Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.) MADAME ROSE PIERRE DE VILLERGL NOUVELLES PAR AMDE ACHARD * * * * * DEUXIME DITION * * * * * PARIS LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie RUE PIERRE-SARRAZIN, N 14 * * * * * 1858 MADAME ROSE PIERRE DE VILLERGL TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE ET Cie Imprimeurs du Snat et de la Cour de Cassation rue de Vaugirard, 9 * * * * * MADAME ROSE PREMIRE PARTIE. I Parmi les villages que les jeux de la fantaisie et de la spculation ont levs aux environs de Paris, il n'en est peut-tre pas de plus joli et de plus frais que Maisons. La mode l'a un peu gt en multipliant les jardins et les cottages; mais elle n'a pu dtruire ni la beaut de la Seine qui le ctoie, ni la majest royale des avenues qui l'entourent. De longues alles bordes de grands arbres percent le parc dans toutes les directions, et laissent voir, derrire un rideau tremblant de feuillage, des pavillons et des villas dans lesquels le luxe des propritaires, gens de finance pour la plupart, a prodigu mille recherches coteuses; mais aux premiers souffles de la bise, les htes frileux de ces habitations coquettes disparaissent: on ne voit plus personne Maisons, si ce n'est dans le village, qu'un pli de terrain drobe aux oisifs de l't. Cependant une de ces villas tait encore habite vers la fin du mois de novembre 184.... Cette villa, situe en plein champ l'extrmit du parc et du ct de la Seine, se composait d'un seul corps de logis bti au milieu d'un jardin clos de haies vives. Tout blanc et perc de fentres persiennes vertes, ce corps de logis tait lev d'un tage sur rez-de-chausse. Il avait l'air propre et honnte, et semblait destin au logement de quelque bon rentier retenu Maisons par l'nergie de ses gots champtres. Le jardin, plant de lgumes et d'arbres fruitiers assez mal venus, tait divis en petits compartiments, dont le buis dessinait les contours anguleux. Une tonnelle, un banc de bois et quelques peupliers encore jeunes, en compltaient la dcoration. Ce petit domaine tait connu dans le pays sous le nom de _la Maison-Blanche_. Il pouvait bien avoir en tout une tendue d'un demi-arpent; mais, la porte de son jardin passe, le propritaire de la Maison-Blanche avait autour de lui des promenades fatiguer les jambes d'un colier. Une grande prairie le sparait de la Seine; le parc de Maisons, avec ses bois pais, tait l-bas, derrire la tonnelle, et plus loin, ferme par un grand mur qui court sous un bouquet d'ormes et de tilleuls, la fort de Saint-Germain. L'hte de la Maison-Blanche tait alors un jeune homme qui pouvait avoir une trentaine d'annes et qu'on appelait Georges de Francalin. Le personnel de la maison se composait d'une vieille servante qui rpondait au nom de Ptronille, grondait toujours, d'un vieux domestique grisonnant nomm Jacob, qui ne parlait jamais, et d'un chien de chasse de la race des pagneuls robe blanche et feu: tout le monde Maisons connaissait _Tambour_. Quel motif avait pu engager Georges de Francalin prolonger son sjour Maisons bien au del du moment o chacun s'empresse de regagner Paris? C'est ce que personne ne savait. tait-ce pour chapper l'agitation fivreuse qui tourmentait alors la France entire? Avait-il t ruin, comme tant d'autres, la suite des vnements de fvrier! Cette retraite avait-elle pour cause un malheur domestique ou quelqu'une de ces infortunes printanires qui font verser tant de larmes, et dont plus tard on se souvient en souriant? Jacob aurait peut-tre pu le dire; mais Jacob, on le sait, ne parlait pas. Georges tait arriv la Maison-Blanche vers la fin d'avril avec Ptronille, Jacob et Tambour. Trois ou quatre grandes caisses remplies de livres l'avaient suivi; il avait achet un canot, un fusil, des vareuses, tout cet attirail de chasse et de pche sans lequel les jours la campagne peuvent paratre longs, mme les jours d'hiver, et bientt on avait vu s'lever dans le bcher une pile de bois propre braver les neiges de dcembre et les pluies de janvier. On sait qu' Paris un changement de domicile met dans les relations des barrires plus infranchissables que n'en mettait jadis entre les Capulet et les Montaigu la haine hrditaire de deux familles: en partant pour la campagne, Georges tait donc parti pour l'exil. Deux ou trois de ses amis se souvenaient seuls qu'il habitait Maisons. Il vivait avec Tambour et causait avec ses livres. Ses habitudes taient les plus rgulires du monde; il ne savait jamais la veille ce qu'il ferait le lendemain. Il se couchait tard ou tt, selon le temps, un jour avec le soleil, et le jour d'aprs avec la lune. S'il partait avec l'intention de lire dans quelque coin du bois, on le surprenait ramant sur la Seine avec l'ardeur inquite d'un contrebandier. Il djeunait tantt chez lui, tantt l'auberge, ce qui, pour le dire en passant, faisait le dsespoir de Ptronille, oblige de l'attendre auprs d'une ctelette qui noircissait sur le gril. Personne n'tait plus actif ou plus paresseux: il battait la campagne comme un chasseur, ou restait tendu dans l'herbe comme un lazzarone; mais presque toujours Tambour tait de la partie. Il faut dire cependant que Tambour, sauf les jours de chasse, avait des moeurs un peu bien vagabondes; il ne demeurait au logis que les jours de pluie et n'y rentrait qu'au moment des repas; il employait le reste du temps courir de tous cts, poussant toutes les portes et s'occupant des affaires d'autrui avec une indiscrtion qui ne redoutait ni les remontrances ni les rebuffades. Aussitt qu'on voyait apparatre quelque part un museau couleur orange, on s'criait: Voil Tambour! Il donnait un coup d'oeil par-ci, un coup de dent par-l, jouait avec les enfants, effrayait les poules, clinait la cuisinire et disparaissait. On tait alors, on le sait, vers la fin du mois de novembre; la campagne avait ces teintes ples et voiles qui plaisent quelquefois plus que les couleurs vives et l'clat joyeux de l't. Il n'y avait presque plus de feuilles aux arbres, si ce n'est aux chnes tout couronns de rameaux que les premiers froids avaient enduits de rouille. Le soleil se montrait peine. A toute minute, de grands vols de corbeaux traversaient le ciel gris et remplissaient l'espace de leurs cris sinistres. Georges ne rencontrait plus dans ses promenades que le piton charg de distribuer les lettres, et les pcheurs avec lesquels il avait fait connaissance; mais cette solitude et l'pret de la saison les lui rendaient plus chres, et jamais peut-tre il ne les avait faites ni si longues ni si frquentes. Un matin donc, Georges tait sorti d'assez bonne heure; il portait son fusil et traversa la prairie dans la direction de la Seine. La chasse est prohibe en tout temps dans le parc et les dpendances de Maisons; mais les chasseurs s'amusent quelquefois pendant l'hiver tirer les oiseaux de passage qui s'abattent parmi les joncs du rivage, ou qu'on surprend dans les criques formes par le lit du fleuve. Telle n'tait pas l'intention de Georges ce jour-l; il avait un fusil, parce que ce fusil s'tait trouv sous sa main au moment de quitter la Maison-Blanche. Tambour avait regard son matre, et, comprenant au mouvement de ses yeux qu'on n'avait nul besoin de lui, il tait parti, la queue en l'air, la recherche d'un certain taureau noir auquel il avait dclar la guerre. Le taureau, qui tait jeune et de bonne mine, avait accept le dfi, et, en preux chevalier, il mettait autant d'empressement courir au-devant de Tambour que Tambour en mettait courir au-devant de ses cornes. Le taureau, ayant lev son mufle, avait flair le chien et tait parti au galop; les deux adversaires se rencontrrent mi-chemin, et le combat s'engagea sur-le-champ dans la prairie. Georges laissa l'pagneul aux prises avec le taureau, et atteignit bientt les bords de la Seine. Deux corbeaux qui creusaient l'herbe coups de bec, cherchant leur pture, partirent sa vue; Georges les mit en joue et fit feu. Les deux corbeaux battirent de l'aile et s'enfoncrent dans le ciel. Diables d'oiseaux! il est crit que je les manquerai toujours! dit Georges en frappant du pied. Une bande de corbeaux s'leva du bord de la rivire au bruit de cette double dtonation, et se mit voleter de tous cts. Les uns passaient au-dessus de la tte de Georges allant et venant, d'autres fuyaient tire-d'aile du ct de la fort; quelques-uns, les plus hardis ou les plus jeunes, s'abattaient dans la prairie et couraient a et l. M. de Francalin rechargea son fusil et se mit leur poursuite; mais les oiseaux vigilants s'loignaient bientt, et, quelle que ft son activit les tirer, il ne put en atteindre aucun. Le chasseur s'entta, et, remarquant que les corbeaux traversaient le fleuve toute minute, il pensa qu'il serait peut-tre plus heureux en canot. Il courut vers une sorte d'anse que la Seine avait creuse dans le sable et qu'une petite pointe de terre protgeait contre le remous. Un joli petit bateau peint en noir avec une raie blanche y flottait, la proue retenue aux racines d'un saule par une chane cadenasse. Le nom du canot, _la Tortue_, tait crit en belles lettres rouges sur l'arrire, auprs du gouvernail. Georges ouvrit le cadenas, sauta dans le canot et poussa au large. Malgr son nom, _la Tortue_ filait sur l'eau comme une flche, et, pousse par l'impulsion vigoureuse des rames, elle eut bientt gagn le milieu du courant, qu'elle remonta dans la direction de l'peron bois qui spare le parc de Maisons des _tirs_ de Saint-Germain. Comme il ramait, Georges entendit le bruit d'un corps tombant dans l'eau: c'tait Tambour, que tout ce tapage de coups de fusil avait attir sur la rive, et qui venait bravement de se mettre la nage pour rejoindre le canot. Son matre l'attendit, l'enleva lestement et continua sa route, guettant de l'oeil les corbeaux qui voletaient sur les deux rives. Une lgre brume, qui depuis le matin flottait sur la campagne, se dissipa en ce moment, et un clair rayon de soleil gaya le paysage. Parvenu la hauteur d'Herblay, Georges laissa glisser _la Tortue_ au courant de l'eau, et, accroupi l'arrire, comme un pcheur qui tend ses filets, il attendit, la main sur son fusil, qu'un des oiseaux passt sa porte. Tambour, assis l'autre bout du bateau, imitait sagement la complte immobilit de son matre. Il grelottait, mais on voyait quelquefois frtiller le bout de sa queue. La ruse de M. de Francalin russit. Bientt un corbeau arriva lourdement et passa au-dessus du canot. Le chasseur paula et fit feu. Au premier coup, le corbeau s'enleva, au second, il pirouetta sur lui-mme, effleura l'eau du bout de ses ailes noires, et alla tomber dans l'herbe quelques pas du rivage. Enfin! s'cria M. de Francalin. Comme il se mettait debout pour bien reconnatre la place o l'oiseau se dbattait, il entendit crier du ct d'Herblay. Il tourna la tte et aperut un enfant qui venait de glisser dans la rivire et se tenait cramponn au bout d'une corde qui pendait le long d'un bateau. Une petite fille penche sur le bord de ce bateau, s'efforait de retirer son camarade et appelait au secours de toutes ses forces. A vous! vous! cria un homme dont la barque tait en aval du ct de la Frette. M. de Francalin sauta sur les avirons et fit voler _la Tortue_. L'eau jaillissait autour de la proue; tout instant, il retournait la tte pour voir quelle distance le sparait encore des enfants. Tiens bon! disait-il; tiens bon, petite! Il n'tait plus qu' quelques brasses du bateau, lorsque les mains de l'enfant, engourdies par la fatigue et le froid, lchrent prise. La petite fille se pencha brusquement en le voyant disparatre et passa par-dessus le bord. Le courant les prit tous deux et les emporta. Georges lcha les rames, et, tant sa vareuse, se jeta dans la rivire. Tambour sauta aprs lui. En quatre brasses, le chasseur eut atteint la petite fille, que ses gros jupons de laine maintenaient la surface de l'eau. Il la saisit vigoureusement par le bras, et nageant d'une main, il la dposa bord du bateau. Tiens-toi tranquille prsent, dit-il; et il rentra dans l'eau, cherchant de tous cts. On ne voyait rien que la surface du fleuve, et l raye par un souffle de vent. Cherche! cherche! cria Georges Tambour, qui nageait auprs de lui. Un lger bouillonnement, qu'il aperut quelque distance au-dessus de l'eau, lui indiqua la place o le petit garon avait sombr. Il y poussa de toutes ses forces; mais dj Tambour l'avait devanc, et, plongeant tout coup, il reparut bientt, tenant dans sa gueule le pan d'une veste. Deux jambes inertes et deux bras sans mouvement pendaient aux deux cts de son museau. Georges saisit l'enfant et le souleva hors du fleuve sans que Tambour voult lcher prise, et tous deux arrivrent sur le rivage, o sauveurs et sauvs trouvrent la petite fille, qui pleurait chaudes larmes. Ah! mon Dieu! disait-elle, voil mes jupons perdus!... Maman va me battre! Georges tait fort embarrass entre ces deux enfants, dont l'un sanglotait tandis que l'autre ne donnait aucun signe de vie. C'est bon! dit-il la petite fille, on te donnera d'autres jupes; marche devant et mne-nous chez ta mre. Mais, tandis qu'il parlait, l'homme la barque aborda prs de lui, et sauta sur le sable. Ah! dit-il, ce sont les petits la Thibaude.... Elle va drlement les arranger, la brave femme! Il souleva l'enfant que Georges frictionnait. Bon! reprit-il, le coeur bat; il en sera quitte pour la peur. --Bien sr, Canada? dit Georges. --Eh! oui. Tenez, le voil qui souffle dj.... Ajoutez un rhume la peur, si vous voulez, et ce sera tout. Le pcheur dpouilla l'enfant de ses habits tout tremps d'eau, et l'enveloppa d'un caban de grosse laine. Il ne faut pas qu'il se refroidisse, reprit-il. Si mon caban en souffre, on verra s'arranger, et maintenant en route.... Je me charge du petit, suivez la petite.... Vous me semblez un peu ple; avec ce vent-l, il ne fait pas bon pour vous ici. Le fait est que M. de Francalin grelottait; l'eau dont ses vtements ruisselaient tait glace, et le vent qui soufflait en rendait l'impression plus froide encore. Il ne rpondit pas, et se mit marcher fort vite. Quant Tambour, qui sa conscience de chien rendait un bon tmoignage, il courait en avant avec force gambades, et fourrait son museau curieux dans tous les buissons. Au bout d'une centaine de pas, la petite fille s'arrta court: Voil maman! s'cria-t-elle. Et, toute tremblante, elle se rfugia entre les jambes de M. de Francalin. Un groupe de femmes et d'enfants au-devant desquels courait une paysanne en jupon rouge parut au milieu du chemin. Toutes les femmes parlaient la fois; seule, celle qui marchait la premire tait muette. Les enfants faisaient grand bruit. Ce n'est rien! maman, ce n'est rien! il est en vie! cria la petite. La Thibaude l'carta de la main et sauta sur le petit garon comme une louve. C'tait donc vrai, ce que m'a dit la fille Claude! s'cria-t-elle.... Jacques tait tomb l'eau. --Eh! oui, rpondit Canada, et il n'en est pas mort! La Thibaude n'avait d'yeux que pour le petit garon, et le retournait dans tous les sens. La violence des baisers maternels et la chaleur du gros caban avaient rendu la vie l'enfant: il ouvrit les yeux et se mit pleurer. Sa mre, qui tait toute blanche comme un linceul, devint rouge comme son jupon; elle le coucha brusquement sur ses genoux, et du revers de sa main lui appliqua une demi-douzaine de tapes vigoureuses qui sonnaient sur les chairs nues. Voil qui t'apprendra tomber dans la rivire, mauvais garnement! dit-elle. Le petit Jacques ne pleurait plus, il criait. Et toi, que faisais-tu dans le bateau? poursuivit la Thibaude en cherchant sa fille du regard; mais la petite fille se tenait blottie entre les genoux de M. de Francalin, et n'avait garde d'approcher. --Eh! pardine! elle jouait, rpondit Canada.... Est-ce que vous voulez empcher des enfants de jouer, prsent?... a court aprs les morceaux de bois qui descendent la rivire, a veut pcher la ligne avec des btons, c'est jeune, c'est tourdi, et a roule dans l'eau.... a m'est arriv dix fois.... --On ne vous parle pas, dit la Thibaude. --On ne me parle pas, mais je rponds.... Au lieu de battre votre petit bonhomme, il m'est avis que vous feriez mieux de remercier monsieur que voil, et de caresser un peu ce brave chien, sans qui vous n'auriez pas eu la chance de revoir l'enfant. La Thibaude, un peu confuse, se tourna vers M. de Francalin. Elle avait les yeux pleins de larmes. C'est donc vous, monsieur! dit-elle.... Si j'osais, je vous embrasserais de bon coeur. --Qu' cela ne tienne, embrassons-nous, rpondit Georges en joignant l'action aux paroles; et, prsent que nous voil bons amis, laissez-moi solliciter la grce de cette petite fille, qui a grand'peur d'tre gronde. --C'est qu'aussi elle le mrite bien.... Toujours dans les bateaux! Voyez comme elle est faite. --Oh! cela me regarde! reprit Georges.... J'ai promis de l'aider changer de jupes, et voici de quoi y pourvoir. Il tira un louis de la poche de son gilet; mais en le donnant il devint tout ple, et s'appuya contre un tronc d'arbre. Il lui semblait que tout tournait autour de lui. Diable! est-ce que vous auriez quelque ide de vous trouver mal? dit Canada. --J'ai froid. rpondit Georges. En ce moment, une femme qu'on n'avait pas encore vue s'approcha du groupe. Elle tait couverte d'une robe fort simple toute noire et d'une pelisse de drap. Ah! voici Mme Rose! s'cria la petite fille, qui, sans prendre garde l'eau dont elle tait inonde, courut vers la dame en robe noire, et se jeta dans ses jambes. --Il n'est pas arriv de malheur son frre? demanda Mme Rose la Thibaude. --Oh! non, madame; le voil, et voici monsieur qui l'a tir de l'eau. Mme Rose regarda M. de Francalin. Georges voulut saluer, mais il chancela; un nuage passa devant ses yeux, et il tomba au pied de l'arbre. Quand il revint lui; M. de Francalin tait assis dans un grand fauteuil devant un bon feu. Il lui sembla que ses membres avaient retrouv leur lasticit et leur chaleur. Canada tait debout devant lui, tenant la main un morceau de flanelle imbib d'eau-de-vie avec lequel il venait de le frotter vigoureusement. O sommes-nous? dit Georges en jetant les yeux de tous cts. --Pardine! vous n'tes pas chez moi! Il faudrait chercher dans bien des maisons pour trouver ces beaux fauteuils et ces pendules avec des dames tout en or!... Il n'y en a pas deux comme a dans tout Herblay! Et comme a sonne!... hein? On dirait une petite cloche.... --Midi! s'cria Georges!... Bon!... Ptronille va bien me recevoir! Il fit un mouvement; la couverture dont il tait envelopp s'entr'ouvrit, et il s'aperut qu'il avait les jambes nues. Dame! dit Canada en rpondant aux regards de M. de Francalin, il a bien fallu vous dshabiller de la tte aux pieds! Est-ce que vous ne vous avisez pas de vous vanouir comme une demoiselle? Il y a une heure que je vous frotte. Voil le flacon et voil la flanelle. Le flacon y a pass tout entier, une eau-de-vie qui ressusciterait un mort, et dont j'ai got pour voir. Mme Rose ne marchande pas sur la qualit. --Mme Rose?... cette jeune femme en noir?... Est-ce que par hasard je serais chez elle? --Tiens! vous n'avez donc pas regard la pendule? A peine tiez-vous par terre qu'elle a exig qu'on vous conduist dans sa maison. Je vous ai pris sur mes paules et ne me suis arrt qu'aprs vous avoir mis dans ce fauteuil. Eh! eh! la cte est roide; c'est en haut seulement que je m'en suis aperu. --Pauvre Canada!... Ah a! mais je ne puis pas rester dans ce costume chez Mme Rose,... une couverture et rien dessous! --Ne vous mettez pas en peine! On n'est pas riche, mais on a deux habits complets. Voil des souliers o vous serez comme dans un bateau, et une vareuse qui vous tiendra chaud sans vous touffer; mettez-moi a. Il tala les vtements sur une chaise et se frotta les mains. Eh! eh! reprit-il d'un air sournois, a fait une bonne course et une heure de friction. La fatigue n'est rien, c'est la matine qui est perdue. Georges, qui connaissait Canada de longue main, sourit. Bon! on vous revaudra cela, dit-il. --Oh! je ne parle de rien, s'cria Canada; je sais qu'avec vous on joue qui perd gagne.... Passez-moi cette chemise de laine; c'est chaud comme une toison. Georges s'habilla en toute hte; il lui tardait de s'excuser auprs de Mme Rose et de la remercier. Elle m'a sembl jolie, reprit-il tout en bouclant le vaste pantalon de Canada. --Jolie! s'cria le pcheur avec l'expression du ddain le plus marqu.... Jolie! en voil une ide! mais vous ne l'avez donc pas vue? Il y a de jolies filles dans le pays: la Louison, la Catherine, la Pierrette; mais Mme Rose! elle leur ressemble comme un pied d'oeillet un brin d'oseille! --Diable! --Ah! vous riez! C'est peut-tre parce que je l'aime; mais je m'imagine que les reines des contes de fe devaient tre faites comme Mme Rose.... Il faut que l'eau de la rivire vous ait aveugl pour dire de Mme Rose qu'elle vous a sembl jolie! Un petit coup frapp la porte interrompit Canada. Qu'est-ce? dit-il. --Je venais savoir des nouvelles du malade; comment va-t-il? demanda une voix d'un timbre doux et argentin. Canada courut la porte et l'ouvrit. Oh! vous pouvez entrer; il est debout et tout grouillant comme un brochet, dit-il. Mme Rose salua Georges en souriant. Vous n'avez plus froid; peut-tre avez-vous faim; voulez-vous djeuner? dit-elle. M. de Francalin donna un coup d'oeil son costume, puis la regarda. Oh! la campagne! reprit-elle avec un joli mouvement d'paules. La connaissance tait faite; Georges accepta. Comme il suivait Mme Rose dans une pice voisine o le couvert tait dress, Canada se pencha son oreille. Eh bien! dit-il, trouvez-vous toujours qu'elle soit jolie? --C'est vrai, rpondit Georges; jolie n'est pas le mot: elle a je ne sais quoi qui n'est pas cela et qui est mieux que cela. --Tiens, dit Canada, elle a son coeur dans les yeux. II C'tait la premire fois que Georges voyait Mme Rose, et maintenant qu'il l'avait regarde, il s'expliquait trs-nettement le sentiment bizarre de Canada. On ne pouvait pas dire de Mme Rose qu'elle et une taille de desse, la chevelure de Cypris, un profil de came, et toutes ces perfections que les potes accordent volontiers leurs divinits. tait-elle belle? tait-elle jolie? on ne le savait pas. Elle sduisait par un charme singulier qui tait en elle et qui vous enveloppait doucement comme la chaleur pntrante d'un foyer o brille un feu clair. Ce charme ne provenait ni de la puret de ses traits, qui n'taient pas d'une extrme rgularit, ni de la grandeur et de l'clat de ses yeux, qu'on pouvait voir sans en tre bloui: il provenait de l'harmonie, ce don si rare et si prcieux. Il tait impossible de dsirer qu'elle et le nez plus fin ou la bouche plus petite: il semblait que chacun de ses traits ft prcisment ce qu'il devait tre, et qu'on les avait faits exprs pour elle; le son de la voix rpondait l'expression du regard; le sourire tait bien tel qu'on l'esprait de ses lvres, et, quand on l'avait quitte, on ne pensait pas qu'elle pt tre mieux ou autrement qu'on ne l'avait vue. Le lendemain de cette premire rencontre, Georges n'aurait pas pu dire si Mme Rose tait brune ou blonde, il lui semblait bien, en cherchant, qu'elle avait les cheveux chtain clair et les yeux d'un bleu fonc, mais il n'en tait pas sr; il se rappelait seulement qu'elle avait une grande apparence de jeunesse avec un air rflchi qui augmentait la grce de sa physionomie. Quand elle parlait, elle vous regardait bien franchement dans les yeux; un joli sourire gayait le coin de sa bouche, qui semblait faite pour la vrit. Elle tait naturellement joyeuse et vive, et cependant un voile de mlancolie tait rpandu sur son front, et son regard avait parfois quelque chose de triste et de plaintif comme celui d'une colombe blesse. C'tait moins une lueur qu'un clair fugitif; mais il n'en fallait pas davantage pour comprendre que Mme Rose avait souffert, comme ces petites gouttes d'eau suspendues aux ptales d'un lis indiquent qu'il a plu. M. de Francalin avait demand Mme Rose la permission de la revoir, ne ft-ce que pour la remercier de son hospitalit, et elle la lui avait accorde sans hsitation. Il retourna donc Herblay ds le lendemain; mais ce jour-l Mme Rose tait la promenade. Elle y va souvent quand il fait clair, dit une bonne femme qui avait soin du mnage: si vous voulez rencontrer Mme Rose, il faut venir vers onze heures ou midi. Comme il descendait la cte d'Herblay, M. de Francalin aperut Canada qui ramassait du sable dans la rivire. En trois coups de rame, il fut auprs de lui. Si vous m'aviez hl tout l'heure quand vous avez pass avec _la Tortue_, je vous aurais vit la peine de monter l-haut, lui dit Canada. --Vous saviez donc que Mme Rose n'tait pas chez elle? --Pardine! puisque je viens de la conduire la ferme, de l'autre ct de l'eau.... --Et qui la ramnera? --Moi donc! Est-ce que je n'ai pas des bras et un bateau? est-ce qu'il ne faut pas qu'on gagne sa pauvre vie? Georges, alluma un cigare la pipe de Canada. Dites donc, mon vieux, si vous laissiez de ct votre perche et votre sable?... J'ai l mon pervier, et nous prendrions bien de quoi faire une friture en remontant la rivire. Le pcheur regarda Georges en dessous et secoua d'un air fin les cendres de sa pipe. C'est--dire, monsieur Georges, que vous avez envie de me parler de Mme Rose.... Vous vous tes dit comme a: Je ne connais pas la rose d'Herblay; Canada la connat, faisons causer le vieux. Georges sourit. Eh bien! je suis bon diable, reprit Canada; laissez-moi amarrer mon sabot quelque pied de saule, et je passerai bord de _la Tortue_.... Nous ramnerons Mme Rose de compagnie.... a n'empche pas, grommela-t-il en s'approchant du rivage, que cette conversation va me faire manquer ma journe.... Ce sable que je pche est plein de ferraille, et il y a profit le ramasser. --Est-ce qu'on ne sait pas que tout travail mrite salaire? Venez toujours, dit Georges. La barque attache, Georges prit les rames, Canada l'pervier, et ils remontrent la Seine dans la direction des tirs de Saint-Germain. , que vous plat-il de savoir? reprit le pcheur. --Un peu de tout. --Voulez-vous que je vous dise ma pense, moi? poursuivit Canada sans s'arrter la rponse de M. de Francalin. Vous m'avez tout fait la mine d'un homme qui va devenir amoureux de Mme Rose. Georges haussa les paules. Oh! il ne faut pas faire le ddaigneux; vous l'avez t certainement de personnes qui ne la valaient pas.... On ne vient pas s'enfermer comme un ours Maisons, par la bise et par la neige, sans qu'il y ait une femme l-dessous. Georges rougit. Bon! votre visage m'a rpondu.... Bah! les feuilles vertes remplacent les feuilles mortes, et Mme Rose vous gurira; mais vrai, Dieu! si je croyais qu'il dt lui arriver malheur cause de vous, aussi vrai que voil Tambour, je culbuterais le canot et vous enverrais au fond de la rivire. --Merci! fit Georges. --Oh! c'est une manire de parler. D'ailleurs vous tes un brave garon, et je ne vous veux pas de mal, au contraire. C'est seulement pour vous faire voir ce que c'est que Mme Rose pour moi. Cela dit, Canada assura son pied sur l'avant de _la Tortue_, souleva l'pervier et le lana dans l'eau. Il faut vous dire, reprit-il en retirant les petits poissons qui grouillaient au coeur du filet, que Mme Rose habite Herblay depuis un an ou quinze mois. Elle y est arrive au temps qu'on se fusillait dans les rues de Paris. Cette bonne femme que vous avez vue chez elle l'accompagnait. J'ai pens d'abord que c'tait une dame de l-bas qui avait peur des meutes. Bien sr, me disais-je, son mari va venir, et ils attendront que tout a finisse. Le mari n'est pas venu. --Ah! fit Georges. --Oh! il n'y a pas de _ah_! rpliqua le pcheur en secouant la tte. Mme Rose est une femme du bon Dieu, et il n'y a rien dire sur elle.... Si l'envie vous prend de vous marier, je vous en souhaite une qui lui ressemble.... Eh! ramez plus fort, il n'y a que de la _blanchaille_ par ici.... Approchez-vous du bord.... J'ai ide que nous trouverons des perches de ce ct. --Bon! voil Mme Rose installe Herblay. --Mais attendez donc! vous allez plus vite que les violons.... Elle descendit l'auberge et chercha une maison louer. Il y en avait une justement sur la hauteur avec un jardinet. Le propritaire venait de mourir, et sa veuve la cda tout de suite Mme Rose. Or, que pensez-vous que fit Mme Rose? Elle s'en alla chez M. le cur, et, lui mettant un beau rouleau de pices de cent sous dans la main: Monsieur le cur, lui dit-elle, voil ce qui me reste sur l'argent que j'avais destin au loyer de ma maison. Il faut que les pauvres profitent de ce que je gagne. Il y en avait pour trois cents francs.... Trois cents francs dans un temps o les cus taient si rares, que c'tait comme des objets de curiosits! Et comme elle s'en allait, elle ajouta: Vous leur direz de prier pour moi. a, c'tait de trop. Comme si Mme Rose avait besoin qu'on prit pour elle. Georges regarda Canada. Cette chaleur et cette conviction de la part d'un homme qui avait un peu les moeurs d'un bohmien de rivire l'tonnaient beaucoup; mais le pcheur, accroupi au bord du canot, n'y prenait pas garde, et contemplait la surface de l'eau, au-dessus de laquelle venaient crever de petits globules. Je vous dis qu'il y a des barbillons par l!... Chut prsent! murmura le pcheur. Il amora la rivire en y jetant deux ou trois poignes de grains, et apprta silencieusement son filet. Quand il crut le moment convenable, il jeta l'pervier, et dcouvrit, au premier effort qu'il fit pour le ramener, deux ou trois poissons qui se dbattaient entre les mailles. Hein! sont-ils beaux! dit-il. --, vous l'aimez donc bien? dit Georges en aidant Canada retirer l'pervier. --Mme Rose? Il faudrait avoir un coeur de pierre pour ne pas l'aimer!... Est-ce qu'on ne s'est pas avis de me chercher chicane pour quatre mauvais lapins que j'avais pris au collet dans les bois du gouvernement? On disait aussi que je pchais en dehors des rglements. Et les lois, o taient-elles dans ce moment-l? On en avait dmoli la moiti, et le reste ne valait gure mieux. Et les autorits d'alors, avaient-elles consult les rglements pour entrer aux Tuileries? Je m'entte et je jette le papier timbr au nez des gendarmes, aprs quoi je vais sur l'eau tendre mes lignes de fond. Tout a me conduisit en prison. Il n'y avait pas trente sous au logis, et ma pauvre femme avait la fivre.... Quand j'y pensais la nuit, j'avais des sueurs dans le dos. Enfin je sors au bout d'un mois. Bien sr, me disais-je tout en marchant, je vais trouver la baraque toute pleine d'huissiers, et sans un clou pour pendre mes filets. Ah! bien oui, on n'avait pas drang une chaise, et ma pauvre vieille raccommodait mes chemises sur la porte! C'tait Mme Rose qui avait pay l'amende et pris soin de tout.... Quand je vis a, je courus tout droit chez elle. Mme Rose tait dans son jardin avec un grand chapeau de paille sur la tte. J'avais arrang un beau discours pour la remercier; j'oubliai tout et je sautai sur ses mains pour les baiser.... Dame! j'ai failli les casser.... J'tais comme fou et je pleurais comme une bte. Ah! me dit-elle, vous m'avez fait peur! Je vis bien que mes gros vilains doigts lui avaient fait mal. Je me jetai ses genoux: Battez-moi comme un chien, lui dis-je, je ferai ce que vous voudrez!