Produced by Laurent Vogel and www.ebooksgratuits.com (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) J.-H. ROSNY AIN LA GUERRE DU FEU ROMAN DES AGES FAROUCHES PARIS LIBRAIRIE PLON PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-DITEURS 8, RUE GARANCIRE--6e Tous droits rservs Droits de reproduction et de traduction rservs pour tous pays. A LA MME LIBRAIRIE Romans de moeurs et d'amour: L'Indompte.--Renouveau.--Les Amours d'un cycliste.--Une Rupture.--Une Reine.--Un Double Amour.--L'Autre Femme.--Le Docteur Harambur. Romans prhistoriques: Vamireh.--Eyrimah. Romans sociaux: L'Imprieuse Bont.--Sous le fardeau. Nouvelles: Rsurrection.--Les Profondeurs de Kyamo.--Un Autre Monde.--L'pave. DE J.-H. ROSNY AIN Marthe Baraquin. Un vol. in-16. La Vague rouge. Roman de moeurs rvolutionnaires. _Les syndicats et l'antimilitarisme._ La Mort de la Terre. Roman, suivi de contes. Le Trsor de Mrande. PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIRE.--24339. _A_ _THODORE DURET_ _Ce voyage dans la trs lointaine prhistoire, aux temps o l'homme ne traait encore aucune figure sur la pierre ni sur la corne, il y a peut-tre cent mille ans._ Son admirateur et ami, _J.-H. ROSNY AIN._ LA GUERRE DU FEU PREMIRE PARTIE I LA MORT DU FEU Les Oulhamr fuyaient dans la nuit pouvantable. Fous de souffrance et de fatigue, tout leur semblait vain devant la calamit suprme: le Feu tait mort. Ils l'levaient dans trois cages, depuis l'origine de la horde; quatre femmes et deux guerriers le nourrissaient nuit et jour. Dans les temps les plus noirs, il recevait la substance qui le fait vivre; l'abri de la pluie, des temptes, de l'inondation, il avait franchi les fleuves et les marcages, sans cesser de bleuir au matin et de s'ensanglanter le soir. Sa face puissante loignait le Lion Noir et le Lion Jaune, l'Ours des Cavernes et l'Ours Gris, le Mammouth, le Tigre et le Lopard; ses dents rouges protgeaient l'homme contre le vaste monde. Toute joie habitait prs de lui. Il tirait des viandes une odeur savoureuse, durcissait la pointe des pieux, faisait clater la pierre dure; les membres lui soutiraient une douceur pleine de force; il rassurait la horde dans les forts tremblantes, sur la savane interminable, au fond des cavernes. C'tait le Pre, le Gardien, le Sauveur, plus farouche cependant, plus terrible que les Mammouths, lorsqu'il fuyait de la cage et dvorait les arbres. Il tait mort! L'ennemi avait dtruit deux cages; dans la troisime, pendant la fuite, on l'avait vu dfaillir, plir et dcrotre. Si faible, il ne pouvait mordre aux herbes du marcage; il palpitait comme une bte malade. A la fin, ce fut un insecte rougetre, que le vent meurtrissait chaque souffle... Il s'tait vanoui... Et les Oulhamr fuyaient dpouills, dans la nuit d'automne. Il n'y avait pas d'toiles. Le ciel pesant touchait les eaux pesantes; les plantes tendaient leurs fibres froides; on entendait clapoter les reptiles; des hommes, des femmes, des enfants s'engloutissaient, invisibles. Autant qu'ils le pouvaient, orients par la voix des guides, les Oulhamr suivaient une ligne de terre plus haute et plus dure, tantt gu, tantt sur des lots. Trois gnrations avaient connu cette route, mais il aurait fallu la lueur des astres. Vers l'aube, ils approchrent de la savane. Une lueur transie filtra parmi les nuages de craie et de schiste. Le vent tournoyait sur des eaux aussi grasses que du bitume; les algues s'enflaient en pustules; les sauriens engourdis roulaient parmi les nymphas et les sagittaires. Un hron s'leva sur un arbre de cendre et la savane apparut avec ses plantes grelottantes, sous une vapeur rousse, jusqu'au fond de l'tendue. Les hommes se dressrent, moins recrus, et franchissant les roseaux, ils furent dans les herbes, sur la terre forte. Alors, la fivre de mort tombe, beaucoup devinrent des btes inertes: ils coulrent sur le sol, ils sombrrent dans le repos. Les femmes rsistaient mieux que les hommes; celles qui avaient perdu leurs enfants dans le marcage hurlaient comme des louves; toutes sentaient sinistrement la dchance de la race et les lendemains lourds; quelques-unes, ayant sauv leurs petits, les levaient vers les nuages. Faouhm, dans la lumire neuve, dnombra sa tribu, l'aide de ses doigts et de rameaux. Chaque rameau reprsentait les doigts des deux mains. Il dnombrait mal; il vit cependant qu'il restait quatre rameaux de guerriers, plus de six rameaux de femmes, environ trois rameaux d'enfants, quelques vieillards. Et le vieux Gon, qui comptait mieux que tous les autres, dit qu'il ne demeurait pas un homme sur cinq, une femme sur trois et un enfant sur un rameau. Alors ceux qui veillaient sentirent l'immensit du dsastre. Ils connurent que leur descendance tait menace dans sa source et que les forces du monde devenaient plus formidables: ils allaient rder chtifs et nus sur la terre. Malgr sa force, Faouhm dsespra. Il ne se fiait plus sa stature ni ses bras normes; sa grande face o s'agglomraient des poils durs, ses yeux, jaunes comme ceux des lopards, montraient une lassitude crasante; il considrait les blessures que lui avaient faites la lance et la flche ennemies; il buvait par intervalles, l'avant du bras, le sang qui coulait encore. Comme tous les vaincus, il voquait le moment o il avait failli vaincre. Les Oulhamr se prcipitaient pour le carnage; lui, Faouhm, crevait les ttes sous sa massue. On allait anantir les hommes, enlever les femmes, tuer le Feu ennemi, chasser sur des savanes nouvelles et dans des forts abondantes. Quel souffle avait pass? Pourquoi les Oulhamr avaient-ils tournoy dans l'pouvante? pourquoi est-ce leurs os qui craqurent, leurs ventres qui vomirent les entrailles, leurs poitrines qui hurlrent l'agonie, tandis que l'ennemi, envahissant le camp, renversait les Feux Sacrs? Ainsi s'interrogeait l'me de Faouhm, paisse et lente. Elle s'acharnait sur ce souvenir, comme l'hyne sur sa carcasse. Elle ne voulait pas tre dchue, elle ne sentait pas qu'elle et moins d'nergie, de courage et de frocit. * * * * * La lumire s'leva dans sa force. Elle roulait sur le marcage, fouillant les boues et schant la savane. La joie du matin tait en elle, la chair frache des plantes. L'eau parut plus lgre, moins perfide et moins trouble. Elle agitait des faces argentines parmi les les vert-de-grises; elle jetait de longs frissons de malachite et de perles, elle talait des soufres ples, des caillures de mica, et son odeur tait plus douce travers les saules et les aulnes. Selon le jeu des adaptations et des circonstances, triomphaient les algues, tincelait le lis des tangs ou le nnuphar jaune, surgissaient les flambes d'eau, les euphorbes palustres, les lysimaques, les sagittaires, s'talaient des golfes de renoncules feuilles d'aconit, des mandres d'orpin velu, de linaigrettes, d'pilobes roses, de cardamines amres, de rossolis, des jungles de roseaux et d'oseraies o pullulaient les poules d'eau, les chevaliers noirs, les sarcelles, les pluviers, les vanneaux aux reflets de jade, la lourde outarde ou la marouette aux longs doigts. Des hrons guettaient au bord des criques rousstres; des grues s'battaient en claquant sur un promontoire; le brochet barbel se ruait sur les tanches, et les dernires libellules filaient en traits de feu vert, en zigzags de lazulite. Faouhm considrait sa tribu. Le dsastre tait sur elle comme une porte de reptiles: jaune de limon, carlate de sang, verte d'algues, elle jetait une odeur de fivre et de chair pourrie. Il y avait des hommes rouls sur eux-mmes comme des pythons, d'autres allongs comme des sauriens et quelques-uns rlaient, saisis par la mort. Les blessures devenaient noires, hideuses au ventre, plus encore la tte, o elles s'largissaient de l'ponge rougie des cheveux. Presque tous devaient gurir, les plus atteints ayant succomb sur l'autre rive ou pri dans les eaux. Faouhm, dtachant ses yeux des dormeurs, examina ceux qui ressentaient plus amrement la dfaite que la lassitude. Beaucoup tmoignaient de la belle structure des Oulhamr. C'taient de lourds visages, des crnes bas, des mchoires violentes. Leur peau tait fauve, non noire; presque tous produisaient des torses et des membres velus. La subtilit de leurs sens s'tendait l'odorat, qui luttait avec celui des btes. Ils avaient des yeux grands, souvent froces, parfois hagards, dont la beaut se rvlait vive chez les enfants et chez quelques jeunes filles. Quoique leur type les rapprocht de nos races infrieures, toute comparaison serait illusoire. Les tribus palolithiques vivaient dans une atmosphre profonde; leur chair recelait une jeunesse qui ne reviendra plus, fleur d'une vie dont nous imaginons imparfaitement l'nergie et la vhmence. * * * * * Faouhm leva les bras vers le soleil, avec un long hurlement: --Que feront les Oulhamr sans le Feu? cria-t-il. Comment vivront-ils sur la savane et la fort, qui les dfendra contre les tnbres et le vent d'hiver? Ils devront manger la chair crue et la plante amre; ils ne rchaufferont plus leurs membres; la pointe de l'pieu demeurera molle. Le Lion, la Bte-aux-Dents-dchirantes, l'Ours, le Tigre, la Grande Hyne les dvoreront vivants dans la nuit. Qui ressaisira le Feu? Celui-l sera le frre de Faouhm; il aura trois parts de chasse, quatre parts de butin; il recevra en partage Gammla, fille de ma soeur, et, si je meurs, il prendra le bton de commandement. Alors Naoh, fils du Lopard, se leva et dit: --Qu'on me donne deux guerriers aux jambes rapides et j'irai prendre le Feu chez les Fils du Mammouth ou chez les Dvoreurs d'Hommes, qui chassent aux bords du Double Fleuve. Faouhm ne lui jeta pas un regard favorable. Naoh tait, par la stature, le plus grand des Oulhamr. Ses paules croissaient encore. Il n'y avait point de guerrier aussi agile, ni dont la course ft plus durable. Il terrassait Moh, fils de l'Urus, dont la force approchait celle de Faouhm. Et Faouhm le redoutait. Il lui commandait des tches rebutantes, l'loignait de la tribu, l'exposait la mort. Naoh n'aimait pas le chef; mais il s'exaltait la vue de Gammla, allonge, flexible et mystrieuse, la chevelure comme un feuillage. Naoh la guettait parmi les oseraies, derrire les arbres ou dans les replis de la terre, la peau chaude et les mains vibrantes. Il tait, selon l'heure, agit de tendresse ou de colre. Quelquefois il ouvrait les bras, pour la saisir lentement et avec douceur, quelquefois il songeait se prcipiter sur elle, comme on fait avec les filles des hordes ennemies, la jeter contre le sol, d'un coup de massue. Pourtant, il ne lui voulait aucun mal: s'il l'avait eue pour femme, il l'aurait traite sans rudesse, n'aimant pas voir crotre sur les visages la crainte qui les rend trangers. En d'autres temps, Faouhm aurait mal accueilli les paroles de Naoh. Mais il ployait sous le dsastre. Peut-tre l'alliance avec le fils du Lopard serait bonne; sinon, il saurait bien le mettre mort. Et, se tournant vers le jeune homme: --Faouhm n'a qu'une langue. Si tu ramnes le Feu, tu auras Gammla, sans donner aucune ranon en change. Tu seras le fils de Faouhm. Il parlait la main haute, avec lenteur, rudesse et mpris. Puis il fit signe Gammla. Elle s'avanait, tremblante, levant ses yeux variables, pleins du feu humide des fleuves. Elle savait que Naoh la guettait parmi les herbes et dans les tnbres: lorsqu'il paraissait au dtour des herbes, comme s'il allait fondre sur elle, elle le redoutait; parfois aussi son image ne lui tait pas dsagrable; elle souhaitait tout ensemble qu'il prt sous les coups des Dvoreurs d'Hommes et qu'il rament le Feu. La main rude de Faouhm s'abattit sur l'paule de la fille; il cria, dans son orgueil sauvage: --Laquelle est mieux construite parmi les filles des hommes? Elle peut porter une biche sur son paule, marcher sans dfaillir du soleil du matin au soleil du soir, supporter la faim et la soif, apprter la peau des btes, traverser un lac la nage; elle donnera des enfants indestructibles. Si Naoh ramne le Feu, il viendra la saisir sans donner des haches, des cornes, des coquilles ni des fourrures!... Alors Aghoo, fils de l'Aurochs, le plus velu des Oulhamr, s'avana plein de convoitise: --Aghoo veut conqurir le Feu. Il ira avec ses frres guetter les ennemis par-del le fleuve. Et il mourra par la hache, la lance, la dent du tigre, la griffe du Lion Gant ou il rendra aux Oulhamr le Feu sans lequel ils sont faibles comme des cerfs ou des sagas. On n'apercevait de sa face qu'une bouche borde de chair crue et des yeux homicides. Sa stature trapue exagrait la longueur de ses bras et l'normit de ses paules; tout son tre exprimait une puissance rugueuse, inlassable et sans piti. On ignorait jusqu'o allait sa force: il ne l'avait exerce ni contre Faouhm, ni contre Moh, ni contre Naoh. On savait qu'elle tait norme. Il ne l'essayait dans aucune lutte pacifique: tous ceux qui s'taient dresss sur son chemin avaient succomb, soit qu'il se bornt leur mutiler un membre, soit qu'il les supprimt et joignt leurs crnes ses trophes. Il vivait distance des autres Oulhamr, avec ses deux frres, velus comme lui, et plusieurs femmes rduites une servitude pouvantable. Quoique les Oulhamr pratiquassent naturellement la duret envers eux-mmes et la frocit envers autrui, ils redoutaient, chez les fils de l'Aurochs, l'excs de ces vertus. Une rprobation obscure s'levait, premire alliance de la foule contre une inscurit excessive. Un groupe se pressait autour de Naoh, qui la plupart reprochaient son peu d'pret dans la vengeance. Mais ce vice, parce qu'il se rencontrait chez un guerrier redoutable, plaisait ceux qui n'avaient pas reu en partage les muscles pais ni les membres vloces. Faouhm ne dtestait pas moins Aghoo que le fils du Lopard; il le redoutait davantage. La force velue et sournoise des frres semblait invulnrable. Si l'un des trois voulait la mort d'un homme, tous trois la voulaient; quiconque leur dclarait la guerre devait prir ou les exterminer. Le chef recherchait leur alliance; ils se drobaient, murs dans leur mfiance, incapables de croire ni la parole ni aux actes des tres, courroucs par la bienveillance et ne comprenant pas d'autre flatterie que la terreur. Faouhm, aussi dfiant et aussi impitoyable, avait pourtant les qualits d'un chef: elles comportaient l'indulgence pour ses partisans, le besoin de la louange, quelque socialit troite, rare, exclusive, tenace. Il rpondit avec une dfrence brutale: --Si le fils de l'Aurochs rend le Feu aux Oulhamr, il prendra Gammla sans ranon, il sera le second homme de la tribu, qui tous les guerriers obiront en l'absence du chef. Aghoo coutait d'un air brutal: tournant sa face touffue vers Gammla, il la considrait avec convoitise; ses yeux ronds se durcirent de menace. --La fille du Marcage appartiendra au fils de l'Aurochs; tout autre homme qui mettra la main sur elle sera dtruit. Ces paroles irritrent Naoh. Acceptant violemment la guerre, il clama: --Elle appartiendra celui qui ramnera le Feu! --Aghoo le ramnera! Ils se regardaient. Jusqu' ce jour, il n'avait exist entre eux aucun sujet de lutte. Conscients de leur force mutuelle, sans gots communs ni rivalit immdiate, ils ne se rencontraient point, ils ne chassaient pas ensemble. Le discours de Faouhm avait cr la haine. Aghoo qui, la veille, ne regardait gure Gammla, lorsqu'elle passait furtive sur la savane, tressaillit dans sa chair, tandis que Faouhm vantait la fille. Construit pour les impulsions subites, il la voulut aussi prement que s'il l'avait voulue depuis des saisons. Ds lors, il condamnait tout rival; il n'eut pas mme de rsolution prendre; sa rsolution tait dans chacune de ses fibres. Naoh le savait. Il assura sa hache dans la main gauche et son pieu dans la droite. Au dfi d'Aghoo, ses frres surgirent en silence, sournois et formidables. Ils lui ressemblaient trangement, plus fauves encore, avec des lots de poil rouge, des yeux moirs comme les lytres des carabes. Leur souplesse tait aussi inquitante que leur force. Tous trois, prts au meurtre, guettaient Naoh. Mais une rumeur s'leva parmi les guerriers. Mme ceux qui blmaient en Naoh la faiblesse de ses haines ne voulaient pas le voir prir aprs la destruction de tant d'Oulhamr et lorsqu'il promettait de ramener le Feu. On le savait riche en stratagmes, infatigable, habile dans l'art d'entretenir la flamme la plus chtive et de la faire rejaillir des cendres: beaucoup croyaient sa chance. A la vrit, Aghoo aussi avait la patience et la ruse qui font aboutir les entreprises, et les Oulhamr comprenaient l'utilit d'une double tentative. Ils se levrent en tumulte; les partisans de Naoh, s'encourageant aux clameurs, se rangrent en bataille. tranger la crainte, le fils de l'Aurochs ne mprisait pas la prudence. Il remit plus tard la querelle. Gon-aux-os-secs rassembla les ides brumeuses de la foule: --Les Oulhamr veulent-ils disparatre du monde? Oublient-ils que les ennemis et les eaux ont dtruit tant de guerriers: sur quatre, il en demeure un seul. Tous ceux qui peuvent porter la hache, l'pieu et la massue doivent vivre. Naoh et Aghoo sont forts parmi les hommes qui chassent dans la fort et sur la savane: si l'un d'eux meurt, les Oulhamr seront plus affaiblis que s'il en prissait quatre autres... La fille du Marcage servira celui qui nous rendra le Feu; la horde veut qu'il en soit ainsi. --Qu'il en soit ainsi!! appuyrent des voix rugueuses. Et les femmes, redoutables par leur nombre, par leur force presque intacte, par l'unanimit de leur sentiment, clamrent: --Gammla appartiendra au ravisseur du Feu! Aghoo haussa ses paules poilues. Il excra la foule, mais ne jugea pas utile de la braver. Sr de devancer Naoh, il se rserva, selon les rencontres, de combattre son rival et de le faire disparatre. Et sa poitrine s'enfla de confiance. II LES MAMMOUTHS ET LES AUROCHS C'tait l'aube suivante. Le vent du haut soufflait dans la nue, tandis que, au ras de la terre et du marcage, l'air pesait torpide, odorant et chaud. Le ciel tout entier, vibrant comme un lac, agitait des algues, des nymphas, des roseaux ples. L'aurore y roula ses cumes. Elle s'largit, elle dborda en lagunes de soufre, en golfes de bryl, en fleuves de nacre rose. Les Oulhamr, tourns vers ce feu immense, sentaient, au fond de leur me, grandir quelque chose qui tait presque un culte, et qui gonflait aussi les petites cornemuses des oiseaux dans l'herbe de la savane et les oseraies du marcage. Mais des blesss gmirent de soif; un guerrier mort tendait des membres bleus: une bte nocturne lui avait mang le visage. Gon balbutia des plaintes vagues, presque rythmiques, et Faouhm fit jeter le cadavre dans les eaux. Puis l'attention de la tribu s'attacha aux conqurants du Feu, Aghoo et Naoh, prts partir. Les velus portaient la massue, la hache, l'pieu, la sagaie pointe de silex ou de nphrite. Naoh, comptant sur la ruse plutt que sur la force, avait, des guerriers robustes, prfr deux jeunes hommes agiles et capables de fournir une longue course. Ils avaient chacun une hache, l'pieu et des sagaies. Naoh y joignait la massue de chne, une branche peine dgrossie et durcie au feu. Il prfrait cette arme toute autre et l'opposait mme aux grands carnivores. Faouhm s'adressa d'abord l'Aurochs: --Aghoo est venu la lumire avant le fils du Lopard. Il choisira sa route. S'il va vers les Deux-Fleuves, Naoh tournera les marais, au Soleil couchant... et s'il tourne les marais, Naoh ira vers les Deux-Fleuves. --Aghoo ne connat pas encore sa route! protesta le Velu. Il cherche le Feu; il peut aller le matin vers le fleuve, le soir vers le marcage. Le chasseur qui suit le sanglier sait-il o il le tuera? --Aghoo changera de route plus tard, intervint Gon, que soutinrent les murmures de la horde. Il ne peut la fois partir pour le Soleil couchant et pour les Deux-Fleuves. Qu'il choisisse! Dans son me obscure, le fils de l'Aurochs comprit qu'il aurait tort, non de braver le chef, mais d'veiller la dfiance de Naoh. Il s'cria, tournant son regard de loup sur la foule: --Aghoo partira vers le Soleil couchant! Et faisant un signe brusque ses frres, il se mit en route le long du marcage. Naoh ne se dcida pas aussi vite. Il dsirait sentir encore dans ses yeux l'image de Gammla. Elle se tenait sous un frne, derrire le groupe du chef, de Gon et des vieillards. Naoh s'avana; il la vit immobile, le visage tourn vers la savane. Elle avait jet dans sa chevelure des fleurs sagittaires et un nympha couleur de lune; une lueur semblait sourdre de sa peau, plus vive que celle des fleuves frais et de la chair verte des arbres. Naoh respira l'ardeur de vivre, le dsir inquiet et inextinguible, le voeu redoutable qui refait les btes et les plantes. Son coeur s'enfla si fort qu'il en touffait, plein de tendresse et de colre; tous ceux qui le sparaient de Gammla parurent aussi dtestables que les fils du Mammouth ou les Dvoreurs d'Hommes. Il leva son bras arm de la hache et dit: --Fille du Marcage, Naoh ne reviendra pas, il disparatra dans la terre, les eaux, le ventre des hynes, ou il rendra le Feu aux Oulhamr. Il rapportera Gammla des coquilles, des pierres bleues, des dents de lopard et des cornes d'aurochs. A ces paroles, elle posa sur le guerrier un regard o palpitait la joie des enfants. Mais Faouhm, s'agitant avec impatience: --Les fils de l'Aurochs ont disparu derrire les peupliers. Alors, Naoh se dirigea vers le sud. * * * * * Naoh, Gaw et Nam marchrent tout le jour sur la savane. Elle tait encore dans sa force: les herbes suivaient les herbes comme les flots se suivent sur la mer. Elle se courbait sous la brise, craquait sous le soleil, semait dans l'espace l'me innombrable des parfums; elle tait menaante et fconde, monotone dans sa masse, varie dans son dtail et produisait autant de btes que de fleurs, autant d'oeufs que de semences. Parmi les forts de gramens, les les de gents, les pninsules de bruyres, se glissaient le plantain, le millepertuis, les sauges, les renoncules, les achilles, les silnes et les cardamines. Parfois, la terre nue vivait la vie lente du minral, surface primordiale o la plante n'a pu fixer ses colonnes inlassables. Puis, reparaissaient des mauves et des glantines, des glantes ou des centaures, le trfle rouge ou les buissons toils. Il s'levait une colline, il se creusait une combe; une mare stagnait, pullulante d'insectes et de reptiles; quelque roc erratique dressait son profil de mastodonte; on voyait filer des antilopes, des livres, des sagas, surgir des loups ou des chiens, s'lever des outardes ou des perdrix, planer les ramiers, les grues et les corbeaux; des chevaux, des hmiones et des lans galopaient en bandes. Un ours gris, avec des gestes de grand singe et de rhinocros, plus fort que le tigre et presque aussi redoutable que le Lion Gant, rda sur la terre verte; des aurochs parurent au bord de l'horizon. Naoh, Nam et Gaw camprent le soir au pied d'un tertre; ils n'avaient pas franchi le dixime de la savane, ils n'apercevaient que les vagues dferlantes de l'herbe. La terre tait plane, uniforme et mlancolique, tous les aspects du monde se faisaient et se dfaisaient dans les vastes nues du crpuscule. Devant leurs feux sans nombre, Naoh songeait la petite flamme qu'il allait conqurir. Il semblait qu'il n'aurait qu' gravir une colline, tendre une branche de pin pour saisir une tincelle aux brasiers qui consumaient l'Occident. Les nuages noircirent. Un abme pourpre demeura longtemps au fond de l'espace, les petites pierres brillantes des toiles surgissaient l'une aprs l'autre, l'haleine de la nuit souffla. Naoh, accoutum au bcher des veilles, barrire claire pose devant la mer des tnbres, sentit sa faiblesse. L'ours gris pouvait apparatre, ou le lopard, le tigre, le lion, quoiqu'ils pntrassent rarement au large de la savane; un troupeau d'aurochs immergerait, sous ses flots, la fragile chair humaine; le nombre donnait aux loups la puissance des grands fauves, la faim les armait de courage. Les guerriers se nourrirent de chair crue. Ce fut un repas chagrin; ils aimaient le parfum des viandes rties. Ensuite, Naoh prit la premire veille. Tout son tre aspirait la nuit. Il tait une forme merveilleuse, o pntraient les choses subtiles de l'Univers: par sa vue, il captait les phosphorescences, les formes ples, les dplacements de l'ombre et il montait parmi les astres; par son oue, il dmlait les voix de la brise, le craquement des vgtaux, le vol des insectes et des rapaces, les pas et le rampement des btes; il distinguait au loin le glapissement du chacal, le rire de l'hyne, la hurle des loups, le cri de l'orfraie, le grincement des locustes; par sa narine pntraient le souffle de la fleur amoureuse, la senteur gaie des herbes, la puanteur des fauves, l'odeur fade ou musque des reptiles. Sa peau tressaillait mille variations tnues du froid et du chaud, de l'humidit et de la scheresse, toutes les nuances de la brise. Ainsi vivait-il de ce qui remplissait l'Espace et la Dure. Cette vie n'tait point gratuite, mais dure et pleine de menace. Tout ce qui la construisait pouvait la dtruire; elle ne persisterait que par la vigilance, la force, la ruse, un infatigable combat contre les choses. Naoh guettait, dans les tnbres, les crocs qui coupent, les griffes qui dchirent, l'oeil en feu des mangeurs de chair. Beaucoup discernaient dans les hommes des btes puissantes et ne s'attardaient point. Il passa des hynes avec des mchoires plus terribles que celles des lions: mais elles n'aimaient point la bataille et recherchaient la chair morte. Il passa une troupe de loups, et ils s'attardrent: ils connaissaient la puissance du nombre, ils se devinaient presque aussi forts que les Oulhamr. Toutefois, leur faim n'tant pas excessive, ils suivirent des traces d'antilopes. Il passa des chiens, comparables aux loups; ils hurlrent longtemps autour du tertre. Tantt ils menaaient, tantt l'un ou l'autre approchait avec des allures sournoises. Ils n'attaquaient pas volontiers la bte verticale. Jadis, ils campaient en nombre prs de la horde; ils dvoraient les rebuts et se mlaient aux chasses. Gon fit alliance avec deux chiens auxquels il abandonnait des entrailles et des os. Ils avaient pri dans un combat contre le sanglier; une alliance avec les autres devint impossible, car Faouhm, ayant pris le commandement, ordonna un grand massacre. Cette alliance attirait Naoh; il y sentait une force neuve, plus de scurit et plus de pouvoir. Mais, dans la savane, seul avec deux guerriers, il en concevait surtout le pril. Il l'et tente avec peu de btes, non avec un troupeau. Cependant, les chiens resserraient le cercle; leurs cris devenaient rares, et leurs souffles vifs. Naoh s'en mut. Il prit une poigne de terre, il la lana sur le plus audacieux, criant: --Nous avons des pieux et des massues qui peuvent dtruire l'Ours, l'Aurochs et le Lion!... Le chien, atteint la gueule et surpris par les inflexions de la parole, s'enfuit. Les autres s'appelrent et parurent dlibrer. Naoh jeta une nouvelle poigne de terre: --Vous tes trop faibles pour combattre les Oulhamr! Allez chercher les sagas et dtruire les loups. Le Chien qui approchera encore rpandra ses entrailles. veills par la voix du chef, Nam et Gaw se dressrent; ces nouvelles silhouettes dterminrent la retraite des btes. * * * * * Naoh marcha sept jours en vitant les embches du monde. Elles augmentaient mesure qu'on approchait de la fort. Quoiqu'elle ft plusieurs journes encore, elle s'annonait par des lots d'arbres, par l'apparition des grands fauves; les Oulhamr aperurent le Tigre et la grande Panthre. Les nuits devinrent pnibles: ils travaillaient, longtemps avant le crpuscule, s'environner d'obstacles; ils recherchaient le creux des tertres, les rocs, les fourrs; ils fuyaient les arbres. Le huitime et le neuvime jour, ils souffrirent de la soif. La terre n'offrit ni sources ni mares; le dsert des herbes plissait; des reptiles secs tincelaient parmi les pierres; les insectes rpandaient dans l'tendue une palpitation inquitante: ils filaient en spirale de cuivre, de jade, de nacre; ils fondaient sur la peau des guerriers et dardaient leurs trompes cres. Quand l'ombre du neuvime jour devint longue, la terre se fit frache et tendre, une odeur d'eau descendit des collines, et l'on aperut un troupeau d'aurochs qui marchait vers le sud. Alors, Naoh dit ses compagnons: --Nous boirons avant le coucher du soleil!... Les aurochs vont l'abreuvoir. Nam, fils du Peuplier, et Gaw, fils du Saga, redressrent leurs corps desschs. C'taient des hommes agiles et indcis. Il fallait leur donner le courage, la rsignation, la rsistance la douleur, la confiance. En retour, ils offraient leur docilit, plastiques comme l'argile, enclins l'enthousiasme, prompts oublier la souffrance et goter la joie. Et parce que, tant seuls, ils se dconcertaient vite devant la terre et les btes, ils se pliaient l'unit: ainsi, Naoh y percevait des prolongements de sa propre nergie. Leurs mains taient adroites, leurs pieds souples, leurs yeux longue porte, leurs oreilles fines. Un chef en pouvait tirer des services srs; il suffisait qu'ils connussent sa volont et son courage. Or, depuis le dpart, leurs coeurs s'attachaient Naoh; il tait l'manation de la race, la puissance humaine devant le mystre cruel de l'Univers, le refuge qui les abriterait, tandis qu'ils lanceraient le harpon ou abattraient la hache. Et, parfois, lorsqu'il marchait devant eux, dans l'ivresse du matin, joyeux de sa stature et de sa grande poitrine, ils frmissaient d'une exaltation farouche et presque tendre, tout leur instinct panoui vers le chef, comme le htre vers la lumire. Il le sentait mieux qu'il ne le comprenait, il s'accroissait de ces tres lis son sort, individualit plus multiple, plus complique, plus sre de vaincre et de djouer les embches. Des ombres longues se dtachaient de la base des arbres, les herbes se gorgeaient d'une sve abondante, et le soleil, plus jaune et plus grand mesure qu'il glissait vers l'abme, faisait luire le troupeau d'aurochs comme un fleuve d'eaux fauves. Les derniers doutes de Naoh se dissiprent: par-del l'chancrure des collines, l'abreuvoir tait proche; son instinct l'en assurait, et le nombre des btes furtives qui suivaient la route des aurochs. Nam et Gaw le savaient aussi, les narines dilates aux manations fraches. --Il faut devancer les aurochs, fit Naoh. Car il craignait que l'abreuvoir ne ft troit et que les colosses n'en obstruassent les bords. Les guerriers acclrrent la marche, afin d'atteindre, avant le troupeau, le creux des collines. A cause de leur nombre, de la prudence des vieux taureaux et de la lassitude des jeunes, les btes avanaient avec lenteur. Les Oulhamr gagnrent du terrain. D'autres cratures suivaient la mme tactique; on voyait filer de lgers sagas, des gagres, des mouflons, des hmiones et, transversalement, une troupe de chevaux. Plusieurs franchissaient dj la passe. Naoh prit une grande avance sur les aurochs: on pourrait boire sans hte. Lorsque les hommes atteignirent la plus haute colline, les aurochs retardaient de mille coudes. Nam et Gaw pressrent encore la course; leur soif s'avivait; ils contournrent la colline, s'engagrent dans la passe. L'Eau parut, mre cratrice, plus bienfaisante que le feu mme et moins cruelle: c'tait presque un lac, tendu au pied d'une chane de roches, coup de presqu'les, nourri droite par les flots d'une rivire, croulant gauche dans un gouffre. On pouvait y accder par trois voies: la rivire mme, la passe qu'avaient franchie les Oulhamr et une autre passe, entre les rocs et l'une des collines; partout ailleurs, croissaient des murailles basaltiques. * * * * * Les guerriers acclamrent la nappe. Orange par le soleil mourant, elle apaisait la soif des grles sagas, des petits chevaux trapus, des onagres aux sabots fins, des mouflons la face barbue, de quelques chevreuils plus furtifs que des feuilles tombantes, d'un vieil laphe dont le front semblait produire un arbre. Un sanglier brutal, querelleur et chagrin, tait le seul qui bt sans crainte. Les autres, l'oreille mobile, les prunelles sautillantes, avec de continuels gestes de fuite, dcelaient la loi de la vie, l'alerte infinie des faibles. Brusquement, toutes les oreilles se dressrent, les ttes scrutrent l'inconnu. Ce fut rapide, sr, avec un air de dsordre: chevaux, onagres, sagas, mouflons, chevreuils, laphe fuyaient par la passe du couchant, sous l'averse des rayons carlates. Seul, le sanglier demeura, ses petits yeux ensanglants virant entre les soies des paupires. Et des loups parurent, de grande race, loups de fort autant que de savane, hauts sur pattes, la gueule solide, les yeux proches, et dont les regards jaunes, au lieu de s'parpiller comme ceux des herbivores, convergeaient vers la proie. Naoh, Nam et Gaw tenaient prts l'pieu et la sagaie, tandis que le sanglier levait ses dfenses crochues et ronflait formidablement. De leurs yeux russ, de leurs narines intelligentes, les loups mesurrent l'ennemi: le jugeant redoutable, ils prirent la chasse vers ceux qui fuyaient. Leur dpart fit un grand calme et les Oulhamr, ayant achev de boire, dlibrrent. Le crpuscule tait proche; le soleil croulait derrire les rocs; il tait trop tard pour poursuivre la route: o choisir le gte? --Les aurochs approchent! fit Naoh. Mais, au mme instant, il tournait la tte vers la passe de l'ouest; les trois guerriers coutrent, puis ils se couchrent sur le sol: --Ceux qui viennent l ne sont pas des aurochs! murmura Gaw. Et Naoh affirma: --Ce sont des mammouths! Ils examinrent htivement le site: la rivire surgissait entre la colline basaltique et une muraille de porphyre rouge o montait une saillie assez large pour admettre le passage d'un grand fauve. Les Oulhamr l'escaladrent. Au gouffre de la pierre, l'eau coulait dans l'ombre et la pnombre ternelles; des arbres, terrasss par l'boulis ou arrachs par leur propre poids, s'talaient horizontalement sur l'abme; d'autres s'levaient de la profondeur, minces et d'une longueur excessive, toute l'nergie perdue hisser un bouquet de feuilles dans la rgion des lueurs ples; et tous, dvors par une mousse paisse comme la toison des ours, trangls par les lianes, pourris par les champignons, dployaient la patience indestructible des vaincus. Nam aperut le premier une caverne. Basse et peu profonde, elle se creusait irrgulirement. Les Oulhamr n'y pntrrent pas tout de suite; ils la fouillrent longtemps du regard. Enfin, Naoh prcda ses compagnons, baissant la tte et dilatant les narines: des ossements se rencontraient, avec des fragments de peau, des cornes, des bois d'laphe, des mchoires. L'hte se dcelait un chasseur puissant et redoutable; Naoh ne cessait d'aspirer ses manations: --C'est la caverne de l'Ours gris... dclara-t-il. Elle est vide depuis plus d'une lune. Nam et Gaw ne connaissaient gure cette bte formidable, les Oulhamr rdant aux rgions que hantaient le Tigre, le Lion, l'Aurochs, le Mammouth mme, mais o l'Ours gris tait rare. Naoh l'avait rencontr au cours d'expditions lointaines; il savait sa frocit, aveugle comme celle du Rhinocros, sa force presque gale celle du Lion Gant, son courage furieux et inextinguible. La caverne tait abandonne, soit que l'Ours y et renonc, soit qu'il se ft dplac pour quelques semaines ou pour une saison, soit encore qu'il lui ft arriv malheur la traverse du fleuve. Persuad que la bte ne reviendrait pas cette nuit, Naoh rsolut d'occuper sa demeure. Tandis qu'il le dclarait ses compagnons, une rumeur immense vibra le long des rocs et de la rivire: les Aurochs taient venus! Leurs voix, puissantes comme le rugissement des lions, se heurtaient tous les chos de l'trange territoire. Naoh n'coutait pas sans trouble le bruit de ces btes colossales. Car l'homme chassait peu l'urus et l'aurochs. Les taureaux atteignaient une taille, une force, une agilit que leurs descendants ne devaient plus connatre; leurs poumons s'emplissaient d'un oxygne plus riche; leurs facults taient, sinon plus subtiles, du moins plus vives et plus lucides; ils connaissaient leur rang, ils ne craignaient les grands fauves que pour les faibles, les tranards, ou ceux qui se hasardaient solitaires dans la savane. Les trois Oulhamr sortirent de la caverne. Leurs poitrines tressaillaient au grand spectacle; leurs coeurs en connaissaient la splendeur sauvage; leur mentalit obscure y saisissait, sans verbe, sans pense, l'nergique beaut qui tressaillait au fond de leur propre tre; ils pressentaient le trouble tragique d'o sortira, aprs les sicles des sicles, la posie des grands barbares. A peine ils sortaient de la pnombre qu'une autre clameur s'leva, qui transperait la premire comme une hache fend la chair d'une chvre. C'tait un cri membraneux, moins grave, moins rythmique, plus faible que le cri des aurochs; pourtant, il annonait la plus forte des cratures qui rdaient sur la face de la terre. En ce temps, le Mammouth circulait invincible. Sa stature loignait le Lion et le Tigre; elle dcourageait l'Ours gris; l'homme ne devait pas se mesurer avec lui avant des millnaires, et seul, le Rhinocros, aveugle et stupide, osait le combattre. Il tait souple, rapide, infatigable, apte gravir les montagnes, rflchi et la mmoire tenace; il saisissait, travaillait et mesurait la matire avec sa trompe, fouissait la terre de ses dfenses normes, conduisait ses expditions avec sagesse et connaissait sa suprmatie: la vie lui tait belle; son sang coulait bien rouge; il ne faut pas douter que sa conscience ft plus lucide, son sentiment des choses plus subtil qu'il ne l'est chez les lphants avilis par la longue victoire de l'homme. Il advint que les chefs des aurochs et ceux des mammouths approchrent en mme temps le bord des eaux. Les mammouths, selon leur rgle, prtendirent passer les premiers; cette rgle ne rencontrait d'opposition ni chez les urus ni chez les aurochs. Pourtant, tels aurochs s'irritaient, accoutums voir cder les autres herbivores et conduits par des taureaux qui connaissaient mal le mammouth. Or, les huit taureaux de tte taient gigantesques--le plus grand atteignait le volume d'un rhinocros;--leur patience tait courte, leur soif ardente. Voyant que les mammouths voulaient passer d'abord, ils poussrent leur long cri de guerre, le mufle haut, la gorge enfle en cornemuse. Les mammouths barrirent. C'taient cinq vieux mles: leurs corps taient des tertres et leurs pieds des arbres; ils montraient des dfenses de dix coudes, capables de transpercer les chnes; leurs trompes semblaient des pythons noirs; leurs ttes des rocs; ils se mouvaient dans une peau paisse comme l'corce des vieux ormes. Derrire, suivait le long troupeau couleur d'argile... Cependant, leurs petits yeux agiles fixs sur les taureaux, les vieux mammouths barraient la route, pacifiques, imperturbables et mditatifs. Les huit aurochs, aux prunelles lourdes, aux dos en monticules, la tte crpue et barbue, les cornes arques et qui divergeaient, secourent des crinires grasses, lourdes et bourbeuses: au fond de leur instinct, ils percevaient la puissance des ennemis, mais les rugissements du troupeau les baignaient d'une vibration belliqueuse. Le plus fort, le chef des chefs, baissa son front dense, ses cornes tincelantes; il s'lana comme un vaste projectile, il rebondit contre le mammouth le plus proche. Frapp l'paule, et quoiqu'il et amorti le coup par une cingle de trompe, le colosse tomba sur les genoux. L'aurochs poursuivit le combat avec la tnacit de sa race. Il avait l'avantage; sa corne acre redoubla l'attaque, et le mammouth ne pouvait se servir, trs imparfaitement, que de sa trompe. Dans cette vaste mle de muscles, l'aurochs fut la fureur hasardeuse, un orage d'instincts que dcelaient les gros yeux de brume, la nuque palpitante, le mufle cumeux et les mouvements srs, nets, vloces, mais monotones. S'il pouvait abattre l'adversaire et lui ouvrir le ventre, o la peau tait moins paisse et la chair plus sensible, il devait vaincre. Le mammouth en avait conscience; il s'ingniait viter la chute complte, et le pril l'induisait au sang-froid. Un seul lan suffisait le relever, mais il et fallu que l'aurochs ralentt ses pousses. D'abord, le combat avait surpris les autres mles. Les quatre mammouths et les sept taureaux se tenaient face face, dans une attente formidable. Aucun ne fit mine d'intervenir: ils se sentaient menacs eux-mmes. Les mammouths donnrent les premiers signes d'impatience. Le plus haut, avec un soufflement, agita ses oreilles membraneuses, pareilles de gigantesques chauves-souris, et s'avana. Presque en mme temps, celui qui combattait le taureau dirigeait un coup de trompe violent dans les jambes de l'adversaire. L'aurochs chancela son tour et le mammouth se redressa. Les normes btes se retrouvrent face face. La fureur tourbillonnait dans le crne du mammouth; il leva la trompe avec un barrit mtallique et mena l'attaque. Les dfenses courbes projetrent l'aurochs et firent craquer l'ossature; puis, obliquant, le mammouth rabattit sa trompe. Avec une rage grandissante, il creva le ventre de l'adversaire, il pitina les longues entrailles et les ctes rompues, il baigna dans le sang, jusqu'au poitrail, ses pattes monstrueuses. L'effroyable agonie se perdit dans un roulement de clameurs: la bataille entre les grands mles avait dbut. Les sept aurochs, les quatre mammouths se ruaient dans une bataille aveugle, comparable ces paniques o la bte perd tout contrle sur elle-mme. Le vertige gagna les troupeaux; le beuglement profond des aurochs se heurtait au barrit strident des mammouths; la haine soulevait ces longs flots de corps, ces torrents de ttes, de cornes, de dfenses et de trompes. Les chefs mles ne vivaient plus que la guerre: leurs structures se mlaient dans un grouillement informe, une immense broye de chairs, ptrie de douleur et de rage. Au premier choc, l'infriorit du nombre avait donn le dsavantage aux mammouths. L'un d'eux fut terrass par trois taureaux, un deuxime immobilis dans la dfensive; mais les deux autres remportrent une victoire rapide. Prcipits en bloc sur leurs antagonistes, ils les avaient percs, touffs, disloqus; ils perdaient plus de temps pitiner les victimes qu'ils n'en avaient mis les battre. Enfin, apercevant le pril des compagnons, ils chargrent: les trois aurochs, acharns dtruire le colosse