Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/American Libraries) DERNIERS SOUVENIRS D'UN MUSICIEN PAR ADOLPHE ADAM MEMBRE DE L'INSTITUT NOUVELLE DITION PARIS MICHEL LVY FRRES, DITEURS RUE AUBER, 3, PLACE DE L'OPRA LIBRAIRIE NOUVELLE BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT 1871 Droits de reproduction et de traduction rservs OUVRAGES DE ADOLPHE ADAM Publis dans la collection Michel Lvy SOUVENIRS D'UN MUSICIEN 1 vol. DERNIERS SOUVENIRS D'UN MUSICIEN 1 -- CLICHY.--Impr. P. DUPONT et Cie, rue du Bac-d'Asnires, 12. DERNIERS SOUVENIRS D'UN MUSICIEN LA JEUNESSE D'HAYDN I Dans un joli petit village situ sur la frontire de l'Autriche, quinze lieues de Vienne, vivait, il y a plus de cent ans, un pauvre charron nomm Mathias Haydn. Ce brave homme n'tait pas riche; mais ses dsirs taient si borns, qu'il se trouvait heureux du peu qu'il possdait. Toute l'anne il avait l'entretien des charrettes et grosses voitures de ses voisins. Ces pauvres gens, aussi peu fortuns que lui, le payaient bien rarement en espces, mais ils fournissaient ses besoins par des dons en nature pour prix de son travail. Une seule fois dans l'anne, le pre Haydn avait l'occasion de gagner quelques florins: c'tait lorsque le comte de Harrach, seigneur du village, s'apprtait retourner Vienne, l'entre de l'hiver; il faisait alors remettre en tat sa voiture de voyage, et le pre Haydn n'tait pas peu fier, quand la berline du comte venait se poster devant sa modeste bicoque, qu'il dcorait alors du nom d'_atelier de charronnage_. Bien souvent il cherchait avec peine, et sans pouvoir la dcouvrir, quelle tait la partie dfectueuse de la voiture qui avait besoin de rparation. C'est que le comte de Harrach connaissait la pauvret de notre charron, et que, lui devant protection comme son vassal, il ne voulait pas l'humilier et avait toujours l'air de lui donner comme prix de son travail le secours annuel qui apportait un peu d'aisance dans le mnage. Depuis quelques annes le charron avait pous une cuisinire du comte; celle-ci avait quitt le service lors de son mariage, mais n'avait pas oubli les bonts de son ancien matre. Lorsque le pre Mathias avait reu de l'intendant la petite somme qu'il croyait avoir gagne, c'tait grande fte dans la maison et je dirai presque dans le village. Allons! nous voil riches prsent; dimanche, grand concert, s'criait le pre Mathias, et le premier prlvement qu'il faisait sur son pcule tait pour aller la ville voisine acheter les cordes de harpe qui manquaient depuis quelque temps son instrument favori. Nous autres Franais, nous avons peine nous imaginer un petit charron d'un obscur village, cultivant l'instrument de Labarre et de Boscha; pour qui connat un peu les moeurs allemandes, cela n'a rien d'tonnant. Le dimanche, aprs les offices, auxquels il avait assist en sa qualit de sacristain de la paroisse, le pre Mathias s'asseyait devant sa porte, et au grand contentement de ses voisins, il excutait sur sa harpe tous les morceaux qu'il savait, et dont le nombre tait malheureusement un peu restreint, parce qu'il n'avait gure le moyen d'acheter de nouvelle musique. Il se serait mme trouv fort embarrass sans la complaisance d'un de ses cousins, Frank, matre d'cole Naimbourg. Ce cousin lui prtait quelques pices de musique. Il se htait de les copier, et les ajustait assez adroitement pour son instrument. Sa femme avait une assez jolie voix; lui-mme possdait une voix de tnor agrable, et souvent ils excutaient des mlodies nationales, que leur instinct musical, si naturel aux gens de leur pays, leur faisait sur-le-champ arranger deux voix, avec une bonne disposition d'harmonie. Il tait bien rare qu'il ne se rencontrt pas, dans la foule runie pour les entendre, un amateur pour improviser une basse sur ces deux parties, et le trio se trouvait au complet. Un jour qu'ils s'occupaient ainsi de musique, notre charron vit avec surprise son petit Joseph, peine g de trois ans, venir gravement se poster ct de lui, arm de deux petits morceaux de bois ramasss parmi les copeaux de son pre, et que son imagination d'enfant lui reprsentait comme une parfaite imitation d'un violon et de son archet. Le pre ne fit pas d'abord trop attention cette singerie d'enfant; mais peine eut-il jou quelques mesures, qu'il ne put s'empcher de rire du sang-froid et de l'aplomb imperturbable du petit Joseph. En effet, l'enfant, frottant avec la gravit d'un matre de chapelle, ses deux planchettes l'une contre l'autre, comme s'il et en ralit tenu un instrument, indiquait parfaitement la mesure, de la tte et du pied. Il n'en fallut pas davantage au pre pour reconnatre les dispositions de l'enfant pour la musique; et, de ce moment, il s'appliqua cultiver ce got naturel. Les progrs du petit Joseph furent rapides: il n'y avait pas de jeux ni d'amusements qui l'intressassent autant que ses leons de musique; au bout d'une anne, il lisait sa partie de chant livre ouvert; l'anne suivante, son pre lui avait achet une petite harpe, et le concert de famille s'tait augment d'un nouvel excutant, faisant sa partie avec une prcision et une rgularit parfaites. Le petit Joseph avait grandi; il avait huit ans, et son pre n'ayant pas cess de le faire travailler la musique, son got naturel pour cet art tait devenu une passion. Les exercices de son ge n'avaient nul attrait pour lui; son cousin Frank lui avait fait cadeau d'un violon, et, sans matre, l'enfant avait devin le mcanisme de cet instrument, sur lequel il jouait toutes sortes d'airs, improvisant souvent une partie en tenues, pendant que sa voix se mlait celles de son pre et de sa mre. Un dimanche, une chaise de poste s'arrte l'entre du village, un tranger en descend; il demande un charron pour visiter sa voiture. On le conduit la demeure du pre Mathias. C'tait l'heure de l'office. Le petit Joseph tait seul la maison. Il prie l'tranger d'attendre le retour de son pre qui ne peut tarder rentrer, et la conversation s'engage entre l'enfant et le voyageur. A qui est cette harpe? dit avec surprise ce dernier. --C'est papa, dit l'enfant. --Et qu'en fait-il? reprend l'tranger. --Comment! ce qu'il en fait? riposte l'enfant: de quel pays venez-vous donc pour ignorer ce qu'on fait d'une harpe? Tenez, je vais vous le montrer, moi. Et il va prendre sa petite harpe que son hte n'avait pas encore aperue, et se met lui jouer tout son rpertoire. --Mais, c'est trs-bien, cela! lui dit l'tranger de plus en plus surpris. --Est-ce que tu sais aussi lire la musique? et, en disant ces mots, il avait tir un rouleau de papier rgl de sa poche. --Qu'est-ce que c'est que cela? dit l'enfant. Oh! c'est une messe en musique. Voyons, quelle partie voulez-vous que je vous chante? --Oh! celle que tu voudras ou plutt celle que tu seras en tat de dchiffrer. --Je peux les dchiffrer toutes, et mme les jouer sur mon violon, tenez, coutez plutt. --Et l'enfant excute la partie de premier dessus sans faire une faute. L'tranger l'attire entre ses genoux: --Eh mais! lui dit-il, qui donc t'a montr tout cela? --C'est papa. --Ton pre est donc musicien? il n'est donc pas charron? --Pourquoi donc cela? rpond l'enfant; est-ce qu'il n'est pas permis d'tre charron et musicien? mais moi je ne serai que musicien, je ne veux pas tre charron, cela fait perdre trop de temps. --Veux-tu venir avec moi Vienne? dit l'tranger, charm de la vivacit des reparties du petit Joseph. --Non, rpond l'enfant, papa ne pourrait plus me donner mes leons de musique. --Oh! qu' cela ne tienne, je t'emmnerai dans un endroit o tu feras de la musique toute la journe; tu recevras des leons de violon, de clavecin, de chant, de latin, de tout ce que tu voudras. Tu auras une belle robe rouge le dimanche, et tu chanteras l'glise de Saint-Stphan. --Oh! alors, je veux bien, reprend l'enfant avec joie, partons l'instant. --Un moment, dit l'tranger: il faut au moins que ton pre consente se sparer de toi.--L'enfant rougit, il baisse la tte, ses yeux se remplissent de larmes. --Comment! dit-il en tremblant, est-ce que vous n'emmnerez pas non plus papa et maman? --Avec la meilleure volont du monde, c'est impossible, rpond l'tranger en riant. Tu conois bien, mon petit ami, que je ne peux pas faire recevoir ton pre et ta mre, la matrise comme enfants de choeur. Le petit Joseph se met alors fondre en pleurs; il ne peut se faire l'ide de se sparer de son pre et de sa mre. Mais l'tranger le rassure petit petit, il lui fait entrevoir une si riante perspective, un avenir si rempli de musique (et ce mot est l'quivalent de bonheur pour l'enfant), que bientt ses larmes cessent de couler, il ne rve plus qu'au plaisir du voyage, et il avait ses petites mains passes autour du cou de l'tranger et l'embrassait tendrement, quand le pre Mathias rentre, accompagn de sa femme. --Papa! papa! s'cria le petit Joseph en l'apercevant, je t'en prie, laisse-moi aller Vienne; voil un monsieur qui va m'emmener avec lui.--Le pre ne comprend rien cette exclamation, mais l'tranger se lve: --Monsieur, dit-il au charron, je me nomme Reutter, je suis matre de chapelle de l'glise de Saint-Stphan de Vienne; le hasard m'a fait connatre les brillantes dispositions de votre petit bonhomme. Si vous y consentez, je le fais admettre la matrise o il recevra une bonne ducation, et en particulier je mettrai tous mes soins lui donner un talent distingu. Une pareille proposition ne pouvait qu'tre agrable au pre Mathias. Il voyait avec chagrin venir le moment o il serait forc de faire apprendre un mtier son fils, n'ayant pas les moyens de lui donner de l'instruction; il remercia l'tranger et consentit tout. Mais en se retournant, il vit sa femme qui pleurait l'annonce du dpart de son fils bien-aim. --Eh quoi! ma bonne Marie, lui dit-il avec un ton de doux reproche, es-tu donc si peu raisonnable de t'affliger de ce qui doit faire le bonheur de notre pauvre petit Joseph? Qu'est-ce qu'il deviendra, s'il reste avec nous? Un pauvre charron comme son pre, et peut-tre, aprs moi, le sacristain de la paroisse, tandis qu'avec les leons qu'il va recevoir, il peut tre un jour un artiste habile, la gloire de son pays, la consolation de nos vieux jours. Allons, un peu de courage, ma bonne Marie. D'ailleurs, ajouta-t-il en jetant un regard sur la taille arrondie de sa femme, nous ne resterons pas longtemps seuls, notre famille va bientt s'augmenter, et tous nos enfants ne pourront pas toujours rester avec nous; et si c'est pour leur bien, il vaut mieux nous en sparer de bonne heure. Tout cela tait certes fort raisonnable; mais on raisonne rarement avec son coeur et surtout avec un coeur de mre. Marie finit cependant par cder, et quelque douloureuse que cette sparation ft pour elle, elle y consentit dans l'intrt de son enfant. Elle obtint pourtant que l'tranger ne partirait que le lendemain. Le soir, le concert de famille eut lieu comme l'ordinaire, moins la gat qui y prsidait d'habitude. La prsence de l'tranger avait lectris le petit Joseph: il joua du violon, de la harpe; et il chanta mieux qu'il n'avait jamais fait. Reutter paraissait enchant de son nouvel lve; le pre Mathias rvait le plus bel avenir pour son fils; mais la pauvre mre ne pouvait entendre sans une douleur secrte cette voix si jeune, si tendre, qui ne se marierait plus la sienne, et des pleurs inondaient son visage et contrastaient singulirement avec la figure joyeuse et nave du petit Joseph. Il ne voyait plus en ce moment que le bonheur de pouvoir se donner tout entier l'tude de la musique. Ah! c'est que les enfants ne peuvent jamais autant aimer leurs parents qu'ils en sont aims! Cependant, le lendemain, au moment du dpart, bien des larmes furent verses de part et d'autre. La voiture roulait depuis un quart d'heure, que Marie tait encore agenouille dans un coin de sa chambre, appelant les bndictions du Ciel sur le pauvre petit voyageur. Le pre Mathias avait aussi le coeur bien gros. Machinalement il s'tait mis l'ouvrage, et il essayait de chanter pour ne pas laisser voir son chagrin; mais, malgr lui, toutes les mlodies qui lui venaient taient graves et tristes, et cependant la voiture roulait toujours, et le petit Joseph, sduit par la varit des objets qui s'offraient sa vue pour la premire fois, tait redevenu gai et insouciant, comme on l'est son ge. Il chantait aussi; mais les airs qu'il choisissait taient tous gais et vifs. C'est tout simple: le temps tait magnifique, la campagne riante, le soleil splendide; Joseph avait peine neuf ans; il roulait dans une bonne voiture; il marchait vers l'inconnu: son ge, il n'en faut pas tant pour tre parfaitement heureux. A peine aurait-il song ceux qu'il quittait, si un cahot, en le jetant sur son voisin, ne lui et fait sentir quelque chose de dur dans sa veste; il porta vivement la main sa poche, et en retira un petit papier o tait cette suscription: _A mon Joseph bien-aim_. Il renfermait six florins. C'taient toutes les conomies de la pauvre mre; cette anne, elle devait se priver de bien des choses; mais la pauvre femme connaissait peu le prix de l'argent, et ce qu'elle regardait comme un trsor, par la peine qu'elle avait l'amasser, elle croyait que ce serait un commencement de fortune pour son fils. L'enfant pensa comme elle: cette somme, qui se monte peu prs 15 fr. de notre monnaie, lui parut norme; il ignorait quel sacrifice sa mre faisait en la lui donnant, et sa joie fut encore plus vive en se voyant la tte de ses six florins avec un avenir aussi beau que celui qu'il rvait. Le mouvement uniforme de la voiture, auquel il n'tait pas accoutum, ne tarda pas lui procurer un doux sommeil, et je laisse penser si ses songes furent agrables. Le compagnon de voyage du petit Joseph tait enchant de son acquisition; il fallait qu'il se recrutt de jolies voix, pour l'excution de ses messes, qui avait lieu tous les dimanches dans la cathdrale de Vienne. Il tait rare qu'il rencontrt des sujets aussi distingus que celui qu'il venait de dcouvrir, et puis, l'ardeur de l'enfant pour ses tudes musicales lui faisait esprer qu'il pourrait un jour en faire un chanteur habile dont le talent lui profiterait; il suivait en cela l'usage de quelques matres qui formaient _gratuitement_ des lves: ceux-ci abandonnaient ensuite en paiement leurs professeurs le bnfice qu'ils tiraient de leur talent pendant les premires annes de son exploitation. Cet usage existe encore en Angleterre, o l'on achte l'ducation musicale au prix d'une ou de plusieurs annes de son temps, quand on n'a pas le moyen de payer autrement. Mais le petit Joseph ne pouvait pas se douter de ce calcul: il prenait pour de la bienveillance et de l'affection, ce qui n'tait qu'un intrt bien raisonn, et Reutter lui apparaissait comme une providence, comme un second pre. Heureux ge, o l'on ne suppose que des passions gnreuses, parce qu'on juge les autres d'aprs soi, et qu'on n'prouve que de nobles sentiments! Tant que roula la voiture, rien n'interrompit le sommeil de notre petit Joseph. Ce ne fut que lorsqu'elle s'arrta devant la vnrable cathdrale de Vienne, que son compagnon de route jugea propos de le rveiller. --Allons, mon petit ami, nous voici arrivs, il faut descendre. --L'enfant ne se le fit pas dire deux fois; en deux sauts, il fut en bas de la chaise de poste, et quoiqu'il ft dj presque nuit, il put admirer les tours gigantesques de la merveilleuse glise. --Comment! s'cria-t-il, c'est l que nous allons demeurer; oh! dpchons-nous d'entrer; que cela doit tre beau dedans! Reutter le prit par la main; ils firent le tour de l'glise, puis trouvrent enfin une petite porte. Une vieille femme avait l'air de les y attendre. --Tenez, Marthe, dit Reutter en entrant, voil un nouveau pensionnaire que je vous amne, allez le conduire prs de ses camarades, et prparez-lui une chambre. L'enfant se vit bientt introduit dans une salle basse, o se tenaient une douzaine de bambins; en l'absence du matre, ils s'en donnaient coeur joie et paraissaient fort en train de se divertir. L'arrive de Marthe et du nouveau venu interrompit leurs jeux. Ah ! dit la vieille, j'espre que tout ce bruit va finir, matre Reutter est de retour, et voil un camarade qu'il vous amne; maintenant, songez vous tenir un peu tranquilles. La nouvelle du retour de matre Reutter rembrunit un instant ces petites figures espigles; mais toute l'attention ne tarda pas se tourner vers le pauvre Joseph; il tait rest debout au milieu de la chambre, assez embarrass de sa personne. Il examine d'abord le local: ce n'tait pas brillant. Rien sur les murs, que quelques teintes verdtres produites par l'humidit, et des noms et des dates inscrits au crayon, l'encre, au charbon, la pointe du couteau, de toutes les manires enfin, suivant l'usage ternel de tous les coliers, et malgr le fameux prcepte: _Nomina stultorum semper parietibus insunt_. Mais comme, suivant un autre adage, _numerus stultorum est infinitus_, cela ne peut empcher que les murs des collges, pensions et autres prisons destins l'ducation de la jeunesse ne soient toujours dcors des noms de ceux qui les habitent. Quelques bancs de bois, un vieux clavecin et un norme pupitre sur lequel on voyait deux antiphonaires ouverts pour une leon de plain-chant, formaient tout l'ameublement de cette pice, peine claire par une lampe de cuivre jadis dore, mais probablement mise la rforme depuis longtemps comme indigne de figurer dans le sanctuaire. L'obscurit tait donc presque complte, et de plus il rgnait dans la chambre cette odeur humide et indfinissable qu'on ne trouve que dans les glises et dans les btiments qui en dpendent. L'aspect de ce sjour aurait peut-tre un peu dsenchant notre nouvel enfant de choeur, si ses camarades lui avaient laiss le temps de s'abandonner ses rflexions. --Comment te nommes-tu, toi? lui dit l'un d'eux. --Joseph, rpondit notre hros, enchant de cette familiarit, qui le mettait l'aise, et vous? --Moi, je me nomme Max; mais il ne faut pas dire: Et vous! entre camarades, il faut tout de suite se tutoyer. Voyons, es-tu un bon enfant? quoi sais-tu jouer? --Moi, reprit Joseph, je jouerai tout ce que vous voudrez, et si cela vous fait plaisir, je vous jouerai de la harpe ou du violon, ou je chanterai quelque chose avec vous. Un clat de rire universel accueillit la proposition du pauvre Joseph. --Est-il bte! se disaient ses camarades; on lui parle de s'amuser, et il vous rpond qu'il veut faire de la musique. --Mais, Joseph, lui dit Max, tu n'y penses pas de nous parler de chanter; nous ne faisons que cela du matin au soir! --Et cela vous ennuie? repartit vivement Joseph. --Je crois bien, on nous y oblige! et peine avons-nous une ou deux heures dans toute la journe pour nous divertir un peu. --Oh! je ne suis pas comme vous, moi: mon plus grand divertissement sera de faire de la musique. Un murmure de mcontentement accueillit cette rflexion... Ce sera un _capon_, se disait-on l'oreille... Du tout, reprit Max, c'est un _chaud_, et voil tout; mais a lui passera bien vite. Marthe vint de nouveau interrompre la discussion. Elle apportait chacun un morceau de pain et une pomme; le panier tait vide quand vint le tour de Joseph; mais elle le prit par la main. --Matre Reutter va vous faire souper avec lui, mon petit ami; ne vous y accoutumez pas, c'est bon pour aujourd'hui, mais demain vous partagerez le repas de ces Messieurs. Et ces messieurs, tout en rongeant leur pomme, suivaient d'un oeil d'envie le nouvel arriv, car il allait faire un repas un peu plus substantiel que le leur. Joseph se trouva bientt tte--tte avec Reutter. Le local tait un peu plus gai: d'abord on y voyait peu prs clair, et puis un bon feu brlait dans le pole, les murs taient garnis de tablettes couvertes de livres et de partitions; dans un coin de la chambre tait un petit buffet d'orgues, non loin de l un clavecin et plusieurs autres instruments. La vue de ces richesses musicales aurait suffi pour enchanter Joseph; mais il faut avouer, la honte de son coeur et la louange de son apptit, que son attention fut d'abord absorbe par une petite table o il n'y avait que deux couverts; mais elle tait abondamment servie, et, sur le signe que lui fit Reutter, il s'y installa sur-le-champ. Le pauvre enfant n'avait jamais bu de vin: il en gota un peu; il ne cessa de parler musique pendant tout le souper, et, quand il sortit de table, il se croyait le mortel le plus fortun qui existt au monde. En se couchant, cependant, il sentit bien qu'il lui manquait quelque chose: c'tait le baiser de sa mre, qui lui servait de bndiction chaque soir: un tendre regret faillit lui faire verser des larmes; mais il songea la joie qu'elle devait avoir de le savoir heureux, et il s'endormit en pensant elle et en remerciant Dieu de tout ce qui lui arrivait; car, je le vois bien, se disait-il, c'est ici que je vais trouver le bonheur; il ne peut tre autre part. II Huit annes s'taient coules. On tait au mois d'octobre; neuf heures du soir venaient de sonner; il faisait froid, un brouillard pais couvrait toute la ville, et la cathdrale avait l'air d'tre veuve de ses grands clochers si lgants, perdus alors dans l'paisseur de la brume; chacun tait rentr chez soi; on se runissait autour des grands poles bien chauffs; des lumires apparaissaient aux fentres des salles manger, car c'tait l'heure du souper, et l'on ne rencontrait dans les rues que les crieurs de nuit: de demi-heure en demi-heure, ils annonaient, avec leurs voix rauques et lugubres, l'heure et le temps qu'il faisait. Ceux qui taient chaudement enferms dans leurs maisons, plaignaient les pauvres gardes-nuit, car eux seuls, probablement, dans Vienne taient obligs de parcourir les rues et d'affronter la bise; et cependant, sous le porche de Saint-Stphan, se tenait pelotonn dans un coin obscur quelqu'un qui enviait encore leur sort. Depuis sept heures il se tenait la mme place, plong dans les plus sombres rflexions, et chaque crieur qui paraissait sur la place: --Va, crie bien fort, oiseau de mauvais augure, disait-il; tu ne crains pas de perdre ta voix, toi; tu n'as pas besoin de l'avoir claire et argentine, tu n'as pas peur qu'on te renvoie sans pain, sans asile, avec une mchante souquenille sur le dos, parce que tu ne pourras plus monter jusqu'au _sol_. Quand tu auras fait ton sot mtier toute la nuit, tu rentreras tranquillement te coucher l'heure o les autres se lveront; et moi, que ferai-je, que deviendrai-je alors? retourner chez mon pre, c'est trop loin, et puis, que lui dirai-je quand, aprs une si longue absence, je reviendrai chez lui, sans tat, sans moyen d'existence, car, ici au moins pourrai-je peu prs gagner ma vie, en allant jouer dans les orchestres, tandis que, dans un village, ce ne serait pas une ressource. Si au moins j'avais un habit un peu dcent et un instrument! Mais rien, pas mme un mchant violon et pas un kreutzer dans ma poche. Que deviendrai-je demain?... ma foi, ce qu'il plaira Dieu... J'ai froid, je vais tcher de dormir, je suis encore heureux d'tre peu prs l'abri sous cette grande porte, dormons. C'est seulement dommage de dormir sans avoir soup, avec cela que je n'en ai point l'habitude; mais il faudra bien que je m'y fasse. C'est dommage que j'aie aussi celle de djeuner et de dner, car je veux tre pendu si je sais comment je m'y prendrai pour me dfaire de ces mauvaises habitudes-l... Allons, au petit bonheur!... Saint Joseph me viendra peut-tre en aide; et, en disant ces mots, le pauvre abandonn se pelotonna derrire une petite colonnette, se faisant le plus petit possible, pour tre un peu abrit, par ce frle rempart, contre le vent et la pluie qui soufflaient dans la direction o il se trouvait. --Il aurait probablement dormi jusqu'au jour, si son sommeil n'avait t interrompu, d'une manire dsagrable, par une lanterne qu'on lui promenait sur le visage. Il entrouvrit peine ses yeux et se hta de les refermer bien vite, aveugls qu'ils taient par l'clat de la lumire. --Que faites-vous l, l'ami? lui disait-on. --Eh! parbleu! vous le voyez bien, je dormais et j'ai fort envie de continuer; ainsi bonsoir. --Bonsoir, c'est bientt dit; mais qui tes-vous, o demeurez-vous? --Si je demeurais quelque part, je vous prie de croire que j'y serais plutt cette heure que sous le porche de Saint-Stphan. Qui je suis? cela ne sera pas long: on me nomme Joseph Haydn; ce matin encore j'tais enfant de choeur de la cathdrale; prsent je ne suis rien du tout et je ne sais pas encore ce que je serai demain. --Ah ! on vous a donc renvoy de la matrise, et pour quel motif? --Parce que je mue. --Qu'est-ce que a veut dire? --Cela veut dire que j'ai perdu ma voix, parce que j'ai quinze ans et qu'il en devait tre ainsi; je n'ai pas d'asile, je ne connais presque personne ici, et, pour ne pas importuner mes amis dont, au reste, je ne connais pas la demeure, j'ai pris le parti de me coucher ici. Etes-vous satisfait? Puis-je continuer mon somme maintenant? --Vous continuerez votre somme si vous voulez, mais pas ici. --Et o donc? --A la maison des crieurs o vous allez nous suivre, et demain nous vous conduirons chez les personnes dont vous pourrez vous recommander, pour voir si vous nous avez dit vrai. --Soit, marchons. --Et Joseph se mit suivre les crieurs, qui le menrent leur lieu de rendez-vous, bien chauff, mal clair, mais o l'on pouvait au moins se reposer un peu plus l'aise que sur les dalles de Saint-Stphan. Notre jeune homme fut enchant du changement de chambre coucher, et, sans plus s'inquiter du lendemain, se mit profiter du bon feu et du logement que sa bonne toile venait de lui procurer. Mais, ds que le jour vint, les questions recommencrent, et comme il ne put nommer, parmi les personnes de la ville que quelques musiciens qu'il avait rencontrs dans les concerts o il allait chanter, sans pouvoir indiquer leur logis, on le reconduisit chez matre Reutter, qui devait au moins rpondre de lui. Il tait moiti chemin, escort par deux gardes de nuit qui ne le quittaient pas d'une semelle, lorsqu'il aperut un visage de connaissance: c'tait un musicien rentrant chez lui, sa bote violon la main, et venant sans doute de quelque noce o il avait dirig l'orchestre. Il reconnut notre jeune homme. --Eh! mon pauvre Joseph; o donc allez-vous en si singulire compagnie? --Ma foi, rpondit Haydn, je sais bien o je vais maintenant, mais je ne sais pas o j'irai dans une heure, car on me conduit chez matre Reutter; il m'a mis la porte hier au soir, et comme je ne le crois pas dispos me reprendre prsent, il faudra que ces messieurs aient encore la complaisance de m'accompagner demain matin chez lui, puisqu'ils tiennent absolument me procurer un logement de jour; celui qu'ils m'ont offert cette nuit me convient tellement sous tous les rapports, qu'il est trs-probable que j'irai m'y installer la nuit tombante. --Ah ! mais c'est une plaisanterie, reprit le musicien; comment! vous ne savez o aller? --Non, sur mon honneur. --Eh bien! il faut venir chez moi, nous logerons ensemble. --Mais vous me connaissez peine; je ne sais mme pas votre nom. --Que vous ignoriez mon nom, cela ne m'tonne nullement; je suis un pauvre diable de musicien, et je gagne peu prs ma vie. Vous, je vous connais fort bien; vous tes artiste, nous sommes frres, presque aussi riches l'un que l'autre; mais vous avez du talent, vous ferez peut-tre votre chemin; ne serez-vous pas heureux alors de m'obliger? --Oh! certes, de grand coeur. --Eh bien! donc, chacun son tour. C'est moi qui commence. Messieurs, continua-t-il, en s'adressant aux deux crieurs de nuit, je me nomme Spangler, voici mon adresse, et je rponds de monsieur, qui va loger avec moi. Voil, je crois, votre mission accomplie; merci de l'hospitalit que vous lui avez donne, et laquelle il n'aurait pas eu besoin de recourir, si je l'avais rencontr plus tt. Au revoir! Et nos deux amis, se tenant bras dessus bras dessous, arrivrent bientt leur demeure commune. C'est un peu haut, dit Spangler; mais cela a son avantage: une fois arriv, on ne redescend plus que quand on y est tout fait oblig, et cela vous fait travailler, en vous forant de rester plus souvent la maison. Et puis les importuns ne viennent pas vous dranger; ils ne se hasardent pas monter, sans s'tre d'abord informs en bas si vous y tes, et vous pouvez, en toute sret, vous dclarer absent tant que vous le jugez convenable. Quand vous chanteriez tue-tte, et quand vous feriez rsonner l'instrument le plus puissant, il y a une telle distance des tages infrieurs notre petit paradis, qu'il n'y a nul danger que le bruit que vous feriez vienne trahir votre prsence. On tait enfin arriv ce que Spangler appelait son petit paradis. C'tait un grenier peine meubl d'un lit, de quelques chaises, d'une table et d'un vieux clavecin. --Cela n'est pas beau, dit-il son nouvel hte; mais ici nous pourrons encore n'tre pas trop malheureux; nous nous confierons nos peines, c'est dj un soulagement; puis, nous ferons de la musique ensemble, et c'est une consolation. Et, pour commencer, vous allez me raconter pourquoi et comment ce vieux coquin de Reutter vous a si inhumainement renvoy de la matrise. --Ah! ce ne sera pas bien long, rpondit Joseph. Depuis deux ans, j'tais trs-mal avec lui, et il y a peut-tre un peu de la faute de mon pre, qui n'a jamais voulu consentir ce que dsirait Reutter. Notre matre de chapelle voulait, disait-il, assurer ma fortune et mon avenir; c'est une affaire que je n'ai jamais trs-bien comprise, et que vous m'expliquerez peut-tre, car vous devez avoir plus d'exprience que moi. Vous vous rappelez sans doute quelle belle voix de soprano j'avais, et l'effet que je produisais lorsque, le dimanche, j'avais quelque solo chanter. Un jour que j'avais t encore mieux inspir que de coutume, et que l'on avait paru trs-satisfait de moi, Reutter me fit monter dans sa chambre, aprs l'office. --Mon enfant, me dit-il, car, dans ce temps-l, j'tais son Benjamin, et il avait toutes sortes de bonts pour moi, mon enfant, tu as une belle voix, tu ne chantes pas mal, et si cela pouvait durer toujours ainsi, tu serais trop heureux. Malheureusement, dans quelques annes, tout cela va changer; tu vas devenir un homme, tu auras de la barbe et tu ne pourras plus chanter sur la clef d'_ut_ premire ligne. Je ne comprenais pas quel rapport il pouvait y avoir entre la barbe et la clef d'_ut_ premire ligne; je le laissai continuer. --Il y aurait bien un moyen de te conserver ta belle voix claire, mais il faut un grand courage pour cela. --Qu'est-ce donc? interrompis-je. --Peu de chose, je te le dirai plus tard, mais cela ne peut avoir lieu que loin d'ici, en Italie. Je t'y enverrais mes frais, mes frais, entends-tu? et, au bout de deux ans, tu reviendrais ici avec la plus belle voix du monde. --Mais s'il ne s'agit que d'aller en Italie pour y acqurir une belle voix, il ne faut pas un grand courage pour cela, et je suis tout prt partir! --Il ne s'agit pas seulement d'aller en Italie. L on trouve des hommes fort habiles, nous n'en avons malheureusement pas dans notre Allemagne qui, au moyen de certains secrets, savent conserver la voix et empcher la barbe de pousser. Je ne peux pas trop t'expliquer quels moyens ils emploient pour cela, parce que je n'en ai jamais essay par moi-mme; mais j'ai vu dans ma jeunesse plusieurs chanteurs qui avaient pass par l, et ils paraissaient fort bien portants et trs-contents de leur sort. A ton retour d'Italie, tu m'appartiendras pendant dix ans, c'est--dire que, pendant dix ans, je te ferai une pension qui ne sera pas de moins de 800 florins, et je pourrai, en revanche, te cder aux directeurs et aux matres de chapelle qui voudront profiter de ton talent. --Vous jugez que je fus enchant d'une telle proposition; je sautai au cou de Reutter en le remerciant du bon conseil qu'il me donnait et de l'appui qu'il m'offrait pour m'aider devenir un grand chanteur sur la clef d'_ut_ premire ligne: il fut convenu que je partirais dans quinze jours, et il me recommanda de ne confier notre secret qui que ce ft. Mais voyez quelle dmangeaison de parler me prit: c'tait aux approches de la Saint-Matthieu, et je ne manquais jamais cette poque d'crire mon digne pre, l'occasion de sa fte. Ne m'avisai-je pas, dans ma lettre, de lui dire que dans deux ans j'aurais un revenu de 800 florins, que rien n'tait plus facile gagner, qu'il ne s'agissait que d'aller en Italie, o l'on empcherait ma barbe de pousser, etc.; enfin, je lui racontai tout. Deux jours aprs, qui vois-je arriver la matrise? Mon pre, qui demande sur-le-champ parler Reutter. Ils restrent enferms une grande heure ensemble, et, quand mon pre sortit, il avait l'air fort anim, et Reutter tout confus. Mon pre me pressa tendrement dans ses bras. --Mon bon Joseph, me dit-il, les larmes aux yeux, tu as bien fait de te confier moi. Au nom de ce que tu as de plus cher, au nom de ta mre, je te dfends de consentir aucune proposition qui pourrait t'tre faite, sans m'en prvenir et me demander mon consentement. Entendez-vous, Monsieur? dit-il rudement Reutter, j'aimerais mieux qu'il ne ft toute sa vie qu'un pauvre charron comme moi que de jamais permettre... car enfin, un charron, c'est un homme, au lieu que... Et le reste fut tellement grommel entre ses dents, que je ne pus entendre la fin de ses paroles qui me semblent encore incomprhensibles; car, je vous demande un peu, quel bien cela pouvait-il faire mon pre, que j'eusse de la barbe ou non? Mais je devais respecter sa volont, et je me soumis ses ordres. A peine fut-il parti, que Reutter, se tournant vers moi, me jeta un regard de piti. --Monsieur Joseph, vous tes un sot, me dit-il, et un jour viendra o vous vous repentirez amrement de votre niaiserie. A dater de ce moment, sa manire d'tre changea entirement avec moi: je n'tais plus son lve favori; quoi que je fisse pour ne pas lui dplaire, je ne parvenais jamais le contenter; peine daignait-il me donner leon, et, sans la complaisance de mes camarades qui me faisaient un peu travailler, je serais rest bien en arrire d'eux. Quand je vis que je ne pouvais pas devenir un chanteur, je pensai une autre profession, et je me mis tudier la composition. J'avais dcouvert dans la bibliothque de matre Reutter un trait de contre-point de Fux. Je me mis avec ardeur travailler sur ce livre que j'avais d'abord peine comprendre; mais, petit petit, mon intelligence s'est dveloppe, et j'ai essay d'crire quelques morceaux que je n'ai jamais os montrer matre Reutter; mais je les ai quelquefois essays avec mes camarades, et je vous assure que cela n'est pas trop mal; je vous les montrerai un de ces jours. Cependant, il y a six mois, j'prouvai plus de peine chanter, ma voix s'enroua tout d'un coup, il me fut bientt impossible d'atteindre les notes un peu leves, et petit petit je les perdis toutes. Je n'tais plus bon rien. Hier, Reutter vint moi, vers le soir: --Ce que je vous avais prdit est arriv, me dit-il, votre belle voix est partie; maintenant, allez o bon vous semblera, j'ai fait pour vous tout ce que je pouvais faire. Et, en disant ces mots, il m'avait conduit vers la porte de la rue, o il me poussait par les paules. --Mais que voulez-vous que je devienne? lui disais-je en pleurant. --Tout ce que vous voudrez, me rpondit-il; il fallait m'couter autrefois; prsent vous auriez 800 florins chaque anne. Bonne chance! Et la porte se referma sur moi. Il tait nuit, je n'avais pas soup, j'avais froid, ce que j'avais de mieux faire tait de dormir. Vous savez la fin de mon histoire, qui, grce vous, ne s'est pas dnoue d'une manire trop dfavorable. Eh bien! qu'en dites-vous? --Je pense, dit Spangler, que votre pre a bien fait, que Reutter est un misrable, et que vous vous applaudirez un jour de n'avoir pas cd ses perfides conseils; maintenant, causons d'affaires: il faut tcher de vous crer des ressources; vous ferez comme moi, vous viendrez dans tous les orchestres o l'on m'appellera, c'est un florin que cela rapporte chaque fois, et j'ai de ces occasions-l au moins cinq ou six fois par mois; mes bnfices seront les mmes, et j'espre ne pas doubler ma dpense; ainsi, vous voyez que c'est encore moi qui serai votre oblig. Par exemple, nous n'aurons qu'un lit: il est un peu dur et un peu troit; mais on s'y accoutume bien vite. Je donne aussi quelques leons; pendant que je serai en ville, vous pourrez tudier et travailler tout votre aise, et quand nous nous trouverons tous deux au logis, eh bien! nous ferons de la musique ensemble, nous essaierons vos compositions; mais, je vous en prviens, mon pauvre ami, il ne faut pas fonder trop d'esprance de fortune l-dessus; vous gagnerez plus facilement de l'argent en excutant la musique des autres qu'en en composant vous-mme; mais rien ne vous empchera de barbouiller du papier pour votre amusement et mme pour le ntre. Voyons, avez-vous l quelqu'un de vos essais? Puisque nous n'avons rien de mieux faire, faites-moi donc entendre quelque chose de vous. Haydn tira un manuscrit de son petit paquet! --Tenez, dit-il son nouvel ami, voici une sonate de clavecin et violon. C'est une des premires choses que j'aie crites, voulez-vous que nous la voyions ensemble? --Volontiers, rpondit Spangler; et il alla tirer son violon de son tui. Tout en accordant son instrument, il rflchissait la difficult qu'il allait trouver hberger son commensal. Pour ne pas l'humilier, il lui avait tout peint en beau; mais il y avait une grande diffrence de la ralit aux esprances qu'il lui avait fait concevoir. Il tait fort douteux qu'on admt Haydn dans les orchestres o l'on demandait Spangler, et il n'y avait pas songer lui procurer des leons, inconnu comme il l'tait; et d'ailleurs, quand mme il en aurait trouv, il lui aurait fallu des habits pour se prsenter, et il tait encore plus difficile de trouver un tailleur pour faire crdit, que des lves pour prendre des leons. Malgr ces rflexions peu rassurantes, le bon Spangler s'applaudissait de ce qu'il avait fait: il avait tir de peine un artiste, un confrre, et il trouvait la rcompense de sa bonne action en elle-mme. Le violon accord, nos deux artistes commencrent la sonate. Spangler n'tait pas un musicien de premier ordre; cependant il avait assez de sentiment de son art pour n'tre pas insensible ses beauts, et, ds les premires mesures, il fut surpris de la clart, de la rgularit du plan, de la fracheur d'ides et de la nouveaut de la musique qu'il excutait. L'andante lui rvla encore d'autres beauts, et la fin du rondo final il tait transport de plaisir et d'admiration. --Ah ! mon cher matre, dit-il Haydn, je vous dois une rparation: j'ai parl un peu cavalirement de votre musique avant de la connatre; mais, maintenant, je dois changer de ton. Mais c'est que c'est trs-bien, trs-original! Je ne sais pas du tout ce que valent les manuscrits, n'tant en rapport avec aucun marchand de musique; mais je suis prsent convaincu que vous pourrez trs-bien tirer parti de votre talent de compositeur. Haydn fut enchant de ces loges, non par amour-propre, mais parce qu'ils lui faisaient concevoir l'esprance de ne pas tre longtemps la charge de son ami. A dater de ce moment, les efforts furent employs en commun vaincre la misre. Un secours efficace leur fut encore donn par un voisin, un brave perruquier, nomm Keller. Cet honnte artisan avait souvent entendu chanter Haydn Saint-Stphan, alors qu'il possdait encore sa belle voix de soprano, et il s'tait pris d'enthousiasme pour le jeune virtuose: le rcit de ses malheurs ne fit qu'augmenter l'intrt qu'il lui portait. Spangler tait dehors presque toute la journe, occup donner des leons ou des rptitions pour ses bals ou ses concerts; pendant ce temps, Joseph restait seul, clou devant son clavecin, jouant et rejouant sans cesse les six premires sonates d'Emmanuel Bach qui lui taient tombes sous la main, et pour lesquelles il conut et conserva toujours une admiration profonde. Il composait aussi, crivant toutes les ides qui bouillonnaient dans sa tte. Keller venait souvent l'couter; il admirait tant de talent et de courage, et dplorait une telle misre. Haydn ne comprenait pas qu'on s'apitoyt sur sa position. Assis mon clavecin rong par les vers, dit-il plus tard, je n'enviais pas le sort des monarques. Cependant la misre augmentait chaque jour: les dpenses de Spangler avaient t doubles, et ses revenus taient rests les mmes. C'est au bon Keller que nos deux amis durent de voir amliorer un peu leur existence. Il n'y a pas de protection ddaigner, et celle d'un perruquier peut tre trs-efficace. Keller avait toutes les vertus de sa profession, aussi ne manquait-il pas de causer et de causer longuement avec ses pratiques: il parla tant et tant de son jeune protg, qu'il finit par intresser quelques personnes son sort. Grce lui et ses bavardages, Haydn obtint une place de premier violon l'orchestre du couvent des rvrends pres de la Misricorde; puis, de temps en temps, et aux grandes ftes, il obtenait un cong et allait jouer l'orgue dans la chapelle du comte de Hangwitz; pendant la semaine il donnait quelques leons de clavecin et de chant, toujours obtenues par l'importunit ou la recommandation de Keller. L'ambassadeur de la rpublique de Venise Vienne avait une matresse qui raffolait de musique; le vieux matre de chapelle Porpora tait commensal de l'ambassadeur et avait trouv une espce de retraite dans son htel. Haydn fut introduit auprs de la belle Wilhelmine, la matresse de l'ambassadeur, en qualit de claveciniste accompagnateur. Elle proposa au jeune musicien de la suivre aux bains de Manensdorf o elle allait passer quelque temps. Haydn accepta avec d'autant plus d'empressement, que Porpora tait du voyage, et qu'il brlait du dsir de recevoir quelques leons de cet homme clbre qui avait t l'heureux rival de Haendel. Porpora tait un vieillard quinteux et morose, peu bienveillant de sa nature; il ne se souciait gure de perdre son temps donner des leons qu'on ne lui paierait qu'en reconnaissance. Haydn parvint cependant en obtenir quelques bons conseils; mais que ne dut-il pas faire pour captiver les bonnes grces du professeur rcalcitrant! Lev avant le jour, il brossait soigneusement ses habits, nettoyait ses souliers, prparait sa perruque et se regardait comme trs-heureux lorsque ses soins journaliers n'taient pas accueillis par quelque bourrade. A la fin, cependant, tant de persvrance et d'abngation, et peut-tre aussi ses rares dispositions musicales, finirent par triompher de la rsistance de Porpora; touch des soins et des attentions respectueuses de ce domestique volontaire, il consentit lui donner quelques leons. Haydn en profita si bien, qu' son retour Vienne, l'ambassadeur, tonn de ses progrs en l'entendant accompagner sa matresse chantant une des cantates si difficiles de Porpora, fit notre jeune homme une pension de six sequins par mois. Haydn fut alors le plus heureux des hommes: il put largement acquitter sa part des dpenses de la communaut, et n'en mit que plus d'ardeur rechercher en ville des leons dont le produit augmentt le bien-tre de leur mnage d'artistes. Il ne cessait de composer des morceaux qu'il faisait jouer ses lves; mais il y attachait si peu d'importance, qu'il les leur laissait et ne s'en occupait plus, une fois qu'ils taient composs. Quelques-uns de ces morceaux furent entendus par des apprciateurs dignes de les comprendre; plusieurs furent gravs sans le consentement et l'insu d'Haydn, qui ne se doutait mme pas qu'il pt tirer le moindre profit de son talent de compositeur, et sa rputation commenait dj se rpandre Vienne et chez les diteurs sans que, dans son adorable navet, il se crt autre chose qu'un pauvre musicien gagnant pniblement sa vie donner des leons et jouer dans quelques orchestres. Un jour, il fut appel pour accorder un clavecin chez la comtesse de Thun. Il fut introduit, par un laquais, dans un splendide salon et laiss seul devant un superbe clavecin pour s'y acquitter de sa besogne. Quand le clavecin fut accord, Haydn compara ce magnifique instrument la chtive pinette sur laquelle il travaillait si assidment. Ce n'taient pas les riches peintures dont tait orn le clavecin et sa forme lgante qui le sduisaient; c'taient ses trois claviers, ses jeux de toute espce, le son superbe de l'instrument et le parti qu'on en pouvait tirer, qui excitaient son envie. Que les gens riches sont heureux, se disait-il, d'avoir des appartements assez grands pour y loger de si beaux et si vastes instruments! Pour une fois au moins et pour quelques minutes, je veux jouir de leur bonheur, et puisque j'ai accord ce clavecin, j'ai bien le droit de l'essayer et de m'en servir pendant quelques instants. Il se mit alors improviser; la supriorit de l'instrument excitait son gnie, il s'abandonna toute la verve de ses ides. Depuis une heure, perdu dans un autre monde, celui des potes et des musiciens, il se laissait aller toutes les rveries de son gnie et aurait sans doute encore continu longtemps, si, en levant les yeux par hasard, il n'et distingu devant lui une jeune et belle femme pensive, et cependant mue par ces accords merveilleux; elle l'coutait depuis longtemps sans qu'il se ft mme aperu de sa prsence. Il se hta de quitter le clavecin, tout confus d'avoir un tmoin de l'indiscrtion qu'il s'tait permise. --Qui tes-vous, mon ami? lui dit la dame d'une voix douce et rassurante. --L'accordeur qu'on a fait appeler, et, ayant termin de mettre cet instrument en tat, j'ai voulu l'essayer et je me suis oubli. Pardonnez-moi, madame. --Vous tes tout pardonn, interrompit la jeune femme sans le laisser achever, c'est moi, au contraire, qui suis coupable de vous avoir empch d'achever le morceau que vous excutiez: il est bien beau, voudriez-vous me le redire?... --Mon Dieu, madame, je vous en jouerai un autre si vous le dsirez, mais il me serait impossible de vous rpter celui-l. --Impossible? et pourquoi? --Parce qu'il n'existe pas: en essayant ce clavecin, je laissais courir mes doigts au hasard; la beaut de l'instrument m'a peut-tre mieux inspir qu' l'ordinaire, et ce que vous voulez bien appeler un morceau, n'tait qu'une improvisation sans importance. --Une improvisation?... de vous? --Certainement de moi, madame; puisque j'improvisais, il fallait bien que ce ft de moi. Haydn n'tait pas encore assez au fait du monde pour savoir que lorsqu'il chappe une sottise quelqu'un dont on dpend, ou dont on a besoin, il faut avoir garde de la relever. La belle dame ne pouvait cependant croire que le petit jeune homme assez mal tourn qu'elle avait devant les yeux ft l'auteur de la belle musique qui l'avait frappe. --Comment vous nomme-t-on donc, monsieur l'improvisateur? lui dit-elle. --Joseph Haydn. --Haydn! seriez-vous le fils ou le parent de ce musicien mystrieux que personne ne connat et dont plusieurs morceaux ont dj tant de vogue? --Je ne sais, madame, s'il est un musicien de mon nom que l'on admire et que l'on ne connaisse pas: quant moi, mon pre est charron et sacristain au petit village d'Harrach, et, pour mon compte, je suis trs-connu de plusieurs personnes de Vienne: vous pouvez vous informer de moi auprs de M. Spangler et de M. Keller. --Je n'ai pas l'honneur de connatre ces deux messieurs; pourriez-vous me dire qui ils sont? --Tous deux sont mes meilleurs amis: le premier est un fort bon musicien avec qui je demeure et dont je partage la bonne et la mauvaise fortune; le second est un perruquier qui demeure dans ma maison et qui a beaucoup de got; car je lui joue toute la musique que je compose, et il en est quelquefois trs-satisfait. --C'est inconcevable! se dit la dame... Ah! une dernire preuve peut me donner le mot de cette nigme, et, saisissant un morceau de musique parmi ceux rangs dans un casier plac sous le clavecin, elle le plaa sur le pupitre. Jouez-moi cela, monsieur, dit-elle en ouvrant le morceau de musique la premire page. Haydn y eut peine jet un coup d'oeil, qu'il s'crie: Mais c'est une de mes sonates, et grave encore! ah! quel plaisir! quel honneur! ah! madame, donnez-moi ce morceau, je vous en prie. Ma musique grave, publie! --Un instant, dit la dame, puisque ce morceau est de vous, vous n'aurez sans doute pas besoin de la musique devant vos yeux pour l'excuter; quand vous me l'aurez fait entendre sans regarder la musique, je vous donnerai le cahier, je vous le promets. Voyons, commencez. Et elle avait retir la sonate du pupitre et suivait des yeux sur le cahier qu'elle tenait la main. Haydn s'tait mis au clavecin, et il excuta la sonate d'un bout l'autre; mais, lectris par l'espce de dfi port son honneur par celle qui semblait douter qu'il ft bien l'auteur de son propre ouvrage, il ajouta quelques traits plus difficiles et plus brillants que ceux qu'il avait crits, et se surpassa dans l'excution de son morceau. La comtesse de Thun, car c'tait elle que le son du clavecin avait attire du fond de ses appartements dans le salon, la comtesse voulut connatre par quelle circonstance un compositeur d'un tel mrite en tait rduit faire le mtier d'accordeur. Haydn fut oblig de raconter toute son histoire, sans en omettre aucun dtail. --Monsieur Haydn, lui dit alors la comtesse, vous allez emporter cette sonate grave que vous avez paru dsirer; mais, en change, il faut que vous contentiez un caprice de femme, qui vient de me venir l'instant. Je dsire que vous composiez, pour moi, une sonate dont je vous prie de m'apporter le manuscrit ds que vous l'aurez termine, et je vous demande la permission de vous la payer d'avance; et elle remit Haydn une somme de vingt-cinq ducats. Pour lui, c'tait la fortune. La fortune, effectivement, changea subitement pour lui. Grce la protection de la comtesse, il fut prsent aux premiers personnages de l'Empire, et, quelques annes aprs, il entra au service du prince Esterhazy, o il passa la plus grande partie de sa vie. Son premier soin fut de faire admettre Spangler au nombre des musiciens de Son Altesse. Mais il avait encore une autre dette acquitter, celle qu'il avait contracte envers Keller. Il la paya du bonheur de toute sa vie. Il crut de son devoir d'pouser la fille du perruquier. Il la connaissait peine, et il n'avait pas d'amour pour elle. Cette union fut malheureuse, et et empoisonn toute son existence, s'il ne se ft spar de sa femme, laquelle il assura une existence honorable. Ici doit se terminer cette esquisse des premires annes d'Haydn; constamment employ au service du prince Esterhazy, il ne cessa de composer pour lui, et l'histoire d'Haydn est tout entire dans l'immense catalogue de ses travaux. Il fit un voyage en Angleterre dans les dernires annes de sa vie; avec l'argent qu'il y gagna, il s'acheta une petite maison dans un faubourg de Vienne et y termina ses jours. Quoique j'aie entrepris aujourd'hui de ne parler que de l'enfance et de la jeunesse d'Haydn, je ne puis rsister au dsir de retracer les circonstances qui accompagnrent ses derniers instants. En 1808, ses facults commencrent baisser et les habitants de Vienne voulurent au moins lui rendre un dernier hommage de son vivant. On organisa une splendide excution de _la Cration_, un de ses derniers chefs-d'oeuvre. Cent soixante musiciens, ayant Salieri leur tte, furent convoqus chez le prince de Lobkowitz; toute la noblesse de Vienne assistait cette solennit; l'illustre vieillard fut apport dans un fauteuil, des fanfares annoncrent son entre dans la salle; la princesse Esterhazy tait alle au-devant de lui et l'introduisit au milieu de l'aristocratique assemble, o on lui prodigua toutes les marques de respect et d'admiration. Les applaudissements se renouvelaient la fin de chaque morceau. Emu par toutes ces marques de sympathie, Haydn ne put rsister son motion; un mdecin plac prs de lui fit observer que ses jambes n'taient pas assez couvertes: en un instant un monceau d'charpes, de chles et de cachemires vint s'accumuler aux pieds du vieillard, mais il fit signe qu'il n'aurait pas la force de rester plus longtemps. On l'enleva sur son fauteuil; au moment de sortir de la salle, il fit arrter les porteurs, il fit une lgre inclination vers l'assemble, puis, tendant les mains vers l'orchestre, il sembla bnir ses frres, ses enfants, les dignes interprtes de son gnie, les nobles instruments de sa gloire. Au commencement de 1809 ses forces s'affaiblirent de plus en plus. L'arme franaise approchait de Vienne, le pauvre vieillard eut encore la force de se lever: il fallut qu'on le mt devant son piano, et, l, d'une voix tremblante et casse, il se mit chanter l'hymne: _Dieu! sauvez l'empereur Franois!_ Le 10 mai, l'arme franaise tait une demi-lieue du petit jardin d'Haydn. Quinze cents coups de canon branlrent les airs dans cette journe, quatre obus vinrent tomber prs de sa maison. Ses domestiques, effrays, se pressaient autour de lui; il ne parlait plus; seulement sa voix chevrotante articulait encore: _Dieu! sauvez l'empereur Franois!_ A peine entr Vienne, Napolon envoya chez l'illustre vieillard; mais il fut insensible tant d'honneur. La veille de sa mort il se fit encore porter son piano, et chanta trois fois avec ferveur: _Dieu! sauvez l'empereur Franois._ Le 31 mai s'teignit un des plus grands gnies dont l'art musical puisse se glorifier! RAMEAU La musique est un art si moderne, qu'un compositeur qui date d'un sicle a dj le droit d'tre class parmi les auteurs anciens: et cette anciennet est presque l'oubli; car les musiciens pratiques sont tellement occups de l'exercice de leur art, que bien rarement ils poussent la curiosit et le dsir des recherches jusqu' aller feuilleter les partitions dlaisses d'auteurs mme les plus clbres, se contentant de parler d'eux, sur la foi de leur renomme, et ne se faisant une ide de leur style, de leur manire, de leur talent, que par la lecture de quelques articles biographiques, souvent crits lgrement ou emprunts par fragments des apprciations contemporaines souvent sans grande valeur. Il est peu d'hommes qui aient joui, pendant leur vie, d'une aussi grande renomme que Rameau: ses crits thoriques et scientifiques occuprent toute l'Europe, et si ses compositions thtrales ne dpassrent pas le seuil de la France, du moins dut-il la supriorit des danseurs franais de voir ses airs de danse transports et applaudis sur tous les thtres de l'tranger. Ces airs de danse avaient, du reste, une valeur relle; c'est peut-tre dans leur composition que Rameau sut imprimer le plus hautement son cachet d'originalit et de puissance rhythmique, car, dans la musique de chant, il tait souvent gn par l'exigence des paroles franaises et l'inexprience des potes ses collaborateurs. Cette runion si rare d'une gale renomme dans la thorie et la pratique, suffirait pour assurer Rameau une place part dans l'histoire de l'art, quand mme il n'et pas montr dans l'une et l'autre la supriorit qu'on doit lui reconnatre. Mais quelle est la vanit de la gloire des musiciens! Aujourd'hui que de meilleurs systmes ont prvalu, qui s'avisera jamais de lire les oeuvres didactiques de Rameau? qui ira chercher, dans ses nombreux ouvrages de thtre, les mlodies qui en ont fait le succs? Rameau tait un grand homme, vous dira le premier musicien venu que vous interrogerez son sujet: la preuve en est dans son portrait qui est grav sur la mdaille d'or que l'Institut dcerne ses laurats: c'est l'auteur de _Castor et Pollux_ et l'inventeur de la basse fondamentale.