Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) CONTE FUTUR PAUL ADAM Il a t tir: 10 exemplaires sur papier de Hollande 4 fr. 500 vlin blanc 2 fr. Le Conte Futur OUVRAGES DU MME AUTEUR I Les Volonts Merveilleuses 3 vol. II L'Epoque 6 vol. III Critique des Moeurs 1 vol. IV Princesses Byzantines (_sous presse_) 1 vol. * * * * * E. Kolb, Firmin Didot, Tresse, Stock et Savine, diteurs. PAUL ADAM Le Conte Futur PARIS _LIBRAIRIE DE L'ART INDPENDANT_ 11, RUE DE LA CHAUSSE-D'ANTIN, 11 Tous droits rservs 1893 POUR ERNEST KOLB LE Conte Futur I Philippe pressentit dans les lettres de son oncle le dessein d'unir Philomne au commandant de Chaclos. L'angoisse extrme qui le prit alors au coeur l'tonna d'abord. Sa cousine comptait cinq ans de plus que lui. En outre, elle avait un caractre grave, et elle agrerait certes mal les turbulences du cornette aux Guides qu'il tait. Mais, l'encontre de ces raisonnements et mesure que le colonel, par sa correspondance, dissipait l'espoir d'une ngation, Philippe apprit connatre la douleur. L'image de la jeune fille veilla sans piti sur la torture de son esprit amoureux. Maintenant, le voici sans force, tendu contre les coussins du wagon. Avec hbtude, il suit les maigres allures du commandant attentif aux cent petits cartons rapports de la capitale, et qui renferment les cadeaux de corbeille. Comment ne s'aperoivent-ils pas de son dsespoir, ni cet homme, ni le colonel? Comment ne le virent-ils pas blmir, lorsqu'ils entrrent au mess des Guides en brandissant la permission obtenue de son gnral pour assister un mariage dans la famille? Ils ne remarquent rien, ni l'atroce crispation du sourire par lequel il rpond leurs phrases joyeuses, ni la sueur qui glace ses tempes, le cuir de son bonnet de police. Le colonel commence mme dormir en paix. Aux portires le paysage droul lui prcise dans le souvenir les heures de ce mme voyage fait nagure avec elle. Son oncle tait venu le chercher l'Ecole militaire aprs les examens de sortie, et, durant ce voyage, elle lui tait apparue ainsi qu'une me extraordinaire, instruite en toutes les sciences et portant sur le monde des jugements inattendus. --Oui, rpond le commandant, des jugements inattendus. Elle a tout tudi, n'est-ce pas, recluse dans ce fort o l'attache la situation de son pre.... Il n'y a plus un mur, chez elle, qui ne soit tapiss de livres.... --Voici le centre de notre patrie, mon commandant, vous l'a-t-elle appris... ici mme, o le sol ferrugineux se rvle par cette pente soudaine surgie devant les btisses plates des fabriques.... --Le coeur de notre rpublique du Nord? Voyez, comme il monte, ce sol, vers le ple firmament de brumes. Il recouvre, peu peu, sur l'horizon les tours fumantes des distilleries et des forges. --Elle vous a confi son amour pour les pauvres? --Elle a un extraordinaire amour pour les pauvres. --Ici, disait-elle, sur la hauteur, le ptre vit plus heureux parce que la masse des terres abat le son des cloches industrielles, l'appel la souffrance quotidienne des troupeaux ouvriers.... --C'est une me lue, Philippe, une me lue.... Pourrai-je lui valoir assez de bonheur? Ils s'examinrent; ils coutrent leur silence. --Le plateau! dit le commandant. L, le sol semblait avoir bondi tout coup hors des plaines brunes de labour, et avoir entran dans ce saut des falaises de craie, d'inaccessibles roches, des touffes de sapins et de bouleaux, des pans de prairie, un bois entier de htres, mme quelques villages blottis dans des cavits pleines de fougres et d'yeuses. --Avez-vous connu sa mre? --Non, mon commandant, je n'ai pas connu sa mre. Elle est morte si jeune! --... Philomne lui ressemble d'me. Sa mre contemplait toujours son ide de Dieu; elle contemple aussi la douleur du monde.... --Le Christ, le mme Christ sous ses deux formes.... --Des mystiques!... Tenez, voici le plateau qui s'tale par dessus le pays.... La terre est rouge de matires ferrugineuses.... --Ah! ah!... Le fer ne fait-il pas couler le sang, tout