abattu, furent pris l'improviste. Ils culbutrent d'une seule masse; deux furent mietts sous les lourdes pattes, le troisime se droba. Sa fuite entrana celle des taureaux qui combattaient encore, et les aurochs connurent l'immense contagion de la terreur. D'abord un malaise d'orage, un silence, une immobilit tranges qui semblaient se propager travers la multitude, puis le vacillement des yeux vagues, un pitinement pareil la chute d'une pluie, le dpart en torrent, une fuite qui devenait une bataille dans la passe trop troite, chaque bte transforme en nergie fuyante, en projectile de panique, les forts terrassant les faibles, les vloces fuyant sur le dos des autres, tandis que les os craquaient ainsi que des arbres abattus par le cyclone. Les mammouths ne songeaient pas la poursuite: une fois de plus ils avaient donn la mesure de leur puissance, une fois de plus ils se connaissaient les matres de la terre; et la colonne des gants couleur d'argile, aux longs poils rudes, aux rudes crinires, se rangea sur la rive de l'abreuvoir et se mit boire de si formidable sorte que l'eau baissait dans les criques. Sur le flanc des collines, un flot de btes lgres, encore effares par la lutte, regardait boire les mammouths. Les Oulhamr les contemplaient aussi, dans la stupeur d'un des grands pisodes de la nature. Et Naoh, comparant les btes souveraines Nam et Gaw, les bras grles, les jambes minces, les torses troits, aux pieds rudes comme des chnes, aux corps hauts comme des rochers, concevait la petitesse et la fragilit de l'homme, l'humble vie errante qu'il tait sur la face des savanes. Il songeait aussi aux lions jaunes, aux lions gants et aux tigres qu'il rencontrerait dans la fort prochaine et sous la griffe desquels l'homme ou le cerf laphe sont aussi faibles qu'un ramier dans les serres d'un aigle. III DANS LA CAVERNE C'tait vers le tiers de la nuit. Une lune blanche comme la fleur du liseron sillait le long d'un nuage. Elle laissait couler son onde sur la rivire, sur les rocs taciturnes, elle fondait une une les ombres de l'abreuvoir. Les mammouths taient repartis; on n'apercevait, par intervalles, qu'une bte rampante ou quelque hulotte sur ses ailes de silence. Et Gaw, dont c'tait le tour de garde, veillait l'entre de la caverne. Il tait las; sa pense, rare et fugitive, ne s'veillait qu'aux bruits soudains, aux odeurs accrues ou nouvelles, aux chutes ou aux tressauts du vent. Il vivait dans une torpeur o tout s'engourdissait, sauf le sens du pril et de la ncessit. La fuite brusque d'un saga lui fit dresser la tte. Alors il entrevit, de l'autre ct de la rivire, sur la cime abrupte de la colline, une silhouette massive qui marchait en oscillant. Les membres pesants et toutefois souples, la tte solide, effile aux mchoires, quelque bizarre apparence humaine, dcelaient un ours. Gaw connaissait l'Ours des Cavernes, colosse au front bomb qui vivait pacifiquement dans ses repaires et sur ses terres de pture, plantivore que la famine seule induisait se nourrir de chair. Celui qui s'avanait ne semblait pas de cette sorte. Gaw en fut assur lorsqu'il se silhouetta dans le clair de lune: le crne aplati, avec un pelage gristre, il avait une allure o l'Oulhamr reconnut l'assurance, la menace et la frocit des btes carnassires; c'tait l'ours gris, rival des grands flins. Gaw se souvint des lgendes rapportes par ceux qui avaient voyag sur les terres hautes. L'ours gris terrasse l'aurochs ou l'urus, et les transporte plus aisment que le lopard ne transporte une antilope. Ses griffes peuvent ouvrir d'un seul coup la poitrine et le ventre d'un homme; il touffe un cheval entre ses pattes; il brave le tigre et le lion fauve; le vieux Gon croit qu'il ne cde qu'au Lion gant, au Mammouth, au Rhinocros. Le fils du Saga ne ressentit pas la crainte subite qu'il et ressentie devant le tigre. Car, ayant rencontr l'Ours des Cavernes, il l'avait jug insoucieux et bnvole. Ce souvenir le rassura d'abord; mais l'allure du fauve parut plus quivoque mesure que se prcisait sa silhouette, si bien que Gaw recourut au chef. Il n'eut qu' lui toucher la main; la haute stature s'leva dans l'ombre: --Que veut Gaw? dit Naoh en surgissant l'entre de la caverne. Le jeune nomade tendit la main vers le haut de la colline; la face du chef se consterna: --L'Ours Gris! Son regard examinait la caverne. Il avait eu soin d'assembler des pierres et des branchages; quelques blocs taient proximit, qui pouvaient rendre l'entre trs difficile. Mais Naoh songeait fuir, et la retraite n'tait possible que du ct de l'abreuvoir. Si l'animal rapide, infatigable et opinitre se dcidait poursuivre, il atteindrait presque coup sr les fugitifs. L'unique ressource serait de se hisser sur un arbre: l'ours gris ne grimpait pas. En revanche, il tait capable d'attendre un temps indfini, et l'on ne voyait proximit que des arbres aux branches menues. * * * * * Le fauve avait-il vu Gaw, accroupi, confondu avec les blocs, attentif ne faire aucun mouvement inutile? Ou bien tait-il l'habitant de la caverne, revenu aprs un long voyage? Comme Naoh songeait ces choses, l'animal se mit descendre la pente roide. Quand il eut atteint un terrain moins incommode, il leva la tte, flaira l'atmosphre moite et prit son trot. Un instant, les deux guerriers crurent qu'il s'loignait. Mais il s'arrta en face de l'endroit o la corniche tait accessible: toute retraite devenait impraticable. A l'amont, la corniche s'interrompait, la roche tant pic; l'aval, il fallait fuir sous les yeux de l'ours: il aurait le temps de passer l'troite rivire et de barrer la route aux fugitifs. Il ne restait qu' attendre ou le dpart du fauve, ou l'attaque de la caverne. Naoh veilla Nam, et tous trois se mirent rouler des blocs. Aprs quelque hsitation, l'ours se dcidait passer la rivire. Il aborda posment et grimpa sur la corniche. A mesure qu'il approchait, on voyait mieux sa structure musculeuse; parfois ses dents tincelaient au clair de lune. Nam et Gaw grelottrent. L'amour de vivre gonflait leurs coeurs; l'instinct de la faiblesse humaine pesait sur leur souffle; leur jeunesse palpitait comme elle palpite dans la poitrine craintive des oiseaux. Naoh lui-mme n'tait pas tranquille. Il connaissait l'adversaire; il savait qu'il lui faudrait peu de temps pour donner la mort trois hommes. Et sa peau paisse, ses os de granit taient presque invulnrables la sagaie, la hache et l'pieu. Cependant, les nomades achevaient d'empiler les blocs; bientt il ne demeura qu'une ouverture vers la droite, hauteur d'homme. Quand l'ours fut proche, il secoua sa tte grondante et regarda, interloqu. Car s'il avait flair les hommes, entendu le bruit de leur travail, il ne s'attendait pas voir clos le gte o il avait pass tant de saisons; une obscure association se fit dans son crne, entre la fermeture du repaire et ceux qui l'occupaient. D'ailleurs, reconnaissant l'odeur d'animaux faibles, dont il comptait se repatre, il ne montra aucune prudence. Mais il tait perplexe. Il s'tirait au clair de lune, bien l'aise dans sa fourrure, talant son poitrail argent et balanant sa gueule conique. Puis, il s'irrita, sans raison, parce qu'il tait d'humeur morose, brutale, presque tranger la joie, et poussa de rauques clameurs. Impatient alors, il se dressa sur ses pieds arrire; il parut un homme immense et velu, aux jambes trop brves, au torse dmesur. Et il se pencha vers l'ouverture demeure libre. Nam et Gaw, dans la pnombre, tenaient leurs haches prtes; le fils du Lopard levait sa massue: on s'attendait que la bte avancerait les pattes, ce qui permettrait de les entailler. Ce fut l'norme crne qui se projeta, le front feutr, les lvres baveuses et les dents en pointes de harpon. Les haches s'abattirent, la massue tournoya, impuissante cause des saillies de l'ouverture; l'ours mugit et recula. Il n'tait pas bless: aucune trace de sang ne rougissait sa gueule; l'agitation de ses mchoires, la phosphorescence de ses prunelles annonaient l'indignation de la force offense. Toutefois il ne ddaigna pas la leon; il changea de tactique. Animal fouisseur, dou d'un sens affin des obstacles, il savait qu'il vaut parfois mieux les abattre que d'affronter une passe dangereuse. Il tta la muraille, il la poussa: elle vibrait aux peses. La bte, augmentant son effort, travaillant des pattes, de l'paule, du crne, tantt se prcipitait contre la barrire, tantt l'attirait de ses griffes brillantes. Elle l'entama et, dcouvrant un point faible, elle la fit osciller. Ds lors, elle s'acharna au mme endroit, d'autant plus favorable que les bras des hommes se trouvrent trop courts pour y atteindre. D'ailleurs, ils ne s'attardrent pas des efforts inutiles: Naoh et Gaw, arc-bouts en face de l'ours, parvinrent arrter l'oscillation, tandis que Nam se penchait par l'ouverture et surveillait l'oeil de la bte, o il projetait de lancer une flche. Bientt l'assaillant perut que le point faible tait devenu inbranlable. Ce changement incomprhensible, qui niait sa longue exprience, le stupfia et l'exaspra. Il s'arrta, assis sur son derrire; il observa la muraille; il la flaira; et il secouait la tte avec un air d'incrdulit. A la fin, il crut s'tre abus; il retourna vers l'obstacle, donna un coup de patte, un coup d'paule et, constatant que la rsistance persistait, il perdit toute prudence et s'abandonna la brutalit de sa nature. L'ouverture libre l'hypnotisa; elle parut la seule voie franchissable; il s'y jeta perdument. Un trait siffla et le frappa prs de la paupire, sans ralentir l'attaque, qui fut irrsistible. Toute la machine imptueuse, la masse de chair o le sang roulait en torrent, rassembla ses nergies: la muraille croula. Naoh et Gaw avaient bondi vers le fond de la caverne; Nam se trouva dans les pattes monstrueuses. Il ne songeait gure se dfendre; il fut semblable l'antilope atteinte par la grande panthre, au cheval terrass par le lion: les bras tendus, la bouche bante, il attendait la mort, dans une crise d'engourdissement. Mais Naoh, d'abord surpris, reconquit l'ardeur combative qui cre les chefs et soutient l'espce. De mme que Nam s'oubliait dans la rsignation, lui s'oublia dans la lutte. Il rejeta sa hache, qu'il jugeait inutile; il prit deux mains la massue de chne, pleine de noeuds. La bte le vit venir. Elle diffra d'anantir la faible proie qui palpitait sous elle; elle leva sa force contre l'adversaire, pattes et crocs projets en foudre, tandis que l'Oulhamr abaissait sa massue. L'arme arriva la premire. Elle roula sur la mchoire de l'ours; l'une des pointes toucha les narines. Le coup, frapp de biais et peu efficace, fut si douloureux que la brute ploya. Le deuxime coup du nomade rebondit sur un crne indestructible. Dj l'immense bte revenait elle et fonait frntiquement, mais l'Oulhamr s'tait rfugi dans l'ombre, devant une saillie de la roche: au moment suprme, il s'effaa; l'ours cogna violemment le basalte. Tandis qu'il trbuchait, Naoh revenait en oblique et, avec un cri de guerre, abattit la massue sur les longues vertbres. Elles craqurent; le fauve, affaibli par le choc contre la saillie, oscilla sur sa base et Naoh, ivre d'nergie, crasa successivement les narines, les pattes, les mchoires, tandis que Nam et Gaw ouvraient le ventre coups de hache. Lorsque enfin la masse cessa de panteler, les nomades se regardrent en silence. Ce fut une minute prodigieuse. Naoh apparut le plus redoutable des Oulhamr et de tous les hommes, car ni Faouhm, ni Hoo, fils du Tigre, ni aucun des guerriers mystrieux dont Gon-aux-os-secs rappelait la mmoire, n'avaient abattu un ours gris coups de massue. Et la lgende se grava dans le crne des jeunes hommes pour se transmettre aux gnrations et grandir leurs esprances, si Nam, Gaw et Naoh ne prissaient point la conqute du Feu. IV LE LION GANT ET LA TIGRESSE Une lune avait pass. Depuis longtemps, Naoh, avanant toujours vers le sud, avait dpass la savane; il traversait la fort. Elle semblait interminable, entrecoupe par des les d'herbes et de pierres, des lacs, des mares et des combes. Elle dvalait lentement, avec des remontes inattendues, en sorte qu'elle produisait toutes les sortes de plantes, toutes les varits de btes. On pouvait y rencontrer le tigre, le lion jaune, le lopard, l'homme des arbres, qui vivait solitaire avec quelques femelles, et dont la force surpassait celle des hommes ordinaires, l'hyne, le sanglier, le loup, le daim, le cerf laphe, le chevreuil, le mouflon. Le rhinocros y tranait sa lourde cuirasse; peut-tre mme y et-on dcouvert le Lion Gant, devenu excessivement rare, son extinction ayant commenc depuis des centaines de sicles. On trouvait aussi le mammouth, ravageur de la fort, broyeur de branches et dracineur d'arbres, dont le passage tait plus farouche que l'inondation et le cyclone. Sur ce territoire redoutable, les nomades dcouvrirent la nourriture en abondance; eux-mmes se savaient une proie pour les mangeurs de chair. Ils marchaient avec prudence, en triangle, de manire commander le plus grand espace possible. Leurs sens prcis pouvaient, pendant le jour, les prserver des embches. D'ailleurs, leurs ennemis les plus funestes ne chassaient gure que dans les tnbres. Le jour, ils n'avaient pas le regard aussi prompt que les hommes; et leur odorat n'tait pas comparable celui des loups. Ceux-ci eussent t les plus difficiles dpister: mais, dans la fort bien pourvue, ils ne songeaient gure traquer des animaux aussi menaants que les Oulhamr. Parmi les ours, le plus puissant, le colosse des cavernes, ne chassait pas, moins d'tre tourment par la famine. Herbivore, il trouvait dans le terroir de quoi assouvir, pacifiquement, sa voracit. Et l'ours gris, qui ne rdait qu'accidentellement en dehors des rgions fraches, se dcelait distance. Toutefois, les journes taient pleines d'alertes et les nuits terrifiantes. Les Oulhamr choisissaient avec soin les lieux de refuge; ils s'arrtaient longtemps avant la chute du jour. Souvent ils se rfugiaient dans un creux; d'autres fois, ils reliaient des blocs, ou bien, s'abritant dans un fourr profond, ils semaient des obstacles sur leur passage; certains soirs, ils choisissaient quelques arbres trs rapprochs o ils se fortifiaient. Plus que tout, l'absence du feu les faisait souffrir. Par les nuits sans lune, il leur semblait entrer pour toujours dans les tnbres; elles pesaient sur leur chair, elles les engloutissaient. Chaque soir ils guettaient la futaie, comme s'ils allaient voir la flamme tinceler dans sa cage et grandir en dvorant les branches mortes: ils ne discernaient que les tincelles perdues des toiles ou les yeux d'une bte; leur faiblesse les accablait et l'immensit cruelle. Peut-tre eussent-ils moins souffert dans la horde, avec la foule palpitant autour d'eux; dans la solitude interminable, leurs poitrines semblaient rtrcies. * * * * * La fort s'ouvrit. Tandis que le pays des arbres continuait remplir le couchant, une plaine s'tendit l'est, partie savane et partie brousse, avec quelques lots d'arbres. L'herbe dfendait son tendue contre les grands vgtaux, aide par les urus, les aurochs, les cerfs, les sagas, les hmiones et les chevaux, qui broutaient les jeunes pousses. Enveloppe de peupliers noirs, de saules cendrs, de trembles, d'aulnes, de joncs et de roseaux, une rivire coulait vers l'orient. Quelques pierres erratiques se bosselaient en masses rousstres; et, quoiqu'il ft grand jour encore, les ombres longues dominaient les rais du soleil. Les nomades considraient le terroir avec mfiance: il devait y passer beaucoup de btes, l'heure o finit la lumire. Aussi se htrent-ils de boire. Puis ils explorrent le site. La plupart des pierres erratiques, tant solitaires, ne pouvaient pas servir; quelques-unes, en groupes, auraient demand un long travail de fortification. Et ils se dcourageaient, prts retourner dans la fort, lorsque Nam avisa des blocs normes, trs rapprochs, dont deux se touchaient par leurs sommets, et qui limitaient une cavit avec quatre ouvertures. Les trois premires admettaient l'accs de btes plus petites que l'homme,--des loups, des chiens, des panthres. La quatrime pouvait livrer passage un guerrier de forte stature, pourvu qu'il s'aplatt contre le sol; elle devait tre impraticable aux grands ours, aux lions et aux tigres. Au signe de leur compagnon, Naoh et Gaw accoururent. Ils craignirent d'abord que le chef ne pt se glisser dans le refuge. Mais Naoh, s'allongeant sur l'herbe et tournant la tte, entra sans effort; il ressortit de mme. En sorte qu'ils se trouvrent avoir un abri plus sr que tous ceux qui les avaient reus auparavant, car les blocs taient si lourds et si durement incrusts qu'un troupeau de mammouths n'aurait pu les disjoindre. L'espace ne manquait point: dix hommes y eussent tenu l'aise. La perspective d'une nuit parfaite rjouit les nomades. Pour la premire fois depuis leur dpart, ils pourraient se rire de tous les carnivores. Ils mangrent la viande crue d'un faon, avec des noix cueillies dans la fort, puis ils se remirent scruter le territoire. Quelque laphe, quelque chevreuil filaient vers l'eau; des corbeaux s'levaient avec un cri de guerre; un aigle planait la hauteur des nuages. Puis un lynx bondit la poursuite d'une sarcelle, un lopard rampa furtivement parmi les saules. L'ombre s'allongeait encore. Elle couvrit bientt la savane; le soleil tombait derrire les arbres, tel un immense brasier circulaire, et le temps fut proche o la vie carnivore allait dominer les solitudes. Rien ne l'annonait encore. Il se faisait un bruit innocent de passereaux; solitaires ou par bandes, ils lanaient vers le soleil leur hymne rapide, hymne de regret et de crainte, hymne de la grande nuit sinistre. C'est alors qu'un urus surgit de la fort. D'o venait-il? Quelle aventure l'avait isol? S'tait-il attard ou, au contraire, ayant march trop vite, menac par les ennemis ou les mtores, avait-il fui au hasard? Les nomades ne se le demandaient point; la passion de la proie les saisissait, car si les chasseurs de leur tribu ne s'attaquaient gure aux troupeaux des grands herbivores, ils guettaient les btes solitaires, surtout les faibles et les blesses. La bravoure et la tnacit des urus se retrouvent dans telle race de nos taureaux, mais l'urus avait une tte moins obscure. L'espce tait son apoge. Lestes, avec une respiration vive, un sens clair du pril et une ruse complexe, ces forts organismes circulaient magnifiquement sur la plante. Naoh se leva avec un grondement. Aprs la victoire sur un fauve, rien n'tait plus glorieux que d'abattre un grand herbivore. L'Oulhamr sentit dans son coeur cet instinct par quoi se maintient tout ce qui fut ncessaire la croissance de l'homme; son ardeur augmentait mesure qu'approchaient le poitrail spacieux et les cornes luisantes. Mais il subissait un autre instinct: ne pas dtruire en vain la chair nourricire. Or, il avait de la viande frache; la proie foisonnait. Enfin, se souvenant de son triomphe sur l'ours, Naoh jugeait moins mritoire d'abattre un urus. Il abaissa sa sagaie, il renona une chasse o il pouvait fausser ses armes. Et l'urus, s'avanant avec lenteur, prit le chemin de la rivire. Soudain, les trois hommes dressrent la tte, les sens dilats par le pril. Leur doute fut court: Nam et Gaw, sur un signe du chef, se glissrent sous les blocs erratiques. Lui-mme les suivait, au moment o un mgacros jaillissait de la fort. Toute la bte tait un vertige de fuite. La tte aux vastes palmures rejete en arrire, une cume mlange d'carlate ruisselant aux naseaux, les pattes rebondissant comme des branches dans un cyclone, le mgacros avait fait une trentaine de bonds, lorsque l'ennemi surgit son tour. C'tait un tigre, aux membres trapus, aux vertbres lastiques et dont le corps, chaque reprise, franchissait vingt coudes. Ses bonds flexibles semblaient des glissements dans l'atmosphre. Chaque fois que le flin atteignait le sol, il y avait une pause brve, une reconcentration d'nergie. Dans son mouvement moins ample, le cervid ne subissait point d'arrt. Chaque saut tait la suite acclre du saut prcdent. A cette priode de la poursuite, il perdait du terrain. Pour le tigre, la course venait de commencer, tandis que le mgacros arrivait de loin. --Le tigre saisira le grand cerf! fit Nam d'une voix frissonnante. Naoh, qui regardait passionnment cette chasse, rpondit: --Le grand cerf est infatigable! Non loin de la rivire, l'avance du mgacros se trouva rduite de moiti. Dans une tension suprme, il accrut sa vitesse; les deux corps se projetrent avec une rapidit gale, puis les sauts du tigre se rtrcirent. Il et sans doute renonc la poursuite, si la rivire n'avait t proche; il espra regagner du terrain la nage: son long corps onduleux y excellait. Quand il parvint la rive, le mgacros tait cinquante coudes. Le tigre se coula par l'onde avec une vlocit extraordinaire; mais le mgacros progressait peine moins vite. Ce fut le moment de la vie et de la mort. Comme la rivire n'tait pas large, le cervid devait pourtant atterrir avec une avance: s'il ttonnait en se hissant sur la berge, il tait pris. Il le savait; il avait mme risqu un dtour pour choisir le lieu d'abordage: c'tait un petit promontoire caillouteux, pente douce. Quoique le mgacros et calcul sa sortie avec justesse, il eut une hsitation vague, pendant laquelle le tigre se rapprocha. Enfin l'herbivore s'enleva. Il tait vingt coudes quand le tigre atteignit son tour le sol et fit son premier bond. Ce bond fut htif, le flin emmla ses pattes, trbucha et roula: le mgacros avait partie gagne. Il n'y avait qu' rompre la poursuite; le tigre le comprit et, se souvenant d'une haute silhouette entrevue pendant la course, il se hta de retraverser la rivire. L'urus tait encore en vue... Au passage de la chasse, il avait recul vers la fort. Puis il marqua une incertitude qui s'accrut mesure que le grand flin s'loignait et surtout lorsqu'il disparut parmi les roseaux. L'urus se dcidait pourtant la retraite, mais une odeur redoutable frappa sa narine. Il tendit le cou et, convaincu, chercha une ligne de fuite. Il parvint ainsi non loin des blocs erratiques o gtaient les Oulhamr: l'effluve humain lui rappelant une attaque o, jeune et chtif encore, il avait t bless par un projectile, il dvia de nouveau. Il trottait maintenant; il allait disparatre dans la futaie, lorsqu'il s'arrta net: le tigre arrivait grande allure. Il ne craignait pas que l'urus, comme le mgacros, lui chappt la course, mais sa dconvenue l'impatientait. A la vue du fauve, le taureau sortit d'indcision. Comme il savait ne pouvoir compter sur la vitesse, il fit face au danger. Tte basse, creusant la terre, il fut, avec sa large poitrine rousse, ses yeux de feu violet, un beau guerrier de la fort et de la prairie; une rage obscure balayait ses craintes; le sang qui lui battait au coeur tait le sang de la lutte; l'instinct de conservation se transforma en courage. Le tigre reconnut la valeur de l'adversaire. Il ne l'attaqua pas brusquement; il louvoya, avec des rampements de reptile; il attendit le geste prcipit ou maladroit qui lui permettrait d'enfourcher la croupe, de rompre les vertbres ou la jugulaire. Mais l'urus, attentif aux volutions de l'agresseur, prsentait toujours son front compact et ses cornes aigus... Soudain, le carnassier s'immobilisa. Les pattes roides, ses grands yeux jaunes fixes, presque hagards, il regardait s'avancer une bte monstrueuse. Elle ressemblait au tigre, avec une stature plus haute et plus compacte; elle rappelait aussi le lion, par sa crinire, son profond poitrail, sa dmarche grave. Quoiqu'elle arrivt sans arrt, avec le sens de sa suprmatie, elle montrait l'hsitation de l'animal qui n'est pas sur son terrain de chasse. Le tigre tait chez lui! Depuis dix saisons, il dtenait le territoire, et les autres fauves, lopard, panthre, hyne, y vivaient son ombre; toute proie tait sienne ds qu'il l'avait choisie; nulle crature ne se dressait devant lui lorsque, au hasard des rencontres, il gorgeait l'laphe, le daim, le mgacros, l'urus, l'aurochs ou l'antilope. L'ours gris avait peut-tre, dans la saison froide, pass par son domaine, d'autres tigres vivaient au nord, et des lions dans les contres du fleuve: aucun n'tait venu contester sa puissance. Et il ne s'tait gar qu'au passage du rhinocros, invulnrable, ou du mammouth aux pieds massifs, estimant trop rude la tche de les combattre. Or il ignorait la forme trange qui venait d'apparatre, et ses sens s'tonnaient. C'tait une bte trs rare, une bte des anciens ges, dont l'espce dcroissait depuis des millnaires. Par tout son instinct, le tigre perut qu'elle tait plus forte, mieux arme, aussi rapide que lui-mme, mais, par toute son habitude, par sa longue victoire, il se rvoltait contre la crainte. Son geste traduisit cette double tendance. A mesure que l'ennemi approchait, il s'cartait plutt qu'il ne reculait; son attitude restait menaante. Lorsque la distance fut suffisamment rduite, le lion-tigre enfla sa vaste poitrine et gronda, puis, se rasant, il excuta son premier bond d'attaque, un bond de vingt-cinq coudes. Le tigre recula. Au deuxime bond du colosse, il se tourna pour battre en retraite. Ce mouvement ne fut qu'esquiss. La fureur le ramena, ses yeux jaunes verdirent; il acceptait le combat. C'est qu'il n'tait plus seul. Une tigresse venait de surgir sur les herbes; elle accourait brillante, imptueuse et magnifique, au secours de son mle. Le lion gant hsita son tour, il douta de sa force. Peut-tre se ft-il retir alors, laissant aux tigres leur territoire, si l'adversaire, surexcit par les miaulements de la tigresse approchante, n'et fait mine de prendre l'offensive. L'norme flin pouvait se rsigner cder la place, mais sa terrible musculature, le souvenir de tout ce qu'il avait dchir de chairs et broy de membres le forcrent punir l'agression. L'espace d'un seul bond le sparait du tigre. Il le franchit, sans pourtant atteindre au but, car l'autre avait biais et tentait une attaque de flanc. Le lion des cavernes s'arrta pour recevoir l'assaut. Griffes et mufles s'emmlrent; on entendit le claquement des dents dvorantes et les souffles rauques. Plus bas sur pattes, le tigre cherchait saisir la gorge de l'ennemi; il fut prs d'y russir. Des mouvements prcis le rejetrent; il se trouva terrass sous une patte souveraine, et le lion gant se mit lui ouvrir le ventre. Les entrailles jaillirent en lianes bleues, le sang coula carlate parmi les herbes, une pouvantable clameur fit trembler la savane. Et le lion-tigre commenait faire craquer les ctes, lorsque la tigresse arriva. Hsitante, elle flairait la chair chaude, la dfaite de son mle; elle poussa un miaulement d'appel. A ce cri, le tigre se redressa, une suprme onde belliqueuse traversa son crne, mais au premier pas, ses entrailles tranantes l'arrtrent, et il demeura immobile, les membres dfaillants, les yeux encore pleins de vie. La tigresse mesura par l'instinct ce qui restait d'nergie celui qui avait si longtemps partag avec elle les proies palpitantes, veill sur les gnrations, dfendu l'Espce contre les embches innombrables. Une obscure tendresse secoua ses nerfs rudes; elle sentit, en bloc, la communaut de leurs luttes, de leurs joies, de leurs souffrances. Puis la loi de la nature l'amollit; elle sut qu'une force plus terrible que celle des tigres se tenait devant elle et, frmissante du besoin de vivre, avec une sourde plainte, un long regard en arrire, elle s'enfuit vers la futaie. Le lion gant ne l'y suivit point; il gotait la suprmatie de ses muscles, il aspirait l'atmosphre du soir, l'atmosphre de l'aventure, de l'amour et de la proie. Le tigre ne l'inquitait plus; il l'piait, cependant; il hsitait l'achever, car il avait l'me prudente et, vainqueur, craignait d'inutiles blessures... L'heure rouge tait venue; elle coula par la profondeur des forts, lente, variable et insidieuse. Les btes diurnes se turent. On entendait par intervalles le hurlement des loups, l'aboi des chiens, le rire sarcastique de l'hyne, le soupir d'un rapace, l'appel clapotant des grenouilles ou le grincement d'une locuste tardive. Tandis que le soleil mourait derrire un ocan de cimes, la lune immense se hissa sur l'Orient. On n'apercevait d'autres btes que les deux fauves: l'urus avait disparu pendant la lutte; dans les pnombres, mille narines subtiles connaissaient les prsences redoutables. Le lion gant sentait une fois de plus la faiblesse de sa force. La proie sans nombre palpitait au fond des fourrs et des clairires et pourtant, chaque jour, il lui fallait craindre la famine. Car il portait avec lui son atmosphre: elle le trahissait plus srement que sa dmarche, que le craquement de la terre, des herbes, des feuilles et des branches. Elle s'tendait, acre et froce; elle tait palpable dans les tnbres et jusque sur la face des eaux, elle tait la terreur et la sauvegarde des faibles. Alors, tout fuyait, se cachait, s'vanouissait. La terre devenait dserte; il n'y avait plus de vie; il n'y avait plus de proie; le flin semblait seul au monde. Or, dans la nuit approchante, le colosse avait faim. Chass de son territoire par un cataclysme, il avait pass les rivires et le fleuve, rd par les horizons inconnus. Et maintenant, une nouvelle aire conquise par la dfaite du tigre, il tendait la narine, il cherchait dans la brise l'odeur des chairs parses. Toute proie lui parut lointaine; il percevait peine le frlis des bestioles caches par l'herbe, quelques nids de passereaux, deux hrons juchs la fourche d'un peuplier noir, et dont la vigilance ne se ft pas laiss surprendre, mme si le flin avait pu escalader l'arbre; mais, depuis qu'il avait atteint toute sa stature, il ne grimpait que sur des troncs bas et parmi des branches paisses. La faim le fit se tourner vers cette onde tide qui coulait avec les entrailles du vaincu; il s'en approcha, il la flaira: elle lui rpugnait comme un venin. Impatient, il bondit sur le tigre, il lui broya les vertbres, puis il se mit rder. Le profil des pierres erratiques l'attira. Comme elles taient l'opposite du vent et que son odorat ne valait pas celui des loups, il avait ignor la prsence des hommes. Lorsqu'il approcha, il sut que la proie tait l et l'espoir acclra son souffle. * * * * * Les Oulhamr considraient avec une palpitation la haute silhouette du carnivore. Depuis la fuite du mgacros, toute la lgende sinistre, tout ce qui fait trembler les vivants avait pass devant leurs prunelles. Dans le dclin rouge, ils voyaient le lion-tigre tourner autour du refuge; son mufle fouillait les interstices; ses yeux dardaient des lueurs d'toiles vertes; tout son tre respirait la hte et la faim. Quand il arriva devant l'orifice par o s'taient glisss les hommes, il se baissa; il tenta d'introduire la tte et les paules; et les nomades doutrent de la stabilit des blocs. A chaque ondulation du grand corps, Nam et Gaw se recroquevillaient, avec un soupir de dtresse. La haine animait Naoh, haine de la chair convoite, haine de l'intelligence neuve contre l'antique instinct et sa puissance excessive. Elle s'accrut lorsque la brute se mit gratter la terre. Quoique le lion gant ne ft pas un animal fouisseur, il savait largir une issue ou renverser un obstacle. Sa tentative consterna les hommes, si bien que Naoh s'accroupit et frappa de l'pieu: le fauve, atteint la tte, poussa un rauquement furieux et cessa de fouir. Ses yeux phosphorescents fouillaient la pnombre; nyctalope, il distinguait nettement les trois silhouettes, plus irritantes d'tre si proches. Il se remit rder, ttant les issues; toujours il revenait celle par o s'taient introduits les hommes. A la fin, il recommena fouir: un nouveau coup d'pieu interrompit sa besogne et le fit reculer, avec moins de surprise que nagure. Dans sa tte opaque, il conut que l'entre du repaire tait impossible, mais il n'abandonnait pas la proie, il gardait l'esprance que, si proche, elle n'chapperait point. Aprs une dernire aspiration et un dernier regard, il sembla ignorer l'existence des hommes; il se dirigea vers la fort. Les trois nomades s'exaltrent; la retraite parut plus sre; ils aspiraient dlicieusement la nuit: ce fut un de ces instants o les nerfs ont plus de finesse et les muscles plus d'nergie; des sentiments sans nombre, soulevant leurs mes indcises, voquaient la beaut primordiale; ils aimaient la vie et son cadre, ils gotaient quelque chose faite de toutes choses, un bonheur cr en dehors et au-dessus de l'action immdiate. Et, comme ils ne pouvaient ni se communiquer une telle impression, ni mme songer se la communiquer, ils tournaient l'un vers l'autre leur rire, cette gaiet contagieuse qui n'clate que sur le visage des hommes. Sans doute, ils s'attendaient voir le Lion Gant revenir, mais n'ayant pas du temps une notion prcise--elle leur et t funeste--ils gotaient le prsent sans sa plnitude: la dure qui spare le crpuscule du soir de celui du matin paraissait inpuisable. * * * * * Selon sa coutume, Naoh avait pris la premire veille. Il n'avait pas sommeil. nerv par la bataille du tigre et du lion gant, il sentit, lorsque Gaw et Nam furent tendus, s'agiter les notions que la tradition et l'exprience avaient accumules dans son crne. Elles se liaient confusment, elles formaient la lgende du Monde. Et dj le monde tait vaste dans l'intelligence des Oulhamr. Ils connaissaient la marche du soleil et de la lune, le cycle des tnbres suivant la lumire, de la lumire suivant les tnbres, de la saison froide alternant avec la saison chaude; la route des rivires et des fleuves; la naissance, la vieillesse et la mort des hommes; la forme, les habitudes et la force des btes innombrables; la croissance des arbres et des herbes, l'art de faonner l'pieu, la hache, la massue, le grattoir, le harpon, et de s'en servir; la course du vent et des nuages; le caprice de la pluie et la frocit de la foudre. Enfin, ils connaissaient le Feu--la plus terrible et la plus douce des choses vivantes,--assez fort pour dtruire toute une savane et toute une fort avec leurs mammouths, leurs rhinocros, leurs lions, leurs tigres, leurs ours, leurs aurochs et leurs urus. La vie du Feu avait toujours fascin Naoh. Comme aux btes, il lui faut une proie: il se nourrit de branches, d'herbes sches, de graisse; il s'accrot; chaque feu nat d'autres feux; chaque feu peut mourir. Mais la stature d'un feu est illimite, et, d'autre part, il se laisse dcouper sans fin; chaque morceau peut vivre. Il dcrot lorsqu'on le prive de nourriture: il se fait petit comme une abeille, comme une mouche, et, cependant, il pourra renatre le long d'un brin d'herbe, redevenir vaste comme un marcage. C'est une bte et ce n'est pas une bte. Il n'a pas de pattes ni de corps rampant, et il devance les antilopes; pas d'ailes, et il vole dans les nuages; pas de gueule, et il souffle, il gronde, il rugit; pas de mains ni de griffes, et il s'empare de toute l'tendue... Naoh l'aimait, le dtestait et le redoutait. Enfant, il avait parfois subi sa morsure; il savait qu'il n'a de prfrence pour personne--prt dvorer ceux qui l'entretiennent,--plus sournois que l'hyne, plus froce que la panthre. Mais sa prsence est dlicieuse; elle dissipe la cruaut des nuits froides, repose des fatigues et rend redoutable la faiblesse des hommes. Dans la pnombre des pierres basaltiques, Naoh, avec un doux dsir, voyait le brasier du campement et les lueurs qui effleuraient le visage de Gammla. La lune montante lui rappelait la flamme lointaine. De quel lieu de la terre la lune jaillit-elle, et pourquoi, comme le soleil, ne s'teint-elle jamais? Elle s'amoindrit; il y a des soirs o elle n'est plus qu'un feu chtif comme celui qui court le long d'une brindille. Puis elle se ranime. Sans doute, des Hommes-Cachs s'occupent de son entretien et la nourrissent selon les poques... Ce soir, elle est dans sa force: d'abord aussi haute que les arbres, elle diminue, mais luit davantage, tandis qu'elle monte dans le ciel. Les Hommes-Cachs ont d lui donner du bois sec en abondance. Tandis que le fils du Lopard rve ces choses, les btes nocturnes vont leur aventure. Des silhouettes furtives glissent sur les herbes. Il discerne des musaraignes, des gerboises, des agoutis, des fouines lgres, des belettes au corps de reptile; puis vient un laphe dix cors qui file, contre-lune, comme une sagaie. Naoh observe ses jambes sches, son corps couleur de terre et de chne, les ramures qu'il incline sur le col.--Il a disparu; des loups montrent leurs ttes rondes, leurs gueules fines, leurs pattes nettes et vives. Le ventre est ple, les flancs et le dos roussissent, puis une bande noirtre dessine les vertbres; des muscles forts gonflent la nuque, toute l'allure dcle quelque chose de sournois, de judicieux et de complexe, que souligne l'obliquit du regard. Ils flairent l'laphe, mais lui-mme, dans l'humidit des pnombres, a reu avis de leur approche et son avance est considrable. Les narines intelligentes discernent la dcroissance continue des effluves: les loups savent que l'herbivore gagne de l'espace. Pourtant, ils franchissent la savane, jusqu'au couvert o les plus lestes pntrent. La poursuite parat inutile. Tous reviennent pas lents, dus, quelques-uns hurlent et gmissent. Puis les narines se remettent explorer l'atmosphre. Elles ne relvent rien de prochain, sinon le cadavre du tigre et les hommes cachs parmi les pierres: une proie trop redoutable et une chair que, malgr leur gloutonnerie, les loups trouvent rpugnante. Ils s'en approchent, cependant, aprs avoir contourn le gte des hommes. * * * * * D'abord, les loups rdrent autour de la carcasse, avec cette prudence excessive qui ne laisse rien au hasard. Enfin, les impatients se risqurent. Ils portrent leurs gueules prs de la tte du tigre, prs du grand mufle entrouvert, par o soufflait nagure une vie empeste et formidable; explorant le corps, ils lchrent les plaies rouges. Toutefois, aucun ne se dcidait porter la dent sur cette chair pre, pleine de poison, pour qui seuls les estomacs du vautour et de l'hyne ont assez de vhmence. Une clameur accrut leur incertitude--des plaintes, des hurles, des ricanements. Six hynes surgirent au clair de lune. Elles progressaient d'une allure quivoque, avec leurs avant-trains robustes, leurs torses qui s'abaissent et s'effilent pour finir par des pattes grles. Cagneuses, le museau court et d'une puissance broyer les os des lions, la prunelle triangulaire, l'oreille pointue et la crinire rude, elles viraient, biaisaient ou sautelaient comme des locustes. Les loups sentirent s'accrotre la puanteur affreuse de leurs glandes. C'taient des rdeuses de haute stature qui, par la force norme de leurs mchoires, eussent tenu tte aux tigres. Mais elles ne faisaient face qu'accules, ce qui n'arrivait gure, aucun rdeur ne recherchant leur chair ftide et les autres mangeurs de charognes tant plus faibles qu'elles. Quoiqu'elles connussent leur supriorit sur les loups, elles hsitaient, elles tournaient dans la lueur nocturne, approchant et reculant, enflant, par intervalles, des clameurs dchirantes. A la fin, elles montrent l'assaut toutes ensemble. Les loups ne tentrent aucune rsistance, mais, srs d'tre les plus agiles, ils demeuraient courte distance. Parce qu'elle leur chappait, ils regrettrent la proie ddaigne. Ils rdaient autour des hynes avec des hurlements soudains, avec des feintes d'attaque, avec des gestes malicieux, contents d'inquiter les ennemies. Elles, sombres et grondantes, attaquaient la carcasse: elles l'eussent voulue putride, grouillante, mais leurs derniers repas avaient t pauvres, et la prsence des loups excitait leur voracit! Elles savourrent d'abord les entrailles; broyant les ctes de leurs dents indestructibles, elles extirprent le coeur, les poumons, le foie et la langue rpeuse, que l'agonie avait fait saillir. C'tait tout de mme la volupt de refaire la chair vive avec la chair morte, la douceur de se repatre au lieu de rder le ventre vide et la tte inquite. Les loups le comprenaient bien, eux qui pourchassaient en vain, depuis le crpuscule, les manations de l'air et du sol. Dans leur fureur due, plusieurs allrent flairer les blocs erratiques. L'un d'eux glissa sa tte par une ouverture; Naoh, avec ddain, lui allongea un coup d'pieu. Atteint l'paule, la bte sautillait sur trois pattes, avec un hurlement lamentable. Alors, tous clamrent, de faon clatante et farouche, o la menace tait un simulacre. Leurs corps roux oscillaient dans le clair de lune, leurs yeux reluisaient de l'ardeur et de la crainte de vivre, leurs dents jetaient des lueurs d'cume, tandis que leurs pattes fines rasaient le sol, avec un petit bruit frissonnant, ou se roidissaient dans l'attente: le dsir de se repatre devenait insupportable. Mais, sachant que, derrire le basalte, gtaient des tres astucieux et solides, qui ne succomberaient que par surprise, ils cessrent leur rderie. Agglomrs en conseil de chasse, ils changrent des rumeurs et des gestes, plusieurs assis sur leur train arrire, la gueule en attente, certains agits, s'entre-frottant les chines. Les vieux appelaient l'attention, surtout un grand loup au pelage blme, aux dents d'ocre: on l'coutait, on le regardait, on le flairait avec dfrence. Naoh ne doutait pas qu'ils eussent un langage: ils s'entendent pour dresser des embuscades, cerner la proie, se relayer pendant les poursuites, partager le butin. Il les considrait avec curiosit, comme il et considr des hommes; il cherchait deviner leur projet. Une troupe passa la rivire la nage; les autres s'parpillrent sous le couvert. On n'entendit plus que les hynes acharnes sur le cadavre du tigre. La lune, moins vaste et plus lumineuse, alanguissait les toiles; les plus faibles demeuraient invisibles, les brillantes semblaient mal allumes et comme noyes sous une onde; une torpeur quivoque couvrait la fort et la savane. Parfois une effraie sillonnait l'atmosphre bleue, extraordinairement silencieuse sur ses ailes d'ouate, parfois les raines clapotaient en bandes, poses sur les feuilles des nymphas ou hisses sur les ragots; les noctuelles, s'lanant en courses tremblotantes, se heurtaient quelque chauve-souris soubresautant travers les pnombres. Enfin, des hurlements retentirent. Ils se rpondaient le long de la rivire et dans les profondeurs des fourrs; Naoh sut que les loups avaient cern une proie. Il n'attendit pas longtemps pour en avoir la certitude. Une bte jaillit sur la plaine. On et dit un cheval au poitrail troit; une raie brune soulignait son chine. Elle s'lanait, avec la vlocit des laphes, suivie de trois loups qui, moins lestes qu'elle, n'auraient pu compter que sur leur endurance ou sur un accident pour la rattraper. D'ailleurs, ils ne donnaient pas toute leur vitesse, ils continuaient rpondre aux hurlements de leurs compagnons embchs.