--Voil ce qu'on vous rpondra. Mais poussez vos investigations plus loin, demandez quelques dtails sur son style, sur sa manire d'crire, sur ce qui diffrencie cette manire de celle de ses prdcesseurs, on restera muet. Et cependant, c'est une tude curieuse que celle de ces ouvrages qui attestent le gnie de leurs auteurs, luttant avec nergie contre une impuissance cause par leurs mauvaises tudes, bravant les moyens d'excution borne dont ils pouvaient disposer, et nanmoins excitant l'enthousiasme de leurs contemporains. Quelle est donc la valeur de ces jugements contemporains, lorsque l'on voit madame de Svign contester la supriorit de Racine et prtendre que Lully tait arriv l'apoge de son art? Cependant, quelle que puisse tre la partialit enthousiaste des contemporains, il est bon d'y avoir gard, pour ne pas tre tent de tomber dans un ddain injuste envers les objets de leur admiration. Nourris dans l'tude des chefs-d'oeuvre qui ont fait oublier les productions qui les ont prcds, nous ne sommes que trop ports regarder en piti des essais qui nous semblent purils et dont chaque trait tait peut-tre une rvlation du gnie: il faut nous tenir en garde contre nos habitudes musicales, et nous rappeler que presque tout ce qui devient lieu commun en musique, a d'abord t une nouveaut heureusement trouve, qui n'a d sa vogue, et plus tard sa banalit et son discrdit mme, qu' son succs et sa propre valeur. Les biographies de Rameau sont trs-nombreuses: je n'aurai donc pas de faits nouveaux rvler sur cet homme clbre; mais, ayant tudi ses oeuvres pratiques avec beaucoup de soin et de patience, peut-tre serai-je assez heureux pour faire entrevoir quelques aperus sur la rvolution musicale dont il donna le signal, autant toutefois qu'il est possible de faire connatre les oeuvres d'un musicien, lorsque les citations vous sont interdites et que la mmoire des lecteurs ne peut venir votre aide. Jean-Philippe Rameau naquit Dijon en 1683. Son pre tait professeur de musique dans cette ville, et c'est de lui qu'il apprit les premiers lments de cet art. Il avait une aptitude si prononce, qu' l'ge de sept ans il tait dj bon lecteur (chose fort rare cette poque) et improvisait avec facilit sur le clavecin. Cependant, son pre ne le destinait pas suivre sa profession; c'tait son frre Claude Rameau, qui depuis fut un organiste de talent, mais rien de plus, sur qui le pre avait jet les yeux pour le lancer dans la carrire des arts. Quant Philippe, des arrangements de famille avaient dcid qu'il entrerait dans la magistrature. Aussi fut-il mis au collge des jsuites de Dijon. Mais si Rameau devait tre un jour un des hommes minents de son sicle, il dbuta par tre un des plus mauvais coliers des bons pres. Tout entier son amour de la musique, son cahier et les marges de son rudiment et de ses dictionnaires taient surcharges de lignes parallles couvertes de blanches et de noires; ses devoirs taient constamment ngligs; les punitions, loin de le corriger, ne faisaient qu'exalter sa volont de fer; bref, son indiscipline devint telle, que les bons pres prirent la famille de Rameau de les dbarrasser de cet lve impossible, et Philippe fut envoy ses parents sans avoir pu achever sa quatrime, sachant fort peu de latin, encore moins de grec et pas du tout de franais. En revanche, son amour de la musique s'tait accru en proportion de l'aversion qu'il avait prouve pour les tudes humanitaires, et peine dlivr du collge, il s'adonna avec plus d'ardeur son art favori, allant quter chez quelques organistes de la ville ce que l'on appelait dj des leons de composition, mais ce qui n'tait et ne pouvait tre, de la part de tels professeurs, que quelques notions d'harmonie bien imparfaites. Cependant son ardeur pour la musique eut un temps d'arrt: il avait dix-sept ans, et une passion plus imprieuse lui fit ngliger ses tudes habituelles; une jeune veuve du voisinage vint occuper toutes ses penses, et pendant prs d'une anne la musique fut mise de ct; mais si la jolie veuve se souciait peu que son jeune amant ft ou non habile musicien, elle tenait ce que les billets d'amour qu'on lui adressait fussent orns de moins de fautes d'orthographe possible: aussi fit-elle rougir Rameau de son ignorance, et si le futur crivain ne lui dut pas d'acqurir un style bien pur, il lui eut au moins l'obligation de pouvoir dsormais exprimer ses ides dans un franais suffisamment correct. Le pre de Rameau, qui avait consenti laisser son fils suivre sa vocation, fut pour le moins aussi alarm de le voir ngliger la musique pour le franais, qu'il l'avait t quelques annes auparavant de lui voir sacrifier le latin et le grec la musique. Il pensa qu'un voyage en Italie toufferait le germe amoureux de sa dangereuse passion et le ramnerait au culte de l'art qu'il ngligeait. Philippe Rameau partit pour l'Italie, mais il n'alla que jusqu' Milan; et quoique ce pays pt alors mriter juste titre le nom de patrie des arts et surtout de la musique, Rameau en fut si peu impressionn qu'il n'y fit qu'un trs-court sjour, et rien ne prouve, dans les oeuvres qu'il a publies depuis, qu'il ait tir le moindre profit de ce qu'il put y entendre. Il n'y a jamais la moindre trace de style italien dans ses ouvrages: tout ce qu'il n'a pas invent procde de la manire de Lully et des compositeurs qui sparrent leurs deux poques. A Milan, Rameau fit la connaissance d'un directeur qui recrutait des musiciens pour composer un orchestre destin desservir quelques villes du midi de la France, o il comptait faire une tourne. Il s'engagea comme premier violon, et c'est en cette qualit qu'il visita Marseille, Nmes, Montpellier, etc. Mais le violon ne lui servait qu' le faire vivre: l'orgue, cet instrument des compositeurs, tait sa passion, et partout o il trouvait l'occasion de le toucher, il excitait l'admiration. Aprs quelques annes de cette vie errante, sur laquelle on manque de dtails prcis, Rameau retourna Dijon, aussi pauvre d'argent que de gloire, mais riche d'esprance et plein de foi en lui-mme. Aussi refusa-t-il courageusement l'orgue de la Sainte-Chapelle qu'on lui offrait dans sa ville natale, et se dcida-t-il tenter le voyage de Paris. Il y arriva en 1717, inconnu, g dj de trente-quatre ans, mais plein d'audace et d'nergie. Un des premiers artistes qu'il entendit dans cette ville fut le clbre organiste Marchand. A cette poque, le sceptre de la musique instrumentale appartenait aux organistes. Les leons particulires de clavecin leur procuraient un bnfice considrable, indpendamment de leurs appointements d'organistes. Ceux qui jouissaient de quelque renomme cumulaient les orgues de plusieurs glises ou communauts; ils se faisaient remplacer par des commis les jours ordinaires, et s'arrangeaient pour jouer un morceau ou deux dans chacune des glises o ils taient titulaires, les jours de grande solennit. Marchand tait l'organiste la mode, il ne pouvait suffire ses nombreuses leons: on prtend qu'il gagnait jusqu' 10 louis par jour, somme norme pour le temps; mais ce qui n'est pas moins extraordinaire, c'est que cet homme, si occup, trouvait moyen de dpenser encore plus d'argent qu'il n'en gagnait. Rameau alla se loger prs de l'glise des Grands-Cordeliers, o Marchand attirait la foule chaque fois qu'il se faisait entendre. Bientt il se fit prsenter au clbre organiste: celui-ci accueillit merveille l'artiste provincial et pensa mme pouvoir l'employer comme commis ses orgues des Jsuites et des Pres de la Merci. Mais un jour, ayant t, par curiosit, entendre celui qu'il avait pris pour supplant, il fut tellement surpris de la supriorit de son jeu, qu'il comprit qu'il aurait en lui un rival trop redoutable, et ds lors il employa plus d'acharnement le desservir qu'il n'avait mis de facilit l'accueillir. Une place d'organiste tait devenue vacante l'glise de Saint-Paul; un concours fut ouvert: malheureusement Marchand fut institu juge de ce concours, et Rameau, qui concourait avec Daquin, se vit prfrer ce dernier. On comprend que ce n'est que par induction que nous pouvons aujourd'hui apprcier l'injustice de ce jugement. Mais il suffit de comparer les excellentes pices de clavecin de Rameau aux trs-faibles productions du mme genre de Daquin, pour ne pas douter de l'iniquit de cette dcision. Rameau dsol, se voyant bout de ressources Paris, fut oblig d'accepter la place d'organiste de Saint-Etienne, Lille. Mais peine arriv dans cette ville, il reut de son frre Claude Rameau l'offre de lui succder l'orgue de la cathdrale de Clermont en Auvergne. Philippe Rameau n'hsita pas, et il souscrivit un engagement de plusieurs annes avec l'vque et les chanoines de Clermont. Dans cette ville loigne du centre des arts, il employa quatre annes composer son premier trait d'harmonie et un grand nombre de cantates, de motets et de pices d'orgue et de clavecin. Si, en gnral, il est avantageux de se tenir toujours au courant des productions musicales nouvelles, pour ne pas se laisser dpasser, il est aussi de puissants gnies qui la solitude et l'absence d'audition de toute espce de musique permettent de donner un essor plus vif leur imagination, en les prservant de toute imitation involontaire. C'est ce qui arriva pour Rameau: les premires pices qu'il publia plus tard ont un cachet d'indpendance et d'originalit, d peut-tre l'isolement o il se trouvait lorsqu'il les composa. Riche de ses productions et surtout de son ouvrage thorique, qu'il esprait devoir faire une grande sensation, il jugea que le moment tait venu de retourner Paris, et de publier ses ouvrages nouveaux. Mais l'vque et ses chanoines tenaient leur organiste; un contrat le liait encore avec eux pour plusieurs annes et son cong lui fut refus. Rameau ne se tint pas pour battu, mais il usa de ruse. Ds le lendemain du jour o il subit le refus de son cong, il engagea la bataille contre les oreilles des chanoines. Aux mlodies nobles et lgantes qu'il avait l'habitude d'excuter sur l'orgue, il substitua les successions d'accords les plus dchirantes, les combinaisons de jeux les plus bizarres et les plus grotesques; les chanoines soutinrent l'assaut avec courage, mais leur ennemi ne se lassa pas. On tait aux approches d'une grande fte, la dignit du service divin pouvait souffrir de la continuation de cette cacophonie obstine: le chapitre cda, l'engagement fut rsili, et Rameau obtint de jouer une dernire fois le jour de son dpart, c'tait celui de la grande fte qui devait attirer un nombreux auditoire: mais, cette fois, son but tait atteint, il n'avait plus de motifs pour se montrer autre que lui-mme, et il joua avec tant de charme et de supriorit que les chanoines comprirent, leur grand regret, qu'ils ne remplaceraient jamais celui qui voulait se sparer d'eux. A peine arriv Paris, Rameau y publia les morceaux qu'il avait composs dans la retraite: ils obtinrent un brillant succs et lui valurent des admirateurs, des lves et la place d'organiste de l'glise de Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie. Il publia l'anne suivante son _Trait d'harmonie_. Cet ouvrage, qui s'loignait compltement de la routine gnralement suivie, lui valut plus de critiques que d'loges, mais ne contribua pas peu le faire connatre comme musicien srieux et important. Cependant un homme comme Rameau ne pouvait se contenter de la publication de quelques petites pices vocales et instrumentales, dj il rvait le thtre. Alors, non plus qu'aujourd'hui, il n'tait facile d'arriver l'Opra. Piron, compatriote de Rameau, lui conseilla de s'essayer dans quelques airs de danse et morceaux de chants qu'on intercalerait dans les pices de l'Opra-Comique de la foire. Rameau composa donc de la musique pour plusieurs pices de Piron: j'ignore si cette musique a jamais t grave, mais je n'en ai jamais vu aucune trace la Bibliothque nationale ni celle du Conservatoire. Cependant ces essais de musique pratique ne faisaient pas ngliger Rameau ses tudes didactiques. Il publia en 1726 son _Systme de musique thorique_, o il dveloppait sa mthode de la basse fondamentale dont le germe existait dj dans son _Trait d'harmonie_, puis en 1732 sa _Dissertation sur les diffrentes mthodes d'accompagnement par le clavecin et l'orgue_. Ces trois ouvrages l'avaient pos comme un habile thoricien, il tait cit comme un des meilleurs organistes, ses compositions instrumentales avaient de grands succs, et pourtant il ne pouvait arriver au thtre, objet de ses dsirs, et bientt il allait entrer dans sa cinquantime anne. La maison de M. de la Popelinire tait, cette poque, le rendez-vous des gens de lettres et de tous les artistes. Le financier, amateur des arts, ne pouvait manquer de protger Rameau; celui-ci fut bientt admis dans son intimit. M. de la Popelinire entretenait un orchestre son service: les compositeurs trouvaient un grand avantage faire essayer par cet orchestre les ouvrages qu'ils destinaient la publicit; pour les habitus de ces concerts, c'tait toujours une bonne fortune d'avoir la primeur de ces nouveauts; chacun, en un mot, gagnait cette intelligente prodigalit du fermier gnral. Nous n'avons plus de fermiers gnraux, mais nous avons eu des entrepreneurs, et nous avons encore des banquiers millionnaires. L'ide ne vient pas un seul de protger les arts d'une manire si intelligente et si efficace: leur protection se borne louer, de temps en temps, une loge au thtre, ou prendre quelques billets au concert d'un pauvre artiste, qui souvent a pay d'avance cette mesquine libralit, en jouant pour rien dans les salons du prtendu protecteur. Voltaire, qui Rameau avait t recommand, crivit pour lui les paroles d'un opra de _Samson_, et Rameau se mit au travail avec ardeur; sa partition termine, il ne put parvenir faire reprsenter son ouvrage l'Opra, des scrupules religieux firent repousser ce sujet biblique. Voltaire se plaint avec amertume de cette rigueur dans sa _Correspondance_, d'autant qu' la mme poque on reprsentait la Comdie-Italienne une arlequinade btie sur le mme sujet, ce qui peut sembler extraordinaire. La partition de _Samson_ a t perdue, mais on prtend que Rameau replaa quelques-uns des morceaux qu'il avait composs pour cet ouvrage dans _Dardanus_ et _Zoroastre_, opras qu'il fit reprsenter plus tard. Peut-tre, aprs la dfense de jouer _Samson_, Rameau se ft-il dcourag compltement, sans le puissant appui de M. de la Popelinire. La premire condition, pour faire un opra, est de s'en procurer le pome (ce que nous appelons aujourd'hui le livret); M. de la Popelinire le lui fit avoir. Sur ses instances, l'abb Pellegrin consentit en donner un, mais non sans avoir pris ses prcautions. C'tait un singulier homme que cet abb Pellegrin: il avait d la protection de madame de Maintenon, qui il avait prsent un livre de cantiques de sa composition, de pouvoir se fixer Paris; mais depuis prs de cinquante ans qu'il l'habitait, ce sjour ne lui avait gure t profitable. Le pauvre abb avait essay de tout: il avait fait d'abord des posies spirituelles,--je veux dire sacres;--c'taient des paroles de saintet parodies sur des airs d'opras; cela se chantait dans les couvents o l'on levait les jeunes filles, et les premiers recueils eurent assez de vogue. L'abb Pellegrin, pour continuer exploiter cette mine, publia: _L'Imitation de Jsus-Christ, mise en cantiques sur des airs d'opras et de vaudevilles choisis et nots_; il fit ensuite une traduction des Odes d'Horace en vers franais; mais voyant que tout cela ne lui rapportait plus assez, il se dcida enfin travailler pour le thtre, et donna successivement une comdie, une tragdie, et quelques opras; ses droits d'auteurs (ils taient bien minimes alors) et le prix de ses messes lui procuraient peine de quoi vivre, et l'on avait fait sur lui cette pigramme clbre: Le matin catholique et le soir idoltre, Il dne de l'autel et soupe du thtre. Hlas! le pauvre abb ne dnait pas tous les jours, et pourtant son revenu devait encore dcrotre. Un ou deux succs au thtre suffirent pour donner son nom un retentissement qui devait lui tre fatal. Le cardinal de Noailles l'interdit jamais de ses fonctions sacerdotales et l'abb n'ayant plus de mnagements garder, joignit ses travaux pour la Comdie-Franaise et pour l'Opra, ceux plus expditifs et plus lucratifs de la Comdie Italienne et des thtres forains. Malgr cela, il ne put jamais parvenir vaincre la misre: il est vrai qu'il tait trs-bon, et que presque tout ce qu'il gagnait tait employ soutenir une famille nombreuse et encore moins fortune que lui. L'abb Pellegrin avait prs de 70 ans, quand M. de la Popelinire sollicita de lui la faveur d'un pome d'opra pour son protg. Le protg pouvait passer pour un jeune compositeur, puisqu'il n'avait encore rien fait reprsenter au thtre, et n'en atteignait pas moins la cinquantaine. Sa rputation de grand organiste, de savant thoricien, n'inspiraient pas au pote une confiance absolue; aussi exigea-t-il que le musicien lui ft un billet de 600 livres pour le garantir des chances d'une chute probable. Rameau signa le billet et se mit l'oeuvre sur-le-champ. Le pome de l'abb tait intitul _Hippolyte et Aricie_; les personnages, moins Thramne, sont les mmes que ceux de la tragdie de Phdre, mais l'action est diffrente; la mort d'Hippolyte n'en est pas le dnouement. Tout l'appareil mythologique, de rigueur alors l'Opra, y est dploy avec une assez grande habilet. Jupiter descend sur la terre, Diane en fait autant, puis Thse visite les enfers, y cause avec Pluton et avec les trois Parques, etc.; puis il y a des choeurs, des chasseurs, des matelots; tout cela tait trs-musical et devait offrir de grandes ressources au compositeur. Il y eut chez M. de la Popelinire une espce de rptition, ou plutt d'audition pralable de l'opra. Rameau avait habilement choisi les morceaux les moins difficiles d'excution, et ceux qu'il croyait tre le plus susceptibles de produire de l'effet en dehors de la scne. Son attente ne fut pas trompe, le succs fut immense, et, au milieu de l'enthousiasme gnral, on ne fut pas peu surpris de voir un petit vieillard, assez mal vtu, s'lancer vers le musicien qui dominait de sa haute stature tous ceux qui s'empressaient autour de lui pour le fliciter: Monsieur, dit le pauvre pote au compositeur, quand on fait de si belle musique on n'a pas besoin de donner de garanties; voici votre billet: si l'ouvrage ne russit pas, ce sera ma faute et non la vtre. Et devant tout le monde il dchira l'obligation de six cents livres. De la part de tout autre, cet hommage au gnie de Rameau n'eut t qu'un procd de bon got; de la part de Pellegrin, si pauvre et si dnu de ressources, c'tait une abngation admirable. Ds le lendemain l'ouvrage fut mis en rptition, mais c'est l que devaient commencer les douleurs de l'artiste. Parmi les continuateurs de Lully, il y eut des hommes de talent, mais il n'y avait pas eu un gnie crateur. Tous avaient suivi, presque pas pas, les traces du grand musicien que l'on regardait alors comme un modle qui ne devait jamais tre surpass: Campra, Colasse, Desmarets, de Blmont, Mouret lui-mme, quoiqu'il et une plus grande fracheur d'ides que ses confrres, crivaient pour les voix et disposaient les instruments exactement comme l'avait fait Lully quarante ans avant eux. C'tait la mme coupe pour les ouvertures, les rcits, les scnes et les airs de danse. Les mlodies diffraient, mais les habitudes de modulation, d'harmonie et d'accompagnements taient les mmes. Rameau vint changer presque tout. Son rcitatif tait moins simple et plus surcharg de dissonances, ses airs taient plus accuss, ses rhythmes varis et presque tous nouveaux. Aux mouvements presque toujours lents, il en substituait de vifs et d'anims, et ce qui tonnait surtout, c'tait la nouveaut et l'imprvu de la modulation, la force de l'harmonie et les combinaisons de l'instrumentation. Chez Lully, comme chez ses successeurs, presque toute la partition tait crite pour les instruments cordes et cinq parties: les instruments vent n'apparaissaient que pour doubler les instruments cordes dans les tutti, et pour jouer seuls et diviss en famille de fltes ou de hautbois, dans des ritournelles de quelques mesures seulement. Rameau abandonnant ce systme, faisait faire des rentres aux fltes, aux hautbois, aux bassons, sans interrompre le jeu de la symphonie, donnant chaque instrument une partie indpendante et distincte, assignant chacun un rle diffrent, faisant en un mot l'essai de ce qui s'est constamment pratiqu depuis. Avait-il tudi ce procd en Italie, l'avait-il devin? Ce serait un point claircir. Comme ce n'est que dans quelques morceaux de l'opra qu'il en use et que dans certains autres il conserve l'ancienne mthode, on peut se demander si ces ttonnements taient dicts par la timidit de l'essai d'une chose absolument nouvelle ou par la crainte que devait lui inspirer l'inhabilet des excutants. Je pencherais plutt pour ce dernier motif, car il est remarquer que les innovations ne se font jour que petit petit dans cette partition d'_Hippolyte et Aricie_. L'ouverture est entirement calque sur le modle de celles de Lully, presque tout le prologue est aussi dans cette manire. Ce n'est qu' la dernire scne qu'on remarque une gavotte chante, _A l'Amour rendons les armes_, d'un rhythme vif, carr et prcis et portant le cachet d'un style entirement nouveau pour l'poque. Le premier acte n'offre pas non plus de grandes innovations, si ce n'est dans l'harmonie qui est plus riche et plus varie. Mais le deuxime acte, celui de l'enfer, est tout une rvolution musicale. Un air de basse chant par Thse avec accompagnement en dessins d'arpges dans les violons, signale une coupe toute nouvelle. Puis les rcitatifs de Pluton, les airs des furies, les choeurs de dmons et enfin l'admirable trio des Parques prouvent toute la puissance du gnie de Rameau. Ce trio, dispos pour trois voix d'hommes, est malheureusement devenu inexcutable. La partie suprieure est crite pour la haute-contre et s'lve souvent dans les rgions de _sol_, _la_, _si_, _ut_, _r_. Cette voix n'existe plus, on n'arrivait ces notes que par une mission blanche et nasale, proscrite depuis longtemps de tout systme de chant raisonnable. En transposant le morceau, la partie infrieure arriverait des notes impossibles, il faut donc se contenter de lire ce morceau, d'en excuter les accompagnements et de se figurer l'effet des voix par l'imagination. Nanmoins, malgr l'imperfection d'un tel mode d'excution, on sera frapp de la grandeur et de la noblesse de la ritournelle en sol mineur, excute par les violons, et qui devient ensuite l'accompagnement du dbut du trio: _Quelle soudaine horreur ton destin nous inspire_. Le rcitatif de Pluton qui prcde ce trio, _Vous qui de l'avenir percez la nuit profonde_, porte aussi un cachet de grandiose et de sombre majest, digne de rivaliser avec les plus belles inspirations des matres de toutes les poques.--Le passage enharmonique qui accompagne les paroles, _O vas-tu, malheureux_, tait alors d'une hardiesse dont on se fera peut-tre une ide, en apprenant que la premire fois qu'on voulut l'essayer l'orchestre de l'Opra, les musiciens, aprs plus d'une heure d'efforts infructueux, durent renoncer l'excution, et comme Rameau insistait, le chef d'orchestre jeta son bton sur le thtre, dclarant qu'il ne se chargeait pas de diriger cette musique impossible. Rameau se leva lentement, et ramenant avec son pied le bton jusqu'au pupitre du chef d'orchestre: Monsieur, lui dit-il, n'oubliez pas qu'ici vous n'tes que le maon et que je suis l'architecte; c'est moi de commander; que l'on recommence. Et l'on recommena, mais l'excution ne fut gure plus heureuse, et il est croire qu'aucun contemporain de Rameau n'a jamais entendu cette belle transition excute d'une manire satisfaisante, car vingt-cinq ans plus tard J.-J. Rousseau crivait que les passages enharmoniques taient impossibles au thtre, et que les essais qu'on en avait faits n'avaient jamais produit que d'affreuses cacophonies. On peut penser que l'opinion des excutants ne devait gure tre favorable une musique tellement au-dessus de leurs forces; aussi, malgr la beaut des choeurs et des autres parties de l'ouvrage, _Hippolyte et Aricie_ n'obtint qu'un mdiocre succs. Quelques connaisseurs reconnurent cependant la supriorit de Rameau. Disons la gloire d'un grand musicien de l'poque, de Campra, le plus habile des compositeurs depuis Lully, qu' cette premire reprsentation, comme quelques musiciens dnigraient hautement l'oeuvre et l'auteur: Ne vous y trompez pas, leur dit Campra, il y a plus de musique dans cet opra que dans tous les ntres, et cet homme-l nous clipsera tous. La prdiction devait s'accomplir; mais l'opinion publique avait besoin de s'clairer. Rameau fut si dcourag de son insuccs, qu'il prit la rsolution de renoncer au thtre. J'avais cru que mon got plairait au public, disait-il, je vois que j'tais dans l'erreur, il est inutile de persvrer. Fort heureusement on parvint lui rendre le courage, et il entreprit une oeuvre nouvelle; celle-ci tait d'un genre tout diffrent. C'tait un ballet intitul _les Indes galantes_. Ce que l'on appelait alors un ballet ne ressemblait nullement au genre d'ouvrage que nous nommons ainsi de nos jours. C'tait un opra o la danse tenait une assez grande place, mais o elle n'tait jamais amene que par une succession de scnes chantes. La danse existait dj, mais non la pantomime. Ce ne fut gure que quarante ans plus tard que Noverre inventa ou introduisit en France le ballet pantomime. En gnral, dans les ballets du temps de Rameau, comme _les Indes galantes_, _les Elments_, _les Grces_, etc., chaque acte formait une action spare, mais la runion de tous les actes se rapportait au titre gnrique. Ce que l'on avait surtout reproch Rameau, c'tait la svrit, la bizarrerie, l'excs d'originalit, l'abus des dissonances et des modulations. Il esprait prouver, dans un sujet gracieux, que son talent savait se plier tous les genres. On lui avait fait un crime d'avoir voulu faire autrement que Lully; aussi eut-il grand soin, dans son nouvel ouvrage, d'crire dans le style de ce matre ce que l'on appelait les _scnes_, c'est--dire la partie dclame. Mais il arriva le contraire de ce qu'il avait prvu: le public trouva trs-monotones ces scnes o il s'tait efforc de se conformer la manire de Lully, et il applaudit avec transport les morceaux o il s'tait laiss aller son inspiration. Ce fait nous est confirm par la prface dont Rameau fit prcder la publication de sa nouvelle partition: Le public ayant paru moins satisfait des scnes des _Indes galantes_ que du reste de l'ouvrage, je n'ai pas cru devoir appeler de son jugement; et c'est pour cette raison que je ne lui prsente ici que des symphonies entremles des airs chantants, ariettes, rcitatifs mesurs, duos, trios, quatuors et choeurs, tant du prologue que des trois premires entres, qui font en tout quatre-vingts morceaux dtachs, dont j'ai form quatre grands concerts en diffrents tons: les symphonies y sont mme ordonnes en pices de clavecin, et les agrments y sont conformes ceux de mes autres pices de clavecin, sans que cela puisse empcher de les jouer sur d'autres instruments, puisqu'il n'y a qu' prendre toujours les plus hautes notes pour les dessus, et les plus basses pour la basse. Ce qui s'y trouvera trop haut pour le _violoncello_ pourra y tre port une octave plus bas. Comme on n'a point encore entendu la nouvelle entre des _sauvages_, que j'ajoute ici aux trois premires, je me suis hasard de la donner complte. Heureux si le succs rpond mes soins! Toujours occup de la belle dclamation et du beau tour de chant qui rgnent dans le rcitatif du GRAND LULLY, je tche de l'imiter, non en copiste servile, mais en prenant, comme lui, la belle et simple nature pour modle. On voit, par cette proraison, que Rameau voulait fermer la bouche ses antagonistes, et cet hommage publiquement rendu Lully lui valut beaucoup de partisans. Les airs chants, et surtout ceux consacrs la danse, dans ce nouvel ouvrage, avaient eu beaucoup de succs: ce succs augmenta, lorsque l'on y ajouta la quatrime entre, celle des _sauvages_. Dans un de ses recueils pour clavecin, Rameau avait publi une pice intitule _les Sauvages_. Elle avait t trs-remarque et mritait de l'tre. Il eut l'ide de l'intercaler dans cet acte et d'en faire l'accompagnement du duo: _Forts paisibles_. Le duo fit de l'effet au thtre; mais en fin de compte, les parties vocales n'taient que l'accompagnement; le vritable chant tait celui de l'orchestre excutant l'air, et cette mlodie, devenue populaire, est connue de tout le monde. Ce qu'il y a de singulier, c'est que son caractre est pre, rude et vigoureusement indiqu par les notes pointes, qui lui donnent une vigueur et une nergie trs prononces. Dans l'accompagnement du duo, en raison du sens des paroles, elle devrait prendre, au contraire, un sentiment de placidit qui semble tre l'oppos de sa conception premire. Dalayrac a intercal ce thme dans l'opra d'_Azemia_; mais lui aussi l'a employ comme accompagnement d'une prire des sauvages au lever du soleil, par consquent, dans un sentiment calme; tandis qu'il aurait d prsider quelque action nergique, et tre plac comme le bel air des Scythes, par exemple, dans l'_Iphignie en Tauride_ de Gluck. Les Indes galantes avaient prouv toute la flexibilit du talent de Rameau; ce ballet avait t reprsent en 1735, deux ans aprs _Hippolyte et Aricie_. Il fallut encore deux annes de repos, ou plutt de travail, avant que Rameau ft reprsenter un nouvel ouvrage. Mais cet opra devait tre son chef-d'oeuvre: c'tait _Castor et Pollux_, jou pour la premire fois en 1747. Jusque l, malgr la reprsentation des deux ouvrages prcdents, le talent dramatique de Rameau avait pu, sinon tre contest, du moins mis en discussion. Le succs de _Castor et Pollux_ ferma la bouche ses dtracteurs, et de ses partisans fit des fanatiques. Il faut dire aussi que, de tous les ouvrages de Rameau (et ils sont nombreux), c'est le seul o le sujet et les paroles soient la hauteur de la musique. C'tait un vritable chef-d'oeuvre comme pice, d'aprs la potique et les exigences du genre de l'opra, tel qu'on l'entendait alors. Les passions humaines y taient habilement mises en jeu; l'amour, l'amiti pousss l'hrosme; la valeur, le dsespoir, la joie s'y dployaient tour tour; l'lment mythologique de rigueur venait prter toute sa pompe au spectacle; d'une fte on passait un combat, du combat une crmonie funbre; puis, des Champs-Elyses on allait aux Enfers, et on ne retournait sur la terre que pour se reposer de tant d'motions par le dploiement des sentiments les plus doux, les plus nobles et les plus gnreux. Le cadre offert au musicien tait immense, mais celui-ci l'avait rempli avec une merveilleuse varit de tons et de couleurs. On remarque, au premier et au second acte, deux airs de bravoure pour haute-contre, qui donnent l'ide la plus grotesque du got de chant qui rgnait alors: mais, malgr la forme suranne des agrments, on ne peut s'empcher de reconnatre qu'il y a dans ces morceaux une excellente coupe, et la preuve de leur supriorit est l'adoption gnrale qu'en firent tous les compositeurs pendant plus de soixante ans: les grands airs roulades de Grtry et de ses contemporains sont exactement coups comme ceux de _Castor et Pollux_, et ne sont gure moins ridicules sous le rapport vocal; seulement, ils sont imits, et les premiers taient invents. Ds le dbut du second acte, le gnie de Rameau se rvle dans toute sa puissance; le choeur, _Que tout gmisse!_ est d'une couleur et d'une expression admirables. Cette gamme en demi-tons excute trois parties, en imitations, est du meilleur effet, et produit l'harmonie la plus riche et la plus pittoresque; les voix ne font entendre que quelques notes entrecoupes pendant que se poursuit le dessin d'orchestre. Certes, cette analyse incomplte ne peut donner l'ide d'une chose bien neuve; mais tout cela tait tent pour la premire fois; et, d'ailleurs, il rgne dans cet admirable morceau un sentiment de grandeur et de tristesse qu'on peut comprendre en l'coutant ou en le lisant, nais qu'il serait impossible de faire apprcier autrement que par la citation mme de ce choeur. Le morceau qui s'enchane ce chef-d'oeuvre est un autre chef-d'oeuvre; c'est le fameux air: _Tristes apprts, ples flambeaux_. Le choeur, _Que tout gmisse!_ est en _fa_ mineur; l'air qui suit immdiatement est en _mi_ bmol: ces deux tons si loigns sont relis ensemble par trois notes des basses l'unisson _fa_, _la_ bmol, _mi_ bmol; puis arrive la ritournelle de l'air en _mi_ bmol. Je suis oblig de revenir sans cesse sur cette impuissance des mots peindre les sons, et sur la crainte de rester inintelligible. Il est certain qu'on ne peut gure se douter, en lisant ce que je viens d'crire, qu'il y ait un trait de gnie dans la simplicit de cette transition. Elle tait pourtant d'un effet si prodigieux, que, pendant plus d'un demi-sicle, les musiciens ne cessaient de citer le _fa_, _la_, _mi_ de Rameau comme l'exemple de la plus grande hardiesse de modulation qu'on pt jamais tenter. L'air: _Tristes apprts_ est peu mlodique; mais il offre le type de la plus noble dclamation, et je n'en sache pas de plus beau dans tout le rpertoire des grands musiciens qui ont adopt cette cole de dclamation, sans en excepter Gluck lui-mme. Dans l'acte de l'Enfer se trouve le choeur _Brisons tous nos fers_, dont le rhythme syllabique est si puissamment accentu. C'tait encore une invention de Rameau. Avant lui, tous les choeurs de dmons qu'on avait faits n'avaient gure d'autre expression que celle de gens en colre; la couleur infernale, si je puis m'exprimer ainsi, leur manquait compltement. Rameau sut l'imprimer ses compositions; et il n'a pas fallu moins que les admirables choeurs de dmons du second acte de l'_Orphe_ de Gluck pour faire oublier ceux du quatrime acte de _Castor et Pollux_. Mouret, l'un des plus charmants compositeurs de l'poque transitoire de Lully Rameau, celui que ses contemporains avaient surnomm le musicien des Grces, perdit la raison peu de temps aprs l'apparition de _Castor et Pollux_. On fut oblig de l'enfermer Charenton, et dans ses accs de fureur il ne cessait de chanter le fameux choeur: _Brisons tous nos fers_. On a mme prtendu que Mouret devint fou d'enthousiasme ou de jalousie aprs l'audition de ce chef-d'oeuvre, mais rien ne me semble devoir confirmer cette assertion. Il y a une telle distance de Mouret Rameau, que l'ide de jalousie me semble impossible, et quelque degr que pt tre port l'enthousiasme dans la tte avignonnaise de Mouret, il n'est gure probable qu'il l'et t au point de la lui faire perdre entirement. Mouret avait prs de cinquante-cinq ans lorsqu'il perdit successivement les places de directeur du Concert spirituel, de compositeur de la Comdie italienne et de directeur de la musique de la duchesse du Maine. Les moluments de ces trois places composaient tout son revenu, et l'on doit supposer que la privation de toutes ces ressources fut la principale cause de l'alination mentale qui, l'anne suivante, le conduisit au tombeau. Le morceau le plus saillant de la scne des Champs-Elyses est le charmant air: _Dans ces doux asiles_. Depuis quelques annes, ce morceau est excut, aux concerts du Conservatoire, sous le titre de: _Choeur de Castor et Pollux_, et il y produit un effet immense. Dans l'intrt de la vrit et pour viter des recherches inutiles ceux qui voudraient rencontrer ce prtendu choeur dans la partition de _Castor et Pollux_, je dois raconter par quelle transformation cet air est devenu un choeur. Je demande pardon mes lecteurs d'tre oblig de me mettre en jeu, mais il me serait difficile de faire autrement, puisque je suis l'_arrangeur_ de ce morceau. Auber se trouvant un soir chez moi, il y a sept ou huit ans, me citait la merveilleuse facilit de Scribe parodier des paroles sur des mlodies que lui fournissent les compositeurs. Savez-vous, me dit-il, que c'est un grand avantage que nous avons sur les musiciens qui nous ont prcds? Eux, taient obligs d'astreindre leur gnie traduire en musique des vers sans rhythme et mal coups, tandis que nous, lorsqu'il nous arrive de trouver un chant qui puisse s'adapter la situation, nous avons sur-le-champ notre pote pour y ajuster des paroles qui suivent tous les caprices de notre coupe et de notre mesure. --Croyez-vous donc, lui rpondis-je, que ce soit une chose si nouvelle? Il y a plus de cent cinquante ans que les musiciens en agissent ainsi avec leurs librettistes, et Lully faisait parodier par Quinault des paroles sur tous ceux de ses airs de danse qui lui semblaient susceptibles d'tre chants. --Etes-vous bien sr de ce que vous dites-l? N'est-il pas plus probable que Lully prenait la mlodie de ses airs chants pour en faire le thme de ses airs de danse?! --Je ne le crois pas, mais s'il m'est impossible de vous prouver que j'ai raison, pour ce qui concerne Lully et Quinault, j'ai une autorit irrcusable pour Rameau. Voici un air charmant publi par lui en 1727 dans ses airs de clavecin, et que je retrouve en 1735, intercal comme air de danse et comme air chant dans _Castor et Pollux_. Et je me mis lui jouer d'abord la mlodie de Rameau, puis lui chanter avec les paroles parodies par Gentil Bernard: Dans ces doux asiles, Par nous soyez couronns, Venez; Aux plaisirs tranquilles, Ces lieux charmants sont destins. Ce fleuve enchant, L'heureux Lth, Coule ici parmi les fleurs; On n'y voit ni douleurs, Ni soucis, ni langueurs, Ni pleurs. L'oubli n'emporte avec lui Que les soucis et l'ennui: Le Dieu nous laisse, Sans cesse, Le souvenir Du plaisir. Quand bien mme, ajoutai-je, la date de la mlodie ne ferait pas foi, l'irrgularit de mesure, et cette succession de neuf vers masculins prouveraient que la ncessit du rhythme musical a seule pu dterminer le pote adopter cette coupe bizarre. Vous voyez bien que ni vous ni moi n'avons t les premiers user de la complaisante facilit de notre pote. --Mais Auber avait dj oubli le motif de notre discussion, il tait tout entier au charme du morceau que je venais de lui faire entendre, et il me pria de le lui rpter. Ah! s'cria-t-il, je connais quelqu'un qui serait bien heureux d'entendre cette mlodie. --Eh! qui donc? --Parbleu, c'est le roi. Il raffole de vieille musique, et, vrai dire, je crois qu'il n'aime que celle-l, et que ce n'est que par pure bont et par politesse qu'il veut bien quelquefois me complimenter sur la mienne. Vous-mme l'avez prouv, car ce qu'il apprcie le plus de tout ce que vous avez fait, ce sont vos arrangements de _Richard_ et du _Dserteur_ qu'il vous avait demands. --Eh bien! quelle difficult y a-t-il ce que j'arrange la musique de Rameau comme j'ai arrang celle de Grtry et de Monsigny? --Vraiment, vous m'arrangeriez cela pour mes concerts de la cour? --Mais bien certainement. --Et huit jours aprs je portais Auber le choeur: _Brisons nos fers_, et l'air: _Dans ces doux asiles_, arrangs pour les voix et pour l'orchestre. Cela fut excut la semaine suivante chez Louis-Philippe, et,--je dois le dire,-- sa grande satisfaction. Aprs 1848, M. Girard, qui avait t chef d'orchestre des concerts du roi et qui l'tait et l'est encore de la socit des concerts, eut l'ide d'y faire excuter le morceau que j'avais arrang. Mais il en supprima la premire partie, celle qui se composait du choeur: _Brisons tous nos fers_, et ne conserva que l'air: _Dans ces doux asiles_. Dans la partition de Rameau, ce menuet tait d'abord excut par l'orchestre, puis chant par une voix seule: ce que j'ai ajout est la reprise en choeur. L'orchestration n'est pas celle de Rameau, c'est celle que j'ai calque sur la rduction au clavecin de la partition grave, mais l'harmonie trs-lgante de cette orchestration, ainsi que celle du choeur, est bien celle indique par la rduction. Je n'analyserai pas ce dlicieux morceau que tous les amateurs ont entendu et applaudi aux concerts du Conservatoire, mais je dois dire qu'il n'est pas le seul de l'oeuvre de Rameau qui soit digne de la rhabilitation que j'ai t assez heureux pour lui procurer, et que plus d'une mlodie de cet homme clbre peut prouver combien son gnie se produisait sous les aspects les plus varis. Je ne poursuivrai pas plus loin l'examen des opras de Rameau: cette tche est trop ingrate. D'ailleurs ces apprciations sont sans intrt pour ceux qui ne connaissent pas ces ouvrages et compltement inutiles pour le petit nombre de ceux qui ont eu la patiente curiosit de les compulser. Je me contenterai de complter la liste de ses productions dramatiques. Aprs _Castor et Pollux_, il fit successivement reprsenter: les _Talents lyriques_, 1739; _Dardanus_, 1739; les _Ftes de Polymnie_, 1745; les intermdes de la _Princesse de Navarre_, comdie, 1745; le _Temple de la gloire_, 1745. C'est dans cet ouvrage que la clarinette fut employe pour la premire fois au thtre. L'ouverture est fort originale et est cense reprsenter l'effet d'un feu d'artifice. Les _Ftes de l'Hymen et de l'Amour_, 1747; _Zas_, 1748; _Pygmalion_, 1748; _Nas_, 1749; _Plate_, 1749; _Zoroastre_, 1749; _Acante et Cphise_, 1751; la _Guirlande_, 1751; _Daphnis et Egl_, 1753; _Lysis et Dlie_, 1753; la _Naissance d'Osiris_, 1754; _Anacron_, 1754; _Zphyr_, _Nle et Myrtis_, _Io_, le _Retour d'Astre_, 1757; les _Mprises de l'Amour_, 1752; les _Sybarites_, 1760. Parmi ces ouvrages, quelques-uns ne sont que des sortes de divertissements en un acte; plusieurs renferment de charmants dtails; mais on ne peut gure compter comme oeuvres srieuses que _Dardanus_ et _Zoroastre_. Cette multiplicit de petits ouvrages dnotent que l'opra franais tait alors son dclin. _La guerre des Bouffons_, en 1745; l'apparition du _Devin du Village_, presque la mme poque, avaient port un coup mortel aux grands opras, qu'on commenait avoir le courage d'avouer trs-ennuyeux. De l cette suite de petits opras ballets en un acte, qui avaient au moins l'avantage d'ennuyer moins longtemps. Cependant, aprs _la guerre des Bouffons_, on fit (en 1750) une reprise de _Castor et Pollux_ qui eut un succs immense. Rameau mourut en 1764. Il tait alors g de quatre-vingt-un ans. Ses derniers ouvrages n'avaient eu que de mdiocres succs, et il ne travaillait plus qu' contrecoeur. Il tait combl d'honneurs et dans un tat de fortune trs-honorable, laquelle n'avait sans doute pas peu contribu la parcimonie que lui ont reproche tous ses contemporains. Il mourut, croyant, comme Lully, laisser aprs lui des ouvrages immortels; et cependant ses opras lui survcurent moins que ceux de Lully n'avaient survcu leur auteur. Les opras de Lully se jourent, en effet, quatre-vingts ans aprs sa mort, tandis que ceux de Rameau furent compltement abandonns, ds que les oeuvres de Gluck eurent ananti jamais les opras franais antrieurs, au systme desquels ils appartenaient cependant par plus d'un point. Je n'ai point tent d'apprcier Rameau comme thoricien; cela m'et entran des considrations beaucoup trop spciales, et qui sortiraient tout fait du cadre que je me suis trac. Comme compositeur, Rameau fut certainement un trs-grand homme, d'un gnie inventif et novateur; mais seulement au point de vue de l'art franais. Il ne pourrait tre compar aux compositeurs clbres italiens ou allemands de son poque. Mais l'ignorance musicale tait si grande en France, que les oeuvres, les noms mme de ces grands musiciens taient compltement ignors. Il faut donc considrer Rameau comme ayant presque tout tir de son propre fonds, et ne le comparer qu'aux compositeurs franais qui l'avaient prcd ou ceux qui vivaient son poque. Sous ce point de vue, sa supriorit est immense: coupe de morceaux, disposition de parties, agencement des scnes, style dramatique, couleur locale, orchestration, combinaisons d'harmonie et de modulations, rhythmes mlodiques, tout diffre chez lui de ce qu'ont fait ses prdcesseurs. Lully a crit, on peut le dire, le mme opra en quinze ou vingt opras diffrents; c'est toujours le mme systme depuis le premier jusqu'au dernier, tandis qu'il y a une varit extrme dans les ouvrages de Rameau, un grand effort d'user de moyens nouveaux et une grande recherche de la diffrence de style. Nous ne connaissons que fort peu son instrumentation, ses partitions n'ayant t publies que rduites. Il existe, au contraire, l'dition _princeps_ imprime des principaux ouvrages de Lully, contenant son instrumentation pour instruments cordes, cinq parties, assez correctement crites, avec l'indication des endroits o apparaissaient exceptionnellement les instruments vent. Une autre dition moins rare des opras de Lully, et faite aprs sa mort, est grave, et ne contient que la basse chiffre, et quelques rentres d'instruments. La bibliothque du Conservatoire possde une partition manuscrite de _Castor et Pollux_, mais ce n'est pas l'instrumentation primitive de Rameau, c'est un arrangement fait avec addition de cors et clarinettes, instruments qui n'taient pas encore connus l'poque o fut compos cet opra. Cet arrangement avait t fait par Rebel et Francoeur pour une des dernires reprises que l'on fit du chef-d'oeuvre de Rameau. Cependant, ce qui doit rester de l'instrumentation de l'auteur peut tre l'objet d'une tude assez curieuse, c'est un fouillis de parties surcharges d'ornements et de petites notes dont l'excution devait tre fort difficile et produire un assez triste effet; le travail parat en avoir t pnible et l'ensemble manque de clart et d'unit. On conoit bien plus l'effet de l'instrumentation de Lully, qui semble beaucoup mieux ordonne. Vers le commencement de ce sicle on donna l'Opra quelques reprsentations de _Castor et Pollux_ dont Candeille avait refait la musique, mais il avait conserv le choeur: _Que tout gmisse_, l'air: _Tristes apprts_; le choeur: _Brisons tous nos fers_, et quelques airs de danse dont faisait sans doute partie le menuet: _Dans ces doux asiles_. Bien en avait pris Candeille de conserver ces morceaux, car ce furent les seuls qui produisirent de l'effet et valurent quelques reprsentations cette reprise, qui fut et sera sans doute la dernire de ce chef-d'oeuvre, rduit l'tat d'ornement de bibliothque et d'objet d'tude et de curiosit. Il est cruel, en terminant une si longue notice, d'tre oblig de prvoir le jugement de ses lecteurs, et de s'avouer soi-mme qu'on n'a fait qu'une chose incomplte. Je me vois pourtant rduit cette extrmit; je sens combien peu je suis parvenu faire partager mon admiration pour les belles choses que renferment les opras de Rameau, et faire comprendre les dfauts qui tenaient son ducation et son poque. Ayant dj, et plusieurs reprises, invoqu comme excuse la difficult de prouver sans pouvoir citer, il ne me reste plus qu' solliciter l'indulgence des lecteurs dont j'ai, sans doute, fatigu la patience. GLUCK ET MHUL LA RPTITION GNRALE D'_IPHIGNIE EN TAURIDE_ C'tait un curieux spectacle que l'aspect de Paris le 1er janvier 1779. Il tait tomb beaucoup de neige pendant la nuit; mais elle n'avait pas tard perdre sa blancheur primitive sous les continuels pitinements des allants et venants, et la rue Saint-Honor faisait l'effet d'un long foss boueux o s'agitaient, en se poussant et s'vitant cependant avec un soin extrme, les pitons endimanchs qui allaient rendre leurs devoirs ou prsenter leurs hommages, style du temps, leurs protecteurs. L'usage des cartes n'tait pas encore venu, et il fallait aller en personne faire ces souhaits menteurs pour la prosprit annuelle de gens dont on se soucie fort peu, mais que l'intrt personnel force mnager. Chaque porte d'htel de grand seigneur tait assige de fournisseurs, de solliciteurs, qui venaient inscrire leurs noms chez le suisse, qui, recouvert de sa brillante livre, souriait aux uns: c'tait ceux qui, pour s'assurer en temps utile une entre profitable dans l'htel, avaient soin d'en adoucir le cerbre avec quelque cu de six livres, tandis que sa mine renfrogne semblait annoncer ceux qui, par pauvret ou manque d'usage, se contentaient de s'inscrire sur le registre, que Monseigneur serait rarement visible pour eux dans le courant de l'anne. Cependant, tout tait en mouvement au dehors: les chaises porteurs se croisaient en tous sens; ceux qui taient assez heureux pour viter d'tre crass par les chevaux de carrosses, avaient encore se garder d'tre renverss par les porteurs de chaises qui rasaient les maisons, pour viter eux-mmes les chevaux, les coureurs et les grands lvriers dont tout homme bien n devait alors faire prcder son quipage. Le plus curieux tait l'air dsappoint de quelques pitons malencontreux qui, malgr toutes leurs prcautions, s'taient vus mouchets de la tte aux pieds de cette boue noire et infecte qu'on ne trouve qu' Paris, et qui faisait le plus singulier effet sur le costume prtentieux dans lequel ils avaient l'air dj si embarrasss. Aujourd'hui, lorsqu'un courtaut de boutique sort le dimanche, son habit de fte diffre bien peu de celui sous lequel il sert ses pratiques dans la semaine; mais alors il n'en tait pas ainsi, et il fallait avoir les bas blancs, l'habit la franaise, l'pe au ct et les cheveux poudrs pour oser se montrer quelque part, et je laisse penser quelle grotesque figure devait faire le pauvre diable qui ne revtait peut-tre cet accoutrement qu'une ou deux fois dans l'anne au plus. Notre carnaval, o nous voyons barboter dans les ruisseaux quelques garons perruquiers dguiss en marquis, peut seul nous donner une ide de ce singulier spectacle. Les environs du Palais-Royal, o tait situ le thtre de l'Opra, taient surtout encombrs par la foule; on voyait avec surprise les quipages s'arrter et faire la file devant une assez modeste maison de la rue des Bons-Enfants. Il n'y avait ni suisse ni concierge la porte pour recevoir les visiteurs empresss: c'tait un modeste portier qui, tout tonn de cette affluence extraordinaire, rpondait avec un gros air bte ceux qui se prsentaient: --Monsieur le chevalier est sorti, mais si vous voulez vous donner la peine de repasser trois heures, il y sera certainement, car c'est toujours cette heure-l qu'on lui sert la soupe. Les grands laquais lui riaient au nez et les autres personnes levaient les paules, quand demandant la liste pour s'inscrire, le portier leur rpondait qu'il n'avait jamais eu de papier chez lui, vu qu'il ne savait ni lire ni crire. Ennuy de toutes ces questions et surtout du peu d'effet que produisaient ses rponses, notre portier avait fini par se blottir au fond de sa loge et, chaque figure qui s'avanait vers son carreau, il articulait d'une voix chagrine un: Il n'y est pas, faire reculer les plus intrpides. Cependant un grand jeune homme de seize dix-sept ans tout au plus, la taille lance, la figure maigre et spirituelle, ne se contenta pas de cette laconique rponse et voulut savoir quelle heure il y serait: se souvenant encore des ricanements qu'avait provoqus l'annonce de l'heure o M. le chevalier avait l'habitude de manger sa soupe, le portier crut plus prudent de rpondre qu'il n'en savait rien, et le pauvre jeune homme se retira tout confus. Depuis un an il tait tourment du dsir de voir Gluck de prs; ce dsir avait fini par devenir un besoin, l'objet de toutes ses penses, et il venait de prendre une grande rsolution, c'tait d'aller trouver l'illustre compositeur quoiqu'il ne ft pas connu de lui, et de lui demander sa protection et des leons de composition. Ce n'tait rien de former ce projet, il fallait encore l'excuter, et depuis bien longtemps il remettait de jour en jour la visite qu'il comptait lui faire. Sa timidit naturelle, jointe l'admiration porte jusqu' l'enthousiasme dont il tait pntr pour l'auteur d'Orphe et d'Alceste lui faisaient toujours reculer cette dmarche. Mais enfin l'approche du premier jour de l'an l'avait enhardi et prenant, comme on dit, son courage deux mains, il s'tait achemin vers la demeure de celui dont il redoutait et dsirait si vivement la prsence. Ds la veille au soir, il s'tait physiquement et moralement prpar cette importante entrevue, d'abord en passant en revue sa garde-robe, occupation qui n'avait pas t fort longue, ensuite en ruminant un beau discours d'introduction dont il attendait le plus grand effet. Monsieur, devait-il lui dire, je suis un pauvre jeune homme enthousiaste de votre admirable talent, nourri des chefs-d'oeuvre dont vous avez enrichi la scne franaise, je n'ai pu rsister au dsir de connatre l'homme immortel qui les a produits. Peut-tre le vif dsir que j'ai de m'essayer dans un art dont vous avez recul les limites, vous fera-t-il excuser ma tmrit lorsque j'ose venir vous demander quelques conseils pour guider mes premiers pas dans la carrire difficultueuse que je veux embrasser. Ma foi, se disait notre jeune homme, cela me semble parfaitement tourn, et le chevalier Gluck ne manquera pas de me rpondre: Jeune homme, j'aime ce noble enthousiasme: il est le prsage des succs qui vous attendent dans un art que vous paraissez comprendre. Venez et je me ferai un plaisir de vous initier dans les secrets de la composition. Et j'irai, il me donnera des billets pour aller voir ses opras, et il m'en fera composer, et j'aurai de grands succs et je serai un jour un grand musicien! C'est, berc par ces dlicieuses ides que notre jeune artiste s'endormit le 31 dcembre 1778. Lorsqu'il s'veilla, ses craintes recommencrent: s'il allait mal me recevoir, s'il ne voulait pas m'couter... bah!!! du courage... le vieil abb de la Valledieu avait raison, avec ses citations latines: _Macte animo, generose puer_, me disait-il, quand il me vit partir pour Paris; vous tes, quoique bien jeune, le meilleur organiste que puissent se vanter de possder les communauts religieuses de province, mais Paris est un grand thtre o vous tes appel briller; heureuse la paroisse qui vous possdera: allez en avant et vous parviendrez, _audaces fortuna juvat!_ Pauvre abb, il ne se serait pas tant empress de m'envoyer Paris, s'il avait pens que l'Opra ft la paroisse o je veux faire mes premires armes! n'importe, il avait raison. J'irai en avant et je parviendrai... jusqu'au chevalier Gluck. Pendant ce monologue le jeune musicien avait bross son habit noir boutons d'acier, pass ses bas de soie, mis son pe, pris son chapeau sous son bras, et en quelques enjambes il eut bientt franchi les quatre tages qui sparaient sa chambrette de la boutique du perruquier qui se trouvait au bas de la maison de la rue de Grenelle-Saint-Honor. Il lui fallut attendre que toutes les pratiques eussent pass par les mains du frater pour recevoir le retapage et l'oeil de poudre qui devaient achever de lui donner l'air de bonne compagnie qu'il croyait indispensable pour se prsenter chez le chevalier Gluck. Son tour vint enfin, et fris, pommad, poudr, tout pimpant, il se rendit sur la pointe du pied dans la rue des Bons-Enfants. Nous avons vu l'accueil que lui fit le portier, et son _il n'y est pas_ et _je n'en sais rien_, donnrent un coup cruel notre pauvre jeune homme. Il voyait toutes ses esprances dtruites, et c'est le coeur gros et la tte basse qu'il reprit le chemin de sa modeste demeure. Il ne pensait plus, comme en venant, se garder des carrosses, des porteurs de chaises et des pitons dont il embarrassait chaque instant la marche prcipite; les regards fixs terre, il ne voyait rien, allant devant lui machinalement, pouss, repouss, heurt et marchant quelquefois au milieu du ruisseau, croyant longer le bord des maisons: il fut bientt tir de sa rverie par des cris de gare, gare donc! rpts plusieurs reprises: il tourne la tte et se voit presque sous les pieds de deux chevaux fringants, qu'un gros cocher ne pouvait plus retenir, et qui taient prs de lui passer sur le corps. Il veut fuir en avant, impossible, un autre carrosse venait presque dans la mme direction; heureusement il aperoit sa droite une chaise porteur dont la glace tait ouverte; notre jeune homme tait agile, et la frayeur lui communiquant une adresse dont il ne se serait jamais cru capable en toute autre occasion, il se prcipite dans la chaise par le panneau ouvert, la tte la premire et, s'accrochant des deux mains au collet du propritaire de la chaise, il introduit vivement le reste de son individu dans l'troite machine, et ses deux pieds crotts vont se poser sur les genoux et la culotte paillete du lgitime possesseur d'un lieu envahi si brusquement, qui se met jeter les hauts cris: --Au secours! ze souis estropi!!! ze souis perdou! Les porteurs qui ne s'attendaient pas ce supplment de charge, laissent rudement tomber la chaise sur ses quatre pieds, et les deux locataires se repoussant vivement pour viter le contre-coup qu'allaient se donner leurs deux visages, restent alors en attitude et peuvent se considrer un instant. --Ah! mon Dieu, c'est mossiou Mhoul!... --C'est monsieur Vestris?