Produced by Robert Connal, Christine P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) [Note au lecteur de ce fichier digital: Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges. {} sont utilises pour marquer les lettres suprieures. Les notes 341, 537 n'ont pas de rfrence dans le texte.] AUGUSTE ANGELLIER DOCTEUR S LETTRES, PROFESSEUR L'UNIVERSIT DE LILLE. ROBERT BURNS I LA VIE PARIS, HACHETTE ET Cie. 1893. M. MILE CHARLES CORRESPONDANT DE L'INSTITUT RECTEUR DE L'ACADMIE DE LYON JE DDIE CE LIVRE EN TMOIGNAGE DE RESPECT ET D'AFFECTION. AUGUSTE ANGELLIER. PRFACE. Aprs un sicle on sait ce que vaut la renomme d'un pote, et quelles verdures les contemporains ont plantes sur sa tombe: si c'taient des peupliers et des bouleaux, essences de quelques annes, ou le chne qui rsiste aux ges. Parmi les gloires potiques qui ont clat en Angleterre la fin du dernier sicle et au commencement du ntre, quelques-unes se sont fltries; il n'en est pas qui ait plus rgulirement grandi que celle de Robert Burns. Il est dsormais, pour une fraction considrable et suprieure de l'humanit, un grand pote d'usage quotidien, un de ceux o des milliers d'mes trouvent le froment et le vin. Le rameau qui fut plant sur sa fosse est devenu un arbre puissant, indestructible. Il nous a paru que Burns n'tait pas assez connu en France, si l'on songe la place que son nom tient dsormais dans le monde. Les quelques tudes qui ont t crites sur lui sont sommaires; la plupart ont t produites avant que les derniers documents, dont quelques-uns sont importants, aient t publis. Il nous a paru aussi que, mme aprs les biographies anglaises, dont plusieurs sont admirables, il tait encore possible d'lucider certains moments intrieurs de sa vie. Cela nous a engag entreprendre ce travail. Sans doute une secrte sympathie pour cette me curieuse et forte nous y poussait obscurment. Sa vie est, en effet, intressante et instructive entre toutes. C'est pour ainsi dire une vie type. Par la violence et la varit des sentiments et des vicissitudes, par le mlange de hautes intentions et d'accomplissements dbiles, par certaines crises matresses et essentielles, elle est une figure la fois complte et rare de la vie humaine. Et, plus prcisment, par l'effort et l'nergie de la jeunesse, l'indcision et le vacillement de la maturit, le relchement et la dchance des dernires annes, elle offre, avec des proportions plus amples et des accents plus forts, l'image et, le trac de tant d'existences, entreprises avec confiance et courage, mollement maintenues au moment dcisif, acheves dans les regrets et les remords. Elle est comme un exemplaire, fait d'un mtal fin et frapp d'une empreinte forte, de la majeure partie peut-tre des destines qui se dbattent sur ce globe. * * * * * Nous avons pens que cette existence ne pouvait prendre son intrt, son enseignement entiers, que si toutes les situations en taient tudies dans leur forme particulire et dans leur troite succession. Ces tudes, leur tour, ne pouvaient avoir de porte et de pntration que si elles taient assez dtailles pour revtir l'intensit que ces situations eurent vraiment. Nous avons voulu reconstituer, avec tout le drame qu'elles contenaient, les crises de coeur, de conscience, ou de circonstances, dont fut forme cette destine. En d'autres termes, nous avons essay d'en crire le roman, mais un roman rel, tabli sur des faits, des lettres, des aveux. Nous voulons, par ce mot, indiquer notre effort pour remettre ces moments d'motion dans la vrit vcue, pour les voquer tels qu'ils furent dans le coeur qu'ils bouleversrent. C'est une tentative pour reconstituer la ralit avec une pleine exactitude. Le rsultat invitable de cet essai est un dveloppement qu'on trouvera sans doute excessif; on nous reprochera d'avoir donn trop de place des faits qui se retrouvent dans les souvenirs de beaucoup d'hommes. Nous pourrions rpondre qu'il n'y a pas de faits peu importants quand ils renseignent sur une me importante; et que souvent les faits les plus communs fournissent les plus probants indices pour connatre une conscience. Mais nous dsirons revendiquer plus franchement et plus largement la mthode suivie dans ce travail. Si les actes ordinaires de gens ordinaires, tudis avec minutie dans ce qu'ils ont d'individuellement intense et de gnralement humain, suffisent faire vivre le roman et le thtre, pourquoi n'y aurait-il pas, dans une vie relle, dans celle surtout d'un homme qui a senti plus que les autres, les mmes situations de roman et de drame, la mme motion et les mmes leons. Que dis-je? L'impression est ici plus poignante et l'enseignement plus haut par la vrit des vnements et la valeur de celui qui les a vcus. La mme angoisse peut natre des crises d'un coeur qui a palpit que des crises de coeurs imaginaires. Toute tude psychologique d'un homme, si elle remontait ce qui fut la ralit, se retrouverait devant une de ces analyses qui semblent rserves aux romanciers et aux dramaturges. La foncire tude d'un homme d'tat, d'un artiste, d'un pote, d'un ambitieux ne diffre pas de l'tude du pre Grandet ou de Macbeth. Et souvent les situations relles ne le cdent ni en grandeur ni en cruaut aux situations inventes. Celui qui essaye de reconstituer une me, au moyen des dbris qu'elle a laisss d'elle-mme, se trouve, le plus souvent, en face d'une suite de scnes qui furent des drames; et l'on ne cre un drame que par la minutie du dcor et du dtail, eux seuls redonnent un pisode ordinaire l'importance, la gravit majeure et comme l'accaparement qu'il eut pour les mes qui en attendaient la tristesse ou la joie. * * * * * On me dira peut-tre que j'ai t trop indulgent, que j'ai trop excus une vie charge de dfaillances. Je rpondrai: je n'ai pas t indulgent dans les faits; je ne les ai pas attnus; je n'en ai pas dissimul un seul; il en est mme plusieurs dont on n'avait pas aperu la porte, je l'ai indique, ce point que certains admirateurs du pote pourront me reprocher d'avoir t dur pour lui, d'avoir fait entrer le soleil dans certains coins qui auraient pu demeurer obscurs. Je n'ai pas non plus t indulgent dans l'interprtation de ces actes de faiblesse et d'gosme. Je crois avoir donn chacun d'eux sa notation morale, mesure surtout aux souffrances dont ils furent la cause. L'indulgence apparat seulement dans le jugement gnral sur l'homme, en tenant compte du bien qu'il y avait en lui, de ses qualits, de ses efforts, des circonstances de sa vie, des entranements d'une nature qui a fait partie de son gnie. L, en effet, l'indulgence existe; elle n'est autre chose que de l'quit. Je ne suis pas un juge pour condamner mon semblable; je n'en ai pas l'infaillibilit, et le cruel office ne m'en est pas impos; je parle avec piti et prcaution des faiblesses apparentes d'un frre humain, d'un grand frre humain, dont je ne connais pas toute la vie, dont je ne sais pas toutes les souffrances, dont je ne puis mesurer les desseins, dont je n'ai pas pes les regrets, dont je ne touche que la grossire corce que les actes font autour des intentions de l'me. Il y avait la Renaissance un mdailleur italien dont le nom a t perdu. Il avait l'habitude de graver au revers de ses oeuvres la figure de l'Esprance, et on lui a donn le nom charmant de mdailleur l'Esprance. De mme, si c'est le devoir pour l'historien de montrer clairement les faits, il serait beau que derrire chacun de ses jugements on apert toujours la marque de bont. Il n'y aurait pas nos yeux de plus haut titre, pour un critique dont le nom serait inconnu ou oubli, que d'tre dsign, mme sur une seule page sauve, comme le critique de l'Indulgence. LA VIE. CHAPITRE I. ALLOWAY ET MONT-OLIPHANT. 1759--1777. I. ALLOWAY. -- L'ENFANCE. deux milles environ au sud de la petite ville d'Ayr, en cosse, sur la route qui longe la mer prs de la cte, se trouve un cottage de paysan, blanchi la chaux, qui est peut-tre, aprs la petite maison de Shakspeare Stratford-sur-l'Avon, le lieu de plerinage littraire le plus fameux de la race anglo-saxonne. Ce ne sont pourtant pas les endroits consacrs qui manquent en Angleterre, et l'affluence des fidles ne leur fait pas dfaut. Aucune race n'a davantage le culte, parce qu'aucune n'a autant l'orgueil, de ses grands hommes. Les ruines de Newstead Abbey, avec les souvenirs orageux de Byron; la bourgeoise maison de Cowper Olney; la rsidence gothique de Walter Scott Abbotsford; la paisible demeure de Wordsworth Rydal Mount sont, chaque anne, visites par des milliers de voyageurs venus de tous les coins du monde, o l'on parle anglais. Mais elles le sont surtout par des catgories particulires d'admirateurs; elles attirent de prfrence telle ou telle classe d'mes, selon que celles-ci ont plus d'affinit pour la rvolte, la douceur, la sant d'esprit ou la mditation sereine. Aucun de ces lieux n'est l'objet d'un culte aussi gnral que cette petite chaumire d'argile. C'est l que naquit Robert Burns. Sa vie et ses oeuvres sont en effet assez pleines d'un intrt unique pour exciter toutes les curiosits, assez pleines d'infortunes et de beauts pour exciter toutes les pitis et toutes les admirations. * * * * * Son pre William Burns, ou plutt, pour crire son nom comme il l'crivait lui-mme, Burnes, venait du nord-est de l'cosse, du Kincardineshire. C'tait le fils d'un fermier; il avait t lev sur la cte austre et pre de la mer du Nord, parmi les ruines du chteau de Dunnottar, sur l'ancien domaine de la famille des Keith-Marischal dont les biens avaient t confisqus aprs la rvolte de 1715. La destine avait t rude pour lui. Vers l'ge de 19 ans, il avait t, en mme temps qu'un frre an, forc de s'loigner pour aller gagner sa vie. J'ai souvent, dit Gilbert Burns, entendu mon pre dcrire l'angoisse qu'il ressentit, quand ils se sparrent au sommet d'une colline, sur les confins de leur lieu de naissance, chacun prenant sa route la recherche de nouvelles aventures et sachant peine o il allait[1]. William Burnes avait d'abord sjourn dimbourg o il avait travaill de son mtier de jardinier. Puis il avait travers l'cosse et tait venu vers l'ouest, s'tablir dans l'Ayrshire. Aprs avoir servi les autres comme jardinier, il avait lou sept acres de terre, prs du pont du Doon, pour s'y tablir comme ppiniriste. Sur ce terrain, prs de la vieille glise du village d'Alloway, il avait de ses propres mains bti le cottage aux murs d'argile, qui est maintenant un des joyaux de l'cosse. Au mois de dcembre 1757, il y avait amen sa femme de beaucoup plus jeune que lui, Agnes Brown, fille d'un fermier du Carrick. [Note 1: _Narrative by Gilbert Burns of his Brother's Life._ Scott Douglas. Vol. IV. Appendix C.] coup sr, ce n'tait pas un homme ordinaire. Froid, svre, silencieux et sombre, singulirement honnte, il vivait retir en lui-mme. Il semble avoir inspir autour de lui un sentiment un peu timide de vnration et d'affection, comme il arrive aux hommes austres et bons. Sa femme avait pour lui un amour plein de dfrence; lorsqu'il grondait ses enfants, ce qu'il faisait rarement, ils l'coutaient avec une sorte de terreur respectueuse. Il avait eu l'art de gagner l'estime et le bon vouloir de ceux qu'il employait, et celui de conserver toute sa dignit devant les gens d'une position plus leve que la sienne. Sous ces dehors glaciaux et rigides, il cachait une facult d'observation pntrante et une disposition l'emportement dont Robert hrita sans sa puissance la matriser. Pendant de nombreuses annes de vie errante ou de sjours, dit celui-ci en parlant de son pre, il avait ramass une assez grande somme d'observation et d'exprience, laquelle je dois la plus grande partie de mes faibles prtentions la sagesse. J'ai rencontr peu de personnes qui comprissent les hommes, leurs moeurs et leurs faons aussi bien que lui. Mais une intgrit obstine et une irascibilit fougueuse et ingouvernable sont de mauvaises conditions pour russir. Je naquis donc le fils d'un homme trs pauvre[2]. Murdoch, le matre d'cole de ses fils, dans le portrait qu'il en traa plus tard, dit qu'il ne le vit que deux fois en colre: une fois parce que les moissonneurs n'avaient pas fauch un champ comme il tait dit; une autre fois parce qu'un vieillard avait tenu devant lui une conversation avec des allusions grivoises[3]. Mais, Murdoch vcut peu de temps avec lui, et ne le voyait que par intervalles. Burns, dans sa lettre au Dr Moore, revient une seconde fois sur cette disposition: Il tait, dit-il, sujet de fortes colres. videmment il y avait chez lui des rserves d'orage qui ne parurent jamais; mais parfois un clair ou un grondement peraient la froideur de l'aspect. L'orage clata chez le fils, avec tous ses ravages et toutes ses beauts. [Note 2: _Lettre autobiographique de Robert Burns au Dr Moore, date de Mauchline 2 Aot 1787._ Cette lettre est un document capital pour la premire partie de la vie de Burns.--Tous les renvois aux oeuvres de Burns, soit en vers soit en prose, sont faits, lorsqu'il n'y aura pas d'autre indication, sur la belle dition de W. Scott Douglas: _The complete Works of Robert Burns._ Edinburgh. William Paterson, 6 vol. in-8{o}. C'est pour longtemps sans doute l'dition dfinitive.] [Note 3: John Murdoch's. _Narrative of the Household of William Burnes._ V. Scott Douglas. Vol. IV. Appendix B.] La mre de Burns tait la fille d'un fermier du Carrick, et ce dtail a son importance. Tandis que la partie de l'cosse mridionale qui s'tend l'est des collines des Lowther jusqu' la mer du Nord, avait t envahie par les Angles et devenait saxonne, toute la contre qui s'tend l'ouest des mmes collines jusqu' la mer d'Irlande et qui constituait le royaume breton de Strathclyde, tait reste autrefois celtique. Lorsque plus tard les Angles pntrrent dans la valle de la Clyde et jusque dans les plaines d'Ayrshire, la partie sud de cette rgion, le Galloway, resta pur de tout mlange[4]; la population gallique, qui n'a pas cess de l'habiter, dborda mme sur une partie du comt d'Ayr et couvrit le district de Carrick qui en forme le coin mridional, contre la mer[5]. C'est de ce bout de terre, o s'est conserv un fonds de sang gaulois, que venait la mre de Burns. Elle tait petite, extrmement vive et active, d'une humeur gaie, avec une chevelure d'un roux ple et de magnifiques yeux noirs. Elle avait le got celtique pour la musique, elle savait une inpuisable quantit de vieilles chansons et de vieilles ballades qu'elle chantait fort bien et dont srement elle bera son fils. C'est elle bien plus qu' son pre que Robert ressemblait de faons et de traits. Il tenait d'elle ces tincelants yeux noirs dont Walter Scott, qui avait connu cependant tous les hommes minents de son temps, disait qu'il n'avait jamais vu les pareils dans une autre tte humaine; son aisance de dmarche et de manires; sa force de familiarit et cette alerte joie de vivre qui, pendant longtemps, pera toutes ses tristesses. S'il est vrai que, dans la posie anglaise, les qualits soudaines et brillantes, la vivacit de la couleur, la lgret du rhythme, l'essor des strophes, l'ardeur, doivent tre attribus au gnie celtique[6], c'est par sa mre que Burns les a reus. La partie grave et mditative de son oeuvre, ses pomes sagaces et solides peuvent tre attribus l'influence paternelle; c'est l'influence maternelle que revient la partie lyrique, ses adorables chansons si lgres, hymnes joyeuses aux couleurs claires qui laissent deviner le sang vif des Gaulois. [Note 4: Skene. _Celtic Scotland._ Vol. I, p. 202-203.--Voir aussi Hill Burton. _History of Scotland._ Vol. I, p. 278. Vol. II, p. 16 et 61.--Voir aussi Veitch. _The History and Poetry of the Scottish Border._ Chapitre III.] [Note 5: Skene. _Celtic Scotland._ Vol. III, p. 70.] [Note 6: Matthew Arnold. _Of the study of Celtic Literature._] * * * * * Robert Burns naquit le 25 janvier 1759. Sa vie qui devait tre si orageuse commena dans un orage, et lui-mme rappelait, avec une rondeur de termes laquelle il faut s'habituer avec lui, dans quelles circonstances il tait venu au monde et ce qu'une commre lui avait prdit ds la premire heure. Il y eut un garon qui naquit en Kyle, Mais en quel jour et de quelle faon, Je me demande si cela vaut la peine D'tre si minutieux pour Robin. Robin fut un vagabond, Un joyeux gars, un vagabond, un joyeux gars, un vagabond; Robin fut un vagabond, Un joyeux gars, un vagabond, Robin! L'avant-dernire anne de notre monarque tait de vingt-cinq jours commence, Ce fut alors qu'une rafale du vent de janvier Entra et commena souffler sur Robin. La commre regarda dans sa main, Elle dit: Qui vivra, verra la preuve Que ce gros garon ne sera pas un sot, Je crois que nous l'appellerons Robin. Il aura des malheurs, grands et petits, Mais toujours un coeur au dessus d'eux, Il nous fera honneur nous tous, Nous serons fiers de Robin. Mais aussi sr que trois fois trois font neuf, Je vois par toutes les marques et toutes les lignes Que le vaurien aimera chrement notre sexe, Aussi sois notre chri, Robin[7]. [Note 7: R. Burns. _Rantin' roving Robin._] Ce n'tait pas assez: neuf ou dix jours aprs, un des ouragans qui sortent de l'Atlantique et se ruent sur cette cte cossaise, sans tre ralentis ou affaiblis encore par aucun obstacle, renversa le pignon de la maison. Pauvre pignon, il est vrai, bti d'argile, et sans doute par des mains malhabiles! Pour y tablir sa chemine, William Burnes avait mis dans le mur deux jambages et un linteau de pierre; mais lorsque l'argile s'tait tasse, cette partie solide n'avait pas cd et avait fait bomber la paroi en dehors. Avec sa mchancet dcouvrir le moindre point faible des abris humains, le vent avait profit de ce dfaut pour pousser le pignon du ct o il penchait. Le mur s'tait effondr. Pendant la nuit, travers la tourmente, il fallut transporter la mre et le nouveau-n chez un voisin, o ils attendirent que William Burnes et rpar les dgts et referm la maisonnette[8]. Rien d'tonnant, disait plus tard Robert, que lorsqu'on est entr dans ce monde par une telle tempte, on soit la victime de passions temptueuses[9]. [Note 8: _Letter of Gilbert Burns to Dr Currie._] [Note 9: Shairp. _Robert Burns._ Chap. I.] Moins d'un an aprs Robert, naquit son frre Gilbert qui devait tre son compagnon, son confident et plus tard presque son meilleur biographe. Puis vinrent en 1762 et en 1764 deux soeurs, Agnes et Arabella, en sorte que le petit cottage fut bientt trop peupl. Plus tard la famille devait s'augmenter encore d'un troisime fils, William, n en 1767; d'un quatrime, John, n en 1769 et qui mourut jeune, et de la dernire fille, Isabella, ne en 1771, douze ans aprs son frre an et qui mourut en 1858, amenant ainsi jusque dans notre gnration un front sur lequel avaient jou les doigts de Robert Burns. * * * * * C'est dans les quelques milles compris entre la petite rivire de l'Ayr et le petit cours d'eau du Doon que s'coulrent les premires annes de Robert Burns. La route, qui passe maintenant devant le cottage, passait alors derrire, au bout du jardin, plus prs de la mer, pittoresque et anime comme les routes d'alors par une population errante, trs nombreuse en cosse. C'taient les colporteurs, avec leur paquet sur l'paule et leur aune en main; des marchands de littrature populaire avec leurs livres un penny et leurs ballades un demi-penny; les chaudronniers avec leur provision de cornes et leur moule faire les cuillers courtes qu'on nomme _cutties_; des bandes de gipsies; et parfois un sergent de recrutement ou un mendiant du roi avec sa robe de drap bleu et sa plaque d'tain. C'est l, sans doute, dans les interminables contemplations enfantines, que Burns prit le sentiment des grand'routes qui revient souvent chez lui et qu'il s'prit de sympathie pour le peuple poudreux et dloquet des vagabonds et des gueux. Les endroits qu'il habita en quittant le cottage de la route d'Ayr n'taient pas aussi faits pour lui donner cette impression, qu'il dut surtout emporter d'ici. De devant le cottage, on voit, du ct du nord, les pignons dbands des dernires maisons d'Ayr, entre lesquels apparaissait jadis le Vieux Pont avec ses contreforts massifs; au dessus des toits se dresse la Tour de Wallace. Du ct sud, on voit la bordure d'arbres sous lesquels coule le Doon et le pont du Doon, avec son arche unique. En face, s'tagent des collines pentes douces, couvertes de champs et parsemes de bouquets de bois. Elles n'avaient pas sans doute l'aspect de riche culture qu'elles ont aujourd'hui; mais elles prsentaient dj un paysage ramass, de proportions moyennes, formant un ensemble et portant, de quelque ct qu'on se tournt, la marque de l'homme. C'est l que, dans sa premire enfance, Burns courut et gambada librement, pieds nus, tte nue, comme un vrai gamin cossais, et vcut de la vie des petits paysans. Il devait parfois vagabonder jusqu' Ayr, qui lui paraissait srement une grande ville. Mais le plus souvent il a d aller courir dans l'eau, sur les cailloux aux bords du Doon qui avait pour lui l'attrait qu'ont les ruisseaux pour les enfants. C'tait, c'est encore--car, comme dit le rivulet de Tennyson, les ruisseaux passent moins vite que les hommes--une bonne rivire pour y jouer, peu profonde, assez rapide, un de ces cours d'eau dont les bonds semblent prendre part la gat des petits garons qui jouent avec eux. Surtout il est sem de gros galets et de rochers au milieu desquels il est si amusant de sauter de l'un l'autre, en se mouillant un peu. Il y avait aussi cette bordure touffue de coudriers et de noisetiers, sous lesquels court et cume le flot, et qui taient pleins d'oiseaux en avril et de noisettes en septembre. Plus d'une fois le gamin ardent au jeu dut s'y attarder, et revenir bien vite lorsque, le soir tombant, il fallait, pour rentrer la maison, repasser devant la vieille glise ruine d'Alloway qu'on disait hante. Ce coin de pays, qui a servi de trame ses premiers souvenirs, se retrouve tout entier dans ses pomes, depuis l'antique pont d'Ayr et l'auberge de la Grand'Rue jusqu' la vieille glise mystrieuse et au pont du Doon, sur lequel la sorcire en chemise devait brandir dsesprment, dans les clairs et l'orage, la queue de la jument de Tam de Shanter. D'autre part, c'est peut-tre le voisinage de la ville d'Ayr qui veilla en Burns les sentiments de patriotisme rtrospectif par lesquels il est cher aux coeurs cossais. Ayr est une ville souvenirs historiques. C'est l que William Wallace, le hros et le martyr de l'indpendance cossaise, ce que raconte la lgende, brla 5.000 Anglais dans les magasins grains qu'on appelait les granges d'Ayr. Le nom de William Wallace tait rest vivant dans la contre et sa vie tait un des livres de lecture populaire. Un des premiers livres que Burns ait lus tait une vie de Wallace que lui avait prte un forgeron, et lui-mme raconte l'effet qu'il en ressentit. La vie de Wallace versa dans mes veines un enthousiasme cossais qui y bouillonnera jusqu' ce que les cluses de la vie se ferment dans le repos ternel.[10] Ajoutez que c'est dans le district voisin du Carrick que Robert Bruce, le continuateur de Wallace, le vainqueur de Bannockburn se rvolta et a d'abord brandi sa lance[11]. C'est peut-tre ces premires impressions que les cossais doivent l'_Ode de Bruce_ ses soldats. [Note 10: _Autobiographical Letter to Dr Moore._] [Note 11: _The Vision._] Son enfance de pote et t incomplte si elle n'avait eu sa part de contes merveilleux. Il y avait, dans la pauvre chaumire, une vieille femme que William Burnes avait recueillie par charit, et qui sous ses rides possdait une mmoire, une imagination de conteur; un trsor d'histoires fantastiques sortait d'elle comme ces beaux livres qu'on trouve dans un meuble vermoulu et poussireux. Elle n'tait jamais lasse de raconter, et Burns lui a rendu justice. J'ai d beaucoup une vieille femme qui restait dans la famille, remarquable par son ignorance, sa crdulit et sa superstition. Elle possdait, je suppose, la plus vaste collection dans le domaine des histoires et des chansons concernant diables, esprits, fes, lutins, sorcires, sorciers, feux-follets, lueurs d'elfes, lumires de trpasss, revenants, apparitions, charmes, gants, tours enchantes, dragons et autres fantasmagories. Cela cultiva en moi les germes cachs de posie, mais eut un si puissant effet sur mon imagination que, mme aujourd'hui, dans mes promenades nocturnes, je fais parfois attention dans les endroits qui ont mauvaise mine; et bien que personne ne puisse tre plus sceptique que moi en pareille matire, cependant il faut que je fasse un effort de philosophie pour secouer ces vaines terreurs[12]. C'est probablement ces contes de vieille femme que sont dues les pices fantastiques de Burns: _la Mort et le Docteur Hornbook_, _l'Adresse au Diable_, toute la diablerie de _Tam de Shanter_, et surtout ce frisson d'pouvante qui y court. [Note 12: _Autobiographical Letter to Dr Moore._] * * * * * Les huit premires annes de la vie matrimoniale de William Burnes, les sept premires annes de la vie de Robert Burns, se passrent l et ainsi. Elles semblent avoir t les plus heureuses qu'ait connues la pauvre famille. Mais le nid tait devenu trop troit. Dj trois enfants, un quatrime attendu. Pour rester dans la maisonnette, il fallait placer les ans au dehors, les exposer si jeunes aux durets, peut-tre aux brutalits et, pire encore, peut-tre aux mauvais exemples d'trangers. Avec sa noblesse de vues, le pre rsolut de tout faire pour garder ses fils sous son regard et sous sa main, jusqu' ce qu'ils fussent moralement forms. Robert Burns a marqu, trs prcisment, cette proccupation de son pre. Si mon pre tait rest dans cette situation, il aurait fallu que je m'loignasse et que je devinsse un des petits domestiques qui tranent dans une ferme. Mais c'tait son souhait et sa prire les plus chers de pouvoir conserver ses enfants sous ses yeux, jusqu' ce qu'ils pussent discerner entre le bien et le mal[12]. ce beau devoir William Burnes immola sa sant et abrgea sa vie; mais un de ses enfants devint un grand homme et tous les autres furent d'honntes gens. Que faire cependant pour vivre? Il pensa se mettre fermier. C'tait un nouveau mtier qu'il fallait entreprendre quarante ans. Une de ces heures mauvaises conseillres, qui passent dans la vie des plus prudents, le lui persuada. Et avec quel argent commencer? Comment acheter les outils, les charrues, les premires semences, les quelques bestiaux? Le propritaire du terrain qu'occupait dj William Burnes tait en mme temps propritaire d'une ferme vacante. Il avait confiance dans le courage et l'honntet de son tenancier; il lui avana cent livres pour ses premiers dbours. la Pentecte de 1766, William Burnes abandonna le cottage d'argile o il avait amen sa femme et o leurs fils leur taient ns. Il alla s'installer Mont-Oliphant, une ferme moyenne, situe au sommet des collines, au pied desquelles tait l'ancienne demeure qu'on pouvait voir de l-haut. II. MONT-OLIPHANT. -- L'DUCATION. -- L'ADOLESCENCE. Si la ferme avait t choisie par Robert Burns lui-mme, qui parat, pendant toute sa vie, avoir considr plutt le site que le sol de ses fermes, il ne l'aurait pas choisie ailleurs. Du verger qui est derrire le btiment, on dcouvre une des plus belles vues qui se rencontrent sur cette admirable cte ouest de l'cosse. On est au haut et au centre d'un vaste amphithtre parsem de bouquets d'arbres, qui descend jusqu' la mer. droite, derrire des hauteurs, les clochers et les fumes d'Ayr; gauche, les collines brunes de Carrick qui aboutissent aux ttes d'Ayr, grands caps rocheux pic, avec leur chteau ruin de Greenan; en face la mer et, au fond de ce grandiose tableau, l'le d'Arran aux nobles lignes lonines, sur laquelle chaque soir d'admirables couchers de soleil descendent dans toutes les pourpres du ciel. C'est un paysage de cte, superbe d'ampleur et d'pret. Il n'a pas cependant, ainsi que nous le verrons, pass tout entier dans l'me de Burns. Le choix de William Burnes rvlait son inexprience. Ce site magnifique est fait d'une terre ingrate. Mont-Oliphant, la ferme que mon pre occupait dans la paroisse d'Ayr, est presque le plus pauvre sol que je connaisse en tat de culture. Je ne puis en donner de plus forte preuve que le fait que, malgr l'accroissement extraordinaire de la valeur de la terre en cosse, cette ferme, aprs qu'une somme considrable a t dpense par le propritaire pour l'amliorer, a t loue, il y a peu d'annes, cinq livres (125 fr.) moins cher que la rente qu'en donnait mon pre, il y a trente ans[13]. De plus l'exposition est des plus dures. La dvale de terrain qui descend vers la mer forme une issue o tous les vents de la baie se prcipitent, se runissent, pour monter furieusement ce couloir au bout duquel est la ferme. Encore maintenant, les braves gens qui l'occupent disent que l'hiver y est terrible. William Burnes allait arroser en vain de sa sueur et de celle de ses fils, ce sol strile. [Note 13: _Gilbert's Narrative._] Une vie de labeur et de privations commena alors pour la famille. Il est probable que Robert et son frre furent mis aussitt au travail et que les autres aussi, mesure qu'ils grandissaient, taient pris par la besogne. Ces annes doivent avoir t bien dures, car elles ont laiss, dans des coeurs courageux qui habitaient des corps endurcis, un souvenir dont la cruaut fut indestructible. Plus de dix ans aprs, Robert Burns crivait la ferme tait une affaire ruineuse, mon pre tait avanc en ge quand il s'tait mari; j'tais l'an de sept enfants et lui, us par des privations de jeunesse, n'tait pas capable de travailler. Nous vivions trs pauvrement; j'tais un habile laboureur pour mon ge et celui qui venait aprs moi tait un frre qui pouvait conduire trs bien une charrue et m'aider battre le grain... Ce genre de vie, la tristesse sombre d'un ermite avec le travail sans rpit d'un galrien, me conduisit ma seizime anne[14]. Et prs de trente ans plus tard, Gilbert, si calme cependant, en parle dans des termes qui, dans leur simplicit et leur exactitude, sont terribles. Mon pre, en consquence de ceci (la mauvaise qualit de la terre), tomba dans des difficults qui s'augmentrent par la perte d'une partie de ses bestiaux et par la maladie. Aux attaques du malheur, nous ne pouvions opposer qu'un rude labeur et la plus rigide conomie. Nous vivions trs troitement. Pendant plusieurs annes, la viande de boucherie fut inconnue la maison, tandis que tous les membres de la famille travaillaient de toutes leurs forces, et mme plutt au-del de leurs forces, aux besognes de la ferme. Mon frre, treize ans, aidait battre la rcolte de bl et, quinze ans, il tait le principal ouvrier de la ferme, car nous n'avions aucun domestique, ni mle ni femelle. L'angoisse d'esprit que nous ressentmes dans nos tendres annes sous ces privations et ces difficults fut trs grande. Quand nous pensions notre pre vieilli (il avait alors plus de 50 ans), bris par les longues et continues fatigues de sa vie, avec une femme et cinq autres enfants et dans une situation dclinante, ces rflexions produisaient dans l'esprit de mon frre et dans le mien des sensations de la plus profonde dtresse. Je n'ai aucun doute que le dur travail et le chagrin de cette priode de sa vie n'aient t en grande partie la cause de cette dpression de vitalit dont Robert fut si souvent afflig pendant tout le reste de sa vie. cette poque, il souffrait presque constamment, le soir, d'une sourde migraine, qui, une priode ultrieure de sa vie, se changea en palpitations du coeur et en menaces de faiblesses et de suffocations dans le lit, pendant la nuit.[15] [Note 14: _Autobiographical Letter to Dr Moore._] [Note 15: _Gilbert's Narrative._] Il est impossible, en lisant ces lignes, de ne pas voir tous ces enfants, garons et filles, le pre, la mre, la famille entire s'puisant sur ce sol mchant, pendant des journes o l'acharnement au travail tourdit sur son inutilit, puis rentrant le soir extnue, hve de fatigue, et s'asseyant un maigre souper qui calme peine la faim et ne refait pas les forces. On devine une vie qui puise les tempraments, dcharne les muscles et durcit les traits. On y sent surtout ce dcouragement progressif du paysan, quand sa ruine semble se tramer dans la solitude des champs, qu'il a contre lui, avec le mauvais vouloir de la glbe, les contrarits fourbes des saisons, et que son travail, sans rcompense, prend vraiment le caractre d'un chtiment. * * * * * C'est travers ces anxits et ces privations que se fit l'ducation de Robert Burns et de son frre. Elle mrite qu'on s'y arrte avec respect, car elle forme un des touchants chapitres de l'admirable histoire de l'instruction populaire en cosse. Rien n'est plus curieux et plus beau que les efforts de ce petit peuple, si pauvre cependant, si durement prouv par le climat, les guerres trangres et les discordes civiles, vers une ducation. Dans presque toutes les priodes de l'histoire de l'cosse, dit J. Hill Burton, tous les documents qui traitent de la condition sociale du pays rvlent un systme d'ducation (machinery for education) toujours en avance sur les traces de l'art ou des autres lments de civilisation.[16] [Note 16: J. Hill Burton. _The History of Scotland_, tome III, p. 899.] Ce que l'cosse a eu d'original, ce n'a pas t ses quatre Universits, bien qu'elles fussent nombreuses, eu gard la population, et libralement ouvertes tous; ce n'tait pas mme ses coles de grammaire, qui existaient dans toutes les villes de quelque importance; ces mmes institutions se retrouvaient en Angleterre, plus riches et plus rpandues. Ce qui a fait l'cosse ce qu'elle a t, ce qui a tir de cette maigre population un nombre considrable d'hommes illustres, un nombre incalculable d'hommes distingus, a t son systme d'ducation primaire. Elle avait organis l'instruction universelle que notre ge croit avoir dcouverte. Ds 1560, les rdacteurs du _Premier Livre de Discipline_ proposaient qu'une partie des biens du clerg ft applique l'ducation nationale. Attendu que tous les hommes venaient ignorants au monde et que Dieu avait cess de les clairer miraculeusement, un systme d'ducation pour tous devenait une ncessit. Une cole devait tre attache chaque glise et les parents qui n'avaient pas le moyen de mettre leurs enfants l'cole devaient tre assists sur les fonds de l'glise[17]. Le clerg rform poussait dans ce sens. En 1616, un acte du Conseil Priv portait qu'il y aurait une cole dans chaque paroisse du royaume, sous la surveillance de l'vque[18]. Enfin, en 1696, parut le statut qui cra dfinitivement le fameux systme connu sous le nom des coles Paroissiales. Il portait que, dans chaque paroisse, l'entretien d'une cole devenait un impt de la proprit foncire. Le salaire du matre d'cole devenait une charge l'gal du traitement du ministre. Les propritaires fonciers devaient galement fournir au matre d'cole une maison convenable[19]. [Note 17: John Mackintosh. _The History of Civilisation in Scotland_, chapitre XV, tome II, page 140.--Tytler. _History of Scotland_, tome III, p. 131.--Chambers. _Domestic Annals of Scotland_, vol. III, p. 151.] [Note 18: Chambers. _Id._ tome I, p 479. Voir aussi tome II, p. 138.] [Note 19: Hill Burton. _The History of Scotland_, chap. LXXXV, tome VIII, page 72.] Ds lors, dans chaque paroisse, les pauvres purent tre instruits. Humble enseignement, sans doute, donn souvent dans des masures, par des ignorants. Mais qu'importe? Le peuple avait la soif de la science qui, pour l'nergie et l'activit de la vie, vaut mieux, vaut mille fois mieux que la possession et la satit de la science. Matres et lves enseignaient, apprenaient du mieux qu'ils pouvaient; la bonne volont va loin en tout. Dans presque toutes les chaumires, la lumire du feu de tourbe, car on ne brlait gure de houille alors et les collines cossaises n'ont le plus souvent que des taillis, on lisait avidement; on se passait les quelques livres qu'on pouvait avoir, souvent des livres de thologie ou des recueils de sermons; on discutait l'orthodoxie, la doctrine du ministre, parfois avec une loquence ou une perspicacit natives, toujours avec une tnacit d'argumentation caractristique de la race. Tandis que les villes des autres pays taient encore des bas-fonds d'ignorance croupissante, le voyageur qui passait dans le plus misrable clachan cossais s'merveillait d'y trouver des germes et parfois des fleurs singulirement panouies de vie intellectuelle. Il y a de cette surprise un exemple bien probant. Dans le voyage que Wordsworth fit avec Coleridge en cosse, un peu aprs cette poque, et dont le charmant journal a t publi rcemment, on trouve des impressions comme celles-ci: Nos petits gars avant d'tre loin furent rejoints par une demi-douzaine de leurs compagnons, tous sans souliers ni bas. Ils nous dirent qu'ils demeuraient Wanlockhead, le village l-haut, qu'ils montaient au sommet de la colline; ils allaient l'cole et apprenaient le latin, Virgile, et quelques-uns d'entre eux le grec, Homre; mais quand Coleridge commena les questionner plus avant, vite, ils s'enfuirent, pauvres petits! Je suppose qu'ils avaient peur d'tre examins. Le lendemain on trouve cette note: Pass prs d'un berger qui tait assis sur le sol, lisant, avec un livre sur ses genoux, s'abritant du vent au moyen de son plaid, tandis qu'un troupeau de moutons paissait prs de lui parmi les roseaux et une herbe grossire; et le soir du mme jour, cet autre trait: La petite fille fut enchante des six pence que je lui donnai et dit qu'elle achterait avec cela un livre lundi matin. Le lendemain tait un dimanche et il n'tait pas question d'acheter quoi que ce ft en cosse, un dimanche. Ces quelques notes de voyage en prouvent plus que beaucoup de textes[20]. [Note 20: _Recollections of a Tour Made in Scotland, A D 1803_, by Dorothy Wordsworth.--First week.] De ces coles de villages, il arrivait que des lves plus mritants allaient jusqu' une des Universits. Au prix de quels sacrifices et de quelles privations! Il fallait vraiment que la flamme sacre brlt en eux. Les classes taient ouvertes cinq mois par an; le reste du temps, ils enseignaient eux-mmes ou revenaient travailler la terre pour gagner leurs maigres dpenses. Ils recevaient, pendant leurs termes, par les voituriers, leurs provisions de pain d'avoine et de pommes de terre; ils vivaient avec cela; aux vacances, ils regagnaient pied la maison du pre[21]. Boswell raconte qu'tant dans l'le de Col, il vit un fermier dont le fils allait chaque anne pied Aberdeen, pour son ducation, et en revenait dans l't, servir de matre d'cole dans l'le, traversant ainsi deux fois l'cosse d'une mer l'autre. Il y a quelque chose de noble, dit le Dr Johnson, dans ce jeune homme qui fait une marche de deux cents milles, et autant pour revenir, par amour du savoir[22]. L'ducation est une passion en cosse, dit Froude en racontant l'histoire, touchante aussi, de l'ducation d'un autre grand cossais, Thomas Carlyle[23]. C'est ainsi qu'ont t levs beaucoup des hommes qui ont fait honneur l'cosse. [Note 21: Froude. _The Early Life of Thomas Carlyle. The nineteenth Century._ July 1881.] [Note 22: Boswell. _The Journal of a Tour to the Hebrides with Samuel Johnson, L L D._ October 8.] [Note 23: Froude. _The Early Life of Thomas Carlyle._ Id.] Mme dans ce pays si merveilleusement pris de savoir, l'ducation de Robert Burns et de son frre Gilbert forme un pisode rare et vraiment mouvant. On ne sait ce qu'on y doit le plus admirer des sacrifices du pre, du dvouement du matre, ou de l'ardeur des enfants apprendre. eux tous ils forment comme un groupe complet qui symbolise ce qu'il y a eu de plus lev et de plus mritoire dans l'lan universel de l'cosse vers l'ducation. William Burnes habitait encore son cottage d'Alloway quand il commena songer l'instruction de ses fils. Le matre de l'cole d'Alloway venait de partir et l'cole tait vide. William Burnes va Ayr, s'informe. Il y avait alors un jeune garon d'environ dix-sept ans, nomm John Murdoch, qui achevait lui-mme son ducation et perfectionnait son criture. William lui envoie dire qu'il l'attend l'auberge o il le prie d'apporter un de ses cahiers. L'examen ayant t favorable, il l'engage. Burnes s'tait entendu avec quatre de ses voisins. Ils donnaient, tour de rle, l'hospitalit au jeune matre d'cole; Murdoch restait une semaine chez l'un, puis la semaine suivante chez l'autre, et ainsi de suite[24]. Il enseignait dans la journe les enfants de ces braves gens, et sans doute, le soir, faisait quelques lectures, commenait presque sans livres et sans ressource apprendre le franais qu'il devait plus tard possder fort bien. Au bout d'environ un an, William Burnes se transporta Mont-Oliphant; mais, malgr la distance qui, la vrit, n'tait pas grande, Robert et Gilbert continurent de venir l'cole de John Murdoch, pendant plus d'une anne. Ce qui n'est pas moins remarquable que tout ceci, c'est l'excellence de l'ducation qui se donnait dans un coin perdu de ce pays qu'on regardait ailleurs comme presque barbare. Les livres dont on se servait taient le Nouveau-Testament, la Bible, un choix de morceaux en vers et en prose, la grammaire anglaise. On lisait, on pelait sans livre, on faisait des analyses. Murdoch lui-mme a laiss un expos de sa mthode. C'tait, dit-il, de leur faire bien comprendre le sens de chaque mot, dans chaque phrase qu'on devait apprendre par coeur. Soit dit en passant, ceci peut se faire plus aisment et plus tt qu'on ne le pense gnralement. Ds qu'ils taient assez avancs pour le faire, je leur enseignais mettre les vers dans l'ordre naturel de la prose, quelquefois substituer les expressions synonymes aux mots potiques et suppler toutes les ellipses. Ce sont des moyens de s'assurer que l'lve comprend son auteur. Ce sont des aides excellentes pour apprendre l'arrangement des mots dans les phrases, et pour acqurir de la varit d'expression[24]. [Note 24: _John Murdoch's Narrative of the Household of William Burnes._ Scott Douglas, tom. IV, Appendix B.] Robert et Gilbert faisaient de rapides progrs. Ils apprenaient les hymnes et les posies de leur recueil avec une grande facilit, et, dans tous les petits exercices littraires, ils taient la tte de leur classe. Chose trange, Murdoch tait beaucoup plus frapp de Gilbert que de Robert. Le premier dont la face joyeuse disait: Gat, avec toi je veux vivre![25] lui semblait dou d'une imagination plus vive et avoir plus d'esprit. Assurment, si on avait demand quelqu'un qui connaissait les deux enfants, lequel courtiserait les Muses, il n'aurait jamais devin que Robert vraisemblablement et une tendance de ce ct[26]. Celui-ci avait une expression gnralement grave, qui rvlait un esprit srieux, contemplatif et pensif. cette poque, dit-il de lui-mme, je n'tais le favori de personne. J'tais not pour une mmoire tenace, quelque chose de brusque et d'obstin dans mon caractre et une pit enthousiaste et stupide. Je dis stupide, parce que je n'tais encore qu'un enfant. Bien qu'il en cott quelques corrections au matre d'cole, je devins un excellent lve en anglais et, vers l'ge de dix ou onze ans, j'tais pass critique en substantifs, verbes et particules[27]. [Note 25: C'est le dernier vers de _l'Allegro_ de Milton.] [Note 26: _John Murdoch's Narrative._] [Note 27: _Autobiographical Letter to Dr Moore._] Aprs avoir fait ainsi la classe Alloway, pendant plus de deux ans et demi, Murdoch dut quitter le pays. Des changements taient survenus parmi les fermiers qui soutenaient l'cole; on lui offrait une situation meilleure dans le Carrick. Il ne voulut pas partir sans dire adieu ses deux lves favoris et leur pre pour lequel il avait de la vnration. Un soir, il s'en alla par les collines qui montent vers Mont-Oliphant, un peu triste sans doute, comme aux dplacements de la pauvre vie de matre d'cole, avec la perspective de nouveaux visages et d'un milieu peut-tre plus difficile. Il n'tait pas riche, et cependant il emportait pour chacun de ses lves, un prsent qu'ils garderaient en souvenir de lui, peu de chose, la vrit, un prsent un peu pdant, et toutefois touchant cause de la pauvret et de l'affection de celui qui le donnait: un rsum de grammaire anglaise et la tragdie de _Titus Andronicus_. Pour passer la soire, il se mit lire la pice haute voix. Toute la famille coutait en cercle. Shakspeare, si ce drame est de lui, y a entass toutes les horreurs de l'ancien thtre anglais. la fin du second acte, on voit, dans une fort, Lavinia ensanglante, la langue et les mains coupes, entre deux sclrats qui viennent de la violer et qui lui conseillent de demander de l'eau pour se laver les mains. cet endroit, toute la famille clata en sanglots et pria Murdoch de ne pas poursuivre. Burnes toujours calme, fit observer avec raison que, si on ne voulait couter la pice jusqu'au bout, il tait inutile que Murdoch la laisst. Mais Robert imptueusement s'cria que, si on la laissait, il la jetterait au feu. Le pre allait gronder; le jeune matre intervint, en disant qu'il aimait cette sensibilit et laissa une autre comdie la place du terrible _Titus Andronicus_[28]. Combien y avait-il, cette poque, en Europe, de foyers de paysans o une pareille scne ft possible? [Note 28: _Gilbert's Narrative._] Murdoch parti, la petite cole de l-bas, prs de l'ancien cottage, avait de nouveau ferm ses volets. D'ailleurs, les garons grandissaient; leurs services commenaient se faire sentir la ferme; on avait besoin d'eux, car la lutte contre la misre tait pre et serre; il fallait que tout le monde ft l. Pendant les soires d'hiver, la chandelle, le pre enseignait l'arithmtique ses fils; les deux soeurs anes et un frre de la mre de Burns qui taient la ferme profitaient des leons. William Burnes essayait de continuer lui-mme l'ducation de ses fils. Il est beau de voir comment cet homme, dvor de soucis et livr ses propres ressources, essayait, malgr tout, de diriger ses enfants. Quand ils l'accompagnaient dans ses occupations de la ferme, il causait avec eux de tous les sujets, comme s'ils avaient t des hommes; il essayait de mener la conversation sur tout ce qui pouvait augmenter leur savoir ou les affermir dans des habitudes de vertu. Il avait emprunt pour eux un manuel de gographie, et s'efforait de leur faire connatre la situation et l'histoire des diverses contres du globe. un cabinet de lecture d'Ayr, il se procurait la _Thologie physique et astrale_ de Durham, la _Sagesse de Dieu dans la Cration_ de Ray, pour leur donner quelque ide d'astronomie et d'histoire naturelle. Il avait souscrit chez un libraire de Kilmarnock l'_Histoire de la Bible_ de Stackhouse. Jusque dans les personnages secondaires, on retrouve cette soif d'apprendre et, du fond de ce tableau si curieux, sortent de toutes parts des dtails qui en compltent l'impression. Un frre de la mre de Burns, qui tait rest quelque temps la ferme, en avait profit pour apprendre lui-mme un peu d'arithmtique, la chandelle des soirs d'hiver, comme dit Gilbert. Il s'en va un jour Ayr, dans une boutique de libraire, pour acheter un guide du calculateur ou quelque parfait secrtaire du temps. Il s'explique mal ou le marchand se trompe, et il emporte un choix de lettres des principaux crivains anglais. Comme tous les livres qui entraient dans la maison, celui-ci passe par les mains de Burns, et c'est sans doute l'impression qu'il en reut qu'on doit sa correspondance qui fut, peut-tre, pour lui un travail plus srieux que sa posie[29]. Une des plus grosses dpenses de cette famille si pauvre tait l'achat de quelques livres. [Note 29: _Gilbert's Narrative._] En 1772, une bonne nouvelle arriva: Murdoch, qui a t si longtemps absent, dont on a si souvent parl, qui a sjourn dans le Carrick, puis Dumfries, Murdoch revient Ayr. Sur cinq candidats, il a t choisi pour tre professeur l'cole de la ville. C'est un ami qui est rendu! Il n'a pas oubli ses anciens lves. Il leur envoie en cadeau les _OEuvres de Pope_ et quelque autre posie. C'est la premire qu'ils aient entre les mains, depuis le recueil de la petite cole d'autrefois. William Burns profite du retour de son jeune ami pour lui envoyer son fils an, qui se perfectionnera avec lui et pourra, son tour, servir de matre ses frres et soeurs. Mais le travail presse et on ne peut gure disposer que des quelques semaines qui prcdent immdiatement la moisson. Aussitt qu'on commencera faucher, Robert, qui fournit la besogne d'un homme, devra tre son rang, l'aube, quand la file des moissonneurs se prparera attaquer le premier champ. C'est dans les souvenirs de Murdoch lui-mme qu'il faut lire l'emploi de ces quelques jours drobs au labeur de la ferme et retrouver l'enthousiasme du matre et de l'lve. En 1773 Robert Burns vint vivre et loger avec moi, dans le dessein de revoir la grammaire anglaise etc., afin d'tre plus capable d'instruire ses frres et soeurs la maison. Il tait avec moi jour et nuit, l'tude, tous les repas et dans toutes mes promenades. Au bout d'une semaine, je lui dis que, comme il possdait assez bien les parties du discours etc., j'aimerais lui enseigner un peu de prononciation franaise, afin que lorsqu'il rencontrerait le nom d'une ville franaise, d'un navire, d'un officier ou quelque autre nom semblable dans les journaux, il pt le prononcer un peu comme du franais. Robert fut heureux d'entendre cette proposition et nous attaqumes immdiatement le franais avec grand courage. On n'entendait plus autre chose que la dclinaison des noms, la conjugaison des verbes etc. Quand nous nous promenions ensemble, et mme aux repas, je lui disais continuellement le nom des objets en franais, au fur et mesure qu'ils s'offraient; en sorte que d'heure en heure il accumulait une provision de mots et quelquefois de petites phrases. Bref, il prit si grand plaisir apprendre, et moi enseigner, qu'il tait difficile de dire lequel des deux tait le plus zl, et, vers la fin de la seconde semaine de notre tude du franais, nous commenmes lire un peu des aventures de Tlmaque, dans les mots mmes de Fnelon. Mais voici que les plaines de Mont-Oliphant commencrent jaunir et Robert rappel dut abandonner les agrables scnes qui entouraient la grotte de Calypso et, arm d'une faucille, chercher la gloire en se signalant dans les champs de Crs. Et c'est ce qu'il faisait, car bien qu'il n'et que quinze ans, on me disait qu'il faisait l'ouvrage d'un homme. Aussi fus-je priv de mon trs bon lve et d'un trs agrable compagnon au bout de trois semaines, dont l'une fut entirement consacre l'tude de l'anglais et les deux autres principalement celle du franais. Cependant je ne le perdis pas de vue; mais je faisais de frquentes visites chez son pre quand j'avais moi-mme ma demi-journe de cong, et souvent j'y allais accompagn d'une ou deux personnes plus intelligentes que moi-mme, afin que le bon William Burnes pt goter une petite fte intellectuelle. Alors on passait d'autres mains l'aviron. Le pre et le fils s'asseyaient avec nous et nous gotions une conversation o un raisonnement solide, des remarques senses et un assaisonnement modr de plaisanterie taient si heureusement mls qu'elle tait du got de tout le monde. Robert avait cent choses me demander sur les Franais, etc. et le pre, qui avait toujours en vue une instruction rationnelle, avait sans cesse quelques questions poser mes amis, plus instruits sur la physique ou les sciences naturelles ou la philosophie ou quelque autre sujet intressant[30]. [Note 30: _Murdoch's Narrative._] Cette page, dans sa bonhomie simple et son enthousiasme un peu naf, n'est-elle pas d'une me excellente et saine? De son sjour auprs de Murdoch, Robert avait rapport un dictionnaire et une grammaire franais ainsi que les fameuses _Aventures de Tlmaque_. En peu de temps, au moyen de ces livres, il acquit une connaissance du langage suffisante pour lire et comprendre n'importe quel auteur franais en prose. Ceci fut considr comme une sorte de prodige et, par l'entremise de Murdoch, lui procura la connaissance de plusieurs jeunes garons d'Ayr, qui ce moment s'exeraient parler franais, et l'attention de quelques familles, en particulier celle du Dr Malcolm o la connaissance du franais tait une recommandation[31]. [Note 31: _Gilbert's Narrative._] Tous les personnages de cette histoire, mme ceux qui sortent peine du second plan, sont intressants par cette soif de savoir et l'nergie de leur travail solitaire. Voici une autre figure qui apparat peine et qui est bien de ce monde-l. Observant la facilit avec laquelle il avait acquis le franais, M. Robinson, le matre d'criture tabli Ayr, et ami particulier de M. Murdoch, aprs avoir acquis une connaissance considrable du latin par son propre effort, sans l'avoir jamais appris l'cole, conseilla Robert de faire la mme tentative en lui promettant toute l'aide en son pouvoir. Conformment cet avis, celui-ci acheta _Les Rudiments du latin_, mais trouvant cette tude aride et peu intressante, il l'abandonna peu aprs[31]. Ce matre d'criture qui s'est fait par lui-mme latiniste et qui veut enseigner la langue de Virgile et de Tite-Live un petit paysan n'est pas non plus passer sous silence. Quant Murdoch, aprs avoir continu pendant quelques annes enseigner Ayr, il se fcha avec le ministre de la paroisse et partit pour Londres. Il y vcut en y donnant des leons de franais aux Anglais et d'anglais aux trangers; il parat qu'il eut pour lve Talleyrand. force de volont, il avait russi possder le franais assez bien pour crire un _Vocabulaire des Racines de la Langue Franaise_; un _Essai sur la Prononciation et l'Orthographe de la Langue Franaise_. La renomme de Burns lui parvint travers le bruit de Londres. Aprs une vie de peine, il arriva pauvre la vieillesse. Les amis et les admirateurs du pote firent une souscription en sa faveur pour le retirer de l'indigence. Il mourut en 1824, soixante-dix-sept ans, aprs avoir survcu vingt-huit ans son lve favori. Il a mrit d'tre uni sa gloire, et il a droit au respect qui revient aux coeurs bons et aux vies d'honntet. * * * * * Il est peu prs clair, d'aprs la page cite plus haut, que Murdoch avait cette poque modifi son opinion sur les deux frres. Une flamme tait allume dans Robert. Il tait ds prsent facile de voir que la lueur qui se formait en lui n'tait pas de mme essence que chez les autres. Dans l'isolement de Mont-Oliphant dont Gilbert disait plus tard: Rien ne pouvait tre plus retir que notre manire ordinaire de vivre Mont-Oliphant; nous voyions rarement quelqu'un d'autre que les membres de notre famille[32], dans cette solitude de pauvret et ce travail sans trve, Robert s'tait jet avec fureur dans la lecture. [Note 32: _Gilbert's Narrative._] Tout jeune, il avait aim lire et il semble avoir t trs tt sensible aux beauts littraires. Il se rappelait, comme tous ceux qui aiment les lettres, le premier morceau qui lui avait fait impression et donn ce petit choc inoubliable qui veille l'me des choses nouvelles. C'tait la vision o Mirzah contemple, du sommet de la colline, la vie humaine, sous la forme d'un pont aux arches ruineuses jet sur le torrent du temps, et discerne au-del les les bienheureuses, dans lesquelles reposent ceux qui furent gens de bien[33]. C'est un des beaux morceaux de prose anglaise, calme, harmonieux, et, en dpit de son affabulation orientale, clair d'une lumire qui semble emprunte aux allgories de Platon. Je pouvais voir des personnes vtues d'habits brillants avec des guirlandes sur la tte, passant entre les arbres, couches au bord de fontaines ou reposant sur des lits de fleurs; et je pouvais entendre une harmonie confuse d'oiseaux chanteurs, d'eaux tombantes, de voix humaines et d'instruments de musique. Une allgresse grandit en moi la dcouverte d'une scne si dlicieuse. ct de cette noble page un autre morceau, galement d'Addison, avait agi sur lui, un hymne de remerciement Dieu aprs les dangers d'un voyage, d'une dignit un peu artificielle. Le premier objet de composition littraire dans lequel je me rappelle avoir pris plaisir tait la vision de Mirzah et un hymne d'Addison commenant: Combien bnis sont tes serviteurs, Seigneur. Je me rappelle particulirement une demi stance qui tait une musique pour mes oreilles d'enfant; je rencontrai ces deux morceaux dans le recueil de Mason, un de mes livres de classe. La strophe qui tait reste dans sa mmoire est, en effet, une des meilleures du morceau. Addison fut ainsi doublement un initiateur pour Burns. Il lui rvla d'un mme coup les deux cts du plaisir littraire: le pouvoir qu'ont les mots d'voquer de belles images et la part de musique qu'ils peuvent contenir. [Note 33: _The Spectator_, N 159, Saturday, September 1st 1711.] partir de ce moment, il dvora tout ce qui lui tombait sous la main: vieux livres, volumes dpareills, romans incomplets, ouvrages ennuyeux ou dmods. Il mettait contribution les pauvres planches de livres des voisins. L'un d'eux lui prtait deux volumes de _Pamela_; le forgeron qui ferrait les chevaux lui prtait la _Vie de William Wallace_. Robert lisait tout cela avec une avidit et une ardeur sans gales. Aucun livre n'tait assez volumineux pour effrayer son zle ou assez vieux pour refroidir ses recherches[34]. Lui-mme a laiss la liste de ces lectures htrognes, rassembles au hasard des prts ou des trouvailles dans un panier de bouquiniste. Ma connaissance de l'histoire ancienne provenait de la _Grammaire gographique de Guthrie et de Salmon_; j'acquis du _Spectateur_ mes connaissances de moeurs modernes, de littrature et de critique. Ces livres, avec les oeuvres de Pope, quelques pices de Shakspeare, Tull et Dickson _sur l'Agriculture_, le _Panthon_, l'_Essai_ de Locke _sur l'Entendement Humain_, l'_Histoire de la Bible_ de Stackhouse, _le Jardinier anglais_ de Justice, les _Lectures_ de Boyle, les oeuvres d'Allan Ramsay, la _Doctrine de l'vangile sur le Pch originel_ du Dr Taylor, une collection choisie de chansons anglaises et les _Mditations_ d'Hervey avaient t la mesure de mes lectures[35]. Et il ajoute ces mots qui font saisir son origine sa vocation de chansonnier, au moment trs prcoce o l'action future point dans une prfrence. La collection de chansons tait mon _vade mecum_. Je les lisais et relisais, en conduisant mon chariot ou en allant au travail, chanson par chanson, vers par vers, notant soigneusement le tendre et le sublime; de l'affectation ou de la boursouflure. Je suis convaincu que je dois cet exercice beaucoup de mon habilet de critique, telle quelle[35]. [Note 34: _Gilbert's Narrative._] [Note 35: _Autobiographical Letter to Dr Moore._] Il n'est gure possible de parcourir la liste de ces auteurs sans faire une remarque importante et laquelle les critiques anglais ne paraissent pas avoir prt suffisamment attention. C'est, si on nglige les livres de renseignements, qu'Addison et Pope ont t les deux premiers matres littraires de Burns; il a t form, l'ge o les impressions sont vives et profondes, par les deux crivains les plus classiques de l'poque classique de la littrature anglaise, j'entends ceux qui ont le mieux possd, l'un par art et l'autre par grce de nature, la nettet et la sobrit de la forme, ceux galement o l'ide s'ajuste sur un plan trs raisonn. Burns a peu lu les auteurs colors et imaginatifs du XVIe sicle. Dans sa jeunesse, il n'avait, on le voit, que quelques pices de Shakspeare; il n'a connu Spenser que beaucoup plus tard, aprs qu'il avait dj fourni la meilleure partie de son oeuvre. Il doit peut-tre, en partie, ces modles, ce que sa posie a de court, d'arrt et de direct, on pourrait presque dire de classique. Il faut ajouter cette influence celle des chansons populaires, dont il parle lui-mme et qui souvent, pour d'autres causes, ont des qualits analogues, avec plus de passion. Le travail d'esprit que ces lectures excitaient faisait natre peu peu dans ce jeune paysan la conscience confuse de sa force. Il tait bien loin de croire qu'il serait jamais un crivain, un pote. Mais il prenait lentement le sentiment de sa supriorit. Il tait fier de ses lectures. Il aimait se mler ces discussions thologiques familires aux paysans cossais, nourris de la lecture de la Bible, d'ouvrages religieux et de sermons raisonneurs. Il s'y jetait avec son imptuosit naturelle et une hardiesse, o entrait peut-tre bien quelque envie d'tonner et de terrifier l'entourage. Les discussions de thologie, vers cette poque, faisaient perdre moiti la tte au pays, et moi, ambitieux de briller les dimanches, entre les sermons, dans les conversations, aux funrailles, etc., je pris l'habitude, quelques annes plus tard, de mettre le calvinisme dans l'embarras, avec tant de chaleur et d'emportement, que je soulevai contre moi un haro d'hrsie qui n'a pas encore cess prsent[36]. Il y employait dj la vigueur et la souplesse de raisonnement qui devaient plus tard tant frapper les esprits cultivs d'dimbourg, et sans doute aussi sa raideur de sarcasme. Il rapportait un certain orgueil de ces rencontres o il devait secouer ses adversaires comme il lui plaisait. cela se mlait une pousse obscure de rves, de dsirs, d'aspirations sans forme, et cependant claires et chres, car elles prenaient un corps dans la solitude des travaux champtres, et la misre de sa vie leur donnait de la douceur. Tout cela s'bauchait indistinct, au fond d'un gars robuste, gauche et timide, tantt ombrageux et sombre, tantt pris d'accs de sociabilit et de gat. [Note 36: _Autobiographical Letter to Dr Moore._] * * * * * Cependant, ces jours assombris ne furent pas sans leur joie, et, pour employer le proverbe anglais, ces nuages eurent leur liser d'argent. Au milieu de ces tracas, l'amour entra dans l'me du pote et y veilla la posie. Ce fut une pastorale charmante et chaste qui restera mmorable dans l'histoire de la littrature cossaise. C'tait au temps de la moisson. Les champs de Mont-Oliphant n'taient pas aussi bruyants que ceux de ce fermier qui louait un musicien pour animer ses travailleurs et faisait tomber les gerbes au son des cornemuses. Toutefois la rcolte est joyeuse partout, et il y a, dans l'emportement du faucheur lanc dans les bls, une sorte d'ivresse qui fait oublier les soucis. chaque moissonneur, c'tait la coutume d'adjoindre une moissonneuse qui le suivait, mettait en javelle les pis qu'il avait coups. Robert avait quinze ans, mais il donnait le travail d'un homme. Il eut pour la premire fois sa place et sa compagne. La fillette avait un an de moins que lui. Elle se nommait Nelly Kilpatrick; c'tait la fille du forgeron qui avait jadis prt Burns la _Vie de Wallace_[37]. L'cosse n'est pas dispose oublier le nom de cette famille qui a eu, deux reprises, sur son pote, une telle influence. Burns a laiss lui-mme le rcit ravissant de cette idylle; il y a quelque chose de la simplicit et de la grce de certains passages de _Daphnis et Chlo_. [Note 37: Chambers. _Life of Burns._ Tome I, p. 23.] Vous connaissez la coutume de nos campagnes d'associer un homme et une femme comme partenaires dans les travaux de la moisson. Dans mon quinzime automne, ma compagne tait une ensorcelante crature qui comptait juste un automne moins que moi. La pauvret de mon anglais me refuse le pouvoir de lui rendre justice dans ce langage, mais vous connaissez notre expression cossaise, elle tait une bonie, sweet, sonsie lass. Bref, tout fait sans en avoir conscience, elle m'initia certaine passion dlicieuse, que je tiens, quoi qu'en puissent dire le dsappointement aigri, la prudence routinire et la philosophie pdante, pour la premire des joies humaines et notre principal plaisir ici-bas. Comment elle attrapa la contagion, je n'en sais rien; vous autres, mdecins, vous parlez beaucoup d'infection en respirant le mme air, du toucher etc., mais je ne lui dis jamais expressment que je l'aimais. la vrit, je ne savais pas bien moi-mme pourquoi j'aimais tant m'attarder en arrire avec elle, quand nous revenions au soir de notre travail; pourquoi les tons de sa voix faisaient frmir les cordes de mon coeur, comme une harpe olienne; et particulirement pourquoi mon pouls battait une charge si furieuse quand je la regardais et que je tenais dans mes doigts sa main pour en retirer les piquants d'orties et de chardons. Parmi ses autres titres inspirer l'amour, elle chantait avec douceur, et c'est son rel cossais favori que j'essayai de traduire et d'exprimer en rimes. Je n'tais pas assez prsomptueux pour m'imaginer que je pouvais faire des vers comme les vers imprims, composs par des hommes qui possdaient le grec et le latin. Mais ma fillette chantait une chanson qui, disait-on, avait t compose par le fils d'un petit propritaire de campagne, sur une des servantes de son pre, dont il tait pris. Je ne voyais pas pourquoi je ne pourrais pas rimer aussi bien que lui, car except pour goudronner les moutons et mouler la tourbe (car son pre vivait dans les moors) il n'avait pas plus d'habilet de savant que moi. Ainsi commencrent en moi l'amour et la posie qui, par moments, ont t mon seul et, jusqu' cette dernire anne, mon plus haut bonheur[38]. [Note 38: _Autobiographical Letter to Dr Moore._] Cette premire chanson, pour laquelle il conserva toujours une tendresse secrte, tait, faut-il le dire? un pauvre essai tout gauche. Lui-mme dclarait plus tard qu'elle tait purile et sotte, mais qu'elle lui plaisait toujours parce qu'elle lui rappelait ces jours heureux o son coeur tait honnte et sa langue sincre[39]. Elle est cependant intressante par le mlange de bonnes intentions et de platitudes, s'embrouillant dans une maladresse de dbutant. Elle marque bien d'o est parti le pote, et permet de mesurer ses progrs. [Note 39: _Common-place Book, Aug 1783._] jadis j'aimais une jolie fillette, Oui, et Je l'aime encore; Et tant que la vertu rchauffera ma poitrine, J'aimerai ma jolie Nell. J'ai vu des fillettes aussi jolies, Et j'en ai vu mainte aussi bien mise; Mais pour un air modeste et gracieux, Je ne vis jamais sa pareille. Une jolie fillette, je le confesse, Est agrable l'oeil; Mais, sans d'autres meilleures qualits, Elle n'est pas la fillette qu'il me faut. Mais l'air de Nelly est gai et doux, Et, ce qui vaut mieux que tout, Sa rputation est complte Et claire sans une tache. Elle s'habille si net et si propre, la fois dcente et gentille; Et puis, il y a quelque chose dans sa marche Qui fait paratre bien n'importe quelle toilette. Une mise voyante, un air doux Peuvent toucher lgrement le coeur; Mais c'est l'innocence et la modestie Qui polissent la flche toujours. C'est ce qui me plat en Nelly, C'est ce qui enchante mon me, Car, absolument, dans mon coeur, Elle rgne sans contrle[40]. [Note 40: _Handsome Nell: O Once I loved a bonie lass._] Ce furent les premiers vers et le premier amour de Burns. Tous deux lui restrent chers. Elle est pleine de dfauts, disait-il, mais je me souviens que je la composai dans un enthousiasme extravagant de passion, et aujourd'hui mme, je n'y puis pas penser que ce souvenir ne fasse fondre mon coeur et bondir mon sang[41]. Il conserva de la reconnaissance pour l'enfant qui avait fait jaillir en lui la premire chanson. [Note 41: _Common-place Book. Aug 1783._] Je me rappelle, il y a longtemps, Alors que j'tais sans barbe, jeune et timide, Quand je commenais tre capable de battre en grange Ou de conduire un attelage la charrue, Et que, bien que fatigu et endolori souvent, J'tais tout fier d'apprendre, La premire fois o, dans les bls jaunis, Je fus compt pour un homme, Et o, avec les autres, chaque gai matin, J'eus, ma place, mon sillon et ma fillette; faucher ferme, enlever ferme Chaque range de javelles, Dans le babil et les lgers propos, La journe se passait. Ds alors un souhait me vint (je sais sa puissance) Un souhait qui, jusqu' ma dernire heure, Gonflera fortement ma poitrine, De pouvoir, pour la vieille cosse aime, Faire un plan ou un livre utile, Ou chanter une chanson tout au moins; Le rude chardon aigu, qui s'talait l'aise Dans l'orge aux pis barbels, J'en dtournais les cisailles du sarcleur, Et j'pargnais le cher emblme; Aucune nation, aucune position Ne pouvaient exciter mon envie; cossais toujours, sans reproche toujours, Je ne savais pas de plus haut loge. Cependant les lments de la posie, Informes, embrouills, le bon et le mauvais, Ple-mle flottaient dans mon cerveau, Jusqu' ce que, pendant cette moisson dont je parle, Ma compagne dans la bande joyeuse, veillt les chants qui se formaient; Je la vois encore la jolie fillette Qui a allum mes rimailles, Son sourire ensorcelant, ses yeux malins, Qui faisaient frmir les cordes de mon coeur, Je m'enflammai, inspir Par ses regards qui portaient la flamme, Mais fauchant avec rage, abattant l'ouvrage, Je n'osai jamais parler[42]. [Note 42: _Epistle to Mrs Scott._] Vingt annes aprs, lorsqu'il donnait au recueil publi par Johnson ses plus parfaites chansons, la dernire qu'il envoya fut cette modeste chanson d'autrefois, qui avait t la primevre de sa posie. Et aprs que tant d'amours si divers, les uns chastes et distants, les autres ardents et douloureux, d'autres vulgaires, tous sincres, eurent secou son coeur de leurs joies et de leurs chagrins, l'image de cette affection enfantine, close dans les premiers bls coups, lui revenait avec toute sa grce. * * * * * Peu de temps aprs cette aventure et dans le courant de sa dix-septime anne, il se fit en lui une crise. Ce n'tait pas qu'il se transformt; mais il se manifestait. L'homme excessif qu'il devait tre perait travers l'adolescent, et sa vie commena affecter la tournure qu'elle devait garder jusqu'au bout. On put voir apparatre en lui, dans leurs premires et encore faibles manifestations, l'emportement dans le plaisir qui venait de son temprament, le besoin de primer et de briller qui venait de sa supriorit intellectuelle, et un dsir de sociabilit bruyante dont lui-mme a bien marqu les causes, les unes gaies, les autres sombres: une certaine jovialit naturelle qui l'attirait vers les autres, et une hypocondrie contracte dans des misres prcoces qui le poussait hors de lui. ct de ces causes d'entranement et de danger, on et pu discerner un manque de soutien et de direction morale. Et du mme coup on et aperu que, cette absence de principes rigides, grce auxquels il et accept sa position comme un devoir,--ce qui probablement avait t le cas de son pre--s'ajoutait un manque de proportion entre ses facults et leur champ d'action, et que cet cart tait excessif, inquitant. Son lot ne l'avait pas plac dans une de ces existences solidement tablies qui maintiennent leur homme. Il a eu lui-mme conscience de ce travail et il en a fort bien distingu les lments: Le grand malheur de ma vie fut de n'avoir jamais de but. J'avais senti de bonne heure quelques veils d'ambition, mais c'taient les ttonnements aveugles du Cyclope d'Homre autour des murailles de sa caverne. Les deux seules portes par lesquelles je pouvais entrer dans les champs de la fortune taient la plus lsinarde conomie ou le petit art chicanant de faire des marchs. La premire est une ouverture si troite que je ne pus jamais me rapetisser assez pour y passer. La seconde... j'ai toujours abhorr la souillure de son seuil. Ainsi priv de tout dessein et de tout but dans la vie, avec un fort apptit de sociabilit--qui provenait autant d'une gat native que d'un orgueil d'observations et de remarques--j'avais une teinte d'hypocondrie constitutionnelle qui me faisait fuir la solitude. Ajoutez tous ces mobiles vers une vie sociable, que ma rputation de savant en livres, un certain talent aventureux de logique, une certaine force de pense et quelque chose comme les rudiments du bon sens faisaient que j'tais gnralement un hte bien accueilli. Aussi n'est-ce pas grande merveille que toujours quand deux ou trois taient runis j'tais au milieu d'eux[43]. L tait le danger. Qui n'en a connu, un niveau plus bas, de ces jeunes paysans, que la nature a dous d'une certaine force comique, sans lesquels il n'y a pas de bonne partie ni de rires bruyants, qui sont les rois et les oracles, et plus tard les victimes, des cabarets de bourgades? [Note 43: _Letter to Dr Moore._] Ces premires apparitions du vritable temprament de son fils durent peiner et courroucer William Burnes. Austre et religieux, rendu plus sombre par le malheur et plus exigeant par la misre, il voyait avec chagrin son an chercher des occasions de dissipation et de dpense. Le premier diffrend se produisit entre le pre et le fils quand celui-ci se mit dans l'ide de suivre une de ces coles de danse qui commenaient se rpandre dans la campagne, au grand scandale des rigides. La danse, qui n'est en somme qu'un prtexte au rapprochement des deux sexes, avait toujours t chose hassable au Presbytrianisme. Elle avait longtemps t prohibe, mme aux mariages. Certaines paroisses avaient interdit, cet effet, la prsence de cornemusiers aux noces, et dcrt que les hommes et les femmes coupables de danses promiscueuses comparatraient en lieu public et confesseraient leur faute[44]. Quand on ouvrit en 1723 la premire _assemble_ ou runion dansante dimbourg, il fallut une vritable polmique. Il y eut des brochures publies contre cette abomination, et Allan Ramsay dut crire un pome pour la dfendre[45]. Dans les campagnes c'tait une chose inoue. Le charmant et admirable volume de John Galt _Les Annales de la Paroisse_, qu'on a heureusement compar au _Vicaire de Wakefield_ et qui lui est comparable, note l'effet que produisait, vers cette poque, l'arrive dans une paroisse rurale de cette cause de relchement et de vanit. Pendant le courant de cette anne (1761) une chose se produisit qui mrite d'tre enregistre, parce qu'elle manifeste l'effet que la contrebande commenait exercer sur les moeurs du pays. Un M. Macskipnish, originaire des Hautes-Terres, qui avait t valet de chambre d'un major pendant ses campagnes et fait prisonnier avec lui par les Franais, ayant t relch dans un change, ouvrit une cole de danse Irville. Il avait appris cet art de la faon la plus distingue, la mode de Paris et de la Cour de France. Jamais de mmoire d'homme on n'avait, dans tout ce ct de la contre, entendu parler de quelque chose comme une cole de danse. Les pas et les cotillons de M. Macskipnish firent un tel bruit que tous les gars et les fillettes, qui avaient un peu de temps et d'argent, allaient le trouver au grand dommage de leur travail[46]. On comprend que William Burnes ait eu toutes sortes d'objections ce que Robert frquentt une de ces coles. Il y a apparence qu'il essaya de l'en dissuader et que son fils ne l'couta pas; puis qu'il le lui dfendit et que son fils lui dsobit. Ce qu'il y a d'assur, c'est qu'un dissentiment durable se produisit ce propos entre le pre et le fils, une de ces flures qui font qu'une affection n'a plus jamais le mme son qu'avant. Il suffit d'en lire l'aveu dans l'autobiographie de Burns. Dans ma dix-septime anne, pour donner mes manires un coup de brosse, j'allai une cole de danse de campagne. Mon pre avait une antipathie inexplicable contre ces runions. J'y allai--ce dont je me repens encore aujourd'hui--absolument en dpit de ses ordres. Mon pre, comme je l'ai dit auparavant, tait le jouet de colres violentes. Par suite de ce fait de rbellion, il conut envers moi une sorte d'loignement qui, je le crois, fut une cause de la dissipation qui marqua mes annes futures[47]. [Note 44: Chambers. _Domestic Annals of Scotland._ Tome II, p. 338.] [Note 45: Voir pour les dtails caractristiques: Chambers, _Domestic Annals of Scotland_, Tome III, p. 480.--Allan Ramsay, _The Fair Assembly, a Poem_, avec la ddicace en prose: _To the Managers._] [Note 46: John Galt. _The Annals of the Parish._ Chap. II.] [Note 47: _Autobiographical Letter to Dr Moore._] Cette frquentation de l'cole de danse avec ses attraits et ses rencontres, et cette rvolte, n'taient qu'un symptme du tumulte d'me qui se faisait en lui. L'idylle dlicate de la moisson avait jet l'tincelle dans un coeur trange qui se mit flamber follement, et tout propos, et pour toujours. Presque aussitt commena pour Burns ce libertinage, ce vagabondage de coeur, qui est la marque de sa vie. Il semble avoir secou sa timidit et assum du premier coup l'audace, l'esprit d'aventure et, selon son expression, la dextrit d'un don Juan. L'amour devint pour lui une sorte d'ivresse dans laquelle il se complut ds lors. Toute cette closion prit peu de temps. Juste un an aprs la jeune moissonneuse, il tait occup d'aventures d'un autre caractre. Vaguement dsireux sans doute d'chapper l'existence de misre o son pre s'enfonait, il alla passer, chez un frre de sa mre, une partie de son dix-septime t, afin d'tudier sous le matre d'cole du petit village de Kirkosvald, qui avait une renomme dans la contre pour la gomtrie et la leve des plans. C'tait un long sjour que Burns faisait hors du regard paternel. L'endroit tait mal choisi. Toute cette cte du district de Carrick tait infeste de contrebande qui se faisait avec l'le de Man, nid de contrebandiers. Ce fut cette anne-l, dit M. Balwhidder dans _Les Annales de la Paroisse_, que la grande extension de la contrebande corrompit toute la cte ouest, spcialement les basses terres dans les environs de Troon et de Loans. Le th passait comme paille de bl, l'eau-de-vie comme eau de puits, et le gaspillage de toutes choses tait terrible. On ne s'occupait plus que des porte-balles, qui passaient cheval dans le jour, et des gens de l'excise, dans la nuit,--et des batailles entre les contrebandiers et les gens du roi, sur terre et sur mer. Il y eut une dbauche et une ivrognerie continuelles, et notre paroisse, qui n'tait qu'au bord de ce tourbillon d'iniquits, passa des moments terribles[48]. Burns trouva l des brutalits et des audaces nouvelles, les orgies lourdes et pres de cette populace de receleurs et de smuggleurs. Il se mla eux, prit part leurs sances de cabarets. Ce n'tait pas seulement l'attrait de ces beuveries, mais plus encore son dsir d'observation, d'tudier les caractres, qui se montrait dj en lui. Il se trouva l avec des types nouveaux et bien marqus. Enfin il mlangea tout cela une intrigue dont le ton si diffrent de celui de l'anne prcdente montre bien le chemin parcouru. [Note 48: John Galt. _The Annals of the Parish._ Chap. II. _Year 1761_.] Une autre circonstance de ma vie, qui produisit des altrations considrables sur mon esprit et mes moeurs, fut que je passai mon dix-septime t une bonne distance de la maison, sur une cte de contrebandiers, une cole connue, pour apprendre la mensuration, l'arpentage, l'art d'employer les cadrans etc., o je fis d'assez bons progrs. Mais je fis de plus grands progrs dans la connaissance du genre humain. La contrebande tait cette poque-l en pleine prosprit; les scnes de dbauche fanfaronne et de dissipation bruyante m'avaient t jusque-l inconnues, et je n'tais pas ennemi d'une existence sociable. Bien que j'apprisse ici regarder sans moi un large compte de taverne, et me mler sans peur dans des bagarres d'ivrognes, nanmoins j'avanai haut la main dans ma gomtrie, jusqu'au moment o le soleil entra dans la Vierge, un mois qui met toujours le carnaval dans mon coeur. Une charmante fillette, qui vivait dans la maison porte porte avec l'cole, renversa ma trigonomtrie et m'envoya par la tangente hors de la sphre de mes tudes. Je continuai lutter avec mes sinus et cosinus encore pendant quelques jours; mais tant sorti dans le jardin, par un joli midi charmant, pour prendre l'altitude du soleil, je rencontrai mon ange: Comme Proserpine cueillant des fleurs, Elle-mme fleur plus belle. Il devint inutile de songer faire rien de bon l'cole. La dernire semaine de mon sjour, je ne fis rien d'autre que de mettre l'envers toutes les facults de mon me propos d'elle, ou de me glisser dehors pour la rencontrer, et les deux dernires nuits de mon sjour dans le pays, si le sommeil avait t un pch mortel, j'aurais t innocent[49]. [Note 49: _Autobiographical Letter to Dr Moore._] Le changement dans la manire de sentir est bien apparent. Ce n'est dj plus l'amour involontaire et troubl et subi; c'est je ne sais quelle faon dlibre et provoquante de s'y abandonner, un parti pris d'aimer, le got rechercher le moment le plus ptillant et le plus capiteux de l'amour, c'est--dire les commencements, o l'incertitude fait les joies plus soudaines et plus fortes, outre qu'elles sont neuves. Les inclinations naissantes, aprs tout, ont des charmes inexplicables, disait dj don Juan, et tout le plaisir de l'amour est dans le changement[50]. [Note 50: _Le Festin de Pierre._ Acte I, scne II.] Il est bien vrai cependant que la posie et l'amour se tenaient dans le coeur de Burns. Cette seconde aventure lui fournit le thme d'une chanson qui, un an d'intervalle, est aussi loin de sa premire chanson, que ses sentiments taient loin du trouble juvnile qu'il avait ressenti. Quels pas tonnants faisait ce garon, capable dsormais d'crire des strophes comme celles-ci: Maintenant les vents d'ouest et les fusils meurtriers Ramnent le plaisant temps d'automne; Le coq de marais s'envole sur ses ailes bruissantes Parmi la bruyre fleurissante; Maintenant les grains, ondoyant au loin sur la plaine, Rjouissent le fermier fatigu, Et la lune brille clairement quand j'erre la nuit Pour songer ma charmeresse. Mais, chre Peggy, la soire est claire, Presses volent les effleurantes hirondelles, Le ciel est bleu, les champs la vue Ne sont que vert fan et que jaune; Viens errer, viens suivre notre chemin joyeux, Et voir les charmes de la nature, Les bls frmissants, l'pine en fruits Et toutes les cratures heureuses. Nous marcherons lentement, nous parlerons doucement, Jusqu' ce que la lune silencieuse brille clairement, Je serrerai ta taille et dans tes bras aimants Je jurerai combien je t'aime chrement: Les averses printanires aux fleurs en boutons, L'automne au fermier, Ne sont pas aussi chers que tu l'es pour moi, Ma belle, mon aimable charmeresse[51]. [Note 51: _Now westlin winds and slaught'ring guns._] Le dveloppement se faisait en lui avec une rapidit singulire. Tout lui tait une source d'acquisitions et chaque semaine tait une tape. C'tait un esprit qui grandissait vue d'oeil. Ces quelques semaines passes loin de chez lui, au milieu de physionomies et de faons nouvelles, lui avaient t profitables un degr qu'on ne souponnerait pas si l'on n'avait son tmoignage. Je revins chez moi, dit-il en parlant de cette excursion, ayant fait des progrs considrables. Mes lectures s'taient largies de l'addition trs importante des oeuvres de Thomson et de Shenstone; et j'engageai plusieurs de mes camarades d'cole entretenir avec moi une correspondance littraire. J'avais trouv une collection de lettres par les beaux esprits du rgne de la reine Anne, et je les relisais trs dvotieusement. Je conservais copie de celles de mes propres lettres qui me plaisaient, et la comparaison entre elles et les compositions de la plupart de mes correspondants flattait ma vanit. Je poussai ce caprice si loin que, quoique je n'eusse pas pour trois liards d'affaires au monde, chaque poste m'apportait autant de lettres que si j'avais t un lourd et laborieux fils du journal et du grand-livre[52]. [Note 52: _Autobiographical Letter to Dr Moore._] * * * * * Toutes ces choses, clarts ou flammes, clataient dans les soucis plus sombres chaque jour qui entouraient la famille. Malgr le courage et les privations de tous, les affaires allaient en empirant. Le propritaire de William Burnes, celui qui lui avait prt cent livres et lui tmoignait de la bont, tait mort; cette mort tait pour les pauvres gens le dernier coup de malheur. La gestion des biens tait tombe entre les mains d'un intendant cruel, brutal. La tristesse s'augmentait de scnes, de menaces et de violences. Pour complter la maldiction, nous tombmes entre les mains d'un agent qui a pos pour la peinture que j'ai donne d'un de ces hommes dans _Les deux chiens..._ Mon indignation bout encore au souvenir des lettres menaantes et insolentes de ce chenapan et de ce despote, qui nous mettaient tous en larmes[53]. Par les vers auxquels il fait allusion, on a ces scnes devant les yeux: [Note 53: _Autobiographical Letter to Dr Moore._] J'ai remarqu le jour d'audience de ntre seigneur, Et maintefois mon coeur en a t attrist; Les pauvres tenanciers, maigrement pourvus d'argent, Comme ils doivent supporter l'insolence de l'intendant! Il frappe du pied et menace, maudit et jure Qu'ils iront en prison, qu'il saisira leur bien; Tandis qu'ils doivent se tenir debout, avec un aspect humble, Et tout entendre, et craindre et trembler[54]. [Note 54: _The Twa Dogs._] Plus d'une fois, tandis que le pre accabl acceptait tout et que les femmes taient en pleurs, les deux garons durent se retenir, les poings crisps, pour ne pas jeter ce butor dehors, lui surtout, ce gars aux yeux flamboyants dont la force tait terrible et qui avait en lui des nergies de colres aussi violentes que celles d'amour. Que d'affronts ils dvorrent, bouleverss par la rage d'honntes gens brutaliss jusque dans leur dsespoir! Il n'y a pas de doute que ces humiliations n'aient t le germe de rancunes et de colres qui se font sentir dans toute la correspondance de Burns, et qui, bien des annes de l, firent de plusieurs de ses pices des cris redoutables de revendication sociale. Ces temps doivent avoir t horribles traverser. En dehors des chansons d'amour, les seuls vers qui aient subsist de cette priode sont des plaintes, des lamentations comme cette chanson qui est place dans la bouche d'un fermier ruin: Le soleil est enfonc l'ouest, Toutes les cratures sont retires au repos, Tandis qu'ici je suis assis, douloureusement assig De chagrins, de douleurs, de peines; Et c'est hlas, fortune infidle, hlas! L'homme prospre est endormi, Il n'entend pas les tourbillons de vent passer; Mais la misre et moi veillons, guettons La morne tempte souffler; Et c'est hlas, fortune infidle, hlas! L dort la chre compagne de mon coeur; Ses soucis pour un instant reposent; Faut-il que je te voie, orgueil de mes jeunes ans, Ainsi descendue et tombe! Et c'est hlas, fortune infidle, hlas! Mes doux bbs reposent dans ses bras, Les craintes anxieuses n'alarment pas leurs petits coeurs; Mais pour eux mon coeur souffre De maintes angoisses amres; Et c'est hlas, fortune infidle, hlas! Je fus jadis par la fortune caress, Je pus jadis soulager la dtresse; Maintenant le maigre soutien de la vie durement gagn Mon destin me l'accorde peine; Et c'est hlas, fortune infidle, hlas! Je n'ai pas d'espoir, pas d'espoir! Comme la tombe serait bienvenue! Mais alors, ma femme et mes chers petits Oh! o iraient-ils? Et c'est hlas, fortune infidle, hlas! Oh, o, oh o me tournerai-je! Partout sans ami, abandonn, dlaiss, Car dans ce monde, ni le Repos, ni la Paix Je ne les connatrai plus! Et c'est hlas, fortune infidle, hlas![55] [Note 55: _Song, In the character of a Ruined Farmer._] C'taient les sentiments de son pre que Burns traduisait ainsi. Enfin, travers ces angoisses, William Burnes atteignit le terme d'une des priodes sexennales de son bail, poque laquelle il pouvait le rsilier. Il abandonna cette ferme ingrate de Mont-Oliphant, o lui et les siens avaient tant pein et tant souffert. Ce fut la Pentecte de 1777. Robert Burns avait un peu plus de dix-huit ans[56]. [Note 56: _Gilbert's Narrative._] CHAPITRE II. LOCHLEA. 1777--1784. La nouvelle ferme de Lochlea se trouve une distance de dix milles au Nord de Mont-Oliphant, un peu plus enfonce dans les terres, non loin du village de Tarbolton, dont elle dpend. Ce n'est plus le dcor de Mont-Oliphant, avec la route anime des voitures, et, derrire la route, la mer anime de navires; ce n'est plus le voisinage d'Ayr, la capitale du comt. La ferme est au fond d'un entonnoir de collines nues, dans un site born et morose, l'cart de tout chemin. Quelques arbres chtifs et d'aspect tourment se montrent et l au haut des pentes. L'impression est attristante; c'est un vilain endroit. De quelques sommets voisins, la vue se dgage et s'largit; mais le mouvement humain fait pniblement dfaut. Tarbolton lui-mme est l'avenant. Pauvre village perdu; une seule longue rue de masures affaisses sous leurs chaumes verdis de mousse, et des champs aux deux bouts. Quand on le traverse aujourd'hui, on y sent la misre et l'abandon. La population, un des derniers recensements, ne dpassait gure huit cents habitants[57]. Et pourtant l est le cabaret que Burns a fait trembler d'clats de rire, la loge maonnique o les sances se prolongeaient jusqu' cinq heures du matin, le cimetire o tant d'loquence et d'ironie fut dpens dans des discussions religieuses. Tout ce coin de pays est maussade. Mais quelque distance, le pays, bois, parsem de vieilles rsidences et de parcs, coup par le cours pittoresque de l'Ayr, offre des endroits charmants, propices aux rencontres amoureuses. [Note 57: _Rambles through the Land of Burns_, by Adamson, chap. XI.] Le sjour Lochlea, qui fut de sept annes, compte peu dans l'oeuvre de Burns; cependant, Gilbert se trompe, lorsqu'il dit en parlant de son frre: les sept annes que nous vcmes dans la paroisse de Tarbolton ne furent pas marques par un grand avancement littraire[58]. Si la production, dont une partie n'a pas t conserve, fut peu considrable, l'effort fut continuel et le progrs immense. C'est une priode de formation plutt que de cration, et dans laquelle il faut chercher plutt des germes que des rsultats. Au point de vue du caractre, c'est galement une poque importante et dcisive. C'est pendant ce temps, dit Gilbert, que les fondements furent poss de certaines habitudes dans le caractre de mon frre, qui, plus tard, ne devinrent que trop prominentes, et que la malice et l'envie ont pris plaisir exagrer[59]. Et Robert, lui-mme, se rappelant ces jours en apparence insignifiants, crivait: C'est pendant cette poque climatrique que ma petite histoire est le plus pleine d'vnements[60]; non pas d'vnements extrieurs et bruyants comme ceux qui, plus tard, se prsentent dans sa vie; mais de ces petits faits intrieurs et silencieux dont on n'a pas conscience sur le moment, par lesquels une nature se forme, se modifie ou se rvle, et qui grandissent dans les souvenirs jusqu' y envahir et y touffer tous les autres. Un grain qui tombe est pour le sillon un vnement plus important que tous les orages qui, plus tard, battront l'pi. [Note 58: _Gilbert's Narrative._] [Note 59: _Gilbert's Narrative._] [Note 60: _Autobiographical Letter to Dr Moore._] La vie continua toujours la mme pour la famille, une vie de labeur et de frugalit. Les premiers temps furent tolrables. Pendant quatre annes nous y vcmes confortablement, dit Robert[60]. Ce dut tre un soulagement aprs la vie de Mont-Oliphant. Tout le monde travaillait. Robert et Gilbert recevaient les gages qu'on donnait aux autres ouvriers, d'o on dfalquait les objets de vtement fabriqus dans la maison par la mre et les soeurs. I. LA JEUNESSE. -- LES PREMIERS AMOURS. Ds le dbut de cette priode, on retrouve Burns devenu homme. C'est un beau gars, de taille moyenne, robuste, carr, agile quoique d'une structure massive, le teint brun, le front solide, les cheveux noirs, les traits un peu gros, la bouche forte et mobile, et de merveilleux yeux noirs, larges, hardis, tincelants, pleins d'ardeur et d'intelligence[61]; sa physionomie avait premire vue un certain air de lourdeur ml une expression de profonde pntration et de rflexion calme qui touchait la mlancolie[61]. C'est son expression habituelle. Mais le visage se transforme sans cesse et il prend, avec une rapidit et une force extraordinaires, le reflet de toutes les passions, depuis le rire le plus franc jusqu' toutes les loquences que l'amour ou la colre peuvent prter une face humaine. Il est impossible de voir ce garon sans le remarquer. Il est mme une manire de personnage dans le pays et les hameaux d'alentour. Il est entour d'une sorte de notorit; on s'occupe de lui; les uns l'admirent, les autres redoutent son sarcasme. Lui-mme n'est pas fch d'attirer l'attention sur lui: il se singularise, s'habille d'une faon originale qui doit lui attirer les regards. Il tranche sur les autres; il est le seul gars de la paroisse qui porte les cheveux lis derrire; c'est le dimanche l'glise qu'il se montre ainsi. Les filles se chuchotent: C'est Robie Burns; les gars le regardent avec admiration et envie; ils dsirent faire sa connaissance. Il est le lion du village. Il le sait et il en est fier. Tous ces points apparaissent clairement dans les souvenirs de David Sillar qui fut son compagnon cette poque: M. Robert Burns tait depuis quelque temps dans la paroisse de Tarbolton, quand je fis sa connaissance. Son humeur sociable lui procurait facilement des relations, mais un certain assaisonnement satirique, qui tait ml son gnie comme tous les gnies potiques, tout en faisant clater de rire le cercle rustique, ne laissait pas d'amener sa suite sa compagne naturelle: une dfiance craintive. Je me rappelle avoir entendu ses voisins dire qu'il avait la langue bien pendue et qu'ils suspectaient ses _principes_. Il portait la seule chevelure noue qu'il y et dans la paroisse, et l'glise, il drapait son plaid, qui tait d'une couleur particulire, feuille morte je crois, d'une manire particulire autour de ses paules. Ces notions et son extrieur eurent une influence si magique sur ma curiosit qu'ils me rendirent trs dsireux de faire sa connaissance. Je ne me rappelle plus maintenant trs bien si ma liaison avec Gilbert fut accidentelle ou prmdite. Par lui je fus prsent non seulement son frre mais toute cette famille o, au bout de peu de temps, je fus un visiteur frquent, et, je le crois, bienvenu[62]. On devine, dans cette affectation de vtement, quelque chose de thtral. M. Robert Stevenson l'a bien remarqu, et il rappelle que, dix ans plus tard, quand il sera mari, pre de famille, on le retrouve dans un costume encore plus extraordinaire: une casquette de fourrure, un pardessus avec un ceinturon et une grande rapire cossaise au ct. Il aimait, dit-il, s'habiller pour le plaisir de s'habiller[63]; et le critique observe finement qu'il y a l une marque frquente chez les tempraments artistiques. Il et pu ajouter qu'elle est faite d'une disposition vivre en dehors des conditions entourantes, qui vient de l'activit de l'imagination et d'un besoin de se distinguer, et rsulte d'un mlange complexe de vanit, de paradoxe, de logique et de bravoure. [Note 61: _Description of Burns compiled by Dr Currie from Accounts by the Associates of the Poet._ Scott Douglas, tome IV, p. 388.] [Note 62: David Sillar. _Reminiscences, from Walker's memoir of Burns, 1811._] [Note 63: Stevenson. _Familiar studies of Men and Books. Some Aspects of Robert Burns_, p. 44.] Au milieu de ce monde villageois o il se sentait aisment le chef, o sa supriorit tait accepte, il marchait avec assurance. Mais ds qu'il se trouvait avec des trangers, surtout lorsqu'ils taient d'une position suprieure la sienne, il devenait taciturne et se repliait en une observation mfiante. Il avait ce mlange de timidit et d'orgueil que bien des gens suprieurs, accoutums se sentir les matres dans leur cercle habituel, apportent dans un milieu nouveau. Sans calcul sans doute, ils attendent de s'en rendre compte avant d'en prendre possession. Ainsi faisait-il: il coutait, il observait, et quand dans son coin il avait jaug ces nouveaux venus il sortait de ce silence et du mme coup prenait le haut du pav dans la conversation. L'impression qu'il fit au docteur Mackenzie est trs formelle cet gard. On retrouve, encore l, exprime par un homme dont la dposition dnote un observateur expert et soigneux, la diffrence qu'il y avait entre les deux frres; elle confirme assez bien la remarque de Murdoch: Gilbert et Robert taient certainement trs diffrents d'apparence et de faons, bien qu'ils possdassent tous deux de grandes capacits et un savoir peu commun. Gilbert, dans la premire entrevue que j'eus avec lui Lochlea, tait franc, modeste, bien renseign et communicatif. Le pote semblait distrait, souponneux et sans aucun dsir d'intresser ou de plaire. Il demeura trs silencieux dans un coin sombre de la chambre et, avant qu'il prt aucune part l'entretien, je le surpris frquemment en train de me scruter pendant ma causerie avec son pre et sa mre. Mais plus tard quand la conversation, qui tait sur un sujet de mdecine, eut pris le tour qu'il souhaitait, il commena s'y engager, dployant une dextrit de raisonnement, une subtilit de rflexion, et une familiarit avec des sujets au del de sa porte, dont son visiteur ne fut pas moins charm qu'tonn[64]. [Note 64: _Reminiscences of William Burnes by Dr John Mackenzie of Mauchline._ (_Walker's Memoir of Burns._)] Ces premires annes de Lochlea, non seulement elles sont intressantes, parce qu'elles nous montrent l'apparition de qualits et de dfauts qui devaient se dvelopper et rendre plus tard illustre et malheureuse la vie de Burns, mais elles sont reposantes, et on aime y faire une halte. C'est le seul moment de tranquillit qu'ait connu cette famille perscute du malheur, un rpit entre la misre de Mont-Oliphant et la ruine qui ne tarda pas venir. Pendant quelque temps, on connut presque le bien-tre. Et pour Burns lui-mme, c'est un temps de joie et de puret de coeur. Nous aurons la gaiet de Mossgiel, un peu factice, nerveuse et souvent plus prs du dfi que de la joie, l'blouissement d'dimbourg, l'assombrissement d'Ellisland et de Dumfries; nous ne le reverrons plus dans cette atmosphre joyeuse et lgre. Il aura de plus clatants moments, mais souvent avec des orages, et les plus heureux ne seront jamais sans leurs nues. On aime se le reprsenter, serein, avec ses regards si loquents o ne passaient pas encore les regrets, robuste, gai, se prcipitant, comme il le faisait, en toutes choses, imptueusement dans le travail. Il ne craignait personne pour conduire une charrue ou manier une faux. Avec cela, plein de bont pour les gens et les btes. Son frre avait un peu de la svrit du pre, mais, lui, sous son enveloppe plus rude, avait toujours un coup de main et un mot d'encouragement prt pour les plus jeunes travailleurs; quand l'autre grondait, homme! vous n'tes pas fait pour ce jeune peuple, disait-il[65]. Les animaux eux-mmes semblaient sentir en lui une indulgence plus grande: on peut tre sr qu'il leur causait amicalement et que le _Salut de Nouvelle Anne du Vieux Fermier sa vieille jument_ n'est pas autre chose qu'une de ces conversations. [Note 65: _The Highland Note-Book_, by R. Carruthers, Inverness, cit par Chambers. _Life of Burns_, tom. I, p. 86.] * * * * * Et quels flots de posie, de gaiet, d'loquence, d'humour, de fantaisie, rpandus sur toute la dure besogne de cette dure vie; tout cela dbordant, jaillissant, tincelant, intarissable, plein de bonds joyeux, de visions fantastiques, comme le ruisseau cossais qui saute autour d'un roc et frissonne aux rayons du soleil. Les oeuvres, chez lui, ne sont que des fragments, les premiers venus, de sa parole ordinaire. Tous ceux qui l'ont connu prtendent que sa conversation tait gale, sinon suprieure sa posie; et elle n'eut jamais plus de gaiet qu' Lochlea. Gilbert se rappelait avec bonheur les jours o, avec deux autres compagnons, ils allaient couper de la tourbe pour le combustible d'hiver[66]: Avec ces deux ou trois paysans obscurs pour auditeurs, Robert entretenait un feu roulant d'esprit, de fines remarques sur les hommes et les choses, qui rendaient radieuses ces heures passes dans un marcage. Il tait vraiment l'tonnement et la gaiet de tout le pays. Les anecdotes sont unanimes et inpuisables raconter l'effet de sa parole sur ceux qui l'entouraient. Un jour, passant dans un champ qu'on fauchait, il attire peu peu autour de lui toute la bande des moissonneurs qui se tordent de rire et se laissent tomber terre oubliant leur besogne. Un autre jour, il entre dans un moulin et fait si bien que ceux qui sont chargs de dblayer l'auge o tombe la farine, absorbs l'entendre, la laissent s'emplir jusqu' ce que la meule s'engorge et s'arrte. Ailleurs, c'est le forgeron qui, le marteau lev, l'coute jusqu' ce que le morceau de fer qu'il avait sur l'enclume se refroidisse. C'tait la forge surtout, le lieu de runion du village, qu'il fallait le voir. Chaque fois qu'il y devait venir, les voisins arrivaient pour faire cercle autour de lui et couter les histoires qu'il inventait et racontait, de faon les secouer de gat ou leur arracher des larmes[67]. C'tait vraiment un pote par nature que cet homme qui composait, pour des filles de fermes, les plus adorables chansons d'amour de la littrature anglaise et qui, devant quelques laboureurs, jetait pleine main des rcits dont _la Mort et le Dr Hornbook_ et _Tam de Shanter_ peuvent nous donner une ide. On croirait peine une telle puissance de parole chez ce jeune paysan de vingt et quelques annes, si plus tard les hommes distingus et critiques qui l'entendirent dimbourg n'taient aussi d'accord pour reconnatre que sa conversation les surprit plus encore que ses vers. On trouve dans ces souvenirs du Dr Mackenzie la premire dposition, faite par un esprit cultiv, sur l'invraisemblable puissance de conversation de Burns. partir de la priode dont je parle, je pris un vif intrt Robert Burns et, avant de connatre ses pouvoirs potiques, je m'aperus qu'il possdait de trs grandes capacits intellectuelles, une imagination extraordinairement fertile et vive, une connaissance profonde de beaucoup de nos potes cossais et une admiration enthousiaste de Ramsay et de Fergusson. Mme alors, sur les sujets qu'il connaissait, sa conversation tait riche en figures bien choisies, anime et nergique. la vrit j'ai toujours pens que personne ne pouvait avoir une juste ide de l'tendue des talents de Burns s'il n'avait pas eu l'occasion de l'entendre causer[68]. On voit ainsi peu peu l'homme grandir et la force de cet esprit s'imposer tous autour de lui. [Note 66: Chambers, tom. I, pag. 86.] [Note 67: Hately Waddell.