--Bientt ceux-ci surgirent; l'hmione se vit investi. Il s'arrta, tremblant sur ses jarrets, explorant l'horizon avant de prendre un parti. Toutes les issues taient barres, sauf au nord, o l'on n'apercevait qu'un vieux loup gris. La bte traque choisit cette voie. Le vieux loup, impassible, la laissa venir. Quand elle fut proche et qu'elle se disposa filer en oblique, il poussa un hurlement grave. Alors, sur un tertre, trois autres loups se montrrent. L'hmione s'arrta avec un long gmissement. Il sentit tout autour de lui la mort et la douleur. L'tendue tait close, o son corps agile avait su djouer tant de convoitises: sa ruse, ses pieds lgers, sa force, dfaillaient ensemble. Il tourna plusieurs fois la tte vers ces tres qui ne vivent ni des herbes ni des feuilles, mais de la chair vivante; il les implora obscurment. Eux, changeant des clameurs, resserraient le cercle; leurs yeux dardaient trente foyers de meurtre: ils affolaient la proie, craignant ses durs sabots de corne; ceux de face mimaient des attaques, afin qu'elle cesst de surveiller ses flancs... Les plus proches furent quelques coudes. Alors, dans un sursaut, recourant une fois encore aux pattes libratrices, la bte vaincue se lana perdument pour rompre l'treinte et la dpasser. Elle renversa le premier loup, fit trbucher le deuxime: l'enivrant espace fut ouvert devant elle. Un nouveau fauve survenant l'improviste, bondit aux flancs de la fugitive; d'autres enfoncrent leurs dents tranchantes. Dsesprment, elle rua; un loup, la mchoire rompue, roula parmi les herbes; mais la gorge de l'hmione s'ouvrit, ses flancs s'empourprrent, deux jarrets claqurent au choc des canines; il s'abattit sous une grappe de gueules qui le dvoraient vivant. Quelque temps, Naoh contempla ce corps d'o jaillissaient encore des souffles, des plaintes, la rvolte contre la mort. Avec des grondements de joie, les loups happaient la chair tide et buvaient le sang chaud; la vie entrait sans arrt dans les ventres insatiables. Parfois, avec inquitude, quelque vieux se tournait vers la troupe des hynes: elles eussent prfr cette proie plus tendre et moins vnneuse, mais elles savaient que les btes timides deviennent braves pour dfendre ce qu'elles doivent leur effort; elles n'avaient pas ignor la poursuite de l'hmione et la victoire des loups. Elles se rsignrent la dure carcasse du tigre. La lune fut mi-route du znith. Naoh s'tant assoupi, Gaw avait pris la veille; on entrevoyait confusment la rivire coulant dans le vaste silence. Le trouble revint; les futaies rugirent, les arbustes craqurent, les loups et les hynes levrent tous ensemble leurs gueules sanglantes, et Gaw, avanant sa tte dans l'ombre des pierres, darda son oue, sa vue et son flair... Un cri d'agonie, un grondement bref, puis des branches s'cartrent. Le Lion Gant sortit de la fort, avec un daim aux mchoires. Prs de lui, humble encore, mais dj familire, la tigresse se coulait comme un gigantesque reptile. Tous deux s'avancrent vers le refuge des hommes. Saisi de crainte, Gaw toucha l'paule de Naoh. Les nomades pirent longtemps les deux fauves: le lion-tigre dchirait la proie d'un geste continu et large, la tigresse avait des incertitudes, des peurs subites, des regards obliques vers celui qui avait terrass son mle. Et Naoh sentit une grande apprhension resserrer sa poitrine et ralentir son souffle. V SOUS LES BLOCS ERRATIQUES Quand le matin erra sur la terre, le Lion Gant et la tigresse taient toujours l. Ils sommeillaient auprs de la carcasse du daim, dans un rai de soleil ple. Et les trois hommes, ensevelis sous le refuge de pierre, ne pouvaient dtourner leurs yeux des voisins formidables. Une gaiet heureuse descendait sur la fort, la savane et la rivire. Les hrons conduisaient leurs hronneaux la pche; un clair de nacre prcdait la plonge des grbes; tous les dtours de l'herbe et de la branche rdaient les oisillons. Un miroitement brusque signalait le martin-pcheur; le geai talait sa robe bleue, argentine et rousse, et parfois, la pie goguenarde, jacassant sur une fourche, balanait sa queue d'o semblaient alternativement jaillir l'ombre et la lumire. Cependant, freux et corneilles croassaient sur les squelettes de l'hmione et du tigre: dsappoints devant ces ossements o ne demeurait aucun filandre, ils partaient, en vols obliques, vers les restes du daim. L, deux pais vautours cendrs barraient la route. Ces btes au col chauve, aux yeux d'eau palustre, n'osaient toucher la proie des flins. Elles tournaient, elles biaisaient, elles dardaient leur bec aux narines puantes et le retiraient, avec un dandinement stupide ou de brusques essors. Puis, immobiles, elles semblaient plonges dans un rve, inopinment rompu d'un sursaut de la tte. A part la rousseur mobile d'un cureuil, tout de suite noye dans les feuilles, on n'entrevoyait point de mammifres: l'odeur des grands flins les maintenait dans la pnombre ou tapis au fond d'abris srs. Naoh croyait que le souvenir des coups d'pieu avait ramen le Lion Gant; il regrettait cette action inutile. Car l'Oulhamr ne doutait pas que les fauves sauraient se comprendre et qu'ainsi chacun veillerait son tour prs du refuge. Des rcits roulaient par sa cervelle o clataient la rancune et la tnacit des btes offenses par l'homme. Parfois la fureur enflait sa poitrine; il se levait en brandissant sa massue ou sa hache. Cette colre s'apaisait vite: malgr sa victoire sur l'ours gris, il estimait l'homme infrieur aux grands carnassiers. La ruse, qui avait russi dans la pnombre de la grotte, ne russirait pas avec le Lion Gant ni avec la tigresse. Pourtant, il n'entrevoyait pas d'autre fin que le combat: il faudrait, ou mourir de faim sous les pierres, ou profiter du moment o la tigresse serait seule. Pourrait-il compter entirement sur Nam et sur Gaw? Il se secoua, comme s'il avait froid, il vit les yeux de ses compagnons fixs sur lui. Sa force prouva le besoin de les rassurer: --Nam et Gaw ont chapp aux dents de l'ours: ils chapperont aux griffes du Lion Gant! Les jeunes Oulhamr tournaient leurs faces vers l'pouvantable couple endormi. Naoh rpondit leur pense: --Le Lion Gant et la tigresse ne seront pas toujours ensemble. La faim les sparera. Quand le lion sera dans la fort, nous combattrons, mais Nam et Gaw devront obir mon commandement. La parole du chef gonfla d'espoir la chair des jeunes hommes; et la destruction mme, s'ils combattaient avec Naoh, semblait moins redoutable. Le fils du Peuplier, plus prompt s'exprimer, cria: --Nam obira jusqu' la mort! L'autre leva les deux bras: --Gaw ne craint rien avec Naoh. Le chef les regardait avec douceur; ce fut comme si l'nergie du monde descendait dans leurs poitrines, avec des sensations innombrables, dont aucune ne rencontrait de mots pour s'exprimer, et, poussant le cri de guerre, Nam et Gaw brandissaient leurs haches. Au bruit, les flins tressautrent; les nomades hurlrent plus fort, en signe de dfi; les fauves expiraient des feulements de colre... Tout retomba dans le calme. La lumire tourna sur la fort; le sommeil des flins rassurait les btes agiles qui, furtivement, passaient le long de la rivire; les vautours, longs intervalles, happaient quelques lambeaux de chair; la corolle des fleurs se haussait vers le soleil; la vie s'exhalait si tenace et si innombrable qu'elle semblait devoir s'emparer du firmament. Les trois hommes attendaient, avec la mme patience que les btes. Nam et Gaw s'endormaient par intervalles. Naoh reprenait des projets fuyants et monotones comme des projets de mammouths, de loups ou de chiens. Ils avaient encore de la chair pour un repas, mais la soif commenait les tourmenter: toutefois, elle ne deviendrait intolrable qu'aprs plusieurs jours. Vers le crpuscule, le Lion Gant se dressa. Dardant un regard de feu sur les blocs erratiques, il s'assura de la prsence des ennemis. Sans doute n'avait-il plus un souvenir exact des vnements, mais son instinct de vengeance se rallumait et s'entretenait l'odeur des Oulhamr; il souffla de colre et fit sa ronde devant les interstices du refuge. Se souvenant enfin que le fort tait inabordable et qu'il en jaillissait des griffes, il cessa de rder, il s'arrta prs de la carcasse du daim, dont les vautours avaient pris peu de chose. La tigresse y tait dj. Ils ne mirent gure de temps dvorer les restes, puis le grand lion tourna vers la tigresse son crne rougetre. Quelque chose de tendre mana de la bte farouche, quoi la tigresse rpondit par un miaulement, son long corps coul dans l'herbe. Le Lion-Tigre, frottant son mufle contre l'chine de sa compagne, la lcha d'une langue rpeuse et flexible. Elle se prtait la caresse, les yeux entreclos, pleins de lueurs vertes; puis elle fit un bond en arrire, son attitude devint presque menaante. Le mle gronda--un grondement assourdi et clin--tandis que la tigresse jouait dans le crpuscule. Les lueurs oranges lui donnaient l'aspect de quelque flamme dansante; elle s'aplatissait comme une immense couleuvre, rampait dans l'herbe et s'y cachait, repartait en bonds immenses. Son compagnon, d'abord immobile, roidi sur ses pattes noirtres, les yeux rougis de soleil, se rua vers elle. Elle s'enfuit, elle se glissa dans un bouquet de frnes, o il la suivit en rampant. Et Nam, ayant vu disparatre les fauves, dit: --Ils sont partis... il faut passer la rivire. --Nam n'a-t-il plus d'oreilles et plus de flair? rpliqua Naoh. Ou croit-il pouvoir bondir plus vite que le Lion Gant? Nam baissa la tte: un souffle caverneux s'levait parmi les frnes, qui donnait aux paroles du chef une signification imprieuse. Le guerrier reconnut que le pril tait aussi proche que lorsque les carnivores dormaient devant les blocs basaltiques. Nanmoins, quelque esprance demeurait au coeur des Oulhamr: le Lion-Tigre et la tigresse, par leur union mme, sentiraient davantage le besoin d'un repaire. Car les grands fauves gtent rarement sur la terre nue, surtout dans la saison des pluies. Lorsque les trois hommes virent le brasier du soleil descendre vers les tnbres, ils conurent la mme angoisse secrte qui, dans le vaste pays des arbres et des herbes, agite les herbivores. Elle s'accrut quand leurs ennemis reparurent. La dmarche du Lion Gant tait grave, presque lourde; la tigresse tournait autour de lui dans une gaiet formidable. Ils revinrent flairer la prsence des hommes au moment o croulait l'astre rouge, o un frisson immense, des voix affames s'levaient sur la plaine: les gueules monstrueuses passaient et repassaient devant les Oulhamr, les yeux de feu vert dansaient comme des lueurs sur un marcage. Enfin le lion-tigre s'accroupit, tandis que sa compagne se glissait dans les herbes et allait traquer des btes parmi les buissons de la rivire. De grosses toiles s'allumrent dans les eaux du firmament. Puis, l'tendue palpita tout entire de ces petits feux immuables et l'archipel de la voie lacte prcisa ses golfes, ses dtroits, ses les claires. Gaw et Nam ne regardaient gure les astres, mais Naoh n'y tait pas insensible. Son me confuse y puisait un sens plus aigu de la nuit, des tnbres et de l'espace. Il croyait que la plupart apparaissaient seulement comme une poudre de brasier, variables chaque nuit, mais quelques-uns revenaient avec persistance. L'inactivit o il vivait depuis la veille mettant en lui quelque nergie perdue, il rvait devant la masse noire des vgtaux et les lueurs fines du ciel. Et dans son coeur quelque chose s'exaltait, qui le mlait plus troitement la terre. La lune coula dans les ramures. Elle clairait le Lion Gant accroupi parmi les herbes hautes et la tigresse qui, rdant de la savane la fort, cherchait rabattre quelque bte. Cette manoeuvre inquitait le chef. Cependant, la tigresse finit par avancer tellement sous le couvert qu'on aurait pu livrer combat son compagnon. Si la force de Nam et de Gaw avait t comparable la sienne, Naoh aurait peut-tre risqu l'aventure. Il souffrait de la soif. Nam en souffrait davantage: encore que ce ne ft pas son tour de veille, il ne pouvait dormir. Le jeune Oulhamr ouvrait dans la pnombre des yeux de fivre; Naoh lui-mme tait triste. Il n'avait jamais senti aussi longue la distance qui le sparait de la horde, de cette petite le d'tres, hors de laquelle il se perdait dans la cruelle immensit. La figure des femmes flottait autour de lui comme une force plus douce, plus sre, plus durable que celle des mles... * * * * * Dans son rve, il s'endormit de ce sommeil de veille que la plus lgre approche dissipe. Le temps passa sous les toiles. Naoh ne s'veilla qu'au retour de la tigresse. Elle ne ramenait pas de proie; elle semblait lasse. Le Lion-Tigre, s'tant lev, la flaira longuement et se mit en chasse son tour. Lui aussi suivit le bord de la rivire, se tapit dans les buissons, prolongea sa course dans la fort. Naoh l'piait avidement. Souvent, il faillit veiller les autres (Nam avait succomb au sommeil), mais un instinct sr l'avertissait que la brute n'tait pas assez loigne encore. Enfin, il se dcida, il toucha l'paule de ses compagnons, et lorsqu'ils furent debout, il murmura: --Nam et Gaw sont-ils prts combattre? Ils rpondirent: --Le fils du Saga suivra Naoh! --Nam combattra de l'pieu et du harpon. Les jeunes guerriers considrrent la tigresse. Quoique la bte ft toujours couche, elle ne dormait point: quelque distance, le dos tourn aux blocs basaltiques, elle guettait. Or Naoh, pendant sa veille, avait silencieusement dblay la sortie. Si l'attention de la tigresse s'veillait tout de suite, un seul homme, deux au plus auraient le temps de surgir du refuge. S'tant assur que les armes taient en tat, Naoh commena par pousser dehors son harpon et sa massue, puis il se coula avec une prudence infinie. La chance le favorisa: des hurlements de loups, des cris de hulotte couvrirent le bruit lger du corps frlant la terre. Naoh se trouva sur la prairie, et dj la tte de Gaw arrivait l'ouverture. Le jeune guerrier sortit d'un mouvement brusque; la tigresse se retourna et regarda fixement les nomades. Surprise, elle n'attaqua pas tout de suite, si bien que Nam put arriver son tour. Alors seulement la tigresse fit un bond, avec un miaulement d'appel; puis, elle continua de se rapprocher des hommes, sans hte, sre qu'ils ne pourraient chapper. Eux, cependant, avaient lev leurs sagaies. Nam devait lancer la sienne tout d'abord, puis Gaw, et tous deux viseraient aux pattes. Le fils du Peuplier profita d'un moment favorable. L'arme siffla; elle atteignit trop haut, prs de l'paule. Soit que la distance ft excessive, soit que la pointe et gliss de biais, la tigresse ne parut ressentir aucune douleur: elle gronda et hta sa course. Gaw, son tour, lana le trait. Il manqua la bte qui avait fait un cart. C'tait au tour de Naoh. Plus fort que ses compagnons, il pouvait faire une blessure profonde. Il lana le trait alors que la tigresse n'tait qu' vingt coudes; il l'atteignit la nuque. Cette blessure n'arrta pas la bte, qui prcipita son lan. Elle arriva sur les trois hommes comme un bloc: Gaw croula, atteint d'un coup de griffe sur la mamelle. Mais la pesante massue de Naoh avait frapp; la tigresse hurlait, une patte rompue, tandis que le fils du Peuplier attaquait avec son pieu. Elle ondula avec une vitesse prodigieuse, aplatit Nam contre le sol, et se dressa sur ses pattes d'arrire pour saisir Naoh. La gueule monstrueuse fut sur lui, un souffle brlant et ftide; une griffe le dchirait... La massue s'abattit encore. Hurlant de douleur, le fauve eut un vertige qui permit au nomade de se dgager et de disloquer une deuxime patte. La tigresse tournoya sur elle-mme, cherchant une position d'quilibre, happant dans le vide, tandis que la massue cognait sans relche sur les membres. La bte tomba, et Naoh aurait pu l'achever, mais les blessures de ses compagnons l'inquitrent. Il trouva Gaw debout, le torse rouge du sang qui jaillissait de sa mamelle: trois longues plaies rayaient la chair. Quant Nam, il gisait tourdi, avec des plaies qui semblaient lgres; une douleur profonde s'tendait dans sa poitrine et dans ses reins; il ne pouvait se relever. Aux questions de Naoh, il rpondit ainsi qu'un homme moiti endormi. Alors le chef demanda: --Gaw peut-il venir jusqu' la rivire? --Gaw ira jusqu' la rivire, murmura le jeune Oulhamr. Naoh se coucha et colla son oreille contre la terre, puis il aspira longuement l'espace. Rien ne rvlait l'approche du Lion Gant et, comme, aprs la fivre du combat, la soif devenait intolrable, le chef prit Nam dans ses bras et le transporta jusqu'au bord de l'eau. L, il aida Gaw se dsaltrer, but lui-mme abondamment et abreuva Nam en lui versant l'eau du creux de sa main entre les lvres. Ensuite, il reprit le chemin des blocs basaltiques, avec Nam contre sa poitrine et soutenant Gaw qui trbuchait. Les Oulhamr ne savaient gure soigner les blessures: ils les recouvraient de quelques feuilles qu'un instinct, moins humain qu'animal, leur faisait choisir aromatiques. Naoh ressortit pour aller chercher des feuilles de saule et de menthe qu'il appliqua, aprs les avoir crases, sur la poitrine de Gaw. Le sang coulait plus faiblement, rien n'annonait que les plaies fussent mortelles. Nam sortait de sa torpeur, quoique ses membres, ses jambes surtout, demeurassent inertes. Et Naoh n'oublia pas les paroles utiles: --Nam et Gaw ont bien combattu... Les fils des Oulhamr proclameront leur courage... Les joues des jeunes hommes s'animrent, dans la joie de voir, une fois encore, leur chef victorieux. --Naoh a abattu la tigresse, murmura le fils du Saga d'une voix creuse, comme il avait abattu l'ours gris! --Il n'y a pas de guerrier aussi fort que Naoh! gmissait Nam. Alors, le fils du Lopard rpta la parole d'esprance avec tant de force que les blesss sentirent la douceur de l'avenir: --Nous ramnerons le Feu! Et il ajouta: --Le Lion Gant est encore loin... Naoh va chercher la proie. Naoh allait et revenait par la plaine, surtout prs de la rivire. Quelquefois il s'arrtait devant la tigresse. Elle vivait. Sous la chair saignante, les yeux brillaient intacts: elle piait le grand nomade se mouvant autour d'elle. Les plaies du flanc et du dos taient lgres, mais les pattes ne pourraient gurir qu'aprs beaucoup de temps. Naoh s'arrtait auprs de la vaincue; comme il lui accordait des impressions semblables celles d'un homme, il criait: --Naoh a rompu les pattes de la tigresse!... Il l'a rendue plus faible qu'une louve! A l'approche du guerrier, elle se soulevait avec un rauquement de colre et de crainte. Il levait sa massue: --Naoh peut tuer la tigresse, et la tigresse ne peut pas lever une seule de ses griffes contre Naoh! Un bruit confus s'entendit. Naoh rampa dans l'herbe haute. Et des biches parurent, fuyant des chiens encore invisibles, dont on entendait l'aboiement. Elles bondirent dans l'eau, aprs avoir flair l'odeur de la tigresse et de l'homme, mais le dard de Naoh siffla; l'une des biches, atteinte au flanc, driva. En quelques brasses, il l'atteignit. L'ayant acheve d'un coup de massue, il la chargea sur son paule et l'emporta vers le refuge, au grand trot, car il flairait le pril proche... Comme il se glissait parmi les pierres, le Lion Gant sortit de la fort. VI LA FUITE DANS LA NUIT Six jours avaient pass depuis le combat des nomades et de la tigresse. Les blessures de Gaw se cicatrisaient, mais le guerrier n'avait pu reprendre encore la force coule avec le sang. Pour Nam, s'il ne souffrait plus, une de ses jambes restait lourde. Naoh se rongeait d'impatience et d'inquitude. Chaque nuit, le Lion Gant s'absentait davantage, car les btes connaissaient toujours mieux sa prsence: elle imprgnait les pnombres de la fort, elle rendait effrayants les bords de la rivire. Comme il tait vorace et qu'il continuait nourrir la tigresse, sa tche tait pre: souvent tous deux enduraient la faim; leur vie tait plus misrable et plus inquite que celle des loups. La tigresse gurissait; elle rampait sur la savane avec tant de lenteur et des pattes si malhabiles que Naoh ne s'loignait gure pour lui crier sa dfaite. Il se gardait de la tuer, puisque le soin de la nourrir fatiguait son compagnon et prolongeait ses absences. Et il s'tablissait une habitude entre l'homme et la bte mutile. D'abord, les images du combat, se ravivant en elle, soulevaient sa poitrine de colre et de crainte. Elle coutait haineusement la voix articule de l'homme, cette voix irrgulire et variable, si diffrente des voix qui rauquent, hurlent ou rugissent, elle dressait sa tte trapue et montrait les armes formidables qui garnissaient ses mchoires. Lui, faisant tournoyer sa massue ou levant sa hache, rptait: --Que valent maintenant les griffes de la tigresse? Naoh peut lui briser les dents avec la massue, lui ouvrir le ventre avec l'pieu. La tigresse n'a pas plus de force contre Naoh que le daim ou le saga! Elle s'accoutumait aux discours, au tournoiement des armes; elle fixait la lumire verte de ses yeux, dj rouverts, sur la singulire silhouette verticale. Et quoiqu'elle se souvnt des coups terribles de la massue, elle ne redoutait plus d'autres coups, la nature des tres tant de croire la persistance de ce qu'ils voient se renouveler. Puisque, chaque fois, Naoh levait sa massue sans l'abattre, elle s'attendait qu'il ne l'abattrait point. Comme, d'autre part, elle avait connu que l'homme tait redoutable, elle ne le considrait plus comme une proie, elle se familiarisait simplement avec sa prsence, et la familiarit sans but, pour toutes les btes, est une sorte de sympathie. Naoh, la fin, trouvait plaisir laisser vivre la fline: sa victoire en tait plus continue et plus sre. Et, par l, lui aussi ressentait pour elle un confus attachement. Le temps vint o, pendant l'absence du Lion Gant, Naoh ne se rendit plus seul la rivire: Gaw s'y tranait aprs lui. Lorsqu'ils avaient bu, ils rapportaient boire pour Nam dans une corce creuse. Or, le cinquime soir, la tigresse avait ramp au bord de l'eau, l'aide de son corps plutt qu'avec ses pattes, et elle buvait pniblement, car la rive s'inclinait. Naoh et Gaw se mirent rire. Le fils du Lopard disait: --Une hyne est maintenant plus forte que la tigresse... Les loups la tueraient! Puis, ayant empli d'eau l'corce creuse, il se plut, par bravade, la poser devant la tigresse. Elle feula doucement, elle but. Cela divertit les nomades, si bien que Naoh recommena. Ensuite, il s'cria avec moquerie: --La tigresse ne sait plus boire la rivire! Et son pouvoir lui plaisait. * * * * * C'est le huitime jour que Nam et Gaw se crurent assez forts pour franchir l'tendue et que Naoh prpara la fuite pour la nuit prochaine. Cette nuit descendit, humide et pesante: le crpuscule d'argile rouge trana longtemps au fond du ciel; les herbes et les arbres ployaient sous la bruine; les feuilles tombaient avec un bruit d'ailes chtives et une rumeur d'insectes. De grandes lamentations s'levaient de la profondeur des futaies et des brousses grelottantes, car les fauves taient tristes et ceux qui n'avaient pas faim se terraient dans leur repaire. Tout l'aprs-midi, le Lion-Tigre montra du malaise; il sortait de son sommeil avec un frmissement: l'image d'un abri solide, telle la caverne o il avait vcu avant le cataclysme, traversait sa mmoire. Il avait choisi un creux sur la savane, il l'avait en partie amnag pour lui et la tigresse, mais il n'y vivait pas l'aise. Naoh songeait que, sans doute, cette nuit, en mme temps qu'il partirait en chasse, il rechercherait quelque gte. Son absence serait longue. Les Oulhamr auraient le temps de franchir la rivire; la bruine favoriserait leur retraite: elle dtrempait la terre, elle effaait l'odeur des traces, que le Lion Gant ne suivait pas avec subtilit. Peu aprs le crpuscule, le flin commena de roder. D'abord, il explora le voisinage, il s'assura qu'aucune proie n'tait proche, puis, comme les autres soirs, il s'enfona dans la fort. Naoh attendit, incertain, car l'odeur trop humide des vgtaux ne laissait pas facilement transparatre celle des fauves; le bruit des feuilles et des gouttes d'eau dispersait l'oue. A la fin, il donna le signal, prenant la tte de l'expdition, tandis que Nam et Gaw suivaient droite et gauche. Cette disposition permettait de mieux prvoir les approches et rendait les nomades plus circonspects. Il fallait d'abord franchir la rivire. Naoh, pendant ses sorties, avait dcouvert un endroit guable jusque vers le milieu du courant. Ensuite, il fallait nager vers un roc, o le gu recommenait. Avant d'entreprendre la traverse, les guerriers brouillrent leurs traces; ils tournrent quelque temps auprs de la rivire, coupant et reprenant les lignes, s'arrtant et pitinant de manire renforcer l'empreinte de leur passage. Il fallait se garder aussi de prendre directement le gu: ils le gagnrent la nage. Sur l'autre rive, ils recommencrent d'entrecroiser leurs pas, dcrivant de longs lacets et des courbes capricieuses, puis ils sortirent de ces mandres sur des amas d'herbes arraches dans la savane. Ils posaient ces amas deux par deux, ils les retiraient mesure: c'tait un stratagme par quoi l'homme dpassait l'laphe le plus subtil et le loup le plus sagace. Quand ils eurent franchi trois ou quatre cent coudes, ils crurent avoir assez fait pour dcourager la poursuite et ils continurent le voyage en ligne droite. Ils avancrent quelque temps en silence puis Nam et Gaw s'interpellrent, tandis que Naoh dressait l'oreille. Au loin, un rauquement avait retenti: il se rpta trois fois, suivi d'un long miaulement. Nam dit: --Voici le Lion Gant! --Marchons plus vite! murmura Naoh. Ils firent une centaine de pas, sans que rien troublt la paix des tnbres; ensuite la voix tonna, plus proche. --Le Lion Gant est au bord de la rivire! Ils htrent encore leur marche: maintenant les rugissements se suivaient, saccads, stridents, pleins de colre et d'impatience. Les nomades connurent que la bte courait travers leurs traces enchevtres: leur coeur frappait contre leur poitrine comme le bec du pic contre l'corce des arbres; ils se sentirent nus et faibles devant la masse pesante de l'ombre. D'autre part, cette ombre les rassurait, elle les mettait l'abri mme du regard des nocturnes. Le Lion Gant ne pouvait les suivre qu' la piste, et, s'il traversait la rivire, il se retrouverait aux prises avec la ruse des hommes, il ignorerait par o ils avaient pass. Un rugissement formidable raya l'tendue; Nam et Gaw se rapprochrent de Naoh: --Le Grand Lion a pass l'eau! murmura Gaw. --Marchez! rpondit imprieusement le chef, tandis que lui-mme s'arrtait et se couchait pour mieux entendre les vibrations de la terre. Coup sur coup, d'autres clameurs clatrent. Naoh, se relevant, cria: --Le Grand Lion est encore sur l'autre rive! La voix grondante dcroissait; la bte avait abandonn la poursuite et se retirait vers le nord. Or il tait improbable qu'un autre flin de haute stature empitt sur le territoire; quant l'ours gris, rare dj dans le terroir o Naoh l'avait combattu, il devait tre presque introuvable, si loin et si bas dans le sud. Et, trois, ils ne redoutaient ni le lopard ni la grande panthre. Ils marchrent trs longtemps. Quoique la bruine ft dissipe, les tnbres demeuraient profondes. Une paisse muraille de nuages couvrait les toiles. On n'apercevait que ces phosphorescences lgres qui s'chappent des plantes ou se posent sur les eaux; une bte soufflait dans le silence ou faisait entendre le frlement de ses pattes; un grondement roulait sur les herbes mouilles; des fauves en chasse hurlaient, glapissaient, aboyaient. Les Oulhamr s'arrtaient pour saisir les bruits et les senteurs, qui sont comme la rderie arienne des btes. Enfin, Nam et Gaw commencrent se lasser. Nam sentait une faiblesse autour de ses os, les cicatrices de Gaw taient plus chaudes: il fallait chercher un abri. Pourtant, ils franchirent encore quatre mille coudes: l'air redevint plus humide, le souffle de l'espace s'enfla. Ils devinrent qu'une grande masse d'eau tait prochaine. Bientt, ils en eurent la certitude. Tout semblait paisible. A peine si quelques bruits furtifs annonaient la fuite d'une bestiole, si quelque forme apparaissait et disparaissait dans un bond rapide. Naoh finit par choisir comme abri un immense peuplier noir. L'arbre ne pouvait offrir aucune dfense contre l'attaque des fauves, mais, dans les tnbres, comment trouver un refuge sr ou qui ne fut pas occup? La mousse tait mouille et le temps frais. Peu importait aux Oulhamr; ils avaient une chair aussi rsistante aux intempries que des ours ou des sangliers. Nam et Gaw s'tendirent sur le sol et s'anantirent tout de suite dans le sommeil; Naoh veillait. Il n'tait pas las; il avait pris de longs repos sous les pierres basaltiques et, bien prpar aux marches, aux travaux et aux combats, il rsolut de prolonger sa garde pour que Nam et Gaw fussent plus forts. DEUXIME PARTIE I LES CENDRES Longtemps, il se trouva dans cette obscurit sans astre qui avait retard la fuite. Puis une clart filtra l'Orient. Rpandue avec douceur dans la mousse des nuages, elle descendit comme une nappe de perles. Naoh vit qu'un lac barrait la route du sud: son oeil n'en pouvait apercevoir la fin. Le lac vibrait lentement: le nomade se demanda s'il faudrait le contourner vers l'Est, o l'on discernait une range de collines, ou vers l'Ouest, ple et plat, entrecoup d'arbres. La lumire demeurait faible; une brise coulait dlicatement de la terre sur les vagues; trs haut, un souffle fort s'leva, qui traquait et trouait les nues. La lune, son dernier quartier, finit par se dessiner parmi les effilochures de vapeur. Bientt, une grande citerne bleue reut l'image arque. Pour la prunelle perante de Naoh, le site se dessina jusqu'aux frontires mmes de l'horizon: vers le levant, le chef discernait des ctes et des lignes arborescentes, estompes contre-lune, qui indiquaient la route du voyage; au Sud et vers l'Ouest, le lac s'tendait indfiniment. Il rgnait un silence qui semblait se rpandre des eaux jusqu'au croissant argentin; la brise devint si faible qu'elle tirait peine, par intervalles, un soupir des vgtaux. Las d'immobilit, impatient de prciser sa vision, Naoh sortit de l'ombre du peuplier et rda le long du rivage. Selon les dispositions du terrain et des vgtaux, le site s'ouvrait largement ou se rtrcissait, les frontires orientales du lac apparaissaient plus prcises; des traces nombreuses dcelaient le passage des troupeaux et des fauves. Soudain, avec un grand frisson, le nomade s'arrta; ses yeux et ses narines se dilatrent, son coeur battit d'anxit et d'un ravissement trange; les souvenirs se levrent si nergiques qu'il croyait revoir le camp des Oulhamr, le foyer fumant et la figure flexible de Gammla. C'est que, au sein de l'herbe verte, un vide se creusait, avec des braises et des rameaux demi consums: le vent n'avait pas encore dispers la poudre blanchtre des cendres. Naoh imagina la quitude d'une halte, l'arme des viandes rties, la chaleur tendre et les bonds roux de la flamme; mais simultanment, il voyait l'ennemi. Plein de crainte et de prudence, il s'agenouilla pour mieux considrer la trace des rdeurs formidables. Bientt il sut qu'il y avait au moins trois fois autant de guerriers que de doigts ses deux mains, et ni femmes, ni vieillards, ni enfants. C'tait une de ces expditions de chasse et de dcouverte que les hordes envoyaient parfois de grandes distances. L'tat des os et des filandres concordait avec les indications fournies par l'herbe. Il importait Naoh de savoir d'o les chasseurs venaient et par o ils avaient pass. Il craignit qu'ils n'appartinssent la race des Dvoreurs d'Hommes qui, depuis la jeunesse de Gon, occupaient les territoires mridionaux, des deux cts du Grand Fleuve. Dans cette race, la stature dpassait celle des Oulhamr et celles de toutes les races entrevues par les chefs et les vieillards. Ils taient seuls se nourrir de la chair de leurs semblables, sans pourtant la prfrer celle des laphes, des sangliers, des daims, des chevreuils, des chevaux ou des hmiones. Leur nombre ne semblait pas considrable: on n'en connaissait que trois hordes, alors que Ouag, fils du Lynx, le plus grand rdeur n parmi les Oulhamr, avait partout rencontr des hordes qui ne mangeaient pas la chair de l'homme. Tandis que les souvenirs parcouraient Naoh, il ne cessait de poursuivre les traces empreintes sur le sol et parmi les vgtaux. La tche tait facile, car les errants, confiants dans leur nombre, ddaignaient de dissimuler leur marche. Ils avaient ctoy le lac vers l'Orient et cherchaient probablement rejoindre les rives du Grand Fleuve. Deux projets se prsentrent au nomade: atteindre l'expdition avant qu'elle n'et rejoint ses terres de chasse et lui drober le Feu par la ruse; ou bien, la devancer, parvenir avant elle prs de la horde, prive de ses meilleurs guerriers, et guetter l'heure favorable. Afin de ne pas prendre une mauvaise route, il fallait d'abord suivre la piste. Et l'imagination sauvage, travers les eaux, les collines et les steppes, ne cessait de voir les rdeurs qui emportaient avec eux la force souveraine des hommes. Le rve de Naoh avait la prcision des ralits; il tait plein d'actes, plein d'nergies, plein de gestes efficaces. Longtemps le veilleur s'y abandonna, tandis que la brise mollissait, s'affaissait, s'vanouissait de feuille en feuille, de brin d'herbe en brin d'herbe. II L'AFFUT DEVANT LE FEU Les Oulhamr, depuis trois jours, suivaient la piste des Dvoreurs d'Hommes. Ils longrent d'abord le lac jusqu'au pied des collines; puis ils s'engagrent dans un pays o les arbres alternaient avec les prairies. Leur tche fut aise, car les rdeurs avanaient nonchalamment; ils allumaient de grands feux pour rtir leurs proies ou s'abriter de la fracheur des nuits brumeuses. Au rebours, Naoh usait continuellement de ruses pour tromper ceux qui pourraient les suivre. Il choisissait les sols durs, les herbes souples qui se redressent promptement, profitait du lit des ruisseaux, passait, gu ou la nage, tels tournants du lac, et parfois enchevtrait les traces. Malgr cette prudence, il gagnait du terrain. A la fin du troisime jour, il fut si proche des Dvoreurs d'Hommes qu'il crut pouvoir les atteindre par une marche de nuit. --Que Nam et Gaw apprtent leurs armes et leur courage..., dit-il. Ce soir, ils reverront le Feu! Les jeunes guerriers, selon qu'ils songeaient la joie de voir bondir les flammes ou la force des ennemis, respiraient plus fort ou demeuraient sans souffle. --Reposons-nous d'abord! reprit le fils du Lopard. Nous nous approcherons des Dvoreurs d'Hommes pendant leur sommeil, et nous essaierons de tromper ceux qui veillent. Nam et Gaw conurent la proximit d'un pril plus grand que tous les autres: la lgende des Dvoreurs d'Hommes tait redoutable. Leur force, leur audace et leur frocit dpassaient celles des hordes connues. Quelquefois, les Oulhamr en avaient surpris et extermin des troupes peu nombreuses; plus souvent, c'taient des Oulhamr qui avaient pri sous leurs haches tranchantes et leurs massues de chne. D'aprs le vieux Gon, ils descendaient de l'Ours gris; leurs bras taient plus longs que ceux des autres hommes; leurs corps aussi velus que les corps d'Aghoo et de ses frres. Et parce qu'ils se repaissaient des cadavres de leurs ennemis, ils pouvantaient les hordes craintives. Quand le fils du Lopard eut parl, Nam et Gaw, tout tremblants, inclinrent la tte, puis ils prirent du repos jusqu'au milieu de la nuit. * * * * * Ils se levrent avant que le croissant et blanchi le fond du ciel. Naoh ayant reconnu d'avance la piste, ils marchrent d'abord dans les tnbres. Au lever de la lune, ils reconnurent qu'ils avaient dvi, puis ils retrouvrent la voie. Successivement, ils traversrent une brousse, passrent le long de terres marcageuses et franchirent une rivire. Enfin, du sommet d'un mamelon, cachs parmi des herbes drues, et secous d'une motion terrible, ils aperurent le Feu. Nam et Gaw grelottaient; Naoh demeurait immobile, les jarrets rompus et le souffle rauque. Aprs tant de nuits passes dans le froid, la pluie, les tnbres, tant de luttes,--la faim, la soif, l'Ours, la Tigresse et le Lion Gant,--il apparaissait enfin, le Signe blouissant des Hommes. C'tait, sur une plaine coupe de trbinthes et de sycomores, non loin d'une mare, un brasier en demi-cercle dont les flammes s'alanguissaient autour des tisons. Cela jetait une lueur de crpuscule qui imbibait, trempait, vivifiait la structure des choses. Des sauterelles rouges, des lucioles de rubis, d'escarboucle ou de topaze agonisaient dans la brise; des ailes carlates craquaient en se dilatant; une fumerolle brusque montait en spirale et s'aplatissait dans le clair de lune; il y avait des flammes loves comme des vipres, palpitantes comme des ondes, imprcises comme des nues. Les hommes dormaient, couverts de peaux d'laphes, de loups, de mouflons, dont le poil tait appliqu sur le corps. Les haches, les massues et les javelots s'parpillaient sur la savane; deux guerriers veillaient. L'un, assis sur la provision de bois sec, les paules abrites d'une toison de bouc, tenait la main sur son pieu. Un rai de cuivre frappait son visage recouvert, jusqu'auprs des yeux, d'un poil semblable au poil des renards. Son cuir velu rappelait le cuir des mouflons, sa bouche avanait des suoirs normes sous un nez plat, aux narines circulaires; il laissait pendre des bras longs comme ceux de l'Homme des Arbres, tandis que ses jambes se repliaient, courtes, paisses et arques. L'autre veilleur marchait furtivement autour du foyer. Il s'arrtait par intervalles, il dressait l'oreille, ses narines interrogeaient l'air humide qui retombait sur la plaine mesure que s'levaient les vapeurs surchauffes. D'une stature gale celle de Naoh, il portait un crne norme, aux oreilles de loup, pointues et rtractiles; les cheveux et la barbe poussaient en touffes, spars par des lots de peau safran; on voyait ses yeux phosphorer dans la pnombre, ou s'ensanglanter aux reflets de la flamme; il avait des pectoraux dresss en cnes, le ventre plat, la cuisse triangulaire, le tibia en tranchant de hache, et des pieds qui eussent t petits sans la longueur des orteils. Tout le corps, lourd et joint comme le corps des buffles, dcelait une force immense, mais moins d'aptitude la course que le corps des Oulhamr. Le veilleur avait interrompu sa marche. Il avanait sa tte vers la colline. Sans doute, quelque vague manation l'inquitait, o il ne reconnaissait ni l'odeur des btes ni celle des gens de sa horde, tandis que l'autre veilleur, dou d'une narine moins subtile, somnolait. --Nous sommes trop prs des Dvoreurs d'Hommes! remarqua doucement Gaw. Le vent leur porte notre trace. Naoh secoua la tte, car il craignait bien plus l'odorat de l'ennemi que sa vue ou que son oue. --Il faut tourner le vent! ajouta Nam. --Le vent suit la route des Dvoreurs d'Hommes, rpondit Naoh. Si nous le tournons, c'est eux qui marcheront derrire nous. Il n'avait pas besoin d'expliquer sa pense: Nam et Gaw connaissaient, aussi bien que les fauves, la ncessit de suivre et non de prcder la proie, moins de dresser une embuscade. Cependant, le veilleur adressa la parole son compagnon, qui fit un signe ngatif. Il parut qu'il allait s'asseoir son tour, mais il se ravisa; il marcha dans la direction de la colline. --Il faut reculer, dit Naoh. Il chercha du regard un abri qui pt attnuer les manations. Un pais buisson croissait prs de la cime: les Oulhamr s'y tapirent et, comme la brise tait lgre, elle s'y rompait, elle emportait un effluve trop faible pour frapper l'odorat humain. Bientt le veilleur s'arrta dans sa marche; aprs quelques aspirations vigoureuses, il retourna au campement. Les Oulhamr demeurrent longtemps immobiles. Le fils du Lopard songeait des stratagmes, les yeux tourns vers la lueur assombrie du brasier. Mais il ne dcouvrait rien. Car si le moindre obstacle doit une vue perante, si l'on peut marcher assez doucement sur la steppe pour tromper l'antilope ou l'hmione, l'manation se rpand au passage et se conserve sur la piste: seuls l'loignement et le vent contraire la drobent... Le glapissement d'un chacal fit lever la tte au grand nomade. Il l'couta d'abord en silence, puis il fit entendre un rire lger. --Nous voici dans le pays des chacals, dit-il. Nam et Gaw essaieront d'en abattre un. Les compagnons tournaient vers lui des visages tonns. Il reprit: --Naoh veillera dans ce buisson... Le chacal est aussi rus que le loup: jamais l'homme ne pourrait l'approcher. Mais il a toujours faim. Nam et Gaw poseront un morceau de chair et attendront peu de distance. Le chacal viendra; il s'approchera et il s'loignera. Puis il s'approchera et s'loignera encore. Puis il tournera autour de vous et de la chair. Si vous ne bougez pas, si votre tte et vos mains sont comme de la pierre, aprs longtemps il se jettera sur la chair. Il viendra et sera dj reparti. Votre sagaie doit tre plus agile que lui. Nam et Gaw partirent la recherche des chacals. Ils ne sont pas difficiles suivre; leur voix les dnonce: ils savent qu'aucun animal ne les recherche pour en faire sa proie. Les deux Oulhamr les rencontrrent prs d'un massif de trbinthes. Il y en avait quatre, acharns sur des ossements dont ils avaient rong toute la fibre. Ils ne s'enfuirent pas devant les hommes; ils dardaient sur eux des prunelles vigilantes; ils glapirent doucement, prts dtaler ds qu'ils jugeraient les survenants trop proches. Nam et Gaw firent comme avait dit Naoh. Ils mirent sur le sol un quartier de biche, et, s'tant loigns, ils demeurrent aussi immobiles que le tronc des trbinthes. Les chacals rdaient pas menus sur l'herbe. Leur crainte faiblissait au fumet de la chair. Quoiqu'ils eussent souvent rencontr la bte verticale, aucun n'en avait prouv les ruses: toutefois, la jugeant