez le pre Lathuille pour nous montrer ensemble aux gens de son quartier. Marchez devant, disait-il, que je voie le bel attelage. C'est croire qu'ils ont t faits l'un pour l'autre, ma parole d'honneur! Il nous suivait sur nos talons, nous frappait sur l'paule et s'criait propos de rien: Eh! madame ma fille! eh! mon gendre! Au restaurant: Garon, mon gendre vous a demand du pain. Rien n'tait assez bon pour nous; il semblait que la nature et donn des ailes aux perdrix pour la fille et le gendre du capitaine Pigat, et des cuisses pour le capitaine. Au dessert, il parlait de nous mener l'Opra-Comique, quand milie feignit de s'endormir sur sa chaise et nous sauva; mais le pauvre bonhomme nous escorta jusque chez nous pied et ne nous laissa qu' la porte. Chemin faisant, il s'appuyait sur mon bras et me conseillait l'oreille. Menez-la doucement, mon gendre: je l'ai dompte, je l'ai assouplie; cela marche au doigt et l'oeil. Si vous lui dcouvrez quelque petit dfaut, ce dont je doute, prenez-la par les sentiments. Elle a du coeur et de l'honneur: c'est mon sang. Ne soyez pas jaloux, et si vous l'tes par malheur, vitez qu'elle le sache. Plus vous lui montrerez de confiance, plus elle s'observera. Une femme n'est bien garde que par elle-mme. Je ne l'ai ni enferme ni suivie, et vous tes tmoin que la mthode a russi. Ah! dame! elle n'ignorait pas qu' la premire incartade je l'aurais tue net, et moi aprs. Main de fer et gant de velours! Retenez ma devise, elle est bonne. Je lui promis ce qu'il voulut, et je m'en fus avec sa fille. Autre histoire! Mme Gautripon m'avoua qu'elle tait peureuse et qu'elle se mourait l'ide de rester seule dans un appartement. Je rpondis sans m'mouvoir que je n'tais ni assez riche pour lui donner une suivante, ni assez dvou pour coucher sur son paillasson, ni assez tolrant pour lui permettre une autre compagnie. Ce n'tait pas moi mais elle de s'accommoder aux dfauts de la situation qu'elle avait faite. Sur cet ultimatum, je lui donnai le bonsoir, et je gagnai mon cher taudis. J'tais fermement dcid, vous devinez pourquoi, sortir du ministre; mais, avant de quitter l'emploi que les Brchot m'avaient donn, il fallait en trouver un autre. Je me mis aussitt en campagne, et j'usai sur le pav de Paris mon cong de lune de miel. Mes dmarches n'aboutirent qu' des rebuffades sans nombre, et j'allais dsesprer, quand un mot de mon voisin le surnumraire Fusti m'ouvrit des horizons nouveaux. Le diable soit du bureau! disait-il; j'aurais mieux fait d'entrer aux _Villes-de-Saxe_. Pas de surnumrariat, douze cents francs d'emble et l'avancement au mrite. Boutique pour boutique, je prfre celle de mon oncle, o personne ne trime gratis. Je le fis causer, et j'appris qu'un de ses oncles tait commanditaire d'un magasin de blanc, rue Saint-Jacques; que les _Villes-de-Saxe_ avaient la clientle des plus riches couvents du faubourg, qu'elles payaient honorablement leurs commis, que l'oncle avait voulu placer son neveu dans l'affaire, mais qu'une ambition trop commune en tout temps l'avait jet dans nos bureaux. Aprs un an de stage, il mritait un emploi rtribu que j'obtins. Ses dolances m'offraient un joint; je le saisis. Je pouvais du mme coup rparer une injustice et secouer une obligation pesante. Mon cher, lui dis-je amicalement, vous pouvez marger dans un mois. Ma personne est le seul obstacle qui vous barre le chemin; je m'efface. Le ministre m'ennuie: on y gagne trop peu, et l'on n'y travaille pas assez. Placez-moi n'importe o, dans la maison de votre oncle, chez un de ses amis, faites-moi nommer professeur dans quelque bon couvent: je m'en moque, pourvu que j'aie cinq cents francs de plus en faisant triple besogne. Mes besoins sont augments, et je ne crains pas la fatigue. Il prit la balle au bond, me remercia fort, et fit si largement les choses que je restai son dbiteur de beaucoup. Ma besogne aux _Villes-de-Saxe_ ne fut jamais qu'un travail de bureau, la correspondance d'abord, puis la tenue des livres quand j'eus appris ce mtier, qui est un jeu. Les couvents qui frquentaient la maison m'acceptrent de confiance, quoique universitaire et bachelier: j'tais recommand par des personnes bien pensantes. Mon salaire fut de prime abord ce qu'il est encore aujourd'hui: je n'ai pas demand d'avancement, puisque j'avais le ncessaire. En abordant cette vie honorable et modeste, j'ai cru devoir cacher mon nom, qui n'appartient plus moi seul, et pouvait tre compromis par d'autres. Voil pourquoi Rastoul, aprs quatre ans de connaissance, m'appelle encore M. Jean-Pierre. Ma femme a su que je sortais du ministre, et pourquoi. Mes scrupules lui ont sembl purils, mais elle a fort apprci l'augmentation de revenu, car nos premiers temps de mnage ont t difficiles. Le pauvre capitaine n'avait plus d'conomies dpenser; Mme Gautripon ne faisait plus de tapisserie, sa layette l'occupait un jour sur deux, et l'autre jour elle tait lasse ou malade. Je n'oserais jurer de rien, mais je suis moralement sr que Lon n'entra pas chez nous dans ces six mois, et qu'il n'y fit pas entrer un centime. Un accident de force majeure avait tari ses prodigalits dans leur source. Si vous aviez le temps de lire tous les papiers que voil, vous sauriez les dtails de l'aventure. Il m'en instruisait jour par jour; je ne lui avais pas permis de correspondre directement avec ma femme. Voici les faits en abrg. M. Brchot triomphait de ma rsignation et s'en attribuait toute la gloire. milie marie, l'enfant mis la charge d'un diteur responsable, il ne restait plus, pensait-il, qu' trouver un parti pour Lon. Il avait dnich, vers Toulouse, un fonds de parchemins en bon tat, provenant de la succession de haut et puissant seigneur Thobald Lelong, marquis de la Roche-Tonnerre, comte de Tres Castels, prince du Saint-Empire, etc. Le tout appartenait lgitimement et sans conteste Mlle Locadie, fille majeure, qui, n'ayant d'autres biens que le nom de ses pres et un pigeonnier sans pigeons, ne pouvait gure pouser que Dieu ou qu'un Brchot; mais elle prfrait une msalliance terrestre la plus haute alliance du ciel. La famille tait compose de trois ou quatre collatraux, trop pauvres pour rclamer en justice l'hritage de quelques titres tout secs; ils avaient fait leur prix pour se tenir tranquilles. Tout le problme se rduisait faire passer un nom sans matre sur la tte d'un homme sans nom: l'entrepreneur se faisait fort de lgaliser l'escamotage. Il tenait dans sa main presque tous ces mtis de la politique et de la finance, mendiants de faveur, marchands de patronage, entremetteurs de concessions, brocanteurs de monopoles, qui tripotent les affaires publiques au profit de l'intrt priv, et qui mettraient le feu aux quatre coins de l'univers pour ramasser un million dans les cendres. L'affaire tait donc faite et parfaite sauf le consentement de Lon, qui refusa. M. Brchot avait dompt plusieurs torrents et nivel quelques montagnes. Par tat, il surmontait ou renversait tous les obstacles que l'homme rencontre sur son chemin. Vous vous reprsentez la stupeur d'un tel homme lorsqu'il se vit pour la premire fois devant une chose inbranlable qui tait la volont de son fils. Il crut d'abord qu'il se trompait, qu'il s'tait mal expliqu ou qu'il avait mal entendu la rponse. Lorsqu'il comprit que la dsobissance tait formelle, il se plut esprer qu'elle n'tait pas rflchie; il essaya du raisonnement, il descendit aux prires. Lon se cantonna dans le devoir et dans la conscience, et maintint qu'il tait engag pour la vie envers la mre de son enfant. Alors M. Brchot sortit des gonds, il se rpandit en injures, clata en mille menaces; peut-tre mme est-il all plus loin: on me l'a laiss entendre, on ne me l'a pas dit. Lon montra dans ce moment critique plus de solidit que ni son pre, ni moi, ni personne n'en attendait de lui. Lorsqu'il n'avait qu' tendre la main pour prendre cinq cent mille francs de rente, un nom, un titre et une grande fille plutt belle que laide, il se laissa disgracier et affamer. Non-seulement son pre lui coupa les vivres, mais il lcha sur lui toute une meute de cranciers. Un jeune homme qui reoit vingt-cinq mille francs par an pour ses menus plaisirs s'endette malgr lui. Le crdit, si farouche aux pauvres diables, se prcipite au-devant du riche. Les fournisseurs lui jettent leurs marchandises la tte et s'enfuient la vue de son argent, car ils savent par exprience qu'on achte bientt sans compter ds qu'on n'achte plus au comptant. Cette facilit se tourna trop vite en exigence et en perscution pour qu'il n'y et pas un mot d'ordre. Ds que les loups se mettent chasser par principe au lieu de chercher leur proie l'aventure, le paysan superstitieux dit qu'ils sont mens par un homme. Cette bande de cranciers dvorants tait appuye par un chasseur invisible qui devait tre M. Brchot: les marchands de Paris ne sont pas assez fous pour traquer un hritier de cinquante millions quand il a tout au plus cinquante mille francs de dettes. Lon n'hsita pas reconnatre la main de son pre, mais cette perspicacit ne le sauva point de Clichy. M. Brchot l'attendait l. Les poursuites avaient pris quatre mois environ; Mme Gautripon touchait presque son terme, et l'entrepreneur le savait bien. Mon garon, dit-il son fils, te voici o je te voulais. La loi ne me permettait pas de t'enfermer comme rebelle, mais je te tiens comme dbiteur. Te rends-tu? --Jamais! dit Lon. --Il faut donc que l'amour soit un oiseau rudement bte! Pourquoi refuses-tu de te marier comme il me plat? Parce que tu tiens cette fille et ce mioche. Tu te prives de les voir et de les assister; tu les laisses sans feu, et tu crois leur prouver que tu les aimes! Marie-toi donc, nigaud! Tu sors d'ici, tu es riche, tu vas les voir tant que tu veux, et tu leur donnes tout ce qu'il leur faut. --Gautripon ne les laissera manquer de rien. --Savoir! --milie est assez brave pour supporter les privations; elle n'est pas assez forte, en ce moment surtout, pour apprendre ma trahison sans mourir. --Essaie! --Je ne veux pas jouer la vie de ceux que j'aime. Songes-tu bien, papa, que cet enfant qui va natre sera mon fils? --Il sera bien mon petit-fils, moi, et je m'en moque! --Oh! c'est que tu es un homme de famille! Je suis ici pour le dire. --Ma famille, c'est ce qui porte mon nom. --Et tu veux que j'en prenne un autre? --Je veux qu'on m'obisse. --Moi, je veux qu'on m'estime et qu'on m'appelle Brchot. --A ton aise! Reste Brchot; mais c'est tout ce que tu auras de moi, mon garon. --Bah! tu n'as pas le droit de me dshriter de tout, et la moiti de tes millions me suffira pour vivre. --Je dnaturerai ma fortune! --Je t'en dfie; a serait un travail de bndictin. --Et je te maudirai, chien d'entt que tu es! --Alors c'est toi qui seras dnatur, parce je t'aime bien malgr tout, mon gros pre. --Je te dfends de m'aimer, si tu ne me respectes pas. --Mais je te respecte normment, sans que tu t'en doutes. Qui est-ce qui m'empchait de t'emprunter cinquante mille francs, ton insu, pendant que tes limiers me sautaient aux jambes? J'avais les clefs, papa. --Eh pardieu! je sais bien qu'on n'est pas un voleur quand on s'appelle... --Brchot, l! Je t'y prends. Laisse-moi donc garder toute ma vie un nom que tu as honor, illustr, et qui est devenu, grce toi, le synonyme de travail et de probit! --Eh bien, soit! dit le bonhomme; mais au moins marie-toi, sacrebleu! pour que j'aie des petits-enfants fouetter. --Papa, je ne peux plus: tu m'as mis dans l'impossibilit d'pouser milie. M. Brchot s'enfuit exaspr en jurant plus de jurons que Clichy n'en avait entendu depuis dix ans, et Lon m'expdia le compte-rendu de la querelle que je viens de vous rpter peu prs mot par mot. Tandis qu'il se rongeait les poings dans sa prison, nous n'tions pas sur un lit de roses. Bien que M. Pigat nous et dit ds le premier moment: Mes enfants, htez-vous de me rendre grand-pre, il n'tait pas homme souffrir que ce bonheur lui vnt trop tt. Nous avions peine attendu la fin du premier mois pour lui faire part de nos esprances; on lui disait chaque jour: tout va bien. Il suivait avec un doux orgueil certains progrs malheureusement trs-visibles; mais nous n'avions pas le pouvoir de retarder la marche de la nature ou de hter celle du temps. Il aurait fallu, pour bien faire, qu'un incendie anantt tous les calendriers. Si du moins notre mariage avait eu lieu vingt-cinq ou trente jours plus tt! nous aurions bnfici du terme de sept mois, qui a rendu tant de services la partie foltre du genre humain; mais un enfant n viable six mois, c'est ce qu'on n'a jamais vu, et c'tait ce qu'on allait voir. Comment M. Pigat prendrait-il le miracle? Je n'osais pas me le demander et Mme Gautripon n'y pensait jamais sans s'vanouir peu ou prou. Les petites excursions qu'elle faisait tout propos dans l'autre monde nous permirent de la donner pour malade et de tromper un pauvre mdecin du quartier. J'obtins une ordonnance en vertu de laquelle on sut que nous partions pour l'Italie. Le capitaine nous fit les plus tendres adieux; notre concierge et les voisins nous virent monter en fiacre et diriger la course vers le chemin de Lyon. Certes, je me serais donn le luxe d'un voyage, si nos moyens l'avaient permis. Peut-tre mme, en ce besoin pressant, euss-je emprunt mille francs Brchot; mais vous savez que ses finances taient plus embarrasses que les ntres. La vrit, puisqu'il faut tout vous dire, est que je conduisis Mme Gautripon chez une sage-femme de Montmartre, et que je retournai le mme jour au travail qui nous faisait vivre. Nous avions trait forfait, comme tous les malheureux de notre catgorie. L'enseigne n'a ni boug, ni chang; on y lit encore en lettres peintes: 40 francs pour les neuf jours. Mes occupations ne me permettaient pas d'tre bien assidu auprs de la frle poupe qui allait m'lever au rang de pre putatif; mais je la visitais tous les soirs aprs ma besogne, et je revenais chaque matin lui dire: Bon courage! Jugez-moi comme il vous plaira: j'avoue, monsieur, que durant cette priode mes ressentiments lgitimes avaient fait place une sympathie tout animale, ce vague instinct de solidarit qui pousse les pauvres gens s'aider les uns les autres contre les douleurs et les dangers de la vie. Le matin du sixime jour, la servante de l'tablissement me salua d'un bonjour, papa! qui me mit le coeur en capilotade. Je me sentis rougir jusqu'aux oreilles, et mes jambes furent de coton pendant une seconde. Je balbutiai comme un vrai pre: Est-ce un garon? --Oui, monsieur, rpondit la crature, un vrai garon qui a tout ce qu'il lui faut. Venez voir votre portrait. Elle m'introduisit dans la cellule plus que monastique o Mme Gautripon sommeillait. Un oreiller pos sur un fauteuil de paille servait de couchette l'hritier de mon nom. Voil l'objet, monsieur, dit la fille; on m'appelle ct, je vous laisse. Je demeurai tout stupide entre une femme anantie et un enfant qui paraissait vivre peine. On ne met pas un pied devant l'autre ici-bas sans ides prconues. Je m'tais toujours figur qu'un nouveau-n doit tre rouge ou violet par surabondance de vie. Celui-l tait de cire; ses yeux ouverts semblaient s'teindre; il entrebillait deux petites lvres molles sans avoir la force de crier. Je le pris tout emmaillott dans mes bras, et je le trouvai singulirement inerte. En deux temps, avec une audace qui m'pouvante encore quand j'y pense, je le dpouille et je le vois baign dans son sang. La sage-femme accourt mes cris et me dit sans s'mouvoir: Ma foi, monsieur, vous avez bien fait d'y regarder. Josphine n'avait pas bien serr le fil, et le pauvre petit homme aurait pu s'en aller sans dire ouf! Passez-moi le moucheron, que je le raccommode. Voil qui est fait. Maintenant je vous le garantis pour quatre-vingt-dix-neuf ans, sauf la casse. Ce langage fataliste et cynique tait lettre close pour moi; je compris seulement que le fils de Lon Brchot me devait une seconde fois la vie, et je me sentis tout prs d'aimer ce petit tre qui ne m'tait rien. Je repensai lui tout le jour, en alignant mes chiffres aux _Villes-de-Saxe_ et en corrigeant un devoir de style intitul: _Description du Printemps, lettre d'une jeune chtelaine son amie soeur Dosithe_. Aussitt que je pus me ravoir, je repris le chemin de Montmartre. milie tait veille; elle me demanda si j'avais averti Lon, si je m'tais enquis d'une nourrice et si je pensais dclarer la naissance de l'enfant. Mon pauvre monsieur Gautripon, voil bien des corves pour un homme occup comme vous; pardonnez-moi tout l'embarras que je vous donne! Elle craignait sincrement d'abuser de mes jambes, de surmener son commissionnaire, mais ses scrupules n'allaient point au del. Elle ne se doutait pas qu'un honnte homme prouvt la moindre chose au moment de mentir la loi; elle avait dcid que son enfant serait nourri chez elle par une grosse Bourguignonne, mais elle s'inquitait peu de savoir si je pouvais payer un tel luxe; elle trouvait tout naturel de m'envoyer chez son amant lui dire qu'il tait pre et que ma femme l'embrassait. Je fis toutes ces commissions; j'embrassai le prisonnier pour elle, et je pleurai mme avec lui; je dclarai l'enfant la mairie sous les auspices du charbonnier d'en face et du savetier d'en bas; je ramenai du bureau voisin une superbe paysanne qui s'enfuit avec mon argent, quand elle sut que nous tions du petit monde. Aprs mille tribulations que j'abrge, je me vis install au domicile conjugal entre une femme peine convalescente et un enfant de vingt jours, faible et chtif, que je nourrissais au biberon. De sacrifice en sacrifice, j'tais descendu jusqu'au mtier de garde-malade et de pre nourricier: vous jugez si mes nuits taient laborieuses; cependant mon travail n'en souffrit pas. Un soir, entre neuf et dix heures, tandis que j'endormais le petit garon dans mes bras, un violent coup de sonnette me fit sauter au plafond.--milie s'cria: Malheur nous! c'est mon pre. En effet, c'tait le capitaine. Le dsoeuvrement et l'ennui l'avaient conduit dans cette rue; par habitude il leva les yeux vers nos fentres, aperut une lumire et monta. Sa fille tait plus morte que vive; je rassemblais les forces de mon coeur pour un drame terrible. M. Pigat trompa toutes mes craintes; il ne laissa percer ni colre, ni mpris, ni soupon. D'un seul coup d'oeil il embrassa le groupe que nous formions nous trois. milie couche, moi appuy contre son lit, et le poupon tendu sur mes mains. Bonsoir, enfants, fit-il; vous tes donc revenus? Cela dit, il se laissa tomber sur une chaise et couta patiemment, sans objections, le roman qu'milie improvisait son usage. Elle lui dit que nous tions alls en Italie, qu'aux environs de Gnes la voiture avait vers, que les douleurs l'avaient prise dans un village, que nous avions tenu l'enfant pour mort, mais qu'un bon mdecin du pays prtendait qu' force de soins on pouvait le rattacher la vie. Je me rpandis mon tour en explications embrouilles; je contai que les soins intelligents nous manquaient dans ces montagnes demi-sauvages, que je m'tais empress de ramener ma femme Paris ds qu'elle avait paru transportable, que si le cher beau-pre n'avait pas t inform plus tt de notre retour, il ne devait s'en prendre qu' notre attachement respectueux. On esprait lui cacher tout jusqu' ce que la science et tout rpar; mais en somme il tait le bienvenu, puisqu'il trouvait sa fille hors de danger et son petit-fils grand et fort pour un enfant n sept mois. Nos raisons ne valaient pas cher, et le brave homme aurait eu beau jeu, s'il et daign nous confondre. Il dit _amen_ tout, demanda son petit-fils, l'examina de prs jusqu'au bout des ongles, et le baisa au front avant de me le rendre. Il embrassa galement sa fille et lui recommanda les plus grandes prcautions. Sa visite fut courte et son adieu peut-tre moins cordial qu' l'ordinaire, mais il n'oublia pas de se mettre notre service avec le peu qui lui restait, si nous avions besoin de quelqu'un ou de quelque chose. Je l'clairai jusqu'au milieu de l'escalier, il me serra la main et s'loigna d'un pas lourd en disant: A demain. Ce dnoment anodin nous soulageait d'un grand poids, et pourtant il nous en resta un vritable malaise. A mesure que nous revenions de nos terreurs, la piti nous gagnait; pour un rien, nous aurions pleur sur ce pauvre homme foudroy dans son honneur. Les plus grandes colres nous semblaient moins effrayantes que cet accablement hbt. J'eus des remords toute la nuit; c'est une chose ridicule dire, car enfin ma conscience ne me reprochait rien; mais, de mme qu'on achve les mots pour un bgue, on a quelquefois des remords pour les voisins qui n'en ont pas. M. Pigat nous tint parole; il revint le lendemain et tous les jours suivants la mme heure jusqu'au rtablissement d'milie. Lorsqu'il la vit sur pied et assez forte pour sortir, il nous dit: Mes enfants, le moment est venu de me rendre mes visites. Votre escalier m'essouffle, je ne peux plus le monter qu'en trois ou quatre tapes; le coeur me bat trop fort. Par-dessus le march, j'ai de l'enflure aux jambes. Tout a ne sera rien, mais il m'est plus commode de vous attendre chez moi que de grimper chez vous. Choisissez votre heure et tchez quelquefois de m'apporter le petit. Il prit le lit au bout de deux jours, et le mdecin ne nous laissa pas ignorer la gravit de son tat. Le coeur tait malade. Surtout, dit le docteur, pargnez-lui les motions pnibles. A-t-il eu de grands chagrins? --Mais non, rpondit milie: pas que je sache, depuis la mort de maman, et c'est bien loin. --Vous m'tonnez. Sa maladie est de celles qui marchent pas lents, et je la vois courir. Personne n'a jamais su ce qui s'tait pass dans l'esprit du capitaine. Il douta de sa fille et de moi, il s'accusa lui-mme; il dut se demander si j'tais dupe ou complice. De ses anxits, de ses combats intrieurs, de ses maldictions donnes et reprises, de tout son dsespoir et de toute sa honte je ne puis rien vous dire, sinon qu'il en mourut. Ce fut comme une de ces tourmentes sous-marines qui dvastent le fond mystrieux des ocans et qui nous sont racontes quelquefois par un dbris roul vers nos plages. Un soir que nous tions runis autour de son lit, il rompit brusquement la conversation et s'entretint avec lui-mme demi-voix, en langue galique. Ni sa fille ni moi ne connaissions cet idiome et nous nous regardions d'un air effar. Tout coup il se retourna vers milie et lui demanda en franais: Quelle date avons-nous aujourd'hui? Elle lui rpondit; il mdita une minute et reprit: Alors il y a juste neuf mois que j'ai mari mon enfant. Ce fut sa dernire parole. Vous avez peut-tre ou dire qu'il s'tait suicid. Il est mort naturellement, d'un anvrisme rompu. Que les chagrins aient abrg sa vie, c'est ce que je ne conteste pas; mais on le calomnie en disant qu'il a port la main sur lui. Sa mort me dliait. C'tait le terme que j'avais fix moi-mme tous mes sacrifices. Mes conditions taient faites et acceptes depuis longtemps, personne n'aurait eu le droit de me jeter la pierre, si j'avais pris mon chapeau ce soir-l et laiss la blonde milie entre un cadavre et un maillot. Le pouvais-je en