Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries) TOLLA PAR EDMOND ABOUT TREIZIME DITION PARIS LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 1884 Droit de traduction rserv. OUVRAGES DU MME AUTEUR FORMAT IN-8 Le roman d'un brave homme; 1 vol. illustr de 52 compositions par _Adrien Marie_; 2e dit. broch, 10 fr.;--reli 14 FORMAT IN-16 Alsace (1871-1872); 5e dition. 1 vol. 3 50 Causeries; 2e dition. 2 vol. 7 Chaque volume se vend sparment 3 50 La Grce contemporaine; 8e dition. 1 vol. 3 50 Le mme ouvrage, dition illustre 4 Le Progrs; 4e dition. 1 vol. 3 50 Le Turco.--Le bal des artistes.--Le poivre.--L'ouverture au chateau.--Tout Paris.--La chambre d'ami.--Chasse allemande.--L'inspection gnrale.--Les cinq perles; 4e dition. 1 vol. 3 50 Salon de 1864. 1 vol. 3 50 Salon de 1866. 1 vol. 3 50 Thtre impossible: Guillery,--L'assassin,--L'ducation d'un prince,--Le chapeau de sainte Catherine; 2e dition. 1 vol. 3 50 L'A B C du travailleur; 4e dition. 1 vol. 3 50 Les Mariages de province; 6e dition. 1 vol. 3 50 La Vieille Roche. Trois parties qui se vendent sparment. 1re partie: _Le Mari imprvu_; 5e dition. 1 vol. 3 50 2e partie: _Les Vacances de la Comtesse_; 4e dit. 1 vol. 3 50 3e partie: _Le marquis de Lanrose_; 3e dition. 1 vol. 3 50 Le Fellah; 4e dition. 1 vol. 3 50 L'Infme; 3e dition. 1 vol. 3 50 Madelon; 8e dition. 1 vol. 3 50 Le Roman d'un brave homme; 30e mille. 1 vol. 3 50 De Pontoise Stamboul; 1 vol. 3 50 Germaine; 57e mille. 1 vol. 2 Le Roi des montagnes; 15e dition. 1 vol. 2 Les Mariages de Paris; 75e mille. 1 vol. 2 L'Homme l'oreille casse; 10e dition. 1 vol. 2 Tolla; 13e dition. 1 vol. 2 Matre Pierre; 8e dition. 1 vol. 2 Trente et quarante.--Sans dot.--Les parents de Bernard, 40e mille. 1 vol. 2 Le Capital pour tous. Brochure in-18. 10 Coulommiers.--Imp. P. BRODARD et Cie. A MADAME DAVID D'ANGERS. Vous connaissez les Italiens, Madame, et vous savez qu' leurs yeux le monde est peupl de bonnes et de mauvaises influences. Pour moi, je crois surtout aux bonnes, et je me persuade qu'un grand nom doit porter bonheur un petit livre, et que le patronage d'une belle me, saine et vigoureuse, est un puissant renfort pour un esprit hsitant et peine form. C'est dans cette superstition que j'ose vous ddier l'histoire de _Tolla_. EDM. ABOUT. AU LECTEUR Si j'avais mis une prface la premire dition de ce petit livre, je me serais pargn bien des ennuis. Lorsqu'il parut pour la premire fois, il y a neuf mois environ, il ne dplut pas aux lecteurs de la _Revue des Deux Mondes_, public difficile parce que Mme Sand et M. Mrime l'ont gt. On me pardonna des longueurs impardonnables chez un crivain, excusables chez un homme qui apprend crire. Personne ne me fut svre, et on fit une large part l'ge et l'inexprience. Dans les derniers jours de mai, un ami vint en courant m'avertir d'un danger srieux: une revue de grand format devait me dnoncer comme plagiaire et apprendre au public que _Tolla_ n'tait que la traduction d'un roman italien intitul: _Vittoria Savorelli_. Il est vrai que les personnages de Lello et de Tolla, et les principaux traits de cette histoire, m'ont t fournis par un livre italien imprim Paris. Ce livre, qui n'est pas un roman, contient une grande partie de la correspondance originale des deux amants. Tolla a vcu l'poque o je la fais vivre. Lello, qui est encore de ce monde, appartient une famille princire, presque royale, du nord de l'Italie. Les lettres de Lello et de Tolla ont t publies par la famille Savorelli qui avait se venger. Si ce livre et t un roman, on l'aurait laiss circuler en Italie; mais c'tait un dossier: on fit tout ce qu'on put pour dtruire l'dition entire. Cependant je connais Rome une douzaine d'exemplaires de _Vittoria Savorelli_. Il en existe plusieurs Paris, comme j'ai pu m'en assurer. C'est un libraire de Paris qui m'a vendu le mien. Les faits indiqus dans le volume de _Vittoria Savorelli_ sont d'un intrt mdiocre. L'intrigue qui a spar les deux amants est un complot anonyme dont les auteurs sont rests inconnus. C'est la socit romaine tout entire qui a dcouvert le secret de leurs amours; l'orgueil de la famille de Lello a fait le reste. Une traduction de ce livre serait plus qu'ennuyeuse; elle serait presque illisible. On n'y trouverait d'excellent que quatre ou cinq lettres o la douleur s'lve jusqu' l'loquence: il est inutile d'ajouter que ce sont les lettres de Tolla. Je les ai traduites en les abrgeant. Mes emprunts cette correspondance forment un peu plus de quinze pages de cette nouvelle dition. Ma part d'invention se compose de l'ducation de Tolla, qui n'est nullement italienne, et de son portrait, qui n'est pas ressemblant; de tous les caractres que j'ai groups autour d'elle, et de tous les incidents, malheureusement trop rares, qui animent le rcit, la marquise et Pippo, le colonel et Rouquette, la gnrale et sa fille, Menico, Amarella, Cocomero, n'ont jamais exist que dans mon imagination. Il en est de mme des comparses, tels que le docteur ly, Mlle Sarrazin, le cardinal Pezzato, l'abb Fortunati et les autres. Lello ne s'est jamais jet dans le Tibre: l'histoire affirme qu'il tait au bal le jour de la mort de Tolla. Cocomero n'a jamais cass la tte de Menico, puisque ni l'assassin ni la victime n'ont exist. J'avoue que je me suis permis de puiser dans un dossier authentique les premiers lments d'une oeuvre d'imagination: beaucoup d'autres l'ont fait, sur qui l'on n'a pas cri haro. J'ai emprunt un peu et ajout beaucoup. Aux choses que j'empruntais, j'ai essay de donner _la forme_, sans laquelle les oeuvres de l'esprit ne sont rien. Cependant il me resterait un scrupule si j'avais cach la source o j'ai puis. Bien loin de dissimuler l'existence du volume de _Vittoria Savorelli_, et l'usage que j'en avais fait, j'ai montr le livre mes amis, aux indiffrents, et tous ceux que je connaissais. Le rdacteur en chef d'une revue spciale, qui a pour but de rprimer la contrefaon et le plagiat, a vu plus d'une fois _Vittoria Savorelli_ sur mon bureau; il l'a dit au public longtemps avant que personne songet m'attaquer[1]. J'ai remis moi-mme l'honorable directeur de la _Revue des Deux Mondes_ mon exemplaire de _Vittoria Savorelli_, avant d'avoir t accus par personne. Enfin, le manuscrit original de _Tolla_, que la _Revue des Deux Mondes_ a conserv, contient le passage suivant: [1] La _Proprit littraire et artistique_, numro du 16 mai, article de M. Guiffrey. Ce recueil forme un volume in-8 de 316 pages imprim chez Bthune et Plon, publi chez Daguin frres, sous ce titre: VITTORIA FERALDI, _istoria del secolo XIX_... et plus loin: Le volume dont je me suis servi a t dcouvert Paris par M. Leclre fils, commissionnaire en livres, boulevard Saint-Martin, en face du Chteau-d'Eau. Ce n'est pas ainsi que s'expriment les plagiaires. Malheureusement ce passage a t supprim sur les preuves. M. Buloz me fit observer que ces dtails bibliographiques n'taient pas leur place dans le corps du rcit, au verso de la mort de Tolla. Il remarqua de plus que je ne pouvais ni altrer le titre du livre en l'intitulant _Vittoria Feraldi_, ni afficher le vritable nom de la famille Savorelli. J'effaai donc ces deux phrases sur l'preuve, sans toucher au manuscrit qui n'tait pas sous ma main, et je les remplaai par cette note moins explicite, mais qu'un plagiaire se serait gard d'ajouter: Vittoria, istoria del secolo XIX. _Paris_, 1841. Avec ce renseignement et le _Journal de la Librairie_, le bibliomane le plus inexpriment aurait retrouv en cinq minutes l'diteur, l'imprimeur, et ce titre complet de _Vittoria Savorelli_. Et cependant, le 1er juin, la _Revue de Paris_ me disait: Apprenez, monsieur, qu'il existe un livre intitul _Vittoria Savorelli_. Je rpondis. J'avais rpondu d'avance en racontant, le 31 mai, dans la _Revue Contemporaine_, comment et avec quels matriaux j'avais fait _Tolla_. Mais quatre ou cinq journaux petits et grands se dchanaient dj contre moi. L'un m'appelait simplement plagiaire, l'autre me traitait plus familirement de voleur, et une _Revue_ hebdomadaire qui s'est mise sous le patronage de Minerve, m'accusait d'avoir vendu la dignit de l'homme de lettres un marchand d'habits-galons. Je puis parler sans amertume de toutes ces brutalits qui m'ont fait payer cher un peu de succs: les mauvais temps sont passs. Mais si j'avais eu le malheur de perdre courage, si je m'tais laiss abattre, si je ne m'tais tenu sur la brche, il ne me resterait plus qu' jeter mon critoire par la fentre, changer de nom, et apprendre un mtier. Le tout parce que j'avais cach l'existence de _Vittoria Savorelli_! Je pris le parti de solliciter un jugement de la Socit des gens de lettres. J'crivis au prsident: J'aspire l'honneur d'tre des vtres; les livres que j'ai faits ne sont rien; mais j'ai t brutalement calomni: voil mon titre le plus srieux votre choix. Le Comit des gens de lettres, sur un rapport loquent du bibliophile Jacob, me reut l'unanimit. Pendant ces dbats, _Tolla_ tait reproduite par tous les grands journaux des dpartements et par l'_Indpendance belge_, contrefaite Berlin, traduite en allemand, en danois, en sudois et en anglais. Aucun journaliste, aucun diteur, aucun traducteur ne s'avisa de publier _Vittoria Savorelli_. Je proposai deux grands journaux de leur en faire une traduction: on me renvoya bien loin. Le tumulte apais, les journaux et les revues me jugrent de sang-froid. Le premier mot fut dit par l'_Indpendance belge_: Il n'y a pas de quoi fouetter un chat. Le dernier par l'_Illustration_: _Much ado about nothing_, beaucoup de bruit pour rien. Dans l'intervalle, la _Revue de Genve_, la grande _Revue de Westminster_, la _Gazette d'Augsbourg_, le _Leader_, l'_mancipation belge_, etc., s'taient prononcs en ma faveur: j'ai eu de quoi me consoler. Je sais qu'il me reste encore quelques incrdules convaincre et que la paternit de ce roman me sera acquise lorsque j'en aurai fait d'autres. Je me lve matin, et j'cris un peu tous les jours pour prouver que je ne suis pas un plagiaire, et pour mriter votre amiti, ami lecteur. TOLLA. I La famille Feraldi n'est pas princire, mais elle marche de pair avec bien des princes. Alexandre Feraldi, comte du Saint-Empire, baron de Vignano, chevalier de l'ordre de Constantin, est un des soixante patriciens inscrits sur les tables du Capitole. Il n'a jamais voulu entrer dans l'arme pontificale, o son pre tait lieutenant-colonel. Une sant dlicate, l'instruction srieuse qu'il a reue au collge de Nazareth, et, par-dessus tout, la ncessit de rtablir les affaires de sa famille, lui a fait embrasser l'tude des lois et de la jurisprudence. Le temps n'est plus o l'on trouvait dans chaque Romain l'toffe d'un soldat, d'un laboureur et d'un jurisconsulte; mais les patriciens ont conserv le respect des trois arts glorieux qui firent la grandeur de leurs anctres. Le comte Feraldi, docteur en droit sans droger, se maria en 1816 Catherine Mariani, fille du marquis de Grotta Ferrata. Vers la mme poque, deux de ses cousins germains, du mme nom que lui, pousrent des princesses, une Odescalchi et une Barberini. Alexandre Feraldi ne fut pas insensible l'honneur de ces alliances, qui relevaient le nom de sa famille. Trois mois aprs, une succession inespre, qui vint le surprendre pendant la grossesse de sa femme, le mit pour toujours au-dessus du besoin, en portant son revenu vingt-cinq ou trente mille francs. Jamais homme ne fut plus heureux que le comte Feraldi dans la premire anne de son mariage. Ce petit homme aimable, vif et sautillant, trs-brun, sans que sa physionomie prsentt rien de noir; trs-fin et trs-subtil, avec beaucoup de franchise et d'ouverture de coeur, remplissait de sa joie et animait de sa gaiet le palais dlabr de ses anctres. Sa femme, assez belle, mais d'une beaut sche et pour ainsi dire indigente, l'aimait perdument. Ses amis le plaisantaient quelquefois sur l'excs de son bonheur. O s'arrtera, disait-on avec emphase, la fortune des Feraldi? Le Pactole court dans leur jardin; les rejetons des familles princires viennent se greffer sur leur arbre gnalogique. Nous te prdisons, trop heureux Alexandre, que ta femme avant deux mois accouchera d'un pape! Le 1er septembre 1816, la comtesse mit au monde une fille qui fut baptise sous le nom de Vittoria. Un an plus tard, Vittoria eut un frre qu'on appela Victor. Le triomphant petit comte Alexandre n'avait pas trouv de noms plus modestes pour ses enfants. C'tait plaisir de l'entendre demander si son fils Victor avait pris le sein, et sa fille Vittoria avait mang sa bouillie. La comtesse et les gens de la maison appelaient tout bonnement le petit garon Toto et la petite Tolla. Le palais Feraldi est situ dans un des plus nobles quartiers de Rome, deux pas de l'ambassade de France. Il n'est ni trs-grand ni trs-beau: il n'a ni la vtust originale du palais de Venise, ni l'immensit du palais Doria, ni la majest du palais Farnse; mais il a un jardin. Tolla fut leve au milieu des arbres et des fleurs. Une grande alle, abrite contre le vent du nord par une muraille de cyprs, tait sa promenade d'hiver. A l'ge de sept ou huit mois, elle fit la connaissance d'un vieux citronnier en fleur qui devint son meilleur ami. Elle tendait vers lui ses petits bras; elle arrachait belles mains les longues fleurs et les gros boutons violacs, et elle les portait sa bouche. Le mdecin de la maison, le docteur ly, permit que ds les premiers jours d'avril on la gardt une heure ou deux au jardin, tendue en libert sur un tapis, l'ombre de son citronnier, ou sous un chne vert, autre ami vnrable. L't venu, c'est au jardin qu'elle prit ses premiers bains, dans une eau que le soleil avait eu soin de chauffer. La libert, le mouvement, le grand air et les parfums gnreux qui s'exhalent des arbres, tout concourut fortifier ce jeune corps: Tolla grandit avec les plantes qui l'environnaient, sans effort et sans douleur. Une promenade au jardin l'endormait en quelques minutes; en s'veillant elle souriait la vie, ses parents et son jardin. Le travail des premires dents, si redout des mres, se fit en elle sans qu'on s'en apert, et un beau matin la comtesse, qui la nourrissait, poussa un cri de surprise en se sentant mordue par deux petites perles bien aiguises. Tous les ans, au mois d'aot, le comte s'embarquait pour Capri, o il possdait un beau vignoble. Tandis qu'il surveillait ses vendanges, la comtesse allait vivre Lariccia, en bon air, dans une jolie _villa_ o, de mmoire d'homme, personne n'avait pris les fivres. Son mari venait bientt l'y rejoindre. Ils y restaient avec leurs enfants jusqu'aux froids, et ne retournaient jamais Rome avant d'avoir vu cueillir les olives. Tolla passa Lariccia les plus beaux jours de son enfance. Elle y tait plus libre qu' Rome, quoiqu'on l'et place sous la haute main du petit Menico, fils d'un fermier de son pre. Menico, c'est--dire Dominique, avait cinq ans de plus que Tolla et six ans de plus que Toto, mais il n'abusa jamais de l'autorit que lui donnaient son ge et la confiance de la comtesse. Il ne savait rien refuser Tolla. En dpit de toutes les recommandations de prudence et d'abstinence qu'on ne lui avait pas mnages, il hissait lui-mme sa petite lve sur tous les nes du village, et il maraudait son intention dans les jardins les mieux enclos. Plus d'une fois on surprit le mentor clatant de rire la vue de Tolla qui mordait belles dents une lourde grappe de raisins jaunes, ou qui se barbouillait les joues avec une grosse figue violette. Les jardins, les bois, les nes et Menico furent pendant douze ans les seuls prcepteurs de Tolla. Sa mre lui apprit un peu de religion et de musique. Comme on ne la fora jamais de se mettre au piano, elle y vint toujours volontiers. Ses petits doigts aimaient courir sur les touches d'ivoire. Il se trouva qu'elle avait l'oreille juste, et mme, ce qui est plus rare chez les enfants, le sentiment de la mesure. Le clbre maestro Terziani, qui l'entendit un jour par hasard, dclara que c'tait grand dommage de ne lui point donner un matre, mais on le laissa dire. La religion, et surtout ce catholicisme splendide qui rgne Rome, trouva chez elle une me bien prpare. La pompe des crmonies, les parfums de l'encens, l'or, le marbre, la musique sacre, l'attirrent invinciblement, comme ce citronnier fleuri auquel elle tendait les bras. Son imagination avide s'empara du premier aliment qui lui fut offert. Elle s'prit d'une passion filiale pour la madone, cette dame vtue de bleu et d'or qu'on lui disait si bonne et qu'elle voyait si belle. L'enthousiasme puril qu'elle conut pour certaines images se changea peu peu en dvotion. A force de prier dans la chambre de sa mre devant une _Sainte Famille_ de Sassoferrato, elle se lia tout particulirement avec saint Joseph: elle lui envoyait des baisers, comme un vieux et respectable parent de la maison. Tu verras, lui disait-elle, comme je t'embrasserai, si je vais au ciel! Cette me aimante n'eut pas besoin d'apprendre la charit. A quatre ans, elle dchirait ses habits, parce qu'elle avait remarqu qu'on les donnait aux petits pauvres lorsqu'ils taient dchirs. Elle miettait son djeuner aux oiseaux du jardin. Ne sont-ils pas notre prochain? disait-elle. Je nourris mes frres ails. Sa charit s'tendait jusqu'aux morts. Un jour, sa mre la conduisit l'glise des Jsuites, o l'on prchait pour les mes du purgatoire. C'tait dans l'octave de Saint-Ignace, un mois environ avant qu'elle et accompli sa sixime anne. Pendant tout le sermon, Toto n'eut d'yeux que pour la statue colossale en argent massif pose sur un globe de lapis-lazuli; il demanda plusieurs fois sa mre si le bon Dieu tait aussi riche que saint Ignace, et s'il avait en quelque endroit du monde une aussi belle statue. Tolla couta le prdicateur. Quand la premire quteuse passa prs d'elle, elle jeta dans la bourse une petite pice de monnaie que sa mre lui avait donne pour cet usage; mais lorsqu'on vint quter devant elle pour la seconde fois, comme elle n'avait plus d'argent, elle dtacha vivement son petit bracelet de corail et le donna aux mes du purgatoire. On ne s'en aperut que le soir en la dshabillant. Tu n'aurais pas d, lui dit sa mre, donner ton bracelet sans ma permission. Elle rpliqua vivement: Vous n'avez donc pas entendu, maman, comme ces pauvres mes ont soif? A treize ans, Tolla savait lire et crire, monter cheval, grimper aux arbres, sauter les fosss, jouer du piano, aimer ses parents et prier Dieu. Son pre s'aperut qu'avec ses petits talents, sa parfaite ignorance et ses grandes qualits, elle ne ressemblait pas mal un buisson d'aubpine en fleur. On rsolut de la mettre en pension. L'tablissement en vogue en ce temps-l tait l'institut royal de Marie-Louise, Lucques. Les lves y accouraient du fond de l'Italie et mme des pays d'outre-mer et d'outre-monts. Le bruit des concours annuels qui s'y faisaient et des rcompenses qui y taient dcernes retentissait dans toute la pninsule, de Naples Venise. Le comte Feraldi espra que l'amour de la gloire veillerait chez sa fille le got du travail, et que l'appt de ces couronnes tant envies lui ferait regagner le temps perdu. Il la conduisit la surintendante de l'institut royal, comtesse Trebiliani. Tolla, jete sans transition dans les habitudes rgulires et presque monastiques d'une grande communaut, n'eut pas le temps de regretter sa libert, sa famille et les bois de Lariccia. Elle s'prit pour l'tude d'une passion soudaine, mais o la curiosit avait plus de part que l'mulation. Elle se souciait mdiocrement de paratre savante, mais elle conut un incroyable dsir de savoir. Toutes les facults srieuses de son esprit, brusquement veilles, entrrent en travail, et l'on crut reconnatre que l'oisivet o elle avait vcu avait centupl ses forces. Son esprit ressemblait ces terres incultes du nouveau monde qui n'attendent qu'une poigne de semence pour rvler leur inpuisable fcondit. Ignorante comme elle l'tait, tout lui parut nouveau, tout piquait sa curiosit; elle ne ddaignait rien, rien ne lui semblait us ni banal. Les histoires les plus insipides, les abrgs les plus nausabonds avaient pour elle autant d'attraits que des romans. La gographie lui parut une science curieuse et attachante: en feuilletant un atlas, elle prouvait les motions du voyageur qui dcouvre des Amriques chaque pas. Pour tout dire, en un mot, rien ne la rebuta, pas mme l'arithmtique; elle fut charme de ces petits raisonnements secs et prcis; elle saisit au premier coup d'oeil tout ce qu'ils ont d'ingnieux dans leur simplicit, et je ne sais s'il s'est trouv personne, depuis Pythagore, qui la table de Pythagore ait fait autant de plaisir. A la fin de l'anne 1831, Tolla, sans avoir song un seul instant se couvrir de gloire, suivant les intentions de son pre, se trouva la premire de sa classe et reut la croix d'or, aux applaudissements de toute la cour. Elle maintint sa supriorit, sans y penser, jusqu' l'ge de dix-sept ans. Dans l'automne de 1834, un dcret du duc de Lucques supprima l'institut royal et rendit les lves leurs familles. Tolla parlait assez lgamment le franais et l'anglais; elle avait amass la petite somme de connaissances qu'un pensionnat peut offrir une jeune fille; un excellent matre avait cultiv sa voix et chang en talent ce qui n'tait chez elle que l'instinct de la musique; ses parents la trouvrent parfaite, et son pre glorieux se hta de la conduire dans le monde. Elle y fit une entre triomphale, et Rome se souvient encore de sa prsentation chez la marquise Trasimeni. Les mres de famille, intresses lui trouver des dfauts, avaient arm leurs yeux de la curiosit la plus malveillante. Elle subit sans s'en douter ce formidable examen o tous les juges taient prvenus contre elle: elle en sortit son honneur. L'aropage des femmes de quarante ans dcida l'unanimit qu'elle avait une petite figure franaise assez gentille. Les hommes la proclamrent de prime saut la plus jolie fille de Rome. Sa beaut tait de celles qui dcouragent les statuaires et leur font cruellement sentir l'impuissance de leur art. Ses mains, sa figure et ses paules avaient la pleur mate du marbre, et cependant le marbre le plus fidle n'aurait jamais pu passer pour son image. Rien n'tait plus facile que de rendre la finesse aristocratique de ce nez imperceptiblement arqu, la courbe fire des sourcils, l'ampleur un peu ddaigneuse des lvres, le model dlicat des joues, o deux imperceptibles fossettes se dessinaient par instants; mais David lui-mme, le sculpteur de la vie, aurait t incapable d'exprimer le mouvement, la sant, et comme la joie secrte qui animait ces traits adorables. La jeunesse dans toute sa force clatait travers cette enveloppe dlicate; la pleur de son visage tait saine et robuste. Elle ressemblait ces lampes d'albtre qu'une flamme intrieure fait doucement resplendir. Ses yeux chtains, mais qui paraissaient noirs, avaient le regard doux, tonn et un peu farouche d'une jeune biche qui coute les chos lointains du cor. Sa chevelure longue, paisse et soyeuse, s'entassait sur sa tte et dbordait en deux boucles pesantes jusque sur ses paules. Son corps mignon, souple, frle, et cependant vigoureux, ressemblait ces statues antiques dont la vue n'inspire que de hautes penses et de nobles dsirs, quoiqu'elles se montrent sans voiles et qu'elles ne soient vtues que de leur chaste beaut. Ses mains taient petites, et son pied aurait t remarqu Sville ou Paris. Tolla fut d'autant plus admire Rome qu'elle n'avait pas une beaut romaine. Cette nation vigoureuse qui se baigne dans les eaux jaunes du Tibre a conserv, quoi qu'on dise, une assez bonne part de l'hritage de ses anctres. Les hommes ont toujours cet air mle et srieux, cette noble prestance et cette dignit extrieure qui distinguaient jadis un Romain d'un Grec ou d'un Gaulois; les femmes sont encore ces belles et massives cratures parmi lesquelles le vieux Caton choisissait la gardienne de son foyer et la mre de ses enfants. Les jeunes Romaines, avec leur front bas, leur face brillante, leurs puissantes paules, leurs bras charnus, leurs jambes paisses, leurs pieds solides et leur large et opulente beaut, semblent si bien prdestines aux devoirs de la famille, qu'il est difficile de voir en elles autre chose que des mres et des nourrices futures: elles ont la physionomie plantureuse et fconde de cette brave terre d'Italie qui a nourri sans s'puiser tant de fortes gnrations. Leur regard, leur sourire, et jusqu' leur coquetterie ont quelque chose de tranquille, de positif et de convenu, comme le mariage et le mnage. Au milieu de cette foule un peu banale, Tolla surprenait l'admiration par une grce plus pre, par des mouvements plus vifs, par je ne sais quel charme bizarre et inusit. Son entre produisit sur les regardants une impression analogue celle que vous prouveriez, si dans un boudoir tout imprgn de poudre la marchale quelque brise soudaine apportait les fraches senteurs d'une fort. Ds ce moment, tous les sourires parurent fades, except le sien, et toutes les plantes robustes au milieu desquelles elle glissait au bras de son pre ne furent plus que des poupes majestueuses. Elle avait choisi pour son dbut une toilette extrmement simple, qui fut copie ds le lendemain par toutes les brunes, et qui resta la mode pendant deux ou trois mois. C'tait une robe de tarlatane avec un dessous de taffetas blanc, un camlia blanc au corsage, un large velours ponceau dans les cheveux, et une longue pe d'argent plante horizontalement dans la natte, suivant la mode des filles de la campagne et des _minintes_ du Transtevre. Cette coiffure rustique inspira au fameux improvisateur Benzio un sonnet qui se terminait ainsi: D'o viens-tu? De la cour imposante d'un roi ou de la modeste chaumire d'un berger? Est-ce _contessina_ (petite comtesse) que l'on te nomme? ou faut-il t'appeler _contadina_ (paysanne)? Si tu es _contessina_, tous les bergers vont s'armer contre la noblesse; si tu es _contadina_, tous les comtes vont acheter des gutres de cuir et des vestes de velours. Tolla supporta sans aucune gaucherie le petit triomphe qui lui fut dcern. On sait combien il est difficile d'essuyer, sans perdre contenance, une averse de compliments. Cette preuve, trs-rude en tout pays, est formidable en Italie, dans la patrie de l'hyperbole. Tolla s'entendit comparer ce que les trois rgnes de la nature renferment de plus exquis: on lui dcerna bout portant la qualification d'astre, de merveille et de divinit. Les femmes elles-mmes prirent part ce concert, toutes prtes la proclamer vaniteuse si elle acceptait les louanges, et sotte si elle les repoussait. Mais elle trouva dans l'enjouement naturel de son esprit un refuge contre l'une et l'autre accusation: elle ne reut ni ne rejeta les flatteries sous lesquelles on esprait l'accabler. Tantt elle les accueillit en badinant et d'un ton qui voulait dire: J'coute par politesse les sottises que la politesse vous a inspires; tantt elle les renvoya plaisamment leurs auteurs, quand leurs auteurs taient des femmes. Elle payait leurs louanges avec usure, et rendait des diamants pour des cristaux, des soleils pour des toiles. Ces innocentes malices de la navet obtinrent les applaudissements muets, mais unanimes, de tous les hommes; il est si difficile de rsister aux charmes de la jeunesse! C'est ainsi que la plus jolie fille de Rome, sans chercher l'esprit, sans faire _de mots_ et sans mdire de personne, gagna haut la main son brevet de femme d'esprit. Si Tolla n'avait eu pour elle que son esprit et sa beaut, elle aurait trouv un pouseur; mais comme elle avait une dot, il s'en prsenta quarante. Le comte Feraldi ne se faisait pas faute de dire qui voulait l'entendre: Il y a vingt mille sequins ou cent mille francs de bon argent dans un coffre de ma connaissance pour le brave garon que choisira la plus jolie fille de Rome. Tolla dansa pendant deux hivers avec toute la jeunesse des tats pontificaux sans choisir personne. Ses parents ne la pressaient pas. Prends ton temps, lui disait son pre. Je conviens qu'il n'est pas facile de trouver un homme digne de toi: pour ma part, je n'en connais point. La comtesse, qui ses bonnes amies demandaient, par pure charit, pourquoi Tolla, avec sa beaut, son esprit et sa dot, tait arrive l'ge de dix-neuf ans sans se marier, leur rpondait sans malice aucune: Nous ne sommes pas de ces parents qui grillent de se dbarrasser de leurs filles. Tolla dans le monde tait l'orgueil de son pre; Tolla dans sa famille tait la vie et la bonne humeur de la maison. Entre un bal et une promenade cheval avec son frre, qui venait de terminer ses tudes, elle partageait avec sa mre les travaux domestiques et les soins du mnage; elle revoyait les comptes du _ministre_, c'est--dire de l'intendant; elle traait sa femme de chambre, qui lui servait de lingre et de couturire, le dessin d'un col ou d'une paire de manches; elle prsidait quelque arrangement nouveau dans son cher jardin, o elle travaillait en chantant un bel ouvrage de tapisserie. Elle tait prsente partout, voyait tout, savait tout, disposait tout, commandait, souriait et plaisait tout le monde. Cette petite personne mondaine, cette danseuse infatigable, cette cuyre intrpide qui sautait les barrires et les fosss, pratiquait au palais Feraldi toutes les gracieuses vertus d'une mre de famille. II Le 30 avril 1837, l'lite de la noblesse de Rome tait runie chez la marquise Trasimeni. Les jeunes gens dansaient au piano dans le salon des tapisseries; quelques mres de famille surveillaient nonchalamment les plaisirs de leurs filles; les papas jouaient au whist dans le boudoir de la marquise; le jardin, de plain-pied avec l'appartement, tait peupl d'une douzaine de fumeurs qui promenaient dans l'obscurit la lueur de leurs cigares. On jouissait des premires douceurs du printemps et des derniers plaisirs de l'hiver. Mme Assunta Trasimeni avait alors la maison la plus agrable et la moins bruyante de Rome. Les trangers ne s'y faisaient point prsenter, ou s'y ennuyaient mortellement, faute de pouvoir comprendre le charme intime et la grce silencieuse de ces runions; mais les Romains auraient regard comme une calamit publique la suppression des jeudis de la marquise. Ce haut salon, dont la vote, peinte fresque par un lve de Jules Romain, portait quatre grandes figures un peu effaces reprsentant Rome, Naples, Florence et Venise; ces belles tapisseries du XVIe sicle, dont le temps avait adouci et fondu les couleurs; ces meubles d'bne imperceptiblement fendille; ce vieux lustre de cristal de roche; ce piano de Vienne, dont les sons taient amortis par les tentures, tout respirait une bonhomie grandiose et un peu triste. Les domestiques, enfants de la maison, vtus de livres hrditaires, prsentaient si cordialement les verres de limonade, que pas un des invits ne songeait regretter les rceptions fastueuses et la prodigalit banale de tel prince ou de tel banquier. Le salon, les meubles, les habitudes douces et rgulires de la maison, tout encadrait merveilleusement la figure de la marquise. Elle touchait sa quarantime anne; elle tait grande, un peu maigre, et blonde avec d'admirables yeux noirs. Sa beaut tait faite de dignit, de bienveillance et de tristesse. Elle portait invariablement une robe de velours noir, et personne ne se souvenait de l'avoir vue autrement vtue, mme dans sa jeunesse et du vivant de son mari. Quoique sa mre lui et laiss de beaux diamants, on ne lui vit jamais d'autres bijoux qu'une petite bague d'or, presque use, qui n'tait pas un anneau de mariage. Cette digne et srieuse personne ne riait jamais; son sourire avait je ne sais quoi de rsign. Elle n'aimait ni le jeu, ni la conversation, ni la musique, except quelques vieux airs qu'elle jouait sur son piano lorsqu'elle tait seule; elle avait renonc la danse ds l'ge de dix-neuf ans, une anne avant son mariage. Sa position et la fortune de son mari l'avaient condamne recevoir et aller dans le monde; cependant ni dans le monde ni chez elle aucun homme ne lui avait fait la cour. Une heure d'entretien lui avait toujours suffi pour teindre les passions que sa beaut avait allumes. L'amour le plus intrpide aurait recul devant le spectacle de ce coeur bris, de cette sensibilit teinte, de cette me pleine de ruines mystrieuses. Elle n'aimait, aprs Dieu, que son fils Philippe, un beau jeune homme de vingt ans, qui venait d'entrer dans la garde noble. Elle ne hassait personne: le seul homme dont elle vitt la rencontre tait un ancien ami de son mari, le colonel Coromila. Sa vie gale et monotone tait comme un tissu de prires et de bonnes actions. Toutes ses matines se passaient l'glise des Saints-Aptres, sa paroisse; le soir, elle allait dans les salons, comme une soeur de charit dans les mansardes, pour soutenir les faibles et soulager les affligs. Elle excellait consoler les amours malheureux et gurir ces secrtes blessures de l'me pour lesquelles le monde a si peu de piti. Elle s'employait, avec une prdilection visible, marier les jeunes filles et aplanir les obstacles que l'ingalit des fortunes lve entre ceux qui s'aiment. La marquise avait dtach de son revenu une somme assez forte destine doter annuellement quatre filles pauvres; mais, en dehors de cette fondation pieuse, il lui arriva, dit-on, plus d'une fois de complter la dot d'une fille de noblesse. Ses petites soires du jeudi ont fait en une anne plus de mariages que les grands bals du prince Torlonia n'en feront en dix ans. Elle ne recevait cependant que de huit heures minuit. Sa sant ne lui permettait pas les longues veilles, et ce n'tait pas sans dessein qu'entre tous les jours de la semaine elle avait choisi le jeudi. Les invits se retiraient minuit moins un quart, de peur d'empiter sur le vendredi, jour de mortification, o les thtres font relche dans toute l'Italie. C'tait un prjug rpandu dans Rome que toutes les unions contractes sous les auspices de la marquise taient ncessairement heureuses, et lorsqu'on voulait dsigner un mauvais mnage, on disait: Ils n'ont pas t maris par la Trasimeni. Quoique cette sainte femme ft un objet de vnration pour tous et d'admiration pour quelques-uns, la curiosit publique, qui ne perd jamais ses droits, cherchait encore, aprs plus de vingt ans, le secret de sa tristesse; mais personne ne connaissait le chagrin qui avait assombri une si belle vie. La comtesse Feraldi, son amie d'enfance, se rappelait que la belle Assunta avait refus deux ou trois fois la main du marquis Trasimeni, sans que rien pt expliquer cette rpugnance. Le jour du mariage, on avait eu beaucoup de peine lui faire quitter le noir pour lui faire prendre le costume traditionnel des maries. Elle avait dit sa mre en partant pour l'glise: J'entre dans le mariage comme dans un couvent. De ces souvenirs trs-vagues, dont l'authenticit mme tait fort conteste, quelques personnes avaient pu conclure que la marquise portait le deuil d'un premier amour. Au moment o commence cette histoire, Mme Trasimeni tait assise dans un coin du grand salon, entre la comtesse Feraldi et une trangre tablie depuis plusieurs annes Rome, la gnrale Fratief. Tout en causant, ces trois mres regardaient avec une satisfaction visible un quadrille o leurs enfants taient runis. Philippe ou Pippo Trasimeni dansait avec Tolla, en face de Nadine Fratief, toute fire d'avoir pour cavalier le lion des bals de Rome, le roi de la jeunesse dore, Lello Coromila, des princes Coromila-Borghi. Pour un homme averti, les physionomies de ces quatre jeunes gens auraient t un spectacle curieux. Lello Coromila paraissait causer trs-vivement avec sa danseuse, qui semblait plaisanter et rire sans arrire-pense, avec tout l'abandon de la jeunesse. Pippo lutinait Tolla pour avoir une petite rose ple qu'elle avait attache son corsage, et Tolla, qui ne cda qu' la dernire figure de la contredanse, tait trs-anime la dfense de son bien. Ni Mme Feraldi, ni la gnrale, ni mme la bonne marquise, avec sa pntration maternelle, ne devinaient les sentiments cachs sous cette surface de gaiet et d'indiffrence; mais, mieux surveiller les visages, elles auraient reconnu que les yeux de Lello dvoraient Tolla; que Tolla, confuse, inquite et presque heureuse, se dbattait contre un sentiment nouveau pour elle; que Pippo, leur ami commun, les regardait l'un et l'autre en homme qui voudrait les voir l'un l'autre; et que Nadine, malgr une exprience prmature de l'art de feindre, laissait percer dans ses yeux un peu d'amour, beaucoup d'ambition, et une de ces haines concentres dont les femmes seules sont capables. Manuel ou Lello Coromila tait le fils cadet du prince Coromila-Borghi. Les Coromila, si l'on en croit leur arbre gnalogique, datent de la guerre de Troie. L'histoire de leur famille remplit trois volumes in-quarto, publis Parme en 1780 par l'admirable imprimerie de Bodoni. Le tome premier s'arrte l're chrtienne, le second l'an 1000; le troisime, qui est presque entirement authentique, contient la gloire srieuse de la famille. Ser Tita Coromila, grand amiral de la rpublique de Venise et pre du doge Bartolomeo Coromila, remporta, la fin du XVe sicle, la victoire navale de Naxie, qui arrta l'lan de la flotte turque et assura Venise la domination de l'Archipel. Giuseppe Coromila tait le chef de l'ambassade qui vint complimenter le roi de France Henri IV, son avnement au trne. En mai 1797, lorsque le gouvernement aristocratique de Venise abdiqua en faveur du peuple, Ludovico Coromila quitta sa patrie et vint s'tablir Rome avec sa famille. Les domaines de cette grande maison sont situs, partie dans la Romagne, partie dans le royaume lombard-vnitien. Leur palais du Corso est le plus magnifique de tous ceux qu'on admire Rome; leur villa d'Albano a des jardins aussi vastes et plus varis que ceux de Versailles, et ils conservent Venise quatre palais sur le grand canal. Les trois branches de la famille runissent entre elles une fortune territoriale value prs de cinquante millions; les Coromila-Borghi possdent un peu plus du quart de ce fabuleux patrimoine. Tandis que l'hritier des doges s'avanait, pour la pastourelle, au-devant de Nadine et de Tolla, la grosse gnrale Fratief couvait des yeux les millions qu'elle voyait danser en sa personne, et rptait pour la centime fois un pangyrique uniforme des perfections de Lello. Elle s'obstinait l'appeler le prince Lello, quoiqu'on lui et redit satit que Lello n'tait et ne serait jamais prince. Le seul prince Coromila Borghi tait son pre, le vieux Luigi, aprs qui le titre passait l'an. Lello devait se rsigner, comme son oncle le colonel, n'tre jamais que le chevalier Coromila; mais la gnrale ne regardait point les choses de si prs. Chaque fois qu'il lui arrivait de se mprendre, elle allguait que chez elle, en Russie, tous les enfants d'un prince sont princes, le prince et-il une douzaine d'enfants. La personne de Lello Coromila, sans justifier le lyrisme maternel de la gnrale, n'tait point faite pour dplaire. Sa taille tait haute, ses paules larges, son attitude prpondrante. Il avait vritablement une physionomie romaine. Ses grands yeux fleur de tte ne manquaient pas d'un certain feu; son oreille rouge, son teint fleuri, sa voix sonore rvlaient une sant excellente et une organisation robuste; sa barbe noire, qui n'avait jamais t rase, frisait lgrement sur ses joues; ses cheveux presque bleus s'enlevaient vigoureusement sur un cou plus blanc que celui d'une femme. Il avait les mains fortes et peu effiles; mais elles taient si blanches, si grasses et si fermes, que leur carrure inspirait la sympathie et la confiance. A tout prendre, Lello tait un fort beau jeune homme de vingt-deux ans. De son esprit la gnrale n'en disait mot: les choses de l'esprit n'taient pas du domaine de la gnrale. Elle s'extasiait sur sa grce, son lgance, sa gaiet, ses folies, sa pit. Lello tait le boute-en-train de la jeunesse romaine. Jusqu' l'ge de vingt et un ans, il avait vcu sous la surveillance svre de son aeul maternel; mais depuis une anne il s'tait donn carrire. Il tait l'organisateur de tous les plaisirs, l'inventeur de tous les bons tours, le roi de tous les bals, le conducteur de tous les _cotillons_. Du reste, il entendait la messe tous les jours, rcitait le rosaire en famille tous les soirs, recevait les sacrements tout le moins deux fois par mois, et s'agenouillait sur le passage de la procession des quarante heures. Il tait bien rare que la gnrale, entrane par sa proccupation dominante ne mlt point son pangyrique l'loge du palais Coromila, de la galerie estime deux millions, des curies revtues de marbre blanc comme une glise, des voitures, des livres et des cent cinquante serviteurs qui peuplaient la maison. Elle assaisonnait ces propos d'un certain nombre de _ah!_ prononcs avec une aspiration gutturale particulire aux gens du Nord. Dans sa bouche, cette exclamation tait je ne sais quoi de mitoyen entre _ah!_ et _ach!_ Lorsqu'elle eut tout dit, elle passa, suivant sa coutume, l'loge de sa fille, qu'elle appelait majestueusement mademoiselle ma fille. Elle abusait de la patience inaltrable de la marquise et de Mme Feraldi pour redire les perfections de Nadine, ses talents, la dpense qu'on avait faite pour son ducation Paris et Rome, les inquitudes qu'elle avait donnes dans son enfance, la crainte qu'on avait eue de la voir scrofuleuse comme presque toutes les jeunes filles de l'aristocratie russe, les sirops amers qu'elle avait pris, les beaux rsultats qu'on avait obtenus, ses os raffermis, sa taille redresse, les appareils de Valrius devenus inutiles, sa beaut de jour en jour plus brillante, les succs qu'elle avait eus dans le monde, les partis qu'elle avait refuss (le plus modeste tait d'un million), les triomphes qui l'attendaient Ptersbourg, les bonts de l'empereur Nicolas, qui la regardait comme sa fille adoptive et lui destinait le _chiffre_ des demoiselles d'honneur, enfin la belle entre qu'elle ferait la cour de Russie avec une robe tranante de velours ponceau, un _kakochnick_ brod d'or et de perles, et le chiffre en diamants sur l'paule gauche. Mme Fratief parlait comme les autres crient. Elle joignait ce petit dfaut l'habitude de se rpter souvent et d'inventer quelquefois; mais il tait convenu qu'elle avait bon coeur. D'ailleurs sa qualit d'trangre, le train qu'elle menait et le soin qu'elle avait pris d'lever sa fille dans la religion romaine la faisaient tolrer dans la plus haute socit. On lui savait gr d'avoir amen dans le giron de l'glise la fille d'un gnral russe, et drob au schisme grec une me de qualit. Le mange dsespr auquel elle se livrait pour attirer l'attention du jeune Coromila n'inquitait personne. On savait que Lello n'tait pas encore marier, et d'ailleurs sa famille lui destinait une princesse. Mme Trasimeni laissa donc la gnrale tout le temps d'achever les deux portraits qu'elle recommenait tous les soirs pour avoir le plaisir de les enfermer dans le mme cadre. Lorsqu'on fut au _kakochnick_ et au chiffre en diamants, qui formaient la proraison habituelle, la marquise aprs un petit compliment l'adresse de Nadine, se tourna vers Mme Feraldi: Et Tolla? --A propos! c'est vrai, ajouta la gnrale. On dit que vous la mariez, j'en serai bien heureuse. --Cela n'est pas encore fait, reprit vivement Mme Feraldi. Tu sais, ma chre, dit-elle la marquise, que dans les premiers jours du mois dernier, nous avons reu deux lettres, l'une de mon frre d'Ancne, l'autre de mon cousin de Forli, qui proposaient, chacun de son ct, un mari pour Tolla. Le jeune homme de Forli a vingt-quatre ans; il est fils unique, et il aura vingt mille francs de rente. --Mais c'est magnifique, chre comtesse! interrompit la gnrale, et j'espre bien que Tolla... --Tolla a vu celui qu'on lui proposait. C'est un beau garon, grand, blond et parfaitement lev. Elle l'a refus net. --Sans dire pourquoi? --Elle a dit qu'il lui tait antipathique. L'autre n'est pas encore venu de Cme, et il ne viendra que si nous lui donnons des esprances. On le dit fort bien de sa personne; il n'a pas trente ans. Il est plus riche que notre prtendant de Forli. Nous nous sommes informs de sa rputation; nous n'en avons appris que du bien. Il sait quelle est la dot de Tolla, et il vient d'crire mon mari qu'il en tait trs-satisfait, qu'il se serait content de moiti. Ce que je cherche, disait-il en terminant, c'est une amie, une femme aimante, une bonne mre de famille, une personne enfin qui sache me pardonner mes innombrables dfauts. --Ah! c'est beau! c'est admirable! c'est sublime! s'cria la gnrale, et, dans un sicle comme le ntre, o les jeunes gens sont devenus plus gostes que les vieillards! Le digne jeune homme! j'espre bien que Tolla ne le refusera pas!... La gnrale en tait l de ses exclamations, lorsqu'un murmure aussi lger, aussi rapide, aussi dru et aussi prcis que le bruit du vent dans les feuilles sches, se rpandit dans le salon, dans le jardin, dans la salle de jeu, dans tous les coins de la maison, et vint enfin bourdonner autour de ce trio de mres de famille. Une nouvelle imprvue, et qui les frappa toutes les trois comme un coup de foudre, arriva jusqu' elles sans qu'on pt savoir d'o elle tait venue. C'tait une de ces rumeurs agiles et discrtes qui semblent se rpandre d'elles-mmes et par leur propre force, et qui entrent dans toutes les oreilles sans qu'on les ait vues sortir d'aucune bouche. Lorsqu'elle s'abattit sur le divan de la marquise, des motions bien diverses, mais galement violentes, se peignirent sur le visage des trois mres qui causaient ensemble. La gnrale rougit comme une apoplectique: le dsappointement, la jalousie, l'avarice due, l'ambition dtrne, la crainte du ridicule, la rsolution de combattre, la confiance dans ses forces, et au pis aller l'espoir de la vengeance, en un mot toutes les passions haineuses passrent avec la rapidit de l'clair sur cette large figure empourpre. Mme Feraldi surprise par un coup de bonheur auquel elle n'tait point prpare, s'arrta bouche bante, aussi stupfaite qu'un aveugle qui recouvrerait la vue devant un feu d'artifice. La bonne marquise, qui avait vu natre Tolla, qui l'appelait tendrement ma fille, et qui n'avait consenti recevoir un Coromila dans sa maison que sur les instances de Philippe, rprima un mouvement de surprise douloureuse et fit rentrer deux grosses larmes, lorsqu'elle entendit murmurer cette terrible nouvelle: Savez-vous? Lello aime Tolla! La comtesse et la gnrale, en femmes du monde, furent promptes cacher leur motion. La gnrale surtout escamota si vivement son dpit, que l'oeil d'une ennemie n'aurait rien vu. La conversation se prolongea sans incident jusqu' onze heures trois quarts, et l'on ne s'entretint que de la pluie et des sermons de l'abb Fortunati, qui faisait merveille aux Saints-Aptres. Tolla conduisit le _cotillon_ avec Lello. M. Feraldi, qui bouillait d'impatience en attendant l'heure du dpart, gagna cinquante-deux fiches son oncle le cardinal Pezzato. Tout le monde se retira l'heure ordinaire, et la gnrale, en remerciant la matresse de la maison, suivant l'usage tabli en Russie, assura qu'elle n'avait jamais pass une soire plus dlicieuse. En arrivant au grand escalier, Tolla voulut prendre le bras de son pre; mais, sur un signe du comte, elle partit devant avec Toto. Elle trouva sous le vestibule un colosse hl qui l'enveloppa maternellement dans une lourde pelisse. C'tait son ancien pdagogue de Lariccia, le fidle Menico. Il pleut un peu, lui dit-il, et, quoique la maison ne soit pas loin, Amarella m'a envoy. Mais qu'avez-vous, mademoiselle? Il vous est arriv quelque chose? --Tu crois, mon Menico? --J'en suis sr, mademoiselle. Il y a deux choses au monde que je connais bien, c'est le ciel et votre visage. Ici et l, je sais quand l'orage doit venir. --J'ai donc la figure l'orage? --Non, mais il me semble que vous tes la fois heureuse et fche. Est-ce vrai, mademoiselle? --Peut-tre; mais pourquoi veux-tu que je te dise mes secrets, mon pauvre Dominique? Ce sont choses o tu ne peux rien. --Pardonnez-moi, mademoiselle, je puis toujours _faire finir_ celui qui voudrait vous fcher. Venez, que je vous dbarrasse de votre manteau: nous sommes arrivs. Le comte et la comtesse accouraient sur les pas de leurs enfants aprs une confrence d'une minute. Toto se retira discrtement, sans faire allusion ce qu'il avait entendu dans la soire. Le comte embrassa sa fille et sa femme et rentra chez lui. Menico alla se coucher l'curie, o un palefrenier lui prtait la moiti de son lit. Mme Feraldi reconduisit Tolla dans sa petite chambre, la fit asseoir sur le seul canap qui s'y trouvt, s'y jeta vivement ct d'elle, l'embrassa avec effusion et lui dit: Raconte-moi tout! Il t'aime? --Je le crois. --Depuis quand? --Qui sait? Peut-tre depuis le commencement de l'hiver. --Te l'a-t-il dit? --Jamais. La seule preuve d'amour qu'il m'ait donne pendant six mois, c'est de m'inviter danser de prfrence toutes les autres. On me l'enviait assez! La Russe a fait des pieds et des mains pour obtenir un _cotillon_ avec lui; elle n'y est jamais parvenue. Moi, je ne regardais cette prfrence que comme un hommage rendu la sagacit avec laquelle j'excutais les nouvelles figures que nous inventions; mais ces demoiselles avaient de meilleurs yeux que moi: il y a longtemps qu'elles ont remarqu le plaisir qu'il prouve me faire danser, l'empressement avec lequel il me cherche en entrant dans un salon, sa joie ds qu'il m'aperoit, son dsappointement si je n'y suis pas. D'ailleurs il a parl. --A qui? --A ses amis. Il n'a jamais os me dire qu'il m'aimait, mais il a eu l'imprudence de le laisser voir aux cinq ou six tourdis qui composent sa cour. Ceux-l l'ont appris d'autres; ils se sont mis me perscuter de cet amour, ils ont prtendu que je le partageais, et je ne danse pas avec l'un d'entre eux sans qu'il me dise: Lello vous aime. --Lello vous aime! rpta Mme Feraldi en serrant sa fille dans ses bras. Et que leur rpondais-tu? --Moi? La premire fois que Pippo Trasimeni s'amusa me dire que j'tais aime et que j'aimais, je lui rpondis avec vivacit: Comment m'estimez-vous assez peu pour croire que je m'amuserais faire l'amour par passe-temps?