Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries) JEAN MORAS ET PAUL ADAM LE TH CHEZ MIRANDA PARIS TRESSE ET STOCK, LIBRAIRES-DITEURS 8, 9, 10, 11, Galerie du Thtre-Franais PALAIS-ROYAL 1886 Tous droits rservs _Les auteurs et les diteurs dclarent rserver leurs droits de traduction et de reproduction._ _Ce volume a t dpos au Ministre de l'Intrieur (section de la librairie) en Juillet 1886._ OUVRAGES DE JEAN MORAS: LES SYRTES. LES CANTILNES. OUVRAGES DE PAUL ADAM: CHAIR MOLLE. SOI. _Pour paratre prochainement_: LES DEMOISELLES GOUBERT MOEURS DE PARIS par JEAN MORAS ET PAUL ADAM 3694.--ABBEVILLE, TYP. ET STR. A. RETAUX.--1886. _Il a t tir de cet ouvrage sur papier de Hollande dix exemplaires numrots la presse._ _Premire Soire_ _C'est l'himale nuit et ses bues et leurs doux comas._ _Quartier Malesherbes._ _Boudoir oblong._ _En la profondeur violtre du tapis, des cyclodes bigarrures._ _En les froncis des tentures, l'inflexion des voix s'apitoie; en les froncis des tentures lourdes, sombres, plumetis._ _C'est l'himale nuit et ses bues et leurs doux comas._ _Dehors, la blancheur pacifiante des neiges._ _Au foyer, la flamme s'allonge, s'allonge et se recroqueville, s'aplatit et se renfle,--factieuse._ _Et des manations dfaillent par le boudoir oblong, des manations comme d'une guimpe attidie, d'une guimpe attidie au contact du derme._ _Le jour froid des lampes filtre et se rfracte. Le jour des lampes se rfracte en la profondeur violtre du tapis aux cyclodes bigarrures; il se rfracte contre les tentures sombres, plumetis._ _Au-dessus du sofa brod de lames, dans son cadre d'or bruni, un PAYSAGE_: Perse stagne la mare; les joncs flexueux o des engoulevents voltent, la ceignent. A gauche, des peupliers que le cadre trononne, et tout au fond, par les ciels dgrads, dans la grivelure argente de leurs ailes ployes, un vol tumultueux de grbes. _En face du sofa brod de lames, sur un meuble bas, pentagone, que des tlamons supportent, de hautes feuilles de parchemins vtues de poult-de-soie blanc, aux agrafes d'un mtal prcieusement oxyd, s'talent._ _Et ce sont l devis et contes, devis et contes futiles et sentencieux, crits pour l'agrment de la Dame par ses deux sigisbes._ _C'est l'himale nuit et ses bues et leurs doux comas._ _Dehors, la blancheur pacifiante des neiges._ _Au foyer, la flamme s'allonge, s'allonge et se recroqueville, s'aplatit et se renfle,--factieuse._ _... Miranda, toute droite, l'aise en une sorte de canezou d'escot aux passements de jais et de soie carlate, verse du th de ses mains bien fardes._ AMOURETTE I Aux Tuileries, contre la terrasse qui longe la Seine, elle se tient assise, en brodant. Et se dtache peine sa toilette sobre sur le vert noir du lierre. Paul Doriaste est revenu l pour lui dcouvrir les imperfections peu visibles, mais dcevantes, qu'elle doit avoir. Ainsi espre-t-il esquiver la hantise d'elle. Chose bte: il a soumis plusieurs jours son tympan aux cacophonies des musiques militaires afin de la voir. Cette lgance de dame mdiocres revenus, la plus discrte et dlicate des lgances, le charme. En paysanne, en grande mondaine, en mystrieuse courtisane, en bourgeoise lettre, il l'a dcrite dj, au cours de plusieurs nouvelles qu'il fit pour son journal, _le Sphinx_. Elle accapare son esprit; il la dsire, et il ne l'aura point. Cela se devine tout de suite qu'il ne l'aura point. Elle est honnte fatalement par sa blondeur tendre d'anmique, la matit du teint pur, la tendance rester clapie trs longtemps dans la mme attitude. Elle le regarde venir. Sur l'orbe de son oeil lev une nacrure luit, humide, puis se voile des cils baisss vite. Et cette luisance le pntre, se darde par ses entrailles qui frmissent. Il la veut. Sans doute elle n'osera se livrer; mais ce geste du regard est certainement un aveu d'amour. Ou non, peut-tre. Aux sourires des gens semblent bizarres son costume de sportsman, ses bottines pointues et ses culottes collantes; elle aussi pourquoi ne paratrait-il point ridicule. Une simple curiosit peut-tre incita la moqueuse l'examiner. Et tout dsir se dissipe en lui. Il se rsout rentrer. Intimement un spleen l'abat. Le possde depuis quelque temps un besoin de femme, pas un besoin charnel, mais une envie de frler des jupes, de laisser, en une infiniment douce caresse, ses lvres effleurer l'odorant duveteux d'un piderme de blonde, de sentir sous ses doigts l'incurve et plastique roideur du corset, travers la soie. Le manque de cette satisfaction le rend veule, presque malade. Davantage l'obsde son scepticisme. Il s'chafaude en la cervelle des plaidoiries galement probantes pour des principes contradictoires. Des dgots lui affluent. Il prvoit tout l'heure, chez Sylvain, devant l'absinthe, ses camarades nantis de raisonnements pareils. On dversera sans trve de pessimistes radotages. Et puis il regagnera son logis en discutant le suicide; ou bien, dans quelque boudoir public, il ira s'anuiter et accrotre, par le contact de chairs urbaines, la regrettance du rve fminin qu'il veut oublier. Rien autre en but. Lassitude d'tre. Au reste, pourquoi ne point tenter cette aventure,--distrayante, qui sait? S'arrterait-il la crainte d'chouer? Non. L'insuccs dans ce genre de tentative indique seulement une erreur sur la minute propice, une inaptitude graduer ses paroles selon l'inintelligence de la femme. Aurait-il honte de ne pas russir l o triomphe la btise suprme des lieutenants et des coiffeurs?... Le dpit s'en offrirait bizarre tudier sur soi. Et Paul Doriaste repasse devant elle. Un autre regard le trouble encore. Une bestiale envie d'treindre le surexcite... Il se dcide. La pleur lui resserre la peau, son coeur bat; mais comme il s'estime brave de l'effort qui l'amne prs elle! Il s'assied; et, bien qu'elle feigne une complte indiffrence, il espre. Elle demeure toujours immobile, comme malicieuse dans sa pose nigmatique. Elle pense,--devine-t-il: S'il se montre impertinent je le remettrai sa place; et s'il n'ose pas c'est un sot. Ce le tracasse fort de comprendre cette pense. Il remarque les dessins de la broderie qu'elle achve: une fleur, une toile, une rosace dans un cercle, et puis une fleur, une toile...; a recommence ainsi indfiniment. Un bout de jupon frais qui dpasse la robe laisse voquer le linge de dessous et le corps. Oh! si ce teint se retrouve sur la poitrine autour des pointes roses, et entrevu par les vides de la guipure!... Et l'odeur chaude qui manera, nourrissante presque. Son minuscule soulier vernis tout plat semble ne rien contenir jusque la bouffette de rubans qui lace. Par-dessus se courbe un renflement gras, linaire dans un bas uni et violtre. Et les lois conventionnelles qui entravent la sincre et brusque manifestation de l'amour?... Quels imbciles prjugs!... Une balle crasseuse roule vers la chaise de Doriaste. Apparat le propritaire: un baby, un gnme bouffi, chancelant, hve, chevelu de jaune clair, et qui fixe le chroniqueur de ses gros yeux lactescents. Doriaste ramasse le jouet, car la voisine, tout de suite, a coul l'oeil vers l'enfant. Lui le caresse et lui parle, sr que l'instinct de maternit la tiendra forcment attentive leur mimique et leurs dires. Il tarabuste l'enfant lourd, ballonn d'toffe blanche, et dont la laideur l'irrite. Il lui serine des inepties que le petit rpte en bgayant et bavant. Tout coup le mioche de pleurer sanglots.--Monsieur, prie-t-elle, mais laissez-le donc;... viens, va! mon petit garon. Elle a chant, cette voix, sur une inflexion parisienne imprieuse, donnant la sensation d'avoir t perue lors de querelles. Et, cependant qu'il conduit la dame le pleurnicheur, il ne trouve rien de spirituel noncer, tant l'absorbe la dsillusion de son oue. Au hasard, il lche, avec un espoir de pitoyante rponse:--Madame, vous aurez sans doute plus de chance que moi! je fais pleurer tous ceux que je veux aimer... Elle sourit, moqueuse. C'est une grue, juge Doriaste. Le subit intrt pris ses paroles dnonce l'envie de se livrer; et la faon rapide dont elle l'exprime dcle que cette envie lui est coutumire. Il s'enhardit avec, dj, la prvision d'un souper, d'une baignoire de petit thtre. Justement il garde en poche les vingt louis de ses derniers articles. Et, tout en calculant la dpense probable de cette fredaine, il conte la jeune femme l'histoire d'une matresse suicide, bien convaincu qu'elle n'y veut croire, mais pensant la flatter par la peine qu'il se donne. Silencieuse, elle essuie de son fin mouchoir les joues de l'enfant, puis elle l'embrasse. Doriaste pousse alors un profond soupir tout en s'avouant lui-mme cette comdie ridicule. Elle hausse les paules. Ce qui le froisse: elle l'ennuie la fin avec ses manires! Il dbite des sottises, soit; mais les femmes sont si nulles. Pour varier il la complimente. Il lui dclare comment sa toilette, harmonise par un art dilettante, la dsigne l'amie de got que l'on rve. Il dcline sa position sociale, comptant sur ce titre d'homme de lettres pour la fasciner. Elle, plie un peu, se lve, s'en va. Ne point s'opposer son dpart? le jeune homme estime excellente cette tactique. A la regarder filant parmi la foule badaude, avec sa taille svelte qui s'rige hors le gonflement de la jupe, il la trouve plus dsirable encore et son esprit s'opinitre imaginer tout ce corps sans robe, sur un lit. La lumire qui se filtre par la verdure tendre des marronniers s'en vient voluter autour de ses formes que la marche ondule. Et l'oeil de Doriaste longtemps vise l'paisse torsade blonde o se contourne toute la chevelure qui monte dans le fatage du chapeau. Il la suit. Bientt il marche ct d'elle et il prie qu'on l'excuse, et il proteste que seule une attirance _mystrieuse et invincible_ l'attache elle. Comme elle ne rpond, gardant l'immutable indiffrence de ses yeux froids, l'impassibilit de sa peau mate, Doriaste cite son nom bien connu et interroge si elle lit quelquefois _le Sphinx_: les cinq derniers articles, il les a consacrs dcrire l'image d'elle. Et elle s'tonne d'entendre sa voix chevroter pendant qu'il dit cela. Et ce chevrotement la pntre, lui secoue le coeur. Subitement, elle stationne et dclame cette phrase qu'elle a vue quelque part: --Donnez-moi votre parole d'honneur que vous ne serez que mon ami, rien que mon ami. Au dsir d'hrone dramatique il accde, devenu stupide de bonheur parce qu'il la flaire, parce qu'il calque du regard ses formes proches, elle consentante. Il ajoute son serment: --Jusqu'au jour o vous-mme m'en relverez. --Jamais, cela. La face du chroniqueur s'tire en un sourire triste, amer, incrdule. Vers la grille elle reprend sa route. Lui, mots mus, confesse sa prsente extase. Muette, elle l'coute, la bouche gaie, pourtant. A l'appel de sa main, un cocher blanc dirige prs elle son fiacre. Et Doriaste: --Laissez-moi vous accompagner. --Non, je ne suis pas libre... je suis marie. --Quand vous reverrai-je. --Vous avez bien su me trouver; vous le saurez encore, moins que l'oubli... --Oh! non. Me direz-vous comment vous vous appelez, afin que... --Supposez que je m'appelle... Marceline...; oui, Marceline... Du fiacre o elle s'installe en tapotant ses jupons, elle a pour Doriaste un franc regard, trs long. Et la voiture cahote, jaune, par les rostres grisailles de la vespre. En vain le journaliste espre-t-il qu'elle soulvera le voile capitonn qui ferme le judas dans le panneau du fiacre... Rien. Marceline? Marceline! songe-t-il, prnom cher la littrature bourgeoise. Le pre, il l'imagine ingnieur, ou sous-chef, ou magistrat, honnte homme certes, grand lecteur du _Temps_ et des discours acadmiques, et croyant aux destines du pays. Sans doute il psalmodiait le soir, sous la lueur cuivreuse de la lampe, les phrases sentimentales de George Sand, devant sa femme, et, par-dessus la nappe, ils se serraient la main. A la suite d'une telle lecture Marceline a d tre conue dans un lit d'acajou linceul de cretonne bleue. II Premier rendez-vous au concert. Sur la scne, un violoniste enlve les symphonies de Max Bruch, du coude, de la tte, avec des mouvements de lutteur agile; et le gaz crment inonde son habit noir, ses cheveux noirs. Paul Doriaste se mlancolise percevoir ces sonorits fuyantes, et qui, lentement, reviennent. A son ct, Marceline se serre parmi l'entassement d'un public nombreux. Et il la sent trs loin de lui comme une impassible vision. La rectitude de cette pose o pas une flexion ne s'affaisse, le vague de ce regard qui flotte par le lustre, et se fixe aux pendeloques que les feux dcomposs teintent de lueurs joaillires, tout cela semble cacher une me mystrieuse, intangible. Il lui en veut d'avoir accept ces relations platoniques. Une comdie qu'elle joue l; une comdie qui, lui, l'absorbe et l'agace. Voici qu'il n'entend mme plus Max Bruch. Elle finira, cette femme, par lui tuer le sens artistique. Derrire leurs pupitres, les musiciens s'tagent en face, adosss au dcor: figures communes, panouies dans l'vasement des faux-cols; corps tasss dans les fracs larges, dans les bosselures des plastrons blancs. En bas, les choristes femelles avec les taches claires de leurs collerettes sur la terneur minable des corsages. Dans le haut, tout fait, le timbalier s'amplifie en allures pontifiantes, tandis que le cymbalier ne cesse de faire reluire son binocle et le replacer sur sa face qui sue. Et ce monde s'encastre entre les cuivres normes, s'accoude l'acajou de contrebasses, s'enrage sous les cordes des harpes monumentales. Des toiles peintes et dfrachies, du plafond que traverse une ligne d'usure, les torchres saillent, le lustre pend. Seules dorures. Vibre une note isolment, comme le pleur prolong d'une vierge, et Doriaste conquis ne remarque plus rien. La mesure s'active, et s'alanguit tout coup, rle. Comme un sanglot alors, et puis de cristallines notes ruissellent, et des notes, et encore. Il en sourd des soupirs, des tirances lamentantes, de spasmatiques arpges. Tantt l'harmonie se pme humide, s'expire. Puis elle s'lance avec de dtermins vouloirs, des violences de rut. Les cordes des violons craquent comme des soieries et hocqutent comme des gorges jouissantes. D'une accalmie douce, murmure, surgit une sautillante phrase qui crot. Elle domine, triomphe en une impudique danse. De lentes ondulations l'enserrent par une spirale qui monte et s'vase. Les dizes reluisent comme des gemmes, des gemmes qui parent une chevelure longue, une chevelure qui se dnoue et flotte dans un aboutement de gammes. Et s'voque la toute-puissante femme. Il est une mugissante mesure pour le fauve des aisselles, une mesure plane pour le front pur, une note coule pour la gouttelante amthyste qui pendeloque sur le front, deux mesures ronflantes pour les seins arrondis; ensuite une rapide infinit de sons qui disent tout, dcrivent tout et le clament: ce sont les cassures de gaze d'or autour des hanches, et le galbe recourb des bras sur la tte qui se renverse, et le poli du ventre avec les mystiques profondeurs du nombril, et les yeux, pastilles d'encens o fulgure une minuscule tincelle. Le rythme s'exaspre. La Salom bondit avec un clat de trilles et un scintillement de pierreries. Les croches se dardent comme des diamants et se fluidifient en collier comme une rivire d'ambre sur la poitrine. Deux notes brves saillissent comme les escarboucles des seins. Et Paul Doriaste ne peroit plus que les multiples volupts d'un corps fminin harmonique en danse harmonieuse. Il y voit la nudit de Marceline; il se retient pour ne pas l'treindre. Et, par la salle, les bravos croulent, rebondissant sur les banquettes carlates. --C'est dlicieux, met-elle: toutes ces notes s'panouissent comme les fleurs d'un jardin ferique. Elle a d composer cette sentence avec un extrme soin, pendant toute une moiti du morceau. Le chroniqueur s'enrage l'entendre, il se contente d'affirmer: --Parfaitement, madame. Lamoureux, le chef d'orchestre, gravit l'estrade. Il inspecte le public travers la luisance de son binocle, avec un lent tournoiement de sa carrure pesante. Levant l'archet, il fait signe. Du Wagner: le premier acte de _Tristan et Yseult_. La gigantesque rumeur d'un ocan enfle par les cordes, hurle dans les cuivres, se lamente dans les contrebasses, s'croule avec le choc grave de la grosse caisse, avec l'clatante sonorit des cymbales. Et, par un moutonnement de notes minimes, la vague rtrogradante bruisse. Les tonalits normes et balbutiantes de la grande mer s'panchent dans l'ampleur de cette phrase musicale toujours reprise, toujours elle-mme et jamais identique. Cela institue d'immenses perspectives d'eau verte montuant sous un ciel froid, quelque chose de terrifiant et de squameux; et l'inopine chanson du mousse se dverse des hunes ples: sensation de l'humain infime perdu dans l'immensit du large. Doriaste, trs empoign, abandonne sa rancune contre le botisme de Marceline. Un instant, peine, le gagne un ddain pour l'crivaillerie sentimentale dont elle copie les piteuses hrones. Ailleurs l'emporte un rythme. Fatigue de s'tre tenue si longtemps roide, Marceline flchit vers le dossier de son fauteuil, et un reflet rouge, le reflet d'une tenture de loge se pose dans sa pupille bleue. A la contempler, Doriaste ressent un nouvel afflux de dsirs. Une chaleur parfume l'imprgne et affadit sa rage. Marceline s'affaisse toujours en courbes molles. Il a bientt de sa jupe dans les jambes. Entre sa taille et le dossier du fauteuil il glisse la main. Ce lui procure une sensation d'exquis nervement effleurer le tissu un peu rche du corsage. Elle ne bouge, elle ne parle, elle ne se meut. Vaniteuse joie du jeune homme qui suppose acquiescente cette immobilit. Mais la fin du morceau, leve brusquement, elle profre: --Adieu, par votre faute. C'est comme un soufflet sur la joue de Doriaste, une leon qu'elle donne. Et tout son mpris pour cette bcasse platonique s'exhale en une populacire injure murmure, qu'il entendit nagure sur le boulevard et dont la gouailleuse intonation l'obsde: --H va donc, morue! Jusque la dernire note du concert, il se sole d'harmonie. Il s'avoue soulag de ne l'avoir plus l, elle. III Au _Sphinx_, dans la salle de rdaction, Paul Doriaste narre en plaisantant son duel du matin. --Mais pas du tout; je sais peine comment cela se fit. Vergex s'est recul: il avait une grande gratignure l, au biceps. Alors j'ai abaiss mon pe. --Et en refrain, une gibelotte dlicieuse. --O a? --A _la Cascade_, parbleu. Le patron m'a dit qu'il allait faire installer une salle de pansement entre la cuisine et les closets. J'ai vu le plan. --Il est fumiste ce Doriaste! Et vous tes amis tout de mme. --Je ne pense pas. Nous ne nous saluons plus. Un monsieur trs chauve s'exclame en dposant un journal sur la table drape de vert. --Eh bien, il va tre content Caufires. --Le tmoin de Vergex? interroge Doriaste. --Lui-mme. Je ne sais si c'est une coquille ou une mchancet de Macette, dans le compte rendu de _l'clair_ on a supprim l'_a_ de son nom. Voyez. --Cufires, Cufires, a fait Cu-fier. Elle est mauvaise celle-l. --Du coup, sa matresse va le lcher. --Il a une matresse? --Oui, la baronne de Terse. Elle ne lui pardonnera pas ce ridicule. --Il couchait avec? --Dame, une matresse?... gnralement! Il prenait ses repas chez elle. C'est un garon pratique, a lui conomisait les restaurants. --Ah! il couchait... Eh oui! je suis bte, rpond Paul. Et l'image de Marceline qu'il n'a vue depuis le concert se dresse en sa mmoire, vision maligne insaisissable. De ce regret il construit une chronique. --Monsieur, vient lui dire le garon, tandis qu'il achve un paragraphe, il y a une dame pour vous dans le salon. Elle, debout devant une croquade de Forain, et sa toilette sombre l'enveloppe de plastiques roideurs. L'motion rend Doriaste tout tremblant, et, pour viter Marceline l'embarras de parler: --Que vous tes bonne! Vous vous intressez donc moi! --J'avais craint qu'il ne vous ft arriv quelque malheur. --Vous ne m'en voulez plus alors? --Si. L'humidit profonde de son regard mire le visage du jeune homme. --Je m'en vais, maintenant, dit-elle. --Moi aussi, je m'en vais. Me permettez-vous de vous accompagner? --Oh! non. D'abord je craindrais de vous dranger; et puis, si j'tais vue... Et le ton de ces paroles prouve qu'elle se soumet lui, repentante. Il commande en cachette un coup de remise. La conversation butine sur des banalits vagues; et il exerce son esprit inventer de quelconques tratrises qui la puissent mettre en ses bras. Ils descendent. Dans la rue Drouot troite, o le monde grouille, elle n'ose s'arrter longtemps pour se dfendre de monter en voiture. Prs elle un vieux monsieur bougonne contre les gens qui obstruent la voie publique. Doriaste, doucement, l'amne jusque sur les coussins. --Ce n'est pas bien, fait-elle. Au capitonnage elle s'adosse, les yeux perdus en quelque infini souvenir. Du duel, il parle. Peu peu elle lui sert de discrtes exclamations. Il invente des dtails, il numre des dangers. Insinuant que le vrai motif de cette rencontre n'est pas celui publi par les gazettes, il se pose en redresseur de torts, il lche ses indignations contre la canaillerie de _certaines gens_. Puis il se pidestale sceptique, rassasi de vie, de choses, d'tres. Un moment, Marceline lui a rendu ses croyances, les