--_Life and Works of R. Burns. Appendix, Reminiscences original. Part. I._] [Note 68: _Reminiscences by Dr Mackenzie._] Cependant les choses de l'esprit continuaient l'attirer. Il portait toujours quelque livre dans sa poche. C'tait _l'Homme de Sentiment_ de Mackenzie, le _Tristram Shandy_ de Sterne, les oeuvres du vieux pote cossais Adam Ramsay, c'tait surtout sa chre collection de chansons. Il continuait les lire avec le mme soin; il prenait dans cette habitude une sret critique qui parat dans les notes qu'il a mises aux vieilles chansons cossaises, et la faon dont il juge les siennes propres. Du reste, toute la famille lisait, et quand on entrait la ferme aux heures des repas, les seules libres, on voyait le pre et les fils un livre la main[69]. [Note 69: R. Chambers, tome I, p. 36.] Le got de l'activit intellectuelle tait vraiment admirable parmi ces hommes accabls de fatigues, et pour lesquels il semble que le repos dt tre un affaissement vide et silencieux. Robert, Gilbert et quatre ou cinq de leurs amis, auxquels quelques-uns s'adjoignirent encore, formrent une sorte de club dans lequel on devait discuter des questions proposes et s'exercer la parole. Cela en soi n'a rien d'tonnant; c'est dans des runions de ce genre que bien des jeunes loquences ont donn leurs premiers coups d'ailes. Mais si l'on rflchit au milieu, si l'on songe que les membres de cette confrence rustique taient quelques jeunes paysans sans ressources, perdus dans un petit village que l'absence de communications enfonait davantage dans la campagne, on comprendra qu'il y avait l une ardeur intellectuelle qu'il n'et pas t facile de retrouver ailleurs[70]. Le premier prsident fut Burns. La premire sance eut lieu le 11 novembre 1780. La premire question discute fut celle-ci: [Note 70: Voir sur ce curieux Club: _Rules and Regulations to be observed in the Bachelors' Club_, Currie;--et _History of the Rise, Proceedings and Regulations of the Bachelors' Club_. R. Chambers, tome I.] tant donn qu'un jeune homme lev pour tre fermier, mais sans aucune fortune, peut pouser de deux femmes l'une: ou bien une fille de fortune, ni belle de sa personne, ni agrable de conversation, mais capable de diriger suffisamment les affaires domestiques d'une ferme; ou bien une fille agrable de toutes faons, de personne, de conversation et de manires, mais sans fortune, laquelle des deux choisira-t-il? On peut reconnatre dans le choix de cette question une des proccupations habituelles de Burns et imaginer la discussion et les dclamations loquentes, auxquelles elle donna lieu. Burns y prit une part active et le Dr Currie retrouva dans ses papiers les notes d'un discours dans lequel il soutenait la seconde alternative. Il n'est peut-tre pas sans intrt de voir quel tait le genre de questions dbattues par ces jeunes laboureurs. En voici quelques-unes: Retirons-nous plus de bonheur de l'amour ou de l'amiti? Doit-il exister quelque rserve entre des amis qui n'ont aucune raison de douter de l'amiti l'un de l'autre? Lequel est le plus heureux du sauvage ou du paysan d'une contre civilise? Un jeune homme des rangs infrieurs de la vie sera-il plus heureux s'il a reu une bonne ducation et s'il a un esprit meubl de savoir; ou s'il a juste l'ducation et le savoir de ceux qui l'entourent? Les deux dernires questions dpassent le cercle des sentimentalits gnrales des deux premires. Elles ont la marque de leur poque; elles arrivent jusqu'au bord de la discussion sociale la faon du XVIIIe sicle; on y sent comme une lointaine influence de Rousseau. Peut-tre cependant, celle-ci n'tait-elle pas indispensable pour que des demandes semblables se posassent dans l'esprit de Burns. Il aurait suffi de l'analogie des gnies et des situations. Il y eut de bonne heure dans Burns une protestation et une rvolte invitables contre l'ingalit des rangs et, ce qui est mieux, une revendication de la valeur individuelle. L'amour, les proccupations de la vie, d'autres luttes l'empchrent de dvelopper tout fait ce ct de protestation sociale, mais il clatera dans quelques passages de ses posies, et on en discerne le germe dans ces discussions de jeunesse. En mme temps il se fit affilier la loge maonnique de Tarbolton, dont les sances se tenaient dans une salle de l'auberge du village. Les registres y sont encore conservs et montrent qu'il tait assidu aux sances[71]. [Note 71: _Gilbert's Narrative._] * * * * * travers tout cela, il continuait plus que jamais son mtier d'amoureux rural: L'amour sage ou insens fut une perptuelle ncessit de son me, dit Hately Waddell[72]; et Carlyle, dans une de ses fortes apprciations qui dgagent la ligne morale de toute une existence, avait dit: la vrit, il n'y a qu'une re dans la vie de Burns, c'est la premire. Nous n'avons pas la jeunesse, puis la maturit, mais seulement la jeunesse; car, jusqu' la fin, nous ne discernons aucun changement dcisif dans la complexion de son caractre; dans sa trente-septime anne, il est encore, pour ainsi dire, dans la jeunesse[73]. C'est surtout pour ce qui concerne son intarissable facult d'aimer que cela est vrai. Pendant vingt ans, il a t dans une continuelle admiration de la beaut ou plutt de la grce fminine, et ce qu'il y a de particulier en lui c'est que ses derniers amours avaient autant d'enthousiasme que les premiers. Il a chri toute sa vie avec la bonne foi fougueuse des dix-huit ans, et il et aim ainsi indfiniment. Chez lui, les passions ne formaient pas ces lgers rsidus d'accoutumance, d'amertume, de lassitude ou seulement d'habitude, que mme les meilleures laissent au fond du coeur, et qui rendent celles qui y viennent ensuite moins douces ou les font paratre moins charmantes. Bien qu'il y ait bu souvent, le cristal de la coupe resta clair et transparent. L'amour conserva toujours pour lui toute sa nouveaut et sa dlicieuse surprise. Il ne devint pas en lui amer comme dans Byron, railleur comme dans Heine, ou douloureux comme dans Musset. Il continua d'tre pour lui, selon l'expression de Keats, une chose de beaut et une joie ternelle. [Note 72: Hately Waddell. _Life of Burns._ Part. I, p. XIX.] [Note 73: Carlyle. _Essay on Burns._] L'pisode de la petite moissonneuse n'avait t qu'une de ces aspirations vagues dont tous les coeurs de seize ans sont troubls, et l'pisode de Kirkoswald un premier essai. C'est Lochlea qu'aimer devint l'habitude et l'tat normal de son me. Quand il y arriva, il tait gauche et timide; il confesse qu'au commencement de cette priode, il tait peut-tre le garon le plus lourd et le plus emptr de toute la paroisse[74]. Mais cela ne devait pas durer et il ne devait pas tarder prendre sa place, soit comme hros, soit comme confident, dans la plupart des intrigues amoureuses du village et des environs. Il y apporta bientt la dsinvolture et la sret d'un matre. Il avait ce don de familiarit rieuse et railleuse qui est la clef qui ouvre le plus de coeurs fminins. Aprs le dbut de mes relations avec lui, raconte David Sillar, nous nous rencontrions souvent l'glise, et au lieu d'aller avec nos amis ou les filles l'auberge, nous faisions une promenade dans les champs. Dans ces promenades j'ai t souvent frapp de sa facilit s'adresser au beau sexe et mainte fois, quand j'tais tout confus et ne savais comment m'exprimer, il tait entr en conversation avec elles avec la plus grande aisance et la plus grande libert; c'tait gnralement la mort de notre conversation, si agrable ft-elle, que de rencontrer une connaissance fminine[75]. Burns d'ailleurs a racont lui-mme comment il se tirait d'affaires dans ces rencontres: [Note 74: _Autobiographical Letter to Dr Moore._] [Note 75: D. Sillar's. _Account, etc._ Walker, tome II. Appendix.] Bien au del de toutes les autres impulsions de mon coeur tait un penchant pour l'_adorable moiti du genre humain_[76]. Mon coeur tait du pur amadou et tait continuellement enflamm, par une desse ou une autre. Comme il arrive dans toutes les campagnes de ce monde, ma fortune tait diverse. Tantt j'tais reu avec faveur, tantt mortifi par un chec. la charrue, la faux et la faucille, je ne craignais pas de rival, je dfiais aussi le besoin et comme je ne me suis jamais proccup de mon labeur que pendant que j'y tais employ, je passais mes soires d'aprs mon coeur. Un jeune campagnard conduit rarement une aventure d'amour sans un confident qui l'assiste. Je possdais un zle, une curiosit et une dextrit intrpide qui me recommandaient comme un second convenable dans ces occasions, et, j'ose le dire, j'avais autant de plaisir tre dans le secret de la moiti des amours de la paroisse de Tarbolton que jamais homme d'tat en a ressenti connatre les intrigues de la moiti des cours d'Europe. La plume que je tiens la main semble connatre instinctivement ce sentier familier de mon imagination, et j'ai de la peine l'empcher de vous donner une couple de paragraphes sur les histoires d'amour de mes compagnons, humbles habitants de la ferme ou de la chaumire. Mais les graves fils de la science, de l'ambition ou de l'avarice baptisent ces choses du nom de folies. Pour les fils du travail et de la pauvret, ce sont des matires de la plus srieuse nature: pour eux, l'espoir ardent, l'entrevue drobe, le tendre adieu sont les plus grandes et les plus dlicieuses parties de leur bonheur[77]. [Note 76: En franais dans le texte.] [Note 77: _Autobiographical Letter to Dr Moore._] Les occasions ne lui manqurent pas. Quand on regarde d'un peu prs la vie rurale de son temps, on est surpris de la quantit d'intrigues qui allaient leur train dans ces petits villages, de ferme ferme, sous la stricte surveillance presbytrienne. La faon dont ces intrigues se passaient est un trait de moeurs cossaises qui ne manque pas d'une certaine grce rustique. Aprs une rude journe la charrue ou au flau, quand le soir descendait, le jeune paysan mettait son bonnet bleu et son plaid. Il faisait deux ou trois milles, parfois plus, jusqu'au cottage de sa promise. Un homme, qui n'est rien moins que le grave Lockhart, a retrac, avec complaisance, la manire dont les choses se passaient. Dans ces districts, l'amoureux rustique poursuit sa tendre recherche d'une faon dont les jeunes citadins peuvent trouver difficile de comprendre le charme. Quand les travaux de la journe sont finis, que dis-je? souvent lorsque ses parents le croient dans le lit, l'heureux gars regarde comme un jeu de marcher maints longs milles cossais, jusqu' la rsidence de sa matresse. Au signal d'un coup donn sa fentre, celle-ci sort pour passer une heure ou deux sous la lune d't ou, si le temps est pre, (circonstance qui n'empche jamais le voyage) parmi les gerbes de la grange paternelle. Ce chappin' out, comme ils l'appellent, est une coutume dont les parents affectent de ne pas voir la mise en pratique, s'ils ne l'approuvent pas. Et les consquences sont trs rares et beaucoup plus frquemment inoffensives que ne sont disposes se l'imaginer les personnes qui ne sont pas familires avec les moeurs et les sentiments de nos paysans[78]. Ceci est peut-tre moins sr. consulter les registres de la paroisse, lire les ptres de Burns et suivre toute sa vie, il ne parat pas que les paysans cossais--dans ces environs du moins--fussent plus habiles qu'ailleurs brider l'amour. C'est sur des expditions de ce genre que sont composes les quelques-unes des premires et des plus jolies choses de Burns. [Note 78: Lockhart. _Life of Burns._ Chap. II.] Derrire ces collines l-bas, o le Lugar coule, Parmi de nombreux moors et marais, , Le soleil d'hiver a clos le jour, Et je vais retrouver Nannie, . Le vent d'ouest souffle bruyant et aigre; La nuit est la fois noire et pluvieuse, ; Mais je prendrai mon plaid; je me glisserai dehors, Et, par del les collines, vers Nannie, . Ma Nannie est charmante, douce et jeune, Sans ruses artificieuses pour vous attirer, ; Le malheur tombe sur la langue flatteuse Qui sduirait ma Nannie, ! Son visage est joli, son coeur est sincre, Aussi innocente qu'elle est gentille, . La pquerette, qui s'ouvre humide de rose, N'est pas plus pure que Nannie, . Je ne suis qu'un jeune paysan, Et il y a peu de gens qui me connaissent, ; Mais que m'importe combien peu ils sont, Je suis toujours bienvenu chez Nannie, . Toutes mes richesses sont mes gages, Et il faut que je les gre avec soin, ; Mais les biens de ce monde ne m'inquitent pas, Toutes mes penses sont: Ma Nannie, . Notre vieux fermier se plat regarder Ses moutons et ses vaches prosprer grassement, ; Mais je suis aussi heureux, moi qui tiens sa charrue, Et n'ai d'autre souci que Nannie, . Vienne heur, vienne malheur, je ne m'en occupe gure; Je prendrai ce que le Ciel m'enverra, ; Je n'ai pas d'autre souci dans la vie Que de vivre et d'aimer ma Nannie, [79]. [Note 79: _My Nannie O._] C'est coeur perdu que Burns se jeta dans ces aventures qui bientt ne se comptrent plus. Il avait gnralement une affection principale et centrale, mais il rencontrait sans cesse des affections nouvelles et subordonnes qui se groupaient autour de celle-l, et formaient autant d'intrigues secondaires, dans le drame de son amour. Gilbert, rappelant ce propos un fin passage de Sterne, un des auteurs favoris de Robert, compare spirituellement son frre Yorick, qui venait de jurer Eliza une fidlit ternelle et qui il suffisait de se trouver cinq minutes, la porte de la remise, avec Mme de L... pour en tomber pris, juste le temps que M. Dessein mettait courir chercher les clefs[80]. Peu lui importait d'ailleurs quelle femme il s'adressait. Il avait vite fait de les transformer, de les embellir, de les transfigurer, ds qu'elles entraient dans le rayonnement du rve de beaut qu'il portait en lui. Gilbert, en homme froid et raisonnable qu'il tait, n'y comprenait rien. Quand, dans la souverainet de son bon plaisir, il choisissait une personne qui il dcidait d'offrir ses attentions particulires, elle tait sur le champ revtue d'une quantit suffisante de charmes pris dans les abondantes rserves de son imagination. Il y avait souvent une grande diffrence entre sa matresse, telle que les autres la voyaient, et ce qu'elle semblait lorsqu'elle tait revtue des attributs qu'il lui donnait[81]. Sans doute; mais c'est que Murdoch s'tait tromp et que Gilbert n'tait pas pote. Quant Robert, il admirait de tous cts, rpandant, devant ces simples filles tonnes, des trsors de posie qu'elles ne comprenaient sans doute pas, mais o, avec l'intuition fminine, elles sentaient quelque chose de suprieur et de prcieux. Qui peut imaginer, car son loquence fut peut-tre plus merveilleuse que ses vers, quelles strophes pleines de ferveur et de tendresse il a murmures des oreilles ignorantes, o elles rsonnaient comme une musique incomprhensible et cependant douce couter? Ses chansons n'en sont peut-tre qu'un cho affaibli. [Note 80: Sterne. _A Sentimental Journey._ Calais.] [Note 81: _Gilbert's Narrative._] Et ce qu'il y a de surprenant en lui c'est qu'il n'aimait pas des lvres, mais vraiment du coeur. Chacune de ces amourettes avait, pendant qu'elle durait, la vhmence et l'intensit d'une passion qui le bouleversait de joie ou de dsespoir. Les passions se poussaient dans ce coeur continuellement agit, rapides mais fortes et innombrables comme des vagues. C'taient de vraies ivresses et de vraies angoisses qu'il prouvait sans trve. Sa charpente de paysan, singulirement massive et solide, endurcie toutes les fatigues, en prouvait des secousses terribles. Il ne s'habitua jamais aimer. Les coeurs ordinaires se tarissent dans des amours trop rpts qui vont s'affaiblissant par leur abondance. Mais cette me inpuisable fournit un torrent de passion qui resta jusqu'au bout gal lui-mme dans son imptuosit. Gilbert qui n'est pas suspect d'exagrer ces sujets, disait: Bien qu'il ft, dans sa jeunesse, timide et gauche dans ses rapports avec les femmes, cependant, quand il devint un homme, son attachement leur socit devint trs fort et il tait constamment la victime et l'esclave de quelque beaut. Les symptmes de sa passion taient souvent tels qu'ils galaient ceux de la clbre Sapho. la vrit, je ne sache pas qu'il se soit jamais vanoui, qu'il ait flchi sur ses genoux et expir; mais son agitation physique et mentale surpassait tout ce que j'ai jamais vu de ce genre, dans la vie relle[82]. [Note 82: _Gilbert's Narrative._] Chez certains potes, les passions ne deviennent une matire potique que lorsqu'elles sont faonnes par le souvenir; ils travaillent, toujours tourns vers leur pass, semblables aux cordiers qui n'ont jamais dans la main qu'une masse confuse de chanvre et ne voient leur travail se faire que loin d'eux. Leur oeuvre a presque toujours de la tristesse et du calme, parce que les choses dont ils parlent sont perdues, coules, parce qu'elles sont loignes. Mais il en est d'autres pour lesquels la production est immdiate et n'est que le prolongement, l'cho instantan de la joie ou de la souffrance prsentes. Ils sont comme des boucliers qui retentissent en mme temps qu'on les frappe. Leurs chants conservent toute la vibration triomphale ou dchirante du coup dont tremble encore leur me. Leur oeuvre a souvent le trouble et l'lan de sentiments que le temps n'a pas purs mais n'a pas affaiblis. Elle contient moins de pense et plus de passion. C'est parmi ces derniers qu'il faut placer Burns. Non seulement, l'motion et la cration taient chez lui simultanes, mais la premire tait si dsordonne qu'elle et t intolrable, si elle n'avait trouv un soulagement dans la seconde. Mes passions, dit-il, une fois allumes, se dchanaient comme autant de dmons, jusqu' ce qu'elles trouvassent une issue dans la rime, et, alors, rciter par coeur mes vers agissait comme un charme et calmait et adoucissait tout[83]. Il faut ajouter que ces amours, malgr leur violence, taient purs, car Gilbert et Burns lui-mme ont pris soin de marquer la date o ils cessrent de l'tre. [Note 83: _Autobiographical Letter to Dr Moore._] Ainsi, avec les journes dans les champs, les sorties du soir, les lectures et les compositions le long du chemin, les sances chez le forgeron, les discussions du club, le mlange de travail, de tristesse et de joie qui fait la vie de tous; avec des rafales de passion, des clairs d'ambition, des lans de tendresses charmantes, des bondissements blouissants de gat qui n'taient propres qu' lui; jetant pleines mains, comme lorsqu'il semait, la posie et le rire, inconscient encore et cependant dj frmissant de son gnie, causant une sorte d'tonnement autour de lui, imptueux et honnte en toutes choses, avec l'emportement qui devait lui faire commettre bien des fautes, mais sans le remords d'en avoir encore commis, il passa les premires annes de Lochlea. Annes agites, mais pures, et qui, en somme, furent heureuses. * * * * * Il tint peut-tre alors peu de chose que cette agitation ne se fixt et que le calme ne grandt dans sa vie. Comme toutes ces relations, dit Gilbert, en parlant de ses intrigues, taient gouvernes par les rgles les plus strictes de la vertu et de la modestie--desquelles il ne dvia jamais jusqu' ce qu'il et atteint sa vingt-troisime anne--il devint anxieux d'tre en situation de se marier[84]. Il y avait, dans une famille qui habitait sur les bords du Cessnock, petite rivire qui va rejoindre l'Irvine, une jeune fille qui s'appelait Ellison Begbie. Elle y servait en qualit de domestique, comme beaucoup de filles de fermiers. Son pre tait lui-mme fermier Galston, prs de Kilmarnock. C'est sur elle que Burns avait jet les yeux et fix son choix. Ce n'tait pas une beaut, semble-t-il, mais elle avait un charme particulier et une sorte d'attrait vif que la beaut a rarement. Dans la chanson qu'il a crite sur elle, on devine, travers les comparaisons dont elle se compose, un visage vermeil, tout riant de couleurs fraches et vives, des cheveux fins et chtains, un sourire o clate la blancheur des dents. Mais, le refrain est: ses deux yeux brillants et malicieux, comme s'ils taient en effet le trait principal de cette physionomie mobile, ouverte et charmante de gat. Avec cela une grce spirituelle faite d'enjouement et de malice. [Note 84: _Gilbert's Narrative._] Ses lvres sont comme ces cerises mres, Que des murailles ensoleilles protgent de Bore; Elles tentent le got et charment la vue; Et elle a deux yeux brillants et malicieux. Sa voix est comme le merle, le soir, Qui chante sur les bords du Cessnock, invisible, Tandis que sa compagne est niche dans le buisson; Et elle a deux yeux brillants et malicieux. Mais ce n'est pas son air, sa forme, son visage, Bien qu'elle gale la reine fabuleuse de la beaut; C'est l'esprit qui brille dans ses grces, Et surtout dans ses yeux malicieux[85]. [Note 85: _On Cessnock Banks._] Il fallait qu'elle et quelque chose de vritablement distingu, puisque plus tard, aprs avoir beaucoup admir et compar les plus sduisantes dames d'dimbourg, il avouait que, de toutes les femmes qu'il avait connues, c'tait celle qui aurait fait dans sa vie la plus agrable compagne[86]. Telle tait la femme que Burns demandait en mariage. S'il avait t accept, sa vie aurait peut-tre pris une voie normale. Sans doute, la fougue y serait reste et, par elle, il tait difficile que les fautes n'y pntrassent pas; mais il est probable que le dsarroi ne s'y serait pas mis. Peut-tre son exubrance de vie et sa vigueur d'esprit se seraient-elles tournes vers d'autres directions et son bonheur y et-il gagn aux dpens de sa gloire. Ce n'tait pas sa destine. [Note 86: Chambers, tome I, p. 48.] Outre l'influence qu'elle aurait pu avoir sur sa vie, sa courte liaison avec Ellison Begbie est intressante parce qu'elle a produit une correspondance, qui comprend les premiers spcimens de prose que nous ayons de lui. Ce sont quatre lettres seulement, mais bien curieuses. Au point de vue littraire, elles sont caractristiques. On y sent une affectation de correction, une recherche d'lgance, la prtention pistolaire qu'il gardera pendant toute sa vie et qu'il devait au recueil de lettres que le hasard avait ml ses premires lectures. Les penses s'y font graves et compasses, les phrases s'y succdent acheves et correctes. Cela a beaucoup de tenue et peu de mouvement; c'est le contraire de son esprit. La langue elle-mme est diffrente. Autant ses pomes abondent en expressions cossaises, autant cette correspondance est crite dans une langue purement anglaise, avec une affectation de mots latins. Au point de vue des sentiments, ces lettres sont galement remarquables par leur gravit, leur ton de convenance et de franchise, un dsir de bien prciser le genre d'affection qu'il prouve et de placer ses dclarations sur un terrain de vie pratique. Dans la premire de ces ptres, il se dfend, avec beaucoup d'habilet, contre un soupon d'inconstance de sa part, qui pourrait bien venir l'esprit d'Ellison Begbie et il fait une description de la vie marie, qui est rellement un beau morceau sur le mariage: Il est naturel qu'un jeune homme aime la connaissance des femmes et il est habituel qu'il recherche leur socit quand l'occasion s'en prsente. L'une d'elles lui est plus agrable que les autres; quand il est avec elle, il y a quelque chose, il ne sait pas quoi, qui le sduit, il ne sait pas comment. Je suppose que cela est ce que la plupart d'entre nous appellent _amour_ et je dois avouer, ma chre E., que c'est un jeu difficile que celui que vous avez jouer lorsque vous rencontrez un amoureux de cette espce. Vous ne pouvez vous empcher de dire qu'il est sincre, et cependant, avec quelque faveur que vous le traitiez, peut-tre dans quelques mois ou au plus tard dans un an ou deux, la mme inexplicable fantaisie peut le rendre perdument pris d'une autre, tandis que vous serez oublie. Je n'ignore pas que peut-tre, la prochaine fois que j'aurai le plaisir de vous voir, vous me conseillerez de prendre cette leon pour moi, et vous me direz que la passion que je professe pour vous est peut-tre une de ces lueurs passagres. Mais j'espre, ma chre E., que vous me ferez l'honneur de me croire, quand je vous assure que l'amour que j'ai pour vous est fond sur les principes de la Vertu et de l'Honneur, et que consquemment, aussi longtemps que vous continuerez possder ces aimables qualits qui m'ont d'abord inspir ma passion pour vous, aussi longtemps faut-il que je continue vous aimer. Croyez-moi, ma chre, c'est un amour comme celui-l qui seul peut rendre heureux l'tat de mariage. On peut causer de flammes, d'enthousiasmes, autant qu'on veut, et une chaude imagination, avec l'ardeur de la jeunesse, peut faire prouver quelque chose de pareil ce qu'on dcrit. Mais je suis sr que les plus nobles facults de l'esprit, unies des sentiments semblables dans le coeur, sont le seul fondement de l'amiti et 'a toujours t mon opinion que la vie marie n'est pas autre chose que de l'_amiti_ un degr plus lev. Si vous tes assez bonne pour exaucer mes souhaits, et s'il plat la Providence de nous pargner jusqu' la priode la plus recule de la vie, je puis, en regardant vers l'avenir, voir que mme alors, bien que courb sous la vieillesse ride, mme alors, quand toutes les choses de ce monde me seront indiffrentes, je regarderai mon E...... avec l'affection la plus tendre, pour la simple raison qu'elle aura toujours, mais un degr plus lev et perfectionn, ces nobles qualits qui inspirrent ma premire affection pour elle[87]. [Note 87: _To Ellison Begbie._ Lettre 1.] Ces dernires lignes sur l'ide du bonheur tranquille et apais qu'il faut attendre du mariage, sur la ncessit des qualits de l'me pour un amour durable, ne sont-elles pas loquentes, et cette vue de l'amiti qui sort d'une vie commune ne va-t-elle pas au fond des unions heureuses? Une autre lettre est intressante par la faon presque religieuse dont il parle de l'amour. On sent bien, dans cette correspondance, qu' ce moment il tait encore domin et gouvern par l'austrit paternelle, que son me tait toujours pleine de dfrence pour l'exemple de vie qu'il avait devant lui et que les amourettes nombreuses qu'il avait dj eues taient restes des affaires de coeur et d'imagination. Je crois en vrit, ma chre E., que les purs, les sincres sentiments d'amour sont aussi rares dans le monde que les purs et sincres principes de vertu et de pit. Ceci, j'espre, vous expliquera le singulier style de mes lettres vous. Par singulier, je veux dire qu'elles sont crites d'une faon si srieuse que, pour vous dire la vrit, j'ai souvent eu peur que vous ne me preniez pour quelque dvot outr qui converse avec sa matresse comme il converserait avec son ministre. Je ne sais pas comment cela se fait, ma chre, car bien que, sauf votre socit, il n'y ait rien au monde qui me donne autant de plaisir que de vous crire, cependant cela ne me cause jamais ces vertiges d'enthousiasme dont on parle tant parmi les amoureux. J'ai souvent pens que, si une affection solide n'est pas effectivement une partie de la vertu, c'est quelque chose qui est tout fait de la mme famille. Chaque fois que la pense de mon E...... chauffe mon coeur, elle allume dans ma poitrine tous les sentiments d'humanit, tous les principes de gnrosit; elle teint toute mprisable tincelle de malice et d'envie qui ne sont que trop prtes m'infester. Je serre tous les tres dans les bras d'une bienveillance universelle, galement, je prends part aux plaisirs des heureux et je sympathise avec les misres des infortuns. Je vous assure, ma chre, que je lve souvent vers le divin Ordonnateur des vnements un regard plein de reconnaissance pour le bonheur que, je l'espre, il a dessein de me donner en vous donnant moi. Je souhaite sincrement qu'il bnisse mes efforts pour rendre votre vie aussi confortable et heureuse que possible, en adoucissant les cts les plus rudes de mon caractre aussi bien qu'en amliorant les conditions peu propices de ma fortune. Ceci, ma chre, est une passion, mes yeux, digne d'un homme et, j'ajouterai, digne d'un chrtien[88]. [Note 88: _To Ellison Begbie._ Lettre 2.] La faon dont il lui demande sa main est pleine d'une gravit presque crmonieuse. On ne conoit pas qu'un jeune clergyman adressant, avec toute la dignit et le dcorum de sa profession, une requte de ce genre, puisse le faire en un langage plus rapproch d'un sermon: Il y a une rgle que j'ai jusqu'ici pratique et que j'observerai invinciblement avec vous, c'est de vous dire honntement la simple vrit. Il y a quelque chose de si bas, de si indigne d'un homme, dans les artifices de la dissimulation et de la fausset, que je suis surpris qu'ils puissent tre employs par personne dans une passion aussi noble et gnreuse qu'un amour vertueux. Non, ma chre E., je n'essayerai jamais de gagner votre faveur par de si dtestables pratiques. Si vous tes assez bonne et assez gnreuse pour m'accepter pour votre partenaire, votre compagnon, votre ami de coeur, travers la vie, il n'y a rien, de ce ct-ci de l'ternit, qui puisse me donner un plus grand bonheur; mais je ne songerai jamais acheter votre main par des arts indignes d'un homme et, j'ajouterai, d'un chrtien. Il y a une chose que je vous demande srieusement, ma chre, et c'est ceci: que vous mettiez bientt un terme mes esprances par un refus premptoire ou que vous me gurissiez de mes anxits par un consentement gnreux. Cela m'obligerait beaucoup si vous vouliez m'envoyer une ligne ou deux quand vous le pourrez. J'ajouterai seulement que si une conduite rgle (quoique peut-tre bien imparfaitement) par les rgles de l'Honneur et de la Vertu, si un coeur consacr vous aimer et vous estimer, si un effort anxieux de vous rendre heureuse, si ces qualits sont celles que vous souhaiteriez dans un ami, dans un poux, j'espre que vous les trouverez toujours dans votre vrai ami et sincre amant[89]. [Note 89: _To Ellison Begbie._ Lettre 3.] La jeune fille ne tarda pas faire connatre Burns sa rponse dfinitive; c'tait un refus. La lettre qu'il lui envoie et qui est la dernire de cette srie est, avec un chagrin trs sincre et trs profond, pleine d'une trs belle et trs digne franchise: J'aurais d, pour tre poli, accuser plus tt rception de votre lettre, mais mon coeur en avait reu un tel coup que je puis encore peine rassembler mes penses, de faon vous crire ce sujet. Je n'essayerai pas de dcrire ce que j'ai ressenti en recevant votre lettre. Je l'ai lue et relue, mainte et mainte fois et, bien qu'elle ft dans le langage le plus poli du refus, ce refus tait premptoire: Vous tiez triste de ne pas pouvoir me payer de retour, mais vous me souhaitez toute espce de bonheur. Ce serait une faiblesse indigne d'un homme que de dire que, sans vous, je ne pourrai jamais tre heureux, mais je suis certain que partager la vie avec vous lui aurait donn une saveur que, sans vous, je ne goterai jamais. Ce ne sont pas vos rares avantages personnels et votre bon sens suprieur qui me frappent tant en vous; il est possible que, dans quelques cas, on puisse rencontrer ces qualits chez d'autres. Mais cette bont aimable, cette tendresse et cette douceur fminines, cette attachante suavit de caractre, avec tous les charmes qui naissent d'un coeur chaud et aimant, voil ce que je ne puis esprer retrouver de nouveau dans ce monde, un tel degr. Toutes ces qualits charmantes, rehausses par une ducation bien au del de ce que j'ai jamais trouv chez les femmes que j'ai jamais os approcher, ont fait sur mon coeur une impression que je ne crois pas que la vie effacera jamais. Mon imagination s'tait flatte du souhait,--je n'ose pas dire que ce fut jamais un espoir,--que, peut-tre un jour, je vous appellerais mienne. J'avais form les plus dlicieuses images et mes rves s'y complaisaient; aujourd'hui, je suis malheureux pour avoir perdu ce que je n'avais vraiment pas le droit d'attendre. Je ne dois plus penser vous comme une amante; j'ose cependant demander tre admis comme un ami. C'est ce titre que je dsire la permission de vous rendre visite, et comme je pense dans peu de jours aller m'tablir plus loin et que vous ne tarderez pas, je le suppose, quitter cet endroit, je dsire vous voir ou avoir de vos nouvelles bientt[90]. [Note 90: _Idem._ Lettre 5.] Ellison Begbie est la premire des hrones de Burns dont on voie se dessiner un peu la physionomie. D'aprs Mrs Begg, la soeur de Burns, c'tait une fille suprieure et la favorite du voisinage[91]. Elle parat avoir t, en outre, une fille de tte et de sang-froid, qui tenait voir clair dans l'avenir et dans le prsent. Elle fut un moment attire vers ce garon capable d'crire de telles dclarations. En effet, c'est seulement aprs quelque intimit et quelque correspondance qu'elle rejeta sa poursuite et bientt aprs pousa un autre amoureux[92]; et cette supposition est bien confirme par les mots de Burns: Pour couronner ma dtresse, une _belle fille_ que j'adorais et qui avait jur son me de venir ma rencontre dans le champ du mariage, se joua de moi dans les circonstances les plus mortifiantes[93]. Il y avait donc eu une attraction mais qui ne dura pas. Pour quelle cause? On ne sait ces secrets de coeur. Elle est peut-tre dans un passage cit plus haut, o Burns se dfend, comme s'il prouvait le besoin de dissiper certaines prventions et d'aller au-devant de certaines rumeurs. Peut tre Ellison Begbie n'eut-elle pas confiance dans ces ardentes protestations, et voyait-elle dans le coeur de son poursuivant mieux que lui-mme. coup sr, elle passa auprs d'une vie qui n'aurait pas t sans orages. Elle fit le choix qui convenait le mieux sa nature quilibre, pratique et discernante; elle a deux yeux brillants et malicieux dit la chanson de Burns. Il est probable qu'elle vcut heureuse avec un homme moyen. Pourtant, comme il arrive aux imprudents, leurs passions bues, quand ils n'ont plus que le verre vide et craquel de la vie, de se dire que leurs ivresses ont t une folie, il arrive aussi que les sages rassasis de calme se demandent si leur prudence n'a pas t une duperie. Il est certain qu'Ellison Begbie se rappela, avec orgueil, que le pote avait compos pour elle quelques-unes de ses jeunes chansons, les plus pures et les plus sincres, car, plus d'un quart de sicle aprs cette aventure, il vivait Glasgow une dame qui en rcita une qu'elle seule savait, Cromek, lorsque celui-ci recueillait ses _Reliques de Burns_ et c'tait la chanson sur des yeux malicieux[94]. [Note 91: Voir l'Appendix B ajout par Scott Douglas et son dition de la _Vie de Burns_ de Lockhart.] [Note 92: Scott Douglas. Tome I, p. 23, note.] [Note 93: _Autobiographical Letter to Dr Moore._] [Note 94: Cromek. _Reliques of Robert Burns_, p. 442.] II. LE SJOUR IRVINE. Ce projet de mariage eut une grande influence sur la vie de Burns. Il avait compris, avec Gilbert, qu'il lui serait difficile de s'tablir comme fermier. Pour acheter des instruments et des bestiaux, pour faire les premires semailles et attendre la premire rcolte, il faut une mise de fonds. Comment l'esprer, quand la famille avait peine de quoi joindre les deux bouts la fin de l'anne? Si jamais ces ressources arrivaient, quand serait-ce? Trop tard coup sr. Ellison ne l'aimait pas assez et lui-mme l'aimait trop pour attendre. Peut-tre les difficults qui commenaient s'amonceler de nouveau sur le chemin de son pre, contribuaient-elles l'loigner d'un mtier, o la sueur du front ne suffisait pas gagner le pain. Il chercha une faon plus rapide, plus sre, de parvenir vivre. Depuis quelques annes dj, les deux frres avaient obtenu du pre quelques pices de terre o ils faisaient pour leur propre compte pousser du lin, fort cultiv alors dans ces parties de la contre. Robert rsolut d'aller Irvine apprendre prparer cette plante. Cependant, le refus d'Ellison Begbie survint. Il partit nanmoins, le coeur plus charg de chagrins qu'on ne l'imaginerait d'aprs la calme affection exprime dans ses lettres, assombri, dcourag. videmment, il venait de recevoir bravement un coup dont il serait longtemps gurir. C'tait vers le milieu de juillet 1781. La ville o il arrivait et le nouveau mtier qu'il entreprenait n'taient pas faits pour dissiper sa mlancolie. Irvine est un endroit d'apparence dsole; c'est une bourgade maritime avec toute la tristesse des ports, situs non pas sur la mer, qui est elle seule un mouvement et une multitude, mais sur les rives plates et vaseuses d'une embouchure de rivire. Un horizon rampant de maigres dunes, des bas-fonds de sables coups de flaques, recouverts et dcouverts par l'alternance monotone du flux et du reflux; sur ces pauvres bords, un ramassis de dpts de marchandises et de maisonnettes, moiti cabarets, moiti boutiques objets de matelots, basses, minables et louches. Aux heures d'eau retire, les navires, comme chous, augmentent cette impression d'abandon par celle de dsarroi, que donnent leurs grands corps dsempars, leurs mtures penches hors d'quilibre et qui semblent faire gauchir le ciel. Pour un jeune paysan, accoutum se rjouir des mille vies de la terre, ce sjour de strilit, lav d'une eau morne et infconde, dut tre comme un cauchemar. ce serrement de coeur s'ajouta bientt le dgot d'un mtier pnible et presque rabaissant pour lui. Au lieu des journes au grand air, de la fiert du labour et de la diversit des occupations, un emprisonnement dans un taudis puant de l'odeur fade du lin roui, et une besogne assise, monotone et mcanique. Des heures et des heures sur le banc, devant le chevalet de l'espade ou l'tabli des srans. Pour des bras dignes du flau ou de la faux, maillocher le lin, l'craser, l'canguer sous la broie, l'tirer sur les peignes, avoir toujours les mains perdues dans des filasses, c'tait presque un mtier de femme. Dans cette salle basse, moiti hangar moiti curie, au milieu de cette atmosphre alourdie des manations et des poussires du lin, on ne respirait pas. Il touffait, sa sant s'en ressentit. Ce changement d'existence, en toutes circonstances, lui et t pnible, insurmontable. Il y apportait, avec un coeur rcemment bless, un amour-propre meurtri. Un travail sain l'air libre, la puissance de la nature changer nos peines en rveries, l'auraient apais; cette vie trcie et emmure, d'une fatigue nouvelle et exasprante pour les nerfs, renferma sa douleur, l'aigrit, la rendit plus corrosive et plus dvorante. Puis, au lieu de la popularit laquelle il tait accoutum, c'tait, pour lui plus que pour d'autres, un isolement plus dur, dans une populace de matelots, d'ouvriers et de dchargeurs. Enfin cet indfinissable et invincible sentiment, la nostalgie, se mettait de la partie. Il eut un de ces accs de dsesprance o l'me et le corps s'affaissent en mme temps, s'entranant l'un l'autre dans leur descente. Il en arriva tre dans un tat terrible: Le mal final qui amena l'arrire-garde de ce cortge infernal fut que ma maladie d'hypocondrie s'irrita un tel degr que, pendant trois mois, je fus dans un tat dlabr de corps et d'esprit qui et t peine enviable pour ces misrables sans espoir qui viennent d'entendre leur juste sentence: Retirez-vous de moi, maudits[95]. C'est dans cette condition qu'il passa la fin de l'anne 1781. Aussi l'impression de cette priode est celle d'une tristesse et d'un accablement infinis. Une personne qui l'avait connu alors racontait, en 1826, R. Chambers, que ce qu'on avait remarqu en lui tait sa mlancolie. Parmi les gens ordinaires, il restait assis pendant des heures, la tte dans la main, et le coude sur le genou; c'tait seulement lorsqu'un homme intelligent ou une femme se joignait la socit qu'il s'veillait et s'animait un peu[96]. Lui qui, tant de fois, avait jet tout le village dans des convulsions de rire et avait suspendu ses lvres ses rudes auditeurs, s'tait renferm dans le chagrin et le silence. Le changement d'existence et plus encore la souffrance morale avaient en outre altr et dbilit sa sant. Il tait devenu gravement malade d'une maladie nerveuse. Dans une lettre son pre, il a laiss le tableau dsespr de la faiblesse de son corps et du dcouragement de son me. [Note 95: _Autobiographical Letter to Dr Moore._] [Note 96: R. Chambers, tome I, p. 55.] Ma sant est peu prs la mme que quand vous tiez ici, seulement mon sommeil est un peu meilleur, et, tout prendre, je suis plutt mieux qu'autrement, bien que je ne m'amliore que bien lentement. La faiblesse de mes nerfs a tellement dbilit mon esprit que je n'ose ni revoir les vnements passs, ni regarder du ct de l'avenir; car la moindre anxit et le moindre trouble dans ma poitrine produisent les effets les plus dsastreux sur toute ma machine. Quelquefois, la vrit, pendant une heure ou deux, mes esprits s'allgent un peu, je jette un rapide regard dans le futur, mais ma principale occupation et la seule qui me soit douce est de considrer le pass et l'avenir d'une faon religieuse et morale. Je suis transport la pense qu'avant longtemps, peut-tre bientt, je dirai un ternel adieu toutes les peines, agitations, et inquitudes de cette pnible vie, car je vous assure que j'en suis vraiment fatigu, et, si je ne me trompe beaucoup, je pourrai avec contentement et joie la rsigner. L'me, inquite et renferme en elle-mme, Se repose en errant dans une vie future. C'est pour cette raison que le 15e, 16e et 17e versets du 7e chapitre des Rvlations me plaisent plus qu'autant de dizaines de versets dans toute la Bible, et je ne voudrais pas changer le noble enthousiasme qu'ils inspirent pour tout ce que ce monde peut offrir. Quant ce monde-ci, je dsespre d'y faire jamais quelque figure. Je ne suis pas fait pour l'agitation des gens d'affaires, ni pour le dsordre des gens gais. Je ne serai jamais capable de paratre sur ces scnes. la vrit je suis tout fait dtach des penses de cette vie. Je prvois que la pauvret et l'obscurit m'attendent, je suis en quelque mesure prpar et je me prpare chaque jour les rencontrer. Il me reste juste assez de temps et de papier pour vous remercier des leons de vertu et de pit que vous m'avez donnes, qui ont t trop ngliges quand vous me les avez donnes, mais dont, j'espre, je me suis souvenu avant qu'il soit trop tard[97]. [Note 97: _To His Father. Irvine, Dec 27, 1761._] Tels taient le trouble et l'abattement dans lesquels il se trouvait, aux premiers jours de 1782, car cette lettre tait destine porter son pre des souhaits pour l'anne nouvelle. videmment, un grand effondrement s'tait fait dans son coeur. Il tait un de ces moments o une cruelle dception jette son ombre devant elle et envoie son amertume jusqu'au bout de la vie. D'un autre ct, sa famille commenait se dbattre dans la ruine. Tout conspirait rendre son dsespoir complet, comme lorsque les malheurs du dehors ont l'air de se concerter avec les chagrins intrieurs. Ce sont les heures qui restent douloureuses dans le souvenir, o tout nous abandonne et o les plus robustes nergies faiblissent et s'vanouissent dans des dfaillances qui semblent dfinitives. C'est en vain qu'il se tournait du ct de la Bible. Il est facile de voir qu'elle tait sans action profonde sur lui. Il n'y trouvait pas l'asile, la consolation, le fleuve de paix intrieure o les fervents lavent leurs angoisses. Il ne se rappela jamais sans frissonner cette noire priode de sa vie. Quant la posie, elle avait cess: Je suspendis, crivait-il, ma harpe aux saules[98]. [Note 98: _Common-place Book. March 84._] * * * * * Mais il avait trop de jeunesse et de ressort pour que cette lassitude et cette dpression durassent. Il est vraisemblable que les premiers mois furent les plus mornes. Peu peu, la crise ayant atteint sa hauteur diminua. Dans la lettre son pre, il parle dj d'un mieux et de clarts qui commenaient percer l'assombrissement de sa vie. Par degrs aussi, son esprit de sociabilit lui fut rendu. Il est probable qu'il accueillit ces retours de gat avec une sorte de brusquerie les saisir et les puiser, avec cette insouciance tmraire qui suit les grands soucis et les grandes dfiances de la vie, quelque chose de dur qui fait qu'on arrache les joies plutt qu'on ne les reoit, et qu'on les tord plutt qu'on n'en jouit. Rien n'est plus propre que ces mouvements excessifs vers le plaisir, jeter dans des plaisirs excessifs par eux-mmes. L'pret jouir cre le got de jouissances plus pres. C'est surtout pour le coeur que les convalescences demandent tre lentes et sages. Burns vivait dans un milieu peu propice ces mnagements. Dans ces ports de la cte ouest, surtout dans ceux situs en face des les de Man et d'Arran, la contrebande par mer tait active. Il y tranait toujours une population de gens, moiti matelots, moiti contrebandiers, aventureux, hardis, achetant, par une vie de durets et de dangers, des intervalles violents de dbauche. Burns se trouvait en contact avec eux un moment critique. Il s'en ressentit. Ce fut dans sa vie un tournant de grande importance morale et le point de dpart de changements profonds dans sa faon d'tre, d'o devaient sortir des rsultats graves et durables. C'est l'poque que Gilbert et lui-mme dsignent comme celle o il tomba pour la premire fois dans de vrais excs. Ma vingt-troisime anne fut pour moi une re importante, crivait-il dans son autobiographie. Et Gilbert disait: Irvine il fit connaissance des gens qui avaient une faon plus libre de penser et de vivre que celle laquelle il tait accoutum, et cette socit le prpara franchir ces bornes d'une rigide vertu qui l'avaient jusque-l retenu[99]. C'est avec grande clairvoyance que Carlyle remarque ce propos, que si l'incident le plus frappant de la vie de Burns, est son voyage dimbourg, sa rsidence Irvine en est peut-tre un plus important[100]. Il dplore son initiation des dissipations et des vices dont il tait rest pur jusque-l. Il donne, par ce rapprochement, toute sa valeur et tout son relief un de ces points capitaux d'une existence, duquel bien des pripties futures dpendront. L'artisan de cette transformation fut un jeune marin nomm Richard Brown dont Burns a trac le portrait et dtaill l'influence sur lui-mme. [Note 99: _Gilbert's Narrative._] [Note 100: Carlyle. _Essay on Burns._] De cette aventure, j'appris un peu de la vie d'une ville; mais la principale chose qui donna un tour mon esprit fut que je formai une amiti cordiale avec un jeune homme, un homme suprieur tous ceux que j'avais jamais vus, mais un fils infortun du malheur. Il tait l'enfant d'un simple artisan; un homme riche du voisinage l'ayant pris sous sa protection lui avait fait donner une ducation releve, afin d'amliorer sa position dans la vie. Ce protecteur mourut et laissa mon ami sans ressources juste au moment o il allait se lancer dans le monde; le pauvre garon dsol prit la mer; aprs des vicissitudes de bonne et de mauvaise fortune, il avait t, peu de temps avant que je fisse sa connaissance, dbarqu par un corsaire amricain, sur les ctes sauvages du Connaught, sans qu'il lui restt rien. Je ne puis abandonner l'histoire de ce malheureux garon sans ajouter qu'il est en ce moment capitaine d'un grand navire des Indes Occidentales, appartenant la Tamise. L'esprit de ce gentleman tait dou de courage, d'indpendance, de magnanimit, de toute vertu noble et virile. Je l'aimais, je l'admirais jusqu' l'enthousiasme; j'essayais de l'imiter. J'y russis en quelque mesure; j'avais de la fiert auparavant, il lui enseigna couler dans son vrai canal. Sa connaissance du monde tait de beaucoup suprieure la mienne, et j'tais trs attentif m'instruire. C'tait le seul homme que j'aie jamais vu qui ft un plus grand extravagant que moi quand la Femme tait l'toile qui dominait; mais il parlait de certaine faute la mode avec une lgret que j'avais jusqu'alors regarde avec horreur. Ici son amiti me fut nuisible, et la consquence fut que peu aprs avoir repris la charrue, j'crivis la _Bienvenue_ que je vous envoie[101]. [Note 101: _Autobiographical Letter to Dr Moore._] On verra un peu plus tard ce qu'tait cette _Bienvenue_. La socit du marin lui fut par quelques cts utile. Richard Brown fut assez perspicace pour sentir dans son jeune ami un mrite cach et pour l'enhardir. Vous rappelez-vous, lui crivait plus tard Burns, un dimanche que nous passmes ensemble dans le bois d'Eglington? Vous me dites, aprs que je vous eus rcit quelques vers, que vous vous tonniez que je pusse rsister la tentation d'envoyer des vers d'un tel mrite un magazine. C'est cette remarque qui me donna quelque ide de mes propres pices et qui m'encouragea essayer de devenir un pote[102]. Cette fois-ci, l'ambition commenait prendre une forme et devenait un peu plus nette. Ce n'taient plus les indcis ttonnements sur des murs obscurs de la caverne, c'tait un pas vers un but aperu, le dsir clair et la volont de marcher la colline lointaine o croissent les lauriers. C'tait beaucoup dj. [Note 102: _To Richard Brown, Edinburgh, Dec 30, 1787._] Quant la prparation du lin, l'apprentissage se termina d'une faon singulire. Mon partenaire, dit-il, tait un gredin de la plus belle eau qui faisait de l'argent par l'art mystrieux de voler, et pour finir le tout, pendant que nous tions en train de festoyer et de donner la bienvenue l'anne nouvelle, la boutique, par l'imprudence de la femme de mon partenaire qui s'tait enivre, prit feu et fut rduite en cendres. Je fus laiss comme un vrai pote sans un sixpence[103]. Ce fut la fin de son apprentissage. Il ne revint cependant Lochlea qu'un peu plus tard, vers le mois de mars 1782. [Note 103: _Autobiographical Letter to Dr Moore._] III. LES ANNES D'APPRENTISSAGE. -- LES PREMIRES FAUTES. -- LA MORT DU PRE. Lorsqu'il se remit la charrue il tait un autre homme. Il avait travers une dure preuve, d'o il revenait encore endolori, mais en voie de gurison. Il jugeait la souffrance pour s'tre mesur avec elle. S'il en ressentait encore l'treinte, il n'en avait plus autant l'horreur. Il avait en outre acquis des expriences diverses, qui flottaient encore en lui; il en rapportait des ides nouvelles sur la vie, vagues encore, mais qui ne tarderaient pas devenir plus solides. Quand il se retrouva dans son ancienne vie des champs, l'influence de la campagne le reprit et le calma. Dans les lentes alles et venues de labourage, il put rflchir. Son chagrin s'effaa et ses rflexions se dessinrent dans son esprit. Il ressentit, aprs quelque temps, un peu de rsignation, qui est la parcelle d'or contenue dans toute grande souffrance. Ce n'est pas qu'il et meilleur espoir dans l'avenir, qui restait cach et aussi sombre que jamais; mais il s'en proccupait moins. Il rapportait un peu de l'insouciance des marins, accoutums prendre le temps comme il vient et faire bon accueil au vent de quelque ct qu'il souffle. Son ami Brown lui avait communiqu quelque chose du sans gne et de l'indiffrence des gens de mer vis--vis du lendemain, si opposs l'esprit des paysans, dont la richesse dpend chaque jour du jour suivant. Il lui avait aussi enseign ne pas s'inquiter des jugements du monde, comme il est naturel chez des hommes qui ne sont jamais assez longtemps nulle part pour que leur amour-propre puisse y prendre racine. Que lui importait ds lors l'obscurit? Quant la pauvret, n'avait-il pas ses deux bras pour travailler? Et si mme, en poussant les choses l'extrmit, il devait avoir recours la vie mendiante, la dernire et pire ressource des malheureux et des misrables[104] cela n'avait rien pour le terrifier. Certains mendiants taient des moiti de conteurs qui payaient leur gte par des histoires, ils taient connus par leurs noms et accueillis avec plaisir dans le cercle de leurs itinraires. Il ferait comme eux. Je sais, crivait-il Murdoch, que mon talent pour ce que les gens de la campagne appellent une conversation raisonnable, quand il sera rendu vnrable par des cheveux blancs, me procurerait assez d'estime, pour que, mme dans cette situation, j'apprenne tre heureux[104]. D'autres fois, il songeait se faire soldat. C'tait sa dernire ressource, quand toutes les autres auraient manqu. De bonne heure dans ma vie et toute ma vie, j'ai regard le tambour du recrutement comme ma suprme esprance[105]. Il en parlait avec un peu de cette crnerie qu'affectent les conscrits. [Note 104: _To John Murdoch. Lochlea, January 15, 1783._] [Note 105: _To Miss Margaret Chalmers_, 22nd Jan 1788.] pourquoi diable me dsolerais-je Et pourquoi toujours prvoir le mal? J'ai vingt-trois ans et cinq pieds neuf pouces, Je m'en irai, je me ferai soldat. J'avais gagn un peu d'argent avec beaucoup de souci, Je le gardais bien ensemble; Maintenant il est parti et quelque chose avec; Je m'en irai, je me ferai soldat[106]. [Note 106: _I'll go and be a Sodger._] Cette nouvelle disposition d'esprit, si diffrente de celle o il se trouvait dans la lettre crite son pre, s'exprima dans une chanson: De mainte faon, dans maint essai, j'ai courtis la faveur de la Fortune ; Quelque chose de cach toujours s'interposait, pour me frustrer de mes efforts . Parfois je fus accabl par mes ennemis, parfois abandonn de mes amis ; Et quand mon espoir tait au sommet, c'est alors que je me trompais le plus . Alors, endolori, harass et las de la vaine tromperie de la Fortune , Je laissai tomber mes projets comme des songes vides et j'en vins cette conclusion : Le pass tait triste, le futur inconnu, ses biens et ses maux cachs ; Mais l'heure prsente tait moi, et ainsi j'en jouirais . Je n'avais ni aide, ni espoir, ni but, personne pour m'aider ; Il me fallait travailler et suer, souffrir et peiner pour vivre ; labourer, semer, moissonner et faucher mon pre m'avait lev , Car un homme, disait-il, fait au travail, peut tenir tte la Fortune . Ainsi obscur, inconnu et pauvre, condamn errer dans la vie , Jusqu' ce que je repose mes os fatigus dans un sommeil ternel ; Sans but et sans souci que d'viter ce qui peut me faire peine ou chagrin , Je vis aujourd'hui aussi bien que je puis, insoucieux de demain . Pourtant je suis aussi joyeux qu'un monarque dans son palais , Bien que la Fortune maussade me poursuive avec sa malice ordinaire ; Je gagne, la vrit, mon pain quotidien et ne puis russir faire plus ; Mais comme le pain quotidien est tout ce qu'il me faut, je me soucie peu d'elle, [107]. [Note 107: _My Father was a Farmer._] Cette chanson, disait Burns, est une inculte rhapsodie, misrablement fautive en versification; mais comme les sentiments sont vraiment ceux de mon coeur, j'ai, pour cette raison, un plaisir particulier la rpter[108]. Et ce plaisir tenait non seulement ce qu'elle exprimait son nouvel tat d'me, mais ce que cet tat lui-mme tait un soulagement aprs la tristesse. Cette insouciance des jours inconnus, du bien ou du mal qu'ils contiennent, cette bonne humeur vis--vis de la fortune, cette faon d'attendre, lui resteront dsormais. Aux heures tout fait sombres, cette raillerie se haussera, elle deviendra un dfi pre et farouche; mais dans les temps ordinaires, ce sera une ironie lgre et un peu narquoise. Il y aura toujours de la fiert et du courage, la rsolution de ne compter que sur soi et de n'avoir besoin que de peu. Carlyle l'a bien not: Il y a une force dans ce jeune homme qui le rend capable de marcher sur l'infortune, bien plus, de la lier sous ses pieds pour s'en faire un jeu. Car une humeur de caractre, hardie, chaude, rebondissante lui a t donne; et ainsi les formes du malheur qui arrivent de toutes parts, il les reoit avec une ironie gaie, amicale; et quand il est le plus serr par elles, il ne perd pas un pouce de courage ou d'esprance[109]. [Note 108: _Common-place Book. April 1784._] [Note 109: Carlyle. _Essay on Burns._] * * * * * Cette insouciance du lendemain et cette faon de hausser les paules aux menaces du sort, trs opposes l'esprit de vigilance et de prvoyance inquite qui rgnait dans la maison, n'tait pas la seule chose qu'il et rapporte de son sjour Irvine. L'approbation et les encouragements de son camarade Brown faisaient leur travail dans son esprit et y dterminaient quelque chose comme un commencement d'ambition. C'tait trs vague et trs obscur, trs latent, presque inconscient mme; mais il s'y remuait une proccupation nouvelle. Jusqu'alors Burns avait t satisfait de son application intellectuelle pour le plaisir qu'il en recevait; ses productions littraires ne visaient pas au del de l'instant prsent. Il se fit ds lors, dans sa pense, des ouvertures sur des choses plus recules. La naissance de ce germe d'ambition suscita une confuse ide de prparation, une espce de recueillement, une disposition l'effort et l'tude. Les deux annes qui s'coulrent aprs le voyage d'Irvine, et qui sont les dernires de Lochlea, sont occupes par cette sourde fermentation. Cela est trs insensible ou du moins trs cach; car les renseignements sur cette priode de sa vie sont peu nombreux. Il en existe pourtant quelques-uns qui la rvlent et la rsument. On voit qu'elle est faite de conflits entre des influences diverses, d'tats d'me opposs, les uns factices et les autres sortant du vrai fond de sa nature. Par un certain ct, il est soumis des influences qui paraissent peu en harmonie avec sa nature d'esprit. Il lit beaucoup, mais une classe trs particulire d'auteurs. En matire de livres, la vrit, je suis trs prodigue. Mes auteurs favoris sont du genre sentimental tels que Shenstone, particulirement ses _lgies_; Thompson; _l'Homme de Sentiment_ (un livre que j'estime tout de suite aprs la Bible) _l'Homme du Monde_; Sterne, spcialement son _Voyage sentimental_; l'_Ossian_ de Mac Pherson[110]. l'exception de Sterne--et encore est-il reprsent ici par son oeuvre la plus unifie et la plus purifie--ce sont des auteurs de style noble et de noble prestance. Mme ils ne sont pas exempts, sinon d'un peu de dclamation, du moins d'un peu d'apparat et de solennit. Ils disent toutes choses avec dignit, ou ils ne disent que des choses dignes. On connat la pompe clatante et un peu froide de Thompson; l'lgance un peu compasse de Shenstone qui, dans sa _Matresse d'cole_, traitait un sujet digne de Crabbe la manire de Spenser. Mackenzie, dont on reverra le nom dans l'histoire de Burns, l'auteur de _l'Homme de Sentiment_ et de _l'Homme du Monde_, sensible, dlicat, exquis, est un Sterne sans la malice, la familiarit, sans le dbraill, sans la pntration; c'est un Sterne convenable; un Sterne pour jeunes personnes et pour pudeurs effarouches. Au milieu de cela, Ossian, avec ses peintures sauvages et ses grandioses dclamations, toujours dans le sublime ou sur le bord du sublime, haute et noble source de posie, o passe, quoi qu'on en ait dit, un souffle aussi puissant que les vents orageux. Toutes ces lectures sont faites de gravit et de grandiloquence; ce sont des lectures de haute tenue, sans abandon, sans familiarit et sans souplesse. Elles fournirent, pendant quelque temps, les aliments de l'esprit de Burns. ces frquentations, il s'tait hauss une tonalit de sentiments trs leve, qui s'exprimait d'une faon oratoire: Tels sont les glorieux modles d'aprs lesquels j'essaye de former ma conduite; et il est ridicule, il est absurde de penser que l'homme dont l'esprit brille des sentiments allums leur flamme sacre, l'homme dont le coeur est gonfl de bienveillance pour toute la race humaine, que l'homme qui peut s'lever au-dessus de cette petite scne des choses, que cet homme pourrait descendre s'occuper des petits intrts pour lesquels la race terroefiliale s'agite, s'chauffe et s'exaspre. comme ce triomphe glorieux enfle mon coeur! J'oublie que je suis un pauvre diable insignifiant, ignor et obscur, tranant dans les foires et les marchs, quand il m'arrive d'y lire une page ou deux de la nature humaine et d'y saisir les moeurs vivantes quand elles s'lvent, tandis que les hommes d'affaires me bousculent de tous cts, comme un obstacle dans leur chemin[111]. C'est l un bien grand dtachement de la vie, et une faon bien hautaine et bien ddaigneuse de la regarder de loin. [Note 110: _To John Murdoch. Lochlea, January 15, 1783._] [Note 111: _To John Murdoch, Lochlea, Jan. 15, 1783._] L'influence d'Ossian se fait bien sentir dans une certaine faon de s'adresser la nature, qui n'tait ni dans ses habitudes de vie ni dans le ton gnral de son esprit. Les puissantes et mlancoliques invocations que le chantre de Morven adressait aux vents et aux orages, eurent pendant un temps leur cho dans l'me de Burns. Le passage suivant, crit juste cette poque, en est la preuve. Il est cit par tous les biographes de Burns, sans qu'ils aient pris la peine de le rattacher son instant particulier et de marquer ce qu'il a d'anormal. Comme je suis ce que les gens du monde, s'ils connaissaient un homme comme moi, appelleraient un mortel fantasque, j'ai plusieurs sources de plaisir et de contentement qui, en quelque manire, me sont particulires moi seul--ou peut-tre, ici et l, quelque autre original comme moi. Tel est le plaisir particulier que je prends la saison de l'hiver plus qu' tout le reste de l'anne. Ceci, je le crois, peut tre d en partie mes malheurs, qui ont donn mon esprit une tournure mlancolique; mais il y a quelque chose dans La puissante tempte et le dsert blanchtre, Abrupt et profond, tendu au-dessus de la terre ensevelie, qui lve l'esprit une sublimit srieuse, favorable tout ce qui est grand et noble. Il y a peine aucun spectacle terrestre qui me donne--je ne sais si je dois appeler cela du plaisir, mais quelque chose qui m'exalte, quelque chose qui me soulve--plus que de me promener sur l'ore abrite d'un bois ou d'une haute plantation, par un jour d'hiver nuageux, et d'entendre un vent d'orage hurler dans les arbres et gronder sur la plaine. C'est ma meilleure saison de dvotion; mon esprit est enlev dans une sorte d'enthousiasme vers celui qui dans le langage pompeux de l'criture marche sur les ailes du vent[112]. [Note 112: _Common-place Book, April, 1783._] C'est cette mme influence qu'il faut rattacher quelques pices qui n'ont pas grande valeur dans son oeuvre, mais qui ont une certaine importance dans sa biographie, car elles tmoignent d'une tendance vers une cole littraire qui pouvait tre dangereuse pour lui. La chanson suivante fut compose dans un des moments qu'il a dpeints plus haut. L'Ouest hibernal souffle sa rafale, Et jette la grle et la pluie; Ou bien le Nord orageux envoie et chasse Le grsil et la neige aveuglants; En chutes brunes, le ruisseau descend Et rugit entre ses rives Oiseaux et btes restent couvert Et passent le jour maussade. La rafale balayante, le ciel assombri, Le jour d'hiver attrist, Que d'autres les redoutent; pour moi ils sont plus chers Que toute la pompe de Mai. Le hurlement de la tempte apaise mon me, Il semble s'unir mes douleurs; Les arbres sans feuilles plaisent ma pense, Leur destin ressemble au mien[113]. [Note 113: _Winter, a Dirge._] Ces derniers vers sont de l'Ossian tout pur. C'en est la note mlancolique et orageuse. Les hommes se succdent comme les flots de l'ocan ou comme les feuilles des bois de Morven. Dessches elles volent au souffle des vents[114]. C'est presque le cri de Ren, le cri si trange, si nouveau pour nos pres, qu'il bouleversa leurs coeurs: Levez-vous vite, orages dsirs, qui devez emporter Ren dans les espaces d'une autre vie! Ainsi disant, je marchais grands pas, le visage enflamm, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni pluie, ni frimas, enchant, tourment et comme pouss par le dmon de mon coeur[115]. Et c'est, plus prs de nous encore, le soupir de l'_Isolement_. [Note 114: Ossian.] [Note 115: Chateaubriand. _Ren._] Quand la feuille des bois tombe dans la prairie, Le vent du soir s'lve et l'arrache aux vallons; Et moi je suis semblable la feuille fltrie, Emportez-moi comme elle, orageux aquilons[116]! [Note 116: Lamartine.] On est tout tonn de trouver dans Burns cette ressemblance avec les romantiques mlancoliques. Il faut vite ajouter que le mlange de sublimit ossianique et de grandeur biblique, qui parat dans le morceau de prose cit plus haut, fut passager chez lui. Elles n'taient pas en accordance avec sa nature qui tait pondre, et violente, mais dans la rgion moyenne des sentiments. Les nuages n'taient point son fait. Il aimait sentir la terre sous ses pieds. Il ne tarda pas abandonner ce grandiose surhumain, qui moralise plutt sur la vanit de la vie qu'il n'en dpeint les actes. Cependant toutes traces de l'influence ossianique ne disparurent pas de son oeuvre. On la retrouve, plus tard, trs sensible dans des pices comme l'_lgie de Sir James Hunter Blair_, celle _sur la mort de Robert Dundas_ (1787), celle _sur le comte de Glencairn_ (1791). Quant l'influence plus large et plus mlange des lectures de cette poque, elle persista dans ses lettres, o la familiarit et le sans-faon n'apparaissent presque jamais. Heureusement, dans un autre coin de sa cervelle, une autre partie de lui-mme tait galement l'ouvrage. On voit paratre pour la premire fois, avec conscience, un des cts de son esprit, beaucoup plus rel et plus solide: le got de l'observation directe, sans commentaires, sans morale, applique nettement la vie. Ce got pour l'tude des hommes avait dj paru, comme un trait rapide, dans son sjour Kirkoswald, tout fait la sortie de son adolescence. Burns ne l'avait pas perdu coup sr. Mais cette proccupation se manifeste ici et se proclame clairement. Il me semble que je suis quelqu'un envoy dans le monde pour voir et observer; et je m'arrange trs aisment avec le coquin qui m'escroque mon argent, s'il y a en lui quelque chose d'original qui me montre la nature humaine dans une lumire diffrente de ce que j'ai vu auparavant. Bref, la joie de mon coeur est d'tudier les hommes, leurs moeurs et leurs faons, et pour ce cher objet je sacrifie joyeusement toute autre considration[117]. Cette formation-ci appartient bien plus dfinitivement sa vie; elle en est un des lments permanents et solides, et on ne tardera pas voir ce que devait donner cette observation. C'tait le contrepoids des enthousiasmes et des sublimits un peu factices. [Note 117: _To Murdoch, Lochlie, January 15, 1783._] Cette raction fut aide par une influence littraire trs diffrente des autres. Le bonheur fit qu'en ces conjonctures les oeuvres de Fergusson, trs cossaises, trs relles et d'une grande saveur de terroir, tombrent sous la main de Burns. Ce fut pour lui comme un coup de fouet. J'avais abandonn la rime, dit-il, mais rencontrant les posies cossaises de Fergusson, j'accordai de nouveau ma lyre rustique, aux sons incultes, dans la vigueur de l'mulation[118]. Pauvre Fergusson, dlicat, doux, violent aux plaisirs, si malheureux, mourant l'hospice, vingt-quatre ans, en se plaignant du froid! Burns conserva pour lui une sorte de reconnaissance et une tendresse touchante. Il en parle plus souvent que de Ramsay. Il l'appelle son frre: [Note 118: _Autobiographical Letter to Dr Moore._] Mon frre an en infortune, Et de beaucoup mon frre an en posie[119]. [Note 119: _Verses under the Portrait of Fergusson._] Une des premires choses qu'il fit en arrivant dimbourg fut de faire mettre une pierre sur la tombe nglige du pote. Le frle et plaintif souvenir de Fergusson restera attach sa gloire. C'est videmment sous cette influence qu'il produisit alors son premier pome cossais et sa premire oeuvre assez longue. L'_lgie sur la mort de la pauvre Mailie_, une brebis favorite. Ces tiraillements, ces combats de tendances se mlangeaient une arrire-pense, des rveries qui dpassaient certainement les limites de la vie actuelle de Burns. La preuve en est dans un singulier document, un Journal, qu'il se mit tenir au commencement de 1783, un an juste aprs son retour d'Irvine. Les modifications qui viennent d'tre indiques y sont exprimes, ce qui montre que leur travail tait dj accompli. Le dbut vaut d'tre lu avec soin. Il indique clairement que Burns prtait ds lors une certaine importance ses sentiments, qu'il avait l'ide trs vague, trs nave, que ses confidences ou ses confessions pourraient avoir un jour un intrt pour d'autres que pour lui. Il y a mme la pense, implicitement contenue dans les motifs de ce Journal, qu'il sera lu un jour. Par qui? c'est confus encore. Mais il aura des lecteurs, sans quoi la principale raison que son auteur se donne de le tenir, disparatrait. Observations, Notes, Chansons, Fragments de Posie, etc., par Robert Burness, an homme qui avait peu l'art de faire de l'argent et encore moins celui de le garder; mais qui tait, nonobstant, un homme de quelque bon sens, de beaucoup d'honntet, et d'une bienveillance illimite envers toutes les cratures raisonnables ou non. Comme il doit peu l'ducation des coles et qu'il a t lev au bout d'une charrue, ses oeuvres doivent tre fortement teintes de sa faon de vivre rude et rustique. Mais comme elles sont, ce que je crois, vritablement siennes, ce peut tre une distraction, pour un observateur curieux de la nature humaine, de voir comment un Laboureur pense et sent sous le poids de l'amour, de l'ambition, de l'anxit, du chagrin et des autres soucis et passions qui, bien que diversifies par les modes et les faons de vivre, oprent peu prs de mme, je le crois, dans toute la race[120]. la suite de ce prambule dj bien caractristique il avait ajout un extrait de Shenstone dont il s'appropriait et dont il s'appliquait le sens: Il y a beaucoup d'hommes dans le monde, qui pour faire bonne figure il manque beaucoup moins l'intelligence ncessaire que l'opinion de leurs propres capacits, qui leur permettrait de relater leurs propres observations et de leur accorder la mme importance qu' celles qui paraissent imprimes[120]. [Note 120: _Common-place Book. Le dbut._] Burns a mis de tout dans ce journal: des confessions personnelles, des rflexions morales, des pices de vers, des critiques de ses propres productions o il les discute strophe strophe et vers vers, des rflexions sur les chansons cossaises, trs perspicaces, des projets d'imitation, des tudes de caractres. On sent qu'il est tout fait au bord de la production et qu' la premire occasion son gnie va s'envoler. * * * * * Tandis que toutes ces choses s'laboraient en lui, il s'tait, comme on peut le deviner, rejet dans les aventures amoureuses avec plus d'entrain que jamais. On n'aurait pas l'ide de la lgret avec laquelle il s'engageait dans ces intrigues, ni de sa facilit s'exalter, ni surtout de sa curieuse faon de souffler sur le moindre caprice jusqu' le chauffer au rouge et le changer en un amour brlant, si l'on n'avait sous les yeux un des fragments de son journal. Il y a l quelques lignes qui en disent beaucoup sur ses habitudes de coeur. La confession est d'ailleurs dpouille de toute hsitation et de tout artifice: Ma Peggy de Montgomery fut ma divinit pendant six ou huit mois. Elle avait t leve dans un genre de vie plutt lgant. Mais, comme Vanbrugh le dit dans une de ses comdies, ma maudite toile me dcouvrit l comme ailleurs. Car j'avais commenc l'affaire simplement _de gat de coeur_; ou plutt, pour dire la vrit, qui peut sembler peine croyable, c'tait la vanit de montrer mon habilet faire ma cour et particulirement mon talent en _Billets doux_, dont je me suis toujours piqu, qui m'avait fait ouvrir le sige devant elle. Lorsque--ainsi que cela m'arrive toujours dans mes folles galanteries--je me fus donn une trs ardente affection pour elle, elle me dit un jour, sous le drapeau d'une trve, que sa forteresse tait depuis quelque temps la lgitime proprit d'un autre; mais avec la plus grande amiti et politesse elle m'offrit toute espce d'alliance hormis la vraie possession. Je dcouvris plus tard que ce qu'elle m'avait dit d'un engagement antrieur tait vritable, mais il m'en cota quelques peines de coeur pour me dbarrasser de cette affaire[121]. Il faut ajouter, pour donner cette petite histoire tout son sel, qu'ils s'taient connus parce qu'ils taient assis au mme banc l'glise[122]. Ce n'tait l bien entendu qu'un pisode, relev seulement parce qu'il donne le ton de bien d'autres. Ceux-ci taient sans nombre et il a bien fallu que les biographes les plus minutieux de Burns renonassent les numrer ou les identifier. [Note 121: _Common-place Book. Sept. 1785._] [Note 122: R. Chambers dit que ce dtail a t donn par Mrs Begg. Tome I, p. 70.] Quelques-unes de ses plus jolies chansons: _Mary Morison_, _Peggy de Montgomery_ sont restes de ces nombreuses intrigues inconnues. Mais le ton de ces dclarations lyriques a chang; il est plus chaud et plus voluptueux. Ce ne sont plus de purs lans du coeur, des adorations platoniques et des rves lointains de vie commune. Ce sont des dsirs plus proches ou des souvenirs plus prcis, o frmit l'agitation des sens. La pice suivante qui s'exhale comme un soupir brlant, au sein d'un paysage de champs de bls et d'orge, endormis dans le silence d'une nuit lumineuse, est caractristique du changement survenu. Elle n'aurait pu tre crite avant le sjour Irvine. C'tait la nuit du premier aot, Quand les sillons de bl sont beaux; Sous la lumire pure de la lune, Je m'en allai vers Annie; Le temps s'envola notre insu, Si bien qu'entre le tard et le tt, En la pressant un peu, elle consentit m'accompagner travers les orges. Le ciel tait bleu, le vent paisible, La lune clairement brillait; Je la fis asseoir, elle le voulut bien, Parmi les sillons d'orge. Je savais que son coeur tait moi, Et moi, je l'aimais sincrement; Je l'embrassai mainte et mainte fois, Parmi les sillons d'orge. Je l'emprisonnai dans une treinte passionne. Comme son coeur battait! Bni soit cet heureux endroit Parmi les sillons d'orge! Mais, par la lune et les toiles si belles, Qui si clairement brillaient sur cette heure, Elle bnira toujours cette nuit heureuse Parmi les sillons d'orge. J'ai t gai avec de chers camarades, J'ai t joyeux en buvant, J'ai t content en amassant du bien, J'ai t heureux en songeant; Mais, tous les plaisirs que j'ai jamais vus, Quand on les doublerait trois fois, Cette heureuse nuit les valait tous Parmi les sillons d'orge[123]. [Note 123: _The Rigs of Barley._] Et, aprs chaque strophe, le refrain reprend et court travers la pice comme un frmissement d'pis. Les sillons de bl et les sillons d'orge, Les sillons de bl sont beaux; Je n'oublierai pas cette nuit heureuse Avec Annie, parmi les sillons! ce jeu dangereux, ce qui devait arriver, arriva. Une des servantes de la ferme devint enceinte. Elle tomba, blouie par ces yeux noirs si puissants, et sduite par cette voix aux accents d'une loquence trange. Ce qu'il ressentit, quand la malheureuse perdue vint lui confier le terrible secret dut tre affreux. Le pre allait se mourant, ce serait un coup srement mortel que cette faute de son fils, si grande. Ses derniers jours en seraient affligs. Et les larmes dans les yeux de la mre, la dsolation dans toute la maison! En mme temps quel remords d'avoir perdu cette enfant! Quel chtiment que la vue de cette figure chaque jour plus attriste et plus ple! Ce fut un temps de cruelles rflexions. Il les a dpeintes lui-mme, en quelques vers crits la hte dans le journal intime qu'il tenait cette poque, et o clate un cri douloureux de repentir. De tous les maux nombreux qui blessent notre paix, Qui pressent l'me ou tordent l'esprit d'angoisses, Sans comparaison, les pires sont ceux Que nous devons nos folies ou nos crimes. Dans toutes les autres circonstances, l'esprit Peut dire ceci: Ce ne fut pas ma faute. Mais quand la souffrance du malheur S'ajoute cet aiguillon: Blme ta propre folie! Quand, ce qui est pire encore, s'ajoutent les morsures du remords, La conscience qui vous torture et vous ronge d'avoir fait une faute, Une faute peut-tre o nous avons attir les autres, Les jeunes, les innocents qui vous ont trop aims; Que dis-je? Quand leur amour mme a t la cause de leur ruine, Enfer brlant! dans tout ton arsenal de tourments Il n'y a pas une lanire plus dchirante[124]! [Note 124: _Remorse, a fragment._] C'tait le remords poignant d'une premire sduction. Il n'avait pas encore pris son parti de faire souffrir par l'amour celles qui l'aimaient. Plus ou moins vite, les sducteurs y arrivent et s'accoutument meurtrir les coeurs, comme les chasseurs se font touffer dans leurs mains les oiseaux sanglants. Mais les cris des premires victimes font mal et troublent l'me. Burns avait ressenti cette amertume. Cependant, avec la lche adresse du coeur humain forger des excuses ses fautes, il ne tarda pas bientt attnuer ses propres yeux le mal qu'il causait et sa responsabilit. C'taient de ces rflexions gnrales, au moyen desquelles on essaye de se consoler d'avoir, par passion ou faiblesse, mchamment agi. Qu'on compare aux vigoureux reproches dont il se flagellait lui-mme, cette sorte d'indulgence universelle rclame pour tous, afin d'en profiter soi-mme. J'ai souvent observ, dans le cours de mon exprience de la vie humaine, que chaque homme, mme le plus mauvais, a en lui quelque chose de bon; bien que ce ne soit souvent qu'une disposition de constitution qui l'incline vers telle ou telle vertu: c'est de cette disposition que dpendent galement un grand nombre de nos vices; personne ne saurait dire combien. C'est pourquoi aucun homme ne peut dire quel point un autre homme que lui-mme peut, en stricte justice, tre appel mchant. Que celui d'entre nous qui est le plus not pour la stricte rgularit de sa conduite examine impartialement combien de ses vertus il doit sa constitution et son ducation, et de combien de vices il a t exempt, non par suite de soins, de vigilance, mais par manque d'occasions ou parce qu'une circonstance accidentelle est intervenue; qu'il examine combien de faiblesses humaines il a chapp, parce qu'il n'tait pas sur le chemin de ces tentations; qu'il considre ce qui souvent, sinon toujours, pse plus que tout le reste, combien il doit de la bonne opinion du monde, ce que le monde ne le connat pas tout entier; je dis que celui qui rflchirait tout cela, regarderait les faiblesses, que dis-je! les fautes et les crimes de tous les hommes qui l'entourent, avec l'oeil d'un frre[125]. [Note 125: _Common place Book, March 1784._] Voil bien des dfaillances excuses ou du moins attnues. Il y a loin de ce plaidoyer la condamnation de tout l'heure. Comme les erreurs personnelles se rapetissent quand on les considre de cette faon gnrale! C'est peut-tre le vrai point de vue des choses. Mais le coeur qui invoque ces thories est en train de se rconcilier avec ses fautes; il est en qute d'intermdiaires entre elles et lui; il cherche, avec ces htesses importunes et odieuses qu'il avait d'abord chasses dans la premire colre de son remords, un _modus vivendi_, un prtexte les accueillir; dont il n'est qu' moiti la dupe. C'est une transaction o l'on perd toujours, et o l'on va sans cesse perdant. On saisit le moment o Burns y accda, et l'on suit cette espce d'acclimatement d'un coeur dans sa faute. Dans quelque temps, aprs avoir trouv des excuses ses erreurs, il en tirera vanit. * * * * * Cependant William Burnes approchait de sa fin. Sa constitution affaiblie par les privations, use par le travail, mine par les inquitudes, tait bout de rsistance. La phtisie y avait pntr. De derniers chagrins l'achevaient. Il est possible qu'il soit mort sans avoir connaissance de la faute que son fils avait commise sous son toit, et que ce calice lui ait t pargn. Avec sa rigidit religieuse, c'et t vraiment pour lui la suprme amertume. Mais, depuis longtemps, les angoisses s'amoncelaient et s'assombrissaient de tous cts. Il se dbattait, avec des forces chaque jour plus faibles, contre des difficults chaque jour plus lourdes, et il tait facile de prvoir le moment o il serait cras. Il avait pris la ferme de Lochlea sur une convention orale, sans contrat crit. Pendant quatre ans, les choses allrent bien; mais, au bout de ce temps, un malentendu s'leva entre lui et son propritaire. Les discussions, les difficults, les luttes commencrent. Elles durrent trois ans, amenant leurs irritations, leurs incertitudes, la fivre consumante des procs. Elles se terminrent par une dcision qui ruinait compltement William Burnes, et le lanait, lui et sa famille, dans le dnment, dans un gouffre de dettes[126]. C'en tait trop. Cela acheva de le briser. De quelle tristesse il a fallu que cette priode de leur vie ft remplie, pour que Burns ait pu crire ces terribles paroles et savoir gr la mort de lui avoir ravi son pre. Aprs avoir t ballott et entran pendant trois ans dans le gouffre des procs, mon pre fut sauv de la prison par une phthisie qui, aprs deux annes de promesses, entra avec bont et l'emporta la o les impies cessent d'exciter des tumultes et o trouvent le repos ceux dont les forces sont uses[127]. [Note 126: Gilbert Burns, _Narrative_, et Robert Burns, _Autobiographical Letter to Dr Moore_.] [Note 127: _Autobiographical Letter to Dr Moore._] Bien qu'puis de souffrances et assailli de tourments, le pre resta pareil lui-mme, calme, bon, un peu plus sombre, un peu plus silencieux peut-tre, proccup jusqu'au bout de l'instruction de ses enfants. Les fils taient maintenant des hommes; mais la seconde fille tait encore toute jeune. Elle avait pour occupation de faire patre le btail peu nombreux de la ferme. Il allait la rejoindre et s'asseyant prs d'elle, car il tait puis par la moindre marche, il lui disait les noms des herbes et des fleurs sauvages qui poussaient alentour[128]. travers les souvenirs attendris de ses enfants, on a la vision mlancolique de cet homme, portant l'air morne et absorb des paysans moribonds qu'on voit parfois dans les champs, les yeux fixs sur le sol que le seul attrait et la joie puissante de leur vie a t de remuer. Quand leurs bras amaigris les trahissent, ils sont envahis d'un profond chagrin. Leurs dernires sorties, pleines de longues et taciturnes contemplations, ont une tristesse indicible. ce lent et douloureux dtachement de la terre, o les campagnards tiennent par les racines de tout leur tre, s'ajoutait pour William Burnes l'angoisse du lendemain pour les siens. Dans quelles affres cette me puissante souffrir et stoque dut se consumer durant ces derniers mois! Heureusement, ce noble paysan avait pour appui une foi solide et la confiance qu'elle donne. Quand ses yeux taient trop lasss des misres sombres et troubles d'ici-bas, il savait o les lever plus haut, pour les reposer dans une esprance sereine et lumineuse; il savait o sont les rayons qui schent les larmes et les attentes qui gurissent des dceptions. La foi religieuse, austre et inbranlable, tait le refuge et le roc sur cette mer de troubles qu'avait t sa vie. Dans l'impression poignante et un peu rvolte que causent tant de malheurs immrits, on prouve une sorte de soulagement songer que les tristesses suprmes de cet homme de bien ne furent pas dlaisses de toute consolation, et qu'il portait en lui un rve o pouvaient se rconcilier la puret et l'affliction de sa vie. [Note 128: R. Chambers, tome I, p. 80.] Ds le commencement de 1783, il vit que la mort n'tait plus loin. Il s'y prpara courageusement avec une sorte de calme mthodique. Quoique affaibli, il envoya lui-mme ses adieux ses plus proches parents et chargea ses fils de les transmettre pour lui ceux qui taient plus loigns. Cette brave et touchante faon de se mettre en rgle avec sa famille et de se tenir prt, apparat bien dans une lettre que Robert crivait son cousin James Burness, de Montrose, le fils de ce frre que William avait embrass sur la colline quand ils s'taient spars au sortir de la maison paternelle. Elle est date du 21 juin 1783. Mon pre a reu votre honore du 10 courant, et comme il est depuis plusieurs mois en trs pauvre sant et que, selon sa propre expression--et la vrit, selon l'opinion de tous--il est mourant, il a, avec beaucoup de difficult, crit quelques lignes d'adieu chacun de ses beaux-frres. C'est pour cette triste raison que je tiens aujourd'hui la plume pour lui, afin de vous remercier de votre bonne lettre et vous assurer que ce ne sera pas ma faute si la correspondance de mon pre dans le Nord meurt avec lui. Et elle se termine par ces mlancoliques paroles: Mon pre vous envoie, probablement pour la dernire fois en ce monde, ses souhaits les plus ardents pour votre russite et votre bonheur[129]. [Note 129: _To James Burness, June 21, 1783._] Il pensait ds lors mourir bientt. Cependant il vit l'automne et une dernire fois les moissons rentrer; il passa l'hiver; il alla jusqu'au moment o les bls commencent montrer leur verdure. Le jour qui fut son dernier, il tait seul dans sa chambre avec sa plus jeune fille en qui vcut le souvenir de la scne, et Robert. La pauvre petite pleurait. Il essaya de parler et ne put que trouver quelques mots de consolation, tels qu'on en dit aux enfants. Ils taient faibles et comme murmurs avec peine. Il lui conseilla dans un soupir dj lointain de marcher dans la voie de la vertu et d'viter le vice. Aprs un instant silencieux, il dit qu'il y avait quelqu'un dans la famille sur la conduite future de qui il avait des craintes. Il rpta ces paroles, comme si c'et t l pour lui une proccupation suprme. Robert s'approcha du lit et lui demanda: Mon pre, est-ce moi que vous voulez dire? Le vieillard rpondit que c'tait lui. Robert se tourna vers la fentre, les joues couvertes de larmes et la poitrine tremblante de sanglots qu'il touffait. Peut-tre, avec l'attention vigilante, furtive et si aigu des malades, son pre avait-il saisi quelque indice, devin quelque chose. Ces paroles se sont plus d'une fois reprsentes l'esprit de Burns, avec amertume[130]. William Burnes expira le mme jour, le 13 fvrier 1784, dans sa soixante-troisime anne. Sa vie avait t dure et inclmente comme un jour d'hiver. Il avait eu pour lot de connatre le labeur sans sa rcompense et l'effort sans l'espoir du repos. Il avait tout accept sans plainte, sans mme un murmure. Il avait vcu noblement. Aprs tant de traverses et si peu de joie, il atteignit le calme. [Note 130: R. Chambers, tom. I, p. 80.] On ne voulut pas qu'il dormt dans un cimetire tranger, mais dans le cimetire familier d'Alloway, prs du petit cottage d'argile. Les funrailles furent faites selon une vieille coutume. Le cercueil fut suspendu entre deux chevaux qui marchaient l'un derrire l'autre. Les parents et les voisins suivaient cheval[130]. Il fut couch l'ombre des murs de l'glise, sous le son des cloches qu'il avait connues. Sur l'humble pierre qui recouvrait sa tombe, Robert fit graver quelques vers: Oh! vous dont la joue se mouille d'une larme, Approchez-vous avec un pieux respect, Ici reposent les restes chers d'un poux aimant, D'un pre tendre, d'un ami gnreux, Le coeur charitable qui ressentait toute souffrance humaine, Le coeur indomptable qui ne craignait aucun orgueil humain, L'ami de l'homme, du vice seul l'ennemi; Car mme ses faiblesses penchaient du ct de la vertu[131]. [Note 131: _Epitaph on my ever honoured Father._ Le dernier vers est une citation de Goldsmith.] Ils ne disent rien au del de la vrit. Dans ce petit cimetire, autour de sa tombe, le gazon est us; les pas de ceux qui viennent la visiter ont fait un sentier o l'herbe ne crotra plus. Il a l'immortalit qui, au coeur des parents, est peut-tre la plus douce de toutes, celle qui vient d'un enfant. Il en fut digne parce qu'il fut lui-mme admirable. C'est pour des hommes tels que lui qu'a t crite la belle lgie de Gray. Il fut, du moins par la noblesse morale, un de ces grands coeurs ignors qui dorment dans les cimetires de village. * * * * * Lorsque les fils revinrent de l'enterrement du pre, ils trouvrent la ruine dans la maison. Quand mon pre mourut, tout son avoir s'en alla aux rapaces limiers d'enfer qui grognent dans le chenil de la justice[132]. Il ne restait plus rien absolument. C'est seulement en se portant cranciers de leur pre pour les arrrages des gages dus sur leur travail, que les deux fils et les deux filles anes arrachrent aux gens de loi de quoi pouvoir aller travailler ailleurs[133]. Mais avant de quitter la maison o William Burnes avait rendu le dernier soupir, Robert crivit son cousin une lettre par laquelle on aime terminer les rapports de ce pre et de ce fils. [Note 132: _Autobiographical Letter to Dr Moore._] [Note 133: R. Chambers. Tom. I, p. 82.] Le 13 de ce mois j'ai perdu le meilleur des pres. Quoique assurment nous fussions depuis longtemps avertis du coup qui nous menaait, nanmoins les sentiments de la nature rclament leur part, et je ne puis me rappeler la chre affection et les leons paternelles du meilleur des amis et du plus capable des matres sans ressentir ce que, peut-tre, les dictes plus calmes de la raison condamneraient en partie. J'espre que les parents de mon pre, dans votre pays, ne laisseront pas leurs rapports avec nous s'teindre en mme temps que lui. Pour ma part, c'est toujours avec plaisir, avec orgueil, que je reconnatrai ma parent avec ceux qui taient unis, par les liens du sang et de l'amiti, un homme dont j'honorerai et rvrerai toujours le souvenir[134]. [Note 134: _To James Burness. February 17, 1784._] Ce sont des paroles dignes de celui qui elles taient consacres. Elles expriment bien l'amiti respectueuse qui unissait les fils au pre; on y sent bien aussi ce beau rle d'instituteur, d'ducateur que William Burnes avait, avec tant de clairvoyance, de persvrance et de sagesse, rempli envers ses enfants, depuis les promenades qu'il faisait avec ses deux jeunes garons dans les champs de Mont-Oliphant, jusqu'aux dernires leons que, mourant, il donnait encore sa dernire fillette. En prvision d'un dnouement invitable, les deux fils avaient lou par avance une petite ferme situe quelques milles de Lochlea, prs de Mauchline[135]. la Pentecte de 1784, toute la famille y migra: Robert et Gilbert, la vieille mre, les trois filles et un jeune garon de dix-sept ans. Robert venait d'entrer dans sa vingt-sixime anne. [Note 135: Gilbert Burns. _Narrative._] CHAPITRE III. MOSSGIEL, MAUCHLINE. MARS 1784 -- NOVEMBRE 1786. Mossgiel! Ce nom, dans sa sonorit claire, chante aux oreilles cossaises comme quelque chose de radieux et de glorieux. C'est l qu'a clat une des plus tonnantes floraisons de posie dont un peuple puisse s'enorgueillir. C'est l que Burns a vcu dans un tourbillon de passion et de gat, dans des pripties de dsespoir et d'ivresse, telles qu'il a t donn peu d'hommes d'en connatre d'gales, et peut-tre aucun de les connatre en un temps si court. Le site est souhait pour y installer le logis d'un pote. Quand on y arrive au sortir du fond de Lochlea, il semble qu'on monte vers la lumire. La ferme est sur un plateau qui domine toute la contre. Derrire, la vue s'tend sur les moors de Galston, au fond desquels se dchire la fente pourpre du matin. Devant, le paysage est immense et admirable. Le regard s'tend sur une pente o des valles fuyantes et indfiniment prolonges se perdent entre des ondulations dcroissantes, qui les emmnent mourir dans des brumes lointaines. Ce vaste pays est sem de collines, de bois, de champs, de haies et de fermes blanches qui vont diminuant jusqu' n'tre plus que des points. Tout l'extrmit, par une chappe, on voit la plaine au bord de la mer, puis la mer comme une lame de fer ou d'argent ou d'or et, encore au del, les montagnes d'Arran perdues dans les nues. Ce n'est plus le paysage du mont Oliphant solidement renferm dans un cadre prement dcoup. C'est un paysage d'immense envergure, flottant, arien, trs sensible aux impressions du ciel et continuellement soumis ses mtamorphoses. Rien ne peut rendre la magnificence et la varit des effets qui se dploient et se nuancent devant cette petite porte de ferme, surtout quand des soleils couchants, qui auraient transport Wordsworth, y pandent leurs couleurs. Lorsque la mlancolie s'empare de ces tendues, ce qui arrive frquemment, et qu'on est au centre de cet immense cercle de ciel attrist, il semble qu'on tienne peine plus de place que le nid de souris blotti dans un sillon ou qu'une pquerette. Et les comparaisons se suggrent d'elles-mmes, entre ces pauvres choses et la vie humaine, galement chtive et aussi perdue. C'est l qu'il faut lire, pour les comprendre tout fait, les dernires strophes des pices _ la Pquerette_ et _ la Souris_. En revanche, lorsqu'on descend du plateau vers les lits de l'Ayr ou du Cessnock, on voit que le pays abonde en dtails, en coins retirs et intimes qui se retrouvent dans les posies amoureuses de Burns. Pour le va-et-vient de la vie humaine, on est loin de l'isolement de Lochlea et de la pauvret de Tarbolton. Mossgiel est situ un mille de Mauchline, au bord de la route qui conduit Kilmarnock. Celle-ci tait, ds ce temps, la ville industrielle de la rgion; on y fabriquait dj des lainages et des tapis; elle possdait une imprimerie; on y venait de tous cts[136]. Mauchline, d'autre part, tait une jolie bourgade rurale, trs vivante autour de sa vieille glise l'aspect de grange. C'tait un centre d'activit agricole, un lieu de foires et de runions religieuses; il s'y tenait un important march de bestiaux; on y faisait commerce avec la campagne. Ces transactions y avaient fix un certain nombre de personnes de position et d'ducation suprieures, comme Gavin Hamilton le notaire, et le Dr Mackenzie, le mdecin de William Burnes, qui devinrent les amis et les patrons de Burns. Il y avait l du mouvement, des types varis et peut-tre plus dans le champ d'observation de Burns que ceux qu'il aurait trouvs Ayr, par exemple, ville de bourgeois riches et de petite noblesse. Les lments ne manquaient pas pour cette tude de l'homme laquelle, depuis quelque temps, il se donnait de propos dlibr[137]. [Note 136: Archibald Mac Kay. _History of Kilmarnock_, chapter X.