Produced by Chuck Greif, Carlo Traverso and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) JEAN AICARD NOTRE-DAME-D'AMOUR PARIS E. FLAMMARION, DITEUR 26, RUE RACINE (PRS L'ODON) DEDICACE MADEMOISELLE MADELEINE AICARD _Ma bonne vieille tante_, _Pourquoi je vous ddie ce livre? Parce qu'on y voit passer deux figures qui, je le sais, vous toucheront_. _C'est, d'abord, dans la chapelle abandonne, la pauvre statuette de Notre-Dame-d'Amour_. _C'est, ensuite, la vieille mre du gardian Pastorel_.... _Ne trouvez-vous pas qu'elle ressemble un peu la vtre, ma grand'mre_? _Et n'est-ce pas que, pour cela, vous aimerez mon livre_? _Votre neveu dvou,_ JEAN AICARD. NOTRE-DAME-D'AMOUR I NOTRE-DAME-D'AMOUR. Zanette, c'tait son nom de Jeanne, de Jeannette, comme elle le prononait en zzayant, lorsqu'elle tait toute petite. Tel il lui tait rest. Ce qui, aussi, lui tait rest, c'tait sa grce d'enfance, on ne sait quoi de tout mignon, de plus jeune qu'elle-mme. Elle tait belle de ses beaux seize ans, de son profil de Grecque, et de ses cheveux noirs, qui, sous le hennin l'arlsienne, pendaient lourdement sur la blancheur dore de son cou. Elle avait seize ans avec l'air d'en avoir douze. Pourtant, on sentait la vie jeune et forte palpiter dans la chapelle, c'est--dire dans l'entre-billement des fichus aux plis innombrables, qui laissent voir un peu de la poitrine nue sur laquelle brille la croix d'or suspendue la chanette des grand'mres. Zanette vivait la ferme de la Sirne, bien tranquille soigner ses poules, ses lapins, auprs de son pre, matre Augias, le bayle. l'ordinaire elle allait en Arles tous les dimanches. Et bien souvent, assise au bord du Petit Rhne, seule, sous les saules et les aubes, elle rvait en regardant l'eau, l'eau qui s'en allait vers la mer, vers la mer si grande, o des bateaux vont et viennent, comme des btes de rve, comme de grands oiseaux aux ailes blanches.... Un songe d'inconnu accompagnait toujours Zanette. Ses beaux seize ans espraient. ...N'est-ce pas qu'elle porte un joli nom, la ferme de la Sirne? La Sirne (la Sereno) si vous interrogez les paysans, ils vous le diront, est un oiseau de passage, qui jamais ne s'arrte chez nous, et qui traverse seulement notre ciel, trs haut. Quelquefois, le laboureur, en novembre, arrte son attelage, parce qu'il a entendu une harmonie lointaine, confuse, comme un son prolong de viole ou de mandoline.... Et il coute, en rvant.... Ce sont les sirnes qui passent l-haut, tout l-haut. Elles sont plus petites que des tourterelles et leurs plumes miroitantes ont toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. On ne sait pas si la musique qu'elles font sort de leur gosier ou vient simplement de le vibration de leurs ailes. On croit plutt que leur vol est harmonieux. Leur voix y ajoute une seule note qui, de temps en temps, scande et domine la mlodie des ailes.... Un jour, dit-on, comme on venait peine de construire le chteau et sa ferme, une sirne un instant se posa sur le bouquet de tamaris en fleurs que les maons plantent au bout d'une perche, sur la toiture, ds qu'elle est acheve. Et le chteau, et la ferme qui le touche, furent, voil bien longtemps, baptiss du nom qu'ils portent encore. Entre la ferme et la chteau, une vieille chapelle dcrpite, o jadis on disait la messe, se dresse, troite et longue. On la dirait btie sur le modle des huttes camarguaises. Les huttes sont en tape, en argile dessche, recouvertes de roseaux, et la chapelle est en moellons, et recouverte de pierres plates, mais les deux toits ont la mme forme, celle d'un bateau long, la quille en l'air; et sur leurs toitures, les cabanes, aussi bien que la chapelle, portent toutes une croix penche, comme renverse en arrire. Toutes ces croix penchantes font songer au mistral ternel qui incline ainsi un peu tous les arbres des plaines provenales, dans la mme direction. Tous ils gardent un peu la marque du vent matre, magistral, qui les Romains avaient lev un temple, comme la puissance divine, protectrice de ce pays qu'il balaye et assainit sans cesse.... Elles donnent encore, les petites croix qu'on plante ainsi dessein penches, l'impression des choses de la religion, la fois vaincues et rsistantes. Elles sont l, tenaces mais inclines, jamais arraches mais toujours penchantes, et elles disent le triomphe obstin d'une foi sans relche battue des vents.... Bien dlaisse en effet, la petite chapelle. On n'y dit plus la messe. Et pourtant, les gens du chteau et de la ferme ne l'abandonnent pas; ordre est donn Zanette par les matres du chteau, riches ngociants qui habitent Marseille,--de tirer, aux jours de fte,--de dessous l'autel qui forme placard,--les vtements sacerdotaux prcieusement enferms l, et de les visiter avec soin, d'en loigner les fourmis, les araignes, les tarentes. Cette chapelle est consacre la Vierge, qui porte aussi le nom de Notre-Dame-d'Amour. Hlas! mme parmi les saints du saint paradis, il y a des humbles et des glorieux! Il y a, hlas! par le monde, des Notre-Dames illustres, vnres de tous, qui on apporte chaque jour des prsents magnifiques, des robes de soie, des couronnes de perles, des colliers de diamants! Il y a des Notre-Dames Lyon, Paris, Lourdes, la Salette,--l'univers le sait. Et peut-tre aucune d'elles n'a un si beau nom que la petite Notre-Dame qui, en Camargue, inconnue du monde, dlaisse mme des gens du pays, habite une pauvre chapelle dcrpite, semblable la plus pauvre des cabanes de ce dsert!... Notre-Dame-d'Amour! c'est sous ce nom charmant que la chapelle est connue de tout le pays. Mais si Notre-Dame-d'Amour est aussi connue que Saint-Trophime d'Arles ou les Saintes-Maries-de-la-Mer, elle n'est pas visite comme eux, tant s'en faut! Et dans sa niche de pierre, au-dessus de l'humble autel o brillent deux candlabres de cuivre et un tabernacle de bois dor, la Notre-Dame, dore galement, ne voit plus ses genoux que Zanette. Du moins est-ce tous les jours, ds l'aube, que Zanette vient lui adresser sa prire, depuis sa petite enfance. Pauvre Notre-Dame-d'Amour, que son nom adorable ne protge pas contre l'abandon! Elle est pourtant jolie voir, grande, oh! grande comme une enfant de dix ans, vtue, par-dessus la robe de bois dor, d'une robe en vraie toffe, jadis blanche, toute pique de fleurettes bleues. Elle est coiffe d'un velours d'Arlse, bleu galement, frapp de roses ples; elle a, aux oreilles, des pendeloques de cuivre; au cou, un collier de perles de verre, et ses mains et sa figure furent sans doute dores bien solidement par un matre-ouvrier, puisque la dorure du visage et des mains reluit au soleil, comme neuve, quand Zanette ouvre la porte, chaque matin. Elle a pourtant plus de cent ans, la douce Notre-Dame-d'Amour, qui sourit aux humbles ex-voto suspendus aux murailles, tableaux nafs, bquilles, fusils crevs offerts par des chasseurs, petits bateaux jadis apports par des marins sauvs du naufrage. Aussi, pourquoi, Notre-Dame-d'Amour, pourquoi ne faites-vous point de miracles? Voyez, aux Saintes-Maries-de-la-Mer-- cinq lieues d'ici, au sud,--voyez l'glise crnele, de six cents ans plus vieille que vous, et voyez comme les plerins s'y pressent tous les ans, au 24 mai! Ce jour-l, les saintes chsses, qui contiennent les os des deux saintes Maries, Jacob et Salom, descendent en grande crmonie, du haut de la vote. On leur tend les bras. On les supplie, on les touche. Et les Saintes gurissent quelquefois les paralyss. Elles ne sont pas toujours justes. On ne sait pas pourquoi, on ne saura jamais pourquoi elles gurissent celui-ci au lieu de celui-l,--mais tous galement elles donnent l'esprance, c'est--dire le meilleur de la vie. Et c'est pourquoi chaque anne, des milliers de plerins en caravane, visitent leur glise.... Que ne les imitez-vous, pauvre Notre-Dame? Vous tes leur reine pourtant, et la propre mre de Dieu, et c'est elles qu'on visite seules, c'est elles et mme sainte Sare, qui fut leur servante, et dont les reliques, dans la crypte souterraine de l'glise, sont vnres surtout des bohmiens! Et vous, vous, Notre-Dame, vous tes toute seule ici, dans une toute petite chapelle froide, sans honneur et sans prire... sinon celle d'une petite fille. Il est vrai qu'elle est jolie et qu'elle est sage, et peut-tre l'aimez-vous.... Protgez-la donc, Notre-Dame-d'Amour! Et donnez-lui l'amour vrai. Qu'elle aime et qu'elle soit aime. C'est, des destines de la terre, la plus humaine et la plus divine! Chaque matin, Zanette, avant toute chose, sort de la ferme pour aller dans la chapelle. Elle ouvre la porte. Le rayon horizontal du matin entre bien vite avec elle et fait resplendir le visage d'or de la vierge. Zanette va s'agenouiller au pied de l'autel. Sa coiffe du matin enserre troitement son haut chignon au-dessus duquel elle se termine en deux petites cornes pointues, toutes blanches, qui font sourire les anges. Elle fait le signe de la croix et sa main touche un peu au passage la petite croix qui luit sur sa poitrine nue, dans l'entre-billement de ses fichus arlsiens.... Et elle prie, agenouille dans les plis nombreux de sa jupe d'indienne, un peu courte, qui dcouvre ses pattes fines de perdrix de Crau; ses gros bas de fille sage, jadis tricots par sa mre, qui est morte depuis trois ans. --Protgez mon pre, bonne Notre-Dame! Je n'ai plus que lui sur cette terre. Gardez-moi de tout mal, bonne vierge d'amour. Gardez-moi du mauvais amour. Et quelque jour, si je le mrite, accordez moi d'avoir un amoureux que j'aime.... Ce Jean Pastorel peut-tre, qui aux dernires courses des plaines de Meyran, vint,--comme s'il m'et connue et aime,--m'offrir la cocarde qu'il avait prise, si hardiment, au front du taureau en colre! * * * * * Or, voici comment il se faisait que la dvotion de Zanette Notre-Dame d'Amour tait si fervente; sa foi, si entire. Quand elle tait toute enfant, six ans, Zanette avait un chien qu'elle aimait beaucoup, d'un de ces amours passionns des tous petits pour les btes. Ce chien, dans l'curie, o il couchait, fut bless d'une ruade par un cheval malade. Zanette parvint pntrer, toute seule, dans la chapelle du chteau, et elle supplia Notre-Dame de la protger, en cette circonstance, de tout son divin pouvoir, en sauvant le chien bien-aim. Hlas! il arriva que juste l'heure o elle venait de faire cette prire, le chien mourut, et l'enfant rvolte dclara qu'elle ne demanderait plus rien une Notre-Dame si mchante!... Elle s'exaltait dans cette ide, quand le vtrinaire, arriv d'Arles pour voir le cheval, ayant demand examiner le chien mort, dclara que l'accident du coup de pied mortel tait une chance heureuse, le chien tant bien et dment enrag quoique l'horrible maladie ne se ft pas dclare encore.... L'apparente malice de Notre-Dame tait donc un miracle de bont.... C'est de ce jour-l que Zanette ne jurait plus que par Notre-Dame-d'Amour. II LA TARDARASSE GUETTE LA CAILLE. Pour bien comprendre pourquoi le gardian Martgas n'avait pas le droit, vritablement, d'aimer Zanette, il faut savoir quel marrias, quel homme de rien tait ce grand diable de vingt-six ans, grosse barbe noire et inculte, carr d'paules, puissant comme un taureau, de haute mine sous son feutre aux bords plats et larges. Avec sa figure de franchise, c'tait un tratre, un homme dont on ne savait jamais l'ide. Oui, il avait une figure ouverte qui, au premier abord, vous trompait, mais ceux qui savent lire dans les yeux, voyaient dans les siens (des yeux gris piquets de petits points d'or comme ceux des chats) un trouble mauvais pareil au brouillard qui, en Camargue, se trane au-dessus des marais, cachant les trous, les fondrires, les piges.... Quelque chose sortait de ces yeux-l d'implacablement malin; mais de malin sans esprit, sans clart.... Ce n'tait pas un clair de mal, oh non! une fume plutt, comme celle qui sort des lorons, ces trous mystrieux, ouverts a et l parmi les marcages de Camargue, et qui exhalent sans cesse une bue, la chaleur des dangereux ferments de dessous, le souffle des enfers fivreux, faits de moisissure croupissante. Il avait une mauvaise me, bien sr, ce Martgas, et vraiment c'tait effrayant de penser qu'il essayait de faire sa cour Zanette, qu'il rvait d'en faire sa femme, le gueux!--ou mme sa matresse! Voyez-vous cela, la mignonne fermire du mas de la Sirne, pousant ce lourd coquin! une petite caille marie la _lardarasse_, l'oiseau de proie, le faux aigle des Alpilles, au front bas, aux grosses serres dures, au bec fait pour dchirer les proies mortes et corrompues.... Ce pesant animal, avoir lui cette jolie poulette de chaume! On ne voyait pas a, non, pour sr! Ni au physique ni au moral, ces deux tres ne se pourraient rapprocher. On tremblait l'ide d'un tel sacrilge. Et pourtant il s'tait mis ce projet en tte,--le gueux!--de plaire Zanette! ou de la prendre sans lui plaire, de ruse ou de force! Zanette, jolie comme un coeur, avec sa coiffe arlsienne, avec son fichu aux mille plis qui s'ouvrait galamment pour montrer un peu de sa poitrine naissante, avait seize ans et demi. C'tait une petite crature brune, un sage petit coeur, aimant son pre, Dieu et saint Trophime, patron des Arlses,--et dvote, chacun le savait, Notre-Dame-d'Amour. Et afin de vous montrer que Martgas n'tait point fait pour l'honneur et la joie de tenir entre ses lourdes pattes la menotte fine de l'enfant, entre ses bras d'hercule la taille lgre de la mignonne, ni de presser sur son poitrail de fauve la petite poitrine o battait ce bon petit coeur, il n'y a qu' savoir o il passait ses soires depuis quelque temps, le bouvier Martgas, aux yeux troubles. III LE REMORDS DE MARTGAS. Ses soires, il les passait en des bouges qu'on trouve, Arles, le long du Rhne, dans les ruelles douteuses, en contre-bas de la digue du Rhne. Sinistres le soir, ces ruelles paves en galets rouls de Crau, dresss sur leurs pointes. Elles aboutissent la digue de pierre qui semble les barrer d'une muraille de forteresse, en fait des culs-de-sac, leur donne des airs de coupe-gorge profonds, o le bruit du Rhne et la voix du mistral seraient chargs d'touffer le cri des victimes. Les maisons basses, blanchies la chaux, en ces ruelles-l paraissent livides. Les unes se ferment avec des discrtions louches. Les autres s'ouvrent avec des effronteries repoussantes. Et, au bout de la rue, le quai, exhauss sur une muraille dclive, et surmont d'un parapet massif, attire et blesse l'oeil, comme un mur de prison.... Et derrire ce mur coule le plus brutal des fleuves, le Rhne dangereux, qui grogne et se lamente et qui menace.... Martgas, au rez-de-chausse d'une maison ouverte sur la rue, est l, buvant un gros vin avec des bateliers pauvres, de ceux qui le Rhne n'apprend que les durets, les violences, qui il conte ses secrets horribles ou puants; qui il montre les cadavres d'assassins ou les charognes de btes, de chats, de chiens, de chevaux, dont se dbarrassent avec dgot les villes du haut fleuve. Il faut voir l'endroit o est en ribote celui qui prtend devenir le futur de Zanette! O Notre-Dame-d'Amour!... Les murs sont peints d'images obscnes et grotesques, sujets mythologiques que l'imagination d'un peintre de bas tage, ayant fait assurment des tudes classiques et tomb dans toutes les dchances, a bizarrement compliqus. C'est une dbauche de desses et de dieux, fresque pompienne, destine attirer, du fond de la rue, le regard du passant gar, et s'il se peut le passant lui-mme. Cinq ou six hommes sont attabls, dans ce dcor, avec Martgas, et boivent, les coudes sur la table, les ttes rapproches, causant bas, puis criant parfois et jurant trs fort, serrant des pipes courtes dans leurs dents rageuses,--faces congestionnes, barbes sales, mains spongieuses et sches, cous gonfls et rougetres, formes d'hommes en qui sont des mes de btes. Parmi eux s'ennuie la matresse du logis, jeune femme qui parat vieille, drlesse dente, mal coiffe, dpenaille, la voix rauque et fumant des cigarettes, beaucoup, toujours, en crachant. On ne sait si on est dans une salle de cabaret ou dans une chambre coucher; il y a, au fond, une alcve ouverte, mais, au-dessus du lit, des tagres avec des verres; il y a une commode, mais charge des bouteilles tiquettes varies.... Les langues des hommes sont devenues paisses. Martgas prore depuis deux heures, il commence, maintenant, s'embrouiller dans ses rcits, il est saoul. Et tout coup il devient muet. Ses yeux plus troubles que jamais demeurent fixes. --Eh bien, Martgas, qu'as-tu? On le secoue, il rpond enfin: --Jamais je n'oublierai ce remords!... ce remords-l, non, je ne l'oublierai jamais!... non, non, jamais! je vivrais cent ans, qu'il me rongera encore! --Martgas a un remords! --Et tu n'en as qu'un, Martgas? --Je n'en ai qu'un! gmit Martgas en prenant pleins poings ses cheveux noirs et drus comme pour les arracher, et il secoue sa tte avec ses deux mains comme pour la briser contre une muraille.... Je n'en ai qu'un, mais il me travaille jour et nuit! il me revient surtout en des moments comme celui-ci, quand j'ai bu un peu avec les camarades. Alors le souvenir me revient et je revois les choses comme si elles taient l.... Pauvre de moi! quel remords, mon homme! quel abominable remords, mes amis! non jamais je ne m'en consolerai.... Les autres gaillards se mirent rire grossement. --Il faut qu'il en ait fait une! dit l'un d'eux, vrai, une grosse! une qui compte! une fameuse! pour qu'il soit ainsi tourment jusque dans les bons moments, quand il est avec les amis et les belles filles.... Sur ce mot, le marinier se retourna vers la fille aux yeux mornes qui lui sourit avec une espce de reconnaissance. Elle profita du compliment pour verser la ronde. Et tous levrent le coude en disant: --A la vtre!... Que cela dure! et longuement! Il y eut un lourd silence. Enfin, frappant sur la cuisse de Martgas qui, accoud, oubliait les camarades, l'oeil sur sa vision, un des hommes dit: --As-tu donc tomb un chrtien, dis, mon homme? l'as-tu tomb? en as-tu dmoli un? as-tu dmoli quelqu'un, homme ou femme? --Coquin de bon sort! fit un autre. S'il est permis, je vous demande un peu, d'tre plus bte que vous autres! non! ce n'est rien de le dire! Si Martgas a des remords, pourquoi l'interrogez-vous? Pourquoi vous ferait-il des confidences? il y a des choses qu'on se garde. Qui dit un secret lui donne des ailes. Une fois qu'il peut voler, cours aprs!... Un jour viendrait o, ayant bu comme ce soir, l'un ou l'autre de nous conterait au cabaret l'histoire de Martgas.... Pourquoi se croirait-il plus oblig que Martgas lui-mme garder le silence, celui qui pourrait parler sans risque pour soi? Je suis saoul, comme on ne peut pas l'tre plus!... tre saoul ne m'empche pas de voir clair, bien au contraire, et ce que je dis est juste, n'est-ce pas, Guet? n'est-ce pas, Cabasse?... Pas un mot de plus, Martgas; ne l'excite pas, toi, Cabrol! Martgas releva sa tte farouche, sa face velue. L'oeil inject, le poil hriss, le colosse grogna: --Et si je veux parler, moi! tonnerre de tonnerre de bon Dieu! Il donnait du front dans son ide fixe avec une obstination aveugle de taureau collant. Son gros poing tomba sur la table qui tressaillit. Les verres sales s'entre-choqurent, tintant. Une bouteille se renversa, inondant les jupes de la fille d'un liquide rougetre et douteux. Et se tournant tout d'une pice vers ce Cabrol qui avait parl: --C'est ta faute toi, ne que tu es! gros animal, c'est ta faute, si aujourd'hui et toujours je regrette a en moi-mme. La nuit, bien des fois, j'y pense et de rage je ne peux pas dormir, je me mords les poings. Le jour, je m'arrte de travailler, des fois, pour y penser, et rien, je te dis, rien ne me console. Et quand je cours cheval, d'autres fois, le remords me revient et si rudement m'attrape que, de colre, je pique mon cheval et je lui travaille la bouche avec le fer, comme s'il y tait pour quelque chose.... Ce n'est pas lui, pourtant, pas lui la faute, pauvre bte! C'est toi, Cabrol, toi, je te dis, ta faute toi, mauvais conseil, fainant, gueusas! Pourquoi t'ai-je cout! Sainte Vierge! oui, pourquoi! Je serais heureux, maintenant.... Nous boirions heureux! --N'y pense plus! dit l'autre. --Que je n'y pense plus! hurla l'ivrogne. Comme si c'tait possible! soyez tmoins, vous autres, jugez un peu! coutez, je vais vous dire. Les ttes se rapprochrent. Les curiosits s'allumrent dans les yeux. Les intelligences des brutes se tendirent et, dans leur regard, rayonnrent, prtes jouir du mal... il y eut un gros silence. --Eh bien quoi? dit un des buveurs. Dis-le ou ne le dis pas,--mais tu es un niais si tu le dis.... Je suis, pas moins, curieux de le savoir! Martgas s'essuya le front d'un revers de main. --Voil, dit-il, c'est abominable. Ah! comme j'en ai un, de remords!... Nous tions, figurez-vous, la guerre, voil sept ans, si je compte bien, si Barme n'est pas un ne, on s'tait battu depuis le jour lev, contre ces Prussiens qui sont des hommes comme vous et moi, n'est-ce pas? Vous dire o nous tions, par exemple, a, je ne le peux pas; c'tait par l-haut, dans le nord, prs de Dijon, nous avions reu des coups de fusil de ces Prussiens, et nous leur en avions rendu tout le matin. Nous tions, Cabrol qui est l et moi, soldats de la mme compagnie et nous avions tir ensemble, que je dis, des coups de fusil tout le matin.... A prsent, tout s'en allait, de tous cts, la dbandade, va comme tu voudras, chacun pour soi; on filait, comprenez, comme une manade folle qui s'parpille de peur, on ne sait pas pourquoi,--parce que le bateau vapeur siffle sur le Rhne... pour rien, on filait, voil tout, on dtalait, on se levait de devant. Ce fainant qui maintenant boit l, bien tranquille mon ct, comme si rien n'tait, ce Cabrol que vous voyez tait avec moi, oui, prs de moi, et nous filions, nous ne voulions pas nous quitter, mais il tranait la jambe, et moi aussi, fatigus tous deux, oh! oui, un peu trop, moiti crevs de fatigue... et voil que nous nous arrtons dans un petit bois, o les arbres taient serrs, serrs comme des soldats l'exercice; nous tions bien cachs l, dans ce fourr, au beau milieu d'une plaine, au bord d'une route, o, de temps en temps passaient les derniers tranards. Tous avaient dfil ou peu prs, car il n'en passait plus gure. On allait au hasard, devant soi, vers Dijon je pense, et voil que nous tions seuls tous deux, ce Cabrol et moi, tous deux seuls, matres de nous, matres, vous comprenez, de rester l ou de partir, de dserter.... Et nous y pensions. Tout coup, sur la route qui tait dcouverte, en plaine, passent quatre soldats et un officier de notre rgiment. Un des soldats et l'officier taient blesss, vous entendez bien, blesss, un des soldats et l'officier. Cinq en tout, et je dis cette bte brute qui est l; je dis Cabrol: --Regarde! Il regarda et vit comme moi, la caisse, comprenez-vous? la caisse de bois, la caisse ferre o tait l'argent, l'argent de la solde pour tout notre rgiment. Elle tait lourde, allez! ils la portaient sur un brancard de malade et, leur dmarche, on voyait bien qu'elle tait lourde... oh lourde! lourde bougrement! Martgas, bourrel de remords, essuya de nouveau son front en sueur; il y eut un silence embarrass. --Tu es temps de ne rien dire, Martgas! Tu y es temps! Pourtant, les ttes des auditeurs se rapprochrent encore.... La convoitise fit reluire tous les yeux; ils la voyaient, la caisse! Dj ils ne comprenaient plus les remords de Martgas.... Eh bien quoi? aprs? il avait attaqu les soldats et l'officier? n'est-ce pas? il avait un peu vol la caisse; ce Martgas, et--pour cela--tu un peu; tu un ou deux hommes tout au plus!... eh! mon Dieu, la guerre! un de plus, un de moins! Ils le regardaient avec un peu d'admiration et d'envie. --Il devait y avoir au moins... cent mille francs! dit une voix. Cent mille francs est, pour les gens de ce bas peuple, le chiffre qui reprsente les grosses fortunes. Aprs cent mille francs, tout de suite aprs, il y a des millions. --Pour sr, gronda Martgas! Pour sr, ils y taient, les cent mille francs!... Et je lui dis: --Regarde! Il regarda et me comprit. Les gens allaient passer prs de nous, trente pas, la bonne porte, ils ne nous voyaient pas, ils ne se mfiaient de rien. Mon camarade me comprit. Je vis trs bien qu'il me comprenait parce qu'il devenait ple, tout blanc comme un mort, l'imbcile. Et voix basse je lui dis: --Deux que nous en tuons et les autres vont dtaler, et vite! Je me charge de l'officier. Choisis ton homme, et tirons ensemble.... Alors, j'paulai mon fusil.... Les auditeurs haletaient. La fille rapprocha sa chaise de la table. --Ah! quel remords! quel remords, gmit Martgas, tout fait ivre, et de plus en plus obstin rpter son cri de regret poignant... quel remords, mes amis!... --Mais alors, Martgas, tu es riche? s'cria tout coup la fille. Tu ne me disais pas a!... Et elle posa sa main sur le bras de l'homme. --Riche! pleura Martgas, dcidment dsespr, voil bien tout justement mon remords! riche! c'est que j'aurais pu l'tre, sans celui-ci! sans toi, sans toi! hurla-t-il tue-tte, en tendant contre son voisin un poing furieux.... Figurez-vous, les amis, que, au moment o j'allais tirer... (et je l'avais, croyez-moi, au bout du fusil, le gibier! et je ne manque pas plus un perdreau en l'air qu'on ne peut manquer un boeuf dans un corridor)... cette bte mauvaise que Dieu prfonde, oui, toi! toi! que le tonnerre du bon Dieu te brle et te vide!... cet animal malfaisant m'empcha de tirer: --Ne fais pas a, qu'il dit, Martgas! ne fais pas a! Pour l'amour de Dieu, pas a! Et il dtourna mon fusil avec sa main. --Voil. Les gens taient passs, le coup manqu _pour toujours_! Il tait trop tard... jamais, non, jamais, je ne m'en consolerai! un coup si sr! si beau!... cent mille francs au moins, comme vous dites!... une occasion comme un homme dans sa vie n'en trouve qu'une! La guerre, oui, la dbandade, qui nous favorisait; oui, tout tait embrouill, l'ennemi par l, autour de nous, on ne savait pas bien o.... Personne pour nous accuser, pour deviner!... Ah! quel remords, collgues! quel remords d'avoir manqu ce coup-l! De ma vie, je vous dis, je ne m'en consolerai! Et sur mon lit de mort, je la reverrai encore, cette caisse mal garde, qu'on n'avait qu' prendre! Pourquoi t'ai-je cout, imbcile! je serais riche prsent! Misre de moi! malheur! malheur! quel remords! Et sinistrement comique, Martgas se dsolait. Les auditeurs partageaient son chagrin, comprenaient sa peine, fraternellement, en ivrognes. --Je comprends, disaient-ils, chacun son tour--c'tait un beau coup,--a ne se retrouve pas, non!--J'ai cru d'abord que tu regrettais d'avoir fait un beau coup, c'est tout au contraire. Tu as le regret de l'avoir manqu....--C'est malheureux, Martgas, bien malheureux.... Il tait inconsolable, ce Martgas. On ne pouvait donc pas dire qu'il n'et pas de conscience. Seulement, sa conscience travaillait l'envers. Le diable en personne doit avoir des _remords_ pareils, quand il a, par sa faute, manqu une occasion favorable de bien mal faire! IV A QUI LE CHEVAL? Un peu avant le lever du jour, l'heure blafarde, Martgas sortit du bouge avec Cabrol. Tous deux montrent sur la digue, et s'en allrent longeant le parapet, le cerveau lourd, suivant des yeux le Rhne orageux, dont on devinait la couleur de terre, sous le ciel violac, vineux. Ils avaient dormi un instant, lourdement, les bras sur la table, la tte au pli de leurs bras, parmi les bouteilles et les verres visqueux. Une bise qui, par caprice, remontait le Rhne, fouettait leurs visages terreux, nergiques et jaunes comme le Rhne mme. Ce coup de fouet les rveilla. Dgriss, ils marchaient droit, sans rien dire, clairs parfois d'une clart brusque par un des rverbres accrochs aux maisons du quai; ils avaient l'air de deux mauvais fantmes. Et Cabrol tout coup, rpondant aux lamentations par lesquelles Martgas, toute la nuit, avait dcouvert le fond de son me obscure, il dit, ce Cabrol: --Marie-toi avec Zanette, la Zanette de matre Augias. Son pre a un peu de bien et d'argent et la confiance des matres du chteau de la Sirne. Marie-toi avec cette fille. Elle est gentille et, voir, elle donne faim et soif. C'est une cerise qui pend l'arbre. Tu n'as qu' prendre. Et je t'en avertis, Martgas, pour que tu le saches,--un que l'on nomme Pastorel--tu le connais peut-tre, Jean Pastorel, le gardian? --Je sais qui tu veux dire; il habite prs des Saintes, Silve-Ral. C'est un homme. Eh bien donc, que veux-tu me dire, de celui-l? --Pardi, qu'il en tient pour Zanette! --En es-tu sr? demanda Martgas, s'arrtant tout sec. --Si j'en suis sr!... quand je le dis? --Et comment le sais-tu, Cabrol? Prends garde ce que tu vas dire. Car celui qui se mettra en travers de mon chemin, je le souquerai, tu peux dire! Je suis aussi matelot, mon homme! --Comment je le sais? La belle affaire! Pas n'est besoin d'tre sorcier, pour a, collgue!... Il n'y a pas quinze jours, aux dernires ftes du mois de mai, aux plaines de Meyran.... --Eh bien? --Il y a eu ferrade, tu sais, et course de taureaux. Pourquoi n'y tais-tu pas? --Avance donc! Je t'coute! Tu as une parole qui ne marche pas! Tu me fais bouillir le sang d'impatience! Si je n'y tais pas, c'est que j'avais d'autres affaires meilleures.... Avance donc, nesse. --Eh bien, mon camarade, ce Pastorel ayant pris par les cornes et renvers joliment un jeune taureau un peu difficile, est all la prendre par la main, ta Zanette, afin qu'elle vnt marquer la bte avec le fer rouge, au chiffre du matre.... Et a, on ne le fait, voyons, que pour sa fiance, ou pour sa matresse. --Gueusard de sort! gronda Martgas. Et il s'assit sur le parapet de pierre, comme pour rflchir mieux son aise. --Qu'il prenne garde, ajouta-t-il sourdement, qu'il prenne garde ce Pastorel! Que je ne le voie pas recommencer! Moi tant l, il aurait du mal! --C'est que, rpliqua Cabrol, riant d'un gros rire... il a recommenc dj. --O? Dis, que je sache! --Il a recommenc le mme jour, aux Plaines. Pourquoi n'y es-tu pas venu? --J'tais all conduire Aigues-Mortes un cheval vendu qu'il fallait remettre prcisment ce jour-l, sans faute.... Dis-moi tout sur ce Pastorel, dis-moi tout a que tu sais, h? Sans rien oublier, sans rien me cacher surtout. --Eh bien, aprs la ferrade, o l'on marque les plus jeunes btes, il y eut course la cocarde. Une jeune vache, trs mchante, chappait aux plus malins. La cordette un peu lche qu'on avait mal tendue, d'une corne l'autre, pendait, balanant, au beau milieu du front, la cocarde. Un de Montpellier, au moment o il croyait tenir cette cocarde ensorcele, quand il ne tenait que la ficelle solide d'o il ne put dgager ses doigts sinon coups et saignants, fut pris entre les cornes par le milieu du corps!... Oh! par bonheur il tait maigre, de manire qu'entre les deux cornes il eut toute la place pour tre son aise!... Un autre, qui avait le crochet de fer prpar dans sa main, pour accrocher et casser la ficelle, manqua son coup, et frappa le mufle de la vaquette maladroitement; il fut piqu d'un coup de corne la cuisse et on l'emporta vanoui comme une femme! Pastorel se fit voir alors, il semblait ne vouloir entrer dans l'arne que s'il y avait du danger, comme on fait pour plaire; et en effet la chose arriva. Et quand les plus fameux coureurs se montrrent fatigus, il sauta dans l'arne, du haut de son banc, car il ne s'tait pas mis sur les charrettes qui formaient le cirque, non, il s'tait plac sur la tribune des gros messieurs, pour faire le fier, juste en face de Zanette. Donc, il sauta dans l'arne, ce moment toute vide, et tout de suite il fut applaudi: Pastorel! Pastorel! c'est Pastorel qui l'aura! La vache courut sur lui, dcide, tout droit, tte basse, il l'esquiva, la laissa passer, en pivotant sur un talon, et elle ne l'avait pas dpass de la tte, qu'il lui avait pris sur le front la cocarde, sans avoir eu l'air de rien! On trpignait de contentement, mais lui, tranquillement, s'en alla vers cette Zanette et lui offrit la cocarde, puis retourna vers la tribune en traversant toute l'arne comme s'il n'y avait pas eu de vache.... Et la vache, il faut le dire, le laissa passer sans faire mine d'aller lui, quoiqu'elle le regardt de travers en faisant, du pied, des trous dans la terre.... --Sais-tu s'il y a longtemps qu'il connat Zanette? --a, je n'en sais rien, Martgas, mais mfie-toi, si tu veux Zanette avant un autre. --Si je la veux! cria Martgas en se levant.... Si je la veux!... il y a longtemps que je la guette! Quand j'tais gardian au mas de la Sirne, d'o son pre m'a chass (il me le paiera, tu peux croire!) elle, elle tait petitette, puisqu' peine aujourd'hui elle court sur seize ans et demi. Eh bien, j'y pensais dj, je la guettais comme on guette un perdreau trop jeune qui sera juste au point, ds la chasse ouverte. Et tu peux m'en croire, de ruse ou de force, je l'aurai! J'en ferai, s'il faut, ma matresse, pour qu'on la force devenir ma femme. Je jure Dieu que a sera comme a. --Alors, dpche-toi, collgue. A la Saint-Rmy, perdreaux sont perdrix, il lui vient des ailes, la belle! On ne la prendra pas sous un chapeau, pechre? Et tu vois que mes conseils ne sont pas toujours contre tes ides? Tu m'entends de reste.... --Et je te dis gramaci, collgue. Les deux complices se serrrent la main. --Je n'ai pas fini, dit Cabrol. Le meilleur conseil, je ne te l'ai pas donn encore. J'y viens. Et c'est pour que tu oublies que je t'ai fait, autrefois, manquer une belle affaire.... Eh bien, te rappelles-tu Sultan, de la manade du mas des Sirnes, Sultan, ce poulain du dsert des Arabis, qui, de ton temps dj, tait la terreur des cavales? --Je m'en souviens, dit Martgas, il avait alors quatre ans. --Il en a donc sept aujourd'hui, et tu connais le proverbe sur les ges du cheval? --Oui, oui: sept ans pour mon ami, dit l'Arabe, sept ans pour moi, sept ans pour mon ennemi. --Sultan est donc en pleine