rouge.... --N'empche! La terre est si rouge que les gens, force d'y peiner, en ont pris la couleur.... --Oh! je comprends.... Elle vous l'a dit aussi, cette chose; qu'ici les petits enfants portent dj sur leur corps rouge le blason du mtal dispensateur de leur existence. --Philippe, pourquoi cette amertume dans votre voix? --Pour rien, commandant... pour rien.... Nous arrivons la contre des Hauts-Fourneaux, et des corons pleins de peuple, et des donjons flamboyants. --Regardez; cela forme un grand cercle tendu selon un primtre fixe. --Sous les canons de la cit octogone dont voici, ras de terre, les remparts. --Il faut de la prudence, Philippe, avec ce peuple de pauvres; car il lui arrive de s'exasprer. --Descendons-nous? Nous nous promnerons devant les petites maisons si closes, o habitent les familles des magistrats, des percepteurs, des fonctionnaires... que sais-je?... --Rveillez-vous, colonel.... Quarante minutes d'arrt pour la douane.... Nous allons nous dgourdir les jambes.... --H quoi! fit le colonel.... Sommes-nous la frontire? --Peu s'en faut... vous le savez bien: voici la dernire station avant le Fort. --Diable.... Tenez: gauche, la maison en briques rouges... o l'on aperoit des primevres dans le petit parterre, hein?... C'est la demeure du bourreau.... --Ah! ah!... la demeure du bourreau.... Il y a beaucoup d'assassins parce qu'on mange peu. --Et puis le peuple manque de distractions.... Au fait, pense Philippe, si rien n'altre les traits de ma face, ni ne dcle ma douleur leurs yeux, c'est que je m'exagre ma souffrance.... Il faut croire que le malheur ne m'accable pas.... Pourtant il y a comme des cailloux sur ma poitrine quand elle se soulve pour le jeu de respirer... Ils vont donc en promenade. Au pinacle de la cathdrale rococo, le symbole divin du supplice, la croix de fer, impose son signe sur des rues troites et dures o circule la vie de la cit. Elles mnent du beffroi roidi dans ses dentelles de pierre aux casernes et aux lupanars, un thtre d'architecture attique, un palais de justice Louis XV, un hpital de style Empire, une prison trs vaste et trs simple, orne seulement de quelques capucines entretenues, sur une croise, par la femme du concierge. Ils rencontrent encore vers la citadelle, des manutentions et des magasins de guerre, des petits soldats imberbes qui, sous leurs longues capotes sangles, ressemblent des servantes en cotillons, et des officiers peronns, moustachus, ronds comme des oeufs, ou bien, fins comme des pis, avec de courtes cravaches l'aisselle. Large, bien balay, clair de globes lectriques, le boulevard traverse la ville entre des bazars somptueux, qui alternent avec des palais pour Compagnies d'assurances, Socits mtallurgiques, banques de crdit. Il s'y promne des messieurs videmment orgueilleux de leurs soucis et des femmes promptes aimer pour l'avantage de leur bourse ou de leur coeur. Il y court des gaillards chargs de ballots et lgrement ivres. Les toffes des robes se drapent en harmonie dans les voitures. Le boulevard conduit hors de la ville, jusqu' la gare. Aprs, il devient grand'route et suit, peu prs paralllement, la direction de la voie ferre. Les trains franchissent assez vite la rgion des Hauts-Fourneaux.... On passe entre des ruches humaines (briques brles, tuiles rouges, ciments).... Le colonel a repris son somme dans le coin de droite.... --L, mon commandant, l, dit Philippe: les enfants qui grouillent terre.... on dirait un essaim de mouches sur une ordure. --Oh! Philippe, pourquoi parler ainsi des enfants? --Le linge que lessive cette vieille hideuse dans le baquet... ah! ah!... il se dchire.... Quelle mine dsole!... En vrit, ce linge s'est dchir jusque dans mon coeur. --Pourquoi donc parler ainsi? --Rirez-vous cependant de cette mre si occupe.... A la fois, elle allaite du sein, mouche d'une main, gifle de l'autre, gronde de la bouche, berce du pied et rit de l'oeil au facteur qui passe.... Ces fillettes qui pleurnichent en pluchant des