--Voir aussi _Rambles round Kilmarnock_, par A. R. Adamson, chap I.] [Note 137: Sur Mauchline, voir R. Chambers, tom. I, p. 170.--_Robert Burns at Mossgiel_ by William Jolly, chapters IV, V, VI--_Rambles through the Land of Burns_, by A. R. Adamson, chap. XV.] C'est l que Burns a vcu la priode la plus importante de sa vie, la plus dramatique et la plus fconde. Elle fut courte cependant. Bien que la plupart des biographies lui attribuent quatre annes, elle n'a dur en ralit que deux ans et quelques mois. Mais ces deux annes et demie, qui vont de Mars 1784 Novembre 1786, sont certainement parmi les plus extraordinaires qui aient jamais t vcues par un homme. Il y a eu rarement, entass en un temps si troit, tant d'orages de colre et de passion, tant de vaillance, tant de gat, tant de travail, tant de fautes, de folies, de dceptions, et de dsespoir. Qu'on ajoute ce tumulte du coeur et des circonstances une production littraire, soudaine, clatante, d'une fougue et d'une varit sans rivales. Et au moment mme o tant d'espoir et de gnie semblaient crass par tant d'erreurs et d'infortunes, passe un coup de vent qui balaye toutes les menaces et laisse resplendir une gloire imprvue et merveilleuse. Les matelots, qu'un ouragan entrane loin du pauvre havre, plonge dans les abmes, flagelle aux flancs et aux fates des flots, et jette soudain sur une cte enchante, connaissent seuls d'aussi extrmes aventures et des pripties aussi rapproches. * * * * * Mais il convient d'abord de retracer le fond d'existence sur lequel ces vnements se sont passs. La ferme tait une petite construction un peu plus confortable que celles que la famille Burns avait habites jusqu'alors. Elle tait sur le modle des maisons cossaises, comprenant en bas les deux pices ordinaires que les cossais appellent _but_ et _ben_, c'est--dire la pice du devant et la pice intrieure. Au-dessus, se trouvait une manire d'tage, auquel on arrivait par une chelle de meunier et une trappe, et dont une partie tait employe comme grenier, tandis que l'autre formait un galetas o couchaient les deux frres, sur un mme lit. Une fentre de quatre vitres troites clairait cette chambrette; tout le mobilier consistait en une petite table de bois blanc place sous la fentre, dans le tiroir de laquelle Burns rangeait ses papiers et ses pomes[138]. La ferme tait en commun, car tout le monde avait fourni ses conomies pour la garnir. Chaque membre de la famille, dit Gilbert, recevait les gages ordinaires pour le travail qu'il donnait sur la ferme. Les gages de mon frre et les miens taient de 7 livres (175 frs.) par an, pour chacun. Pendant tout le temps que l'entreprise de la famille dura, c'est--dire quatre annes, aussi bien que pendant la priode prcdente Lochlea, ses dpenses n'excdrent jamais son maigre revenu[139]. Tous travaillaient. Il n'y avait d'trangers que trois gamins qui faisaient les commissions, lesquelles consistaient surtout porter les lettres de Robert, ou qui aidaient aux diverses besognes. La ferme n'tait pas trs richement monte, ni en btail ni en instruments. Avec bonne humeur Burns en a laiss l'inventaire complet. Il a quatre chevaux qui sont l'attelage de sa charrue: un bon vieux bidet, une jument rapide, mais laquelle (Dieu lui pardonne ce pch avec les autres!) il a donn les parvins un jour qu'il allait faire sa cour, une troisime bonne bte, et la quatrime, un maudit cheval des hautes terres ttu, farouche et fou; avec cela un beau poulain: [Note 138: Chambers, tom. I, p. 145,--William Jolly, chap. II.--Adamson, chap. XIV.] [Note 139: Gilbert Burns. _Narrative._] De plus, un poulain, le roi des poulains Qui ont jamais couru devant une queue; S'il vit assez pour devenir une bte, Il me rapportera quinze livres pour le moins. De voitures, je n'en ai que peu: Trois chariots dont deux ne sont gure neufs, Une vieille brouette, plutt pour montre; Elle a une jambe et les deux bras briss; J'ai fait un tisonnier avec la barre de fer, Et ma vieille mre a brl la roue. Comme hommes, j'ai trois garnements de garons, Des dmons pour le bruit et le vacarme; L'un mne les chevaux, l'autre bat en grange, Et le petit Davock garde les vaches la pture[140]. [Note 140: _The Inventory._] Le pre tant mort, Robert tait devenu le chef de la famille. Il s'acquittait de ce devoir avec courage, avec bont et une familiarit qui n'empchait pas le respect. C'tait lui qui disait haute voix la prire du soir[141]. Il s'occupait, d'une faon presque touchante, des jeunes gars qui taient son service et les interrogeait sur leur catchisme. Ce devaient tre parfois de singulires sances. Mais il n'y aurait rien d'tonnant ce qu'il ait t un instituteur extraordinaire, et que ses leons aient eu plus de clart et d'loquence que tous les sermons dix lieues alentour. Il semble qu'il russt assez bien avec ses lves: [Note 141: Chambers, tom. I, p. 160.] Je les gouverne, comme je le dois, avec mesure, Et souvent je les secoue de fond en comble; Et sans faute, le dimanche soir, comme il sied, Je les retourne dru sur le catchisme; Si bien, ma foi! que le petiot Davock est devenu si fort, Bien qu' peine plus haut que votre jambe, Qu'il vous dvidera la Grce Efficace Aussi vitement que quiconque dans la maison[142]. [Note 142: _The Inventory._] dfaut d'autres exemples il donnait celui du travail. C'tait toujours le laboureur infatigable, le rude manieur de flau, abattant la besogne de quatre hommes et allgeant de sa gat le labeur commun. Il s'tait mis l'oeuvre avec les meilleures intentions du monde. J'entrai dans cette ferme avec une ferme rsolution: _allons, mettons-nous-y, je veux tre raisonnable._ Je lus des livres de fermage, je calculai les moissons, je suivis les marchs--bref, en dpit du dmon et du monde et de la chair, je crois que je serais devenu un homme sage, n'tait que la premire anne, par suite de l'achat de mauvaises semences, la seconde, par suite d'une moisson tardive, nous perdmes la moiti de nos rcoltes. Cela renversa toute ma sagesse et je m'en retournai comme le chien son vomissement, comme la truie qui a t lave son vautrement dans la boue[143]. Il semble avoir inspir aux siens un mlange d'affection, d'admiration et de blme tendre, un de ces blmes qu'on ne s'avoue pas, tant les fautes qu'il condamne semblent, ceux qui en souffrent, faire partie de la supriorit de celui qui les commet. On l'excusait parce que c'tait lui et qu'il n'tait pas comme les autres. Si Gilbert en avait fait la moiti, il aurait vite vu la diffrence. On passait tout Robert. C'tait donc, en rsum, une vie de fermier qui n'tait pas sans dignit, mais qui droulait, travers les saisons, ses labeurs et ses fatigues: le labour, les semailles, le hersage, la moisson, le battage dans la grange. Elle avait aussi ses ftes, les rentres de rcolte en t, et en hiver les veilles qu'il devait chanter dans sa fameuse pice de _la Toussaint_. [Note 143: _Autobiographical Letter to Dr Moore._] ces occupations s'ajoutaient des visites frquentes Mauchline, car il tait toujours le sel et le ptillement de toutes les runions; des causeries avec des hommes comme Gavin Hamilton ou le Dr Mackenzie; des descentes Tarbolton o tait la loge maonnique laquelle il continuait d'appartenir. Tout cela n'allait pas sans sances prolonges au cabaret, surtout les soirs de Tarbolton. La franc-maonnerie, mme du rite cossais, aimait alors le choc des verres. Gilbert dit que l'initiation de Robert avait t son introduction la vie de joyeux compagnon[144]. Il ajoute nanmoins que, pendant tout le sjour Lochlea et presque jusqu' la fin du sjour Mauchline, il ne vit jamais son frre pris de boisson. Malgr ces circonstances et l'loge qu'il a fait du breuvage cossais,--lequel semble avoir tromp ses historiens--je ne me rappelle pas pendant ces sept annes, ni jusqu' la fin de la priode o il commena devenir auteur, quand sa clbrit grandissante le jeta en de frquentes socits, l'avoir jamais vu en tat d'ivresse; il n'tait nullement adonn la boisson[144]. Cette attestation fraternelle est, sans doute, vraie en gros; mais il y a grand espace entre une habitude d'ivrognerie et des excs passagers. Il est difficile, quand on connat les moeurs des paysans cossais de ce temps, de ne pas admettre que Burns y tait entran. Si cela ne lui est pas arriv, ses pices sur le whiskey seraient une exception unique dans son oeuvre et les seules qui n'auraient pas pour support quelque ralit dans sa vie. [Note 144: Gilbert Burns. _Narrative._] C'est donc sur cette routine que se sont superposs les vnements qui ont marqu le sjour de Burns Mauchline. Quoiqu'ils s'offrent comme un tout lumineux et orageux la fois, o les tristesses et les clarts se mlant clatent les unes dans les autres, trange jeu de toutes les humeurs de la destine, il faut cependant en dgager les divers lments sans oublier qu'ils agissent simultanment les uns sur les autres. Il sont au nombre de trois: sa lutte contre le clerg local, le dveloppement de sa vocation et de sa production littraire et une srie de drames d'amour dont les consquences pseront sur toute sa vie. I. LA LUTTE CONTRE LE CLERG. Pour bien comprendre les causes et les circonstances de la rvolte de Burns contre le clerg, il faut se rendre compte de la faon dont la religion tait arrive s'emparer de toute la vie cossaise, il faut se reprsenter le contrle intolrable et l'espce d'inquisition que le pouvoir ecclsiastique avait fini par exercer sur tous les actes mme les plus privs; il faut sentir de quel poids cette organisation pouvait peser sur l'existence quotidienne et comment il se faisait que rien ne lui chappait. En Angleterre, la Rforme s'tait faite par la royaut; elle avait conserv l'autorit des vques et une hirarchie qui rattachait le clerg au trne. Mais en cosse, o la nature du pays rendait l'aristocratie presque indpendante et o la violence de l'histoire avait empch le dveloppement des villes et la formation d'une bourgeoisie qui pt lui faire contrepoids[145], la royaut n'avait trouv d'appui contre les nobles que sur le clerg[146]. Quand celui-ci fut attaqu, elle le dfendit, et la Rformation se fit contre elle et lui, par l'union des grands et du peuple[147]. Ds le dbut de la nouvelle glise naissante, l'influence de Knox qui, pendant ses visites et son sjour Genve, s'tait pntr des principes de Calvin, avait contribu lui donner une forme plus dmocratique, comme il apparat d'aprs le premier _Livre de Discipline_ de 1560[148]. Ce rglement remettait l'lection des Ministres au peuple, aprs un examen public, fait par les Ministres et les Anciens, sur les points de controverse entre les Protestants et les Catholiques[149]. Un peu plus tard, la querelle qui survint, propos des anciens biens ecclsiastiques, entre les nobles qui avaient tout accapar et le clerg protestant qui en rclamait une partie, spara le clerg de la noblesse, et le rejeta davantage du ct du peuple[150]. Par ces ruptures, toute la hirarchie prit successivement, et les liens qui pouvaient rattacher l'organisation religieuse au gouvernement furent briss. Le clerg fut de plus en plus pouss vers le peuple[151]. Sa pauvret mme contribua l'y unir plus troitement. Il devint plus indpendant du pouvoir civil et plus dmocratique, jusqu'au point o l'organisation religieuse fut tout fait en dehors de l'organisation politique, et o tout ce qui pouvait rattacher l'glise l'tat fut aboli. La paroisse devint le seul organisme religieux et un organisme absolument libre. Toutes les paroisses furent gales entre elles; elles n'eurent au-dessus d'elles que des assembles reprsentatives manes d'elles, comme les Presbytres qui taient une sorte de conseil des paroisses, les Synodes qui taient forms par la runion des Presbytres, et enfin l'Assemble Gnrale qui se runissait tous les ans dimbourg, vritable parlement ecclsiastique et une des forces du pays[152]. [Note 145: Robertson. _History of Scotland_, Book I, au commencement.] [Note 146: Robertson. _History of Scotland_, Book I. Voir le commencement du rgne de Jacques V.--Hill Burton. _History of Scotland_, tom. III, chapitre XXXVIII; _Power of the Clergy_.--Buckle. _History of Civilisation in England_, tom. III, chap. II; les cinquante premires pages.--Merle d'Aubign. _Histoire de la Rformation en Europe_, etc. _cosse_, chapitre I: _Lutte entre la Royaut et la Noblesse._--Mackintosh. _History of Civilisation in Scotland_, chap. XIII, sect. II. pag. 60-65.--Mignet. _Marie Stuart_, tom. I, p. 14 et 15 et 66-67.] [Note 147: Buckle, tome III, chap. II, p. 58-68.--Hill Burton, tom. III, chap. XXXVIII, _The Lords of the Congregation_.--Robertson, Book III. Anne 1560.] [Note 148: Robertson. Book III, anne 1560. Bien que l'histoire de Robertson soit sans doute moins nourrie de documents que des histoires plus rcentes, la vigueur et la porte philosophique de ce remarquable esprit lui fournissent parfois des rsums ou des explications de faits clairs et pntrants.--Mac Crie. _Life of John Knox._ Period V, commencement.] [Note 149: Tytler. _History of Scotland_, vol. III, p. 131.--Mackintosh. _History of Civilization in Scotland_, chap. XV, vol. II, p. 137.] [Note 150: Voir sur cette importante rupture, Robertson, p. 64, 68 et 75-76. Robertson, qui fut longtemps Modrateur de l'Assemble Gnrale, possdait ces questions comme historien et comme ecclsiastique.--Hill Burton. _History_, vol. III, chap. XLI, pp. 36 et suiv. _Disposal of Ecclesiastical Revenues_.] [Note 151: Buckle. _History of Civilisation in England_, vol. III, chap. II, p. 99.] [Note 152: On trouve un expos clair de cette organisation ecclsiastique de l'cosse, avec le nombre des paroisses, presbytres, synodes, etc. au XVIIIe sicle, dans la _Magn Britanni notitia or Present State of Great Britain_ by John Chamberlayne. L'dition que nous avons est de MDCCLV, vers la date de la naissance de Burns.] Les austres origines calvinistes, l'aspect du pays, la duret des longues perscutions entreprises pour rtablir l'piscopat, conspirrent pour donner la nouvelle religion un esprit de tristesse. De cette disposition, sortirent un culte morose, une morale implacable et une discipline inflexible, au-dessus des forces humaines. Les glises taient laides, nues, froides, plus semblables des granges qu' des temples[153]. Toute image en tait proscrite comme sentant la superstition. Tout embellissement du culte tait interdit[154]; tel tait le prjug sur ce point que, mme de notre temps, un ministre d'dimbourg, ayant introduit dans son glise un harmonium, cela fut considr comme une innovation dangereuse que l'Assemble Gnrale songea rprimer[155]. Entre ces murs dgarnis, se droulaient d'interminables services, monotones, dpouills de tout ce qui fait la pompe et la posie de la Religion, consistant en psalmodies, en lectures, en prires improvises et en sermons dmesurs[156]. Ces services s'ternisaient pendant des journes entires, et, dans la contre de l'ouest, occupaient les dimanches de l'aube au crpuscule[157]. Les sermons ordinaires duraient deux heures; quelques-uns, trois, quatre ou cinq; dans les grandes circonstances, plusieurs ministres taient prsents afin de se relayer au fur et mesure que l'un d'eux tait puis[158]. Les sermons taient exclusivement doctrinaux; ils vitaient toute tendance morale et pratique; ils portaient constamment sur les mmes points: la chute de l'homme dans Adam, son salut par le Christ, la purification par la foi, la Nouvelle-Alliance; ils retombaient sans cesse dans les mmes divisions, pleins d'interminables et fastidieuses rptitions[159]. Le fanatisme des traditions, l'habitude de prcher en plein air, la lourdeur des auditeurs avaient amen un style d'loquence vhment, bruyant, plein de fureur et de gestes, tumultueux, une nue d'clairs et de tonnerre d'o le prdicateur descendait la voix brise et le visage couvert de sueur[160]. [Note 153: _Scotland Social and Domestic_, by Rev. Charles Rogers. Introduction, p. 19.] [Note 154: Voir d'amusantes anecdotes et remarques ce sujet dans les _Reminiscences of Scottish Life and Character_, by Dean Ramsay, chap. II, p. 11 et suiv.] [Note 155: Voir, au sujet de cette question de l'orgue dans les glises: _Scotland Social and Domestic_, by Rev. Charles Rogers. Introduction, p. 28.] [Note 156: _Id._, p. 24.] [Note 157: Chambers. _Domestic Annals of Scotland_, vol. III, p. 271.--Voir Ch. Rogers, _Scotland_, etc., p. 24.] [Note 158: Buckle. _History of Civilization in England_, vol. III, p. 203 et suivantes.] [Note 159: Dean Ramsay. _Reminiscences_, p. 29.] [Note 160: Buckle. _Id._, pag. 289.--Voir aussi dans Dean Ramsay, p. 207, l'anecdote des deux sacristains qui discutent les mrites de leurs ministres; et page 208.] De ces harangues furibondes tombait une doctrine de terreur et de tremblement. Pas un mot de pardon, de misricorde ou d'esprance; rien que des avertissements et des prophties de souffrances ternelles[161]. C'tait l'esprit sauvage et dur de l'Ancien Testament; ce qu'il y a d'indulgence et de tendresse dans le Nouveau leur restait inconnu. Le divin sourire du Christ n'clairait pas ces sombres esprits; ils n'auraient pas compris ces mots charmants, par lesquels le dsigne le plus hbraque pourtant de nos orateurs, lorsqu'il l'appelle: Cet enchanteur cleste[162]. Dean Stanley a bien marqu le caractre judaque de cette thologie: L'immense prpondrance de l'enseignement de l'Ancien Testament et de quelques-unes des moins importantes parties de l'Ancien Testament sur l'enseignement du Nouveau et de la partie la plus essentielle du Nouveau, devait ncessairement mutiler, rtrcir et aigrir l'enseignement religieux du pays[163]. Celui-ci n'avait pris du nouveau Testament que l'ide de l'Enfer, et appliquant des chtiments sans fin, la rigueur que l'ancien Testament appliquait des chtiments corporels, ils avaient fait sortir de ce mlange une religion qui rendait ternelles les frocits de la Bible. [Note 161: Buckle. _Id._, tom. III, p. 238.--Voir aussi les exemples qu'il donne dans les notes.] [Note 162: Bossuet.] [Note 163: Dean Stanley. _Lectures on the History of the Church of Scotland._ Lecture II, p. 83.] Un dieu terrible planait sur cette religion sinistre, juge de colre et de vengeance, un Jhovah irrit et inexorable, dont la main tait toujours leve sur le genre humain. C'est de lui que venaient les inondations, les tremblements de terre, les pestilences et les famines, lui qui envoyait les vents avec l'ordre de dtruire, qui balayait la terre du dchanement de son courroux. C'tait le Dieu des puritains, mais plus sombre encore. Les catastrophes de la nature taient les signes de son dplaisir. Par lui, le monde tait sans cesse menac de destruction; les feux d'en bas, les mtores d'en haut allumaient dans le ciel des signaux d'alarmes; les tais et les piliers de notre plante semblaient craquer; les lments troubls proclamaient la ruine universelle et le moment prsent n'tait qu'un rpit[164]. S'il apparaissait tel dans les vers du tendre et dlicat Cowper, on devine quel aspect il devait prendre dans les dclamations d'hommes incultes, grossiers et durs. [Note 164: Cowper. _The Task._ Book II, vers 150 et suivants.] En mme temps qu'ils se faisaient du Tout-Puissant une ide si terrible, ils reprsentaient l'Ennemi occup sans cesse au milieu d'eux son oeuvre de perdition. Ses stratagmes taient infinis, car, depuis cinq mille ans qu'il s'tudiait perdre l'homme, il tait presque irrsistible. Il rdait toujours autour de ses victimes. Et ce n'tait pas sous la forme toute morale du pch; c'tait un tre rel, prsent, qu'on pouvait rencontrer chaque jour et surtout chaque nuit quand les vieux chteaux ruins et gris font des signes de tte la lune[165]. Il n'y avait pas de village o quelqu'un ne l'et vu, sous une des mille figures qu'il prenait. On vivait en un pril constant, au milieu de la trame de ruses que lui et ses mchants esprits ourdissaient, tendaient partout. De quelque ct qu'on se tournt, c'taient des menaces et des dangers. Les mes semblaient des oiseaux perdus entre des cieux de fer d'o un Dieu implacable lanait ses jugements et des gouffres de feu o le Dmon leur prparait d'ternelles tortures. Et quel enfer! C'tait un des triomphes des prdicants que de le reprsenter de faon faire dresser les cheveux. Les supplices les plus atroces qui puissent dchirer et tordre le corps et l'me de l'homme, les raffinements de souffrances, taient numrs et dcrits avec complaisance. Dans une atmosphre de cris et de hurlements, les damns taient fouetts de scorpions, plongs dans de l'huile ou du plomb bouillants, suspendus des crocs par la langue[166]. Des scnes plus affreuses compltaient celles-l. Les enfants, dans leurs supplices, accablaient leurs parents de reproches et de maldictions[167]. Ce qui s'est dpens de posie et d'loquence sombre, dans ces tableaux d'une imagination horrible et parfois grandiose, est incroyable. On ferait avec les extraits des prdications cossaises un pome de tortures auprs duquel celui de Dante perdrait sa terreur. Et quelle chance d'chapper ces horreurs? Les lus taient si peu nombreux que chacun pouvait se considrer comme un damn. C'tait dans toute sa rigueur le puritanisme, la doctrine effrayante qui mena Bunyan l'illuminisme et Cowper la dmence. [Note 165: _Address to the Deil._] [Note 166: Buckle, tome III, p. 240.] [Note 167: Id., p. 242.--Lire pour avoir la collection de ces horreurs, dans l'ouvrage fameux de Th. Boston, _Human Nature in its Fourfold State_, le dernier chapitre, _Hell_. C'est un cauchemar. Ce fut un des livres les plus populaires en cosse au XVIIIe sicle.] * * * * * Chose redoutable! cette doctrine ne se contentait pas de rgner sur les mes; elle avait ici, son service, une organisation pratique qui s'tendait sur tout ce pays et pntrait dans ses moindres recoins. Un gouvernement thocratique, qui avait mis la main sur une partie des attributions du pouvoir civil, avait subjugu tout le pays et le terrassait. C'est ce qui constitue la forme religieuse si curieuse du Presbytrianisme, qui n'a eu son complet dveloppement qu'en cosse, o il n'a pas trouv la limite des autres sectes, ni l'obstacle du pouvoir civil. Il tait seul matre du pays. Le clerg s'tait arrog le droit de juger et de punir certaines fautes. Chaque paroisse tait gouverne par un tribunal ecclsiastique. Ce tribunal, appel _Kirk session_ ou session ecclsiastique, tait compos du ministre et de plusieurs _elders_ ou anciens, gnralement au nombre de trois. Le premier _Livre de Discipline_ de 1561 avait voulu que ces anciens fussent nomms par la Congrgation et pour une anne; mais celui de 1581 avait t moins libral et, d'aprs la coutume devenue prvalente, ils taient choisis par la Kirk session, qui se recrutait ainsi elle-mme, et choisis vie, sauf dsunion, dpart de la paroisse ou dposition[168]. Ils avaient un vote gal celui du ministre et cette introduction de l'lment laque dans toutes les assembles ecclsiastiques est une des originalits et fut une des forces du Presbytrianisme. Ils devaient aider le ministre dans ses fonctions pastorales, l'assister dans les crmonies comme la communion, le catchisme, les visites, la distribution de l'argent aux pauvres. La Kirk session se runissait une fois par semaine. Si elle ne s'tait occupe que de l'administration de l'glise, elle n'aurait t qu'une sorte de fabrique protestante. Mais c'tait l la moindre partie de sa besogne. Elle pntrait dans la vie prive, exerait une sorte de police occulte sur toutes les actions, entrait dans les intrieurs et soumettait tout un vritable despotisme. [Note 168: _Chambers's Encyclopdia_, au mot _Elders_.] Les anciens se partageaient, par quartiers, la surveillance de la paroisse. Ils avaient des espions[169]. Les sages-femmes taient tenues de venir dclarer les naissances illgitimes[170]. Ds que la session connaissait ou seulement souponnait une faute, elle citait l'inculp devant elle. Il tait interrog, examin, confront avec des tmoins[171]. S'il tait reconnu coupable, il tait suspendu des privilges de l'glise[172], c'est--dire mis hors de la vie commune. Pour obtenir la leve de cet interdit, il devait paratre l'glise, se tenir debout ou assis sur une sorte de sige ou de pilori[173], souvent pieds nus, parfois la tte rase[174], presque partout affubl d'un drap d'toffe grossire, blanche et salie[175]. Dans cette situation honteuse, il recevait une rprimande sur sa conduite. Cet affront pouvait se prolonger des mois, il pouvait aller de trois dimanches cinquante-deux[176]. Enfin le coupable devait faire une profession de contrition, de repentir et d'amendement[177]. Cet usage s'est continu dans quelques paroisses presque jusqu'au milieu de notre sicle[178]. Tout tombait sous la juridiction de ces terribles tribunaux: la mdisance, les jurons, la non-observance du dimanche, les jeux de hasard, le mensonge, l'ivrognerie, la calomnie, les querelles de mnage, les injures, l'adultre, l'immoralit[179], tout jusqu'aux plus infimes dtails de la vie l'excs de mangeaille[180], les paroles vaines et les gestes inconvenants[181]. [Note 169: Buckle, tome III, p. 208.--Ch. Rogers, _Scotland Social and Domestic_, p. 347.] [Note 170: Ch. Rogers, p. 367.] [Note 171: Chamberlayne. _Magn Britanni Notitia_, Part II, Book II, chap. III.] [Note 172: _Chambers's Encyclopdia; Kirk-sessions._] [Note 173: Ch. Rogers, _Scotland etc._, p. 28.] [Note 174: _The Worship and Offices of the Church of Scotland by_, G. W. Sprott, p. 222 et suivantes.] [Note 175: Ch. Rogers, p. 38 et 358.] [Note 176: G. W. Sprott, p. 222.] [Note 177: Chamberlayne, _Id._] [Note 178: G. W. Sprott, p. 222.] [Note 179: Voir dans Ch. Rogers 'numration des cas', p. 355 370.] [Note 180: Mackintosh, _History of Civilisation in Scotland_, p. 141.] [Note 181: Id., p. 310.] Et nul moyen d'chapper cette tyrannie. L'appel la juridiction suprieure du Presbytre est difficile ou entrane une procdure lente, presque uniformment drisoire[182]. Si on disparat, on est dclar contumace fugitif de la discipline de l'glise[183]; on a son nom publi dans toutes les chaires de toutes les paroisses du Presbytre. Et o aller? On ne peut tre admis dans une nouvelle paroisse qu'en produisant un certificat de vie de celle qu'on quitte. Si on est frapp de censure dans une paroisse trangre, on est atteint dans la sienne, jusqu' ce qu'on apporte un certificat d'absolution, de celle o on a t jug. Une ramification de police ecclsiastique s'tend sur tout le pays et la condamnation de la moindre session vous attend et vous retrouve partout[184]. Si on rsiste, on est excommuni et la vie devient impossible dans une socit fanatique et terrifie. Il faut se soumettre, ou bien on n'a de refuge que dans l'existence nomade des mendiants et des vagabonds. Il faut, devant toute la Congrgation, paratre en pnitent et recevoir la rprimande du ministre. Et dans quelle situation? En face de la chaire, dans le passage de l'glise, se trouve un escabeau lev qu'on appelle l'escabeau du repentir. C'est l qu'il faut s'asseoir, sous tous les regards, et endurer pendant des heures l'humiliation de ce pilori ecclsiastique. Quand ce sont de pauvres filles, elles essaient de cacher leur rougeur et leurs larmes sous leurs plaids. Mais les sessions sont impitoyables: considrant que la plupart des femmes qui viennent l'escabeau pour y faire leur contrition publique, s'y asseoient avec leurs plaids autour de leurs ttes, couvrant leurs visages, pendant tout le temps qu'elles sont assises, en sorte que personne ne peut voir leur visage, on ordonne que l'officier enlvera son plaid chaque pnitente avant qu'elle ne monte sur l'escabeau[185]. Et ce supplice n'est pas d'un seul dimanche; pendant trois ou quatre, pendant neuf ou dix quelquefois, c'est--dire, pendant prs de trois mois, il faut chaque semaine subir cette dshonorante exposition. On devine les rsultats frquents de ce systme. Les mes faibles en restaient honteuses et brises; d'autres se rvoltaient, s'endurcissaient. [Note 182: Ch. Rogers, p. 29.] [Note 183: Chamberlayne, _Id._] [Note 184: Toute cette organisation est explique jusque dans les moindres dtails et avec une grande clart dans le livre de Chamberlayne. Les procdures y sont indiques trs minutieusement. Il faut lire tout le chapitre intitul: _Method of Discipline._] [Note 185: Ch. Rogers, _Scotland_, p. 351.--R. Chambers, _Domestic Annals_, tom. I, p. 335.] Sous ce dogme et cette discipline, le peuple avait perdu toute joie et toute gat; les sentiments expansifs, naturels et sains, qui sont le sel et le levain de la vie, qui la rendent plus lgre et moins amre, en avaient t retirs. Elle tait devenue contrainte, morose, sombre, uniforme, ombrageuse propos des moindres faits. Ces hommes, toujours en dfiance contre eux-mmes, redoutaient et se reprochaient comme un pch le moindre plaisir qu'offrent les relations sociales ou la vue de la nature[186]. Ils taient bourrels de scrupules. Ils vivaient dans un tat de surexcitation religieuse continuelle, brls d'un feu sombre et d'une inextinguible soif de parole sainte. Ces sermons mme qui, pendant des journes entires, coulaient, ne les dsaltraient pas; leur attention usait le zle de leurs pasteurs. Chose trange! ils taient devenus partisans de cette religion beaucoup plus infernale que cleste. Ils en taient venus ne plus vouloir, ne plus comprendre qu'un Dieu inflexible. Ils ne voulaient pas tre rassurs. Quand on le leur reprsentait clment et accessible au pardon, ils criaient l'hrsie. Dans sa jeunesse, le clbre Francis Hutcheson avait un jour remplac son pre dans sa chaire et avait prch pour lui. Son sermon tant entach de libralisme, la congrgation quitta l'glise: Votre sot fils Francis, dit un des anciens son pre, a troubl la congrgation par son sot bavardage, car il a bavard pendant une heure d'un Dieu bon et bienveillant, et il a dit que les mes des paens eux-mmes vont au ciel, s'ils suivent les lumires de leur conscience. Le stupide garon ne s'inquite pas s'il ne dit pas un mot des bonnes et confortables doctrines de l'lection, de la rprobation, du pch originel et de la foi. Fi! homme, nous ne voulons pas d'un tel individu[187]. [Note 186: Buckle, tome III, p. 231, 247 et 252.--Voir la mme pense exprime plus timidement dans R. Chambers, _Domestic Annals_, tome I, p. 337.] [Note 187: Lecky. _History of England in the XVIIIth century_, tome II, p. 539.] De mme, ils chrissaient la verge de fer par laquelle ils taient mens et ils criaient au relchement quand il paraissait un peu de tolrance. L'affaiblissement de la discipline, dit Hill Burton, fut une des principales causes qui crrent les scissions, pendant le dix-huitime sicle[188]. On a remarqu que les sparations dans l'glise cossaise se sont toujours produites dans le sens de la svrit. Lorsque l'glise avance un peu, fait quelques progrs, s'loigne insensiblement de l'ancienne rigidit, il y a des groupes qui se dtachent, qui restent en route, ne voulant pas la suivre, abandonner la rigueur premire. Tandis qu'ailleurs les dissidences se produisent gnralement en avant, elles se font ici en arrire; ailleurs les non-conformistes prtendent avoir fait un progrs; ils pensent, ici, s'tre gards d'une dcadence[189]. Les scissions se font, pour ainsi parler, en cercles concentriques. Chacune des communions prtend tre le vase dans lequel se conserve dans son intgrit, le parfum de la vritable glise d'cosse, et s'enorgueillit de son orthodoxie. Ce got pour le dur contrle du clerg tait si ancr dans le peuple que, aujourd'hui mme, dans les fractions presbytriennes qui se sont dtaches de l'glise pour suivre un rgime plus strict, les ministres ont la main force par leurs congrgations et sont contraints d'observer des pratiques d'un rigorisme qu'ils relcheraient volontiers[190]. [Note 188: Hill Burton, tome VIII, chap. XCI, p. 390.] [Note 189: Dean Stanley, _Church Scotland_, p. 64.] [Note 190: Hill Burton, tome VIII, chap. XCI, p. 390.] Ainsi, l'austrit puritaine avait pntr le pays; il n'y avait nulle part de refuge contre la domination ecclsiastique, et si on se rebellait contre elle, on se mettait du mme coup en rvolte contre la socit. Il n'est pas tonnant qu'aprs avoir tudi de prs cet tat social Buckle ait compar l'cosse l'Espagne pour la bigoterie, et que Lecky ait dit que, pendant le dix-septime sicle, il y eut plus de relle libert religieuse Naples et dans la Castille que dans l'ouest des Basses-Terres de l'cosse[191]. [Note 191: Buckle, tome III, p. 4.--Lecky, tome II, p. 85.] Il faut reconnatre qu'il y avait dans cette domination inflexible une grandeur et une noblesse singulires. Cette discipline faisait, des mes qui pouvaient la supporter, des mes d'une austrit, d'une gravit, d'une puret parfaites et continuelles. Elles vivaient dans une sorte de raideur impeccable, il est vrai, mais dans un sentiment constant du devoir, sans dfaillances, sans hsitations, droites et fermes jusqu' la mort. La constitution dmocratique du clerg, le contact incessant de la Bible, avaient fait entrer, jusque dans les plus basses classes de la nation, le sens librateur de la petitesse des choses humaines et le sens levant de la prsence des choses divines. Les plus humbles, les derniers, les plus ignorants, taient munis d'une direction sre et minutieuse de la vie. Ils travaillaient, souffraient, allaient de l'enfance la caducit, sous un regard toujours fix sur eux. Ils portaient cette crainte religieuse qui est le commencement de la sagesse. Ils trouvaient, dans la lecture assidue de la Bible, un soutien et toute une culture. C'est ainsi qu'on arrivait des vies de paysans comme celle du pre de Burns. Aucun pays n'en pouvait offrir de comparables. Tous les soirs, sous des milliers de toits qui taient plus pauvres, plus misrables, plus ouverts aux vents et aux froids que dans la majeure partie de l'Europe, se passait une scne que nulle part on n'aurait retrouve, lorsque le paysan, aprs le repas, prenait la Bible de la famille, o taient inscrites les naissances et les morts, en lisait et souvent en commentait un chapitre. Ces pauvres intrieurs en taient comme sanctifis pendant un moment. Il y avait vraiment sur tout le pays une heure solennelle. L'cosse n'a rien eu dont elle puisse tre plus fire. Burns a laiss un admirable tableau de ce ct de la vie cossaise dans une pice qui est l'expression la plus haute de l'influence de la religion presbytrienne. * * * * * Vers la fin du premier quart du XVIIIe sicle, un commencement de raction s'tait manifest et quelques germes de libre examen et d'mancipation avaient t jets. Le mouvement partit de l'Universit de Glasgow o un grand nombre de ministres presbytriens d'cosse et la plupart de ceux d'Irlande taient forms[192]. Il avait faiblement commenc avec John Simson, qui avait occup la chaire de thologie de 1708 1729. Son enseignement semble avoir t fait de subtilits mtaphysiques dans lesquelles se glissaient des erreurs de doctrine sur des points essentiels. Il fut, de la part des cours ecclsiastiques, l'objet d'une plainte devant l'Assemble Gnrale. D'interminables discussions s'engagrent qui durrent pendant quinze annes[193]. L'Assemble Gnrale montra une telle hsitation intervenir et une telle indulgence lorsqu'elle intervint, que ce fut une des grandes causes de la scession de 1733[194], qui se fit, comme la plupart, dans le sens d'un retour la svrit. Mais le vritable crateur du mouvement fut Francis Hutcheson qui lui succda. Il commena ce que Buckle appelle la grande rbellion de l'esprit cossais[195]. Employant le premier la langue anglaise dans ses confrences, loquent, affable et dvou, son charme de parole et ses qualits d'homme firent passer un enseignement dont l'influence ne tarda pas tre sensible. Partant de principes, non pas thologiques, mais mtaphysiques, il fonda un systme de morale sculire. Il s'adressait la raison pour trouver des rgles de conduite. Cette confiance dans l'entendement humain, si oppose au mpris qu'a pour lui la doctrine calviniste, tait nouvelle en cosse, et son apparition forme une poque dans la littrature nationale[196]. Il forma, dit Lecky, une atmosphre intellectuelle dans laquelle les vieilles conceptions thologiques de Dieu et de l'Univers s'vanouirent silencieusement. Enseignant que les vertus sont des modes de la bienveillance, il leva les qualits aimables de l'homme une dignit tout fait incompatible avec la thorie calviniste de la nature humaine, tandis que ses admirables expositions de la fonction de la beaut dans le monde moral, aussi bien que sa ferme assertion de l'existence et de l'autorit suprme d'un sens moral dans l'homme, frapprent la racine le dur asctisme et le dnigrement systmatique de la nature humaine qui avaient si profondment pntr dans l'glise cossaise[197]. Cette rhabilitation des instincts humains, cette affirmation que la nature humaine est plutt bonne que mauvaise, cet accueil de la beaut, ce retour de la confiance et de la joie dans la vie, sont un changement important dans la marche de l'esprit cossais[198]. [Note 192: _Autobiography of Dr Alexander Carlyle of Inveresk_, chap. III, p. 82.--Lecky, tome II, p. 538.] [Note 193: Hill Burton, tome VIII, p. 399.--Voir dans les _St.-Giles' Lectures_ (1re srie) la lecture IX, _The Church in the Eighteenth Century_, par Rev. John Tulloch.] [Note 194: Lecky, tome II, p. 538.--Hill Burton, tome VIII, p. 400.] [Note 195: Buckle, tome III, p. 295.] [Note 196: Buckle, tome III, p. 293.] [Note 197: Lecky. _Id._] [Note 198: Voir aussi, sur ces premiers mouvements de l'esprit philosophique, M. A. Espinas, _La Philosophie en cosse au XVIIIe sicle_, dans _La Revue Philosophique_, fvrier 1881.] Il sortit de l un double courant de libralisme. Le premier, fortifi par des influences trangres et surtout franaises, mena bientt la pense cossaise jusqu'aux investigations d'Adam Smith et au scepticisme de Hume. C'tait de beaucoup le plus fort et ce fut aussi le moins actif. Buckle a expliqu d'une faon magistrale comment cette marche de la culture intellectuelle se fit sans affecter la nation, se dveloppant part et au-dessus d'elle, comment il y eut une littrature sceptique qui ne produisit pas de scepticisme et une philosophie qui ne toucha pas la superstition[199]. Ce courant n'avait pas pntr dans les profondeurs sociales o vivait Burns. Celui-ci n'en put sentir l'influence que plus tard, lorsqu'il sjourna dimbourg. [Note 199: Buckle, tome III, p. 465 et suivantes.] En mme temps, un second courant plus faible mais plus efficace s'tait tabli. Glasgow, o avait enseign Simson, o enseignait Hutcheson, tait justement, nous l'avons vu, l'Universit o un grand nombre des ministres presbytriens de l'cosse et la plupart de ceux de l'Irlande recevaient leur ducation. Hutcheson y avait comme collgue un professeur de thologie, le Dr Leechman, qui, sans avoir sa vigueur de pense, partageait sa largeur de vues[200]. Par l'influence de ces deux hommes, une nouvelle gnration de ministres pntra dans le peuple. C'est grce Hutcheson et lui, dit le Dr Carlyle qui avait lui-mme t leur lve, qu'une nouvelle cole se forma dans les provinces ouest de l'cosse o, jusqu' cette poque, le clerg tait troit et intolrant, avec un esprit qui ne s'tait jamais aventur au-del des limites d'une stricte orthodoxie. Car bien qu'aucun de ces professeurs n'enseignt aucune hrsie, cependant ils ouvrirent et largirent les esprits des tudiants, ce qui leur donna bientt un tour de libre recherche, dont le rsultat fut la franchise et le libralisme des sentiments. L'exprience prouva que cette libert de pense n'tait pas aussi dangereuse qu'on pouvait d'abord l'apprhender, car bien que la tmraire jeunesse ft des excursions dans les rgions illimites de la perplexit mtaphysique, cependant tous les judicieux revenaient bientt la sphre plus basse des vrits tablies depuis longtemps, qu'ils trouvrent, non seulement utiles au bon ordre de la socit, mais ncessaires pour fixer leurs esprits dans quelque degr de stabilit[201]. [Note 200: Voir _Sermons by William Leechman_, D.D. publis avec une vie par James Wodrow. Les titres et les textes de ces sermons suffisent marquer la diffrence avec les prdications d'alors et le livre de Boston: _Sermon VIII; The Excellency of the spirit of Christianity_, 2 Timothy. For God hath not given us the spirit of fear, but of power and of love and of a sound mind. _Sermon XIII_; _On the Propriety and Usefulness of Religious gratitude_, Psalm CVII, 8: Oh, that men would praise the Lord for his goodness and for his wonderful works to the children of men. _Sermon XVII; Jesus Christ full of grace_ etc. On voit le contraste avec les sermons de damnation. Ces sermons sont du reste ternes et minces.--Voir aussi Dr Alex. Carlyle, chap. III. Leechman fut aussi perscut malgr ses talents et son caractre.--Voir John Tulloch. _The Church of the Eighteenth Century_, p. 273-75, _(St.-Giles' Lectures)_.] [Note 201: _Autobiography of Dr Alex. Carlyle_, chap. III, p. 84.] Ces nouvelles recrues du clerg, en augmentant d'anne en anne, ne tardrent pas former un parti plus jeune, plus clair, plus libral, qui apportait plus de largeur dans la doctrine et plus de douceur dans la pratique. Selon le conseil de Hutcheson, ils mettaient dans leurs sermons moins de discussion et de dfinitions thologiques, et plus de conseils moraux et pratiques. L'ancien clerg troit, intolrant, et souvent ignorant, les regardait avec dfiance, gardant jalousement son ancienne rigidit et sa prdication purement doctrinale. Peu peu, il se forma dans l'glise deux partis opposs et bientt ennemis: les jeunes et les vieux, les modrs et les extrmes. On dsigna l'ancien parti sous le nom de _Old Light_ l'Ancienne Lumire et le nouveau sous celui de _New Light_, la Nouvelle Lumire. Bientt, dans les paroisses, dans les presbytres et jusqu' l'Assemble Gnrale, les deux partis furent aux prises, avec ce qu'un membre du clerg d'alors appelle lui-mme une acrimonie thologique. Cette hostilit, qui existait un peu partout, tait particulirement vive dans le district o rsidait Burns, parce que les provinces de l'ouest avaient toujours t la citadelle du presbytrianisme le plus rigide, et qu'en mme temps, elles fournissaient la plupart des tudiants de l'Universit de Glasgow, cause du voisinage[202]. Il en rsulta que les deux extrmes furent en prsence et que la lutte tait l d'une animosit plus violente qu'ailleurs. Il tait difficile qu'elle n'outrepasst point les limites. Autour de la Nouvelle Lumire, se rangeaient des hommes jeunes et ardents, et ils avaient devant eux des adversaires qui devaient les amener aux extrmits de la raillerie, tant ils taient ridicules, et, par certains cts, odieux. Lockhart a trac de ce clerg retardataire un tableau qu'il convient de reproduire, tant on craindrait d'tre accus d'exagration si on lui en substituait un qui n'et pas l'autorit de sa parfaite connaissance des choses cossaises, et la garantie de son impartialit. Les antagonistes marquants de ces hommes (les jeunes) et les champions choisis de la Old Light, en Ayrshire--cela est maintenant admis par tout le monde--prsentaient, en bien des points de leur conduite ou de leurs maximes, une cible aussi large que celles qui ont jamais tent les traits d'un satirique. Ces hommes se vantaient d'tre les descendants et les reprsentants lgitimes et non dgnrs des Puritains qui, aprs avoir t les principaux auteurs de la ruine de la papaut en cosse, avaient rgent pendant quelque temps et auraient volontiers continu rgenter la royaut et le peuple, sous une domination plus tyrannique que le clerg catholique lui-mme n'avait jamais t capable d'en exercer dans cette nation courageuse. Ayant toujours la bouche les horreurs du systme papal, ces hommes taient rellement, dans leurs coeurs, des moines aussi fanatiques et des inquisiteurs presque aussi implacables que ceux qui jamais portrent corde et capuchon. Austres et dsagrables d'aspect, bourrus et rpugnants de langage et de manires, c'taient de vritables Pharisiens en ce qui concernait les petites pratiques de la loi, et beaucoup d'entre eux, au moins pour l'apparence, dbordaient d'orgueil pharisaque et de fiel monastique. Que d'admirables qualits fussent caches sous cet extrieur grossier, se mlangeant aux plus mauvaises de ces sombres passions et les tenant en chec, c'est ce dont aucun homme sincre ne se permettra de douter; que Burns ait fortement charg ses portraits, noircissant les ombres dj assez profondes par elles-mmes et omettant tout fait des traits de caractre plus brillants et peut-tre plus tendres qui restituaient les originaux aux sympathies des hommes les plus dignes et les meilleurs, c'est ce qui semble galement vident[203]. [Note 202: R. Chambers, tome I, p. 122.] [Note 203: Lockhart. _Life of Burns_, p. 59.] Entre la vivacit des uns et la brutalit des autres, le conflit ne tarda pas perdre toute mesure. De toutes parts, les reproches, les accusations, les injures, les diffamations mme, volaient de toutes les chaires. Les congrgations prenaient parti pour leur ministre. Tout le pays tait en moi. La polmique de Divinit, dit Burns, vers cette poque, affolait moiti la contre[204]; et Lockhart, en parlant de ces divisions s'exprime ainsi: Il est impossible de contempler maintenant la guerre civile qui svissait parmi ces hommes d'glise de l'ouest de l'cosse, sans confesser que, de chaque ct, il y a eu beaucoup regretter et pas peu blmer. Des esprits orgueilleux et hautains taient malheureusement opposs les uns aux autres, et, dans un dploiement exagr de zle propos des points de doctrine, aucun des deux partis ne semble avoir apport beaucoup de la charit de l'esprit chrtien. Le spectacle d'une si indcente violence parmi les principaux ecclsiastiques du district agissait dfavorablement sur les esprits des hommes. Personne ne peut douter que, dans l'tat des principes de Burns qui taient, mettre les choses au mieux, fort indcis, ce rsultat n'ait t, en ce qui le concernait, trs funeste[205]. [Note 204: _Autobiographical Letter to Dr Moore._] [Note 205: Lockhart. _Life of Burns_, p. 57.] Dans cette bataille, il se trouvait que les deux ministres d'Ayr, le Dr Dalrymple, qui avait baptis Burns, et le Rev. Mac Gill appartenaient la Jeune Lumire. Le ministre de Mauchline, le Rev. Auld appartenait la Vieille Lumire. La Kirk-session de Mauchline se composait avec lui de deux anciens nomms William Fisher et John Sillars. Celui-ci semble avoir t un brave homme, mais Fisher tait une sorte de tartufe puritain qui Burns infligea, dans son _Saint Willie_, une dshonorante immortalit. Il y avait, dans la ville voisine de Kilmarnock, un autre reprsentant de l'ancien parti nomm le Rev. John Russell et dsign, dans les satires de Burns, sous le nom de Black Jock. C'tait un gant, rude, redout de tous, hurlant d'une voix de stentor des sermons qui s'entendaient un mille, et branlant la chaire de ses formidables coups de poing. Tels taient les principaux personnages ecclsiastiques dans l'entourage de Burns, et leur situation. Cet expos de l'esprit et de l'organisation de la religion presbytrienne et de la situation des deux partis, est peut-tre un peu long, mais il nous a paru ncessaire. Le lecteur anglais, dit Lockhart, qui ignore tous ces dtails, ne sera certainement jamais capable de saisir les mrites ou les dmrites de maintes des plus remarquables productions de Burns[206]. Il nous a paru que le lecteur franais avait encore plus besoin de ces renseignements que le lecteur anglais. Sans eux, il serait presque impossible de rien comprendre cette priode de la vie de Burns. [Note 206: Lockhart. _Life of Burns_, p. 56.] * * * * * Sa nature franche et sa forte vitalit, son besoin de libre allure devaient lui faire prendre en haine ce rgime d'espionnage qui encourageait l'hypocrisie et emprisonnait l'existence dans la tristesse. Peut-tre cependant ne serait-il pas entr dans la mle s'il n'avait eu que ces rpugnances gnrales. Mais il fut atteint lui-mme par cet odieux systme de surveillance, et il n'tait pas de ceux qu'on attaque impunment. Voici quel propos la lutte s'engagea. Lorsque la famille de Burns s'tait transporte de Lochlea Mossgiel, la servante que Burns avait sduite, lizabeth Paton, tait retourne dans sa famille, dans une paroisse voisine. Il ne tarda pas devenir apparent qu'elle tait enceinte. La chose commenait s'bruiter dans le pays. Un de ses amis, le jovial fermier John Rankine, en donna avis au pote, qui lui rpondit, en plaisantant, qu'il s'attendait bien quelque noise avant peu. Il avait jou ce jeu dangereux trop de fois pour ne pas y tre pris enfin: Je m'y suis risqu une fois ou deux, Et peut-tre mme bien pas loin de trois fois; Et je n'avais jamais rencontr la surprise Qui et bris mon repos; Mais, ce coup-ci, il y aura probablement du bruit; Il y a un courlis dans le nid[207]. [Note 207: _Reply to an announcement by J. Rankine._] Des cas de ce genre n'chappaient pas longtemps la vigilance des Kirk sessions. La pauvre fille fut condamne paratre dans l'glise de sa paroisse sur l'escabeau du repentir. Il et t possible Burns de s'viter l'humiliation d'y paratre lui-mme, car la rgle de la discipline portait que, lorsque les personnes impliques dans une accusation d'impudicit vivaient dans des paroisses diffrentes, la censure tait inflige l o la femme vivait ou bien dans l'endroit o le scandale avait t notoire[208]. Mais il eut toute sa vie ce mrite de ne pas essayer d'luder les consquences de ses folies. Bravement, il alla de lui-mme prendre place ct de celle qui tait humilie cause de lui. [Note 208: Chamberlayne. _Magn Britanni Notitia_, Part II, Book II, _Method of Discipline_.] Devant la Congrgation entire, Je rpondis l'appel loyalement; Ma belle Betsy mon ct, Nous remes une rare antienne; Mais, par amour d'elle, je fais ce voeu, Et je jure solennellement Que, tant qu'il me restera une couronne, Elle est bienvenue la partager[209]. [Note 209: Voir la note de Scott Douglas dans son dition de la vie de Burns de Lockhart, p. 55.] On peut imaginer la scne: Les deux coupables attendaient la porte de l'glise jusqu' la fin de la premire prire; le sacristain les faisait alors entrer et les conduisait l'escabeau o ils recevaient leur rprimande et demeuraient pendant tout le sermon, exposs tous les regards[210]. Ils taient reconduits dehors avant la prire de la fin. On voit la femme, essayant, la tte baisse, de cacher sa confusion, et, ct d'elle, le front haut, et avec un air de dfi, ce jeune paysan dont les yeux noirs devaient laisser paratre d'tranges menaces de colre et de ddain. [Note 210: Ch. Rogers. _Scotland Social and Domestic_, p. 352.] Des chtiments de ce genre n'taient pas faits pour dompter une me altire et fougueuse comme celle-l. Burns sortit de cette rprimande exaspr contre ceux qu'il appela, partir de ce moment, des hypocrites, avec je ne sais quel air de fanfaronnade et de bravoure, affectant de se glorifier plutt que de se repentir de ce qu'il avait fait et proclamant qu'il recommencerait ds qu'il en aurait l'occasion. C'est ce qu'il dclarait son ami John Rankine, en lui racontant dans une ptre comment les choses s'taient passes. C'est la premire de sa charmante srie d'ptres, et la premire pice importante compose Mossgiel. Il reproche d'abord son correspondant de griser abominablement les saints et de leur faire dire ensuite les mille et une horreurs. Ce vieux coquin de Rankine, qui tait coutumier de ces tours, avait en effet, quelque temps auparavant, offert un difiant personnage un verre de _toddy_, c'est un mlange de whiskey et d'eau chaude. Mais il avait eu soin de faire verser du whiskey dans l'eau de la bouilloire, en sorte que plus le dvot pensait rallonger son verre, plus il le corsait et qu'il fut ivre de fond en comble, au parfait baudissement de Rankine[211]. Comme la vrit est dans le whiskey autant que dans le vin, il est probable que le malfaisant fermier faisait parler ses victimes. [Note 211: Scott Douglas, vol. I, p. 71.] Vous avez tant de contes et de tours, Et, dans vos mchantes brindes et ribotes, Vous faites des diables avec les saints, Et vous les soulez jusqu'en haut; Et alors leurs dfauts, leurs pailles et leurs manquements, On aperoit tout. Par piti pargnez l'Hypocrisie! Cette sainte robe, oh! ne la dchirez pas! pargnez-la, au nom de ceux qui la portent souvent, Les gens en noir; Mais votre maudit esprit, quand il en approche, La leur arrache du dos. Pensez, mchant pcheur, au mal que vous faites: C'est la robe bleue, la livre et le vtement Des saints; tez-leur cela, vous ne leur laissez rien Pour les distinguer De paens non rachets, Comme vous ou moi[212]. [Note 212: _Epistle to John Rankine._] On sent dj dans ces strophes la main impatiente de frapper, l'homme qui est sur le point de porter la guerre chez l'ennemi et qui n'attend que la premire opportunit. Aprs ce dbut, il raconte sa propre aventure, sur un ton qui laisse voir les dispositions d'esprit qu'il en avait rapportes. Ma foi, je n'ai pas le coeur chanter! Ma Muse peut peine ouvrir l'aile; Je me suis jou moi-mme un joli air Et j'ai dans mon sol! J'aurais mieux fait de partir et de servir le roi Bunkers-Hill. C'tait une nuit, rcemment, tout content, J'tais parti me promener avec un fusil, Et voil que j'amenai une perdrix terre, Une jolie poule; Et comme le crpuscule tait venu Je crus qu'on n'en saurait rien. La pauvre petite crature tait peu blesse; Je la caressai un peu, par jeu, Ne pensant pas qu'ils me tracasseraient pour cela; Mais, le diable m'emporte! Quelqu'un raconte la cour de braconnage Toute l'histoire. Quelques vieux friands experts avaient bien vu Que telle poulette avait reu du plomb, On souponna que j'tais dans l'affaire, Je ddaignai de mentir, Aussi j'eus pour mon sou mon sifflet, Et je payai l'amende. Mais par mon fusil, le roi des fusils, Et par ma poudre et par mon plomb, Et par ma poule et par sa queue, Je promets et je jure Que, par moor et vallon, le gibier me paiera Cela l'anne prochaine[213]. [Note 213: _Epistle to John Rankine._] C'tait un singulier rsultat de cette grave leon. Lorsqu'on avait faire de mauvaises ttes prtes tout risquer, c'tait souvent ce qui arrivait. La rsolution de Burns tait cousine du stratagme de ce mchant gars de Nichol Snipe, le garde-chasse, qui avait tellement interloqu M. Balwhidder, le bon et simple ministre des _Annales de la Paroisse_. C'est une des jolies anecdotes de ce charmant livre et elle montre quel point de bravade ces humiliations publiques poussaient parfois des natures inflexibles. M. Balwhidder raconte que ce Nichol et la fille qu'il avait sduite furent obligs de se tenir debout dans l'glise. Le reste de la scne demande tre dit par lui-mme. Mais Nichol tait un vaurien perdu, car il arriva avec deux habits: l'un boutonn par derrire et l'autre boutonn par devant; et deux perruques de mylord, qui lui avaient t prtes par le valet de chambre: l'une sur sa figure et l'autre sa vraie place; et il se tenait le visage contre la muraille de l'glise. Quand je l'aperus de la chaire, je lui dis Nichol, vous devez vous tourner de mon ct. Sur quoi, il se retourna, il est vrai, mais il me prsenta le mme aspect que son dos. Je demeurai confondu et je ne savais pas quoi dire, mais je lui criai d'une voix de courroux: Nichol! Nichol! si vous aviez toujours t de dos, vous ne seriez pas ici aujourd'hui et ces paroles eurent un tel effet sur toute la congrgation que le pauvre garon souffrit ensuite plus de ma moquerie que si je l'avais rprimand de la manire prescrite par la session[214]. Il y avait un peu de Nichol dans la faon dont Burns avait reu la rprimande du rvrend. [Note 214: _Annals of the Parish_, chap. V, A D, 1764.] Lorsque, quelque temps aprs, lizabeth Paton accoucha d'une fille, il rpondit la censure qu'il avait d subir, par une pice intitule, _Bienvenue d'un pote sa fille, enfant de l'amour_, pice charmante dans son genre, toute pleine de mots caressants pour le petit tre qui lui donnait pour la premire fois droit la vnrable appellation de pre[215], avec une pointe d'motion et de tendresse derrire le dfi. [Note 215: _A poet's Welcome to his love begotten Daughter._] Tu es la bienvenue, fillette; le malheur me prenne Si ta pense ou celle de ta mre M'intimide ou m'effraye jamais, Ma jolie petite dame; Ou si je rougis quand tu m'appelleras Tata ou papa. Ils peuvent maintenant m'appeler fornicateur, Et tracasser mon nom dans leur bavardage rustique; Plus ils parlent et plus je suis connu; Qu'ils clabaudent donc! Une langue de femme est mince matire troubler un homme! Bienvenue! ma jolie, douce, mignonne fillette, Bien que tu sois venue un peu sans tre demande, Et bien que ta venue m'ait mis aux prises Avec l'glise et le choeur; Cependant, par ma foi, j'avais fait ce qu'il fallait, a, j'en donne ma parole! Mignonne image de ma jolie Betty, Quand je t'embrasse et je te caresse paternellement Aussi chre, aussi proche de mon coeur je te place, Aussi volontiers, Que si ta naissance avait t vue par tous les prtres Qui ne sont pas encore en enfer! Doux fruit de mainte rencontre joyeuse, Maintenant c'en est fait de mon plaisant labeur, Puisque tu es venue au monde obliquement, Ce qui fait rire les imbciles; Dans mon dernier sou tu as ta part, Et c'est la plus grosse moiti. Quand je devrais en tre pauvre et ruin, Tu seras aussi belle, aussi bien vtue, Et tes jeunes annes aussi bien leves Dans l'ducation, Que n'importe quel mioche de lit conjugal, De ta position. Dieu fasse que tu puisses hriter La personne, la grce, le mrite de ta mre, Et l'esprit de ton pauvre et indigne pre, Sans ses dfauts, J'aimerais mieux te voir hritire de cela Que de fermes bien garnies. Si tu es ce que je voudrais que tu sois, Si tu prends les conseils que je te donnerai, Je ne regretterai jamais mes tracas propos de toi, Ni le cot, ni l'affront; Mais je serai un pre aimant pour toi Et fier d'en porter le nom[216]. [Note 216: _A Poet's Welcome._] Cette fillette si joliment salue par son pre fut prise et tendrement leve Mossgiel, par la mre de Burns et par ses soeurs. Elle fut l'enfant de la maison. On devine, quelques lignes crites plus tard, les rentres au logis de Burns et les caresses d'enfant. De mioches, j'en suis plus que satisfait, Le ciel m'en a envoy une de plus que je ne demandais; Ma petite Bess frache, souriante, chrement achete, Elle regarde grands yeux son pre dans le visage[217]. Quand Burns partit, elle resta avec sa grand'mre. vingt-et-un ans, elle reut en dot dix mille francs pris sur les fonds souscrits pour la veuve et les enfants du pote. Elle se maria et mourut en 1816 l'ge de trente-deux ans. Elle ressemblait, dit-on, beaucoup son pre. [Note 217: _The Inventory._] * * * * * Le prtre qui avait humili ce jeune paysan ne s'tait pas dout de l'ennemi qu'il prparait au clerg. Tout frmissant de colre sur l'escabeau, Burns s'tait jur de se venger et la premire occasion ne se fit pas attendre. Il arriva, avant la fin de l'anne, que deux des principaux ministres du parti de Auld Light, un rvrend Moodie qui tait ministre de Riccarton et l'norme John Russell de Kilmarnock se querellrent propos des limites de leurs paroisses. Ils portrent le cas devant le presbytre d'Irvine, et l, dans une sance publique qui avait attir tout le pays des alentours et Burns parmi beaucoup d'autres, les deux rvrends, jusqu'alors amis, apportant dans leurs invectives la violence de leurs sermons, s'insultrent grossirement en face de leurs partisans consterns et de leurs adversaires amuss[218]. Burns tait l'afft. Aussitt il composa sa premire satire: _Les deux Pasteurs ou la Sainte Bagarre, histoire trangement triste._ Il les comparait, avec des dtails qui poursuivaient la comparaison jusque dans ses dernires allusions, deux bergers dont les troupeaux, pendant qu'ils se querellaient, taient exposs tous les dangers. [Note 218: Lockhart. _Life of Burns_, p. 60.] vous tous, saints troupeaux pieux, Bien nourris dans les pturages orthodoxes, Qui maintenant vous gardera du renard Ou des chiens rdeurs? Ou qui aura soin des brebis gares ou ges, Aux abords des fosss? Les deux meilleurs bergers de tout l'ouest, Qui aient jamais souffl dans la trompe de l'vangile Ces vingt-cinq derniers ts, Oh, horrible dire! Ont eu une amre et noire querelle Entre eux. , Moodie, homme, et toi, verbeux Russell, Comment ptes-vous susciter un pareil fracas; Vous verrez comme les bergers de la Jeune Lumire vont siffler, Et diront que c'est du beau! La cause du seigneur n'a jamais eu telle entorse, ma mmoire[219]. [Note 219: _The Twa Herds or The Holy Tulzie._] Il dcrit le troupeau de Moodie, beau et sain jusqu'aux pattes; son pasteur le tient l'cart de la mare empoisonne de l'Arminianisme et ne lui laisse boire que l'eau claire du puits de Calvin; il connat les putois, les chats sauvages, les blaireaux, les renards et il est prt verser leur sang et vendre leur peau. Et quel berger que Russell! On l'entend par moors et vallons. C'tait la vrit, car la voix de Russell s'entendait un mille. Que ces deux hommes--! faut-il vivre pour voir cela?-- Que ces deux fameux se soient querells, Et que des noms comme gredin, hypocrite Aient t de l'un l'autre, Tandis que les bergers de la Jeune Lumire ricanant, hostiles, Disent que ni l'un ni l'autre ne ment. Cela se terminait par un loge des reprsentants du Nouveau Parti, qui faisait contraste avec la caricature des champions de la Vieille Lumire. La pice ne tarda pas circuler dans le pays et y provoquer un vaste clat de rire. Ce fut la premire de mes productions potiques qui vit la lumire dit Burns, voulant dire qu'il la communiqua en manuscrit. J'avais une ide que la pice avait quelque mrite, mais pour prvenir tout malheur, j'en donnai une copie un ami qui tait trs friand de cette sorte de choses, et je lui dis que je ne pouvais pas deviner qui en tait l'auteur, mais que je la trouvais assez bien faite. Dans une certaine partie du clerg aussi bien que des laques, elle souleva un fracas d'applaudissement[220]. C'taient les membres de la Nouvelle Lumire qui, charitablement, accueillaient cette dmolition de leurs adversaires. C'tait assurment le plus rude coup que le Vieux Parti et encore reu. [Note 220: _Autobiographical Letter to Dr Moore._] Ce n'tait l que la premire d'une srie fameuse de diatribes contre le clerg de l'ancienne cole. Pendant l'anne 1785 et une partie de 1786, c'est--dire pendant presque tout son sjour Mossgiel, elles se pressent, tombant drues, fouettant ferme de leur sarcasme et de leur loquence, comme un fouet double lanire, faisant rsonner toute la contre d'un franc rire et blmir plus d'un visage puritain. Ce jeune paysan se trouvait d'un coup un satirique de premier ordre, et les noms qu'il choisit sont marqus aussi magistralement, que ceux qui l'ont t par la main de Martial ou de Rgnier. Le premier qui lui tomba sous la main, aprs les rvrends Moodie et John Russell, fut prcisment William Fisher, un des elders de Mauchline. Il le malmena plus terriblement encore, dans sa _Prire de Saint Willie_. Les circonstances qui motivrent cette implacable satire sont tellement caractristiques des moeurs, et elles dmontrent si bien que la tyrannie sacerdotale dont nous avons parl plus haut n'avait pas disparu cette poque, qu'il peut tre utile de les rappeler. Gavin Hamilton, le notaire de Mauchline et le propritaire de Mossgiel, avait t menac d'tre exclu de la communion annuelle et cart des tables pour ngligence habituelle des ordonnances de l'glise. On lui reprochait d'tre irrgulier l'glise; d'avoir t absent deux dimanches dans un mois et trois dans l'autre; de s'tre mis en route un dimanche, malgr les conseils du ministre; de ngliger habituellement, si toutefois pas entirement, le culte de Dieu, dans sa famille[221]. Gavin Hamilton affirma que ces accusations sortaient d'une rancune personnelle et en appela de la Kirk session au Presbytre d'Ayr. Il y fut dfendu par un de ses confrres d'Ayr, nomm Aiken, ami de Burns, qui tait, parat-il, dou d'un talent de parole remarquable et qui semble avoir t un grand orateur dans un petit bourg. La Kirk session de Mauchline, c'est--dire Daddy Auld et William Fisher, fut considre comme mal fonde dans sa rprimande, et Gavin Hamilton rapporta un ordre du Presbytre que les procs-verbaux de la session dont il avait appel fussent dtruits. C'est en sortant de ce jugement que Burns place les lamentations suivantes dans la bouche de William Fisher, lequel gmit de ce qui vient de se passer[222]. Il s'adresse au Dieu de justice: [Note 221: R. Chambers, tome I, p. 135.] [Note 222: Voir l'argument par Burns lui-mme, publi pour la premire fois par Scott Douglas, tom. I, p. 96.] Toi qui rsides dans les cieux, Qui, selon ton bon plaisir, En envoies un an ciel et dix en enfer, Pour ta plus grande gloire, Et non pas pour le bien ou le mal Qu'ils ont fait devant Toi! Je bnis et je loue Ta puissance infinie, Quand Tu en as laiss des milliers dans les tnbres, De ce que je suis ici, devant Ta vue, Pour les dons et la grce Une lumire brlante et clairante Pour toute cette contre. Qu'tais-je donc, moi ou ma gnration, Pour obtenir une telle exaltation Moi qui mrite si justement la damnation Pour avoir enfreint Tes lois, Cinq mille ans avant ma cration, Par la faute d'Adam. Quand je chus du ventre de ma mre, Tu aurais pu me plonger en enfer, Pour y grincer des gencives, y pleurer, y crier, Dans des lacs brlants, O les dmons maudits rugissent et hurlent Enchans leurs poteaux. Cependant me voici, choisi pour exemple Que Ta grce est grande et ample; Je suis un pilier de Ton temple Ferme comme un roc, Un guide, un bouclier, un exemple tout Ton troupeau. Lord, Tu sais quel zle je montre, Quand les buveurs boivent, et les jureurs jurent, Et qu'on chante ici et qu'on danse l, Petits et grands; Car je suis gard par Ta crainte Et exempt de toutes ces choses. Pourtant, Lord, il faut que je le confesse Par moment je suis troubl d'une luxure charnelle; Et parfois aussi, avec une assurance mondaine, Le vil gosme entre en moi; Mais Tu sais que nous sommes une poussire Souille de pch[223]. [Note 223: _Holy Willie's Prayer._] Il avoue alors qu'avec une certaine Meg, puis avec la fillette de Lizzie.... Mais c'est que ce vendredi-l il tait gris, sans quoi il ne se serait jamais approch d'elle. C'est peut-tre la volont de Dieu et, s'il en est ainsi, que cette volont soit faite. Peut-tre laisses-Tu cette pine charnelle Tourmenter Ton serviteur soir et matin, De crainte qu'il ne devienne exalt et orgueilleux Des dons qu'il a reus. Si c'est ainsi, il faut qu'il supporte Ta main Jusqu' ce que Tu la relves. Toutes ces pages sont d'une malice qui tombe juste point, tous les mots portent. C'est d'une raillerie charmante et cruelle, o chacun des traits dessine et gratigne la fois. La fin est surtout caractristique. L'aigreur, le fiel de cette me dvote clatent en une longue prire haineuse o le nom du Seigneur revient et roule au milieu de demandes de chtiment contre ces indignes, Gavin Hamilton, Aiken et leurs semblables. Ce Tartuffe rustique s'emporte lui aussi. Mais tandis que celui de Molire est peut-tre bien un pur incrdule qui se sert de la religion comme d'un moyen d'escroquerie; celui-ci, par une vue trs profonde de l'tat de ces esprits, est un vrai croyant; sa rancune a sincrement recours sa foi. Toute cette pice est parfaite. Ce n'est pas sans doute l'ample satire du Tartuffe; c'est quelque chose de court et de lger comme une flche, mais infaillible. Lord, bnis Tes lus en cet endroit, Car ici Tu as une race d'lus; Mais que Dieu confonde la face hardie Et fltrisse le nom De ceux qui amnent sur Tes elders la disgrce Et la honte publique. Lord, rappelle-Toi ce que Gavin Hamilton mrite; Il boit, et jure, et joue aux cartes, Cependant il a une habilet si prenante Prs des humbles et des grands, Que, hors des mains des prtres de Dieu, les coeurs des gens S'en vont lui. Et lorsque nagure nous l'avons chti, Tu sais quel scandale il a excit, Qu'il a fait clater le monde de rire, De rire de nous. Maudits soient sa corbeille et ses provisions, Ses choux et ses pommes de terre. Lord, coute mon cri fervent, ma prire Contre le presbytre d'Ayr, Que Ta main puissante, Lord, soit svre Sur leurs fronts, Lord fais-la peser, fais peser Ta colre Sur leurs affronts. Lord, mon Dieu, cet Aiken la langue souple, Mon coeur et mon me en tremblent encore De penser comment nous tions debout, apeurs, gmissants, Et tout suants de peur, Tandis que lui, la lvre ddaigneuse et courbe, Tenait haut la tte. Lord, au jour de la vengeance, visite-le; Lord, ceux qui l'ont employ, visite-les; Dans Ta misricorde ne les oublie pas, N'entends pas leur prire; Mais, pour l'amour de Tes fidles, dtruis-les Ne les pargne pas. Mais, Lord, souviens-Toi de moi et des miens, Dans Tes bonts temporelles et divines, Que je puisse briller en fortune et en grce Au-dessus de tous; Et toute la gloire en sera Tienne, Amen, Amen[224]. [Note 224: _Holy Willie's Prayer._] C'est une merveilleuse satire, forte surtout parce que l'ironie atteint le fond des choses et est pleine de sens. Tout y est: la doctrine sauvage, la scurit de ce misrable qui est sr d'tre parmi les lus, ses vices, avec le mlange de cynisme et d'hypocrisie, qu'on retrouve souvent chez les gens de son espce, et enfin la haine dvote, fiel qui rancit au fond de tant de vases d'lection. Et tout est exprim en termes si prcis, si nerveux, d'un mouvement si rapide, que rien n'arrte la force du coup et que Holy Willie en fut comme assomm. C'est la plus froce des satires de Burns et c'est une chose grave que d'attacher une mmoire un pareil criteau. Heureusement, il avait eu la main juste autant que rude, William Fisher fut, peu de temps aprs, convaincu d'avoir vol l'argent dans le plateau qu'on tenait la porte de l'glise. Il finit plus mal encore. Une nuit, rentrant ivre chez lui, il tomba dans un foss sur le bord de la route et y prit de froid, dans la boue[225]. [Note 225: Scott Douglas, tom. I, p. 102.] L'effet de cette pice dans le pays fut encore plus grand que celui de _la Sainte Bagarre_. Il fut tel que la Kirk-Session songea en poursuivre l'auteur. _La Prire de Saint Willie_, fit ensuite son apparition et alarma tellement la Kirk-Session qu'ils tinrent trois runions spares pour examiner leur sainte artillerie et voir s'il ne s'y trouvait pas quelque arme qu'on pt diriger contre les rimeurs profanes[226]. Cela n'intimida point Burns. Aprs _Holy Willie_ vinrent, en rapide succession, pendant 1785, le _Post-Scriptum de l'ptre Simson_, l'_ptre John Goldie_, l'_ptre au Rev. Mac Math_; et pendant 1786, _l'Ordination_, l'_Adresse aux rigidement vertueux_ et _la Sainte-Foire_, que ses biographes rangent parmi ses satires religieuses et que nous serions plus dispos mettre parmi ses pomes locaux comme _la Veille de la Toussaint_ et _les Joyeux Mendiants_. C'est toute une srie de pices pleines de bon sens, d'esprit et d'loquence. Quelques-unes, comme _l'Ordination_ et l'_ptre John Goldie_ sont trop spciales et locales. Mais les autres conservent leur intrt en dehors des circonstances qui les ont produites. [Note 226: _Autobiographical Letter to Dr Moore._] * * * * * Si Burns, dans ses dmls avec le clerg ambiant, s'tait content de fouailler tel rvrend ou tel ancien, il n'aurait fait qu'oeuvre de reprsailles individuelles. Il aurait pu dployer des qualits de satire et des ressources d'invectives, sans cesser de faire une besogne toute personnelle, comme s'il avait largi des pigrammes et leur avait donn l'envole et le cinglement retentissant de pices lyriques. Mais il a t bien au del et, aprs avoir attaqu et bafou la discipline presbytrienne sous la forme et sous les noms qu'elle revtait en face de lui, il s'en prit la doctrine elle-mme. Il en saisit, avec une parfaite clairvoyance, les points essentiels, c'est--dire l'omniprsence diabolique qui causait toutes les terreurs, et cette morale inflexible, sans compassion pour la faiblesse, sans notion de pardon, qui cachait, sous son corce de duret, bien des hypocrisies. Ces points il les attaqua en eux-mmes, sans mlange de rancune, hors du rapetissement qui prend les questions prsentes dans des querelles personnelles. C'est par ces coups ports la doctrine que Burns mrite surtout d'tre plac au nombre de ceux qui contriburent l'mancipation de l'esprit cossais, pendant le XVIIIe sicle. On a vu quelle place tient dans la religion puritaine l'ide du Malfaisant. Une doctrine qui repose sur la dchance de la nature humaine et sur sa dgradation, ne peut manquer de faire une large place l'esprit du mal. Selon elle, chacun vit assailli par la tentation, est destin la damnation. Les hommes sont normalement la proie du diable; il faut, pour en retirer quelques-uns, le sauvetage miraculeux de la grce. Cette doctrine, tombant dans un pays sombre, o le sang est superstitieux, o la nature a quelque chose de mystrieux et de menaant, o les anciennes croyances feriques mal dtruites renaissaient sous des formes nouvelles, devait y prosprer trangement. Reprise, colporte, dveloppe en d'innombrables sermons hurls par des prdicateurs dmoniaques, avec de tels cris qu'ils semblaient avoir les pieds dans le soufre, elle tait devenue un pouvantail; elle avait terroris toutes les mes. Ces gens vivaient dans un frisson continuel des mauvais esprits. leur tte tait Satan lui-mme, dont le plaisir tait d'apparatre en personne, attirant ou terrifiant tous ceux qu'il rencontrait. Un jour il visitait la terre sous la forme d'un chien noir, un autre jour sous celle d'un corbeau; un autre jour on l'entendait au loin rugir comme un taureau. Il apparaissait quelquefois comme un homme ple vtu de noir et quelquefois il venait comme un homme noir vtu de noir; on remarquait que sa voix tait spectrale, qu'il ne portait pas de chaussures et qu'un de ses pieds tait fourchu. Ses stratagmes taient infinis, car, dans l'opinion des thologiens, sa ruse augmentait avec l'ge et, ayant tudi depuis plus de 5000 ans, il tait arriv une incomparable dextrit. Il aimait saisir et il saisissait des hommes et des femmes et il les emportait travers les airs. Gnralement il tait vtu en laque, mais on disait qu'en plus d'une occasion il avait eu l'impudence de s'habiller en ministre de l'vangile. En tous cas, sous un costume ou sous un autre, il apparaissait aux membres du clerg et il essayait de les sduire et de les attirer de son ct. Ces tentatives naturellement chouaient; mais hors du clerg bien peu taient capables de lui rsister. Il pouvait soulever ouragans et temptes, il pouvait exercer ses malfices non seulement sur l'esprit, mais sur les organes du corps, faisant voir et entendre ce qui lui plaisait. Parmi ses victimes, il poussait les unes commettre le suicide, les autres commettre un crime. Cependant, tout formidable qu'il ft, aucun chrtien n'tait considr comme ayant acquis une pleine exprience religieuse si, la lettre, il ne l'avait pas vu, s'il ne lui avait pas parl, s'il n'avait pas lutt contre lui. Le clerg prchait constamment de lui, et prparait son auditoire des entrevues avec le grand ennemi. La consquence fut que les gens devinrent presque fous de peur. Chaque fois qu'un prdicateur mentionnait Satan, la consternation tait si grande que l'glise se remplissait de soupirs et de gmissements[227]. Cette page pittoresque et dense en renseignements, comme Buckle les crivait, rend bien l'tat des esprits. Il n'y avait pour l'Ennemi qu'un sentiment universel de crainte et de haine, et comme un cri unanime d'pouvante et d'excration. [Note 227: Buckle, tom. III, p. 288 et suivantes.] Soudain, dans le propre langage du pays, on entendit quelqu'un qui parlait Satan non seulement sans crainte mais encore avec une sorte de camaraderie et de cordialit familires. C'tait Burns qui avait conversation avec lui! On n'avait jamais entendu parler du diable sur ce ton. C'tait une ptre charmante, enjoue, toute pleine de raillerie, de bonne humeur, avec un grain d'amiti, tout comme si les deux causeurs avaient t compres et compagnons, prts faire route, bras dessus bras dessous. Voici que quelqu'un se moque de Satan, le tourne en ridicule, le plaisante, le nargue, tout comme on fait d'une personne dont on n'a pas peur. Et c'est peu encore! Voici qu'il l'admoneste, lui dit qu'il est mchant garon depuis assez longtemps, et finit par lui donner de bons avis, lui conseille de se convertir. C'est quoi les Thologiens n'avaient jamais pens; c'est cependant une ide bien simple et qui arrangerait fameusement les choses. Sur le coup, ce dut tre une stupeur et presque une indignation comme devant un blasphme et une hrsie. Car pour beaucoup, mme d'aujourd'hui, dire du bien du diable c'est une abomination aussi grave que de dire du mal de Dieu. Jack Russell et la Vieille Lumire en durent prdire de belles. Il y avait assurment beaucoup de bravoure d'esprit et de hardiesse de conduite faire une pareille pice. Et cependant comment rsister? La pice tait charmante, si franchement gaie, un si heureux mlange de crnerie, de bonhomie, de bonne humeur et de moquerie, qu'elle devait rassurer ceux qui la lisaient. Et le fait est qu'avec la curieuse puissance de conduite et d'entranement qu'ont les posies de Burns, celle-ci vous mne du tremblement, o ses lecteurs devaient se trouver d'accord avec lui, au badinage o ils devaient se trouver tonns de prendre part. toi, quel que soit le titre qui te convient, Vieux Cornu, Satan, Nick ou Fourchu, Qui, dans cette caverne effrayante et pleine de suie, Enferm sous les coutilles, clabousses le cuvier soufre, Pour chauder de pauvres misrables! coute-moi, vieux Pendard, un instant, Et laisse tranquilles ces pauvres corps damns; Je suis sr que cela ne fait gure plaisir Mme au diable De battre et d'chauder de pauvres chiens comme moi, Et de nous entendre piailler. Grand est ton pouvoir et grande ta renomme; Ton nom est connu et clbre au loin; Et bien que ce trou enflamm soit ta demeure, Tu voyages partout; Et ma foi, tu n'es ni lent, ni boiteux, Ni timide, ni paresseux. Tantt errant comme un lion rugissant, Tu cherches ta proie dans les trous et dans les coins; Tantt volant sur la tempte aux fortes ailes, Tu dcouvres les glises; Tantt, regardant dans les coeurs humains, Invisible, tu guettes. J'ai entendu ma vnrable grand'mre dire Que dans les gorges solitaires, tu aimes errer; Ou que l o les vieux chteaux ruins, gristres Font des signes la lune, Tu pouvantes la route du voyageur nocturne; D'un murmure fantastique. Quand le crpuscule appelait ma grand'mre dire ses prires, brave honnte femme! Souvent derrire le foin, elle t'a entendu bourdonner D'un bourdonnement effrayant; Ou passer, en froissant les feuilles des sureaux Avec un lourd soupir. Il raconte que lui-mme, une nuit d'hiver sombre et venteuse, quand les toiles lanaient leurs rayons de ct, il l'a aperu, de l'autre ct de l'tang, sous la forme d'un paquet de roseaux. Le bton trembla dans sa main et ses cheveux se dressrent sur sa tte, quand il le vit s'envoler comme un canard, d'un vol sifflant. Il lui rappelle, d'un ton moiti srieux et moiti moqueur, toutes ses fredaines, depuis le moment o il a troubl dans l'Eden la premire paire d'amoureux. Il se moque de lui et il lui dit qu'il saura bien lui chapper au dernier moment: Et maintenant, vieux Fourchu, je sais bien que tu penses Que les escapades et les buveries d'un certain barde, En quelque heure fcheuse, l'enverront d'un bon pas ton trou noir; Mais, ma foi! il tournera lestement le coin Et se moquera de toi! Enfin il finit d'un ton paternel, en lui donnant de bons avis, en lui conseillant de se convertir: Allons, bonsoir, vieux Nick; Je dsire que tu rflchisses et que tu t'amendes; Tu pourrais peut-tre, je n'en sais rien, Avoir encore une chance; Cela me fait chagrin de penser ce trou, Mme pour toi![228] [Note 228: _Address to the Deil._] Et il le quitte aprs cette petite admonestation. Il faut se rappeler l'horreur des cossais pour le dmon, leur croyance son intervention continuelle, sa prsence dans leur vie; il faut se rappeler les prdications dont nous parlions plus haut pour comprendre l'originalit et la bravoure d'une pice comme celle-ci, pour comprendre aussi son succs. Plus d'un que l'ide du Mchant tenait li dans l'pouvante, dut couter avec soulagement ces strophes qui traitaient le diable avec insouciance, comme un tre plus ridicule que dangereux; et plus d'un, en rentrant le soir, assailli aux passages noirs des routes par la crainte de le voir surgir, dut se rassurer en se fredonnant les couplets du pote: Mais, ma foi! il tournera lestement le coin Et se moquera de toi! De mme, il faut se rendre compte de la duret de la morale puritaine, repenser aux jugements inflexibles dont elle frappait toutes les actions, l'implacable condamnation dont elle accablait les moindres fautes, pour admirer, en la replaant dans l'austrit environnante, son _Adresse aux trs Vertueux_. C'tait une nouvelle chose, dans une petite paroisse de campagne, cette poque, que ce plaidoyer plein de compassion attendrie pour la faiblesse humaine et, en mme temps, que cette faon, la seule juste, de mesurer les fautes aux tentations de la nature ou des circonstances. Nulle part on n'a mieux exprim cette indulgence, que la sympathie pour l'homme a rendue maintenant commune, mais qui n'a jamais trouv une forme plus humaine, plus portative, pour ainsi dire, plus propre devenir la devise du mlange de dfiance et de bont, avec lequel seulement nous devons nous permettre de juger les autres. S'adressant aux rigides, il leur disait: Oh! vous qui tes si bons vous-mmes, Si pieux et si saints Que vous n'avez rien faire qu' noter et compter Les fautes et les folies de votre voisin! Vous dont la vie est comme un moulin bien allant, Fourni d'une eau abondante; La trmie pleine tourne toujours Et toujours le clapet fait son bruit. coutez-moi, vous, vnrable cohorte, Je suis l'avocat de ces pauvres mortels Qui frquemment passent la porte de la calme Sagesse, Pour aller au portail de l'tourdie Folie; Oui, au nom de ces cervels et de ces insouciants, Je voudrais ici proposer une dfense, Pour leurs malheureux tours, leurs noires fautes, Leurs dfaillances et leurs infortunes. Vous comparez votre tat au leur, Et vous frissonnez de les rapprocher; Mais jetez, un moment, un regard juste, Qu'est-ce qui fait la grande diffrence? Dfalquez ce que le manque d'occasions a donn cette puret dans laquelle vous vous enorgueillissez, Et, (ce qui souvent est plus que tout le reste) Votre meilleur art de dissimuler. Pensez, quand votre pouls mat Donne de temps en temps une secousse, Quelles fureurs doivent convulser les veines De celui dont le pouls sans rpit galope! Avec bon vent et la mare en poupe, Vous filez tout droit au large; Mais faire voile contre l'un et l'autre, Cela fait trangement louvoyer. Voyez la Sociabilit et la Jovialit s'asseoir, Joyeuses et sans dfiance, Jusqu' ce que, dfigures, elles deviennent La Dbauche et l'Ivrognerie: Oh! si elles pouvaient s'arrter calculer Les ternelles consquences, Ou bien, pour parler d'un enfer que vous craignez plus, La maudite, maudite dpense. Vous, hautes, fires, vertueuses dames, Ficeles droites dans vos corsets pieux, Avant d'injurier la pauvre Fragilit, Supposez les cas renverss: Un gars chrement aim, une occasion cline, Une inclination tratresse; Mais, laissez-moi le murmurer votre oreille, Peut-tre que vous n'tes pas une tentation. Et la pice, dpouillant brusquement son air ironique, se termine, comme il arrive souvent la fin des morceaux de Burns, par deux strophes d'une gravit loquente, pleines de la substance de bien des sermons. Examinez donc avec bont, votre frre, l'homme, Avec plus de bont encore, votre soeur, la femme; Encore qu'ils puissent aller un peu de travers, S'garer en chemin est chose humaine; Un point reste toujours grandement obscur, Le motif pour quoi ils agissent ainsi; Et il est tout aussi difficile de marquer Jusqu' quel degr peut-tre ils se repentent. Celui qui a cr le coeur, c'est celui-l seul Qui avec certitude peut nous juger; Il en connat chaque corde--et son ton divers, Chaque ressort--et sa porte diverse; Devant la balance, restons donc muets, Nous ne pouvons pas l'ajuster: Ce qui a t commis nous pouvons en partie l'estimer, Nous ignorons ce qui a t surmont[229]. [Note 229: _Address to the unco Guid._] Ceci tait plus qu'une correction d'elder. C'tait une protestation trs claire et dlibrment jete contre cette svrit pharisaque qui ne connaissait ni attnuation, ni rachat des fautes, contre cette morale toute de rprobation et d'exorcisme, sans nuances ni limites, qui condamnait d'un coup, en bloc et toujours. C'tait, vers la fin, mieux encore. C'tait une voix d'indulgence et de pardon. Il y avait bien longtemps que cette voix-l n'avait t entendue, au milieu de ces paroles d'airain et de fer. Sans doute, on discerne dans cette pice, sous couleur de plaidoyer gnral, une dfense pour soi-mme; et l'auteur avait besoin de la mansutude de jugement qu'il rclamait pour tous. Mais qu'est-ce que la lutte contre les prjugs et les abus sinon un front de pousses sur les points o il nous blessent; seraient-ils jamais dtruits s'ils n'taient combattus par ceux-l qu'ils font souffrir? Il n'en existait pas moins que l'attaque tait complte et ouverte, et qu'elle portait sur les endroits vitaux de la doctrine. Sans le savoir, Burns continuait, dans cette rgion, le travail entrepris par Hutcheson, et collaborait une mme mancipation. Et, en ce qui regarde Burns particulirement, il n'en tait pas moins vrai que, par la logique et les meilleures aspirations de son esprit, il tait sorti graduellement des altercations et des ripostes personnelles pour faire du dbat la dfense d'une ide gnreuse. * * * * * Il y avait--nous ne devons pas l'oublier--un certain courage protester ainsi et cette attitude n'allait pas sans lui attirer quelques chagrins et des ennuis. Chez lui, il trouvait les remontrances et les prires de sa mre, de son frre, ou ces silences qui blment[230]. Dehors, il rencontrait la froideur, l'aversion de beaucoup. Si sa franchise et sa crnerie lui avaient attir, mme dans les rangs du clerg libral, des amitis qui compensaient le scandale des pharisiens, il n'en devait pas moins souffrir dans ses relations, et il pouvait en souffrir dans ses intrts. Nous verrons que cette hostilit ne fut pas trangre une des grandes douleurs de sa vie. Il tait de plus expos, si un hasard avait mal tourn les choses, tre poursuivi et frapp de l'excommunication qui, dans ce pays, mettait un homme aussi srement hors de la socit qu'au moyen-ge. Il n'tait pas d'ailleurs sans s'en rendre compte. Aprs la fougue et la fivre de la bataille, il lui venait des apprhensions. Il crivait un rvrend de ses amis, un modr de la Nouvelle Lumire: [Note 230: Chambers, tome I, p. 139.] Ma petite Muse, fatigue de mainte chanson Sur les robes et les rabats et les graves bonnets noirs, Est devenue tout alarme, maintenant qu'elle l'a fait, De peur qu'ils ne la blment, Et qu'ils ne lancent leur saint tonnerre sur elle, Et qu'ils ne l'anathmatisent. J'avoue que ce fut tmraire et assez imprudent, Pour moi, pauvre potaillon rustique, De me mler d'une bande si puissante Qui, s'ils me connaissent, Peuvent aisment, d'un simple petit mot, Lcher l'enfer sur moi. Mais j'tais hors de moi de voir leurs grimaces, Leurs faces soupirantes, hypocrites, fires de la grce, Leurs prires de trois milles, leurs grces d'un demi-mille, Leur conscience lastique, ces gens que l'avidit, la vengeance et l'orgueil dshonorent Plus encore que leur ineptie[231]. [Note 231: _Epistle to the Rev. John Mac Math._] Il avait beau se tenir; ds qu'il parlait d'eux, la colre lui remontait la gorge et il repartait de plus fort. Dans cette mme pice, deux pas de ces regrets, il reprenait de plus belle: Pope, si j'avais les dards de ta satire Pour donner ces chenapans leur d, J'arracherais leurs coeurs pourris et creux, Et je crierais bien haut Leurs jongleries, leurs filouteries, leurs ruses Pour tromper la foule. Dieu sait que je ne suis pas ce que je devrais tre, Que je ne suis pas mme ce que je pourrais tre, Mais j'aimerais vingt fois mieux tre Tout net un athe, Que de me cacher sous les couleurs de l'vangile, Comme sous un cran. Un honnte homme peut aimer un verre, Un honnte homme peut aimer une fillette, Mais la basse vengeance, la fausse malice, Il les ddaigne toujours, Et aussi de crier son zle pour les lois de l'vangile, Comme quelques-uns que nous connaissons. Ils ont la religion la bouche, Ils parlent de merci, de grce, de vrit, Pourquoi? pour donner du champ leur mchancet, Contre un pauvre diable, Et le pourchasser, par del droit et piti, Jusqu' la ruine. C'taient l de bien dangereuses paroles. On les sent encore vibrer de colre sourde et d'indignation. Elles permettent de concevoir les orages de haine et de rancune qui grondrent dans le coeur de Burns pendant ces mois-l. Toutes ses pices anti-clricales sont ramasses dans l'tendue d'un an et demi environ. Sauf une seule l'_Alarme de l'glise_, compose beaucoup plus tard, et due un de ces moments de vie rtrospective qui transportent les hommes en arrire, elles appartiennent la priode de Mossgiel, et la plupart l'anne 1785. Mais Burns garda de ces aventures une rancune contre le clerg et chaque fois qu'il trouva l'occasion de glisser dans ses pomes une mchancet ou une insolence son adresse, il n'y manqua jamais. C'tait un souvenir de l'escabeau de pnitence. II. LE FLOT DE POSIE.--LA VISION. Au courant de cette lutte contre le clerg, au milieu de ces troubles de colre, d'indignation et de rancune, sa vocation littraire, d'un trs beau mouvement et par une ascension assure, se dgageait et se manifestait de telle faon qu'il fallait bien qu'elle devnt claire tous les yeux. Aprs tant d'annes de lectures, d'essais, d'observations, aprs une si longue et si opinitre prparation, ce trsor accumul allait enfin s'ouvrir; les riches ressources et les conomies prolonges de cet esprit se rpandre tout coup. Et au fur et mesure de cette production, il n'est pas sans douceur de le voir prendre conscience de son gnie, de voir son ambition, aprs des hsitations et des ttonnements, d'abord mesure et indcise, s'affermir, se hausser et regarder en face l'entreprise et l'effort. Jusqu'au moment o il entra la ferme de Mossgiel, Burns avait, somme toute, peu produit et rien de trs important. Une vingtaine de chansons sur les fillettes dont il avait t amoureux, quelques paraphrases de psaumes, la ballade de _Jean Grain d'Orge_, quelques fragments inachevs, _la Mort et les dernires paroles de la pauvre Mailie_, composaient son bagage. Le tout tient en quelques pages et, sauf quelques-unes des chansons, n'est pas essentiel sa gloire. Si l'on rpand cela sur une dizaine d'annes, on a un bien petit tas pour chacune. C'taient, en outre, des pices tout accidentelles, faites sur une occasion personnelle et qui avaient assurment demand moins de travail Burns que certaines de ses lettres. L'ensemble n'indique pas la volont de produire, et aucune de ces pices n'est en soi un effort bien srieux. Mais les choses ne tardrent pas changer, peu aprs l'installation Mossgiel. Son oeuvre littraire partit comme un flot, abondante, presse, copieuse, rapide et d'une perfection acheve. Elle prluda tout fait la fin de 1784, vers le mois de novembre, avec l'_ptre Rankine_, la _Bienvenue du Pote son Enfant illgitime_ et la pice satirique des _Deux Pasteurs_, pour commencer vraiment en janvier 1785. Pendant l'anne 1785 et les premiers mois de 1786, vinrent, en une succession rapide, presque toutes les pices qui constituent sa gloire, le fameux volume de Kilmarnock en entier. De janvier la fin de mars, parurent l'_ptre Davie_, la _Prire du Saint Homme Willie, la Mort et le Docteur Hornbook_; le 1er avril, la _premire ptre Lapraik_; le 21 avril, la seconde; en mai l'_ptre William Simson_ le matre d'cole, avec ses jolis passages sur la posie cossaise; en aot l'_ptre John Goldie_; en septembre la _troisime ptre Lapraik_ et l'_ptre au Rvrend Mac Math_; en octobre la _seconde ptre Davie_. C'est la priode de ces charmants pomes, familiers, alertes, gais, souvent pleins de dtails biographiques, qui imitent et dpassent les modles qu'en avait donns Allan Ramsay. partir de ce moment la production se presse encore; en mme temps elle s'anoblit et s'largit. Chaque semaine, presque chaque jour, en ces quelques mois fructueux, donne une pice. Les chefs-d'oeuvre se succdent; on peut dire que Burns serait immortel rien qu'avec ce qu'il a crit pendant les deux mois de novembre et de dcembre 1785. Cette srie s'ouvre par la fameuse pice de la _Veille de la Toussaint_; l'admirable et tendre pice _ la Souris_ est aussi de novembre; puis viennent l'une sur l'autre, l'_Adresse au Diable_, le _Breuvage cossais_ et surtout ces deux morceaux de premier ordre _le Samedi soir du Villageois_ et la plus tonnante, nos yeux, de toutes ses crations, sa cantate des _Joyeux Mendiants_. Telle tait sa fcondit ce moment qu'il laissait ses oeuvres sans en prendre souci et que cette cantate fut oublie, presque perdue et ne parut qu'aprs sa mort. Le jour de l'an de 1786 c'est le _Salut matinal de bonne anne du vieux fermier sa vieille jument Maggie_, une posie pleine du sentiment des btes. Pendant les premiers mois de l'anne, ce sont, coup sur coup, _les Deux Chiens, le Cri et la Sincre Prire de l'Auteur aux Reprsentants cossais la Chambre des Communes_, propos d'un acte sur les distilleries cossaises, _l'Ordination_, la jolie _ptre James Smith_, avec sa vaillante philosophie et sa crnerie, cette admirable et noble pice de la _Vision_ qui est comme le couronnement et la conscration de toute cette fcondit, l'_Adresse aux trs Vertueux, la Sainte Foire_, peut-tre sa plus forte peinture de moeurs; la clbre ode _ la Pquerette_ est du mois d'avril. Puis s'entassent immdiatement une suite de pices mlancoliques et dsespres qui correspondent des angoisses de coeur: _ la Ruine, Lamentation occasionne par l'issue infortune de l'Amour d'un Ami, le Dsespoir._ Arrivent alors la sage et virile _ptre un Jeune Ami_, qu'on comparerait presque pour la sagesse pratique aux conseils de Polonius son fils; enfin l'_Adresse Belzebud_, le _Songe_, la _Ddicace Gavin Hamilton_, l'_pitaphe d'un Barde_. Avant le mois de mai 1786, tout un volume tait crit, dont il n'existait, pour ainsi dire, rien en janvier 1785. Cette production tait entasse en quinze mois. Si on place, dans les interstices de ces pices capitales, des chansons, des pitaphes, des pigrammes, des billets potiques, d'autres morceaux divers de moindre importance; si on considre qu'il y a, dans ce flot, des satires, des lgies, des tableaux de moeurs, des pices d'une moralit et d'une noblesse incomparables, des cris de douleur, des ptres familires, de tout enfin, on comprendra l'tonnement que cause ceux qui l'tudient de prs cette merveilleuse explosion de posie. Les printemps tardifs, o les sves longtemps contenues clatent soudain de toutes parts et toutes les branches, ont seuls de pareilles frondaisons. * * * * * On comprend que, pour fournir en un temps si court une pareille abondance de vers, il fallait qu'il ft continuellement en tat de posie. C'tait en effet sa faon d'tre habituelle; il la portait dans tous les moments et dans toutes les occupations de toutes ses journes. chre, chre rime! c'est toujours un trsor, Mon principal, presque mon unique plaisir; la maison, aux champs, au travail, au repos, La muse, pauvre fillette, Bien que sa mesure soit rude, Est rarement ne rien faire[232]. [Note 232: _Second Epistle to Davie._] Sa tte tait toujours en animation et en travail de posie, tantt avec volont, tantt, comme disent les thologiens, par une activit indlibre. L'inspiration fermentait et fumait en lui sans trve. Juste l'instant je suis pris d'un accs de rime, Ma caboche en levure travaille fortement, Ma fantaisie fermente et monte haut D'une pousse rapide; Avez-vous un moment de loisir Pour couter ce qui va venir?