--Eh bien! reprit-elle en riant, il ne faut plus prendre de lapins. --Et vous n'en avez plus collet? --Moi! jamais!... Ah! par exemple, les gendarmes n'y auraient rien fait; mais Mme Rose!... Elle me l'a dfendu, c'est fini!... a n'empche pas que si je pouvais leur jouer quelque tour, ces gens qui m'ont mis en prison!... a jette un gouvernement par terre, et a ne veut pas que le pauvre monde s'amuse un peu!... a m'a mis du levain dans l'estomac; mais suffit, je m'entends, et si l'occasion vient, on saura la prendre. --a! comment donc s'appelle-t-elle, Mme Rose? reprit Georges aprs qu'il eut laiss Canada exhaler sa colre. --Cette btise!... Elle s'appelle Mme Rose.... Est-ce que ce nom ne vous parat pas joli? --Trs-joli, mais c'est un petit nom; elle doit en avoir un autre? --C'est possible; mais personne ne le lui a demand. Elle a dit qu'elle s'appelait Mme Rose, et tout le monde l'appelle Mme Rose. Au commencement, il y avait des curieux qui faisaient des questions comme vous; prsent, on n'y pense plus. Elle ne voit jamais personne, si ce n'est un monsieur qui est venu d'eux ou trois fois en un an. --Quel monsieur? dit Georges vivement. --Un monsieur comme vous, un monsieur qui parat de la ville. Ah! quels yeux! Quand il vous regarde, on dirait que a vous entre dans le corps comme une vrille. Ce doit-tre quelqu'un de ses parents. Il arrive vers midi et s'en va le soir. Par exemple, il ne part pas sans faire un tour sur la rivire, aprs quoi il me donne vingt francs; c'est un homme trs-bien. Georges prouva comme un sentiment de malaise; ce monsieur de la ville lui gtait Mme Rose. Quelquefois encore, assez souvent mme, poursuivit Canada, le piton remet des lettres Mme Rose. J'ai remarqu qu'elle souriait de moins bon coeur ces jours-l. L'autre matin, il lui en a apport une au moment o elle se rendait la messe; elle l'a lue chemin faisant, et j'ai vu qu'elle devenait fort ple. Elle est reste longtemps dans l'glise prier, et, quand elle est sortie, elle avait les yeux humides comme ceux d'une personne qui a pleur. Cependant cette lettre ne lui annonait la mort d'aucun de ses parents: elle tait cachete de rouge. Ce jour-l, elle a vid sa bourse entre les mains des pauvres; moi, j'aurais volontiers battu tout le village, tant j'enrageais de la voir pleurer. Canada donna un coup d'aviron contre un arbre. Faire du chagrin une si bonne crature! faut-il qu'il y ait de mchantes gens! reprit-il. --Qui sait? dit Georges; la lettre venait peut-tre d'un amoureux. --Elle est dans l'ge o ces maladies vous prennent, rpliqua le pcheur en branlant la tte, et cependant je n'y crois pas, vos amoureux. Mme Rose n'a jamais reu d'autres visites que celles que je vous ai dites, et ces sortes de fous ont des jambes pour courir. Et puis, si Mme Rose a des secrets, ce serait mal reconnatre sa bont que de chercher les pntrer. A prsent, monsieur Georges, vous en savez autant que moi. --Mais comment se fait-il que je ne l'aie jamais rencontre, moi qui cours le pays du matin au soir, et que jamais vous ne m'en ayez parl? --Vous n'allez pas beaucoup du ct d'Herblay, monsieur, et c'est Herblay que Mme Rose demeure. Quant vous en parler, pourquoi l'aurais-je fait? Vous tes dans la saison o le coeur est de paille, et je ne voulais pas vous exposer prendre feu. Canada jeta un coup d'oeil sur la rive. Bon! dit-il, vous me faites bavarder, voil l'ombre des peupliers qui coupe la rivire, il va tre quatre heures; il faut nous hter, si vous ne voulez pas que nous fassions attendre Mme Rose. Georges et Canada prirent chacun une paire d'avirons et firent voler _la Tortue_. En quelques minutes, ils furent par le travers des tirs de Saint-Germain; un long sillage marquait la course du canot. Ramez toujours, dit Canada. Je vais voir si Mme Rose est sur la rive. Il se mit debout, et aperut Mme Rose sur un tronc d'arbre. Ah! c'est vous, dit-elle en saluant Georges; je comprends prsent pourquoi Canada arrive si tard. Elle se leva et s'approcha du canot. Voyons, reprit-elle, donnez-moi la main pour que je saute dans cette coquille de noix. Mme Rose portait ce jour-l une robe de drap bleu, un grand camail et un chapeau rond de feutre gris larges bords; l'animation de la marche et le grand air avaient color son teint: les boucles de ses cheveux tombaient le long de ses joues et sur son cou. Elle tait charmante. Vous tes donc venu me voir? reprit-elle en caressant de la main Tambour, qui frottait familirement sa tte contre la jupe de drap bleu. --Je vous dois bien cela pour le djeuner que vous m'avez donn, rpondit Georges gaiement. --Il tait un peu maigre pour un homme qui sort de l'eau; aussi ne me prendrez-vous plus au dpourvu, et, s'il vous plat encore de sauter dans la rivire, au moins trouverez-vous des ctelettes. --Prenez le gouvernail, dit Canada M. de Francalin; moi je ramerai. Georges prit place l'arrire, et Mme Rose s'assit auprs de lui. Je vous remercie d'avoir pouss jusqu'aux tirs, dit-elle alors; la prsence de votre canot me prouve que vous ne faisiez pas, en remontant Herblay, une simple visite de politesse. Ce que vous avez fait hier m'a donn de vous une bonne opinion, et j'aurais t fche de ne plus vous revoir. Tout cela tait dit avec un air de simplicit et de bonne humeur qui surprenait Georges et le charmait. Il regardait les yeux brillants et doux de sa compagne, et il se demandait quel mystre enveloppait cette florissante vie et retenait tant de sduction dans la solitude d'Herblay. En ce moment Mme Rose avait les yeux tourns du ct de l'horizon o le soleil se couchait. Que c'est beau! dit-elle, en montrant le ciel et le fleuve tout brillants des clarts mourantes du jour. Georges fit signe Canada, qui suspendit le mouvement des rames et laissa _la Tortue_ descendre au fil de l'eau. Le canot tait alors par le travers de La Frette. On sait de quelles grces mlancoliques et de quelles beauts se revtent souvent les soirs d'automne. Le silence n'tait interrompu que par le babil et les rires de quelques petites filles qui jouaient autour de bateaux chous sur la rive. Le vent se taisait. Il n'y avait d'animation que dans la prairie voisine, o des troupeaux de boeufs regagnaient l'table, pousss par un berger. Mille couleurs clatantes se fondaient dans le ciel. Mme Rose, tout entire la magie de ce spectacle, promenait ses regards sur la campagne tout en feu. Georges regardait Mme Rose, et Canada regardait Georges. Tambour s'tait endormi, berc par le balancement insensible du bateau. Un dernier rayon glissa sur le fleuve, et la lumire s'teignit; les teintes d'or firent place aux teintes violettes, le village disparut dans la brume, on ne vit bientt plus que cette clart douteuse qui prcde la nuit et flotte la surface de l'eau; les contours de la rive s'effacrent doucement, et, quand Mme Rose tourna son visage vers M. de Francalin, elle montra des yeux inonds de larmes. Par un mouvement plus subit que la pense, Georges lui prit la main. Qu'avez-vous? lui dit-il. Elle la lui laissa une seconde, puis, la retirant sans affectation: Rien, dit-elle; je ne sais pas quoi je pensais. Elle essuya sa paupire en souriant: Vous ne savez peut-tre pas, dit-elle en le regardant, que la petite Jeanne a la fivre? --Jeanne? rpta Georges. --Eh oui! Jeanne, la fille de la Thibaude, celle que vous avez tire de l'eau.... Comment! vous ne savez pas le nom des gens que vous sauvez, et vous n'allez pas seulement prendre de leurs nouvelles! --Je ne voulais pas, par ma prsence, faire croire la Thibaude que j'avais un droit perptuel sa reconnaissance. --Eh bien! vous avez eu tort. Pourquoi enlever cette pauvre mre la seule chance qu'elle ait de s'acquitter? La petite a pris froid dans l'eau; ce matin, elle a d rester au lit; le mdecin est venu et lui a fait avaler de la tisane. Pour la consoler, j'ai dit la Thibaude de lui acheter une poupe, et je lui ai donn un louis. a servira pour la tisane, et c'est dix francs que vous me devez. Je n'ai pas le droit de gurir toute seule les enfants qui vous doivent la vie. Cette manire dlicate de le faire entrer pour moiti dans sa charit toucha M. de Francalin. Il fouilla dans ses poches pour en tirer dix francs, mais il eut beau chercher partout, il ne trouva rien. Bon! dit-il, cet imbcile de Jacob a vid mes poches! --Eh bien! vous m'apporterez cet argent demain, chez la Thibaude.... Me voici chez moi. En effet, _la Tortue_ approchait du rivage; un lan vigoureux la fit s'engager dans le sable assez loin pour que Mme Rose pt sauter terre sans craindre de se mouiller les pieds. Comme elle allait s'loigner, Canada la retint par le bras. C'est que j'ai aussi quelque chose vous dire, moi, balbutia-t-il en roulant sa main au fond de sa vareuse. Puis Canada s'arrta court la bouche ouverte. Eh bien! quoi? demanda Mme Rose. --Au fait vous ne me mangerez pas!... C'est que j'ai grande envie de vous prier, ainsi que M. Georges, d'ajouter ces dix sous aux vingt francs que vous avez donns la petite. Ils sont en cuivre.... Bien sr, ils ne tiendront pas entre vos doigts. --Donnez toujours, mon brave Canada. Voil dix sous qui rachteront bien des lapins! dit Mme Rose. Et, aprs avoir serr la main calleuse du pcheur, Mme Rose disparut dans la nuit. Est-ce un coeur de femme, a? dit Canada quand il ne la vit plus. Vous voyez, elle me ferait donner tout mon bien! --Oui, oui, rpondit Georges tout bas, et vous pourriez bien avoir raison. Canada cligna de l'oeil. C'est propos de ce que je vous ai dit ce matin que vous me dites cela. Eh! prenez garde, monsieur! de moins jeunes que vous se sont pris ces hameons, et, quand on a mordu, c'est trop tard. Canada et M. de Francalin se sparrent sans plus parler: l'un rejoignit sa barque, portant sur son paule l'pervier plein de poissons; l'autre regagna la crique o il avait l'habitude d'amarrer le canot. Ds les premier bonds que Tambour fit sur le sable, il fureta comme un chien qui cherche une piste, flaira quelques touffes d'herbes, et prit sa course travers la prairie. Georges le suivit lentement; ses jambes le portaient la Maison-Blanche, son esprit tait Herblay. Comme il approchait du chemin qui sparait son domaine de la prairie, il entendit de grands aboiements; il releva la tte et aperut de la lumire chez lui. Au mme instant, la porte du jardin s'ouvrit et un jeune homme en sortit, caressant de la main Tambour, qui faisait des bonds extravagants. Comme Thmistocle la cour du roi des Perses; je viens te demander l'hospitalit, dit le nouveau venu. --Valentin! s'cria Georges. Et les deux amis changrent une vigoureuse poigne de main, tandis que le chien, moustill par ce tmoignage d'affection, sautait sur les jambes de l'un et sur les bras de l'autre, leur marquant sa manire toute la joie qu'il prouvait de cette runion. , dit Georges, Jacob a-t-il prpar la _chambre du Dsespoir_? --Elle est prte! rpondit la voix de Jacob. --Alors rentrons et dnons.... Tu pourras gmir ici tant que tu voudras. III Une heure aprs cette rencontre, Georges et Valentin taient assis en face l'un de l'autre devant une chemine o flambait un grand feu de souches et de fagots. La pice dans laquelle ils se trouvaient tait vaste, haute et claire par sept fentres qui ouvraient sur le midi, le levant et le couchant. Les murs en taient garnis de casiers remplis de livres presque jusqu'au plafond; un panneau tait rserv aux fusils et aux divers ustensiles de chasse, tels que carnassires, sacs plomb et poires poudre. Dans un coin droite, on voyait tous les engins de pche; l'angle voisin, gauche entre deux fentres, tait occup par un tabli de menuisier charg d'outils. Au milieu mme de la pice s'allongeait une table ovale couverte d'un tapis de drap vert et tout obstrue de journaux, de revues, de brochures et de dictionnaires amoncels autour de deux mappemondes entre lesquelles on avait plac des plumes, des crayons et des encriers. Une grande lampe, suspendue au plafond et couverte d'un immense abat-jour de tle, clairait la table. Quelques peaux de renard denteles de drap rouge taient disperses et l sur le parquet. Des oiseaux de proie empaills tendaient leurs ailes au-dessus des casiers, et sur la chemine une magnifique pendule, reprsentant un char d'Apollon d'un beau modle, sonnait les heures avec majest. Cette pendule avec son quadrige de chevaux dors tait comme un souvenir de Versailles perdu la campagne. Quelques armes, telles que yatagans, sabres et pistolets, brillaient dans les intervalles mnags entre les corps de bibliothque. Ajoutez cette runion d'objets de toute sorte une peau de tigre couche devant le foyer, quelques chaises de cuir disposes autour de la table, trois ou quatre grands fauteuils de tapisserie, et on aura tout le mobilier de cette pice, qui servait la fois de salon, de cabinet de travail, de bibliothque et de fumoir, aux htes de la Maison-Blanche. Les deux jeunes gens fumaient, et Tambour dormait devant le feu, le museau entre les pattes. Ainsi donc elle t'a trahi? dit Georges en poursuivant un entretien dont les premiers panchements avaient t changs pendant le dner. Valentin soupira et se mit raconter Georges, qui ne l'coutait que mdiocrement, une de ces histoires parisiennes dont le dnoment ne varie jamais. Le soir o son infortune lui avait t rvle, Valentin, saisi d'indignation et de surprise, avait eu la pense un instant de provoquer son rival. Une rflexion l'avait retenu: pouvait-il rendre son coeur les illusions perdues? Il tait mont chez la perfide, et, dans cette chambre o tant d'heures charmantes s'taient envoles, il avait laiss sa carte avec ces trois mots: Adieu! soyez heureuse. C'est un peu vieux, rpondit Georges avec un sourire; mais enfin cela vaut mieux qu'un coup d'pe. --Tu ris!... Ah! on ne meurt pas de douleur, puisque tu me vois encore. Valentin se leva et fit quelques tours en soupirant; puis, appuyant sa main sur l'paule de Georges: C'est fini, dit-il d'un air sombre, je ne crois plus rien.... Je renonce ces trompeuses cratures.... je m'enferme avec toi.... nous lirons les moralistes qui ont crit contre les femmes; nous les embellirons de commentaires enrichis du rcit de nos dsastres personnels; nous ferons un cours de misanthropie, et, si quelqu'une de nos anciennes connaissances se hasarde frapper notre porte, nous la recevrons coups de fusil.... Tu ne vois personne au moins? --Personne, dit Georges en hsitant un peu. --Bien. Je prtends vivre ici en cnobite. Si tu voyais quelque tre vivant en dehors de Tambour, j'migrerais. --A propos, dit Georges, qui n'tait pas fch de dtourner la conversation; es-tu toujours dans les affaires? --Moi? Fi donc! Il y a six mois que je m'en suis tir. Je n'y entendais rien. J'ai bien vu que ma vocation m'appelait dans la presse. Tu te souviens de quelle force j'tais sur la polmique au collge; j'ai fond un journal; il est mort au plus fort de son succs. J'allais poursuivre ma candidature la dputation, quand la trahison que tu sais a tout bris. Je n'ai de coeur rien. Cependant je sens bien que je suis n pour la politique. Valentin des Aubiers tait l'un des plus vieux amis de Georges. Ils s'taient rencontrs au collge, et n'avaient pas cess de se coudoyer dans la vie, au milieu de laquelle Valentin marchait un peu comme ces coliers qui, rpandus dans les bois, oublient qu'ils ont des broussailles entre les jambes et des racines sous les pieds; chaque nouvelle chute lui semblait la premire; il s'criait avec candeur que ces choses-l n'arrivaient qu' lui. C'taient alors de grands dcouragements qui duraient six jours ou six semaines, aprs quoi il n'y pensait plus, et repartait d'un pied lger avec la mme esprance et la mme scurit. Le prochain accident amenait une nouvelle surprise qui ne le gurissait pas davantage. Ses amis disaient de lui qu' cinquante ans il en aurait vingt-cinq, et que, s'il arrivait la centaine, il faudrait certainement le renvoyer l'cole. Avec une fortune qui lui aurait permis de vivre sa guise, Valentin avait bravement mis le pied dans toutes les carrires, et s'en tait retir imptueusement au premier obstacle. La dernire qu'il embrassait tait toujours la meilleure et celle qui rpondait le mieux ses instincts. A peu prs riche et matre de son temps, Valentin n'avait pas travers Paris sans y faire de ces rencontres qui font ressembler la vie des routes semes d'auberges o des coeurs de toute sorte se tiennent en embuscade, pareils ces hteliers fameux dont Guzman d'Alfarache raconte les prouesses. Toutes les fois que le hasard le faisait entrer dans une de ces auberges, il ne manquait pas de croire qu'il s'y reposerait jusqu' la fin de ses jours, et il faisait ses prparatifs en consquence. Si quelqu'un de ses amis s'aventurait lui dire que ce petit coin du paradis, dans lequel il comptait savourer des dlices toujours nouvelles, n'tait qu'une mchante halte entre deux tapes, il s'indignait et prenait le ciel tmoin du serment qu'il faisait de ne plus partir; mais le coeur volage qu'il adorait accueillait-il un autre voyageur, Valentin tombait dans un morne dsespoir, et demandait navement au ciel comment tant de perfidie pouvait tre claire par la lumire du soleil. Dsormais il n'y avait plus pour lui ni paix ni bonheur; la nuit se faisait dans son me, et il parlait srieusement de passer le reste de ses jours dans une thbade o jamais le pied d'une femme ne pt arriver. La mme bonne foi qu'il avait apporte dans son ivresse, il l'apportait dans son affliction, et celle-ci lui semblait ternelle, comme il avait cru l'autre imprissable. C'tait donc au plus fort d'une de ces catastrophes priodiques qu'il venait demander Georges de l'abriter dans sa solitude. Valentin ne venait pas pour la premire fois Maisons, et ainsi s'expliquait le sobriquet de _chambre du Dsespoir_ qu'on donnait la pice qui lui tait rserve. Le lendemain, au petit jour, Valentin frappa la porte de son ami. Tu dors, toi; tu es bien heureux! Que fais-tu aujourd'hui? dit-il. --Rien. --Eh bien! si tu veux, nous irons djeuner Saint-Germain; c'est l que j'ai connu Clotilde! Nous traverserons la fort, et cette promenade matinale me rendra peut-tre l'apptit que j'ai perdu. --Soit. Georges s'habilla en toute hte et descendit; mais au bas de l'escalier il se souvint que Mme Rose l'attendait chez la Thibaude. S'il voulait tre exact, il n'avait pas le temps d'aller Saint-Germain et d'en revenir; pour rien au monde cependant, il n'aurait consenti manquer ce rendez-vous. Viens-tu? lui cria Valentin. Tambour, qui tait du voyage, appuya la sommation d'un aboiement. Georges cherchait un prtexte et n'en trouvait pas. Il savait Valentin trs-curieux, et il ne se souciait pas de le mettre dans sa confidence. Quel beau thme de longs discours! Cependant il tait rsolu ne pas le suivre jusqu' Saint-Germain. Ah! mon Dieu! s'cria-t-il aprs qu'il eut fait une centaine de pas, j'ai oubli que j'ai affaire de l'autre ct de l'eau.... Herblay. --Chez qui? demanda Valentin. --Chez le cur! rpondit Georges tourdiment. --J'irai avec toi. Georges comprit que Valentin tait dcid ne pas le quitter. Veux-tu pcher? dit-il brusquement. --Tu pches donc? --Toujours; c'est trs-amusant. On a une ligne la main; on pense ce qu'on veut, et le poisson mord. C'est ce qu'il y a de mieux quand on a du chagrin. --Donne-moi une ligne, rpondit Valentin. Georges courut dans sa bibliothque, et redescendit avec tout un appareil de pche. On partit pour le bord de la rivire, et Georges installa Valentin au pied d'un massif de saules qui masquait la vue de tous cts. L'endroit est excellent, il fourmille de goujons, dit-il; en un quart d'heure, on en prend deux douzaines. Reste-l; moi je vais un peu plus loin, derrire ce gros peuplier. Et Georges se mit courir dans la direction du peuplier; mais vingt pas plus loin il se glissa derrire le rideau des saules, gagna la crique o se balanait _la Tortue_, sauta dedans, et passa la rivire grands coups de rames. Cinq minutes aprs, il gravissait la cte d'Herblay toutes jambes, et entrait chez la Thibaude. Enfin! s'cria Mme Rose; j'ai cru que vous n'arriveriez jamais. --C'est que j'avais un ami, et qu'il ne me quittait pas. --Il fallait l'amener avec vous. Georges ne rpondit rien; il et t fort en peine d'expliquer pourquoi il n'avait pas voulu que Valentin l'accompagnt dans sa visite, et cependant il et renonc au plaisir qu'il en attendait plutt que de le partager avec son ami. Mme Rose le regarda; un peu troubl, il s'assit et passa un mouchoir sur son front baign de sueur. Bont du ciel! faut-il que vous ayez couru! reprit-elle. Et, furetant dans tous les coins de la cabane, elle prpara un verre d'eau rougie qu'elle lui prsenta. Maintenant, dit-elle aprs qu'il eut bu, c'est dix francs que vous me devez. Je me suis mis en tte d'assurer une dot cet enfant. Cela l'aidera trouver un mari et vous apprendra tirer de l'eau les personnes qui se noient. Georges vida sa poche dans la bourse de Mme Rose, qui en versa le contenu sur le lit de la petite fille. Es-tu riche! hein? dit-elle. L'enfant tout tonne prit les grosses pices blanches entre ses doigts. Oh! mre, un sou tout jaune? s'cria-t-elle en tirant un louis du milieu de son trsor. Mme Rose embrassa l'enfant. Mre Thibaude, dit-elle, ramassez tout cet argent sans oublier le sou jaune. Vous en userez pour les besoins de votre fille, et s'il vous manque quelque chose pour le mnage, Jeanne vous prtera bien tout ce qu'il faut. M. de Francalin se rapprocha de Mme Rose, et leurs ttes se rencontrrent au-dessus du petit lit o l'enfant jouait avec une poupe de carton qui lui semblait magnifique. Jeanne a la fivre, dit Mme Rose demi-voix.... Voyez. Georges prit la main de l'enfant. Et Jacques? dit-il. --Oh! Jacques trotte comme une souris. C'est le garon qui a failli se noyer, et c'est la fille qui est malade. Il faudra un mdecin tous les jours. --En avez-vous parl la Thibaude? --Je m'en suis bien garde; elle aurait peur de la dpense. Qui sait si ce pauvre mnage n'a pas de dettes? Regardez cette couverture; il y a plus de trous que de laine. On enverra le mdecin sans prvenir personne. Il faut aussi des hardes et du linge. Nous cornerons la dot, et nous remplirons les armoires. Cela vous va-t-il? --Volontiers. Je serai votre dbiteur. --Alors nous allons chercher le mdecin et tout acheter. Avez-vous _la Tortue_ par l? --Le canot? il est au bas de la cte. --Eh bien! vous allez me conduire jusqu' Maisons, et avant ce soir le mnage aura tout ce dont il a besoin. Mme Rose caressa Jeanne, dit bonjour la Thibaude, et sortit d'un pied leste. Est-ce donc ainsi que vous passez toutes vos journes? lui dit Georges tandis que _la Tortue_ glissait au fil de l'eau. --Quand l'occasion s'en prsente, on la saisit; il n'y a pas beaucoup de distractions Herblay, on prend celles qui se trouvent. --Mais, si j'en crois le peu que j'ai vu, au train dont vont les distractions, les malheureux doivent vous bnir. --Ils sont bien bons!... Que voulez-vous que je fasse les jours de pluie? On entre un peu partout, un jour par-ci, un jour par-l, et, au lieu d'acheter des robes qu'on ne mettrait gure, on achte des couvertures et des jaquettes qui servent toujours.... Cela occupe. --N'importe, amusement ou charit, les pauvres perdront beaucoup quand vous retournerez Paris. --A Paris? oh! je n'y retournerai pas de sitt, si mme j'y retourne jamais. --Alors voulez-vous me mettre de moiti dans vos distractions? --Vous comptez donc passer l'hiver Maisons? --Oui. La rponse vint si vite, et le regard qui l'accompagna fut si franc, que Mme Rose ne put s'empcher de sourire en rougissant. Un lger brouillard qui courait sur l'eau les enveloppait. A quelques pas du bateau, on ne voyait rien: ils taient comme seuls au monde. Un peu d'embarras se glissa entre eux. Mme Rose ramena sa mante autour d'elle et regarda dans la brume, o l'on voyait par intervalles se dessiner la silhouette grise des peupliers. Georges pressa le mouvement des rames pour arriver plus vite. Peut-tre pensaient-ils tous deux aux circonstances inconnues qui les avaient contraints, si jeunes l'un et l'autre, chercher l'isolement dans la campagne et s'y renfermer pendant la froide saison. De longs aboiements les tirrent de cette rverie, qui les unissait leur insu, et en abordant sur le rivage ils virent Tambour qui, pour distraire son ennui, guerroyait contre les vaches qu'on menait l'abreuvoir. Ah! mon Dieu! s'cria Georges, pourvu que mon ami n'ait pas suivi le chien! Mme Rose le regarda gaiement. Voil un ami qui vous fait grand'peur, dit-elle. --Oh! je l'aime beaucoup, dit Georges, qui venait de s'assurer par un coup d'oeil de l'absence de Valentin. Il siffla Tambour, qui laissa l ses vaches et vint tout courant se jeter sur Mme Rose. Ah! madame, reprit Georges, il faudra que vous vous y fassiez. A prsent qu'il vous met au nombre de ses connaissances, il ira partout vous dire bonjour. Mme Rose caressa le chien et prit le bras du matre. L'ombre tait venue quand M. de Francalin quitta Mme Rose. Il ne lui semblait pas qu'il et pass plus d'une heure avec elle. A son retour, il aperut Valentin, qui se promenait devant la Maison-Blanche pas prcipits. Le bout de son cigare brillait comme un phare. On voyait qu'il fumait avec rage. Ah! te voil! cria Valentin, qu'un bond de Tambour avait surpris dans sa promenade. Et ce peuplier sous lequel tu paraissais si impatient de t'asseoir, l'as-tu trouv? --Je t'ai fait attendre? rpondit Georges. --Attendre!... c'est--dire que voil trois heures que je n'attends plus! Georges passa son bras sous celui de Valentin. Voyons, ne te fche pas, reprit-il; qu'aurais-tu fait chez le cur?... Et puis il y a des heures o j'ai besoin d'tre seul. C'est une manie. Est-ce que a ne te prend jamais, ces ides-l? --Oh! si! rpondit Valentin d'un air tragique. --Eh bien? faisons une convention. Quand l'un de nous aura ses humeurs noires, il mettra une feuille d'arbre son chapeau. La feuille mise, il sera en quarantaine. Nous conomiserons ainsi les frais d'explication. Cela te va-t-il? --Cela me va. Seulement tu aurais d penser la feuille plutt. --Les bonnes ides ne viennent pas tout de suite. Ainsi c'est convenu: la feuille arbore, c'est la cocarde du silence et de l'isolement. Si je la mets quelquefois, tu ne te fcheras pas? --Oh! ne te gne pas; je la mettrai souvent. Ds demain j'en aurai une, et je vais la cueillir. Le lendemain matin Georges et Valentin ne purent s'empcher de sourire en se regardant: ils avaient tous deux une feuille d'arbre attache leur chapeau; mais, fidles la foi jure, ils se salurent de la main sans se parler. Georges allait rejoindre Mme Rose; Valentin allait se promener avec son dsespoir. IV Ils vcurent ainsi quelque temps; les feuilles allaient et venaient. Valentin jurait ses grands dieux qu'il ne ferait plus aucune femme l'honneur de l'apercevoir; mais souvent dj il retournait Paris et y demeurait un jour ou deux, quelquefois trois ou quatre. C'tait comme de petites vacances qu'il donnait sa douleur. Georges trouvait tout bien, pourvu qu'on lui permt de gravir la cte d'Herblay chaque matin. Quand un hasard s'opposait ce qu'il vt Mme Rose, la journe lui semblait vide. Malgr l'humeur gale de sa voisine et la srnit qu'on voyait en elle, on sentait qu'il y avait un chagrin dans sa vie, comme on devine certains bouillonnements qui rident la surface des lacs que des sources invisibles s'panchent dans leurs secrtes profondeurs; mais ce chagrin, M. de Francalin ne se l'expliquait pas, et Mme Rose n'en parlait jamais. Elle avait une manire de regarder bien en face, avec des yeux limpides et chastes, qui rendait toute question presque impossible, et ce n'tait pas Georges qui aurait eu l'intrpidit de lui en adresser. On sait que Mme Rose vivait seule avec une vieille servante dans une petite maison o jamais elle ne recevait personne, si ce n'est M. de Francalin, le cur d'Herblay et quelques notables du village qui venaient lui demander des secours pour leurs pauvres. Cette solitude profonde, avec toutes les apparences des habitudes les plus lgantes, n'tait pas dj tout fait ordinaire. On sait en outre que le piton lui remettait souvent des lettres qu'elle lisait avec avidit et qui la jetaient dans un grand trouble. Georges l'avait quelquefois surprise aprs ces lectures, et il voyait sur ses joues comme des traces de larmes. Il ne pouvait alors s'empcher de penser cet inconnu qui deux ou trois fois avait paru Herblay et qu'il n'avait pas vu. tait-il pour quelque chose dans ces larmes secrtement verses? Quel titre avait-il au souvenir de Mme Rose, et quelle place tenait-il dans son intimit? Canada avait racont M. de Francalin que, dans les premiers temps du sjour de Mme Rose Herblay, on avait pluch sa conduite jour par jour, heure par heure. Les plus mchantes langues n'avaient pu rien