vigueur, et beau comme un cheval de roi! Eh bien, il a tu, avant-hier, d'un fameux coup de pied, Sigalas, le gardian, qui voulait le prendre. Depuis un an, il a bless, plus ou moins gravement, trois hommes. Avec ce Sigalas, a fait quatre! --Eh bien? interrogea Martgas. --Eh bien, il a bless encore cette anne, deux poulains et une cavale, il est mchant comme une gale, ce Sultan. Et le matre a fait dire, hier, qu' celui qui parviendrait monter Sultan, il le donnerait en cadeau, il s'est dcid a. Il veut se dbarrasser du cheval, mais comme il l'aime au fond, il voudrait le donner un matre qui sache se faire obir et qui le garde. Les gardians se plaignent tous les jours du cheval, disant qu' chaque instant il dtourne, ce cheval du diable, la manade des pturages o on veut qu'elle demeure. Il attaque mme les taureaux, jouant les mordre, les battre, se cabrer pour laisser retomber sur eux ses pieds, de tout son poids et, s'ils prtendent se fcher, il leur casse, aussi bien, les jarrets d'une ruade. ...Eh bien, Martgas, vas-y. Prends le cheval... tu reverras ainsi la fille puisque tu es forc de t'adresser au pre.... Et quelque jour tu enlveras Zanette sur ce Sultan devenu tien. Que dis-tu de l'affaire, h?... je n'y vois qu'une chose contre, c'est que le pre t'a fait chasser... il ne voudra peut-tre pas que tu gagnes le cheval?... --Il aura peur de moi: il voudra! fit Martgas; j'irai ds demain! Sur ce cheval-l, un jour, comme tu dis, foi de gardian, Cabrol, je lui enlverai sa fille! on verra a! V LE SULTAN ET SON SRAIL. Zanette s'en allait travers la plaine, vers Arles, cheval, toute seule; ce n'tait pas un dimanche, mais son pre avait t pris d'un accs de mauvaise fivre pendant qu'elle tait seule avec lui la maison, et vivement, sur son ordre, elle allait en Arles, chercher le remde, la quinine, dont la provision tait puise. Les fivres paludennes deviennent de jour en jour plus rares dans cette Camargue assainie par les travaux de la culture qui change les marais en vignobles. La vigne s'accommode trs bien de ce sable, de ce terrain d'alluvion du Rhne qui forme la Camargue. Et ainsi sainte Vigne terrasse aujourd'hui encore le monstre vert, le mal des paluns, comme autrefois sainte Marthe triompha de la Tarasque qu'elle parvint enchaner. Le pre de Zanette, le pre Augias, avait pris les fivres autrefois, dans sa jeunesse, et jamais n'avait pu s'en dfaire. Depuis quelques annes pourtant, il se croyait quitte et dormait tranquille, mais voil que cette nuit mme, tout coup, il s'tait mis claquer des dents et trembler de tout son corps. Il reconnut son mal et fut effray, tant il en avait gard mauvais souvenir. Oh! les rves, les rves surtout, qui, heure fixe, le prenaient dans la nuit, informes, compliqus, bizarres--et le tourmentaient comme des sorciers ou des dmons!... ou bien, s'il tait veill, l'angoisse subite, comme une monte de folie au cerveau! l'envahissement d'un trouble malin qui donne envie de fuir devant soi pour chapper on ne sait quelle menace... mais la menace, l'ennemi, partout vous suivent, ils sont en vous. --Cours seller ton cheval, petite, et va me chercher le remde en Arles. Le valet de ferme ne reviendra pas, cours vite, c'est du temps gagn pour moi.... Et si vite elle tait partie que, ce matin-l, elle n'avait pas rendu visite, dans sa chapelle, Notre-Dame-d'Amour, Notre-Dame l'abandonne! Zanette allait donc, jolie, sur son cheval blanc qui la portait sans peine, si lgre, si mignonne! Elle allait, un peu attriste au dpart, mais sans beaucoup d'inquitude, car on sait le combattre, le mal des paluns. Ceux qui l'ont d'ailleurs l'acceptent et peuvent vivre vieux malgr tout. A peine en route, la gat de la lumire, du mouvement, la prit, et elle fut distraite des penses noires par sa jeunesse et par les choses qui l'entouraient, par la danse des mouissales et des oestres, dont les ailes vibrantes l'accompagnaient d'une musique fine, qui semblait la voix mme de la lumire. Les mouissales par myriades et les oestres aussi s'attachaient ses paules, ses bras, et couvraient la peau du cheval blanc qui en tait tout noir et frissonnait pour les secouer. Et chaque fois que ces bestioles s'envolaient, Zanette voyait le beau sang du cheval couler des piqres en fils de pourpre entre-croiss qui lui mettaient sur le flanc et sur la croupe comme une rsille carlate! Ces btes irritantes ne piquaient pas les mains actives de la petite, ni son visage d'o sa main les chassait sans cesse, mais le cheval inquiet bien qu'il y ft habitu, se contenait mal, voulait tout moment prendre le galop.... --Doucement, doucement, Griset! lui disait Zanette de sa fine voix. Elle avait pris, pour aller plus vite, des raccourcis qu'elle connaissait, piquant droit travers la plaine, dans les saladelles violettes, dans les enganes, qui tigraient, de leurs touffes gales et grasses de soude, de grands espaces de sable gris. Le cheval de Zanette trottait ou galopait l-dedans, sans effleurer une seule tige d'herbe, levant avec prcision ses sabots vierges de fer, de faon retomber toujours dans le sable d'o il les retirait sans fatigue--ce que n'aurait pas su faire un cheval n en d'autres pays. Mais lui, c'tait un pur camarguais; il tait n au soleil, un matin, en plein marcage, au milieu de ces sables, de ces enganes, de ces roseaux, de ces siagnes. Tout cela le connaissait et il connaissait tout cela. Et joyeux de courir chez lui avec sa petite matresse camarguaise comme lui, il s'brouait en balanant la tte, en fouettant ses flancs de sa queue tranante. --Doucement, doucement, Griset! voici tes aigues... doucement. Il les sentait depuis un moment, les aigues, ses belles amies, et, pointant vers elles ses oreilles, tendant sa queue un instant immobile et, faisant mine de s'arrter, Griset, la gorge renfle, la tte un peu en arrire se mit hennir firement. C'tait bien elles, les aigues du mas de la Sirne, et aussi les taureaux. Les aigues blanches et grises, le cou bas, cherchaient leur vie dans les menus roseaux qui craquaient sous leur pied et sous leurs dents. Elles relevrent la tte et reconnurent le Griset qui, de temps en temps, leur tait rendu, revenait libre parmi elles et dont elles se rappelaient peut-tre les folles caresses et les morsures.... Puis, le voyant brid, harnach, mont, elles se remirent brouter l'herbe saline, sans plus s'occuper de lui, comme si elles le mprisaient.... Les taureaux tous noirs, en ce moment taient pour la plupart couchs; ils ruminaient, leurs jarrets replis sous les poitrails larges, des fils de bave claire, irise au soleil, pendant du coin de leur bouche jusqu' terre. Ils tournrent tous la tte du ct de la voyageuse, mais lentement, sans peur ni menace, et comme sans la voir.... Leurs gros yeux fixes semblaient rver; ils songeaient d'autres pturages, regretts peut-tre, o on les ramnerait un jour, aux baignades dans le Rhne qu'il leur faut parfois passer la nage, aux jeux du cirque, o quelquefois ils avaient t blesss. Deux gardians, bien droits sur leur selle, la pique l'trier, surveillaient la manade, immobiles et rvant aussi, comme leurs taureaux. Zanette s'arrta regarder deux jolies vaches noires, fines et nerveuses, qui, debout, regardaient au loin tandis que leurs veaux les caressaient, cherchant la ttine, maladroits la trouver, et la repoussant vingt fois du mufle avant de la saisir, pour jouer peut-tre.... Tout coup, Zanette vit les gardians s'lancer vers elle, au galop.... --Gardez-vous, demoiselle! Ils avaient cri trop tard pour la prvenir du pril qui, sans qu'elle s'en doutt, la menaait. Sultan, le fameux talon syrien, indompt et peut-tre indomptable, qui, tout moment, mettait le dsordre dans la manade, blessant chevaux, cavales, taureaux et mme les hommes,--accourait tout coup contre elle, derrire elle. touff dans le sable, le bruit de son galop, perdu dans le bruit du double galop des gardians, ne s'entendait pas. Elle regardait, sans comprendre, le mouvement des gardians. Et quand ils furent tout prs d'elle: --Zou! en avant! lui crirent-ils. D'un mouvement instinctif, elle enleva sur place Griset au galop; elle venait d'entendre derrire elle, tout prs, le souffle d'une bte; Sultan qui broutait un peu l'cart du troupeau, ayant aperu tout coup Griset, s'tait furieusement lanc vers lui; il tait, le Sultan, jaloux de ses cavales, il venait attaquer l'intrus, qu'il connaissait bien. Et debout derrire son ennemi, son ventre touchant presque la croupe du cheval de Zanette, il voulait le frapper de tout le poids de ses deux pieds de devant, prts retomber sur son rival, et sur l'amazone sans doute. Heureusement, elle s'tait drobe. Et, dtourne demi, elle vit la terrible bte, mte tout debout, irrite, menaante, ses deux pieds battant l'air, sa tte fire et farouche dtache en plein ciel bleu, naseaux ouverts, crinire au vent. Les deux gardians le menacrent de la pique... il fit une brusque tte queue, dtacha vers eux une ruade insolente et, tte haute, queue rigide, il dtala, superbe, les crins en tous sens envols, avec un cri d'orgueil, de colre et de mpris qui fit se relever d'un seul coup la tte de toutes les cavales... et il alla passer prs d'elles, comme pour leur montrer toute sa force indomptable, toute sa beaut libre... il tourna lgrement vers elles la tte avec un sourd hennissement d'appel, caressant, doux, comme intime, comme convenu entre elles et lui,--et voil qu'elles s'murent. Tous ces longs cous tendus qui, un instant auparavant, taient penchs vers la terre, vers la pture, se dressrent bien haut.... Les naseaux, rouges au fond, renclrent, aspirant l'air, la libert, l'amour, le Rhne voisin, la mer lointaine, et la cavale favorite du Syrien, s'mouvant la premire, bondit vers lui, frmissante, avec un hennissement auquel il rpondit, toujours fuyant et dj loin. Alors la manade s'branla entire. Une brusque trpidation, comme un roulement de mille tambours voils, commena.... Zanette et les gardiens ne virent bientt plus, dans les volutes nuageuses de la poussire, que des ttes ardentes, qui cherchaient se dpasser, des crinires envoles au vent, des queues fermes, aux poils serpentins, de fines pointes d'oreilles rapproches, dardes, hrisses par-dessus les courbes des croupes... et les taureaux bientt debout ce bruit, un instant surpris et indcis, leur tour partirent; et la suite et comme sur l'ordre de l'talon, voici que se pressa en tumulte, derrire la blanche galopade des cavales, le torrent noir des taureaux, aux cornes aigus, aux queues sches, aux chines noueuses.... Le roulement des pieds innombrables s'loigna, comme absorb par l'immensit de la plaine, et en un clin d'oeil tout disparut derrire les tamaris l-bas, dans la poussire de sable qui, souleve en ondes, semblait, sous le clair soleil du matin, une fume d'or! --Vous l'avez chapp belle, mademoiselle Zanette! dit un des gardians.... Ah! bien! il nous aurait manqu cela! Voyez-vous, si Sultan vous avait, du pied, frappe sur les paules... il vous et crase, pechre, comme une reinette dans le marais!... il serait temps de le renvoyer, ce cheval terrible, au diable, car on peut dire que c'est sans doute du diable qu'il vient.... Pourvu qu'il ne les dpayse pas, nos aigues. S'il lui prend fantaisie, il leur fera passer le Rhne la nage! il l'a fait plusieurs fois dj!... --Voyez-vous, dit l'autre gardian, vous pouvez dire au bayle, votre pre donc, que j'ai des fois eu envie de tuer le cheval, de lui mettre une balle dans la tte. C'est un cheval de mort, ce coquin-l, il serait temps de s'en dfaire. Dites-le au bayle, qui d'ailleurs le sait bien. Zanette ayant promis de parler son pre, se remit en route. VI LE CONSEIL DES BTES. Aprs avoir trott quelque temps, elle mit son cheval au pas, prise par le charme de la saison autour d'elle et par le rve, en elle, de sa naissante jeunesse. L'anne, plus ge qu'elle, avait dj une ardeur grande, mais la journe tait adolescente comme la fille. La premire heure matinale, l'enfance du jour, s'en allait, avec ses insouciantes gats d'oiseaux, ses souffles trs frais, odorants, peine imprgns du parfum des fleurs veilles peine. Un cadran solaire, au mur d'une cabane en ruines, marquait sept heures. Zanette rvait. Et de quoi, sinon d'amour? Devant elle se levait de temps en temps une cochevis, l'alouette de pays, la tte fire sous sa huppe dresse, et qui siffle un trille moqueur, car jamais ne l'approchent que les gens inoffensifs; les chasseurs ne sauraient la joindre. Elles fuyaient, les cochevis, devant Zanette et se posaient porte du regard, toujours sur quelque motte de terre, sur quelque pierre un peu haute d'o elles pouvaient surveiller un horizon ncessaire, par-dessus les touffes des saladelles. On les sentait inquites, songeant leur nid o dj sans doute dormaient les oeufs, leur esprance d'avenir.... Dans les groupes d'arbres qui bordent le Rhne, les rossignols, depuis l'avril, chantaient tue-tte leur bonheur de vivre, irrflchi et pourtant convaincu. Les agaces, plus prudentes encore que les cochevis, se tenaient toujours deux portes de fusil, et regardaient la petite Zanette avec leur oeil vif, plein de moquerie noire. Elles faisaient semblant aussi de regarder terre, parce que leur nid fait de brindilles sches tait bien haut, l-bas au sommet de quelque peuplier.... Elles affectaient l'insouciance, mais leur pense d'agace tait tourmente.... Que veut-elle, cette fillette? elle est petite, l'enfant; elle ressemble encore, par la taille, ces tres malfaisants qui grimpent aux peupliers, jusqu'aux cmes, pour prendre nos nids.... Jacassons, mes soeurs, jacassons comme si nous n'avions rien faire, pas mme chasser le grillon ou guetter, leur sortie de terre, les cigales encore dpourvues d'ailes et qui, aprs avoir quitt leur fourreau terreux de larves, nous apparatront vertes comme un bl d'hiver, toutes tendres et succulentes, inhabiles se servir de leurs ailes humides, toutes replies! ces discours des agaces prudentes, des cailles rpondaient, saccadant leur appel, qui disait des choses semblables. Des petits lapins tout jeunets, montrant leur derrire blanc sous leur queue navement releve, tonns d'tre pour la premire fois hors des terriers rembourrs avec le poil arrach de la poitrine des mres, se passaient gauchement la patte sur leur longue oreille, pour apprendre faire leur toilette avec la rose que secouent sur eux les bonnes herbes. Des libellules, attaches par deux, voletaient, s'embarrassant parfois dans les roseaux o se dbattaient leurs ailes de mica, avec un bruit mtallique.... Leurs yeux immenses, bombs sur leur tte en boule, rflchissaient la jeune lumire, attentifs au vol des hirondelles voraces et des moineaux plus voraces encore. L'amour partout esprait, craignait, vivait, se dfendait.... Et si elle ne voyait pas toutes ces choses, Zanette pourtant les sentait palpiter autour d'elle, et sa jeunesse rvait un rve confus, plein d'un dsir de vol, de causerie deux, de frlements tendres, d'infinie esprance, d'amour enfin, d'amour toujours. Elle n'avait plus sa mre, et contre les piges d'amour, son brave pre, matre Augias, pechre! n'aurait pas su la mettre en garde. Il n'aurait pas os, le brave homme! Et-il os, non, il n'aurait pas su. Ayant toujours eu trop de travail pour penser aux belles filles, il n'avait aim qu'une fois, et cette fois unique l'avait conduit au mariage, d'o tait ne cette chre petite qui tait la joie de ses yeux et de son coeur, bien que jamais il ne lui et montr combien elle lui tait douce au coeur et aux yeux. Sa pudeur native de paysan un peu pais avait tous les dehors de l'indiffrence pour son enfant. Il lui parlait tout sec et ne l'embrassait jamais. Les paysans ne s'occupent gure de se dire, sinon peut-tre l'heure premire de l'amour adolescent, des clineries, ni mme des bonts. Ils travaillent l'un pour l'autre, c'est leur meilleure manire de se marquer de l'amour. Ainsi le soir, au moment de gagner sa chambre, Zanette n'embrassait jamais son pre. Sa vore la main: Bien le bonsoir, pre! disait-elle.--Bonsoir, bonsoir! rptait-il sourdement, sans quitter la menue besogne quelconque laquelle il tait tardivement occup. Qui donc pourra la dfendre, Zanette, des piges qu'elle ignore et que lui prpare un Martgas? que comprendra-t-elle, quand ce loup dvorant viendra vers la pauvre agnelle? oh! quelle abomination si elle allait l'couter! il sera le premier lui parler d'amour; et le premier qui parle aux fillettes si petites, a bien des chances de leur sembler l'amour en personne! Elles ne savent pas, les pauvres, que bien des loups se dguisent en bergers. On exige beaucoup de force, vraiment, des filles sans soutien ni conseil, qui la nature,--par mille et mille voix insinuantes, qui parlent en elles et hors d'elles,--conseille justement tout le contraire de ce que veulent les gens, la religion et la vrit.... Les oiseaux voltent et caqutent; le vent du matin murmure; l'air frais se fait tide; l'heure marche; une langueur d't commencera bientt. Au dedans de son coeur, elle sent, Zanette, un trouble doux, un mouvement d'ailes qui veulent se dployer, un lan vers la vie ouverte, vers l'horizon immense qui ne s'arrte pas la mer! Le premier qui viendra ne lui plaira-t-il pas trop vite? Hlas, mon Dieu! elle ne sait pas elle-mme combien elle a raison de prier la Vierge, chaque matin.... Notre-Dame-d'Amour, protgez-la! VII LA COCARDE DE ZANETTE. La petite amazone tait sortie des endroits sauvages. Les approches de la ville se faisaient sentir dj. Elle avait dpass la moiti du chemin; autour d'elle maintenant c'est partout des vignes bien cultives, en pleine sve, les grappes dj bien formes sous le pampre d'un vert intense. Elle prit un chemin de traverse qui aboutissait la route, et se trouva bientt prs des _Plaines de Meyran_ o ont lieu souvent les courses et les ferrades chres aux habitants de tout le pays arlsien. Zanette eut envie de revoir les Plaines. Son rve vague venait de prendre une figure prcise. Voici qu'il avait des moustaches et s'appelait Jean Pastorel. C'est ce beau Pastorel qui, il y a quelques semaines, lui avait, en plein cirque, fait les honneurs d'une ferrade et d'une course de taureaux.... Elle ne put passer si prs des fameuses plaines, sans y courir un instant, pour rien--pour les revoir,--pour se mieux rappeler l'instant de triomphe o ce gardian, inconnu d'elle, lui avait offert ce qu'on offre la mieux aime,--ou du moins la plus jolie.... Ce n'tait que dix minutes de retard. Elle les rattraperait facilement. Elle mit donc Griset au galop et tout coup s'arrta. Elle tait devant les Plaines, vaste espace de terrain nu, ferme, souvent battu par les immenses foules des ftes populaires, par les chevaux, les chariots de toutes sortes et par les taureaux de course. Elle s'arrta. Au beau milieu des Plaines de Meyran, la tribune d'honneur tait encore debout, et la pointe des mts lancs, flottaient encore deux longues flammes tricolores ondulantes, minces, pareilles des serpents ails.... Elle se rappela tous les dtails de ce grand jour. Vers midi, elle tait arrive sur la carriole, avec son pre. Dj les innombrables chariots et charrettes de toutes formes, dtels, rapprochs bout bout, leurs brancards entrant dans les caisses, ou passant par-dessous, formaient au milieu de la plaine l'enceinte d'un cirque plus grand peut-tre que les arnes d'Arles. Zanette tait arrive tard, mais juste en face de la tribune d'honneur, une place inattendue se fit. Un paysan, forc par un incident quelconque de rentrer chez lui, avait repris sa charrette, et donn sa place au char bancs de matre Augias. Elle tait donc aux premires places, et le joli char quatre roues, peint de frais, paraissait tout fier au milieu des lourdes charrettes fumier et des tombereaux de travail, qu'il dominait un peu.... Elle avait t bien contente de trouver cette place en face de la tribune devant laquelle allaient se passer les principales pripties des courses et des jeux. Les taureaux taient l-bas, l'une des extrmits du cirque ovale, ils taient pris encore entre les hautes parois de ces enceintes de bois, sans plancher, poses sur des roues, dans lesquelles ils sont forcs de marcher.... La foule tait norme, car on avait annonc des ftes exceptionnelles, juste au lendemain de la fte annuelle des Saintes-Maries de la Mer. On avait espr attirer aux Plaines une partie des plerins qui, tous les ans, le 24 mai, accourent aux Saintes pour voir des miracles. Il y avait des gens de tous les environs, toute la jeune population de la ville d'Arles, et celle d'Avignon; beaucoup de gens d'Aigues-Mortes, et de Marseille, et de Martigues et d'Aix! Et les fils des paysans de Camargue et de Crau arrivaient cheval, chacun ayant en croupe sa fiance, ou sa matresse ou sa femme. Ils arrivaient, farauds, la cravate de couleur vive flottante au vent, le petit feutre un peu pench sur l'oreille, le pied bien assur dans l'trier ferm, contents de sentir autour de leur taille le bras de la fille ou de la jeune femme qui, si le cheval s'anime, les presse un peu, comme pour dire: Garde-moi bien. Et tous ces couples taient souriants. On sentait que le bonheur, au moins pour ce jour-l, trottait et galopait avec eux. Elles riaient parfois aux clats, les filles, pour rien, pour un bond de joie du cheval, pour un mot que chuchotait leur cavalier ou pour le bonjour sonore et gai d'un passant. Et Zanette se rappelait bien que de les voir, ces heureux, cela lui avait fait envie.... Pourquoi n'tait-elle pas, elle aussi, prise en croupe par un jeune homme? voil ce qu'elle avait pens.... Puis, on avait aperu au large l-bas sur la route, la caravane qui, tous les ans, ds qu'aux Saintes la fte est finie, part en longue procession, longue de plus d'un quart de lieue, charrettes, chars, carrioles, cabriolets mme et calches. Les voitures qui tranaient des malades tristement avaient continu leur route vers Arles; celles qui n'emportaient que des curieux avaient tourn vers les plaines de Meyran, et c'tait, dans les plaines, un grouillement bariol, un bourdonnement de mer joyeuse, les appels, les cris, les clats de rire voltigeant, s'entre-croisant par-dessus les ttes, les cavaliers fendant les groupes qui s'cartent, les marchands de boisson frache, de foulards pour les filles, de bagues de laiton et d'argent, jetant, plus haut que les rires et les cris de joie, l'offre engageante de leur marchandise, avec des plaisanteries de peuple heureux. Et que de chevaux, bon Dieu! en comptant ceux qu'on avait dtels et qui sont attachs des piquets comme la foire, cela semblait la cavalerie de toute une arme! --Aux charrettes! aux charrettes! La ferrade va commencer. Quand tout le monde fut en place, et Zanette sur son char, prs de son pre, en face de la belle tribune o trnaient M. le maire et M. le sous-prfet d'Arles,--le milieu de l'arne commena de se vider, mais lentement. De hardis curieux attendaient pour se retirer l'entre du premier taureau. Des gardians cheval, la pique l'trier, trottaient dans le cirque, demandant qu'on leur laisst le champ libre. --A vos places! bonnes gens! vos places, donc!... Veux-tu que je t'y mne, gamin! Et toi, ma belle, attendras-tu que je t'y porte ou faut-il que je descende de mon cheval pour te faire peur d'un baiser?... Et c'est alors qu'elle avait vu, Zanette, apparatre ce Jean Pastorel qu'elle croyait bien n'avoir jamais vu encore. Il tait, bien sr, de tous les gardians, le plus beau, le mieux fait, le mieux l'aise sur sa selle, comme dans un fauteuil, ma belle! et maniant son cheval si facilement, d'un si lger mouvement de la main, le faisant tourner sur place, dans un rond grand comme une assiette,--un beau cheval blanc, un vrai camarguais. Quand le cirque avait t presque libre,--ce Pastorel en avait fait le tour au pas, frlant les roues des charrettes qui formaient l'enceinte, et pour sr, ayant l'air de chercher quelque chose ou quelqu'un. Et en passant prs du char de Zanette, peint de si fraches couleurs, son attention avait t attire. Elle croyait bien lui avoir entendu dire:--La plus jolie, celle que voil! Elle avait suivi d'un regard tendu, tous les dtails de la ferrade en se disant: Il ne travaillera donc pas, lui? Et enfin il s'tait montr, aprs que deux autres eurent tent inutilement de renverser l'un des taureaux qu'il fallait marquer. Au milieu de l'arne, le fer rougissait dans le brasero. On et dit vraiment que le taureau le connaissait, ce feu; il n'en voulait pas approcher... il avait vu lutter les autres, et se refusait. Alors, oui, Jean parut, il s'avana d'une dmarche souple, mais trs ferme; il tait mince, sec, pas trop grand, joli homme, l'air brave, il tait all droit la bte qui le regardait venir en renclant, et comme elle le chargeait, il l'avait prise par les cornes, cdant d'abord au choc, port presque par elle, puis, tranant ses pieds pour lui rsister, s'arc-boutant enfin sur ses jambes tendues, et l'arrtant.... A ce moment (elle s'en souvenait bien!) Zanette ne respirait plus... serait-il forc, comme le premier qui avait lutt, de lcher et de fuir, ou bien tomberait-il, secou, pitin par l'animal? L'homme et la bte se mesuraient, se pesaient. De toute sa force l'homme s'efforait, serrant plein poing les cornes, de tourner sur elle-mme la tte du taureau et le taureau s'efforait de la retourner en sens inverse. Brusquement, l'homme adroit, dplaant sa force, renversant sa pese, cdant la rsistance du taureau afin de s'en servir pour le faire tomber, l'avait en effet couch sur le flanc! Et dix mille mains l'applaudissaient. Deux hommes aussitt, s'appuyant sur la croupe et sur le cou de la bte la maintenaient terre et Jean se dirigeait, tout courant, vers Zanette, oui, vers elle, vers Zanette!... et lui tendant la main: --Venez marquer le taureau, demoiselle! c'est le droit de la plus jolie! Elle avait regard son pre. Le vieil Augias, fier au fond, avait murmur: --Vas-y! Elle avait saut, du haut du char, entre les bras de Jean. Jean l'avait dpose terre, comme une enfant, et conduite travers cette immense arne, sous les yeux de tout un peuple, vers le taureau. Il avait ramass le fer et le lui avait tendu. Et c'est elle qui, de son petit bras, sur le flanc grsillant et fumant de l'animal qui se dbattait, avait appliqu le fer rougi au feu,--confiante dans l'adresse et la force de l'inconnu contre lequel elle se pressait, un peu mue, mme beaucoup. Puis, il l'avait ramene son pre, et tous ceux qui taient assez prs pour la voir avaient dit: --Il a eu raison, le gardian; il a bien choisi! Toute tonne et confuse, elle s'tait assise sa place, attendant la suite des jeux. Alors on avait lch les taureaux. Les taureaux portaient au milieu du front, attache une cordelette tendue d'une corne l'autre, une cocarde blanche et bleue qu'il fallait leur arracher sans se faire dcoudre. Et deux ou trois jeunes hommes avaient t renverss par une taure plus hardie et plus adroite que les autres. Alors, de nouveau, Jean Pastorel s'tait avanc, et, sans avoir dans sa main, comme les autres, un crochet de fer pour couper la cordelette, il avait cueilli la cocarde au front terrible de la bte, comme une rose sur un rosier. * * * * * Et cette jolie cocarde, il tait venu la lui offrir avec un joli compliment. ...Et revoyant en elle-mme toutes ces choses, Zanette, du haut de son cheval, regardait maintenant la vaste plaine vide o elles s'taient passes; cela lui semblait un songe.... C'tait bien l, pourtant... oui, l. La tribune d'honneur tait l encore, comme un tmoin debout et parlant.... Hlas! le reverrait-elle jamais, ce Pastorel? N'avait-il eu qu'un caprice, une ide du moment? l'avait-il ainsi appele pour l'oublier ensuite? Pourquoi lui avait-il, par deux fois, rendu un si grand honneur, au risque de faire parler les gens? Elle avait interrog, sans avoir l'air de rien, plusieurs personnes sur le compte du vainqueur dont tout le monde s'entretenait ce jour-l. On ne lui en avait dit que du bien. Dans la voiture voisine du char d'Augias, des paysannes causaient. Zanette avait prt l'oreille. Une vieille femme disait: --Depuis sa naissance, je le connais, c'est aussi franc que beau, cet enfant-l. Tel que vous le voyez, avec son air hardi, tout l'argent qu'il gagne, il le porte sa mre, Silve-Ral, il est tout pour la vieille qui le traite toujours comme s'il avait douze ans. Elle est un peu grognon et mauvaise, tant malade. Elle le gronde et le menace. Jamais il ne lui rpond mchamment, jamais il ne s'emporte. C'est un agneau, ce grand diable-l! C'est tout ce que savait Zanette. Est-ce que le songe est fini vraiment! Le plaisir qu'elle a eu n'aura-t-il eu qu'un jour? ou mme est-il bien vrai? n'a-t-elle pas rv? Alors, mettant la bride dans sa main droite, Zanette porte sa tte sa main gauche, et dans le pli de sa coiffe arlse, entre la dentelle blanche et le velours noir, elle prend doucement la cocarde bleue et blanche que depuis trois semaines elle porte cache. Elle la regarde un peu de temps, puis de nouveau elle jette les yeux sur les plaines de Meyran, croit revoir toute la fte, les ferrades et les courses, la foule et le beau gardian,--et lentement elle met sur ses lvres cette petite cocarde blanche et bleue, qui semble une fleur crase, et qui sent bon, tant tide du parfum de ses beaux cheveux. Puis, brusquement, elle la cache encore la mme place; et, au galop, la petite Arlse amoureuse s'en va vers Arles; vite, elle galope pour regagner le temps perdu, se reprochant maintenant comme un crime de faire attendre le pauvre Augias. * * * * * Les filles,--c'est ainsi--facilement oublient pre et mre pour l'amour de l'inconnu. VIII ROSSELINE. Elle n'avait pas tort de s'interroger, Zanette, sur les raisons qui avaient pouss Jean Pastorel lui faire tant d'honneur le jour des ftes aux plaines de Meyran.... Jean, si bon l'ordinaire pour sa vieille mre, lui faisait, depuis plus d'un an, un gros chagrin, bien gros. Il tait tomb amoureux (tomb, c'est le cas de le dire) d'une de ces coquettes qui font perdre aux hommes tout sang-froid et tout repos. Il l'avait rencontre, comme cela arrive la plupart du temps en ce pays de ftes, un jour de grande rjouissance publique. C'tait Aigues-Mortes. Cette fille, Rosseline Querel, tait vraiment d'une beaut blouissante. Sous le velours sombre pos en couronne, surmont du fond blanc de la coiffe, son visage rgulier, que mordaient aux tempes les bandeaux onds, trs noirs,--clatait de blancheur pure, un peu mordore, comme un vieux marbre du Muse des Antiques. Par sa puret, son profil rappelait exactement ceux des plus belles mdailles grecques. Le nez suivait tout droit la ligne du front; la saillie des lvres bien rouges semblait l'appel d'un ternel baiser; le menton large et bien arrondi disait l'nergie dans la beaut; et toute cette tte petite, aux yeux d'ombre tincelante, tait porte par un cou svelte, un peu long, mergeant hors des plis des fichus de l'Arlse avec une grce ferme qu'on devinait souple. De taille moyenne, Rosseline, trs bien proportionne, avec sa poitrine rebondie que trahissait l'ouverture des fichus, avait une certaine fiert d'allures. Elle paraissait froide et ddaigneuse. C'tait tout le contraire; elle tait faible, accueillante, prompte aux ardeurs et aux changements, intresse seulement quand elle tait de sang-froid, d'me commune d'ailleurs. Capable de mchancet si la mchancet lui tait conseille avec autorit, elle n'tait point mchante encore de parti pris, mais seulement destine le devenir. Elle le sentait elle-mme et n'y rpugnait pas, disant au contraire qu'en ce bas monde les bons sont les dupes,--des imbciles. Elle ne mettait encore aucune prmditation faire souffrir les hommes. L'heure, le temps qu'il faisait, l'impression qui lui venait du ton d'une voix, la poussaient de-ci, de-l, en des directions diffrentes, parfois contraires. La minute prsente lui importait seule. Elle tait vaniteuse; il lui fallait de beaux velours pour ses coiffes. Elle tait gourmande, refusait parfois l'humble djeuner de sa mre,--modeste couturire,--pour manger, chez le ptissier voisin, des clairs au chocolat et des tartes aux fraises. Jean lui avait d'abord fait sa cour pour le bon motif. Bien pris, superbe cheval, de bonne rputation, il avait t, semblait-il, agr avec plaisir. C'est que, tout simplement, sans se soucier de l'avenir, Rosseline avait trouv agrable cet hommage d'un gardian, d'un coureur de taures bien connu dans tout le pays. Si elle devait l'pouser, elle n'y avait pas song beaucoup, elle n'en savait rien. Il n'tait pas assez riche pour qu'elle s'y sentt vraiment contrainte par l'intrt. C'tait un galant de plus, et de bonne prise, voil tout. Elle riait d'aise quand, de sa fentre, elle le voyait, une fois ou deux par semaine, arrter son cheval devant la porte, l'attacher l'anneau, entour de quelques gamins dont l'admiration tait attire par le harnachement du cheval camarguais et la bonne grce du chevalier. Elle n'avait point de prjug, mais elle avait de la discrtion, du moins, en ce qui la concernait, aucune hypocrisie et l'motion facile, si facile que cette admirable fille de vingt ans tait depuis des annes une femme. Elle avait mis mal plus d'un joli adolescent; elle leur demandait tous sans distinction de la reconnaissance; elle ne se reprochait point ses faiblesses, mais ne s'en vantait pas non plus; elle rougissait ravir en baissant, d'un mouvement instinctif, sans y songer, des paupires de vierge tremblante, chaque fois qu'un homme pas trop mal fait et jeune lui disait: _Je t'aime_. Et finalement, elle tait devenue la matresse de Jean ds leur quatrime entrevue. Ce jour-l, il l'avait innocemment conduite la promenade, le long du Rhne; c'tait un matin de printemps. Elle avait d'elle-mme, tout coup dfaillante, appuy sa tte sur la poitrine du jeune gardian, et le diable,--qui est toujours l ds qu'on est