[233] [Note 233: _Epistle to James Smith._] Souvent il travaillait plusieurs pices la fois. Presque toujours la composition tait instantane, elle sortait des faits eux-mmes; c'tait une impression, une motion brusquement saisies en vers. Elles n'avaient pas le temps de se refroidir; elles taient prises, marteles sous la rime, faonnes en strophes pendant qu'elles taient chaudes. Il se prend, un soir, de pique avec le matre d'cole de Tarbolton, personnage inoffensif et ridicule qui affectait le mdecin. Le soir mme, en s'en retournant, il compose sur la route _la Mort et le Docteur Hornbook_ qu'il rcite le lendemain son frre[234]. Un autre soir, Mauchline, il entre avec deux amis dans le cabaret de Poosie Nansie, o tait runie boire et chanter une troupe de gueux vagabonds, et quelques jours aprs il dit un de ses amis la pice des _Joyeux mendiants_[235]. La plupart de ses ptres sont de vritables lettres crites au courant de la plume, composes dans le temps qu'il fallait pour les griffonner. [Note 234: Gilbert. _Letter to Dr Currie, respecting the composition of his Brother's Poems._] [Note 235: Chambers, tome I, p. 182-83.] Et quelle chose plus faite pour faire natre de l'admiration et de la sympathie que de le voir composer? C'est pendant son travail, au milieu des corves d'une ferme, en face des soucis qui commenaient assaillir les deux frres comme ils avaient assailli le pre, qu'il poursuit ses strophes. Il ne distrait pas une heure de son mtier. Tantt, c'est le soir, aprs avoir sem toute la journe et donn aux chevaux leur avoine pour la nuit qu'il se met crire, le corps bris. Sa pauvre muse, c'est--dire sa tte, lasse aussi, rsiste, rclame un peu de sommeil. Il faut qu'elle obisse. Tandis que les vaches frachement vles beuglent au piquet, Et que les chevaux fument la charrue ou la herse, Sur le bord du crpuscule, je prends cette heure-ci, Pour reconnatre que je suis dbiteur Du vieux Lapraik, au coeur honnte, Pour sa bonne lettre. Excde, endolorie, les jambes lasses D'avoir jet du bl par dessus les sillons, Ou distribu aux bidets Leur picotin de dix heures, Ma pauvre muse plaide tristement et demande Que je n'crive pas. L'insouciante, la surmene, la pauvrette Est, en ses meilleurs jours, indolente et un peu paresseuse, Elle me dit: tu sais, nous avons t si occups Depuis un mois et davantage, Qu'en vrit ma tte est tout tourdie Et un peu endolorie. Ses sottes excuses me mirent en colre: Sur ma foi, dis-je, petite sotte, chipie, J'crirai et j'crirai un bon coup, Cette nuit mme. Ainsi tche de ne pas faire affront notre mtier Et de rimer droit. Et j'ai pris mon papier en un clin d'oeil. Et crac! ma plume plonge dans l'encre, Je dis: avant que je ferme l'oeil, Je fais voeu de finir ma lettre. Et si tu ne veux pas la tinter en cliquetis, Par Jupiter, je rcrirai en prose. Et ainsi j'ai commenc barbouiller, mais si c'est En vers ou en prose ou tous les deux ensemble, Ou quelque hotch-potch qui n'est ni l'un ni l'autre, On le verra plus tard; Mais du moins j'alignerai un bout de bavardage L, juste, sur le pouce[236]. [Note 236: _Second Epistle to Lapraik._] D'autres fois, il profite d'une aprs-midi de pluie qui empche de rentrer les grains. On est au moment de la moisson: J'y suis occup aussi et nous y allons bon train, Mais des averses aigres, cinglantes, l'ont mouille; Alors, j'ai pris ma vieille plume cache Avec beaucoup de peine, Et j'ai pris mon couteau et je l'ai taille Tout comme un clerc[237]. Mais pendant qu'il crit, le vent a mont, et voici qu'il est en train de culbuter les gerbes; il faut courir, aller donner un coup de main pour les redresser, car la nuit tombe. L'ptre se tirera d'affaire comme elle pourra: Mais voici nos gerbes renverses par la rafale, Et voici que le soleil clignote l'Ouest, Il faut que je coure rejoindre les autres, Et que je quitte ma chanson; Ainsi je sous-signe en hte Votre: Rob le vagabond[237]. [Note 237: _Third Epistle to Lapraik._] Il arrive qu'il prend un instant sur le lieu mme du travail et qu'il profite d'une averse qui oblige les moissonneurs se rfugier derrire les gerbes; il improvise une ptre acheve de forme et toute nourrie de pense: Tandis que les faucheurs se blottissent derrire les gerbes, Pour viter l'pre, la piquante averse, Ou courant la dbandade s'enfuient; Pour passer le temps Je vous consacre une heure En rime oisive[238]. [Note 238: _Epistle to the Rev. John Mac Math._] Plus souvent encore il composait en labourant. Tenir la charrue, dit Gilbert, tait chez Robert une attitude favorite pour ses compositions potiques et quelques-uns de ses meilleurs vers furent produits pendant qu'il tait ce travail[239]. Rien n'est plus caractristique que l'origine de sa pice _ une Souris_. Il labourait un champ voisin de la ferme; c'tait aux labours de novembre. Le soc, en versant la glbe, disperse un petit tas de feuilles mortes et de paille, un nid de souris. En voyant la bestiole chasse de son refuge, ruine, s'enfuir sous la bise, sur ce terrain dnud, une commisration prit Burns. Puis, avec ce vaste horizon attrist autour de lui, il songea sa propre vie, peine plus assure, expose aussi aux durets. Il devint pensif et silencieux et quand, la nuit tombe, il ramena son attelage, il rapportait un des chefs-d'oeuvre de la posie anglaise[240]. L'histoire de la pice _ la Pquerette_ est analogue. Cette fois c'tait aux labours d'avril; en poussant la charrue il coupa une pquerette dont la destine le toucha. Ses vers _ la Souris_ et _ la Pquerette de montagne_ furent composs pendant que l'auteur tenait la charrue; je pourrais montrer l'endroit exact o chacune de ces deux pices fut compose[241]. N'est-ce pas un tableau d'une simplicit touchante et non pas sans grandeur, que ce paysan, ce grand pote, arrt au bout d'un sillon et songeant appuy sur le manche de sa charrue? C'est un pisode digne de nobles Georgiques. [Note 239: Gilbert. _Letter to Dr Currie, respecting the composition of his Brother's Poems._] [Note 240: Chambers, tome I, p. 147.] [Note 241: Gilbert. _Letter to Dr Currie._] Le soir, dans son galetas, il crivait les vers de la journe et la pice nouvelle allait rejoindre les autres dans le tiroir de la petite table[242]. Le lendemain ou quelques jours aprs, il la rcitait gnralement Gilbert. Les circonstances o ces rcitations taient faites sont aussi bien curieuses. Ce fut je pense pendant l't de 1784, quand dans l'intervalle de plus pnibles labeurs, lui et moi tions arracher les mauvaises herbes du jardin, qu'il me rpta la plus grande partie de son _ptre Davie_[243]. Et ailleurs: Ce fut, je pense, l'hiver suivant, pendant que nous allions ensemble avec des chariots chercher du combustible pour la famille, (et je pourrais indiquer l'endroit prcis) que l'auteur me rpta pour la premire fois l'_Adresse au Diable_.[243] Et encore ce coin de champ: Il me rpta ces vers le lendemain aprs midi, tandis que j'tais la charrue et qu'il faisait couler l'eau hors du champ[243]. Il nous semble que ces vers rcits au milieu de grossires besognes sont un dernier trait qui complte ce tableau unique. [Note 242: Chambers, tome I, p. 145.] [Note 243: Gilbert. _Id._] * * * * * Au fur et mesure qu'il produisait, il prenait conscience de son gnie et de sa vocation. Peu peu il entrevoyait un but sa vie, un but qui resta confus et souvent fut obscurci, mais d'o lui vinrent ses meilleures clarts. La pense d'tre pote s'tablissait en lui, non pas pote europen, un pote qu'on lirait aux quatre coins du globe; pas mme pote anglais; pas mme pote cossais. Son ambition tait beaucoup plus circonscrite. Pendant longtemps, toujours peut-tre, l'poque de sa grande production trs srement, il ne songea qu' tre un pote local, il n'eut d'autre vise que de chanter le canton qu'il habitait. Son voeu le plus lev tait que le coin de pays qu'il chrissait et aussi ses louanges quand d'autres districts de l'cosse avaient les leurs; que les sites et les moeurs de Kyle eussent leur place dans la posie populaire. ses plus hauts moments, il prononait les noms d'Allan Ramsay et de Fergusson. Sauf le gnie, il a t un de ces mille potes qui clbrent les mrites de leur canton. Il y a un vers de Keats qui semble avoir t fait pour lui. Dans une de ces pices o ce charmant esprit refaisait d'instinct la vie des anciens Hellnes, il parle de ces potes qui moururent Laissant une grande posie un petit clan[244]. [Note 244: Keats. _Odes._ _Fragment._ _To Reynolds._] Il avait compris, par la divination qu'il a quelquefois, l'origine toute locale de quelques-unes des plus vastes oeuvres de la Grce. Il en fut exactement ainsi de Burns. Il n'a song qu' tre le pote d'un petit clan. Ce fut cette ambition, et non une autre, dont on peut suivre dans son esprit l'entre et l'affermissement. Elle avait apparu ds la premire manifestation de la posie en lui, et on a vu que son ami Brown lui avait donn Irvine des encouragements qui n'avaient pas t vains. Il est probable qu'elle avait peu peu progress dans la priode de maturation qui avait suivi le retour d'Irvine. On la voit pour la premire fois se montrer avec une nettet qui ne laisse plus de doute, dans le Journal qu'il avait commenc tenir Lochlea et qu'il continua pendant un peu de temps Mossgiel. L'ambition y est, cette fois, bien marque et prcise dans son existence et dans ses bornes. Quelque plaisir que je prenne aux ouvrages de nos potes cossais, en particulier de l'excellent Ramsay et du plus excellent Fergusson, cependant je souffre de voir d'autres rgions de l'cosse, leurs villes, rivires, bois, prairies, etc., immortaliss dans des oeuvres si clbres, tandis que ma chre contre natale, les anciens bailliages de Carrick, Kyle et Cunningham, fameux dans les temps anciens et modernes par une race d'habitants brave et guerrire; une contre o la Libert civile et surtout la Libert religieuse ont toujours trouv leur premier soutien et leur dernier asile; une contre qui a t le berceau de maints Philosophes, Soldats et Hommes d'tat illustres, et le thtre de maints importants vnements de l'histoire d'cosse, particulirement d'un grand nombre des exploits du Glorieux Wallace, le sauveur de la patrie; tandis que cette contre, dis-je, n'a jamais eu un pote cossais de quelque minence, pour faire que les fertiles rives de l'Irvine, les bois romantiques et les scnes solitaires de l'Ayr, et la source saine et montagneuse, le cours sinueux du Doon deviennent les mules du Tay, du Forth, de l'Ettrick, de la Tweed, etc. C'est un regret auquel je serais heureux de porter remde, mais hlas! Je suis trop au-dessous de cette tche, en gnie natif et en ducation. Obscur je suis et obscur je dois rester, bien que jamais coeur de jeune pote ou de jeune soldat n'ait battu pour la renomme plus perdument que le mien[245]. [Note 245: _Common-place Book._] Ce n'est encore l qu'une ambition rve plus que tente, qui inspire plutt le regret que l'effort. Par degrs cependant elle se dgage et se fortifie. On en saisit trs bien les progrs. Dans la premire _ptre Lapraik_, crite au commencement d'avril de cette mmorable anne de 1785, elle reparat, modeste encore. Cependant Burns n'est plus qu' deux doigts de se donner lui-mme le nom de pote: Je ne suis pas pote en un sens, Mais juste un rimeur, comme cela, au hasard, Et sans prtendre la science; Et, aprs tout, qu'importe! Chaque fois que ma muse me fait une oeillade, Je la fais tinter. Tous vos critiques peuvent hausser le nez Et dire: Comment pouvez-vous prtendre, Vous qui connaissez peine vers de prose, crire une chanson? Mais, avec votre permission, mes savants amis, Vous avez peut-tre tort. Qu'est tout votre jargon de vos coles, Vos noms latins pour cuillers et tabourets? Si l'honnte nature vous a crs sots, Que vous servent vos grammaires? Vous auriez mieux fait de prendre une bche, des outils, Ou un marteau casser les cailloux. Une troupe d'imbciles ternes et pdants Se brouillent la tte aux classes de collge; Ils y entrent veaux, ils en sortent nes, dire la vrit, Et puis ils pensent grimper le Parnasse, Au moyen du Grec. Donnez-moi une tincelle d'un feu naturel, Voil toute la science que je dsire; Alors, bien que je peine travers flaques et boues, la charrue on au chariot, Ma muse, quoique pauvrement vtue, Pourra toucher le coeur. Oh! une flammche de la gat d'Allan (Ramsay) Ou de Fergusson, le hardi et le malin, Ou du brillant Lapraik mon ami futur, Si je puis l'obtenir, Cela serait assez de savoir pour mol, Si je pouvais l'acqurir[246]. [Note 246: _Epistle to J. Lapraik._] Il y a encore bien de l'hsitation et de la crainte dans cette sortie contre les savants. On sent qu'il s'est fait lui-mme les objections qu'il rfute. Elles ne lui sont pas venues sans lui causer un peu de dpit et d'impatience. Il s'en dbarrasse avec brusquerie, en prenant l'offensive et en affirmant la supriorit d'une tincelle de gnie naturel sur l'huile de toutes les lampes de collges. Je suis trop au-dessous de cette tche en gnie natif et en ducation avait-il crit. Qu'importe l'ducation? Et voil la moiti de l'obstacle cart. En effet, un mois aprs, le ton a beaucoup chang. Sans doute, Robert Burns ne se compare pas aux potes cossais clbres, ceux qu'il admire le plus. Il se tient encore distance d'eux. Mais du moins, il est bien pote cette fois; et il chantera son cher district de Kyle. C'est une rsolution prise. Le rve lointain qu'il faisait dans son journal, le chagrin qu'il prouvait de n'avoir ni le gnie ni l'instruction pour le raliser, ont disparu. Il avait dj reconnu que le savoir n'y tait pour rien et cart cet obstacle-l. Il comprend maintenant qu'il possde l'tincelle. Dans un mouvement fier, il dclare que Coila (c'est le nom de la personnification de Kyle) aura dsormais ses potes et ses louanges. Il en prend l'engagement dans une suite de strophes vraiment charmantes. Elles sont aussi pleines de bonne grce, de belle humeur et de confiance tranquille, que celles du mois prcdent taient agressives et pres. C'est qu'il dchirait alors, avec colre, la dernire objection, et qu'aujourd'hui son parti est pris. Mon bon sens serait dans une hotte, Si je risquais l'espoir de grimper Avec Allan ou avec Gilbertfield Les talus de la renomme, Ou avec Ferguson, le jeune clerc Nom immortel...[247] [Note 247: _Epistle to W. Simson._] Mais, cette rserve faite, il le promet, il ose l'affirmer, sa contre aura ses potes et un de ces potes sera lui-mme. L'antique Coila peut tressaillir de joie, Elle a dsormais ses propres potes, Des gars qui n'pargneront pas leurs chansons, Mais qui chanteront leurs lais, Jusqu' ce que les chos redisent tous Ses louanges bien chantes. Pas un pote ne pensait qu'elle valt la peine Qu'on montt son nom en style mesur: Elle gisait comme une le inconnue Prs de la Nouvelle-Hollande, Ou bien l o les Ocans aux chocs farouches bouillonnent Au sud de Magellan. Ramsay et le fameux Fergusson Ont donn au Forth et la Tay un coup d'paule; La Yarrow et la Tweed, en mainte mlodie, Rsonnent par toute l'cosse; Tandis que l'Irvine, le Lugar, l'Ayr, le Doon, Personne ne les chante. L'Ilissus, le Tibre, la Tamise et la Seine Glissent doucement en maint vers mlodieux; Mais, Willie, embotez-moi le pas, Redressez votre crte, Nous ferons si bien que nos rivires et ruisseaux luiront Autant que les autres. Nous chanterons de Coila les plaines et les collines, Les moors d'un brun rouge sous les clochettes des bruyres, Ses rives, ses pentes, ses cavernes, ses gorges, O le glorieux Wallace Souvent remporta le succs, dit l'histoire, Sur les gars du sud. Au nom de Wallace, quel sang cossais Ne bouillonne pas comme une mare de printemps? Souvent nos indomptables pres ont march Aux cts de Wallace, Poussant toujours en avant, chausss de sang, Ou sont morts glorieusement. Oh, doux sont les rivages et les bois de Coila, O les linots chantent parmi les bourgeons, O les livres foltres, en bonds amoureux, Gotent leurs amours, Tandis que par les coteaux le ramier roucoule Avec un cri plaintif[248]. [Note 248: _Epistle to W. Simson._] partir de ce moment son activit redouble. Ce qu'il avait dj produit lui a inspir la confiance qu'il vient d'exprimer, et cette confiance son tour stimule sa production. C'est dans les mois qui suivent que s'accumulent les unes sur les autres ses oeuvres capitales: la _Veille de la Toussaint, une Souris, les Joyeux Mendiants, le Samedi soir du villageois, l'Adresse au Diable_, le _Salut de bonne anne du fermier sa jument, les Deux chiens, l'Ordination_, et des chansons et des ptres, tout cela vient la suite de cette dclaration. Si bien qu'un beau jour, il reconnat qu'il a un peu de gnie naturel. L'toile qui gouverne mon pauvre sort M'a destin porter l'habit grossier, Et condamn ma fortune n'tre qu'un liard, Mais, en revanche, Elle m'a bni d'un rayon perdu D'esprit rustique[249]. [Note 249: _Epistle to James Smith._] En sorte que de la phrase: Je suis trop au-dessous de cette tche en gnie natif et en ducation il ne reste plus rien dsormais. Que de chemin parcouru en un an et quelques mois, car l'extrait du journal tait du mois d'aot 1784 et cette strophe est du dbut de 1786. Le voeu lointain s'est chang en ambition, l'ambition en effort, l'effort en confiance. Tous les degrs ont t gravis jusqu' la pleine possession de soi-mme et la fiert de son oeuvre. * * * * * Enfin, aprs tant de mois de doutes, d'apprhensions, d'examens intimes, de tentatives, le jour de la claire rvlation arriva, le jour de la rcompense, un jour mmorable, o la desse si longtemps adore descendit, posa la main sur l'paule du pote et son sourire sur son front. Oui! un jour, la chambre, la pauvre chambre nue s'emplit de clart et une forme cleste apparut qui le salua pote et lui donna le rameau vert que les ges ne fltriront pas. C'tait la conscration, la couronne de sa vie. Cette vision nous a t rvle dans un rcit charmant de simplicit, de mesure et de bonne grce, et en mme temps si plein de franchise et de brave orgueil qu'il est la fois trs familier et trs lev et qu'on ne peut rien imaginer qui soit plus vrai. Il venait de rentrer fatigu d'avoir brandi le flau toute la journe, l'heure o le soleil fermait son regard au fond d'un horizon neigeux. Il s'tait assis tout pensif dans la chambre de derrire de la ferme pour se reposer; il tait triste et accabl et ce qui l'entourait tait propre accrotre sa tristesse. Il se mit regarder la fume du foyer qui emplissait le vieux cottage d'argile, et faisait tousser; couter les rats qui couraient dans la toiture. Ce sont des heures qui entranent l'esprit vers la mlancolie ou le pass, ce qui souvent est tout un. C'tait srement tout un pour lui. Il se mit songer au temps perdu, sa jeunesse dpense, aux occasions chappes; il prta l'oreille ce choeur de reproches qui court et crie derrire nous. Dans cet air charg de suie et de fume, Je regardai en arrire, je rflchis au temps perdu, Comment j'avais pass ma fleur de jeunesse, Sans rien faire Qu'enfiler des balivernes ensemble par des rimes, Pour faire chanter des sots. Si j'avais seulement cout les bons avis, Je pourrais aujourd'hui tre un gros bonnet aux marchs, Ou entrer firement dans une banque et rgler Mon compte-courant; Tandis qu'ici, demi affol, mi-nourri, mi-vtu, Voil toute ma richesse[250]. [Note 250: _The Vision._] Rencontre singulire: c'est, presque dans les mmes termes, la plainte du pauvre Villon: Bien say se j'eusse estudi Ou temps de ma jeunesse folle, Et bonnes moeurs ddi, J'eusse maison et couche molle! Mais quoy! je fuyois l'escolle, Comme faict le mauvays enfant, En escrivant ceste parolle, peu que le cueur ne me fend[251]. [Note 251: Villon. _Grand Testament, XXVI._] C'est le cri, profr tout haut ou tout bas, de ceux qui ont gaspill leurs premires annes en billeveses et brl leur poudre aux moineaux, au lieu de viser un bon gibier substantiel. Mais quoy! est-il si raisonnable aprs tout? Cela avancerait bien le pauvre Villon d'avoir t un bourgeois dodu, calfeutr lez ung brasier, en chambre bien natte avec dame Sydoine. Vaut-il pas mieux avoir fait la ballade des Dames du Temps jadis? Et en admettant qu'il n'en sache plus rien lui-mme l'heure qu'il est, n'est-ce pas un plaisir aussi doux de goter ses propres vers que de boire ypocras jour et nuyte[252]. Ainsi de Burns. Quand il serait devenu fermier cossu et qu'il aurait eu un crdit la banque, vaut-il pas mieux qu'il ait fait la _Vision_ et vcu pauvre? Et quel jour de march ou de vente lui aurait jamais procur une fte intrieure comme celles qui ont rjoui son me? [Note 252: Id. Ballade intitule: _Les Contredits de Franc-Gontier._] Mais en ce soir d'hiver o les reproches lui bourdonnaient dans la tte, il n'en tait pas l. Sur le moment, il se fche, il s'emporte contre lui-mme, il se dit des injures, lve le poing tout prt faire quelque serment imprudent de ne plus rimer: Je m'agitai, murmurant imbcile, idiot, Et je levai en l'air ma main durcie, Pour jurer par le toit sem d'toiles, Ou par quelque antre serment imprudent, Que dsormais je serais l'abri des rimes, Jusqu' mon dernier souffle. Les paroles funestes lui viennent, quand tout coup quelque chose d'extraordinaire se passe. La porte s'ouvre et une femme apparat. Les strophes qui annoncent l'entre de la vision sont parfaites de grce et de ralit; un autre pote aurait dpeint cette apparition sous la forme d'une allgorie, quelque chose comme une statue de monument public, trs majestueuse et trs banale. Mais Burns portait le vrai en ses moelles et ses extases elles-mmes taient faites de ralit. Aussi c'est une jolie fille qui lui apparat, modeste, gracieuse et belle, mais, sous ses vtements feriques, vivante, une des filles bien prises du pays d'Ayr. Avec un jugement sr, il a choisi le vrai symbole de sa posie: Quand, click! la ficelle tira le loquet, Et, dgi! la porte alla frapper le mur, Et je vis, la flamme de mon foyer Toute brillante maintenant, Une jeune fille trangre, bien prise, jolie, M'apparatre en plein. Vous ne doutez pas que je retins mon souhait; Mon jeune serment moiti form fut touff; Je regardais effar, comme si j'avais t effray Dans quelque gorge sauvage, Quand, doucement, comme la modeste vertu, elle rougit Et elle entra. Des branches de houx, vertes, minces, avec leurs feuilles, taient tordues gracieusement autour de son front; Je la pris pour quelque muse cossaise, D'aprs cet emblme, Venue pour arrter ces voeux imprudents Qui eussent t vite briss. Une expression lgre, sentimentale, tait fortement marque sur sa face, Une grce rustique, farouche et fine, Brillait sur elle, Ses yeux, mme fixs dans le vide, Brillaient clairement d'honneur. Sa robe--en tartan brillant--coulait, descendait, Laissant voir simplement la moiti de sa jambe; Et quelle jambe! ma jolie Jane Seule aurait la pareille, Si droite, si effile, si bien prise, si nette; Aucune autre n'en approchait. On reconnat bien l l'amateur de beaut fminine, qui ne peut se tenir, en voyant mme sa muse, de regarder si elle a la jambe bien faite. Qui sait? Ces fous de potes seraient peut-tre moins pris de la gloire, si l'origine les hasards du langage en avaient fait un mot masculin. Par dessus sa robe de tartan, c'est--dire de cette toffe quadrille qui est l'lment principal du costume caldonien, la jeune inconnue porte un large manteau de couleur verdtre, dont le lustre est moir de lumires profondes et d'ombres. Il est orn de broderies tranges qui reprsentent le pays d'Ayr: on y voit des montagnes, des vagues qui marquent la cte, des fleuves, des villes. Il est parsem en outre de scnes o figurent ceux qui ont illustr ou dfendu ce coin de terre cossaise. En sorte que les plis changeants du manteau montrent tantt une scne tantt une autre, et font varier, avec les mouvements de celle qui le porte, les images dont il est brod. Tandis que le pote stupfait la regarde, l'apparition s'adresse lui. Elle rpond du premier coup aux inquitudes et aux amertumes dont il tait assailli; ses paroles ont une douceur chaste et une autorit dont le pote se rend compte. Ce n'est dj plus la fille au corps gracieux; en un instant, il en est venu employer des mots qui ne connaissent plus que le respect. Avec un songement profond, un regard tonn, Je regardais cette beaut qui semblait cleste: Un murmure, un battement de coeur me donnait tmoignage D'une parent secrte; Quand avec l'air d'une soeur ane Elle me salua: Salut, mon pote, inspir par moi, Vois en moi ta muse native, Ne te plains plus que ton lot soit dur Si pauvre et si humble! Je viens te donner la rcompense Que nous autres accordons. Ensuite, elle lui rvle qui elle est. Non sans quelque longueur, elle lui explique qu'elle fait partie de ces bons gnies qui allument, dans un pays, toutes les flammes ncessaires pour qu'il vive, se dfende et jette son clat. Les uns suscitent des soldats; les autres des hommes d'tat; d'autres des inventeurs, des artisans; d'autres enfin des potes. C'est cette classe de gnies qu'elle appartient et depuis longtemps elle veille sur son cher pote. Tout le discours qui suit alors devient admirable. Elle lui reprsente la vie qu'il a vcue. Les jours qu'il voyait tout l'heure perdus, enlaidis, inutiles, repris par cette parole enchanteresse, repassent devant lui rehausss, clairs, dignes de lui, dignes d'elle. Il n'avait vu tout l'heure que l'envers de sa propre vie; en voici le vrai ct, avec de belles et nobles images, avec son vritable sens. Il coute dans le ravissement ces mots qui le raniment et le rassurent vis vis de lui-mme: Coila est mon nom, Et je revendique ce district comme mien, O jadis les Campbells, chefs illustres, Ont tenu la force et le pouvoir; J'ai vu poindre ta flamme harmonieuse ton heure natale. Avec des espoirs futurs, j'aimais regarder Affectueusement tes petites faons enfantines, Ton rude ramage, ta phrase carillonnant En rimes inhabiles Allumes aux chansons simples et naves D'autres temps. Je t'ai vu rechercher la grve retentissante, Charm par les mugissements des houles; Ou bien, quand les flocons accumuls du Nord Chassaient travers le ciel, Je vis que la face blanchie de la farouche nature Frappait ton jeune regard; Ou bien, quand la terre au vert manteau, profonde Et chaude, soignait la naissance de chaque fleurette, Et que la joie et la musique s'pandaient Dans tous les bois, Je l'ai vu contempler l'allgresse universelle Avec un amour illimit. Quand les champs mris et les cieux d'azur Appelaient le bruissement des faucheurs, Je t'ai vu dserter leurs joies du soir Et, solitaire, errer, Pour dissiper les mouvements qui gonflaient ta poitrine Dans ta pensive promenade. Quand le jeune amour, aux rougeurs chaudes, fort, Aigu, vibrant, courut dans tes nerfs, Ces accents chers ta bouche, Le nom de l'adore, Je t'ai appris les verser en chansons, Pour apaiser ta flamme. J'ai vu le jeu affol de ton pouls Dsordonn le lancer dans ce sentier oblique du plaisir, gar par les mtores luisants de la Fantaisie, Pouss par la Passion; Et pourtant la lumire qui te dvoyait tait, quand mme, une lumire du ciel. Je t'ai enseign tes chansons qui dpeignent les moeurs, Les amours, les faons des simples paysans, Si bien que maintenant, sur tout mon vaste domaine, Ta renomme s'tend, Et que quelques-uns, l'ornement des plaines de Coila, Sont devenus tes amis. Aprs ces loges, avec une bonne grce et une modestie qui sont un des cts curieux de cette pice, la marque de la fermet d'esprit et de la clairvoyance de Burns envers lui-mme, viennent des paroles qui mesurent et qui limitent le domaine du pote. Srieuse, la Muse continue: Tu ne peux apprendre, ni moi t'enseigner peindre les paysages avec la lumire clatante de Thomson; Ni veiller ces battements qui font fondre les mes Avec l'art de Shenstone; Ni rpandre avec Gray un flot d'motion Ardente sur les coeurs. Cependant sous la rose sans rivales L'humble pquerette fleurit suavement; Bien que le monarque des forts, jette au loin Ses bras ombreux, Cependant la savoureuse aubpine crot verte, Plus bas dans la clairire. Ne murmure donc pas, ne regrette donc rien, Efforce-toi de briller dans ton humble sphre, Et, crois-moi, les mines de Potosi Ni les attentions des rois Ne peuvent donner un bonheur qui surpasse le tien, pote rustique. Les dernires strophes sont admirables. D'un bond de pense la Muse monte plus haut et arrive au sommet o l'on voit les origines communes et les rapports rciproques de l'esprit et du caractre. Ce n'est plus le pote local qu'elle rassure, c'est l'homme tout entier qu'elle exhorte; elle joint ses encouragements un avertissement de noble morale, comme si elle considrait que, sinon l'innocence de la vie, du moins la noblesse des intentions est l'appui du talent, et comme si elle le prvenait que, en laissant dtriorer son me, il laisserait obscurcir son inspiration. Pour te donner mes conseils en un seul, Entretiens toujours avec soin ta flamme harmonieuse, Sauvegarde en toi la dignit de l'Homme, D'une me toujours droite; Et aie confiance que le Plan Universel Protgera tout le monde. Et, porte dsormais ceci--dit-elle avec solennit, Et elle noua le houx autour de mon front; Les feuilles luisantes et les baies rouges Frmirent bruissantes; Et, comme une pense passagre, s'envolant, Elle disparut dans la lumire. Si elle tait arrive comme une jeune paysanne revtue par hasard d'un manteau magnifique, comme elle est transforme! elle s'loigne vraiment desse. Par un art subtil, cette Vision, qui pour sembler vraisemblable avait d faire une entre familire, s'est transfigure en une lumineuse et bienfaisante protectrice. Le pauvre paysan qui s'est tout l'heure laiss choir sur un escabeau, harass de labeurs, de regrets et de soucis, est maintenant consol, raffermi. Malgr tout, en dpit de tes fautes, pauvre Robert Burns, tu as bien fait! tu as choisi le vrai chemin! tu as abandonn la fortune pour la gloire. Et encore que tu aies fait saigner quelques coeurs--en quoi tu as failli surtout--rassure-toi mme sur cela; tant de coeurs que tu consoleras plus tard feront que tu seras pardonn. Lve-toi donc et mne ta vie! Elle sera ce qu'elle voudra, elle n'aura pas t en vain. La desse ne t'a pas tromp. Lve-toi donc, va, laboure, sme, fauche sous les grsils, les vents et les soleils, sois malheureux et quelquefois coupable; tu as dsormais au front un rameau invisible. III. LES ORAGES DU COEUR. -- JANE ARMOUR. -- MARY CAMPBELL. Cette puissante explosion contre la rigueur du clerg et l'hypocrisie de certains dvots, sa production littraire, la conscience de son gnie qui s'veillait en lui, la fiert et l'ambition qui, sa suite, entraient dans son me et l'emplissaient de rayons, ne sont qu'une partie de son histoire pendant ces annes qui foisonnent d'vnements. Les aventures du coeur toujours tiennent une grande place dans sa vie; celles qui se sont succd pendant son sjour Mossgiel ont eu une telle influence sur sa destine, et elles sont si troitement lies la naissance de plusieurs de ses plus belles pices, que son sort resterait incompris et quelques-unes de ses oeuvres inexplicables, si on n'tudiait avec dtails ce curieux passage de l'histoire de ce coeur, pourtant si pleine de surprises. Il est certain qu'il eut l comme ailleurs plusieurs de ces sous-intrigues d'amour dont parlait Gilbert. On en retrouve la trace dans ses vers: que ce soient des attendrissements de quelques jours ou de quelques heures comme dans les pices _ la jeune Peggy_, _la Fille de Ballochmyle_; ou des rapports plus troits et plus prolongs comme dans la pice _ Elisa_. Il continuait son jeu de sducteur; il en indique lui-mme la mthode et le danger dans des vers bien prcis: laissez l les romans, jolies filles de Mauchline, Vous tes plus en sret votre rouet; Ces livres sduisants sont des appts et des hameons Pour des vauriens rous comme Rob Mossgiel; Vos beaux Tom Jones et vos Graudisson Font tourner vos jeunes ttes; Ils allument vos cerveaux, enflamment vos veines, Et alors vous tes une proie pour Rob Mossgiel. Mfiez-vous d'une langue douce et bien pendue, D'un coeur qui semble ressentir ardemment; Ce coeur sensible ne fait que jouer un rle; C'est un art rou chez Rob Mossgiel, L'abord ouvert, les douces caresses Sont pires que des dards d'acier empoisonns; L'abord ouvert, les douces caresses Ne sont que finesse chez Rob Mossgiel. Mais ces pisodes secondaires reculent et s'effacent devant une aventure qui prit pendant quelque temps l'aspect d'un drame, et qui modifia toute son existence. Les courses de chevaux taient depuis longtemps un plaisir favori en cosse[253]; elles avaient russi surtout dans l'Ayrshire. Il y avait des courses annuelles Mauchline; elles avaient lieu vers la fin d'Avril. Le soir, il y avait des bals: les uns, pour les gentilshommes et les dames; d'autres plus humbles, pour les rustiques. C'tait, comme dans les villages, une pauvre salle probablement dcore de branchages, o jouait un violon. On invitait les filles dans la rue et on donnait un penny par danse au musicien. Dans un de ces bals, en 1785, pendant que Burns dansait, son chien de berger pntra dans la salle et troubla les figures en suivant son matre. Burns en riant dit qu'il voudrait bien avoir une fille qui l'aimt autant que son chien. Quelque temps aprs, il passait par le pr communal de Mauchline o une jeune fille mettait du linge blanchir. Son chien, en courant, s'en approchant trop prs, elle lui dit de le rappeler lui. Il en fallait moins Burns pour entrer en conversation. Tout en devisant, elle lui demanda s'il avait trouv quelqu'un qui l'aimt autant que son chien, se moquant un peu de ce qu'elle lui avait entendu dire au bal. Ce fut la premire rencontre de Burns avec celle qui aprs de singulires pripties devait devenir sa femme[254]. Elle s'appelait Jane et tait la fille d'un matre maon nomm William Armour, homme dur, fier de sa petite importance et appartenant au parti de la Vieille Lumire, autant de raisons, dont il convient de se souvenir, pour qu'il n'aimt point Burns. Les Armour demeuraient prs de l'glise, dans une ruelle sur laquelle donnait le derrire d'une auberge, o Burns, partir de ce moment, alla se poster plus d'une fois[255]. [Note 253: Chambers, _Domestic Annals_, tom. III, p. 454.] [Note 254: Chambers, tom. I, p. 97,--et aussi les _Souvenirs de Mrs Burns Mr John Mac Diarmid_, dans Hately Waddell, avec quelques divergences de dtail peu importantes.] [Note 255: Voir _Burns at Mossgiel_, p. 50, et le petit plan de l'ancien Mauchline qui s'y trouve.] Chose singulire chez Burns, en qui le sentiment du moment s'chappait sous une forme potique presque instantane et qui a fait tant de vers pour des liaisons moins srieuses, il n'y a pas, de lui, cette poque, une seule chanson ddie Jane Armour. Son nom, quand il monte des profondeurs du coeur, apparat dans des posies qui ne sont pas faites pour elle. On le trouve mentionn pour la premire fois dans un impromptu sur les belles de Mauchline o l'auteur dclare que pour lui, la fille d'Armour est le joyau d'elles toutes[256]. Le passage le plus important qu'il y ait sur elle se trouve dans la premire _ptre Davie_, crite au mois de Janvier 1785. Ce qui montre que les relations taient dj tablies entre les deux amants. C'est un passage assez vif, mais plutt ardent qu'mu. [Note 256: _The Belles of Mauchline._] Cette vie a des joies pour vous et moi, Des joies que la richesse ne peut acheter, Des joies, de toutes les meilleures; 11 y a tous les plaisirs du coeur, Ceux de l'amant et de l'ami: Vous avez votre Meg, votre trs chrie, Et moi ma Jane adore. Cela m'chauffe, cela me charme, Rien que de dire son nom; Cela m'embrase, cela m'allume, Et me met tout en flamme[257]. [Note 257: _Epistle to Davie._] Juste un an aprs, dans la _Vision_ qui est de Janvier 1786, il compare la jambe de la muse celle de sa Jane, ce qui indique des progrs dans la liaison, et dans l'_Adresse au Diable_, il parle encore d'elle. Il y a longtemps, dans la scne heureuse de l'Eden, Quand les jours du jeune Adam taient verdoyants, Et qu've tait comme ma jolie Jane, Ma trs chre me, Une dansante, douce, jeune, belle fille, D'un coeur innocent[258]. [Note 258: _Address to The Deil._] Ces quelques allusions et ces quelques strophes sont en somme peu de chose. Plus tard Burns composa pour Jane, devenue sa femme, quelques-unes de ses plus exquises et de ses plus caressantes chansons. Mais, dans ses commencements, cet amour fut peu fcond en posie; comme un arbre tardif, il devait avoir sa vraie floraison dans l'arrire-saison. En dpit de la dfense et de la vigilance des parents Armour, les rapports entre les deux amoureux continurent, avec des regards changs entre les fentres de l'auberge et celles de la maisonnette, avec des entrevues furtives et dangereuses. Ces relations duraient depuis un peu plus d'une anne. Le 17 fvrier 1786, Burns crivait son ami John Richmond, dimbourg: J'ai quelques trs importantes nouvelles en ce qui me concerne, pas des plus agrables; ce sont des nouvelles que srement vous ne pouvez pas deviner; je vous en donnerai des dtails une autre fois[259]. C'est le premier indice des tribulations et des orages qui allaient clater. Jane tait enceinte. C'tait un coup terrible! C'tait la ruine; c'tait bien pis encore! La ruine, elle tait dj venue; la rcolte de 1785 avait t manque et les deux frres, bout de ressources, avaient compris et s'taient dit qu'ils ne pouvaient aller beaucoup plus longtemps. Mais ce nouveau coup c'tait la ruine dans la ruine, le naufrage, la perdition. Brusquement les consquences se droulaient autour des deux amoureux; ils taient debout dans l'pre moisson de leur faute. C'tait une nouvelle tristesse apporter au foyer de Mossgiel. Qu'allait devenir Jane quand il faudrait faire cet aveu chez elle, son pre surtout? Et derrire ces scnes cruelles, quand leur malheur, dj trahi par leurs visages troubls, courrait le pays dans quelques semaines, c'tait la masse confuse du scandale, des reproches, des ironies, des affronts, des humiliations, qui allait clater. Ils pouvaient dj en entendre le flot derrire cette muraille de quelques jours. Et ces avanies se chargeraient de toute la rancune des dvots. C'taient toutes les angoisses et les affres, tout le drame des grossesses de filles, qui fait passer les garements dans l'esprit et obtient des mres qu'elles tuent leur enfant. [Note 259: _To John Richmond_, 17 February 1786.] Dans l'me excessive et surexcite de Burns, ces prvisions se dchanrent en un vritable affolement. Il ne songea plus qu' quitter le pays, fuir tout droit devant lui, comme un boeuf taonn. De quels reproches, de quelles rcriminations, de quelle querelle entre les deux amants ce dsespoir se compliqua-t-il? Il n'en reste de trace qu'un lambeau de lettre dchire, incomplet mais douloureusement cruel. Contre deux choses je suis aussi dcid que le destin: rester dans le pays et la reconnatre pour ma femme! La premire chose, par le ciel, je ne la ferai pas:--la seconde, par l'enfer, je ne la ferai jamais. Un bon Dieu vous protge et vous rende aussi heureux que le dsire ardemment en pleurant l'amiti qui s'loigne. Si vous voyez Jane, dites-lui que je la rencontrerai, ainsi m'aide Dieu en mon heure de besoin[260]. C'est la dernire amertume quand, au fond d'une faute commune, un homme et une femme, au lieu de trouver une tristesse partage et une tendresse accrue par un besoin et une pense de soutien mutuel, rencontrent l'acrimonie et la discorde. [Note 260: _To James Smith, Mauchline._] Cette fuite, cet abandon de Jane et t une lchet. Cette pense d'ailleurs ne semble avoir t qu'un mauvais clair. Lockhart raconte que, ainsi que les derniers mots de la lettre le montrent, Burns eut avec sa matresse une entrevue. Les prires et les larmes de la pauvre fille vainquirent le serment fait par l'Enfer. Le rsultat de cette entrevue fut ce qu'on pouvait attendre de la tendresse et de la virilit des sentiments de Burns. Toute crainte de tribulations personnelles cda aussitt aux pleurs de la femme qu'il aimait[261]. Pour rparer autant qu'il tait possible la faute commise et dtourner la tempte prvue, il lui donna par crit une sorte de dclaration de mariage, qui suffit, selon la loi cossaise[262], pour constituer un mariage irrgulier, mais parfaitement valide. Avec ce papier, Jane et lui taient considrs comme maris; tout s'arrangeait. Un accident de ce genre tait alors trop ordinaire dans les villages de l'cosse pour qu'on s'en inquitt beaucoup: pourvu que le mariage ft au bout de la grossesse, les choses taient rputes rgulires[262]. [Note 261: Lockhart, _Life of Burns_, p. 82.] [Note 262: R. Chambers, tom. I, p. 237.] Mais le drame ne faisait que se compliquer au moment o on pouvait le croire termin. L'obstacle vint d'o on ne l'aurait srement pas attendu. William Armour refusa de reconnatre cet engagement et prfra voir sa fille dshonore plutt que marie celui qui l'avait sduite. Il n'avait jamais aim Burns et il le voyait de nouveau sur le bord de la misre, sans avenir[263]. Burns reconnut qu'il tait dnu de ressources. Il offrit d'aller la Jamaque chercher s'en crer, et de revenir dans quelques annes reprendre Jane; les arrangements de cette sorte ne sont pas aussi rares en Angleterre qu'ils peuvent nous le paratre[264]. Si on n'acceptait pas cette proposition, il offrit de travailler comme un simple ouvrier pour nourrir sa femme et l'enfant attendu. Il ne semble pas qu'il ait song aux tonnantes posies entasses dans le tiroir de la petite table de Mossgiel. William Armour fut inflexible. Sa conduite a t juge dure, troite et prcipite. Peut-tre n'est-elle pas sans excuses, ni sans explication. Burns tait un gendre fait pour drouter et effaroucher maint homme plus intelligent que le matre maon de Mauchline. Il devait lui apparatre comme un mauvais garnement impie, misrable, destin toujours l'tre et entraner sa fille dans son indigence et dans son immoralit. [Note 263: Walker. _Life of Burns_, p. LVII.] [Note 264: Lockhart. _Life of Burns_, p. 83.] La dcision suprme tait suspendue aux lvres de Jane. Aprs tout, elle tait matresse de son choix. Si, avec la profonde tendresse fminine, avec la foi en l'homme qu'elle devait connatre mieux que son pre, et la vaillance que l'amour inspire en face des avenirs nbuleux, elle avait voulu tre la femme de Burns, elle le pouvait. Sans doute son pre violenta sa rponse; sans doute elle ressentit ces dfaillances d'nergie que donne la confusion d'une faute; peut-tre la rponse de sa voix fut-elle loin du souhait de son coeur. Elle cda pourtant, livra le papier sur lequel leurs deux noms runissaient leurs deux existences[265]. L'engagement fut remis par William Armour M. Aiken. Celui-ci le dtruisit-il rellement? Il suffit que Burns l'ait cru. La destruction matrielle du contrat signifiait pour lui la rupture de la foi jure, et que Jane se reprenait de lui, ce qu'il croyait alors, pour jamais. [Note 265: Lockhart. _Life of Burns_, p. 83.] Pendant ces quelques semaines, Burns souffrit beaucoup. Cependant, tant que le papier n'tait pas dtruit, il y avait un lien entre Jane et lui. Quand il apprit qu'on avait dcoup leurs deux noms du contrat, il en reut un coup terrible. Il crivait le lendemain du jour o il en fut inform: propos, le vieux Mr Armour a persuad Mr Aiken de mutiler ce malheureux papier, hier. Le croiriez-vous? Bien que je n'eusse ni un espoir, ni mme un dsir de la faire mienne aprs sa conduite, cependant, quand il me dit que les noms taient coups du papier, mon coeur mourut en moi; il me coupa les veines avec cette nouvelle. Que la perdition saisisse la fausset de cette femme[266]. Une scne cruelle[267]: le vieux maon, dur et vindicatif, annonant lui-mme Burns qu'on a mutil le contrat, lui donnant des dtails, qui sait? les inventant, mentant peut-tre; et Burns, chez lequel les palpitations et les bonds du coeur taient dsordonns, effrayants, boulevers, dfaillant, et, avec son orgueil, essayant de cacher sa torture. partir de ce moment, il changea sa signature; cette lettre est paraphe: Burns au lieu de Burness; comme s'il voulait laisser jamais derrire lui ce nom qu'on avait pris en vain. Il ne le reprit plus[268]. En mme temps, pour rendre la sparation des amoureux plus dfinitive et viter les scnes qui auraient pu amener une entente, le pre Armour envoya sa fille Paisley, chez un oncle, charpentier l-bas[269]. Toutes ces motions, les scnes entre les deux amants, l'engagement, l'aveu de Jane chez elle, la rupture, le dpart sont contenus dans quelques semaines, depuis la fin de fvrier jusqu' la fin de mars 1786. [Note 266: _To John Ballantine_, April 1786.] [Note 267: R. Chambers, tom. I, p. 237-38.] [Note 268: R. Chambers, vol. I, p. 140.--Scott Douglas, tom. I, p. 293.] [Note 269: Chambers, vol. I, p. 259.] Le mois d'avril 1786 est dans l'histoire de Burns un mois de torture et de dmence. Lorsqu'il apprit l'abandon et la faiblesse de Jane, sa peine fut d'une vhmence inoue, comme on pouvait l'attendre d'un homme chez lequel les moindres motions taient extrmes. Ce fut d'abord de la stupeur, un engourdissement de la souffrance par la force du coup qui l'assnait. Mais c'tait une nature trop puissante pour que cet accablement durt. Ce fut alors une tempte de dsespoir et d'affliction qui l'emporta jusqu'aux rivages de la folie. Chaque fois qu'il a parl de cette cruelle priode de sa vie, il ne l'a jamais fait sans qu'un frisson de l'ancienne angoisse n'ait ressaisi son coeur; il en a gard un souvenir analogue celui que les marins gardent des heures o ils ont failli sombrer. Les images qui lui viennent sont toutes empruntes aux fureurs de l'Ocan et suggrent l'ide d'une barque en pril et sans boussole. videmment, il avait conserv la sensation d'une me dsempare, affole, la merci des convulsions d'une formidable souffrance. On a publi rcemment, pour la premire fois, une lettre o il retrace les phases de cette preuve. Elle commence par une raillerie dcourage de lui-mme et de sa destine, et par un rcit de son amour envelopp dans une plaisanterie brutale, presque grossire et douloureuse. Peu peu cependant, il laisse tomber son rire; le style monte, grandit dans un mouvement o l'ironie passe encore mais comme emporte dans un tourbillon de colre; et la lettre se termine par de puissantes images de bouleversement et de chaos. Tristes et douloureuses, Monsieur, ont t mes tribulations en ces temps derniers, et nombreux et perants mes chagrins. Si ce n'avait t pour la perte que ce monde aurait faite en perdant un si grand pote, il y a longtemps que j'aurais imit un homme beaucoup plus sage que moi, le fameux Achitophel de prvoyante mmoire, quand il s'en retourna chez lui et mit sa maison en ordre[270]. J'ai perdu, Monsieur, le plus cher des trsors terrestres, le plus grand bonheur ici-bas, le dernier, le meilleur don qui complta la flicit d'Adam dans le jardin bni, j'ai perdu--j'ai perdu--ma main tremblante refuse son office, l'encre pouvante remonte dans la plume--ne l'annoncez point dans Gath[271]--j'ai perdu--une--une--une femme! [Note 270: _Samuel_, liv. I, chap. XVII, 28.] [Note 271: _Samuel_, liv. II, chap. I, 20.] La plus belle des cratures de Dieu, la dernire et la meilleure! Maintenant tu es perdue. Vous avez sans doute, Monsieur, entendu parler de mon histoire avec toutes ses exagrations--mais comme mes actions et mes motifs d'action sont particulirement comme moi, et comme ce moi est particulirement diffrent de tous les autres, je vous demande de m'accorder un moment de loisir et une larme inoccupe pour que je vous raconte mon histoire ma faon. J'ai t toute ma vie, Monsieur, un des fils du dsappointement, gens l'air triste, la longue face. Une toile maudite a toujours occup mon znith et vers sa funeste influence, selon l'nergique maldiction du prophte. Et vois, tout ce qu'il tentera ne prosprera pas[272]. J'atteins rarement o je vise, et si j'ai besoin de quelque chose, je suis peu prs sr de ne pas le trouver l o je le cherche. Par exemple, si j'ai besoin de mon couteau, je tire de ma poche vingt objets: un coin charrue, un clou de fer cheval, une ancienne lettre, un lambeau de rimes, bref tout, sauf mon couteau, et celui-ci, la fin, aprs une recherche pnible et inutile, je le trouverai dans le coin insouponn d'une poche insouponne, comme si on l'avait mis l'cart exprs. Malgr tout, Monsieur, depuis longtemps je tournais un regard de convoitise vers ce bonheur inestimable: une femme. L'eau me venait dlicieusement la bouche de voir un jeune gars, aprs quelques contes niais et quelques lieux communs dbits par un Monsieur en noir, s'en aller coucher avec une jeune fille, sans que personne ost y trouver redire; tandis que moi, juste pour avoir fait la mme chose, sauf cette crmonie, je suis devenu l'objet de la rise de tout le Dimanche, et je suis insult comme un pick-pocket. Je n'ignorais pas cependant que, si ma fortune mauvaise toile avait le vent de mon dsir matrimonial, mes projets s'en iraient au nant. Pour empcher cela, je rsolus de prendre mes mesures avec tant de caution et de prcaution que toutes les plantes malignes de l'Hmisphre ne pourraient pas ruiner mes projets[273]. [Note 272: Nous n'avons pas trouv cette citation exacte dans la _Cruden's Concordance_; il y a d'ailleurs dans la Bible des expressions analogues qui reviennent plusieurs repriss. Deut. 28, 29, Ps. I, 3.] [Note 273: _To John Arnot of Dalquatswood_, April 1786.] Puis, avec une grande crudit de termes et toutes sortes de comparaisons double entente et d'un got douteux sur les escarpes, les contre-escarpes, les bastions et tous les dtails d'un sige et d'un assaut de citadelle, il raconte qu'il avait pris ses prcautions pour djouer le mauvais vouloir de sa mauvaise fortune et rendre son mariage invitable. Il laisse entendre qu'il n'a pas eu, tout le temps, d'autre chose en vue. On le prend ici sur le fait d'une de ces mille faiblesses secondaires qu'une premire faute amne avec elle, et qui en sont les menues branches. Ce qu'il dit l est faux. Il cdait au besoin d'expliquer et de pallier son aventure. En ralit il n'avait jamais eu la pense d'pouser Jane et le serment fait plus haut le prouve suffisamment. C'est le rsultat fatal d'une de ces dfaillances, qu'on est oblig de dfendre contre elle le reste de sa vie et de la combattre, dans l'esprit de ceux surtout qui vous estiment, par des explications ou des attnuations qui dforment la vrit. Quand on fait un plaidoyer pour soi-mme, on est expos tous les dfauts de l'avocat et on perd les excuses qu'il a. Toute cette partie de lettre est mle d'un ricanement pnible et presque grossier. La seconde partie, o il parle de ce qu'il a prouv quand sa promesse fut rejete, est vraiment, en dpit de ses comparaisons trop pousses, une terrible peinture de dsespoir. Comment j'ai support tout cela? On peut seulement l'imaginer. Toutes les ressources de la description restent loin, loin en arrire. Il y a, en tout temps, une bonne part de folie dans la composition d'un pote, mais, dans cette occasion, j'tais sur dix parties, neuf parties et neuf diximes fou lier. D'abord je demeurai fig dans une stupeur insensible, silencieux, sombre, comme la femme de Loth, change en sel dans la plaine de Gomorrhe. Mais c'est surtout mon second paroxysme qui rend pauvre toute description. La dbcle de l'Ocan arctique quand le retour du soleil dissout les chanes de l'hiver et, dtachant des montagnes de glace longuement accumule, bouleverse avec des craquements affreux l'abme cumant; des images comme celle-l donnent une faible ide de ce qu'tait la situation de mon me. Mes facults enchanes, tout d'un coup lches, mes passions affolantes s'levant une dcuple fureur, passrent par dessus leurs rives, avec une force imptueuse, irrsistible, balayant devant elles tous les obstacles et tous les principes. La Prudence tait un appel inaperu dans l'ouragan qui passe; la Raison un lan bramant dans les tourbillons du Maelstrm, la Religion un castor se dbattant faiblement dans les chtes rugissantes du Niagara. Je reniai le premier moment de mon existence; j'excrai la faiblesse et la folie d'Adam pour ce prsent, agrable l'oeil, mais exhalant le poison, qui l'avait ruin et m'avait perdu; je suppliai les flancs de la nuit inanime de se refermer sur moi et tous mes chagrins. Une tempte naturellement se dissipe en soufflant. Mes passions puises retombrent graduellement en un calme blafard et, par degrs, je suis rentr dans le chagrin assoupi par le temps d'un homme veuf qui, essuyant les pleurs dcents, relve ses yeux uss par le chagrin pour chercher--une autre femme. Tel est l'tat de l'homme; aujourd'hui bourgeonnent sur lui Les tendres feuilles de son esprance; demain, il fleurit Et il porte sa parure empourpre, abondante, sur lui; Le troisime jour arrive une gele, une gele meurtrire Qui mord sa racine et alors il tombe comme moi[274]. [Note 274: Ce sont les vers fameux de Wolsey. Shakspeare, _Henri VIII_, acte III, scne II.] Telle est, Monsieur, cette re fatale de ma vie. Et il arriva que comme j'attendais la douceur, voici l'amertume; et comme j'attendais la lumire, voici les tnbres[275]. [Note 275: _Job_, XXX, 26. Les citations de Burns ne sont pas toujours trs fidles. La phrase qui se trouve dans son texte est And it came to pass that when I looked for sweet behold darkness. Le texte de la traduction anglaise est When I looked for good, then evil came _unto me_, and when I waited for light, there came darkness.] Mais ce n'est pas tout. Dj les bassets saints, la meute fornication, commencent quter la voie et je m'attends chaque instant les voir lchs et les entendre derrire moi donner de la voix. Mais comme je suis un vieux renard je leur donnerai des dtours et des ruses et, bientt, j'ai l'intention d'aller me terrer dans les montagnes de la Jamaque. C'est qu'effectivement la Kirk-Session avait dj vent de toute l'aventure. Rien ne donne la sensation directe de la rapidit d'information et de l'inquisition de ces singuliers tribunaux comme les procs-verbaux o sont enregistres les diverses phrases de l'histoire de Burns et de Jane Armour. Ce fut notre bonne fortune d'arriver Mauchline au moment o le ministre de la paroisse, le Rvrend Edgard, prparait ses tudes sur la vie religieuse en cosse; et c'est un de nos bons souvenirs que le soir o, aprs avoir entendu une de ses substantielles confrences sur tout ce vieux monde disparu, nous dcouvrmes, en feuilletant avec lui ces cahiers jaunis, ces souvenirs qui, notre connaissance, paraissent pour la premire fois dans une biographie du pote. Voici le dbut et les premiers indices: Avril, le 2.--La session tant informe qu'on dit que Jane Armour, femme non marie, est enceinte, et qu'elle a disparu de l'endroit o elle demeurait rcemment pour aller rsider ailleurs, la session pense qu'il est de son devoir de faire une enqute sur la vrit on la fausset de cette rumeur. Dans l'intervalle, elle charge deux de ses membres, savoir James Lamie et William Fisher, d'aller entretenir, ce sujet, les parents qui, elle l'espre, seront disposs prter leur concours la session, comme cela est le devoir et comme il sied, et feront leur dclaration. * * * * * Avril, le 9.--James Lamie expose qu'il a parl Mary Smith, mre de Jane Armour, qui lui a dit qu'elle ne souponnait pas sa fille d'tre enceinte, que celle-ci tait alle Paisley pour voir ses parents et qu'elle ne tarderait pas rentrer. Il n'est pas inutile de remarquer qu'un des deux membres chargs de cette dlicate mission tait le fameux _Holy Willie_, lui-mme, l'homme la prire. Le digne homme put avoir de bien douces dgustations de fiel en pensant cette nouvelle imprudence de son ennemi. Au moment de la satire, on n'avait pas pu atteindre ce mchant gars, mais voici qu'il s'offrait de lui-mme. Malheureusement pour moi, dit Burns au moment o il se flicite d'avoir chapp l'artillerie de la session, malheureusement pour moi mes sottes escapades m'amenrent, par un autre ct, juste en face et porte de leurs plus lourds projectiles[276]. Nous aurons, dans les mmes extraits, la suite de cette histoire. En attendant on voit que rien ne manquait aux tribulations de Burns, et que les anxits l'assaillaient au dehors comme au dedans. [Note 276: _Autobiographical Letter to Dr Moore._] Cette priode de sa vie fut vraiment en proie un chagrin indicible, qui ne se ramassait pas en quelques heures douloureuses, mais qui se rpandait dans tous les instants. Dans ses lettres les plus insignifiantes, il affleure la surface entre les formules les plus banales. Rappelez-vous un pauvre pote luttant, dans vos prires. Il attend, avec crainte et tremblement, ce moment important pour lui, qui peut-tre frappera la mdaille de l'empreinte d'une disgrce ternelle pour votre humble, afflig, tourment, Robert Burns[277]. Et dans une autre lettre: Ce sont les sentiments plaintifs, naturels un coeur que, ainsi que l'lgant et touchant Gray le dit, la mlancolie a marqu pour un des siens[278]. Cette tristesse tait devenue chez lui une ide fixe qui se saisissait des moindres faits et leur donnait l'aspect inquitant d'un prsage funeste ou d'une affligeante leon. En labourant un champ, si sa charrue bouleverse un pied de pquerettes, aussitt le rapprochement s'offre des yeux fixs toujours sur la mme pense. [Note 277: _To Mr Mac Whinnie_, 17th April, 1786.] [Note 278: _To Mr John Kennedy_, 20 April 1786. L'expression se trouve la fin de l'_Elegy written in a Country Churchyard_.] Petite modeste fleur, cercle de cramoisi, Tu m'as rencontr dans une heure mauvaise, Il a fallu que j'crase dans la poussire Ta tige mince: T'pargner maintenant n'est plus en mon pouvoir, Toi jolie perle. Toi-mme, toi qui gmis sur le destin de la pquerette, Ce destin est le tien, une date prochaine, Le soc de l'pre Ruine arrive droit En plein sur ta jeunesse, Bientt, tre cras sous le poids du sillon Sera ta destine[279]. [Note 279: _To a Mountain Daisy._] Mais cette image, d'une mlancolie gracieuse, ne lui suffit pas; il y en a une seule qui rend ce qu'il y a de dmesur et de tourment dans son chagrin: c'est la plus complte image de l'impuissance de l'homme, toujours la mme, celle qui est emprunte aux temptes de mer. Il s'est dtourn de la donne de la pice et de la suite naturelle des comparaisons, pour introduire, de force, hors de sa place, l'image qu'il porte partout avec lui et dont il ne peut se dbarrasser: Tel est le destin de l'humble barde, Sur le rude Ocan de la vie, sous une mauvaise toile, Il est inhabile consulter la carte Du savoir prudent, Jusqu' ce que les houles l'emportent, Que les rafales soufflent dur, Et qu'il succombe[279]. Cet tat d'esprit produisit toute une srie de pomes d'une teinte funbre et dont les titres suffisent indiquer les sujets: _ la Ruine_, _Dsespoir_, _Lamentation_. Ils sont tous loquents. La plupart sont trs personnels et, comme il arrive souvent chez Burns, pleins de dtails fournis par les circonstances dans lesquelles ils ont t crits. On y reconnat le milieu et la saison. Dans une de ces pices, c'est le printemps dans les champs, avec ses gats de fleurs et d'oiseaux et son rveil d'occupations rustiques. La nature rjouie voit sa robe reprendre ses couleurs vernales et sa chevelure de feuillage ondule dans la brise, toute frache de rose. Une fte est partout; la violette et la primevre fleurissent; le merle et le linot chantent; le laboureur excite gaiement son attelage et la joie est avec le semeur attentif qui fait de grands pas. Mais le pauvre pote bless glisse travers ces scnes comme un fantme puis de douleur, et pour lui la vie est un songe fatigant, le songe d'un homme qui ne s'veille jamais: Viens, Hiver, avec ton hurlement courrouc, Et, furieux, ploie l'arbre dnud; Tes tnbres calmeront mon me dsole, Quand la nature entire sera triste comme moi[280]. [Note 280: _Song, composed in Spring._] Parfois, comme dans la _Lamentation_, c'est la nuit; tandis que les mortels dorment soulags de leurs soucis, errant dans la campagne il cherche, dans la solitude et la vue des endroits familiers, cette recrudescence dchirante et trangement poursuivie dont nous aimons sentir nos regrets s'aviver. La ple lune luit silencieusement et, sous sa blme et froide clart, il vient se lamenter de ce que la vie et l'amour ne soient qu'un songe. Il raconte ses nuits sans sommeil et harasses de chagrin, et ses matins o il voit s'allonger la file des heures pnibles et lentes; jusqu' ce que l'image des heures amoureuses lui revienne et que le souvenir des moments heureux le ressaisisse[281]. [Note 281: _The Lament, occasioned by the unfortunate issue of a friend's Amour._] toi, orbe ple, qui brilles silencieux, Tandis que sommeillent les mortels dlivrs de leurs soucis, Tu vois un malheureux qui languit intrieurement Et erre ici pour gmir et pleurer! Chaque nuit, je tiens veille avec la Douleur, Sous tes rayons blmes, sans chaleur; Et je me plains, en lamentations profondes, Que la vie et l'amour ne sont qu'un songe. Oh! se peut-il qu'elle ait un coeur si bas, Si perdu l'honneur, si perdu la foi, Qu'elle abandonne l'amant le plus pris, L'poux qui sa jeunesse s'est lie? Hlas! le sentier de la vie peut tre rude! Sa route peut la conduire travers d'pres dtresses! Qui alors adoucira ses angoisses et ses peines, Qui partagera ses chagrins pour les diminuer? Le matin, qui annonce l'approche du jour, M'veille pour le labeur et la douleur; Je vois, en longue srie, les heures O je dois souffrir, se traner lentement; Mainte angoisse, mainte torture, Cortge affreux du souvenir, Tordront mon me, avant que Phoebus s'abaissant Ne baise au loin la mer occidentale. Et quand, la nuit, je me jette sur ma couche, Meurtri, harass de soucis et de chagrin, Mes nerfs briss de fatigue, mes yeux uss de larmes Veillent comme les voleurs nocturnes: Ou si je sommeille, l'imagination, matresse, Rgne, farouche, hagarde, folle d'pouvante: Mme le jour, malgr ses amertumes, est un soulagement Aprs ces nuits qui respirent l'horreur. Dans le _Dsespoir_, pice compose peut-tre aprs les autres, en un de ces moments o la douleur tend se gnraliser en rflexions et s'infiltre, pour ainsi dire, dans les ides, la souffrance devient une vue pessimiste de la vie humaine. Accabl de chagrin, accabl de souci, Fardeau plus lourd que je ne puis porter, Je m'assieds terre et je soupire: vie, tu es une charge douloureuse, Sur une route pre et fatigante, Pour des malheureux tels que moi! Quand je jette mon regard dans le sombre pass, Quelles scnes pnibles apparaissent! Quelles peines nouvelles peuvent me percer? J'ai trop lieu de les redouter! Toujours soucieux, dsesprant, Tel est mon sort amer: Mes douleurs ici-bas ne se fermeront Que lorsque se fermera ma tombe. jours enviables, jours de jeunesse, Vous qui dansiez insouciants dans le labyrinthe du plaisir, Ignorant le souci et le mal! Pourquoi vous changer contre des moments plus mrs, Pour sentir les folies et les crimes Des autres ou les miens propres! Et vous, petits enfants, qui innocemment jouez Comme des linots dans les buissons, Vous ne savez pas quels maux vous demandez Quand vous dsirez tre des hommes; Les pertes, les peines, Qui saisissent l'homme mr; Rien que des alarmes, rien que des larmes Pour la vieillesse obscurcie[282]! [Note 282: _Despondency, an ode._] Cette dsesprance atteint son apoge dans un appel la mort, au-del duquel il n'y a plus que le suicide. Et toi, puissance hideuse, abhorre par la vie, Tant que la vie a un plaisir offrir, Oh! coute la prire d'un misrable! Je ne recule plus pouvant, je n'ai plus peur; Je brigue, je mendie ton aide amicale, Pour clore cette scne de souci! Quand donc mon me, dans une paix silencieuse, Terminera-t-elle le jour attrist de la vie? Quand mon coeur lass cessera-t-il ses battements, Refroidi, pourrissant dans l'argile? Plus de crainte, plus de larmes, Pour souiller mon visage inanim, Embrass et serr Dans ton treinte glaciale![283] [Note 283: _To Ruin._] Toutes ces pices et la lettre que nous citions plus haut sont d'avril et de mai 1786. Ces productions vritablement dsespres sont serres les unes contre les autres dans le court espace de quelques semaines. Il n'y avait videmment pas de repos pour l'esprit misrable de Burns dans l'intervalle de l'une l'autre; sa douleur ne prit pas haleine une seule fois. la surface, il resta gai; sa fiert et son excitabilit sociale le soutenaient. Il chercha oublier ou tout au moins s'tourdir, et probablement cette maudite poque de sa vie est responsable de l'habitude de boire qui lui devint plus tard funeste. En effet Gilbert dit que, ni pendant le sjour Tarbolton, ni pendant le sjour Mauchline jusqu'au moment o il devint auteur, il ne le vit pas une seule fois en tat d'ivresse, et il attribue le changement survenu dans sa conduite ce que, devenant clbre, il fut plus recherch[284]. Ce motif est peine plausible. Burns tait depuis longtemps aim dans son entourage, assez connu dans les villages voisins, assez ft de toutes parts pour qu'il n'y et de runion sans qu'il y ft et sans qu'il en devnt aussitt le roi. Il y avait beaux jours que les occasions l'assaillaient, et s'il avait rsist celles qu'il avait rencontres, il pouvait rsister toutes. Assurment, il ne faisait pas fi d'un gobelet de whiskey, l'me des jeux et des caprices[285], et il aimait John Barleycorn le roi des grains. Mais c'tait dans la mesure o, depuis qu'en faisant fermenter le raisin ou l'orge l'homme a trouv le moyen de faire aussi fermenter sa pense, il semble qu'il soit permis, tant cela est universel et naturel, de surexciter son imagination et de tendre, au-dessus des tristesses de la vie, un lger arc-en-ciel de joie factice. C'tait dans la mesure o boire avec un compagnon noue plus rapidement les connaissances et fait plus rapidement mrir l'amiti. [Note 284: _Gilbert's Narrative._] [Note 285: _Scotch Drink._] Nous ferons rsonner la mesure de quatre, Nous la baptiserons avec de l'eau fumante, Et puis, nous nous asseoirons et nous boirons notre coup Pour nous rjouir le coeur; Et ma foi, nous aurons fait meilleure connaissance Avant que nous nous quittions[286]. [Note 286: _Second Epistle to John Lapraik._] Mais il n'avait jamais outrepass les limites et n'avait cherch, dans les cabarets de village que la compagnie d'amis, et dans la boisson qu'un ptillement de verve. C'est pendant ces semaines mauvaises qu'il semble qu'il se soit mis, pour la premire fois, boire lourdement, qu'il ait cherch dans l'ivresse non plus la surexcitation mais la stupeur. Afin de trouver l'oubli, il a t jusqu'au point o s'engourdissent du mme coup la pense et la souffrance. Il s'est jet dans des orgies plus paisses, avec une sorte de fureur et de bravade farouche. Il a apport dans la boisson, ce besoin de dfi qui pousse les amoureux; il a pari de boire plus que les autres; il a fait toutes les extravagances de tant de pauvres coeurs qui ont cru s'tourdir. Il le dit lui-mme: J'ai essay souvent de l'oublier, je me suis plong dans toutes sortes de dsordres et d'orgies: runions maonniques, assauts de boissons et autres folies pour la chasser de ma tte, mais tout a t vain![287] Ce n'est plus la lgre excitation faite presque entire de rire, de paroles et de verve bruyante, dans laquelle sa nature exubrante se plaisait; c'est la vraie ivresse, celle qui va jusqu'au bout et continue outrance, jusqu' ce que la raison, la parole, l'tre entier chancelle et que le dernier mot appartienne la boisson. Gilbert avait raison en disant que son frre n'avait connu cette dgradation qu'au moment o il devint auteur. Il se trompe sur les causes qui l'y ont pouss. Burns, hlas! n'est pas le seul des potes que les voeux briss d'une femme sans foi[288] aient pouss dans cette voie fatale, o maints ont laiss leur sant, et quelques-uns leur gnie. [Note 287: _To Mr David Brice_, 12th June, 1786.] [Note 288: _The Lament._] * * * * * En voyant les ravages que cet amour a faits dans le coeur de Burns et en songeant la place qu'il a tenue dans la suite de sa vie, il est impossible de ne pas se demander ce que fut cette passion si cruellement despotique, ce qu'tait la femme qui l'a inspire. Elle ne semble pas avoir t belle. Brune, avec des cheveux noirs pais et des yeux noirs brillants, ce qui frappe en elle c'est quelque chose de bien pris et de net dans les formes du corps, d'alerte et de ferme dans l'allure, la grce qui ressort de mouvements souples, d'un pas libre et dcid. Burns faisait allusion cette lgance de tournure quand, en parlant de la Nymphe de la _Vision_, il disait: Sa robe--en tartan brillant--coulait, descendait, Laissant voir simplement la moiti de sa jambe; Et quelle jambe! ma jolie Jane Seule aurait la pareille, Si droite, si effile, si bien prise, si nette; Aucune autre n'en approchait[289]. [Note 289: _The Vision._] Elle conserva jusqu'avant dans la vie la jeunesse de dmarche et l'activit qui avaient t son grand attrait. Il est probable cependant qu'elle avait dans les manires quelque chose de vif et de sduisant, et cette gat de caractre dont le charme est grand. Son esprit tait ordinaire et on pourrait croire, si l'on s'en tenait ses premires relations avec Burns, que son coeur l'tait encore davantage. Et cet amour lui-mme, quelle place occupe-t-il dans la nomenclature des amours de Burns? Violent, vhment, sincre, il le fut sans doute; mais ce sont l des caractres qui peuvent tre communs bien des passions dont l'essence est diffrente. Si on regarde d'un peu plus prs celui-ci, on ne tarde pas voir qu'il relevait presque exclusivement des sens. Ce qui frappe dans les pices qui s'y rattachent, c'est le ton voluptueux qui y domine. Elles sont faites uniquement de sensations physiques, contenues dans des expressions brlantes. Ce ne sont pas des penses potiques, feintes et vaines, Qui rclament mes tristes lamentations dlaisses de l'amour; Ce n'est pas un pipeau de berger, des chants d'Arcadie, Ni des tortures imaginaires, bizarres et faibles; La foi change, la flamme mutuelle, Les pouvoirs clestes souvent attests, Le tendre nom de pre qui m'tait promis, C'taient l les gages de mon amour. Quand ses bras treignants m'encerclaient, Comme les instants extasis s'envolaient! Combien j'ai souhait les charmes de la fortune Pour l'amour de ma chrie, de ma seule chrie! Et faut-il que je le pense! est-elle partie La fiert secrte de mon coeur joyeux, Et entend-elle, insouciante, mes plaintes, Et est-elle jamais, jamais perdue?[290] [Note 290: _The Lament._] Les souvenirs auxquels se complaisent ces penses qu'il rassemble comme un trsor[290], ont parfois une infinie douceur de caresse, parfois un emportement de lascivit; ils sont tout matriels. La posie en est merveilleuse, toutes ces strophes sont encore ardentes et comme enveloppes d'une chaude atmosphre pourpre, toute de baisers. Depuis les sonnets de Shakspeare, il ne s'tait rien vu dans la littrature anglaise qui et cette sincrit et cette splendeur de sensualit: toi, reine brillante, qui, au-dessus de la plaine, Rgnes maintenant dans le ciel, d'un empire illimit! Souvent, ton regard, qui suit silencieusement, Nous a vus nous garer, errant amoureusement; Le temps, inaperu, s'enfuyait, Tandis que le pouls voluptueux de l'amour battait fortement, Quand sous tes rayons aux clarts d'argent Nous voyions nos yeux s'enflammer mutuellement. scnes, fixes en un puissant souvenir! Scnes qui jamais, jamais ne reviendront! Scnes, qui, si j'oublie parfois dans la stupeur, Ds que je les ressens de nouveau, m'embrasent de nouveau! Arrach toutes les joies et tous les plaisirs, travers le vallon dsol de la vie, j'erre; Et sans espoir, sans secours, je lamenterai Les voeux briss d'une femme infidle[291]. [Note 291: _The Lament._] Dans ses lettres aussi, n'est-ce pas toujours le ct sensuel de cet amour qui reparat? Il n'en parle jamais sans que le trait dominant ne soit un dtail physique. Ma pauvre chre infortune Jane, comme j'ai t heureux dans tes bras![292] Et plus tard il s'crie dans une expression o la sensation de la possession est fortement rendue et dont la sensualit est presque intraduisible: _I don't think I shall ever meet with so delicious an armful again._ Je ne retrouverai jamais une si dlicieuse embrasse[293]. On verra que cet amour conservera toujours le mme caractre. [Note 292: _To Mr David Brice._ 12th June, 1786.] [Note 293: _To Gavin Hamilton._ 7th Jan, 1787.] * * * * * Cette mme aventure allait exercer sur la vie de Burns une influence toute diffrente et non moins importante. la suite de la rupture, son dpart pour la Jamaque, qui n'avait t qu'une offre, devint une rsolution[294]. Dsireux de s'expatrier tout prix, il s'entendit avec un Dr Douglas pour aller tre quelque chose comme un teneur de livres ou un grant de proprits[295]. Telle tait la pnurie de Burns qu'il songea s'engager comme matelot pour pouvoir faire le passage. Son ami et fidle protecteur, Gavin Hamilton, lui donna le conseil, afin de se procurer l'argent ncessaire pour le voyage, de publier ses posies par souscription. C'tait un mode de publication frquent au XVIIIe sicle. Il lui dit que son nom lui assurait assez de souscripteurs pour garantir le placement d'un nombre de volumes suffisant laisser un petit profit. Ce serait pour payer son passage bord d'un navire et se mettre en train l-bas, de l'autre ct des mers[296]. On a vu que Burns avait assez pris conscience de sa valeur pour qu'une proposition de ce genre ne l'tonnt pas. Il accepta et se mit sur le champ distribuer ses amis des circulaires de souscription. Il le fit avec beaucoup d'activit et, pendant tout ce lamentable mois d'avril, on le voit occup envoyer de droite et de gauche une petite feuille imprime qui portait: [Note 294: _Autobiographical Letter to Dr Moore._] [Note 295: Scott Douglas, vol. IV, p. 141.] [Note 296: _Gilbert's Narrative._] Proposition pour publier par souscription les POMES COSSAIS, par ROBERT BURNS. Le livre sera lgamment imprim en un volume in-octavo. Prix, broch, trois shellings. Comme l'auteur n'a pas la moindre vue mercenaire en publiant, aussitt qu'il y aura assez de souscripteurs pour dfrayer les dpenses ncessaires, l'ouvrage sera envoy la presse[297]. [Note 297: Scott Douglas, tom. I, p. 113.] Cette proposition sembla, tout de suite, tre accueillie avec faveur. On trouve, dans la correspondance de ce mois d'avril, des remerciements des personnes qui rclament des listes[298]. Gavin Hamilton s'tait charg d'en placer un bon nombre. Tous ses autres amis, pris de piti pour ce pauvre garon, s'en occupaient aussi; il devint aussitt vident que le nombre de souscripteurs serait plus que suffisant et qu'il allait falloir s'occuper de l'impression. [Note 298: _Letters: to Robert Aiken._ 3rd April 1786; _to John Ballantine_ 14th April; _to Mr Mac Whinnie._ 17th April 1786; _to Mr John Kennedy_ 30th April.] C'est ainsi que ces mois de mars et d'avril 1786 se passrent pour Robert Burns et c'tait avec raison qu'il disait plus tard: Ce fut une terrible affaire, dont je ne puis encore supporter le souvenir, elle me donna une ou deux des principales qualits pour prendre place parmi ceux qui ont perdu la carte et brouill tous les calculs de la raison[299]. [Note 299: _Autobiographical Letter to Dr Moore._] * * * * * Ici s'intercale un des plus tranges et des plus mystrieux pisodes de la vie de Burns, celui de Highland Mary, de Mary des Hautes-Terres. Il resta longtemps ignor. Burns, de son vivant, n'en parla jamais qu'avec rserve et l'entoura d'une sorte de silence. Quand il fut forc d'en dire quelques mots, propos des pices qui portaient le nom de Highland Mary, il le fit d'une manire trs vague et trs vasive. Il y fait allusion comme un vnement du temps pass: le sujet est un des passages les plus intressants de mes jours de jeunesse[300], ou ceci est une de mes compositions du commencement de ma vie, avant que je fusse du tout connu dans le monde[301]. C'est, avec quelques mots cits plus loin, tout ce qu'il en laissa jamais chapper. Aprs sa mort, sa famille semble avoir dsir laisser dans l'ombre et l'oubli cet incident. Il est de toute vidence que, lorsque le Dr Currie prpara son dition de Burns, il reut de Gilbert des confidences partielles ce sujet, mais en mme temps des recommandations de n'en point parler. C'est ce qu'impliquent les lignes suivantes: Les rivages de l'Ayr furent la scne de passions de sa jeunesse, d'une nature encore plus tendre; il ne conviendrait pas d'en rvler l'histoire quand bien mme cela serait en notre pouvoir; on n'en pourra bientt plus dcouvrir les traces que dans ces pomes pleins de nature et de sensibilit auxquels elles ont donn naissance. On sait que la chanson intitule Mary des Hautes-Terres se rapporte un de ces attachements. L'objet de cette passion mourut au dbut de la vie, et l'impression laisse sur l'esprit de Burns semble avoir t profonde et durable[302]. Il s'en fallut de peu en effet--et cela et peut-tre t souhaiter pour la mmoire de Robert Burns--que cette histoire passt comme un vnement indistinct et secondaire. Aucun des biographes du pote n'avait pris la peine d'en marquer ni la date, ni l'importance. M. Scott Douglas, avec beaucoup de pntration et de patience, est parvenu lucider ce point obscur, et le rsultat de ses recherches a t une rvlation imprvue et, par certains cts, affligeante. Au moment mme o, le coeur saignant de la blessure faite par Jane, Burns poussait ces plaintes dchirantes, il est dsormais certain qu'il aima ou crut aimer une autre femme et surtout qu'il se fit aimer d'elle[303]. [Note 300: _Letter to Thomson._ 14th Nov, 1792.] [Note 301: _Remarks in an interleaved copy of Johnson's museum._] [Note 302: Currie. _Life of Burns_, p. 30.] [Note 303: Voir dans Scott Douglas, vol. IV, p. 120-130, et dans son dition de Lockhart, p. 336-339, la suite de faits et de raisonnements par lesquels il a tabli irrfutablement ce fait. Cette vague aventure flottait quelque part dans la jeunesse de Burns. Il l'a saisie et fixe sa vritable date et dans ses vraies circonstances. Dans l'dition de Currie, que nous possdons et qui lui a appartenu, se trouve le premier soupon de cette histoire et le cri de surprise qu'il lui arracha. Au bas de la colonne (p. 31) o se trouvent les vagues allusions de Currie, il a crit: Who can tell the date?--Can it be possible that 1786 was the year? When he was under vows to Miss Armour? Else what can be the meaning of _Will ye go to the Indies Mary?!!!_ videmment, on saisit l la minute o, pour la premire fois, la pense qu'une pareille chose tait possible traversa le cerveau de Scott Douglas. On verra l'importance de cette dcouverte, travers toute la vie de Burns.] Il y avait, dans le domaine de Coilsfield, situ quelque distance de Mossgiel et habit alors par le colonel Hugh Montgomery, une jeune fille des Hautes-Terres, nomme Mary Campbell. Elle tait employe comme servante et avait charge de la laiterie. Elle avait t auparavant chez Gavin Hamilton, l'ami de Burns, o il est probable que celui-ci la vit pour la premire fois[304]. C'tait une trangre, et on se rappelle peu de chose d'elle; personne ne se doutait de la posie qui glorifierait un jour son nom. Il semble probable que Burns avait dj tent de lui faire la cour, car sa soeur Mrs Begg se souvenait de lui avoir entendu dire son domestique John Blane que Mary avait refus de le rencontrer dans le vieux chteau. C'tait la tour dmantele d'un ancien prieur prs de la maison de M. Hamilton[304]. Il est probable aussi que sa passion pour Jane avait coup court ces vellits. [Note 304: Chambers, tom. I, p. 252.] Quand il fut repouss par les Armour, comment se retourna-t-il vers cette jeune fille, et comment celle-ci reut-elle des hommages qu'elle parat d'abord avoir tenus distance? Peut-tre fut-elle porte vers lui par cette piti fminine que la douleur attire, et il est plus vraisemblable encore que lui alla vers elle parce qu'il souffrait. Il y a dans l'me humaine de ces ractions. Lorsqu'elle a t endolorie par les dceptions et qu'elle est toute brise d'une trahison, elle est prise d'un grand besoin de scurit et de confiance. Elle va, comme un voyageur fatigu, aux sources pures et limpides qui coulent dans les mes tranquilles et simples. Aprs les amours orageux, elle aspire ceux qui calment, reposent et consolent. Mais c'est un hasardeux essai, un remde dangereux. Car si la passion qui affole et torture revient, avant que l'affection qui apaise et gurit n'ait achev son oeuvre, le charme reprend et il ne reste alors qu'une sacrifie. Burns tait bris; il alla vers la douce Mary, parce qu'elle formait avec Jane un contraste complet. Blonde avec les yeux azurs des gens des Hautes-Terres, elle passe dans cette histoire agite comme une figure touchante, et laisse aprs elle une impression d'affection silencieuse, de modestie et de puret. Ces nouvelles amours avancrent avec une trange rapidit. Le groupe de chants de dsespoir qui maudissent la trahison de Jane couvre une partie du mois d'avril. Ds le commencement de mai, Burns s'tait fianc Mary, avant de partir, comme il le croyait, pour la Jamaque. Lui-mme a laiss en quelques mots le rcit de ces fianailles: Ma jeune fille des Hautes-Terres, dit-il, tait une charmante crature au coeur le plus aimant qui ait jamais bni un homme d'un gnreux amour. Aprs une assez longue dure du plus ardent attachement rciproque, nous convnmes de nous rencontrer, le second dimanche de mai, dans un endroit retir, prs des bords de l'Ayr, o nous passmes la journe nous dire adieu avant qu'elle s'embarqut pour les Hautes-Terres de l'Ouest, afin d'arranger les choses dans sa famille pour notre changement de vie projet[305]. [Note 305: _Remarks in an interleaved copy of Johnson's museum._] La scne de ces fianailles et de ces adieux est clbre dans l'histoire de la posie anglaise. Tout contribue lui donner un caractre de grce pastorale et de mlancolie: la beaut du lieu, la destine des personnages et la douceur des vers qu'elle a produits. C'est prs de la rsidence de Coilsfield, l'endroit o le petit ruisseau de la Flail rejoint la rivire d'Ayr, qu'on montre l'aubpine prs de laquelle les amants se rencontrrent. Le cours de l'Ayr, entre des bords raides et verts, est pittoresque jusqu' son embouchure; il ne l'est nulle part davantage que dans cet endroit fait souhait et choisi par un pote. L'eau peu profonde coule sur des cailloux, entre la rive basse et sablonneuse o dbouche la Flail, et l'autre rive escarpe, qui disparat sous un manteau d'glantiers, de chvrefeuilles et de bruyres, dans les paisseurs duquel le printemps sme des milliers d'hyacinthes violettes. C'est une retraite charmante et intime. Tout autour ondule un horizon de collines boises. Si l'on jette sur ce tableau le silence solennel d'un dimanche cossais, si l'on met dans l'me des deux personnages, le respect, la rvrence qu'inspire le jour sacr, on a quelque ide du sentiment qui prsida cette scne et on comprend qu'elle soit pour les cossais grave et presque religieuse. Cromek raconte que leurs fianailles, qui taient en mme temps leurs adieux, s'accomplirent avec ces crmonies si simples et frappantes que le sentiment rustique a inventes pour prolonger les motions tendres et les consacrer. Ils se tinrent debout de chaque ct du ruisseau; ils se lavrent les mains dans le courant et, tenant une Bible entre eux, prononcrent leur voeu d'tre fidles l'un l'autre[306]. On a retrouv la Bible en deux volumes que Burns donna sa fiance. Sur le premier volume tait crit le nom de Mary Campbell, suivi de la marque maonnique du pote et de ces paroles du Lvitique: _Vous ne jurerez point faussement par mon nom. Je suis l'ternel._ Sur le second volume tait crit: _Robert Burns, Mossgiel_, galement avec la marque maonnique, et ces mots de St. Matthieu: _Tu ne te parjureras point, mais tu t'acquitteras envers le Seigneur de ce que tu as dclar par serment[307]._ Les heures radieuses s'envolrent, sur lesquelles flottaient des parfums, faites pour eux de tendresse voile par la mlancolie des adieux et sanctifie par une solennelle promesse. Quand l'ouest tincelant proclama la fuite du jour, les amants se sparrent, pour ne jamais se retrouver. Mais le lieu o fleurit l'aubpine blanche de Burns est devenu, pour une partie du monde, aussi prcieux que celui o poussent sur les talus les petites pervenches bleues de Rousseau. [Note 306: Cromek. _Reliques of Burns._] [Note 307: Les deux volumes se trouvent dans le monument de Burns prs d'Ayr.] On peut juger de la ferveur et de la gravit des voeux que Burns avait prononcs d'aprs cette pice dans laquelle il les rappelle et les renouvelle: Veux-tu venir aux Indes, ma Mary, Et quitter le rivage de la vieille cosse? Veux-tu venir aux Indes, ma Mary, travers le rugissement de l'Atlantique? Oh! doucement croissent le citron et l'orange, Et l'ananas sur son arbre; Mais tous les charmes des Indes Ne sauraient jamais galer les tiens. J'ai jur par les cieux ma Mary, J'ai jur par les cieux d'tre fidle; Et puissent aussi les cieux m'oublier, Le jour o j'oublierai mon voeu! Oh! donne-moi ta foi, ma Mary, Et donne-moi ta main blanche comme la neige; Oh! donne-moi ta foi, ma Mary! Avant que je quitte la grve de l'cosse! Nous nous sommes donn notre foi, ma Mary, De nous unir en affection mutuelle; Et maudite soit la cause qui nous sparera L'heure et le moment du temps[308]! [Note 308: _Will ye go to the Indies, my Mary?_] C'est avec ces assurances et cette musique de promesses emporte en elle, que la douce Mary Campbell partit pour les Hautes-Terres. Pauvre fille! * * * * * Mais nous ne sommes pas encore au terme des surprises. Le dimanche o il avait dit adieu Mary Campbell tombait le 14 mai. Jane Armour revint de Paisley dans les premiers jours du mois suivant. Moins d'un mois aprs la promesse du bord de l'Ayr, le 12 juin, il crivait cette incroyable lettre: La pauvre, mal conseille, ingrate Armour est rentre chez elle, vendredi dernier. Vous connaissez tous les dtails de cette affaire et c'est une sombre affaire. Ce qu'elle pense maintenant de sa conduite, je ne le sais pas. Ce que je sais c'est qu'elle m'a rendu compltement misrable. Jamais homme n'a aim ou plutt ador une femme plus que je ne l'ai adore; et, pour confesser une vrit entre vous et moi, je l'aime encore, aprs tout, jusqu' la folie, bien que je ne voulusse pas le lui dire si je la voyais, ce que je ne souhaite pas. Ma pauvre chre infortune Jane, comme j'ai t heureux dans tes bras! Ce n'est pas de la perdre qui me rend si malheureux; mais c'est surtout cause d'elle que je crains. Je prvois qu'elle est sur la route qui mne, je le redoute, la ruine ternelle. Puisse Dieu tout puissant lui pardonner son ingratitude et son parjure envers moi, comme du fond de mon me, je lui pardonne; et puisse sa grce tre avec elle et la bnir dans l'avenir. Je n'ai pas de plus exacte ide de l'endroit des chtiments ternels que ce que j'ai ressenti dans mon me cause d'elle. Je me suis jet dans toutes sortes de dissipations et d'orgies, runions maonniques, assauts de boire et autres folies pour la chasser de ma tte et tout cela est vain. Et maintenant, au grand remde! Le navire est en train de revenir qui doit m'emporter la Jamaque, et alors adieu, chre vieille cosse, adieu, chre ingrate Jane, car jamais, jamais plus je ne vous reverrai[309]. [Note 309: _To David Brice._ 12th June, 1786.] Et le 9 juillet, il crivait un autre correspondant, son ami John Richmond d'dimbourg: J'ai t pour voir Armour depuis qu'elle est de retour, nullement en vue d'une rconciliation, mais simplement pour m'informer de sa sant, et vous, je puis le confesser, par suite d'une sotte et importune tendresse fort mal place sans doute. La mre m'a interdit la maison et Jane n'a pas montr le repentir auquel on aurait pu s'attendre[310]. [Note 310: _To John Richmond._ 9th July, 1786.] Et ailleurs encore: La pauvre Armour est de retour Mauchline. J'ai t pour la voir et sa mre m'a interdit la maison; elle n'a pas exprim beaucoup de regret de ce qu'elle a fait[311]. [Note 311: _To David Brice._ 17th July, 1786.] Comme on sent, sous ces faux prtextes, le besoin de la revoir, de se rapprocher d'elle! Ainsi donc Jane revenue avait trouv la nouvelle affection mal affermie, avait eu pour complices des souvenirs trop rcents encore, s'tait rinstalle dans ce coeur incertain. En mme temps, Burns dut subir la seconde rprimande publique. En dtruisant l'acte de mariage, le vieil Armour avait rendu irrgulire la situation de sa fille et de Burns; il en avait fait deux dlinquants. Burns, sur le point de quitter le pays, aurait pu se soustraire cette punition. Mais il tenait obtenir un certificat de clibat et cette crmonie tait l'attestation mme de sa libert[311]. Il s'y soumit donc. Il eut comparatre plusieurs fois l'glise. La dernire fut le 6 aot. Voici du reste, avec la suite des procs-verbaux dont nous avons parl plus haut, la suite et les dtails caractristiques de cet pisode: Juin, le 11.--La session, tant informe que Jane Armour est enceinte, ordonne son officier de la convoquer pour le prochain sabbath. Juin, le 18.--Conseil de session. Jane Armour convoque n'a pas paru mais a envoy une lettre adresse au Ministre de la paroisse, dont la teneur est ainsi que suit: Rvrend Monsieur, Je suis sincrement afflige d'avoir donn et de devoir donner votre session du tracas cause de moi. Je reconnais que je suis enceinte; et Robert Burns de Mossgiel est le pre. Je suis avec grand respect Votre trs humble servante, Sign: JANE ARMOUR. Mauchline 13 juin 1786. L'officier devra convoquer Robert Burns se prsenter aujourd'hui en huit jours. Juin, le 25.-- comparu Robert Burns et s'est reconnu le pre de l'enfant de Jane Armour. Sign: ROBERT BURNS. (On a ajout, aprs coup, au mot child la terminaison du pluriel child-ren). Aot, le 6.