--Reconnaissance des plus burlesques. Mhul raconte au vieux Vestris comme quoi il vient d'chapper au danger d'tre cras, et pour l'empcher de s'apercevoir du dsordre qu'il vient d'apporter dans sa brillante toilette, il lui saute au cou, le nommant son librateur, l'assurant que sans lui il tait un homme mort, etc... Le vieux danseur se laisse faire, il se rengorge mme, et reoit tous les remerciements que lui adresse le jeune musicien. --Mon ser ami, ze souis ensant de vi avoir sauv la vie et d'tre votre librator; a ne mettait zamais arriv de sauver la vie personne, et ze veux vous prsenter mes amis, qui dnent auzourd'hui chez moi. Vi allez rentrer chez vous sanzer de toilette, et ze vous attends trois houres, parce que ze danse ce soir. Ici l'embarras de Mhul devient fort grand, vu qu'il n'a qu'un seul habit de crmonie, c'est celui qu'il a sur lui; il refuse donc l'invitation. --Dou tout, dou tout, ze veux montrer ces Messious et ces dames oun brave zeune homme dont z'ai t assez houroux pour sauver la vie, et vi serez ensant de faire lour connaissance; c'est M. Noverre, M. Dauberval, Mlle Guimard, Mlle Hnel, M. Legros, M. Larrive, Mlle Levasseur, et gnralement tous ceux qui doivent danser et chanter dans le nouvel opra qu'on va mettre en rptition, et qui est de M. le chevalier Gluck. A ce nom magique, Mhul n'hsite plus un seul instant, il accepte l'invitation; mais il ne saurait retourner chez lui; croyant ne pas rentrer avant le soir, il a donn cong son valet de chambre et sa porte est ferme. Vestris croit sans peine toutes ces menteries, ce ne sera pas un obstacle, il lui donnera de quoi changer, il promet un supplment de paie ses porteurs qui s'acheminent pniblement, tranant la victime toujours grimpe sur les genoux de son librateur, qui commence trouver que l'homme qui il vient de sauver la vie est un peu lourd. Heureusement le trajet n'est pas long. Vestris demeure aussi prs de l'Opra et l'on arrive sans accident sa demeure. Le vieux danseur, aprs avoir affubl tant bien que mal le jeune musicien de quelques habits un peu plus propres que ceux qu'il portait, le prsente tous ses camarades comme un jeune homme de la plus grande esprance, dont il a fait la connaissance dans une maison o il donnait des leons, et qu'il vient de sauver du plus grand danger au pril de sa vie. Mhul le laisse dire, et amplifie encore sur les loges que Vestris ne manque pas de donner son propre courage. Les hommes ne font pas grande attention au musicien; mais quelques-unes de ces dames le regardent du coin de l'oeil avec bienveillance, car il a l'air bien tourn et pas trop embarrass dans ses habits d'emprunt. Cependant, la plupart des convives jouant dans la reprsentation du soir, le dner ne se prolonge pas, on se spare de bonne heure; mais avant de quitter son hte, Mhul le prend part: --Mon cher Vestris, vous pouvez me rendre un grand service: j'ai besoin, absolument besoin de parler M. le chevalier Gluck, faites-moi le plaisir de me prsenter chez lui. --Hum! mon ser ami, cela n'est pas trs-facile, M. Gluck travaille encore son opra et ne reoit personne. Mais dans quelque temps, dans oun mois, quand il sera plous avanc dans son travail, quand z'irai chez lui pour mes airs de danse, ze vous promets de vous emmener un zour avec moi. Mhul ne se sent pas de joie, il se confond en remerciements, saute au cou du vieux danseur, qui attribue tout ce dlire la reconnaissance d'avoir eu la vie sauve par lui, et le jeune musicien regagne sa modeste demeure avec de nouvelles esprances et de nouveaux rves de bonheur. Ds ce moment, il fut assidu chez le danseur, son protecteur; il tait rempli de complaisance pour lui, lui faisant rpter ses pas au clavecin, l'applaudissant, le flattant, et lui rappelant de temps en temps sa promesse. Deux mois se passrent ainsi; Mhul commenait craindre de ne pouvoir jamais arriver au but de ses dsirs, lorsqu'un jour, allant comme d'ordinaire rendre visite Vestris, il le trouve malade, la figure dcompose, avec la fivre, et dans son lit. --Ah! c'est vous, mon zeune ami, ze souis aise de vi voir, ma, ze souis oun homme mort. Ah! si vi saviez ce qui m'arrive. --Eh, bon Dieu! qu'y a-t-il donc? --Ah! mon ser ami, ce sclrat, ce monstre de Gluck a zour ma perte, ze souis dshonor, il ne veut pas que ze danse dans soun opra! --Eh pourquoi cela? --Perche, il m'a fait oun air horrible, affreux, fendre les oreilles, que z'en demande un piu zoli, qu'il a dit que z'tais oun ne, oun ne, moi, Vestris! Que ze ne m'y connais pas, qu'il se passera de moi, ou que ze danserai sour son infernale mousique. --Mais, comment est donc cet air? --Oh! c'est oun horreur; il y a dans l'orchestre des cymbales qui frottent toutes seules, et des violinis qui grincent faire frmir, a n'est pas zoli dou tout... et ce n'est rien encore, z'ai voulou essayer de danser la rptition de ce matin, z'avais rgl oun pas souperbe, ce broutal d'Allemand n'a pas seulement voulou me laisser continouer. --Qu'est-ce que cela, a-t'il dit, est-ce ainsi que dansent des sauvazes?... --Il veut que ze danse comme oun sauvaze, moi, le premier danseur dou monde; il veut que ze fasse peur mossou Larrive et mossou Legros, qui sont enssainns dans oun coin pour tre tous aprs le divertissement. Ze n'y consentirai jamais, ze souis sorti dou thtre, tout malade de colre; ma demain, z'irai chez loui, et ze le forcerai bien me faire oun autre air; ze loui dirai son fait, ze loui prouverai qu'on ne manque pas de respect oun danseur de mon mrite et comme il n'y en a pas dans le monde entier. Ze voudrais que toute la terre ft dans son cabinet, pour entendre comme ze lui montrerais la soupriorit de moun art sour le sien. Malheureusement, il n'y aura personne, ma ze le ferai savoir tout l'ounivers. --Mais, interrompit Mhul, si vous voulez un tmoin, je vous accompagnerai. --Oh! per Dio, vi avez raison, mon ser ami, venez me prendre demain douze heures, et vi verrez comme z'arranzerai le gros Allemand. Il ne me fera pas peur. Adieu... demain... Ze vais tcher de dormir et de reprendre des forces, car cet affront de ce matin m'a tou, ze n'en pouis piu. Mhul se hta de prendre cong de lui, et le lendemain midi il tait sa porte. Vestris tait sorti depuis une heure; le musicien pense qu'il l'a prcd chez Gluck, et vole la demeure de ce dernier. Il monte, il sonne, une servante vient lui ouvrir: M. Gluck est travailler, il ne reoit personne; Mhul insiste, la servante refuse toujours; une dame parat; c'est une bonne grosse figure, bien franche, bien ouverte, elle s'informe du sujet de l'altercation: Madame, lui dit timidement Mhul, dont le coeur battait bien fort, M. Vestris m'avait donn rendez-vous pour l'accompagner chez M. Gluck. Je pensais qu'il m'avait prcd ici, et je...--Et vous dsirez l'attendre? interrompt la grosse dame, avec un accent allemand trs-prononc, rien n'est plus facile, monsieur, venez avec moi; et elle l'introduit dans une grande pice fort bien meuble, o figurait un magnifique portrait de la reine. Aprs un moment de silence, Mhul se hasarde dire: --Et M. Gluck? --Mon mari. --Quoi! vous tes madame Gluck; oh! madame, que de remerciements ne vous dois-je pas de m'avoir si favorablement accueilli. La bonne dame ne comprend pas trop ce qu'elle a fait pour mriter tant de reconnaissance, mais sa figure respire tant de bont, inspire une telle confiance, que bientt Mhul ne lui cache plus rien. Il lui raconte son enthousiasme, les efforts qu'il a faits pour pntrer jusqu' Gluck, et qu'il se croit aujourd'hui le plus heureux des hommes puisqu'il pourra contempler l'auteur de tant de chefs-d'oeuvre. La bonne Allemande l'coute avec intrt. Cependant l'heure s'coule, Vestris ne parat pas, et Mhul s'aperoit que la conversation languit, vu qu'il a racont toute son histoire, que madame Gluck ne sachant d'ailleurs que fort peu de franais n'a pas grand chose lui dire. --Mon Dieu, s'crie-t-il tout d'un coup d'un air chagrin, ce ne sera donc pas aujourd'hui? --Ecoutez, lui dit madame Gluck, il travaille, et personne ne doit le dranger dans ces moments-l. Vous ne pourrez pas lui parler, mais s'il vous suffisait de le voir... --Ah! madame, c'est trop de bonheur! s'crie le jeune artiste. Alors madame Gluck entr'ouvre doucement une porte, fait passer le jeune homme devant elle, referme le battant derrire lui, et le laisse devant un grand paravent plac entre la porte et le clavecin de Gluck. Oh! qui pourrait dcrire sans l'avoir ressentie cette motion que donne l'approche d'un grand gnie, un jeune coeur que l'amour des arts remplit tout entier! c'est un Dieu dont on attend la prsence: il semble que toutes les perfections physiques doivent embellir celui dont les ouvrages vous ont transport, et souvent le dsenchantement est grand quand on voit la ralit et qu'on dcouvre l'enveloppe souvent chtive qui recle une grande me ou un beau gnie. Je me rappelle, et je n'oublierai jamais l'impression que je reus la premire fois que je vis Cherubini. J'avais douze ans; j'avais tant entendu parler de cet homme clbre, mon pre et tous les artistes que nous frquentions tmoignaient une telle admiration pour son talent; les applaudissements que j'entendais donner quelques-uns de ses chefs-d'oeuvre, qu'on excutait alors assez souvent aux exercices du Conservatoire, o mon pre me menait tous les dimanches, tout cela avait fait natre les ides les plus bizarres dans mon imagination d'enfant, qui s'tait figur que ce colosse musical devait tre aussi surprenant par sa taille et sa figure que par son gnie. J'tais en pension avec son fils, qu'il vint un jour visiter, pendant que nous tions en rcration; quand j'entendis notre matre de pension dire mon camarade: --Viens voir ton pre. Je ne fus pas matre de moi, je suivis mon condisciple sans qu'on ft attention moi, et je me trouvai en prsence de Cherubini. Il y a longtemps de cela, et je pourrais dcrire toutes les parties du costume de Cherubini, que je dvorais des yeux, ne pouvant me figurer que ce ft lui; enfin il m'aperut: --Quel est ce petit? --Mais, lui rpondit le matre de pension, c'est le fils d'un artiste de votre connaissance, de M. Adam. --Ah! che je l trouve bien laid! Voil le premier mot que m'adressa Cherubini. Je me sauvai bien vite, le coeur bien gros, car une illusion tait dj perdue pour moi. Je fus triste toute la semaine, Cherubini m'avait paru si maigre, si petit! Mais le dimanche suivant, mon pre me mena au Conservatoire: on y excutait une messe de Cherubini; il redevint aussi grand dans mon esprit qu'avant notre entrevue. Nous avons laiss Mhul derrire son paravent, cherchant apercevoir Gluck, assis devant son clavecin, sa forte tte soutenue par une de ses mains, et gesticulant de l'autre, ayant l'air de dclamer des vers placs sur son pupitre. Il achevait son quatrime acte d'_Iphignie en Tauride_. Il en tait la grande scne du dnouement, un peu avant l'intervention de la desse, lorsque Thoas, irrit des refus d'Iphignie, veut lui-mme immoler la prtresse et la victime. Gluck cherchait en ce moment se rendre compte de l'effet de la scne et de la position des acteurs et des groupes, car sa musique, si fortement dessine, si puissamment sentie, ne pouvait tre compose qu'en ayant sous les yeux les acteurs chargs de l'excuter. Mhul maudissait l'immobilit du compositeur, dont la position ne lui laissait voir que le dos. Tout coup le musicien se retourne, et Mhul put alors le contempler son aise. Gluck avait alors soixante-cinq ans, il tait d'une grande taille, que son embonpoint rendait encore plus imposante. Sa tte tait belle, quoiqu'elle ft fortement grave de la petite vrole, non pas de cette beaut qui fait dire aux femmes: Cet homme-l a d tre fort bien; mais de cet air de gnie qui impose au premier aspect, et qui fait que les visages les plus laids forcent souvent les gens qui pensent s'crier: Voil une belle figure! tandis que la rflexion contraire est faite par ceux qui ne voient que la forme et la rgularit, sans rendre justice l'animation que rpandent sur les traits le gnie et la puissance des ides. Gluck parut superbe Mhul. Entour d'une grande robe de chambre d'un vert changeant, la tte coiffe d'un petit bonnet de velours noir, avec un mince galon en or, le compositeur allemand fait deux tours dans sa chambre, abm dans ses rflexions. Tout d'un coup, il s'arrte, il prend une table qu'il place au milieu de l'appartement: --Voici l'autel, dit-il. Puis il pose auprs une chaise. --Ce sera la Prtresse. Thoas est figur par un tabouret, des fauteuils reprsentent les Grecs, les Scythes et le peuple. Puis il se drape avec sa robe de chambre, et s'crie en chantant: J'immolerai moi-mme aux yeux de la desse Et la victime et la prtresse. Il passe la place d'Oreste: L'immoler! qui? ma soeur? Thoas reprend: Oui, je dois la punir, Et tout son sang... Puis, figurant tout d'un coup l'imptueuse entre de Pylade: C'est toi de mourir! achve-t-il, en se prcipitant sur le tabouret-Thoas pour le frapper du coup mortel. Le Roi-Tabouret ne peut rsister la violence du choc et cde sous les coups du compositeur qui, n'tant plus retenu par rien, retombe sur le paravent derrire lequel est cach le jeune artiste qui repousse de toutes ses forces la masse qui l'crase contre le mur. Il n'y tient plus, il touffe, il est prs de se trahir en criant, en appelant son secours, quand tout coup une porte s'ouvre l'autre extrmit de la chambre, un homme s'y prcipite poursuivi par madame Gluck qui veut en vain lui barrer le passage. C'est Vestris, la figure anime, qui, dj irrit par le refus qu'on faisait de le recevoir, apostrophe le compositeur de la manire la plus vive: --Comment! ze ne pourrai pas arriver jusqu' vous, moussou le Tedesco, quand ze viens vi demander de me faire oun autre air, que ze ne pouis pas danser dou tout sour la mousique barbare que vi m'avez faite... --Ah! tu ne peux pas danser sur cet air-l! s'crie Gluck qui s'tait vivement relev: c'est ce que nous allons voir. Et saisissant Vestris au collet, il le promne de force dans toute la chambre, l'enlevant de temps en temps de terre, lui faisant excuter la danse la plus bizarre en lui chantant la fameuse marche des Scythes du premier acte. Le pauvre danseur ne peut rsister l'treinte de ces deux larges mains de fer qui le tiennent emprisonn. La figure irrite de Gluck est sans cesse en face de la sienne, ple de terreur; les yeux brillants du compositeur plongent dans ses yeux teints: c'est comme le regard d'un boa qui le fascine. --Oui, moussou le chevalier, s'crie-t-il d'une voix entrecoupe, ze danserai, ze danserai trs-bien!! voyez... ouf... voyez donc... Et chaque fois que son puissant antagoniste l'lve quelques pieds du plancher, malgr lui ses jambes s'agitent, se croisent et excutent les pas les plus hardis et les entrechats les plus compliqus; mais la vengeance de l'Allemand ne sera satisfaite que lorsque l'air sera compltement achev et il n'en a encore chant que la premire reprise. Le vieux danseur n'en peut plus; sa poitrine, comprime par les deux taux qui le tiennent au collet, ne peut plus laisser chapper l'air, il touffe, les efforts qu'il a dj faits l'achvent. Gluck ne voit plus rien; tout entier l'inspiration de son chant sauvage, il s'anime encore au souvenir de sa composition, et chaque instant il en acclre le mouvement: c'est pas prcipits qu'il trane sa malheureuse victime dont il ne sent plus le poids; petit petit c'est un mouvement de rotation qu'il lui imprime; il valse sur un quatre-temps, peu lui importe, il ne connat plus rien. Le danseur asphyxi accroche avec ses jambes tous les meubles qu'il peut rencontrer pour s'en faire un point d'appui; l'autel, la Prtresse, Thoas, les Grecs et les Scythes gisent ple-mle au milieu de la chambre, enfin un de ses pieds rencontre un des angles du paravent, il s'y cramponne, et la lourde machine pivote un instant sur elle-mme et vient s'abattre sur le compositeur et le danseur qui sont renverss du mme coup. Ce dernier se sent libre un instant, il se glisse, il rampe jusqu' la porte, enfile l'escalier quatre quatre sans demander son reste, et quand Gluck, tout tourdi de cette danse laquelle il n'est pas accoutum, veut de nouveau ressaisir sa victime, que trouve-t-il sa place? Un pauvre petit jeune homme, tout ple, demi mort de frayeur, qui, les mains jointes et genoux devant lui, s'crie: --Pardon, monsieur Gluck, pardon! Je ne suis pas un danseur. --Et qui donc tes-vous? --Un pauvre musicien votre admirateur, qui vient ici pour avoir l'honneur de faire votre connaissance. Gluck n'y comprend absolument rien; heureusement sa femme, qui, sans la prvoir, craignant l'issue de cette scne, ne s'est pas loigne, raconte tout son mari. Un sourire de bont vient alors claircir la figure du grand homme. Il venait de voir son talent mconnu par un vieux danseur imbcile; l'hommage naf du jeune artiste le ddommage de cette sottise; son ingnuit, son enthousiasme lui plaisent, il l'accueille avec affection, lui promet sa protection, ses conseils, ses leons, et lui permet de venir le voir toute heure. Mhul est au comble de ses voeux; tant d'amnit de la part d'un homme qui vient de lui prouver la violence de son caractre le touche jusqu'aux larmes, et c'est la voix mue et le coeur plein de reconnaissance, qu'il lui adresse ses remerciements. Je laisse penser s'il fut assidu auprs de son nouveau matre, dont les leons taient rares la vrit, mais qui d'un mot lui en enseignait plus que d'autres n'eussent pu faire en quinze jours, d'autant que Mhul avait dj fait de fortes tudes dans la partie technique de son art, et que c'tait la partie philosophique laquelle il avait besoin d'tre initi. Le plus souvent, les leons n'taient que de simples conversations du matre l'lve, o il lui expliquait comment il tait parvenu cette manire qui n'tait qu' lui, combien ses premiers essais avaient t imparfaits, manquant absolument de modles; quels dgots il avait prouvs lorsqu'en Italie il avait vu ses ouvrages russir par des dfauts qui, selon lui, auraient d les faire tomber, tandis que les beauts en taient tout fait mconnues. Cependant les rptitions d'_Iphignie en Tauride_ avanaient beaucoup: la premire reprsentation tait fixe au 18 mai, et la rptition gnrale au 17. Gluck avait fait entendre quelques fragments de ce chef-d'oeuvre son lve, qui brlait du dsir de le connatre tout entier; mais jamais il n'avait os avouer sa misre son matre, et il tait d'une pauvret qui ne lui permettait pas de payer au spectacle; il fallut que ce ft Gluck lui-mme qui l'engaget la rptition gnrale. Viens me prendre chez moi, petit, lui dit-il, et je te conduirai au thtre. Mhul arriva au rendez-vous avant l'heure, et il ne fut pas peu orgueilleux de sortir avec son illustre protecteur. En marchant dans la rue ct du compositeur, ses regards se promenaient avec hauteur sur les passants, qui ne prenaient pas garde lui. Voyez, semblait-il leur dire, voil le premier musicien du monde qui me mne voir la rptition de son opra, et il cause avec moi comme avec son gal! Arrivs au thtre, ce fut bien autre chose, plusieurs personnes taient runies devant l'entre des acteurs, et toutes tmoignaient par leurs respectueuses salutations l'admiration qu'elles portaient Gluck; Mhul se croyait oblig de rendre tous ces saluts qui ne s'adressaient pas lui. Comme ils montaient l'escalier du thtre, le portier, qui s'tait aussi inclin devant l'auteur d'_Iphignie_, voyant une figure inconnue passer devant lui, et esclave de sa consigne comme tous les portiers de thtre, qui sont bien les cerbres les plus intraitables du monde, voulut l'arrter un instant: --Monsieur, on ne peut pas monter, lui dit-il en le retenant par la basque de son habit. Mhul tremblait dj de se voir arrter en si beau chemin, lorsque Gluck, se retournant, mit fin ce dbat en disant au portier d'une voix de tonnerre: --_C'est mon hami._ Le portier, tout confus, n'opposa plus d'obstacle, et Mhul se crut plus grand d'un pied: Gluck l'avait appel son ami. Pourquoi fallait-il qu'il n'y et que le portier de l'Opra pour lui entendre donner ce titre glorieux. Sur le thtre, Gluck fut bientt entour d'acteurs, d'auteurs, de grands seigneurs mme, qui alors ne manquaient pas une solennit dramatique; car, dans ce temps-l, une nouvelle production dans les arts tait un grand vnement la cour et la ville, et l'annonce d'une pice nouvelle l'Opra ou la Comdie-Franaise ou Italienne suffisait pour mettre en moi Paris et Versailles. Aussi, de toutes parts avait-on sollicit la faveur d'assister cette dernire rptition d'_Iphignie_, et le thtre offrait un singulier amalgame de gens de tous les costumes et de toutes les conditions: les plus grands seigneurs de la cour s'y trouvaient confondus avec les gens de lettres, les artistes de toutes sortes, glukistes ou piccinistes, venus, les uns pour tout admirer, les autres pour tout blmer. Tous les acteurs et actrices du chant et de la danse, mme ceux qui ne paraissaient pas dans l'ouvrage, taient venus cette solennit. Un cercle nombreux tait form autour d'une de ces dames: c'tait la clbre Sophie Arnoud, qui, quoique jeune encore, avait quitt le thtre l'anne prcdente; chacun se pressait autour d'elle pour recueillir un de ses bons mots, et elle ne s'en faisait pas faute. On riait alors beaucoup de l'aventure arrive un des plus enrags piccinistes. Il avait crit au prince d'Andore, en Italie, de lui envoyer la partition de l'opra qui avait le plus de renomme dans ce pays, et, quelque temps aprs, il en avait reu l'_Orfeo_ de Gluck: on peut juger de son dsappointement; les quolibets n'avaient pas manqu au pauvre bouffonniste. Sophie n'avait encore rien dit; mais, le voyant passer rapidement auprs d'elle, elle ne put s'empcher de lui adresser la parole. --Eh bien! mon pauvre ami, est-ce que nous voulons nous raccommoder avec la musique allemande? avons-nous toujours le coeur dchir? --Du tout, mademoiselle, repartit avec humeur l'individu bless de se voir rappeler en public sa mystification, jamais M. le chevalier Gluck ne pourra se vanter de m'avoir dchir le coeur; c'est bien assez de mes oreilles. --Vraiment? c'est fort heureux pour vous, surtout s'il se charge de vous en donner d'autres. Les clats de rire accueillirent l'pigramme, et Sophie, une fois lance, allait continuer son feu roulant, lorsqu'un petit homme, l'air affair, un gros rouleau de papier de musique sous le bras, vint l'inviter faire place au thtre. --Je vous en prie, Mademoiselle, laissez-nous la scne libre, nous ne pouvons pas commencer; voyez tout le monde est sur le thtre, et il n'y a personne dans la salle. --Ah! c'est juste, M. Gossec, je n'y avais pas fait attention, c'est absolument comme quand on joue _Sabinus_ ou _La fte au village_. Gossec lui tourna le dos sur-le-champ, il avait eu son compte, et la citation de deux de ses ouvrages, qui n'avaient pas t heureux, ne pouvait pas lui tre assez agrable pour qu'il ft dispos continuer la conversation. S'adressant alors aux musiciens: --Allons, monsieur le chef d'orchestre, nous vous attendons. --Nous sommes prts, quand vous voudrez, monsieur le chef du chant, lui rpondit Francoeur, qui depuis longtemps tait son poste, faites baisser le rideau. A ce signal, chacun se prcipita dans la salle, et la rptition commena. _Iphignie en Tauride_ est un chef-d'oeuvre trop connu pour que j'entreprenne d'en rappeler les beauts. Qui n'a t profondment mu ds les premires notes de l'introduction par ce sublime tableau du calme auquel succde bientt cette tempte rendue encore plus terrible par les cris de terreur d'Iphignie et des prtresses de Diane! Cet ouvrage qui, aprs cinquante ans de succs, excitait encore de telles impressions, quel effet ne devait-il pas produire sur une gnration presque neuve en musique et chez qui les chefs-d'oeuvre de l'art succdaient sans transition des essais presque informes! Rameau tait sans contredit un homme de gnie; mais il y eut une distance immense de ses ouvrages ceux de Gluck, et depuis l'poque o Rameau avait cess d'crire (1760) jusqu' l'apparition des premiers opras de Gluck en France (1776), il y avait eu une telle disette de compositeurs que l'on avait t oblig de fouiller dans le vieux rpertoire de Lully, et qu'on avait remis quelques-uns de ses ouvrages, revus et rorchestrs par Francoeur, Gossec, ou Berton (le pre de l'auteur de Montano). Et c'est aprs ces repltrages de mdiocre musique, que Gluck parut avec toute sa puissance et toute son nergie. Son orchestration qui nous parat encore vigoureuse, malgr le vide de quelques parties, tait alors la plus pleine que l'on pt concevoir. Un simple accord de trombones suffisait alors pour faire frmir. Ces instruments, imports depuis peu d'Allemagne par Gluck, ne s'employaient gure que pour annoncer l'approche des Eumnides et des divinits infernales. Aujourd'hui nous nous en servons pour faire danser, et personne n'ignore l'immense consommation qu'il s'en fait l'orchestre des bals de l'Opra. Cette rptition produisit un effet singulier: les grands seigneurs attendaient pour applaudir que le signal leur ft donn par les artistes et les jugeurs de profession, au milieu desquels ils se trouvaient. Mais l'motion tait trop profonde pour permettre aux applaudissements d'clater, et les exclamations de surprise et de terreur taient les seules marques d'admiration qui chappassent de temps en temps aux spectateurs. Celles-l, du reste, valent bien les battements de mains, si banalement prodigus. Mais il y a des gens qui ne comprennent pas d'autres tmoignages de satisfaction. Ces personnes-l vous disent: L'_Ave verum_ de Mozart ne produit pas d'effet, je ne l'ai jamais entendu applaudir. Mais si on l'applaudissait, c'est que l'effet en serait manqu. Vous qui avez entendu la messe funbre de Cherubini, avez-vous jamais t tent d'applaudir aprs les dernires mesures du _Dona eis requiem ternam_? Applaudir! bon Dieu! et comment le pourrait-on? il semble, quand on a entendu ce morceau, qu'on a six pieds de terre et un manteau de marbre sur la tte. Je plains ceux qui ont trouv la force d'applaudir aprs ce chef-d'oeuvre; ils ne l'ont pas compris. Il en fut ainsi la rptition de l'_Iphignie en Tauride_, et plus d'un sot sortit en disant: --Cela n'a point produit d'effet. Gluck tait enchant, mais il coutait d'un air distrait les fades compliments qu'on lui adressait de tous cts, quand il se sentit saisir la main; c'tait Mhul qui venait aussi lui offrir ses flicitations. Mais la joie et l'admiration l'touffaient, il se sentait oppress et il ne put profrer que ces trois mots: --Mon cher matre! Et deux grosses larmes roulrent de ses yeux sur la main du grand homme. Gluck se sentit touch son tour, il pressa affectueusement son lve dans ses bras: --Merci, petit, je suis aussi content de toi que tu l'es de moi. Puis, presque honteux et pour cacher son motion, il se tourna vers un gros monsieur tout dor, qui l'importunait depuis un instant: --Monsieur le duc, ce n'est pas ma faute s'il ne reste plus de place louer, moi je n'en ai qu'une pour ma femme, certainement elle ne s'en privera pas pour vous. Le gros duc ne trouva pas la franchise de l'Allemand extrmement polie, mais cependant, en homme de cour, il ne pouvait se fcher avec le chevalier, le protg de la Reine, et l'idole du jour, il se contenta de saluer le musicien et se retira fort confus. Mais le pauvre Mhul n'avait pas perdu un mot de la rponse de son matre. Il refuse au Duc, il n'y a plus de place louer! Je ne pourrai donc pas voir la premire reprsentation de ce chef-d'oeuvre! Tout coup une ide lui vient, il regarde s'il n'est pas observ; personne ne faisait attention lui, il rentre dans la salle, enfile le premier escalier qui se prsente et monte, monte tellement qu'au bout de quelques minutes il se trouve tout essouffl l'amphithtre des quatrimes, lieu obscur s'il en fut jamais, et offrant mille recoins pour se cacher; il se blottit dans un angle et alors il se mit rire comme un fou. Ma foi, se dit-il, bien m'en a pris d'entendre le refus fait ce gros duc, sans cela, j'aurais t tout uniment demander demain un billet M. Gluck, qui ne me l'aurait pas donn et je n'aurais pas vu son ouvrage. Tandis que je vais tranquillement passer la nuit et la journe de demain ici, et, l'ouverture des portes, je serai mon poste et le premier plac, c'est rellement fort bien imagin. Et notre jeune homme, enchant de son stratagme, se mit repasser dans sa tte toutes les beauts de l'ouvrage qu'il venait d'entendre, se promettant un bien plus vif plaisir pour le lendemain en entendant une deuxime fois cette musique qu'il apprcierait alors bien mieux. Cependant il faut convenir que le temps lui parut fort long. Envelopp dans d'paisses tnbres, son estomac put seul l'avertir de l'heure qui s'coulait si lentement au gr de ses dsirs; il n'avait rien pris depuis son modeste djeuner du matin et, son compte, il croyait dj avoir pass la nuit rvasser; mais son apptit allait plus vite que le temps, et la nuit venait peine de commencer. Le sommeil vint heureusement son secours: et il se coucha par terre entre deux banquettes, craignant sans doute de rouler au bas d'un lit aussi troit s'il avait essay de se mettre dessus, et, malgr la duret du plancher, il ne tarda pas s'endormir. Mais son sommeil fut extrmement agit. Son esprit avait t fortement remu par ce qu'il avait entendu, et cela, joint sans doute au vide complet de son estomac lui fit enfanter les rves les plus bizarres. Plus d'une fois il se rveilla en sursaut, mais il se sentait comme clou terre; un pouvoir invincible l'empchait de se relever et il se htait de refermer les yeux pour chapper aux visions diaboliques qui le poursuivaient. Il se rendormit ainsi plusieurs fois et un sommeil de plomb finit par appesantir ses paupires. Puis de nouveaux rves vinrent le poursuivre. Il se crut mort; des furies venaient le tourmenter; comme Oreste, il entendait leurs serpents siffler autour de lui; leurs torches enflammes lui brlaient les yeux, leurs ongles crochus s'enfonaient dans ses chairs; une effroyable musique ne cessait de bourdonner ses oreilles. Pour chapper cet horrible cauchemar, il fit un mouvement et s'veilla. Mais il n'prouva pas ce bien-tre que l'on ressent ordinairement, lorsque l'on se retrouve tranquillement couch dans son lit aprs un songe funeste et qu'on se dit: ah! quel bonheur! ce n'tait qu'un rve! Son corps se rveilla, mais son esprit tait encore endormi; il voulut faire un mouvement pour se relever, mais sa main rencontra un obstacle au-dessus de sa tte: sa terreur fut au comble, c'tait la continuation de son rve, il se croyait enseveli: ce qu'il prenait pour les parois suprieures de sa bire tait tout uniment la banquette sous laquelle il avait roul. Il fit de nouveaux efforts pour se dgager, et parvint enfin sortir de sa position, mais sa terreur ne fit qu'augmenter: il enjambe d'autres banquettes, qui, pour lui, sont autant de tombes qu'il croit franchir, puis un gouffre immense se prsente devant lui. Cependant, il croit voir une lueur lointaine; effectivement un point lumineux lui apparat au-dessous de lui, et comme au fond du gouffre, puis un mauvais violon excute quelques mesures d'un vieil air avec lequel il avait t berc, et de grands fantmes blancs viennent se promener lentement; petit petit ils se rapprochent entre eux, se groupent, se prennent par la main, et excutent une danse qui lui parat d'autant plus satanique, que ses yeux distinguent alors une espce de dmon noir qui semble rgler tous leurs mouvements. Les fantmes obissent son moindre signe et rptent chaque geste qu'ils lui voient faire. Une sueur froide couvre tout le corps du pauvre Mhul, le peu de raison qui lui reste s'gare, sa tte se perd, il se retourne pour fuir cet horrible spectacle; il retrouve encore les tombes dans l'une desquelles il se trouvait enseveli un instant auparavant; la peur lui donne des forces, il franchit tous ces obstacles, ses yeux se sont habitus aux tnbres, et il se trouve en haut d'un interminable escalier, qu'il descend quatre quatre, croyant n'en jamais trouver la fin; mais il va toujours devant lui, il avance de plus en plus, chaque pas il lui semble qu'il change de nature de terrain; petit petit, un jour sombre et une lueur rougetre lui apparaissent, il se croit au fond des enfers, et il n'en est que mieux persuad quand il se voit entour des fantmes blancs qu'il avait aperus de loin. En l'apercevant, les fantmes poussent un cri et s'loignent avec terreur, et le dmon noir vient lui. Mhul veut en finir et s'avance son tour vers le dmon, qui recule alors avec effroi, car l'aspect du jeune homme n'est pas rassurant. La poudre qui couvrait ses cheveux tait retombe sur son visage, et, dtrempe par la sueur qui dcoulait de son front, elle avait form sur sa figure un masque hideux; joignez cela son air extnu, ses yeux hagards, ses vtements en dsordre, et vous concevrez la frayeur qu'il devait inspirer au dmon noir, qui parcourait le thtre en s'criant: --Ah! mon Diou, qu ce qu celoui l, c'est Belzebout ou Mandrin: Ze zouis perdou!... A cette voix, l'espce de somnambulisme de Mhul cesse presque tout coup, ses souvenirs lui reviennent, il se retrouve sur le thtre de l'Opra, les fantmes de son imagination disparaissent remplacs par des figurantes qui rptaient un pas, et il reconnat dans le dmon noir son sauveur, Vestris, qui faisait rpter ses lves. La frayeur qu'il inspire aux autres lui donne du courage, et il parvient enfin se saisir du danseur, qui peut peine le reconnatre. Il lui raconte alors le projet qu'il avait fait d'attendre jusqu'au soir pour la reprsentation; mais il lui avoue qu'il avait trop compt sur ses forces, qu'il n'a rien pris depuis vingt-quatre heures, et qu'il est prt de se trouver mal. Vestris rit beaucoup de l'aventure. Bientt Mhul se voit entour d'une foule d'acteurs et d'actrices qui il faut recommencer son rcit; les clats de rire couvrent souvent sa voix, et le dsordre de sa toilette et de toute sa personne ajoute encore au comique de sa narration. Tout coup Gluck parat, et, reconnaissant Mhul au milieu de ce groupe de monde. --Eh bien, petit, est-ce que tu ne veux pas voir mon opra, ce soir? Pourquoi donc n'es-tu pas venu chercher ton billet? --Mais, monsieur Gluck, je vous ai entendu dire hier un Duc que vous n'en aviez pas. --Certainement, je n'en ai pas pour les Ducs, mais pour un musicien, pour mon ami, tiens le voil. Mhul ne se sent pas de joie... il s'esquive lestement, court chez lui djeuner d'abord, c'est ce dont il a le plus besoin, puis rparer le prjudice caus son bel et unique habit noir par la poussire de l'amphithtre, et la poudre dont il tait couvert, puis il va se mettre la queue l'Opra, o il fut un des mieux placs, non plus l'amphithtre des quatrimes, mais la meilleure place du parterre. Mon historiette doit finir l, car vous savez tous l'immense succs qu'obtint _Iphignie en Tauride_; la Reine, le comte d'Artois, les Princes, tout ce qu'il y avait de noble et de distingu la cour, assista cette reprsentation qui fut un triomphe pour Gluck, qui voulait faire ses adieux la France par ce chef-d'oeuvre; mais il cda de puissantes sollicitations, et crivit encore un petit ouvrage: _Echo et Narcisse_, o se trouve le choeur charmant: _Dieu de Paphos et de Gnide_. Puis il retourna Vienne; mais avant son dpart il avait fait travailler son lve, et lui avait fait composer trois opras pour son instruction. Aprs le dpart de son matre, Mhul composa un ouvrage qu'il ne put parvenir faire jouer au grand Opra. Fatigu d'interminables dlais, il crivit _Euphrosine et Coradin_, qu'il fit reprsenter l'Opra-Comique. Ce fut son dbut, et ds lors il marcha de succs en succs. En 1808, Mhul jouissait d'une grande rputation. Il voulut revoir son pays, ce fut une grande fte dans son _endroit_ que le sjour d'un homme aussi clbre. Le maire, ne sachant pas de plus bel hommage lui rendre que la reprsentation d'un de ses chefs-d'oeuvre, fit prvenir le directeur du spectacle d'avoir reprsenter tel jour un des ouvrages de Mhul, auquel l'auteur assisterait en personne. L'embarras du directeur fut trs-grand, vu qu'il n'avait sa disposition qu'une troupe de comdie, mais il ne recula pas devant les obstacles, et voici comment il se tira de la difficult. Le grand jour venu on vit placarde dans toute la ville une affiche ainsi conue: THATRE DE GIVET. Aujourd'hui, pour clbrer la prsence dans nos murs de notre clbre compatriote, M. MHUL, La premire reprsentation de UNE FOLIE, Opra-comique en deux actes, de MM. Bouilly et Mhul. _Nota._ Dans l'intrt de la pice, on a cru devoir supprimer les morceaux de musique qui ralentissaient la marche de l'action. Le public ne manqua pas l'appel. Mhul fut amen en grande pompe dans la loge de M. le maire, et accueilli par les plus vives acclamations. Puis on joua le pome d'_Une Folie_, sans musique, et chaque fois que la prose de M. Bouilly faisait natre des applaudissements, Mhul tait oblig de se lever et de saluer, pour remercier ses concitoyens de la manire dont ils savaient honorer les artistes, leurs compatriotes. Je sais, pour ma part, plus d'un compositeur qui, en s'entendant excuter, a souvent form le dsir d'obtenir une ovation comme Mhul, et de voir supprimer sa musique, _comme ralentissant la marche de l'action_. MONSIGNY Les tudes sur les musiciens franais du XVIIIe sicle offrent un vif intrt; l'art musical a march si vite et a subi de si grandes transformations, dater de la seconde moiti de ce sicle, qu'il est impossible de s'occuper de la monographie d'un compositeur sans toucher de prs l'histoire de l'art, puisqu'en signalant les progrs que ce compositeur a provoqus ou dont il a profit, on ne peut se dispenser d'esquisser l'histoire de l'art l'poque o son talent s'est dvelopp. Nul, parmi les musiciens franais, n'est plus digne d'attention que Monsigny, le prdcesseur de Grtry. Quelque mdiocres qu'eussent t les tudes de ce dernier, elles taient cependant bien suprieures aux notions presque lmentaires qui formaient tout le trsor d'instruction que possdait Monsigny: Grtry avait voyag en Italie, avait entendu de bonne musique, et dans ses premiers ouvrages (le _Tableau parlant_ en est la preuve), il s'efforait, non pas d'imiter, mais d'approprier la forme italienne notre thtre; Monsigny, au contraire, lve de la nature seulement, musicien amateur, ne connaissant d'autre musique que celle qu'on entendait alors Paris, dpourvu de modle qui pt lui servir de guide, avait d tout tirer de son propre fonds, et tracer la voie ceux qui, plus tard, y marchrent d'un pas plus ferme, trop peu reconnaissants, peut-tre, envers celui qui leur avait aplani le chemin. Monsigny fut essentiellement crateur. De toutes les qualits qui caractrisent les hommes de gnie, une seule lui manqua, ce fut la fcondit. Il serait possible d'expliquer cette anomalie par des circonstances exceptionnelles, par le milieu dans lequel ce compositeur vcut, et sans doute aussi par l'absence complte d'tudes premires qui lui permissent de rendre ses ides avec cette facilit qui les fconde, et que donne seule l'ducation commence de bonne heure, et, pour ainsi dire, avant mme le germe des ides. Pierre-Alexandre de Monsigny naquit en 1729, Fauquemberg en Artois. Sa famille tait noble et originaire de Sardaigne. C'est vers le commencement du XVIe sicle que ses anctres taient venus s'tablir dans les Pays-Bas: leurs domaines y taient alors considrables, mais leur fortune, aprs s'tre peu peu amoindrie, tait rduite bien peu de chose lors de la naissance de Monsigny. Sa famille tait nombreuse, et seul il devait un jour tre le soutien de tous. Son pre lui fit faire ses humanits au collge des Jsuites de Saint-Omer. Un des pres Jsuites le prit en amiti et lui enseigna, en dehors de ses tudes, jouer un peu du violon. Monsigny fut trs-heureux de ces leons, qui lui procuraient de vives jouissances, et toute sa vie il garda le souvenir du bon pre Mollien, qui, le premier, l'avait initi l'art dont il devait un jour tre une des gloires. Ses tudes termines, il rentra au foyer paternel, conservant un got passionn pour la musique, mais n'ayant aucun moyen de le satisfaire. Son plus grand bonheur tait d'aller entendre les offices en musique de l'abbaye de Saint-Bertin, et il fallait, certes, que la privation de musique lui ft bien sensible, car on rapporte qu'il prenait le plus grand plaisir entendre ces carillons dont l'usage s'est conserv dans la plupart des glises de la Flandre et de l'Artois, et qui semblent plutt avoir t crs pour le dsespoir que pour l'agrment des oreilles dlicates. Presque tous les auteurs de notices et biographies sur Monsigny prtendent que son ducation musicale, commence par le pre Mollien, fut continue par le carillonneur de l'abbaye de Saint-Bertin. Je ne prtends pas contester l'authenticit du fait, je me contente de le rapporter, ne ft-ce que comme une sorte de confirmation de ce dfaut d'ducation premire du clbre compositeur. A peine g de dix-huit ans, Monsigny perdit son pre. Le vieillard lui avait fait promettre, son lit de mort qu'il serait l'appui et le soutien de sa mre, de sa soeur et de ses quatre frres. Devenu, sans fortune, chef de famille, l'ge o l'on cherche ordinairement se prparer une position dans le monde, Monsigny dut renoncer la carrire militaire qu'il avait rve, laquelle il tait destin comme tant l'an de la famille, et que ses pres avaient toujours suivie, ainsi que cela se pratiquait dans presque toutes les familles nobles. La province ne pouvait lui offrir aucune ressource; il se rendit courageusement Paris et eut le bonheur de trouver un emploi dans les bureaux de la comptabilit du clerg: il n'avait alors que dix-neuf ans. Grce son nom, ses manires et ses excellentes relations, il parvint en peu d'annes placer tous ses frres; le cadet embrassa la carrire des armes, et mourut capitaine au rgiment de Beauce et chevalier de Saint-Louis. Les trois autres obtinrent diverses places dans les colonies, et le modeste revenu de Monsigny fut presque entirement consacr assurer une position convenable sa mre et sa soeur. Le got de la musique ne s'tait pas teint en lui, quoique les occasions lui eussent manqu pour la cultiver. A peine arriv dans la capitale, il s'tait empress de se rendre l'Opra (c'tait alors le seul thtre lyrique), mais l'impression qu'il y reut fut bien diffrente de celle qu'il s'tait promise. J'ai rendu justice aux beauts de la musique de Rameau; cependant, il faut le reconnatre, ces beauts sont parses dans son oeuvre complte, et l'audition ou mme la lecture d'une partition entire de ce matre, qui rgnait alors presque exclusivement sur la scne de l'Acadmie royale de Musique, ne serait pas supportable. Aussi Monsigny fut-il trs-dsillusionn quand il crut s'apercevoir que l'art, qu'il rvait si enchanteur et si fcond, ne produisait dans ses plus hautes manifestations que des effets si trangers son idal. A quelque temps de l, en 1752, une troupe de chanteurs italiens fut admise faire entendre l'Opra quelques-uns des chefs-d'oeuvre de leur pays, et lorsqu'il entendit la _Serva Padrona_ de Pergolse, Monsigny crut entrevoir la ralisation de ses rves. Ds lors, son got devint une passion, et, sans avoir cependant de rsolution bien arrte, il comprit qu'on pouvait faire autre chose que ce que l'on avait tent jusque l. Les leons du jsuite et du carillonneur n'avaient pas t suffisantes pour le mettre en position d'accomplir le vague dessein qui semblait germer en lui, et il rsolut de prendre un matre de composition. Les matres taient rares cette poque, et l'on risquait de mal s'adresser, car les rgles de l'art taient si peu fixes, en France du moins, que les moindres musicastres pouvaient hardiment s'intituler professeurs de composition, certains de ne pas trouver de comptiteurs disposs leur ravir le sceptre de leur prtendue science. Un contre-bassiste de l'Opra, nomm Gianotti, venait justement de publier un ouvrage sous ce titre un peu prolixe: _Le Guide du compositeur, contenant des rgles sres pour trouver d'abord par les consonnances, ensuite par les dissonances, la base fondamentale de tous les chants possibles_. On voit que Gianotti tait de l'cole thorique de Rameau; c'tait la seule qui existt alors en corps de doctrine; l'adoption en tait gnrale en France, et elle avait mme pntr dans des pays o la science musicale tait beaucoup plus avance. Ce Gianotti enseignait donc tout ce que l'on tait tenu de savoir cette poque, c'est--dire l'harmonie, fort peu d'un contre-point assez lche, dont l'tude suffisait pour crire une exposition de fugue trs-libre, plus quelques ides gnrales et mal digres sur l'emploi des voix et des instruments. Au bout de cinq mois d'tudes, Monsigny avait appris tout ce que son professeur tait en mesure de lui enseigner, et il ne recula pas devant l'ide d'crire un petit opra. Il en fit entendre les principaux morceaux ses amis, qui en furent enchants, et il alla soumettre son oeuvre son professeur. Gianotti tait un bon musicien pour son poque; il avait peu d'ides, mais il en savait assez pour pouvoir comprendre le mrite musical, mme dans son expression la plus nave; d'ailleurs, quoique fix depuis quelques annes Paris, il avait ce sentiment, inn chez les Italiens, qui leur fait apprcier le gnie mlodique partout o il se manifeste. Aussi fut-il tellement enthousiasm de l'oeuvre de son lve, qu'il lui fit la plus singulire proposition: Je suis pauvre, je n'ai pas de rputation, et une oeuvre pareille assurerait jamais ma fortune et l'avenir de ma famille, lui dit-il; vous tes dans une position aise et vous ne vous avoueriez pas l'auteur de votre ouvrage, cdez-le-moi; laissez-m'en la gloire, que vous ne songez mme pas en retirer, et vous me ferez le plus heureux des hommes. Monsigny tenait si peu ce qu'il avait fait qu'il n'aurait pas mieux demand, et il est probable qu'il et cd la requte de son professeur; mais il avait dj fait entendre cette musique de nombreux amis qui l'y avaient vu travailler, et la bienfaisante supercherie, laquelle il aurait volontiers consenti se prter, n'aurait pu avoir le rsultat qu'en attendait celui au bnfice de qui elle aurait eu lieu. J'ai dit que l'Opra tait le seul thtre musical de Paris, cette poque; ceci est rigoureusement vrai, puisque Paris ne possdait alors que trois thtres rguliers: l'Acadmie royale de Musique, la Comdie-Franaise et le Thtre Italien; ce dernier avait un genre mixte, qui participait un peu des deux autres. Depuis longtemps on n'y jouait que bien rarement des pices italiennes, quoique les principaux acteurs de la troupe fussent des Italiens; mais quelques-uns d'entre eux jouaient en franais, et avaient mme, dit-on, un talent fort remarquable. Le rpertoire se composait donc de canevas italiens, sur lesquels improvisaient les acteurs, de comdies (presque tout le rpertoire de Marivaux, transport depuis la Comdie-Franaise, a t jou d'origine la Comdie Italienne), de parodies en vaudevilles, qu'on nommait alors opras comiques (le mot existait avant la chose), de quelques petits ballets, et aussi, mais, presque par exception, de pices traduites sur la musique italienne (ceci seulement depuis l'expulsion des bouffons de l'Opra), et enfin d'ouvrages originaux orns de musique nouvelle; on les nommait alors comdies mles d'ariettes. C'est cette dernire catgorie de pices, encore peu exploites, qui devait l'emporter sur toutes les autres et constituer notre genre national de l'opra comique, le vritable berceau et la vraie gloire de la musique franaise; car, l'Opra, les grands succs ont toujours t rservs aux compositeurs trangers, et depuis Louis XIV jusqu' prsent, dans une priode de prs de deux cents ans, on ne peut citer que trois compositeurs franais qui s'y soient montrs avec un grand clat: Rameau, Auber et Halevy. Mais ct et au-dessous de ces thtres permanents et reconnus, il en tait d'infrieurs et de passagers qui exercrent une grande action sur l'art musical. C'taient les thtres des foires Saint-Germain, Saint-Laurent et Saint-Ovide, sans cesse perscuts par les grands thtres, auxquels ils payaient une redevance; ils n'obtenaient de subsister qu'en se soumettant aux conditions les plus vexatoires et les plus absurdes. Tantt on leur dfendait d'avoir plus de deux acteurs en scne, tantt on voulait leur interdire de parler; alors ils se mettaient uniquement chanter (de l vient ce nom d'opra-comique, uniquement attribu alors aux pices o les paroles se chantaient sur des airs connus); puis, lorsque aprs leur avoir t la parole on voulait encore leur ter le chant, ils donnaient les pices _par criteaux_. Les personnages, muets par ordonnance, taient en scne; on apportait sur le devant du thtre des criteaux, o se dessinaient en grosses lettres les paroles des couplets dont l'orchestre jouait l'air, et que chantait le public. On comprend que des prohibitions dont l'effet tait si ridicule, ne pouvaient se maintenir longtemps; aussi les thtres forains poursuivaient-ils leur voie de succs par toutes sortes de moyens. L'attrait de la musique leur avait paru trop grand pour devoir tre nglig, et de tout temps on avait intercal de la musique nouvelle dans les pices en vaudevilles; mais ces airs, en petit nombre et tout fait exceptionnels, ne pouvaient constituer mme un semblant d'opra. Ce ne fut qu'en 1753, l'anne mme de l'expulsion des Bouffons de l'Opra, que Dauvergne fit reprsenter la premire comdie ariettes, le premier opra comique, pour nous servir de la locution seule adopte aujourd'hui. _Les Troqueurs_, paroles de Vad, musique de Dauvergne, furent donc, proprement parler, le premier opra franais. La pice, arrange par MM. Dartois, a t remise en musique par Hrold, et reprsente au Thtre-Feydeau, il y a plus de trente ans; c'est un des premiers et des plus charmants ouvrages de l'auteur du _Muletier_ et du _Pr-aux-Clercs_. Aprs ce premier essai qui lui valut le titre, acquis assez bon march, de pre de l'opra comique franais, Dauvergne renona entirement au genre qu'il avait cr, et n'crivit plus que quelques ouvrages peu remarqus pour l'Opra, dont il devint le chef d'orchestre, et le directeur trois reprises diffrentes; il l'tait encore en 1790. Il quitta Paris l'poque de la Rvolution, et se retira Lyon o il mourut, en 1797, l'ge de quatre-vingt-quatre ans. Le successeur presque immdiat de Dauvergne fut Duni; il lui tait bien suprieur, et il a enrichi l'enfance de l'Opra-Comique de nombreuses et charmantes productions. Philidor ne dbuta que la mme anne que Monsigny, et galement aux thtres de la foire. On ne peut gure se faire une ide aujourd'hui de ce que devait tre l'excution musicale sur de tels thtres. Pour le chant, il n'y avait alors d'autre cole en France que les matrises, partant rien pour les femmes. On conoit encore, la rigueur, que ceux qui l'on avait enseign dployer leurs voix dans de larges proportions, comme il convenait de le faire dans l'enceinte des vastes cathdrales o ils taient destins chanter, trouvassent quelque analogie entre cette manire et celle qui convenait au grand Opra d'alors; mais il n'y avait rien l qui ressemblt ce style lger, le seul qui convienne l'Opra-Comique; aussi parat-il constant que les chanteurs de ces thtres taient des comdiens ayant plus ou moins de voix, mais compltement trangers l'art du chant. Quant l'orchestre, il tait certainement, comme nombre et comme talent d'excution, au-dessous de nos moindres thtres de vaudevilles. Il existe un document assez curieux sur la composition du Thtre-Italien, au moment o les comdies ariettes y taient en grande vogue, et commenaient devenir le principal attrait du spectacle dont elles devaient, peu d'annes plus tard, constituer uniquement le rpertoire. Voici la composition de cet orchestre, en 1768: cinq premiers violons (le chef d'orchestre compris), cinq seconds violons, deux altos, trois violoncelles, deux contre-basses, deux fltes et hautbois (les mmes instrumentistes jouant alternativement les deux instruments), deux cors, deux bassons et un timbalier; total, vingt-quatre excutants. Notez que cette composition d'orchestre porte la date de 1768, lorsque le Thtre-Italien tait en grande prosprit, qu'il comptait parmi ses pensionnaires des chanteurs renomms, tels que Caillot, Laruette, Clairval, Trial, mademoiselle Laruette et autres, et que sa runion au thtre de l'Opra-Comique de la foire Saint-Laurent avait encore augment son importance. Jugez, par comparaison, de ce que devait tre, dix ans plus tt, le pauvre petit orchestre forain. Que cette rflexion nous fasse comprendre et excuser le vide et la faiblesse de l'instrumentation des ouvrages de l'poque; elle nous explique d'ailleurs cette ternelle partie du premier violon jouant continuellement l'unisson de la voix, pour maintenir le chanteur, toujours prt s'carter de la note crite qu'il ne savait pas lire. Loin de nous moquer de ces essais courageux, admirons plutt les efforts que faisaient pour s'lever, en dpit des entraves et de la pnurie de l'excution, ceux que, malgr toute notre science acquise, nous devons encore, sous bien des rapports, considrer comme nos matres. C'est dans ces tristes conditions que furent reprsents les _Aveux indiscrets_, en 1759, au thtre de l'Opra-Comique de la foire Saint-Laurent. Malgr l'immense succs de cet opra, l'auteur de la musique crut devoir sa position de ne point se nommer. L'anne suivante, il donna au mme thtre _le Matre en Droit_ et _le Cadi dup_. Sedaine, en entendant dans ce dernier ouvrage l'excellent duo comique entre le cadi et le teinturier, entrevit tout le succs qu'on pouvait esprer du talent du compositeur, lorsque ce talent s'appliquerait des pices mieux disposes pour le faire valoir. Le lendemain, il se fit prsenter Monsigny, et, ds le premier jour, l'amiti la plus vive s'tablit entre les deux collaborateurs, dont l'heureuse association allait produire plus d'un chef-d'oeuvre. L'anne suivante, 1761, vit en effet paratre _On ne s'avise jamais de tout_, premier fruit de leur collaboration. Le succs n'en fut que trop grand, car la Comdie-Italienne, alarme de la vogue de cette pice et de l'extension que prenait le thtre de la foire Saint-Laurent, en obtint la clture dfinitive; mais il eut soin, non-seulement d'incorporer dans sa troupe les principaux sujets, mais aussi d'attacher sa fortune les deux auteurs les plus capables de la consolider, Sedaine et Monsigny. Ils payrent leur bien-venue en dotant le thtre d'une pice en trois actes qui devait faire poque. C'tait _le Roi et le Fermier_. Les quatre petits ouvrages qu'avait donns Monsigny ne lui avaient fourni aucune occasion de dployer sa principale qualit, cette sensibilit exquise, ce pathtique dont il se montra prodigue plus tard. Aussi fut-ce une rvlation pour le public et peut-tre pour lui-mme, que cette expression vraie de la passion dont il n'existait alors aucun modle. Je ne puis mieux donner une ide du succs de cet ouvrage qu'en transcrivant, sans y rien changer, les lignes suivantes extraites de l'_Histoire du Thtre-Italien_, publie peu d'annes aprs la reprsentation de cet opra. Cette pice ne reut d'abord qu'un accueil trs-quivoque, parce que la manire dont elle est crite n'avait pu lui concilier le suffrage des personnes de got; mais comme il n'est qu'un pas du mal au bien, en l'examinant de plus prs on lui a rendu la justice qu'elle mritait, on a senti le prix d'une action thtrale bien conduite, bien dnoue et remplie de dtails souvent heureux et toujours naturels; en faveur de tant de bonnes qualits, on a fait grce aux dfauts de la _diction_, qui ont ensuite disparu aux yeux du plus grand nombre des spectateurs par l'illusion que le jeu des acteurs et les grces de leur chant ont su y rpandre. Ce serait ici l'occasion de placer l'loge du musicien, dont les airs charmants ont donn la vie cette pice, si la reconnaissance de l'auteur ne nous avait prvenu en avouant, dans sa prface, que c'est lui qu'il est redevable du succs. A qui que l'on doive l'attribuer, on ne peut disconvenir qu'on n'en a jamais vu de pareil sur aucun thtre. _Elle_ a eu plus de deux cents reprsentations, et les comdiens assurent qu'elle a valu plus de vingt mille livres MM. Sedaine et _Moncini_. Si cela est, c'est un avantage que les chefs-d'oeuvre de Molire, de Corneille, de Racine, de Crbillon, de M. de Voltaire et des plus grands hommes n'ont jamais rapport leurs auteurs; mais nous savons que le pome de Milton n'a t vendu que cent cus, et que le chef-d'oeuvre du divin Homre lui a peine fourni de quoi subsister. Cette citation, outre qu'elle constate un succs exceptionnel, tend encore prouver qu'alors, comme aujourd'hui, il ne manquait pas de gens pour s'tonner que les oeuvres de l'art et de l'intelligence procurassent leurs auteurs un bnfice qu'on trouvait tout naturel de voir obtenir, dans des proportions bien plus considrables, par des oprations de commerce ou d'affaires. Il semblait fort naturel que Voltaire ft cadeau du produit de ses ouvrages dramatiques aux comdiens; mais il paraissait assez extraordinaire que Monsigny retirt dix mille francs d'une oeuvre qui lui avait cot une anne de travail. Ce ne fut que deux ans plus tard, en 1764, que les deux heureux collaborateurs donnrent _Rose et Colas_, un vrai chef-d'oeuvre de grce nave. L, il n'y a point d'effets dramatiques; c'est de la simple comdie, une bonne paysannerie, non point des bergers la Florian, mais de vrais villageois un peu enrubanns peut-tre, tels pourtant que peut les comporter un thtre o la vrit crue serait choquante. En parcourant cette dlicieuse partition, dont il mconnatra peut-tre la grce charmante, je sais plus d'un lve, frachement chapp des bancs du Conservatoire, qui sourira de piti en lisant le morceau d'ensemble que Monsigny a bravement intitul _fuga_. Qu'il rflchisse que l'homme qui a eu le tort de l'crire, avait complt ses tudes en cinq mois de leons reues d'un matre assez mdiocre, et qu'alors en France, except peut-tre Gossec et Philidor, il n'y avait pas un musicien capable d'en faire une meilleure. D'ailleurs, l'exemple de cette fugue et de celle non moins faible qui forme le dbut du trio du _Dserteur_, et qu'on a eu le bon esprit de supprimer depuis longtemps (quoique, par respect je l'eusse rtablie dans l'arrangement de la partition, lors de la reprise de cet ouvrage); l'exemple de ces deux fugues, dis-je, me confirme dans cette opinion que j'ai souvent exprime, qu'il faut en crire beaucoup dans les classes, pour se rompre l'agencement des parties, mais n'en user que le moins possible dans la pratique et surtout au thtre, o l'emploi n'en peut tre justifi que par une situation tout exceptionnelle. Monsigny, aprs ces deux grands succs du _Roi et le Fermier_ et de _Rose et Colas_, crut avoir assez contribu, pour le moment du moins, la fortune de la Comdie-Italienne, et il crivit un grand opra en trois actes, _Aline, reine de Golconde_, qui fut reprsent en 1766, l'Acadmie royale de Musique, et qui obtint un trs-grand succs. Ce succs s'explique moins pour nous que celui des ouvrages qu'avait donns prcdemment Monsigny. Il semble tre moins l'aise sur ce vaste thtre; la musique de Rameau lui avait dplu, et son rcitatif et ses airs de danse sont crits exactement dans la mme forme. L'air de bravoure, de la haute-contre, ressemble beaucoup celui de _Castor et Pollux_, crit prs de quarante ans auparavant. Les airs sont mlodieux, mais manquent d'originalit. Ce n'est plus le Monsigny de la Comdie-Italienne; l il est rellement crateur, tandis qu' l'Opra il ne se montre que le continuateur d'une cole laquelle il ne croit pas. Sans que les auteurs s'en doutassent, leur ouvrage devait, quarante ans de distance, faire natre un chef-d'oeuvre qui porterait le mme titre. Parmi les musiciens de l'Opra, il y avait, dans les seconds violons, un enfant que la prcocit de son talent avait fait admettre, malgr son ge, dans cet orchestre d'lite. Il devint, plus tard, un grand compositeur, et se souvint alors de la part qu'il avait prise l'excution de l'oeuvre de Sedaine et Monsigny. Cet enfant tait Berton, et c'est lui qui, vieillard, me racontait, il y a une quinzaine d'annes, que, cherchant un sujet d'opra, il se rappela tout coup avoir vu dans son enfance l'opra, totalement oubli depuis, d'_Aline, reine de Golconde_, et que l'ide lui vint alors de traiter de nouveau le sujet. Il en parla sur-le-champ Vial, et c'est ce souvenir d'enfance que nous devons un de ses plus charmants ouvrages. L'anne 1768 fut signale par un vnement important dans la vie de Monsigny. Ses succs avaient t fructueux, et il dsirait acqurir une de ces positions honorifiques qui, tout en assurant le patronage et la protection d'un haut personnage, permettaient nanmoins de conserver une certaine indpendance. La charge de matre d'htel du duc d'Orlans tait occupe par M. Augeart, fermier-gnral; les fonctions de cette charge taient, sous beaucoup de rapport, assimiles celles des gentilshommes de la maison d'Orlans. M. Augeart tait fort riche; la protection du prince lui tant inutile, il dsirait cder sa charge et il n'eut pas de peine traiter avec Monsigny, qui obtint facilement l'agrment du prince. Le duc d'Orlans n'eut point se repentir du choix qu'il avait fait. Il reconnut dans son nouveau matre d'htel un homme distingu, loyal et dvou, incapable de chercher plaire aux dpens de la vrit, ne demandant jamais rien pour lui-mme et n'employant sa faveur qu'au bnfice de ceux qui il pouvait tre utile. Le prince l'admit bientt dans son intimit particulire et lui accorda ds lors une confiance qui devait tre justifie plus tard par le dvouement le plus complet. Dj et avant son admission dans la maison du duc d'Orlans, Monsigny, pour lui complaire, avait compos la musique d'une pice en trois actes de Coll, intitule _l'Ile sonnante_, et destine tre reprsente sur le petit thtre de socit de Villers-Cotterets. Elle le fut, en effet, mais ne put obtenir de succs, mme devant ce public exceptionnel. Cependant, quelque mauvaise que ft la pice, on n'en avait pas moins remarqu la musique de Monsigny. Sa collaboration habituelle avec Sedaine tait envie par plus d'un auteur. L'abb de Voisenon voulut profiter de l'occasion, et ayant invit Monsigny souper la maison de campagne de Favart Belleville, il lui fit promettre de lui donner sa musique de _l'Ile sonnante_ pour l'adapter une autre pice qu'il ferait cette intention. Le secret ne fut pas si bien gard que la nouvelle n'en vnt aux oreilles de Coll et de Sedaine. Le premier n'y attachait pas une grande importance, mais le second tenait essentiellement son musicien: aussi lui proposa-t-il de remanier le pome de Coll pour le rendre jouable, et c'est avec ces nouveaux changements que la pice fut reprsente sur le thtre de la Comdie-Italienne, le 4 janvier 1768. Son sort n'y fut gure plus heureux que sur le thtre de socit o elle avait paru primitivement. Cependant elle obtint neuf reprsentations, qu'elle dut uniquement au mrite de la musique. C'tait un singulier accouplement que celui de Coll et de Monsigny. Coll dtestait la musique et tendait cette haine jusqu'aux musiciens. Voici comment il s'exprime sur leur compte[1]: Tout musicien est une bte, c'est une rgle gnrale laquelle je n'ai gure vu d'exception, et c'est Rameau, homme de gnie dans son art, mais bte brute d'ailleurs, qui le premier a amen en France la mode de sacrifier la musique l'action d'un pome, le sens d'un rle, et mme le sens commun. On doit penser, d'aprs cela, que Coll ne devait pas tre un grand partisan du thtre de la Comdie-Italienne, qui tait alors dans sa plus grande prosprit, grce au genre nouveau des comdies ariettes. Aussi tait-ce prcisment contre ce genre qu'il avait crit _l'Ile sonnante_, sorte de parodie o il avait personnifi les diffrentes sortes de morceaux de musique. J'ai dj dit que, malgr les retouches de Sedaine, l'ouvrage n'avait pu se soutenir. Mais, un an aprs, Monsigny prit une clatante revanche de ce petit chec, et il sut ddommager son fidle collaborateur de l'infidlit passagre dont il avait failli se rendre coupable. [1] Mmoires de Coll, tome II, page 269. Ce fut au mois de janvier 1769 que fut donne la premire reprsentation du _Dserteur_, cet opra que l'on regarde juste titre comme le chef-d'oeuvre de Monsigny, et qui est aussi celui de Sedaine en ce genre. Cependant, malgr l'intrt du sujet, on fut loin de rendre une justice complte l'auteur du pome. On fit mme courir cette poque une pigramme assez plaisante pour qu'on puisse la rapporter: D'avoir hant la comdie, Un pnitent, en bon chrtien, S'accusait et promettait bien De n'y retourner de sa vie. --Voyons, lui dit le confesseur, C'est le plaisir qui fait l'offense; Que donnait-on?