lgumes, en tirant l'eau du puits; rirez-vous de leur laideur!... Et les adolescentes qui se nouent des rubans sales dans leurs maigres cheveux.... --Philippe, pourquoi lorgnez-vous le monde avec un verre noir? --On ne voit pas de vieillards, mon commandant, dans cette cit de pauvres.... --Non... c'est vrai... on n'en voit pas.... --Mais il y a partout de petits cimetires carrs.... Un, deux, trois.... --On ne voit pas non plus les adultes.... Philippe. --Ils demeurent apparemment tous dans la flamme ferique qui ronfle parmi les cris du mtal, sous les dmes des usines.... --Les estaminets aussi paraissent pleins de feux de pipes.... --La douleur s'endort dans l'abrutissement.... --Elle vous a tout dit aussi vous, Philippe, Philomne vous a tout dit... et voil que vous refltez son me presque autant que la reflte sa petite soeur Francine.... Le cornette se dtourne. Il regarde au carreau du wagon. Le plateau devient une bande bossue de roches. Des fougres gantes y croissent. Peu peu, le sol verdit. Les arbustes se pressent. Des treillis de fer gardent les faisans dans les chasses. Tout le long, afin de les empcher de sortir, des gamins sifflent. L'air un peu vif a rendu violets leurs visages creux. Un garde les surveille. La fort va natre. Elle court dj sur les collines de l'horizon. Cependant, les cris du mtal poursuivent la fuite du train. Quand ils cessent, on a franchi bien des lieues bordes de bouleaux et de frnes, entrevu bien des clairires o s'attardent les hordes de daims. Et, brusquement, le train dbouche des branches. La fort finit net. L'express glisse sur la crte d'un roc qui plonge pic dans une valle profonde, pleine de villages blanchissant la lisire des futaies. De trs prs trs loin, se courbe un fleuve dont les eaux frisottent entre les arches frquentes de ses ponts. Et le roc forme l'peron du grand plateau rtrci, devenu la pointe dfensive de la patrie sur le fleuve frontire. D'ailleurs, les mamelons couvrent les travaux stratgiques du Fort. Des coupoles d'acier s'rigent de la roche. La brique bouche les cavernes. D'arbre en arbre, des fils lectriques courent. Par des poternes, les soldats mergent des souterrains. Les ravins sont des cours de caserne o les artilleurs se chamaillent avec des lazzis qui montent d'chos en chos. Au bout du roc, il y a un jardin devant une maison blanche, un jet d'eau iris au-dessus d'une vasque, les filles du colonel-gouverneur pares de robes pois et qui comptent les primevres nes du matin dans la pelouse. --Bonjour, Philippe... disent-elle, et plus bas: Nous avons senti votre douleur qui s'approchait.... II Les soldats attachent des lampions des mts le long des chemins de ronde. On hisse des drapeaux pleins de noms de victoire. Les vtrans agacent les singes rapports d'Asie par les troupes du commandant de Chaclos qui ftent, ce soir-l, leurs succs aux pays d'Orient. Le fort contient mille animaux singuliers, des chiens dpourvus de tout poil, des bouquetins apprivoiss, des perruches loquaces habiles rciter les pomes des barbares. On a construit des trophes avec des armes tranges, des sortes de faux denteles, des sabres courbes couverts de damasquinures, des cuirasses de fer et de laque. Les lunes et les dragons feriques des tendards conquis flottent sur les arcs de triomphe en branches de sapin. Les chants patriotiques sonnent dans les cantines pleines de monde; et les papiers peints des lanternes dansent au vent. Chez le colonel, on achve le dessert. Comme la nuit se prpare luire de tous ses astres, les fentres s'ouvrent.... Les deux soeurs viennent sur le balcon pour assister au ciel. En bas, on a ouvert les fentres aussi dans la salle des invits o dnent les adjudants.... Aids par le vin, ils content leurs exploits. Une brave rumeur de gaiet clate l, pour se propager ensuite par tout le fort, entre les ifs de feu, les lumires tricolores des lanternes, et les lampions des cantines.... Plus bas, la musique prlude... et puis les cuivres donnent l'essor