deux, homme et femme,--avait conseill le reste et en avait bien ri, aux dpens du bon Pastorel. Alors avait commenc pour le gardian une vie de tourmente, de jalousie, de dsespoir. Spar de sa matresse par plus de sept lieues, retenu Silve-Ral par sa besogne coutumire et par le dsir de complaire le plus possible sa vieille mre, il ne dormait plus, il ne vivait plus. Le breuvage qu'il avait got ne lui avait laiss que de la soif mle d'un got prcis, pre, importun la fois et dsirable. Ses camarades savaient o il allait, et ne se gnaient pas pour le plaisanter l'occasion. On lui donnait entendre que la belle en avait d'autres; il le croyait et n'en voulait rien croire; il en tait sr et ne voulait pas l'admettre; il et voulu que cela ft prouv et ne cherchait pas le savoir. --Ceux qui disent a, l'ont-ils vu? rptait-il pour se consoler. On lui citait des noms de galants: il interrogeait navement Rosseline qui riait, en rponse, d'un air si tranquille, si ingnu! --Pourrais-tu croire a, mon pauvre Jean! Tiens, tu me fais peine! Alors il lui demandait pardon. Puis il la surveilla, et ne parvint qu' se rendre ennuyeux; il ne venait plus aux jours dits; il arrivait inopinment, dans la nuit quelquefois, pour voir si les fentes des volets de Rosseline taient claires,--et, si elles taient sombres, il n'en concluait pas moins que sa matresse n'tait pas seule. Il faisait contre la fentre le signal convenu. La mre du Rosseline avait sa chambre sur le derrire de la maison, et ne pouvait entendre. Si Rosseline n'ouvrait pas, il attendait quelquefois le jour, pour voir si un homme sortirait. Si elle ouvrait, alors entre elle qui tait sa fentre du premier tage et lui qui tait sur le pav de la rue, des dialogues voix basse, trs basse, un peu sifflante, commenaient; et sur lui bien souvent pleuvaient l'injure et la menace, en change des reproches. --Tu me perdras, fou que tu es! on te devinera.... O as-tu laiss ton cheval? --Je l'ai cach un peu loin, au bord du Rhne, dans un coin que je sais, dans les saules.... --Va-t'en! --Ai-je fait cheval cette course si longue, sept lieues, tu entends!... pour tre ainsi reu? --Il ne fallait pas venir! te l'ai-je permis? --N'es-tu pas mienne et comme ma femme? --Oh! a pas encore! tu es trop tyran! tu es jaloux. --Oui, de tout et de tous! --Pourquoi?... c'est bte. --Est-ce que je sais?... on bavarde sur toi... tu me fais peur!... je t'aime. --Si je te fais peur, quitte-moi! --Est-ce que je peux! --Ils disent tous a. --Tu vois qu'il y en a d'autres! --Pas comme tu veux dire.... --Rosseline! --Jean? --Ouvre-moi, descends. --Ma mre entendrait. --Avant-hier, tu es descendue. Pourquoi entendrait-elle, ta mre, aujourd'hui plutt que les autres fois? --A recommencer trop souvent les choses qui sont dangereuses, on y laisse la fin sa rputation; il ne faut qu'une fois. --Je vais faire un esclandre.... Tu as quelqu'un chez toi! --Tu es fou. Tiens, va-t'en, je ne veux plus te voir.... J'en ai assez, la fin. --Si tu m'aimais, tu ne me renverrais pas ainsi... tu ne pourrais pas! --Contente-toi de ce que je te donne.... Beaucoup voudraient ta place. Adieu! j'ai sommeil et tu m'ennuies. Elle avait sommeil en effet, et il ne lui venait pas l'esprit, en pareil cas, qu'on pt, par amour pour un homme, se priver d'aller dormir. Dormir lui semblait une chose plus importante qu'aimer, l'heure o ses yeux se sentaient alourdis. Elle fermait sa fentre dont le craquement lger retentissait au coeur de Jean, comme un bruit terrible. Il restait l, un moment, dans le froid de la nuit--car il tait venu ainsi, des fois, en plein hiver; il restait l, un instant indcis, le sang battant ses tempes, la rage dans le sang, avec des vertiges intrieurs comme en ont les fous, perdant pied dans la confusion de ses penses comme dans une mer ou dans un torrent, rprimant vingt fois, grand'peine, l'envie qu'il avait de se ruer contre la porte basse, pour la briser.... Et puis, s'il faisait cela, aprs?... Elle tait seule, pour sr.... La mre, une fois avertie, qu'adviendrait-il? il pouserait Rosseline, oui, certes! Eh bien?... Eh bien, il n'tait plus sr, cette heure, d'en vouloir. Pour matresse, soit, oui, toujours,--mais comme femme? Auprs de sa mre lui, si rigide, si svre, introduire cette terrible fille dont il ne savait rien, aprs tout, dont il redoutait la malice inconnue! --Ah! pauvre de moi! Alors, il allait reprendre son cheval et, l, dans les saules du bord du Rhne parmi lesquels il l'avait cach, l'envie lui venait de se jeter au fleuve, de mourir.... Et pourquoi donc? Tout simplement parce qu'il ne la sentait pas lui, cette fille. Cet homme habitu se faire obir des btes indomptes, s'tonnait, s'irritait de n'tre pas ici le matre absolu.... Et tous les mauvais commrages lui revenaient; des mots atroces le mordaient au coeur; il se rappelait des gestes d'elle, des regards quivoques adresss des jeunes gens.... Il ne savait plus!... il avait envie de sangloter et ne pouvait pas.... Le bruit de son sang tourment, imptueux, sonnait plus fort ses oreilles que le bourdonnement des grosses eaux du fleuve.... Il tait l, tout prs, le fleuve; la lune se refltait, par clairs bondissants, dans l'eau obscure.... Pourquoi pas mourir?... mais tout coup le brave enfant songeait: ma mre! et, remontant cheval, il partait bien vite, pour fuir la tentation.... Oh! ces courses folles, vertigineuses, irrelles, en pleine nuit froide, travers la lande! Cette furie du retour, o il ressentait et employait, courir, un dsir dbrid de dpenser sa force, de tromper sa jeunesse, de tomber peut-tre la fin, au revers du foss!... Tout ce qu'il avait d tout l'heure contenir de passion dsordonne, d'amour, de colre, de jalousie en dlire, il le mettait dans sa rage piquer sa bte, lui scier la bouche quand elle refusait le ralentissement, la frapper de l'peron quand elle ralentissait sa course.... La bouche et les flancs ensanglants, jetant des cumes, soufflant du feu, son cheval allait, les yeux dmesurment ouverts dans la nuit, tendu tout entier, comme le dsir mme de son cavalier, vers l'espace vide! --Qu'elle aille au diable! je ne veux plus la voir. C'est une coquine, je le sens. Ce n'tait pas encore une coquine. C'tait une crature inconsistante, sans rflexion, sans prvision, sans connaissance d'elle-mme, sans conscience forme, sans direction propre. Le mal tait que Jean demeurt si loin d'elle. Il implorait d'elle quelque chose, et cela de temps en temps, alors qu'il aurait fallu commander, imposer, et toute minute. Le bien et le mal taient indiffrents Rosseline. Il fallait tre, pour elle, la force qui pargne aux faibles le souci d'eux-mmes, qui les porte, les dirige, les mne sa guise et dont bientt ils ne peuvent plus se passer. Il y a vraiment des cratures qu'il faut violenter. Alors seulement elles admirent et se rendent. Natures qui parfois sont bonnes, mais comme certains chiens qui ont besoin de s'craser devant l'homme, leur dieu arm; ou encore natures de cavales qui veulent un dompteur et qui finissent par l'aimer, s'il a, dans sa main lgre, mais attentive et implacable, le mors d'acier et les chtiments toujours prts. Entre les mains des inhabiles, des timides ou des apitoys, ces btes-l deviennent irrparablement rtives, tout jamais vicieuses. Le cavalier est souvent responsable de tous les dfauts du cheval. IX CE QUE ZANETTE IGNORE. Telle tait la crature que Pastorel aurait voulu surprendre en flagrant dlit de mensonge; il pensait que si au lieu de douter de sa vertu, il devenait sr de sa fausset,--il serait guri. Il en tait l, lorsque, peu de temps avant la fameuse ferrade des plaines de Meyran,--un homme qu'il connaissait peine, un gardian comme lui, au retour d'une visite Arles, lui conta les grandes nouvelles de la ville. Cet homme ne pouvait tre souponn de vouloir irriter Pastorel contre Rosseline; il ignorait visiblement que Pastorel la connt. Et ce qu'il conta fit bondir de rage le coeur du rude gardien de taureaux. Aux vitrines de tous les papetiers et libraires, et de tous les marchands de curiosits, en Arles, on ne voyait, depuis deux jours, que le portrait d'une fille, bien connue des jeunes gens de la ville, artisans et bourgeois; et on lisait, sous le portrait, en magnifiques lettres d'imprimerie: _La belle Rosseline_. Les voyageurs qui viennent Arles visiter les monuments, pouvaient emporter cette figure d'Arlse pour vingt sous,--ce qui, disaient les commrages, avait mis en grande colre plusieurs des amants de la belle. Plusieurs, en effet, s'taient rencontrs chez elle, o ils taient venus, mordus chacun du mme dsir de faire reproche sa matresse. Et s'tant reconnus, ils s'taient pris de querelle et battus mme, publiquement. Et la chose avait fait un gros scandale, car son chez elle, maintenant,--c'tait un cabaret tout frachement install et dont elle devenait la patronne, grce la gnrosit d'un peintre parisien. Un bon vivant, celui-l, un homme tout jeune, dont les journaux parlaient et qui tait riche. Rosseline avait fait sa connaissance chez le photographe. Et enfin, elle posait chez le peintre depuis plus d'un mois, et des gens avaient vu le tableau o la belle, trs ressemblante, montrait plus que ses paules.... Et dans toute cette histoire il y avait, pour tous les gardians, une belle et bonne promesse,--car la fille tait accueillante, un peu folle de son corps, et si elle avait ouvert boutique, c'tait dans l'intention vidente d'attirer les chalands par le moyen de sa beaut. Ses portraits rpandus partout taient une enseigne et une amorce.... Et Pastorel constern le narrateur avait gnreusement donn l'adresse du cabaret de Rosseline. --Et le tableau? avait rpondu Pastorel.... Ne peut-on pas le voir, le tableau?... Ne sais-tu pas l'adresse du peintre? --Tout le monde, en Arles, te le dira. C'est dans une des maisons dont les fentres regardent le thtre antique.... Tout transform dans son coeur par ces nouvelles qui l'clairaient dcidment sur le caractre de sa belle, tonn de se sentir subitement tout calme, tout froid, Pastorel tait parti pour Arles; il avait couru chez le peintre. Le Parisien ayant ouvert sa porte lui-mme, le gardian l'avait un peu bouscul et avait entrevu non seulement le portrait de Rosseline, mais il l'avait entrevue elle-mme, montrant, un peu plus qu'il n'est permis, ses bras nus et ses paules. Et satisfait de n'tre pas plus longtemps dup, il tait revenu de la ville, rsolu courageusement ne plus revoir le beau modle, qu'il appelait maintenant dans sa pense la fille tout le monde. Or il l'avait revue aux plaines de Meyran, le jour de la fte, entoure de jeunes dbauchs de la ville; et comme, la bouche en coeur, sans avoir l'air de se douter qu'il pt lui garder rancune, elle tait venue lui, disant trs haut:--Eh! Jean, tu passes bien fier? On ne reconnat plus ses amis, donc?... coute, Jean, fais-moi marquer, de ma main, un des taureaux d'aujourd'hui, il avait rpondu, au milieu des fainants qui se pressaient, la fleur aux dents, autour de la belle Arlse: --Que me veux-tu, fille tout le monde? Je sais ce que je sais, et, vois-tu, ne l'oublie pas: je m'en moque, oh! mais, je m'en moque, comme des premiers souliers que j'ai chausss, tu m'entends? Les portraits vingt sous, c'est trop cher pour moi! je n'aime que ceux qui se donnent! La belle Rosseline est vendre? Moi, les choses qui sont miennes, personne autre n'y doit toucher! Elle avait pli, l'Arlse, et pli bien davantage, un peu plus tard, quand, voulant la narguer, Pastorel avait choisi, dans l'immense assemble, la toute petite Zanette, pour lui faire marquer un taureau et pour lui donner la cocarde. Elle fut d'autant plus irrite, cette Rosseline, que Zanette avec elle faisait un parfait contraste. Elle, elle tait un peu forte, assez grande, de beaut hautaine, magnifique et d'apparence froide; Zanette, toute mignonne, jolie ravir, toute expressive avec ses yeux perants et ptillants. A la beaut d'un fruit form, il opposait la grce un peu frle d'une fleur. Rosseline le comprit de reste et elle dvora l'affront, mais elle avait jur de se venger. Elle ne se doutait gure, Zanette, qu'elle avait servi une rancune d'amant; elle ignorait, heureusement, que l'hommage reu par elle n'tait pas tout fait pur. Mais si le pauvre Jean lui avait troubl le coeur, un peu la lgre sans doute, lui-mme ne pensait pas la petite Zanette sans se dire: Pourquoi pas? Hlas! le souvenir malsain, pre, mordant, prcis, de l'autre, de la mauvaise, luttait encore victorieusement, au fond de son coeur, contre l'image fragile de la fillette chaste et simple. X ZANETTE ET ROSSELINE. Zanette fit, en Arles, ce qu'elle avait faire. Elle acheta le remde, expdia quelques menues commissions, et moins d'une heure aprs elle reprit, la remise d'une auberge, son cheval qui, rjoui par un double picotin, hennit de joie en retrouvant sa petite matresse. La jolie Zanette ignorait mme l'existence de la belle Rosseline. C'est dans une ruelle qui tombe sur le quai, tout prs du pont qui relie Arles l'le de la Camargue, que Rosseline s'tait fait acheter, pour y trner derrire un comptoir dor, un cabaret troit, mais bien situ et repeint neuf. La maison de sa mre tait juste l'autre extrmit du pont, c'est--dire dans l'le de Camargue et dans le faubourg de Trinquetaille. La belle Arlse se trouvait ainsi pas trop loin de sa maison o elle allait coucher quelquefois et l'abri de la curiosit de sa mre, qui d'ailleurs, ne pouvant les empcher, avait fini par souffrir les liberts de sa fille. En ce temps-l, la ville d'Arles ne possdait pas encore le trs vilain, trs solide et trs utile pont de fer qu'elle doit la science des ingnieurs. Arles tait reli l'le et au faubourg par un pont de bateaux, qui s'ouvrait de temps en temps pour laisser passer les chalands et les vapeurs. Et lorsqu'ils devaient attendre que la communication ft rtablie, charretiers, cavaliers et pitons arrts sur la rive gauche n'taient point fchs, quelques-uns du moins, de trouver bonne porte un cabaret o s'arrter un instant. Or, tout ayant t prvu par le peintre (qui s'tait dbarrass de Rosseline avant de partir pour Paris, moyennant un cadeau en juste rapport, selon lui, avec les services qu'elle lui avait rendus), on voyait, scells au mur, droite et gauche du joli petit cabaret, des anneaux o les cavaliers pouvaient attacher leur monture. On lisait sur l'enseigne, en belles lettres jaune vif sur fond rouge: CAF DES ARNES. Les arnes antiques sont pourtant fort loignes de l, mais ce titre qui s'tait prsent tout de suite l'esprit du Parisien gouailleur pouvait arrter au passage et retenir une clientle de gardians et d'amateurs de courses de taureaux, venant de Camargue ou y allant. La devanture et la porte vitres du cabaret taient l'intrieur voiles de rideaux rouges, plisss, trs opaques. Et l derrire, depuis deux soirs dj, les voisins entendaient de vagues fredons d'harmonica et des murmures de chansons destins amorcer la curiosit que les rideaux taient chargs d'irriter encore. Or, comme Zanette venait de passer devant le caf des Arnes, prs de tourner la ruelle et de s'engager sur le quai pour aller au pont, elle s'entendit appeler par une voix de femme: --Eh! la jolie fille, o vas-tu si matin? Elle se retourna et vit une inconnue qui lui souriait, debout sur le pas du cabaret, dans le cadre des rideaux rouges. Il lui sembla la reconnatre, sans parvenir s'expliquer o elle l'avait vue.... C'est qu'aux vitrines des boutiques, ce matin mme, elle avait aperu les fameux portraits o on pouvait admirer Rosseline, assise, debout, souriante ou grave, ici l'air imprieux, l, l'air sentimental. L'inconnue souriait aimablement. Elle ne semblait pas mchante. Zanette s'arrta. --Est-ce moi, madame, que vous parlez? --Et qui donc, ma toute belle? Il n'y a pas un chat dans la rue. Regarde. Tout le monde est au march ou sur la Place des Hommes... c'est samedi. O vas-tu si vite? --Je retourne chez nous; mon pre m'attend. Mais... je ne vous reconnais pas. --Et tu as, pour cela, mignonne, la meilleure des raisons. C'est que tu ne m'as jamais vue. Mais moi, je te connais bien, ou du moins je le crois! --Vous me connaissez? Machinalement Zanette fit tourner bride son cheval et se rapprocha de la dame. --Eh! oui... n'es-tu pas cette fille que nous avons salue comme la reine des ftes, il n'y a pas longtemps, aux dernires courses des plaines de Meyran? Zanette rougit et murmura quelques mots inintelligibles. --Tu ne vas pas dire non, j'espre. Tiens,... je vois une chose que tu vas perdre, si tu n'y prends garde... une chose qui me parle, que pour sr tu veux cacher et qui se montre entre le velours et la coiffe de ton bonnet.... N'est-ce pas l, dis-moi, ma belle, la cocarde que t'a donne, au beau milieu de tant de monde, le gardian Jean Pastorel? Zanette avait eu un geste rapide, involontaire; elle avait port la main sa coiffure, et si brusquement qu'au lieu de saisir la jolie cocarde, cher souvenir du jeune homme, elle la fit tomber. --Oh! mon Dieu! murmura-t-elle. Rosseline s'tait lance, et, entre les galets rouls de Crau, qui sont le pavage de la ville d'Arles, elle ramassa la cocarde bleue et blanche. --Pardon, madame!... fit Zanette, pour la peine que je vous donne, bien pardon et gramaci! La belle Arlse eut alors un mauvais sourire. --Tu crois donc qu'on va te la rendre? dit-elle. Zanette vit le haineux sourire, l'expression maligne qui, brusquement, rendaient laide la figure de la belle Arlse. L'enfant jeta autour d'elle un regard de dtresse. Elle n'avait pas peur, non, mais elle prouvait un invincible sentiment d'angoisse. C'tait le malaise que donne aux mes bonnes la prsence des tres mauvais. Elle eut mentalement un cri de prire, qui lui tait familier: --O Notre-Dame-d'Amour, dit-elle en elle-mme. Puis, tout haut: --Certainement, madame, vous allez me la rendre. Pourquoi ne me la rendriez-vous pas? --Comment t'appelle-t-on? interrogea brusquement l'imprieuse Rosseline. --Zanette Augias, du mas de la Sirne en Camargue, o mon pre est bayle. La petite fille fit cette rponse avec fermet et avec un certain air d'orgueil. Elle tait fire de l'honntet de son nom. Son pre, un brave travailleur, connu de tous, avait, depuis vingt ans, la confiance des matres du chteau. Dans la mignonnette, Rosseline vit une rivale capable de lui rsister. Elle se sentit brave, et rpliqua: --Je le savais, j'tais aux ftes; l j'ai questionn des gens sur ton compte.... Tu m'avais paru plus jolie.... Tu n'es pourtant pas mal, mais trop petite... ma foi, oui! beaucoup trop petite! --Pourquoi me dites-vous cela, la fin? rpliqua Zanette plissante et suffoque. --Pardine! Tu prends les amants des autres! Elles ont bien le droit, les autres, de juger celle pour qui on les laisse! --Je ne sais pas ce que vous voulez dire. Rendez-moi ce qui est mien, mon pre m'attend. Le cheval, obissant Zanette, fit un pas vers Rosseline qui fit un pas vers lui, et qui saisit la bride. --Lchez mon cheval! dit Zanette qui, cet affront menaant, sentit la colre gronder, plus grande que son pauvre coeur. --Non pas! car tu t'en irais, et je veux que tu m'entendes.... Il est moi, ton beau gardian, entends-tu, petite gueuse, moi, moi, moi! S'il t'a fait, ce jour-l, une politesse,--tant pis pour toi, car elle n'aura eu qu'un jour, comprends-tu?... Et je te souhaite pour ton bonheur d'avoir t assez sage pour qu'elle n'ait aucune suite! Le mieux serait de me promettre de ne pas me le disputer, car si tu veux qu'il te vienne encore, tu n'as pas fini de rire!... Voyez-vous ces campagnardes qui veulent prendre leurs amoureux aux plus belles filles de la ville d'Arles! Tu es fire de l'honntet de ton pre, ce que je vois, et il parat que tu as raison, mais tu ferais aussi bien d'tre un peu honnte toi-mme! Et pourquoi, dis, pourquoi m'as-tu vol mon galant? voleuse! voleuse! voleuse! Elle secoua la bride du cheval qui reculait, pitinant avec impatience les galets pointus o s'caillait sa corne. --Me lcherez-vous la fin? cria Zanette toute indigne. Ses lvres tremblaient. Elle pressa son cheval qui secoua rageusement la tte et recula devant Rosseline. Alors, la petite fille de Camargue sentit frmir et bondir son sang de Sarrasine. Sa fiert de fille libre des vastes plaines dsertes s'mut tout entire au plus profond d'elle-mme. --La voleuse, c'est vous! dit Zanette, et rendez-moi, je vous dis, ce qui est moi.... Je ne vous dois point de compte. Je ne savais pas si vous existiez seulement. Adressez-vous qui vous doit des comptes. Et surtout rendez-moi ce qui est moi, je vous le rpte! rendez-le moi! --Non! tu ne l'auras plus! Et dans un geste de rage, Rosseline jeta au ruisseau la pauvre petite cocarde qui, en un clin d'oeil, comme une fleur morte, comme un papillon noy, fut emporte au Rhne. Alors, la fillette vit rouge. Son bras tout petit se leva et sa cravache tait prs de s'abattre sur les doigts de Rosseline, quand, au coin de la rue troite, vingt pas des deux femmes, un cavalier parut. C'tait Martgas. Il ne connaissait encore ni le fameux caf des Arnes ni la belle Arlse dont il se souciait pour le moment comme du vieux fer d'un cheval des villes. Aprs un march pass sur la _Place des Hommes_ o les travailleurs viennent s'offrir et se louer le samedi, il arrivait ici en reconnaissance. Ses amis devaient l'y rejoindre. Martgas avait surpris le mouvement de la petite Zanette, pour qui il avait au coeur une sorte d'amour mauvais et sauvage. De gr ou de force, il voulait l'avoir. Essayer de lui complaire tait le moyen le plus naturel, sinon le plus facile. --Lchez-moi! lchez-moi! cria plus fort que jamais la pauvre fillette en reconnaissant Martgas, ce gardian chass par son pre, et pour qui elle n'avait que de la rpugnance. --Voleuse! voleuse! rptait Rosseline, tenant toujours le cheval par la bride. Et de cette injure passant d'autres, elle couvrit Zanette de toutes les immondes paroles familires aux filles des rues, et que, chose bizarre, elle prononait si facilement et si abondamment pour la premire fois!... Mais elle s'interrompit tout coup avec un cri de douleur. La cravache de Martgas s'tait abattue sur son bras qui lcha la bride. --Merci, Martgas! fit Zanette dlivre et surprise, et au grand trot elle s'loigna.... --O vas-tu? cria-t-il, o vas-tu, petite? --A ma maison! --Bon! songea Martgas, je la rattraperai toujours. Rosseline et Martgas se regardaient. XI DOMPTEUR. --Et alors? fit Martgas, narquois. --Qui tes-vous et que voulez-vous? dit Rosseline toute ple. --Un client pour ton cabaret, voil ce que je suis, la belle. --Et tu te mets dans la tte qu'aprs ton injure et le mal que tu m'as fait, je te recevrai chez moi? --Il le faudra bien, ma fille. Ton mtier veut a et il parat que tu l'as choisi. A me recevoir mal tu perdrais la clientle de tous ceux de Camargue et de beaucoup du Rhne. Voyons, qu'aurais-tu dit, si j'avais frapp fort?... Pourquoi insultais-tu la petite, une enfant que pour ainsi dire j'ai vue natre?... Tu l'appelais voleuse, si j'ai bien entendu. Que t'a-t-elle vol? --a ne te regarde pas. Passe ton chemin. Es-tu toi aussi de ses galants, cette fille? --Plt Dieu! car la vrit, j'espre bien le devenir. Elle est plus gentille que toi, mon got du moins. Rosseline, de nouveau, tait blesse au point le plus sensible. Elle ne pouvait souffrir que mme un indiffrent lui prfrt une femme, une fille quelconque. Elle fut jalouse subitement du got que cet inconnu montrait pour Zanette, et ne sachant comment le punir, elle lui cracha ce mot: --Lche! dit-elle, lche! --Veux-tu, dit-il en riant, que je recommence? Qu'il et ou non l'intention de frapper encore, il leva sa cravache qui tait un nerf de boeuf. Alors, le ressentiment la saisit; un mlange de colre et d'pouvante se fit en elle; la rage, la jalousie, l'envie, l'impuissance dterminrent l'exaspration folle. Elle arracha de sa coiffe une pingle grosse tte ronde, et piqua furieusement la jambe du cavalier. D'un bond il fut terre et, laissant son cheval libre en pleine rue, il prit la fille par un bras. --Au secours! cria-t-elle. Il lui ferma la bouche, et la portant moiti il la poussa contre la porte du cabaret dont les vitres clatrent et qui s'ouvrit toute grande. --Ah! gueuse! ah! coquine! ah! tu veux en tter, cavale? Il la tenait par le bras, et d'une saccade brusque il la renversa sur le carreau. Puis, pench sur elle, un genou en terre, il la souffleta. Elle se couvrit le visage avec ses mains. Les coups tombrent alors drus et presss sur ses cheveux qui se dnourent; la coiffe fut lance au loin.... Elle se taisait, farouche, les dents serres, avec seulement une saccade de respiration plus forte chaque coup. Les coups sonnaient sourdement. Tout de suite, elle comprit trs bien que ce redoutable jouteur mesurait sa force, ne voulait pas la tuer... il l'pargnait.... Cette rserve lui parut une sorte de suffisante tendresse mle la brutalit; cette retenue lui semblait caressante; elle en jouissait.... --En as-tu assez, rponds? Recommenceras-tu, dis? rponds; mais rponds donc, rponds, je te dis! Elle tait tendue terre de tout son long. Il la prit par ses longs cheveux dnous et marchant sur les genoux, il la secoua, la trana sur le carreau; mais elle, continuant comprendre que s'il et voulu il l'et brise, sentait toujours comme une caresse sous les coups,--et elle ne rpondit pas, ne dsirant peut-tre pas tre lche par ce poing terrible, qui l'pargnait. Il la laissa enfin. --Lve-toi, dit-il. Donne-moi boire. Elle se leva, le visage tout dmont, les lvres molles, l'oeil humide et brillant, ses cheveux pais, lourds, tranant jusqu' terre. Il la trouva belle ce moment. Elle le trouvait beau, l'hercule aux paules carres. --Coquin de sort! Quel homme! songeait-elle, en le toisant des pieds la tte. --coute, dit-il, il faut me promettre une chose. Alors, nous serons bons amis. Laisse tranquille la petite. Elle ne rpondit pas; il se rapprocha, et le visage contre le sien: --Tu entends bien? Tu laisseras tranquille la petite?... il faut promettre. En rponse, l'envieuse pina le bras du gardian et tordit la chair entre ses doigts. Il ne comprenait pas que, dj, elle tait jalouse de lui. --Ah! tu en veux encore? Il l'avait ressaisie, renverse, assise sur un tabouret et il tenait deux mains sa tte qu'il fit sonner plusieurs fois contre le bois d'une table. --Promets! promettras-tu? Que t'a-t-elle fait, cette petite? Rosseline se dcida parler. --J'tais la matresse de Pastorel, un que pour sr tu dois connatre... il me quitte pour l'pouser. Je ne veux pas! je ne veux pas qu'il l'pouse! --a n'est pas une raison pour l'insulter, elle. C'est une innocente, dit Martgas. Rosseline vivement rpliqua en serrant les dents: --Tu l'aimes donc aussi, toi, cette fille? Non, je ne promets pas. Je la hais! Alors tout coup il l'embrassa.... Elle le mordit. --coute, siffla-t-elle.... Prends-la et tu m'auras... comprends-tu? Elle ne voulait pas que Zanette devnt la femme de Pastorel. Pour qu'il ne l'et pas, elle la livrait celui-ci.... L'horrible march plut au bandit. --a va! dit-il en riant. Deux au lieu d'une! Je pars tout de suite. Un coup d'_agarden_ et mon cheval! Peut-tre se ft-il attard auprs de Rosseline, s'il n'avait pas song que jamais plus il ne retrouverait occasion meilleure de poursuivre Zanette. Et puis, par la porte du cabaret grande ouverte, des enfants, mme un homme, depuis un instant, regardaient. Elle lui servit boire, en le couvant des yeux. --Mon cheval, prsent! Lui, n'y faisait pas attention. Un passant, voyant ce cheval libre, l'avait attach l'anneau. Martgas se mit en selle. --A bientt, ma fille. Nous nous reverrons bientt. Ils se souriaient. Debout sur le seuil de son cabaret, la belle Arlse regarda s'loigner le gardian Martgas et, toute chaude encore de la lutte, elle songeait, en renouant ses cheveux: --Ah! si ce Pastorel m'avait traite ainsi, comme je l'aurais aim, lui! XII LA POURSUITE. Martgas ne tarda pas apercevoir, loin devant lui sur la route, la petite cavalire.... Tout de mme elle avait eu une demi-heure d'avance, et il ne la joignit qu'aprs avoir couru prs de deux lieues. Par bonheur pour elle, elle ne s'tait point trop hte, trottant et marchant au pas tour tour, et sa bte tait repose. Ces allures convenaient sa rflexion triste mais non pas irrite. Ainsi, ce Pastorel aimait cette femme?... Et pourquoi non? N'tait-ce pas son droit? La galanterie qu'il avait faite Zanette, le jour des courses de Meyran, prenait tout coup son vrai sens aux yeux de la petite. Elle allait jusqu' deviner une querelle entre cette femme et lui, un mouvement de dpit, et c'tait pour affronter cette _autre_ qu'il tait venu la chercher, elle Zanette, la prendre par la main devant tout le monde, lui donner la cocarde bleue... qui maintenant s'en tait alle, tombe au ruisseau, fltrie, noye, perdue comme son rve d'un jour.... Elle avait par instants envie de pleurer, mais elle tait vaillante et puis... un rve n'est pas un sentiment. Elle avait rv, voil tout. Son dsir d'aimer, son dsir de la seizime anne s'tait pos un instant sur ce Pastorel, mais en vrit non, elle ne l'aimait pas encore. Pourquoi l'et-elle aim?... Ce qui lui faisait le plus de peine, aprs tout, c'est qu'une si vilaine femme l'et, dans la rue, arrte, injurie.... Et Zanette avait l'impression de s'tre heurte une de ces mauvaises figures qui, dans les songes, vous oppressent, vous empchent de respirer, de courir, de vous loigner d'elles votre guise. Elle avait peur maintenant, seule en prsence de ce souvenir, bien plus que tout l'heure devant la ralit!... Elle se disait que ce n'tait pas fini, que cette femme inconnue aurait une influence sur toute sa vie. Comment? Elle ne savait pas. L'intervention de Martgas la proccupait aussi. Comment, pourquoi avait-il ce point t secourable pour elle, lui qui, on le savait, avait t chass de la ferme par matre Augias? Cependant il l'avait dfendue! il tait all jusqu' frapper de sa cravache cette femme!... Sans doute il la connaissait... il tait le rival de Pastorel peut-tre!... Si cela tait, qu'arriverait-il entre eux?... quelque chose pour sr.... Et elle tremblait pour Pastorel. Elle l'aimait donc un peu?... elle l'aimait encore? Qu'est-ce que tout cela veut dire, bonne Notre-Dame-d'Amour? Lorsqu'elle se retourna, au bruit de galop qui venait derrire elle, et qu'elle reconnut Martgas, elle eut un mouvement d'effroi, vite rprim. Elle ne se rappelait rien de prcis qui lui ft un personnel sujet de rancune contre cet homme, mais il lui tait rest, depuis l'enfance, une confuse aversion, une rpugnance contre ce colosse brutal, qui avait trop de barbe sur toute sa figure, une barbe mal taille, jamais peigne, vilaine.... Elle prouvait un peu, en songeant lui, ce qu'elle ressentait, toute petite, lorsqu'on lui parlait de l'Ogre ou de Barbe-Bleue. Maintenant, elle refusait de s'abandonner son antipathie. --Il m'a rendu service, il m'a dfendue, songeait-elle. Et, dans la puret de son coeur, elle se reprochait sa rpugnance comme une faute. Elle attendit donc, quoique sans s'arrter, le cavalier qui accourait derrire elle.... Elle n'avait pas s'tonner qu'il ft ce chemin... il revenait en Camargue, voil tout. Il allait sans doute passer devant elle aprs qu'elle l'aurait de nouveau remerci.... Sans doute il tait press, puisqu'il galopait.... --Eh bien, petite, es-tu contente? Il la tutoyait; cela lui dplut; il continua: --Je ne suis pas fch de te rattraper pour parler un peu de l'affaire. Je lui ai rgl son compte, sais-tu, et pay d'une bonne racle son insolence avec toi!... Et il conta avec complaisance comment il avait battu Rosseline, dont il lui apprit le nom. --Oui, oui, je l'ai battue comme on bat les poulpes pour les attendrir. J'espre que a te fera plaisir.... Et quand je pense qu'il y a une heure je ne la connaissais pas!... Je venais l par hasard, envoy par les amis, pour voir le caf nouveau.... Je t'ai reconnue et alors, tu as vu, hein, comme pour faire connaissance, je l'ai aborde?... Il y en a qu'il faut mener comme on mne les cavales! Ce n'est pas toi, hein, qu'il faudrait traiter comme a? Du premier coup on te casserait, pechre! Zanette pensait qu'en effet si on l'avait battue, elle n'aurait pu le supporter. Elle serait morte,--oui,--de rage et de honte. Les coups, pour elle, ne pouvaient reprsenter que l'insulte. Qu'on y pt trouver un plaisir, a, par exemple! elle ne l'imaginait pas. --Vous avez eu tort de la battre, cause de moi surtout, monsieur Martgas! J'en suis fche... et cependant, pour le secours que vous m'avez donn, je vous remercie, et mon pre, bien sr, vous remerciera mieux encore. Martgas sentit qu'il inspirait, pour l'instant, une manire de confiance, et il jugea politique d'apprivoiser la petite, avant tout. --Figurez-vous que j'y vais, voir votre pre, mademoiselle. On m'a parl du fameux cheval dont vos matres feront prsent qui l'aura dompt, et je veux essayer l'affaire. Qu'en dites-vous? Zanette jugeait qu'un si beau, si fier cheval, n'tait pas fait pour le lourd et brutal bouvier qui trottait ses cts, mais, naturellement, elle ne laissa rien deviner de sa pense. --C'est bien, dit-elle. C'est un beau cheval. Il y eut un silence embarrass; chacun cherchait ce qu'il fallait dire. Zanette aurait bien voulu interroger Martgas sur cette Rosseline, sur Jean Pastorel, en savoir plus long sur ces deux tres qui reprsentaient pour elle l'une la haine, l'autre l'amour. Elle n'osait pas. Et lui ne se souciait gure d'veiller en elle le souvenir de l'homme qui, pensait-il, tait devenu son amoureux, son fianc sans doute. Il tait sr d'apprendre tt ou tard la vrit l-dessus. D'ailleurs, que lui importait! il voulait la petite, voil tout. La perdrix faisait envie au grossier chasseur; il la voulait pour deux raisons maintenant, pour elle-mme et aussi parce que l'autre, cette gueuse, Rosseline, serait le prix