--Je ne dis pas cela, reprit-il.--Pardonnez-moi, vous le dites. Le caractre de M. Coromila est connu; on sait que depuis la mort de son grand-pre il a frquent des jeunes gens de toute sorte, au lieu de s'en tenir ceux qui vous ressemblent, Pippo. On rpte partout qu'il se joue de la chose du monde la plus srieuse, l'amour; qu'il est un de ces hommes qui n'ont d'autre occupation au monde que de tromper notre sexe, et qu'une liaison avec lui ne saurait amener rien de bon. --Et Pippo t'a rpondu? --Rien. --Il te donnait raison. --Oui; mais le jeudi suivant je le retrouvai chez sa mre; et il me dit: Lello vaut mieux que vous ne pensez; il ne parle que de vous et il vous aime la folie. C'est la seule fois qu'on m'ait dit du bien de Lello. --Et qui est-ce qui t'en a dit du mal? --Toutes les femmes. Voici plus de quatre mois que les filles de mon ge se servent de son nom pour me perscuter. L'une vient me dire: Enfin, vous tes amoureuse, et c'est Lello qui a fait ce miracle-l! Une autre me flicite d'avoir fix le plus volage des hommes. Mlle Fratief n'a-t-elle pas eu le front de me dire un jour brle-pourpoint: Franchement, ma chre, comptez-vous vous faire pouser par Lello? Une question si impertinente, venant d'une fille qui n'est pas mon amie et que je connais peine, me saisit tellement que je restai un instant sans parole; mais je revins moi, et je lui rpondis que j'tais incapable de m'intresser une personne qui n'aurait pas les vues les plus honntes. Elle rpliqua vivement: Ne vous fiez pas Lello: il en a tromp plus d'une, et il change d'amour deux fois par mois. Je l'entendais dcrier partout comme un homme lger; mais je ne savais comment concilier l'effronterie dont on l'accusait avec le respect qu'il tmoignait pour moi. Jamais il n'a pris une de ces liberts que les jeunes gens se permettent au bal; jamais il ne m'a serr la main en valsant. Quand nos regards se rencontraient, il tait plus prompt que moi dtourner les yeux. Quelquefois j'enrageais de penser qu'il affichait devant les autres un si grand amour pour moi, sans m'en avoir donn la moindre marque. Puis, songeant au respect qu'il me tmoignait, j'en tais touche. Peut-tre est-ce l ce qui a pris mon coeur. --Tu l'aimais! Pourquoi ne m'en as-tu rien dit? --Je l'aimais peut-tre; mais, comme il ne m'avait pas donn de marques visibles de son amour, je n'osais pas m'avouer le mien moi-mme. Il me semblait que c'tait une folie d'aimer sans savoir que j'tais paye de retour, sinon par les bavardages des effronts qu'il avait autour de lui. C'est alors que vous avez fait cette petite maladie qui vous a retenue trois semaines la maison, et moi avec vous. Trois semaines sans le voir! La privation que je ressentis me donna la mesure de mon amour. Pendant cette longue sparation, on dansa trois fois chez la Trasimeni et deux fois l'ambassade de France. Ces jours-l je restai ma fentre jusqu' la fin de la soire, pour avoir le plaisir d'entendre sa voix lorsqu'il sortirait avec ses amis. J'avais soin de me cacher dans l'ombre de mes rideaux: je serais morte de honte, s'il avait pu seulement souponner ma faiblesse. Quelquefois je l'entendais parler de moi avec ses camarades. Un soir, tandis que ses amis chantaient tue-tte une grosse chanson dont le refrain tait: L'acqua fa male, Il vino fa cantare, je reconnus sa belle voix qui fredonnait cette chanson des pcheurs de Sainte-Lucie: Io ti voglio ben assai, Ma tu non pensi a me! et il lana en s'loignant un soupir grave et puissant qui semblait sortir du fond de son coeur. Peut-tre, s'il avait os me dclarer sa passion, aurais-je su y rsister et la combattre par le ddain; mais cette extrme timidit, si rare chez un homme, me subjugua. --Mais, ce soir, qu'a-t-il fait? qu'a-t-il dit? Il s'est donc trahi? --Mon Dieu! non. Ce soir, Pippo m'a demand cette fleur que j'avais mon corsage; je la lui ai donne. Aprs la contredanse, Lello a entran son ami dans le jardin, et, lorsqu'ils sont rentrs, Pippo n'avait plus la fleur sa boutonnire. Je devinai le chemin qu'elle avait pris, mais j'eus l'air de ne rien savoir, et je demandai Pippo ce qu'il en avait fait; il me rpondit: Lello m'a tant pri de la lui donner, qu'il a bien fallu en faire le sacrifice. Je feignis d'tre pique, mais j'aurais voulu sauter au cou de ce bon Pippo. Malheureusement on les avait suivis au jardin, on les avait couts, on a parl, et voil comment vous avez tout appris. --Mieux vaut tard que jamais, ajouta la comtesse, trop heureuse pour formuler un reproche. Maintenant, terrible enfant, coute-moi. Tu aimes. Si nous t'abandonnons tes inspirations, cet amour ne te donnera que des chagrins: j'en attends quelque chose de mieux. Me promets-tu de suivre mes conseils et ceux de ton pre? --Oui, ma mre. --Si Lello t'crit, tu nous montreras ses lettres? --Oui, ma bonne mre. --Tu ne lui rpondras rien sans nous consulter? --Rien. --Toutes les fois que tu le rencontreras dans le monde, tu me rpteras ses paroles et les tiennes? --Je le promets. --Et moi, je te promets que tu seras avant un an la femme de Lello. Bonne nuit, madame Coromila! La comtesse courut retrouver le comte, qu'une proccupation violente tenait veill. Ils passrent la nuit dbattre un plan de campagne dont le rsultat devait tre le bonheur de leur fille et la grandeur de la maison Feraldi. III Tandis que Tolla se confessait sa mre, Mme Fratief se faisait raconter par Nadine l'vnement de la soire et les amours de Lello. Elle lui reprocha amrement de ne l'avoir pas tenue au courant de ce qui se passait. Si Nadine n'en avait rien dit, c'est qu'elle avait une confiance limite dans le bon sens de sa mre: elle raisonnait comme ces chasseurs qui aiment mieux chasser sans chien qu'avec un chien mal dress. Mme Fratief, ne Redzinska, tait veuve du gnral Fratief, aide de camp de l'empereur Alexandre. Aprs la campagne de France, Fratief, qui n'tait plus jeune et que les plaisirs faciles de Paris avaient vieilli autant que la guerre, fut nomm gouverneur de Varsovie. Il vit, au premier bal qui lui fut donn par la ville, la clbre Sophie Redzinska, dont la beaut opulente lui rendit six mois de jeunesse. Il l'pousa sans dot et malgr les remontrances de la cour, qui se scandalisait de voir un gnral illustre, un ami de Souvarof et un favori du matre s'abaisser jusqu' une Polonaise. Le vieux soldat, aiguillonn par un dernier amour, sut donner ses faiblesses une couleur politique et persuader l'empereur qu'une telle msalliance rallierait la noblesse de Varsovie. Aprs une anne de mariage, il mourut, comme le roi Louis XII, au milieu de son bonheur domestique. La gnrale resta veuve vingt ans avec une fille de trois mois. Son mari laissait pour tout hritage une anne de solde, quarante mille francs environ. Fils d'un petit marchand de la troisime guilde, il avait pouss sa fortune, franchi tous les grades de l'arme et escalad tous les degrs de la noblesse, sans songer s'enrichir. Mme Fratief, qu'on appelait Varsovie _la belle et la bte_, avait si bien mis profit la courte dure de son rgne, elle avait regard de si haut ses compatriotes et ses anciens amis, protg si ddaigneusement sa famille et gouvern sa bonne ville d'un air si impertinent, qu'elle fit en peu de temps une ample provision d'ennemis. Toutes les autorits de la ville assistrent par devoir aux funrailles du gnral, mais sa veuve ne reut pas quatre visites. Le patriotisme polonais saisissait l'occasion de faire pice la Russie, sans danger. La belle Sophie tira vanit de cette haine universelle, qui tmoignait de son importance et du pouvoir qu'elle avait eu. Elle s'exila comme en triomphe d'une ville qui la repoussait, et partit pour Ptersbourg avec sa fille, ses quarante mille francs, sa beaut, ses diamants, son orgueil, sa sottise et ses esprances. Arrive, elle vit avec surprise que la cour n'tait pas venue au-devant de sa chaise de poste. Elle demanda une audience de l'empereur; elle l'obtint, et elle courut au palais d'hiver, prte verser ses chagrins, ses intimits et toutes ses confidences dans le coeur paternel d'Alexandre. L'empereur la reut son tour d'inscription, entre un gouverneur de province et un savant tranger; il lui dbita avec bont un petit compliment de condolance, et promit de lui assurer, elle et sa fille, une existence honorable. Au sortir de cette audience, Sophie courut annoncer aux cinq ou six personnes qu'elle connaissait dans la ville que l'empereur l'avait reue comme un pre, qu'il avait pleur en parlant de son fidle Fratief, et qu'il avait fini par lui dire en propres termes: Dsormais, madame, vous faites partie de ma famille; j'adopte votre chre petite Nadine, je me charge de sa fortune et de la vtre. Mon palais et mon coeur vous seront toujours ouverts: frappez, et l'on vous ouvrira; demandez, et vous recevrez. Huit jours aprs, elle reut deux brevets de quinze cents roubles argent, ou de six mille francs de pension, l'un pour elle et l'autre pour sa fille. C'est ce que la loi de l'empire accorde toutes les veuves ou orphelines des aides de camp gnraux. Chacune de ces deux pensions cessait de plein droit le jour du mariage de la titulaire. Sophie s'imagina qu'on lui faisait une injustice parce qu'on ne faisait point d'injustice en sa faveur; mais elle avait trop de vanit pour se plaindre. Elle loua sur le canal Catherine un appartement de quatre mille francs, et commanda un mobilier de vingt mille. A ceux qui connaissaient le chiffre de sa fortune et la modicit de sa pension, elle donnait entendre qu'elle avait dans l'amiti de l'empereur des ressources inpuisables. On la vit pendant trois ans toutes les runions de la cour, o le nom de son mari lui donnait les grandes et petites entres. Sa beaut lui attira quelques dclarations et une ou deux demandes en mariage qu'elle repoussa, attendant mieux. Le grand-duc Michel la distingua pendant un mois ou deux; il fut promptement rebut non par sa pruderie, mais par sa sottise. Elle s'essaya sans succs dans le rle des grandes coquettes: elle avait la figure sans l'esprit de l'emploi. Ses agaceries ne servirent qu' la compromettre. Trop froide pour faire des sottises gratuites, trop maladroite pour en faire de profitables, elle ne sut ni se donner ni se vendre, et elle garda, sans savoir pourquoi, une vertu laquelle on ne crut gure et dont personne ne lui sut gr. Aprs trois ans de ce mange, elle disparut subitement; ses ressources taient puises. Son mobilier et ses diamants indemnisrent peine ses cranciers. Elle partit pour l'Allemagne, o elle vcut d'pargne et de jeu, courant les eaux, cherchant un mari, grossissant la liste des conqutes qu'elle croyait avoir faites, et usant sur les grands chemins les restes de sa beaut, qui passa vite. En 1828, elle vint Paris, et elle songea l'ducation de Nadine, qui avait onze ans. Elle se logea rue de l'Universit, et meubla pniblement un trs-petit coin d'un trs-grand htel. Pour se faire admettre dans les salons du faubourg Saint-Germain, elle s'avisa de conduire sa fille au catchisme de Saint-Thomas d'Aquin. Nadine y fit sa premire communion. Si on l'avait su Ptersbourg, la mre et la fille auraient infailliblement perdu leur pension. Cette imprudence ne leur servit de rien, et personne Paris ne leur en tint compte: la gnrale, force de vanteries et de mensonges vidents, avait obtenu de passer pour une aventurire. L'ducation de Nadine fut un prodige d'conomie mal entendue. Toutes ses leons furent payes deux francs l'une dans l'autre. Une grande fille noirtre, la plus disgracie des lves du Conservatoire, lui enseigna l'art de martyriser un piano. On lui dterra la plus rousse et la plus piteuse des matresses d'anglais, une image vivante de la misre, qui aurait pu passer pour la statue de l'Irlande. Ce fut un surnumraire des bureaux de la prfecture qui lui apprit la langue et la littrature franaises, l'histoire, la gographie, l'arithmtique, la physique, et un peu de mtaphysique. Son matre de danse est mort l'an dernier l'hospice de La Rochefoucauld: il tait le dernier de sa profession qui et conserv l'usage de la pochette. Grce au zle de ces pauvres gens, que la gnrale appelait les premiers matres de Paris, Nadine oublia compltement le russe, le polonais et l'allemand, qu'elle avait sus dans son enfance; elle crivit assez correctement le franais, sauf les participes, et elle dchiffra les premiers chapitres du _Vicar of Wakefield_; elle sut danser toutes les contredanses et en jouer une. Dans les intervalles de ses leons, elle se donna elle-mme un supplment de connaissances positives en dvorant le fonds d'un petit cabinet de lecture de la rue de Poitiers. Les romanciers la mode de 1830 1834 furent les vrais matres de son esprit. Les appareils orthopdiques de Valrius et les trapzes du gymnase Amoros furent les prcepteurs de sa beaut. Nadine avait dix-sept ans, une jolie figure et la taille droite, lorsque sa mre, dsesprant de la produire Paris, se dcida la conduire en Italie. Un vieil migr franais, entr au service de la Russie comme les Modne et les La Ribeaupierre, le marquis de Certeux, gouverneur de la rsidence impriale de Gatchina, lui envoya une lettre de recommandation pour sa soeur, Mme la chanoinesse de Certeux, qui la prsenta toute l'aristocratie romaine. Nadine eut du succs; elle tait grande, grasse et blanche; on l'invita partout, on la fit danser, mais personne ne songea demander sa main. La gnrale, qui tait femme prendre les pouseurs au collet, fit le guet pendant trois ans autour de sa fille sans pouvoir apprhender au corps le moindre millionnaire. Pour comble de douleur, elle fut force de reconnatre que la beaut de Nadine n'tait pas dore au feu, et qu'elle passerait bientt. Cette fille de vingt ans luttait sans succs contre un embonpoint toujours croissant; ses corsets taient des oeuvres d'art qui attestaient les progrs de la mcanique au XIXe sicle; l'mail de ses dents se fendait, et sa mre, qui la coiffait elle-mme, lui avait dj arrach quelques cheveux blancs. Mme Fratief, qui avait report sur sa fille toutes ses esprances, et qui ne comptait plus que sur elle pour chapper la mdiocrit de ses douze mille francs de pension, s'endetta pour la faire belle. Nadine, dont le linge aurait fait sourire la plus modeste bourgeoise, portait des robes de velours d'Afrique et de taffetas chin que Palmyre lui envoyait de Paris. Ces frais de toilette furent d'abord l'adresse de tous les jeunes Romains qui avaient cinquante mille livres de rente et au-dessus; mais du jour o Lello Coromila, aprs la mort de son grand-pre, fit son entre dans le monde, la fille et la mre ne pensrent plus qu' lui. Il remarqua Nadine et s'en occupa quinze jours; il n'en fallait pas davantage pour qu'on fondt sur lui les esprances les plus srieuses. Cette revue rtrospective servira peut-tre expliquer pourquoi, le 30 avril 1837, Mme Fratief et sa fille regardaient Tolla comme un joueur malheureux regarde la carte qui doit achever sa ruine. Elles cherchrent ensemble quel serait le moyen le plus sr de reprendre le coeur qu'on leur avait drob. Pour Lello, il rentra au palais Coromila en rvant un bon tour qu'il voulait jouer un de ses amis. Il s'agissait de semer des ptards sous les pas d'un pauvre garon qui courtisait une petite mercire et qui trahissait l'amiti en gardant le secret de ses amours. Rome a des habitudes de petite fille; les boutiques s'y ferment de bonne heure, et les jeunes gens y font des farces. Le fils des doges s'assura en rentrant qu'on lui avait apport une petite bote de poudre fulminante; puis il baisa la rose de Tolla, se regarda dans la glace, fredonna un air du _Barbier_, se laissa dshabiller par son valet de chambre, et se mit au lit en pensant Tolla, la mercire, un cheval qu'il voulait acheter, et la bonne figure que faisait son ami pataugeant travers un feu d'artifice. Il dormit franc trier jusqu' huit heures du matin. La marquise passa la nuit en prire. Tolla rva qu'un certain citronnier de sa connaissance se couvrait, par exception, de fleurs d'oranger. Le lendemain, comme Lello s'apprtait employer sa poudre fulminante, quelques grains gars entre la bote et le couvercle s'allumrent par le frottement et tout lui sauta au visage. Le bruit se rpandit dans Rome qu'il avait les sourcils brls, trois ou quatre normes ampoules, et qu'il garderait la chambre pendant une semaine ou deux. Mme Feraldi s'empressa d'envoyer chercher de ses nouvelles. Il faut, pensait-elle, que je rassure ma pauvre Tolla. Le mme jour Nadine dit sa mre: Victoire! _Il_ s'est bless la figure. _Elle_ ne le verra pas de quinze jours. Maintenant, ma bonne petite mre, veux-tu m'en croire? Envoie Franois savoir de ses nouvelles. --Y songes-tu? nous le connaissons peine; il n'est jamais venu nous voir. --Prcisment. Quand il saura que nous nous sommes inquits de sa sant, il nous devra une visite. Le courrier, l'intendant, le valet de chambre et le cuisinier de la gnrale, Franois, surnomm Cocomero ou le _Melon_, tait un vigoureux Napolitain. Lorsqu'il revint du palais Coromila, il avait l'oeil droit entour d'une aurole bleue. Il s'tait rencontr avec Menico sous le vestibule; il avait voulu prendre le pas, l'antipathie avait agi, et Menico lui avait montr le poing d'un peu trop prs. Chacun des deux combattants garda scrupuleusement le secret de ses prouesses. Menico, qui n'tait Rome que pour quelques jours, craignait qu'on ne le renvoyt garder ses buffles; Cocomero avait trop d'amour-propre pour avouer une dfaite. Il attribua un coup d'air la couleur anormale de son orbite. Pendant les dix jours que Lello resta la maison, la gnrale et la comtesse y envoyrent Cocomero et Menico tous les matins; mais Cocomero avait trop de prudence pour s'exposer un second coup d'air. Il descendait en droite ligne de ces guerriers napolitains qui rpondirent leur gnral: Vous voulez que nous allions l-bas; nous ne demanderions pas mieux, mais... c'est que... l-bas... il y a le canon! La premire fois que Lello reparut dans le monde, il oublia de faire danser Nadine, mais il fut plus empress que jamais auprs de Tolla. Tolla s'tait intresse sa sant! A la dernire figure du cotillon, il lui dit en tremblant un peu: Si je pensais que madame votre mre ft dispose me le permettre, j'irais la remercier de l'intrt qu'elle m'a tmoign aprs ce ridicule accident; mais, ajouta-t-il en la regardant fixement, je crains de n'tre point agr. Tolla sentit le rouge lui monter au visage. Elle rpondit en balbutiant que sa visite leur aurait fait honneur, que sa personne ne pouvait qu'tre agrable tous ceux qui avaient la bonne fortune de l'approcher. D'ailleurs, dit-elle en terminant, tous ceux qui viennent la maison nous font une grce. Cette invitation, qui pourrait nous paratre d'une politesse exagre, n'tait en Italie que strictement convenable. Nous n'avons qu'une faible ide de tous les raffinements invents par la courtoisie italienne. Si l'on frappe la porte de votre chambre, vous rpondez brutalement: Entrez! Un Italien, sans savoir quelle est la personne qui frappe, rpond en un seul mot: Que votre seigneurie me fasse la faveur d'entrer, _favorisca_. C'est ainsi que la rponse de Tolla doit tre interprte. Tolla et la famille entire attendirent avec la plus vive anxit cette visite de Lello. Il ne vint pas. Il tait dans une situation d'esprit que toutes les femmes refuseront de comprendre, mais qui inspirerait de la sympathie et peut-tre de la compassion beaucoup de jeunes gens. Il aimait, et, sans recourir un long examen de conscience, il voyait clairement que son coeur tait pris. Il aimait une personne moins riche que lui et d'une condition un peu infrieure la sienne. Il pouvait prtendre la main d'une princesse et une dot de deux ou trois millions. pouser Tolla, c'tait renoncer l'appui de quelque grande alliance et retrancher de son revenu possible et probable environ cent mille francs de rente: considration misrable sans doute; mais les Italiens sont des esprits positifs. L'histoire romaine en est la preuve. Il aimait; malheureusement il n'tait pas sr que sa famille consentt un tel mariage. Il dpendait de son pre, vieillard inflexible. Ce vieux Louis Coromila tait aveugle et paralytique, mais du fond de son fauteuil il conduisait toute sa maison et faisait trembler ses fils comme au temps o le chef de famille avait droit de vie et de mort sur ses enfants. Aprs la mort de son pre, Lello aurait encore sinon redouter, du moins mnager ses deux oncles, le cardinal et le colonel. Il ne se souciait pas d'tre dshrit au profit de son frre. Si Tolla avait t une ouvrire ou une petite bourgeoise, Lello se ft abandonn sans rsistance au penchant qui l'entranait vers elle; mais, avant de sduire une fille noble qui a un pre de cinquante ans, un frre de dix-neuf et un grand-oncle cardinal, l'amoureux le plus imprudent y regarde deux fois. D'ailleurs Lello voulait garder aux yeux du monde et ses propres yeux la qualit d'honnte homme. Il se disait: Je ne veux ni la sduire, ni la compromettre, ni l'empcher de se marier. Je l'aime cependant. Eh bien! je l'aimerai distance, sans le lui dire. Mais il ne pouvait empcher ses yeux de parler, ni les yeux de Tolla de rpondre, ni leurs coeurs de s'attacher secrtement l'un l'autre. Il avait beau se promettre de laisser Tolla toute sa libert, afin de conserver toute la sienne: il s'apercevait tous les jours qu'il avait obtenu plus qu'il ne dsirait et qu'il s'tait engag plus qu'il n'aurait voulu. Il croyait avoir remport une grande victoire sur lui-mme lorsqu'il avait tenu devant Tolla les discours les plus passionns, sans lui dire: _Je vous aime!_ Il se faisait comme un devoir religieux d'viter cette formule, dont il prodiguait l'quivalent toute heure. Il disait en rentrant chez lui: J'ai sauv deux mes. Il n'avait sauv que trois mots. Quelquefois en voyant l'abandon et la navet de Tolla, qui laissait clater l'amour dans tous ses regards, il se sentait pris de dfiance. La dfiance est une terrible vertu en Italie. Je connais un sculpteur romain qui a march pendant cinq ans avec une paire de pistolets dans ses poches: il se dfiait de quelqu'un. Lello se dfiait par moment de sa chre Tolla. Il tait bien jeune, mais le soupon nat plutt chez les riches que chez les pauvres, sans doute parce qu'ils ont plus de choses garder. Cet enfant de vingt-deux ans avait entendu parler des petits manges que les mres emploient pour marier leurs filles, et les ruses que les filles inventent elles-mmes pour entrer en possession d'un mari. Il avait pu voir de ses yeux comment les Nadines Fratief et leurs pareilles cherchent un homme aussi publiquement que Diogne, et il se demandait quelquefois si l'amour que Tolla lui laissait deviner n'tait pas un pige vulgaire destin prendre les coeurs. Sa vanit se rvoltait l'ide d'tre dupe; mais la prsence de Tolla et le long regard de ses yeux limpides dissipait bientt tous ces mchants soupons. Ces alternatives de dfiance et d'abandon, de calcul et de dsintressement, donnaient sa conduite toutes les apparences de la coquetterie. Pendant un mois, il rencontra Tolla presque tous les soirs sans lui parler de la permission qu'il avait demande et obtenue. La gne que cette ide lui causait le rendit plus froid et plus rserv. Nadine, qui ne perdait pas un seul de ses mouvements, jugea que ce grand amour avait baiss de quelques degrs. Le monde se demanda s'il n'avait pas t trop prompt accueillir la nouvelle de la passion de Lello. La marquise espra que ses craintes auraient tort. Un soir, Pippo dit son ami: Eh bien! beau tnbreux, nous avons donc t mal reu au palais Feraldi? --Moi! je n'y suis pas all. --En ce cas, j'ai tort: tu n'as pas t mal reu; tu n'as pas t reu du tout. --Voil ce qui te trompe: j'ai t mieux que reu, j'ai t invit; mais je n'y suis pas all. --A d'autres! C'est bien toi qui refuserais une invitation pareille! Pourquoi ne me dis-tu pas qu'un habitant du purgatoire a refus d'entrer au paradis! avoue franchement que tu as trouv la porte ferme. Tu n'es pas le seul. Il y a peu d'lus. En ce moment, l'orchestre essayait les premires mesures de la _Dernire Pense_ de Weber. Lello n'eut que le temps de dire Pippo: Viens demain deux heures au palais Feraldi, tu m'y trouveras. Et il courut valser avec Tolla. La premire fois qu'elle s'arrta pour se reposer, il lui dit: Je n'ai pas os porter Mme votre mre les remercments que je lui dois. Tolla aurait voulu pouvoir arrter son coeur, qui bondissait: elle devina que sa poitrine devait avoir ces mouvements qu'on simule au thtre pour indiquer une motion violente, et elle en fut honteuse. Elle rpondit: J'avais parl ma mre de l'honneur que vous vouliez nous faire; mais, en voyant que vous ne veniez pas, j'ai cru que vous aviez oubli ce que vous m'aviez dit. Lello rpliqua vivement: Je puis donc venir? Votre mre me le permet? --Et pourquoi vous le dfendrait-elle? Elle vous recevra avec le plus grand plaisir. --Ainsi demain, dans la journe, je pourrais?... --Demain, si vous voulez. Le lendemain, Tolla et sa mre reurent cette visite tant dsire. Le premier abord fut froid et embarrass. Lorsqu'on rencontre deux heures aprs midi une personne qu'on n'a jamais vue qu'aux bougies, il semble qu'on fasse une nouvelle connaissance. Mme Feraldi soutint un peu la conversation. On parla du cholra, qui, aprs avoir ravag le midi de la France, avait gagn l'Italie. L'arrive de Pippo ramena quelque gaiet: il conta les nouvelles de la ville et un trait assez curieux de Mme Fratief. En sa qualit de dame patronesse d'une oeuvre de bienfaisance, elle avait qut des vtements pour ses pauvres. La princesse Prosperi lui avait donn, entre autres choses, une plerine cardinale en pou-de-soie glac. Or, en traversant le Corso, la femme de chambre de la princesse prtendait avoir reconnu cette plerine, dguise par une large dentelle, sur les paules de Nadine. Lello s'amusa beaucoup aux dpens de la gnrale, et rit de manire montrer ses dents. Quand ses yeux rencontraient ceux de Tolla, ils ne se dtournaient point, et ils parlaient assez haut. Tolla, de son ct, laissa deviner qu'elle n'tait point ingrate. D'amour on ne dit pas un mot, et, quelques efforts que ft Pippo pour faire parler son ami, Lello sortit sans s'tre dclar. Il prit l'habitude de venir dans la maison; bientt mme il fit ses visites le soir, comme les amis intimes. Il se tenait toujours sur la dfensive; mais l'amour le gagnait insensiblement, grce au vide de son esprit et l'oisivet de sa vie. Ses habitudes taient celles de tous les jeunes Romains de distinction. Il se levait huit heures, restait dans sa chambre prendre le chocolat, faire sa toilette et ne rien faire jusqu' onze heures. A onze heures, il entendait la messe; midi, il s'tablissait dans le cabinet de son pre jusqu' deux heures. Il dnait fond, puis rentrait chez lui pour faire la sieste, si toutefois il n'aimait mieux aller s'installer dans la boutique du tailleur, rendez-vous des jeunes gens la mode et centre du mouvement intellectuel. A cinq heures et demie, il montait cheval et faisait un temps de galop jusqu' la villa Borghse. A sept heures, il commenait une petite promenade pied, le cigare la bouche; il faisait acte de prsence au cabinet de lecture et au caf. A huit heures il venait retrouver son pre, rciter le chapelet en famille et lire haute voix une mditation. A neuf heures, il s'habillait, faisait une courte visite Tolla, et se montrait dans le monde. A onze heures, il soupirait; minuit il se reposait des fatigues de la journe et prenait des forces pour le lendemain. Aprs deux mois de visites assidues, Lello tait plus pris que jamais, mais il ne s'tait pas expliqu sur ses intentions. On touchait l'poque o le comte avait l'habitude de partir pour Capri. Les progrs du cholra, les cordons sanitaires et les difficults du voyage l'empchrent de partir. Il dcida que ses vendanges se feraient sans lui, et que la famille entire se rfugierait Lariccia le surlendemain de l'Assomption. Cette rsolution fut arrte le 1er aot. Les parents de Tolla auraient voulu savoir avant de partir ce qu'ils pouvaient attendre de Lello. Ils souffraient, la fin, d'une si longue incertitude, et la comtesse prenait sa part des angoisses de sa fille. D'ailleurs Mme Fratief avait fait suivre Coromila par Franois, et elle allait rptant partout que Mlle Feraldi recevait des visites clandestines. Enfin le frre de la comtesse avait crit d'Ancne pour annoncer que son jeune prtendant perdait patience, et demandait un oui ou un non. On tint en l'absence de Tolla un conseil de famille o Toto fut admis. Toto tait un jeune homme rempli de prudence et de rflexion. C'tait lui qui avait dissuad ses parents de rompre ds le mois de mai avec le jeune homme d'Ancne. Lorsqu'on chercha en commun le meilleur moyen de forcer Lello prendre un parti, M. Feraldi proposa de lui parler lui-mme, et de le prier de suspendre ses visites ou de les expliquer. Toto rejeta vivement cette proposition: elle avait un caractre comminatoire qui pouvait effaroucher Lello. La comtesse voulut se charger de sonder le terrain: son fils repoussa cet expdient, qui sentait l'intrigue et pourrait veiller la dfiance. Il faut, dit-il, que ce soit Tolla qui le force se prononcer. --Elle n'y consentira jamais, dit le comte. --Elle a trop de dignit, ajouta la comtesse. --Sans doute, reprit Toto, si nous lui proposions d'entrer dans un petit complot dont le but est son bonheur, elle nous renverrait bien loin; mais forons-la de servir nos calculs sans les connatre: elle ne travaillera bien que si elle n'est pas dans le secret. L-dessus, il exposa son plan, qui fut adopt sans discussion. Une heure aprs, Mme Feraldi fit voir Tolla la lettre de son oncle d'Ancne. Elle lui rappela qu'on avait consenti suspendre les ngociations d'un mariage fort avantageux ds qu'elle avait avou son amour pour Coromila; qu'on avait perdu du temps et encouru le blme de plus d'une personne en recevant tous les jours celui dont elle se croyait aime; qu'aprs deux mois de cette prilleuse exprience, on ne savait pas encore si Lello songeait demander sa main; que si telle tait son intention, il en aurait dj parl coup sr, sinon la comtesse, du moins sa fille; que, puisqu'il n'en avait rien dit, il y aurait de la folie repousser un mariage magnifique sans avoir mme pour consolation la certitude d'tre aime. Ses yeux me l'ont assez dit, interrompit Tolla. Sa mre lui remontra doucement que tous les regards du monde ne valent pas une parole, que cet change de regards pouvait la mener loin, qu'elle aurait vingt ans au 1er septembre, que si elle perdait une anne ou deux se laisser regarder tendrement par Coromila, sa rputation en souffrirait; qu'elle deviendrait difficile marier et peut-tre malheureuse pour toute sa vie. La perspective de cet avenir imaginaire mut en passant la bonne comtesse, qui versa de vraies larmes. Il n'en fallut pas davantage pour persuader Tolla que ses parents souffraient cruellement du doute o elle les laissait plongs. Elle pleura son tour, et elle couta avec rsignation l'ultimatum de sa mre. Mon enfant, il faut en finir, lui dit la comtesse. Tu es libre d'accepter ou de repousser le parti que ton oncle nous propose; mais nous ne pouvons pas en conscience prolonger indfiniment l'incertitude d'un galant homme qui a demand ta main. Nous partirons le 17 pour Lariccia; prends jusqu'au courrier du 16 pour te dcider. Rflchis, pse, examine: ton avenir ne dpend que de toi-mme, car je ne pense pas qu'en quinze jours M. Coromila prenne une dtermination. Le dernier mot tait la flche du Parthe. Tolla fit tout au monde pour que son amant ft inform de sa situation. Lorsqu'il la connut, il ne se dpartit point de sa rserve accoutume. Un soir, Mme Feraldi leur fournit l'occasion de s'entretenir longtemps ensemble. Lello ne s'occupa qu' dmontrer que, si jamais il aimait, il serait le plus constant des hommes. Cependant, remarqua Tolla, on en cite plus d'une que vous avez oublie. --Moi! je me fais fort de vous prouver en dix minutes que si j'ai oubli telle ou telle personne, la faute en est tout entire leur coquetterie, et je n'ai fait que suivre l'exemple qu'elles m'avaient donn. --Quoi! votre passion de la place du Peuple?... --C'est elle qui m'a congdi. --Et vos amours de la place de Venise? --Fallait-il rester fidle une personne qui me recevait tous les matins et qui crivait tous les soirs un autre? --Soit; mais celle qui vient de partir pour Frascati? --Oui, parlons un peu de l'habitante de Frascati! une comdienne du plus grand talent, qui serrait la main de son voisin de droite, tandis qu'elle me disait l'oreille: Je te serai fidle! D'ailleurs j'espre que vous me ferez l'honneur de ne pas donner le nom de passion ces caprices dont le plus long a dur un mois. Quand j'aimerai, je le sens, ce sera pour la vie. Tolla ne rpliqua rien. Elle baissait la tte et semblait tristement proccupe. Qu'avez-vous? demanda Lello. Elle rpondit qu'elle tait triste parce qu'on voulait son consentement pour dcider son mariage avec le comte Morandi, d'Ancne. Nous partons mercredi pour Lariccia, et l'on me demande un oui ou un non pour mardi. Je ne peux me dcider dire oui. Je vois bien cependant que la raison me dfend de refuser un parti si avantageux. Il y a longtemps que je diffre cette rponse de jour en jour. Mes parents perdent patience, ma mre pleure, mon frre me presse. Tous les jours de poste il faut que je livre une bataille, que j'entende des reproches, que je voie des larmes: je n'en puis plus, et je suis au dsespoir. Elle attendait avec anxit la rponse de Lello. Il tait assis devant elle. La pauvre fille avait les yeux baisss, sans oser regarder celui qui tenait sa vie dans ses mains. Quel jour avons-nous aujourd'hui? demanda-t-il d'un ton cavalier. --Vendredi. --Eh bien! vous n'avez plus souffrir que pour deux courriers. Moi, je n'pouserais jamais une personne qui n'aurait pas mon coeur. Tolla trouva juste la force de rpondre d'une voix touffe: Ni moi non plus, si j'tais libre de suivre mes sentiments. L'entre de la comtesse lui permit de cacher ses larmes. Lello prit cong sans rien voir, et sortit d'un pas dlibr. De sa vie, il n'avait t plus irrsolu. Tolla resta dsespre. Pour la premire fois depuis deux mois, elle douta srieusement de l'amour de Lello. Dans sa douleur, elle se souvint de demander assistance saint Joseph, pour qui sa dvotion ne s'tait jamais refroidie. Elle commena ds le lendemain un _triduo_, c'est--dire un tiers de neuvaine, suppliant son bon vieux saint de lui apprendre quel mari Dieu la destinait. Si dans trois jours, se dit-elle, Lello n'a pas parl, c'est que le ciel me condamnera accepter l'autre. Sa mre lui permit de passer la plus grande partie de ces trois jours l'glise, dans la compagnie d'une vieille tante, et Dieu sait si elle pria du fond du coeur. Ses parents la laissaient faire, mais ils n'espraient plus rien. Ils croyaient fermement que tout finirait par une bonne lettre Ancne. Personne ne pouvait croire que Lello saurait se dcider dans ces trois jours, lorsque la peur de la perdre et la douleur qu'elle avait laiss voir ne lui avaient pas arrach une parole. C'tait un beau rve, dit le comte, mais nous voil rveills, il pousera la princesse que ses parents lui destinent. --Pourvu que Tolla ne tombe pas malade! soupira la comtesse. --Tout n'est pas perdu, dit Toto. C'est demain dimanche. Pippo Trasimeni ne sera pas de service: invitez-le passer la soire avec nous. Pippo savait que Lello venait tous les jours au palais Feraldi, et il le croyait engag envers Tolla. Il fut grandement surpris lorsque Toto lui dit devant la famille assemble: Toi qui as pass l't dernier Ancne, tu dois connatre Marandi. Conte-nous tout ce que tu en sais, car il va probablement pouser ma soeur. Le pauvre Pippo tombait des nues. Il commena l'loge de Morandi, qu'il connaissait pour un galant homme, d'une excellente famille de patriotes italiens; mais il tait tellement abasourdi, qu'il n'entendait pas ses propres paroles. Tolla, ple et tremblante, les entendait encore bien moins. Lello entra. Pippo, plus troubl que jamais, sortit comme un fou, courut chez lui, monta cheval, et fit quatre lieues au galop pour remettre un peu d'ordre dans ses ides. Lello devina l'motion de Tolla que la conversation qu'il avait interrompue ne lui tait pas agrable. Il n'osa questionner personne, mais il sortit au bout d'un quart d'heure et courut la poursuite de Pippo. Il le chercha toute la soire sans le rejoindre, et pour de bonnes raisons. Il rentra au palais Coromila, se mit au lit et passa la premire nuit blanche dont il ait gard le souvenir. Le lundi, six heures du matin, il frappait la porte de Pippo. Le bon Pippo, tout en galopant sur la route d'Ostie, avait devin une partie de la vrit. Le trouble de son ami et les premires questions qu'il lui fit achevrent de l'clairer. Il comprit que Lello et Tolla s'aimaient passionnment, mais que la timidit de l'une et l'irrsolution de l'autre allaient peut-tre les sparer pour toujours. En consquence, son plan fut bientt fait. Que veux-tu savoir? demanda-t-il son ami. Quand Tolla pouse Morandi? Bientt, assurment, car elle lui fera crire demain qu'elle l'accepte pour mari, et Morandi n'est pas assez sot pour faire attendre la plus belle, la plus spirituelle et la meilleure fille qui soit au monde. Morandi a du bonheur; et, si je n'aimais Tolla comme un frre, je donnerais dix ans de ma vie pour tre la place de Morandi. Quant la pauvre fille, je crois qu'elle donnerait sa place pour rien celle qui voudrait la prendre. Sais-tu qu'elle rsiste depuis un mois toute sa famille? Mais le curieux de l'histoire, c'est qu'ils ont compt sur moi pour lui arracher ce malheureux _oui_. Il parat que sa rsistance vient d'une inclination qu'elle a prise pour quelqu'un que tu connais. Si tu rencontres ce monsieur-l, prie-le, au nom de la comtesse et au nom du bon sens, d'tre dsormais plus rare dans la maison de Feraldi. Lorsqu'on ne veut pas le bonheur pour soi, il ne faut pas corner la part des autres. Tandis que Pippo parlait ainsi, Tolla, leve au petit jour, priait ardemment l'glise des Saints-Aptres. C'tait la fte de la Madone et le dernier jour de son _triduo_. En revenant de la messe, elle trouva sa cousine Agate et sa cousine Philomne en grands atours, qui l'embrassrent comme la tche. Ces deux excellentes Romaines taient l'Hraclite et le Dmocrite de leur sexe. Agate avait le rire clatant d'une trompette. Philomne se distinguait de sa soeur par une sensibilit diluvienne. Elles taient alles l'avant-veille l'amphithtre d'Auguste, o l'on joue en plein jour et en plein air des drames et des vaudevilles. Philomne tait encore tout mue par le souvenir d'une pice en sept actes intitule: _Cosimo_ ou _le Marchand de Fer du Petit-Montrouge_ (_del Piccolo-Monte-Rosso_), qui faisait alors les dlices de Rome. Agate, dans ce drame larmoyant, avait amplement trouv de quoi rire. Ni l'une ni l'autre ne regrettait les douze sous et demi qu'elle avait pays pour sa chaise, et depuis deux jours elles racontaient toute la ville, l'une combien elle avait t heureuse de rire, l'autre comme elle s'tait rgale de pleurer. Elles commenaient en duo le rcit de leurs motions contradictoires, lorsque Pippo entra fort agit. Tolla bondit sur sa chaise, mais Agate la retint par le bras. Figure-toi, ma chre, que le premier acte se passe devant un caf, mais un caf si ressemblant, avec des tables vertes et des chaises de paille, que c'est mourir de rire. Un grand seigneur parisien entre dans ce caf du Petit-Montrouge pour y prendre un verre d'eau-de-vie. Il cause avec un garon, et lui demande les nouvelles du quartier. Le garon, c'tait Andra, tu sais, Andra qui est si drle! --Alors, poursuivit Philomne, arrive un homme envelopp dans un manteau... --En plein t, quoique les arbres soient couverts de feuilles! --Cet homme barbare a la frocit de dposer cruellement par terre un pauvre petit enfant nouveau-n dont les cris lamentables appellent en vain sa malheureuse mre. Mais voici le digne Cosimo qui arrive avec sa chre femme! --Et un melon... --Pour respirer l'air frais de la campagne et prendre sa nourriture sur l'herbe tendre. Pendant que Philomne s'apitoyait sur l'enfant abandonn recueilli par Cosimo, la comtesse s'entretenait avec Pippo sur le balcon. Tolla aurait donn ses deux cousines, seulement pour entrevoir la physionomie de sa mre, mais la grosse personne d'Agate clipsait totalement Mme Feraldi. Au second acte, poursuivit Philomne, on voit un homme ou plutt un tigre qui chasse de sa maison une malheureuse femme trop pauvre pour payer son loyer. Je pars, lui dit-elle; mais souviens-toi, coeur de fer, que celui qui chasse un pauvre de sa maison chasse la bndiction de Dieu. Il faut voir comme on a applaudi la pauvre femme! on l'a rappele douze fois. --Oui, et elle a ri au public, en faisant chaque fois une belle rvrence. --Mais quand l'homme cruel a dfendu ses domestiques de laisser mendier les pauvres dans la cour de sa maison, tout le monde a cri en mme temps: Ouh! ouh! Si l'on avait eu des pierres, on lui en aurait jet. Au troisime acte, la pauvre femme vient tomber ple et mourante la porte de Cosimo. On lui apporte un petit verre d'eau-de-vie. --Il y a cinq petits verres d'eau-de-vie dans la pice. --Et un beau jeune homme de vingt ans lui demande poliment si elle ne veut pas se reposer. A sa vue elle pousse un cri, et elle reconnat l'enfant qu'on lui avait pris vingt ans auparavant pour l'exposer au Petit-Montrouge. Elle l'embrasse... --Pardon, elle ne l'embrasse pas. Le cardinal-vicaire ne permet pas que les femmes embrassent les hommes sur le thtre. Et puis, tu vas bien rire: figure-toi, ma Tolla, qu'au moment o la vieille femme doit crier au bon jeune homme: Tu es mon fils! toutes les cloches du voisinage se sont mises sonner en mme temps, et, comme le thtre est en plein air et qu'il tait impossible de s'entendre, la vieille femme s'est assise, le jeune homme a pris une chaise, et ils ont caus en riant jusqu' ce que les cloches eussent fini. --Oui; mais quel beau moment, lorsqu' la fin du septime acte Cosimo s'est avanc sur les bords de la scne, et qu'il a dit au public: Ceci vous prouve qu'il y a un Dieu qui punit les coupables et rcompense les innocents! Quels applaudissements! quelles larmes! Pour moi, j'en suis encore bouleverse! Le supplice de Tolla ne dura pas plus d'une heure. Lorsque les deux cousines se retirrent, l'une en s'essuyant les yeux, l'autre en se tenant les ctes, elle courut au balcon; Pippo tait parti sans passer par le salon. Mme Feraldi, assise sur le bord d'une caisse de fleurs, paraissait enfonce dans une rflexion profonde. Eh bien! mre? murmura Tolla d'une voix tremblante. --Pippo vient de sa part. Il demande ta main. Tolla chancela et s'appuya la muraille. Elle avait le vertige. Sa mre la soutint et la ramena dans le salon. coute, lui dit-elle. Il a beaucoup pleur devant Pippo; il t'aime, et tu seras sa femme; mais il ne peut, quant prsent, que donner sa parole de t'pouser. Son frre an s'est amourach d'une petite Vnitienne, en dpit du prince, du cardinal et du chevalier. Cette affaire a soulev de grands orages dans la famille, et, tant qu'elle ne sera pas termine, Lello ne veut point parler de son mariage; il exige mme que la parole qu'il nous donne aujourd'hui demeure en secret pour quelque temps. Je me contenterais volontiers de sa promesse; il n'y manquera pas, j'en suis sre. Si tu veux t'en contenter comme moi, et si tu consens tenir la chose secrte, nous pourrons crire Ancne. Ton oncle rpondra Morandi que tu ne peux pas l'pouser, qu'il te coterait trop de quitter Rome et d'aller vivre si loin de nous. Tolla resta muette de joie. Tout ce qu'elle avait compris dans le discours de sa mre, c'est qu'elle tait aime et qu'elle serait la femme de Lello. L'horizon s'claira vivement autour d'elle; les objets les plus sombres prirent des couleurs clatantes: elle prouvait l'blouissement du bonheur. Elle saisit sa mre dans ses bras et l'accabla de caresses. En ce moment, Menico ouvrait timidement la porte; elle courut lui et lui sauta au cou. Menico avait rencontr le Napolitain de Mme Fratief qui rdait autour du palais, et il avait engag avec lui une conversation o il s'tait foul le poignet droit. Il allait demander Mme Feraldi une compresse d'eau-de-vie camphre, lorsque le plus mignon, le plus frais et le plus brlant de tous les baisers vint s'abattre au milieu de son visage. Mon cher Menico! lui cria-t-elle, mon frre nourricier! que tu es bon! que tu es beau! Je t'aime! Je suis heureuse! --Moi aussi, mademoiselle, hurla Menico en sanglotant, je suis bien heureux; vous m'avez embrass; c'est la premire fois depuis 1830. J'avais le poignet foul, mais maintenant je n'ai plus mal. Ma bonne demoiselle! vous aimez donc quelqu'un, puisque vous m'embrassez? --Oui, j'aime, je suis aime, je me marie... bientt; pas tout de suite, entends-tu? C'est un secret, ne le dis personne, mais bientt... Tu seras de la noce, mon Menico; nous nous marierons Lariccia; tes buffles auront cong ce jour-l. Je veux que nous dansions ensemble! Menico savait fort bien avec qui se mariait Tolla. Depuis quinze jours, il partageait les angoisses de sa chre matresse. Cependant il se souvint de jouer l'ignorance, et il ne pronona pas le nom de Coromila. Dans l'excs de sa joie, cet homme inculte ne se dpartit pas un instant de la rserve et de la prudence italiennes; mais, tandis que la comtesse prenait soin de son poignet enfl, il se promit de commencer une neuvaine l'intention de ce mariage et de veiller comme un dogue au salut de Lello. Lello vint neuf heures du soir. Il eut une assez longue confrence avec le comte et la comtesse, qui il demanda solennellement la main de leur fille. M. Feraldi lui fit observer qu'il ne pouvait pas se marier sans le consentement de ses parents. Je le sais, rpondit-il, et, quand la loi me le permettrait, je ne le voudrais pas; mais ce consentement, je prends sur moi de l'obtenir, et je vous prie de ne vous en point mettre en peine. A cette assurance formelle, le comte ne rpondit rien: il savait d'ailleurs que le vieux Luigi Coromila tait condamn unanimement par les mdecins, et que Lello serait libre avant une anne. Cependant, pour plus de prudence, et de peur que la question de la dot n'indispost la famille de Lello contre ce mariage, le comte, sur le conseil de son fils, doubla la somme qu'il destinait Tolla, et lui assura la proprit de ses vignes de Capri, estimes deux cent mille francs. Lorsque tout fut conclu, on appela Tolla. Elle reut enfin de la bouche de Lello l'assurance de son amour. Elle mit sa main dans la sienne et le baisa sur les lvres. Ils taient fiancs. IV Mme Fratief et sa fille ignorrent ce qui s'tait pass au palais Feraldi. Nadine, prvoyant que le dpart pour Lariccia prcipiterait la marche des vnements, avait apost Cocomero sur la place des Saints-Aptres pour surveiller le camp ennemi. Elle poussa un cri de colre lorsqu'elle vit revenir son espion sur un brancard, la figure en sang et le crne sensiblement dform. L'tat de son visage expliquait la foulure de Dominique. Cocomero tait un pur Napolitain du quai Sainte-Lucie, court, trapu, rougeaud, goulu, fainant, poltron, hbt et fripon comme Polichinelle en personne. Sa grosse face plate largie par une norme paire de favoris roux, tait toute barbouille de mauvaises passions; ses petits yeux gris clair trahissaient certains moments une frocit porcine. Depuis la place des Saints-Aptres jusqu' la via Frattina, o logeaient ses matresses, il rpta entre ses dents la plus terrible maldiction que l'on connaisse Rome: _Accidente_! ce qui veut dire en bon franais: Puisses-tu mourir d'accident, sans confession, damn! Dans un pays o l'on croit au mauvais oeil comme la sainte Trinit, une maldiction de cette importance quivaut mille soufflets, et les Romains du Transtevre rpondent un _accidente_ par un coup de couteau; mais Dominique tait loin, et Cocomero sacrait tout son aise, sans aucun respect pour la police ecclsiastique de Rome, qui fait coller aux portes de toutes les boutiques un petit criteau avec ces mots: _Blasphmateurs, souvenez-vous que Dieu vous entend!