bonnes penses qui retrempent et encouragent. Mais, aprs son abandon, il a requis ce duel, voulant la mort. Sur le terrain, quelque chose, subitement, lui prdit qu'elle reviendrait, et il s'est dfendu pour pouvoir l'aimer, l'adorer, lui poser un baiser. Elle le laisse prendre si froidement qu'il se reproche l'avoir pris. Et cependant il questionne si elle l'aime un peu. Trs bas, elle affirme oui. Et sa main, sa longue main gante se crispe sur les doigts de Doriaste. Devant la maison du chroniqueur le coup s'arrte. En gentilhomme heureux, il donne un louis au cocher; et cette crainte le harcle: la blanchisseuse n'a peut-tre point rapport les serviettes fines. Mais dj, dans la lumire blonde du soleil automnal, Marceline s'loigne grave. Lui murmure: Ah! non, pas de lapin, ma vieille! Comme il l'a rejointe, comme il la supplie, elle rvle son mari, courageux militaire, officier de la Lgion d'Honneur. Le tromper serait lche tant il se confie en elle; Paul Doriaste, un galant homme, ne voudrait pas cette forfaiture. Toute rose elle s'anime, parlant haut presque. Les grands mots honneur, paroles engages, passent entre ses lvres avec des sons svres, superbes. Il est convaincu; il l'estime pour ces reproches. Il prvoit vilipend, moqu ce mari, un brave homme. Et c'est en lui une dchirante lutte entre son amour paroxys par le got du baiser conquis, par les longs frlements en voiture, et l'hsitation commettre une infamie. Mais s'impose l'ide soudaine qu'elle blague peut-tre, que tout cela est mange pour accrotre la valeur de sa dfaite. Alors il ruse: --Oui, vous avez raison. Un ange comme vous ne peut pas tromper; et pourtant vous m'aimez et je vous aime comme on ne le saurait dire. L'un l'autre ils se crispent encore leurs mains enlaces; et, de cette partielle treinte, un nervement dlicieux jaillit jusqu'au fond de lui-mme. Elle, pour ne pas pleurer, regarde fixement au loin, devant. Rue plement ensoleille; trottoirs gris perle, propres; l'activit calme de la grande ville dvale avec les passants muets. Si rgulirement palpite le tapage qu'il semble la respiration d'une personne saine, et un vent doux caresse la peau, met une lgre ondulance aux bches rayes des boutiques. Sur le visage mat de Marceline deux larmes qu'elle essuie vite. Lui, trs mu, ne doute pas maintenant que ses protestations ne soient sincres. Irrvocablement il l'aime. --Tenez, demande-t-il, je vous jure d'tre raisonnable. Mais je voudrais vous voir chez moi, Marceline, vous voir une seule fois dans le cadre de mon intrieur. Il me semble qu'ensuite votre image y demeurerait toujours. Sans cesse je l'y pourrais adorer et je serais heureux. Votre souvenir revtirait auprs de moi une forme plus relle. Vous seriez comme un dlicat fantme, chrie, visible toujours et vous laisseriez une ombre parfume de vous sur les choses que vous auriez touches. Et vous seriez l, jusque ma mort, pour me garantir des dsesprances. Venez, voulez-vous? Elle s'arrte de pleurer. Des gens qui marchent la dvisagent avec des mines pitoyantes ou ironiques. Elle s'en trouve confuse et se laisse conduire. IV Dans la pice tendue de mauve, elle s'assied triste. A peine effleure-t-il le baiser de Doriaste vers ces lvres chaudes. Elle se laisse enlacer. Ils restent ainsi longtemps sans dire, lui, s'imprgnant d'elle. Il songe que cette femme il la doit avoir, que son honneur de mle serait compromis s'il ne manifestait pas sa virilit. Peu peu, il approche son visage de celui de Marceline et multiplie les baisers, de minuscules baisers qui pleuvent. Elle s'tire, comme prise d'un malaise et vainement se dbat sous l'treinte triomphante. Par saccades sa gorge gonfle le drap bleu du corsage. Des tideurs en manent qui pntrent l'amant, font vibrer ses reins et ses entrailles, tendent jusqu' sa gorge, voluptueusement. Elle ne le repousse plus et s'abandonne. Les baisers secouent leurs paules. De la robe dgrafe les seins s'rectent et renflent la peau blanche. Il la possde. Le soleil tamis par la soie des rideaux panche une clart mauve. Marceline, les yeux ferms, la bouche tordue, tressaille, et elle brise les cordons de ses vtements et elle force les agrafes. Puis nue divinement. Et lui la broie dans son treinte; il mord ces mchoires qui rlent. C'est, avec des sanglots, une lutte cruelle de leurs corps, des embrassements et des chocs comme s'ils se voulaient confondre jusqu'aux moelles. Ils s'aiment infiniment. Sonnent les argentines heures, rieuses. Les lvres de Marceline exhalent une odeur de violette. Au soir. Un dernier rayon roule dans les ors ples de la chevelure pandue et les membres pars de l'amante s'ombrent d'ambre. V Tous les jours elle vient chez lui pour aimer. Et cette liaison se raffine de senteurs discrtes de linge sobrement dentell, sans ostentation de faveurs bleues ou roses. D'elle, cependant, Paul Doriaste ne possde que l'extrieur; il en ignore l'intime psychologie. On dirait qu'elle tche paratre une crature d'me banale. Devant les questions qui la sonderaient, elle se drobe et s'efface. Jamais elle ne compte une aventure marquante qui permette d'induire une croyance sur son esprit. Surtout elle s'offre trs bonne. Elle a pour le chroniqueur de simples loges qui flattent dlicatement et pour quelques prosateurs modernes qui la dlectent, elle-mme se dfend de soutenir une opinion littraire ou artistique. Tout ce qu'il dsire, elle l'aime. La vie des boulevards, l'aprs-midi, l'amuse. Aux courses, la correction anglaise des quipages, les gestes secs des sportsmen, les faces impassibles des Parisiens cachant des angoisses, des joies, des navrances devinables, tout ce luxe de passions et de choses la captive. Par contre, lui rpugne la semi-familiarit des restaurants; elle abhorre ces hommes qui la fixent en mangeant aux tables voisines ou crient des thories par pose, pour lui plaire. Doriaste et son mari, c'est l, semble-t-il, ses uniques affections. Le mari de Marceline, un noble de lgende. Il fut bndictin. En 1870 il quitta le froc et s'engagea. Par ses relations, par son mrite, il atteignit de hauts grades. Elle qui, jusque leur rencontre dans un salon, voulait vivre fille, l'aima, l'pousa. Aujourd'hui elle dplore ne pas l'avoir accompagn en Afrique. Elle prvoit des catastrophes s'il vient savoir... Mieux qu'il ne la connat, Doriaste s'imagine le mari, tant elle en parle, et il garde au fond de soi une respectueuse piti pour le malheur de ce noble, qu'il cause. Maintes fois, la silencieuse Marceline se laisse glisser prs Doriaste et, toute blanche, la figure encadre par ses lourds cheveux blonds, genoux sur le velours violet du divan, elle s'immobilise, les yeux vagues humant la lumire. Et, dans la pice mauve, parmi les vieilles guipures aux tons fauves, sous les plats de cuivre rouge qui retiennent des lueurs dormantes dans leurs ciselures, la jeune femme apparat son amant comme la frle ralisation des mystiques donatrices que peint Memling dans les panneaux de ses triptyques. VI Ils vont, calmes de bonheur, parmi la foule active. Au loin, l'Opra assis dans les brumes rostres se rvle encore par les dorures qui, de place en place, s'irradient. Et la double file des lampadaires en bronze s'allonge, s'trcit dans la perspective crpusculaire. Paul Doriaste, tout au charme des fminilits frlantes, s'abandonne au bercement vague des rminiscentes rveries. Contre son coude, le sein de sa matresse palpite. Ils doublent l'angle du boulevard. En teintes sobres s'harmonisent le miroitement limpide des talages, les vtements des promeneurs, les feuillages des arbres. Par del les quipages glissent avec la fuite brillante de leurs lanternes, des gourmettes et les luisances noires des voitures. Jusqu'aux mors, les steppers arrondissent leurs jambes grles. --Marceline! clame subitement une voix imprieuse. Le chroniqueur se retourne. Une colre l'a surpris... Mais, aussitt, il rprime la semonce qu'il voulait servir l'interrupteur de leur joie. Ce monsieur sec, brun, aux moustaches aigus, ce monsieur ombr d'un chapeau gris, sans doute, c'est le mari. Il a pris le bras de la jeune femme et, tout bas, il rpte: --C'est votre amant, n'est-ce pas? Et Doriaste sort peine de son angoisse hbte pour livrer sa carte en change de celle offerte. Et puis Marceline jete dans une voiture; le monsieur parlant au cocher, s'installant, reclaquant la portire; et le fiacre perdu dans l'enchevtrement des fiacres; le chapeau blanc du cocher peru seul longtemps encore, jusque l-bas, dans le fouillis des fouets minces. VII En la bienheureuse caresse des draps frais, Doriaste repose ses membres raidis par trois heures successives d'escrime. La clart discrte qui choit de la veilleuse en verre bleu, pose sur le divan o gt la chemise de soie qu'il endossera demain matin pour se battre. Des mlancoliques lueurs. Et il vrifie par mmoire s'il n'oublia aucune des courses faire dans cette circonstance, des emplettes. Cette affaire lui cotera encore cent francs. Ses calculs, qu'il les fasse et refasse, atteignent invitablement ce total. Jusque la fin du mois il sera contraint vivre chichement. En somme, il dpensa beaucoup pour cette liaison: dners et fleurs, parties de campagnes et thtres, voyages et voitures de remise, duel. Il et ce prix entretenu trois grisettes pendant le mme nombre de semaines. Mais que d'heures exquises passes avec elle, si aimante et si douce! Elle doit bien souffrir en ce moment aux amers reproches de son mari. Cette supposition l'attendrit: toute la journe il y songea tristement. Marceline s'voque en visions dlicieuses de charme et de bont; et ces visions se dissipent et renaissent... Ou bien, qui sait, peut-tre, la finaude a-t-elle dj reconquis l'poux, et lui la supplie-t-il, en larmoyant, de l'aimer. Car elle est forte en volont, mme son amant, jamais ne put connatre ce qu'elle pensait... Si le mari le blesse elle aimera davantage celui qui aura _vers son sang pour elle_: et la charmeuse blonde s'exaltera en faveur de la victime. N'est-ce pas un premier duel et son aurole de bravoure qui la conquit. Au contraire, s'il blesse le mari, elle l'aimera pour son triomphe. Oh! la logique des femmes, comme il la connat. Machinalement, sous les couvertures, il refait du poignet, du pouce, les feintes apprises. Sans doute l'adversaire aura le jeu sec de l'arme et l'pe thorique. Par ce dgag il lui joindra la poitrine, le ventre par cet autre. Et s'il commet la sottise de se dcouvrir par un coup, on lui mnage certaine riposte... Puis, dfile le rappel de ses combats d'honneur, Cluseret faillit le transpercer il y a deux ans... Si le mari de Marceline le tuait? Non, c'est une chose rare ces accidents. D'ailleurs, il aura men joyeuse vie ces cinq dernires annes. Que de matresses, mes enfants, que de cocus et quelles noces!... La mort? Le nirvana sans doute, le complet repos des phnomnes. Ou, avenir terrifiant, une multitude de petites existences, d'tres minuscules qui naissent de la dcomposition; et la mort ce sera la vie infiniment multiple, avec toutes les douleurs, attnues pourtant, et mises au point psychologique de ces larves. Quelle destine: des joies et des dsespoirs de microbes! La mort, est-ce la ngation absolue? L'inconcevable, alors? Car, si l'absolu se pouvait concevoir, il s'tablirait un rapport entre lui et le concevant, c'est--dire que l'absolu serait relatif, proposition contradictoire. Oh! stupidit immense des hommes. Penser que la philosophie officielle raisonne encore dans son ineptie bate, sur l'absolu inconnaissable... Sonne deux fois le cartel. Il reste encore quatre heures dormir; et le sommeil s'impose absolument ncessaire pour se trouver dispos le matin. Au reste, il est trs calme, trs brave. Une dernire fois Doriaste mime dans le vide la botte sur laquelle il compte. Il s'y peut fier dcidment, et, comme il ne se dcouvre jamais... Et il s'estime un trs chic type: des amours, des duels, du talent et une complte indiffrence pour les hochets de gloire. VIII Longchamps, le matin. La pluie striant de rayures fragmentes l'enfilade des tribunes vides. Et la pelouse plotte. Doriaste prouve son pe. Le mari enlve ses manchettes et, fbrile, ne parvient pas boutonner son gant. Il dut souffrir affreusement, ce noble. Ses yeux paraissent glauques; ses cheveux gris sont tout bouriffs et, dans sa figure, les rides frissonnent. Le jeune homme remarque qu'il le gne l'examiner ainsi. Lui-mme se sent trs vigoureux, un robuste mle, et il se compare en soi aux hros cossais de Walter Scott; et son pe, il la nomme muettement claymore. Puis, tout entier, l'accapare le soin de prvoir quelles seront les premires passes. Et les prparatifs ne se terminent pas. Les tmoins causent sans agir. Un lger malaise lui resserre les entrailles et la gorge. Alors, pour se distraire d'apprhensions vagues qui, subrepticement, l'envahissent, il s'intresse aux passants matineux, groups proche. Il y a un garon boucher robuste, les hanches enveloppes de toiles sanglantes, la tte fixe sous une corbeille grasse. Un hussard, en petite tenue, maintient, par le licol, deux chevaux dont les yeux noirs roulent inquitement. Sur la route, prs le moulin, un maracher arrte sa voiture et le vent souffle dans sa blouse que brunit l'averse. Et les tmoins:--Allez, messieurs! La figure verdtre du noble perue travers le trs rapide cliquetis des armes. Et sa lame qui, sans cesse se drobe, et repasse, et remonte, menaante, et vue seulement par un reflet mince qui vire. Doriaste s'encolre impatiemment; son amour-propre se blesse chacune de ses bottes pare. La sensation d'un coup violent et froid dans le coeur. Et les tribunes accourent tournoyantes pour l'craser. Et du noir. Plus rien, sinon une morsure gauche. Nat un calme doux. Vers l'infini, une lueur plotte, fulgure, diminue, s'teint. IX ... Dans _le Sphinx_, l'article de premire colonne intitul: _Paul Doriaste_, est encadr de noir. LE LVRIER I Depuis la mort de son mari,--il y aura un an vienne la vendange,--la comtesse Diane de Gorde vivait solitaire et inconsole dans le vieux chteau tristement assis au bord de l'tang. Servie par des domestiques taciturnes, assiste par son confesseur qui lui prchait, mais en vain, la rsignation vanglique, elle passait sa vie pleurer son bonheur irrvocablement vanoui, le coeur perc de sept glaives. De haute ligne et d'une beaut fine de pastel ancien, elle s'tait marie un peu tardivement, vingt-quatre ans, au comte de Gorde, beau jeune homme d'une trentaine d'annes, galant la mode exquise d'autrefois, amateur enrag de vnerie, vrai gentilhomme franais et point anglomane. Courtise plus que toute autre, cause de son rang et de sa beaut, la comtesse de Gorde sut par un tact subtil et une conduite irrprochable dcourager la fatuit des hommes et dsarmer la mdisance des femmes. Elle ne cachait pourtant pas, la belle Diane, sous sa gorge divinement moule, la glaciale indiffrence pour les amoureuses extases, de son homonyme l'antique chasseresse. Se sentant du sang de bacchide dans les veines et trop d'orgueil et de dvotion dans l'me pour se salir d'adultre, elle prfra tuer littralement son mari par ses caresses inexorables. Ce fut pendant cinq ans une vie d'affres et de dlices: les flambeaux de l'amour brlrent jusques la torchre autour d'un catafalque. Elle le regarda s'teindre, le coeur ulcr de remords, mais impuissante commander la rbellion de ses sens. Et lui, dj touch par la mort, il revenait encore, un mlancolique sourire sur ses lvres plies et du bonheur au fond de ses yeux agrandis par la fivre, il revenait, encore et toujours, respirer les lys de ce corps de desse, ces lys plus mortels que la fleur du mancenillier. Ainsi par un crpuscule d'automne, comme les feuilles mortes commenaient tournoyer le long des boulingrins jaunis, il rendit l'me dans un dernier baiser. II Pendant les premiers mois qui suivirent la mort du comte, le dsespoir de Diane fut tel qu'on eut craindre pour sa raison. Peu peu pourtant sa douleur s'apaisa, et une prostration muette suivit l'exaltation dlirante. Avec l'accalmie relative des regrets, la nature reprit ses droits: l'exaspre fermentation des lancinants dsirs se mit battre de nouveau dans ses veines de femme _chaude_, ses nuits furent hantes par de hideux cauchemars que d'extnuantes mortifications monastiques ne parvinrent pas exorciser. Souvent, rveille en sursaut, en butte des tentations hallucinantes, elle tombait genoux devant la niche de la Madone, implorant, avec des sanglots, l'absolution de l'inconsciente frnsie qui lui brlait le sang, ou bien encore, aprs avoir err comme une apparition dsole par les sombres corridors du chteau, elle passait la nuit jusqu'aux premiers rosissements de l'aube, dans le large priptre ouvert sur l'tang o pleurent les sarcelles, debout, son front fivreux contre le marbre des colonnades, aspirant avec avidit le vent charg de brume. Honteuse, elle se surprenait convoiter les bras musculeux des jardiniers ou les mollets charnus des valets de chambre. Parfois, elle pensait aussi se remarier. Alors un fantme connu, trs ple, avec un doux sourire plein de reproches, se dressait devant ses yeux pouvants, pour lui rappeler qu'elle lui avait jur son lit de mort de ne jamais laisser souiller sa couche par un autre homme. Ainsi, l'oeil cercl de bistre, le facies tortur par de nvriques spasmes, elle languissait et s'tiolait, cette Mimalone condamne au clibat par un serment irrvocable. III C'tait par un aprs-midi de la fin-printemps. Le ciel, dans la chaleur torride, semblait une fournaise chauffe blanc; les libellules maraudaient par les nymphas des eaux figes, les nids s'gosillaient dans les claires frondaisons; une langueur amoureuse passait dans l'air alourdi. La comtesse Diane, mlancoliquement accoude sa fentre, laissait errer ses regards distraits par la campagne verte. Soudain une scne inopine attira son attention. Derrire un buisson bas de caryophyles, Tom et Giselle, ses lvriers favoris, se copulaient librement au soleil. La comtesse ferma la fentre et rentra rveuse. Depuis ce jour-l, Tom, le beau lvrier d'cosse, gorg de friandises, ne quitte plus sa matresse. Diane a presque repris ses fraches couleurs d'autrefois. Et, lorsqu'elle va, deux fois par jour, orner de thyrses de roses blanches la tombe de son mari, elle s'agenouille et prie, en rptant avec conviction: Je jure que jamais un autre homme ne souillera notre couche. _Deuxime Soire_ _La Haye gris de perle o se fondent les faades closes. Poudroye au znith la blanche incandescence d'un soleil pierrot. A travers les mirances du lac, coeur de la ville, les maisons doubles pic se fuslent vers les aqueuses profondeurs._ _Casqu de cuir, la face ronde, bistre et rase, sauf l'unique barbiche en pinceau, un pcheur offre aux repltes boutiquires des phoques vivants. Et dans les mannes qu'il dsigne, c'est d'huileuses luisances sur les btes oblongues, sur leur pelage de souris, et de petits yeux doux qui s'effarent, et de flines moustaches._ _Au fond du landau pers se ploye Miranda gisante, songeuse: des formes graciles, insexues. Elle laisse pendre au dehors une de ses mains haut gantes de chamois; l'autre effile l'ultime mche de sa natte blonde, blonde ainsi que du chanvre nouvellement roui. Et la natte paisse lui sinue prs le cou, prs l'oreille exsangue, minuscule, o pas un bijou ne se darde. Mais deux saphirs agrafent le col roide de sa robe en peluche couleur de fer. Et, aux cassures des plis, l'toffe met des lueurs de clair acier. Ce qui la sertit comme d'une armure jusque son nigmatique visage burnen. N'apparaissent point ses pieds sous la peau d'ours brun qui, depuis les genoux, la couvre._ _Hors la ville. Les juvniles bouleaux s'rigent blancs sur le tapis roux des pelouses. Un feuillage poudrederiz qui de haut, coquettement, et semble voir, et frissonne. Comme un boudoir aux multiples colonnes blanches, aux moquettes rousses. Sans oiseaux. Silencieusement._ _Dedans. Le Vyverberg. Ses arbres massifs qu'unissent les branches touffues. Le soleil s'y tamise, choit, macule le sol de taches violettes, d'un violet violet si peu, mauve presque. Et les maisons rougetres regardent par les chssis de leurs fentres blanches ainsi que par des yeux quadrangulaires, des yeux de statue, sans pupilles._ _Sous une vitrine de muse, les maux de Limoges et leur lectrique blafardise, et leurs ciels orageux aux tons d'encre crase; plus loin, la canne d'un historique monsieur avec pomme en porcelaine de Saxe._ _De Rembrandt: un rayon saure qui glisse dans un temple fantastiquement brun, un rayon saure o se lve la main du grand prtre en dalmatique d'orfroi, o parat la Vierge en habit d'azur, et Simon qui offre un Jsus chair, et saint Joseph porteur de colombes._ _Les dunes. De montueuses ondulances blondissantes; accroupies et rondes comme les croupes d'un btail gras; et presses en un grand troupeau; innombrables._ _La mer. L'immense nue; et qui bave. Dans sa peau d'argent des madrures s'talent meraude, comme des prs; o parfois surgissent des crtes savonneuses qui vont et s'panchent._ _Et par-dessus s'incurve le firmament, la toujours incommence page blanche._ _Miranda descend. Aux bras de ses chers initis elle s'appuye et ses lvres rostres sourient la fracheur bruissante de l'air; et