aux sons. Ils s'pandent vers le cours du fleuve qui chatoie dans les ombres.... Francine et Philomne se sont accoudes. La plus jeune des soeurs retient le commandant par son babil.... Philomne murmure vers Philippe: --Puisque je ne saurais avoir de l'amour, puisque nul jamais ne possdera mon me entire, que vous importe?... Hors du monde et hors des hommes, seule ici, parmi ce misrable peuple en livre de guerre, je me suis cr une vie seconde toute d'ides folles et magnifiques. Je m'y suis retire pour toujours. Rien ne me touchera plus des choses humaines,--que superficiellement et selon le dcor de l'existence. --La gloire du commandant vous a touche. --Certainement je l'aime moins que je ne vous aime; oui, moins. Mais lui n'essaiera pas de pntrer mon me intime, de possder au del de ce que je lui donnerai de moi. --Votre corps.... --Voil o votre jeunesse se dclare et o elle m'effraie.... Qu'est-ce, le corps? Moins que rien. Je ne mconnais cependant pas ma beaut. Je prtends, toutefois, ne pas devenir, pour l'imprudente ardeur de votre ge, un seul instrument de joies.... Cela m'outragerait. --Laissons... et dites-moi, Philomne.... Vous croyez-vous jamais incapable, soit d'une compassion, soit d'une admiration telles que vous consentiez au sacrifice de votre orgueil intellectuel et vous absorber en celui-l.... --Par compassion... qui sait! Par admiration... oui. Mais pour que je l'admire jusque l'adorer... quel hros inou il me faudrait connatre! --Simplement celui dont les actes raliseront le rve de votre me. --Je ne le chrirai donc que mort.... Car quiconque annonce aux hommes une foi nouvelle et agit afin de convertir, quiconque veut offrir, pareil au Christ, l'exemple vivant de la doctrine, celui-l encourt jusque la mort, la haine des hommes. Et il doit tenter le sacrifice pour le sacrifice, ignorant la consolation mme de le savoir utile au rachat du monde. Il lui faut aimer le sacrifice en lui-mme, sans appt de gloire, pour la seule beaut de mourir inutilement... Mais vous ne comprenez pas. --Je comprendrai, si vous m'initiez vous. Le silence des musiques qui cessrent alors interrompit leur propos. Dans le calme subit de l'air, on entendit les vantardises des adjudants. Ah! ah! nous autres, pendant la campagne de l'Indus, nous mettions nos Asiatiques au bcher, les pieds en avant; et on les poussait dans le feu mesure que le bout se consumait.... Quels gaillards. Ils grimaaient laidement, mais ils ne criaient pas...--Chez nous, dans la Lgion, on leur coupait d'abord les tendons du pied avec un canif...--En Ethiopie, nous menions nos prisonniers par vingt au fond des grottes. Devant, on allumait du bois vert, et ils ternuaient leur vie dans la fume... Tu te le rappelles, Firmin? Quand le gnral nous eut interdit de dpenser la poudre fusiller les Chinois, on les empilait dans les fosses des rizires et on cassait les ttes coups de crosse de peur de fausser les baonnettes.... Leurs crnes sortaient en rangs d'oignons.... Le premier m'a fait de la peine... si jeune, n'est-ce pas, avec de beaux yeux orientaux qui imploraient.... Quoi! la guerre, c'est la guerre. On ne pouvait les emmener en avant, ni les laisser derrire la colonne....--Et puis, quand on entrait dans leurs villages, trouvait-on pas, piques sur des bambous, les ttes des camarades surpris aux avant-postes? a ressemblait mme aux doubles files des lampadaires sur les boulevards de la ville. Seulement, les yeux des pauvres diables n'clairaient plus gure.