--_Le Dserteur_. --Vous le lirez pour pnitence. Le style est effectivement un peu naf, mais aussi plein de naturel. La lecture de la lettre par le vieil invalide est d'une vrit parfaite. Quoique la pice soit, au total, bien conduite, cependant quelques-uns des moyens dramatiques employs par l'auteur sentent par trop l'enfance de l'art. La prparation de l'entre de Montauciel, au deuxime acte, est une des plus curieuses qui existent au thtre: O ciel! s'crie Alexis.--Ah! vous connaissez Montauciel, lui dit le gelier, eh bien! je vais vous l'envoyer. Et l-dessus il introduit le personnage. Mais ces fautes de dtail ne pouvaient nuire au succs que mritait et qu'obtint toujours la pice de Sedaine. Cet crivain possdait au plus haut degr l'art de faire natre des _situations_, comme on dit en jargon de thtre, et c'est l l'essentiel pour les pices destines tre mises en musique. Aussi n'attachait-il qu'une mdiocre importance aux reproches qu'on lui adressait, et dans son discours de rception l'Acadmie franaise, il tourna la chose assez adroitement, acceptant le blme pour les vers trs-faibles qu'il crivait l'intention des musiciens, et oubliant dessein que les mmes reproches pouvaient s'adresser la prose parle de ses pices. Le style vigoureux n'est presque jamais celui que le musicien dsire. Content d'une invention neuve et dramatique, d'un dessin pur et correct, il demande que l'auteur laisse sa musique le soin de mettre un coloris brillant des vers qui doivent souvent la mollesse du style le sentiment qu'il y met. Cela n'est ni parfaitement clair, ni d'un excellent franais, mais on s'excuse comme on peut. Si le public se montra un peu svre pour Sedaine, il rendit, en revanche, une clatante justice Monsigny. Il s'tait accompli un progrs immense dans la manire du compositeur depuis ses premiers ouvrages. Le sentiment pathtique, si remarquable dans cet opra, n'en exclut pas la forme musicale, et, sous ce dernier rapport, beaucoup de morceaux du _Dserteur_ ne seraient pas mieux combins si la musique avait t crite par nos matres les plus clbres. Chez Monsigny, l'instinct et le sentiment avaient suppl sans dsavantage la science acquise. L'accueil fait au _Dserteur_ fut assez significatif pour prouver la Comdie-Italienne que son plus grand moyen de succs reposait dsormais sur l'exploitation de ce genre d'ouvrages. Aussi ds le mois d'avril de cette mme anne 1769, les principaux sujets, qui ne jouaient que la comdie proprement dite, donnrent-ils leur dmission; ce furent MM. Baletti, Civiarelli, Champville, Lejeune, et mesdames Rivire, Bognioli et Carlin. Les pices mles d'ariettes formrent ds lors le fonds d'un rpertoire o peu d'annes auparavant elles n'avaient figur que comme exceptions. Monsigny travaillait pniblement. Non-seulement il n'tait pas assez savant musicien pour ne pas prouver de grandes difficults coordonner ses ides et les distribuer entre les diffrentes parties vocales et instrumentales, mais, dou d'une extrme sensibilit, il lui fallait s'identifier, en quelque sorte, avec ses personnages et se placer lui-mme dans leur situation, pour arriver s'exalter, chauffer son gnie et en faire jaillir les vives inspirations. Plusieurs fois, lorsqu'il travaillait au _Dserteur_, on fut oblig de lui en retirer le manuscrit, cause de la surexcitation nerveuse qu'il prouvait. Cette sensibilit ne l'abandonna jamais. Choron rapporte l'anecdote suivante: Monsigny, alors g de 82 ans, en nous expliquant la manire dont il avait voulu rendre la situation de Louise dans le _Dserteur_, quand elle revient, par degrs, de son vanouissement, et que ses paroles touffes sont coupes par des traits d'orchestre, versa des larmes d'attendrissement et tomba lui-mme dans l'accablement qu'il dpeignait d'une manire si expressive. M. Ftis, qui cite ce trait d'aprs Choron, ajoute avec beaucoup de justesse: Cette sensibilit fut son gnie, car il lui dut une multitude de mlodies touchantes qui rendront, en tout temps, ses ouvrages dignes de l'attention des musiciens instruits. Avec une pareille manire de composer, Monsigny ne devait produire qu' de longs intervalles: aussi ne fut-ce qu'en 1771, trois ans aprs le _Dserteur_, qu'il donna le _Faucon_, opra en un acte. Cet ouvrage n'eut pas de succs, et Monsigny en conut un vif chagrin, car il en estimait fort la musique. Il mit encore plus de temps composer la _Belle Arsne_, qui fut joue avec un grand succs au mois de juin 1773. Favart en avait fait les paroles; la musique, d'ailleurs fort remarquable, offre cette singularit qu'elle semble moins jeune de forme que les opras du mme auteur qui l'ont prcde. C'est le 24 novembre 1777 que fut reprsent pour la premire fois le dernier ouvrage de Monsigny, _Flix ou l'Enfant trouv_. Quoiqu'il n'y et pas dans la pice de Sedaine les mmes lments de curiosit et de varit que dans la _Belle Arsne_ de Favart, le triomphe n'en fut pas moins dcisif, et il dut encore tre attribu l'attrait de la musique. Qui ne connat, en effet, le dlicieux quintette: _Finissez donc, monsieur le militaire_; l'air charmant de l'abb: _Qu'on se batte, qu'on se dchire_, et l'admirable trio qui sera toujours cit comme un modle de sentiment exquis? Il tait bien rare, cette poque, que l'on numrt les diffrents morceaux de musique, dans les comptes-rendus trs-succincts que les recueils priodiques consacraient aux thtres; cependant, tous citent ce trio et ajoutent qu'il tait admirablement chant par madame Trial et MM. Clairval et Nainville. Ce morceau, qui produirait encore aujourd'hui le plus grand effet, dut transporter des auditeurs peu habitus une musique si pathtique et si habilement agence. _Flix_ fut le dernier ouvrage de Monsigny. Le compositeur tait pourtant dans toute la force du talent et de l'ge, puisqu'il n'avait pas alors plus de 48 ans. Bien des motifs ont t supposs pour justifier cette retraite volontaire et prmature. D'accord avec presque tous les biographes, M. Ftis, dans sa notice sur Monsigny, de la _Biographie universelle des musiciens_, dit ce sujet: J'ai connu cet homme respectable et je lui ai demand en 1810, c'est--dire trente-trois ans aprs la reprsentation de son dernier opra, s'il n'avait jamais senti le besoin de composer, depuis cette poque.--Jamais, me dit-il; depuis le jour o j'ai achev la partition de _Flix_, la musique a t comme morte pour moi: il ne m'est plus venu une ide. Une telle autorit ne peut tre suspecte et se trouve confirme dans une notice de Quatremre de Quincy, lue l'Institut, et pourtant j'y trouve un dmenti formel dans des notes qu'a bien voulu me communiquer la propre fille de Monsigny. J'en extrais le passage suivant: M. Quatremre, dans sa notice, a l'air d'ignorer la raison qui a dcid mon pre renoncer la composition: ma mre, dans les notes qu'elle lui avait donnes, la lui avait pourtant clairement explique. Un de ses yeux tait peu prs perdu par une cataracte; l'autre tait trs-faible et ne pouvait tre sauv que par un repos absolu: mon pre se rsigna ce douloureux sacrifice, et il conserva la vue jusqu' la fin de sa longue carrire. Nous avons t bien souvent impatientes dans le monde par des gens qui ne voulaient pas se contenter d'une raison aussi premptoire et en cherchaient d'autres qui n'existaient pas. C'tait, selon eux, l'puisement des ides musicales; selon d'autres, le dgot de la musique. L'unique motif tait, ainsi que je l'ai dit, l'affaiblissement et la menace de la perte de sa vue. Ces deux assertions si contradictoires peuvent cependant se concilier. Il est trs-probable qu'au bout de quelques annes, et lorsque le rtablissement de l'organe visuel lui eut permis de reprendre ses tudes, Monsigny, ayant perdu l'habitude du travail musical, comprit qu'il serait bien tard pour rentrer dans une carrire qu'il avait parcourue nagure avec tant d'clat. De nouveaux soins, de nouvelles occupations, de grands vnements durent le faire renoncer marcher dans la voie qu'il avait trace, et o s'taient lancs aprs lui tant de jeunes rivaux, devenus matres leur tour. La retraite presque absolue o il vivait depuis longtemps, et peut-tre l'affaiblissement de sa mmoire, effet de l'ge, peuvent donc expliquer parfaitement sa conversation avec M. Ftis, sans contredire absolument le premier motif de sa retraite. La cessation du travail dut tre fort pnible Monsigny pendant les premires annes: mais sa position changea compltement en 1784 et 1785. Il avait prs de cinquante ans lorsqu'il songea se marier. Il tait attach depuis fort longtemps, par les liens de l'estime et de l'amiti, une famille des plus honorables, celle de M. de Villemagne, et cette famille devint la sienne lorsqu'il unit son sort celui de mademoiselle de Villemagne. Bien que celle-ci ft plus jeune que lui de vingt ans, cette union parat avoir t des plus heureuses: quatre enfants naquirent de ce mariage; les deux ans ont seuls survcu; les plus jeunes sont morts en bas ge. Le duc d'Orlans tant mort en 1785, la charge de matre d'htel fut supprime; mais son fils, qui avait une grande estime pour Monsigny, le nomma immdiatement administrateur de ses domaines et inspecteur gnral des canaux d'Orlans. Monsigny conserva donc pour lui et sa famille le logement au Palais-Royal, qu'il n'avait cess d'occuper depuis son entre dans la maison du prince, et il ne l'abandonna qu' l'poque de la Rvolution. Cependant, on ne s'appelle pas Monsigny, on n'a pas enrichi le thtre de plusieurs chefs-d'oeuvre, sans que de grands efforts soient tents pour vous arracher une retraite prmature. Sedaine n'tait pas seulement le collaborateur, il tait aussi l'ami de son musicien, et lorsqu'il avait un sujet heureux, avant de le confier un autre compositeur, il allait le porter Monsigny; mais celui-ci rsistait la tentation. Une fois cependant il fut bien prs de succomber: il s'agissait de _Richard-Coeur-de-Lion_ que Sedaine venait de terminer. Le sujet tait si beau que Monsigny ne put rsister au dsir de le traiter. Mais les mdecins taient l; ils rptrent Monsigny qu'ils ne pouvaient rpondre de sa vue s'il se remettait au travail. Le pauvre compositeur dut se rsigner; il rendit la pice Sedaine.--Et qui la donnerai-je, lui demanda celui-ci; Dalayrac ou Grtry?--A Grtry, lui rpondit Monsigny, la veine est plus riche. Le conseil tait excellent, et Monsigny avait d'autant plus de mrite le donner, qu'il n'avait jamais prouv de sympathie pour la personne de Grtry, ce qui s'explique facilement par l'opposition extrme des deux caractres. Modeste l'excs, rendant justice tous les gens de mrite, bon et serviable envers tous ses confrres, Monsigny tait l'oppos de Grtry, dont on pouvait citer l'esprit et le talent, mais dont l'amour-propre intolrable rendait le commerce difficile chacun, et presque impossible ses confrres. La Rvolution clata: Monsigny perdit toutes ses ressources, avec sa place dans la maison d'Orlans, et une pension de deux mille francs que lui avait faite le roi Louis XV, et qui lui avait t conserve par Louis XVI. Il se retira alors dans une petite maison du faubourg Saint-Martin. Il allait mme de temps en temps la Comdie-Italienne, mais bien rarement il pntrait dans la salle; il s'asseyait au foyer, o il rencontrait quelquefois d'anciennes connaissances: il n'y avait plus de salons de socit, ni de lieux de runion autres que les endroits publics, et il tait heureux lorsque le hasard lui permettait de retrouver quelques visages amis. On jouait bien rarement ses ouvrages, qui taient passs de mode: cependant, un jour qu'il tait au foyer comme d'habitude, une loge s'tant entr'ouverte, quelques sons parviennent jusqu' lui:--Mais c'est trs-joli cela! s'cria-t-il.--Nous en sommes bien persuads, lui rpondirent ses interlocuteurs, car c'est de vous: on joue en ce moment _Rose et Colas_. Monsigny, qui tait la modestie mme, rougit de l'loge involontaire qu'il s'tait donn; il est certain qu'il n'avait pas reconnu le passage qui l'avait frapp. Cette anecdote, parfaitement authentique, a t tendue, embellie, et l'on en a fait cette histoire o Monsigny, entendant un de ses ouvrages tout entier et ne le reconnaissant pas, demanda qui en tait l'auteur. Aprs la confiscation des biens de la famille d'Orlans, il restait de nombreuses dettes acquitter. Le prince, arrt et emprisonn Marseille, ne voulut dsigner d'autre mandataire que Monsigny; et comme on lui faisait observer qu'il n'tait nullement administrateur: C'est possible, rpondit-il, mais comme c'est le plus honnte homme que je connaisse, je ne saurais mieux choisir. Monsigny s'acquitta de ses fonctions dlicates avec un dvouement et un zle qui auraient souvent mis ses jours en pril, s'il n'avait eu pour se sauvegarder son titre et sa clbrit de musicien: ce grand nom de l'auteur de _Flix_ et du _Dserteur_ suffit pour dsarmer ces haines froces et stupides devant lesquelles tant d'autres titres n'avaient pu trouver grce. Cependant, sa position aurait t trs-prcaire, sans la gnreuse initiative des acteurs de la Comdie-Italienne: ils lui offrirent une pension viagre de deux mille quatre cents livres, et, pour que cette pension et tout le caractre du rsultat d'un contrat, et ne part pas tre un bienfait, ils l'accordrent en change de la cession de ses droits d'auteur sur tous ses ouvrages. Or, cette poque, il y avait eu une rvolution complte dans le got du public; les opras de Grtry et de Monsigny taient totalement abandonns, et avaient fait place aux compositions nergiques de Mhul et de Cherubini. Rien ne pouvait faire prsager le retour la scne de ces premiers ouvrages, dont on croyait le temps fini, et il y avait rellement de la part des comdiens un acte de pure gnrosit dans l'offre de cette pension. Mais, dix ans plus tard, la raction la plus imprvue remit la mode ce que l'on avait si lgrement dlaiss, et les comdiens se virent rcompenss de leur gnreuse action: elle devint pour eux une excellente affaire. A peine la tranquillit publique fut-elle rtablie que Monsigny obtint qu'on lui rendt la pension de 2,000 fr. que la Rvolution lui avait enleve. Puis Sarrette le fit nommer un des cinq inspecteurs des tudes musicales du Conservatoire, aux appointements de 6,000 fr. Ici encore, Monsigny donna une de ces preuves de modestie et de dsintressement bien rares dans l'existence des artistes clbres. Des runions avaient souvent lieu entre les inspecteurs pour y agiter des questions d'enseignement et de thorie, car il s'agissait alors de fonder un corps de doctrine, par la publication de diverses mthodes sur toutes les parties de l'art musical. Aprs quelques sances, Monsigny alla trouver Sarrette: Mon ami, lui dit-il, pourquoi m'avez-vous mis l? il faut tre savant, et je ne le suis pas assez pour remplir un pareil emploi. Il y en a de bien plus dignes et de bien plus capables dont j'occupe la place; c'est un tort rel que je fais la science et votre tablissement. Et malgr tous les efforts de l'excellent Sarrette, qui voulait lui prouver que l'illustration seule de son nom tait une gloire utile pour le Conservatoire, il maintint sa dmission. On a souvent dit que l'empereur Napolon n'aimait pas la musique; je crois que l'on s'est tromp. Napolon, quoique lev en France, avait le got italien; il aimait la musique mlodique avant tout; les faveurs dont il combla Paisiello et Par en sont la preuve. La mode, au commencement de l'Empire, tait la musique srieuse. Mhul ne plaisait gure Napolon, et Cherubini encore moins; c'tait, suivant son dire, un faux Italien, puisqu'il ne faisait qu'une sorte de musique allemande. Cette antipathie du chef de l'Etat pour ce genre de musique fut peut-tre une des causes qui dterminrent Elleviou et Martin tenter un retour vers une musique plus simple et plus mlodique. Elleviou reprit le _Dserteur_ et Martin l'_Epreuve villageoise_. L'effet de ces deux ouvrages fut immense; la gnration nouvelle, qui les ignorait, luttait d'enthousiasme avec la gnration qui les regrettait. Napolon, lorsqu'il entendit pour la premire fois la musique du _Dserteur_, en parut enchant; il avait prs de lui, dans sa loge, le comte Daru. Celui-ci, qui connaissait et estimait fort Monsigny, saisit cette occasion pour parler de lui l'Empereur.--L'auteur de cette musique sera bien heureux d'apprendre le plaisir qu'elle a caus Votre Majest.--Comment! Monsigny existe donc encore?--Certainement, Sire.--Et quelle est sa position?--Il a t entirement ruin par la Rvolution, mais dj Votre Majest lui a rendu la pension de 2,000 fr. qu'il tenait de la justice du roi Louis XV.--Mais il tait jeune alors; ce n'est pas assez de 2,000 fr. Vous irez lui dire que l'Empereur porte sa pension 6,000 fr. Le lendemain matin le comte Daru portait cette bonne nouvelle Monsigny et lui annonait de plus, qu'il toucherait les neuf mois d'arrrages de l'anne, car l'on tait au mois d'octobre. Monsigny se plaisait raconter tous ses amis cette marque de munificence de l'Empereur, et n'en parlait jamais que les larmes aux yeux. Ce n'est qu'en 1813, la mort de Grtry, que Monsigny fut appel lui succder l'Institut. Il tait alors g de 84 ans. A la Restauration, il perdit sa pension de 6,000 fr. Le duc d'Orlans lui en fit obtenir une de 3,000 fr. C'est alors seulement qu'il obtint la dcoration de la Lgion-d'Honneur. Monsigny avait reu une ducation trs-religieuse: sans partager entirement l'incrdulit la mode, son arrive Paris, qu'il ne quitta plus depuis 1749, il avait cependant t un peu dtourn de ses instincts, par le mouvement encyclopdique et par l'esprit gnral de l'poque: la Rvolution lui fit entrevoir toute l'erreur laquelle il aurait pu se laisser entraner, et les dernires annes de sa vie se passrent dans l'exercice de la plus tolrante et de la plus calme pit. Il s'teignit doucement en 1816, g de 87 ans. Ses obsques eurent lieu l'glise Saint-Laurent. A quelques pas de l existait encore le btiment o, plus de cinquante ans auparavant, il avait fait ses premiers essais et prlud ses chefs-d'oeuvre,--ce modeste thtre de la foire Saint-Laurent[2]. Sa veuve obtint la survivance de sa pension de 3,000 fr. jusqu' l'poque de sa mort, en 1829. Le fils de Monsigny avait t admis l'cole de Saint-Cyr, mais la faiblesse de sa constitution l'obligea de renoncer l'tat militaire. Sa mre s'tait retire Saint-Cloud, et mademoiselle de Monsigny habite encore cette rsidence. [2] En 1847, j'ai encore vu les vestiges de ce btiment, qui doit avoir t abattu lorsque l'on a perc le boulevard de Strasbourg. Il servait alors de magasin de fourrage. C'tait un carr long, o l'on voyait encore la trace d'une seule range de loges. L'espace tait assez grand, mais la disposition de la scne ne saurait tre compare mme celle de nos thtres du troisime ordre.--La salle ou du moins les quatre murs de la salle de la Comdie-Italienne, existent encore, rue Mauconseil; c'est un entrept de cuirs; mais il reste peu de traces de la disposition intrieure. Cette salle servit aux reprsentations jusqu' l'rection de la salle Favart, occupe aujourd'hui par le thtre de l'Opra-Comique. Le fils de Monsigny s'tait mari un an avant la mort de sa mre; cette poque il obtint une place de percepteur la Chapelle-Gauthier, dans le dpartement de Seine-et-Marne; il occupa ce modeste emploi pendant vingt-cinq ans, employant ses loisirs l'ducation de sa fille et de ses deux jeunes fils et aussi la culture des arts, car il tait amateur numismate assez distingu. La mort l'a ravi sa femme et ses trois enfants, le 27 juillet 1853. Les membres de la section de musique de l'Acadmie des Beaux-Arts de l'Institut se sont empresss de recommander la bienfaisante justice du chef de l'Etat la veuve et les orphelins du fils de Monsigny, et une pension de douze cents francs a t immdiatement accorde aux derniers descendants de cet homme clbre. Mais il reste quelque chose ajouter la munificence du souverain. Dans ces derniers temps, deux des meilleurs ouvrages de Monsigny, le _Dserteur_ et _Flix_, ont t repris avec succs. Le _Dserteur_ fait mme partie du rpertoire courant au thtre de l'Opra-Comique; ne pourrait-on pas y joindre _le Roi et le Fermier_ ou _Rose et Colas_? J'ose croire que _Rose et Colas_ ne le cderait en rien la paysannerie un peu manire de _l'Epreuve villageoise_, et que cet agreste tableau, bien autrement vrai et naf, nous donnerait assez d'estime pour le got de nos pres. Le silence gard si longtemps par un compositeur qui survit trente-neuf ans sa dernire oeuvre n'est pas la seule singularit qu'il faille signaler dans la vie de Monsigny. Il y a eu chez lui une puissance de cration dont il n'a t donn aucun de ses contemporains, et plus forte raison aucun de ses successeurs, de fournir l'exemple. Tous avaient des modles; lui seul a d tout tirer, non-seulement les ides, mais mme la forme, de son propre fonds. J'ai dj dit que Grtry, qui lui tait bien suprieur comme fcondit et comme excution, procdait de l'cole Italienne, et qu'il s'appuya d'abord sur des tudes musicales, incompltes la vrit, mais suffisantes cependant pour donner une certaine facilit d'agencement qui explique la multiplicit de ses productions. Rien de pareil chez Monsigny; il ne sait rien, ne connat rien; avant lui, c'est le nant. Il arrive Paris adorant ou, pour mieux dire, rvant la musique qui lui est encore inconnue, et, pour raliser son rve, il court l'Opra, o il ne rencontre que la plus triste dception. Il partage alors cette opinion, propage par Rousseau et assez gnralement admise, que les Franais ne pourront jamais avoir une vritable musique eux. Cependant, l'audition de quelques opras bouffes italiens lui fait entrevoir des horizons nouveaux; mais ce qu'il cre n'a aucun rapport avec ce qui l'a inspir. Il s'lve peu peu de ces petits airs la conception de morceaux plus vastes: sa modulation est quelquefois pnible, pourtant, il y a dans ses productions une grande varit de forme et un excellent instinct de facture; le style est presque toujours dfectueux, mais l'auteur accuse de bonnes intentions, et il ne lui manquait pour le rendre meilleur que des tudes premires et des connaissances plus approfondies. Il se rend toujours justice; il connat ses dfauts, et ne traite jamais rien au-dessus de ses forces. Une seule fois, il aborde le Grand-Opra; mme alors, c'est dans un sujet de genre et tel qu'il pouvait le traiter sans sortir absolument de son habitude et sans franchir les limites de son savoir en matire d'excution. Gluck parat: le plus enthousiaste de ses admirateurs est Monsigny: voil la musique qu'il avait rve, voil, jointe cette harmonie forte, cette orchestration qu'il se sent incapable d'imiter, et dont rien ne lui donnait l'ide, l'expression dramatique porte un degr inconnu jusque l. Toutefois, de cette cole en drive une autre qui transporte l'Opra-Comique cette puissance et cette sonorit qu'il ne juge possibles que pour le genre noble. Aussi, aprs la premire reprsentation d'_Euphrosine et Coradin_, ce dbut solennel de Mhul, succdant sans transition la maigre instrumentation des ouvrages qui l'ont prcd, il court sur le thtre, embrasse le jeune triomphateur, mais il lui dit en mme temps: Vous vous trompez, mon ami; votre place n'est pas ici, c'est l'Opra que conviennent la pompe, la grandeur, la puissance, l'nergie, toutes ces qualits que vous possdez au suprme degr; ce qu'il faut l'Opra-Comique, c'est la grce, l'enjouement, la coquetterie, la lgret, la mlodie coulante et facile, et tout cela vous manque. Et cette opinion ou ce conseil, il les maintint par la suite, alors que Mhul, essayant de paratre gai, tait parvenu faire croire certains auditeurs qu'il l'tait rellement. Monsigny, lui, avec ce sentiment vrai du thtre qu'il conserva toujours, ne se laissait pas prendre ce faux semblant, et malgr toute son amiti et son admiration pour l'auteur de _l'Irato_ et d'_une Folie_, il ne l'appelait jamais que _Don Serioso_. Cette opinion, qui n'te rien l'admiration que mrite le talent svre et lev de Mhul, tait aussi celle de Boeldieu, et ce doit tre celle de tous les musiciens qui se font une ide juste de la musique de thtre, et qui croient qu'elle ne doit pas tre juge, apprcie seulement sur sa valeur intrinsque, mais surtout comme l'expression potique d'une action qu'elle est appele vivifier par son mouvement, et rchauffer de ses rayons. Quand un musicien possde une qualit un degr trs-minent, il est bien rare qu'on n'exalte pas cette qualit aux dpens de toutes les autres. C'est ainsi que Monsigny n'est gure cit que pour son excessive sensibilit. Mais il serait facile de signaler vingt morceaux de lui dont le succs est d des lments tout diffrents. Sans parler du _Dserteur_, dont la partie comique vaut pour le moins la partie pathtique, ne pourrait-on rappeler aussi, dans _Flix_, le ravissant quintette: _Finissez donc, monsieur le militaire!_ o chaque personnage, l'abb, le dragon, le financier, la servante, le pre, ont chacun un langage appropri leur caractre et d'une couleur et d'une vrit admirables? Ne pourrait-on encore rappeler _Rose et Colas_, o la sensibilit n'est pas mise en jeu, o tout est grce, fracheur et jeunesse; et les premiers ouvrages du matre, qui sont presque entirement consacrs au comique? Il faut dire, pour tre juste, que si Monsigny surpassa ses confrres en exquise sensibilit, il ne le cda aucun sur les autres points essentiels de son art; il eut au mme degr qu'eux la verve comique, le mouvement dramatique, la force expressive, qualits que l'on n'apprcie que rarement chez lui, parce qu'elles sont effaces en quelque sorte par celles qui les dominent toutes. Pour moi, je n'hsite pas le regarder comme le vritable crateur de l'opra-comique franais. Grtry l'a souvent surpass par l'abondance de l'ide mlodique et surtout par la fcondit, seule qualit inhrente au gnie crateur qui ait manqu Monsigny; mais il n'est venu qu'aprs lui et lorsque la voie tait dj ouverte. Duni et Philidor ont march en mme temps que lui; sans mconnatre le mrite de ces deux patriarches de notre thtre, qui l'on n'a pas rendu une justice complte, surtout au second, qui se distingue par une varit de formes et de rhythmes trs-remarquable pour son poque, on devra cependant convenir qu'ils n'ont t que les satellites d'un astre brillant, trop tt clips, mais dont l'clat fut assez grand pour qu'un long sillon de lumire pt encore ddommager ses contemporains et mme ses arrire-neveux de sa trop courte dure. GOSSEC I Toute la rue Neuve-Saint-Roch tait mise en moi, au mois de fvrier 1751, par les apprts d'une fte qui devait avoir lieu le soir mme dans un bel htel situ peu prs au milieu de cette rue. Cet htel, qui avait une seconde entre rue de la Sourdire, tait celui du clbre fermier-gnral Jean-Joseph Leriche de la Poupelinire. Depuis de longues annes il avait rpudi son premier nom de Leriche, craignant sans doute qu'on ne le prt pour un sobriquet, et avait un peu dnatur son second nom, en en retranchant une lettre; il tait donc rest le sieur de la Popelinire, et il aurait de plus pu ajouter, comme le faisait le financier Zamet, seigneur de quelques centaines de milliers d'cus. La grande fte qui allait se clbrer dans son htel, tait un anniversaire: non pas celui de sa naissance, encore moins de son mariage, mais celui de sa _dlivrance_; c'est ainsi, du moins, qu'il dsignait le jour correspondant une poque dj loigne de trois ans, mais qui avait t signale par une aventure des plus scandaleuses, dont tout Paris s'tait amus. Il s'agit de la fameuse histoire de la chemine plaque tournante, par laquelle le marchal de Richelieu s'introduisait dans la chambre de madame de la Popelinire, alors que son mari veillait ce qu'elle y ft soigneusement renferme, pour la soustraire aux intrigues du galant marchal. M. de la Popelinire, il faut le dire, avait pous sa femme contre-coeur et dans les circonstances peu faites pour lui faire bnir le lien qui les enchanait. Un fermier-gnral ne pouvait se dispenser d'avoir une matresse, et M. de la Popelinire avait choisi la sienne dans la troupe de la comdie-Franaise. Elle tait la petite-fille de Dancourt, dont elle portait le nom, et sa mre, Mimi-Dancourt, n'avait pas t sans obtenir quelques succs au thtre. Elle-mme y remplissait fort honorablement son emploi, et, une fois matresse en titre de M. de la Popelinire, sa conduite fut irrprochable. C'tait dj quelque chose que d'tre la matresse d'un fermier-gnral; mais devenir sa femme paraissait un rve irralisable. Mademoiselle Dancourt avait de l'esprit et de la persvrance, ce qui, dit-on, est presque du gnie. Pendant douze ans, elle employa tous les moyens de sduction, toutes les amorces, toutes les petites roueries imaginables, sans pouvoir obtenir de son amant qu'il voult tre, pour elle, autre chose qu'un protecteur des plus gnreux et des plus dvous. Elle sentit que sa persistance pouvait lui devenir fatale, et qu'en voulant acqurir un poux elle courait risque de perdre un amant tel qu'elle ne pouvait esprer d'en trouver jamais un pareil. Elle se tint donc tranquille, attendant une circonstance favorable qu'elle pt mettre profit. Madame de Tencin avait eu occasion de la rencontrer souvent dans ce monde littraire o trnaient, pour la partie fminine, les actrices et les femmes auteurs de quelque clbrit. Madame de Tencin s'tait prise d'amiti pour elle, et mademoiselle Dancourt la jugea propre seconder et mener bonne fin le grand projet qu'elle nourrissait depuis si longtemps. Elle venait d'obtenir un succs vritable dans une comdie, aujourd'hui oublie, intitule _la Fille sduite_. Madame de Tencin vint, aprs la reprsentation, la fliciter sur la manire dont elle avait rempli le rle principal: mademoiselle Dancourt jugea, la vivacit des loges de madame de Tencin et l'motion qu'elle ressentait encore de l'impression qu'elle avait reue de la pice, que le moment tait parfaitement choisi pour frapper le grand coup. Mademoiselle Dancourt tait une fort habile comdienne; au lieu de recevoir le visage ouvert et le sourire sur les lvres les loges que son amie venait lui faire, elle se mit fondre en larmes et accueillit avec des sanglots rpts, les compliments qu'elle en recevait. --Mais en vrit, ma chre, lui dit madame de Tencin, je ne vous comprends pas: au moment o vous venez d'obtenir un triomphe, vous vous livrez au dsespoir. Qu'est-ce que cela veut dire? --Hlas! madame, lui rpondit mademoiselle Dancourt d'une voix touffe par les larmes, c'est qu'en retraant au public les malheurs de la fille sduite, qui sont ma propre histoire, j'tais oblige d'touffer ma douleur: mais c'est plus fort que moi et je ne peux plus la contenir au fond de mon coeur. --Mais que vous est-il donc arriv de si malheureux? Il me semble que votre position est au contraire envier. M. de la Popelinire est aimable, gnreux, rempli de prvenances, et, s'il vous a sduite, il y a longtemps; en tout cas, il me semble que, depuis, il fait assez bien les choses pour se faire pardonner sa sduction. --Mon Dieu! oui: je suis folle, si vous voulez; mais il est des humiliations que je ne puis accepter. Je rgne, j'en conviens, dans le salon de M. de la Popelinire; mais j'y rgne un instant, quand il veut bien m'y faire appeler; je ne suis que l'esclave de sa volont; si je veux y faire admettre quelqu'un, il faut le supplier, me mettre ses genoux. Qu'un caprice lui vienne d'en exclure une personne qui lui dplaise et qui me soit sympathique, ce n'est pas mon got qu'il consultera. Vous, ma meilleure, ma plus sincre amie je n'ai pas le droit de vous dire: Venez; de vous installer prs de moi, de m'clairer de vos conseils, de vos avis si bons suivre pour moi, matresse de maison! On me jette toujours la figure mon titre de comdienne et mon nom de mademoiselle Dancourt; je lui ai sacrifi ma jeunesse, ma beaut, mes plus beaux jours, la meilleure partie de ma vie, et, d'un mot, il peut briser mon existence. Si aujourd'hui je suis pour quelques-unes un objet d'envie, demain je puis tre pour tous un objet de piti! --Il y a du vrai dans ce que vous me dites l, dit madame de Tencin, qui n'avait pas t insensible aux flatteries de la comdienne; mais comment dcider la Popelinire vous donner son nom? Il est probable que vous n'avez pas nglig les moyens qui taient en votre pouvoir; quels sont ceux que je puis employer? --Ah! si vous vouliez bien! soupira mademoiselle Dancourt en s'essuyant les yeux. --Voyons, mettez-moi sur la voie, dit avec empressement madame de Tencin. --Eh bien! poursuivit la comdienne, vous tes toute-puissante auprs du cardinal. Le bail de ferme touche sa fin; M. de la Popelinire va en demander le renouvellement; il faut qu'on le lui refuse et que son mariage avec moi soit la condition du renouvellement. Madame de Tencin rflchit un instant. --Mon enfant, reprit-elle bientt, laissez-moi faire: schez vos beaux yeux qui sont destins faire couler les larmes et non en verser eux-mmes; dans un mois vous serez madame de la Popelinire, c'est moi qui vous en rponds. Sous peu de jours le financier aura de mes nouvelles. --Ah! vous tes mon ange sauveur, s'cria la comdienne en se jetant dans les bras de son amie. Un trait d'alliance fut l'instant conclu entre les deux conjures: le salon de madame de la Popelinire deviendrait celui de madame de Tencin; toute sa petite coterie philosophique y serait admise de droit, c'tait un magnifique triomphe que toutes deux allaient se prparer, et l'effet ne tarda pas suivre les prliminaires du complot. M. de la Popelinire fut mand chez le cardinal qui on l'avait dpeint comme un homme immoral et dbauch ayant abus de l'innocence d'une nave jeune fille et ne pouvant remdier au mal qu'il avait fait que par une rparation clatante. M. de la Popelinire pensa tomber de son haut lorsque le ministre lui eut dvoil toute l'horreur de sa conduite. --Mais, Monseigneur, se hta-t-il de dire, Votre minence a t induite en erreur sur mon compte. --Du tout, monsieur, reprit le cardinal, je suis bien inform, et je ne veux pas que le service du roi soit plus longtemps confi des gens entachs de dbauche et d'immoralit. Ainsi nous nous passerons de vos services, ou vous pouserez votre victime. --Mais, Monseigneur, voil plus de trente ans que j'appartiens au service du roi, car c'est en 1718 que j'eus l'honneur d'tre nomm fermier gnral, et vous ne pouvez ainsi me priver d'un emploi o je n'ai jamais fait soulever la moindre plainte. --Et le scandale, monsieur, le comptez-vous pour rien? --Mais le scandale, Monseigneur, c'est vous qui le provoqueriez. Car enfin vous ne voulez certainement pas admettre au service du roi le mari d'une comdienne. --Non certainement, monsieur; mais la comdienne cessera de l'tre, du moment qu'elle sera votre femme. Du reste, je ne suis pas ici pour vous faire des sermons. Mais il y a deux hommes en moi: le ministre, qui a bien le droit, je le pense, de vous retirer vos fonctions, ou de vous continuer ses bonnes grces, et le prtre, qui peut vous donner l'absolution, si vous lui promettez de faire pnitence. --Eh bien! Monseigneur, puisqu'il le faut absolument, je ferai pnitence; je me marierai. --Et pour cadeau de noce, vous aurez le renouvellement de votre bail. Adieu, monsieur; nous le signerons le mme jour que vous signerez votre contrat. M. de la Popelinire se retira trs-peu satisfait; un mois aprs, il tait toujours fermier-gnral, mais il tait mari, mari autant qu'on peut l'tre, il avait de moins une charmante matresse, et de plus une femme qui allait se ddommager dans son tat lgal de toutes les privations qu'elle s'tait imposes dans sa position quivoque. Autant mademoiselle Dancourt avait t modeste, rserve et soumise, autant madame de la Popelinire se montra fastueuse, altire et exigeante. L'clat du luxe et de la reprsentation suffit pour occuper ses moments pendant les premiers temps. Mais, habitue nagure voir ses journes presque entires consacres aux tudes qu'exigeait sa profession de comdienne, la grande dame ne tarda pas trouver le temps d'une longueur inoue et ne vit pas de meilleurs moyens de l'employer que d'admettre sa suite une foule d'adorateurs. Puis le nombre n'tant pas tant ce qu'elle recherchait, que la qualit, elle s'afficha au point de dmonter la philosophie du plus calme des maris. Les assiduits du marchal de Richelieu taient devenues si scandaleuses, que M. de la Popelinire, voulant toute force chapper au ridicule, renferma madame de la Popelinire dans son appartement dont il gardait la clef et o il lui faisait servir manger. On sait comment, malgr toutes ces prcautions, le marchal de Richelieu s'introduisait chaque soir chez la femme du financier, et n'en sortait que le lendemain, l'aide de la fausse chemine dont la plaque tournante donnait issue sur une pice d'une maison contigu de l'htel, et dont le marchal s'tait fait locataire. La discrtion n'tait pas la vertu du vainqueur de Mahon, et la moiti de Paris tait dans la confidence de son bonheur avant que le fermier gnral se doutt le moins du monde de sa msaventure. Il finit cependant par en tre instruit comme les autres, et son parti fut pris sur-le-champ. Loin de fuir le scandale, il provoqua un clat, il appela des tmoins, rendit son affront aussi public que possible pour bien faire constater son droit de mettre madame de la Popelinire la porte et se donna cet agrment sa grande joie et au grand dsespoir de sa douce compagne qui perdit en un instant le fruit de tant d'annes d'efforts et de persvrance. Son ancienne protectrice, madame de Tencin, ne tarda pas mourir; mais, dans sa nouvelle position, elle s'tait fait des amis puissants et parvint intresser en sa faveur MM. d'Argenson et de la Vrillire. Ceux-ci voulant oprer un raccommodement, l'introduisirent dans le cabinet du garde-des-sceaux, M. de Machault, et y firent mander M. de la Popelinire. Le financier se douta probablement de quelque chose, car il interrogea l'huissier qui devait l'introduire, et lui demanda si le garde des sceaux tait ou non en compagnie. L'huissier lui rpondit qu'il n'avait vu entrer que MM. d'Argenson et de la Vrillire et une dame qui lui tait inconnue. --Alors, mon ami, dit M. de la Popelinire, permettez-moi, avant d'entrer, de regarder par le trou de la serrure si je ne la connatrais pas. L'huissier ne vit aucun inconvnient lui laisser satisfaire cette fantaisie, et M. de la Popelinire n'eut pas plutt entrevu les traits peu chris de sa moiti, qu'il s'cria travers la porte: Pardon, Messieurs, si je n'entre pas, mais vous tes en trop bonne compagnie pour que je veuille vous dranger; et il se sauva sans que les cris qu'on poussait pour le rappeler parvinssent mme lui faire retourner la tte. Il refusa depuis et constamment de revoir sa femme, et elle mourut en 1752. Malgr la publicit de sa disgrce conjugale, il ne cessa pas un instant son genre de vie et continua de recevoir dans son salon toutes les clbrits de la littrature, des sciences et des arts et toutes les illustrations de la noblesse, de la robe et de l'pe. Seulement, chaque anne, au jour anniversaire de sa sparation, il donnait une fte plus splendide que toutes les autres, et c'est des prparatifs d'une de ces ftes que nous avons parl au commencement de cette histoire. Un des principaux attraits des soires de M. de la Popelinire tait l'excellente musique qu'on y faisait. Les runions musicales taient une raret cette poque, et celles qui avaient lieu chez M. de la Popelinire avaient un clat et une splendeur dont on chercherait en vain l'analogue aujourd'hui. Rameau, le plus grand musicien franais du XVIIIe sicle, tait alors l'apoge de sa gloire, et Rameau devait tout M. de la Popelinire. C'est auprs du gnreux financier qu'il avait trouv l'appui dont il s'tait aid pour franchir les premiers pas d'une carrire qu'il ne put s'ouvrir qu'g de prs de cinquante ans. C'est M. de la Popelinire qui avait avanc Rameau les six cents livres moyennant lesquelles l'abb Pellegrin avait consenti lui confier son pome d'_Hippolyte et Aricie_; c'est chez M. de la Popelinire que se firent les premiers essais de ce premier opra de Rameau; c'est grce la protection de M. de la Popelinire, qu'il fut reu, rpt et reprsent, et la reconnaissance de l'artiste ne se dmentit pas un instant dans toute sa vie. De son ct, le financier tait fier de son protg, et il avait droit de l'tre. Pour faciliter l'audition de toutes les compositions de Rameau, dont la primeur lui tait rserve, M. de la Popelinire avait ses ordres un personnel complet de musiciens, de choristes et de chanteurs, dont la dpense n'allait pas moins de trente mille livres par an; mais le plaisir et l'honneur qu'il recevait de cette magnificence, taient tels, qu'il lui semblait encore les payer bien peu. Cette fois on devait excuter pour la premire fois un nouvel opra en un acte, de Rameau, intitul: _la Guirlande_; la premire reprsentation l'Opra ne devait avoir lieu que quelques mois plus tard, et cette audition anticipe devenait d'autant plus attrayante, que l'poque o l'oeuvre serait rendue publique tait moins rapproche. Dj plusieurs rptitions avaient eu lieu: pas une n'avait pu satisfaire Rameau, dont la musique tait d'une excution trs-difficile. La veille mme il avait apostroph trs-vivement le premier violon, faisant l'office de chef d'orchestre, et le claveciniste accompagnateur, qui n'avait pu saisir un de ces changements de mouvement si frquents dans sa musique. Enfin, en dsespoir de cause, il avait remport sa partition pour changer le passage, et il avait indiqu une dernire rptition gnrale pour le lendemain matin neuf heures. Les musiciens avaient t exacts au rendez-vous, mais dix heures le chef d'orchestre, l'accompagnateur et le compositeur n'avaient pas encore paru. Lasss d'attendre, les musiciens s'adressrent M. de la Popelinire, qui s'empressa d'envoyer un exprs chez Rameau; mais l'exprs revint dire que M. Rameau avait rpondu qu'on voult bien l'attendre, et que nul ne quittt son poste. Pendant que les musiciens maugraient contre le temps qu'on leur faisait perdre, et se rpandaient dans l'htel pour examiner les prparatifs de la fte, rendons-nous chez le compositeur attard. Rameau demeurait rue du Chantre Saint-Honor, et occupait le premier tage d'une maison d'une assez mesquine apparence; mais il affectionnait ce logement, d'abord parce qu'il l'habitait depuis plus de vingt ans, et ensuite parce que la rue, trop troite pour tre accessible aux voitures, tait, pour cette raison, fort tranquille, quoique dans un quartier la mode et bruyant, et presqu' la porte de l'Opra, situ alors au Palais-Royal. Rameau avait pass la nuit repasser sa partition de _la Guirlande_, et avait en vain cherch simplifier les passages qui avaient t autant d'cueils pour les excutants, qu'il avait accuss, non sans quelque raison, d'incapacit et d'impritie. Rameau avait alors soixante-huit ans. Aprs s'tre fait une grande rputation comme organiste et comme claveciniste, c'est en 1733, cinquante ans, qu'il avait donn son premier opra. Il est croire qu'il avait fait d'amples provisions de mlodies pendant le demi-sicle qu'il employa mditer son premier ouvrage, car celui-ci fut suivi de vingt autres opras qui tous eurent d'clatants succs, dterminrent une rvolution dans la musique et portrent au plus haut degr la rputation de leur auteur. On comprend qu'ayant autant produit, et l'ge commenant se faire sentir, les dernires compositions de Rameau n'taient point crites avec la mme facilit que les premires; aussi tenait-il beaucoup ses ides, qu'il combinait lentement et avec calcul. Il se dcida donc ne rien changer, esprant qu' force de soins, il parviendrait, la rptition, faire surmonter la difficult devant laquelle on s'tait arrt la veille. Il tait huit heures et demie, et bientt il allait s'apprter se rendre rue Neuve-Saint-Roch, lorsqu'on lui remit une lettre qu'on venait d'apporter. A peine l'eut-il parcourue, qu'il devint ple, et, comme ananti, se laissa tomber dans le fauteuil plac devant son clavecin. Voici ce que contenait la lettre: Monsieur, On peut avoir beaucoup de talent et tre poli. C'est ce que vous ignorez compltement: vous m'avez dit hier que je ne savais pas mon mtier, parce que je ne pouvais pas faire excuter votre musique. Je pourrais vous rpondre que vous ne savez pas le vtre, puisque vous ne faites que de la musique baroque qu'il est impossible d'excuter. Mais j'aime mieux accepter le tort que vous me donnez. Je conviens donc que je ne sais rien et que je suis indigne de participer l'excution de vos sublimes compositions. En consquence, j'ai l'honneur de vous prvenir que vous n'ayez plus compter sur moi, ainsi que sur notre accompagnateur ordinaire, qui profite de l'occasion pour vous envoyer sa dmission avec la mienne. Sign: Guignon, _Ex-premier violon des musiciens de M. de la Popelinire._ Pour comprendre le coup port par cette missive, il faut se reporter l'poque o les musiciens de profession taient si rares, que les appointements des premiers sujets de l'Opra ne diffraient pas de moiti de ceux des artistes de l'orchestre. Penser remplacer le premier violon et le claveciniste et t folie, et Rameau vit que l'excution de sa musique devenait impossible; il se crut perdu, dshonor; tout Paris comptait sur ce concert; M. de la Popelinire l'avait annonc tous ses amis, tous ses invits, et la fte allait tre compromise, manque, et tout cela par la faute de lui, Rameau, combl des bienfaits de M. de la Popelinire, et pouvant tre accus de ngligence ou de mauvaise volont! Et nul moyen de sortir de ce mauvais pas! Le pauvre musicien s'abandonna au plus violent dsespoir, et il tait tellement absorb par ses sombres rflexions, que deux ou trois coups de sonnette tints assez timidement la porte ne purent russir le tirer de sa rverie; cependant la sonnette continuait s'agiter en crescendo; petit petit elle arriva au fortissimo, et son carillon prenait une allure dsespre, lorsqu'enfin Rameau fut arrach par ce bruit incessant sa proccupation, et se hta d'aller lui-mme ouvrir la porte. Il vit alors devant lui un tout petit jeune homme de dix-huit ans peine, frais, rose, la mine spirituelle et souriante. --Est-ce que vous dormiez? Monsieur, dit le nouveau venu. Heureusement que votre sonnette est solide; si tous ceux qui viennent sont obligs de la faire retentir aussi fort, elle sera bien vite use. --Qui demandez-vous? rpondit Rameau d'un air aussi peu agrable qu'tait enjou celui de son interlocuteur. --Je demande M. Rameau. --Eh bien! M. Rameau, c'est moi. A l'instant la physionomie du petit jeune homme changea entirement, une expression de respect et d'admiration remplaa sur-le-champ son sourire jovial et un peu moqueur. --Oh! monsieur, s'cria-t-il, pardonnez-moi de vous avoir ainsi parl; j'tais loin de me douter que j'avais devant moi un homme que je me suis habitu admirer depuis que j'ai tudi et connu ses ouvrages. Je suis un tourdi, monsieur; peut-tre tiez-vous travailler, et je vous ai drang. Excusez-moi: permettez-moi de me retirer et dites-moi quand je pourrai revenir sans tre importun. Il y avait tant de bonne foi, une admiration si vraie, un respect si bien senti dans son air et ses paroles, que, quoique habitu bien des hommages, Rameau ne put s'empcher d'tre mu et touch de l'attitude presque suppliante du pauvre jeune homme. --Non, mon ami, lui dit-il, je ne travaillais pas et vous ne me drangez pas. Mais vous n'tes sans doute pas venu seulement pour me faire des compliments; apprenez-moi l'objet de votre visite. --Cette lettre vous le dira! rpondit le jeune homme en remettant Rameau un papier soigneusement cachet, et pendant que le grand musicien en prenait connaissance, ses yeux parcouraient avec avidit tous les recoins de l'appartement. Il semblait qu'il ft dans un sanctuaire, tant ils s'arrtaient avec amour et respect sur les moindres dtails: mais ce qui attirait surtout son attention, c'tait le clavecin sur le pupitre duquel reposait tout ouverte la partition de _la Guirlande_. Cependant Rameau lisait la lettre haute voix: Monsieur, Mon nom est trop obscur pour tre connu de vous, aussi ne signerai-je pas cette lettre autrement que par mon titre de matre de chapelle de la cathdrale d'Anvers. Je prends la libert de vous adresser un de mes lves, le meilleur que j'aie jamais fait et que je ferai probablement jamais. Le jeune Gossec a aujourd'hui dix-huit ans: il est le fils de pauvres paysans d'un petit village du Hainaut qui l'envoyrent Anvers comme enfant de choeur alors qu'il n'avait encore que sept ans. Ses progrs dans la musique et la composition ont t si rapides, que depuis bien longtemps je n'ai plus rien lui apprendre. Il n'y a qu'un matre tel que vous qui convienne un tel lve. Permettez-moi donc de rclamer pour lui vos conseils pour le perfectionner dans son art, et votre appui pour lui ouvrir une carrire o vous avez acquis tant de gloire, et o il pourra peut-tre un jour occuper un nom honorable. _Le matre de chapelle de la cathdrale d'Anvers._ --Eh bien! dit Rameau, dites-moi, mon ami, ce que je puis faire pour vous, et je suis tout dispos vous tre utile. Voyons que savez-vous? Etes-vous chanteur ou excutant? --Mon Dieu! monsieur, rpondit Gossec, chanteur, je ne le suis plus depuis que j'ai perdu ma voix d'enfant, mais je sais jouer du violon, du clavecin et de l'orgue, et j'ai la prtention de devenir compositeur, ayant tudi dans vos ouvrages la thorie dont j'ai admir la pratique dans vos opras. Je suis en tat, non-seulement de figurer dans un orchestre, mais mme de le diriger, puisque c'tait mon emploi la cathdrale d'Anvers. --Vraiment, dit Rameau avec vivacit, est-ce que vous pourriez comprendre une partition sans l'avoir longtemps tudie d'avance? --Certainement, monsieur, et si vous permettez que j'en fasse l'preuve devant vous, je me fais fort de vous dchiffrer au clavecin telle partition que vous voudrez me donner. --Mme celle qui est sur ce clavecin? Sans rien rpondre, Gossec se plaa devant l'instrument, et, sans hsiter, se mit jouer livre ouvert la partition de _la Guirlande_, l'endroit o elle tait dploye. L'art de jouer et de rduire la partition tait alors des plus rares, et peu de musiciens de profession taient en tat de le faire; l'admiration de Rameau ne peut se comparer qu' la joie qu'il prouvait d'une rencontre si inespre. --Bien, dit-il au jeune homme en l'interrompant, n'allez pas plus loin. Comment interprtez-vous ce passage? Et, feuilletant la partition, il lui indiqua du doigt l'endroit o, la veille, les musiciens s'taient arrts. --Mais il n'y a