conscience cependant? L'eussiez-vous fait, monsieur, si le destin vous et jet ma place? Cette femme, estimable ou non, commandait la piti: j'eus piti d'elle. Si Lon n'avait pas t Clichy, si elle m'tait apparue ce jour-l brillante, panouie, encadre dans ce luxe qui la donne en spectacle aux Parisiens, je ne me serais fait aucun scrupule de lui tourner le dos; mais elle pleurait, elle n'tait ni belle ni fringante, elle avait douze cents francs de rente et un loyer de six cents; le seul homme qui l'aimait ne pouvait rien faire pour elle: tait-ce agir honntement que de l'abandonner dans un tel embarras? Je restai; je conduisis le deuil de mon beau-pre, j'essuyai les larmes de sa fille, je travaillai comme un forat pour qu'elle ne manqut de rien, je pris sur mon sommeil pour bercer le petit enfant. Si le monde me blme d'avoir t si lche, tant pis pour lui! Moi, j'tais soutenu par l'ide que je faisais bien, et que parmi les hommes les plus riches, les plus nobles et les plus distingus, il n'y en avait peut-tre pas un qui se dvout si pleinement et avec aussi peu de profit. Je fus pourtant rcompens au bout de quelques mois par la sant, la croissance et la gentillesse de mon bambin. Il s'arrondit et se colora pour ainsi dire vue d'oeil, et mesure qu'il devenait plus beau, il semblait m'en remercier par un redoublement de caresses. Entre sa mre et moi, il n'hsitait jamais; ses yeux me cherchaient dans la chambre, ses petits bras m'appelaient; le premier mot qu'il dit fut papa; je crois pourtant que personne ne le lui avait appris. Les vrais pres doivent tre bien heureux, si j'en juge par toute la joie que ce petit tre m'a donne. Mme Gautripon croyait devoir me calmer de temps autre. Vous avez peut-tre tort, me disait-elle, de vous tant attacher un enfant qui vous sera repris tt ou tard. Quant lui, le mal n'est pas grand; on oublie si vite son ge! A l'ide que mon cher nourrisson pouvait m'tre enlev par son vrai pre et devenir un tranger pour moi, je me sentais dfaillir; je me surpris souhaiter que cette fausse position, intolrable tant d'gards, durt aussi longtemps que ma vie. Elle finit avec la captivit de mon ami, quand le pre Brchot s'en fut dans l'autre monde. L'entrepreneur s'occupait srieusement de dshriter son fils; il mourut de colre et d'apoplexie, la suite d'un gros djeuner, entre les bras de l'homme d'affaires qui cuisinait la ruine de Lon. Je n'ai point vous conter les extravagances trop publiques dont l'hritier gaya son deuil. Paris ne s'en souvient que trop, et ce carnaval scandaleux a fond la rputation du jeune Brchot. Le monde l'a not comme le modle des mauvais fils, ce qui est dur, car il ne fut mauvais fils qu'aprs la mort de son pre. J'avais prvu cette explosion d'une jeunesse imprudemment comprime, et je n'tais pas assez enfant pour croire qu'en m'asseyant sur la poudrire je l'empcherais de sauter. Mon parti fut donc bientt pris: je quittai pour toujours Mme Gautripon, j'embrassai le petit garon, qui poussait des cris dsesprs la vue de mes larmes; j'crivis Lon une lettre d'adieu, et je retournai, le coeur bris, ma fidle mansarde. Ma femme, qui tenait moi comme son meuble le plus utile, s'tait mise en frais d'loquence pour me retenir au logis. Elle m'avait offert spontanment des sacrifices dont elle tait et se savait incapable, comme de conserver l'humble train de sa vie et d'acclimater Lon Brchot au rgime de l'amiti fraternelle. Je rpondis qu'elle se moquait de moi, et je fis bien, car elle tait en march pour son htel des Champs-lyses, et elle portait dj sa petite fille, date de je ne sais quelle visite Clichy. Me voil seul, clotr, meurtri, saignant au fond, mais inbranlable, sans autre espoir que d'oublier tout le monde et de me cristalliser peu peu dans la monotonie du travail; mais le pass atroce et doux avec lequel j'avais cru rompre venait parfois me relancer dans ma retraite. L'habitude cre des besoins factices qui deviennent aussi imprieux que les vrais. Or il y avait seize mois pleins que j'embrassais tous les soirs un enfant endormi. Ce plaisir venant me manquer, j'en ressentis un tel vide que je me demandai si la nature ne m'avait pas donn par drision un coeur de pre. Je m'veillais cent fois dans ma mansarde aux cris de ce pauvre petit absent que je ne pensais plus revoir. Le matin, au moment d'aller mes affaires, je m'arrtais comme un homme qui a oubli quelque chose. Ce n'tait ni ma bourse ni mon mouchoir, c'tait le baiser sonore et franc de ces petites lvres toujours fraches. Le vrai pre, qui n'tait pas aussi pre que moi, m'imposait quelquefois sa visite. J'avais eu beau lui dfendre ma porte et lui dire que les convenances morales levaient une montagne entre nous, j'avais beau le brutaliser quand il forait mon domicile; il revenait obstinment avec le front d'un tre qui se sait aim, quoique indigne. Il me conta lui-mme, en riant, ses efforts inutiles pour mriter les bonnes grces de son fils, l'effroi du cher enfant au contact de la barbe paternelle, son obstination rclamer l'autre papa, le seul aim, qu'on disait toujours en voyage. Chaque soir, il fallait le bercer outrance jusqu' ce qu'il fermt les yeux; il les rouvrait tout pleins de larmes, et les sanglots secouaient pendant prs d'une heure son petit corps endormi. Mais, ajoutait Brchot, ce n'est qu'un moment passer. Viens le voir dans un mois, il ne te reconnatra plus. Aller le voir! je n'tais pas si fou. Et le moyen de revenir ensuite? Mais nos rsolutions les plus nergiques sont moins fortes que le destin. J'avais quitt ma femme depuis sept mois, et le pauvre petit bonhomme achevait sa seconde anne lorsque Brchot me fit tenir une consultation de MM. Bretonneau (de Tours), Blanche et Trousseau. Je l'ai conserve, la voici; permettez-moi de vous lire le rsum qui la termine: L'enfant prsente tous les symptmes d'une nostalgie dans sa deuxime priode: teint livide, rougeur des yeux, pleurs involontaires, apptit presque nul, digestion pnible, transpiration rare, scrtions troubles, respiration courte, peau sche, pouls faible, cphalalgie frquente, faiblesse, amaigrissement, sommeil agit, accidents fbriles tous les soirs. L'tat du petit malade est assez grave pour rclamer des soins urgents, mais l'art mdical ne peut rien contre une affection toute morale: c'est un traitement moral qu'il faudrait. Hter le retour de son pre, qu'il appelle jour et nuit. Que fallait-il faire, monsieur? Mettre les pieds l'htel Gautripon, c'tait amnistier le luxe et les plaisirs de deux coupables. Rester chez moi drap dans ma vertu, c'tait condamner un innocent la mort. Je pris mes jambes mon cou. Je m'attendais trouver son pre et sa mre agenouills devant son lit. Pas du tout: Lon trottait au bois de Boulogne pour se faire honneur d'un cheval neuf; Mme Gautripon tenait conseil avec le tailleur de ces dames. L'enfant dormait seul dans sa chambre; la bonne anglaise, que j'ai fait changer le lendemain, prenait le th avec le matre d'htel son compre, l'autre bout de la maison. Je passai plus d'une heure en tte--tte avec l'enfant de mes veilles, sa petite main dans la mienne. Il avait bien grandi, mais qu'il me parut chang! Vous ne croirez jamais qu'on puisse vieillir cet ge; je vous jure pourtant qu'il tait fltri, cass et caduc. On ne s'en douterait plus maintenant, Dieu merci! J'en ai fait un gaillard aussi vif, aussi frais, aussi robuste qu'il est intelligent et bon; mais cela n'a pas t le travail d'une semaine. Dans ces huit premiers jours, je le ramenai la vie, rien de plus. Il me reconnut avant mme d'ouvrir les yeux, et je vous prie de croire qu'il ne fit pas de faons pour m'embrasser bouche que veux-tu. Quand sa mre et Brchot eurent le temps et qu'ils vinrent chercher de ses nouvelles, ils le trouvrent dj mieux. Le mdecin me dit: La raction commence, votre fils est sauv, grce vous; mais vous avez bien fait d'arriver. Tout l'honneur de la cure sera pour vous; je vous demanderai seulement la permission d'en rendre compte l'Acadmie. Le cas est doublement intressant, d'abord parce que la nostalgie est un mal trs-rare cet ge, ensuite parce que le baby avait madame sa mre auprs de lui, et que la mre est tout pour un enfant de deux ans. Ce que le docteur ne voyait pas, et ce que je peux vous dire au point o nous en sommes, c'est que Mme Gautripon est trop femme pour tre mre. A Dieu ne plaise que j'immole tout un sexe mes ressentiments privs! Je voulais dire en bref que cette gracieuse crature est soumise au besoin de plaire et de paratre, mais d'autant plus indpendante des devoirs et des sentiments naturels. C'est une plante d'ornement ne pour fleurir toute la vie, et qui ne sait pas elle-mme par quel hasard ou quel miracle elle a port quelques fruits. J'en ai rencontr d'autres en qui les grces de la jeunesse n'taient que la prface d'une longue, srieuse et sainte maternit: celles-l sont plus mres que femmes, et si le sort m'en avait offert une en temps utile, je crois que nous aurions fond une famille comme on n'en fait plus gure Paris. Enfin!... Lon Brchot est la vraie doublure d'milie. Il aime ses enfants parce qu'ils sont superbes et qu'il a toujours eu le got des belles choses; mais il ne leur appartient pas, au contraire. Il graverait son nom sur leur collier, si la mode le permettait; il les inscrirait volontiers la suite de ses tableaux sur le catalogue. Il les encadrerait richement par vanit de propritaire, il ne perdrait pas un quart d'heure leur apprendre lire, il ne leur sacrifierait pas une nuit de lansquenet, si l'un d'eux tombait malade. Tandis que j'pie leurs mouvements, que j'analyse leurs instincts, que je note leurs moindres paroles, que je sarcle avec soin les premires ides qui lvent dans ces jeunes cerveaux, il se joue de leur ignorance, leur apprend des mots saugrenus, et leur sait plus de gr d'une btise qui l'amuse que d'un instinct gnreux ou d'un raisonnement droit. Je m'tudie, je me travaille, je me contrains lorsqu'il le faut pour le mieux de leur ducation; je m'applique graver dans leur esprit le modle d'une srnit constante et d'un homme toujours gal lui-mme: Lon les crosse ou les caresse au gr de son humeur quinteuse, selon qu'il a gagn ou perdu dans sa nuit. Ces innocentes cratures l'aiment par ordre et le respectent par devoir, sans chercher le fin mot de l'autorit qu'on lui prte; mais ses tendresses et ses colres les tonnent galement et les jettent tout effars dans mes bras. Je ne sais quelle voix secrte les avertit qu'ils ont en moi une petite providence bourgeoise, et que l'homme le plus humble et le plus infortun de Paris est peut-tre appel les rendre heureux et libres. Il vous parat sans doute impertinent que, dans ce sicle o l'or peut tout, un gueux de Gautripon s'intresse au malheur de trois petits millionnaires? Leur patrimoine irait, je pense, seize ou dix-sept millions par tte, s'ils avaient hrit d'un pre comme les autres; mais Lon Brchot est un homme que l'immensit de son capital a dgot du revenu. Depuis cinq ans et demi qu'il est riche, il n'a rien exploit, rien administr, rien plac; il puise pleines mains dans un trsor qu'il croit inpuisable. A sa place, un fou raisonnable, comme on en trouve Charenton, se serait d'abord assur deux millions de rente. C'est peu prs ce qu'on dpense la maison; il pouvait donc aller longtemps du mme train. Malheureusement il n'a pas daign mettre ordre ses affaires; il ne s'est occup que d'attirer lui tout l'argent comptant qu'il a pu. L'insouciance, la paresse, le dgot des procs, lui ont fait perdre un tiers de son fabuleux hritage; le jeu lui cote un second tiers, j'en suis presque certain: la colonie grecque de Paris, qui compte des citoyens de tous pays, outre la Grce, vit tout entire ses dpens, et le cite avec admiration comme l'homme le plus volable du monde. Le turf, cet autre tapis vert o l'on triche aussi quelquefois, lui a pris quatre ou cinq millions mon su. Les mendiants de tous tages exploitent qui mieux mieux sa manie de paratre. Somme toute, je ne sais pas ce qui peut lui rester aujourd'hui; mais je suis sr qu'avant dix ans il ne possdera que des dettes. J'ai quelque autorit sur lui par moments. Pourquoi n'ai-je rien fait pour le convertir l'pargne? N'tait-il pas en moi de l'amener par la douceur quelque honnte placement qui sauvt cent mille francs de rente chacun de ses enfants? Peut-tre bien; mais s'il ne me plat pas de mnager cette ressource aux innocents qui portent mon nom? si je veux que leurs mains, comme les miennes, restent pures de l'or Brchot? Si j'attends sans effroi le jour o toute la famille, Brchot compris, mangera le pain de mon travail? Si je guette cette occasion d'difier les puritains de Paris, que j'ai scandaliss malgr moi? J'ai beaucoup tudi, monsieur, depuis six ans. On connat ma figure, dfaut de mon nom, dans les bibliothques de la rive gauche. Les heures de loisir parses dans ma vie ont t mises profit; j'ai combl les lacunes effroyables que l'enseignement du collge avait laisses dans ma tte. Je sais les langues, les sciences, les arts pratiques; je me suis rendu propre au commerce, l'industrie, la culture, aux professions les plus utiles, et partant les plus dignes de l'homme. Je regrette aujourd'hui d'avoir nglig un bel art. Vous devinez lequel? L'art de dtruire mon semblable par principes; mais j'aime croire que vous ne me refuserez pas une premire leon, si mon rcit vridique et les preuves dont je l'appuie m'ont rhabilit vos yeux. V Il tait deux heures aprs-midi quand M. Gautripon fora la porte du jeune marquis. Lorsqu'il mit le point final au bout de sa justification, l'horloge de la salle manger marquait deux heures trois quarts. Il n'est pas surprenant que le dtail d'une vie si agite tienne l'aise dans un rcit de quarante-cinq minutes. Je connais bien des gens, et vous aussi, qui n'en auraient pas pour un quart d'heure conter ce qu'ils ont fait, souffert et appris en soixante ans. A part quelques exceptions, la vie humaine est surtout pleine de vide; c'est un roman o l'diteur met peu de texte et force papier blanc. M. de la Ferrade couta d'abord avec ddain, puis avec condescendance, puis avec une motion visible la dfense de son ennemi. Si la scne s'tait joue au Thtre-Franais entre un bel tourdi du grand monde, comme Delaunay par exemple, et un de ces humbles hros bourgeois que Rgnier reprsente si dignement, le public aurait vu le fauteuil du jeune homme s'avancer par saccades jusqu' la sellette o parlait le malheureux Gautripon; mais le monde rel se prte mal aux effets de thtre: il y avait une table moiti desservie entre l'orateur et l'auditeur. Lysis tait presque cach, ds le dbut, par une thire d'argent et une bote de cigares; il fumait d'un petit air impertinent et se drobait plaisir dans un pais nuage. Cependant son premier cigare s'teignit entre ses doigts, il jeta le second et oublia d'en allumer un troisime. Gautripon l'avait vu d'abord nonchalamment plong dans son fauteuil; il remarqua que le crole se rveillait peu peu, se redressait, tendait l'oreille, ouvrait les yeux, et se levait enfin, pouss par les ressorts d'une irrsistible sympathie. Le jeune homme s'arrta tout confus et comme tonn de lui-mme, ne sachant plus que faire de sa main droite tendue Gautripon, qui la regardait froidement sans la prendre. Monsieur, dit-il, vous me gardez rancune, et vous avez raison. Je suis un tourdi, un enfant gt du destin, qui ne m'a jet que des bonbons lorsqu'il vous faisait pleuvoir des pavs sur la tte, mais croyez bien que je comprends, que j'apprcie... et, pour tout dire en un mot, que je ne me pardonne pas d'avoir fait de la peine un aussi brave homme que vous. --Ah!... rpondit Gautripon avec un soupir de soulagement. Vous me tenez pour honnte homme? --Mieux que a, monsieur; je n'ai pas dit assez. Faites la part des circonstances, et songez que je n'ai ni l'habitude de tourner des compliments aux personnes de mon sexe ni l'autorit ncessaire pour dcerner des prix de vertu; mais je voudrais que tout Paris ft rassembl autour de nous pour m'entendre, et je vous dirais, moi qui ne suis pas banal: Vous mritez l'estime, le respect, et... ma foi, oui! quelque chose de plus. --Je n'en demande pas tant. Mes tmoins sont la porte: allons nous battre! Le crole recula de deux bons pas, quoiqu'il ft brave. Parlez-vous srieusement? dit-il. --Il me semble que l'affaire a pris tout le srieux dsirable depuis que vous m'honorez d'une nouvelle opinion. --Il me semblait, moi... je vous supplie d'excuser cette hallucination d'un coeur trop jeune...; il me semblait tout l'heure, quand vous entriez de plain-pied dans mon admiration, que la haine et la vengeance s'effaaient pour ainsi dire entre nous. Je ne suis peut-tre pas trs-logique en ce moment, parce que l'homme ne s'meut pas fond sans que ses ides se troublent; mais je sens qu'il me serait impossible de vous vouloir aucun mal, et que, s'il faut deux inimitis pour faire deux ennemis, il en manque une. --Et mme deux, car je ne vous hais pas. La haine est chose vile. Si j'tais homme la laisser entrer chez moi, mon rcit doit vous faire comprendre que je n'aurais pas attendu jusqu'aujourd'hui. Malheureusement vous avez cr une ncessit dont nous sommes, vous et moi, les esclaves. Obissons, et, croyez-moi, le plus tt sera le mieux. --Eh! que diable! on a toujours le temps de faire une sottise. Expliquons-nous d'abord, et cherchons en bonne foi s'il n'y a pas moyen de terminer l'affaire autrement. J'ai commis dans votre maison un scandale que je dplore. Tous mes amis, sans exception, m'en ont blm. Quant moi, maintenant surtout, je m'en veux, je me dteste au point de me souffleter moi-mme. Le pass ne nous appartient plus, je le sais: Dieu lui-mme ne peut faire qu'une chose accomplie n'ait pas t, mais enfin, lorsqu'un homme de coeur est dispos tout pour rparer une action stupide, lorsqu'il se repent, qu'il s'excuse, qu'il demande l'occasion d'effacer publiquement les dernires traces de sa sottise, y a-t-il une justice assez implacable pour lui rpondre: Il est trop tard? --Non, monsieur, et je vous jure que si vous m'aviez tenu ce langage le 24 janvier minuit, devant les cinq ou six tmoins de votre triste plaisanterie, je n'aurais pas pouss les choses plus loin. Si mme le lendemain, quand Rastoul est venu ici pour la premire fois, vous m'aviez accord la rparation qui m'tait due, je me serais content de peu, de presque rien, d'une gratignure d'pe, du sifflement anodin de deux balles, d'un mot d'excuse sur le terrain; car enfin quel tait mon but? De me venger? Fi donc! mais de protger ma famille lgale contre tous les affronts dont vous aviez donn l'exemple. Je devais la femme et aux enfants qui portent mon nom cette garantie personnelle: une maison n'est respectable aux yeux du monde que garde par un homme qui n'a pas peur. Vous avez dplac la question, monsieur: en m'obligeant vous conter ma vie, vous m'avez fait une ncessit de disputer la vtre. Pourquoi m'avez-vous mis le pied sur la gorge? pourquoi m'avez-vous arrach par inquisition un secret qui ne doit appartenir qu' moi? Comment n'avez-vous pas compris qu'aprs cette confidence extorque, l'un de nous deux serait de trop sur la terre? Rappelez-vous l'ancien rgime et ces mystres d'tat, dont le moindre cotait la vie l'imprudent qui l'avait surpris. Vous tenez un secret aussi terrible en son genre: c'est lui qui vous condamne mourir ou me tuer aujourd'hui. --Je vous en prie, monsieur, ne tournons pas au mlodrame un rle qui jusqu' prsent est tout votre honneur. Nous irons aujourd'hui sur le terrain, si bon vous semble; mais le terrain n'est pas une place de Grve, et vous n'tes pas plus mon bourreau que je ne suis votre condamn. Les armes seront gales entre nous, et je les manierai probablement avec une habitude et une dextrit qui vous manquent. Je suis assez sr de moi, grce Dieu, pour limiter le mal que nous pourrons nous faire, et je vous garantis, ds prsent, que nous n'avons de testament rdiger ni l'un ni l'autre; mais, si lgre que soit la blessure qui vous attend, je ne me consolerais pas d'avoir vers une seule goutte d'un sang si gnreux. C'est pourquoi je vous offre la rparation la plus complte et la plus solennelle qu'on puisse imaginer. Voulez-vous que je rassemble ici les jeunes gens qui m'accompagnaient dans cette dplorable escapade? que j'invite la runion vos deux tmoins et tous ceux de mes amis qui ont t, mme indirectement, mls l'affaire, et que je proclame devant eux mon estime, mon respect et mon regret en termes aussi nets que je le fais l'instant? Quant au secret de cette confession que j'ai force, je suis capable de le garder ternellement, et vous pouvez vous en fier moi. Je ne suis pas une femme et je ne suis plus un enfant; vous auriez tort de me juger sur un quart d'heure de folie. Suis-je moins galant homme, votre avis, qu'un vicaire de paroisse? On lui confie des mystres plus terribles que le vtre, et il meurt sans en avoir lch le premier mot. Je comprends qu'il vous fche d'avoir un confident de votre vie hroque; mais vous en avez dj deux, Mme Gautripon et M. Lon Brchot. Vous en avez eu un troisime, M. Brchot pre, et peut-tre un quatrime, votre insu, dans la personne de M. Pigat. Rien ne prouve que ces deux vieillards, en leur vivant, ne se soient ouverts personne; Mme Gautripon a peut-tre une amie qui sait tout, et ce serait miracle qu'un viveur dbraill comme Lon Brchot ft le tombeau des secrets. --Vous vous trompez, monsieur. Je sais que ni mon beau-pre ni le vieux Brchot n'ont rien dit. Quant ma femme et Lon, leur intrt me rpond de leur silence; d'ailleurs ils ne me connaissent pas eux-mmes comme je me suis fait voir vous. Je suis entr ici avec le ferme propos de mettre mon coeur nu et de me battre ensuite. Rappelez-vous la promesse que je vous ai demande et que vous m'avez faite avant le premier mot de mon rcit. --Aussi, monsieur, suis-je vos ordres; mais si vous m'estimez assez pour croire que je ne dirai rien mes tmoins avant l'affaire, (car vous ne comptez point me garder vue jusque-l, n'est-il pas vrai?) pourquoi supposez-vous que je bavarderais plus tard? Vous me faites jurer le secret, et vous voulez me tuer aujourd'hui mme! N'est-ce pas un grand luxe de prcautions? Mon silence et ma mort ne font-ils pas double emploi? --Non, monsieur, je vous tiens pour un parfait galant homme; mais vous tes jeune, bien portant, et peut-tre auriez-vous un demi-sicle vivre. Pour garder un secret pendant un demi-sicle, il faut s'observer cinquante ans sans interruption; pour le perdre, il ne faut qu'une minute d'oubli. Aujourd'hui je suis sr de vous, car un homme de votre loyaut n'oublie pas sa promesse en deux heures, et dans deux heures un de nous sera mort. --Vous l'avez dj dit, mon cher monsieur, mais o diable voyez-vous a? --J'ai tout examin, mes informations sont prises. Vous tes orphelin et clibataire, n'est-il pas vrai? --Parfaitement. --C'est--dire inutile votre famille. Vous tes ce qu'on appelle un oisif? --Et sans la moindre vocation pour la charrue ou la boutique. --C'est--dire inutile tout le genre humain. Votre existence