ses sourcils broussailleux, ples, se froncent la gifle sale de l'embrun. Elle dit. Sa voix de l'Ailleurs, trs basse, domine la grondante mer._ _--Il me plat que ci nous seyons et que nos yeux se prlassent contempler cette bouillonnante folle qui veut sortir toujours d'elle-mme, s'efforce et ne peut... l'humaine! tandis que vous me lirez des contes dans le blanc Eucologe. Voici que je vous ai convis la symphonie des septentrionales blancheurs._ _Et c'est la transfiguration blanche des choses. Un illuminement s'lve l'extrme limite des flots; et il s'pand. En toutes les teintes il s'immisce et transparat. Mme les brumes gris de perle, vers la ville, il les gouache de blancheurs lactescentes. L'cume des vagues semble des claboussures de craie, et des lueurs blanches se glissent aux flancs rebondis des barques goudronnes, aux rondeurs des vergues et des mts. Elles posent lourdes sur les cornettes empeses des matelotes; elles ternissent l'argent qui brille au loin tendu sur la nappe de mer ensoleille._ _Parmi les maisonnettes de plaisance construites en bois dans les dunes et dont les maigres jardinets s'tiolent derrire les paillassons qui les protgent des sables, il se prsente une demeure basse, pristyle._ _Miranda pousse la barrire de bronze ouvrag, et aux fleurs marcescentes du minuscule parterre elle laisse un pitoyant regard._ _L'intrieur de l'unique salle tout en sapin vernis qui mire comme une laque. Miroir froid et sombre, aux perspectives crpusculaires o s'trcissent les profils des tres._ _Des fourrures blanches, blanches et grises de monstres polaires cachent le plancher. Les pas y plongent. Une portire de velours blanc lam d'argent tombe et se plisse pleine d'ombres bleuissantes._ _Du ct de la mer ce n'est qu'une glace sans tain encadre de soie neige. Et sur des trteaux de sapin vernis, des fourrures encore, des lits de fourrure pour le repos._ _Miranda retire ses gants qui tombent ainsi que des oiseaux tus; et gisent._ LA FANZA I Elle se faisait appeler, dans le monde de la haute noce, du nom italianisant de la Fanza, cause de son teint qui semblait bruni par le soleil de Naples et de ses larges prunelles noires qui vous assassinaient, au coin des carrefours, comme des escopettes dans les fourrs des Abruzzes. Elle tait ne pourtant dans le dpartement de l'Indre-et-Loire, o on la maria ge de seize ans peine un certain Verdal, avou honorable et quinquagnaire, qui la laissa, au bout de quatorze mois de mariage, veuve avec un petit garon sur les bras et dans une situation de fortune trs problmatique. Quelque temps aprs, lasse de cette vie de province triste et monotone, hante par des rves de luxe et de jouissances faciles, elle se laissa emmener Paris par un sous-prfet dgomm, qui bientt l'abandonna pour pouser la fille d'un riche marchand de la rue du Sentier. Comme ses vingt ans venaient d'clore, que ses grands yeux piquants emportaient le coeur, que sa chevelure, sans lui battre les talons, lui devait bien descendre plus bas que les hanches qu'elle avait rondes et dansantes, les occasions de jeter le peu de bonnet qui lui restait par-dessus les cabarets la mode, ne lui manqurent pas. Elle fut tout de suite cote trs haut la Bourse de la galanterie, et les respectables baronnes, qui font si fructueusement la traite des blanches au nez et la barbe de la police, lui proposrent des affaires d'or. Bientt tout pacha fuyant la pendaison, tout boyard en train de manger ses terres, tout rastaquoure et tout philosophe du tapis vert ayant quelques prtentions au respect de ses contemporains, brigua l'honneur de dposer des poignes de louis sur le marbre rose de la chemine de sa chambre coucher. Elle eut son htel tout comme une actrice _onze cents_ francs d'appointements, des valets en culotte courte et des cochers d'une obsit invraisemblable. Alors commena pour la belle Fanza une priode de splendeur qui dura plus de dix ans. Ce fut l'histoire banale de toute jolie fille tombe sur le pav parisien avec trs peu de scrupules et beaucoup de poitrine. Elle eut des toilettes ruineuses, des chapeaux extravagants, des toffes orientales faire loucher un shah, dans son salon, et dans son boudoir, des glaces de Venise bordes de pierreries pour y admirer la chute majestueuse de ses reins. Elle eut mme de l'esprit, de cet esprit soi-disant parisien qu'on trouve en suant des crevisses dans l'atmosphre fade des cabinets particuliers. Les jeunes pschutteux, avides de gagner leurs perons, et les vieux viveurs, jaloux de leur renomme conquise, se disputaient la gloire de payer ses notes de couturier, ses villas Nice et ses cottages en Normandie. Bref, au milieu de toutes ces griseries de la victoire, elle doubla, sans s'en douter, l'poque lamentable des rides opinitres, des dents branlantes, et des cheveux qui s'en vont tristes comme les feuilles d'automne. A vrai dire, elle avait pleinement le droit de ne pas s'en douter, car, malgr ses trente-quatre ans, sa peau tait parfaitement lisse et marmorenne, ses dents d'une blancheur insolente, et, de sa charmante tte de vierge du Giorgione, tombaient des cascades de cheveux capables de dfier les peignes les plus meurtriers. On se souvient que la Fanza avait un fils de son mariage. Cet enfant fut lev par une vieille tante. Sa mre le vit une seule fois l'ge de huit ans, puis elle ne s'occupa de lui que pour envoyer quelque argent et des lettres pleines de cette fausse sentimentalit commune aux filles. La vieille tante, voulant cacher au fils la conduite de sa mre, l'avait fait engager dans un rgiment d'Afrique, o il tait dix-neuf ans sous-officier. S'tant distingu lors de la dernire insurrection, il obtint la mdaille militaire, mais par malheur ses blessures l'obligrent de quitter l'arme. A cette nouvelle, la Fanza se sentit prise d'une subite et incommensurable tendresse maternelle, et elle rsolut de renoncer aux douceurs de l'amour salari pour consacrer le reste de son existence au bonheur de cet enfant abandonn. Aprs avoir vendu son htel, ses bijoux et ses attelages, elle se retira, en Touraine, dans une proprit offerte jadis par un dput de la droite. Voil comment la belle Fanza redevint Madame Verdal, veuve d'un honnte avou, mre de famille exemplaire, dame pieuse et charitable. II Philippe tait un beau jeune homme de dix-neuf vingt ans, la moustache fine, avec une taille de demoiselle, et des yeux de colombe. Ne se doutant gure du pass de sa mre, qui inventa mille ingnieux mensonges pour lui expliquer leur trop longue sparation, il se mit l'adorer avec toute l'ardeur d'un coeur rest ferm jusque-l aux expansions familiales. La Fanza, de son ct, tait littralement folle de son fils, de son beau Philippe. La proprit o l'ancienne courtisane rsolut d'expier ses pchs mignons tait une charmante villa aux contrevents verts autour desquels couraient comme des reptiles les volubilis et les capucines au calice sanglant. Un petit bois croissant l'aventure l'enveloppait du mystre exquis de ses ombres fuyantes. Dans le recoin le plus obscur, sous le parasol d'un grand polonia, les gazouillis des piverts se mlaient au tintement de l'eau que l'urne d'une nymphe versait dans le petit bassin de marbre rong de mousse et de jaunes lichens. La mre et le fils menaient l depuis plusieurs mois une vie douce et paisible. Ils avaient l'un pour l'autre des petits soins frisant parfois le ridicule, des tendresses excessives entrecoupes de feintises de bouderie. La Fanza avait compltement oubli son existence d'autrefois: les tribunes des courses et les baignoires des petits thtres, les cavalcades dans les Pyrnes et les parties de yacht Trouville, les grands dners dans son splendide htel du parc Monceau, et les petits soupers au cabaret, o les carafes de champagne et les chartreuses de toutes couleurs rendaient les innarrables boudins plus btes que nature. Elle avait mme fini par se figurer trs sincrement avoir t toute sa vie une sainte femme. Cependant, malgr toute leur tendresse mutuelle, l'intimit, cette intimit franche et pleine d'abandon, entre la mre qui a fess son enfant et l'enfant grandi sous les jupes de sa mre, ne venait pas. Et c'tait naturel. La Fanza avait vu son fils, depuis sa fugue avec le sous-prfet, une seule fois comme on sait, une poque o l'enfant n'tait encore qu'un moutard. Elle le revoyait tout coup grand jeune homme avec des moustaches terribles et une balafre martiale sur la tempe. Pour le fils, la mre tait une trangre, on aurait pu dire qu'il la voyait pour la premire fois. Aprs cela, on s'expliquera facilement pourquoi se surprenaient-ils par moment se dire _vous_, avoir dans leurs relations des rserves incomprhensibles et des politesses inutiles. Madame Verdal avait dpouill la Fanza, l'htare tait dfinitivement morte en elle. Sa toilette fut svre: des robes de soie noire avec garniture de jais. Trs peu de bagues et des boucles d'oreille d'une ravissante modestie. Elle adopta pour coiffure les bandeaux plats et eut pour tout fard l'honnte poudre de riz. Avec une pareille conduite et des rentes trs srieuses, on s'imagine que les voisins de campagne ne pouvaient pas lui refuser leur estime. Parmi les belles relations de l'ex-courtisane, il faut placer, au premier rang, la famille Mouflet, compose du papa variste Mouflet, ancien notaire, provincial insipide atteint d'une manie incurable de calembredaine; de la maman Olympe, femme honnte et respecte, qui n'avait eu pour amant que les trois ou quatre clercs de son mari, et de leurs trois filles, pas mal tournes, ma foi, pour des filles de notaire. Mademoiselle Clmentine surtout, l'ane du couple Mouflet, et t mme fort bien de sa gracile personne, sans ces odieuses robes de vigogne caca d'oie sorties de la boutique de quelque Worth de sous-prfecture. Deux grands yeux effars sous un casque de cheveux d'un chtain convenable; avec a, une gorge de dix-sept ans qui avait l'air de vouloir tenir ses promesses. L'ex-courtisane et la famille du notaire allrent souvent les uns chez les autres pour prendre des tasses de th, jouer aux jeux innocents et fausser quelques airs d'opra sur des pianos plus ou moins mal accords. Philippe, qui n'avait pas appris tre difficile en matire de toilette dans ses chasses au Kroumir, trouvait fort son got la robe vigogne de Mademoiselle Clmentine, tout en lui prfrant les trsors qu'elle cachait. Mademoiselle Clmentine, de son ct, ne se sentait pas une insurmontable aversion pour les moustaches brunes. Inutile de dire que le couple Mouflet dcouvrait tous les jours de nouvelles qualits au fils unique d'une mre jouissant d'une rente de cinquante mille livres. On se faisait donc la cour honntement, sous les yeux de la Fanza, qui ne se doutait de rien. Un soir de juillet, la famille Mouflet se trouvait runie au grand complet, dans la salle manger de l'ex-courtisane. Aprs quelques polkas tapotes par la cadette et des propos oiseusement changs, le tabellion proposa, vu la chaleur insupportable de l'atmosphre, une flnerie sous les frondaisons rafrachissantes du jardin. Toute la socit accepta avec empressement. La soire tait superbe. La pleine lune brillait comme un louis d'or fantastique dans un ciel sans nuages. Ils se dispersrent par les alles o s'allumaient parfois, dans la mousse, des vers luisants. La Fanza cherchait son fils depuis quelques minutes, lorsqu'elle crut distinguer dans le recoin le plus sombre du jardin, sur un banc de pierre, deux ombres enlaces. Elle s'arrta, aux aguets. On aurait dit vraiment qu'un bruit de baisers se mlait au clapotis de l'eau tombant dans les vasques de marbre. Retenant son souffle, elle avana jusqu'au banc de pierre, derrire une haie de rosiers rouges. Son fils Philippe tait en train de murmurer les choses les plus douces l'oreille de Mademoiselle Clmentine. Alors un sentiment trange envahit le coeur de l'ex-courtisane; elle eut un moment de vertige, puis ses prunelles se dilatrent et, suffoque de colre, se dressant de toute sa hauteur devant les pauvres amoureux compltement ahuris, elle apostropha Mademoiselle Mouflet en des termes virulents: --Elle tait vraiment bte pour ne pas s'tre aperue depuis longtemps qu'on venait l pour lui voler son fils. Avec a qu'elle donnerait son argent pour nourrir un notaire tar et ses tranes de filles. Et la mre Mouflet donc, une pas grand'chose qui couchait avec ses domestiques! Tout le monde le savait dans le pays. Ils feraient bien tous ces pans de ne plus mettre le pied chez elle, elle les flanquerait la porte coups de balai... S'oubliant compltement dans sa colre, Madame Verdal redevint la cascadeuse d'autrefois et accabla la famille Mouflet accourue au bruit de la dispute des plus ordurires invectives. M. Mouflet emmena sa femme et ses filles mortes de peur, aprs avoir rpondu par une tirade indigne. Philippe se tenait debout, les yeux hagards, ne comprenant pas. La Fanza rentra chez elle dans un tat d'exaspration indescriptible. Elle pleura, sanglota, se roula sur le tapis, la bave aux dents. Puis, se levant soudain, elle se mit embrasser son fils pleine lvre, en riant comme une folle. III Aprs une bouderie de quelques jours la mre et le fils se rconcilirent avec un regain de tendresse. Et ce furent tous les jours de longues promenades travers champs d'o l'on revenait pareils des amoureux de la veille, avec des touffes de gents plein les mains. Le matin, ils partaient des heures entires cheval, sous bois, et le soir par les clairs de lune romantiques, ils allaient rayer en canot les eaux calmes d'un tang voisin. Chose curieuse! Depuis l'aventure du jardin, un changement notable s'opra dans les habitudes de la Fanza. Brisant avec l'attitude svre adopte depuis sa conversion, elle jeta aux orties le froc inlgant de la femme honnte pour arborer de nouveau les toffes ruineuses aux couleurs voyantes, les chapeaux aux plumes d'autruche et les gants de peau de daim trs montants. Les bijoux dont elle n'avait pas voulu se dfaire, furent retirs de leurs crins de velours grenat pour parer ces mains longues et fines et son cou royal. La poudre de riz ne suffisant plus son embellissement, elle s'est souvenue des fards subtils et des aromates prcieux qui donnent la jeunesse. Elle eut des soins particuliers pour la toilette des dessous dont elle savait toutes les perfidies: des dentelles anciennes sur des chemises de soie, des bas rose ple bouffettes o les diamants dardent les feux de leurs facettes. Le mobilier modeste de sa chambre coucher et de son boudoir fut compltement chang. Se ressouvenant du faste excitant de son alcve de courtisane, elle s'entoura de meubles bas et moelleux qui enlacent comme des bras voluptueux, de tissus syriens, de tapis de Karamanie et de peaux mouchetes de tigre o frtillent les pieds nus tendus aux baisers vibrants. Des parfums brlrent continuellement dans des cassolettes aux riches ciselures et des brasses de roses blanches mlrent leur dernier souffle aux tideurs des troncs d'arbres crpitant dans la haute chemine. La toilette de son fils l'occupait aussi normment. Elle disait: a n'est pas chic, ou, a t'habille bien; cette redingote fait des plis dans le dos, ou, ce veston te sangle bien. Elle lui faisait la raie et lui passait ses moustaches au cosmtique tout comme ses amants de coeur du temps qu'elle tait entretenue par des financiers obses. Parfois, le soir des heures indues, elle l'appelait dans sa chambre coucher, et l, aux clarts vacillantes des bougies roses, son corps sculptural peine abrit par la chemise de batiste aux chancrures hardies, se campant d'aplomb devant la haute glace de son armoire en bois des les et faisant saillir ses seins blouissants et la courbe insolente de ses reins de statue elle disait son fils, avec des regards incitants: --N'est-ce pas que je suis belle encore! N'est-ce pas que tu serais fou de moi si je n'tais pas ta mre? Puis elle riait aux clats en faisant scintiller la splendeur burnenne de ses dents de fauve. Nonchalante, enlaante, onduleuse et fline, elle venait s'asseoir sur les genoux de Philippe, qui, la rougeur au front et de la luxure inconsciente dans l'oeil, osait peine la regarder. Aprs avoir pendant quelques minutes tortill les moustaches de son fils, bais ses lvres plies et ses cheveux soigneusement calamistrs, elle se roulait sur la peau de tigre qui lui servait de descente de lit, croquait quelques biscuits, vidait d'un trait un verre de porto, puis d'un bond de gazelle s'lanant sous les draps bords de points d'Angleterre, elle fermait dlicieusement ses paupires lisses aux cils longs et frisottants, disant avec un lger remuement de lvres: --Allez vous coucher, monsieur, il est tard et j'ai sommeil! Quant au pauvre petit coeur de Philippe et ses nerfs rvolts, leur tranquillit tait dfinitivement trouble. Il partait souvent, avant l'aurore, sur des chevaux rtifs, par les plaines, sans trop savoir le but de ses courses aventureuses, ou il allait tirer les canards sauvages pendant des journes entires dans des marais typhodes. Inquiet, fantasque et irritable, il cherchait depuis quelque temps des motifs ridicules de fcherie sa mre, disant que cette vie d'oisivet finissait par l'exasprer, que c'tait honteux pour un jeune homme de son ge, qu'il retournerait au rgiment _pour sr_! Puis, c'taient des scnes attendrissantes, des larmes, des pardons implors, des protestations d'amour filial suivis de longues caresses et de baisers pms sur la bouche. IV Ce jour-l, ils avaient dn--une fantaisie de la Fanza--dans le petit boudoir tendu de satin mauve. Un triste crpuscule ple filtrait travers les vitres de l'troite fentre. La Fanza avait dit: N'allumons pas les bougies, cette pnombre est bien douce. Lui s'tait tu avec un sourcillement vague. Des senteurs de magnolia flottaient dans l'air paissi. Elle alluma une cigarette de dubque, lui sa pipe de troubade. Prs de dix minutes s'coulrent dans un silence embarrass. La Fanza, sans dtourner la tte, dit: --Vous tes soucieux? --Non. Quelques minutes de silence encore. Soudain, raidissant ses membres dans un effort suprme, la Fanza tomba sur les genoux de son fils et, l'enlaant furieusement, elle lui dit presque sur les lvres: --Philippe, tu ne m'aimes pas! Il baissa la tte sans rpondre. Alors, elle se leva d'une secousse brusque, marcha fivreusement par la chambre; puis, s'arrtant net, elle dit d'une voix sourde: --Oh! mon Dieu, que c'est affreux! Il faut que a finisse. coute-moi, Philippe; tu le vois, tu le sens, je t'aime; et ce n'est pas l'amour d'une mre que j'ai pour toi, mais d'une femme prise, d'une matresse, entends-tu? Oh! oui, je te veux et tu seras moi! Elle ricana comme une insense, puis elle reprit: --Je suis ta mre; aprs? la belle affaire! Est-ce que je te connais, moi? Je t'ai vu sept ans une seule fois; tu es un tranger, un joli garon, et tu m'as tourn la tte... Avec a que tu ne me dsires pas, toi! Mais regarde-moi donc, je suis belle comme vingt ans! Ah mais, il y a la morale. Oh! la morale! Je m'en moque! D'ailleurs tu ne sais pas, ta tante t'a tout cach... j'ai t... entretenue, j'ai t... cocotte, comme on dit! Tous mes biens, tes biens viennent de l... Tu n'aurais pas le droit de faire le scrupuleux. Nous sommes dans la boue, Philippe, restons-y... Il la regarda stupfait. Elle continua, de plus en plus surexcite: --Tu m'as vue en chemise, tu sais que j'ai une poitrine superbe que des princes payeraient au poids de l'or... Nous allons tre heureux, mon Philippe. Veux-tu? Oh! je t'aimerai va, et nous mourrons ensemble... d'amour... Elle se rua sur son fils avec des gestes de Mnade, et, l'emportant dans ses bras nerveux, elle se roula avec lui sur la chaise longue, lui soufflant au visage la griserie de son haleine. Il se sentit perdu dans un anantissement voluptueux. Puis, soudain, se dgageant de cette treinte dans une crispation dsespre de sa volont, debout et roidissant le jarret, il regarda autour de lui avec des yeux hagards. La Fanza absolument hors d'elle se rejeta sur son fils. Alors, les traits contracts, la bouche effroyablement crispe, Philippe saisit un poignard japonais dont la lame effile brillait sur un guridon aux plaquis bizarres, et la frappa violemment au cou. Elle tomba sur le tapis, sans un cri, en perdant des flots de sang. EN GARE Encore quatre minutes. Le brigadier glissa sa montre d'argent entre deux boutons; l'autre gendarme se leva, balanc par le mouvement du train, forc se maintenir contre le matelassage du compartiment. Au prvenu, le professeur Lucien Tordrel, cette annonce de la gare proche fut un soulagement. Douai, la cour d'assises, cela voulait dire la fin de la dtention prventive, des angoisses. Il rsume en lui-mme son plaidoyer, il reprend les phrases chefs qui en seront les points de repre. Amplement construites la manire de Bossuet, elles rsonneront puissantes sous le plafond sonore des grandes salles judiciaires. Elles diront d'abord la passion folle pour Alice, l'lve riche, les hardis espoirs du rptiteur pauvre, ses respectueuses timidits. Alors les priodes narratives iront amollies avec des tendresses dans les substantifs, des motions dans les pithtes la Zola, genre _Faute de l'abb Mouret_. Lucien Tordrel s'imagine dj les dbitant, ple, droit dans sa redingote svre, blanchie d'usure. Et il garera ce geste lent vers l'auditoire, pour les dames. Quant aux jurs, des parvenus, enfants de leurs oeuvres, eux aussi, ils sympathiseront ses obligatoires humilits de pdagogue misrable. L, des amertumes, deux ou trois propositions mordantes la Valls.