rien de si simple, dit Gossec, il y a trois changements de mesure de suite, c'est une division de tant de notes par temps. Une mesure quatre temps, une deux temps, et une trois-deux. C'est d'abord une noire par temps pour la premire mesure, puis deux noires par temps pour les deux autres; le mouvement ne change pas, ce n'est que le rhythme et la division. --Eh! voil ce que ces nes-l ne veulent pas comprendre, s'cria Rameau, et ce que je n'ai pas su leur expliquer, se dit-il tout bas. Voil mon chef d'orchestre trouv. Ah! quel dommage, ajouta-t-il, que vous ne puissiez pas la fois diriger l'orchestre et accompagner au clavecin! Mais o trouver un accompagnateur de cette force? --Vous voulez un accompagnateur, dit Gossec, j'ai votre affaire. --O cela? --Chez moi. --Qui? --Ma femme. --Votre femme? vous tes mari? --Et pourquoi pas? Est-ce que vous me trouvez trop petit pour cela? repartit Gossec, qui avait repris sa gat et son aplomb. Effectivement sa petite taille, de quatre pieds et demi peine, contrastait le plus singulirement ct de celle de Rameau que sa maigreur faisait encore paratre plus leve. --Je ne vous trouve pas trop petit, dit Rameau, mais je vous trouve bien jeune. --Est-ce que la jeunesse est un inconvnient qui empche d'tre amoureux? Je l'tais de ma femme que je n'avais que quinze ans et elle quatorze. Je n'avais rien, ni elle non plus: il fallait que je lui donnasse quelque chose, je lui ai donn du talent; j'en ai fait mon lve avant d'en faire ma femme, et je vous rponds d'elle comme de moi. --Eh bien! reprit Rameau enchant, allez la chercher sur-le-champ, et si elle est aussi habile que vous le dites, je vous annoncerai tous deux une bonne nouvelle. Mais, propos, ajouta-t-il, en arrtant Gossec, qui dj se disposait sortir, si j'avais vous conduire vous et votre femme dans une grande assemble, avez-vous quelques habits d'apparat pour vous prsenter? --Ma foi dit Gossec, voil mon plus beau, et quand M. Rameau le trouve assez beau, je voudrais bien savoir qui pourrait se montrer plus exigeant que lui? Le plus beau vtement du jeune Gossec se composait d'un habit de gros drap marron, d'une veste idem, d'une culotte de ratine noire, de bas de coton chins gris et de souliers sans boucles. Rameau ne voulut pas le contrarier sur la splendeur de son costume, il le laissa s'loigner; mais peine fut-il parti qu'il appela madame Rameau qui venait de rentrer de la messe. --Ma chre amie, lui dit-il, avance le dner d'une heure, fais mettre deux couverts de plus, et envoie sur-le-champ l'Opra pour qu'on me fasse venir sans dlai le costumier et la tailleuse, j'en ai le plus pressant besoin. Madame Rameau obit sans rpliquer, et Rameau avait peine eu le temps de donner ces ordres, lorsque Gossec revint avec sa femme. Les deux jeunes maris formaient le plus joli petit couple que l'on pt imaginer. Sans tre prcisment jolie, madame Gossec tait extrmement attrayante. A sa fracheur de dix-sept ans elle joignait un air de candeur et de navet intelligente qui prvenait sur-le-champ en sa faveur. Elle n'tait pas d'une aussi petite taille que son mari, sans que cependant il y et entre eux deux cette disproportion de formes qui est encore plus choquante lorsque l'avantage n'est pas du ct de l'homme. En les voyant passer, chacun pouvait dire: Qu'ils sont gentils! Un observateur, aprs les avoir contempls un instant, ne pouvait s'empcher de s'crier: Qu'ils sont heureux! II Rameau n'eut pas besoin d'un long examen pour se convaincre que Gossec ne lui avait pas trop vant les capacits de son lve, et il annona alors nos deux jeunes gens que, ce jour mme, il allait mettre leurs talents l'preuve. Gossec dirigerait l'orchestre, tandis que sa femme accompagnerait au clavecin la partition de son opra indit _la Guirlande_. --Tenez, mes amis, leur dit-il, je vous donne une heure pour jeter un coup d'oeil sur la partition, et quand vous en aurez pris une connaissance suffisante, nous nous rendrons la rptition. C'est sur ces entrefaites qu'tait venu l'exprs envoy par M. de la Popelinire, et Rameau, sr de son affaire, avait rpondu qu'on l'attendt et qu'on prt patience. Les deux jeunes artistes taient occups depuis prs d'une heure tudier la partition qu'on leur avait soumise, lorsqu'ils furent interrompus au milieu de leur travail par l'entre du costumier et de la tailleuse de l'Opra, accompagns de madame Rameau. Celle-ci eut beaucoup de peine faire comprendre aux deux jeunes maris qu'il tait impossible qu'ils figurassent dans une grande assemble avec leur costume plus que mesquin et bourgeois: Gossec, surtout, prtendait qu'un homme prsent et protg par le grand Rameau, devait tre accueilli partout sans qu'on prt garde la richesse de son habit. Madame Gossec fut beaucoup plus facile convaincre: l'ide de se voir pour la premire fois coiffe, poudre et attife en grande dame lui souriait excessivement, et elle se prta avec une bonne volont infinie toutes les attitudes que lui fit prendre la tailleuse. Le chef costumier eut un peu plus de peine avec le mari, qui, tout entier l'tude de sa partition, levait le bras ou la jambe machinalement, selon que le demandait le costumier occup prendre mesure, mais ne rpondait que par monosyllabes ou par un: comme vous voudrez; a m'est bien gal! toutes les questions qui lui taient adresses sur le choix de l'toffe et de la couleur, et sur la coupe de l'habit ou de la veste. Le costumier promit, ainsi que la tailleuse, que sa besogne serait prte l'heure voulue, et Rameau conduisit ses deux protgs l'htel de la Popelinire. Il tait alors prs de midi. Les musiciens, qui attendaient depuis neuf heures, taient tous d'une humeur assez chagrinante, et la prsence de Rameau pouvait seule empcher que leurs murmures ne traduisissent trop hautement leur mcontentement. Il fut encore augment par la prsence des deux nouveaux venus. Il y avait, en effet, dans l'orchestre de vieux musiciens dont la morgue et la susceptibilit devaient se mesurer leur peu de talent, et l'ide de se voir dirigs par un enfant de dix-huit ans, entirement inconnu, ne fit qu'encourager leurs mauvaises dispositions. Gossec s'tait plac au pupitre, et la rptition commena au signal qu'il donna, sur l'invitation de Rameau; mais, ds les premires mesures, les violons mirent une telle ngligence dans leur excution, qu'ils manqurent entirement un trait qui n'tait pas sans quelque importance et quelque difficult. Gossec fit immdiatement recommencer le passage, et il ne fut pas mieux excut. --Messieurs, dit-il alors aux musiciens, il est midi, et le concert commence six heures; il dpend de vous que la rptition soit termine dans une heure; mais comme je tiens avant tout ce que l'excution soit excellente, je vous prviens que je ferai rpter jusqu' ce que nous arrivions toute la perfection dsirable, et c'est trs-facile. Le temps ne nous manquera pas, nous avons six heures devant nous. --Un vieux musicien se leva alors de son sige, et, apostrophant le jeune chef d'orchestre: --Cela vous est bien facile dire, monsieur dont je ne sais pas le nom, mais ce trait est mal doigt et n'est pas faisable. --Prtez-moi votre violon, monsieur, rpondit froidement Gossec, et, saisissant l'instrument que le vieux musicien lui tendait d'assez mauvaise grce, il excuta le trait avec un fini et une nettet parfaite. --Vous voyez, monsieur, ajouta-t-il, que cela est trs-faisable; mais peut-tre n'aviez-vous pas trouv la bonne position pour excuter ce passage. Voil comme il faut s'y prendre, et il rpta de nouveau le trait, en indiquant la position et le doigt. A dater de ce moment, les excutants comprirent qu'ils avaient affaire forte partie; ils redoublrent de soins, de zle et d'attention, et la rptition marcha ravir. Il y eut bien encore une tentative pour tter, comme on dit, le nouveau chef d'orchestre; elle vint d'un fltiste, qui rendait une phrase sans style et, sans grce. Avant de la faire recommencer, Gossec, s'adressant au fltiste: --Veuillez couter comment cette phrase doit tre rendue; Madame va vous l'indiquer. Puis il fit signe sa femme, qui excuta la phrase sur le clavecin avec un got et une grce qui soulevrent les applaudissements involontaires des musiciens les plus rcalcitrants. A deux heures, la rptition tait termine. Les excutants se rapprochrent alors de Gossec. En dposant son bton de chef d'orchestre, il avait quitt la svrit et l'air de froideur dont il avait cru de sa dignit d'emprunter les formes pour imposer davantage ceux qui n'taient que ses subordonns: ses fonctions remplies, il se montra avec eux bon camarade, et reprit l'air de gat et de bonne humeur qui lui tait habituel; il sut, par quelques compliments adroits, s'attirer ceux qui paraissaient le moins disposs sympathiser avec lui. Au bout de quelques minutes, des poignes de main taient changes, les protestations de dvouement allaient leur train, et Gossec ne comptait plus que des amis dans l'orchestre de M. de la Popelinire. Pendant toute la rptition, Rameau s'tait tenu l'cart; enfonc dans un vaste fauteuil, il avait laiss le champ libre son jeune chef d'orchestre; heureux de se voir si bien compris, si intelligemment interprt, il n'avait voulu affaiblir l'autorit du nouveau venu par aucune observation; mais Gossec tait peine chapp des mains de ses nouveaux amis, qu'il se sentit enlev de terre, et press entre les bras du clbre musicien qui l'embrassait avec effusion. --Je vous ai promis une bonne nouvelle, lui dit Rameau: allons dner, je vous la dirai table, et les deux jeunes gens l'accompagnrent sa demeure. Le couvert tait mis, et, aprs les premiers moments de silence que commande toujours la satisfaction de l'apptit: --Voyons, dit Rameau, entamant la conversation, vous m'tes recommand comme un homme de talent: j'aurais pu me dfier de l'amiti de votre matre, mais vous m'avez prouv qu'il ne m'en n'a pas trop dit. Que puis-je faire pour vous, maintenant? Quelles sont vos ressources tous deux, Paris? --Nos ressources ne sont pas bien grandes, dit Gossec; nous sommes partis d'Anvers, possesseurs de cent cus que nous avions amasss grand'peine en donnant des leons chacun de notre ct, ce sont nos conomies d'un an. Plus de moiti de cette somme est dj dpense; mais, avec votre protection, les leons ne peuvent nous manquer, et Dieu et notre jeunesse aidant, j'espre bien que nous parviendrons vivre Paris. --Des leons, des leons, dit Rameau, c'est fort bien, mais avant tout il faut un fixe qui vous mette d'abord l'abri du besoin, et puis vous voulez composer, vous faire un nom: le pourrez-vous, quand tout votre temps sera absorb par vos coliers? J'ai fait ce mtier pendant trente ans, et, pendant trente ans, il m'a empch de parvenir. Il a fallu qu'un protecteur gnreux, celui qui je vous prsenterai ce soir, vnt mon aide et et confiance en moi, pour que je pusse sortir, non de mon obscurit, j'avais dj conquis quelque clbrit par mes ouvrages thoriques, mais pour que je pusse mettre en lumire ce que j'avais reu de Dieu. Tout cela m'est venu un peu tard; mais je n'ai pas le droit de me plaindre, bien au contraire. Cependant, ce que j'ai souffert et les luttes qu'il m'a fallu soutenir, je peux vous les viter, et, ds prsent, une position tablie et presque indpendante peut vous tre offerte. Voulez-vous devenir chef d'orchestre des concerts de M. de la Popelinire? Vous devrez, une fois par semaine, diriger un concert son htel, et, le dimanche, dans la belle saison, faire excuter des messes et des motets dans la chapelle de son chteau de Passy. Pour cela, vous aurez 1,800 livres par an. --Ah! ma femme! s'cria Gossec, et, au lieu de remercier Rameau, il se jette au cou de sa femme, qu'il embrasse avec transport. La petite femme, toute rouge et toute honteuse, se retira vivement. --Y penses-tu, mon ami, s'cria-t-elle, devant Monsieur, que tu ne songes mme pas remercier? --Madame a raison, dit Rameau, c'est moi que vous auriez d embrasser; mais je vous en dispense bien volontiers, car j'espre que votre femme sera plus juste et plus reconnaissante que vous quand elle aura appris qu'elle recevra de son ct 1,200 livres par an pour tre claveciniste aux concerts de Paris, et organiste la chapelle de Passy. Cette fois il fallut que Rameau ret bon gr, mal gr, les embrassements des deux jeunes gens, ivres de bonheur et de joie. Le dner se termina au milieu de ces doux panchements. A quatre heures le costumier, la tailleuse et la coiffeuse furent exacts au rendez-vous. Les deux costumes taient au grand complet, et, dans leur nouvelle toilette, nos deux jeunes gens taient charmants. Le costumier n'aurait pas eu le temps de confectionner en si peu de temps des costumes complets, mais le magasin de l'Opra tait venu son aide. Il n'y avait eu qu' ajuster la taille exigu de Gossec, un habillement qui sentait un peu son berger Trumeau, mais qui n'tait nullement ridicule, grce la jeunesse et la bonne mine de celui qui le portait. Rameau avait revtu le costume svre qui lui tait habituel: c'tait un habit de velours pingl d'une couleur tirant sur le brun, avec de brillants boutons d'acier; une veste blanche sur laquelle ressortait le grand cordon noir de Saint-Michel dont il tait dcor, une culotte de soie noire avec les bas pareils, et des souliers avec des boucles en or. A cinq heures et demie, une des voitures de M. de la Popelinire vint les prendre et les conduisit l'htel, o dj une grande partie de la socit tait rassemble. Les htels des financiers taient, cette poque, le rendez-vous des plaisirs par excellence; les gens de lettres et les artistes en taient les commensaux habituels, et l'lite de la noblesse s'y donnait rendez-vous. La supriorit de ces runions sur celles des salons exclusivement aristocratiques, tenait ce que les grands seigneurs y taient admis moins cause de leur rang qu'en raison de leur mrite personnel ou de leur got prononc pour les arts. La dmarcation entre les hommes d'intelligence et ceux qui n'avaient d'autres titres que ceux de la naissance, tait tellement accepte, que ces derniers ne craignaient jamais de compromettre, par la familiarit, une dignit que personne ne songeait contester. Les rapports des grands seigneurs avec les artistes taient mille fois plus agrables qu'ils n'ont t depuis, lorsque les artistes se sont trouvs en contact avec des gens craignant toujours qu'on ne reconnt pas la supriorit de leur position s'ils ne la faisaient pas sentir par leur attitude et la distance qu'ils traaient d'eux-mmes entre eux et ceux qu'ils regardaient comme leurs infrieurs. Aprs le concert qui russit autant qu'on pouvait l'esprer, et dans l'intervalle qui spara la musique du souper, Rameau prsenta Gossec et sa femme M. de la Popelinire. Celui-ci confirma gracieusement la nomination que Rameau avait annonce. Puis la pauvre petite femme se trouvant fort gne de sa personne au milieu de tout ce monde si brillant qui la regardait avec une curiosit assez embarrassante, Rameau la prit par la main et s'approchant d'un personnage dcor comme lui de l'ordre de Saint-Michel: --Mon cher ami, lui dit-il, voulez-vous me permettre de prsenter votre femme cette jeune personne qui ne connat ici que moi et son mari? C'est une artiste fort distingue que madame Vanloo sera enchante de connatre, et pour qui je rclame sa protection. Carle Vanloo s'empressa de conduire la jeune femme auprs de madame Vanloo. Madame Vanloo tait une fort belle personne. Vanloo l'avait pouse en Italie. Fille d'un musicien clbre de ce pays, elle avait elle-mme un grand talent comme cantatrice, et, quoique le got italien ft loin d'tre gnralement adopt en France, elle tait cependant l'idole et la merveille des salons o elle consentait se faire entendre. Carle Vanloo avait alors quarante-six ans: il tait fou de sa femme, beaucoup plus jeune que lui. Il avait reu fort peu d'ducation, et savait peine lire et crire: mais il avait beaucoup d'esprit naturel; la frquentation du grand monde lui avait donn une aisance qui masquait tous les dsavantages qui pouvaient rsulter de son manque d'instruction; son talent d'ailleurs lui donnait une supriorit qui et pu lui servir d'excuse, s'il en et eu besoin, et son mrite personnel et le talent de sa femme attiraient chez lui la meilleure socit. C'tait donc une prcieuse connaissance pour madame Gossec que celle de madame Vanloo, et les deux jeunes femmes trouvrent dans la conformit de leur got pour l'art o elles excellaient, des motifs suffisants pour jeter les bases d'une liaison qui prit bientt les proportions d'une amiti vritable. Gossec avait entrepris une conversation avec un monsieur plus g que lui d'une dizaine d'annes et avec qui il sympathisa sur-le-champ. On causa musique et littrature; c'tait alors le fond habituel de la conversation. Gossec voulait toujours parler posie et l'inconnu ne cessait de parler musique. Il paraissait grand partisan de la musique italienne, et Gossec, tout en reconnaissant les beauts de cette cole, dfendait les musiciens franais et dclamait surtout avec fureur contre Rousseau qui, aprs avoir prtendu qu'on ne pouvait faire de bonne musique sur des paroles franaises, s'tait donn un clatant dmenti en publiant son _Devin du village_, dont le succs avait eu tant de retentissement. Tout en dclamant contre Rousseau, Gossec pronona avec admiration le nom de Voltaire. --J'ai eu bien du bonheur, ajouta-t-il; peine arriv Paris, j'ai obtenu la protection du plus grand musicien franais qui existe. Il ne me manque plus que de connatre le plus grand pote et le plus grand philosophe. --Peut-tre un jour, lui dit son interlocuteur, pourrai-je vous procurer cette satisfaction. --Vous connaissez M. de Voltaire? --Certainement. J'ai mme reu une lettre de lui ce matin. --Voulez-vous la voir? Gossec saisit la lettre avec empressement et lut sur la suscription: _A Monsieur de Marmontel._ Marmontel tait un des jeunes gens que Voltaire affectionnait le plus. A peine g de trente ans, il avait dj obtenu les succs littraires les plus clatants. Aprs avoir trois fois remport le prix aux Jeux Floraux de Toulouse, il s'tait prsent au concours de posie de l'Acadmie Franaise en 1746. Voici la proposition qui faisait le sujet du concours: _La gloire de Louis XIV, perptue dans son successeur._ Marmontel fut couronn, et ne fut pas moins heureux au concours en 1747. Le sujet tait peu prs le mme: _La clmence de Louis XIV est une des vertus de son successeur._ On voit qu' cette poque l'Acadmie ne tenait pas introduire une grande varit dans ses sujets de concours. L'anne suivante, en 1748, Marmontel avait donn sa tragdie de _Denys le tyran_ et avait obtenu l'honneur d'tre rappel sur la scne, triomphe qui n'avait encore t donn qu'une seule fois, Voltaire, aprs sa tragdie de _Mrope_. Au souper, qui fut des plus gais et des plus anims, Gossec se plaa ct de Marmontel, et c'est de ce jour que se formrent entre eux les liens d'une amiti que la mort seule put rompre. En rentrant leur modeste logement, nos deux jeunes gens crurent avoir fait un rve. Pauvres, inconnus Paris, sans appui, sans protecteur, ils s'taient levs le matin, n'ayant devant eux qu'un avenir des plus incertains; le soir ils se voyaient lancs dans le monde le plus brillant, ayant leur existence assure et occupant une position que, dans leurs rves mme, ils auraient peine os ambitionner. --Eh bien! ma petite femme, s'cria Gossec en rentrant, que dis-tu de tout ce qui nous arrive? --Je dis que Dieu est bien bon: mais il nous devait cela, nous nous aimons tant! Ds le lendemain, Gossec, qui avait pris au srieux ses nouvelles fonctions, voulut se mettre au courant du rpertoire des concerts qu'il tait appel diriger. Ce rpertoire n'tait pas bien tendu: il se bornait quelques pices de clavecin dont les meilleures taient celles de Couperin et de Rameau, de quelques sonates de violon et, comme musique d'orchestre, aux ouvertures des opras de Lully et de Rameau et surtout aux airs de danse de ce dernier. Il faut convenir qu'ils taient charmants, et leur vogue tait telle, qu'ils taient excuts dans tous les pays de l'Europe, mme dans ceux o se manifestait la plus vive rpulsion pour la musique franaise. En Italie, pendant prs d'un sicle, les compositeurs n'crivirent point de symphonies pour prcder leurs opras. Les ouvertures de Lully et de Rameau taient gnralement reconnues des modles dans ce genre, qu'on ne devait mme pas tenter d'imiter. Gossec comprit que, quelque jolis que soient des airs de danse, quelque intrt que puissent offrir les morceaux fugus que l'on appelait ouvertures, il y avait un rle plus important faire jouer l'orchestre; il voulut crer et cra la musique de concert. C'est en 1754, aprs trois annes d'essais et d'tudes, qu'il fit entendre sa premire symphonie. Par un singulier hasard, dans cette mme anne o il croyait inventer ce genre, Haydn crivait sa premire symphonie, qui fut suivie de tant d'autres. Mais ce n'est que vingt ans plus tard que ces chefs-d'oeuvre immortels furent connus en France et, dans cette priode, Gossec rgna sans partage, et le titre de roi de la symphonie lui fut dcern sans contestation. Les succs que Gossec obtint dans la symphonie n'eurent pas d'abord tout l'clat que mritait la valeur de ses compositions. L'auditoire habituel des concerts de M. de la Popelinire tait trop accoutum aux formes surannes des morceaux avec lesquels on le berait depuis si longtemps, pour se laisser sduire par des innovations aussi hardies que celles de Gossec. Il fallut que ses symphonies fussent excutes plusieurs reprises au concert spirituel qui se donnait aux Tuileries, aux poques consacres par la religion, o les thtres taient ferms, pour conqurir toute la faveur du public. Cependant Rameau devenait vieux et n'crivait plus. M. de la Popelinire tait un fanatique partisan de Rameau. Quand le matre cessa de produire, le protecteur cessa ses bienfaits, et congdia cet orchestre qu'il entretenait depuis plus de vingt-cinq ans, ds que celui pour lequel il l'avait cr, ne put plus l'alimenter avec ses compositions. Heureusement pour Gossec, sa rputation avait grandi, et peine tait-il remerci par M. de la Popelinire qu'il fut agr par le prince de Conti comme directeur de sa musique, avec des avantages pcuniaires suprieurs ceux qu'il venait de perdre. Il mit profit les loisirs que lui donnait son nouvel emploi et publia en 1759 ses premiers quatuors: c'tait encore un genre inconnu en France, et dont il put revendiquer la cration. Le succs de ces quatuors fut tel, qu'en deux ans l'dition en fut contrefaite simultanment Lige, Amsterdam et Manheim. L'histoire des musiciens n'offre, en gnral, d'intrt que lorsqu'elle traite de leurs premires annes et de leur dbut. Rien n'est plus curieux que la diversit des moyens employs pour franchir cette immense barrire qui spare leur obscurit primitive de la clbrit qu'ils finissent par acqurir. Mais, une fois ce premier obstacle surmont, le but est presque atteint, et toutes les carrires des artistes se ressemblent; leur histoire est tout entire dans le catalogue de leurs ouvrages. La vie de Gossec n'offre plus d'intrt que par la multiplicit et la diversit de ses travaux: ce n'est donc pour ainsi dire qu' leur nomenclature que se bornera dsormais mon rcit. Dj Gossec avait cr en France la musique instrumentale; il lui appartenait de faire faire un pas immense la musique religieuse. Les ouvrages de Lalande, de Campra, de Mondonville, de Bernier et de quelques autres moins clbres, taient seuls excuts dans les nombreuses glises et communauts qui entretenaient des corps de musiciens et de chanteurs; les matres de chapelle taient, la vrit, compositeurs et ne manquaient pas de faire excuter leurs propres oeuvres dans les matrises qu'ils dirigeaient, mais ces ouvrages ne sortaient presque jamais de l'enceinte pour laquelle ils avaient t crits, et on attendait encore une grande oeuvre qui runt toutes les qualits qu'on peut dsirer dans ce genre de composition. Les compositeurs que j'ai dj nomms n'avaient crit que des motets qui s'excutaient aux messes basses de Versailles, et de l passaient au concert spirituel et dans quelques cathdrales o on les adoptait, mais on ne pouvait pas citer une messe complte d'un matre clbre. En 1760, Gossec fit excuter Saint-Roch sa fameuse Messe des Morts: ce fut une rvolution. L'ouvrage fut grav et resta l'unique type de ce genre, jusqu' ce qu'on connt en France, trente ans plus tard, le _Requiem_ de Mozart. Je crois que c'est aux obsques de Grtry, en 1813, que fut excute pour la dernire fois la messe de Gossec, dans cette mme glise de Saint-Roch, o elle avait t entendue pour la premire fois, quarante-trois ans auparavant. III A ct de cette impulsion que Gossec venait de donner la musique instrumentale et religieuse, une grande rvolution s'oprait dans la musique dramatique. L'Opra ne pouvait se dbarrasser des langes dont Lully l'avait entour sa naissance. L'essai fait de la musique italienne, en 1750, n'avait provoqu qu'une guerre de plume et de passions dont le rsultat avait t le renvoi presque immdiat des malheureux chanteurs italiens. J.-J. Rousseau avait donn son _Devin du village_, dont le succs semblait pouvoir faire prdire que le rgne de la mlodie allait enfin arriver. Mais cet essai, quelque heureux qu'il et t, avait pour ainsi dire avort, et n'avait pas eu d'imitateurs. On en tait bien vite revenu la psalmodie de Lully et de ses continuateurs. Rameau, qui avait failli un instant tre dtrn, avait repris tout son ascendant; et son rpertoire, un moment exil par l'apparition des bouffonistes italiens, occupait de nouveau et presque sans partage l'affiche de l'Acadmie royale de musique. Cependant la rvolution vainement tente ce thtre devait s'oprer dans une autre enceinte. A ct du public encrot, de celui dont on ne peut vaincre l'apathie et les habitudes routinires, il y a un autre public, un public jeune et progressif dont rien ne peut arrter l'lan, et qui finit toujours par faire triompher son got et ses sympathies. Ce public, qu'avait un instant attir, l'Opra, la reprsentation de la _Serva Padrona_ et autres chefs-d'oeuvre de l'cole italienne, dsapprit bien vite le chemin de ce thtre lorsqu'il cessa de donner ces ouvrages; mais il prit celui de la Comdie-Italienne, o on les reprsentait traduits, et o Duni, Philidor, Monsigny, avaient dj tent de prouver qu'on pouvait faire de jolie musique, quoique sur des paroles franaises. Philidor avait fait reprsenter _Blaise le savetier_ en 1759, le _Soldat magicien_ en 1760, _le Marchal ferrant_ en 1761; et Monsigny avait prlud ses chefs-d'oeuvre du _Dserteur_ et de _Flix_ par des ouvrages de moins grande valeur, mais qui annonaient dj tout ce qu'on pouvait attendre de son gnie; c'taient: _On ne s'avise jamais de tout_, 1761; _le Roi et le Fermier_, 1762, et _Rose et Colas_, en 1764. C'est dans cette mme anne que Gossec voulut s'essayer dans le genre dramatique et qu'il donna la Comdie-Italienne _le Faux Lord_ dont la musique fit le succs. En 1767, son petit opra des _Pcheurs_ russit tellement, qu'il fut presque le seul qui occupa la scne pendant le reste de l'anne: il fut suivi l'anne suivante du _Double Dguisement_ et de _Toinon et Toinette_. Mais, en 1769, un colosse de talent vint pour la premire fois s'emparer d'une scne qu'il devait illustrer et enrichir pendant plus de quarante ans, Grtry donna son _Huron_, et Gossec comprit qu'avec un tel rival il n'y avait pas de lutte possible. Il rentra dans son rle de compositeur de musique instrumentale, et fonda l'anne suivante le clbre concert des amateurs dont l'orchestre tait dirig par le fameux chevalier de Saint-Georges. Cet orchestre, cr par Gossec, fut le premier orchestre complet qu'on et possd en France. Pour comprendre la valeur des innovations apportes dans la composition de cet orchestre, il convient de jeter un regard rtrospectif sur ce qu'taient en France depuis un sicle les runions de musiciens qui figuraient soit dans les thtres, soit dans les concerts. Lully, en crant l'Opra, n'avait trouv en France aucun lment propre fonder grandement ce genre de spectacle: il avait fallu qu'il ust des ressources trs-minimes qu'il pouvait trouver dans les musiciens de profession, disperss sans aucun centre d'union et n'ayant aucune habitude de la musique d'ensemble. Plus tard, il forma des lves et parvint composer des orchestres dont la composition pourra sembler assez singulire nous autres habitus un luxe instrumental bien loign de ces germes primitifs. Voici comment tait dispos l'orchestre des opras de Lully: les instruments corde taient diviss en cinq parties, qui comprenaient les dessus de violon, les dessus de viole, les violes, les basses et doubles basses de viole. Les violoncelles ne furent introduits que plus tard, et la contre-basse ne fut admise en France qu'en 1709, longtemps aprs la mort de Lully. Ce fut un nomm Montclair, fort habile compositeur, qui en joua pour la premire fois dans un opra de sa composition, intitul _Jepht_. L'effet de cet instrument fut trouv excellent, et Montclair fut engag l'Opra comme contre-bassiste; mais, dans le commencement, il n'tait tenu de jouer qu'une fois par semaine, le samedi, qui tait le grand jour de l'Opra, celui des meilleures reprsentations. On ne tarda pas vouloir rendre l'usage de la contre-basse journalier; puis une seule ne suffit plus, on en prit deux, puis trois, puis quatre. Aujourd'hui, il y en a huit l'orchestre de l'Opra. Pour en revenir l'orchestre de Lully, il faut faire la nomenclature des instruments vent. Ceux-ci taient nombreux, mais avaient une division tout autre que celle de nos jours. C'taient d'abord les fltes, mais non pas la flte traversire, la seule que l'on emploie aujourd'hui, mais des fltes bec (dont nous est rest le flageolet), et dont le moindre inconvnient tait d'tre presque constamment fausses. Les fltes formaient une famille complte: il y avait des dessus, des tnors et des basses de fltes. Il en tait de mme des hautbois, dont la basse tait le basson. En fait d'instruments de cuivre, il y avait des trompettes trous et des trompes de chasse, et, en fait de percussion, les timbales et le tambourin pour les airs de danse. Il y avait aussi un clavecin l'orchestre pour accompagner le rcitatif; mais ce que l'on ignorait, c'tait l'art de marier ces divers instruments entre eux. Quand le compositeur voulait un _forte_, il crivait le mot _tous_, et alors le copiste faisait doubler les parties d'instruments cordes par les parties d'instruments vent correspondantes par leur registre. Dans certains passages, et ce n'tait gure que dans les ritournelles, le compositeur crivait fltes ou hautbois, et ces instruments jouaient seuls, ce qui leur tait d'autant plus facile, que leur systme tait complet. Les bassons jouaient presque toujours avec les basses et doubles basses de viole qui, montes de beaucoup de cordes, avaient peu de sonorit. Mais l'ide n'tait pas venue de profiter de la diffrence des timbres des instruments et de leur donner des parties spciales pour les marier entre eux. Cependant, l'orchestre de Lully excitait l'admiration de ses contemporains, et un de ses pangyristes le loue d'avoir introduit tous les instruments connus, mme, ajoute-t-il, les _sifflets des chaudronniers_. J'ai feuillet toutes les partitions de Lully, sans y pouvoir trouver l'indication de ces instruments, qui me sont compltement inconnus. Lorsque Rameau donna son premier opra, _Hippolyte et Aricie_ (1733), l'instrumentation avait fait de grands progrs: la flte traversire, qu'on appelait alors flte allemande, avait remplac la flte bec; les hautbois s'taient perfectionns, se jouaient avec des anches plus fines, et avaient acquis plus de douceur et de moelleux. Rameau, qui inventa beaucoup, fit de grandes innovations dans la disposition des parties; il fit concerter les instruments vent avec les instruments corde, et tira de grandes ressources de cette combinaison. La clarinette, invente en 1690, ne fut employe en France qu'en 1745, et ce fut par Rameau, dans son opra _le Temple de la Gloire_; mais elle ne fit partie de l'orchestre qu'accidentellement, et dans l'ouverture, comme instrument curieux et de luxe. La clarinette n'avait pas encore conquis son droit de cit l'orchestre. La Comdie-Italienne n'en possdait pas encore en 1780, Grtry l'avait cependant employe dans _Zmire et Azor_; mais seulement dans le trio de la glace et comme instrument inusit et dont l'effet devait tre magique. La clarinette, l'poque o elle fut introduite en France, n'tait d'ailleurs pas l'instrument aux sons doux et mlancoliques que nous entendons aujourd'hui, tout au contraire, son effet tait strident et clatant, le nom qu'elle en reut en est la preuve: _clarinetto_ est le diminutif de _clarino_, clairon, trompette; effectivement, les premiers compositeurs qui l'employrent, ne s'en servirent que pour doubler l'octave les fanfares de cors et de trompettes, et cet usage se perptua mme lorsque l'instrument fut pour ainsi dire transform, et Haydn et mme Mozart manquent rarement de doubler les appels de cors et de trompettes avec la clarinette. Le cor d'harmonie parut presque la mme poque, et fit proscrire de l'orchestre les trompes de chasse, dont les virtuoses n'allrent plus s'exercer qu'au chenil ou au cabaret. On peut se figurer, d'aprs l'expos qui prcde, l'impression que produisit l'audition de la 21e symphonie en _r_ de Gossec, dont la partition offre la runion de deux parties de violons d'altos, de violoncelles, de contre-basses, d'une flte, de deux hautbois, de deux clarinettes, de deux bassons, de deux cors, de deux trompettes et timbales. C'est peu de chose prs la disposition adopte aujourd'hui. L'effet en fut immense, et l'auteur continua crire les ouvrages qu'il composa depuis, dans ce systme, entre autres sa symphonie intitule _la Chasse_, qui passa pour l'expression la plus vraie de la scne qu'elle avait l'intention de dcrire, jusqu' ce que l'ouverture du _Jeune Henri_ de Mhul, qui du reste elle avait servi de modle, vint lui enlever la palme qui jusque l lui avait t uniquement rserve. L'entreprise du concert spirituel tait devenue vacante en 1773, Gossec s'associa avec Gavinis et Leduc et obtint cette direction. Le concert spirituel ne pouvait manquer de prosprer entre ses mains, et cet tablissement lui dut une vogue d'autant plus grande, qu'il s'augmentait sans cesse par de nouvelles compositions; on remarque entre autres l'oratorio de la Nativit o l'on applaudit avec enthousiasme un choeur d'anges que le musicien avait eu l'ide de faire chanter en dehors de la salle de concert et sous la vote mme de l'difice. Cependant si Gossec avait renonc la Comdie-Italienne, trouvant la rivalit de Grtry trop dangereuse, l'Acadmie royale de Musique ne lui offrait pas un semblable pril. Un seul compositeur, depuis Rameau, avait obtenu un succs dcid ce thtre, c'tait Philidor avec son _Ernelinde_; mais ce compositeur semblait ne prendre son art que comme un dlassement; ce qui tait srieux et important pour lui, c'taient les checs, et ce n'est que dans les moments perdus que lui laissait son jeu favori, et pour se reposer des fatigues que lui causaient les combinaisons de l'chiquier, qu'il consentait s'occuper de ses opras. Le talent trs-rel de Philidor ne prsentait donc pas d'obstacles srieux et Gossec tait presque sr d'occuper seul la place aprs le succs mrit de son grand opra de _Sabinus_, en 1773, lorsqu'un rival non moins redoutable que ne l'avait t Grtry, vint conqurir la position que Gossec pouvait un instant se flatter d'avoir emporte. _Sabinus_, jou en 1773, avait t suivi d'_Alexis et Daphn_ en 1775, et ce fut au mois d'avril 1776 qu'eut lieu la premire reprsentation d'_Iphignie en Aulide_, qui ouvrait cette srie de chefs-d'oeuvre dont Gluck allait enrichir la France. Disons la louange de Gossec qu'il fut non-seulement des premiers reconnatre toute la supriorit de Gluck, mais encore qu'il fut un des plus ardents et des plus chauds partisans de ce grand homme, en l'aidant de tout son pouvoir et de toute son exprience des choses et des hommes du pays pour l'excution de ses ouvrages. Aussi Gluck, qui apprciait le mrite et le talent de Gossec, lui voua-t-il une amiti dont la reconnaissance devait avoir une grande part. Gossec donna encore un ou deux ouvrages l'Opra, mais il continua obtenir des succs plus clatants dans la musique instrumentale et religieuse. Un impromptu lui valut surtout un triomphe remarquable. Gossec tait de moeurs charmantes; malgr son grand talent, il ne comptait presque que des amis, et chacun s'empressait de le fter. Un M. de Lasalle, secrtaire de l'Opra, avait une petite maison de campagne Chenevires, village situ prs de Sceaux. Gossec y allait souvent le dimanche, la plupart des artistes de l'Opra s'y runirent, et c'taient de petites ftes de famille. Un beau jour d't, c'tait la fte du village, et Gossec, parti de grand matin de Paris, venait d'arriver avec trois chanteurs de l'Opra, Lays, Chron et Rousseau. En entrant dans le salon de M. de Lasalle, ils le trouvrent en confrence avec le cur du lieu; ils allaient se retirer par discrtion, quand M. de Lasalle insista pour qu'ils entrassent. --Venez donc, mes amis, leur dit-il, vous m'tes indispensables, et peut-tre allez-vous m'aider tirer d'embarras ce pauvre cur qui ne sait o donner de la tte. --Qu'y a-t-il donc? dirent ensemble les trois arrivants. --Il y a, messieurs, dit le pauvre cur, qu'on m'avait promis de Notre-Dame de m'envoyer des chanteurs pour excuter une messe en musique; que, depuis un mois, je l'ai annonce au prne et fait tambouriner dans tous les chteaux et villages environnants, et que nous allons avoir une assemble superbe. Eh bien! voyez mon malheur: je viens de recevoir une lettre qui m'annonce que Monseigneur ne veut pas permettre aux chanteurs de la cathdrale de venir chanter ici. Vous voyez que je suis un homme perdu; tout le beau monde que j'attendais va s'en retourner, sans vouloir mme entrer dans l'glise, quand on saura que la messe en musique n'a pas lieu; et les mauvaises nouvelles s'apprennent bien vite! Je vais perdre la magnifique qute sur laquelle je comptais, et je n'ai de ces occasions-l qu'une fois par an. --Mon Dieu, oui, ajouta M. de Lasalle; et notre brave cur vient me demander si je ne pourrais pas expdier Paris, pour faire venir quelques sujets de l'Opra; mais puisque vous voil tous ports, ne pouvez-vous pas satisfaire son dsir? --Comment! dit le cur, ces Messieurs sont de l'Opra? --Certainement, dit M. de Lasalle, et je vous prsente MM. Lays, Chron et Rousseau, trois de nos clbrits. --Oh! je connais trs-bien ces Messieurs, dit le cur, j'en ai trs-souvent entendu parler. --Et o donc? dit Chron. --A confesse, repartit le cur. Allons, Messieurs, une bonne action; difiez aujourd'hui ceux qui, hier peut-tre, risquaient de se damner pour vous entendre. --Je ne demande pas mieux, dit Lays, je veux bien chanter, mais je ne sais rien par coeur. --Ni moi, dit Chron. --Ni moi, dit Rousseau. --Eh bien! reprit Lays, n'avons-nous pas notre affaire sous la main? Que Gossec nous compose quelque chose, et nous le chanterons tous trois. --Composer quoi? dit Gossec en une heure, sans accompagnements! --Ah! monsieur Gossec, dit le cur, vous avez fait de si grandes et de si belles choses! il ne doit pas vous tre difficile de faire une bonne action, et c'est ce que je rclame de vous. --Allons, dit Gossec, donnez-moi une feuille de papier rgl, et laissez-moi seul un quart d'heure. --Bravo! s'crie Lays; pendant ce temps-l, nous allons djeuner pour prendre des forces et nous mettre en voix. Vous, cur, allez annoncer qu'il n'y a rien de chang, si ce n'est le nom des excutants, et qu'au lieu des chanteurs de Notre-Dame, vous aurez les acteurs de l'Opra. Si le diable y gagne quelque chose, votre qute n'y perdra rien. Le cur se retire enchant; nos trois amis djeunent, Gossec crit de verve son _O Salutaris_. Les trois chanteurs le rptent la bouche pleine; puis, quelques instants aprs, le chantent l'glise de Chenevires, en excitant l'admiration de tout l'auditoire. L'anecdote se rpand, et il faut que, le dimanche suivant, le morceau soit excut par les mmes chanteurs au concert spirituel. Son succs est immense, et cet _O Salutaris_ improvis est rest un chef-d'oeuvre. En 1784, Gossec sentit la ncessit pour le thtre de fonder une cole o pussent se former les sujets qu'on avait tant de peine trouver, une poque o il n'y avait aucun enseignement public organis pour la musique. Il conut le plan d'une cole de chant: le baron de Breteuil non-seulement s'associa son ide, mais encore lui fournit les moyens de l'excuter. Cette cole renfermait le germe de ce que devait tre plus tard le Conservatoire, et n'et sans doute pas manqu de prendre un grand dveloppement si les graves vnements de 1789 n'taient venus interrompre tous les travaux, et n'eussent forc les auteurs renoncer leur entreprise. Gossec avait cinquante-six ans lorsqu'clata la Rvolution. Un homme de moins d'nergie aurait pu se laisser dcourager en voyant sa carrire brise, ses habitudes interrompues, tout son entourage dispers. Gossec, dont l'esprit tait aussi vif et aussi jeune que s'il et eu trente ans de moins, avait adopt avec ferveur les principes libraux de 89; ce qui, du reste, tait l'opinion de l'immense majorit; il n'y eut que les excs mme de cette rvolution qui purent la faire har par ceux qui l'avaient accueillie avec le plus de transport. Gossec se trouva associ toutes les ftes nationales de l'poque; il composa une quantit innombrable de chants patriotiques. J'ai dj racont comment il composa l'_Hymne l'Etre suprme_; on lui dut encore la musique compose pour les apothoses de Voltaire et de J.-J. Rousseau, et la marche funbre pour les obsques de Mirabeau. C'est la premire fois qu'on employa le tam-tam, dont un seul existait alors en France et peut-tre en Europe. On ne peut exprimer l'effet que produisit l'introduction de cet instrument, dont on n'avait pu se faire aucune ide. Chaque fois que, pendant la marche qu'excutaient les instruments vent, venaient tinter les sons lugubres et prolongs du funbre tam-tam, c'taient, de la part des auditeurs qui se pressaient sur les pas du cortge, des cris de terreur et d'effroi. Cette marche funbre fut encore excute sous l'Empire aux obsques du duc de Montebello. Gossec crivit aussi pendant la Rvolution deux pices de circonstance pour l'Opra: _le Camp de Grandpr_ et _le Sige de Toulon_. Il avait t nomm directeur, conjointement avec Sarrette, de l'cole municipale de musique qui prcda la fondation du Conservatoire. Mais peine fut-il cr, que Gossec en fut nomm un des cinq inspecteurs, et tout son temps et tous ses soins furent consacrs la prosprit du nouvel tablissement. Jusqu' cette poque, l'tude de la composition avait t d'autant plus dfectueuse, que la thorie n'en avait jamais t explique d'une manire nette et prcise. Les Allemands et les Italiens avaient un systme d'harmonie rgulier, mais qui n'tait formul dans aucune mthode, ni dans aucun ouvrage spcial; les lments en taient pars dans divers auteurs, et l'cole tait en quelque sorte de tradition. En France, c'tait bien pis, la thorie tait fausse: elle tait base sur le systme ingnieux, mais erron, de Rameau, celui de la basse fondamentale. Les musiciens l'avaient gnralement adopte et les erreurs s'en propageaient depuis plus de quarante ans sans qu'aucun de ceux qui la reconnaissaient songeassent les redresser. L'enseignement de la composition avait donc lieu au Conservatoire d'aprs les principes entirement opposs: ainsi Cherubini et Langl enseignaient d'aprs la mthode italienne, tandis que Mhul et Eler avaient adopt les principes de l'cole allemande, et, de leur ct, Gossec et Lesueur professaient dans les errements de la mthode franaise. Sarrette, directeur du Conservatoire, n'tait pas musicien; mais il tait excellent logicien, ce qui valait excessivement mieux dans le cas dont il s'agissait. Il comprit qu'il ne pouvait y avoir d'enseignement, s'il n'y avait unit dans l'adoption d'un corps de doctrine. Mais qui se chargerait de le formuler? Gossec avait eu pour lve un jeune musicien d'un esprit fin, rflchi et un peu froid, mais rempli de sagacit et de nettet; ce jeune homme, aprs avoir appris de son matre une thorie, dont il fut loin d'tre satisfait, avait voulu tudier le systme allemand et le systme italien: il rsolut de coordonner les principes des trois coles dans un ouvrage qui en runt tous les bons lments, et il parvint composer un trait d'harmonie qui, en admettant la thorie des accords, non plus d'aprs leur origine algbrique, ainsi que l'avait fait Rameau, mais d'aprs leur essence rationnelle et musicale, parvenait concilier les ides les plus opposes en dmontrant de la manire la plus claire et la plus facile comprendre les principes d'un art dont la connaissance avait jusque l paru d'autant plus difficile, que ceux qui taient chargs de l'enseigner se trouvaient dans l'impossibilit d'en expliquer les lments. Sarrette avait, ainsi que je l'ai dit, convoqu une espce de congrs de compositeurs et de thoriciens. Depuis six mois, on s'assemblait; on discutait toujours, on disputait quelquefois; mais rien n'avanait, et peut-tre aurait-il fallu dsesprer de la solution de cette question capitale, lorsque le jeune homme dont j'ai parl fut trouver Sarrette et lui prsenta son ouvrage. Sarrette connaissait dj Catel, car c'tait lui, par quelques compositions estimes, mais il ne pouvait l'apprcier comme thoricien; il l'invita venir soumettre sa mthode cette assemble de compositeurs qui ne pouvaient s'entendre. Ces messieurs taient partags en trois camps bien distincts. Cherubini et Langl reprsentaient l'cole italienne; l'cole allemande offrait comme combattants, Mhul, Rigel pre, Martini et Eler, tandis que l'cole franaise avait pour champions Gossec, Lesueur, Rey et Rodolphe. Catel se prsenta modestement devant cet aropage pour lui soumettre son travail. Il en fit prcder la lecture d'une allocution o il faisait preuve d'esprit et de modestie, en affirmant que, loin de vouloir renverser ou lever une cole plus qu'une autre, il n'avait eu pour but que de profiter des excellents principes qu'il avait dcouverts dans chacune d'elles et de les runir en un seul faisceau. Cet exorde avait favorablement dispos l'auditoire. La lecture de l'ouvrage acheva l'oeuvre si bien commence. A peine la thorie, dduite dans les premires pages, fut-elle explique, que les bravos et les trs-bien! interrompaient chaque instant le lecteur de la part des Allemands et des Italiens. Cependant les Franais ne disaient mot. Quand la lecture fut termine, les Italiens et les Allemands se levrent et dirent: Voil ce que nous pensions, ce que nous voulions et que nous ne pouvions formuler: toute notre doctrine est l, c'est celle de la raison et de la vrit. Et vous, messieurs? dit Catel enchant, en se tournant vers les partisans de l'cole franaise. Mon enfant, lui dit Gossec en lui tendant les bras, voil plus de quarante ans que je marche dans les tnbres; tu viens d'ouvrir mes yeux la lumire. Viens embrasser ton matre, qui dsormais va se faire ton lve. Catel se jeta au cou de l'excellent vieillard. La cause tait gagne. Ainsi qu'il l'avait promis, Gossec tudia la mthode de son lve et la fit servir de base son enseignement. Ds l'origine de l'Institut, il en avait t nomm membre, et dcor de la Lgion-d'Honneur presque la fondation de cet ordre. Sa glorieuse vieillesse fut consacre l'enseignement, et, outre Catel, on doit citer parmi ses principaux lves, Dourlen, Gosse et Panseron. En 1814, la Restauration, le Conservatoire fut momentanment supprim, et son fondateur, Sarrette, condamn la retraite. Quand on rouvrit le Conservatoire sous un autre titre et avec une nouvelle organisation, Gossec ne voulut pas reprendre ses fonctions, moins peut-tre cause de son grand ge, que dans le dsir de partager volontairement la disgrce de son vieil ami Sarrette, son compagnon de gloire et d'affection. Gossec avait alors quatre-vingt-un ans, l'heure du repos devait avoir sonn pour lui; mais il conserva tout son amour pour l'art musical, et ne cessa de s'y intresser. Il suivait avec assiduit les sances de l'Institut, et y lut encore quelques rapports remarquables. Il demeurait place des Italiens, et, chaque soir, sa bonne (depuis bien longtemps il tait devenu veuf, et n'avait d'autre compagnie que sa conductrice), sa bonne, dis-je, le conduisait au thtre Feydeau, o il allait occuper la dernire place du balcon, gauche du spectateur. Les habitus lui conservaient religieusement sa place, qu'on ne louait jamais. Si, par hasard, elle tait occupe par un tranger ou un provincial ignorant de ses habitudes, il le touchait lgrement du bout de sa canne: Otez-vous de l, disait-il, je suis Gossec, et c'est ma place. Il n'y a pas un seul exemple de rsistance devant ce nom clbre; tous s'inclinaient devant cette double royaut de l'ge et du talent. Pourtant, petit petit, ses facults s'affaiblissaient; en 1823, son esprit, autrefois si vif et si pntrant, tait tellement baiss, qu'il reconnaissait peine ses plus anciens et ses meilleurs amis. Sarrette veillait toujours sur lui; il pensa que le sjour de la campagne ne pourrait que lui tre favorable; la vie intellectuelle tait teinte chez lui, Paris ne pouvait lui offrir ni plaisir ni attraits. Il n'avait point de famille, on le confia entirement la bonne qui tait accoutume de le servir depuis de longues annes: cette femme tait marie, et son mari et elle se retirrent Passy avec le pauvre vieillard; toute sa fortune consistait en sa retraite du Conservatoire, son traitement de l'Institut et celui de la Lgion-d'Honneur. Toutes ses ressources mouraient avec lui; il tait donc de l'intrt de ses serviteurs de prolonger une existence laquelle ils devraient un bien-tre inespr, car tout le revenu de Gossec leur tait abandonn, et ses besoins n'exigeaient gure que les dpenses de la moiti de la somme annuelle. Ses derniers jours furent donc heureux et tranquilles, si l'on peut dire que le bonheur existe encore avec cette vie presque vgtative. Il avait conserv beaucoup de force physique et faisait d'assez longues promenades dans le bois de Boulogne. Quand il arrivait au Ranelagh: --Ah! ah! disait-il en apercevant le btiment, voil l'Opra-Comique, n'est-ce pas? Sa conductrice se gardait de le contrarier, et disait comme lui. --Eh bien! entrons-y! --Non pas, rpliquait-elle; vous oubliez que c'est aujourd'hui Pques, et que l'on ne joue pas; nous reviendrons demain. Le lendemain on lui disait que c'tait Nol ou toute autre fte, et chaque jour il se retirait en se faisant une joie du plaisir qu'il goterait le lendemain. C'est ainsi qu'il vcut d'illusions jusqu' son dernier jour. N'avais-je pas raison de dire qu'il fut heureux jusqu' la fin? Il s'teignit au commencement de 1829; il avait atteint sa quatre-vingt-seizime anne. La carrire de Gossec offre une particularit bien remarquable dans l'histoire de l'art. Le hasard voulut qu'il prcdt toujours dans la carrire quelque homme de gnie qui venait s'emparer de la place qu'il avait conquise, sans que ses travaux, lui Gossec, eussent cependant ouvert la voie son successeur. Une fatalit singulire lui suscitait des rivaux inconnus de tous les coins de l'Europe. Il dbuta par des symphonies et des quatuors qui devaient au moins lui assurer la suprmatie dans ce genre de composition et c'est quand sa clbrit parat le mieux assure qu'apparaissent en France les oeuvres d'Haydn. Il composa une messe des morts qui passe pour le chef-d'oeuvre de l'poque; mais elle disparat dans l'oubli ds qu'on connat celle de Mozart. Grtry et Gluck viennent point nomm l'arrter dans la carrire o il les prcde. Il fonde la premire cole de chant qui ait exist en France; peine a-t-il commenc son difice, que la Rvolution vient le renverser et btit sur ses ruines le Conservatoire, dont l'tablissement a tant d'clat, qu'il fait oublier jusqu' l'existence de la modeste cole qui l'a prcd. Il ne lui reste plus qu'un titre incontest, celui de thoricien; et c'est son propre lve qui vient lui enlever cette dernire couronne. Eh bien! le plus bel loge de Gossec est donc l'ignorance o il resta constamment de cette espce d'injustice du sort. Non-seulement il l'ignora, mais on peut dire qu'il la seconda, par l'appui bienveillant qu'il donna toujours aux rivaux qui devaient le dtrner: c'est lui qui aida Gluck accomplir la rvolution qui devait anantir jamais le systme musical dans lequel il avait crit ses ouvrages; il fut le premier propager et faire connatre les oeuvres d'Haydn, qui condamnaient les siennes un oubli ternel. C'est que Gossec avait cette qualit si rare chez les artistes, d'aimer l'art pour lui-mme, en faisant abstraction complte de sa personne et de ses oeuvres: il tait du petit nombre de ceux qui se rjouissent du succs d'un autre artiste, de ceux enfin qui ne voient que des confrres et jamais de rivaux dans leurs mules. Gossec ne fut peut-tre pas un gnie du premier ordre, mais il eut un immense talent; on le reconnatra sans peine en rflchissant l'imperfection de son ducation premire, alors qu'il n'y avait pas d'enseignement organis pour la musique, et que le peu de principes qu'on inculquait aux lves reposaient sur des bases si fausses, qu'il ne fallait pas moins de peine pour les oublier dans la pratique, qu'il n'avait fallu de temps pour les apprendre dans la thorie. Les compositions de Gossec purent lutter sans trop de dsavantage avec les oeuvres jeunes et vivaces de Mhul et de Cherubini: quelle somme de volont et de talent ne lui avait-il pas fallu dployer pour arriver ce rsultat, lui qui n'avait eu aucun modle, puisque, ces modles, il les avait devancs par ses propres ouvrages! Aujourd'hui, il ne reste rien pour le public des oeuvres de Gossec, mais ils vivent tout entier dans l'histoire de l'art o leur auteur doit occuper une belle place par la multiplicit et la varit de ses travaux. Ce qui vit encore, c'est le souvenir de sa bont et de son noble caractre, souvenir qui ne peut s'teindre dans le coeur de ceux qui l'ont connu. Trop jeune pour avoir pu l'apprcier l'poque o il jouissait de toutes ses facults, je ne me souviens que confusment de ses traits et de sa tournure; mais ce que je me rappelle parfaitement, c'est le respect dont on l'entourait, la vnration qu'excitaient son nom et sa personne, et ces souvenirs de mon enfance suffiront peut-tre pour faire excuser la longueur de ce rcit. Pouvais-je, cependant, m'tendre moins sur le compte de cet homme clbre, et ngliger les dtails de la longue et honorable carrire de ce compositeur, qui eut la chance singulire d'entendre, Paris, les dernires excutions des opras de Lully et d'assister aux premiers triomphes de Rossini? BERTON I Rien ne russit comme un opra qui a du succs. Cette phrase pourrait tre prise pour un aphorisme de M. de la Palisse, si elle n'tait explique. Elle veut dire qu'un opra pris dans les mmes conditions de succs qu'une tragdie, un drame, une comdie ou toute autre oeuvre dramatique non lyrique, a une dure bien plus grande, parce qu'il possde en lui-mme des lments, ceux de la musique, qui le font survivre au cours ordinaire des reprsentations de toute pice nouvelle. Prenons pour exemple le premier chef-d'oeuvre musical venu, _Montano et Stphanie_, qui n'a pas t reprsent Paris depuis vingt-cinq ans peut-tre. Eh bien! le titre non-seulement en est connu de tous les amateurs de thtre, mais le succs des morceaux a survcu la vogue de la pice. Il n'y a pas d'anne o l'on n'entende dans les concerts, soit la magnifique ouverture qui sert de dbut l'ouvrage, soit le bel air de Stphanie: _Oui c'est demain que l'hymne_, etc.; mais, par la raison mme de leur immense retentissement, de cette progression de renomme qui n'a fait que grandir chaque jour leur rputation, on ignore assez gnralement la manire dont ces ouvrages ont fait leur premire apparition devant le public, l'accueil qu'ils en ont reu, les modifications qu'ils ont subies et le jugement qu'ils ont provoqu dans la presse contemporaine. Berton, l'auteur de _Montano_, tait un compositeur clbre et un homme d'un esprit trs-fin et trs-distingu. Comme tous les musiciens qui atteignent un ge trs-avanc, il avait vu petit petit disparatre ses ouvrages du rpertoire. Sa gloire n'tait plus qu'un souvenir, il tait heureux de ces loges que nous, ses confrres et ses amis, nous donnions ses opras, que nous savions par coeur; mais il aurait prfr les faire entendre la gnration actuelle qui ne les connat que par fragments. Berton tait causeur, ce dont tous ses amis taient enchants, et le plaisir tait grand, lorsque, groups autour du bon vieillard, nous l'entendions nous raconter les beaux jours de sa jeunesse, les souvenirs