est donc un mal sans compensation, et... --Ah! pardon! mon existence est non-seulement trs-utile, mais encore trs-agrable moi-mme. --Si vous y teniez tant, il fallait avoir soin qu'elle ne devnt pas menaante pour la scurit d'autrui. --Mais, jour de Dieu! monsieur, qu'est-ce qui vous fait croire que je sois si malade? --Le besoin absolu que j'ai de vous dtruire. --C'est donc de la superstition? Il faut le dire. --Mieux que cela, monsieur: c'est de la volont. Permettez-moi de vous faire observer qu'il est trois heures et que nous sommes en hiver. --Oh! nous avons le temps. Voil mon coup dans la cour. Je pensais faire un tour au bois de Boulogne; c'est Vincennes qu'on ira. Mon oncle est deux pas d'ici; le colonel Chabot nous attend Saint-Mand. J'ai consign mes troupes, comme vous voyez, en prvision des vnements. A propos! vous avez des armes? --Mon Dieu! oui; mais, comme je n'y connais rien, je vous prie d'emporter les vtres tout hasard. L'armurier du passage Choiseul m'a offert ce qu'il avait de mieux; vous en direz votre avis. Moi, je n'ai pas de prfrence, et pour cause. Je crois que le ballot contient des pes, et des pistolets; vous choisirez. --C'est vous de choisir, ou plutt vos tmoins; mais nous pataugeons si drlement travers tous les usages! --Qu'est-ce que a nous fait, si nous arrivons au but? Tout en causant, le marquis dcrochait d'une panoplie deux amours d'pes coquille et deux beaux pistolets de combat. Il sonna son noir, fit serrer les pistolets dans leur bote et les pes dans son portemanteau. Gautripon le suivait et le regardait faire; son visage exprimait une curiosit calme. Ces deux hommes descendirent l'escalier cte cte comme deux bons amis. Ainsi, demanda Gautripon, c'est moi de choisir les armes? Eh bien! je vais dire Rastoul de demander les vtres; elles sont d'un travail plus soign et naturellement meilleures que les miennes; mais prendrons-nous l'pe ou le pistolet? --Comme il vous plaira. --Votre avis? --Si j'avais l'honneur d'tre votre tmoin, je vous conseillerais l'pe. --Pourquoi? --Parce que c'est une arme intelligente. --C'est selon l'ouvrier qui la tient... Ils arrivrent ainsi jusqu' la porte cochre. Lysis donna l'adresse du colonel Gautripon qui la prit en note, tandis que le valet de chambre en livre cachait les armes dans la voiture et montait sur le sige auprs du cocher. Gautripon poussa un cri de surprise en voyant son carrosse de louage abandonn sur la voie publique; mais il ne tarda pas retrouver ses tmoins. MM. Rastoul et Monpain s'taient lasss d'attendre; ils prenaient quelques doses de patience chez le marchand de vin le plus proche avec le cocher de grande remise, un vieux brave, aussi fier que les bourgeois, et qui payait noblement sa tourne. En route! cria Gautripon. Il s'agit d'arriver les premiers. Les trois verres taient pleins jusqu'aux bords; en un tour de main, ils furent vides, et le cocher rpondit: Prsent! avec un salut militaire. --Ainsi, a tient? demanda Rastoul. --Ferme comme fer, mon brave ami. M. de la Ferrade est aussi press que moi d'en dcoudre. --Alors, qu'est-ce qu'ils chantaient donc, ces farceurs-l? --Il y avait un malentendu. Ces messieurs ne me connaissaient pas... --J'en tais sr! Ils vous ont pris pour un autre! --Et nous allons?... dit le cocher. --Avenue Saint-Mand, la dernire maison droite. --Un joli ruban de queue dfiler; mais, n'ayez pas peur, nous y serons avant _eusse_. --C'est qu'ils y vont dans leur voiture, mon garon, et... --Aprs? Des chevaux de matre? Encore une belle marchandise que ces carcans-l! Je les brle, moi, les chevaux de matre, et vous allez voir. Hue! les bichettes! Et l'attelage partit d'un train furieux. Plus d'un passant effar crut sans doute que c'taient les chevaux qui avaient bu. M. Rastoul, entre deux cahots, prsenta son ami Monpain, que Gautripon ne connaissait pas encore. Voil le camarade qui demandait son cong avant-hier; mais il s'est ravis, Dieu merci! --Je vas vous dire, monsieur Jean-Pierre: c'tait rapport mes chefs, on n'est pas son matre: mais j'ai parl l'aide-major, et il m'a rpondu que j'tais un... enfin qu'un infirmier n'est jamais dplac o l'on se bat, civils ou militaires indiffremment. Il n'y aurait que si M. le colonel Chabot parlait encore de faire partie carre: l, je n'ai plus le droit, parce que ma vie appartient au pays... vous comprenez la dlicatesse? --Trs-bien, dit Gautripon; mais il n'est plus question de cela. Tout se passe entre M. de la Ferrade et moi, vous n'avez qu' nous regarder faire. --Pour lors, c'est tout fait dans mes possibilits, et vous pouvez compter sur moi comme sur vous-mme. --Moi, dit Rastoul, je ne sais pas si je n'aurais pas mieux aim le grand jeu. --Vous auriez du plaisir vous battre avec le colonel Chabot? --Avec lui, non, je le respecte et je l'honore; mais ce blanc-bec de marquis, ce mirliflore en veston de satin qui m'a fait fumer ses cigares et boire son satan vin d'Amrique, tandis qu'il complotait de vous faire passer pour une canaille; je lui en veux, monsieur Jean-Pierre! Les honntes gens comme vous sont trop rares; il ne faut pas qu'on vienne les _mcaniser_ sans raison! Si le remplacement tait admis en duel comme en guerre, sacrebleu! c'est moi qui ferais votre partie avec ce petit pointu-l! --Merci, mon bon Rastoul; mais il n'y perdra rien, je l'espre. Vous avez eu beaucoup d'affaires au rgiment? --Comme a, dans les sept ou huit, entre jeunes soldats c'est moins grave que chez vous autres. Le duel est une punition qu'on inflige aux conscrits quand ils ont eu la main trop leste. On les pousse sur le terrain au nom de l'honneur et dans l'intrt de la discipline; mais le matre d'armes est toujours l pour arrter les mauvais coups. Il ne s'agit pas d'abmer un homme; l'tat n'en a pas trop, et il les paye assez cher. Eh bien! quoiqu'il n'y ait pas grand risque de vie, j'y allais comme un chat qu'on fouette dans les premiers temps. Je ne veux pas vous flatter, mais franchement j'tais moins crne que vous. Quel dommage que vous n'ayez rien appris! avec le sang-froid que vous avez, vous seriez fort tout comme pas un. --Bah! le trop de science embarrasse. --Si du moins vous aviez profit de ces trois jours pour prendre quelques leons de combat! On dit que M. Pons en donne d'tonnantes. --Vous savez bien, Rastoul, que j'avais affaire au magasin. D'ailleurs je crois qu'un homme rsolu peut toujours prendre la vie d'un autre, et il n'y a pas de talent qui tienne contre une bonne pe emmanche au bout d'un vrai bras. Je ne connais l'escrime que par ce que j'en ai lu dans les livres. C'est un art, parat-il, qui consiste surtout dfendre sa peau, et subsidiairement trouer celle d'autrui; mais si je fais mon deuil des accidents qui peuvent m'atteindre, si je suis dcid d'avance ne parer aucun coup, si j'applique tout mon vouloir et toute ma force frapper devant moi, advienne que pourra, il me semble, mon bon ami, que je simplifie la question et que j'carte les trois quarts de la difficult. Qu'en dites-vous? --Je dis... je dis, morbleu! que vous en parlez votre aise, et qu'un coup droit dans l'estomac vous cloue sur place avant toute riposte. Monpain trouva que les discours du camarade taient d'un style dcourager le sujet. Monpain voyait la vie en rose, comme on la voit presque toujours travers un litre de rouge. Monpain crut donc bien faire en disant Gautripon: Mon cher monsieur Jean-Pierre, si vous n'avez jamais tir la botte, il y a pas mal parier que vous ne rentrerez pas sans un atout; mais a n'est pas une raison pour se tourner le sang, et si j'tais de vous, j'aimerais mieux en courir la chance que d'y aller du pistolet. Il faut avoir vu comme moi le ravage des armes feu pour comprendre quel point la balle est tratre et toute la gangrne qui s'ensuit. J'ai retir des os en poussire et d'autres en bouillie; on n'imagine pas a dans le civil, tandis que l'arme blanche, part la botte fond qui traverse les organes _majors_ et le coup de cochon qui coupe la carotide, ne fait que des boutonnires sans consquence, que mon simple caporal vous recoudrait les yeux ferms. Par ainsi je vous exhorte de vous effacer foncirement, si c'est possible, de porter la poitrine en _errire_, de rompre force en tendant le bras et de crier: touche! la premire fracheur que vous sentirez du fer ennemi; moyennant quoi, vous aurez encore bien des soupes manger dans ce bas monde. Voil ce que je dirais mon propre frre, si je l'accompagnais sur le terrain. Gautripon rpondit qu'il s'en tiendrait dcidment l'pe, et que, les armes du marquis lui paraissant meilleures que les siennes, il priait ces messieurs de les choisir. Tout justement la voiture arrivait la porte du colonel Chabot, et les chevaux fumants soufflaient au nez du factionnaire. Le marquis de la Ferrade et son oncle s'arrtrent au mme instant, perdant la course d'un tour de roue, parce qu'ils l'avaient bien voulu. Aprs son entrevue avec Gautripon, Lysis s'tait fait conduire l'htel d'Entrelacs. Il trouva le baron endormi sur un roman la mode et plong jusqu' mi-jambe dans une litire de petits journaux. M. d'Entrelacs ouvrit les yeux au bruit de la porte, et dit: Eh bien? --Eh bien! mon cher oncle, bataille! --Pas possible! Et quand a? --Tout de suite; on n'attend plus que vous. --Mais Chabot? --Nous le prendrons en route. --Le sait-il? voudra-t-il? --Je suis sr de lui maintenant, comme de vous-mme. --Il y a donc du nouveau? Est-ce que par hasard l'infme ne serait plus infme? --Nous nous expliquerons en voiture. Voici votre chapeau et votre pardessus. Cinq minutes aprs, l'oncle et le neveu faisaient bonne route vers Saint-Mand, et M. d'Entrelacs, parfaitement rveill, disait au jeune marquis: Enfin, quel est donc ce mystre? --Cher oncle, rpondit Lysis, me croyez-vous capable de mentir? --Tu ne serais pas le fils de ma soeur! --Bien, merci. Maintenant me tenez-vous pour un de ces niais qui prennent des vessies pour des lanternes et se laissent berner par le premier venu? --Non-d, mais o veux-tu en venir? --A vous dire que M. Gautripon est le plus honnte homme du monde, qu'il a les mains aussi nettes que vous et moi, que je ne lui fais pas la moindre faveur en croisant le fer avec lui, car il me vaut de reste, que mon estime est fonde non pas sur ses affirmations, mais sur des preuves visibles et tangibles qui ont pass sous mes yeux et par mes mains aujourd'hui mme: mais j'ai pris l'engagement de garder son secret pour moi seul. Trouvez-vous l'homme assez justifi par mon tmoignage implicite? Acceptez-vous ma parole quand je vous rponds de lui corps pour corps? Ou faudra-t-il que je viole une promesse sacre pour vous entraner sur le terrain? --Tu ne violeras rien du tout, et je te suivrai aveuglment jusqu'au bout du monde. Est-ce que je n'ai pas toujours t du mme avis? C'est Puchinete et Chabot qui ont alambiqu l'affaire en soulevant des questions de haute morale. J'ai dit ds le commencement: Tu dois rendre raison l'homme que tu as insult, quel qu'il soit. S'il ne mrite pas de croiser le fer avec nous, tant pis pour nous; il fallait prendre nos renseignements avant de lui chanter pouilles. Mais par quel gueux de hasard as-tu trouv le mot d'une nigme qui tient tout Paris le bec dans l'eau? Lysis raconta comment son adversaire tait venu s'expliquer avec lui. Oh! oh! dit le baron. C'est d'un homme terriblement neuf en matire de point d'honneur, mais a ne manque pas d'une certaine carrure; j'aime assez les gens qui vont droit leur but. Et les explications qu'il t'a donnes sont vraiment bonnes? --Si bonnes, qu'aprs avoir tout cout, mon premier geste a t de lui tendre la main. --Peste! mais c'est du magntisme, de la fascination! Le malin t'avait jet un sort, mon garon! --Ce n'tait qu'une admiration claire. Que feriez-vous, mon oncle, si vous vous trouviez en prsence d'un martyr? --Je lui demanderais sa bndiction, mon cher; mais tu pousses peut-tre le ftichisme un peu loin. --En quoi donc? --En menant ton martyr Vincennes pour en couper un morceau et faire provision de reliques. --C'est lui qui l'exige. S'il avait bien voulu s'accommoder de mes excuses, je n'en aurais pas trouv d'assez humbles pour lui. --Et il refuse? Tudieu! j'ai connu des martyrs plus chrtiens que lui dans l'histoire. --Je ne vous l'ai pas donn pour chrtien, mais pour honnte homme. --Mais, s'il vaut tout ce que tu dis, pourquoi se cache-t-il de sa vertu comme d'un vice? J'ai lu quelques procs o l'on voit les fripons faire jurer le secret leurs dupes. --Oh! mon oncle... --J'ai blasphm? pardon! mais enfin, s'il a tant fait que de te rvler ses bonnes oeuvres, d'o vient cette peur effroyable de les laisser connatre au public? Que risque-t-il se montrer tel qu'il est? Le prix Montyon? --Il risquerait d'anantir le fruit de tous ses sacrifices. Le secret de M. Gautripon n'appartient pas lui seul. --Ah! tu m'en diras tant! --Je ne vous en dirai pas davantage. --Et je t'approuve; mais que vas-tu en faire, de ce gars-l? Tu ne le vnres pas assez, je suppose, pour lui offrir ta vie sur un plat d'argent? Tu es le dernier des la Ferrade, mon cher! --N'ayez pas peur que je laisse endommager le neveu d'un si charmant oncle. Nous nous battrons l'pe, c'est convenu... --Entre qui? --Entre M. Gautripon et moi. Cela n'est pas rgulier pour un liard; mais dans l'intimit o nous tions ce matin il m'a spontanment offert le choix, et... --Vous avez mitonn la chose en famille; c'est tourdissant! Va toujours. --Le malheureux n'a de sa vie touch une arme. A l'pe, je suis matre de le mnager tout mon aise. S'il est bien sage, une gratignure. S'il s'anime trop fort, une bonne piqre au bras droit. Son pe tombe, et alors... ma foi tant pis! je l'embrasse et je lui demande pardon! --Rien que a? Quel dommage qu'il n'ait pas une fille marier! --Je regrette sincrement de ne pouvoir mieux rparer mes torts envers lui. Songez donc que je l'ai couvert d'ignominie sans le connatre, et que le plus noble coeur du monde est depuis quatre jours, par ma faute, tran dans la boue de Paris. --Tu parles comme un chapp de l'vangile, mais tu es un gentil garon, et je t'aime mieux dans ce rle-l qu' cheval sur la raison du plus fort... Voici un berlingot qui m'a tout l'air de charrier Gautripon et sa fortune. On ne dira pas que ton homme a peur de la mort, car il va se battre au galop et dans une voiture de noces. Les dpassons-nous? --Non, cher oncle. A quoi bon humilier ces pauvres btes et ces pauvres gens? --Il faut pourtant que nous voyions le colonel avant eux... Jean! suivez ce gros fiacre et arrtez-vous avec lui, mais derrire. Tout le monde descendit en mme temps la porte du pavillon. M. d'Entrelacs salua Gautripon et ses tmoins avec beaucoup de courtoisie; il prit Rastoul part et lui dit: Nous ne vous demandons que cinq minutes; le temps d'aller chercher le colonel, qui doit tre prt. --A vos commandements, monsieur le baron et la c... Mais Rastoul s'arrta court et lana un regard furibond la _compagnie_ du baron, c'est--dire au jeune marquis. Les deux gentilshommes entrrent, tandis que les trois plbiens se promenaient sur la chausse en soufflant dans leurs doigts. Le vent du nord tait vif, il balayait les nuages et prparait une belle gele pour la nuit. Dans l'escalier du colonel, M. d'Entrelacs dit Lysis: Il ne nous reste qu'une heure de jour, nous n'avons pas le temps de discuter avec Chabot; mais je sais comment le prendre: laisse-moi faire. Le planton les introduisit dans un cabinet encombr de paperasses; le colonel venait de donner quatre signatures propos d'un tui d'habit et quatre autres pour un pompon de trente-cinq centimes. Il jeta la plume avec joie en voyant entrer ces messieurs. Mon cher ami, dit M. d'Entrelacs, nous venons vous remercier de tous vos bons offices et vous relever de faction. L'affaire est termine en ce qui vous concerne, et nous ne voulons pas abuser de vous plus longtemps. --Mais qu'est-ce qui s'est pass? Voil deux jours que je n'ai vu personne. --Il y a deux heures, mon cher, nous n'tions pas plus avancs que vous. Voici qu' l'improviste une rvlation confidentielle vient nous clairer, nous confondre et nous montrer notre adversaire sous le jour le plus avantageux. --Gautripon? --M. Gautripon. Les preuves qu'on a produites la dcharge de son honneur sont d'une telle vidence qu'il y aurait non-seulement de l'injustice, mais de la cruaut le marchander plus longtemps. Nous nous sommes donc mis ses ordres, il nous attend en bas, et tout sera rgl avant le coucher du soleil. On comprend fort bien le scrupule qui vous tient l'cart d'une affaire o l'un des deux acteurs vous est suspect; nous n'avons pas le droit de communiquer nos renseignements me qui vive, et je n'ai pas assez d'loquence pour faire passer en vous la conviction dont je suis plein. Il y a urgence, l'heure nous talonne; vous ne refuserez pas de nous indiquer un bon endroit et de nous prter un de vos soldats, si M. Gautripon ne vous parat pas suffisamment rhabilit par l'estime de Lysis et la mienne. --Un moment, cher ami! Comme vous y allez! Je ne suis pas au conseil de guerre, et je n'ai que faire de vos preuves. Me garantissez-vous l'honorabilit de M. Gautripon? --Oui. --Je serais un grand sot et le dernier des malappris, si j'allais rclamer un autre tmoignage. Notre adversaire rentre dans mon estime, tambours battant, enseignes dployes, et je vais lui demander pardon des jugements tmraires que j'ai formuls sur lui. --Colonel, dit Lysis, vous pouvez hardiment lui rendre cette justice: je vous jure que vous ne vous fourvoyez point. --Eh bien! mes chers, qu'attendons-nous? Marchons, je suis votre homme! Comme il tait en habit bourgeois, il n'eut pas de toilette faire. Rastoul et Monpain l'accueillirent avec respect, mais cette fois sans timidit ridicule: ils se sentaient plus forts. Messieurs, dit-il, en dirigeant son coup de chapeau vers Gautripon, j'ai des excuses vous faire. C'est par ma faute qu'une rencontre, invitable depuis mercredi soir, a t retarde jusqu' ce jour. Les apparences m'avaient pouss mconnatre le caractre d'un galant homme: je le prie de considrer ma prsence ici comme une rparation et un hommage. Je suis connu; on sait que je choisis avec un gal scrupule mes adversaires et mes amis. Gautripon rpondit ce petit discours par un salut trs-simple et trs-digne, et les deux partis entrrent dans le bois, sous la conduite du colonel. Les voitures suivaient au pas avec les armes. On marchait depuis quelques minutes lorsque M. Chabot aperut deux paulettes de laine jaune dans un sentier. Il cria de sa voix la plus commandante: Voltigeur! Le soldat qui bayait aux corneilles, selon l'usage, en fouettant son mollet droit d'une baguette de coudrier, reconnut la voix de son chef et accourut. Mon colonel! --Ah! c'est vous, Lerambert? Y a-t-il d'autres hommes du rgiment par ici? --Des hommes? non, mon colonel; mais j'ai rencontr trois caporaux qui s'en allaient vers la Porte-Jaune. --Tchez de les rejoindre et de les amener. Tant mieux, s'ils taient quatre! Le voltigeur partit comme un trait et ramena sept uniformes. Nos soldats sont dsoeuvrs par force, mais ils ne sont ni sots ni engourdis. Ils rejoignirent leur colonel auprs d'une pelouse neuve, limite sur trois faces par la futaie et sur l'autre par un chemin carrossable, mais parfaitement inconnu des cochers. Mes enfants, dit M. Chabot, ces messieurs ont un petit compte rgler ensemble. clairez la position et faites que nous soyons tranquilles. Vous savez ce que parler veut dire: vos postes, ventredieu! En un clin d'oeil, le terrain se trouva gard comme un polygone. Le valet de chambre de Lysis, sur un signe de son jeune matre, apporta les pistolets et les pes. Monpain se mit dballer le bagage de Gautripon, mais Rastoul le pria de rester tranquille. Les tmoins s'accordrent sans dbat, on dgana les pes de M. de la Ferrade, qui taient la fois des oeuvres d'art et des instruments de prcision. Jean-Pierre et le marquis jetrent leurs habits bas, et on ne les vit trembler ni l'un ni l'autre; il faisait pourtant assez froid. Ce fut le colonel qui dlivra les armes aux combattants. Rastoul et Monpain changrent des regards lamentables lorsqu'ils virent Gautripon l'pe la main. Le malheureux, en trois secondes, tint son outil comme un cierge, comme un fouet, comme une ligne pcher, comme une bche et comme une cumoire. Tandis que le jeune marquis tombait correctement en garde, l'ancien matre d'tude se carrait devant son adversaire, un bras lev, l'autre pendant, et dcouvert de la tte aux pieds. Vous n'auriez jamais dit un combattant, mais une cible offerte tous les coups. MM. Chabot et d'Entrelacs, M. de la Ferrade lui-mme fut sur le point de lui dire: Effacez-vous, que diable! quelque prcaution qu'on y mette, on vous tuera malgr soi! Le jour baissait sensiblement, pas assez toutefois pour qu'on ne pt reconnatre un fil blanc d'un fil noir. M. Chabot mit les deux ennemis face face, runit leurs pes par la pointe, se rangea, se dcouvrit et leur dit: Allez, messieurs! A ce signal, Gautripon se jeta en arrire, recula de trois pas (car ce n'tait pas rompre), et fondit en aveugle, la main basse, sur le marquis. Son lan furieux aurait peut-tre dconcert un tireur moins habile. M. de la Ferrade attendit de sang-froid cette attaque enfantine, il vit accourir le bras droit et le larda d'un coup bien ajust qui devait l'arrter tout net; mais il avait compt sans l'lan formidable et le stocisme inou de l'infme. Gautripon passa pour ainsi dire travers la lame qui lui perforait le bras droit; il l'absorba tout entire et vint coller son biceps contre la coquille, tandis qu'il traversait la poitrine de l'adversaire et incrustait la garde de son pe sur les ctes du pauvre marquis. L'action fut soudaine au point que les spectateurs se demandrent un instant lequel des deux combattants tait mort; mais tout le monde comprit qu'il y avait un homme de moins, et pendant une demi-seconde plus longue qu'un sicle, on attendit si ce groupe effroyable allait tomber pile ou face. M. de la Ferrade tomba clou en terre, et Gautripon croula sur lui. Le mme soir, vers sept heures, milie Gautripon s'ennuyait toute seulette dans sa chambre de satin rose. Un grand feu de poirier flambait royalement dans la chemine, et la belle accroupie se sentait frissonner par instants entre les bras moelleux de son petit fauteuil. Deux lampes voiles de dentelle baignaient son doux visage d'une lumire plus blanche que le lait, et pourtant un observateur attentif aurait vu passer quelques ombres sur ce front pur. Elle tuait le temps par tous les procds en usage; elle grignotait des bonbons, s'admirait dans les grands miroirs, plaquait un accord fantastique sur son clbre piano, le seul qu'Eugne Lami ait illustr de ses peintures; elle feuilletait avec indolence le catalogue des diamants mis en vente par Mlle Aurlia, puis elle revenait se pelotonner au coin du feu. Tout coup l'aimable personne bondit vers la porte de la galerie; elle appliqua ses petites mains sur les paules d'un homme qui entrait sans frapper, le chapeau sur la tte... Qu'as-tu? s'cria-t-elle. --Mais