--Sur l'enlvement, peu de chose. En quelques mots trs simples, concis, il s'avouera coupable: il appuiera ironiquement sur le terme technique dtournement de mineure en homme qui estime la justice humaine une stupidit invitable comme les averses imprvues ou... la chute bte d'une tuile sur un chapeau neuf.--Pour le reste, la fin du plaidoyer, du Proudhon, rien que du Proudhon, du Proudhon de toutes les oeuvres. Ce passage dbutera par une croquade magistrale de la socit actuelle: une moisissure. Il fltrira la rprobation hypocrite des amours libres; et alors s'lveront les grandioses prosopopes de la Prostitution et de l'Adultre. Et tout se conclura par un dilemme, le fameux dilemme, un dilemme triomphal pos avec une fatigue dans la gorge, en approchant le mouchoir des lvres par un geste automatique, quasi-somnambulesque. Certes, Tordrel ne laissera pas l'ami Peyrebrune le soin de sa plaidoirie. Cet avocassier sans talent bafouillerait en d'obscures chicanes. Une condamnation d'ailleurs serait profitable: l'affaire s'bruitera, la presse reproduira sa dfense; il entrera dans le journalisme par la grande porte. Avenir superbe. Et il achvera _les Veules_, des posies. Ce livre le posera, l'enrichira. Alice partagera avec lui la gloire, le bien-tre, elle qui a tout sacrifi, famille, rputation pour son amour. Peut-tre sera-ce un asservissement pnible: traner partout cette femme avec soi?--Mais non: elle se montre intelligente et dvoue.--A quand les dlices des premiers revoirs et les frmissements infinis de leurs chairs nues?... Aprs une succession de sourds tamponnements le train pose. Le brigadier se penche la portire; puis il prvient Tordrel: --M. Peyrebrune est l. Peyrebrune, le grand Peyrebrune, l'homme aux favoris blonds se prcipite, serre la main de son ami, criant: --Excellentes nouvelles, mon cher, une ordonnance de non-lieu. --Comment? --Eh! oui. La petite Alice a couch avec Bergelette, avec de Bovardy, tu sais, le lieutenant de chasseurs, le pschutt du pschutt. Dans la perquisition on a trouv des lettres d'un brlant, d'un incendiaire! tu n'as pas ide... Et il narre toutes les dmarches faites par lui pour obtenir cette perquisition. Il parle, il parle, fier de son succs. Lucien Tordrel sourit par contenance. Aux premiers mots qui anantissaient l'arrangement de sa vie, son unique passion, il s'est senti hors les choses, trs loin de tout, dans un abandon. Les racontars prolixes de l'avocat sur les cascades de sa matresse l'abrutissent, lui tuent l'avenir. Parfois il proteste: Allons donc! aux dbauches trop invraisemblables. Et bientt il n'coute plus, les paroles de son ami lui semblent adresses un autre. Cependant dans sa poitrine, dans ses membres un nervement s'exaspre, rapide. Pris de rage, il projette: --Sacre garce! Et un spasme le secoue des pieds aux mchoires, se vient loger l, dans les dents qu'il maintient serres. Tordrel se navre du discours et du travail perdus, puis cette dsesprance, la suite d'un pareil scandale, il ne pourra plus donner de leons. La misre alors; ou bien, aprs le triste voyage par les ocans mornes, la classe faite aux ngrillons l-bas, entre quatre murs blanchis, loin de l'art, de la clbrit, irrmdiablement. Mais ces images trs vite se dissipent. Il ne pense plus qu' elle, son air languissant, son enfantine moue. D'autres maintenant possdent cette chair d'amante. Dans les garnis d'officiers, tendant sa bouche aux moustaches aigus, il la voit, et il souffre de chaque pose qu'elle a d prendre, de chaque membre qu'elle a dcouvert, impudique... sole d'aprs les dires... Elle se dessine moqueuse devant son regard, sur la bielle terne de la locomotive, dans l'eau qui pisse dru de la chaudire, elle clate de rire avec le grsillement d'un charbon qui choit, s'teint. Une rage envahit Tordrel. Il lui pousse des envies de meurtre. Et toujours la vision acharne d'Alice se laissant trousser les jupes. Peyrebrune conte sans fin. Une histoire d'auberge, maintenant, o elle a t surprise. Lucien pense: Elle retira son corset en dgrafant le busc par le bas; et sur le ventre, la chemise toute plisse apparut avec les seins pointant au-dessus. Une odeur de propre, d'lgance s'est mise et, dans cette chambre qu'il se reprsente toute imprgne d'elle, il ne se trouve pas, lui. Elle, bte en rut, se livre aux embrassements d'un monsieur gn et content de soi. La poitrine de l'amant s'enfle et s'affaisse avec une douloureuse prcipitation. De mauvaises sueurs le baignent, fluent de sa nuque le long du dos. Ses articulations se contractent en un ramassis, en un tassement de nerfs, en une tension de rage pour quelque effort norme. --Sacre garce! a le soulage ces _r_ qui sifflent entre ses mchoires serres. C'est un peu l'puisement de cette inutile contraction qui l'treint, torturante. En lui-mme un drame si vivant se joue que le monde externe lui semble factice, artificiel, arrang: la verdure, terne; les arbres, bleus comme dans les antiques paysages; le ciel, une lumire fausse, chimique; le mchefer de la voie, un peinturlurage noir; les rails, des traits de plume; les tunnels, une btisse de carton, un jouet. Et il s'efforce tendre ses ides ailleurs, fuir l'pouvantable fantme de sa matresse pme sur un divan sale prs un noceur en joie. --Sacre garce! Ensuite il s'attarde lui deviner des tares, la trouver laide pour se btir un motif d'indiffrence. Des taches rousses lui maculaient la gorge, le visage; son front avait des rides; mais ses yeux, mais ses hanches, mais ses lvres, ses lvres dans la moustache du soudard! Peyrebrune conte encore. Sous l'immensit vide du hangar les moineaux batailleurs voltent, ppient. Il rsonne un cliquetis de clefs, le roulement d'un chariot bagages et, continue toujours, l'activit agaante de la sonnerie lectrique. _Troisime Soire_ _Au couchant, devers la Roche du Dragon, un dernier sillage ocre et crte de coq. Puis la nuit sur les aulnes, les barques amarres, l'eau virante et mtallique._ _La terrasse est en surplomb sur le fleuve qui la mine._ _Incitatrice et muette rampe l'ombre. Sur la rive et sur l'eau rampe l'ombre incitatrice et muette._ _Des fredons l-bas_: _Fliesse, fliesse, lieber Fluss! Nimmer werd' ich froh!..._ _Un bateau remonte vers Cologne._ _Mlancolique le limbe de son fanal en l'eau virante se brise._ _Mlancolique le son fl de sa cloche contre les chos des combes se brise._ _La terrasse est en surplomb sur le fleuve qui la mine._ _Des fredons l-bas_: _So verrauschte Scherz und Kuss, Und die Treue so!..._ _Incitatrice et muette rampe la nuit._ _Des fioles de vin du Rhin encombrent la table de noyer._ _--Voici notre th, cette vespre, dit Miranda en remplissant les coupes dichromes tige grle._ CRESCENDO _MI_ Satisfait d'avoir vcu sans ennui les jours de sa permission, et tracass pourtant de son retour la caserne, Gustave Prescieux pntre dans la gare et s'achemine par les groupes de voyageurs qui causent. Sous les arcades de fer trs hautes, roulent les chariots bagages et bourdonnent les recommandations dernires; parfois claque le bruit humide d'un baiser. Et la sensation d'un vide point le jeune soldat, la navrance d'tre seul parmi la foule, sans un camarade pour les adieux. Mme l'ami Lon a repris son travail le matin, malgr les fatigues de leur nuit noceuse. Alors la vision reparat des filles qu'ils pilotrent ensemble la Boule-Noire, Augusta et Clmentine, deux belles brunes trs drles et pas rapaces. Afin de perptrer cette fredaine, Gustave a quitt son pre vingt-quatre heures plus tt que ne le contraignait son ordre de route. Maintenant, de cette vigoureuse dbauche, de cette manifestation virile qui l'enorgueillit, seuls les dplaisants souvenirs le hantent: le tenace rappel d'une tare scrofuleuse en sillon sur le cou d'Augusta. A peine, d'ailleurs, la remarqua-t-il dans l'intimit du plaisir. Et il imagine encore son embtement chez le mastroquet du boulevard Clichy, tandis que Lon, un ardent politique, grimaait de sa face plotte et hurlait des injures contre les patrons, avec menaces de les coller la muraille, une fois pour toutes, au jour trs prochain de la revanche. Lui, Prescieux, une fois libr du service, rgira sa petite ferme en compagnie de son pre, sans autre matre. Et de la rvolution il se moque. Vaines diatribes, cela, bonnes au plus gueuler devant les zincs pour se montrer crne. Arriv la consigne, Gustave s'explore les poches: un dcime est exigible pour solder le dpt de sa valise qu'ils firent Lon et lui, avant les ripailles, se trouvant dj sols. Mme il ne se rappelle plus ce qui se passa; mais il n'a point d omettre son habitude de confier l son bagage, chaque fois qu'il vient flner quelques heures Paris. Cette conviction le rassure, bien qu'il ne russisse pas dcouvrir dans sa veste neuve de civil le reu de la consigne. La percale des poches encore empese et glissante aux doigts recle sans doute, en quelques plis inaccessibles, le bulletin. Et, malgr tout, ce costume accapare son admiration. Une fameuse emplette. Le pantalon bleutre, trs large du bas, moule gracieusement ses cuisses solides et rondes, et la veste commence par un grand collet rabattu qui dgage le cou. Cependant, il ne retrouve rien; et il commence s'nerver, craindre. La valise renferme son uniforme. Rentrer la caserne en civil, c'est encourir une punition svre. perdu, agitant dans les goussets ses pouces et ses index, il ne ramne que des enchevtrements d'inutiles objets. Sa feuille de permission lui remmore les peines disciplinaires dont il deviendra passible. Il retourne ses poches: des sous roulent jusqu'au milieu du hall prs les guichets, sous les falbalas d'une dame. A leur poursuite il court; et, comme il se baisse pour les ramasser, la dame a peur, sursaute, l'appelle imbcile. Cette insulte le peine. Enfin, aprs beaucoup d'hsitations, il se dtermine interroger le garde des dpts, et il lui conte sa msaventure. Le garde, un gros dont le ventre se bombe sous un gilet boutons d'tain, se montre trs obligeant. Gustave, invit franchir l'tabli pour rechercher lui-mme son bagage, s'lance avec la certitude de recouvrer son uniforme. Rapidement d'abord, minutieusement ensuite, il furte dans les casiers. D'envieuses vnrations le plissent devant les coffres luxueux dcors de mtal poli. Aprs, il s'gare dans un ddale de caisses, d'normes cadres en bois brut. Il se faufile, s'amincit, oublieux des prcautions prendre pour son costume dont le drap s'rafle aux coins saillants et aux ttes de clous. L'image de sa valise, reconstruite trs exacte dans son esprit, ne l'aide pas l'apercevoir relle, et cependant il remue de lourds fardeaux et il se congestionne le visage pour inspecter terre les colis quelque peu analogues au sien. Peines perdues. Il faut sortir moulu, tout en sueur et inaugurer un autre genre de recherches. Dans les estaminets, il passe et se renseigne, dans tous ceux o il a sjourn la nuit. Par del les armures brillantes des zincs; par del les carafons fixs dans les sextuples casiers de maillechort, les limonadiers l'accueillent affablement, lui tendent pour une amicale poigne de main leurs gros bras velus qui saillissent des chemises blanches. A ses questions, tous s'intressent; quelques-uns se tmoignent si aimables que Gustave juge obligatoire de consommer. On ne retrouve rien. Cependant une dfiance l'gard de ces commerants rputs filous s'engendre des espoirs dus. Sous les empressements, le simple dsir de conqurir la pratique se devine. Et cette ide s'implante dans l'esprit du militaire: on lui garde son uniforme pour le contraindre rester Paris et renouveler la noce qui enrichira ces gens. Aux dngations continuelles et pareilles, il rpond avec colre. On finit par le mettre la porte d'un caf de Montmartre, brutalement. Et l'heure du dpart immine; Gustave, dsol, court l'embarcadre. L, des terreurs l'empoignent. Il se trace le sergent dlateur, le colonel brusque, le conseil de guerre impitoyable. Retourner chez son pre, dserter, ce lui semble tre le prfrable parti. Et passent deux gendarmes flanquant un tringlot qui tire sur son brle-gueule, flegmatique. Prescieux songe: sa fuite servirait seulement accrotre la rigueur de la punition. Abattu, terrifi, il s'affale au banc d'un wagon de troisime.--Le train crache, siffle et tout cahote, par secousses. _SOL_ La comparution devant le conseil de guerre s'impose certaine, invitable, fatale. Pourtant, dans la vie civile, sa peccadille ferait sourire sans courroucer. Et les institutions sociales qui astreignent au dur asservissement de la loi militaire, il les maudit. Si encore ses parents taient plus riches, il ne souffrirait qu'un an. Il regarde dfiler les murs noircis et abrupts au long desquels stationnent des suites de wagons. Des btisses surplombent jaunes, minables, sans ornements, perces de fentres o des femmes cousent, o fument des vieillards hves. Et il regrette n'tre pas femme ou vieillard. La fume de la locomotive qui charrie des parcelles de houille vers son visage le force rentrer la tte. Le compartiment lui apparat triste, pauvre. Les boiseries brunes se tachent au fond de femmes en deuil et d'enfants barbouills; dans les box tablis par les dossiers des bancs, des ouvriers s'endorment recroquevills, le derrire tendant leurs culottes de velours. Aux vasistas s'encadrent des coins de banlieue, des terres montueuses, lpreuses de craie, hirsutes d'herbes rousstres; et des toits neufs tout roses s'amassent jusque l'horizon sous des chemines industrielles qui soufflent noir. La dsesprance affaisse Gustave dans son coin. Tout, par ici, se dcouvre laid. Bien plus attrayante la ferme familiale avec les caquetages raisonneurs des volailles qui picorent. Et sa cousine au visage de propret miroitante, aux yeux de limpide faence se dresse, vision charmeuse, liant les gerbes dans la pnombre de la grange. Puis il l'imagine l'curie, et ses bras blancs qui soutiennent les seaux de barbotage. Et ses caresses sur les croupes chaudes des chevaux qui pitinent. Puis encore il l'imagine au seuil de la maison, tricotant, trs calme. On la lui promet en mariage pour plus tard, aprs le service. Il l'aime bien. A se ressouvenir d'elle ainsi, d'elle, douce et propre, il lui prend une envie de l'embrasser. C'est impossible, prsent. Les ordres brutaux, les injures des sous-off vont de nouveau lui secouer ces chres indolences qui le prennent partout et le possdent insensible par l'admiration muette de ses souvenances. Une pluie striante gaze de gris les villages plats et les clochers pointus, les rideaux d'arbres. Et la crainte du chtiment attendu treint le jeune soldat. Un malaise engourdissant lui enfle la poitrine: rester l, se laisser engourdir par une vague faiblesse qui le sparerait du monde cruel, qui l'endormirait pendant les deux annes de service encore vivre, ce lui semble dsirable. Car l'existence est dure... Lon ne se trompe pas tout fait: un gouvernement aussi canaille devrait tre abattu. Chose ignoble: par la seule impuissance de payer un matre qui instruise, une somme qui dispense, il faut se faire tuer pour les autres, les riches, les lches. Des indignations surexcitent le soldat. Tout pour quelques-uns! Et lui, rien. De mme, son costume si joli parat commun, tandis que les collants anglais, les chapeaux ridicules, les savates pointues et les petits paletots si laids s'offrent lgants et superbes par cela seul qu'ils vtent l'opulence. L'argent vaut tout, dcidment. Et le soleil dore la trame pluvieuse. Les corchures des carrires s'claircissent. Au loin de lourds nuages mauves fuient. La campagne s'gaie. Les herbes se redressent en secouant des gouttes brillantes. Aux fils du tlgraphe des gemmes hyalines s'irisent. Gustave remet la tte la portire. Sur la voie largie les rails s'unissent par de luisantes courbes, vont se perdre sous le hangar en verre o la lumire s'crase, clabousse le bleu du soleil. A gauche, dans les feuillages, les ardoises des toits et des clochers qui s'irradient dnoncent la ville, la garnison. Tout de suite, il descend, ayant rflchi: d'autres, avant lui, commirent la mme faute. En expliquant la chose, on l'excusera sans doute; c'est si simple. Et il se remmore l'allure insouciante du tringlot qu'il vit entre les gendarmes, lors de son dpart. Il faut imiter ce sang-froid, car on n'est plus un gamin. Par hasard, le sergent Berdot, un compatriote, flne devant la buvette, portant sous le bras le cahier du rapport. Prescieux l'aborde avec la certitude de lui entendre communiquer un bon conseil. --Eh bien, tu n'as pas de toupet! s'exclame le sergent. --Si j'suis pas en tenue, c'est toujours pas l'envie qui m'en manque. Et il narre. A mesure qu'il avance dans le rcit il juge sa faute plus grave. Les gestes et les grimaces de Berdot, qu'il guette anxieusement, signifient des blmes ou d'amusantes rflexions suscits par les pisodes comiques, ils ne rassurent pas. --Ce qu'il y a de plus simple, vois-tu, conclut le sergent, c'est d'aller trouver le lieutenant. Justement je vais lui porter le rapport; tu n'as qu' venir avec moi. Mais, tu sais, tu t'es fichu dans un sale ptrin. Plusieurs fois encore, Gustave Prescieux sollicite une rponse encourageante. L'autre ne la donne pas, mais il met des potins de rgiment; il cite des cas disciplinaires; il dit ses chances d'avancement et commente les lubies des suprieurs. Le jeune soldat ressent une haine pour cet homme arriv, certain d'tre reu Saint-Maixent. Il y a des caractres comme a, capables de tout endurer, et bas. Par malheur, lui, se trouve tre d'une autre pte; il ne fera point de platitudes, lui. Les diatribes du rvolutionnaire Lon affluent en sa mmoire: un fameux bougre, ce Lon; aussi tous les patrons le harclent comme le harclent, lui, tous les chefs. Et il voque les nuits passes la salle de police, les consignes au quartier pendant lesquelles on arrache l'herbe des cours en regardant sortir tout flambants les permissionnaires. Les deux soldats longent les boutiques pleines de femmes bavardes et gesticulantes. Au coin de la place, la claire vitrine d'une ptisserie protge des gteaux crmeux, apptissants, des sacs de bonbons faveurs soyeuses, qui prsentent, sur leurs panses, des figures de dames dcolletes et riantes. Et ce spectacle lui fait natre l'image d'un intrieur en fte, la rminiscence de sages ivresses en l'honneur d'une premire communion, celle de sa cousine. Il songe la table illumine, au gteau de Savoie supportant une figurine en pltre, nantie d'un cierge et d'un missel. Un attendrissement lui brouille la vue des choses et assourdit l'intermittente rflexion de Berdot: C'est tout de mme une sale histoire. Maintenant, le jeune homme se complat runir pour un ensemble dlicieux les traits mivres de la premire communiante toute ple en sa blanche robe, coiffe d'un bonnet vieillot qui enserre la mince frimousse de fillette obstinment grave. --Tiens, voil le lieutenant! Et Berdot indique devant un caf des officiers qui causent et qui rient. _DO_ Gustave Prescieux laisse le sergent s'avancer. Un trs jeune sous-lieutenant reoit le rapport sans mouvoir la tte ni rompre la conversation qui hilare ses collgues; puis, les paules encore tressautantes, il feuillette. Quand il a fini, Berdot dsigne son compagnon et s'explique, militairement immobile. Et Prescieux, en tremblant, suppute les motifs capables de pallier sa faute et ceux qui justifieraient son chtiment. Et toujours, la peine lui semble invitable, par logique, bien qu'il possde la trs intime persuasion d'une dlivrance. Subitement, l'officier sourit et il lance cette exclamation mprisante: --En voil un imbcile! Mais je n'y peux rien, moi, rien du tout. Que voulez-vous? Tant pis! Il lve en l'air ses bras galonns, nie que puissent tre utiles ses bonnes intentions. Il appelle le fautif. Aux questions de ses suprieurs, Prescieux rpond peine. Son malheur l'ahurit. Tout lui semble gal maintenant, rien ne le pouvant plus secourir. Sans tenter une excuse il s'embarrasse en des explications sincres. Et il se drobe aux regards apitoys, aux interrogations bienveillantes, car il calcule qu'y rpondre serait un surcrot de pnibles efforts sans but. Obstinment il fixe les yeux sur les officiers en joie. A remarquer leur atroce indiffrence une rage vindicative le mord. Ce lui est un soulagement lorsqu'il entend conclure: --Alors, qu'il aille se mettre en tenue et puis vous le conduirez en prison: j'en suis fch pour lui. Gustave repasse devant la ptisserie. Comme il regrette les heures o il embrassait les paupires de sa cousine pleurant aprs les gronderies, et dont les fines narines frmissaient. Il la revit plus jeune encore, blotti dans la molle poitrine de sa mre, o, mordant des tartines de confiture. Et leur got odorant revient son palais; il prouve l'instinct de s'en vouloir repatre. Par intervalle, il hoche un acquiescement aux consolantes recommandations de son camarade, mais il reste tout fait inattentif aux descriptions de cellules, aux moyens de frauder la consigne que le sergent confie en les