de Gluck, de Sacchini, son matre, de Grtry, son protecteur, son ami et son mule, ses amours prcoces avec la clbre cantatrice Maillard, son admission l'orchestre de l'Opra, la cour, au concert spirituel; puis, aprs ces premiers beaux jours, ses luttes terribles avec la misre: pendant la premire rpublique, qui, pour n'tre ni dmocratique ni sociale, n'en tait pas plus clmente pour les artistes; son courage, ses triomphes, enfin toutes les phases de cette vie qui embrassait trois-quarts de sicle. Nous tions ravis de cette spirituelle causerie, et n'et t la crainte de fatiguer l'aimable conteur, nous eussions tout oubli pour l'couter: quand il nous voyait ainsi sous le charme: Soyez tranquilles, nous disait-il, rien de ce que je vais vous dire l ne sera perdu. Je m'occupe d'crire mes mmoires et rien n'y sera oubli. Ces mmoires ont-ils jamais t complts? Les fragments qui pouvaient en exister, que sont-ils devenus? Nul ne le sait. Un de nos amis, l'un des crivains les plus distingus de la presse musicale, Edouard Monnais, en a eu un chapitre entre les mains, du vivant de Berton. Ce chapitre tait relatif _Montano et Stphanie_. Edouard Monnais s'en est servi pour faire un charmant article, intitul: _Histoire d'un chef-d'oeuvre_. Cet article fut insr, il y a dix ou douze ans, dans la _Gazette musicale_: il contenait plusieurs extraits du chapitre des mmoires de Berton. Cette espce de spcimen donnait envie de connatre le reste de l'ouvrage. Il faut malheureusement renoncer cet espoir; aprs la mort de Berton, on a vainement cherch dans ses papiers pour trouver ces prcieux mmoires, que personne n'avait jamais vus, mais que l'auteur citait sans cesse. Peut-tre n'ont-ils jamais t rdigs, et n'ont-ils exist en totalit que dans la tte du clbre compositeur. Son imagination ardente, mme soixante-quinze ans, lui faisait quelquefois regarder comme des ralits des projets auxquels il ne cessait de penser, mais qu'il ne mettait jamais fin, prcisment parce que cela tait pour lui d'une excution trop facile. Je veux aujourd'hui vous raconter cette histoire de _Montano et Stphanie_, raconte par Berton lui-mme. Mais avant d'en venir au chef-d'oeuvre, il sera peut-tre bon d'en faire connatre l'auteur par quelques aperus biographiques que je promets de faire aussi courts que je pourrai. Berton appartenait une famille de musiciens dont le nom n'avait pas t sans clat. Son pre, Montan Berton, tait un compositeur de mrite. Il avait d'abord dbut l'Opra comme basse-taille en 1744; mais il renona, au bout de peu d'annes, la profession de chanteur; il se fixa Bordeaux, o il tait la fois chef d'orchestre du grand thtre, organiste dans deux glises et directeur du concert. C'est dans cette priode de sa carrire qu'il dbuta comme compositeur, en crivant pour le thtre de cette ville, o, de tout temps, la danse a t en grande vogue, des airs de ballet qui furent trs-apprcis. La place de second chef d'orchestre tant devenue vacante l'Opra de Paris en 1755, Berton l'emporta au concours; quelques annes aprs, il devint titulaire, puis directeur de ce spectacle, et c'est sous son administration que Gluck et Piccini vinrent donner leurs chefs-d'oeuvre et oprer la grande rvolution musicale qui changea tout le systme lyrique en France. Berton fut un chef d'orchestre minent, et cette qualit tait encore plus prcieuse qu'aujourd'hui une poque o la plupart des symphonistes n'avaient qu'un mrite trs-contestable. Il fut le premier, dit M. Ftis dans son excellente biographie, qui donna l'impulsion vers un meilleur systme d'excution, et son talent fut d'un grand secours au gnie de Gluck, pour oprer dans l'orchestre des rformes devenues indispensables. Berton pre se distingua aussi comme compositeur; ses ouvrages, ayant prcd l'apparition des ouvrages de Gluck, n'ont eu qu'une courte dure. Mais en sa qualit de directeur de l'Opra, il aida de son talent les auteurs qui travaillaient pour son thtre; c'est ainsi qu'il composa tous les divertissements du petit opra de _Cythre assige_, de Gluck; qu'il ajouta des morceaux l'opra de _Castor et Pollux_, de Rameau, entre autres la fameuse chacone, connue sous le nom de _Chacone de Berton_. En 1780, on fit une reprise de _Castor et Pollux_, rorchestr par Francoeur. On voit que ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on s'est avis de rajeunir par l'instrumentation des ouvrages dont les formes ont vieilli. On ne jouait plus d'ouvrages de l'ancien rpertoire franais, la tradition s'en perdait chaque jour, et, tout directeur qu'il tait, Berton crut devoir lui-mme conduire l'orchestre. Il le fit avec tant de soin et d'ardeur, qu'il rentra chez lui, puis de fatigue. Une fivre inflammatoire se dclara: il y succomba le septime jour. Berton pre avait de belles pensions, comme ancien chef d'orchestre, comme directeur en exercice, comme chef d'orchestre de la chapelle du roi et comme violoncelle de la chambre. Mais toutes ces pensions s'teignaient avec lui, et il laissait une veuve et un fils g de treize ans. Ce fils tait notre Berton, l'auteur de _Montano et Stphanie_. Il parat qu' cet ge et malgr un nez monstrueux, nez qui aurait t disproportionn chez un homme de sept pieds, tandis que celui qui en tait orn en avait peine cinq; malgr, dis-je, cette superftation nasale, le jeune Berton tait un charmant enfant. Sa position et celle de sa mre intressrent en leur faveur: la veuve obtint une pension de 3,000 fr. et le fils une de 1,500. De plus, il fut admis sur-le-champ comme surnumraire parmi les violons de l'orchestre. Ce ne fut qu'un an aprs qu'il fut reu comme titulaire. Dans la dynastie des Berton, on naissait musicien. Le jeune Berton n'avait pas apprendre la musique, il n'avait qu' se souvenir. A six ans, il lisait toute musique livre ouvert. Son pre cependant ne s'occupait gure de l'ducation musicale de son fils, persuad que cela devait venir tout seul. Effectivement, le petit Henri avait trouv un violon et il en avait jou; il avait vu un clavecin, il avait pos les mains sur le clavier, et des accords s'taient soudainement enchans sous ses doigts. Mais ces accords avaient une succession, une varit dont le secret restait un mystre impntrable pour le jeune musicien. Il alla trouver un des collgues de son pre, Rey, alors chef d'orchestre de l'Opra; Rey lui montra tout ce qu'il savait, et ce n'tait pas long, c'tait le systme d'harmonie d'aprs le principe de la basse fondamentale de Rameau, le seul alors connu en France. Voil toutes les tudes scientifiques que fit Berton. Malheureusement, et malgr son admirable instinct musical, l'insuffisance de ses tudes premires s'est fait sentir dans tous ses ouvrages, et les meilleurs, s'ils peuvent tre offerts comme des modles de conception et d'imagination, sont dpars par des ngligences qu'on ne peut expliquer qu'en se rappelant les faits qui prcdent. Pendant tout le temps qu'il fut attach l'orchestre de l'Opra, Berton fit sa vritable ducation musicale, non par des travaux dont il n'avait pas l'ide, mais par l'tude et l'audition des oeuvres dont il tait un des interprtes. Rey tait loin d'avoir devin le germe de talent qu'on n'aurait cependant pas d mconnatre chez le jeune lve, et Berton, dcourag, serait peut-tre rest toute sa vie un mdiocre violon d'orchestre, si le meilleur de tous les matres n'tait venu lui indiquer la voie qu'il devait suivre si glorieusement. Berton avait quinze ans: relgu dans son petit coin d'orchestre, il ne s'occupait gure de ce qui se passait sur le thtre; il se contentait d'couter, il ne regardait jamais. Un jour, on jouait _le Devin du Village_; l'ouverture tait termine, et l'on venait de finir la ritournelle du premier air; une voix suave, pleine et sonore, fit entendre les premires mesures sous lesquelles sont places les paroles: _J'ai perdu tout ce que j'aime_. Cet air, Berton l'avait entendu cent fois, il lui sembla qu'on le lui chantait pour la premire. Jusqu' ce jour, les sons n'avaient t que jusqu' son oreille; c'en tait fait, ceux-l avaient t jusqu' son coeur. Lorsque l'air fut termin, un musicien se tenait debout au milieu de l'orchestre, et malgr les signes d'impatience du chef, ne bougeait non plus qu'un terme, les yeux fixs sur une grande et belle fille que l'on couvrait d'applaudissements auxquels elle rpondait par le plus gracieux sourire, montrant autant de grce et d'aisance dans son maintien qu'elle avait dploy de charme dans son chant. Le musicien indocile la discipline de l'orchestre, c'tait Henri Berton; anim d'un sentiment inconnu, de nouvelles sensations se rvlaient lui. Jusque l, il n'avait aim que la musique; ds ce moment, il l'aimait encore, que dis-je? il l'aimait encore plus; mais une seule musique le touchait, le faisait trembler et frissonner, c'tait celle chante par la belle jeune fille dont il ne pouvait dtourner les yeux. Le reste de l'opra, les autres airs, tout lui semblait vague et confus. A peine _le Devin du Village_ fut-il termin, qu'il courut sur le thtre pour voir de prs _la Colette_ qu'il avait tant admire de sa place: elle tait dj remonte dans sa loge. Mais qui tait-elle? Il s'informe, il demande. Comment ne la connaissez-vous pas? lui rpond-on, c'est la petite Maillard, cette petite fille de l'cole de danse qui a eu tant de succs il y a quatre ans l'Opra-Comique du bois de Boulogne. Votre pre l'a entendue chanter par hasard, il y a deux ans, peu de jours avant sa mort; il lui a fait quitter la danse et l'a fait entrer l'cole de chant de l'Opra; il a parbleu bien fait, car ce sera un jour le plus grand talent lyrique que nous ayons jamais possd.--Quel bonheur! cette rponse ouvrait la voie au jeune amoureux; il connaissait dj celle qu'il aimait, ou du moins il ne serait pas tout fait inconnu pour elle; il oserait se prsenter. Effectivement, il se rendit sur-le-champ la loge de la dbutante. Le succs fait natre les adorateurs, et la loge tait dj encombre de brillants seigneurs qui venaient papillonner autour de la nouvelle desse. Berton put se glisser inaperu au milieu de cette foule dore. Nul ne fit attention lui. Plac dans le fond de la loge, il pouvait contempler tout son aise, dans la glace devant laquelle elle se dcoiffait en lui tournant le dos, celle qui venait de lui procurer une si vive motion. Il n'entendait pas un mot de ce qui se disait, ne voyait rien de ce qui se passait autour de lui et serait rest longtemps absorb dans cette contemplation admirative, si un nouveau personnage n'tait venu mettre fin cette scne muette. Rey, le chef d'orchestre, venait d'entrer dans la loge, et perant, sans faon, le groupe de jeunes seigneurs qui entourait la toilette de mademoiselle Maillard, il tait all droit elle, et, la saisissant dans ses bras, il l'embrassa tendrement. --Bien! trs-bien! ma chre enfant, lui dit-il; voil un dbut tel que nous en avons vu bien peu l'Opra. Laissez-moi vous fliciter pour vous d'abord et pour la mmoire de mon pauvre et excellent ami Berton, dont votre succs est l'ouvrage, et qui vous a lgue nous comme une dernire preuve de son tact exquis et de son apprciation si vraie du beau et du noble dans les arts. --Oh! merci, merci, rpondit mademoiselle Maillard avec sa voix enchanteresse; vous me rappelez ce que l'enivrement du succs allait peut-tre me faire oublier. Oui, c'est Berton que je dois tout, mais, hlas! il ne pourra pas jouir de son ouvrage, et jamais il ne saura toute ma reconnaissance. En ce moment, un bruit sourd se fait entendre dans un coin de la loge. Chacun se retourne vers l'endroit d'o le bruit est venu, et l'on aperoit, gisant terre, un pauvre jeune homme la figure ple et dcompose. --Mais, s'crie Rey, c'est le petit Berton; il tait donc ici? Comment se fait-il? Oh! mon Dieu! c'est ce que nous avons dit de son pre qui l'aura mu si fortement. Vite, courons chercher un mdecin. En un clin d'oeil la loge fut vide, il n'y restait que mademoiselle Maillard, soutenant entre ses bras le pauvre enfant qui n'avait pu rsister tant d'motions. Mademoiselle Maillard retrouvait dans ses traits enfantins ceux de son bienfaiteur, de celui dont tout l'heure elle bnissait la mmoire, et ses yeux taient mouills de douces larmes, quand le pauvre Henri rouvrit les siens. En se voyant seul avec mademoiselle Maillard, en rencontrant son regard doucement attach sur le sien, en se trouvant presque entour de ses bras, il se crut le jouet d'un songe et ne put lui dire que ces mots qui taient toute sa vie: --Oh! mon Dieu, que je vous aime! --Mais il a le dlire, s'cria mademoiselle Maillard effraye et n'osant pourtant le quitter, et le mdecin qui n'arrive pas! --Non, mademoiselle, lui rpondit tranquillement Berton, je ne suis pas fou et je n'ai pas le dlire. Tout l'heure, j'tais l dans votre loge vous admirer sans tre vu, et il est probable que vous ne vous seriez pas aperue de ma prsence; mais vous avez prononc le nom de mon pre, pauvre pre que j'aimais tant! alors j'ai cru le voir paratre au milieu de nous, et puis je ne sais plus ce qui s'est pass; mais je l'ai vu l, entre nous deux, il semblait nous rapprocher en se tenant au milieu de nous deux, et puis tout a disparu, je me suis rveill, je vous ai vue prs de moi, vos yeux dans les miens, et je n'ai pu m'empcher de vous dire ce que j'ai ressenti ds que je vous ai vue: Mon Dieu, que je vous aime! Si Berton avait quinze ans, mademoiselle Maillard en avait seize, et tout ce qu'avait d'inintelligible la tirade qu'il venait de lui dbiter, elle le comprit parfaitement. Quand le mdecin arriva, il trouva le pouls du jeune homme fort agit; mais il ne remarqua aucun symptme alarmant. Il est probable que le pouls de mademoiselle Maillard ne lui et pas paru plus tranquille s'il l'et consult; mais tel n'tait pas le but de sa visite. Rey voulait reconduire Henri Berton chez lui; mais le jeune homme dclara qu'il se trouvait on ne peut mieux, et que, loin de vouloir tre reconduit, il allait offrir son bras mademoiselle Maillard, qui ne put refuser, et, dater de ce jour-l, elle eut chaque soir le mme cavalier pour retourner chez elle. Le rcit de cette passion si imprvue, si romanesque, paratra sans doute ridicule quelques lecteurs. Que ceux-l oublient qu'ils ont quarante ans, qu'ils tchent de se rappeler qu'ils en ont eu quinze, et peut-tre ce qu'ils auront pris pour une folie ne leur paratra plus qu'un souvenir. II Les amours de Berton et de mademoiselle Maillard eurent une grande influence sur la destine du clbre musicien. Pendant deux ans, elles l'absorbrent entirement; il se contenta d'tre heureux, jouissant des succs de celle qu'il aimait, voyant avec joie crotre son talent et sa rputation, mais ne pensant nullement que, dans un mnage d'artiste, il aurait au moins fallu qu'il apportt son contingent de gloire et de renomme. En 1782, un fils naquit de cette union. Ce fut ce pauvre Franois Berton que nous avons tous connu, chanteur et compositeur agrable, et qui fut enlev par le cholra en 1832. Berton se trouvait, dix-sept ans, pre d'un fils qu'il avait reconnu, amant avou d'une des plus grandes illustrations thtrales de l'poque, et n'ayant d'autre titre et d'autre avenir que sa place de deuxime violon l'Opra. Il comprit alors toute la folie qu'il y aurait persvrer dans la voie qu'il avait suivie jusque l. Il se mit travailler srieusement, seul, sans matres, mais avec l'instinct de sa valeur et la force de sa volont. Il se procura le livret d'un opra intitul _la Dame invisible_ et se mit bravement l'ouvrage. Mais peine sa partition fut-elle termine, qu'un doute se prsenta son esprit. Ce talent dont il se croyait le germe, le possdait-il effectivement? Ces ides, qu'il croyait sentir bouillonner dans sa tte, taient-elles les siennes? Savait-il les formuler? Et ce qu'il croyait tre bien, ne lui paraissait-il pas ainsi, par suite d'une illusion de son amour-propre? Doute honorable, que ne connaissent jamais les esprits mdiocres et dont se sentent atteintes les intelligences d'lite. Aussi voit-on celles-l plus sensibles que qui que ce soit l'insuccs; car cet insuccs, ils croient les premiers l'avoir mrit, et il leur faut les suffrages du public pour les rassurer sur leur propre valeur. Naturellement ce fut l'amie de Berton qui la premire fut la confidente de ses craintes; elle se chargea de les dissiper, non par son propre tmoignage, il et paru empreint de partialit. Elle confia la partition manuscrite du jeune musicien un juge comptent, dont l'approbation ou le blme pouvait dcider du sort de l'auteur de l'ouvrage. Sacchini, c'est lui qu'elle s'adressa, comprit ce que Rey n'avait pu ni d comprendre. Non-seulement il vit que le jeune Berton aurait du talent, mais il devina que ce serait un talent d'inspiration et de nature auquel les recherches de l'art devaient tre interdites, sous peine d'touffer d'heureuses qualits par des tudes arides. Il voulut que Berton vnt travailler chaque jour sous ses yeux, et ne le fit exercer que dans le style idal. Berton m'a racont souvent que l'unique proccupation de Sacchini tait de lui donner l'unit du style, si difficile trouver pour les jeunes compositeurs. Leur imagination trop ardente leur fait adopter des ides qui n'ont souvent aucune corrlation; aussi Sacchini arrtait souvent Berton au milieu d'un air qu'il lui faisait entendre. --Est-ce que ce n'est pas bien? disait l'lve dcontenanc. --Ah! rpondait le matre, avec son baragouin franais-italien, tes ides sont touzours bien quand elles vont toutes seules; la premire phrase, elle est bien zolie, la seconde aussi, mais elle n'est pas de la famille, et ze veux que tou en serces oune autre qui soit pio proce parente. Et Berton recommenait docilement. C'est sous la direction de Sacchini qu'il crivit les premiers oratorios qu'il fit excuter au concert spirituel et qui commencrent sa rputation. Enfin, en 1787, il fit reprsenter un opra-comique intitul les _Promesses de mariage_, et, dans la mme anne, _la Dame invisible_ dont il est probable qu'il avait refait la musique. Ces deux ouvrages furent suivis de plusieurs autres de mdiocre importance et dont les titres seuls sont rests. La Rvolution clata sur ces entrefaites, et, comme toutes les mes gnreuses, Berton en adopta les principes avec ardeur. Elle lui inspira un chef-d'oeuvre, les _Rigueurs du Clotre_, paroles de Five. Ce fut le premier ouvrage o Berton signala toute son individualit: les opras de Mhul et de Cherubini avaient ouvert une voie nouvelle l'art. Berton ne pouvait lutter avec ces deux grands matres, ni pour la puret, ni pour l'lvation du style, mais il avait des qualits dramatiques qui compensaient largement celles dont l'avait priv le dfaut d'tudes; le sentiment excellent de la scne qu'il possdait au suprme degr, lui faisait atteindre, du premier coup, le but qui tait quelquefois dpass par ses illustres rivaux. Cependant la Rvolution, dont l'aurore avait t salue par l'expression de tant de voeux et de si belles esprances, avait pris une tournure menaante pour tous les intrts. La position de Berton tait bien change depuis dix ans. Si belles que soient les premires amours, elles n'ont jamais que la dure de tout ce qui enivre et parfume la vie. Elles s'vaporent et s'envolent avec les illusions de la jeunesse pour faire place aux ralits de l'ge mr. Berton avait t fou de mademoiselle Maillard enfant. Berton tait devenu un homme, mademoiselle Maillard avait cess d'tre une jeune fille aux rves dors, et chacun avait suivi sa voie. Mademoiselle Maillard, aprs la retraite de madame Saint-Huberti, tait devenue souveraine de l'empire lyrique. Berton ayant embrass avec succs une carrire srieuse et honorable, avait suivi les consquences de sa nouvelle position, il s'tait mari: son excellente femme avait voulu que le fils de son mari devnt le sien; mais ce fils eut bientt un frre et une soeur, et c'est peine si les ressources du chef de cette nombreuse famille suffisaient pour la faire exister, lorsqu'arriva cette fatale priode de nos troubles rvolutionnaires, qu'on ne peut stigmatiser qu'en l'appelant du nom infme que l'histoire lui a imprim au front, le rgne de la Terreur. Les efforts de Berton furent inous cette cruelle poque pour braver les obstacles de toutes sortes qui s'opposaient ce qu'il pt honorablement exister et faire exister les siens. Pour cela, il n'avait qu'une ressource, l'exercice de son art, et qu'tait l'art alors considr comme industrie? Outre l'Opra, deux thtres lyriques existaient la vrit; mais l'activit fivreuse qui rgnait dans tous les esprits s'tait communique au public des thtres: les succs se dvoraient en quelques jours, et la rtribution des auteurs n'tant base que sur le nombre des reprsentations, on comprend que les plus fconds eux-mmes trouvaient peine des ressources suffisantes dans le prix de leurs travaux. Bientt les auteurs se lassrent de produire infructueusement; les crits priodiques, les brochures, les vaudevilles improviss en quelques heures et auxquels la circonstance pouvait donner un succs de quelques jours, taient bien prfrables pour les gens de lettres la composition des pomes d'opras, longs mettre en musique, plus longs encore monter, et dont le produit tait d'ailleurs partag par moiti avec le musicien. Berton se voyait donc, faute de pome, dans l'impossibilit de se livrer au travail. Il ne perdit pas courage et rsolut de se faire une pice.--Son ducation littraire, il faut le dire, avait t encore moins soigne que son ducation musicale. Il n'avait aucune teinture des langues anciennes et modernes, et vivait en assez douteuse intelligence avec la grammaire; mais il avait de l'esprit, de la verve, de l'imagination, versifiait facilement, et d'ailleurs le style est un luxe dont se passent si facilement les pomes d'opra-comique, que ces diverses considrations ne durent pas l'arrter un instant. En moins de quinze jours, il crivit la pice et la partition de _Ponce de Lon_, opra en trois actes, qui, un mois aprs, fut reprsent avec le plus grand succs (1794).--J'ai lu cet ouvrage, il n'est pas bon, tant s'en faut; mais il est extrmement gai, et devait tre amusant la reprsentation, et sous ces deux rapports, au moins, il est suprieur beaucoup d'ouvrages d'auteurs de profession. L'anne suivante, les temps taient devenus meilleurs; les ractionnaires (qu'on n'avait pas encore invent d'appeler des racs) avaient eu le dessus sur les terroristes, et la Convention venait de dcrter l'tablissement du Conservatoire. Berton fut appel, ds la fondation, y professer l'harmonie, et les appointements de 2,400 fr. qu'on lui alloua, lui fit croire un instant qu'il allait chapper la misre qui ne cessait de le menacer. Je dis: lui firent croire, car ses appointements taient pays en assignats, et leur dprciation augmentant sans cesse, tandis que le chiffre de la somme alloue restait le mme, ce ne fut bientt qu'un leurre jet aux plus justes exigences. On verra tout l'heure quel taux tait descendu le papier-monnaie. Berton ne donna que deux ouvrages sans importance pendant les annes 1795, 1796 et 1798. C'est en 1799 que Berton composa et fit jouer _Montano et Stphanie_. Les documents que je vais donner sur cet ouvrage manent d'une source certaine, car presque tous sont emprunts au chapitre des Mmoires de Berton, dont j'ai dj parl, et auquel j'emprunterai plus d'une citation. Dejaure avait lu, vers la fin de 1798, son pome de _Montano_ aux comdiens socitaires du thtre Favart. La pice fut reue avec acclamation. Le nom de Dejaure est peu prs inconnu aujourd'hui; mais il tait cette poque en assez bonne odeur auprs des socitaires de l'Opra-Comique, et cette bonne opinion tait justifie par plus d'un succs que Dejaure leur avait procur, tels que le _Nouveau d'Assas_, musique de Berton; _Lodoska_, musique de Kreutzer; _Imogne_, aussi de Kreutzer; les _Quiproquos espagnols_, musique de Devienne, et la _Dot de Suzette_, qui avait t l'opra de dbut de Boeldieu. On demande au pote qui il destinait sa pice, et il rpondit firement: A Grtry. Les comdiens furent enchants de ce choix et ne doutrent pas que le compositeur ne ft d'accord avec le pote. Malheureusement il n'en tait rien, et Grtry ne voulut pas se charger de l'ouvrage, non qu'il ne le trouvt trs-musical, mais il s'excusa sur son ge, sa mauvaise sant et autres prtextes qu'on est toujours forc d'accepter. Grtry n'avait que cinquante-huit ans, mais il tait la fin de sa carrire de compositeur: la Rvolution avait renvers sa vie, et, qui pis est, avait presque dtruit sa rputation, en ce sens qu'elle en avait consacr de nouvelles. Les ouvrages de Cherubini et de Mhul, en obtenant de grands succs, avaient appris Grtry qu'on pouvait aussi russir avec des combinaisons d'harmonie et en ne se contentant pas d'exposer des mlodies qui, toutes belles qu'elles taient, commenaient paratre un peu nues. Le got du public avait aussi chang; habitu des motions plus fortes, il ne serait revenu que difficilement la manire simple et naturelle de Grtry. Celui-ci avait bien essay d'imiter les novateurs, mais les essais qu'il avait tents, dans _Guillaume Tell_, _Pierre le Grand_ et _Lisbeth_, lui avaient prouv qu'il risquait de perdre ses belles qualits, sans avoir grande chance d'en acqurir de nouvelles. Il y avait donc, sinon dfiance de lui-mme, au moins acte de prudence refuser d'entreprendre la musique d'un ouvrage aussi important que _Montano_. Mais Grtry rendit au moins Dejaure le service de lui indiquer un musicien digne d'une tche aussi lourde, et il lui dsigna Berton. Il vous faut, lui dit-il, un musicien qui soit encore dans l'ge des passions et qui nanmoins ait fait ses preuves au thtre. Celui qui runit toutes ces conditions, c'est le petit Berton. Croyez-moi, choisissez-le, et il vous rendra un chef-d'oeuvre. La recommandation de Grtry devait tre toute-puissante, Dejaure le remercia et se hta d'aller trouver Berton. Berton demeurait alors rue Lepelletier, dans une espce de mansarde situe au troisime tage. Tout exigu que ft l'appartement, il tait plus que suffisant pour contenir le peu de mobilier, seule fortune qui restt aux habitants du logis: un lit, un berceau, quelques chaises, une table et quelques ustensiles de cuisine, voil quels taient les seuls ornements de l'espce de grenier qu'habitait Berton avec sa jeune femme et deux enfants, dont l'un tait encore la mamelle. La Rvolution avait commenc par dpouiller Berton de tous les droits qu'il avait l'hrdit des charges de son pre, ainsi que de la pension qu'il devait aux bonts de la reine Marie-Antoinette. La fortune de sa femme, hypothque sur des crances payables au trsor public, avait t totalement anantie. Il ne lui restait donc que les 200 fr. par mois, de sa place de professeur d'harmonie au Conservatoire: mais les assignats avaient alors subi une telle dprciation, qu'un jour madame Berton eut grand'peine faire accepter son porteur d'eau, pour le prix de sept voies d'eau qu'elle lui devait, un mandat de 200 fr., le total d'un mois d'appointements de son mari. Il avait fallu faire ressource de tout. Ce furent d'abord les objets de luxe et de toilette, qu'il n'aurait d'ailleurs pas t prudent de porter, puis les meubles les moins indispensables; mais, aprs ceux-l, il fallut aussi se dfaire des plus utiles, et un jour vint, jour malheureux, o Berton fut oblig de vendre son piano, son piano son meilleur ami, son consolateur, son gagne-pain. La ncessit le voulut ainsi, et il ne restait plus rien vendre, le dsespoir aurait peut-tre amen quelque fatale catastrophe, lorsque Dejaure vint frapper la porte de Berton. Dejaure savait ce que c'tait qu'une misre d'artiste, mais il ne s'attendait pas la pnurie o il trouva la famille Berton. Il eut, nanmoins, l'air de ne s'apercevoir de rien, se prsenta avec aisance, accepta la chaise boiteuse qu'on lui offrit, s'y installa comme dans le meilleur fauteuil, flicita madame Berton de la gentillesse de ses enfants et annona l'objet de sa visite. --Mon cher Berton, dit-il au compositeur, c'est un de vos confrres, et le plus illustre de tous, qui m'envoie vers vous. J'ai lu aux socitaires un opra en trois actes qu'ils ont reu avec acclamations. Je ne vous cacherai pas que j'ai dsir que la musique en ft faite par le musicien dont j'admire le plus le talent. J'ai port mon pome Grtry, il n'a pu s'en charger, et je dois vous rapporter ses propres paroles: _Donnez votre pice au petit Berton, il vous rendra un chef-d'oeuvre_. --Donnez, Monsieur, s'cria Berton, je suis trop heureux du suffrage de celui que j'admire plus que tous pour ne pas tenter de justifier sa prdiction. Lisez-moi d'abord votre ouvrage. Aprs la lecture, Berton tait ivre de joie. --Notre vieux Grtry a eu raison, dit-il Dejaure, je ne puis vous promettre un chef-d'oeuvre, mais bien certainement je vois matire, dans votre pice, faire mieux que tout ce que j'ai produit jusqu'ici. Le pote et le musicien se sparrent enchants, et Berton se mit immdiatement l'oeuvre. Sans piano, sans le secours d'aucun instrument, un mois aprs il avait termin sa partition, moins un seul morceau. Ce morceau tait le final du second acte. La multiplicit des voix, le double choeur qui figure dans le crescendo exigeaient que la partition ft crite sur du papier vingt-huit portes. Ce papier est assez rare, il fallait le faire faire exprs. Berton alla trouver son marchand de papier habituel, Deslauriers, qui demeurait rue des Saints-Pres, n 14. Malheureusement Berton avait avec Deslauriers un ancien compte qu'il n'avait pu solder, et pour lequel il lui avait fait un billet de 155 fr.; mais le billet tait depuis longtemps en souffrance. Le marchand fut inflexible; le papier vingt-huit portes cotait 3 fr. le cahier, il en fallait trois, et Berton ne les obtiendrait que contre de l'argent, mais de bon et vritable argent, et non des assignats. Or, de l'argent, c'tait chose impossible avoir. Berton n'avait que ses 200 francs par mois du Conservatoire, et le paiement s'en faisait en assignats comme dans toutes les caisses de l'Etat, ce qui en rduisait la valeur zro. Faute de 9 francs, le pauvre compositeur se voyait donc rduit interrompre son oeuvre, l'oeuvre qui contenait tout son prsent et son avenir. Il n'y avait plus rien vendre la maison et sa philosophie allait peut-tre lui faire dfaut. Un diteur de musique vint le tirer d'embarras. Gaveaux entre un matin chez Berton. --Mon ami, lui dit-il, je viens te prier de me rendre un service, que je te paierai, bien entendu. Mais comme cela te cotera fort peu, je ne pourrai pas te le payer bien cher. Il s'agit de m'arranger l'ouverture de _Dmophon_ pour deux flageolets. --Comment! pour deux flageolets? s'crie Berton en faisant un bond. --Mais certainement, reprit l'diteur: le flageolet est un instrument qui gagne beaucoup, les amateurs sont las de jouer _Triste raison_, le _a ira_ ou l'air de _la Carmagnole_. Je crois qu'il ne serait pas mal de leur donner un peu de musique srieuse, et l'ouverture de _Dmophon_ me parat admirablement choisie. --Admirablement est le mot, interrompit Berton; mais, outre le prix, fourniras-tu le papier? --Certainement, il en faut si peu, une feuille suffira. --Oh! non vraiment, dit Berton, il m'en faudra beaucoup, deux ou trois cahiers. --Comment! trois cahiers pour crire une ouverture qui tiendra dans deux pages? --Oh! oui, mais les brouillons, il faut essayer avant d'arranger. --Allons, dit Gaveaux en riant, je vois que tu as envie que je te fasse cadeau de papier rgl. Soit, tu en auras trois cahiers. --Merci, mais je voudrais, qu'il et vingt-huit portes. --Ah! par exemple c'est trop fort! Tu me demandes un papier comme il n'en existe peut-tre pas un seul cahier Paris. Tiens, cessons cette plaisanterie. Je t'avais apport une feuille de papier; la voici. Je te donnerai deux cus de six francs, cela te convient-il? --Oui, certainement, dit Berton, j'accepte, mais j'ai encore une condition t'imposer. Tu sens que mon titre de professeur d'harmonie au Conservatoire m'impose une certaine dignit, une certaine rserve. Quoi que tu m'aies assur que le flageolet gagne beaucoup, cet instrument n'est pas encore trs-adopt au Conservatoire, et l'espce de partialit que je montrerais pour lui en arrangeant son usage une oeuvre aussi importante que l'ouverture de Vogel, pourrait me faire du tort. Je t'arrangerai l'ouverture, mais tu n'y mettras pas mon nom. --Diable! mais cela ne fait pas mon affaire, il me faut un nom d'auteur. --Eh bien! tu mettras: Ouverture de _Dmophon_ arrange pour deux flageolets, par J.-B. Figeac, citoyen de Pznas. Tu es du pays, cela fera honneur ton dpartement. --Je veux bien, dit Gaveaux en se retirant, mais tu ne me feras pas trop attendre? --Sois tranquille, je vais m'y mettre sur-le-champ, et tu n'auras pas besoin de venir me redemander ton ouverture, je te la porterai ds que ce sera fini. Gaveaux se retira; deux heures aprs, Berton lui porta l'arrangement. L'diteur, enchant de la promptitude du musicien, ne voulut pas rester en arrire de bons procds avec lui, et il doubla la somme convenue: au lieu de deux cus de six francs, il lui en donna quatre. Berton ne fit qu'un saut de la boutique de Gaveaux celle de Deslauriers; mais, en entrant, il eut soin de faire sonner dans sa poche les quatre cus qu'il possdait. Ce son argentin, qu'on entendait alors si rarement, drida soudainement le front du vieux marchand. --Je parie que vous venez me demander du papier vingt-huit portes. Voyez quel bonheur, citoyen: hier en remuant mes fonds de magasin, on en a retrouv douze cahiers; ils sont votre service, les voulez-vous? --Non pas, rpondit Berton, je n'en veux que trois. Voici 12 francs, prenez 9 francs, et rendez-moi le reste. --Et mon billet de 155 francs? dit Deslauriers. --Oh! soyez tranquille, dit Berton en se retirant, maintenant que je suis sr de pouvoir faire mon opra, je pourrai vous le payer. Il court rue Lepelletier, escalade ses trois tages, embrasse ses enfants, saute au cou de sa femme. --Tiens, ma bonne amie, nous voil riches; j'ai du papier pour mon finale et de l'argent pour faire bombance. Va-t'en vite aux provisions. Voici 15 francs, achte-nous de quoi vivre au moins une dcade. Je suis las de ne manger que du pain; apporte-nous ce que tu voudras de meilleur. --Mais quoi encore, mon ami? avec 15 francs il faut que nous puissions dner au moins dix jours. --C'est bien comme cela que je l'entends. Rapporte nous un bon morceau de lard et des lentilles. De cette faon nous changerons. Nous mangerons un jour du lard aux lentilles et le lendemain des lentilles au lard. Madame Berton embrasse son mari en riant, prend son panier aux provisions et son plus jeune enfant, puis laisse seul son mari, en lui recommandant de bien soigner le feu. Le compositeur, enchant, se met dans un coin de la chemine, assis sur un petit tabouret, son encrier terre et, saisissant un des prcieux cahiers vingt-huit portes, il crit immdiatement les premires mesures de son crescendo. III Mais peine a-t-il commenc les premires lignes, qu'une difficult de mise en scne se prsente son esprit. Il ferme les yeux et tche de se reprsenter les personnages et la manire dont ils seront groups: ils ne s'offrent son esprit que d'une manire vague et confuse. Il imagine alors de les faire figurer artificiellement devant lui. Il aperoit dans un coin de la chambre un tas de vieux bouchons; il va en ramasser une douzaine et les range debout sur sa table, en les surmontant chacun d'un petit papier indiquant le nom du personnage qu'il lui reprsente. Voici comment Berton rend compte de cet expdient: J'avais cinq rles principaux faire agir et parler. Je fis donc choix de cinq gros bouchons: la gauche du spectateur, le premier, tait Stphanie, le deuxime Lonati, le troisime Salvator, le quatrime Montano, et le cinquime Altamont. Les petits bouchons placs derrire reprsentaient les officiers et les gens de leur suite. Cette statistique exacte du tableau que je dsirais que la scne offrt me fut d'un grand secours; car, en faisant avancer ou reculer, mon gr l'un de ces personnages, lorsque l'un d'eux me paraissait avoir trop tard parler, je m'identifiais plus directement avec l'intrt et le pathtique minent de cette belle situation dramatique. J'avoue que je n'ai jamais trop compris comment on s'identifiait plus directement avec le pathtique d'une situation en faisant avancer ou reculer des bouchons; il faut bien qu'il en ait t ainsi, puisque Berton nous l'affirme. Peut-tre tout cela devait-il tre expliqu dans un chapitre de ses Mmoires perdus, intitul: De l'influence de l'emploi de vieux bouchons en matire de finale et de situation dramatique.--Quoi qu'il en soit, le procd russit parfaitement au compositeur, et il tait encore occup cet intressant exercice, lorsque sa femme rentra. Elle avait entendu sonner midi et demi une horloge voisine, et elle venait lui rappeler que, ce jour-l, sextidi, sa classe avait lieu au Conservatoire une heure prcise. Berton n'eut que le temps de s'habiller la hte, pour se rendre l'appel du devoir. Mais en rentrant, il chercha vainement les personnages de son opra: sa femme avait jet tous les bouchons par la fentre, sans se douter qu'ils eussent l'honneur de reprsenter Stphanie, Montano, et tous les hros du drame sur le succs duquel tait fond l'espoir et l'avenir de sa famille. Berton, qui riait de tout, ne se fcha pas de l'esprit d'ordre et de rangement de sa femme; il continua crire son finale, qu'il eut termin au bout de deux jours, et il se hta de porter sa partition complte au thtre. On lui promit qu'elle allait tre remise la copie, et il attendit patiemment qu'on le prvnt pour la premire rptition. Un matin, Dejaure entre chez Berton, ple et dfait. Mon ami, nous sommes perdus; depuis huit jours on rpte en secret un opra sur le mme sujet que le ntre; il s'appelle, je crois, _Ariodant_. L'auteur du pome est Hoffman et la musique est de Mhul.--C'est impossible, dit Berton; Hoffman sait trs-bien que j'ai un tour avant son ouvrage, et je lui ai parl du mien il n'y a pas deux semaines. Courons chez lui.--Arrivs chez Hoffman, on leur dit qu'il tait Nantes depuis une quinzaine de jours. L'on avait profit de son absence pour lui faire commettre cette mauvaise action son insu. Nos deux auteurs crivirent sur-le-champ leur confrre; et Hoffman leur rpondit sur-le-champ en envoyant aux comdiens une signification par huissier de faire cesser les rptitions d'_Ariodant_, ajoutant qu'il ne les laisserait reprendre qu'avec l'assentiment des auteurs de _Montano_, et lorsque leur ouvrage aurait eu un nombre de reprsentations suffisant pour en assurer le succs. Ds le lendemain, on commena les rptitions de _Montano_. Les ouvrages que Berton avait donns prcdemment n'avaient jamais offert de grandes combinaisons de masses, et les chanteurs furent effrays du grand nombre de morceaux d'ensemble, et surtout du finale o se trouvait le formidable _crescendo_. Bref, le bruit se rpandit bientt au thtre que c'tait une musique baroque, incomprhensible; que le finale tait inexcutable, et que la situation sur laquelle le pote avait le plus compt avait tout fait t manque par le musicien. Ces rumeurs prirent une telle consistance, que Dejaure crut devoir aller, de son autorit prive, intimer l'ordre au copiste de supprimer toute cette partie du finale. Celui-ci, fort heureusement, tait un assez bon musicien, qui savait lire ce qu'il faisait copier; il rsista au pote et alla raconter sa tentative au compositeur; celui-ci courut sur-le-champ porter sa rclamation au comit; il demanda tre entendu avant d'tre condamn, et, sur la motion d'Elleviou, on dcida qu'une rptition gnrale aurait lieu ds le lendemain, pour entendre le morceau qui faisait natre tant de rclamations. Berton avait convoqu quelques amis et confrres. Dalayrac, Kreutzer, Catel, Garat, Elleviou, et d'autres dont le souvenir m'chappe, se rendirent l'appel. Le premier acte et toute la premire partie du second firent un excellent effet. Mais au finale, l'explosion du _fortissimo_ qui couronne le _crescendo_, ce ne fut qu'un cri d'enthousiasme arrach par l'admiration. Garat, se levant de sa place, et applaudissant avec fureur, domina tous les bruits de sa voix sonore: _Bravo, bravissimo, pixiou!_ s'cria-t-il, et les applaudissements des musiciens et des chanteurs vinrent complter l'ovation la plus honorable pour le compositeur. Trois autres rptitions suffirent pour mettre l'ouvrage en tat d'tre reprsent. Aprs la dernire, Blasius, le chef d'orchestre, interpella Berton: --Et ton ouverture? --Je n'ai pas eu le temps d'en faire une; on dira celle des _Rigueurs du clotre_. --Non pas, vraiment, reprit vivement Blasius, un opra comme celui-ci mrite d'avoir une ouverture toute neuve, et qui n'ait jamais servi. Puis, se tournant vers ses musiciens, et sans consulter le compositeur: Mes amis, demain midi pour rpter la belle ouverture que vous apportera mon ami Berton. Il n'y avait pas reculer, on avait promis en son nom. Berton devait avoir fait son ouverture, et la donner toute copie le lendemain. Il avait la nuit devant lui. Ses lves, Pradher, Lafont, Bertheaux, Courtin, Gustave Dugazon et Quinebaut lui promirent de venir chez lui le lendemain, quatre heures du matin, escorts de deux copistes du thtre, pour transcrire sa partition sur les parties d'orchestre. En rentrant chez lui, Berton trouva install Deslauriers, le marchand de papier, dont il avait obtenu si grand'peine les trois cahiers rgls vingt-huit portes. --Ah! citoyen, lui dit le marchand, je sors de votre rptition, et je suis dans l'enthousiasme; c'est superbe, admirable, et je ne puis mieux vous prouver mon admiration qu'en vous offrant de vous acheter votre partition. L'offre tait tentante pour qui ne possdait rien, Berton pensa devenir fou de joie, quand Deslauriers lui offrit la somme magnifique de 1,000 francs. --En argent? dit le compositeur. --En argent et en papier, rpondit le marchand. --Ah! pour du papier, personne n'en veut plus, et je n'en accepterai pas. --Oui, le papier du gouvernement, celui-l ne vaut rien; mais le vtre et le mien, c'est bien diffrent. --Comment? je ne comprends pas. --Je vais vous faire comprendre. Tenez, voici un petit trait tout prpar, vous n'avez plus qu' le signer. Entre les soussigns a t convenu ce qui suit; Le citoyen Berton, auteur de la musique de l'opra intitul _Montano et Stphanie_, cde par les prsentes son oeuvre au citoyen Deslauriers, qui se propose d'en faire graver la partition, parties spares, ouverture et airs pour tels instruments qu'il lui plaira, le compositeur s'engageant faire toutes les corrections. Cette vente est faite moyennant la somme de 1,000 francs ainsi paye: en argent comptant, 300 francs; en un billet de Berton Deslauriers chu depuis longtemps, 155 francs, et en partitions de musique au choix du citoyen Berton, prendre dans le catalogue et le fonds appartenant audit Deslauriers, pour la somme et jusqu' la concurrence de 545 francs, avec la dduction du quart du prix marqu net.--Total, 1,000 francs. Ce march d'Arabe fut accept avec reconnaissance par le compositeur, et je ne crois pas qu'il lui soit arriv une fois dans sa vie de maudire _l'infernal capital_, lui qui avait t la victime de la spculation la plus odieuse. Cependant il fallait songer l'ouverture. Berton y songea toute la nuit, mais il ne trouva rien. Ses lves arrivrent ponctuellement le lendemain quatre heures. Leur prsence, l'influence du dernier moment, lectrisrent le compositeur, une ide lui jaillit du cerveau, cette ide tait toute l'ouverture: il l'crivit de verve et sans s'arrter. Ses feuillets taient transcrits mesure qu'il les crivait. Pradher et Lafont copiaient les parties de violons, Quinebaut celles d'altos, Bertheaux celles de violoncelles et de contre-basses, Courtin celles des cuivres et timbales, et Gustave Dugazon celles de fltes, hautbois, clarinettes et bassons. A midi l'ouverture, ainsi improvise, tait copie; midi et demi elle tait rpte, applaudie et salue comme un chef-d'oeuvre. C'est, en effet, un des meilleurs morceaux de ce genre qui existent. La premire reprsentation de _Montano_ eut lieu le soir mme, le 7 floral an VII (26 mai 1799); mais elle fut loin d'tre aussi calme qu'on pourrait l'imaginer, d'aprs le succs constant que l'ouvrage a obtenu pendant prs de trente annes conscutives. L'orage clata au deuxime acte, lorsque l'on vit la dcoration reprsentant la chapelle de l'glise o se doit clbrer l'hymen de Stphanie. Certes, si l'on compare la situation de Paris en 1799 celle de Paris en 1793, on peut dire qu'en 1799 la capitale jouissait des douceurs d'une rpublique modre; mais la violence du parti vaincu saisissait toutes les occasions de se manifester. Le culte n'tait pas encore rtabli, et la vue des insignes du catholicisme suffit pour faire clater l'indignation d'une petite fraction du parterre, dont la turbulence sut imposer la loi pendant un instant la grande majorit du public. Le vacarme recommena de plus belle, quand Soli, qui jouait le rle d'un prtre, Salvator, vint pour chanter l'air: _Quand on fut toujours vertueux_; il n'y eut pas moyen d'en entendre une note, et le chanteur dut s'interrompre devant les injures et les interruptions. Tout coup un homme se lve sur une banquette du parterre; il est envelopp dans un large manteau: --Silence! silence tous! s'crie-t-il d'une voix de Stentor; respectez la libert des opinions, ou bien le premier qui recommencera cet ignoble tapage m'en rendra raison. --Et qui donc tes-vous pour nous imposer silence? lui crie-t-on du ct d'o s'levait le plus de bruit. --Qui je suis? le gnral Mellinet. Il parat que vous ne voulez pas user de vos oreilles, eh bien! je vous en dbarrasserai. Cette harangue peu parlementaire imposa silence aux perturbateurs. Le gnral Mellinet tait un ami de Berton, grand amateur de musique, et son nergie suffit pour rtablir le calme. On fit recommencer l'air de Soli, qui le chanta merveille, et on l'applaudit avec transports. Le finale, le fameux _crescendo_, l'admirable nergie de Gavaudan-Montano, la grce de Jenny Bouvier-Stphanie excitrent l'enthousiasme, et le succs fut complet malgr la faiblesse du troisime acte, qui n'est pas celui que l'on a jou depuis. A la seconde reprsentation, on supprima les emblmes religieux. Soli prit les habits d'un prtre du rite grec, et il n'y eut pas la moindre opposition. A la troisime reprsentation, le succs augmenta encore et la recette fut une des plus belles qu'on et faites depuis longtemps. Mais, hlas! ce succs si pniblement acquis devait tre bien soudainement interrompu. Le lendemain mme de cette troisime reprsentation, Camerani, le rgisseur, vint annoncer une fatale nouvelle Berton. --Ah! moun boun ami, s'crie-t-il en entrant, toi, moi, la comdie, _Montano_, nous sommes tous perdous! la police il vient d'envoyer l'ordre de ne piou zouer zamais ton beau, ton souperbe opra. Berton fut attr cette nouvelle; il rsolut cependant de tenter une dmarche. Laissons-le raconter. Dejaure, atteint dj du mal qui, peu de temps aprs, le mit au tombeau, ne pouvait pas venir avec nous la police. Camerani et moi nous nous y rendmes seuls; pendant un assez long temps nous fmes antichambre. Enfin nous fmes introduits dans le cabinet du Minos rpublicain. Il tait sur sa chaise curule, le bonnet rouge sur la tte, et, sans nous inviter nous reposer, il nous adressa la parole avec rudesse et dans toutes les formes l'ordre du jour. --Citoyen, me dit-il, comment as-tu eu l'audace de composer un ouvrage contre-rvolutionnaire?... --Mais, citoyen... --Un ouvrage dans lequel on fait figurer un prince souverain, avec ses cuyers, ses pages, ses vassaux, des prtres, un autel, et toutes les momeries du fanatisme papal, que les vertus rpublicaines ont proscrites pour jamais?... C'est intolrable, c'est un crime de chouannerie! Mais surtout, ce qui est plus audacieux encore, c'est d'avoir os mettre en scne un prtre honnte homme. --Mais, citoyen, je croyais que la musique... --C'est justement en ce point que tu es plus coupable, car tout ce que chante ton cafard est excellent, et sans la force de mes sentiments rpublicains, je me serais laiss toucher par tes accords aristocratiques... Va donc, jette ton ouvrage au feu, et trouve-toi heureux d'en tre quitte si bon march. Une telle sentence tait sans appel; elle ne reut cependant pas son excution dans son entier; l'ouvrage ne fut pas jet au feu, mais les reprsentations en cessrent entirement. Ainsi, ce chef-d'oeuvre dont nous parlons aujourd'hui, juste cinquante ans aprs sa premire apparition, n'eut pas plus de trois reprsentations conscutives. Ce ne fut que deux ans aprs, en 1801, qu'il fut permis de le rejouer. Dejaure tait mort, et ce fut Legouv qui refit le troisime acte, celui que nous connaissons. Le succs de la reprise fut aussi grand que l'avait t celui des premires reprsentations, et _Montano et Stphanie_ ne quittrent plus le rpertoire. Je n'entreprendrai pas de donner la liste des ouvrages de Berton qui suivirent _Montano_; elle serait trop considrable. Il suffira de les citer: _le Dlire_, _Aline reine de Golconde_, _les Maris garons_, _Franoise de Foix_, etc., etc. Berton fut nomm directeur de la musique de l'Opra-Italien en 1807, puis chef du chant l'Opra en 1809. En 1815, il fut admis l'Institut par ordonnance, le nombre des membres de la section de musique, qui n'tait que de trois, ayant t port six. Puis il fut fait chevalier de la Lgion-d'Honneur la mme poque; il ne fut promu au grade d'officier qu'en 1838. Si Berton n'avait pas eu le caractre le plus heureux, sa vieillesse aurait pu passer pour trs-malheureuse, car il fut accabl de chagrins de toutes sortes. Charg d'une nombreuse famille, ayant pass les meilleures annes de sa vie au milieu de la tourmente rvolutionnaire, il ne put jamais faire d'conomies, et ses ressources galrent peine le chiffre de ses dpenses. Homme d'imagination et non de savoir, il ne sut pas comprendre que son talent rsidait dans la fracheur de ses ides et dans la jeunesse de son esprit. Lorsque l'ge vint s'abattre sur sa tte, il crut pouvoir travailler comme il avait fait dans sa jeunesse, c'est--dire crire, car Berton a toujours crit et n'a jamais cherch. Ses derniers ouvrages n'offraient plus que de rares clairs de gnie, les rminiscences y abondaient, et cet homme si jeune de caractre, tait vieux de style. Il n'avait compris ni adopt la rvolution musicale opre par Rossini, et, il faut le dire regret, il se montra un des adversaires les plus obstins de cet immense gnie. Il publia deux brochures ce sujet, l'une intitule: _De la Musique mcanique et de la Musique philosophique_, et l'autre: _Eptre un clbre compositeur franais, prcde de Rflexions sur la Musique mcanique et la Musique philosophique_. Le clbre compositeur tait Boeldieu, qui ne fut nullement flatt de la ddicace d'un pamphlet entirement oppos ses opinions. Vers 1820, Berton, voyant son rpertoire presque dlaiss, et se trouvant press par un besoin d'argent, en abandonna le produit perptuit aux socitaires de l'Opra-Comique, moyennant une rente viagre de 3,000 fr.--On vit alors ce rpertoire se rajeunir et ne plus cesser de figurer sur l'affiche. Mais la socit fit faillite en 1828; la rente fut anantie, et le rpertoire du pauvre musicien avait t tellement us par les socitaires, qu'il n'tait plus exploitable. Jusqu'au jour de sa mort, Berton fit de vains efforts pour faire reprendre un de ses grands ouvrages; il ne parvint jamais qu' faire remonter un opra en un acte, _le Dlire_, qui fut jou cinq ou six fois. Mais des chagrins encore plus rels et plus douloureux avaient frapp la vieillesse de Berton: il avait survcu tous ses enfants. Il mourut au mois d'avril 1842, entour des soins les plus touchants de son excellente femme, dont il n'tait l'an que d'un an. Madame Berton n'a pu obtenir qu'une modeste pension de 1100 fr., et comme si tout en elle avait d finir avec celui qui elle avait consacr sa vie, sa raison ne tarda pas s'altrer aprs la mort de son mari. Elle existe encore, si la vie matrielle prive d'intelligence peut s'appeler une existence. Franois Berton a laiss une veuve et deux fils. L'an a dbut au Thtre-Franais et a pous une fille de M. Samson, le spirituel comdien qui est une des gloires de ce thtre. Le plus jeune chante l'opra-comique, et a pous une jeune femme qui suit la mme profession, et qui ceux qui l'ont entendue dans plusieurs villes des dpartements et principalement au thtre franais d'Alger, reconnaissent un talent distingu uni au physique le plus gracieux. Je ne puis penser Berton sans me rappeler avec attendrissement un des derniers incidents de sa vie. En 1841, il y eut une vacance dans la section de musique de l'Acadmie des beaux-arts de l'Institut. J'tais l'un des candidats, et je n'avais pas de plus chaud partisan que l'excellent Berton. Les titres trs-rels de mon concurrent rendaient la lutte difficile, et j'tais loin de m'illusionner sur le rsultat. Mais le pauvre pre Berton tait, sous ce rapport, plus jeune que moi; il croyait tout ce qu'il dsirait. Peut-tre fut-ce l le secret du bonheur de sa vie. J'allai le voir la veille de l'lection. Mon cher enfant, me dit-il, votre affaire est assure, et je m'en fais garant. Je veux moi-mme vous annoncer votre nomination. Je m'invite dner demain chez vous avec ma femme, votre bon pre, et toute votre famille, et toi aussi, dit-il Panseron, un de ses bons amis et de ses habitus qui tait prsent notre entretien.