--Robert Burns, John Smith, Mary Lindsay, Jane Armour et Agnes Auld ont comparu devant la congrgation, professant leur repentir du pch de fornication; chacun d'eux ayant comparu deux dimanches auparavant, ils ont aujourd'hui reu la rprimande et l'absolution de scandale[312]. [Note 312: Ces procs-verbaux ont t galement copis par nous sur les registres de la Kirk-Session de Mauchline.] M. Auld, le Ministre, montra du tact. Il adoucit la rprimande et au lieu de le faire asseoir sur l'escabeau il lui permit de se tenir debout sa place[313], la condition que, s'il prosprait dans sa vie nouvelle, il n'oublierait pas les pauvres de Mauchline[314]. Du reste, cette nouvelle comparution semble n'avoir produit sur Burns qu'une trs mince impression, il en parle dans ses lettres sans colre et en passant. [Note 313: _To David Brice._ 17th July, 1786.] [Note 314: R. Chambers, tom. I, p. 277.] * * * * * Pendant ces mois de juin et de juillet, le paroxysme de douleur du mois d'avril tait peu peu tomb. L'influence adoucissante de Mary Campbell tait intervenue. L'apaisement s'tait fait, et son amour pour Jane, s'il s'tait rveill, tait plus calme et avait dpouill sa violence. Dans cette me mobile et ondoyante, travers laquelle passaient sans cesse les vagues alternes de la crainte et de l'espoir, les changements taient brusques et complets. Il lui fallait peu de temps pour passer d'une extrmit l'autre. Il reprit sa belle humeur, bien que la pense du dpart et d'autres dussent assombrir plus d'une heure solitaire. Il produisit, dans ces quelques semaines, une srie de morceaux gais dont quelques-uns comme l'_Adresse Belzebud_, un _Songe_, ont une tendance politique, dont d'autres sont des adieux, des notes en vers, parmi lesquelles se trouve sa belle _ptre un Jeune Ami_, pleine de conseils sagaces, et d'une sagesse toute frache rcolte sur ses folies rcentes. Il paraissait mme avoir pris parti de son dpart et en parlait avec insouciance, avec bonne humeur et presque avec gat. Malgr tout, l'incompressible ressort qu'il y avait en lui, par moments, soulevait et parpillait tous ces chagrins. Vous tous qui vivez en vidant les verres, Vous tous qui vivez en rimant les vers, Vous tous qui vivez sans jamais rflchir, Allons, pleurez avec moi; Notre camarade nous fausse compagnie Et va par del les mers. Pleurez-le, troupe joyeuse, Qui chrement aimez, par ci par l, une borde; Il ne se joindra plus aux clats joyeux, Dans le ton sociable; Car il est parti pour un autre rivage, Par del les mers. Les jolies filles peuvent bien le pleurer, Et dans leurs plus chres prires le placer, Les veuves, femmes, toutes peuvent le bnir D'un oeil plein de larmes; Car je sais bien qu'il leur manquera beaucoup, Par del les mers. Il vit le froid nord-ouest du malheur Longuement rassembler une amre rafale; Une coquette enfin lui brisa le coeur, Malheur lui en advienne! Alors, il prit passage, devant le mt, Par del les mers. Trembler sous le gourdin de la Fortune, N'avoir que peu d'eau et de farine pour s'emplir le ventre, Avec son humeur fire, indpendante, S'accordent mal; Alors, il se roula les fesses dans un hamac, Par del les mers. Gens de la Jamaque, traitez-le bien, Trouvez-lui un bon abri confortable, Vous trouverez en lui un bon garon Plein de joyeuset, Qui ne voudrait pas faire mal au diable, Par del les mers. Adieu! mon camarade, faiseur de rimes, Votre sol natal fut de mauvais vouloir, Mais puissiez-vous fleurir comme un lis Maintenant et prosprer! Je boirai mon dernier gobelet votre sant, Par del les mers[315]. [Note 315: _On a Scotch Bard gone to the west Indies._] Mais il tait incorrigible. En mme temps que son esprit reprenait un peu de calme, il reprenait sa veine de galanterie, sduit au point de tout oublier, par la moindre image qui mettait son imagination en jeu. Il y en a un exemple qui est curieux par les renseignements qu'il donne sur sa rapidit d'impression et par la renomme mme de l'aventure. Il est curieux aussi parce qu'il complte le tableau de cette me dont la soudainet et la varit d'impressions est dconcertante et droute les prsomptions. Un soir du mois de juillet, il se promenait dans le domaine de Ballochmyle qui venait d'tre achet par M. Alexander. Il suivait les pentes escarpes au bas desquelles coule la rivire peine visible. C'tait une de ses promenades favorites, qui l'avait dj inspir, quand il avait mis sur les lvres de la fille du propritaire prcdent, forc par des revers de fortune de vendre son domaine hrditaire, ce joli et triste adieu: Les bois de Catrine taient jaunis, Les fleurs tombaient sous la pelouse de Catrine; Aucune alouette ne chantait sur les tertres verts, La nature apparaissait languissante; travers les bosquets fltris, Maria chantait, Elle-mme dans toute la fleur de la beaut; Et les chos des bois sauvages rsonnaient: Adieu les pentes de Ballochmyle! Couches dans votre lit hibernal, fleurs, Vous fleurirez de nouveau fraches et belles, Vous, oiselets, muets dans les bosquets dpouills, Vous charmerez de nouveau l'air de vos voix; Mais ici, hlas, pour moi, jamais plus L'oiselet ne chantera ni la fleur ne sourira, Adieu les jolies rives de l'Ayr, Adieu, adieu, doux Ballochmyle![316] [Note 316: _Farewell to Ballochmyle._] Cette fois-ci il suivait une petite alle, quand il aperut la soeur du propritaire actuel, Miss Wilhelmine Alexander. Lui-mme a dcrit le tableau et racont la scne, dans une lettre qui indique bien les splendeurs et en mme temps les dlicatesses de sensations qui passaient dans cette tte, ple-mle avec des choses brutales ou grossires. C'est du reste un riche morceau de prose descriptive, et qui donne une ide de la faon dont ce paysan crivait: J'avais err au hasard dans les lieux prfrs de ma muse, les bords de l'Ayr, pour contempler la nature dans toute la gat de l'anne son printemps. Le soleil flamboyait au-dessus des lointaines collines l'ouest; pas une baleine ne remuait les fleurs cramoisies qui s'ouvraient ou les feuilles vertes qui se dployaient. C'tait un moment d'or pour un coeur potique. J'coutais les gazouilleurs emplums qui rpandaient leur harmonie de tous ctes, avec des gards de confrre; et je sortais frquemment de mon sentier, de peur de troubler leurs petites chansons ou de les faire s'envoler ailleurs en les effrayant. Srement, me disais-je, celui-l est un vrai misrable qui, insoucieux de vos harmonieux efforts pour lui plaire, peut suivre de l'oeil vos dtours, afin de dcouvrir vos retraites caches et vous dpouiller de tous les biens que la nature vous a donns: vos plus chers trsors, vos faibles petits. Mme la branche d'aubpine blanche qui se mettait en travers du chemin, quel coeur, en un pareil moment, pouvait s'empcher de s'intresser son bonheur et de souhaiter qu'elle ft prserve du btail la dent rude ou du souffle meurtrier de l'est? Telle tait la scne et telle tait l'heure, quand, dans un coin du tableau, j'aperus une des plus belles oeuvres de la nature qui ait jamais couronn un paysage potique ou ravi l'oeil d'un pote, en exceptant ces bardes visionnaires, qui tiennent commerce avec des tres ariens. Si la calomnie et la raillerie avaient pass par mon chemin, elles se seraient en ce moment rconcilies jamais avec un tel objet. Quelle heure d'inspiration pour un pote! Elle aurait lev la simple et terne prose historique la mtaphore et au rhythme. La chanson fut le travail de mon retour la maison et rpond peut-tre pauvrement ce qu'on aurait pu attendre d'une pareille scne[317]. [Note 317: _To Miss Wilhelmina Alexander, enclosing a song inspired by her charms_, Mossgiel 18th Nov. 1786.] C'tait le soir, sous la rose, les champs taient verts, chaque brin d'herbe pendaient des perles; Le Zphyr se jouait autour des fves, Et emportait avec lui leur parfum; Dans chaque vallon, le mauvis chantait, Toute la Nature paraissait couter, Sauf l o les chos des bois verts rsonnaient, Parmi les pentes de Ballochmyle. D'un pas ngligent, j'avanais, j'errais, Mon coeur se rjouissait de la joie de la nature, Quand, rvant dans une clairire solitaire, J'entrevis, par hasard, une belle jeune fille: Son regard tait comme le regard du matin, Son air comme le sourire vernal de la nature; La Perfection, en passant, murmurait: Regarde la fille de Ballochmyle. Doux est le matin de mai fleuri, Et douce est la nuit dans le tide automne, Quand on erre dans le gai jardin Ou qu'on s'gare sur la lande solitaire; Mais la femme est l'enfant chri de la nature! C'est l que celle-ci runit tous ses charmes; Mais mme l, ses autres ouvrages sont clipss Par la jolie fille de Ballochmyle. que ne fut-elle une fille de campagne! Et moi, l'heureux gars des champs! Quoique abrit sous le plus humble toit Qui s'leva jamais sur les plaines cossaises! Sous le vent et la pluie du morose hiver, Avec joie, avec bonheur, je travaillerais, Et, la nuit, je presserais sur mon coeur La jolie fille de Ballochmyle. Alors l'orgueil pourrait gravir les pentes glissantes, O brillent bien haut la gloire et les honneurs; Et la soif de l'or pourrait tenter l'abme, Ou descendre et fouiller les mines de l'Inde: Donnez-moi la chaumire sons le sapin, Un troupeau soigner, un sol bcher; Et chaque jour aura des joies divines Avec la jolie fille de Ballochmyle[318]. [Note 318: _The Lass of Ballochmyle._] La chose tonnante que ces imaginations-l! On peut croire que, dans des moments comme celui-ci, Jane Armour et Mary Campbell et tous les soucis et toutes les imprudences avec leurs suites taient loin. Il oubliait tout, se donnait au ravissement prsent, perdu dans des chaumires en Espagne. Il avait, autant qu'on peut l'avoir, cette facult des potes et des artistes de tout oublier chaque instant et d'tre en ralit comme des instruments qui vibrent, sans souci de l'air prcdent. Il envoya peu aprs cette chanson celle qui la lui avait inspire, mais il n'en reut aucune rponse. Ce silence l'offensa car il en reparla plus tard avec une amertume peu raisonnable[319]. Il tait tout naturel que la demoiselle, ft-elle de Ballochmyle, ne trouvt aucune rponse faire ce singulier paysan qui, avec toutes les circonlocutions pastorales, n'en parlait pas moins de la presser chaque nuit sur son coeur. Cependant Miss Alexander apprit tre fire d'avoir inspir ces vers au pote inconnu en qui, ainsi que le dit le Dr Currie, avec l'lgance de son temps respirait la Muse de Tibulle[320]. Elle ne se maria pas et devint une vieille, vieille dame. Elle mourut en 1848 ge de 88 ans[321]. Elle avait fait encadrer la chanson reue jadis et l'avait avec elle partout o elle allait[322]. C'est excentrique, mais non pas sans quelque chose de profondment fminin. Le manuscrit de la chanson est maintenant un des objets prcieux des archives de la famille Alexander[323]. [Note 319: Scott Douglas, tom. I, p. 161.] [Note 320: Currie. _Life of Burns._] [Note 321: Voir dans Hately Waddell _Hrones of Burns_, ses souvenirs personnels sur Miss Alexander.--Et Chambers, tom. I, p. 289.] [Note 322: Chambers, tom. I, p. 289.] [Note 323: Nous remercions ici le colonel Alexander de la bonne grce avec laquelle il nous a permis de visiter Ballochmyle et les souvenirs de Burns.] * * * * * Au milieu de ce mlange incohrent de dsespoirs, de fianailles, d'orgies maonniques, de productions dsoles, exquises ou railleuses, de ces adieux, de ces sautes de sentiments, de ces chappes d'imagination, qui s'entassent du mois d'avril au mois de juillet, Burns copiait ses posies et corrigeait les preuves. On avait trouv un imprimeur Kilmarnock, un nomm John Wilson. Burns se rendait pied Kilmarnock plusieurs fois par semaine, non sans y faire des stations prolonges avec ses amis, au public-house du vieux Sandy, l'enseigne du jeu de Boules, dont le propritaire avait une spcialit pour la fabrication d'une certaine bire[324]. L'impression commena probablement le 13 juin, car dans une lettre du 12 juin, il crivait: Vous avez entendu dire que je deviens pote imprim; demain mes oeuvres vont la presse. Je pense que ce sera un volume d'environ deux cents pages. C'est la dernire sottise que je pense faire; ensuite, je veux devenir un homme sage aussi vite que possible[325]. [Note 324: _Burns and his Kilmarnock Friends._ Appendix I.] [Note 325: _To David Brice_, 12th June 1786.] On se demande involontairement quelles pouvaient tre ses apprhensions la veille de tenter cette aventure, si extraordinaire pour lui, de la publication de ses pomes. Il en a fait la confidence avec sa franchise ordinaire, dans un passage curieux et qui est bien une preuve frappante de sa nettet et de sa fermet d'esprit. Il tait peu prs sr du succs: Je pesai mes productions aussi impartialement que cela m'tait possible; je pensais qu'elles avaient du mrite; ce m'tait une dlicieuse ide qu'on dirait de moi que j'tais un garon de talent, mme si cela ne devait jamais arriver mes oreilles, quand je serais un pauvre conducteur de ngres, ou peut-tre parti pour le monde des esprits, victime d'un climat inhospitalier. Je puis dire avec vrit que, _pauvre inconnu_[326], comme je l'tais alors, j'avais peu prs une aussi haute opinion de moi-mme et de mes oeuvres que je l'ai en ce moment.... Me connatre moi-mme avait toujours t ma constante tude. Je me pesais moi-mme seul; je me mettais en balance avec d'autres; je guettais tous les moyens d'observation, examinant quelle surface de terrain j'occupais comme homme et comme pote; j'tudiais assidment le dessin de la nature, les endroits o elle semblait avoir voulu placer les diffrentes _ombres_ et les _lumires_ de mon caractre. J'tais peu prs certain que mes pomes obtiendraient quelque applaudissement; mettre les choses au pis, le grondement de l'Atlantique assourdirait la voix de la critique et la nouveaut des scnes des Indes occidentales, me ferait oublier l'Indiffrence[327]. [Note 326: En franais.] [Note 327: _Autobiographical Letter to Dr Moore._] Il attendait donc l'vnement avec confiance et sans doute aussi avec un peu de fiert. Entre temps, il semblait qu'il et puis toutes les motions qui peuvent tenir en si peu de temps, quand il en survint une dernire qui sembla dpasser toutes les autres. La conduite des Armour avait t telle envers Burns qu'il s'tait cru dli de toute obligation leur gard. Ils avaient refus la plus haute rparation qu'il ft en son pouvoir de leur donner; c'tait refuser les moindres. Avant de s'loigner du pays, il fit dresser un acte par lequel il passait son frre Gilbert tout ce qu'il possdait et particulirement les profits qui peuvent sortir de la publication de mes pomes prsentement sous presse, la condition que son frre se chargerait d'lever la petite fille d'lizabeth Paton, maintenant ge de deux ans, qu'on avait recueillie la ferme[328]. Il ne fit aucune provision pour Jane Armour. Le vieil Armour eut-il vent de la rsolution de Burns ou connaissance de cet acte? Ce qu'il y a de certain c'est qu'il prit la rsolution d'empcher Burns de partir sans avoir laiss garantie d'une somme suffisante pour lever l'enfant dont sa fille tait grosse. Il mit l'affaire entre les mains des gens de loi. Il y allait pour Burns de l'emprisonnement[329]. Nouvel acte dans ce drame! Le voil oblig de quitter la ferme, de dpister les recherches. Depuis quelque temps, je me glissais de cachette en cachette, dans toutes les terreurs de la prison; des gens mal aviss et ingrats avaient dcoupl la meute sans merci des gens de loi mes trousses[330]. Sans un avertissement singulier et dont l'origine se laisse deviner, il tait saisi. Il est probable que le vieil Armour comptait mettre la main sur une partie des profits que les souscriptions dsormais couvertes assuraient aux pomes. Burns alla chercher refuge, comme un vritable outlaw, dans la fort de Old Rome, laissant ignorer tous o il avait disparu. Le 30 juillet 1786, il crivait son ami Richmond cette lettre qui rend bien l'tat d'esprit o il devait tre: [Note 328: _Deed of Assignment in favour of his brother Gilbert_, of all and Sundry Goods, Gear, Corns, Cattle, Horses, Nolt, Sheep, Household furniture, and all other movable effects of whatever kind that I shall leave behind on my departure from the Kingdom, etc. Mossgiel, 22nd July 1786.] [Note 329: R. Chambers, tom. I, p. 290.] [Note 330: _Autobiographical Letter to Dr Moore._] Mon heure est maintenant venue. Vous et moi, nous ne nous reverrons plus en Angleterre. J'ai des ordres pour me rendre avant trois semaines, bord de la _Nancy_, capitaine Smith, allant de la Clyde la Jamaque et faisant escale Antigua. Ceci, sauf pour notre ami Smith que Dieu prserve longtemps, est un secret Mauchline. Le croiriez-vous? Armour a obtenu un mandat d'amener pour me jeter en prison, jusqu' ce que je donne garantie pour une somme norme. Ils gardent un secret absolu sur ceci, mais j'en ai t inform par un canal auquel ils ne songent gure et me voici errant d'une maison d'ami une autre, et, comme un vrai fils de l'vangile, je n'ai pas o reposer ma tte. Je sais que vous allez verser l'excration sur la tte de Jane; mais, par amour pour moi, pargnez la pauvre fille mal conseille: pourtant puissent toutes les furies qui dchirent la poitrine de l'amant ruin et dsespr, accompagner sa mre jusqu' sa dernire heure! J'cris dans un moment de rage, rflchissant ma misrable situation--exil, abandonn, dlaiss. Je ne puis crire davantage--donnez-moi de vos nouvelles par retour de la voiture. Je vous crirai avant de partir[331]. [Note 331: _To John Richmond_, 30th July 1786.] On devine, aux derniers mots de la lettre, d'o venait l'avertissement qui l'avait sauv. Au moment o elle avait vu celui qui l'avait aim, auquel elle avait appartenu, auquel elle tenait par l'enfant qu'elle portait dans ses entrailles, sur le point d'tre saisi et jet en prison, il est vraisemblable que Jane sentit se rveiller en elle son attachement ou du moins de la piti. Elle eut horreur de perdre celui qui, pendant quelques jours, avait t son poux. Elle le fit prvenir secrtement. On sent dans la lettre que ce trait de dvouement et d'amiti a presque rconcili Burns avec celle qui lui avait meurtri le coeur et attrist sa vie. Il y a l comme la reconnaissance d'un service rendu et un ton de pardon, un retour vers l'infidle. Et, du mme coup, ces lignes contiennent peut-tre le sort de la pauvre Mary Campbell. * * * * * Le lendemain mme de cette lettre, le 31 juillet 1786, paraissaient les pomes, un humble volume de deux cents pages, avec sa grossire couverture de papier bleu, son papier rugueux et ses caractres lourds. Il portait comme titre: _Pomes, principalement en dialecte cossais, par Robert Burns_, et comme pigraphe, quatre vers qui indiquaient que l'auteur avait une apprciation exacte de son mrite. Il commenait par une prface dans laquelle on sent une attente pleine de confiance et de fiert. Elle mrite d'tre lue entire et avec soin; il est impossible, dans des conditions si singulires et si difficiles, de se prsenter avec plus de tact, de simplicit et de dignit: Les bagatelles suivantes ne sont pas la production d'un pote qui, avec tous les avantages d'un art savant, et peut-tre au milieu des lgances et des loisirs de la vie riche, abaisse ses regards pour chercher un thme rural, en songeant Thocrite et Virgile. Pour l'auteur de ceci, ces noms et d'autres noms clbres, leurs compatriotes, sont, dans leur langage original, une fontaine ferme et un livre scell. Dpourvu des conditions ncessaires pour se mettre pote par rgles, il chante les sentiments et les moeurs qu'il a ressentis et vus, en lui-mme et dans ses compagnons rustiques autour de lui, dans son langage natif et dans le leur. Bien qu'il ft Rimeur depuis ses plus jeunes annes, ou du moins depuis les premires impulsions des passions tendres, ce n'est que trs rcemment que les applaudissements, peut-tre la partialit de l'Amiti, ont veill sa vanit jusqu' lui faire penser que quelque chose de lui valait la peine d'tre montr; aucune des productions suivantes n'a t compose avec la pense qu'elles pourraient tre imprimes. S'amuser des petites crations de sa propre imagination, parmi le travail et les fatigues d'une vie laborieuse; transcrire les sentiments divers, les amours, les chagrins, les espoirs, les craintes, de sa propre poitrine; trouver une sorte de contrepoids aux luttes du monde, scne toujours antipathique et tche toujours malaise l'esprit potique; tels furent ses motifs pour courtiser les muses, et il a trouv que la posie est sa propre rcompense. Maintenant qu'il apparat dans le personnage public d'un auteur, il le fait avec crainte et tremblement. La renomme est si chre la tribu des rimeurs, que mme lui, pote obscur et sans nom, recule et plit la pense d'tre trait comme un sot impertinent qui impose de force ses balivernes au monde et, parce qu'il sait faire tinter quelques mauvaises rimailles cossaises, se considre comme un pote et non de peu d'importance, en vrit. C'est une observation de ce clbre pote, dont les divines lgies font honneur notre langage, notre nation et notre race[332], que l'Humilit a rduit plus d'un gnie l'existence d'un hermite, mais n'en a jamais lev un la renomme. Que si quelque critique relve le mot _gnie_, l'auteur lui dit, une fois pour toutes, que certainement il se considre comme dou de quelques dispositions potiques; autrement la faon dont il publie ses oeuvres serait une manoeuvre au-dessous du pire jugement que, il l'espre, ses pires ennemis porteront jamais sur lui. Mais au gnie d'un Ramsay ou la glorieuse aurore du pauvre et infortun Fergusson, il dclare avec la mme simplicit et la mme sincrit, qu'il n'a pas la plus lointaine prtention, mme pendant les plus hautes pousses de sa vanit. Dans les pices suivantes, il a souvent tourn son regard vers ces deux potes cossais, justement admirs, mais plutt pour s'allumer leur flamme qu'en vue d'une imitation servile. [Note 332: Shenstone.] ses souscripteurs, l'auteur envoie ses plus sincres remerciements. Ce n'est pas le salut mercenaire par-dessus un comptoir, mais la gratitude profonde et cordiale du pote qui sait combien il doit la bienveillance et l'amiti pour lui permettre de gratifier--s'il le mrite--le voeu le plus cher de tout coeur potique: tre distingu. Il prie ses lecteurs, en particulier les Instruits et les Polis, qui pourront lui faire l'honneur de le parcourir, de tenir compte de l'ducation et des circonstances de sa vie. Mais si, aprs un examen juste, sincre et impartial, il est convaincu de lourdeur et de niaiserie, qu'il soit trait comme il traiterait les autres dans le mme cas--qu'il soit condamn sans merci au ddain et l'oubli. Le volume se composait presque entirement des pices crites pendant l'anne 1785 et les premiers mois de 1786. Il est remarquer que quelques-unes de ses principales pices n'y figuraient pas. Peut-tre par un sentiment de rserve Burns avait-il omis: _la Mort et le Dr Hornbook_ et la _Prire de Saint Willie_. Quant aux _Joyeux Mendiants_, cette incomparable production semblait tre sortie entirement de sa mmoire. Ce volume tait principalement fait de ses pomes rustiques, de ceux qui ont le plus le got de terroir, et dpeignent les moeurs et les superstitions de la campagne. Il ne reprsentait rellement que la moiti de son gnie potique. Pas de chansons; le don de musique qui tait en lui y tait peine indiqu. Dans le volume entier, il n'y en a que trois vritables. _Mary Morison_, cette chose exquise, bien que ds lors en manuscrit, n'est pas du nombre. Parmi les trois choisies pour tre publies, une au moins, les _Sillons d'orge_, est de premire excellence; les deux autres sont bonnes. On peut dire que ces quelques strophes taient uniquement la promesse de ce que le monde devait entendre de ses lvres dans ce genre de posie. C'est par elles seulement qu'une oreille perspicace pouvait deviner cette mlodie encore mystrieuse, qui devait plus tard tre rvle au monde, faire de lui un des chantres les plus hauts et, selon l'expression du Dr Hately Waddell, un des psalmistes de son pays. La vente du volume fut tellement rapide que, le 26 aot, moins d'un mois aprs la mise en vente, il ne restait plus que quinze exemplaires[333]. Un peu d'argent rentra dans la poche tonne du pote, qui le mit aussitt de ct pour assurer son voyage. Ds que je fus matre de neuf guines, le prix pour me faire transporter la zone torride, je retins mon passage sur le premier vaisseau qui devait partir[334]. On a vu que la veille mme de la publication de ses pomes, il fixait son dpart trois semaines. Pendant les premiers jours d'aot, il s'attendait partir chaque instant. Ce fut un simple accident, une rencontre de hasard dans le cabinet du frre de son futur patron qui l'empcha de partir: [Note 333: R. Chambers, tom. I, p. 861. Appendix 10: _Sale of the Kilmarnock edition._] [Note 334: _Autobiographical Letter to Dr Moore._] Je suis all hier chez le Dr Douglas, tout fait dcid saisir l'occasion du capitaine Smith; mais je trouvai le Dr avec un Mr et une Mrs White, tous deux de la Jamaque; ils ont entirement drang mes plans. Ils lui ont assur que pour m'envoyer Port-Antonio, il en cotera mon matre Charles Douglas plus de 50 livres; sans compter le risque de me faire attraper une fivre pleurtique par suite de la fatigue de voyager au soleil. Pour ces raisons, il refuse de m'envoyer avec Smith, mais il y a un vaisseau qui part de Greenock le 1er septembre, tout droit pour ma destination. Le capitaine est un ami intime de M. Gavin-Hamilton et aussi bon garon que mon coeur peut le souhaiter; je suis destin partir avec lui. O je trouverai un abri? Je n'en sais rien; mais j'espre sortir de ces orages. Prisse la goutte de mon sang qui les redoute! Je connais le pire qu'ils peuvent faire et suis prpar les affronter[335]. [Note 335: _To James Smith_, Monday Morning, 14th Aug 1786.] Son voyage ainsi recul, il passa une partie du mois d'aot aller voir ses amis dans le pays et recueillir le montant des souscriptions. Il circulait maintenant librement et avait mme reparu Mauchline. Le vieil Armour, intimid peut-tre ou rassur par le bruit qui se faisait autour du nom de son gendre manqu, avait cess ses poursuites et se tenait maintenant tranquille[336]. [Note 336: R. Chambers, tom. I, p. 297-98.] * * * * * travers tout cela, il y avait un chapitre attendu de cette histoire, qui, s'il n'tait pas un dnoment, n'en tait pas moins invitable. Un dimanche, qui tait le trois du mois de septembre, tandis que Burns tait l'glise et coutait un prdicateur dont il ridiculisait le sermon, Jane accouchait de deux jumeaux, un fils et une fille. Un frre de sa matresse vint le lui annoncer, le soir, la ferme, et s'entendre avec lui pour le baptme[337]. Cet vnement, qui devait tre prvu, lui fait de nouveau oublier tout le reste. Il semble enchant et comme tout fier d'avoir deux enfants. Toutes les cordes de paternit, qui avaient dj vibr en lui, se mettent trembler de nouveau, mais touches cette fois par quatre petites mains. Il tressaille de cette espce de frmissement joyeux qui prend les pres aux entrailles l'annonce de leur paternit. Sur le champ il saisit sa plume et crit son ami Richmond un mot tout exultant: [Note 337: R. Chambers, tom. I, p. 298.] Souhaitez-moi bonne chance, cher Richmond. Armour vient de me donner un beau garon et une belle fille d'un seul jet. Dieu bnisse les chers petits. Les roseaux verdissent, ; Les roseaux verdissent, ; Un lit de plume n'est pas si doux Que le sein des fillettes, .[338] [Note 338: _To John Richmond._ Sunday 3rd Sep. 1786.] On se demande si ceux qui l'entouraient, si la vieille mre surtout partageait son enthousiasme. Quelques jours aprs, quand cette premire allgresse instinctive fut tombe, il en parlait un autre ami avec plus de gravit et une notion plus claire de la ralit. Vous avez entendu dire, sans doute, que la pauvre Armour m'a pay double. Un trs beau garon et une fille ont veill une pense et des sentiments qui vibrent, dans mon me, les uns avec des impressions de tendresse, d'autres avec de tristes pressentiments[339]. [Note 339: _To Robert Muir_, 8 Sep. 1786.] C'tait plutt le langage qu'il convenait de parler dans les circonstances o il tait. Il fut entendu que les deux familles se partageraient les enfants. La fille devait rester sa mre et tre nourrie par elle; elle vcut peu d'ailleurs. Le garon devait tre port la ferme pour y tre lev par sa grand'mre et ses tantes; il allait rejoindre son autre soeur, la petite Bess[340]. C'tait le second btard que Burns apportait la maison; c'taient deux enfants qu'il allait laisser la garde et aux soins du sage Gilbert, et de la vieille mre, dont le foyer se peuplait de petits-enfants venus par le chemin de traverse. Le gars grandit dru et fort, portant une ressemblance frappante avec son pre et devint plus tard un homme distingu. [Note 340: R. Chambers, tom. I, p. 298.] Ainsi, prenant chacun un enfant, ces amants de deux annes, ces poux de quelques jours, se sparrent, croyant ne jamais se reprendre. Ils ne gardaient, des rencontres nocturnes et des heures d'amour, que des souvenirs dchirs par les clats du bonheur bris, des reproches rciproques, et la lassitude d'une crise o l'une avait laiss son honneur et l'autre failli laisser sa raison; au milieu de cela, des fibres de sympathie mal dchires saignantes encore, et je ne sais quelle attraction profonde, indlbile de deux tres qui ont, avec ivresse, got l'un l'autre et dont les chairs se reconnaissent. * * * * * Pendant ce temps que devenait la douce Mary des Hautes-Terres, la pauvre fille qui avait eu pour son jour de fianailles le radieux second dimanche de mai? En quittant l'Ayrshire, elle tait alle dans la presqu'le de Cantyre, qui forme la pointe mridionale du comt d'Argyle. Son pre tait matelot bord d'un cutter des douanes, dont la station tait dans la petite ville maritime de Campbeltown. C'est l que vivait sa famille. Elle passa l't au milieu des siens, recevant probablement des lettres de Burns, mais sans prendre, ce qu'il parat, aucune mesure pour son union avec lui. Peut-tre n'en parlait-il plus. Elle accepta l'offre qui lui fut faite, par un de ses parents, d'une place Glasgow pour le terme de la St.-Martin. Elle arriva Greenock avec son pre et un frre qu'on venait mettre en apprentissage chez un charpentier de navire nomm Macpherson, cousin de sa mre. peine arriv le jeune garon tomba malade. Mary le soigna avec dvouement et tendresse; mais quand il commena aller mieux, elle-mme sembla languir. Ses amis, superstitieux comme des Highlanders, crurent qu'on lui avait jet le mauvais oeil, et peut-tre peut-on voir l un indice que sa tristesse et sa pleur remontaient quelque temps. Il fallait du moins que ce dprissement leur part inexplicable. Ils conseillrent son pre d'aller l'endroit o deux ruisseaux se rencontrent et de choisir dans leur lit sept cailloux polis, de les faire bouillir dans du lait nouveau et de le lui donner boire. Ce n'tait pas l le charme qui pouvait la gurir; elle souffrait de quelque chose de trop profond. Aprs quelques jours, elle fut enleve par une fivre maligne qui rgnait. Elle fut enterre dans un terrain que Macpherson venait d'acheter, l'extrmit du vieux cimetire de Greenock, sur le bord de la Clyde, loin des siens, abandonne dans la grande ville fumante; telle fut la fin de l'pisode de ce second dimanche de mai. Quelques personnes, qui la destine de cette douce fille a paru pure et touchante, lui ont lev un monument qui abrite sa tombe des rayons du soleil couchant, quand il s'abaisse au del du rugissement de l'Atlantique. Les steamers qui sortent de la Clyde passent tout auprs. Une des dernires choses que voient les cossais, qui quittent le pays en emportant, travers le monde, les vers de leur pote national, est la pierre o sont sculpts les adieux de Burns et de Mary Campbell. Burns en apprenant la nouvelle de Greenock reut un coup terrible. Mrs Begg se rappelait qu'aprs le travail de la moisson acheve, elle tait un jour son rouet, avec sa mre ou une de ses soeurs qui l'aidaient. Les deux frres taient l aussi. On apporta une lettre pour Robert. Il alla la fentre pour l'ouvrir et la lire, et elle fut frappe de l'expression d'angoisse qui passa sur son visage. Il sortit sans dire un mot. Ce fut plus tard seulement que sa famille apprit cette histoire qui resta toujours comme un sujet sacr dont on ne devait pas parler[342]. [Note 341: R. Chambers, tom. I, p. 321-324.] [Note 342: R. Chambers, tom. I, p. 324.] Involontairement on se demande quel a t le rle de Burns en tout ceci, et cette question, une fois venue dans l'esprit, ne se laisse pas aisment renvoyer. Lui-mme a rapport cet incident dans ces mots qui suivent immdiatement le rcit de la journe de mai. la fin de l'automne suivant, elle traversa la mer pour me retrouver Greenock, o elle tait peine dbarque qu'elle fut saisie d'une fivre maligne qui, en peu de jours, poussa ma chre fille dans la tombe avant mme que je fusse inform de sa maladie[343]. Mais comment arrangeait-il cette union avec la passion qui l'avait repris. Qu'il ft sincre quand il maudissait l'heure et le moment du temps qui le rendrait infidle, cela est probable. Il pouvait croire que l'indignation avait tu l'ancien amour, et prendre pour une gurison le baume que rpandait une douce prsence. Mais voici que la matresse possde avait reparu, ressaisi son pouvoir, chass devant des dsirs troublants, des souvenirs imptueux, la modeste et tranquille image de l'absente. Quelle imprudence, quelle faute il avait commise! Que pouvait-il faire? Sans briser rellement, laissa-t-il voir, peut-tre malgr lui, par l'espacement des lettres, par leur froideur, leur gne, le changement qui s'tait fait en lui? Et elle, le devina-t-elle? Eut-elle les serrements de coeur et les larmes silencieuses des abandonnes? On ne peut s'empcher de le penser et il semble que les faits fassent de cette supposition une probabilit. Sur la Bible qui appartint Mary Campbell, les deux noms sont presque effacs, comme si on avait mouill le papier et essay de faire disparatre avec le doigt les traces d'un voeu viol[344]. [Note 343: _Remarks in an interleaved copy of Johnson's museum._] [Note 344: Voir, dfaut des volumes, le fac-simile des inscriptions donn par Scott Douglas, tom. I, p. 298-99.] Aprs la mort de sa fille, le pre brla les lettres de Burns, et quand celui-ci lui crivit une lettre mouvante pour lui demander un souvenir de celle qu'il avait aime, il refusa de lui rpondre et dfendit qu'on mentionnt son nom devant lui[345]. Dans les pices que Burns consacra cet amour, on sent comme une secrte accusation contre soi-mme. Enfin il y a une lettre de lui de cette poque qui ne s'applique rien d'autre. Elle est du commencement d'octobre et adresse son ami Robert Aiken. [Note 345: R. Chambers, tom. I, p. 325.] Je suis, depuis quelque temps, min par un chagrin sincre, secret, d des causes que vous connaissez assez bien: la dception, le dsappointement, la piqre de l'orgueil, avec quelques coups de couteau de remords qui ne manquent jamais de s'abattre comme des vautours sur mes parties vitales, quand mon attention n'est pas dtourne par les demandes de la socit ou les poursuites de la muse. Mme dans ces moments, ma gat n'est que la folie d'un condamn ivre entre les mains du bourreau[346]. [Note 346: _To Robert Aiken_, About 8th October 1786.] Ces remords ne pouvaient se rapporter l'affaire des Armour, puisqu'il avait fait tout ce qui tait en lui pour rparer le mal et qu'il avait t sacrifi. Il avait de ce ct des griefs et non des remords; c'tait lui qui pouvait faire des reproches et non en recevoir. D'o lui venaient donc ces vautours qui ne lui laissaient point de paix? La rserve singulire qu'il garda toujours sur ce sujet, dont il semblait vouloir viter de parler, ajoute encore l'ide qu'on ne peut s'empcher de concevoir qu'il y eut l quelque chose dont le souvenir lui tait pnible. Ce qui semble certain, c'est qu'il expia, par un long regret, l'imprudence d'avoir donn des paroles ce qui aurait d rester un rve, ou la faiblesse d'avoir pris pour un rve ce qu'il avait revtu de sa parole. Il porta en secret cette blessure jusqu' la tombe. Aprs des vnements soudains et extraordinaires, qui se pressrent dans un si bref espace de son existence qu'ils semblaient devoir refouler et touffer le pass, des intervalles de plusieurs annes, elle se rouvrait aussi frache qu'au premier jour. Les plaintes qu'elle lui arracha, longtemps aprs, sont parmi les plus dchirantes que la mort d'une femme ait jamais inspires l'homme. Ce fut, son honneur, un endroit de son coeur qui resta ternellement douloureux et saignant. Ce fut le plus pur, le plus durable et de beaucoup le plus lev de ses amours. Au-dessus de tous les autres, dont quelques-uns furent plus ardents, il se dresse avec la blancheur d'un lis. L'opposition qu'il forme avec la passion pour Jane est complte. Rien n'est curieux comme de comparer les pices qui ont t inspires par ces deux femmes. D'un ct toutes les pithtes sont matrielles; ici, elles sont toutes morales. Les louanges sont empruntes, non aux grces du corps, mais aux qualits de l'me. Les mots qui reviennent sans cesse sont ceux d'honneur, de douceur et de bont. Bien que j'erre sous des climats lointains, Je sais que son coeur ne change pas; Car son sein brle de l'clat de l'honneur, Ma fidle fillette des Hautes-Terres, .[347] [Note 347: _My Highland Lassie, O._] L'ide de la revoir un jour poursuivait Burns. Chaque fois qu'il songea quelque chose d'ternel, une vie future, des rencontres dans l'inconnu, ce fut vers elle que sa pense se tourna. L'amour pour Jane, vainqueur maintenant, devait tre vaincu dans la revanche invitable des choses idales sur celles qui sont seulement terrestres. On peut dire que, comme les autres passions du pote, il prit et tomba sur le tas des fleurs fanes. L'amour du second dimanche de mai fut toujours prsent. C'est lui qui conduisit Burns dans la sphre la plus leve o il atteignit, lui qui inspira ses plus hauts efforts de spiritualit. La douce fille des Hautes-Terres aux yeux azurs fut sa Batrice et lui fit signe du bord du ciel. IV. LA RENOMME SOUDAINE. -- DPART POUR DIMBOURG. Cependant, le volume de Kilmarnock avait un succs prodigieux. Il s'tait enlev si vite qu'il n'en tait pas rest un exemplaire pour la pauvre ferme de Mossgiel, et que la mre, les frres et les soeurs de Burns n'eurent ses oeuvres imprimes que dans l'dition d'dimbourg[348]. La renomme de l'humble volume de Kilmarnock grandissait et, dpassant les limites de l'Ayrshire, se rpandait travers le pays entier. On se prtait ces pomes tonnants; de tous cts, on les rcitait, on les chantait. Les gens du peuple, les paysans, avaient pour la premire fois un grand pote qui rendait, dans leur propre langue, leurs propres sentiments. C'tait un enthousiasme presque incroyable et tel qu'on aime le laisser exprimer par ceux qui l'ont connu. La fille de ferme chantait ses chansons, dit Allan Cunningham, le laboureur et les bergers rptaient ses posies, tandis que les vieux et les prudents citaient ses vers dans la conversation, heureux de trouver que des choses de fantaisie pouvaient tre rendues utiles. Mon pre qui aimait la posie emprunta le volume un clergyman camronien qui, en le lui prtant, y ajouta ce remarquable conseil: Ne le laissez pas sur le chemin des enfants, John, de peur de les attraper comme j'ai attrap les miens, le lire le jour du Sabbath.[349] Robert Heron raconte que, dans le Kirkcudbrightshire o il tait alors, il est presque impossible d'exprimer avec quelle admiration fervente et quelles dlices ces pomes furent reus. Jeunes et vieux taient galement ravis, agits et transports. Lui-mme obtint le livre un soir, et ne dormit point qu'il ne l'et achev. Mme les garons de charrue et les servantes auraient t heureux de donner les gages qu'ils gagnaient trs durement et dont ils avaient besoin pour acheter leurs vtements, s'ils avaient pu se procurer les oeuvres de Burns[350]. La contre entire rsonnait de son nom. Et ce n'taient pas seulement les paysans; les gens cultivs et instruits taient galement saisis par cette contagion d'admiration pour l'homme et la langue. La plupart d'entre eux, sans doute, commenaient avec la mfiance de Walker et passaient par les mme phases que lui, pour arriver la mme admiration: [Note 348: Scott Douglas, tome IV, p. 139.] [Note 349: Allan Cunningham, _Life of Burns_, p. 86.] [Note 350: Robert Heron, _Life of Burns_, p. 433.] Je classais le laboureur potique avec les filles de ferme et les batteurs en grange potiques de l'Angleterre, pour les productions de qui je n'avais pas une violente admiration. Ainsi prpar, les pomes furent mis entre mes mains, et avant d'avoir achev une page, j'prouvai des motions de surprise et de plaisir dont je n'avais jamais eu conscience auparavant. Le langage que j'avais commenc ddaigner, comme bon seulement pour les conversations vulgaires, semblait transform par le charme du gnie et tre devenu le langage propre de la posie. Il exprimait toutes les ides avec une brivet et une force, il se pliait tous les sujets avec une souplesse qui manquent parfois aux langages les plus parfaits. chaque page, on voyait l'empreinte du gnie. Tout tait touch par une main d'une dextrit si tonnante qu'elle semblait remplir ses fonctions les plus faciles et les plus familires, quand elle accomplissait ce que toute autre aurait tent en vain. Je ne quittai pas le volume avant de l'avoir achev, et je ne puis pas me rappeler de moments qui aient pass plus rapidement que les heures o je fus ainsi occup. Un dsir de voir l'homme qui avait le pouvoir de produire de tels effets succda naturellement[351]. [Note 351: Walker. _Life of Burns_, p. LXVIII.] Tous taient ainsi gagns, sduits, envelopps par ce charme qui courait le pays; il semblait que c'en ft vritablement un. Une vieille dame des environs, descendante de Vallace, Mrs Dunlop, venait d'tre afflige d'une longue et cruelle maladie qui l'avait rduite un tat d'assombrissement et de dcouragement. Un volume des pomes fut laiss sur sa table par un de ses amis. Elle l'ouvrit et tomba sur le _Samedi soir du Villageois_. Elle le lut avec la plus grande surprise et le plus grand plaisir. La description des simples villageois opra sur son esprit comme le charme d'un puissant exorciste, chassa le dmon ennui et la rendit son harmonie et sa bonne humeur ordinaires. Mrs Dunlop envoya aussitt un messager Mossgiel, qui tait une distance de 15 16 milles, avec une lettre flatteuse pour Burns, lui demandant de lui envoyer une demi-douzaine de ses exemplaires et de lui faire le plaisir de venir la voir Dunlop-House, aussitt qu'il le pourrait. Ce fut le commencement d'une amiti et d'une correspondance qui ne finirent qu'avec la vie du pote. Le dernier emploi qu'il ait fait de sa plume fut une lettre Mrs Dunlop, quelques jours avant sa mort[352]. [Note 352: _Gilbert's Narrative._--R. Chambers, tom. I, p. 839.] Les avances les plus flatteuses lui venaient de tous cts et des hommes les plus minents. Dugald Stewart, le clbre professeur de philosophie l'Universit d'dimbourg et un des hommes les plus accomplis de son temps, qui passait ses vacances dans la villa de Catrine, sur les bords de l'Ayr, pria le Dr Mackenzie, le docteur de Mauchline, un de ses amis, de lui amener le pote dner. Celui-ci y rencontra Lord Daer, jeune noble de grande esprance, qui revenait de France o il avait t li avec quelques-uns des hommes qui jourent un peu plus tard un rle dans la Rvolution Franaise, entre autres Condorcet[353]. C'tait la premire fois que Burns se trouvait avec un reprsentant de l'aristocratie; il a laiss ses impressions de cette entrevue, dans une pice curieuse o l'on sent, sous la bonne humeur et la satisfaction, ce qu'il y avait d'ombrageux dans ses rapports avec les personnes d'une position sociale suprieure la sienne. [Note 353: R. Chambers, tom. I, p. 329.] Oh! o est le pouvoir magique de Hogarth Pour montrer les regards tonns de Messire le Pote, Et comment il ouvrait les yeux et balbutiait, Quand effar, comme conduit la bride, Et pitinant lourdement sur ses jambes de laboureur Il s'embarrassa dans le salon? Je gagnai, de ct, un coin, un abri, Et vers sa seigneurie glissai un regard, Comme vers un prodige effrayant; Sauf le bon sens, la jovialit, Et (ce qui me surprit) la modestie, Je ne remarquai rien d'extraordinaire. Je guettais les symptmes des grands, L'orgueil du sang, la pompe seigneuriale, L'assurance arrogante; Du diable s'il avait de la fiert; Ni vanit, ni orgueil-- ce que je pus voir, Pas plus qu'un honnte laboureur[354]. [Note 354: _Lines on meeting with lord Daer._] Burns, on le voit, tait sorti enchant de sa rencontre. On aime se figurer cette premire introduction de Burns dans une socit qu'il ne connaissait pas, et on se reprsente ce dner qui fournirait un tableau un Meissonier anglais: le mdecin intelligent et instruit, le jeune noble libral, la douce et calme figure du vnrable D. Stewart, et ce pote paysan, un peu gauche, cependant le plus grand de tous. Dugald Stewart a laiss de son ct l'impression que lui fit cette premire rencontre; elle tait, elle aussi, excellente. Ses manires taient alors, comme elles continurent toujours de l'tre ensuite, simples, viriles et indpendantes. Elles exprimaient la conscience de son gnie et de sa valeur, mais sans rien qui indiqut la forfanterie, l'arrogance ou la vanit. Il prenait sa part dans la conversation; mais pas plus qu'il ne lui appartenait et coutait avec une attention et une dfrence visibles, quand il s'agissait de sujets sur lesquels son ducation le privait de moyens d'information. S'il y avait eu un peu plus de douceur et d'accommodement dans son caractre, il aurait encore t, je le pense, plus intressant. Mais il avait t accoutum faire la loi dans le cercle de ses connaissances ordinaires, et sa crainte de tout ce qui approchait de la bassesse et de la servilit rendait sa manire d'tre un peu dcide et dure. Rien peut-tre n'tait plus remarquable, parmi ses divers talents, que l'aisance, la prcision et l'originalit de son langage, quand il parlait en compagnie. Cela tait d'autant plus remarquable qu'il visait la puret dans son tour d'expression, et vitait, avec plus de souci que la plupart des cossais, les particularits de la phrasologie cossaise[355]. [Note 355: _Dugald Stewart's Letter respecting Burns_, donne par Currie, p. 33.] Sa position toutefois restait toujours indcise et comme en suspens. Il ne prenait plus gure part aux travaux de la ferme. Cependant il fit la moisson, qui fut cette anne-l tardive. Quelques-uns de ses amis, Gavin Hamilton, Aiken, Ballantine, dsols de laisser partir, pour des climats meurtriers et un avenir incertain, l'homme dont ils taient fiers et qu'ils aimaient, s'occuprent de lui trouver une situation qui pt lui permettre de rester en cosse et cherchaient lui obtenir une place dans l'Excise[356]. Lui-mme tantt dsirait, tantt semblait redouter que leurs dmarches russissent. La pense de ses enfants le retenait; d'autres considrations assez mystrieuses et qu'on ne peut gure rattacher qu' l'pisode de Mary Campbell, semblaient le pousser hors du pays. La lettre suivante expose la situation d'esprit dans laquelle il se trouvait alors: [Note 356: R. Chambers, t. I, p. 313.] J'ai ressenti en moi toutes sortes de fluctuations et de mouvements en ce qui concerne l'Excise. Il y a beaucoup de motifs qui plaident fortement contre: l'incertitude d'obtenir bientt une place, les consquences de mes folies qui peuvent rendre mon sjour ici impraticable... Toutes ces raisons m'engagent aller l'tranger, et contre toutes ces raisons, je n'ai qu'une rponse: les sentiments d'un pre. Ceci, dans l'humeur o je me trouve prsent, fait contrepoids tout ce qui peut tre dans l'autre ct de la balance... Vous pouvez peut-tre croire que c'est une fantaisie extravagante, mais c'est un sentiment qui m'atteint au coeur. Bien que sceptique sur plusieurs points de la foi ordinaire, je pense cependant avoir toutes les preuves qu'il existe d'une vie par del les limites troites de notre existence prsente. S'il en est ainsi, comment en prsence de cet tre redoutable, auteur de l'existence, comment affronterai-je les reproches des tres qui sont vis--vis de moi dans la chre relation d'enfants, et que j'aurais abandonns dans l'innocence souriante de leur faible enfance! toi, Pouvoir inconnu, toi Dieu tout puissant, qui as allum la raison dans mon sein et m'as donn le bienfait de l'immortalit, j'ai frquemment dvi de cet ordre et de cette rgularit qui sont ncessaires la perfection de tes oeuvres, cependant tu ne m'as jamais quitt ni dlaiss.... Depuis que j'ai crit la page prcdente, j'ai vu l'orage du malheur s'paissir au-dessus de ma tte dvoue la folie. Si vous russissez, mon ami, mon bienfaiteur, dans vos dmarches pour moi, peut-tre me sera-t-il impossible de recueillir le fruit de vos efforts. Ce que j'ai crit dans les pages prcdentes est la ferme teneur de ma rsolution; mais si des circonstances ennemies m'empchaient d'accepter votre offre bienveillante, on si l'accepter menaait de m'attirer de nouvelles misres....[357] [Note 357: _To Robert Aiken_, 8th October 1786.] La lettre coupe, inacheve, trahissait l'tat d'incertitude et d'motion douloureuse o il se trouvait alors. Le temps passait sans qu'il prt de rsolution et sans que la pense du dpart quittt son esprit. * * * * * Il se produisit alors un vnement qui l'en chassa dfinitivement et eut sur sa destine future une importance dcisive. Il l'a rappel lui-mme en ces termes: J'avais fait mon dernier adieu quelques amis; ma malle tait sur le chemin de Greenock; j'avais compos une chanson _La Nuit tnbreuse s'paissit rapidement_, qui devait tre le dernier effort de ma muse en Caldonie, quand une lettre du Dr Blacklock un de mes amis renversa tous mes projets, en veillant mon ambition potique. Le docteur appartenait une classe de critiques dont je n'aurais pas os esprer l'approbation. Son ide que je rencontrerais des encouragements pour une seconde dition m'enflamma tellement que je partis aussitt pour dimbourg, sans une seule connaissance dans la ville et sans une seule lettre de recommandation[358]. [Note 358: _Autobiographical Letter to Dr Moore._] Les choses ne se passrent pas tout fait aussi simplement que Burns le raconte distance et dans une lettre o les vnements de sa vie devaient tre ramasss en quelques mots. Mme ce dpart pour dimbourg ne fut pas sans ses incertitudes et ses difficults. Tout ce passage de la vie de Burns est encore intressant suivre de prs. quelques milles de Mossgiel se trouve la paroisse de Loudon, dont le ministre tait alors le Rv. George Lawrie. C'tait un homme de culture et de got littraires. Il avait des relations dans la socit intellectuelle d'dimbourg. C'tait un ami de Blair et de Robertson. Par une rencontre assez curieuse, il avait t l'intermdiaire par lequel les fragments de Macpherson avaient t soumis Blair, qui avait appel sur eux l'attention publique. Lawrie avait lu les pomes de Burns avec la surprise et l'admiration qu'ils causaient tous ceux entre les mains desquels ils tombaient. Bien qu'il ne connt pas le pote, il les envoya un de ses amis, le docteur Blacklock, en lui en demandant son avis et en insinuant qu'il pourrait les communiquer Blair, alors connu comme le premier critique du temps. C'est une figure vnrable et touchante que celle du Dr Blacklock et qui vaut un crayon d'un instant. N en 1721, il avait perdu la vue l'ge de six mois, par suite de la petite vrole, si implacable alors. Son pre, un maon pauvre, avait entrepris d'instruire lui-mme du mieux qu'il pouvait son petit aveugle, en lui lisant ses heures de repos Milton, Spenser, Prior, Pope et Addison. C'est un autre exemple de ces ducations cossaises. L'enfant, lev dans cette musique de potes, se mit faire des vers, qui tombrent entre les mains d'un brave homme, le Dr Stevenson d'dimbourg. Celui-ci s'intressa lui et lui fournit les moyens de faire ses tudes l'Universit. Blacklock entra alors dans les ordres et devint un prdicateur de rputation. Mais, la suite de dboires dus sa ccit, il s'tait retir dimbourg et y tenait une sorte de maison de famille o il recevait quelques lves choisis. C'tait un vieillard trs ple, avec de beaux cheveux blancs; il tait d'une douceur et d'une bont inaltrables. On disait de lui qu'il n'avait jamais perdu un ami et ne s'tait jamais fait un ennemi. Sa bienveillance tait continue, elle agissait comme un des modes de sa vitalit. Il avait pris, pour se faire conduire, un petit paysan et lui trouvant de la bonne volont apprendre, il lui enseigna le grec, le latin, le franais et en fit un homme distingu. Si on numrait tous les jeunes gens qu'il a retirs de l'obscurit et mis en tat, par l'ducation, de se pousser dans la vie, disait Walker, le catalogue exciterait une surprise trs naturelle[359]. Et Heron: Il n'y a peut-tre jamais eu un homme qui pt, avec plus de vrit, tre appel un _Ange sur la terre_ que le Dr Blacklock. Il tait candide et innocent comme un enfant, nanmoins dou de la sagacit et de la pntration d'un homme. Son coeur tait une source continuelle de bont[360]. Cette me exquise tait d'une amnit et d'une gat constantes, se rjouissant d'une clart intrieure. Il vivait entour du respect et de l'amour de tous. Quand le Dr Johnson avait pass par dimbourg, il lui avait dit: Cher Dr Blacklock, je suis heureux de vous voir; ce qui tait un grand honneur. Tel tait celui qui venait d'avoir une influence capitale sur la destine de Burns par quelques-unes de ces paroles, par un de ces actes de bienveillance, qui sortaient de tous les instants de sa vie. Il tait de ces hommes autour desquels tombe comme une manne, et prs de qui la faim, la fatigue, la douleur, ne peuvent passer sans trouver un rconfort. Ils ne s'en doutent souvent pas; ils n'ont pas mme notion d'un effort, d'une volition; ils sont bienfaisants par nature, par exercice de leur faon d'exister[361]. [Note 359: Walker, _Life of Burns_, p. LX.] [Note 360: Heron. _Life of Burns_, p. 433.] [Note 361: Voir sur le Dr Blacklock la notice dans _Biographical Dictionary of Eminent Scotsmen_.] Voici la lettre que le Dr Blacklock crivait Mr Lawrie pour le remercier de l'envoi du volume de Burns. Elle est curieuse, dans la premire partie, parce qu'elle donne l'impression produite sur lui par cette lecture; et dans la seconde, parce qu'il montre qu'un mois aprs la publication du volume, on s'en occupait dj dimbourg: J'aurais d vous remercier, il y a longtemps, de votre envoi, non seulement parce que c'est un tmoignage de votre bon souvenir, mais parce qu'il m'a donn l'occasion de goter un des plus dlicats et peut-tre un des plus sincres plaisirs dont l'esprit humain est susceptible. Une quantit d'occupations m'ont empch d'avancer dans la lecture des Pomes; la fin cependant j'ai achev cette agrable tche. J'ai vu bien des exemples de la force et de la gnrosit de la nature s'exerant sous des dsavantages nombreux et formidables; je n'en ai jamais vu d'gal celui que vous avez eu la bont de me prsenter. Il y a une motion et une dlicatesse dans ses pomes srieux, une vrit d'esprit et d'humeur dans ceux qui ont un tour joyeux, qu'on ne peut trop admirer ni trop chaudement louer. Je pense que je ne rouvrirai jamais le livre sans sentir mon tonnement renouvel et accru. J'aurais voulu exprimer mon approbation en vers, mais, soit par suite du dclin de ma vie ou d'une dpression temporaire de mes esprits, il est maintenant hors de mon pouvoir d'accomplir cette intention. M. Stewart (Dugald Stewart) professeur de philosophie de notre Universit, m'avait dj lu trois pomes et je lui avais tmoign le dsir qu'il fit inscrire mon nom parmi les souscripteurs; mais si cela a t fait ou non, je n'ai jamais pu le savoir.... Il m'a t rapport, par un gentleman qui j'avais montr ces oeuvres et qui en a cherch un exemplaire avec diligence et ardeur, que l'dition tout entire tait dj puise. Il serait donc trs dsirable, pour ce jeune homme, qu'une seconde dition plus nombreuse que la premire pt tre immdiatement imprime, car il parat certain que son mrite intrinsque et les efforts des amis de l'auteur pourraient lui donner une circulation plus rpandue que tout ce qui a t publi en ce genre, ma souvenance[362]. [Note 362: _To Mr George Lawrie_ V. D. M. Sept. 4, 1786, donne par Chambers, tom. I, p. 311.] M. Lawrie fit parvenir cette lettre Burns. On peut penser si elle fut accueillie avec joie. Toutefois il ne semble pas qu'elle lui ait d'abord suggr l'ide de se rendre dimbourg. Elle ne lui donna que ce qu'elle contenait rellement, la pense de faire une seconde dition, dans laquelle il mettrait quelques morceaux composs rcemment. Il se peut que cette lettre, crite au commencement de septembre, ait mis quelque temps arriver jusqu' Burns. Il alla, vers le commencement d'octobre, trouver son imprimeur de Kilmarnock, pour lui demander s'il voudrait faire une autre dition de 1000 exemplaires. L'imprimeur voulait bien risquer les avances de la composition mais pas du papier. D'aprs lui le papier de 1000 copies coterait environ 25 livres et l'impression environ 15 ou 16; il offre de s'entendre l dessus pour l'impression, si je veux faire les avances pour le papier; mais ceci, vous le savez, est hors de mon pouvoir; aussi adieu l'esprance d'une seconde dition jusqu' ce que je devienne plus riche! C'est une poque qui, je le pense, arrivera avec le paiement de la dette nationale britannique[363]. [Note 363: _To Robert Aiken_, 8th October 1786.] Cet chec fut une dception pour Burns qui avait peut-tre vu, dans une seconde dition, le moyen de reculer ou d'viter son dpart. Son esprit y fut forcment ramen et plus que jamais il se crut sur le point de quitter son pays. En revenant d'une visite qu'il avait faite Mr Lawrie, probablement pour le remercier, je composai, dit-il, la dernire chanson que je devais crire en Caldonie. Son esprit tait assombri et la description des circonstances dans lesquelles il avait fait ce suprme adieu est peut-tre plus frappante que le pome lui-mme: Il avait pris cong de la famille du Dr Lawrie, aprs une visite qu'il pensait tre la dernire, et pour s'en retourner chez lui, il avait traverser une vaste tendue de moors solitaires. Son esprit tait fortement affect de quitter pour toujours une scne o il avait got tant de plaisirs d'une sociabilit lgante, et attrist par l'aspect sombre de son avenir qui faisait un contraste. L'aspect de la nature tait en harmonie avec ses sentiments; c'tait un soir sombre et lourd la fin de l'automne. Le vent s'tait lev et sifflait travers les roseaux et les longues herbes qu'il faisait plier. Les nuages couraient chasss dans le ciel, et par intervalles, de froides averses cinglantes ajoutaient le dconfort du corps la tristesse de l'me[364]. C'est dans cet tat d'me qu'il composa ces derniers vers: [Note 364: Walker, p. LXXII.] La nuit tnbreuse s'paissit rapidement, La rafale sauvage et inconstante rugit bruyamment, Ce nuage sombre est charg de pluie, Je le vois passer sur la plaine; Le chasseur a quitt le moor, Les couves parpilles se retrouvent en sret, Tandis que j'erre ici, press de souci, Sur les bords solitaires de l'Ayr. L'automne pleure son grain mrissant Arrach par le ravage de l'hiver; travers son ciel azur et tranquille Elle voit passer la tempte; Mon sang est glac de l'entendre mugir, Je pense la vague orageuse Sur laquelle je dois affronter maint danger, Loin des bords jolis de l'Ayr. Ce n'est pas le rugissement de la houle souleve, Ce n'est pas ce rivage fatal et mortel, Bien que la mort y apparaisse sous toutes les formes, Les malheureux n'ont plus rien redouter; Mais autour de mon coeur des liens sont nous, Et ce coeur est perc de maintes blessures, Celles-ci saignent de nouveau, je dchire ces liens, Quand je quitte les jolis bords de l'Ayr. Adieu collines et vallons de la vieille Coila, Ses moors couverts de bruyre, ses valles tortueuses, Les scnes o ma malheureuse imagination erre, Poursuivant les amours passes et malheureuses! Adieu mes amis, adieu mes ennemis, Mon pardon aux uns, mon amour aux autres, Les larmes qui jaillissent trahissent mon coeur; Adieu les jolis bords de l'Ayr![365] [Note 365: _The Gloomy Night is gathering fast._] Il continua songer au dpart jusqu' la fin d'octobre, car il en parle encore dans une ptre adresse au major Logan le 30 de ce mois. C'est seulement dans les premiers jours de novembre que ses amis, comme M. Ballantine d'Ayr, chagrins de le voir toujours sur le point de partir, semblent l'avoir pouss aller dimbourg essayer d'y publier cette seconde dition. Ils pensaient probablement que, s'ils gagnaient du temps, il y avait chances pour que l'exil de Burns ft vit. En mme temps, il est impossible qu'il ne ft pas inform que les journaux, le _Magazine d'dimbourg_, s'taient occups de lui et avaient fait grand cas de ses pomes. Un exemple frappant de gnie naturel clatant travers l'obscurit de la pauvret et les obstacles d'une vie laborieuse.... ceux qui admirent les crations d'une imagination libre et qui ferment les yeux sur de nombreuses fautes, en tenant compte de beauts sans nombre, ses pomes donneront un singulier plaisir. Ses observations du caractre humain sont pntrantes et sagaces et ses descriptions sont vives et justes. Il y a un riche fonds de plaisanterie rustique, et quelques-unes des scnes tendres sont touches avec une dlicatesse inimitable. Le caractre qu'Horace donne Osellus lui est particulirement applicable: Rusticus abnormis sapiens crassaque Minerva[366] [Note 366: _The Edinburgh Magazine for October_, cit par Chambers, tom. I, p. 336.] Le critique ne s'apercevait pas que les oeuvres de Burns taient autrement parfaites et acheves que les oeuvres des potes la mode, commencer par Blair. Mais c'tait, beaucoup dj que cette admiration, mme un peu ct. Toutes ces raisons combines firent que Burns prit une grave rsolution; vers le commencement de novembre, il se dcida partir pour dimbourg, aller tenter sa fortune dans une ville inconnue, la capitale intellectuelle de l'cosse et, on peut le dire, cette poque-l, de l'Angleterre. Il se lanait brusquement vers un avenir nouveau dont il n'avait pas la moindre ide quelques semaines auparavant. C'tait une dcision qui devait avoir une influence considrable sur son avenir, un des tournants importants de sa vie. Au fur et mesure que ces bonnes nouvelles affluaient, que les tmoignages de la renomme de Robert arrivaient d'endroits plus loigns, montrant par l qu'elle gagnait le pays, on peut compter qu'une joie grandissait dans la maison. Non pas une surprise; les siens l'avaient toujours regard comme un tre exceptionnel. Sa mre surtout dut tre heureuse et ce baume, aprs les rcentes histoires, venait point. Non pas tant cause du bruit: les loges des trangers importent peu l'admiration d'une mre pour son fils; ils ne la corroborent pas; elle est au-dessus de ces appuis; ils la flattent et l'enchantent seulement. Mais dans cette proclamation des mrites extraordinaires de son fils, il se peut qu'il y et quelque chose qui allt plus avant vers le coeur de la bonne femme, sans qu'elle s'en rendt clairement compte. Ces approbations rassuraient et ratifiaient son indulgence pour les erreurs de son garon. Elles semblaient prendre le parti de sa tendresse contre ces moments o elle se demandait s'il tait bien excusable. N'est-il pas naturel qu'il y ait un peu d'carts et de dsordre en celui qui, de l'aveu de tout le monde, est en dehors des conditions ordinaires? Cette pense devait lui tre adoucissante. C'tait la consolation de maints chagrins muets, la dfaite de ces doutes, ombres affreuses, qui se glissent parfois entre une mre et son sang. Et dans Mauchline, dans les environs, l'admiration pour Burns, jusqu'alors indcise et droute entre l'tonnement, la curiosit et la critique, prenait pied et se donnait de l'importance. C'tait un personnage; on s'occupait de lui dimbourg, dans des livres et dans les journaux. Le vieil Armour devait se gratter l'oreille, perplexe; et les rigides passer vite quand ils rencontraient le pote; s'il allait les imprimer et jeter leur nom aux rires du pays! Quant lui, ses sentiments se laissent deviner. Lorsqu'il fut sur le point de quitter la petite ferme de Mossgiel, il dut, avec l'habitude qu'il avait de s'examiner et le net discernement qu'il apportait ces examens, il dut se reprsenter ces deux annes et demie, si pleines d'une confusion o toutes choses tranges taient mles. Quel chemin parcouru depuis qu'il tait arriv Mossgiel, avec le ferme propos d'tre sage et l'intention de devenir un bon fermier! Comme ces temps-l taient loin dj! Il en tait spar par toute une existence. Quel tourbillon de luttes, de colres, de labeurs, de soucis, d'ivresses! Quels lans de production! Quelles douces heures de rverie et de posie, faites d'un miel dont ses vers n'taient que les rayons presss! Quels mois, quelles folies! Quelles ivresses amoureuses, quelles exaltations dlicieuses ou douloureuses! Mais quels regrets, quelles mlancolies, quels remords en pensant la pauvre Mary! Puis, quelles tnbres, quelle paisse nuit de dsesprance et, tout soudainement, quel coup de soleil, dont il tait encore bloui, dont il avait l'clat dans la figure, vers lequel il allait marcher! Ft-il jamais une vie faite de plus de coups de surprise et plus sole d'motions? Son regard se dbattait perdu, ne sachant o se reposer, dans ce choc de moments divers, qui se croisaient plus mls que les lignes d'un tartan. L'toffe de ces annes tait faite ainsi, d'heures claires, grises et noires, bonnes et mauvaises, nobles et basses, tisses ensemble, irrvocablement. Pauvre manteau bigarr qui se dtachait, pour jamais, de ses paules! Car il lui tait impossible de ne pas sentir qu'il laissait derrire lui une portion de sa vie. Adieu les champs, retourns par la charrue, le champ de la Souris et de la Marguerite! Adieu le galetas o il avait crit ses pomes! Adieu le _ben_ o la _Vision_ lui tait apparue! Elle ne lui avait pas menti. Ils taient salus prsent ces invisibles rameaux qu'elle lui avait placs sur le front. Mais lui? Avait-il t aussi fidle la recommandation qu'elle lui avait faite? Avait-il prserv, irrprochablement, sa dignit d'homme et gard son me droite? Ces derniers mois, tout secous d'orages sortis de lui-mme, qu'avaient-ils produit de comparable aux douze mois prcdents? Hlas! Mais malgr tout, malgr tout, ces annes avaient t actives, joyeuses, fcondes; elles taient argentes, jusque dans leurs folies mmes et leurs plus sombres consquences, par la lumire de la jeunesse. * * * * * Une lgende s'tait forme, par suite d'une erreur mal rectifie par Currie, que Burns avait fait pied la route d'dimbourg. Il y tait arriv si las, si endolori qu'il tait rest couch deux jours. La ralit est dans un autre sens aussi intressante et peut-tre plus curieuse. Il fit le chemin cheval, sur un poney qui lui avait t prt par un de ses amis, et son voyage, au lieu d'tre une marche solitaire et pnible, fut une fte et un triomphe. Il s'loigna de Mauchline par Scone et Muirkirk, en remontant le cours de sa rivire favorite l'Ayr, et, franchissant les hauteurs, redescendit vers la Clyde. Lorsqu'il chevauchait ainsi par les collines et les moors, assombris alors des tristesses de novembre et mus de ses soupirs, il tait tout entier des esprances nouvelles pour lui. Il fredonnait le refrain d'une vieille chanson: En passant prs de Glenap, Je vis une vieille femme, Qui m'a dit: Reprends courage, Tes meilleurs jours vont venir[367]. [Note 367: Lockhart. _Life of Burns_, p. 103.] Il avait t convenu que, aprs le premier jour de son voyage, qui devait en prendre deux, il passerait la nuit chez un M. Prentice, qui occupait la ferme du domaine de Covington. Tous les fermiers de la paroisse avaient lu avec dlices les ouvrages alors publis du pote et taient anxieux de le voir. Ils furent invits dner avec lui dans la soire; le signal de son arrive devait tre un drap blanc attach une fourche et qu'on placerait au fate d'une meule de bl dans la cour de la ferme. La paroisse est un bel amphithtre, travers lequel circule la Clyde, avec la colline de Wellbrae l'ouest, les hauteurs incultes de Tinto et Culter au sud, et la jolie colline verte et conique de Quothquan l'est. L'enclos o taient les meules tant au centre s'apercevait de toutes les maisons de la paroisse. Enfin Burns arriva mont sur un poney qu'on lui avait prt. Aussitt le drapeau blanc fut hiss, et aussitt on vit les fermiers sortir de leurs demeures et converger vers le lieu de rendez-vous. Il s'ensuivit une fameuse soire ou plutt une nuit, qui emprunta mme quelque chose au matin, et la conversation du pote confirma et augmenta l'admiration produite par ses crits. Le matin suivant, il djeuna en nombreuse socit, la ferme prochaine occupe par James Stodart et prit le lunch au Bank, dans la paroisse de Carnwarth, avec John Stodart, le pre de ma mre, galement en grande compagnie[368]. Vers le soir du deuxime jour, il arriva devant dimbourg. Quand il aperut, indique par une masse sombre et parseme de lumire, la silhouette puissante de la grande ville cossaise, il fut pris, sans doute, d'un mouvement d'motion et d'enthousiasme. C'tait donc l-bas dimbourg! La tte et l'orgueil de l'cosse, la cit lgendaire et historique o les rois avaient trn et sig en parlements, la cit de Marie Stuart, de John Knox, la cit des savants et des potes, de Buchanan, de Ramsay, de Fergusson, de Hume, la cit o la science, o l'loquence, les arts brillaient d'un clat prestigieux! Il la salua de toute la ferveur patriotique que ses lectures avaient dveloppe en lui.--Puis aprs cette premire exaltation, il songea peut-tre qu'il arrivait seul et obscur, sans une lettre de recommandation; et il ressentit le moment d'apprhension et de tristesse qui vous prend aux portes des vastes sjours d'hommes, quand on y entre pauvre et sans amis. Il gravit la colline qui suit les flancs du chteau, et montant par l, il s'en alla trouver son ami Richmond qui lui avait offert l'hospitalit dans un pauvre logis. [Note 368: _Letter of Mr Archibald Prentice._ C'tait le fils de l'hte de Burns. Chambers, tom. II, p. 1 et 2.] CHAPITRE IV. DIMBOURG. NOVEMBRE 1786 -- FVRIER 1788. DIMBOURG EN 1786. dimbourg n'tait pas encore la cit singulire et admirable, dont la beaut est forme du contraste de deux villes, l'une gothique et l'autre classique. La ville nouvelle, avec ses longues et larges rues bordes de maisons rgulires, coupes angle droit, termines chaque extrmit par un square orn d'une statue, avec son ordonnance gomtrique et sa dignit un peu monotone, n'existait pas encore. Sur l'emplacement qu'elle recouvre, Henry Mackenzie, l'auteur de _l'Homme de sentiment_, que nous avons dj vu, que nous reverrons dans l'histoire de Burns et qui vcut jusqu'en 1831, tuait des perdrix et des bcassines[369]. La noble terrasse de Prince's street, qui a si grand aspect avec sa range de statues en bronze et en marbre des grands cossais, n'tait qu'un terrain vague o commenaient s'lever quelques maisons. Il n'y avait pas longtemps qu'un propritaire audacieux avait gagn la prime de vingt livres offerte celui qui y btirait la premire maison; pas longtemps qu'un autre avait t exempt de taxe pour avoir bti la seconde; et quelques annes seulement qu'un troisime, en faisant construire une, avait stipul que son entrepreneur en lverait une autre ct, pour qu'il ft protg des vents d'ouest[370]. la place des beaux jardins que Prince's street domine aujourd'hui, s'talait un lac, North loch, qu'assombrissait le reflet des grands rochers du chteau se dressant sur l'autre rive. Des deux ponts gigantesques, le North Bridge et le South Bridge, qui unissent l'arte de la vieille ville aux terrains du nord et du sud, le premier tait peine achev; le second tait en construction et le futur lord Cockburn allait en classe sur des planches jetes en travers des arches inacheves[371]. Calton Hill ne s'tait pas encore orne de monuments classiques, de temples et d'dicules grecs, dont les lignes tranquilles, par un fait probablement unique en architecture, s'accommodent d'un ciel septentrional. La moderne Athnes n'existait encore que sur les plans de l'architecte Craig, le neveu du pote Thomson, pour lesquels les magistrats lui avaient offert une mdaille d'or et le droit de cit dans un coffret d'argent[372]. [Note 369: R. Chambers. _Traditions of Edinburgh_, p. 17.--Voir aussi les souvenirs de l'auteur de _Modern Edinburgh_, chap. V, p. 65.] [Note 370: R. Chambers. _Traditions of Edinburgh_, p. 18.] [Note 371: _Memorials of His Time_, by lord Cockburn, p. 3.] [Note 372: James Grant. _Old and New Edinburgh_, tom. II, chap. XVI.] Au moment o Burns y arrivait, dimbourg n'tait encore qu'une vieille ville embrouille, mi-partie gothique, mi-partie renaissance, la vieille ville grise, enfume, _auld reekie_, irrgulirement entasse, empile sous ses toits d'ardoise bleue[373] l'abri de son rocher. Sa physionomie n'avait gure chang depuis le temps de Marie Stuart. C'tait, au premier coup d'oeil, une cohue et une bousculade de rues profondes, raides et tortues, toutes en zigzags et en pente, horizontalement et perpendiculairement disloques. Les combles pointus des maisons, les pignons redans, les faades fenestrages irrguliers, les gables ornements, les tages en surplomb, les devantures compliques d'appentis, de fentres en encorbellement, d'chauguettes accroches aux angles des murs, d'escaliers extrieurs, enchevtraient et changeaient capricieusement leurs profils, dans des silhouettes pleines de heurts, de brisures et de ressauts, variant sans cesse. C'taient les vieilles rues du moyen-ge, avec leurs fentres allges et meneaux, leurs portes basses quadrilles de clous et garnies chacune de son heurtoir, ou plutt d'un anneau courant sur un morceau de fer tordu et qu'on appelait _risp_; les vieilles rues avec leurs linteaux devises, leur foisonnement d'cussons, de monogrammes, de blasons, de dcors hraldiques, leurs floraisons touffues et inattendues de sculptures[374]. Cependant l'image gnrale de la ville n'tait pas aigu et dcoupe, comme celle d'une ville gothique; il y manquait l'lan lger et innombrable des clochers et des flches. C'tait plutt une sorte de soulvement norme et compact, l'exhaussement d'une masse. Le caractre tait plutt fourni par les lourdes assises des crneaux que par les pointes jaillissantes des clochers. Cela ressemblait plutt un amas de forteresses et de bastilles qu' une assemble d'glises et de chapelles, une ville militaire plutt que religieuse. Cet effet tenait sans doute au formidable chteau qui dominait et crasait la cit, et, au-dessus de tous les difices, remplissait le ciel de son bloc colossal. C'est d'une grandeur presque cyclopenne. C'est le rve d'un gant s'criait le peintre Haydon, l'ami de Keats, en apercevant dimbourg[375]. Mme pour les esprits en qui l'excessif ne pntre pas aisment, l'impression est celle d'une grandeur imposante. [Note 373: _Tour through the Island of Great Britain_, originally begun by the celebrated Daniel de Foe, continued by the late Mr Richardson author of _Clarissa_, and brought down to the Present Time by Gentlemen of Eminence in the Literary World, 1778. Tom. IV, p. 78.] [Note 374: Wilson. _Reminiscences of Old Edinburgh_, vol. I, p. 61.--Voir aussi les gravures dans les ouvrages illustrs.] [Note 375: Ballingal's. _Edinburgh Past and Present._ Chap. I, par John Gilfillan.] La majestueuse dimbourg sur son trne de rocs[376] [Note 376: Cit par Gilfillan, dans _Edinburgh Past and Present_, chap. I.] dit Wordsworth. Et Ruskin crit qu'il ne connat qu'une seule cit de plus noble situation qu'dimbourg[377]. On peut imaginer l'effet que dut produire cette apparition sur un homme comme Burns, qui n'avait jamais visit de plus grande ville qu'Ayr ou Kilmarnock. On verra qu'il sut en saisir tout de suite le caractre dominant. [Note 377: Ruskin. _Lectures on architecture and painting._ Lecture I, au dbut.] Quand on s'tait dgag de la premire confusion et que l'oeil commenait classer ce qui l'avait frapp, on voyait que la ville se composait principalement d'une longue rue sinueuse, irrgulire, rapide, btie sur l'chine abrupte d'un long dos de terrain, qui descend du rocher jusque dans la plaine et qui a fait comparer la ville un dragon. droite et gauche, sur les deux parois de l'arte centrale, dvalaient les ruelles obscures, profondes et escarpes qu'on appelait des _wynds_; leur enchevtrement tait inextricable. Mais cette rue unique se termine une de ses extrmits par le chteau d'dimbourg et l'autre par le palais d'Holyrood. Et entre ces deux monuments que de spectacles et de souvenirs! Walter Scott dit que l'histoire d'dimbourg serait l'histoire abrge de l'cosse[378]. On peut ajouter que l'histoire de la High street serait l'histoire d'dimbourg. C'est dans cette rue que se sont accomplis ses grands vnements et qu'ont pass ses grands personnages. On rencontre chaque pas la trace des drames politiques et religieux d'autrefois. Descendre cette rue, c'est parcourir les annales de l'cosse. Et au moment o Burns visite la vieille ville, ces souvenirs sont encore complets, car aucun des vieux btiments qui les font vivre n'a t dmoli. [Note 378: Walter Scott. _Provincial antiquities of Scotland_; General account of Edinburgh.] Tout au haut, sur son formidable pidestal de basalte[379], est le chteau prouv par tant de siges, battu par les catapultes d'douard et par les boulets de Cromwell. Au-dessous, ce sont le palais de Marie de Guise, la reine-rgente, la mre de Marie Stuart, les vieilles rsidences des ducs d'Argyle, des ducs de Gordon, des comtes de Cassilis et de Leven et de cent autres[380]. Plus bas, cet difice vermoulu, menaant et hideux, avec ses deux tourelles et ses fentres grilles de barreaux de fer, c'est la vieille Tolbooth, la prison d'dimbourg[381]. Le gnie de Walter Scott ne lui a pas encore donn sa clbrit europenne, bien que le futur romancier vienne dj errer autour d'elle et la contempler. Mais pour les cossais, elle a toutes ses lugubres lgendes. Au fate de ce pignon, est la pointe de fer o l'on piquait les ttes des criminels, o ont verdi dans la pluie et le soleil, les faces du rgent Morton et du vaillant Montrose[382]. Juste au dessous, cette glise dont la tour carre se termine par un belvdre en forme de couronne royale, c'est St.-Giles, le berceau et le temple de la Rforme cossaise. C'est l que John Knox, le plus puissant auteur de la Rforme en cosse, prdicateur et tribun, prchait ses vhmentes harangues, ses invectives d'une loquence enflamme et fuligineuse; et qu'il improvisait ses prires plus virulentes encore: Lord, si ton plaisir est tel, purge le coeur de Sa Majest la reine, du venin de l'idoltrie et dlivre-la des liens et de l'esclavage de Satan, dans lequel elle a t leve et reste encore, par manque de la vraie doctrine[383]. On sent jusque dans leurs prires l'cret de ces mes; elles offraient Dieu, dans des encensoirs d'airain, un encens fait avec des plantes amres de la Mer Morte. C'est l aussi que le 23 juillet 1637, quand le doyen commena lire la liturgie impose par Charles Ier, la fameuse Jenny Geddes, vieille marchande de lgumes, lui cria: La diablesse de colique dans tes entrailles, fourbe voleur, viens-tu dire la messe mes oreilles! et en mme temps elle lui jeta la tte le _folding stool_, le pliant, que les femmes apportaient avec elles l'glise[384]. Ce fut le signal de la bagarre qui allait enflammer une sdition et cette sdition la guerre civile. Car, l-bas, l'endroit o les derniers plis de la ville tranent dans la plaine, ce clocher est celui de l'glise de Greyfriars, dans le cimetire de laquelle fut sign le _Covenant_. Ce fut une des grandes scnes de l'histoire d'cosse. Une multitude de tout rang et de tout ge prit l'engagement de dfendre sa foi contre les erreurs et les corruptions, en sorte que ce qui sera fait au moindre d'entre nous pour cette cause sera considr comme tant fait nous tous en gnral et chacun de nous en particulier[385]. On signait le parchemin sur les tombes, quelques-uns signrent avec leur sang; un grand tumulte de prires, de sanglots et de serments s'levait de toutes parts[386]. Et ce fut le commencement de la Rvolution o Charles Ier devait perdre sa tte. [Note 379: La pierre est du diorite basaltique. Voir Hugh Miller. _Edinburgh and its Neighbourhood._ Lecture II, p. 55.] [Note 380: _Old and New Edinburgh_, by James Grant, tom. I, chap. IX.--Chambers. _Traditions of Edinburgh_, p. 29 et 32.] [Note 381: _Chambers Memorials_, p. 95.] [Note 382: _Old and New Edinburgh_, by James Grant, tom. I, chap. XIV.] [Note 383: Hill Burton. _History of Scotland_, tom. IV, p. 18.] [Note 384: Hill Burton, tom. VI, p. 150-53.] [Note 385: Hill Burton, tom. VI, p. 184.] [Note 386: R. Chambers. _Traditions of Edinburgh_, p. 311] Derrire St.-Giles, puisqu'il a t bti sur l'ancien cimetire de l'glise, c'est le palais du Parlement, o sigeait l'antique Parlement d'cosse, quand l'cosse tait une nation indpendante, avant cette ncessaire et douloureuse union de 1707, laquelle les coeurs cossais eurent tant de peine se rsigner et mirent tant de temps s'accoutumer. C'est l que fut discut le pacte qui confondit les destines des deux pays, et qui excitait une telle fureur parmi les citoyens d'dimbourg qu'il fallut le signer en secret, dans une cave[387]; c'est l que depuis l'Union se tient la _Court of Session_, c'est--dire la Cour de Justice, o a sig cette robuste magistrature cossaise qui a fourni tant de lords chanceliers l'Angleterre. [Note 387: _Old and New Edinburgh_, tom. I, p. 164.] Un peu plus bas que St.-Giles et de l'autre ct de la voie, cette maison gothique, qui fait saillie sur la rue, toute dlabre, si complique avec ses normes lucarnes, ses pignons bizarres, ses trois tages en surplombs successifs, son escalier extrieur et sa niche de pierre o l'effigie grossirement sculpte de Mose montre un soleil mergeant des nuages et portant le nom de Dieu crit en grec, en latin et en anglais, c'est la maison de John Knox. C'est de l qu'avec sa figure svre et sa longue barbe, pareil un dur prophte juif, il descendait vers le palais d'Holy-Rood pour admonester Marie Stuart jusqu' ce qu'elle fondt en larmes. Il considrait la cour comme un lieu d'immoralit, un repaire de baladins, danseurs et amuseurs de femmes[388]. Passant auprs des quatre filles d'honneur, les Maries de la reine, comme on les appelait, rayonnantes de jeunesse et de beaut, il leur jetait une plaisanterie funbre, la Hamlet. belles dames, combien plaisante serait votre vie, si elle devait durer toujours, et si la fin vous pouviez passer dans le ciel avec toute cette gaie toilette. Mais fi! cette brutale, la mort viendra, que nous le voulions ou non! Et quand elle aura mis la main sur nous, les vers hideux auront besogne dans cette chair, si belle et si tendre soit-elle; et la pauvrette me, je le crains, sera si faible qu'elle ne pourra emporter avec elle ni or, ni garnitures, ni glands, perles ou pierres prcieuses[389]. Il s'en revenait ensuite, dans sa grande robe noire, appuy sur sa canne pomme de corne[390], satisfait d'avoir objurgu Jzabel. C'est dans cette maison que, dans sa 59me anne, il ramena comme seconde femme Marguerite Stewart, la plus jeune fille du bon lord Ochiltree, si bien que ses ennemis l'accusrent d'avoir gagn le coeur de cette pauvre gentille dame par sorcellerie et sortilge ce qui parat tre de grande probabilit; elle tait une demoiselle de sang noble et lui une vieille crature dcrpite du plus bas degr[391]. C'est de cette fentre qu'il haranguait souvent la populace. C'est ici qu'il s'teignit, puis par un demi-sicle de fatigues, de dangers et de colres, le 12 novembre 1572. C'tait un homme violent et d'un sombre fanatisme, mais courageux. Il n'a jamais ni craint ni flatt aucune chair, dit ses funrailles le rgent Morton, qui ne l'aimait pas[392]. [Note 388: Wilson. _Reminiscences of Old Edinburgh_, tom. I, chap. VI, p. 154.] [Note 389: Il faut lire ces scnes dans le rcit de Knox lui-mme. _History of the Reformation of Religion in Scotland_, Book IV, p. 290-91.] [Note 390: James Grant. _Old and New Edinburgh_, tom. I, p. 6.] [Note 391: Mac Crie. _Life of Knox_, Period VIII, p. 217, la note HHH, la fin du volume, p. 394, et la note IX, p. 472.--James Grant. _Old and New Edinburgh_, tom. I, ch. XXIV.] [Note 392: Hill Burton, tom. V, chap. LIV, p. 87.] Et voil l'htel de Moray. De ce lourd balcon de pierre, Archibald duc d'Argyle, vint avec toute sa famille insulter le noble Montrose vaincu, garrott, sali par la boue de la populace et tran sur un tombereau que conduisait le bourreau portant sa livre[393]. C'est de l que lady Argyle cracha sur le prisonnier; c'est l qu'ils tremblrent tous, subitement dcontenancs et honteux, sous le calme regard dont il les regarda[394]. Deux jours aprs, le grand marquis fut pendu un gibet haut de trente pieds. Ses amis lui avaient port de quoi mourir princirement: il tait vtu d'carlate orn de broderies d'argent. Il marchait avec un si grand air, tant de gravit et de beaut, que ses ennemis mme versaient des larmes[395]. Sa tte fut fiche sur la prison d'dimbourg; mais il avait dit qu'il s'en honorait plus que si on avait arrt que sa statue en or serait dresse sur la place du march ou son portrait suspendu dans la chambre du roi; ses membres dcoups furent envoys quatre villes d'cosse pour y tre exposs: une main sur la porte de Perth, l'autre sur celle de Stirling; une jambe et un pied sur la porte d'Aberdeen, l'autre sur la porte de Glasgow; le tronc fut enterr par les aides du bourreau sous le gibet[396]; mais il avait dit qu'il souhaitait avoir assez de chair pour qu'on en envoyt dans les cits d'Europe, en mmoire de la cause pour laquelle il mourait[397]. Douze ans aprs, c'tait au tour d'Argyle lui-mme; il fut dcapit dans la High Street. Il mourut avec fermet et une dignit calme. Sa tte remplaa sur la pointe de la prison celle de Montrose, dont les restes furent rassembls et ensevelis avec pompe dans St.-Giles[398]. chaque instant on rencontre de ces grandes morts dans les annales d'dimbourg; elles dgouttent de sang. [Note 393: Walter Scott. _Tales of a Grand Father_, chap. XLVI.] [Note 394: Voir les extraits des _Wigton papers_, dans Aytoun _Lays of the Scottish Cavaliers_.] [Note 395: Voir l'extrait de _Nichol's Diary_, donn par Aytoun dans ses _Lays of the Scottish Cavaliers_; et la note de Wishart, donne par Walter Scott, l'endroit dj cit.] [Note 396: Hill Burton, tom. VII, p. 8.] [Note 397: Walter Scott. _Tales of a Grand Father_, chap. XLVI, d'aprs les _Wigton Papers_.] [Note 398: Wilson. _Reminiscences of Old Edinburgh_, tom. II, p. 112;--et Aytoun, l'introduction en prose au pome sur Montrose.] Ainsi, de toutes parts, de ces cent ruelles et alles pendues aux flancs de la Grande-Rue, avec les noms historiques des Dundas, des Beaton, des Kennedy, des Grant, des Lockhart, des Lovat, des Leven, de tant d'autres, la mmoire des temps passs sort des pierres: les luttes religieuses, les rivalits seigneuriales, les querelles et les vengeances des familles, les coups de force, les meurtres, les enlvements, les sditions, les passages d'armes, depuis les ans o les douard anglais montaient vers le chteau avec leurs lourds chevaliers jusqu'au moment rcent o le prtendant Charles-douard entra dans la ville la tte de ses sauvages highlanders et o le duc de Cumberland y passa avec ses dragons. Ces derniers faits sont, en 1786, un souvenir tout poignant: maints tmoins, maints acteurs de ces scnes vivent encore. Dans la vieille ville, dit un historien d'dimbourg, il n'y a pas une rue o le sang n'ait t rpandu mainte reprise, soit par suite de guerre ou de tumultes locaux; car c'est l'dimbourg des jours o l'pe n'tait jamais dans le fourreau et o rgler une querelle _ la mode d'dimbourg_ tait un proverbe europen[399]. [Note 399: James Grant. _Old and New Edinburg_, tome 1, p. 4.] Lorsque, aprs ce long plerinage, on arrive enfin au bas de la colline, apparaissent tout coup les ruines de la chapelle de Holyrood et la masse quadrangulaire du palais. Ici les images sont encore plus nombreuses et les souvenirs plus saisissants; surtout on y suit presque entire la destine de cette fatale famille des Stuarts une des plus tragiques de l'histoire[400]. Ces grandes baies vides, o entre la campagne, ces votes rompues o pendent des ronces, sont tout ce qui demeure de la puissante abbaye que David I avait fonde, l'endroit o une croix miraculeuse l'avait sauv d'un grand cerf blanc rendu furieux par une blessure. C'est l que Jacques II fut couronn et enterr; c'est l que Jacques III pousa la princesse Marguerite, fille de Christian I roi de Danemark, quand elle tait ge de treize ans; c'est la que, en 1503, Jacques IV pousa la princesse Marguerite, soeur de Henri VIII d'Angleterre[401]. Quelle dynastie que celle de ces Jacques! Des cinq rois qui taient monts sur le trne avant Marie Stuart, deux avaient pri assassins, Jacques I et Jacques III; deux taient morts en combattant, Jacques II et Jacques IV; elle dernier, Jacques V, avait expir de dsespoir en se voyant dlaiss par sa noblesse et vaincu au moment o il se croyait triomphant[402]. Ce dernier tait le pre de Marie Stuart dont la fin fut plus douloureuse encore. Presque tous ont pass sous ces votes jadis si belles. Cette chapelle tait la plus belle fleur dont l'art religieux du moyen-ge et orn dimbourg. Les invasions anglaises la dtruisirent en 1543 et 1547; la ngligence de la Rforme, la destruction incessante du temps l'ont mise en cet tat. Son dallage de tombes est encore ce qui a t le plus pargn. [Note 400: Mignet. _Marie Stuart_, tom. II, p. 416.] [Note 401: _The Abbey and Palace of Holyrood_, by D. Anderson, Keeper of the Chapel Royal.] [Note 402: Mignet, _Marie Stuart_, tome I, chap. I, p. 22.] Et tout ct, le fameux chteau de Holyrood, le thtre de tant de mariages royaux, de masques, de tournois, de ftes, de funrailles et de forfaits. C'est l qu'a dbarqu la perle de sa race, Marie Stuart, quand elle descendit, l'me navre, de la galre qui l'amenait du pays de France. C'est l qu'elle vcut trois ans, portant son grand deuil blanc avec lequel il faisait trs beau la voir, car la blancheur de son visage contendait avec la blancheur de son voile qui l'emporterait, et la neige de son blanc visage effaait l'autre[403]. C'est l qu'elle commena rgner sagement, tandis que cependant on pouvait sentir que la reine tait incapable d'empcher la femme d'exercer son charme sur les hommes qui l'entouraient. C'est l que, dans un emportement de passion sensuelle[404], elle pousa Darnley. Ce fut l'origine de ses malheurs. Voil la tourelle, o le 9 mars 1566, tandis qu'elle soupait avec Rizzio, la tapisserie, qui reprsentait la chute de Phaton, l'ambitieux imprudent[405], se soulevant tout coup, laissa voir la tte hagarde et froce de Ruthven le chef des conjurs; c'est dans cette salle que Rizzio tomba frapp du premier coup de dague, tandis que ses mains s'accrochaient aux jupes de la reine et qu'il criait: Giustizia! sauve ma vie, madame, sauve ma vie; et l aussi est dans le parquet la tache de sang qui en fit couler tant d'autre. Car partir de cette horrible scne, le coeur de Marie Stuart ne souhaita plus que la vengeance[406]. Et le souvenir de l'enchanteresse qui trouble et sduit l'histoire entrane la pense. Autour de l'image de la plus trange charmeuse qui, avec Cloptre et Brunehaut, ait occup un trne, surgissent les figures de Darnley, de Ruthven, de Morton, de Bothwell, ces vies excessives en amour et en haine, fougueusement animales, o les convoitises et les colres se prcipitaient sur leurs objets, destines somptueuses et sanglantes, toutes, toutes, sanglantes. Et derrire cette tragdie de Holyrood, on ne peut s'empcher d'entrevoir l'assassinat de Craigmillar, l'emprisonnement du lac de Lochleven et la scne funbre et sublime de Fotheringay[407]. [Note 403: Brantme. _Vie des Dames Illustres. Marie Stuart, Reyne d'cosse._] [Note 404: Mignet. _Marie Stuart_, tome I, chap. III, p. 161.--Hill Burton, tome IV, chap. XLIII, p. 105.] [Note 405: _Old and New Edinburgh_, tome II, chap. X, p. 66.] [Note 406: Mignet. _Marie Stuart_, chap. IV la fin.--Hill Burton, tome IV, chap. XLIII, p. 145 et suivantes.] [Note 407: Voir l'admirable et poignant rcit de cette scne, par Mignet. _Marie Stuart_, chap. X.] Domins par celui d'entre eux qui a t au coeur de l'humanit, tous ces drames s'emparent de l'esprit et l'meuvent jusqu' le rendre visionnaire. Si, poursuivant un peu plus avant, on gravit les premires pentes du sige d'Arthur jusqu'aux dcombres de la chapelle de St.-Antoine, on aperoit, dans ses fumes et ses vapeurs, la puissante cit, sous son habituel dais d'un rouge sombre. Il semble que ce sont tous ces souvenirs tragiques qui montent de toutes parts. Parfois il arrive que le belvdre de St.-Giles dpasse seul ce nuage et le spectacle est saisissant: on dirait une couronne gigantesque tombe dans du sang, et apparue dans le ciel comme le symbole de cette race royale dont la mmoire plane sur cette cit. On ressent alors une profonde motion historique; on comprend le respect et l'enthousiasme avec lequel les cossais contemplent leur ancienne capitale dans sa robe de majestueuse tristesse. * * * * * Il est inutile d'insister sur ce fait qu'un homme du XVIIIe sicle, plus forte raison Burns, ne pouvait parcourir une ville comme dimbourg, avec le sentiment pittoresque et prcis des vnements passs que possde prsent l'esprit de l'humanit. Le mouvement romantique et historique, qui d'ailleurs allait partir d'dimbourg mme, n'tait pas encore n; l'homme de gnie qui devait faire revivre, et, comme un grand restaurateur, nettoyer et raviver tous les tableaux d'autrefois, commenait seulement les contempler et les aimer. Cependant un certain intrt s'tait dj veill pour les choses d'cosse. Il y avait vingt-cinq ans qu'avait clat un des grands succs littraires du XVIIIe sicle, _l'Histoire d'cosse_ de Robertson. L'oeuvre de Hume avait paru et mis en relief les faces cossaises de l'histoire britannique[408]. On voit, par les rcits de Pennant, de Newte et d'autres, que les stations historiques, que les voyageurs d'aujourd'hui ne manquent pas de faire, taient faites galement par les voyageurs d'alors[409]. Lorsque le Dr Johnson avait pass par dimbourg en 1773, Boswell l'avait conduit voir les endroits clbres de la ville. Nous sortmes afin que le Dr Johnson pt voir quelques-unes des choses que nous avons montrer dimbourg; et Robertson harangua le Dr Johnson sur les lieux qui se rapportent aux scnes de sa clbre histoire d'cosse. Pour les cossais proprement dits, une visite d'dimbourg tait alors une occasion de douleur et de regrets. Beaucoup d'entre eux n'avaient pas encore pris leur parti de l'Union, aprs un sicle. Je commenai me laisser aller mes vieux sentiments cossais, dit Boswell en racontant qu'il conduisit Johnson voir le palais du Parlement, et j'exprimai un ardent regret que, par notre union avec l'Angleterre, nous eussions cess d'exister, que notre royaume indpendant ft perdu. Il est vrai que cela lui attira un bon coup de boutoir de Johnson, qu'il accueillit avec reconnaissance et qu'il enregistra avec vnration[410]. On ramnera probablement ses vraies proportions l'effet qu'dimbourg produisait sur un voyageur du XVIIIe sicle, en se disant que les gens de cette poque ne percevaient pas la couleur des vnements, mais qu'ils en sentaient le ct humain, auquel ils donnaient un tour oratoire et gnral. Ces choses n'taient pas pour eux sujets descriptions et tableaux, mais apostrophes et loquence. [Note 408: L'histoire de Robertson est de 1759, une seconde dition avec additions et corrections allait paratre en 1787; celle de Hume parut pendant les annes 1754, 56, 59 et 61.] [Note 409: Pennant. _First Tour in Scotland. Performed in the year 1769.--Tour Through different parts of England Scotland and Wales. Performed in 1778_, by Richard Joseph Sulivan.--_Tour in England and Scotland performed in 1785_, by Thomas Newte.] [Note 410: Boswell. _Journal of a Tour to the Hebrides_, Monday August 16.] * * * * * Il n'est pas impossible, ce semble, de comprendre maintenant et de distinguer les sentiments qui se succdrent en Burns, pendant ses premires courses travers dimbourg. Il fut d'abord frapp d'tonnement, devant cette ville qui surprend les voyageurs les plus exercs. Il se sentit un peu interdit et dpays, comme il arrive lorsque le sentiment des lieux rcemment quitts persiste confusment en nous et que nous ne sommes pas encore tout entiers ceux que nous voyons. Edina! ville favorite de l'cosse! Salut tes palais et tes tours, O jadis, aux pieds d'un monarque, Sigeaient les pouvoirs souverains de la Lgislation! Moi qui nagure contemplais les fleurs follement parses, En errant sur les rives de l'Ayr, Et chantais, solitaire, les heures paresseuses, Je m'abrite dans ton ombre honore[411]. [Note 411: _Address to Edinburgh._] Pourtant son esprit ne tarda pas se frayer son chemin dans cet tonnement et discerner avec clart les traits principaux. Son _Adresse dimbourg_ et certains passages d'autres pices peuvent servir reconstituer ses impressions. Tout le ct thologique, puritain, le ct de la Rforme proprement dite, qui passionne les esprits d'aujourd'hui, le laissa indiffrent. Les souvenirs religieux n'taient pas pour lui plaire. John Knox ne lui a gure inspir qu'une rime burlesque dans une pice anti-clricale: Orthodoxes, orthodoxes Qui croyez John Knox[412]; [Note 412: _The Kirk's Alarm._] et quant l'autre souvenir de St.