de sa victoire sur Zanette. Coup double! Cette perspective lui plaisait fort; il riait en lui-mme. Il comprenait que Rosseline tait femme tenir une promesse de ce genre plutt que toute autre; il sentait qu'elle devait srieusement dsirer une chose qui perdrait Zanette et dsesprerait Pastorel, la vengerait la fois de la fillette et du galant. Voil ce que pensait Martgas et il pensait aussi qu'en compromettant irrmdiablement Zanette, il arriverait l'pouser peut-tre, aprs qu'elle aurait servi de trait d'union entre Rosseline et lui! Il tromperait ainsi sur un point la belle patronne du caf des Arnes; il gagnait, cet arrangement, une matresse et une femme. La gentille Zanette tait un bon parti pour lui... et honorable! La belle Rosseline serait une matresse de quelque rapport. Avec un bon nerf de boeuf, il la mnerait tout. En la secouant, il en ferait tomber de l'or, comme d'un prunier il tombe des prunes! Tout cet avenir s'agitait dans l'esprit de Martgas. Tout cela tait simple et facile. Ses intrts taient d'accord avec sa passion de taureau. Il regarda Zanette, et dans sa barbe paisse il eut un affreux sourire, dans ses yeux une flamme mauvaise. Zanette vit l'clair des yeux et elle se sentit en pril. Dj, depuis un instant, bien que trompe sur les intentions de Martgas par l'intervention du bouvier dans sa querelle avec Rosseline, elle prouvait, au fond d'elle-mme, ce malaise, ce serrement de coeur qui trouble l'agneau devant le loup. --Tenez, monsieur Martgas, je vais vous dire... il ne serait pas bon pour moi qu'on me vt ainsi toute seule marcher ct de vous, en causant, loin de toute habitation, en plein mitan de la Camargue. Vous m'avez secourue et je vous en remercie. Venez la ferme; mon pre vous remerciera; il faut nous quitter, monsieur Martgas; je puis prendre par ici, travers la plaine. Et vous continuerez quelque temps, vous, par la route. Ce n'tait pas l'affaire du gardian. Toutefois, il ne se rcria pas, afin de ne pas effaroucher la fille, et il rpondit d'un ton naturel: --Par ma foi de Dieu! vous avez peut-tre raison, demoiselle: mais, croyez-moi, nous nous quitterons un peu plus loin. Le foss qui longe la route--voyez--est ici trop large et trop profond.... Il se rtrcit l-bas.... Dans cinq minutes, vous arriverez au bon passage. Elle jugea qu'il ne serait pas bien honnte d'insister. Elle ne se rappelait pas que, plus loin, le foss au contraire allait s'largissant jusqu' tre infranchissable. Et de temps en temps il lui disait: --Le pas est plus loin, demoiselle, je le croyais plus prs.... Avanons.... Puis il parlait d'autre chose: --Vous tes jolie, savez-vous? La petite frona le sourcil et ses yeux tout ronds et noirs dans la blancheur de son petit visage, se firent sombres et plus brillants. --Tu es si mignonnette, l'enfant, si petitette. Mais, c'est l ce qui, en toi, me plat tellement que j'en rve il y a beau temps.... Si tu veux que je te dise, eh bien, du temps que j'tais lou chez ton pre,--tu n'avais pas treize ans alors,--dj tu me plaisais, de vrai, et dj je pensais toi comme une femme! Alors Zanette comprit. Une brusque terreur entra dans son petit coeur. Elle n'en laissa rien paratre, seulement, son talon battit involontairement et nerveusement le ventre de Griset qu'elle dut retenir. C'est le mme instinct qui fait s'entr'ouvrir les ailes de l'oiseau effarouch,--mais il les referme bien vite, si le renard, en arrt, le guette. Il espre encore chapper en se rasant, ou en glissant sous les herbes. Le cheval de Martgas se rapprocha de celui de Zanette. Le bouvier prit dans sa main norme le tout petit bras. --Une enfant! dit-il tout bas. Elle eut envie de lui couper la figure avec sa cravache de cuir. Elle comprit qu'il valait mieux se contenir encore et ne pas fuir surtout. Elle tait sa merci. Martgas s'animait. L'ogre apprtait ses dents. Elle ne savait plus que dire. Elle gardait un silence farouche, cherchant, dans sa tte, comment elle pourrait prendre assez d'avance pour essayer utilement de la fuite. Si elle lui demandait boire? il descendrait de cheval pour aller un puits.... Pendant ce temps elle effraierait le cheval de Martgas et elle partirait au galop.... La petite vaillante tait pouvante, comprenant bien qu'il ne tomberait pas dans ce pige enfantin. Et elle faisait partager involontairement ses motions Griset qui doublait le pas. --Pas si vite, que diable! dit Martgas. Il avait la face congestionne, les pommettes toutes rouges, luisantes sous la peau tendue, comme lorsqu'il tait ivre. --Pas si vite! O tu vas, je vais. J'ai voir ton pre, et puis, que diable! il peut attendre.... J'ai des choses te dire, beaucoup.... Et pareille occasion de n'tre pas vu causant avec toi ne se retrouvera pas souvent.... Tu avais peur qu'on nous voie, tout l'heure? Le dsert est tout vide, il se fait midi.... Il faut tre enrag pour courir la plaine cette heure.... Pas une plume dans l'air.... Voici justement de l'ombre tout prs de la route, un joli bosquet de pins verts.... Descends de cheval et viens l, l'ombre. Pench sur la selle, il la pina vilainement la taille avec ses deux gros doigts. A ce moment, loin devant eux, l'oeil perant et dsespr de la mignonne aperut le providentiel secours. --Notre-Dame-d'Amour! dit-elle tout bas. Et elle dit tout haut: --Les gendarmes! Martgas tressaillit. Il n'avait pas seulement des remords, Martgas, mais beaucoup de mfaits son compte et il craignait toujours qu'ils ne fussent pas tous ignors.... Il se mit rire. --Nous ne faisons pas de mal, dit-il. Les deux gendarmes s'avanaient au grand trot. En arrivant prs de Martgas, avec qui ils avaient maintes fois caus, aux jours de fte, quand ils surveillaient courses et ferrades, ils le reconnurent. Le brigadier, un malin, flairait un bandit dans ce Martgas et n'tait pas fch, l'occasion, de lui regarder de prs le blanc des yeux.... Encore un que Martgas n'aimait gure. --Ah! c'est toi, Martgas?... J'ai besoin d'un renseignement.... Il fait chaud, hein? Martgas dut s'arrter. Zanette n'en entendit pas davantage. Elle continua sa route sans rien dire. Le gendarme comprit qu'il impatientait le gardian en l'arrtant de la sorte, et s'amusa la retenir un peu plus qu'il n'aurait fait sans cela. Pour ne pas se brouiller avec le gendarme, Martgas, furieux sans le montrer, rpondit tout, mais la fin il fit sentir l'peron son cheval qui se cabra. --Mon cheval s'impatiente cause des mouissales. Adieu, brigadier; j'accompagne chez son pre la jolie fille que vous avez vue. C'est Zanette Augias, de la ferme de la Sirne.... Et Martgas mit son cheval au galop. --Une fille bien garde! grogna le brigadier, qui s'en retournait Arles avec son compagnon. Les deux gendarmes partirent au grand trot. Le chemin derrire eux tait vide. Martgas avait aperu, loin de la route qu'elle avait quitte, filant toute vole travers la plaine dserte, sous le soleil de midi, Zanette sur Griset. Elle avait bien un quart de lieue d'avance. Une fureur le prit. Dpit, colre, dsir de satyre, dsir aussi de centaure, d'homme de cheval qui ne veut pas tre vaincu la course. Et, franchissant d'un bond norme le foss de la route, il s'lana la poursuite de la lgre cavalire.... Lgre en effet! Sur le dos de Griset, elle ne pesait rien, pas plus que le roitelet de la lgende emport au fond des airs sur la queue de l'aigle. Griset, qui rentrait vers l'curie, vers le repos, vers les endroits familiers,--volait, allongeant la tte, le cou, le corps, la queue, les pattes... il volait, filait, horizontal comme une flche.... --Dzira! criait-elle.... Elle avait adopt, sans savoir pourquoi, ni comment, ce mot avec lui. Encore un mot zzay comme son nom. Il lui tait venu aux lvres, un jour, en poussant son cheval; elle l'avait rpt en pressant Griset du pied, en le touchant de la cravache; et maintenant Griset n'avait besoin jamais d'aucune autre excitation. --Dzira! sifflait-elle voix basse. Et dans ce mot, qui sonnait comme le dsir, il y avait pour Griset, une magie infaillible. Il ira!... Griset ira! Le Gris ira! Dzira! c'est peut-tre de ces assonnances qu'tait n le cri de dpart de la fillette, habitue ds sa plus petite enfance monter les chevaux de la manade. Sur Griset, elle ne craignait rien; elle tenait sur lui comme l'oiseau la branche que le vent peut secouer. --Dzira! disait-elle de temps en temps, et elle sentait sous elle la dlicieuse vitesse redoubler.... Elle se retourna et vit Martgas. Naturellement il montait un camarguais. Or ce ne sont pas de grands chevaux et Martgas, excellent cavalier, tait par bonheur un cavalier pesant. La lutte tait par l heureusement ingale. Le bouvier le sentait, mais, rageur, il ne voulait pas, ayant montr l'intention d'atteindre Zanette, en avoir le dmenti. Il assura son chapeau sur sa tte, se dressa un peu sur ses triers ferms qu'il chaussa jusqu'au fond, et se mit faire tourner rapidement dans sa main droite le nerf de boeuf qui tait sa cravache. Le bruit continu de cette arme tournoyante sifflait tout contre les oreilles du cheval qui la connaissait bien. Tout de mme, c'tait un cheval plus fort que celui de Zanette. Et il n'avait pas, comme Griset, fait ses vingt kilomtres, ce matin.... Martgas gagnait du terrain, il reprit espoir. --Voyez-vous, la coquillade! murmurait-il. La coquillade est un des noms de l'alouette huppe, l'alouette de pays, toujours perche sur motte ou sur roche,--et qui ne se laisse pas facilement approcher. Alouette ou caille,--Zanette s'envolait, mais la lourde tardarasse, l'aigle btard, volait aussi et comptait bien l'atteindre. Zanette fit une faute. Martgas du moins le crut. Au lieu de continuer sa route tout droit vers la ferme,--dont ils taient spars encore par plus d'une lieue et demie,--elle tourna brusquement angle aigu, comme si elle voulait se laisser rapprocher. Ce fat norme le crut d'abord. --Voyez-vous, ces filles! se dit-il en riant. Et plus fort que jamais, il fona vers elle. Il pouvait maintenant distinguer son joli visage. ...Il pensa aussi que peut-tre elle avait vu un obstacle et qu'elle avait t force cette manoeuvre. --Dzira! criait Zanette, et aprs un bond ail qui lui fit franchir un foss, elle continua sa galopade furieuse..., mais Martgas gagnait du terrain.... Voil que Griset ralentissait sensiblement son allure.... Martgas redoubla d'efforts. Son nerf de boeuf, sifflait, tournoyait toujours.... La brute dardait sur la fille ses yeux ardents, son dsir sauvage.... Il laissait aller son cheval..., il lui laissait choisir les endroits o poser les pieds, ne s'occupant que de le maintenir tout droit dans sa direction. Cela mme tait inutile. Le cheval de Martgas courait pour son compte, pour vaincre Griset. La distance diminuait. Deux cent mtres, puis cent mtres peine sparaient du gibier le fauve chasseur... il devenait certain pour lui que Zanette, sinon son cheval, se rendait, de lassitude sans doute, de volont peut-tre.... Tout coup, Martgas comprit.... Trop tard! Griset, habilement ralenti l'ordre de sa matresse, entrait sur un fond argileux; il entrait au galop, mais d'un train raisonnable, sur un terrain rsistant, mais gluant la surface, pour ainsi dire savonneux, qu'il connaissait bien, comme tous les chevaux du pays camarguais. Aprs les premires foules sur ce sol particulier, il raidit, en une retombe adroite, ses quatre jambes nerveuses et se mit glisser, ainsi plant, sur ce sol gras, o ses sabots sans fer creusaient des rainures. Ce que voulait Zanette pouvait ne pas russir pour plusieurs raisons, si, par exemple, Martgas et bien connu cette rgion de la plaine immense. Son cheval lanc sans prvoyance, perdument, sur cette dangereuse surface, cras par le poids d'un cavalier trop lourd, flchit brusquement au bout de sa glissade et, tombant sur ses genoux, envoya Martgas la continuer tout seul, roul sur lui-mme comme un livre.... Le cheval aussi glissait quelques mtres, tout couch terre, mais le bouvier ne s'arrtait plus de filer sur le dos, si bien que sa ridicule et cruelle glissade vint s'achever trente pas de Griset que Zanette avait arrt, doucement, bien prudemment. Elle voulut pourtant ne pas l'irriter par trop, ce Martgas. --coute, Martgas, dit-elle, en le tutoyant cette fois, comme un valet qu'il tait. coute, je te promets de ne rien dire mon pre. Tu pourras donc venir lutter pour obtenir le cheval.... Et Sultan, je pense, sera toi.... Tu en auras besoin, ajouta-t-elle en riant malgr elle,--car le tien--j'en ai peur,--aura les jambes quelque temps malades. Mais ce n'est pas ta faute; je t'ai attir sur ce fond, o les chevaux ne peuvent tenir quand on les force. Si tu avais devin, tu serais cheval encore.... Chacun se dfend comme il peut--mais je n'oublierai pas, crois-moi, que ce matin mme, tu m'as joliment tire de peine. Adieu. Elle s'loigna. Martgas se taisait, tourdi, abasourdi. Bien que ce sol ft lastique, la chute avait t terrible. Demeur seul, le gardian resta sur place quelque temps, puis se trana vers son cheval, prit, dans les fontes de sa selle, une petite gourde d'eau-de-vie qu'il accola. Et, se tranant, au bord de ce fond d'argile, jusqu' l'ombre d'une touffe de tamaris, il attendit que la boue qui souillait ses vtements ft assez sche pour tre gratte et que l'tourdissement et pass. Il arriva, le soir, la ferme de la Sirne, car jamais Martgas ne lchait prise. C'est pour crocher dans le vif que la tardarasse a des serres aigus et un bec recourb. XIII L'CURIE DE MAITRE AUGIAS. Quand Martgas approcha de la ferme de la Sirne, les deux grands chiens de garde, des chiens du pays semblables des terre-neuve, se mirent hurler la mort. Zanette les fit taire et les fit coucher au chenil. Et Martgas son arrive devant la ferme, put apercevoir Zanette qui, l'ayant vu de son ct, vivement disparaissait dans la maison. Dans les fontes de sa selle il portait toujours du pain et de l'eau-de-vie; il avait mang et bu. Et restaur, bross, rafrachi, ayant bouchonn son cheval avec une poigne d'herbe sche, brle dj au soleil de juin, il arrivait prt toutes les luttes. Un valet d'curie, nouveau apparemment, le reut devant la ferme. --Le bayle Augias? demanda Martgas. --Il vous attend, si vous tes le gardian Martgas, rpondit l'homme. Il vous attend, il est malade; je conduirai l'curie votre cheval. --Donne-lui de l'avoine, seulement de l'avoine, dit Martgas; il n'a besoin que de cela.... O est le bayle? Le valet de ferme dsigna du doigt la porte de la ferme. --En bas, dit-il; entrez. Et il emmena le cheval. La porte de la ferme tait ouverte. Martgas carta la toile de protection qui arrte les mouches et tamise la lumire. --Bonjour! La bonne sant! dit-il. Assis dans la salle basse, sous la huche pain en bois sculpt, entre l'horloge gaine et la table, matre Augias, ayant rsolu d'tre aimable avec ce gardian qu'il avait chass, mais qu'il jugeait utile de mnager comme dangereux,--rpliqua: --Bonjour.... C'est toi Martgas? je t'esprais; ma fille m'a dit que tu allais venir, t'ayant parl sur la route. Aussi, tu vois, le pain et le vin t'attendent. Bois, si tu as soif; mange, si tu as faim. Le pain n'est pas trs tendre, mais le fromage est frais. Martgas comprit tout de suite que Zanette avait tenu parole. Elle n'avait rien dit son pre. --Merci, fit-il, je n'ai pas faim, mais je trinquerai avec vous.... Vous tes malade? --Ce n'est rien. La fivre. L'accs est pass. --Et votre fille, elle va bien? dit Martgas. --Verse-toi du vin toi-mme, fut la rponse d'Augias. Le gardian frona le sourcil. --Quel vent t'amne? demanda matre Augias brusquement. --Votre fille ne vous l'a pas dit? --Elle m'a dit seulement qu'en passant prs d'elle au galop, tu lui as cri: Je vais chez ton pre. --Eh bien donc, matre Augias, je viens pour le cheval. --Quel cheval? --Sultan, donc! --Qu'est-ce que tu lui veux? --N'a-t-on pas fait dire qu' celui qui saura s'en rendre matre et le monter convenablement, il sera donn en cadeau? N'est-ce pas l'intention des matres et la vtre, bayle? --C'est l'intention et l'ordre formel des matres, et je le regrette, dit matre Augias. Ils ont reu des plaintes de nos gardians, oui, des lettres de plainte! Et ils m'ont ordonn de me dfaire ainsi du cheval. Je dois obir, mais, pour dire la vrit, cela m'ennuie. Le cheval est beau, magnifique. Les poulains qui viendraient de lui nous auraient fait une manade de princes. Je sais bien que l'animal est aussi difficile et dangereux qu'il est beau. Il attaque souvent les autres btes, de lui-mme, comme sans motif, et parfois il semble en vouloir aux gardians,--mais le mtier de gardian est un mtier terrible, chacun le sait, un mtier de soldat. Le mtier veut qu'on souffre. Toujours cheval, la lance au poing. Dormir en selle, combattre les taureaux, tre sans cesse expos aux coups de corne et aux ruades. Quand on se plaint de ces prils-l, on se fait vacher, ou berger de brebis, coquin de bon sort! Ah! de mon temps, un qui aurait grogn pour une chute de cheval ou pour un coup de pied de bte, mme reu en pleine figure, on ne l'aurait, ma foi de Dieu, plus regard! Les gardians se seraient dtourns de lui et les filles auraient ri en le regardant. Enfin tout change, c'est le sicle! Matre Augias alluma sa pipe et rpta cette expression populaire des paysans de l-bas quand ils se plaignent des malheurs du temps: C'est le sicle! Les prtentions de son ancien valet dplaisaient Augias; il bavardait pour se donner le temps de chercher en sa tte un moyen sinon d'carter, au moins d'ajourner la demande de ce Martgas. --Je ne crains pas les coups de pied, moi, ni les coups de corne, dit Martgas. Et je prendrai bien le cheval! --Tu le prendras? dit le bayle souriant, tu le prendras... s'il veut se laisser prendre. C'est un oiseau; il a des ailes. Et pour le glissement entre les mains, c'est une anguille. Pour tout le reste, un diable. --Je le prendrai, moi! dit Martgas. Quand peut-on? --Ah! voil, mon homme! dit le bayle qui, ainsi press, rpondit au hasard:--Ah! voil! c'est que dj un autre doit essayer ce que tu veux toi-mme.... Il faudrait attendre. --Et qui donc veut essayer? Mis au pied du mur, matre Augias pronona le premier nom qui vint sa pense: --Jean Pastorel, dit-il. Martgas se frappa la cuisse du poing. --Il est encore l, celui-l! dit-il. --Comment, encore l? --Oui, dans toutes les affaires dont je m'occupe, je le retrouve toujours, depuis quelque temps, ce Pastorel; a m'ennuie. Enfin!... il faut souffrir ce qu'on ne peut empcher.... Et quand vient-il pour essayer de prendre le cheval, ce Pastorel? --Aprs-demain, rpliqua nettement le bayle, s'affirmant dans son mensonge. Si tu veux tre ici aprs-demain, ds la pointe du jour, la manade sera proche; nous irons tous. --C'est dit, fit Martgas. Matre Augias venait de prendre la rsolution d'aller, ds le lendemain, chercher lui-mme Pastorel. Il continuait mnager Martgas mais il n'entendait pas qu'il et le cheval; il avait pour cela ses raisons. Il y eut un long silence. Martgas buvait, se demandant o tait Zanette et s'il ne pourrait pas, par quelque moyen bien imagin, parvenir lui parler un peu, seul seule.... Le bayle, repassant en lui-mme tous les motifs de colre et de mpris qu'il avait contre Martgas, se sentait repris d'une envie sourde de le mettre la porte. Il s'en voulait de le recevoir si bien, de le faire asseoir sa table, de lui donner de son pain, de son vin; mais il se rptait en lui-mme qu'avec celui qu'il appelait tout bas, quelquefois tout haut, une canaille, un peu de politique tait ncessaire. Tous deux fumrent assez longtemps en silence. Puis Martgas, d'un air dgag, demanda des nouvelles de la ferme, des valets qui y taient de son temps, de toutes les choses de la maison enfin, qu'il connaissait. Cette aisance, qui tait une manire d'insolence, irritait le vieux, en dedans. Sa fivre peut-tre se mit le travailler un peu; il s'agita sur sa chaise, et n'y tenant plus: --Quand pars-tu? dit-il. Je t'ai assez vu! je suis malade. Tu reviendras aprs-demain, puisque je dois obir aux ordres des matres et donner le cheval qui le prendra.... Seulement Pastorel a demand avant toi. Voil. Si avant toi il prend le cheval, je ne te cache pas que j'en serai content.... Je ne suis pas pay pour t'aimer. --Vous avez la rancune longue!... fit Martgas. Allons, vieux, je m'en vais. Il faut avoir patience avec les vieilles gens.... On s'en va!... Mais je reviendrai. Je serai l aprs-demain matin. Et je crois bien que Pastorel manquera son coup... et je serai, moi, le soir mme, mieux mont qu'un empereur!... Adieu, matre Augias.... Ne peut-on voir votre fille? Elle se fait jolie, savez-vous? --Je te dfends de me parler de ma fille! cria Augias exaspr tout coup. En voil assez, va-t'en! Tu te moques de moi, je pense! mais, coquin de sort! je ne le souffrirai pas! --Et pourquoi dites-vous que je me moque de vous, bayle? Pourquoi? expliquez-vous un peu. Il avait un ton si narquois, un air si insolent, qu'Augias partit tout de bon; il se dbonda: --Pourquoi? pourquoi? criait-il. Il demande pourquoi!... Que la fivre m'touffe s'il ne le sait pas, le pourquoi! Pourquoi je dis que tu te moques? Parce que si tu avais quelque chose l (Augias se frappait le coeur) tu n'aurais plus mis les pieds dans une maison qui ne te veut plus!... En te voyant reu comme je viens de le faire, tu aurais d, aprs avoir eu le tort de venir, comprendre qu'il fallait t'en aller au plus tt...! Mon oeil est vieux, mais il voit plus clair que tu ne penses, compre! j'ai un nez de chien de chasse. Et je te flaire, vois-tu, je sais de tes manires, camarade! j'en connais plus long que tu ne crois, mon homme! Tu es de la mauvaise graine, et quand je ne te vois pas, je suis content.... Tu as du front, de venir ici, pour prendre ce cheval!... mais tu ne l'auras pas, j'espre. Oui, tu as du front! tu devrais te souvenir du motif principal pour lequel je t'ai chass.... Tu tais charg de l'curie du chteau et de la ferme. Vingt chevaux panser, dresser; sur ce nombre, dix au moins changeaient toujours. Comment les traitais-tu? dis, rponds! Tu oubliais de les faire boire,--et quand ils se fchaient, tu les battais comme un sauvage. Tu m'en as gt plus d'un, car les chevaux sont ce qu'on les fait!... Et tu veux avoir, toi, ce cheval de prince! Il mourrait de dsespoir et de honte entre tes mains, avant de mourir de tes mauvais coups!... Ah! tu veux le prendre? Tu peux essayer, c'est entendu; j'y suis consentant, parce que j'espre bien te voir, la premire fois que tu essaieras, envoy en l'air cul par-dessus de tte, comme un paquet de linge sale que tu es! Et matre Augias conclut: --En te chassant comme j'ai fait, bte brute, j'ai nettoy mon curie! --Je vois, dit Martgas tranquillement, que vous avez la fivre, bayle. Les visions vous tiennent.... Adieu, je m'en vais. Le bonjour votre fille.... Augias, se levant, le saisit par le bras, et, d'une voix basse, pleine de colre contenue: --Martgas! dit-il, ne me parle jamais de ma fille, mme pour lui faire dire simplement bonjour... coute. Tu as ton compte plus d'un mfait dont on a cherch bien loin les auteurs.... Plus d'une manade a perdu des btes qui n'ont pas t perdues pour toi. Quand le gardian Peytral a t trouv mort, au bord du Vaccars, tu as t le seul savoir, hein? comment lui tait arriv le malheur.... Ce n'est pas tout; il y a des filles qui se plaignent de toi; me comprends-tu bien? Ne parle jamais de la mienne personne, pas mme moi!... Si je t'ai chass d'ici, a n'est pas seulement parce que tu salissais l'curie!--C'est clair comme la bonne clart du jour, hein, ce que je dis?--Si je t'ai chass c'est aussi parce que la manire me dplaisait dont tu regardais les filles--mme ma petite, entends-tu, qui tait alors presque une enfant! Garde donc bien ta langue et ta canaillerie l-dessus,--ou, vrai comme je suis Augias! c'est moi, moi, qui te mettrai dans la tte une balle de mon fusil! Et pas un pre, en Camargue, et pas un gendarme en Arles ne me donnera tort, tu entends? Augias parlait bas, et Martgas se contint. --A aprs-demain matin, matre Augias! dit-il avec une insolence sourde et menaante. Il dit encore: --Je l'aurai, votre cheval! Et mentalement il ajoutait: --Et aussi ta fille! Matre Augias lui montrait la porte.... Le brave homme avait perdu le fruit de sa politique. Aprs avoir bien reu le gardian, il lui avait, n'y tenant plus, dit son fait en termes tels que, dans cette brute de Martgas, les pires levains de rancune et de haine taient maintenant soulevs. XIV NOTRE-DAME-D'AMOUR, EXAUCEZ-MOI! Le pre Augias n'eut pas grand'chose expliquer sa fille. --J'ai tout entendu, lui dit-elle, mais je ne savais pas que Pastorel dt venir? --Il ne doit pas venir, j'ai menti, dit Augias, il le fallait, pour me dbarrasser de ce Martgas. J'aurais d lui dire tout de suite et tout simplement que je ne lui permettais pas d'tre de ceux qui essaieront de prendre le cheval... je n'ai pas os d'abord... j'ai eu peur de lui, s'il faut que je le dise... peur de lui... oh! pas pour moi.... C'est un mauvais coureur de filles, capable de tout... il connat trop bien la maison!... Aussi, vois-tu, j'ai hte de te voir marie, quoique jeunette. Je peux, d'un moment l'autre, te manquer... il faut que j'y pense, cela. Et donc, c'est au hasard, sans rflexion, que j'ai parl Martgas de ce Pastorel;--me voil forc maintenant d'aller le chercher!... Eh bien, tant mieux! car celui-ci, c'est, je pense, un mari comme il te faudrait. Il faut que tu sois protge. Zanette rougit un peu: --Vous le connaissez donc, mon pre? fit-elle. Vous ne m'aviez pas dit a. --Par prudence, c'est vrai, je n'ai rien dit le jour des ftes; je le connaissais seulement un peu, je voulais tre sr que le bien qu'on dit de lui est vritable; j'ai pris, depuis ce temps, mes renseignements; j'ai mme vu sa mre, Silve-Ral. a n'est pas loin des Saintes, et j'irai l, demain, pour le chercher.... C'est un brave enfant.... Augias ne disait pas tout. Il connaissait l'histoire de Rosseline, mais, pensait-il, Pastorel se dbarrasserait de cette mauvaise femme, en brave homme qu'il tait, avant longtemps. Quand il reverrait Zanette, il oublierait facilement sa mchante aventure avec la belle Arlse. Ainsi pensait Augias, et il ajouta: --Il y a bien, pour l'heure, un empchement qui vient de lui, ce que m'a dit sa mre... mais je ne suis pas inquiet; il comprendra o est son bonheur. Zanette comprit l'allusion et elle se tut. Heureuse de sentir son pre favorable Pastorel, elle s'tonna d'prouver ce bonheur-l. Dcidment, elle l'aimait donc, cet inconnu? Pauvre Zan!... car dj, en elle-mme, elle l'appelait Zan, puisqu'elle s'appelait Zanette.... Pauvre Zan! si on pouvait l'arracher aux griffes de cette mauvaise femme, ce serait, n'est-il pas vrai, une bien bonne action?... Or, de son ct, Jean Pastorel avait parl sa mre de la petite Zanette qu'il n'aimait pas encore, mais qui lui plaisait bien, et du cheval de la ferme de la Sirne, dont il dsirait se rendre matre. Sur la petite, la vieille Pastorel n'avait dit que de bonnes choses: --C'est une fillette sage. A la bonne heure! En voil une que tu ferais bien de demander! il n'est pas bon qu'un homme soit seul. Oh! si, avant de mourir, je pouvais voir un fils de mon fils, je bnirais la vie, en la laissant recommenante derrire moi! Quant au cheval, la musique avait t autre: --Le mtier, vritablement, est assez dangereux, sans aller chercher, par plaisir, des btes de mort! Laisse-moi ce cheval tranquille, c'est quelque sorcier peut-tre! Le prenne qui voudra! La fille d'Augias, oui,--mais son cheval, non! Entends-tu, Jean? --Mais... dompter le cheval, ma mre, est un des moyens d'avoir la fille,--de lui plaire d'abord, et au pre aussi. J'en ai connu et men de plus difficiles.... --Des filles? interrogea sournoisement la vieille. --Des filles, oui, et des chevaux!... --Eh bien, laisse les btes vicieuses o elles sont, toutes! pouse la Zanette,--et que Dieu nous bnisse.... La vieille fit un signe de croix et regarda, au mur, la sainte image des deux Maries, surmonte d'une brindille o taient accrochs des cocons de vers soie, et devant laquelle brlait de l'huile dans une lampe de forme antique. A la mme heure, l'ide venait Zanette d'aller dans la chapelle brler un cierge, un des petits cierges jaunes qui taient suspendus sous le crucifix, au chevet de son lit. Elle y alla. La nuit tombait. Le cierge, plant dans une pointe de fer, devant l'autel, faisait resplendir le visage d'or de Notre-Dame-d'Amour, et, agenouille, Zanette priait de toute son me. Elle prie pour son pre, pour l'me de sa mre morte; pour que Martgas ne parvienne pas se rendre matre du cheval sauvage; pour que Pastorel au contraire, dompte heureusement la bte et la fasse sienne, et encore pour qu'il oublie cette femme si mauvaise. Et Zanette disait: --La flamme de ce cierge qui brle pour vous, je vous l'offre, Notre-Dame-d'Amour, en faisant par-dessus tous les autres, le voeu que voici: Ce qui sera le meilleur pour Jean, je l'ignore, madame, mais quoi que ce soit, faites que cela arrive.... Notre-Dame-d'Amour, exaucez-moi! XV LA BELLE ET LA BTE. Le lendemain matin, six heures, la carriole fut attele. La mre de Zanette avait laiss,--pauvre morte!