--Monsieur Berton, lui rpondis-je, il n'y a qu'une chose de sre pour moi, c'est que demain sera un beau jour, puisque j'aurai le bonheur de vous recevoir. L'lection eut lieu le lendemain, et j'chouai. Mon frre tait venu m'annoncer ma dfaite, et j'avais pris mon parti trs-gament; mais j'eus le coeur navr quand je vis entrer le pauvre Berton, donnant le bras mon pre, qu'il avait rencontr dans l'escalier. Mon pre avait alors quatre-vingt-deux ans; mais quoique Berton ft plus jeune de cinq ou six ans, l'excellente sant de mon pre lui laissait encore une apparence de vigueur qui contrastait avec l'air chtif de Berton, dont les traits taient renverss. Les deux vieillards se jetrent mon cou, et me tinrent troitement embrasss: Mon pauvre enfant, me dit Berton, je voulais vous avoir pour confrre, je ne pourrai plus vous avoir que pour successeur! Un an aprs, sa prdiction tait accomplie, et si quelque chose pouvait empoisonner la joie d'avoir mon pre pour tmoin de l'honneur qui m'tait confr, c'tait le chagrin de ne l'avoir obtenu qu'aux dpens de la vie de l'homme excellent et clbre dont je viens d'essayer d'esquisser quelques traits. CHERUBINI Cherubini vient de s'teindre! Celui dont les ouvrages ont fait l'admiration de l'Europe entire, a cess de vivre! L'immortalit a commenc pour cet homme illustre. Peu de carrires de musiciens ont t aussi belles, aussi bien remplies. Pendant la seconde moiti du sicle dernier, pendant la premire de celui-ci, son nom a toujours t prononc avec respect, ses ouvrages ont t cits comme modles et accepts comme tels, par tous les compositeurs de quelque cole qu'ils fussent: c'est que leur puret, leur _classicisme_, les mettaient en dehors de toutes les frivolits de la mode, de toutes les concessions faites au got du public. Rossini, Auber et Meyerbeer, ces trois reprsentants des coles italienne, franaise et allemande, s'inclinaient galement devant ce grand nom, devant l'homme clbre dont ils avaient tudi les oeuvres, devant celui qui, les ayant tous trois prcds dans la carrire, leur en avait peut-tre marqu la trace, devant celui dont la science avait montr de loin au gnie la route qu'il devait suivre. Quoique le style de Cherubini appartnt plutt l'cole allemande qu' l'cole italienne, on ne peut cependant le ranger parmi les compositeurs de la premire de ces deux coles. Sa manire est moins italienne que celle de Mozart, elle est plus pure que celle de Beethoven, c'est plutt la rsurrection de l'ancienne cole d'Italie enrichie des dcouvertes de l'harmonie moderne. Je crois que si Palestrina avait vcu de notre temps, il et t Cherubini; c'est la mme puret, la mme sobrit de moyens, le mme rsultat obtenu par des causes pour ainsi dire mystrieuses; car, l'oeil, leur musique offre des combinaisons dont il est impossible de deviner l'effet, si l'excution ne vient les rvler l'oreille. Cherubini n'a point marqu dans l'art comme ces musiciens qui viennent y faire une grande rvolution, une transformation complte du style. Contemporain d'Haydn, de Mozart, de Beethoven et de Rossini, Cherubini semble avoir t plac au milieu de ces grands gnies, comme un modrateur dont l'esprit sage et ferme devait mettre en garde tous les satellites de ces lumineuses plantes contre les garements de l'idalit; c'est la raison, place prs de l'imagination, qui doit en diriger les rayons et en rprimer les carts. Les ouvrages de ce matre pourront toujours servir de modles, parce que, composs dans un systme exact et presque mathmatique, exempt par consquent des formules affectes par la mode, ils subiront moins de dprciation que maints ouvrages, recommandables d'ailleurs bien des titres, mais dont les formes vieilliront d'autant plus vite qu'elles auront t accueillies avec plus de faveur leur apparition. Comparez en effet les premires oeuvres de Mozart celles de Cherubini, composes peu prs la mme poque, car ils naquirent quatre annes de distance l'un de l'autre, et vous serez surpris de voir combien certains passages de Mozart vous paratront suranns, tandis que rien n'accusera dans les ouvrages de Cherubini l'poque o ils ont t crits. Il ne faut pas s'tonner si, avec cette rigidit de formes, Cherubini a rarement obtenu des succs populaires; en fait de musique, de trop grandes russites vous escomptent souvent l'avenir, et la postrit sait nous rcompenser d'avoir refus des concessions au got du temps; il faut un grand courage pour rsister ainsi des conditions de succs souvent faciles, et il faut une grande foi dans son art, il faut l'envisager de bien haut pour oser le cultiver pour lui-mme et compter ainsi sur l'avenir. L'admiration doit tre la rcompense d'une telle abngation: aussi celle qu'excitent les ouvrages de Cherubini est-elle grande, est-elle un juste hommage rendu l'nergie de sa force de volont dans le systme qu'il a constamment suivi. Cherubini (Marie-Louis-Charles-Zenobi-Salvador) naquit Florence le 8 septembre 1760. Il commena ds l'ge de neuf ans tudier la composition, et peine g de treize ans, il fit excuter une messe et un intermde qui rvlrent dj ce qu'on pouvait attendre d'un talent si prcoce. Il continua jusqu'en 1778 composer pour le thtre et pour l'glise diffrents ouvrages qui furent accueillis avec la plus grande faveur. Cependant le jeune auteur, avide de science, fut loin de se laisser tourdir par ces succs obtenus dans sa ville natale; il sentait qu'il avait encore acqurir, et que l'tude lui devait de nouvelles rvlations; il alla Bologne o rsidait le clbre Sarti, et se refaisant colier, il tudia pendant quatre ans sous cet illustre matre. C'est cette tude qu'il dut sa science profonde du contre-point et la puret de style qui a t le cachet distinctif de son admirable talent. Cherubini n'tait pas riche, et il n'avait qu'une manire de payer les excellentes leons qu'il recevait: c'tait de faire profiter son matre de la science qu'il en acqurait. Sarti tait alors si la mode en Italie, qu'il ne pouvait suffire aux nombreuses compositions qu'on lui demandait; il fut trop heureux de trouver dans son lve un aide digne de lui, et, profitant de cette manire nouvelle de rmunrer ses leons, il accepta, sans toutefois l'avouer au public, la collaboration de Cherubini qui eut une bonne part aux succs de l'_Achille in Sciro_, du _Giulio Sabino_ et du _Siroe_, opras qu'il fit reprsenter pendant le sjour que son lve fit prs de lui. En 1784, Cherubini alla Londres, o il fit jouer deux opras: la _Finta principessa_, et un _Giulio Sabino_ qui, cette fois, tait entirement de lui. Il alla ensuite Paris, dans l'intention de s'y fixer. Il fit nanmoins, en 1788, un court voyage dans cette Italie qu'il ne devait plus revoir. Il fit reprsenter Turin une _Iphigenia in Aulide_; puis, de retour Paris, il y fit jouer, au mois de dcembre de la mme anne, son _Demophon_, sur le thtre de l'Opra; c'est le premier ouvrage qu'il ait donn en France: le succs ne rpondit pas son attente. Vogel venait de mourir: chacun savait qu'il avait laiss achev un opra de _Demophon_, dont l'ouverture avait t excute deux fois avec un succs prodigieux au Concert-Olympique. On comptait sur un ouvrage digne de l'ouverture qu'on avait tant applaudie, et l'on se montra svre pour une composition crite sur le mme sujet. Quelque temps aprs, on joua le _Demophon_ de Vogel, qui ne fut gure plus heureux que celui de Cherubini: l'ouverture seule a survcu l'Opra. Les annes suivantes, Cherubini se contenta de composer un grand nombre de morceaux qui furent intercals dans les opras reprsents par une excellente troupe italienne, dont il surveillait les rptitions et les reprsentations avec le plus grand soin. Un opra de _Koucourgi_, qu'il tait sur le point de donner au thtre Feydeau, ne fut pas reprsent cause des troubles qui suivirent le 10 aot. Il avait donn au mme thtre, en 1791, une _Lodoiska_, dont le succs fut clips par celle de Kreutzer, reprsente sur le thtre de la Comdie-Italienne. En 1794, il fit reprsenter _lisa_, o l'on remarque une si belle introduction; en 1797, _Mde_, ouvrage du style le plus svre, o madame Scio tait admirable et o l'on trouve des beauts du premier ordre; en 1798, _l'Htellerie portugaise_, dont il ne nous est rest que l'ouverture, qui est un chef-d'oeuvre et un charmant trio. C'est en 1800 qu'eut lieu la premire reprsentation des _Deux journes_, dont le succs fut colossal: cet ouvrage est trop bien connu de tous les amateurs de musique pour qu'il soit ncessaire d'en citer un seul morceau. En 1803, on joua, l'Opra, _Anacron chez lui_, qui renferme de dlicieuses choses; et au mme thtre, en 1804, le ballet d'_Achille Scyros_. Les succs de Paris avaient retenti jusqu'en Allemagne, et Cherubini y fut appel en 1805. Il fit reprsenter, au thtre imprial de Vienne, _Faniska_, dont il avait compos une partie de la musique avec des fragments de _Koucourgi_, qu'il n'avait pu faire reprsenter. En 1809, il fit jouer, au thtre des Tuileries, un opra de _Pigmalione_; en 1810, le _Crescendo_, opra en un acte, au thtre Feydeau; cet ouvrage n'eut point de succs: il en est pourtant rest un air et un duo. En 1813, les _Abencerrages_ furent reprsents l'Opra; le succs en fut interrompu par les nouvelles des dsastres de Moscou. Jusque l, malgr son immense rputation, Cherubini ne jouissait pas d'une position brillante; il n'tait pas bien vu de Napolon, qui ne pouvait pardonner un Italien de ne pas faire de la musique purement italienne, lui qui tait fou de celle de Cimarosa. Les honneurs et les sommes d'argent prodigus Paisiello et Par semblaient tre un reproche indirect continuellement jet Cherubini, qui ne voulait point plier son talent au got du matre. A l'exception des _Deux Journes_, les ouvrages de Cherubini taient beaucoup plus jous en Allemagne qu'en France; et quelque tendue que ft la domination de Napolon, son pouvoir n'allait pas jusqu' faire payer des droits d'auteur aux thtres de Vienne et de Berlin. Cherubini n'avait d'autres ressources que sa place d'inspecteur du Conservatoire qu'il occupait depuis la cration en 1795. La gloire pouvait seule le consoler des rigueurs de la fortune. La Restauration vint ouvrir une nouvelle voie son admirable talent. Nomm surintendant de la musique du roi, o il succda Martini, il put se livrer exclusivement un genre qu'il affectionnait, et o il s'tait dj signal par la publication de sa belle messe trois voix, qui fut suivie de son grand _Requiem_, de sa messe du sacre, et d'une foule d'autres morceaux du mme genre dont l'numration serait trop longue. L'Institut lui avait ouvert ses portes; la Lgion-d'Honneur le comptait parmi ses membres; il fut dcor de l'ordre de Saint-Michel; justice enfin lui tait rendue. En 1821, dans une pice de circonstance, compose en collaboration avec Boeldieu, Berton et Kreutzer, Cherubini fit un choeur dlicieux: _Dors, noble Enfant_, lequel a survcu la circonstance qui le fit natre, la naissance du duc de Bordeaux. En 1822, il fut nomm directeur du Conservatoire, fonctions qu'il a remplies jusqu'au 3 fvrier dernier. La rvolution de juillet, en supprimant la chapelle du roi, priva Cherubini de sa place de surintendant, et porta un coup funeste l'art, en dtruisant une cole modle d'excution et de composition pour la musique religieuse. Cherubini tenta encore deux fois la carrire thtrale. En 1831, il composa, dans _la marquise de Brinvilliers_, une introduction remarquable par une vigueur et une verve toute juvniles. Enfin, en 1833, il fit reprsenter, l'Opra, _Ali-Baba_, ouvrage en quatre actes, o il replaa quelques morceaux de _Koucourgi_, qu'il n'avait point utiliss dans _Faniska_. On remarqua dans cet opra un admirable trio de dormeurs, et plusieurs autres morceaux d'un grand mrite qui ne purent triompher de la froideur du pome. Cherubini avait alors 74 ans. Quand mme cet ouvrage n'et pas eu tout le mrite qu'il renfermait, peut-tre le public et-il d se montrer moins svre; mais il y a longtemps qu'on a dit pour la premire fois cette grande vrit: Ingrat public! L'Allemagne vengea Cherubini de la froideur de la France. _Ali-Baba_ eut un grand succs, et il est encore au rpertoire de plusieurs grandes villes d'Outre-Rhin. En 1835, quelques difficults s'levrent la mort de Boeldieu pour l'excution du grand _Requiem_ de Cherubini, o se trouvent des voix de femmes que l'autorit ecclsiastique ne veut pas admettre dans les glises. Cherubini entreprit alors de composer un nouveau _Requiem_ pour voix d'hommes et il le publia en 1836; il tait alors g de 76 ans. Ce fut son dernier ouvrage. Quoique infrieure au premier _Requiem_, cette composition renferme des parties extrmement remarquables. Cette messe a dj t excute plusieurs fois--elle vient de l'tre pour les funrailles de l'auteur.--Dans cette notice nous n'avons pu qu'indiquer les titres des ouvrages de Cherubini, sans que l'espace nous permt une apprciation raisonne de son double talent de compositeur dramatique et religieux; qu'il nous soit permis seulement, sans nous tendre davantage, de rappeler ses titres la reconnaissance publique comme professeur de composition, dont il n'a cess de donner des leons depuis 1795 jusqu'en 1822, o ses fonctions de directeur durent le faire renoncer au professorat. Parmi ses lves, contentons-nous de citer Boeldieu, Auber, Carafa, Halevy, Leborne, Batton, Zimmermann[3] et Kuhn. De tels noms sont un trop grand loge, pour que nous nous attachions un moment de plus relever ses titres comme professeur. [3] M. Zimmermann, quoique plus connu comme professeur de piano, est un de nos plus habiles contrapuntistes. Enfin, un mois peine avant sa mort, le gouvernement, voulant honorer cet illustre matre, l'avait nomm commandeur de la Lgion-d'Honneur, distinction d'autant plus flatteuse, qu'elle tait accorde pour la premire fois un musicien. Comme homme, Cherubini a t diversement, et peut-tre plus d'une fois injustement apprci. Extrmement nerveux, brusque, irritable, d'une indpendance absolue, ses premiers mouvements paraissaient presque toujours dfavorables. Il revenait facilement sa nature qui tait excellente, et qu'il s'efforait de dguiser sous les dehors les moins flatteurs. Aussi, malgr l'ingalit de son humeur (d'aucuns prtendaient qu'il avait l'humeur trs-gale, parce qu'il tait toujours en colre), tait-il ador de ceux qui l'entouraient. La vnration que lui portaient ses lves tenait du fanatisme. MM. Halevy et Batton lui ont prodigu ses derniers moments des soins vraiment filiaux. Boeldieu ne parlait jamais de lui qu'avec respect et attendrissement, et Cherubini rendait ses lves toute l'affection qu'ils avaient pour lui. Il y en avait un surtout, Halevy, qu'il considrait comme un de ses enfants; il n'y a pas un mois encore que, me parlant de cet lve chri, il mettait tant d'onction me peindre l'amour qu'il lui portait, que j'en fus attendri jusqu'aux larmes. Les sensations qu'on prouvait en approchant de Cherubini taient si tranges, qu'on aurait peine les dfinir, et encore plus les comprendre. La vnration que l'on avait pour son grand ge et son beau talent tait tout d'un coup altre par le ridicule qui naissait de minuties auxquelles il s'attachait avec une persvrante opinitret. Puis au bout de quelques instants, comme s'il et compris que c'tait trop longtemps faire le mchant en pure perte, sa figure se dridait, ce sourire si fin et si spirituel qu'il avait quand il le voulait, venait animer cette belle tte de vieillard, la bonne nature reprenait le dessus, ses dfauts d'enfant gt disparaissaient petit petit, il devenait bon homme malgr lui; son coeur s'ouvrait au vtre, et alors vous ne pouviez plus lui rsister; vous le quittiez charm, et vous tiez tout surpris d'avoir prouv pour cet homme extraordinaire, et en si peu de temps, des sentiments si divers, et d'avoir ressenti tour tour de l'admiration, de la rpulsion, de l'entranement; d'avoir vu en un mot votre nature se modeler si facilement sur la sienne, et de n'avoir pu, presque malgr lui, vous empcher de l'aimer. Hlas! de tout cela, il ne reste plus qu'une gloire et qu'un nom, que deux familles dsoles, celle que les liens du sang attachaient lui, et celle plus nombreuse qu'enchanaient l'amiti et la reconnaissance. Mais ce nom vivra immortel, cette gloire ne prira pas: car, quand bien mme Cherubini n'et pas t un grand compositeur, quel matre put se vanter jamais d'avoir fait de tels lves? L'excellence de sa mthode est encore mieux constate par la diversit de talent des compositeurs qui ont reu de ses leons, il leur laissait toute leur individualit; mais ce qu'il leur donnait tous, c'tait une puret dont il leur fournissait le modle dans ses ouvrages, et c'est encore un bonheur de voir un reflet de son talent dans les chefs-d'oeuvre de ses lves. N'est-il pas admirable de penser que c'est lui que nous devons la clart et la belle ordonnance que nous admirons dans les derniers ouvrages de Boeldieu, l'lgance et le bon got de ceux d'Auber, le style nerveux et la savante manire de ceux d'Halevy, et que chacun de ces matres a pu, en puisant la mme source, conserver le cachet d'originalit qui distingue son genre respectif. Oui, nous le rptons, de tous les titres de gloire de Cherubini, il en est un que l'on ne saurait trop proclamer: _il fut le matre de Boeldieu, d'Auber, de Carafa et d'Halevy._ Et si un nom modeste osait se placer ct de ces noms si brillants, j'essaierais timidement d'y glisser le mien, comme ayant reu des leons du premier de ces lves cits, et ayant aussi profit, quoique de seconde main, de ses excellentes leons. Je serais ainsi le moins digne, mais non certainement le moins reconnaissant. ROSSINI LE STABAT MATER. L'apparition d'une oeuvre nouvelle de Rossini, aprs un silence que dplorent tous les admirateurs de ce puissant gnie, tait un vnement trop important pour ne pas mettre en moi tout le monde musical: aussi peine l'annonce de ce _Stabat_ fut-elle faite que dj la proprit en tait revendique par ceux mmes qui savaient n'y avoir aucuns droits; mais sa supriorit n'tait conteste par personne. Une lecture de quelques-uns des principaux morceaux avait t faite chez Zimmermann, et quelque restreint que ft le nombre des invits cette presque-runion de famille, partout on s'entretenait des beauts de premier ordre que renfermaient les divers versets; et comme, en passant de bouche en bouche, l'exagration va toujours croissant, il s'est trouv qu'un morceau d'une dimension trs-raisonnable a t, m'a-t-on dit, accus, par un critique, de comporter cent quarante pages de partition, tandis qu'il ne se compose que de cent quarante mesures d'un mouvement modr, ce qui, comme on le voit, est bien diffrent. Une premire audition, de six morceaux du _Stabat_, a eu lieu dimanche dernier, dans les salons particuliers de M. Herz. Le piano tait tenu par M. Labarre, les choeurs dirigs par M. Panseron, le double quatuor conduit par M. Girard: les solistes taient madame Viardot-Garcia, madame Labarre, M. A. Dupont et M. Geraldy. L'auditoire tait digne des excutants, il tait entirement compos d'artistes et d'hommes minents dans les sciences et les lettres: aussi vit-on rarement une pareille sympathie et un aussi juste change de sentiments et d'motions, de talents et d'applaudissements. Quelques personnes auraient dsir que cette excution et lieu dans la salle de concert de M. Herz et non dans ses salons: mais alors il aurait fallu un auditoire plus nombreux, partant moins clair, qui ne se ft pas aussi bien rendu compte de l'insuffisance des masses, de l'absence des instruments vent, remplacs par un piano, et qui et t moins capable d'apprcier toutes les finesses de dtail et le grandiose des ensembles que ne pouvait faire ressortir le petit nombre des voix chorales. Par une assez heureuse combinaison, due peut-tre au hasard, les dames se trouvaient places dans une pice et les hommes dans une autre, d'o ils ne pouvaient voir ni tre vus, on tait donc sr qu'il n'y aurait de distractions de part ni d'autre, et que toute l'attention se porterait sur le but de la runion, chose fort rare dans les concerts, o l'on est souvent attir autant par le dsir d'admirer de jolis visages ou de faire briller de nouvelles toilettes, que par le charme de la musique. Un silence religieux s'tablit ds que M. Girard eut donn le signal de l'attaque aux violoncelles qui excutent les premires mesures de la strophe _Stabat mater_; et bientt l'assemble a t vivement impressionne par le dbut grandiose de ce morceau. Le motif fait son entre par une imitation l'octave entre les basses, les tnors et les soprani. Rossini, qui nous a peu habitus ce genre de combinaisons, semble, par cet exorde, nous initier de prime abord une nouvelle manire; c'est l'oubli de son pass qu'il nous recommande; l'exemple de Virgile qui, au moment de commencer l'Ende, s'crie: Ille, qui quondam gracili modulatus aven... de mme Rossini se prsente nous non plus comme l'interprte des fureurs jalouses d'Otello, des douleurs de Ninetta, de la verve spirituelle de Figaro, ou des amoureuses aventures du Comte Ory, non plus comme le chantre des martyrs de la Libert, des victimes de Mahomet ou de Gessler, mais comme le barde inspir qui va nous rvler toutes les douleurs de la mre du Christ, comme le pote du Dieu dont il va chanter l'agonie, comme le pontife qui doit porter aux pieds de ce Dieu nos prires et nos larmes. L'homme n'existe plus, le prtre commence. Ce premier verset a produit une vive impression: l'excution en a d'ailleurs t excellente. A. Dupont a merveilleusement chant sa partie; le timbre doux et gal de sa voix est ce qu'on peut imaginer de plus favorable ce genre de musique dont le caractre passionn doit tre exclu; et les autres artistes l'ont second merveille. Aprs ce premier morceau, on a dit un choeur sans accompagnement avec solo de basse, dont l'effet a t profondment senti, malgr le petit nombre des choristes et le peu de sret des voix, que l'accompagnateur tait quelquefois oblig de soutenir par des accords, quoique la partition ne renferme aucune espce d'accompagnement. La partie de basse-solo qui domine tout ce morceau tait confie M. Geraldy, c'est dire qu'elle a t parfaitement excute. L'entre des tnors unissons avec la basse-solo sur ces paroles: _Fac ut ardeat cor meum_ est d'une nergie entranante. Les quatre mesures de six-huit qui, deux reprises diffrentes, viennent interrompre l'uniformit du quatre-temps, font un excellent effet. Ce qu'il y a de plus remarquable dans ce choeur, c'est l'extrme varit qui y rgne, quoique le compositeur s'y soit volontairement priv des ressources de l'orchestre. Le quatuor en _la bmol_, compos sur les paroles, Sancta mater istud agas, Crucifixi fige plagas, dbute par une phrase de tnor qui peut passer pour une des plus heureuses inspirations de Rossini. Elle renferme surtout une modulation en _sol bmol_ si inattendue, et dont le retour au ton primitif de _la bmol_ est si simple et si naturel, qu'on s'tonne que l'ide n'en soit encore venue nul compositeur. Tout ce morceau est trait de main de matre. Le motif principal a tant de charme que, quoique rpt quatre fois dans les diffrentes parties rcitantes, sans aucun changement harmonique, il parat toujours nouveau; et pourtant la diversit ne provient que de la diffrence du timbre des voix. Quoique cette strophe soit celle dont l'effet a t le plus gnral, nous nous garderons cependant de la dclarer suprieure aux autres, ni surtout au quatuor qui la prcdait. L'effet qu'elle a produit tient surtout ce que n'tant crite que pour quatre voix seules, l'excution en a t beaucoup plus complte que celle des autres morceaux. Que le choeur sans accompagnement soit rendu par une masse de voix suffisante, et alors il sera apprci de tous et compris dans toutes ses parties. Dans le quatuor, la phrase principale, admirablement chante par M. Dupont, a t rendue avec la mme supriorit par Mesdames Viardot et Labarre, et par M. Geraldy, chaque fois qu'elle revenait, entire ou par fractions, dans leurs parties respectives; il tait impossible que le public ne donnt pas la palme au morceau confi au talent de tels excutants, sans que l'insuffisance des choeurs et de l'orchestre se ft sentir comme pour les versets taills dans des formes plus grandioses. L'air de contralto en _mi majeur_, chant par madame Viardot, nous a sembl le morceau le moins heureux des six que nous avons entendus: il n'a pas t non plus favorable la cantatrice, quoiqu'elle l'ait termin par un point d'orgue de fort bon got et tout fait appropri la nature de l'air; ce que peu de chanteurs savent faire comme madame Viardot, parce que peu possdent une science et une organisation musicales comme cette cantatrice. Un quatuor, sans accompagnement, d'un style trs-svre, a t le cinquime fragment excut. Il y a de superbes effets d'harmonie dans ce morceau, auquel nous ne reprochons qu'une trop frquente rptition des deux mots _Paradisi gloria_. Ce lger dfaut serait facilement vit en coupant la rptition de huit mesures qui prcdent le petit travail en imitation, conduisant la pdale, dont l'effet serait rendu encore plus grand par cette suppression. Le dernier morceau est un air de soprano avec choeur, que madame Viardot a chant avec une nergie profonde. Le rhythme du dessin des violons qui accompagnent la phrase principale est d'une grande chaleur, et l'entre des choeurs, sur les paroles: _In die judicii_, l'attaque des instruments de cuivre, que le piano rendait si imparfaitement, doit produire une impression d'autant plus grande que jusque l ces instruments sont extrmement mnags. La proraison de ce morceau est peut-tre un peu courte, mais on voit que le compositeur n'a pas voulu donner trop d'importance aux choeurs, pour laisser la voix principale dployer toutes ses ressources; et ce morceau exige une telle nergie de la part de la cantatrice, que de plus longs dveloppements auraient rendu l'excution au-dessus des forces humaines. Ce spcimen de six morceaux du _Stabat_, dont cinq, ds leur premire audition, ont paru des chefs-d'oeuvre, donne le plus vif dsir de connatre l'ensemble de ce magnifique ouvrage. L'excution a t aussi bonne qu'elle pouvait l'tre avec de si faibles ressources. Les choeurs, choisis parmi les artistes de l'Opra, et dirigs par M. Panseron, ont bien fait leur devoir; mais, en fait de choristes, la qualit ne peut jamais suppler la quantit, et l'excution la plus parfaite ne peut faire oublier l'absence des masses vocales. Le double quatuor, compos d'artistes de l'Opra-Comique, sous la direction de leur habile chef, M. Girard, ne pouvait produire l'effet de l'arme d'instruments cordes ncessaires pour remplir les intentions du compositeur. Quelque habile pianiste que soit M. Labarre, quelque suprieur que puisse tre un piano de M. Herz, on dsire toujours entendre les rentres d'instruments vent dont les tenues, dont les sons courts et secs du piano peuvent peine donner l'ide. Le quatuor rcitant tait seul la hauteur de la musique qui lui tait confie. Quel effet produira donc cet oeuvre sublime lorsqu'il sera interprt avec toutes les ressources de choeur et d'orchestre qu'il mrite. Nous savons que l'hiver ne se passera pas sans que le public soit admis apprcier cette nouvelle composition. Le _Stabat_ entier se compose de douze ou treize morceaux, et c'est presque la dimension d'un opra en trois actes; ce sera donc jouissance pour tous et bnfice pour plusieurs que l'audition rpte de ce chef-d'oeuvre. Car, il faut le dire, la supriorit de Rossini est telle et si bien reconnue par tous les compositeurs, qu'il est peut-tre le seul dont les succs n'excitent pas de rivalit, parce que tous en profitent. Quel est le musicien de bonne foi qui n'avouera pas avoir d quelques-unes de ses inspirations l'tude des oeuvres de ce puissant gnie? Aussi, j'adjure ici tous les compositeurs contemporains, depuis le plus clbre jusqu'au plus infime de tous qui va signer cet article: en est-il un seul qui ne doive quelques pages de ses oeuvres au gnie de Rossini? Semblable au soleil, il a rpandu sa lumire sur tous, et ses rayons ont fait clore mainte inspiration qui ne se serait peut-tre jamais dveloppe sans cette influence bienfaisante. Rossini est, en effet, le gnie musical le plus complet qui ait jamais exist. Il a abord tous les genres (la symphonie excepte) et les a tous traits avec une vrit et une diversit de tons incomprhensible. Le _Barbier_ et le _Comte Ory_, tous deux opras bouffes, sont aussi diffrents de manire, que _Mose_ et _Guillaume Tell_ le sont entre eux, quoique tous deux soient des opras srieux. Mozart seul a approch de cette facilit de changer de tons; et, dussent tous les classiques venir m'anathmatiser, la lutte ne me parat pas gale pour l'invention et la fcondit d'imagination dont, selon moi, la palme reste Rossini. Cette varit de touche me semble d'autant plus apprciable, qu'elle est plus rare: chaque compositeur semble, en effet, avoir une spcialit bien affecte, dont il ne s'loigne qu'avec regret, et certaines habitudes dont il ne peut se dfaire. Les exemples ne me manqueront pas. Weber tait n pour le fantastique, et sa clbrit date du jour o il rencontra un sujet dans lequel son talent pouvait se dployer avec toute sa puissance; dans le _Freyschutz_, tous les dfauts de l'auteur deviennent des qualits; son style heurt, son harmonie pre et sauvage, ses mlodies tranges, son instrumentation sombre et nergique, tout concourt donner cette belle partition ce caractre satanique et cette couleur _superstitieuse_ par laquelle la musique est si bien approprie au sujet. Mais si aprs _Freyschutz_ vous allez entendre _Euryanthe_, vous trouvez les mmes effets, le mme style et la mme manire, et tout ce que vous avez admir dans _Freyschutz_ vous paratra convenir beaucoup moins la cour de Charlemagne et au fabliau sur lequel est bas cet opra. Dans _Oberon_, malgr les efforts du compositeur pour se rendre aimable et peindre les riantes feries qu'il veut vous reprsenter, la queue du Diable perce toujours, et la figure de Saniel vient souvent grimacer au milieu des sylphes et des gnies. Conclusion: Wber est un grand compositeur qui a compos _un_ sublime opra en quinze ou dix-huit actes, dont trois seulement sont jous sous le titre de _Freyschutz_. Beethoven, l'immortel Beethoven, a compos d'admirables symphonies, qui resteront peut-tre toujours sans gales; mais il n'a compos que des symphonies. Ses sonates et ses quatuors sont des symphonies plus ou moins dveloppes, crites par un nombre plus ou moins restreint d'instruments. En vain me citerez-vous sa _Messe_ et son _Fidelio_. _Fidelio_ n'est point un opra, c'est une admirable symphonie en deux actes, o les voix jouent un rle fort secondaire, toujours subordonnes l'orchestre dont elles ne sont que l'accompagnement, tandis que toute la varit de dessins et toutes les ressources d'imagination sont confies aux instruments. La messe n'est pas plus un morceau vocal que la symphonie avec choeurs. Cela n'te rien la gloire de Beethoven; son mrite reste entier, et ce n'est pas peu de chose d'tre le premier symphoniste du monde, surtout quand on a t prcd par un Haydn et un Mozart. Rossini, je le rpte, parce que chez moi c'est une conviction profonde, a seul trait tous les genres avec une supriorit telle, qu'un seul et suffi sa gloire; et il les a tous runis!! La justice a pourtant t tardive pour lui: ses meilleurs ouvrages, ceux qu'il a composs en France, n'eurent point de succs dans l'origine. Le _Sige de Corinthe_ ne produisit qu'une mdiocre sensation; le _Comte Ory_ ne fut pas compris, et ce ne fut gure qu' la soixantime reprsentation que le public commena s'apercevoir que, depuis un an, il entendait un chef-d'oeuvre; le _Mose_ ne fut regard que comme une traduction, quoiqu'il offrt comme morceaux nouveaux l'introduction du 1er acte et le finale du 3e, qui sont deux chefs-d'oeuvre; et enfin _Guillaume Tell_ n'eut jamais le privilge d'attirer la foule: ce ne fut que lorsque Duprez chanta le rle d'Arnold, que _Guillaume Tell_ fut justement apprci. Le nouveau _Stabat_ sera-t-il rang ds son apparition dans la classe des chefs-d'oeuvre? Le public seul dcidera, mais nous doutons, pour notre part, que ce mme public soit aussi vivement impressionn que nous le dsirerions. Il y a un axiome trs-connu et trs-faux qui prtend que le public veut toujours du nouveau. Je ne suis pas de cet avis: le public veut du rchauff qui ait l'air nouveau, mais rien ne l'effraie comme ce qui est rellement nouveau. Sortez-le de ses habitudes, il ne sait plus o il en est. Offrez-lui quelque chose d'entirement neuf, son premier mouvement sera de le repousser, et il ne viendra ce que vous lui aurez offert, que lorsque le temps aura assez us le vernis de nouveaut, pour que l'objet ne lui paraisse pas trop diffrent de ce qu'il voit habituellement. C'est ce qui fait que, chez nous, les inventeurs ont presque toujours tort, et que tout le bnfice revient aux _perfectionneurs_ qui ont su polir les coins trop raboteux pour l'extrme dlicatesse du public, et faire adopter comme leurs les oeuvres des inventeurs qui, sans tant de prparations, s'taient tout bonnement contents d'tre des hommes de gnie. Nous croyons donc que le mrite de compositeur religieux sera trs-vivement contest Rossini, prcisment parce qu'il a fait de la musique religieuse autrement que Mozart, que Cherubini, et que tous ceux qui l'ont prcd. A ce propos, dirons-nous ce que c'est que la couleur religieuse? Hlas! nous ne savons. La musique religieuse devrait tre celle qui a une tout autre couleur que la musique excute au thtre, et cependant comment faire lorsque le thtre nous en offre qui a parfaitement ce caractre? Comment faire de la musique religieuse l'glise s'il faut qu'elle ne ressemble nullement la prire de Mose, au finale du premier acte de la _Muette_ (qui, par parenthse, a t un _Agnus Dei_ avant de devenir un finale d'opra), au choeur du cinquime acte de _Robert_, aux beaux choeurs de _Gluck_, auxquels il ne manque que des paroles latines, pour tre des modles de musique ecclsiastique. En chercherez-vous le type dans les auteurs anciens, dans Haendel, par exemple? mais son style ne vous parat religieux que parce qu'il n'est pas dans nos habitudes, car si la musique des oratorio d'Haendel est religieuse, celle de ses opras ne l'est pas moins; vous y retrouverez la mme manire, les mmes tournures harmoniques, les mmes systmes d'accompagnements; c'est la musique de l'poque et non celle affecte au genre religieux. Cherchez-vous cette couleur dans le genre fugu? Pour ma part, j'avoue que comme musicien j'aime beaucoup les fugues; cette combinaison m'amuse, m'occupe, m'intresse, pourvu que cela ne dure pas trop longtemps. Mais je dclare que, malgr l'usage qui en affecte l'emploi l'glise, rien ne me parat moins religieux que ces morceaux o les parties croises et tourmentes en tous sens et sous tous aspects, produisent une confusion, peut-tre du got de gens qui se disputent, mais nullement de celui de personnes qui prient. Le vague o l'on se trouve sur cette matire, et la manire diffrente d'envisager le systme religieux, devront produire ce rsultat, de faire nier par certaines personnes que tous les morceaux du _Stabat_ de Rossini soient empreints de la couleur qu'elles dsireraient y voir. Quelle que soit l'opinion qui prenne le dessus, nous garderons notre conviction, qui est que l'expression de chaque morceau est parfaitement sentie, et que la forme un peu lgante de certaines priodes ne peut tre reproche un compositeur italien, dont le catholicisme est celui de son pays, o les glises ne sont pas nues et sombres comme les ntres, mais au contraire clatantes de lumire, de marbres, de dorures et de peintures, telles enfin qu'elles doivent tre dans un pays o le souverain est le chef de l'Eglise triomphante, et o les souvenirs de l'Eglise souffrante sont un peu oublis. J'ai parl des six morceaux dont l'excution avait eu lieu dans les salons de M. Herz, et ma tche tait d'autant moins difficile, que ces morceaux ayant t entendus par beaucoup de lecteurs de la _France musicale_, l'analyse s'en comprenait demi-mot. Maintenant je dois m'occuper des quatre autres morceaux dont j'ai la partition manuscrite sous les yeux, et je sens quel doit tre l'embarras du critique musical qui veut faire apprcier les beauts d'un morceau qu'on n'a jamais entendu et dont il ne peut faire une seule citation: qu'il s'agisse d'une oeuvre littraire, on citera la phrase ou le vers que l'on veut louer ou critiquer, et le lecteur se trouvera l'instant juge de l'apprciation. En musique, il n'en est pas de mme: le critique appelle votre attention sur un passage que vous ne connaissez pas, que vous n'avez jamais entendu, et c'est par des mots qu'il cherche faire comprendre une combinaison de sons dont l'oreille doit tre seule juge. Rien ne doit donc moins tonner que la diversit des jugements en musique. Tel peut tre proclam grand homme, d'aprs quelques morceaux indits, sans que celui qui le gratifie d'un brevet d'immortalit soit oblig de justifier son admiration autrement qu'en disant: Je trouve cela beau, et sans qu'il soit possible de vrifier si cette opinion est fonde. Je connais nombre de clbrits gnie incompris, dont l'chafaudage de gloire tomberait bien vite, s'ils s'avisaient de publier leurs prtendus chefs-d'oeuvre. Aussi s'en gardent-ils bien. La critique rpond la critique avec de pareils arguments: Vous vous tes avis de dire que l'oeuvre nouvelle d'un puissant gnie galait les chefs-d'oeuvre qui l'ont prcde: cela on vous rpond que vous vous trompez, et il est impossible de mettre le lecteur mme de se faire juge comptent de la cause. Il faut qu'il dcide entre le dire des deux avocats, sans qu'il lui soit permis d'examiner les pices du procs. Avant d'entreprendre l'examen des quatre derniers morceaux du _Stabat_, qu'il me soit permis de _rpondre_ quelques _rponses_ que l'on a faites mon assertion. J'ai dit que je ne comprenais pas trop ce que devait tre le style religieux, s'il devait diffrer entirement des morceaux de thtre destins peindre ce sentiment. Cette opinion a paru empreinte d'une grande _navet_ un critique que je dois remercier de la politesse du mot qu'il a employ pour dguiser sa pense. N'avez-vous donc jamais entendu, me dit-il, sous les votes du temple, la lueur des cierges, aux parfums de l'encens, un hymne de mort ou de gloire qui vous fait involontairement plier le genou? Est-il un sentiment profane auquel une semblable musique puisse s'appliquer? et les chefs-d'oeuvre plus modernes de Palestrina, d'Allegri, de Marcello, n'en avez-vous pas ou parler? Il me sera facile de rpondre par des faits. Oui, j'ai souvent prouv ces motions profondes l'glise; mais alors le pouvoir de la musique tait encore augment par ces cierges, cet encens, ces votes dont on me parle, et par la pompe majestueuse de notre culte; le sentiment religieux tait excit en moi par le lieu o je me trouvais, et la musique y ajoutait beaucoup; mais cette mme musique, dpouille de ces accessoires, m'aurait sans doute laiss froid. Lorsque M. Castil-Blaze donna la traduction de _Don Juan_ l'Opra, il avait introduit dans la scne des Dmons (supprime depuis) un choeur parodi sur la musique du _Dies ir_ de Mozart, et ce chant terrible, qui nous a tous fait frissonner l'glise, passa inaperu au thtre. Pourquoi? C'est que les votes du temple, la lueur des cierges et les parfums de l'encens lui manquaient. Il ne faut pas s'abuser sur la puissance de la musique. Cet art, le plus idal, le plus vague de tous, puisqu'il n'est pas bas sur l'imitation comme les autres arts, ne peut exciter sur l'auditoire ses plus puissants effets que grce une prdisposition particulire de la part de celui-ci. Le fameux _Miserere_ d'Allegri en est une preuve. Ce morceau, excut le Vendredi-Saint, la chapelle Sixtine, produit une motion extraordinaire chez tous ceux qui l'entendent. C'est dans la chapelle reprsentant le Saint-Spulcre que son excution a lieu: quelques cierges jettent une clart douteuse; chaque verset, on en teint un; mesure que l'obscurit augmente, les voix s'affaiblissent, et lorsqu' la dernire strophe la dernire lumire a disparu, les voix ne font plus entendre qu'un murmure plaintif, un bourdonnement lugubre qui se termine par un silence de mort, sur lequel la foule s'loigne vivement impressionne et atteinte d'une motion difficile comprendre, dans un pays aussi peu religieux que le ntre. Il tait autrefois dfendu, sous peine d'excommunication, de prendre copie de ce _Miserere_. Mozart, g seulement de quatorze ans, l'entendit Rome en 1770. Son attention avait t si vivement excite, que, de retour chez lui, il le transcrivit entirement de mmoire, et un des sopranistes de la chapelle dclara que cette copie tait parfaitement conforme au manuscrit. Depuis ce temps, ce fameux morceau a cess d'tre un mystre, et c'est avec une grande surprise que tout le monde a reconnu que c'tait un oeuvre des plus mdiocres, sans invention, sans combinaison d'harmonie et indigne en tous points de son immense rputation. D'o venait donc son colossal effet? encore une fois, des accessoires, des votes du temple et des cierges teints. Les lves de Choron l'excutrent la Sorbonne, il y a une quinzaine d'annes, et quoique l'excution ft certes meilleure que celle de la chapelle Sixtine, qui, comme chacun sait, est devenue des plus mdiocres, cependant le _Miserere_ ne produisit aucun effet. Chez les Grecs, la musique avait une puissance dont nous ne nous faisons que difficilement ide et que l'on peut pourtant expliquer. C'est que chez ces peuples, tels instruments, tels modes taient affects telles circonstances, et que les lois punissaient svrement l'abus et la confusion qu'on en aurait pu faire. Ainsi l'hymne de guerre ne produisait tant de sensation, que parce qu'il tait dfendu de l'excuter en temps de paix, et que ce chant ranimait tous les instincts de gloire et de courage. De semblables sensations ne peuvent exister chez nous, blass que nous sommes en entendant continuellement au thtre la musique emprunter tous les accents pour peindre des sentiments fictifs. Peut-tre pourrions-nous cependant nous faire une lgre ide de cette impression: un seul instrument est presque exclusivement affect aux crmonies funbres, c'est le tam-tam. Qui ne s'est senti profondment mu en entendant, dans l'glise ou la suite d'un convoi, retentir les grondements prolongs de ce lugubre instrument? L'effet en est terrible et vous fait tressaillir jusqu' la moelle des os. Ne croyez pas cependant que cette impression soit entirement due au timbre du tam-tam: elle vient en grande partie de la circonstance o vous vous trouvez et du souvenir des circonstances analogues o vous avez entendu rsonner ces sons funbres. Remarquez que, chez les Chinois, les Indiens et tous les Orientaux, le tam-tam est un instrument de liesse et de joie. On me dit que la vritable musique religieuse ne saurait s'appliquer un sentiment profane. Je suis parfaitement de cet avis; mais je me suis bien mal fait comprendre, si l'on croit que j'ai dit que la musique d'glise et celle de thtre dussent tre les mmes. J'ai dit seulement que je ne savais pas quelle tait la diffrence entre la musique d'glise et celle de thtre destine peindre un sentiment religieux. Mettez des paroles latines sous la prire de _Mose_, et dites-moi s'il existe au monde un morceau de musique d'glise o le sentiment religieux soit plus divinement exprim. On me demande si j'ai jamais ou parler des oeuvres d'Allegri, de Palestrina et de Marcello. J'ai fait plus que d'en entendre parler; car, ayant commenc ma carrire de compositeur par tre organiste, j'ai beaucoup tudi les auteurs classiques et surtout les auteurs anciens. Je commencerai par Palestrina, comme le premier en date: Palestrina fit une rvolution dans la musique d'glise, o l'abus des moyens scientifiques causait un tel scandale, que le pape Marcel II, qui rgnait en 1555, tait sur le point de la proscrire des temples religieux. Palestrina demanda au pape la permission de lui faire entendre une messe de sa composition. Marcel en fut si enchant, que non-seulement il renona son projet, mais encore il chargea Palestrina de composer un grand nombre d'autres ouvrages du mme genre pour sa chapelle. Cette messe existe et est connue sous le nom de messe du pape Marcel. On comprend que, voulant faire une rvolution, Palestrina devait s'appliquer s'loigner autant que possible du genre qu'il voulait dtruire; aussi ses premires compositions sont-elles d'une extrme simplicit d'harmonie; plus tard, les effets y devinrent plus compliqus. Toutes ses compositions sont pour les voix sans accompagnements; ce ne fut que prs d'un sicle plus tard, que Carissimi introduisit, le premier, l'accompagnement de la musique instrumentale aux motets. J'ai beaucoup lu, mais trs-peu entendu de musique de Palestrina. Elle a un effet tout particulier, qui tient surtout l'absence de certains accords qui n'taient pas encore en usage, et un enchanement de modulations tranger toute la musique que nous connaissons et qui tient beaucoup l'poque o vivait Palestrina. Ce compositeur est un des plus grands gnies musicaux qui aient exist; mais je ne crois pas que son style soit le style religieux par excellence, et celui qui voudrait composer de la musique uniquement dans ce dernier systme, me paratrait aussi ridicule que celui qui affecterait de ddaigner notre langue pour adopter le franais qu'on parlait au XIIe sicle. Je ne connais d'Allegri que son _Miserere_, et duss-je profondment affliger celui qui l'offre comme modle, je dclare que cette composition me parat excessivement mdiocre. Les psaumes de Marcello sont, au contraire, de la plus grande beaut; mais si on me les propose comme type du style religieux, je dirai qu'il faudra alors adopter comme tel toutes les compositions madrigalesques de ses contemporains, o l'on ne trouve pas, la vrit, la mme hauteur de pense qui est particulire l'homme, mais o le style et la couleur sont parfaitement semblables. Il n'y a donc pas de style religieux, absolument parlant; la musique d'glise, ainsi que toute autre, a d suivre les progrs constants que l'art n'a cess de faire. Si vous admettez que le style de tel auteur soit le modle par excellence, il s'ensuivra que vous donnerez tort ceux qui l'auront prcd ou suivi. Ainsi, si les messes de Palestrina sont le vrai type du style religieux, celles de Mozart sont anti-religieuses; car rien ne se ressemble moins comme style, comme pense, comme forme et comme tournure, que Mozart et Palestrina. Si vous donnez la palme Mozart, que penserez-vous de Cherubini, dont la manire n'est nullement celle de Mozart? et de Lesueur qui s'en loigna encore bien plus? Ne faisons donc pas de comparaisons impossibles entre ces deux auteurs d'poques si diffrentes; convenons que si Palestrina tait le premier musicien de son temps, Rossini est aussi le plus grand compositeur de notre sicle, et avouez franchement que s'il vous et donn une composition la Palestrina, vous l'auriez renvoy l'cole o l'on fait de ces sortes de travaux, et que vous lui auriez justement reproch de ne pas parler la langue de son sicle. Quant au reproche banal et qui ne peut tre appuy sur aucune preuve, que la musique de son nouveau _Stabat_ convienne aussi bien au thtre qu' l'glise, sachez que de tout temps ce reproche a t fait aux compositeurs qui ont galement travaill pour l'glise et pour le thtre, et que si ce dfaut ne vous apparat pas dans les compositions anciennes, c'est que les oeuvres sacres ont survcu aux oeuvres profanes presque entirement oublies. Peut-tre serez-vous surpris d'apprendre qu'un des contemporains de Pergolse, le pre Martini, lui reprochait, propos aussi de son _Stabat_, d'avoir fait une musique peu approprie au sujet, et ressemblant entirement celle de la _Serva padrona_. Effectivement, on trouve un systme d'accompagnement tout fait identique dans le verset _Inflammatus et accensus_, et un air de la _Serva padrona_, _Stizzoso mio stizzoso_. Ici, le reproche est plus grave que celui qu'on adresse Rossini, en qui vous trouveriez tout au plus une conformit de style entre le _Stabat_ et _Mose_ ou _Guillaume Tell_, ou tel autre de ses ouvrages les plus srieux; mais on ne s'est pas encore avis de comparer son _Stabat_ au _Barbier de Sville_ ou l'_Italienne Alger_, tandis qu'un contemporain de Pergolse tablissait un parallle entre son _Stabat_ et un intermde bouffe. Le _Stabat_ de Pergolse renferme sans doute quelques belles parties; mais, en gnral, cette composition m'a toujours paru fort au-dessous de sa rputation. Le premier verset, qui est peut-tre le meilleur, n'est qu'une formule harmonique qui n'tait dj plus neuve l'poque o Pergolse crivait ce morceau (1734). Cette marche de seconde se trouve textuellement avec la mme base dans un intermde de Lully, compos en 1669. Et savez-vous de qui sont les paroles de cet intermde? De Molire. Et quelles sont ces paroles? C'est le _Buon di_, que viennent souhaiter M. de Pourceaugnac les deux mdecins qui lui conseillent ce genre de rafrachissement pour lequel il avait si peu de got. Ainsi donc, le dbut d'un morceau religieux se trouve tre le mme que celui d'un duo grotesque. Il est plus que certain que Pergolse ignorait entirement l'intermde de Lully, mais cela prouve que la formule harmonique qui compose tout le premier morceau de son _Stabat_ tait loin d'tre nouvelle l'poque o il l'employa. Le verset _Qu moerebat_ est d'un rhythme sautillant qui ne s'accorde gure avec les paroles. L'avant-dernier verset _Quando corpus morietur_ est d'un beau caractre; il me semble cependant que le sens des paroles Quando corpus morietur, Fac ut anim donetur Paradisi gloria. n'exigeait pas une couleur aussi triste, qui n'est applicable qu'au premier vers. Rossini me parat avoir beaucoup mieux saisi la pense de cette strophe, par l'clat de voix qui signale les mots _Paradisi gloria_. La fugue du _Stabat_ de Pergolse a le dfaut de commencer par une succession de quatre quintes entre le sujet et le contre-sujet, et les dveloppements sont peu intressants. Il me semble impossible de mettre en parallle les deux _Stabat_, mme en faisant rserve du sicle d'intervalle qui spare ces deux compositions. Les quatre morceaux qui me restent examiner sont les numros 2, 3, 4 et 10 du _Stabat_. Le n 2 est un air de tnor en _la bmol_. Le motif chant d'abord l'unisson avec les violons et les violoncelles, soutenus par une harmonie plaque, est ensuite rpt pleine voix avec toutes les puissances de l'orchestre, pendant que les deuximes violons, les altos et les basses promnent des arpges en triolets sous la mlodie. La coda se termine par une pdale qui s'teint pianissimo. Le n 3 est un dlicieux duo entre soprano et contralto. Sa phrase principale est constamment accompagne par un dessin de notes rptes dans les premiers violons qui suit toutes les allures de la voix, sans que le chant soit jamais gn par cet accompagnement oblig. La mlodie en est d'une grce enchanteresse et d'une lgance extrme. Le n 4 est un air de basse en _la mineur_. J'ai dj parl de la difficult de donner une ide d'un morceau de musique sans citer la note crite. J'ai cependant vu souvent des auteurs d'articles de musique, d'ailleurs fort bien faits, s'vertuer analyser des modulations en faisant la nomenclature des accords et en indiquant leur succession. J'ai remarqu que les gens du monde sautaient pieds joints par-dessus ces descriptions, craignant de ne pas les comprendre, et que les musiciens se repentaient de n'en avoir pas fait autant, vu qu'ils n'y comprenaient pas davantage. Je ne m'efforcerai donc pas de vous faire l'analyse fort peu claire d'une ravissante modulation qui, partant de _la naturel_, arrive en _r bmol_, et retourne au ton primitif en moins de six mesures, sans que l'oreille soit le moins du monde choque de cette brusque transition, qui est sauve avec tant d'art, qu'on croirait entendre la chose la plus naturelle et la plus usite. La phrase majeure qui spare les deux reprises du motif est de la plus grande suavit. Cet air m'a paru tre un des meilleurs morceaux du _Stabat_. Le n 10 est l'_Amen_, portant la fugue que Rossini s'est cru oblig de faire comme tous ses devanciers. Peut-tre un si puissant gnie aurait-il d se mettre au-dessus de l'usage, et ne pas sacrifier au prjug qui impose l'obligation de faire une fugue, le moins religieux de tous les morceaux; mais peut-tre aussi a-t-il voulu rpondre en une fois et pour toutes ceux qui prtendent qu'il n'est pas savant, et leur prouver qu'il n'a ddaign le titre d'homme de science que parce qu'il prfrait celui d'homme de gnie. Car il est assez singulier qu'en musique le titre de savant s'accorde gnralement moins ceux qui le sont vritablement qu' ceux qui font abus de la science. Quoi qu'il en soit, la fugue du _Stabat_ est irrprochable comme rgularit; mais Rossini n'a pu rsister, aprs cette concession, au dsir de redevenir lui-mme, et aprs la pdale, suivie des strettes et de tout ce qui amne ordinairement la proraison de la fugue, il arrte tout d'un coup l'lan du morceau lanc vers la conclusion, pour reprendre les premires mesures du dbut du premier morceau, et aprs ce repos d'un mouvement lent, il attaque une vigoureuse strette qui termine brillamment ce verset chaleureux, et reproduisant avec toutes les puissances de l'orchestre une des phrases principales de la premire strophe. Voici donc achev cet oeuvre admirable, dont le mrite n'est peut-tre que mieux attest par la vivacit de quelques critiques dont il a t l'objet. Certes, le droit de blme appartient chacun, et je ne comprendrais gure un auteur qui se fcherait srieusement de l'opinion, quelque svre qu'elle ft, que l'on aurait pu mettre sur sa composition. Mais ce que je ne saurais tolrer, c'est que le droit de rendre justice au gnie ft mconnu; et je rpondrai celui qui n'a pas craint de m'accuser d'une admiration hypocrite, que lorsqu'il s'agit d'un homme comme Rossini, l'admiration doit paratre trop naturelle pour pouvoir tre taxe d'une hypocrisie dont, au reste, le but m'chapperait entirement; et j'ai trop bonne opinion du got et de l'esprit de celui qui m'a adress ce reproche, pour ne pas penser qu'il est beaucoup moins sincre dans sa critique que je ne l'ai t dans mes louanges. Rossini me parat avoir t, dans son _Stabat_, plus mlodique que tous ceux, sans exception aucune, qui ont crit de la musique religieuse, sans que le style ft pour cela moins lev et moins appropri au sujet. Et ce n'est pas un mince mrite que celui de n'avoir employ qu'accessoirement les ressources de l'art, qui ne manquent jamais de fournir ceux qui savent s'en servir la svrit de couleur qu'ils recherchent, et d'tre arriv ce but par des moyens d'invention et des mlodies, ce qui se trouve beaucoup plus difficilement que des combinaisons d'harmonie et de contre-point, quelque intressantes qu'elles puissent tre. Rossini a, du reste, prouv, dans son dernier morceau, qu'il pouvait faire de la science aussi bien que tout autre; et sans l'influence de son gnie qui, malgr lui, perce encore travers l'aridit de la fugue, ce morceau aurait pu devenir assez sec et assez mathmatique pour contenter pleinement ceux qui ne considrent l'invention et l'inspiration que comme infrieure au savoir. A ceux-l, je recommanderai l'tude des matres de l'cole flamande, parfaitement oublie aujourd'hui; qu'ils lisent les oeuvres des Jacques Desprs, des Claude Goudimel, des Okenheim, des J. Mouton, des Orlando Lassus; ces oeuvres sont des prodiges de science dont peuvent approcher les compositions de ceux qu'ils ont prcds dans la carrire. Eh bien! c'est prcisment l'excs de leur science qui amena ce scandale qui, sous Palestrina, faisait jamais proscrire la musique des glises. Et si un jour venir, quelque Marcel futur voulait renouveler cette perscution contre la musique sacre, qu'on lui fasse entendre le _Stabat_ de Rossini, et bien certainement la musique rentrera en grce auprs du chef de l'glise. LA DAME BLANCHE DE BOIELDIEU On ne fait pas de musique, parlons-en, et dfaut de jouissances dont nous sommes privs, reportons-nous, par le souvenir, au plaisir que nous fit prouver, ds son apparition, un des chefs-d'oeuvre dont s'honore l'cole franaise. _La Dame blanche_ fut l'avant-dernier ouvrage de Boeldieu. J'ai eu le bonheur d'tre l'lve de cet homme minent que tous mes lecteurs ont admir, que tous auraient aim, s'ils eussent pu le voir de prs, et reconnatre que chez lui le talent n'tait pour ainsi dire que la traduction des qualits prives. J'ai vu commencer et terminer l'oeuvre qui est un des plus puissants titres de gloire de Boeldieu; j'tais bien jeune alors, je n'avais pas vingt ans, mais le souvenir des travaux de mon illustre matre est aussi prsent ma pense que sa mmoire est chre mon coeur. Et peut-tre ne sera-t-il pas sans intrt d'apprendre quelques dtails tout fait intimes, et qui, par consquent, ont d chapper tous les biographes. Boeldieu dbuta fort jeune Rouen, sa ville natale, par un petit opra dont le titre mme ne nous est pas rest. Son matre, M. Broche, organiste de la cathdrale, l'engagea aller Paris. On tait alors en 95; on commenait respirer un peu du rgime de la Terreur; la musique tait fort en vogue; car, dans la premire rvolution, s'il y eut beaucoup de ruins, il y eut beaucoup d'enrichis, et les plaisirs ne manqurent jamais la capitale. Quatre compositeurs minents de l'poque, Cherubini, Mhul, Kreutzer et Jadin avaient l'habitude de se runir toutes les dcades dans un dner d'amis, o ils oubliaient dans de doux panchements, et dans une fraternelle causerie, les proccupations qui, alors comme aujourd'hui, assigeaient tous les esprits. Boeldieu obtint la faveur d'tre admis ce dner de clbrits musicales; il avait t recommand comme un jeune musicien de province annonant un grand talent, et ayant dj mme obtenu un succs au thtre: aussi avait-il t engag venir soumettre sa partition l'illustre aropage. Le pauvre jeune homme s'avana tout tremblant au milieu de ces convives dont le nom et la rputation l'pouvantaient, et donna d'abord une fort pauvre ide de son esprit pendant le repas, n'osant ouvrir la bouche et ne rpondant que par des monosyllabes aux avances que lui faisait son voisin: c'tait Kreutzer, qui avait pris en piti le pauvre dbutant. Celui-ci finit cependant par s'enhardir, et, la fin du repas, lui et Kreutzer taient les meilleurs amis du monde. Le dner fini, Kreutzer voulut faire valoir son jeune protg; il le prsenta chaudement Mhul et Cherubini, qui commencrent se drider un peu avec lui: pendant ce temps, Jadin feuilletait sa partition manuscrite, que Boeldieu avait dpose en entrant sur le piano. La glace tait rompue, la bienveillance semblait succder la froideur, et Kreutzer, voyant ses confrres dans de si bonnes dispositions, proposa au jeune musicien de se mettre au piano pour faire entendre son opra. Boeldieu tait excellent pianiste et chantait d'une manire fort agrable; mais ses juges n'taient pas gens se laisser blouir par le charme de l'excution, et le pauvre compositeur voyait de temps en temps s'allonger sur sa partition un doigt qui lui indiquait un passage o lui ne voyait rien que de fort innocent, mais qui recelait, coup sr, quelque grosse faute d'harmonie, car ce doigt tait celui de Cherubini; et Cherubini ne laissait jamais passer le moindre solcisme musical. Boeldieu avait appris de son matre, M. Broche, tout ce que savait le pauvre organiste, c'est--dire fort peu de chose, et il n'avait pas mme la conscience des fautes qu'on lui indiquait; il se doutait cependant bien que le terrible doigt ne lui signalait pas ces passages comme excellents, et c'tait avec terreur qu'il le voyait presque chaque mesure retomber sur chaque porte de sa partition. Il suait sang et eau et souffrait le martyre; cependant il ne se dcourageait pas et continuait toujours excuter son opra; les morceaux se succdaient, et l'espoir commenait rentrer dans son me, car le doigt ne venait plus se poser entre l'excutant et la musique place devant lui. --Allons, se disait-il, il parat que le milieu de mon opra vaut mieux que le commencement; j'espre