-Giles, il en fit encore un pire usage: il donna le nom de Jenny Geddes une jument, un peu rosse, qu'il eut plus tard. Au contraire, il fut fortement frapp de l'apparence militaire d'dimbourg; la strophe sur le chteau domine toute la pice adresse la ville; elle en est de beaucoup la plus robuste. Parmi les descriptions des potes qui ont t inspires par la vieille forteresse, il n'y en a aucune ni dans Walter Scott, ni dans Hogg, ni dans Aytoun, qui approche de celle-ci, pour je ne sais quel hrissement menaant de contreforts et de bastions. L guettant de haut les moindres alarmes, Ton pre, rude forteresse brille au loin, Comme un hardi vtran, blanchi dans les armes, Et marqu, dchir de mainte cicatrice. Les murs lourds, aux barres massives, Farouches, debout sur le roc abrupt, Ont souvent soutenu les assauts de la guerre Et souvent repouss le choc de l'agresseur[413]. Mais sa vritable motion fut en arrivant devant Holy-Rood. Son patriotisme un peu attard et populaire, l'espce de fiert qu'il prenait croire que ses anctres avaient combattu dans la Rbellion de 1745, la piti qu'inspire la fortune des Stuarts, lui soulevrent le coeur d'enthousiasme: Avec des penses frappes de terreur, des larmes de piti, Je contemple ce noble, majestueux palais, O, en d'autres temps, les rois de l'cosse, Hros fameux! avaient leur royale demeure; Hlas! Combien changs les temps futurs! Leur nom royal tomb dans la poussire! Leur race infortune errante, sombre, exile! Bien qu'une loi rigide crie: Cela tait juste! Farouchement mon coeur bat de voir vos traces, Vous dont les anctres, au temps jadis, travers les rangs ennemis et les brches croulantes, Portrent le lion sanglant de la vieille cosse: Et moi-mme qui chante en accents rustiques, Peut-tre mes aeux ont quitt leur chaumire Et affront le rude rugissement et le visage affreux du Danger, Suivant hardiment par o vos pres menaient[413]. [Note 413: _Address to Edinburgh._] Mais, ce ne fut pas tout ce qu'il ressentit. Autour de Holyrood, il rencontra l'ombre de Marie Stuart; elle y erre et tend sa main baiser aux potes, cette main qui tait elle seule une sduction, cette longue, grle et dlicate main[414], qui rendit Brantme pote, lorsqu'il parlait de cette belle main blanche et de ces beaux doigts si bien faonns qu'ils ne devaient rien ceux de l'Aurore[415]. Burns la baisa et fut sduit. Il devint, partir de ce moment, un des partisans de l'irrsistible reine. Il prit tout naturellement parti pour elle; la considra comme injustement perscute: Vu la chambre o la belle offense Marie, reine d'cosse, naquit[416]. Je vous envoie, madame, un hommage potique que j'ai rcemment offert la mmoire de notre aimable reine cossaise, grandement offense[417]. Il s'adressait Tytler qui avait publi sa dfense de Marie Stuart: Vnr dfenseur de la belle Stuart[418]. Elle devint une des apparitions favorites de sa pense. Il fut peut-tre le premier voir dans cette existence le sujet d'un drame, qu'il concevait avec son dcor et ses ressorts historiques. [Note 414: Ronsard. _Regret, Marie Stuart._] [Note 415: Brantme. _Marie Stuart._] [Note 416: _Journal of the Highland Tour_, 25th Aug 1787.] [Note 417: _To Lady Winifred Maxwell Constable_, April 1791.] [Note 418: _To William Patrick Fraser._] la scne d'un Shakspeare ou d'un Otway Pour reprsenter l'adorable, l'infortune reine cossaise! Vaine fut toute la toute puissance de ses charmes fminins, Contre les armes de l'aveugle, impitoyable, folle rbellion. Elle tomba, mais tomba avec une me vraiment romaine, Pour assouvir la vengeance d'une femme rivale, Une femme--bien que la phrase puisse sembler grossire, Aussi habile et cruelle que Satan[419]. [Note 419: _Prologue, for Mr Sutherland's Benefit Night._] Plus tard, il crivit sur Marie Stuart une lgie dont il disait: Est-ce que l'histoire de notre Mary Reine d'cosse a un effet particulier sur les sentiments des potes ou est-ce que j'ai dans la ballade que je vous envoie russi au-del de mon ordinaire succs potique, je ne sais, mais elle m'a plu au-del des efforts de ma muse depuis assez longtemps[420]. Et en effet, il ne semble pas que les potes aient jamais crit, sur la pauvre reine captive, quelque chose de plus touchant et de plus simple. C'est un pendant aux vers que reste veuve au beau avril de ses plus beaux ans, elle composa sur elle-mme, ces regrets qu'elle allait, jettant et chantant piteusement[421]. [Note 420: _To Mrs Graham of Fintry._ February 1791.] [Note 421: Brantme. _Marie Stuart._] Pour mon mal estranger Je ne m'arreste en place; Mais j'ay eu beau changer, Si ma douleur n'efface, Car mon pis et mon mieux Sont les plus dserts lieux; Si en quelque sjour, Soit en bois ou en pre, Soit sur l'aube du jour, Ou soit sur la vespre, Sans cesse mon coeur sent Le regret d'un absent[421]. Les strophes que Burns prte Marie Stuart, l'autre extrmit de sa vie et dans ses derniers chagrins, galent celles-ci par la navet plaintive, et les dpassent par la couleur et l'accent. On dirait une ancienne ballade pour la force et le naturel du sentiment: prsent la nature suspend son manteau vert tous les arbres en fleurs, Et tend ses draps de pquerettes blanches Sur les pelouses herbeuses; prsent Phoebus gaie les ruisseaux de cristal Et rjouit les cieux d'azur; Mais rien ne peut rjouir l'infortune Qui gt en troite captivit. En ce moment, les alouettes veillent le gai matin, En l'air, sur leurs ailes mouilles de rose; Le merle, midi, dans son bosquet, Fait retentir les chos du bois; Le mauvis sauvage, de sa note rpte, Chante et endort le jour fatigu; Dans l'amour, dans la libert, ils se rjouissent, Ils n'ont ni chagrins, ni entraves. En ce moment, le lis fleurit prs les rives, La primevre au pied des talus, L'aubpine bourgeonne dans le vallon, Et le prunellier est blanc comme le lait; Le plus pauvre paysan dans la douce cosse Peut errer parmi ces douceurs, Mais moi, la reine de toute l'cosse, Je suis tenue en une prison puissante. Je fus la reine de la belle France, O j'ai t heureuse; Toute lgre je me levais le matin, Aussi joyeuse me couchais-je le soir: Et je suis la souveraine de l'cosse, Et il s'y compte maint tratre; Et ici, je gis en des fers trangers, En un chagrin sans fin. Quant toi, fausse femme, Ma soeur et mon ennemie, La dure vengeance aiguisera un jour l'pe Qui te percera l'me: Le sang qui pleure dans une poitrine de femme Tu ne l'as jamais connu; Ni le baume qui tombe, sur les blessures du malheur, Des yeux misricordieux de la femme. Mon fils! mon fils! puissent de plus douces toiles. Briller sur ta fortune; Et puissent ces plaisirs dorer ton rgne Qui ne voulurent jamais luire sur le mien! Dieu te garde des ennemis de ta mre, Ou qu'il tourne leurs coeurs vers toi: Et quand tu rencontreras un ami de ta mre, Ne l'oublie pas, cause de moi. Oh! pour moi puissent bientt les soleils d't Ne plus clairer le matin! Puissent pour moi les vents d'automne Ne plus courir sur les bls jaunis! Dans l'troite maison de la mort Que l'hiver rugisse autour de moi, Et que les prochaines fleurs qui orneront le printemps Fleurissent sur ma tombe paisible[422]. [Note 422: _Lament of Mary queen of Scots._] Du premier coup, Burns s'tait trouv enrl dans le cortge de potes que l'enchanteresse trane aprs elle, depuis Ronsard qui lui disait en vers de douceur presque racinienne: Comment pourraient chanter les bouches des potes, Quand par votre dpart les muses sont muettes[423]. [Note 423: Ronsard. _Regret, Marie Stuart._] depuis du Bellay et Maisonfleur et le pauvre Chastelard, qui mourut pour elle, jusqu' Schiller, Walter Scott et Hogg. Il fut ainsi frapp en rdant autour de Holyrood. N'est-ce pas aussi tandis qu'ils rvaient et s'attardaient dans ces lieux qu'elle a attir elle Tennyson et Swinburne? C'est dans ces promenades, ces rveries, cette communion silencieuse avec les mes des choses passes que Burns passa les tout premiers jours de son arrive dimbourg. * * * * * Mais lorsque ces premires impressions plus graves qui saisissent d'abord ceux qui entrent dans une ville historique eurent t satisfaites, Burns put regarder la vie qui s'agitait autour de lui. Quel spectacle, quelles heures d'attardement, quel amusement pour un observateur comme lui, jet tout d'un coup dans un pareil mouvement! dimbourg tait assurment une des villes les plus pittoresques, les plus vivantes et les plus curieuses qu'il y et en Grande-Bretagne. Elle avait une originalit qu'on n'aurait pu retrouver ailleurs et qui tenait en partie la construction mme de la ville. Le mur lev pour la protger aprs la bataille de Flodden l'avait longtemps tenue enserre. Bties sur des pentes rapides, les maisons s'taient presses les unes contre les autres[424], laissant des ruelles plus troites que des corridors, si bien qu'une des rares o un cheval pouvait passer avait reu le nom de _Cavalry lane_[425]. Cela n'avait pas suffi. Cherchant en l'air l'espace qu'elles ne pouvaient prendre sur les cts, les maisons, entassant tages sur tages, se haussaient indfiniment les unes au-dessus des autres. Elles atteignaient huit, dix et mme douze tages; elles taient l'tonnement des trangers qui arrivaient dimbourg. Ce qui frappe d'abord l'oeil, dit Smollett, est l'invraisemblable hauteur des maisons, qui gnralement s'lvent cinq, six, sept et huit tages et en quelques endroits, m'assure-t-on, douze[426]. Je lui fis voir, dit Boswell en parlant du Dr Johnson, la plus haute construction d'dimbourg, qui a treize tages partir du sol, sur le derrire[427]. La population toujours croissante s'tait accumule en hauteur dans des rues perpendiculaires, selon le mot d'un auteur. Et cette expression est beaucoup moins une image qu'un fait. Un escalier commun[428], en pierre cause de la crainte d'incendie[429], mal clair, aussi peu entretenu que le pav des rues[430], montait travers des tages ou plutt des habitations superposes. On tait propritaire non d'une maison, mais d'un _flat_ ou palier. En montant l'escalier on parcourait toute l'chelle sociale: les tages du bas et ceux du haut taient gnralement occups par des locataires pauvres; les cinquime et sixime par la bourgeoisie et la noblesse[431]. Dans ces normes constructions, les existences humaines s'entassaient presque jusqu'aux nuages, jusque dans des caves obscures et dans les profondeurs du sol. Le moindre espace habitable tait, selon l'expression de Walter Scott, bond comme l'entrepont d'un navire[432]. Le jour et la place taient restreints. Beaucoup de chambres taient sombres mme midi et ne prenaient qu'un peu de lumire sur une alle obscure; on avait peine assez d'espace pour les meubles ncessaires[433]. Chaque goutte d'eau employe dans les familles devait tre monte par des porteurs au haut de ces interminables escaliers qui taient ainsi de vritables rues[434]. Ces circonstances imposaient la vie des conditions particulires. Les gens, empaquets chez eux comme dans des cabines de bateau, ne rentraient que pour prendre leurs repas et se coucher. De chacun de ces escaliers droulait, se dversait une foule qui grouillait dans la rue. Partout on trouvait des symptmes de la densit de la population; la rue ouverte tait un march gnral; partout un ple-mle de populace[435]. [Note 424: Wilson. _Reminiscences of Old Edinburgh_, tome I, p. 78 et tome II, p. 304.] [Note 425: Lord Cockburn. _Memorials of his Times_, p. 94.] [Note 426: Smollett. _Humphry Clinker._ J. Melford, July 18.] [Note 427: Boswell. _Journal of a Tour to the Hebrides_, Monday, August 16.] [Note 428: Walter Scott. _Provincial antiquities of Scotland_ General account of Edinburgh.] [Note 429: Topham. _Letters from Edinburgh 1774_, cit dans Modern Edinburgh, p. 9.] [Note 430: Smollett. _Humphry Clinker_, Matt Bramble. Edinb. July 18.] [Note 431: Topham. _Id._] [Note 432: Walter Scott. _General account of Edinburgh._] [Note 433: Walter Scott. _Id._] [Note 434: Walter Scott. _Id._--Smollett, _Humphry Clinker_, Matt Bramble, July 18.] [Note 435: R. Chambers. _Traditions_, p. 12.] Aussi que de choses amusantes regarder! Voici, d'abord, au-dessous de la colline du chteau, le _Lawn Market_, le march toffes, o les vendeurs talaient, aunaient leurs marchandises, sous leurs abris de toile, comme une foire de campagne[436]. Voici, de nouveau, notre vieille connaissance, la prison d'dimbourg, la Tolbooth. Devant la porte se promne de long en large un des vieux soldats de la garde civique d'dimbourg[437]. C'est un corps de vtrans charg de la police de la ville. Leur uniforme est un habit rouge revers bleus, un gilet rouge, des culottes rouges, de longues gutres noires, des buffleteries blanches et de grands tricornes. La plupart d'entre eux ont galement le nez rouge, car la discipline du corps n'est pas incompatible avec le whiskey[438]. Leur armement n'est pas moins remarquable. Ils ont bien des mousquets et des baonnettes, mais ils les portent rarement; leur arme favorite est une hache de forme archaque, qu'on fabriquait au temps jadis Lochaber, compose d'un long manche, d'un fer troit et long et d'un crochet recourb en arrire. La plupart de ces hommes sont des vtrans des rgiments de highlanders, de vieux gals, parlant peine anglais, qui trouvent ainsi une sorte de retraite. Une hostilit constante existe entre eux et les gamins de la ville qui leur jouent mille tours[439]. l'extrmit de la prison, on voit une plate-forme sur laquelle ont lieu les excutions. Un membre trs respectable du conseil de la cit, nomm Brodie, vient de leur apporter un perfectionnement. Au lieu de la double chelle, toujours un peu pnible gravir pour le patient, il a substitu la trappe qui se drobe sous lui. Dans quelques mois il sera accus de vol avec effraction, et condamn mort. Il inaugurera sa propre invention. Comme il tait un homme aussi calme qu'ingnieux, il examina lui-mme l'appareil, se vit, en souriant, ajuster la corde autour du cou et, en belle toilette de satin noir, se laissa choir hors de la vie, la main ngligemment passe dans son gilet[440]. En face de la prison, voici les derniers vestiges de l'ancien poste de la garde civique, qui avait l'air d'un long limaon noir rampant sur la grande rue[441]. Avec lui a disparu la fameuse jument de bois place l par la rude discipline de Cromwell. On y attachait les soldats coupables d'ivresse, leur mousquet li leurs pieds et une coupe boire place sur leur tte[442]. [Note 436: J. Grant. _Old and New Edinburgh_, tome I, chap. X, p. 94.--Wilson. _Reminiscences_, tom. I, p. 220.] [Note 437: R. Chambers. _Traditions_, p. 96.] [Note 438: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 292 et R. Chambers. _Traditions_, p. 196-200.--Voir sur l'abolition de ce corps: Walter Scott, _Heart of Midlothian_.] [Note 439: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 293.] [Note 440: R. Chambers. _Traditions_, p. 105-107.--James Grant. _Old and New Edinburgh_, tom. I, p. 115.] [Note 441: Walter Scott. _Heart of Midlothian._] [Note 442: James Grant. _Old and New Edinburg_, tome I, chap. XIV, p. 134.] Au-dessous de la Tolbooth, en face de St.-Giles, la terrasse est presque compltement bouche par une bande de constructions tablies juste au milieu de la rue et qu'on nomme les _Luckenbooths_, ou les baraques fermes[443]. Elles ne laissent, entre les maisons d'un ct et St.-Giles de l'autre, que deux passages troits et obscurs. Encore celui du ct de St.-Giles s'est-il encombr par surcrot. Contre la faade, entre les contreforts de la vieille glise, dans tous les coins[444], se sont colles, blotties une niche de petites choppes qu'on a compares des nids de martinets[445]. On les appelle les _Krames_. Tout ce coin est une scne trs anime de trafic. C'est l que sont les merciers, les gantiers, les chapeliers, les marchands de jouets, les libraires[446]. Tenez justement! la dernire maison des Luckenbooths, celle qui fait face la descente de la High Street, c'est la maison o Allan Ramsay a eu sa boutique de libraire orne des deux bustes de Ben Jonson et de Drummond de Hawthowden. Elle est maintenant occupe par un de ses successeurs nomm William Creech[447], qui publie presque tous les livres qui paraissent dimbourg. C'est ce petit homme, vif et souriant, trs soign de mise qui, la tte bien poudre, en habits noirs, en culottes de satin, reoit tous les crivains[448]. Il racontera plus tard qu'un jeune paysan est venu, chapeau bas, lui demander si c'tait bien l qu'tait tabli Allan Ramsay[449]. Et la High Street descend ainsi, hrisse d'enseignes de chaque ct, car d'un bout l'autre c'est un vritable march, et dans les caves, l'abri des balcons de bois, jusque sous les escaliers extrieurs, il y a des vendeurs de mille objets[450]. Ajoutez les auberges et les tavernes, qui sont presque toutes en sous-sol. [Note 443: R. Chambers. _Traditions_, p. 109.--Smollett. _Humphry Clinker._ Matt Bramble, Edinb. July 18.] [Note 444: R. Chambers. _Traditions_, p. 116-17.] [Note 445: _Henry Erskine and his Times_, by Lieut-Colonel Alex. Fergusson, chap. II, p. 109.] [Note 446: R. Chambers. _Traditions_, p. 109.--Lord Cockburn, _Memorials_, p. 95.] [Note 447: Wilson's. _Reminiscences_, tome I, p. 221.] [Note 448: R. Chambers. _Traditions_, p. 118.] [Note 449: Allan Cunningham. _Life of Burns._] [Note 450: Wilson. _Reminiscences_, tom. I, p. 220.--Voir Walter Scott. _Guy Mannering._] Et descendant des escaliers des maisons, montant des caves, dbouchant des ruelles, s'engouffrant dans leurs ouvertures sombres, quelle foule grouillante et pittoresque! Ce sont des servantes, avec leur plaid couleurs vives qui courent nu-pieds[451], des mendiants dans leur vtement de laine bleue, des juges en robe et en perruque qui, le petit tricorne la main, s'en vont la cour de session[452], des orfvres avec leur manteau rouge, leur chapeau corne et leur canne[453], des chanteurs de vieilles ballades[454], des joueurs de cornemuse, des marchandes de poissons de Newhaven qui glapissent leur poisson, ou des hommes de Gilmerton qui beuglent du charbon ou du sable jaune[455], des barbiers qui courent leurs pratiques[455] car tout ce monde de professeurs, de clergymen et d'hommes de loi veut tre bien ras. De tous cts ce sont des _water caddies_ ou porteurs d'eau qui se querellent autour d'un puits public ou qui, courbs en avant, retenant par une courroie leurs petits tonneaux jets sur leur dos garni d'une plaque de cuir noir[456], s'en vont porter jusqu'aux plus hauts tages la provision du jour[457]. Ces _water caddies_ sont en mme temps les commissionnaires de la ville. Quand un tranger arrive, on lui adjoint un water caddie qui le conduit partout. Ils courent, portent les lettres. Ce sont de crapuleux coquins, mais ils sont trs intelligents et en mme temps trs honntes pour leur mtier. Ils connaissent les dessus et les dessous de la socit d'dimbourg[458]. Ces gaillards, bien que dguenills d'apparence et grossirement familiers de faons, sont merveilleusement malins et si connus pour leur fidlit qu'il n'y a pas d'exemple qu'un caddie ait trahi la confiance. Telle est leur intelligence qu'ils connaissent non seulement toutes les personnes de la ville, mais encore chaque tranger quand il est de vingt-quatre heures dans dimbourg. Aucune affaire mme la plus cache n'chappe leur regard. Ils sont particulirement fameux pour leur dextrit excuter une des fonctions de Mercure[459]. Ils sont une des curiosits et une des ressources de la ville. Ajoutez cela quelque berger, en bret bleu et en plaid gris, qui traverse la ville, ou quelque conducteur de troupeau, en kilt, c'est--dire en jupon, arm jusqu'aux dents comme c'tait l'habitude[460]. Que de choses nouvelles voir, que de scnes amusantes, comiques ou humaines dans cette foule qui va, qui vient, se bouscule, se renouvelle sans cesse! Dans aucune ville d'Angleterre elle n'est aussi compacte et aussi mlange. [Note 451: Voir les curieuses _Letters of Theophrastus_, donnes en appendice la suite de l'Histoire d'Edinburgh de Hugo Arnot. Lettres I et III, p. 512 et 522.] [Note 452: R. Chambers. _Traditions_, p. 110.] [Note 453: R. Chambers. _Traditions_, p. 124.] [Note 454: _Theophrastus' Letters._ Lettre III, p. 523.] [Note 455: R. Chambers. _Traditions_, p. 14.] [Note 456: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 305.] [Note 457: Smollett. _Humphry Clinker._ Matt. Bramble, July 18.] [Note 458: Voir sur ces Caddies: R. Chambers. _Traditions_, p. 192-94.] [Note 459: Smollett. _Humphry Clinker._ J. Melford, Aug. 8.] [Note 460: _Old and New Edinburgh_, tom. I, p. 155.] Aux diffrentes heures de la journe, il se produit dans cette foule des mouvements, des courants qui en modifient les aspects. Que de phases diffrentes depuis le moment o, selon les vers de Fergusson, Le matin avec de jolis sourires pourprs, Embrasse le coq arien de St.-Giles[461]. [Note 461: Fergusson. _Auld Reekie._] Ce sont d'abord les alles et venues du matin, les courses et les causeries des servantes. Vers midi, on voit les hommes d'affaires et de loi sortir de la Parliament House et se diriger par groupes vers les tavernes pour y prendre leur _mridien_. C'est gnralement un verre d'eau-de-vie et une grappe de raisins secs qu'on demande sous la forme mtaphorique un coq froid et une plume[462]. De une heure deux, tout le monde se runit, dans le High Street, l'endroit o tait autrefois la croix d'dimbourg[463]. On y bavarde; on y apporte et on y colporte les nouvelles de la ville; l'homme d'affaires y cause d'intrts; l'homme de loi y rencontre ses clients; le beau, en gilet d'carlate, en manteau et en cravate de dentelle, souliers boucles, perruque bourse et tricorne, y vient taler sa toilette[464]. Il attend le moment d'aller l'Assemble. On se presse au milieu de la rue, bien qu' deux pas le _Parliament close_, une place avec sa belle statue questre de Charles II, reste dserte. La compagnie ainsi rassemble est rgale d'airs varis, jous sur un carillon plac dans un clocher voisin. Comme ces cloches sont bien accordes et que le musicien, qui reoit un salaire de la ville, en joue assez bien, ce divertissement est rellement agrable et trs nouveau pour les oreilles d'un tranger[465]. C'est du clocher de St.-Giles que ce carillon tombe sur toutes ces conversations. [Note 462: R. Chambers. _Traditions_, p. 163.] [Note 463: Smollett. _Humphry Clinker_, Matt. Bramble, July 18.] [Note 464: Wilson. _Reminiscences_, tom. I, p. 227-28.] [Note 465: Smollett. _Humphry Clinker._ Matt. Bramble, July 18.] Dans l'aprs-midi, les dames font leur apparition dans leurs toilettes claires, pompeuses et compliques, avec leurs longs corsages en pointe, leurs hautes coiffures et leurs vastes jupes de soie de France, broche de fleurs de couleur ou ramage d'or et d'argent[466]. Celles qui vont pied portent sur leur bras la trane de leurs robes[467], car les rues d'dimbourg ne sont pas faites pour tre balayes avec de la soie. Beaucoup passent dans des chaises porteurs tenues par des laquais en livre ou par des porteurs qui viennent tous des Hautes-Terres. C'est, avec la garde civique, le monopole des Gals[468]. Quelques grandes dames mme vont en carrosse, bien que ce soit maintenant un problme pour les archologues que de savoir comment une voiture passait dans ces ruelles. D'ailleurs les distances sont si courtes, qu'on pourrait renouveler la plaisanterie qu'on faisait sur la comtesse de Galway, quand elle allait en voiture pour rendre visite lady Minto: Quand mylady montait dans son carrosse, les nez de ses chevaux taient dj la porte de lady Minto[469]. cette heure-ci, les dames vont faire des visites ou prendre le th chez leurs amies. [Note 466: R. Chambers. _Traditions_, p. 218. _Female Dresses of Last Century_, passim.] [Note 467: _Id._, p. 219.] [Note 468: R. Chambers. _Traditions_, p. 194.] [Note 469: Wilson. Reminiscences, tom. I, p. 22.] Un peu plus tard, elles vont l'Assemble. C'est une salle de danse que rendent ncessaire l'exigut des logements et la difficult de faire danser chez soi[470]. Plusieurs fois par semaine, la meilleure socit s'y runit, sous la surveillance d'une vieille dame trs respectable, trs rigide, qui remplit les fonctions de matresse des crmonies. Un crmonial trs strict rgle en effet les moindres rapports des danseurs et des danseuses. Les couples n'ont pas le droit de se choisir: on met les ventails de toutes les dames dans le tricorne d'un gentilhomme, on tire au sort et chaque cavalier est pour la saison le partenaire de la dame dont il a pris l'ventail. Les places sont dsignes par la dame directrice, qui sige une extrmit de la salle sur un trne[471]. Cette discipline fait d'un plaisir quelque chose de compass et de contraint, plus prs de la mlancolie que de la gat. Un jour le pauvre Olivier Goldsmith, qui tait alors tudiant en mdecine dimbourg, avait voulu s'y prsenter. Avec son got d'Irlandais et de grand enfant pour les couleurs vives, il s'tait fait bien resplendissant dans un costume de satin bleu de ciel, de riche velours de Gnes noir et de drap nuance de clairet. Il semble mme que la note du tailleur n'ait pas t paye. Tout gauche dans ses beaux habits, il tait all l'Assemble, pensant y faire flors. Hlas! c'tait un triste spectacle. D'un ct, les dames solitairement assises; l'autre bout, leurs partenaires pensifs. Mais pas plus de rapport entre les sexes qu'entre deux nations en guerre; les dames la vrit peuvent lancer des regards, et les gentlemen pousser des soupirs; mais un embargo est mis sur tout autre commerce plus rapproch. Les couples dsigns dansent avec une formalit qui ressemble du dcouragement. Aussi ils dansent beaucoup et ne se disent rien. Le bon Olivier n'y tint pas, il risqua une observation. Je dis un gentleman cossais qu'un si profond silence ressemblait l'ancienne procession des matrones romaines en l'honneur de Crs; et le gentleman cossais me rpondit pour ma peine, (et ma foi! je crois qu'il avait raison) que j'tais un pdant. Le pauvre Olivier sortit le coeur gros, un peu triste, se sentant un peu ridicule dans ses habits clairs, avec cette phrase indiciblement mlancolique o est toute son me: Un homme laid et pauvre est sa propre compagnie et cette compagnie-l, le monde me la laisse goter en abondance[472]. Avec plus de gaucherie et de navet, il y avait l un peu de l'envie que ce luxe devait inspirer ce jeune paysan qui le regardait passer. [Note 470: Hugo Arnot. _History of Edinburgh_, p. 298.] [Note 471: Voir pour les rglements de ces runions: Hugo Arnot. _History of Edinburgh_, p. 292.--Chambers. _Traditions_, p. 52.--Wilson. _Reminiscences_, tom. I, p. 62 et suivantes.--_Erskine and His Times_, p. 112-13,--et surtout l'amusante description de lord Cockburn, dans ses _Memorials_, p. 26.] [Note 472: Voir Forster. _Life of Goldsmith._] Le soir arrive. L'obscurit sort des troites ruelles o elle s'est rfugie pendant le jour et envahit graduellement la ville. La grande rue fait pour s'clairer une tentative vaine; car s'il y a plus de rverbres qu'il y a vingt ans, il n'y a pas plus d'huile[473]. Les citoyens les plus graves, marchands, juges, avocats, professeurs, s'en vont vers les tavernes ou les clubs, qui font partie de la vie sociale. Des caves, o l'on sert des hutres et de la bire noire et qu'on appelle _oyster cellars_, s'chappe un peu de lumire et un bruit de musique; car on y danse. La plupart des _oyster cellars_ ont une sorte de longue pice, o une socit pas trop nombreuse peut goter l'exercice d'une danse campagnarde, au son d'un violon, d'une harpe ou d'une cornemuse[474]. Il y a vingt ans, la bonne socit n'osait frquenter ces endroits de louche rputation[475]. Depuis quelque temps cela est devenu la mode, grce cette charmante et folle duchesse de Gordon, dont l'entrain et la hardiesse scandalisent et dont la grce sduit la ville. Les dames de la haute socit d'dimbourg y viennent maintenant[476]. Aussi la rue est-elle anime. Des _caddies_ passent avec leurs lanternes en papier[477], des chaises porteurs prcdes de valets qui portent une torche, et escortes de gentilhommes, l'pe dans une main et le chapeau dans l'autre, conformment la politesse des temps[478]. Et les coins de ruelle ne sont pas non plus sans ces apparitions nocturnes de plaisir et de vice des grandes villes, faites pour surprendre et troubler un garon de campagne. [Note 473: _Theophrastus' Letters._ Lettre III.] [Note 474: Hugo Arnot. _History of Edinburgh_, Book III, chap. II, p. 271.] [Note 475: _Theophrastus' Letters._ Letter I--et Hugo Arnot, p. 272.] [Note 476: R. Chambers. _Traditions_, p. 160.] [Note 477: Smollett. _Humphry Clinker._ J. Melford, Aug. 8.] [Note 478: _Henry Erskine and His Times_ by Lieut.-Colonel Fergusson, p. 118.] Prs d'un rverbre, avec son visage triste, Ses yeux alourdis, sa grimace aigre, Se tient une femme qui et pu connatre longtemps la beaut. La Prostitution est son mtier, le vice son but; Voyez maintenant o elle gagne son pain, Fredonnant des chansons vicieuses pour attirer Les suivants de la cruelle dissipation[479]. [Note 479: Fergusson. _Auld Reekie._--Voir, sur l'augmentation de la prostitution dimbourg cette poque, la lettre II de _Theophrastus_.] Voici dix heures! Le tambour de la garde civique fait entendre le roulement du couvre-feu[480]. C'est comme un signal. Toutes les fentres s'ouvrent et les habitants se livrent une opration dont les rsultats, selon l'expression de Smollett offensent les yeux aussi bien que les autres organes de ceux que l'habitude n'a pas endurcis contre toute dlicatesse de sentiment[481]. On n'entend plus, dans la nuit, que l'exclamation franaise pousse par quelque citoyen attard qui regagne son domicile: Gardez l'eau! Hlas! souvent trop tard! Selon le mot de Walter Scott, c'est plus souvent l'lgie que l'avertissement du passant surpris[482]. C'est l'heure pnible et dangereuse d'dimbourg sur laquelle le Dr Johnson a dj pass son verdict, dans son langage solennel, en disant que mainte perruque en a t humidifie jusqu' la flaccidit[483]. [Note 480: R. Chambers. _Traditions_, p. 164.] [Note 481: Smollett. _Humphry Clinker_, Matt Bramble, July 8.] [Note 482: Walter Scott. _General Account of Edinburgh_, dans les _Provincial Antiquities of Scotland_.] [Note 483: _Henry Erskine and His Times_, p. 111.] Puis la tranquillit se fait: On n'entend plus que les pas des gens qui reviennent du club, ou les paroles de quelque ivrogne qui s'en va en trbuchant et qui peut-tre est un juge, ou un avocat, car l'ivresse est frquente chez tous. La ville retombe dans son silence; dans la nuit, les grandes maisons se dressent dans le ciel froid de novembre; et, avec la disparition de tout bruit, revient dans l'tranger isol un sentiment de tristesse et d'abandon[484]. [Note 484: _To John Ballantine_, 13th Dec 1786.] I. L'HIVER DE 1786-87. BURNS DANS LA SOCIT D'DIMBOURG. -- LE TRIOMPHE. -- LE DSACCORD. -- LES TAVERNES D'DIMBOURG. Au bout de quelques jours, Burns commena se rappeler dans quel dessein il tait venu dimbourg. Il n'avait pas de lettres de recommandation, mais il connaissait, pour lui avoir t prsent en Ayrshire, M. Dalrymple d'Orangefield, homme gnreux, au coeur chaud, ami de Ballantine d'Ayr. Il alla le voir et Dalrymple entreprit aussitt de le protger. J'ai rencontr dans M. Dalrymple d'Orangefield ce que Salomon appelle avec emphase un ami qui s'attache plus fort qu'un frre[485]. M. Dalrymple le prsenta deux hommes de premire situation, et les mieux faits pour lui faire ouvrir toutes les portes, l'un de la noblesse, l'autre de la socit littraire d'dimbourg. Le premier tait le comte de Glencairn, auquel Burns voua un vritable culte qui ne se dmentit jamais. C'tait un homme dont la beaut physique tait l'expression d'un caractre sans reproche. Le noble comte de Glencairn m'a pris par la main aujourd'hui et s'est intress en ma faveur, avec une bont digne de l'tre bienfaisant dont il porte si noblement l'image. Il est une plus forte preuve de l'immortalit de l'me que toutes celles que la philosophie a jamais proposes; une me comme la sienne ne peut mourir[486]. Ailleurs il l'appelle un homme dont je me rappellerai les vertus et la bont fraternelle envers moi, au del de tous les temps[487]. L'autre protecteur tait le fameux avocat Henry Erskine, le doyen de la facult des avocats, d'une loquence incomparable, d'un charme social, d'une sret de commerce, qui le faisaient aimer et respecter partout. Ces deux connaissances furent vite faites et leur effet fut trs rapide, car le 7 Dcembre, dix jours seulement aprs son arrive dimbourg, le pote pouvait crire: [Note 485: _To Gavin Hamilton_, Dec 7th 1786.] [Note 486: _To James Dalrymple_, 30th Nov. 1786.] [Note 487: _To John Ballantine_, 13th Dec. 1786.] En ce qui concerne mes propres affaires, je suis en bon chemin de devenir aussi minent que Thomas Kempis ou John Bunyan, et vous pouvez dornavant vous attendre voir mon jour de naissance insr, parmi les vnements merveilleux, dans l'Almanach du Pauvre Robin ou l'Almanach d'Aberdeen, ct du Lundi noir et de la bataille de Bothwell-Bridge. My Lord Glencairn et le Doyen de la Facult Mr H. Erskine m'ont pris sous leur aile et, selon toute probabilit, je serai bientt le dixime homme de bien et le huitime sage du monde[488]. [Note 488: _To Gavin Hamilton_, Dec. 7th 1786.] ces deux protections, il faut ajouter celle de Dugald Stewart, qui le prsenta Mackenzie, l'auteur de _l'Homme de Sentiment_, celui que Burns rvrait et admirait depuis si longtemps, qui avait t un des matres et un des consolateurs de sa jeunesse. Ce fut un coup de bonheur pour le pote. Mackenzie continua l'heureuse influence qu'il avait eue sur sa vie. Dans le n 97 du _Lounger_, qui ne devait plus avoir que quatre numros, parut un article qui fut un vnement. Il tait digne de celui qui en tait l'auteur et de celui qui en tait l'objet. Il y avait, de la part de cet crivain si laborieux et si correct, une trs claire et trs large intelligence littraire et psychologique du gnie et du caractre de Burns. Cette double apprciation tait exprime en termes parfaits de justesse et d'accent, ce point que, non seulement cet article donnait du premier coup la note exacte et entire sur la valeur du pote, mais que, aprs cent ans, il reste une des meilleures choses qu'on ait crites sur lui; c'est une longvit rare pour une page de critique. Voici d'ailleurs, dans ses parties essentielles, l'article que les habitants d'dimbourg se passaient et commentaient le 9 Dcembre 1796, moins de quinze jours aprs l'arrive de Burns. Pour les personnes sensibles et capables de comprendre, il y a quelque chose de merveilleusement agrable dans la contemplation du gnie, de cette porte transcendante d'esprit qui distingue certains hommes. Dans la vue de talents tout fait suprieurs, comme dans celle des grands et tonnants objets de la nature, il y a une sublimit qui remplit l'me d'admiration et d'aise, qui la dilate, pour ainsi parler, au del de ses limites ordinaires, et qui, revtant notre nature d'une puissance extraordinaire et d'extraordinaires honneurs, intresse notre curiosit et flatte notre orgueil.... Dans la dcouverte de talents gnralement inconnus, nous sommes souvent disposs cder une partialit excessive, comme dans toutes les dcouvertes que nous faisons; et c'est quoi nous devons tant d'exemples de peintres et de potes qui, retirs de situations obscures par les loges extravagants de leurs introducteurs, sont cependant bientt retombs dans leur premire obscurit; dont le mrite, bien que peut-tre un peu nglig, n'a pas sembl avoir t tellement dprci par le monde et n'a pas pu soutenir, par son excellence intrinsque, la place suprieure que l'enthousiasme de ses patrons aurait voulu lui assigner. Je ne sais si je serai accus d'un enthousiasme et d'une partialit de ce genre, en prsentant l'attention de mes lecteurs un pote de notre pays, dont les crits m'ont t rcemment communiqus. Mais, si je ne me trompe pas grandement, je pense que je puis, en toute sret, dclarer que c'est un gnie d'un rang peu ordinaire. La personne laquelle je fais allusion est ROBERT BURNS, un laboureur d'Ayrshire, dont les pomes furent, il y a quelque temps, publis dans une petite ville de l'ouest de l'cosse, sans autre ambition, semble-t-il, que de les faire circuler parmi les habitants du comt o il est n, et d'obtenir un peu de renomme de la part de ceux qui avaient entendu parler de ses talents. J'espre qu'on ne considrera pas que j'ai trop de prtentions, si j'essaye de le placer un point de vue plus haut, de rclamer le verdict de ses concitoyens sur le mrite de ses oeuvres, et de revendiquer pour lui les honneurs que leur valeur semble mriter. En mentionnant la circonstance de son humble condition, je n'ai pas la pense de faire reposer ses prtentions seulement sur ce titre, ou de faire valoir les mrites de sa posie, considrs par rapport la bassesse de sa naissance et au peu d'opportunit de culture que son ducation pouvait lui fournir. la vrit, ces dtails pourraient exciter notre tonnement devant ses productions; mais sa posie, considre en soi et sans les causes qui rsultent de sa situation, me semble tout fait digne de dominer nos sentiments et d'obtenir nos applaudissements. Sa naissance et son ducation ont, la vrit, oppos une barrire sa renomme, c'est le langage dans lequel la plupart de ses pomes sont crits. Mme en cosse, le dialecte provincial, que Ramsay et lui ont employ, se lit maintenant avec une difficult qui refroidit le plaisir du lecteur: en Angleterre, on ne peut pas le lire du tout, sans avoir constamment recours un glossaire, en sorte que le plaisir est presque dtruit. Quelques-unes de ses productions, spcialement celle d'un genre grave, sont presque anglaises. De l'une d'entre elles, j'offrirai d'abord mes lecteurs un extrait, dans lequel je pense qu'il dcouvriront un ton lev de sentiment, une puissance et une nergie d'expression qui sont particulirement et fortement caractristiques de l'esprit et de la voix d'un pote. Il citait les strophes de la _Vision_, dans lesquelles est raconte l'enfance de Burns, sans aller toutefois celles si belles de la fin. Puis il continuait en termes du plus haut loge: De chants comme celui-l, solennels et sublimes, avec cette mlancolie ravie et inspire dans laquelle le Pote lve ses regards au dessus de cette sphre visible et diurne, les pomes intituls _Dsespoir_, la _Lamentation_, _Hiver_, _Chant funbre_ et l'_Invocation la Ruine_, offrent des exemples non moins frappants. Il donnait comme spcimens dans le tendre et le moral _l'Homme fut cr pour pleurer, le Samedi soir du villageois_, les pices _ la Souris_ et la _Pquerette de montagne_. Il citait celle-ci en entier, moins, disait-il, cause de son mrite suprieur que parce qu'elle pouvait tenir dans les bornes de son journal. Et, propos de la jolie strophe sur l'alouette, il ajoutait en termes qui contiennent avec une merveilleuse exactitude l'essence du sentiment de la nature dans Burns: Des touches comme celles-l dnotent le pinceau d'un pote qui peint la nature avec la _prcision de l'intimit_, et cependant avec le coloris dlicat de la beaut et du got. Les mots que nous avons souligns vont droit au fond du gnie de Burns sur ce point. L'article, aprs avoir donn les loges, essaye de prvenir les objections et surtout celles qu'il prvoit, les objections religieuses et morales. Il avance des prcautions, des excuses, des attnuations, toutes sortes de faucilles pour couper l'avance les critiques dans l'esprit des lecteurs. Ces soins mme sont instructifs en ce qu'ils montrent quelle socit susceptible et formaliste Burns allait avoir faire. Cela donne l'ide de la surveillance qu'il devait exercer sur sa parole et de la prudence qu'il devait mettre dans sa conduite, pour ne pas choquer un monde auquel il fallait prsenter ses pomes avec presque autant d'apologie que de louange! Voici donc ce que Mackenzie disait avec beaucoup de tact et une connaissance trs exacte des gens qui il parlait: Contre quelques-uns des passages de ces derniers pomes, on a object qu'ils respirent un esprit de libertinage et d'irrligion. Mais si nous considrons l'ignorance et le fanatisme des classes infrieures dans le pays o ces pomes furent crits, fanatisme de cette espce pernicieuse qui exalte la foi par opposition ans _bonnes oeuvres_, et dont la fausset et le danger ne pouvaient chapper un esprit aussi clair que celui de notre pote, nous ne regarderons pas sa muse plus lgre comme l'ennemie de la religion (sur laquelle il exprime en plusieurs endroits les sentiments les plus justes) bien qu'elle ait t quelquefois un peu imprudente en ridiculisant l'hypocrisie. Sur ce point et sur d'autres encore, il faut convenir qu'il y a, dans le volume qu'il a donn au public, des parties rprhensibles que la prudence aurait supprimes ou la correction effaces. Mais les potes sont rarement prudents, et notre pote n'avait, hlas! ni amis, ni compagnons qui pussent lui suggrer des corrections. Quand nous rflchissons son rang dans la vie, et la socit dans laquelle il a vcu, nous sommes plus ports regretter qu' nous tonner que la dlicatesse soit si souvent offense, pendant la lecture d'un volume o il y a tant pour nous intresser et nous plaire. Il y a bien quelque chose d'un peu troit et presque d'un peu frisant le ridicule dans ces regrets que Burns n'ait pas fait parler ses paysans plus convenablement; peut-tre y avait-il aussi quelque chose qui lui fit froncer le sourcil et hausser impatiemment les paules dans toutes ces excuses qui tournaient la rprimande. Mais la fin tait faite pour lui aller droit au coeur. Mackenzie parlait de lui en homme qui sait respecter et saluer la dignit d'me partout o elle se trouve, mettant toute son autorit au service de sa sympathie. Burns possde la fiert aussi bien que la fantaisie d'un pote Cet orgueil honnte et cette indpendance d'me qui sont parfois la seule richesse de la muse, clatent toute occasion dans ses ouvrages. Il peut se faire, par consquent, que je blesse ses sentiments tout en satisfaisant les miens, lorsque j'appelle l'attention du public sur sa situation et sur sa fortune. Cette condition, tout humble qu'elle ft, dans laquelle il avait trouv le contentement et courtis la muse, aurait pu ne pas lui sembler pnible, mais le chagrin et les malheurs l'y atteignirent. Un ou deux de ses pomes font allusion ce que j'ai appris de quelques-uns de ses compatriotes, qu'il avait t contraint de former la rsolution de quitter son pays natal, pour chercher sous le ciel des Indes occidentales l'abri et le soutien que l'cosse lui avait refuss. Mais j'espre qu'on saura trouver les moyens d'empcher cette rsolution de se raliser; j'espre que je rends simplement justice mon pays en le supposant tout dispos tendre la main pour secourir et retenir son pote natif, dont les chants silvestres et sauvages possdent une telle excellence. Rparer les injustices faites au mrite souffrant et ignor; faire sortir le gnie de l'obscurit o il a langui avec indignation, et l'lever la place o il peut profiter et plaire au monde; ce sont des efforts qui donnent la richesse un privilge enviable, la grandeur et la protection un lgitime orgueil[489]. [Note 489: L'article de Mackenzie a pour titre: _Extraordinary Account of Robert Burns, the Ayrshire Ploughman, with Extracts from his Poems_.] C'tait bravement dit! Cet appel au pays, si plein de dlicatesse et cependant d'accent, tait le vrai de la situation et et t la seule rsolution digne de l'cosse et secourable au pote dont elle se glorifie dsormais. C'tait, de la part de Mackenzie, une bonne action. Lockhart a excellemment remarqu qu'elle fait honneur sa clairvoyance et son courage, et aussi pourquoi: quoique ses propres productions fussent distingues par tous les raffinements de l'art classique, M. Henry Mackenzie tait, heureusement pour Burns, un homme d'un esprit aussi libral que son got tait poli, et lui, dont les pages contiendront toujours quelques-uns des meilleurs modles d'lgance travaille, fut parmi les premiers sentir que le laboureur d'Ayrshire appartenait cette classe d'tres dont c'est le privilge d'atteindre les grces au del de la porte de l'art. Il fut le premier risquer sa propre rputation en le dclarant publiquement[490]. [Note 490: Lockhart. _Life of Burns_, p. 105.--Voir aussi sur la conduite de Mackenzie quelques lignes justes de Gilfillan. _Life of Burns,_ p. XXXV.] Cet article de Mackenzie, c'tait la clbrit, le soir mme dimbourg, deux jours aprs en cosse, une semaine aprs en Angleterre, parmi les lettrs qui lisaient le _Lounger_. Burns entra, toutes portes ouvertes, dans la haute socit nobiliaire et littraire d'dimbourg. Cette socit, par laquelle Burns allait tre examin et jug, tait une des plus cultives qu'il y et alors en Europe, une des plus justement difficiles en matire de valeur intellectuelle. dimbourg tait une ville de prdicateurs, d'avocats, de juges, de mdecins, de professeurs, presque tous remarquables. Elle se trouvait alors vers le milieu de cette priode incomparable d'clat intellectuel, qui devait aller jusque vers 1830, et qui la place parmi les cits lumineuses dont la liste trace les progrs de l'esprit humain. Il y a eu ailleurs de plus grands noms; il n'y a eu nulle part une si grande abondance d'hommes de talent, en si peu de temps et d'espace. Ils taient littralement les uns sur les autres; et beaucoup d'entre eux taient des hommes de renomme et d'influence europennes[491]. [Note 491: Pour l'ensemble de ce tableau de la socit intellectuelle d'dimbourg, nous avons consult, _The Biographical Dictionary of Eminent Scotsmen_, publi par Blackie;--_The Book of Eminent Scotsmen_ par Joseph Irving.--Voir aussi les notices qui forment la seconde partie du volume intitul: _A Winter with Burns._--Pour les diffrents dtails, nous avons consult les ouvrages particuliers qu'on trouvera indiqus leur place.] la vrit, quelques-uns de ceux qui avaient le plus contribu illustrer la ville avaient dj disparu. Il y avait dix ans que David Hume avait quitt la vie avec la srnit enjoue d'un sage antique, et sa tombe choisie par lui sur Calton Hill, avec une vue admirable, avait cess d'tre un objet de curiosit[492]. Lord Elibank, le jurisconsulte et l'conomiste, dont les travaux sur la monnaie, la circulation du papier, les Dettes Publiques, ne sont pas oublis, tait mort depuis huit ans; John Rutherford, l'minent mdecin qui, avec Monro, Sinclair, Plumner et Innes, avait fond la clbre cole de mdecine d'dimbourg[493], le fondateur des leons cliniques, latiniste achev, tait mort depuis sept ans; lord Kames, l'auteur des remarquables _lments de critique_, depuis quatre ans; le Dr Webster, le prdicateur et le calculateur, qui avait tabli le fonds des veuves du clerg, une admirable institution de secours; Allan Ramsay le peintre de portraits, le fils du pote, depuis deux ans. Quelques autres avaient quitt dimbourg pour Londres: John Home, l'ami de Hume, le fameux auteur de la tragdie de _Douglas_; Thomas Erskine, le frre d'Henri Erskine, le futur grand-chancelier, le grand avocat politique, qui s'tait fait inscrire ds ses dbuts au barreau anglais[494]; Mac Pherson, le traducteur et l'adaptateur d'Ossian; les deux Hunter, William et John, le grand anatomiste, l'homme qui pour son gnie original et comprhensif vient immdiatement aprs Adam Smith et doit tre plac bien au-dessus de tous les autres philosophes que l'cosse a produits..., qui, parmi les grands matres de la science organique, appartient au mme rang qu'Aristote, Harvey et Bichat et est un peu suprieur soit Haller soit Cuvier[495]. Mais malgr ces pertes et ces dfections, on admirait, de quelque ct qu'on se tournt, une runion merveilleuse et unique d'illustrations de tous genres. [Note 492: Huxley. _David Hume_--et le _Biographical Dictionary of Eminent Scotsmen_.] [Note 493: Sir Alexander Grant. _The Story of the University of Edinburgh_, tom. I, p. 310.] [Note 494: _Lord Erskine_, par H. Dumril.] [Note 495: Buckle. _History of Civilization in England_, tom. III, p. 429.] L'Universit tait dans une priode admirable d'clat[496]. Le Principal tait William Robertson, le fameux historien; il avait dj publi ses trois grandes histoires de l'cosse, de Charles-Quint et de l'Amrique. Il jouissait paisiblement de sa renomme et de sa grande influence dans le clerg et dans la socit d'dimbourg. Il continuait prcher le dimanche ses loquents sermons, car plusieurs des professeurs de l'Universit taient en mme temps pasteurs ou avocats, et exeraient leur talent dans des fonctions diffrentes. Le professeur de Belles-Lettres et de Rhtorique tait Hugh Blair, galement clergyman, qui avait publi ses sermons corrects et chtis, un des ouvrages les plus lus de la littrature religieuse du XVIIIe sicle. Il venait de publier ses clbres lectures sur les Belles-Lettres, dont le succs se rpandit assez loin pour que, presque un sicle aprs, ce ft encore un livre de distribution de prix dans un collge franais. Ce fut le manuel universel de rhtorique, jusqu'aux livres de Whately et de Bain. C'tait Blair qui avait prsent au public les pomes d'Ossian. Il tait le grand matre de la critique littraire en cosse et un mot de lui recommandait un ouvrage ou un auteur. Dugald Stewart, abandonnant sa chaire de mathmatiques, venait d'tre nomm professeur de philosophie morale. Il n'avait pas encore entam ses publications philosophiques; le premier volume de sa _Philosophie de l'Esprit humain_ est de 1792. Mais il commenait ses confrences admirables de clart, d'loquence et d'lvation morale, qui ont fait de lui un des grands modeleurs d'mes de son temps. Pour moi, ses lectures furent comme l'ouverture du ciel. Je sentis que j'avais une me. Elles changrent ma nature entire[497] dit lord Cockburn, qui fut un des lves de ses premires annes. Dugald Stewart, ajoute-t-il, fut un des plus grands orateurs didactiques[498]. Mackintosh disait que la gloire particulire de l'loquence de Stewart tait d'avoir inspir l'amour de la vertu des gnrations entires d'lves[499]. Il fut un incomparable professeur. C'tait avec cela un des plus honntes et des plus accomplis gentlemen de son temps; il semble avoir t, pour l'urbanit et l'lgance des faons, un rival d'Henry Erskine. Le professeur de mathmatiques tait Adam Ferguson. Il avait t longtemps chapelain d'un rgiment de highlanders et ses officiers l'empchaient difficilement de prendre part au combat[500]. C'tait un esprit original et nergique, un peu hautain. Le Dr Carlyle raconte que David Hume disait que Ferguson avait plus de gnie qu'aucun d'entre eux, parce qu'il avait matris une science difficile, la physique, en trois mois, assez pour pouvoir l'enseigner[501]. En effet, Ferguson avait t successivement professeur de physique et de philosophie morale. Il avait publi en 1767 un _Essai sur l'Histoire de la Socit civile_ que ses admirateurs considrent comme une des premires tentatives de Sociologie, et il venait de publier en 1783 son _Histoire des Progrs et de la Chute de la Rpublique Romaine_, dont les historiens tiennent encore compte. Il avait pour professeur adjoint John Playfair, dont les ouvrages sont des modles de style scientifique clair, lucide et lgant, qui fait penser du Fontenelle. Son nom restera attach l'exposition de la thorie huttonienne de la Terre. Que d'autres encore il faudrait nommer: Andrew Dalzell le professeur de grec, dont les leons crrent, dimbourg, le got de l'hellnisme, qui triomphait Glasgow avec les leons du savant Moore et les belles impressions des Foulis; Finlayson, le professeur de logique, raide, prcis et sec[502]; John Robinson, le professeur de physique, qui dita les oeuvres de Black. [Note 496: Pour l'Universit voir _The History of Edinburgh_, de Hugo Arnot, Book III, chap. III.--_The Story of the University of Edinburgh_, by Sir Alexander Grant.--_Edinburgh University, a sketch of its Life for 300 years_, publi par James Gemmell.--_The University of Edinburgh_, by the late Principal Lee--et un petit livre intitul: _Viri Illustres_ ACAD. JACOB. SEXT. SCOT. REG. ANNO CCCMD, publi en 1884.] [Note 497: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 22.] [Note 498: _Id._ p. 23.] [Note 499: _Life of Francis Jeffrey_, by lord Cockburn, p. 49.] [Note 500: Lord Cockburn, _Memorials_, p. 42.] [Note 501: Dr Alex Carlyle. _Autobiography_, p. 289.] [Note 502: Voir, sur Andrew Dalzel et Finlayson, les reconnaissants souvenirs de lord Cockburn, _Memorials_, p. 16-19.] La Facult de Mdecine, qui a tant contribu la rputation de l'Universit d'dimbourg, tait aussi dans un moment de gloire extraordinaire. Sans compter les hommes de talent comme Rutherford le botaniste, Andrew Duncan et d'autres, il y avait quatre hommes de premier ordre, dont les noms sont historiques et marquent des tapes dans le dveloppement de la science. la chaire d'anatomie, il y avait Alexandre Monro, Monro _secundus_, un merveilleux professeur, le plus grand de ces Monro, qui, de pre en fils, occuprent la mme chaire pendant une priode de cent vingt-six ans, de 1718 1846. la chaire de physiologie, se trouvait James Gregory, un autre exemple de ces tonnantes familles de professeurs; son arrire-grand-pre James Gregory, l'inventeur du tlescope miroir, avait t nomm professeur dimbourg en 1674, et, depuis ce temps, les Gregory donnaient des professeurs de mathmatiques et de sciences naturelles aux Universits d'Angleterre et d'cosse. Quelle sve dans ces races rcemment sorties du sol! Et ces hommes enseignaient pendant un demi-sicle et vivaient quatre-vingts ans. Notre James Gregory tait en outre le premier latiniste d'cosse. ct de ces noms-l, deux autres d'une plus grande porte. William Cullen tait l, le grand physiologiste, qui essaya le premier de gnraliser les lois de la maladie telles qu'elles se manifestent dans le corps humain[503]. Et la chaire de chimie tait occupe par Joseph Black, un des crateurs de la chimie moderne, celui que Lavoisier considrait comme son matre et appelait l'illustre Nestor del rvolution chimique, grand physicien aussi, car c'est lui qui avait dcouvert la chaleur latente un hardi et admirable paradoxe qui exigeait, pour tre propos, du courage aussi bien que de la pntration, et qui marque une poque de l'esprit humain parce que c'tait un immense pas de fait vers l'idalisation de la matire en force[504]. [Note 503: Buckle, tome III, p. 413.] [Note 504: Buckle, tome III, p. 369.] Le clerg comptait des prdicateurs qui taient presque tous des savants remarquables. C'tait le Dr Henry, l'auteur d'une _Histoire d'Angleterre_, l'une des premires histoires faites sur un plan qui tudie sparment toutes les parties de la vie sociale; c'tait James Macknigh, thologien et commentateur profond, auteur d'une _Harmonie des vangiles_ et d'un _Commentaire d'ptres des Aptres_, oeuvres de grande rudition; c'tait John Erskine, le bon et l'loquent, dont les sermons publics changrent le ton de la prdication en cosse et dont on trouve le portrait dans _Guy Mannering_; c'tait le Dr Alexander Carlyle dont l'_Autobiographie_ est prcieuse pour l'tude de toute cette poque. La Magistrature, la _Court of Session_, pour employer le terme cossais, se composait d'hommes de haute valeur, choisis parmi les avocats que leurs qualits d'orateurs ou de juristes avaient mis hors pair. Le prsident tait alors Robert Dundas d'Arniston, lord Mansfield, le troisime d'une descendance de juges intgres et profonds[505]. Il avait autour de lui des hommes comme Francis Garden, lord Gardenstone, qui avait plaid, dans le fameux procs de Douglas, devant le Parlement de Paris, de faon laisser, mme dans une langue trangre, une vive impression de son loquence[506]; sir David Dalrymple, lord Hailes, rudit, historien, archologue, d'une lecture et d'une science universelles, clbre par ses travaux sur les antiquits chrtiennes, les vieilles posies cossaises, et ses annales sur l'histoire d'cosse; lord Braxfield le gant du tribunal selon l'expression de lord Cockburn: rude, brutal, semblable un forgeron, sans lettres, il avait un esprit d'une telle vigueur d'treinte et de raisonnement qu'il n'avait pas eu besoin de culture pour avoir la puissance[507]; James Burnet, lord Monboddo, original, paradoxal et savant, fameux pour sa connaissance des classiques et sa thorie sur la descendance de l'homme. Il soutenait, avant l'heure, que les hommes avaient eu des queues et descendaient du singe. Il avait publi son ouvrage sur _l'Origine et le Progrs du langage_, o il soutenait le systme de Lucrce sur l'origine du langage et o il avait pris pour pigraphe les vers d'Horace qui le rsument: [Note 505: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 137.] [Note 506: _Edinburgh Review._ N 231 January 1883, p. 238.] [Note 507: Lord Cockburn, _Memorials_, p. 29.] Quum prorepserunt primis animalia terris Mutum et turpe pecus C'tait, disait-il, en miniature l'histoire du genre humain. Il tait en train de publier son travail sur la _Mtaphysique Ancienne_. Il donnait des soupers attiques[508] o la table tait parseme et les flacons enguirlands de ross la manire des anciens[509]. II allait presque chaque anne Londres, faisant cheval toute la route parce que les chaises de poste taient des vhicules inconnus des anciens[510]. Il tait le pre d'une adorable et anglique crature, dont la grce et la douceur taient admires de tout dimbourg et sduisirent Burns, comme une apparition cleste. Elle devait tre enleve peu d'annes aprs, et le pote devait crire sur elle une lgie chaste et attendrie. [Note 508: Lord Cockburn, _Memorials_, p. 36.] [Note 509: _Erskine and his Times_, by Lieut.-Colonel Alex. Fergusson, p. 281.] [Note 510: _Biographical Dictionary of Eminent Scotsmen._] Le barreau, ou la _Faculty of advocates_, comme on l'appelait, qui tait la ppinire de la cour de justice, tait un corps trs brillant et trs instruit. Cela tenait des circonstances particulires. Les fils de famille nobles n'ayant pas, comme en Angleterre, le dbouch de la vie publique, se portaient de ce ct. La Facult des avocats comprenait la moiti des gentilshommes d'cosse. La profession de la loi tait embrasse par les fils ans de la gentry, plutt parce qu'elle confrait une sorte de distinction fashionable que parce qu'ils en attendaient des affaires ou des moluments. Elle conduisait une ducation savante ou du moins polie, et donnait une sorte de dignit au-dessus de la pure inactivit. C'est peut-tre cause de cela qu'il y avait, cette poque, parmi la Facult des avocats d'cosse, une lgance de manires, unie un degr de science et de connaissances gnrales, qu'on n'aurait pu retrouver en aucune autre compagnie semblable dans aucun autre pays[511]. C'est Henry Mackenzie qui parle ainsi et il avait bien connu le barreau de son temps. En laissant de ct ce que la partie exclusive d'un jugement semblable a toujours de douteux, il reste que la Facult des avocats d'dimbourg tait une runion d'hommes remarquables non seulement par leurs connaissances professionnelles, mais par leur culture gnrale. Elle comptait en 1786 des hommes comme Alexander Fraser Tytler, un historien distingu qui a laiss des _lments d'histoire gnrale_; Charles Hope, un orateur puissant, qui avait la plus admirable voix, pleine, profonde et distincte, dont le soupir mme s'tendait sur une ligne de mille personnes... une voix qui n'tait surpasse que par celle de Mrs Siddons, laquelle venue directement du ciel et digne d'y tre coute, tait la plus noble qui ait jamais frapp l'oreille humaine[512]. Il y avait Maconochie, qui avait voyag par toute l'Europe et possdait la plupart des langues europennes[513], penseur indpendant et original et d'un savoir considrable; ses connaissances embrassaient tous les sujets, loi, science, histoire, littrature, et par consquent taient peut-tre plus varies que prcises; sous son labeur incessant, ses renseignements s'accumulaient d'heure en heure. J'avais l'habitude de faire les tournes avec lui et il me semblait galement son aise en thologie, ou en agriculture, ou en gomtrie, ou lorsqu'il examinait une montagne, ou dmontrait ses erreurs un fermier, ou rfutait les dogmes d'un clergyman, bien que de toutes ses occupations cette dernire ft peut-tre celle qui lui procurait le plus de plaisir[514]. Il y avait Miller, un des hommes les plus cultivs et les plus remarquables de son temps profond et original en mathmatiques[515]; il y avait Craig, Bannatyne, qui, avec Tytler et sous la direction de Mackenzie, crivaient dans le _Lounger_ et le _Mirror_. Craig, qui fut plus tard membre de la Cour de session, allait se trouver ml l'histoire de Burns. Mais la gloire du barreau, le plus brillant ornement de la profession[516] dit lord Cockburn, tait alors l'loquent, le spirituel, le charmant, le populaire et gnreux Henry Erskine. C'tait un grand et irrsistible orateur, d'une parole si riche de beauts classiques, si enjoue, si spirituelle, si claire, si copieuse, si lgre et en mme temps si srieuse. Tout son esprit tait un argument, et chacune de ses exquises comparaisons tait un pas dans son raisonnement dit Jeffrey[517]. Sa gat lgre tait toujours un instrument d'argumentation, il raisonnait en esprit[518] dit lord Cockburn. Il tait aussi clbre pour son esprit que pour son loquence. Aux runions matinales chez le libraire Creech, on apportait le dernier mot de Henry Erskine, toujours piquant et cependant avec quelque chose qui le rendait inoffensif[519]. C'est lui qui, aprs avoir t prsent au Dr Johnson lequel, bourru brutal, comme souvent, avait mrit une fois de plus le nom de _ursa major_, s'approcha de Boswell qui menait le docteur dans la socit d'dimbourg, et lui glissa secrtement un shelling dans la main, pour le remercier de lui avoir montr son ours[520]. Il se trouvait au thtre un soir o un tumulte s'leva dans le parterre entass. La cause du bruit tait un individu qui, en dpit de toutes les raisons, ne voulait pas s'asseoir; l'affaire se gtait; Erskine s'avance paisiblement: Excusez le gentleman, ne voyez-vous pas que c'est seulement un tailleur qui se repose? L'effet fut tel que l'individu en tomba sur son banc et aurait probablement voulu tre dessous[521]. Il tait intarissable de bons mots et pendant trente ans il en fournit dimbourg. Il tait la joie et la gat de la ville. Il en tait aussi l'honneur pour sa droiture, son inflexible honntet politique, la sret de ses relations, sa bienveillance envers tous[522]. Quand il mourut en 1817, on proposa de mettre sur sa tombe l'homme le plus aim de l'cosse. [Note 511: _Edinburgh Review_, N 321, January 1883, p. 231.] [Note 512: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 141.] [Note 513: _Edinburgh Review_, N 321, p. 240.] [Note 514: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 124.] [Note 515: _Edinburgh Review_, N 321, p. 240.] [Note 516: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 81.] [Note 517: voir l'extrait de Jeffrey, dans le _Biographical Dictionary of Eminent Scotsmen_.] [Note 518: Lord Cockburn. _Life of Jeffrey_, p. 88.] [Note 519: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 149.] [Note 520: _Henry Erskine and His Times_ by Lieut.-Colonel Alex. Fergusson, p. 130.] [Note 521: Id., p. 275.] [Note 522: Voir l'loge de H. Erskine dans _The Life of Jeffrey_ de lord Cockburn, p. 90.] Quelques-uns, et des plus illustres, n'appartenaient aucune de ces catgories sociales qui donnaient dimbourg sa physionomie. Adam Smith, le plus grand de tous, l'illustre fondateur de l'conomie Politique, occupait une sincure royale; il venait de perdre sa mre deux ans auparavant, et sa gat naturelle en tait attriste. Hutton, l'auteur de la _Thorie de la Terre_, le vrai crateur de la gologie, qui soutint la thorie des causes actuelles, qui dcouvrit le mtamorphisme des roches, ce point capital en gologie, tait un vieux gentilhomme qui vivait de ses rentes et faisait des communications l'_Edinburgh Society_; Mackenzie, notre ami depuis longtemps, tait homme de loi et ses affaires commenaient le dtourner de la production littraire. En mme temps, des hommes non moins distingus venaient de tous cts, enrichir encore de leur prsence cette socit. L'Assemble gnrale qui runissait chaque anne, au mois de Mai, les reprsentants du clerg national, faisait affluer dans la capitale tout ce qu'il y avait de remarquable dans le pays. C'tait comme la saison intellectuelle d'dimbourg. De Glasgow, dont la robuste universit avec moins d'clat a peut-tre fait autant de besogne qu'aucune autre, de Glasgow venaient Thomas Reid le chef de l'cole philosophique cossaise; Richardson, le professeur d'humanits, qui fut un des premiers critiques shakspeariens dans son _Analyse Philosophique et Illustration de quelques-uns des plus remarquables caractres de Shakspeare_; John Millar, le professeur de droit civil, auteur d'une _Vue historique du Gouvernement anglais_; George Jardine, le professeur de logique, dont l'_Esquisse d'ducation Philosophique_ est un programme de stricte et fconde pdagogie; John Anderson, d'abord professeur de langues orientales, puis de physique, qui se montra plus tard philanthrope clair par la fondation de l'Institut Andersonien, destin rpandre l'ducation dans les classes pauvres. D'Aberdeen, venaient James Beattie, le pote et le moraliste, l'auteur du _Mnestrel_ et d'ouvrages de discussion religieuse; Robert Hamilton, le mathmaticien, qui appliqua ses connaissances mathmatiques l'conomie politique et publia des travaux sur les Dettes Publiques; il tait en correspondance avec notre Say; George Campbell dont la _Philosophie de la Rhtorique_ est un ouvrage excellent et, nos yeux, suprieur celui de Blair. De petites villes, de paroisses perdues, il arrivait des hommes de valeur; le Dr Somerville, l'historien de la reine Anne, venait de Jedburgh; John Ogilvie, le pote du _Jour du Jugement_, venait de Medmar; Brydone, le voyageur dont le _Tour en Sicile et Malte_ a t traduit en franais et est encore un livre intressant, vivait prs de Coldstream. De toutes parts on se runissait dimbourg, comme au foyer intellectuel du pays; la socit qui y vivait s'accroissait de l'affluence de tous ces visiteurs. Et il est impossible de ne pas songer qu'aux pieds de cette gnration si puissante en grandissait une autre, destine la remplacer et l'galer. Walter Scott tait alors un adolescent d'une quinzaine d'annes, un peu boiteux, qui aimait dj errer dans les ruelles d'dimbourg. Parmi les gamins qui, chaque matin, s'en allaient la High School, dans le costume que l'poque trouvait joli pour les enfants, en culottes courtes, en gilet et en veste brillants, couleur bleu de ciel, vert d'herbe ou carlate[523], se trouvait presque toute la rdaction de la Revue d'dimbourg. Le futur lord Cockburn, dont les livres charmants nous fournissent les matriaux les plus heureux et les plus pittoresques de cette tude, avait sept ans; Francis Horner, l'conomiste et l'homme d'tat mort trop jeune, lord Brougham, l'orateur et le ministre fameux, en avaient huit; James Moncreiff, le juge, en avait dix; sir Charles Bell, le mdecin, dont son biographe franais a dit que sa dcouverte sur les fonctions du systme nerveux est le fait le plus important dont la science ait l'obligation aux physiologistes de la Grande-Bretagne depuis la doctrine de Harvey sur la circulation du sang[524] avait douze ans; Francis Jeffrey, le fameux critique de la Revue d'dimbourg, en avait treize. [Note 523: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 11.] [Note 524: Amde Pichot. _Sir Charles Bell_, p. 15.] En mme temps grandissaient, de tous cts, dans les provinces, une lgion d'enfants qui devaient venir se runir ce groupe d'dimbourg. James Hogg, le plus grand pote populaire que l'cosse ait produit aprs Burns et dont la vie est presque aussi remarquable que celle de Burns, tait un grand garon de seize ans, solitaire et triste, qui gardait des troupeaux dans la fort d'Ettrick. Glasgow Robert Stevenson, le grand ingnieur de phares, Mac Crie, l'historien de John Knox, avaient quatorze ans; James Mill, le pre de Stuart Mill, l'auteur d'une _Histoire de l'Inde_, en avait treize; Tannahil, le doux chanteur, en avait douze et travaillait dj dans sa pauvre famille de tisserands Paisley; Alexander Murray, le philologue, en avait onze; il vivait dans une hutte, au bord du lac perdu de Palneur, o son pre, pauvre berger, lui avait appris ses lettres avec un bout de bois charbonn. John Leyden, le charmant pote des _Scnes d'Enfance_ avait onze ans; John Struthers, le pote du _Sabbat du Pauvre_, en avait dix et depuis deux ans dj gardait les vaches; Thomas Campbell, l'impeccable et exquis pote, dont l'oeuvre comme une statuette d'ivoire est petite et parfaite, en avait neuf; ainsi que le futur sir John Ross dont le nom est li l'histoire des expditions arctiques. Thomas Brown, le mtaphysicien, John Thomson qui fut plus tard ministre et un vritable peintre, Andrew Ure, le chimiste, avaient huit ans; John Galt, le romancier, notre auteur des _Annales de la Paroisse_, en avait sept et grandissait Irvine o nous avons vu Burns; Thomas Chalmers, le thologien, le puissant prdicateur, tait g de sept ans; David Brewster, l'minent crivain scientifique, de cinq; William Tennant, le pote, de quatre ans. Enfin David Wilkie, le peintre, le Teniers anglais comme on l'a appel, Allan Cunningham, le futur biographe de Burns, John Wilson, le clbre Christopher North, le pote, l'essayiste, le critique, l'athlte dont les exploits physiques sont incroyables, l'auteur de l'_le des Palmes_ et des _Noctes Ambrosian_ taient des enfants miaulant et piaillant dans les bras de leur nourrice, selon l'expression de Shakspeare. C'tait, dans toute la longueur et la largeur de ce petit pays, un foisonnement intellectuel dont l'cosse sera longtemps fire. Cette gnration grandissante ne devait pas, comme celle qui la prcdait, se grouper tout entire dimbourg et s'y attacher. Le vorace Londres[525] allait en dvorer une partie. dimbourg, tout en continuant produire des hommes de premire valeur, ne les retiendra plus tous; on pourra inscrire sur cette puissante ruche: [Note 525: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 159.--Voir aussi p. 181-82.] Sic vos non vobis mellificatis apes. Mais en 1786, au moment o nous sommes, ce mouvement d'migration vers Londres tait peine sensible, et la ville de Hume et d'Adam Smith, de Blair et de Robertson, de Hutton et de Black, de Dugald-Stewart et de Mackenzie, d'Erskine et de Fergusson, tait encore la mtropole intellectuelle de l'cosse. Cette vie intellectuelle si intense tait encore active, resserre par une vie sociale tout fait propre dimbourg. Tous ces hommes vivaient, pour ainsi parler, dans la mme rue, les uns sur les autres. Ils se connaissaient et s'aimaient, se rencontraient tous les jours, allaient ensemble au Parlement ou l'Universit, se promenaient en causant sur les _Prairies_[526], discutaient, soupaient tous les soirs les uns chez les autres, ou, quand ils voulaient tre entre eux, allaient leur club ou une taverne. Au moyen des caddies, nous donnions rendez-vous nos amis dans une taverne, neuf heures; et c'tait un beau temps o nous pouvions runir David Hume, Adam Smith, Adam Ferguson, lord Elibank, les Drs Blair et Jardine en les prvenant une heure l'avance[527]. Quand Hume, aprs son sjour Londres, reprit en 1769 possession de son logement au troisime tage dans James's Court, il crivait son ami Adam Smith, retir dans un village de l'autre ct du Forth, une phrase o se montre la charmante tendresse de coeur qui s'alliait sa fermet d'esprit: Je suis heureux d'tre porte de regard de vous et d'avoir mes fentres une vue de Kirkcaldy. L'auteur de l'_Histoire d'Angleterre_ apercevant de chez lui la petite maison paisible o l'auteur de la _Richesse des Nations_ poursuivait son grand ouvrage et lui donnant le bonjour est un fait caractristique de la socit littraire d'dimbourg ce moment. Encore cela leur semblait-il loin; Hume ajoutait: Je voudrais bien aussi pouvoir vous parler[528]. Tous ces hommes vivaient pour ainsi dire en famille. [Note 526: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 49-50.] [Note 527: Dr Alex Carlyle. _Autobiography_, p. 275.] [Note 528: _Old and New Edinburgh_, by J. Grant, tom. I, p. 98.] Si l'on veut achever le tableau de la vie sociale d'dimbourg dans les vingt dernires annes du XVIIIe sicle, il faut ajouter cette aristocratie de l'esprit et du savoir, puise au plus profond du peuple, l'aristocratie de naissance et de fortune. Presque toutes les vieilles familles avaient leur htel ou leur maison dimbourg et y venaient rsider l'hiver. Par suite de l'esprit familial qui anime l'organisation par clans, et de l'esprit dmocratique qui domine dans le systme presbytrien, la noblesse n'tait pas trs spare des autres classes. Le haut du pav appartenait peut-tre la distinction intellectuelle et en tout cas les savants taient les gaux des nobles. La supriorit d'dimbourg, disait Jeffrey, est due en grande partie la combinaison cordiale des deux aristocraties du sang et des lettres[529]. Des hommes comme Henry Erskine, Dugald Stewart, John Playfair, qui unissaient l'lgance des faons la culture de l'esprit, et dont quelques-uns appartenaient l'ancienne noblesse, servaient de traits d'union entre les deux classes et rgnaient des deux cts. [Note 529: Extrait d'un article de Jeffrey sur Playfair, 1819--cit dans l'_Edinburgh Review_, N 321.] Cette familiarit, cette communaut de vie tenait la construction particulire d'dimbourg. Tout le monde se connaissait, se voyait. Les familles restaient dans la mme ruelle, souvent dans la mme maison. On se parlait de fentre fentre[530]. Beaucoup des Erskines, des Stairs, des Dalrymples et autres parents vivaient en socit, dans un cercle de cent yards de diamtre, et il tait facile de rassembler une runion de famille en quelques instants[531]. Ce qui se faisait entre les membres d'une mme famille, se faisait entre familles amies. On se recevait beaucoup, sans grande dpense[532]. La causerie d'hommes instruits et loquents tait le grand charme de ces runions. Il y avait donc une vie de conversation trs dveloppe et qui ressemblait un peu la vie franaise. Mais au lieu de la parole lgre, ptillante, brillante, pleine de bonds et de surprises, d'clat, de fantaisie et d'esprit qui animait nos salons, c'tait une conversation plus srieuse, plus pose, qui se rapprochait plus de la discussion suivie et qui, avec peut-tre autant de hardiesse ou de paradoxe, avait une allure plus mesure et un ton plus dogmatique. L'esprit n'y manquait pas, ni le charme, ni l'lgance, mais ils s'exeraient avec une sorte de discipline et de tenue professionnelles. Les matres de la conversation n'taient pas, ainsi qu' Paris, des hommes de lettres et des bohmes comme Rousseau, Diderot, Duclos, Galiani, Beaumarchais; c'taient des juges, des clergymen, des professeurs, des avocats, portant tous, plus ou moins, la dignit de professions graves et vtues de noir, sans oublier l'atmosphre religieuse o tout ce monde se mouvait. Mais part cette diffrence, dimbourg tait srement cette poque, avec Paris, la ville d'Europe o la conversation tait pousse au plus haut degr de perfection et tait davantage un des lments de la vie sociale. [Note 530: Walter Scott. _Provincial Antiquities of Scotland; General account of Edinburgh._] [Note 531: _H. Erskine and His Times_, by Lieut-Colonel Alex Fergusson, p. 128.] [Note 532: Walter Scott. _Provincial Antiquities of Scotland._ Id.] * * * * * Quel effet ce paysan rcemment enlev sa charrue allait-il produire dans ces salons? Comment ce garon, qui n'avait jamais eu d'autre compagnie que celle de laboureurs et d'ouvriers et, de temps en temps, quelques heures de conversation d'un homme de loi de bourgade ou d'un mdecin de campagne, comment ce garon allait-il se comporter dans ce monde difficile et raffin? Comme toute les socits mondaines celle-ci tait exerce percevoir les moindres nuances de tenue, habile saisir les moindres carts, les moindres manquements; il s'y maniait une observation subtile et aigu. On attendait ce phnomne avec curiosit; car s'il y a dans l'histoire littraire des cas analogues, il n'y en a peut-tre pas un de semblable, o la renomme ait t si brillante, la transition si brusque, l'preuve si difficile. La chose fut bien vite rgle. La manire dont Burns se tira de ce pas est un des endroits les plus curieux de sa vie et qui rvle le mieux quelles ressources de tout genre il y avait en lui. Il tait arriv dimbourg dans un costume qui ne diffrait gure de celui des autres villageois; quel rustaud! s'tait crie une dame qui on l'avait dsign dans la rue[533]. S'il entendit ce jugement il dut y tre pniblement sensible. Quelques semaines aprs son arrive, il prit des vtements plus appropris son nouveau milieu et se mit la mode. Il adopta le costume que portaient alors volontiers les libraux, lequel tait aux couleurs de Fox. Cette transformation accomplie, il parut en habit bleu boutons de mtal, en gilet ray de bleu et de jaune, en culottes de daim collantes et en bottes revers qui venaient au-dessous du genou[534]. Sa cravate de batiste blanche tait nettement arrange; ses cheveux noirs, sans poudre une poque o on en portait gnralement, taient nous par derrire et sur le devant couvraient son front[535]. Sa mise tait toute change, bien qu'elle conservt encore quelque chose de rustique qu'il aurait peut-tre essay vainement de faire disparatre. Son costume, dit Dugald Stewart, tait parfaitement appropri sa condition, simple et sans prtentions, mais avec une attention suffisante la nettet. Si j'ai bonne mmoire, il portait toujours des bottes; et quand il tait particulirement en crmonie, des culottes de daim[535]. Un de ceux qui le virent le mieux cette poque, Walker, dit qu'il tait simplement mais convenablement vtu, dans un genre qui tenait le milieu entre le costume de fte d'un fermier et celui de la compagnie laquelle il tait maintenant ml; tout prendre, d'aprs sa personne, sa physionomie et son vtement, si je l'avais rencontr prs d'un port de mer et qu'on m'et demand de deviner sa condition, j'aurais probablement conjectur qu'il tait un capitaine de navire marchand, de la classe la plus respectable[536]. C'tait une preuve de tact parfait que d'avoir du premier coup, choisi ce costume indpendant, fait pour ses habitudes de tenue et nanmoins assez lgant. [Note 533: Allan Cunningham. _Life of Burns_, p. 44.] [Note 534: Allan Cunningham. _Id._--et Chambers, tom. II, p. 14.] [Note 535: Walker. _Life of Robert Burns_, p. LXXII.] [Note 536: _Account of Burns_, by Professer Dugald Stewart, Currie.] [Note 537: Walker. _Id._ p. LXXII.] La premire fois qu'il entra dans un salon, on dut regarder avec curiosit ce jeune paysan, dj un peu vot par l'effort, comme le laboureur de Virgile qui pse sur la charrue. Un de ceux qui l'examinrent avec le plus d'intrt a conserv l'impression de sa premire apparition. Sa personne, quoique forte et bien prise et de beaucoup suprieure ce qu'on pouvait attendre chez un laboureur, tait un peu lourde de dessin. Sa stature semblait moyenne bien qu'elle ft plus grande, parce qu'il ne se tenait pas droit. Son visage n'avait pas cette forme lgante qui est frquente chez les classes suprieures; mais il tait viril et intelligent, marqu par une gravit pensive qui s'assombrissait jusqu' la duret. C'est dans son large oeil noir qu'tait la marque la plus frappante de son gnie. Il tait plein de pense et donnait l'ide qu'il aurait t, s'il avait appartenu quelqu'un qui s'en serait servi avec art, un puissant moyen d'expression[538]. C'tait cet loquent oeil noir qui frappait tout le monde. Quand on l'avait vu, il tait impossible de l'oublier. Il y avait sur tous ses traits une forte expression de bon sens et de pntration, dit Walter Scott, l'oeil seul je crois, indiquait un caractre et un temprament potiques. Il tait large et d'une teinte sombre qui flamboyait (je dis littralement _flamboyait_) quand il parlait avec sentiment ou intrt[539]. [Note 538: Walker. _Life of Burns_, p. LXXI.] [Note 539: Walter Scott. _Reminiscences of Burns_, cit par Lockhart.] Il se prsenta sans timidit, sans gaucherie, sans cette lourdise qui fit tant souffrir J.-J. Rousseau, sans trop d'assurance, mais sans fausse modestie, et sans humilit excessive. Il n'essaya pas d'affecter des manires que son ducation ne lui avait pas donnes et que son physique ne lui permettait pas. Il arriva simplement, virilement, en homme qui est ferme sur ses jambes et peut regarder tout le monde en face. Sa rectitude d'esprit lui inspira ce qui tait convenable; il avait du premier coup mis le doigt sur la note juste. Ce n'tait ni un rustre ni un faux gentilhomme qui tait l, c'tait un homme dont l'esprit effaait les dehors, et dont la dignit entendait se faire respecter partout. Et ce fut d'abord une approbation silencieuse. Mais quand on l'entendit parler l'approbation se changea en tonnement. Ce jeune laboureur s'exprimait sur tous les sujets, avec une souplesse et une vigueur de pense, avec un clat et une puret de langage dont ses auditeurs restaient confondus. Il semblait deviner les choses, les saisir, les pntrer, la faon des potes, dans leur complexit vivante. C'est ainsi qu'il semble que Shakspeare dut tout comprendre. Il avait, avec cette rapidit d'esprit, un solide bon sens et une force de raisonnement qui frappa toujours ceux qui le connurent, et par laquelle il supplait, dans les discussions, ce qui lui manquait en connaissances. Tout cela venait en une parole nerveuse, originale, toujours mouvemente, sans cesse varie, pleine tantt d'une large force comique, tantt d'une nergie et d'une lvation suprieures, qui blouissait et faisait taire tous ces orateurs surpris. Chose incroyable, le charme de Dugald Stewart, l'esprit d'Erskine, l'loquence de Richardson, semblaient petits et factices ct de ce discours neuf, jeune et charg de sve. Quand il tait quelque part, tous ces hommes illustres disparaissaient. C'tait lui le vrai matre, devant qui les autres restaient silencieux, inquiets et presque respectueux, comme devant une force inexplicable que ni l'tude, ni la lecture, ni les veilles ne peuvent donner, et en prsence de laquelle les talents restent interdits[540]. [Note 540: Voir Carlyle, _Essay on Burns_.] Quelque surprenant que ce fait puisse paratre, il faut l'admettre, se rendre l'vidence. Tous les tmoignages s'accordent, venant des sources les plus diverses. Des esprits critiques, expriments dans l'apprciation des hommes, ne font que confirmer ce que nous avons dj vu de la prodigieuse puissance de parole de Burns. Ils sont unanimes le faire et, si cela est possible, ils enchrissent encore sur l'loge. Je me rappelle, dit Heron, que feu le Dr Robertson me fit un jour l'observation qu'il n'avait presque jamais rencontr d'homme dont la conversation rvlt une plus grande vigueur et une plus grande activit d'esprit que celle de Burns[541]. Lockhart, qui avait vcu presque avec tous les personnages auxquels Burns avait t prsent, rapporte la mme impression en termes plus affirmatifs encore. La posie de Burns aurait pu lui procurer accs dans ce monde, mais c'taient les ressources extraordinaires qu'il dployait dans la conversation, la forte et vigoureuse sagacit de ses observations sur la vie, la splendeur de son esprit et la resplendissante nergie de son loquence aux moments o ses sentiments taient excits, qui le rendirent l'objet d'une admiration srieuse parmi les matres expriments dans l'art de la _causerie_. Il s'en trouvait plusieurs parmi eux qui probablement adoptaient dans leur coeur l'opinion de Newton que la posie est une niaiserie ingnieuse. Adam Smith, par exemple, ne pouvait pas avoir beaucoup de respect, au service d'un travailleur aussi improductif qu'un faiseur de ballades cossaises; mais le plus imposant de ces philosophes avait assez faire pour se maintenir en attitude d'galit quand il tait amen en contact personnel avec la gigantesque intelligence de Burns, et tous ceux dont les impressions sur ce sujet ont t recueillies s'accordent dire que sa conversation tait ce qu'il y a de plus remarquable en lui.[542] Nous verrons s'ajouter celles-ci d'autres attestations plus importantes peut-tre et d'une telle autorit qu'il faut admettre, selon le mot de Chambers, que le meilleur de Burns n'a pas t transmis et n'tait pas de nature tre transmis la postrit[543]. [Note 541: R. Heron. _Life of Burns._] [Note 542: Lockhart. _Life of Burns_, p. 118-19.] [Note 543: R. Chambers, tome I, p. 14.] Bien que ce succs soit extraordinaire, il n'est pas inexplicable. On peut dmler pourquoi sa conversation devait clater dans ces salons comme une lumire merveilleuse et dconcertante. La conversation ordinaire, savante, correcte, formaliste, recherchant la forme littraire des choses, les runissait selon des rapports et des conflits de mots. Elle tait un peu froide, empreinte d'une lgance abstraite. On y trouvait sans doute de l'observation et de l'humour, surtout, cela est probable, chez les juges, plus en contact avec la vie que les professeurs et plus dgags de l'abondance de parole que les avocats. Mais, malgr tout, cette conversation avait une livre livresque, comme dit Montaigne, elle sentait les livres, et les livres de cette poque, lgants et abstraits. Et voici tout coup--et dans quelles circonstances de surprise!--un homme qui parlait, avec autant de nettet et autant de vigueur dans le raisonnement, que les plus solides et les plus prcis de tous ces beaux discoureurs. Mais, dans cette trame serre, entrait la substance des choses, entraient les choses elles-mmes, reproduites dans leur vie. Il y avait surtout deux qualits par lesquelles cette parole tranchait sur toutes les causeries: l'nergie du pittoresque et l'ardeur de la passion personnelle, une couleur et une flamme nouvelles[544]. Quand il penchait du ct comique, il abondait en tableaux vivants, peints par touches serres o entraient beaucoup de mots locaux expressifs et irrsistibles. Quand il discutait des ides ou dcrivait des sentiments, son langage s'levait, se chtiait, devenait purement anglais et prenait une ampleur et une splendeur oratoires dont ses lettres peuvent donner une ide. Une seule conversation en Angleterre aurait pu tenir tte celle-l, c'tait celle de Burke, avec plus d'loquence et moins d'accent, plus magnifique et moins poignante. dimbourg, la seule exception la rgularit gnrale tait la charmante fantaisie d'esprit et la lgre gat d'Henry Erskine; mais c'tait un ptillement bien blanc ct du flot empourpr de l'loquence de Burns. La forme elle-mme tait diffrente. Aux phrases lucides, faites d'expressions admises et de circulation reconnue, s'opposait un jaillissement imptueux d'inventions verbales, de trouvailles de langage, d'expressions cres, o les mots, chauffs et fondus ensemble dans ce souffle brlant, s'accrochaient dans des sens inattendus et saisissants. C'tait une conversation nergique, remuante, pleine de sve, de suc et de saveur. Ajoutez cela des dons d'action, une voix profonde, le rayonnement et la mobilit de la physionomie, l'clair noir du regard, la vigueur musculaire et la dcision des gestes. Tout cela faisait quelque chose de nouveau, rude et fruste parfois, mais plus fort, plus ample, plus vari, plus mouvement et surtout plus naturel. C'est comme, si dans un salon plein d'odeurs fines et du bruissement des bijoux et des soies, taient entrs, par une fentre soudainement ouverte, les larges parfums des bois et des bls, et les voix profondes et dominatrices de la vie humaine. [Note 544: Gilfillan a aperu une de ces supriorits de la parole de Burns. C'est le ct sentiment qu'il nomme _feeling_.--Voir _Life of Burns_, p. XXXVII.] Et, tandis que les hommes taient ainsi frapps d'tonnement, les femmes coutaient, mues, cette parole diffrente de toutes celles qu'elles avaient entendues. Elles ont moins que les hommes le respect troit de la culture intellectuelle et, plus qu'eux, l'intuition large de la valeur gnrale et complte d'un homme. Elles sentaient que celui-ci, malgr son ignorance relative, avait t cr par la nature plus puissant que les autres, qu'il tait le plus grand de tous ceux qui se trouvaient l. Elles sentaient surtout qu'il tait plus capable de passion, qu'il avait souffert, et que peut-tre il tait destin souffrir davantage. Elles lui savaient gr de toucher en elles des tendresses et des pitis plus profondes; elles l'admiraient avec une sorte de commisration et de sympathie. C'est le seul homme, disait la duchesse de Gordon qui fut l'idole de Londres, dont la conversation m'ait fait perdre pied[545]. Il faut ajouter, point important, qu'elles sentaient leur puissance sur lui et qu'il les approchait avec un culte et une constante proccupation d'elles, autrement flatteurs que les plus ingnieuses urbanits. Sa manire de leur parler tait pleine de dfrence, toujours avec un tour soit vers le sentimental, soit vers l'humour, qui rveillait leur attention d'une faon toute spciale.[546] C'tait encore la duchesse de Gordon qui disait cela et c'est l un fin jugement fminin. Avec la rserve qui lui tait impose, il abordait les grandes dames d'dimbourg de la mme faon que les filles de Mauchline. Il avait trouv d'instinct ce mlange indchiffrable de raillerie et de srieux, qui est le dernier mot de la sduction et qui prend les femmes par ce qui en elles aime tre aim, et ce qui sait gr d'tre domin. [Note 545: Allan Cunningham. _Life of Burns_, p. 41.] [Note 546: Voir plus bas les souvenirs de Walter Scott sur Burns.] * * * * * Aussi son succs fut clatant. En quelques jours, il devint le hros, le lion de la saison. Partout il tait recherch, invit, choy, ft. On ne parlait que de lui. On le montrait dans la rue. Le jeune Jeffrey, alors un colier de treize ans, voyant passer un homme dont l'aspect l'avait frapp, s'tait arrt pour le regarder. Un marchand debout sur le seuil de sa boutique lui tapa sur l'paule en lui disant: Oui, gamin, tu peux bien regarder cet homme-l, c'est Robert Burns! Et l'enfant s'loigna pensif[547]. De tous cts lui venaient des tmoignages d'intrt et d'admiration. Un jour c'tait une main inconnue qui laissait chez le libraire 10 guines pour le pote de l'Ayrshire[548]. Un autre jour dans une runion de francs-maons, il tait acclam. Je suis all hier soir la Loge maonnique, o le Rvrend Grand-Matre Charteris et toute la grande Loge d'cosse taient prsents. Le meeting tait nombreux et lgant; toutes les diffrentes loges de la ville taient prsentes dans toute leur pompe. Le Grand-Matre, qui prsidait avec grande solennit et d'une faon qui lui faisait honneur comme gentleman et comme maon, parmi d'autres toasts, donne La Caldonie et le barde de la Caldonie, frre Burns. Ce toast retentit par toute l'assemble avec nombreux honneurs et des acclamations rptes. Comme je n'avais pas la moindre ide que cela dt arriver, j'tais foudroy et tremblant dans tous mes nerfs. Je rpondis du mieux que je pus. Juste au moment o j'eus fini, un des grands officiers dit assez haut pour que je pusse l'entendre, sur un ton rassurant: trs bien, en vrit! ce qui me remit un peu[549]. Dans la correspondance de Mrs Alison Cockburn, alors une vieille charmante femme, vive, spirituelle et d'un coeur printanier, on trouve des passages qui montrent jusqu'o allait l'enthousiasme pour le pote: La ville est prsent tout sens dessus dessous avec le pote laboureur, qui reoit l'adulation avec une dignit naturelle; il est l'image mme de sa profession, fort et pais, mais il a un coeur enthousiaste et tout amour[550]. La bonne vieille dame avait l'oeil fin, et ce dernier trait lgrement indiqu montre bien par o Burns possdait la sympathie des femmes. Et dans une autre lettre, on saisit encore mieux l'moi que causait la prsence du pote, partout o il allait: On gtera cet homme, s'il y a moyen de le gter, mais il conserve ses faons simples et demeure tout fait calme. Sans doute, il sera au bal des chasseurs demain, ce qui tourne la tte toutes les femmes et toutes les modistes. Pas un bonnet de gaze moins de deux guines, beaucoup dix, douze guines, etc.[550] Six mois aprs avoir failli partir la Jamaque, faire monter le prix des coiffures de gaze dimbourg! Le bruit de son succs et de son triomphe tait all jusqu' Londres. Un ami de Fergusson lui crivait: J'espre avoir le plaisir de vous voir dimbourg. Mais d'aprs tous les rapports, il sera difficile de vous avoir, moins de vous retenir une semaine l'avance. Il y a grande rumeur ici propos de votre intimit avec la Duchesse (de Gordon) et autres dames de distinction. Srieusement, on me dit que les cartes d'invitation volent par milliers chaque soir.[551] Il semblait mme que la renomme de ses oeuvres ft en train de se rpandre en Angleterre aussi rapidement qu'en cosse. Le Dr Moore, l'auteur estim de _Zeluco_, un roman maintenant dlaiss mais alors clbre, lui crivait ses regrets de ne pouvoir lui procurer de souscripteurs, mais je trouve que beaucoup de mes connaissances sont dj sur la liste[552]. Bien plus, le docteur lui annonait que les lves du collge de Winchester traduisaient _La Veille de la Toussaint_ en vers latins[553]. Il devenait classique. Lui, qui regrettait tellement de ne savoir ni le grec ni le latin pour devenir pote, voici qu'on le mettait en grec et en latin. [Note 547: Lord Cockburn, _Life of Jeffrey_, p. 7.] [Note 548: _To John Ballantine_, 13th Dec. 1786.] [Note 549: _To John Ballantine_, 13th Jan. 1786.