--Tout a, mes vieux bougres, a ne vaut pas encore le coup du commandant de Chaclos--Ah! Dieu de Dieu! mes enfants, j'y tais: quelle marmelade! Moi-mme ai pos la cartouche sous la pile du pont.... On les a laisss s'engager, et quand ils y furent en bon nombre... le commandant poussa le bouton de la batterie lectrique.... Vlan! Le paquet a saut! On retrouvait des doigts, des nez qui se promenaient tout seuls plus de deux cents mtres, et des yeux colls contre les arbres, entre les morceaux de cervelle et des bouts de nerfs... et ces yeux-l vous regardaient.... C'tait effrayant, mon cher, effrayant!... Du coup, ils battirent en retraite, les survivants. Nous emes sans peine leurs positions... et nous voil ici, victorieux, le verre la main.... On dresse des arcs de triomphe. Le commandant a eu sa croix.... Vive la guerre donc!... quand on en revient... ...Francine qui tenait en ses mains une touffe de primevres, les laissa soudain tomber... et elle se passa les paumes sur les tempes comme pour dissiper un cauchemar... Sans doute ne vit-elle pas le geste de M. de Chaclos relevant les corolles parses afin de les lui remettre, car elle s'enfuit aussitt; et, avant qu'elle et gagn la porte, elle s'abattit contre le sol avec des cris affreux, secoue par la convulsion des nerfs. Durant la maladie qui suivit cette crise, la fillette subit des hallucinations sinistres. Elle voyait dans la fivre se tracer en images tangibles les souvenirs de guerre conts par les adjudants. On dut carter d'elle tout l'appareil militaire; les uniformes, les armes, les gravures signalant la bravoure historique. Le son lointain du tambour suffisait pour l'vocation sanglante; et c'tait une chose horrible. Elle se dressait menue, hagarde, les mains ouvertes et tendues pour repousser la hideur du rve... Oh! disait-elle, que de pauvres vies tranches... Le fleuve de sang saute les digues.... Les ttes roulent comme des boules.... Les doigts se crispent sur le sabre qui les coupe... Oh! les yeux des mourants... les yeux! les yeux! les yeux!... Le sang monte, monte... Il est ma bouche... pouah!... il m'trangle... je ne veux pas... Et elle retombait dans des crises.... Le mariage de Philomne se trouva retard par l'tat trs grave de la petite soeur.... Elle ne la quitta plus. Son affection se fit mme plus fervente pour l'tre que tous maudissaient. Le colonel entrait dans de grandes fureurs o il souhaitait la mort de cette triste enfant. Les officiers de son entourage, bien qu'ils affectassent de l'indulgence et de la piti, parlaient sans aisance de ce dlire qui fltrissait leur gloire. D'ailleurs, la lgende de la petite prophtesse avait bientt visit les imaginations des soldats; et ils en causaient tout bas dans les chambres, avant le couvre-feu. Leurs courages allaient mollir. Dans les rangs, deux reprises, des recrues se rvoltrent contre les commandements; et on murmurait que l'heure viendrait bientt o les hommes cesseraient d'apprendre l'art de tuer. On fondrait les canons pour fabriquer des charrues. La fraternit universelle ne tarderait plus s'panouir. III Or, cela tait fort grave, parce qu'on redoutait comme prochain l'immense conflit des nations du Nord, attendu et prpar patiemment depuis plus de trente annes. Des signes certains de bataille commenaient paratre dans le ciel et dans les propos des diplomates. On atteignait aux premiers jours du printemps; et le printemps paraissait, de l'avis de tous les hommes de guerre, le moment le meilleur pour susciter le massacre mutuel des peuples. On redoublait d'activit dans les arsenaux et sur les polygones. Le colonel craignait que le mauvais esprit de sa troupe ne lui ft imput par les marchaux inspecteurs, et, pour dtourner du raisonnement les intelligences de ses soldats, il les entranait sans rpit dans des marches et des manoeuvres propres lasser leurs forces morales sous la fatigue physique, et les rendre dociles sa main. Eux, cependant, courir par les villages et les corons des mineurs, prenaient une peine plus grande. Ils se lamentaient, disant: En quelle poque barbare, nous vivons encore pour que tant de pauvret demeure au monde. Nos mres nous enfantent dans le seul but d'un dur labeur, et nous trimons plus que les btes, sans avoir, comme les btes, le loisir de ne pas penser. Ah! maudite soit l'heure de brve joie o nos tristes pres jetrent leur semence aux flancs de leurs pouses dcharnes. De quel droit nous crrent-ils puisqu'ils ne pouvaient nous lguer que le dsir