que la fin couronnera l'oeuvre. Et il allait toujours. Au moment o il venait de terminer un des morceaux qui avaient eu le plus de succs Rouen, et qui, selon lui, devait entraner le suffrage de ses juges, il s'arrta comme pour leur demander avis; n'entendant rien, il se retourne, et alors quelle n'est pas sa honte et de quel serrement de coeur n'est-il pas saisi! Il se voit seul... ses auditeurs taient partis, jugeant sans doute l'indignit de l'oeuvre que leurs conseils taient superflus, et voulant s'pargner la peine de mauvais compliments qu'ils n'auraient pu s'empcher de faire. Les larmes suffoquent le pauvre Boeldieu, il porte ses mains son visage et va s'abandonner au dsespoir, lorsqu'une voix se fait entendre; un seul des juges tait rest: le plus jeune d'entre eux avait eu piti du dbutant, et peut-tre tait-il charg par ses confrres d'adoucir l'amertume de cette preuve. Lui seul pourrait nous le dire, car il est le seul survivant des cinq acteurs de cette scne: Jadin, c'tait lui, s'approcha de Boeldieu. --Mon jeune ami, lui dit-il, ne vous dsolez pas; tort, on vous a fait croire que vous tiez compositeur. Je ne veux pas apprcier le plus ou moins de dispositions que vous pouvez avoir; mais, avant d'exercer un art, il faut l'apprendre, et vous ne possdez mme pas les premiers lments de la composition. Mais on peut tre un musicien fort habile et trs-estim, sans tre en tat d'crire un opra. Vous tes bon pianiste, vous avez une jolie voix, vous pourrez faire votre chemin avec cette double ressource; donnez des leons et faites des romances; puis, si vous voulez travailler pour le thtre, apprenez la composition, et vous vous essaierez de nouveau; mais, je vous en prviens, et je le sais par exprience, c'est une carrire bien difficile, et les succs que l'on rve s'y ralisent rarement. Le conseil tait plus facile donner qu' suivre. Pour donner des leons, il faut avoir une clientle, et Boeldieu, jet Paris sans appui et sans protection, fut d'abord rduit accorder des pianos pour vivre; mais quand il avait accord un piano, il ne pouvait rsister au plaisir de prluder sur l'instrument qu'il venait de remettre en tat. Son excution fut remarque, ajoutons que sa personne ne le fut pas moins; jeune, lgant, spirituel, dou d'une des figures les plus agrables, il ne pouvait manquer de russir. En peu de temps il acquit une excellente clientle, il composa quelques romances qui eurent un succs prodigieux et mrit; bref, il devint l'homme la mode de toutes faons, et la fortune ne cessa plus de lui sourire. Il fut nomm professeur de piano au Conservatoire, et l'ide du thtre le poursuivant toujours, il voulut encore essayer ses forces mme avant d'avoir appris ce qu'on lui avait tant reproch d'ignorer, et il crut pouvoir suppler par le got et l'audition des chefs-d'oeuvre tout ce qui lui manquait pour l'tude. C'est dans ces conditions qu'il donna successivement, _la Dot de Suzette_, _Zorame et Zulnar_, _la Famille suisse_, _Montbreuil et Verville_, _les Mprises espagnoles_, _Beniowsky_ et _le Calife de Bagdad_. Mais il comprit alors que les qualits naturelles ne pouvaient suffire, si l'art ne venait leur secours, et il eut le courage (exemple peut-tre unique!) de se mettre tudier avec la persvrance d'un colier, les principes qui lui manquaient pour devenir un des chefs de notre cole. La scne de l'audition de son premier opra tait oublie depuis longtemps, et Cherubini tait devenu et est rest jusqu' sa mort son plus intime ami; c'est lui qu'il choisit pour professeur, et l'on ne pouvait certes mieux s'adresser. C'est l'union de la puret et de l'lgance de Cherubini et du charme et de la grce de Boeldieu, que nous devons ces chefs-d'oeuvre dont le premier spcimen fut _Ma tante Aurore_, partition aussi purement crite que celles qui l'avaient prcde l'avaient t ngligemment. Je n'entreprends pas de faire ici une biographie de Boeldieu, et je ne le suivrai pas dans son voyage en Russie en 1803, ni son retour en France en 1812. Les ouvrages qu'il a donns dans cette priode de temps sont trop connus pour qu'il y ait besoin mme de les citer, et je me hte d'en venir _la Dame blanche_, dont je me suis peut-tre un peu trop cart. Je vous ai montr le pauvre petit accordeur de pianos en 1795, nous allons maintenant faire connaissance avec le membre de l'Institut, chevalier de la Lgion-d'Honneur et professeur de composition en 1820. Je fus un des premiers lves admis la fondation de la classe de Boeldieu. J'avais pour camarades, Boily, le fils du clbre peintre de portraits, qui obtint le grand prix de composition de l'Institut et donna un petit opra l'Opra-Comique, excellent garon qui a toujours eu le tort de douter de lui-mme et qui a fui, au lieu de les rechercher, les occasions de donner la preuve d'un talent rel; et Thodore Labarre, l'habile harpiste, l'auteur des _Deux Familles_, de _la Rvolte au Srail_ et du _Mntrier_, aujourd'hui chef d'orchestre l'Opra-Comique. Le Conservatoire tait une singulire chose, l'poque que je cite; il y rgnait un classicisme outr; les mlodistes, proprement dits, taient regards comme de bien pauvres sires; Rossini y tait tourn en drision, et les professeurs, il faut le dire, n'taient pas trangers au ddain que manifestaient hautement les lves. M. Lesueur appelait les opras de Rossini des _turlututus_, et M. Berton crivait une ptre en vers sur la musique _mcanique_; c'est ainsi qu'il qualifiait celle de l'cole moderne. Pourtant M. Catel avait dclar, la grande stupfaction de ses lves, qu'il y avait de belles choses dans un trio d'_Othello_. Cherubini ne disait rien, mais il coutait tous ces propos en riant de ce rire narquois qui lui tait particulier, et qui semblait deviner les palinodies que ses confrres devaient chanter quelques annes aprs, en s'inclinant devant le gnie sublime qu'ils mconnaissaient encore. Il ne serait pas facile d'exprimer la manire dont fut accueillie la nouvelle de la cration d'une classe de composition dirige par Boeldieu, et de quels quolibets taient poursuivis les lves qui y furent admis. Ce fut bien pis, lorsque nous apprmes nos camarades la faon dont se faisait cette classe. Les partitions des premiers opras de Rossini taient publies chez le frre de notre professeur, Boeldieu jeune, dont le magasin de musique tait rue de Richelieu. Ds qu'une partition de ces ouvrages non encore excuts Paris allait paratre, une preuve nous en tait envoye; Labarre, excellent lecteur, se mettait au piano, puis madame Boeldieu, qui a t une trs-grande cantatrice, Boeldieu et nous-mmes, nous chantions l'opra d'un bout l'autre; et souvent la classe, qui ne devait durer que deux heures, se prolongeait toute la journe. C'est ainsi que nous connmes, les premiers, _le Mose_, _la Donna del Lago_, _la Semiramide_, et vingt autres chefs-d'oeuvre dont l'excution ne rvla les beauts au public que quelques annes plus tard. Boeldieu n'avait pas de peine nous signaler les ngligences et les taches qu'on remarque dans quelques opras de Rossini; mais il lui tait plus difficile de nous convaincre de la supriorit de l'oeuvre qu'il nous analysait; nous avions tous plus ou moins suc le levain du Conservatoire, et nous n'abandonnions pas facilement nos prjugs. Pour ma part, je n'tais pas un des moins rtifs. On peut juger alors de ce que pensaient de nous nos camarades du Conservatoire, en apprenant qu'on nous donnait pour modle ce qui tait l'objet de leurs rises. Mais tout finit par s'user, mme le mpris pour des chefs-d'oeuvre, et le gnie finit toujours par triompher des coteries. Je ne connais de gnies mconnus que ceux qui obtiennent de grands succs; ceux-l sont mconnus de tous ceux qui les envient. Quant aux prtendus gnies qui se rfugient dans leur impossibilit, pour accuser le mauvais vouloir de leurs contemporains, je crois qu'il n'y a que leur incapacit qui soit mconnue par eux mmes. Boeldieu nous donnait des leons chez lui, Paris dans l'hiver et en t sa campagne de Villeneuve-Saint-Georges. C'tait, pour nous, de grandes ftes que ces parties de campagne de chaque semaine. Nous revenions le soir par la voiture, qui nous descendait la Bastille, et nous allions finir notre soire aux Funambules. Debureau n'avait pas encore sa gloire faite; Janin et Nodier ne l'inventrent que quelques annes plus tard; mais nous, nous l'avions dcouvert, et, sans deviner sa clbrit future, nous savions dj l'apprcier; nous ignorions son nom, qui ne figurait mme pas sur l'affiche; pour nous, c'tait tout uniment le Pierrot des Funambules; mais nous savions combien il tait suprieur son voisin, le Pierrot de madame Saqui, Pierrot ignor, qui s'est teint en 1830, lorsque le vaudeville, qui envahit tout, s'est tabli en vainqueur sur les ruines de la danse de corde et de la pantomime, seules exploites alors sur ces deux thtres. Boeldieu travaillait depuis longtemps _aux Deux Nuits_, pome de prdilection de M. Bouilly: cet auteur voulut faire un pendant _aux Deux Journes_ qui lui avaient valu, Cherubini aidant, un si grand succs quelque trente ans auparavant. La musique tait presque moiti faite, lorsque Martin vint prendre sa retraite: le rle principal lui tant destin, il tait impossible de l'y remplacer, et Boeldieu renona momentanment poursuivre son oeuvre, pour entreprendre _la Dame Blanche_ que venait de lui confier Scribe qui commenait peine avec Auber cette srie de succs, source de la fortune de l'Opra-Comique, depuis plus de vingt-cinq ans. Boeldieu, emprisonn depuis plus d'un an par les rimes pnibles et anti-musicales du pre Bouilly, se trouva tout de suite l'aise avec la collaboration de Scribe, qui comprend les exigences des musiciens comme les musiciens eux-mmes, et qui coupe les morceaux avec un tel bonheur, que nous les jugeons tout faits lorsqu'il nous en lit les paroles: aussi jamais musique ne fut-elle compose aussi facilement. Labarre, ayant, comme harpiste, fait plusieurs voyages en Angleterre, fournit Boeldieu tous les thmes cossais que l'on remarque dans _la Dame Blanche_, tels que l'air du troisime acte, les motifs de _Chez les montagnards cossais_, _Vous le verrez le verre en main_, etc., etc. Ce troisime acte effrayait beaucoup Boeldieu; il n'y trouvait pas de situation, et un jour j'allai le voir et le trouvai travaillant dans son lit qu'il ne quittait presque que trois ou quatre heures par jour, et fort proccup de ce troisime acte. --Comprenez-vous, me dit-il, qu'aprs deux actes si pleins de musique, je n'aie rien dans le troisime, qu'un air de femme, un petit choeur sans importance, un petit duo de femme et un finale sans dveloppement? Il me faudrait l un grand morceau effet, et je n'ai qu'un petit choeur de villageois: _Vive, vive monseigneur!_ Scribe m'a mis en note: paysans jetant leurs chapeaux en l'air, preuve que ce doit tre un morceau anim et court; ils ne peuvent pas jeter leurs chapeaux en l'air pendant un quart-d'heure. Il m'est pourtant venu cette nuit une ide qui serait peut-tre bonne. Je lisais dans Walter-Scott qu'un individu qui revient dans son pays reconnat un air qu'il a entendu dans son enfance. Si, au lieu d'un choeur de _vivat_, les vassaux chantaient Georges une vieille ballade cossaise, qu'il se rappellerait assez pour la continuer lui-mme, ne pensez-vous pas que cette situation serait musicale? --Certainement, repris-je, elle serait charmante et remplirait parfaitement votre troisime acte. --Oui, rpondit-il, mais je n'ai pas de paroles pour cela. --M. Scribe est tout prs d'ici. --Je ne puis pas y aller, malade comme je suis. --Mais je me porte merveille, moi, et j'y serai dans cinq minutes. Et, sans attendre sa rponse, je cours chez Scribe, qui, effectivement, logeait deux pas du boulevard Montmartre, rue Bergre. Scribe accueille encore mieux l'ide que je ne l'avais fait. --Retournez chez Boeldieu, me dit-il; dites-lui que c'est excellent; qu'il y a l un grand succs; que le troisime acte est sauv, et qu'il aura ses paroles dans un quart d'heure. --Je cours porter la nouvelle Boeldieu, et le lendemain il me faisait entendre tout entier ce dlicieux morceau, qui ne fit pas le succs de _la Dame Blanche_, mais qui augmenta et porta l'apoge celui qu'avaient obtenu les deux premiers actes. J'ai dit avec quelle facilit l'oeuvre entire fut compose; un seul morceau fut entirement refait, voici dans quelles circonstances. Un soir je fus voir Boeldieu, nous tions seuls et il voulut me faire entendre des couplets qu'il avait composs la veille: ils ne me parurent pas la hauteur de l'ouvrage; et sans que j'osasse manifester mon opinion, cependant ma contenance fut assez froide pour que Boeldieu saist avec empressement cette occasion de se montrer mcontent de lui-mme, et, avant que je pusse ajouter une parole, il avait dchir et jet ses couplets au panier. Aux exclamations que je poussai de cette vivacit, madame Boeldieu accourut, et c'est contre elle que se tourna la colre de Boeldieu. --L, voyez-vous, lui dit-il, en voil un qui est franc; il trouve dtestables les couplets que vous vouliez me faire laisser, il ne me l'a pas cach, lui; aussi je viens de les dchirer et je vais en faire d'autres. --J'avais beau me rcrier que je n'avais rien dit, impossible de faire entendre raison au mari, qui accusait sa femme de faiblesse pour ses oeuvres; ni de calmer celle-ci, qui me reprochait de ne pas mnager mon matre qui se tuait en travaillant, d'tre trop difficile, et de manquer de got et d'amiti. Pour chapper cet orage, je ne trouvai pas de meilleur parti que de me sauver, et le lendemain, quand il fallut revenir, l'heure de la leon, j'avoue que je n'tais pas trop rassur. Je sonnai bien timidement, craignant de rencontrer quelque visage irrit; mais la premire personne que je vis fut madame Boeldieu, la figure rayonnante: --Oh! venez, mon pauvre Adam, s'cria-t-elle, que vous avez bien fait de lui faire refaire ses couplets! Aprs votre dpart, il en a trouv d'autres: c'est ce qu'il a fait de plus joli. --Et elle m'entrane au piano o Boeldieu chantait dj la bonne vieille mre Desbrosses, qu'on avait fait venir exprs, ces couplets si touchants et si colors de _Tournez, fuseaux lgers_. Boeldieu voulait que madame Desbrosses les lui chantt tout de suite; mais la pauvre vieille pleurait d'attendrissement et de plaisir, et nous tions comme elle!!! Dix ans aprs, cet air nous arrachait encore des larmes, cette fois bien cruelles, car c'est cet air qu'on excutait au Pre-Lachaise, alors que nous descendions dans la tombe notre matre et notre ami! Les rptitions de _la Dame blanche_ se firent avec une promptitude inoue; l'ouvrage fut mont en trois semaines. A l'une des dernires rptitions, j'tais au parterre avec Boeldieu. Pixrcourt tait au balcon de gauche. Aprs le duo de la peur, il interpelle Boeldieu: --Ce duo-l fait longueur, il y a trop de musique dans cet acte. --Certainement, rpond Boeldieu, je n'y tiens pas du tout, coupons-le. --Mais nous y tenons beaucoup, nous, reprennent ensemble Ponchard et madame Boulanger. Et c'est sur leurs instances que fut conserv ce petit diamant. La rptition avait paru si satisfaisante, que Pixrcourt dcida qu'elle serait l'avant-dernire, et que la pice serait joue le surlendemain. --Mais c'est impossible, s'cria Boeldieu, je n'ai pas commenc mon ouverture, et je n'aurai jamais le temps de la faire si vite. --Cela ne me regarde pas, reprit Pixrcourt, on se passera d'ouverture, s'il le faut; mais la pice est prte, et le trait est formel, on jouera _la Dame blanche_ aprs-demain. --Ah! mes enfants, nous dit Boeidieu, Labarre et moi, ne me quittez pas, je suis un homme perdu; je ne peux pas laisser un ouvrage de cette importance sans ouverture, et sans vous je n'en viendrai jamais bout. Nous suivons Boeidieu chez lui; il nous avait dj essays, Labarre et moi, dans quelques travaux qu'ils nous avait confis; c'est ainsi que toute la ritournelle finale du trio du premier acte avait t crite en entier par Labarre, et que j'avais t charg de l'instrumentation du dbut du finale du second acte. Boeldieu pouvait donc compter sur nous jusqu' un certain point, mais il avait voulu revoir notre travail, et quoiqu'il en et t satisfait, sa confiance n'tait pas assez grande pour nous abandonner sans contrle la responsabilit de son ouverture. Voici comment la besogne fut partage: il prit pour lui l'introduction, puis nous fmes nous trois le plan de l'_allegro_. On choisit d'abord les motifs. Labarre proposa et fit adopter comme premier thme un des airs anglais qu'il avait donns et qui tait dj employ dans le premier choeur; je proposai pour second thme de prendre en allegro le motif andante du trio _Je n'y puis rien comprendre_, et un petit crescendo qui ne fut pas accueilli trs-favorablement comme trop rossinien. Pour la _coda_ finale, Boeldieu nous indiqua un de ses opras faits en Russie, _Tlmaque_, dans lequel nous devions trouver les lments de la proraison. Les rles furent donc distribus de telle sorte, que Labarre devait crire toute la premire partie et moi la seconde, o il y avait le retour des motifs, et par consquent moins de travail. Nous crivions une mme table. A onze heures Boeldieu avait presque fini son introduction: je ne sais trop quel genre d'affaire Labarre pouvait avoir une pareille heure, mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il me poussa en me disant tout bas: --Ne dis rien, mais il faut absolument que je m'en aille, tu finiras ma besogne. Au bout d'un quart d'heure, Boeldieu, ne le voyant pas revenir, me dit: --O est donc Labarre? --Mais, Monsieur, lui rpondis-je, il est parti, il ne reviendra pas. --Ah! c'est fini, s'cria-t-il, mon ouverture ne sera pas faite, et Formageat (c'tait le copiste) qui devait venir six heures du matin pour chercher la copie! Il n'y en aura pas la moiti de faite... Je vais me coucher, je n'en puis plus, travaillez toujours, mais surtout ne livrez Formageat que ce que vous m'avez montr, et veillez-moi avant qu'il n'arrive. A quatre heures du matin, j'avais termin l'ouverture, je plaai la copie en vidence dans la salle manger, pour qu'on pt la prendre facilement, et je me gardai d'veiller Boeldieu, trop heureux de l'ide que j'allais enfin entendre excuter de la musique crite par moi seul sans qu'on l'et revue ni corrige, puis je fus me coucher sur le canap du salon. A dix heures, je suis rveill par la voix de Boeldieu, qui me crie de sa chambre: --Eh bien! o en tes-vous? --Oh! Monsieur, il y a longtemps que j'ai fini. --Eh bien! vous me montrerez cela. --Impossible, Monsieur, Formageat a tout emport. --Comment, malheureux, vous avez donn la copie sans me la montrer! mais avec un brouillon comme vous, cela doit tre rempli de fautes: allez-vous-en bien vite au thtre et rapportez-moi tout ce qui n'est pas copi. J'avoue que je ne m'acquittai pas de la commission; j'eus l'air de revenir du thtre, o je n'avais pas mis le pied; et je dis que les feuilles avaient t distribues tant de copistes, qu'il tait impossible d'en ravoir une seule. Le soir, la rptition, je me cachai dans un petit coin pour couter ma part de l'ouverture. Tout allait au mieux, lorsque dans un _forte_ clate tout coup une effroyable cacophonie: j'avais transpos les parties de cors et de trompettes, qui n'taient pas dans le mme ton. Tout le monde s'arrte: Frdric Kreube, le chef d'orchestre, consulte la partition. --Que diable as-tu donc mis l? dit-il Boeldieu, qui tait aussi confus que moi; mais ce n'est pas ton criture. --Oh! je vais t'expliquer, rpondit-il: cette nuit, j'tais trs-fatigu, et je dictais Adam, qui probablement n'tait pas trs-bien veill et qui se sera tromp. Ma bvue fut bien vite rpare, et la rptition continua sans encombre. Aprs le succs de _la Dame blanche_, Boeldieu voulait en refaire l'ouverture, qui, effectivement, n'est pas le meilleur morceau de l'ouvrage; mais l'avantage de prcder un chef-d'oeuvre et d'en reproduire quelques motifs lui tient lieu d'autres mrites, et je l'ai quelquefois entendu citer comme une des meilleures de Boeldieu. Lorsque la partition fut publie, j'en reus un bel exemplaire, que je conserve religieusement, et sur lequel taient crits ces mots: _Comme lve, vous avez applaudi mes succs; comme ami, j'applaudirai aux vtres._ Je ne vous parlerai pas de l'immense succs de _la Dame blanche_, ni des _Deux Nuits_, qui ne furent joues que cinq ans aprs, et qui furent le dernier chant de mon illustre et respectable matre. Si je me suis laiss aller vous raconter peut-tre un peu longuement les dtails qui prcdent, c'est qu'en reportant ma vie vingt-quatre ans en arrire, je me suis senti heureux comme dans un rve! Puissent ce bonheur et ce rve vous avoir intresss un instant, car s'il est bon parfois de savoir oublier, il est bien doux souvent de savoir se souvenir. DONIZETTI En 1815, un jeune homme s'acheminait pdestrement sur la route de Bologne; il se retournait de temps en temps pour jeter un dernier regard sur les murs de Bergame, sa patrie, dont il s'loignait pour la premire fois. Si parfois une larme tentait de venir mouiller sa paupire, en souvenir du pre chri, de la mre adore qu'il quittait, un sourire venait bientt illuminer son visage; ce sourire tait celui de l'esprance, cette inspiration naturelle de toute me jeune vers l'inconnu. Et puis, le soleil d'Italie est si beau, l'air est si pur respirer pour des poumons de dix-sept ans! la libert parat si belle la premire fois qu'on en use! tout cela ne constitue-t-il pas le bonheur? Aussi, notre voyageur tait heureux, oh! bien heureux! il tait jeune, beau, bien portant, et il rvait! il rvait la gloire, les honneurs et la richesse! Et pourtant, ce bonheur rel qu'il possdait alors, il tait loin de l'apprcier; il ne le voyait que dans l'avenir et dans la ralisation de ses rves. En 1847, une voiture soigneusement forme entrait Bergame; elle renfermait un homme l'aspect sombre et mlancolique; son regard gar trahissait une profonde douleur, et ne laissait pas entrevoir la moindre lueur d'intelligence. Ce cadavre anim qui rentrait Bergame tait celui de ce jeune homme parti trente-trois ans auparavant, si riche d'avenir et d'esprances. Et pourtant, tous ses rves s'taient raliss, gloire, honneurs, richesse, il avait tout obtenu; son nom avait rempli le monde, les souverains s'taient disput l'honneur de le dcorer de leurs ordres, de le combler de leurs faveurs. Pour prix de ses chants, tous les pays lui avaient prodigu de l'or et des couronnes; n'tait-ce pas l ce bonheur qu'il avait rv? Mais quel prix avait-il d l'acheter? Sa vie et t trop peu, c'est son me qu'il avait donne en change. L'intelligence avait succomb, dans ces travaux de chaque jour, de chaque nuit, de tous les instants, et Donizetti venait expier dans une agonie matrielle, que n'animait plus une lueur de raison, les plaisirs qu'il avait donns pendant trente ans au monde intellectuel et civilis. La carrire des compositeurs est peut-tre celle o les exemples de longvit sont le plus rares. Mozart, Cimarosa, Weber, Herold, Bellini, Monpou, ne prouvent que trop, par leur mort prmature, fruit d'un travail trop assidu, combien l'art du compositeur, si futile dans ses rsultats, est srieux dans la pratique. C'est, en effet, de tous les arts, celui o l'artiste doit mettre le plus du sien; l'invention est tout; il n'y a pas de main comme chez le peintre et le sculpteur: savoir composer, c'est savoir utiliser la fivre et l'appliquer la musique; mais cette fivre, ne l'a pas qui veut: si elle vous fait dfaut, vous ne composez pas, les ides vous manquent, vous croyez composer et vous imitez, ou vous faites de la mosaque; si, au contraire, elle vous vient trop souvent, elle vous tue, vous mourez trente ou quarante ans; vous avez fait vingt ou trente opras, on vous fait un superbe service en musique, vous tes proclam grand homme par vos contemporains. Dix ans aprs votre mort, on n'excute plus une note de vous; vingt ans aprs, on se rit de ceux qui osent encore vous citer, et l'on ne s'occupe plus que de vos successeurs que l'on oubliera aussi vite. N'est-ce pas l l'histoire de presque tous les compositeurs, et surtout des compositeurs italiens? En France, nous sommes un peu plus constants dans nos plaisirs; nous allons souvent entendre un opra, par la seule ide des souvenirs qu'veillera en nous l'excution d'une musique qui a charm notre enfance ou notre jeunesse. En Allemagne, o la musique est prise au srieux, une oeuvre importante et rpute classique a son tour de reprsentation chaque anne, et les amateurs se font un devoir de l'aller entendre chaque fois qu'on l'excute, avec une admiration silencieuse et un respect presque religieux. En Italie, au contraire, le culte du souvenir n'existe pas, du moins pour les opras, et si la grande voix du canon n'y touffait pas toutes les autres musiques, vous n'y entendriez gure que celle des opras de Verdi, qui effectivement ne pouvait logiquement, et en vertu de la loi du progrs, tre remplace que par celle de l'artillerie, dont elle tait le prcurseur. Donizetti ne sera pas oubli si vite en France o il a crit _la Favorite_, _la Fille du rgiment_, _D. Sbastien_, _Marino Faliero_ et _D. Pasquale_. Plus heureuse que _l'Anna Bolena_, que _la Lucrezia Borgia_ et quelque autre de ses compositions italiennes, _la Lucia di Lammermoor_ est entre dans le rpertoire des opras franais et y sera chante bien longtemps aprs l'oubli o tomberont les opras qui la remplaceront en Italie. Donizetti a fait assez pour la France, pour que nous le comptions parmi les compositeurs franais: car c'est ainsi qu'il faut considrer tous ceux qui ont crit pour notre scne. Il n'en est pas un seul, en effet, qui n'y ait modifi son style et sa manire d'aprs les exigences de notre scne, et tous y ont gagn de devenir plus dramatiques en ramenant l'cole franaise au style mlodique qu'elle est toujours tente de sacrifier au style dclam. Gatan Donizetti est n Bergame en 1798. Son pre, honorable employ dans une administration de la ville, le destinait l'tude des lois; mais il tait dit que le jeune Gatan serait artiste, et ses premiers gots le dirigrent vers les arts du dessin; son pre fut loin d'approuver ses projets; le fils rsistait au pre, qui voulait en faire un avocat; le pre s'opposait aux projets du fils, qui voulait devenir architecte; une espce de compromis fut pass entre eux: l'un renona au barreau, l'autre l'architecture, et il fut convenu, d'un commun accord, que Gatan deviendrait musicien. Il fit ses premires tudes avec Mayr, qui rsidait alors Bergame. Malgr quelques succs avrs, Rossini n'avait pas encore saisi le sceptre de la popularit que se partageaient alors Par et Mayr. Ce fut donc pour le jeune Donizetti une bonne fortune que ces leons d'un des premiers matres de l'poque. Mayr ne tarda pas reconnatre les minentes dispositions de son lve, qu'il prit en telle amiti, qu'il ne l'appela jamais autrement que son cher fils. Il voulut qu'il se fortifit encore par des tudes svres et obtint de sa famille de l'envoyer Bologne recevoir des leons du pre Matte, le savant contre-pointiste, lve et successeur du pre Martini. Aprs trois annes d'tudes, Donizetti se lana dans la carrire qu'il devait parcourir avec tant d'clat. Il dbuta Venise, en 1818, par un _Enrico di Burgogna_, qui obtint assez de succs pour qu'on lui demandt un second ouvrage dans la mme ville l'anne suivante. Ce ne fut qu'en 1822 qu'il donna Rome la _Zoraida di Granata_, qui lui valut la faveur d'tre exempt de la conscription et l'honneur d'tre port en triomphe et couronn au Capitole. Les opras se succdrent alors sans interruption et signalrent cette premire priode du talent de Donizetti, o il ne se montra qu'heureux imitateur de la manire de Rossini. Ce ne fut qu'en 1830 que son individualit se fit jour dans un de ses chefs-d'oeuvre, le premier de ses ouvrages que nous ayons entendu en France, _l'Anna Bolena_, donn Milan avec le plus grand succs. En 1835, Donizetti vint pour la premire fois Paris, et y crivit le _Marino Faliero_ qui n'obtint pas tout le succs qu'il mritait. Donizetti ne fait qu'un seul saut de Paris Naples, o il crit dans cette mme anne 1835 cette dlicieuse _Lucie_, qui devait faire le tour du monde. Il revint Paris en 1840, o il donna dans une seule anne _les Martyrs_, _la Fille du Rgiment_, et _la Favorite_. Chose singulire, pas un seul de ces ouvrages n'obtint un succs dcid: _les Martyrs_, dont les paroles taient parodies sur le _Polyeucte_, qu'il avait crit Naples pour Nourrit, et que la censure avait interdit, n'eurent qu'un succs d'estime l'Opra. _La Fille du Rgiment_ ne fut gure plus heureuse l'Opra-Comique: il fallut que la pice ft traduite dans toutes les langues et russt dans tous les pays pour convaincre Donizetti que c'tait le public de Paris qui avait eu tort. L'histoire de _la Favorite_ est des plus curieuses. L'anne 1839-40 avait vu natre et mourir le thtre de la Renaissance, comme l'anne 1847-48 a vu natre et mourir l'Opra-National, comme priraient tous les thtres lyriques s'ils n'taient soutenus par de riches subventions. La prosprit passagre de la Renaissance, avait eu surtout pour base la traduction de la _Lucia_. Les directeurs avait demand Donizetti un opra nouveau et il venait de terminer son _Ange de Nigida_, quand le thtre ferma ses portes. L'Acadmie (alors royale) de musique avait sollicit un ouvrage de Donizetti et il avait crit _le Duc d'Albe_. Le sujet ne plut pas au directeur. Cependant l'hiver approchait, il fallait un opra nouveau; on demanda Donizetti son _Ange de Nigida_ qui n'avait que trois actes: il fallut rcrire tout le rle de femme qui avait t combin pour la voix lgre et quelque peu pointue de madame Thillon et l'accommoder aux exigences de la voix mle et nergique de madame Stolz, il fallut en outre ajouter un acte entier, le quatrime; tout cela ne fut qu'un jeu pour le clbre maestro. L'ouvrage fut mis en rptition presque avant d'tre commenc, et termin en moins de temps qu'il n'en fallut pour l'apprendre. Voici comment fut compos ce quatrime acte, qui est un chef-d'oeuvre. Donizetti venait de dner chez un de ses meilleurs amis; il dgustait avec dlices une tasse de caf, car il raffolait de cette liqueur dont il ne pouvait se passer et qu'il consommait toute heure du jour, chaud, froid, en sorbet, en bonbon, sous toutes les formes enfin o peut se renfermer l'arome de la prcieuse fve. --Mon cher Gatan, lui dit son ami, je suis bien fch d'tre si impoli envers vous, mais ma femme et moi allons passer la soire dehors, et nous sommes obligs de vous fausser compagnie. Ainsi donc demain. --Oh! vous me renvoyez, dit Donizetti: je suis si bien, vous avez de si bon caf: tenez, allez votre soire et laissez-moi l, au coin du feu; je me sens en train de travailler, on vient de me remettre mon quatrime acte, et je suis sr que je l'aurai bien avanc quand je me retirerai. --Soit, rpond l'ami, faites comme chez vous, voici tout ce qu'il vous faut pour crire; adieu, demain, encore une fois, car nous ne rentrerons probablement que longtemps aprs votre dpart. Il tait alors dix heures du soir; Donizetti se met au travail, et quand son ami rentre une heure du matin: Voyez, lui dit-il, si j'ai bien employ mon temps, j'ai termin mon quatrime acte. Sauf la cavatine _Ange si pur_ qui appartient au _Duc d'Albe_ et l'_andante_ du duo qui a t ajout aux rptitions, l'acte tout entier avait t compos et crit en trois heures! Ceux qui se feraient une ide du succs de la premire reprsentation de _la Favorite_ par celui qu'elle obtient aujourd'hui, se tromperaient grandement. Cette musique si simple sembla mesquine, ces mlodies si naturelles parurent pauvres, et part le quatrime acte, qui fut de prime abord jug comme une oeuvre hors ligne, le succs fut moins d au mrite de l'ouvrage qu' la runion du talent de Duprez, de Barroilhet dbutant dans cet opra, et de madame Stolz, qui s'y leva un degr de supriorit qu'elle n'a plus pu atteindre dans aucune de ses crations subsquentes. _La Favorite_ avait russi, mais doucement, sans clat, et, en termes de coulisses, ne faisait pas d'argent lorsqu'une danseuse, ignore jusque l, qui avait apparu un instant ce thtre de la Renaissance d'o procdait aussi _la Favorite_, vint dbuter dans un pas intercal au deuxime acte. Le succs de la danseuse fut immense, celui de l'opra devint colossal; on ne vint d'abord que pour la danse, et l'on fut tout surpris d'tre charm par la musique. L'lan du succs tait donn _la Favorite_, et, aujourd'hui encore, c'est le plus attractif des opras du rpertoire du Thtre de la Nation. Aprs plusieurs voyages Rome, Milan et Vienne, et aprs avoir dpos un opra en passant dans chacune de ces villes, Donizetti revint Paris, en 1843, et y composa _Don Pasquale_ et _Don Sbastien_. L'immense succs de _Don Pasquale_ fut compens par celui presque ngatif de _Don Sbastien_, qu'il faut attribuer une malheureuse ide de mise en scne de pompe funbre qui touffa sous ses draperies mortuaires les accents d'une musique digne d'un meilleur sort. Ce fut l'avant-dernier opra de Donizetti, il fit reprsenter Naples _Catarina Cornaro_ et retourna Vienne o l'appelaient ses fonctions de matre de chapelle de la cour: il y composa un _Miserere_ qui fut trs-apprci des connaisseurs et revint Paris au milieu de 1845, apportant dj le germe de la maladie laquelle il devait succomber. En peu de temps ses amis alarms remarqurent avec effroi quelques drangements dans son intelligence; bientt les accs devinrent plus frquents et se reproduisirent avec tant d'intensit, qu'il fallut le placer dans une maison de sant Ivry, vers la fin de janvier 1846; il resta dans cette maison jusqu'au mois de juin 1847, o il fut transfr dans une autre habitation Paris, dans l'avenue de Chteaubriand; l'approche de l'hiver fit craindre aux mdecins qu'il ne pt supporter cette saison si rude dans nos climats, et ils esprrent que l'air natal aurait une influence favorable sur la sant de l'illustre malade. Il quitta Paris au mois de septembre. A peine arriv Bruxelles, il eut une attaque de paralysie trs-violente: sa raison subit une nouvelle atteinte, et la tristesse qui l'accablait prit un caractre encore plus dsespr, et les pleurs qu'il ne cessait de verser, auraient pu faire croire qu'il ne s'loignait qu' regret de cette France qu'il ne devait plus revoir. Arriv Bergame, il fut accueilli par son excellent ami, le maestro Dolci. Une nouvelle attaque de paralysie se dclara le 1er avril, et, aprs l'agonie la plus douloureuse, il mourut le 8 avril. Date fatal pour l'auteur de cet article, qui voyait expirer son pre entre ses bras, sans se douter qu' la mme heure il perdait un de ses meilleurs amis! Nous n'entrerons pas dans l'examen des oeuvres de Donizetti: il abusa souvent de sa prodigieuse facilit; toute son histoire artistique doit se rsumer par la liste de ses ouvrages; l'oubli a fait justice des plus faibles, les titres des autres sont devenus populaires, et son nom est dsormais acquis la postrit, qui reconnatra en lui un des plus grands gnies musicaux qui aient honor le XVIIIe sicle. Voici la liste complte de ses oeuvres par ordre chronologique: 1--1818. Venise. _Enrico di Burgogna._ 2--1819. -- _Il Falegname di Livonia._ 3--1820. Mantoue. _Le Nozze in Villa._ 4--1822. Rome. _Zorade di Granata._ 5-- -- Naples. _La Zingara._ 6-- -- -- _La Lettera anonyma._ 7-- -- Milan. _Chiara e Serafina o i Pirati._ 8--1823. Naples. _Il Fortunato Inganno._ 9-- -- -- _Aristea._ 10-- -- Venise. _Una Follia._ 11-- -- Naples. _Alfredo il grande._ 12--1824. Rome. _L'Azo nel Imbarazzo._ 13-- -- Naples. _Emilia o l'Ermitagio di Liverpool._ 14--1826. Palerme. _Alahor in Granata._ 15-- -- -- _Il Castello degli Invalidi._ 16-- -- Naples. _Elvida._ 17--1827. Rome. _Olivo e Pasquale._ 18-- -- Naples. _Il Borgomaestro di Sardam._ 19-- -- -- _Le Convenienze Teatrali._ 20-- -- -- _Otto mesi in due ore._ 21--1825. -- _L'Esule di Roma._ 22-- -- Gnes. _La Regina di Golconda._ 23-- -- Naples. _Gianni di Calais._ 24-- -- -- _Giovedi Grano._ 25--1829. _Il Paria._ 26-- -- _Il Castello di Kenilworth._ 27-- -- -- _Il Diluvio universale._ 28-- -- -- _I Pazzi per progretto._ 29-- -- -- _Francesca di Foix._ 30-- -- -- _Smelda de Lambertuzzi._ 31-- -- -- _La Romanziera._ 32--1831. Milan. _Anna Bolena._ 33-- -- Naples. _Fausta._ 34--1832. Milan. _Ugo, comte di Parigi._ 35-- -- -- _L'Elissire d'Amore._ 36-- -- Naples. _Sancia di Castiglia._ 37--1833. Rome. _Il Furioso o l'Isola di Domingo._ 38-- -- Florence. _Parisina._ 39-- -- Rome. _Torquato Tasso._ 40--1834. Milan. _Lucrezia Borgia._ 41-- -- Florence. _Rosmonda d'Inghilterra._ 42-- -- Naples. _Maria Stuarda._ 43--1835. Milan. _Gemma di Vergi._ 44-- -- Paris. _Marino Faliero._ 45-- -- Naples. _Lucia di Lammermoor._ 46--1836. Venise. _Belizario._ 47-- -- Naples. _Il Campanello di Notte._ 48-- -- -- _Betly._ 49-- -- -- _L'Anedio di Calais._ 50--1837. Venise. _Pia de Tolome._ 51-- -- Naples. _Roberto Devereux._ 52--1838. Venise. _Maria di Radeus._ 53--1839. Milan. _Gianni di Parigi._ 54--1840. Paris. _La Fille du Rgiment._ 55-- -- -- _Les Martyrs._ 56-- -- -- _La Favorite._ 57--1841. Rome. _Adelia o la Figlia del Arciere._ 58--1842. -- _Maria Padilla._ 59-- -- Vienne. _Linda di Chamouni._ 60--1843. Paris. _D. Pasquale._ 61-- -- Vienne. _Maria di Rohan._ 62-- -- Paris. _D. Sebastien._ 63--1844. Naples. _Catarina Cornaro._ 64-- -- -- _Le duc d'Albe_ (indit). On assure qu'il existe aussi dans les cartons de l'Opra-Comique un petit acte indit de Donizetti, dont le titre ne nous est pas parvenu. Il est hors de doute que ce petit ouvrage et _le Duc d'Albe_ seront reprsents sur les thtres auxquels ils ont t destins, lorsque ces thtres seront en voie de rsurrection. Outre ces oeuvres dramatiques, Donizetti a compos des _messes_, des _vpres_, un _miserere_ et d'autres morceaux d'glise, quelques pices de chant publies Paris sous le titre de _Soires du Pausilippe_, une cantate de _la Mort d'Ugolin_, et douze quatuors pour instruments cordes.--En parlant de _la Favorite_, nous avons cit un exemple de la facilit de Donizetti; voici une autre anecdote qui montre qu'il alliait la gnrosit au talent. En 1836, il tait Naples et il apprend qu'un pauvre petit thtre vient de fermer, et que les artistes sont dans une dtresse affreuse; il va les trouver, et leur donne tout ce qu'il avait d'argent pour suffire leurs premiers besoins. Ah! lui dit l'un d'eux, vous nous feriez bien riches si vous pouviez nous donner un opra nouveau! --Qu' cela ne tienne, rplique le maestro, vous l'aurez dans huit jours. Il manquait un livret, pas un pote n'aurait voulu en donner un pour le thtre qui venait de fermer: Donizetti se rappelle un vaudeville qu'il avait vu Paris, _la Sonnette de nuit_: en moins d'une journe, il en fait une traduction l'aide de ses souvenirs; huit jours aprs, l'opra est termin, appris, su, jou, et le thtre est sauv. Donizetti tait trs-lettr et il eut encore deux occasions de prouver qu'il unissait facilement le talent de pote celui de musicien: c'est lui-mme qui se traduisit les deux livrets de _la Fille du Rgiment_ et de _Betly_ (le Chalet). Donizetti avait pous Rome la fille d'un avocat de cette ville. Cette union fut trs-heureuse, mais de bien courte dure. Il perdit deux enfants en bas ge, et sa femme tait enceinte lorsqu'elle mourut du cholra en 1835. Il fut dsol de cette perte inattendue et reporta toute l'affection qu'il avait eue pour sa femme sur son frre, M. Vasrelli, avocat, avec qui il ne cessa d'entretenir les relations les plus intimes. Donizetti tait grand, avait la figure franche et ouverte, et sa physionomie tait l'indice de son excellent caractre; on ne pouvait l'approcher sans l'aimer, parce qu'il donnait sans cesse l'occasion d'apprcier quelques-unes de ses belles qualits. Nous avons habit la mme maison, rue de Louvois, en 1838. Nous nous rendions souvent visite: il travaillait sans piano, il crivait sans s'arrter, et l'on n'aurait pu croire qu'il compost, si l'absence de toute espce de brouillon n'en et donn la certitude. Je remarquai avec surprise un petit grattoir en corne blanche, soigneusement dpos ct de son papier, et je m'tonnai de lui voir cet instrument, dont il devait faire peu d'usage. Ce grattoir, me dit-il, m'a t donn par mon pre, lorsqu'il me pardonna et consentit ce que je fasse musicien. Je ne l'ai jamais quitt, et quoique je m'en serve peu, j'aime l'avoir prs de moi quand je compose; il me semble qu'il m'apporte la bndiction de mon pre. Cela fut dit si simplement et avec tant de sincrit, que je compris l'instant combien il y avait de coeur chez Donizetti. Quelques jours aprs cette entrevue, je fis jouer l'Opra-Comique _le Brasseur de Preston_. Un spectateur se faisait remarquer l'orchestre par son enthousiasme et ses applaudissements frntiques; c'tait Donizetti, et quand je le revis le soir en rentrant, je le trouvai plus heureux de mon succs que moi-mme, et je me sentis plus honor de son amiti et de son suffrage que de la russite de mon opra. Quand, la suite de sa terrible maladie, on le fit entrer dans une maison de sant d'Ivry, on lui donna pour gardien un des hommes de service de la maison, nomm Antoine. Quoique la raison du pauvre Donizetti ft dj trs-altre, il sut pourtant donner assez de preuves de sa bont pour qu'Antoine s'attacht lui au point de ne vouloir plus le quitter, et ce brave homme n'a cess de lui prodiguer les soins les plus touchants et les plus dsintresss jusqu' ses derniers moments. J'ai sous les yeux une lettre o il retrace les dernires souffrances de l'illustre maestro: cette partie de la lettre est trop pnible pour que je la reproduise ici, mais je ne puis rsister au plaisir de citer celle o il rapporte les dtails des honneurs funbres rendus sa mmoire. Les funrailles ont eu lieu hier. L'excellent M. Dolci a tout ordonn, et n'a rien nglig pour les rendre dignes de la gloire de ce grand homme. Plus de quatre mille personnes y assistaient. Le cortge se composait du nombreux clerg de Bergame, des plus grands personnages de la ville et des environs, et de toute la garde civique de la ville et des faubourgs. Les fusils mls aux lumires de trois ou quatre cents torches taient d'un aspect imposant. Le tout tait anim par trois corps de musique militaire, et favoris par le plus beau temps du monde. Le service a commenc dix heures du matin, et la crmonie s'est termine deux heures et demie. Les jeunes Messieurs de Bergame ont voulu porter les restes de leur illustre compatriote, malgr une distance d'une lieue et demie pour se rendre au cimetire. Dans toute l'tendue du chemin, la foule s'empressait pour voir passer le cortge, et, au dire des habitants de Bergame, on n'avait jamais rendu de tels honneurs aucun personnage de cette ville! Donizetti tait directeur du Conservatoire de Naples, matre de chapelle de l'empereur d'Autriche et dcor de la Lgion-d'Honneur et de plusieurs autres ordres. Quelque chose survivra tous ces vains honneurs, c'est l'admiration qu'excitent ses chefs-d'oeuvre et les souvenirs que lui conservent tous ceux qui l'ont connu et qui ont pu apprcier son bon et noble caractre. CONCERT DONN PAR MARRAST A L'HOTEL DE LA PRSIDENCE (1849) On raconte que pendant une reprsentation de _Tartufe_ ou du _Misanthrope_, je ne sais trop lequel, un spectateur ne cessait de s'crier: Ah! quel bonheur, mon Dieu, quel bonheur! et cela jusqu' la fin de la pice. Un de ses voisins, ennuy de cette expansion de flicit par trop frquente, finit par lui en demander la cause. Eh! mon Dieu! rpondit le spectateur enthousiaste, je me rjouis de ce que Molire ait fait ce chef-d'oeuvre, car s'il ne l'et point entrepris, on ne l'aurait jamais excut. Une rflexion analogue cette rponse m'tait suggre hier l'aspect du splendide htel du prsident de l'Assemble nationale, le plus riche, le plus lgant et le plus magnifique qui existe Paris, en France et peut-tre en Europe. Quel bonheur, me disais-je, que la monarchie ait lev un si beau palais la rpublique, car il est plus que probable qu'elle ne l'et jamais fait btir pour elle, si on ne le lui avait pas construit tout exprs. Il y a en effet une singulire remarque faire sur la dernire monarchie dont le chef aimait tant btir: pour son propre compte, il tait assez mesquinement log Paris, et sous son rgne deux habitations princires et quasi royales s'levrent dans cette capitale: l'une est destine au Prfet de la Seine, l'autre au prsident de la chambre des Dputs. Par une bizarre succession de fonctions, M. Marrast est appel occuper ces deux palais, ne quittant l'Htel-de-Ville comme maire de Paris que pour entrer en possession du palais nouvellement difi comme prsident de l'Assemble; avant de parler du concert, je ne puis m'empcher de dire quelques mots du local o il a t donn: la cage d'abord, les oiseaux ensuite. Le nouvel htel de la prsidence de l'Assemble nationale est reconstruit sur l'emplacement de l'htel lev en 1724, par l'architecte Aubert, pour le compte de Lassey. Cet ancien htel fut plus tard runi celui que la duchesse de Bourbon fit construire sur un terrain contigu par Girardini, architecte Italien. Cet htel de Lassey n'avait qu'un rez-de-chausse: la dcoration intrieure n'existait plus et les gros murs mme taient si dgrads par les changements successifs qu'on avait fait subir au btiment, que M. de Joly, architecte de l'Assemble nationale qui nous devons cette importante restauration que l'on peut considrer comme une cration, a d les reprendre presque en entier pour supporter le premier tage qu'il voulait faire lever, en mme temps qu'il remaniait entirement la distribution du rez-de-chausse, consacr uniquement aujourd'hui la rception. De srieuses recherches, aides de quelques bonheurs de trouvaille en fragments de panneaux et de boiseries, ont amen M. de Joly redonner au nouvel htel le style qui distinguait les dcorations intrieures du temps de la Rgence, caractre qui n'avait pas encore t altr cette poque par le mauvais got qui domina plus tard. Les appartements de rception se composent d'un magnifique et grandiose vestibule donnant entre sur un salon principal, reli par des portes et des ouvertures claire-voie surmontant de splendides et monumentales chemines, et deux autres salons non moins riches et non moins orns; chacun de ces salons est bois or et blanc, l'ameublement est en bois dor avec toffe de soie, les bronzes et candlabres d'une grande richesse rpondent parfaitement au style de la dcoration que compltent un riche tapis excut sur les dessins de M. de Joly et des glaces d'une dimension rare. Les salons sont termins d'un ct par une salle de billard, qui n'est encore qu'une salle de jeu, et de l'autre par le cabinet du prsident; ces deux pices sont tendues de magnifiques toffes de soie verte, entoures de riches boiseries sculptes et dores. Les appartements sont complts par une galerie monumentale qui communique la salle des sances et par une salle manger en stuc blanc, dont la dcoration rentre tout fait dans le style de l'htel. Les peintures des trois salons, de la salle de billard et du cabinet du prsident sont toutes dues au pinceau fin et dlicat de mon habile confrre Heim, celles de la salle manger sont confies M. Dnuelle; de magnifiques vases de Svres qui ont ncessit la coopration des plus clbres artistes en ce genre, dcorent ces appartements et doivent tre compts au nombre de leurs ornements les plus prcieux. M. de Joly a dploy un got exquis non-seulement dans l'amnagement de l'htel, mais encore dans toute sa dcoration et dans les moindres dtails qui accusent une tude et une connaissance parfaite du style qu'il a si heureusement reproduit. Les devis pour la totalit de la restauration de cet difice n'taient fixs qu' un million, et M. de Joly assure qu'ils ne seront pas dpasss. Une telle justesse d'apprciation est devenue une vertu si rare chez un architecte, que je ne sais s'il ne faudrait pas en louer M. de Joly plus encore que du talent dont il a fait preuve. M. Marrast a compris qu'une simple rception serait trop peu solennelle pour l'inauguration de ces magnifiques appartements: nos costumes tristes et mesquins ne cadrent pas avec la splendeur de ces murs clatants de dorures et d'ornements: l'art seul pouvait se montrer digne de l'art et l'ouverture des salons de la prsidence a t signale par un fort beau concert o l'on entendit les principaux artistes de l'Opra. Cette fois, le prsident de l'assemble a eu une ide excellente, c'est de faire entendre tous ensemble et dans un concert spcial les laurats de cette anne au Conservatoire. En produisant ainsi ces lves, sortis peine de l'cole o ils ont reu leur ducation aux frais de l'tat, ils sont placs immdiatement sous le patronage des principaux chefs du gouvernement et de reprsentants appels les entendre. M. Marrast rpondait ainsi victorieusement aux attaques dont a souvent t l'objet le Conservatoire, cette glorieuse cration de la Convention: il pourra dire ceux qui viendront dsormais attaquer son bien modeste budget: Vous avez entendu: voudrez-vous dpouiller ceux qui vous ont charms? Voudrez-vous amoindrir l'importance de cette cole unique qui est une de nos gloires, en qui rside l'avenir artistique de la France? Voudrez-vous rduire l'impuissance les thtres lyriques qui s'y alimentent de sujets? Ferez-vous fermer toutes les scnes de dpartements qui ne sont desservies que par les lves du Conservatoire? Esprons que l'audition qu'ont obtenue hier les laurats du Conservatoire ne sera pas sans importance pour l'avenir de cet tablissement. Les lves du Conservatoire n'ont pas seuls fait les honneurs du concert: ils taient seconds par cette socit d'ouvriers, qui s'est donn le titre d'Enfants de Paris et qui, il y a peu de jours encore, se faisait applaudir chez M. Vaulabelle et chez M. Senart. Je ne connais rien de plus noble et de plus touchant que cette runion des lves du Conservatoire, artistes par tat, et de braves et dignes ouvriers artistes par got. Les uns viennent soumettre au jugement des invits le fruit d'un travail assidu auquel ils ont consacr les premires annes de leur vie, les autres ne peuvent leur donner que le rsultat de leurs heures de loisir, des heures qui ont succd celles d'un pnible labeur, o l'art est venu les rcompenser du mtier et du devoir accomplis. Ils n'ont point, comme les premiers, consacr des annes l'tude de la musique, ils n'ont pas reu les prcieuses leons des premiers matres de l'art, on ne leur a point rvl toutes les finesses de l'excution, toute la perfection qu'une tude continuelle et persvrante peut donner aux moyens naturels: aussi, ils ne pourront pas venir individuellement chanter une cavatine et se placer devant un piano, mais eux qui ont tout appris par eux-mmes ou de l'un d'eux, ils se runiront et de toutes leurs voix ils feront une grande voix qui saura lutter avec avantage contre celle de chanteurs isols: cette grande voix sera celle du peuple, non pas celle du peuple hurlant dans la rue un chant sans mesure et sans art, mais du peuple intelligent et clair, du peuple vraiment digne de ce nom. Si l'ouvrier parisien doit s'lever au-dessus des autres ouvriers, ce ne doit pas tre par sa turbulence et son agitation, mais par cette finesse de got qui l'lve dj au-dessus des autres par la perfection de sa main-d'oeuvre et par la dlicatesse de ses plaisirs et de son intelligence. Lorsque l'ouvrier peut s'lever, par la culture d'un art au niveau de toutes les sommits, lorsqu'il peut tre appel le soir comme invit dans ces salons que son industrie dcorait encore le matin, lorsque je vois un ministre de l'intrieur venir, comme M. Senart, serrer affectueusement la main de ces ouvriers en les remerciant du plaisir qu'ils lui ont fait prouver, lorsque je vois le prsident des reprsentants de la nation puiser, comme le faisait hier M. Marrast, toutes les formules de son esprit et de sa grce pour leur tmoigner sa satisfaction, les traitant l'gal de ses convis les plus illustres, je me demande si ce n'est pas l la ralisation d'une rpublique dmocratique et sociale dans la meilleure acception qu'on puisse lui donner. Le concert a commenc par l'excution d'un fort beau choeur de M. A. de Saint-Julien, _le Combat naval_. Ce morceau, crit spcialement pour les Enfants de Paris, a t parfaitement rendu par eux, dirigs comme d'habitude par leur chef et leur camarade, Philippe, ouvrier comme eux et passionn pour la musique comme eux. Mon spirituel confrre Fiorentino a bien voulu me suppler dans la tche de rendre compte des concours du Conservatoire, dont je devais m'interdire la relation, un concours ayant t publi et ayant fait moi-mme partie du jury. Les lecteurs du _Constitutionnel_ connaissent donc dj de noms, au moins, les lves qui ont fait les honneurs du concert. Tous ont mrit le succs qu'ils ont obtenu: on a successivement applaudi la belle voix de contralto de mademoiselle Montigny, l'organe puissant de M. Balanqui, l'agilit encore peu rgle de mademoiselle Borchard, qui, il y a deux ans, tait une habile pianiste, et qui, dans un an, sera sans doute une habile cantatrice, la verve et les intentions de M. Meillet, la grce dcente et le bon got de mademoiselle Decroix, la voix sympathique de M. Ribes, la belle voix et sans doute aussi la ravissante figure de mademoiselle Duez, la mthode de M. Leroy et le style ferme et spirituel de mademoiselle Mayer: pour la partie instrumentale, on a galement apprci M. Pars, excellente clarinette, M. Boulu, hautbois au son pur et distingu, et mademoiselle Dejoly, jeune et jolie pianiste d'un talent dj remarquable; mais l'enthousiasme a t rserv au jeune Reynier, enfant de treize ans, l'oeil vif et intelligent, qui devient un homme ds qu'il saisit son violon dont il tire les sons la fois les plus suaves et les plus hardis. Tous ces applaudissements prodigus aux jeunes excutants revenaient de droit l'organisateur du concert, au digne chef de l'cole, qui venait de produire les lves de cette anne, notre illustre et aimable confrre Auber, qui ne peut, quelle que soit sa modestie, la faire assez grande pour abriter son talent, talent qu'il rvle toujours, soit qu'il compose, soit qu'il administre: c'est ainsi qu'il fait rejaillir sur le Conservatoire tous les succs qu'il se drobe lui-mme au thtre, par le temps qu'il consacre sa direction.--Le concert qui avait t entreml des choeurs _de la Marche rpublicaine_ et de _la Garde mobile_ par les Enfants de Paris, s'est termin minuit. Il avait lieu, cette fois, dans la galerie qui fait suite aux appartements: par cette disposition, il y avait un plus grand nombre d'auditeurs, que lorsque le concert a lieu dans le grand salon du milieu; mais aussi, il faut le dire, les auditeurs taient plus attentifs: runis dans cette enceinte, ils sont, pour ainsi dire, forcs la musique, et ce n'est pas pour eux un mdiocre avantage d'tre, pendant une heure ou deux, empchs de la politique. Ce concert si brillant me rappelait involontairement ceux donns il y a au moins deux ans, soit aux Tuileries, soit Saint-Cloud, soit Neuilly. C'taient la mme musique, les mmes airs, les mmes lves du Conservatoire devenus un peu plus habiles, dirigs comme alors par Auber: l'auditoire seul tait chang ainsi que le local! Ainsi donc tout peut disparatre dans un pays, et pourtant il est une aristocratie que l'on ne peut dtruire, une royaut que l'on ne peut abattre, c'est l'aristocratie du talent, la royaut du gnie. M. Marrast avait invit la soire M. Duprato, le jeune compositeur qui vient de remporter le premier grand prix de compositeur l'Institut. M. Duprato a t accueilli par M. le prsident de la manire la plus flatteuse. Le premier concert donn par M. Marrast a eu un excellent rsultat, celui d'en faire donner d'autres et de redonner un peu de vie la musique; j'espre que le second aura des consquences encore plus fcondes, et qu'au milieu de tant de proccupations graves et radicales, notre art ne sera pas compltement oubli. Je sais que la musique est un art inutile, et voil prcisment ce qui m'inquite pour son avenir. Mais les fleurs aussi sont inutiles, et pourtant Dieu ne cesse de les produire belles et parfumes. Pourquoi la Rpublique repousserait-elle les fleurs? La musique est aux arts utiles ce que les fleurs sont aux fruits, et la Rpublique nous permettra de cultiver les unes et les autres. FIN DES DERNIERS SOUVENIRS D'UN MUSICIEN. TABLE DES MATIRES La jeunesse d'Haydn 1 Rameau 39 Gluck et Mhul.--La rptition d'_Iphignie en Tauride_ 73 Monsigny 107 Gossec 143 Berton 197 Cherubini 237 Rossini.--Le _Stabat Mater_ 249 La _Dame blanche_ de Boeldieu 277 Donizetti 295 Concert donn par A. Marrast l'htel de la prsidence (1849) 311 FIN DE LA TABLE. Clichy.--Imp. Paul Dupont et Cie, rue du Bac-d'Asnires, 12. End of Project Gutenberg's Derniers souvenirs d'un musicien, by Adolphe Adam License: Share Alike