--Voir aussi _A Winter with Burns_, avec le curieux dessin qui reprsente _l'Installation de Robert Burns comme pote laurat de la loge_.] [Note 550: _The Songstresses of Scotland_, by Sarah Tytler and J. L. Watson, tom. II, p. 180.] [Note 551: _Letter from Peter Stuart_, diteur du journal _The Star_, Londres, dans Chambers, tom. II, p. 36.] [Note 552: _Letter from Dr Moore_, January, 23th 1787, cite par Currie, tom. II, p. 18.] [Note 553: _Letter from Dr Moore_, 28th Feb. 1787, Currie, tom. II, p. 19.] * * * * * Il y avait l de quoi faire tourner les ttes les plus solides; d'autant plus que ces fumes de fortune venaient tout d'un coup, aprs la misre et une fuite ignominieuse. Il tait dans l'tat d'un homme qui, aprs une longue inanition, un seul verre de vin est dangereux. Il tait arriv puis d'espoir, dans un dnment de toute joie, et on lui versait flots le vin le plus prcieux, le plus capiteux, dans toutes les coupes de la flatterie. Qui n'aurait pas t gris? Ses meilleurs amis, ceux qui avaient le plus confiance en lui, redoutaient qu'il ne le ft. Le bon Dr Lawrie, celui-l mme qui lui avait communiqu la lettre du Dr Blacklock, se demandait s'il rsisterait ce passage trop brusque de tous les dnments toutes les abondances. Il lui crivait sur un ton presque paternel: Mon ami, un si rapide succs est trs rare; pensez-vous que vous ne courrez pas risque de souffrir de ces applaudissements et de ce trop d'argent? Rappelez-vous l'avis de Salomon qui parlait par exprience: Plus fort est celui qui dompte son propre esprit et... J'espre que vous n'imaginez pas que je parle par soupon ou mauvais bruit. Je vous assure que je parle par amiti, et bonne renomme, et bonne opinion, et par un fort dsir de vous voir briller au grand soleil comme vous avez lutt dans l'ombre, dans la pratique comme dans la thorie de la vertu[554]. Tous ceux qui lui portaient intrt taient anxieux pour lui. [Note 554: _Letter of Dr Lawrie_, 22nd Dec., dans Scott Douglas, tom. IV, p. 180.] Il sortit admirablement de cette preuve. Rien dans ce triomphe n'est plus surprenant que la faon dont il le soutint. Il accueillit toutes ces dmonstrations avec gratitude, mais avec calme et dignit. Il ne semble pas mme qu'il ait ressenti, au milieu des empressements dont il tait l'objet, ni une trs grande joie ni une trs grande surprise. Il prit, ds l'abord, la juste place entre la fausse modestie et la vanit, et il s'y maintint rigoureusement. Il eut le bon got de ne pas prtendre qu'il n'avait aucun titre cet accueil, mais eut la clairvoyance de distinguer ce qui s'y trouvait d'adventice et il sut discerner la part d'engouement de la part de justice. Vous penserez probablement, mon honor ami, qu'une allusion la nature dangereuse d'une vanit enivre peut ne pas tre inopportune, mais, hlas! vous vous trompez beaucoup. Un concours de diverses circonstances a lev ma renomme de pote une hauteur que, j'en suis certain, mes mrites ne peuvent pas soutenir; et je regarde dans l'avenir comme dans l'abme sans fond[555]. Et il disait encore ces mots d'une belle franchise, et qui marquent nettement la part qu'il revendiquait pour lui et celle qu'il attribuait aux circonstances: Je mprise l'affectation de fausse modestie qui cache la satisfaction de soi-mme. Que j'aie quelque mrite, je ne le nie pas; mais je vois, avec de frquentes angoisses de coeur, que la nouveaut de mon personnage et l'estimable prjug national de mes compatriotes m'ont lev une hauteur tout fait insoutenable par mes capacits[556]. Il voyait aussi clairement que cette faveur ne pouvait tre durable; il discernait ce qu'elle avait d'phmre et en envisageait la disparition avec sang-froid. Le 15 Janvier, six semaines aprs son arrive, au moment le plus brillant de sa rception, il crivait Mrs Dunlop une lettre qui, par sa sincrit, sa dignit, et une assez triste prvision de l'avenir, est loquente. Un homme qui, dans de pareilles circonstances, sentait ainsi, ne manquait pas de hauteur d'me. [Note 555: _To Robert Aiken_, 16th Dec. 1786.] [Note 556: _To Dr Moore_, 15th Feb. 1787.] Vous avez crainte que je ne sois gris par mon succs comme pote; hlas! Madame, je me connais et je connais le monde trop bien. Je ne veux pas prendre des airs de modestie affecte; je suis dispos croire que mes talents mritent quelque attention. Mais dans un ge, dans un pays trs clairs, trs instruits, quand la posie est et a t l'tude d'hommes du plus beau gnie naturel, aids de toutes les ressources du savoir, des livres, de la socit polie,--tre amen, produit la pleine lumire d'une observation instruite et raffine, et cela avec toutes les imperfections de ma gauche rusticit et mes rudes ides mal dgrossies sur les paules,--je vous assure, Madame, que je ne feins pas lorsque je vous dis que j'en ai redout les consquences. La nouveaut d'un pote, plac dans ma situation obscure, dpourvu de tous les avantages que l'on considre comme ncessaires pour l'tre, du moins cette poque-ci, a excit un flot d'attention publique trop partiale, qui m'a port une hauteur laquelle, j'en sais absolument, sincrement convaincu, mes talents sont insuffisants pour me maintenir. Avec trop de certitude, j'aperois le jour o ce mme flot m'abandonnera et descendra peut-tre aussi loin au-dessous du niveau de la vrit. Je ne parle pas ainsi dans une ridicule affectation de modestie et de dprciation de moi-mme. Je me suis tudi et je sais le terrain que je couvre, quelque grandement qu'un ami ou que le monde diffrent de moi sur ce point, je persiste dans ma propre opinion, silencieux, rsolu, avec toute la tnacit de la conviction. Je vous mentionne ceci une fois pour toutes, pour dcharger mon esprit, et je ne dsire pas en entendre ou en dire davantage ce sujet. Mais Quand de la fire fortune le reflux reculera, vous me rendrez tmoignage que, lorsque ma bulle de renomme tait au plus haut, je restai froid, la coupe enivrante dans ma main, regardant devant moi, avec une triste rsolution, vers le moment rapproch, o le coup de la calomnie la brisera sur le sol, avec tout l'emportement de la vengeance triomphante[557]. [Note 557: _To Mrs Dunlop_, 15th Jan. 1787.] Il y a dj dans ces belles lignes un arrire-got de tristesse. Trois semaines plus tard, au commencement de fvrier, il crit au DrLawrie, pour rpondre aux recommandations faites par celui-ci et qu'on a vues plus haut. Ce sont les mmes sentiments, la mme certitude de sa valeur, avec un peu plus d'amertume peut-tre, mais avec la mme sagesse. Je vous remercie, Monsieur, de vos allusions amicales, bien qu'elles ne me soient pas aussi ncessaires que mes amis sont ports l'imaginer. Vous tes bloui par les compte-rendus des journaux et des rapports lointains, mais, en ralit, je n'ai pas grande tentation de me laisser griser par la coupe de la prosprit. La nouveaut peut attirer l'attention des hommes pendant quelque temps. C'est elle que je dois mon _clat_[558] prsent: mais je vois le temps non loign o le flux de popularit, qui m'a port une hauteur dont je suis peut-tre indigne, redescendra avec une vitesse silencieuse et me laissera sur une tendue de sables nus, o je pourrai retourner loisir ma premire condition. Je ne dis pas ceci pour affecter la modestie; je vois que c'est une consquence invitable et j'y suis prpar. Je me suis donn beaucoup de mal pour former une estimation juste, impartiale de mon pouvoir intellectuel, avant de venir ici; depuis que je suis dimbourg, je n'y ai rien ajout et j'espre que je la remporterai, sans un atome de moins, vers mes ombres, l'abri de mes obscures premires annes[559]. [Note 558: En franais.] [Note 559: _To the Rev. G. Lawrie._ 5th Feb. 1787.] Cette parfaite sagesse de Burns, l'effet tout puissant de sa conversation sont si extraordinaires qu'ils paraissent invraisemblables et qu'on est pouss croire que ceux qui racontent sa vie exagrent ou embellissent. Il se glisse dans l'esprit un peu d'incrdulit ou de dfiance; on se dfend mal d'une arrire-pense que cela est trop beau pour tre vrai tout fait. On n'admet que sur preuve une chose si surprenante. Il y a sur ce point trois tmoignages capitaux que tous les biographes de Burns ont cits et qu'il faudra toujours citer. Ils forment une dmonstration aussi probante qu'il est possible d'en souhaiter dans les choses morales, et dont une biographie srieuse de Burns ne saurait se passer cet endroit dlicat. D'ailleurs ils sont, par eux-mmes, une lecture intressante. * * * * * Voici d'abord celui de Walker. Il tait alors prcepteur dans la famille du duc d'Athole. Il devint plus tard professeur d'humanits l'Universit de Glasgow et publia quelques ouvrages de talent: la _Dfense de l'Ordre_, la _Vision de la Libert_ et une bonne _Vie de Burns_. Ce n'tait pas un homme admirer le pote la lgre. Il tait lui-mme homme de poids, de mesure et de correction. Une haute taille droite, un lourd front massif sur des lunettes solennelles, des manires roides, un peu de prciosit pdante qui, si l'on tient compte de l'indulgence de l'ancien lve de qui est ce portrait, devait tre proche cousine d'une cuistrerie prtentieuse, ne sont ni le physique, ni le moral d'un homme bti pour tre trop indulgent envers Burns[560]. Sa dposition, faite avec beaucoup de soin et o tout est bien pes, n'en a que plus de valeur. [Note 560: Voir Gilfillan, _Life of Burns_, p. XXIX. Gilfillan avait t lve de Walker l'Universit de Glasgow.] sa premire apparition dans une socit tellement au-dessus de celle laquelle il avait t habitu, il fut galement exempt d'une assurance choquante et d'une contrainte embarrasse. Il se conduisit avec une convenance et un calme, qui probablement taient dus la confiance dans le bon sens et la rapidit discerner toutes les nuances de conduite qu'il savait qu'il possdait. Ceci lui fut grandement facilit par ce fait qu'il n'essaya jamais d'assumer des manires plus raffines que celles qui lui taient naturelles, et qu'il ne distrayait pas son attention en essayant d'attirer continuellement les bonnes grces de ses nouveaux compagnons. Il avait trop de perspicacit pour prouver beaucoup de satisfaction tre montr comme une curiosit intellectuelle; mais il tait loin de tomber dans la fatuit de Congrve, en revendiquant, pour sa personne, le respect qu'il tait vident qu'il devait uniquement son gnie. Avec un bonheur singulier, il sut prendre le juste milieu; il vita d'un ct de montrer par des efforts exagrs qu'il pensait toujours ce qui le faisait distinguer; et il vita de l'autre ct de paratre, en supprimant tout effort, repousser l'admiration pour les qualits particulires que la nature lui avait accordes; ce qui et enlev ainsi l'accueil de son hte ce qu'il savait avoir t son objet principal. Bien qu'il prit sa pleine part la conversation, non seulement parce qu'il comprenait que cela tait attendu de lui, mais encore parce qu'il avait conscience de remplir cette attente, cependant il le faisait d'une faon digne et virile, galement loign de la vanit ptulante, ou de la joie exagre d'une importance si nouvelle pour lui. Son maintien tait simple sans vulgarit; bien qu'il et peu de douceur et laisst voir qu'il tait prt repousser la moindre offense avec dcision, pour le moins, sinon avec rudesse, cependant il devenait bien vite vident que ceux qui se conduisaient envers lui avec convenance n'avaient craindre aucune impolitesse gratuite ou bourrue. Dans la socit des femmes il tait correct et se surveillait; mais quand elles s'taient retires, il lui arrivait parfois de se livrer des traits d'esprit licencieux, dans lequel il avait trop ce qu'il fallait pour briller. J'eus l'occasion de me trouver dimbourg et je fus invit par le Dr Blacklock djeuner dans la socit de Burns.... En aucune partie de ses manires, il n'y avait le plus lger degr d'affectation, et il n'y avait rien, ni dans sa conduite ni dans sa conversation, par quoi une personne trangre et pu souponner qu'il tait, depuis plusieurs mois, le favori des socits lgantes de la mtropole. Dans la conversation, il tait puissant. Les penses et leur expression avaient la mme vigueur, et sur tous les sujets taient aussi loignes que possible du lieu commun. Bien qu'il ft un peu impratif, c'tait d'une faon qui ne pouvait donner offense et qu'on attribuait aisment son inexprience dans l'art d'aplanir une contradiction et d'adoucir une assertion, qui est un trait important des manires lgantes. Aprs le djeuner, je lui demandai de me communiquer quelques-unes de ses pices indites; il rcita sa chanson d'adieu aux rivages de l'Ayr.... Je fis une attention toute particulire sa rcitation: elle tait simple, lente, articule, vigoureuse, mais sans loquence et sans art. Il ne mettait pas toujours l'emphase avec proprit; il ne suivait pas le sentiment avec les variations de sa voix. Il tait debout, pendant ce temps, le visage tourn vers la fentre, vers laquelle, et non vers ses auditeurs, il dirigeait ses yeux; se privant ainsi du surcrot d'effet que le langage de sa composition aurait pu emprunter au langage de sa physionomie. En ceci il ressemblait la plupart des chanteurs amateurs qui, afin d'viter le reproche d'affectation, retirent toute expression de leurs visages, et perdent l'avantage par lequel les chanteurs de thtre augmentent l'impression de leur chant et donnent de l'nergie au sentiment qui est exprim[561]. [Note 561: Walker. _Life of Burns_, p. LXIV, LXXII.] Il y a dans cette page plus que Walker n'a cru y mettre. Le portrait, frappant du reste, de Burns rcitant ses vers, la face dtourne des auditeurs et d'une voix volontairement monotone, n'est pas seulement un portrait, c'est toute une rvlation d'une certaine manire de sentir. Tandis que le professeur, qui voit en pdant et souhaiterait plus d'locution, reproche Burns de ne pas interprter sa propre posie, comme on sent ce trait et cette fiert de pote qui ne veut donner ses vers que leur valeur propre, qui se garde de les rciter comme il rciterait ceux d'un autre. Pourquoi Walker n'a-t-il pas demand Burns de lui dire quelque pice de Fergusson? Il aurait vu ce que pouvaient ce visage et cette voix. Le brave homme n'a pas compris le jeu intrieur de toute cette scne et son intrt, mais sa critique ne fait que nous la rendre plus vivante. Le second tmoignage mane d'un homme de plus d'autorit encore que Walker, du grave et sage Dugald Stewart. On a vu qu'il avait remarqu Burns en Ayrshire, au tout premier dbut du pote et qu'il fut un de ceux qui l'introduisirent dans la haute socit littraire d'dimbourg. Ses souvenirs ont un poids tout particulier cause de la justesse et de la prudence de son esprit: Les attentions dont il fut l'objet pendant son sjour dans la ville, de la part des personnes de tout rang et de toute espce, taient telles qu'elles auraient tourn toute autre tte que la sienne. Je ne puis pas dire que j'aie peru le moindre effet dfavorable laiss par elles sur son esprit. Il conserva la mme simplicit de manires et d'apparence, qui m'avait frapp si fortement lorsque je l'avais vu pour la premire fois la campagne; et il ne semble pas que le nombre et le rang de ses nouvelles relations aient en rien augment son opinion de lui-mme. La varit de ses occupations, pendant qu'il tait dimbourg, m'empcha de le voir aussi souvent que je l'aurais dsir. Pendant le printemps, il vint me prendre une ou deux fois, ma demande, de trs bonne heure le matin, et vint se promener avec moi jusqu'aux collines de Braid, dans le voisinage de la ville. Dans ces occasions, il me charma encore plus par sa conversation particulire qu'il ne l'avait jamais fait dans le monde. Il tait passionnment pris des beauts de la nature, et je me rappelle qu'un jour il me dit que la vue de tant de chaumires, avec leurs fumes, donnait son me un plaisir que personne ne pouvait comprendre, qui n'avait pas t comme lui tmoin du bonheur et de la vertu qu'elles abritaient. Je ne me rappelle pas si les lettres que vous m'avez envoyes indiquent ou non que vous ayiez jamais vu Burns. Si vous l'avez vu, il est superflu que j'ajoute que l'ide que sa conversation inspirait des puissances de son intelligence dpassait, si cela est possible, celle qui tait fournie par ses crits. Parmi les potes qu'il m'est arriv de connatre, j'ai t frapp, en plus d'une occasion, de l'inexplicable disparate entre leurs talents gnraux et les inspirations occasionnelles de leurs moments plus favoriss. Mais toutes les facults de l'esprit de Burns taient, autant que j'en ai pu juger, galement vigoureuses; et sa prdilection pour la posie tait plutt le rsultat de son temprament passionn et enthousiaste que d'un gnie exclusivement propre ce genre de composition. D'aprs sa conversation, j'aurais dclar qu'il tait capable d'exceller dans toutes les voies d'ambition o il lui aurait plu d'exercer ses capacits. Parmi les sujets sur lesquels il s'arrtait volontiers, les caractres des individus qu'il lui arrivait de rencontrer taient videmment un sujet favori. Les remarques qu'il faisait sur eux taient toujours sagaces et pntrantes, quoique souvent elles inclinassent trop au sarcasme. Sa louange de ceux qu'il aimait tait parfois sans discrimination et excessive; mais ceci, je crois, provenait plutt du caprice et de l'humeur du moment que du pouvoir de ses affections aveugler son jugement. Ses traits d'esprit taient vifs et portaient toujours la marque d'une vigoureuse intelligence; mais, mon got, ils n'taient pas souvent agrables ou heureux. Ses tentatives d'pigrammes, dans ses oeuvres imprimes, sont les seules productions peut-tre indignes de son gnie. Je ne dois pas oublier de mentionner, ce que j'ai toujours considr comme caractristique un haut degr d'un vritable gnie, l'extrme facilit et la bienveillance de son got juger les compositions des autres, quand il y avait de rels motifs d'loge. Je lui rptai de nombreux passages de posie anglaise qui lui taient inconnus, et j'ai plus d'une fois t tmoin des larmes d'admiration et d'enthousiasme avec lesquelles il les coutait. La collection de chansons par le Dr Aiken, que je lui mis le premier entre les mains, fut lue par lui avec un plaisir sans mlange, malgr les essais qu'il avait dj tents lui-mme dans ce genre difficile de production; je ne doute pas que cette lecture n'ait contribu polir ses compositions ultrieures. Pour juger de la prose, je ne pense pas que son got ft galement solide. Je lui lus une fois un passage ou deux des oeuvres de Franklin, que je trouvai trs heureusement excuts sur le modle d'Addison; il ne sembla pas goter ou pntrer la beaut qu'ils devaient leur exquise simplicit; et il en parlait avec indiffrence par comparaison avec les pointes, les antithses et la bizarrerie de Junius. L'influence de ce got est trs perceptible dans ses propres compositions en prose, quoique leurs grands et nombreux mrites fassent de quelques-unes d'entre elles des sujets d'tonnement peine infrieurs ses compositions potiques. Feu le Dr Robertson avait l'habitude de dire que, si l'on considrait son ducation, les premires lui paraissaient les plus extraordinaires des deux[562]. [Note 562: _Dugald Stewart's Letter respecting Burns._ Currie, p. 33.] Il est inutile de faire ressortir la bonne grce et l'amnit de cette longue dposition; ce sont les qualits du noble honnte homme que fut Dugald Stewart. Il est moins tranger notre proccupation d'en faire remarquer la minutie, la finesse dans maint dtail, le souci de l'exactitude marqu par des restrictions et les correctifs qui souvent dcoupent les affirmations sur l'troite vrit. Cette marque de l'intelligence pondre, prcise et rompue aux nuances psychologiques de l'auteur de la _Philosophie de l'Esprit humain_, n'est pas ici indiffrente. Elle dmontre que Burns a t tudi de prs par un oeil pntrant, et qu'on peut se fier ce portrait. Et, ici encore, ce n'est pas trop de dire que quelques-unes des critiques se retournent contre celui qui les a faites. On comprend que Dugald Stewart qui avait un penchant pour l'humour paisible[563] et dont on a dit que ses manires taient _comitate condita gravitas_, n'ait pas got entirement l'humour mouvement, robuste et parfois violent de Burns. Ce qu'il dit sur les pigrammes du pote est juste d'ailleurs: Burns n'tait pas l'homme des pointes verbales. Mais n'est-il pas clair aujourd'hui que, dans la discussion propos de Franklin et de Junius, Burns avait dix fois raison. Il n'y a pas d'homme qui ne prfre les puissantes dclamations du second au bavardage bonhomme du premier, pour peu qu'il aime un style qui ait de la force et du sang. Aujourd'hui, Franklin n'est plus gure qu'un donneur de conseils excellents pour les jeunes gens; Junius reste un des matres de l'invective et de l'loquence politiques; Junius est encore une lecture d'homme d'tat; Franklin est une lecture pour les coles primaires des tats-Unis. C'tait Burns qui avait raison contre Dugald Stewart et le got du pote juger les oeuvres de prose tait beaucoup plus sr que son juge ne le pensait. Ces dtails rectifis, c'est un joli pisode que ces deux hommes, si diffrents, causant dans leurs promenades matinales; et c'est un joli tableau que Dugald Stewart le plus admirable liseur que j'aie jamais entendu[564] lisant Burns les posies qu'il ignorait, jusqu' ce que les larmes coulassent sur le visage hl du pote et que peut-tre la voix tremblt un peu sur les lvres du philosophe. [Note 563: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 20.] [Note 564: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 19.] Enfin le troisime de ces tmoignages est peut-tre moins dcisif et surtout moins serr, parce qu'il sort d'un esprit moins mr et moins expriment, mais il est peut-tre plus curieux. C'est l'impression faite par Burns sur Walter Scott, qui allait alors vers ses seize ans et qui depuis quelques mois tait clerc dans l'tude de son pre[565]. Il ne faut pas oublier toutefois que Walter Scott tait un garon d'une extraordinaire prcocit d'esprit et d'une puissante mmoire. Il tait, ds alors, trs capable d'observer et de juger, et on peut tre certain que son jugement a t conserv trs exactement dans son souvenir. Il raconte lui-mme dans quelles circonstances se produisit cette rencontre, avec l'aisance de rcit un peu prolixe mais toujours trs bien construit, qui lui est habituelle. [Note 565: Lockhart. _Memoirs of the Life of Walter Scott_, chap. V.] Quant Burns, je puis dire vraiment: _Virgilium vidi tantum_. J'tais un gars de quinze ans en 1786-87, quand il vint pour la premire fois dimbourg, toutefois je comprenais et je sentais assez pour m'intresser sa posie et j'aurais donn tout au monde pour le connatre. Mais j'avais peu de connaissances dans le monde littraire, et encore moins parmi la gentry des comts de l'ouest: c'taient les deux socits qu'il frquentait le plus. M. Thomas Grierson tait cette poque clerc chez mon pre. Il connaissait Burns et me promit de l'amener chez lui dner, mais il n'eut pas l'occasion de tenir sa promesse; autrement j'aurais pu voir davantage de cet homme minent. Cependant, je le vis un jour, chez feu le vnrable professeur Ferguson, o il y avait plusieurs messieurs de rputation littraire, parmi lesquels je me rappelle le clbre Mr Dugald Stewart. Naturellement, nous autres gamins, nous restions assis silencieux, regarder et couter. La seule chose que je me rappelle de remarquable, dans les manires de Burns, fut l'effet produit sur lui par une gravure de Bunbury, reprsentant un soldat tendu mort dans la neige, son chien se lamentant d'un ct et de l'autre sa veuve tenant un enfant dans les bras. Au-dessous taient crits ces vers: Glace, sur les collines canadiennes, ou sur la plaine de Minden, Peut-tre cette mre a pleur son soldat tu, Penche sur son bb, ses yeux noys de pleurs, Dont les larges gouttes, qui se mlaient au lait qu'il buvait, taient le triste prsage de ses annes futures, Pauvre enfant de misre baptis dans les larmes. Burns sembla trs mu par la gravure, ou plutt par les ides qu'elle veillait dans son esprit. En vrit, il versait des larmes! Il demanda de qui taient ces vers, et il se trouva que personne d'autre que moi ne se rappelait qu'ils se trouvent dans un pome demi oubli de Langhorne, qui porte le titre peu sduisant de _Le Juge de Paix_. Je murmurai mon renseignement un ami; il le communiqua Burns, qui me remercia d'un regard et d'un mot que je reus alors, et je me rappelle aujourd'hui, avec un trs grand plaisir, bien qu'il ft de pure politesse. Sa personne tait forte et robuste; ses manires rustiques, non grossires; une sorte de sans faon plein de dignit et de simplicit, qui devait peut-tre une partie de son effet la connaissance qu'on avait de ses talents extraordinaires. Ses traits sont reprsents dans le tableau de M. Nasmyth, mais pour moi cette peinture donne l'ide qu'ils sont rapetisss, comme s'ils taient vus en loignement. Je pense que sa contenance tait plus massive qu'elle ne l'est dans aucun de ses portraits. Si je n'avais pas su qui il tait, j'aurais pris le pote pour un trs sagace campagnard, un fermier de l'ancienne cole cossaise, c'est--dire non pas un de nos agriculteurs modernes qui ont des ouvriers pour faire leur gros travail, mais le _bon fermier_ qui tenait sa propre charrue. Il y avait une forte expression de bon sens et de sagacit dans tous ses traits; l'oeil seul, je pense, indiquait le caractre et le temprament potiques. Il tait large et d'une couleur sombre qui flamboyait (je dis littralement flamboyait) quand il parlait avec sentiment ou intrt. Je n'ai jamais vu un autre oeil pareil celui-l dans une tte humaine, bien que j'aie vu la plupart des hommes distingus de mon temps. Sa conversation exprimait une parfaite confiance en soi, sans la plus lgre prsomption. Parmi ces hommes qui taient les plus savants de leur temps et de leur pays, il s'exprimait avec une parfaite fermet, mais en mme temps avec modestie. Je ne me rappelle aucun fragment de sa conversation assez distinctement pour le citer. Je ne le revis plus que dans la rue, o il ne me reconnut pas, et je ne pouvais pas m'attendre ce qu'il me reconnt. Il tait trs choy dimbourg, mais (si l'on considre ce que les moluments littraires ont t depuis cette poque) les efforts faits pour le secourir furent extrmement mesquins. Je me souviens que, dans la circonstance que je mentionne, je pensai que la connaissance que Burns avait de la Posie anglaise tait plutt limite, et aussi qu'ayant vingt fois les capacits d'Allan Ramsay et de Fergusson, il parlait d'eux avec trop d'humilit comme de ses modles. Il y avait sans doute une certaine faiblesse nationale dans son jugement sur eux. Voil tout ce que j'ai dire sur Burns. J'ai seulement ajouter que son costume correspondait ses faons. Il avait l'air d'un fermier habill de son mieux pour aller dner avec son propritaire. Je ne parle pas _in malam partem_ en disant que je n'ai jamais vu d'homme, dans la socit de ses suprieurs en position et en connaissances, plus parfaitement exempt de tout embarras rel ou affect. On m'a dit, mais je n'ai pas remarqu moi-mme, que sa faon de s'adresser aux femmes tait extrmement pleine de dfrence, et toujours avec un tour vers le pathtique ou l'humoristique, qui engageait tout particulirement leur attention. J'ai entendu cette remarque faite par feue la duchesse de Gordon. Je ne vois rien que je puisse ajouter ces souvenirs d'il y a quarante ans[566]. [Note 566: Lockhart. _Life of Burns_, p. 111-13.] Les tmoins de cette rencontre ont conserv le mot dont Walter Scott tait fier. Burns s'tait approch du jeune garon, qui avait seul pu lui nommer l'auteur des vers, et, le regardant avec srieux, lui avait dit: Vous serez un homme un jour, monsieur. N'est-ce pas une scne digne de celle de tout l'heure et faite pour tenter un peintre cossais que le plus grand pote de l'cosse donnant, suivant le mot de Chambers, une sorte d'investiture littraire celui qui allait en tre le grand romancier?[567] [Note 567: R. Chambers, tom. II, p. 58.] * * * * * peine, une fois ou deux, a-t-on relev contre lui un oubli, une imprudence de langage, qu'un homme plus habitu la socit et vits. Ce sont de menus faits, sans autre valeur que de montrer avec quelle attention mticuleuse il tait observ, et sous quel feu crois d'examens silencieux il se mouvait. Le fait suivant est racont par Walker. Il se passa chez le Dr Blair chez qui Burns djeunait. Il faut, pour le comprendre, se rappeler que Blair tait ministre de la High Church d'dimbourg, qu'il passait pour le premier prdicateur d'cosse et qu'il avait, dans la chaire mme o il parlait, des mules. On a souvent reproch aux hommes de gnie une tendance commettre des balourdises en compagnie, par suite de l'ignorance ou de la ngligence des rgles de la conversation, qu'on peut imputer ce que leurs penses sont absorbes dans un sujet favori, ou par suite du dfaut de la pratique quotidienne des petites conventions de conduite, laquelle est incompatible avec une vie studieuse. D'excentricits de ce genre, Burns tait remarquablement exempt; cependant, ce jour-l, il commit une faute plus lourde qu'aucune de celles qu'on raconte des potes ou des mathmaticiens les plus connus pour leur absence d'esprit. On lui demanda dans quel endroit public il avait prouv le plus de plaisir. Il nomma la High Church, mais il donna la prfrence comme prdicateur au collgue de notre trs digne hte, dont la clbrit reposait sur son loquence religieuse, d'un ton si net, si distinct, qu'il jeta toute la compagnie dans le plus sot embarras. Le Docteur, il est vrai, avec beaucoup de convenance et de sang-froid, essaya de soulager les autres en secondant cordialement l'loge si inopportunment introduit. Mais ceci n'empcha pas la conversation de souffrir de cet effort pnible; ce qui tait invitable, attendu que la pense de tous tait pleine du seul sujet sur lequel il ft inopportun de parler. Burns doit avoir instantanment compris sa faute, mais il montra qu'il avait repris son bon sens, en n'essayant pas de la rparer. Il en fut tellement mortifi en secret qu'il ne fit jamais mention de cette circonstance, sinon bien des annes plus tard, o il m'avoua que son silence tait d la souffrance qu'il prouvait en se rappelant ce fait[568]. [Note 568: Walker. _Life of Burns_, p. LXXV.] On comprend ce qu'une faute de cette nature peut avoir de pnible pour un esprit susceptible, orgueilleux. Il en garde un long mcontentement envers soi-mme, et un peu d'loignement ou d'apprhension pour ces socits si dlicates o le moindre mot maladroit veille aussitt un tel cho de gne et de silence. Qu'on se rappelle une aventure analogue de J.-J. Rousseau, dont la situation dans le monde n'est pas sans ressemblance avec cette priode de la vie de Burns. L'aveu de l'impression dsagrable qu'il en conserva concorde avec celui-ci. J'tais un soir entre deux grandes dames et un homme qu'on peut nommer, M. le duc de Gontaut. Il n'y avait personne autre dans la chambre, et je m'efforais de fournir quelques mots (Dieu sait quels!) une conversation entre quatre personnes dont trois n'avaient assurment pas besoin de supplment. La matresse de la maison se fit apporter une opiate, dont elle prenait tous les jours deux fois pour son estomac. L'autre dame, lui voyant faire la grimace, lui dit en riant Est-ce de l'opiate de Mr Tronchin?--Je ne crois pas rpondit sur le mme ton la premire--Je crois qu'il ne vaut gure mieux ajouta galamment le spirituel Rousseau. Tout le monde resta interdit, il n'chappa ni le moindre mot ni le moindre sourire, et l'instant d'aprs la conversation prit un autre tour. Vis--vis d'une autre, la balourdise et pu n'tre que plaisante; mais adresse une femme trop aimable pour n'avoir pas fait un peu parler d'elle et qu'assurment je n'avais pas dessein d'offenser, elle tait terrible; et je crois que les deux tmoins, homme et femme, eurent bien de la peine s'empcher d'clater. Voil de ces traits d'esprit qui m'chappent, pour vouloir parler sans trouver rien dire. J'oublierai difficilement celui-l[569]. [Note 569: Rousseau. _Confessions_, Livre III, p. 187.] La seconde escapade est plus vive et un peu plus srieuse parce qu'elle n'est pas un simple accident mais un trait de caractre. On a vu que le reproche principal qui ait t fait Burns par tous ceux qui l'ont approch, tait une certaine raideur, une impatience, en face de la contradiction, un ton premptoire et trop affirmatif qui cassait toute rsistance et qui pouvait emporter sa parole un peu loin. Un jour qu'il tait djeuner dans une socit littraire d'dimbourg, la conversation tomba sur les mrites potiques et le pathtique de l'_lgie_ de Gray, pome qu'il admirait beaucoup. Un clergyman, qui faisait profession de paradoxe et d'excentricit dans les ides, s'avisa d'attaquer assez inopportunment le pome. Burns le dfendit chaudement et gnreusement. Comme les remarques du clergyman taient plutt gnrales que critiques, il lui demanda de citer les passages auxquels il trouvait redire. L'autre fit plusieurs tentatives, mais toujours en dnaturant, en corchant, en estropiant le texte. Pendant quelque temps, Burns endura tout en silence, mais la fin exaspr par cette mixture de critique maladroite et de bousillage, il se leva extrmement courrouc, le regard flamboyant et lui cria: Monsieur, je vois qu'un homme peut tre un excellent juge de posie, par rgle et querre, et n'tre aprs tout qu'un sacr imbcile. Cette fois c'tait un peu roide. Il est vrai qu'il s'adressait un clergyman et qu'il ne les aimait gure. Mais il dut y avoir l encore, un assez bon silence, qui lui resta moins peut-tre sur le coeur que le premier[570]. [Note 570: Cromek. _Reliques of Burns_, p. 80.] Ce n'taient l aprs tout que des vtilles. On a beau les passer au crible, on voit que tous ces souvenirs, provenant d'esprits si divers, s'accordent parfaitement entre eux. Il ne peut y avoir aucun doute que tous ces commencements du sjour dimbourg aient t parfaits de mesure, de dignit. C'tait pourtant un pas difficile. D'autres y ont chou qui taient mieux prpars l'affronter. Jet malgr moi dans le monde sans en avoir le ton, sans tre en tat de le prendre et de m'y pouvoir assujettir, je m'avisai d'en prendre un moi qui m'en dispenst. Ma sotte et maussade timidit que je ne pouvais vaincre ayant pour principe la crainte de manquer aux biensances, je pris pour m'enhardir le parti de les fouler aux pieds. Je me fis cynique et caustique par honte, j'affectai de mpriser la politesse que je ne savais pas pratiquer[571]. On voit la distance qu'il y a entre la roideur et la gaucherie avec lesquelles Rousseau accueillit sa renomme soudaine et l'aisance et la simplicit avec lesquelles Burns reut la sienne. Le premier s'tait cr un personnage[571] selon sa propre expression; le second sut toujours rester lui-mme. [Note 571: J.-J. Rousseau. _Confessions._ Livre VIII (1750-1752).] * * * * * Et lui, Burns que pensait-il? Comment jugeait-il, de son ct, cette socit subitement tale ses yeux, car pendant qu'on l'observait, il observait lui-mme. Ni la clbrit, ni la science des hommes ne semblent lui en avoir beaucoup impos. Il avait l'habitude, quand il voulait juger quelqu'un, non seulement de le dvtir de tous ses ornements extrieurs, mais de lui enlever mme les acquisitions intellectuelles, les avantages de pur savoir, tant qu'ils peuvent encore se dtacher de l'esprit, avant qu'ils n'aient pass dans sa substance et se soient perdus en lui en le fortifiant. Il s'appliquait juger les esprits, non d'aprs les renseignements qu'on y a verss, mais d'aprs leurs facults essentielles de saisir et de comprendre, tenant peu compte des objets auxquels elles s'appliquent, que ce ft une question d'histoire ou une question de culture. Il ne lui parut pas que les cerveaux de ces hommes fussent de plus haute qualit que ceux des hommes qu'il avait connus jusque-l. Au contraire les femmes furent pour lui une rvlation et une fte. On devine en effet quel ravissement il dut ressentir, lui qui avait su crer, avec des filles de ferme, un idal fminin adorable, lorsqu'il dcouvrit la femme vtue et entoure de toutes les lgances. Il voyait tout d'un coup ce que l'clat des parures, la grce et la prcision des toilettes, la finesse des extrmits, la sduction des manires, la recherche du cadre, ajoutent la simple beaut, et aussi ce que la distinction de l'esprit et de la parole ajoutent ces tout puissants agrments. Il dcouvrait le charme, srement inconnu de lui jusqu'alors et qu'il n'avait peut-tre jamais imagin, le charme subtil que prend la culture dans une me de femme, qui la rend, pour un esprit d'homme si fort et si sr de lui-mme qu'il soit, suggestive et reposante la fois. C'tait comme si on avait tir un rideau et que ses rves favoris eussent apparu, raliss et dpasss, un spectacle enchant, o des oiseaux resplendissants et d'un ramage plus doux faisaient oublier les humbles petites bergeronnettes grises qu'il avait connues. Une des remarques du pote quand il arriva dimbourg fut que, entre les hommes d'existence rustique et ceux du monde poli, il observait peu de diffrence et que parmi les premiers, bien que non dgrossis par la mode et non clairs par la science, il avait trouv beaucoup d'observation et beaucoup d'intelligence. Mais une femme lgante et accomplie tait une crature presque nouvelle pour lui et dont il n'avait form qu'une ide inadquate[572]. Dans cette admiration, il fut surtout frapp de la beaut et de la grce de Miss Eliza Burnet, la fille de lord Monboddo. Tous ceux qui l'ont vue ont dit qu'elle tait anglique. Elle lui apparut comme une crature suprieure, qu'on admire de si loin qu'on ne songe pas l'aimer, et dont la beaut traverse la vie, insaisissable, irralisable comme une musique. Il plaa son nom dans l'_Adresse dimbourg_. La belle B est la cleste Miss Burnet, fille de lord Monboddo, chez qui j'ai eu l'honneur d'tre reu plus d'une fois. Il n'y a jamais rien eu qui ait, de loin, approch d'elle, dans toutes les combinaisons de Beaut, de Grce et de Bont que le grand crateur a formes, depuis l've de Milton au premier jour de son existence[573] Il ne cachait pas sa prfrence; sa favorite pour la beaut et les faons, crivait Mrs Cockburn, est Bess Burnet--en vrit, ce n'est pas un mauvais juge[574]. [Note 572: Cromek. _Reliques of Burns_, p. 68.] [Note 573: _To William Chalmers._ Dec. 27, 1786.] [Note 574: _The Songstresses of Scotland_, by Sarah Tytler and J.-L. Watson, tom. I, p. 180.] * * * * * C'est ce moment que Creech entreprit de faire faire le portrait de Burns, pour en mettre une gravure en tte de l'dition qu'il allait publier. L'cosse avait vers cette poque une belle cole de portraitistes, trop ignore; malheureusement, aucun d'eux ne se trouvait alors dimbourg. Allan Ramsay, l'auteur de fins portraits du XVIIIe sicle, venait de mourir; Raeburn, le plus grand peintre de son pays, n'tait pas encore revenu de Rome et n'avait pas encore commenc sa longue suite de portraits d'illustres cossais; Romney, presque son gal, vivait Londres. Il y avait cependant dans la ville, malgr ce que dit Chambers, un portraitiste de talent nomm Martin. Pour quelque raison inconnue, Creech ne s'adressa pas lui. Il pria un jeune peintre de passage, nomm Nasmyth, qui avait exactement le mme ge que Burns et qui tait depuis peu rentr d'Italie, de reproduire les traits du pote. Nasmyth s'en chargea sans vouloir accepter aucune rmunration. Grce lui, nous avons l'ide de Burns, tel qu'il tait alors. Le visage ras, car il ne porta jamais de barbe, avec ses grands yeux noirs lumineux, son nez droit et sa bouche qu'on sent mobile et souriante, est jeune et charmant. Il frappe surtout par un air franc, ouvert et bon. On dirait qu'il regarde la vie sans soupon. La tte est tout entire dans un ciel d'aurore, plutt clair que bleu, plutt plein de clart que d'azur, sur lequel volent de petites nues blanches; plus bas, la hauteur des paules, des feuillages, des collines lointaines, au pied desquelles est une ruine et dont les pentes sont lumineuses; un horizon radieux, fait pour un pote champtre. Ce jeune visage dans cette jeune atmosphre donne une impression de commencement lger de vie et de journe, d'attente heureuse. Le portrait est, parat-il, le meilleur de ceux qu'on a de Nasmyth. La facture est ferme, simple, bien tenue et faite pour inspirer confiance[575]. On aimerait croire que la ressemblance fut parfaite. Malheureusement, ce n'est l qu'un Burns incomplet. Nasmyth n'tait pas homme de taille peindre cette tte. La touche de Raeburn, lui-mme, si sre et si dcide, tait trop calme, trop assise dans ses effets larges et amplifis[576], pas assez subtile, pas assez chercheuse et pntrante, pour rendre ce qu'il y avait l de complexe et de divers. La seule main, qui, en Angleterre, l'aurait pu tait celle de Joshua Reynolds, la main qui a peint _Le Banni_. [Note 575: Ce portrait se trouve dans la _Galerie nationale_ d'dimbourg.] [Note 576: Voir ses beaux portraits de Mr Alex. Adam, lady Miller, Mrs Scott Montcriff, Mrs Kennedy la _Galerie nationale_ d'dimbourg.] Ainsi le portrait de Nasmyth n'est qu'une vision insuffisante de l'homme et de sa vie. Son expression pensive et mlancolique n'est pas rendue. Ses traits avaient quelque chose de plus robuste et de plus massif. Walter Scott dit que Nasmyth, tout en les reproduisant fidlement, les avait amoindris et comme reculs[577]. Il devait y avoir sur ce visage des signes de puissance. Il est impossible que Burns ft alors cet adolescent presque candide; il avait dj trop souffert et trop vcu. Il y avait en lui quelque chose de plus profond et de plus tragique. Et cependant on aimerait croire que, pendant quelque temps du moins, cette ressemblance a t vraie. Sans doute, le portrait fut fait dans un moment heureux, quand les inquitudes taient loin et semblables aux lgres nues blanches du tableau; sans doute aussi le jeune peintre y mit la lueur des esprances qu'il concevait pour le jeune pote; car ils ne tardrent pas tre deux amis, et souvent, aprs les sances ils allaient se promener sur le sige d'Arthur. Il leur arrivait mme de passer la nuit, de se griser ensemble, et d'aller chercher sur les collines voisines l'air vif, excellent pour dissiper les restes d'ivresses et claircir les ttes encore confuses[578]. [Note 577: Voir le passage de Walter Scott cit plus haut.] [Note 578: Chambers, tom. II, p. 32, d'aprs une communication de James Nasmyth, le fils du peintre.] * * * * * On a de Burns, ce moment, un de ces bons lans de coeur qui rachtent bien des faiblesses. Au milieu de son succs, il apprit que la tombe de Fergusson tait au cimetire de la Canongate, abandonne, dnue de la pierre qui garde le nom des plus obscurs, et destine disparatre comme les tombes pauvres. Il avait toujours eu de l'admiration et de la tendresse pour la mmoire du malheureux et charmant jeune homme. Toute cette vie repassa devant son esprit: sa pauvret, son travail aride, sa misre, cette pauvre tte gare et se dbattant contre la folie, cette mort vingt-quatre ans dans une cellule d'alins, toute cette lutte lamentable du talent et de la misre. Les larmes lui vinrent, amenant comme souvent chez lui, la colre! Maldiction sur l'homme ingrat qui peut prendre du plaisir Et laisser mourir de faim l'auteur de ce plaisir![579] [Note 579: _Verses under the Portrait of Fergusson._] Faut-il que, pour comble d'ingratitude, on laisse maintenant les restes du pote se perdre dans la foule des ossements obscurs? Jamais, si cela dpend de lui! Et aussitt, il crit aux magistrats de la Canongate une lettre mue, pour leur demander la permission d'lever ses frais une pierre sur cette tombe dlaisse. Messieurs, je suis triste d'apprendre que les restes de Robert Fergusson, le pote si justement clbre, un homme dont les talents feront honneur pendant des sicles notre nom caldonien, reposent dans votre cimetire, ignors et inconnus parmi les morts obscurs. Quelque mmorial pour guider les pas des amants de la posie cossaise, lorsqu'ils dsireront verser une larme sur l'troite demeure du barde qui n'est plus, est assurment un tribut d la mmoire de Fergusson, un tribut que je dsire avoir l'honneur de payer. Je vous adresse donc la demande, Messieurs, de me permettre de placer sur ses cendres vnres une pierre qui restera la proprit inalinable de sa renomme immortelle. J'ai l'honneur d'tre, Messieurs, votre trs humble serviteur. R. B. Les administrateurs du cimetire furent touchs de cette dmarche. On le sent sous la raideur du procs-verbal qui contient l'accueil fait sa lettre. En considration de la motion louable et dsintresse de M. Burns et de la convenance de sa demande, ils lui accordent unanimement le pouvoir et la libert d'riger une pierre tumulaire sur la tombe de Robert Fergusson, de l'entretenir et de la conserver sa mmoire, pour tout le temps venir[580]. Une pierre, droite, grise et simple, marque maintenant le dernier grabat du pote. C'est peu de chose et Burns ne pouvait gure davantage. Cette simplicit mme est touchante et dlicate; elle fait penser aux aumnes des pauvres. Au-dessous du nom de Fergusson et des deux dates qui comprennent sa courte vie, sont ces quatre vers de Burns: [Note 580: Voir Scott Douglas, tom. IV, p. 202.] Ici pas de marbre sculpt, ni de chant pompeux; Pas d'urne historie, ni de buste anim[581]; Cette simple pierre guide les pas de la ple Scotia, Pour venir rpandre son chagrin sur la poussire du pote. [Note 581: Ces deux premiers vers sont emprunts l'_lgie_ de Gray.] On ne les lit pas sans se rappeler ce mouvement gnreux de Burns, pour la mmoire de celui qu'il appelait on frre an en infortune, et de beaucoup son frre an en posie. On songe qu'ils auraient pu se connatre; on est toujours prt croire qu'ils se seraient aims, tant leurs noms ont pris, de cette double inscription, quelque chose de fraternel. Plus rcemment, un autre don, inspir par celui de Burns, a assur des fleurs en toute saison la tombe du pauvre Fergusson. * * * * * Cette vie agite et mlange, avec ses moments utiles d'observation et ses heures perdues de dissipation, laissait peu au travail. Sa production littraire pendant cet hiver est presque nulle. Les pices qu'il composa sont presque toutes de circonstance, peu nombreuses et peu importantes. Ds son arrive, il avait t prsent par le comte de Glencairn Creech le libraire, et il avait t convenu qu'une nouvelle dition de ses pomes paratrait par souscription. Le 14 dcembre, Creech avait annonc que les _OEuvres potiques de Robert Burns_ taient sous presse pour tre publies par souscription pour le seul bnfice de l'auteur[582]. Le succs ne pouvait tre douteux. L'impression prit une partie de l'hiver. Ce qui restait de temps, aprs tant de soires dans les salons et aux clubs, de visites, de dmarchs, fut surtout consacr la rvision des pices qui devaient figurer dans la nouvelle dition. Il les soumettait au jugement des critiques qui l'entouraient. Il changeait un mot sur la suggestion du Dr Blair[583]; il admettait une remarque de Mrs Dunlop[584], et surtout il suivait implicitement les avis du comte de Glencairn en ce qui concernait les manques de proprit ou de dlicatesse[585]. Mais les choses n'allaient pas toujours sans rsistance de sa part. [Note 582: Voir Scott Douglas, tom. IV, p. 178.] [Note 583: Voir Scott Douglas, tom. I, p. 272.] [Note 584: _To Mrs Dunlop_, 15th Jan. 1787.] [Note 585: _To the Hon. Henry Erskine_, Lettre I--_to Mrs Dunlop_, 22nd March 1787.] Ces apprciateurs, d'un got si poli qu'il en tait aminci, trouvaient des objections, discutaient les expressions, proposaient des rticences, des adoucissements, des retranchements. Lui, bondissait, se rvoltait, discutait, dfendait son terrain. J'ai l'avis de quelques trs judicieux amis parmi les _litterati_ d'ici; mais, avec eux, je trouve parfois ncessaire de revendiquer le privilge de penser pour moi-mme[586]. Quand il tait trop press il se rendait, mais malgr lui, en murmurant tout bas. Un jour qu'il avait sacrifi deux de ses plus jolies chansons, il crivait: Je puis peine m'empcher de verser une larme sur la mmoire de deux chansons qui m'ont cot quelque travail et que j'estimais assez; mais je dois me soumettre. Et deux lignes plus loin, aprs avoir parl d'autre chose, il y revenait: Mes pauvres infortunes chansons me repassent dans la mmoire. Maudit soit la pdante et frigide me de la critique pour jamais et jamais[587]. Il est probable que, dans ces discussions avec ces connaisseurs trop raffins, c'tait lui qui avait raison le plus souvent. Cela semble ressortir de quelques passages de sa correspondance qui touchent ce point. Son gnie tait trop vigoureux pour leur got. [Note 586: _To Mrs Dunlop_, 22nd March 1787.] [Note 587: _To Gavin Hamilton_, 8th March 1787.] Enfin, le 21 avril 1787, parut la seconde dition de ses pomes, connue sous le nom de l'dition d'dimbourg. C'tait un volume in-octavo, du prix de cinq shellings. Il contenait un certain nombre de pices qui n'avaient pas t insres dans l'dition de Kilmarnock, comme _La Mort et le Docteur Hornbock_, _l'Ordination_ et l'_Adresse aux rigidement Vertueux_, en mme temps qu'un certain nombre d'autres qui avaient t crites depuis, comme les _Ponts d'Ayr_, l'_lgie de Tam Samson_ et l'_Adresse dimbourg_. Il tait prcd d'une prface et suivi d'une liste des souscripteurs qui ont toutes deux leur intrt. La premire est une ddicace de l'ouvrage, aux _Noblemen and gentlemen of the Caledonian Hunt_. Elle ne manque ni d'lvation, ni de dignit; peut-tre y a-t-il mme une affirmation d'indpendance un peu affecte. Il est curieux de la rapprocher de la prface de l'dition de Kilmarnock, qui est plus simple et plus touchante. Mes Lords et Gentlemen, Un barde cossais, fier de ce nom, et dont la plus haute ambition est de chanter au service de sa contre, o cherchera-t-il mieux un appui qu'auprs des noms illustres de sa terre natale, auprs de ceux qui portent les honneurs et ont hrit les vertus de leurs anctres? Le Gnie potique de mon pays m'a trouv, comme le barde-prophte lie trouva lise, la charrue, et a jet sur moi son manteau inspirateur. Il m'a ordonn de chanter les amours, les joies, les scnes champtres, les plaisirs champtres de mon sol natal, dans ma langue natale. J'ai accord, comme il me l'a inspir, mes notes agrestes et simples. 11 me murmura ensuite de venir dans cette ancienne mtropole de la Caldonie et de mettre mes chansons sous votre protection honore. J'obis maintenant ses ordres. Bien que je doive beaucoup votre bont, je ne m'approche pas de vous, mes Lords et Gentlemen, dans le style ordinaire des ddicaces, pour vous remercier de vos faveurs passes. Ce sentier est tellement battu par le savoir qui se prostitue, que l'honnte rusticit en a honte. Je ne vous prsente pas non plus cette adresse, avec l'me vnale d'un auteur servile qui cherche la continuation de ces faveurs,--j'ai t lev la charrue et je suis indpendant. Je viens pour revendiquer ce nom cossais que je porte en commun avec vous, mes illustres compatriotes, et pour dire au monde que je m'honore de ce titre. Je viens pour fliciter ma contre de ce que le sang de ses anciens hros coule encore dans toute sa puret, et que de votre courage, de votre savoir, de votre fermet publique, elle peut attendre protection, richesse et libert. En dernier lieu, je viens offrir mes plus ardents dsirs, la grande source de tout honneur, le Monarque de l'Univers, pour votre prosprit et votre bonheur. Quand vous partez pour veiller les chos, dans l'ancien amusement favori de vos pres, puisse le plaisir toujours vous accompagner et la joie attendre votre retour! Lorsque, dans les cours ou dans les camps, vous tes harasss du heurt des hommes mchants ou des funestes mesures, puisse l'honnte conscience de la dignit mconnue accompagner votre retour vos demeures natales, et puisse le bonheur domestique vous accueillir sur le seuil, avec un sourire de bienvenue! Puisse la corruption reculer devant la flamme indigne de votre regard! Puissent la tyrannie dans le chef et la licence dans le peuple trouver galement en vous un inexorable ennemi. J'ai l'honneur d'tre, avec la plus sincre gratitude et le plus haut respect, mes Lords et Gentlemen, votre trs dvou et humble serviteur. Robert BURNS. Il est impossible de ne pas remarquer le ton d'opposition politique qui se trouve dans la dernire partie. Au volume tait jointe la liste des souscripteurs, qui s'tendait travers 38 pages. Il y en avait quinze cents, qui prenaient 2800 copies. C'tait un succs qui ne s'tait pas vu depuis _l'Iliade_ de Pope et c'tait un succs plus spontan et plus populaire. ct des plus hauts noms de l'aristocratie cossaise se trouvaient ceux de simples fermiers. Ceux-ci taient coup sr les plus sincres et les plus reconnaissants de ses admirateurs, ceux qui sa posie apportait, non pas une distraction d'un moment, mais la gaiet utile pour la vie, et des mots de sagesse qui n'abandonnaient plus leurs lvres. Il y avait plus. Bien loin, sous d'autres cieux, partout o il y avait des coeurs cossais, la renomme du nouveau pote avait dj pntr; et on est tonn de trouver parmi les souscripteurs le collge cossais de Valladolid, le collge cossais de Douai, le collge cossais de Paris, le monastre cossais de Bndictins de Ratisbonne et celui de Maryburgh. Il dut leur sembler qu'une brise du vieux pays leur arrivait. La plupart des souscripteurs avaient envoy plus que le prix du volume: une demi-guine, une guine, d'autres plus encore. Il tait vident qu'il ne pouvait pas recueillir moins de 5 ou 600 livres. Si c'est peu ct des somptueux revenus de certains potes modernes, c'tait une somme considrable pour un simple volume de vers, cette poque. C'tait une fortune pour un homme, qui, il le disait lui-mme, n'avait jamais eu dix livres ensemble dans sa poche. Il toucha alors une partie des sommes qui lui revenaient, mais le rglement dfinitif avec Creech ne devait se faire qu'ultrieurement et non sans des difficults et des retards qui ne furent pas sans influence sur sa vie. * * * * * Malgr l'apparence heureuse des choses, si on considre plus avant, on voit que les rapports entre ces lettrs et ce paysan qui les dpassait tous, n'taient pas aussi bien ajusts que d'abord ils le paraissaient. Cela tait prsumer. On n'a gure d'exemple d'un plbien impunment puissant dans une aristocratie. Toujours, par quelque endroit, il y a des tiraillements ou des heurts, des gnes ou des blessures. Et mme lorsque le bon accord ne se brise pas, il y a on ne sait quelle flure silencieuse qui s'y tablit, s'y largit et le disjoint sans le rompre. On peut distinguer cette flure dans les rapports entre Burns et la socit d'dimbourg, la fin de ce mme hiver. Vis--vis de Burns, il y avait, de la part de ce monde de lettrs, plus de curiosit que d'intrt vritable. Ils examinaient, avec une attention sans doute bienveillante, le phnomne intellectuel qui clatait au milieu d'eux. Ils taient prts le recevoir, souscrire pour son livre, l'admettre leurs soupers, mais il restait pour eux un objet d'tude et d'observation. On sentait que leur engouement ne survivrait pas leur surprise et que l'oubli serait aussi rapide que l'accueil. Pour quelques-uns d'entre eux, il devait tre un paysan singulier, dou de certaines aptitudes, quelque chose comme ces ptres qui ont de merveilleux pouvoirs de calcul, et qu'on traite cependant avec une condescendance familire et des encouragements protecteurs. C'taient les moins clairvoyants. Pour les autres, pour la plupart, il y avait l quelque chose qui les dconcertait dans leurs habitudes et, pour ainsi dire, dans leur installation intellectuelle, qui les troublait dans leur satisfaction d'eux-mmes, dans leur scurit, dans les alles de culture rgulire o ils se promenaient. Cette loquence inusite qui passait travers la conversation, comme une charrue, bouleversant toutes les ides, dchirant parfois les principes o elles ont racine, leur semblait brutale ou tmraire. Quelques-uns des plus distingus, comme Dugald Stewart dont la raison srieuse ne s'offusquait de rien, Erskine dont la gaiet d'esprit se plaisait tout, le Dr Gregory dont la fougueuse et puissante intelligence s'entendait avec celle de Burns, d'autres encore, avaient pour lui une sympathie vraie et durable. Mais, la nouveaut use, l'indiffrence ne devait pas tarder venir chez beaucoup, accompagne selon les cas, de quelque fatigue, de quelque dfiance, et peut-tre mme, de quelque dpit. Lockhart, qui a vcu avec la plupart d'entre eux et recueilli leurs souvenirs, a rendu cette impression avec une force qu'aucun biographe de Burns ne peut esprer surpasser et que donne seul le contact direct des faits. Il n'y a pas besoin d'un effort d'imagination pour se reprsenter ce que les sensations d'une troupe isole de savants (presque tous clergymen ou professeurs) durent tre en prsence de cet tranger aux larges os, au front noir, au teint bruni, avec ses grands yeux tincelants, qui s'tant d'un seul pas fray son chemin parmi eux, en quittant le manche de sa charrue, manifestait, dans l'ensemble de ses manires et de sa conversation, une conviction parfaite que, dans la socit des hommes les plus minents de sa nation, il tait exactement o il avait le droit d'tre; qui daignait peine les flatter en laissant voir de temps en temps qu'il tait flatt de leur attention; qui, tour tour, se mesurait tranquillement dans la discussion avec les esprits les plus cultivs de son temps; battait les bons mots des causeurs les plus clbres par de larges flots de gaiet imprgne de toute la vie brlante du gnie; tonnait des poitrines, habituellement enveloppes des triples plis de la rserve sociale, en les contraignant trembler, que dis-je? trembler visiblement sous la touche hardie d'un pathtique naturel; et tout cela sans indiquer la moindre disposition tre mis au rang de ceux qui font profession d'amuser et qui consentent tre pays en argent ou en sourires, pour faire ce que les auditeurs ou spectateurs auraient honte de faire eux-mmes s'ils en avaient le pouvoir. Ce qui, en dernier lieu, tait probablement pire que tout le reste, c'est qu'ils savaient qu'il avait l'habitude d'gayer des socits qu'ils auraient ddaign d'approcher, plus frquemment encore que la leur, par une loquence non moins magnifique, un esprit selon toute vraisemblance encore plus hardi, un esprit qui souvent, comme les suprieurs qu'il rencontrait sans alarme auraient pu le deviner, ds le commencement, et comme ils n'eurent bientt plus besoin de le deviner, tait dirig contre eux-mmes[588]. [Note 588: Lockhart. _Life of Burns_, p. 129-30.] Quant Burns, ses sentiments contenaient en suspension une quantit de petites dsillusions et amertumes, imperceptibles en elles-mmes, mais qui, en se dposant au fond de son me, devaient y former une lie de mcontentement et d'irritation. Il avait trop de perspicacit pour ne pas percer d'un regard l'attention extraordinaire dont il tait entour. Il se rendait compte que c'tait l une chose fragile et passagre, destine disparatre avec la nouveaut qui la produisait. Ces accueils, ces invitations, ces empressements autour de lui, ne pouvaient, coup sr, durer. Et d'ailleurs valaient-ils la peine qu'on le souhaitt? Qu'y avait-il au fond de toute cette bienveillance? N'y avait-il pas plus de dsir de le voir que de le servir, et plus de curiosit que d'intrt? Lorsqu'on l'invitait, on semblait s'attendre ce qu'il parlt, ft brillant. On a l'aveu qu'il en tait souvent ainsi. Le lendemain de ma premire prsentation Burns, je soupai avec lui, chez le Dr Blair. Les autres htes taient peu nombreux, et comme chacun d'eux avait t surtout invit pour avoir une occasion de se trouver avec le pote, le docteur essaya de le mettre en relief et de faire de lui la figure centrale du groupe. Quoique, en consquence, il fournt la plus grande portion de la conversation, il ne fit rien de plus que ce qu'il vit videmment qu'on attendait de lui[589]. C'tait le mme docteur Blair qui disait ses amis, aprs l'exhibition d'un tranger remarquable: Ne vous ai-je pas montr le lion trs bien aujourd'hui[590]. Et ce qu'un homme de dlicatesse et de mesure comme le Dr Blair faisait avec tact, combien d'autres devaient le faire avec plus d'tourderie et de lourdeur? Il tait impossible que le fardeau, presque impos, de toutes les conversations ne produist pas en Burns de la fatigue; et cette continuelle attention des autres sur lui, de l'irritation. Il y a, se sentir sans repos observ et comme pi, quelque chose qui, la fin, exaspre. La causerie persistante n'est possible que devant des amis ou des disciples; il y faut de l'abandon ou de l'autorit, parler comme Addison des gens tout prts tre charms, ou comme Johnson des gens disposs se laisser conduire. Autrement, cette attente et, pour ainsi dire, cette exigence continuelle de simples auditeurs indiffrents devient une gne. Puis, quand il avait parl, t loquent, cout et admir; quand son gnie chauff s'tait lev, clatait et s'emportait; quand il sentait que sa voix matrisait ces esprits et qu'il avait la fire conscience de sa domination, un simple changement de salle, en dtournant la conversation, brisait sa royaut. Brusquement, il redevenait l'humble paysan, protg par tout ce beau monde. Il retombait son rang, son prestige vanoui, se rveillant pour voir ses admirateurs, presque ses captifs de tout l'heure, se faire courtisans autour de quelque imbcile de haute noblesse qui entrait avec son cordon et son toile. [Note 589: Walker. _Life of Burns_, p. LXXIV.] [Note 590: Dr Alex. Carlyle. _Autobiography_, p. 292.] ces blessures, s'en ajoutait une autre, plus secrte encore et en un endroit plus dlicat de l'me. Un des premiers il prouva ce qui depuis a travers le coeur de tant de potes humbles, brusquement rapprochs d'une socit de femmes trop haut ou trop loin places pour eux, une impatience et un courroux amers. Peu d'hommes taient plus faits que lui pour l'prouver. On a vu que ce qu'il avait surtout admir son arrive dimbourg, c'tait cette socit nouvelle et charmante pour lui de femmes raffines, lgantes, gracieuses, dont la beaut tait rehausse par l'aisance des manires et l'clat de la toilette. Il les avait charmes; elles l'avaient bloui. Avec son imagination toujours porte envelopper la beaut d'un cadre d'amour, faire de la moindre rencontre un petit roman dont il tait le hros, comme dans la soire de Ballochmyle, il tait impossible qu'au milieu de tant de sductions il ne se laisst pas aller son illusion favorite. Son triomphe de parole devait l'y porter et lui rendre le rve plus plausible. Mais s'il tait admir par ces hautes dames, il ne pouvait gure tre aim d'elles. Il en tait spar par une trop grande distance de position et, il faut le dire, par une trop grande diffrence de manires. L'ide d'galit, laquelle ses oeuvres et peut-tre plus encore sa vie ont contribu dans son pays, n'avait pas encore pntr partout, et dsagrg l'esprit de classes dans l'esprit mme de ceux qui les composent. Les dclamations humanitaires, les productions romanesques, qui devaient exalter les ouvriers, les soldats, les proltaires de tout genre, n'avaient pas encore troubl les coeurs fminins[591]. La jeune fille de Ballochmyle ne lui avait pas rpondu. Aucune des patriciennes d'dimbourg n'aurait song aimer ce paysan. La libert des moeurs n'tait pas assez grande pour qu'un caprice ou une curiosit s'aventurt jusqu' lui. Tout se runissait pour l'exclure: une grille infranchissable le sparait de ce jardin enchant, le long duquel il errait comme un paria. Il prouva donc, au milieu de tant d'attraits, le sentiment douloureux qu'ils lui taient refuss, ce quelque chose de complexe, mais de farouche et d'amer, qui nat d'aveux non exprims, d'ardeurs timides, de rves briss ou dcourags par un mot indiffrent, peut-tre mme par un mot aimable. Il s'en retournait de ces soires, mcontent, agit, aigri, emportant un sentiment plus irrit de son obscurit, l'ide de l'injustice des naissances et de l'absurdit des distinctions humaines. Il y a peu de choses qui donnent plus d'amertume que la douce socit des femmes quand on s'en sent exil. Combien y a-t-il d'hommes qui la gloire ne parat souhaitable, que parce qu'elle amne l'amour? Il devait tre particulirement sensible cette souffrance. Il ne faut pas oublier qu'il tait arriv dimbourg le coeur vide et encore meurtri. Dans cette vie nouvelle, il ne trouvait personne aimer. Il y avait longtemps que pareille chose ne lui tait arrive. Il lui manquait quelque chose; un des rouages essentiels de son tre ne fonctionnait plus, celui qui faisait chanter les autres et sonner l'horloge. Il en rsultait un dsoeuvrement intime, une inoccupation du coeur. S'il avait vcu plus longtemps dans ce monde, peut-tre aurait-il enfin rencontr une influence violente ou douce qui aurait exaspr son inspiration ou apais son existence. Sa destine ne lui en donna pas le temps. Ce fut un malheur pour lui. Une femme aurait pu avoir une bienfaisante puissance sur sa vie. Il semble l'avoir senti; une seule fois, il aurait pu la rencontrer; mais les circonstances s'y refusrent. L'influence, toutefois, bonne ou mauvaise, fut considrable. Il se trouva rejet du ct de femmes qui, avec toutes leurs qualits, ne pouvaient plus rpondre l'idal plus fin et plus dlicat qu'il s'tait form dimbourg et qui le laissrent mcontent et insatisfait[592]. [Note 591: Voir le _Compagnon du Tour de France_, de G. Sand; _Alton Locke_, de Charles Kingsley, encore que le hros ne soit pas aim; _Flix Holt_, de George Eliot.] [Note 592: Alexandre Smith a devin un peu de ces sentiments confus, voir sa vie de Burns, _Globe Edition_, p. 20.] Il est possible que tous ces griefs soient grossis dans l'analyse qui vient d'en tre faite. C'est une ncessit de tout examen un peu microscopique. En les laissant retomber leur grandeur relle, mais en conservant l'ide de leur activit et de leurs blessures incessantes, on voit qu'il y avait l un sourd travail de souffrance et de mcontentement, qui ne pouvait pas tarder se manifester. Hlas! qui dmlera jamais la part de mal contenue dans les vnements qui se prsentent le plus heureusement et dont nous nous rjouissons le plus? Comment aurait-on imagin que ce sjour dimbourg deviendrait pour Burns une source de dplaisirs, plus funestes que ses malheurs? Et pourtant, c'est un fait, la fois curieux et pnible constater. On voit une misanthropie secrte sortir de son succs comme ce quelque chose d'amer dont parle le pote, qui surgit des douceurs et les empoisonne. Il avait eu jusque-l des chagrins; mais un homme n'est pas aigri parce qu'il gmit dans la souffrance. Ici une sorte de dsenchantement mystrieux et gnral semble natre en lui, y exciter la dfiance et le mpris des autres. Il faut le remarquer, parce que, partir de ce moment, cet assombrissement de la pense ne le quittera plus; il subsistera sous les clarts et les clats de son gnie, derrire les gats de sa vie, avec cette persistance tranquille des choses tnbreuses, qui semblent sres que le dernier mot leur restera. On voit paratre les premires paroles chagrines, indices du travail secret et important qui s'est fait en lui, dans ce fameux journal d'dimbourg, qu'on crut perdu pendant si longtemps, et qui a t retrouv il y a seulement quelques annes[593]. L'ironie du dbut est surprenante; lui en qui l'amiti tait un sentiment si fort. [Note 593: Ce journal a t publi pour la premire fois dans le _Macmillan Magazine_ de Mars, Avril, Mai, Juin et Juillet 1879.] Comme j'ai vu dimbourg beaucoup de vie humaine et un grand nombre de caractres nouveaux pour quelqu'un qui a t, comme moi, lev dans les ombres de la vie, j'ai pris la rsolution d'crire mes remarques, l'endroit mme. Gray observe, dans une de ses lettres Mr Palgrave, qu'un demi-mot fix sur place ou tout prs vaut un tombereau de souvenirs. J'ignore comment il en va avec les autres, mais pour moi, faire des remarques ne saurait tre un plaisir solitaire. Il me faut quelqu'un pour tre grave avec moi, quelqu'un qui me plaise et aide ma sagacit de ses remarques, que ce soit un homme ou une femme, et qui, de temps en temps, je le confesse, admire ma perspicacit et ma pntration. Les hommes sont tellement occups de leurs recherches gostes, de leur ambition, vanit, intrt ou plaisir, que bien peu songent faire aucune observation sur ce qui se passe autour d'eux, except quand cette observation est un surgeon ou une branche de la plante favorite qu'ils lvent dans leur esprit. En dpit de toutes les hautes sentimentalits des crivains de romans et de la sage philosophie des moralistes, je me demande si nous sommes capables d'une alliance d'amiti assez intime et assez cordiale pour que l'un de nous puisse pancher son coeur, toutes ses penses, chacune de ses fantaisies, le fond mme de son me, avec une confiance illimite, sans courir le risque ou de perdre une partie de ce respect que l'homme exige de l'homme; ou, par suite des invitables imperfections de la nature humaine, de regretter sa confiance. Pour ces raisons, je suis dtermin faire de ces pages mon _confident_[594]. J'esquisserai, aussi bien que je saurai l'observer et avec une justice inflexible, chaque caractre qui me frappera en quelque faon; j'inscrirai des anecdotes, je noterai des remarques, selon le vieux terme lgal, sans haine ou faveur. Si je trouve quelque chose d'habile, mon propre applaudissement satisfera, en quelque mesure, ma vanit, et, j'en demande pardon Patrocle et Achate, j'estime qu'un cadenas et une serrure sont une scurit au moins gale au coeur d'un ami quel qu'il soit. [Note 594: En franais.] J'y mettrai galement, l'occasion, mon histoire intime, mes amours, mes excursions, les sourires et les humeurs de la Fortune l'gard de ma personne de barde, mes pomes et les fragments qui ne doivent jamais voir le jour. En un mot, jamais quatre shellings n'ont achet autant d'amiti depuis que la Confiance est alle pour la premire fois au march ou que l'Honntet fut mise en vente. ces ides de l'amiti humaine, qui semblent odieuses mais qui ne sont que trop justes, je ferai joyeusement et vraiment une exception: les rapports entre deux personnes de sexe diffrent, quand leurs intrts sont unis ou absorbs par le lien sacr de l'amour. Quand la pense rencontre la pense avant qu'elle ait quitt les lvres, Et que chaque ardent dsir jaillit en mme temps des deux coeurs. L, sans rserve, avec exubrance, rgne et se rjouit une confiance, une confiance qui exalte davantage les amants dans l'opinion l'un de l'autre, qui les rend plus chers dans le coeur l'un de l'autre. Mais ceci n'est pas mon lot, et, dans ma situation, si je suis sage (ce que, soit dit en passant, je n'ai pas grande chance de devenir) mon destin doit tre avec le passereau du Psalmiste de veiller seul sur les toits des maisons![595] Oh! quelle piti!![596] [Note 595: Psaume CII. 7.] [Note 596: _Edinburgh Journal._ Dbut.] Qui ne sent le got amer de ces paroles? Ce sont l de singuliers sentiments et pleins d'une dfiance qui n'tait pas dans sa nature. Vers la fin, se trahit rapidement, par un mot, le sentiment pnible de son isolement parmi tant de femmes belles et qu'il admirait, entre lesquelles il rva plus d'une fois sans doute de trouver une amiti comme celle qu'il dcrit et qu'il n'est pas son lot de rencontrer. Un peu plus loin se trouve un autre passage plus instructif parce qu'il est peut-tre encore plus sincre. Il donne l'ide des froissements, des blessures, des irritations, des outrages, des colres sourdes, qui devaient constamment s'agiter dans son trop susceptible orgueil. Encore, le fait qui s'y trouve rapport se passait-il chez le comte de Glencairn, c'est--dire chez le plus dlicat et, en mme temps, le plus vnr de ses protecteurs. Que devait-ce tre parfois, chez d'autres dous de moins de tact et inspirant moins de respect? Il y a l comme la rancune de mille affronts imaginaires, dvors silencieusement, le frmissement de rvoltes constantes, un germe de haine contre les distinctions sociales. Peu des tristes maux qui existent sous le ciel me donnent plus d'impatience et de chagrin que la comparaison de la faon dont est reu un homme de talent, bien plus, d'un mrite reconnu partout, avec la rception qui attend un simple individu ordinaire, dcor des harnachements et des distinctions futiles de la Fortune. Imaginez un homme de talent, dont le coeur brille d'un honnte orgueil, qui a la conscience que tous les hommes sont ns gaux et qui, cependant, rend honneur qui honneur est d. Il rencontre, la table d'un grand, un Squire Quelque chose, ou un Sir Quelqu'un. Il sait que, au fond du coeur, le noble hte lui accorde lui, barde, ou quoi qu'il soit, une plus large part de ses bons souhaits que peut-tre aucune autre personne de la table. Cependant, combien sera-t-il mortifi de voir un individu, dont les capacits auraient peine fait un tailleur de quatre sous, et dont le coeur ne vaut pas trois liards, obtenir l'attention et l'intrt qu'on oublie envers le fils du Gnie et de la Pauvret. En cela, le noble Glencairn m'a bless jusqu' l'me, parce que je l'estime, le respecte, et l'aime chrement. Il montra un jour tant d'attention, une si exclusive attention au seul imbcile de la socit, puisqu'il n'y avait que sa seigneurie, le sot et moi, que je fus deux doigts de jeter mon gage de mpris et de dfi. Mais il me serra la main et eut l'air si bienveillant, quand nous nous quittmes; Dieu le bnisse! Quand bien mme je ne devrais jamais le revoir, je l'aimerais jusqu'au jour de ma mort! Je suis satisfait de me sentir capable des tressaillements de la reconnaissance, car je manque misrablement de quelques autres vertus[597]. [Note 597: _Edinburgh Journal._] Plus loin encore, il y a, sur le Dr Blair, un passage o se montre bien, avec la mme susceptibilit qui clate dans le passage prcdent, l'indpendance avec laquelle il jugeait les plus illustres de ses patrons et le sentiment de l'galit qui devait exister entre eux et lui: Avec le Dr Blair, je suis plus l'aise. Il ne m'arrive jamais de le respecter avec une humble vnration. Mais quand il s'intresse bienveillamment moi, ou mieux encore, quand il descend de son pinacle pour me rencontrer sur le terrain de l'galit, mon coeur dborde de ce qu'on appelle affection. Quand il me nglige pour la simple carcasse de la grandeur ou quand son oeil mesure la diffrence de nos points d'lvation, je me dis, sans presque aucune motion: Que m'importent lui et sa pompe?[597] Ainsi, au-dessous de si belles apparences, il y avait une dissonance cache, peine sensible, mais relle. Il y avait, selon une jolie expression anglaise, une fente dans quelque endroit du luth. Ces sentiments taient, de part et d'autre, inconscients ou fugitifs, et, coup sr, secrets. Mais ils ne pouvaient tarder se dclarer, devenir plus exigeants. Si l'accord ne s'est pas fait dans la force de la sympathie premire, il ne se fera plus maintenant qu'elle est puise, et, de ce ct du moins, la partie est perdue. * * * * * Ce dfaut d'entente contribua loigner insensiblement Burns d'un monde o il tait gn et le poussa vers des socits plus aises, plus sans faon, plus plbiennes, pour ainsi dire, et aussi plus en rapport avec ses gots et ses propres manires. Malheureusement, il y avait de ce ct-l des dangers. Il allait se trouver jet dans des habitudes de vie dont il faut connatre la puissance pour comprendre combien il tait difficile d'y chapper. Il sera ncessaire de toujours les avoir l'esprit pendant la vie du pote, pour ne pas oublier quelle part de ses excs revient aux moeurs de son temps. C'est, du reste, un tableau qui ne manque pas de saveur. Une ivrognerie gnrale existait alors dans toute l'Angleterre et tous les rangs. C'tait le temps o Robert Walpole commandait son fils Horace de se verser deux verres de vin pour chacun des siens, parce qu'il n'tait pas convenable qu'un fils vt son pre en tat d'ivresse. C'tait le temps o Fox venait au Parlement, la tte enveloppe de serviettes mouilles pour dissiper les effets du vin. Mais ce dfaut tait encore beaucoup plus marqu en cosse. L'ivrognerie tait un des traits caractristiques du pays. Elle tait, pour ainsi dire, universelle, rgnant dans toutes les classes, s'attaquant toutes les ttes, troublant en mme temps les cervelles obscures des bergers et des paysans et les cerveaux les plus clairs des professeurs et des savants, brouillant, de certaines heures, du haut en bas, toutes les ides du pays. Il ne faut calomnier personne, et on a quelque hsitation tre aussi affirmatif; nous ne voudrions toucher ce point singulier qu'avec les tmoignages et les aveux d'cossais. Ils viennent, s'offrent de toutes parts. On n'a qu' prendre au hasard. Dean Ramsay dit: Un autre changement dans les moeurs, qui s'est effectu la mmoire de beaucoup de personnes actuellement vivantes, a rapport aux habitudes de convivialit, ou, pour parler plus clairement, au bannissement de l'_ivrognerie_ de la socit polie. C'est la vrit un changement important et bni. Mais c'est un changement dont beaucoup de ceux qui vivent aujourd'hui ne peuvent gure imaginer l'tendue. Il est peine possible de se figurer les scnes qui avaient lieu, il y a soixante-dix ou quatre-vingts ans, ou mme moins[598]. Cockburn dit: Deux vices qui, depuis longtemps, sont bannis de toute socit respectable, taient rpandus, pour ne pas dire universels, parmi toutes les hautes classes: jurer et se griser. Rien n'tait plus commun pour des gentlemen, qui avaient dn avec des dames et qui se proposaient de les rejoindre, que de s'enivrer. S'enivrer dans une taverne semblait la consquence naturelle sinon prmdite d'y tre entr[599]. Chambers dit: La dissipation dans les tavernes, maintenant si rare parmi les classes respectables, rgnait auparavant dimbourg, un degr remarquable, et absorbait les heures de loisir de tous les hommes de professions librales, sans en excepter peine les plus svres et les plus austres. Aucun rang, aucune classe, aucune profession ne formait exception cette rgle[600]. Rogers dit: L'ivrognerie n'tait pas limite une classe particulire, tous buvaient, depuis le prince jusqu'au mendiant[601]. [Note 598: Dean Ramsay, _Reminiscences of Scottish Life and Character_, p. 47.] [Note 599: Lord Cockburn, _Memorials_, p. 28.] [Note 600: R. Chambers, _Traditions of Edinburgh_, p. 152.] [Note 601: Ch. Rogers, _Scotland Social and Domestic_, p. 35.] Mais ces tmoignages, pour si affirmatifs qu'ils soient, ne donnent pas l'impression d'ivrognerie universelle, continuelle, normale, qui se dgage de mille dtails. Elle sort de partout et il faut vraiment la rencontrer de tous cts pour y ajouter foi. C'tait, la lettre, une habitude reconnue et presque exige par les moeurs. Les dners devaient se terminer par l'ivresse gnrale des hommes; ceux qui ne pouvaient pas boire restaient chez eux[602]. Quand les dames se retiraient, les hommes buvaient seuls[603]. On passait les vins. On portait des toasts auxquels personne ne pouvait se drober. La plupart du temps, les convives taient gris quand ils remontaient au salon[604]. Mainte fois, les invits roulaient terre[605] et ces corps tendus donnaient la salle l'aspect d'un bivouac. La chose tait si bien convenue que toutes les prcautions taient prises. Dans certaines maisons, on avait deux highlanders, chargs de transporter les htes dans leurs chambres[606]. Ailleurs, c'tait mieux encore. Mackenzie racontait l'incroyable histoire suivante. Il tait un jour un dner et, ne voyant d'autre faon de s'chapper, il s'tait laiss glisser sous la table, parmi les cadavres qui y taient dj; on en tait rduit ces subterfuges. Aprs un instant, il sent sa gorge le ttonnement de deux mains. Il demande ce que c'est, et on lui rpond: Monsieur, je suis le domestique qui vient dnouer les cravates[607]. Dans toutes les occasions, on buvait, aux baptmes, aux mariages, en concluant les affaires, aux funrailles mmes. Celles-ci donnaient lieu de vritables orgies. Il arrivait souvent que ceux qui portaient le cercueil et ceux qui le suivaient trbuchaient; tout le cortge, y compris le mort, zigzaguait. Une fois mme, devant la fosse, ils s'aperurent qu'ils avaient laiss le cercueil, au bord de la route, prs de l'auberge o ils s'taient arrts pour boire[608]. [Note 602: Ch. Rogers, _Id._, p. 35.] [Note 603: Ch. Rogers, _Traits and Stories of the Scottish People_, p. VI.] [Note 604: Dean Ramsay. _Reminiscences_, p. 48.] [Note 605: Ch. Rogers, _Scotland Social and Domestic_, p. 36;--_Traits and Stories, etc._, p. VI.] [Note 606: Dean Ramsay. _Id._, p. 62.] [Note 607: Dean Ramsay. _Reminiscences_, p. 54.] [Note 608: Ch. Rogers, _Scotland Social and Domestic_, p. 34.--Dean Ramsay, p. 54-55.] L'ivrognerie avait mme une sorte de caractre officiel et une conscration, par suite de la position sociale de ceux qui s'y adonnaient ouvertement. C'taient les juges surtout, ces vieux juges cossais, si clairs, si instruits, si intgres, dont les noms sont rests honors, qui taient les meilleurs soutiens, et, pour ainsi parler, les plus fermes piliers de la tradition. tre sol comme un juge tait un proverbe[609]. Leurs habitudes sembleraient incroyables, si elles n'taient affirmes par des tmoins comme Lord Cockburn. dimbourg, on plaait, sur le tribunal mme, des carafes d'eau, des verres et de bonnes bouteilles noires de vin de Porto. Les juges coutaient les affaires en se versant boire. Ceux qui avaient la tte solide y rsistaient assez bien; mais les plus faibles s'en ressentaient. Non pas, dit drlement Lord Cockburn, que l'hermine ft jamais absolument grise, mais elle tait certainement quelquefois mue. Nanmoins rien n'tait perceptible distance; ils avaient tous acquis l'habitude de siger et de conserver un air suffisamment judiciaire, mme quand leurs flacons taient tout fait vides. Dans les _circuits_, cela prenait une autre forme. Les sances taient coupes par de longs dners, o juges, conseils, greffiers, jurs et prvost festoyaient ensemble. Aprs quoi, on retournait aux transportations et aux pendaisons. Quand, le soir, la cour s'en retournait, prcde de trompettes, on remarquait souvent que le pas de la procession suivait moins bien la musique que le matin[610]. Le type le plus achev de ces anciens juges tait lord Hermand, un homme excellent, intgre et aim de tous. Les buveurs ordinaires, dit Cockburn, dans un charmant portrait de lui, tout plein de raillerie et de tendresse contenues, les buveurs ordinaires pensent que boire est un plaisir, mais pour Hermand, c'tait une vertu. Il avait pour la boisson un respect sincre, en vrit, une haute approbation morale, avec une srieuse compassion pour les malheureux qui ne pouvaient pas s'y livrer, et un juste mpris pour ceux qui le pouvaient et ne le faisaient pas. Un jour, on jugeait Glasgow, un jeune homme qui, la suite d'une orgie et dans un jeu imprudent, avait lgrement, mais si malheureusement, frapp d'un couteau un de ses amis, que celui-ci avait expir sur le coup. Les autres juges voyaient qu'il n'y avait gure de culpabilit. Mais Hermand, irrit du discrdit que ce fait jetait sur la boisson, demandait la transportation, et le tribunal entendait cette inoubliable conclusion: On nous dit qu'il n'y avait pas de mchancet et que le prisonnier tait pris de boisson. Pris de boisson! Quoi! Il tait ivre! et cependant il a assassin l'homme qui avait bu avec lui! Ils avaient festoy toute la nuit et cependant il l'a poignard, aprs avoir bu toute une bouteille de rhum avec lui! Bon Dieu! mes Lords, s'il peut faire cela quand il est gris, que ne fera-t-il pas quand il est sobre?[611] Le circuit dont il faisait partie tait connu sous le nom de _Daft Circuit_, comme qui dirait le circuit gris[612]. Et cependant il mourut sans savoir ce que c'est qu'un mal de tte, quatre-vingt-quatre ans[613]. Quand l'brit commena dchoir dans le pays, la magistrature, qui en avait t la place forte, en fut le dernier refuge. [Note 609: Ch. Rogers, _Traits and Stories of the Scottish People_, p. VII.] [Note 610: Lord Cockburn, _Memorials_, p. 297.] [Note 611: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 123.] [Note 612: Dean Ramsay. _Reminiscences_, p. 52.] [Note 613: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 115-18.] Dire que l'ivrognerie tait accepte par les moeurs et consacre par la magistrature, ce n'est pas encore donner une ide suffisante de son importance. Elle tait devenue une des conditions de succs dans la vie. Sans elle, il tait impossible de prendre part aux affaires, de se mler aux hommes, de tenir sa place au milieu d'eux. Quelqu'un d'incapable de boire tait impropre la vie publique, quels que fussent son intelligence et son caractre. Il en tait exclu, comme on peut l'tre aujourd'hui par une sant dbile. Et cela tait aussi vrai des ecclsiastiques que des autres. Il y a peu de traits plus significatifs cet gard que deux passages trs tranquilles du Dr Carlyle. ses yeux, ces choses taient naturelles. Parlant du Dr Webster, un des hommes les plus remarquables et un des chefs du clerg cossais, il dit: Son apparence de grande rigidit en religion, laquelle il avait t habitu par son pre, n'empchant nullement son humeur conviviale, il tait regard comme d'excellente compagnie mme par des gens de moeurs dissolues, et comme il tait un homme de cinq bouteilles, il pouvait les mettre tous sous la table. Mais comme il ne se trouvait jamais pire pour avoir bu, au moins d'une faon indcente, et que l'amour du claret, quelque degr qu'il ft, n'tait pas estim en ces jours-l un pch en cosse, tous ses excs taient pardonnes[614]. Et parlant d'un autre, il porte ce jugement, peut-tre plus caractristique encore: Le Dr Patrick Cuming tait, cette poque, la tte du parti modr; et si son caractre avait t gal ses talents, il aurait pu le rester longtemps, car il avait du savoir, de la sagacit, une conversation trs agrable, avec une constitution capable de supporter la convivialit des temps[615]. Ainsi, la capacit de boire tait une qualit indispensable pour tre la tte d'une des fractions du clerg. Il n'est gure possible de rencontrer un aveu qui dpasse celui-ci. On peut se faire, d'aprs la position sociale qu'occupait alors l'ivrognerie, quelque ide de son pouvoir. Ce n'est pas trop dire que se griser tait un des attributs de l'homme, comme d'aller la chasse ou de monter cheval; on n'y prtait pas d'autre importance et il ne s'y attachait aucun blme. [Note 614: Dr Alex. Carlyle. _Autobiography_, p. 240.] [Note 615: Dr Alex. Carlyle. _Autobiography_, p. 257.] Naturellement dimbourg tait la mtropole de cette intemprance nationale. On y buvait du haut en bas de la socit, depuis Dugald Stewart, qui tait peut-tre le plus parfait gentilhomme de la ville et un des hommes les plus purs qui aient vcu, jusqu'au dernier des _caddies_. C'tait la ville des clubs et des tavernes. Les premiers taient innombrables. Il y en avait de tous genres, depuis le clbre club du _Tisonnier_ auquel appartenaient Hume, Ferguson, Carlyle, Richardson, Blair, jusqu'aux clubs infimes o les petits boutiquiers se runissaient aprs avoir ferm leurs choppes. Il y en avait de toutes les appellations et de tous les rglements. C'taient le _Club du Cap_ auquel avait appartenu le pote Fergusson; le _Club Antemanum_ ainsi nomm parce qu'on rglait d'avance; le _Club des Prodigues_ parce que la dpense tait restreinte neuf sous; le Club des _Verrats_; le _Club du Feu d'Enfer_, association de terribles dbauchs; le _Club sale_ o les membres n'avaient pas le droit de se prsenter en linge propre; _les Originaux_ o on crivait son nom l'envers; _les Seigneurs du bonnet_ parce que les membres portaient des bonnets bleus; les _Perruques noires_[616]. Ils pullulaient de toutes parts, avec leurs titres nigmatiques dus quelque plaisanterie gote des initis et dont le sel est perdu, avec leurs rites bizarres et grotesques, o les graves citoyens semblaient prendre leur revanche de la monotonie de leur vie. Le mme individu appartenait souvent plusieurs clubs et alors chacune de ses soires tait prise. Le trait commun de toutes ces runions, c'est qu'on y buvait lourdement. Les clubs d'Edinburgh, dit le Dr Rogers, taient les scnes d'une dissipation dans sa forme la plus rvoltante. Le _Poker Club_ tait compos d'hommes de lettres dont les faiblesses sociales s'accordaient mal avec leurs gots littraires. En sortant de leurs clubs, les membres s'en allaient titubants, plus ou moins ivres[617]. Et c'tait le club des premiers hommes du pays[618]. [Note 616: Pour les dsignations de ces clubs voir R. Chambers. _Traditions of Edinburgh_, le chapitre intitul _Convivialia_.] [Note 617: Ch. Rogers. _Scotland Social and Domestic_, p. 36.] [Note 618: Voir les dtails sur la fondation de ce fameux club et son organisation, dans l'_Autobiography_ du Dr Alex. Carlyle, p. 419-23.] Et les tavernes, les vieilles tavernes d'dimbourg, innombrables elles aussi! Perdues au fond des cours, parses dans les troites ruelles, blotties au pied de ces immenses maisons, ressemblant souvent des caves, on les trouvait partout. N'ayant jamais un rayon de soleil, basses, sombres, sales, gluantes et puantes du relent des boissons, elles semblaient ainsi plus retires et plus confortables[619]. Elles taient un des organes de la vie publique. C'est l que se commentaient les nouvelles et que se faisaient toutes les affaires. Il n'y avait pas si longtemps que les mdecins y donnaient leurs consultations. Les plus grands avocats et les plus grands lgistes de l'poque y donnaient encore les leurs[620]. Il tait inutile de chercher un homme de loi chez lui; on n'y songeait pas. Il fallait dcouvrir sa taverne o on le trouvait au milieu de papiers et de clients[621]. Quand une affaire tait conclue, on faisait apporter boire, comme aujourd'hui nos paysans aux francs-marchs. On y buvait du claret pris au tonneau, du porter, de l'ale d'dimbourg, sorte de liquide pais et puissant dont on ne pouvait gure dpasser une bouteille[622], et du _cappie ale_, servie dans des coupes de bois et sur laquelle on mettait un petit chapeau d'eau-de-vie[623]. Le soir tait le grand moment des tavernes. Ceux qui veulent en avoir une description fidle n'ont qu' relire les chapitres de _Guy Mannering_, consacrs l'avocat Paul Pleydell. [Note 619: R. Chambers. _Traditions_, p. 174, et aussi la description de la taverne dans _Guy Mannering_.] [Note 620: _Henry Erskine and His Times_, by lieut.-col. Alex. Fergusson, p. 161; et Ch. Rogers, _Scotland Social and Domestic_, p. 36.] [Note 621: Voir l'ouvrage plein de curieux renseignements: _Notices and Anecdotes illustrative of Sir Walter Scott's Novels_, chapitre sur _Guy Mannering_.] [Note 622: R. Chambers. _Traditions_, p. 184.--Voir aussi sur cette forte bire, _Erskine and his Times_, p. 161.] [Note 623: R. Chambers. _Traditions_, p. 158.] Les dames, les dames elles-mmes, je dis les dames de la haute socit, n'chappaient pas la contagion[624]. Toutes, sans doute, n'allaient pas aussi loin que les trois dont Chambers raconte l'histoire. Elles avaient eu dans une taverne, prs de la Croix, une runion joyeuse qui s'tait prolonge tard. Quant elles en sortirent, il faisait beau clair de lune. Elles montrent bravement la Grand'rue, jusqu' l'endroit o le clocher de l'glise de la Troon jetait en travers son ombre noire. Quel tait cet obstacle? Elles s'imaginrent que c'tait une rivire. Les voil assises sur la berge de l'ombre, retirant leurs chaussures et leurs bas. Puis, relevant leurs jupes, elles traversrent, avec prcaution, le flot sombre et, arrives sur l'autre rive, se rassirent, remirent leurs souliers et continurent leur chemin, se rjouissant d'avoir si bien pass le gu[625]. Elles ne furent pas probablement les seules, car M. Charles Kirkpatrick Sharpe, un vieux gentilhomme trs sec, trs poli et trs caustique, qui se promenait, au commencement de ce sicle, avec le costume du sicle dernier et savait, sur ses contemporains et leurs anctres, une foule de mchantes histoires, avait ce sujet une chanson qu'il disait de sa voix aigu[626]: [Note 624: Voir sur l'ivrognerie chez les dames: Hill Burton, _History of Scotland_, tom. VII. p. 93.] [Note 625: R. Chambers. _Traditions_, p. 159.] [Note 626: Voir sur ce singulier personnage: Wilson, _Reminiscences of Old Edinburgh_, tom. I, p. 14-15.] Il y avait quatre dames grises Qui sont restes ensemble, Depuis midi, un matin de mai, Jusqu' dix heures sonnes du soir; Jusqu' dix heures sonnes du soir; Alors, elles y renoncrent. Et il y eut quatre dames grises Qui descendirent le Nether Bow[627]. [Note 627: Wilson. _Reminiscences of Old Edinburgh_, tom. I, p. 222.] Cela fait au moins sept dames cossaises qui se grisrent pendant le XVIIIe sicle. Sans doute il n'y en eut pas d'autres. Toutefois, c'tait une coutume parmi celles de la plus haute socit que de faire des parties dans les caves hutres, les oyster cellars. En hiver, aprs la tombe de la brune, on prenait rendez-vous avec quelques gentlemen, et on allait, en carrosse, passer sa soire dans un de ces trous sordides qu'on appelait des basses boutiques[628]. On s'y rgalait de _porter_, une bire trs brune, et d'hutres, places dans de grands plats en bois sur des tables grossires claires par une chandelle. Il tait convenu que la conversation y tait plus libre, plus hardie et presque sans frein. Elle se dlassait de la biensance des salons. Quand on avait dblay les tables, on apportait du cognac ou du punch au rhum, selon le got des dames. On dansait ensuite. Dans ces parties lgantes il arrivait que les ladies faisaient danser avec elles les hutrires, bien qu'elles eussent la pire rputation. Tout cela allait, dit Chambers, sous le nom commode d'escapade[629]. Plus de dix annes aprs le sjour de Burns, lord Melville, qui tait alors ministre de la guerre, et la duchesse de Gordon, notre connaissance, la protectrice du pote, se retrouvant dimbourg, firent une partie de cave hutres et consacrrent une soire ce plaisir de leur jeunesse[630]. C'tait la faon d'alors d'aller au cabaret. [Note 628: R. Chambers. _Traditions_, p. 160.] [Note 629: R. Chambers. _Traditions_, p. 161, en note.] [Note 630: R. Chambers. _Id._, p. 161.] Aussi quand la nuit tombait, une vie souterraine s'veillait de toutes parts dans les entrailles de la vieille cit. On voyait les hommes les plus distingus s'enfoncer par groupes dans ces troites ruelles, s'engloutir dans ces trous noirs, au fond desquels taient les tavernes mal claires[631]. Comme les souvenirs classiques ne leur manquaient pas, ils les comparaient aux grottes de l'Averne, aux alles de l'rbe, aux antres du Cocyte, aux rgions infernales et fuligineuses[632]. Accouds des tables grossires, ils taient l pour toute la soire et souvent pour toute la nuit. C'taient des causeries, des discussions, des chansons. Une bonhomie, une jovialit, une camaraderie universelle faisaient le charme de ces runions. C'tait le dlassement de la journe; ces esprits graves se rcraient, prenaient leurs bats. On buvait amicalement d'interminables tournes de claret, de punch ou de whiskey. [Note 631: Voir sur ce point le pome de Fergusson, _Auld Reekie_.] Puis, vers les dernires heures de la nuit ou aux petites heures du jour, ils ressortaient souvent en tat d'ivresse, s'en retournaient chez eux d'une marche dsordonne. Ah! Docteur, si vos paroissiens vous voyaient, que diraient-ils?--Tut, homme! ils n'en croiraient pas leurs yeux[633]. C'tait le Dr Webster qui rentrait chez lui. O reste John Clark?--Mais, vous tes John Clark lui-mme! rpond le vieux garde qui on pose cette question. Je ne te demande pas o est John Clark, mais o est sa maison. C'tait, en effet, John Clark, un des premiers avocats du temps qui fut peu aprs nomm juge[634]. Rien n'tait plus commun le matin que de rencontrer des hommes de haut rang et de dignit officielle s'en retourner chez eux en titubant, en sortant d'une ruelle de la High Street o ils avaient pass la nuit boire. Il n'tait pas rare de voir deux ou trois des trs honorables lords du Conseil et de la Session monter au tribunal le matin dans un tat crapuleux[635]. Souvent, juges et avocats, en sortant de la sance, allaient souper ensemble, prolongeaient leurs potations jusqu'au jour et se levaient de table pour aller au Parlement reprendre l'affaire[636]. La grande rue d'dimbourg a certainement vu tituber la plupart des clbrits de cette poque. [Note 632: R. Chambers. _Traditions_, p. 174, 183.] [Note 633: R. Chambers. _Traditions_, p. 30.] [Note 634: Ch. Rogers. _Scotland Social and Domestic_, p. 36.] [Note 635: R. Chambers. _Traditions of Edinburgh_, p. 153.] [Note 636: _Henry Erskine and his Times_, by lieut.-col. Alex. Fergusson, p. 162.] Chose trange! Beaucoup de ces hommes taient si solides et d'une telle rsistance que leur sant n'tait pas affecte par ces excs quotidiens, et que la lucidit de leur intelligence restait entire, au milieu des plus accablantes dbauches[637]. Le clbre avocat Hay estimait qu'il tait plus propre lucider une affaire quand il avait pris ses six bouteilles de claret, et un de ses clercs racontait qu'il lui avait dict le meilleur de ses mmoires un jour qu'il les avait bues[638]. De lord Harmand, quelqu'un qui l'avait bien connu disait qu'aucune orgie n'avait jamais branl sa sant, car il ne fut jamais malade, ni diminu son got pour la famille et la tranquillit, ni embrouill sa tte; il n'en dormait que plus profondment, et s'en levait plus tt et plus calme[639]. Aprs ces nuits terribles, la plupart rentraient chez eux, se baignaient la tte dans l'eau froide, secouaient l'ivresse comme un reste de sommeil, et s'en retournaient leurs occupations trs srs et trs calmes[640]. Il fallait pour cela des constitutions d'une incroyable solidit, des constitutions indestructibles, telles qu'en fournit une race neuve, rude, rcente du sol et pleine encore de la force des chnes et des rocs. Elle s'affaiblit maintenant et les plus robustes buveurs se plaignent que les coupes de leurs pres et de leurs oncles soient trop profondes pour eux. Mais, mme alors, pour les natures protges par une sant moins paisse, ou dans laquelle il y avait un point faible, ce rgime tait fatal. Il l'tait surtout pour les natures excitables, qui se dpensaient de plusieurs faons, et puisaient, dans des excs de boisson, de la fivre pour des excs de travail ou de plaisir. Combien furent ainsi uss ou briss prmaturment! [Note 637: Id.] [Note 638: R. Chambers. _Traditions of Edinburgh_, p. 154.] [Note 639: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 118.] [Note 640: R. Chambers. _Traditions of Edinburgh_ p. 157.--Voir aussi Dean Ramsay, _Reminiscences_, p. 52.] * * * * * Burns fut bientt lanc dans cette vie nocturne de tavernes o l'attendaient des excs de tous genres. Il y tait pouss par la recherche du plaisir, naturelle en un homme de son ge; mais aussi par des causes plus intressantes. Il y tait accueilli et attir par une classe d'hommes avec lesquels il se trouvait plus en sympathie et plus l'aise. Ils n'taient pas illustres comme ceux des hauts salons; ils leur cdaient par l'ducation, par un certain affinement de got et de manires, et aussi par le ton moral ordinaire; mais ils leur taient peine infrieurs en savoir et en puissance intellectuelle. Il y avait des juges, des avocats, des professeurs, des crivains, un peu au-dessous des premiers par la tenue et la conduite de la vie, plutt que par le rang de l'esprit. N'tant pas contenue par le souci de la position, leur conversation avait peut-tre plus de hardiesse, d'imprvu et d'originalit. Ils taient moins cosmopolites, plus foncirement cossais; ils avaient plus la saveur du terroir; ils taient plus faits pour tre charms par Burns et pour lui plaire. Lui, de son ct, se trouvait plus l'aise au milieu d'eux. Il y rencontrait une cordialit plus franche, des faons moins compliques. Il tait dbarrass de la convenance des salons qui lui tait une contrainte. Peu peu, il se sentit port vers eux. Il ne tarda pas tre un des habitus d'une des tavernes les plus connues de la ville, tenue par un certain Dawney Douglas. C'tait un gal trs paisible, qui on faisait chanter une chanson plaintive et superstitieuse des Hautes-Terres: la femme de Colin tait morte et elle revenait traire les vaches au crpuscule. La chanson s'appelait _Cra-Chalieis_ c'est--dire les btes Colin. Vers l'poque o l'cosse tait agite par l'tablissement d'une milice et o se formaient de tous cts des rgiments de miliciens, la taverne tait frquente par une runion de bons vivants qui avaient pris le titre de _Crochallan fencibles_, comme s'ils avaient dit: les volontaires des vaches Colin. C'tait une socit de rudes buveurs, tous hommes intelligents, mais plus rugueux et plus pres, d'une jovialit parfois grossire. C'taient Charles Hay, un des premiers avocats de son temps; Alexandre Cunningham, crivain au signet qui devint plus tard bijoutier; William Dunbar, crivain au signet; Smellie, l'imprimeur de Burns, auteur d'une _Philosophie de l'Histoire naturelle_, un esprit original et fort, une de ces ttes cossaises, si solides, hrisses de cheveux grisonnants; William Nicol, professeur de latin la High School, un homme qui, en vigueur d'intelligence, en imptuosit de passion la fois drgle et gnreuse, ressemblait Burns, et qui, pour son habilet et sa facilit en composition latine, tait peut-tre sans rival en Europe, mais dont les vertus et le gnie furent obscurcis par des habitudes d'excs bachiques. Il y avait aussi un des collgues de Nicol nomm Cruikshank. Burns fut enrl parmi les _Crochallans_. Presque tous devinrent ses amis et, de toutes ses connaissances d'dimbourg, les noms qui reparaissent le plus souvent et persistent le plus longtemps dans sa correspondance sont ceux des habitus de la taverne de Dawney Douglas. C'tait une bonne fortune aux Crochallans quand Burns y apparaissait, et plus d'un soir, en sortant des salons, il dut venir s'y reposer de leur contrainte. On accueillait son entre d'applaudissements, on lui faisait place, on s'apprtait l'couter. Ces murs enfums eurent assurment le meilleur du gnie qu'il dpensa dimbourg. Il fut l plus spirituel et plus loquent qu'ailleurs. Sa verve y tait plus libre et plus fougueuse; son esprit se dployait plus franchement, s'chauffait, s'enflammait. Ses auditeurs le comprenaient mieux, le ftaient, riaient plus bruyamment de ses mots, n'taient pas offenss par une ide hardie ou par une expression leste. Au contraire, les rires augmentaient avec la vivacit des images et des termes. Il se grisait de ce bruit; chacune de ses saillies partait de l'endroit o ils avaient applaudi la dernire et allait plus loin. Le choc des verres, les chansons, les refrains repris en choeur, les bravos, l'excitaient; une pointe d'ivresse venait. Les dernires heures de la soire passaient rapidement et celles de la nuit passaient inaperues. Parfois mme, lorsqu'on sortait, l'ombre tait encore au pied des maisons et dans les ruelles, mais dj le matin de ses jolis sourires pourpres baisait le coq arien de St.