rien absolument. --Tu es ple! --C'est qu'il gle dehors. --Jure-moi qu'il ne t'est rien arriv. --Je te le jure, l; mais laisse-moi m'asseoir et dgourdir ton feu les nouvelles que j'apporte. --Ah! mes pressentiments ne m'avaient pas trompe. Il y a donc quelque chose? --Oui, mais ne t'meus pas. Ni toi ni moi n'avons la corde au cou. C'est _lui_ qui s'est pris de querelle ici, mercredi soir, avec un joli garon que je connais, une fine lame; il vient la salle. Ils ont pris rendez-vous; mais ce pataud-l, au lieu de s'ouvrir moi, est all chercher, Dieu sait o, une paire de tmoins impossibles, deux calicots selon les uns, deux caporaux selon les autres; on m'a dit mme un garon apothicaire. C'est au cercle que j'ai eu les dtails. Mon entre avait soulev un brouhaha; tout le monde s'est mis chuchoter dans les coins; un de mes vrais amis, Geoffrin, tu sais, n'a pas voulu me laisser dans ce ridicule; il est venu moi et m'a dit ce qu'on racontait. Je suis furieux contre _lui_, qui s'embarque dans une affaire o il n'entend rien, et choisit justement un tireur de premire force et un _gentleman_ de premire vole. Il se fera larder, ce qui n'est rien; mais il sera roul, ce qui est pire. Il parat que ses tmoins ont t trop comiques. Le fait est que depuis quatre jours on les berne de cent faons. Vois-tu d'ici notre bent qui a pris son billet pour un drame et qui patauge en plein vaudeville? Il tait temps que je fusse averti. Je vais prendre l'affaire en main, et M. de la Ferrade aura de nos nouvelles. --Lon! tu m'as promis de ne plus exposer ta vie! --Ma chre enfant, il est bien clair que, si tu es en cause, je n'ai pas qualit pour intervenir; mais, comme ami de Gautripon, je peux, je dois changer le cours de cette absurde affaire. Son honneur est celui de nos enfants, que diable! nous ne souffrirons pas qu'on en fasse un plastron. --Mais il y a du danger dans tout cela! --Fort peu. Cependant, comme il est homme s'enferrer, nous trouverons peut-tre une drivation qui changera la donne et les acteurs de la pice. Voyons, sois sage. Tu me connais, tu sais combien de fois je suis all sur le terrain, et tu as vu si j'en ai rapport autre chose que des gratignures. Entre deux hommes d'gale force, et je suis l'gal des plus forts, le duel n'est qu'un jeu innocent. --Non, non, j'ai ta parole! Tu ne recommenceras pas cette vie d'aventure qui m'a presque rendue folle! --Mais pour me protger contre un risque imaginaire, tu exposes sa vie, lui! --Eh! c'est bien diffrent! --Merci! dit une voix grave qui n'tait plus celle de Brchot. Gautripon n'avait pas cout la porte; il arrivait d'un pas pnible, la manche fendue, le bras en charpe, la main gauche appuye sur la canne de Rastoul. Il ouvrit avec difficult et marcha droit sa femme et son ami; mais la proccupation les empcha de le voir, et le tapis les empcha de l'entendre. milie poussa un petit cri de commande en dcouvrant qu'il tait bless, et Lon dit: Allons, bon! voil mon maladroit qui a encore fait des siennes! J'espre que tu n'es pas fortement gratign, beau preux? --Ma blessure est peu de chose. Je serai plus tt guri que consol, car je viens de tuer un loyal et noble jeune homme pour assurer le repos de deux tres qui ne le valent pas. VI La mort du beau marquis de la Ferrade mut vivement les divers mondes o il tait connu. Elle fut annonce, dmentie et controverse huit jours durant par les petits journaux qui broutent la vie prive, n'osant mordre la politique. Les grands journaux, qui commenaient ds lors faire concurrence aux petits, publirent la nouvelle mots couverts et sous les rserves d'usage. Les salons, les clubs, les cafs, les foyers de thtre et les boudoirs de ces demoiselles retentirent du mme bruit: tout Paris fut unanime regretter la victime et maudire le meurtrier. Gautripon devint plus infme en une semaine qu'il ne l'avait t en plusieurs annes: l'opinion s'acharna sur lui comme sur un absent; c'est tout dire. On pardonne volontiers aux morts, mais le vivant qui peut revenir, qui est arm pour la dfense et qui a fait ses preuves, est l'objet d'un courage universel ds qu'on le sait moralement hors de porte. Le mlange de valeur et de prudence qui bouillonne toujours au fond des mes vulgaires s'panche flots dans ces occasions: il est doux de braver, travers une frontire ou deux, un homme dangereux par lui-mme, mais qui n'est pas immdiatement craindre. L'effervescence se propagea de haut en bas; les gamins du macadam et les vauriens de tout ge furent bientt de la partie. Ce malheureux htel des Champs-lyses se couvrit d'inscriptions immondes et devint comme un supplment lapidaire du catchisme poissard. On brisa les deux becs de gaz qui surmontaient la porte cochre; on arracha le bouton de sonnette et la plaque de cuivre argent qui fermait la bote aux journaux. Dieu sait ce qui tomba le lendemain dans cette bote innocente! La conscience publique tait non-seulement souleve, mais dilate. Sans doute on se croyait tout permis contre le spadassin Gautripon, car deux ou trois champions anonymes de la vertu profitrent d'une nuit sans lune pour le punir dans sa toiture, qu'ils taxrent 600 kilogrammes de plomb. Au bout de quinze jours, quand tout ce bruit commenait s'teindre, un magistrat l'entendit. La Justice porte un bandeau sur les yeux dans les grandes crmonies, mais cette spirituelle divinit sait le rabattre propos sur ses oreilles. Un beau juge d'instruction, jeune, lgant, bien n, sans odeur de basoche, fort avant, disait-on, dans les bonnes grces de la comtesse Mahler, fit assigner le sieur d'Entrelacs comparatre en personne dans son cabinet, le mardi 13 fvrier, deux heures de releve, pour dposer des faits dont il avait connaissance. Le pauvre baron d'Entrelacs n'tait plus l'homme le mieux conserv de Paris; vous n'auriez jamais dit, le voir, qu'il venait d'hriter de 80,000 francs de rente; je crois mme qu'il et mieux support l'accident inverse et paru moins dcompos, si Lysis, son cher Lysis avait hrit de lui. Depuis deux mortelles semaines, il pleurait jour et nuit; le gnral Puchinete et le vieux Sinalis, agent de change honoraire, le veillaient comme un malade et le beraient comme un enfant. Quelques autres amis moins intimes dfilaient mlancoliquement dans sa chambre ou dans son salon, suivant l'heure, mais n'essayaient pas mme de le consoler. Quels raisonnements peut-on faire un homme qui ne tient plus rien? Il tait vieux garon et parfait goste, sauf quatre ou cinq habitudes cordiales et cette grande affection qui lui manquait tout coup; M. de la Ferrade avait t pour lui, pendant prs de vingt ans, un jeune frre, un fils, un autre lui-mme, que sais-je? Cet orphelin, n de sa soeur, semblait le faire revivre et lui recommencer sa jeunesse: il se mirait et s'admirait dans la beaut, dans le courage et jusque dans les folies du cher enfant. Le plus inutile des hommes s'acclimate son nant, lorsqu'il se voit renatre dans un fils; il dit: Celui-ci fera dans le monde tout ce que j'y aurais d faire. Lysis tait vraiment le fils adoptif du baron. La famille d'Entrelacs se continuait avec orgueil dans ce rejeton, plus jeune et plus antique la fois. On voit un la Ferrade Roncevaux, dans la _Chanson de Roland_, Bon escuier, Ginain de la Ferrade, tandis que la maison d'Entrelacs n'est connue qu' Bourbon, et ses premires preuves datent de 1660, dix-huit ans aprs la conqute. Le baron dit Puchinete, la premire fois qu'il le vit: Ah! mon cher gnral, je meurs deux fois d'un seul coup d'pe, comme homme et comme gentilhomme! Il ne buvait plus, ne mangeait plus, fumait machinalement toute la journe, et suivait d'un oeil morne l'interminable piquet vingt sous le point de ses deux garde-malades. Il fallut, pour l'intresser, des incidents de force majeure, l'embaumement de son neveu, qu'il avait rapport chez lui, l'emballage de mille riens que le ngre de Lysis dmnageait petit petit, et que l'oncle empilait dans des caisses de camphrier comme autant de reliques. Ces lugubres distractions achevaient de l'user; on le voyait maigrir, ses yeux nageaient dans deux masses molles et pendantes qui semblaient vouloir se dtacher de la face. Le gnral Puchinete lui disait: _Pobrecito_, si vous ne partez pas au plus vite, vous finirez par pleurer vos yeux. L'air de Paris vous tue petit feu; vous respirez ici le poison du souvenir. Au reu de l'assignation, M. d'Entrelacs leva les paules, froissa le papier et le jeta dans la chambre en s'criant: Qu'ils aillent tous au diable! Est-ce que j'ai des comptes leur rendre? Ses amis lui prouvrent qu'une assignation ne se refuse pas comme un djeuner en ville; mais, s'il consentit enfin se faire conduire au palais, il n'entendit raison qu' demi. Il arriva fort anim dans le cabinet du juge d'instruction, M. de Vill, qu'il connaissait presque intimement. Eh! que diable mon cher! puisque vous savez le malheur qui me frappe, vous auriez fait preuve de bon got en me laissant pleurer dans mon coin. --Asseyez-vous, monsieur, rpondit le jeune magistrat. Cette phrase fut accompagne d'un coup d'oeil deux tranchants qui dsignait la fois une chaise de paille et la figure du greffier, personnage muet, que le baron n'avait pas aperu. M. d'Entrelacs prit la chaise et regarda M. de Vill. Il n'y avait peut-tre pas un mois que ces deux hommes s'taient trouvs ensemble, aprs dner, le cigare la bouche, la tasse en main, dans le fumoir de quelque ami commun. Et pourtant ils se reconnaissaient grand'peine, tant la douleur avait altr les traits du baron, tant le masque professionnel cachait bien le visage joyeux, ptulant et narquois du jeune homme. Monsieur, reprit M. de Vill d'une voix grave, la justice comprend tout ce qu'il y a de douloureux dans l'vocation de certains souvenirs; mais l'intrt social parle plus haut que la nature elle-mme, et vous avez le sens trop net pour ignorer ce que nous devons l'un et l'autre la loi. --La loi? la loi? c'est juste. Eh bien! qu'est-ce qu'il y a pour son service? --Vous pouvez, vous devez renseigner la justice sur le fait dplorable dont il s'agit. --Je m'y refuse formellement, monsieur. Renseigner, c'est dnoncer; je suis trop vieux et surtout trop prs de ma fin pour apprendre ce mtier-l. --Il y a plus d'honneur que de honte s'accuser soi-mme. --Et de quoi m'accuserais-je donc, jour de Dieu? --Mais d'avoir, avec connaissance de cause, aid et assist l'auteur de l'action dans les faits qui l'ont prpare, facilite et consomme, ce qui entrane la complicit et vous rend passible des mmes peines que l'auteur principal du meurtre, aux termes des articles 59, 60, 61 et 62 du code pnal. --Moi! complice du meurtre de Lysis! Tenez, monsieur, votre code pnal me ferait presque rire, si le rire tait encore dans mes moyens. --Calmez-vous! je sais, je comprends. Le ministre public, s'il est forc de vous mettre en cause, fera la part des circonstances. Enfin il y a un coupable, et vous le connaissez... comme nous. --Coupable? non. De quoi? d'avoir cherch la rparation d'une injure que ni vous ni moi n'aurions... L'auriez-vous supporte, monsieur de Vill? --Je ne suis pas ici pour rpondre; mais en principe on ne doit jamais se faire justice soi-mme. Il y a des tribunaux, monsieur. --Si Gautripon tait venu se plaindre de l'affront qu'il avait reu, quelle satisfaction vos tribunaux lui auraient-ils accorde? --Je ne sais trop: il n'y avait ni coups, ni blessures, ni injures publiques, ni diffamation proprement dite; mais l'apprciation des juges est toujours libre, et... --Et le mari de Mme Gautripon aurait peut-tre obtenu, par faveur spciale, cinq cents francs de dommages-intrts? Eh bien! monsieur, voil ce qui force les offenss se faire justice eux-mmes: la loi est impuissante garantir ou venger l'honneur. Et quand le duel amne une calamit comme celle qui me brise le coeur, la justice est rduite se croiser les bras. Elle dplore le mal sans le punir, parce que la loi l'a prvu sans le prvenir. --Je vous assure, monsieur, que le meurtrier de M. de la Ferrade sera puni. --Par qui? Par les jurs? Vous n'en trouverez pas un sur douze qui n'admette la lgitimit du duel et de ses consquences dans le cas dont il s'agit. --Le jury a montr souvent une indulgence rvoltante, mais il devient plus svre que nous-mmes en prsence d'un homme tar. --Gautripon vaut mieux que sa rputation. Mon pauvre enfant avait appris trop tard le connatre; il professait la plus haute estime pour lui... le dernier jour. --En vrit, monsieur? c'est vous qui dfendez votre ennemi contre la vindicte publique? --Je ne veux pas tre veng. Je suis le plus malheureux des hommes, mais il m'est impossible d'accuser l'auteur de mon deuil. --Tout s'est donc loyalement pass? --Le plus loyalement du monde. Lysis avait rsolu de mnager son adversaire, mais l'autre n'en savait rien. --Par qui les armes ont-elles t fournies? --Ah! pardon, monsieur; je crois que nous tombons dans l'interrogatoire, et j'ai eu l'honneur de vous dire en entrant que je refusais de rpondre. Il n'en sera ni plus ni moins, car le procs criminel que vous tentez d'instruire n'aura point lieu. Vous ne trouverez ni accus, ni tmoins, ni pices de conviction, ni corps de dlit. M. Gautripon a quitt la France; les deux amis qui l'accompagnaient sont et seront toujours introuvables dans la cohue de Paris. Le colonel Chabot a pris un cong de semestre; on assure qu'il court le dsert avec une tribu de Touaregs. Quant moi, je retourne bientt Bourbon, j'y porte les tristes restes de mon pauvre Lysis, et je vous dfie de m'en empcher, car avant d'tre magistrat vous tes homme de coeur et galant homme. Le juge d'instruction couta la tirade sans sourciller et rpondit d'un ton doctoral: Monsieur, je vois que vous manquez du calme ncessaire pour rpondre pertinemment la justice. Je vous donne vingt-quatre heures, et je vous conseille d'en profiter. Rentrez chez vous, rflchissez; _demain_, aprs midi, vous recevrez de mes nouvelles. Rappelez-vous que _demain_, si vous ne vous justifiez pas devant moi, je puis changer un simple mandat de comparution en mandat de dpt ou d'arrt, ne me mettez donc pas dans la ncessit de recourir des mesures de rigueur contre un homme de votre rang et de votre caractre. Vous pouvez vous retirer. M. d'Entrelacs remarqua que le juge avait obligeamment soulign le mot demain; il partit donc pour Londres le soir mme: c'tait bien ce que la justice esprait, et l'instruction finit l. Cependant Gautripon n'avait pas quitt Paris. milie et Brchot levrent le camp en quelques heures; ils emportrent les enfants tout chauds du lit, et gagnrent une ville o l'on ne risque rien que d'tre plum vif; l'infme refusa d'accompagner la famille Hombourg. Il approuvait ce dpart, car il prvoyait le scandale et les affronts qui suivirent, et il comprenait trop tard qu'en tuant M. de la Ferrade pour faire respecter sa maison, il tait all contre le but; mais ni les raisonnements de son ami ni les larmes plus loquentes des chers mignons n'obtinrent qu'il se ft le parasite de Brchot. Ce ne fut pas sans peine qu'on l'empcha de courir au premier poste de police et de se confesser quelque sergent de ville. Le pauvre diable avait horreur de lui-mme; il tressaillait chaque fois que sa main gauche rencontrait dans le drap de sa redingote une place roidie par le sang. Cet homme qui durant quatre jours n'avait vcu que pour en tuer un autre, qui n'avait pens qu' cela, parl que de cela, qui, trois ou quatre heures plus tt, sur la route de Vincennes, avait froidement discut les chances de l'opration, frmissait maintenant au souvenir de la chose accomplie. Il voyait l'abme pouvantable qui spare l'intention du fait, et s'effrayait de l'avoir franchi. Le bouleversement de son tre tait si profond que l'angoisse morale imposait silence au mal physique. Il sentait moins la douleur atroce de son bras que l'invisible fardeau de sa conscience. Si l'on tait venu le chercher pour mourir, il aurait dit: Allons! avec l'ide que cela ne pouvait que lui faire du bien. Brchot le trouvait faible et lui disait: Grande poule mouille, de quoi t'accuses-tu? tais-tu l'agresseur? Non; il faut mme qu'on t'ait rudement secou pour te faire sortir de ton caractre. As-tu abus de ta force pour gorger un agneau sans dfense? Non; c'est toi qui tais l'agneau. As-tu trich au jeu des deux lames et pris la suite des affaires de M. de Jarnac? Non; puisque l'infaillible Chabot lui-mme a dclar le coup rgulier. Cela tant, tu n'as fait qu'excuter la loi du point d'honneur, dans toute sa rigueur il est vrai, et sans accorder ce monsieur les circonstances attnuantes, mais, honntement, bravement, au pril de ta vie et au grand dommage de ta peau. Relve-toi, Jean-Pierre, je t'absous. --La loi m'absoudrait-elle? --Oui, aprs t'avoir fait moisir jusqu'aux assises, ce qu'il importe d'viter. --Je dsire viter quelques mois de prison inutile, mais je ne peux pas me dcider fuir comme un coupable. Tout bien pes, je vais continuer ma vie aussitt que je serai guri. Si la police me cherche srieusement, elle me dcouvrira; si elle aime autant me laisser tranquille, mon obscurit lui fait beau jeu. Le malheureux eut la force de se tenir sur pied, toute la nuit, d'assister au branle-bas tumultueux du dpart, d'indiquer Mme Gautripon la conduite la plus propre sauver un restant de dcorum; il veilla les enfants lui-mme avec un mnagement quasi maternel. Enfin, n'en pouvant plus, il se trana jusqu' la rue de Ponthieu, gagna sa mansarde et tomba tout habill sur son lit. Monpain l'y trouva fort agit, brl de fivre et criant la soif dix heures du matin. L'honnte infirmier amenait un aide-major du Val-de-Grce et un soldat de bonne volont. Le pansement fut fait dans les rgles, le troupier s'installa au chevet du bless, et Monpain courut excuser M. Jean-Pierre dans les couvents o il tait attendu ce jour-l. lves et matresses poussrent de grands hlas en apprenant qu'il s'tait cass le bras droit dans son escalier; on l'adjura unanimement de se soigner tout loisir, et il reut un assortiment de confitures qui lui rappela Metz et l'illustre boutique de Collignon. Rastoul avait cont la mme fable au patron des _Villes-de-Saxe_ et recueilli les mmes tmoignages de sympathie, confitures part. Il vint, sa journe faite, apporter et chercher des nouvelles, relever le factionnaire et prendre position sur deux chaises pour la nuit. Le lendemain il envoya sa femme, une jeune ouvrire trs-correcte et trs-digne; puis la portire de la maison se piqua d'honneur et vint rclamer le droit de soigner son plus ancien locataire: ces pauvres gens et quelques soldats recruts par Monpain dans les convalescents du Val-de-Grce se relayrent pendant une quinzaine auprs de Gautripon. Il gurit assez lentement: la fivre ne le lchait gure, et ses nuits taient troubles de rves affreux. C'est que le meurtre le plus lgitime ne fait jamais un bon oreiller. A toute fin pourtant le major le trouva assez vaillant pour le mettre aux prises avec une ctelette; on supprima le service de nuit; tous les garde-malades s'clipsrent de peur d'tre rcompenss ou mme remercis de leurs peines. Rastoul seul apparaissait de temps autre pour dire que tout allait bien l-bas: c'tait qui ferait la besogne de M. Jean-Pierre. Un matin que le convalescent essayait de marcher sans se tenir aux meubles, il reut la visite d'un camarade si ancien qu'il l'avait presque oubli. C'tait M. Fusti, cet employ du ministre qui avait permut jadis avec Gautripon. En sept ans, son aptitude, son assiduit, ses relations de famille et quelques circonstances favorables lui avaient procur un avancement exceptionnel: il tait commis principal de seconde classe, presque sr de passer chef de bureau dans une douzaine d'annes et d'obtenir la croix l'ge de sa retraite. Aprs les tonnements et les compliments prliminaires, M. Fusti s'approcha tout prs de Gautripon et lui dit d'un ton confident: Mon cher, j'ai trouv superflu de me jeter dans vos jambes quand vous teniez ou sembliez tenir le haut du pav; mais je me suis toujours considr comme votre dbiteur: c'est vous qui m'avez mis le pied dans l'trier, il n'y a pas dire. Maintenant j'apprends par mon oncle que vous vous tes cass le bras. N'ayez pas peur, je ne viens pas vous ouvrir ma bourse ni mme surprendre vos secrets. Vous jugiez un peu svrement les camarades du bureau, parce que vous n'aviez pas eu l'occasion de nous connatre. Nous vous semblons lgers, vous nous trouvez un peu commres: eh! mon Dieu, il faut tuer le temps ou qu'il nous tue; mais si vous cherchiez bien, vous trouveriez au fond de nous quelque chose de solide et de pas trop mauvais. On parle tort et travers sur les affaires sans consquence, et pourtant l'on sait garder un secret, lors mme qu'il ne nous a pas t confi. On distribue des poignes de main la lgre, mais on ne se drange qu' bon escient pour dnicher un honnte homme dans la peine et lui dire: Me voici, usez de moi. Tout ce que je vous dis l n'est pas trs-bien cousu, mais les morceaux en sont bons. J'ai pens qu'aprs votre accident le mdecin vous conseillerait peut-tre un changement d'air; c'est une mesure de prudence ou d'hygine qui n'est jamais ngliger. Vilain climat, ce Paris! Eh bien! mon cher, si vous tes de mon avis, j'arrangerai la chose avec mon oncle Dempoque; il fait grand cas de vous, comme tous ceux qui ont t mme de vous connatre ou de vous deviner. Il commence m'couter depuis qu'il voit en moi la chrysalide d'un chef de bureau; c'est lui qui me donnera mes premires lunettes d'or. N'avez-vous jamais eu la curiosit de voir une fabrique o l'on file, tisse et blanchit la marchandise qui se dbite aux _Villes-de-Saxe_? C'est vraiment curieux, ma parole d'honneur. Nous avons, c'est--dire mon oncle possde Lille le quart d'un superbe tablissement de ce genre avec machines de trois cents chevaux et tout ce qui s'ensuit. Je suis sr qu'un homme comme vous s'y rendrait trs-utile. Quant aux appointements, ils seraient au prorata des services rendus. L'oncle est juste et bon; la tante, qui est la propre soeur de mon pre, est un coeur d'or, ni plus ni moins. S'ils vous casent dans la boutique, ils auront soin que vous ne travailliez pas pour le roi de Prusse; papa Dempoque est plus cout qu'un tonnerre dans les conseils d'administration. Voil, mon ami, la bagatelle que j'prouvais le besoin de vous glisser dans l'oreille. Si ma dmarche est indiscrte, oubliez-la tout de suite, et prenez que je n'ai rien dit. Ds l'exorde de ce petit discours, Gautripon avait cach sa tte dans ses mains comme pour se recueillir. Lorsqu'il dcouvrit son visage et qu'il essaya de parler, la voix lui manqua; mais la rponse coulait en grosses larmes sur ses joues. Il se remit insensiblement et dit enfin: Ah! que vous tes bon, et que vous me consolez! Il y a des moments o je doute tant de moi que je voudrais pouvoir me tourner le dos moi-mme. Je me demande si je ne suis pas un tre affreux, si les _voyous_ n'ont pas cent fois raison de m'appeler l'infme? Il vous passe de singulires ides par la tte, allez! lorsqu'on est seul et malheureux, et qu'on vient de tuer un homme! Mais non, je vois, je