_ La gnrale aprs quelques exclamations modres, qu'on entendit d'une lieue la ronde, s'empressa de soigner son domestique. Elle avait appris un peu de mdecine, pour faire croire qu'elle tait ne dans un chteau, et elle tranait partout avec elle un gros cahier manuscrit, plein de recettes, de secrets merveilleux, de remdes de famille, de _gouttes_ infaillibles, et mme de paroles magiques. La pice la plus remarquable de ce recueil tait une certaine recette pour purifier le sang, en coupant les quatre pattes d'un lzard vert pendant la pleine lune, et en prenant une _purge_ le lendemain. Cocomero se laissa soigner sans mot dire, et il s'ingra une bonne dose de certain vulnraire de mnage dont la saveur alcoolique lui agrait fort; mais il se refusa obstinment de nommer l'auteur de ses maux. C'est moi, disait-il, qui me suis fait mal. J'ai trbuch sur une pierre; ma tte a donn contre une borne, je suis un maladroit, mais je ne suis pas un poltron. Il ajouta sournoisement: Si un homme m'avait fait autant de mal que je viens de m'en faire moi-mme, il ne s'en vanterait pas longtemps, ft-il aussi fort que Nron! Nron est encore le hros favori du petit peuple de Rome et de Naples. Tais-toi! dit la gnrale. Et la justice? --La justice, madame? On ne me condamnerait pas sans tmoins, n'est-il pas vrai? --Sans doute. --Eh bien! il n'est pas facile de trouver des tmoins contre un homme qui a donn un coup de couteau. Les tmoins sont personnes prudentes qui se disent: Celui-l n'a pas peur. Il a tu un homme; donc il est capable d'en tuer deux: ne nous brouillons pas avec lui. --Oui, mais un condamn mort ne se venge pas de ses tmoins. --Mais, reprit Cocomero d'un petit air dvot, le saint-pre est galant homme; il ne veut pas la mort du pcheur; il rpugne verser le sang chrtien, et ceux qui ont commis l'imprudence de tuer un homme en sont quittes pour les galres perptuit. --A perptuit! N'est-ce pas pire que la mort? --Faites excuse, madame. Lorsqu'on a quelque protection, un bon matre, par exemple, ou une bonne matresse, on peut esprer pour les prochaines ftes de Pques une commutation de peine: vingt ans de fers. C'est encore bien svre, n'est-il pas vrai, madame! Mais, au bout d'un an ou de six mois, la mme protection agissant toujours, les vingt ans seront rduits dix, les dix cinq, les cinq trois. Or, le plaisir de tuer un ennemi ne vaut-il pas trois ans de galres? C'est dans ces sentiments que le digne Napolitain se coucha le soir de l'Assomption, tandis que ses matresses se dpitaient de ne rien savoir; que Lello changeait le premier baiser avec Tolla, et que Pippo Trasimeni, enchant du succs de sa ngociation et du bonheur de ses amis, courait raconter toute l'histoire sa mre. La marquise tait loin de s'attendre semblable nouvelle. Il y avait trois mois et demi que la rumeur publique lui avait appris la passion de Lello, et elle ne croyait pas qu'un Coromila ft capable d'aimer longtemps. Depuis cet clat, les deux amants, soumis un espionnage formidable, s'taient tudis tromper tous les yeux; le comte et la comtesse, craignant le ridicule qui s'attache aux ambitions dues, avaient cach leur projet leurs meilleurs amis; et Pippo, qui connaissait l'antipathie de sa mre pour les Coromila, n'avait voulu lui raconter sa campagne qu'aprs la victoire. D'ailleurs la marquise avait cess d'aller dans le monde depuis l'invasion du cholra. Elle s'tait ligue contre le flau avec le docteur ly et l'abb Fortunati. Le docteur avait fait le voyage de Paris en 1832 pour observer l'effet des divers traitements qui y furent essays; l'abb enrla parmi les fidles de sa paroisse et les admirateurs de son loquence une vingtaine d'infirmiers volontaires; la marquise dpensa trente mille francs, toutes ses conomies, pour transformer en hpital une maison qui lui appartenait. Tous ces soins s'emparrent si bien de son esprit, qu'elle n'eut plus le loisir de songer autre chose, et elle avait presque oubli qu'il y et des mariages en ce monde, lorsque son fils vint lui annoncer triomphalement qu'il mariait Lello avec Tolla. Pour un marquis et pour un garde-noble, Pippo avait l'esprit un peu bien libral. Il prisait mdiocrement les avantages de la naissance et de la fortune, sous prtexte qu'il tait riche et noble depuis sa plus tendre enfance, et il prtendait que les seules gens qui fassent cas des titres et de la richesse sont ceux qui ont pris la peine d'acheter leurs titres et de gagner leur argent. S'il mprisait toutes les distinctions sociales, en revanche il estimait fort la noblesse des sentiments, et il s'amusait quelquefois, au grand scandale de ses camarades, bouleverser l'ordre hirarchique de l'aristocratie romaine, donnant la couronne ferme ceux qui pensaient en princes, et relguant dans la bourgeoisie tout prince convaincu de penser en bourgeois. Sur le livre d'or de Pippo, Tolla Feraldi tait inscrite parmi les reines, Lello parmi les princes, Dominique le piqueur de buffles, n'tait rien moins que le chevalier Menico. On devine aisment que l'inventeur de ce beau systme n'tait pas un chaud partisan des mariages la mode, et qu'il n'admirait gure cette loi des convenances, qui veut qu'un prince pouse une princesse et qu'un millionnaire pouse un million. Victoire! cria-t-il sa mre; Rome se convertit mes ides. Une grande famille va donner l'exemple: la foule suivra. Tu sais que l'hritier prsomptif du prince Coromila-Borghi est Venise, aux pieds d'une adorable petite bourgeoise qu'il jure d'pouser la barbe de ses anctres. Eh bien! ce n'est pas tout; son frre cadet, notre Lello, qu'ils voulaient marier une princesse, a demand aujourd'hui mme la main de Tolla. La marquise couta avec une douleur sourde la narration dtaille que lui fit Pippo. Une ou deux fois elle fut sur le point d'interrompre un rcit dont chaque mot veillait en elle de douloureux souvenirs; cependant elle se contint jusqu'au bout. Lorsque son fils, aprs avoir tout dit, lui demanda ses applaudissements, elle secoua tristement la tte. Pauvre Tolla! Pourquoi as-tu mis son bonheur aux prises avec l'orgueil des Coromila? --L'orgueil des Coromila se fait vieux. Le pre n'a pas six mois vivre; le cardinal est condamn par tous les mdecins; reste le chevalier. La marquise se leva pour aller regarder la fentre. Pippo poursuivit: Le chevalier ne m'inquite nullement. --Ah! --Nullement! il appartient l'espce d'hommes la plus inoffensive: c'est un goste. Y a-t-il rien de plus aimable qu'un homme qui ne s'occupe jamais des autres? Je ne voudrais pas lui ressembler: non, l'gosme est une vertu sociale dont je ne suis point jaloux; mais, quoique je voie plus d'une personne (et tu es du nombre) prvenue contre le chevalier, je me dclare incapable de le craindre ou de le har. Je l'ai rencontr ce matin; il fumait son cigare au sortir de la messe, et suivait tout doucement le Corso en poussant son ventre devant lui. Ses gros yeux indiffrents erraient au hasard, de balcon en balcon, de voiture en voiture; il semblait se soucier de la gloire de Coromila comme de la fume qu'il abandonnait au vent. S'il pensait srieusement quelque chose, c'tait assurment au djeuner qu'il avait fait ou au dner qu'il allait faire. Il avait l'air d'un homme de bon sens et de bon apptit, qui n'a point de remords et qui n'aurait garde de s'en prparer, de peur de mal dormir. Je l'ai regard marcher d'un pas pesant et satisfait jusqu'au palais de ses pres, et j'ai cri en moi-mme: Vivent les gostes! Ce gros homme ne prendra jamais la peine de contrecarrer ma petite providence! Est-ce bravement raisonn cela? Embrasse-moi, et adieu; je suis de service ce soir. Il embrassa tendrement sa mre, pirouetta sur ses talons, et courut mettre son uniforme. La marquise se demanda longtemps si elle irait voir Mme Feraldi. Elle croyait connatre assez la famille Coromila pour pouvoir prdire que le mariage ne se ferait jamais, et son amiti pour Tolla lui demandait de la dtromper. D'un autre ct, le soin qu'on avait pris de se cacher d'elle, la crainte de paratre malveillante ou jalouse, et surtout la perspective du rcit douloureux par lequel il faudrait appuyer son opinion, la firent hsiter jusqu'au soir. A la fin, le dvouement prit le dessus. Je leur raconterai tout, pensa-t-elle. De cette faon, mes souffrances n'auront pas t striles, et le malheur de ma vie sera le salut de Tolla. Elle se prsenta dix heures au palais Feraldi. Menico, le bras en charpe, lui rpondit que la comtesse n'tait pas rentre: Lello n'tait pas encore parti. Elle revint le lendemain dans la matine. Cette fois, Mme Feraldi et sa fille taient vritablement sorties pour entendre une messe d'actions de grces la Trinit des Monts. La marquise alla voir ses malades, et se consulta, chemin faisant, pour savoir si elle n'crirait pas Mme Feraldi; mais il lui rpugnait de confier au papier le secret qu'elle n'avait encore partag qu'avec son confesseur. Elle rencontra fort point l'abb Fortunati, et lui demanda son avis. L'abb tait un orateur et un homme d'action, mais une me scrupuleuse et timore, peu capable de donner un conseil. Il lui rpondit d'agir suivant sa conscience et de s'en remettre la bont de Dieu. La pauvre femme, livre elle-mme, n'imagina qu'un seul expdient pour sortir d'incertitude. Elle rsolut de retourner le soir au palais Feraldi pour parler la comtesse. Si je trouve encore la porte ferme, se dit-elle, c'est que le ciel ne voudra pas que je les avertisse. Qui sait si Lello n'aura pas assez d'amour et de persvrance pour surmonter tous les obstacles que je prvois? En rentrant chez elle, elle trouva la carte de la comtesse avec le mot _adieu_ crit au crayon. A neuf heures du soir, elle vit les portes du palais fermes; aucune des fentres qui donnent sur la place n'tait claire. Le portier lui annona que toute la famille partait le lendemain au petit jour pour Lariccia, et qu'on venait de se mettre au lit. Elle retournait la maison, lorsqu'elle reconnut dans l'obscurit le beau Lello, courant comme s'il avait des ailes. Il entra dans le palais, et au bout de dix minutes il n'tait pas sorti. Allons, pensa la marquise, c'est sans doute la volont de Dieu! Cette soire fut pour les deux amants la fte de l'amour permis. Lello trouva la famille runie au jardin, sous les citronniers, autour d'une table antique o l'on avait servi des sorbets la rose. Le ciel tait sans nuages, et la lune rpandait sur les larges alles sa chaste et honnte lumire. La brise du sud, humide et tide, remuait mollement le feuillage et animait tout le jardin d'une vie douce et indolente. Les bruits du dehors s'taient apaiss, et la petite cloche d'un couvent voisin interrompait seule d'heure en heure cet pais silence qui pse sur les nuits de Rome. Tous les domestiques, Menico except, dormaient sur une terrasse; les oiseaux, bercs par la brise, dormaient sur les branches; les bas-reliefs encadrs dans la faade du palais, les statues du pristyle et les Herms du jardin semblaient fermer les yeux. Lello s'arrta sur les marches du palais, et chanta d'une voix pure et sonore le premier couplet d'une romance que Philippe avait crite pour lui: Le ciel est bleu, la mer tranquille; Les Romains couchs par la ville, La tte au pied d'un mur, dorment profondment; Et la brise du soir, sur les jardins errante, Porte des orangers la senteur enivrante Au coeur de ton amant. Tolla se leva prcipitamment, et courut se jeter dans ses bras. Elle le conduisit ses parents en voltigeant autour de lui comme une ombre lgre, dans son peignoir de mousseline blanche. En prsence du comte, de la comtesse et de Toto, Manuel lui mit au doigt son anneau de fiance. C'tait un petit cercle d'or entour de turquoises, qu'il avait command le matin mme dans la via Condotti l'un de ces artistes en boutique qui sont les premiers bijoutiers du monde. Il prit la main de Tolla, comme pour juger de l'effet de son petit prsent, et il la baisa longuement. Tolla, par un mouvement de navet sauvage qui fit un peu rougir sa mre, reprit vivement sur sa main le baiser qu'il y avait mis. Toute la soire se passa dans ces enfantillages qui sont peut-tre les plaisirs les plus vifs de l'amour. Les parents de Tolla, tmoins muets, mais non pas indiffrents, de cette scne charmante, ne songeaient point contraindre les sentiments de leur fille: ils voulaient attacher Lello, et ils savaient que rien n'attache comme le bonheur. Les deux enfants couraient en libert dans les alles, ou s'arrtaient pour couter le silence, ou marchaient lentement, appuys l'un sur l'autre, en babillant comme deux pinsons sur la mme branche par un beau jour de printemps. Ils se racontrent plus de vingt fois, sans se lasser ni l'un ni l'autre, les commencements de leur amour et l'histoire de leurs coeurs pendant les six mois qui venaient de s'couler. Les projets vinrent ensuite, et Dieu sait combien de chteaux en Espagne ils construisirent et renversrent pour avoir le plaisir de les rebtir. Nous passerons tous nos hivers Venise, disait Lello. Je n'y connais personne; nous ne serons pas condamns aller dans le monde. Nous vivrons pour nous, cachs dans mon vieux palais, que je veux faire rajeunir. --Non, rpondait Tolla, il faut le laisser comme il est. Les murs sont-ils bien noirs? --Aussi noirs et aussi curieusement fouills qu'une dentelle de Chantilly. --Tant mieux, je ne veux pas qu'on y touche. Ma chambre a-t-elle des vitraux coloris comme une chapelle? Est-elle tendue de cuir gaufr et dor? Je l'aime comme elle est. Ai-je un grand lit d'bne colonnes torses avec des rideaux de damas du temps de Vronse? il faut les laisser. Je ne veux pas qu'on cache sous un tapis le pav de mosaque. --Il faudra pourtant bien un tapis pour les enfants. Comment pourraient-ils se rouler sur ces dures mosaques? --Vous avez raison, mais je ne supporte pas un tapis neuf. Il faudra trouver dans le garde-meuble quelque vieillerie splendide, un prsent du roi de France notre aeul le doge, ou un tapis de Smyrne rapport par notre anctre l'amiral. Ils me sauront gr du soin que je prends de leurs reliques, et les vieux portraits de la galerie souriront en me voyant passer. --Pour la promenade, reprenait Lello, je ferai faire une grande gondole noire aussi triste qu'un catafalque; mais l'intrieur sera garni de satin blanc comme le nid d'un cygne. Ceux qui nous verront glisser sur le Grand-Canal nous prendront pour des officiers autrichiens qui vont commander l'exercice; ils ne devineront pas le bonheur qui se cache sous cette tenture de deuil. --Il faudra que Menico apprenne manier la rame vnitienne; je ne veux pas qu'un valet tranger soit en tiers dans nos secrets d'amour. --L't, nous habiterons notre villa d'Albano. Le parc est si grand, que nous ferons notre promenade du matin, cheval, sans sortir de chez nous. --Non, votre parc est public, et nos regards seraient pis par trop de monde. --Je le fermerai. --Je vous le dfends! Que deviendraient les pauvres gens qui ont l'habitude de s'y promener comme des princes, et les petits paysans qui viennent vous voler vos oranges? D'ailleurs je ne vois pas pourquoi je serais toujours chez vous quand vous ne parlez pas de venir chez moi. Nous passerons notre t Lariccia. --Et le parc ferm, o le trouverons-nous? --Vous serez quitte pour faire entourer de murs le petit bois de quarante arpents. --Vous oubliez que Lariccia n'est pas nous. Permettez-vous que j'appelle Toto pour lui demander s'il veut nous donner Lariccia? --Eh bien, nous n'irons pas Lariccia. Je vous emporterai dans l'le de Tibre et la mienne, et vous habiterez, malgr vous, mon repaire de Capri. Je parie que vous n'avez pas seulement vu Capri, ignorant que vous tes? Ah! c'est un beau pays. J'y suis alle une fois, quand j'tais petite, et je m'en souviens comme d'hier. Lorsqu'on est dans le golfe de Naples, on voit une belle montagne blanche, grise, rousse, de toutes couleurs, debout au milieu de l'eau. Tous les rivages de l'le paraissent droits comme des murs, et l'on cherche des yeux une chelle de corde pour aborder; mais il y a une jolie petite marine o l'on dbarque sans danger au milieu des pcheurs en caleon blanc et en bonnet rouge. Pour arriver _mes_ vignes et _mon_ chteau, il faut gravir un escalier d'une lieue; mais vous avez de bonnes jambes, n'est-ce pas? La maison est une tour carre, blanche comme la neige, avec un toit en terrasse et des fentres si troites que le soleil n'ose pas entrer chez nous. Les vignerons habitent alentour, dans des cabanes tapisses de pampres roux et de raisins noirs. Nous avons deux grands palmiers devant notre porte: leur ombre grle se dessine en bleu sur les murs de la maison. Quand j'tais enfant, je les prenais pour des gants, avec leurs panaches. Vous verrez les mriers que mon grand-pre a plants, et le gros figuier qui est sous ma fentre, tout peupl de nids de tourterelles! Aimez-vous le vin de Capri? Non pas le rouge: il ressemble trop du vin; mais le blanc, qui exhale ce joli parfum de violette? On en rcolte beaucoup sur _mes_ terres, et mon cru est le plus renomm de tout le pays. La bonne vie, Lello! et comme nous serons heureux ensemble sur notre rocher; loin de Rome et du monde entier, au milieu de nos braves paysans! Ils nous aimeront: vous apporterez beaucoup d'argent pour les faire riches, moi, je doterai toutes les filles sur mes conomies. Croyez-vous qu'une fois que nous serons l, vous avec moi, moi avec vous, et nos enfants autour de nous, nous aurons le courage de nous exiler Venise pour tout un hiver? Venise doit tre triste au mois de novembre: il y pleut torrents: les brouillards des lagunes me font peur; on ne connat pas les brouillards dans notre chre Capri! --Je t'aime, Tolla! nous resterons Capri toute notre vie. --L'hiver et l't, n'est-il pas vrai! Dieu me garde peut-tre encore quinze annes de beaut: je ne veux tre belle que pour toi. --Tu es un ange! Rome ne mritait pas de te connatre. Est-ce que la ville entire ne devrait pas tre tes genoux? Je m'indigne quand je pense qu'il y a des jeunes gens assez aveugles pour admirer une Bettina Negri et une Nadine Fratief. Et ces petites sottes qui ont pu esprer qu'elles te voleraient mon coeur! Elles seront bien punies lorsqu'elles nous verront passer au Corso dans la mme voiture, ou galoper cte cte dans les avenues de la villa Borghse, ou valser ensemble l'ambassade de France! --En ce temps-l, je ne serai pas oblige de baisser les yeux quand vous paratrez dans un salon pour vous regarder la drobe. J'entrerai firement, au bras de mon Lello, les yeux attachs sur ses yeux. C'est ma mre qui sera heureuse de se montrer partout avec nous! Je ne ferai pas plus de toilette qu' prsent; non, je ne veux pas avoir l'air d'une parvenue. D'ailleurs le blanc me va bien, et puis je n'ai jamais aim les bijoux. --Les bijoux ne serviraient qu' cacher quelque chose de votre beaut. Vous n'en porterez jamais. J'excepte cependant les diamants de ma mre. Elle m'a lgu une rivire d'un grand prix, mais d'une admirable simplicit. Ne voudrez-vous point porter ces pauvres diamants pour l'amour de celle qui n'est plus? --Je ferai ce que vous voudrez, Lello. Vous serez mon matre, et vous aurez le droit de me mettre un collier. --Nous irons tous les bals, nous serons de toutes les ftes; j'inviterai Rome venir dans notre palais assister notre bonheur. Je voudrais pouvoir vous montrer au monde entier. Nous voyagerons, nous irons en France. --Quand vous aurez appris le franais, mon bien-aim paresseux! En attendant, je vais voyager seule, demain matin, sur la route de Lariccia. --Grce ce bienheureux cholra, que le ciel confonde! Tolla lui posa deux doigts sur la bouche: Chut! et point de paroles de mauvais augure. Promettez-moi seulement de veiller sur vous, d'viter soigneusement le danger, d'appeler le docteur ly au moindre symptme, d'excuter aveuglment ses ordonnances, en un mot de conserver votre vie comme une chose qui m'appartient. --Ne craignez rien Tolla, je suis sr de ne point mourir de cette horrible maladie. --Sr? et pourquoi? --Parce que je mourrai d'amour et d'ennui le jour de votre dpart. --Non, monsieur; le jour de mon dpart vous m'crirez une longue lettre, et vous n'aurez pas le temps de mourir. --Oui, certes, je vous crirai, et par tous les courriers, c'est--dire tous les deux jours. Longuement? c'est ce que je ne sais pas encore. Je n'ai pas t jusqu'ici grand barbouilleur de papier, et je pense qu'en amour un baiser en dit plus long qu'une lettre de quatre pages. --L'amour est un grand matre: il vous apprendra l'art d'crire. Souvenez-vous seulement que je vous rpondrai avec une exactitude judaque: lettre contre lettre, et page pour page. Mais chut! on nous appelle. Voyez donc quelle heure il est. Lello regarda sa montre et rpondit avec stupfaction: Minuit! Il croyait causer depuis une demi-heure. Dj! dit tristement Tolla. --Mais est-ce que vous avez envie de dormir? --Non. Et vous? --Moi! il me semble que nous sommes en plein midi, que le ciel est peupl de soleils, et que c'est offenser Dieu que de s'aller coucher l'heure qu'il est. --Mais mon pre et ma mre, qui n'ont ni vos vingt-deux ans ni votre amour ont besoin de quelques heures de repos. Adieu, Lello. Lello se pencha sur elle pour la baiser au front. Elle s'enfuit en lui criant: Non, pas ici, devant ma mre! Le comte, la comtesse et Toto embrassrent Manuel Coromila, comme s'il et dj fait partie de la famille. Tolla lui tendit les joues, puis elle lui prit la tte dans ses deux mains, et l'embrassa son tour. Tout le monde le reconduisit travers les appartements jusqu' la porte du palais. Adieu, frre, lui dit Toto. --Venez nous voir Lariccia, dit le comte. --Soignez-vous bien, ajouta la comtesse. --Vivez pour que je vive, murmura Tolla. En ce moment, on entendit un sanglot qui semblait sortir d'un instrument de cuivre. Menico, cach derrire une colonne de marbre cipollin, prenait sa part des motions de la famille. V Le lendemain, six heures du matin, l'heureux Lello dormait poings ferms, lorsque Tolla et ses parents s'embarqurent dans une grande chaise de poste qui faisait de temps immmorial le voyage de Lariccia. La comtesse et Tolla occupaient le fond de la voiture, le comte et son fils taient fort l'aise sur le devant; les domestiques pendaient en grappes alentour. Le cuisinier, le marmiton et le palefrenier s'accrochaient de leur mieux au sige du cocher, le camrier du comte, Amarella et Menico s'empilaient sur le banc de derrire, et le soleil oblique du matin chauffait vigoureusement tous ces visages hls. Mlle Amarella tait cette ternelle Romaine que tous les peintres rapportent dans leurs cartons: grande, belle, large, lourde et mdiocrement faite, avec une physionomie fire et stupide qui ne dparait point sa figure. Son vrai nom tait Maria, mais elle devait son humeur aigrelette le sobriquet d'Amarella. Ses parents, pauvres journaliers de Lariccia, lui avaient fait apprendre coudre; mais c'tait elle qui s'tait leve la dignit de femme de chambre. La nature, qui s'amuse quelquefois donner une couturire des qualits d'hommes d'tat, l'avait doue d'une certaine ambition et d'une remarquable persvrance. Ce qu'elle avait dpens de ruse pour entrer chez le comte et pour supplanter sa devancire passe toute croyance. Mme Feraldi racontait avec admiration comment Amarella, peu de temps aprs son entre dans la maison, avait eu envie d'un vieux chle en crpe de Chine, autour duquel elle avait tourn deux ans et demi, et qu'elle s'tait fait donner la fin sans l'avoir demand une seule fois. Cette patiente fille poursuivait depuis une anne un nouveau projet qu'elle n'avait encore laiss entrevoir personne: elle voulait se marier, et elle avait jet son dvolu sur l'excellent Menico. Le jeune piqueur de buffles avait une beaut mle et robuste, faite pour sduire une me paysanne; mais ce qui attirait surtout Amarella, c'tait la candeur de ce grand enfant, en qui elle devinait des trsors de tendresse, de dvouement et d'obissance aveugle. Elle esprait trouver en lui l'idal de toutes les femmes: un mari qui ferait trembler tout le monde et qui tremblerait devant elle. Son plan tait trac l'avance: Menico reviendrait Rome au mois de novembre; il succderait au portier du palais Feraldi, qu'on saurait bien faire chasser. Le mariage se ferait en mme temps que celui de mademoiselle, peut-tre dans six mois, dans un an au plus tard; le comte donnerait une dot; le seigneur Lello, dans l'ivresse de son bonheur, en offrirait sans doute une seconde. Amarella, pour ne point se sparer de son mari, resterait au service de la comtesse. Elle organisait sa vie l'avance, montait sa maison, prenait une bonne d'enfant et un petit domestique pour faire les courses, et menait le mme train que le concierge d'un prince ou le suisse d'un cardinal. Cependant Menico, la tte appuye sur l'paule du camrier, ronflait l'unisson des roues de la voiture. Sa femme en esprance le pina familirement pour le rveiller. _A!_ Menico, Menicuccio, Cuccio! lui cria-t-elle en puisant tous les diminutifs de son nom, nous voici Tavolato, et les fiasques sont sur la table. Tavolato est un cabaret situ sur la route de Lariccia, deux lieues environ de la porte de Saint-Jean de Latran. Les promeneurs s'y arrtent, comme Ponte-Molle, pour vider quelques bouteilles de vin d'Orvieto. Matres et valets descendirent sous une sorte de hangar construit avec des branchages de lauriers-roses. Le cabaretier apporta un pain bis, un fromage de lait de jument et une douzaine de flacons de verre blanc, au large ventre, au col effil, bouchs la mode antique par une goutte d'huile et une feuille de vigne, et remplis d'un petit vin blanc, lger, sucr, limpide et joyeux. Tolla s'amusa dboucher les bouteilles et enlever avec un petit paquet d'toupes la goutte d'huile qui ferme le goulot et protge le vin contre le contact de l'air; puis elle remplit tous les verres, except le sien, et l'on but en choeur sa sant. Les douze flacons se vidrent comme par enchantement, et Menico en prit sa bonne part, quoiqu'il ne bt que de la main gauche. Il trouva mme le temps d'engloutir une livre de pain, tandis que Tolla miettait sa part une niche de poussins, accourus avec leur mre sur les pas du cabaretier. Lorsqu'on remonta en voiture, Menico tait de si belle humeur, qu'Amarella crut le moment propice l'excution de ses petits projets. Il me semble, lui dit-elle, que tu ne dtestes pas l'orvieto? --Les prtres ne dfendent pas d'aimer le bon vin, rpondit sentencieusement Dominique. --En buvais-tu beaucoup Lariccia? --Autant que j'en voulais boire. --Comment l'entends-tu? --Quand mademoiselle est Lariccia, elle m'en fait donner tous les soirs. --Mais quand mademoiselle n'y est pas? --Quand mademoiselle n'y est pas, je n'ai pas soif. Amarella partit d'un grand clat de rire. Elle affectait une grosse gaiet, quand elle ne savait que dire et qu'elle voulait montrer ses dents. Tu es un brave garon d'aimer ainsi mademoiselle; mais je crois qu'elle te le rend bien. --Est-ce qu'elle t'a jamais parl de moi? --Trs-souvent. Elle dit que tu serais capable de tuer un homme pour elle. --Un homme! Je tuerais un cardinal! Amarella fit un signe de croix. Mais, reprit-elle, tu dois bien t'ennuyer pendant l'hiver, quand mademoiselle est Rome et que tu restes avec tes vilains buffles? --Un peu; mais je trouve toujours le moyen de me faire envoyer la ville une ou deux fois dans un hiver. --Sais-tu qu'ils sont trs-laids, tes buffles, avec leur peau galeuse, leur grosse tte et leur dos bossu? --Oui; mais moi, quand je galope derrire eux, la lance la main, dans une grande plaine nue, en serrant mon cheval entre mes gutres, il me semble que je suis beau comme un Romain d'autrefois. --Mais lorsque tu reviens de Rome et que tu as vu tant de palais et d'glises, comment peux-tu encore regarder ce grand dsert brl par le soleil, sans herbe, sans arbres, sans maisons, o l'on ne rencontre que des aqueducs crouls et de vieilles ruines de brique? Moi, je trouve cela affreux. --Horrible! ajouta le camrier, qui se piquait d'avoir du got. --C'est que vous avez vcu longtemps la ville, rpondit sincrement Menico; moi, qui ne sais rien et qui ai pass toute ma vie dans cette grande solitude qui s'tend autour de Rome, j'aime ces plaines brles, ce soleil ardent, ces ruines rouges, et jusqu'au chant des cigales dont les ailes grises viennent quelquefois me fouetter la figure. Quand je suis triste, il me plat de voir que tout est triste autour de moi. --Et quand tu es gai? --Alors c'est autre chose. Je vois des fleurs sur toute la terre, et les masures rouges deviennent plus belles que des glises le jour de Pques. Comprends-tu? --Tu regrettais donc tes herbages et tes masures pendant les quatre mois que tu as passs Rome. --Non. --Pourquoi? --J'tais auprs de mademoiselle. --Et si mademoiselle t'appelait Rome pour toute la vie, y viendrais-tu? --De grand coeur. --Allons, mon Menico, tu mourras citoyen de la grande ville. --Peut-tre. --Et tes enfants seront de petits Romains. --Quels enfants? Je ne me marierai jamais. Amarella se remit rire, mais du bout des dents. Jamais! C'est tard. Et pourquoi? --Je n'ai pas le temps. --Explique-moi cela, je t'en supplie. --Rien de plus simple. Si j'pousais une femme, je lui obirais, n'est-ce pas? --Probablement. --Eh bien! on ne peut pas servir deux matres la fois. Tandis que Dominique confessait si navement son adoration pour sa matresse, la voiture roulait sur la voie Appienne; le Monte-Cavo se rapprochait rapidement et Tolla, avant de s'engager dans la route qui mne aux jardins et aux parcs d'Albano, jetait un dernier coup d'oeil ces prairies dessches qui entourent la ville d'une ceinture de tristesse et de dsolation. Lorsqu'on suit cette route pendant l't, on est tent de croire que la terre d'Italie, partout si belle et si fconde, a t marque d'un fer rouge autour de Rome. La route ne traverse que des terrains nus, hrisss d'herbes fltries, diviss par quelques barrires de bois mal quarri, et anims de loin en loin par la prsence d'un bouvier cheval qui chasse une vingtaine de boeufs blancs et de buffles noirs. On rencontre de temps en temps un petit temple dpouill de ses marbres, un tombeau en ruine, ou les restes d'une villa o les perviers font leur nid. Mais Tolla prtait cette solitude morte la vie, la jeunesse et l'amour qui abondaient dans son me. La joie dont elle tait pleine dbordait sur tous les objets environnants, ressuscitait les ruines et faisait reverdir la terre. Elle comprit alors pour la premire fois cette fiction des potes, qui prtend que l'amour fait natre les fleurs sous ses pas. La famille Feraldi traversa dix heures la grande rue de Lariccia. Vers le mme moment, Lello s'habillait pour aller voir Pippo Trasimeni: il avait dormi sans dbrider jusqu' neuf heures. Qui t'amne si matin? demanda Pippo en le voyant entrer. --Le bonheur, mon ami! J'ai pass une soire comme les saints n'en ont pas souvent en paradis. --Bravo! Et comme je suis le seul qui tu puisses sans indiscrtion faire part de ta flicit, tu m'apportes le trop plein de ton me? Verse mon ami, verse. --Ce n'est pas tout. J'ai un conseil te demander. --Demandez et vous recevrez. C'est parole d'vangile. --Mon cher Pippo, elle est partie. --Je le sais bien; mais si c'est sur moi que tu comptes pour la faire revenir... --Non. J'irai la voir un de ces jours: je l'ai promis son pre. Nous prendrons rendez-vous Albano. Voudras-tu tre du voyage? --De grand coeur; aujourd'hui, demain, pourvu que je ne sois pas de service. --Non, plus tard: je ne veux pas faire d'imprudence; mais en attendant, il faut... Ne te moque pas de moi; j'ai promis de lui crire. --Eh bien? --Par tous les courriers. --Aprs! --A dater d'aujourd'hui. --O est le mal? --Si j'avais dj reu une lettre d'elle, je ne serais pas en peine: je lui rpondrais paragraphe par paragraphe; mais tu sais combien j'ai peu l'habitude d'crire, et je voudrais... --Quoi? me prendre pour secrtaire? demanda Philippe en riant aux clats. Grand merci! Je te ferai des vers tant que tu voudras, parce que tu n'en voudras pas tous les deux jours, et parce que je tiens pour dmontr que tu n'es pas capable d'en faire; mais, comme tout homme qui a appris crire est capable de faire de la prose, j'espre bien que tu sauras te passer de moi. --Sans doute, et si tu attendais les demandes pour faire les rponses, tu saurais que je ne veux de toi qu'un simple conseil. Je prendrai le style familier, n'est-ce pas? Je lui parlerai un peu de tout, de l'tat sanitaire, des bals, de ce qui me sera arriv dans la journe, de... --En deux mots, mon cher, parle-lui d'elle et de toi. C'est le texte invariable de toutes les lettres d'amour, depuis l'antiquit la plus recule. --Et puis-je me permettre de la tutoyer? Je lui ai dit _tu_, hier au soir, dans la chaleur du discours; mais peut-tre dans une lettre le _vous_ serait-il plus de saison? --Mon cher Lello, le _vous_ est une invention des Romains de la dcadence. Il quivalait, dans l'origine, un long compliment ainsi conu: Homme, tu as tant de vertu, de puissance et de gloire, que tu n'es pas un seul homme, mais dix ou douze hommes runis en faisceau. Agrez mon respectueux hommage. Tous les peuples qui pensent qu'un homme en vaut un autre et que le matre n'est pas son domestique comme la dizaine l'unit ont gard le _tu_. Les premiers chrtiens se tutoyaient, les aptres tutoyaient le Sauveur, tandis qu'un pair d'Angleterre dit _vous_ son chien, sans doute pour indiquer qu'il le respecte autant qu'une meute entire. Dcide maintenant si tu dois dire _vous_ ta matresse. --Non, par Bacchus! Tu es un homme de bon conseil. Adieu, merci; je vais crire. Il courut au palais Coromila, s'enferma double tour dans sa chambre, de peur de surprise, et crivit en moins de trois heures la lettre suivante: Ma chre Vittoria, Il n'y a pas dire, il faut que ce soit moi qui crive le premier. Eh bien! soit, puisque cette lettre m'en attirera une de ta main. Je me suis demand si je devais t'crire en _vous_ ou en _tu_, mais il m'a sembl que le _tu_ convenait mieux entre deux personnes qui s'aiment. Va donc pour le _tu_. Ce soir, c'est le jour de la comtesse Sutry. Il faudra y aller danser, etc. (etc. ne veut pas dire: faire l'amour); mais avec qui dansera-t-on? Avec personne, ou avec des laides, comme la B... ou la M... Si l'on joue, je jouerai, et, moyennant un petit sacrifice de huit ou dix cus, j'assurerai ta tranquillit et la mienne, car tu n'auras pas de reproches me faire. Baste! dans ma lettre de samedi, je te rendrai compte de tout. On meurt toujours assez gaillardement. Du reste, rien de nouveau depuis hier. On dit qu'il y a eu un cas de cholra dans les environs de Lariccia. Je voudrais que cela ft vrai: la peur, qui a chass monsieur ton pre, nous le ramnerait incontinent. On parle de deux cas Frascati. A propos de Frascati, j'espre que tu ne frquenteras pas ce pays-l. Il s'y trouve en ce moment un certain petit homme brun fonc qui arrive d'Ancne et qui a nagure tmoign pour toi une vive sympathie. Son nom commence par un _m_ et finit par un _i_. Je ne voudrais pas que le voisinage ft natre quelque petit amour, qui ferait crire quelques petites lettres, qui feraient... Mais allons! je crois que je puis me fier toi. Adresse ta rponse Manuel Miracolo. J'avais d'abord pens Romilaco; mais le pseudonyme serait trop transparent. Je crois que les gens de la poste ne reconnatront pas Coromila dans Miracolo. Adieu, il est tard: on m'attend dans le cabinet de mon pre. Je te laisse: tu peux croire avec quel regret! Mes respects ta mre et ton pre; j'embrasse Toto. Je ne te presse pas de me rpondre sans retard: je suis sr que la recommandation serait inutile, et c'est dans cet espoir que je me dis pour la vie ton trs-affectionn et sincre LELLO. Les Feraldi dvorrent en famille cette singulire lettre d'amour, o la pauvret d'esprit engendrait la froideur, et o la gaucherie se cachait de son mieux sous un air cavalier. Lecture faite, le pre haussa les paules et dit en souriant: Bavardage d'amoureux! La mre rpta avec une complaisance visible les deux derniers mots: _affezionatissimo vero!_ Le frre garda ses impressions pour lui; il savait de longue main que Lello n'tait pas un aigle; il avait trembl l'ide de cette correspondance, qui pourrait refroidir le coeur de son futur beau-frre en puisant ce qu'il avait d'esprit. Il savait que les hommes de tout ge sont de grands coliers qui pardonnent rarement ceux ou celles qui leur ont donn des _pensums_; mais, tout prendre, il n'tait pas mcontent du premier _pensum_ de Lello. Tolla tait au comble de la joie. Elle ne jugeait point la lettre de son Lello, et comment l'aurait-elle juge? Elle la baisait, elle la serrait sur son coeur, elle lui parlait, elle l'approchait de son oreille, comme si le papier avait pu lui rpondre. Tout lui semblait admirable dans cette chre petite lettre: le papier tait d'un beau blanc, l'encre d'un beau bleu, la cire d'une odeur exquise, et le style l'avenant. Si quelqu'un s'tonne qu'une fille spirituelle, instruite et dlicate puisse se tromper ce point et baiser avec enthousiasme une lettre assez sotte et presque impertinente, je rpondrai que c'tait sa premire lettre d'amour, et qu'une premire lettre est toujours juge avec indulgence, ft-elle adresse une duchesse et crite par un commis voyageur. Tolla lui renvoya, sans chercher ses mots, une lettre de douze pages, qui tait moins une rponse qu'un _post-scriptum_ ajout une longue conversation du jardin. C'tait un rcit dtaill de tous les sentiments qui avaient travers son coeur durant deux longues journes, la suite de ses penses d'amour, qui s'enchanaient l'une l'autre comme les anneaux d'un collier d'or. La route lui avait parl de Lello; elle avait entendu son nom dans le bruit des roues de la voiture: arrive, elle avait parl de lui tout ce qui l'entourait, la maison, au jardin, aux meubles de sa petite chambre, aux vieux arbres, confidents de ses premiers secrets. Le lendemain matin, en attendant l'arrive de la poste, elle avait pouss jusqu' Albano, seule, cheval, par le petit sentier du ravin, pour donner un coup d'oeil la villa Coromila. Elle avait trouv la porte ouverte deux battants, comme si la maison et attendu sa future matresse. Jamais le parc ne lui avait paru si beau. Les grands chnes avaient l'air de se ranger au bord des avenues, comme de fidles serviteurs, pour lui rendre hommage. Elle les avait passs en revue en les saluant de la main. Elle avait rencontr une vieille femme qui ramassait du bois mort; elle lui avait donn de quoi se chauffer tout l'hiver. Deux bambins qui tentaient l'escalade d'un poirier s'taient enfuis son approche; elle avait cueilli des poires pour les leur jeter. Elle avait dcouvert au fond du parc, une demi-lieue de la maison, une charmante retraite; c'tait un massif de grands buis, de trones et de lauriers. Il fallait absolument y construire un cabinet de travail. C'tait l qu'elle enseignerait le franais son roi fainant: cette partie du jardin prendrait dsormais le nom d'Acadmie de France. La lettre se terminait par une page entire d'un dlicieux radotage d'amour, intraduisible dans une langue aussi prcise que la ntre. C'taient des superlatifs impossibles, un mlange bizarre d'adjectifs entrelacs, un chaste et pur dvergondage de style, une prose potique aussi frache que la rose du printemps, aussi sonore que le bruit des baisers, un hymne la crature o le Crateur n'tait pas oubli: l'aveu virginal d'une passion sans tache et d'un bonheur sans remords. Le croira-t-on? lorsqu'elle relut sa lettre, elle la trouva froide. Elle aurait voulu pouvoir crire comme Lello. Voici la rponse qu'elle reut: Rome, 19 aot 1837. Ma chre Tolla, La poste ne donne pas encore de lettres. J'en suis donc attendre ta rponse ma lettre du 17 courant; mais, pour gagner du temps, je commence toujours t'crire. Si ta lettre m'arrive ensuite, je t'en accuserai rception. Il y a un vieux proverbe qui dit: Le diable est plus laid en peinture qu'en ralit. J'esprais qu'il en serait de mme de ton absence, et je croyais pouvoir m'y faire; mais je vois bien que le proverbe a menti, car je suis comme un poisson hors de l'eau. J'ai pass hier devant ta maison, et je me suis senti tout mlancolique en voyant les volets ferms. J'ai pens nos causeries, nos promenades, etc. Et tout cela est suspendu! Pour combien de temps? Pour un mois. En vrit, c'est un peu bien long; mais il faut s'y rsigner, d'autant plus que ce mois de prudence portera ses fruits dans l'avenir. J'esprais aller te voir lundi; mais, si tu veux bien le permettre, nous remettrons la partie jeudi. D'abord je serai plus libre, et je pourrai rester plus longtemps; puis nous ne saurions avoir trop de prudence, et je crains d'veiller les soupons. Je voudrais te dire une infinit de choses, mais il vaut mieux les rserver pour notre premire conversation, qui sera, je te le promets, longue et bonne. Passons la soire de la comtesse Sutry. J'y suis all sur les neuf heures et demie. J'ai fait un whist avec mon oncle le colonel. J'ai perdu une douzaine de fiches dix sous, et j'ai quitt le jeu vers onze heures. J'ai pass dans le grand salon et je suis tomb au milieu d'une contredanse. Les danseuses taient la B..., la L..., la D..., et mademoiselle la fille de Mme Fratief. Je restai spectateur indiffrent. La gnrale accourut moi, ds qu'elle m'aperut, en criant: Ah! cher prince! Il faut que je vous raconte ce qui nous arrive: une histoire pouvantable! L'Anglais qui demeure dans notre maison, au-dessus de nous, prtend qu'on lui a vol un fusil; il a fait venir la police: on a eu l'indlicatesse de fouiller la chambre de mon domestique. J'ai eu beau dire que Cocomero tait un honnte homme, que mes gens n'taient pas capables d'une mauvaise action: vos sbires sont des malotrus. Ils ont retourn le lit de ce pauvre garon, qui pleurait comme un enfant de se voir injustement menac. Mais ils n'ont rien trouv; j'en tais bien sre. Croyez-vous que je ferais bien de me plaindre au cardinal-vicaire? Enfin des jrmiades dont je suis encore assourdi. A ce moment j'entendis les premires mesures d'une certaine valse de ma connaissance et de la tienne; mais, comme j'aurais t forc de danser avec la chre Nadine, je fis la sourde oreille. Mon indiffrence fut fatale la valse: le piano s'arrta, et l'on ne dansa plus. Mme Fratief partit avec sa fille: elle comptait sur moi pour la reconduire; mais je me contentai de lui faire un profond salut et de dire son intention la _prire pour les voyageurs_. Ai-je bien fait, mon matre? Et maintenant parlons un peu du cholra. Le flau a compltement disparu dans le Borgo; il rgne la place Montanara et la via Margutta, et il commence faire son chemin dans le Corso. J'ai un peu de peur; mais, force de prcautions, j'espre chapper. Ne crains rien, et si par accident le courrier arrive un jour sans t'apporter de lettre, ne va pas te figurer pour cela que je suis mort. Je termine ici la premire partie de ma lettre; si je reois la tienne aprs dner, j'ajouterai un _post-scriptum_. Mes respects tes parents: embrasse ton frre pour moi. Je suis avec tendresse ton affectionn. LELLO. _P. S._ J'ai reu ta lettre, et je te laisse penser si elle m'a t agrable. Cette correspondance se prolongea, sans incident notable, jusqu'aux derniers jours de septembre. Tolla crivait des lettres adorables, et adorait aveuglment les lettres mdiocres de Lello. Toto, en observateur froid et judicieux, relevait part lui dans les lettres du jeune Coromila tous les passages qui pouvaient l'clairer sur l'tat de son coeur ou sur la solidit de son caractre. Il remarqua bientt dans le style une fatigue sensible. Le 22 aot, Lello, charm d'avoir pu crire une longue lettre, s'criait avec enthousiasme: Comment! je suis au bout de ma feuille de papier! allons, je vais crire en travers. Eh bien! non, j'ajouterai une feuille. De cette faon j'crirai deux fois plus qu' l'ordinaire. Te souviens-tu qu'un certain soir je m'accusais de n'tre pas grand barbouilleur de papier? Le fait est que tout cela a toujours t mon dfaut; mais, quand j'cris toi, je ne sais quoi cela tient, je ne m'puise jamais, et je trouve toujours du nouveau te dire. Qui m'expliquera cette nigme? Le 15 septembre cette fcondit tait bien puise. Il crivait: Sais-tu que c'est un supplice terrible que d'improviser une lettre de but en blanc, sans savoir quoi rpondre? Le langage de l'amour est fcond, j'en conviens, mais dans la conversation, et non dans la correspondance. Si tu tais ici, je saurais que dire, mais si je t'cris que je t'aime, c'est chose dite et redite; que je te suis fidle, c'est chose trop vidente; que je dsire ton retour, c'est un sujet tellement rebattu qu'il ne reste plus qu' jurer comme un paen en voyant que tu ne reviens pas. Que dire? mon Dieu! que dire? Je te dirai premirement que le cholra... Le cholra, comme on l'a dj vu, tenait une grande place dans cette correspondance amoureuse, et les lettres de Lello pourront servir un jour l'histoire du cholra de 1837. Lello racontait toutes les phases du flau en observateur exact, et toutes les motions qu'il en ressentait, en psychologue sans vanit. Il avait cette navet des peuples du Midi, qui ne rougissent ni de leurs terreurs ni de leurs larmes. Le cholra, crivait-il le 24 aot, continue sa moisson de chrtiens; on dit qu'hier nous allions un peu mieux: on a vu moins de communions et d'enterrements que les jours passs. Je te confesse que j'ai grand'peur, non que je sois malade, je me sens comme un taureau; mais d'entendre dire: Un tel jouait hier l'cart, on l'enterre aujourd'hui; une telle tait hier la promenade, elle sera ce soir au cimetire: tout cela m'a jet dans une sombre mlancolie. La pense de ma Tolla me soutient, mais quelquefois elle ajoute ma tristesse. Je me dis: Serai-je vivant demain pour recevoir sa lettre? la reverrai-je jamais? que deviendra-t-elle si je meurs? et la mlancolie est si forte qu'elle m'arrache des larmes. N'y pensons plus, gai! gai! Oui, gai! gai! cela est facile dire; mais il faudrait pouvoir tre gai. Une centaine de morts par jour, et des personnes de connaissance: la princesse Massimi, la princesse Chigi, et tant d'autres! Une semblable correspondance n'tait pas faite pour rassurer la famille Feraldi. La peur du mal donna la pauvre comtesse une lgre indisposition. Ds que Manuel en fut inform, il crivit Tolla: J'ai appris avec dplaisir que ta mre avait des douleurs d'entrailles. Pour l'amour de Dieu, dis-lui de se soigner, et la moindre diarrhe fais-lui faire de la pulpe de tamarin pour tisane et de l'eau de riz pour lavement. C'est l'ordonnance du docteur ly. Ce matin j'ai t pris d'une peur affreuse: j'avais des coliques. J'ai cru sans hsiter une attaque de cholra et j'ai demand de l'eau de riz; mais, tandis qu'elle se faisait, mon mal s'est pass, et j'ai envoy tous les remdes au diable. De tels dtails insrs dans une lettre d'amour n'ont rien de choquant en Italie, et Tolla remercia avec effusion son cher Lello de l'intrt qu'il prenait la sant de la comtesse. Toto, qui observait en mme temps sa soeur et Coromila, s'aperut que de jour en jour cette excellente fille s'attachait davantage son amant, par toutes les craintes qu'il lui avait donnes et les dangers qu'il avait courus. Quelquefois, pour faire trve aux pressentiments sinistres, Lello parlait de ses esprances et de ses projets pour l'avenir. Tantt il offrait Dieu ses ennuis prsents, et lui demandait en change un bonheur parfait; tantt il numrait un un les plaisirs qu'il se promettait pour l'hiver prochain. Toto aurait voulu qu'il comptt un peu plus sur lui-mme, au lieu de s'en remettre la Providence. Patience! crivait Lello (Toto l'aurait voulu moins patient); offrons nos tribulations Dieu, et, en change du sacrifice qu'il nous impose, il nous donnera une parfaite flicit. Je me repais dj de la pense de ces jours o nous serons heureux ensemble, o ensemble nous remercierons Dieu de nous avoir assists dans nos besoins et rcompenss de nos souffrances. O douce ide! Voil des rveries bien creuses et des esprances bien vagues, pensait le sage Toto Feraldi. Je songe, crivait Lello, je songe l'hiver prochain, aux visites que je te ferai dans ta loge l'Opra, aux runions choisies o nous nous verrons sans oublier la prudence (trop de prudence! pensait Toto), aux cotillons, aux contredanses, aux petites jalousies qui natront dans ton coeur ou dans le mien, aux journes pluvieuses que nous passerons chez toi, et tant d'autres belles choses dont l'numration serait trop longue. Il ne parle pas de mariage! murmurait intrieurement le frre de Tolla. Un jour, Tolla lut en pleurant de joie ce passage d'une lettre de Lello: Tu peux imaginer ou plutt tu dois savoir comme un amant s'attache tout ce qui vient de la personne aime; mais ce que tu n'imagineras jamais, c'est l'attachement que j'ai pour tes lettres. Sache que j'ai command Castellani une cassette de noyer poli, avec une magnifique serrure qui s'ouvrira avec une clef d'or suspendue un anneau d'or: le tout me cotera une vingtaine de sequins, et pourquoi? pour serrer tes lettres, qu'un jour, s'il plat Dieu, nous relirons ensemble. Toto ne fit aucune objection aux larmes de sa soeur; mais il et mieux aim de ne pas savoir le prix de la cassette. Depuis le dpart de la famille Feraldi, Lello promettait de faire le voyage d'Albano. Tolla, avertie la veille, monterait cheval avec sa mre, et l'on se rencontrerait par hasard aux environs du tombeau des Horaces. Malgr les instances de Tolla et l'empressement de Pippo, qui devait tre de la partie, ce voyage resta six semaines l'tat de projet. Lello avait peur d'veiller les soupons. Il tait surveill par trois ou quatre personnes, et il croyait avoir cent espions ses trousses. Mme Fratief et sa fille lui tendirent plusieurs piges dans l'espoir de lui faire avouer sa correspondance avec les Feraldi; mais il prit si habilement ses mesures, il sut si bien faire l'ignorant, l'_Indien_, comme on dit Rome, qu'elles n'obtinrent aucune preuve contre lui. Ces petits complots le mirent en fureur. Il crivait Tolla: Cette Nadine! j'ai envie de lui faire la cour, de la rendre folle de moi, et de lui infliger une mystification qui la forcera d'entrer au couvent pour le moins! Mais non, tu n'aurais qu' prendre de la jalousie; et puis on jaserait sur moi. Ses amis et les anciens compagnons de ses plaisirs le savaient amoureux: il n'tait plus de leurs parties. Mais il se gardait de prononcer devant eux le nom de Tolla. Un jour, son valet de chambre lui remit, en prsence de sept ou huit jeunes gens, une lettre de Lariccia. Tous ces jeunes fous lui crirent la fois: De qui? de qui? Il rpondit en mettant la lettre dans sa poche: C'est d'un abb! Il racontait sa matresse, avec une satisfaction visible, ces petits succs de dissimulation: cacher son bonheur est un plaisir italien. Il se cachait aussi de sa famille, mais pour des causes diffrentes: il avait peur de ses oncles et de son pre. Je voudrais t'crire plus longuement, disait-il un jour Tolla; mais je suis entour d'espions, mon pre me fait appeler chaque instant, et, lorsque je monte chez lui, je n'aime point laisser sur mon bureau ma lettre commence. Je jette tout dans un tiroir, et je prends la clef dans ma poche. Au moment o je t'cris, je suis enferm double tour dans ma chambre, quoiqu'il n'y entre pas un chat; mais on ne saurait trop prendre de prcautions. Pauvre garon! disait Tolla. --Poltron! pensait Toto. Les derniers jours de septembre parurent bien longs toute la maison Feraldi. Lello promettait toujours de venir et ne venait jamais. Il allguait deux grandes affaires dont il attendait le dnoment. Quand vous saurez ce qui m'a retenu, crivait-il la comtesse, vous ne regretterez pas le temps perdu. Notre bonheur avance grands pas, et, le jour o nous nous verrons Albano, je vous porterai de bonnes nouvelles. Pippo Trasimeni avait crit, de son ct, qu'il lui tardait fort de venir serrer la main Tolla, mais que Lello se faisait trop tirer l'oreille. Il fondait une sorte d'association de charit, et les convocations, les assembles, les qutes et les circulaires prenaient le plus clair de son temps. Il avait l'air de traiter encore une autre affaire avec son oncle le chevalier et son frre an, qui tait revenu de Venise; mais aucun ami de la famille n'tait dans le secret, except un Franais, monsignor Rouquette, secrtaire particulier du cardinal-vicaire. Le 29 septembre, huit heures du soir, on relisait en commun la correspondance de Lello dans la chambre du comte, autour d'un petit feu clairet o Toto jetait de temps autre une poigne de sarments. La famille entire, sans excepter Tolla, tait en proie une sorte de malaise qui ressemblait beaucoup de la tristesse. Le comte relevait tout haut les expressions ambigus, les phrases quivoques et les symptmes d'indiffrence pars dans toutes ces lettres. La comtesse et Tolla prenaient la dfense de Lello. Toto ne donnait point son avis, il aurait eu trop dire; mais il offrait de partir pour Rome et d'aller voir par lui-mme ce qu'on pouvait encore esprer. La comtesse ne voulait pas exposer son fils ce voyage, tant qu'il serait question du cholra; mais ne pouvait-on pas envoyer un homme intelligent et dvou, par exemple Menico? Si l'on apprenait que Lello avait cd l'influence de sa famille, de ses amis ou d'une matresse, on verrait se pourvoir ailleurs. Tolla trouverait des amis choisir. Elle n'avait que vingt ans et un mois; sa beaut tait dans tout son clat, sa rputation intacte: Lello, en vitant de se compromettre, ne l'avait point compromise. Morandi d'Ancne tait venu passer l'automne Frascati, chez la vieille comtesse Pisani. Peut-tre serait-il dispos reprendre les ngociations. Tolla se rcriait cette seule ide. Elle jurait d'pouser le clotre ou Lello. Ces dbats furent interrompus par l'arrive du valet de chambre de Lello qui apportait une longue lettre de son matre. Menico, qui revenait des champs, fut charg de conduire le messager la cuisine et de lui faire fte. Tolla dchira vivement l'enveloppe, et lut haute voix la lettre suivante: Grandes nouvelles, ma chre Tolla, et bonnes nouvelles! Je commence croire que Dieu nous protge et que notre bonheur est assur. _Te Deum laudamus!