plus forte qu'eux, ils ne la suivaient qu' distance, et parce que leur intelligence tait fine, parce qu'ils savaient que le pril ne cesse jamais la lumire ni dans les tnbres, ils agissaient avec mfiance. Donc, ils rdrent longtemps auprs des Oulhamr, ils firent beaucoup de circuits, ils s'embusqurent dans les massifs de trbinthes et en ressortirent, ils contournrent souvent les corps immobiles. Le croissant rougit l'Orient avant que leur doute et leur patience eussent pris fin. Pourtant, leurs approches taient plus hardies; ils venaient jusqu' vingt coudes de l'appt; ils s'arrtaient longuement avec des murmures. Enfin, leur convoitise s'exaspra; ils se dcidrent, prcipits tous ensemble, pour ne laisser aucun avantage les uns aux autres. Ce fut aussi rapide que l'avait dit Naoh. Mais les harpons furent encore plus rapides; ils percrent le flanc de deux chacals tandis que les autres emportaient la proie; puis les haches brisrent ce qui demeurait de vie aux btes blesses. Lorsque Nam et Gaw ramenrent les dpouilles, Naoh se mit dire: --Maintenant, nous pourrons tromper les Dvoreurs d'Hommes. Car l'odeur des chacals est beaucoup plus puissante que la ntre. * * * * * Le Feu s'tait rveill, nourri de branches et de rameaux. Il levait sur la plaine ses flammes dvorantes et fumeuses; on apercevait plus distinctement les dormeurs tendus, les armes et les provisions; deux nouveaux veilleurs avaient succd aux autres, tous deux assis, la tte basse et ne souponnant aucun pril. --Ceux-l, fit Naoh, aprs les avoir considrs avec attention, sont plus faciles surprendre... Nam et Gaw ont chass les chacals; le fils du Lopard va chasser son tour. Il descendit du mamelon, emportant la peau d'un des chacals, et disparut dans les broussailles qui croissaient vers le couchant. D'abord, il s'loigna des Dvoreurs d'Hommes, afin de ne pas se dcouvrir. Il traversa la broussaille, rampa parmi les hautes herbes, longea une mare ombrage de roseaux et d'oseraies, tourna parmi des tilleuls, et se trouva finalement quatre cents coudes du Feu, dans un buisson. Les veilleurs n'avaient pas boug. A peine si l'un d'eux perut l'odeur du chacal, qui ne pouvait lui inspirer aucune inquitude. Et Naoh se remplit les yeux de tous les dtails du campement. Il mesura d'abord le nombre et la structure des guerriers. Presque tous dcelaient une musculature imposante: des bustes profonds, servis par des bras longs et des jambes courtes; l'Oulhamr songea qu'aucun ne le devancerait la course. Ensuite, il examina la figure du sol. Un espace vide, o la terre tait rase, le sparait, droite, d'un petit tertre. Aprs, il y avait quelques arbustes, puis un banc d'herbes hautes qui tournait vers la gauche. Cette herbe s'allongeait en une sorte de promontoire jusqu' cinq ou six coudes du Feu. Naoh n'hsita pas longtemps. Comme les veilleurs lui tournaient presque le dos, il rampa vers le tertre. Il ne pouvait se hter. A chaque mouvement des veilleurs, il s'arrtait, il s'aplatissait comme un reptile. Il sentait sur lui, comme des mains subtiles, la double lueur du brasier et de la lune. Enfin il se trouva l'abri et, se coulant derrire les arbustes, traversant la bande herbue, il parvint prs du Feu. Les guerriers endormis le cernaient presque: la plupart taient porte de sagaie. Si les veilleurs donnaient l'alarme, au moindre faux mouvement il serait pris. Cependant, il avait pour lui une chance: le vent soufflait dans sa direction, emportant la fois et noyant dans la fume son odeur et celle de la peau du chacal. De plus, les veilleurs semblaient presque assoupis; peine si leurs ttes se relevaient par intervalles... Naoh apparut dans la pleine lumire, fit un bond de lopard, tendit la main et saisit un tison. Dj il retournait vers la bande d'herbe, lorsqu'un hurlement retentit, tandis qu'un des veilleurs accourait et que l'autre lanait sa sagaie. Presque simultanment, dix silhouettes se dressrent. Avant qu'aucun Dvoreur d'Hommes n'et pris sa course, Naoh avait dpass la ligne par o on pouvait lui couper la retraite. Poussant son cri de guerre, il filait en ligne droite vers le mamelon o l'attendaient Nam et Gaw. Les Kzamms le suivaient, parpills, avec des grognements de sangliers. Malgr leurs jambes courtes, ils taient agiles, mais non assez pour atteindre l'Oulhamr qui, brandissant la torche, bondissait devant eux comme un mgacros. Il parvint au mamelon avec cinq cents coudes d'avance; il trouva Nam et Gaw debout. --Fuyez devant! cria-t-il. Leurs silhouettes sveltes dvalrent, d'une course presque aussi vite que celle du chef. Naoh se rjouit d'avoir prfr ces hommes flexibles des guerriers plus mrs et plus robustes. Car, devanant les Kzamms, les jeunes hommes gagnaient deux coudes sur dix bonds. Le fils du Lopard les suivait sans effort, arrt parfois pour examiner le tison. Son motion se partageait entre l'inquitude de la poursuite et le dsir de ne pas perdre la proie tincelante pour laquelle il avait endur tant de souffrances. La flamme s'tait teinte. Il ne restait qu'une lueur rouge qui gagnait peine sur la partie humide du bois. Cependant, cette lueur tait assez vive pour que Naoh esprt, la premire halte, la ranimer et la nourrir. Lorsque la lune fut au tiers de sa course, les Oulhamr se trouvrent devant un rseau de mares. Cette circonstance n'tait pas dfavorable; ils reconnaissaient une voie dj parcourue, voie que leur avait dcouverte la prsence des Kzamms, troite, sinueuse, mais sre, fonde sur du porphyre. Ils s'y engagrent sans hsitation et firent halte. A peine si deux hommes pouvaient avancer ensemble, surtout pour combattre: les Kzamms devraient courir de grands risques ou tourner la position; il serait facile aux Oulhamr de les devancer. Naoh, calculant ses chances avec son double instinct d'animal et d'homme, sut qu'il avait le temps de faire crotre le Feu. La braise rouge s'tait encore rtrcie: elle se fonait, elle se ternissait. Les nomades cherchrent de l'herbe et du bois secs. Les roseaux fltris, les flouves jaunissantes, les branches de saule sans sve abondaient: toute cette vgtation tait humide. Ils essuyrent quelques ramuscules aux bouts effils, des feuilles et des brindilles trs fines. La braise dcrue s'avivait peine au souffle du chef. Plusieurs fois des pointes d'herbes s'animrent d'une lueur lgre qui grandissait un instant, s'arrtait, vacillante, sur le bord de la brindille, dcroissait et mourait, vaincue par la vapeur d'eau. Alors Naoh songea au poil des chacals. Il en arracha plusieurs touffes, il essaya d'y faire courir une flamme. Quelques aigrettes rougeoyrent; la joie et la crainte oppressrent les Oulhamr; chaque fois, malgr des prcautions infinies, la mince palpitation s'arrta et s'teignit... Il n'y eut plus d'espoir! La cendre ne projetait qu'un clat dbile; une dernire particule carlate dcroissait, d'abord grande comme une gupe, puis comme une mouche, puis comme ces insectes minuscules qui flottent la surface des mares. Enfin, tout s'teignit, une tristesse immense glaa l'me des Oulhamr et la dnuda... La faible lueur avait t la ralit magnifique du monde; elle allait crotre, elle allait prendre la puissance et la dure; elle allait nourrir les brasiers de la halte, pouvanter le Lion Gant, le Tigre et l'Ours gris, combattre les tnbres et crer dans les chairs une saveur dlicieuse. Ils la ramneraient resplendissante la horde, et la horde reconnatrait leur force... Voici qu' peine conquise elle tait morte, et les Oulhamr, aprs les embches de la terre, des eaux et des btes, allaient connatre les embches des hommes. III SUR LES RIVES DU GRAND FLEUVE Naoh fuyait devant les Kzamms. Il y avait huit jours que durait la poursuite; elle tait ardente, continue, pleine de feintes. Les Dvoreurs d'Hommes, soit par souci de l'avenir,--les Oulhamr pouvant tre les claireurs d'une horde,--soit par instinct destructeur et par haine des trangers, dployaient une nergie furieuse. L'endurance des fugitifs ne le cdait pas leur vitesse; ils auraient pu, chaque jour, gagner cinq six mille coudes. Mais Naoh s'acharnait la conqute du Feu. Chaque nuit, aprs avoir assur Nam et Gaw l'avance utile, il rdait autour du camp ennemi. Il dormait peu, mais il dormait profondment. Comme les pripties de cette poursuite exigeaient de nombreux dtours, le fils du Lopard fut contraint d'obliquer considrablement vers l'orient, si bien que, le huitime jour, il aperut le Grand Fleuve. C'tait au sommet d'une colline conique, coule de porphyre o les inondations, les pluies, les vgtaux avaient rong des bords, creus des pertuis, arrach des blocs, mais qui, pendant des centaines de millnaires, rsisteraient la patience sournoise et aux coups brutaux des mtores. Le fleuve roulait dans sa force. A travers mille pays de pierres, d'herbes et d'arbres, il avait bu les sources, englouti les ruisseaux, dvor les rivires. Les glaciers s'accumulaient pour lui dans les plis chagrins de la montagne, les sources filtraient aux cavernes, les torrents pourchassaient les granits, les grs ou les calcaires, les nuages dgorgeaient leurs ponges immenses et lgres, les nappes se htaient sur leurs lits d'argile. Frais, cumeux et vite, lorsqu'il tait dompt par les rives, il s'largissait en lacs sur les terres plates, ou distillait des marcages; il fourchait autour des les; il rugissait en cataractes et sanglotait en rapides. Plein de vie, il fcondait la vie intarissable. Des rgions tides aux rgions fraches, des alluvions nourris de forces myriadaires aux sols pauvres, surgissaient les peuples lourds de l'arbre: les hordes de figuiers, d'oliviers, de pins, de trbinthes, d'yeuses, les tribus de sycomores, de platanes, de chtaigniers, d'rables, de htres et de chnes, les troupeaux de noyers, d'abis, de frnes, de bouleaux, les files de peupliers blancs, de peupliers noirs, de peupliers grisaille, de peupliers argents, de peupliers trembles et les clans d'aulnes, de saules blancs, de saules pourpres, de saules glauques et de saules pleureurs. Dans sa profondeur s'agitait la multitude muette des mollusques, tapis dans leurs demeures de chaux et de nacre, des crustacs aux armures articules, des poissons de course, qu'une flexion lance travers l'eau pesante, aussi vite que la frgate sur les nues, des poissons flasques qui barbotent lentement dans la fange, des reptiles souples comme les roseaux ou opaques, rugueux et denses. Selon les saisons, les hasards de la tempte, des cataclysmes ou de la guerre, s'abattaient les masses triangulaires des grues, les troupes grasses des oies, les compagnies de canards verts, de sarcelles, de macreuses, de pluviers et de hrons, les peuplades d'hirondelles, de mouettes et de chevaliers; les outardes, les cigognes, les cygnes, les flandrins, les courlis, les rles, les martins-pcheurs et la foule inpuisable des passereaux. Vautours, corbeaux et corneilles s'jouissaient aux charognes abondantes; les aigles veillaient la corne des nuages; les faucons planaient sur leurs ailes tranchantes; les perviers ou les crcerelles filaient au-dessus des hautes cimes; les milans surgissaient, furtifs, imprvus et lches, et le grand-duc, la chevche, l'effraie trouaient les tnbres sur leurs ailes de silence. Cependant, on distinguait quelque hippopotame oscillant comme un tronc d'rable, des martres se glissant sournoisement parmi les oseraies, des rats d'eau crne de lapin, tandis qu'accouraient les bandes peureuses des laphes, des daims, des chevreuils, des mgacros, les troupes lgres des sagas, des gagres, des hmiones et des chevaux, les armes paisses des mammouths, des urus, des aurochs. Un rhinocros plongeait sa cuirasse opaque dans un havre; un sanglier malmenait les vieux saules; l'ours des cavernes, pacifique et formidable, roulait sa masse obscure; le lynx, la panthre, le lopard, l'ours gris, le tigre, le lion jaune et le lion noir s'embchaient affams ou happaient la proie chaude; leur puanteur dnonait le renard, le chacal et l'hyne; les bandes de loups et de chiens dployaient contre les btes faibles, blesses ou recrues de fatigue, leur cautle et leur patience. Partout pullulait une population menue de livres, de lapins, de mulots, de campagnols, de belettes et de loirs... de crapauds, de grenouilles, de lzards, de vipres et de couleuvres... de vers, de larves, de chenilles... de sauterelles, de fourmis, de carabes... de charanons, de libellules et de nmocres... de bourdons et de gupes, d'abeilles, de frelons et de mouches..., de vanesses, de sphinx, de pirides, de noctuelles, de grillons, de lampyres, de hannetons, de blattes... Le fleuve emportait ple-mle les arbres pourris, les sables et les argiles fines, les carcasses, les feuilles, les tiges, les racines. Et Naoh aima les flots formidables. Il les regardait descendre, dans leur fivre d'automne, en un intarissable exode. Ils se heurtaient aux les et refluaient au rivage, chutes forcenes d'cumes, longues masses planes et presque lacustres, tourbillons de schiste ou de malachite, lames de nacre et remous de fume, dferlages spumeux, longues rumeurs de jeunesse, d'nergie et d'exaltation. Comme le Feu, l'eau semblait l'Oulhamr un tre innombrable; comme le Feu, elle dcrot, augmente, surgit de l'invisible, se rue travers l'espace, dvore les btes et les hommes; elle tombe du ciel et remplit la terre; inlassable, elle use les rocs, elle trane les pierres, le sable et l'argile; aucune plante ni aucun animal ne peut vivre sans elle; elle siffle, elle clame, elle rugit; elle chante, rit et sanglote; elle passe o ne passerait pas le plus chtif insecte; on l'entend sous la terre; elle est toute petite dans la source; elle grandit dans le ruisseau; la rivire est plus forte que les mammouths, le fleuve aussi vaste que la fort. L'eau dort dans le marcage, repose dans le lac et marche grands pas dans le fleuve; elle se rue dans le torrent; elle fait des bonds de tigre ou de mouflon dans le rapide. * * * * * Ainsi sentait Naoh devant les flots inpuisables. Cependant, il fallait s'abriter. Des les s'offraient: refuge contre les entreprises du fauve, peu efficaces contre les hommes, elles gneraient les mouvements, rendraient presque impossible la conqute du Feu et exposeraient toutes les embches. Naoh prfra le rivage. Il s'tablit sur un roc de schiste, qui dominait faiblement le site. Les flancs en taient abrupts, la partie suprieure formait un plateau o pouvaient s'tendre dix hommes. Les prparatifs du campement furent termins au crpuscule. Il y avait, entre les Oulhamr et les poursuivants, assez de distance pour ne concevoir aucune crainte durant la moiti de la nuit. Le temps tait frais. Peu de nuages rampaient dans le couchant d'carlate. Tout en dvorant leur repas de chair crue, de noix et de champignons, les guerriers observaient la terre noircissante. La clart permettait encore de discerner les les, sinon l'autre rive du fleuve. Des onagres passrent; une troupe de chevaux descendit jusqu'aux berges; c'taient des btes trapues, dont la tte paraissait trs grosse, cause de la crinire emmle. Leurs mouvements avaient un grand charme; leurs yeux, larges et fous, dardaient une lueur bleue; l'inquitude rompait et prcipitait leur lan; penchs sur l'eau, ils demeuraient tremblants, humant l'espace, pleins de mfiance. Ils burent vite et s'enfuirent. Et la nuit ploya son aile de cendre; elle couvrait dj l'Orient, tandis qu' l'Occident persistait une pourpre fine; un rugissement tonna sur l'tendue. --Le lion! murmura Gaw. --La rive est pleine de proies! rpondit Naoh. Le lion est sage; il attaquera plutt l'antilope ou le cerf que les hommes! Le rugissement s'loigna; des chacals glapirent et l'on vit sinuer leurs silhouettes lgres. Les Oulhamr dormirent alternativement jusqu' l'aube. Ensuite, ils se remirent descendre la rive du Grand Fleuve. Des mammouths les arrtrent. Leur troupeau couvrait une largeur de mille coudes et une longueur triple; ils pturaient, ils arrachaient les plantes tendres, ils dterraient les racines, et leur existence parut aux trois hommes, heureuse, sre et magnifique. Quelquefois, se rjouissant dans leur force, ils se poursuivaient sur la terre molle ou s'entre-frappaient doucement de leurs trompes velues. Sous leurs pieds immenses, le Lion Gant ne serait qu'une argile; leurs dfenses dracineraient les chnes, leurs ttes de granit les briseraient. Et considrant la souplesse de leurs trompes, Naoh ne put s'empcher de dire: --Le mammouth est le matre de tout ce qui vit sur la terre! Il ne les craignait point: il savait qu'ils n'attaquent aucune bte, si elle ne les importune. Il dit encore: --Aom, fils du Corbeau, avait fait alliance avec les mammouths. --Pourquoi ne ferions-nous pas comme Aom? demanda Gaw. --Aom comprenait les mammouths, objecta Naoh; nous ne les comprenons pas. Pourtant, cette question l'avait frapp; il y rvait, tout en tournant, distance, autour du troupeau gigantesque. Et sa pense se traduisant tout haut, il reprit: --Les mammouths n'ont pas une parole comme les hommes. Ils se comprennent entre eux. Ils connaissent le cri des chefs; Gon dit qu'ils prennent, au commandement, la place qu'on leur indique, et qu'ils tiennent conseil avant de partir pour une terre nouvelle... Si nous devinions leurs signes, nous ferions alliance avec eux. Il vit un mammouth norme qui les regardait passer. Solitaire, en contrebas de la rive, parmi de jeunes peupliers, il paissait les pousses tendres. Naoh n'en avait jamais rencontr d'aussi considrable. Sa stature s'levait douze coudes. Une crinire paisse comme celle des lions croissait sur sa nuque; sa trompe velue semblait un tre distinct, qui tenait de l'arbre et du serpent. La vue des trois hommes parut l'intresser, car on ne pouvait supposer qu'elle l'inquitt. Et Naoh criait: --Les mammouths sont forts! Le Grand Mammouth est plus fort que tous les autres: il craserait le tigre et le lion comme des vers, il renverserait dix aurochs d'un choc de sa poitrine... Naoh, Nam et Gaw sont les amis du grand mammouth! Le mammouth dressait ses oreilles membraneuses; il couta les sons articuls par la bte verticale, secoua lentement sa trompe et barrit. --Le mammouth a compris! s'cria Naoh avec joie. Il sait que les Oulhamr reconnaissent sa puissance. Il cria encore: --Si les fils du Lopard, du Saga et du Peuplier retrouvent le Feu, ils cuiront la chtaigne et le gland pour en faire don au grand mammouth! Comme il parlait, sa vue rencontra une mare, o poussaient des nnuphars orientaux. Naoh n'ignorait pas que le mammouth aimait leurs tiges souterraines. Il fit signe ses compagnons; ils se mirent arracher les longues plantes roussies. Quand ils en eurent un grand tas, ils les lavrent avec soin et les portrent vers la bte colossale. Arriv cinquante coudes, Naoh reprit la parole: --Voici! Nous avons arrach ces plantes pour que tu puisses en faire ta pture. Ainsi, tu sauras que les Oulhamr sont les amis du mammouth. Et il se retira. Curieux, le gant s'approcha des racines. Il les connaissait bien; elles taient son got. Tandis qu'il mangeait, sans hte, avec de longues pauses, il observait les trois hommes. Quelquefois, il redressait sa trompe pour flairer, puis il la balanait d'un air pacifique. Alors Naoh se rapprocha par des mouvements insensibles: il se trouva devant ces pieds colosses, sous cette trompe qui dracinait les arbres, sous ces dfenses aussi longues que le corps d'un urus; il tait comme un mulot devant une panthre. D'un seul geste, la bte pouvait le rduire en miettes. Mais, tout vibrant de la foi qui cre, il tressaillit d'esprance et d'inspiration... La trompe le frla, elle passa sur son corps, en le flairant; Naoh, sans souffle, toucha son tour la trompe velue. Ensuite il arracha des herbes et de jeunes pousses, qu'il offrit en signe d'alliance: il savait qu'il faisait quelque chose de profond et d'extraordinaire, son coeur s'enflait d'enthousiasme. IV L'ALLIANCE ENTRE L'HOMME ET LE MAMMOUTH Or Nam et Gaw avaient vu le mammouth venir auprs de leur chef: ils conurent mieux la petitesse de l'homme; puis, quand la trompe norme se posa sur Naoh, ils murmurrent: --Voil! Naoh va tre cras, Nam et Gaw seront seuls devant les Kzamms, les btes et les eaux. Ensuite, ils virent la main de Naoh effleurer la bte; leur me s'emplit de joie et d'orgueil. --Naoh a fait alliance avec le mammouth! murmura Nam. Naoh est le plus puissant des hommes. Cependant, le fils du Lopard criait: --Que Nam et Gaw approchent leur tour, de la manire que Naoh s'est approch... Ils arracheront de l'herbe et des pousses, et les offriront au mammouth. Ils l'coutaient, la poitrine chaude, pleins de foi; ils s'avancrent avec la lenteur dont le chef avait donn l'exemple, arrachant leur passage tantt de l'herbe tendre, tantt de jeunes racines. Quand ils furent proches, ils tendirent leur rcolte. Comme Naoh la tendait en mme temps qu'eux, le mammouth vint la dvorer. Ainsi se noua l'alliance des Oulhamr avec le mammouth. * * * * * La lune nouvelle avait grandi; elle approchait de la nuit o elle se lverait aussi vaste que le soleil. Or, un soir des temps, les Kzamms et les Oulhamr campaient vingt mille coudes les uns des autres. C'tait encore le long du fleuve. Les Kzamms occupaient une bande sche du territoire; ils se chauffaient devant le Feu rugissant et mangeaient de lourds quartiers de viande, car la chasse avait t abondante, tandis que les Oulhamr se partageaient en silence, dans l'ombre humide et froide, quelques racines et la chair d'un ramier. A dix mille coudes de la rive, les mammouths dormaient parmi les sycomores. Ils supportaient, pendant le jour, la prsence des nomades; la nuit, ils montraient une humeur plus ombrageuse, soit qu'ils connussent ses embches, soit qu'ils fussent gns dans leur repos par une autre prsence que celle de leur race. Chaque soir les Oulhamr s'loignaient donc, au-del du terme o leur manation pouvait tre importune. Or, cette fois, Naoh demanda ses compagnons: --Nam et Gaw sont-ils prts la fatigue? Leurs membres sont-ils souples et leur poitrine pleine de souffle? Le fils du Peuplier rpondit: --Nam a dormi une partie du jour. Pourquoi ne serait-il pas prt au combat? Et Gaw dit son tour: --Le fils du Saga peut parcourir, de toute sa vitesse, la distance qui le spare des Kzamms. --C'est bien! Naoh et ses jeunes hommes iront vers les Kzamms. Ils vont lutter toute la nuit pour conqurir le Feu. Nam et Gaw se levrent d'un bond et suivirent leur chef. Il ne fallait pas compter sur les tnbres pour surprendre l'ennemi: une lune peine corne se levait l'autre rive du Grand Fleuve. Elle apparaissait tantt toute rouge au ras des les, tantt rompue par quelque file de hauts peupliers, travers lesquels elle s'parpillait en lunules; ailleurs, elle s'enfonait dans les flots noirs, o son image vacillante parfois rappelait un tincelant nuage d't, parfois rampait comme un python de cuivre, ou s'allongeait ainsi qu'un cygne; une nappe d'cailles et de micas s'lanait de son orbe et s'vasait obliquement d'une rive l'autre. Les Oulhamr acclrrent d'abord leur marche, choisissant des terrains o les vgtaux taient courts. A mesure qu'ils approchaient du campement des Kzamms, leurs pas se ralentirent. Ils circulaient paralllement les uns aux autres, spars par des intervalles considrables, afin de surveiller la plus grande aire possible, et de ne pas tre cerns. Brusquement, au dtour d'une oseraie, les flammes resplendirent, lointaines encore: le clair de lune les rendait ples. Les Kzamms dormaient: trois guetteurs entretenaient le brasier et surveillaient la nuit. Les rdeurs, tapis parmi les vgtaux, piaient le campement avec une convoitise rageuse. Ah! s'ils pouvaient seulement drober une tincelle! Ils tenaient prts des brindilles sches, des rameaux finement dcoups: le Feu ne mourrait plus entre leurs mains jusqu' ce qu'ils l'eussent emprisonn dans la cage d'corce, double intrieurement de pierres plates. Mais comment approcher de la flamme? Comment dtourner l'attention des Kzamms, surexcite depuis la nuit o le fils du Lopard avait paru devant leur foyer?... Naoh dit: --Voici. Pendant que Naoh remontera le long du Grand Fleuve, Nam et Gaw erreront dans la plaine, autour du camp des Dvoreurs d'Hommes. Tantt ils se cacheront et tantt ils se montreront. Quand les ennemis s'lanceront sur leur trace, ils prendront la fuite, mais non de toute leur vitesse, car il faut que les Kzamms esprent les saisir et qu'ils les poursuivent longtemps. Nam et Gaw mettront leur courage ne pas fuir trop vite... Ils entraneront les Kzamms jusqu'auprs de la Pierre Rouge. Si Naoh n'y est pas, ils passeront entre les mammouths et le Grand Fleuve. Naoh retrouvera leur piste. Les jeunes nomades frissonnrent; il leur tait dur d'tre spars de Naoh devant les Kzamms formidables. Dociles, ils se glissrent travers les vgtaux, tandis que le fils du Lopard se dirigeait vers la rive. Du temps passa. Puis Nam se montra sous un catalpa et disparut; ensuite la silhouette de Gaw se dessina furtive sur les herbes... Les veilleurs donnrent l'alarme; les Kzamms surgirent en dsordre, avec de longs hurlements, et s'assemblrent autour de leur chef. C'tait un guerrier de stature mdiocre, aussi trapu que l'ours des cavernes. Il leva deux fois sa massue, profra des propos rauques et donna le signal. Les Kzamms formrent six groupes parpills en demi-cercle. Naoh, plein de doute et d'inquitude, les regarda disparatre; puis il ne songea qu' conqurir le Feu. Quatre hommes le gardaient, choisis parmi les plus robustes. L'un surtout paraissait redoutable. Aussi trapu que le chef, et de taille plus haute, la seule dimension de sa massue annonait sa force. Il se tenait en pleine lumire. Naoh discerna la mchoire norme, les yeux ombrags par des arcades velues, les jambes brves, triangulaires et massives. Moins denses, les trois autres n'en montraient pas moins des torses pais et de longs bras aux muscles durcis. La position de Naoh tait favorable: la brise, lgre mais persistante, soufflait vers lui, emportait son manation loin des veilleurs; des chacals rdaient sur la savane, mettant une odeur perante; il avait, par surcrot, gard une des peaux conquises. Ces circonstances lui permirent d'approcher soixante coudes du Feu. Il s'arrta longtemps. La lune dpassait les peupliers, lorsqu'il se dressa et poussa son cri de guerre. Surpris par son apparition brusque, les Kzamms l'piaient. Leur stupeur ne dura gure: hurlant tous ensemble, ils levrent la hache de pierre, la massue ou la sagaie. Naoh clama: --Le fils du Lopard est venu, travers les savanes, les forts, les montagnes et les rivires, parce que sa tribu est sans Feu!... Si les Kzamms lui laissent prendre quelques tisons leur foyer, il se retirera sans combattre! Ils ne comprenaient pas mieux ces paroles d'une langue trangre qu'ils n'eussent compris le hurlement des loups. Voyant qu'il tait seul, ils ne songeaient qu' le massacrer. Naoh recula, dans l'espoir qu'ils se disperseraient et qu'il pourrait les attirer loin du Feu; ils s'lancrent en groupe. Le plus grand, ds qu'il fut porte, jeta une sagaie pointe de silex. Il l'avait darde avec force et adresse. L'arme, effleurant l'paule de Naoh, retomba sur la terre humide. L'Oulhamr, qui prfrait mnager ses propres armes, ramassa le trait et le lana son tour. Avec un sifflement, l'arme dcrivit une courbe; elle pera la gorge d'un Kzamm, qui chancela et s'tendit. Ses compagnons, poussant des clameurs de chiens, ripostrent simultanment. Naoh n'eut que le temps de se jeter terre pour viter les pointes tranchantes, et les Dvoreurs d'Hommes, le croyant atteint, se prcipitrent pour l'achever. Dj, il avait rebondi et ripostait. Un Kzamm, frapp au ventre, cessa la poursuite, tandis que les deux autres projetaient coup sur coup leurs sagaies: du sang jaillit la hanche de Naoh, mais sentant que la blessure n'tait point profonde, il se mit tourner autour de ses adversaires, car il ne redoutait plus d'tre envelopp. Il s'loignait, il revenait, si bien qu'il se trouva entre le Feu et ses ennemis. --Naoh est plus rapide que les Kzamms! cria-t-il. Il prendra le Feu et les Kzamms auront perdu deux guerriers. Il bondit encore; il vint tout prs de la flamme. Et il tendait les mains pour saisir des tisons, lorsqu'il s'aperut avec tremblement que tous taient presque consums. Il fit le tour du brasier, dans l'esprance de trouver une branche maniable: sa recherche fut vaine. Et les Kzamms arrivaient! Il voulut fuir, il se heurta une souche et trbucha, si bien que ses antagonistes russirent lui barrer la route, en l'acculant contre le Feu. Quoique le brasier occupt une aire considrable et se trouvt surhauss, il aurait pu le franchir. Un dsespoir formidable emplissait sa poitrine; l'ide de retourner vaincu, dans la nuit, lui fut insupportable. Levant ensemble sa hache et sa massue, il accepta le combat. V POUR LE FEU Les deux Kzamms n'avaient pas cess d'approcher, encore que leurs pas se ralentissent. Le plus fort brandissait une dernire sagaie, qu'il jeta presque bout portant. Naoh la dtourna d'un revers de hache; l'arme fine se perdit dans les flammes. Au mme instant, les trois massues tournoyrent. Celle de Naoh rencontra simultanment les deux autres et le heurt rompit l'lan des adversaires. Le moins fort des Kzamms avait chancel. Naoh s'en aperut, se rua sur lui et, d'un choc norme, lui rompit la nuque. Mais lui-mme fut atteint: un noeud de massue dchira rudement son paule gauche; peine s'il vita un coup en plein crne. Haletant, il se rejeta en arrire, pour reprendre position, puis, l'arme haute, il attendit. Quoiqu'il ne lui restt qu'un seul adversaire, ce fut le moment pouvantable. Car son bras gauche pouvait peine lui servir, tandis que le Kzamm se dressait, doublement arm, dans la plnitude de sa force. C'tait le guerrier de haute stature, au torse profond, cercl de ctes plus pareilles des ctes d'aurochs qu' des ctes d'homme, avec des bras dont la longueur dpassait d'un tiers ceux de Naoh. Ses jambes incurves, trop brves pour la course, lui assuraient un puissant quilibre. Avant l'attaque dcisive, il examina sournoisement le grand Oulhamr. Jugeant que sa supriorit serait plus sre s'il frappait deux mains, il ne garda que sa massue. Puis il prit l'offensive. Les armes, presque gales de poids, tailles dans le chne dur, s'entrechoqurent. Le coup du Kzamm fut plus fort que celui de Naoh, qui ne pouvait user de sa main gauche. Mais le fils du Lopard avait par par un mouvement transversal. Quand le Kzamm renouvela l'attaque, il rencontra le vide; Naoh s'tait drob. Ce fut lui qui prit l'offensive: la troisime reprise, sa massue arriva comme un roc. Elle et fendu la tte de l'adversaire, si les longs bras fibreux n'avaient su se relever temps; de nouveau, les noeuds de chne se rencontrrent, et le Kzamm recula. Il riposta par un coup frntique, qui arracha presque la massue de Naoh; et, avant que celui-ci et repris position, les mains du Dvoreur d'Hommes se relevaient et se rabattaient. L'Oulhamr put amortir, il ne put arrter le coup: atteint en plein crne, il plia sur les jarrets, il vit tourbillonner la terre, les arbres et le feu. Dans cette seconde mortelle, l'instinct ne l'abandonna point, une nergie suprme s'leva du fond de l'tre, et, de biais, avant que l'adversaire ne se ft ressaisi, il lana sa massue. Des os craqurent; le Kzamm croula: son cri se perdit dans la mort. Alors, la joie de Naoh gronda comme un torrent; il considra, avec un rire rauque, le brasier o soubresautaient des flammes. Sous les astres profonds, dans la rumeur du fleuve, au murmure lger de la brise, entrecoup du glapissement des chacals et de la voix d'un lion perdu l'autre rive, il avait peine concevoir son triomphe. Et il criait d'une voix haletante: --Naoh est matre du Feu! Il lui semblait tre la vie souveraine du monde. Il tournait lentement autour de la bte rouge, il allongeait la main vers elle, il exposait sa poitrine cette caresse depuis si longtemps perdue. Puis il murmurait encore, dans le ravissement et dans l'extase: --Naoh est matre du Feu! A la longue, la fivre de son bonheur s'apaisa. Il commena de craindre le retour des Kzamms; il lui fallait emporter sa conqute. Dliant les pierres minces qu'il portait avec lui, depuis son dpart du grand marcage, il se disposa les runir avec des brindilles, des corces et des roseaux. Comme il furetait autour du camp, il eut une joie nouvelle: dans un repli du terrain, il venait d'apercevoir la cage o les Dvoreurs d'Hommes entretenaient le Feu. C'tait une sorte de nid en corce, garni de pierres plates disposes avec un art grossier, patient et solide; une petite flamme y scintillait encore. Quoique Naoh st fabriquer les cages feu aussi bien qu'aucun homme de sa horde, il lui et t difficile d'en faire une aussi parfaite. Il y fallait le loisir, un choix attentif des pierres, des remaniements nombreux. La cage des Kzamms tait compose d'une triple couche de feuilles de schiste, maintenues extrieurement par une corce de chne vert; elle tait relie par des branchettes flexibles. Une fente maintenait un tirage lger. Ces cages demandaient une vigilance incessante; il fallait dfendre la flamme contre la pluie et les vents; prendre garde qu'elle ne dcrt ni n'augmentt au-del de certaines limites fixes par une exprience millnaire, et renouveler souvent l'corce. Naoh n'ignorait aucun des rites transmis par les anctres: il ranima lgrement le Feu, il imbiba la surface extrieure d'un peu d'eau puise dans une flaque, il vrifia la fente et l'tat du schiste. Avant de fuir, il s'empara des haches et des sagaies parses, puis il jeta un dernier regard sur le camp et sur la plaine. Deux des adversaires tournaient leurs faces roides vers les toiles; les deux autres, malgr leurs souffrances, se tenaient immobiles, pour faire croire qu'ils taient morts. La prudence et la loi des hommes voulaient qu'ils fussent achevs. Naoh s'approcha de celui qui tait bless la cuisse, et dj il dardait sa sagaie: un trange dgot lui pntra le coeur, toute haine se perdait dans la joie, et il ne put se rsigner teindre de nouveaux souffles. D'ailleurs, il tait plus urgent d'craser le foyer: il en parpilla les tisons, l'aide d'une des massues laisses par les vaincus, il les rduisit en fragments trop menus pour durer jusqu'au retour des guerriers, puis, entravant les blesss dans des roseaux et des branches, il cria: --Les Kzamms n'ont pas voulu donner un tison au fils du Lopard et les Kzamms n'ont plus de Feu. Ils rderont dans la nuit et dans le froid, jusqu' ce qu'ils aient rejoint leur horde!... Ainsi les Oulhamr sont devenus plus forts que les Kzamms! Naoh se retrouva seul au pied du tertre o Nam et Gaw devaient le rejoindre. Il ne s'en tonna point: les jeunes guerriers avaient d faire de vastes dtours devant leurs poursuivants... Aprs avoir couvert sa plaie de feuilles de saule, il s'assit prs de la flamme lgre o tincelait son destin. Le temps coula avec les eaux du Grand-Fleuve et avec les rayons de la lune montante. Lorsque l'astre toucha le znith, Naoh dressa la tte. Dans les mille rumeurs parses, il reconnaissait un rythme particulier, qui tait celui de l'homme. C'tait un pas rapide, mais moins compliqu que celui des btes quatre pattes. Presque imperceptible d'abord, il se prcisa, puis, un lan de la brise apportant quelque manation subite, l'Oulhamr se dit: --Voici le fils du Peuplier qui a dpist les ennemis. Car aucun indice de poursuite ne se dcelait sur la plaine. Bientt une silhouette flexible se dessina entre deux sycomores; Naoh reconnut qu'il ne s'tait pas tromp: c'tait Nam qui s'avanait dans la nappe argentine du clair de lune. Il ne tarda pas paratre au pied du tertre. Et le chef demanda: --Les Kzamms ont-ils perdu la trace de Nam? --Nam les a entrans trs loin dans le nord, puis les a devancs et il a longtemps march dans la rivire. Ensuite, il s'est arrt; il n'a plus vu, ni entendu, ni flair les Dvoreurs d'Hommes. --C'est bien! rpondit Naoh en lui passant la main sur la nuque. Nam a t agile et rus. Mais qu'est devenu Gaw? --Le fils du Saga a t poursuivi par une autre troupe de Kzamms. Nam n'a pas rencontr sa trace. --Nous attendrons Gaw! Et maintenant, que Nam regarde. Naoh entrana son compagnon. Au tournant du tertre, dans une chancrure, Nam vit tinceler une petite flamme palpitante et chaude. --Voil! fit simplement le chef. Naoh a conquis le Feu. Le jeune homme poussa un grand cri; ses yeux s'largirent de ravissement; il se prosterna devant le fils du Lopard et murmura: --Naoh est aussi rus que toute une horde d'hommes!... Il sera le grand chef des Oulhamr et aucun ennemi ne lui rsistera. Ils s'assirent devant ce faible feu et ce fut comme si le brasier des nuits les protgeait de sa vhmence, au bord des cavernes natales, sous les toiles froides, devant les flammeroles du Grand Marcage. L'ide du long retour ne leur tait plus pnible: quand ils auraient quitt les terres du Grand Fleuve, les Kzamms ne les poursuivraient point: ils traverseraient des contres o les btes seules rdent dans les solitudes. Ils rvrent longtemps; l'avenir tait sur eux et pour eux, l'espace rempli de promesses. Mais, quand la lune commena de crotre sur le ciel occidental, l'inquitude se tapit dans leurs poitrines. --O reste Gaw?... murmura le chef. N'a-t-il pas su dpister les Kzamms? A-t-il t arrt par un marcage ou pris au pige? La plaine tait muette; les btes se taisaient; la brise mme venait de s'alanguir sur le fleuve et de s'vanouir dans les trembles; on n'entendait que la rumeur assourdie des eaux. Fallait-il attendre jusqu' l'aube ou se mettre la recherche de l'absent? Il rpugnait trangement Naoh de laisser le Feu la garde de Nam. D'autre part, l'image du jeune guerrier pourchass par les Dvoreurs d'Hommes le surexcitait. A cause du Feu, il pouvait l'abandonner son sort, et mme il le devait, mais il s'tait pris pour ses compagnons d'une tendresse sauvage; ils participaient vritablement de sa personne; leurs dangers l'alarmaient autant que les siens, davantage mme, car il les savait plus que lui exposs aux embches, menacs par les lments et les tres. --Naoh va chercher la trace de Gaw! dit-il enfin. Il laissera le fils du Peuplier veiller sur le Feu. Nam n'aura pas de repos, il mouillera l'corce lorsqu'elle sera trop chaude: il ne s'loignera jamais plus longtemps qu'il ne faut pour aller jusqu'au fleuve et en revenir. --Nam veillera sur le Feu comme sur sa propre vie! rpondit fortement le jeune nomade. Il ajouta avec fiert: --Nam sait entretenir la flamme! Sa mre le lui a enseign lorsqu'il tait aussi petit qu'un louveteau. --C'est bien. Si Naoh n'est pas revenu quand le soleil sera la hauteur des peupliers, Nam se rfugiera auprs des mammouths... et, si Naoh n'est pas revenu avant la fin du jour, Nam fuira seul vers le pays de chasse des Oulhamr. Il s'loigna; toute sa chair vibrait de dtresse, et maintes fois il se retourna vers la silhouette dclinante de Nam, vers la petite cage du Feu, dont il se figurait voir encore la faible lumire, alors qu'elle tait dj confondue avec le clair de lune. VI LA RECHERCHE DE GAW Pour retrouver la piste de Gaw, il lui fallait retourner d'abord vers le camp des Dvoreurs d'Hommes. Il marchait plus lentement. Son paule brlait sous les feuilles de saule qu'il y avait presses; sa tte bourdonnait: il sentait une douleur l'endroit o l'avait atteint la massue, et il prouvait une grande mlancolie voir que, aprs la conqute du Feu, sa tche demeurait aussi rude et aussi incertaine. Il arriva ainsi au tournant de la mme fresnaie d'o, avec ses jeunes hommes, il avait aperu la halte des Kzamms. Alors, un brasier rouge y teignait la lueur de la lune montante; maintenant, le camp tait morne, les braises, disperses par Naoh, s'taient toutes teintes, l'argenture nocturne se posait sur l'immobilit des hommes et des choses; on n'entendait que la plainte intermittente d'un bless. Naoh, ayant consult chacun de ses sens, eut la certitude que les poursuivants n'taient pas revenus. Il marcha vers le camp: les plaintes du bless cessrent; il sembla n'y avoir plus l que des cadavres. D'ailleurs, il ne s'attarda pas; il marcha dans la direction par o Gaw avait fui tout d'abord, et il retrouva la piste. D'abord facile suivre, accompagne qu'elle tait par les traces nombreuses des Kzamms, et presque en ligne droite, elle s'inflchissait par la suite, tournait entre des mamelons, revenait sur elle-mme, traversait des broussailles. Une mare la coupait brusquement: Naoh ne la ressaisit qu'au tournant de la rive, humide maintenant, comme si Gaw et les autres eussent t tremps dans l'eau. Devant un bois de sycomores, les Kzamms avaient d se diviser en plusieurs bandes. Naoh russit toutefois dmler la direction favorable et marcha pendant trois ou quatre mille coudes encore. Mais alors il dut s'arrter. De gros nuages engloutissaient la lune, l'aube ne se dcelait pas encore. Le fils du Lopard s'assit au pied d'un sycomore qui croissait depuis dix gnrations d'hommes. Les fauves avaient fini leur chasse, les animaux diurnes ne bougeaient pas encore, cachs dans la terre, les fourrs, les trous des arbres, ou parmi les ramures. Naoh se reposa; quelques gouttes du temps ternel s'coulrent travers la vie fugitive du bois. Puis une blancheur froide commena se rpandre de cime en cime. L'aube d'automne, appesantie et morte, effleurait les feuilles dbiles et les nids ruineux, poussant devant elle une petite brise qui semblait le soupir des sycomores. Naoh, debout devant la lumire, encore ple comme la cendre blanche d'un foyer, mangea un morceau de chair sche, se pencha sur le sol, et se remit suivre la piste. Elle le guida pendant des milliers de coudes. Sortie du bois, elle traversa une plaine de sable o l'herbe tait rare et les arbrisseaux rabougris; elle tourna parmi des terres o les roseaux rouges pourrissaient au bord des mares; elle monta une colline et s'engagea parmi des mamelons; elle s'arrta enfin au bord d'une rivire que Gaw, certainement, avait franchie. Naoh la franchit son tour et, aprs de longues dmarches, dcouvrit que deux pistes de Kzamms convergeaient: Gaw pouvait tre cern! Alors, le chef pensa qu'il serait bon d'abandonner le fugitif son sort, afin de ne pas risquer, contre une seule existence, sa vie, celle de Nam et celle du Feu. Mais la