sens que je vaux encore quelque chose, puisque j'ai l'honneur d'inspirer des sentiments si gnreux et des actions si dlicates. Et dire que je vous avais oubli, mon cher Fusti, ou plutt que je ne vous avais jamais connu! --Allons! allons! voil la fivre qui vous reprend et que vous dites des btises. Il n'y a qu'un mot qui serve: le dmnagement est dcid, et le jour o vous vous sentirez ferme sur vos ergots, je vous dirige sur Lille en Flandre. --Laissez-moi votre adresse et celle de M. Dempoque. --Pour quoi faire? --Je voudrais causer avec lui et lui soumettre quelques ides sur la filature. --Bon! Je l'aurais pari. Vous allez voir que ce gaillard-l payera son cot plus cher qu'un roi, et que nous resterons ses dbiteurs! --Peut-tre. --Eh bien! mon oncle est perch momentanment l'_htel du Rhin_. On l'a expropri le mois pass, et il part dans quinze jours pour Naples; mais moi? qu'est-ce que vous avez me dire? --Presque rien; seulement je voudrais aller vous embrasser, mon cher Fusti. --Est-il jeune, mon Dieu! On s'embrasse tout de suite, et l'on conomise le fiacre! Pif! paf! voil quarante sous de gagns. Allons, je me sauve, car le diable m'emporte si je ne deviens pas aussi bte que vous! M. Fusti revint le lendemain en compagnie de son oncle; il remarqua que la convalescence avait fait un notable progrs. L'oncle Dempoque tait un bon gros Flamand, un peu blafard, un peu mou, mais rond comme une pomme, ouvert, cordial, et foncirement honnte. Mon cher enfant, dit-il Gautripon, ne me remerciez pas, c'est pour moi que je vous fais visite. Charles m'a mis la puce l'oreille. Ah! nous ne sommes pas de ceux qui s'endorment sur le rti. Vous avez donc des ides qui doivent rvolutionner la filature? Dboutonnez-vous, mon garon, et si votre invention vaut seulement dix centimes, je connais de braves gens qui vous la payeront deux sous. Gautripon rougit jusqu'aux oreilles et rpondit timidement: Mon Dieu! monsieur, je suis un peu confus des grandes esprances que Fusti vous a donnes. Il n'y a pas la moindre invention dans ce que je pensais vous dire, mais un simple renseignement dont la manufacture peut tirer profit. --Vous savez la fabrication? --Il sait tout! --Non, messieurs, je ne suis qu'un thoricien assez neuf et trs-incomplet. Que cherchons-nous? un moyen de produire au meilleur march possible, ou d'abaisser le prix de revient. On arrive ce but par trois moyens: le perfectionnement des machines, mais l'outillage actuel est peu prs le dernier mot de la mcanique; la rduction des salaires, mais la main-d'oeuvre est si mal paye que j'aurais honte de la marchander; l'conomie sur les matires, c'est--dire une conqute sur la nature: voil la route qu'il faut suivre, et je m'y suis jet corps perdu. Il se leva de son fauteuil de paille et marcha presque sans chanceler jusqu'au placard o il serrait ses habits. Au bout d'une demi-minute, il y trouva un paquet soigneusement ficel. Tenez, dit-il M. Dempoque, a ne changera pas la face du monde, mais a peut donner des chemises beaucoup de braves gens qui n'en ont point. Le capitaliste ouvrit la chose en toute hte et mit nu une poigne de belle filasse gristre, trs-fine, trs-douce, et merveilleusement rsistante: Mais mon garon, dit-il, c'est du lin que vous me montrez l! --Non, c'est une herbe qui crot spontanment dans les pampas de Montevideo, et qui couvre plus de vingt lieues carres dans les alluvions du Rio de la Plata. Le btail la respecte, et pour cause; je ne crois pas que la nature ait rien produit de moins mangeable. Les vachers la dsignent sous le nom d'herbe de rien, _yerba de nada_; mais moi qui l'ai rouie dans mon pot eau, sche sur ma fentre et peigne avec mon dmloir, je crois qu'elle deviendrait une herbe millions entre les mains d'un habile homme. --Si elle rapporte des millions, mon fils, il y aura la grosse moiti pour vous. Nous ne sommes pas des loups-cerviers, nous autres, et nous pensons que les meilleures affaires sont celles o l'on ne fait tort personne. O diantre avez-vous dcouvert ce trsor-l? --J'ai frquent pas mal de cours publics, et entre autres ceux du Jardin des Plantes. Il y a quatre ou cinq ans environ, M. Geoffroy Saint-Hilaire le fils eut une ide trs-simple et trs-grande en mme temps. Il pria tous les explorateurs, voyageurs et chercheurs d'animaux rares, de joindre leurs envois une modeste botte de foin. On court naturellement ce qui brille, et l'on pitine sur les gramines les plus prcieuses pour atteindre une orchide haute en couleur qui ne servira jamais rien. J'ai vu le dballage et le premier classement de ces richesses solides dont quelques-unes commencent s'acclimater chez nous. Mon herbe millions fut cote bon droit la plus coriace de toutes, et c'est prcisment ce qui attira mon attention. Je fis mes premires expriences sur un seul brin que l'aide-naturaliste de M. Decaisne m'avait donn. Je m'informai de la provenance, je me mis en rapport avec un jeune chimiste qui allait Buenos-Ayres, comme tant d'autres, chercher la solution du problme de la viande. Il m'envoya les chantillons et les renseignements que je voulus; il m'apprit que mon herbe infestait toutes les basses terres o l'eau croupit, qu'elle ne ruinait pas le sol la faon du lin et du chanvre qui sont puisants comme olagineux et non comme textiles; il m'assura que la plante s'levait en moyenne un mtre et demi, qu'on pouvait la couper deux fois par an, qu'elle tait absolument sans valeur sur place, et que, s'il me plaisait d'en charger mille navires de mille tonneaux chacun, je n'aurais que la fauchaison et le fret payer. Par mes calculs, les cent kilos de matire brute, pouvant fournir trente-cinq kilos de filasse, ne coteront pas plus de cinq six francs, rendus Dunkerque: il y a donc de l'argent prendre. M. Dempoque tait bloui. Il caressait amoureusement cette poigne d'toupes, et il en voyait jaillir des flots d'or. Mais, sacrebleu! s'cria-t-il, comment avez-vous pu garder a dans un coin pendant trois ou quatre ans? Vous n'aviez donc pas foi dans l'affaire? --J'y ai cru ds le premier jour, mon cher monsieur Dempoque; mais les circonstances de ma vie taient telles que j'avais un intrt moral rester pauvre. Je me suis donn plus de mal pour viter l'argent que beaucoup d'autres pour l'atteindre. Ce n'est pas tout de s'enrichir honntement; il faut encore que le monde le croie, et il y a tel moment o le monde, prvenu contre un malheureux, ferme les yeux l'vidence. J'ai donc ajourn ma fortune, et je m'en flicite, car j'aurai vritablement plaisir la partager avec vous. --Un moment! cria le bonhomme. Voici mon plan. Il s'agit avant tout de s'assurer la matire premire, soit en prenant bail, soit en acqurant cinq ou six lieues carres du prcieux mauvais terrain qui la produit. Je pars pour Buenos-Ayres sur le premier vapeur, anglais ou franais, qui dmarre de la vieille Europe. Nous avions fait nos malles pour l'Italie, attendu que Mme Dempoque y est archivole par un sclrat d'intendant. Je ne te le reproche pas, mon petit Charles; mais on m'a mis sur le dos ce qu'il y avait de pire dans l'hritage du grand-papa Fusti. Dieu vous garde, monsieur, de devenir propritaire chez Sa Majest le roi de Naples! Un domaine estim plus de sept cent mille francs et qui n'en rapporte pas six mille! Le fisc et l'intendant se partagent notre revenu, sans compter les brigands tromblon qui jouent l'opra-comique sur nos terres! Enfin! nous verrons a plus tard. Ma vieille Odile ne se fera pas prier pour traverser l'Ocan: elle passerait par le feu plutt que de quitter son gros homme. Vous, pendant ce temps-l, vous allez Lille, vous prenez langue, on vous loge l'usine, et vous vous arrangez de manire saisir la pratique du mtier. Quels appointements vous faut-il jusqu' mon retour? Deux mille? --Trois. Je n'ai pas d'conomies, et ma dpense moyenne est de deux cent cinquante francs par mois. --C'est deux mille francs par mois que je vous offre, jeune Spartiate! --J'aime mieux m'en tenir au chiffre que j'ai dit; nous ferons d'autres conditions quand vous serez fix sur la valeur de mon ide. --Soit; mais mon retour, si tout marche souhait, je runis mes copropritaires, je provoque la dissolution de la socit, qui se reconstitue immdiatement sur d'autres bases, et la raison sociale Gautripon et Ce encaisse deux millions par an, dont un pour vous, en inondant la terre de bon linge bon march. Ah! ah! ah! --Nous en reparlerons, monsieur; mais avant d'entrer en affaire je demande formellement rester Jean-Pierre tout court, employ, caissier, contrematre, tout ce que l'on voudra, except directeur ou chef de maison. --Eh! mon cher, rpondit le richard, vous n'en ferez qu' votre tte. Libert, _libertas_! c'est la devise du commerce et de l'industrie. Dame, on n'est pas dans les honneurs comme le neveu Charles Fusti; mais on pense, on dit et l'on fait tout ce que l'on veut, ce qui est bigrement commode! Gautripon s'panouissait la chaleur de cette bonhomie un peu vulgaire, mais honnte et joviale. Il reut trois ou quatre fois la visite de M. Dempoque avec ou sans M. Fusti; on prit le temps de mrir les ides, de discuter les moyens d'excution, de rgler les points de dtail. Enfin le gros bailleur de fonds boucla sa malle et partit allgrement, comme un jeune homme et la maman Odile Fusti, qui pesait bien deux cent cinquante, le suivit Buenos-Ayres sans plus de faon qu' Saint-Cloud. L'ancien surnumraire et bien voulu que Gautripon ne sortt de sa chambre que pour monter en chemin de fer; mais l'infme n'entendait pas de cette oreille. Lorsqu'il se sentit de force descendre son escalier, il se mit en devoir de visiter un un tous ceux qui lui avaient donn leurs soins ou prouv leur sympathie. Il employa ses dernires ressources leur distribuer quelques petits souvenirs trs-modestes, mais qui furent bien reus parce qu'ils taient bien offerts. Il prit cong des trois couvents, et quoiqu'il et l'esprit affranchi de toutes les superstitions, il fut touch d'apprendre que ses lves, petites et grandes, avaient fait dire la messe pour lui. Le patron des _Villes-de-Saxe_ le flicita en public du bel avancement qu'il avait mrit; il en prit exemple pour dire tout le personnel de sa maison: Vous voyez, messieurs, que le travail et la conduite mnent tout: imitez M. Jean-Pierre, vous arriverez comme lui. Le caissier prit part son ancien camarade et lui dit: J'ai l'ordre de vous remettre six mois d'appointements titre de gratification; mais je vous ai toujours vu si farouche au son de l'argent que je n'aborde pas ce sujet avec vous sans un certain malaise. Il me semble pourtant que vous devriez accepter, d'abord parce que c'est de l'argent dix fois gagn, ensuite parce qu'on ne peut pas mpriser les gratifications sans humilier ceux qui en reoivent. Gautripon prit la somme sans se faire autrement prier. De tous les humbles bienfaiteurs qui lui avaient donn du temps et des soins, Rastoul et Monpain taient les moins disposs recevoir le prix de leurs peines; pourtant l'infme avait coeur de leur laisser quelque chose de plus qu'un grand merci. Il s'invita donc dner chez Rastoul, la veille de son dpart, et demanda que Monpain ft de la partie. Rastoul fut bien plus satisfait et dna mieux que si M. Jean-Pierre lui avait pay un festin au _Caf Anglais_. Les deux sous-officiers se montrent un peu la tte, et Mme Rastoul, qui courait de la chambre la cuisine et de la cuisine la chambre, sentit en elle-mme un certain trouble o le charbon avait plus de part que le vin. L'an des petits Rastoul se grisa d'tonnement, d'admiration et de convoitise en voyant apparatre une oie aux marrons. Lorsque Gautripon les vit tous au diapason voulu, il tira de ses poches quatre paquets de formes diverses qu'il rangea autour de son assiette dessert. Ma chre madame Rastoul, dit-il en exhibant une petite montre d'or, vous m'avez trs-mal soign quand il y avait une potion prendre d'heure en heure. Sous prtexte que je n'ai pas de pendule, vous vous rveilliez toutes les cinq minutes, ce qui fait la longue un exercice trs-fatigant. Cela ne serait pas arriv, si vous aviez consult cette petite mcanique: pour votre punition, gardez-la! Vous, mon cher Monpain, vous m'avez dit certain soir, en me recousant trs-proprement, que votre trousse d'emprunt ne valait pas le diable. En voici une qui, je crois, ne laisse rien dsirer; le fabricant m'a jur que les grands chirurgiens n'en avaient pas de meilleures. Toi, moutard, je te connais: tu m'aimes bien, parce que tu me vois, mais dans un mois d'ici tu auras oubli ton ami Jean-Pierre. Je veux que tu sois forc de penser moi tous les jours en mangeant ta soupe. Attrape le couvert! On a crit ton nom dessus. L'enfant poussa des cris de joie; Mme Rastoul ne disait rien, mais elle admirait sa montre travers deux grosses larmes; Monpain se mirait dans les aciers polis de sa trousse, et, tout fier de se sentir arm comme un mdecin principal, il cherchait quelque chose couper sur les personnes prsentes. Rastoul seul frona le sourcil et dit Gautripon: Je ne veux pas vous dsobliger, monsieur Jean-Pierre; mais l'or et l'argent entre nous, ce n'est pas de jeu. --Aussi, mon cher Rastoul, vous ai-je apport quelque chose qui ne vaudrait pas un centime revendre. C'est mon portrait, fait pour vous seul et encadr dans un passe-partout de carton. Le refuserez-vous? --Ah! tenez! vous avez des faons qui dsarmeraient Dieu le pre. A votre bonne, chre et respectable sant, de tout mon coeur! Et comme il est malsant de trinquer avec de l'eau pure, Gautripon tendit son verre la bouteille et but sans la moindre grimace le vin du cabaret voisin. Cette petite fte se prolongea jusqu' neuf heures du soir. Les deux sous-officiers voulurent absolument ramener Jean-Pierre chez lui travers le dgel et la pluie. Au moment de quitter Rastoul, il lui dit: J'attends encore un service de vous. Mon petit mobilier ne doit pas me suivre Lille: on m'y prpare un appartement tout meubl. Je ne peux pourtant pas me dcider vendre ces pauvres vieux compagnons de mes chagrins et de mes misres. J'ai rsolu de les faire porter le lendemain de mon dpart chez un brave garon que j'aime et qui m'aime, et je compte sur vous pour soigner le dmnagement. --A vos ordres, sacrebleu! --Vous devinez pourquoi je ne fais pas ma commission moi-mme? L'ami en question est une mauvaise tte, un orgueilleux, un gaillard encore pire que vous, s'il est possible. Lorsqu'il verra de quoi il retourne, il est capable de fermer sa porte. Enfoncez-la! --Compris. --Faut-il qu'un homme soit sauvage pour refuser de pauvres meubles sans valeur et qui tirent tout leur prix du souvenir? --Des reliques, quoi! --Voil, mon bon Rastoul, ce que je vous charge de lui dire. Et maintenant, adieu! --Pas pour toujours, monsieur Jean-Pierre? --Non, mais jusqu' l'heure o je pourrai vous tablir convenablement auprs de moi... Lorsque Rastoul et sa femme, escorts d'un commissionnaire et d'une voiture bras, vinrent dmnager ces touchantes reliques, la concierge les laissa faire et leur donna mme un coup de main. Et lorsqu'ils demandrent le nom de ce mauvais coucheur dont il fallait enfoncer la porte, on leur remit un pli cachet qui renfermait simplement leur adresse. L'avant-dernire visite de Gautripon fut pour M. Charles Fusti, la dernire pour le tombeau de son pre. Au moment o son portier chargeait sa malle sur le fiacre, un magnifique landau noir, attel de deux chevaux noirs, sortit avec fracas d'une maison voisine. Une femme assez belle, mais de seconde jeunesse, talait un grand deuil en ce noble quipage. Voil, dit Gautripon, une grande dame bien afflige. --a? rpondit le portier, c'est une nomme l'Ogre, qui fait mille embarras pour un petit Amricain tu en duel par l'infme. VII La filature des _Trois-Croix_, bien connue sur les principaux marchs de l'Europe, tait ds lors une usine modle, construite neuf par un homme pratique, et outille dans la perfection. Les btiments, qui couvraient un hectare et demi, formaient trois masses distinctes: au milieu, la filature proprement dite; droite, la filterie ou fabrique de fil coudre; sur la gauche, les mtiers tisser. Les dpendances comprenaient deux vastes magasins, la maison du grant et des employs principaux, et soixante ou quatre-vingts maisonnettes loues aux contre-matres et aux meilleurs ouvriers, le tout en brique et fer, c'est--dire presque incombustible, et isol par un mur d'enceinte qui faisait lot dans la riche et laborieuse banlieue. Les services taient groups souhait pour l'unit du commandement; cette grande fourmilire, anime par le travail de cinq cents individus, pouvait tenir en quelque sorte dans la main d'un seul homme. En revanche, il tait difficile de comprendre qu'elle obt deux chefs. Il n'entre pas dans notre esprit d'ajouter une seconde tte un corps organis. Aussi l'motion fut-elle vive l'arrive d'un homme dont la position mal dfinie semblait mettre en question l'autorit du directeur. M. Dempoque ne s'tait pas embarqu pour Buenos-Ayres sans dire un peu ce qu'il allait chercher. Les principaux bailleurs de fonds, dont quelques-uns habitaient Lille, attendaient impatiemment la premire lettre du gros voyageur. Le bruit courait qu'avant six mois le nouvel employ serait promu la direction gnrale ou chass honteusement comme un faquin. Deux ou trois dsoeuvrs, comme on en trouve partout, mme Lille, imaginrent que ce Parisien tait un espion introduit dans l'tablissement pour en tudier le fort et le faible. Le directeur en exercice avait peur de choquer ses commanditaires, il avait peur de livrer les secrets de sa maison l'missaire secret d'un concurrent, il avait peur enfin de perdre sa place. L'entre de M. Jean-Pierre aux _Trois-Croix_ ne fut donc pas prcisment triomphale. Du haut en bas, tout le monde lui prsenta des visages inquiets et contraints. Le grant l'tablit dans un coin de son propre appartement, sans oublier de lui faire sentir qu'on se gnait pour le loger; personne ne daigna lui offrir dner, bien qu'on le vt sans cuisinire et sans marmite. Il fut libre d'aller et de venir dans tous les ateliers, mais on ne lui en fit pas les honneurs; on ne le prsenta pas officiellement au personnel, on ne le fit pas reconnatre, et par suite les employs, les contre-matres et les ouvriers eux-mmes l'entourrent d'une suspicion respectueuse et lui tmoignrent des gards empreints d'hostilit. Il jugea la situation avec le tact particulier des hommes qui ont beaucoup souffert. Les meurtrissures de l'me, comme celles du corps, dveloppent une sensibilit souvent exagre. Il se dit que dcidment son toile le prdestinait aux rputations quivoques, et que l'estime lui coterait toujours plus cher qu'aux autres; mais au lieu de s'asseoir devant l'obstacle et d'attendre qu'il tombt spontanment, ce qui ne pouvait tarder plus de quatre ou cinq mois, il suivit l'instinct courageux qui le poussait en avant. Il entra dans sa vie nouvelle comme ces navires qui cheminent vers le ple nord en brisant la glace chaque pas. On le vit s'introduire ouvertement, avec une tnacit invincible et douce, dans les dtails de l'industrie qu'il devait diriger un jour; cinq cents individus assistrent l'investigation patiente et sereine de cet homme qui dmontait et tudiait pice pice le mcanisme des _Trois-Croix_. Aucune rsistance ne le rebuta, ni la froideur des chefs, ni le mauvais vouloir des subalternes, ni la grossiret de quelques travailleurs mal-appris. Il ne se mit pas mme en colre. A peine le vit-on sourire par moments, lorsqu'il se disait en _a parte_: J'en ai vu bien d'autres dans le grand monde! Au bout de quatre mois, il possdait si bien l'ensemble et le dtail de son affaire qu'il aurait pu remplacer indiffremment le directeur, le chef mcanicien ou n'importe quel ouvrier. Il avait tout examin, mis la main tout, conduit la matire premire dans toutes ses transformations depuis la porte d'entre jusqu' la sortie. Il connaissait tous les travailleurs par leur nom, hommes et femmes, et ce peuple en revanche commenait le connatre et l'estimer. On l'avait toujours vu le premier au travail, le dernier au repos; on savait que ce directeur en herbe envoyait chercher ses deux repas la cantine comme un manoeuvre; on rendait justice son galit d'me, ses faons simples et cordiales, sans morgue et toutefois sans basse familiarit; enfin l'on admirait surtout cette merveilleuse aptitude qui lui permettait de joindre l'exemple au conseil et de dire l'ouvrier: Vous vous trompez, mon ami, voici comme il faut vous y prendre. Les choses en taient l quand on reut les premires nouvelles de M. Dempoque. Le directeur, qui se tenait sur le qui-vive, mais qui ne savait rien, pressentit un grand vnement. Tous les associs accoururent Lille; ils tinrent une assemble au _Grand-Htel d'Europe_; M. Jean-Pierre y fut seul admis. Il y eut un banquet auquel il assista, mais qu'il refusa de prsider en dpit de mille instances: ce dtail important fut divulgu par les garons de l'htel. On sut qu'il lui tait arriv de Buenos-Ayres certain ballot scell de plus de vingt cachets, qu'il le gardait sous clef, qu'il l'avait port lui-mme l'assemble et rapport dans la voiture d'un fort capitaliste, M. Lecat. On vit un nouveau btiment, plus vaste que tous les autres, s'lever auprs de l'usine, sur un terrain qui cota presque un million. Un chimiste accourut de Paris et travailla quinze jours de suite avec M. Jean-Pierre dans un laboratoire improvis et ferm. De ces petits faits et de cent autres que je passe, on induisit assez naturellement que Jean-Pierre avait dot les _Trois-Croix_ d'un textile inconnu, et que M. Dempoque et son associ cherchaient s'assurer le monopole de cette dcouverte. Dj M. Jean-Pierre avait choisi dans le personnel de l'usine les travailleurs les plus discrets et les plus incorruptibles pour le service du btiment neuf. Ce luxe de prcautions, joint l'normit des dpenses, mit la puce l'oreille de tous les concurrents. Un certain M. Delbrin, qui n'tait pas trop bien dans ses affaires, imagina de couper la fameuse herbe sous le pied de Dempoque et consorts. Il demanda un rendez-vous secret M. Jean-Pierre et arriva flanqu de deux spculateurs anglais. Mon cher monsieur, dit-il, nous savons comme on vous traite et quelle ingratitude vous avez rencontre aux _Trois-Croix_. N'esprez pas que vos patrons se conduisent beaucoup mieux par la suite: on connat ces gens-l; s'ils vous donnent un intrt de cinq ou six pour cent sur les bnfices qu'ils vont faire grce vous, ils croiront vous combler, et vous vgterez ici toute la vie. Vous mritez une fortune, et je viens avec ces messieurs vous l'apporter toute faite. Que diriez-vous d'un million, argent comptant, c'est--dire en belles _banknotes_? --Je dirais, rpondit Gautripon, qu'il faut attendre le retour de M. Dempoque. L'ide que vous voulez m'acheter est lui, je la lui ai donne sans conditions, et je m'en fie sa gnrosit pour me rcompenser. Puisque vous tes assez bons pour vous intresser moi, je vous avoue que j'espre obtenir la place de caissier avec six mille francs, quand le titulaire prendra sa retraite. Les trois corrupteurs