--une autre enfant qui, maintenant, prenait sa cinquime anne. Le pre Augias, depuis trois ans, avait confi cette enfant trop petite sa soeur, marie avec un pcheur aux Saintes-Maries-de-la-Mer, pour qu'elle l'levt parmi les siens. --Si je partais avec vous, pre, pour voir la petite? --J'allais, dit Augias, te le dire moi-mme. Ils partirent. Le pre Augias conduisit sa fille aux Saintes, chez sa soeur, puis revint sur ses pas, avec la carriole, Silve-Ral, chez la mre de Pastorel pour savoir d'elle o il trouverait le gardian. Il n'avait pas voulu, naturellement, mener Zanette, comme cela, dans la maison de Pastorel. Chez la vieille Pastorel, il apprit que le gardian, dans l'aprs-midi, irait aux Saintes pour une affaire. En ce moment, Pastorel visitait une manade aux environs des Saintes. De grandes courses devaient avoir lieu bientt aux arnes d'Arles et on l'avait charg de se rendre compte par lui-mme de la sauvagerie de certains taureaux, de choisir son ide et de designer les plus sauvages, les meilleurs, qu'on trierait quelques jours plus tard. Augias se remit en route pour aller prendre chez sa soeur, aux Saintes, le repas de midi. Pendant ce temps, Zanette, aprs avoir jou avec sa petite soeur, n'avait pu rsister au dsir de courir un peu sur l'immense plage dserte des Saintes. Elle aurait voulu emmener la petite. La tante s'y opposa. --C'est trop petit, vois-tu, cette mignonne! Et puis,--quoique, si l'on en croit le monde, les mauvaises fivres n'existent plus gure,--j'ai toujours peur. J'en connais, des tout petits, qui n'ont pas la couleur qu'il faut; ils sont jaunes comme des cierges. Va toute seule.... Tu n'as pas peur, au moins? --Oh! dit Zanette, je n'ai peur de rien, jamais. Elle venait rarement aux Saintes-maries qui taient cinq lieues de chez elle.... Il y avait tant de travail la ferme de la Sirne! De temps autre, on leur amenait la petite, si bien que Zanette, qui aimait beaucoup la mer, ne la voyait pas souvent.... Oui, elle l'aimait beaucoup, cette mer bleue et vaste o le regard et le rve s'en vont loin, la poursuite des bateaux et des grandes mouettes blanches.... Tenez, ce matin mme, lorsqu'elle avait vu, au bout de la plaine, l-bas, tout l-bas, au bout du dsert plat, par-dessus la vigne, les sables et les salicornes, se dcouper la silhouette crnele de l'glise sur le bleu de la mer,--elle s'tait leve tout debout, Zanette, sur le char bancs, en poussant des cris,--en battant des mains: La mar! la grando mar! La mer! la mer si grande! Et le coeur de Zanette s'chappait, s'envolait hors d'elle-mme; il volait avec les oiseaux, au-dessus des vagues, bien haut, bien loin, puis redescendait, les effleurait parfois de l'aile et chantait... un chant de sirne. Et comme on tait au milieu de juin, qu'il faisait chaud et qu'elle aimait la mer, Zanette, pendant que son pre allait ses affaires, avait couru sur la plage. Des lieues de plage; un sable, doux sous les pieds, o la nier envoyait sa vague calme, en grands festons mobiles, dentelles blanches, dont les dessins d'cume se formaient, fondaient, apparaissaient encore pour disparatre. Aux endroits mouills, le sable, dans le moment o s'y posait le pied de Zanette, devenait tout ple, parce que l'eau, sous le poids, en sortait comme d'une ponge. Quand elle retirait ce pied, trs petit, le sable de nouveau s'imbibait, redevenait sombre trs vite. Et cela amusait la jeune fille.... Puis, comme la mer essayait de mouiller ses jupes, elle les relevait en s'enfuyant.... Et, loin des bords, le sable, sec, trs mobile, prenait son soulier, voulait le garder, il la dchaussait. Et elle riait toute seule. Et la grande plage dsole tait maintenant toute couverte des petites traces dsordonnes de Zanette. Ici, elle avait fait de grandes enjambes, l de tout petits pas; ici, elle avait tourn en rond comme une folle.... Les courbes se rtrcissaient en une hlice, du centre de laquelle l'enfant s'tait chappe brusquement, pour courir en ligne droite, longtemps, longtemps.... Et enfin, elle se vit loin des Saintes, une lieue au moins, sur l'immense plage vide, dserte. Elle s'assit alors sur les petites dunes qui lui cachaient la plaine, par-dessus lesquelles, en se retournant, elle apercevait peine le fate de l'glise crnele, avec ses trois cloches dcoupes en plein ciel dans l'ajourement du clocher. Et Zanette, adosse aux monticules de sable, ne voyait plus que la mer qui court sans cesse au-devant d'elle-mme, impuissante saisir mieux la terre qu'elle semble dsirer. Alors, la petite sauvage prouva une envie brusque de se plonger dans cette eau si claire, si bleue, si frache. Dans une heure, il sera midi, songea-t-elle en regardant le soleil. J'ai le temps. Le Rhne lui avait appris nager. Elle se dshabilla, sre d'tre bien seule. Debout, tendant les bras, elle s'tira au soleil et une joie physique la saisit, la joie des btes captives remises en libert. Un bain libre au bord de la mer, en pleine lumire, semble peut-tre aux gens des villes un acte impudique et sans doute fort rare. Ce n'est ni l'un ni l'autre. La nature invite au naturel.... Et maintenant Zanette ressemblait aux petites desses de la mer, aux ondines, aux sirnes de l'eau, soeurs lgendaires des sirnes de l'air dont les plumes ont toutes les couleurs du ciel, et sont luisantes comme des cailles entrevues sous les vagues. La peinture ne doit pas garder seule le privilge de montrer nue la beaut des desses et de la femme. Zanette tait nue et elle tait chaste. Quand elle se fut un peu tire, la joie qu'elle prouvait la fora de s'agiter de nouveau. Un petit cheval de Camargue, qu'on rend la libert, qu'on renvoie au troupeau libre aprs l'avoir attel plusieurs jours, s'tonne ainsi, immobile d'abord, puis hume l'air, et tout coup bondit et galope. Ainsi fit-elle, Zanette. Elle gravit en deux bonds une des petites dunes voisines qui s'croula sous elle; elle regarda, du sommet, tout le dsert verdoyant, o flottaient, vers l'est, des mirages, des arbres renverss au bord de marais irrels; elle se retourna vers la mer, aspira la brise saline, puis se jetant corps perdu sur la pente de sable, elle se laissa glisser jusqu'au bas, la poitrine dans ce sable chaud, ses deux petits pieds en l'air, les mains en avant,--avec des clats de rire qui peraient le bourdonnement de la mer paisible mais toujours murmurante. Zanette se releva, se secoua, puis, courant toute vitesse, s'lana vers la mer, y entra toujours courant, et quand elle eut de l'eau jusqu' la ceinture, elle se jeta la nage, toujours avec des cris perants auxquels rpondaient l-bas les mouettes. Elle nageait ainsi depuis un moment, quand un jeune taureau, noir comme la nuit, bondit, non loin de l, par-dessus la dune, et entra aussi dans les vagues.... Un cavalier presque aussitt franchit d'un bond la dune au mme endroit et s'arrta brusquement, au bord de la mer, regardant tour tour, d'un air tonn, le sauvage taureau et la fillette sauvage. C'tait Jean Pastorel. XVI LE CHEVALIER. Un des taureaux qu'il tait venu juger en vue des courses d'Arles, excit par lui, s'tait drob tout coup aprs l'avoir attaqu plusieurs fois et finalement avait fui le troupeau. Pastorel s'tait tout seul mis sa poursuite, il l'avait atteint, piqu de son trident au moment o le fauve le chargeait une fois encore, et l'animal farouche, fuyant de nouveau, avait entran le cavalier vers la mer, dans laquelle il cherchait maintenant asile. Le dompteur regardait les vagues et la fille et le taureau. Le taureau, de l'eau jusqu'au cou, apparaissant et disparaissant tour tour sous la vague cumante, semblait un rocher noir. L'arte sinueuse de son chine luisait dans l'clat palpitant de la mer, sous le rayonnant soleil de midi. Il soulevait son mufle hors de la vague et faisait face l'ennemi non sans regarder parfois d'un oeil oblique la petite nageuse qui s'loignait. Pastorel n'avait pas encore reconnu l'enfant. Zanette, stupfaite, consterne, avait reconnu Pastorel. Elle n'aurait pu dire lequel l'effrayait davantage, de l'homme ou de la bte. La honte, en elle, dpassait l'effroi. Le taureau lui faisait peur, certes, pas trop cependant, car elle avait l'habitude de voir les taureaux libres en Camargue, mais le chevalier qu'allait-il faire? qu'allait-il dire, qu'allait-il surtout penser d'elle? Pourvu qu'il ft bien l'homme brave et bon qu'on lui avait dit.... Par bien des histoires qui couraient le pays, elle savait, la fille sauvage, leve parmi les animaux et les bouviers, que les meilleurs parfois, sous un coup d'amour comme sous un coup de soleil, s'emmalicent et s'emportent de subites et dangereuses folies. Aprs tout, elle ne le connaissait pas!... O bonne Notre-Dame, voici bien le cas de vous invoquer!... Elle n'y manquait pas, Zanette, et s'loignait du rivage, afin d'tre cache entirement par l'eau, lorsqu'elle prendrait pied, mais ses petites paules trs blanches apparaissaient hors des vagues. Le gardian comprenait. Il tait interdit et amus, un peu inquiet pourtant.... --Prends garde, petite! cria-t-il, la bte est mauvaise.... Je vais tcher de la reprendre la mer et de la reconduire. Reste o tu es! Et il poussa son cheval, dans l'intention d'aller tout droit se placer entre le taureau et la fille. La petite tte de Zanette (son lourd chignon tout mouill, ruisselait d'eau tincelant au soleil) regardait le chevalier. Sur la ligne onduleuse des petites dunes grises, sur le vide bleu du grand ciel, le cheval lui apparut, cabr, pivotant sur ses pieds de derrire, dtournant sa tte de la mer, rebelle au mors et l'peron. La lance du gardian, appuye l'trier, luisait son ct et rayait le ciel clatant d'une barre rigide, au bout de laquelle tincelait le fer en trident. Le taureau vit sans doute cette lance bien connue, et le trident enflamm au soleil lui parut sans doute plus menaant que jamais, car il fit un mouvement, hsita une seconde, puis se dirigea sur Zanette. Alors, le gardian, enfin vainqueur de son cheval, qui cumait comme la mer, le pressa si bien que, cabr pour la troisime fois, l'animal se lana en avant. Ses deux pieds retombrent dans la vague qui arrivait contre lui. La mer jaillit sous son ventre. Ce fut un tincellement d'eau clabousse, panouie en gerbe, au milieu duquel cheval et cavalier taient superbes. Une fois qu'il fut dans l'eau, le cheval cessa de rsister et se mit marcher rsolument, mais le taureau continuant se rapprocher de la fille, le cavalier dut obliquer vers elle; et quand il parvint se placer entre la fille et la bte, l'homme n'tait loin ni de l'une ni de l'autre. Alors seulement Pastorel reconnut Zanette.... Son visage eut une expression rapide d'tonnement ml de plaisir... puis, aussitt aprs, de vive inquitude.... Et il ne dit rien. Elle lui en sut gr. Il regarda le taureau. Elle fut rassure, mais elle tait lasse. Le coeur commenait lui battre fort. Elle fut force de s'arrter. Et le gardian, bien malgr lui, soumis la loi invincible, plus volontiers regardait maintenant du ct de la fille que du ct de la bte, du ct de l'amour que du ct du pril. Les vagues taient larges, espaces, et n'cumaient qu'en arrivant au rivage. Ici, elles taient lisses, lourdes, molles, et aprs chaque gonflement, la mer s'abaissait, dcouvrant la petite poitrine de Zanette qui, alors, se cachait de ses bras poss l'un sur l'autre en croix. Elle ne savait que dire, elle ne savait que faire. Aller plus loin? La vague l'aurait recouverte; elle tait trop fatigue. Elle avait bu un peu d'eau amre. Elle respirait avec effort. Pastorel rflchissait, combinant une tactique. Le taureau menaant fit un mouvement vers le cheval. Les deux btes, habitues se combattre terre, se sentaient gnes, dans cette eau lourde, remuante, qui parfois battait leurs flancs. Le taureau fit un pas en avant.... Le cheval, sous son cavalier distrait, se retourna le plus vite qu'il put pour fuir l'ennemi, marchant vers la fille dont il tait maintenant tout proche. Elle allait se remettre la nage, quand,--aprs avoir tourn vers le rivage la tte du cheval, de manire pouvoir faire bien vite face au taureau,--Pastorel lui cria: --coutez-moi! coutez-moi bien, car ce n'est pas un moment pour rire.... Il ne voudra pas sortir, le taureau. Ce n'est pas la premire fois que pareille chose m'arrive. Voyez-vous, dans la mer, nos chevaux sont gns, ils ne se sentent plus libres d'eux-mmes. Ils se mfient de l'eau plus que du taureau. Si je manque mon coup et que le taureau aille sur vous, je ne pourrai peut-tre pas lui couper les devants.... Alors, que ferez-vous? Voici donc le mieux, je pense. Courez vite, habillez-vous vivement. Nous laisserons le taureau o il est. Je vous prendrai en croupe et vous ramnerai aux Saintes. Cela vous plat-il? Je ne vois pas comment faire autrement. Elle non plus, la pauvre! ne voyait pas comment faire autrement! --Essayez d'abord, dit-elle, d'emmener le taureau. --A votre volont! dit-il. loignez-vous donc un peu. A son ide, elle ne gagna pas grand'chose. Elle se croyait cache par la mer, habille pour ainsi dire d'eau et d'cume, et elle se mit nager. Et du haut de son cheval, il regardait, malgr lui, cette forme jeune onduler sous la claire transparence de l'eau, s'tendre, se mouvoir gracieusement, plus jolie, plus vivante, plus blanche qu'elle n'aurait paru terre. Elle s'arrta de nouveau et prit pied. L'homme oubliait la bte.... Il se dcida pourtant l'attaquer, avana contre elle, la lance en arrt, la piqua au front, mais le cheval n'ajoutait pas, comme l'ordinaire, la force du coup de trident, celle du poids et de la vitesse. Le taureau ne recula pas d'un pouce; il ne se dtourna mme point et fit au contraire un nouveau pas en avant. C'est le cheval qui dut reculer. Le gardian cria: --Vous voyez! c'est comme j'ai dit. Nous n'en finirions pas. Allez terre! Et, tournant le dos la fille, il regardait vers le large, surveillant la bte. Il n'y avait pas faire de conditions, tablir de pourparlers; il fallait obir; mais Zanette s'tait loigne de ses vtements, dont le gardian, au contraire, se trouvait rapproch.... Et c'est le taureau qui tait leur matre!... Elle en prit son parti, courut terre le plus vite qu'elle put, dans un claboussement d'tincelles d'eau. Elle songea bien passer derrire la dune, mais il faudrait la repasser, se hisser deux fois sur ce pidestal de sable.... Cela valait-il mieux? Elle ne le pensa pas, et prit sa course, le long de la plage. L'attention du taureau se dtourna du cheval; il suivait des yeux cette petite forme humaine qui courait.... Inquiet, il se rapprocha du rivage et d'elle. Le gardian dut le suivre, s'interposer entre la terre et lui, le repousser dans la mer, mais, dans ces mouvements, plusieurs fois le jeune homme put voir la jolie fille, demi nue maintenant, qui, en toute hte, se rhabillait. Dj, le jour des ftes aux plaines de Meyran, il avait trouv que Zanette tait la plus jolie; il n'avait donc aucune peine la trouver, comme a, plus jolie encore! Ils laissrent le taureau dans les vagues. Zanette, prise en croupe, retournait vers les Saintes. Pastorel allait au pas, car la route tait trop courte... trop courte vraiment. Et Zanette lui contait comment et pourquoi, pendant ce temps-l justement, matre Augias le cherchait. Et Jean sentait un petit bras, un peu tremblant encore de crainte et de honte, qui s'accrochait lui. De l'aventure qui venait d'arriver, ils ne dirent mot ni l'un ni l'autre, mais pour l'avoir vue si jolie toute nue dans la grande mer, voil qu'il se croyait tout de bon amoureux. A courir taureaux ou filles on prend quelquefois mal de mort. XVII NOBLESSE. Au pre de Zanette, le gardian ne dit qu'une chose: il l'avait prise en croupe et sauve du taureau, et la fille se garda bien de raconter la baignade. Pourquoi faire?... Aprs tout, elle avait eu tort. Elle le reconnaissait en elle-mme: il ne faut pas se fier la solitude du dsert, quand on est une fille honnte. Vraiment, que lui serait-il arriv si au lieu d'un Pastorel, elle et rencontr un Martgas! --Ah! ce brave Pastorel! dit le pre Augias.... Je te connais comme un des plus rudes et des plus fiers gardians, camarade, et je venais justement pour te chercher.... Je pensais hier toi, et puisque tu viens de rendre service ma fille, c'est--dire moi, bien plus volontiers je vais te dire ce que je pensais.... Je suis mme all chez ta mre pour te voir.... Les choses s'arrangent bien.... Nous avons, sur notre domaine du chteau de la Sirne, dans une de nos manades, un cheval magnifique; de plus beau on n'en peut pas voir. --Je le sais, dit Pastorel. --De plus beau, on n'en peut pas voir, reprit matre Augias, mais c'est un terrible! --Je sais tout cela. On le connat, ce cheval, dans tout le pays. --Il est entier comme pas un!... On peut peine l'approcher; c'est un diable; il mord les aigues, les blesse, et avec des ruades il blesse les autres talons; il a cass les jambes deux et tu un homme. Tous ceux qui veulent le prendre, il les attaque. a fait que nos matres n'en veulent plus: ils m'ont dit qu' celui qui pourrait le dompter et l'emmener sans vider les triers, ils en faisaient volontiers cadeau.... Veux-tu le cheval, Jean? Je te le donne. Le pre Augias ne se doutait gure qu'il copiait le mot de Charlemagne dans la lgende: Aymerillot, cette ville forte est toi, je te la donne.... Tu n'as qu' la prendre! Ce que le pre Augias offrait Jean, ce n'tait pas seulement le fameux cheval, c'tait le moyen de suivre Zanette. --Je savais tout cela, matre Augias, dit-il. Et je serais all moi-mme vous demander la permission de prendre la bte.... Quand partez-vous? --Doucement! dit Augias. Connais-tu Martgas? --Oui, je sais qui c'est. --Eh bien, Martgas arrive la ferme demain matin; il veut le cheval... mais c'est toi que je le donne. Il faudra, je pense, dfendre ton intrt. --Quand partez-vous? rpta Pastorel, pour toute rponse. --A deux heures, aprs djeuner. --Vous avez votre char bancs? --Oui. --Je vous suivrai cheval. --Tu es un homme. Le cheval est toi. Nous dnons ici chez ma soeur. A ton service! Tant qu'il te plaira, l'avenir, tu pourras frapper ma porte. Tu m'as rendu service. Je ne l'oublierai pas.... Manges-tu avec nous? --Non, non, dit Pastorel, je ne puis partir sans avertir ma mre; je mangerai chez elle. J'y vais, et, soyez tranquille, je vous rejoindrai sur la route. Rendez-vous fut pris pour l'aprs-midi, sur un point de la route o, en effet, Jean rejoignit la carriole de matre Augias qui retournait la ferme de la Sirne. Jean galopait gauche, tout prs de la fille dont les cheveux noirs, fauves au plein soleil, taient encore un peu humides sous le velours pos en couronne, dont les bouts flottaient au vent de la course. Parfois on mettait les chevaux au pas, et alors Augias et Pastorel parlaient du cheval. Un arrire-grand-pre de ce cheval tait venu tout droit de l-bas, des dserts que matre Augias ne savait pas nommer, d'un pays mystrieux et barbare, du pays des contes de fes. Il avait t donn par un roi un autre roi qui en avait fait cadeau au comte des Eyssars. Le comte, qui habitait Marseille, n'en put rien faire la ville. Il le fit venir en Camargue, chez ses amis les matres du chteau de la Sirne, qui le firent lcher dans les pturages libres, parmi les aigues et les taureaux. Cet anctre tait d'un gris doux, d'un gris velout, ple, comme le fond du Vaccars quand il est sec, comme les sansoures, ces terrains de Camargue, gris, jasps d'efflorescences salines. Sa crinire et sa queue taient trs longues, et noires comme du charbon. Sous le poil, toute sa peau tait noire aussi, noire comme la nuit. C'tait une bte d'enfer. Il avait eu des petits qui ne lui ressemblrent pas. Et maintenant, voil que celui-ci, fils de ses fils, se trouvait, disait-on, ressembler son bisaeul, trait pour trait, au physique et au moral, mchancet comprise. tait-ce bien de la mchancet? N'tait-ce pas plutt la colre de l'tranger retenu malgr lui dans un pays longtemps ennemi? Une rancune de Sarrasin, fils de ceux que si longtemps, disait Augias, Aigues-Mortes et la Camargue avaient combattus, comme en fait foi l'glise crnele des Saintes! L'histoire tait vraie. L'anctre du cheval que matre Augias offrait Pastorel tait un des Syriens rapports d'Orient par Lamartine, qui, dans l'histoire conte par Augias, devenait un roi. A ce roi des potes, le cheval syrien avait t offert par un autre roi, un prince arabe, un mir des grands dserts libres. Ce cheval s'tant bless un pied, pendant la traverse, de riches Marseillais, amis du grand pote, avaient offert de le garder jusqu' ce qu'il ft guri. Et plus tard, quand on voulut le lui rendre, le prince des potes, royalement gnreux, avait rpondu: Puisqu'il est guri et si beau, gardez-le. Redevenu sauvage dans le delta du Rhne, qui sans doute lui rappelait son pays natal pour le lui faire obscurment regretter, le cheval syrien tait mort rvolt. Il revivait aprs un demi-sicle, et refusait par tous les moyens, en victorieux, l'humiliation de la selle. C'tait le Sultan. XVIII LE SDEN. Jean Pastorel soupa avec eux, et plus d'une fois Zanette,--toute confuse, cause du souvenir de la journe,--surprit le regard du gardian pos sur elle avec une attention profonde. Quand il s'apercevait que son regard tait surpris par elle, vite, il le dtournait. Mais plusieurs fois il continua de regarder fixe et profond.... Il tait, comme on dit l-bas, dans ses penses. Il voyait, d'un ct, Rosseline et l'amour tourment qu'elle reprsentait; de l'autre, la vie d'amour tranquille qu'on pourrait mener avec cette petite si attentive auprs de son pre, si ferme et si douce en mme temps lorsqu'elle commandait valets et servantes, si adroite aussi, et encore si prompte faire elle-mme les choses qu'il fallait. Il la flicita. --Vous tes dgourdie, demoiselle! dit-il. --C'est toute sa mre, fit le pre Augias. Et Augias parla de sa femme. Il conclut: --J'ai perdu l'me de la maison. Mais Zanette se forme. Elle la remplacera. Cependant elle est encore, pour certaines choses, trop jeunette. Ainsi, je n'ai pas cru qu'elle pt lever sa petite soeur. Et je l'ai envoye, ma pauvre cadette, habiter chez ma soeur moi, aux Saintes; a m'est un crve-coeur. --A moi aussi, fit Zanette. Et Pastorel pensa que, s'il se mariait avec cette enfant, sa mre lui pourrait s'installer ici.... On lui rendrait la petite, ce brave Augias. Zanette, pendant ce temps, se demandait si, toute petite comme elle tait, elle pourrait longtemps lutter, dans le souvenir de Jean, avec la beaut de cette Rosseline, car, de loin maintenant, cette fille lui apparaissait belle, beaucoup trop belle.... Un peu de jalousie la poignant, elle se surprit elle-mme faire la coquette, rpondre plus aimablement qu'elle n'et fait sans cela. Et surtout elle sentait que dans son propre regard, elle mettait une force, une expression vive, particulire ce jour, destines entrer par les yeux de Jean, au plus profond de lui, pour lui prendre le coeur. Cela se faisait non pas son insu, mais malgr elle, c'tait plus fort qu'elle; c'tait, aussi, plus fort que lui. Cette soire dcida de leur destine. Rosseline mprise, fut, au moins ce soir-l, vaincue par l'enfant qu'il avait vue chaste et nue, qu'il voyait pudique et coquette, qui parlait bien et qui, aprs avoir regard clairement, en face, baissait les yeux au bon moment. Ce soir-l, ils s'aimrent. Le pre Augias le vit bien et s'en rjouit. Puis Zanette monta se coucher; les deux hommes restrent seuls. --coute, Pastorel, dit Augias. Il faut aller prendre du repos, je vais te montrer ta chambre, mais, avant d'aller la paille, coute un mot sur ce Martgas. C'est un marrias. Il ne faut pas qu'il ait le cheval. --Il ne l'aura pas. --Et pourquoi? --Puisque je l'aurai avant lui. --Bien! mais en mme temps, je crois, il ne faudrait pas l'irriter et s'en faire un ennemi comme moi j'ai fait. --Peuh! dit Pastorel ddaigneux, soyez tranquille, je sais ce qu'il vaut. Demain le jour me conseillera.... A demain, matre Augias. --Sois tout le temps en mfiance, voil ce que je voulais te dire. Le monstre est capable de tout. Ils allrent dormir. Zanette, elle, ne dormit gure. Sa tte travaillait, travaillait. Un petit sommeil la prenait parfois, puis elle s'veillait en sursaut bien contente d'tre tire d'un cauchemar. Tantt elle voyait Rosseline la menacer, tantt Martgas la poursuivre, d'autres fois un taureau gant courir contre elle, les cornes basses, dans la mer o, pour le fuir, elle se noyait! mais un sauveur arrivait toujours, du fond du ciel, avec des ailes et une lance.... C'tait Saint Michel lui-mme, comme il tait reprsent sur une image colorie et encadre, o on le voit terrassant le dragon, dans la chapelle de Notre-Dame-d'Amour.... Et, dans son rve, le chevalier Saint Michel portait toujours un trident camarguais au poing, et, sur son visage la ressemblance de Jean. --Il vaincra le cheval mchant, ce chevalier-l, pour sr!... Si je n'avais pas t l, il aurait t matre du taureau.... Il n'y a rien craindre pour lui demain.... Il prendra le cheval du premier coup. Que dira Martgas? il voudra se venger.... Il faut prendre garde!... Notre-Dame-d'Amour nous protgera... Le lendemain matin, Zanette se leva avant tout le monde, et, en silence, elle sortit, une lanterne la main. Il faisait encore nuit, mais les grands chiens de garde vinrent tous deux elle et se mirent lui faire escorte, le nez dans les plis de ses jupes.... Elle alla droit l'curie, et, calmant avec de bonnes paroles les chevaux qui tiraient sur leurs chanes: --Ho! Griset! oh! tout doucement! Noiraude!... Beau! beau! Cabri! elle chercha, suspendus aux crocs de bois, les harnais du cheval de Pastorel. Aisment, elle les trouva. Elle prit le sden (sdne), et l'emporta. Le sden est une corde faite avec le poil de la queue des cavales.... Le sden est essentiellement camarguais. Fait en Camargue, il n'en doit pas sortir. Vendre un sden est une faute de patriote. Le sden sert de lasso et de licol. De la solidit du sden pouvait dpendre le succs et mme la vie de Pastorel, quand il s'en servirait pour prendre Sultan. Ce sden tait noir et blanc.... Zanette, toujours suivie des deux grands chiens, l'emportait.... O donc? Elle alla droit la chapelle et l'ouvrit. Les chiens entrrent. Elle posa sa lanterne sur l'autel. La clart de la lanterne frappa le visage d'or de Notre-Dame qui se fit resplendissant. Ce visage de lumire souriait. Zanette passa derrire l'autel, monta sur une chaise, et du sden noir et blanc, elle fit Notre-Dame une ceinture dont un bout, tranant terre, serpentait jusqu' la porte et mme jusqu'au dehors. Puis la petite revint s'agenouiller et pria, avec ses deux chiens couchs prs d'elle, leurs museaux appuys sur les plis dbordants de sa robe.... --Bnissez-le, le sden de Jean! murmurait-elle. Bnissez-le, qu'il n'aille pas rompre! Souvenez-vous, Notre-Dame, qu'il a t votre ceinture et qu'il est maintenant sacr. Puis, elle alla doucement remettre le sden o elle l'avait pris. Comme elle sortait de l'curie, les chiens donnrent des marques d'inquitude.... --Martgas! songea-t-elle. Et vivement elle rentra dans la ferme. XIX A QUI LE CHEVAL? C'tait Martgas. Matre Augias guettait son arrive. Il lui tait venu en l'esprit que, s'il n'tait pas surveill, ce Martgas pourrait bien jouer un vilain tour Pastorel,--ou son cheval, ce qui serait mme chose. Augias alla donc avec Martgas, qu'il ne quittait pas de l'oeil, soigner sa bte l'curie. Puis on rentra la ferme, pour casser la crote, boire un coup, tuer le ver. Et en route! Martgas ne dit rien Zanette, qu'un simple bonjour, mais il fut content de voir qu'elle s'apprtait au dpart. Et quand, aprs le caf, on prit l'eau-de-vie, en bourrant la pipe: --Nous n'aurons pas aller bien loin, dit Augias, j'ai fait porter l'ordre la manade de se rapprocher le plus possible d'ici. Nous la trouverons prs d'une de nos vignes, au quartier du Campas. --Bon! dit Martgas, mais ne sommes-nous que deux? --Deux seulement, dit Augias. --Qui commencera? dit Martgas, narquois. --Pastorel! rpliqua vivement Augias. --Suis-je donc un ne?... Si Pastorel commence, je n'ai donc plus de chance. --C'est son droit, dit Augias gravement. Si tu commences, en aura-t-il davantage? --Peut-tre, dit Martgas. Pastorel savait bien qu'il n'avait aucun droit de priorit; il lui dplut de demander le succs la ruse. Il regarda Zanette.... --Commence si tu veux, Martgas! dit-il ddaigneusement, ce n'est pas toi qui l'auras! --C'est ce que nous verrons! --Nous le verrons! Augias trouva Pastorel imprudent: --Commencez ensemble, dit-il. Chacun sur sa bte. A qui l'aura le plus tt. Pastorel frona le sourcil. --Non! dit-il, chacun des deux pourrait faire du tort l'autre. Il faut tre libre de ses ides en pareille affaire, et de ses mouvements.... Travailler ensemble prendre le cheval ce serait se gner, se contrarier, et l'on n'en finirait plus, ensuite, de se faire des reproches. --Tu commenceras donc, Jean! dit le vieux. --J'ai dit ce que j'ai dit. Martgas commencera. Pastorel, qui connaissait peine Martgas, le jugeait trop pesant pour pouvoir voluer cheval avec la rapidit, la souplesse, la brusquerie ncessaires ce jour-l. Martgas se jugeait de mme. De plus, il ne trouvait pas en assez bon tat son propre cheval, depuis la chute de l'avant-veille. --Eh bien, dit-il, coutez. Je commencerai le premier, ce sera mon avantage. En change, j'aurai pour dsavantage d'tre pied. Si je parviens toucher de ma main le cheval qu'il faut prendre, sans parvenir le lier aussitt, ce sera le tour de Pastorel, et de mme il en sera pour lui. Ainsi fut convenu, malgr Augias, sur les instances de Jean. Jean avait l'air plein de confiance, et cela rjouissait Zanette, qui, comptant bien aussi sur Notre-Dame-d'Amour, regardait le sden de Jean se balancer l'aron. Quelques minutes plus tard, Zanette et son pre, Jean Pastorel et Marius Martgas, tous les quatre, galopaient dans la vaste plaine la recherche de la manade.... Sournoisement, la petite fille comparait Pastorel Martgas, et souriait, contente. Les saladelles violaces s'tendaient devant eux comme un rseau frle travers lequel on voyait la terre grise, parfois l'argile et parfois le sable et l blancs de sel. De loin en loin, des touffes de tamaris qui semblaient des bouffes de fume d'un vert ple, un peu rose, tant sont fines feuilles et fleurs. Puis, une roubine ou un foss traverser. On lchait la bride aux chevaux qui, leur gr, sautent les fosss ou y descendent, la tte au fond, la croupe en l'air, par des sentiers qu'ils connaissent pour les avoir frquents au temps de leur enfance sauvage et libre. Aussi loin que la vue s'tend, la plaine plate, l'le peine leve au-dessus du niveau de la mer, de la mer qu'on devine l-bas, vers le sud, la couleur du ciel qui se colore imperceptiblement des transparentes bues sans cesse exhales des eaux. Au nord, le feston estomp des Alpilles. A l'est et l'ouest, au bord des deux Rhnes, la dentelure des aubes et des ormeaux, noye dans le brouillard qui s'lve du double fleuve. --La manade! cria le pre Augias. Dans un marais en contre-bas, parmi les canous et les siagnes, la manade paissait. Les aigues, le cou allong vers le sol, arrachaient lvres tendues les tiges menues des roseaux, puis, relevant la tte, les oreilles attentives et mobiles, regardaient l'espace, humaient l'air salin, respiraient la vie, en fouettant de leurs queues tranantes leurs croupes et leurs flancs gristres. Des poulains se mordillaient l'un l'autre au cou, la crinire. Des talons, inquiets d'eux-mmes, tournaient autour des cavales avec de petits hennissements sourds, comme s'ils voulaient plaire, et prluder par des grces la violence des caresses. Les taureaux, pour la plupart, s'taient couchs, leurs pieds sous le poitrail, les genoux sous le mufle qui bavait en longs fils de cristal tincelant. Trois gardians droits sur leur selle, la pique l'trier, regardaient, immobiles, le troupeau qu'ils trouvaient beau, la lumire dont ils taient rjouis. Tout coup, au beau milieu du troupeau, une tte de cheval mergea. --C'est lui! dit Augias. --Pardi, rpliqua Pastorel. Pas difficile deviner. Je n'ai jamais vu son pareil. Comment l'appelez-vous, ce cheval? --Le Sultan, firent d'une seule voix Zanette et son pre. L'oeil de Martgas s'alluma de convoitise. --Je le vendrai bien mille francs! songeait-il, en maquignon. On ne s'occupait pas de lui. Le Sultan, flairant les nouveaux venus, donna des signes d'inquitude. En quelques bonds il s'carta du troupeau, puis s'arrta bien camp sur ses quatre jambes nerveuses, le col haut, la gorge renfle, toute frmissante. Il tait sorti du fond du marais et, ainsi debout sur un monticule du bord, il se dcoupait en plein ciel, et l'on voyait son poitrail bien large et la courbe fire de l'encolure et la finesse de sa petite tte sche et sa queue trs releve, qui frappait sa croupe avec une allure fline.... --A moi! dit Martgas. --C'est convenu, dit Pastorel. Que veux-tu qu'on fasse? --Faisons-le rentrer parmi le troupeau; c'est l que j'irai le prendre. Les gardians obirent. Le troupeau fut cern. Le Sultan se rfugia au beau milieu. Martgas attacha son cheval un tamaris, prit son sden, qu'il garda dans sa main gauche tout prt tre pass au cou de l'talon, et marcha vers le troupeau, lentement, l'oeil sur l'animal qu'il voulait capturer. Les six cavaliers, Zanette comprise, devaient se porter ici ou l, selon les mouvements de la manade qu'il fallait empcher, s'il tait possible, de se drober. Si elle s'chappait, on la rejoindrait. --Souviens-toi des conditions! cria Pastorel. Si tu le touches sans le lier, s'il t'chappe, c'est mon tour!... Je cours dessus tout de suite! Attentif sa manoeuvre, Martgas ne rpondit pas. En ce moment, la passion du chasseur l'occupait seule; il oubliait tout le reste. Trs lentement il entra dans la manade o se firent des mouvements inquiets et confus. Il tait l dedans, press parfois par les flancs et les encolures, effleurant des crinires de sa main droite, s'abritant derrire une croupe pour avancer d'un pas vers Sultan sans tre vu, sans l'effaroucher. Et si lentement, si posment il marchait, que bientt le calme se fit dans le troupeau, dont plusieurs btes taient demi familires. Celles-ci, Martgas les reconnaissait leur allure; il les approchait, les flattait, les mettait en confiance. Et comme c'taient elles qui, le plus souvent, menaient les autres, la manade entire restait l, en attente. A ce moment Martgas tait arriv quelques pas de Sultan. Sultan regardait, la tte haute, immobile, les gardians qui cernaient la manade. La manade tout coup se resserra un peu autour de l'talon. Il ne bougea pas. Martgas, pour le tromper, s'loigna de lui, puis tourna de manire aller sur lui de face.... Sultan le laissa approcher, puis marcha vers l'ennemi. Martgas prpara son lasso.... On vit le sden onduler en l'air... mais le diabolique cheval avait fait une brusque volte-face et, d'un coup de pied mdit, il frappait l'homme la cuisse; aussitt il dtala, au trot. La manade le suivit; les chevaux sautaient par-dessus Martgas bless, hors de combat, gisant en silence dans la fange du marais. Il n'avait rien de cass.... On ne songea plus lui. La manade s'arrta devant les six cavaliers accourus, mais l'talon passa travers la ligne de l'ennemi. Il choisit pour s'chapper le ct qui, dessein, semblait le moins gard; il vint passer prs de Pastorel. Ds que Sultan eut pris son parti, Pastorel enleva sa bte au galop, joignit en quelques bonds le cheval sauvage et lui jeta autour du cou son sden, dont l'autre extrmit tait solidement fixe autour du haut troussequin qui forme le dossier des selles la gardiane. Pendant que le sden se droulait, Pastorel manoeuvrait son cheval de faon que la corde se tendt progressivement, sans secousse, sans rompre; elle se raidit enfin; ils s'arrtrent. ...Oh! comme Zanette, l-bas, attentive, immobile, les yeux ardents et fixes, remerciait Notre-Dame! La bte tait prise. Ce n'tait rien. L'homme regardait le cheval hagard. Tout coup, Pastorel lana sur Le Sultan son cheval enlev sur place au galop. Le sden dtendu toucha la terre, entre eux. Le Sultan bondit pour fuir, mais le cavalier avait tourn bride, et quand la corde se raidit de nouveau, elle attira brusquement le cheval sauvage au moment o il n'avait plus de point d'appui.... Il s'abattit, tonn, et demeura sur place, vaincu. Pastorel se rapprocha de Sultan, prt recommencer cette manoeuvre s'il se relevait; il ne se releva pas. La violence de la secousse et de la chute, l'tonnement, la terreur visionnaire, paralysrent une seconde l'animal touff, car il avait t press la gorge rudement. Alors, sautant bas de son cheval, l'aron duquel il prit bride, filet et caveon, Pastorel, tenant le sden, s'assit par surprise,--pesant de tout son poids,--sur l'encolure de la bte couche. Les quatre pattes tendues tremblaient. Sans se relever, le gardian, en un clin d'oeil, passa le fer d'un filet dans la bouche bante du cheval, et le coiffa de la ttire.... L'animal, toujours sur le flanc, se dbattit sous l'homme qui comprimait sa tte contre terre, il chercha se soulever, raclant la terre de ses sabots, pitinant le vide, ruant. --Notre-Dame-d'Amour! cria tout haut Zanette tremblante et pleine d'admiration, les yeux dmesurment ouverts comme pour mieux voir. Elle admirait, bouche be, et son fichu aux mille plis se gonflait et s'abaissait par coups prcipits. Tout sell comme il tait, le cheval de Pastorel courut se mler la manade, broutant avec elle. Quand le Sultan se releva, Jean Pastorel tait sur son dos! Alors, une vritable fureur saisit l'talon. Il se secoua, se cabra, s'enleva en des ruades folles, se dtacha de terre, les quatre pieds en l'air, et une fois en l'air il se tordait, ondulant comme un marsouin, en brusques saccades des reins et des flancs, retombait terre pour rebondir. Jean, son petit feutre clou sur la tte, laissait faire, riv au dos de la bte, les jambes pendantes, la pointe des pieds basse, comme viss par les genoux, les mains hautes et lgres, un peu narquois jusqu' laisser voir un sourire dans sa fine moustache noire. Parfois, une dtente des reins de la bte lui faisait quitter le cheval.... On voyait le cavalier lanc en l'air, jambes ouvertes, et il retombait cheval avec une telle prcision qu'on et dit un jeu appris et souvent rpt par avance. Sultan, mt tout debout, fit mine de se renverser en arrire. Pastorel, de la main gauche, embrassa l'encolure, et le visage appuy contre le col de sa bte, il tendit le bras droit et tira de haut en bas sur la bride. Dix fois au mme