dcouvrir qui prtt aux mdisances. On en vint penser que, si elle avait quelque sujet d'tre malheureuse, c'tait un grand crime de la part de ceux qui en taient la cause. Quelques indices pouvaient faire croire qu'elle tait de Paris, ou que du moins elle l'avait longtemps habit, puisqu'elle y allait encore de temps autre; mais on ne pouvait tirer aucune consquence de ces voyages, qui taient d'ailleurs fort rares et fort courts. Mme Rose rappelait, dans sa retraite d'Herblay, ces beaux oiseaux qu'un coup de vent a jets sur des rives lointaines et qui s'y arrtent quelque temps. On ne sait d'o ils viennent, on ne sait o ils vont. Au plus fort de l'hiver, aprs deux mois de sjour Maisons, et quand les branches de houx avaient remplac les feuilles jaunes ramasses chaque matin et dont se paraient les jeunes gens, Valentin laissa voir une grande ngligence dans la toilette de son chapeau. Souvent mme il faisait de longues absences de plus en plus renouveles; mais quand il tait la Maison-Blanche, Georges tait peu prs sr de le trouver sur son passage aussitt qu'il mettait le pied dehors. Un matin qu'il avait oubli de se couvrir de l'emblme protecteur, Valentin l'aborda rsolment. Je connais ta solitude, lui dit-il; elle a les cheveux chtins et les yeux bleus. Georges se mordit les lvres. Aprs? dit-il d'un ton bourru. --Oh! ne te fche pas! Tu as le got bon, et je comprends qu'on passe l'hiver auprs d'elle; tu aurais d seulement me prvenir plus tt; je ne t'aurais pas si longtemps drang. Georges frappa du pied. Mais que crois-tu donc? s'cria-t-il. --Parbleu! c'est assez clair. Tu habites le parc de Maisons, elle demeure Herblay; la Seine vous spare, mais l'amour a jet un pont sur l'eau, et vous faites vous deux la plus jolie pastorale qu'on puisse voir! Je m'explique prsent pourquoi tu courais si souvent chez le cur. --Ne va pas plus loin! s'cria Georges en saisissant le bras de Valentin; je n'ai pas mme bais la main de Mme Rose. Valentin partit d'un grand clat de rire. Ah! elle s'appelle Mme Rose, et tu en es l! dit-il. Georges regarda Valentin tout surpris. Tu la connais donc; reprit-il. --Point du tout; mais quoi bon? Raisonnons un peu, s'il te plat. Voil une femme avec qui on ne voit ni pre, ni frre, ni mari (j'ai bien pris mes renseignements), qui demeure toute seule Herblay, et qui s'appelle Mme Rose! Est-ce assez de preuves, ou de symptmes, si le mot te parat trop vif? Valentin continua quelque temps sur ce ton de persiflage. Les arguments ne lui manquaient pas pour dtruire les objections de Georges mesure que celui-ci les produisait. La bonne rputation de Mme Rose ne tmoignait qu'en faveur de son adresse; cette charit inpuisable qu'elle montrait prouvait qu'elle avait la main prodigue. Ce mystre dont elle s'entourait n'indiquait-il pas suffisamment qu'elle avait une vie antrieure cacher? Quelque jour on dcouvrirait qu'elle s'appelait de son vrai nom Mme de Saint-Phar ou Mme de Saint-Pierre. Il arrive souvent que les choses qui impressionnent le plus douloureusement sont prcisment celles auxquelles on s'arrte le plus volontiers. Chaque parole de Valentin blessait Georges au coeur, et il en gardait l'empreinte profondment. Il faut dire aussi que tous ces raisonnements prsents sous une forme railleuse, il se les tait faits lui-mme bien des fois. Il ne croyait pas beaucoup aux vertus caches comme les violettes au fond des bois, ces mes blesses qui ensevelissent leurs larmes dans le silence et la retraite, pareilles aux biches qui meurent sous l'ombre muette des taillis. Le motif qui l'avait conduit Maisons le rendait peu propre ces chres croyances qui sont l'apanage des jeunes esprits. Il ne pouvait pas non plus oublier les visites de l'inconnu qui payait si gnreusement Canada une promenade en bateau; que de fois ce souvenir cruel ne l'avait-il pas troubl dans son bonheur! Mais en prsence de Mme Rose il subissait le charme et ne voyait plus qu'elle. A la voix moqueuse de son ami, les soupons lui revenaient en foule. Certainement ce que Valentin disait dans ce moment tait en parfaite contradiction avec ce qu'il avait fait lui-mme toute sa vie et ce qu'il tait prt faire le lendemain; mais en quoi la logique parat-elle dans les actions humaines? Ce n'tait pas d'ailleurs un motif pour amoindrir l'effet de ses remontrances. Georges allait et venait, et mchait avec fureur un cigare qu'il finit par jeter violemment. En tirant de sa poche un tui pour lui en offrir un autre, Valentin fit tomber une lettre couverte d'une criture fine qu'il s'empressa de ramasser. Qu'est-ce que cela? dit Georges. --Une lettre d'affaires qui me force retourner Paris, mais pour quelques jours seulement, rpondit Valentin un peu troubl. Georges le regarda. Une lettre d'affaires sur papier rose! bon, voil que ta maladie te reprend, s'cria-t-il, heureux d'exercer des reprsailles. --Accompagne-moi, et tu verras que Mathilde ne ressemble pas toutes les autres! rpondit Valentin avec une exaltation inaccoutume. Ce cri tait comme le chant de l'insurrection; adieu le chagrin, le dsespoir n'tait plus de saison. Georges haussa les paules, mais l'impression que Valentin avait veille resta dans son coeur. Il n'alla pas Herblay ce jour-l ni le jour suivant; il gronda Ptronille et repoussa Tambour, qui ne savait quoi attribuer ces accs de mauvaise humeur et s'en vengeait en disparaissant jusqu'au soir. Quand Valentin partit, Georges l'assura qu'il ne tarderait pas le rejoindre, et le quitta pour prparer sa malle; mais il tourna du ct de la rivire et monta sur _la Tortue_. Il n'avait pas donn dix coups de rames, qu'il aperut Mme Rose sur la rive oppose et Tambour auprs d'elle. Il salua la dame et siffla le chien sans s'arrter. Le coeur lui battait l'touffer. Tambour arriva la nage en rechignant, et son matre le jeta au fond du canot d'un coup de pied. Il rentra le soir mcontent de lui et mcontent des autres; le dner que Ptronille servit lui parut dtestable; il prit un livre, s'enferma et ne put lire. Les plaintes du vent qui soufflait lui rappelrent une soire qu'il avait passe auprs de Mme Rose, Herblay, au coin du feu. Jamais soire ne lui avait sembl si courte. Avec quel plaisir ne regardait-il pas la lumire qui brillait derrire les vitres de la maisonnette, tandis qu'il descendait la cte au bas de laquelle son canot l'attendait! Ah! pourquoi Valentin est-il venu? murmura-t-il. Le lendemain, il passa la rivire sans y penser; il n'avait pas dormi de la nuit. Il monta chez la Thibaude et poussa la porte. Mme Rose tait assise au pied d'un petit lit dans lequel Jeanne tait couche. Elle mit un doigt sur sa bouche en le voyant. Ne faites pas de bruit, dit-elle, la petite repose. --Qu'est-il donc arriv? demanda Georges en apercevant la Thibaude, qui pleurait dans un coin. --Jeanne a failli mourir depuis qu'on ne vous a vu, rpliqua Mme Rose en parlant tout bas; elle a eu un transport au cerveau. Elle s'est endormie ce matin, et le mdecin pense qu'elle est hors de danger; mais il a recommand beaucoup de repos et de prcautions. J'ai voulu l'emmener chez moi, sa mre n'a pas voulu. --Mais non! dit la Thibaude en se rapprochant du lit de Jeanne d'un air farouche, comme une louve dont on menace les petits. Cette mre si rude, qui frappait son garon au moment o on le retirait de l'eau, avait des larmes dans les yeux en regardant dormir sa fille. Elle se baissa et embrassa les draps qui la couvraient. Georges, qui regardait tour tour la Thibaude et Mme Rose, s'aperut alors que celle-ci avait les yeux fatigus et le teint battu comme une personne qui a longtemps veill. Il se rapprocha d'elle. Qu'tes-vous devenu? lui dit-elle; si je n'avais pas vu Tambour tous les jours, j'aurais cru que vous tiez malade. --Vous en seriez-vous informe seulement? dit M. de Francalin. --Certainement; vous me croyez donc bien peu attache mes amis? Pourquoi ne vous tes-vous pas approch de moi hier, quand vous tes pass sur la rivire avec _la Tortue_? Je vous ai fait signe avec la main; vous avez dtourn la tte. --J'tais fou, rpondit Georges. Si la prsence de la Thibaude ne l'avait pas retenu, il se serait jet aux pieds de Mme Rose et lui aurait bais les mains avec transport. Rien ne lui restait plus dans l'esprit de tout ce que Valentin lui avait dit. Ces soupons qu'il avait vaguement conus et ce ddain que la veille il avait montr lui semblaient le plus grand des crimes. Ainsi vous avez veill auprs de ces pauvres gens? reprit Georges attendri. Vous ne craignez pas que la fatigue vous rende malade? --Moi! Qu'ai-je de mieux faire? dit Mme Rose. La nuance de tristesse qui perait dans ces paroles ne pouvait chapper Georges; son motion s'en augmenta. Sous prtexte de caresser Tambour, qui venait brusquement de se jeter entre eux, il se baissa et embrassa le bas de la mante qui enveloppait Mme Rose. Il avait le coeur gonfl. Comme il arrive toujours, la raction victorieuse le poussait plus loin qu'il n'tait jamais all. Si Valentin se ft prsent la porte, il l'aurait battu. Faut-il ajouter que Georges resta toute la journe Herblay, et qu'il ne manqua pas d'y retourner le lendemain? Tambour n'tait pas le plus leste partir. Jeanne tant la protge de M. de Francalin comme elle tait celle de Mme Rose, les prtextes ne lui manquaient pas pour entrer chez la Thibaude toute heure; d'ailleurs, vrai dire, il n'en cherchait plus. Il lui avait t impossible de taire Mme Rose le motif de cette absence qu'elle avait remarque: si une force secrte le poussait s'en confesser, peut-tre esprait-il aussi tirer d'elle quelque explication; mais de ce ct-l son espoir fut du. Mme Rose couta son aveu avec un sourire o une sorte de mlancolie se mlait l'tonnement. Si vous me connaissiez mieux, dit-elle, rien de semblable ne vous serait venu l'esprit; mais je suis seule: ce n'est donc pas votre faute si vous m'avez mal juge. Cette rsignation toucha M. de Francalin plus que ne l'auraient fait mille protestations d'innocence. Quand la petite Jeanne fut tout fait rtablie, Georges pria Mme Rose d'accepter dner la Maison-Blanche pour lui bien prouver qu'elle ne lui en voulait pas. J'y consens, dit Mme Rose, mais une condition: c'est qu'au lieu de dner nous djeunerons; quand on est seule, les choses qu'on fait, il faut les faire au grand jour. Le matin du jour convenu, Georges et Tambour allrent prendre Mme Rose dans sa petite maison d'Herblay. _La Tortue_, que ce poids nouveau semblait allger, traversa lestement la rivire. Tambour manifestait sa joie par mille cabrioles; pour ne pas s'loigner de la main caressante de Mme Rose, il ngligea le taureau noir, dont il entendait au loin les mugissements. La table tait dresse dans une petite pice qui donnait sur la prairie et qu'clairait un gai soleil. Ptronille s'tait surpasse dans l'ordonnance du menu, et Jacob avait trouv des fleurs pour gayer le service. Pendant le djeuner, Georges se montra plus embarrass que Mme Rose. Mille choses lui venaient aux lvres qu'il ne disait pas. Il tait heureux, mais inquiet; il lui semblait que les aiguilles de la pendule en marchant lui drobaient une part de son bonheur. Le repas fini, ils visitrent ensemble le jardin et la maison. La bibliothque surtout les retint longtemps. Elle tait ouverte au jour de tous cts; l'clat du feu ptillant se mlait aux rayons du soleil qui entrait joyeusement par les fentres. Mme Rose avisa dans un coin, au-dessus de la chemine, un portrait de femme en mdaillon. Elle le prit et l'examina. C'est une bien jolie femme, dit-elle. --Je l'ai cru quelque temps, rpondit Georges. Il s'empara du mdaillon que Mme Rose avait pos sur la chemine et le jeta dans le feu. Tout le visage de Mme Rose devint rouge. Elle avana la main pour le retirer; Georges la saisit. Il est trop tard prsent, dit-il. Il sentait que la main de Mme Rose tremblait entre les siennes, tandis que la flamme dvorait le mdaillon; elle la dgagea doucement et regarda par la fentre, ne sachant comment dissimuler son trouble. Georges gardait le silence. Il s'tait fait comprendre tout d'un coup, en quelque sorte malgr lui, et craignait de parler, de peur d'offenser sa compagne. Ils restrent ainsi l'un prs de l'autre quelque temps, immobiles et tremblants. Tambour, qui jouait entre eux, les poussait gaiement de son museau; ils le caressaient quelquefois de la main, mais vitaient de se regarder. Voil que le soleil se couche, dit enfin Mme Rose. --Dj! s'cria Georges navement. Ils retournrent Herblay par le mme chemin qu'ils avaient pris pour venir, et Tambour fut encore du voyage. Au revoir, dit Mme Rose doucement quand elle fut devant sa porte. Georges descendit la cte d'Herblay en bondissant. Lorsqu'il fut au bord de la rivire, il se retourna et vit au loin dans la nuit une lumire qui brillait la fentre de Mme Rose. Ah! dit-il demi-voix, elle m'aimera peut-tre un jour.... peut-tre m'aime-t-elle dj! Il sauta dans son canot et le laissa descendre au fil de l'eau; il regardait le ciel plein d'toiles; il avait le feu dans le coeur; il lui semblait qu'il avait vingt ans. Oh! hier! oh! mes chagrins! o tes-vous? dit-il. A quelque temps de l, il reut un billet de Valentin, dont il n'avait pas eu de nouvelles depuis son dpart de la Maison-Blanche. Par ce billet orn de quelques plaisanteries sur l'amour de Georges pour la solitude, Valentin prvenait son ami qu'il se proposait de lui rendre visite le lendemain avec quelques personnes de ses amies, et qu'on lui demanderait djeuner. Un post-scriptum plus long que le billet ajoutait que Mathilde serait de la partie. Elle avait dsir faire la connaissance de M. de Francalin, et Valentin n'avait rien eu de plus press que de cder ce voeu. Pourquoi n'y a-t-il pas deux Mathilde sur la terre? Tu serais heureux! disait-il en finissant. Georges sourit et donna ordre Jacob de tout prparer pour le djeuner; mais le lendemain, quand Ptronille lui demanda o il faudrait dresser le couvert, l'ide que tout ce monde tapageur et vagabond s'abattrait dans cette mme pice que Mme Rose avait traverse lui devint tout coup insupportable; il lui sembla que ce serait une profanation, et que rien ne pouvait l'excuser. Tout ce bruit, tous ces rires, toutes ces chansons, ces robes de soie quivoques, ces dentelles frelates dans cette maison o la chastet avait laiss son parfum, rvoltaient sa pense. Son coeur en avait comme le dgot. Il appela Jacob et lui cria de courir au _Petit Havre_, et d'y retenir bien vite la chambre la plus grande. Ptronille fut invite renverser ses fourneaux et transporter tout le produit de sa science dans la cuisine de l'auberge. Aprs quoi, reprit-il, vous fermerez la porte, et, si l'on vous interroge, vous direz que je ne rentrerai pas de quinze jours, parce que les chemines fument. Ptronille gronda, Jacob obit sans rpondre, comme c'tait son habitude, et Georges alla bravement se poster sur la grande avenue de Maisons pour attendre ses convives, qu'il mena tout droit l'auberge. Quoi! ce n'est pas chez toi que nous allons? dit Valentin. --La cuisine est en rparation. --Bon! tu nous feras voir la bibliothque. --Les maons l'ont ravage. --Alors nous nous promnerons dans le jardin. --Il est tout effondr. Valentin regarda Georges sournoisement. Je vois ce que c'est, reprit-il, la _solitude_ demeure la Maison-Blanche. --coute, rpondit Georges en pressant le bras de Valentin avec un accent o le rire se mlait la colre, tu as du vin de Bordeaux et du vin de Champagne, des volailles exquises et des pts dlicieux; bois et mange; mais si tu me parles encore d'elle, ici surtout, il faudra que je te tue, aussi vrai que tu es mon ami. --Je te comprends, rpliqua Valentin en regardant Mathilde. C'est comme moi, tu aimes! Georges lui tourna le dos. Jamais journe ne lui parut plus longue. Toute son intelligence s'appliqua conduire ses convives loin de la Maison-Blanche; toute sa crainte tait que le hasard ne lui ft rencontrer Mme Rose. Chaque fois qu'il apercevait une robe de femme au dtour d'une alle, il tressaillait. Parler d'elle ou la laisser voir par une telle compagnie lui paraissait un sacrilge. Cet amour n dans la retraite, et que le monde ignorait, lui avait comme rendu toutes les dlicatesses et toutes les susceptibilits charmantes des premires motions. Il n'entendait rien de ce qu'on disait autour de lui; c'tait comme si l'on se ft exprim en une langue trangre. Les propos les plus extravagants et les rires les plus vifs n'y faisaient rien. C'est donc l ce qu'on appelle de la gaiet? disait-il; et il ne comprenait pas qu'il et jamais pu tre gai de la mme manire. Aprs le djeuner, on dna, et il fallut mettre le village sac pour trouver un menu prsentable. Au dessert, on fit grand bruit. Tous ces cris, toutes ces plaisanteries, qui avaient la prtention d'tre spirituelles, jetrent M. de Francalin dans une mlancolie singulire; il regardait les convives tour tour avec tonnement. Sont-ils malheureux de s'amuser ainsi! rptait-il. Le dner fini, on voulut se promener en bateau. Les bords de la Seine retentirent de chants. Georges trouva qu'on lui gtait sa rivire. Combien elle tait plus belle quand _la Tortue_ y passait seule avec Mme Rose! Quand la compagnie songea se retirer, le dernier convoi du chemin de fer tait parti. On dut mettre en rquisition toutes les voitures du pays pour trouver des moyens de transport. Quelques tours de roue emportrent enfin la dernire chanson et le dernier adieu. Georges prit sa course du ct d'Herblay. Il tait bout de patience et avait besoin de respirer un peu le mme air que respirait Mme Rose pour se rafrachir. Le temps tait magnifique. Le croissant de la lune montait au-dessus de la fort de Saint-Germain. Les premires senteurs de la verdure nouvelle remplissaient l'atmosphre. Georges cueillit dans les haies de gros rameaux de branches fleuries; il en fit un bouquet qu'il posa sur l'appui d'une fentre derrire laquelle Mme Rose travaillait souvent. Elle le verra demain, dit-il, et il faudra bien que sa premire pense s'adresse moi! Quand il rentra la Maison-Blanche, Jacob lui remit une lettre timbre de Beauvais. Tiens! de ma tante! dit Georges. La baronne Alice-Augustine de Bois-Fleury priait en quelques lignes son neveu de la venir voir Beauvais, o elle avait dcouvert une jeune fille d'extraction noble qu'elle dsirait lui faire pouser; elle ajoutait que jamais occasion meilleure ne se prsenterait, et faisait entendre qu'une bonne moiti de sa fortune rcompenserait la soumission de son bon neveu. Bonsoir! dit Georges en jetant la lettre. Il souffla la bougie et s'endormit en pensant Mme Rose. Lorsque M. de Francalin se prsenta le lendemain vers dix heures chez Mme Rose, elle n'y tait dj plus. Gertrude lui annona qu'elle avait d se rendre Paris de grand matin; elle ne savait pas quelle heure sa matresse rentrerait. La lettre qui l'a fait partir l'a rendue bien triste, reprit Gertrude. --Ah! c'est une lettre! dit Georges. Ce seul mot rveilla en partie les doutes que Valentin avait excits dj; il se souvint de l'inconnu. Georges se promena devant la maison sans parler jusqu' midi. Il craignait d'interroger la bonne femme, et chaque instant il ouvrait la bouche pour le faire. Afin de ne pas succomber la tentation, il s'loigna. Tambour le suivait; mais, habitu qu'il tait aux rveries de son matre, il ne se gnait pas pour courir un peu de tous cts. Quelle tait donc cette lettre mystrieuse qui appelait si prcipitamment Mme Rose Paris? Quel lien l'attachait encore un pass mystrieux dont elle subissait l'influence? pourquoi n'en parlait-elle jamais? pourquoi mme vitait-elle avec une sorte d'attention inquite tout ce qui pouvait en rappeler le souvenir? N'tait-elle donc pas sre de l'ami qu'elle avait rencontr, et craignait-elle de s'ouvrir un coeur qui lui appartenait tout entier? Cette crainte ne l'autorisait-elle pas croire qu'il y avait quelque fondement de vrit dans les soupons mis par Valentin? Georges se dbattait vainement contre toutes ces rflexions; elles le poursuivaient sans relche, avec l'obstination de ces insectes qui assaillent un voyageur en t. Pour se dlivrer de cette obsession tyrannique, il rsolut de parler franchement Mme Rose, et retourna pas rapides vers Herblay. Elle n'y tait pas encore arrive. Il s'assit sur un banc quelques pas de la maison et regarda devant lui. Il n'avait fallu qu'une minute pour changer en trouble la profonde quitude o il vivait. Mme Rose s'tait peut-tre loigne pour ne plus revenir. Maintenant il la croyait capable de toutes les fautes dont son esprit, la veille encore, aurait repouss la pense avec horreur. Cette existence retire qu'elle menait dans un village cart n'tait certainement qu'une expiation, ou peut-tre mme qu'un entr'acte entre deux quipes. Par un de ces revirements subits dont les mes passionnes connaissent l'empire, les mmes choses qui hier lui faisaient croire l'innocence de cette vie chastement abrite sous un toit modeste lui semblaient autant de preuves de la perfidie et de la corruption de Mme Rose; il s'tonnait seulement de la place qu'elle pouvait tenir dans son coeur. Il avait t la dupe et le jouet d'une coquette; comment se refuser l'vidence? C'tait bien la peine d'avoir trente ans sonns, pour tomber dans des piges auxquels les coliers ne se prenaient plus! Paris me gurira! dit-il, et il se leva brusquement. Au mme moment, il aperut Mme Rose qui montait la cte; il courut au-devant d'elle: Ah! qu'il me tardait de vous revoir! dit-il. Craintes, soupons, colres, tout avait disparu comme par enchantement; il ne pensait plus qu'au bonheur de voir Mme Rose et de lui parler. Elle lui prit le bras et le pressa silencieusement contre le sien. Elle avait dans la physionomie quelque chose de grave et de recueilli qu'il ne lui connaissait pas. Elle regarda la campagne, o les premires chaleurs du printemps avaient sem les parfums de la violette. Si vous n'tes pas fatigu, nous nous promnerons un peu, dit-elle, j'ai besoin d'air. Ils prirent par un sentier qui descendait vers la rivire. Mme Rose paraissait absorbe par une pense intrieure. Ne pourriez-vous pas me dire ce qui vous proccupe? demanda Georges timidement. Si vous avez un chagrin, ne puis-je en prendre la moiti? Mme Rose secoua la tte. Non, dit-elle, c'est une lettre qui a caus cette tristesse, cette agitation o vous me voyez, et, si je ne l'avais pas reue, peut-tre serais-je plus triste et plus agite encore. Un sentiment de jalousie se glissa dans le coeur de Georges. Celui qui a crit cette lettre a donc une bien large part d'influence dans votre vie? dit-il avec amertume. --Laissons cela, rpondit Mme Rose. Elle tourna la tte du ct de la brise qui soufflait, et l'aspira avec dlices. Ah! qu'il fait bon ici! reprit-elle, et que vous tes heureux de pouvoir y demeurer toujours! Cet impntrable mystre dont Mme Rose s'enveloppait, cette volont qu'elle montrait de ne pas permettre qu'on en soulevt un seul ct, irritrent M. de Francalin. Oh! toujours, c'est incertain, reprit-il d'un ton lger. Moi aussi, j'ai reu une lettre d'une tante que j'ai dans le dpartement de l'Oise, Beauvais; elle veut me marier avec une riche hritire qui fait l'ornement de ce chef-lieu. --Ah! fit Mme Rose. --Oui, ma tante, la baronne Alice-Augustine de Bois-Fleury, prtend que je ne saurais rester plus longtemps clibataire sans compromettre la dignit et l'clat de mon nom. Il faut vous dire que cette excellente baronne, baronne je ne sais pourquoi, a pris son titre au srieux, et assure que mon nom de Francalin drive de _franc-alleu_, ce qui dmontrerait tout au moins que mes anctres taient les compagnons d'armes de Mrove et de Clodion le Chevelu. Une si noble descendance ne saurait se perdre sans forfaire l'honneur. C'est pourquoi madame ma tante s'est mise en qute d'une personne qui je puisse m'allier. Elle l'a trouve, ce qu'il parat, et, bien que ma fiance ne puisse prtendre une origine aussi glorieuse, elle est de bonne souche et comtesse de son chef. Ma tante a soulign ces derniers mots dans un post-scriptum o, pour donner plus d'clat cette union des Francalin et des Valpierre, elle y ajoute l'appoint d'un demi-million. Tout cela fut dit avec une extrme volubilit et d'un ton de persiflage sous lequel M. de Francalin esprait dissimuler sa colre. Et qu'avez-vous rpondu? demanda Mme Rose. --Moi! j'ai refus. --Pourquoi? Ce mot, dit simplement, fit tomber la verve factice de M. de Francalin, comme le plus lger choc abat un chteau de cartes. Mais, dit-il embarrass, j'ai refus parce que.... Il ne put aller plus loin, et s'arrta court. Parce que vous m'aimez! poursuivit Mme Rose. Georges tressaillit ce mot. Est-ce bien cela, et me dmentirez-vous? reprit-elle avec motion. --Non, rpondit Georges, qui ne ricanait plus. Mme Rose s'appuya doucement sur son bras. coutez-moi, reprit-elle, et, au risque de vous faire de la peine, laissez-moi tout vous dire. Ce mariage qu'on vous propose, il ne faut pas le refuser. Pourquoi me sacrifier votre avenir et m'offrir un dvouement que je ne puis pas rcompenser? Georges vit bien, l'air de Mme Rose, que l'entretien tait srieux. Il n'y avait en elle ni colre ni dpit, bien moins encore de coquetterie. Il en fut tout boulevers. Mais, dit-il, que vous importe que je me marie?... Pourquoi m'y contraindre?... Je ne vous demande rien, et suis heureux comme cela. --Croyez-vous que je ne souffre pas du chagrin que je vous fais? Mais tout m'y force, reprit-elle. Bien plus mme, quelles que soient vos rsolutions l'gard de ce mariage, il faudra que vous quittiez la Maison-Blanche.... Vous tressaillez, mon ami? Si vous ne partiez pas, c'est moi qui partirais. Vous m'estimez assez pour que je vous parle franchement. Cette solitude o nous vivons est dangereuse pour tous deux. Croyez-vous donc que je n'aie pas tout compris depuis longtemps? Le jour o vous m'avez engage djeuner, je savais si bien que vous m'aimiez, que je suis alle seule la Maison-Blanche, sans vouloir que Gertrude m'accompagnt. Qu'avais-je craindre auprs de vous? Ce mot, qui mettait Mme Rose des hauteurs o le dsir ne pouvait atteindre, toucha M. de Francalin. Il prit la main de sa compagne et la porta ses lvres avec un mouvement o la tendresse se mlait au respect. Peut-tre alors aurais-je d m'loigner, ou vous prier de ne plus me voir, ajouta Mme Rose; je n'en ai pas eu le courage: l est mon tort, il rend l'preuve plus difficile. --Mais enfin ne puis-je rester prs de vous? dit Georges. Je vous verrai aussi peu souvent que vous le voudrez. --Non, reprit Mme Rose avec une force persuasive. Si je vous ai bien jug, je puis vous avouer sans rougir que je ne suis pas d'un caractre braver un danger de tous les jours, isole surtout comme je le suis. Les conditions de ma vie ne sauraient changer: elles sont telles que je ne dois plus vous voir. Le hasard nous a fait nous rencontrer aux abords d'un village; une mme jeunesse, un mme isolement nous rapprochaient; j'ai rempli votre vie plus peut-tre qu'il n'aurait fallu. Sparons-nous, afin qu'un jour, si Dieu le permet, nous puissions nous retrouver sans trouble. Le voulez-vous, et m'aimez-vous assez pour me faire ce sacrifice? --Croyez-vous donc que je vous oublie, tant loin de vous? --Je ne sais si je le dsire, mais je l'espre. Il y aurait dloyaut moi d'accepter toute une vie en change des quelques heures que je puis vous donner, quand demain peut-tre la dernire de ces heures aura sonn. Partez donc, allez Beauvais, voyez cette jeune fille qu'on vous destine; peut-tre lui trouverez-vous des qualits que vous ne lui supposez pas, et un moment de sagesse vous dcidera en faire la compagne de votre vie. --C'est vous qui me le conseillez? --Je fais plus, je vous le demande. Je ne veux pas qu'un jour vous me demandiez compte de votre jeunesse perdue. Vous savez si je vous ai tendu la main le jour o pour la premire fois vous m'tes apparu ple et dfaillant. Si j'tais libre, je vous dirais: Gardez-la, c'est la main d'une honnte femme; mais je ne m'appartiens plus, partez. L'accent de cette voix tout la fois ferme et tremblante pntra le coeur de M. de Francalin. Il leva sur Mme Rose des yeux remplis de larmes: Que votre volont soit faite! dit-il. Une heure aprs, Georges suivait lentement le bord de la rivire, comme un homme qui ne sait o il va. Sur le chemin de halage, il rencontra Canada qui portait une paire d'avirons. Je les ai pris dans un canot qui s'en allait la drive et que j'ai amarr, dit le pcheur en s'arrtant. Je crois bien avoir vu ce canot hier du ct de Conflans; il tait attach par un mchant bout de corde un arbre. Je me suis dit: Voil une corde qui cassera bien sr, et elle a cass. Je ramnerai le bateau son propritaire, et a me vaudra une pice de dix francs. Le coup d'oeil de Canada semblait dire: Je connais la main qui a aid la corde casser; je la tiens au bout de mon bras. Il allait rire quand il s'arrta devant le visage dcompos de M. de Francalin. Qu'avez-vous? reprit-il. --Je pars, rpondit Georges; j'ai dj fait mes adieux Mme Rose. --C'est elle qui le veut? s'cria le pcheur, qui comprit tout. M. de Francalin inclina la tte. Dame! si elle le veut, il faut obir; mais c'est dur. J'avais comme a l'espoir que vous pourriez bien vous marier ensemble quelque jour.... Georges tourna la tte du ct d'Herblay. Sais-je seulement si je la reverrai jamais! dit-il. Canada frappait la terre coups de sabot. La vie est la vie, reprit-il, il ne faut pas se dsesprer.... Moi qui vous parle, je me suis vu trois fois au fond de la rivire, un certain soir surtout, par un temps faire peur aux poissons. Eh bien! me voil sur mes pieds, bien vivant et bien grouillant. Demain est un fameux mdecin, allez! Comme Georges s'loignait tristement aprs lui avoir donn une poigne de main, Canada le retint par le bras et fouilla dans sa poche. J'ai l, monsieur Georges, un morceau de ruban que Mme Rose portait son cou avec une espce de mdaille au bout.... une mdaille en argent, ma foi.... Elle l'a laiss tomber hier, et je l'ai ramass, je ne sais pourquoi. J'avais ide de le lui rapporter demain.... Elle m'en