jamais inassouvi? Et les savants disent que les gnrations se succdent dans une voie de progrs, et que l'homme marche la conqute de Dieu.... Les pouvons-nous croire, puisque nous apprenons seulement l'art de nous gorger, alors que toutes nos forces employes la seule fin d'amliorer notre sort, ne russiraient que bien petitement. En vrit, elle a raison la jeune prophtesse qui crie par les nuits que nous demeurons barbares comme les loups, et que jamais nous ne tiendrons le bonheur, parce que nous aimons trop le sang.... Voil maintenant qu'on a prpar les tambours et les drapeaux.... Il va falloir se ruer sur les pauvres diables des autres nations, sans que nous puissions mme comprendre le motif de notre rage.... Nos pieds ont dj t durcis sur les routes, et nos paules ne sentent plus le poids du havresac... Voyons, ne se lvera-t-il pas un homme fort, parmi nous, qui proclamerait enfin la rvolution de l'Amour universel? Et les petits soldats se poussaient l'un l'autre et ils disaient: Toi, toi... mais nul n'osait prendre la parole. Enfin, le dlire de Francine s'attnua. Elle rcupra de la sant et de la raison. Mais quand M. de Chaclos voulut reparler des noces, Philomne lui affirma qu'elle resterait fille. Et il comprit bien qu'elle partageait alors le sentiment de sa soeur, et qu'il lui faisait horreur cause du sang dont il s'tait couvert. Un peu plus tard, il connut que Philomne s'tait fiance Philippe.... Cela ne le surprit point, parce qu'il avait entendu presque de leurs conversations, les soirs de primevres. Le cornette changea de garnison et vint au fort avec un dtachement de Guides. Depuis lors, M. de Chaclos vcut tristement; car il chrissait Philomne selon la tnacit des dernires passions. La presque certitude qu'il avait eue de l'pouser avait rendu plus inbranlable cet amour de la quarantime anne. Nanmoins, son me tait noble, il persuada au colonel de marier Philomne et Philippe. Et comme la jeune fille remarquait avec tonnement son entremise, il lui rpondit qu'il l'aimait pour elle, non pour lui; et prfrait la savoir heureuse aux bras d'un autre, plutt que malheureuse aux siens. Cela lui vaudrait infiniment moins de douleur. Quand on sortit de l'glise, le cornette dit sa femme: Voici que vous vous sacrifiez moi par compassion. Je tcherai maintenant de mriter votre admiration. La guerre survint.... Le Fort gardait la frontire. On tira de ses coupoles le premier coup de canon. Les troupes de la ville arrivrent, et puis ce furent les troupeaux d'ouvriers et de paysans qui descendirent des trains. On les revtit d'uniformes, on leur distribua des armes. Au dehors, les grandes routes se remplirent d'enfants et de mres qui mendiaient. Les jeunes filles se prostituaient presque pour rien. Sur l'horizon, les donjons des usines cessrent de flamboyer pour la premire fois depuis trente ans. Le boulevard de la ville tait plein d'activit parce qu'on avait jou la baisse des fonds publics, dans les palais des Compagnies d'assurances, Socits mtallurgiques et banques de crdit. Les hommes d'argent rachetaient dj en sous main les titres de rente afin de les revendre, avec prime, ds l'annonce du premier avantage. Pour obtenir ce premier avantage que les dpches grossiraient habilement, les marchaux se htaient de runir des hommes sur ce point de frontire. On les arrachait des mines et des sillons. Les fanfares sonnaient. Les drapeaux claquaient. Les actrices en robe blanche, drapes dans les couleurs nationales, chantaient en plein vent, sur des trteaux construits la hte, l'_Amour sacr de la Patrie_. Et les hommes rouges du sol ferrugineux dfilaient par masses normes, remplissant de leurs corps l'espace trop troit des rues. Les administrateurs des Compagnies ordonnrent qu'on dfont des tonneaux de piquette pour chauffer l'enthousiasme. Il s'agissait d'enlever ce prcieux avantage, de faire prime sur le march.... Les gendarmes pressaient les hordes misrables, une houle de ttes rouges battant les trteaux o les actrices