_ Sache d'abord que, moi qui ne songe jamais rien, j'ai eu l'ide de fonder un grand hospice pour les orphelins du cholra. Cette ide, il fallait la mettre excution sans argent, sans local, sans rien! J'ai donc surmont ma timidit naturelle; je me suis fait actif, remuant et presque effront. J'ai parl trois ou quatre cardinaux; ils ont soumis mon projet au saint-pre, qui l'a approuv des deux mains. J'ai form un comit, nous avons organis des qutes dans toutes les glises et mme dans les maisons. Tu te demandes comment un paresseux tel que moi a pu prendre tant de peine? Tu ne t'tonneras plus de rien quand tu sauras que c'tait ton intention. Et comment? On m'avait prdit que cette bonne oeuvre attirerait la bndiction du ciel sur mes fils (entends-tu? mes fils!) et que, si je parvenais mener fin cette entreprise, j'obtiendrais la chose que je dsire le plus ardemment. Figure-toi si je m'y suis mis de tout mon coeur! Et j'ai russi!... Qu'il est bon! murmura Tolla en s'essuyant les yeux. --Je n'ai jamais dit qu'il ft mchant, rpondit le comte. --Oui, fais amende honorable, rpliqua la comtesse. --Achevons vite, dit Toto; ce n'est pas l cette grande nouvelle qu'il nous promet. Tolla continua. La rcompense ne s'est pas fait attendre. Tu sais que mon frre s'est amourach Venise de la fille d'un petit banquier qui n'est pas mme noble. Il jurait de l'pouser, et cette fantaisie mettait mon pre au dsespoir. Il dicta mon oncle le colonel une lettre svre laquelle mon frre fit une rponse fort impertinente, disant que si on ne lui permettait pas le mariage public, il trouverait assez de prtres pour le marier secrtement; qu'il avait donn sa parole, et qu'il faisait plus de cas de son honneur personnel que de la vanit de la famille; enfin qu'il ne s'effrayait point des menaces, puisqu'on ne pouvait le dshriter de son majorat. Je fus scandalis, comme tout le monde, du langage de mon frre, et je devinai aisment que, s'il persistait mcontenter la famille, je ne pourrais de longtemps obtenir ce bienheureux consentement auquel nous aspirons. Le cardinal et le colonel me surent gr des sentiments que je tmoignais, et ils redoublrent pour moi les marques de leur amiti. Monsignor Rouquette, cet ami du colonel, dont l'esprit et la gaiet sont si clbres dans Rome, vint un jour me voir. C'tait dans la dernire quinzaine du mois d'aot, peu de temps aprs ton dpart. Il me flicita des bons sentiments o il me voyait, et me dit en confidence que la conduite de mon frre pouvait me faire le plus grand tort. Je feignis de ne pas comprendre le sens de ses paroles. Votre frre, me rpondit-il, tait destin de tout temps une grande alliance, et nous esprions lui voir pouser la fille d'un trs-riche pair d'Angleterre. S'il avait rpondu l'attente de ses parents et de ses amis, vous, son cadet, qui ne porterez point le titre de prince, vous auriez pu vous marier suivant votre penchant, que je ne connais pas, soit dans une famille princire, soit dans une famille de simple noblesse, soit avec une riche hritire, soit avec une fille sans dot; mais, si votre an se msallie, vous comprenez que toute l'ambition de la famille se reportera sur vous, et que le prince votre pre y regardera deux fois avant de vous accorder son consentement. Il ne souffrira jamais que cette immense fortune que lui ont lgue ses anctres se disperse aprs sa mort. Or, notez que, si vous et votre frre vous alliez pouser deux dots de trois ou quatre cent mille francs, pour peu que vos enfants suivissent cet exemple, la branche des Coromila-Borghi serait dans la misre la troisime gnration. Je fus frapp de la sagesse de ce raisonnement, et je dplorai amrement la folie de mon frre, qui portait un si rude coup nos chres esprances. Je serrai les mains de cet excellent monsignor, et je le suppliai d'user de toute son influence sur mon frre pour l'amener des ides plus raisonnables. Vous pouvez m'y aider, me dit-il en souriant. --Et comment, s'il vous plat? Est-ce au cadet conseiller son an? --Oui, quand le cadet est l'an par la sagesse. --Et qui vous dit que je sois plus sage que mon frre? --J'en suis sr, et je vous connais. Vous tes assez dsintress pour pouser une personne sans fortune, mais vous tes trop gentilhomme et vous avez l'me trop grande pour vous allier une bourgeoise. J'avouai, en rougissant de l'loge, qu'il avait dit la vrit. Il reprit vivement: Je ne vous demande pas d'envoyer un sermon votre frre: vous n'avez ni l'ge ni la tournure d'un prdicateur; mais qui vous empcherait de lui crire qu'on se raille de lui dans tous les salons de Rome; que les jeunes gens racontent en riant qu'il est enchan aux pieds d'une Omphale bourgeoise; qu'on tourne en ridicule sa constance et ses soupirs; qu'on assure qu'il n'ose pas quitter Venise, parce que sa matresse le lui a dfendu, qu'il n'a pas le droit de sortir de la ville pour plus de vingt-quatre heures, et qu'il mourrait foudroy d'un regard s'il se hasardait mettre le pied sur la terre ferme? Ajoutez, et c'est chose vraie, que de tous les adorateurs de sa matresse, il est le seul qu'elle traite aussi svrement. Arrangez tout cela comme il vous plaira; vous tes homme d'esprit, et je n'ai rien vous conseiller. J'crivis en sa prsence une longue lettre de quatre pages, assez bien tourne; je le dis sans vanit. Mon pre me flicita chaudement, et mon oncle me dit en m'embrassant: Je me souviendrai de ce que tu viens de faire, et quand tu auras besoin de mon appui ou de ma bourse, compte sur moi! Je lui rpondis hardiment que bientt peut-tre j'aurais besoin de son appui. Je te devine, rpondit-il en souriant. Eh bien! je ne m'en ddis pas, compte sur moi. Deux jours aprs le dpart de ma lettre, monsignor Rouquette se mit en route pour Venise. Il vit mon frre, lui prta de l'argent, l'invita quelques parties; ce brave monsignor est un bon vivant dans la force du terme. Mon frre trouva tant de plaisir dans sa compagnie, qu'il consentit le suivre dans un petit voyage Trvise. Cette promenade devait durer quatre jours, elle se prolongea plus d'une semaine. Chemin faisant, mon frre reut plusieurs lettres anonymes qui n'taient pas l'honneur de sa matresse. Un ami sincre, qu'il avait charg de le tenir au courant des moindres vnements, lui apprit qu'elle allait beaucoup dans le monde, qu'elle tait gaie et de bonne humeur, mais qu'il ne la croyait coupable que d'un peu de lgret. Monsignor Rouquette profita d'une boutade de mon frre pour l'emmener Padoue. Les lettres anonymes les y suivirent. Mon frre crivit sa matresse, sous l'inspiration de monsignor, une lettre fort sche o il lui reprochait sa conduite. Elle ne rpondit pas, ou la rponse se perdit en chemin. Les deux voyageurs poussrent jusqu' Ferrare. Monsignor conduisit mon frre dans un caf o il entendit par hasard une conversation qui roulait sur sa matresse: on l'accusait de traiter fort bien un colonel autrichien. Prcisment ce colonel tait la bte noire de mon frre, et peu s'en fallut qu'il ne repartt pour Venise, afin de le provoquer; mais monsignor lui fit entendre le langage de la religion, lui prcha le pardon des injures, et le conduisit tout doucement de Ferrare Bologne, de Bologne Florence, de Florence Rome, o nos conseils, notre amiti, les remontrances de mon pre et les plaisanteries de mon oncle ont achev ce grand ouvrage. Et cette pauvre Vnitienne? vas-tu dire, car je connais ton coeur. Cette pauvre Vnitienne pouse dans huit jours le colonel autrichien que mon frre avait en horreur. Avoue que monsignor Rouquette est un admirable homme: il assure d'un seul coup le bonheur de ma famille, le ntre et celui d'un colonel autrichien. Mon frre a pris en grippe les beauts italiennes; il aspire se marier en Angleterre; il rve cils blancs et cheveux roux. Mes parents sont transports de joie, et mon oncle le colonel m'a rpt ce matin mme qu'il n'avait rien me refuser. Je patienterai encore un mois ou deux, pour ne point brusquer les choses et pour prparer mon pre ma demande; puis je prendrai mon courage deux mains, et j'irai lui dire: Mon pre, si vous m'aimez, souffrez que j'pouse Tolla! En attendant, j'ai invit Pippo et mon ami monsignor Rouquette une promenade qui est irrvocablement fixe au 5 octobre. Nous serons trois heures prcises la hauteur de la route Torlonia. Si mon toile me permet d'y rencontrer la plus belle fille de Rome, il n'y aura pas sur la terre un homme plus heureux que ton fidle. LELLO. Aprs cette lecture, Tolla et sa mre tmoignrent une satisfaction si complte que ni le comte ni Toto n'osrent la troubler par leurs rflexions. Tolla attendit le 5 octobre avec une impatience fbrile. Elle eut ces mouvements vifs, ces traits, ces boutades, ces clats de voix, ces fuses d'esprit, ces rires brillants et sonores qui sont comme les petillements du bonheur. Le grand jour arriva enfin. A dix heures du matin, sa mre la trouva devant une glace, en amazone, manchettes plates et col chevalire; elle essayait un adorable petit chapeau Louis XIII. Elle se mit table sans dner, comme les enfants qui l'on a promis de les conduire au spectacle. Elle pressa la toilette de sa mre et s'impatienta contre Toto, qui n'tait pas prt deux heures. On partit enfin. Lorsqu'elle aperut au loin le tourbillon de poussire qui enveloppait la voiture de Lello, elle craignit d'tre touffe par les palpitations de son coeur. La voiture s'arrta. Lello poussa un petit cri de surprise qui ne manquait pas de vraisemblance. Il descendit, suivi de Pippo et de monsignor Rouquette en habit de ville avec les bas violets. Pippo serra cordialement la main de Tolla, du comte et de Toto, puis il s'empara de la comtesse et ne la quitta plus. Monsignor Rouquette salua gracieusement tout le monde, et s'entretint avec le comte qu'il avait rencontr quelquefois chez le cardinal-vicaire. Toto se rapprocha de sa mre et de Trasimeni, pour que Lello ft seul avec Tolla. Tolla se demandait si elle aurait assez d'empire sur elle-mme pour causer avec son amant sans lui sauter au cou. Comment pourrai-je, se disait-elle, entendre sa voix, essuyer ses regards, m'enivrer de ses paroles brlantes, sans que mon visage, mon geste et tout mon tre trahissent mon bonheur? Elle tomba du haut de son attente lorsqu'elle vit devant elle un jeune homme poli, guind, compass, souriant comme une gravure de modes et froid comme un compliment. Il lui parla plus de dix minutes sans sortir des trivialits de salon. La pauvre fille ne pouvait en croire ses oreilles. Elle se demanda un instant si elle rvait. Enfin elle interrompit brusquement les fadeurs dont elle tait excde; elle regarda son amant jusqu'au fond des yeux, et lui dit sans dissimuler sa colre: C'est l ce que tu as me dire? Voil les secrets de ton coeur que tu n'osais pas confier au papier et que tu gardais pour notre premire entrevue! Tu m'as fait attendre six semaines pour me dire ces belles choses-l! Que crains-tu? qu'attends-tu? Quand oseras-tu m'aimer en face? Va! tu ne m'aimes point! Ton coeur est plus froid que le marbre. Je comprends maintenant pourquoi tu n'as pas voulu venir plus tt: tu craignais l'instinct infaillible de l'amour vrai. Tu savais qu'au premier mot de ta bouche je devinerais ta froideur, ma folie et ton indignit. Elle salua Lello et ses amis, lcha la bride son cheval et se lana dans la route Torlonia. Ses parents prirent cong et la rejoignirent en un temps de galop. Manuel Coromila, confondu, atterr, remonta en voiture sans rien comprendre cette brusque sortie. Il avait tudi pendant huit jours le compliment qu'il ferait sa matresse. Il avait prpar un petit mlange de respect, de tendresse, de prudence, dont il ne doutait pas que Tolla ne ft charme; mais il avait compt sans la passion. En rentrant la maison, Tolla courut sa chambre et crivit Lello: Pardonne-moi; j'ai t cruelle: je ne savais ce que je disais. Tu m'aimes, j'en suis sre, puisque je vis; mais ton abord froid et souriant m'a glace: ton visage tait comme un soleil d'hiver. J'aurais d comprendre que tu avais tes raisons pour te montrer ainsi. Peut-tre la prsence de tes amis? Non, puisque c'est toi qui les avais amens. N'importe, tu avais tes raisons. Je ne les connais pas; mais elles sont bonnes et je les approuve. Tu as ta manire d'aimer, et moi la mienne; ne cherchons pas quelle est la meilleure: aimons-nous. Manuel avait amen Pippo par timidit, pour ne pas se trouver seul, aprs un si long temps, devant la famille Feraldi; il avait amen monsignor Rouquette par poltronnerie. Son nouvel ami avait tmoign le dsir d'tre de la partie, et il n'avait pas os lui dire non. La prsence de ces deux tmoins, dont l'un s'tait impos et dont il s'tait impos l'autre, le condamnait dissimuler son amour sous des formules de simple politesse. Lello avait cette pudeur, plus commune chez les hommes que chez les femmes, qui n'admet pas un tiers dans les panchements de l'amour. La contrarit qu'il prouva de voir sa dlicatesse si mal apprcie le rendit maussade jusqu'au soir. Il se coucha de bonne heure. Les tempraments sanguins ont cela de particulier, que la colre les porte quelquefois au sommeil. Le lendemain, il se leva neuf heures, et crivit tout d'un trait la lettre suivante: Rome, 6 octobre 1837. Ma chre Tolla, Tu dois comprendre combien il m'a t doux de te revoir et pnible de te quitter; mais ce que tu ne saurais imaginer, c'est combien je suis rest abasourdi de toute cette entrevue. Tu voudras savoir pourquoi? Eh bien! je vais te le dire, dans l'espoir que tu profiteras de mes doux reproches pour te corriger l'avenir. Il y a tantt deux mois que nous aspirions cette bienheureuse rencontre. Elle avait toujours t contrarie: elle s'arrange enfin. Nous arrivons, nous nous voyons, et la premire fois que tu ouvres la bouche, c'est pour me reprocher mon indiffrence! Tu me dis que je ne suis pas capable d'aimer, que je suis de glace pour toi, au moment mme o je souffrais, Dieu sait combien! d'tre condamn te parler avec cette froideur au milieu de tant d'yeux qui nous piaient. J'enrageais comme un chien de te voir et de ne pouvoir te dire un mot de tant de choses que j'avais sur les lvres. Tu doutes que je t'aime et tu me le dis en face, tandis que je perds la tte; tandis que tu es ma seule pense! Tandis que je crois t'aimer autant que tu m'aimes, sinon plus, il faut que je t'entende dire que je ne t'aime pas et que je suis de glace! Tu voudrais que je fisse l'amour comme un collgien, grand renfort de soupirs et de grimaces; cet amour est bon pour les nigauds: n'espre pas le trouver en moi. J'aime, mais comme on doit aimer, en gardant mon amour au fond du coeur et en ne le laissant voir qu' celle que j'aime. Quand tu me connatras bien, tu verras que tes soupons taient injustes, et tu ne voudras plus m'infliger de si pnibles reproches. J'en aurais aussi, moi, des soupons, si je voulais; mais je connais ton coeur, je compte sur toi, je vis tranquille: pourquoi n'en fais-tu pas autant? Oui, ma chre Tolla, si tu m'aimes, comme j'en suis convaincu, ne m'accuse plus de froideur; tu me ferais de la peine. Libert sainte, o es-tu? Pourquoi n'es-tu pas au milieu de nous? J'aurais voulu, entre autres choses, t'interroger sur un certain alina d'une de tes lettres qui demande des claircissements; mais que faire? c'tait chaque instant ou monsignor Rouquette ou Pippo qui tournait les yeux de notre ct. Tu m'as dit, et j'ai encore cela sur le coeur, que je n'avais pas voulu venir plus tt. Pourquoi accables-tu un opprim? Je voudrais non-seulement aller toi, mais rester auprs de toi, vivre avec toi sans te quitter une minute; mais o veux-tu que je prenne du temps, lorsque je suis forc d'tre toute la journe la maison auprs de mon pre? Il est aveugle, Tolla, et tu dois comprendre combien mes soins lui sont ncessaires. Je n'ai moi que l'aprs-midi. Disposes-en comme tu voudras; si tu me fournis un moyen d'aller Albano et de revenir en quatre heures, je suis prt en profiter. Hier, je suis rentr un peu tard, mais ce pauvre papa ne m'a rien dit. Presse donc votre retour Rome! Ma sant n'a pas souffert depuis hier. J'ai l'estomac barbouill, mais cela se passera. Je voudrais bien engraisser un peu: je ne sais si j'y parviendrai. Depuis hier soir, je me suis frapp le front plus de quarante fois en me disant: J'avais encore ceci et cela lui dire! Mais, quand je songe aux tmoins qui nous observaient, je reconnais que j'ai mieux fait de rserver tout cela pour ton retour. Tu me pardonneras cette longue semonce, car tu reconnatras que c'est mon coeur qui parle. Fasse le ciel que mes remontrances produisent l'effet que je dsire, et que tu cesses d'aggraver par tes reproches la douleur que j'prouve de vivre loin de toi! Ne doute jamais de l'amour, du tendre amour de ton trs-affectueux et fidle LELLO. Cette lettre passa, comme toutes les autres, sous les yeux de la famille de Tolla. Mme Feraldi fut d'avis de proposer une nouvelle entrevue. Toto pensa qu'il valait mieux retourner Rome. Je n'espre rien, dit-il, des entrevues qui auront pour tmoin monsignor Rouquette; et, quant laisser Lello aux mains de l'habile homme qui a si bien rompu le mariage de son frre, c'est une imprudence que je ne vous conseille pas. Avez-vous remarqu la figure de ce digne monsignor? --Je n'ai pas regard, dit Tolla. --Il a une laideur agrable, dit la comtesse. --Les lvres minces, dit le comte. --Et l'oeil mauvais, ajouta Toto. Ou je me trompe fort, ou ce galant homme, cet ami intime du vieux colonel Coromila, a commenc contre nous une petite campagne. Nous sommes en force pour nous dfendre, mais une condition: c'est que nous nous transporterons, sans tarder, sur le champ de bataille. Si l'on m'en croit, nous partirons demain. Le cholra n'est plus craindre; l'automne tire sa fin, nous faisons du feu: rien ne nous retient plus Lariccia, et tout nous rappelle Rome. --Il a raison, dit le comte. --Quel bonheur! dit Tolla. Je le verrai demain. --Nous emmnerons Menico, dit la comtesse. J'ai appris que Tobie, le portier, s'enivrait et battait sa femme: Menico le remplacera. --Tant mieux! s'cria Toto. C'est plus qu'un domestique, c'est un ami intelligent et dvou. --Et brave! --Et vigoureux! Les espions des Coromila n'auront pas beau jeu avec lui. --Et prudent! Jamais une querelle. Il a des bras assommer un boeuf, et il n'a pas donn un coup de poing dans sa vie. --Te souviens-tu, Tolla, du jour o il avait vol pour toi les abricots du voisin Giuseppe? Le jardinier voulait le battre: il se contenta de relever ses manches, et le jardinier l'envoya prudemment tous les diables. Cet loge de Dominique fut interrompu comme par un coup de foudre. On entendit dans la cour de la villa des cris si aigus, que tout le monde se leva en sursaut. Au mme instant, Amarella ple, les yeux hagards, et violemment mue pour la premire fois de sa vie, vint annoncer que le cheval de Menico tait rentr seul, au galop, la bride sur le cou. Menico tait le meilleur cavalier de Lariccia: que son cheval l'et dsaronn, on ne pouvait le croire. Aurait-il t victime d'un guet-apens? on ne lui connaissait point d'ennemis. Toto sortit en courant, suivi de tous les hommes de la maison et d'Amarella. Ils n'avaient pas fait vingt pas dans le village, qu'ils rencontrrent un groupe de paysans qui rapportaient sur un brancard le corps de Dominique. Une balle lui avait travers la tte d'une tempe l'autre. Le barbier accourut au bout de quelques minutes. C'tait un petit homme jovial. Il dclara qu'il n'y avait rien faire pour le bless, qu'une bonne bire en bois de sapin: il avait le cerveau travers de part en part, et il serait froid dans une heure. Pauvre Menico! ajouta-t-il d'un ton guilleret, je voudrais pouvoir te gurir; mais que veux-tu? je je ne suis pas le bon Dieu! Le corps fut dpos dans une des chambres du rez-de-chausse. Toto et Tolla refusrent de le quitter, et voulurent passer la nuit en prires avec le cur de la paroisse. Amarella disparut aprs la consultation du barbier. Le frre et la soeur prirent ardemment pour la vie de Dominique, ou du moins, puisque tout espoir tait perdu, pour le salut de son me. L'ide qu'il allait comparatre devant son juge sans avoir eu un moment de connaissance faisait frmir la bonne Tolla. Si du moins, disait-elle, Dieu lui permettait de recevoir les secours de la religion et de dtester ses fautes! --Son pouls bat toujours, disait Toto, mais si faiblement qu'on le sent peine. Pauvre Menico! c'tait notre ami le plus ancien. --Nous avons perdu le bon gnie de la maison. Je m'attends tout dsormais. Lello ne m'aime plus! A quatre heures du matin, le bless n'avait pas repris ses sens; cependant son pouls battait encore. Tolla, ple et les cheveux pars, agenouille devant le grabat, ressemblait ces statues de la Prire que le sculpteur a prosternes devant les tombeaux des rois. Son frre s'tait assoupi, elle-mme tait plonge dans une sorte de stupeur. Elle n'entendit pas le bruit d'une voiture qui s'arrtait devant la porte, et elle se leva brusquement sur ses pieds, croyant rver, lorsqu'elle vit entrer Amarella suivie du docteur ly. Amarella avait fait six lieues en trois heures sur le cheval de Menico. Le comte et la comtesse arrivrent au bout de quelques minutes. En leur prsence, le docteur reconnut l'entre et la sortie de la balle, situes toutes deux six centimtres au-dessus de la commissure externe des yeux: mais la balle, au lieu de traverser le cerveau, avait circonvenu les os en sous-parcourant la peau du crne, et l'tat du bless, quoique grave, n'tait point dsespr. Lorsque le pansement fut opr et l'appareil plac, Menico revint lui. Son premier regard fut pour Tolla, le second pour le cur. Aurai-je le temps de me confesser? demanda-t-il d'une voix teinte. --Oui, mon garon, rpondit le docteur; j'espre mme que tu auras le temps de vivre. Tous les assistants se retirrent dans la chambre voisine. Au bout d'un quart d'heure, on les fit rentrer. Le prtre s'en alla chercher le saint viatique tout vnement. Le bless paraissait jouir de toutes ses facults intellectuelles; seulement il tait faible et abattu. Le docteur s'arrta un instant avec le comte la porte de la chambre, et ils changrent voix basse les paroles suivantes: Savez-vous, demanda le docteur, comment cela est arriv? --Non, cher docteur: on l'a trouv sur la route d'Albano. --Avait-il des ennemis? --Nous ne lui en connaissons pas. --Son pre, ses frres ne sont en guerre avec personne? --Il est fils unique, et son pre est mort il y a dix ans. --S'il connat son assassin, pensez-vous qu'il soit dispos le nommer? --J'en doute. Vous savez le peu de respect qu'ils ont tous pour la justice. --Oui, ils aiment mieux se venger que se plaindre, et ils croiraient commettre une lchet en invoquant le secours des lois. --Cependant je vais essayer de le faire parler. Il ne faut pas que ce crime reste impuni. --Essayez. Il est trs-faible; il n'aura pas la force de mentir. --D'ailleurs, il vient de recevoir l'absolution: il n'osera pas commettre un pch. Cette conversation ne fut entendue d'aucun de ceux qui entouraient Menico; mais il arrive souvent que les malades ont l'oue d'une sensibilit prodigieuse, et les yeux de Menico brillrent d'un clat singulier ces paroles du docteur: Ils aiment mieux se venger que se plaindre. Docteur, observa le comte en approchant, ce n'est pas nous qui ferons l'interrogatoire. La femme de chambre de ma fille ne nous a pas attendus pour le commencer. Amarella disait Menico: Eh bien! mon pauvre garon, tu as donc des ennemis? --Tu vois bien que non, puisque tout le monde pleure autour de moi. --Si je savais quel est le mchant qui t'a tir un coup de fusil! --On ne m'a pas tir un coup de fusil. C'est moi qui suis tomb sur les cailloux. --Mais comment serais-tu tomb sur les deux tempes en mme temps? --Cela n'est pas plus difficile que de dormir sur les deux oreilles. --Mais, malheureux, tu avais une balle dans le corps! --Est-ce que j'avais une balle dans le corps? --Oui, tu avais une balle dans le corps. Il rpondit en riant doucement: C'est que j'aurai bu aprs quelqu'un de malpropre. --Nous ne saurons rien, dit le comte. --Il a le cerveau aussi sain que vous et moi, ajouta le docteur. Maintenant je rponds de sa vie. Amarella poussa un cri de joie. De quoi te mles-tu? lui demanda navement Menico. Mademoiselle Tolla, je suis content de ne pas mourir avant votre mariage. Monsieur le comte, j'ai une grce vous demander. Quand je serai guri, voudrez-vous permettre que j'aille vous servir Rome? --C'est une affaire arrange depuis hier, dit Tolla. --Certes, ajouta son pre, je ne veux pas te laisser ici, expos aux coups du brigand qui a voulu t'assassiner! --Merci, monsieur le comte. Vous m'avez bien compris. --Docteur, demanda Toto, ne pourriez-vous nous prter quelqu'un de vos lves qui achverait ce que vous avez si heureusement commenc? --C'est bien mon intention. --Je tiendrai compagnie ce jeune mdecin et mon bon Menico jusqu' ce que la gurison soit parfaite. Mon pre, ma mre et ma soeur partent avec vous ce matin pour Rome. VI Pour la premire fois de sa vie, Tolla quitta la campagne sans regret. Elle se plaignait de la lenteur des chevaux: il lui tardait d'tre Rome. Du plus loin qu'elle aperut le dme de Saint-Pierre, elle battit des mains par un mouvement de joie enfantine qui fit sourire le docteur. Cependant, si elle avait t en tat d'analyser ses sentiments et de rendre compte de l'tat de son coeur, elle aurait reconnu que son bonheur tait plus mlang et sa joie moins tranquille qu' l'poque de son dpart pour Lariccia. Au mois d'aot elle ne craignait que pour la vie de Lello, et cette crainte tait tempre par une confiance aveugle dans la bont de Dieu: elle aurait cru calomnier la Providence en supposant que le flau pt frapper son amant. Mais cette malheureuse entrevue, la contenance embarrasse de Lello, la prsence de monsignor Rouquette, la dernire lettre qu'elle avait reue, les observations que cette pice singulire avait suggres au comte et Toto, enfin le coup mystrieux qui venait de frapper le plus humble et le plus dvou de ses amis, toutes ces circonstances accumules jetaient dans son me un trouble secret dont elle essayait en vain de se dfendre. Elle devinait que ce qu'elle avait craindre, ce n'tait plus un de ces malheurs soudains qui viennent directement de la main de Dieu, mais plutt quelqu'un de ces coups invisibles que dirige la haine ou l'ambition des hommes. Au demeurant, la perspective de piges djouer, de rsistances vaincre, d'obstacles surmonter, en un mot d'une guerre soutenir, ne lui faisait pas peur. Elle avait appris ds l'enfance franchir les barrires et ne craindre ni fatigue ni danger. Cette ducation virile avait aguerri son esprit. Nous verrons bien, se disait-elle, si un amour honnte ne sera pas assez fort, avec l'aide de Dieu, pour triompher de la haine et de l'intrigue. En entrant Rome, la comtesse reconnut monsignor Rouquette, qui descendait de voiture devant le muse de Saint-Jean de Latran. Elle le montra au docteur ly. Monsignor Rouquette! dit le docteur. --Le connaissez-vous? --C'est un de mes malades; mais comme il se porte mieux que moi, nous ne nous voyons pas souvent. --Que dit-on de lui par la ville? --On dit que c'est un galant homme et un homme d'esprit, qui pourra, si Dieu le veut, devenir plus tard un saint homme. --Voil tout ce qu'on dit? --Tout, rpondit prudemment le docteur. --Alors, cher docteur, dites-moi ce qu'on en pense, car Rome est la ville du monde o ce qu'on pense ressemble le moins ce qu'on dit. --On pense que monsignor Rouquette n'est ni jeune ni vieux, ni beau ni laid, ni blond ni brun, ni grand ni petit, ni riche ni pauvre, ni prtre ni laque, ni honnte ni fripon, ni... Mais pourquoi me forcez-vous me compromettre? --Parlez, mon ami, dit vivement Tolla. Cet homme que j'ai vu il y a trois jours pour la premire fois, est venu se jeter au travers de mon bonheur, pour me servir ou pour me perdre. Apprenez-moi, si vous le connaissez, ce que je dois craindre ou esprer. --Tout, mon cher petit ange, selon qu'il sera pour vous ou contre vous. Vous savez que j'ai la mauvaise habitude de juger les gens sur la physionomie: ce monsignor-l possde une des figures les plus significatives qu'il m'ait t donn d'observer, une vraie tte d'tude. Le front est haut et large, le crne vaste, le cerveau dvelopp, les yeux petits, ronds et enfoncs, les prunelles d'un bleu aigre et transparent, comme chez les btes fauves, les narines ouvertes, mobiles et palpitantes, signe infaillible de passions ardentes et de grands apptits; les lvres fines, si toutefois il a des lvres; des dents tout mordre; un menton court, ramass, trapu et profondment entaill par une fossette; le front pliss, les pommettes couperoses et une large patte d'oie panouie sur chaque tempe. Devinez quoi je pense en voyant cette figure travaille, tourmente et crevasse par un feu intrieur? A la solfatare de Naples. Je flaire un volcan mal teint, et Dieu me pardonne! je crois voir la fume sortir des rides de son front. --Bravo, docteur! interrompit le comte. On dirait, vous entendre, que Son minence le cardinal-vicaire a un secrtaire intime venu en droite ligne de l'enfer. --Je ne sais pas s'il en vient, mais je vous rponds qu'il y va. M. Rouquette est un homme vigoureux de corps et d'esprit, qui, pour son malheur et pour celui des autres, est n dans une table de village ou dans une mansarde de Paris avec des instincts de prince. Le monde n'a jamais manqu de ces hommes d'action que le sort jette sur le pav, sans argent, sans naissance et sans aucun autre instrument d'action que leur intelligence et leur volont. Ils deviennent, selon les circonstances, illustres ou infmes; ils font beaucoup de mal ou beaucoup de bien, mais ils ne meurent pas sans avoir fait quelque chose. Soit qu'ils dtroussent les passants, comme Cartouche, soit qu'ils dvalisent les peuples, comme Law, soit qu'ils renversent les trnes, comme Marat, soit qu'ils fondent des dynasties, ils ont entre eux une troite parent, et ils appartiennent tous la grande famille des aventuriers. Rouquette est un des cadets de la famille. Au temps des petites guerres du moyen ge, il aurait command une troupe de routiers; pendant les luttes de Louis XIV, il aurait obtenu des lettres de marque et command un corsaire; au sicle suivant, il aurait invent quelques mines du Mississipi ou tenu les cartes dans quelque tripot; sous la rpublique franaise, il et t orateur de son carrefour et le prsident de sa section. En 1837, dcourag de vivre dans un pays o la paix, la loi, la troupe de ligne et la gendarmerie ont ferm jamais l're des aventures, il est venu Rome: il aspire aux dignits ecclsiastiques, les seules qui soient accessibles un homme d'esprit sans naissance et sans fortune. Il choisit dans le sacr collge les deux hommes qui ont le plus de chance d'arriver la papaut; il se fait secrtaire du cardinal-vicaire, il s'insinue dans la confiance du cardinal Coromila. Sans renoncer aux douceurs de la vie laque, car il n'est pas mme tonsur, il porte l'habit ecclsiastique, il obtient le titre de monsignor et le droit de mettre des bas violets: prt entrer dans les ordres au premier vch vacant, ou jeter la soutane aux orties ds qu'il trouvera une dot pouser. Habile tout, capable de tout, obissant aux vnements jusqu' ce qu'il puisse leur commander, commandant ses passions jusqu' ce qu'il soit assez riche pour leur obir, il a dj gagn assez de crdit pour que rien ne lui soit impossible, pas mme le bien. Si quelque intrt proche ou lointain le porte assurer votre bonheur, comptez sur lui, vous serez heureuse: mais s'il s'avisait de parier que je mourrai dans l'anne, ma foi! je commencerais par faire mon testament. Tout cela entre nous! ajouta le docteur en appuyant l'index sur ses lvres. Mais ne me dira-t-on pas, moi qui ai ouvert cette belle enfant les portes de la vie, quel danger elle craint et quel bonheur elle espre? La comtesse lui raconta en quelques mots l'histoire des amours de Tolla. Je ne vois pas apparatre monsignor Rouquette, dit le docteur. --Maman a oubli de vous dire que, la seule fois que Lello est venu nous voir la campagne, monsignor Rouquette tait avec lui. --_Diamine!_ dit le docteur. C'tait son juron favori. _Diamine_ est un blasphme anodin qui remplace _diavolo_! comme en franais _jarnicoton_ remplace _jarnidieu_. C'est ce Rouquette qui a rompu le mariage de Coromila l'an avec une Vnitienne. --Nous le savons. --Dans quel intrt a-t-il fait cela? Pour complaire au cardinal. Le chevalier ne compte pas. Or le prince et le cardinal s'en iront prochainement rejoindre leurs anctres: je ne leur donne pas six mois. Eh bien! mon petit ange, votre affaire ne me parat pas mauvaise. Quand les deux vieux Coromila n'y seront plus, Rouquette n'aura plus aucune raison de contrarier votre mariage. Ayez seulement six mois de patience et de prudence, et recommandez au beau Lello d'touffer son feu sans l'teindre. Les conseils du docteur furent scrupuleusement suivis. Lello n'avait pas besoin qu'on lui recommandt la prudence. Mme Feraldi se chargea du soin d'organiser le bonheur de ses deux enfants. Lello venait tous les soirs l'_Ave Maria_ passer une heure auprs de sa matresse; il courait ensuite dire le chapelet avec sa famille; il s'habillait et allait dans le monde, o il revoyait Tolla. Les jours o Tolla ne sortait pas, il savait, sans se faire remarquer, prlever une heure ou deux sur sa soire pour causer avec elle. Ils avaient adopt, dans le salon du palais Feraldi, une embrasure de fentre grande comme une de ces chambres que les architectes nous construisent Paris; ils en avaient fait leur salon particulier, leur domaine inviolable, et comme le sanctuaire de leur amour. Ainsi en face l'un de l'autre, le coude appuy sur la fentre, ils recommenaient tous les soirs l'ternelle conversation que le genre humain rpte depuis tant de sicles sans la trouver monotone. Quelquefois, bout de paroles, ils gardaient le silence, ce silence des amants, qui est le plus doux des langages. Quelquefois penchs l'un vers l'autre, la main dans la main et les larmes bien prs des yeux, ils disaient et redisaient ensemble deux mots o se concentraient toutes leurs penses et toutes leurs esprances: _Lello mio!_ --_Tolla mia!_ Mon Lello! Ma Tolla! Il est bien vrai que l'italien est par excellence la langue de l'amour. La voix se repose doucement sur la premire syllabe de _mia_, et donne au mot ainsi prolong toute la suavit d'une caresse. Lello et Tolla se querellaient quelquefois et ne s'en aimaient que mieux. Ces querelles, toujours suivies du baiser de paix, sont l'assaisonnement du bonheur. Ils s'taient promis l'un l'autre que jamais, quels que fussent leurs griefs, ils ne se spareraient le soir sans tre rconcilis. Je ne veux pas, disait Tolla, que tu t'endormes sur une mauvaise parole. --Enfant! rpondait Lello, est-ce que je dormirais? Tolla avait l'me trop sincrement pieuse pour ne pas songer au salut de son amant. D'ailleurs un instinct secret l'avertissait peut-tre qu'il n'oublierait pas ses devoirs envers elle, tant qu'il se souviendrait de ses devoirs envers Dieu. En plaidant la cause du ciel, elle plaidait la sienne. Lello n'avait jamais nglig ces observations de pit extrieure que les lois de Rome rappellent et imposent au besoin tous les sujets du pape, et que les jeunes gens les plus dissips accomplissent sans marchander. Il faisait beaucoup plus, en apparence, que la religion la plus austre ne commande; mais Tolla eut fort faire pour lui rendre les sentiments religieux qu'il professait et qu'il n'avait plus. Elle le tanait doucement, et le priait de mettre ses ides d'accord avec sa conduite. Tu es, lui disait-elle, un mauvais chrtien d'une espce singulire. Les autres pensent bien et agissent mal: toi, tu penses mal et tu agis bien. Je ne te dirai donc pas, comme mes confrres les prdicateurs: Conformez votre conduite votre foi; mais plutt: Tchez de croire ce que vous pratiquez. Comme l'impit de Lello n'avait rien de systmatique, et qu'elle tenait moins du scepticisme que du libertinage, elle gurit. Tolla eut la joie de convertir son amant, de dtruire l'effet des mauvaises compagnies et de dissiper au souffle de l'amour les fumes dont il avait le cerveau obscurci. Les deux amants prirent ensemble, et la prire devint le plus cher plaisir de Tolla. Lello voulut qu'ils eussent le mme confesseur. Il mettra, disait-il, un lien de plus entre nous; nos pchs mmes seront ensemble. Tolla accepta le confesseur de Lello. Jamais le jeune Coromila n'avait t aussi amoureux: il jouissait de son bonheur provisoire sans songer au combat qu'il faudrait livrer pour le rendre dfinitif. Si parfois, au milieu d'un doux entretien, l'image de son pre, de ses oncles, de ce formidable tribunal de famille, se prsentait son esprit, il fermait les yeux pour ne pas voir. Lorsque Toto revint Rome, dans les premiers jours de dcembre, avec Menico parfaitement guri, il fut merveill de l'harmonie qui rgnait entre les deux amants. Tolla s'tait fait peindre en miniature pour se donner Lello. Derrire l'ivoire du portrait, elle avait crit de sa main: _Aspettando!_ En attendant! De son ct, Lello avait pass quarante ou cinquante heures dans l'atelier de M. Schnetz, qui lui avait peint un portrait magnifique, grand comme nature, et plus beau. L'artiste avait merveilleusement interprt la beaut de Lello et mis en relief tout ce qu'il y a de romain dans sa physionomie. Les deux portraits furent termins en mme temps, quoique les deux amants ne se fussent pas entendus, et, le jour o Lello apporta le sien Tolla, croyant la surprendre, Tolla tira de sa poche sa miniature encadre d'un petit cercle d'or. Quand ils se rencontraient dans le monde, ils s'y conduisaient avec la plus grande rserve; ils dansaient rarement ensemble et ne se regardaient qu' la drobe. Dans les premiers jours qui suivirent le retour de Tolla, Lello se trahit un peu malgr toute sa prudence. Il tait d'une gaiet folle, et la joie lui sortait par les yeux; sa contenance fut remarque, et Tolla le pria de veiller sur lui. Alors il s'observa si bien, il fut si froid, si srieux et si guind que toute la ville se demanda ce qu'il avait. Tolla revint la charge et ne lui mnagea pas les leons. Enfin, aprs quelques oscillations, il trouva son quilibre, et ne ressembla plus une victime ni un triomphateur. Mme Fratief et sa fille piaient avec une persvrance toute fminine les moindres mouvements de Lello. A leur grand regret, elles taient rduites le surveiller elles-mmes. Elles avaient perdu leur digne espion, ce pauvre Cocomero. Il avait quitt la maison le 6 octobre, de lui-mme et sans qu'on pt savoir quelle mouche l'avait piqu. Nadine supposait qu'il tait retourn Naples: depuis quelque temps, il paraissait atteint d'une mlancolie qui ressemblait beaucoup au mal du pays. La gnrale inclinait croire qu'il s'tait enrl dans l'honorable corporation des sbires, o l'on ne manquerait pas d'apprcier ses talents. En attendant qu'il daignt donner de ses nouvelles, on l'avait remplac la maison par un grand lourdaud du Transtevre, et la gnrale le remplaait de son mieux la ville. Elle ne rencontrait jamais Lello dans le monde sans lui dire: Attention! j'ai l'oeil sur vous! Lello, dment averti, se surveillait svrement et prenait la gnrale en horreur. Elle s'avisa que Lello n'aimait peut-tre Tolla que par amour-propre et force d'entendre dire qu'elle tait la plus jolie fille de Rome. Nous sommes bien sottes, pensa-t-elle, de lui avoir laiss faire cette rputation-l! La premire fois qu'elle rencontra Tolla, elle lui cria: Eh! mon Dieu! ma toute belle, qu'avez-vous? vous tes toute dfaite! Le lendemain, dans une autre maison, elle dit Mme Feraldi: Chre comtesse, pensez-vous la sant de Tolla? elle ne se ressemble plus depuis quelque temps! Elle allait rptant qui voulait l'entendre: Est-ce que la plus jolie fille de Rome est malade? Elle se fane de jour en jour, et ses parents n'ont pas l'air de s'en douter. Savez-vous qui est son mdecin? Cinq ou six mres de famille, qui avaient des filles marier, furent frappes de la justesse des observations de la gnrale. Elles virent avec les yeux de la foi que Tolla avait les bras maigres et la figure fatigue; elles le dirent sur les toits, et bientt il ne fut bruit que du dprissement de Tolla. Tolla avait non-seulement cet clat de sant que les femmes rapportent de la campagne au commencement de l'hiver, mais encore ce je ne sais quoi de radieux, de vivace et de bruyant que le bonheur ajoute la beaut. Il aurait fallu que Lello ft aveugle pour la croire enlaidie. Il se contenta de sourire tranquillement le jour o il entendit quelques bonnes mes chuchoter autour de lui: Regardez donc la Feraldi. Est-elle passe! --Pauvre fille: jaune comme un fruit dans une armoire. --Les yeux battus. --Les lvres molles. --Il lui reste sa physionomie. --Oui; si on lui tait cela, elle serait presque laide. Nadine, de son ct, avait dress une batterie contre la mre de Tolla. Elle allait disant d'un petit air ingnu qui ne lui seyait pas mal: Savez-vous que Tolla est bien heureuse d'avoir une mre comme la sienne? Cette Mme Feraldi a tant d'esprit que je l'admire. Ce n'est pas ma pauvre bonne mre qui saura jamais attirer un jeune homme la maison, le flatter, le sduire, l'engager, le compromettre et le conduire, les yeux bands, jusqu' la porte de l'glise! Aprs tout, ma bonne mre, je t'aime comme tu es, avec ta navet sublime. Nous sommes des sauvages du Nord; mais mieux vaut la barbarie qu'une civilisation trop avance. N'envions pas le savoir-faire des habiles, et gardons la blancheur de nos neiges natales. Nadine et sa mre, force de frquenter l'glise des Saints-Aptres, acquirent la certitude que Lello venait tous les soirs au palais Feraldi. La gnrale se chargea d'en rpandre la nouvelle avec un commentaire de sa faon: Que vous semble, disait-elle toutes les femmes de sa connaissance, d'une mre qui protge de pareils rendez-vous? Quand le prince est entr, la grande porte se ferme, et le concierge, une espce de brute, n'ouvrirait pas pour un million. Moi, si un jeune homme tait admis faire sa cour mademoiselle ma fille, je laisserais ma porte ouverte tout le monde. On ne se cache que pour mal faire. La petite est vraiment plaindre: elle aime ce garon, on l'enferme avec lui; le moyen qu'elle se dfende? Cependant il est possible que cela tourne bien. Si le prince s'avanait si loin, si loin qu'il lui ft impossible de reculer! On fera parler l'honneur, l'amour, la reconnaissance; ne pourrait-on mme pas le contraindre? Toutes les fautes ne sont pas des maladresses, et il y a souvent plus d'habilet dans un quart d'heure d'oubli que dans dix annes de vertu. Ces calomnies furent colportes bruyamment dans tous les salons de Rome. On les fit sonner trs-haut dans l'espoir qu'elles arriveraient aux oreilles de la famille Coromila. Elles furent recueillies prcieusement par trois personnes. La premire tait Rouquette, qui s'en rjouit. La seconde tait le frre de Lello, qui s'en effraya. La troisime tait le colonel, qui s'en amusa. Le pauvre cardinal n'eut pas le temps d'apprendre ce qu'on disait de son neveu. Il mourut comme un saint, la veille de l'piphanie. Rouquette, devenu le commensal et le confident du colonel, remercia intrieurement les allis inconnus qui secondaient si bien ses projets. Le vieux prince, relgu par ses infirmits au fond de son palais, n'apprenait que les nouvelles qu'on jugeait propos de laisser arriver jusqu' lui. Son fils an voulait tout lui dire: il craignait que Lello ne ft vritablement livr aux mains d'une famille d'intrigants, mais Rouquette et le colonel le dtournrent de ce dessein. Qu'esprez-vous de l'intervention du prince? lui demanda Rouquette. --Mon pre lui dfendra de retourner chez cette fille. --Obira-t-il? --Oui. Mon pre a beau tre vieux, infirme, aveugle, plus semblable un mort qu' un vivant, sa volont est inflexible, et Lello tremble encore devant lui. Il obira. --Soit; je suppose qu'il se montre plus soumis que vous ne l'avez t en pareille circonstance: le prince n'est malheureusement pas ternel. Si Lello consent oublier pour quelque temps qu'il est majeur et matre de sa personne, il s'en ressouviendra la mort de son pre, et vous ne saurez plus par quel frein le retenir. Gardez-vous d'lever la volont du prince entre lui et celle qu'il aime; le jour o la mort renverserait la barrire, votre prisonnier vous chapperait, et pour toujours. --Il a raison, ajouta le colonel. D'ailleurs ton projet nous attirerait des scnes de famille, des larmes, des prires et un dbordement de rhtorique dont je bille l'avance. Nous agirons quand il en sera temps; rien ne presse. Mme Fratief, qui tait presse, dit un jour la chanoinesse de Certeux: Chre madame! on ne parle dans Rome que de l'esprit d'un de vos compatriotes, monsignor... monsignor... _Ach!