mouvement de l'animal il fit la mme rponse. Une fois, il saisit poigne le sden et le mit comme une menace sous l'oeil du Sultan qui se reprit trembler. Sultan voulut tout coup partir en avant, au galop; le cavalier le retint et le maintint. Alors la bte dansa sur place, relevant alternativement chacun de ses quatre pieds avec une rapidit extrme, sans avancer ni reculer d'un pouce. Pastorel activa ces mouvements ds qu'il les vit prs de s'arrter. Il retenait au contraire le cheval pendant qu'il le touchait de l'peron lgrement; puis, quand il le jugea un peu domin dj, il le pressa des genoux et rendit la main.... Ils s'envolrent. En un clin d'oeil, les six spectateurs, du haut de leurs btes, ne virent plus au loin qu'un cheval minuscule, un imperceptible cavalier.... Et ce cheval et ce cavalier tournrent et dcrivirent autour d'eux une courbe immense, une fois, deux fois, qui alla se rtrcissant en spirale jusqu' revenir juste au point de dpart. Le Sultan tait couvert de sueur. Ses naseaux s'ouvraient et se fermaient en claquant, on voyait au dedans deux rougeurs de feu, il suait. L'cume tombait gros flocons de sa bouche. Son oeil dur lanait une flamme oblique. Les quatre pieds taient comme enracins au sol. On voyait qu'il s'avouait vaincu pour cette minute seulement. L'homme, lui, ne semblait pas plus fatigu qu'au dpart, ni plus tonn.... Il se mit rire. --Tu es un terrible, Pastorel! dirent les cavaliers. --Bravo, Pastorel! dit le pre Augias. Le cheval est tien, mais crois-moi, je connais la bte, a n'est pas fini entre elle et toi. Le Sultan est rancunier. Tant que tu es sur son dos, tant le cavalier que nous avons vu, tu ne crains rien. Toutes les fois que tu seras terre, mfie-toi! --Matre Augias, dit-il, je vais emmener le cheval, il est mien maintenant, et j'en suis fier. C'est un fameux prsent que vous m'avez fait l!.. Je vous remercie. Je l'emmne donc tout de suite, pour le dpayser ds le premier jour. Voulez-vous faire ramener le mien chez moi? J'aurai demain matin besoin de ma selle pour Sultan. --Ce soir, dit Augias, ton cheval sera chez toi. Regarde-le; il broute tout sell parmi les aigues et les taureaux.... --Tiens! fit un des gardians, o donc a pass celui de Martgas? Tous s'aperurent alors que Martgas, sans doute pour ne pas assister au triomphe de son rival, avait disparu. --Que Dieu le bnisse, dit Augias, ou que le diable l'emporte! Il a bien fait. Je l'avais assez vu. Adieu, Pastorel. --Adieu, monsieur Pastorel, fit Zanette... je suis bien contente que ce soit vous!... Oh! de sr, bien contente! Ils se parlaient de loin; Pastorel flattait lgrement de la main Sultan dont toute l'attitude, dont le regard surtout, disaient la mfiance et la rancune. --Adieu tous, merci; je reviendrai bientt vous voir, matre Augias.... Bientt... insista Pastorel en regardant Zanette dont le coeur sautait.... Il faut, aujourd'hui, que je le fatigue.... En avant, Sultan! --Dzira! susurra Zanette, en voyant Sultan s'lancer, aprs quelques bonds dsordonns, dans une course furieuse. Griset se porta en avant comme pour suivre Pastorel. C'est qu'il imitait, ce Griset, le coeur mme de Zanette qui, d'un lan fou, suivait Sultan et son nouveau matre.... Elle retint son cheval et aussi son coeur, mais non ses regards qui ne se dtachrent de l'horizon lointain que lorsque le hardi cavalier s'y fondit comme un flocon nuageux emport par le mistral. XX DEUX BONNES AMES. Rosseline, depuis sa querelle avec Zanette et la correction que lui avait inflige Martgas, n'tait plus tout fait la mme femme. Non pas qu'elle ft plus matresse de ses volonts, mais la direction gnrale de ses penses vers le mal s'tait affirme. Ce n'tait plus, au mme degr, une inconsistante. Elle ne savait pas plus qu'autrefois ce qu'elle dsirait, ce qu'elle esprait; elle n'avait ni but dfini, ni plan prcis; en ceci elle tait la Rosseline d'autrefois, mais tout en elle tait tourn aux violences, aux vengeances, aux voeux de colre et de haine. Elle avait pris de la vitesse sur les pentes du mal. C'est en cela qu'elle tait nouvelle. Les lments mauvais, jusqu'alors en puissance, cachs en elle et comme subordonns, avaient pris le dessus dans son coeur obscur.... Sous l'influence de circonstances diffrentes, peut-tre seraient-ils rests endormis.... Maintenant, elle laissait ses instincts de malignit dominer. Elle tait nettement devenue mchante. Que voulait-elle? Tout la fois, tout ce qui semblait inconciliable, pourvu que ce ft violent et mauvais. Pour l'exciter aux rages, pour la prcipiter du seul ct de la malice, il avait suffi du face face avec cette petite, si jolie, si aimable. Jalousie, envie, avaient fait lever et s'panouir dans son coeur les germes vnneux qui fermentaient. Les menaces de Zanette, les coups de Martgas avaient provoqu en elle la mauvaise bte qui, maintenant, tait dchane. Tout en elle tait confus toujours, mais tout ce confus tait dcidment le Mal. Elle n'aimait pas Martgas, mais elle se rappelait avec une sorte de volupt la terreur qui l'avait secoue, sous le poing de cet homme qu'elle n'aimait pas!... Que ferait-elle de lui? Son instrument peut-tre; et faire marcher un homme si terrible, en lui refusant tout, ne serait pas un plaisir moindre que lui tre soumise. Elle n'avait jamais aim Pastorel, assez du moins pour lui sacrifier un seul de ses caprices, mais il lui dplaisait d'tre abandonne par lui si ddaigneusement, pour une frle, une insignifiante personne, qui, ct d'elle, n'est-ce pas, ne pouvait prtendre paratre belle? Volontiers, elle l'aurait repris, ce Pastorel, ft-ce pour le rejeter ddaigneusement son tour.... Mme elle comptait bien le reprendre et le faire souffrir d'amour.... Si elle avait t battue par Martgas, c'est Pastorel, le gueux, qui en tait cause!--Il me le paiera! Cela ne regardait ni Pastorel ni personne, si les coups ne lui taient pas tout fait odieux, ne lui faisaient pas seulement du mal, chose dont elle ne voulait pas convenir avec elle-mme. Il fallait donc aussi se venger sur Pastorel de ces coups dont il tait la cause, et que, ravie au fond, elle aurait eu honte d'avouer, tout simplement parce qu'il est entendu qu'tre battue est humiliant. Quant Zanette, c'tait la rivale triomphante, aime ou dsire des deux hommes! Elle la disait insignifiante et la trouvait jolie au possible! Volontiers Rosseline l'et dchire. Et puis, c'tait une vertueuse. On l'pouserait, elle!... A cette ide, Rosseline frmissait. Oh! la faire dchoir, cette enfant, de son titre de fille honnte, de fiance heureuse et candide!... Ce Martgas semblait fait exprs, si violent, si fort. Elle l'avait lanc sur le gibier. L'atteindrait-il? Sa curiosit diabolique tait excite autant que son dpit de vengeance. Quelle joie elle aurait dire Jean: Elle ne vaut pas mieux que moi, ta Zanette! Sa vertu? au ruisseau! comme le chiffon de soie, la cocarde bleue, que tu lui avais donne, et que j'ai su lui reprendre! C'tait l quelques-unes des penses de Rosseline. Quant Martgas, il commenait croire que la conqute de Zanette lui serait aussi impossible que celle de Sultan. Deux fois, en trois jours, il venait, devant la petite, d'tre vaincu comme cavalier et un peu ridicule. Il avait la rage au coeur, et, sans s'arrter aucun, il roulait plusieurs projets de vengeance. Il n'abandonnait pas l'ide d'avoir un de ces matins Zanette merci, par surprise, ne ft-ce que pour mettre au dsespoir son ancien matre dtest, matre Augias, et son rival deux fois heureux, Pastorel. Oui, il l'aurait tt ou tard, cette insolente Zanette, mais quand? La rsistance serait longue! Et il sentait le pril d'une telle victoire, comme il en reconnaissait la difficult. Rosseline lui chapperait donc? il n'en prenait pas son parti. Moins il entrevoyait de chances d'atteindre bientt Zanette, plus sa pense revenait la belle Arlse qu'il avait tenue sous lui, toute frmissante de colre, qu'il avait battue, dont il se sentait le matre. --Elle m'a fait des conditions? Bah! c'est des mots en l'air.... Elle est moi, celle-l du moins. Et certain que Rosseline aurait, par le bruit public, le rcit dtaill de sa dconvenue et du succs de Pastorel, il alla tout droit, prudemment, conter lui-mme la belle cabaretire, comment il s'en tait fallu de peu qu'il se rendt matre du cheval indompt et de la sauvage fillette. Il commena par dire comment, la veille, son cheval fatigu l'avait trahi, tait tomb sur l'argile glissante, comment, enfin, Zanette lui avait chapp. --Sans cela, tu tais venge! acheva-t-il avec un gros rire, et, le soir mme, je pense, tu m'aurais pay.... Dette de jeu, c'est sacr. Mais Rosseline ne voulut voir dans la chute de Martgas que la maladresse et le ridicule. --Pauvre cavalier! disait-elle en montrant, dans un fou rire, toutes ses dents...--Pauvre cavalier!... Comme tu devais tre drle, dans cette boue glissante, roulant sur ton derrire!... c'est bien la peine d'tre si fort!... Ah! ah! Il rageait, sombre, buvant verre sur verre; il avait envie de la battre encore,--mais il y avait des tmoins.... Il conta alors la journe dernire, son essai malheureux pour prendre le cheval.... Et, afin d'tre excus, il altrait un peu la vrit: Il y avait eu un coup mont contre lui. Au moment o il allait capturer le cheval, Pastorel, qui n'tait pas loin, l'avait, d'un geste, effarouch.... Il donnait avec abondance ce qu'on appelle les excuses du chasseur. Du coup de pied qu'il avait reu, il ne parla mme pas; il avait bien trop peur de la voir rire encore, se moquer de lui impunment! Le pis, c'est qu'elle n'avait pas tort de rire! il en convenait avec lui-mme, rageusement. Ses deux msaventures l'exaspraient; il ne les pardonnerait ni Zanette ni Pastorel, jamais! Et il rptait: C'est un coup mont! Rosseline l'coutait, en hochant la tte. C'tait le soir, trs tard. Deux ou trois buveurs attards ne s'en allaient pas.... Martgas s'en impatientait, mais il pouvait, le pauvre! attendre longtemps leur dpart: Rosseline les avait pris de rester, et l'un d'eux, pour lui obir, avait de bonnes raisons.... --Vois-tu, disait Martgas, j'ai bien eu un instant l'ide de lui jouer un mchant tour. Pendant que tous ils regardaient (comme s'ils n'avaient jamais rien vu!) ce gueux de Pastorel filer sur son cheval,--pas si terrible qu'on le disait, ce cheval!--j'avais envie de faire ce qu'un jour dj je fis un autre, qui en demeura longtemps bien malade.... L'ancien cheval de Pastorel broutait, tout sell, parmi la manade. A un moment, il est venu tout ct de moi, et,--vois,--je tenais toute prpare ma main dans ma poche, et dans ma main ce petit caillou dur, un vrai marbre.... a n'est pas gros, non, mais a a plusieurs pointes fines.... De quelque ct qu'on le pose,--regarde,--il porte sur des pointes.--Un vrai oursin, ce caillou.... Eh bien, je n'avais--comprends-tu--qu' le glisser, au beau milieu du dos de sa bte et, dans le milieu de la selle, l'endroit o elle ne touche pas.... Et ds que l'homme serait mont, le poids aurait suffi pour faire entrer sur l'chine du cheval les pointes,--tu comprends?--les pointes du mignon caillou.... On aurait vu alors si le dompteur de chevaux sauvages se serait rendu matre d'un cheval apprivois! L'animal le plus doux deviendrait froce, avec a dans la peau! Mon homme, je t'assure, aurait fait connaissance avec la boue du marais ou les pierrailles du chemin!... Le Sultan, je parie, lui aurait cass la tte! --Je t'aurais tu, si tu avais fait a! dit-elle violemment. Le pauvre Martgas la regarda d'un air ahuri.... Rosseline, les yeux fixes, se prit songer.... Elle fit un mauvais songe.... Elle voyait Zanette et Pastorel, ensemble, et ils riaient, heureux, et se moquaient d'elle.... Et, passant brusquement d'une impression une autre toute contraire: --Pourquoi n'as-tu pas fait a? demanda-t-elle d'une voix sourde. Martgas la regarda encore d'un air stupide, et comprenant de moins en moins; il se remit boire. Elle avait pris le petit caillou, l'examinait curieusement, le faisait tourner entre ses doigts, sur deux des pointes,--en souriant, maligne. --D'abord, j'tais trop en vue, pour le cas o quelqu'un d'entre eux se serait retourn, dit Martgas.... Puis, j'ai rflchi que sans doute il rentrerait chez lui mont sur le Sultan. Alors, un des gardians lui aura ramen son ancien cheval. C'est probable. Et c'est ce gardian l qui aurait dans la danse! a, ce n'aurait rien t, mais le mal, c'est que la mche, vois-tu, aurait t vente.... J'ai prfr attendre.... L'avenir est long. Aprs un silence, il reprit, en glissant un bras autour de la taille de Rosseline: --J'ai fait de mon mieux, ma belle!... je mrite, voyons, quelque petite chose... un peu de rcompense.... --Donnant, donnant! rpliquait-elle, narquoise. Je ne t'aime pas, je ne te dois rien. Fais seulement ce que je t'ai dit. Il frappa la table du poing. Les clients qui, l-bas, jouaient aux cartes, la rassuraient. Elle reprit, d'un ton plus gouailleur, en le regardant de ct: --Tu me tenais l'autre jour.... Quand on tient la poulette, il faut la plumer.... A prsent il faut me gagner. Tu sais le moyen. Emploie-le.... Tu me tenais, et tu me tenais bien,--je te dis,--moi qui suis une gaillarde!... Qu'est-ce que c'est que cette petite, entre tes mains? Une alouette! un rien du tout. Tu la porterais d'une main, bras tendu.... Tu n'en feras qu'une bouche.... Dbrouille-toi, je n'ai qu'une parole! Il tait minuit. Les gendarmes, en rentrant en ville, virent le nouveau cabaret ouvert, cognrent la vitre et entre-billrent la porte. --C'est l'heure des procs-verbaux! dit le brigadier. Les minuit sont sonns.... Pour cette fois, nous fermerons les yeux, mais, vous, fermez la boutique.... Ah! te voil,--Martgas?--On te retrouve dans tous les bons endroits, hein? Il fallut, bon gr, mal gr, quitter la partie. XXI LE PLAT DE LENTILLES. Il revenait souvent la ferme de la Sirne, Jean. Il arrivait, fier, mont sur le Sultan. Il ne l'enfermait jamais; il l'attachait un arbre, fortement, avec le sden. Le tronc de l'arbre, un vieux tamaris, un mtre du sol se divisait en trois matresses branches. Dans l'enfourchure, Jean, un moment avant de repartir, plaait un peu d'avoine. Il dtachait Sultan avant que l'animal et fini de manger, se mettait en selle par surprise et disparaissait bientt, suivi du regard de Zanette. Jean, de taille moyenne, mais plutt grand que petit, sec, nerveux et trs vigoureux, se plaisait voir cette jeune fille, mignonne comme une vritable enfant. L'ide de la soulever entre ses mains, pour lever le joli visage jusqu' sa bouche, lui tait venue vingt fois. Et puis, il ne pouvait la regarder, ses yeux ne tombaient pas sur les yeux de Zanette, sur l'entre-billement des fichus, o un peu de la poitrine se laissait voir, doucement remue par le souffle gal, sans qu'il se rappelt le jour o il l'avait surprise habille seulement d'eau et de blanche cume, puis, au sortir des vagues, courant sur le sable, toute blanche et toute emperle de gouttelettes d'eau qui tincelaient au soleil.... Il revoyait toujours cela et jamais, non jamais encore, il ne lui en avait parl. --C'est vous, monsieur Jean? --Oui, demoiselle; o est votre pre? --Au travail, l-bas. --Je venais lui montrer le cheval. Il est sage comme une image. --Il faut vous mfier, toujours. --Toujours je me mfie, demoiselle... des chevaux comme des femmes.... C'est un peu tratre, des fois. --Vous tes mchant! --Que non! vous le savez bien. Coup de pied de cheval--fait moins mal peut-tre que blessure d'amour.... --Vous voulez rire, Jean! --Je ne ris pas, pas du tout, Zanette! --Alors, il obit, le Sultan, comme vous voulez? --A peu prs, j'ai mes moyens. --Et qu'est-ce que vous lui faites? --Je lui fais dsirer l'avoine, et moi seul je la lui donne.... Il me sera reconnaissant. --Qui sait? Peut-tre il vous en veut plutt d'avoir l'attendre, qu'il ne vous a reconnaissance de la recevoir. --Je le crains! C'est ainsi encore, mais a changera.... --Ah! c'est ainsi encore? Comment le savez-vous? --Regardez, Zanette. --Non! non! ne l'approchez pas par derrire!... Pastorel alla vers le cheval, assez loin, assez prs, et il tendit le bras comme pour caresser la croupe. Le Sultan tourna peine la tte comme s'il voulait que ce mouvement ne ft pas vu. Il jeta en arrire un coup d'oeil oblique, jugea la position du gardian et, portant brusquement sa croupe un peu de ct, il dtacha vers l'homme un matre coup de pied. Jean, sur ses gardes, l'esquiva. --Voil, dit-il, comment nous sommes amis! Zanette, assise sur le banc de pierre, au seuil de la ferme, au soleil, un plat sur ses genoux, triait des lentilles. Elle en prenait quelques-unes dans le plat, les mettait sur sa main o elle les parpillait du doigt, enlevait les pierrettes, puis soufflait pour faire partir les grains de sable. Celles qui taient tries, elles les mettait au creux de son tablier. Jean vint s'asseoir prs d'elle. Ils se turent longtemps. Elle se sentait aime. Elle tait bien l, prs de lui, et lui tout content prs d'elle. Il regardait le profil de sa joue penche; et, sur le contour de cette joue, la lumire irisait un duvet pareil au duvet des pches. Il songeait que ce visage avait, des pches sur l'arbre, la fermet, la couleur, rose, blanche, mme verte un tout petit peu,... et que sans doute aussi il en avait la bonne odeur.... --Zanette? --Monsieur Jean? --Est-ce que, derrire moi, en croupe, vous le monteriez, Sultan,--comme vous avez mont, un jour, mon cheval?... N'auriez-vous pas peur? --Avec vous, non, monsieur Jean, je n'aurais pas peur, peur de rien--jamais, il me semble. Elle avait rpondu comme en rve, malgr elle, sans rflexion, parce que, pour trier ses lentilles, elle avait la tte baisse, et qu'elle ne voyait pas le regard du jeune homme. Il se sentit secou d'un frisson, et, la voix toute trouble, il dit avec une oppression: --Vous n'auriez peur de rien, avec moi? C'est vrai? C'est bien vrai, a? --C'est vrai, dit-elle. Elle leva les yeux. Elle le vit debout. Il la saisit par la taille, brusquement l'leva vers lui, comme une enfant... et il couvrait de baisers le joli visage, partout; ses lvres allaient du front au cou;... la rude moustache se prenait aux cheveux follets.... Et que dit-elle la fin? Seulement trois mots, trois mots seulement: --Oh! mes lentilles! Les lentilles taient terre, sur les dalles du seuil, parpilles, celles qui taient tries et les autres... et le plat cass en vingt morceaux! --Oh! mes lentilles! Alors, il la reposa terre, devant le banc o elle s'assit. A genoux devant elle, il ramassa les lentilles poignes, avec un peu de poussire, et chaque fois qu'ils se regardaient ils se mettaient rire comme des fous. --Il faudra les mettre dans l'eau! fit-il. --Pour sr, dit-elle. Et, en lui tendant la dernire poigne, comme elle avanait la main, il retira un peu la sienne pour qu'elle le regardt.... Elle vit qu'il tait devenu trs grave. --Si vous voulez, mademoiselle Zanette, je vous le ferai monter pour aller Saint-Trophime, en Arles, le jour de notre mariage? --Nous serions fiers, dit-elle, en habits de fte, sur ce cheval de roi! --Alors, c'est dit? --Demandez mon pre. Le rude compagnon,--toujours genoux, cause des lentilles,--prit dans sa forte main le tout petit pied de l'enfant, et dvotement le baisa, comme on baise la chsse aux Saintes-Maries-de-la-Mer. --Je le comprends, que je t'aime! fit-elle. Son sein battait trs vite, trs vite. --Alors, fit-il, je suis avec Dieu. Elle se leva: --Je vais les mettre dans l'eau.... Vous en mangerez avec nous, monsieur Jean? --Pardi! j'ai parler ton pre. Je n'aime pas languir. Beau fruit sur l'arbre est trop en danger d'tre vol! Longtemps, ils se regardrent, assis l'un prs de l'autre, se tenant les mains. --Et quand m'as-tu aime, Jean? --Quand je t'ai vue habille d'eau, Zanette, d'eau bleue et d'cume blanche, et puis, sur le rivage, jolie comme une reine, toute vtue de perles.... C'tait la premire fois qu'il rappelait ce souvenir. --Tais-toi, mchant! --C'est pour te taquiner, dit-il. Tu sais bien que tu m'avais plu avant. Sans a, t'aurais-je donn la cocarde, aux ftes de Meyran? Elle frona le sourcil, se rappelant Rosseline, trop oublie peut-tre. Il ne s'en aperut pas, et reprit: --Tu fus reine aussi, ce jour-l.... Elle est moi, la reine, maintenant. --Oh! pas encore. --Non, mais bientt.... Et toi, quand t'ai-je plu, Zanette? --Le jour des ftes tout d'abord, et puis surtout quand tu as vaincu le cheval.... J'aurais voulu tre avec toi, avec toi m'envoler sur cette bte farouche dont tu faisais tout ce que tu voulais. Oui, vous aviez l'air tous deux de vous envoler et j'aurais voulu tre avec toi comme le jour de la baignade. J'tais fire l'ide qu'un si courageux m'aimerait.... Et tu ne sais pas?... Eh bien,--acheva-t-elle avec un sourire malicieux,--eh bien... j'y comptais! --Ah! coquine! Le pre Augias fut consentant; ils se fiancrent. XXII TOUJOURS. Ils s'taient plu d'abord parce qu'ils taient jeunes, beaux et forts, et que leur ge voulait a. Une fois fiancs, ils causaient, durant des heures, de leur pass, de leur enfance, de leurs pre et mre; et, peu peu, une tendresse douce se mla au dsir ardent, un peu pre, de leur jeune coeur. --O allais-tu l'cole, quand tu tais petitette? Comment tait ta mre?... Ah! oui! je l'ai connue! Elle tait si brave! Je me souviens qu'une fois.... --Tu l'as connue, Jean? --Oui, oui, je m'en souviens maintenant! Et il parlait,--ravi de rattacher sa vie passe celle de Zanette, voulant tout prix l'avoir aime avant ce jour de la baignade, qui les avait rapprochs pour jamais. --Un jour, la procession des Saintes, est-ce que--voil cinq ans--tu n'tais pas en tte des filles, toute habille de blanc, avec des lys dans ta main? --Oui, Jean. --Eh bien, je t'avais remarque! Tu n'tais qu'une enfant alors. Mais si jolie, tout prs d'tre, comme tu es aujourd'hui, une demoiselle bonne marier. --Pas possible qu'alors tu m'aies remarque! et que tu t'en souviennes! --Si! si, il y a des souvenirs comme a.... Et tiens, veux-tu la preuve? Quand la procession sortit des Saintes (mes souvenirs, mesure que je te parle, reviennent), ... la sortie du village donc, les bohmiens se disputaient autour du bateau que les jeunes hommes portaient sur leurs paules et o les Saintes, en bois sculpt, luisaient de dorure au soleil; ils voulaient, tous la fois, toucher la barque et les manteaux d'or des Saintes; et toi, tu fus pousse par l'un d'eux. Tu fis un petit cri... et--souviens-toi--un homme prit un de ces bohmiens, celui qui tait le plus prs de toi, et l'envoya, d'un coup d'paule, rouler dans le sable.... Eh bien! cet homme, c'tait moi! --Comment! c'tait toi, Jean!... oui, je crois bien! je me souviens de a. Ils bavardaient ainsi, trouvant drles ces souvenirs qui dj taient de l'amour, et qui s'taient effacs, perdus, et que l'amour leur rapportait.... Une fois elle dit: --Quand j'avais huit ans, j'eus la fivre typhode. Ma mre fit voeu, si je gurissais, de m'habiller de bleu pendant trois ans, et de me mener chaque fois aux Saintes, tous les ans, le jour o les chsses descendent et font des miracles. Elle promit que, chaque fois, j'accrocherais aux cordes qui font descendre les chsses, un bouquet de lys et d'immortelles.... Jean coutait de l'air d'un homme qui, prs d'interrompre, se retient. --C'tait vous! dit-il enfin. C'tait vous! J'tais l, un jour de fte... oui, oui... il y a neuf ans, j'en avais quinze, moi; j'tais dj un gardian, grand comme prsent presque et aussi fort.... Vous ne pouviez arriver aux cordes. Alors, je vous enlevai dans mes bras... vous ne pesiez gure! et, de vos petites mains vous attachiez vos fleurs pendant que votre mre me remerciait.... C'tait vous! c'tait vous, petite! vous que toute petite j'levais ainsi dans mes bras.... Qui m'aurait dit alors: Voil ta petite femme! Et ils riaient tous deux, heureux, sans s'expliquer pourquoi, de se retrouver en remontant dans l'impalpable pass, de se possder dans le nant de ce qui fut vcu, de s'tre vus, touchs, avant de s'aimer.... Ainsi, ce n'tait plus une chose d'hier, que leur amour, non; elle tait avant, et maintenant elle serait toujours. L'amour est un espoir, un rve d'ternit. Zanette, avec matre Augias, alla visiter la mre de Jean. La mre du gardian tait une vieille femme maigre, peau sche, trs ride, les yeux vifs comme des veilleuses dans des orbites profonds. L'arcade sourcilire formait vote au-dessus de ces yeux-l qui semblaient embusqus, piant toujours. Sa coiffe blanche mordait le haut de ses oreilles. Elle tait ttue, entire, nergique, prenant tout au srieux, campe dans son honntet de brave femme comme en toutes ses ides.... Une de ses expressions favorites, expression populaire d'ailleurs, en pays de Camargue, tait celle-ci: On me _pilerait_ plutt que de me faire faire ce qu'une fois j'ai dcid de ne pas faire! Jamais on ne l'avait entendue prononcer une parole en franais. C'tait une femme de l'ancien temps. Elle tait de ces vieilles gens d'autrefois, chrtiens et stoques, qui ne savaient pas mme lire, qui ne savaient rien et qui concevaient tout, qui avaient le sens de la vie et ses plus sublimes sagesses. Derniers ns d'une longue suite de gnrations, bien loin d'tre abtardis, ils semblaient reprsenter les forces accumules de vingt sicles d'exprience populaire. Le gnie mme parat souvent digne de quelque ddain ct de ces tres-l qui sont nafs, forts, gnreux et fconds. Leur race existe encore sur cette terre chrtienne et paenne, romaine et gauloise, mais quand les potes en parlent, le sicle, n malin, les traite de rveurs. N'est-il pas convenu que le paysan, partout et toujours, est un tre laid, grossier, incapable d'un trait d'lvation, d'un mouvement de gnrosit? La mre de Pastorel tait une de ces belles cratures de vieille roche populaire. Zanette lui plut. Elle lui parla tout de suite, beaucoup, de son Jean. --Quand il tait petit, il faisait a et a. Jamais un mensonge. Je lui disais: Quand tu as mal fait, viens me le conter de toi-mme et tu seras alors pardonn. Je ne veux pas de mensonge. Et, figurez-vous, des fois, quand je rentrais la maison, il venait me dire: Mre, j'ai mis la main dans le pot de confiture; mre, j'ai vol du miel ou du sucre! Et comme je le pardonnais, mais sans vouloir l'embrasser, il pleurait eu criant: Corrige-moi! corrige-moi! Je veux tre puni, pour qu'aprs tu m'embrasses! Voil comment il tait, mon Jean.... Il me disait aussi: Quand je serai grand, je gagnerai du bel argent; il sera tout pour toi, mre, je viendrai le verser sur tes genoux, dans ton tablier! Et comme il l'a promis, il le fait. Oh! oui, c'est un brave enfant, ce sera un brave homme. Aimez-le comme j'ai aim son pre, petite. Je n'ai jamais souri sous le regard d'un autre homme. Nous comptions l'un sur l'autre. Il faut a; c'est le bonheur. Soyez heureux. La vieille vous bnira. Au bout de deux ou trois mois, il leur sembla, Zanette et Jean, qu'ils s'taient toujours connus, toujours. Jean tait venu souvent faire chez matre Augias un peu de veille. Il parlait de ses chasses avec lui, des perdreaux qu'on force cheval, dans le dsert, qu'on tue coups de bton lanc, la manire arabe; il parlait des bcassines, des hrons, des flamants qui nichent en Camargue, de toutes les btes des marais, des castors du Rhne; et surtout et sans cesse ils parlaient mtier et ils se contaient des courses de chevaux aux plaines de Meyran, et puis des ferrades, des jeux de cirque. Une fois en train l-dessus, ils ne s'arrtaient ni l'un ni l'autre, et dans tout ce que disait le gardian, Zanette le sentait courageux, aussi bon que brave; elle se sentait en de bonnes mains; il saurait la dfendre, elle, et, plus tard, dfendre leurs enfants; et quand il la serrait dans ses bras, le soir, en lui disant adieu, elle appuyait un instant sa joue contre sa poitrine. L'homme la dpassait de la tte, et elle se sentait heureuse d'tre l, si petite, blottie une seconde, comme l'oiseau au nid et l'enfant sur la mre. Et la vie devant elle s'annonait simple, tendue, droite, comme le dsert mme de Camargue qui lui tait familier et qui ne serait jamais pour elle ni froid ni dsol, puisque le vent qui passe, le soleil qui brille, l'eau qui chante et l'eau qui gronde, tout, jusqu'aux aigues libres et aux taureaux sauvages, tout lui parlait de l'amour, de leur amour, de l'amour... qui est ternel. * * * * * Peut-tre oubliait-elle trop Rosseline que Pastorel n'oubliait pas autant qu'on pouvait le croire. La mre du gardian ne s'y trompait pas, mais elle n'en laissait rien voir. Elle voulait hter le mariage, arriver le plus tt possible ce qui lui semblait le port de salut. XXIII L'AMOUR SOUFFLE OU IL VEUT. La mre de Jean avait raison de s'inquiter. Toute cette apparence d'amour, de bonheur, de calme, n'tait qu'une apparence, travaille en dessous par un lment de trouble, de corruption, de mort. L'amour de Jean pour Zanette tait bien vrai, mais n'tait pas tabli sur la terre ferme. On aurait pu le comparer la _trantare_. La trantare, c'est, la surface de certains marais de Camargue, une vgtation saine, abondante, bien verte, bien relle, charmante aux yeux, attirante. Les tiges des plantes d'eau se mlent entre elles fortement, se nouent, se trament, forment enfin sur l'eau mouvante une surface solide aux regards, qui a l'aspect d'un terrain fleuri. Si vous vous y hasardez, elle vous porte, mais elle ondule, prte flchir, et il peut arriver qu'elle crve sous vos pieds, et, alors, adieu, mon pauvre homme! L'homme est englouti. Il y a l-dessous l'eau trouble, obscure, un abme.... Jean regrettait obscurment Rosseline. D'abord, il avait ressenti, la quitter, la braver, le jour des ftes aux plaines de Meyran, une joie de fiert: il tait fort, et le faisait bien voir;--une joie de vanit: il choisissait, pour la remplacer, celle qu'il voulait, la plus jeune, la plus mignonne, la plus jolie; une joie de dlivrance: il n'tait plus l'esclave de la coquette, soumis ses caprices, courant cheval par tous les temps, toujours maltrait, toujours jaloux.... Quel repos! Et, sincrement, il s'tait tourn vers Zanette, pour faire plaisir sa mre autant que pour punir Rosseline, et aussi par got personnel. Mais ce got qu'il avait pour la fillette, il l'aurait eu pour toute autre fille aussi jeune et aussi gentille. Ce qui avait surtout servi le tromper sur ses propres sentiments, c'est la sensation que lui avait donne la matine du bain. Facilement, dans cette motion matinale de lumire, de jeunesse, de lutte, devant la grce et la pudeur surprises, Jean, envahi par un charme en parfait contraste avec la beaut de son infidle, s'tait cru amoureux. La gentillesse de Zanette, les amabilits du pre Augias, les instances de la vieille mre surtout, lui avaient fait croire qu'il dsirait passionnment une chose qui lui semblait dsirable en effet et qui sans doute aurait pu le fixer, s'il n'avait pas eu dans sa mmoire le souvenir de joies passionnes, prcises, de sensations dtermines qu'il regrettait tous les jours. Il aimait en Zanette l'enfant, avec un dsir viril et tendre de la protger. Une fois, il la vit pleurer pour un chagrin pas bien gros. Il ne put supporter la vue de ce petit visage crisp et tout ruisselant de larmes. Le rude gardian se sentit le coeur faible et dfaillant. Il aurait voulu prendre la peine de la petite. Il l'aimait donc bien! Il aimait encore en Zanette toutes les filles aussi jolies et aussi jeunes que Zanette, il aimait en elle l'esprance d'un foyer o se reposer dans le contentement de lui-mme, aprs les dures fatigues de son mtier; bref, il aimait en Zanette des ides, mais il aimait, en Rosseline, Rosseline elle-mme et les fivres de l'amour pervers telles qu'elle les lui avait donnes et non pas autres. Rosseline tait une ralit d'amour, connue, et regrette. Oui, le bouvier dompteur de chevaux les regrettait, ces fivres ardentes, tandis que le bon fils et le brave homme qu'il tait, s'efforait en vain de les oublier. Ainsi, moiti de sa propre volont, moiti contraint par les circonstances, il en tait venu s'engager de telle sorte qu'il n'y avait plus reculer. Il allait donc au mariage dlibrment, mais sans beaucoup d'entrain. Hlas! de bonne foi il s'tait cru guri de sa passion pour Rosseline; il s'tait cru guri, surtout, tant qu'il n'avait pas eu la permission d'embrasser Zanette chaque fois qu'il la retrouvait. Ce baiser sur la joue qu'il avait vraiment dsir avant de le prendre, et qui, la toute premire fois, le jour du plat de lentilles, l'avait charm, il n'y trouvait pas maintenant la saveur, la vraie saveur d'amour. Une enfant! une vritable enfant! rptait-il son tour aprs Martgas, mais avec des penses bien diffrentes. Il l'enlevait dans ses bras et la baisait au front comme une petite soeur.... Serait-ce jamais l une femme? une femme pour lui? pour l'amant de Rosseline, de Rosseline, la crature aux beaux bras solides, aux lvres bien mres.... Et les souvenirs lui vinrent en foule. Ce qu'il se rappelait bien, c'est que la seule approche, la seule vue de cette belle crature le bouleversait. Ce quelque chose qui sortait d'elle, de son regard, des plis de sa robe, faisait de lui ce qu'elle voulait. Et c'tait irritant la fois et dlicieux. Sans doute il l'aimait bien, Zanette, mais c'tait tout, tandis que de mystrieuses affinits, profondes, l'attachaient l'autre.... Et puis, le temps, qui gurit tout la longue, exaspre au contraire les passions, dans le commencement des ruptures. Zanette lui faisait faire un rve d'amour trop chaste, trop timide, trop irrel. Au bout de quelques semaines, une fougue le prit, un plus violent regret des tourments passs, des injures suivies de caresses que lui prodiguait nagure sa matresse. L'honnte garon se trouva malheureux, et sa mre le voyait bien. --Sais-tu? dit-elle un jour Zanette, j'aime mon fils, mais peut-tre plus encore j'aime l'honntet... coute, je suis venue te voir pour te dire des choses. Zanette leva sur