en robes blanches, drapes des couleurs nationales, et les cheveux pars par-dessus le march, vous chantaient sans lassitude: _Le jour de gloire_.... Encore quelques heures de train, quelques cahots de wagons, et le troupeau, garni de brandebourgs, de galons, de ferblanterie, coiff de kolbacks, mont sur des chevaux de rquisition, est prt conqurir l'avantage (quarante dont un, la Bourse de demain). Les caissons roulent sur le caillou des routes. Les escadrons galopent dans les cris clairs du mtal. Les rgiments tassent le sol sous les six mille souliers d'ordonnance. Les officiers caracolent parmi l'clat de leur maroquinerie neuve; et voici, sur la cime des collines, o se droulent des nuages bas, les courts clairs des pices ennemies. Parmi les lignes, il y a des gaillards qui culbutent soudain, en des grimaces de clowns, ou tombent genoux, ainsi que des illumins fanatiques, tout ahuris de voir au-del. D'autres encore s'talent comme pour dormir, en s'tirant. Et, quand les colonnes ont pass, quand les lignes se sont tendues, il reste, dans la poussire leve, de bonnes ttes rouges qui toussent leur souffle sur des flaques plus rouges.... La campagne demeure verte et claire aux replis du fleuve vif. Les bls couvrent la plaine de leur herbe tendre; et c'est l, dans le creux de la grande valle, un bon nid d'abondance, aux maisonnettes blanches, aux eaux lumineuses, avec le rebord propice des collines douces pentes. A la tte de soixante cavaliers, Philippe commande un poste d'observation. Il voit les routes se noircir de grouillements humains, l'herbe se fleurir des taches clatantes que donnent les uniformes, les attelages galoper effrnment par les chemins qui sonnent. Ici et l, d'un coup, la flamme se drape au fate des mtairies. Les lignes d'infanterie s'largissent travers les plaines. Elles avancent, courent, se couchent, crpitent et ptillent, se relvent, courent encore, gagnent les abris, les quittent, laissant, chaque reposoir, des corps crisps dans la verdure.... Autour de lui, il est tant de bruits de fusillade, que l'espace semble frire. Et tout prs, les grosses ttes rougetres de ses hommes bleuissent, sous les gourmettes polies des kolbacks, sous l'apparat violent des pompons. Les bottes tremblent dans les triers qui cliquettent. Les mains paissies par les labeurs des forges, pongent la sueur des fronts. Il se fait dans les groupes de tristes trafics. Les clibataires prennent le premier rang pour mnager la vie plus utile des pres. Va... recule, tu as des enfants.... Je n'en ai point... si je crve; tu recueilleras ma vieille mre...--Entendu... avance! L'adjudant veut rtablir les rangs et il gronde avec d'affreux jurons.... --Laissez, dit Philippe... laissez-les se prparer la mort comme il leur convient, afin qu'ils ne nous excrent pas, nous, les bourreaux!... Un murmure d'tonnement fait frissonner les paules des Guides, et ils regardent le jeune cornette, dont la face douloureuse s'illumine.... Il pense ce dsespoir humain; il souffre. La compassion de son pouse le navre, parce qu'elle ne peut lui offrir une autre sorte d'amour. Ah! conqurir son admiration par un grand sacrifice, par la beaut de la mort sans gloire.... Un cavalier accourt vers sa troupe.... Le capitaine ordonne que le cornette entrane ses hommes au galop de charge, en se dissimulant dans le chemin creux.... Srement, il atteindra, de la sorte, cette batterie ennemie qui trotte sans dfiance pour prendre position.... Le rgiment va s'lancer pour le soutenir.... --Les voyez-vous, mon officier. Ils sont un mille peine.... Le bois de mlzes nous drobe leurs claireurs. Nous les tenons.... Pour charger!! Au galop!!... En avant.... Philippe sent son cheval bondir avec le commandement.... La bte remporte contre sa volont hsitante. Il voudrait crier: Arrire!... trve de meurtre!... mes camarades... La bte l'emporte dans la galopade forcene du peloton. Elle l'emporte comme la force des choses, la fatalit de la vie, le rythme suprieur qui mne les