_ J'ai perdu son nom. Ce monsignor qui a empch un prince Coromila de se msallier Venise... --Monsignor Rouquette? --Prcisment, monsignor de Rouquette. Vous qui recevez la fine fleur de la socit romaine, dites-moi donc, chre madame, si monsignor de Rouquette a autant d'esprit qu'on veut bien lui en prter. --Vous n'avez jamais caus avec lui? --Je n'ai jamais pu le joindre; et notez que j'en meurs d'envie. --Si vous tiez assez aimable pour venir prendre le th ce soir avec moi, je vous servirais monsignor Rouquette entre la premire et la deuxime tasse. --Ah! chre madame, vous tes ma bonne toile. Figurez-vous que Nadine et moi nous importunons le ciel depuis quinze jours pour qu'il nous envoie monsignor Rouquette. Nadine ajouta d'un petit ton dvot: Ceci nous prouve, maman, que, pour obtenir de Dieu ce qu'on dsire, il faut recourir l'intervention des saints. Lorsque Rouquette fut en prsence de la gnrale, il devina aux premiers mots un auxiliaire intress et compromettant. Il rsolut de s'en amuser et de s'en servir. Elle crut tre fort habile en commenant par le fliciter de la cure qu'il avait faite sur le frre de Lello: de l'an au cadet, la transition serait aise. Mais Rouquette se dfendit nergiquement contre les loges qu'elle prtendait lui faire accepter. Ce n'est pas moi, dit-il, qui ai guri le fils an du prince Coromila; tout l'honneur de la cure appartient Dieu et au bon naturel du malade. La famille Coromila ne prira point par les msalliances. --Ah! monsignor, vous me rassurez. On disait que le prince Lello tait en grand danger. --Je vous assure, madame, qu'il se porte le mieux du monde. --L'air des jardins Feraldi est dangereux le soir, et les pauvres coeurs y prennent la fivre. --Dieu a fait l'homme plus robuste que la femme, et il arrive que l'un reste en sant, tandis que l'autre tombe malade. --L'glise a bien raison de dfendre les jugements tmraires. L'homme est si prompt accuser son prochain! On parle quelquefois de serments changs, de promesses de mariage, d'anneaux passs au doigt, de portraits donns et reus, quand il n'y a peut-tre rien de vrai que quelques baisers. --Le monde est encore plus mchant que vous ne croyez, madame. On va souvent jusqu' inventer des histoires de mariage secret. --Vraiment! --De promenade nocturne en tte--tte. --A pied? --Mieux, madame; en voiture. --Je n'avais jamais entendu conter pareille chose! --Avez-vous entendu parler d'un pre et d'une mre complices d'un mariage clandestin et forcs de cacher la grossesse de leur fille? --On dit cela? --Souvent, madame, tant il y a de mchancet en ce monde! Mais les hommes de bon sens laissent tomber ces calomnies. --Je ne les laisserai pas terre, pensa la gnrale. --Elle les ramassera, se dit Rouquette. La chanoinesse vint se mler la conversation. Vous parliez mariage? demanda-t-elle Rouquette. --Hlas! madame, rpondit-il, de quoi parlerait-on dans un pays o l'amour, et par consquent le mariage, est le seul intrt de la vie aprs le salut? --On dit que votre compagnon de voyage pouse la fille d'un lord catholique? --On l'espre. Si les ngociations russissent, le mariage se fera Londres au mois de mai. --Est-ce Londres aussi, demanda en souriant la chanoinesse, que vous comptez marier Lello? --Qui sait?... Certes, si j'tais sa place, je chercherais une femme partout, except Rome. --Pourquoi? Vous pouvez parler hardiment: tous les Romains sont partis, et ce n'est ni la gnrale ni moi qui irons vous dnoncer. --Oh! madame, je n'ai rien contre les Romains ni contre les Romaines; mais mes yeux Rome est le pays du monde o les hommes maris ont le moins d'avenir. A Paris, Ptersbourg, Londres, l'homme qui se marie pouse toute une arme de protecteurs, d'amis, de partisans, qui s'engagent par contrat le faire parvenir. A Rome, il pouse une femme et rien de plus. Il y a tels mariages qui vous donnent en France la croix et une place de prfet, en Angleterre la dputation, en Russie... --En Russie, ajouta vivement la gnrale, une clef de chambellan, la noblesse de deuxime classe, des croix, des pensions, des places, la faveur, la fortune et tout. --Vous voyez bien, mesdames, que Rome est le patrimoine des clibataires, et que les hommes maris doivent chercher fortune ailleurs. --La France, dit la gnrale, est un pays sans avenir. Ces messieurs de 1830 ont tout mis sens dessus dessous, les lois et les pavs. Qu'est-ce qu'un dput? Un homme qui n'a pas mme d'uniforme! On parle des pairs de France: ont-ils seulement le droit de btonner leurs gens? L'aristocratie est tombe bien bas, depuis la suppression du droit d'anesse. --Le droit d'anesse s'est conserv en Angleterre. L'Angleterre est encore bonne. --Oui; mais combien trouvez-vous de familles catholiques dans la noblesse anglaise? On les compte, cher monsignor, on les compte. Vous avez eu le bonheur de dcouvrir un beau parti dans cette petite lite du royaume, raison de plus pour n'y en pas chercher un second. --Reste donc la Russie. Par malheur, elle est schismatique. --Schismatique, monsignor! La Russie n'est pas schismatique. Jamais on n'a dit que la Russie ft schismatique. Il y a des schismatiques en Russie, j'en conviens, mais beaucoup moins qu'on ne pense. Est-ce que toute la Pologne, sans aller plus loin, n'est pas catholique? L'empereur est le plus tolrant des hommes; il est le pre de tous ses sujets, sans distinction: on ne l'a jamais accus de favoriser les schismatiques. Que mademoiselle ma fille arrive demain en Russie, soit avec sa mre, soit avec son mari, sera-t-elle bien moins reue, parce qu'elle est catholique? Dites, madame la chanoinesse, si le marquis votre frre a d se faire schismatique pour arriver aux premires dignits de l'empire? --On m'a cont, reprit modestement Rouquette, qu'en Russie les filles ne recevaient que le quatorzime de l'hritage de leurs parents. --Distinguons, cher monsignor. En effet, elles n'hritent que du quatorzime lorsqu'elles ont des frres; mais une fille unique, comme Nadine, par exemple, et tant d'autres hritires, ne partage le bien de ses parents avec personne. --Au reste, nous avons Rome des jeunes gens assez riches pour prendre une fille sans dot. --Bien, monsignor! Vous tes un homme antique. Vous ne donnez pas, vous, dans le travers ridicule des hommes d'aujourd'hui! je ne connais rien d'impatientant comme cette question: Qu'a-t-elle? Eh! mes chers messieurs, ma fille a ce qu'elle a; pousez-la pour elle, ou je la garde. Je vous dirai le lendemain du mariage si elle est sans un sou ou si elle a dix millions. A ce chiffre de dix millions, Rouquette prit un air si respectueux que la gnrale se persuada qu'il tait dupe. Dcidment, madame, dit-il en terminant, je crois que, si je m'appelais Lello Coromila, je choisirais ma femme en Russie. Par malheur, je ne suis rien qu'un homme de bon conseil. --Il va travailler Lello! se dit la gnrale ivre d'esprance. --Elle court perdre les Feraldi, pensa Rouquette en la voyant sortir. Huit jours aprs, il n'tait bruit que du mariage secret de Lello et de Tolla. On citait le jour, l'heure, la chapelle, le prtre et les tmoins. Ces dtails d'une prcision inquitante murent le frre de Lello: il lui demanda s'ils taient vrais, et ne voulut croire ses dngations que lorsqu'elles furent confirmes par Rouquette. Tolla n'ignora pas longtemps les calomnies que la Fratief avait mises en circulation. Un matin que Mme Feraldi runissait chez elle quelques jeunes filles de la socit et quelques amis de Toto pour rpter ensemble une mazurka, les deux cousines de Tolla vinrent la fliciter de son mariage. Quel mariage? demanda-t-elle en rougissant jusqu'aux yeux. --C'est bien mal toi, Tolla, de n'en avoir rien dit tes bonnes cousines! --Ah! ah! ah! qu'elle est tonnante avec son air tonn! Nous n'aurions pas d tre les dernires apprendre ton bonheur. --Figure-toi que j'arrive dimanche dans une maison: la premire chose qu'on me dit, c'est que tu es la femme de Lello. Moi, je me mets rire, et je trouve la plaisanterie assez neuve. Je sors, je rencontre Bettina Nigri et sa mre la porte d'une glise; elles m'arrtent pour me dire: Eh bien! vous avez un nouveau cousin!--Bah! est-ce que ma tante Feraldi est accouche?--Non, mais Tolla s'est marie avec Lello. Enfin, hier, maman reoit la plus trange lettre du monde. On lui crit de Forli: Votre nice est marie, nous le savons; il n'est pas question d'autre chose dans la ville: contez-nous donc les dtails de l'aventure! Tolla resta muette d'tonnement: aprs avoir pris tant de soin pour cacher son amour, elle se voyait la fable de la ville et de la province. Toto vit d'un coup d'oeil que tous les tmoins de cette scne avaient dj entendu parler de ce prtendu mariage, et qu'ils y croyaient. Il se hta de rpondre pour sa soeur: On vous a trompes, mes chres cousines, et, si l'on rpte devant vous cette sotte invention de nos ennemis, vous pourrez rpondre hautement que Tolla n'est pas marie. Tolla ajouta avec une indignation mal contenue: Et qu'elle n'est pas fille accepter la honte d'une semblable union, et qu'elle mprise un bonheur clandestin, et qu'elle ne voudrait pas d'un roi mme ce prix, et qu'elle ne s'avilira jamais au point d'accepter la main d'un homme qui craindrait de l'pouser la lumire du soleil et la face de tous! Les deux cousines s'excusrent qui mieux mieux. Pardon, dit Philomne, je ne voulais pas te chagriner; mais, comme tout le monde parle de ce mariage, je croyais... Pardon... --Mais es-tu simple, dit Agathe, de pleurer pour si peu de chose! Et quand cela serait vrai! Les mariages secrets sont aussi bons que les autres, du moment o le prtre y a pass, et ils sont bien plus amusants! Le soir, Lello vint avec Philippe. Ils trouvrent Tolla tout en larmes, et elle leur raconta ce qu'elle avait appris. C'est une invention de la Fratief, dit Lello. Il y a huit jours que cela court la ville. Mon frre m'en a parl. --Et qu'as-tu rpondu? demanda Tolla. --J'ai rpondu que la voix publique avait menti, et que je n'aurais pas fait un tel pas sans consulter mes parents. --Tu ne lui as rien dit de nos engagements? Il serait peut-tre temps d'en instruire ta famille. --Mon cher amour, mon pre est plus mal que jamais depuis la mort du cardinal. Si par hasard on l'avait prvenu contre nos projets, la dclaration que j'ai lui faire pourrait lui porter un coup terrible. Ne vaut-il pas mieux attendre que sa sant soit raffermie, si tant est qu'il puisse gurir? --Attendons, dit Tolla. Je me boucherai les oreilles pour ne pas entendre les calomnies de nos ennemis. --Faites mieux, ajouta Pippo. On vous accuse d'tre maris secrtement. A votre place je voudrais donner raison ces chers accusateurs. Voulez-vous que je vous trouve un prtre? Je serai votre tmoin avec quelque ami sr et discret. Supposez que la chose transpire, personne n'y croira. La nouvelle est use: elle date de huit jours. D'ailleurs est-ce qu'on croit jamais la vrit? --Qu'en penses-tu, Tolla? demanda Lello. Tolla rpondit d'une voix ferme et dcide: Mon ami, hier peut-tre j'aurais dit oui. Aprs la scne de ce matin, je me mpriserais moi-mme si j'tais capable d'accepter. Nous attendrons. Lello et Philippe restrent au palais Feraldi jusqu' minuit. Le lendemain, on racontait dans Rome que Tolla et Lello taient sortis ensemble la brune. Une personne digne de foi les avait reconnus dans les alles du Pincio, appuys tendrement l'un sur l'autre. Un second tmoin les avait rencontrs en carrosse cent pas de la porte du Peuple; un troisime les avait surpris dans une petite voiture basse sur l'avenue qui mne l'glise Saint-Paul; un quatrime les avait aperus cheval sur l'avenue d'Albano. Un autre ne les avait pas vus, mais il avait fait parler le cocher qui les conduisait tous les soirs. Ces tmoignages, qui auraient d se dtruire, se confirmaient l'un l'autre. On aimait mieux croire l'ubiquit de Tolla qu' son innocence. Une ligue redoutable se forma contre elle. Toutes les mres qui l'avaient envie, toutes les filles qui l'avaient jalouse, tous les jeunes gens qui l'avaient dsire, s'enrgimentaient sous les ordres de la Fratief. Les amis qui pouvaient la dfendre, comme la marquise, Pippo, le docteur ly, taient accabls par le nombre. La pauvre fille apprenait tous les jours quelque nouvelle calomnie: elle s'en consolait en la racontant Lello, qui lui promettait de lui payer en bonheur tout ce qu'elle avait souffrir. Dans les premiers jours de janvier, les consolations de son amant lui manqurent. Le vieux prince entrait dans son agonie, qui dura prs de trois semaines. Lello, clou au chevet de son pre, trouvait peine le temps d'crire tous les jours un billet Tolla. Elle n'avait plus personne qui confier ses ennuis: pouvait-elle apprendre sa mre toutes ces calomnies, o sa mre tait plus maltraite qu'elle-mme? Elle s'associait la douleur de Lello, et, quoiqu'elle n'et jamais vu le prince de Coromila, elle le pleurait comme un pre. Elle ne songea pas un seul instant que la mort de ce vieillard assurait son mariage. Le prince mourut. Tolla fut trois ou quatre jours sans aller dans le monde: elle se sentait incapable de retenir ses larmes. Le monde murmura. Si on l'avait vue sourire et valser, on aurait pouss les hauts cris; on aurait dit qu'elle triomphait de la mort du prince. Lello, toujours prudent, lui crivit le lendemain des funrailles de son pre: J'apprends qu'hier au soir on a remarqu ton absence au thtre. Que cela te serve de leon pour l'avenir. C'tait Mme Fratief qui avait pris la peine de courir de loge en loge la recherche de Tolla: Avez-vous vu Tolla? --Non. --Comment n'est-elle pas ici, elle qui adore la musique de Bellini? J'avais quelque chose lui dire. Je vais passer chez elle aprs le spectacle. Mais, j'y pense! je ne la trouverais pas. Elle a quelqu'un consoler. On savait cependant que Lello passait la soire en famille. Pour excuser sa douleur, Tolla dit qu'elle tait malade. Cela n'tait qu'un demi-mensonge: la pauvre fille succombait l'excs de ses ennuis. Ses ennemis la prirent au mot et glosrent sur sa maladie. La jeune Nadine disait ingnument toutes les filles de son ge: Tchez donc de savoir quelle est la maladie de Tolla. Ma mre le sait, mais elle ne veut pas me le dire. Il parat que c'est une maladie que les jeunes filles n'ont jamais, dont on ne meurt pas, mais qui dure bien des mois. En apprenant cette nouvelle invention, Tolla gurit de colre: elle sentit ses forces doubles; tout son tre s'exalta, toute son nergie se tendit. Elle retourna dans le monde, courut les thtres, les bals, les soires, dansa des nuits entires, fatigua ses valseurs, soupa quatre heures du matin, but du vin de Champagne, oublia sa pelisse en sortant du bal, commit imprudence sur imprudence, et prouva une sant de fer. Sa rputation n'y gagna rien. Les uns disaient: C'est pour mieux cacher _son tat_. --Mais, s'criait la marquise Trasimeni, elle a une taille prendre dans la main! Croyez-vous qu'elle puisse laisser _son tat_ la maison? D'autres allaient chuchotant: Elle ne se mnage pas assez pour une fille qui relve de maladie. Un plaisant remarquait la concidence de la mort du prince et de la retraite momentane de Tolla. Les Coromila se conservent bien, disait-on. S'il en meurt un, vite il en nat un autre. Coromila est mort, vive Coromila! Mme Fratief, en voyant valser Tolla, disait charitablement ses voisines: La malheureuse! elle veut donc tuer deux personnes la fois! Cependant Lello s'tait laiss conduire la villa d'Albano, o ce qui restait de la famille se retira pendant quinze jours pour cacher sa douleur et pour l'oublier. On chassait, on faisait de grandes cavalcades et de longs repas. Rouquette organisa savamment cette vie oisive, dcente et plantureuse. Lello eut le temps, non pas d'envier, mais d'entrevoir les douceurs de la vie de garon. Cependant le voisinage de Lariccia, les souvenirs de l't dernier, peut-tre mme l'oisivet, la solitude et la bonne chre ravivrent son amour pour Tolla. Un soir, en sortant de table, il lui crivit: Je te l'ai dit cent fois, mais je veux te l'crire, parce que les crits restent: je t'aimerai toujours et je saurai mourir plutt que d'oublier un ange tel que toi. Dieu voit mon coeur, et, en sa prsence, je te jure une fidlit ternelle. Comme il m'aime! s'cria Tolla lorsqu'on lut cette lettre en famille. --Voil un crit prcieux, ajouta Toto. Ne le perds pas, ma fille. Si, aprs un pareil serment, il refusait de t'pouser, le pape l'y forcerait. Les Coromila revinrent Rome au commencement de mars, et Lello reprit sa place la fentre du palais Feraldi. Aprs un mois d'un bonheur presque parfait, malgr le dchanement de la calomnie, il se montra triste et proccup. Qu'as-tu? lui demanda Tolla en le regardant jusqu'au fond de l'me. --Rien. Des ennuis de famille. --Tu as tout dclar tes parents? --Non. --Ils t'ont parl de moi? --Non. --Quels ennuis peux-tu avoir? Tu es majeur, libre, matre absolu de tes actions, riche... --Moins que tu ne penses. --Tant mieux! je voudrais que tu n'eusses rien; je serais sre d'habiter notre petit domaine de Capri. Te souviens-tu de Capri? Voyons si tu as profit de mes leons de gographie! Capri est borne au nord par l'amour, l'est par la fidlit, l'ouest par beaucoup d'enfants... Ton pre t'a donc dshrit! --Peu s'en faut. --Quel bonheur! --Il a laiss un fidicommis mon oncle. --Le joli mot! Il veut dire?... --Que par suite d'un ordre secret de mon pre, dont le testament ne dit pas un mot et dont l'excution est confie mon oncle, mon frre an sera cinq fois plus riche que moi. --Ainsi, mon pauvre ami, tu n'auras peut-tre pas plus de deux millions! --Peut-tre. --Alors, viens Capri: je te promets pour cent millions de bonheur! Lello mentait, et l'argent n'tait pour rien dans sa tristesse. Son pre n'avait fait ni fidicommis ni substitution; il avait lgu au chevalier une terre magnifique qui devait naturellement se partager entre les deux frres aprs la mort de leur oncle. La vraie cause du chagrin, de l'embarras ou du remords de Lello, la voici: Le fils an du vieux Louis Coromila, devenu prince depuis la mort de son pre, avait termin les ngociations relatives son mariage; son dpart tait fix au 30 avril. Il devait s'embarquer Civita-Vecchia pour Marseille, traverser la France, sjourner Paris, arriver Londres pour les ftes du couronnement de la reine Victoria, et revenir avec sa femme par la France, la Belgique, l'Allemagne et la Lombardie. Tous les jours on travaillait devant Lello complter, prciser et embellir ce sduisant itinraire. Le chevalier et Rouquette ne s'occupaient pas d'autre chose, tandis que le jeune prince enrgimentait sa suite et commandait sa livre. Toutes les tables de la maison taient couvertes de cartes routires; on voyait des Guides tals sur tous les meubles. A chaque repas, Rouquette s'tendait complaisamment sur la description des plaisirs de Paris. Le chevalier rpliquait par le tableau des magnificences de la cour de Londres. Le prince, quoiqu'il dt se faire habiller Paris, commanda Rome son habit de cour, dont Lello rva plus de trois nuits. Rouquette tait du voyage; il eut aussi de longues confrences avec son tailleur. Ni le chevalier ni le prince ne firent aucune proposition Lello; mais on dmontrait devant lui que cette longue odysse ne durerait pas beaucoup plus de deux mois. Le chevalier plaisantait lgrement sur l'esprit casanier, sur les animaux coquille et sur les souriceaux qui n'osent sortir de leur trou. Le prince se promettait de savourer bien mieux les douceurs de la vie domestique aprs un temps de voyages et d'aventures. Ces plaidoiries indirectes se prolongrent jusqu'aux premiers jours d'avril. Peut-tre la famille aurait-elle perdu son procs, si Tolla avait eu un grain de coquetterie; mais le bonheur de Lello tait trop pur et trop gal pour qu'il s'effrayt d'une absence de deux mois. Sur ces entrefaites, Morandi fit crire la comtesse qu'il avait vu sa fille Lariccia vers le milieu de septembre, qu'il l'avait trouve plus belle que tous les portraits qu'on lui en avait faits, et que, si Tolla n'avait refus sa main que par crainte de quitter Rome, il tait prt dserter Ancne pour la capitale. Le jeune Feraldi voulait qu'on ft lire cette lettre Lello; Tolla s'y opposa formellement. Une semblable confidence, dit-elle, aurait l'air d'une menace. Cependant la jalousie serait venue fort point pour aiguillonner l'amour de Lello et pour ramener son esprit, qui s'garait chaque instant vers la France et l'Angleterre. Tolla s'en doutait si peu, qu'elle employait une partie de ses soires lui apprendre le franais. Les progrs n'taient pas rapides: le professeur et l'lve s'embrouillaient qui mieux mieux dans la conjugaison du verbe _aimer_. Quelquefois, pour faire trve la grammaire, elle ouvrait un livre franais, le lui mettait sous les yeux, et le contraignait doucement peler, lire et traduire. A la fin de la leon, l'colier reconnaissant embrassait son dictionnaire. Un soir, ils lurent ensemble la fable des _Deux Pigeons_. Quand Lello eut achev laborieusement le mot mot, Tolla lui ta le livre des mains et traduisit la fable entire en vers libres ou plutt en prose cadence; sa voix, sonore et brillante, avait je ne sais quoi de doux, de tendre et de profond. Lello regardait voler ses paroles harmonieuses; il croyait voir cette filleule des fes qui n'ouvrait jamais la bouche sans laisser tomber des perles et des meraudes. Lorsque Tolla lui prit la main en traduisant ces beaux vers: Amants, heureux amants, voulez-vous voyager? Que ce soit aux rives prochaines! Soyez-vous l'un l'autre un monde toujours beau, Toujours divers, toujours nouveau; Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste. il baissa la tte et fondit en larmes. Le matin mme, en sortant de la messe, son oncle lui avait dit: J'ai un remords. --Vous, mon oncle! --Oui, je suis un mauvais parent. Ton frre va partir pour Londres, et je reste Rome au lieu de l'accompagner. Je sacrifie mes devoirs mes habitudes. --Votre conscience est trop scrupuleuse. Est-ce que mon frre a besoin qu'on le mne par la main? N'est-il pas assez grand pour se conduire lui-mme? --Oui, parbleu! s'il allait l-bas pour son plaisir, je resterais ici pour le mien, et je me contenterais de lui souhaiter un bon voyage; mais il part pour se marier, et je rougis de penser que l'hritier de la plus grande maison d'Italie s'en ira l'glise sans un pre, sans un oncle, sans un frre, et seul de sa famille comme un enfant trouv. Si j'avais seulement dix ans de moins, je ferais mes malles. --Mais, mon cher oncle, vous vous portez bien, Dieu merci! et vous n'tes aucunement cass. D'ailleurs Londres n'est pas si loin, et l'on peut voyager petites journes. --Eh! crois-tu bonnement que ce soit le voyage qui m'pouvante? Non, non: je n'ai pas peur d'une ou deux traverses sur un bon bateau, et de quelques centaines de lieues en chaise de poste. La belle affaire pour un homme bti comme moi! Ce qui me tuerait, mon ami, ce sont les plaisirs. --Les plaisirs! --Oui, les plaisirs. Tu es n Rome, et tu n'as jamais quitt cette terre de bndiction; tu ne peux donc pas te faire une ide de la vie dvorante qu'on mne Londres et Paris. Djeuner en ville, dner en ville, spectacle le soir, bal aprs le spectacle, rentrer chez soi rompu de fatigue et trouver sur sa table tout un volume d'invitations pour le lendemain; s'habiller trois fois par jour, s'extnuer en visites, se ruiner en compliments; attirer sur soi les regards de tout un peuple; tre l'vnement du jour, le favori de la mode, la curiosit de la saison; s'observer, se surveiller, poser enfin comme un acteur sur la scne ou un prdicateur en chaire: est-ce une vie pour un homme de mon ge, et ne vois-tu pas que je succomberais au bout d'un mois? --Mais, mon oncle, un bon dner ne vous fait pas peur; vous allez au thtre tous les soirs: on ne donne pas un bal sans vous inviter, et vous ne vous en portez pas plus mal. --Pauvre garon! est-ce qu'on dne Rome? On y prend de la nourriture. Tu ne souponneras jamais toutes les sorcelleries de ces cuisiniers franais, leurs terribles friandises qui sduisent les yeux, captivent l'odorat et centuplent l'apptit; la gaiet diabolique qui petille au milieu de ces repas, le fracas des bouchons qui sautent au plancher, le cliquetis des verres entasss ple-mle devant chaque assiette, l'clat des cristaux, la lumire blouissante des bougies, la varit dsesprante des vins: c'est un enfer, te dis-je, et j'en reviendrais brl jusqu'aux os. Vive la bonne grosse cuisine italienne, que nous mangeons sans bruit dans la vieille argenterie de nos pres! Vivent nos thtres simples et tranquilles, o l'on ne va que pour entendre de la musique et pour causer dans l'ombre avec ses amis! Ce maudit Opra de Paris est une fournaise tumultueuse o les plus jolies femmes du monde vont taler leurs paules nues sous un lustre pire que le soleil. Et les bals, bont divine! qu'ils ressemblent peu nos petites soires, gayes par la contredanse, le whist et la limonade! Figure-toi un formidable ple-mle de luxe, d'lgance et de coquetterie, une musique insense, des toilettes scandaleuses, une libert inoue, des escaliers encombrs de fleurs, des buffets chargs de viandes, des soupers ressusciter des morts et tuer des vivants! C'est un spectacle voir une fois; je l'ai vu, je n'en suis pas mort, mais on ne m'y reprendra plus! Cependant Dieu m'est tmoin que je voudrais pouvoir accompagner ton frre. Cette apptissante satire des plaisirs de Paris produisit tout l'effet qu'on en esprait: Lello offrit de partir avec son frre. Le mot ne fut pas plus tt lch que le colonel, sans lui laisser le temps de se reconnatre, courut avec lui annoncer la nouvelle toute la maison. Le hasard ou la prvoyance de Rouquette fit qu'il y eut ce jour-l vingt personnes dner. Tout le monde but au prochain voyage des deux frres. Lello tait venu au palais Feraldi pour apprendre Tolla tout ce que la ville devait savoir le lendemain; mais la fable des _Deux Pigeons_ lui coupa la parole, et il pleura en songeant qu'il s'tait condamn partir et qu'on lui avait ferm toute retraite. Il se coucha mcontent de lui-mme, incertain de ce qu'il dirait Tolla et fort en peine de se justifier ses propres yeux. A force de chercher, il s'avisa de prier Mme Feraldi de tout conter sa fille. Le coup sera moins rude, se dit-il, s'il ne vient pas de moi. Pour faire sa paix avec sa conscience, il se promit qu'une fois hors de Rome il trouverait le courage de demander le consentement de son oncle. Vingt fois il avait eu la bouche ouverte pour lui tout dclarer, et une sotte timidit l'avait toujours arrt devant le nom de Tolla. C'est la prsence de mon oncle qui me trouble, pensa-t-il; je serai plus hardi en face d'un encrier. Il s'endormit fort tard et rva qu'il tait un pigeon battu par l'orage. Il fut rveill neuf heures du matin par la visite de Rouquette. C'est vous? lui dit-il en se frottant les yeux. Je suis bien aise de vous voir. Connaissez-vous la fable des _Deux Pigeons_? --Je la sais par coeur. C'est un dlicieux roman de trois pages. La morale surtout en est admirable. --Vous trouvez? --Sans doute, et je vous recommande de la mditer. Cette fable prouve, mieux qu'un sermon, que deux frres ne doivent pas voyager l'un sans l'autre. --Deux amants? --Deux frres! --J'avais entendu dire qu'il s'agissait de deux amants. --Qui est-ce qui vous a fait cette plaisanterie? Il n'y a pas plus d'amour dans la fable que dans la barrette du cardinal-vicaire. coutez plutt: L'autre lui dit: Qu'allez-vous faire! Voulez-vous quitter _votre frre_? Et plus loin: ... Hlas! dirai-je, il pleut: Mon _frre_ a-t-il tout ce qu'il veut, Bon souper, bon gte, et le reste? _Mon frre_, entendez-vous? D'ailleurs, qui est-ce qui dirait _et le reste_, sinon un frre, et le frre rpond: Je reviendrai dans peu conter de point en point Mes aventures mon _frre_. Croyez-vous, en bonne foi, que, s'il s'agissait de deux amants, les Franais feraient apprendre ces vers aux petites filles? Au reste, La Fontaine connat trop bien le coeur humain pour vouloir que deux amants demeurent cousus l'un l'autre. Il sait que l'amour le mieux constitu ne rsisterait pas ce rgime, et mourrait d'ennui au bout de quelques mois. L'absence, qui tue l'amiti et tous les sentiments tides, exalte les passions violentes. Quelle est la femme qui a donn au monde le plus clatant exemple de fidlit? Pnlope, dont le mari a fait une absence de vingt ans. Lucrce a repouss l'amour de Sextus parce que son mari tait au camp; elle l'aurait peut-tre cout, si elle avait eu Collatin sur ses talons. C'est en amiti que les absents ont tort: en amour, ils ont toujours raison. La petite fleur qui dit _plus je vous vois, plus je vous aime_, est un oracle en amiti; c'est une sotte en amour. Fortifi par ces beaux raisonnements, Lello vint trois heures au palais Feraldi. On venait de quitter la table. Le comte, la comtesse et Toto prenaient le caf au salon. Tolla s'habillait pour faire des visites. Il promena sur ses auditeurs un sourire embarrass. Je suis bien aise, dit-il, que Tolla ne soit pas ici. C'est vous que je viens demander assistance. --Et contre qui? dit le comte. --Contre elle. Si vous ne venez pas mon aide, elle m'arrachera les deux yeux tout au moins. --Mon cher client, l'affaire n'est pas de ma comptence. Dfendez vos yeux vous-mme, si vous tenez les garder. --Si j'y tiens, c'est qu'ils me servent voir Tolla. --Voici bientt un an qu'elle vous les arrache tous les jours, reprit la comtesse, et vous n'tes pas seulement borgne. Toto ajouta: Avec tous les yeux qu'elle t'a arrachs, on aurait de quoi paver la queue d'un paon. Voyons, confesse-toi: qu'as-tu fait? --Rien encore; mais je mdite une escapade. --Renonce ton escapade, et je rponds de tes yeux. --Impossible, mon ami, j'ai donn ma parole. Il s'agit d'un voyage. --A Albano? --Plus loin; mais il est convenu que nous courrons la poste et que notre absence ne durera pas longtemps. --Huit jours? --Davantage. Enfin, puisque j'ai commenc ce diable d'aveu, sachez que mon oncle, bien malgr moi, pour que mon frre ne soit pas seul ce mariage, a voulu, ne pouvant pas quitter Rome, o il a ses habitudes, me faire partir pour Londres, et il m'a t impossible de refuser. Vous comprenez que si Tolla... Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase. Toto, le comte et la comtesse s'taient dresss comme par ressort autour de lui. Vous tes faible, Lello Coromila, dit svrement le comte. --Lche coeur, cria Toto. --Elle en mourra! dit la comtesse. --coutez-moi, reprit-il d'une voix mue. Je vous jure que j'aime Tolla et que je l'pouserai. Maintenant coutez-moi. Mon oncle et mon frre, qui sont toute ma famille, dsirent absolument que je fasse ce voyage. Je souffre plus que vous ne sauriez croire la seule pense de quitter Rome; mais je voudrais concilier tous mes devoirs. Si je tmoigne de la complaisance mes parents, je puis compter qu'ils me payeront de retour. J'assiste au mariage de mon frre pour que bientt il assiste au mien. --Monsignor Rouquette n'est-il pas de la partie? demanda le comte. Il a obtenu du cardinal-vicaire un cong de trois mois. --Cela vous prouve, rpliqua vivement Lello, que notre absence ne sera pas longue: trois mois au plus, peut-tre deux. --Combien de temps, demanda Toto, a dur son voyage Venise? --Je t'assure, mon ami, que l'on calomnie ce pauvre Rouquette. Depuis six mois que je l'tudie sans qu'il s'en doute, j'ai appris lui rendre justice. Il m'aime, et il se rangera plutt avec nous contre les miens, qu'avec ma famille contre nous. --Puisque vous avez foi en M. Rouquette, dit la comtesse avec amertume, asseyons-nous. Vous avez vu comme la nouvelle de ce dpart nous a agrablement surpris: jugez par nous de l'effet qu'elle va produire sur Tolla. --Chre comtesse, je souffrirai plus qu'elle. Aidez-moi adoucir la violence du coup. Je sens que je n'ai plus de courage. --Il doit t'en rester assez, dit Toto, car tu n'en dpenses gure au palais Coromila. --Eh bien, oui! je suis faible, je suis lche; j'ai peur de mon oncle, quoiqu'il soit le meilleur des hommes; j'ai peur de mon frre, j'ai peur de tout. Accable-moi, tu le peux, je te le permets, je ne me dfendrai pas: il y a des moments o je me mprise moi-mme! Mais que veux-tu! j'ai promis de partir, ma parole est donne, la ville entire le sait. Hier, dner, devant moi, ils ont annonc mon dpart plus de vingt personnes! Tout cela empche-t-il que je n'aime ta soeur et que je ne l'pouse mon retour? La sotte promesse que mon oncle m'a arrache viole-t-elle les serments que je vous ai faits? Lello s'arrta brusquement; il avait entendu la voix de Tolla, qui descendait en chantant le grand escalier du palais. La pauvre fille ouvrit la porte, courut Lello, et s'arrta tout interdite la moiti du chemin. Elle vit son pre horriblement ple, sa mre agite d'un tremblement nerveux, les yeux de son frre pleins de larmes, la figure de son amant bouleverse. Ils se taisaient tous et n'osaient ni se regarder ni la regarder. Son coeur se serra; elle se laissa tomber sur une chaise sans essayer de rompre ce morne silence. Trois longues minutes s'coulrent, durant lesquelles on n'entendit que les sanglots de Mme Feraldi. Enfin Tolla n'y tint plus. Qu'est-il arriv? demanda-t-elle; ma mre, mon pre, mon frre, Lello, qu'avez-vous? Parlez, je vous en prie. J'aurai du courage; rpondez-moi. Maman, je t'en supplie. Ah! vous me ferez mourir. Par piti, dites-moi ce qui m'arrive! --Pauvre enfant! rpondit sa mre, tu le sauras trop tt! Elle ne demanda rien de plus; elle courut dans la chambre voisine et fondit en larmes sans savoir encore pourquoi. Ce premier moment pass, elle reprit possession d'elle-mme et rentra rsolment au salon. J'ai pleur, dit-elle. Vous voyez que je suis calme. Maintenant je veux savoir ce que je suis condamne souffrir. Au premier mot de dpart, elle s'vanouit. Sa mre et Toto la portrent dans sa chambre. Le comte la suivit, oubliant Lello, qui s'enfuit tout perdu. En passant devant la loge du concierge, il appela Menico, lui mit deux cus dans la main, et le supplia de lui apporter des nouvelles de sa matresse. Il attendit deux heures dans une anxit mortelle. Enfin Menico parut: il tait plus ple qu' l'ordinaire, mais il avait toujours son air calme et indolent. Parle vite! lui cria Lello. Comment va-t-elle? --Mieux, Excellence. Elle a eu de grosses convulsions; maintenant elle dort: vous ne l'avez pas tue tout fait. Il ajouta, en posant deux cus sur la chemine: Voici votre argent. Vous allez voyager, vous en aurez besoin. Madame vous fait dire que vous pouvez venir au palais demain soir. Le lendemain, en entrant dans ce salon o il avait pass de si douces heures, Lello fut saisi d'un frisson trange. Personne ne se leva pour venir au-devant de lui. Tolla tait trop faible pour courir comme autrefois sa rencontre. Le comte et Toto s'taient habills comme pour une crmonie. On avait enlev tous les rideaux qui cachaient les vieux portraits de la famille, et Lello pouvait compter autour de lui dix gnrations de Feraldi. Le comte lui montra de la main le fauteuil qui l'attendait, puis il commena d'une voix ferme et triste: Manuel Coromila, vous voyez que nous sommes ici en conseil de famille. J'ai convoqu mes anctres cette runion solennelle: je voudrais pouvoir convoquer aussi les vtres. Vous allez quitter Rome pour longtemps; je dis longtemps, parce qu'il ne faut pas plus d'un mois pour changer le coeur d'un homme de votre ge. Ce dpart, ce n'est pas vous qui l'avez voulu: il vous a t impos par votre oncle et votre frre. Je sais pourquoi. L'ambition de vos parents ne veut pas que vous pousiez ma fille, et l'on compte sur les plaisirs de Paris et de Londres pour vous la faire oublier. Vous tiez libre de rester: vous avez consenti partir. Vous tiez libre de dclarer ouvertement votre amour pour Vittoria, depuis tantt deux mois que vous n'avez plus de pre vous vous tes obstin dans votre prudence et votre timidit. Je ne vous accuse pas. Je ne vous reproche ni les partis que vous nous avez fait rejeter, ni l'amour incurable que vous avez mis au coeur de ma fille, ni les calomnies que vos assiduits ont attires sur nous, ni la scne d'hier et la douleur dont vous avez rempli ma maison; mais je pense que c'en est assez et que nous avons assez souffert. Je vois bien que vous n'aimez plus ou que vous aimez moins, ou que vous n'aimez pas assez pour que l'amour vous donne du courage. Votre constance ne tient plus qu' un fil, et, sans toutes ces promesses et tous ces serments qui vous sont chapps, la pauvre Tolla serait dj oublie. Eh bien! soyez heureux; rien ne vous retient plus: je vous rends votre parole. VII Manuel avait cout avec rsignation les reproches du comte, mais la conclusion le mit hors de lui. Il s'tait attendu des paroles svres, non cette ddaigneuse restitution de sa libert. Il plit de colre, et balbutia d'abord quelques paroles inarticules. Calme-toi, lui dit Toto; tu n'as ici que des amis. Il reprit avec violence: Des amis! Monsieur le comte, si je ne m'tais pas accoutum vous regarder comme un second pre, je n'endurerais pas si patiemment un tel outrage. Vous me croyez capable de violer mes serments! --Non. --Pardonnez-moi, lorsqu'on dit un homme: Je vous rends votre parole, c'est qu'on le juge assez mprisable pour la reprendre. Je m'appelle Coromila, et l'histoire de Venise, qui est celle de mes anctres, ne leur a jamais imput ni un mensonge ni une trahison. Qui vous a permis de croire que je valais moins qu'eux et que je mditais de les dshonorer tous en ma personne? J'ai promis d'pouser votre fille; j'ai fait mieux, je l'ai jur; je ne l'ai pas jur une fois, mais cinquante, et sur tout ce qu'il y a de plus sacr; je l'ai jur par crit, vous en possdez les preuves, et vous avez les mains pleines de mes serments! et vous m'estimez assez peu pour me dire de sang-froid: Soyez libre; je vous accorde que vous n'avez rien promis, rien crit, rien jur! Dcidons l'amiable que toutes vos lettres sont des faux, toutes vos promesses des mensonges, tous vos serments des parjures! Monsieur le comte, si l'on parle de la sorte aux hommes qu'on estime, que restera-t-il donc pour exprimer le mpris? --Lello, reprit le comte, vous m'avez mal compris, ou plutt j'ai mal parl. A Dieu ne plaise que j'lve un doute sur votre honneur, qui m'est aussi cher que le mien. Voici ce que j'ai voulu dire. Lorsque vous avez demand la main de ma fille, il y a huit ou neuf mois, vous tiez encore dans la dpendance d'un pre. En engageant votre personne et votre fortune, vous disposiez en quelque sorte de biens qui ne vous appartenaient pas. Il est possible, et jusqu' un certain point raisonnable, que le changement survenu dans votre condition, la teneur du testament de votre pre, les intrts nouveaux qui vous condamnent mnager certaines personnes, les dispositions de votre famille, qui ne s'tait pas prononce en ce temps-l et qui depuis s'est montre contraire nos projets, enfin le temps qui use toute chose, mme les passions qui se croyaient ternelles, il est possible, dis-je, que l'un de ces motifs vous engage, non pas violer, mais regretter vos promesses. S'il en tait ainsi, si vous n'aimiez plus ma fille que par scrupule et si vous ne l'pousiez plus que par devoir, mon devoir moi, dans son intrt comme dans le vtre, serait de tout rompre. Si au contraire je me suis tromp, si la prudence qui est un dfaut de mon ge, m'a aveugl, prouvez-moi mon erreur et gurissez mes craintes: reprenez ces anciens serments qui vous sont chapps dans la premire ferveur de votre amour, et donnez-moi en change une promesse srieuse et irrvocable, faite de sang-froid, dans la pleine possession de vous-mme, en prsence de tous les obstacles que vous savez, et la veille d'un voyage o l'on vous entrane pour vous arracher nous. Pendant ce discours du comte, Lello sentait peser sur lui les regards de toute la famille. Aprs un accs de hardiesse dont il ne se serait jamais cru capable, sa timidit naturelle avait repris le dessus. Immobile et morne, il comptait machinalement les fleurs du tapis, dont le dessin se grava pour toujours dans sa mmoire. Il n'osait regarder personne en face, pas mme la comtesse et sa fille, dont les yeux le cherchaient pour l'encourager. Il fit un effort pour regarder Tolla, et il leva les yeux jusqu' ses mains, qui pendaient, demi fermes, sur ses genoux. Ces petites mains ples et amaigries parlaient plus loquemment que le comte Feraldi. Elles rappelaient Lello tant de chastes baisers, tant de douces treintes! l'index de la main droite s'tait lev si souvent en signe de menace amicale et souriante! Que de fois il s'tait appuy sur les lvres de Lello pour lui imposer silence! La main gauche portait cette bague de turquoise qu'il y avait mise lui-mme dans une des plus belles heures de sa vie, et qu'il avait promis de remplacer par un anneau de mariage. La maigreur de ces pauvres petites mains rsumait une longue histoire de larmes, de soucis, d'incertitudes, de patience, de rsignation, de calomnies noblement pardonnes, de prires mains jointes pour les calomniateurs. La main droite, ngligemment renverse et entr'ouverte comme pour recevoir une main amie, semblait se tourner vers lui et lui dire: Tu ne me veux plus! Lello entendit ce langage muet, tout en coutant les paroles du comte. Ces deux discours, l'un ferme et prcis, l'autre vague et confus, arrivaient ensemble son me, comme le chant et l'accompagnement d'une mme mlodie. Il se leva de son sige, s'agenouilla devant Tolla, prit sa main dans la sienne, leva hardiment les yeux sur toute la famille, et dit d'une voix ferme et rsolue: Je jure... --Arrtez, interrompit le comte. Avant de vous lier par ce nouveau serment, songez qu'il doit tre irrvocable. Si vous engagez ma fille cette libert que je viens de vous rendre, aucun prtexte, aucune raison ne pourra plus vous dlier, pas mme l'opposition la plus formelle de vos parents. --Monsieur le comte, je ferai tous mes efforts pour que mon bonheur soit approuv de ma famille; mais, si mes parents s'obstinent dans une injuste et tyrannique opposition, je me souviendrai que Dieu m'a fait libre. Et maintenant, par ce Dieu qui a combl votre fille des plus adorables vertus, par ce Dieu qui m'a inspir pour elle l'amour le plus pur, par ce Dieu misricordieux avec qui elle m'a rconcili, par ce Dieu terrible qui n'a jamais laiss le parjure impuni, je jure de n'avoir jamais d'autre femme que Vittoria Feraldi. Tolla se pencha vers lui pour l'embrasser; mais la joie fut plus forte qu'elle, elle s'vanouit. Lorsqu'elle revint elle, elle se cramponna instinctivement au bras de Lello: Pourquoi t'en vas-tu? lui dit-elle l'oreille. --Maudit voyage! j'ai consenti sans savoir ce que je disais; je dgagerai ma parole. --Ne pars pas! Tu vois comme je suis faible. Qui sait si tu me retrouveras ton retour? Il pleura un peu, promit beaucoup, et sortit rconcili avec les Feraldi et avec lui-mme. En rentrant au palais Coromila, il trouva le tailleur, le brodeur et le passementier qui venaient prendre ses ordres pour un habit de cour. Il eut honte d'annoncer ces ouvriers qu'il tait chang d'avis et qu'il ne voyageait plus. Il les laissa prendre leurs mesures, discuta avec eux la coupe, la broderie, les galons, et ne s'ennuya pas cet entretien. Rouquette survint, approuva son got, et lui prdit qu'il ferait oublier Brummel l'Angleterre. Le colonel entra ensuite, et lui dit: Toi qui te connais en chevaux, tu m'achteras en arrivant Londres une jument pur sang pour la selle et un joli attelage de calche. Tu t'en serviras durant ton sjour en Angleterre, et tu me les feras expdier le jour de ton dpart. Malgr la perspective d'une commission si agrable, Lello prit son courage deux mains; il essaya de dire qu'il n'tait pas encore parti, et qu'il avait peur de s'embarquer dans un voyage aussi coteux. Son frre se prsenta fort point pour rpliquer qu'il se chargeait de toute la dpense. Que rpondre de si bonnes raisons? Tolla elle-mme renona rfuter les arguments du tailleur et du frre, de Rouquette et du colonel. Lello aimait trop le plaisir pour sacrifier un si beau voyage. Tolla aimait trop Lello pour ne pas lui pardonner. Pour conjurer les mille dangers qu'elle prvoyait, elle ne mnagea point les recommandations Lello, qui ne lui mnagea point les promesses. Elle employa toutes les soires d'avril demander et obtenir des serments, sans parvenir se rassurer. Elle fit jurer Lello que son absence ne durerait pas plus de deux mois. Mais, pensa-t-elle en frmissant, si dans ces deux mois quelque autre femme!... Il fit serment de fuir toutes les occasions d'infidlit. Malheureuse! se dit-elle; il aura beau fuir, les occasions viendront lui; il est si beau! Elle chercha comment elle pourrait l'enlaidir pour deux mois. Elle s'avisa de lui faire couper ses jolies moustaches noires. Le jour o Lello se prsenta devant elle avec la lvre rase, elle le trouva si trange et si laid qu'elle se crut sauve. Elle lui fit promettre, sance tenante, qu'il ne _mettrait_ pas ses moustaches avant de rentrer Rome. Pour tre sre que Rouquette ne lui volerait pas l'estime de son amant, elle fit jurer Lello que, quoi qu'on pt lui dire contre elle, il suspendrait son jugement jusqu'au retour. Et moi, dit-elle, quoi qu'on fasse, quoi qu'on dise, quelques preuves qu'on m'apporte, je ne me croirai abandonne que si tu viens me l'apprendre toi-mme. Un matin, aprs avoir communi ensemble, ils s'agenouillrent cte cte devant l'autel de la Vierge. Tolla fit voeu d'entrer dans un clotre si Dieu ne lui permettait pas d'tre Lello. Lello fit voeu de se retirer dans un ermitage Capri si quelque malheur ou quelque trahison l'empchait d'pouser Tolla. Chacun d'eux appela la mort sur sa tte, s'il manquait jamais ses serments. Au milieu de ces protestations, le mois d'avril passa vite. Lorsque Rome apprit le prochain dpart de Lello, l'avis unanime fut que les Feraldi avaient perdu la partie. On alla jusqu' dire que Lello se marierait en France. Les mieux informs nommaient la fille qu'il devait pouser. La gnrale, alarme par ces faux bruits, craignit d'avoir fait la guerre ses frais pour quelque famille du faubourg Saint-Germain. Pour sortir de peine, elle invita Rouquette dner; mais Rouquette, occup de mille affaires et peu soucieux de mnager des allis dsormais inutiles, se tira de cette invitation par une rponse vasive. Mme Fratief et sa fille se dpitaient de ne rien savoir. Pendant un long mois on les vit pitiner tous les salons de Rome, le nez au vent, l'oreille au guet, flairant l'air, aspirant le moindre bruit, interrogeant les visages, qutant les nouvelles, plaignant tout haut la pauvre Tolla, maudissant tout bas monsignor Rouquette, et poursuivant l'introuvable Lello, qui passait toutes ses soires au palais Feraldi. La marquise Trasimeni n'tait pas Rome. Le docteur ly, la suite d'un gros rhume, l'avait envoye Florence dans les derniers jours de mars. Philippe avait pris un cong d'un mois pour accompagner sa mre. Il revint seul le 25 avril, et la premire nouvelle qu'il apprit, fut que Lello partait dans quatre jours. Il poussa un cri de surprise et de colre. Et Tolla? se dit-il. Est-ce que je