ponctuant de restrictions prudentes: Surtout ne dis pas que c'est moi qui te l'ai dit. Son existence d'antan dnue de dsirs irralisables comme de chagrins rels il la voudrait encore passer. Et depuis, de successifs dboires. Son arrive au rgiment, une joie: enfin, se prsentait la noce tant dsire, tant rve alors que la lui dfendait son pre. Et la noce n'avait valu que fatigues, embtements, punitions, maladies, fastidieuses laborations de carottes pour avoir de l'argent. Hormis cela on l'excde de manoeuvres; ses camarades plus forts lui empruntent et le dpouillent; ses camarades riches le dnigrent et le bernent; les chefs le brutalisent, les fillasses le ruinent, l'infectent et le blasent. Aujourd'hui, il va encore subir d'indites rigueurs, de plus nombreuses injures. Elles rsonneront bientt ses oreilles, les voix mchantes des sous-officiers enroues par les habituelles soleries. A sa vue, ds le seuil de la caserne, on se gausse: Mince de chic! O diable a-t-il t pcher l'autorisation de se balader en pkin dans la cour du quartier? --Ah! foutez-moi la paix, nom de Dieu! hurle Prescieux empoign d'une fureur subite. Berdot parle au chef de poste; celui-ci grogne un commandement. Quatre hommes se lvent du banc o ils somnolaient; ils abaissent les jugulaires de leurs schakos et se tranent jusqu'aux fusils. Gustave apprhende la torture qui va commencer sans rvolte possible: oser une protection de soi paratrait grotesque. Quels tres! Berdot sait bien cependant quelle peccadille se rduit le crime; mais l'arrestation de Prescieux vaudra d'influentes apostilles cet individu sur la liste d'avancement. Canaille!... Et il prcde dans les couloirs le sergent qui l'a rejoint. Il ne s'oublie plus en de vains regrets; un nergique vouloir de se montrer ferme et suprieur ces sales tracasseries persiste seul. En lui-mme, muet, il se redresse et se rebiffe. A la chambre, le conditionnel Auriol, un garon trs drle, simule une profonde admiration pour le costume neuf: --Oh, Prescieux, chic! le complet quarante-cinq. lgance et solidit! En un tour de main le plus vulgaire des tourlourous est transform en mec irrprochable. Entre libre, on rend l'argent. Gustave hausse les paules, feignant l'indiffrence pour cette raillerie qui le navre. S'il manifeste une colre, on redoublera de quolibets stupides. Mais sa chair, plus pre encore que sa volont, se rvolte; sa poitrine s'oppresse et halte; tous ses nerfs lui semblent se pincer et se tordre de l'insulte. Son regard se brouille davantage. Il souffre d'un trop plein d'excitation qui lui agace le corps; sa nervosit lui commande la vengeance et lutte toute force contre sa raison. Elle le vainc; elle le torture pour qu'il obisse. De douleur, il plonge sur son lit et se prend sangloter, la tte dans les bras, furieux de sa honte. Chacun de ses sanglots lui trangle les entrailles; et ce qu'il souffre, il le doit la mchancet d'Auriol, de tous. Pour compenser la perte du calme familial, il a voulu au moins tre un mle sduisant: il atteint au ridicule. Auriol a devin le prix de son costume et dtruit l'espoir d'en exagrer la value. Il ne sera donc jamais l'gal des autres en bonheur; et pourtant il y a droit, lui aussi. Et la rage le prend plus violente; ses entrailles s'tranglent plus troitement, ses mchoires glissent l'une contre l'autre et grincent; ses doigts se recourbent et ses poings se crispent. Derrire lui, des rires, des esclaffements, des plaisanteries. On le prend sous les bras, on le soulve pour voir sa face en pleurs. Lui, se laisse tomber inerte. Et s'il voulait cependant les battre! Ces efforts, ces torsions de membres n'indiquent-ils pas une surexcitation extrme accumule en lui et qui veut se dtendre? N'est-il pas un homme aussi. Il se dresse! Sur la blancheur nue des murailles, le groupe des hommes ricane. Lui, les fixe un instant de ses yeux qui voient trouble et qui lui semblent se dilater l'extrme. Tout son tre est si douloureusement trci par la souffrance qu'il ne peut respirer. C'est comme une force interne immense qui l'emplit et tend le projeter. Il lui rsiste peine. Et il comprend que s'il cde ce sera la plus entire des satisfactions. Tout coup un spasme imprvu le lance sur Berdot qui l'a touch. Au contact algide d'un pommeau de bayonnette une juste frocit domine Prescieux, le pousse. Il dgane cette lame et exulte en la sentant si lgre son poing. Aveugle, heureux, les yeux crisps et cligns, il l'enfonce droit devant. Et c'est pour lui un assouvissement extatique: percevoir des chairs qui s'abment sous la pression de son arme victorieuse. Il se rue encore, jouissant, perdu, doublant, triplant, multipliant les coups. BABIOLES Regardez, coutez mes babioles, ce sont des papiers peints, ce sont des violes: I LE MASQUE JAPONAIS Ydo. L'on dirait. Tant elle est de potiches trapues et de stores bariols pleine la chambre. La chambre aux rideaux bleus o fleurissaient les yeux de _l'absente_, plus bleus que les fleurs bleues s'tiolant dans des vases bleus. Et les grands ventails palpitent clous sur les panneaux comme des papillons, les grands ventails o des papillons sont peints, les grands ventails diaprs comme des perruches, les grands ventails o des perruches sont peintes. Et le petit masque japonais, don de _l'absente_, rve sur le mur blanc juste en face du lit, du grand lit froid comme un catafalque, o sur les taies fleurant les parfums aims de _l'absente_, tristement accoud, _il_ songe. Il songe que les nuits veuves s'entassent, que l'hallali des dsirs sonne dans ses nerfs exasprs; il songe au cabaret grouillant l-bas sous la flambe du gaz, il songe la petite brune, fine et fute jusques au bout de l'orteil, la grande rousse, grasse comme une oie, et bte donc! Et cependant que la roue du fiacre attard chante sur la chausse, _il_ regarde ses bas de soie rouge tranant sur le tapis, ses bas de soie rouge qui le fixent de leurs prunelles rouges avec un air de _viens-nous-en_. Et sa _fidlit_ sombre, sombre comme la carne prise dans un ressac, et la tunique de lin des chres _remembrances_ va tre souille. Et, ses yeux tombent sur le masque japonais, don de _l'absente_, ple sur le mur blanc, juste en face du lit. Et le pauvre petit _masque_ le regarde si tristement, si tristement que l'hallali des dsirs ne sonne plus dans ses nerfs exasprs, si tristement qu'il ne songe plus la petite brune, fine et fute jusques au bout de l'orteil, qu'il ne songe plus la grande rousse, grasse comme une oie, et bte donc! Si tristement que la tunique de lin des chres _remembrances_ ne sera pas souille--encore. II AUBE Les maisons sont tristes comme des btes. A leurs vitres glaces le jour indistinct indistinctement se rverbre; en les bues leurs vitres obscures s'emboivent. Les maisons sont tristes comme des btes. _Deuil et modes_, _Liquidateur judiciaire_, _Docteur-mdecin_... Implacable Destine! Les enseignes, les implacables enseignes marquent leur flanc surann, tels des stigmates de lys sur l'paule des prostitues. _Deuil et modes_, _Liquidateur judiciaire_, _Docteur-mdecin_... Les maisons sont tristes comme des btes. Leurs portes s'entrebillent; aux tintamarres des timbres par les couloirs leurs portes s'entrebillent; au labeur superflu, la dbauche superflue, la superflue et irrmdiable Vie, leurs portes s'entrebillent. Les maisons sont tristes comme des btes. Et elles regardent rsignes dans la rue pleine de boue et sur la place morne o le vent siffle; elles regardent vers le square au bassin plein de feuilles mortes, vers le lamentable square plein de feuilles mortes, elles regardent rsignes. Les maisons sont tristes comme des btes. III ROMANCE Les subtils, les trs vagues parfums des mouchoirs qu'on retrouve au fond des malles poussireuses rappellent les serments emports aux jours,--telles des fleurs aux bises himales,--les serments de nos amourettes d'autrefois. Doucement surgissent les anciennes souvenances, souvenances de bonheur et de tourment; doucement du fond poussireux des malles, douces et dpouilles,--telles des ramures aux bises himales,--elles surgissent les anciennes souvenances. Et mlancoliquement se plaignent les souvenances dlaisses, souvenances de bonheur et de tourment; mlancoliquement du fond poussireux des malles, mlancoliques,--telles parmi les ramures les bises himales,--des replis des anciens mouchoirs aux suranns parfums, elles se plaignent les souvenances dlaisses. IV MALFICE Ils avaient bu toute la nuit, Styx le pote dsol et Laas le pote calme, ils avaient bu la coupe d'or de la fe Eaudevie, cette compatissante qui change les cailloux en pierreries, Qui porte la lune Dans son tablier, comme a dit un autre pote, leur an. Adoncques, l'heure o, sous le clignotement de la dernire lanterne, le dernier ribleur rase les murs suintants, ils passrent la rivire Sequane sur le Pont-au-Double, en face le parvis de la Cathdrale. Les pieds dans la boue et le front dans les toiles--absentes,--ils allrent d'aguet, par la ruelle torte aux pavs disjoints, chez les Villotires adextres tenir amoureuses lysses, o l'on a sadinet cy pris, cy mis. Muets, la lueur blafarde de la chandelle chassieuse, ils grimprent les marches vermoulues de l'escalier branlant, jusques la haute chambre aux poutres enfumes, aux escabeaux cul-de-jatte, o les malfiques Circs du bas mestier talaient leurs reins monstrueux et leurs torses lubriques sous les courtines de percale des lits craquetants. L, bientt nervs par les caresses savantes des filles, les deux potes voulurent chanter Priape. Mais lorsqu'ils ouvrirent leur bouche idoine lancer l'ample alexandrin aux sonorits de cuivre,--ils grognrent comme des pourceaux. _Quatrime Soire_ _La mer, d'un jade qui cumerait. Et le tissu mtallique des pluies voile le ciel morose._ _Jusqu'aux flots du golfe, le vieux palais gnois tend ses balustres travers les bosquets de myrtes. Ptale ptale s'effeuillent les roses pourpres trop chtives pour soutenir les gouttes pesantes de l'averse; et les ptales pourpres jonchent la pelouse._ _Et la mer geint, la mer d'un jade qui cumerait._ _Les dames transies des fresques anciennes croisent leurs bras anguleux sur leurs poitrines liturgiques. Les chevaliers foulent de leurs pieds de fer les chines des lions armoriaux, et l'impassibilit rbarbative de leurs visages glace. En une ombre caligineuse, humide, les dalles des larges escaliers dgradent. Vers o?_ _L-bas s'rige l'amphithtre des collines olivtres; et les maisons s'y tagent, assises en cercle au spectacle des eaux, comme un peuple._ _Et le tissu mtallique des pluies voile le ciel morose._ _Les vaisseaux ivres titubent la surface du golfe qui moutonne, et monte, et se drobe._ _Et les grands mles se courbent dans les flots, les grands mles qui guettent au loin, de leurs phares._ _Une mouette. L'clair oblique de son ventre blanc, et l'aigu de sa tte grise, dans le terne espace._ _Miranda soulve sa face exsangue et la ruisselante blondeur de sa chevelure parse o brillent quelques saphirs perdus dans l'emmlement des tresses. Elle se dresse des coussins carlates fiors d'aigues-marines. Ses bras nus, graciles, l'tayent; ses bras nus, graciles, et blancs comme les vieilles soies blanches, et ses longues mains rubfies par l'carlate des toffes. Sur sa gorge plate s'effondre en plis mous une chlamyde couleur d'aventurine o se rvlent de trs distantes et minuscules paillettes d'or vert. Sur sa gorge plate, et blanche comme les vieilles soies blanches, la chlamyde couleur d'aventurine s'ouvre en longue fente sans bordure._ _Elle se tient genoux dans une posture attentive, le regard au golfe. Et sous ses sourcils broussailleux de chanvre ple, et sous la paupire exsangue qui presque recouvre l'orbite, seul l'iris obscur._ _A genoux. Et ses bras l'tayent, et sa jambe fluette s'enfonce par les coussins, sa jambe gane d'un bas teinte de fleuve, o des chimres d'argent butinent parmi des fleurs magiques, et se lovent._ _Et jusqu'aux flots du golfe le vieux palais gnois tend ses balustres travers les bosquets de myrtes._ _Ptale ptale s'effeuillent les roses pourpres._ _Des tentures blanches paysages peints suspendues de pilier pilier sur des tringles de cuivre comblent le vide des arcades, sauf une._ _Par elle Miranda regarde le vol elliptique de la mouette, et la mer._ _L'harmonieuse pluie chante. Elle brode sa cristalline mlodie de clochettes sur le gmissement uniforme du reflux._ _Gnes se noye dans la liquescence de l'air et des sons, Gnes et ses maisons assises comme un peuple, et les fresques olympiques du palais, et les myrtes._ _L'atmosphre se glauque avec des teintes d'aquarium._ _Ptale ptale s'effeuillent les roses pourpres._ LE CAS DE MONSIEUR DE LORN I Ah! mais! C'est qu'il n'tait pas du tout rassur, le beau Fernand de Lorn, en entrant pour la premire fois dans la chambre nuptiale. Pensez donc! Effeuiller une couronne d'oranger! ce n'est pas si commode, surtout pour un viveur de trente-six ans, qui la patte d'oie arrive, escorte d'une longue squelle de vilaines choses. Il faisait encore vaillamment ses preuves chez la grosse Tata, ou chez la maigre Toto; mais l, c'tait autre chose: vins gnreux, crevisses diantrement poivres et propos plus poivrs encore. Et puis on avait l'habitude, cette sacre habitude si prcieuse. Et l'on pouvait se mettre son aise avec Tata, et avec Toto, donc; cette petite friponne de Toto, savante vous moustiller le plus vann des acadmiciens. Mais allez donc vous faire comprendre par une jeune fille de dix-neuf ans, leve sous les jupes roides de sa maman, et la premire nuit de vos noces encore! C'est toutes ces btises qu'il pensait avec inquitude, Fernand de Lorn, correct et ple dans son habit noir sous la douce lueur de la veilleuse, tandis que la marie faisait semblant de s'occuper de sa trane pour cacher son embarras. Il regarda sa femme la drobe. Pour gentille, elle l'tait, Madame Blanche de Lorn. Gentille et trs gentille, avec son corsage frle et pas maigre, avec ses grands yeux de pervenche mouille. Fernand rsolut d'tre brave. Il invita sa femme s'asseoir ses cts sur la chaise longue, puis il se mit l'embrasser doucement sur la bouche. Elle fermait voluptueusement, en rougissant un peu, ses yeux aux cils frangs. Il la dlaa mthodiquement. Aprs avoir fait tomber un un tous les voiles importuns, il la prit dans ses bras et la porta au lit. Hlas! une fois sous les draps fins parfums d'iris de Florence, il eut de nouveau le trac, comme un acteur une premire: --Commencer par un four, se disait-il, c'est dangereux pour l'avenir. Il parla de choses indiffrentes, puis fixant sur sa femme des regards qui voulaient paratre langoureux, il dit: --Vous devez tre bien fatigue, mon amie... Elle rpondit simplement: --Non. Et cacha sa tte blonde dans les dentelles des taies d'oreillers. Alors il commena des caresses prudentes, en lui murmurant les banalits exquises des amoureux. Il parla avec passion de l'avenir, de la tendresse qu'il lui avait voue. Elle l'coutait, visiblement dsappointe. La veilleuse se mourait, et les premires lueurs de l'aube filtraient dj travers les lourds rideaux des hautes fentres. Blanche s'assoupit lgrement. Fernand de Lorn poussa un soupir de soulagement. Hlas! la pauvre couronne d'oranger n'avait pas perdu un seul ptale. II Deux nuits suivirent dans un calme aussi plat. La troisime il rsolut d'tre plus hardi: --Aprs tout, se disait-il, pourquoi avoir de telles apprhensions? C'est absurde. Il perdit la bataille, et l'honneur aussi. Pendant plusieurs semaines des tentatives frquemment renouveles furent absolument dsastreuses. La situation devenait tendue. Les poux commenaient changer des paroles aigres-douces. Ils s'en voulaient mutuellement. Fernand retourna au cercle, o les plaisanteries banales de ses amis, propos de son bonheur conjugal, lui entraient au coeur comme des dagues. Il perdait des sommes folles sans arriver se distraire. L'humeur de Blanche devenait de jour en jour plus acaritre, ses nerfs exasprs battaient la charge. Elle passait sa vie massacrer des statuettes de Saxe et renvoyer ses femmes de chambre. Ce qui la faisait rager surtout, c'taient ses amies intimes, la comtesse de Luc, Madame de Baixas, et les autres, maries peu de temps avant elle, avec leurs conversations indiscrtes, telles que: --Eh! bien, dis, est-ce si terrible que a un mari? Ou: --Pauvre petite comme tu as les yeux battus. Ou encore: --A quand le baptme, ma mignonne? Elle tchait de prendre des mines effarouches, trs vexe au fond, et finissait par se fcher tout rouge. A quoi les petites amies rpliquaient en choeur: --La voyez-vous, l'hypocrite! III Plaisanterie part, ce pauvre Monsieur de Lorn tait vraiment plaindre. Songez donc! a n'tait pas gai. Quelle dveine! Oh! si l'on pouvait se douter de son malheur chez la grosse Tata, quelle fte! Et le petit d'Anglar qui il avait enlev Toto, c'est lui qui s'amuserait colporter la nouvelle dans tous les cercles de Paris. Et puis, c'est que a devenait inquitant. Si c'tait pour tout de bon! C'est que ces choses-l arrivent quelquefois, tout d'un coup, son ge, surtout quand on a brl la mche par tous les bouts. Il aurait bien voulu essayer avec une ancienne _amie_, pour savoir quoi s'en tenir. Mais ces filles sont si bavardes! Il y aurait peut-tre un autre moyen. Ah! mais oui, Madame de Saint-Baume. tait-il assez bte de n'y pas avoir pens plus tt! La baronne de Saint-Baume, cette vieille dame si discrte et qui protgeait de si jolis tendrons! Le lendemain, vers dix heures du soir, il sortit, la figure abrite sous le haut collet de sa pelisse. Il bruinait lgrement. Par la chausse le gaz flambait roux, dans les flaques d'eau. Les fiacres roulaient assourdissants; les passants se heurtaient, htifs. Aux coins des rues sombres, les pierreuses faisaient: Pstt! Il fut tent de monter avec une de ces filles cause de la discrtion. Le dgot l'en empcha. Il continua son chemin, rasant les murs. Arriv devant la large porte cochre de l'htel connu, il sonna timidement, puis il grimpa d'un pas furtif les marches moelleusement tapisses. Madame de Saint-Baume le reut dans son petit salon aux tentures svres avec la cordialit due un ancien ami, doubl d'un bon client. C'tait une femme de cinquante et quelques ans, grande et osseuse, aux manires distingues. Figure longue, aux mplats secs, encadre de boucles grisonnantes. Des yeux gris trs perants. Un sourire factice entr'ouvre la lvre mince sous laquelle clate la blancheur du rtelier. Il fait bon dans le petit salon. Un petit feu attidit l'air satur d'aromates. La grande pendule en bronze repouss tictaque berceusement. La flamme bleue du samovar veille sur le guridon couvert d'une nappe brode. --Ah! monsieur de Lorn! Quelle agrable surprise! Je vous croyais dfinitivement perdu pour nous, tout vos devoirs de mari. Il eut un petit rire saccad. --Je passais devant votre porte, chre baronne, et le dsir de causer un instant avec vous du pass conduisit ma main vers la sonnette. --C'est bien, cela, et je vous remercie de ne m'avoir pas compltement oublie. Ils causrent de mille choses diverses: sport, politique, potins du jour. La petite Niniche tait partie en Amrique avec un riche fabricant. Quelle roublarde! Les rpublicains, tous des Robert-Macaire. Cet imbcile de X... s'tait fait sauter la cervelle aprs avoir perdu au baccarat toute sa fortune et celle des autres. Le banquier Z... venait de surprendre sa femme avec un clown du cirque, etc., etc. Un coup de sonnette retentit dans l'air apais de l'htel. --A propos, dit la baronne. Mademoiselle Louise de Fasols, cette belle brune qui vous aimait tant, mon cher Fernand, est de retour depuis quelques jours, et je l'attends ce soir. Si vous avez quelques instants nous donner nous allons prendre une tasse de th ensemble. Il regarda sa montre machinalement et dit: --Avec plaisir. Prcisment, ma femme est alle passer une semaine chez sa mre, Nice; je suis garon. --C'est merveille, dit Madame de Saint-Baume en se levant. Voil Mademoiselle Louise qui monte l'escalier. Elle sera enchante de vous rencontrer. Mademoiselle Louise de Fasols entra avec un froufrou de robes, emmitouffle dans ses belles fourrures de loutre, les joues roses sous sa voilette. C'tait une belle fille la gorge rebondie, aux hanches superbement cambres. --Tiens, un revenant, dit-elle, en apercevant Monsieur de Lorn. A quel heureux hasard devons-nous le plaisir de vous voir, homme rang? --Votre retour Paris, mademoiselle, y est pour beaucoup, rpondit Fernand en souriant. --Flatteur, va! reprit Louise trs cline, en lui tirant amicalement le bout de sa barbe en pointe. Ils causrent en sirotant du th copieusement dsaffadi de cognac. Les petits verres d'eckau vinrent aprs, trs frquents. De Lorn sentait se rveiller en lui tous ses vices d'hier. Les petits verres d'eckau faisaient dj leur effet. Il dit en effleurant de ses lvres la nuque de Louise: --Dites donc, si nous soupions! Madame de Saint-Baume se leva avec un sourire protecteur. --Mes enfants, dit-elle, j'ai un peu de migraine, et il se fait tard. Permettez-moi de me retirer. Je vais donner des ordres pour que vous soyez servis comme de simples Khdives. Ne vous gnez pas, vous savez que ma maison est vtre. Elle se retira digne et roide dans sa robe de soie sombre. Au bout d'un quart d'heure, une vieille bonne typique apporta sur un grand plateau d'argent un petit souper extra-fin. Les crevisses furent ventres, les pts saccags, le Chandon moutonna dans les coupes. --Ah! a, dit Louise, cheval sur la cuisse de Fernand, t'es donc mari, petit singe? --Mais oui. --Et a va bien, les petites amours lgitimes? --Hum! --Comment? Dj! --Je n'ai pas dit. --Tu fais: hum! --C'est que... --C'est que? --Tu sais, les jeunes maries... --Les jeunes maries? --C'est un peu... --Innocent, n'est-ce pas? --Oui. --Je comprends, dit Louise, en risquant des gestes dfinitifs. A des... comme toi il faut... --Des... comme toi, riposta Fernand, en lui passant la main sous le corset. Alors Louise en fit sauter les agrafes. Ses beaux seins fermes bondirent comme des cavales fringantes. Elle dnoua sa lourde chevelure et colla sa bouche farde sur les lvres de Fernand, l'excitant de la morve de ses baisers. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Une heure aprs, M. de Lorn sortait de l'htel Saint-Baume, pouvantablement gris, mais la tte haute et le chapeau sur l'oreille. L'honneur tait sauf. Tout en marchant il se rptait avec satisfaction: --C'est gal, je suis content. Ce n'tait pas pour tout de bon. C'est que cette pense me donnait la chair de poule. Songez donc: trente-six ans et plus rien! Oh! non, pas encore! Et mais, dites donc, a a march avec cette petite grue de Louise, mais l trs bien. Au bout du compte, je m'en lave les mains. Que ma femme s'arrange: c'est de sa faute. J'ai la preuve de ma vaillance. O ces jeunes filles du noble faubourg sont-elles godiches! IV Quelques jours aprs. Vers neuf heures du soir. Ils se trouvent en tte tte dans le petit boudoir chaud comme un nid, devant le feu ptillant parmi les chenets. Fernand regarde sa femme qui lit un volume de Feuillet: trs ple, la lueur tamise de la lampe, son corps se dessine amoureusement sous la soie du peignoir clair bouffettes roses. On voit le bras blanc jusqu'au coude. Les cheveux longs et soyeux tranent ngligemment sur ses paules. Le pied,--bas noir et mule blanche,--frtille nerveusement sur un pouf en tissu du Daghestan. Fernand la regarde toujours et la trouve gentille croquer. Il se sent un apptit d'enfer et pourtant son estomac refuse toute nourriture. --Nom d'un chien! pense-t-il, il faut que cela finisse. Tout a, c'est de l'apprhension. Puis, il me semble qu'aprs ma victoire de l'autre nuit, l'htel Saint-Baume, je serais bien bte de ne pas essayer... Il essaya... Bernique! Alors il se mit dans une fureur de fauve: il allait et venait par la chambre, sacrant comme un goujat, se campant firement devant la haute glace, retroussant les pointes froces de ses moustaches, bombant son torse. Il alluma un gros cigare, et,--tel un maroufle sur un sofa de bouge,--il se vautra sur un canap. L, d'un air d'indiffrence, avec des ricanements, il dit, entre deux bouffes de cigare: --Tu sais, ma chre, c'est absolument ridicule, et je tiens te dire une fois pour toutes que c'est de ta faute. Blanche lana un rire aigu plein de mpris. Il reprit tranquillement, sans se laisser dconcerter: --Oui, c'est de ta faute, je le rpte; j'ai des preuves certaines que je ne suis pour rien dans le dsagrment qui nous arrive; des preuves, entendez-vous, madame! Il pronona le mot _preuves_ en appuyant, avec un sourire fat. Elle eut un haussement d'paules, sans rpondre. Alors il se leva et sortit en sifflant un air d'oprette. Aprs le dpart de son mari, Madame de Lorn laissa clater ses sanglots et ses pleurs: dire qu'elle avait espr le bonheur entre les bras de cet homme! O sont ces rves bleus, ces illusions aux ailes d'or! Des querelles, des injures mme. Et dire qu'ils venaient de se marier peine! Quel enfer! Comment finirait-elle cette situation aussi lugubre que grotesque? C'tait sa faute, disait-il, sa faute elle? L'imbcile! Sa faute! Pourquoi? Elle tait jolie, vraiment jolie, et dsirable! Oh! c'tait trop fort! Elle avouerait tout sa mre, elle se sparerait. Non. Elle le rendrait plutt ridicule. Elle se laisserait courtiser, courtiser _jusqu'au bout_, par le vicomte de Cazal, qui avait demand autrefois sa main, ou par Monsieur Maffei, ce jeune diplomate italien si joli garon. Oui, mais c'est qu'elle l'aimait toujours, et quand mme ce grand diable d'homme avec ces moustaches fines, sa main aristocratique, ses yeux qui vous allaient droit au coeur. Oh! si a pouvait s'arranger! Comme elle vivrait heureuse entre ses bras! Le possder, le possder _compltement_ une semaine, et puis mourir! Et elle sanglotait, sanglotait fendre l'me, la pauvre petite, et elle pleurait, pleurait toutes les larmes de son corps. Soudain, un objet blanc, tranchant sur le fond brun du tapis, attira son regard. C'tait une carte de visite. Elle la ramassa et lut: _Madame la Baronne de Saint-Baume,_ Rue...... n... La baronne de Saint-Baume! Ce nom ne lui tait pas inconnu. O diable avait-elle entendu parler de cette femme? Mais oui. C'est son oncle, le marquis de Matas, ce vieux gteux qui racontait des choses si inconvenantes devant les jeunes filles. C'est lui qui parlait souvent de Madame de Saint-Baume, quand il allait dner chez ses parents. Elle se rappelait maintenant. Sa mre se montrait trs scandalise toutes les fois qu'on entamait cette conversation. Elle sentit son coeur saigner. La jalousie l'treignit de ses griffes. Puis, une ide subite lui traversa l'esprit et elle sourit malicieusement. --C'est essayer, pensa-t-elle. Qui sait? Mon bonheur est l, peut-tre. V Le lendemain, une dame long voile se prsentait l'htel Saint-Baume. La baronne la reut avec une courtoisie exquise de douairire. --Madame, dit l'inconnue d'une voix mourante au bout de quelques instants de silence embarrass, je fais auprs de vous une dmarche trs grave, comptant sur votre discrtion inattaquable. La baronne remercia de la tte avec dignit. --J'aime, reprit l'inconnue d'une voix de plus en plus faible, j'aime follement un de vos amis, Monsieur de Lorn. Aprs avoir vainement lutt, je me sens vaincue. Je dsirerais nanmoins, cause de mon rang dans le monde, et pour des motifs qu'il serait inutile d'expliquer, le voir en cachette et sans qu'il sache qui je suis, pour le moment du moins. Je vous ai choisie, madame la baronne, comme la seule digne de ma confiance. --Madame, rpondit la vieille proxnte d'un ton grave, je n'ai pas l'honneur de vous connatre; mais je sens, rien qu' vos paroles, une personne de ce monde, le grand monde qui m'est cher et auquel j'appartiens par droit de naissance. Mon dvouement vous est acquis de ce moment, madame. Revenez aprs-demain vers dix heures du soir. Vous trouverez de bonnes nouvelles, je l'espre, et peut-tre davantage. Elle souligna ce dernier mot d'un sourire malin. L'inconnue, aprs avoir dpos trois billets de mille sur la chemine, sortit de l'htel Saint-Baume toute tremblante. Le lendemain, M. de Lorn trouva, en dpouillant sa correspondance, la lettre suivante: Mon cher ami, Une femme charmante et du plus grand monde, qui vous aime en secret depuis longtemps, vous attendra demain soir, vers dix heures, chez moi. Accourez donc, Lovelace. Votre dvoue, Baronne de SAINT-BAUME. --Tiens, tiens! se dit-il, un roman! On me propose un roman, moi, un homme mari! Il est vrai que je le suis si peu! Il rit d'un rire amer. --Tant pis! j'irai. J'ai besoin d'oublier et de me prouver encore que ce n'est pas tout fait ma faute, si... Il se leva et se regarda dans la glace. --H! h! Elle n'a pas tort, la dame, j'ai encore de beaux restes. Le lendemain, Fernand fut fidle au rendez-vous. La baronne le reut mystrieusement. --La dame va venir d'un moment l'autre, dit-elle. Me promettez-vous de ne pas chercher la reconnatre? Elle tient garder l'incognito, pour le moment du moins. C'est dans l'obscurit propice que vous allez tre heureux, don Juan... --Ho! ho! interrompit Fernand, quelque vieille sorcire, sans doute, ayant peur du jour. --Je vous promets que non: fiez-vous moi; laissez-vous faire. --Soit, dit Fernand en riant, va pour l'obscurit. Bientt je finirai par me croire l'Ambigu. VI 'avait t un grand triomphe pour Fernand. Dans l'espace, relativement court, d'une heure, il avait accompli des prodiges de vaillance. Maintenant, un peu fatigu, sa tte amoureusement pose sur l'paule de l'inconnue qui ne soufflait mot, il se disait: --Ah! si je pouvais tre comme a avec ma pauvre petite femme! Et il soupirait lgrement. Puis il se disait encore: --Ah! a, serait-ce une _demoiselle_, une demoiselle authentique que j'eus faire? C'est que... il m'a sembl... ah! par exemple! a serait drle! Tout coup, il fut troubl dans ses mditations d'une faon inattendue... Il se sentit mordu si cruellement que le sang coula. Il sauta du lit en poussant un cri de douleur, stupfait, ahuri. L'inconnue se leva son tour, et aprs lui avoir appliqu une vigoureuse paire de gifles, elle dit: --Allume donc la bougie, imbcile! Le son de cette voix le troubla tellement qu'il resta pendant deux secondes clou sur place, puis il alla machinalement allumer une bougie sur la chemine. La lumire clata aveuglante. L'inconnue se tenait l, debout, immobile dans une nudit presque absolue, sa chemise aux fines dentelles glissant le long des hanches. C'tait Madame Blanche de Lorn. Les deux poux se regardrent un instant sans une parole, puis ils s'treignirent longuement, toujours muets, trs mus. Fernand risqua une question sur cette aventure invraisemblable, mais sa femme lui fermant la bouche avec sa fine main ple, lui dit: --Pas ici. Chez nous. Maintenant va-t-en vite avant moi, pour viter tout scandale. Il s'habilla la hte et sortit de la chambre. Madame de Saint-Baume l'attendait dans son petit salon. --Eh bien, interrogea-t-elle avec son sourire malin, sommes-nous content? --Ravi, ma chre baronne, vous tes la Providence des amoureux. --Quand je vous le disais! Il passa l'annulaire crochu de la proxnte une bague de haut prix, et quitta l'htel le paradis dans l'me. VII Depuis ce jour la vaillance de Fernand ne se dmentit pas un seul instant. Blanche est la plus heureuse des femmes, et lorsque ses petites amies la plaisantent sur ses yeux battus, au lieu de se fcher comme autrefois, elle grne le chapelet de perles de ses rires argentins. LA TARE I De la fentre, par l'cran de papier, s'panche un rayon clair qui vient illuminer l'eau-forte de Paul Grimail. Le trs jeune artiste contemple son oeuvre, indcis: sous le col ondulant du cygne, Lda se pme en une torsion enlaante, et l'aile toute blanche, affaisse sur l'amante, explique les cambrures de ce corps nerv par la caresse duveteuse. Ainsi doivent s'exprimer les transports de la passion, ainsi ont-ils toujours apparu dans ses rves;--car l'phbe les ignore rels: nulle ne lui offrit l'amour; jamais il n'osa le mendier, et il lui rpugne d'imposer son dsir la vendeuse en besoin. Il pense. Machinalement il frle le bandeau qui couvre en partie sa figure et son front; dessous se cache une horrible bouffissure violtre. Aussi loin que peut remonter sa mmoire, l'artiste revoit sa tte d'enfant bride par le triste bandeau et sa mre lui dfendant de le retirer: cela ferait pleurer la sainte Vierge. Aux murs de l'atelier, entre les costumes orientaux, les panoplies et les dressoirs cramiques, des pltres suspendus ou pidestals. Pour lui, Smiramis et Minerve semblent faire valoir leurs formes graciles ou majestueuses. Il les considre ayant pour ses dsirs une piti ironique. Ne connatre de la femme que cette artistique immobilit! Il ne saura jamais les treintes ni les baisers! Mythes, les volupts ressenties par de plus heureux, par tous!--Bah! Il est fou! C'est dmence se complaire en des souhaits irralisables. Il s'approche la croise. Dans la rue, le carnaval bruit. Les trompes hurlent une invite aux viriles ivresses. Paul Grimail dchire l'cran et voit. Les fiacres cahotent des cartonnages grimaants, de voyantes toffes et des faces pltres; de chez le perruquier voisin une fille s'chappe, la chevelure toute pique de noeuds roses et de fleurs; et, au milieu de la cohue en tumulte, un polichinelle norme, cramoisi, marche; deux cocottes se frottent ses flancs afin de partager sa gloire. Lui, arrache son bandeau, surpris par une ide, encore vague, mais grosse de consquences heureuses. Il court un coffre trange donn par son matre, le clbre Vomra. C'tait le prsent d'un samoura qui fut Yeddo l'hte du peintre des jaunes. Paul Grimail fait baver au coffre un flot de tissus chatoyants; et longuement en choisit. II Il va par les boulevards illumins. Une rumeur tonne accueille sa venue, une rumeur vnrante suit ses pas. Les chienlits se figent dans les bouches et la foule s'enfle autour de lui, chuchotante et solennelle. L'phbe, d'abord, se figure tre ridicule. Il lui parat que derrire son dos des ironies s'esclaffent. Par les trous visuels du masque, il examine. Et c'est un bonheur, ne plus heurter son regard au bandeau dont l'aspect navrant a jusqu'alors interrompu l'inspection de sa personne: quoi bon se voir tout entier? cette tare dparerait la plus vidente perfection. Maintenant, au contraire, il prend plaisir cet examen: sa robe azure, son surtout couleur de safran avec, partout, de gros oiseaux brods en relief qui chatoyent aux mouvements de la marche, et, tout prs, les bouts balancs d'une flasque moustache sous un nez trs ple. Pour la premire fois, il peroit en son tre une harmonie et, aussi, le spectacle de la soie aux cassures flambantes le ravit. --C'est probablement le prince de Galles. Des grisettes le dvisagent. On l'admire, sans restriction. Enfin on ne fixe plus sur sa face ces regards commisrants qui lui taient si lourds supporter. Il marche heureux, humant l'air trs pur. Et subitement, un arrt: une multitude grouillante et noire pique par les splendeurs des dguisements; tout en haut la btisse de l'Opra aux baies enjaunies de lumires o des ombres se heurtent; sur le fate, l'Apollon verdi par un feu de Bengale. L'artiste s'avance hardiment. Il dvisage les hommes en haussant les paules aux ingracieux costumes. Il se sent trs robuste avec une ide de querelles. Car, dans cette fte, il va tre un des mille acteurs contempls, srement un des plus magnifiques: on l'acclame dj. Comme tous lui font place, il a bientt gravi quelques marches du grand escalier. Alors l'enthousiasme crve. Vers lui se penchent des gorges nues se mouvant dans les dentelles et les raides plastrons o miroitent d'uniques pastilles d'or.--Des femmes? Pour l'adorer, il en descend des galeries, il en monte du pristyle, il en sort des portes bantes: de petites qui se haussent pour effleurer du doigt les sourcils de son masque, et, dans leurs yeux, il lit des promesses lascives; de grandes qui se baissent pour palper le crpe de sa ceinture, et il voudrait enfouir ses lvres dans les sillons de leurs dos flexibles; de grasses qui s'ventent, et il lui semble que plonger dans leurs molles rondeurs serait son rut un assouvissement dlicieux; de minces dont les seins sautillent dans les cuirasses de satin, et, en un souhait de les y sentir se reposer, il arrondit ses mains frmissantes. Le torrent des admirateurs le roule dans la salle: --Mikado! Mikado! Bravo Mikado! Pour leur hocher un signe remerciant, Paul Grimail cherche qui rpte ce mot. Ses yeux se lvent, et c'est le lustre norme, le cru du gaz, les loges gorges de femmes en clairs dominos et de gants blancs applaudisseurs; ses yeux se baissent, et c'est un enchevtrement de corps assombris: le trille de ces deux teintes adverses accotes. Et les bravos le dclarent le plus splendide des mles. III --Mikado! --Savonnette! Deux cohues rivales proclament les noms de leurs idoles. Une rage fait plir l'artiste: quel autre tente lui ravir sa gloire et discuter son triomphe? Le caprice d'un passant anantirait-il ce bonheur unique. Il lui faudrait renoncer aux adulations des femmes comme aux envieuses exclamations des hommes? Cela ne se peut. Il aura entire cette nuit de joie, dt-il affirmer sa suprmatie par la violence. Gronde une sdition. Un moment les casques des municipaux tincellent. Des protestations murmurantes montent sous la coupole aprs qu'un des vocables beugl par un plus grand ensemble de voix est parvenu touffer l'autre. L'artiste, aux premiers rangs de ses partisans, s'affermit la main sur les poignes de jade de ses sabres. Une bousculade houle, quelques cris, des injures mugissent et l'phbe, prt s'lancer, se retient, merveill: C'est une femme. Ses formes se moulent cru dans un collant d'meraude; en les calices des fleurs tranges qui l'enlacent, des pierreries s'embrasent. --Il est rien pschutt, tu sais, ton costume. Paies-tu quelque chose au buffet? Elle prend son bras. Sa voix gracieuse se note d'un exquis enjouement. Elle s'appuie lui, et, parfois, avec une gentille curiosit, elle soulve de ses doigts minces les lourdes soieries qui habillent l'artiste. Elle en fait le tour, rieuse, montrant les ivoires de sa denture dans l'carlate des lvres. Ses grands yeux noirs sont humides; des luxures dorment dans sa crinire d'or; sa poitrine semble, chaque instant, devoir saillir du corsage, et les pointes roses dcouvertes par les sursauts des hilarits rclament les caresses de bouches aimantes. Il mane d'elle un parfum qui fait songer l'phbe aux dvtements ultimes, aux spasmes furieux et alanguissants. Il n'ose presque la regarder tant il sent irrsistible le pouvoir de ses sens en fougue. Et, tout l'heure, il va la tenir dans ses bras, elle frissonnera sous ses baisers. Il sait maintenant pourquoi son talent sommeille encore: il s'veillera grandiose la manifestation de sa virilit. Il sera un fort. IV On verse du champagne pleines fltes. Libralement l'aqua-fortiste jette les louis dans les mains tendues des sommeliers en fracs. Quand la fille a fini d'tancher sa soif, elle demande: --Allons vite chez Baratte, dis, tu veux? Il ne va plus rester de salons. Sur l'escalier de marbre, la foule leur fait cortge. Lui, presque pm de bonheur, s'enivre des flatteries qu'elle susurre l'adresse du couple merveilleux. Subitement une bande se prcipite, calicots dguiss d'une pice de percale, gadoues en dbardeurs crotts. Comme l'un deux regarde trop prs Savonnette, lui le repousse doucement de la main. L'homme se rebiffe, crache des invectives, et, d'un soufflet, dmasque Paul Grimail. Un vide se fait, bruyamment. L'artiste s'affaisse, sans une ide, prs la balustrade. Un municipal le pousse hors des degrs. Sur le large palier le calicot clame: --Oh! mince, alors! Reluque un peu sa gueule. V La Seine est noire... Il y grelotte des bigarrures de lumire diffuse. Lui, va le long des quais. Dans sa fivre, il arrache une une les parties de son costume et les jette par-dessus le parapet. Bientt il les ira rejoindre, ces oripeaux qui lui ont valu la seule flicit de sa vie. A quoi bon vouloir encore tenter l'impossible, dcrire et imiter l'inconnu? Insanit! Et sans le travail, son existence est sans but, puisqu'il n'en peut jouir. Jusqu'au loin, s'alignent, en file, des ranges de tonneaux, des tas de pierres, des empilements de planches. Puis un pont: un chapelet de lampadaires, le falot vert d'un fiacre qui semble glisser sur le garde-fou. Se tuer c'est imposer la douleur sans fin un tre excellent, une mre qui par ses caresses, par ses regards et ses moindres paroles demande son fils pardon d'avoir produit.