aurait bien donn vingt francs. Le voulez-vous? --Si je le veux! s'cria Georges, qui tira un louis de sa poche. --J'imagine que Mme Rose ne m'en voudra pas si elle sait que c'est vous qui l'avez, reprit-il; ce sera comme un souvenir que vous aurez d'elle. Sentez!... il a cette odeur qui fait qu'on reconnatrait Mme Rose la nuit. Georges sauta sur le ruban et embrassa Canada. --L'aime-t-il, mon Dieu! l'aime-t-il! dit le pcheur en le regardant s'loigner. Le soir mme, M. de Francalin quittait la Maison-Blanche et partait pour Paris. * * * * * DEUXIME PARTIE. V Quand M. de Francalin arriva Paris, une fantaisie nouvelle s'tait empare de Valentin. Il le trouva dans son entre-sol de la rue de la Victoire, en train d'essayer un uniforme tout battant neuf de capitaine de la garde nationale. Quel est ce dguisement? dit Georges. --Que parles-tu de dguisement? s'cria Valentin; ne sais-tu pas que la socit est en pril? Il est temps que les hommes de coeur s'arment pour dfendre l'ordre et la famille. Un domestique, qui cogna timidement la porte, interrompit la philippique de Valentin; il apportait une lettre dont un cachet de cire parfume fermait l'enveloppe couverte d'azur. Ah! de Juliette!... s'cria le dfenseur de la famille. Il lut rapidement la lettre. C'est bien, j'irai, dit-il.... Tu vois, reprit-il aprs que le domestique se fut rtir, je ne m'appartiens plus.... Dans une heure inspection, ce soir prise d'armes, et il y a une premire reprsentation aux Varits, o j'ai promis d'aller. Toi, tu ne me quittes pas; si tu veux, je te fais nommer lieutenant. Comme beaucoup d'hommes proccups de choses qui leur sont personnelles, Valentin s'enqurait fort peu de celles qui intressaient son ami; il entrana Georges aux Champs-lyses, o sa compagnie paradait, le contraignit le suivre l'htel de ville, o il tait de garde le soir, et le mena souper au caf Anglais. Au bout de trois jours, M. de Francalin fut las de cette existence tapageuse et partit pour Beauvais. Mme la baronne Alice-Augustine de Bois-Fleury tait bien telle que Georges l'avait reprsente: elle occupait un vaste htel dans une des plus belles rues de la ville, et y recevait avec de grands airs le monde le plus distingu du chef-lieu. Quand son neveu arriva, elle tait sa toilette. Priez M. le comte, mon neveu, dit-elle, de m'attendre dans le boudoir. Ce titre de _comte_ qu'elle donnait M. de Francalin tait de son invention, mais elle le tenait pour authentique. Si, l'_Armorial de France_ la main, on avait voulu lui prouver que Georges n'y avait aucun droit, elle aurait dclar tout net que l'_Armorial de France_ tait un sot et ne s'y connaissait pas. A bout d'arguments, Georges la laissait dire. Mme de Bois-Fleury parut bientt un ventail la main, et dans l'attitude qu'elle aurait prise pour une prsentation la cour. Elle tendit sa main M. de Francalin, qui la baisa. Je vous remercie de votre empressement, mon beau neveu, dit-elle; il me prouve que vous tes tout prt faire ce que j'attends de vous. Georges sourit. Je ne crois pas, belle tante, dit-il; bien plus mme, j'ai grand'peur que la race des Francalin n'expire avec moi. Mme de Bois-Fleury agita son ventail comme Mme la duchesse de Chteauroux aurait pu le faire quand un ministre du roi hsitait lui accorder ce qu'elle demandait. Mlle de Valpierre dne ce soir l'htel, vous la verrez, reprit-elle. Mlle de Valpierre s'assit en effet la table de la baronne et passa la soire l'htel, o quelques personnes firent un peu de musique et jourent au whist jusqu' minuit. C'tait une grande jeune fille blonde, qui avait l'air trs-doux. Georges causa pendant quelques minutes avec elle. Quand il n'y eut plus personne au salon, la baronne montra son neveu un fauteuil voisin de celui qu'elle occupait. Eh bien! dit-elle, comment la trouvez-vous? --Suffisamment jolie et parfaitement bien leve. --lonore de Valpierre a dix-neuf ans et tient aux familles les plus considrables de la Picardie; elle a, de plus, une fortune personnelle qui dpasse quatre cent mille francs. --C'est fort beau. --Si tel est votre avis, je n'ai plus qu' demander sa main en votre nom; elle ne me sera pas refuse. Embrassez-moi, mon neveu, et dormez bien. M. de Francalin embrassa Mme de Bois-Fleury et ne remua point. Ma chre tante, reprit-il, vous ne voudriez pas me conseiller de commettre une vilaine action; eh bien! celle d'pouser Mlle de Valpierre serait fort laide. Mlle de Valpierre est faite pour tre aime, et je sens que je n'ai pas le coeur au mariage. --Que signifie ce langage? Voyons, parlez clairement. Georges prit entre ses mains les deux mains de sa tante: Vous souvient-il d'un temps o un colier, qui pouvait bien avoir seize ans, vint passer les vacances dans un beau chteau tout au bord de l'Oise, quelques lieues d'ici? Mme de Bois-Fleury rougit trs-fort. Quel rapport voyez-vous entre ce chteau et ce qui se passe en ce moment? dit-elle. --A cette poque-l, poursuivit Georges sans rpondre directement l'observation de la baronne, il y avait dans le chteau une femme qui tait dans tout l'clat de sa beaut: c'tait moins une mortelle qu'une desse. L'colier qui vivait auprs d'elle tait peu prs dans l'ge de Chrubin; il en avait toutes les agitations. La personne qu'il voyait toute heure fondait en un seul amour tous ces amours divers que le page de la comdie prouvait pour la comtesse, pour Suzanne, pour Fanchette. Il avait des tressaillements subits quand il rencontrait sa main; il ne pouvait la voir et l'entendre sans plir ou rougir. Quels trsors n'avait-il pas amasss de bouts de rubans, de fleurs un instant caresses par elle, de gants perdus! Comme il les embrassait quand personne ne pouvait le surprendre! Un soir, soir lumineux et d'imprissable mmoire, il la rencontra seule dans un jardin; elle avait une robe blanche et les bras nus, elle venait de perdre une rose qu'on voyait flotter la surface d'un ruisseau. Quels doux mouvements pour l'atteindre, et quels lgers cris! Elle fit signe l'colier, qui d'un bond saisit la fleur et la lui prsenta; mais la vue de tant de grce, anime et comme embellie par la course, il eut comme un blouissement. Ah! je vous aime, je vous aime! s'cria-t-il en couvrant ses mains et ses bras de baisers brlants. Georges! dit-elle. A ce mot, la fivre de l'colier tomba; il devint ple et s'chappa en courant. Le lendemain, il n'osait regarder celle qu'il avait offense. Cependant il rencontra ses yeux: il y avait dans leur douce clart plus d'intelligence que de colre; et puis il tremblait tant! Ah! si pour elle il et fallu se jeter sous la roue d'un moulin, il s'y serait prcipit tte baisse! Eh bien! ce qu'il prouvait alors, cet colier, prsent qu'il a ge d'homme il l'prouve encore; mais un autre sentiment a remplac le sentiment qu'il ne pouvait ni combattre ni avouer. Georges raconta alors Mme de Bois-Fleury toute son histoire, sans rien omettre et sans rien cacher, avec cette chaleur et cet entranement qui imposent l'attention. Tout son coeur dbordait. Peu de femmes restent insensibles l'expression d'un amour jeune et sincre, mme lorsqu'elles n'y sont pas engages. Georges tait assur de la sympathie de celle qui l'coutait; son motion eut comme un retentissement dans le coeur de Mme de Bois-Fleury. Pourquoi tes-vous venu? demanda la baronne. --J'tais si malheureux!... Toute bouleverse, Mme de Bois-Fleury prit la tte de Georges entre ses mains et l'embrassa sur le front avec un lan o une nuance de tendresse indfinissable se mlait l'expression de l'amour maternel. Eh bien! dit-elle, qu'il ne soit plus question de Mlle de Valpierre ni d'une autre! Si vous pousez Mme Rose, vous me la conduirez, et je l'aimerai; si vous tes malheureux, vous pleurerez prs de moi. Mme de Bois-Fleury n'avait jamais oubli l'pisode auquel M. de Francalin avait fait allusion. Cette fougue, ce transport, ce cri qu'il venait de rappeler, l'avaient remue jusqu'au fond des entrailles. Sincrement attache ses devoirs, elle n'avait jamais rien laiss paratre de cette motion qu'elle avait combattue et domine; mais sa rigidit en avait t amollie, et c'tait comme un point lumineux de sa vie vers lequel sa pense la reportait souvent. De ce jour-l, elle tait devenue la meilleure amie de Georges et la plus dvoue; elle avait en quelque sorte remplac la mre qu'il n'avait plus, mais de loin et secrtement, pour ne pas s'exposer une nouvelle secousse. Elle avait mme envelopp sa vive et profonde affection de formes graves et mthodiques et d'une sorte de solennit qui la prservait du danger des panchements. C'tait elle qui, l'insu de Georges, prenait soin de sa fortune, la rparait quand elle tait compromise, et veillait ce que rien ne menat le repos d'une existence qu'elle voulait rendre heureuse. Veuve depuis trois ou quatre ans et plus ge que Georges de huit ou dix, Mme de Bois-Fleury avait eu la pense de le rapprocher de Beauvais par un mariage qu'elle-mme aurait prpar. A son insu peut-tre, et tout en songeant au bonheur de Georges, elle avait fait choix d'une femme que sa beaut ou sa supriorit intellectuelle ne pouvait pas rendre redoutable; non pas qu'elle dsirt revenir en rien sur le pass, mais parce qu'elle voulait rester la premire dans le coeur de Georges. Un mot avait renvers tout cet chafaudage et ces longs projets. Certes Mme de Bois-Fleury n'avait pas entendu l'aveu de cet amour si violent sans un dchirement secret qui avait rajeuni son coeur en le faisant saigner; mais elle avait noy cette motion jalouse sous un flot de tendresse pure, et la femme s'effaa devant la mre quand elle embrassa Georges sur le front. Georges demeura chez sa tante quelque temps, s'efforant de ne plus penser Mme Rose et y revenant sans cesse; mais cet loignement dans lequel il avait cherch un soulagement irrita bientt sa blessure au lieu de la gurir. Beauvais tait pour lui comme le bout du monde. Au moins Paris avait-il la chance de rencontrer Mme Rose. Elle n'avait plus rien lui demander, prsent qu'il avait cd son dsir et bien compris que tout mariage lui tait impossible. Il lutta quelques jours; mais, son angoisse devenant de plus en plus vive, il prit prtexte d'une lettre d'affaires pour retourner Paris, o son premier soin fut de s'informer de Tambour, qu'il y avait laiss sous la surveillance de Jacob. Tambour n'tait plus au logis; ds le premier jour, il avait pris la fuite. Jacob l'avait fait afficher sans succs. A bout de recherches, l'ide lui tait venue de courir Maisons. Tambour s'y promenait, tout le monde l'y rencontrait du matin au soir, il avait les moeurs errantes d'un _outlaw_. Une nuit il dormait chez Mme Rose, et le lendemain chez Canada. Il rendait visite aussi Ptronille, qui gardait la Maison-Blanche. Jacob dsesprait de le ramener Paris. Il voyait bien, disait-il, que Tambour avait des intelligences dans le pays. Heureux Tambour! murmura Georges, et il donna ordre qu'on le laisst tranquille. Valentin avait t prvenu du retour de Georges. Il se hta de l'introduire dans les boudoirs o il avait ses libres entres. A cette poque, la fivre rvolutionnaire, communique par les vnements de fvrier et qui avait fait explosion aux journes de juin, n'tait point calme encore: on sentait dans la ville comme le frisson du vent sur la mer. Le lendemain n'tait jamais sr, on vivait au jour le jour; mais cette agitation n'empchait pas qu'on ne chercht les plaisirs avec la mme ardeur qu'au temps de la plus grande scurit. Il y avait mme une certaine excitation produite par l'imprvu, qui donnait ces plaisirs une saveur plus vive et plus sduisante. Georges se laissa faire, mais la lassitude et l'ennui s'asseyaient partout ct de lui. Son seul bonheur tait de se promener la nuit seul sur les boulevards, et de revoir en esprit la maison d'Herblay, la grande prairie o l'ombre des peupliers se jouait, la fort de Saint-Germain, les canots sous les saules, et, dans cette campagne si souvent parcourue, l'image d'une femme svelte et souriante qui lui tendait la main. Le tumulte des vnements et le cri des passions dchanes faisaient moins de bruit son oreille que le doux murmure d'une voix mystrieuse qui parlait tout bas dans son coeur. Il n'entendait qu'elle dans Paris, au milieu de ce tumulte et de ce choc quotidien des hommes, il tait seul. Quelquefois il s'tonnait du long silence que gardait Mme Rose: tait-elle toujours Herblay, et se pouvait-il qu'elle l'oublit ce point? Il rentrait prcipitamment chez lui, et cherchait une lettre; la lettre n'arrivait jamais. Alors aussi l'ide de l'inconnu qui deux ou trois fois avait rendu visite Herblay revenait le poursuivre. Si dans ces moments-l tout coup la gnrale et battu, Georges se ft lanc avec joie pour mourir l'assaut d'une barricade. Pouvait-il douter en effet qu'un mystre n'existt dans la vie de Mme Rose, et ce mystre ne se rattachait-il pas cet tranger qu'il n'avait jamais vu? Valentin, qui aimait sincrement Georges, ne comprenait pas que les amusements de toute sorte auxquels il le conviait n'eussent aucune action sur sa tristesse. Un soir, las de lui verser du vin de Champagne, Valentin prit Georges part. coute, lui dit-il, il faut que cela finisse. Casse-moi la tte si tu veux, tu ne m'empcheras pas de te parler de Mme Rose. --Parle, rpondit Georges. --Un jour que tu tais plus triste qu'un tombeau, l'ide me vint d'aller Herblay. Je me souvenais parfaitement de Mme Rose pour l'avoir vue au temps o nous portions des feuilles nos chapeaux. Je ne savais pas bien ce que je voulais lui dire; mais tu me faisais piti. Georges serra la main de Valentin. Attends, reprit celui-ci, tu me remercieras tout l'heure. J'arrive donc Herblay, et je monte la cte fort en peine de mon discours. Si elle a un petit brin de coeur dans la poitrine, pensais-je, elle va me dire de lui amener Georges. Une voix de femme me fait lever la tte. Je regarde, c'tait Mme Rose; elle marchait au bras d'un grand jeune homme qui avait des moustaches noires et qui fumait. --Ah! fit Georges. --Je n'en voulus pas voir davantage, et redescendis la cte sans plus songer mon discours. Voil ce que j'avais te dire. A prsent mange et bois, et n'y pense plus. --Tu dis un grand jeune homme? --Oui, avec des moustaches noires et un cigare. --Merci. Georges tait d'une pleur de mort. Il remplit son verre de vin de Champagne et le vida d'un trait. Il riait beaucoup; mais Valentin, malgr son tourderie, ne fut pas la dupe de cette gaiet. Es-tu bte! lui dit-il; tu as la fivre, va te coucher.... J'ai peut-tre eu tort de te conter cette histoire! --Non, dit Georges, cela m'a fait du bien. Pendant deux heures, Georges resta tendu sur son lit les yeux ouverts; il pleurait comme un enfant. Au petit jour, il n'y tint plus, et courut au chemin de fer de la rue Saint-Lazare. Un convoi partait pour Rouen; il s'y jeta et s'arrta Maisons. Cinq minutes aprs, il avait travers le pont et cherchait Herblay des yeux. A mi-cte, un chien courut sa rencontre, et faillit le jeter par terre en sautant sur lui. C'tait Tambour qui aboyait de toutes ses forces. Il faisait mille bonds en tournant autour de son matre. Ils arrivrent ainsi la petite maison d'Herblay. La porte tait entr'ouverte; Tambour la poussa, et Georges le suivit jusque dans le petit salon o Mme Rose l'avait reu une premire fois. Un jeune homme tait assis dans un fauteuil auprs de la fentre. Il lisait un journal. A la vue de Georges, il se leva et salua. Georges remarqua qu'il avait des moustaches noires. C'est donc vrai! pensa-t-il. Tambour, qui ne se tenait pas de joie, allait et venait par la chambre; aprs chaque tour, il frottait son museau contre la main pendante de Georges. Les deux jeunes gens se regardaient. Un demi-sourire passa sur les lvres de l'inconnu. A la pantomime de ce chien, je vois bien que vous tes son matre; veuillez vous asseoir, monsieur, je vous prie, dit-il avec la plus grande politesse. Comme Georges appuyait sa main sur le dos d'un fauteuil sans rpondre, la porte du salon s'ouvrit de nouveau, et Mme Rose parut. Elle tait un peu plus ple qu'au temps o Georges l'avait quitte. A son aspect, elle eut comme un lger tressaillement; mais, se remettant presque aussitt: M. Georges de Francalin, dont je vous ai parl quelquefois, dit-elle en se tournant vers le jeune homme aux moustaches noires. Et dsignant celui-ci Georges: M. le comte Olivier de Rthel, mon mari, ajouta-t-elle. VI La prsence de M. Olivier de Rthel, ce mari qui mettait nant toutes les esprances de M. de Francalin, lui fit cependant prouver comme un sentiment de joie. Mme Rose ne perdait rien de cette aurole dont il l'avait entoure, et restait telle qu'il l'avait aime. Georges ne pensa pas une minute repartir pour Paris. Si douloureuse que lui ft la vue d'un tranger qui avait tous les droits d'un matre dans cette maison o si longtemps il avait t seul, qu'tait-ce en comparaison de ce qu'il avait craint? Tout cdait devant cette pense rafrachissante qu'il pouvait aimer Mme Rose sans rougir. Chez certaines mes dlicatement doues ou leves un niveau suprieur par de grandes passions, la connaissance d'un malheur irrparable cause moins de souffrances que la perte d'une de ces croyances dont les racines sont au coeur. Georges, que M. Olivier de Rthel retint djeuner avec une parfaite aisance, rentra chez lui, sinon heureux, du moins calme. Une barrire infranchissable existait entre Mme Rose et lui; mais l'image adore avait la mme puret et le mme rayonnement. Georges n'hsita pas retourner chez Mme Rose dans la journe. Elle lui fut reconnaissante de cet empressement, qui donnait leurs relations le caractre d'une intimit honnte et franche. M. de Rthel, qui avait beaucoup crire, les laissa seuls; mais il ne le fit pas avant d'avoir caus quelques instants avec M. de Francalin. Il avait en toutes choses une rare lgance et les manires simples du meilleur monde, avec une certaine brusquerie qui n'tait pas sans originalit. Quand Mme Rose se trouva seule avec Georges, ils se promenrent autour de la maison, et descendirent dans le pays pour voir la Thibaude et Jeanne, sur qui Mme Rose veillait toujours. La petite fille avait le visage vermeil comme une pomme; elle se jeta dans les bras de Mme Rose avec cette familiarit qui succde si vite chez les enfants de la campagne une timidit farouche. Tout allait bien dans ce mnage, dont la vue rappela M. de Francalin les premires paroles changes avec Mme Rose auprs d'un berceau. La Thibaude remercia Georges des secours qu'il avait envoys Jeanne malgr son absence. C'tait encore une attention de Mme Rose qui l'associait sa vie. Il n'tait donc pas un tranger pour elle! Il ne voulut pas dtromper la Thibaude, pour rester l'oblig de Mme Rose. Quand ils sortirent, la jeune femme prit le bras de Georges comme au temps pass. Se peut-il que je sois si tranquille auprs de vous aprs ce que j'ai vu? dit M. de Francalin, tandis qu'ils ctoyaient la rivire. --Pourquoi ne le seriez-vous pas? Ce que j'tais hier pour vous, ne le suis-je pas aujourd'hui? rpondit Mme Rose. Qu'y a-t-il de chang entre nous? Georges lui pressa doucement le bras. Mais, reprit-il, pourquoi m'avez-vous laiss partir sans me dire la vrit? --Le pouvais-je sans vous dire le nom de mon mari! rpondit Mme Rose; il y avait dans cet aveu invitable comme un blme dont j'avais l'instinct, et que je ne me croyais pas en droit de faire subir celui dont je porte le nom. Je ne m'explique peut-tre pas bien.... Essayez de me comprendre. --Mais, reprit Georges, quel motif a donc ramen M. de Rthel auprs de vous? Quand et comment est-il arriv? A-t-il le projet de vivre dans la retraite ou l'intention de vous conduire Paris?... Pardonnez-moi toutes ces questions, et n'y voyez pas autre chose que le sentiment profond que m'inspire une personne en qui je ne verrai jamais que Mme Rose, quel que soit le nom qu'elle porte. Me le permettez-vous? --Ah! je fais mieux, je vous en prie!... Il me semble que j'aurai moins craindre auprs de vous, prsent que vous connaissez la vrit. --Eh bien! parlez-moi de M. de Rthel. --Vous savez quel rle il a jou pendant la dernire rvolution, et quelle place il tient dans le parti qui s'agite toujours. Le repos est insupportable un temprament aussi terrible. Toutes les agitations dans lesquelles il m'a fait vivre chez lui ont t la cause de notre sparation, il s'y replongea fatalement; son pass engage son avenir. Il tait Paris dans ces derniers temps; souvent il m'crivait, et vous n'avez certainement pas oubli l'tat dans lequel me mettaient ces lettres, dont l'origine vous tait inconnue. Pouvais-je m'loigner, quand tous les jours il tait en pril de mort?... Je suis sa femme, et je n'ai pas le juger. Vous savez cependant comment j'oubliais tout.... Quelquefois je me berais de l'illusion que cette vie, dont j'avais contract la douce habitude Herblay, pourrait durer. Tout coup une lettre nouvelle m'arriva au moment o je venais de trouver sur ma fentre un bouquet laiss par vous aprs un jour pass sans vous voir. M. de Rthel m'appelait Paris pour me prvenir que peut-tre il serait contraint de me demander asile au premier moment. Si vous tes menac, venez, lui dis-je. Je compris alors qu'il fallait cesser de vous voir, c'est pourquoi je vous pressai de partir. Je n'avais rien me reprocher, mais j'avais peur de votre dsespoir. Un soir, il y a de cela huit jours, M. de Rthel a frapp ma porte. Il ne m'a plus quitte depuis ce moment. Deux ou trois personnes sont venues le trouver. Il reoit beaucoup de lettres, et il a l'air trs-proccup. Quelque chose se prpare que je ne connais pas. Il m'a dj prvenue qu'il me quitterait un de ces jours, tout coup.... Ce qu'il projette me fait peur. Olivier s'agite dans un enfer! Il y a des heures o je le plains amrement. Mme Rose dtourna la tte pour essuyer ses yeux. Son motion tait visible et Georges la comprenait. Le nom de M. Olivier de Rthel avait suffi pour expliquer Georges la situation de Mme Rose. Le comte tait l'un des chefs reconnus d'une des fractions militantes de la dmocratie. Issu d'une famille d'ancienne noblesse, Olivier avait rompu avec son pass et bris, un un, tous les liens de la tradition, de l'habitude, de l'ducation. Patricien, il combattait avec la plbe; fils d'un pair de France, il tait l'un des instruments les plus actifs des socits secrtes. Il avait d'incontestables qualits qui mettaient sa personnalit en relief, un certain talent de parole, une grande bravoure, de l'audace; le prestige de son nom lui donnait en outre un clat et une autorit qu' mrite gal ses amis n'avaient pas. Seulement le tribun tait rest gentilhomme, et, s'il touchait la main des pamphltaires les plus fougueux, il mettait des bottes vernies pour aller au club. Comprenez-vous prsent, continua Mme Rose, pourquoi j'avais une telle hte de vous voir loin de moi? Quel pouvait tre le rsultat de votre prsence Herblay? N'euss-je pas mrit la confiance que mon mari mettait en moi, que la libert o il me laissait m'aurait impos le devoir de la justifier. --Qu'allez-vous faire prsent, dit Georges. --Et le sais-je? C'est un vnement inconnu qui en dcidera. Si j'en crois certains indices, cet vnement ne tardera pas clater; il peut se faire alors que j'aille Beauvais. --A Beauvais! rpta Georges d'un air tout surpris. --Vous ne savez donc pas qu'une de vos parentes est venue me voir il y a prs d'un mois? elle m'a mise au fait du motif de sa visite en quatre mots. La conversation n'tait pas finie, que Mme la baronne de Bois-Fleury et moi nous nous entendions merveille. Elle est reste trois jours et m'a embrasse en partant. Elle m'a dit de me souvenir dans l'occasion que j'avais une amie Beauvais, et je m'en souviendrai. Il m'a sembl qu'elle m'aimait beaucoup cause de vous, et un peu parce qu'elle a su que j'tais comtesse. Georges sourit ce mot, qui lui fit voir que Mme Rose avait pntr Mme de Bois-Fleury d'un regard. Je devrais peut-tre vous dire de partir, reprit-elle en regagnant sa maison, et cependant je dsire que vous restiez. --Eh bien! dit-il, je resterai jusqu' ce que vous alliez Beauvais. A ces mots Mme Rose, qui tait sur le pas de sa porte, retint Georges par la main. Il ne faut pas que vous vous mpreniez au sens de mes paroles, reprit-elle; tout ce qu'une honnte femme peut tenter, je le tenterai pour ramener M. de Rthel; il est auprs de moi, il est menac, je porte son nom: c'est plus qu'il n'en faut pour m'indiquer un devoir auquel j'ai la volont de ne pas faillir. Ne soyez donc pas surpris si quelque jour vous apprenez que je pars pour l'Amrique et pour toujours. --Le ferez-vous sans m'en prvenir? --Oh! vous ne le croyez pas! dit-elle avec vivacit. L'accent de cette voix chrie fit tressaillir Georges: il vit bien que le coeur n'tait pas du ct de la volont, bien que celle-ci restt matresse; il ne prolongea pas l'entretien, et se retira la fois triste et charm. Comme M. de Francalin suivait la rivire, cherchant un bateau qui pt le conduire la Maison-Blanche, il rencontra Canada qui achevait d'assujettir la porte d'une cabane dont il avait pch tous les matriaux pice pice dans la Seine. Canada jeta son marteau et accueillit Georges par une vigoureuse poigne de main; puis il jeta un coup d'oeil du ct d'Herblay et le reporta vers M. de Francalin. Je vois votre air que vous savez ce qui se passe l-bas. a m'a surpris tout de mme le jour o cet autre est revenu.... Ds que je l'ai vu, je me suis dit que vous ne tarderiez pas paratre. A prsent que vous avez fait votre visite, vous allez filer, j'imagine? --Non, je reste, rpondit Georges. --Comme a vous tient! On voit bien que vous avez des rentes! S'il vous fallait comme moi chercher dans l'eau votre dner de tous les jours, vous auriez bien vite noy l'amour! Canada acheva d'assujettir la porte sur ses gonds. Je la reconnais, cette porte, reprit-il: elle provient d'un gros bateau qui allait Rouen et qui a donn contre une pile du pont ici prs. Je l'ai pche. Il fit un signe Georges tout en cherchant des clous dans une caisse. Approchez-vous donc, qu'on vous parle, ajouta-t-il. Tout marin d'eau douce que je suis, comme ils disent, j'y vois clair. Il y a une bourrasque dans le temps. Le monsieur de Paris qui est chez Mme Rose le sait bien, lui. Toutes sortes de gens vont et viennent par ici. Moi qui suis pour ceux d'en bas contre ceux d'en haut depuis l'affaire des lapins, vous savez, je leur rends de petits services dans l'occasion. S'il y a un bon avis donner, c'est moi qui le fais passer. Tenez, vous allez voir. Canada siffla, et Tambour entra dans la cabane. Le pcheur tira de sa poche un papier, l'attacha au collier du chien et le lcha. Tambour partit comme un trait. Ce n'est pas plus difficile que a, continua-t-il; dans un quart d'heure, on saura chez Mme Rose que des gens mine suspecte rdent dans le pays depuis ce matin. Ce que j'en fais, c'est autant pour elle que pour lui; part le profit que j'en tire, je ne voudrais pas qu'elle ft inquite. On ne se gne gure aujourd'hui pour vous mettre la main sur le collet pendant la nuit. --Srieusement craignez-vous quelque chose? dit Georges, que les confidences de Canada tonnaient un peu. Canada regarda autour de lui en jouant du marteau et fit un mouvement de tte affirmatif. Dame! dit-il, tout est possible; s'il plat aux hommes de se faire casser la tte, vous comprenez, a les regarde; mais il ne faut pas que Mme Rose en souffre. --S'il arrivait quelque chose, me prviendriez-vous? demanda M. de Francalin. --Sur-le-champ, et sans penser au drangement qui pourrait en rsulter pour moi. Georges rentra chez lui, l'esprit tout plein de ce que Canada lui avait dit. Ce qu'il avait pu voir de l'tat de Paris pendant le sjour qu'il y avait fait ne lui laissait aucun doute sur la possibilit d'un mouvement. Il prvoyait bien que M. Olivier de Rthel en serait l'un des principaux instigateurs, et il tremblait que Mme Rose ne ressentt le contre-coup de ces nouvelles perturbations. Vers le soir, et pouss par un sentiment plus fort que la rflexion, il retourna Herblay. Mme Rose tait assise dans ce mme salon o si souvent il l'avait trouve; elle brodait prs de la fentre. M. de Rthel lisait une brochure. Tambour leur dit bonjour tous deux sa manire, c'est--dire en promenant son museau sous leurs mains, et disparut par une porte. Faites comme Tambour, dit le comte en se levant, et chez moi agissez comme si vous tiez chez vous. Georges prit une chaise et s'approcha de la fentre. Il faisait un temps clair et doux; un vent lger agitait le feuillage comme un frisson; mille cris d'oiseaux s'chappaient de la campagne, dont le crpuscule estompait les derniers plans. Olivier posa la brochure qu'il tenait la main et regarda du ct de la rivire, o l'on entendait le chant de quelques mariniers. Mme Rose, qui s'tait leve, appuya un doigt sur son paule: Me tromp-je, dit-elle, en pensant que cela vaut bien une discussion politique? Le comte sourit. C'est autre chose, rpondit-il; ici c'est le repos, ailleurs c'est l'agitation, mais c'est aussi la vie.... --Eh bien! marchons, reprit-elle en passant son bras sous celui du comte avec un geste mignon. Ils descendirent tous trois vers les bords de la Seine. Tambour allait et venait autour d'eux, cherchant querelle aux bestiaux qui regagnaient le village et se mlant aux jeux des enfants. Le bruit de quelques coups de marteau qui retentissaient dans le silence les attira du ct de la cabane de Canada. Le pcheur remplaait de vieilles planches par des ais tout neufs. Ils s'en allaient la drive, dit-il en tant son bonnet; je n'ai pas voulu qu'ils fussent perdus. --Canada, mon ami, vous sauvez trop de choses; prenez garde, dit Mme Rose. --Bah! on a bon pied et bon oeil! rpondit le bohmien. Il tait tout au haut d'une chelle et enfonait les clous tour de bras; mais, du coin de l'oeil il regardait alternativement Georges et M. de Rthel; sa femme raccommodait de vieux filets aux dernires lueurs du soleil couchant. Dites donc, mon brave, dit M. de Rthel, si l'on vous amenait la ville avec la promesse d'une bonne condition o vous ne manqueriez de rien, y