serais un sot? Moi qui viens encore de prcher ma mre que ses soupons avaient tort et que ses craintes taient folles, me suis-je laiss berner par ce vieil ivrogne de colonel? Nous verrons bien! Il ne fit qu'un bond jusqu'au palais de Coromila. Lello le reut au milieu du ple-mle de ses bagages. Rouquette, assis sur une malle, lui offrit en ricanant un cigare de la Havane. Ah! monsieur, dit Rouquette, que vous arrivez propos! Nous nous plaignions tout l'heure d'tre obligs de partir sans prendre cong de vous. --J'arrive tout bott, et voil sur mon habit la poussire de Florence. Vous voyez, monsignor, que je n'ai pas perdu de temps. --Croyez-vous? Il me semble que vous tes rest un sicle dans cette belle Toscane. --Un mois, monsignor; pas davantage. Je vous remercie d'avoir trouv le temps long. --Il s'est pass tant de choses en votre absence! Monsieur, si l'homme tait sage, il ne s'loignerait jamais de ses amis. --Vous parlez d'or, monsignor; mais ne savez-vous pas qu'il y a de mauvais gnies qui font mtier de sparer ceux qui s'aiment? --C'est ce que l'glise appelle des esprits infernaux. --Oui, monsignor, infernaux. Si jamais j'en tiens par les oreilles! --Monsieur, reprit Rouquette d'une voix douce, ces esprits-l ont le bras long et les oreilles courtes. On rencontre leurs bras avant d'arriver leurs oreilles. --A qui diable en avez-vous, interrompit Lello, avec vos oreilles d'esprits infernaux? Est-ce que Philippe est devenu thologien? Aide-moi un peu fermer ceci. Appuie hardiment le genou! bon; voil qui est fait. Que je suis aise, mon Pippo, que tu sois arriv temps! --C'est ce que je disais, ajouta Rouquette; monsieur arrive temps! --Peut-tre plus temps qu'on ne pense, monsignor. --Mais je dis tout fait temps, pour aider votre ami fermer ses malles. Je vais voir si mon valet de chambre s'occupe des miennes. Monsieur le marquis Trasimeni, vous devez avoir bien des choses dire aprs une si longue absence. Tchez, s'il est possible, de rparer le temps perdu. Au plaisir! --Ah! tu me dfies, pensa Philippe. Eh bien! ma revanche! Il est trop tard pour empcher Lello de partir: l'homme qui s'est donn la satisfaction de remplir toutes ces malles ne consentira jamais les dfaire. Il ira en France, en Angleterre, au bout du monde, si bon lui semble; mais il ne faut pas qu'on puisse profiter de son absence pour gorger ma pauvre Tolla. Il me reste quatre jours pour lui assurer un refuge contre toutes les calomnies, pour compromettre Lello aux yeux du monde entier, pour rendre toute rupture impossible, pour berner mon tour ce digne colonel, et pour lier les mains monsignor Rouquette, qui a les bras si longs. Quatre jours, c'est peu, mais c'est assez: les plus longues batailles n'ont pas dur plus de vingt-quatre heures. En avant! --A quoi rves-tu? lui demanda Lello. Tu as aujourd'hui une physionomie trange. Philippe rpondit avec un abandon bien jou: Tu le demandes, frre? Je songe ce voyage qui va peut-tre bouleverser tout mon avenir. --Et qu'y a-t-il de commun, s'il te plat, entre ton avenir et mes voyages? --Tu le sauras un jour; mais parle-moi de Tolla. J'ai bien souvent pens elle, durant ce long mois que j'ai vcu loin d'elle. Tout est rompu entre vous, n'est-il pas vrai? --Rompu! es-tu fou? --Avoue-le-moi franchement, je ne t'en voudrai pas. Je comprends tes raisons: ton oncle, ton frre, monsignor Rouquette, ton nom, ta fortune... J'ai fait bien des rflexions en un mois, et mes ides ont chang. D'ailleurs tu ne la rendais pas heureuse. Qu'a-t-elle dit quand tu lui as annonc ton escapade? --Elle a pleur, elle a t un peu malade, puis elle m'a pardonn. --Adorable fille! il y a vingt ans que je la connais, que je l'aime; nous avons t levs ensemble. Eh bien! mon ami, depuis que j'ai l'ge de raison, je me demande s'il y a un homme qui mrite une telle femme! Tu reviendras dans six mois? --Dans deux mois. --Six! --Deux! te dis-je. --Mettons cinq. Pendant ces six mois restera-t-elle dans sa famille, ou va-t-elle s'enfermer dans un couvent? --A quoi bon le couvent? Elle vivra, comme toujours, auprs de sa mre. --Tu as raison: pas de couvent; j'y perdrais trop. D'ailleurs le colonel n'entendrait pas raison sur ce chapitre. --Et pourquoi? --Parbleu! crois-tu que ton oncle t'envoie Paris et Londres pour hter ton mariage avec elle? Il prvoit tout ce qui peut advenir en six mois: il vous applique tous deux la mdecine des grands parents, aussi vieille qu'Aristote: l'amant, le grand air et la poussire des chemins; l'amante, le tourbillon des valses, le bourdonnement des danseurs et la poussire des salons. Et si la gurison se fait trop attendre, si l'amant traverse la mer sans couter les sirnes, le fleuve sans regarder les ondines et la fort sans causer avec les dryades; si la jeune fille est assez impertinente pour aimer obstinment celui qu'on veut qu'elle oublie, alors aux grands maux les grand remdes! Un parent vnrable, un ami de la famille, un homme d'glise au besoin, dresse un pige la pauvre enfant sans dfiance; on tend une bonne calomnie sur son passage, on fait faire sa rputation une culbute dont elle ne se relvera jamais: cela vous apprendra, mademoiselle, marcher droit! Rappelle-toi Venise et les amours de ton frre. Crois-tu que ce mariage et t aussi facile rompre, si le maladroit, avant de partir, avait enferm sa matresse dans un couvent? Le couvent, mon ami, est la seule forteresse o la rputation d'une fille soit l'abri, parce que les hommes n'y pntrent jamais. La vertu est robuste, elle se conserve partout, dans le monde, dans les bals et dans la valse deux temps; la rputation est comme une robe blanche qu'il faut serrer dans un tiroir, si l'on ne veut pas qu'elle soit clabousse par un rustre ou dchire par un faquin. Que Tolla reste dans le monde, je rponds de sa vertu, je ne rponds pas de sa robe blanche. --Et tu ne veux pas que je l'enferme dans un couvent? --D'abord consentirait-elle? --J'en rponds. --Ses parents? --Je m'en charge. --Et la permission des autorits ecclsiastiques? --Le cardinal Pezzato l'obtiendra, --Mais ton oncle? --Il apprendra l'affaire lorsqu'elle sera faite. --Et monsignor Rouquette? --Je suis plus fin que lui. --Tu serais homme garder un secret pendant quatre jours? --Je ne suis donc pas Romain? --Comme tu prends feu pour le couvent! Cependant, mon ami, juger froidement les choses, il n'y a pas pril en la demeure. Que crains-tu? --Tout! --Non, tu ne crains rien du coeur de Tolla, trop heureux garon! Le seul danger, c'est qu'un Rouquette Paris, un Fratief Rome lui imputent crime quelques distractions innocentes. Que t'importe? Tu fermeras l'oreille et tu laisseras dire. Qu'est-ce qu'ils pourraient inventer de nouveau aprs ce que nous avons entendu? Quelle crance accorderais-tu leurs paroles, toi qui as vu comment ces artistes travaillent la calomnie? Si l'on t'crivait dans un mois qu'on a rencontr Tolla dix heures du soir, en voiture, avec un jeune homme sur la route d'Albano; si monsignor Rouquette dposait sur ton bureau une liasse de lettres anonymes; si ton oncle t'crivait que tu es la fable de Rome, comme tu l'as jadis crit ton frre, ne renverrais-tu pas loin de toi ces vieux mensonges si uss qu'ils montrent la corde? --Oui; mais si vritablement Tolla se laissait tourdir par ce tourbillon du monde? --Sois tranquille, je veillerai sur elle, et jamais le coeur d'une femme n'aura un gardien plus jaloux. --Mais... --Tu ne me connais pas, Manuel. J'aime Tolla, depuis l'enfance, d'une amiti passionne. Sans toi, je l'aurais peut-tre aime d'amour. Juge de ce que je deviendrais si je voyais qu'elle te traht pour un indigne! --Cependant... --Toi parti je m'attache sa personne, je me fais son garde du corps, je l'accompagne dans tous les bals, je ne la quitte pas plus que son ombre. Le soir, l'heure o tu lui faisais ta visite quotidienne, j'irai la voir, je m'assoirai ta place, nous parlerons de toi, et quelquefois nous pleurerons ensemble. Les larmes sont moins amres lorsqu'elles sont essuyes par l'amiti. --C'est fort joli, mais... --Entends-tu d'ici les bonnes langues? Elle aime Philippe! Elle pouse Philippe! Philippe a supplant son ami! Je ne poserai pas sur son front un baiser fraternel sans que le bruit en retentisse dans toute l'Italie. Que nous rirons de bon coeur! --Mais, par tous les saints!... interrompit violemment Lello. --Encore un mot. Le couvent a du bon, je te l'accorde; mais jusqu' quel point as-tu droit d'emprisonner celle qui t'aime? --Je me soucie bien du droit! cria Manuel. Droit ou non, je te dis qu'elle ira au couvent, et qu'elle y restera jusqu' mon retour, et qu'elle n'y recevra personne, except sa mre et notre confesseur. Je ne suis pas jaloux; mais, puisque tu te charges de l'tre ma place, tu vas voir comme je saurai profiter de tes conseils! Quel est le couvent le plus svre? --Les _Sepolte vive_ (les _Enterres vives_). --C'est trop dur; un autre? --Saint-Antoine-Abb. --Y reoit-on des pensionnaires? --Oui. --Elle ira Saint-Antoine-Abb. --Mais, mon cher Lello, que veux-tu que je devienne? Tu pars pour Londres, tu enfermes Tolla: quels amis me laisses-tu? --Tu en trouveras d'autres: on en a toujours assez. O ai-je fourr mon chapeau? Le voici. Mes gants? dans ma poche. Mon ami, je ne te renvoie pas: je cours chez elle, chez sa mre, chez son oncle, chez le cardinal-vicaire, chez l'abb La Marmora et chez la suprieure du couvent. --Moi, je rentre la maison: nous ferons route ensemble jusqu'aux Saints-Aptres. Chemin faisant, Manuel se disait avec une vivacit fbrile: Ah! matre Philippe! vous l'aimez, et vous n'en savez rien! Et elle ne s'en doute pas! Mais moi, j'ai l'oeil bon, Dieu merci! j'allais m'embarquer dans un joli voyage! Heureusement le couvent arrange tout. Philippe cachait sous un visage abattu la joie la plus triomphante: Il est jaloux, donc il l'aime encore. Comme il a dvor l'hameon! Ses yeux lanaient des clairs; il doit m'avoir en horreur. Tolla sera heureuse: le couvent sauve tout; il ferme la bouche au colonel, Rouquette, la Fratief et au monde. Il rend toute dfection impossible. Quand Manuel aura enferm sa matresse dans un clotre, il sera forc de l'y reprendre. Le lendemain, Philippe djeunait dans sa chambre lorsqu'il vit entrer Dominique. Il lui offrit une chaise et un grand verre de vin de Marsalla, brillant comme la topaze et chaud comme le soleil. Dominique, en valet bien appris, accepta le vin et refusa la chaise. C'est _elle_ qui t'envoie? demanda Philippe. --Non, _ser_ Pippo; je viens de ma part. Savez-vous qu'_il_ a la cruaut de l'enfermer au couvent? --Elle a consenti? --Est-ce qu'elle peut rien lui refuser? Madame pleure, mais nos hommes sont contents. Notre oncle le cardinal est all hier au soir Saint-Antoine: il a tout cont la suprieure, la permission sera signe aujourd'hui: mais on exige que mademoiselle cache son amour toutes les soeurs et toutes les pensionnaires, et qu'elle ne laisse deviner personne le _pourquoi_ de sa retraite. Pauvre fille! tre oblige de resserrer ses sentiments, d'touffer ses soupirs et de dvorer ses larmes! Et Dieu sait combien de temps elle va rester l toute seule ronger son coeur! Croyez-vous qu'on me permettrait d'entrer au couvent avec elle? Je ne compte pas, moi; je ne suis pas un homme; je suis le chien de la maison, qui lche la main des matres et qui aboie aux ennemis. --Impossible, mon pauvre chien; tu ressembles trop un beau garon. Il faudrait trouver une fille dvoue qui consentt se renfermer pour quelques mois. --Hlas! _ser_ Pippo, les gens dvous sont rares. Aprs vous et moi, j'ai beau chercher, je n'en vois plus. --Comment! parmi toutes les femmes de la maison? --Je n'en connais pas. Songez donc, monsieur: deux mois de prison, peut-tre trois, ou mme davantage; cent jours peut-tre sans voir personne: quelle perspective pour une femme! --Comment appelles-tu cette grande fille qui a couru chercher le mdecin quand tu avais la tte casse? --Amarella. Elle n'a pas beaucoup de coeur, allez. C'est une fille qui a ses ides. --Peste! tu es difficile, si tu trouves qu'elle n'a pas prouv assez de dvouement. --Non, monsieur. Ce qu'elle a fait, ce n'est pas pour mademoiselle; c'est pour moi. --Qu'importe? si elle consent entrer au couvent, je m'inquite bien si c'est pour l'amour de toi ou pour l'amour de Tolla! Ce qu'il faut, entends-tu? c'est que ta matresse ne soit pas seule; elle prirait d'ennui, d'amour et de silence. Va trouver cette fille. Tu as quelque crdit sur elle? --Je le pense, _ser_ Pippo; mais je n'ai jamais essay, parce qu'elle a ses ides et moi les miennes. --Laisse-moi tes ides en repos. Va trouver cette fille, dis-lui ce que tu voudras, promets-lui ce qu'il faudra, arrange-toi comme tu pourras, mais dcide-la entrer au couvent: il s'agit du salut de mademoiselle. --Je cours, monsieur. Jusqu'ici je n'avais tromp personne, mais le salut de mademoiselle avant tout! Le 29 avril, dix heures du soir, Tolla et sa femme de chambre entrrent au couvent de Saint-Antoine-Abb. Elles y furent conduites par le comte, la comtesse, Victor, Lello, Philippe, l'abb La Marmora et Menico. La suprieure reut Tolla des mains de sa mre. Elle l'embrassa tendrement et lui fit une petite exhortation maternelle sur les nouveaux devoirs qu'elle aurait remplir, les privations auxquelles elle se condamnait, le passage de la vie tumultueuse des salons la vie austre du clotre, et les avantages spirituels et temporels que Dieu lui rservait en change d'un si vertueux sacrifice. Tolla dit adieu tout le monde. Lorsqu'elle serra la main de Lello, deux grandes larmes descendirent lentement le long de ses joues ples; elle se pencha vers lui et lui dit l'oreille: Me voici o tu as voulu; j'y resterai jusqu' ce que tu viennes me reprendre: ne me fais pas attendre trop longtemps. Menico pleurait la drobe. Amarella lui demanda tout bas: Est-ce pour moi, ces larmes? --Et pour qui donc? rpondit-il en rougissant un peu de son mensonge. Lorsque la suprieure eut amen sa nouvelle pensionnaire, les parents et les amis de Tolla restrent quelques instants couter le grondement lugubre des portes qui se fermaient sur elle. Ce grand parloir sombre et froid n'tait clair que par une lampe de cuisine dont la fume montait en tournoyant jusqu'au plancher. Personne n'osait prendre la parole; Menico s'approcha de Lello et lui dit haute voix: Adieu, Excellence; je vous souhaite un bon voyage et _beaucoup de plaisir_. --Ma pauvre fille! murmura la comtesse en touffant un sanglot. --Madame la comtesse, reprit Lello, c'est ici que j'ai voulu prendre cong de vous et de votre famille. C'est ici que je vous donne rendez-vous dans deux mois pour conduire votre fille l'autel. A la mme heure, et tandis que Lello s'engageait irrvocablement pouser Tolla, Rouquette et le chevalier soupaient joyeusement ensemble. Ces deux vases d'lection, l'un vaste et large comme un tonneau, l'autre sec et noueux comme un sarment de vigne, avaient dj vid six bouteilles de lacrima-christi rouge, le plus capiteux de tous les vins d'Italie. Le colonel s'enfonait tout doucement dans cette ivresse tranquille et bate qui est le privilge des buveurs endurcis. L'excs du vin produisait en lui une flicit sans clat, une torpeur sans malaise, un dlicieux anantissement. Sa grosse figure, aussi puissamment modele que le masque antique de Vitellius, se couvrait par couches gales d'un coloris radieux; sa tte se renversait en arrire; ses jambes mollissaient sous lui, jusqu'au moment o tous les ressorts venant se dtendre, il passait sans secousse du fauteuil au tapis et de la veille au sommeil. Rouquette les yeux carquills, la figure plaque de rouge, avait une ivresse agite et capricante. Il levait la voix, se dmenait sur son sige et se ressuscitait lui-mme par ses soubresauts; d'ailleurs, matre de lui jusqu'au dernier moment, fidle l'habitude de peser ses paroles, et toujours veill aux affaires. Mon cher Rouquette, disait le colonel en grasseyant, vous tes un grand homme. --H! h! --Vous irez loin, si vous n'tes jamais pendu. Rouquette sauta comme un baril de poudre. Rasseyez-vous donc, vous m'blouissez. Est-ce que vous ne pourriez pas empcher vos yeux de tourner dans leurs cages comme des cureuils? Que disions-nous? J'y suis. Vous avez sauv une fois la famille Coromila. Une grande famille, Rouquette! Je tiens mon nom, sans en avoir l'air; je ne le donnerais pas pour cent mille bouteilles de ce vin-l. Reste sauver le petit. Il est bien emptr, mon cher Rouquette. --Soyez tranquille, Excellence; je l'emmne! --Oui, mais il reviendra. --Il reviendra tellement chang, que sa matresse ne le reconnatra plus. --Ne croyez pas cela, Rouquette. J'ai pass par l, tel que vous me voyez. Eh bien! celle que j'ai... comment dit-on? trahie? oui; celle que j'ai trahie me reconnat toujours. Ayez bien soin du petit. --Comme de moi-mme, Excellence. --S'il avait envie de faire quelques folies, mon ami, laissez-le faire, cela le distraira. Je payerai tout. Nous ne regardons pas l'argent dans la famille. --Nous y voici, pensa Rouquette, qui tressaillit au mot d'argent. Excellence, j'ai dj prouv votre gnrosit. --Oui, oui. Ces vingt mille francs qu'on vous a donns aprs l'affaire de Venise! Vous en verrez bien d'autres. C'est une mine d'or que cette maison-ci. Piochez, Rouquette, piochez! Pendant que vous travaillerez l-bas, nous nous occuperons, nous, de la petite fille. Nous lui ferons une rputation. Que faut-il pour faire la rputation d'une femme? Des paroles, et rien de plus. J'en achterai: je ne regarde pas l'argent. Il faut que Tolla Feraldi soit cite dans toutes les familles de l'Italie comme un exemple ne pas suivre. Quand tout le monde dira que c'est une fille perdue, Lello n'osera plus la vouloir. Buvez donc, Rouquette, vous n'tes pas de ma force. Je suis un Romain de la vieille roche, moi. J'aurais fait un bel empereur. Toi, mon garon, tu ne seras jamais qu'un pape. Si tu guris le petit, je te donnerai tout ce que tu voudras. Veux-tu quarante mille francs? dis? Quarante. Rponds vite, avant que je m'endorme. Un domestique entra sur la pointe du pied. Que veux-tu? murmura le colonel. Va te coucher! Tu vois bien que tu dors. --Une lettre trs-presse pour monsignor. --Donne-la-lui et va te coucher. Je te dfends de ronfler en ma prsence. Rouquette dchira l'enveloppe d'une main avine. Du marquis Trasimeni, dit-il en bgayant. --Trasimeni! Voil plus de quinze ans qu'il dort! Chut! c'tait mon ami. Si je ne craignais pas de l'veiller, je te conterais une bonne histoire. Sais-tu avec qui il s'est mari, Trasimeni! Rouquette n'tait plus la conversation. Il s'tait lev, il s'appuyait au mur, auprs d'un candlabre, et pelait en se frottant les yeux la lettre suivante: Monsignor, Il me semble qu'il y a un sicle que je ne vous ai vu. Il s'est pass tant de choses depuis notre dernire rencontre! Mon ami Lello a conduit Mlle Vittoria Feraldi au couvent de Saint-Antoine-Abb, afin de mettre son honneur en sret et de faire connatre toute la ville de Rome qu'il tait dcid la prendre pour femme. Je m'tonne que vous n'ayez rien su de cette affaire, pour laquelle le cardinal-vicaire a donn sa signature. On peut donc avoir le bras trs-long et l'oreille trs-courte? Je vous cherche depuis une heure pour vous apprendre une nouvelle aussi intressante. Impossible d'arriver jusqu' vous: il y a de mauvais gnies qui font mtier de sparer ceux qui s'aiment. Philippe TRASIMENI. Rouquette poussa un cri aigre, revint la table, avala une carafe d'eau et relut sa lettre pour la seconde fois. Il n'en fallut pas davantage pour le dgriser. Colonel! cria-t-il. Le colonel avait disparu sous la nappe. Rouquette tira violemment la table en renversant les flacons et les verres; il dcouvrit une masse aussi imposante, mais aussi immobile que les lions de basalte qui dcorent l'entre du Capitole. Il essaya de le secouer: peine inutile! Il lui jeta quelques gouttes d'eau sur le visage: le formidable dormeur, pour toute rponse, lui dtacha un coup de poing qui l'aurait assomm, s'il ne s'tait retir temps. Lourde brute! murmura le pauvre Rouquette. Et il y a cinquante ans qu'il apprend boire! Que faire? Nous partons demain matin cinq heures; il est minuit. Cinq heures pour arracher cette fille de son couvent! Ah! si j'tais pape! Tu me le payeras, Philippe Trasimeni! Si nous la laissons l, tout m'chappe, Lello, l'argent, l'avenir, les Coromila! Comment le cardinal-vicaire a-t-il sign? Est-ce qu'il sait tout? Est-ce qu'il se cache de moi? N'est-il pas un peu parent des Feraldi? S'il m'chappait comme le reste? Tout s'branle, tout craque, tout s'croule sur ma tte. Travaillez donc comme un manoeuvre btir votre fortune, pour que l'espiglerie d'un gamin la jette bas! Voil la justice cleste! Il faut que je parle ce Lello! C'est lui qui a fait la sottise, c'est lui de la rparer. Il sortit, en trbuchant un peu, de la salle manger, et courut l'appartement de Lello. Le domestique qui lui avait apport la lettre courut aprs lui, et l'arrta avec cette fermet polie que les valets savent opposer un matre qui a trop bu. Rouquette, exaspr par un tel contre-temps, voulut jeter ce respectueux obstacle par la fentre. Le valet menaa d'appeler main-forte, et dclara qu'il ne laisserait point troubler le repos du chevalier Lello. Rouquette changea de tactique et demanda voir le prince. Un valet de chambre et quatre laquais, attirs par tout ce bruit, lui rpondirent que le prince avait dfendu qu'on entrt chez lui avant quatre heures sous aucun prtexte. C'est bien, reprit-il, laissez-moi. Je vais tcher d'veiller le colonel. Tous ces hommes jurrent qu'on les mettrait en morceaux avant de secouer le bras du colonel. Alors ouvrez-moi la porte, cria-t-il, je veux sortir! Ces braves gens se demandrent s'il tait prudent de lcher dans la ville un si incorrigible rveille-matin. C'est aprs une rsistance hroque, des pourparlers interminables et des recommandations exasprer un saint, qu'ils tirrent les verrous et l'abandonnrent sur le Corso la grce de Dieu. Rouquette erra quelques instants l'aventure sans savoir quelle porte frapper une heure si ridiculement indue. Il regardait d'un oeil hbt les maisons normes qui bordent le Corso, lorsqu'il lut au coin d'une des rues qui viennent y aboutir: _Via Frattina_. Il se souvint qu'il tait deux pas de la gnrale, et, sans couter l'avis officieux des horloges du quartier qui sonnaient unanimement deux heures du matin, il courut frapper sa porte. Comme il arrive en pareil cas, les coups de marteau rveillrent d'abord les gens d'en face, puis les maisons voisines, puis le locataire du troisime, puis l'Anglais du second, puis le marchand du rez-de-chausse, avant d'tre entendus chez Mme Fratief, qui logeait au premier. Lorsque son domestique se dcida enfin ouvrir un volet pour parlementer, Rouquette essuyait les feux croiss de quatorze bourgeois flanqus de quatorze chandelles, qui lui lanaient quatorze questions la fois. Force lui fut de dcliner son nom au milieu de ce curieux auditoire, qui se demanda depuis quand les _monsignori_ faisaient leurs visites deux heures du matin. La porte s'ouvrit enfin. La gnrale, rveille en sursaut par une heureuse nouvelle, accourut en si grande hte, qu'elle oublia de mettre ses dents. Rouquette, aussi press qu'elle pour le moins, ne prit pas le temps d'excuser la raret de ses visites et tous les pchs d'omission qu'il avait sur la conscience. Il alla droit au fait, annona qu'il venait, de la part de Lello, prendre cong de ces dames. L'affaire tait en bon chemin, Lello semblait fort dcid ne prendre sa femme ni en France ni en Angleterre: il reviendrait Rome dans deux mois; d'ici l, la belle Nadine et sa mre recevraient de ses nouvelles. Malheureusement Tolla, conseille par sa mre ou par quelque autre intrigante, tait alle se jeter dans un couvent; toute la ville de Rome l'apprendrait dans quelques heures, et le parti Feraldi, profitant du dpart de Lello, ne manquerait pas de dire que c'tait lui qui l'avait clotre: calomnie dangereuse qu'il fallait dmentir tout prix en forant cette petite folle rentrer dans le monde. Tant qu'elle serait Saint-Antoine-Abb, personne n'aurait prise sur elle, et elle aurait prise sur Lello. Elle se poserait en victime et ameuterait tous les pleurards de l'Italie. Si j'avais une journe moi, dit-il, je saurais bien l'arracher de sa retraite; mais je pars cinq heures du matin pour Civita-Vecchia, trois heures du soir pour la France, et les bateaux vapeur n'ont pas l'habitude d'attendre. Agissez, il y va de votre intrt. Dites tout ce qu'il vous plaira, que ce n'est pas Lello qui l'a clotre, mais la police: qu'on l'a mise au couvent par correction: si cela prend, elle sortira pour prouver qu'elle est libre, et une fois sortie, on ne lui permettra plus de rentrer. Rendez-lui le sjour du couvent insupportable: si elle a quelque servante avec elle, prenez-lui sa servante. Enfin, vous tes une femme de tte; guettez les occasions, inspirez-vous des circonstances, parlez, agissez, remuez; tous les moyens sont bons, argent, promesses, prires, menaces: pourvu qu'elle sorte, tout est l. --H! cher monsignor, que voulez-vous que je fasse? je n'ai ni crdit, ni pouvoir, ni... (elle s'arrta fort propos au moment o elle allait dire ni argent) ni auxiliaire. J'avais autrefois un domestique dvou; il a disparu le 6 octobre sans me dire adieu. --Et en emportant vos bijoux? --Dieu! non, le pauvre garon! L'Anglais qui demeure l-haut l'accusait d'avoir vol un fusil: c'est peut-tre ce qui lui a fait prendre la maison en horreur. Quand je l'avais ici, ce bon Cocomero, je savais tout; il pntrait jusque dans le palais Feraldi pour m'apporter les nouvelles. Le butor qui l'a remplac n'est capable de rien: autant vaudrait un sourd-muet aveugle et manchot. --Qu' cela ne tienne! voulez-vous que je vous laisse un homme? --Oui, certes. --La police est dans les attributions du cardinal-vicaire. J'ai du crdit dans les bureaux; je puis mettre un sbire votre disposition. --Donnez, monsignor, donnez! --Attendez! Il y a six mois, j'ai enrl un drle qui m'avait tout l'air d'avoir fait quelque mauvais coup; mais tout pch misricorde: c'est la devise de la police. Il m'a pri instamment de le placer hors de Rome; je lui ai offert Albano, Lariccia ou Velletri; il a demand en grce qu'on l'envoyt d'un autre ct: il est Civita-Vecchia, il surveille les libraux, ses chefs sont contents de lui; je vous l'expdierai aujourd'hui mme. --Mais s'il refusait de revenir Rome? --Je voudrais bien voir qu'il essayt de refuser quelque chose! On est toujours sr du dvouement d'un homme lorsqu'on a de quoi le faire pendre. Adieu, madame, je vais travailler pour vous: aidez-moi. Mes baisemains mademoiselle votre fille! --Elle dort, la pauvre innocente, tandis que nous nous occupons de son bonheur! Nadine coutait la porte. VIII Rouquette trouva un carrosse attel dans la cour du palais Coromila. Lello et son frre, lests d'une tasse de chocolat, se promenaient en fumant, tandis qu'on remplissait un fourgon de bagages. Le colonel dormait comme No aprs la premire vendange: il avait fait ses adieux la veille pour avoir le droit de se lever midi. Tous les gens de la maison vinrent, chapeau bas, baiser les mains de leurs matres. Le prince leur distribua un gros sac d'argent. Rouquette, qu'ils examinaient comme une curiosit d'histoire naturelle, aurait voulu leur distribuer des coups de bton. On partit cinq heures prcises. Jusqu' Civita-Vecchia, Lello billa, fuma, soupira et regarda par la portire; son frre lut le premier chant de _don Juan_ dans le texte anglais; Rouquette dormit. Les quatre domestiques que l'on emmenait Londres merveillrent les alouettes par l'clat de leurs boutons neufs. En entrant dans la ville, les postillons firent claquer si superbement leurs fouets, qu'on crut voir entrer le duc de Toscane, dont l'arrive tait annonce pour ce jour-l. La garnison prit les armes, les tambours battirent aux champs, et le gardien des portes refusa obstinment d'examiner les passe-ports. Les deux frres traversrent au galop cet enthousiasme officiel: ils trouvrent sur le port leur intendant, qui tait venu la veille pour assurer les places et disposer les logements sur le bateau. Rouquette courut la police, se nomma et demanda Franois le Napolitain. Il eut quelque peine reconnatre son protg. Franois le Napolitain, ci-devant Cocomero, avait ras ses favoris et laiss crotre ses cheveux. Ce changement de dcoration joint la peur du bagne voisin, dont le spectacle l'avait horriblement maigri, lui avait fait une autre figure, aussi longue que la premire tait large. Depuis le 6 octobre et l'_accident_ de Menico, Franois n'avait jamais dormi que d'un oeil: aussi ses chefs louaient-ils sa vigilance. Il faisait le guet autour de la ville, gardait toutes les issues la fois, et dpistait merveilleusement les nouveaux venus, tant il avait peur de voir arriver un couteau suivi du bras de Dominique. Malgr les tmoignages de satisfaction qu'il avait souvent obtenus, il ne recherchait pas les occasions de comparatre devant les autorits policires: il avait peur de ses chefs, de ses camarades et de son ombre. Lorsqu'il se vit en prsence de monsignor Rouquette, secrtaire intime de son minence le cardinal-vicaire, il serra instinctivement les mchoires, de peur qu'on n'entendt claquer ses dents. J'ai besoin de toi, lui dit Rouquette. La figure de Cocomero s'panouit. Tu vas partir ce soir pour Rome. La figure de Cocomero s'allongea. Tu iras _via Frattina_, n 15; tu demanderas Mme la gnrale Fratief. Cocomero tomba genoux: Grce! cria-t-il, grce monsignor! Je suis, ou du moins je serai un pauvre pre de famille! Ne me perdez pas: je vous servirai toute ma vie! --Je ne veux pas te perdre, je veux t'employer. Je sais tout. Rouquette ne savait rien; mais _je sais tout_ est un talisman presque infaillible, et il y a bien peu d'hommes assez irrprochables pour entendre sans trembler ce bienheureux _je sais tout_. Et, monsignor, balbutia Cocomero, vous croyez qu'il n'y a pas d'imprudence m'envoyer dans _cette_ maison? Est-ce que l'Anglais du fusil n'y est plus? --Tiens, tiens! pensa Rouquette. Il reprit haute voix: L'Anglais du fusil y est encore; mais tu es si chang qu'il ne te reconnatra pas. Parlons un peu du fusil de l'Anglais. Cocomero joignit piteusement les mains. Le confesseur improvis poursuivit: Matre Cocomero, car je sais tous tes noms, fidle valet de Mme Fratief, on ne vole pas un fusil pour aller faire la chasse aux moineaux! --Plus bas! monsignor, au nom du ciel! Menico m'avait provoqu; il m'avait rou de coups, deux fois de suite, dans la cour du palais Coromila et devant la porte de ses matres, ces sclrats de Feraldi. Ma patience tait bout: j'ai demand pardon Dieu, j'ai fait quatre neuvaines, et puis... on est vif, et un malheur est bientt arriv. --Mais c'est un trsor que cet homme-l, pensa Rouquette. Il dteste les Feraldi, il a dj servi la Fratief, il sait le mtier d'espion, et il loge une balle cent pas dans la tte d'un homme. Je veux faire sa fortune. Il continua tout haut, d'un ton digne et svre: Vous tes un grand coupable, mais vous pouvez rparer vos crimes. Choisissez entre l'expiation honorable que je vous propose et les peines honteuses que la loi suspend sur votre tte. Vous partirez pour Rome par la voiture de ce soir. Vous irez demain la brune prendre les ordres de la respectable Mme Fratief; vous excuterez aveuglment tout ce que cette sainte femme vous commandera. Vous n'aurez rien craindre de la justice tant que vous serez exact remplir les nouveaux devoirs que le gouvernement du saint-pre vous impose. Si vous croyez tre en butte quelque vengeance particulire, dfendez-vous, sans jamais oublier la prudence. Pour subvenir vos besoins, vous toucherez tous les mois une somme de vingt cus chez l'intendant des princes Coromila-Borghi. Voici vos gages du mois de mai, et deux cus pour votre voyage. Allez, et souvenez-vous que vous tes dans ma main. Cocomero, prostern comme devant un saint, s'empara d'une des basques de l'habit de Rouquette, qu'il couvrit des plus tendres baisers et des larmes les plus reconnaissantes. Rouquette s'enfuit jusqu'au bateau en riant comme un augure qui vient d'en voir un autre. Le voyage se fit en ligne directe, toute vapeur, en moins de quarante heures. La mer tait belle. Lello ne fut pas malade, et Rouquette lui donna deux longues leons de franais sans lui parler du couvent de Saint-Antoine. En dbarquant l'htel, Lello chercha au fond d'une malle le portrait de Tolla. La chre petite image tait presque laide: les exhalaisons salines de la mer avaient altr les couleurs. Il se consola comme il put en griffonnant une longue lettre sa matresse. Ni son frre ni Rouquette ne lui demandrent qui il crivait; mais quand il parla de faire venir un barbier pour raser ses moustaches, qui avaient repouss d'un millimtre, on le plaisanta si vertement qu'il se rendit. Son frre appelait le barbier l'excuteur des hautes oeuvres de Tolla. Rouquette demanda depuis quand les nobles Romains taient taillables merci. On fit acheter une paire de moustaches postiches qu'on posa sur un coussin avec cette inscription: _Offrande la beaut_. Rouquette crayonna une femme orne de moustaches; il crivit au-dessous: _Tolla pare des prsents de Lello_. La chemine de sa chambre tait surmonte d'un amour de pltre: on lui mit un rasoir entre les bras et l'on grava sur le socle: _Cruel enfant!_ Pour obtenir la paix Lello remit l'opration des temps meilleurs; mais il confessa noblement sa faute dans la premire lettre qu'il crivit Tolla. Le sjour de Paris, o les trois voyageurs s'arrtrent jusqu'au 10 juin, ne refroidit pas l'amour de Lello. Paris n'a que des sductions banales pour un tranger qui ne sait pas le franais et qui court du matin au soir derrire un _cicerone_ de place, demi-valet, demi-drogman. La manufacture des Gobelins, la colonne Vendme, les caveaux du Panthon, et mme le muse historique de Versailles, sont aussi incapables d'teindre les passions que de les allumer. Lello crivait sans mentir qu'il avait les yeux Paris et le coeur Rome. Lorsque son frre lui montrait aux Champs-lyses une dlicieuse toilette d't, il rpondait navement: Oui, cela irait bien Tolla. Rouquette ne rencontrait jamais une jolie femme sans la lui faire remarquer. J'aime mieux Tolla, rpondait-il; d'abord elle est aussi belle, puis elle m'aime, enfin elle parle italien. Essayons du grand monde, dit Rouquette. On porta une douzaine de lettres de recommandation, qui attirrent cinq ou six invitations dner: il y avait dj beaucoup de familles la campagne. Lello s'ennuya partout: son frre, qui parlait franais, et Rouquette, qui avait de l'esprit, l'clipsrent totalement. Il en prit son parti en rvant Tolla. Sa pense voyageait incessamment entre la chre fentre et le parloir de Saint-Antoine. Ce gros garon, qui n'avait jamais eu deux ides la fois, fut pensif comme un philosophe et distrait comme un algbriste: en foi de quoi ses compagnons de voyage l'avaient surnomm le _hanneton_. Son principal et presque unique souci durant les trois premires semaines fut le silence de Tolla. Tous les jours, son domestique de place s'en allait rue Jean-Jacques-Rousseau et revenait les mains vides. Il accusa d'abord la poste de Paris, qui lui paraissait un chaos pouvantable; il ne comprenait pas qu'une administration qui transporte ses facteurs en omnibus pt distribuer des lettres sans en perdre la moiti. Ses soupons se portrent ensuite sur son oncle et sur la poste romaine, qui fut de tout temps sujette caution. Enfin il surveilla Rouquette et son frre sans parvenir les prendre en faute. Au bout de vingt-deux jours, son banquier lui remit un mot de Tolla qui claircit tout le mystre. Elle lui avait crit onze fois, ni plus, ni moins, sous le nom de Manuel Miracolo, et les onze lettres attendaient bureau restant, casier M, que Miracolo vnt les prendre. Lello y courut, suivi de son interprte dix francs par jour. L'employ lui montra onze lettres l'adresse de Manuel Miracolo, et lui demanda son passe-port. Lello s'tonna que, sur la terre de la libert, un tranger et besoin de son passe-port pour obtenir sa correspondance. Dans la ville de Rome, o les facteurs ne vont pas en omnibus, on donne les lettres qui veut les prendre. Si vous vous appropriez le bien d'autrui, l'administration le met sur votre conscience. Lello montra un passe-port au nom de Coromila. On le renvoya un autre employ qui prsidait la lettre C, mais qui n'avait rien son adresse. A force d'aller d'un guichet l'autre, il comprit, son domestique aidant, qu'il faudrait un ordre exprs du directeur gnral des postes pour rendre la lettre C les trsors d'amour que la lettre M avait usurps. Il se dfiait trop de Rouquette pour lui faire part de son embarras et lui demander son assistance. Son insparable interprte le conduisit chez un crivain public qui expliqua l'affaire comme il la comprit, et lui recommanda expressment de faire viser la ptition par son ambassadeur. Manuel se transporta sans retard la nonciature apostolique, et mit tous les bureaux dans le secret. Un si beau zle ne pouvait pas rester sans rcompense: les lettres lui furent remises au bout de dix jours, quand son frre, son oncle, Rouquette, Rome et Paris en eurent appris l'histoire. Tolla tait bien triste. Si ses lettres n'taient pas mouilles de larmes, c'est que son mouchoir avait prserv le papier. Sa retraite n'avait pas impos silence ses ennemis. Les uns disaient que Lello l'avait mise au couvent par mpris pour sa mre et pour ne la point laisser aux mains d'une intrigante. Les autres prtendaient que Lello n'tait pour rien dans l'affaire, et qu'elle avait t enferme par ordre du pape, comme une fille perdue. Un sbire, dont on ignorait le nom, s'tait vant publiquement d'avoir pris part cette excution. On faisait circuler des copies d'une lettre de monsignor Rouquette, o il tait dit en propres termes: Vous pouvez assurer aux Feraldi que Lello n'est pas pour eux. A l'appui de cette menace, la gnrale affirmait qu'il tait venu la voir trois heures avant de quitter Rome. Les gens senss avaient beau dire que le fait tait invraisemblable, puisqu'on l'avait vu partir cinq heures du matin, les habitants de la via Frattina dclaraient qu' deux heures un homme en habit laque avait rveill tout le quartier en frappant au n 15. Le sjour du couvent n'tait pas trop aimable: les religieuses taient bonnes, encore qu'un peu curieuses; mais les murs taient bien gris, la cellule bien troite, et pas de jardin! Amarella avait d'abord pris le couvent en patience, mais au bout de quelques jours son humeur s'tait aigrie. Mme Feraldi venait tous les soirs la grille, avec Toto et Menico. Il y avait un parloir pour les domestiques et les soeurs converses, mais personne n'y tait encore entr pour Amarella. Le comte tait accabl d'affaires, Philippe allait chercher sa mre Florence, l'abb La Marmora venait deux fois par semaine. Tolla recommandait Lello de frquenter les sacrements. Cela est facile dire, rpondait Lello; mais o trouver des prtres dans cette ville de paens? A peine si en un mois j'en ai rencontr quatre, et tous Franais! J'essayerais bien de me confesser en franais, avec ce peu que j'ai appris; mais comment faire? il m'est impossible de parler franais sans rire. Je prie matin et soir, et je remets les sacrements mon retour. Les sacrements ne sont qu' Rome. --Veux-tu savoir l'emploi de mes journes? crivait Tolla. Je me lve neuf heures; dix, je vais la messe; je reste l'glise jusqu' midi, prier Dieu pour toi. A midi, je dne avec les religieuses. A une heure un quart, on sonne la cloche du silence, et chacun est oblig d'aller dormir dans sa chambre. A trois heures, le silence est rompu, et les religieuses descendent au choeur. Je me lve un peu plus tard, et je me mets crire jusqu' ce qu'on vienne me prendre pour la lecture spirituelle et le rosaire, qui se dit dans une grande salle o elles sont toutes travailler. A six heures, je vais la grille voir ma mre et les personnes qu'elle amne avec elle. Aprs leur dpart, je remonte ma chambre, o je me promne sur une terrasse qui est auprs; j'y reste tant que les soeurs sont matines, c'est--dire une heure environ aprs l'_Ave Maria_. Je descends alors l'glise, o je prie toute seule pendant un bon quart d'heure, puis je viens souper dans ma chambre. A neuf heures, on sonne le silence; tout le monde se couche et l'on n'entend plus souffler dans la maison. Je m'enferme avec Amarella, qui dort dans un cabinet auprs de moi, et nous restons, elle travailler, moi lire, jusqu' minuit. Nous faisons nos neuvaines et nos autres oraisons, puis je me mets au lit, et, jusqu' ce que le sommeil me vienne, je pense aux jardins, aux forts, aux belles fleurs et aux grands arbres, aux chevaux, aux bals, la musique, l'amour, la vie, car je ne vis pas.--Moi, rpliquait Lello, je me lve dix heures; c'est un peu tard. Je djeune onze, je sors midi pour voir les monuments; je dne cinq; puis vite au thtre! Et aprs le spectacle, une petite promenade sur le boulevard des Italiens, o l'on voit une multitude de braves filles mises la dernire mode et attendant la Providence! C'est un spectacle horrible voir, et qui inspire plus de dgot que de dsir. Il faut connatre les moeurs et les ides romaines pour comprendre tout ce que le dernier trait de cette peinture ajouta aux ennuis de Tolla. Rome n'est pas une ville d'innocence, tant s'en faut; mais c'est une ville de bon exemple: la police n'y souffre aucun scandale. Jamais un jeune homme n'y rencontre ces dangers ambulants qui fourmillent dans les rues de Paris. La dbauche y est voile, et le vice y a des allures discrtes. Tolla fut plus tonne qu'une Parisienne qui l'on dpeint les moeurs des les Marquises. Son imagination chaste, mais active, se figura le boulevard des Italiens comme une porte de l'enfer, un thtre clair par des langues de feu, o l'on reprsentait jour et nuit le grand mystre de la tentation de saint Antoine. Cependant Lello ne se mettait jamais au lit sans baiser la ple miniature de sa chre Tolla. Lorsqu'on partit pour Londres, la question n'avait pas fait un pas: Lello se fortifiait dans son amour et Tolla dans sa retraite. Mme Fratief tait aux abois; elle allait faire une tentative sur Amarella, par acquit de conscience. Rouquette ne savait plus quoi se prendre; il prvoyait bien que les plaisirs brumeux de l'Angleterre et les augustes rjouissances du couronnement ne produiraient pas plus d'effet que les sductions de Paris. Dans cet puisement de toutes ses ressources, il essaya de regagner la confiance de Lello. Il adoucit ses plaisanteries contre Tolla; il tmoigna mme un certain respect pour ce grand exemple de constance. Il laissa entendre que, s'il n'avait aucune piti pour les amours follets et les romans d'une heure, qui font les dlices des pensionnaires et le dsespoir des familles, il savait admirer l'hrosme d'une passion persvrante. Sous la mme inspiration, le colonel crivit coup sur coup deux longues lettres son neveu. Le gros homme adoucissait sa voix, il reprochait Lello son manque de confiance, et frappait timidement son coeur pour se faire ouvrir. Sans sortir des banalits d'une correspondance de famille, il se vantait d'avoir une indulgence de pre; rien ne pourrait lui ter de la mmoire qu'il avait fait sauter le petit Lello sur ses genoux. C'tait pour lui, bien plus que pour son frre, qu'il avait renonc aux douceurs du mariage et accept les ennuis de la vie de garon. Il s'tait toujours promis de lui laisser tout son bien, telles enseignes que le testament tait fait et cachet. Pourquoi donc l'objet d'une prdilection si marque tmoignait-il si peu de reconnaissance? On n'exigeait de lui aucun sacrifice, on ne demandait que de la sincrit. Ce texte un peu vague fut comment savamment par Rouquette. Vous avez tort, dit-il, de vous cacher de votre oncle: c'est un homme dont vous avez tout esprer et rien craindre. A votre place, je lui raconterais navement l'histoire, puisqu'il la sait, et je lui demanderais son consentement, quitte m'en passer. --Me l'accordera-t-il? mon cher Rouquette. --Pourquoi non? Cependant, entre nous, je crois qu'il a le couvent de Saint-Antoine sur le coeur. On a dit Rome que vous aviez enferm Mlle Feraldi afin de la protger contre votre oncle. Quelle injure pour un pauvre homme qui vous aime et qui vous a fait son hritier! Que voulez-vous qu'il pense lorsqu'il voit que vous aimez mieux martyriser votre matresse que de la laisser vivre tranquillement dans la mme ville que lui? --Il est vrai, mon bon Rouquette, Tolla souffre le martyre. --Vous le saviez? On vous a donc parl de tous les maux qu'elle endure dans cet horrible couvent? --Elle m'en a crit quelque chose. --Et vous a-t-elle parl de sa sant? --Quoi! serait-elle malade? --Vous a-t-elle dit que l'ennui la dvorait jusqu'aux os? que la fivre... --Parlez, Rouquette, au nom du ciel! ne me cachez rien de ce que vous savez. --On dit qu'elle ne dort pas, qu'une fivre la consume, qu'elle est maigre faire peur, que ses beaux yeux se creusent, que ses couleurs se fltrissent et qu'on ne la reconnat plus. Sa femme de chambre ne peut plus tenir au rgime du couvent et menace de la quitter: que deviendra-t-elle, seule avec ses chagrins? --Pas un mot de plus, mon ami! je me prendrais moi-mme en horreur. J'ai fait, sans le savoir, le mtier d'un bourreau; mais ne croyez pas que je l'aie mise Saint-Antoine par dfiance de mon oncle. J'avais d'autres raisons: je craignais que l'amiti d'un certain jeune homme ne profitt de mon absence pour se mtamorphoser en amour. --Quelle ide, mon cher Lello! La nature vous a-t-elle fait pour tre supplant par personne? --Non, mais... --D'ailleurs je vous rponds, moi qui me connais en femmes, que cela est incapable de trahir. Vous savez si je la regarde avec des yeux prvenus: vous m'avez toujours vu la juger trs-librement, trop librement peut-tre, car je commence seulement apprcier ses vertus. Eh bien! croyez-en ma parole, Tolla ne vous trahira jamais. Lello crivit Tolla qu'il lui permettait de quitter le clotre, si elle s'y trouvait toujours aussi mal. Bientt il la pria de retourner chez ses parents. Sous la dicte de Rouquette, la simple prire se changea en ardent dsir, puis en _amoroso comando_. Enfin il dclara que la prsence de sa matresse dans ce maudit couvent le mettait au dsespoir. Si tu persistais, disait-il, tu m'attirerais tant de chagrins, que mes forces physiques n'y tiendraient pas. Cependant Tolla persistait. * * * * * J'ai dj trop endur, rpondit-elle, pour ne pas aller jusqu'au bout. Si je t'obissais, j'exposerais tout le fruit de mes souffrances. Demande-moi ce que tu voudras, except le sacrifice de notre avenir: tu me trouveras soumise tes volonts et mme tes caprices. Qui donc te pousse me faire sortir d'ici? Cette ide ne vient pas de toi. Veux-tu savoir ce qu'elle vaut? Demande-toi si ceux qui te l'ont inspire dsirent notre union, ou s'ils cherchent l'empcher. Tu sais o tendent tous leurs efforts. Irons-nous leur rendre le succs facile en suivant leurs conseils? Est-ce dans notre intrt qu'ils parlent ou dans le leur? Voudrais-tu qu'aprs avoir tout fait pour ne leur point laisser d'armes contre nous, j'allasse leur en fournir par un changement de conduite! Mes parents approuvent ma persvrance, la marquise Trasimeni m'engage continuer, le docteur ly m'a dit qu'on m'admirait dans les plus honorables maisons de Rome; l'abb La Marmora jure que je suis perdue si je passe le seuil de la porte; l'abb Fortunati, qui de sa vie n'a dit ni oui ni non, avoue que l'ide d'entrer au couvent a t une inspiration du ciel. J'y reste donc. Je l'ai jur, et moi je tiens mes promesses; ta main seule ou celle de la mort pourra m'en arracher. * * * * * Pendant ces dbats, le frre de Lello pousa une Anglaise assez jolie et une dot vritablement belle. Lello, abstraction faite de la dot, reconnut que sa belle-soeur ne soutiendrait pas la comparaison avec Tolla. C'est dans la semaine qui suivit ce mariage que la chambre des lords revtit sa robe de velours cramoisi doubl d'hermine pour assister au couronnement de la reine, une des plus belles ftes de ce sicle. Lello, confondu dans les rangs de la lgation napolitaine, vit toute la crmonie. Il mit son clbre habit de cour cinq heures du matin, et l'ta trois heures aprs minuit. Il serait mort de faim dans l'intervalle, s'il n'avait eu la prcaution d'apporter des gteaux dans ses poches. Cette mmorable journe et toutes les belles choses qui passrent sous ses yeux ne lui firent pas oublier Tolla, bien au contraire. N'entendait-il pas crier: Vive Victoria! et le nom de Victoria ne brillait-il pas en lettres de feu au milieu de toutes les illuminations? Le lendemain de la fte, plus amoureux que jamais, il crivit au colonel, sous la dicte de Rouquette, quatre pages d'aveux et de prires. Lorsqu'il eut cachet l'enveloppe, Rouquette