conduits se consolrent en disant: C'est peut-tre un homme de gnie, mais c'est assurment un fier imbcile. Tandis que Jean-Pierre refusait un million, Lon Brchot en perdait deux contre la banque de Hombourg. Tout l'htel des Champs-lyses y passa, sauf les tableaux, qui furent assez mal vendus rue Drouot; le commissaire-priseur en tira deux cent mille francs peine. L'Albert Drer seul fut pay sa valeur parce que lord H... en mourait d'envie, mais Brchot calcula qu'il perdait un demi-million sur le tout. C'est que les tableaux ont leurs destins, comme les hommes et les livres. Brchot dans sa splendeur aurait gagn cent pour cent sur cette galerie; Brchot clips, un peu ruin, presque oubli de ce Paris qui a la mmoire si courte, faisait rejaillir son discrdit sur Rembrandt et Prud'hon, sur l'Albane et Tniers. De tous les biens divers que l'entrepreneur de ballast avait accumuls, le plus clair tait crm depuis longtemps. Les lingots, les obligations, les titres de trois pour cent, les actions du Nord et de l'Est, les bonnes hypothques, les maisons de rapport, la vigne de Bordeaux, tout le solide de la succession n'existait plus qu' l'tat de souvenir et de regret. Quelques valeurs, ou soi-disant telles, s'taient dpenses toutes seules: phnomne invraisemblable mais frquent, et dont la loi tend devenir gnrale. Tant qu'un peuple est en belle humeur, il se laisse aisment persuader qu'un chiffon de papier rose vaut sept ou huit cents francs comme un liard; mais le jour o le monde se met rflchir un peu, les papiers de fantaisie retombent leur prix vritable, et l'on en donne quatre pour un sou. Il y a d'autres placements qui, aprs avoir t bons, deviennent mauvais tout coup, par exemple, la commandite d'une fabrique de rubans, si un caprice de jolie femme met le ruban hors de mode: un accident de cette nature enleva deux cent mille cus la succession Brchot. Au moment o Lon quitta Paris, tous ses fonds disponibles, raliss par un intendant de rencontre, suffirent petitement teindre les dettes: la vente de l'curie fit pencher la balance de son ct, mais son jeu, le train d'milie et les habitudes de gaspillage effrn qui leur taient communes les eurent bientt mis au-dessous de leurs affaires dans un pays o le crdit, cette ruineuse providence des riches, faisait absolument dfaut. On ne pouvait pas dire que Lon ft sec, car il lui tait d quatre ou cinq millions et l, et il gardait en portefeuille les titres de deux immenses proprits, sises l'une en Espagne, l'autre en Russie. Il put donc emprunter sans indlicatesse les clbres meraudes que Mme Gautripon le suppliait de reprendre. Je t'en rendrai de plus belles, lui dit-il, en les vendant un joaillier de Francfort. Les diamants suivirent la mme route; on dcida qu'il tait absurde de conserver dans des crins un capital improductif; mais l'argent de ces brocantages profita surtout aux fermiers des tripots allemands, belges et suisses. Les recettes extraordinaires ont le tort de crer une prosprit factice qui provoque la dpense inutile: mesure qu'on s'appauvrit, on a l'air de devenir plus riche, on agit en consquence, et la ruine engendre la ruine. Dans ses moments lucides, Lon traait un plan que les sept sages de la Grce auraient contre-sign. Il voulait vendre en bloc deux grandes compagnies la mine et la fort qui lui restaient encore et placer le capital en un seul titre nominatif dont la nue-proprit serait dvolue aux enfants, et l'usufruit la mre. Quant moi, disait-il, je n'ai pas de besoins, je vivrai sur mes rentres. Ces rentres, c'tait le produit ingal et prcaire d'une chasse que trois petits _chicanous_ parisiens, croiss de recors et de clerc d'huissier, pratiquaient en son nom et pour son compte: sur quatre ou cinq millions de crances dsespres, il devait en toucher un, et ses limiers feraient cure du reste. Il se mit donc srieusement en qute de gros capitalistes, tout en vivotant sur l'incertain. Les acqureurs affluaient de tous cts, surtout pour la mine de mercure, _Almaden de Jaen_, qu'on appelait aussi le troisime Almaden des Espagnes. On offrit des sommes normes, mais par malheur ceux qui les offraient ne les avaient pas; ils comptaient tous lancer l'affaire, c'est--dire chercher le prix d'acquisition dans les poches du public. Quant la fort de Russie, elle fut achete un million de roubles comptant par un jeune prince extraordinairement riche qui pouvait et voulait la payer; mais, tandis qu'il faisait runir les fonds par son intendant, il fut impliqu dans je ne sais quelle intrigue politique. On lui coupa les cheveux tout prs de la tte, on l'envoya comme simple soldat l'arme du Caucase, et tous ses biens furent mis sous squestre, y compris la pauvre fort. Lon Brchot de ce coup se trouva crancier de la couronne, c'est--dire engag dans un procs qui devait tre long et coteux. Les tracas d'une telle liquidation et les dboires du jeu ragissaient sur son humeur, et l'on devine aisment qu'ils ne s'y refltaient pas en rose. Le bon vivant, le beau viveur devint en quelques mois un nomade quinteux et difficile vivre. La piquette ne fait qu'un vinaigre innocent, mais le vin gnreux, lorsqu'il s'aigrit, est terrible. Ce Brchot, qui se vantait encore par habitude d'tre le mieux quilibr des hommes, tomba dans un quilibre si instable qu'il ne pouvait tenir en place. Il courait d'un tripot l'autre, grommelant contre les climats, les destins et les croupiers, et tranant une famille effare qui ne portait pas son nom. Les enfants ne comprenaient rien cette bohme agite: les deux ans rclamaient leurs chambres et leurs serviteurs de Paris. De tout le train d'autrefois, il ne restait qu'une bonne anglaise et la camriste de madame; les pauvres innocents ne s'accoutumaient pas changer de maison et de domestique tous les huit jours. Ils demandaient si leur pre n'allait pas arriver bientt pour leur faire un vrai nid et leur rendre un bonheur tranquille. Ce qui scandalisait surtout le petit Lon, c'tait la promiscuit des htels, et tous ces trangers qui vivaient sous son toit, et cette multitude de portes devant lesquelles il passait sans qu'on lui permt de les ouvrir. Je ne suis donc pas chez nous? disait-il. Mme Gautripon s'accommodait mieux du voyage et de ce carnaval perptuel qui anime les villes d'eaux. Il ne lui dplaisait pas de faire vnement, de montrer ses toilettes, de renouveler son public et son succs en changeant de thtre tous les huit jours. Les lgers embarras d'argent, qui l'effleurrent sans la toucher, la faisaient rire: c'tait du fruit nouveau. Elle s'en amusait comme un fils de famille qui se voit poursuivi par un tailleur et un bottier et qui se sait attendu par cent mille francs de rente. Pas une fois le spectre de la misre ne vint troubler la quitude de ses nuits. N'avait-elle pas Brchot? Ce nom reprsentait son esprit un infini de luxe et de magnificence, le rire innombrable de l'or. Les brusqueries de son amant l'ennuyaient quelquefois, mais sans l'inquiter; il avait toujours t le mme; elle le croyait du moins, car nous ne remarquons pas les changements qui s'accomplissent par degrs sous nos yeux. Elle trouva passablement d'accueil Baden, Wiesbaden et partout o elle montra sa petite rduction de nez grec. Le peuple bariol qui frtille en t le long du Rhin ne lui fut pas plus svre que de droit; peu de femmes s'oublirent elles-mmes au point de lui jeter la pierre; presque personne ne lui marchanda cette considration relative qui autorise les plaisirs en commun, sans engager l'avenir. L'absence du mari, qui aurait dclass toute autre, lui servit de recommandation: le monde avait toujours tenu pour elle contre l'infme; il tait d'ailleurs vident que ce n'tait pas elle qui avait tu le pauvre Lysis. Sa conduite justifiait savamment l'indulgence publique: elle ne s'affichait pas trop avec Lon; il fallait un hasard tout fait invitable pour qu'on les rencontrt tous les deux sous le mme toit. Son vrai rle, et qu'elle jouait merveille, tait de promener trois enfants bien vtus autour de tous les trente-et-un et de toutes les roulettes hyginiques. Mais au bout d'un certain temps ces trois enfants si beaux et si coquets l'ennuyrent mort, j'en demande pardon aux vraies mres. Toute l'argile humaine n'est pas tire du mme filon. Les faits divers des journaux nous montrent deux catgories de mres inconsolables: celles qui ont perdu l'enfant qu'elles aimaient et celles qui ont gagn l'enfant qu'elles ne voulaient pas. Les unes meurent quelquefois, les autres tuent souvent. Mme Gautripon n'tait pas dnature ce point; mais on aurait simplifi sa vie en lui volant sa fille et ses deux fils pour une demi-douzaine d'annes. Sans prvoir la tempte, ce gracieux petit tre prouvait le dsir instinctif de jeter un peu de lest. Une lettre de l'infme arriva juste propos pour allger la barque. M. Gautripon fit savoir sa femme qu'il avait obtenu un bon emploi et un salaire honorable: il tait caissier des _Trois-Croix_, avec six mille francs, le logement et le chauffage. Les propritaires de l'usine lui prtaient tout le rez-de-chausse de la direction; l'ancien grant avait non-seulement gard sa place, mais repris la jouissance du premier tage en entier. J'ai seize chambres meubles, crivait l'ancien matre d'tude; c'est un luxe embarrassant pour moi qui n'en ai pas toujours possd une. Les enfants seraient bien ici, j'en aurais soin, et j'entreprendrais leur ducation moi-mme dans les moments de loisir, qui ne me manquent pas, Dieu merci! J'ai peur que leurs petits cerveaux ne s'vaporent sur les grands chemins; milie ne doit plus savoir lire, et les six lignes que mon Lon m'a crites en six mois, prouvent qu'il a progress au rebours. Vous les aimez, je veux le croire; mais coup sr vous ne savez pas les aimer. Ils n'ont peut-tre manqu ni de gteaux ni de toques plumes depuis que je les ai perdus de vue; mais cette ducation en camp volant leur fera, si je n'interviens, un tort irrparable. Je veux que vos deux fils deviennent des hommes, que votre fille soit un jour une femme et une mre selon mon coeur. Il ne faut pas que mon pauvre nom, si cruellement illustr grce vous, soit continu par deux petits fainants et une jeune coquette. Je ne sais trop quel est l'tat de vos affaires, et je n'en veux rien connatre; mais je devine, et vous aussi, que ces trois innocents auront peut-tre gagner leur vie: c'est pourquoi vous devez les mettre, et plus tt que plus tard, l'cole du travail. Le demi-quart de ces raisons auraient suffi, puisque la cause tait gagne par avance. Les trois enfants, bien embrasss et ridiculement bien nipps, partirent par grande vitesse avec leur bonne anglaise que Gautripon paya et congdia sur l'heure: il s'tait prmuni de deux grosses servantes wallonnes aux mains rouges, en bonnet de linge et tablier blanc. Vous pouvez croire qu'il y eut de chaudes embrassades et une vraie fte ce matin-l. Les petits s'accrochaient leur pre et l'touffaient de caresses; on ne voulait point le lcher, on lui faisait jurer qu'il ne s'en irait plus et qu'il ne renverrait jamais son petit monde; il fit le tour de la maison avec les chers amours pendus en grappe son cou. Pour la premire fois, il avait ses enfants lui seul, sans partage et sans rserve; il devenait un vrai chef de famille! C'tait le plus haut grade que son humble ambition et rv. Il procda lui-mme l'installation des mignonnes cratures dans trois chambres bien modestes, mais brillantes de propret. Cela ne ressemblait gure l'htel des Champs-lyses; il en fit la remarque tout haut pour voir ce qu'on lui rpondrait. Non, papa, dit Lon, ce n'est pas aussi beau, mais c'est joliment meilleur. --C'est meilleur et plus beau, s'cria la petite milie, car Paris nous n'avions papa que le dimanche, tandis qu'ici nous le verrons toujours et puis toujours! --Mes enfants, rpondit le sage et digne homme, il manque bien des choses dans votre nid, et plus d'une que j'aurais pu vous donner ds prsent, quoique je ne sois pas riche; mais j'ai voulu vous laisser le plaisir de les dsirer et le plaisir plus grand de les obtenir par vous-mmes. Chaque fois que vous aurez bien travaill, vous pourrez demander votre pre ce qui vous manquera le plus. Vous ferez de cette faon l'apprentissage de la vie. Quand un homme veut avoir une maison, un cheval, ou simplement un habit neuf, il travaille. --Tu crois a, toi? dit le petit garon. Quand mon ami Brchot a envie de quelque chose, il prend des sous dans sa poche, et voil! --Mais pour avoir les sous, qu'est-ce qu'on fait? --On joue, donc! Dcidment, pensa l'infme, il tait temps. Le djeuner se prit en famille, et les enfants, qui voyaient tout, remarqurent que papa mangeait plus de viande et moins de pain qu' Paris. Il fallut leur dire pourquoi. C'est que je travaille plus fort, rpondit le pre. Les jeunes voyageurs dcidrent que de leur vie ils ne s'taient si bien rgals; le petit douard dvora deux gros oeufs lui seul. Gautripon trouva de son ct que l'apptit, la sant et la joie de ces marmots composaient le plus beau coup d'oeil du monde. Il se demanda trs-srieusement comment il y avait des parents assez ennemis d'eux-mmes pour prfrer un festin en ville ce spectacle merveilleux. Au sortir de table, il leur fit les honneurs de l'usine comme des princes trangers. Le vulgaire des _Trois-Croix_ se demanda peut-tre _in petto_ d'o venaient ces petits personnages qui semblaient tomber du ciel. Toutefois, comme M. Jean-Pierre tait non-seulement ador, mais investi d'une autorit bien plus haute que son emploi, la curiosit publique ne se trahit que par mille attentions empresses. Tout est ferie pour les enfants, mais les fes modernes de l'industrie leur fournissent plus d'tonnements que la fable elle-mme. La postrit de M. Jean-Pierre rentra tout baubie au logis. A cinq heures du soir il fallut mettre au lit ce petit monde: les yeux, les jambes, les imaginations demandaient grce. On s'endormit en causant avec le pre; le dernier mot que balbutia Lon fut encore: dis donc, papa... Quand la nuit eut jet son voile ami sur ces ttes charmantes, l'infme les baisa l'une aprs l'autre, et regagna son cabinet en chancelant. Il tait ivre de ce vin pur et gnreux entre tous qui a inspir les dvouements les plus hroques et les moins clbres de l'histoire. Plong dans un fauteuil et repli sur lui-mme, il cuva dlicieusement sa journe, et laissa ruisseler des larmes plein ses deux mains. Puis le besoin d'un soulagement plus complet s'empara de lui pour ainsi dire, et il chercha quelle autre cluse il pourrait ouvrir son coeur. Il n'tait pas de ceux qui ont des amis revendre et des confidents choisir dans la peine ou dans la joie. Ses douleurs n'avaient t connues que de lui seul; le monde indiffrent n'en savait rien; il pouvait se comparer ces engins laborieux et concentrs qui dvorent leur propre fume. Il se souvint du bon Charles Fusti, l'ancien surnumraire qui se posait toujours en dbiteur, quoiqu'il ft crancier depuis longtemps et de beaucoup. Il se mit lui crire une longue lettre, pleine de dtails historiques et statistiques sur les vnements des six derniers mois: les difficults, les dgots de l'installation, le retour de M. Dempoque, la courtoisie exquise et la rare gnrosit du bonhomme, l'acte de socit dont il avait pos les bases. Aprs avoir indiqu vaguement les raisons de sa modestie et dit pour quels motifs il gardait les apparences de la pauvret, Gautripon s'oublia dans un lan de posie paternelle; il conta son bonheur, l'arrive des enfants, et termina le tout par un mot que bien des gens trouveront ridicule: _le pre_ GAUTRIPON. _P. S._ Je me demande maintenant pourquoi je vous ai crit ces huit pages? Mon seul ami, c'est peut-tre pour le plaisir de les signer. Une anne s'coula. Ceux qui comptent leurs jours par les craintes et les esprances disent probablement que ce fut une longue anne; mais l'heureux petit peuple des _Trois-Croix_ n'eut pas d'histoire en ce temps-l: il ne vit qu'une succession de journes tranquilles, gales et pleines, pleines de bon travail et de douce affection. Lille n'est pas seulement une ville industrieuse et vaillante, c'est un des centres les plus intelligents dont la France s'honore. Il y fut donc parl de cet humble Jean-Pierre qui vitait la gloire comme un scandale, et qui se faufilait obscurment dans le monde manufacturier avec des millions indits dans ses poches. Plus il prit soin de cacher ses mrites, plus on mit de zle les publier. Les grands industriels de la ville et de la banlieue, sauf deux ou trois envieux, se jetrent sa tte; on rechercha sa connaissance, tout le monde voulut le voir et l'avoir. Autant les oisifs de Paris l'avaient cross lorsqu'il tait un homme en vue, autant l'aristocratie laborieuse de Lille s'agita pour l'attirer, tandis qu'il se claquemurait dans un petit emploi. S'il repoussa toutes les avances et se tint obstinment sur la dfensive, ce n'tait pas que Jean-Pierre ft d'un naturel farouche ni mme que la continuit de ses malheurs l'et aigri. Non, il ne se sentait pas plus mal organis qu'un autre pour les relations de voisinage et d'amiti. Lorsqu'il se promenait travers champs le dimanche avec sa joyeuse marmaille, et qu'il voyait derrire quelque grille un autre pre et d'autres enfants s'battre sur une pelouse, il prouvait cette attraction qui est le principe de toutes les socits humaines. S'il n'avait cout que son instinct, il et pouss la porte, il aurait march droit au matre de maison dont il apercevait la figure cordiale et le demi-sourire engageant, et il et dit ce brave homme: Mettons nos lments de bonheur en commun et associons-nous pour passer une belle journe! Mais la rflexion l'arrtait toujours sur cette pente; il songeait que si les enfants se rapprochent sans se connatre, les hommes ont d'autres moeurs et d'autres exigences: il n'y a pas d'intimit ni mme de relations possibles pour le malheureux qui est rduit cacher son nom. Ces trois syllabes taient notes d'infamie non-seulement Paris, mais Lille et partout o pntrent les petits journaux parisiens. Gautripon les cacha si bien que ni un associ de l'usine ni le notaire qui rdigea l'acte de socit ne connut ou ne souponna son vritable tat civil. M. Dempoque seul tait dans la confidence, et il n'y admit pas mme sa digne et excellente femme. Il fallut toute l'intelligence et toute la loyaut du bonhomme pour trouver la combinaison qui intressait toute une famille anonyme aux bnfices des _Trois-Croix_. La part de Gautripon tait porte au compte de M. Dempoque, qui la plaait chaque anne en obligations foncires au nom des trois enfants. L'achat se faisait Paris, directement, dans les bureaux du Crdit foncier; les titres y restaient en dpt; M. Dempoque touchait les coupons et ajoutait les intrts au capital. On pouvait esprer que les enfants par ce mcanisme deviendraient riches leur insu, et travailleraient en attendant comme de vrais petits pauvres. L'accroissement de leur fortune tait subordonn la prosprit de l'usine, mais personne ne pouvait la diminuer d'un sou, ni Brchot, ni la mre, ni eux-mmes jusqu'au jour de leur majorit. Gautripon s'tait li les mains en dfiance de sa faiblesse; il n'avait plus le droit de toucher cet argent gagn par lui. Tout son revenu se bornait aux cinq cents francs par mois de M. Jean-Pierre; mais grce la simplicit de ses gots, il avait plus que le ncessaire, et faisait tous les jours quelque surprise aux enfants: il fallait bien les amuser, ces pauvres petits solitaires! Cet ge a des besoins part, dont l'ducation ne tient pas toujours compte. Tous les lments du bien-tre et mme du bonheur tranquille ne suffisent pas l'enfant. Il lui faut une certaine dose de nouveau, d'imprvu, d'accidentel, une invasion continue et cependant irrgulire d'lments trangers dans sa vie. On croirait volontiers qu'un bon pre, une soeur, un frre, font un entourage souhait, et qu'il ne reste rien dsirer en plus: c'est une erreur; l'enfant le mieux dou et le mieux n s'ennuie au bout d'un certain temps dans le cercle troit de la famille. Il ne s'ennuie pas sciemment, mais il s'attriste; la couleur gnrale de ses ides s'assombrit; il devient raisonnable, c'est--dire moins enfant qu'il ne faudrait et moins port aux jeux de son ge. L'infme avait le coeur trop foncirement paternel pour que le moindre symptme de langueur ne lui sautt point la vue; il embrassa d'un seul coup d'oeil le mal et le remde, mais le remde tait hors de porte: o trouver des compagnes pour milie et des camarades pour Lon? Dans cette multitude de petits sauvages qui grouillait aux portes de l'usine? ou parmi ces jeunes citadins l'esprit vif, la langue dlie, qui attrapent les secrets au vol comme des mouches, et publient en sortant de chez vous le fait, le mot, le nom compromettant qu'on se tuait cacher? Jean-Pierre ne pouvait pourtant pas enseigner le mensonge ses enfants, les instruire cacher leur nom et rpondre que leur mre tait morte. Il lui cotait dj de les tromper eux-mmes et d'expliquer par de mauvais prtextes l'absence illimite de Mme Gautripon. Il s'en tint finalement la moins sotte raison qu'il et trouve, et rpondit toutes les demandes que sa femme vivait aux eaux pour cause de sant. Mais, disait le petit Lon, quand nous tions l-bas, elle n'avait pas du tout l'air malade. --Mais, ajoutait la petite milie, comment toi, qui es la bont mme, ne vas-tu jamais la voir? En dpit de tous les _mais_, le pre et les enfants vcurent bien heureux pendant une anne et demie. Un jour que le caissier s'tait absent pour affaire, il trouva sa maison moins paisible que de coutume. Les enfants accoururent au-devant de lui en criant tue-tte: Maman est gurie! maman est revenue! Et les trois innocents le tirrent par sa redingote jusqu'au salon, o Mme Gautripon l'attendait. Elle se leva fort mue et tremblante et fit le geste de tomber aux genoux de son mari. Observez-vous! lui dit Jean Pierre demi-voix, et ayons l'air de nous embrasser, cote que cote. Non-seulement elle ne se fit pas prier, mais elle le baisa de franc jeu sur les deux joues. On changea des riens durant quelques minutes, puis le pre envoya les enfants dans sa chambre, ferma soigneusement les portes et revint en disant: Quel est le nouveau caprice qui vous amne ici? --Un pouvantable malheur. M. Brchot ne m'aime plus! --Qu'est-ce que a me fait? --Mais vous ne comprenez donc pas? Il m'a cruellement abandonne; il est parti pour la Russie sans mme me dire adieu, enlevant... je me trompe... enlev par une horrible danseuse allemande! Oh! cette Behringen! avec ses pieds en tartine et ses jambes en balustres! --J'entends bien; mais quel est le service que vous rclamez de moi? Esprez-vous que je vais partir pour la Russie, faire honte M. Brchot de son manque de got et le ramener au bercail dont vous tes la brebis blanche? Vous m'avez fait jouer bien des rles, mais je vous dclare d'avance que je n'apprendrai jamais celui-l. --Oh! j'ai de la dignit, moi aussi. Je ne l'aime plus, monsieur; je le dteste! --Vous en avez le droit; seulement rappelez-vous de temps autre qu'il est le pre de vos enfants. --Quel pre! Il s'est ruin au jeu! Il nous a dpouills, monsieur! Mes