viendriez-vous? --Quelle condition? demanda Canada. Faudrait voir. --Oh! vous auriez la pice blanche tous les matins, la soupe midi, et point de nuits passer sur l'eau. --Ah! vous m'en direz tant!... Je pourrais bien accepter.... Mais tout de mme la rivire me manquerait, et il ne faudrait pas tre surpris si un beau matin j'y retournais. Quand on en a l'habitude, la pluie qui vous mouille, a ne fait pas de mal. Le comte regarda sa femme. Vous l'entendez, dit-il demi-voix, le pli est fait. En ce moment, une voix grle appela Canada, et on aperut sur le chemin de halage un enfant qui tranait une pice de bois attache au bout d'une corde. Eh! c'est le petit Jacques! dit le pcheur. Il courut vers l'enfant et l'aida tirer la pice de bois jusqu' la cabane. Le front du petit tait baign de sueur; il portait un paquet sur la tte et s'tait pass la corde autour du corps pour marcher plus commodment. Il s'essuya le visage du revers de la main et s'assit un instant sur la pice de bois. C'est un accord que nous avons fait entre nous, dit Canada; toutes les fois qu'il trouve quelque pave au bord de l'eau, il me l'apporte, et mon tour je lui raccommode ses lignes et lui arrange ses petits filets. Ce sera un homme, allez! Jacques repoussa la crinire de cheveux tout mls dont les boucles tombaient sur son front, et se leva pour partir. Mais, mon petit, ce paquet est plus gros que toi! dit Mme Rose. --Oh! je le porterai bien tout de mme.... C'est une commission qu'on m'a donne pour maman, et elle ne badine pas, vous savez.... avec a que je suis en retard dj cause de ce morceau de bois qui tait dans la vase, l-bas. Le petit Jacques avait un air fort et rsolu qui charmait M. de Rthel. Il tira de sa poche une pice de monnaie pour la lui donner. Faites mieux, lui dit Mme Rose, accompagnez-le chez la Thibaude; vous le soulagerez chemin faisant, et sa mre, le voyant avec vous, ne le grondera pas. M. de Rthel prit l'enfant par la main et partit. Au pied de la cte, tu me donneras le paquet, dit-il. Georges et Mme Rose les suivirent de loin. Vous le voyez, dit-elle lorsqu'elle fut hors de porte d'tre entendue par Canada, voil que mon travail commence. Je m'efforce de rattacher M. de Rthel cette solitude o il a peur du repos.... Ah! si je pouvais crer autour de lui des liens d'affection et d'habitudes! --Vous tes ici bien prs de Paris, dit Georges, un peu surpris de la simplicit et de la franchise que Mme Rose mettait dans l'aveu de ses projets. --J'y ai bien pens, reprit-elle; parfois mme j'ai eu quelque envie de profiter d'un jour d'abattement pour lui proposer d'aller dans ce _far-west_ solitaire, o la vie agricole a des allures guerrires et le travail un ct aventureux qui sduiraient peut-tre M. de Rthel; mais ces jours de dcouragement et de lassitude ne durent chez lui qu'une heure. Elle rflchit quelques minutes: Que faire cependant pour le tirer de ce milieu o il prira s'il y reste? reprit-elle. Cette confiance absolue qui faisait que Mme Rose lui parlait comme un frre toucha Georges. Il voulut s'lever la hauteur de cette me si fire et si chaste, si compatissante aussi. C'est une oeuvre difficile, dit-il; mais si je puis vous y aider, comptez sur moi. Il souffrait bien en parlant ainsi; mais cette souffrance lui tait chre, quand il la comparait l'abandon et l'inquitude o il avait vcu Paris. Quand ils arrivrent la maison de la Thibaude, ils trouvrent M. de Rthel en grande amiti avec le petit Jacques, pour lequel il raccommodait une petite charrette de bois avec un petit couteau. Je ne m'tonne plus si ce bonhomme s'entend si bien avec Canada, dit-il. Ah! le gaillard! Il a gagn cette charrette en se battant coups de poing contre un enfant deux fois plus g que lui!... Il prit l'enfant sur ses genoux et l'embrassa. Tu viendras me voir tous les matins, dit-il. Et se tournant vers Mme Rose: Je vous laisse la petite fille, reprit-il; moi, je prends le garon. Cela vous va-t-il, la Thibaude? La Thibaude, qui ravaudait des hardes, leva la tte. Oui, pourvu que je les garde tous les deux, rpondit-elle. Cette premire journe se termina par une tasse de th que M. de Rthel obligea Georges prendre chez lui. On aurait dit qu'il voulait l'tudier. Une lampe avait t allume, et la bouilloire chantait sur son rchaud. Mme Rose lut quelques pages d'un livre nouveau haute voix. Pas un mot de politique ne se glissa dans l'entretien. Georges, qui regardait M. de Rthel, ne pouvait pas croire que ce ft l cet homme dont la rputation avait un tel retentissement. Un paysan d'Herblay cogna la porte et pria Mme Rose, qui rendait de petits services tout le monde, de rpondre pour lui une lettre qu'il tenait la main. Mme Rose poussa la plume et le papier sur la table, devant M. de Rthel, et le contraignit doucement crire. Mais je n'y entends rien, dit le comte qui mordillait le bout de sa plume. --Lisez d'abord, puis crivez; si vous tes embarrass, eh bien! je dicterai. Vers onze heures Georges se retira. En le reconduisant jusqu' la porte extrieure du jardin, Mme Rose lui serra la main: Il s'y fera peut-tre! dit-elle. --Se peut-il que de si grands efforts soient ncessaires pour contraindre un homme tre heureux! disait Georges. Il ne put pas dormir; mais sa nuit fut paisible. Quelque chose de la srnit de Mme Rose tait descendu en lui. C'tait bien encore la mme femme, mais il ne la voyait pas sous le mme aspect; un sentiment plus profond de respect se mlait son amour. La pense seulement qu'elle pourrait disparatre un jour lui faisait mal; c'tait presque le seul ct douloureux de son coeur. Durant les deux ou trois jours qui suivirent cette premire rencontre, il vit peine M. de Rthel. Le tribun ne quittait presque pas un cabinet voisin de la pice o se tenait Mme Rose; il y tait occup crire ou discuter avec les quelques personnes qui venaient le visiter. Mme Rose recevait Georges avec la mme prvenance; peut-tre mme pouvait-il remarquer qu'elle mettait plus d'affabilit dans son accueil, comme si elle et voulu temprer par sa bonne grce le mal dont il souffrait. La crainte et l'esprance se partageaient le coeur de Mme Rose, crainte violente, esprance amre, qui la dchiraient presque galement. Un peu de pleur tait le seul indice qu'on dcouvrt de ces combats. On entendait quelquefois la voix du comte qui s'levait dans d'orageuses discussions. Un jour que M. de Francalin tait auprs de Mme Rose, ils saisirent au vol ces paroles: Que tout le monde soit prt comme moi!... Je ne vous demande rien de plus. Mme Rose, qui avait reconnu la voix de son mari, regarda Georges: La crise approche, dit-elle; mais n'importe, je lutterai jusqu'au bout. L'expression qu'il voyait alors sur le visage de Mme Rose la lui rendait plus chre et plus sacre: c'tait l'expression du sacrifice dans toute sa plnitude et sa foi. Georges se sentait meilleur et plus grand auprs d'elle. Bien loin de visiter moins souvent ceux qui s'taient accoutums l'aimer, Mme Rose se montrait frquemment dans les plus pauvres maisons du village, et attirait chez elle tous ceux qui lui devaient des secours ou des consolations. Elle avait mille ruses charmantes pour drober M. de Rthel le plus de temps qu'elle pouvait et l'amener prendre sa part de ces occupations familires. Elle se faisait suivre par lui chez la Thibaude, o elle savait que le babil et l'audace du petit Jacques, qui tait toujours en train de guerroyer contre ses camarades, plaisaient au comte, et elle l'y retenait longtemps. Un soir que Jacques se balanait au plus haut d'un peuplier o il cherchait dnicher des pies, Olivier le montra du doigt sa femme: Il aurait cet ge! dit-il. Deux grosses larmes vinrent aux yeux de Mme Rose. Le comte s'loigna. Ah! dit Mme Rose en rpondant au regard de Georges, c'est le plus amer souvenir de ma vie. Moi aussi j'ai eu un fils..., il est mort tout petit; j'tais malade dj.... cette mort faillit me mettre au tombeau. C'est alors que d'autres ont pris sur M. de Rthel cet empire contre lequel je lutte en vain! Elle cacha sa tte entre ses mains et se mit sangloter. Vous ne savez pas ce qu'il me faut de courage pour n'y plus penser! reprit-elle. Ds qu'on y touche, la blessure saigne. M. de Rthel tait au pied de l'arbre et recevait Jacques dans ses bras. S'il et vcu! qui sait? murmura Mme Rose. Georges la quitta remu jusqu'au fond du coeur. Ce soir-l, il se promena longtemps dans la prairie dserte, cherchant dans son esprit comprendre comment le mari d'une telle femme avait pu jouer son bonheur domestique, le repos de son foyer, pour le mince plaisir de faire un peu de bruit. Un vent chaud s'leva, et les toiles disparurent sous un noir manteau de nues paisses; bientt la tempte se dchana, et la pluie tomba flots accompagne de coups de tonnerre. On entendait dans la nuit le craquement des arbres secous par l'orage. Georges courut vers la Maison-Blanche et s'y enferma. Il n'y tait pas depuis deux heures, lisant dans la bibliothque et regardant par la fentre le feu des clairs, lorsque deux ou trois coups, frapps rapidement la porte, le tirrent de sa rverie. Eh! l-haut! ouvrez! ouvrez donc! criait la voix bien connue de Canada. Georges descendit rapidement l'escalier, et le pcheur parut en compagnie d'un tranger dont les vtements taient tout ruisselants d'eau. Pardon, monsieur Georges, si je vous drange, dit Canada; c'est monsieur qui l'a voulu, et, entre nous, il n'a fait que me prvenir dans mon ide.... Ah! quel temps! Ce n'est pas de la pluie, c'est la rivire qui tombe! L'tranger se dcouvrit. Je viens, monsieur, dit-il, vous demander l'hospitalit pour un jour ou deux. Me l'accorderez-vous? Georges salua le comte de Rthel et le pria d'entrer. La maison est vous, dit-il. --A prsent que la promenade est faite, on s'en va, reprit Canada. Si l'on se doutait que je cours par un temps pareil, merci! les coquins qui sont vos trousses seraient bientt chez moi. Un quart d'heure aprs Georges de Francalin et Olivier de Rthel taient ensemble dans la bibliothque. Lecomte s'tait assis auprs du feu, dans le mme grand fauteuil que Mme Rose avait occup. Il regardait la flamme et battait la mesure sur la table d'un air distrait. Ce silence permit Georges de l'observer. M. de Rthel, qui paraissait avoir trente-cinq ans, et qui tait grand et sec, avec des yeux trs-beaux, noirs comme de l'encre, mais fatigus, avait alors la physionomie contracte et comme claire par un sourire amer. Son front, qui commenait se dgarnir vers les tempes, et son visage, coup de profondes rides, exprimaient mille sentiments divers que la colre et le ddain dominaient tous. Il tait d'une pleur extrme: mais cette pleur tait anime et vivante, et indiquait moins la maladie que l'inquitude et les accs d'une passion rveille en sursaut. Le comte avait un grand air et des manires pleines d'aisance, o se mlait par intervalles quelque chose de dbraill et de violent qui trahissait le gentilhomme dchu. Ce n'tait dj plus l'homme que M. de Francalin avait rencontr chez Mme Rose; c'tait un chef de parti en proie toutes les agitations. Il releva tout coup la tte. J'ai des excuses vous faire, dit-il, pour le sans-faon avec lequel je me suis introduit chez vous. Il n'y avait pas hsiter: un mandat d'arrt a t lanc contre moi: demain on voudra le mettre excution, mais il sera trop tard. Tandis qu'on surveille la route et la station du chemin de fer Maisons, je suis ici, et certes ce n'est pas chez M. de Francalin qu'on viendra chercher le mari de Mme Rose. Georges fit un mouvement. Cela vous tonne, ce que je dis l? reprit Olivier; mais c'est prcisment parce que je sais, avec tout le monde, que vous aimez Mme Rose, que je me suis rfugi la Maison-Blanche. L seulement je n'ai rien craindre. --Mais, monsieur, s'cria Georges, parler de sentiments dont je ne vous dois pas l'aveu, c'est offenser celle de qui vous venez de prononcer le nom. Sachez que, si je les prouve, mon respect les gale tout au moins. --Qu'est-ce? rpliqua M. de Rthel avec un air de hauteur. Me feriez-vous gratuitement cette insulte de supposer que je serais dans cette maison, si j'avais eu la sottise ou la lchet de souponner Mme de Rthel un instant? Ah! monsieur, vous ne le pensiez pas!... Je vous estime parce que Mme de Rthel vous aime. Ce dernier mot laissa M. de Francalin sans rponse. Oui, monsieur, poursuivit Olivier, cela m'a donn de votre caractre une opinion que vous mritez certainement. Si vous pouviez apprcier comme moi ce que vaut Mme de Rthel, vous me comprendriez. Un coup de vent branla les volets, et la pluie frappa les vitres flots. M. de Rthel se mit rire. Je plains les pauvres diables qui sont m'attendre sur la route, dit-il. Les niais ont cru que le coup tait pour demain. Ils ne savent pas leur mtier. Quand ils verront que rien ne bouge, ils se tiendront tranquilles, et l'meute fera explosion. Priez Dieu seulement que nous ne russissions pas! Georges regarda M. de Rthel avec tonnement. C'est vous qui parlez? vous! dit-il. --Eh! oui, c'est moi, et je parle ainsi, parce que je les connais mieux que vous, ces gens avec qui je marche! Ah! quelle race! Les imbciles mme sont mauvais, jugez des autres! --Mais alors, puisque vous les connaissez si bien, pourquoi rester avec eux? --Pourquoi? Ah! voil la grande question, s'cria le comte en frappant du pied. On est dans un courant, on suit le flot. Le pas qu'on a fait la veille est la cause du pas qu'on fait le lendemain, et on va jusqu'au bout. Si je m'arrtais prsent, on dirait que j'ai peur ou que je me suis vendu, que sais-je? Et je marche. La queue pousse la tte! --Si j'osais, je vous adresserais bien une question, monsieur le comte, dit Georges avec une certaine hsitation. --Une question? Je la lis dans vos yeux. Cela vous surprend que moi, de race noble, un privilgi de la naissance, comme ils disent, un aristocrate enfin, j'aie pu descendre jusqu' cet enfer. Si je vous disais quel misrable motif m'y a pouss, vous ne me croiriez pas. Moi aussi, j'ai voulu faire un peu de bruit. Vous vous souvenez de M. de Mirabeau, marchand drapier, lu dput par le tiers tat; j'ai march sur ces vieilles brises. Un auditoire de quelques centaines de niais m'a applaudi, cela m'a gris. Je m'tais endormi membre de l'opposition, je me suis rveill dmocrate, rvolutionnaire, que sais-je? La pente est si rapide, et la vanit a le pied si complaisant pour glisser! Un amer ddain crispait les lvres de M. de Rthel. Ah! reprit-il, le mieux est de n'y plus penser. --Non, rpondit Georges avec force, le mieux serait d'y penser pour en finir.... Je ne comprends pas pourquoi, ayant l'nergie que je vous suppose, vous ne rompriez pas brutalement avec votre entourage. --Et le puis-je? s'cria le comte. Tenez, je m'tais rfugi Herblay le coeur plein de dgot.... Chose trange! je m'obstinais ne pas entrer dans l'excution des projets qu'on me prsentait.... C'est alors qu'on se souvient de moi pour me traquer. A prsent, mon acceptation est partie avec Canada, et je ne le regrette pas. J'en veux tout le monde de mon insuccs et de ma sottise. Il y a des bouillonnements de colre et de haine dans mon coeur quand je vois ce que je suis. Ah! ce prestige d'un rle jouer, vous ne savez pas ce que c'est! --Monsieur le comte, reprit Georges, en me rpondant tout l'heure, vous n'avez vu qu'un ct de la question. Il en est un plus dlicat que j'aborderai hardiment; vous aviez une femme.... Le front d'Olivier se voil tout coup. Ses observations, ses conseils, ses prires, ne m'ont pas manqu, dit-il. Elle a vu plus juste et plus loin que moi; mais alors j'tais aveugle. J'ai repouss ses avis avec hauteur au commencement. Est-ce que je ne me croyais pas un grand homme! Elle a persist; j'y ai rpondu avec violence.... Ce n'est pas que je ne l'aimasse beaucoup; mais en l'pousant il me semblait, trange contradiction, que je lui avais fait un grand honneur. Elle tait fille d'un manufacturier, et partant de race plbienne. Explique qui pourra cette logique d'un ami de l'galit, d'un tribun du peuple! Ma maison fut bientt pleine d'un monde bizarre, o ce n'taient pas les vanits froisses et les ambitions impatientes qui manquaient. Pour plaire ces hommes dont j'tais le chef, je contractai quelques-unes de leurs habitudes. Rose s'en aperut et me le fit sentir.... Je voulais bien que cela ft, mais je ne voulais pas qu'on le vt. Irrit contre moi, je le fus contre elle. Une femme qui prchait l'indpendance et qui la pratiquait se trouva sur mon passage.... Elle tait jeune et sduisante.... Le temps que la rvolution, alors dans toute sa fivre, ne me prenait pas, lui appartint bientt. Un jour Rose me demanda la permission de se retirer; je crus voir dans ces paroles un reproche sur le fol emploi que j'avais fait de sa fortune.... J'ai bien pu voir depuis qu'elle n'y avait pas song. L'orgueil dicta ma rponse, et elle partit pour Herblay.... Ce fut ma perte; mais, si elle avait pu s'inspirer de ma conduite et m'imiter, je l'aurais tue. --Aprs ce que vous aviez fait, vous l'auriez tue! s'cria Georges. --Oui, sans hsiter.... Cela vous parat monstrueux! Je puis bien me l'avouer moi-mme; mais je n'entends pas qu'on me le dise. --Vous permettez tout au moins qu'on le pense.... M. de Rthel regarda M. de Francalin; il tait fort ple. Ne m'obligez pas me souvenir qu'il y a eu des heures o je vous ai ha autant que je vous estimais! --S'il vous plat de vous en souvenir, faites-le, dit Georges froidement. Le comte fit un pas, puis, frappant du pied: Ah! je suis fou! reprit-il presque aussitt; j'avais donn mon nom Mme de Rthel, elle ne pouvait pas faillir! Olivier tendit la main Georges avec un mouvement plein de noblesse. Oubliez ce que je vous ai dit, poursuivit-il; ce qui m'irrite, c'est que je vois qu'avec vous elle aurait t heureuse. M. de Rthel passa la main sur son front. Croyez vous la destine? dit-il brusquement. Et, sans attendre la rponse de M. de Francalin: Moi j'y crois, reprit-il. Autrefois, j'aurais t _condottiere_ ou capitaine d'aventure. Il y a dans mon esprit un fonds d'inquitude que rien ne peut calmer.... Il faut bien que cela soit, puisque Mme de Rthel n'a pu en teindre les folles ardeurs, et l o elle a chou, rien ne peut. La pendule sonna trois heures. M. de Rthel allait et venait par la bibliothque, regardant par la fentre, o l'on voyait les premires lueurs du jour naissant. Ple, agit, fivreux, l'oeil tout en flamme, le geste violent, l'allure saccade, rompant sa parole comme sa marche, il laissait voir nu un mlange incroyable d'aristocratie et de cynisme, o le gentilhomme et le conspirateur se montraient tour tour avec la mme crudit. Il faisait grand jour quand M. de Rthel gagna la chambre que Georges lui avait fait prparer. Il dormit profondment jusqu' midi. Il djeuna de grand apptit et parcourut les journaux. Ah! ah! dit-il, le bruit court que je suis arrt! Vers le soir, Tambour revint d'une promenade avec un papier cach dans son collier. M. de Rthel tait averti de se tenir prt partir le lendemain. On avait fait une visite domiciliaire la maison d'Herblay ds le matin, et on tait convaincu qu'il tait rentr dans Paris. Les manires et la physionomie du comte taient dj changes. Il ne restait plus rien de la violence et de l'pret qu'il avait montres la veille. A le voir, on l'et pris pour un homme du meilleur monde en visite chez un voisin de campagne. Jamais son regard n'avait t plus tranquille et sa mise plus soigne. Il s'assit devant la table et crivit quelques lettres. Quand il eut fini, il regarda Georges: J'avais quelque envie de vous prier d'inviter Mme de Rthel dner, dit-il. --Le voulez-vous? dit Georges; elle sera ici dans un instant. --Non, j'ai rflchi; ce serait imprudent, et puis je craindrais de m'attendrir; il pourrait se faire que je ne la revisse jamais! Georges posa sa main sur le bras du comte. Il en est temps encore; vous avez une femme qui mrite tout le coeur, toute la vie d'un homme: arrtez-vous! Les yeux de M. de Rthel parurent s'humecter. C'est vous qui m'y engagez? reprit-il. --Oui, et du plus profond de mon me.... pour elle, pour vous.... Olivier lui serra la main. Pour moi, c'est possible; pour elle!... Il secoua la tte et sourit. Il est trop tard.... N'en parlons plus, dit-il. Il prit un papier sur la table, y ajouta quelques mots et le cacheta. Ceci est mon testament, poursuivit-il; si je viens mourir, vous le remettrez Mme de Rthel. C'est vous que je charge de mes dernires volonts. Je ne vous connaissais pas il y a huit jours, un mot vous a fait mon ami. Il se promena quelques instants en silence. Une nuance de tristesse adoucissait le caractre inquiet et hautain de sa physionomie. Si j'avais vous parler une dernire fois, o pourrais-je vous voir Paris? reprit Olivier avec une sorte d'hsitation. Georges lui tendit sa carte. Rue de Clichy, 29, dit-il; je serai samedi chez moi toute la journe. --Voulez-vous y tre vendredi? vous me ferez plaisir. --Volontiers. Ce dernier mot fit comprendre Georges que l'vnement auquel Olivier avait fait si souvent allusion devait clater vers la fin de la semaine. On tait alors au lundi. Georges le demanda franchement au comte, qui fit un signe de tte affirmatif en ajoutant: Vous n'en parlerez pas Herblay. Il prit diffrentes lettres qu'il tira d'un portefeuille cach au fond du caban que lui avait prt Canada, et les jeta au feu aprs les avoir parcourues. C'est une partie perdue, murmura-t-il demi-voix. Cependant, qui sait?... Le lendemain, au point du jour, on entendit siffler sous les fentres de la Maison-Blanche; c'tait Canada qui passait, en donnant le signal du dpart. M. de Rthel fut prt en un instant. Au moment de quitter cette maison dans laquelle il avait dormi tranquille comme un voyageur entre deux tapes galement rudes, il pressa la main de Georges avec motion: Je vous recommande Mme de Rthel, dit-il. Jamais son visage n'avait paru plus boulevers. Il s'arrta sur le seuil de la maison et regarda du ct d'Herblay; puis il fit de la main le geste d'un homme qui prend son parti, et sauta sur le chemin. VII M. de Francalin revit Mme Rose dans la journe. Il ne lui cacha rien de ce que M. de Rthel lui avait dit, sauf cependant ce qui avait trait la prire qu'il lui avait adresse de se trouver Paris le vendredi suivant. Ce rcit fit venir quelques larmes aux yeux de Mme Rose. Ah! dit-elle, s'il avait voulu, nous aurions pu tre heureux! Un singulier sentiment de jalousie pera le coeur de Georges. Vous le regrettez donc bien? dit-il. --Je le devrais, rpondit Mme Rose. Ce mot si simple dsarma M. de Francalin; il prit la main de Mme Rose et la baisa. Oh! je vous la laisse prsent, reprit-elle; n'tes-vous pas son ami? Georges comprit tout ce qui se passait dans cette me si chaste et si ferme. Le sjour de M. de Rthel Herblay et la Maison-Blanche avait cr entre Mme Rose et lui des relations dont la pense mme du pril tait carte par la confiance. Maintenant que je vous connais mieux, dit-il, si j'avais pu vous obir quand vous m'avez envoy Beauvais, je ne vous aurais pardonn jamais. Mme Rose sourit. Oh! je pensais bien que vous ne vous marieriez pas, rpondit-elle. --Et si cependant je l'avais fait? --Eh bien! j'aurais pri pour vous dans un coin de l'glise, et vous ne m'auriez plus revue. Georges rflchit un instant. Et si, par impossible, M. de Rthel revenait vous, guri de cette fivre qui le ronge? reprit-il. Mme Rose le regarda bien en face. Rpondez vous-mme; que devrais-je faire? dit-elle. --Le suivre et m'oublier, rpondit Georges avec effort. --Donnez-moi votre main, Georges; je le suivrai et ne vous oublierai pas. Mme Rose lui raconta qu'elle avait failli la veille se rendre la Maison-Blanche; deux fois elle avait travers la rivire pour le faire. La crainte de compromettre M. de Rthel l'avait retenue; mais elle ne se croyait pas dgage par le dpart du comte, et elle tait rsolue tout tenter encore pour l'arracher de l'abme. J'ai eu ces derniers jours une lueur d'espoir, dit-elle; sa fuite ne l'a pas teinte. Ces entretiens se prolongrent pendant trois jours. Georges et Mme Rose revirent ensemble les mmes lieux qu'ils avaient parcourus si souvent. Les fleurs avaient succd la neige, mais ce sourire de la nature n'avait point de reflet dans leur coeur. Il y avait entre eux plus d'intimit et moins d'expansion. Ils taient tout la fois unis et spars. Tambour, qui s'tonnait de n'avoir plus de lettres cacher dans sa fourrure, gayait ses loisirs par de nouvelles luttes contre le taureau noir, quelque temps nglig. On ne voyait plus Canada que par intervalles. Quand il ne maraudait pas sur la rivire, y cherchant quelque canot perdre pour le sauver, en fouillant dans son lit pour y trouver des pierres et du sable, et et l quelques dbris de cargaisons naufrages, le pcheur tait Paris. Ces absences inquitaient Mme Rose, qui prvoyait une catastrophe. Un soir, c'tait le jeudi, Georges et Mme Rose se promenaient sur la route o pour la premire fois M. de Francalin l'avait vue, peu d'instants aprs qu'il eut tir la petite Jeanne de la Seine. Georges devait partir le lendemain. Mme Rose regarda les bateaux qui taient sur la rive. Vous souvient-il du jour o je vous aperus sortant de l'eau? Etiez-vous ple! dit-elle. C'est singulier! si la petite Jeanne et son frre Jacques n'avaient pas failli se noyer, je ne vous aurais peut-tre jamais connu. J'ai fait une petite aquarelle de cette scne. Voulez-vous la voir? --Volontiers, dit Georges, qui trouvait dans cette proposition le moyen de prolonger l'entretien. On prit aussitt le chemin d'Herblay. Je vous dois bien une peinture en change d'une autre que vous avez brle.... Si la mienne vous plat, je vous la donnerai, reprit Mme Rose en baissant les yeux, et toute rouge du souvenir qu'elle voquait. Georges lui pressa le bras sans rpondre. Quand on fut dans la petite maison d'Herblay et tandis que Georges regardait l'aquarelle, Mme Rose posa sur la chemine une miniature qu'elle avait tire d'une bote. Trouvez-vous ce portrait bien ressemblant? dit-elle. Voyez, je n'y suis dj plus gaie. M. de Francalin poussa un cri. Cette miniature signe d'un nom clbre rendait admirablement les traits de Mme de Rthel. C'est le regard, c'est l'expression, c'est la vie, dit-il. Au bout de quelques minutes, Mme Rose lui enleva le portrait des mains en badinant. Laissez cela, reprit-elle, cette peinture ferait tort mon aquarelle, et c'est pour mon aquarelle que vous tes venu. Georges soupira. Vous avez raison; si je regardais plus longtemps ce portrait, l'envie me prendrait de vous le drober. Il descendait la cte un quart d'heure aprs, portant le dessin dans un carton, lorsqu'il entendit une voix d'enfant qui l'appelait. Il se retourna et aperut la petite Jeanne qui courait de toutes ses forces aprs lui. Eh! parrain, arrtez-vous, criait l'enfant qui donnait par habitude le nom de parrain et de marraine Georges et Mme Rose. La petite Jeanne arriva tout essouffle; elle tenait dans sa main une bote qu'elle prsenta Georges. Tenez, parrain, reprit-elle, voici une bote que marraine m'a dit de vous remettre.... Elle veut que vous m'embrassiez et acceptiez la bote en souvenir de moi.... J'ai bien rpt la chose trois fois pour ne pas l'oublier. Georges ouvrit la bote et reconnut le portrait de Mme Rose; il tait entour d'une bande de papier sur laquelle on lisait ces mots: _Si vous vous mariez, brlez-le; si je pars, gardez-le_. Oh! oui, je t'embrasserai! s'cria Georges qui prit l'enfant dans ses bras. Va! je n'aurais qu'un morceau de pain qu'il serait pour toi! Aprs qu'il eut assez mang la petite Jeanne de baisers, Georges la laissa tout tonne au milieu du chemin, et prit sa course, serrant ses deux mains sur sa poitrine, contre laquelle il pressait le portrait. Enfin j'ai quelque chose d'elle, donn par elle! disait-il ivre de joie. Lorsque Georges arriva le lendemain Paris, une sourde agitation rgnait dans la ville. Valentin, qu'il rencontra, lui dit qu'il courait mettre son uniforme, et qu'on craignait des troubles pour la journe. Georges passa chez lui; on n'y avait vu personne. Il sortit et remarqua des groupes qui se formaient et l. Deux heures aprs, le tambour battait le rappel dans toutes les rues, et les boutiques se fermaient prcipitamment. Un rgiment de ligne dfilait silencieusement sur les boulevards. Il entendit des cris au loin, et ne douta plus que le mouvement dont M. de Rthel lui avait parl ne ft au moment d'clater. Il retourna dans son appartement de la rue de Clichy, et attendit plein d'anxit. Il n'y tait pas depuis une heure, que Mme Rose entra tout coup. Ce n'est pas moi que vous attendiez, je le sais, dit-elle; quelques mots de Canada m'ont tout appris.... Je viens pour sauver M. de Rthel, et vous m'y aiderez. Georges lui serra la main. Je ne vous remercie pas, reprit-elle; vous m'avez dit que je pouvais compter sur vous, et j'y compte. Jamais M. de Francalin ne lui avait vu un regard si ferme et l'expression du visage si rsolue. Elle s'assit prs de la fentre et regarda dans la rue. Dans une heure, avant mme, il sera ici, continua-t-elle; il faut que dans une heure tout soit prt pour notre dpart. Georges devint ple ces mots. Bien, dit-il, tout sera prt. Mme Rose se leva par un mouvement spontan, et lui jeta les bras autour du cou. Embrassons-nous, mon ami, dit-elle d'une voix dans laquelle tout son coeur palpitait, et maintenant que le pass soit mort entre nous.... Un homme est en pril; je suis sa femme, pensons lui. --Que faut-il faire? demanda Georges. Mme Rose lui apprit alors que le mouvement projet avait chou par l'hsitation de ceux qui l'avaient commenc; on ne manquerait pas d'en poursuivre les principaux instigateurs, et M. de Rthel tait gravement compromis. Il faut donc qu'il quitte la France, poursuivit-elle; mais pour la quitter il faut un passe-port.... Je ne sais que vous qui puissiez me le procurer. Georges rflchit une minute. Ce passe-port, je l'aurai, rpondit-il; mais tes-vous bien sre que M. de Rthel consentira partir? --Oui, si nous savons profiter du premier mouvement.... Je sens en moi quelque chose qui me