l'embrassa paternellement: Bravo! lui dit-il, vous agissez en bon neveu et en homme d'esprit. Cette petite lettre est grosse de plusieurs millions. Vous serez aussi riche que votre frre. --Maintenant, mon cher Rouquette, je vais attendre la rponse de mon oncle Paris, Londres m'ennuie: je ne comprends pas les enseignes des boutiques, et je trouve que les Anglais ne sont pas polis. Lello n'avait pas plus compris la magnifique politesse des Anglais que les enseignes des boutiques. Ma foi! dit Rouquette, pour un rien j'irais Paris avec vous. Votre frre est dans sa lune de miel, et il regarde le genre humain du haut en bas, comme les habitants de toutes les lunes. Il se passera de moi aussi facilement qu'un perdreau d'un coup de fusil. Allons Paris! nous continuerons nos leons de franais. * * * * * Le 8 juillet, ils s'installaient pour la seconde fois l'htel Meurice. Rouquette, pour tre plus agile, dpouilla le _monsignor_, et s'appela sur ses cartes le comte de Rouquette. Lello qui n'avait pas plus compris la cuisine anglaise que le reste, fut ravi de retrouver les dners de l'htel et les djeuners du caf de Paris. Il allait au thtre tous les soirs pour apprendre la langue. Rouquette n'avait qu'un regret, c'tait de ne pouvoir l'y conduire deux fois par jour. Il esprait toujours que Tolla serait dtrne par une cantatrice ou une comdienne, et il savait par exprience que les passions du thtre sont celles qui mnent plus loin, parce que la vanit y vient en aide l'amour. Malheureusement, au mois de juillet, les Italiens taient en voyage et l'Opra en rparation. A la Comdie-Franaise tous les chefs d'emploi taient en cong, et les banquettes regardaient jouer les doublures. Lello tait rduit au drame et au vaudeville. Il avait un faible pour le vaudeville, quoiqu'il lui arrivt rarement de saisir la plaisanterie du premier bond: il riait aprs tout le monde, et sa gaiet retardait de quelques minutes sur celle du parterre. Quelquefois mme il digrait un bon mot jusqu'au lendemain, et surprenait Rouquette par un clat de rire homrique qui partait comme une fuse au milieu du djeuner. Trois jours aprs leur arrive, les deux insparables s'taient fourvoys aux Folies-Dramatiques. Lello, du haut de l'avant-scne, lorgna trs-attentivement une jeune premire blonde et blanche que l'affiche dsignait sous le nom de Cornlie, et que l'auteur avait honore d'un rle de trente-cinq lignes. Il profita du premier entr'acte pour questionner l'ouvreuse, et il apprit, son grand tonnement, que Mlle Cornlie Sarrazin tait sage. Elle vivait chez son pre, ne sortait qu'avec sa mre, et montrait avec orgueil deux petites mains rouges comme des pivoines; d'ailleurs bonne fille: son coeur n'avait pas parl, mais rien ne prouvait qu'il ft sourd-muet de naissance. Cette nouveaut piqua la curiosit de Lello, et il regretta que pour cinq francs l'ouvreuse ne lui en et pas cont plus long. Heureusement Mlle Cornlie, qui ne jouait que dans la premire pice, se dbarbouilla sommairement de son blanc et de son rouge, et vint s'asseoir au balcon avec sa mre. Lello grillait de contempler de prs cette vertu paradoxale et cette mre d'une svrit provisoire. Son gracieux compagnon l'y conduisit comme par la main. Rouquette, en homme qui a frquent le thtre et qui sait son rpertoire, ouvrit la conversation par un compliment et un sac de raisins glacs. Les bonbons firent accepter le compliment; la toilette des deux amis fit agrer les bonbons: on refuse quelquefois les bonbons d'un pote, jamais ceux d'un millionnaire. Mme Sarrazin apprcia du premier coup d'oeil les bijoux insolents dont Lello tait maill. Les mres d'actrices sont les personnes qui se connaissent le mieux en bijoux, aprs les bijoutiers. Elle ne lui demanda pas s'il tait de Paris: il faut tre bien tranger pour venir au mois de juillet, par comme une chsse, l'avant-scne des Folies. Rouquette prsenta son ami, aprs s'tre prsent lui-mme, le tout en un tour de main; on ne doute jamais des gens qui ne doutent de rien. Il se garda bien de faire Lello les honneurs de Mlle Cornlie; il affecta de travailler pour son compte et de se mettre en premire ligne, pour que Lello et le plaisir de le distancer. Le hasard voulut que la jolie blonde parlt un peu l'italien; elle l'avait appris sa premire anne de Conservatoire, lorsqu'elle esprait avoir de la voix; elle en savait juste autant que Lello de franais. Lello fut ravi de rencontrer une femme capable de le comprendre: il lui sembla qu'il retrouvait l'Italie. Aprs le spectacle, Mme Sarrazin se laissa reconduire jusqu' sa porte: elle occupait un quatrime tage l'entre du faubourg Saint-Denis. Chemin faisant on prit des glaces devant le caf de l'Ambigu. En retournant l'htel, Lello plaisanta beaucoup sur les vertus de thtre qui daignent s'asseoir devant un caf entre deux inconnus. Rouquette dfendit Cornlie; il soutint que ce sans-gne et cette facilit apparente ne prouvaient rien; que les artistes avaient des moeurs part, et qu'on pouvait tre une bonne fille sans avoir une mauvaise conduite. Bref, il paria pour la vertu, Lello contre, et le lendemain quatre heures ils montrent l'escalier de >>Mme Sarrazin. Lello avait pris un bouquet chez Mme Prvost: il s'en repentit en entrant au salon. La mre raccommodait un bas, la fille en tricotait un autre; M. Sarrazin fourbissait une canne gigantesque: il tait tambour-major dans la garde nationale. Le meuble en velours d'Utrecht jaune sentait la vertu d'une lieue. Mes fleurs sont ridicules, pensa Lello; si j'avais su, j'aurais apport des cornichons. Il examina avec stupfaction les lithographies qui pendaient la muraille. C'tait une galerie de papiers enlumins reprsentant _Mlanie_, _Victorine_, _Henriette_, _Julie_, _le Mari_ et _la Marie_. Le _Mari_ ressemble au monsieur que tout paysan voudrait tre; il a des bagues tous les doigts et une grosse chane autour du cou. Il promne un sourire aimable autour de lui, et tient un bouquet dans une main, une bote de bonbons dans l'autre. Me voil! dit avec douleur le pauvre Lello. Il lut au bas de l'image _le Mari_, et en italien _lo Sposo_. videmment cette lithographie tait une personnalit. _Victorine_, qu'un hasard malicieux avait suspendue ct du _Mari_, est une fille qui a les yeux plus grands que la bouche, un pot de fleurs dans la main droite, un ventail dans la gauche; la prodigalit de l'artiste lui a dessin une rose sur le dos de la main. Un pote, que le monde n'a pas connu, a crit au bas de cette image un distique que Lello ne lut pas sans confusion: Soyez constant dans vos amours, Et vous serez heureux toujours. Pendant qu'il se livrait cet examen, il entendit Mme Sarrazin qui causait avec Rouquette et qui disait: Ma fille conomise pour acheter une armoire glace, parce que l'armoire glace est un meuble comme il faut. --Bon! fit-il en lui-mme; j'enverrai une armoire glace, et je ne reviendrai plus. Sur ces entrefaites, il entra quelques visites. Ce fut d'abord une amie de Cornlie, plus avance qu'elle dans la science de la vie, car elle avait un cachemire des Indes; puis un jeune peintre un peu dbraill, puis un auditeur au conseil d'tat gant de neuf, puis un jeune journaliste, puis un vaudevilliste qui commenait se faire jouer, puis un joli sous-chef du ministre de l'intrieur, enfin un jeune-premier de la Gat. Ces six jeunes gens se partageaient, en attendant mieux, l'amiti de Cornlie. Le jeune-premier tait un ancien camarade du Conservatoire; le feuilletoniste _la soignait_ dans ses articles; le sous-chef la protgeait au ministre; le peintre allait faire son portrait pour la prochaine exposition; l'auditeur, sans tre trs-riche, avait des parents assez gnreux pour qu'on pt de temps en temps lui demander un service de cinq louis; le vaudevilliste achevait pour Cornlie une pice en trois actes, destine mettre en relief toutes les perfections de sa petite personne. Au premier acte, elle tait paysanne et montrait ses jambes; au second, elle tait marquise et montrait ses paules; au troisime, elle jetait son bonnet par-dessus les moulins et montrait ses cheveux. Cornlie tmoignait tous ses amis une reconnaissance impartiale. Il n'y avait point de prfrs, partant point de jaloux, et ses rivaux, qui ne se saluaient pas dans la rue, vivaient chez elle en bonne harmonie. Lello entendit pour la premire fois une conversation parisienne, vive, fringante, entremle de propos de coulisses, d'anecdotes du monde et de charges d'atelier, saupoudre de calembours, paillete de bons mots et assaisonne de scandales dont personne ne se scandalisait. Il fut tout baubi de cette joute assise, de ce tournoi d'esprit, de ces lances rompues et de cette petite fte courtoise donne par six chevaliers en redingote une reine d'amour en peignoir. Il comprit le discours de son oncle sur les sductions de Paris, et il se promit de ne point retourner Rome avant d'avoir soup en si curieuse compagnie. Il en eut bientt la joie. Deux jours aprs, Mme Sarrazin, qui avait reu une armoire glace anonyme, invita tout son monde un pique-nique. Le sous-chef envoya un saumon, le journaliste un pt, le comdien un buisson d'crevisses, l'auteur dramatique un Parthnon en gele d'ananas, le peintre un feu d'artifice complet qu'on aurait tir dans le salon, si le propritaire l'avait permis; l'auditeur fournit des truffes, Rouquette les vins, Lello l'argenterie. Trois ou quatre amies de Cornlie honorrent de leur prsence cette fte de famille. M. Sarrazin y prsida en vrai tambour-major, avec la dignit bouffonne qui n'appartient qu' cette institution. Lello se grisa du vin de Rouquette et surtout des regards de Mlle Cornlie. La table enleve, on dansa tant qu'il resta des cordes au piano. Avant de se sparer, tous les convives prirent rendez-vous pour le surlendemain: on irait Versailles voir jouer les grandes eaux et dner l'htel des Rservoirs. Quand je pense, disait Lello, que j'ai failli quitter la France sans connatre l'htel des Rservoirs et sans avoir vu les grandes eaux! Il mettait un pantalon blanc pour aller Versailles, lorsque son domestique de place, qui ne l'accompagnait plus dans ses promenades, lui apporta la lettre suivante: Du monastre de Saint-Antoine. Rome, 5 juillet 1838. O tes-vous, Lello? O sont vos promesses, votre amour et mes esprances? Moi, je suis toujours au couvent, dans la mme cellule et dans le mme ennui. Savez-vous combien il y a de temps que vous ne m'avez crit? Vos lettres taient ma seule consolation. Que Dieu vous pardonne le mal que vous me faites, et qu'il vous prserve de souffrir jamais autant que moi! Je n'ose vous dpeindre l'tat de mon me: j'empoisonnerais tous vos plaisirs. De ma sant, je ne vous en parle pas; vous comprenez que mon coeur est trop malade pour que le corps puisse se bien porter. J'avais pris pour deux mois de courage; mais il y a plus de deux mois que vous tes parti, et ma provision est puise. Mon ami, souvenez-vous de temps en temps, en courant vos plaisirs, que vous m'avez aime pendant quelques jours et que je vous adorerai toute ma vie. TOLLA. Venez-vous? cria Rouquette travers la porte. La voiture est en bas: il ne faut pas faire attendre ces dames. --Je suis vous, mon cher. Donnez-moi seulement cinq minutes: une petite affaire expdier. Il crivit: Paris, 16 juillet 1838. Ma chre Tolla, Tu connais bien mal mon coeur, si tu crois que c'est l'amour des plaisirs frivoles qui m'a entran loin de toi et qui me retient sur cette terre d'exil. Sache que le but secret de mon voyage tait d'obtenir le consentement de mon oncle. On peut demander dans une lettre ce qu'on n'oserait pas solliciter de vive voix. Tu te souviens bien que j'ai toujours dsir que notre bonheur obtnt la sanction de ma famille, et tu es trop tendre fille pour blmer un sentiment si dlicat. Nous ne devons pas, pour satisfaire notre caprice, dclarer la guerre nos parents. Aprs une lettre affectueuse de mon oncle, dont les tendres reproches m'ont dchir le coeur, je me suis dcid lcher le grand mot. En effet, notre situation tait trop pnible: nous aimer en ayant l'air de ne nous point connatre! D'ailleurs les mchantes langues avaient trop beau jeu contre nous. Tu dois comprendre combien je dsire et je crains tout la fois la rponse de mon oncle. Dieu veuille toucher son coeur et nous le rendre favorable! Rien ne manquerait plus notre flicit. Si sa rponse n'est pas telle que je le dsire, il faudra essayer de tous les moyens pour changer sa volont. Je ne retournerai pas Rome que la question ne soit rsolue. En attendant je souffre le martyre, le doute me tue; plains-moi. Rouquette frappa la porte: Il y a dix minutes que les cinq minutes sont coules! --Une seconde encore! mon bon ami. Je suis aussi press que vous. Il continua: C'est maintenant, ma Tolla, qu'il faut redoubler nos prires et mettre en Dieu toutes nos esprances. S'il a dcid que nous serions heureux, il saura bien attendrir le coeur de mon oncle. Tournons-nous vers cette Vierge sainte qui aime tant consoler les affligs: qui sait si elle ne voudra pas faire quelque chose pour nous? J'importune non-seulement saint Joseph, comme tu me l'as recommand, mais tous les autres saints du paradis. Je voudrais qu'ils fussent plus nombreux, pour avoir plus d'avocats auprs du juge suprme. Enfin jetons-nous dans les bras de la Providence, et esprons. Je t'aime. LELLO. Oui, je t'aime! dit Lello en allumant une bougie pour cacheter sa lettre, et il y a bien quelque mrite garder mon amour intact au milieu des plaisirs de Paris. Elle craint, pauvre enfant, que je ne l'oublie! Mais j'ai pens vingt fois elle pendant cet infernal souper! Rien ne triomphera de ma passion, parce que ma passion c'est moi-mme, et que je suis plus fort que tout. Il y a pourtant de pauvres sires qui une bouteille de vin de Champagne ou le sourire d'une jolie fille fait oublier leur matresse! Mon amour est comme la salamandre, il traverse le feu sans y brler ses ailes. La promenade Versailles fut suivie de beaucoup d'autres. Mme Sarrazin s'aperut que Lello connaissait fort mal Paris et les environs: elle lui fit voir du pays. C'tait une bonne femme, aime du thtre et de son quartier, et dvoue sans prjugs au bonheur de sa fille. Elle avait toujours dit Cornlie: Mon enfant, l'autorit maternelle a ses limites, et je n'ai pas la prtention ridicule de te garder en sevrage jusqu' l'ge de trente ans. D'ailleurs, je le voudrais, la loi ne le permettrait pas. Vois donc te pourvoir. Si tu trouves un mari opulent, j'en serai bien aise: il me servira une pension alimentaire. Malheureusement les Folies-Dramatiques n'ont pas la vogue pour les mariages, et l'on n'y en a pas vu beaucoup cette anne. Avec la dot que je te donne, savoir le talent et la beaut, il est rare qu'on trouve se marier dfinitivement. Passe encore si tu tais l'Opra! L'empereur de Russie paye tous les ans deux ou trois grands seigneurs pour qu'ils pousent les danseuses. Mais tu es aux Folies; rgle-toi l-dessus. Moi, si jamais je te vois amoureuse d'un homme jeune, bien lev et riche, je commencerai par te faire une bonne morale (si je t'ennuie tu ne m'couteras pas); puis j'irai trouver ce monsieur, je lui dirai tous les sacrifices que j'ai faits pour ton ducation, et, s'il a bon coeur, il me laissera ma fille, ou du moins il me remboursera mes dpenses. Le 8 aot 1838, trois semaines environ aprs le voyage Versailles, Lello apprit n'en pouvoir douter que Mme Sarrazin avait dpens pour l'ducation de sa fille vingt mille francs et quelques centimes. La chute de Mlle Cornlie ne fit pas plus de bruit que celle d'une pomme. Chose incroyable! aucun des six adorateurs de la jolie blonde ne tint rigueur Lello. Il crut mme s'apercevoir qu'ils lui serraient la main avec gratitude. Il ne sut jamais combien son bonheur avait fait d'heureux. Rouquette se fit sa part dans la flicit commune. M. Sarrazin conserva l'habitude de marcher tte leve, except lorsqu'il passait sous la porte Saint-Denis. Rouquette choisit le jour o Cornlie pendait la crmaillre dans un appartement de six mille francs pour envoyer Lello la rponse de son oncle. Il la gardait en portefeuille depuis une semaine. Lello hsita un instant avant de briser le cachet. videmment la lettre contenait un _oui_ ou un _non_. Un _non_ lui fermait le paradis du mariage; un _oui_ le chassait du paradis terrestre qu'il venait de meubler grands frais. Un _non_ le sparait de Tolla; un _oui_ l'arrachait Cornlie. Cependant je dois dire sa louange que son dernier voeu fut pour un _oui_. La lettre disait _non_. Le colonel n'avait point cherch de priphrases. Il crivait son neveu: Je te permets toutes les folies, except une. Jette ton argent par les fentres, je t'en donnerai d'autre; ne jette pas ton nom: nous n'avons que celui-l. Je t'ai dit souvent que je n'avais rien te refuser, je le rpte encore. Veux-tu un million? Mais si tu cherches une corde pour te pendre, je n'en suis pas marchand. Remarque bien que tu peux te marier sans mon consentement: ce n'est donc pas une permission que tu me demandes, c'est un conseil. Or le diable en personne ne saurait me contraindre t'en donner un mauvais. Fais ce que tu voudras: tu es matre absolu de tes actions, comme moi de mes cus. Je ne te dfends pas d'pouser la fille qui t'a choisi et qui te fait la cour depuis plus d'une anne; mais je t'avertis que, si tu persistes, tu peux te dispenser de m'crire; je ne te rpondrai pas. Sur ce, je t'embrasse. Faut-il ajouter: _Pour la dernire fois?_ Diable d'homme! se dit Lello. Il parle avec autant d'assurance que s'il avait raison. Je vais mal souper ce soir. Rouquette! Rouquette n'tait jamais loin. Il parcourut la lettre, et la trouva conforme au brouillon qu'il avait envoy. Eh bien? demanda-t-il. --C'est moi qui vous dis: eh bien? --Eh bien! votre oncle a tort, il ne rend pas justice aux vertus de Mlle Feraldi. --N'est-il pas vrai, Rouquette? Tant de vertu, de beaut, de noblesse... --Je ne te parle pas de sa noblesse: on m'a assur que la gnalogie du docteur Feraldi tait un peu vreuse. Quant la beaut, elle en a eu autant que femme du monde: maintenant, nous ne savons pas ce qui lui en reste. Je passe lgrement sur la question financire. Elle vous apporte en dot une vigne de deux cent mille francs; c'est un joli denier. De plus elle assure par contrat un hritage de quatre ou cinq millions au prince votre frre: toute la fortune du colonel! Mais elle a des vertus. Or les vertus sont hors de prix par le temps qui court; vous le savez bien, vous qui venez d'en acheter une. --Mauvais plaisant!... Rouquette, vous devriez intercder auprs de mon oncle! --Bien oblig! Je trouve que j'ai assez d'ennemis. --Alors faites-moi un brouillon. --Pour dire que vous vous soumettez? --Non, pour expliquer que je ne peux pas me soumettre. --A quoi bon? il jetterait ma prose au feu ds la premire ligne. --Il faudrait pourtant lui faire savoir que je suis engag d'honneur avec le comte Feraldi. --Une ide! Priez M. Feraldi de lui conter toute l'affaire. C'est lui qui est le plus intress la conclusion de ce mariage, car vous conviendrez qu'il y gagne plus que vous. D'ailleurs n'est-il pas avocat? Il ne refusera pas de plaider sa propre cause. Faut-il vous faire un brouillon pour le comte? --Faites, mon ami; je ne lui ai jamais crit, et je ne saurais pas comment m'y prendre. Lello se promena de long en large dans sa chambre, tandis que Rouquette crivait. Paris, 11 aot 1838. Trs-cher comte, Je n'avais jamais pris la libert de vous crire, sachant comme votre profession vous occupe, et combien le temps des hommes d'affaires est prcieux; mais une cruelle ncessit me force vous imposer l'ennui de me lire. Depuis mon dpart de Rome, mon unique proccupation a t de faire approuver mes parents mon mariage avec mademoiselle votre fille. Aprs deux mois d'hsitation, je me suis arm de courage, et j'ai crit mon oncle. Je lui ai tout confess, je lui ai fait connatre la violence de mon amour et l'anciennet de nos engagements, j'ai dpeint ses yeux les vertus qui sont la plus belle richesse de Vittoria, j'ai dcrit avec une scrupuleuse exactitude l'tat de nos sentiments, j'ai conjur mon oncle de ne pas sparer deux coeurs si bien unis. J'ai attendu longtemps sa rponse; plt Dieu qu'elle ne ft jamais arrive! Non-seulement mon oncle se refuse formellement ma demande, mais il dclare en terminant qu'il m'embrasse pour la dernire fois. Vous pouvez vous figurer mes angoisses au milieu de ce conflit d'affections. Je ne voudrais pas renoncer au bonheur, mais le devoir me commande de respecter la volont de ma famille. Je voudrais dompter mes passions; mais quand je songe aux vertus de l'ange que j'adore, la force me manque. Dans ce cruel embarras, je me tourne vers vous, et je remets notre sort entre vos mains, puisque le destin me condamne ou obtenir ce consentement ou faire le terrible sacrifice, je viens vous prier mains jointes de plaider ma cause auprs de mon oncle et d'obtenir, par une intervention amicale, ce que j'ai eu la douleur de m'entendre refuser. Si, par un malheur que je n'ose prvoir, vos prires chouaient comme les miennes, croyez, monsieur, que j'ai trop coeur la rputation de mademoiselle votre fille pour continuer les relations d'intimit qui existaient entre nous; mais je conserverai pour elle et pour votre famille une estime ternelle. Je me fais un devoir de vous dclarer que je n'ai mis dans le secret que mon frre et mon oncle. Tout est rest entre nous, et l'honneur de la jeune fille a t soigneusement sauvegard. J'espre que ma rsolution sera approuve de vous et de votre vertueuse fille, qui je vous autorise montrer cette lettre. Je vous prie de prsenter mes compliments, et suis pour la vie votre trs-affectionn serviteur et ami, MANUEL COROMILA BORGHI. Quand Lello eut copi cette lettre, Rouquette rclama son brouillon pour le brler. Il le mit sous enveloppe et l'envoya Mme Fratief. Lello crivit ensuite Tolla une lettre touchante: Mon coeur saigne, disait-il, Dieu! quelle sentence cruelle! D'un ct la passion qui me consume, de l'autre le devoir qui m'gorge. J'entends ta voix qui me crie: Fais ton devoir, quoi qu'il en cote; le devoir est la loi de Dieu. Oui, ma Tolla, tu es assez vertueuse pour me parler ainsi. Tu aimes tes parents, tu sais qu'il est impossible de rien refuser ces tres chers et respectables qui nous ont tenus tout enfants sur leurs genoux; tu approuveras la rsolution que j'ai prise. Si tu coutes le monde, il me blmera peut-tre; si tu fais parler ta conscience, elle me donnera raison. Un espoir nous reste. J'ai crit ton pre, je l'ai conjur de s'entremettre pour nous auprs de mon oncle: peut-tre obtiendra-t-il quelque chose. Si cette dernire branche de salut nous chappe, hlas! je suis forc de t'oublier. Le pourrai-je? Dieu qui exige de nous ce sacrifice, nous donnera la force de l'accomplir; mais si mon coeur doit te retirer sa tendresse, jamais il n'oubliera l'image d'un ange orn de tant de belles vertus, et tu auras une place ternelle dans l'estime de ton trs-affectueux ami, LELLO. _P. S._ De la rponse de ton pre dpendra notre bonheur. Lello monta en voiture avec Rouquette, porta ses lettres la grande poste et se fit conduire au nouvel appartement de sa matresse. L'arrive des deux amis interrompit le jeune peintre, qui bauchait un petit portrait de Cornlie. IX Amarella n'tait pas entre au couvent pour le plaisir de prier Dieu et d'accompagner sa matresse: elle pensait qu'on peut prier partout, et son dvouement pour Tolla n'allait pas jusqu' l'abngation. Elle avait la captivit en horreur, comme tous les tres remuants; elle tait friande du grand air comme tous ceux qui sont ns au village; elle aimait se faire voir, comme toutes les femmes. Ajoutez que, comme tous les Romains des deux sexes, elle avait la passion de la loterie. La loterie est un jeu lgal, une partie engage entre le saint-pre et ses sujets: les joueurs y gagnent quelquefois, le gouvernement toujours. Amarella faisait comme tous les domestiques, mercenaires, mendiants et frres quteurs de la capitale du monde chrtien: elle conomisait onze sous par semaine pour avoir le droit de prendre un billet, de rver trois numros, et d'attendre, confortablement loge dans un chteau en Espagne, le tirage du jeudi et la ruine de ses esprances. En entrant Saint-Antoine, elle avait renonc la loterie, au grand air, la libert et l'admiration des hommes, le tout pour plaire Menico. Menico lui avait dit en la prenant par la taille: Si tu tais une brave fille, tu irais tenir compagnie mademoiselle. Crains-tu de t'ennuyer? Je te promets que vous recevrez des visites: le parloir n'est pas fait pour les chiens. As-tu peur que tous les garons ne se marient en votre absence et qu'il n'en reste plus pour toi? Sois tranquille, j'en connais un qui attendra patiemment et qui fera voeu, si tu l'exiges, de ne pas regarder une femme avant votre retour. Ces promesses tant soit peu jsuitiques, appuyes de quelques caresses, avaient tromp la subtile Amarella. Elle sacrifia trois mois de sa libert, avec la confiance d'un joueur qui risque son seul habit sur la carte qu'il croit bonne. Ce Menico si longtemps poursuivi tait, ses yeux, quelque chose de plus qu'un homme: c'tait un _terne_ qu'elle avait nourri deux ans. Lorsque les portes du clotre se fermrent sur elle et qu'elle vit Dominique pleurer cte cte avec Lello, elle sentit natre au fond de son coeur quelque sympathie pour sa matresse: une conformit d'ge, de chagrin et d'esprance l'unissait Tolla, et peu s'en fallut qu'elle ne lui ft confidence de son amour. Quinze jours se passrent sans qu'elle ret une visite de Menico; elle s'imagina qu'il tait retenu au palais Feraldi par quelque indisposition lgre ou par la nature sdentaire de ses fonctions. Elle attendit une seconde quinzaine et s'arma d'une patience rageuse: Peut-tre veut-il m'prouver, pensait-elle. Mais lorsqu'elle sut, par une indiscrtion innocente de Tolla, que Menico venait tous les jours au couvent avec la comtesse, lorsqu'elle fut force de reconnatre qu'elle avait t sa dupe, elle se prit d'une haine effroyable, non contre lui, mais contre Tolla. La jalousie lui fit voir une rivale dans sa matresse; elle la souponna d'avoir us d'une indigne coquetterie pour voler un coeur plbien dont elle n'avait que faire; elle se rappela les naves confidences de Menico sur la route de Lariccia, les larmes de Tolla lorsqu'on l'avait cru mort, et le fameux baiser qu'elle lui avait donn le jour de l'Assomption: elle tait trop aveugle pour comprendre que le prtendu amour de Menico tait une adoration religieuse, et que Tolla ne s'en apercevait pas plus que les madones peintes et dores n'entendent les prires qu'on murmure leurs pieds. Dans un premier mouvement de colre, elle monta sa chambre et fit ses paquets, bien dcide abandonner Tolla ses ennuis, puis elle se ravisa, remit tout en place et redescendit dans la cour en souriant un autre projet de vengeance. Ds ce jour, elle commena contre sa matresse une guerre sourde: Attends! dit-elle, je ferai de ton coeur une pelote pingles! Lorsque Tolla avait reu quelque bonne nouvelle, Amarella accourait partager sa joie; ce n'tait jamais sans y verser une goutte de poison: Il vous aime, disait-elle; il veut donner au monde un grand exemple de constance. Qui l'aurait cru? Mademoiselle voit bien qu'il vaut mieux que sa rputation. Je le savais, moi, qu'il ne vous tromperait pas comme toutes les autres. Si Tolla tait triste, si cette pauvre me, force de creuser l'avenir, avait trouv quelques raisons de dsespoir, Amarella se faisait un visage de gaiet et d'insouciance; elle tourdissait la maison de son rire argentin et sonore, elle venait s'asseoir auprs de sa matresse et lui faire une peinture charmante du bonheur qu'elle n'esprait plus: Pourquoi vous chagriner, mademoiselle! Les beaux jours viendront. Qui sait si dans deux mois vous n'entrerez pas l'glise, habille comme une reine, en robe de velours blanc avec des boutons de perles, et une couronne d'oranger dans les cheveux! Dans un an nous baptiserons un beau petit Lello, rouge comme une crevisse; il me semble dj que je l'entends crier! Dans vingt mois, il sera blanc comme du lait, frais comme une rose et ferme comme une pomme. Les dents lui viendront deux deux; il essayera ses mains mignonnes; il voudra parler et faire de longues phrases, mais il ne saura dire que _mamma_ et _babbo_; il prendra son lan pour courir, mais il ne saura pas mettre une jambe devant l'autre, et il embrouillera ses deux petits pieds comme s'il en avait cinq ou six. Vous vous agenouillerez prs de lui sur le tapis, vous le tiendrez par la ceinture de sa robe... Vous pleurez, mademoiselle? sotte que je suis! je vous ai fait de la peine. J'oubliais que, si M. Coromila vous abandonne, vous avez fait voeu de rester au couvent et de renoncer au bonheur d'tre mre! Allons, mademoiselle, ne vous dsolez pas; cela ne sera rien; peut-tre n'tes-vous pas tout fait trahie. Voulez-vous que je vous chante une jolie chanson? Io ti voglio ben assai, Ma tu... --Tais-toi! criait Tolla, et elle clatait en sanglots. --Chut! ma chre demoiselle; les religieuses vont vous entendre. Vous avez jur de renfermer votre amour en vous-mme. Tolla rentrait ses pleurs et dvorait son mouchoir pour s'empcher de crier. Elle tint toutes ses promesses, et, sans les bavardages calculs d'Amarella, personne dans le couvent n'aurait devin ses douleurs. Les religieuses de Saint-Antoine taient jeunes pour la plupart; quelques-unes avaient moins de vingt ans. Elles observaient scrupuleusement la rgle de leur ordre, et surtout leur voeu d'obissance; elles ne pouvaient changer de robe, ni laisser une bouche de la portion qu'on leur servait, sans en demander la permission. Spares du monde avant de l'avoir connu, elles se beraient dans la monotonie des habitudes monastiques, et se croyaient heureuses parce qu'elles taient rsignes. Tolla enviait la tranquillit de leur me, comme les vivants sont quelquefois jaloux des morts. Elle respectait leur ignorance, cachait son amour, s'efforait de rire lorsqu'elle tait triste, et de manger lorsqu'elle avait le coeur gros; sinon, toute la table aurait voulu savoir pourquoi elle n'avait pas d'apptit. Amarella se plut mettre tout le couvent dans les secrets de sa matresse; elle ne doutait pas qu'un tel scandale ne retombt sur la tte de Tolla. L'effet ne rpondit pas son attente: les soeurs n'eurent que de la piti et de la tendresse pour cette ple victime d'un mal qu'elles ne connaissaient point. Peut-tre quelqu'une des plus jeunes envia-t-elle son tour les souffrances de la belle pensionnaire; mais jeunes et vieilles observrent une discrtion unanime, et donnrent le rare exemple d'une communaut religieuse possdant un secret sans le commenter. Le 23 aot, aprs quatre mois de captivit volontaire, sans une seule visite de Menico, Amarella avait puis toutes les ressources de la haine et ne savait plus quel dmon se vouer. On lui dit qu'un homme l'attendait au parloir: elle y courut en se demandant quel remords de conscience pouvait lui ramener Menico; mais ce n'tait pas Menico qui l'avait fait appeler: c'tait un gros homme blond, bien ras, bien fris, bien nourri, bien fleuri et d'une physionomie toute paternelle. Ce digne personnage, qu'elle reconnut l'accent pour un Napolitain, lui apprit que sa belle conduite et son dvouement vanglique avaient touch le coeur d'une trs-noble et trs-riche trangre; que cette dame, Russe de nation, mais catholique de religion, voulait tout prix l'attacher son service, prte doubler ses gages, s'il le fallait. Amarella, prise entre la crainte de lcher sa vengeance et l'envie de regagner sa libert, demanda quelques jours de rflexion. Elle allgua que la famille Feraldi lui avait promis une dot de cent cus, si elle restait avec mademoiselle. Qu' cela ne tienne, rpondit l'inconnu. La personne qui m'envoie est au moins aussi gnreuse que vos Feraldi. Rflchissez au plus vite; je reviendrai demain. Le mme jour, le comte Feraldi reut les deux lettres de Lello, en date du 11 aot. Aprs avoir lu la sienne, il n'hsita pas ouvrir celle qui portait l'adresse de Tolla. La comtesse couta cette lecture d'un oeil sec et stupide: elle croyait entendre l'arrt de mort de sa fille. Toto tait assis, serrant les poings, et mordant ses lvres. Cette consternation se changea en fureur lorsqu'on vit accourir le docteur ly, l'abb Fortunati et Philippe Trasimeni; chacun d'eux avait reu, sans savoir comment, une copie de la lettre au comte. Un exemplaire de la mme lettre avait t placard la porte du palais Feraldi, et Menico, qui l'avait arrach, l'apporta en pleurant. Les parents et les amis de Tolla tinrent conseil en tumulte: Menico jurait d'assommer le colonel et tous ses domestiques; Philippe et Toto voulaient partir le soir mme pour Paris; le docteur assurait qu'en lisant une seule de ces lettres Tolla mourrait sur le coup; la comtesse offrait de se jeter aux pieds du vieux Coromila; l'abb parlait d'en appeler au pape; le comte avait perdu la tte et ne savait auquel entendre. Il allait, venait, se laissait tomber sur une chaise, se levait en sursaut, froissait dans ses mains les deux lettres de Lello, et rptait machinalement le _post-scriptum_ de la dernire: _De la rponse de ton pre dpendra notre bonheur!_ Tout tait dsordre, affliction et contradiction; chacun parlait au hasard sans couter ni les autres ni soi-mme. Au milieu de la confusion gnrale, Menico prit sur lui d'aller chercher l'oncle du comte, le cardinal Pezzato. L'entre de ce beau vieillard en cheveux blancs apaisa la multitude et rassit les esprits les plus exalts. Les jeunes gens fermrent la bouche, et tous les conseils violents se turent en prsence de l'auguste octognaire, qui avait t ministre de Pie VII et de Lon XII. Le cardinal se fit lire les deux lettres par le jeune Feraldi, dont la voix tremblait d'motion et de colre. Il dclara sans hsiter que la prire de Lello tait absurde, et que le comte ne pouvait pas dcemment demander au colonel la main de son neveu; mais comme M. Coromila s'tait engag par serment pouser Vittoria Feraldi, comme il avait invoqu le nom de Dieu l'appui de ses promesses, l'affaire tait du ressort de la police ecclsiastique, et il fallait recourir au cardinal-vicaire. L'intervention de la police dans les affaires de conscience est un des traits caractristiques de l'administration pontificale; les papes ne croient pas gouverner des hommes, mais des mes. Leurs tribunaux participent de la nature du confessionnal: le juge est doux, discret, familier, curieux, indulgent pour les fautes confesses, prt tout pardonner hormis la fiert et la rsistance; inhabile distinguer un pch d'un dlit et un mauvais chrtien d'un mauvais citoyen; confiant dans les verrous, ennemi de la violence, incapable de verser le sang d'un criminel et capable d'oublier un innocent en prison. La police est plus taquine que rigoureuse, et plus humiliante qu'oppressive; le gouvernement est un despotisme velout, onctueux, dcent, modeste, et patient parce qu'il se croit ternel. Le prince Odescalchi, cardinal-vicaire, ne fut point surpris de la demande du cardinal Pezzato: il trouva tout simple que pour empcher un jeune fou de violer ses serments et d'offenser la majest divine, on et recours l'autorit du vicaire de Jsus-Christ. D'ailleurs, le prince Odescalchi tait alli la famille Feraldi; sa soeur avait pous en 1817 un cousin germain du comte. Enfin la vertu, le malheur et la beaut de Tolla lui inspiraient un vif intrt. Sans accorder une entire confiance aux accusations qui s'levaient contre son secrtaire intime, il fit crire Rouquette que son cong tait expir et qu'il et revenir au plus tt, s'il tenait sa place. Sans vouloir contraindre en rien la volont du colonel Coromila, il promit de le mander en sa prsence et de ne rien ngliger pour obtenir son consentement. Il pria le comte de lui adresser une note courte et prcise en forme de supplique, contenant en quatre pages le rsum de ses relations avec Lello; il demanda qu'on lui remt les lettres, la bague et le portrait, et qu'on y joignt un extrait de tous les passages de la correspondance o le nom de Dieu tait positivement invoqu. Le cardinal Pezzato se rendit en toute hte au palais Feraldi, et rdigea avec le comte la supplique suivante: Prince minentissime, Le comte Alexandre Feraldi se voit contraint d'implorer l'intervention officieuse de Votre minence rvrendissime en faveur d'une noble, innocente, vertueuse enfant, qui a eu l'honneur d'tre tenue sur les fonts de baptme par la propre soeur de Votre minence, marie au cousin germain de l'exposant. Cette enfant, fille unique, et l'ane des deux enfants du suppliant, comble des plus rares talents par les bonts de la Providence, a reu l'ducation la plus chrtienne, la plus noble et la plus vertueuse qu'on puisse trouver dans notre Italie. Les certificats ci-joints et la liste des prix et des accessit qu'elle a remports l'institut imprial et royal de Marie-Louise Lucques feront voir Votre minence si elle a rpondu aux soins de ses parents. Rentre dans sa famille, toute la sollicitude de son pre et de sa mre s'est employe lui trouver un tablissement avantageux et honorable. Plusieurs partis se sont offerts, qui ont t repousss l'un aprs l'autre, parce qu'aucun ne semblait digne d'elle. En dernier lieu, un des fils de la trs-noble et trs-riche famille Morandi, d'Ancne, se mit sur les rangs, et pressa de tout son pouvoir la conclusion de cette affaire, comme il rsulte des lettres originales que l'on soumet Votre minence. Ce fut alors que Manuel, cadet de la trs-illustre famille Coromila-Borghi, qui, en rencontrant la jeune fille dans les runions de la noblesse, avait pris pour elle des sentiments affectueux, se prsenta l'exposant et sa femme dans la compagnie d'un trs-honorable cavalier, le marquis Trasimeni, et, dclarant avoir connaissance de l'affaire qui allait se conclure avec Morandi, demanda que l'on rompt toutes les ngociations, si l'on croyait que la jeune fille pt tre plus heureuse avec lui, car il tait dcid la prendre pour femme. Les poux Feraldi ne manqurent pas d'opposer Manuel Coromila toutes les difficults imaginables relativement au consentement de son pre, sans lequel les comtes Feraldi n'auraient jamais permis une telle union. Il prit sur lui d'obtenir ce consentement, n'y ayant rien qui pt y faire un lgitime obstacle, puisque la jeune fille n'tait ni de la basse classe ni de la bourgeoisie, mais d'un rang avoir pour tante la soeur de Votre minence et la fille du prince Barberini. Aprs s'tre entendu dire que sa dmarche le rendait garant du consentement de son pre et responsable de l'avenir de la jeune fille, il renouvela ses dclarations et ses serments, ajoutant que, vu le dplorable tat de la sant de son pre, il attendrait qu'il ft rtabli pour lui demander son assentiment. Rassur par ces paroles, le comte Feraldi lui dclara que la dot de sa fille devait tre de vingt mille sequins en argent, mais que, pour reconnatre autant qu'il tait en lui l'honneur d'une telle alliance, il doublerait la somme, et donnerait quarante mille sequins en biens allodiaux situs dans l'le de Capri, libres de toute hypothque, dpendance ou redevance, et faisant partie du domaine patrimonial de sa famille: lesdits biens valus quarante mille sequins dans une estimation faite quinze ans auparavant l'occasion d'un partage. Afin que Manuel Coromila, dans une affaire de si grand poids, pt se dcider en toute connaissance de cause, on lui confia les lettres du comte Morandi. Il les rapporta le lendemain, et renouvela, aprs les avoir froidement examines, tous les engagements qu'il avait pris. Ce fut aprs cette seconde et formelle dclaration que l'on fit dire au comte Morandi que sa demande, si honorable qu'elle ft, ne pouvait tre agre. Durant toutes les ngociations, la jeune fille, en bonne chrtienne, alluma des cierges devant toutes les images miraculeuses, se recommanda aux prires des communauts les plus saintes, fit et fit faire des neuvaines et des _tridui_ en nombre incroyable, pour intresser le ciel au succs de l'affaire. Au mois de fvrier, Dieu rappela lui le prince Coromila, et Manuel, majeur d'ge, fut matre de ses actions. Des devoirs de reconnaissance et de respect le liaient son oncle le colonel et lui commandaient tout prix d'obtenir son consentement. Sollicit d'entreprendre cette fin les dmarches ncessaires, il rpondit qu'il le ferait aussitt aprs le mariage de son frre an, et il annona son dpart pour l'Angleterre. Les poux Feraldi n'eurent pas de peine deviner dans quelle intention la famille Coromila poussait Manuel ce voyage. Cependant ils ne voulaient pas croire qu'on se propost de conduire ce jeune homme au parjure et leur fille innocente au sacrifice. Ils mandrent Manuel Coromila, et, aprs l'avoir adjur de penser srieusement ce qu'il avait fait et ce qui pourrait advenir par la suite, ils lui dclarrent, en prsence de la jeune fille elle-mme, que si la mort de son pre avait chang ses ides ou s'il prvoyait que ce voyage pt les modifier, il tait encore temps de retirer sa parole, et qu'on le dliait de toutes les obligations qu'il avait contractes; mais si, majeur et libre comme il l'tait, il ritrait ses promesses, qu'il se souvnt bien que son engagement devenait irrvocable, nonobstant toute injuste opposition de sa famille. Il rpondit cette dclaration par les promesses les plus formelles, les protestations les plus ardentes, et les plus terribles serments de ne changer jamais. Pour s'engager irrvocablement, et pour fermer la bouche tous ceux qui voudraient, par de faux rapports, le prvenir contre la jeune fille, il voulut qu'elle se renfermt durant son absence dans un couvent clotr, et il pria lui-mme leur commun directeur, le digne abb La Marmora, d'aller l'y confesser tous les huit jours. La vertueuse Vittoria, soumise aux volonts de celui qui avait jur de devenir son poux, passa des brillants salons de la capitale la vie austre d'un clotre. Ses prires et ses vertus excitrent l'admiration et gagnrent l'amiti de toute cette communaut religieuse. Votre minence rvrendissime peut aisment s'en assurer. Cependant les lettres de Manuel Coromila se succdaient chaque courrier. Ces lettres attestent ses engagements et les sacrifices de la jeune fille. Elles sont pleines de serments, non pas de ces serments lgers qui s'chappent au hasard au milieu d'un vague parlage d'amour, mais de serments solennels, entours des ides les plus srieuses et des sentiments les plus religieux. Votre minence rvrendissime remarquera en plus de dix endroits l'invocation expresse de ce Dieu redoutable qui ne veut pas que son nom devienne un instrument de fraude et d'imposture. Ces lettres prouvent d'une manire clatante la puret des sentiments dont ces deux coeurs sont enflamms. Le conseil rciproque de frquenter les sacrements, la confiance dans la bont de Dieu, l'invocation de la Vierge et des saints, choses bien rares dans des crits de ce genre, font de toute cette correspondance une lecture agrable et difiante, propre toucher les coeurs honntes et religieux. Tout cela jusqu' la lettre du 16 juillet inclusivement. Tout coup et hors de toute attente, l'exposant reoit une lettre en date du 11 courant, o Manuel, changeant brusquement de langage, invite l'exposant lui-mme, pre de la malheureuse fille, intervenir auprs du colonel Coromila pour obtenir le consentement qu'il refuse. Si cette dmarche (inutile, absurde et inconvenante) reste sans rsultat, Manuel dclare qu'il se croira dli de tous ses engagements, allguant qu'une passion et un amour doivent cder aux devoirs imprieux de la famille. Si l'on ne mettait dans la balance qu'une simple passion et un amour aveugle, cette maxime serait incontestable et sacre; mais, dans l'espce, il s'agit de tout autre chose, puisqu' l'amour et la passion se joignent des devoirs directs et positifs, rsultant d'obligations relles contractes par une personne majeure, sans qu'elle y ait t amene ni par contrainte, ni par prire, ni par sduction. Ajoutez cela les devoirs de stricte justice rsultant des dommages irrparables causs une noble et vertueuse fille ge de plus de vingt ans, qui a renonc un tablissement avantageux, qui s'est laiss compromettre aux yeux de toute l'Italie, qui a vcu quatre mois enferme dans un clotre, qui est d'une sant assez dlicate pour succomber la perte de ses lgitimes esprances, qui enfin a fait voeu de prendre le voile et de renoncer son avenir temporel, si elle tait abandonne; ajoutez la saintet terrible de serments formels, ritrs haute voix et par crit, avec l'invocation expresse du nom de Dieu, et Votre minence reconnatra que Manuel n'est pas, comme il le suppose, mis en demeure d'opter entre sa passion et ses devoirs envers son oncle, mais entre ses devoirs de simple reconnaissance et les lois inviolables de la justice, de l'honneur, de la conscience et de la religion. minence rvrendissime, il faut que le colonel Coromila n'ait pas t inform de tous les faits noncs ci-dessus; car il est certain que, s'il en avait connaissance, un cavalier si accompli et un chrtien si exemplaire emploierait son autorit toute autre chose qu' commander le parjure et le sacrilge. Si les discours de la malice et de l'envie n'avaient pas gar sa conscience, il serait le premier favoriser un projet form au milieu des prires, et que la prire a sanctifi jusqu' ce jour. Rome entire le cite comme un homme juste et craignant Dieu. Pour obtenir le consentement qu'il refuse, il ne faut ni supplications ni menaces, il faut seulement lui apprendre la vrit: on aura gagn son coeur lorsqu'on aura dessill ses yeux. Le comte Feraldi a l'me trop haute pour aller lui-mme plaider devant le colonel la cause de sa fille; mais il serait un mauvais pre s'il ne cherchait pas lui faire connatre les engagements sacrs de Manuel. C'est pourquoi le suppliant se jette aux pieds de Votre minence rvrendissime. Plein de confiance dans l'efficacit d'une intervention qu'il espre sans oser la demander, il a le trs-haut honneur, en baisant votre pourpre sacre, d'tre, avec la plus profonde vnration, De Votre minence rvrendissime, Le trs-humble, trs-dvou et trs-obissant serviteur, ALEXANDRE FERALDI. Voil comme on crit un cardinal-vicaire. La supplique, copie en belle ronde sur papier jsus in-folio, fut porte le soir mme au prince Odescalchi, avec l'extrait de la correspondance et toutes les lettres de Lello, que la comtesse emprunta sa fille pour les relire. On n'osa lui demander ni le portrait ni l'anneau, de peur d'veiller ses soupons. Le lendemain matin, le colonel se rendit jeun chez le cardinal Odescalchi. Il devinait fort bien ce qu'on pouvait avoir lui dire et pourquoi on le faisait lever avant midi; mais il n'tait ni inquiet ni intimid. Il s'enfonait dans les coussins de sa voiture avec la pesante assurance d'un homme qui ne craint rien au monde que l'apoplexie. Parbleu, disait-il entre ses dents, il est heureux que Manuel ait quelques millions et quelques anctres: s'il s'appelait Nicolas, fils de Mathieu, propritaire de deux bons bras, les cafards l'auraient dj mari malgr moi et malgr lui. On l'aurait fait espionner par quelques agents de la morale publique, on aurait donn le mot sa matresse, et, au plus beau moment d'un rendez-vous, il aurait vu sortir d'une armoire un prtre, deux gendarmes et un enfant de choeur. Cela se fait tous les jours, et les filles ne rclament jamais contre ces brutalits de la police. Il faut que le pauvre diable pris en flagrant dlit choisisse, sance tenante, entre le mariage, prison des mes, et le chteau Saint-Ange, prison des corps. S'il accepte l'eau bnite du prtre, les gendarmes servent de tmoins au mariage; s'il se dcide en faveur du cachot, le prtre sert de tmoin l'arrestation; dans les deux cas, la vertu est venge, le coupable est puni: prisonnier pour toujours ou mari perptuit! Mais, grce Dieu! ces plaisanteries-l ne sont pas faites pour nous, et, quand la morale publique se livre ces fredaines, elle choisit d'autres plastrons que les Coromila. Que va-t-il me dire, ce vieil Odescalchi? Il ferait aussi bien de se mler de ses affaires. Parce que sa soeur a eu la sottise d'pouser un Feraldi, veut-il que tous les princes romains se mettent dans le Feraldi jusqu'au cou? C'est l'histoire du renard qui l'on a coup la queue; mais renard, renard et demi! Est-ce qu'il se serait mis en tte de me faire un sermon? Fi donc! les cardinaux ne prchent pas; ils laissent cela aux capucins. D'ailleurs, quoi qu'il pense de moi, il ne m'en dira pas seulement la moiti; c'est un de nos privilges, nous autres gens de qualit: on ne nous montre jamais une vrit toute nue. Les prtres nous vnrent, les cardinaux nous respectent, les papes nous mnagent, et je parie que Dieu lui-mme, au jugement dernier, cherchera quelque circonlocution pour nous apprendre que nous sommes damns! Il sauta gaillardement hors de sa voiture; mais en entrant