poursuite l'exasprait, quelque fivre battait entre ses tempes, une esprance s'obstinait malgr tout; il subissait aussi le simple entranement de la chose commence. Outre les deux partis de Kzamms, dont Naoh venait de reconnatre la ruse, il fallait craindre celui qui avait poursuivi Nam et qui, aprs tant de tours et de dtours, avait eu le temps de prendre une position avantageuse, si mme il ne s'tait divis en groupes enveloppants. Confiant dans sa grande vitesse et dans sa ruse, le fils du Lopard suivit sans hsiter la piste mme de Gaw, s'arrtant peine pour sonder l'tendue. Le sol devint dur: le granit apparaissait sous un humus pauvre et de couleur bleutre; puis une colline escarpe se prsenta, que Naoh se dcida gravir, car les traces taient maintenant assez rcentes pour que, de la cime, on pt esprer surprendre la silhouette de Gaw ou un parti de poursuivants. Le nomade se glissa parmi la broussaille, et parvint tout au haut de la colline. Il poussa une faible exclamation: Gaw venait d'apparatre sur une bande de terre rouge, terre de minium qui semblait arrose du sang de troupeaux innombrables. Derrire lui, mille coudes, les hommes aux grands torses et aux jambes brves avanaient en ordre parpill; vers le nord, une deuxime troupe dbordait. Toutefois, malgr la dure de la poursuite, le fils du Saga ne semblait pas puis; les Kzamms trahissaient une fatigue pour le moins gale la sienne. Durant la longue nuit d'automne, Gaw n'avait pris le galop que pour se drober aux embches ou pour inquiter les ennemis. Par malheur, les manoeuvres des Kzamms l'avaient gar; il se dirigeait l'aventure, sans plus savoir s'il tait au couchant ou au midi du roc o il devait rejoindre le chef. Naoh put suivre les pripties de la chasse. Gaw filait vers un bois de pins au nord-est. La premire troupe le suivait en formant une ligne brise qui coupait la retraite sur un front de mille coudes. La deuxime troupe, qui dbordait au nord, commenait s'inflchir, de manire atteindre le bois en mme temps que le fugitif: mais, tandis que celui-ci l'aborderait par le sud-ouest, eux devaient y accder par le levant. Cette situation n'tait point dsespre, ni mme trs dfavorable, pourvu que le fugitif obliqut vers le nord-ouest, ds qu'il se trouverait couvert. Vloce, il lui serait facile de prendre une avance convenable et si Naoh le joignait alors, ils pourraient prendre la direction du Grand Fleuve. D'un coup d'oeil le chef reconnut la voie favorable: c'tait une tendue broussailleuse, o il serait cach et qui le mnerait la hauteur du bois, au couchant. Dj, il se disposait descendre de la colline, lorsqu'une priptie nouvelle, de beaucoup plus redoutable, le fit tressaillir: un troisime parti apparaissait, cette fois au nord-ouest; Gaw ne pouvait plus viter l'treinte des Kzamms qu'en fuyant l'occident grande vitesse. Il ne semblait pas avoir conscience du pril, il suivait une ligne droite. Une fois encore, Naoh hsita entre la ncessit de sauvegarder le Feu, Nam et lui-mme, et la tentation de secourir Gaw; une fois encore, il cda la force mystrieuse qui pousse l'homme et les btes poursuivre l'oeuvre commence. Le fils du Lopard, aprs un long regard sur le site, dont toutes les particularits se fixrent sur sa rtine, descendit la colline. Il s'engagea le long de la broussaille, dont il suivit la limite occidentale. Puis il fit un crochet travers de hautes herbes bleues et rousses; et comme sa vitesse dpassait de beaucoup celle des Kzamms et de Gaw, qui mnageaient leur souffle, il arriva en vue du bois avant que le fugitif ne s'y ft engag. Maintenant, il lui fallait faire connatre sa prsence. Il imita la brame de l'laphe, en la rptant trois fois: c'tait un signal familier aux Oulhamr. Mais la distance tait trop grande; Gaw aurait peut-tre entendu en temps ordinaire: las, son attention tendue sur les poursuivants, le rappel lui chappa. Alors, Naoh se dcida paratre: il jaillit des hautes herbes, surgit devant les ennemis et poussa son cri de guerre. Un long hurlement, rpt par les partis de Kzamms qui survenaient l'ouest et l'est du bois, se rpercuta dans l'espace. Gaw s'arrta, tremblant sur ses jarrets, de joie et d'tonnement,--puis, donnant toute sa vitesse, il accourut vers le fils du Lopard. Dj, celui-ci, sr d'tre suivi, fuyait selon la ligne praticable. Mais le troisime parti de Kzamms, averti, avait aussi chang de route et se prcipitait pour couper la retraite, tandis que les premiers poursuivants se portaient grande vitesse dans une direction presque parallle celle des fugitifs. Ces manoeuvres russirent: la route de l'ouest se trouva bloque la fois par des Kzamms et par une masse rocheuse, presque inaccessible, et il devenait impossible de s'inflchir vers le sud-ouest o des guerriers formaient un demi-cercle. Comme Naoh menait directement Gaw vers le roc, les Kzamms, resserrant leur treinte, poussrent un cri de triomphe; plusieurs parvinrent cinquante coudes des Oulhamr et lancrent des sagaies. Mais Naoh, traversant un rideau de broussailles, entranait son compagnon travers un dfil entrevu du haut de la colline. Les Kzamms hurlaient; quelques-uns se hissrent leur tour jusqu'au dfil; les autres tournrent l'obstacle. * * * * * Cependant, Naoh et Gaw fuyaient de toute leur vitesse; ils eussent pris une avance considrable si le terrain n'avait t si rude, si ingal et si mouvant. Quand ils ressortirent l'autre extrmit de la masse rocheuse, trois Kzamms dbouchaient du nord et coupaient la retraite. Naoh et pu biaiser en se rejetant au midi; mais il entendait le bruit croissant de la poursuite: il sut que de ce ct aussi sa course allait tre arrte. Toute hsitation devenait mortelle. Il s'lana droit sur les survenants, la massue d'une main et la hache de l'autre, tandis que Gaw saisissait son harpon. Craignant de laisser chapper les Oulhamr, les trois Kzamms s'taient parpills. Naoh bondit sur celui qui tait vers sa gauche. C'tait un guerrier trs jeune, leste et flexible, qui leva sa hache pour parer l'attaque. Un coup de massue lui arracha son arme; un second coup l'abattit. Les deux autres Dvoreurs d'Hommes s'taient prcipits sur Gaw, comptant le terrasser assez vite pour runir leurs forces contre Naoh. Le jeune Oulhamr avait dard une sagaie et bless, mais faiblement, un des agresseurs. Avant qu'il et pu frapper de l'pieu, il tait atteint la poitrine. Un recul rapide, puis un bond transverse lui permirent de se mettre en garde. Tandis que l'un des Kzamms l'attaquait de face, avec vlocit, l'autre cherchait le frapper par derrire: Gaw allait succomber, lorsque Naoh arriva. L'norme massue s'abattit avec le bruit d'un arbre qui croule; un Kzamm craqua et s'affaissa; l'autre battit en retraite, vers un groupe de guerriers qui, dbouchant au nord, s'avanait grande allure. Il tait trop tard. Les Oulhamr chappaient l'treinte; ils fuyaient vers l'ouest, le long d'une ligne o aucun ennemi ne leur barrait le passage; chaque bond, ils augmentaient leur avance. Ils coururent longtemps, tantt sur la terre sonore, tantt sur la fange ou parmi les herbes sifflantes, tantt dans la brousse ou dans les tourbires, tantt gravissant les ctes et tantt dvalant perdument. Bien avant que le soleil ft au milieu du firmament, ils avaient six mille coudes d'avance. Souvent, ils esprrent que l'ennemi cesserait la poursuite, mais lorsqu'ils atteignaient une cime, ils finissaient toujours par dcouvrir la meute acharne des Dvoreurs d'Hommes. Or, Gaw s'affaiblissait. Sa blessure n'avait pas cess de rpandre du sang. Quelquefois ce n'tait qu'un filet insaisissable: malgr la galopade furieuse, la plaie semblait close; puis, aprs quelques efforts plus brusques ou quelques faux pas dans une fondrire, le liquide rouge se mettait sourdre. De jeunes peupliers s'taient rencontrs, Naoh avait construit un tampon de feuilles; mais la blessure continuait saigner sous le bandage; peu peu, la vitesse de Gaw devint gale, puis infrieure celle des Kzamms. Chaque fois maintenant que les fugitifs se retournaient, l'avant-garde des Kzamms avait gagn du terrain. Et le fils du Lopard, avec une rage profonde, songeait que si Gaw ne reprenait pas quelque force, ils seraient rejoints avant d'avoir pu atteindre le troupeau des mammouths. Mais Gaw ne reprenait pas de force; une colline se prsenta, qu'il gravit avec une peine excessive; au sommet, les jambes tremblantes, le visage couleur de cendre, le coeur extnu, il chancela. Et Naoh, tourn vers la troupe fauve, qui commenait gravir la pente, vit combien la distance avait encore dcru. --Si Gaw ne peut plus courir, dit-il d'une voix creuse, les Dvoreurs d'Hommes nous auront rejoints avant que nous n'arrivions en vue du fleuve. --Les yeux de Gaw sont obscurs, ses oreilles sifflent comme des grillons! balbutia le jeune guerrier. Que le fils du Lopard continue seul sa course, Gaw mourra pour le Feu et pour le chef. --Gaw ne mourra pas encore! Et, se tournant vers les Kzamms, Naoh poussa un furieux cri de guerre, puis, jetant Gaw sur son dos, il reprit sa course. D'abord, son grand courage et sa formidable musculature lui permirent de garder son avance. Sur le sol dclive, il bondissait, emport par la pesanteur. Flexibles comme des branches de frne, ses jarrets soutenaient cette chute incessante. Au bas de la colline, son souffle s'acclra, ses pieds s'alourdirent. Sans sa blessure, qui brlait sourdement, sans le coup de massue sur la tte, qui faisait encore bruire ses oreilles, il aurait pu, mme avec Gaw sur l'paule, devancer les Dvoreurs d'Hommes aux jambes trapues et lasss par une longue course. Mais il avait dpass ses forces; nulle bte sur la steppe ou sous les futaies n'aurait pu mener une tche aussi longue et aussi harassante... Maintenant, sans relche, la distance dcroissait, qui le sparait des Kzamms. Il entendait leurs pas gratter la terre et y rebondir; il savait chaque moment de combien ils se rapprochaient: ils furent cinq cents coudes, puis quatre cents, puis deux cents. Alors, le fils du Lopard dposa Gaw sur la terre et, les yeux hagards, il eut une hsitation suprme. --Gaw, fils du Saga, dit-il enfin, Naoh ne peut plus t'emporter devant les Dvoreurs d'Hommes! Gaw s'tait redress. Il dit: --Naoh doit abandonner Gaw et sauver le Feu. Tout engourdi, car, malgr les secousses, il avait dormi sur l'paule du chef, il se secoua, il tendit les bras, et les Kzamms, parvenus soixante coudes, levaient leurs sagaies pour commencer la lutte. Naoh, rsolu ne fuir qu'au dernier moment, leur fit face. Les premiers projectiles bourdonnrent; lancs de trop loin, la plupart retombaient sans mme parvenir jusqu'aux Oulhamr; un seul, effleurant Gaw la jambe, lui fit une blessure aussi lgre qu'une pine d'glantier. A la riposte, Naoh atteignit le plus proche des Dvoreurs d'Hommes; ensuite, il transpera le ventre d'un guerrier qui s'avanait grands bonds. Ce double exploit jeta le trouble parmi les agresseurs d'avant-garde. Ils poussrent une clameur pouvantable, mais s'arrtrent pour attendre du renfort. Cette pause fut favorable aux Oulhamr. La piqre semblait avoir rveill Gaw. D'une main encore faible, il avait saisi un harpon et il le brandissait, attendant que les ennemis fussent bonne porte. Naoh, voyant le geste, demanda: --Gaw a donc repris de la force? Qu'il fuie!... Naoh retardera la poursuite... Le jeune guerrier hsitait, mais le chef reprit d'un ton bref: --Va! Gaw se mit fuir, d'un pas qui, d'abord lourd et hsitant, s'affermissait mesure. Naoh reculait, lent et formidable, tenant chaque main une sagaie, et les Kzamms hsitaient. Enfin, leur chef ordonna l'attaque. Les dards sifflrent, les hommes bondirent. Naoh arrta encore deux guerriers dans leur course et prit du champ. Et la poursuite recommena sur la terre innombrable. Gaw, parfois retrouvait ses jarrets, parfois s'alanguissait, les muscles mous, le souffle rude. Naoh l'entranait par la main. L'avantage n'en restait pas moins aux Kzamms. Ils suivaient d'un trot soutenu, sans mme se hter, confiants dans leur endurance. Or Naoh ne pouvait plus emporter son compagnon. La grande fatigue et la fivre rendaient sa blessure pesante; son crne s'emplissait de rumeur; et, par surcrot, il avait heurt son pied contre une roche. --Il faut que Gaw meure! ne cessait de rpter le jeune guerrier. Naoh dira qu'il a bien combattu. Sombre, le chef ne rpondait point. Il coutait le trot des ennemis. De nouveau, ils furent deux cents coudes, puis cent, tandis que les fugitifs gravissaient une pente. Alors le fils du Lopard, rassemblant ses nergies profondes, maintint la distance jusqu'au haut du mamelon. Et l, jetant un long regard sur l'occident, la poitrine palpitante la fois de lassitude et d'esprance, il cria: --Le Grand Fleuve... les mammouths! L'eau vaste tait l, miroitante parmi les peupliers, les aulnes, les frnes et les vernes; le troupeau tait l aussi, quatre mille coudes, paissant les racines et les jeunes arbres. Naoh se rua, entranant Gaw dans un lan qui leur fit gagner plus de cent coudes. C'tait le dernier soubresaut! Ils reperdirent cette faible avance, coude par coude. Les Kzamms poussaient leur cri de guerre... Quand deux mille coudes sparrent Naoh et Gaw de la cime du mamelon, les Kzamms taient presque porte. Ils gardaient leur pas gal et bref, d'autant plus srs d'atteindre les Oulhamr qu'ils les acculeraient au troupeau de mammouths. Ils savaient que ceux-ci, malgr leur indiffrence pacifique, ne souffraient aucune prsence; donc, ils refouleraient les fugitifs. Toutefois les poursuivants ne ngligeaient pas de se rapprocher; on entendait maintenant leur souffle, et il fallait encore parcourir mille coudes!... Alors Naoh poussa une longue plainte et l'on vit un homme merger d'un bois de platanes; puis, une des normes btes leva sa trompe avec un barrit strident. Elle s'lana, suivie de trois autres, droit vers le fils du Lopard. Les Kzamms, effars et contents, s'arrtrent: il n'y avait plus qu' attendre le recul des Oulhamr, les cerner et les anantir. Naoh, cependant, continua de courir pendant une centaine de coudes, puis, tournant vers les Kzamms son visage creux de fatigue et ses yeux tincelants de triomphe, il cria: --Les Oulhamr ont fait alliance avec les mammouths. Naoh se rit des Dvoreurs d'Hommes. Tandis qu'il parlait, les mammouths arrivrent; la stupeur infinie des Kzamms, le plus grand mit sa trompe sur l'paule de l'Oulhamr. Et Naoh poursuivit: --Naoh a pris le Feu. Il a abattu quatre guerriers dans le campement; il en a abattu quatre autres pendant la poursuite... Les Kzamms rpondirent par des hurlements de fureur, mais, comme les mammouths avanaient encore, ils reculrent en hte, car, pas plus que les Oulhamr, ils n'avaient encore conu que l'homme pt combattre ces hordes colossales. VII LA VIE CHEZ LES MAMMOUTHS Nam avait bien gard le Feu. Il brlait clair et pur dans sa cage lorsque Naoh le retrouva. Et quoique son harassement ft extrme, que la blessure mordt sa chair comme un loup, que sa tte bourdonnt de fivre, le fils du Lopard eut un grand moment de bonheur. Dans sa large poitrine battait toute l'esprance humaine, plus belle de ce que, sans l'ignorer, il ne songeait pas la mort. La jeunesse palpitait en lui et, pour sa courte prvoyance, c'tait l'ternit. Il vit le marcage au printemps, lorsque les roseaux dardent tous ensemble leurs flches tendres, lorsque les peupliers, les aulnes et les saules revtent leur fourrure verte et blanche, lorsque les sarcelles, les hrons, les ramiers, les msanges s'interpellent, lorsque la pluie tombe si allgre que c'est comme si la vie mme tombait sur la terre. Et devant les eaux, et sur les herbes et parmi les arbres, la face de la postrit tait la face de Gammla; toute la joie des hommes tait le corps flexible, les bras fins et le ventre rond de la fille de Faouhm. Quand Naoh eut rv devant le Feu, il cueillit des racines et des plantes tendres, pour en faire hommage au chef des mammouths, car il concevait que l'alliance, pour tre durable, devait chaque jour tre renouvele. Alors seulement, Nam prenant la garde, il alla choisir une retraite, au centre du grand troupeau, et s'y tendit: --Si les mammouths quittent le pturage, fit Nam, je rveillerai le fils du Lopard. --Le pturage est abondant, rpondit Naoh: les mammouths y patront jusqu'au soir. Il tomba dans un sommeil profond comme la mort. Quand il s'veilla, le soleil s'inclinait sur la savane. Des nuages couleur de schiste s'amoncelaient et, doucement, ils ensevelissaient le disque jaune, pareil une vaste fleur de nnuphar. Naoh se sentit les membres briss aux jointures; la fivre courait au travers de son crne et de son chine; mais le bourdonnement s'affaiblissait dans ses oreilles et la douleur de son paule reculait. Il se leva, regarda d'abord le Feu, puis demanda au veilleur: --Les Kzamms sont-ils revenus? --Ils ne se sont pas loigns encore... ils attendent, sur le bord du fleuve, devant l'le aux hauts peupliers. --C'est bien! rpondit le fils du Lopard. Ils n'auront pas de Feu pendant les nuits humides; ils perdront courage et retourneront vers leur horde. Que Nam dorme son tour. Tandis que Nam s'tendait sur les feuilles et le lichen, Naoh examina Gaw, qui s'agitait dans un rve. Le jeune homme tait faible, la peau ardente; son souffle passait avec rudesse, mais le sang ne coulait plus de sa poitrine. Le chef, songeant qu'il ne rentrerait pas encore dans les racines de la terre profonde, se pencha sur le Feu, avec un grand dsir de le voir crotre dans un brasier de branches sches. Mais il repoussa ce dsir vers les journes suivantes. Car il fallait d'abord obtenir que le chef des mammouths permt aux Oulhamr de passer la nuit dans son camp. Naoh le chercha du regard. Il l'aperut, solitaire, selon son habitude, pour mieux veiller sur le troupeau et mieux scruter l'tendue. Il paissait des arbrisseaux dont la tte dpassait peine le sol. Le fils du Lopard cueillit des racines de fougre comestible; il trouva aussi des fves de marais; puis il se dirigea vers le grand mammouth. La bte, son approche, cessa de ronger les arbrisseaux tendres; elle agita doucement sa trompe velue; mme, elle fit quelques pas vers Naoh. En lui voyant les mains charges de nourriture, elle montra du contentement, et elle commenait aussi prouver de la tendresse pour l'homme. Le nomade tendit la provende qu'il tenait contre sa poitrine et murmura: --Chef des mammouths, les Kzamms n'ont pas encore quitt le fleuve. Les Oulhamr sont plus forts que les Kzamms, mais ils ne sont que trois, tandis qu'eux sont plus de trois fois deux mains. Ils nous tueront si nous nous loignons des mammouths! Le mammouth, rassasi par une journe de pture, mangeait lentement les racines et les fves. Quand il eut fini, il regarda le soleil couchant, puis il se coucha sur le sol, tandis que sa trompe s'enroulait demi autour du torse de l'homme. Naoh en conclut que l'alliance tait complte, qu'il pourrait attendre sa gurison et celle de Gaw dans le camp des mammouths, l'abri des Kzamms, du Lion, du Tigre et de l'Ours gris. Peut-tre mme lui serait-il accord d'allumer le Feu dvorant et de goter la douceur des racines, des chtaignes et des viandes rties. Or le soleil s'ensanglanta dans le vaste occident, puis il alluma les nuages magnifiques. Ce fut un soir rouge comme la fleur de basilier, jaune comme une prairie de renoncules, lilas comme les veilleuses sur une rive d'automne, et ses feux fouillaient la profondeur du fleuve: ce fut un des beaux soirs de la terre mortelle. Il ne creusa pas des contres incommensurables comme les crpuscules d't; mais il y eut des lacs, des les et des cavernes ptris de la lueur des magnolias, des glaeuls et des glantines, dont l'clat touchait l'me sauvage de Naoh. Il se demanda qui donc allumait ces tendues innombrables, quels hommes et quelles btes vivaient derrire la montagne du Ciel. Il y avait trois jours que Naoh, Gaw et Nam vivaient dans le camp des mammouths. Les Kzamms vindicatifs continuaient rder au bord du Grand Fleuve, dans l'espoir de capturer et de dvorer les hommes qui avaient djou leur ruse, dfi leur force et pris leur Feu. Naoh ne les redoutait pas, son alliance avec les mammouths tait devenue parfaite. Chaque matin, sa force tait plus sre. Son crne ne bourdonnait plus; la blessure de son paule, peu profonde, se fermait avec rapidit, toute fivre avait cess. Gaw aussi gurissait. Souvent les trois Oulhamr, monts sur un tertre, dfiaient les adversaires. Naoh criait: --Pourquoi rdez-vous autour des mammouths et des Oulhamr? Vous tes devant les mammouths comme des chacals devant le Grand Ours. Ni la massue ni la hache d'aucun Kzamm ne peuvent rsister la massue et la hache de Naoh! Si vous ne partez pas vers vos terres de chasse, nous vous dresserons des piges et nous vous tuerons. Nam et Gaw poussaient leur cri de guerre en brandissant leurs sagaies; mais les Kzamms rdaient dans la brousse, parmi les roseaux, sur la savane, ou sous les rables, les sycomores, les frnes et les peupliers. On apercevait brusquement un torse velu, une tte aux grands cheveux; ou bien des silhouettes confuses se glissaient dans les pnombres. Et quoiqu'ils fussent sans crainte, les Oulhamr dtestaient cette prsence mauvaise. Elle les empchait de s'loigner pour reconnatre le pays; elle menaait l'avenir, car il faudrait bientt quitter les mammouths pour retourner vers le Nord. Le fils du Lopard songeait aux moyens d'loigner l'ennemi de sa piste. Il continuait rendre hommage au chef des mammouths. Trois fois par jour, il rassemblait pour lui des nourritures tendres, et il passait de grands moments, assis auprs de lui, tenter de comprendre son langage et de lui faire entendre le sien. Le mammouth coutait volontiers la parole humaine, il secouait la tte et semblait pensif; quelquefois une lueur singulire tincelait dans son oeil brun ou bien il plissait la paupire comme s'il riait. Alors, Naoh songeait: --Le grand mammouth comprend Naoh, mais Naoh ne le comprend pas encore. Cependant, ils changeaient des gestes dont le sens n'tait pas douteux, et qui se rapportaient la nourriture. Quand le nomade criait: --Voici! Le mammouth approchait tout de suite, mme si Naoh tait cach: car il savait qu'il y avait des racines, des tiges fraches ou des fruits. Peu peu, ils apprirent s'appeler, mme sans motif. Le mammouth poussait un barrit adouci; Naoh articulait une ou deux syllabes. Ils taient contents d'tre ct l'un de l'autre. L'homme s'asseyait sur la terre; le mammouth rdait autour de lui, et quelquefois, par jeu, il le soulevait dans sa trompe enroule, dlicatement. Pour arriver son but, Naoh avait ordonn ses guerriers de rendre hommage deux autres mammouths, qui taient chefs aprs le colosse. Comme ils taient maintenant familiers avec les nomades, ils avaient donn l'affection qui leur tait demande. Ensuite, Naoh avait appris aux jeunes hommes comment il fallait habituer les gants leur voix, si bien que, le cinquime jour, les mammouths accouraient au cri de Nam et de Gaw. Les Oulhamr eurent un grand bonheur. Un soir, avant la fin du crpuscule, Naoh ayant accumul des branches et des herbes sches, osa y mettre le Feu. L'air tait frais, assez sec, la brise trs lente. Et la Flamme avait cr, d'abord noire de fume, puis pure, grondante et couleur d'aurore. De toutes parts, les mammouths accoururent. On voyait leurs grosses ttes s'avancer et leurs yeux luire d'inquitude. Les nerveux barrissaient. Car ils connaissaient le feu! Ils l'avaient rencontr sur la savane et dans la fort, quand la foudre s'tait abattue; il les avait poursuivis, avec des craquements pouvantables; son haleine leur cuisait la chair, ses dents peraient leur peau invulnrable; les vieux se souvenaient de compagnons saisis par cette chose terrible et qui n'taient plus revenus. Aussi considraient-ils, avec crainte et menace, cette flamme autour de laquelle se tenaient les petites btes verticales. Naoh, sentant leur dplaisir, se rendit auprs du grand mammouth et lui dit: --Le Feu des Oulhamr ne peut pas fuir; il ne peut pas crotre travers les plantes; il ne peut pas se jeter sur les mammouths. Naoh l'a emprisonn dans un sol o il ne trouverait aucune nourriture. Le colosse, emmen dix pas de la flamme, la contemplait, et, plus curieux que ses semblables, pntr aussi d'une confiance obscure en voyant ses faibles amis si tranquilles, il se rassura. Comme son agitation ou son calme rglaient, depuis de longues annes, l'agitation et le calme du troupeau, tous, peu peu, ne redoutrent plus le feu immobile des Oulhamr comme ils redoutaient le feu formidable qui galope sur la steppe. Ainsi, Naoh put nourrir la flamme et refouler les tnbres. Ce soir-l, il gota la viande, les racines, les champignons rtis, et il s'en dlecta. * * * * * Le sixime jour, la prsence des Kzamms devint plus insupportable. Naoh avait maintenant repris toute sa force; l'inaction lui pesait; l'tendue l'appelait vers le Nord. Ayant vu plusieurs torses velus apparatre parmi des platanes, il fut saisi de colre, il s'exclama: --Les Kzamms ne se nourriront pas de la chair de Naoh, de Gaw et de Nam! Puis il fit venir ses compagnons et leur dit: --Vous appellerez les mammouths avec lesquels vous avez fait alliance, et, moi, je me ferai suivre du grand chef. Ainsi, nous pourrons combattre les Dvoreurs d'Hommes. Ayant cach le Feu en lieu sr, les Oulhamr se mirent en route. A mesure qu'ils s'loignaient du camp, ils offraient des aliments aux mammouths, et Naoh, par intervalles, parlait d'une voix douce. Cependant, une certaine distance, les colosses hsitrent. Le sentiment de leur responsabilit envers le troupeau s'accroissait chaque enjambe. Ils s'arrtaient, ils tournaient la tte vers l'Occident. Puis ils cessrent d'avancer. Et lorsque Naoh fit entendre le cri d'appel, le chef des mammouths y riposta en appelant son tour. Le fils du Lopard revint sur ses pas, il passa la main sur la trompe de son alli, disant: --Les Kzamms sont cachs parmi les arbustes! Si les mammouths nous aidaient les combattre, ils n'oseraient plus rder autour du camp! Le chef des mammouths demeurait impassible. Il ne cessait de considrer, l'arrire, le troupeau lointain dont il menait les destines. Naoh, sachant que les Kzamms taient cachs quelques portes de flche, ne put se rsoudre abandonner l'attaque. Il se glissa, suivi de Nam et de Gaw, travers les vgtaux. Des javelots sifflrent; plusieurs Kzamms se dressrent sur la broussaille pour mieux viser l'ennemi; et Naoh poussa un long, un strident cri d'appel. Alors, le chef des mammouths parut comprendre. Il lana dans l'espace le barrit formidable qui rassemblait le troupeau, il fona, suivi des deux autres mles, sur les Dvoreurs d'Hommes. Naoh, brandissant sa massue, Nam et Gaw, tenant la hache dans leur main gauche, un dard de la main droite, s'lanaient en clamant belliqueusement. Les Kzamms, pouvants, se dispersrent travers la brousse; mais la fureur avait saisi les mammouths; ils chargeaient les fugitifs comme ils auraient charg des rhinocros, tandis que, de la rive du Grand Fleuve, on voyait le troupeau accourir par masses fauves. Tout craquait sur le passage des btes formidables; les animaux cachs, loups, chacals, chevreuils, cerfs, laphes, chevaux, sagas, sangliers, se levaient travers l'horizon et fuyaient comme devant la crue d'un fleuve. Le grand mammouth atteignit le premier un fugitif. Le Kzamm se jeta sur le sol en hurlant de terreur, mais la trompe musculeuse se replia pour le saisir; elle lana l'homme verticalement, dix coudes de terre, et lorsqu'il retomba, une des vastes pattes l'crasa comme un insecte. Ensuite, un autre Dvoreur d'Hommes expira sous les dfenses du deuxime mle, puis l'on vit un guerrier, tout jeune encore, se tordre, hurlant et sanglotant dans une treinte mortelle. Le troupeau arrivait. Son flux monta sur la broussaille; un mascaret de muscles engloutit la plaine; la terre palpita comme une poitrine; tous les Kzamms qui se trouvaient sur le passage, depuis le Grand Fleuve jusqu'aux tertres et jusqu'au bois de frnes, furent rduits en boue sanglante. Alors seulement la fureur des mammouths s'apaisa. Le chef, arrt au pied d'un mamelon, donna le signal de la paix: tous s'arrtrent, les yeux encore tincelants, les flancs secous de frissons. Les Kzamms chapps au dsastre fuyaient perdument vers le midi. Il n'y avait plus craindre leurs embches: ils renonaient pour toujours traquer les Oulhamr et les dvorer; ils portaient leur horde l'tonnante nouvelle de l'alliance des hommes du nord et des mammouths, dont la lgende allait se perptuer travers les gnrations innombrables. * * * * * Pendant dix jours, les mammouths descendirent vers les terres basses, en longeant la rive du fleuve. Leur vie tait belle. Parfaitement adapts leurs pturages, la force emplissait leurs flancs lourds; une nourriture abondante s'offrait tous les dtours du fleuve, dans les limons palustres, sur l'humus des plaines, parmi les vieilles futaies vnrables. Aucune bte ne troublait leur voie. Souverains de l'tendue, matres de leurs exodes et de leurs repos, les anctres avaient assur leur victoire, parfait leur instinct, assoupli leurs coutumes sociales, rgl leur marche, leur tactique, leur campement et leur hirarchie, pourvu la dfense des faibles et l'entente des puissants. La structure de leur cerveau tait dlicate, leurs sens pleins de subtilit: ils avaient une vision prcise, et non la prunelle vague des chevaux ou des urus, l'odorat fin, le tact sr, l'oue vive. normes, mais flexibles, pesants, mais agiles, ils exploraient les eaux et la terre, palpaient les obstacles, flairaient, cueillaient, dracinaient, ptrissaient, avec cette trompe aux fines nervures qui s'enroulait comme un serpent, treignait comme un ours, travaillait comme une main d'homme. Leurs dfenses fouissaient le sol; d'un coup de leurs pieds circulaires, ils crasaient le lion. Rien ne limitait la victoire de leur race. Le temps leur appartenait comme l'tendue. Qui aurait pu troubler leur repos; qui les empcherait de se perptuer par des gnrations aussi nombreuses que celles dont ils taient la descendance? Ainsi rvait Naoh, tandis qu'il accompagnait le peuple des colosses. Il coutait avec bonheur la terre craquer leur marche, il considrait orgueilleusement leurs longues files pacifiques, chelonnes devant le fleuve ou sous les ramures d'automne; toutes les btes s'cartaient leur approche et les oiseaux, pour les voir, descendaient du ciel ou s'levaient parmi les roseaux. Ce furent des jours si doux de scurit et d'abondance que, sans le souvenir de Gammla, Naoh n'en aurait pas dsir la fin. Car, maintenant qu'il connaissait les mammouths, il les trouvait moins durs, moins incertains, plus quitables que les hommes. Leur chef n'tait pas, tel Faouhm, redoutable ses amis mmes: il conduisait le troupeau sans menaces et sans perfidie. Il n'y avait pas un mammouth qui et l'humeur froce d'Aghoo et de ses frres... * * * * * Ds l'aube, lorsque le fleuve grisonnait devant l'Orient, les mammouths se levaient sur la terre humide. Le Feu craquait, gorg de pin ou de sycomore, de peuplier ou de tilleul, et dans la profondeur sylvestre, sur la rive brumeuse, les btes savaient que la vie du monde avait reparu. Elle s'largissait dans les nues, elle y inscrivait le symbole de tout ce qu'elle faisait jaillir du nant des tnbres o, sans elle, les porphyres, les quartz, les gneiss, les micas, les minerais, les gemmes, les marbres, dormiraient incolores et glacials, de tout ce qu'elle crait de formes et de couleurs en brassant la mer tumultueuse et en la volatilisant dans l'espace, en s'unissant l'eau pour tisser les plantes et pour ptrir la chair des btes. Quand elle emplissait le ciel lourd d'automne, les mammouths barrissaient en levant leurs trompes et gotaient cette jeunesse qui est dans le matin et qui fait oublier le soir. Ils se poursuivaient aux sinuosits des havres et jusqu' la pointe des promontoires; ils s'assemblaient en groupes, mus du plaisir simple et profond de se sentir les mmes structures, les mmes instincts, les mmes gestes. Puis, sans hte et sans peine, ils dterraient les racines, arrachaient les tiges fraches, paissaient l'herbe, croquaient les chtaignes et les glands, dgustaient le mousseron, le bolet, la morille, la chanterelle et la truffe. Ils aimaient descendre tous ensemble l'abreuvoir. Alors, leur peuple paraissait plus nombreux, leur masse plus impressionnante. Naoh gravissait quelque tertre ou escaladait une roche pour les voir rouler vers la rive. Leurs dos se succdaient comme les vagues d'une crue, leurs pieds larges trouaient l'argile, leurs oreilles semblaient des chauves-souris gantes, toujours prtes s'envoler; ils agitaient leurs trompes ainsi que des troncs de cytises couverts d'une mousse boueuse, et les dfenses, par centaines, allongeaient leurs pieux lisses, tincelants et courbes. Le soir revenait. De nouveau, les nuages rsumaient la splendeur des choses, la nuit carnivore s'abattait comme un brouillard violtre et le Feu se mettait crotre. Les Oulhamr lui servaient une nourriture copieuse. Il dvorait goulment le bois de pin et les herbes sches, il haletait en rongeant le saule, son haleine devenait cre en traversant les tiges et les feuilles humides. A mesure qu'il grandissait, son corps devenait plus clair, sa voix plus ronflante, il schait la terre froide et repoussait les tnbres jusqu' mille coudes. Tandis qu'il ajoutait aux viandes, aux chtaignes et aux racines une saveur pntrante, le grand mammouth venait le regarder. Il s'y accoutumait, il prenait plaisir sa caresse et son clat, il fixait sur lui des yeux pensifs et considrait les gestes de Naoh, de Nam ou de Gaw, jetant des rameaux, des branches ou des gramens dans ses gueules carlates. Peut-tre entrevoyait-il, vaguement, que la race des mammouths serait plus forte encore si elle pouvait s'en servir. Un soir, il vint plus prs que de coutume, avanant la trompe et flairant les souffles qui s'levaient de cette bte aux formes changeantes. Il s'arrta, si immobile qu'il semblait un roc de schiste; puis, saisissant une grosse branche, il la tint un moment suspendue et la jeta au milieu des flammes. Elle fit jaillir un vol d'tincelles, craqua, siffla, fuma et s'enflamma. Alors, secouant la tte avec un air de contentement, il vint poser sa trompe sur l'paule de Naoh, qui n'avait pas fait un geste. Saisi de stupeur et d'admiration, il crut que les mammouths savaient entretenir le Feu, comme les hommes, et il se demanda pourquoi ils passaient leurs nuits dans le froid et dans l'humidit. Depuis ce soir, le grand mammouth se rapprocha encore des nomades. Il aidait ramasser la provision de bois, il alimentait le feu avec sagacit et prudence, il rvait dans la clart cuivreuse, pourpre ou cramoisie, selon les phases de la flamme. Des notions neuves grossissaient dans son norme crne, qui tablissaient un lien mental entre lui et les Oulhamr. Il comprenait plusieurs paroles et beaucoup de gestes; il savait lui-mme se faire comprendre: en ce temps, les propos qu'changeaient les hommes ne dpassaient pas des actions immdiates et trs prochaines; la prvoyance des mammouths et leur connaissance des choses avaient atteint leur apoge. Ainsi, leur chef rglait quelque temps l'avance la mise en marche de la peuplade, lorsqu'on entrait dans des territoires suspects ou nigmatiques; il se faisait prcder d'claireurs; son exprience, guide par une mmoire tenace, nourrie par la rflexion, avait de la varit et de l'envergure. Avec moins de prcision que Naoh, il n'en avait pas moins certaines conceptions sur les eaux, les plantes et les btes: il entrevoyait la succession des priodes mornes et des priodes fertiles de l'anne; il discernait grossirement le cours du soleil et ne le confondait pas avec celui de la lune. S'il avait parl la langue des hommes, il n'et gure paru plus fruste qu'Aghoo et ses frres, il aurait mme exprim certaines choses que le vieux Gon lui-mme ne concevait point. Car si les hommes, depuis des milliers de sicles, accroissaient et affinaient leur entendement par tout ce qu'avaient palp et transform leurs mains, les mammouths dveloppaient, l'aide de leur trompe ingnieuse, maintes notions qui demeuraient trangres aux hommes. Mais, rduit quelques intonations et quelques signes, le langage des colosses ne pouvait traduire tout ce qu'ils savaient; les plus subtils restaient murs dans une solitude crbrale; aucune rflexion multiple ne pouvait se combiner avec une autre, ou se rpandre par ce fleuve de la tradition orale qui, chez les hommes, emportait, rassemblait, variait intarissablement l'exprience, l'invention et les images... Nanmoins, la distance n'tait pas encore infranchissable. Si la tradition des mammouths se bornait l'imitation d'actes et de gestes millnaires, la transmission de ruses et de tactiques, une ducation simple sur l'usage des objets ou les devoirs envers la communaut et les individus, ils avaient l'avantage d'un instinct social plus ancien que celui des hommes et d'une longvit qui favorisait l'exprience individuelle. Car l'homme n'tait pas construit pour vivre autant de saisons qu'un mammouth, et il tait beaucoup plus sujet prir accidentellement: il ne pouvait pas compter sur une protection trs efficace; la haine de ses semblables le menaait non seulement au-dehors, mais au sein de la horde mme. Aussi, existait-il moins d'hommes que de mammouths ayant reu de la vie une leon la fois durable et nombreuse. Et Naoh percevait chez son colossal compagnon, dont une longue existence laissait intactes la vigueur, la souplesse et la mmoire, dont l'oeil, l'oue et l'odorat gardaient leur jeunesse, une intelligence qu'il jugeait suprieure celle du vieux Gon, dont les souvenirs taient vastes, mais dont les jointures devenaient raides, les mouvements lents et indcis, l'oue dure et la vue trouble... * * * * * Cependant, les mammouths continuaient descendre le cours du Grand Fleuve et, dj, leur route s'loignait de celle qui devait ramener les Oulhamr vers la horde. Car le fleuve, qui d'abord suivait la route du Nord, s'inflchissait l'Orient et allait bientt remonter vers le Sud. Naoh s'inquitait. A moins que le troupeau ne consentt abandonner le voisinage des rives, il allait falloir le quitter. Et c'tait une trs douce habitude que de vivre parmi ces compagnons normes et bnvoles. Aprs tant de scurit, les solitudes semblaient plus froces. L-bas, sous l'automne pluvieuse, dans la fort des fauves, sur l'immense prairie pourrissante, ce serait jour et nuit l'embche et le guet, la brutalit de l'lment et la perfidie du flin. Naoh, un matin, s'arrta devant le chef des mammouths et lui dit: --Le fils du Lopard a fait alliance avec la horde des mammouths. Son coeur est content avec eux. Il les suivrait pendant les saisons sans nombre. Mais il doit revoir Gammla au bord du Grand Marcage. Sa route est au nord et vers l'occident. Pourquoi les mammouths ne quitteraient-ils pas les bords du fleuve? Il s'tait appuy contre une des dfenses du mammouth; la bte, pressentant son trouble et la gravit de ses desseins, l'coutait, immobile. Puis elle balana lentement sa tte pesante, elle se remit en route pour guider le troupeau qui continuait suivre la rive. Naoh pensa que c'tait la rponse du colosse. Il se dit: --Les mammouths ont besoin des eaux... Les Oulhamr aussi prfreraient aller avec le fleuve... La ncessit tait devant lui. Il poussa un long soupir et appela ses compagnons. Puis, ayant vu disparatre la fin du troupeau, il monta sur un tertre. Il contemplait, au loin, le chef qui l'avait accueilli et sauv des Kzamms. Sa poitrine tait grosse; la douleur et la crainte l'habitaient; et, dirigeant les yeux, au Nord Occident, sur la steppe et la brousse d'automne, il sentit sa faiblesse d'homme, son coeur s'leva plein de tendresse vers les mammouths et vers leur force. TROISIME PARTIE I LES NAINS ROUGES Il y eut de grandes pluies. Naoh, Nam et Gaw s'embourbrent dans des terres inondes, errrent sous des ramures pourries, franchirent des cimes et se reposrent l'abri des branchages, aux creux des rochers, dans les fissures du sol. C'tait le temps des champignons. Tous trois, sachant qu'ils sont perfides et peuvent tuer un homme aussi srement que le venin des serpents, ne mangeaient que ceux dont les vieillards leur avaient enseign la forme et la nuance. Ils les discernaient aussi par l'odeur. Lorsque la chair manquait, ils allaient, selon les lieux et les altitudes, la dcouverte des cpes, des chanterelles, des morilles, des mousserons et des coulemelles. Ils les poursuivaient l'ombre des futaies humides, parmi les chnes ruisselants, les ormes dvors de mousses, les sycomores rouills, sur les plantes visqueuses, dans la lthargie des combes, sous le surplomb des schistes, des gneiss et des porphyres. Maintenant qu'ils avaient conquis le Feu, ils pouvaient les faire cuire, embrochs des ramilles ou exposs sur des pierres et mme sur l'argile. Ils faisaient aussi rtir des glands et des racines, parfois des chtaignes, croquaient des fanes et des noyaux, tiraient des sves douces aux rables. Le Feu tait leur joie et leur peine. Par les ouragans ou les pluies torrentielles, ils le dfendaient avec ruse et acharnement. Quelquefois, lorsque l'eau coulait trop paisse et trop opinitre, un abri devenait ncessaire; s'il n'tait offert ni par les rocs, ni par les arbres, ni par le sol, il leur fallait le creuser ou le construire. Ainsi perdaient-ils beaucoup de jours. Ils en perdaient aussi contourner les obstacles. Pour avoir voulu couper au plus droit, peut-tre avaient-ils allong leur voyage. Ils l'ignoraient, ils marchaient vers le pays des Oulhamr, au fil de l'instinct et en se rapportant au soleil qui donnait des indications grossires mais incessantes. Ils parvinrent au bord d'une terre de sable, entrecoupe de granit et de basalte. Elle semblait barrer tout le Nord-Occident, chenue, misrable et menaante. Parfois, elle produisait un peu d'herbe dure; quelques pins tiraient des dunes une vie pnible; les lichens mordaient la pierre et pendillaient en toisons ples; un livre fivreux, une antilope rabougrie filaient au flanc des collines ou dans les dtroits des mamelons. La pluie devenait plus rare; des nuages maigres roulaient avec les grues, les oies et les bcasses. Naoh hsitait