--Il ne peut mourir. Des rues troites se percent entre les pts de btisses neuves. Paul Grimail en aperoit une plus claire: la lanterne d'un bouge rayonne avec son numro norme, ombrant les vitres. _Cinquime Soire_ _Au pied de la montagne la chevelure frondante, la villa blanche et enguirlande._ _Sur les gazons ras des pelouses et parmi les hauts tulipiers aux branches se bifurquant,--tel un blanc gypate les ailes toutes grandes,--la blanche et enguirlande villa se pose._ _La nuit est ple d'toiles._ _L'air torride est tout embaum de la sve des branches frondantes de la fort, et de l'arome des rhododendrons, et de la saveur des mres._ _Au pied de la montagne, sur les gazons ras des pelouses,--tel un blanc gypate les ailes toutes grandes,--la villa se pose._ _La nuit est ple d'toiles._ _La rue close de baraques foraines s'aveugle de lumire, s'assourdit de claquements de fouet, de cris et de sonnailles._ _L-bas, par-dessus les toits ardoiss, l'orchestre du casino clangore._ _L-bas, dans l'obscurit humide de l'alle, on entend le gave qui saute le barrage..._ _Parmi les hauts tulipiers aux branches se bifurquant, la blanche et enguirlande villa._ _L'air torride embaume la sve de la fort, l'arome des rhododendrons, la saveur des mres._ _Des fouets qui claquent._ _Des sonnailles qui tintinnabulent._ _Des roues qui roulent._ _Des cuivres qui clangorent._ _De l'eau qui bruit._ _La nuit est ple sur la villa aux guirlandes..._ _En robe claire pois, Miranda se renverse, le cou nu et des rubacelles aux oreilles._ LE CUL-DE-JATTE I Une grosse pluie d'orage s'panche dans la cour du Louvre, soulve des stalagmites liquides et polit l'asphalte. A sentir cette fluide tideur imprgner le col de sa chemise, phram Samuel s'irrite: Sacre infirmit! Pas mme pouvoir se servir d'un ppin! Et, violemment, le cul-de-jatte balance son torse, le projette, les yeux cligns sous la gifle de l'eau. Il s'arc-boute des mains pour faire courir ses fesses redondantes, ligotes dans un sige roulettes. Et sa demi-personne s'jouit quand, par une grande vitesse acquise, elle fend l'air avec un bruit ronronnant d'express. Mais son tape-cul, tout neuf trenn ce jour-l mme, l'occasion d'un mariage, lui vaut une obsdante inquitude. Dj, le matin, la synagogue, au moment o le verre symbolique lanc par-dessus le couple nuptial vint se rompre contre les dalles, un craquement a gmi sous les reins tendus d'phram qui se haussait pour voir. Aprs la crmonie, au zinc de la rue d'Aboukir, comme il levait haut le coude, pour boire du bitter, le vhicule vagit. Et, au dbut du djeuner, un dchirement se lamenta pendant qu'on hissait l'infirme sur une chaise. La mre Salomon, sa voisine de droite, tait un peu sourde, et sa voisine de gauche, la gantire Rachel, flirta avec Bernheim, le marchand de lorgnettes, jusqu'aprs le dessert; lui, forcment se tut. D'exquises boissons et d'exquises mangeailles le consolrent abondamment. Puis, trs aise, il s'en tait revenu le long du boulevard Sbastopol, le long de la rue Rivoli, tantt filant vite pour contraindre se garer prcipitamment les lourds promeneurs du dimanche, tantt stationnant au plus compact de la foule pour empcher de leurs courses les poursuivants d'omnibus. Malices impunies, tout le monde manifestant une dfrence pour sa difformit. Maintenant l'orage se dverse dru: phram s'empresse; mais un nouveau craquement lui suggre: Ce ne serait pas drle de rester l, en plan, le derrire dans l'eau. Et il s'efforce vers une arcade o s'engouffre un public humide et morose. Dessous, be une porte olivtre, que couronne l'indication: Muse gyptien. phram la franchit. II Il se bouscule dans la salle une grouillante cohue. Le nez du juif s'enfouit dans les basques des jaquettes ou se froisse au rude contact des fausses tournures. Un empuantement de malsains parfums s'affadit. Les coudes font choir sa casquette. Virer, partir; nul moyen: il est pris comme dans une vivante cage. A chaque heurt de pieds inattentifs, il peroit son sige s'affaisser. Et ses reins s'encastrent plus profondment dans les coussins o il repose. Soudain, au-dessus de lui, une mre gifle son mioche. Pour esquiver d'autres coups, l'enfant se roule, ahuri, pse du talon sur le chariot du cul-de-jatte qu'il ne voit pas. Catastrophe. Une commotion branle phram qui s'effondre avec son assise. Les poignes o ses mains prenaient appui roulent au loin. Cependant il tente une fuite, mais un clat aigu de planche brise raye les dalles et s'oppose la progression des roues. Un dsespoir: calculer la dpense d'un tape-cul neuf et le prix de la course en fiacre pour rentrer. Et puis, la crainte d'tre pitin! Par malheur, l-haut, des disputes se clament; de furieuses gesticulations se dtendent, il se bave de rageuses injures, et des enfants pleurent. Bientt le juif s'pouvante parer en vain des horions indus; des poings le frlent et l'accrochent, des genoux cognent son dos. Il s'exaspre, il redoute qu'on ne lui marche sur les doigts et ne cesse de crier, mlant des invectives ses requtes de secours. Alors, peu peu on s'apaise. Des oreilles s'inclinent vers l'infirme; il y verse des rcriminations pleurardes, apitoyantes, avec l'intonation qu'il suppose devoir le plus facilement toucher. A grands soins, on le porte dans le chambranle d'une fentre, entre des stles entames de nombreux hiroglyphes. phram Samuel s'enorgueillit de ces prvenances unanimes. Il se laisse faire, plaignard avec une muette esprance de ripailles qu'on paiera pour le rconforter. Seul, un jeune homme propose aller qurir un fiacre. A peine le juif du de ses voeux remercie-t-il. Il maudit son infirmit et l'indiffrence goste des valides. Puis les gens recommencent circuler, bavards. Un brave homme la blouse roide, un provincial gar dans Paris, reste encore; et, mettant profit l'aide prte, il se renseigne sans fin sur l'itinraire suivre pour gagner le boulevard Barbs. Ensuite il part. III --C'est rien chien, tout de mme, murmure le juif, de ne pas laisser un sou pour la casse! Quant Tabourdel, l'bniste, il peut fouiller ses profondes, pour sr. On ne se fiche pas ainsi du monde! Et il dtache les courroies qui le tiennent encore li aux dbris du chariot: du bois perdu, et mauvais!--Il repose ses membres reints par la course fournie. Au dehors, l'averse s'crase toujours sur les vitres. Entre les colosses de granit et les tombeaux de marbre noir, la cohue se fait plus dense, pitine, laisse pisser partout les parapluies. Du djeuner, il demeure au juif une ivresse qui lui montre les choses fluides. La tte pse. Le bruit monotone des pas et des conversations susurres ronflent autour de lui et bercent.--Pas de voiture.--Pendant cette inoccupation, un dgot pour l'gosme des autres inspire phram Samuel des projets de revanche; mais, bizarrement, l'enfilade de ses ides s'embranche de digressions et se troue de subites lacunes: venue du sommeil. A plusieurs reprises il lve ses paupires qui tombent, et se dcolle pniblement les cils. Il songe qu'on le saura bien avertir l'arrive du fiacre. Il s'ensommeille, heureux de cette torpeur, contrari seulement de la prvoir trop brve. Plus rien. Longtemps. Et des souvenirs se cherchent, s'unissent. Une une s'liminent les perceptions flottantes du rve, elles laissent place de plus rels fantmes. Se retracent l'orage, l'accident. Une inquite avidit de savoir si on pense lui veille phram. Il coute et il regarde: nul pas, nulle voix, nul tre. Une bleutre clart ruisselle par les murs, par les stles, par les sarcophages, par les colosses qui se dressent rigides, les poings colls aux cuisses, dans une attitude de violence rsolue. Et sur le parquet ces masses se projettent en grandes ombres nettes. Clair de lune. Appeler, le juif n'ose: peut-tre l'emprisonnerait-on pour avoir dormi l, car on en veut toujours la race d'Adona.--A se voir dans cette antique gypte, un effroi le saisit. Sa haine des perscuteurs fut adule depuis l'enfance. Il voua surtout de vindicatives colres ces gyptiens que, tout jeune, il criblait de coups de crayon sur les images de la Bible. Maintenant, seul parmi toutes ces figures normes et surplombantes, il redoute, lui si infime, des vengeances, des niches surnaturelles de gnmes outrags. Il se tasse sur lui-mme et frissonne; mais l'oeil trs large d'un dieu le fixe, froid, immobile. Dans le vide du muse, continment, une sonorit fantastique vibre, creuse et sourde. Et il parat au fond de la salle que les sphinx et les sarcophages avec leurs thories de prtres gravs s'approchent lentement et s'assemblent, dans un rythme de marche funraire. Une angoisse. Au dehors, un nuage qui passe ombre tout. Le cul-de-jatte s'estime encore plus abandonn sans cette lumire qui espionnait en sa faveur. Il s'affole l'apprhension tenace de sentir sur ses paules des chocs glacs, des treintes inbranlables et lisses. Mais de nouveau la lumire bleute le muse. Les monstres ne se sont point mus. IV Sa btise devient vidente phram: ces affreux magots ne s'imposent que ridicules. Certainement, les sculpteurs travaillent bien mieux aujourd'hui; et les anciens taient des imbciles, ignorant l'art tout fait. Ce jugement svre le raffermit en la confiance de soi. Une statuette de marbre appuye au mur adverse s'offre trs lgante avec ses formes graciles, son corps svelte, sa taille de fillette et ses petits seins pointus. Par dommage, une tte de tigresse y culmine; et cette stupide dformance gte tout l'ensemble de la fluette membrure. A contempler dans ses plus fines rondeurs le menu des hanches; suivre les volutes drobes de la gorge et les cambrures des flancs aux plis courts, un rotique apptit s'accrot en phram. Et s'voque la srie des femmes qu'il possda. La dernire, Madame Jules, l'pouse d'un ouvrier, d'un camarade, auquel il a prt deux cents francs. Elle se livra, pitoyante un peu pour sa timidit d'infirme, certaine aussi d'obtenir une prolongation d'chance. Et cette chance retombe demain; il songe l'emploi de cette rentre. Selon l'avis du mdecin, son mtier de graveur le tue. Souvent des crises de toux le torturent, et la douleur lui raidit le dos comme si une plaque de plomb s'appliquait entre ses paules. Ces deux cents francs garantiront tout un mois de repos. Dans la suite, il reprendra son travail, bien portant. Les meubles des Jules reprsentent une valeur suffisant au solde du billet; et, cette fois, il ne se laissera plus circonvenir btement par une cajoleuse drlesse de trente-cinq ans, fane dj. De nouveau le regard d'phram se heurte la statue. Malgr les efforts qu'il tente pour l'esquiver, son rotisme flambe par ses entrailles. Une enfant des Jules, une fillette, aperue se dbarbouillant au matin, est trs ronde de formes, toute semblable cette gyptienne. Il la dsire. Pour l'avoir il reculerait bien encore le paiement de ce qu'on lui doit. Pourtant cet acte serait ignoble. Des romans o de vieux riches obtiennent par de tels moyens les filles du peuple lui reviennent au souvenir. Ces dbauchs il les mprise. A la vue du sphinx allong dans le fond de la salle, il se rappelle un dessin autrefois grav par lui: des isralites levant un monstre pareil sur une plate-forme au moyen de cordes et de machines; un tassement de torses courbs par l'effort et de muscles gonfls que fustigent les soldats. Alors toutes les perscutions souffertes par la Race le hantent. Il la suit par l'histoire peinant sous tous les peuples, esclave toujours. Il se remmore les antiques massacres. Femmes violes, enfants ventrs, torches humaines. Et ces tortures, ces boucheries, ces atrocits sculaires lui apparaissent comme la lugubre prface de sa propre existence, existence de mutil, existence de mpris. A lui, certainement choient le summum des ddains et l'ironie suprme. Tmoins ce dernier accident et la ddaigneuse indiffrence des gens. De cette exaltation son rotisme s'avive et s'irrite. Il se complat vouloir cette petite Jules: en mme temps que la cause des plus extatiques joies, cette possession sera pour Isral un triomphe, et le droit lgitime du vainqueur en cette guerre de l'or prche par les rabbins comme la seule revanche possible. Et la dernire homlie entendue conseillait la prolification comme le plus sr moyen de rpandre l'infini les germes de vengeance. N'est-ce pas pour ses projets la conscration religieuse? Mais, au moment o son imagination prvoit les volupts de cet assouvissement, la crainte de la mort s'associe, conseillant le repos des sens. Il devine des dlices rester au lit et dormir tout un mois sans l'inquitude de l'heure. Dans le jour il lira, fainantise inprouve depuis longtemps. De vieux feuilletons coups au bas de journaux et relis de ficelles gisent au fond de ses tiroirs, provision pour l'poque toujours recule du loisir. Il l'puisera. Oubliant toutes ses colres, ses ruts et ses fanatismes, il se perd repasser les romans parcourus jadis, revivre dans les pampas amricaines, dans les catacombes de Rome et dans les gouts de Paris avec les nergiques hros qu'il aima. Et il s'enorgueillit se flicitant de ses aspirations littraires, suprieures. Peu peu ses souvenirs deviennent vagues et s'emmlent. Les vocations se colorent, prennent des formes presque tangibles, mouvantes; puis elles s'obscurcissent, s'effacent. phram s'endort. V --Voyez-vous, monsieur Samuel, quand votre assignation est arrive hier, je me suis dit: c'est pas possible, on aura fait cela sans le prvenir... Et puis, voil... Ah, c'est pas bien a, surtout... surtout... Madame Jules hsite, sanglotante. De la main elle relve ses cheveux qui s'affaissent au long de son visage et se collent dans les larmes. phram s'adosse commodment au pole encore tide de rcents cuisinages et tche retenir le flux de toux qui lui corche la gorge. --Surtout aprs ce qui s'est pass entre nous!... ajoute-t-elle. Elle va jusqu'au lit, o elle range du linge nouvellement rapport. phram ne rpond pas. Depuis la nuit du Louvre tout l'amas des rancunes ataviques l'exaspre. Il exploitera les chrtiens avec une persvrance sacre. Et il persiste croire une lche insulte cette squestration en compagnie des bourreaux de la Race. Tout bas, il ressasse les insultes dont l'inondrent les gardiens du muse en le retrouvant endormi, le matin. Maintenant il sifflote, expertise les meubles en affectant ne pas regarder la jeune femme. Et la honte d'avoir succomb avec cette impure, de se sentir comme dbiteur envers elle, c'est une dernire humiliation qui paroxyse sa haine. Un effleurement le contraint voir Madame Jules qui met ses lvres prs les siennes, s'agenouille, et se diminue pour tre semblable lui. Il bougonne: --Non, non, c'est inutile: c'tait bon pour une fois. Alors elle l'enlve riant, l'embrassant, et elle proteste: --Nous allons bien voir. phram s'effondre dans la mollesse des couvertures. Les courroies de son chariot sont prcipitamment dnoues. Une voix aigrelette lance: --Bonjour, maman. --H, va te promener! phram s'irrite contre cette interruption du plaisir enfin consenti; mais sa colre tombe quand il reconnat l'enfant semblable la desse gyptienne. Des yeux, des bras, il la redemande, rendu fou par les caresses inacheves de Madame Jules. --Console Monsieur Samuel, Agathe; moi je vais chez la fruitire. Sois bien gentille, n'est-ce pas? --Oui, maman. Et la petite console le cul-de-jatte. Elle lui tend sa joue, ses cheveux volontiers. Elle l'interroge, gentille, sur les causes de son chagrin. Il la fait asseoir prs lui et chevrote peine de courtes phrases, tout mu. Trs vite il se grise de cette prsence et se rappelle les violents dsirs qui le harcelrent durant la nuit. Et, fermant les yeux, il lui semble qu'il embrasse les lvres flines de cette face de tigresse; il lui semble que ces petites mains qui le repoussent sont ces doigts de marbre noir tendus nagure au long des cuisses de la gracile divinit. --Oh! la canaille! Le saligaud! Un pareil monstre! Pauvre enfant! On le saisit, on l'arrache de la fillette. Des figures bavantes de mgres blmes, la face triomphalement ple de Madame Jules grimacent autour de lui, hurlantes, vocifrantes. L'INNOUCENTO Elle s'en va, toute droite, et longue, longue et poudreuse sous le soleil ardent, l'unique rue du village, avec sa bordure de masures blanchies la chaux et recouvertes de chaume, avec, tout au bout, sa petite glise trs dlabre, o le cadran postiche marque toujours la mme heure depuis tant d'annes. Au-dessus, la montagne aux sapinires crpues comme des ttes de ngre o, tout au fond, bleuissent les glaciers vierges; au del, le gave plein de truites, s'acharnant contre les tas de rocs de son lit sous le petit pont que les lourds chariots dbordants de fourrages font trembler de leur poids. Elle avait grandi l, l'Innoucento, comme on l'appelait familirement, entre les pourceaux et les poules, grognant et gloussant avec eux sur le fumier et dans la boue. Une grosse tte difforme, engonce dans des paules mal quarries, des yeux trop petits falotement brillants, de vrais yeux de crtin; la bouche fendue jusqu'aux oreilles, avec des lvres minces et des dents dj toutes moussues. Les bras trop longs, la main trop large, le pied s'aplatissant dans l'espadrille. Ainsi, gambadant par les champs de mas et les carrs de lgumes, le corps difforme et l'esprit embrum, la pauvre idiote attrapa ses vingt ans. Ses parents tant morts, une vieille femme, Madame Lafont, l'avait prise son service. Elle gardait les bestiaux et allait blanchir le linge au torrent. Les gars du village se moquaient d'elle en lui prenant le menton avec des mines comiques et les jeunes filles lui demandaient confidentiellement, histoire de rire un brin, si elle avait un amant: _As oun galan, Innoucento?_ Et la pauvre idiote carquillait ses petits yeux, ne comprenant pas, et gloussait comme ses poules. C'tait un aprs-midi de juillet. Un soleil fauve dardait ses rayons rouges dans le ciel blanc. Les mouches bourdonnaient au-dessus des eaux stagnantes, les gupes picoraient sur la haie, les glinottes roucoulaient dans les branches, et les petits lzards verts rampaient dans les buissons creux. L'Innoucento qui paissait ses bestiaux par les champs sentit sa tte lourde de somnolence et s'endormit l'ombre des peupliers. En ce moment le garde champtre Miquelas passait dans le sentier, ivre. Il vit l'Innoucento endormie sous les peupliers, et une ide baroque traversa sa tte alourdie par la boisson. --Tiens, comme c'est drle! se dit-il. Puis il rveilla d'un coup de pied la pauvre idiote. Elle se frotta les yeux en grognant. Alors il la prit dans ses bras et l'emporta dans le taillis prochain o l'herbe poussait haute. Et les mouches bourdonnaient au-dessus des eaux stagnantes, et les gupes picoraient sur la haie, et les petits lzards verts rampaient dans les buissons creux. Depuis ce jour l, lorsque les jeunes filles lui demandaient: _As oun galan, Innoucento?_ l'idiote ne gloussait plus comme ses poules et son regard devenait srieux. Quelques mois aprs, sa taille s'paissit visiblement et les gars du village, en la rencontrant, disaient avec des clats de rires: --Comme tu engraisses, l'Innoucento? Serais-tu enceinte? Mais elle ne rpondait pas, et s'enfuyait en courant par les carrs de betteraves. Souvent le soir, en se dshabillant, elle fixait des yeux inquiets sur son ventre gonfl et se rappelait en rougissant le jour o elle s'endormit sous les grands peupliers. Dans le village, on souriait en la voyant passer, et les commres se chuchotaient avec des mines tonnes: --Mais qui diable a pu faire a? La vieille Madame Lafont, trs intrigue, appela un empirique de passage, et lui fit examiner sa servante. L'empirique dclara que la jeune fille tait enceinte. Alors la vieille femme entra dans une colre effroyable et intima sa servante de quitter la maison au plus vite: Je ne veux pas de _puto_ chez moi, disait-elle. La pauvre idiote fit un paquet de ses hardes et partit en pleurant par la campagne sans savoir o elle allait. A la tombe de la nuit, elle s'arrta, brise de fatigue, sur un petit pont en bois jet sur la rivire qui s'engouffrait avec un fracas lugubre au fond des rocs pointus. La nuit tait dlicieuse. La lune nimbe d'argent brillait sur la montagne apaise. On entendait les chiens hurler au loin et l'eau clapoter sous le pont. Une douce brise parfume de framboises bruissait dans les lamelles des pins. L'esprit de la pauvre Innoucento revint encore ce jour o le garde champtre l'emporta dans le taillis, et sur ses lvres minces un sourire doux et amer la fois passa furtivement. Elle regarda son ventre gonfl et le palpa avec curiosit. Puis, comme si un clair subit et travers son cerveau entnbr, elle se mit sangloter. La lune s'tait cache derrire les hautes futaies. L'Innoucento regarda un instant l'eau brunie s'engouffrant avec un lugubre fracas au fond des rocs pointus, puis elle escalada le parapet, et se jeta sans un cri dans la rivire. _Sixime Soire_ _Gt la plaine brune, tendue, rase._ _Au bord, la trace du soleil parti stagne rouge._ _Et le ciel s'lve avec des courbes immenses de palmes, et des teintes citrines qui montent, qui montent et se nacrent de blanc, et se bleutent, se bleutent comme un ruban de blonde. Une toile fiche l, minuscule, la tte d'une pingle, dans ce bleu lisse._ _Miranda descend par la plaine. Droite et grle. Droite, en sa blouse lche fermoirs de missel. Grle en ses hautes gutres qui sanglent. Droite et grle._ _Luisent les canons de son fusil, roses un peu du couchant, rouges un peu du sang des btes. Et se rose aussi la torsade la plus lointaine de sa chevelure masse, et se rose encore la brindille de houx qui retrousse sa toque large._ _Les perdrix rappellent._ _Par les sillons aigus comme des vagues, les grands chiens flairent. Gueules haletantes. Et leurs oreilles tranent sur le sol pil de moissons._ _Le vent effleure les nappes illimites de betteraves. Les betteraves frissonnent de leurs panaches verts et de leurs panaches mauves. Semblables des piles d'cus, les lointaines chemines de fabriques._ _Les perdrix rappellent._ _L'glise du proche village lve au ciel sa tour de prires, son clocher bleu. Son clocher assis sur les rondes cimes des pommiers et dans les feuilles tnues des saules._ _Voici que des bues sourdent et rampent; des bues grises qui glissent au ras des teules et des trfles. L'ampleur du vide s'accrot. Le ciel se hausse et s'teint. La nuit violette plane sur la plaine, plane et s'accroupit. Et les lueurs des fermes transparaissent peine suspendues parmi les brumes denses: des taches d'or._ _Par les sillons aigus comme des vagues, les grands chiens flairent. Et leurs flancs roulent aux sursauts de l'infatigable course._ _Les perdrix rappellent._ _Dans l'ombre rousse de la salle o les murs se perdent, rien que les torses des herms, cariatides de la chemine profonde, rougeoyent au feu des bches. La flamme danse et ptille. La flamme danse, et son ombre jaune sur la tte pensive des chiens allongs._ _Miranda se repose toute mince dans l'antique fauteuil aux fleurages dfunts. Et saillent ses jambes rondes croises dans la courte jupe de velours sombre. Sa chevelure dnoue inonde de pleur les pleurs