diamants, mes meraudes, tout a fondu entre ses mains. Je reste seule au monde avec quelques haillons de robes et quelques bijoux sans valeur! --Pourquoi le laissiez-vous jouer? --Il aimait le jeu par-dessus tout; je ne venais qu'ensuite. --Il fallait prendre plus d'empire sur lui. --Ai-je rien nglig? Vous qui nous avez vus, dites si je n'tais pas le modle des femmes aimantes? --Je m'y connais bien peu, n'ayant jamais t aim. --Mais du moins vous connaissez les lois et la justice! A-t-il le droit de nous traiter comme il le fait, de laisser une femme et trois enfants sur la paille, aprs tous les millions qu'il nous avait promis? Un avocat lui donnerait-il raison dans cette odieuse conduite? --Les avocats ne donnent jamais tort leurs clients; mais si vous parlez des juges, je vous rponds qu'en cette affaire ils seraient tous avec Brchot. Si vous vouliez avoir la loi pour vous, ma pauvre enfant, il fallait vous y prendre plus tt. Vous lui donnez un croc-en-jambe votre premire rencontre, et vous voulez qu'elle embote le pas derrire vous pour vous aider et vous servir! --J'aurais d le laisser tuer Bade par cet Amricain qui m'crivait! --Ceci, madame, n'est pas un sentiment de femme blonde. Ajoutez que, s'il tait mort, il n'en serait pas moins perdu pour vous. --Mais l'honneur serait sauf. --L'honneur! Ne parlez pas de cette chose-l, je vous en prie. --Courage! crasez-moi, comme si je n'tais pas suffisamment plaindre! --Mais aussi quel aplomb vous avez de vouloir tre plainte par moi! Je comprends que vous demandiez des consolations Dieu, au pape et mme au sultan de Constantinople; mais demander que votre mari pleure avec vous la trahison de votre amant, c'est supposer l'homme plus bte ou plus ange que la nature ne l'a fait. --Pardonnez-moi: vous avez raison; j'tais folle. Avec tout cela, que voulez-vous que je devienne? --Ce qu'il vous plaira. --C'est votre dernier mot? Eh bien! je m'en vais Paris. --Le train direct vous y met en cinq heures; mais pourquoi Paris plutt que Rouen, Tours ou Poitiers? --Parce que je n'ai plus de ressources... --Et que la vie y cote moins cher qu'en province? C'est parfait. Entre nous, qu'est-ce qui vous reste? --Mes douze cents francs de rente et mon travail d'aiguille. --Tiens! c'est vrai, la tapisserie! Je l'avais oublie; mais vous-mme, vous en avez perdu l'habitude coup sr. --Je m'y remettrai. --Qu'est-ce que a vous rapportait par mois dans le temps? --Vingt francs, quelquefois trente. --Soit vingt-cinq en moyenne. Eh bien! vous comptez vivre un an sur la somme que vous dpensiez jadis en une demi-journe? --Pourquoi pas? --Ceci, madame, est trop beau pour tre sincre. --En autres termes, je vais Paris pour me vendre? --Non, mais je trouve qu'en y allant vous livrez beaucoup au hasard. Or vous portez mon nom, celui de trois enfants que j'lve et que j'aime. --Ils ont du bonheur, eux! --Je leur rends ce qu'ils m'ont donn. Ils sont charmants pour moi, ces pauvres petits. --Et moi, j'ai toujours t atroce, n'est-ce pas? --C'est peut-tre beaucoup dire. Je ne vous reproche plus rien. --Ah! pourquoi ne suis-je pas morte? --C'est ma faute, et je m'en suis confess assez souvent pour qu'elle me soit pardonne. --Comme s'il y avait du pardon ici-bas! --Quelquefois, pour ceux qui se repentent. --Me pardonneriez-vous, moi, si je me repentais? --C'est selon le sens qu'on donne au verbe pardonner. --Seriez-vous clment et doux pour la pauvre crature dchue? Lui tendriez-vous les deux mains comme Jsus la femme adultre? --Tiens! vous avez eu vent de cette anecdote? --Et pour qui donc l'vangile a-t-il t crit, sinon pour les malheureux et les coupables? Vous me jugez bien durement, monsieur, et vous me croyez plus bas tombe que je ne suis. --C'est que vous ne vous tes montre moi que sous les mauvais cts; mais, s'il y a par hasard un peu de bon, je suis prt vous rendre justice. Voyons: si j'ai bien compris le sens de votre visite, vous tes peu prs dcide, faute de mieux, rintgrer le domicile conjugal? --Je sais que vous ne me devez rien, mais... --Dtrompez-vous! je dois vous recevoir chez moi, comme vous devez me tenir compagnie jusqu' ce que mort s'ensuive. Si je vous fermais ma porte au nez, vous auriez le droit de la faire ouvrir par le commissaire de police. Et moi, quand vous vous promeniez cent lieues d'ici, j'avais le droit de vous prier souper par l'entremise des gendarmes. Je n'en ai pas abus, c'est une justice qu'il faut me rendre; mais rien ne vous oblige payer de retour ma noblesse ou ma faiblesse, nous ne sommes pas lgalement spars, vous tes donc lgalement chez vous, tez votre chapeau; mais je vous avertis que vous vous appelez Mme Jean-Pierre, que nous avons deux mille cus d'appointements pour tout potage, que nous n'allons pas dans le monde, que nous ne recevons pas de visites, la nuit surtout, et qu'un homme, quel qu'il ft, exposerait sa vie en venant vous parler sans ma permission. Est-ce entendu? Elle rpondit par une explosion de joie et de reconnaissance. Vous tes bon! vous tes grand! vous me rajeunissez de dix annes; vous me ramenez notre petit nid de la rue de Courcelles, et cette fois, grce Dieu, il n'y a plus personne entre nous! En mme temps elle ouvrit les bras. Ah! pardon, dit Jean-Pierre, l'vangile ne va pas si loin! La crature rougit et s'excusa. Gautripon fit rentrer les enfants et leur dit: Embrassez votre bonne mre; elle rentre chez nous pour la vie! Dans la journe, Mme Gautripon s'occupa de ses malles; elle en avait dix-sept au chemin de fer. Je m'en charge, dit l'infme; donnez-moi seulement le bulletin de bagage. Maintenant je dicte, crivez. Une personne qui revient la vie honnte prie M. le directeur de l'assistance publique de purifier par un bon emploi ces tristes dbris de son pass. --Mais, dit-elle avec effroi, si je donne tout, quoi ressemblerai-je? Son mari lui montra par la fentre une femme de petit employ, trs-simple et trs-gentille: Tchez de ressembler cette jeune dame que tout le monde aime et respecte ici: elle fait ses chapeaux et ses robes elle-mme. Le sacrifice fut consomm, toutefois la belle milie ne se fit qu'un chapeau et la moiti d'une robe: le got du travail ne revient pas ceux qui l'ont perdu. Elle se fit habiller par Mme Rastoul, qui n'tait pas maladroite. Les Rastoul occupaient depuis deux mois un poste de confiance l'usine; le mari tait garde-chef des magasins avec mille cus de salaire et le logement, heureux, reconnaissant, dvou comme un chien l'auteur de sa fortune, et trop discret pour demander o son ancien teneur de livres avait trouv trois enfants tout venus. Mme Gautripon supporta pendant prs d'un an la vie modeste et monotone que son mari lui avait impose. Elle ne rendit aucun service, elle resta fidle son dsoeuvrement au milieu d'une population laborieuse qui comptait maintenant mille individus des deux sexes; mais elle sut se tenir et ne point faire parler d'elle. On aurait dit qu'aprs les agitations de sa vie elle prouvait un insatiable besoin de repos. Elle se levait tard, s'habillait rarement, sortait peine et lisait en robe de chambre tous les romans que le cabinet littraire put lui fournir. De temps en temps, ce petit tre aplati et moulu semblait reprendre un semblant de ressort: il y eut des semaines de coquetterie o elle battit en brche le coeur imprenable de son mari. Mais Jean-Pierre tait si tranquille, il poursuivait si stoquement les travaux de son mtier et l'ducation des enfants, que madame abandonnait bientt la partie et se replongeait dans les livres. Le travail paresseux de la lecture alternait avec le sommeil, et les romans comme les songes lui rendaient quelque vaine image des splendeurs, des amours et des plaisirs qui lui manquaient. Son mari l'observait du coin de l'oeil, et sondait avec une curiosit philosophique le vide de cette me. Le soir venu, l'infme se disait en regagnant sa chambre: Voil encore une journe o la pauvre diablesse n'a pas fait de mal; mais je veux tre grill comme un marron si elle a march d'un pas vers le bien. Elle fait de la sagesse comme l-bas nos ouvrires font du fil, pour payer son logement et sa nourriture, sans prendre plus de got ce mtier-l qu' tout autre. Est-il donc impossible de revenir au bien quand on en est sorti? Lorsqu'il avait t en butte quelques agaceries, il levait les paules et disait plus tristement encore: O nature! Cependant, comme il avait le calme, la scurit, la considration et une forte dose de bonheur paternel, il attendait avec patience les premires rides de madame et les premires moustaches de Lon; mais il tait crit que dans cette existence il y aurait toujours une porte ouverte au malheur. Un soir de mai, M. Jean-Pierre et sa famille venaient de terminer leur repas frugal; le pre levait les stores de toile peinte qui fermaient la salle manger: il s'arrta, poussa un cri de surprise et de colre et sauta dans la cour. L'indolente milie accourut lentement pour voir ce qui arrivait; elle n'aperut que le dos de son mari et quatre bras qui gesticulaient au seuil de la porte charretire; au mme instant, tout disparut, et la belle n'eut pas le temps de reconnatre son Brchot. C'tait bien lui, frais, blanc et rose, plus jeune et plus joli que jamais. Sa toilette tait celle d'un _gentleman_ lgant et riche; l'clat de ses yeux et certain bredouillement bien connu de Jean-Pierre disaient qu'il n'avait pas jen. Gautripon tomba sur lui comme une avalanche, l'enveloppa comme une trombe et l'emporta hors de l'usine comme l'orage emporte un ftu. Rponds! rponds! lui cria-t-il; que viens-tu chercher ici? --Mon pardon. --Je te pardonne la condition que tu t'en iras tout de suite. --Mais elle! si tu savais! Je suis un fier gredin, va! Je l'ai plante l sans vergogne un jour que nous avions dix-huit personnes djeuner. Je veux savoir comment il a fini, ce malheureux djeuner, le sais-tu, toi? --Je m'en moque! --Ta parole? Eh bien! moi aussi. Bah! mais elle! Parle-moi donc! Va-t-elle toujours bien? Est-elle toujours aussi jolie? Se souvient-elle de moi?... Ah ! Jean-Pierre, j'aime croire que tu as eu soin de mes enfants! Combien m'en reste-t-il? --Il t'en reste trois de plus que tu n'en mrites; c'est pourquoi tu vas dguerpir l'instant, sans les voir... Tu les laissais traner, tes enfants, je les ai ramasss... --J'tais dans le malheur, et moi je ne peux pas voir souffrir ceux que j'aime! Maintenant j'ai de l'argent; les Russes m'ont pay. Tu ne connais pas l'empereur de Russie? Voil un homme! Ses roubles m'ont port bonheur; j'ai fait sauter deux banques. Si tu n'as jamais vu un joueur qui a fait sauter deux banques, regarde ton ami. --Tu n'es plus mon ami, et je t'ai assez vu. Bonsoir, adieu, et tche d'oublier le chemin de ma maison. --Eh mais! savez-vous, monsieur Gautripon, que vous le prenez bien haut? --Je le prends comme il me plat, et si vous n'tes pas content, libre vous de retourner votre auberge. --Une auberge! l'_Htel d'Europe_, o j'ai dn comme chez les dieux! Ah! Jean-Pierre! tu t'gares! tu as perdu la notion du bien et du mal. Est-ce que tu boirais maintenant? Il faudrait me le dire, parce qu'alors... oui alors... nous boirions ensemble, mon vieux. En mme temps, il fit le geste d'embrasser l'infme, qui reut en plein visage un souffle alcoolique. Gautripon fit un haut-le-coeur; mais, surmontant aussitt son dgot, il saisit le Brchot par les paules, le regarda entre deux yeux, et lui dit d'un ton net et rsolu: Tu rouleras tout seul sur cette pente funeste, viveur, buveur et joueur que tu es! Les enfants sont moi, et si je n'ai pas le pouvoir de retirer ton sang de leurs veines, je saurai du moins carter de leurs yeux ton dtestable exemple. Va-t'en, et souviens-toi que, si tu tentais encore de franchir cette porte, tu aurais affaire non plus un seul homme trop bon et trop misricordieux, mais un peuple de mille personnes qui, sur mon premier signe, te mettrait en lambeaux. L-dessus, il repoussa Brchot, qui perdit l'quilibre, et il se dirigea sur Rastoul, qui se tenait en observation tout prs de l. Mon ami, lui dit-il, vous avez vu ce monsieur-l? C'est un fou dangereux, je vous le recommande. --L'empoignerai-je, monsieur? --Empchez-le seulement d'entrer chez nous. --Compris... Lon, malgr la colre qui lui faisait une seconde ivresse, ne donna pas du front contre le dvouement de Rastoul. Il se laissa promener par son humeur vagabonde, rentra dans la ville, en sortit, fuma plusieurs cigares, essaya de souper, querella les passants, battit les chiens, frappa aux portes, cassa des vitres et rpta cent fois entre ses dents: Imbcile! Ta femme est ma femme, tes enfants mes enfants, et chez toi c'est chez moi! Vers minuit, il commenait mettre un air sur ces gracieuses paroles, et il prouva le besoin de les chanter Gautripon. Cette lucidit spciale qui fait voir l'invisible aux ivrognes, en leur cachant les tas de boue et les ruisseaux, le ramena jusqu'aux _Trois-Croix_. La porte tait bien close et le mur d'enceinte assez haut; cependant, l'aide d'un arbre voisin et de ses talents gymnastiques, il atteignit une crte inhospitalire o les fonds de bouteille sertis dans le mortier lui firent un mdiocre accueil. L'ide fixe qui le possdait tint bon contre les corchures, mais il vit ou crut voir dans la cour de l'usine un colosse tout noir, arm d'un fusil deux coups. Il eut la vague perception d'une ligne droite dtermine par trois points dont le deuxime tait le guidon de l'arme et le troisime sa propre tte. L'instinct de conservation le poussa se jeter en arrire, et il le fit si prcipitamment qu'au lieu de rencontrer le gros arbre, son complice, il fit un long voyage dans le vide. Cela dura tout prs d'une seconde, et comme la pense se meut plus vite que les corps graves, il eut le temps de faire un certain nombre de rflexions. Par exemple, il comprit comment on avait pu diviser la seconde en soixante tierces, car avant de toucher la terre il aurait eu le temps, croyait-il, de compter au moins jusqu' cent. Puis il se demanda si ce voyage arien durerait ternellement; puis il se prit regretter qu'on ne pt le prolonger l'infini; une bouffe de Beaumarchais lui traversa la mmoire; il se rappela vaguement un mot de Figaro qui avait trait son affaire; puis il cessa de penser, ou plutt ses penses s'envolrent, la cage qui les enfermait s'tant ouverte au contact du sol. En cette occasion, Brchot se montra plus discret qu'il ne l'avait t de toute sa vie: il ne dit mot. Les ouvriers le virent au matin si tranquille qu' premire vue ils le jugrent plus que malade. On le porta nanmoins l'hpital, et les journaux du Nord annoncrent le lendemain qu'un homme de trente trente-cinq ans, bien couvert et porteur de divers papiers au nom de Lon Brchot, avait t trouv au pied du mur de la florissante usine des Trois-Croix. La prsence de valeurs importantes dans ses poches exclut l'ide d'un crime; l'absence de toute arme ne permet pas de supposer un suicide; quelques traces de dgradation visibles au sommet du mur feraient croire un accident; il a la tte fendue; on dsespre de le sauver, et la justice informe. Ces quelques lignes veillrent divers chos, selon l'usage. Tandis que l'_Htel d'Europe_ faisait enterrer son riche voyageur, plusieurs habitants de Lille se rappelaient MM. Brchot pre et fils, qu'ils avaient vus ensemble plus de vingt fois sur les travaux du chemin de fer. Les petits journaux de Paris voquaient les mille souvenirs que Lon avait sems par la ville; ils ne se privaient pas de conter la mystrieuse aventure qui avait motiv son clipse trois ans plus tt; ils citaient en toutes lettres le nom et les prnoms de l'infme et introuvable Jean-Pierre Gautripon. Ces informations, renvoyes en province, attirrent les yeux sur l'usine des _Trois-Croix_; les malins bourgeois de Lille s'avisrent logiquement que le jeune homme n'avait pas escalad un mur minuit pour admirer le paysage; on dnombra les jolies femmes de l'usine, et l'on n'en trouva qu'une. Elle avait justement un mari qui se cachait sous le pseudonyme assez transparent de Jean-Pierre. L'ex-filateur Delbrin, qui avait fait faillite, exerait la profession de courtier d'assurance; ce titre, il s'tait prsent de nouveau chez Jean-Pierre, qui de nouveau l'avait conduit: il croyait donc avoir un double affront venger. Il saisit le moment o le pauvre homme, distrait par ses motions, passait devant le caf Bourgard, et il lui cria: Gautripon!... L'autre, sans y penser, tourna la tte; plus de vingt dsoeuvrs enregistrrent ce mouvement comme un aveu. Tous ceux qui se croyaient menacs par la concurrence triomphale des _Trois-Croix_ se ligurent contre le mari d'milie; on mit en fermentation les ateliers voisins; il y eut un commencement de charivari, interrompu par le bton de Rastoul et de quelques braves qui faillirent y laisser leur peau. Mme Gautripon ne savait rien, Jean-Pierre y avait mis bon ordre; mais la premire fois qu'il relcha sa surveillance, elle reut dix lettres anonymes d'un coup. Le tapage fut tel et retentit si loin que M. Dempoque et son neveu Fusti accoururent la rescousse. On tint conseil, et Jean-Pierre tout le premier dcida qu'il fallait s'loigner. Mes bons amis, dit-il, je me suis sauv de Paris pour n'tre plus infme, mais Lille n'est pas assez loin... Allons! il faut quitter la place et chercher un pays, s'il en reste, o le bruit de mon infamie ne soit pas encore arriv. Monsieur Dempoque, avez-vous toujours cette terre de Naples qui vous rapportait si peu? --Hlas! oui; mais vous n'y songez pas! C'est en Calabre, bien au del de Salerne, un vrai pays de sauvages! --Tant mieux. J'ai moins peur des sauvages que des civiliss. On devient trop vertueux en France, voyez-vous! --Mais vous ne savez pas l'italien? --Que si! --L'italien du Tasse peut-tre, mais l-bas ils parlent un patois mlang d'espagnol. --Qu' cela ne tienne! je sais l'espagnol aussi. --Je vous l'avais bien dit, mon oncle: il sait tout! --L'agriculture aussi peut-tre? --En pratique? non, monsieur, mais je la connais un peu thoriquement, comme autrefois la filature. --Peste! cela serait trop beau... Et vous auriez la fantaisie de remplacer mon intendant? --J'aimerais mieux vous servir de mtayer, si vous n'aviez pas peur de me prendre l'essai. --Puisque vous savez tout, mon pauvre enfant, vous devez savoir que je vous estime autant que je vous aime. Allez-vous-en Castelmonte, c'est le nom de ma bicoque; voyez ce qu'on en peut tirer, et adressez-moi vos conditions par la poste: elles sont acceptes ds aujourd'hui. S'il y a quelques avances faire, dites-le: vous avez tellement arrondi ma fortune que j'aurais mauvaise grce compter avec vous. --Mon cher oncle, interrompit Charles Fusti, je ne suis qu'un pauvre commis principal, mais je parie ce que vous voudrez qu' Castelmonte il vous ruinera de la mme faon qu'aux _Trois-Croix_! A quinze jours de l, le paquebot des messageries dbarqua sur le quai de Naples une famille franaise que personne n'attendait, que personne ne reconnut, que les oisifs du port remarqurent fort peu malgr les grces vaporeuses de la mre et la beaut vraiment rare des trois enfants. Le pre tait un homme d'environ trente-cinq ans, svelte et droit, d'une physionomie intelligente et rsolue, mais il avait les cheveux presque tout blancs; ses six dernires annes comptaient double. La ville la plus remuante de l'Europe semblait encore plus surexcite qu' l'ordinaire: un roi terrible venait de mourir, un jeune homme inconnu lui succdait; tout un monde d'ambitions, d'utopies, de rancunes, d'aspirations et de sditions fermentait autour de ce trne, qu'on voyait trembler sur sa base. Nos voyageurs traversrent ce grand remue-mnage sans s'mouvoir de rien, comme on passe un torrent sur un pont. Le chef de la petite colonie laissa son monde et ses bagages l'auberge, et se mit en qute d'un voiturin qu'il ne trouva pas sans peine. Le lendemain, il couchait Salerne, et le quatrime jour il arrivait par des chemins affreux ce joli petit village de Castelmonte, o il comptait vivre et mourir. Jamais le pauvre Gautripon n'avait rien vu de pareil, mme en rve. La voiture venait de dpasser la petite garnison d'Acquanera, occupe par soixante hommes de pied; on avait pris un guide et trois chevaux de renfort, et depuis une bonne heure on gravissait, entre deux murs de rocher nu, une route indignement ravine, quand tout coup l'horizon s'ouvrit comme un dcor de ferie et laissa voir une vritable oasis. C'tait une large terrasse carrment assise mi-cte. Un palais contemporain de Versailles se dessinait au premier plan; sur la droite et sur la gauche, on voyait fuir au loin des avenues sculaires; on dcouvrait au fond un parc pais et sombre comme les bois sacrs de l'antique Italie. La terrasse du chteau descendait en pente douce jusqu' une sorte de rempart naturel tay d'normes contre-forts, entre lesquels s'chappaient trois cascades cumantes. La montagne tait haute et fire; au-dessus du chteau, les vignes et les champs d'oliviers s'levaient par tages jusqu' la lisire d'un vieux bois de chnes-liges qui couronnait tout. Sur les pentes infrieures, on devinait sans les distinguer cent cultures de toute sorte o l'eau des trois cascades, savamment distribue, serpentait en filets d'argent. A ce spectacle, les enfants s'gosillaient en cris d'admiration, la rveuse milie secouait sa torpeur; Gautripon se frottait les yeux: il lui semblait impossible que le destin, son infatigable ennemi, lui rservt ce paradis terrestre. C'est bien l Castelmonte? demanda-t-il au guide qui courait nu-pieds le long du voiturin. --Oui, Excellence. --Mais le village? --Vous le verrez quand nous y serons; il est autour du palais. --Et ce palais, qui est-il? --Au seigneur. --Quel seigneur? --On ne le connat pas; c'est le comte de Fusti ou un autre. --Mais qui est-ce qui habite l dedans? --L'intendant, don Angelone. --C'est incroyable; nous serions l chez nous? Enfin, fouette cocher! Nous verrons bien. Ils cheminrent encore une bonne heure avant d'atteindre le but qu'ils croyaient toucher du doigt. L'air tait d'une transparence et d'une lasticit merveilleuses; on voyait un troupeau de chvres deux lieues, sur une autre montagne aux flancs dcharns, et l'on entendait sonner leurs clochettes. La route tait toujours mauvaise, comme celles qui n'ont d'autres cantonniers que le vent, la pluie et le soleil; mais elle avait t savamment conduite mi-cte par les ingnieurs franais de 1807. Une inscription mal efface laissait encore apercevoir les noms de Joseph Bonaparte et de Miot de Melito. On atteignit enfin deux pavillons majestueux, mais ruins et sans toiture, qui avaient d former la grande avenue. Huit rangs de vieux ormes noueux s'alignaient droite et gauche. D'un ct, le regard s'chappait sur une admirable valle, de l'autre on voyait une ligne de petites maisons uniformes dont chacune portait l'cusson des Fusti, deux btons (_fustes_) d'argent sur champ de gueules et la devise _hostibus_! Quelques femmes, entoures d'une multitude d'enfants, prenaient le frais sur leurs portes; on rencontra cinq ou six paysans de bonne mine qui revenaient des