s'engager dans cette contre lamentable. Le jour tournait son dclin, une lueur terreuse glissait sur l'tendue, le vent courait sourd et lugubre. Tous trois, la face tourne vers les sables et les rocs, sentirent le frisson du dsert passer sur leurs nuques. Mais, comme ils avaient de la chair en abondance et que la flamme luisait claire dans les cages, ils marchrent vers leur sort. Cinq jours s'coulrent sans qu'ils vissent la fin des plaines et des dunes nues. Ils avaient faim; les btes fines et vloces chappaient leurs piges; ils avaient soif, car la pluie avait dcru encore et le sable buvait l'eau; plus d'une fois, ils redoutrent la mort du Feu. Le sixime jour, l'herbe poussa moins rare et moins coriace; les pins firent place aux sycomores, aux platanes et aux peupliers. Les mares se multiplirent, puis la terre noircit, le ciel s'abaissa, plein de nuages opaques qui s'ouvraient interminablement. Les Oulhamr passrent la nuit sous un tremble, aprs avoir allum un monceau de bois spongieux et de feuilles, qui gmissait sous l'averse et poussait une haleine suffocante. Naoh veilla d'abord, puis ce fut au tour de Nam. Le jeune Oulhamr marchait auprs du foyer, attentif le ranimer l'aide d'une branche pointue et scher des rameaux avant de les lui donner en nourriture. Une lueur pesante tranait travers les vapeurs et la fume; elle s'allongeait sur la glaise, glissait parmi les arbustes et rougissait pniblement les frondaisons. Autour d'elle rampaient les tnbres. Elles emplissaient tout; dans le ruissellement des eaux, elles taient comme un fluide bitumineux et formidable. Nam se penchait pour scher ses mains et ses bras, puis il tendait l'oreille. Le pril tait au fond du gouffre noir: il pouvait dchirer avec la griffe ou la mchoire, craser sous les pieds du troupeau, faire couler la mort froide par le serpent, rompre les os avec la hache ou percer la poitrine avec le harpon. Le guerrier eut un grelottement brusque: ses sens et son instinct se tendirent; il connut que de la vie rdait autour du feu, et il poussa doucement le chef. Naoh se dressa d'un bloc; son tour, il explora la nuit. Il sut que Nam ne s'tait point tromp; des tres passaient, dont les plantes humides et la fume dnaturaient l'effluve; et pourtant, le fils du Lopard conjectura la prsence des hommes. Il donna trois rudes coups d'pieu au plus chaud du bcher: les flammes sautelrent, mles d'carlate et de soufre; des silhouettes, au loin, se tapirent: Naoh veilla le troisime compagnon: --Les hommes sont venus! murmura-t-il. Cte cte, longtemps, ils cherchrent surprendre l'ombre. Rien ne reparut. Aucun bruit tranger ne troublait le clapotement de la pluie; aucune odeur vocatrice ne se dcelait dans les sautes du vent. O donc tait le pril? tait-ce une horde ou quelques hommes qui hantaient la solitude? Quelle route suivre pour fuir ou pour combattre? --Gardez le Feu! dit enfin le chef. Ses compagnons virent son corps dcrotre, devenir pareil une vapeur, puis l'inconnu l'absorba. Aprs un dtour, il s'orienta vers les buissons o il avait vu se tapir les hommes. Le Feu le guidait. Quoiqu'il ft lui-mme invisible, il pouvait distinguer une rougeur de crpuscule. Il s'arrtait continuellement, la massue et la hache aux poings; parfois il mettait sa tte contre la terre; et il avait soin de s'avancer par des circuits et non en ligne droite. Grce la terre molle et sa prudence, la plus fine oreille de loup n'aurait pu entendre son pas. Il s'arrta avant d'avoir atteint les buissons. Du temps passa; il n'entendait et ne percevait que la chute des gouttelettes, le frisselis des vgtaux, quelque fuite de bte. Alors, il prit une route oblique, dpassa les buissons et revint sur ses pas: aucune trace ne se rvlait. Il ne s'en tonne point, tout son instinct le lui ayant annonc, et il s'loigne dans la direction d'un tertre qu'il a remarqu au crpuscule. Il l'atteint aprs quelques ttonnements et le gravit: l-bas, dans un repli, une lueur monte travers la bue; Naoh reconnat un feu d'hommes. La distance est si grande et l'atmosphre si opaque, qu'il discerne peine quelques silhouettes dformes. Mais il n'a aucun doute sur leur nature: le frisson qui l'a secou au bord du lac, le ressaisit. Et le danger, cette fois, est pire, car les trangers ont reconnu la prsence des Oulhamr avant d'tre dcouverts eux-mmes. Naoh retourna vers ses compagnons, trs lentement d'abord, plus vite lorsque le Feu fut visible: --Les hommes sont l! murmura-t-il. Il tendait la main vers l'Est, sr de son orientation: --Il faut ranimer le feu dans les cages, ajouta-t-il aprs une pause. Il confia cette opration Nam et Gaw, tandis que lui-mme jetait des branchages autour du bcher, de faon faire une sorte de barrire; ceux qui approcheraient pourraient bien discerner la lueur des flammes, mais non s'il y avait des veilleurs. Quand les cages furent prtes et les provisions rparties, Naoh ordonna le dpart. La pluie devenait plus fine; il n'y avait plus un souffle. Si les ennemis ne barraient pas la route, ou n'ventaient pas immdiatement la fuite, ils cerneraient le feu qui brlait dans la solitude, et, le croyant dfendu, n'attaqueraient qu'aprs avoir multipli les ruses. Ainsi Naoh pourrait prendre une avance considrable. Vers l'aube, la pluie cessa. Une lueur chagrine monta des abmes, l'aurore rampa misrablement derrire les nues. Depuis quelque temps, les Oulhamr montaient une pente douce; quand ils furent au plus haut, ils ne virent d'abord que la savane, la brousse et les forts, couleur d'ardoise ou d'ocre, avec des les bleues et des chancrures rousses. --Les hommes ont perdu notre trace, murmura Nam. Mais Naoh rpondit: --Les hommes sont notre poursuite! En effet, deux silhouettes surgirent la fourche d'une rivire, vite suivies d'une trentaine d'autres. Malgr la distance, Naoh les jugea de stature trangement courte; on ne pouvait encore clairement distinguer la nature de leurs armes. Ils ne voyaient pas les Oulhamr dissimuls parmi les arbres, ils s'arrtaient, par intervalles, pour vrifier les traces. Leur nombre s'accrut: le fils du Lopard l'valua plus de cinquante. D'ailleurs, il ne semblait pas qu'ils eussent la mme agilit que les fugitifs. A moins de revenir en arrire, les Oulhamr devaient traverser des zones presque nues ou semes d'herbes courtes. Le mieux tait de marcher sans dtour et de compter sur la fatigue de l'ennemi. Comme la pente redescendait, les nomades firent beaucoup de chemin sans fatigue. Et quand, se retournant, ils virent les poursuivants qui gesticulaient sur la crte, l'avance avait cr. * * * * * Peu peu, le pays se hrissait. Il y eut une plaine de craie, convulsive et boursoufle, puis des landes o abondaient des plantes dures, pleines de piges, de mares ensevelies, qu'on n'apercevait pas d'abord et qu'il fallait contourner. Quand on en a vit une, d'autres se prsentent, en sorte que les nomades n'avancent gure. Ils en viennent bout. Alors se prsente une terre rouge qui produit quelques pins appauvris, trs hauts et trs chtifs; elle est enveloppe de tourbires. Enfin, ils revoient la savane, et Naoh s'en rjouit, lorsque parat, vers la gauche, une troupe d'hommes dont il reconnat la structure. taient-ce les mmes qu'au matin et, accoutums au territoire, avaient-ils suivi une voie plus courte que les fugitifs? Ou bien tait-ce une autre bande de la mme race? Ils taient assez proches pour qu'on pt voir avec prcision la petitesse de leur taille: le front du plus grand aurait peine touch la poitrine de Naoh. Ils avaient la tte en bloc, le visage triangulaire, la couleur de la peau comme l'ocre rouge et quoique grles, par leurs mouvements et l'clat des yeux, ils dcelaient une race pleine de vie. A la vue des Oulhamr, ils poussrent une clameur qui ressemblait au croassement des corbeaux, ils brandirent des pieux et des sagaies. Le Fils du Lopard les considrait avec stupeur. Sans le poil des joues, qui poussait en petites touffes, sans l'air de vieillesse de quelques-uns, sans leurs armes, et malgr la largeur des poitrines, il les et pris pour des enfants. Il n'imagina pas tout de suite qu'ils osassent risquer le combat. Et lorsque les Oulhamr levrent leurs massues et leurs harpons, lorsque la voix de Naoh, qui dominait la leur d'autant que le tonnerre du lion domine la voix des corneilles, retentit sur la plaine, ils s'effacrent. Mais ils devaient tre d'humeur batailleuse; leurs cris reprirent tous ensemble, pleins de menace. Puis ils se dispersrent en demi-cercle. Naoh sut qu'ils voulaient le cerner. Redoutant leur ruse plus que leur force, il donna le signal de la retraite. Les grands nomades, dans le premier lan, distancrent sans peine des poursuivants moins rapides encore que les Dvoreurs d'Hommes; s'il ne se prsentait pas d'obstacle, les fugitifs, malgr le fardeau des cages, ne devaient pas tre atteints. Mais Naoh se mfiait des piges de l'homme et de la terre. Il ordonna ses guerriers de continuer leur course, puis, dposant le Feu, il se mit observer les ennemis. Dans leur ardeur, ils s'taient disperss. Trois ou quatre des plus agiles devanaient d'assez loin la troupe. Le fils du Lopard ne perdit pas de temps. Il avisa quelques pierres qu'il joignit ses armes et courut de toute sa vitesse vers les Nains Rouges. Son mouvement les stupfia; ils craignirent un stratagme; l'un d'eux, qui semblait le chef, poussa un cri aigu, ils s'arrtrent. Dj, Naoh arrivait porte de celui qu'il voulait atteindre; il cria: --Naoh, fils du Lopard, ne veut pas de mal aux hommes. Il ne frappera pas s'ils cessent la poursuite! Tous coutaient, avec des faces immobiles. Voyant que l'Oulhamr n'avanait plus, ils reprirent leur marche enveloppante. Alors Naoh, faisant tournoyer une pierre: --Le fils du Lopard frappera les Nains Rouges! Trois ou quatre sagaies partirent devant la menace du geste: leur porte tait trs infrieure celle que le nomade pouvait atteindre. Il lana la pierre; elle blessa celui qu'il visait et le fit tomber. Tout de suite, il lana une deuxime pierre, qui manqua le but, puis une troisime, qui sonna sur la poitrine d'un guerrier. Alors il fit un signe drisoire en montrant une quatrime pierre, puis il darda une sagaie, d'un air terrible. Or les Nains Rouges comprenaient mieux les signes que les Oulhamr et les Dvoreurs d'Hommes, car ils se servaient moins bien du langage articul. Ils surent que la sagaie serait plus dangereuse que les pierres; les plus avancs se replirent sur la masse; et le fils du Lopard se retira pas lents. Ils le suivaient distance: chaque fois que l'un ou l'autre devanait ses compagnons, Naoh poussait un grondement et brandissait son arme. Ainsi, ils connurent qu'il y avait plus de pril s'parpiller qu' rester ensemble et Naoh, ayant atteint son but, reprit sa course. Les Oulhamr s'enfuirent pendant la plus grande partie du jour. Quand ils s'arrtrent, depuis longtemps les Nains Rouges n'taient plus en vue. Les nuages s'taient rompus, le soleil coulait par une crevasse bleue, tout au fond des landes. La terre, d'abord pleine et dure, tait redevenue mauvaise: elle cachait des fanges qui saisissaient les pieds et les attiraient vers l'abme. De gros reptiles rampaient sur les promontoires; des serpents d'eau au corps glauque et roux luisaient parmi les fleuves; les grenouilles bondissaient avec un cri vaseux: des oiseaux disparaissaient furtifs, sur de longues pattes, ou tranchaient l'air d'un vol frmissant comme les feuilles du tremble. Les guerriers mangrent en hte. Craignant les embches de cette contre, ils s'efforcrent de dcouvrir une issue. Parfois ils croyaient y parvenir. Le sol se raffermissait, des htres, des sycomores, des fougres, succdaient aux saules, aux peupliers et aux herbes palustres. Bientt l'eau fivreuse recommenait, les piges s'ouvraient sournoisement, il fallait perdre ses pas et ses efforts. La nuit fut proche. Le soleil prit la couleur du sang frais; il s'affaissa sur le couchant noy de tourbes, il s'embourba dans les mares. Les Oulhamr savaient qu'il ne fallait compter que sur leur courage et leur vigilance; ils avancrent encore tant qu'il y eut une lueur au fond du firmament, puis ils firent halte, ayant devant eux une lande et l'arrire un sol chaotique, o ils entr'apercevaient alternativement des clarts vagues et des trous de tnbres. Ils arrachrent des branches, roulrent quelques grosses pierres, et, liant le tout, l'aide de lianes et d'osiers, ils se trouvrent l'abri d'une surprise. Mais ils se gardrent d'allumer un brasier: ils donnaient seulement la nourriture aux petits feux, demi cachs dans la terre; ils attendaient les choses obscures qui tantt menacent et tantt sauvent la vie des hommes. II L'ARTE GRANITIQUE La nuit passa. Dans la lueur chancelante des toiles, ni Nam, ni Gaw, ni le chef ne virent de silhouette humaine, ils n'entendirent et ne flairrent que les vents humides, les btes de marcage, les rapaces aux ailes molles. Quand le matin se rpandit comme une vapeur d'argent, la lande montra sa face morne, suivie d'une eau sans limites, entrecoupe d'les boueuses. S'ils s'loignaient des rives, ils retrouveraient sans doute les Nains Rouges. Il fallait suivre les confins de la lande et du marcage, la recherche d'une issue, et, comme rien n'indiquait la direction prfrable, ils prirent celle qui semblait le moins se prter aux embches. D'abord, cette route se montra bonne. Le sol, assez rsistant, peine coup de quelques flaques, produisait des plantes courtes, sauf au rivage mme. Vers le milieu du jour, les buissons et les arbustes se multiplirent; il fallut continuellement guetter l'horizon rtrci. Toutefois, Naoh ne croyait pas que les Nains Rouges fussent proches. S'ils n'avaient pas abandonn la poursuite, ils suivaient la trace des Oulhamr: leur retard devait tre considrable. * * * * * La provision de chair tait puise. Les nomades se rapprochrent du rivage, o foisonnait la proie. Ils manqurent une outarde qui se rfugia sur une le. Ensuite Gaw captura une petite brme l'embouchure d'un ruisseau; Naoh pera de son harpon un rle d'eau, puis Nam pcha plusieurs anguilles. Ils allumrent un feu d'herbe sche et de rameaux, joyeux de flairer l'odeur des chairs rties. La vie fut bonne, la force remplit leur jeunesse; ils croyaient avoir lass les Nains Rouges et ils achevaient de ronger les os du rle, lorsque des btes jaillirent des buissons. Naoh reconnut qu'elles fuyaient un ennemi considrable. Il se leva, il eut le temps de voir une forme furtive, dans un interstice des vgtaux. --Les Nains Rouges sont revenus! dit-il. Le pril tait plus redoutable que nagure. Car les Nains Rouges pouvaient suivre les Oulhamr couvert, leur couper la route par des embuscades. Une bande de territoire s'allongeait, presque nue et favorable la fuite, entre le marcage et la brousse. Les Oulhamr se htrent de charger les cages, les armes et ce qui leur restait de chair. Rien n'entrava leur dpart. Si l'ennemi les suivait par les buissons, il devait perdre du terrain, tant ensemble moins leste et entrav par les vgtaux. La lande aride s'largit d'abord, puis elle commena se rtrcir parmi des arbres, des arbustes ou des herbes hautes. Pourtant le sol demeurait solide, et Naoh tait sr d'avoir distanc les Nains Rouges: tant qu'aucun obstacle ne se prsenterait, il garderait l'avantage. Les obstacles vinrent. Le marcage avana des tentacules sur la plaine, des havres profonds, des mares, des canaux gorgs de plantes visqueuses. Les fugitifs voyaient leur route obstrue sans relche: ils devaient tourner, biaiser et mme revenir sur leurs pas. A la fin, ils se trouvrent resserrs sur une bande granitique, que limitaient droite l'eau immense, gauche des terrains inonds par les crues d'automne. L'ossature granitique s'abaissa et disparut; les Oulhamr se trouvaient cerns sur trois faces: il leur fallait ou rebrousser chemin, ou attendre les coups du hasard. Ce fut un moment formidable. Si les Nains Rouges taient l'entre de la bande, toute retraite devenait impossible. Et Naoh, le front bas devant le monde hostile, regretta amrement d'avoir quitt les mammouths. Son nergie flchit, il connut le dcouragement et la dtresse. Puis l'action revint, avec son urgence et sa rudesse; le regret passa comme un battement de coeur; il n'y eut que l'heure prsente. Elle exigeait la tension de tout l'tre et l'veil continu des sens. Les Nomades essayrent rapidement les issues. Au loin, une masse rousse s'levait, qui pouvait tre une le, qui pouvait aussi tre la reprise de l'arte. Gaw et Naoh cherchrent un gu; ils ne trouvrent que l'eau profonde ou la trahison des fanges et des vases. Alors, la dernire chance tait dans le retour. Ils le dcidrent brusquement et l'excutrent en hte. Ils parcoururent deux mille coudes et se retrouvrent hors du marcage, devant une vgtation touffue, peine entrecoupe d'lots et d'herbe rase; Nam, qui prcdait, s'arrta net et dit: --Les Nains Rouges sont l. Naoh n'en doutait point. Pour mieux s'en assurer il ramassa des pierres et les lana rapidement dans le fourr que Nam dsignait: une fuite lgre mais certaine dcela les ennemis. La retraite devenait impossible: il fallait se prparer au combat. Or l'endroit o se trouvaient les Oulhamr ne leur offrait point d'avantage et permettrait aux Nains Rouges de les envelopper. Mieux valait s'tablir sur une partie de l'arte. Avec la lueur du feu, ils y seraient l'abri des surprises. Naoh, Nam et Gaw poussrent leur cri de guerre. Et, tandis qu'ils brandissaient leurs armes, Naoh clamait: --Les Nains Rouges ont tort de poursuivre les Oulhamr, qui sont forts comme l'ours et agiles comme le saga. Si les Nains Rouges les attaquent, ils mourront en grand nombre! Naoh seul en abattra dix... Nam et Gaw en tueront aussi. Les Nains Rouges veulent-ils faire mourir quinze de leurs guerriers pour dtruire trois Oulhamr? De toutes parts, des voix s'levrent dans les buissons et parmi les hautes herbes. Le fils du Lopard comprit que les Nains Rouges voulaient la guerre et la mort. Il ne s'en tonnait pas: de tout temps, les Oulhamr n'avaient-ils pas tu les hommes trangers qu'ils surprenaient prs de la horde? Le vieux Gon disait: Il vaut mieux laisser la vie au loup et au lopard qu' l'homme; car l'homme que tu n'as pas tu aujourd'hui, il viendra plus tard avec d'autres hommes pour te mettre mort. Naoh ne reviendrait pas mettre mort les Nains Rouges, s'ils lui laissaient la route libre, mais il comprenait bien qu'ils devaient le craindre. D'ailleurs, il savait aussi que les hommes de deux hordes se hassent naturellement plus que le rhinocros ne hait le mammouth. Sa grande poitrine s'emplissait de colre; il provoqua les ennemis, il s'avana vers les buissons en grondant. De minces sagaies sifflrent, dont aucune ne vint jusqu' lui. Et il poussa un rire farouche: --Les bras des Nains Rouges sont faibles!... Ce sont des bras d'enfants!... A chaque coup, Naoh en abattra un de sa massue ou de sa hache... Une tte s'aperut parmi des vignes sauvages. Elle se confondait avec la teinte des feuilles rougies par l'automne. Mais Naoh avait vu briller les yeux. Une fois encore, il voulut montrer sa force sans employer la sagaie: la pierre qu'il lana fit frmir le feuillage, un cri aigu s'leva. --Voil! C'est la force de Naoh... Avec la sagaie aigu, il aurait terrass le Nain Rouge. Alors seulement, il battit en retraite au milieu des glapissements de l'ennemi. Il prfra aller jusqu'au bout de l'arte: il y avait place pour plusieurs hommes et les Nains Rouges devraient attaquer sur une ligne troite. Du ct de l'eau, cause des plantes perfides, aucun radeau ne pourrait se faire jour, aucun homme n'oserait se risquer la nage. On ne pouvait davantage atteindre un lot escarp, qui se dressait soixante coudes de la leve granitique. * * * * * Ayant accumul des roseaux fltris pour le feu du soir, les Oulhamr n'eurent plus qu' attendre. De toutes leurs attentes, ce fut la plus terrible. Lorsqu'ils guettaient l'Ours Gris, ils espraient, par quelques coups bien ports, anantir la bte. Lorsqu'ils taient emprisonns parmi les pierres basaltiques, ils n'ignoraient pas que le Lion-Tigre devait s'loigner pour chercher la proie. Jamais ils n'avaient t cerns par les Dvoreurs d'Hommes... A prsent, la horde qui les assige a la ruse et le nombre, il est impossible de l'anantir. Les jours suivront les jours sans qu'elle cesse de veiller devant le marcage, et, si elle ose faire une attaque, comment trois hommes lui rsisteraient-ils? Ainsi, Naoh se trouve pris par la force de ses semblables; et pourtant, ces semblables sont parmi les plus faibles: aucun d'entre eux ne saurait trangler un loup; jamais leurs sagaies lgres ne pntreraient jusqu'au coeur du lion comme les flches des Oulhamr; leurs pieux demeureraient impuissants devant l'aurochs, mais ils peuvent atteindre le coeur d'un homme... Le Fils du Lopard hait la puissance de sa race. Il la sent plus implacable, plus venimeuse, plus destructive que la puissance des flins, des serpents et des loups. Et, se souvenant de la bont des mammouths, sa poitrine se soulve, un soupir caverneux la dchire, il tourne vers eux cette adoration qui germe au fond de son me et qui, aussi forte que l'adoration du Feu, est plus tendre et plus douce... Cependant, le Soleil et l'Eau mlent leurs vies brillantes. L'Eau est immense, on ne voit pas sa fin, et le Soleil n'est qu'un feu grand comme la feuille du nympha. Mais la lumire du Soleil est plus grande que l'Eau mme: elle s'tale sur le marcage, elle remplit tout le ciel qui lui-mme domine l'tendue de la terre. Dans sa fivre, Naoh, sans cesser de songer aux Nains Rouges, au combat, aux embuscades et la dlivrance, s'tonne de la lumire si vaste venue d'un feu si petit. Un poids terrible enveloppe ses paules; son coeur saute comme une panthre, il l'entend battre contre ses os... Quelquefois, le Nomade se dresse et lve sa massue; la guerre le remplit tout entier, ses bras s'impatientent de ne pas frapper ceux qui insultent sa force. Mais la prudence et la ruse reviennent, sans lesquelles aucun homme ne persisterait une saison: sa mort serait trop belle pour l'ennemi s'il allait la chercher lui-mme; il faut qu'il fatigue les Nains Rouges, qu'il les effraye, qu'il en tue beaucoup. D'ailleurs, il ne veut pas mourir, il veut revoir Gammla. Et, quoiqu'il ne sache pas comment il dcevra la horde, sa vie forte garde l'espoir, ne sent pas qu'elle puisse disparatre; elle s'tend aussi loin que les eaux et que la lumire. * * * * * D'abord les Nains Rouges n'avaient point paru, par crainte d'une embche ou parce qu'ils attendaient une imprudence des Oulhamr. Ils se montrrent vers le dclin du jour. On les voyait jaillir de leurs retraites et s'avancer jusqu' l'entre de l'arte granitique, avec un singulier mlange de glissements et de sauts, puis, arrts, ils considraient le marcage. L'un ou l'autre poussait un cri, mais les chefs gardaient le silence, attentifs. Au crpuscule, les corps rouges grouillrent; on et dit, dans la lueur cendreuse, d'tranges chacals dresss sur leurs pattes de derrire. La nuit vint. Le feu des Oulhamr tendit sur les eaux une clart sanglante. Derrire les buissons, les feux des assigeants cuivraient les tnbres. Des silhouettes de veilleurs se profilaient et disparaissaient. Malgr des simulacres d'attaque, les agresseurs se tinrent hors de porte. * * * * * Le jour suivant fut d'une longueur insupportable. Maintenant les Nains Rouges circulaient sans cesse, tantt par petits groupes, tantt en masse. Leurs mchoires largies exprimaient une opinitret invincible. On sentait qu'ils poursuivraient sans relche la mort des trangers; c'tait un instinct dvelopp en eux depuis des centaines de gnrations, et sans lequel ils eussent succomb devant des races d'hommes plus fortes mais moins solidaires. Durant la seconde nuit, ils n'esquissrent aucune attaque: ils gardaient un silence profond et ne se montraient point. Leurs feux mmes, soit qu'ils ne les eussent pas allums, soit qu'ils les eussent transports au loin, demeuraient invisibles. Vers l'aube il y eut une rumeur brusque, et l'on et dit que des buissons s'avanaient ainsi que des tres. Quand le jour pointa, Naoh vit qu'un amas de branchages obstruait l'abord de la chausse granitique: les Nains Rouges poussrent des clameurs guerrires. Et le nomade comprit qu'ils allaient avancer cet abri. Ainsi pourraient-ils lancer leurs sagaies sans se dcouvrir, ou jaillir brusquement, en grand nombre, pour une attaque dcisive. La situation des Oulhamr s'aggravait par elle-mme. Leur provision puise, ils avaient eu recours aux poissons du marcage. Le lieu n'tait pas favorable. Ils capturaient difficilement quelque anguille ou quelque brme; et malgr qu'ils y joignissent des batraciens, leurs grands corps et leur jeunesse souffraient de pnurie. Nam et Gaw, peine adultes et faits pour crotre encore, s'puisaient. Le troisime soir, assis devant le feu, Naoh fut pris d'une immense inquitude. Il avait fortifi l'abri, mais il savait que, dans peu de jours, si la proie demeurait aussi rare, ses compagnons seraient plus faibles que des Nains Rouges, et lui-mme ne lancerait-il pas moins bien la sagaie? Sa massue s'abattrait-elle aussi meurtrire? L'instinct lui conseillait de fuir la faveur des tnbres. Mais il fallait surprendre les Nains Rouges et forcer le passage: c'tait probablement impossible... Il jeta un regard vers l'Ouest. Le croissant avait pris de l'clat et ses cornes s'moussaient; il descendait ct d'une grande toile bleue qui tremblotait dans l'air humide. Les batraciens s'appelaient de leurs voix vieilles et tristes, une chauve-souris vacillait parmi des noctuelles, un grand-duc passa sur ses ailes ples, on voyait luire brusquement les cailles d'un reptile. C'tait un de ces soirs familiers la Horde, quand elle campait prs des eaux, sous un ciel clair. Les images anciennes remplirent la tte de Naoh, avec un bourdonnement. Une scne se dtacha parmi les autres, qui l'amollissait comme un enfant. La Horde campait auprs de ses feux; le vieux Gon laissait couler ses souvenirs qui enseignaient les hommes; une odeur de chair rtie flottait avec la brise, et l'on apercevait, derrire une jungle de roseaux, la longue lueur du marcage dans le clair de lune. Trois filles se levrent parmi les femmes. Elles rdaient autour des feux; elles dpensaient l'ardeur de leur vie qu'un jour de lassitude n'avait pu assoupir; elles passrent devant Naoh, avec leur rire trange et la folie de leur jeunesse. Le vent se leva brusquement, une chevelure frappa le jeune Oulhamr au visage, la chevelure de Gammla, et dans l'instinct sourd, ce fut un choc. Si loin de la tribu, parmi les embches des hommes et la rudesse du monde, cette image tait la chose profonde de la vie. Elle courbait Naoh vers la rive, elle faisait jaillir de sa poitrine un souffle rauque... Elle s'effaa. Il secoua la tte, il recommena de songer son sauvetage. Une fivre le prit, il se dressa et tourna le Feu; il marcha dans la direction des Nains Rouges. Ses dents grincrent: l'abri de branches s'tait encore rapproch; peut-tre, la nuit suivante, l'ennemi pourrait-il commencer l'attaque. Soudain, un cri aigu pera l'tendue, une forme mergea de l'eau, d'abord confuse; puis Naoh reconnut un homme. Il se tranait; du sang coulait d'une de ses cuisses. Il tait d'trange stature, presque sans paules, la tte trs troite. Il sembla d'abord que les Nains Rouges ne l'eussent pas aperu, puis une clameur s'leva, les sagaies et les pieux sifflrent. Alors, des impressions tremblrent dans Naoh et le soulevrent. Il oublia que cet homme devait tre un ennemi; il ne sentit que le dchanement de sa fureur contre les Nains Rouges et il courut vers le bless comme il aurait couru vers Nam et Gaw. Une sagaie le frappa l'paule sans l'arrter. Il poussa son cri de guerre, il se prcipita sur le bless, l'enleva d'un seul geste et battit en retraite. Une pierre lui choqua le crne, une seconde sagaie lui corcha l'omoplate... Dj il tait hors de porte... et, ce soir-l, les Nains Rouges n'osrent pas encore risquer la grande lutte. III LA NUIT SUR LE MARCAGE Quand le Fils du Lopard eut tourn le Feu, il dposa l'homme sur les herbes sches et le considra avec surprise et mfiance. C'tait un tre extraordinairement diffrent des Oulhamr, des Kzamms et des Nains Rouges. Le crne, excessivement long et trs mince, produisait un poil chtif, trs espac; les yeux, plus hauts que larges, obscurs, ternes, tristes, semblaient sans regard; les joues se creusaient sur de faibles mchoires dont l'infrieure se drobait ainsi que la mchoire des rats; mais ce qui surprenait surtout le chef, c'tait ce corps cylindrique, o l'on ne discernait gure d'paules, en sorte que les bras semblaient jaillir comme des pattes de crocodile. La peau se montrait sche et rude, comme couverte d'cailles, et faisait de grands replis. Le Fils du Lopard songeait la fois au serpent et au lzard. Depuis que Naoh l'avait dpos sur les herbes sches, l'homme ne bougeait pas. Parfois ses paupires se soulevaient lentement, son oeil obscur se dirigeait sur les Nomades. Il respirait avec bruit, d'une manire rauque, qui tait peut-tre plaintive. Il inspirait Nam et Gaw une vive rpugnance; ils l'eussent volontiers jet l'eau. Naoh s'intressait lui, parce qu'il l'avait sauv des ennemis, et, beaucoup plus curieux que ses compagnons, il se demandait d'o l'autre venait, comment il se trouvait dans le marcage, comment il avait reu sa blessure, si c'tait un homme ou un mlange de l'homme et des btes qui rampent. Il essaya de lui parler par gestes, de lui persuader qu'il ne le tuerait point. Puis il lui montra l'abri des Nains Rouges, en faisant signe que c'tait d'eux que viendrait la mort. L'homme, tournant son visage vers le chef, poussa un cri sourd et trs guttural. Naoh crut qu'il avait compris. Le croissant touchait au bout du firmament, la grande toile bleue avait disparu. L'homme, demi redress, appliquait des herbes sur sa blessure; on voyait parfois une faible scintillation dans son oeil opaque. Lorsque la lune sombra, les toiles allongrent leurs scintillations sur les ondes et l'on entendit travailler les Nains Rouges. Ils travaillrent toute la nuit, les uns chargs de branchages, les autres avanant le retranchement. Plusieurs fois, Naoh se leva pour combattre. Mais il percevait le nombre des ennemis, leur vigilance et leurs embches; il comprenait que chaque mouvement des Oulhamr serait dnonc; et il se rsigna, comptant sur les hasards de la lutte. Une nouvelle nuit passa. Au matin, les Nains Rouges lancrent quelques sagaies qui vinrent s'abattre prs du retranchement. Ils crirent leur joie et leur triomphe. C'tait le dernier jour. Au soir, les Nains achveraient d'avancer leurs abris; l'attaque se produirait avant le coucher de la lune... Et les Oulhamr scrutaient l'eau verdtre avec colre et dtresse, tandis que la faim rongeait leurs ventres. Dans la lueur du matin, le bless semblait plus trange. Ses yeux taient pareils du jade, son long corps cylindrique se tordait aussi facilement qu'un ver, sa main sche et molle se recourbait bizarrement en arrire... Soudain, il saisit un harpon et le darda sur une feuille de nnuphar; l'eau bouillonna, on aperut une forme cuivre et l'homme, retirant vivement l'arme, amena une carpe colossale. Nam et Gaw poussrent un cri de joie: la bte suffirait au repas de plusieurs hommes. Ils ne regrettrent plus que le chef et sauv la vie de cette crature inquitante. Ils le regrettrent moins encore quand il eut captur d'autres poissons, car il avait un instinct de pche extraordinaire. L'nergie renaquit dans les poitrines: voyant qu'une fois de plus l'action du chef avait t bienfaisante, Nam et Gaw s'exaltrent. Parce que la chaleur courait dans leur chair, ils ne crurent plus qu'ils allaient mourir: Naoh saurait tendre un pige aux Nains Rouges, les faire prir en grand nombre et les pouvanter. Le Fils du Lopard ne partageait pas cette esprance. Il ne dcouvrait aucun moyen d'chapper la frocit des Nains Rouges. Plus il rflchissait, mieux se rvlait l'inutilit des ruses. A force de les repasser dans son imagination, elles s'usaient en quelque sorte. Il finissait par ne plus compter que sur la rudesse de son bras et sur cette chance en laquelle les hommes et les animaux que de grands prils n'ont pu atteindre mettent leur confiance. Le soleil tait presque au bas du firmament, lorsque l'ouest s'emplit d'une nue tremblotante, qui se disjoignait continuellement, et o les Oulhamr reconnurent une trange migration d'oiseaux. Avec un bruit de vent et d'onde, les bandes rauques des corbeaux prcdaient les grues aux pattes flottantes, les canards dardant leurs ttes versicolores, les oies aux outres pesantes, les tourneaux lancs comme des cailloux noirs. Ple-mle, affluaient des grives, des pies, des msanges, des sansonnets, des outardes, des hrons, des engoulevents, des pluviers et des bcasses. Sans doute l-bas, derrire l'horizon, quelque rude catastrophe les avait pouvants et chasss vers des terres nouvelles. Au crpuscule, les btes velues suivirent. Les laphes galopaient perdument, avec les chevaux vertigineux, les mgacros ronflants, les sagas aux pattes fines; des hordes de loups et de chiens passaient en cyclone; un grand lion jaune et sa lionne faisaient des bonds de quinze coudes devant un clan de chacals. Beaucoup firent halte auprs du marcage et s'abreuvrent. Alors, la guerre ternelle, suspendue par la panique, se ralluma: un lopard bondit sur la croupe d'un cheval et se mit lui ronger la gorge; des loups fondirent sur une horde de sagas; un aigle emportait un hron dans les nues; le lion, avec un long rugissement, piait les proies fugitives. On vit surgir une bte basse sur pattes, presque aussi massive que le mammouth et dont la peau formait une corce profonde et ride comme celle des vieux chnes. Peut-tre le lion ne la connaissait-il pas, car il poussa un second rugissement, avec la menace de sa tte formidable, de ses crocs de granit et de sa crinire hrisse. Le rhinocros, agac par ce bruit de foudre, leva un mufle cornu et fona furieusement sur le flin. Ce ne fut pas mme une lutte. Le haut corps roux culbuta, roula sur lui-mme, tandis que la masse rugueuse continuait sa course aveugle, ayant vaincu sans presque s'en apercevoir. Une plainte caverneuse, de douleur et de rage, jaillissait des flancs du lion. La stupeur d'avoir senti sa force aussi vaine que celle d'un chacal appesantissait son crne obscur. Naoh avait fivreusement espr que l'invasion des btes chasserait les Nains Rouges. Son attente fut due. L'exode ne fit qu'effleurer l'aire o campaient les assigeants et, lorsque la nuit refoula les cendres du crpuscule, des feux s'allumrent sur la plaine, des rires froces s'entendirent. Puis le site redevint silencieux. A peine si quelque courlis inquiet battait des ailes, si des tourneaux bruissaient dans les oseraies ou si la nage d'un saurien agitait les nymphas. Pourtant, des cratures singulires parurent au ras de l'eau et se dirigrent vers l'lot voisin de l'arte granitique. On distinguait leur passage aux remous des eaux et l'mergence de ttes rondes, couvertes d'algues... Il y en avait cinq ou six; Naoh et l'Homme-sans-paules les observaient avec mfiance. Enfin, elles abordrent dans l'lot, se mirent sur une saillie rocheuse, puis leurs voix s'levrent, sarcastiques et farouches; Naoh, avec stupeur, reconnut des hommes; s'il en avait dout, les clameurs qui rpondirent au long de la rive auraient dissip son incertitude... Il sentait avec rage que les Nains Rouges, profitant de l'immigration des btes, venaient de vaincre sa vigilance... Mais comment s'taient-ils fray un passage? Il y rvait, farouche, lorsqu'il vit l'Homme-sans-paules tracer de la main, avec persistance, une direction qui partait de la rive et aboutissait l'lot. Puis il montrait l'arte granitique. Le Fils du Lopard devina qu'il devait y avoir une deuxime arte qui atteignait presque la surface du marcage. Maintenant, l'ennemi tait l, sur son flanc, plein de piges... et il fallait s'tendre derrire les saillies pour viter ses pierres et ses sagaies! * * * * * Le silence a ressaisi le marcage; Naoh continue veiller sous les constellations tremblotantes. Le buisson des Nains Rouges s'avance lentement: avant la moiti de la nuit, il touchera presque le feu des nomades et l'attaque se produira. Elle sera difficile. Les Nains Rouges devront franchir les flammes qui occupent toute la largeur de l'arte et se prolongent pendant plusieurs coudes. Comme Naoh, tout son instinct tendu, pense ces choses, une pierre partie de l'lot roule sur le bcher. Le Feu siffle, une petite vapeur s'lve, et voil qu'un deuxime projectile passe et retombe. Le coeur fig, Naoh comprend la tactique de l'ennemi. A l'aide de cailloux, envelopps d'herbe humide, il va tenter d'teindre le Feu ou de l'amortir suffisamment, afin de faciliter le passage aux assaillants... Que faire? Pour qu'on pt atteindre ceux qui occupent l'lot, non seulement il faudrait qu'ils se dcouvrissent, mais les Oulhamr eux-mmes devraient s'exposer leurs coups. * * * * * Tandis que le Fils du Lopard et ses compagnons s'agitaient furieusement, les pierres se succdaient, une vapeur continue fusait parmi les flammes, le buisson des Nains Rouges s'avanait sans relche: les nomades et l'Homme-sans-paules frmissaient de la fivre des btes traques. Bientt toute une partie du feu commena de s'teindre. --Nam et Gaw sont-ils prts? demanda le chef. Et sans attendre leur rponse, il poussa son cri de guerre. C'tait une clameur de rage et de dtresse, o les jeunes hommes ne retrouvaient pas la rude confiance du chef. Rsigns, ils attendaient le signal suprme. Mais une hsitation parut saisir Naoh. Ses yeux palpitrent, puis un rire strident jaillit de sa poitrine et l'espoir dilata son visage; il mugit: --Voil quatre jours que le bois des Nains Rouges sche au soleil! Se jetant sur le sol, il rampa vers le bcher, saisit un tison et le lana de toutes ses forces contre le buisson. Dj l'Homme-sans-paules, Nam et Gaw l'avaient rejoint, et tous quatre jetaient perdment des brandons. Surpris de cette manoeuvre singulire, l'ennemi avait, au hasard, dard quelques sagaies. Quand enfin il comprit, les feuilles sches et les ramilles brlaient par centaines; une flamme norme grondait autour du buisson et commenait le pntrer; pour la seconde fois, Naoh poussait un cri de guerre, un cri de carnage et d'esprance, qui gonflait le coeur de ses compagnons: --Les Oulhamr ont vaincu les Dvoreurs d'Hommes! Comment n'abattraient-ils pas les petits chacals rouges? Le feu continuait dvorer le buisson, une longue lueur carlate s'tendait sur le marcage, attirait les poissons, les sauriens et les insectes; les oiseaux levaient parmi les roseaux un grand claquement d'ailes et les loups mlaient leurs hurles aux ricanements des hynes. Tout coup, l'Homme-sans-paules se dressa avec un mugissement. Ses yeux plans phosphoraient, son bras tendu montrait l'Occident. Et Naoh, se tournant, aperut, sur les collines lointaines, un feu semblable la lune naissante. IV LE COMBAT PARMI LES SAULES Au matin, les Nains Rouges se montrrent frquemment. La haine faisait claquer leurs paisses mchoires et briller leurs yeux triangulaires. Ils montraient de loin leurs sagaies et leurs pieux, ils faisaient mine de percer des ennemis, de les abattre, de leur rompre le crne et de leur ouvrir le ventre. Et, ayant rassembl un nouveau buisson, qu'ils arrosaient d'eau par intervalles, dj ils le poussaient vers l'arte granitique. * * * * * Le soleil tait presque au haut du firmament, lorsque l'Homme-sans-paules poussa une clameur aigu. Il se leva, il agita les deux bras. Un cri semblable fendit l'espace et parut bondir sur le marcage. Alors, sur la rive, grande distance, les nomades aperurent un homme exactement pareil celui qu'ils avaient recueilli. Il se dressait la corne d'un champ de roseaux, il brandissait une arme inconnue. Les Nains Rouges aussi l'avaient aperu: tout de suite un dtachement se mit sa poursuite... Dj l'homme avait disparu derrire les roseaux. Naoh, secou d'impressions retentissantes, confuses et imptueuses, continuait scruter l'tendue. Pendant quelque temps, on vit courir les Nains Rouges sur la plaine; puis l'immobilit et le silence retombrent. A la longue, deux des poursuivants reparurent, bientt un autre groupe de Nains Rouges se mit en route. Naoh pressentit une aventure considrable. Le bless la pressentait aussi, et moins obscurment. Malgr la plaie de sa cuisse, il tait debout; ses yeux opaques s'clairaient de lueurs dansantes, il poussait par intervalles une rauque exclamation de bte lacustre. Mystrieux, les vnements se multiplirent. Quatre fois encore, des Nains Rouges longrent le marcage, et disparurent. Enfin, parmi des saules et des paltuviers, on vit surgir une trentaine d'hommes et de femmes, aux ttes longues, aux torses ronds et singulirement troits, pendant que, de trois cts, se dcelaient des Nains Rouges. Un combat avait commenc. Cerns, les Hommes-sans-paules lanaient des sagaies, non pas directement, mais l'aide d'un objet que les Oulhamr n'avaient jamais vu et dont ils n'avaient aucune ide. C'tait une baguette paisse, de bois ou de corne, termine par un crochet; et ce propulseur donnait aux sagaies une porte beaucoup plus grande que lorsqu'on les jetait la main. Dans ce premier moment, les Nains Rouges eurent le dessous: plusieurs gisaient sur le sol. Mais des secours arrivaient sans cesse. Les visages triangulaires surgissaient de toutes parts, mme de l'abri oppos Naoh et ses compagnons. Une fureur frntique les agitait. Ils couraient droit la mle, avec de longs hurlements; toute la prudence qu'ils avaient montre devant les Oulhamr avait disparu, peut-tre parce que les Hommes-sans-paules leur taient connus et qu'ils ne craignaient pas le corps corps, peut-tre aussi parce qu'une haine ancienne les surexcitait. Naoh laissa se dgarnir les retranchements de l'ennemi. Sa rsolution tait prise depuis le commencement du combat. Il n'avait pas eu y songer. Le trfonds de son tre le poussait et la rancune, le dgot d'une longue inaction, l'impression surtout que le triomphe des Nains Rouges serait sa propre perte. Il n'eut qu'une seule hsitation: fallait-il abandonner le Feu? Les cages entraveraient le