la vieille femme un regard interrogateur. La vieille, que l'ge pliait un peu, s'tait en parlant redresse. Son menton large, carr, jetait une ombre dure sur son cou maigre et puissant. Les saillies que faisaient les plis de ses rides semblaient, sous sa peau de parchemin, des cordes tendues. Et brle-pourpoint la vieille dit la fillette: --Tu n'es plus une enfant, puisque tu te maries. Tu n'as plus ta mre, je dois la remplacer. L'honntet avant tout. C'est le trsor des pauvres.... Il y a des choses qu'il faut que tu saches, afin que tu puisses te dfendre. Tu les apprendrais par d'autres, par des mchants.... J'aime mieux te les dire. Sais-tu que mon fils avait, il n'y a pas longtemps, une matresse? --Oui! dit Zanette qui rougit et plit tour tour, oui, je le savais. --Par lui? --Non. --Et comment? Zanette alors conta la mre de Jean sa rencontre avec Rosseline, la cocarde vole et jete au ruisseau, l'intervention de Martgas, comment elle avait t poursuivie, tout enfin.... --J'ai bien fait de venir, dit la vieille. Il est ncessaire qu'il soit au courant de tout cela: je lui conterai tout.... Et je verrai bien ce qu'il me dira.... Il ne faut pas qu'on nous le reprenne! Sois tranquille, on ne nous le reprendra pas. Je causerai avec lui et s'il faut, j'irai la voir, elle. Oh! elle ne me fait pas peur! Quand la mre de Jean raconta son fils l'histoire de la cocarde, et Rosseline attaquant Zanette, il ne manifesta pas contre Rosseline la fureur d'indignation qu'attendait la mre; il dit seulement d'un ton singulier: Ah? elle m'aime encore! --Jure-moi que tu ne la reverras pas. Il plit, il hsita rpondre. Puis: --Laissez-moi tranquille, mre. De quoi avez-vous peur, donc? --De rien, mais jure! Peux-tu refuser a ta pauvre vieille?... Jure, sur l'image des Saintes, que tu ne la reverras en aucun cas, pas mme pour lui parler innocemment! Et secouant la tte, elle ajouta: --Je n'ai pas longtemps vivre.... Si tu me fais ce chagrin de me refuser, tu le regretteras, moi une fois morte. Qu'est-ce que je te demande? de t'engager suivre ton devoir.... Il faudra bien que tu la fasses, cette mme promesse, devant le cur!... Songe, si tu n'tais pas ce que tu dois, au malheur qui en sortirait! Elle en mourrait peut-tre, ta pauvre petite fiance! Tu la tuerais! --C'est bon! dit-il, vous avez raison. La pauvre innocente! Je ne voudrais pour rien au monde lui faire peine ni souffrance.... Je jure de faire ce que vous voulez, acheva-t-il, prenant en homme sa rsolution. La vieille respira profondment, comme soulage. Elle croyait en son fils. Il est tant brave! rptait-elle souvent. XXIV PARJURE. Quand la vieille Pastorel avait cont son fils l'intervention de Martgas dans la querelle de Zanette avec Rosseline, puis l'effronterie de Martgas poursuivant Zanette, Jean avait montr quelque irritation contre le mauvais gueux, le gardian de malheur, l'ivrogne, et il s'tait rpandu en injures, disant: Qu'il ne se trouve pas sur mon chemin! mais, quelque temps aprs, lorsque sa mre, croyant bien faire, lui annona que le bruit public accusait la cabaretire d'tre la matresse de Martgas, alors, il s'emporta bien autrement contre ce bandit, ce voleur, ce coquin, qui poursuivait dans la campagne les honntes filles, et les compromettait; il s'cria: J'irai le trouver! j'irai lui demander explication. J'irai! D'ailleurs, a n'est pas vrai, ce qu'on vous a dit de Rosseline et de lui; c'est impossible! Ce serait, si elle avait fait cela, la dernire des dernires! La vieille femme pensa: Il a encore quelque chose pour elle.... Aprs tout, c'est bien naturel. Et elle ne dit plus rien, sinon qu'elle lui dfendait aussi de rechercher Martgas. Quant Jean, depuis ce temps-l, il ne parlait plus que de venger Zanette des insolences du gardian.... La vrit, c'est qu'il crevait de rage jalouse, l'ide que Rosseline pouvait tre celui-l.... Un autre, passe, un surtout qu'il ne connatrait pas. Mais celui-l, ce bandit, non! il n'en pouvait supporter l'ide! il en voulait avoir le coeur net.... Et, un beau matin, il se mit en route avec l'intention d'aller chercher, Arles mme, des renseignements prcis. Il est vrai qu'il avait, prtendait-il, une affaire la ville. Le quatorze juillet approchait, et un entrepreneur projetait de donner aux Arnes d'Arles des courses monstres, comme disaient les affiches, courses espagnoles avec mise mort des taureaux, prcdes de courses provenales avec les meilleurs taureaux de Camargue, etc. Les affiches couvraient dj les murs d'Arles, d'Avignon, d'Orange, de Nmes, de Montpellier, de Cette, d'Aix, de Marseille et de Toulon. On en voyait dans toutes les gares de la rgion, et mme Nice et Monte-Carlo. En ralit, Pastorel n'avait rien faire Arles: il avait vu aux Saintes l'entrepreneur. Il tait convenu qu'avec neuf ou dix autres gardians il conduirait Arles, la veille des courses, une trentaine de taureaux. Il partit pour la ville o il n'avait rien faire, avec le secret dsir d'entrevoir Rosseline, de savoir ce qu'elle devenait, et peut-tre, malgr son serment, de lui parler. Son serment? lorsqu'il y songeait: --J'ai content la vieille, j'ai bien fait; c'est des enfantillages.... Si Martgas n'est pas encore avec Rosseline, c'est lui rendre un dernier service, la malheureuse, de la mettre en garde contre ce marrias. Et il essayait de se persuader qu'il accomplissait un devoir qui le dliait de ses promesses sa mre, et mme de son serment. Et de Zanette, que pensait-il? --Elle n'en saura rien! que perd-elle cela? Elle n'est pas encore ma femme.... On sait bien que tous les jeunes hommes, la veille de se marier, ont des adieux faire. Il se croyait ou du moins faisait semblant de se croire dans son droit. En traversant le pont de Trinquetaille, le coeur lui battait. La petite rue o tait le caf des Arnes s'ouvrait presque en face du pont. Il eut toutes les peines du monde ne pas courir l'entre de cette rue, pour voir au moins l'endroit. Il alla mettre son cheval la remise habituelle, courut fivreusement la ville en attendant l'heure laquelle il supposait que le cabaret serait vide ou peu prs. Il dcida que trois heures et demie serait l'heure favorable. A trois heures un quart, il poussait la porte vitre aux rideaux rouges. Rosseline tait seule, tout prs de cette porte, assise, une chaise devant elle, sur laquelle tranait un interminable ouvrage de couture,--un livre la main, les _Mystres de Paris_. Il s'arrta, saisi. Elle laissa tomber son livre. En se voyant, tous deux, subitement, venaient d'oublier tout. Une volupt singulire les prit, qui tait le souvenir de leur pass. Sur le moment, ni l'un ni l'autre ne se rappela rien de leurs querelles, de leurs rancunes, rien. Ils se souvenaient seulement que le temps de la sparation avait t long, trs long. Et ce qui les dominait, c'tait une brusque joie de renouveau, comme le sourd tressaillement de la terre, au premier beau jour, aprs quelque horrible hiver.... Cette impression fut si forte chez elle qu'elle ne sut que dire, et baissa presque la tte, embarrasse, la lvre un peu tremblante. Toute sa physionomie, son attitude, prirent le charme que donne aux vierges le premier aveu de l'ami.... Sa beaut ferme, dlibre, fut transforme, sembla timide, durant une seconde.... Et lui, comme s'il osait pour la premire fois, s'avana lentement. Il semblait craindre d'tre repouss. Elle ne dit rien.... Il prit, d'un mouvement lent, prt la retraite, la jolie tte entre ses deux mains, et, s'inclinant, chercha les lvres.... Ils ne pensaient rien, pas mme eux. Le got de la vie, la source, est aussi dlicieux que l'avant-got du nant. --C'est toi? dit-elle enfin, que me veux-tu? Tu me reviens donc? Comment est-il possible que tu m'aies quitte! Je le savais bien, moi, que ce ne pouvait tre pour toujours. Nous sommes si bien faits l'un pour l'autre! Quelqu'un ouvrit la porte banale, un client. --Un verre de vin, la belle. Le client but et sortit. Pastorel avait eu le temps de se ressaisir. Alors, il s'expliqua, et put dire ce qu'il avait depuis longtemps prpar: Il avait voulu lui annoncer lui-mme son mariage, il ne voulait pas qu'elle le st par d'autres. Voil pourquoi il tait venu. Malgr ses griefs, il l'aimait encore assez pour la traiter en brave fille qui ne voulait pas le rendre malheureux. Il tait donc sr qu'elle resterait tranquille, qu'elle ne ferait pas de bruit. S'il disait cela, c'est qu'il avait appris comment elle avait interpell et injuri dans la rue la pauvre petite qui allait devenir sa femme. Du reste, il avait vu l surtout une marque d'amour de la part de son ancienne matresse! Il comprenait; mais il comptait bien que cela ne recommencerait pas,--jamais. Enfin, il l'engageait vivre pour le mieux, ne pas se fermer toujours un avenir d'honnte femme. Belle comme elle tait, elle pouvait choisir parmi de braves garons, et surtout viter de se compromettre davantage avec un mauvais diable qu'on lui avait nomm... ce Martgas.... On le disait son amant?... il n'en croyait rien! et pourtant, il la savait si coquette, si facile entraner, si peu sre d'elle-mme?... --N'est-ce pas que tu n'es pas tombe celui-l! un homme sur qui courent tant de mauvais bruits? Rponds! mais rponds-moi donc!... tu ne comprends donc pas?... Eh bien, oui... je suis jaloux! Il la couvait d'un oeil ardent. Elle, toutes ses mauvaises penses l'avaient reprise. Elle coutait, tte basse, l'air farouche, les lvres pinces, le sourcil fronc, l'oeil en feu,--plus belle encore de sa colre qu'avec son air tranquille, virginal, de tout l'heure,--belle d'une autre beaut, celle qu'il revoyait toujours, quand il pensait elle, l-bas, dans la solitude du dsert, mme, surtout peut-tre, quand il embrassait l'enfant, la pauvre Zanette. --As-tu tout dit? fit-elle. --Oui! --Eh bien, si tu es venu pour a, tu aurais mieux fait de rester auprs d'elle. Tu parles comme un cur! Il n'y a pas dire tant de paroles. Quand on aime vraiment, on aime jusqu'au crime.... Ah! tu as un beau sang-froid!... Moi je la dteste, cette fille, entends-tu, et je suis capable de tout, oui, de tout contre elle parce que je t'aime!... Si je ne la dtestais pas, c'est que je ne t'aimerais pas. Et je t'aime, oui!... c'est vrai pourtant que je t'aime! Je m'en aperois surtout depuis que tu m'as quitte.... Aux plaines de Meyran, le jour de la fte,--quand tu m'as insulte,--quand tu m'as dit: De toi, je m'en moque! j'ai senti combien je t'aimais. Devant le monde, je n'ai rien dit, j'ai aval a! je ne pouvais, je ne voulais rien dire, par fiert, mais, depuis, je pense toi, rien qu' toi, jamais ma pense ne t'a t si fidle. Les hommes? ce Martgas? Tu es fou! Allons donc! Tous, tant qu'ils sont, est-ce qu'ils comptent! Et puis, il m'a maltraite, ton Martgas, il m'a menace... j'ai vu le moment o il m'aurait battue!... Et pourquoi? Pour dfendre cette Zanette, qu'il aime! Ta future! entends-tu? il l'aime! Il ne m'aime pas, lui;--je ne lui en veux mme pas, lui, car c'est cause de toi que j'ai t injurie et menace par lui, puisque c'est cause de toi seul que j'ai parl cette fille. Oui, c'est cause de toi, que j'ai souffert a!... Oh! Jean! comme tu as t mchant! Et maintenant, voil tout ce que tu viens me dire! d'tre tranquille, de te laisser marier tranquille! Ah bien! n'y compte pas! Elle mlait le mensonge la vrit. Et elle pleurait, sincre, oubliant mme ses propres torts, dans le dsir pressant de le ressaisir. --Ne pleure pas! dit-il, ne pleure pas. Je t'ai toujours aime, je t'aime. Sa douleur ne le touchait pas; il n'y croyait pas, mais ses larmes la lui rendaient dsirable en la lui montrant nouvelle, si mue! plus vivante! Avec ses lvres, il essuyait les yeux rougis, buvait les larmes sur la bouche, se sentait ivre de l'ancienne ivresse, qui recommenait. L'amour qui le reprenait, cette heure, c'tait le mauvais amour, l'amour purement physique, l'amour goste, le plus puissant parce qu'il est selon la nature aveugle, instinctive. L'autre est presque toujours vaincu parce que, contenant le don de soi, le sacrifice, le dvouement, il est d'ordre surnaturel, divin,--ou, si l'on veut, idal. L'amour pur, unique, ternel, c'est le dsir, le songe cr par les coeurs, par les cerveaux humains. On s'y efforce, trahi par soi-mme. On s'y lve, et l'on tombe. Et du bouvier ou du roi, on ne sait qui en approche davantage, le bouvier peut-tre, le coeur simple, celui qui suit le mieux le naf conseil des vieilles bonnes mres,--ces modles rels d'aprs lesquels se rglent tous les rves d'affection vritable. Le gardian ne se connaissait plus. --Ne pleure pas, je t'aime! Les larmes lui allaient si bien qu'il tait ravi de la voir pleurer! Loin d'prouver pour elle de la compassion, volontiers il l'aurait fait souffrir pour jouir de la beaut particulire que lui donnait ce genre d'motion. Chacun d'eux n'aimait que soi. Rosseline cria: --Alors, laisse-la! ne l'pouse pas! je ne veux pas, entends-tu, je ne veux pas! Il eut peur de lui, vit sa lchet, eut honte; il crut entendre sa mre lui dire: Tu as jur! il crut la voir lever au ciel ses mains amaigries, en lui rptant: Moi morte, Jean, tu te repentiras!... Que t'a fait cette enfant, pour la tromper lchement? --Ne l'pouse pas! rptait Rosseline. --Pas a! dit-il lentement. a, non, je ne peux pas! mais tout le reste, oui, si tu veux, tout!... tout, entends-tu? Maintenant et aprs mon mariage, tout ce que tu voudras... tout! Il se penchait sur elle, ardent. Elle le repoussa d'un bras dtendu, furieux: --Compte l-dessus, menteur! La voil, ton honntet! Et a parle des autres! a mprise Martgas! a me mprise, moi! Ah! je ne suis qu'une fille,--mais je n'en veux pas, de toi, ce prix!... Sors d'ici, menteur! sors d'ici! --Rosseline! Il restait l, l'air bte, les bras ballants, comme enchan d'une invisible chane incassable. --Alors, promets que tu ne l'pouseras pas? --Pas a! non pas a! a, je ne peux pas.... Il en arriverait trop de malheurs la fois! je ne peux pas. --Alors, prends garde toi! --Que feras-tu donc? --Je n'en sais rien. Va-t'en. Je t'aime, et je te veux, et je te chasse. Tu rflchiras, tu obiras ou sinon.... --Sinon? --Prends garde! je ne rponds plus de moi.... Promets-tu? --Non! Rosseline tait hors d'elle. Orgueil humili, passion dupe, jalousie bestiale, impatience devant les obstacles, tout se fondait en une grande haine qui lui venait pour celui qui tait l! Elle l'aimait condition seulement qu'il servt ses instincts, qu'il lui ft asservi, obissant, assimil.... Et de tout cela, elle ne se doutait pas; elle subissait passivement ses instincts. Elle tait, ce moment-l, hideuse. Son visage dmont n'tait plus qu'une face convulsive, aux plis tourments, bouche tordue, l'oeil dmesurment ouvert, lanant la colre.... Il fit mine de la saisir. Elle prit ses ciseaux, serrs plein poing: --Va-t'en! je te tuerais! Elle se vengeait des violences de Martgas. Et puis elle se plaisait le provoquer, lui, Jean. Pourquoi ne la frappait-il pas? Avait-il donc du sang de poulet! Un lche! Il la faisait battre par d'autres! --Va-t'en! va-t'en! cria-t-elle. Il eut peur du scandale, se tourna vers la porte. Sur les rideaux rouges se dessinaient les vagues ombres mouvantes des passants. A la veille de son mariage, il fallait viter le bruit. Il prit un ton de prire: --Rosseline.... --Tu connais mes conditions. Si tu ne romps pas ton mariage.... --Eh bien? dit-il, se redressant la fin dans sa force d'homme ressaisie. --Eh bien... nous verrons! Elle hocha la tte d'un air de dfi. --Ah! tu menaces tout de bon? hurla-t-il. Il leva les mains. Elle fut contente. --Frappe! mais frappe donc! dit-elle. Les mains de Jean ne s'abattirent point sur elle. Il les laissa retomber, et reprit froidement: --Tu menaces? tant mieux. Cela me dcide faire mon devoir. J'avais promis ma mre de ne plus te parler: j'ai manqu ma promesse aujourd'hui, mais ce n'est rien puisque je sors d'ici plus dcid que jamais ne plus mme te regarder!... jamais!... jamais!... jamais! Il sortit. Une heure aprs, Martgas entrait. --Tu ne sais pas? lui dit-elle, j'ai chang d'ide. Arrange-toi seulement pour me venger de Pastorel... bats-toi avec lui, empche-le, par les moyens que tu voudras, de faire le fier dimanche aux grandes ftes des Arnes, de lui offrir, elle, des cocardes et des honneurs,--et, alors... ce que je t'avais promis si tu lui prenais Zanette... je te le donnerai, tu entends? --Je ne demande pas mieux, dit le bouvier tranquillement. En attendant, donne-moi boire. C'tait l'heure de l'absinthe. Des clients entraient.... XXV L'ABRIVADE. L'abrivade, c'est, l'arrive des taureaux en Arles,--lorsque, la veille d'une course aux Arnes on les y amne en libert sous la surveillance des gardians cheval,--c'est le jeu populaire qui consiste les attendre, les provoquer, en faire chapper un ou plusieurs travers la ville. Alors les boutiques se ferment. Surpris au coin des rues paisibles, tous ceux qui ne sont point d'humeur affronter le fauve vad, s'abritent comme ils peuvent, o ils peuvent. C'est grande joie pour les jeunes amateurs, depuis les gamins de dix ans jusqu'aux jeunes hommes de vingt-cinq. Une vraie folie saisit la population, les uns fuyant la bte irrite, les autres la poursuivant pour l'exciter encore. Malheur aux vitres des boutiques! Les taureaux, tte basse, rendront visite aux joailliers, chargeront les ttes de cire des vitrines du barbier, feront des milliers de castagnettes avec les plats et les assiettes du marchand de faence.... Les tables des cafs danseront des sarabandes. Il arrive parfois que les dgts sont considrables. Et tout le monde en Arles n'aime pas l'abrivade. Ce n'est pas tout. Le taureau, ahuri, au milieu des frappements des portes qu'on ferme, sous les projectiles de toutes sortes dont on l'assaille, tournant chaque minute sur lui-mme pour faire face quelque nouvel ennemi,--le pied martyris par le pavage en galets pointus, lui, habitu aux terrains marcageux,--bientt perd la tte, se lasse, s'attriste.... Un moment vient o, s'il tait dans le cirque, il serait hu par la foule, et o le dondare, le boeuf sonnaille, viendrait le chercher pour le ramener aux tables, au repos.... Ici, dans la rue, il demeure inexorablement livr sans dfense aux excits, aux maladroits qui essaient leur agilit, la taquinerie fuyarde des moins courageux. Quand il bute et tombe, il est perdu. On le saisira par la queue, on s'attelera cette masse lourde, pantelante et misrable.... Elle est trane dans le ruisseau, bafoue, frappe coups de pierre, coups de canne. Le jeu, cruel et malsain mais d'apparence noble, qui met face face un homme courageux et une bte arme de tous ses moyens naturels,--dgnre ici en vilenie.... M. le maire avait donc eu bien raison d'annoncer des peines svres pour les forcens de l'abrivade. Un des moyens sur lesquels il comptait pour les arrter, avait t d'exiger, de l'entrepreneur des courses, une forte amende s'il n'amenait pas sans encombre les taureaux jusqu'au toril. Et l'entrepreneur de son ct avait annonc aux gardians-conducteurs qu'il surveillerait l'arrive lui-mme et que le gardian coupable de ngligence serait mis l'amende--ou ne serait pas pay. Ces mesures n'avaient pas dcourag les amateurs, au contraire. Ils mirent, moyennant finance, un des gardians-conducteurs dans leurs intrts. Martgas devint leur complice. Il semble qu'un meilleur moyen, souvent employ, d'empcher l'abrivade, et t de faire arriver les taureaux en pleine nuit, mais cette fois il y avait cela un obstacle insurmontable. Le toril qui leur tait destin ne pouvait les recevoir, tant habit par d'autres btes qui avaient servi aux jeux prcdents et qui, pour des motifs quelconques, ne pouvaient tre dloges que la veille des courses. Or, il fallait que les nouveaux venus eussent le temps de se reposer. Il y eut donc arrive de taureaux en Arles, le soir, vers cinq heures. Une grande foule, o se voyaient surtout des jeunes gens, des enfants, mme quelques jeunes filles, se porta au bas de la lice, l'endroit o elle aboutit au Rhne. La lice, large boulevard plant de grands arbres, longe un des cts de la ville. Beaucoup des troites rues d'Arles tombent perpendiculairement sur ce boulevard. L'entre de toutes ces rues tait barricade au moyen de charrettes renverses. Le pont de Trinquetaille, par o arrivent les taureaux, une fois travers, la manade suit un instant le Rhne, puis tourne gauche, pour remonter la lice.... Arrivs l, en face d'une foule parpille mais nombreuse avec qui ils devaient lutter pour garder leurs taureaux en ligne, les gardians, cheval, pique au poing, comme des officiers sur les flancs d'un escadron, lancrent la manade au galop. ...La foule, disperse dj, s'parpille encore. Chacun court derrire un arbre. Un arbrisseau nouvellement plant suffit faire un abri. Abri inquitant derrire lequel s'effacent parfois des enfants, des femmes, aux cts desquels passe, en ronflant, le torrent trpidant des btes. Les cornes effleurent les vestes, les robes, et encore les chapeaux que les plus hardis leur prsentent bout de bras. Et sur les cts du troupeau, les amateurs dtermins s'acharnent attirer contre eux, en agitant quelque lambeau d'toffe rouge, le taureau qu'ils veulent entraner travers la ville, car le charriot qui, tout l'heure, barrait l'ouverture de la rue voisine, a t repouss bien loin. La ville est ouverte!... --Li bioo! li bioo!... Un hurlement suit la galopade noire. --Les taureaux! les taureaux! Zou! celui-l! Zou! celui-ci! Li bioo! li bioo! Zou! zou! Martgas tait en tte, Pastorel en queue du troupeau. --Zou! zou! celui-ci! Et sous la pique mme de Martgas qui laissa faire, on dtourna un taureau.... La manade pitinante et ronflante tait dj loin, soulevant partout sur son passage les mmes cris, les mmes terreurs, les mmes joies, les mmes tentatives de la part des amateurs de courses dans la rue;--et derrire elle, sur la lice, le troupeau laissait un taureau et deux gardians. Martgas n'avait pas vu Pastorel qui venait derrire lui. Pastorel ne montait pas Sultan, mais un cheval dress courir les taureaux. Le taureau tait tout prs de l'ouverture de la rue. On l'excitait pour l'y faire entrer. Dj la rue, jusqu'au fond, s'pouvantait; les boutiques se fermaient, les femmes criaient, aux portes, aux fentres.... L'alarme tait donne. --Martgas! dit un des amateurs, pousse-le un peu de ta lance, qu'il entre dans la ville! --Je l'empche de rejoindre les autres, c'est bien assez, dit Martgas, je n'ai pas promis autre chose. Dbrouillez-vous maintenant. Pastorel l'avait entendu. Il alla se placer l'entre de la rue, la lance haute. --Allons, Martgas, ramenons-le o il faut, dit-il d'un ton gouailleur. Attention, vous autres! Il chargea le taureau qui, piqu au front, recula, puis bondissant au milieu de la lice, prit le galop vers le Rhne.... --Il prfre la Camargue aux Arnes, dit quelqu'un. --Zou, lui, donc, Martgas! cria Pastorel. Martgas, camp sur sa selle, muet avec un air moqueur, bien entendu ne bougea pas. Pastorel poussa son cheval qui rejoignit le taureau et qui, toujours courant, allongeant cou et tte, le mordit brusquement la croupe, puis, aussitt, fit un norme bond de ct... chappant ainsi au taureau qui avait fait volte-face. C'est ce qu'avait voulu Pastorel. Il courut alors derrire lui, l'excitant fuir dans la direction des Arnes. Quand il passa prs de Martgas qui, entour de curieux, bavardait avec eux: --Aux Arnes, donc, grand lche! fais ton devoir! lui cria-t-il. Et, en passant, il piqua la croupe du cheval de Martgas qui partit fond de train malgr les efforts de son cavalier. Martgas put entendre derrire lui les rires et les moqueries de tout le monde. --Tu me la paieras, celle-l! hurlait-il, en suivant malgr lui Pastorel et le taureau. --Pourquoi pas tout de suite? dit Pastorel, sans ralentir sa course. Martgas, sa lance en arrt, essaya d'en piquer Pastorel au flanc. Heureusement ils couraient dans le mme sens. Pastorel sentit le fer du trident heurter seulement le dossier de sa selle. Il fit faire un cart sa monture et, fondant sur le cheval de Martgas, il le piqua de nouveau la croupe, si rudement, que l'animal effar, en trois bonds dsordonns, jeta son cavalier dans la poussire, au milieu des rires, des quolibets des assistants. Et Martgas entendit ce cri de Pastorel: --Et de deux, mon homme! Il comprit. C'tait une allusion la chute qu'il avait faite en poursuivant Zanette. Elle lui avait donc tout racont!... La rage de Martgas fut terrible. --Je le tuerai, hurlait-il. Je le tuerai! --Vous ferez mieux d'aller vous brosser, lui dit l'improviste le brigadier, qui l'aida se relever. C'est vous qui avez tort; j'ai tout vu, de loin. Pastorel avait rejoint son taureau qu'il conduisit aux Arnes antiques. XXVI AUX ARNES. Les deux monuments principaux qui, au seul nom de la ville d'Arles, apparaissent les premiers dans le souvenir, sont l'glise Saint-Trophime et les Arnes. Deux poques, moyen ge et antiquit, sont l reprsentes dans leur vie morale, essentielle, l'une par l'glise, l'autre par le cirque. Si le Parthnon exprime l'me de l'Attique, il n'est pas vrai de dire qu'un temple de Jupiter ou de Diane exprime l'me de la Rome paenne. Le vrai temple romain, c'est le cirque, le lieu de la lutte, le monument de la Force. L'glise est ddie la charit, l'amour; le cirque la frocit. L'glise s'lve en murs brods, fragiles, en colonnettes lances comme une aspiration des mes; elle monte prendre un peu de ciel dans la dentelle de ses clochers ajours; le cirque tale, crase, aplatit sa rampante ellipse aux gradins massifs, comme un voeu bestial de s'attacher, pour jamais accroupi, la terre conquise. Magnifiques pourtant, ces ruines d'un temps o la Force impitoyable s'entretenait sans cesse elle-mme de sa joie tuer, dominer, par la guerre et la mort, l'univers physique. Magnifiques, les arnes d'Arles, ellipse norme, formidable, couronne faite de portiques superposs, noircis par les sicles, et prs desquels les pauvres maisons arlsiennes, annuellement blanchies la chaux, semblent des joujous d'enfant. Ce jour-l, un peuple grouillait autour des arnes, un peuple les emplissait. Peut-tre n'y avait-on pas vu pareille affluence depuis la premire course de taureaux qui y fut donne, devant une foule de vingt mille spectateurs, en 1830, l'occasion de la prise d'Alger. Il faut songer que les gradins des arnes d'Arles offraient, avant d'tre des ruines, un dveloppement de plus de 12000 mtres; ils pouvaient alors recevoir jusqu' vingt-six mille spectateurs. En 1825, le maire d'Arles, M. de Chartrouse, ne mit pas moins de six ans faire dmolir les 212 maisons et la chapelle qui avaient t peu peu construites, l'intrieur des arnes, aux poques o les habitants s'y rfugiaient comme dans une forteresse. L'antique amphithtre, ciel ouvert, le plus vaste que les Romains aient construit dans les Gaules, tait donc ce jour-l plein jusqu'aux bords. Ou et dit une immense coupe ovale aux parois de laquelle s'agitaient sur place des myriades de fourmis grimpantes. Le fond tait peu prs libre; c'tait l'arne que traversaient des gamins, des jeunes hommes impatients de la lutte. De ce cratre gigantesque dans lequel les rayons du soleil tombaient en pluie de feu, et que coupait par moiti une grande ombre oblique, montait un bourdonnement de mer roulant des galets. Chacun parlait, criait, riait, et tous ces rires, tous ces cris, tous ces appels divers se fondaient en une rumeur unique, comme des milliers de fils disparates se trament en une toffe uniforme. et l un fil rompu hrisse la trame; un appel, un cri strident se dtachaient de la rumeur. C'tait encore comme un bourdonnement de cuve bouillonnante. Tous ceux des spectateurs qui avaient pu, s'taient assis du ct de l'ombre. Cette ombre, celle du monument lui-mme, en tombant du fate, de gradin en gradin, se brisait sur les bords, venait mordre une partie de l'arne, s'y dcoupait en bleutre sur la blancheur clatante de la poussire, et croissait lentement, gagnant du terrain, attendue impatiemment par les spectateurs des plus bas gradins d'en face vers qui tout l'heure elle devait monter. Sur les gradins exposs au plein soleil, on voyait, dans la foule, des vides; et l'on apercevait les lourdes assises de pierre, uses et l, effrites, casses aux angles par les sicles. Et sur ces tagements d'normes blocs de pierre, le soleil clatant pleuvait, coulait, bondissait de marche en marche, ruisselait en tincelantes cascades.... De tous cts, si on avait pu distinguer quelques-unes des innombrables paroles qui composaient le puissant murmure du cirque, on et entendu: --Oh! oui! a tombe!--Il pleut du feu, h?--Quel monstre de soleil!--Un four vritable!--La pierre bout.--Mon chine est une gouttire.--De ce chaud, mon homme! C'tait comme un enfer joyeux. Et des ombrelles de toutes les couleurs, bleu, rose, vert, blanc, jaune, barioles, teintaient les visages de leurs ombres transparentes, papillotaient, lgres, sur le papillotage des couleurs claires des vtements. Des milliers et des milliers d'ventails, dans des milliers et des milliers de mains, allaient, venaient dans tous les sens, montrant alternativement l'envers et l'endroit, comme les feuilles tourmentes d'une fort de trembles; ils palpitaient, chatoyaient, murmuraient sans cesse, sans rpit, toujours. Ce perptuel bruissement de mouvements menus et innombrables donnait une sorte de vertige. L-haut, sur le couronnement ingal de la ruine immense, se dtachaient durement quelques silhouettes de curieux qui, forcs de subir le soleil, voulaient du moins avoir l'air et l'espace et qui, avec le spectacle de l'arne et de la foule grouillante au-dessous d'eux dans l'intolrable chaleur de la fosse profonde, voulaient avoir la vue des toits tincelants de toute la ville d'Arles, par-dessus lesquels ils apercevaient l-bas les plaines, les Alpilles, le Rhne, les cailloux de Crau et les marais de Camargue, fuyant dans une lumire poudreuse, qui vibrait partout, jusqu' l'horizon infini.... Rosseline avait trouv place du ct de l'ombre. Zanette aussi, avec son pre. Seulement les deux femmes avaient beau se chercher du regard dans la foule, elles ne pouvaient s'apercevoir, spares qu'elles taient par une tribune officielle, chafaudage de bois, dcor de tapis et d'oriflammes, lev au beau milieu des gradins de pierre. Cependant la foule commenait s'impatienter. Qu'attendait-on, pour lcher le premier taureau? Des spectateurs, fatigus du soleil, quittaient leur place, erraient sous les hautes votes, dans les couloirs circulaires, traverss d'un peu d'air, dans le labyrinthe ombreux des portiques, que recherchaient des couples discrets.... Des gens, debout sur les gradins, hurlaient, les mains en porte-voix, demandant: Les taureaux! les taureaux! Beaucoup descendaient dans l'arne, la traversaient, s'y arrtaient, contents d'tre sur le lieu des combats, se donnant l'illusion d'tre, eux aussi, de hardis lutteurs.... Un son de trompe les dispersa.... Les barrires s'ouvrirent. C'est Cabrol, le meilleur ami, le fidle complice de Martgas, qui en avait la surveillance.... Un taureau tait entr dans l'arne, ahuri, allant et l, au hasard, tonn de voir fuir devant lui tant de gens la fois, ne sachant qui courir, quittant l'un pour l'autre, chargeant sans conviction jusqu' ce que tous eussent franchi plus ou moins adroitement la haute clture de planches qui s'inscrit dans l'antique muraille de pierre.... Un amateur se prsenta. Le taureau courut lui mollement. L'amateur son tour courut sur le taureau qui se mit fuir. Un rire homrique, le rire inou de vingt mille personnes, monta de la vaste coupe des Arnes vers le ciel.... --Un autre! Zou! Un autre! Le dondare, le boeuf meneur des taureaux, arriva, sa sonnaille au cou. Le taureau le suivit avec un bond de gat, une joie si preste qu'elle fut rjouissante.... Ce taureau-l emportait du cirque, o il venait d'entrer pour la premire fois, l'impression d'un rve coup sr nouveau, et bizarre.... Spectacle surprenant pour lui, en effet, ces milliers d'hommes superposs, tags en cercle. Non, non, jamais il n'avait rv cela dans la plate Camargue, aux horizons droits, prolongs l'infini par la mer.... Un, deux, trois autres taureaux ne se montrrent ni plus vaillants ni moins tonns. La foule s'impatientait de plus en plus. Des boutiquiers ventrus se faisaient forts d'affronter, eux aussi, des btes pareilles. Quelques-uns allaient dans l'arne promener leur parasol et leur complet de coutil gris. On en voyait qui agaaient le taureau inoffensif avec leur ombrelle ouverte, dont ils se faisaient un bouclier comique, pendant que d'autres cherchaient saisir au vol la queue fouettante du pauvre animal. Tout de mme il se fchait un peu, faisait des trous dans la terre, avec son pied nerveux... mais, il continuait tourner la tte de-ci, de-l, regardant tout sans arriver prendre un parti. Des touristes parisiens disaient avec mpris: C'est a, leurs courses? --Attendez la course espagnole.... On mettra mort plusieurs taureaux. Et puis on ne sait pas... nous verrons alors peut-tre crever un homme, au moins un cheval en tous cas! --A la bonne heure! Un cinquime taureau entra tout coup d'une si furieuse allure qu'un grand murmure de satisfaction s'leva partout. On et dit qu'un souffle du dsert arrivait enfin jusqu'ici, parlait cette fois de colre et de libert.... Un promeneur, attard dans l'arne, fut effleur par les cornes au moment o il franchissait la barrire. On n'eut que le temps de saisir ses mains, crispes au fate de la palissade de bois, et de l'enlever.... --Ah! ah!--Enfin!--Un vrai, celui-l!...