dit qu'il m'coutera. Comme elle parlait, un violent coup de sonnette retentit dans l'appartement; on ouvrit, et M. de Rthel parut en riant aux clats. Il ne manifesta aucun tonnement en voyant Mme Rose, et lui tendit la main aprs avoir salu Georges, qu'il remercia de son exactitude. Quelle fuite! quelle droute! dit-il.... On a commenc par de beaux discours, on a fini par une course au clocher. --Oui, dit Mme Rose froidement, et cette course au clocher, dont vous riez, pourrait bien finir la Conciergerie pour quelques-uns. --Je le sais, rpliqua M. de Rthel. Mme Rose craignit qu'un projet nouveau ne se cacht sous l'apparente tranquillit de cette rponse. Ainsi, dit-elle, vous consentiriez coucher en prison, subir la fltrissure d'un jugement? --Oh! reprit M. de Rthel, on peut toujours ne pas tre pris vivant. --Ah! s'cria Mme Rose avec lan, on peut surtout ne pas chercher dans le suicide un refuge contre une folie! J'ai toujours t votre amie fidle, j'ai donc bien le droit de vous donner un conseil, et peut-tre me devez-vous de l'couter. Toute la feinte gaiet du comte tait tombe. Il se promenait par la chambre inquiet et le regard fivreux; mais la voix de sa femme il s'arrta court, et avec la courtoisie d'un gentilhomme il s'inclina devant elle. Parlez, dit-il. --Vous pouvez partir, reprit-elle, et changer contre le repos cette vie d'angoisse et d'agitation.... Vous pouvez assurer ma tranquillit, et je vous la demande.... Ce que j'ai suffira amplement tous nos besoins; ce sera comme une nouvelle existence que vous commencerez, et peut-tre y trouverez-vous plus de douceur que vous ne le pensez. Essayez de la patience et de l'isolement. Il est digne de votre courage de le tenter. Mme Rose parlait avec une singulire animation. Elle avait cette loquence que donnent la conviction et le dvouement; tout suppliait en elle, le regard, la voix, l'accent, et ce rayonnement des traits qu'aucune expression ne peut rendre. Le visage de M. de Rthel s'attendrit. Mais pour partir, encore faut-il un passe-port, dit-il. Qui me le procurera? --Moi, dit Georges. Le comte lui tendit la main. Je cde, dit-il noblement. Georges ne perdit pas une minute. Il avait cru remarquer qu'une vague ressemblance existait entre Valentin et M. de Rthel; s'il obtenait du comte le sacrifice de ses longues moustaches, cette ressemblance devenait presque relle. Il courut chez son ami, et l'emmena la prfecture de police sans lui laisser le temps de respirer. , lui dit-il, tandis que la voiture roulait sur le quai, tu vas prendre un passe-port pour Bruxelles. --Moi? --Oui, et tu me le remettras. Valentin sourit. Bon! tu enlves Mme Rose, s'cria-t-il. Le coeur de M. de Francalin se serra. Justement, reprit-il; tu auras grand soin de demander ce passe-port pour M. et Mme Des Aubiers. Le chef de bureau, qui connaissait Valentin, donna ordre qu'on dlivrt le passe-port sur-le-champ. Je ne vous savais pas mari, dit-il en souriant Valentin. --Qu'est-ce que cela fait? rpondit celui-ci d'un air fat. Cette petite expdition, dans laquelle le beau capitaine ne voyait qu'une affaire de galanterie, le remplissait de joie. Si le pays te plat, dit-il Georges en le quittant, tu me l'criras.... j'irai te rejoindre avec Juliette. Chaque mot de Valentin entrait comme une flche dans le coeur de Georges; mais il voulait prouver Mme Rose qu'il tait digne d'elle. Tout fut organis promptement pour le dpart, et ds le lendemain ils gagnrent tous trois la Belgique. Quand ils eurent pass la frontire, Mme Rose soupira. Oh! Herblay! murmura-t-elle tout bas. Le comte et sa femme s'installrent dans une petite maison des faubourgs, du ct de Laeken. Cette maison avait un jardin avec une sortie sur la campagne. Georges y demeura deux jours. Quand il partit, M. de Rthel lui donna une vigoureuse poigne de main. Vous avez donc voulu une part dans mon amiti?... Merci, dit-il. --Maintenant serez-vous heureux? dit Georges. --Dieu est le matre, reprit M. de Rthel, les yeux tourns du ct de la France. Quand M. de Francalin se retrouva seul la Maison-Blanche, il fut saisi d'un abattement profond. La pense du sacrifice ne le soutenait plus. Les campagnes qu'il avait tant aimes lui parurent un dsert. Il y cherchait partout Mme Rose et revoyait partout son image. Au moment de son dpart de Bruxelles, Mme Rose lui avait recommand de mettre en location la petite maison d'Herblay. Je le ferai si vous le voulez absolument, dit-il. Elle comprit sa pense et n'insista pas. Le plus grand plaisir de Georges, prsent qu'il ne la voyait plus, tait de retourner dans cette maison et de passer de longues heures, un livre la main, dans la pice qu'elle animait autrefois de sa vie. Il revoyait les objets qui taient son usage, la lampe qui avait clair son travail, le fauteuil o elle s'asseyait prs de la fentre, l'cheveau de fil ou de soie encore enroul autour de la bobine, la tapisserie tendue sur le mtier et pique d'une aiguille, le vase tout plein de fleurs fanes, le livre entr'ouvert la page demi parcourue, le buvard et l'encrier placs sur un petit bureau qu'elle avait apport, et qui datait du temps qu'elle tait jeune fille. Mme Rose avait laiss un petit chle suspendu une patre; son panier ouvrage tait sur le coin de la chemine; quand Georges regardait longtemps ces objets, une trange inquitude s'emparait de son esprit; il arrivait croire qu'elle tait dans la maison, il entendait le bruit lger de ses pas dans le corridor, et, si un aboiement sonore de Tambour le tirait de sa rverie, il courait la porte et l'ouvrait, croyant qu'elle allait entrer. Les seules personnes qu'il vt alors taient la Thibaude et Canada. Il visitait la Thibaude journellement et s'efforait de remplacer Mme Rose auprs de la petite Jeanne, laquelle il donnait cent bagatelles au nom de sa marraine. Jacques non plus n'tait pas oubli, et il avait force chevaux de bois. Quant Canada, il n'avait pas de plus fidle compagnon sur la rivire. Chaque jour M. de Francalin l'aidait jeter ses filets et retirer ses lignes. Avec une dlicatesse que l'ducation n'enseigne pas, le pcheur n'tait jamais le premier lui parler de Mme Rose; mais il rpondait volontiers aussitt que Georges commenait. Cette persvrance aimer une femme que peut-tre il ne reverrait plus touchait Canada et le surprenait surtout. Monsieur Georges, lui dit-il un jour, comptez-vous l'aimer longtemps comme a? Vous voil en ge de vous marier, ce me semble? --Je n'y puis rien, rpondit Georges; Mme Rose a emport mon coeur. Canada se gratta l'oreille. C'est drle tout de mme, reprit-il; j'ai t amoureux il y a quelque vingt ans, et a tenait dur.... Un jour, je m'aperus que la Louison, une grande brune qui avait des joues comme des pommes d'api, me trompait pour un meunier de la Frette.... Je pleurai pendant tout un jour comme un bent.... J'en avais le col de ma chemise tout mouill.... Le soir, je rencontrai mon rival.... Ah! dame! je ne l'avais pas cherch, mais il fallait voir comme mes poings allaient!... La chose faite j'entrai au cabaret et j'en sortis gris comme un tonneau. Le lendemain, c'tait fait de l'amour et de la Louison.... j'y pensais comme une pipe de l'an dernier. Au bout d'un mois de cette vie solitaire que rien n'avait interrompue, pas mme une visite de Valentin, trop occup de sa candidature au grade de chef de bataillon pour songer Georges, qu'il avait peine entrevu son passage Paris, M. de Francalin reut une lettre timbre de Bruxelles. Il courut se cacher Herblay pour la lire. C'est encore moi, mon ami, et je viens vous donner des nouvelles de personnes qui ne vous oublient pas. Un jour ne se passe pas sans que votre nom soit prononc; une heure se passe-t-elle sans que vous pensiez nous? Notre vie est ici trs-tranquille jusqu' prsent. Quelques lectures, des promenades dans la campagne, deux ou trois petites excursions dans les villes curieuses qui nous entourent, la remplissent. M. de Rthel parat se soumettre, sans trop de chagrins, cet exil auquel je l'ai condamn. Il lit beaucoup; les journaux de Paris l'meuvent quelquefois. Il sort alors, et se fatigue marcher. Sa promenade favorite est le champ de bataille de Waterloo, o il va souvent cheval. Quand il rentre, il est plus calme; mais ce caractre primesautier a des rvoltes si rapides! Il lui faudrait de nouvelles habitudes, et elles ne sont pas encore nes. Ces temps-ci, peut-tre partirons-nous pour un voyage en Suisse par le Rhin. Si M. de Rthel se trouve bien de cette course, nous pousserons jusqu'en Italie ou dans le Tyrol. Le voisinage de Paris m'effraye. Il nous vient parfois des visites dans le got de celles que nous recevions Herblay; elles agitent mon malade et diminuent dans son esprit les bienfaits de l'isolement. Je veux l'en loigner. J'ai pens srieusement le mener en Amrique. C'est mettre l'Ocan entre les boulevards et lui; mais l-bas j'aurais peur qu'il n'enrlt une troupe d'aventuriers et ne partt pour le Texas ou Mexico. Et puis j'hsite faire ce grand voyage. A mon ge, le coeur se serre la pense de quitter la France et tout ce que j'y aime. Le nom d'Herblay s'est rencontr sous ma plume.... Cher Herblay! y retournerai-je jamais?... En visitez-vous quelquefois les doux paysages? Toute campagne me parat triste auprs de celle-l. Quand je ferme les yeux, il me semble la voir; les moindres accidents du coteau et de la rive, la fume du village, le clocher de pierres grises, le rideau noir de la fort, tout se reflte en moi. Je vois _la Tortue_ sur l'eau, je vois Canada la perche ou l'aviron la main, je vois la queue blanche de Tambour qui furette, je l'entends qui jappe.... Vous souvient-il de votre dernier mot M. de Rthel? Serez-vous heureux maintenant?... Ah! que je sais de gens qui le seraient peu de frais! Un petit coin de l'horizon leur suffirait, et ils laisseraient le reste de la terre aux ambitieux.... J'en tais l de ma lettre quand l'arrive de M. de Rthel m'a interrompue. Il revenait de la ville, o il avait rencontr une de ses vieilles connaissances de Paris. M. de Rthel avait dans les yeux quelque chose que je connais et que je redoute: j'y lisais les mouvements imptueux de son coeur. Je l'ai questionn, il m'a rpondu par monosyllabes; mais comme j'insistais: Ce n'est rien, m'a-t-il dit, c'est un assaut, j'en viendrai bout! Il a mis une grande douceur dans ces paroles, avec un regard douloureux qui me navrait. Les larmes me sont venues aux yeux. Quel mal je vous fais! a-t-il repris. Ah! c'est sur lui que je pleure! Sera-t-il toujours le matre des furieux assauts qu'il essuie? Donnez-moi un conseil, mon ami; que dois-je faire? Faut-il partir, et partir au plus tt? Mais quel but indiquer cette activit farouche, cet pre besoin d'agitation? quel aliment calmera cette fivre? Je suis reconnaissante M. de Rthel des efforts qu'il fait pour se vaincre: on y sent une me gnreuse en rvolte contre mille passions. Hlas! j'ai bien peur que les passions ne soient les plus fortes! Ne croyez pas, ce langage, que mon espoir soit perdu et mon courage bout. Non, je lutterai, et n'pargnerai rien pour m'assurer la victoire. Ma conscience me crie bien haut qu'il ne faut pas cder. Elle n'est pas non plus sans me faire quelques reproches. Peut-tre ai-je senti trop profondment une blessure qu'il et t d'une femme vaillante et droite d'oublier; sous le coup de cette blessure, j'ai abandonn M. de Rthel et l'ai livr sans dfense toute la furie de ses instincts. J'tais une barrire, j'ai dtruit cette barrire par ma fuite! Encore aujourd'hui, n'ai-je pas des tressaillements douloureux quand je songe au pass? Ah! que Dieu m'assiste pour que je triomphe de moi-mme et de lui! Si nous partons, mon ami, vous le saurez; si nous quittons l'Europe, vous viendrez Bruxelles: c'est bien le moins que je vous embrasse une dernire fois, si la mer doit nous sparer. Le trouble dans lequel cette lettre jeta M. de Francalin est inexprimable. Il la relut dix fois, et toujours il voyait l'Ocan entre Mme Rose et lui. Il voulait partir pour la Belgique, et craignit de le faire de peur de la contrarier. Canada, qui le rencontra, n'osa pas lui parler, tant il avait le visage attrist. Georges allait et venait de la Maison-Blanche Herblay, repassant en esprit chaque mot de cette lettre o sa vie tait comme suspendue. Quel conseil pouvait-il donner celle qui poussait vers lui un cri de dtresse? Et lui-mme n'tait-il pas dcid partir pour l'Amrique, si Mme Rose y fuyait? Cet tat de fivre dura trois jours. Le quatrime au matin, Georges prit le chemin d'Herblay. Ses pieds l'y conduisaient d'eux-mmes. Comme il montait la cte les yeux terre, Tambour partit comme une flche en aboyant. Georges leva les yeux et vit au loin les fentres de la petite maison d'Herblay toutes grandes ouvertes au soleil. L'ide que Mme Rose tait peut-tre de retour lui vint au coeur. Il poussa un grand cri et se mit courir; puis il s'arrta, n'osant plus marcher. Si c'tait encore un rve! pensa-t-il. Cependant les rideaux s'agitaient joyeusement, chasss par la brise. Tambour aboyait toujours. Georges s'lana vers la maison. Une femme tait sur la porte qui lui tendait les mains. Georges les prit et fondit en larmes. VIII Mme Rose tait rentre seule la maison d'Herblay. Le premier moment d'effusion pass, elle raconta M. de Francalin quels motifs l'avaient ramene si peu de jours aprs sa lettre. Le soir mme du jour o elle avait crit, un homme qu'elle croyait avoir vu Herblay avant son dpart pour la Belgique s'tait prsent chez M. de Rthel. Mme Rose tait assise auprs d'une fentre qui ouvrait sur le jardin o M. de Rthel avait conduit cet homme. L'entretien paraissait anim. Quelques mots, souvent interrompus par la marche, arrivaient jusqu' Mme Rose; elle comprit bientt qu'il s'agissait d'une tentative nouvelle dont le plan tait propos M. de Rthel. Elle tait heureuse nanmoins de voir que le comte se dfendait d'y prendre part. La voix des interlocuteurs s'abaissait et s'levait avec des alternatives de vivacit et d'emportement. On voyait que la conversation s'chauffait. Tout coup l'tranger s'arrta: Je vois ce que c'est, dit-il, vous avez peur! Ne nous vendez pas seulement, nous agirons sans vous. Plus prompte que l'clair, la main de M. de Rthel tomba sur le visage de cet homme. Battez-moi, dit le sombre sectaire, et marchez pour montrer que vous n'tes pas un tratre! --Eh bien! rpondit M. de Rthel, j'irai si loin que pas un de vous n'osera me suivre! Je n'avais pas une goutte de sang dans les veines, continua Mme Rose. Vous avez tout entendu, me dit M. de Rthel quand il rentra, je n'ai donc rien vous expliquer. Sa voix tait brve et imprieuse comme celle d'un homme qui a peur des contradictions. Qu'allez-vous faire prsent? lui dis-je. Demain, je vous le dirai; ce que je sais seulement, c'est que l'honneur me dfend de reculer. L'honneur! o le plaait-il, mon Dieu! Ce n'tait dj plus le mme accent et le mme regard; l'homme des anciens jours venait de reparatre. Le lendemain, il resta dehors toute la journe. Je le vis peine quelques minutes. Dormez, me dit-il le soir; j'ai affaire dans la ville, je rentrerai un peu tard. Il m'embrassa et sortit. A mon rveil, j'appris que M. de Rthel tait parti. On me remit une lettre par laquelle il me priait de retourner Herblay. Au moins n'y serez-vous pas seule, disait-il. Il ajoutait que je recevrais de ses nouvelles prochainement. Je n'ai pas perdu une minute pour regagner Paris, o je n'ai pu trouver aucune trace de l'arrive de M. de Rthel; comprenant bien que toutes mes recherches seraient inutiles, je me suis rendue Herblay. Je ne croyais pas y revenir de sitt. J'ai bien des sujets de tristesse, et cependant je ne sais quel mouvement de joie m'a fait tressaillir quand j'ai dcouvert les noyers du village et le toit de ma maison. Georges remarqua avec chagrin que le visage de Mme Rose portait la trace des preuves qu'elle subissait depuis dj longtemps. Elle devina ce qui se passait en lui et sourit. La campagne me remettra, dit-elle. Ds le jour mme, elle avait revu Canada, la Thibaude, Jeanne et le petit Jacques, qui lui demanda des nouvelles de son grand ami. Il m'a promis de me mener la guerre, dit-il d'un air dtermin, je n'entends pas qu'il m'oublie. Mme Rose l'embrassa. Il m'a charg de voir comment tu courrais, rpondit-elle. Et, prenant des oranges dans un panier, elle les jeta au loin dans une prairie. Jacques s'lana la poursuite des oranges, et Tambour courut aprs Jacques. Les rires des enfants qui se roulaient dans l'herbe et les aboiements joyeux du chien remplissaient la campagne. Ah! je me sens renatre! dit Mme Rose. On tait alors en plein t. Le bleu du ciel tait clatant; la rivire prenait le soir des teintes magnifiques. Mme Rose voulut revoir tous les coins qu'elle avait parcourus; elle tait comme un voyageur qui revient dans sa patrie aprs une longue absence. Elle tait alle prendre du lait dans cette ferme; elle avait cueilli des fraises dans ce taillis; elle avait lu tout un matin au pied de ce saule; c'tait l que la pluie l'avait surprise un soir d'hiver; en passant sur cette berge, un coup de vent avait emport son mouchoir, que Tambour avait t chercher dans l'eau. Le plus petit brin d'herbe lui semblait beau. La premire fois qu'elle mit le pied sur _la Tortue_, elle fut prise d'une joie folle. Un jour elle s'avisa de rassembler tous les enfants pauvres dont les mres travaillaient aux champs et de les mener chez la Thibaude, qui tait blanchisseuse de son tat. Eh! mre Thibaude, lui dit-elle, voil des petits que je vous confie.... Gardez-moi tout a et donnez leur une bonne miche de pain pour leur goter. --Eh! bont du ciel! o voulez-vous que je le prenne, ce pain-l? dit la mre Thibaude, qui aimait les enfants, bien qu'elle et la main brusque. --Donnez toujours, rpondit Mme Rose; le boulanger est de mes amis, et c'est moi que cela regarde. Quand elle vit tous les enfants rassembls autour d'un grand panier rempli de morceaux de pain jusqu'au bord, Mme Rose battit des mains et voulut qu'on ajoutt une grande jatte de lait ce rgal. Les enfants se pressaient autour d'elle comme des poussins. Je prtends que chaque jour il y en ait autant, dit-elle; ce qui restera sera pour votre peine, mre Thibaude. Tout compte fait, c'tait un petit revenu bien clair pour la blanchisseuse. Ce sont encore vos distractions d'autrefois qui recommencent, dit Georges. --Ah! rpondit Mme Rose, si je dois quitter ce pays, je veux au moins que mon souvenir y reste. Malgr le mouvement qu'elle se donnait et les retours de gaiet qui la faisaient rire pendant ses longues courses, on voyait bien qu'une pense constante proccupait Mme Rose; elle ne manquait jamais de demander Gertrude si le piton n'avait rien apport pour elle. Elle cherchait souvent dans les journaux un nom qui ne s'y trouvait plus. Le silence de Canada lui faisait croire que le pcheur savait quelque chose. Elle l'interrogea. Dame! rpondit Canada, on m'a racont que M. de Rthel tait Paris. --On vous l'a racont seulement? dit Mme Rose. Canada cligna de l'oeil en regardant de ct et d'autre d'un air embarrass. Voyons, poursuivit Mme. Rose, est-ce bien moi que vous cacherez la vrit? --Eh bien! dit le pcheur vaincu, je puis vous dire vous, mais vous seulement, qu'il est venu ici un jour ou deux aprs votre retour; il a vu Tambour aussi, qui l'a parfaitement reconnu, bien qu'il et une blouse comme un ouvrier. Il s'est cach pour vous regarder, tandis que vous vous promeniez au bord de l'eau. M. de Rthel tait ple faire peur. Il m'a fait jurer de l'aller voir l-bas s'il me faisait appeler, et m'a gliss deux ou trois pices d'or dans la poche, comme c'est son habitude. Mme Rose prit entre ses mains les rudes mains de Canada, et attachant sur lui ses yeux humides: Me promettez-vous, en retour de l'amiti que je vous ai toujours montre ainsi qu' tous les vtres, de me prvenir s'il vous appelle? Canada se mordait les lvres en hsitant: C'est manquer ma parole, dit-il. --Je suis sa femme et je vous en prie, reprit-elle. --Eh bien! je vous le promets.... Puis-je donc oublier que vous m'avez donn du pain quand je n'en avais pas? Vers la fin de la semaine, Canada parut un matin Herblay. J'ai une lettre de M. de Rthel, dit-il; la voici. Et il tira mystrieusement un papier du fond de sa poche. Cette lettre, trs-brve, engageait Canada se trouver Paris le jour mme. Mme Rose regarda le pcheur. Que pensez-vous que cela veuille dire? lui demanda-t-elle. Canada tourna son bonnet vingt fois dans ses mains: On ne peut pas savoir, dit-il enfin; le plus sr est d'y aller. --Oh! c'est bien quoi je suis dcide. Savez-vous seulement o est M. de Rthel? reprit Mme Rose qui dj avait jet un chle sur ses paules. --Oh! pour a, oui! Sans perdre une minute, Mme Rose crivit deux lignes M. de Francalin pour lui annoncer son dpart. Demain vous aurez de mes nouvelles, ajouta-t-elle. Une voiture vint, qui la conduisit sur-le-champ Paris avec Canada. Les quelques mots qu'elle put tirer de Canada pendant la route lui firent bien voir que le moment qu'elle avait redout tait proche. Elle ne savait mme pas si elle arriverait temps pour essayer un effort suprme. Une sorte de fivre l'agitait; elle regardait tout instant par la portire pour voir si Paris tait encore loin. Le pcheur prit un fiacre la barrire et poussa droit la rue du Faubourg-Saint-Denis. C'est ici, dit-il en arrtant le cocher devant une maison d'assez pauvre apparence; demandez prsent M. Lafort. Mme Rose jeta ce nom au portier en tremblant. Montez! lui dit cet homme qui l'examina curieusement. Elle remercia Dieu et grimpa l'escalier. Le coeur lui battait l'touffer. Qu'allait-elle dire pour sauver Olivier d'une dernire folie, la plus prilleuse de toutes? Canada la suivait grand'peine. Il lui cria de s'arrter devant une porte situe au troisime tage, et frappa trois coups d'une certaine faon. M. de Rthel ouvrit lui-mme. A la vue de sa femme, il frona le sourcil et regarda Canada. C'est elle qui l'a voulu, dit le pcheur; est-ce qu'on ne se jetterait pas la rivire, si elle l'exigeait? Tambour, qui avait suivi la voiture en courant, se glissa entre les jambes de Canada et sauta sur M. de Rthel. Malgr la gravit de la situation, le comte ne put s'empcher de sourire. Si M. de Francalin tait ici, ce serait comme la Maison-Blanche, dit-il. --Il va venir, rpliqua Mme Rose; il se joindra moi pour vous supplier de renoncer toute entreprise nouvelle. --Ah! pourquoi tes vous venue? J'esprais vous viter cette dernire secousse. Il y avait dans le visage du comte un mlange d'attendrissement et de rsolution qui frappa Canada lui-mme. Mme Rose s'empara des mains de son mari. Si vous m'avez aime un jour, coutez-moi, je vous en prie, dit-elle d'une voix suffoque; n'y a-t-il rien qui puisse vous arrter? n'aurez-vous donc pas piti de moi? Tous les traits de M. de Rthel se contractrent. Ah! quelle femme Dieu m'avait donne! s'cria-t-il en l'embrassant avec violence. --Eh bien! si je tiens quelque place dans votre affection, dans votre estime, prouvez-le moi en restant!... En ce moment, neuf heures sonnrent une horloge voisine. M. de Rthel boutonna sa redingote par un mouvement fbrile. Eh bien! dit-il, pas plus que vous je ne crois un rsultat srieux. Je vais tout tenter pour dgager ma parole; si je russis, vous ferez de moi ce que vous voudrez. --Vous me le jurez? --Je vous le jure. Les amis du comte taient dans une pice voisine. Il y passa; Mme Rose s'assit sur une chaise, la tte entre les mains. Toute sa vie lui revint l'esprit en quelques minutes. Elle avait lutt; elle allait vaincre peut-tre. C'tait une existence toute nouvelle qui allait commencer. Quelques larmes tombrent de ses yeux. Eh bien! dit-elle en relevant sa tte par un mouvement de fiert, j'aurai fait mon devoir. Au bout d'un quart d'heure, tonne du silence qui rgnait partout, elle s'approcha de la porte par laquelle le comte tait sorti. Elle prta l'oreille et n'entendit rien, elle frappa un coup lger, puis deux; personne ne rpondit. Effraye dj, Mme Rose poussa la porte. La pice dans laquelle elle pntra tait vide; un papier pli en forme de lettre tait sur une table. Mme Rose y jeta les yeux et lut son nom. M. de Rthel lui dclarait qu'il tait li par un serment. Une lutte pouvait seule le dgager. S'il en sortait vivant, il jurait de nouveau d'tre tout elle. Il l'engageait, en finissant, se rendre rue de Clichy o elle serait en sret et o Canada lui porterait des nouvelles. L'criture de cette lettre tait rapide et violente comme celle d'un homme press. La tte de Mme Rose tomba sur sa poitrine avec accablement. Ah! pourquoi l'ai-je quitt? dit-elle. Une porte tait dans le coin de cette pice qui donnait sur un escalier noir. Elle s'y jeta et le descendit rapidement. La rue tait dj toute en rumeur quand elle y parvint. Personne ne put rien lui dire sur la direction qu'avait prise M. de Rthel. Elle se dcida alors obir la recommandation de son mari. Rendue rue de Clichy, elle se hta d'envoyer un exprs Maisons pour prier M. de Francalin de la joindre au plus vite. Chaque bruit qu'on entendait dans la rue la faisait tressaillir. Elle avait le visage coll aux vitres. Sa pense revenait sans cesse au sjour qu'elle avait fait Bruxelles pendant un mois. Elle se reprochait comme un crime de n'avoir pas entran M. de Rthel au bout du monde. Ah! rptait-elle tout instant, j'aurais peut-tre t malheureuse, mais il et t sauv! Vers midi, une voiture s'arrta la porte, et M. de Rthel en descendit soutenu par Canada. Il avait t frapp de deux coups de feu, l'un la jambe, l'autre la poitrine. Mme Rose le reut plus ple qu'une morte, mais ferme et active comme une soeur de charit. Je me reproche de vous avoir trompe, dit Olivier. Et pourquoi?... --Oublions tout cela et que Dieu vous sauve! rpondit-elle. Un mdecin vint, amen par Canada. M. de Rthel le pria de lui dire la vrit, rien que la vrit. L'une des blessures est grave, trs-grave, rpondit l'homme de la science; cependant on peut encore conserver quelque espoir; mais si la fivre arrive, je ne rponds de rien. --Merci, dit M. de Rthel. Il demanda Mme Rose si M. de Francalin tait prvenu. Sur sa rponse affirmative, il la remercia. J'aurais t fch de partir sans le revoir, dit-il. Une heure ou deux aprs, Georges entra. M. de Rthel se souleva sur le coude pour le recevoir. Vous souvient-il de ce que je vous disais un soir la Maison-Blanche? Il y a une destine, dit-il en souriant demi. Mme Rose, qui avait les yeux gros de larmes, essaya de le raffermir dans un espoir qu'elle ne partageait pas. Vous n'avez jamais que de bonnes intentions et de bonnes paroles, dit Olivier; mais voil M. de Francalin qui vous dira qu'avant de partir pour Bruxelles, j'avais dj fait mon testament. Comme il achevait ces mots, Georges entendit une espce de gmissement, et sentit sous sa main un museau velu qui le caressait doucement. Tambour! s'cria-t-il. --Voil ce que je craignais, dit Canada en frappant du poing sur un meuble. Georges se pencha sur Tambour, qui se plaignait et lchait sa main. Une longue trane de sang partait de la chambre voisine, o on l'avait enferm, et finissait aux pieds de M. de Francalin. Le pauvre chien avait reu une balle en plein corps, il tremblait de tous ses membres; Georges s'agenouilla auprs de lui. Ah! ce n'est pas ma faute, dit Canada; vous savez combien, Tambour et moi, nous tions bons amis; il a voulu me suivre; le coeur m'a manqu pour lui jeter des pierres; il s'est mis dans l'meute; il a attrap une balle. Comme nous portions M. de Rthel, j'ai senti quelque chose qui se frottait contre mes jambes; c'tait Tambour, il pouvait peine se traner; un camarade l'a pris et l'a port l. Ce n'est pas que je veuille rien dire contre M. de Rthel; mais la blessure de ce pauvre chien, a m'a fait autant de mal que la sienne. Nous vivions l-bas comme des camarades! Du revers de sa main Canada essuya une grosse larme. Le chien remuait faiblement la queue toutes les fois qu'on prononait son nom. Il regardait son matre, et la vie s'en allait de ses yeux. Un frisson le prit, il voulut se lever, posa sa tte entre les genoux de M. de Francalin, lui lcha la main une dernire fois et tomba mort. Un instant Georges resta la tte cache entre ses mains. Il avait le coeur gros. Pardonnez-moi, monsieur, dit-il enfin; si vous avez t chasseur, vous me comprendrez! --Moi, dit le comte, j'ai pens au chagrin que vous auriez en voyant tomber le chien; il y a bien des hommes qui ne valent pas Tambour. M. de Rthel se coucha sur le dos, les yeux au plafond, et fit signe qu'il dsirait garder le silence. Son bras tait hors du lit, et quelquefois on l'entendait battre la retraite avec ses doigts contre le mur. Vers le soir, une fivre ardente se dclara. Olivier tourna le visage du ct de la chambre, dans laquelle on avait allum deux bougies. C'est fini, dit-il tranquillement. Mme Rose lui demanda comme une grce qu'on ft venir un prtre. Faites, dit-il; n'ai-je pas jur que, la lutte termine, je vous appartiendrai tout entier? Quand le prtre eut t ramen par Canada, qui tait all le chercher Saint-Louis-d'Antin, M. de Rthel voulut que tout le monde se ranget autour de son lit, et fit signe Mme Rose d'approcher. Moi que le dmon de l'orgueil et de la rvolte a perdu, je vous demande pardon de tout le mal que je vous ai fait, dit-il d'une voix haute et claire. Mme Rose se mit pleurer. Ne pleurez pas, reprit-il; je sens bien que si j'tais vivant et debout, je recommencerais!... Seulement je m'en irais malheureux, si je croyais que vous m'en voulez encore. --Non, dit Mme Rose. --Eh bien! dit alors M. de Rthel, laissez-moi vous adresser une prire. Je sais que vous aimez la petite Jeanne; c'est comme si vous l'aviez adopte. Promettez-moi de veiller sur Jacques et de l'aimer. Il vous souvient d'un soir o il grimpait au sommet d'un arbre.... Je me suis senti remu jusqu'au fond des entrailles en le recevant dans mes bras.... Ah! je pensais un autre enfant.... Me le promettez-vous? --Je vous le jure, dit Mme Rose, qui sanglotait. Il l'attira vers lui et