combat; elles seraient sans doute rompues. D'ailleurs, aprs la victoire, les feux ne manqueraient point, et la mort suivrait la dfaite. Quand il crut le moment favorable, Naoh donna des ordres brusques et, toute vitesse, hurlant le cri de guerre, les Oulhamr jaillirent de leur refuge. Quelques sagaies les effleurrent; dj ils franchissaient l'abri des antagonistes. Ce fut rapide et farouche. Il y avait l une douzaine de combattants, serrs les uns contre les autres, dardant leurs pieux. Naoh lana sa sagaie et son harpon, puis bondit en faisant tournoyer la massue. Trois Nains Rouges succombaient l'instant o Nam et Gaw entraient dans la mle. Mais les pieux se dtendaient avec vitesse: chacun des Oulhamr reut une blessure, lgre pourtant, car les coups taient faiblement ports, et de trop loin. Les trois massues ripostrent ensemble; et, voyant tomber de nouveaux guerriers, voyant aussi surgir l'homme sauv par Naoh, les Nains valides s'enfuirent. Naoh en abattit deux encore, les autres russirent se glisser parmi les roseaux. Il ne s'attarda pas les dcouvrir, impatient de joindre les Hommes-sans-paules. * * * * * Parmi les saules, le corps corps avait commenc. Seuls quelques guerriers arms du propulseur avaient pu se rfugier dans une mare, d'o ils inquitaient les Nains Rouges. Mais ceux-ci avaient l'avantage du nombre et de l'acharnement. Leur victoire semblait certaine: on ne pouvait la leur arracher que par une intervention foudroyante. Nam et Gaw le concevaient aussi bien que le chef et bondissaient toute vitesse. Quand ils furent proches, douze Nains Rouges, dix Hommes et Femmes-sans-paules gisaient sur le sol. La voix de Naoh s'leva comme celle d'un lion, il tomba d'un bloc au milieu des adversaires. Toute sa chair n'tait que fureur. L'norme massue roula sur les crnes, sur les vertbres et dans le creux des poitrines. Quoiqu'ils eussent redout la force du colosse, les Nains Rouges ne l'avaient pas imagine si formidable. Avant qu'ils se fussent ressaisis, Nam et Gaw se ruaient au combat, pendant que les Hommes-sans-paules, dgags, lanaient des sagaies. Le dsordre rgna. Une panique arracha quelques Nains Rouges du champ de guerre, mais, sur les cris du chef, tous se rallirent en une seule masse, hrisse d'pieux. Et il y eut une sorte de trve. Un instinct, contraire celui des Nains, parpillait les Hommes-sans-paules. Comme ils maniaient prfrablement l'arme de jet, ils trouvaient avantage se drober. Ils rdaient distance, d'une allure lente et triste. De nouveau, les sagaies sifflrent; ceux qui n'avaient plus de munitions ramassaient des pierres minces et les adaptaient leurs propulseurs. Naoh, approuvant leur tactique, lana lui-mme ses sagaies et son harpon, qu'il avait ramens de sa premire attaque, et, son tour, se servit de pierres. Les Nains Rouges conurent que leur dfaite tait certaine s'ils ne revenaient au corps corps. Ils prcipitrent la charge. Elle rencontra le vide. Les Hommes-sans-paules avaient reflu sur les flancs, tandis que Naoh, Nam et Gaw, plus lestes, atteignaient des retardataires ou des blesss et les assommaient. Si les allis avaient t aussi vloces que les Oulhamr, le contact ft demeur impossible, mais leurs longues enjambes taient incertaines et lentes. Ds que les Nains Rouges se dcidrent les poursuivre individuellement, l'avantage se dplaa. Le souffle du dsastre passa: de toutes parts, les pieux s'enfonaient aux entrailles des Hommes-sans-paules. Alors, Naoh jeta un long regard sur la mle. Il vit celui dont la voix guidait les Nains Rouges, un homme trapu, au poil sem de neige, aux dents normes. Il fallait l'atteindre; quinze poitrines l'enveloppaient... Un courage plus fort que la mort souleva la grande stature du Nomade. Avec un grondement d'aurochs, il prit sa course. Tout croulait sous la massue. Mais, prs du vieux chef, les pieux se hrissrent; ils fermaient la route, ils frappaient aux flancs du colosse. Il russit les abattre. D'autres Nains accoururent. Alors, appelant ses compagnons, d'un effort suprme, il renversa la barrire de torses et d'armes, il crasa comme une noix la tte paisse du chef... Au mme instant, Nam et Gaw bondissaient son aide... Ce fut la panique. Les Nains Rouges connurent qu'une nergie nfaste tait sur eux, et, de mme qu'ils eussent combattu jusqu'au dernier la voix du chef, ils se sentirent abandonns quand cette voix se fut tue. Ple-mle, ils fuyaient, sans un regard en arrire, vers les terres natales, vers leurs lacs et leurs rivires, vers les Hordes d'o ils tiraient leur courage et o ils allaient le ressaisir. V LES HOMMES QUI MEURENT Trente hommes et dix femmes gisaient sur la terre. La plupart n'taient pas morts. Le sang coulait grandes ondes; des membres taient rompus et des crnes crevasss; des ventres montraient leurs entrailles. Quelques blesss s'teindraient avant la nuit; d'autres pouvaient vivre plusieurs journes, beaucoup taient gurissables. Mais les Nains Rouges devaient subir la loi des hommes. Naoh lui-mme, qui avait souvent enfreint cette loi, la reconnut ncessaire avec ces ennemis impitoyables. Il laissa ses compagnons et les Hommes-sans-paules percer les coeurs, fendre ou dtacher les ttes. Le massacre fut prompt: Nam et Gaw se htaient, les autres agissaient selon des mthodes millnaires et presque sans frocit. Puis il y eut une pause de torpeur et de silence. Les Hommes-sans-paules pansaient leurs blesss. Ils le faisaient d'une manire plus minutieuse et plus sre que les Oulhamr. Naoh avait l'impression qu'ils connaissaient plus de choses que ceux de sa tribu, mais que leur vie tait chtive. Leurs gestes taient flexibles et tardifs; ils se mettaient deux et mme trois pour soulever un bless; parfois, pris d'une torpeur trange, ils demeuraient les yeux fixes, les bras suspendus comme des branches mortes. Peut-tre les femmes se montraient-elles moins lentes. Elles semblaient aussi plus adroites et dployaient plus de ressources. Mme, aprs quelque temps, Naoh s'aperut que l'une d'entre elles commandait la tribu. Cependant, elles avaient les mmes yeux obscurs, le mme visage triste que leurs mles, et leur chevelure tait pauvre, plante par touffes, avec des lots de peau squameuse. Le fils du Lopard songea aux chevelures abondantes des femmes de sa race, l'herbe magnifique qui tincelait sur la tte de Gammla... Quelques-unes vinrent, avec deux hommes, considrer les blessures des Oulhamr. Une douceur tranquille manait de leurs mouvements. Elles nettoyaient le sang avec des feuilles aromatiques, elles couvraient les plaies d'herbes crases que maintenaient des liens de jonc. Ce pansement fut le signe dfinitif de l'alliance. Naoh songea que les Hommes-sans-paules taient bien moins rudes que ses frres, que les Dvoreurs d'Hommes et que les Nains Rouges. Et son instinct ne le trompait pas plus qu'il ne le trompait sur leur faiblesse. Leurs anctres avaient taill la pierre et le bois avant les autres hommes. Pendant des millnaires, les Wah occuprent des plaines et des forts nombreuses. Ils furent les plus forts. Leurs armes faisaient des blessures profondes, ils connaissaient les secrets du feu, et dans le choc avec les faibles hordes errantes ou les familles solitaires, ils prenaient facilement l'avantage. Alors, leur structure tait puissante, leurs muscles rudes et infatigables; ils se servaient d'un langage moins imparfait que celui de leurs semblables. Et leurs gnrations s'accroissaient incomparablement sur la face du monde. Puis, sans qu'ils eussent subi d'autres cataclysmes que les autres hommes, leur croissance s'arrta. Ils ne s'en taient pas plus aperus qu'ils n'avaient d s'apercevoir de leur dchance. Les milieux qui avaient favoris leur dveloppement le contrarirent. Leurs corps devinrent plus troits et plus lents; leur langage cessa de s'enrichir, puis il s'appauvrit; leurs ruses se firent plus grossires et moins nombreuses; ils ne maniaient ni avec la mme vigueur ni avec la mme adresse leurs armes moins bien construites. Mais le signe le plus sr de leur dcadence fut le ralentissement continu de leur pense et de leurs gestes. Vite las, ils mangeaient peu et dormaient beaucoup: en hiver, il leur arrivait de s'engourdir comme les ours. De gnration en gnration dcroissait leur facult de se reproduire. Les femmes concevaient pniblement un ou deux enfants, dont la croissance tait difficile. Un grand nombre d'entre elles demeuraient striles. Toutefois elles manifestaient une vitalit suprieure celle des mles, plus d'endurance aussi, et leurs muscles avaient subi une moindre atteinte. Peu peu, leurs actes devinrent identiques ceux des guerriers: elles chassaient, pchaient, taillaient les armes et les outils, combattaient pour la famille ou la horde. En somme, la diffrence des sexes s'abolissait presque. Et la race entire se trouva rejete lentement vers le Sud-Ouest par des concurrents plus rudes, plus actifs, plus prolifiques. Les Nains Rouges en avaient ananti des hordes nombreuses; les Dvoreurs d'Hommes les avaient massacrs sans lassitude. Ils rdaient comme dans un rve, avec les vestiges d'une industrie plus fine que celle des rivaux, avec les restes d'une intelligence moins sommaire. Ils s'taient adapts aux terres o les fleuves dbordent, o s'accumulent les tourbires et les marcages, parmi les grands lacs et aussi dans quelques pays souterrains. Dans les vastes cavernes creuses par les eaux, relies par des pertuis sinueux, ils retrouvaient admirablement leur route et savaient se creuser des issues. Quoiqu'ils n'eussent aucune ide prcise sur leur dcadence, ils se connaissaient lents, faibles, vite recrus de fatigue, et rusaient pour viter la lutte. Ils se terraient avec une habilet qui et dconcert le flair des chiens et des loups, plus forte raison le flair grossier des hommes. Aucune bte n'effaait mieux ses traces. Ces tres timides, sur un seul point, montraient de l'imprudence et de la tmrit: ils risquaient tout pour dlivrer un des leurs pris, cern ou tomb au pige. Cette solidarit, comparable celle des pcaris, et qui jadis avait immensment accru leur puissance, les conduisait parfois de sinistres aventures. C'est elle qui les avait entrans au secours de l'homme recueilli par Naoh. Comme les Nains veillaient, comme il avait fallu parcourir des terres arides, les Wah s'taient laiss dcouvrir et mme surprendre. Sans l'intervention de Naoh, ils eussent succomb dans la lutte; de mme, leur prsence avait sauv les trois Oulhamr. * * * * * Cependant, le Fils du Lopard, aprs le pansement, retourna vers l'arte granitique pour reprendre les cages. Il les retrouva intactes; leurs petits foyers rougeoyaient encore. En les revoyant, la victoire lui parut plus complte et plus douce. Ce n'est pas qu'il craignt l'absence du Feu; les Hommes-sans-paules lui en donneraient srement. Mais une superstition obscure le guidait; il tenait ces petites flammes de la conqute; l'avenir aurait paru menaant si elles taient toutes trois mortes. Il les ramena glorieusement auprs des Wah. Ils l'observaient avec curiosit et une femme, qui conduisait la horde, hocha la tte. Le grand Nomade montra, par des gestes, que les siens avaient vu mourir le feu et qu'il avait su le reconqurir. Personne ne paraissant le comprendre, Naoh se demanda s'ils n'taient pas de ces races misrables qui ne savent pas se chauffer pendant les jours froids, loigner la nuit ni cuire les aliments. Le vieux Gon disait qu'il existait de telles hordes, infrieures aux loups, qui dpassent l'homme par la finesse de l'oue et la perfection du flair. Naoh, pris de piti, allait leur montrer comment on fait crotre la flamme, lorsqu'il aperut, parmi des saules, une femme qui frappait l'une contre l'autre deux pierres. Des tincelles jaillissaient, presque continues, puis un petit point rouge dansa le long d'une herbe trs fine et trs sche; d'autres brins flambrent, que la femme entretenait doucement de son souffle: le Feu se mit dvorer des feuilles et des ramilles. Le Fils du Lopard demeurait immobile. Et il songea, pris d'un grand saisissement: Les Hommes-sans-paules cachent le feu dans des pierres! S'approchant de la femme, il cherchait l'examiner. Elle eut un geste instinctif de mfiance. Puis, se souvenant que cet homme les avait sauvs, elle lui tendit les pierres. Il les examina avidement et n'y pouvant dcouvrir aucune fissure, sa surprise fut plus grande. Alors, il les tta: elles taient froides. Il se demandait avec inquitude: Comment le feu est-il entr dans ces pierres... et comment ne les a-t-il pas chauffes? Il rendit les pierres avec cette crainte et cette mfiance que les choses mystrieuses inspirent aux hommes. VI PAR LE PAYS DES EAUX Les Wah et les Oulhamr traversaient le Pays des Eaux. Elles se rpandaient en nappes croupissantes, pleines d'algues, de nymphas, de nnuphars, de sagittaires, de lysimaques, de lentilles, de joncs et de roseaux; elles formaient de troublantes et terribles tourbires; elles se suivaient en lacs, en rivires, en rseaux entrecoups par la pierre, le sable ou l'argile; elles jaillissaient du sol ou se plaignaient sur la pente des collines, et quelquefois, bues par les fissures, elles se perdaient au fond de contres souterraines. Les Wah savaient maintenant que Naoh voulait suivre une route entre le Nord et l'Occident. Ils lui abrgeaient le voyage, ils voulaient le guider jusqu' ce qu'il ft au bout des terres humides. Leurs ressources semblaient innombrables. Tantt ils dcouvraient des passages qu'aucune autre espce d'hommes n'aurait souponns; tantt ils construisaient des radeaux, jetaient un tronc d'arbre en travers du gouffre, reliaient deux rives l'aide de lianes. Ils nageaient avec habilet, quoique lentement, pourvu qu'il n'y et pas certaines herbes dont ils avaient une crainte superstitieuse. Leurs actes semblaient pleins d'incertitude; souvent ils agissaient comme des cratures qui luttent contre le sommeil ou qui sortent d'un rve; et cependant ils ne se trompaient presque jamais. Il y avait abondance de vivres. Les Wah connaissaient beaucoup de racines comestibles; surtout, ils excellaient surprendre les poissons. Ils savaient les atteindre avec le harpon, les saisir la main, les enchevtrer d'herbes souples, les attirer la nuit avec des torches, orienter leurs bancs vers des criques. Par les soirs, quand le feu resplendissait sur un promontoire, dans une le ou sur un rivage, ils gotaient un bonheur doux et taciturne. Ils aimaient s'asseoir en groupe, serrs les uns contre les autres, comme si leurs individualits affaiblies se retrempaient dans le sentiment de la race, tandis que les Oulhamr s'espaaient, surtout Naoh qui, pendant de longs intervalles, se plaisait la solitude. Souvent les Wah faisaient entendre une mlope trs monotone, qu'ils rptaient l'infini, et qui clbrait des actes anciens, dont aucun n'avait le souvenir; elle devait se rapporter des gnrations mortes depuis longtemps. Rien de tout cela n'intressait le Fils du Lopard. Il en concevait du malaise et presque de la rpugnance. Mais il observait, avec une curiosit vhmente, leurs gestes de chasse, de pche, d'orientation, de travail, particulirement la manire dont ils se servaient du propulseur et dont ils tiraient le feu des pierres. Il s'initia vite au jeu du propulseur. Comme il inspirait aux allis une sympathie croissante, ils ne lui cachrent aucun secret. Il put manier leurs armes et leurs outils, apprendre comment ils les rparaient et, des propulseurs s'tant perdus, il en vit construire d'autres. D'ailleurs, la femme-guide lui en donna un, dont il se servit avec autant d'adresse et beaucoup plus de force que les Hommes-sans-paules. Il s'attarda davantage concevoir le mystre du feu. C'est qu'il continuait le craindre. Il regardait de loin jaillir les tincelles; les questions qu'il se posait demeuraient obscures et pleines de contradictions. Cependant, chaque fois, il se rassurait davantage. Puis le langage articul et celui des gestes vinrent son aide. Car il commenait mieux comprendre les Wah: il avait appris le sens de dix ou douze mots et celui d'une trentaine de signes particuliers la race. Il souponna d'abord que les Wah n'enfermaient pas le feu dans les pierres, mais qu'il y tait naturellement renferm. Il jaillissait avec le choc et se jetait sur les brins d'herbe schs: comme il tait alors trs faible, il ne saisissait pas tout de suite sa proie. Naoh se rassura plus encore quand il vit tirer les tincelles de cailloux qui gisaient sur la terre. Ds qu'il fut certain que le secret se rapportait aux choses plus encore qu'au pouvoir des Wah, ses dernires mfiances se dissiprent. Il apprit aussi qu'il fallait deux pierres de sorte diffrente: la pierre de silex et la marcassite. Et, ayant lui-mme fait bondir les petites flammes, il essaya d'allumer un foyer. La force et la vitesse de ses mains aidrent son inexprience: il produisait beaucoup de feu. Mais pendant bien des haltes, il ne put russir faire brler la plus faible feuille de gramen. * * * * * Un jour la horde s'arrta avant le crpuscule. C'tait la pointe d'un lac aux eaux vertes, sur une terre sableuse, par un temps extraordinairement sec. On voyait dans le firmament un vol de grues; des sarcelles fuyaient parmi les roseaux; au loin rugissait un lion. Les Wah allumrent deux grands feux; Naoh, s'tant procur des brindilles trs minces et presque carbonises, frappait ses pierres l'une contre l'autre. Il travaillait avec une passion violente. Puis des doutes le prirent; il se dit que les Wah cachaient encore un secret. Prs de s'arrter, il donna quelques coups si terribles qu'une des pierres clata. Sa poitrine s'enfla, ses bras se raidirent: une lueur persistait sur une des brindilles. Alors, soufflant avec prudence, il fit grandir la flamme: elle dvora sa faible proie, elle saisit les autres herbes... Et Naoh, immobile, tout haletant, les yeux terribles, connut une joie plus forte encore que lorsqu'il avait vaincu la tigresse, pris le feu aux Kzamms, fait alliance avec le grand Mammouth et abattu le chef des Nains Rouges. Car il sentait qu'il venait de conqurir sur les choses une puissance que n'avait possde aucun de ses anctres et que personne ne pourrait plus tuer le feu chez les hommes de sa race. VII LES HOMMES-AU-POIL-BLEU Les valles s'abaissrent encore; on traversa des pays o l'automne tait presque aussi tide que l't. Puis il parut une fort redoutable et profonde. Une muraille de lianes, d'pines, d'arbustes la fermait, o les Wah creusrent un passage l'aide de leurs poignards de silex et d'agate. La femme-guide fit connatre Naoh que les Wah n'accompagneraient plus les Oulhamr lorsque reparatrait l'air libre, car, au-del, ils ignoraient la terre. Ils savaient seulement qu'il y avait une plaine, puis une montagne coupe en deux par un large dfil. La femme-chef croyait que ni la plaine ni la montagne ne contenaient des hommes; mais la fort en nourrissait quelques hordes. Elle les dpeignit puissants par la poitrine et par les bras, elle fit comprendre qu'ils n'allumaient pas de feu, ne se servaient pas du langage articul, ne pratiquaient pas la guerre ni la chasse. Ils taient terribles lorsqu'on les attaquait, qu'on leur barrait le passage ou qu'ils dmlaient un acte hostile. * * * * * Aprs un matin d'efforts, la fort devint moins farouche. Les griffes et les dents des plantes dcrurent; des routes traces par les btes s'ouvrirent parmi les arbres millnaires; la pnombre verte s'claircit; mais la multitude des oiseaux continuait remplir le pays d'arbres, on percevait la prsence des fauves, des reptiles, des insectes et une palpitation intarissable, une lutte immense, patiente, sournoise, o la chair des plantes et des btes ne cessait de succomber et de crotre... * * * * * Un jour, la femme-chef montra les sous-bois d'un air nigmatique. Parmi les feuilles d'un figuier, un corps bleutre venait d'apparatre et Naoh reconnut un homme. Se souvenant des Nains Rouges, il trembla de haine et d'anxit. Le corps disparut. Il se fit un grand silence. Les Wah, avertis, arrtrent leur marche et se rapprochrent davantage les uns des autres. Alors, le plus vieil homme de la horde parla. Il dit la force des Hommes-au-Poil-Bleu et leur colre effroyable; il assura que par-dessus toutes choses, il ne fallait pas prendre la mme route qu'eux ni passer au travers de leur campement; il ajouta qu'ils dtestaient les clameurs et les gestes: --Les pres de nos pres, conclut-il, ont vcu sans guerre dans leur voisinage. Ils leur cdaient le chemin dans la fort. Et les Hommes-au-Poil-Bleu, leur tour, se dtournaient des Wah dans la plaine et sur les eaux. La femme-chef acquiesa ce discours et leva son bton de commandement. La horde, prenant une direction nouvelle, se coula par une futaie de sycomores et finit par dboucher dans une grande clairire: c'tait l'oeuvre de la foudre, on apercevait encore des cendres de branches et de troncs d'arbres. Les Wah et les Oulhamr y pntraient peine, que Naoh discerna de nouveau, vers la droite, un corps bleutre pareil celui qu'il avait aperu parmi les feuilles du figuier. Successivement, deux autres formes se dtachrent dans la pnombre glauque. Des branches bruirent; il surgit une crature souple et puissante. Personne n'aurait pu dire si elle tait survenue quatre pattes comme les btes velues et les reptiles, ou deux pattes comme les oiseaux et les hommes. Elle semblait accroupie, les membres postrieurs moiti allongs contre le sol, les membres avant en retrait, poss sur une grosse racine. La face tait norme, avec des mchoires d'hyne, des yeux ronds, rapides et pleins de feu, le crne long et bas, le torse profond comme celui d'un lion mais plus large: chacun des quatre membres se terminait par une main. Le poil, sombre, aux reflets fauves et bleus, couvrait tout le corps. C'est la poitrine et aux paules que Naoh reconnut un homme, car les quatre mains en faisaient une crature singulire, et la tte rappelait le buffle, l'ours et le chien. Aprs avoir tourn de toutes parts un regard mfiant et colre, l'Homme-au-Poil-Bleu se dressa sur ses jambes. Il poussa un grondement caverneux. Alors, ple-mle, des tres semblables jaillirent du couvert. Il y avait trois mles, une douzaine de femelles, quelques petits qui se cachaient demi parmi les racines et les herbes. Un des mles tait colossal: avec ses bras rugueux comme des platanes, sa poitrine deux fois vaste comme celle de Naoh, il pouvait renverser un aurochs et touffer un tigre. Il ne portait aucune arme, et, parmi ses compagnons, deux ou trois tenaient des branches encore feuillues dont ils grattaient la terre. Le gant s'avana vers les Wah et les Oulhamr, tandis que les autres grondaient tous ensemble. Il se frappait la poitrine, on voyait la masse blanche de ses dents reluire entre les lourdes lvres frmissantes. Les Wah, sur un signe de la femme-chef, battaient en retraite. Ils le faisaient sans hte. Obissant une tradition ancienne, ils s'abstenaient de tout geste comme de toute parole. Naoh les imita, confiant dans leur exprience. Mais Nam et Gaw, qui prcdaient la horde, demeurrent un instant indcis. Quand ils voulurent imiter le chef, la route tait coupe: les Hommes-au-Poil-Bleu s'taient parpills dans la clairire. Alors, Gaw se jeta dans le sous-bois, tandis que Nam essayait de franchir une zone libre. Il glissait, si lger et si furtif qu'il faillit russir. Mais, d'un bond, une femelle se dressa devant lui; il obliqua. Deux mles accoururent. Comme il les vitait encore, il trbucha. Des bras normes saisirent Nam. Il se trouva dans les mains du gant. Il n'avait pas eu le temps de lever ses armes; une pression irrsistible paralysait ses paules, il se sentait aussi faible qu'un saga sous le poids du tigre. Alors, connaissant la distance qui le sparait de Naoh, il demeura engourdi, les muscles immobiles, les prunelles violettes: sa jeunesse dfaillait devant la certitude de mourir. Naoh ne put souffrir de voir tuer son compagnon; il s'avanait, tenant une sagaie et sa massue, lorsque la femme-chef l'arrta: --Ne frappe pas! dit-elle. Elle lui fit comprendre qu'au premier coup Nam prirait. Tout frmissant entre l'lan qui le poussait combattre et la peur de faire broyer le Fils du Peuplier, il poussa un soupir rauque et regarda. L'Homme-au-Poil-Bleu avait soulev le nomade: il grinait des dents, il le balanait, prt l'craser contre un tronc d'arbre... Soudain, son geste s'arrta. Il regarda le corps inerte, puis le visage. Ne percevant aucune rsistance, ses mchoires farouches se dtendirent, une vague douceur passa dans ses yeux fauves; il dposa Nam sur le sol. Si le jeune homme avait fait un mouvement de dfense ou mme d'effroi, la main terrible l'aurait ressaisi. Il en eut l'instinct, il demeura immobile... La horde entire, mles, femelles et petits, tait venue. Tous reconnaissaient confusment en Nam une structure analogue la leur. Pour des Nains Rouges ou des Oulhamr, 'aurait t un motif plus fort de tuerie. Mais leur me tait trs obscure; ils ne connaissaient pas la guerre; ils ne mangeaient pas de chair et vivaient sans traditions. L'instinct les irritait contre les fauves qui emportent les jeunes ou dvorent les blesss, parfois une rivalit exasprait les mles, mais ils ne tuaient pas les btes qui se nourrissent d'herbe. Devant le Nomade, ils demeuraient pleins d'incertitude: son immobilit les apaisait et la douceur brusque du grand mle. Car il tait celui qui les autres mles ne rsistaient plus depuis bien des saisons, qui les menait travers la fort, choisissant les routes ou les haltes, faisant reculer les lions. Pour n'avoir pas encore mordu ou frapp, tous devenaient moins capables de le faire. Bientt, l'image du combat s'effaant dans leurs cerveaux, la vie de Nam fut sauve. Elle ne serait plus menace que si lui-mme faisait le geste d'attaquer ou de se dfendre. Il aurait pu maintenant les suivre, sans qu'ils s'en inquitassent, peut-tre vivre ct d'eux. Comme il avait senti le souffle de la destruction, ainsi sentit-il que le pril venait de disparatre. Il se redressa sur son sant, avec lenteur, et attendit. Pendant un moment, ils ne cessrent de l'observer, avec une dfiance lointaine. Puis une femelle, tente par une pousse tendre, ne songea plus qu' la dvorer; un mle se mit dterrer des racines; peu peu tous obirent au besoin profond de la nourriture: comme ils tiraient toute leur force des plantes et que leur choix tait plus restreint que celui des laphes ou des aurochs, la tche tait longue, minutieuse, continue... Le jeune Nomade fut libre. Il rejoignit Naoh qui s'tait avanc dans la clairire et tous deux regardaient les Hommes-au-Poil-Bleu disparatre et reparatre. Nam, encore palpitant de l'aventure, aurait voulu les voir mourir. Mais Naoh ne hassait pas ces hommes tranges; il admirait leur force comparable celle des ours, et songeait que, s'ils le voulaient, ils anantiraient les Wah, les Nains Rouges, les Dvoreurs d'Hommes et les Oulhamr. VIII L'OURS GANT EST DANS LE DFIL Depuis longtemps, Naoh avait quitt les Wah et travers la fort des Hommes-au-Poil-Bleu. Par l'chancrure des montagnes, il avait gagn les plateaux. L'automne y tait plus frais, les nuages roulaient interminables, le vent hurlait des journes entires, l'herbe et les feuilles fermentaient sur la terre misrable et le froid massacrait les insectes sans nombre, sous les corces, parmi les tiges branlantes, les racines fltries, les fruits pourris, dans les fentes de la pierre et les fissures de l'argile. Lorsque la nue se dchirait, les toiles semblaient glacer les tnbres. La nuit, les loups hurlaient presque sans relche, les chiens poussaient des clameurs insupportables; on entendait le cri d'agonie d'un laphe, d'un saga ou d'un cheval, le miaulement du tigre ou le rugissement du lion, et les Oulhamr apercevaient des profils flexibles ou des yeux de phosphore, brusquement apparus sur le cercle d'ombre qui enveloppait le Feu. La vie se faisait plus terrible. Avec l'hiver proche, la chair des plantes devenait rare. Les herbivores la cherchaient dsesprment au ras du sol, fouillaient jusqu' la racine, arrachaient les pousses et les corces; les mangeurs de fruits rdaient parmi les ramures; les rongeurs consolidaient leurs terriers; les carnivores guettaient infatigablement dans les viandis, s'embusquaient aux abreuvoirs, exploraient la pnombre des fourrs et se dissimulaient au creux des rocs. Hors les btes qui hibernent ou celles qui accumulent des provisions dans leur retraite, les tres travaillaient trs durement, avec des besoins accrus et des ressources diminues. Naoh, Nam et Gaw souffrirent peine de la faim. Le voyage et l'aventure avaient parfait leur instinct, leur adresse et leur sagacit. Ils devinaient de plus loin la proie ou l'ennemi; ils pressentaient le vent, la pluie et l'inondation. Chacun de leurs gestes s'adaptait adroitement au but et conomisait l'nergie. D'un regard, ils discernaient la ligne de retraite favorable, le gte sr, le bon terrain de combat. Ils s'orientaient avec une certitude presque gale celle des oiseaux migrateurs. Malgr les montagnes, les lacs, les eaux stagnantes, les forts, les crues qui changent la figure des sites, ils s'taient chaque jour rapprochs du pays des Oulhamr. Maintenant, avant une demi-lune, ils espraient rejoindre la horde. Un jour, ils atteignirent un pays de hautes collines. Sous un ciel bas et jaune, les nues remplissaient l'espace et s'affalaient les unes sur les autres, couleur d'ocre, d'argile ou de feuilles fltries, avec des abmes blancs, qui dcelaient leur immensit. Elles semblaient couver la terre. Naoh, entre tant de routes, avait choisi un long dfil, qu'il reconnaissait pour l'avoir parcouru l'ge de Gaw, avec un parti de chasseurs. Tantt creus entre des calcaires, tantt s'ouvrant en ravin, il finissait en un corridor la pente rapide, o il fallait souvent gravir des pierres boules. Les nomades le parcoururent sans aventure, jusqu'aux deux tiers de sa longueur. Vers le milieu du jour, ils s'assirent pour manger. C'tait dans un demi-cirque, carrefour de crevasses et de cavernes. On entendait le grondement d'un torrent souterrain et sa chute dans un gouffre; deux trous d'ombre s'ouvraient dans le roc, o apparaissait la trace de cataclysmes plus anciens que toutes les gnrations de la bte. Quand Naoh eut pris sa nourriture, il se dirigea vers l'une des cavernes et la considra longuement. Il se rappela que Faouhm avait montr ses guerriers une issue par o l'on trouvait un chemin plus rapide vers la plaine. Mais la pente, seme de pierres trbuchantes, convenait mal une troupe nombreuse: elle devait tre plus praticable trois hommes lgers; Naoh eut envie de la prendre. Il alla jusqu'au fond de la caverne, reconnut la fissure et s'y engagea, jusqu' ce qu'une faible lueur lui annont une sortie prochaine. Au retour, il rencontra Nam qui lui dit: --L'ours gant est dans le dfil! Un appel guttural l'interrompit. Naoh, se jetant l'entre de la caverne, vit Gaw, dissimul parmi les blocs, dans l'attitude du guerrier qui guette. Et le chef eut un grand frmissement. Aux issues du cirque apparaissent deux btes monstrueuses. Un poil extraordinairement pais, couleur de chne, les dfend contre l'hiver proche, la duret des rocs et les aiguillons des plantes. L'une d'elles a la masse de l'aurochs, avec des pattes plus courtes, plus musculeuses et plus flexibles, le front renfl, comme une pierre mange de lichen: sa vaste gueule peut happer la tte d'un homme et l'craser d'un craquement des mchoires. C'est le mle. La femelle a le front plat, la gueule plus courte, l'allure oblique. Et par leurs gestes, par leurs poitrines, ils montrent quelque analogie avec les Hommes-au-Poil-Bleu. --Oui, murmure Naoh, ce sont les ours gants. Ils ne craignent aucune crature. Mais ils ne sont redoutables que dans leur fureur ou pousss par une faim excessive, car ils recherchent peu la chair. Ceux-ci grondent. Le mle soulve ses mchoires et balance la tte d'une faon violente. --Il est bless, remarque Nam. Du sang coulait entre les poils. Les nomades craignirent que la blessure n'et t faite par une arme humaine. Alors, l'ours chercherait se venger. Ds qu'il aurait commenc l'attaque, il ne l'abandonnerait plus: nul vivant n'tait plus opinitre. Avec son pais pelage et sa peau dure, il dfiait la sagaie, la hache et la massue. Il pouvait ventrer un homme d'un seul coup de sa patte, l'touffer d'une treinte, le broyer coups de mchoire. --Comment sont-ils venus? demanda Naoh --Entre ces arbres, rpondit Gaw, qui montra quelques sapins pousss dans la roche dure... Le mle est descendu par la droite et la femelle gauche. Hasard ou vague tactique, ils avaient russi barrer les issues du dfil. Et l'attaque semblait imminente. On le percevait la voix plus rude du mle, l'attitude ramasse et sournoise de la femelle. S'ils hsitaient encore, c'est que leur tte tait lente et que leur instinct voulait la certitude: ils flairaient, avec de longs souffles caverneux, pour mieux mesurer la distance des ennemis dissimuls parmi les blocs. Naoh donna ses ordres brusquement. Quand les ours prirent leur lan, dj les Oulhamr taient au fond de la caverne. Le fils du Lopard se fit prcder par les jeunes hommes; tous trois se htrent autant que le permettaient le sol hriss et les dtours du passage. En trouvant la caverne vide, les ours gants perdirent du temps dmler la piste, parmi les traces antrieures des Oulhamr. Pleins de mfiance, ils s'arrtaient par intervalles. Car s'ils ne redoutaient la force d'aucun tre, ils avaient une grande prudence naturelle et la crainte confuse de l'inconnu. Ils savaient l'incertitude des rocs, de la caverne et des abmes; leurs tenaces mmoires gardaient l'image des blocs qui se fendent et s'croulent, du sol qui se crevasse, du gouffre au fond des tnbres, de l'avalanche, des eaux qui crvent la paroi dure. Dans leur vie dj longue, ni le mammouth, ni le lion, ni le tigre ne les avaient menacs. Mais les nergies obscures se dressaient souvent devant eux: ils portaient les marques aigus de la pierre, ils avaient presque disparu sous des neiges, ils s'taient vus emports par les dbcles du printemps et captifs sous la terre boule. Or, le matin de ce jour, pour la premire fois, des vivants les avaient attaqus. C'tait du haut d'une roche droite, que seuls les lzards et les insectes pouvaient gravir. Trois tres verticaux se tenaient sur la crte. A la vue des ours gants, ils poussrent une clameur et lancrent des sagaies. L'une d'elles blessa le mle. Alors, boulevers par la douleur et dsorient par la rage, il perdit la clart de l'instinct et tenta d'atteindre directement la cime. Il y renona vite et, suivi par sa compagne, il chercha le dtour accessible. En route, il arracha la sagaie, il la flaira: des souvenirs montrent. Il n'avait pas souvent rencontr des hommes: leur aspect ne l'tonnait pas plus que celui des loups ou des hynes. Comme ils s'cartaient de sa route, qu'il n'avait connu ni leurs ruses ni leurs piges, il ne s'en inquitait point. L'aventure en tait plus imprvue et plus troublante. Elle drangeait l'ordre obscur des choses, elle faisait apparatre une menace insolite. Et l'ours des cavernes rdait travers les couloirs, ttait les pentes, aspirait attentivement les senteurs parses. A la longue, il se fatigua. Sans la blessure, il n'aurait gard que cette mmoire vague qui dort au fond des chairs et ne se rveille qu'attise par des circonstances comparables. Mais les sursauts de la douleur faisaient revenir, par intervalles, l'image de trois hommes, debout sur la crte, et de la sagaie aigu. Alors, il grondait en se lchant... Puis la souffrance mme cessa d'tre un rappel. L'ours gant ne songeait plus qu' la pnible recherche de sa nourriture, lorsqu'il flaira de nouveau l'odeur d'homme. La colre remplit sa poitrine. Il avertit sa femelle, qui avait suivi une autre voie, car ils ne pouvaient subsister, surtout en temps froid, sur des surfaces trop voisines. Et aprs s'tre assurs de la position des ennemis et de la distance, ils avaient prcipit l'attaque. Dans la fissure tnbreuse, Naoh n'eut d'abord l'impression d'aucune autre prsence que celle de ses compagnons. Puis, le pas lourd des brutes commena de se faire entendre, des souffles puissants haletrent: les ours gagnaient sur les hommes. Ils avaient l'avantage de l'quilibre, des quatre membres accrochs au sol obscur, de la narine frlant la piste... A chaque instant, un des nomades butait contre une pierre, trbuchait dans un creux, heurtait une saillie de la muraille, car il fallait porter les armes, les provisions, et ces cages feu que Naoh ne pouvait abandonner. Comme les flammes rampaient toutes menues au fond des cavits, elles n'clairaient point la route: leur faible lueur rougetre se perdait vers le haut et indiquait peine les inflexions de la muraille. En revanche, elle signalait confusment les silhouettes fugitives... --Vite! Vite! cria le chef. Nam et Gaw ne pouvaient prendre une course franche. Et les btes gantes approchaient. A chaque pas, on percevait mieux leur souffle. Comme leur fureur s'accroissait mesure qu'elles sentaient l'ennemi plus proche, tantt l'une, tantt l'autre poussait un grondement. Leurs vastes voix se rpercutaient sur les pierres. Naoh en concevait mieux l'normit des structures, la formidable treinte, le broiement irrsistible des mchoires... Bientt les ours ne furent plus qu' quelques pas. Le sol vibrait sous Naoh, un poids immense allait s'abattre sur ses vertbres... Il fit face la mort; inclinant brusquement la cage, il dirigea la maigre lueur sur une masse oscillante. L'ours s'arrta net. Toute surprise veillait sa prudence. Il considra la petite flamme, il vibra sur ses pattes, avec un appel sourd sa femelle. Puis, sa fureur l'emportant, il se jeta sur l'homme... Naoh avait recul et, de toutes ses forces, il lana la cage. L'ours, atteint la narine, une paupire brle, poussa un rugissement douloureux, et, tandis qu'il se ttait, le nomade gagnait du terrain. Une clart grise filtrait dans les galeries. Les Oulhamr apercevaient maintenant le sol: ils ne trbuchaient plus, ils filaient grande allure... Mais la poursuite reprenait, les fauves aussi redoublaient de vitesse et, tandis que la lumire s'accroissait, le Fils du Lopard songea que, l'air libre, le danger deviendrait pire. De nouveau, l'ours gant fut proche. La cuisson de la paupire avivait sa rage, toute prudence l'avait quitt; la tte gonfle de sang, rien ne pouvait plus arrter son lan. Naoh le devinait au souffle plus caverneux, des grondements brefs et rauques. Il allait se retourner pour combattre, lorsque Nam poussa un cri d'appel. Le chef vit une haute saillie qui rtrcissait le couloir. Nam l'avait dj dpasse, Gaw la contournait. La gueule de l'ours rauquait trois pas, lorsque Naoh, son tour, se glissa par l'hiatus en effaant les paules. Emporte par son lan, la bte se buta, et seul le mufle immense passa par l'ouverture. Il bait, il montrait les meules et les scies des dents, il poussait une grande clameur sinistre. Mais Naoh n'avait plus de crainte, il tait soudain une distance infranchissable: la pierre, plus puissante que cent mammouths, plus durable que la vie de mille gnrations, arrtait l'ours aussi srement que la mort. Le nomade ricana: --Naoh est maintenant plus fort que le grand ours. Car il a une massue, une hache et des sagaies. Il peut frapper l'ours, et l'ours ne peut lui rendre aucun de ses coups. Il avait lev sa massue. Dj, l'ours reconnaissait les piges du roc, contre lesquels il luttait depuis son enfance. Il retira sa tte avant que l'homme et frapp, il s'effaa derrire la saillie. Sa colre demeurait, elle soulevait ses ctes et battait grands coups ses tempes, elle le poussait des actes imptueux. Pourtant, il ne lui cda pas. Car il tait conduit par un instinct sagace, qui n'oubliait pas les circonstances. Depuis le matin, deux reprises, il avait reconnu que l'homme savait faire souffrir par des coups tranges. Il commenait accepter le sort, il se faisait en lui un travail chagrin qui, plus tard, devait lui faire ranger l'tre vertical parmi les choses dangereuses: il le harait avec tnacit, il s'acharnerait le dtruire, mais il ne dploierait pas seulement contre lui la force et la prudence, il le guetterait, il se mettrait l'afft et recourrait aux surprises. L'ourse grondait, moins instruite par l'vnement, car aucune blessure n'avait accru sa sagesse. Comme le cri du mle l'invitait la prudence, elle cessa d'avancer, supposant quelque pige de la pierre; car elle n'imaginait pas qu'un pril pt natre des cratures dbiles caches au tournant de la paroi. IX LE ROC Pendant quelque temps, Naoh dsire frapper les fauves. La rancune remue dans son coeur. Et, l'oeil fouillant la pnombre, il tient prte une sagaie aigu. Puis, comme l'ours gant demeure invisible et la femelle loigne, il s'apaise, il songe que le jour avance et qu'il faut atteindre la plaine. Alors, avec ennui, il marche vers la lumire. Elle s'accrot chaque pas. Le couloir s'largit et les nomades poussent un cri devant les grands nuages d'automne qui se roulent au fond du firmament, la cte roide, hrisse, pleine d'obstacles, et la terre sans bornes. Car toute la contre leur est familire. Ils ont parcouru depuis leur enfance ces bois, ces savanes, ces collines, franchi ces mares, camp au bord de cette rivire ou sous le surplomb des rocs. Encore deux journes de marche, ils atteindront le Grand Marcage que les Oulhamr rejoignaient aprs leurs rderies de guerre et de chasse, et o l'obscure lgende mettait leurs origines. Nam rit comme un petit enfant, Gaw tend les bras avec un saisissement de joie, et Naoh, immobile, sent revivre une telle abondance de choses qu'il est comme plusieurs tres. --Nous allons revoir la horde! Dj tous trois en percevaient la prsence. Elle tait mle aux ramures d'automne, elle se refltait sur les eaux et transformait les nuages. Chaque aspect du site tait trangement diffrent des sites qui se trouvaient l-bas, l'arrire, dans l'immense Orient-Mridional. Ils ne se souvenaient plus que des jours heureux. Nam et Gaw, qui avaient si souvent subi la rudesse des ans, les poings de Faouhm au geste farouche, sentaient une scurit sans bornes. Ils regardaient avec orgueil les petites flammes qu'ils avaient, parmi tant de luttes, de fatigues et de souffrances, gardes vivantes. Naoh