exsangues de sa face srieuse. Trop petite dans le fauteuil trop grand; trop blanche dans le fauteuil us._ _Pour un sourire de sa mmoire, ses lvres rostres s'tirent. Et la flamme qui se tend jusqu' elle lche ses yeux obscurs d'ombres flambantes._ OEIL-CHINOIS Aprs le dner, on s'installa pour prendre le caf dans le jardin, sous des berceaux de capucines. Il y avait l, autour de la matresse de cans, la dlicieuse Blanche d'tanges, Lonie Clauss avec sa face blafarde de pierrot vicieux et Julia Lebreton, une brune massive, au regard ttu. Cavaliers: Hanser, le financier obse, le jeune de Tretel, et le fameux reporter Gros-Renaud. La nuit tait tombe douce et susurrante sur la Seine dont le cours fuyait, imperceptible, sous le pont instantanment branl par le passage du train de Paris. Les six convives gotaient l'exquise torpeur de la digestion. Une bonne digestion de dner fin. Les bouteilles ventrues, les fioles allonges pleines de liqueurs multicolores encombraient la table parmi les petits verres de cristal, les tasses de Svres, les botes cigares et les mignonnes cigarettes blondes et opiaces. De l'autre ct de la rive, l-bas, des appels,--comme d'une voix de ventriloque,--coupaient tout coup le silence de la nuit. Plus prs, de la route, des refrains expirs, puis repris, montaient. Une lampe abat-jour lilas lunait peine l'obscurit que le feu des cigares cloutait d'or. La nuque grle de Lonie Clauss, la toilette estivale de Julia, l'norme nez de de Tretel surgissaient fantastiquement de cette pnombre nimbe. On parla potins. --Ainsi, demanda de Tretel, Madame Gimary vient de dserter dfinitivement le toit conjugal. --C'est son mari qui doit tre embt, remarqua Lonie. --Je vous crois, fit le gros Hanser en se renversant sur sa chaise. C'est sa femme qui est riche. Lui a toujours fait de mauvaises affaires la Bourse et avec ses matresses. Il a encore perdu dernirement une forte somme avec le Panama. --Il parat que la petite OEil-Chinois lui a cot prs de deux cent mille francs, reprit de Tretel. --Quel imbcile! lana ddaigneusement Hanser; moi, les femmes ne me cotent presque rien. --Tourn comme vous l'tes, a se comprend, remarqua malicieusement Lonie Clauss. --Vous, vous allez vous taire, petite fute, rpondit le gros Hanser, menaant du doigt, et visiblement piqu malgr son air plaisant. --Pas de querelles, cria la matresse de cans. Puis s'adressant Gros-Renaud: --Dites: vous la connaissez bien, vous, cette OEil-Chinois? Contez-nous donc quelques dtails. --Peuh! une petite rousse chiffonne, interrompit la brune Julia Lebreton. --C'est elle qui est la cause de tout ce scandale, pas? continua Blanche d'tanges. --videmment, firent en mme temps de Tretel et Hanser. --Messieurs, pronona avec autorit le reporter, vous avez devin que la brouille du mnage Gimary est l'oeuvre de Mademoiselle OEil-Chinois. C'est le secret de Polichinelle. Mais je parie que vous ignorez compltement le fin mot de cette aventure. --Le fin mot de cette aventure! s'exclama le financier qui dtestait la contradiction, le fin mot de cette aventure? C'est bien simple: Gimary tait en train de se ruiner, de se couvrir de ridicule; Madame Gimary l'a trouve mauvaise, et elle a eu raison. --Vous n'y tes pas, monsieur Hanser, rpliqua froidement le journaliste. --Assez, cria de nouveau Blanche d'tanges, est-il ennuyeux avec ses piques, ce Hanser. --Avec mes piques?... bougonna le financier. --Voyons, Gros-Renaud, continua Blanche, je vous ai demand des renseignements sur OEil-Chinois. Est-il vrai qu'elle ait vendu des fleurs au quartier Latin? --Parfaitement. Il y a cinq ou six ans de cela. Et si vous voulez connatre son portrait cette poque, permettez-moi de vous rciter une pice de vers qu'un de mes amis publia jadis en l'honneur de la bouquetire dans une feuille de chou de la rive gauche. --Moi je n'aime pas les vers, observa Hanser de plus en plus dpit. --On ne vous demande pas votre avis, clamrent la fois ces dames. --Voici les vers, dit Gros-Renaud, en prenant une pose, et il rcita: Par les brouillards violets, Qu'il bruine ou bien qu'il neige, Sous sa jupe de barge, Laisse trotter ses mollets-- La petite bouquetire. Des roses blmes dans sa Corbeille, roussette et blanche, S'en va, tanguant de la hanche, Faisant des yeux comme a-- La petite bouquetire. Et ses rves familiers La montrent dj pare D'une robe mordore Avec de jolis souliers-- La petite bouquetire. --Pas mal, pilogua Lonie Clauss. --Il y a des mots que je ne comprends pas, avoua navement Julia Lebreton. Hanser et de Tretel restrent cois. --Connaissez-vous son vrai nom? car OEil-Chinois ne peut tre qu'un sobriquet, insista Blanche d'tanges. --Notre ami Guy Bouffard la baptisa ainsi cause de ses yeux qui rappellent les dames des kakmonos. --Caqu, caqu... quoi? s'esclaffa Julia. --Les kakmonos, ma chre, c'est des articles japonais; c'est des bandes d'toffes avec de la peinture dessus. --Peste! Quelle rudition, mademoiselle. --Vous saurez, monsieur Gros-Renaud, que j'ai t employe dans un magasin de japoneries... du temps de mon honntet. --Je vous vois d'ici parmi les magots, fit le lourd financier qui cherchait se venger de Lonie. Gros-Renaud continua: --OEil-Chinois s'appelle tout btement Clara Thureaux. Sur son pre, je ne sais rien de prcis. Sa mre, une ancienne blanchisseuse, pensa que la fillette, avec sa frimousse bizarre, ses crins roux sur le dos, et son coup de hanche shocking, pourrait rapporter gros en vendant des violettes et des roses le long du Boul'Mich, et dans les brasseries o des futurs notaires et des dondons sacoches marivaudent. Elle avait raison la brave femme. Le succs de la petite Clara fut immense. L'un lui achetait une rose pour lui prendre le menton, l'autre un bouquet de violettes pour lui passer la main dans ses cheveux dnous. Sa conversation tait trs amusante. Elle avait de ces reparties ingnment perverses qui moustillent. Il parat mme que bientt le sexe faible la disputa au sexe fort, la gentille bouquetire n'ayant pas manqu de toucher le coeur de mainte verseuse de bocks. L'une voulait remplacer ses chaussettes d'estame par des bas de soie fine; l'autre la comblait de prsents en chrysocale; une troisime la faisait calamistrer par son coiffeur... --Et ce fin mot? interrompit Hanser avec un billement ironique. --Oui, ce fin mot, rpercuta de Tretel. --Pas d'interruptions! commanda Blanche. --Nous y arrivons, messieurs: A dix-sept ans, la bouquetire se laissa enlever par un tudiant exotique quelconque. Elle frquenta Bullier, le restaurant Boulant et l'arbre de Robinson. Il serait superflu de la suivre travers les diverses tapes qui constituent l'histoire banale de... --Vous toutes, mesdames, interrompit de nouveau le financier metteur-dans-le-plat. --Malhonnte! dit Blanche. --Idiot! fit Lonie. --Veau! gronda Julia. Le narrateur feignit l'indignation: --Je reprends, monsieur Hanser, vous m'avez empch de placer un mot spirituel. --... Il serait superflu de la suivre travers les diverses _tapes_ qui constituent l'histoire banale de toute jolie fille dont la vertu rend les clefs la premire sommation d'une agrafe diamante; nanmoins il faut croire qu'elle _les_ brla, car la haute galanterie parisienne ne tarda pas s'enrichir de Mademoiselle OEil-Chinois, une rousse adorablement vapore et fringante comme une cavale de race. --Brla quoi? demanda Julia. --Les tapes. --Les tapes? Ah! bien. Hanser trouva le mot faible. De Tretel le nota pour le rpter son cercle. --... Gimary qui venait de se brouiller avec la petite Louisette, des Nouveauts, rencontra un soir OEil-Chinois l'Hippodrome. La folle rousse tait ravissante, tout en noir, coiffe d'une mantille la milanaise. Gimary fut trs empress et finit par faire des propositions quasi-officielles. Au moment le plus pathtique de la dclaration, OEil-Chinois qui n'avait pas cess d'examiner avec une curiosit narquoise le crne de Gimary, dont la calvitie est lgendaire, dit sur un ton de srieux imperturbable: Eh ben, vous avez un joli genou, vous. Cette espiglerie ne dcouragea pas l'amoureux; et, au bout d'une cour assidue de plus d'un mois, la misricordieuse enfant finit par accepter un joli petit htel rue Daubigny, richement meubl de l'curie aux mansardes. On parla beaucoup d'un lit colonnades dont les draperies avaient cot prs de quinze mille francs. Eh bien, il parat que le malheureux Gimary n'a jamais couch dans ce lit-l. De Tretel gloussa un rire mprisant, se trouvant fort suprieur. --... L'amoureux crut d'abord un caprice passager; puis il s'exaspra. Il se trouvait ridicule. Rompre? Mais comment, quand on est fou de dsir et de dpit? La cause de cette rigueur inaccoutume? Sans doute un rival. Un amant de coeur, tudiant, ancienne connaissance du quartier Latin, un cabotin, un bookmaker, un rapin de Montmartre... Il espionna longtemps sans rsultat. Enfin, il finit par dcouvrir que l'inhumaine se rendait frquemment dans une maison de la rue Pasquier. Les scrupules de la concierge capitulrent devant une liasse de billets de banque et, un aprs-midi, Gimary put pntrer dans l'entresol gauche. Un vrai nid d'amoureux aux meubles intimes et parfums. Il tait furieux, rsolu de ne pas reculer devant le plus pouvantable scandale. La porte de la chambre coucher cda. Il se trouva en face de deux femmes. Horreur!... Il reconnut OEil-Chinois et Madame Gimary. On prtend que leur tenue tait peu convenable... --Le pauvre homme! soupira Lonie Clauss. --Pouah! fit Julia Lebreton. De Tretel trpignait. Hanser traita _a_ d'invention de journaliste. --Elle n'a pas mauvais got, Madame Gimary, pilogua Blanche d'tanges, rveuse. OPHICLIDE FLAMAND AUBADE Lille. Les maisons sont grises et hautes, leurs fentres blanchement linceules de rideaux mornes. De fate fate ondoye le violet ple des brumes. Plus haut, surgissent les pinacles de vieilles glises dans les nues cendreuses qui vont, lentes. La ternissure du jour choit vers les trottoirs o la pluie a laiss des marbrures sombres. Il pullule des passants silencieux et le bruit de leurs pas a d'inquitantes sonorits qui vibrent. Les fillettes treignent leurs corsets emmaillots de journaux; elles trottinent, blmes, la main crispe sur le louis d'amour.--Enloqus de velours flasque, jauni, les travailleurs se dandinent, lourds. Et les chaussures bossues des bureaucrates luisent seules dans le pianissime des teintes fades. Sur les rails noirs, les tramways glissent sans tapage au trot des petits chevaux qui s'agitent dans les traits lches, tandis que des gamins au teint vert touffent tous les tumultes par la psalmodie continue de leurs voix aigres: Demandez _le Petit Nord_, et passent, rapides, dcollant de leur pouce ensaliv les feuilles humides du journal. Imprieusement, un roquet aboie. CONCERTO Le beffroi carillonne ses notes hsitantes. Des heures. Elles tombent lourdes de sa couronne en pierres, de sa couronne ferme comme celle des princes. Au pinacle de l'difice, que noircirent les ges, le lion hraldique dress mire le soleil en ses flancs d'or. Et les maisons sont coiffes de fates gradins; et dans l'angle suprme des faades les oeils-de-boeuf semblent voir. Vieille cit flamande. * * * * * Sous les panonceaux, portant en lettres vertes: Robes et Confections, Sous l'exergue brillant du magasin: A la Dame-d'Honneur, Elles jacassent les petites couturires, les petites couturires enganes de minces robes noires. Elles jacassent et elles sautillent--et leurs bras grles; et leurs saclets en cuir roussi. Et leurs chines se penchent devant la vitrine, leurs chines qui font luire les corsages par places. Admirations pour les toilettes de Paris tendues sur les mannequins rigides. Deux deux arrivent les retardataires, deux deux. Une une. Et la dernire vtue de rouge, elle court. Elle court la main soutenant sa tournure qui sursaute. Elle court, ayant sa frimousse encore moite du lit, et les mches noires de sa chevelure croulant malgr la morsure du peigne. D'un rire elle salue, tandis que des friandises, en sa bouche, lui gonflent la joue. Elle salue d'un rire sans pense. Et les petites couturires se pressent dans le couloir de l'atelier. La grande salle claire. La grande salle claire o plane l'aigre puanteur des failles neuves. Elles s'installent; et elles se bousculent; et des claques malicieuses rebondissent sur les omoplates en saillie, sur les croupes futures. Des disputes crvent pour occuper les meilleures places, trs loin du pole o chauffent les fers, trs loin de la coupeuse surveillante qui taillade sans fin des toffes de toutes nuances sur le transparent jaune du modle. Et s'inclinent, les ttes attentives, sur les doublures faufiler, les ttes attentives des petites couturires si bien coiffes. Agilement s'agitent les minces doigts, piqus noir par l'aiguille. Et les bavardages piaillent. Des potins d'amour. Aux frisures brunes s'emmlent des frisures blondes; et les cheveux chapps des tempes tremblotent l'haleine des confidences chuchotes. Les dos palpitent par saccades, en une grande envie de s'esclaffer. Et la quinte des rires trop longtemps contenue rsonne. Elle rsonne, elle monte dans la grande pice claire; elle touffe la cliquetante mastication des ciseaux. Et des restes de pudeurs rougissantes se cachent dans la claire-voie des mains ramenes sur le visage, des mains blanches aux minces doigts, piqus noir par l'aiguille. Et la joie met en danse les seins grles perdus dans l'ampleur du mrinos. Une joie qu'elles lchent au nez des garons, une fois sorties. Au nez des jeunes garons, qui les rattrapent et les embrassent, les petites couturires, bien contentes, sous les grandes portes. Mais ils les abandonnent soudain, les jeunes garons, l'aspect terrifiant d'un chapeau haute forme. * * * * * Le beffroi carillonne ses notes hsitantes. Cinq heures. Elles tombent lourdes de sa couronne en pierres, de sa couronne ferme comme celle des princes. * * * * * Aux bosselures du pavage, cahotent les coups dteints des hobereaux en visite. La Dame-d'Honneur tressaille. Elle tressaille de ses escaliers qui trpident sous l'avalanche des petits pieds. Les petits pieds des grisettes qui envahissent le trottoir. Et les unes, gourmandes, droulent des papiers gras recleurs de charcuteries. Et les autres assaillent la voisine picerie et chipent des cornichons dans le baril o plonge une grosse cuillre en bois. Mais la petite rouge, non rieuse, reste immobile. Un doigt dans la bouche, attentive, coutante. Au loin ronronne un trange bruit. Un trange bruit o se mle le titillement d'un grelot. Cela grandit, enfle et ronfle. Brille sur la chausse un bicycle, un bicycle dont les orbes dardent de ples tincelles. L haut, un phbe juch. Et ses cuisses se moulent dans un collant gris de perle et ses mollets en de superbes gutres jaunes. Elles se sont tues les petites couturires. Elles se sont tues et elles le contemplent. Seule, la petite rouge continue rire et narrer. Seule. L'phbe avec un geste de calme souplesse a saut de son vhicule. Se dirige vers la ruelle du Palais. La petite rouge quitte ses compagnes et pntre sournoise dans la ruelle du Palais. * * * * * Au pinacle du beffroi que noircirent les ges, le lion hraldique dress mire le soleil en ses flancs d'or. Et tout droits dans leurs chars rougis, aux criardes ferrailles, les trs robustes garons bouchers passent sanglants, ainsi que les triomphateurs antiques. Ils passent et font claquer la chambrire au-dessus de leurs poneys qui galopent. P'tite Lucie n'est plus pucelle, Tant pis pour elle! C'est Lucien qui l' lui a pris, Tant mieux pour lui! Elle pleura d'abord la petite rouge, elle pleura quand ses compagnes la chansonnrent. Elle rit ensuite, elle a ri quand ses compagnes la chansonnrent. Puis, tous les jours, la petite rouge laisse paratre son oreille une touche de poudre de riz. Bientt la touche s'tend, s'tend givrer tout son visage. Et ses joues n'ont plus que des roseurs marcescentes comme celles de l'anmone du Japon. Et puis l'piderme se voile de blanc, d'une transparence blanche sous laquelle il se devine encore, de mme que le vert se devine encore au verso blanc des feuilles du peuplier blanc. Et puis il se linceule de blanc: on dirait d'une marmorenne statue o seuls les yeux vivent. Mais les yeux s'aurolent de noir; et les lvres se vernissent de carmin; et les mouches noires notent une recherche d'lgance. Et le sourire, l'immuable sourire, se fige la commissure des lvres, dcouvrant la denture btasse. Et l'oeil dans son aurole noire stagne, avec la classique polissonnerie qui bonimente l'alcve. Et toute, elle donne l'impression d'une tiquette, comme les toilettes de Paris derrire la provinciale vitrine. * * * * * Les maisons sont coiffes de fates gradins. Dans l'angle suprme des faades, les oeils-de-boeuf semblent voir. * * * * * Leurs saillies se capuchonnent de neige, de neige qu'illumine la lune bleue. La vitrine de la Dame-d'Honneur larmoie des gouttes de vapeur. Le pav sec et gris, le ruisseau solide. Entre le manteau soyeux et bord de loutre que dpassent les volants d'une robe en velours, entre le manteau et le chapeau charg de plumes frissonnantes, la figure de Lucie resplendit comme un masque neuf. Et ses mains gantes de noir o saignent de larges piqres carlates, ses mains gantes de noir tiennent un petit manchon. Elle regarde la vitrine et sa poitrine exhale de gros soupirs. Une autre femme semblablement mise l'accoste. Et les: Bonjour, madame! chantent un prtentieux duo. Les petites mains gantes de noir et les petites mains gantes de jaune indiquent une foule d'objets derrire la glace. Elles s'agitent, elles vont des mannequins pancarts de blanc aux chapeaux pidestals de palissandre, des rubans enrouls sur les supports de globes gaz, jusqu'aux cravates indigo et vermillon qui semblent nager en des flots de dentelles rches. Et les ttes hochent, et les plumes frmissent, et d'une poitrine l'autre les gestes oscillent, volubiles. Mais voici deux ombres toussotantes, crachotantes, bedonnantes. Elles tranent sur le trottoir sec et gris des sabres qui rsonnent et des perons qui cliqutent. Et leurs faces renfrognes, rougeaudes, moustachues, grognent sous les kpis garance. Et trs penaudes, se taisent les petites femmes qui suivent les officiers. Sans dire, elles subissent les remontrances; et les moustaches en brosse, balayent leurs petites figures, les pauvres petites figures qui resplendissent comme des masques neufs. * * * * * Le beffroi carillonne ses notes hsitantes. Des heures. Elles tombent lourdes de sa couronne en pierres, de sa couronne ferme comme celle des princes. Au pinacle de l'difice que noircirent les ges, le lion hraldique dress mire la lune en ses flancs d'or. Et les maisons sont coiffes de fates gradins; et, dans l'angle suprme des faades, les oeils-de-boeuf semblent voir. Vieille cit flamande. SRNADE Arras. Le caf blanc et or, ses banquettes de velours grenat. De pilier pilier, ondoye la bleutre fume des pipes qui sinue et s'lve. Plus haut, le plafond a revtu la teinte saure des vieux tableaux. Dans les globes dpolis, le gaz flambe comme un oeil; sa lumire s'pand et cuivre. Elle s'pand et elle cuivre les tables de marbre blanc, et les verres et les liquides. Elle s'pand et cuivre les glaces adverses, o s'enfoncent d'infinies perspectives de la salle, rflchies et rflchies toujours dans leurs multiples mirances. De mme, au thtre, la galerie sans bout du palatial dcor. Des ttes pommades et des crnes chauves. Et, profrs, des mots tranges de jeux. Bruit des dominos grattant les tables. Des phbes treignent leurs cartes, les Rois impassibles trnant avec le sceptre, les Reines figure ronde, et les As solitaires. Ils tremblent blmes, la main frmissant au bord du tapis rouge, o s'enlacent sataniquement les noires initiales du patron. Un sou la fiche. Autour des billards, verts comme des prairies anglaises, les messieurs grisonnants s'appuient sur les queues, en silence, dans l'attitude du hallebardier royal. Et les blancheurs des tabliers qui ceignent les garons lchent seuls une note crue dans la symphonie des couleurs cuivres. La trs laide caissire, peine dcouvrable au milieu des flacons pans et des maillechorts, inscrit. Ses gros doigts courent sur la page, courent avec une bague chaton d'meraude. Tandis que de jeunes hommes touffent de criailleries le bruissement qui plane: Tu as une veine de cocu! Le roi! Tu es bais! et jettent les cartes sur le marbre avec une bestiale rage. Magistralement un notaire impose: Whist veut dire silence. TABLE DES MATIRES Premire Soire: _C'est l'himale nuit_ (J. M.) 7 Amourette (P. A.) 11 Le lvrier (J. M.) 45 Deuxime Soire: _La Haye gris de perle_ (P. A.) 53 La Fanza (J. M.) 59 En gare (P. A.) 77 Troisime Soire: _Au couchant, devers_ (J. M.) 87 Crescendo (P. A.) 89 Babioles (J. M.) 107 Quatrime Soire: _La mer, d'un jade qui_ (P. A.) 117 Le cas de Monsieur de Lorn (J. M.) 121 La tare (J. M.) 143 Cinquime Soire: _Au pied de la montagne_ (J. M.) 157 Le cul-de-jatte (P. A.) 159 L'Innoucento (J. M.) 175 Sixime Soire: _Gt la plaine brune_ (P. A.) 183 OEil-Chinois (J. M.) 187 Ophiclide flamand (P. A.) 197 3694.--ABBEVILLE, TYP. ET STR. A. RETAUX.--1886. End of Project Gutenberg's Le th chez Miranda, by Jean Moras and Paul Adam License: Share Alike