l'embrassa sur le front. A prsent, laissez-moi tous, ajouta-t-il. Au bout d'une demi-heure, le prtre se retira. M. de Rthel tait tomb dans une sorte d'assoupissement. Quelquefois il prononait des paroles confuses et sans suite, et agitait ses bras. Quand il ouvrait les yeux, on y voyait le feu de la fivre ml aux ombres de la mort. Mme Rose tait agenouille au pied du lit. Georges se tenait dans un coin, osant peine respirer. Canada regardait M. de Rthel, dont l'agonie se prolongeait. Vers minuit le comte se dressa tout coup. Canada! s'cria-t-il, la mort vient, mets-moi debout! Canada obit sans parler. Le comte resta debout une minute, les yeux tout grands ouverts et le front haut; puis sa tte s'appesantit, et il s'affaissa lourdement dans les bras de Canada. Mme Rose se mit genoux et pria longtemps, le front cach dans les plis du drap. Quand elle se leva, elle tendit la main Georges. Madame de Rthel vous remercie de tout ce que vous avez fait pour celui qui n'est plus. A prsent, j'ai besoin d'tre seule, dit-elle. M. de Francalin resta quelques jours sans revoir Mme Rose, que Mme de Bois-Fleury avait conduite Beauvais, et dont la sant avait t branle par le spectacle de cette mort violente. Vers la fin du mois, tant la Maison-Blanche, il reut une lettre par laquelle Mme de Bois-Fleury le prvenait qu'elle partait pour l'Italie, un changement d'air et un climat plus doux ayant t recommands sa compagne. Elle ajoutait en terminant que, si son neveu ne les avait pas oublies, il les trouverait dans un an Rome ou Beauvais. Au bas de la lettre, il y avait ces deux mots: _Au revoir_! crits de la main de Mme Rose. Georges porta ces deux mots ses lvres avec un lan passionn. Il courut dans sa chambre, et, ouvrant une cassette dans laquelle il avait serr le ruban donn par Canada et le portrait de Mme Rose, il y ajouta la lettre de Mme de Bois-Fleury. Un an! encore un an! mes chers trsors, aidez-moi donc passer cette anne, dit-il. Puis, se ravisant tout coup: Jacob, s'cria-t-il, vite, prparez mes malles; demain nous partons pour l'Italie. * * * * * PIERRE DE VILLERGL. Vers le commencement du mois de novembre 1855, le comte Pierre de Villergl possdait l'une des curies les plus belles et les mieux composes qu'on pt voir dans le faubourg Saint-Honor: son cheval favori, _Calembour_, avait gagn le prix du Jockey-Club aux courses du printemps. Le comte occupait un vaste appartement au rez-de-chausse d'un magnifique htel bti par un fermier gnral, rue du Miromesnil. Il passait pour trs-riche, et l'tait rellement, bien qu'il et corn son patrimoine d'un demi-million pour se mettre sur un pied convenable dans le beau monde de Paris. M. de Villergl tait d'une bonne noblesse de province: l'cusson de sa famille, issue de l'Anjou, figurait dans la salle hraldique des croisades au muse de Versailles. A tous ces avantages, il joignait une sant l'preuve de toutes les veilles et de toutes les intempries. A trente-quatre ans, ge o nous le rencontrons dans la vie, il tait grand, maigre et brun, avec des traits irrguliers, une fort de cheveux noirs, de belles dents, et quelque chose de dtermin dans la physionomie qui n'tait point dplaisant. Il avait la voix sonore et le geste un peu brusque. Quelques vieilles dames du faubourg Saint-Germain, auxquelles il tait attach par des liens de parent loigne, et qui avaient travers la cour de Louis XVIII, o se retrouvaient, mais effacs dj, comme un cho et un reflet des moeurs lgantes et polies de Trianon, disaient de leur petit-neveu qu'il n'avait pas tout fait les manires d'un grand seigneur. C'tait, il est vrai, moins sa faute que celle du temps o il vivait. Si Pierre n'tait pas un gentilhomme dans le vieux sens du mot, c'tait un vritable et parfait _gentleman_. On ne pouvait voir en lui ni un aigle, ni mme un esprit d'lite; mais tel qu'il tait, brave toute preuve, avec un coeur droit et loyal, Pierre donnait la main bien des gens qui ne le valaient pas. Au moment o notre rcit commence, Pierre venait de rentrer chez lui. Il pouvait tre neuf heures du matin. Par un mouvement machinal, il chercha un flambeau sur la chemine et se mit rire en voyant un clair rayon de soleil qui passait par une fente de la persienne et ptillait sur le tapis. Il ouvrit la fentre et la lumire pntra flots dans sa chambre. La pendule sonna, et Pierre pensa que l'heure tait peut-tre venue de se mettre au lit. Il jeta un cigare qu'il avait la bouche, se coucha et tira les rideaux; mais le sommeil ne vint pas. Pierre avait beau changer de position et s'obstiner tenir les yeux ferms, rien n'y faisait. L'impatience le prit, il se leva. Un grand feu flambait dans la chemine; il poussa un fauteuil tout auprs, s'y jeta et alluma un second cigare. Tout en fumant, il rcapitula dans sa pense tout ce qu'il avait fait depuis la veille. Jamais journe n'avait t plus bruyamment employe. Le matin, il avait suivi une chasse courre dans la fort de Saint-Germain: le cerf s'tait fait battre trois heures; son briska l'avait ramen Paris, et il avait assist une poule d'essai Longchamp. Un poulain sur lequel il comptait beaucoup avait perdu; une pouliche, sur laquelle il ne comptait pas, avait gagn. Il avait dn au club, et vers huit heures il s'tait rendu l'Opra, o il avait encourag de ses applaudissements la rentre d'une danseuse qui avait quelques bonts pour lui. Pendant la soire, on avait caus politique et chorgraphie. L'Autriche avait t fort malmene dans cette conversation, et il avait t dcid d'un commun accord qu'on ne pouvait pas regretter Fanny Elssler quand on avait la Rosati. Vers minuit, Pierre s'tait trouv, lui sixime, souper au caf Anglais. Le souper fini, on avait taill un baccarat, et Pierre avait gagn quatre cents louis. A trois heures, il saluait sa protge la porte de la maison qu'elle habitait rue de Provence, et, au lieu de prendre le chemin de son htel, il avait repris le chemin du club. On y jouait encore, et il joua. La chance lui fut de nouveau favorable; il ne voulut pas se lever avant que ses adversaires fussent las de perdre, et six heures sonnaient quand tombait la dernire carte. Les joueurs avait grand'faim; on leur apporta des viandes froides, et ils djeunrent. Les bougies brlaient encore que le jour tait venu. On se spara en se donnant rendez-vous la porte Maillot pour un pari qui avait surgi entre deux convives, et un coup, dont le cheval dormait moiti, avait ramen Pierre, rue de Miromesnil. Cette revue faite, Pierre n'y trouva pas grand plaisir. Toutes ces courses, toutes ces chasses, tous ces paris, tous ces jeux, tous ces soupers, il les connaissait par coeur. C'tait comme une route dont il avait franchi chaque tape plus de cent fois. Malheureusement il ne voyait pas de terme ce voyage, et il ne pouvait se dfendre d'un secret effroi la pense de recommencer encore et pour longtemps un chemin si souvent parcouru. Il lui semblait que chaque jour tait d'une dplorable monotonie, malgr l'apparente activit d'une existence toute pleine de bruit. Il prouvait quelque chose comme un ennui profond, sans savoir d'o provenait cet ennui et sans voir surtout par quels moyens il en combattrait les lassitudes et les abattements. Il ne lui manquait rien, et cependant tout lui faisait dfaut. Il voyait devant lui une longue srie de ftes et de distractions dont le retour priodique ne lui paraissait pas de nature l'gayer beaucoup, et il ne savait que faire pour chapper cette quotidienne tyrannie. tait-il donc condamn la subir toujours? Si je m'amuse encore trois ans comme a, murmura-t-il, c'est prir. Ses yeux tombrent sur la chemine, o l'on voyait un paquet de billets de banque et quelques poignes de pices d'or qu'il y avait poss en rentrant. C'tait l le plus clair rsultat de ses occupations de chaque jour; quelquefois il y en avait plus, quelquefois il y en avait moins. C'tait le flux et le reflux. Quant au plaisir ou au chagrin qu'il en retirait, c'tait la moindre des choses. Remontant ainsi la pente de ses souvenirs et de ses impressions, Pierre se rappela que l'an dernier, pareille poque, la personne dont il entourait la carrire dramatique de soins et de bouquets se nommait Augustine. A prsent elle avait nom Agla. Il n'y voyait pas d'autre diffrence. tait-ce bien la peine de changer? Mais la mode le voulait, et il fallait obir la mode. C'est bien maussade! reprit Pierre en secouant la cendre de son cigare. Un jour il avait surpris chez cette Augustine, vers laquelle sa pense le reportait, un ami intime dont la prsence ne s'expliquait pas ou s'expliquait trop bien. La jeune femme se cacha le visage entre les mains. Ah! dit-elle, je vois bien que vous ne me pardonnerez jamais! --Monsieur le comte, s'cria son ami, je suis votre disposition. Pierre aurait bien voulu se fcher; mais le coeur n'y tait pas, et tous ses efforts ne russirent pas le mettre en colre. Si c'est pour dner avec moi que vous vous mettez ma disposition, dit-il son ami, la circonstance est heureuse; j'ai justement quatre personnes qui m'attendent au caf de Paris. Vous ferez le cinquime: touchez l. Cette rponse indiquait assez la rplique qu'il fit la belle. Elle fut du dner. Pierre n'eut pas besoin de descendre bien avant dans son coeur pour reconnatre que, dans une circonstance pareille, il agirait avec Agla comme il avait agi avec Augustine. Il en prouva une sorte de tristesse. A quoi bon alors? reprit-il. Ce n'tait pas la premire fois que Pierre se surprenait dans une semblable disposition d'esprit. Dj, plusieurs reprises, il avait senti une sorte de malaise, un embarras, une fatigue dont les effets devenaient de plus en plus profonds mesure qu'ils taient plus frquents. Il en cherchait la cause et ne la trouvait pas. Les amis auxquels il avait parl de ce malaise avaient hauss les paules. Allons souper, disaient ceux-l.--Jouons, disaient ceux-ci. Et il soupait, et il jouait, et il n'tait pas guri. L'curie et les chevaux non plus n'taient pas un remde; quant l'Opra, o il allait consciencieusement trois fois par semaine, il ne lui apportait aucun soulagement. Il ne faudrait pas conclure de tout cela que Pierre ft un homme blas, ou qu'il et perdu ses illusions; il aimait ce qu'il aimait, le hasard voulait seulement qu'il n'aimt pas ce qu'il faisait. Pour des illusions, il n'en avait jamais eu; il ne connaissait pas la chose, s'il connaissait le mot. Pierre tait entr dans la vie par une porte droite, et il n'avait pas donn dans le travers de la mlancolie. L'influence de son frre an, qui tait un homme d'un grand sens et d'une grande fermet, avait dcid de son admission l'cole de Saumur, malgr l'opposition forcene d'un oncle, le marquis de Grisolle, qui ne comprenait pas qu'un fils de Villergl servt le gouvernement de Juillet, et voulait que la famille entire se retirt hroquement dans ses terres. La chose faite, le marquis n'entretint plus qu'un rare commerce de lettres avec sa soeur, la comtesse de Villergl, et laissa son neveu passer, en qualit de sous-lieutenant, au 4e hussards, alors en garnison Fontainebleau. Un peu plus tard, le jeune Pierre fut envoy sur sa demande en Algrie, et il eut bientt l'occasion de noircir son paulette toute neuve dans les rangs du 1er chasseurs d'Afrique. Il prit part toutes les expditions o ce brave rgiment se trouva ml pendant une priode de dix annes, et assista la bataille de l'Isly. Il tait alors capitaine et avait la croix. Il ne faisait que de rares apparitions Paris, o son plus long sjour, aprs une blessure qui lui valut un cong de convalescence, ne fut pas de plus de six semaines. Il tait en passe d'tre nomm chef d'escadron, lorsque la rvolution de Fvrier clata. Cette rvolution concida malheureusement avec la mort de son frre an, qui lui laissait une fortune considrable, et dans lequel Pierre s'tait habitu voir un guide et un conseiller. Le marquis de Grisolle en profita pour revenir la charge, et, tout en se rjouissant d'une catastrophe qui donnait satisfaction ses longues rancunes, il lui montra la socit livre des clubistes qui allaient tout mettre sac. Il lui fit voir, partant pour l'Afrique et arms de pouvoirs extraordinaires, des gnraux de faubourg, frres cadets des Santerre et des Ronsin de la premire rpublique. Un Villergl voudrait-il courber son pe devant de pareils missaires? M. de Grisolle crivit tant de lettres et fit si bien, que Pierre envoya sa dmission au ministre de la guerre et revint Paris, o tout d'abord le nom de sa famille et le souvenir de son frre le firent accueillir dans le meilleur monde. Le soin de recueillir la succession qui venait de lui choir et de mettre toutes ses affaires en ordre occupa ses premiers loisirs. Quand l'empire des moeurs et des vieilles habitudes eut apais la tourmente rvolutionnaire, il monta sa maison et ses curies, et bientt il devint l'un des htes les plus zls de Chantilly et de la Marche. Il y avait cinq ou six ans que cela durait, quand Pierre se laissa aller un matin cette rverie dont nous venons de suivre la pente avec lui. Il regarda par la fentre et vit dans le jardin un ouvrier qui rparait un vieux mur dgrad. Le pauvre homme, cheval sur le fate, travaillait de bon coeur et chantait tue-tte. Est-il heureux! dit Pierre; il n'ira pas au Bois, ni aujourd'hui, ni demain, ni jamais! Il se retourna et donna un coup de poing sur un meuble qui tait prs de l. Ce coup de poing fit tomber un paquet de lettres que son domestique avait poses sur ce meuble. Pierre en ramassa une au hasard et l'ouvrit. La lettre tait de son rgisseur, et lui apprenait qu'une maison qu'il avait du ct de Dives, en Normandie, menaait ruine. Les murailles taient crevasses, et il pleuvait au travers du toit. Il fallait bien huit ou dix mille francs pour mettre la maison en tat, et le rgisseur n'osait pas prendre sur lui une dpense aussi considrable. Cette maison, qu'on appelait dans le pays la Capucine, rappelait de bons souvenirs Pierre. Pendant quelques annes, l'poque des vacances, il allait y rejoindre sa mre et son frre, qui s'y rendaient cause du voisinage de M. de Grisolle. C'taient alors de grandes parties de pche et de chasse o il trouvait un plaisir extrme. Que de courses en bateau! que de promenades sur les falaises! Il revit la mer comme dans un rve, la mer, les dunes, le lourd clocher de Dives, les pommiers si souvent mis au pillage, la rivire et le canot qui obissait si lestement la rame, les marais d'o s'envolait la bcassine, les pcheurs et leurs filets, et il se sentit chaud au visage. Si je rendais visite la Capucine? se dit-il. Une heure aprs, et sans chercher le temps de dire adieu personne, Pierre avait pris le chemin de fer du Havre. Un paquebot le conduisit Trouville, d'o un mchant cabriolet le mena tout droit Dives. Son domestique tait tout ahuri et se donnait au diable pour comprendre le motif de ce dpart si brusque. Certainement ce n'est pas cause de Mlle Agla.... Qu'est-ce donc? se disait-il. Quand il arriva la Capucine, o personne ne l'attendait, Pierre eut quelque peine se pouvoir loger. La maison tait mal assise sur ses fondements. Il fit porter ses malles dans un pavillon qui dpendait du corps de logis principal: le pavillon n'tait pas grand, et il tait assez mal meubl; mais Pierre dclara qu'il s'y trouvait merveille et s'y installa. Son domestique grelottait rien qu'en entendant souffler le vent par les portes mal fermes. Le rgisseur voulait qu'on mt au pillage toutes les auberges du pays pour prparer le dner de M. le comte. Pierre se fit apporter une omelette, un jambon, un pot de cidre, dna de fort bon apptit, se coucha et dormit les poings ferms dans un lit baldaquin, dont les draps taient de toile bise et les rideaux de serge. Au point du jour, il ouvrit les volets. La vue tait magnifique. La rivire coulait une porte de fusil dans la prairie et tombait dans la mer, au pied d'une grande falaise dont les tons noirs et fauves se mariaient avec les teintes vertes de l'Ocan. A gauche, la tour carre et l'glise trapue de Dives dominaient le bourg, dont les maisons basses taient entoures d'une ceinture de vergers. Des collines demi boises fermaient ce ct de l'horizon, o l'on voyait, par une chancrure, le commencement de la valle d'Auge. Tout en face, les dunes chelonnaient leurs mamelons, derrire lesquels on entendait battre la mer. De ce ct-l, on distinguait le clocher neuf de Cabourg et les cabanes de pcheurs disperses le long des prs. Le ciel tait rempli de nues grises, le vent soufflait avec violence: Pierre sortit pour voir la mer. Trois jours aprs son arrive Dives, tout le monde dans le pays savait que M. le comte de Villergl tait la Capucine. Une bande d'ouvriers, maons, menuisiers, couvreurs, s'tait empare de la vieille maison et se htait de la mettre en tat de rsister tous les ouragans de l'hiver. On avait cru d'abord, et le rgisseur tout le premier, que Pierre ne comptait pas rester plus d'une semaine la Capucine; mais quand on apprit qu'il avait fait arranger le pavillon de fond en comble et nettoyer une curie pour des chevaux qu'il attendait de Paris, on comprit que son intention tait d'y demeurer quelque temps. Le fait est que Pierre se plaisait chaque jour davantage dans cette solitude. Il partait ds le matin, vtu d'un pais caban, et battait la campagne dans tous les sens, un jour sur la grve, le lendemain dans la valle. Il retrouvait un un tous les sentiers qu'il avait jadis parcourus, et c'taient pour lui comme des dcouvertes nouvelles. Le vent ni la pluie ne le pouvaient arrter. Quand la bise balayait la grande plage qui longe les dunes de Cabourg, il se promenait pendant de longues heures, aspirant avec dlices l'cume sale qui volait au-dessus du flot. S'il avait un fusil, il tirait les mouettes et les cormorans; s'il n'en avait pas, il allumait un cigare et regardait les vagues. Le bruit de la mer lui faisait oublier l'Opra. Souvent il montait en bateau et s'essayait manier, comme autrefois, la voile et l'aviron. Quelques-uns des pcheurs avec lesquels il avait fait ses premires excursions dans la haute mer taient alors maris et pres d'une demi-douzaine de marmots. Il avait renouvel connaissance avec eux, et s'amusait tendre des lignes de fond comme au temps o il tait colier. Quand son domestique le voyait revenir tout tremp par une bourrasque, il croyait de bonne foi que son matre tait devenu fou. Eh! Baptiste, disait Pierre, jette une bourre au feu et va chercher une bouteille de vin vieux.... Le cur dne avec moi. Toutes les lettres que Pierre recevait de Paris taient systmatiquement empiles sur un coin de la chemine, et jamais il n'en ouvrait aucune, quelle qu'en ft d'ailleurs l'criture. Il craignait trop d'y trouver quelque chose qui l'aurait engag retourner Paris. Les enveloppes les plus fines et la cire la plus parfume ne pouvaient rien contre cette frayeur que lui inspiraient le bois de Boulogne, le foyer de la danse l'Opra et les boulevards. Pierre ne savait pas s'il tait heureux Dives, mais tout au moins savait-il qu'il ne s'ennuyait plus. Le marquis de Grisolle, qui habitait un vaste chteau du ct de Caen, fut bientt inform de l'arrive de M. de Villergl la Capucine. Il le pressa de venir passer quelques jours chez lui, et il mit tant d'insistance dans son invitation, que Pierre dut cder. La prsence d'un jeune homme qui a fait une certaine figure Paris ne manque jamais de produire une vritable sensation dans une ville de province. Pierre, qu'on savait en outre matre d'une fortune bien assise au soleil, excita partout un vif sentiment de curiosit. M. de Grisolle donna quelques grands dners cette occasion et ses salons furent pleins. Pierre fut l'objet d'un empressement dont les tmoignages excessifs l'offusqurent un peu. Quelques dames qui avaient des filles marier dclarrent qu'il tait tout fait charmant, et les invitations ne lui manqurent pas. Il en accepta d'abord deux ou trois; mais quand il vit que de dners en dners et de visites en visites son oncle le condamnait faire le tour du dpartement, il prtexta une affaire urgente, et prit la fuite. Il n'avait pas quitt Paris pour devenir le lion du Calvados. Cette fuite soudaine diminua les loges dont le concert s'levait autour de lui, et la critique se rveilla. Pierre n'avait pas de parti bien arrt. Les premiers froids venaient de se faire sentir, et il tait poursuivi dans sa retraite par les lettres de son oncle, qui s'tait mis en tte de lui faire pouser une hritire du pays. Baptiste esprait que ces menaces et le vent du nord chasseraient son matre de la Capucine. Un matin qu'il faisait fort doux pour la saison, Pierre se promenait cheval. En passant du ct de la fontaine de Brcourt, il entendit par-dessus une haie les sons d'un piano. Ces sons partaient d'une maison tapisse de rosiers blancs et tout entoure de gros pommiers. Les fentres de cette maison, tourne du ct du midi, taient ouvertes, et un vent lger en agitait les rideaux. Pierre couta et reconnut une saltarelle de Rossini. Il lui parut mme qu'elle n'tait pas mal excute. Comme il se dressait sur ses triers pour regarder par-dessus la haie, le piano se tut, et une voix frache lui cria d'entrer. Au mme instant, une jeune fille parut l'une des croises du rez-de-chausse, et le salua d'un petit signe de tte amical. Trs-bien! dit M. de Villergl; mais la porte, o est-elle? La jeune fille descendit lestement les degrs du perron et lui montra une porte claire-voie qui tait de l'autre ct du jardin. Bonjour, compre, lui dit-elle aussitt qu'il eut mis pied terre. Pierre se retourna tout tonn. Compre! reprit-il. La jolie Normande, qui tenait le cheval par la bride, haussa les paules gaiement. Ah! mon Dieu! dit-elle, que vous avez peu de mmoire! Cette maison, ces gros pommiers, ce puits l-bas, et ce noyer dans le coin avec un banc de bois, tout cela ne vous dit rien?... Regardez-moi donc bien en face. M. de Villergl avait devant lui une jeune fille avenante et frache, dont le visage souriant lui montrait deux ranges de dents blanches et des joues roses qu'clairaient deux grands yeux bruns tout ptillants de malice et de gaiet. Il avait bien un vague souvenir d'avoir vu quelque part des traits peu prs semblables ceux-ci; mais o et quand? C'est ce qu'il ne savait pas. Je suis donc bien change? reprit sa compagne. Tout coup Pierre poussa un cri: Ah! dit-il, Louise, ma petite commre! --Enfin, ce n'est pas malheureux! Eh! oui, Louise Morand.... Ah! c'est bien moi, reprit-elle.... Je suis un peu grandie, n'est-ce pas?... --Pardine, ma commre, il faut que je vous embrasse, s'cria Pierre. tes-vous grande! tes-vous belle! Louise rougit trs-fort. Embrassez-moi tant que vous voudrez, mais prenez garde mes violettes; vous en avez dj cras quatre ou cinq, dit-elle. Aprs que Louise eut confi le cheval une fille qui ramassait des herbes dans le jardin, Pierre lui prit le bras. a! dit-il, pourquoi n'tes-vous pas venue me voir la Capucine? --Dame! pourquoi monsieur de Villergl n'est-il pas venu me voir au Buisson? rpondit-elle. --Savais-je seulement que vous tiez au pays? --Voil justement ce que je vous reproche; il allait vous en souvenir. --Un petit mot est vite crit! --Une visite est bientt faite! --Si bien que, si le hasard ne m'avait pas conduit de ce ct, jamais je n'aurais eu de vos nouvelles? --C'est votre faute; pourquoi ne m'avez-vous pas reconnue l'autre jour l'glise? J'avais une robe neuve, et j'ai touss en passant prs de vous. --Oh! je laisse une petite fille, et je retrouve une femme. Tout le monde tousse, et la robe n'est pas un signalement. --Tiens! c'est un colier qui part, et c'est un millionnaire qui revient. Pouvais-je me jeter votre tte? Louise avait rplique tout. Bon! j'ai tort, rpliqua M. de Villergl; me pardonnerez-vous? --C'est dj fait, dit Louise. Et maintenant que la paix est signe, parlons de nos affaires. Quelqu'un qui vous a vu autrefois Paris m'a dit que vous aviez un bel uniforme. Vous n'tes donc plus officier? Pierre raconta en quelques mots sa vie. Quant l'histoire de Louise, elle n'tait ni bien longue ni bien accidente. Son pre, professeur de rhtorique au collge de Caen, avait quitt l'enseignement depuis quelques annes, et s'tait retir Dives, o il vivait du produit d'une petite mtairie et de quelques conomies qu'il avait faites pendant sa laborieuse carrire. Il avait la goutte, et passait la meilleure partie de son temps traduire de vieux auteurs latins qu'ils avait traduits cent fois. Louise prenait soin de la maison, et faisait de la musique ses moments perdus. Il me semble que vous ne jouez pas mal du piano, dit Pierre. --Bah! rpliqua-t-elle, j'ai les doigts rouills par l'aiguille et le d. Elle fit faire le tour de son petit domaine M. de Villergl. Cet herbage est nous, reprit-elle, ainsi que les trois vaches que vous y voyez. L est un champ qui nous a donn beaucoup de pommes de terre cette anne. Nous avons encore un enclos et un bout de pr sur la colline.... Faut-il que vous soyez ingrat! Comment n'avez-vous pas reconnu les gros pommiers o vous avez pris tant de pommes? --Le Buisson a fait peau neuve; les murailles, qui taient noires, ont t recrpies la chaux, et, au lieu des volets de bois gris, voil de belles persiennes vertes! --C'est mon pre qui a eu cette ide-l.... Il y a eu pour cent cus d'embellissements. Louise conduisit Pierre sur le banc qui tait sous le noyer, et d'o la vue s'tendait sur la plaine. Voulez-vous une poire? dit-elle; j'en ai de fort belles. Elle partit en courant, et revint un moment aprs avec une assiette couverte de fruits. Prenez, reprit-elle, la Capucine n'en produit pas de meilleures. --A propos, dit Pierre en avalant un quartier de la poire que venait d'plucher Louise, qu'est devenu notre filleul? --Dominique? Ah! ne m'en parlez pas! Je ne me doutais gure, alors que je tenais ce petit homme sur les fonts baptismaux, qu'il deviendrait un pareil garnement. --Eh bon Dieu! qu'a-t-il donc fait? --Pas grand'chose, si vous voulez, mais rien de bon. Il braconne du matin au soir. Pas un lapin qui soit en sret avec lui! --Quel ge a-t-il donc? --Seize ans, pardine! C'tait en 1839 que j'tais votre commre.... je n'tais pas plus haute que a, et vous tiez dj un grand garon. --Attendez! Ce Dominique n'est-il pas un gros joufflu qui a des cheveux blonds tout friss qui lui tombent sur les yeux? Sa tte est comme une broussaille. --Prcisment. Oh! le travail ne le maigrit pas! --Eh bien! mon garde l'a arrt ce matin au moment o il ramassait un livre pris au collet. Ah! le petit drle est mon filleul? --Ce qui m'tonne, c'est qu'il y ait encore un livre chez vous. Quand je lui fais des observations: C'est bon, marraine, me dit-il; M. de Villergl et moi nous sommes de vieux amis. Et le lendemain il recommence. Pierre se mit rire. Bon! dit-il, je donnerai ordre qu'on m'amne Dominique. Vers le soir, M. de Villergl pensa retourner la Capucine et demanda son cheval. Je ne vous retiens pas dner, dit Louise, vous voyez que mon pre n'y est pas; il est all au march de Troarn pour vendre deux boeufs, et je ne sais pas quand il rentrera.... Mais demain, si vous voulez, je vous promets un poulet rti et des beignets de ma faon. --J'accepte les beignets, dit Pierre, et il partit. A dater de ce jour-l, les relations de la Capucine et du Buisson devinrent quotidiennes. On rencontrait presque tous les matins M. de Villergl sur la route de Brcourt. Louise, comme la plupart des Normandes leves la campagne, savait monter cheval, et le pre Morand lui permettait de faire de longues promenades avec son ancien lve. Ce pre Morand tait une espce de vieux philosophe qui se comparait volontiers aux sages de la Grce. Parce que l'ge et les infirmits l'avaient oblig de renoncer son emploi, il disait qu'il avait fui la corruption des villes pour cultiver en paix dans la campagne les belles-lettres et la vertu. Il affectait un langage austre dont le tour et les maximes trahissaient un homme habitu faire de Tacite et de Snque sa lecture favorite. En sa qualit de rpublicain, il mprisait les richesses, et grondait sa servante pour un peu de crme rpandue. Au fond, c'tait un bon homme qui ne vivait que pour sa fille. La premire glace rompue, et le matre de la Capucine ayant rendu aux htes du Buisson le dner qu'il en avait reu, le vieux professeur ouvrit Pierre sa porte deux battants, et ne put rsister au plaisir de dire en parlant de lui: C'est mon lve, le comte de Villergl!... Vers le milieu du mois de janvier, Baptiste acquit la certitude que son matre ne quitterait pas de sitt la Normandie. On meubla la Capucine, dont les rparations taient termines, et Pierre fit venir deux voitures de Paris. Dominique tait son service. Le lendemain de sa conversation avec Louise, il avait fait venir le petit gars, qui n'avait point bronch en sa prsence. Il tortillait son bonnet de laine entre ses doigts et riait demi en regardant son parrain d'un air dtermin. a, parrain, lui dit Dominique, je m'attendais bien ce que vous me feriez appeler; mais, si c'est pour me faire des sermons, foi de Normand, c'est inutile. --Il faut pourtant que a finisse, rpondit M. de Villergl. --Je n'en sais rien.... c'est plus fort que moi.... Quand je vois une bte, je cours dessus.... Si j'avais ma tte au bout du bras, je crois bien qu'elle partirait comme une pierre. Cet air de rsolution et cette franchise ne dplurent pas M. de Villergl. La mine veille de ce braconnier imberbe lui revenait aussi. coute, dit-il Dominique, si tu me promets de te bien conduire et de ne plus tendre de collets, je te donnerai un fusil. Tu te promneras a et l dans mes terres; si tu rencontres des lapins, je ne te dfends pas de les tuer, et vingt ans tu seras garde. Les yeux de Dominique brillrent. Un fusil deux coups? dit-il. --Oui. --Dame! parrain, ne plus braconner, c'est dur; c'est un fameux plaisir, allez, que d'attendre le passage d'un livre quand il sort du bois, de tendre un pige dans la coule et de voir au petit jour si la bte est prise. Le coeur vous bat drlement.... On a un oeil sur le collet et un oeil dans la plaine pour voir si le garde