regretta d'avoir d sacrifier sa cage: une superstition vague tranait au fond de son cerveau. N'apportait-il pas, cependant, les pierres qui contiennent le feu, avec le secret de l'en faire jaillir? N'importe! Il aurait aim, comme ses compagnons, garder un peu de cette vie tincelante qu'il avait conquise sur les Kzamms... * * * * * La descente fut rude. L'automne avait multipli les boulis et les fissures. Ils s'aidrent de la hache et du harpon. Quand ils touchrent la plaine, le dernier obstacle tait franchi; ils n'avaient plus qu' suivre des voies simples et bien connues. Pleins de leur esprance, ils fixaient des sens moins attentifs sur les vnements innombrables qui enveloppent et guettent les vivants. Ils marchrent jusqu'au crpuscule: Naoh cherchait une courbe de la rivire o il voulait tablir le campement. Le jour mourut lourdement au fond des nuages. Une lueur rouge trana, sinistre et morose, accompagne du hurlement des loups et de la plainte longue des chiens: ils filaient par bandes furtives, guettaient l'ore des buissons et des bois. Leur nombre tonnait les nomades. Sans doute quelque exode des herbivores les avait chasss des terres prochaines et rassembls sur ce sol riche en proies. Ils avaient d l'puiser. Leurs clameurs annonaient la pnurie, leurs allures une activit fivreuse. Naoh, sachant qu'il faut les craindre lorsqu'ils sont en grand nombre, htait la course. A la longue, deux hordes s'taient formes. Vers la droite, c'taient les chiens; vers la gauche, les loups. Comme ils suivaient la mme piste, ils s'arrtaient quelquefois pour se menacer. Les loups taient plus grands, avec des nuques renfles et musculeuses, les chiens avaient pour eux le nombre. A mesure que les tnbres mangeaient le crpuscule, les yeux jetaient plus de clart: Nam, Gaw et Naoh apercevaient une multitude de petits feux verts qui se dplaaient comme des lucioles. Souvent, les nomades ripostaient aux hurles par un long cri de guerre, et l'on voyait refluer toutes ces phosphorescences. D'abord, les btes se tinrent plusieurs portes de harpon; avec la croissance des tnbres, elles se rapprochrent; on entendait plus distinctement le bruit mou de leurs pattes. Les chiens parurent les plus hardis. Quelques-uns avaient devanc les hommes. Ils s'arrtaient brusquement, ils bondissaient avec un cri aigu ou bien rampaient d'une manire sournoise. Mais les loups, inquiets de se voir devancs, arrivaient tous ensemble, avec leurs voix dchirantes. Il faillit y avoir bataille. Les chiens, serrs les uns contre les autres, conscients de la puissance du nombre, exalts par le sentiment de leur avance, tenaient soudain tte. Une impatience furieuse tordait les entrailles des loups. Et, dans la dernire cendre crpusculaire, les deux hordes oscillaient, vagues de chairs palpitantes et long dferlement de clameurs. Il n'y eut pas de mle. Quelques individus moins grgaires ayant continu la chasse, leur exemple prvalut. Parallles, la file des chiens et celle des loups se menaaient dans le soir de famine. L'opinitre poursuite, la longue, inquitait les hommes. Devant l'occident presque noir, parmi tant de corps sournois, ils sentaient la mort. Un groupe de chiens devana Gaw, qui marchait vers la gauche, et l'un d'eux, qui avait la taille d'un loup, s'arrta, montra ses dents tincelantes et bondit. Le jeune homme, nerveusement, lana son harpon. Celui-ci s'enfona dans le flanc de la bte, qui se mit tournoyer, avec un long hurlement; Gaw l'acheva d'un coup de massue. Au cri d'agonie, les chiens afflurent: une solidarit plus forte que celle des loups les unissait, et lorsqu'un d'entre eux tait en danger, il leur arrivait de braver les grands carnivores. Naoh craignit l'attaque de toute la bande. Il rappela Nam et Gaw, afin d'intimider les btes. Serrs l'un l'autre, les nomades faisaient masse; les chiens, tonns, dferlrent autour. Qu'un seul ost se prcipiter, tous le suivraient et les os des hommes blanchiraient dans la plaine... Brusquement, Naoh darda une sagaie: un chien s'abattit, la poitrine troue. Le chef, l'ayant saisi par les pattes arrire, le jeta dans un groupe de loups qui rabattait droite. Le bless y disparut, et l'odeur du sang, la proie facile exasprant leur faim, les fauves se mirent dvorer cette chair vivante. Alors, les chiens oublirent les hommes et tous se rurent sur les loups. * * * * * Tandis que la mle s'engageait, les nomades avaient pris le galop. Une bue annonait la rivire prochaine et Naoh, par intervalles, discernait un miroitement. Deux ou trois fois, il s'arrta pour s'orienter. A la fin, montrant une masse gristre qui dominait la rive, il dit: --Naoh, Nam et Gaw se riront des chiens et des loups. C'tait un grand rocher qui formait presque un cube et s'levait cinq fois la hauteur d'un homme. Il n'tait accessible que d'un seul ct. Naoh le gravit rapidement, car il le connaissait depuis des saisons nombreuses. Quand Nam et Gaw l'eurent suivi, ils se trouvrent sur une surface plate, plante de broussailles et mme d'un sapin, o trente hommes pouvaient camper l'aise. L-bas, vers la plaine cendreuse, les loups et les chiens combattaient perdument. Des rumeurs froces, de longues plaintes vrillaient l'air humide; les nomades gotaient la scurit. Le bois gmit, le feu darda ses langues rouges et ses fumes fauves, une large lueur s'pandit sur les eaux. Du roc solitaire se dtachaient deux segments de rive nue; les roseaux, les saules et les peupliers ne poussaient qu' distance; en sorte qu'on distinguait toutes choses vingt portes de harpon... Cependant, des btes fuient la clart et se cachent, ou accourent, fascines. Deux chouettes s'lvent sur un tremble, avec un cri funbre, une nue d'oreillardes tourbillonne, un vol perdu d'tourneaux file l'autre rive, des canards troubls abandonnent le couvert et se htent vers l'ombre, de longs poissons surgissent de l'abme, vapeurs argentes, flches de nacre, hlices cuivreuses. Et la lueur rousse montre encore un sanglier trapu, qui s'arrte et qui grogne, un grand laphe, l'chine tremblotante, ses ramures rejetes en arrire, la tte sournoise d'un lynx, aux oreilles triangulaires, aux yeux cuivrs et froces, apparue entre deux branches de frne. Les hommes connaissent leur force. Ils mangent en silence la chair rtie, joyeux de vivre dans la chaleur du feu. La horde est proche! Avant le deuxime soir, ils reconnatront les eaux du grand marcage. Nam et Gaw seront accueillis comme des guerriers: les Oulhamr connatront leur courage, leur ruse, leur longue patience, et les redouteront. Naoh aura Gammla en partage et commandera aprs Faouhm... Leur sang bout d'esprance, et, si leur pense est courte, l'instinct est prodigieux, plein d'images profondes et prcises. Ils ont la jeunesse d'un monde qui ne reviendra plus. Tout est vaste, tout est neuf... Eux-mmes ne sentent jamais la fin de leur tre, la mort est une fable effrayante plutt qu'une ralit. Ils la craignent brusquement, dans les moments terribles; puis elle s'loigne, elle s'efface, elle se perd au fond de leurs nergies. Si les fatalits sont formidables, si elles s'abattent sans rpit avec la bte, la faim, le froid, les maux tranges, les cataclysmes, peine ont-elles pass, ils ne les redoutent plus. Pourvu qu'ils aient l'abri et la nourriture, la vie est frache comme la rivire... Un rugissement fend les tnbres. Le sanglier prend du champ, l'laphe bondit, convulsif, ses bois plus penchs sur la nuque, et cent structures ont palpit. D'abord, c'est, prs de la tremblaie, une forme nbuleuse; puis une silhouette oscillante, dont la puissance se dcle dans chaque geste; une fois encore, Naoh aura vu le Lion Gant. Tout a fui. La solitude est sans bornes. La bte colossale s'avance avec inquitude. Elle connat la vitesse, la vigilance, le flair aigu, la prudence, les ressources innombrables de ceux qu'elle doit atteindre. Cette terre, o sa race a presque disparu, est moins tide et plus pauvre; elle y vit d'un effort puisant. Toujours, la faim ronge son ventre. A peine si elle s'accouple encore; les terroirs o la proie suffit un couple sont devenus plus rares, mme l-bas, vers le soleil, ou dans les valles chaudes. Et le survivant qui rde dans le pays du grand marcage ne laissera point de descendance. Malgr la hauteur et l'escarpement du roc, Naoh sent ses entrailles tordues. Il s'assure que le feu dfend l'troit accs, il saisit la massue et le harpon; Nam et Gaw aussi sont prts combattre; tous trois, tapis contre le roc, sont invisibles. Le Lion-Tigre s'est arrt; ramass sur ses pattes musculeuses, il considre cette haute clart qui trouble les tnbres comme un crpuscule. Il ne la confond pas avec la lueur du jour et moins encore avec cette lumire froide qui le gne l'embuscade. Confusment, il revoit des flammes dvorant la savane, un arbre brl par la foudre, ou mme les feux de l'homme, qu'il a parfois frls, il y a longtemps, dans les territoires d'o l'ont successivement exil la famine, la crue des eaux ou leur retraite qui rend l'existence impossible. Il hsite, il gronde, sa queue fouette furieusement, puis il s'avance et flaire les effluves. Ils sont faibles, car ils s'lvent puis s'parpillent avant de redescendre; la petite brise les porte vers la rivire. Il sent peine la fume, moins encore la chair rtie, pas du tout l'odeur des hommes; il ne voit rien que ces lueurs bondissantes, dont les clairs rouges et jaunes croissent, dcroissent, se dploient en cnes, coulent en nappes, se mlent dans l'ombre soudaine des fumes. La mmoire d'aucune proie ne s'y associe ni d'aucun geste de combat; et la brute, saisie d'une crainte chagrine, ouvre sa gueule immense, caverne de mort d'o rauque le rugissement... Naoh voit s'loigner le Lion Gant vers les tnbres o il pourra dresser son pige... --Aucune bte ne peut nous combattre! s'exclame le chef avec un rire de dfi. * * * * * Depuis un moment, Nam a tressailli. Le dos tourn au feu, il suit du regard, l'autre rive, un reflet qui rebondit sur les eaux, s'infiltre parmi les saules et les sycomores. Et il murmure, la main tendue: --Fils du Lopard, des hommes sont venus! Un poids descend sur la poitrine du chef, et tous trois unissent leurs sens. Mais les rives sont dsertes, ils n'entendent que le clapotement des eaux; ils ne distinguent que des btes, des herbes et des arbres. --Nam s'est tromp? interrogea Naoh. Le jeune homme rpond, sr de sa vision: --Nam ne s'est pas tromp... Il a aperu les corps des hommes, parmi les branches des saules... Ils taient deux. Le chef ne doute plus; son coeur se convulse entre l'angoisse et l'esprance. Il dit tout bas: --C'est ici le pays des Oulhamr. Ceux que tu as vus sont des chasseurs ou des claireurs envoys par Faouhm. Il s'est lev, il dveloppe sa grande stature. Car il ne servirait rien de se cacher: amis ou ennemis savent trop la signification du Feu. Sa voix clame: --Je suis Naoh, Fils du Lopard, qui a conquis le Feu pour les Oulhamr. Que les envoys de Faouhm se montrent! La solitude demeure impntrable. La brise mme s'est assoupie et la rumeur des fauves; seuls le ronflement des flammes et la voix frache de la rivire semblent s'accrotre. --Que les envoys de Faouhm se montrent! rpte le chef. S'ils regardent, ils reconnatront Naoh, Nam et Gaw! Ils savent qu'ils seront les bienvenus. Tous trois, debout devant le feu rouge, montrent des silhouettes aussi visibles qu'en plein jour et poussent le cri d'appel des Oulhamr. L'attente. Elle mord le coeur des compagnons; elle est grosse de toutes les choses terribles. Et Naoh gronde: --Ce sont des ennemis! Nam et Gaw le savent bien, et toute joie les quitte. Le pril est plus dur, qui les frappe dans cette nuit o le retour semblait si proche. Il est plus quivoque aussi, puisqu'il vient des hommes. Sur ce sol voisin du grand marcage, ils ne pressentaient d'autre approche que celle de leur horde. Est-ce que les vainqueurs de Faouhm l'ont attaqu encore? Les Oulhamr ont-ils disparu du monde? Naoh voit Gammla conquise ou morte. Il grince des mchoires et sa massue menace l'autre rive. Puis, accabl, il s'accroupit devant le bcher, il songe, il guette... Le ciel s'est ouvert l'Orient, la lune son dernier quartier apparat au fond de la savane. Elle est rouge et fumeuse, norme; sa lueur est faible encore, mais elle fouille les profondeurs du site: la fuite que mdite le chef deviendra presque impossible si les hommes cachs sont en nombre et s'ils ont dress des embuscades. Tandis qu'il y pense, un grand frmissement le secoue. A l'aval, il vient d'apercevoir une silhouette trapue. Si rapidement qu'elle ait disparu dans les roseaux, la certitude le pntre comme la pointe d'un harpon. Ceux qui se cachent sont bien des Oulhamr: mais Naoh prfrerait les Dvoreurs d'Hommes ou les Nains Rouges. Car il vient de reconnatre Aghoo-le-Velu. X AGHOO-LE-VELU Il revcut, en quelques battements de coeur, la scne o Aghoo et ses frres s'taient dresss devant Faouhm et avaient promis de conqurir le Feu. La menace flamboyait dans leurs yeux circulaires, la force et la frocit accompagnaient leurs gestes. La horde les coutait avec tremblement. Chacun des trois aurait tenu tte au grand Faouhm. Avec leurs torses aussi velus que celui de l'Ours Gris, leurs mains normes, leurs bras durs comme des branches de chne, avec leur ruse, leur adresse, leur courage, leur union indestructible, leur habitude de combattre ensemble, ils valaient dix guerriers. Et, songeant tous ceux qu'ils avaient tus ou dont ils avaient rompu les membres, une haine sans bornes contractait Naoh. Comment les abattre? Lui, le fils du Lopard, se croyait l'gal d'Aghoo: aprs tant de victoires, sa confiance en soi s'tait parfaite; mais Nam et Gaw seraient pris comme des lopards devant des lions! La surprise et tant d'impressions bondissant dans sa tte n'avaient pas retard la rsolution de Naoh. Elle fut aussi rapide que le bond du cerf surpris au gte. --Nam partira d'abord, commanda-t-il, puis Gaw. Ils emporteront les sagaies et les harpons, je jetterai leurs massues quand ils seront au bas du roc. Je porterai seul le Feu. Car il ne put se rsigner, malgr les pierres mystrieuses des Wah, abandonner la flamme conquise. Nam et Gaw comprirent qu'il fallait gagner de vitesse Aghoo et ses frres, non seulement cette nuit, mais jusqu' ce qu'on et rejoint la horde. En hte, ils saisirent leurs armes de trait, et dj Nam descendait l'escarpement, Gaw le suivant deux hauteurs d'homme. Leur tche fut plus rude que pour la monte, cause des lueurs fausses, des ombres brusques et parce qu'il fallait tter dans le vide, dcouvrir des anfractuosits invisibles, se coller troitement contre la paroi. Quand Nam se trouva prs d'arriver, un cri d'effraie jaillit de la rive, une brame lui succda, puis le mugissement du hron-butor. Naoh, pench au bord de la plate-forme, vit jaillir Aghoo d'entre les joncs. Il arrivait en foudre. Un instant plus tard, ses frres surgissaient, l'un au sud et l'autre au levant. Nam venait de bondir sur la plaine. Alors, Naoh sentit son coeur plein de trouble. Il ne savait s'il fallait jeter la massue Nam ou le rappeler. Le jeune homme tait plus agile que les fils de l'Aurochs, mais, comme ils convergeaient vers le roc, il passerait porte de la sagaie ou du harpon... L'hsitation du chef fut brve, il cria: --Je ne jetterai pas la massue Nam... elle alourdirait sa course! Qu'il fuie... qu'il aille avertir les Oulhamr que nous les attendons ici, avec le Feu. Nam obit, tout tremblant, car il se connaissait faible devant les frres formidables, qui sa courte pause avait fait gagner du terrain. Aprs quelques bonds, il trbucha et dut reprendre son lan. Et Naoh, voyant le pril s'accrotre, rappela son compagnon. Dj les Velus taient proches. Le plus agile lana la sagaie. Elle pera le bras du jeune homme au moment o il commenait l'escalade; l'autre, poussant un cri de mort, fondit sur Nam pour le broyer. Naoh veillait. D'un bras terrible, il lana une pierre: elle traa un arc dans la pnombre, elle fit craquer le fmur de l'assaillant, qui s'abattit. Avant que le fils du Lopard et choisi un deuxime projectile, le bless, avec des rauquements de rage, disparut derrire un buisson. Puis il y eut un grand silence. Aghoo s'tait dirig vers son frre, il examinait sa blessure. Gaw aidait Nam regagner la plate-forme; Naoh, debout dans la double clart du brasier et de la lune, levant deux mains un quartier de porphyre, se tenait prt lapider les agresseurs. Sa voix se fit entendre la premire: --Les fils de l'Aurochs ne sont-ils pas de la mme horde que Naoh, Nam et Gaw? Pourquoi nous attaquent-ils comme des ennemis? Aghoo-le-Velu se dressa son tour. Ayant pouss son cri de guerre, il rpondit: --Aghoo vous traitera comme des amis si vous voulez lui donner sa part du Feu, et comme des laphes si vous la lui refusez. Un ricanement formidable ouvrait ses mchoires; sa poitrine tait si large qu'on aurait pu y coucher une panthre. Le fils du Lopard s'cria: --Naoh a conquis le Feu sur les Dvoreurs d'Hommes. Il partagera le Feu quand il aura rejoint la horde! --Nous voulons le Feu maintenant... Aghoo aura Gammla et Naoh recevra une double part de chasse et de butin. La fureur fit trembler le fils du Lopard. --Pourquoi Aghoo aurait-il Gammla? Il n'a pas su conqurir le Feu! Les hordes se sont moques de lui... --Aghoo est plus fort que Naoh. Il ouvrira vos ventres avec le harpon et brisera vos os avec la massue. --Naoh a tu l'Ours Gris et la Tigresse. Il a abattu dix Dvoreurs d'Hommes et vingt Nains Rouges. C'est Naoh qui tuera Aghoo! --Que Naoh descende dans la plaine! --Si Aghoo tait venu seul, Naoh serait all le combattre. Le rire d'Aghoo clata, vaste comme un rugissement: --Aucun de vous ne reverra le Grand Marcage! Tous deux se turent. Naoh comparait, avec un frisson, les torses minces de Nam et de Gaw aux structures effrayantes des fils de l'Aurochs. Pourtant, ne remportait-il pas le premier avantage? Car, si Nam tait bless, un des trois frres tait incapable de poursuivre un ennemi. Le sang coulait du bras de Nam. Le chef y appliqua les cendres du foyer et le recouvrit d'herbes. Puis, tandis que ses yeux veillaient, il se demanda comment il allait combattre. Il ne fallait pas esprer surprendre la vigilance d'Aghoo et de ses frres. Leurs sens taient parfaits, leurs corps infatigables. Ils avaient la force, la ruse, l'adresse et l'agilit; un peu moins rapides que Nam ou Gaw, ils les dpassaient par le souffle. Seul, le fils du Lopard, plus vite dans le premier lan, leur tait gal par l'endurance. La situation se peignait par fragments dans la tte du chef, et, rattachant ces fragments, l'instinct leur donnait une cohrence. Naoh voyait ainsi les pripties de la fuite et du combat; il tait dj tout action tandis qu'il demeurait encore accroupi dans la lueur cuivreuse. Il se leva enfin; un sourire de ruse passa sur ses paupires; son pied grattait la terre comme le sabot d'un taureau. D'abord, il fallait teindre le foyer, afin que, mme vainqueurs, les fils de l'Aurochs n'eussent ni Gammla ni la ranon. Naoh jeta dans la rivire les plus gros brandons; aid par ses compagnons, il tua le Feu avec de la terre et des pierres. Il ne garda en vie que la faible flamme d'une des cages. Ensuite, il organisa de nouveau la descente. Cette fois, Gaw devait ouvrir la marche. A deux hauteurs d'homme, il s'arrterait sur une saillie assez large pour s'y tenir en quilibre et lancer des sagaies. Le jeune Oulhamr obit rapidement. Quand il parvint au but assign, il poussa un cri lger pour avertir le chef. Les fils de l'Aurochs s'taient mis en bataille. Aghoo faisait face au roc, le harpon au poing; le bless, debout contre un arbuste, tenait prtes ses armes, et le troisime frre, Roukh-aux-Bras-Rouges, moins loign que les autres, allait et venait circulairement. Debout sur une avance de la plate-forme, Naoh tantt se penchait vers la plaine et tantt brandissait une sagaie. Il saisit le moment o Roukh tait le plus proche, pour lancer l'arme. Elle franchit un espace qui tonna le fils de l'Aurochs, mais il s'en fallait de cinq longueurs d'homme qu'elle ne l'atteignt. Une pierre que Naoh lana ensuite retomba une distance moindre. Roukh poussa un cri de sarcasme: --Le fils du Lopard est aveugle et stupide. Plein de mpris, il leva son bras droit qu'armait la massue. D'un geste furtif, Naoh saisit une arme prpare: c'tait un de ces propulseurs dont il avait appris l'usage dans la horde des Wah. Il lui imprima une rotation rapide. Roukh, assur que c'tait un geste de menace, se remit en marche avec un ricanement. Comme il ne regardait plus le roc de face, la lueur tait incertaine et il ne vit pas venir le trait. Quand il l'aperut, il tait trop tard: sa main se trouva perce l'endroit o le pouce se joint aux autres doigts. Avec un cri de rage, il lcha sa massue... Alors, une grande stupeur saisit Aghoo et ses frres. La porte qu'avait atteinte Naoh dpassait de loin leur prvision. Et sentant leur force dcrue devant une ruse mystrieuse, tous trois reculrent: Roukh n'avait pu ressaisir sa massue que de la main gauche. Cependant, Naoh profitait de leur surprise pour aider Nam descendre; les six hommes se trouvrent dans la plaine, attentifs et pleins de haine. Tout de suite, le fils du Lopard obliqua vers la droite, par o le passage tait plus large et plus sr. L, Aghoo barrait la route. Ses yeux circulaires piaient chaque geste de Naoh. Il s'entendait merveilleusement viter la sagaie et le harpon. Et il s'avanait dans l'espoir que les adversaires puiseraient sur lui, vainement, leurs projectiles, tandis que Roukh arrivait au galop. Mais Naoh recula, fit un crochet brusque et menaa le troisime frre, qui attendait, appuy sur un harpon. Ce mouvement fora Roukh et Aghoo voluer vers l'ouest; l'tendue s'ouvrit, plus large; Nam, Gaw et Naoh se prcipitrent; ils pouvaient maintenant fuir sans crainte d'tre cerns. --Les fils de l'Aurochs n'auront pas le Feu!... cria le chef d'une voix retentissante. Et Naoh prendra Gammla. Tous trois fuyaient sur la plaine libre, et peut-tre auraient-ils pu atteindre la tribu sans combattre. Mais Naoh comprenait qu'il fallait cette nuit mme risquer la mort contre la mort. Deux des Velus taient blesss. Se drober la lutte, c'tait leur donner la gurison, et le pril renatrait plus terrible. Dans cette premire phase de la poursuite, Nam mme, malgr sa blessure, eut l'avantage. Les trois compagnons gagnrent plus de mille pas. Ensuite, Naoh arrta la course, remit le Feu Gaw et dit: --Vous courrez sans vous arrter vers le couchant... jusqu' ce que je vous rejoigne. Ils obirent, gardant leur vitesse, tandis que le chef suivait plus lentement. Bientt il se retourna, il fit face aux Velus, les menaant du propulseur. Quand il les jugea assez proches, il obliqua vers le nord, dpassa leur droite et prit son galop vers la rivire... Aghoo comprit. Il poussa une clameur de lion et se rejeta avec Roukh au secours du bless. Dans son dsespoir, il atteignit une vitesse gale celle de Naoh. Mais cette vitesse dpassait sa structure. Le fils du Lopard, mieux construit pour l'lan, reprit l'avantage. Il arriva prs du roc avec trois cents pas d'avance et se trouva face face avec le troisime frre. Celui-ci l'attendait, formidable. Il lana une sagaie. Mal d'aplomb, il manqua le but, et dj Naoh fondait sur lui. La force et l'adresse du Velu taient telles que, malgr sa jambe engourdie, il et broy Nam ou Gaw. Pour combattre le grand Naoh, il exagra son lan: le coup de sa massue fut si terrible qu'il et fallu ses deux pieds pour en supporter l'branlement, et, tandis qu'il trbuchait, l'arme de son adversaire s'abattit sur sa nuque et le terrassa. Un deuxime coup fit craquer les vertbres. Aghoo n'tait plus qu' cent pas; Roukh, affaibli par le sang qui coulait de sa main, et moins leste, avait cent pas de retard. Tous deux arrivaient au but comme des rhinocros, entrans par un si profond instinct de race qu'ils en oubliaient la ruse. Un pied sur le vaincu, le fils du Lopard attendait, la massue prte. Aghoo fut trois pas; il bondit pour l'attaque... Naoh s'tait drob. Il courait sur Roukh avec une vlocit d'laphe. En un geste suprme, de sa massue abattue deux poings, il carta l'arme que Roukh, maladroitement, levait de sa main gauche, et, d'un choc sur le crne, il tendit le deuxime antagoniste... Puis, se drobant encore devant Aghoo, il cria: --O sont tes frres, fils de l'Aurochs? Ne les ai-je pas abattus comme j'ai abattu l'Ours Gris, la Tigresse et les Dvoreurs d'Hommes? Et me voici, aussi libre que le vent! Mes pieds sont plus lgers que les tiens, mon souffle est aussi durable que celui du mgacros! Quand il eut repris l'avance, il s'arrta, il regarda venir Aghoo. Et il dit: --Naoh ne veut plus fuir. Il prendra cette nuit mme ta vie ou donnera la sienne... Il visait le fils de l'Aurochs. Mais l'autre avait retrouv la ruse: il ralentit sa course, attentif. La sagaie pera l'tendue. Aghoo s'tait baiss, l'arme siffla plus haut que son crne. --C'est Naoh qui va mourir! hurla-t-il. Il ne se htait plus; il savait que l'adversaire restait matre d'accepter ou de refuser la lutte. Sa marche tait furtive et redoutable. Chacun de ses mouvements dcelait la bte de combat; il apportait la mort avec le harpon ou la massue. Malgr l'crasement des siens, il ne redoutait pas le grand guerrier flexible, aux bras agiles, aux rudes paules. Car il tait plus fort que ses frres et il ignorait la dfaite. Aucun homme, aucune bte n'avait rsist sa massue. Quand il fut porte, il darda le harpon. Il le fit parce qu'il fallait le faire: mais il ne s'tonna pas en voyant Naoh viter la pointe de corne. Et lui-mme vita le harpon de l'adversaire. Il n'y eut plus que les massues. Elles se levrent ensemble; toutes deux taient en bois de chne. Celle d'Aghoo avait trois noeuds; elle s'tait la longue polie et luisait au clair de lune. Celle de Naoh tait plus ronde, moins ancienne et plus ple. Aghoo porta le premier coup. Il ne le porta pas de toute sa vigueur; ce n'est pas ainsi qu'il esprait surprendre le fils du Lopard. Aussi Naoh s'effaa sans peine et frappa de biais. La massue de l'autre vint sa rencontre; les bois s'entrechoqurent avec un long craquement. Alors Aghoo bondit vers la droite et revint sur le flanc du grand guerrier: il frappa le coup immense qui avait bris des crnes d'hommes et des crnes de fauves. Il rencontra le vide, tandis que la massue de Naoh rabattait la sienne. Le choc fut si fort que Faouhm mme et chancel: les pieds d'Aghoo tenaient la terre comme des racines. Il put se rejeter en arrire. Ainsi se retrouvrent-ils face face, sans blessure, comme s'ils n'avaient pas combattu. Mais, en eux, tout avait lutt! Chacun connaissait mieux la crature formidable qu'tait l'autre, chacun savait que, s'il faiblissait le temps de faire un geste, il entrerait dans la mort, une mort plus honteuse que celle donne par le tigre, l'ours ou le lion; car ils combattaient obscurment pour faire triompher, travers les temps innombrables, une race qui natrait de Gammla. Aghoo reprit le combat avec un hurlement rauque; sa force entire passa dans son bras: il abattit sa massue sans feinte, rsolu broyer toute rsistance. Naoh, reculant, opposa son arme. S'il dtourna le coup, il ne put empcher un noeud de faire son paule une large raflure. Le sang jaillit, il rougit le bras du guerrier; Aghoo, sr de dtruire cette fois encore une vie qu'il avait condamne, releva sa massue; elle retomba pouvantable. Le rival ne l'avait point attendue et l'lan fit pencher le fils de l'Aurochs. Poussant un cri sinistre, Naoh riposta: le crne d'Aghoo retentit ainsi qu'un bloc de chne, le corps velu chancela; un autre coup l'abattit sur la terre. --Tu n'auras pas Gammla! gronda le vainqueur. Tu ne reverras ni la horde, ni le marcage, et plus jamais tu ne rchaufferas ton corps auprs du Feu! Aghoo se redressa. Son crne dur tait rouge, son bras droit pendait comme une branche rompue, ses jambes n'avaient plus de force. Mais l'instinct opinitre phosphorait dans ses yeux et il avait repris la massue de la main gauche. Il la brandit une dernire fois. Avant qu'elle et frapp, Naoh la faisait tomber dix pas. Et Aghoo attendit la mort. Elle tait en lui dj; il ne comprenait pas autrement la dfaite; il se souvint avec orgueil de tout ce qu'il avait tu parmi les cratures, avant de succomber lui-mme. --Aghoo a cras la tte et le coeur de ses ennemis! murmura-t-il. Il n'a jamais laiss vivre ceux qui lui ont disput le butin ou la proie. Tous les Oulhamr tremblaient devant lui. C'tait le cri de sa conscience obscure et, s'il avait pu se rjouir dans la dfaite, il se serait rjoui. Du moins sentait-il la vertu de n'avoir jamais fait grce, d'avoir toujours ananti le pige qu'est la rancune du vaincu. Ainsi ses jours lui semblaient sans reproche... Lorsque le premier coup de mort retentit sur son crne, il ne poussa pas une plainte; il n'en poussa que lorsque la pense eut disparu, qu'il ne resta qu'une chair chaude dont la massue de Naoh teignait les derniers tressaillements. Ensuite, le vainqueur alla achever les deux autres frres. Et il sembla que la puissance des fils de l'Aurochs ft entre en lui. Il se tourna vers la rivire, il couta gronder son coeur; les temps taient lui! Il n'en voyait plus la fin. XI DANS LA NUIT DES AGES Chaque jour, au dclin, les Oulhamr attendaient avec angoisse le dpart du soleil. Quand les toiles seules demeuraient au firmament ou que la lune s'ensevelissait dans les nuages, ils se sentaient trangement dbiles et misrables. Tasss dans l'ombre d'une caverne ou sous le surplomb d'un roc, devant le froid et les tnbres, ils songeaient au Feu qui les nourrissait de sa chaleur et chassait les btes redoutables. Les veilleurs ne cessaient de tenir leurs armes prtes; l'attention et la crainte harassaient leurs ttes et leurs membres: ils savaient qu'ils pouvaient tre saisis l'improviste, avant d'avoir frapp. L'ours avait dvor un guerrier et deux femmes; les loups et les lopards s'taient enfuis avec des enfants; beaucoup d'hommes portaient les cicatrices de combats nocturnes. L'hiver venait. Le vent du nord lanait ses sagaies; sous les ciels purs, le gel mordait avec des dents aigus. Et une nuit, Faouhm, le chef, dans une lutte contre le lion, perdit l'usage du bras droit. Ainsi, il devint trop faible pour imposer son commandement: le dsordre grandit dans la horde. Hom ne voulut plus obir. Moh prtendit tre le premier parmi les Oulhamr. Tous deux eurent des partisans, tandis qu'un petit nombre restait fidle Faouhm. Pourtant, il n'y eut pas de lutte arme. Car tous taient las: le vieux Gon les entretenait de leur faiblesse et du pril qu'il y avait s'entre-tuer. Ils le comprenaient: l'heure des tnbres, ils regrettaient amrement les guerriers disparus. Aprs tant de lunes, ils dsespraient de revoir Naoh, Gaw et Nam ou les fils de l'Aurochs. Plusieurs fois, on dlgua des claireurs: ils revinrent sans avoir dcouvert aucune piste. Alors, la mfiance appesantit les ttes: les six guerriers taient tombs sous la griffe des fauves, sous les haches des hommes ou avaient pri par la faim. Les Oulhamr ne reverraient pas vivre le Feu secourable! Malgr des souffrances plus vives que celles des mles, les femmes seules gardaient une obscure confiance. La rsistance patiente, qui sauve les races, subsistait en elles. Gammla tait parmi les plus nergiques. Ni le froid ni la famine n'avaient entam sa jeunesse. L'hiver accroissait sa chevelure; elle roulait autour des paules comme la crinire des lions. La nice de Faouhm avait un sens profond des vgtaux. Sur la prairie ou dans la brousse, sous la futaie ou parmi les roseaux, elle savait discerner la racine, le fruit, le champignon mangeables. Sans elle, le grand Faouhm aurait pri pendant la semaine o sa blessure le tint couch au fond d'une caverne, puis par la perte du sang. Le Feu ne lui semblait pas aussi indispensable qu'aux autres. Elle le dsirait pourtant avec passion et, au dbut des nuits, elle se demandait si c'tait Aghoo ou Naoh qui le rapporterait. Elle tait prte se soumettre, le respect du plus fort tant dans les profondeurs de sa chair; elle ne concevait mme pas qu'elle pt refuser d'tre la femme du vainqueur, mais elle savait qu'avec Aghoo la vie serait plus dure. Or, un soir approcha qui s'annonait redoutable. Le vent avait chass les nuages. Il passait sur les herbes fltries et sur les arbres noirs, avec un long hurlement. Un soleil rouge, aussi large que la colline dresse au couchant, clairait encore le site. Et, dans le crpuscule qui allait se perdre au fond des temps innombrables, la Horde s'assemblait avec un grand frisson. Elle tait faible, elle tait morne. Quand reviendraient les jours o la flamme grondait en mangeant les bches! Alors une odeur de chair rtie montait dans le crpuscule, une joie chaude entrait dans les torses, les loups rdaient lamentables, l'ours, le lion et le lopard s'loignaient de cette vie tincelante. Le soleil sombra; sur l'occident nu, la lumire mourut sans clat. Et les btes qui vivent de l'ombre commenaient rder sur la terre. Le vieux Gon, dont la misre avait accru l'ge de plusieurs annes, poussa un gmissement sinistre: --Gon a vu ses fils, et les fils de ses fils. Jamais le Feu n'avait t absent parmi les Oulhamr. Voil qu'il n'y a plus de Feu... et Gon mourra sans l'avoir revu. Le creux du roc o s'abritait la tribu tait presque une caverne. Par un temps doux, c'et t un bon abri; mais la bise flagellait les poitrines. Gon dit encore: --Les loups et les chiens deviendront chaque soir plus hardis. Il montrait les silhouettes furtives qui se multipliaient avec la chute des tnbres. Les hurlements se faisaient plus longs et plus menaants; la nuit versait continuellement ses btes famliques. Seules les dernires lueurs crpusculaires les tenaient encore loignes. Les veilleurs, inquiets, marchaient dans l'air dur, sous les toiles froides... Brusquement, l'un d'eux s'arrta et tendit la tte. Deux autres l'imitrent. Puis le premier dclara: --Il y a des hommes dans la plaine! Un tremblement passa sur la Horde. Il y en avait chez qui dominait la crainte; l'esprance enflait la poitrine des autres. Faouhm, se souvenant qu'il tait encore chef, se leva de la fissure o il reposait. --Que tous les guerriers apprtent leurs armes! commanda-t-il. Dans cette heure quivoque, les Oulhamr obirent en silence. Le chef ajouta: --Que Hom prenne trois jeunes hommes et qu'il aille pier ceux qui viennent. Hom hsita, mcontent de recevoir les ordres d'un homme qui avait perdu la force de son bras. Mais le vieux Gon intervint: --Hom a les yeux du lopard, l'oreille du loup et le flair du chien. Il saura si ceux qui approchent sont des ennemis ou des Oulhamr. Alors, Hom et trois jeunes hommes se mirent en route. A mesure qu'ils avanaient, les fauves s'assemblrent sur leurs traces. Ils devinrent invisibles. Longtemps la horde attendit, misrable. Enfin, une longue clameur fendit les tnbres. Faouhm, bondissant sur la plaine, clama: --Ceux qui viennent sont des Oulhamr! Une motion terrible pera les coeurs, les petits enfants mme se levaient; Gon parla sa pense et celle des autres: --Est-ce Aghoo et ses frres... ou Naoh, Nam et Gaw? De nouveaux cris roulrent sous les toiles. --C'est le fils du Lopard! murmura Faouhm, avec une joie sourde. Car il redoutait la frocit d'Aghoo. Mais la plupart ne songeaient qu'au Feu. Si Naoh le ramenait, ils taient prts se courber devant lui; s'il ne le ramenait pas, la haine et le mpris s'lveraient contre sa faiblesse. Cependant, une troupe de loups se rabattait vers la horde. Le crpuscule tait mort. La dernire trane carlate venait de s'teindre, les toiles tincelaient dans un firmament de glace: ah! voir crotre la chaude bte rouge, la sentir palpiter sur les poitrines et les membres! Enfin, Naoh fut en vue. Il arrivait tout noir sur la plaine grise et Faouhm hurlait: --Le Feu!... Naoh apporte le Feu! Ce fut un vaste saisissement. Plusieurs s'arrtrent, comme frapps d'un coup de hache. D'autres bondirent avec un rauquement frntique--et le Feu tait l. Le fils du Lopard le tendait dans sa cage de pierre. C'tait une petite lueur rouge, une vie humble et qu'un enfant aurait crase d'un coup de silex. Mais tous savaient la force immense qui allait jaillir de cette faiblesse. Haletants, muets, avec la peur de le voir s'vanouir, ils emplissaient leurs prunelles de son image... Puis, ce fut une rumeur si haute que les loups et les chiens s'pouvantrent. Toute la horde se pressait autour de Naoh, avec des gestes d'humilit, d'adoration et de joie convulsive. --Ne tuez pas le Feu! cria le vieux Gon, lorsque la clameur s'apaisa. Tous s'cartrent. Naoh, Faouhm, Gammla, Nam, Gaw, le vieux Gon formrent un noyau dans la foule et marchrent vers le rocher. La Horde accumulait les herbes sches, les rameaux, les branches. Quand le bcher fut prt, le fils du Lopard en approcha la lueur frle. Elle s'empara d'abord de quelques brindilles; avec un sifflement, elle se mit mordre aux rameaux, puis, grondante, elle commena de dvorer les branches, tandis que, au bord des tnbres refoules, les loups et les chiens reculaient, saisis d'une crainte mystrieuse. Alors, Naoh, parlant au grand Faouhm, demanda: --Le fils du Lopard n'a-t-il pas rempli sa promesse? Et le chef des Oulhamr remplira-t-il la sienne? Il dsignait Gammla debout dans la clart carlate. Elle secoua sa grande chevelure. Palpitante d'orgueil, elle n'avait plus de crainte. Elle tait dans cette admiration dont toute la Horde enveloppait Naoh. --Gammla sera ta femme comme il a t promis, rpondit presque humblement Faouhm. --Et Naoh commandera la Horde! dclara hardiment le vieux Gon. Il disait ainsi, non pour mpriser le grand Faouhm, mais pour dtruire des rivalits qu'il jugeait dangereuses. Dans ce moment o le Feu venait de renatre, personne n'oserait le contredire. Une approbation exalte fit houler les mains et les visages. Mais Naoh ne voyait que Gammla: la grande chevelure, la vie des yeux frais, parlaient le langage de la race; une indulgence profonde s'levait dans son coeur pour l'homme qui allait la lui remettre. Pourtant, il comprenait qu'un chef au bras dbile ne pouvait commander seul aux Oulhamr. Et il s'cria: --Naoh et Faouhm dirigeront la Horde! Dans leur surprise, tous se turent, tandis que, pour la premire fois, Faouhm au coeur froce se sentait envahir d'une confuse tendresse pour un homme non issu de ses soeurs. Cependant, le vieux Gon, de beaucoup le plus curieux des Oulhamr, souhaitait connatre les aventures des trois guerriers. Elles tressaillaient dans le cerveau de Naoh, aussi neuves que s'il les avait vcues la veille. En ce temps, les mots taient rares, leurs liens faibles, leur force d'vocation courte, brusque et intense. Le grand nomade parla de l'Ours Gris, du Lion Gant et de la Tigresse, des Dvoreurs d'Hommes, des Mammouths, des Nains Rouges, des Hommes-sans-paules, des Hommes-au-Poil-Bleu et de l'Ours des cavernes. Pourtant, il omit, par dfiance et par ruse, de dvoiler le secret des pierres feu, que lui avaient enseign les Wah. Le rugissement des flammes approuvait le rcit; Nam et Gaw, par des gestes rudes, soulignaient chaque pisode. Comme c'tait le discours du vainqueur, il pntrait au plus profond, il faisait haleter les poitrines. Et Gon clama: --Il n'y a pas eu de guerrier comparable Naoh parmi nos pres... et il n'y en aura point parmi nos enfants, ni les enfants de nos enfants! Enfin, Naoh pronona le nom d'Aghoo; les torses frissonnrent comme des arbres dans la tempte. Car tous craignaient le fils de l'Aurochs. --Quand le fils du Lopard a-t-il revu Aghoo? interrompit Faouhm avec un regard de mfiance vers les tnbres. --Une nuit et une nuit se sont passes, rpondit le guerrier. Les fils de l'Aurochs ont travers la rivire. Ils ont paru devant le roc o se tenaient Naoh, Nam et Gaw... Naoh les a combattus! Alors, ce fut un silence o s'teignaient mme les souffles. On n'entendait que le feu, la bise et le cri lointain d'un fauve. --Et Naoh les a terrasss! dclara orgueilleusement le nomade. Les hommes et les femmes s'entre-regardrent. L'enthousiasme et le doute se heurtaient au fond des coeurs. Moh exprima l'obscur sentiment des tres en demandant: --Naoh les a-t-il tus tous les trois? Le fils du Lopard ne rpondit point. Il plongea la main dans un repli de la fourrure d'ours qui l'enveloppait et il jeta sur le sol trois mains sanglantes. --Voici les mains d'Aghoo et de ses frres! Gon, Moh et Faouhm les examinrent. Elles ne pouvaient tre mconnues. normes et trapues, les doigts couverts d'un poil de fauve, elles voquaient invinciblement les structures formidables des Velus. Tous se souvenaient d'avoir trembl devant elles. La rivalit s'teignit au coeur des forts; les faibles confondirent leur vie avec celle de Naoh; les femmes sentirent la dure de la race. Et Gon-aux-os-secs proclama: --Les Oulhamr ne craindront plus d'ennemis! Faouhm, saisissant Gammla par la chevelure, la prosterna brutalement devant le vainqueur. Et il dit: --Voil. Elle sera ta femme... Ma protection n'est plus sur elle. Elle se courbera devant son matre; elle ira chercher la proie que tu auras abattue et la portera sur son paule. Si elle est dsobissante, tu pourras la mettre mort. Naoh, ayant abaiss sa main sur Gammla, la releva sans rudesse, et les temps sans nombre s'tendaient devant eux. FIN TABLE DES MATIRES PREMIRE PARTIE Pages. I.--La mort du Feu 1 II.--Les Mammouths et les Aurochs 15 III.--Dans la caverne 30 IV.--Le Lion gant et la Tigresse 36 V.--Sous les blocs erratiques 55 VI.--La fuite dans la nuit 64 DEUXIME PARTIE I.--Les cendres 71 II.--L'afft devant le Feu 74 III.--Sur les rives du Grand Fleuve 83 IV.--L'alliance entre l'Homme et le Mammouth 90 V.--Pour le Feu 96 VI.--La recherche de Gaw 102 VII.--La vie chez les Mammouths 113 TROISIME PARTIE I.--Les Nains Rouges 128 II.--L'arte granitique 137 III.--La nuit sur le marcage 146 IV.--Le combat parmi les saules 152 V.--Les hommes qui meurent 157 VI.--Par le pays des eaux 162 VII.--Les Hommes-au-poil-bleu 165 VIII.--L'ours gant est dans le dfil 170 IX.--Le roc 179 X.--Aghoo-le-Velu 187 XI.--Dans la nuit des ges 197 PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIRE.--24399. End of the Project Gutenberg EBook of La Guerre du Feu, by J.-H. Rosny an License: Share Alike