--A qui le tour? L'arne tait vide. L'ami de Martgas, Cabrol, charg d'ouvrir la barrire, avait lanc d'abord, par ordre, des btes molles, incertaines, afin d'obtenir un brusque contraste, lorsqu'il lcherait un taureau vaillant. Mme les jeux de douleur et de mort ne vont pas sans quelque artifice de mise en scne. Maintenant, la scne dbarrasse des mauvais plaisants appartenait tout entire un acteur qui n'avait pas accept de rle appris. Il connaissait le cirque, ce taureau-l; il y avait t piqu plus d'une fois par des banderilles enflammes; il savait quelle malice froide assemblait contre lui vingt mille ennemis qui, protge par des barrires infranchissables, s'apprtaient jouir de ses impatiences, de ses rages, de l'inutilit de ses armes.... Tout petit, au beau milieu du grand ovale de sable, la tte dans le soleil, le reste du corps dans la nappe d'ombre qui coupait l'arne, il regardait haut, circulairement, comme pour supputer le nombre de ces hommes assembls, parmi lesquels il n'avait pas un ami! et il se fouettait la croupe de sa queue sche, ouvrant et fermant ses naseaux pour chercher sans doute l'odeur d'une libre issue, une odeur de libert qu'apporterait le vent du Rhne ou la brise de mer.... Rien ne venait!... Il tait captif, le petit taureau noir, le fils des vastes dserts, seul au fond de ce puits immense, parois vivantes, d'o tombaient sur lui des hues, des cris, d'impatients dsirs de mort mme, car beaucoup appelaient de leurs voeux la course espagnole, la vraie course, celle o toujours quelqu'un saigne ou souffre, celle o le spectateur tue, par le consentement du coeur, et jouit en scurit des souffrances d'un tre moribond, homme ou bte... sous le noble prtexte d'admirer le courage d'autrui. Ce petit point noir perdu au milieu de l'immense arne blanche, le petit taureau sauvage, tout perdu au milieu de ce peuple de civiliss, attendait sa destine, firement, tte haute; il redressait ses cornes affiles, toutes prtes...--Combien de milliers sont-ils? Est-ce qu'ils vont, cette fois, descendre tous contre moi? Quel supplice nouveau inventeront-ils? Je les redoute, mais je les mprise; je saurai souffrir, mais qu'ils se gardent! Et il dfiait. Un homme se prsenta, marcha droit lui, se fit poursuivre, et tout coup se jetant de ct, au moment o le taureau passa prs de lui, il tendit le bras, porta sa main sur le front menaant.... L'animal avait au front une cocarde qu'il s'agissait de lui enlever. L'homme avait manqu son coup. Six ou sept fois il recommena sans succs. Alors une hue s'leva; on se moquait de l'homme. Excit, il recommena encore, trbucha, tomba, se releva et se mit fuir, suivi du taureau qui, enfin, parvint le frapper la cuisse.... L'homme tomba pour la seconde fois, et le taureau qui avait paru l'abandonner, retournait contre lui, quand un nouveau venu dans l'arne attira l'attention du fauve et sauva le bless. Le taureau fondit sur son nouvel adversaire. C'tait Pastorel. Gentiment, Pastorel avait dit Zanette: La premire cocarde, je la prendrai pour toi... pour remplacer l'autre... Mais il avait compt sans Martgas qui se mnageait, attendant ce moment prvu pour entrer en lice. Martgas sauta dans l'arne et, aussitt, regarda du ct de Rosseline. Dans ce grouillement de foule il ne parvint pas la voir, bien qu'il l'et place lui-mme.... Il ne la vit pas, mais il se savait regard. Pour lui, le prix de la lutte, c'tait Rosseline. Les deux hommes taient en bras de chemise, avec une taole bleue autour des reins. Martgas, en tirant de sa poche un foulard rouge, laissa tomber terre son couteau, un petit couteau catalan, qu'il n'eut pas le temps de ramasser. Son ide tait d'appeler l'attention du taureau au moment dcisif o Pastorel se croirait prs de saisir la cocarde. Juste ce moment-l, en effet, le taureau, sollicit par le rouge, tourna la tte vers Martgas, et Pastorel manqua son coup. Il vit alors Martgas et comprenant aussitt sa manoeuvre et ses intentions. Il courut lui, irrit. Les deux hommes, face face, visiblement se disputaient. Le taureau les chargea fond de train. Martgas tendit le bras vers la cocarde qu'il toucha et saisit mme, sans parvenir l'arracher.... Il la toucha au moment o le taureau baissait la tte, mais Pastorel avait vivement pos le pied sur cette tte, entre les cornes, et, lanc en l'air par la dtente de la puissante encolure, il retombait lgrement derrire l'animal. Une acclamation salua sa force et sa grce. Zanette tait ple et fire, toute contente, Rosseline ple et humilie, envieuse et jalouse. Depuis un moment la foule faisait un grand silence, attentive. Tous les ventails taient immobiles.... On entendait pourtant encore une sorte de bruissement continu, rgulier, tout le silence possible dans un lieu o respiraient vingt mille poitrines. Une partie de la foule se rendait bien compte qu'il y avait rivalit entre les deux hommes et qu'ils cherchaient se nuire l'un l'autre. Pour tout le monde l'intrt du spectacle tait puissant; il tait plus saisissant encore pour Rosseline et pour Zanette. Le pesant Martgas sentit qu'il ne pouvait avoir sa revanche qu'en prenant la cocarde; il ne devait pas chercher imiter la lgret de Pastorel.... Il courut au taureau. --Tu veux la cocarde? tu ne l'auras pas! dit-il haineusement Pastorel, je l'ai promise Rosseline, Rosseline, entends-tu! Le peuple assembl ne se doutait gure des paroles qu'changeaient les deux rivaux. --Bte brute! dit Pastorel, haussant les paules. Le taureau, pour la seconde fois, les chargeait... ils s'cartrent en mme temps chacun d'un ct. Tous deux avaient tendu le bras.... Les doigts de Pastorel touchrent la cocarde... mais au moment o ils allaient la saisir, ils furent repousss violemment par la main de Martgas. --Prends garde toi! dit Pastorel. Tu joues un vilain jeu, Martgas. Tu y laisseras quelque chose! --Tu veux la cocarde? Tu ne l'auras pas, rpliqua l'autre. Le taureau, distrait l-bas, au bout de l'arne, par des gens qui, l'abri de la barrire, le provoquaient de la voix et du geste, ne pouvait tarder revenir sur les deux rivaux. Martgas, ce moment, vit luire son couteau terre, juste ses pieds. Il se baissa vivement, l'ouvrit.... Il n'avait d'autre intention que de s'en servir pour couper la cordelette qui, attache d'une corne l'autre, un peu flottante, supportait, au milieu du front du taureau, la cocarde dsire.... Quand il avait touch la cocarde, tout l'heure, il avait tir sur la cordelette, trop solide pour rompre. Il esprait la trancher en glissant, par-dessous, la lame du couteau, tenu plein poing.... Plus d'un coureur en use ainsi. Beaucoup vont jusqu' se forger un crochet de forme telle qu'il prolonge pour ainsi dire leurs doigts recourbs. En se servant de cette griffe, ils ne risquent pas de se blesser comme avec le couteau, ni de se faire couper les doigts par la cordelette mme. Pastorel crut une menace. --Crois-tu donc me faire peur? cria-t-il indign. Il se prcipita sur Martgas, et avant que celui-ci se ft reconnu, il l'avait saisi au poignet par le bras qui tenait le couteau, l'avait attir violemment lui, et d'un coup d'paule, il l'envoya rouler au milieu de l'arne. La foule palpitait. Beaucoup taient debout, mais une curiosit haletante fixait chacun sa place. Certes, ce spectacle en valait un autre. Autant voir cette lutte qu'une course de taureaux. Zanette debout, ple, tait prs de dfaillir. Rosseline se jurait que Pastorel ne serait qu' elle,--ou sinon... malheur! --Eh bien, quoi? disait sa fille matre Augias, aie pas peur, il a bien fait! Regarde, il est sr de lui. A partir de ce moment, peu de gens comprirent ce qui se passa. Le taureau revenait la charge et courut d'abord Martgas, qui s'tait relev. Mais Pastorel tait bien dcid ne pas lui laisser l'honneur de prendre la cocarde. Dans son coeur, il voulait, ce moment, en finir avec Rosseline. Cette cocarde, elle serait Zanette. Il l'arracha en effet au front du taureau qui l'effleura de ses cornes... et peine la bte furieuse s'tait-elle loigne, qu'on vit Pastorel couch contre terre, les bras ouverts, la face dans le sable.... Ce qu'on ne pouvait pas voir, c'tait, dans ses doigts crisps, le pauvre petit trophe de l'amoureux, la cocarde destine Zanette qui, l-haut, perdue, avec un grand cri, s'vanouissait. Beaucoup crurent que le taureau avait bless le hardi lutteur. Quelques-uns, et parmi ceux-l le brigadier de gendarmerie, avaient vu Martgas, frapper par derrire, d'un coup de couteau, son rival victorieux. Zanette, la petite chrtienne, s'tait vanouie, d'horreur et de compassion, en invoquant Notre-Dame-d'Amour. La paenne Rosseline, debout, blanche comme la mort, avait tout compris et pour cause; et, ne sachant ce qui se passait en elle-mme, elle regardait, effare, heureuse, confusment et diaboliquement heureuse, de sentir que toute cette horreur venait d'elle, que son influence seule, en cette minute, faisait palpiter ces milliers de coeurs suspendus au drame incomprhensible pour eux. Ceux qui avaient compris demeurrent saisis, dans le premier moment, d'une scne qui d'ailleurs se droula rapidement. Martgas, qui avait frapp dans un vertige, dans un entranement de folie furieuse, revint tout de suite lui-mme; il vit, dans un clair, toutes les consquences probables de son acte. Il tait prs de la barrire, confie Cabrol; il y courut, pour s'vader de ce cirque o, croyait-il, il y avait vingt mille tmoins du crime!... La barrire s'ouvrit en effet.... Le dondare, prs d'tre lch dans l'arne, allait chercher le taureau qui aurait pu s'acharner contre le bless, mais qui, pour l'instant, semblait ne pas y songer.... Et Martgas pourrait fuir.... Mais le gendarme qui le guettait se prsenta devant la porte. Trop tt! car Martgas recula; le gendarme, entran, voulut le suivre dans l'arne. Cabrol, toujours attentif servir les intrts de Martgas, empcha le dondare d'entrer dans le cirque.... Le taureau furieux accourait.... Le drame rel se jouait tout entier comme se serait jou un drame fictif devant un public payant. Quelques-uns commenaient croire une innovation, une surprise, une pantomime d'hippodrome. Il y eut quelques applaudissements et un coup de sifflet. Personne ne songea entrer dans l'arne, les uns pour ne pas troubler le spectacle ingnieux,--les autres par peur du meurtrier.... Mauvaise affaire! Le pre de Zanette, avec l'aide de quelques voisins, avait emport sa fille vanouie. Rosseline, toute ple, heureuse bizarrement, avec angoisse, jouissait de la mme joie froce que donne aux amateurs une course mort, bien russie. Elle se rptait avec un orgueil mauvais: C'est moi, moi seule, la cause de tout! Et il lui semblait qu'elle tait grande, trs grande. Peut-tre l'tait-elle en effet. Avec son beau profil antique, blanc comme un marbre, sculpt en mdaille,--avec sa joie vivre, sentir, ft-ce au prix du sang,--qu'tait-elle, sinon la digne descendante des durs Romains, adorateurs de la force? Qu'tait-elle, sinon l'me mme, l'me revivante du cirque mort, l'esprit du temple de frocit, la digne petite-fille des Romains de Nron et de Tibre? Martgas, lui aussi, avait senti un moment, dans son cerveau obscur, cette ide de gladiateur: Je suis un hros! Que de monde pour me voir! Et il s'tait redress. Cependant le taureau courait droit au gendarme, l'ennemi que dsignait sa forme singulire.... Alors, la foule se mit s'amuser. --Lou bio! lou bio! Attention! Vive la gendarmerie!--Brigadier! tu n'as pas raison!... Le gendarme, pour courageux qu'il ft, n'avait qu'une chose faire. Il la fit. Il battit en retraite.... Le rire de la foule retentit formidable, effrayant.... Le gendarme disparut, mais son chapeau tait tomb derrire lui, excitant de nouveaux rires, de nouveaux lazzis. Le taureau poussa cet objet bizarre devant lui, du pied, de la tte, chercha le prendre sur ses cornes, y parvint et fit le tour de l'arne au galop, avec ce trophe grotesque. Et sur les gradins, un peuple entier trpignait de joie dlirante pendant que la victime demeurait couche, toujours immobile, pendant que le meurtrier, debout, effar, demeurait l, non moins immobile. Martgas finit par revenir tout fait lui-mme. Et, avec la rflexion, une stupeur l'envahit. Il tait l, debout, hagard, l'oeil fixe, visionnaire; il se sentit perdu.... Il se rappela que matre Augias lui avait dit: C'est toi qui as tu le gardian Peytral! Une fois en prison, tous ses autres mfaits se lveraient contre lui. Des gens qui, par peur de lui, se taisaient encore, parleraient. Et puis, ce Pastorel, qui tait l, mort, tu en prsence d'un peuple entier! d'un peuple de tmoins!... Le libre bandit de Crau et de Camargue ne put supporter l'ide de la prison troite, d'un toril o il serait enferm longtemps pour tre livr plus tard sans doute au bourreau.... Le bagne l'effrayait plus que la mort.... Quand le taureau, dbarrass du ridicule objet dont il s'tait amus, chargea l'assassin, Martgas, sous tous ces milliers d'yeux avidement dards, sous les yeux de Rosseline laquelle il ne pensa mme pas,--se laissa tomber en avant sur les cornes affiles... qui, toutes deux, lui crevrent la poitrine. Il fut tu sur le coup. Un cri d'horreur joyeuse, d'inconsciente cruaut satisfaite, avait jailli de vingt mille poitrines la fois. Ce fut un cri unique, fait de tant de milliers de voix qu'il parut surhumain. On et dit que l'esprit de la ruine immense se rveillait tout coup. Le gnie de la Force, qui assembla jadis et disposa avec tant de puissante prcision, les uns sur les autres, ces blocs normes, en un monument indestructible o depuis tant de sicles il dort enferm comme dans un tombeau digne de lui, en sortit tout coup pour passer dans la chair de tous ces spectateurs frmissants. Une volupt de fauves primitifs secoua ces milliers d'tres humains redevenus brutes la vue du sang. Le cirque entier, hommes, femmes, vieillards, jeunes filles, enfants, murs, votes et gradins de pierre, frissonnant de la base au fate, jeta un cri de volupt froce, comme si Pan vivait encore, comme s'il n'y avait jamais eu, dans l'univers et dans les temps, ni Jsus mis en croix, ni chrtiens livrs aux btes, comme s'il n'y avait aujourd'hui dans le monde ni piti, ni sympathie humaine, ni philosophie de charit, ni alphabet, ni cole, ni vangile prch, ni glises bties, comme si la petite croix incline ne rsistait pas tous les vents, sur le toit de toutes les huttes camarguaises, comme si enfin il n'y avait, en Arles et en Camargue, ni Saint-Trophime ni Notre-Dame-d'Amour! Les courses camarguaises, pour cette fois, furent plus intressantes que les courses espagnoles o ne furent tus que des taureaux. Lorsque, par les vomitoires gs de tant de sicles, cette foule de paens modernes s'en alla, plus d'un spectateur rsumait ainsi la journe: --En somme, la plus belle course qu'on ait vue et qu'on verra de longtemps.... Seulement, vous savez, il n'y a eu qu'un homme de mort, celui qui s'est fait prendre par le taureau. L'autre n'a presque rien... un coup de couteau mal donn. XXVII LE GRAND JOUR. Martgas tait mort. Pastorel n'tait bless que lgrement. Avec l'aide de Notre-Dame-d'Amour, il fut vite guri. Et tout de suite, il parla de fixer le jour du mariage. Hlas! le coup de couteau de Martgas lui semblait la meilleure preuve de l'amour brutal de Rosseline. Et il avait peur de lui-mme; il voulait tre mari, tre bien sr que cette Rosseline ne pouvait plus empcher le mariage, puisqu'il serait accompli; tre sr de ne pas lui sacrifier la jolie Zanette, qu'il aimait vraiment, d'un autre amour, meilleur... et moins fort! Surtout, il voulait contenter sa mre. --Tu sais, Jean, tu m'as promis, le jour du mariage, de me prendre avec toi, en croupe, sur le Sultan? --Le jour du mariage, Zanette, c'est promis. Mais ce jour-l seulement! Il est toujours terrible, sais-tu? je ferai cependant ce que je t'ai promis. C'est un peu une folie. Mais je veux qu' te voir sur une telle bte arriver en ville, devant Saint-Trophime, toutes les filles d'Arles meurent de jalousie! Ce grand jour arriva. Comme ils se l'taient promis, ils le firent: ils allrent en Arles, dans leurs plus beaux costumes, tous deux monts sur le Sultan, suivis d'une troupe de gardians cheval, en vestes neuves, la taole aux reins, bleue ou rouge, visible sous le gilet, le petit feutre bien plant sur la tte,--et chacun ayant en croupe, sur son blanc camarguais, sa promise en bonnet d'Arlse. Le pre Augias, la mre Pastorel arrivaient ensuite avec quelques vieux, dans des carrioles. Cela fit un superbe cortge. Les gens d'Arles vinrent l'attendre sur le quai, l'entre du pont. Quand le Sultan, quittant le pont, mit le pied sur le quai, Zanette, qui tenait son bras pass autour de la taille de son fianc, vit tout d'abord, au premier rang des curieux, la belle Arlse, blanche comme la dentelle de sa coiffe, les dents serres, les lvres minces, dardant sur Jean des yeux de braise. Et le petit bras de Zanette sentit avec douleur qu'un tressaillement avait, sous ce regard, secou le beau gardian, son fianc, son poux!... Puis, Rosseline regarda Zanette, et si ses regards eussent t des couteaux, ils l'auraient perce mort!... On se retournait, on accourait, pour voir passer cette troupe. En tte, marchait Sultan qu'on suivait distance respectueuse. Sur les petits pavs pointus des rues d'Arles, en quittant la lice pour aller Saint-Trophime, le Sultan marchait de mchante humeur, avec ses pieds sans fer; il y caillait sa corne; et de temps en temps, virant sur lui-mme, il semblait valser. --C'est, disait-on, sa danse de noce! On avait, la veille, rgl toutes choses la mairie; il n'tait plus question que de l'glise. Le vieux porche de l'glise regardait venir cette cavalcade. On tait en aot, et il y avait des hirondelles au fond des trous de la pierre, entre les ttes des saints sculpts dans l'ogive. Les statues mutiles, sur la tte desquelles se perchaient des moineaux, revivaient au toucher des ailes.... Et les petits cris des moineaux et des hirondelles semblaient dire l'indulgence et la gat des vieux saints et du clotre antique, la vue de cette jeunesse si gaie et si forte qui s'en venait pour des pousailles. Tous les chevaux restrent l, sur la place, gards par des valets de ferme, venus aussi cheval. Le Sultan, part des autres, fut surveill par un gardian ami de Pastorel; il fut promen la main, sur les lices, aux Aliscamps, et la ville entire vint l'admirer.... Rosseline osa l'approcher un peu, par ct, lui flatter l'encolure et mme la croupe. Elle fut, pour cet acte de courage, admire par les autres filles. En riant, elle disait au cheval:--C'est un gueux, ton matre. Pendant ce temps, dans l'glise, Pastorel tait bien distrait! A genoux devant le prtre, qui lui parlait de ses devoirs envers Zanette, sa femme, il pensait Rosseline, sa matresse. Rosseline l'avait ressaisi tout l'heure, d'un regard. Il avait, sous le coup d'oeil ensorcel qu'elle lui avait lanc, frmi dans tout son tre; Zanette ne s'y tait pas trompe. Et voici qu'au moment solennel o il s'engageait aimer Zanette, une enfant... une vritable enfant,... l'aimer comme sa femme, la protger en toute occasion, toute la vie, voici qu'il s'effrayait,--se jugeant incapable de demeurer fidle un tel engagement! Pour sr, il irait encore l'autre, celle qu'il dtestait d'amour, celle qui l'attirait haineusement, et qu'il sentait bien la plus forte!... N'aurait-il pas mieux fait de ne pas se marier?... A quoi bon ces penses... c'est trop tard maintenant! se dit-il. Et il dtourna son esprit de sa destine; il fit comme ceux qui, menacs d'une mort invitable, ferment les yeux.... La crmonie acheve, quand Pastorel voulut reprendre son cheval, la bte enrage rsista. Elle refusa absolument de se laisser monter. Habitu ses folies: --Nous verrons bien! dit Pastorel, attendez-moi un peu, les amis, cinq minutes seulement. Furieux de voir sa volont mise en chec par son cheval, et ce jour-l, sous les yeux de toute la ville, Jean le prit par la figure et l'emmena vers le champ o se tient l'ordinaire le march aux chevaux, aux Aliscamps--dans l'alle sablonneuse et isole que bordent les sarcophages antiques, prs de la chapelle de Notre-Dame-des-Guerres, et de celle que Saint Trophime ddia la Vierge encore vivante, c'est--dire Notre-Dame-d'Amour, _Deipar adhuc viventi_. L, que se passa-t-il entre le cheval et le cavalier? On prtendit que les vieilles rancunes du cheval syrien s'taient tout coup exaspres. Jean tait parvenu le monter, mais l'animal furieux l'avait envoy se briser les reins sur le couvercle anguleux d'un sarcophage. C'est l qu'on le trouva, vanoui, mourant. Quant Sultan, comme il s'en revenait au galop, entre les hauts peupliers, vers la ville, un forgeron qui passait, portant sur son paule une clef de fontainier, un T de fer norme, lana ce poids la tte du cheval qui, frapp l'paule, s'arrta net et fut repris par les gardians accourus. Quand on vint chercher Pastorel avec une civire, il respirait encore. Il eut le temps de dire quelques paroles au prtre qui l'avait mari, et qui lui donna l'absolution. On conduisit le jour mme le corps de Jean Pastorel aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Son cercueil s'y rendit, dpos dans un char boeufs, et toute une longue journe, le char funbre chemina dans le dsert camarguais, sous un ardent soleil, suivi de Sultan sell et brid, accompagn des gardians qui entouraient la carriole de Zanette. Elle tait assise prs de son pre, et toujours vtue de la robe blanche qu'elle n'avait pas voulu quitter. Elle avait le regard fixe. Ses yeux noirs disaient la stupeur. Elle ne pleura pas. Elle ne dit rien. Et de la voir ainsi, tous avaient peur, craignant la folie. XXVIII UNE VENDETTA. Elle ne devint pas folle. Et pourtant elle eut l'air de l'tre quand, quelques jours de l, de beaux messieurs, qui, peu de temps auparavant, avaient voulu acheter Pastorel son cheval terrible, revinrent, sur le bruit de sa mort. --Vous arrivez bien! leur dit Zanette d'une voix blanche, qui donnait froid.--Vous allez voir.... Ah! ni pour or, ni pour argent, je ne vous le donnerai, le cheval de Jean, croyez-le. Quatre gardians arrivaient, les tmoins de son mariage. Ils avaient des fusils. Ils taient venus en chassant.... C'est du moins ce que les messieurs pensrent alors. --Merci, les amis, je vous attendais, dit-elle aux gardians. Dpchons. Mon pre est absent, je sais qu'il ne voudrait pas, mais le cheval prsent est mien... et la mre de Jean et moi, sa mre et moi, toutes deux... nous sommes d'accord. Les messieurs taient venus en charrette anglaise.... Ils regardaient et sentaient un bizarre malaise en eux. Cette femme, si petite, avait un air de rsolution farouche, de douleur irrite, de cruaut vengeresse. Elle les quitta un instant et revint tenant le Sultan qu'elle avait voulu dtacher elle-mme dans l'curie, sans terreur, sans prendre aucune prcaution.--S'il me tue, disait-elle, tant mieux! je rejoindrai Jean... --Le cheval, le voil! Regardez-le bien, dit-elle.... Vous pouvez le regarder.... Elle l'attacha l'arbre o, d'ordinaire, l'attachait son matre. Le Sultan inquiet, se rappelant sans doute le mauvais coup qu'il avait fait, sachant peut-tre par lui-mme que la vengeance est attisante, pointait et renclait. Il tirait sur la corde, la rompre. Les visiteurs le regardaient avec admiration. C'tait en effet une admirable bte, le cheval mme de Saladin. --Cinq mille francs! dit l'officier tout coup, plein de convoitise. Alors, toute ple, sa petite lvre frmissante, l'oeil dur: --Il a tu mon fianc: il doit mourir! dit-elle, je suis pauvre, mais il mourra. Morte la bte, mort le venin! Elle avait pris le fouet de la voiture, en signe de mpris. Elle cingla, d'un coup de fouet haineux, la croupe de Sultan. Sous l'injure, le cheval bondit. La corde qui rattachait se rompit... il prit la fuite... quatre coups de feu retentirent.... Le Sultan s'arrta, frapp de quatre balles, se cabra tout debout, chancelant, les crins pars, montrant une dernire fois, en plein ciel bleu, le profil de sa beaut syrienne, et retomba, mort, dans le sable de Camargue.... Il fut jet au fleuve, le mme soir, charri par le Rhne, emport vers la mer.... XXIX NOTRE-DAME-D'AMOUR. Quelques jours plus tard, la ferme de la Sirne: --Mre, disait la fillette la vieille Pastorel, qui venait d'arriver,--mre, toute ma vie je resterai veuve! Et j'aurai, avec la douleur d'avoir perdu mon mari, une autre douleur encore: je ne peux plus croire Notre-Dame-d'Amour! Pourtant, depuis que je suis toute petite, j'avais foi en elle, je n'ai jamais manqu de la prier, chaque matin de ma vie, aussi loin que je me rappelle. Que lui avais-je fait? Et Jean, que lui avait-il fait! Ne l'avait-elle protg de la haine de Martgas, qu'afin de le faire mourir plus mchamment tu par son cheval, le jour de la noce? pourquoi?... Il n'y a pas de bon Dieu, mre! il n'y a pas de Bonne Mre! Et la pauvre petite clata en dchirants sanglots, cette ide qu'elle perdait, en mme temps qu'un mari bien-aim, le Pre et la Mre qu'elle croyait avoir dans le ciel. --Non! non! il n'y a pas de Bonne Mre! non! il n'y en a pas! il n'y en a pas! Les deux femmes taient assises tout prs l'une de l'autre. La vieille prit la tte de Zanette contre son paule dcharne. Et elle levait au ciel ses yeux creux. --Ne dis pas de mal.... Dieu t'entend, ne dis pas de mal! Le cur des Saintes est venu me voir ce matin, de la part du cur de Saint-Trophime; il m'a parl, et je sais ce que je dois faire. C'est pourtant bien dur, mais je le ferai. Notre-Dame est bonne... on ne sait pas tout. Si on savait les raisons pourquoi, on se rsignerait toujours. Le mal qui nous vient a ses raisons justes. Seulement on ne sait pas. Le cur m'a dit comme a: Le mal qui nous arrive ne nous vient jamais ni du hasard, ni des btes, ni du bon Dieu. Il nous vient du fond de nous-mmes! Il a raison, le cur.... Les hommes, c'est faible. Ayez piti de nous, Notre-Dame-d'Amour!... La vieille depuis sa conversation avec M. le cur, tait en proie une sorte d'exaltation mystique. Elle reprit: --Tu ne sais pas, petite? La selle la gardiane, la bride et tout, tout ce qui a servi au cheval le dernier jour, il ne faut pas que d'autres s'en servent jamais. Je veux, dans votre chapelle, les consacrer Notre-Dame-d'Amour. L, personne n'y touchera plus; on n'oserait prendre ce qui est Elle.... Viens avec moi, Zanette. --Non! non! je n'irai plus! je n'y veux plus aller. Allez-y seule, mre. Le valet portera les choses. Allez-y sans moi. Les choses sont l, ct. Depuis la mort du cheval, la selle, dans une chambre voisine avait t dpose sur des sacs de pommes de terre. Elle dormait l, sur les sacs, pose le cuir en dessous, les panneaux en l'air, carts. La selle dormait l, sur les sacs. La vieille femme s'en approcha, la regarda avec motion. Tout coup elle poussa un cri. Zanette se leva, accourut.... --Qu'y a-t-il, mre? --Regarde! Le doigt maigre de la vieille dsignait une creve, un trou dans le rembourrage, et dans ce trou apparaissait, encastr troitement, un petit caillou pointes aigus. --Oh! mon Dieu! cria Zanette. Oh! mon Dieu! est-il possible! oh! je comprends! je devine!... Cela vient pour sr de cette Rosseline! La vieille eut un de ces mots comme en trouvent les gens de cette race descendante des Grecs, des Latins, et qui ont des esprits nourris de lgendes et de chansons trs anciennes: --a, petite, a vient de Martgas, dit-elle.... C'est son me!... Les yeux de Zanette tincelaient, sa lvre ple tremblait. Une rsolution sans merci se voyait dans toute elle. --Je me vengerai de cette femme, dit-elle, sr, je me vengerai d'elle! --Il ne faut pas se venger, jamais, dit la vieille.... Regarde ce pauvre cheval. Sa mort est injuste. Non, non, il ne faut pas se venger. Plus que jamais je pense comme monsieur le cur. Il a raison: on ne sait pas tout. Il ne faut jamais juger le bon Dieu.... Rien n'arrive que par la permission de l-haut.... Viens tout de suite, viens avec moi.... Prends la clef de la chapelle, j'ai une chose te dire, que je ne dois dire que l. Elles entrrent dans la chapelle misrable o souriait la Notre-Dame d'or. La vieille s'agenouilla. Par habitude de respect, Zanette, quoique toute rvolte, en fit autant. La vieille fanatique des Saintes-Maries-de-la-Mer, la face illumine, ses yeux levs brillant sous l'arcade sourcilire profonde, pronona, en manire de prire et de lamentation funbre: --Souvenez-vous, Vierge sainte, qu'on n'a jamais entendu dire qu'aucun de ceux qui vous ont prie aient eu en vain recours vous!... Puis-je laisser cette petite, qui aujourd'hui a droit de me nommer sa mre, que je garderai de tout mal, et que je marierai, j'espre, quelque autre de vos enfants, pour racheter la faute de mon fils,--puis-je la laisser, cette petite, vous accuser, vous mconnatre, et mriter par l que vous lui retiriez votre bndiction jamais? Non! non! Et mon fils ne l'a pas voulu. Hlas! et il faut, il faut, pour la punition de mes fautes, que je sois, moi, force de confesser celle de mon enfant, de mon propre enfant, de mon malheureux enfant! Zanette touffait, croyant deviner dj. La vieille femme poursuivit: --Il le faut, bonne Notre-Dame. Si vous avez permis qu'il meure, par le moyen de cette femme... qui, en votre nom, nous devons pardonner... c'est qu'il avait commis une faute d'amour. Il avait, devant moi, jur sur l'image, et sur le rameau bnit. Il n'a pas tenu sa parole. Et il a dit au cur de Saint-Trophime de me venir rpter sa dernire pense. Il a dit en mourant: J'ai mrit mon sort, je suis all me le chercher, j'ai couru aprs mon malheur. Dites aux deux femmes, ma mre et ma fiance, monsieur le cur, que je n'tais pas sr de moi. Mieux vaut peut-tre que je meure. Ma mort peut-tre bien les prserve de plus grands malheurs! Il a dit cela, il l'a dit! Et j'ai voulu, cette petite, ne le rpter que devant vous, Notre-Dame-d'Amour!... Zanette, effare, coutait, haletante, presque terrifie. La vieille poursuivait sa prire, lamente la manire des vocratrices corses: --Comment lui faire comprendre, cette innocente, que mon fils l'aimait, et que, tout en l'aimant de tout son coeur, en dsirant avec amour en faire sa femme, il ait pu, malgr son serment, aller revoir l'autre, lui parler encore, lui parler seulement, mais lui parler sans avoir horreur de lui-mme! Zanette poussa un cri, et se prosterna le front contre terre. Elle se rappela, ce moment, de quel tressaillement il avait t agit sous le regard de Rosseline, l'arrive en Arles, le jour du mariage.... Ce frisson passa de nouveau dans ce petit bras dont elle entourait, ce jour-l, la taille du cavalier.... Elle comprenait tout maintenant! Si Notre-Dame, le jour o il avait t bless, dans les Arnes, l'avait si visiblement protg, c'est qu'il avait, lui, ce jour-l, renonc dans son coeur Rosseline... tandis que, le jour mme du mariage, il avait, sous le regard de cette femme, tressailli d'amour coupable, aux cts mmes de sa fiance! La vieille se lamentait toujours: --Il courait la faute! il serait retourn au pch mortel! Et vous, qui tes mre comme moi, vous avez prfr qu'il meure, qu'il meure pour son salut plutt que de vivre pour le pch!... Vous me l'avez repris, Notre-Dame-d'Amour! que votre volont soit faite, que votre saint nom soit bni.... Il ne peut venir de vous que de la justice, Notre-Dame-d'Amour.... Qui sait o cette femme l'aurait conduit! Hlas! o elle va sans doute elle-mme, une vie de perdition et de honte! Et Zanette, la veuve-enfant, crase par la douleur, se rappelait l'histoire du pauvre chien qu'elle avait tant pleur, lorsqu'elle tait toute petite. Et voici qu' son tour, l'exemple de la vieille, elle parlait, en mme temps qu'elle, en se lamentant comme elle, et elle rptait, stupfaite, elle rptait sans fin, travers ses sanglots et ses gmissements: --Pardon! pardon, de vous avoir renie, d'avoir dout de vous, Notre-Dame! Ma peine est grande, bien grande, la peine qui me vient de lui, mais vous au moins, vous, vous me restez!... Je vous serai fidle, Notre-Dame! toute ma vie je vous prierai, toute ma vie!... O bonne Notre-Dame, je me consacre vous, vous seule, ds aujourd'hui, comme autrefois ma mre m'avait voue aux Saintes Maries qui m'avaient dlivre d'une mauvaise fivre.... L'amour pour moi a t mchant; je n'en veux plus!... La vie bonne sera pour d'autres, Notre-Dame. Ma petite soeur plus heureuse que moi se mariera, elle, quelque jour.... Eh bien, alors, ses enfants, Madame! deviendront les miens, je vous promets qu'ils seront comme miens.... Ainsi, je vous serai jamais dvoue, et de mon mieux je vous serai pareille, je serai pareille vous, Notre-Dame, vous, qui tes Vierge et Mre! Et, longtemps, les deux voix unies, la voix fine et pure de l'enfant, la voix ferme de la vieille, rptrent en litanies plaintives: --Protgez-nous, Notre-Dame-d'Amour!... --Prservez-nous du mal, Notre-Dame-d'Amour.... --Sauvez, s'il se peut, la mchante femme, Notre-Dame-d'Amour!... --Pardonnez notre cher mort, Notre-Dame-d'Amour!... --Ayez piti de nous, Notre-Dame-d'Amour!... TABLE I.--NOTRE-DAME-D'AMOUR II.--LA TARDARASSE GUETTE LA CAILLE III.--LE REMORDS DE MARTGAS IV.--A QUI LE CHEVAL? V.--LE SULTAN ET SON SRAIL VI.--LE CONSEIL DES BTES VII.--LA COCARDE DE ZANETTE VIII.--ROSSELINE IX.--CE QUE ZANETTE IGNORE X.--ZANETTE ET ROSSELINE XI.--DOMPTEUR XII.--LA POURSUITE XIII.--L'CURIE DE MAITRE AUGIAS XIV.--NOTRE-DAME-D'AMOUR, EXAUCEZ-MOI! XV.--LA BELLE ET LA BTE XVI.--LE CHEVALIER XVII.--NOBLESSE XVIII.--LE SDEN XIX.--A QUI LE CHEVAL? XX.--DEUX BONNES AMES XXI.--LE PLAT DE LENTILLES XXII.--TOUJOURS XXIII.--L'AMOUR SOUFFLE OU IL VEUT XXIV.--PARJURE XXV.--L'ABRIVADE XXVI.--AUX ARNES XXVII.--LE GRAND JOUR XXVIII.--UNE VENDETTA XXIX.--NOTRE-DAME-D'AMOUR * * * * * OEUVRES DE JEAN AICARD =POSIE= POMES DE PROVENCE LA CHANSON DE L'ENFANT MIETTE ET NOR LE DIEU DANS L'HOMME AU BORD DU DSERT LE LIVRE DES PETITS L'TERNEL CANTIQUE VISITE EN HOLLANDE LE LIVRE D'HEURES DE L'AMOUR =THATRE= SMILIS PYGMALION AU CLAIR DE LA LUNE LE PRE LEBONNARD OTHELLO DON JUAN =ROMAN= ROI DE CAMARGUE PAV D'AMOUR L'IBIS BLEU FLEUR D'ABIME DIAMANT NOIR L'T A L'OMBRE 2242-95.--CORBEIL. Imprimerie D. CRT. End of the Project Gutenberg EBook of Notre-Dame-d'Amour, by Jean Aicard License: Share Alike