dans le cabinet du cardinal il prit un air digne et confit. Il lut attentivement la supplique du comte et l'extrait des lettres de Manuel, haussa deux ou trois fois les paules, et murmura quelques rflexions morales sur la lgret de la jeunesse; puis il rendit toutes les pices au prince Odescalchi. minence, dit-il, je vous remercie de m'avoir clair sur cette affaire. --Je n'ai fait que mon devoir, Excellence. --minence, le comte Feraldi me parat un fort honnte homme, et je l'estime infiniment. --Vous lui rendez justice, Excellence. --La jeune fille est trs-intressante. --Trs-intressante assurment. --Et mon neveu est un enfant terrible. --Je n'aurais pas os le dire, mais... --C'est moi qui le dis! je ne sais pas masquer la vrit. Il est vident que Manuel a aim cette jeune fille, qu'il s'en est fait aimer, qu'il a promis de l'pouser. --Oui, Excellence. --Maintenant il ne l'aime plus. --Je le crains. --J'en suis sr. S'il l'aimait encore, il ne chercherait pas de mauvaises raisons pour rompre avec elle. Il l'pouserait sans s'inquiter de ce qu'on pourra dire, et sans en demander la permission personne. Lorsqu'on aime (Votre minence excusera la libert de mon langage), on oublie les amis, les parents, les lois, et tous les devoirs de convenance et de reconnaissance; on court au but sans regarder en arrire. Ceux qui songent quter des permissions, mnager des amitis, apaiser des mcontentements, sont des chercheurs de prtextes qui n'aiment pas ou qui n'aiment plus. --Mais, reprit le cardinal, si l'amour est un sentiment passager... --Je devine, interrompit le colonel, ce que Votre minence va me dire, et j'admire la justesse de sa rflexion. Oui, si l'amour est un sentiment passager, qui nous vient quand il lui plat, qui s'en va quand bon lui semble, il n'en est pas de mme des promesses, des serments et des actes srieux et dfinitifs que nous faisons sous son influence: l'amour passe, les obligations restent. Mon neveu est impardonnable. Le cardinal chercha dans le dossier les deux dernires lettres de Manuel. Avez-vous lu, demanda-t-il, ces deux lettres o il rejette sur vous toute la responsabilit de sa trahison? --Et voil, reprit vivement le colonel, ce que je ne lui pardonnerai jamais! Il peut se marier sans mon consentement: il est majeur, son pre est mort, sa fortune est indpendante, personne n'a le droit de lui demander compte de ses actions; quelle mouche le pique, et pourquoi cette rage d'obtenir ma signature? Pourquoi? je le sais, et c'est un secret que je puis confier Votre minence. Manuel me demande mon consentement parce qu'il sait qu'une puissance suprieure me dfend de le lui accorder. --Et quelle voix pourrait parler plus haut que l'honneur, la justice et la conscience? --La dernire volont d'un mort. Le colonel se rapprocha du fauteuil du cardinal, et lui dit d'un ton mystrieux et solennel: Dieu seul et moi, nous avons entendu les paroles suprmes de mon frre bien-aim, feu le prince Coromila. Ce pre excellent, ce chrtien sublime, avant d'entrer au sein de la batitude ternelle, m'a laiss des ordres prcis, touchant la gloire et la prosprit de sa famille. Il tait instruit des relations clandestines, sans doute innocentes, qui existaient entre son fils et la jeune Vittoria. Il les dsapprouvait absolument pour des raisons qu'il n'a jamais exprimes, et qui sont ensevelies dans sa tombe. Ce que je sais, et ce que Manuel n'ignore pas, c'est que le prince m'a dfendu de bnir cette union, et que son dernier soupir a t contraire la famille Feraldi. --Mais le nom des Feraldi est sans tache, leur noblesse remonte quatre sicles, leur fortune... --Prenez garde, minence. Je suis de votre avis et vous argumentez contre un mort. Le cardinal se leva, le colonel suivit son exemple. Excellence, dit le prince Odescalchi, je suis heureux de voir que, comme tous les honntes gens, vous blmiez la conduite de votre neveu. Je porterai cette consolation la famille Feraldi, mais je regretterai ternellement que, lorsqu'il suffirait d'une parole pour ramener ce jeune homme ses devoirs, des raisons de l'autre monde vous empchent de la dire. --Mes paroles, minence, n'ont pas tout le crdit que vous daignez leur attribuer: il n'y a que les paroles magiques qui aient la vertu de changer les coeurs. Mon neveu n'aime plus Vittoria: si je lui accordais mon consentement, il susciterait lui-mme quelque nouvel obstacle; il serait capable de dire qu'il lui faut le consentement de son pre. Je m'intresse, comme vous, la situation du malheureux comte, et pour lui pargner, ainsi qu' Votre minence, des dmarches inutiles, je crois devoir vous confesser une dernire faute de Manuel. Il aime ailleurs. Malgr les sages avis de monsignor Rouquette, dont les vertus vous sont bien connues, il s'est pris d'une fille de thtre qui lui cote l'heure qu'il est prs de deux cent mille francs, la dot de Mlle Feraldi! C'est vous de dcider, maintenant que vous savez tout, s'il n'y a pas un peu de cruaut laisser derrire les grilles d'un couvent une jeune fille dont l'amant se perd dans les plaisirs. Le colonel sorti, le prince Odescalchi crivit au comte: Je n'ai rien obtenu; venez ce soir l'_Ave Maria_ avec son minence le cardinal Pezzato; nous tiendrons conseil. Menico, qui attendait dans une antichambre, reut le billet des mains du camrier du prince et courut toutes jambes le porter au palais Feraldi. La famille de Tolla, assiste de la marquise et de Philippe, fondit en larmes la lecture de cette sentence. C'est ma faute! criait en pleurant la pauvre comtesse. Je n'aurais pas d le recevoir ici avant le consentement de sa famille. --C'est moi qui l'ai amen, disait Philippe. J'ai cru, comme un sot, que son oncle tait un bon homme. --Je suis plus coupable que toi, ajoutait la marquise. Je savais, moi, que le colonel ne permettrait jamais ce mariage, et cependant je n'ai rien dit! --Ah! murmurait firement Victor Feraldi, le colonel Coromila veut garder son neveu pour lui! Nous verrons! --Je jure, dit Philippe, qu'il ne le gardera pas longtemps; car je le tuerai entre ses bras, s'il reste encore deux lames d'acier en ce monde. La marquise se leva doucement et alla prendre son chle et son chapeau, qu'elle avait ts en entrant. Attendez-moi, dit-elle, je vais parler au chevalier Coromila. Elle pronona ces paroles du ton dont un condamn mort dit son bourreau: Je suis prt. Son fils et ses amis la laissrent partir sans une question, sans une parole, sans un geste. Philippe connaissait son aversion pour le colonel, Mme Feraldi en pressentait les causes; chacun devinait dans cette dmarche simple et sans apparat le dvouement sublime des martyrs. Elle entra au palais Coromila quelques minutes aprs le colonel. Le gros homme allait se mettre table. L'annonce d'une visite si peu attendue lui coupa l'apptit. Il dissimula son trouble sous une politesse de corps de garde, et prsenta un sige la marquise en la saluant du nom de belle dame. Pierre Coromila, lui dit-elle, vous devinez qu'il faut des motifs bien puissants pour que je vienne, aprs plus de vingt annes, rveiller mes chagrins et vos remords. --Diantre! pensa le colonel, est-ce que la belle Assunta serait lasse d'tre veuve, et voudrait-elle?... H! h! les Coromila sont trs-demands depuis quelque temps. Il reprit haute voix: J'esprais, madame la marquise, que mon ami Trasimeni aurait enseveli vos chagrins comme il a enterr mes remords. Cependant, s'il vous plat de revenir sur le pass, nous en parlerons ensemble. Je comprends tous les gots, sans excepter l'amour de l'histoire ancienne; d'ailleurs je n'ai jamais rien su refuser la beaut. Or, vous tes toujours belle, Assunta, aussi belle et peut-tre plus que le jour de notre premier baiser. La marquise fut prise d'une petite toux sche, et les pommettes de ses joues se colorrent pour un instant: le sjour de Florence ne l'avait pas gurie. Ce n'est pas de moi, dit-elle, que je viens vous parler, c'est de Tolla. --Encore! s'cria involontairement le colonel. Il reprit avec douceur: Madame, je sors de chez le cardinal-vicaire; il m'a dit sur cette malheureuse affaire tout ce que vous pouvez avoir me dire; je vous en prie, ne me forcez pas de vous rpter tout ce que je lui ai rpondu. --Soyez tranquille: j'viterai les rptitions et je vous dirai ce que personne autre que moi n'a le droit de vous dire. Vous savez avec quelle rsignation j'ai subi le sort que vous m'avez impos; je me suis sacrifie, sans une plainte, votre gosme et l'ambition de votre famille. --Vous avez trouv un consolateur. --Taisez-vous, mon pauvre Pierre, quand on n'a pas l'honneur du soldat, on ne doit pas en afficher la brutalit. Je vous ai rendu votre parole et toutes vos lettres, comme on rend les titres d'une crance un dbiteur insolvable. J'ai tran ma vie, prs d'un quart de sicle, dans la mme ville que vous, triste au milieu des heureux, morte au milieu des vivants, sans qu'un seul de mes regards vous ait reproch votre conduite et mes souffrances, mais si j'ai support patiemment toutes les tortures, je ne sais pas assister les bras croiss au supplice d'une autre, et je me rvolte. Vous avez prononc ce matin, devant le cardinal-vicaire, l'arrt de mort de Tolla. --Elle n'en mourra pas, madame. Tous ceux que nous avons tus se portent merveille. --Vous trouvez! Il est impossible de rendre l'accent de douleur, d'amertume et de dcouragement avec lequel elle pronona cette parole. Tout autre que le colonel aurait frmi, comme en coutant le rle d'une mourante. Il se contenta de ricaner, et rpondit en appuyant lourdement sur sa plaisanterie: Vous tes frache comme une rose. La marquise ne se contint plus. Lche! dit-elle, tu ne m'as point pardonn de n'tre pas morte sur le coup, et ce peu de vie qui me reste est une offense ta vanit! Tu trouves que mon agonie a t trop longue, et que j'aurais d me hter un peu, pour ta gloire. Eh bien, console-toi: Tolla ne rsistera pas si longtemps. Je la vois dprir et je te promets qu'elle s'teindra bientt, l'honneur de Lello, dans la prison o lui-mme l'a clotre. On connatra que les Coromila ne sont point dgnrs et qu'ils ont fait des progrs dans l'art de tuer les femmes; mais, aprs ce beau triomphe, je te conseille de cacher soigneusement ton cher Lello: Philippe a du coeur, il est le digne fils d'un honnte homme, il aime Tolla comme sa soeur, il la vengera! --Si Philippe est le digne fils de son pre, rpliqua aigrement le colonel, il pousera Mlle Feraldi, au lieu de la venger. Qui sait si le fabricateur souverain n'a pas invent les Trasimeni pour consoler les victimes des Coromila? Quand la marquise fut sortie, le colonel se sentit soulag, mais non satisfait. Les dernires paroles de Mme Trasimeni lui restaient sur le coeur, et il craignait pour la rputation et pour la vie de Lello. Avant de se rendre aux prires de son matre d'htel et l'appel de son djeuner, il crivit Rouquette et donna des ordres Cocomero. Il disait Rouquette: Je remets en vos mains la vie de Lello; ne le quittez sous aucun prtexte. Le cardinal Odescalchi va probablement vous rappeler: faites la sourde oreille. Si vous perdez votre place, je vous indemniserai largement: la maison Rothschild a cinquante mille francs pour vous. Le jeune Feraldi et son ami Philippe iront chercher querelle notre enfant: tirez-le de leurs mains. Lisez tous les jours la liste des trangers dbarqus Paris; au premier danger, partez pour l'Angleterre, et ne dites personne o vous allez. En attendant, et pour plus de prudence, frquentez le tir de Lepage, et la salle de Bertrand. Il dclara Cocomero qu'il fallait, pour l'honneur de la famille Coromila, que Mlle Feraldi sortt au plus tt de Saint-Antoine. Que faire, Excellence? --Tu me le demandes, animal! C'est toi de le trouver, je te paye pour avoir de l'esprit. Dlibre avec la dame russe, ton associe. --Elle n'est pas mon associe, Excellence. C'est... --Je ne tiens pas savoir ce que c'est. As-tu parl la femme de chambre? --Oui, Excellence, hier soir. Elle sortira si on lui fait une dot. --Promets-lui mille cus, et qu'elle sorte aujourd'hui mme. Tu me l'amneras sans tarder. Ce chiffre de mille cus fit rflchir Amarella, Pour six cents francs, elle serait sortie sans marchander; elle trouva que mille cus, pour enjamber le seuil d'une porte, taient un maigre salaire. Les paysans sont ainsi faits; offrez-leur cinq francs d'un bahut, ils vous frappent dans la main; offrez-en cinquante, ils en veulent dix mille: c'est le dernier prix. N'essayez pas de discuter, ils ne le laisseront pas moins: vous leur avez persuad que le bahut contenait un trsor. Le pauvre Cocomero devint un habitu du parloir de Saint-Antoine. Le 1er octobre, aprs trente-sept jours de discussions, il n'avait pas gagn un pouce de terrain. Le comte Feraldi employa tout ce temps une lutte dsespre contre le mauvais vouloir de Lello. Trop sr que l'obstination de l'oncle rsisterait toutes les remontrances, il s'tait rejet sur le neveu et ne se lassait pas de lui crire; mais Lello tait bien conseill. M. Feraldi sortait du cabinet du cardinal-vicaire, de l'oratoire de la marquise ou du parloir de sa fille avec des arguments qu'il croyait sans rplique; Lello, entre deux verres de vin de Champagne, dans un cabinet du caf Anglais ou dans le boudoir de Cornlie, trouvait une rplique triomphante tous les arguments. Si le comte lui rappelait qu'il avait promis d'aimer Tolla jusqu' la mort, il rpondait imperturbablement que jusqu' la mort il aimerait Tolla. Mais, reprenait le comte, vous avez ajout: Je jure de n'avoir pas d'autre femme que Vittoria Feraldi. --En ai-je donc pous une autre? demandait Lello. --Vous avez dit et crit Tolla: Je t'pouserai. --Et je suis prt le faire, ds que j'aurai obtenu le consentement de mes parents. --Vous avez dclar que, si vos parents s'obstinaient refuser leur consentement, vous sauriez vous en passer. --Sans doute, aprs avoir puis tous les moyens de conciliation; mais je suis loin de les avoir puiss; peut-tre mme sont-ils inpuisables. Si le comte essayait de rappeler le beau sacrifice de Tolla et le courage qu'elle avait eu de s'enfermer dans un clotre, Lello numrait victorieusement tous les efforts qu'il avait faits pour l'en arracher. Le comte se plaignait de la scandaleuse publicit qu'on avait donne la lettre du 11 aot; Lello blmait l'indiscrtion de ceux qui avaient fait lire sa correspondance son oncle. Dans le cours de cette discussion, o Lello poussa la mauvaise foi jusqu' l'impertinence, la douceur et la modration du comte ne se dmentirent pas un instant. Il rfutait un mensonge par jour sans exprimer un doute sur la sincrit de Lello; il traitait d'erreurs et de malentendus les faussets les plus notoires; il prdisait que les lgers nuages qui s'taient levs entre son gendre et lui se dissiperaient au premier souffle; il vitait par politesse, mais aussi par prudence, de trop mettre Lello dans son tort; il n'avait garde de faire allusion la conduite qu'il menait Paris. Ses lettres, crites dans la douleur la plus profonde et l'indignation la plus lgitime, commencent toutes par _trs-cher Manuel Coromila_, et finissent par _votre trs-affectionn serviteur et ami_. Lello de son ct crivait _trs-cher comte_, et signait _vostro affettuosissimo servo ed amico_. Tolla n'entendit parler ni des lettres ni des rponses. Elle n'en tait pas plus heureuse. Lello ne lui avait crit, du 16 juillet au 1er octobre, que la lettre du 11 aot, que ses parents s'taient bien gards de lui faire lire: elle tait donc reste deux mois et demi sans nouvelles de son amant. Sa passion avait rsist une si cruelle preuve: elle aimait avec dsespoir, mais elle aimait. Elle crivait sans se lasser celui qui ne lui rpondait plus. Jamais on n'entendit une plainte sortir de sa bouche: sa douleur tranquille et rsigne difiait tout le couvent; les religieuses apprenaient son cole l'art sublime de souffrir sans murmure et d'adorer le bien-aim jusque dans ses rigueurs. Les plus austres expliquaient dans un sens mystique le triste roman qui se dnouait sous leurs yeux: elles le commentaient comme certaines mes navement ferventes ont comment le cantique des cantiques de Salomon. Puissions-nous, disaient-elles, aimer notre divin poux comme elle aime son Lello! Les salons de Rome, nagure hostiles Tolla, commenaient se tourner contre ses ennemis. Ses malheurs et son courage taient cits partout, et l'on ne parlait plus d'autre chose. En l'absence de toute autre proccupation, dans un pays o la politique est obscure et souterraine, o les journaux sont aussi insignifiants que des almanachs, o les procs se jugent clandestinement dans une cave, o le thtre est sans libert et partant sans intrt, l'attention publique, qui se prend o elle peut, s'attacha au vent de Saint-Antoine. Les Romains ont l'me bonne et les pleurs faciles; leur sensibilit un peu banale n'est pas tempre par cette ironie dont nous sommes si fiers: ils ont plus d'abandon, plus d'ouverture, plus de chaleur et moins d'esprit que nous. Rome entire applaudit, comme dans un thtre, la belle conduite du jeune Morandi, qui vint pour la troisime fois demander au comte la main de Tolla. Morandi fut pendant huit jours l'orgueil de l'Italie: jusqu'au moment o il repartit pour Ancne sans avoir obtenu autre chose que les remercments et les larmes de la famille Feraldi, il marcha d'ovations en ovations. Les paysans qui venaient au march ou les maons qui s'en allaient l'ouvrage lui criaient tue-tte: _Bravo ser pajno!_ Bien, monsieur le monsieur! Ces tmoignages clatants de l'opinion firent rentrer sous terre tous les ennemis de Tolla. Ceux qu'une petite jalousie avait soulevs contre elle lui accordrent sa grce ds le jour o elle inspira plus de piti que d'envie. La gnrale, dont les sentiments ne pouvaient changer, parce que ses intrts taient toujours les mmes, se crut cependant oblige de faire une visite Mme Feraldi: elle vint avec Nadine apporter quelques grimaces de condolance dans ce palais o ses calomnies avaient fait couler tant de larmes. Tels taient les frmissements de l'motion publique, qu'ils traversrent les murailles du couvent et parvinrent jusqu'aux oreilles de Tolla. Malgr les prcautions admirables de ses parents et les ordres exprs du docteur ly, qui dclarait qu'une mauvaise nouvelle pouvait la tuer, la piti indiscrte de quelques amis, une allusion maladroite la trahison de Manuel, un blme svre exprim contre Rouquette, la mirent sur la trace de la vrit: la haine ingnieuse d'Amarella fit le reste. Cette crature, ne mauvaise, et que la passion avait rendue pire, alla jusqu' faire entendre sa matresse qu'il existait des preuves crites de son abandon. Rien n'est plus propre faire juger des angoisses et de la rsignation de Tolla, que cette lettre choisie au milieu de toutes celles qu'elle crivit Lello. Rome, 16 septembre 1838. Il y a deux mois aujourd'hui que je n'ai reu une ligne de toi: d'o vient cela, mon Lello? Ils disent que cela vient de ce que tu ne m'aimes plus. Ton nom et celui de monsignor Rouquette sont dans toutes les bouches, suivis des pithtes les plus infmes. On raconte mille traits qui te dshonorent; on dit que tu te fais un jeu de tromper les filles et de les faire mourir; on numre la liste de celles que tu as perdues: juge si j'ai de quoi souffrir, moi qui connais ton coeur, qui sais tes serments et qui suis sre que tu n'y manqueras point! Chaque fois qu'il me vient une visite la grille, j'ai peur. Ils voulaient me persuader que tu tais infidle: j'ai rpondu que je ne le croirais jamais. Et si vous en voyiez les preuves crites? m'a-t-on demand. J'ai dit que cela tait impossible, mais que, si je voyais un aussi mchant crit, je rpondrais qu'il n'est pas de toi, ou qu'on t'a forc, et que ta bouche dmentira ta main; enfin que je ne me croirai trahie que lorsque tu me l'auras dit toi-mme. Je l'ai jur: quoi que je voie, quoi que j'entende, je ne croirai rien avant ton retour. A tout ce qu'ils me disent, je rponds: C'est impossible, et je les fais taire. Cependant, tu ne m'cris pas; pourquoi me faire cette peine? Est-ce que tu crains de m'apprendre la rponse de ton oncle? Je l'ai devine, va, et j'en ai pris mon parti. Je te rconcilierai avec lui quand je serai ta femme. Mais tu m'as crit, on aura intercept tes lettres; il est impossible que tu ne m'aies pas crit: une mortelle ennemie, qui t'aurait suppli comme je l'ai fait, aurait obtenu au moins quelques lignes. Si tu voyais ta Tolla, mon bon Lello, elle te ferait piti. Je ne ris plus, je dors bien peu, et ce peu est si agit que je m'veille chaque instant. Tout le jour, je pleure aux pieds de la sainte Vierge en la suppliant de me venir en aide. Je me lve aussi la nuit pour prier Dieu; et mes prires sont toujours trempes de larmes: quelquefois les sanglots m'touffent. Ah! reviens vite, si tu veux que je vive! J'ai souffert assez, je n'en peux plus, je sens que mes forces sont bout: si l'on mourait de tristesse, il y a longtemps que tu n'aurais plus de Tolla. Mais sois tranquille, la force pourra me manquer, non le courage; on dsesprera de ma vie avant que je doute de ton honneur, et j'emporterai jusqu'au fond de la tombe ma foi dans tes promesses et ma confiance en toi. L'amant de Mlle Cornlie (c'est Lello que je veux dire) avait tant d'occupations qu'il laissait Rouquette le soin de dpouiller sa correspondance. X Le 1er octobre, Cocomero s'introduisit assez avant dans la confiance d'Amarella. Il lui apporta une copie de cette terrible lettre du 11 aot qu'il avait reproduite lui-mme, sous la dicte de Nadine, plus de vingt exemplaires. Amarella, ravie d'avoir en main de quoi assassiner sa matresse, ouvrit son coeur l'aimable Napolitain: Ne croyez pas, lui dit-elle, que ce soit l'intrt qui me retienne ici, c'est une plus noble passion, la haine. Quand vous m'avez vue refuser successivement tant d'offres magnifiques, vous avez peut-tre suppos que je ne songeais qu' me faire donner une plus grosse dot, et que mon ambition croissait avec vos promesses. Non, mon cher monsieur: mais que ferai-je d'une dot, si je ne trouve pas un mari? --Vous en trouverez de reste. L'argent attire les pouseurs comme le grain les moineaux, et l'on ne voit pas, dans toute l'histoire Romaine, qu'une fille bien dote ait jamais coiff sainte Catherine. --Oui, si je voulais prendre un mari la douzaine! Mais quand _on veut du bien_ quelqu'un! Les Italiens ont tout un dictionnaire l'usage de l'amour. _Vouloir du bien_, c'est aimer passionnment. On ne dit pas l'amant, mais le _voisin_ d'une femme marie: le marquis un tel avoisine, _avvicina_, telle comtesse, qui loge une lieue de son palais. Amarella raconta longuement qu'elle voulait du bien un jeune homme qui ne lui voulait que du mal. Elle apprit Cocomero le nom de son ingrat, les services qu'elle lui avait rendus, et comment elle lui avait sauv la vie un soir qu'il avait t frapp dans l'ombre par un lche assassin. Cocomero salua. Elle se dchana ensuite contre sa matresse, qu'elle accusait d'tre la complice de Menico. Enfin, dit-elle, depuis quatre mois, je ne me nourris que d'amour et de haine; je ne vis plus que pour pouser Menico et me venger de Tolla. --Eh! chre enfant, que ne le disiez-vous? Vos dsirs sont lgitimes, et ils seront satisfaits, s'il y a une justice. Quoi de plus naturel que de faire du bien ceux qu'on aime et du mal ceux qu'on dteste? Dieu lui-mme n'agit pas autrement: il a fond le paradis pour ses amis et l'enfer pour ses ennemis. Mais pourquoi n'avoir pas parl plus tt? Il y a un grand mois que je vous aurais venge et marie. --Marie Menico? --A lui-mme. --Vous tes donc un ange du ciel? --Pas tout fait. --Un sbire de la police? --Peut-tre. --Vous pouvez le forcer de me prendre pour femme? --Est-ce la premire fois que la police pontificale se mle de mariages? --Ne me trompez pas, je vous en prie; cette... affaire se ferait-elle bientt? --Il est quatre heures; avant minuit, vous aurez reu le sacrement. --Que faudra-t-il que je fasse? --Presque rien: vous irez porter cette lettre votre matresse. --C'est ma vengeance. --Vous lui direz que, puisque tout espoir est perdu pour elle et qu'elle ne reste plus au couvent que pour son plaisir, vous ne vous souciez pas de lui tenir ternellement compagnie. --Soyez tranquille, je lui dirai cela, et bien autre chose. Aprs? --Vous sortirez immdiatement de Saint-Antoine, et vous viendrez habiter le logement que je vous ai prpar _via dei Pontefici_, 24. N'oubliez pas de laisser ici votre nouvelle adresse: il faut que Menico sache o vous demeurez. Il aime Tolla, dites-vous? --J'en suis sre. --C'est lui qui vous a dcide vous renfermer avec elle? --Lui seul. --Il viendra ce soir vous prier de retourner au couvent. Il faut qu'il vous trouve au lit. Vous disputerez, vous rsisterez, vous ferez traner la discussion jusqu' minuit. On frappera violemment votre porte: vous crierez d'effroi, vous craindrez d'tre compromise, vous le cacherez dans un cabinet. Je me charge du reste. --Vous serez l? --Non, il ne faut pas que je paraisse. C'est le cardinal-vicaire qui fera les frais de la crmonie. Je lui apprendrai neuf heures, par un avis anonyme, que vous avez quitt le clotre pour courir un rendez-vous. Le cardinal est un saint homme, ennemi jur de l'immoralit: il enverra le prtre et les gendarmes. --Et... j'aurai la belle dot que vous m'avez promise? --Ce soir mme je vous donnerai mille cus; vous me signerez un reu de deux mille. --Vous offriez hier de me donner les deux mille cus! --Oui, mais je n'offrais pas de vous donner Menico. March fait, Amarella monta en courant chez sa matresse. Tolla tait assise, la tte penche, les bras pendants, sur une chaise basse, devant une petite table de bois noir. Elle avait commenc une lettre Lello, sans avoir le courage de la finir. Depuis plus d'une semaine, elle tait en proie un malaise trange: son apptit diminuait tous les jours, et, quelques efforts qu'elle ft sur elle-mme, souvent elle sortait de table sans avoir rien pris. Elle sentait tous les ressorts de son tre se dtendre: sa fire volont, sa ptulante nergie, s'enfuyaient lentement comme le vin dcoule d'un cristal fl. Tous ses sens, autrefois si alertes et si heureux, taient lents, mousss et tristes: le soleil lui paraissait terne, l'air froid, la musique sourde. Son embonpoint si sobre, si juste et si chaste, avait fondu comme un rayon de cire; ses joues s'taient creuses, et les jolies fossettes taient devenues de grands trous. La pleur de son visage semblait moins frache et moins lumineuse: sa peau n'tait plus ce rseau transparent sous lequel on voyait courir la vie. Ses grands yeux avaient pris une beaut morne et dsespre: ils ne lanaient que des sourires ples et des clairs teints. Ses mains taient si faibles, qu'un instant avant l'entre d'Amarella elle avait laiss tomber sa plume, comme un fardeau trop lourd. A ses pieds, un mouchoir tach de sang tranait terre: elle avait saign du nez plus de vingt fois en une semaine. Amarella contempla cette douleur et cet abattement comme un habile ouvrier regarde son ouvrage au moment d'y mettre la dernire main. Elle fut impitoyable; elle raconta sans mnagement tout ce qu'elle savait de la trahison de Lello; elle ajouta ce qu'elle avait appris tous les dtails que son imagination put lui suggrer: elle le peignit consol, joyeux, entour de matresses, et lisant, pour gayer quelque orgie, les lettres lamentables de Tolla. Ses paroles taient charges d'une piti accablante; elle crasait sa matresse sous d'odieuses consolations, et, travers les fausses larmes qu'elle se forait de rpandre, on voyait percer le triomphe et l'insolence de ses regards. Sa conclusion fut de prendre cong et de donner la lettre. Tolla resta plus d'une heure en prsence de cette dpche de mort, qu'elle regardait sans la lire, qu'elle lisait sans la comprendre, qu'elle comprit enfin, mais dans un tel trouble d'esprit, qu'elle n'en aperut pas toute la porte. Elle la tournait dans ses mains, et jouait avec elle comme un enfant avec un couteau. Elle ne s'avisa mme pas que l'criture n'tait point celle de son amant, et lorsqu'on vint lui dire six heures que sa mre l'attendait au parloir, on la surprit baiser machinalement l'autographe de Cocomero. La comtesse, rassure par la rsignation apparente de sa fille, lui avoua tout, les lettres de Lello, les dmarches du cardinal et de la marquise, les refus du colonel, les rponses dictes par Rouquette et la perte des dernires esprances. Mon enfant, lui dit-elle, Amarella a raison; il faut sortir du couvent. Ce mot provoqua une crise violente. Tolla fondit en larmes. Sa mmoire, son jugement, sa passion, ses forces, se rveillrent la fois. Elle cria: C'est impossible! Il n'est pas capable de me trahir. Ces lettres sont crites pour son oncle; il veut le gagner par un semblant de soumission. Tu n'as rien compris, tu ne le connais pas: moi seule je le connais. Ne le juge pas! il est fidle, je rponds de lui. Il est impossible que dans l'espace de quatre mois un coeur si tendre et si religieux soit devenu un monstre. Ses lettres respirent les meilleurs sentiments: elles sentent bon comme l'encens des glises! Il me dit de prier Dieu, les saints, la vierge Marie; il prie lui-mme du matin au soir. Est-ce qu'il oserait parler Dieu s'il ne m'aimait plus? D'ailleurs il sait mon voeu: crois-tu qu'il soit assez cruel pour me condamner au couvent pour toute la vie? Que deviendrais-je s'il m'abandonnait? Que ferais-je de mon coeur? Dieu n'en voudrait pas; il exige qu'on soit toute lui. Ma pauvre mre! que tu as d souffrir pendant ces deux mois! C'est pour toi que j'aurais voulu tre heureuse: la vue de mon bonheur t'aurait fait tant de bien! Voil maintenant que je te prpare une triste vieillesse. Cependant crois-tu qu'il ait pu oublier tout ce qu'il m'a promis? L-dessus, elle cita avec une volubilit fbrile des paroles, des discours et des lettres entires de Manuel; puis elle retomba dans un abattement doux et tranquille; elle pria sa mre de lui renvoyer Amarella pour quelques jours; elle demanda que son confesseur vnt la voir le lendemain mardi; elle voulait communier le mercredi, jour consacr saint Joseph. A huit heures, elle prit cong de sa mre qui se flicitait intrieurement de la voir si calme aprs tant d'agitations. Elle remonta sa chambre en tenant la rampe de l'escalier. Comme elle traversait la _loge_, ou galerie couverte qui conduisait sa cellule, elle se tourna vers la basilique de Sainte-Marie Majeure en murmurant une prire. A cet instant, ses genoux flchirent, un blouissement la contraignit de fermer les yeux, et elle crut entendre une voix d'en haut qui lui disait: Pourquoi pleures-tu? N'as-tu pas une tendre mre dans le ciel? Elle dormit d'un sommeil agit, et s'veilla le lendemain avec un grand mal de tte. Elle se leva, se trana pniblement jusqu' son petit miroir, et s'effraya en voyant combien ses traits taient altrs. Sa faiblesse, et un frisson qui ne dura pas plus de dix minutes, la forcrent de rentrer au lit. Quand les religieuses vinrent savoir de ses nouvelles, elle avait le pouls violent, le visage rouge, la peau sche, la gorge enflamme, les entrailles brlantes: le progrs fut si prompt et si imprvu, qu'on n'eut pas le temps de la renvoyer sa famille, comme le prescrivait la rgle du couvent. La comtesse, mande en toute hte, accourut avec son mdecin. Le docteur ly reconnut tous les symptmes de la fivre typhode, et pratiqua immdiatement une saigne. Il s'effora de rassurer la comtesse en affirmant que, de toutes les formes de la maladie, la forme inflammatoire tait celle qui laissait le plus d'esprances: il se garda de lui dire que le mal tait presque toujours incurable lorsqu'il tait engendr par des causes morales. Mme Feraldi aurait voulu qu'on transportt sa fille, soigneusement enveloppe, jusqu' son palais: elle accusait l'air du couvent d'tre malsain. Le docteur rapportait le mal d'autres causes, telles que le chagrin, les privations et la nostalgie. Tolla avait souffert au del de ses forces, elle avait vcu de jene et d'abstinence, et, depuis la veille du 1er mai, elle s'tait exile du printemps, du grand air et de la libert. Pendant sept jours entiers elle vcut sans sommeil, sans repos, agite par des rves pnibles, accable par un mal de tte insupportable qui pesait sur toutes ses penses. Lorsque le dlire la quittait, elle consolait sa mre. Elle ne douta pas un instant que sa maladie ne ft mortelle. Ds le second jour elle voulut crire une lettre pour Lello. Si j'attendais plus longtemps, dit-elle, je ne pourrais plus lui faire mes adieux. En l'absence de la comtesse, une jeune religieuse crivit sous sa dicte la lettre suivante: Te souviens-tu, Lello, que nous sommes convenus autrefois de ne jamais nous mettre au lit sans avoir fait la paix ensemble? Rconcilions-nous, mon ami: je vais dormir longtemps. Je me suis couche hier matin avec une grosse fivre; il parat que c'est la fivre typhode. Le cher docteur assure qu'on n'en meurt presque jamais; moi, je sens bien que je n'en gurirai pas. C'est ma faute: j'ai pass trop de nuits en prire, j'ai jen trop souvent. J'aurais d savoir qu'on ne joue pas impunment avec la sant. Ne cherche pas d'autres causes ma mort: c'est le chtiment d'une longue imprudence. Ma mre s'imagine que l'air du couvent m'a fait mal, mais le docteur affirme que non: je te dis cela pour te prouver que tu n'as pas de reproches te faire; tu auras assez de tes chagrins! Voil tous nos projets bien changs! Nous n'irons ni Venise, ni Lariccia, ni Capri. Quand je comparatrai en prsence du bon Dieu, j'espre qu'il me pardonnera de t'avoir aim plus que lui. Toi, tu vas vivre longtemps; je prierai mon ange gardien qu'il ajoute mes annes aux tiennes. Sois heureux pour tout le bonheur que tu m'as donn. Quand tu me disais: _Tolla mia!_ je voyais les cieux ouverts. Tu m'as promis de ne pas te marier si tu venais me perdre: c'est une promesse qui tait bonne autrefois, dans le temps o nous nous croyions ternels; maintenant je te commande de l'oublier. Tu ne dsobiras pas ma volont dernire. Choisis une femme douce et pieuse, qui ne te dfende pas de prier pour moi. Si tu as une fille, tche d'obtenir qu'on l'appelle Tolla: de cette faon, tu te souviendras de mon nom toute ta vie. Je crois que nous aurions eu de beaux enfants et que je les aurais bien levs. Adieu. Quand tu recevras cette lettre, donne un baiser mon pauvre petit portrait: c'est tout ce qui restera sur la terre de ta fidle TOLLA. Cette lettre, signe de la propre main de Tolla, fut porte discrtement la poste: elle partit le soir mme par la voie de terre, l'insu de la famille Feraldi. Le comte et Victor se dsespraient de ne pouvoir pntrer dans le couvent. A la fin de septembre, M. Feraldi, poursuivi par l'ide qu'on rservait Lello pour un riche mariage, avait fait une dmarche officielle tendant enchaner sa libert. Sur sa rclamation, contrle par le cardinal-vicaire, le chef du bureau des mariages (_il deputato dei matrimoni_) avait mis l'_advertatur_ au nom de Manuel. Si nous ne pouvons pas le contraindre pouser Tolla, dit le comte, au moins nous l'empcherons d'en pouser une autre. Mais la mort allait djouer les calculs de cette prudence paternelle et rendre au jeune Coromila toute sa libert. Victor, las de verser des larmes inutiles et de rder jour et nuit autour du couvent de Saint-Antoine, disparut dans la soire du 4 octobre. On perdit sa trace Civita-Vecchia, et sa mre devina en frmissant qu'il s'tait embarqu pour la France. Rome entire s'associait aux douleurs de la famille Feraldi. Mille personnes attendaient la porte du couvent la sortie du mdecin. Toutes les communauts entreprirent des neuvaines; les _Sepolte vive_ se condamnrent la pnible pnitence de l'ascension du calvaire; les _Capucines_ envoyrent en grande pompe la clbre image de saint Joseph qui a sauv tant de malades; plusieurs glises offrirent des reliques miraculeuses; la gnrale Fratief fit parvenir au docteur ly son _Codex_ de famille et la recette du lzard vert. La ville tait en prire, comme si chaque famille avait eu un enfant en danger de mort. Pour suppler Amarella, qui ne se retrouvait point, quatre religieuses voiles se tenaient toute heure dans la cellule de la malade; autant de soeurs converses attendaient au dehors. Les pauvres soeurs embrassaient avec passion les fatigues et les dgots d'un tat si nouveau pour elles. Condamnes par leurs voeux la sainte oisivet des prires perptuelles, elles taient trop heureuses de pouvoir mettre au jour ces trsors de charit active que toute femme porte dans son coeur: c'tait qui passerait les nuits. De temps en temps une des gardes-malades s'chappait de la chambre pour pleurer librement: qui n'aurait pas pleur en voyant mourir tant de jeunesse et de beaut? Le 8 octobre, la maladie entra dans une priode nouvelle: les maux de tte se dissiprent, la soif devint moins vive, les douleurs d'entrailles furent presque insensibles; mais le pouls tait misrable, la stupeur profonde, l'accablement extrme, la respiration touffe: la pauvre crature rlait faire peine. Le 10, on lui administra le saint viatique, et la foule suivit en longue procession le carrosse dor qui lui apportait Dieu. Le samedi 12, on signala un mieux sensible, et un rayon de joie claira la ville. Quelques hommes en veste vinrent crier sous les fentres du colonel: Sauvez Tolla! Le colonel partit le soir mme pour Albano. Tolla profita du rpit que lui laissait la mort pour rompre les derniers liens qui l'attachaient cette terre. Elle fit porter son anneau de fianailles la madone de Sant'Agostino, qui possde le plus riche crin qui soit au monde; elle renvoya au palais Coromila le portrait de Lello, mais le porteur, qui tait Menico, eut l'imprudence de le laisser voir, et le peuple le brla au milieu du Corso, sans respect pour le gnie de l'artiste et la beaut de la peinture. Le lendemain, toute lueur d'espoir s'teignit; la mourante reut l'extrme-onction, et la comtesse fut entrane loin de sa fille qu'elle ne devait plus revoir. Tolla, tendue sans mouvement, ne recevait plus aucune impression du monde extrieur. trangre tout ce qui l'entourait, elle n'entendait ni les prires de la communaut, ni les bndictions de l'abb La Marmora, ni les sanglots du bon vieux docteur qui l'avait amene la vie et qui ne pouvait l'arracher la mort. Elle avait demand saint Joseph qu'il daignt la recevoir un mercredi: son dernier voeu fut exauc, et ce fut le mercredi 17 octobre, au premier coup de l'_Ave Maria_, qu'elle entra dans le repos des justes. Sa vie s'exhala dans un soupir si faible, qu'il fut peine entendu des personnes qui entouraient son lit. La suprieure, en rendant compte de l'vnement au cardinal-vicaire, disait: Ce n'est pas une mort, c'est le doux passage d'une me pure dans le sein de Dieu. Le couvent qu'elle avait sanctifi par son martyre envoya jusqu' trois ambassades chez le comte pour implorer la faveur de conserver ses reliques: dj le peuple parlait d'elle comme d'une sainte. Mais le comte Feraldi crut qu'il tait de son honneur et de sa vengeance de la conduire pompeusement au tombeau de sa famille. Il eut assez de crdit pour obtenir, ce qui ne s'accorde pas une fois en dix ans, le droit de la transporter dcouverte, sur un lit de velours blanc, et de lui pargner l'horreur du cercueil. On enveloppa cette chre dpouille dans le peignoir de mousseline qu'elle portait au jardin le jour o elle formait de si doux projets avec Lello. La marquise Trasimeni, malade et bien maigrie, vint elle-mme arranger ses cheveux et lui faire la coiffure qu'elle aimait. Tous les jardins de Rome se dpouillrent pour lui envoyer des fleurs: on eut de quoi choisir. Le convoi quitta l'glise de Saint-Antoine-Abb le jeudi soir, sept heures et demie, pour se rendre aux Saints-Aptres, o les Feraldi ont leur spulture. Le corps tait prcd d'une longue file de confrries blanches et noires, portant chacune sa bannire. La lumire rouge des torches se jouait sur le visage de la belle morte et semblait l'animer de nouveau. Un dtachement de vingt-quatre grenadiers accompagnait le cortge pour rendre honneur la famille Feraldi et protger le palais Coromila. Lorsqu'on traversa le Corso, un sourd frmissement parcourut le peuple, et quelques torches vinrent tomber devant la porte du colonel; les soldats se htrent de les teindre. La procession funbre se replia vers l'arc des Carbognani, prit la rue des Vierges et entra dans l'glise des Saints-Aptres. La place tait envahie par une foule paisse, serre et muette; pas un cri ne vint troubler la douleur des parents et des amis de Tolla, qui pleuraient ensemble au palais Feraldi. Au moment o le convoi arrivait la porte de l'glise, une chaise de poste accourue au galop de quatre chevaux fut arrte par Dominique. Un jeune homme endormi dans la voiture s'veilla, vit le cortge, poussa un cri, sauta par la portire, et s'enfuit en courant comme un fou: c'tait Manuel Coromila. Voici ce qui s'tait pass Paris. Le 11 octobre, Cornlie clbra avec tous ses amis le retour de la belle saison d'hiver. On rit un peu, on joua beaucoup, et l'on but normment. Rouquette gagna cinq cents louis, et Manuel une migraine. Le lendemain midi, Rouquette tait sorti, Manuel couch; le garon de l'htel apporta deux lettres. Manuel le renvoya Rouquette, mais Rouquette tait loin, et l'une des deux lettres tait trs-presse. Manuel l'ouvrit sans prendre garde l'adresse, et il lut: Mon seul vrai prince, Je me plais croire que le fils des Coromila repose sur ses lauriers comme un jambon. a lui apprendra boire plus que sa jauge. Arrange-toi pour qu'il dorme trente-six heures; je le connais, c'est dans ses moyens. Je t'attendrai ce soir, ou plutt demain une demi-heure du matin, et je te prouverai que le proverbe est une vieille bte, et qu'on peut tre heureux au jeu sans tre malheureux en amour. Brle ma lettre: s'il allait la trouver, il aboierait comme un _doge_. CORNLIE. La seconde lettre tait le dernier adieu de Tolla. Manuel dposa la premire chez Rouquette, aprs y avoir crit de sa main: En quelque lieu que je vous trouve, je vous tuerai comme un chien. Il commanda qu'on ft ses paquets, puis courut faire viser ses passe-ports et assurer sa place. Il partit le soir mme par la malle de Marseille. En traversant une des cours de l'htel des Postes, il entendit prononcer indistinctement le nom de Feraldi; il avait des bourdonnements tranges dans les oreilles. Au mme instant, il heurta, en courant, un jeune homme qui ressemblait Toto; il se crut en butte la perscution des remords. A Marseille, il trouva un vapeur qui chauffait pour Civita-Vecchia; Civita, il se jeta dans la premire voiture qu'on lui offrit; il fit tout ce long voyage en six jours, pleurant, priant, et jurant d'pouser Tolla s'il la trouvait vivante. La fatigue et la douleur avaient altr ses traits; cependant il fut reconnu et suivi par Menico. Menico s'tait laiss marier sans rsistance; la prison l'aurait spar de Tolla. Cinq minutes aprs la sortie du prtre, il usa de ses nouveaux pouvoirs pour envoyer sa femme Villetri, o elle avait des parents. Quand la sant de Tolla fut dsespre, il acheta un couteau et le fit bnir par le pape: c'tait pour tuer Manuel. Les couteaux du petit peuple de Rome ont la forme des couteaux catalans; ils sont munis d'un anneau de fer pour qu'on puisse les suspendre une ficelle; la lame est arrte solidement par un gros ressort; mais elle n'est pas plus pointue qu'un fleuret mouchet. La police enjoint aux couteliers, sous peine des galres, de laisser un morceau de fer arrondi la pointe de chaque couteau. Dominique dmoucheta le sien en le frottant sur une pierre. Il alla ensuite acheter une douzaine de chapelets: les marchands qui les vendent se chargent de les faire bnir. Ils les enferment dans une bote et les envoient au Vatican. Dominique glissa subtilement son arme sous les chapelets, et deux jours aprs il la trouva sanctifie par la main de Grgoire XVI. C'est en compagnie de ce couteau bnit qu'il se mit la poursuite de Manuel. Il le joignit au milieu du pont Saint-Ange et arriva fort point pour le voir sauter dans le Tibre. Il s'y lana aprs lui et le ramena sur le bord. Puisque vous voulez mourir, lui dit-il, je vous condamne vivre. Vous ne mritez pas d'aller la rejoindre. Je vous poursuivais pour vous tuer, mais je me garderai bien de le faire maintenant que je sais que vous tes capable de remords. Allez vous mettre au lit, et dormez si vous pouvez. Le service est pour demain onze heures; toute la socit y sera: vous ne pouvez pas y manquer, c'est vous qui donnez la fte! La messe des morts fut clbre par le cardinal Pezzato. La ville entire accourut admirer pour la dernire fois cette fleur de vertu et de beaut. Son visage tait calme et souriant; la mort avait effac tous les ravages de la maladie: Tolla fut encore un jour la plus jolie fille de Rome. Tous les potes de l'tat romain publirent des sonnets en son honneur; vingt artistes demandrent la permission de prendre son portrait, prvoyant qu'ils auraient peindre des anges. Les pieuses femmes qui vinrent baiser ses pieds nus mirent en pices le velours de la draperie. Les soldats qui gardaient le catafalque taient aveugls par les larmes; aucun chrtien ne sortit de l'glise sans s'essuyer les yeux; Nadine Fratief pleura mieux que personne: elle s'tait exerce le matin devant une glace. Dix-huit ans se sont couls depuis le dnoment de ce drame historique, qui commena au milieu d'un bal et finit autour d'une tombe. Parmi les personnages que j'ai mis en scne, quelques-uns vivent encore. Lello ne s'est jamais mari; il habite son palais de Venise en paix avec tout le monde, except avec lui-mme. Philippe et Victor lui ont laiss la vie, comme Dominique, de peur de le dlivrer de ses remords. Le colonel, dont nul regret n'interrompit jamais la digestion, est mort il y a deux ans d'une attaque d'apoplexie. Aprs son souper il glissa sous la table, comme son ordinaire, et ne se releva plus. Tous les ivrognes conviennent qu'il a fait une fin digne de sa vie. Rouquette se porte bien: il s'tait enfui de l'htel Meurice un quart d'heure avant l'arrive de Victor Feraldi. On ne l'a jamais revu Rome, et son ambition a renonc aux dignits ecclsiastiques. La passion des aventures, qui ne s'teindra jamais en lui, l'a jet dans les affaires: il a t longtemps un des chevaliers errants de la spculation. L'argent des Coromila a prospr entre ses mains, et vous l'entendrez citer la Bourse parmi les plus honntes gens, je veux dire parmi les plus riches. Depuis que sa fortune est faite, il a des principes. Il mdit de Voltaire et entretient une danseuse. La gnrale a reconnu avec surprise que Manuel n'avait jamais song Nadine. La premire fois qu'elle le fit sonder par la chanoinesse de Certeux, il rpondit en haussant les paules: J'y penserai dans quelques annes, quand j'aurai besoin d'une nourrice! Aprs cette dcouverte, la mre et la fille ont parcouru le monde entier, lanterne en main, la recherche d'un homme: elles n'ont pas encore trouv. La marquise Trasimeni ne survcut pas longtemps Tolla; elle tomba avec les dernires feuilles. Philippe quitta le service: il prit Menico pour domestique et pour ami. Les malheurs de Tolla exercrent une fcheuse influence sur son esprit: il se mit douter de bien des choses auxquelles il avait cru; il frquenta les trangers, et devint en peu de temps un assez mauvais catholique. La proclamation de la rpublique romaine ne le surprit pas: il l'esprait activement depuis plusieurs annes. Il fut lu l'assemble constituante, et mourut le 3 juillet 1849 sur les remparts de Rome. Menico finit avec lui. Amarella, veuve sans avoir jamais t femme, prte usure aux petites gens de Velletri: l'argent la console de tout. Cocomero est un des plus beaux fleurons de la police napolitaine. Lorsqu'il retourna dans son pays, il portait les marques du couteau de Menico. Victor Feraldi a six enfants, dont quatre filles; l'ane habite avec ses grands-parents: elle s'appelle Tolla. Le comte est la seule personne qui se soit venge de la trahison de Manuel. En 1841, trois ans aprs la mort de sa fille, il runit comme il put les lettres des deux amants et les fit imprimer Paris avec un court expos des faits. Le rcit, qui occupe environ vingt-cinq pages, se termine ainsi: Puisse cette vridique histoire servir d'utile exemple aux parents, aux jeunes gens mal conseills et aux jeunes filles sans exprience! Le jour mme o ce livre pntra en Italie, le colonel Coromila fit acheter et dtruire l'dition entire; mais la tradition, dfaut de l'histoire, a perptu le souvenir des malheurs de Tolla. L'glise des Saints-Aptres et le tombeau de la pauvre amoureuse deviennent certains jours de l'anne un but de plerinage, et plus d'une jeune Romaine ajoute ses litanies du soir: Sainte Tolla, vierge et martyre, priez pour nous! FIN Coulommiers.--Typ. PAUL BRODARD et Cie. End of the Project Gutenberg EBook of Tolla, by Edmond About License: Share Alike