champs, la pioche sur l'paule, un bouquet de roses au chapeau. Le voiturin s'arrta sur la terrasse devant un portail magnifique o trente btes cornes dfilaient pour le moment sous l'oeil d'un jeune bouvier cheval. Gautripon s'aperut alors que les fentres du palais taient toutes fermes par des volets, ou compltement ouvertes, sans vitres ni chssis. La cour intrieure n'avait rien de remarquable que deux normes tas de fumier et un jet d'eau sans eau dans une grande vasque de marbre. Le guide, le cocher, Gautripon, les enfants, s'parpillrent la recherche de l'intendant, qui ne se montrait pas. Jean-Pierre entra de plain-pied dans une immense salle peinte fresque, o il y avait pour tout meuble un tabli de menuisier. Il fut bientt rejoint par le guide, qui s'tait fait mener par le ptre au domicile de l'intendant. Tout le monde s'y porta; c'tait une agrable maisonnette tapisse de jasmins et de passiflores; elle avait d servir quelque jardinier avant la dcadence du chteau. Don Angelone, au bruit, sortit de sa retraite, la serviette autour du cou et la bouche encore pleine. Il se confondit en excuses, en rvrences et en tonnements. Gautripon ne lui tait annonc que de la veille, et il ne l'attendait pas avant un mois ou deux. Cet homme tait une faon de Polichinelle napolitain, bouffi de farineux, luisant, souriant, impudent et plein d'esprit sous son masque grotesque. Sa favorite, un vrai tendron comme on en voit dans les contes de la Fontaine, allongea la table en un tour de main; une vieille cuisinire barbue apporta coup sur coup six cuelles de ptes et de viandes, dont une brigade de maons se ft contente. Une norme fiasque de vin noir sortit de terre comme par miracle, on apporta des chaises, et le gros vieux fripon comique rendit, le verre en main, ses comptes effronts. Il avait pris pour devise: rien d'inutile. Rfugi dans cet aimable pavillon, il laissa le palais se dlabrer tant qu'il voulut. D'ailleurs le btiment tait tel que, pour l'entretenir en bon tat, il et fallu deux fortunes princires. La dcadence datait d'un sicle et plus; le dernier seigneur de Castelmonte n'tait qu'un arrire petit btard de l'illustre famille qui gagna ses perons aux Vpres siciliennes en assommant sous le bton quatorze chevaliers angevins. Ce Fusti, bisaeul du jeune surnumraire, fit fortune dans la banque, racheta le domaine et s'y ruina aux trois quarts en voulant restaurer sa toiture. Matre Angelone n'tait pas homme dpenser un sou pour la gloire: il aimait mieux ruiner son prochain que lui-mme, eh! eh! et le faquin s'en vantait plaisamment. Je vous plains d'arriver aprs moi, disait-il Jean-Pierre; il n'y a plus que des os ronger. Les baux de nos fermiers ont encore dix ans courir en moyenne; ils rapportent en tout cinq ou six mille francs que j'ai toujours pays rubis sur l'ongle M. Dempoque. Quant la rserve des bois, vignes et pturages que j'exploite par moi-mme, j'en ai tir ce que j'ai pu, le sol est puis, vous n'y trouverez rien frire. Avouez franchement que j'aurais t fou de faire le gnreux. M'en aurait-on su gr? L'aurait-on cru? Le matre de cans n'est ni mon ami ni mon concitoyen; je ne l'ai jamais vu, je sais seulement qu'il est riche, et qu'il me traite comme un chien lorsqu'il me fait l'honneur de m'crire. Si j'avais pris ses intrts contre les miens, il aurait le droit de me faire enfermer! --Mais, reprit froidement Jean-Pierre, pourquoi gardiez-vous votre place, s'il n'y avait plus rien prendre? --Eh! l'habitude! On s'acoquine ce chien de pays; mais ma fortune est faite: j'ai gagn en vingt-quatre ans de quoi acheter Castelmonte, si je voulais. Tout bien dlibr, j'irai manger mes revenus Naples. C'est le pays de la vraie cuisine, monsieur. Sans compter que j'y ai mes deux fils honorablement tablis, l'an dans la douane, le cadet dans la police. Ah! ah! Gautripon devina sous cette impudence une certaine inquitude; il se dit que l'homme le plus effront n'talait pas sa sclratesse pour le simple plaisir de rcolter le mpris. Si mon coquin avoue tous les mfaits que la loi n'a pas prvus, c'est sans doute pour en cacher d'autres. En effet, quand matre Angelone eut fait le tour du domaine avec le nouvel occupant, lorsqu'il lui en eut montr les limites extrmes, dont l'une touchait au communal d'Acquanera et l'autre au couvent de Saint-Pandolfe, lorsqu'il eut indiqu les terres qu'il exploitait lui-mme et les champs lous aux paysans, Gautripon lia connaissance avec les plus anciens fermiers l'insu du fripon, qui faisait lentement ses malles, et voici ce qu'il dcouvrit. Sur un bien de deux mille hectares, la rserve du propritaire tait du quart en 1835, l'arrive de don Angelone, et les trois quarts donns ferme se louaient six mille francs. Une nombreuse population vivait l'aise autour du palais dlabr. On respectait les bois, on mnageait la terre, on bnissait le gnreux seigneur, et on lui apportait tous les ans, titre de don gratuit, une dme que l'intendant confisqua ds le dbut; mais comme le seigneur, mieux renseign, pouvait la rclamer d'un jour l'autre, matre Angelone imagina de refuser la dme, par grandeur, sans lever le prix des fermages: seulement il rduisit par degrs l'amiable la superficie de chaque ferme, et sa rserve s'accrut d'autant. Elle s'arrondit si bien, qu'en 1859, l'arrive de M. Gautripon, c'tait don Angelone qui exploitait les trois quarts du domaine et les fermiers qui vgtaient misrablement sur le reste. Tous les terrains de premire qualit avaient pass dans son empire; les pentes irrigables taient lui, les vignes lui, les mriers et les oliviers lui; il faisait cultiver sa rserve par des mercenaires, et les colons de Castelmonte, parqus en terre ingrate et taxs comme au beau temps, migraient leur choix, ou travaillaient pour Angelone moyennant vingt sous par jour. Sur les cent maisons du village, on en comptait soixante-quatre louer. Avec une prudence et une discrtion presque italiennes, Gautripon confessa les fermiers un un, descendit aux dtails, inscrivit tout, et dressa deux plans du domaine qui mettaient admirablement en saillie l'empitement norme de l'intendant. Lorsqu'il se vit arm de toutes pices, il convoqua tous les hommes de Castelmonte, et fit savoir matre Polichinelle qu'il et s'expliquer contradictoirement avec eux. L'accus comparut plus mort que vif et tremblant d'tre mis en pices, mais Jean-Pierre le rassura d'un mot. J'ai mang le pain et le sel avec vous, lui dit-il; je ne souffrirai pas qu'on vous maltraite en ma prsence; il me rpugnerait mme de vous faire condamner en justice, quoique les galriens de Naples soient de petits anges auprs de vous. Je demande seulement que vous rendiez de bonne grce une partie de ce que vous avez vol M. Dempoque et ces braves gens-ci. On connat approximativement le chiffre de vos rapines; vous vous tes vant devant moi de pouvoir acheter Castelmonte. C'est donc au moins sept cent mille francs que vous emportez. --Oh! monsieur, rpondit navement le coquin; presque tout est plac Naples. --Vous dplacerez donc, s'il vous plat, deux cent mille francs, moyennant quoi nous vous donnerons quittance. Angelone poussa de grands cris, il invoqua ple-mle les saints du paradis et les dieux de l'Olympe, il jura qu'il tait un homme mort; il demanda des juges, il supplia M. Gautripon de lui faire couper la tte, et il offrit cent mille francs pour ne pas dsobliger son bienfaiteur M. Dempoque. Gautripon maintenait son chiffre, et les paysans l'appuyaient; cependant, pour en finir, il descendit cent cinquante mille. Angelone se tut, rentra ses larmes, rpondit au paysan par une de ces grimaces napolitaines qu'on ne traduirait pas en deux volumes, et cda. Les dpouilles de Polichinelle furent loyalement et sagement partages; M. Dempoque et Gautripon s'entendirent au premier mot. Un tiers de la somme se rpartit entre les fermiers sous forme de btail, de semences, d'instruments, d'amendements et de rparations diverses. Le reste fut dpens en travaux d'utilit commune: on mit neuf la route d'Acquanera, on rtablit et l'on multiplia les chemins d'exploitation; M. Gautripon btit un moulin, un pressoir pour le vin et un autre pour l'huile; il fit venir un matre d'cole. Son premier acte avait t l'abandon des deux tiers de la rserve; il dchira tous les baux signs par Angelone, distribua les terres aux colons moyennant une redevance quitable, et doubla le revenu des locations sans faire tort personne. Quant aux cinq cents hectares qui lui restaient, il rsolut de les cultiver lui-mme et de donner ce salutaire exemple ses enfants. La main-d'oeuvre manquait un peu, comme partout; mais lorsqu'on sut aux environs qu'un homme juste et bienfaisant tait tomb du ciel dans les jardins de Castelmonte, ce fut qui migrerait vers cette terre de bndiction; le village se repeupla en six mois. Les habitants de ces montagnes taient alors trangement nomades; il faut dire que le pain leur manquait presque partout. De la fin de mai 1859 l't de 1870, pendant une priode de onze annes, l'ancien matre d'tude de la pension Mathey, l'ancien teneur de livres des _Villes-de-Saxe_, l'ancien caissier des _Trois-Croix_ continua ses habitudes de travail, d'pargne, de sobrit et de renoncement en tout genre. Il apprit la pratique d'un mtier, le plus noble de tous, qu'il connaissait peine en thorie, par les livres; il appliqua de son mieux les prceptes des matres anciens et modernes; il reboisa des sommets, il arrosa des versants, il draina des valles; il s'exera l'art encore si nouveau de traiter amicalement la terre, de mnager sa fcondit maternelle, de lui rendre ce qu'on lui prend, et de traire, sans l'puiser, cette incomparable nourrice dont les mamelles sont partout. Ses efforts ne furent pas toujours rcompenss; il se trompa souvent, souvent il fut tromp dans ses calculs les plus irrprochables par l'injustice des lments: la grande mre a parfois des caprices de matresse; il faut souffrir et persvrer en culture comme en amour. En fin dernire, il eut le droit de se fliciter et de dire: J'ai russi. Dans cette longue collaboration avec la nature, il cra plus de biens utiles que cent hommes n'en auraient pu consommer en cent ans. Il fit du bl, du vin, des fruits, de l'huile, de la laine, et une infinit de bonnes choses que les potes et les philosophes ddaignent en paroles, quoiqu'ils ne sachent gure s'en passer; mais surtout il fit des heureux, et ce fut le plus beau de sa gloire. Le peuple de paysans grossiers qui l'entourait s'prit pour lui d'un sentiment filial: pour un rien, les vieillards de soixante-dix ans l'auraient appel leur pre. On lui savait peut-tre moins gr de ses services que de l'ineffable bont qui les assaisonnait. Les services ont besoin de se faire pardonner en ce bas monde. Entre tous les heureux qu'il fit, les trois enfants de sa tendresse marchaient de front au premier rang, comme on pense. Aucun d'eux ne regretta les dorures de l'htel Gautripon: ils avaient bien d'autres richesses sous les yeux et des splendeurs autrement royales. Le parc n'tait rien moins qu'un petit Versailles bouriff, plein de mystres et d'imprvu, fait pour donner carrire l'imagination la plus calme et peupler de souvenirs charmants la plus indolente mmoire. Oh! ces grottes tapisses de cyclamens, de violettes et de pervenches! ces cavernes en rocaille o les arbustes ples avaient pouss, et ces gros chnes o le temps avait creus des cavernes! Et les statues de marbre blanc drapes de mousse verte, et les vieux murs paillets d'or au printemps par un million de girofles! et les grands orangers qui laissaient pleuvoir leurs fruits sur ces petites ttes, si le vent soufflait un peu fort! et l'norme figuier o grondait tous les matins le roucoulement srieux et doux des tourterelles! Lorsqu'il pleuvait par accident, on prenait la rcration dans un immense salon du palais, parmi cinquante chevaliers bards de fer qui en ouvraient cinquante autres coups de sabre, comme on ouvre des noix avec un petit couteau. La vote tait peuple de belles dames en robes volantes qui portaient bras tendu des couronnes plus grosses qu'un pain de six livres, et qui nageaient vigoureusement dans l'azur en gonflant leurs mollets athltiques. L'cole des trois mignons tait partout. Le pre les emmenait dans les champs, dans les bois; il lisait avec eux le livre immense sur lequel la mtaphysique a fait tant de sots commentaires. Quelquefois il avait en poche un ouvrage moins large et moins complet, l'_Odysse_ par exemple ou le pome de Lucrce; _Orlando Furioso_, les _Fables_ de la Fontaine, _Gil Blas_, _Paul et Virginie_, ou quelque noble pastorale de George Sand. A part le grec et le latin, qu'elle entendait pourtant un peu, la petite milie recevait la mme ducation que ses frres. Elle sera quelque jour la doublure d'un homme, disait M. Gautripon; il faut donc la tailler sur le mme patron que les hommes: sinon, gare l'toffe ou gare la doublure! Le physique et le moral de cette enfant semblaient justifier la thorie aventureuse de son pre. A dix-huit ans elle tait grande, belle, vaillante et chaste comme Diane; sa voix, un peu grave sans rudesse, allait au coeur; elle pensait beaucoup, parlait peu et n'ouvrait jamais la bouche pour ne rien dire. On n'avait pas meubl son esprit de ces cinq ou six rouleaux d'orgues mcaniques qui jouent point nomm les airs les plus connus; vous auriez pu la soumettre l'analyse la plus svre sans trouver dans toute sa personne un atome de banalit. Lon, vingt ans, faisait dj un homme assez complet. Les Parisiens du bois de Boulogne l'auraient trouv correct, lgant et solide cheval; les _scholars_ de Cambridge et d'Oxford l'auraient got comme humaniste; les paysans de Castelmonte s'tonnaient qu'un adolescent de cet ge ft non-seulement plus expriment, mais plus infatigable aux rudes besognes que le mieux bti d'entre eux; sa famille adorait en lui je ne sais quelle imptuosit gnreuse qui l'enlevait tout propos dans la sphre des sentiments suprieurs. C'tait un coeur ail, qu'on me passe le mot: j'ai vu des coeurs quatre pattes et j'en ai touch du pied qui rampaient. Cet aimable Lon semblait avoir fondu dans sa figure les plus beaux traits de ses trois auteurs; mais il tenait surtout de l'homme qui n'tait pas son pre. Gautripon se mirait en lui et disait mlancoliquement en _a parte_: Je saurai dsormais comment les vierges enfantent. Ce que j'ai mpris longtemps comme une fable grossire est le plus pur symbole de l'ducation. Cette clbre chastet dont l'infme n'avait pas dmordu fut un jour srieusement prouve. Mme Gautripon n'avait plus mme un cabinet de lecture porte pour amuser son dsoeuvrement. Elle se faisait bien envoyer ce qu'on imprimait Paris; mais la littrature passions tait en grve. La blonde exile de Castelmonte comparait son coeur une place que l'ennemi prend par famine, et par surcrot de disgrce l'ennemi mme lui manquait! Pas un chteau dans les environs, pas mme un beau petit bourgeois de campagne sous la main! La garnison d'Acquanera n'avait d'autre officier qu'un vieux lieutenant perclus de rhumatismes; le couvent de Saint-Pandolfe appartenait douze moines mendiants, sales et suspects de brigandage politique depuis la chute de Franois II. Madame se rabattit donc sur Jean-Pierre, se persuada qu'elle l'aimait, et dcida que, bon gr, mal gr, il payerait pour tout le monde. Cette crise, d'un genre absolument indit, se dclara en 1870, dans les premiers jours du printemps, selon l'usage. La jeune dame avait quarante ans, l'ge o les passions ont bec et ongles. Elle ne s'en tint plus aux soupirs touffs, aux oeillades timides, aux dclarations vagues; la gaillarde attaqua son homme de front, lui dit qu'il tait beau et mille autres sottises qui le faisaient rougir pour elle, mais qu'il avait l'esprit de tourner en badinage. L'effronte se piquait au jeu, elle inventait des reprsailles hardies et parfois spirituelles: par exemple, elle accablait ce malheureux des plus tendres caresses lorsque les enfants taient l et qu'on ne pouvait devant eux ni s'expliquer ni se dfendre. Cette petite guerre, en lui fouettant le sang, l'avait embellie; l'oeil brillait d'un clat que les yeux des poupes n'ont jamais eu; la bouche s'entr'ouvrait pour un sourire... comment dirais-je? apptissant. Un homme ordinaire l'et trouve irrsistible, mais Gautripon avait l'me plus fortement trempe que le commun des hommes. La comdie se dnoua un soir par une scne assez scabreuse qui mit Jean-Pierre au pied du mur. Un soir d'orage la poupe se jeta, tremblante et court vtue, dans l'appartement le plus particulier de Jean-Pierre. Elle reut une douche de mpris qui mit un terme ses fantaisies en glaant la moelle de ses os. Ah! lui dit Gautripon, ce n'est donc pas assez d'avoir t vingt ans votre mari? Moi, votre amant? Il me manque, votre avis, ce comble de honte?... Mais, malheureuse crature, vous ne voyez donc pas que ma vie ne serait plus qu'un non sens inqualifiable? Non-seulement j'amnistierais votre pass, mais je corromprais le peu de bien que j'ai pu faire ici-bas! Quatre ou cinq mois aprs cette victoire domestique, Gautripon et son fils an, monts sur leurs meilleurs chevaux, revenaient du march de Salerne quand l'honnte fermier de Castelmonte, pris d'un tourdissement soudain, perdit les triers et tomba sur la route. L'insolation produit souvent ces effets terribles; souvent aussi l'on porte son compte un crime qu'elle n'a pas commis. Il est certain que les deux Franais avaient djeun chez l'ancienne camriste de don Angelone, l'auberge de Saint Janvier, et que don Angelone tait capable de tout. Le jeune homme ne pensa qu' secourir son pre, il le porta entre ses bras jusqu'au plus prochain village et le soigna du mieux qu'il put avec l'aide d'un barbier rural qui le couvrit inutilement de sangsues. Le mal fit des progrs si rapides que les mdecins de la ville, mands en toute hte, arrivrent trop tard. Gautripon ne reprit connaissance qu'au moment de mourir. Il vit son fils genoux, qui lui baisait les mains en sanglotant: Ne pleure pas, dit-il. coute-moi plutt et tche de vieillir de vingt ans en cinq minutes. Te voil chef de famille, mon mignon. Je te confie ta soeur, ton jeune frre et... ta mre. Vous resterez Castelmonte, vous garderez les Rastoul, bonnes gens. Travaille comme moi, et tche que les paysans soient heureux. Ne t'inquite pas d'amasser de l'argent, vous tes riches. Je vous l'ai cach jusqu'ici, n'en dis rien ton frre et ta soeur avant le temps. Tu trouveras des instructions l-bas, dans mon bureau. Ta mre, elle, n'a rien; je la fie votre dvouement, il me plat de penser qu'elle vous devra le repos et l'aisance. Aimez-la bien, mes enfants, respectez-la; rappelez-vous l'exemple que je vous ai donn. --Mon pre! tu es bon, tu es noble, tu es grand! Tu es le premier entre tous les hommes! --Pour vous? Tant mieux. Cela m'est doux entendre. A mes yeux, je suis un pauvre diable, et ma vie a t quelque chose de trs-humble; mais je ne me plains pas: j'ai marqu par un peu de bien mon passage sur la terre; j'ai lev trois enfants qui vaudront mieux que moi; ma tche est faite. Toi, mon Lon, je te bnis. Souviens-toi, tant que tu vivras, de prfrer les bonnes actions aux bonnes affaires. Embrasse-moi, cher fils. Pour toi, pour milie, pour douard... pour qui encore? Oui, pour ta mre. Il faudra le lui dire, tu entends? Et pendant que tu y es, pauvre enfant de mes veilles et de mes larmes, ferme-moi les yeux! VIII Pas plus tard qu'hier matin, par un beau petit soleil de novembre, un couple assez mal assorti suivait en chaise de poste la route d'Acquanera Castelmonte. Les voyageurs taient deux poux de rencontre, un horrible petit monsieur qui crachait le sang par la portire et une vieille demoiselle pltre qui achevait le petit monsieur. L'homme (passez-moi le mot) avait trouv quelques millions dans le cabas d'une cuisinire pouse _in extremis_ par un clbre coquin de la bourse. Cet argent le condamnait faire ce qu'on appelle assez improprement la vie; le sang ladre, vici et vicieux de ses auteurs le condamnait mourir jeune, et les mdecins la mode, pour se dbarrasser de lui, l'envoyaient tousser son me au fin fond de l'Italie mridionale. Il trouva du dernier galant de choisir sa garde-malade parmi les cratures dont le temps se paye le plus cher. Une demoiselle Aurlia, surnomme l'Ogre parce qu'elle avait dvor cent cinquante petits jeunes gens, accepta la corve moyennant une reconnaissance d'un demi-million souscrite par devant notaire. L'Ogre tait cite bon droit comme un des tres les plus spirituels de son espce. Elle savait chanter aprs boire la posie alliace des Alcazars et des Eldorados, son rpertoire de calembours approximatifs et de plaisanteries trois sous la ligne tonnait les garons de nuit dans les restaurants la mode. Mais un tte--tte de deux mois puisa toutes les ressources de son esprit, et pour trouver un sujet inpuisable elle se mit rdiger verbalement les mmoires de son alcve. L'affreux petit phtisique coutait volontiers cette chronique des anciens jours, comme un roi prend plaisir feuilleter l'histoire fabuleuse de ses anctres. En sortant d'Acquanera, la donzelle avait entam le rcit de ses aventures avec le beau, le riche et le galant Lysis de la Ferrade. Elle amplifiait les folies que ce prince de la jeunesse avait faites pour ses yeux enlumins; les ftes, les bijoux, les terrains au parc des Princes et les autres splendeurs dont il l'avait paye; elle contait enfin qu'elle tait sur le point de vendre ses diamants, parce qu'il lui en avait promis d'autres, quand le pauvre garon mourut assassin par un vil spadassin. Comme elle achevait la lgende du sclrat introuvable et impuni, la chaise s'arrta devant un petit cimetire, le courrier descendit du sige et dit: Si monsieur et madame ont la curiosit de voir le tombeau d'un Franais? Il est tout neuf, en marbre blanc, avec deux figures sculptes par le clbre Pignatelli; il a cot deux mille ducats de Naples. Le voyageur fit la grimace et rpondit en imitant un comique du Palais-Royal: Si tu n'as qu'un tombeau nous offrir, tu peux le garder pour toi, mon bonhomme. --Viens-y, poltron, dit l'Ogre; on ne te retiendra pas malgr toi. Ils descendirent, et le domestique de place entendit cet aimable dialogue: Ah! par exemple! elle est trop forte, celle-l! Juste au moment o nous en parlions!... On mettrait a dans une pice, personne ne voudrait croire que c'est arriv. --Dis donc, mais ce n'est peut-tre pas le tien? --Comme s'il y en avait jamais eu deux! C'est bien a; le nom, les prnoms, l'ge et tout. Gredin, va! --Aprs? puisqu'il est mort! --C'est gal; je ne m'en irai pas sans dire une parole. As-tu un crayon? --Voil! L'Ogre prit le crayon, et entre les mots _ci-gt_ et le nom du mort elle crivit en lettres de deux pouces de haut sur un de large: L'INFAME. A cinq cents pas du cimetire, la chaise de poste rencontra un jeune homme, une jeune fille et un enfant, tous en deuil, qui descendaient gravement la route avec des couronnes dans la main. FIN COULOMMIERS.--Typ. A. MOUSSIN End of the Project Gutenberg EBook of L'infme, by Edmond About License: Share Alike