hommes la douleur, la mort, Dieu. Les talus passent, avec leurs saules trononns, dont les branches divergent ainsi que des bras ivres. La terre saute sous le fer des chevaux. Les hommes soufflent de peur.... On n'arrivera jamais. On arrivera trop tt.... Le talus a cess, et, devant eux, ce sont vingt pauvres rustres, couverts de boue, pendus aux courroies d'un canon, que l'attelage tire malaisment dans le labour... Des ttes effares et livides se tournent vers les Guides.... Des hurlements incomprhensibles s'changent. Un homme cheval tire un coup de feu; la flamme semble jaillir de son poing.... Le peloton s'enlve dans un lan dernier, et va s'abattre sur les misrables, dont les mains tremblantes ne trouvent plus les gchettes des carabines... Halte! Philippe a cri; les chevaux flchissent sous le coup de bride.... Et, maintenant, il se trouve stupide dans le relatif silence, ne sachant plus pourquoi il a command cette halte... d'autant que les artilleurs le couchent en joue... La paix! crie-t-il encore... et il continue dans leur langage... Nous aurions pu vous massacrer.... Mais le temps est venu de l'amour.... Il ne faut plus se tuer.... Il ne faut plus se tuer.... Nous ne voulons plus tuer, nous sommes frres... les pauvres frres humains.... La paix! ne la voulez-vous pas?... Prenons la paix! Aimons-nous! Sans doute, les ennemis crurent-ils qu'il annonait la bonne nouvelle d'une paix relle, subitement conclue, car ils abaissrent leurs armes, et puis ce fut un immense clat de joie. Ils couraient les uns aux autres et ils s'embrassaient. Les Guides se mirent rire aussi, sans savoir. L'adjudant piqua des deux et repartit vers le rgiment. Philippe ne parlait plus.... Il pressait, entre ses doigts, la touffe de lilas donne, son dpart, par Francine et Philomne..., et il se rjouissait, en songeant qu'il venait d'agir selon leurs voeux de bont.... Il allait reprendre ses exhortations l'amour, lorsqu'il s'aperut que la troupe ennemie grossissait. Bientt, ses Guides furent envelopps par les uniformes verts et blancs des artilleurs. Il voulut s'expliquer, mais un vieil officier survint... qui lui arracha son sabre.... Il tait prisonnier.... * * * * * Par un dimanche, le dimanche qui suivit, au matin, dans le Fort, il passa devant la maison du colonel-gouverneur. L'panouissement des lilas parait les murs d'une neige suspendue. Les soeurs taient l qui l'attendaient la grille. Francine fondit en pleurs, mais Philomne lui parut radieuse. Sa beaut grandie s'exaltait. Elle lui jeta une touffe de lilas qu'elle avait contre ses lvres. Un soldat de l'escorte la ramassa et la lui remit. Il la porta vers sa bouche.... On descendit par le chemin de ronde. Philomne l'appela du haut de la terrasse... Pendant qu'il en longeait le mur, elle lui disait: Je t'admire et je t'adore, parce que tu as ouvert l're nouvelle de l'amour, et que ton sang va la sanctifier... Philippe se sentait tout bloui, en dedans, d'une gloire indicible. Il se plaa de lui-mme devant le poteau et il effeuillait les lilas pendant la lecture de l'arrt de mort. Repris aux mains de l'ennemi, le conseil de guerre le condamnait pour trahison. --Vous n'avez rien ajouter? --Non.... J'ai prfr mourir tuer... Me voici prt subir... le sort.... On s'carta. Une minute, il embrassa du regard l'esplanade, le carr des troupes luisant sous le jeune soleil, et les douze excuteurs qui s'avanaient. Au-dessus d'eux, sur la terrasse, Philomne se tenait droite contre le ciel, ses mains en baiser. Et elle lui fut l'ange noir qui ouvre aux mes la porte de la vie nouvelle. Sans la quitter du regard, le coeur chantant, il commanda le feu. _On sait comment l'exemple du cornette Philippe mut les troupes des nations du Nord. Dans les plaines de Woerth, un mois plus tard, les deux armes, au lieu de se combattre, s'embrassrent. L're de barbarie demeure close jamais. Le Christ est redescendu_. End of the Project Gutenberg EBook of Le conte futur, by Paul Adam License: Share Alike