ne vient pas.... Mais puisque vous y tenez et que vous tes mon parrain, eh bien! soit, j'y consens. Pierre vit bien, la quantit extraordinaire de lapins qu'on apportait la Capucine, que Dominique se promenait consciencieusement sur ses terres. Lorsque M. de Villergl avait pris le parti de se drober par la fuite aux invitations de la socit aristocratique de Caen, il avait promis M. de Grisolle de retourner le voir son chteau; il ne pouvait prsent se dcider tenir sa promesse. Un jour il en tait empch par une visite faire au haras de Dozul, o l'on procdait une vente d'talons; une autre fois il avait une entorse: mais rien par exemple ne retardait la visite qu'il faisait chaque jour, et souvent deux fois par jour, ses amis du Buisson. Dominique, qui comprenait les choses sans qu'on lui en parlt, disait de tous ces prtextes que sa marraine les tenait dans sa main. Le soir, quand Pierre suivait les bords de la Dives pour rentrer la Capucine, il comparait quelquefois par la pense la vie qu'il menait dans cette retraite celle qui si longtemps l'avait agit Paris, et il s'tonnait du repos qu'il y trouvait. C'tait mme plus que du repos, c'tait un profond apaisement, une quitude parfaite, que ne troublait mme pas l'ombre d'un regret. Le lansquenet, l'Opra, la Maison d'Or, tout ce tumulte et ce bruit des jours passs, lui semblaient autant de chimres auxquelles le rveil l'avait fait chapper. Quelque chose cependant lui manquait encore, mais il ne pouvait pas dire quoi; il croyait que c'tait l'habitude. Un jour aprs la messe, o Louise avait voulu que son compre allt chaque dimanche, M. de Villergl entendit une bonne femme qui parlait du mariage de Mlle Morand. C'est une affaire conclue, disait la bonne femme. Pierre la regarda et n'osa pas l'interroger. Il rentra pour djeuner et trouva tout mauvais. Il avisa Dominique, qui s'en allait son fusil sur l'paule, et lui ordonna de rester la maison; il tait fatigu, disait-il, de l'entendre brler sa poudre aux mouettes. Il alluma un cigare, et le cigare ne brla pas. Tout marchait de travers ce jour-l. Certainement Pierre n'avait rien voir au mariage de sa commre, qui avait bien le droit de donner son coeur au premier venu; mais enfin il aurait t poli de l'en prvenir. Je vais le lui dire, murmura-t-il. Il sauta sur un cheval et courut au grand galop vers le Buisson. Quand il fut l'angle du chemin derrire lequel on voyait la maisonnette, il s'arrta court. Le coeur lui battait un peu. Louise vint au-devant de lui. Voil une heure que je vous attends! dit-elle. Et notre promenade? Pierre s'excusa; il avait eu dix lettres crire, puis il avait craint de la dranger. Moi? reprit-elle; vous savez bien que le dimanche tout est en ordre la maison avant midi. Elle noua les brides de son chapeau, jeta son chle sur ses paules, et sortit. Pierre marchait derrire elle d'un air bourru. Il coupait les branches coups de houssine. ! dit Louise, qu'avez-vous donc? On dirait que vous mchez des pines. --Dame! rpondit Pierre, ce n'est pas que je vous en veuille, mais enfin vous auriez bien pu me dire que vous alliez vous marier. Louise partit d'un clat de rire. Et qui vous a cont cette belle nouvelle? dit-elle alors. --Ce n'est donc pas vrai? s'cria Pierre. --Mais, mon pauvre compre, m'est avis que le premier qui je demanderais conseil, si je devais me marier, c'est vous. --Oh bien! je ne vous le conseillerai pas de sitt; n'tes-vous pas heureuse ainsi? Pierre se souvint de Dominique, qu'il avait laiss la maison fort triste sur un banc. Bon! pensa-t-il, demain je lui ferai cadeau d'une belle poire poudre. Il avait pris le bras de Louise sans y penser. Eh! reprit-elle, il faudra pourtant bien que a finisse par l; mon pre se fait vieux, je vais sur mes vingt-deux ans, je ne peux pas rester seule au Buisson. --Bon, dit Pierre, vous avez le temps. Quand il revint la Capucine, Pierre ne trouvait plus que de bons cigares dans son tui. Eh! eh! dit-il Dominique, qui rdait devant la maison, j'ai vu tantt un livre qui sortait du petit bois de chnes du ct du pre Marteau.... Va te mettre l'afft, tu l'auras. Le pre Morand eut un accs de goutte. Il avait beau citer les anciens et parler de Znon, on voyait qu'il souffrait beaucoup. Il maugrait parfois comme un paen, et sa philosophie avait des impatiences terribles. Louise avait pour lui mille tendresses et mille soins; elle tait active, gaie, complaisante, et ne le quittait pas d'une minute. Elle lisait voix haute ses auteurs favoris et prenait des notes sous sa dicte. Un peu de pleur tait le seul indice qu'on et de sa fatigue. Son humeur n'en tait ni moins prvenante ni moins enjoue. Pierre lui tenait fidle compagnie. Un soir que le pre Morand avait t comme un dogue la chane, Pierre prit la main de Louise en s'en allant. Je vous admire, dit-il. --Oh! c'est mon enfant, rpondit-elle. Aprs qu'il avait pass la journe au Buisson, Pierre, pour se dlasser, prenait un fusil et allait avec Dominique se mettre l'afft des canards sauvages. Les lettres qu'on lui crivait de Paris continuaient s'empiler sur sa chemine; mais, aguerri dj, il en ouvrait au hasard quelques-unes et s'tonnait qu'on pt s'intresser aux dbuts d'une danseuse nouvelle et aux luttes de quatre chevaux anglais courant sur une pelouse. Lorsque la convalescence du pre Morand fut en bonne voie, Pierre et Louise recommencrent leurs promenades. Un matin qu'ils suivaient un sentier dans la valle de Beuzeval, M. de Villergl demanda Louise si elle tait toujours dcide se marier. Dcide? rpondit Louise; est-ce qu'on sait? Encore faut-il bien tre deux, pour que la chose soit possible. --Eh bien! commre, le mari est trouv; c'est moi. Louise regarda Pierre et se mit rire. Ce n'est pas srieux, ce que vous me dites l! reprit-elle. --Mais si!... c'est trs-srieux.... Si vous m'acceptez, pardine! vous serez ma femme dans huit jours. --Comme vous y allez!...Vous m'aimez donc? --Apparemment. --Mais, compre, vous ne m'en avez jamais rien dit. --Il fallait bien attendre que ce ft venu pour vous en parler. --C'est tout de mme singulier, reprit Louise, une fille comme moi et un monsieur comme vous. --Ce monsieur trouve le pays charmant, et de grand coeur il y passera sa vie avec vous. Est-ce dit? J'ai jur de ne plus remettre les pieds dans Paris.... Vous tes d'une humeur qui me plat, et je suis fait aux manires du bonhomme Morand. Si a vous va, donnez-moi la main. --Dame! rpondit Louise, la chose pourrait certainement s'arranger.... mais il y a Roger. --Quel Roger? --Un beau garon qui m'aimait beaucoup et qui je le rendais un peu.... Il est parti. --Ah! et o est-il? --Si loin, que ce n'est pas lui qui dansera la noce! Ce Roger, un beau et brave garon, soit dit sans vous fcher, compre, tait capitaine au long cours. Le premier navire qu'il a command a pri, le second tout de mme. C'est en Amrique qu'il a fait naufrage. --Bon! il est mort. --Pauvre Roger! que c'est mchant!... Les dernires nouvelles que nous en avons eues taient dates de la Havane. Depuis lors il ne nous a plus crit. Je crois bien qu'il m'a oublie. --Et vous? reprit Pierre d'une voix un peu tremblante; y pensez-vous toujours, et ne vous consolerez-vous pas de l'avoir perdu? --J'y pense comme un ami qu'on regrette de ne plus voir. Quant ne jamais me consoler, c'est beaucoup dire.--Cela tant, je ne vois rien qui s'oppose notre mariage. --Je vois bien, mon compre, que vous parlez srieusement, et, quoique je n'eusse jamais pens devenir comtesse, il faut que je vous rponde. J'ai pour vous une bonne amiti, bien sincre et bien vraie: j'ai appris vous aimer depuis que vous tes revenu au pays; mais si vous demandez quelque chose de plus, je suis votre servante et vous tire ma rvrence. --Le reste viendra avec le temps. --Je le dsire, et ferai de mon mieux pour que cela vienne. Je ne vous promets pas de ne jamais plus penser Roger, comme cela m'arrive toutes les fois que le vent souffle. La mer est si terrible!... Cela dit, ma confession est faite. Mon pre me presse de faire un choix. Deux ou trois jeunes gens du pays m'ont demande, un fermier de Varaville, qui a quelque bien, et le premier clerc du notaire de Touques. L'un ne me convient pas plus que l'autre. Vous, c'est diffrent, je vous connais. Donc allez voir mon pre, et, s'il dit oui, vous n'aurez plus qu' me mener l'glise. Le soir mme, M. de Villergl causa avec le pre Morand. M. de Villergl avait contre lui sa noblesse, ce qui choquait les principes du vieux professeur. Il avait un titre, des parchemins, et les anciens ne connaissaient pas ces choses-l. Cependant, comme la philosophie voulait qu'on s'accommodt des imperfections humaines, le bonhomme donna son consentement. Pierre embrassa Louise sur les deux joues: Pardieu! ma commre, il n'y a plus moyen de s'en ddire, vous voil ma femme! dit-il avec ravissement. La nuit tait magnifique, et il prit par le plus long pour rentrer chez lui. Il lui semblait qu'il avait vingt ans. Bon! dit-il, j'aurai beaucoup d'enfants, et j'lverai des boeufs. Pierre avait fait venir, on le sait, deux voitures de Paris. Il en mit une la disposition de Louise. Ds le lendemain, on les vit ensemble Dozul, o c'tait jour de foire, et, partir de ce moment-l, ils ne cessrent pas de se montrer partout, bras dessus bras dessous. On savait que la noce devait se faire aprs le carme. Une voisine qui avait connu le capitaine au long cours hocha la tte et fit la moue: Les hirondelles sont parties.... Adieu, Roger, dit-elle. Ces courses, ces emplettes, ces promenades, ces arrangements intrieurs qui bouleversaient la Capucine, toute cette pastorale plaisait fort M. de Villergl. Il se souvenait de Paris et riait de tout son coeur. Je voudrais bien voir la figure que je ferais si j'tais l'Opra, disait-il, et qu'on vnt m'apprendre que je me marie avec une petite Normande de Cabourg! Toute cette joie tait partage par la famille Morand; seulement Louise se montrait moins gaie qu'on n'aurait pu le supposer, faisant un mariage qui tait bien au-dessus de tout ce qu'elle pouvait esprer. Quant au professeur, il ne parlait jamais de Pierre qu'en disant: Mon gendre M. le comte! Ce dernier mot semblait mme ne pouvoir sortir de sa bouche, tant il tait gros. Un soir, M. de Villergl le surprit en train de feuilleter de gros volumes et des liasses de vieilles chartes sur lesquels il prenait des notes. Eh! eh! dit le professeur, les Villergl taient aux croisades, mais il y avait un Morand dans l'arme de Guillaume le Btard!. Les bans allaient tre publis, lorsqu'un matin Pierre vit arriver Louise la Capucine. Elle tait fort ple et tout effare: Qu'y a-t-il? s'cria Pierre. --Ah! dit-elle, il y a que Roger est arriv. M. de Villergl se sentit plir. Eh bien! dit-il, il s'en ira comme il est venu. --Ah! le pauvre garon, il est si malheureux! --Vous l'aimez encore! --Pardine! je l'ai bien senti en le voyant. C'tait le premier cri, le cri parti du coeur. Pierre en fut boulevers. Louise se sentit mue la vue du chagrin qu'elle avait caus. Il ne faut pas que cela vous dsole, reprit-elle, on n'est pas matre des ces premiers mouvements; mais vous avez ma parole, et je la tiendrai.... C'est toujours votre femme qui vous parle. Deux larmes s'chapprent des yeux de Louise. Mais enfin d'o vient-il? s'cria Pierre. --Vous savez qu'il tait la Havane, o il cherchait s'employer. Il avait perdu peu prs tout ce qu'il avait, et n'osait plus nous crire. Enfin il trouve s'embarquer sur une golette qui allait la Nouvelle-Orlans; la golette est rencontre par un ouragan qui la jette la cte: un navire ramne Roger Honfleur. A peine dbarqu, il apprend que je vais me marier. C'est au temps o courait ce bruit dont vous m'avez parl: il s'agissait de vous et non d'un autre comme vous l'avez cru. Voil mon Roger qui perd la tte; il quitte Honfleur, et vient Dives pour me faire ses adieux. Au moment d'entrer au Buisson, le courage lui manque, et il s'en allait sans m'avoir vue, quand je l'aperois.... Je l'ai appel, il s'est arrt, et j'ai couru lui. Est-il chang, mon Dieu! Louise pleurait en achevant. Vous ne m'en voulez pas? reprit-elle; il partira demain, et je sens bien que je ne le verrai plus! --Et s'il ne part pas? --a ne m'empchera pas d'tre votre femme. Pierre prit la main de Louise. Bon, dit-il, je verrai Roger. M. de Villergl ne savait pas encore ce qu'il ferait. Il sentait bien qu'il aimait Louise, mais quelque chose lui disait qu'il ne pourrait pas la disputer Roger. Roger tait pauvre et malheureux, il avait donc tous les avantages. Cependant Pierre comprenait bien aussi qu'il n'aurait pas le courage de la cder sans lutte. Il ramena Louise au Buisson, et s'enferma avec le pre Morand. Le pre Morand n'tait pas troubl par l'arrive inattendue de Roger; il ne voyait rien l qui ft de nature modifier ses rsolutions. Il avait tendu la main cordialement au capitaine, l'avait pri de vider un verre de cidre avec lui, et c'tait tout. Si Roger voulait rester pour la signature du contrat, c'tait bien; s'il voulait s'en aller, on lui souhaiterait bon voyage, aprs quoi le cur chanterait la messe. Quant aux craintes que Pierre laissait entrevoir, un homme habitu vivre en compagnie des Grecs et des Romains pouvait-il se laisser attendrir par les larmes? Si Louise tait assez folle pour aimer encore Roger, c'tait un dtail, et elle pouserait M. de Villergl. pouser une fille contre son gr! dit Pierre: quel diable de coeur me croit-on? Quand il quitta le Buisson, Louise avait les yeux rouges. Bon! dit-il, vous allez voir que ce sera moi de vous consoler! Le lendemain, il se promena de tous cts jusqu' ce qu'il et rencontr Roger. Ma foi, monsieur, puisque le hasard nous a conduits l'un vers l'autre, dit-il, vous plat-il que nous causions cinq minutes? Roger y consentit de grand coeur. En le cherchant, Pierre n'avait pas de projet bien dtermin. Il tait pouss par une sorte d'instinct. Selon que l'entretien tournerait, il voulait lui offrir de se battre au pistolet dix pas pour en finir, ou de partir sur un beau trois-mts dont il le prierait d'accepter la cargaison. M. de Villergl avait pass deux ans au collge de Caen en compagnie de Roger: il le reconnut au premier coup d'oeil. Il avait devant lui un jeune homme blond, de bonne mine, qui avait l'air doux et triste. Ah! c'est vous! dit-il; c'est tonnant que ce nom de Roger ne m'ait rien rappel! Il parat donc que vous aimez Louise? --Pourquoi me parler d'une chose qui ne peut me mener rien? rpondit Roger. J'imagine que vous tes assez gnreux, tout le bonheur tant vous, pour ne pas vous railler de mon chagrin. --Dieu m'en garde! j'aime trop Mlle Morand pour ne pas comprendre tout ce que vous devez prouver. Pierre alluma un cigare et prit un sentier qui menait sur les dunes. Il aspirait violemment la fume et donnait de grands coups de talon dans le sable. , reprit-il, quoique je sois votre rival, ne voyez pas en moi un ennemi.... Parlez-moi donc comme si nous tions encore au collge de Caen. Pourquoi n'avez-vous pas crit Louise depuis plus de six mois? --Eh! le pouvais-je? Rien ne me russit. Il suffit que je mette le pied sur un navire pour qu'il prisse. C'est un miracle que je sois arriv Honfleur. J'avais entrepris tous ces voyages dans l'esprance de gagner quelque argent. Quand je me suis vu sans ressources, le courage s'en est all. Le vieux pre Morand aurait pu croire que je demandais la main de Louise pour le bien qu'elle a. Il sait compter, le pre Morand, malgr les belles phrases qu'il tire de ses livres. Quand on m'a dit que Louise allait se marier, je me suis mis en route pour Dives sans savoir ce que je faisais; mes jambes allaient comme d'elles-mmes. Je voulais la voir une dernire fois et puis m'embarquer. Cette fois, le naufrage et t le bienvenu. --Et vous n'avez pas pens me tuer? dit Pierre. --Moi! et de quel droit l'aurais-je fait? Pourquoi me souponnez-vous capable d'une si mchante action? Savais-je seulement si Louise vous aimait? Fallait-il la punir par un malheur de l'affection qu'elle m'avait montre? Dieu m'est tmoin que je n'y ai jamais song. C'est bien assez que je sois malheureux sans que Louise partage ma mauvaise fortune. Avec vous, elle n'aura rien dsirer.... Je m'en irai tranquille de ce ct-l. --Mais enfin, depuis quand l'aimez-vous, pour tant l'aimer? --Depuis toujours.... Cela a commenc quand elle tait toute petite. Tenez, il vous souvient du jour o elle fut marraine de Dominique. Elle avait sept ans: je la vois encore avec sa robe blanche. Moi j'avais peu prs votre ge. J'prouvai je ne sais quel horrible mouvement de jalousie, quand je vous vis ct d'elle dans l'glise.... J'avais une envie folle de sauter sur vous. Depuis lors a n'a fait qu'augmenter. Mon Dieu! j'ai t jeune comme tant d'autres, j'ai couru le monde, et Louise n'tait pas auprs de moi; mais je pensais elle, et je vivais dans l'espoir qu'elle serait un jour ma femme. A prsent c'est fini. --Qui sait? dit Pierre en serrant la main de Roger. Pierre se promena sur le bord de la mer une partie de la nuit. Il ne pouvait sparer Louise de Roger par la pense, et il se sentait horriblement triste. Ah! disait-il, si c'est l ce qu'on appelle l'amour, je m'en souviendrai. Comme il rentrait au petit jour la Capucine, il rencontra Dominique qui fredonnait, son fusil sous le bras. Depuis que le mariage de Louise avec M. de Villergl avait t dcid, Dominique portait un habit de garde dont il se montrait trs-fier. Eh! monsieur, cria-t-il, quand la noce? Pierre ne rpondit pas et courut dans sa chambre, le coeur serr. Il tomba sur un fauteuil, le visage couvert de larmes. Est-ce bte? dit-il; je pleure comme un enfant! Mais Pierre n'tait pas homme pleurer longtemps. Il frappa du pied violemment. Ce n'est pas le moment de larmoyer, dit-il; il faut agir et faire son devoir. L-dessus il sortit et marcha droit devant lui comme un soldat qui va au feu. Bientt aprs il tait au Buisson. Louise vint sa rencontre. J'ai pri toute la nuit, dit-elle; je viens d'crire Roger.... Il quittera le pays. --Vous tes un brave coeur, rpondit Pierre; mais cette lettre est partie? --Il y a une heure. --Et le pre Morand est-il l? --Oui.... il rgle ses comptes pour le mois. --Bon!... j'ai lui parler.... Attendez-moi dans le jardin. Pierre poussa la porte et s'assit auprs du vieux professeur, qui essuya promptement sa plume. Bonjour, mon cher comte. Prenez-vous quelque chose ce matin? dit le philosophe. --Allons droit au but, rpliqua M. de Villergl. J'ai beaucoup rflchi depuis trois jours.... Ce mariage que nous avons projet vous parat-il possible? --Et quel empchement y voyez-vous, s'il vous plat? --J'en vois un, et cela suffit: votre fille aime Roger. --Le capitaine! la belle affaire! Est-ce que je ne suis pas le pre Morand? s'cria le professeur en frappant du poing sur un livre. Il y a dans l'histoire de nobles exemples dont je saurai m'inspirer, et, comme Brutus.... --Il ne s'agit point de Brutus, et nous sommes en Normandie, s'cria Pierre son tour. Laissons Rome en paix, et pensons votre fille. Je n'ai pas le droit de la rendre malheureuse pour une parole qu'elle m'a donne! --C'est--dire que vous reprenez la vtre. On m'avait bien dit que le marquis de Grisolle vous mnageait une riche hritire, Mlle de Fourquigny.... A prsent, vous mprisez notre alliance.... Voil qui est tout fait d'un gentilhomme. Pierre sauta sur ses pieds. Mordieu! dit-il, si vous n'tiez pas le pre Morand!... Il fit quatre ou cinq pas dans la chambre et se rassit. Bon, reprit-il, fchez-vous; moi je ne me fche pas.... Souvenez-vous bien seulement que le mariage et moi nous sommes brouills tout jamais. --On verra, murmura le professeur. --En attendant, continua Pierre, Louise est l qui pleure. Il faut se dpcher.... Qu'avez-vous objecter contre Roger?... --Un beau mari, qui perd tous les navires qu'on lui confie! --Il ne naviguera plus. --Et qui n'a ni sou ni maille! --a me regarde. --La belle alliance qu'un M. Roger! d'o a vient-il? --Pardine! d'Honfleur, comme je viens de Paris! Le pre Morand murmurait encore, mais il tait branl. Pierre sortit un instant. Allez chercher Roger, dit-il Louise. Louise se sauva toutes jambes. Pierre la suivit un instant des yeux et retourna auprs du pre Morand, un peu triste. A-t-elle couru! se dit-il. Il contint son motion et recommena bravement discuter la question du mariage. Aprs une heure de conversation, la victoire lui resta. A la bonne heure, et voil qui est parler, reprit M. de Villergl aprs qu'il eut arrach le consentement du pre Morand; votre fille restera prs de vous, et vous serez choy par vos deux enfants. Je me charge de la dot, et, grce Roger, il y aura toujours du vin vieux dans le cellier. --A la bonne heure, dit le philosophe, il faut bien qu'un pre fasse quelque chose pour ses enfants. Pierre entendit marcher sous les fentres et reconnut le pas lger de Louise; quelqu'un l'accompagnait. Le coeur lui battit un peu. Il quitta le pre Morand et descendit dans le jardin. Louise, dit-il, vous pouvez prendre le bras de Roger: c'est votre mari. Louise devint toute blanche et sauta au cou de Roger. Ah! mon Dieu! est-ce bien possible? dit-elle. Le bonheur l'avait transfigure. En la voyant si belle et si tendre, Pierre ne put s'empcher de faire un retour sur lui-mme et de penser tout ce qu'il venait de perdre. Il se retourna et cacha sa tte entre ses mains. Ah! dit Louise en courant vers lui, que je suis goste! --Non, vous tes heureuse! rpondit Pierre. M. de Villergl retourna chez lui dans la soire. La Capucine lui parut un dsert. A prsent que le mariage de Louise et de Roger tait arrang, qu'allait-il faire? Les choses o il avait trouv le plus de plaisir le laissaient tristes. Ces mmes sentiers qu'il avait parcourus avec tant de charme lui semblaient mornes; il se promenait comme une me en peine, et la plage ne le retenait pas plus que la valle. Louise n'tait plus l pour gayer sa promenade. Sa voix et son sourire, il les avait perdus. Il se sentait redevenu tel qu'il tait au moment o il avait pris si brusquement la rsolution de quitter Paris. Cet tat d'abattement ne cessait que lorsqu'il avait s'occuper de Louise et de Roger, qui il voulait constituer une petite fortune. Il leur destinait la Capucine et toutes ses dpendances. Prvenue de ses intentions, Louise eut la dlicatesse d'accepter sans hsiter. Nous vous devons trop pour vous rien refuser, lui dit-elle. Elle tait quelquefois attriste du chagrin o elle le voyait, et lui tmoignait sa reconnaissance et son affection de mille manires. Pourquoi ne resteriez-vous pas avec nous? lui dit-elle un jour; le pays vous plat, et on vous y aimera de tout son coeur. lever des boeufs, c'tait bien avec Louise; mais Louise donne un autre, le pays ne plaisait plus tant M. de Villergl. Faudra-t-il donc que je retourne Paris et que je recommence jouer? se disait Pierre. Il enviait le sort de Dominique, qui battait les halliers en chantant. Les jours lui paraissaient interminables; il en portait les vingt-quatre heures comme un pauvre sa besace. Au plus fort de cet ennui, un soir qu'il tait au Buisson, lisant un journal, il poussa un cri: Suis-je bte! s'cria-t-il. --Qu'est-ce? demanda Louise. Mais Pierre ne l'coutait pas. Il prit son chapeau et sortit en courant. Demain, vous aurez de mes nouvelles, dit-il. Aussitt qu'il fut la Capucine, il donna ordre Baptiste de prparer sa voiture et d'y mettre sa malle. Au point du jour nous partons, dit-il. Au moment o Pierre quitta le Buisson, Louise ramassa le journal qu'il avait laiss tomber. Roger le parcourut. Je n'y vois rien, dit-il. Louise, qui lisait par-dessus son paule, soupira et posa le doigt sur un passage du journal o l'on rendait compte d'un combat qui avait eu lieu en Afrique. Ah! dit-elle, si j'en crois mes pressentiments, nous ne verrons pas M. de Villergl de longtemps. Le lendemain, au petit jour, pousse par un instinct secret, elle courut vers la Capucine. Il faisait un froid vif, et le brouillard couvrait la campagne. Au travers de la brume, elle entendit le roulement d'une voiture qui fuyait sur la route de Trouville. Elle voulut s'lancer dans cette direction, mais la voiture passa rapidement sans que personne reconnt Louise. Elle tendit les bras et resta appuye contre un arbre le coeur serr. Il est parti, et il ne m'a pas embrasse! dit-elle. C'tait bien en effet la voiture de M. de Villergl. Quand il fut parvenu au sommet de cette cte d'o la vue s'tend sur la valle d'Auge et dcouvre un vaste et beau paysage que la mer borne l'horizon, Pierre fit arrter le postillon et descendit. Le vent avait chass le brouillard, on voyait au loin la tour de Dives, et la rivire qui brillait aux rayons du soleil levant; une maison blanche se montrait derrire un bouquet d'arbres d'o s'chappait un mince filet de fume. Ses yeux se mouillrent en la regardant. Il resta quelques minutes cette place, jetant les yeux de tous cts et les ramenant toujours vers cette maison o si souvent Louise l'avait attendu. On aurait dit qu'il en voulait emporter l'image dans son coeur. Le postillon fit claquer son fouet, et les chevaux battirent du pied. Ce bruit arracha Pierre sa muette et longue contemplation. Il sauta dans la voiture. En route! dit-il brusquement. Les chevaux partirent, et, un moment aprs, un coude du chemin lui cacha la maison et la mer. A quelque temps de l, un soir, la Capucine, o elle s'tait tablie avec Roger, Louise reut une lettre timbre de Constantine. Une lettre de Pierre! dit-elle en battant des mains. Elle l'ouvrit la hte, et voici ce qu'elle lut: Ma chre petite commre, Vous doutiez-vous que j'tais en Afrique, six cents lieues de vous, dans un affreux coin de terre, chez les Kabyles? C'est une ide qui m'a pris subitement un soir que j'tais au Buisson, quand j'ai pouss ce fameux cri qui vous a tant tonne. L'ide venue, je suis parti sans vous dire adieu; j'aurais craint de vous laisser voir tout mon chagrin.... Vous tiez si heureuse! Qu'aurais-je fait au pays? Votre prsence aurait-elle combl le vide immense o m'avait jet votre perte? Assurment non! Vous m'aviez dsaccoutum de l'isolement. Fallait-il retourner dans cet htel de la rue Miromesnil, o l'ennui a failli m'touffer? Qu'avais-je fait pour mriter une si triste fin? C'est alors que la lecture d'un journal m'a tout coup rappel l'Algrie et la vie d'autrefois. J'ai senti comme le souffle de la guerre passer sur mon visage, mon sang a coul plus vite, et j'ai revu comme dans un rve, passant avec la rapidit de la foudre, mes vieux chasseurs cheval, les clairons, les drapeaux, les fanfares et tous ces rgiments hls qui faisaient ma famille au temps jadis. L'odeur de la poudre venait de me monter la tte! Quelques heures aprs, j'tais au Havre, et le chemin de fer me ramenait Paris. Le ministre, chez qui je suis tomb comme une bombe, a bien voulu me rendre mes paulettes. On parlait d'une expdition, et j'ai laiss l mes amis pour courir mes soldats. J'tais peine dbarqu, que l'expdition s'est mise en marche. J'ai senti l'odeur connue des lentisques, j'ai vu les spahis courant comme des chvres sur les collines; cette agitation, cette activit, ce premier tumulte du dpart, me rappelaient mille souvenirs qui fouettaient mon sang.... J'avais la poitrine gonfle. Ah! quelle joie, chre commre! Il faisait un temps superbe. Les baonnettes tincelaient au soleil, et l'on entendait partout le long frmissement des bataillons qui marchent. Avec quels transports n'coutais-je pas tous ces bruits! Mon escadron tait l'avant-garde. Ds les premires montagnes, les balles nous ont salus. Mon cheval s'est mis piaffer.... Le clairon a sonn la charge, et nous sommes partis!... Ah! je ne m'ennuyais plus! je crois mme que je vous ai un peu oublie, commre. Le soir nous avons bivouaqu sur un plateau. Le temps s'est gt; et il s'est mis pleuvoir. Je me suis endormi en regardant l'ombre des sentinelles qui se promenaient le long des feux. Quand je me suis rveill, j'avais les pieds dans l'eau et la tte sur un caillou.... Jamais je n'ai pass de meilleure nuit. Le front me cuisait un peu. Le yatagan d'un Arabe avait coup le cuir de mon kpi. A Paris, je croirais que je suis bless; ici, c'est une gratignure. Dominique est avec moi. Rien n'a pu le dterminer me quitter. Dominique a eu le bras rafl par une balle. Si vous me demandez quand nous nous retrouverons, je n'aurai rien vous rpondre. Que sais-je? Qu'irais-je faire en Normandie? Vous revoir? Eh! mon Dieu, votre souvenir est trop prs de moi pour que j'y joigne encore votre prsence! Vous n'tes pas malheureuse, n'est-ce pas? Donc je reste au rgiment. Et puis que vous dirai-je? je me sens bon quelque chose, utile mon pays; cela me relve mes propres yeux et rachte l'oisivet ridicule o j'ai vcu trop longtemps. Le marquis de Grisolle, mon oncle, peut me dshriter prsent.... je n'ai plus besoin de sa fortune. Le soir, au coin du feu, quand vous serez seule, pensez moi. On ne sait pas ce qui peut arriver. Votre pense me rendra peut-tre visite au moment o je dirai adieu tout ce que j'aime ici-bas, et tout, c'est vous. Il me semble que je sentirai cette pense s'arrter sur moi, et mon dernier souffle vous en remerciera. N'allez pas croire au moins que je sois malade: c'est la mort d'un camarade qui vient de rendre l'me qui m'a fait crire ces quatre lignes. Le pauvre garon arrivait de France; une balle l'a jet par terre ce matin. Quant moi, commre, je me port comme un chne; n'ayez donc pas peur. Adieu, chre Louise; votre vieux compre vous embrasse et envoie une poigne de main Roger. Je retiens votre premier enfant; je veux tre son parrain. Tchez que ce soit un garon, nous l'appellerons Pierre, et j'en ferai un capitaine. La lettre finie, Louise s'essuya les yeux et posa sa tte sur l'paule de Roger. Que Dieu le protge! c'est lui qui nous a faits ce que nous sommes, dit-elle. FIN. Ch. Lahure et Cie, imprimeurs du Snat et de la Cour de Cassation, rue de Vaugirard, 9, prs de l'Odon. End of Project Gutenberg's Madame Rose; Pierre de Villergl, by Amde Achard License: Share Alike