-Giles. C'tait une vie qui n'allait pas sans ses dtriorations et ses dangers, car les choses n'en restaient pas toujours l. Parfois l'ivresse devenait plus lourde et plus paisse. Au lieu de s'arrter de ce ct-ci de la gat, du ct lger et vif, elle la traversait, allait jusqu' l'autre bord, o commencent la pesanteur et la brutalit. Comme Burns faisait tout avec emportement et une sorte de bravade, comme il s'y dpensait de mille manires, ces soires devaient tre trs prjudiciables sa sant physique. D'autres dangers, qui se tiennent l'cart de l'homme de sang-froid mais assaillent l'homme chauff et troubl par la boisson, l'attendaient au sortir de la taverne. Les tentations et les vices ne manquaient pas dimbourg, qui tait comme toutes les grandes villes. Fergusson nous a montr, sous les rverbres, ces femmes aux yeux alourdis et au visage triste qui connurent la beaut, fredonnant aux passants des refrains vicieux et les lettres de Thophrastus se plaignent du nombre des maisons d'accommodation civile[641]. Quelque grossires que fussent ces tentations, quelque hideuses mme qu'elles apparaissent parfois quand le jour et la raison ont retrouv leur clart, dans la lueur douteuse de la nuit et de l'ivresse, elles sont toujours assez efficaces. Burns y fut conduit et s'y laissa prendre. L'ardeur de son temprament et un peu aussi l'attrait, que l'clat voyant et brutal dont se pare le vice exerce sur l'oeil novice d'un campagnard, l'entranement, l'exemple agirent sur lui. Heron, qui le connut trs bien pendant cette priode, a fortement marqu ces dessous de sa vie d'dimbourg: [Note 641: _Theophrastus' Letters._ Letter II.] Malheureusement il arriva ce qui tait naturel dans les circonstances extraordinaires o Burns se trouva plac. Il ne sut pas assumer assez de froideur pour rejeter la familiarit de tous ceux qui, sans attachement srieux pour lui, l'entouraient d'importunits, pour obtenir sa connaissance et son intimit. Il fut insensiblement conduit s'associer, moins avec les hommes savants, austres et d'une temprance rigoureuse, qu'avec les jeunes, avec les sectateurs de joies intemprantes, avec des personnes prs de qui sa principale recommandation tait son esprit licencieux, et qu'il ne pouvait frquenter longtemps sans partager les excs de leurs dbauches.... Les attraits du plaisir trop souvent nervent nos rsolutions vertueuses, mme pendant que nous avons l'air de les repousser d'un front svre; nous rsistons, nous rsistons, nous rsistons encore; mais, la fin, nous nous retournons tout d'un coup et nous embrassons passionnment l'enchanteresse. Les lgants d'dimbourg accomplirent, par rapport Burns, ce que les rustres d'Ayrshire n'avaient pas pu faire. Aprs quelques mois de sjour dimbourg, il commena s'loigner non pas entirement, mais dans une certaine mesure, de la socit de ses amis plus graves. Trop de ses heures furent passes la table d'hommes qui aimaient pousser la convivialit jusqu' l'ivresse-- la taverne ou au bordel. Il se laissa entourer par une race d'tres mprisables, qui taient fiers de dire qu'ils avaient t dans la compagnie de Burns et avaient vu Burns aussi pris et aussi assol qu'eux-mmes. Il n'tait pas encore irrparablement perdu pour la Temprance et la Modration, mais dj il tait presque trop captiv par ces folles orgies, pour jamais revenir un attachement fidle pour les charmes de la sobrit[642]. [Note 642: R. Heron. _Life of Burns_, p. 435.] Ses biographes rcents, dont quelques-uns sont clergymen, laissent volontiers dans l'ombre ces aspects de sa vie, sans lesquels elle est incomplte. Ils finiraient par la fausser, par en altrer le caractre en n'en reprsentant qu'une partie, et par dgager de la ralit, o les dfauts sont souvent de vigoureuses touches de nature, un Burns attnu. C'taient l des carts bien excusables et presque invitables chez un jeune homme avide de vie et fougueux. Il n'y a aucun blme y attacher. Le seul sentiment qui puisse venir est un sentiment de regret pour ces dissipations inutiles et ces folles prodigalits de temps, de jeunesse et de sant. Un autre inconvnient rsulta de ces soires la taverne: l'habitude de trner, d'tre le matre de la conversation, de ne pas avoir de contradicteurs. Il y prit un ton hautain, impatient de toute opposition, quelque chose de brusque et de premptoire, qu'il ne parvenait qu'avec peine dominer dans d'autres lieux. C'tait une disposition naturelle que les circonstances exagraient en lui. Avec des rserves, tous ceux qui l'ont connu alors en parlent; on devine que ce dut tre son dfaut le plus visible, l'endroit faible de sa conduite, si solide d'ailleurs. Il commena contracter un peu d'arrogance nouvelle dans la conversation. Accoutum tre, parmi ses compagnons favoris, ce qu'on appelle vulgairement mais avec expression le coq de la socit, il avait peine refrner une libert habituelle et un ton de conversation dcid et dictatorial, mme au milieu de personnes moins disposes endurer sa prsomption avec patience[643]. [Note 643: R. Heron. _Life of Burns_, p. 436.] Ce n'taient l, bien entendu, que des germes de mal. Ils existaient cependant. Les circonstances ne les laissrent pas dormants. Il faut cependant la connaissance de ce qu'ils sont devenus, pour leur donner ds prsent leur importance. Ils taient, pour le moment, peine visibles et cachs la prvision de tous. Ce qu'il y a de certain, c'est que ce sjour dimbourg tait en train de produire sur Burns une insensible et lente dtrioration. * * * * * Ce qui avait contribu entretenir un certain malaise dans l'esprit de Burns, c'tait l'incertitude de ce qu'il allait faire. Il tait arriv dimbourg, sans ide bien arrte, surpris par son succs et peut-tre gris de mille esprances vagues. Cette ivresse commenait se dissiper. Au mois de janvier, il crit qu'il est aussi tnbreux que l'tait le chaos en ce qui concerne l'avenir. Un de ses patrons, Mr Miller, lui a parl d'une ferme situe sur un domaine, qu'il vient d'acheter dans les environs de Dumfries. C'est la premire fois qu'apparat dans son histoire ce nom qui y reviendra souvent et qui doit la clore. Il est dispos aller s'tablir n'importe o, pourvu que ce soit ailleurs que dans son ancien voisinage. Mais Mr Miller n'est gure bon juge de la terre et, dit-il avec une sorte d'apprhension prophtique, il peut m'offrir un march avantageux dans son opinion, qui sera ma ruine[644]. Il se propose, en revenant Mauchline, de passer par Dumfries, vers le mois de mai, pour y rencontrer Mr Miller et examiner la ferme. De temps en temps, il parle dans ses lettres de retourner son humble condition, aux ombres de la vie[645] et sa vieille connaissance, la charrue. [Note 644: _To John Ballantine_, 14th Jan. 1787.] [Note 645: _To the Earl of Glencairn_, Feb. 1787.] Cependant, au commencement de fvrier, on voit apparatre une autre proccupation. Le comte de Buchan, frre de Henry Erskine, lui avait conseill de parcourir l'cosse pour y recueillir des sujets de posies nationales. Il semble que cet avis ait veill en lui un dsir dj form: Votre Seigneurie touche la corde favorite de mon coeur, lorsque vous me conseillez d'enflammer ma muse l'histoire cossaise et aux scnes cossaises. Il n'y a rien que je souhaite plus que de faire un tranquille plerinage travers ma patrie, de m'asseoir et de rver dans ces champs jadis durement disputs, o la Caldonie triomphante vit son lion sanglant port, travers des rangs briss, jusqu' la victoire et la gloire, d'y trouver l'inspiration et de rpandre dans des chants ces noms immortels[646]. [Note 646: _To the Earl of Buchan_, 3rd Feb. 1787.] Mais il ajoute que, au milieu de ces dlicieuses et enthousiastes rveries, un fantme au visage long et sec, l'air trs moral, s'est mis en travers de son imagination et, avec l'air glacial d'un prdicateur, lui rappelle combien il a dj ddaign de salutaires avis. Il l'avertit de ne pas suivre ces mtores et ces feux-follets de la fantaisie et du caprice qui l'amneront une fois de plus au bord de la ruine. Toutefois, le rve est mal chass. Deux mois plus tard, la fin de mars, il reparat plus attrayant. Il faut plus d'efforts et des motifs moins personnels pour le repousser. Vous vous intressez avec bienveillance mes vues et mes projets d'avenir. De ce ct, il m'est impossible de vous donner aucune lumire: Tout est sombre, comme tait le chaos avant que le jeune soleil Ft ramass en un globe et et essay ses rayons, travers l'obscurit profonde. L'appellation de pote cossais est de beaucoup mon plus haut orgueil. Continuer la mriter est ma plus haute ambition. Les scnes cossaises et l'histoire cossaise sont des thmes que je dsirerais clbrer. Je n'ai pas de dsir plus cher que de pouvoir, dbarrass de la routine des affaires, pour lesquelles le ciel sait que je suis bien impropre, faire des plerinages tranquilles travers la Caldonie, m'asseoir sur ses champs de bataille, errer sur les rives romantiques de ses rivires et songer prs des tours majestueuses ou des ruines vnrables, jadis sjours honors de ses hros. Mais ce sont l des penses chimriques. J'ai jou assez longtemps avec la vie. J'ai une chre, une vieille mre qui pourvoir, et d'autres liens du coeur, peut-tre aussi tendres. Quand l'individu seul souffre des consquences de sa propre tourderie, indolence ou folie, il peut tre excusable. Il y a plus: de brillants talents et quelques-unes des plus nobles vertus peuvent moiti sanctifier un caractre insouciant. Mais quand Dieu et la nature ont confi ses soins le bien-tre des autres, quand le dpt est sacr et que les liens sont chers, l'homme (que ces liens ne pousseraient pas au travail) doit tre enfonc bien avant dans l'gosme, ou trangement gar loin de la rflexion[647]. [Note 647: _To Mrs Dunlop_, 22nd March 1787.] On voit d'aprs cela qu'il vivait toujours dans l'indcision. Il nourrissait vaguement le dsir d'tre un pote national. Il semble mme qu'il s'y glisst en lui une ide d'tre dlivr de la routine des affaires. Comme il tait prvoir, ce projet plusieurs fois cart finit par triompher la fin d'avril. Il annonce au Dr Moore[648] qu'il va faire quelques plerinages sur le sol classique de la Caldonie, et, au commencement de mai, il se prpare retourner en Ayrshire en suivant les _Borders_. cet effet, il acheta dimbourg une jument qui deviendra une figure familire de son histoire. Il l'appela Jenny Geddes. C'tait le nom de la vieille marchande d'herbes, de la vieille virago de St.-Giles. La Jenny Geddes de Burns semble avoir t d'un temprament moins irascible; elle vcut amicalement avec son matre pendant des annes. [Note 648: _To Dr John Moore_, 23rd April 1787.] II. L'T DE 1787. LE VOYAGE DES BORDERS. Il quitta dimbourg le 5 mai 1787, en compagnie d'un de ses nouveaux amis, Robert Ainslie, dont le pre tait fermier dans les environs de Dunse. Son intention tait de s'en retourner Mossgiel, en parcourant le pays qui s'tend, de Berwick Carlisle, le long de la frontire anglaise, et qui est si connu dans la posie et l'histoire d'cosse sous le nom de _Borders_. Il voulait faire, disait-il, quelques plerinages sur le sol classique de la Caldonie. Il se proposait, sans doute, d'y rechercher des inspirations potiques, des scnes, des souvenirs, dont il pt faire son profit. Il n'est pas sans intrt, pour l'tude de ses prfrences d'esprit et en mme temps pour la notation exacte de son tat d'me, de voir ce qu'il a su retirer, pendant ce voyage, soit des aspects de la nature, soit des associations humaines qui y sont mles. Le pays qu'il allait visiter possde un grand charme tranquille et mlancolique[649]. Il n'est pas trs puissant ni trs mouvement; c'est une rgion de collines et de montagnes moyennes, arrondies par l'usure de glaciers disparus. Elle s'tend, avec l'allure des hauts plateaux[650], en calmes ondulations lies les unes aux autres, qui se rencontrent, se coupent ou se marient, en courbes sereines et harmonieuses. Le paysage se prolonge de tous cts, uniforme, partout semblable lui-mme et cependant partout sduisant; indfiniment il s'enfuit d'un mme rhythme large et noble et, peu prs gale hauteur, pousse jusqu'au fond du ciel la houle paisible de ses cimes. Ces montagnes souples s'abaissent vers les valles, en descentes trs douces, en inclinaisons molles et coulantes, en flchissements sans heurt, en plis tranants. La forme de la contre est trs apparente, car rien ne l'interrompt ni ne la recouvre. Un de ses caractres est l'absence de toute haute vgtation; les bois sont ramasss dans le fond des valles plus importantes; ailleurs, peu ou pas d'arbres, sauf quelques bouquets de bouleaux et de mlzes sems sur les plus basses pentes. On a, dans son ampleur, la beaut des paysages nus, grandes lignes matresses qui se droulent dans le ciel, y mettant un mouvement lorsqu'il est pur et immuable, y mettant un repos lorsqu'il est rempli de la mobilit des nues. [Note 649: Pour le caractre gnral du paysage des Borders, nous avons contrl et clair nos impressions personnelles par celles d'crivains qui ont parl magistralement de ce pays. Il faut lire,--pour la partie physique, l'admirable livre de Archibald Geikie: _The Scenery of Scotland, viewed in Connection with its physical Geology_, o les qualits de l'crivain galent celles du savant;--pour la partie littraire et potique, le trs beau livre de John Veitch: _The History and Poetry of the Scottish Border, their main features and relations_, o il y a des pages d'un vritable amant et connaisseur de la nature.--Il y a, dans les _Recollections of a Tour made in Scotland, AD. 1803_, de Dorothy Wordsworth, des pages d'un sentiment exquis.--Relire en mme temps les pomes cossais de Wordsworth, et, bien entendu, noter les traits descriptifs des vieilles ballades qui sont toujours d'une grande justesse et d'une grande force rsumante.] [Note 650: Voir sur ces traits gologiques, A. Geikie. _Scenery of Scotland_, chap. XIII.] Ce calme des contours est, en outre, soutenu par la monotonie de la coloration. Des bruyres, des fougres, des gents, une herbe rude et unie, des mousses semblables des velours bruns ou verts, recouvrent les pentes, de larges teintes adoucies et voisines, qui laissent, selon l'expression de Geikie, toute leur valeur aux modulations du terrain[651]. Les couleurs changent avec les saisons; mais lors mme qu'elles sont le plus vives, c'est--dire lorsque, vers l'automne, les bruyres s'empourprent, les fougres s'orangent et que les mousses et l'herbe deviennent rousses, ce sont encore des nuances passes, assorties en une richesse sobre et simple. On dirait seulement que le paysage a pris une somptueuse patine. Ainsi rien n'arrte, rien ne trouble l'me dans ses rveries, lorsqu'elle se livre ces montagnes, et qu'elle s'abandonne suivre ces cimes qui courent en lignes parallles, se succdent, montent, coulent, passent doucement de l'une l'autre, en longues sinuosits belles et graves[652]. [Note 651: A. Geikie. _Scenery of Scotland_, p. 296.] [Note 652: J. Veitch. _History and Poetry of the Scottish Border_, p. 11.] Mais il faut pntrer plus avant vers le coeur du pays, pour en dcouvrir l'attrait souverain. Il rside dans les hautes valles dsertes, o tournoie l'aigle et o songe le hron; son sjour est dans ces silencieux et verts amphithtres de pturages, sur lesquels plane une paix solennelle. Pas une chaumire, une hutte; mais seulement, de toutes parts, des blancheurs paisibles de troupeaux de moutons; on croirait que les vers de Lucrce, ces vers admirables o est l'me des solitudes pastorales, ont t crits dans ces lieux: Spe in colli, tondentes pabula loeta, Laniger reptant pecudes, quo quamque vocantes Invitant herb, gemmantes rore recenti; Et satiati agni ludunt, blandeque coruscant; Omnia qu nobis longe confusa videntur, Et velut in viridi candor consistere colli[653]. [Note 653: Lucrce. Liv. II, 318.] Chacune de ces mille valles a son cours d'eau dont l'histoire est pareille. Entre des mousses plus vives, un bouillon clair sourd, un ruisseau s'enfuit travers l'herbe, court et scintille sous les bruyres, se brise et tincelle dans des rochers et plus loin disparat, dans une gorge, entre des dchirures rougetres et des blocs gris, pour aller plus lentement rejoindre les prairies basses. Les vallons latraux qui dbouchent dans ces valles ont tous aussi leur rivulet qui se divise en filets brillants. On dirait qu'un gant a laiss dans chacun de ces creux un rameau d'argent. Un murmure d'eaux s'exhale de cette solitude sans la troubler car il fait partie d'elle. Par instants, le blement des troupeaux se mle lui, en une voix partout parse et plaintive. Et toujours la profondeur du ciel est occupe par les longues ondulations srieuses des collines, qui deviennent plus lgres plus elles sont lointaines et, l'extrmit de l'horizon, sont tout fait transparentes et bleues. Au charme mlancolique de la nature celui des souvenirs s'ajoute; et tous deux s'accordent[654]. Dans les valles basses, le long des rivires, sont les ruines historiques. L s'tend la ligne fameuse des abbayes de Melrose, de Kelso, de Jedburgh, de Dryburgh; l sont les vieux chteaux comme Roxburgh; les vieilles villes comme Berwick, Coldstream, Kelso, Jedburgh, Melrose, Selkirk, Peebles, clbres dans l'histoire et dans la posie cossaises. Mais surtout le pays est plein de la mmoire des luttes des Borders. Un des traits du paysage sont ces hautes tours carres, dsignes par le nom de _peels_, qui servaient de refuge et de repaire aux barons maraudeurs de cette frontire. Avec leur air menaant, leurs murs massifs et nus, leurs troites ouvertures, leurs meurtrires, leurs mchicoulis, leur corbeille de fer fixe tout en haut du toit, dans laquelle on entassait de la tourbe et de la poix pour allumer la flamme d'alarme, le _bale-fire_, qui parcourait toute la contre en une nuit, Un drap de flamme, de la tour haute, Flottait sur le ciel comme un drapeau sanglant, Tout flamboyant et dchir[655], les unes toujours intactes et fires, les autres fendues, croulantes, encore marques de la trace noire des incendies, elles se dressent de toutes parts. Elles se sont empares de tous les points propices. Il n'y a pas une crte, un promontoire de colline dans les valles, un passage de route ou de sentier, qu'elles ne s'y soient installes; quelques-unes sont juches sur des pics sans accs; d'autres cramponnes au bord des prcipices, au-dessus de torrents; d'autres dissimules dans des bois, ou sinistrement isoles au centre de marcages et de fondrires. Ces forteresses taient habites par d'tranges matres, en partie brigands, en partie soldats, en partie seigneurs. C'taient les Elliots, les Armstrongs, les Turnbulls, les Rutherfords, les Scotts, les Homes, les Kerrs, race d'hommes dsesprs, hardis, toujours en guerre avec les Anglais ou entre eux, toujours en coups de force, en alarmes. Leurs exploits taient de partir le soir, de passer la frontire inaperus, et de tomber, dix, quinze lieues de l, sur une ferme, un hameau, dont ils enlevaient les bestiaux. La nuit tait leur complice; c'est pourquoi la plupart avaient dans leurs armes des toiles et la lune[656]. Quand le butin tait fini et qu'il n'y avait plus rien au logis, un beau soir, en dcouvrant le plat, on y trouvait une paire d'perons. On savait ce que cela voulait dire et on repartait en expdition. Ces hommes durs, presque aussi cruels que des Peaux-Rouges[657], vivaient dans la continuelle tension d'nergie, dans la force, la hte et l'exigence imprieuse de sentiments, et aussi dans la suprmatie d'me, que dveloppe, aprs tout, le risque mme grossier mais continuel de la vie. C'taient des existences sans posie, mais o il y avait des heures intenses et potiques. On voit ce qu'une pareille condition entrane d'aventures, de traits de courage, de dangers, de querelles, de luttes entre familles, de vengeances longtemps poursuivies. Ces querelles, qui tenaient du duel, de l'escarmouche et de l'assassinat, n'taient pas assez importantes pour crer un vnement historique. Mais, de temps en temps, il sortait d'elles une de ces tragdies mmorables qui vont au fond des coeurs les plus durs y remuer la piti. [Note 654: Pour les souvenirs historiques ou lgendaires et pour les moeurs violentes des Borders voir l'_Introduction_ de Walter Scott: _Minstrelsy of the Scottish Border_.--Les passages sur les Borders, dans les _Notices and Anecdotes illustrative of Sir Walter Scott's novels_.--Le petit opuscule intitul: _An Account of the Borders_ dans le _Chambers's Miscellany_.--Le chapitre IX du livre de Veitch: _Features of Border Life and Character_.--Un article de _l'Edinburgh Review_, de Juillet 1887: _Ettrick Forest and the Yarrow_.--Gunnyon: _Scottish Life and History in Song and Ballad_. Chap. IV.--J. Clark Murray: _The Ballads and Songs of Scotland, in view of their influence on the Character of the People._ Chap. IV: _The Border Feuds._--Mais rien ne vaut l'impression produite par la lecture des Ballades elles-mmes, avec les notes historiques qui indiquent les vnements qu'elles rappellent.] [Note 655: _The Lay of the Last Minstrel._ Canto III.] [Note 656: Chambers. _Account of the Border_, p. 21.] [Note 657: Prescott. _Essais de Biographie et de Critique, les chants de l'cosse_, tom. II, p. 64.] Aussi une quantit incroyable de posie est ne de ces horizons pensifs et de ces vnements romanesques. C'est le district potique de l'cosse, un titre bien plus vrai que le district des lacs ne l'est pour l'Angleterre. Car ici c'est une profusion de posie anonyme, autochtone, sortie des entrailles mmes de la terre. Elle a t cre par des centaines de potes inconnus, enrichie par des milliers de rcitations. Elle est vraiment populaire et collective, car, par cette sculaire et innombrable collaboration, elle contient l'motion accumule de ceux qui l'ont crite et de ceux qui l'ont chante. Sur tout le pays, elle est rpandue. On a dit qu'il n'y a pas, dans cette partie de l'cosse, un ruisseau ou une colline qui n'ait sa ballade ou sa chanson; et cela est vrai la lettre. Toutes ces rivires, la Tweed, la Gala, la Teviot, la Jed, l'Ettrick, la Yarrow, dont le bruit clair emplit le pays, chantent galement dans cette posie. Chaque valle, avec son caractre propre, possde sa posie particulire: la molle et verte valle de la Tweed a les chansons d'amour caressantes, doucement pastorales et pures; les gorges sauvages autour des sources de la Teviot et de la Reed, les sombres solitudes moussues de la Tarras et de la Liddell sont la scne des plus puissantes et des plus terribles ballades historiques; les retraites rveuses de la valle d'Ettrick ont des chants mystrieux et surnaturels[658]. Mais la posie de toutes ces valles semble se runir dans la plus potique d'elles toutes, dans l'harmonieuse, la triste, la douce, la tendre, la svre Yarrow. Elle est le sanctuaire de cette rgion. Et qu'elle est digne de l'tre! Elle a toutes les beauts, le charme mditatif de ses plus faibles pentes, l'austrit de ses deux lacs solitaires, o le ciel et les collines se refltent comme en un mtal poli[659], la terreur des hautes passes qui la sparent de la valle de la Moffat, o la queue de la jument grise, tombant perpendiculairement de plus de trois cents pieds, se brise, gronde et gmit dans un enfer de rocs. Elle est pleine d'une posie pathtique et tragique[660]. Il n'y a presque pas une pierre, pas un tertre qui n'en ait reu une sorte de conscration. _Le gai Faucon_, _Murray l'outlaw_, _Willie est rare et Willie est beau_, la _Tragdie de Douglas_, les _Tristes vallons de Yarrow_, la _Lamentation de la veuve des Borders_, ne prendre que les pices capitales, ont leur scne dans ce petit val, sans parler de moindres chansons et d'imitations sans nombre. D'autres valles sont presque aussi riches. On se rend compte de ce qu'il a d fleurir, disparatre, renatre de posie dans cet extraordinaire district, lorsqu'on a parcouru la _Minstrelsy des Borders cossais_; surtout si l'on rflchit que ce recueil a laiss glaner, qu'il a t fait bien tard, que plusieurs de ces chansons ou ballades et des plus belles, lorsqu'elles furent trouves, ne palpitaient plus que pour peu de jours sur les lvres de quelque vieille femme casse, toutes prtes mourir avec elle. Combien ont disparu de la sorte, avec la dernire me qu'elles avaient charme! [Note 658: Voir sur les inspirations diffrentes selon le caractre des valles, le chap. XII du livre de Veitch, particulirement les pages 423-33.] [Note 659: Voir une jolie description du lac St.-Mary, dans l'Introduction au Chant II de _Marmion_.] [Note 660: Voir, sur les charmes diffrents, un dlicat et juste passage dans les _Notices and Anecdotes illustrative of Sir Walter Scott_, p. 151.--Veitch, p. 425-26.--La lecture de Principal Shairp _The Three Yarrows_ dans ses _Aspects of Poetry_--et l'exquis pome de Wordsworth, _Yarrow visited_, qui pntre plus que tout ce qui a t crit sur la Yarrow.] Sans doute cette posie n'avait pas encore reu sa large conscration littraire; elle n'avait pas pris rang dans les bibliothques comme une des plus originales anthologies populaires qu'il y ait. Elle tait cependant bien connue en cosse; et mme elle tait la mode. La preuve en est dans les nombreuses imitations que le XVIIIe sicle en avait faites, bien avant le moment o Burns voyageait dans les Borders. Allan Ramsay avait donn l'exemple de ces imitations, bien que les siennes fussent froides et manires. Toute une srie de menus potes, Robert Crawford, Hamilton de Bangour, Julius Mickle, John Logan, avaient retrouv, parfois dans quelques pices seulement, parfois dans une seule, l'accent et la mlodie des vieilles ballades[661]. Ne sait-on pas que deux versions clbres d'une ancienne ballade, les _Fleurs de la Fort_, sont dues deux jeunes filles, l'une Miss Jane Elliot et l'autre Miss Alison Rutherford, plus tard Mrs Cockburn, que nous avons vue, dj ge, accueillir Burns dimbourg? Elles avaient toutes deux, sans s'en douter, mues un jour par un refrain plaintif, donn deux chefs-d'oeuvre de sentiment simple, et enrichi de deux perles la posie de leur pays[662]. Elles ne composrent jamais rien d'autre. Ces deux charmantes pices avaient, en ralit, t produites par le pur procd de collaboration populaire: l'motion de chanteurs successifs s'ajoutant l'inspiration de l'auteur primitif. La seule diffrence est qu'ici le rsultat fut imprim au lieu d'tre chant, et que les collaborateurs furent dcouverts par la seule curiosit littraire des temps, car Miss Rutherford et Miss Elliot avaient essay de s'en cacher. Enfin la clbre tragdie de _Douglas_ de John Home, que Burns, comme tous les cossais, connaissait bien, tait fonde sur une de ces ballades[663]. Cette posie tait donc rpandue et apprcie. Bien plus, elle tait si active, si pleine de sve, si matresse des imaginations que, parmi des milliers d'autres, elle tait en train de former, ce moment prcis, trois mes qui devaient tre entre les plus robustes et les plus riches de leur contre. [Note 661: Lire dans le chapitre XIII de Veitch: _Border Poetry, Eighteenth Century_, le travail d'imitation des anciennes ballades qui s'est fait pendant le sicle dernier.] [Note 662: Voir dans quelles circonstances ces chansons furent composes: _Songstresses of Scotland_; tom. I: pour Mrs Cockburn, p. 70-71, pour Miss Jane Eliot, p. 205-07.] [Note 663: Alex. Carlyle. _Autobiography_, p. 233.] C'est par la posie et le paysage des Borders que ce grand garon, dj savant, qui Burns avait prdit un avenir d'homme, avait senti s'veiller en lui le got des choses d'autrefois. Il avait t lev au pied d'un de ces vieux peels romantiques, berc par les vieilles ballades. Et lui-mme a racont l'influence de ces spectacles et de ces rcits sur son me, dans des vers tout bondissants d'motions enfantines. Oui, l'impulsion potique me fut donne Par la colline verte et le clair ciel bleu. C'tait une scne nue et sauvage, O des escarpements nus taient empils rudement; Mais, ici et l, dans les intervalles, Reposaient des touffes veloutes d'un vert adorable; Et l'enfant solitaire connaissait bien Les retraites o le murailler poussait, O le chvrefeuille aimait ramper Sur le rocher bas et le mur ruin. Je pensais que ces recoins taient le plus doux abri Que le soleil vit dans tout son cours[664]. [Note 664: Walter Scott, _Marmion_. Introduction to Canto III, _to William Erskine_.] Et en mme temps il retrace les premires motions que ce vieux _peel_, avec tous ses souvenirs guerriers, faisait natre en lui et qui peut-tre ont dtermin le tour historique et romanesque de son gnie. Sans cesse, je considrais cette tour dmantele Comme le plus puissant ouvrage de la force humaine, Et je m'merveillais, quand le vieux paysan Enchantait mon esprit, par quelque conte De maraudeurs qui, au grand galop, Sortant du chteau peronnaient leurs chevaux, Pour renouveler dans le sud leurs rapines, Bien loin, dans les lointaines Cheviot bleues. Ils me semblait que les trompettes, les pas des chevaux Faisaient encore retentir les arches brises de l'entre, Que des visages farouches, cousus de cicatrices, Regardaient par les barreaux rouilles des fentres; Et sans cesse, au foyer d'hiver, J'coutais de vieilles histoires de joie et de peine, Les dtours des amants, la beaut des dames, Les charmes des sorcires, les armes des guerriers[665]. [Note 665: Walter Scott, _Marmion_. Introduction to Canto III.] L'enfant qui coutait toutes ces choses tait, on le sait, Walter Scott, et on comprend pourquoi il devait surtout rendre le ct historique et dramatique de cette posie, dans ses longs pomes, qui sont comme des ballades amplifies et tournes au rcit. Au moment mme o Burns passait dans la valle d'Ettrick, il y avait, parmi les bergers qui y gardaient les troupeaux, un garon de dix-sept ans, aux yeux bleus clairs scandinaves, aux longs cheveux, gauche, rveur, sauvage, presque farouche, en qui oprait galement le charme de ces mmes montagnes et de ces mmes chansons. Sa vie, moins varie que celle de Burns, est peut-tre plus trange. Il n'avait t l'cole que jusqu' apprendre lire et crire en grosses lettres d'un demi-pouce, qui taient plutt de lourds dessins; mais il avait entendu raconter des aventures de fes, de lutins et d'elfes. Toute une mythologie lgre avait pris demeure en sa tte, pendant ses longs isolements de pasteur. Les nuits immenses, tantt calmes et mystrieusement bleutres, tantt pleines des hurlements de l'orage et de la danse des clairs; les crpuscules du matin et du soir, dans ce pays o les brouillards mls de lumires dissolvent le paysage, le font ondoyer et, au moindre coup de vent, le remuent, le dplacent, le rapprochent ou l'loignent, le transforment, en changent les lignes, les nuances, en font un nuage ferique, une vision impalpable, un rve; tout avait donn ces histoires un royaume fait pour elles. Et dans cette atmosphre rvait et se formait celui qui allait tre le plus grand pote paysan que l'cosse ait produit, aprs Burns. Car lui aussi a avou qu'il devait sa posie cette influence. aimez le savoir mystique et sublime Des histoires feriques des anciens temps! Je les ai apprises dans la glen solitaire, Aux demeures les plus recules des hommes, O jamais ne passait un tranger, Par les nuits d't et les jours d'hiver. Pas un paysan, pas une chaumine; Nous n'avions causerie qu'avec le ciel, Avec les voix qui chantaient travers les nuages, Et les orages naissants autour de nous suspendus. Oh, lady! Jugez si vous le pouvez, Combien austre et vaste tait le pouvoir De thmes comme ceux-l, quand les tnbres tombaient, Et que les vieillards cheveux gris disaient leurs contes, Quand les portes taient barres, que la vieille femme S'occupait auprs de la flamme, Qui, dans la fume et l'obscurit, brillait Sur des visages obscurs et perdus dans l'ombre. Le blement de la chvre de montagne, l-bas, Qui tremblotant arrivait des rochers, Les chos du roc, le ruisseau fougueux, La cataracte gonfle, le bois gmissant, Le murmure vague et ml, Voix du dsert qui n'est jamais muette, Tout cela a laiss dans ce coeur Un sentiment que la langue ne peut rendre, Une flamme trange et non terrestre, Quelque chose qui n'a pas de nom[666]. [Note 666: James Hogg. _The Queen's Wake._] Ce jeune berger, qui Burns aurait pu parler, tait James Hogg, le berger d'Ettrick. Et on comprend galement pourquoi celui-ci devait rendre mieux qu'aucun autre pote, avec une grce, une force de vue fantastique tout fait suprieures, la partie magique et merveilleuse de cette posie. Sa _Veille de la Reine_, avec ses exquises histoires de _Kilmeny_, de la _Sorcire de Fife_, de _l'Abb de Mac Kinnon_ sont aux ballades surnaturelles des Borders ce que les pomes de Walter Scott sont aux ballades romanesques. En mme temps, dans une petite paroisse de la valle de la Teviot, un gamin d'une douzaine d'annes ressentait la beaut de ce pays. C'tait John Leyden, l'ami de Walter Scott, un esprit puissant et singulier qui absorbait toutes les sciences, et qui devait mourir Java, l'ge de trente-six ans, au moment o il devenait un grand orientaliste. Cet homme extraordinaire, n dans une chaumine de berger, dans une des plus sauvages valles du Roxburgshire et, bien entendu, presque entirement instruit par lui-mme, avait, avant d'avoir atteint sa dix-neuvime anne, confondu les docteurs d'dimbourg par son pouvantable masse de savoir dans presque tous les dpartements de la science. Il se moquait de la plus extrme pnurie ou plutt il n'avait jamais eu conscience qu'elle pt tre un obstacle; car du pain et de l'eau, l'accs aux livres et aux cours, comprenaient tout ce que renfermaient ses souhaits; et ainsi, il travaillait et frappait aux portes d'une science aprs une autre, jusqu' ce que son indomptable persvrance emportt tout devant lui. Et cependant avec cette sobrit monacale, cette duret de fer du vouloir, tout en droutant ceux qui l'entouraient par des faons et des habitudes dont il tait difficile de dire si elles taient celles d'un maraudeur de frontire ou d'un colier du temps jadis, il avait le coeur d'un pote[667]. Et ce coeur de pote s'tait form au commerce de ces vallons et des valles. Lui-mme le dit dans un passage d'une dlicatesse acheve, tout tremblant d'une brise de posie gracieuse, comme un des peupliers dont il parle. [Note 667: Lockhart. _Life of Sir Walter Scott_, chap. X: _John Leyden._--Voir aussi le _Memoir of John Leyden_ par Walter Scott.] Vous aimables valles, qui avez eu mes premiers regards! Comme votre sourire tait doux quand les charmes de la nature renaissaient, Vert tait son vtement, brillant, frais et tide... Quand je songe, ma premire vie me revient, La premire ardeur de la jeunesse bat dans mon sein. Comme une musique fondue dans un rve d'amant, J'entends la chanson murmurante de la rivire Teviot; Les rayons plisss tendus sur les eaux Peignent une lune plus ple, un ciel plus faible; Tandis qu' travers les rameaux renverss des aunes Scintillantes les toiles brillent d'un clat verdtre. Sur ces belles rives, tes anciens bardes, enchanteresse rivire! ne versent plus leurs chants mus; Mais leurs harpes invisibles, suspendues aux peupliers, Soupirent encore les doux airs qu'elles apprirent jadis, Et celui qui foule d'un pied religieux le sol, Vers minuit solitaire, entend leur son argentin, Quand les brises de la rivire agitent leurs ailes cotonneuses Et ventent lgrement leurs cordes sauvages et enchantes. Celui qui d'une main terrestre aspire, confiant et hardi, tenir la harpe arienne des anciens bardes, couronner son front de la couronne sacre de lierre, Et mener le choeur plaintif des morts, Que celui-l, au pied des peupliers, parpille chaque nuit Les feuilles pointues du saule d'un glauque ple, Qu'il vite de lever les yeux, obstinment dtourns, Quand autour de lui s'paississent les soupirs de fantmes invisibles Et que sur sa tte solitaire, comme des abeilles en t, Les feuilles mues d'elles-mmes tremblent sur les arbres. Quand les premiers rais du matin tombent tremblants sur la rive, Alors c'est le moment d'tendre sa main audacieuse, Et d'arracher au ple peuplier inclin La harpe magique de l'ancienne valle de la Teviot[668]. [Note 668: John Leyden. _Scenes of Infancy_, part. I.] Avant de partir pour les Indes, il publia un volume de vers, _Scnes d'Enfance_, consacr ce pays des Borders. Il avait surtout t frapp par le paysage, l o il est plus souriant et plus plaisant; sa note particulire est de l'avoir rendu, dans une suite de tableaux, avec un mlange d'exactitude familire et d'anoblissement, qui fait penser en mme temps Cowper et Thomson. Ainsi, au moment mme o Burns visitait les Borders, il y avait l une masse de posie agissante, vivante, non seulement capable de rjouir, de consoler des milliers d'mes simples et de mettre des instants de beaut ou de piti dans des bergers, des filles de ferme, des gardeurs de vaches, des laboureurs, mais encore elle tait occupe former la chane et la trame d'mes d'lite, qui dclarrent ensuite qu'elles n'avaient rien en elles de meilleur que ces premiers souvenirs. Cette posie personne encore ne l'avait recueillie. Une douzaine d'annes plus tard, on allait voir un homme infatigable, tantt cheval, tantt dans un phaton construit exprs pour pntrer dans des endroits qui n'avaient jamais vu de voiture[669], on allait voir cet trange voyageur parcourir le pays en tous sens, s'enfoncer au fond des valles invisites, faire chanter les fermiers la fin de repas o il leur tenait tte, demander aux vieilles gens dcrpites un effort de mmoire et de faire revivre un instant les chansons qui les avaient berces jadis, aller trouver les bergers, runir de tous cts des strophes, des fragments, des ballades, des chansons, et faire un trsor de cette posie rpandue et anonyme. C'tait Walter Scott. Les deux premiers volumes de la _Posie populaire des Borders_ furent publis en 1802. [Note 669: Lockhart. _Life of Sir Walter Scott_, chap. X.] Burns tait parti en disant qu'il allait faire un plerinage au sol classique de la posie cossaise. Ces mots pouvaient faire croire qu'il allait pntrer dans cette rgion, sinon prpar en ressentir tout le charme pittoresque, du moins dsireux de le dcouvrir et dispos en tudier les souvenirs potiques. Ds qu'on ouvre le journal qu'il a tenu de son voyage, la dception est grande. Il semble que le paysage qui devait fournir Wordsworth de si profondes et si divines contemplations n'ait pas t aperu. peine quelques notations fugitives et sommaires, qui ne dpassent pas les impressions d'un voyageur quelconque[670]. Les collines de Lammermoor misrablement dsoles, mais par moments trs pittoresques[671].--Superbe rivire la Tweed, claire et majestueuse, beau pont[672]. Il remonte jusqu' Selkirk, cette rveuse et attirante valle de l'Ettrick o James Hogg se formait dans des visions de paysage feriques; et ces rives, sur lesquelles soupire l'me mme des Borders, ne lui inspirent que ces mots: toute la contre aux alentours, sur la Tweed comme sur l'Ettrick, remarquablement pierreuse[673]. Tant de vieilles villes, si jolies de situation, si pittoresquement tales au bout de leur pont, autour de ruines si vnrablement historiques: Kelso, au pied de sa vieille tour, Berwick avec son air de forteresse, Melrose o la valle de la Tweed s'largit, et Jedburgh sur sa basse minence domine par sa tour conventuelle, passent presque inaperues. Djeun Kelso, charmante situation de Kelso, beau pont sur la Tweed, vue et perspectives enchanteresses des deux cts de la rivire, particulirement du ct cossais[674].--Charmante situation romantique de Jedburgh, avec des jardins, des vergers, mlangs aux maisons, belles vieilles ruines, une cathdrale jadis magnifique et un chteau-fort. Toutes les villes ici ont une apparence de vieille et rude grandeur, mais les habitants sont extrmement paresseux[675]. Ce passage est de beaucoup le plus explicite et il a de la justesse de coup d'oeil. On sent que le souci d'observer et l'attention seuls ont fait dfaut. quelques milles de l, il visite ce coin renomm de pays o, dans des paysages clatants alors des frondaisons de mai, se trouvent les vieilles abbayes du roi David; la massive abbaye de Dryburgh, si calme dans sa pninsule boise, et cette merveilleuse abbaye de Melrose, si exquise, si fine, si parfaite et d'un travail si achev dans sa pierre d'un rouge ple. C'est elle qui devait, quelques annes de l, faire crire Walter Scott ses plus beaux vers[676]. Voici tout ce que ces nobles architectures inspirent Burns: visit Dryburgh, une ancienne belle abbaye ruine, travers la Leader et remont la Tweed jusqu' Melrose, y dne et visite cette ruine glorieuse et au loin renomme[677]. Les endroits rendus clbres par les ballades et les chansons ne ressortent gure davantage. Rien de ce qui est spcial cette rgion, rien du charme des sites ou des souvenirs n'y apparat. [Note 670: Les extraits qui suivent, sont tirs du _Journal_ tenu par Burns pendant ce voyage. Nous y renvoyons une fois pour toutes.] [Note 671: May 5, 1787.] [Note 672: Monday 7th.] [Note 673: Sunday 18th.] [Note 674: Tuesday 8th May.] [Note 675: Wednesday 9th.] [Note 676: On connat le passage clbre de Walter Scott sur Melrose, au dbut du chant II du _Lay of the Last Minstrel_.] [Note 677: Sunday 18th.] En revanche on y trouve, presss les uns contre les autres, une quantit de coups de crayons, de petits croquis, de portraits en une ligne, rendus par une pithte ou deux, de toutes les personnes avec lesquelles il se trouva en rapports pendant ces quelques semaines. C'est un point intressant et nous verrons les indications qu'on peut en tirer sur les prfrences et les proccupations de l'esprit de Burns. Mais ces observations humaines eussent pu tre faites aussi bien dimbourg ou partout ailleurs; elles ne rentraient pas dans l'objet de son voyage. De beaucoup la plus large place en ces pages est prise par de vulgaires rcits d'amourettes, pas mme d'amourettes, d'intrigues bauches, de flirtages d'une demi-journe. C'est presque uniquement un jeu goste qui s'amuse, pour la distraction d'un soir, jeter un peu de trouble dans le coeur et le souvenir de petites provinciales blouies. Il sait qu'il ne les reverra plus le lendemain. Qu'importe? Il ne rsiste pas la tentation. On dirait qu'aprs la contrainte d'dimbourg, son coeur, heureux de se sentir les coudes franches, ait eu besoin de prendre tort et travers ses bats. Mon coeur se dgle et se fond en plaisir, aprs avoir t si longtemps gel dans la baie de Groenland de l'indiffrence, au milieu du bruit et de la sottise d'dimbourg[678]. Il se trouvait au milieu de demoiselles, de bourgeoises de petites villes, de filles de gros fermiers, avec lesquels sa situation nouvelle le mettait de plain-pied. Il se sentait l'aise, reprenait son assurance, ses procds habituels de galanterie, retrouvait presque ses succs de village. Ds qu'il touche cette veine il est intarissable. [Note 678: Wednesday 9th May.] Miss Lindsay, une aimable fille de belle humeur: un peu courte et de l'_embonpoint_[679] mais belle et extrmement gracieuse, de beaux yeux noisette, pleins de vivacit et tincelants d'une dlicieuse humidit, un visage attrayant, un _tout ensemble_[679] qui dclare qu'elle appartient au premier rang des esprits fminins.... Aprs plusieurs efforts malheureux, je parviens secouer Mrs et Miss--, me dgager d'elles et je trouve le moyen de prendre le bras de Miss Lindsay. Miss semble satisfaite que ma barderie l'ait distingue et, aprs quelques lgers scrupules que je pouvais suivre aisment, elle se rit du bavardage autour de nous et aimablement me permet de garder ce que j'ai pris; puis, quand la crmonie de ma prsentation au Dr Sommerville nous eut spars, elle fit la moiti du chemin pour que je reprisse ma situation.--_Nota Bene._ Le pote est deux doigts d'tre infernalement amoureux; je crains bien que mon coeur soit presque autant en amadou que jamais[680]. [Note 679: En franais.] [Note 680: Wednesday 9th.] Quand, au bout de deux jours, il est forc de partir, il se rpand en regrets. Douce Isabella Lindsay, puisse la paix habiter votre coeur, interrompue seulement par les battements tumultueux de l'amour extasi! Cet oeil qui allume l'amour doit rayonner pour un autre, et ce corps gracieux doit mettre le bonheur dans d'autres bras et non dans les miens[681]. Mais quelques jours de l, il a tout oubli: Les Miss Grieves, trs excellentes filles. Mon coeur de barde a reu un coup de brosse de Miss Betsey[682]. Deux jours aprs: Trouv Miss Ainslie, l'aimable, la judicieuse, la gaie, la douce Miss Ainslie, toute seule Berrywell. Pouvoirs clestes, qui connaissez la faiblesse des coeurs humains, soutenez le mien! Quel bonheur il faut que je voie pour me rappeler seulement que je ne dois pas le goter[683]!. Ailleurs, il est invit dner chez un clergyman, et voici les rflexions qu'il emporte du repas: Mr Burnside, le clergyman, est un homme dont je me souviendrai toujours avec reconnaissance; et sa femme, Dieu me pardonne! j'ai presque enfreint le dixime commandement, cause d'elle. Simplicit, lgance, bon sens, douceur de caractre, bonne humeur, bienveillante hospitalit, tels sont les lments de ses faons et de son coeur; bref...mais si je dis un mot de plus sur elle, je vais en tomber aussitt amoureux[684]. Ailleurs, il crit un ami. J'ai rencontr deux belles filles; en particulier l'une d'elles, une belle fille, toffe, l'air confortable, bien habille et jolie, l'autre un beau brin de fille la jambe fine, droite, bien prise, d'un visage agrable, aussi gaie qu'un linot sur une pine fleurie, aussi douce et modeste qu'une violette frache close dans un bois de noisetiers. Elles ont fait en moi un tel diable de ravage que, si on retournait mes viscres, on trouverait deux encoches dans mon coeur, comme la marque d'un couteau sur une tige de chou[685]. D'autres fois, ce sont des aventures plus grossires, des rencontres de grand'route, des acoquinements d'auberge, entams et mens en peu d'heures, des intrigues au gros sel, o le casse-coeurs de village apparat, avec je ne sais quelle entreprise ruse et quelle vulgarit de paysan allum par la boisson. [Note 681: Friday 11th.] [Note 682: Sunday 20th.] [Note 683: Tuesday 22nd.] [Note 684: Ceci est d'une lettre _To William Nicol_, 18th juin 1787.] [Note 685: _To William Nicol_, 31st May 1787.] Rencontr en chemin une aventure assez trange et romanesque, avec une fille et sa soeur marie. La fille, aprs quelques ouvertures de galanterie de ma part, me voit un peu pris de la bouteille et offre de me piper dans quelque affaire de Gretna-Green. Moi, qui ne suis pas aussi niais qu'elle l'imagine, je prends rendez-vous avec elle, en manire de _vive la bagatelle_[686], pour nous entendre ce sujet quand nous arriverons la ville. Je l'y retrouve et je lui donne un coup de brosse de caresses et une bouteille de cidre; mais trouvant qu'elle s'est _un peu trompe_[686] sur l'individu, elle file[687]. [Note 686: En franais.] [Note 687: Tuesday. 31st May.] Il tait alors en effet peu de distance de Gretna-Green, le village fameux par ses mariages clandestins. C'tait, en venant d'Angleterre, le premier endroit de halte aprs avoir franchi la frontire. En Angleterre, les mariages exigeaient le consentement des parents ou tuteurs, la publication de bans, la prsence d'un prtre, une publicit, toutes sortes d'obstacles et de retards. La loi cossaise, plus large, ne demandait qu'une dclaration mutuelle de mariage change en prsence de tmoins, ou un engagement crit; c'est, on s'en souvient, ce dernier mode qui avait, pendant quelques jours, uni Burns Jane Armour et que le pre de celle-ci avait dtruit. Les gens de Gretna-Green avaient su se faire une industrie profitable de mariages improviss. Les couples arrivaient et trouvaient tout ce qu'il fallait pour une union immdiate, car ils taient parfois poursuivis de trs prs. L'industrie tait trs florissante dans la seconde moiti du dernier sicle. Pennant, le voyageur, qui avait visit le village un peu avant l'poque du voyage de Burns, en a laiss une amusante description: Entrons de nouveau en cosse par un petit pont sur la Sark, et peu aprs nous nous arrtons au petit village de Gretna, si bien connu des aventuriers matrimoniaux. Ici le jeune couple peut tre instantanment uni, par un pcheur, un menuisier, un forgeron, qui accomplissent la crmonie pour une rmunration qui va de deux guines un verre de whisky; mais le prix est gnralement fix d'aprs les renseignements donns par les postillons de Carlisle, qui sont pays par l'un ou l'autre des dignitaires sus-mentionns. Si la poursuite des parents est trop ardente, on conseille au couple effarouch de se glisser dans un lit et, dans cette situation, on les montre aux poursuivants, qui n'insistent plus... L'endroit se distingue de loin par un groupe de sapins, le bosquet de Cythre du lieu. J'eus la curiosit de voir le grand-prtre qui m'apparut sous la forme d'un pcheur, en surtout bleu, avec une grosse chique de tabac dans la bouche. L'un d'entre nous feignit d'tre venu pour reconnatre la place, et lui demanda son prix; aprs nous avoir considrs attentivement, il le laissa notre gnrosit[688]. Quelle fin c'et t pour le plerinage potique! Ce sont l des enfantillages sans porte et sans gravit. Ils n'ont d'intrt qu'autant qu'ils marquent l'absence de proccupations srieuses, et dignes de ce voyage que d'autres potes devaient faire avec tant de gravit, de vnration et de profit. coup sr, la relation de ces plates aventures occupe matriellement plus de place dans le journal de Burns que les notes sur les sites ou les pomes. Sans entrer dans des dtails Lockhart dit: Le Dr Currie a publi quelques extraits du _Journal_ tenu par Burns pendant cette excursion, mais ils sont pour la plupart trs triviaux[689]. [Note 688: Pennant. _Second Tour in Scotland, Performed in the Year, 1772._] [Note 689: Lockhart. _Life of Burns_, p. 146.] * * * * * Il convient de dire que ce tour fut fait dans de dtestables conditions. Ce fut un triomphe, mais une espce de triomphe provincial. L'ivresse en tait bruyante et paisse. Burns avait dbut par les gens qui l'admiraient pour ses oeuvres, et dont l'admiration contenait cette part de critique exacte qui en fait le titre; il tait maintenant au milieu de gens qui l'admiraient sur sa rputation et le flattaient sans discernement. Quand on passe de ceux qui font la renomme ceux qui l'acclament, on peut tre plus tourdi mais on gote un plaisir moins dlicat. Il avait touch dimbourg le plus prcieux de sa gloire, en quelques pices d'or sans alliage et en une quantit de fines pices d'argent; ce qu'il en recevait maintenant n'en tait que l'appoint en monnaie de billon. Hormis quelques hommes distingus, comme Brydone, le voyageur, dont la femme, trs accomplie, tait la fille du Dr Robertson[690], ou encore le Dr Sommerville, l'historien et pasteur Jedburgh[691], il ne se trouva ml qu' une classe de braves gens, francs, bons vivants, heureux de le fter leur guise, mais dont l'enthousiasme se manifestait surtout par des rjouissances matrielles. Ce fut une bousculade de rceptions, de prsentations, de toasts, d'exhibitions, toutes les corves de la rputation. Jedburgh, les magistrats lui prsentent le droit de bourgeoisie, et il veut payer, en dpit de tout, le vin d'honneur[692]. Eyemouth, la loge maonnique le nomme grand-maon[693]. Dunbar, il est reu par le prvt de la ville[694]. Partout o il arrive, on rassemble vivement les notabilits, le clergyman, le notaire, le mdecin, les gros bonnets, les capitaines retraits, des lieutenants en cong, les riches propritaires des alentours. On le conduit en voiture voir les sites des environs[695]. On lui montre, pour lui faire honneur, les curiosits du pays. Miss Lindsay et moi, allons voir Esther, une femme trs extraordinaire pour rciter de la posie de tout genre et qui parfois fait elle-mme des rimailles cossaises. Elle peut rpter par coeur presque tout ce qu'elle a lu, en particulier l'Homre de Pope d'un bout l'autre, a tudi Euclide toute seule et, en un mot, est une femme d'une intelligence extraordinaire. En causant avec elle, je la trouve tout fait gale au portrait qu'on m'en avait fait. Elle est trs flatte que je l'aie fait demander et de voir un pote qui a publi un livre, comme elle dit[696]. Les curiosits sont trs htroclites, il faut tout voir. Vais Dunse voir un fameux couteau fabriqu par un coutelier d'ici pour tre offert un prince italien[697]. Lui-mme, on le montre comme un objet de curiosit; Il (son hte) me mne faire visite Miss Clarke, demoiselle, selon l'expression cossaise, passable encore, mais pas battant neuf, femme intelligente, avec des prtentions supportables l'observation et l'esprit; l'ge a fait fleurir le bourgeon rougissant de la timide modestie en une fleur de tranquille assurance. Elle dsirait voir quelle espce de _rare spectacle_ est un auteur et en mme temps lui faire savoir que Dunbar, quoique petite ville, n'est pas dpourvue de personnes d'esprit[698]. Quoi encore? De vieilles demoiselles font cercle autour de lui et l'accaparent. Il inspire des passions, il fait des ravages, il surexcite des Dulcines. [Note 690: Monday 7th, May.] [Note 691: Wednesday, May 9th.] [Note 692: Friday 11th.] [Note 693: 9th May. Voir la dlibration de la Loge dans Chambers, tom. II, p. 83.] [Note 694: Sunday 20th.] [Note 695: Tuesday 15th.] [Note 696: Friday 11th.] [Note 697: Thursday 17th.] [Note 698: Sunday 20th.] Miss ---- veut m'accompagner Dunbar, afin de faire parade de moi comme de son amoureux, chez ses parents. Elle monte un vieux cheval de chariot, aussi immense et maigre qu'une maison; une vieille selle de femme, toute rouille, sans sous-ventrire et sans trier, mais attache avec une vieille sangle de torche; elle-mme aussi belle que ses mains ont pu la faire, en amazone couleur crme, chapeau et plume, etc. Moi, confus de ma situation, je galope comme le diable et je la mets presque en pices en la faisant secouer par son vieux pur sang; je me dbarrasse d'elle en refusant d'aller voir son oncle avec elle[699]. [Note 699: Sunday 20th.] Pauvre Burns! la galante chevauche! poursuivi par une amazone fagote en crme, et qui grimace, horriblement secoue et houspille sur sa haridelle, il court lui disloquer les os ou lui rompre le col, ventre terre, mchonnant des jurons dans la crinire de Jenny Geddes. Mais l'inexorable apparition est toujours derrire lui, avec un cliquetis de ferraille, de grands fouettements de plis jauntres et l'agitation du panache; il sent planer sur son dos cette Eumnide ensafrane! C'est un spectacle presque aussi excellent que celui de la fuite de Tam de Shanter. Encore si tous ces tiraillements ne reprsentaient qu'un peu d'ennui et pas mal de temps perdu. Le plus grave tait une suite de repas, un tourbillon de djeuners, de dners, de festins, dans une cohue d'amphitryons qui changeaient jusqu' trois fois par jour. Kelso, Dunse, le club des fermiers lui offre un banquet[700]; on imagine, d'aprs ce qu'on sait des dners de professeurs et de clergymen, ce que devaient tre ceux de fermiers riches, de gentilshommes campagnards. Walter Scott, qui avait pourtant une tte de fer, en sut quelque chose plus tard, quand il parcourut ce pays pour y faire ses recherches. Que dans ces agapes plantureuses Burns se soit laiss aller, que les ftes lui aient mont la tte, c'est une chose manifeste. Eh dehors de son journal, on n'a gure de lui, pendant ces jours-l, que deux ou trois billets et une seule lettre; on comprend qu'il n'avait pas le temps d'crire. Dans un de ces billets crit le 17 mai, un jour qui, si on se reporte son journal, semble avoir t des plus calmes, il dit: Je vous cris ceci, tant compltement gris, par consquent ce doit tre les sentiments de mon coeur[701]; et dans la lettre crite le 31 mai, son arrive Carlisle: J'avais commenc vous crire une longue lettre, mais Dieu me pardonne, je me suis si notoirement encrapul aujourd'hui aprs dner, que je peux peine me traner a et l[702]. Il faut noter avec tristesse ces confessions; ce sont les premiers parmi ces aveux d'ivresse qui deviendront plus frquents. Hlas! [Note 700: Friday 11th.] [Note 701: _To Peter Hill._ May 17th 1787.] [Note 702: _To William Nicol_, 31st May 1787.] * * * * * Combien cependant il tait souhaitable que ce voyage exert sur lui une influence! Il avait besoin, prcisment cette passe de sa vie, de quelque chose qui modifit sa condition intrieure, d'un de ces changements, secousse ou inertie, qui rompent ou relchent une suite mal engage de sentiments. Il tait parti d'dimbourg dans un mauvais tat moral: aigri, mcontent et, sans qu'il st trs nettement quel propos, portant en lui un amas de colre. Il n'y a pas de meilleur remde, ces maladies d'un coeur enferm en soi-mme, qu'un de ces voyages qui arent l'esprit et en renouvellent l'atmosphre. Quelques semaines de solitude dans la souveraine tranquillit des choses, quelques-unes de ces journes qui font descendre en nous une paix frache--et il avait connu de ces journes-l--lui auraient t doublement salutaires. Car leur bienfait est double: tandis que la grandeur des spectacles, en se dveloppant autour de nous, rapetisse les plus vastes aventures humaines, et rduit nos propres agitations un frmissement de bouleau; cette invitable pacification se fait travers un calme physique ou plutt commence par lui et gagne le dedans; et le corps de Burns, surmen par un hiver d'excs, avait autant besoin de repos que son esprit. Que si le loisir lui avait fait dfaut pour un refuge prolong dans la Nature, un peu de curiosit pour cette ancienne posie partout seme, le fait de vivre parmi des drames, d'couter des accents d'autrefois, lui auraient permis de se dpossder de son propre coeur pendant quelques jours, lui auraient procur, selon l'expression thologique, cette dsoccupation de soi-mme qui lui tait devenue ncessaire. Il aurait apport une me dispose recevoir d'autres impressions, sur un fond sinon renouvel, du moins dplac. Il y aurait eu interruption entre les anciennes blessures et les nouvelles, s'il devait en subir; de faon ce que les souffrances ne se posassent pas aux mmes endroits. Faute de cet intervalle, il va rentrer chez lui avec un coeur exaspr, dispos croire au mal, exerc le dcouvrir, et il est craindre que certaines vulgarits ne froissent des places encore endolories et ne les enflamment. Aprs avoir parcouru le pays des Borders, il se dirigea vers l'ouest en suivant la frontire sur le sol anglais, il traversa Carlisle et arriva Dumfries, o il rencontra son futur propritaire. Il visita plusieurs fermes sans prendre de rsolution. J'ai t avec M. Miller Dalswinton et je dois le revoir en aot. D'aprs ce que j'ai vu des terres et la faon dont il m'a reu, mes esprances de ce ct sont plutt amliores; mais elles ne sont encore que bien minces[703]. Les rsultats pratiques du voyage n'taient pas beaucoup meilleurs que les rsultats potiques. [Note 703: _To William Nicol_, 18th June 1787.] RENTRE ET SJOUR MOSSGIEL. -- RETOUR DIMBOURG. En quittant Dumfries, il tira pays du ct du Nord, vers l'Ayrshire. La route qui remonte la valle de la Nith, par Sanquhar, suit la dchirure par laquelle le dur et granitique Galloway[704] est spar de la tte du systme montagneux des Borders. Elle traverse une contre triste et dlaisse. gauche, s'allongent des solitudes jonches de moraines, de dtritus de glaciers, d'amas d'argile, de graviers et de galets, parsemes de mares, de petits lacs innombrables, frappes de l'antique dvastation glaciaire[705]. droite, se dresse l'pre massif et le noeud de montagnes o les longues lignes coulantes des Borders se rapprochent, se rencontrent, se ramassent, se relvent, se heurtent et se dchirent; au lieu de pentes gazonnes, ce ne sont que des cassures pic, des rochers nus et bouleverss et d'troits dfils[706]. Vers le haut de la valle, on entre dans un district de mines et de minerais, sur lequel pse une strilit mtallique. La contre environnante est la plus infertile qui se puisse concevoir. On n'aperoit ni arbre, ni buisson, ni verdure. Les mineurs et leurs familles sont une communaut isole, tous plus ou moins parents par mariages[707]. C'est par ce dsert, dont l'aridit est plus morne encore dans la lumire de juin, que Burns s'en retournait vers Mauchline. [Note 704: A. Geikie. _Scenery of Scotland_, p. 309 et 314.] [Note 705: Id. p. 318.] [Note 706: Id. p. 289.] [Note 707: _Oliver and Boyd's Scottish Tourist._] Le voyageur n'tait pas sans ressemblance avec la route. Sa pense n'tait qu'un dsordre de projets confus, ns de la visite aux fermes de Dumfries; ses rsolutions se heurtaient les unes contre les autres, juste assez fortes pour s'entre-dtruire et ne laisser son esprit que l'inquitude de leurs bris successifs. Il n'avait en lui que du chaos et des dcombres. De plus, pour la premire fois aprs l'tourdissement du voyage, il tait livr lui-mme. Il tait impossible qu'il n'prouvt point de la lassitude et l'coeurement de ces temps derniers; cependant cet isolement brusque et le manque de l'agitation dont il avait pris l'habitude, mettaient en lui un malaise. Cette inquitude se mlangeait la joie de revoir les siens, de sentir qu'il approchait d'eux, jusqu'au moment o il traversa les premiers villages familiers qui marquaient les limites de sa vie d'autrefois. Enfin, voil les maisons basses et la vieille glise de Mauchline! Il traverse la bourgade sans s'arrter, peut-tre salu par des connaissances, car c'est l't et il fait jour jusqu'au del de neuf heures. Il est sur le bout de la grande route si souvent parcouru, et voici l-bas le toit de la ferme o ils sont tous, la vieille mre, Gilbert, les soeurs et les deux marmots! Il arriva sans tre annonc, dit Mrs Begg[708]. On aime voquer la scne, quand le cri que Robert tait arriv clata dans le logis. On raconte que la vieille mre se jeta son cou sans pouvoir dire autre chose que oh! Robert![709] Et c'est un trait de nature vraie. Le nom d'un enfant est le seul mot par lequel les mres sont capables d'exprimer certaines motions, car il est le rsum des dvouements, des anxits, des tendresses innombrables, dont l'enfant est l'oeuvre. On devine, aprs ce cri, un de ces troits baisers dans lesquels un coeur se soulage de longues angoisses. Aprs cette premire minute rserve la mre, on se reprsente l'accueil ferme et grave de Gilbert, celui des soeurs empresses, la petite Bess riant son pre, car elle tait assez grande pour le reconnatre; tandis que l'autre bb regardait tout effray cet homme inconnu et que, derrire tout le monde, les petits domestiques de la ferme, ouvrant de grands yeux, attendaient leur mot de salut familier qui ne leur manqua point. Comment la demeure n'aurait-elle pas tressailli de rjouissance? C'tait l'enfant prodigue qui revenait, mais roi et matre des coeurs humains! Il chassait de la maison la misre, opinitre htesse; avec lui entrait l'espoir. On sait cependant que cette scne fut calme, rserve; presque silencieuse[710]. Les paysans expriment leurs plus forts sentiments avec des paroles imparfaites et rudimentaires comme leurs attitudes, et les Burns taient une race peu expansive. Ce fut une de ces entrevues o l'on dit peu mais o tous les yeux rougissent. Quant Robert lui-mme, il ne pouvait rentrer sous ce toit sans tre remu. Un coup de joie profonde le pntra. Les mois d'dimbourg, leurs ivresses, leurs dboires, tout cet intervalle qui le sparait du dpart en fut boulevers, balay, s'croula, disparut. Il ne vit plus, dans une illumination soudaine, que le contraste de ces jours attrists et de celui-ci, dont l'orgueil clatait dans les yeux des siens. Pendant un moment son coeur se rjouit. [Note 708: R. Chambers, tom. II, p. 89.] [Note 709: Allan Cunningham. _Life of Burns_, p. 58.] [Note 710: R. Chambers, tom. II, p. 88.] On se figure aussi les jours suivants: les visites, les accueils cordiaux, les rencontres dans la rue, les poignes de main, les flicitations, les interrogations, tout l'accompagnement des retours heureux au pays. Il prolongea avec plaisir les causeries avec les amis de la premire heure, Gavin Hamilton, Aiken, le Dr Mackenzie; c'taient des hommes intelligents; leurs compliments tombaient juste et ne dtonnaient pas avec ceux auxquels il avait t habitu dimbourg. ct de cela, les abords banals, les compliments maladroits qui insistent sur quelque point vulgaire et bas du succs, les tmoignages de sympathie presque pnibles tant ils portent faux et mettent de l'impatience dans les remerciements qu'on en fait, les curiosits indiscrtes, lourdes, interminables, les questions insipides, durent quelquefois l'agacer. Par moments, sa bienvenue Mauchline ne devait pas diffrer beaucoup de celle qui fte le soldat ou le marin, lorsqu'ils rentrent grads dans leur village. Et quand le bruit de son arrive se fut rpandu, les amis lui vinrent de tout le pays, d'Ayr, de Kilmarnock, de Tarbolton, d'Irvine, de Maybole, des fermes et des moulins, de toutes parts. Les voitures et les chevaux se pressaient sur la route de Mossgiel. On affirmerait presque sans hsitation que ces jours-l furent heureux pour Burns. Mais que c'est une oeuvre prilleuse de vouloir reconstruire des caractres et qu'il y a dans les coeurs de replis qui djouent toutes les vraisemblances! * * * * * Ds son arrive, Burns se rendit chez les Armour. Le prtexte ou le motif fut d'aller voir sa fillette qui, selon le partage des jumeaux, tait reste avec la mre. Il se retrouva en face du pre fanatique qui l'avait presque chass du pays et de la femme qui l'avait abandonn. Il avait beaucoup souffert par eux deux; eux aussi, sans doute, avaient souffert par lui. L'entrevue ne laissait pas d'tre gnante pour tous. On comprend que Jane, en lui apportant l'enfant, ait tourn ses yeux noirs vers lui d'un air contrit; mais on comprendrait aussi que le vieux matre maon ft rest ce qu'il s'tait montr, austre et intraitable; cela du moins lui et fait un caractre. Il n'en fut rien. Burns trouva toute la famille humble, obsquieuse. Il en fut rvolt; cela n'a rien de surprenant. Mais en mme temps, cette monte de colre amenait la surface bien d'autres choses qui taient dans son me. Et voici ce qu'il crivait: Si quelque chose avait manqu pour me dgoter de la famille Armour, leur basse, servile soumission y aurait suffi. Donnez-moi une me comme mon hros favori, le Satan de Milton. Salut, horreurs! salut, Monde infernal! et toi trs profond enfer, Reois ton nouveau possesseur! un tre qui apporte Une me que ne peuvent changer ni _lieu_, ni _moment_. Je ne puis asseoir mon esprit. Le fermage est la seule chose dont je sache quelque chose, et le ciel l-haut sait que je n'y entends pas grand'chose; je ne puis, je n'ose m'aventurer dans des fermes telles qu'elles sont. Si je ne me fixe pas, je partirai pour la Jamaque. Si je restais la maison, dans cette situation indcise, je ne russirais qu' dissiper ma petite fortune et dilapider ce qui, dans ma pense, doit tre pour mes enfants la compensation de la tache que j'ai mise sur leur nom[711]. [Note 711: _To James Smith_, 14th June, 1787.] Et une semaine plus tard il crivait, en des termes plus vhments encore, une autre lettre, dans laquelle les pnibles penses de la premire se dploient et s'exasprent. C'est une vritable profession de misanthropie. Je n'avais jamais, mon ami, considr le genre humain comme trs capable de quelque chose de gnreux; mais la morgue des patriciens d'dimbourg et la servilit de mes frres plbiens (qui peut-tre me regardaient de travers, il y a quelque temps) depuis que je suis revenu chez moi, m'ont presque compltement fait prendre mon espce en dgot. J'ai achet un Milton de poche et je le porte continuellement avec moi, afin d'tudier les sentiments, l'indomptable magnanimit, l'intrpide, inflexible indpendance, l'audace dsespre et le noble dfi la souffrance de ce grand personnage, Satan. Il est vrai que j'ai, pour le moment, un peu d'argent comptant; mais j'ai peur que l'toile qui a jusqu'ici vers ses rayons malins et destructeurs de tout dessein, en plein sur mon znith, j'ai peur, dis-je, que cette funeste plante, dont l'influence est si redoutable pour la tribu des rimeurs, ne soit pas encore sous mon horizon. Le malheur pie le sentier de la vie humaine; l'me potique se trouve misrablement dplace et incapable dans la voie des affaires. Ajoutez cela que d'imprvoyantes folies, de fous caprices, comme autant d'_ignes fatui_ m'entranant sans cesse hors de la droite ligne du calme et de la mesure, font flotter leurs lueurs trompeuses devant les yeux du pauvre barde fixs en l'air, jusqu' ce que, crac! il tombe comme Satan, hors de toute esprance. Dieu fasse que ceci puisse tre une fausse peinture en ce qui me concerne; mais si cela n'tait pas, je compterais peu sur le genre humain. Je veux clore ma lettre par le tribut que mon coeur me conseille de vous donner. Les nombreux liens de relations et d'amiti que j'ai ou crois avoir dans la vie, je les ai tts d'un bout l'autre, et, maudits soient-ils, ils sont presque tous d'une contexture si fragile que je suis presque sr qu'ils ne rsisteraient pas au souffle de la moindre brise de fortune adverse[712]. [Note 712: _To William Nicol_, 18th June, 1787.] Quel langage est-ce l? Qu'il sonne trangement! Byron n'a rien de plus byronien, rien de plus arrogant et tnbreux. Au point de vue littraire, cette page est mme une curiosit: on dirait un avant-coureur de la littrature sulfureuse, du ricanement sardonique et satanique. Mais ce n'est pas ce ct extrieur qui importe ici. Eh quoi! Pas un mot de la joie du retour, pas un signe d'attendrissement pour les siens, les amis retrouvs, les lieux mmes revisits? Rien que de la duret et du dnigrement! Et pour quelle cause cette attitude d'archange foudroy, pourquoi tout ce fracas de rvolte? Parce que quelques paysans, blouis par sa gloire, lui ont montr trop de prvenance? Futile, ridicule, presque hassable excuse! Qu'est-ce que cette nouvelle faon de se ravilir la mesure d'autrui? quelle faiblesse est abandonn le coeur qui dpend de la conduite des autres et qui attend leur bont pour avoir la sienne? Burns n'tait pas habitu jusqu' prsent prendre son mot d'ordre ailleurs qu'en lui-mme. Combien valaient mieux les affolements de l'anne dernire! Il tait malheureux alors; sa colre du moins s'en prenait des faits, ses imprcations s'adressaient la cruaut du destin. Ah! Pauvre Robert Burns! Pauvre ami! quel chemin tu as fait vers le dcouragement, vers l'aridit du coeur! Tu produis l'amertume dont tu es empoisonn; cette ivraie de haine et de mpris sort de toi. Ce mcontentement des autres est le mcontentement de toi-mme. Tu bois l'eau de ta citerne dit la Bible. Ton me nagure tait plus mle et plus saine, elle est malade maintenant et presque mchante. Tu vois bien, tu vois qu'il y a souvent des bienfaits dans la pauvret, qu'il ne fallait pas regretter les jours misrables, que la _Vision_ avait raison! Tu es mont en honneurs, en biens; tu es un des hommes clbres de ton pays et voil ce que contient ton coeur! Hlas! Que la fortune fausse d'mes en y tombant! Que de vases se fendent quand des pices d'or y sont jetes! Cette explosion a stupfi et dconcert les biographes de Burns. Quelques-uns n'en parlent pas. Carlyle, si pntrant d'ordinaire et si ferme saisir les instants rvlateurs, n'en fait pas mention. D'autres s'y arrtent, s'en tonnent et avouent leur impuissance l'expliquer, ce moment prcis, dit Alexandre Smith, il est assez difficile de comprendre d'o venait cette amertume qui monte et sourd dans presque chaque lettre que Burns crivait[713].--Il y a peu de lettres, dit Lockhart, o plus des endroits obscurs de son caractre apparaissent[714]. Et Chambers, en dsespoir de cause, s'embarrasse en une explication vide, nonce dans la phrasologie un peu prud'hommesque qui lui est familire; car c'tait un trs digne homme: mais on aurait peut-tre tort de discuter cette lettre, comme autre chose que l'effusion d'une colre transitoire d'me, provenant de circonstances accidentelles et passagres[715]. Il oublie qu'il n'y a pas une, mais deux lettres, crites deux personnes, assez long intervalle, qu'il y a dans chacune d'elles un accent qui suffirait, et que d'ailleurs le fait d'avoir achet et de porter avec soi le Milton indique bien une situation d'esprit persistante. C'est prcisment ce fait qui donne ces lettres leur gravit et empche qu'elles ne soient prises pour des boutades. Seul, Gilfillan, dont la vue psychologique a quelquefois une franchise et une dcision particulires, a entrevu l'importance de ce moment et a essay d'en deviner les causes. Ce n'est pas le seul cas, dans la biographie de Burns, o il se trouve presque seul toucher courageusement un endroit douloureux[716]. [Note 713: Alexander Smith, _Life of Burns_, p. 20.] [Note 714: Lockhart, _Life of Burns_, p. 149.] [Note 715: R. Chambers, tome II, p. 92.] [Note 716: Gilfillan, _Life of Burns_, p. XLVI.] Il n'est pourtant pas difficile de comprendre que le retour Mauchline n'tait que le choc qui rvlait une longue altration, et que cette me avait t profondment dtriore par son sjour dimbourg. Pendant une demi-anne, il avait vcu d'une vie oisive et usante la fois. Il avait voulu paratre tout ce qu'il tait, heures fixes et presque sans repos. Sous cet effort, il avait trouv la fatigue, la satit, le mcontentement de soi-mme et des autres, parce qu'il avait rencontr ce grand chagrin trs funeste, d'tre dissatisfait et humili de sa situation. Pendant ces six mois, quel mouvement fcond ou gnreux, quel travail, quel essai avait travers son esprit? Rien, que des sentiments amers, ns de l'ivresse malfaisante des loges. Il s'tait fait lentement en lui un sourd travail de dsquilibre, de dsaccord avec la vie, qui peu peu avait fauss son me. Il lui aurait fallu, sa sortie d'dimbourg, une influence salubre, et on a vu qu'elle lui avait manqu. Quand il rentra chez lui et qu'il s'agit de redevenir son ancien lui-mme, l'cart se rvla tout coup. Il ne s'ajustait plus sa vie antrieure; et comme cette altration s'tait produite, non par une marche vers le mieux et un progrs sur lui-mme, mais par une dformation, une perversion, ce dsaccord tait douloureux. Dans le premier cas, son existence passe serait reste le fondement et le soutien de sa personnalit accrue; c'tait un dveloppement organique. Mais il n'y avait ici rien de semblable; il portait faux sur son ancienne vie. C'est pourquoi ce retour le faisait souffrir, et cette souffrance faisait crier toutes les irritations accumules dimbourg. Son corps, enflamm par les excs du voyage et probablement par les rceptions de sa rentre Mauchline, ajoutait sa brlure et sa fivre cette aigreur de l'esprit. Tout conspirait, par la faute de Burns comme par celle des circonstances, former cette dtestable condition d'me. Il y a, travers tout cela, des rvlations qui jettent un jour cruel dans l'me de Burns, disons plutt dans l'me de Burns telle qu'elle tait alors. Cette crise, y regarder de prs, est moins pnible par elle-mme que par l'absence ou l'insuffisance de certaines choses, qu'elle implique. Elle n'a t possible que parce qu'en retrouvant la vieille maison, la vieille mre, Burns n'a point ressenti la commotion puissante de joie et d'attendrissement, qui et chass les mauvais dmons. Tout au moins ce qu'il en prouva ne fut pas assez doux et assez fort pour remplir son me et la garder des sentiments acerbes. Si en ces jours-l, il a appartenu l'amertume et s'il a t apprhend par des passions prilleuses, c'est qu'il n'avait pas donn assez de lui-mme la tendresse, l o elle tait lgitime, et o elle tait due. Oui! on souhaiterait que, pendant un instant, il ait tout oubli et se soit livr entirement aux bonnes joies du retour. Et ce n'est pas une excuse que l'attitude de ses ennemis. S'ils taient maintenant obsquieux, les estimait-il donc auparavant pour que ce changement de conduite lui inspirt autre chose qu'une diffrence de mpris? Srement, il a manqu ici je ne sais quoi d'insaisissable. Ce n'est pas qu'il ait failli agir comme il devait le faire envers sa famille. C'est quelque chose d'intrieur qui a fait dfaut. Il n'a pas eu assez chaud au coeur. La malfaisance de ce moment trouble n'est pas puise. Certains tats d'me renferment le germe d'actes irrparables qui en paraissent loigns et pourtant en dpendent; ils nous prparent presque invitablement des fautes qui eu sont la fois la consquence et la punition. C'est ce qui arriva Burns. Pendant ces jours dsempars, il revit Jane Armour. Ce qu'elle fut envers lui, il n'est peut-tre pas difficile de l'imaginer: moiti confuse de sa conduite, un peu froide, avec cette rserve engageante que les plus simples savent trouver, et surtout avec ces aveux, cette reconnaissance de ses torts, ces accusations de soi-mme, qui prennent les devants sur les reproches et les laissent dsarms, gauches, presque gns. Du ct de Burns, il pouvait y avoir quelques traces de la premire affection et, sous des frmissements de l'ancienne colre, l'attrait mal dtruit des rencontres d'autrefois, je ne sais quelles obscures et profondes rminiscences des sens, qui coulent mlanges au sang lui-mme. Mais que de motifs il avait pour craser ces sollicitations du pass! Il avait t abandonn par cette femme; il devait la trouver moins sduisante, car son idal fminin s'tait modifi; il tait incertain du lendemain puisqu'il parlait encore de la Jamaque[717]; il avait besoin de toute sa libert. Il et vaincu peut-tre les tentations d'un moment, s'il les avait rencontres l'me saine et nette. Mais il portait en lui un esprit de dfi et d'insouciance, je ne sais quelle hardiesse dsespre, un besoin de tout braver, de tout risquer, avec un Bah! qu'importe!, peut-tre mme la pense mauvaise d'une revanche et le dsir d'avoir le dernier mot. Les rencontres d'autrefois recommencrent, sans la sincrit de la passion d'un ct, sans l'excuse de l'ignorance de l'autre, et des amours reprirent, diminues, avec les arrire-penses, les gnes soudaines, les souvenirs qu'on voudrait chasser, les paroles arrtes au bord des lvres et trop comprises sans avoir t dites, les rticences, et l'intolrable sentiment d'un pass meilleur, toutes les misres des passions dchues. [Note 717: _To James Smith_, 11th June, 1787.] Il est hors de doute que ses nouvelles relations avec sa matresse n'taient qu'une oeuvre de lgret, d'oisivet ou de jeu dangereux. Juste en mme temps, il s'amusait une autre intrigue dont il parlait d'un ton presque grossier et cynique. J'ai peur d'avoir dtruit une des sources, dire vrai, la principale source de mon bonheur ancien, savoir cette ternelle propensit, que j'ai toujours eue, tomber amoureux. Mon coeur n'est plus embras d'extases fivreuses, je n'ai plus d'entrevues du soir dignes du paradis, drobes aux soins continuels et la curiosit des habitants de ce bas monde plein de lassitude. J'ai seulement... Cette dernire, qui est une de vos connaissances loignes, a une jolie tournure et des manires lgantes, et, en accompagnant des personnes de haut ton que vous connaissez, a vu les parties les plus polices de l'Europe. J'ai pour elle assez d'affection, mais ce qui m'a piqu est sa conduite au commencement de nos relations. Je lui faisais souvent visite lorsque j'tais (dimbourg) et, aprs avoir franchi rgulirement tous les degrs intermdiaires entre la salutation lointaine et crmonieuse et l'treinte familire autour de la taille, je me risquai, selon ma manire insouciante, parler d'amiti en termes assez ambigus et aprs son retour (Harvieston) je lui crivis dans le mme style. Mademoiselle, interprtant mes mots au del mme de mon intention, s'chappa par une tangente de dignit et de rserve fminines, comme une alouette qui monte dans un matin d'avril, et elle m'crivit une rponse qui me disait nettement mon fait. Quel immense chemin j'avais marcher avant d'arriver aux rgions de sa faveur. Mais je suis un vieil pervier ce jeu-l et je lui crivis une rponse si froide, si mesure et si prudente, que cela me fit tomber mon oiseau de ses hauteurs ariennes, crac! mes pieds, comme le chapeau du caporal Trim[718]. [Note 718: _To James Smith_, June 30th 1787.] Ces deux intrigues taient tellement mles que les quelques lignes, dans lesquelles il avoue ne plus trouver le mme plaisir aux entrevues furtives du soir, ne peuvent se rapporter qu' Jane Armour. Elles confessent l'indicible dsenchantement, l'indicible dtresse des amants qui essayent de ranimer un ancien amour et s'aperoivent qu'il est mort, que leurs coeurs sont des vases pleins de cendre et de tiges fltries. Il n'est pas tonnant que ces aventures n'aient pas suffi l'occuper. Malgr le lien qu'il s'est cr par sa rcente imprudence, il ne peut rester en place. Il est inquiet, incapable de goter paisiblement les semaines de famille. La tranquillit de la maison, les promenades le long des bls verts en cette saison, ces jours de loisir o il pourrait crire, faire une suite _la Sainte Foire_ ou aux _Joyeux Mendiants_, lui semblent fades et vides. Il est pris d'un besoin de dplacement. Il faut qu'il aille plus loin, qu'il pousse sa jument travers pays, comme s'il cherchait s'tourdir et se fuir. * * * * * Brusquement, il part vers le nord. Il y a l un voyage ou plutt une rapide excursion dans les Hautes-Terres de l'ouest, dont le motif n'est pas clairci. Chambers et Scott Douglas pensent qu'il voulut revoir les endroits o avait vcu la douce Mary Campbell[719]. Cela est vraisemblable. Dans cet obscurcissement de lui-mme dont il tait comme effray, au milieu de cette chute des souvenirs d'autrefois, il dut se retourner perdument, avec un lan de coeur et un besoin de consolation, vers la plus douce, la plus pure des images passes. Elle l'avait consol dj; ne le consolerait-elle pas encore, bien que disparue? C'tait le dernier refuge; souvent ce sont les plus douloureux de nos souvenirs qui nous recueillent en fin de compte; ils changent moins que les autres. C'tait le dernier buisson vers lequel il allait, pour voir si les fleurs du jardin abandonn de sa jeunesse taient toutes fanes. [Note 719: R. Chambers, t. II, p. 92-93.] Ce que furent les incidents de ce voyage, si Burns visita Greenock la tombe o dormait Mary, s'il essaya de voir ses parents et les lieux o elle avait grandi, tout cela est ignor. Ce que furent ses sentiments reste une chose galement mystrieuse. On a trouv dans ses papiers une pice de vers crite tout entire de sa main et intitule _lgie sur Stella_. Elle tait accompagne de ces mots: Le pome suivant est l'oeuvre d'un infortun fils des Muses qui mritait un meilleur destin. Il y a beaucoup de la voix de Cona dans ses notes solitaires et tristes; et si les sentiments avaient t revtus du langage de Shenstone, ils n'auraient pas fait tort mme cet lgant pote[720]. Les dtails s'appliquent si parfaitement son amour avec Mary, l'endroit o elle tait enterre, aux circonstances de ce voyage, qu'on peut avec toute vraisemblance rattacher cette production ce moment-ci. Si on se rappelle avec quel soin il a toujours dissimul ce passage de sa vie, on peut voir, dans la faon ambigu dont il parle de l'auteur, une preuve de plus que ce pome y avait trait. [Note 720: Note de Burns en tte de l'lgie.] Uni est l'endroit et verte la terre D'o mes chagrins dcoulent; Et profondment dort la toujours chre Habitante, l dessous. Pardonne mes transports, douce ombre, Tandis que je m'incline sur ce gazon; Ta demeure terrestre est troite Et solitaire maintenant. Pas une pauvre pierre pour dire ton nom, Et faire connatre tes vertus; Mais qu'import moi, toi, La sculpture d'une pierre?... Aux extrmes limites de notre le, Baignes par la vague de l'ouest, Touch de ton destin, un pote songeur Est assis seul prs de ta tombe. Pensif, il voit s'tendre devant lui La mer vaste, illimite; Ses mots de deuil sont emports Sur la rapide brise. Lui aussi, la dure pousse du Destin Irrsistiblement l'emporte; Et le mme flux rapide submergera Le pote et sa chanson. La larme de piti qu'il rpand Il ne la rclame pas pour lui; Que ses pauvres restes soient seulement couchs Dans une tombe obscure. Son coeur us de chagrin, avec une joie vraie, Recevra le coup bien venu; Sa harpe arienne reposera relche Et muette comme le roc. ma chre vierge, ma Stella, quand Cette vie malade se clora-t-elle; Quand conduira-t-elle le barde solitaire son repos dsir?[721] [Note 721: _Elegy on Stella._] Ce qu'il y a de certain, c'est que, s'il rencontra dans ce plerinage de dchirantes motions, il n'y apporta point le recueillement et le retour sur soi-mme, qui l'auraient rendu salutaire et touchant. Jamais son me n'avait t plus dsempare. On a peu de renseignements sur lui, pendant ces quelques semaines, et il n'y en a pas un qui ne rapporte un acte de colre, d'excs, presque de folie. Il crit son ami Robert Ainslie, qu'il fait un tour travers un pays o des ruisseaux sauvages trbuchent sur des montagnes sauvages, faiblement garnies de troupeaux sauvages, qui nourrissent maigrement des habitants aussi sauvages[722]. Dans la bourgade d'Inverary, trouvant l'auberge occupe par des htes du duc d'Argyle, il entre en fureur et crit, avec un diamant qu'il portait au doigt, une pigramme sur les vitres de l'auberge. [Note 722: _To Robert Ainslie_, June 28th 1787.] Il n'y a rien ici qu'orgueil des Hautes-Terres, Et salet et famine des Hautes-Terres; Si la Providence m'a envoy ici, C'tait qu'elle m'en voulait coup sr[723]. [Note 723: _The Bard at Inverary._] Il est vrai qu'Inverary, en juger d'aprs son tat actuel, devait tre un triste trou. Et mme c'en tait un srement; Smollett disait: Inverary n'est qu'une misrable ville, bien qu'elle soit immdiatement sous la protection du duc d'Argyle qui est un puissant prince dans cette partie de l'cosse[724]. Elle avait, plus encore qu'aujourd'hui, l'air d'une dpendance du chteau. [Note 724: Smollett, _Humphry Clinker_, J. Melford, Sept. 3.] quelques jours de l, on tombe sur une scne qui est un chantillon des rceptions par lesquelles on ftait le passage du pote. C'est une partie d'ivrognerie gnrale, la mode du temps. Elle est complte, avec ce symptme caractristique qui saisit les ivrognes de tous pays, une certaine heure: un inexplicable et irrsistible besoin d'aller voir lever le soleil, le verre la main, et de boire sa sant. Ces gens-l n'y allaient pas de main morte; c'est encore Smollett qui dit: Les gentlemen sont si aimables envers les trangers qu'un homme court risque de la vie, cause de leur hospitalit[725]. [Note 725: Smollett. _Humphry Clinker_, J. Melford, Sept. 3.] notre retour, dans la demeure hospitalire d'un gentilhomme des Hautes-Terres, nous tombmes en joyeuse compagnie et dansmes jusqu' ce que les dames nous quittassent, trois heures du matin. Nos danses n'taient point de ces mouvements insipides et crmonieux de France ou d'Angleterre; les dames chantaient, comme des anges, des chansons cossaises, par intervalles; puis nous voil partis danser _Bob sur le traversin_, _Tullochgorum_, _Loch Erroch-side_, etc., tout comme des mites qui se jouent ainsi qu'une poussire dans le soleil, ou des corneilles qui annoncent l'orage un jour de moisson. Quand les chres fillettes nous eurent quitts, nous fmes cercle autour du bol, jusqu' cette brave heure de six heures du matin, sauf pendant quelques minutes o nous sortmes pour offrir nos dvotions la glorieuse lampe du jour apparaissant au-dessus du haut sommet de Ben Lomond. Nous nous mmes tous genoux, le fils de notre digne hte tenait le bol, chacun de nous avait un verre plein la main, et moi, faisant office de prtre, je rptai quelques folies rimes, dans le genre des prophties de Thomas le Rimeur, je suppose. Aprs un court rafrachissement procur par les dons de Somnus, nous passmes la journe sur le Loch-Lomond et arrivmes Dumbarton dans la soire. Nous dnmes chez un autre brave homme et, par consquent, nous poussmes la bouteille: quand nous sortmes pour remonter sur nos chevaux, nous nous trouvmes non pas trs gris mais un peu gais tout de mme. Une scne d'ivrognerie? En voil deux bien comptes, moins qu'on ne trouve que c'est la mme qui se continue; ce serait peut-tre la vrit. Ces coups de boisson entranaient avec eux d'autres extravagances de toute espce. Il apportait dans cette surexcitation le mme besoin de s'tourdir et cette fureur de dfi qui l'agitaient depuis quelque temps. En sortant de cette seconde sance, demi-gris, il voit passer sur son chemin un highlander mont sur son bidet. Sans aucune provocation et uniquement pour le principe de n'tre pas dpass par un highlander, il lance sa Jenny Geddes. Voil une course endiable qui commence entre cet ivrogne et le ttu que semble avoir t ce montagnard. travers des chemins dgringolants et caillouteux, les deux fous se poursuivent, se pressent, se bousculent, l'un tapant sa jument avec son fouet, l'autre son cheval avec son licol; si bien que tout coup le highlander et son bidet, Burns et sa rosse s'abattent, culbutent tous ensemble et roulent les uns sur les autres. Heureusement ils s'en relevrent sans rien de bris, protgs par la faveur de la divinit spciale ces sortes d'aventures. Mes deux amis et moi-mme chevauchions paisiblement le long du Loch quand passa au galop un homme des Hautes-Terres, sur un cheval assez bon, mais qui n'avait jamais connu les ornements du cuir ou du fer. Nous fmes indigns d'tre dpasss par un homme des Hautes-Terres et nous voil partis du fouet et de l'peron. Mes compagnons, bien qu'ils eussent l'air assez bien monts, restrent tristement en arrire: mais ma vieille jument, Jenny Geddes, une de la famille de Rossinante, s'acharna dpasser le highlander, en dpit de tous les efforts qu'il faisait avec son licol de crin. Juste au moment o j'allais le dpasser, Donald dtourna son cheval comme pour traverser devant moi et m'empcher de passer; ce moment son cheval s'abattit et lana le derrire sans culottes de son cavalier dans une haie monde; Jenny Geddes tomba par dessus tout, et moi-mme, le pote, entre elle et le cheval du highlander. Jenny Geddes passa sur moi avec tant de respect et de prcautions que les choses ne tournrent pas aussi mal qu'on aurait pu s'y attendre. J'en sortis avec quelques coupures et meurtrissures et une parfaite rsolution d'tre un modle de sobrit l'avenir[726]. [Note 726: _To James Smith_, June 30th 1787.] Voil un spcimen de ces journes de voyage. Comment rsister cette vie-l? Semaines infernales, dsastreuses pour cette nature emporte, elles brlaient et gaspillaient ses meilleurs jours, ses meilleures forces, dans des scnes de solerie grotesque et presque rpugnante, surchauffant une constitution dj dvore par sa propre violence. Il sort de tout ceci la peine qu'on prouve lorsqu'on aperoit, dans la vie d'un ami, les excs passagers et espacs se rapprocher, se joindre, prendre peu peu la continuit, la stabilit d'un vice. Il rentra Mauchline, clopp, couvert de contusions et de dchirures par tout le corps, tirant l'aile et tranant le pied. C'tait le seul rsultat de ce voyage, qui pouvait tre si potique et si fcond. Il avait t indigne du pur souvenir de sa jeunesse qu'il avait t chercher. * * * * * Les avaries avaient t plus graves qu'il ne lui avait plu de le dire sur le coup. J'ai la peau si remplie de meurtrissures et de blessures que je serai au moins quatre semaines avant d'oser m'aventurer dans un voyage dimbourg[727]. Il passa ce temps Mauchline, dans l'oisivet, l'ennui et l'incertitude, car tout cela se lit dans ses aveux. [Note 727: _To John Richmond_, 7th July 1787.] Je n'ai encore rien arrt en ce qui concerne les choses srieuses de la vie. Je suis, exactement comme d'habitude, un pauvre diable qui rimaille, va la loge maonnique, ttonne, est sans but et oisif. Cependant je prendrai bientt une ferme quelque part. J'allais dire: et une femme aussi; mais cela ne sera jamais mon heureux sort. Je ne suis qu'un cadet du Parnasse et, comme les autres cadets des grandes familles, j'ai le droit d'avoir des intrigues si je consens courir tous les risques, mais il ne faut pas que je me marie[728]. [Note 728: _To James Smith_, June 30th 1787.] Ainsi il ressort de tous cts combien il valait moins ce retour Mauchline que lors de son dpart. Et toute cette analyse, si pnible, d'un moment mal lucid de sa vie et capital par ses rvlations se dfend d'tre un jugement et un blme de l'homme. Elle ne veut tre autre chose qu'un examen et une notation rigoureux d'tats dtermins dans une me par des circonstances inluctables. Ce furent l de mauvais moments d'une vie qui a t bonne, en somme, les vacillements d'une nature gnreuse, les faiblesses, disons mieux, les souffrances d'un coeur au-dessus de la plupart des coeurs humains. Mais il n'avait pas, par religion ou par stocisme, le mur d'airain et de diamant qui met l'abri des dgts et des dtriorations de la vie. Il flna de la sorte, Mauchline, pendant prs d'un mois, sans gure produire rien que la longue lettre autobiographique au Dr Moore, qui est un document prcieux pour l'histoire de ses premires annes. la fin de Juillet, il repartit pour retourner dimbourg. Sans doute, son dpart fut triste, d'une tristesse qui n'tait pas uniquement celle des sparations. Les siens, Gilbert surtout, et peut-tre aussi la vieille mre, avaient d s'apercevoir de l'amertume et de la dtresse, qui s'taient abattues en lui. Ils n'en devinaient pas les causes; mais ce n'tait plus l leur Robert d'autrefois; il tait plus sombre, plus pre, plus brusque. Qu'avait-il donc? La joie de sa renomme n'tait plus pour eux aussi pure; quelque chose la gtait, dans ces coeurs qui l'aimaient. La confiance en l'avenir n'tait plus paisible; des apprhensions la traversaient. Quant lui, il emportait son amertume encore accrue. Il partait de ce sjour, qui aurait d le vivifier et le retremper, las et mcontent de lui-mme, gardant de ces lourdes quipes un esprit encrass de grossiret et de dgot, un corps harass d'excs et min de fatigue intrieure. Srement, il avait sujet d'tre affect! S'il tait donn aux hommes de vanner les jours passs et de voir clairement ce qui leur en reste, il n'aurait trouv que peu de bon grain laiss de ce voyage dont il se promettait tant. Pas une pice de vers, pas d'impression et, ce qui est plus profond, pas mme un peu de vie sincre et saine! Tout parti au vent, dispers en paille folle et en poussire! Et s'il avait pu pntrer les jours futurs, qu'il et t plus triste encore! Il avait t boire aux sources vives de sa jeunesse, d'une bouche dessche qui n'en pouvait plus goter la fracheur. jamais elles taient teintes en lui la gat, la clart d'autrefois! moins d'une influence bienfaisante qui apporte le salut, il n'aura jamais plus la mme me; il n'aura plus que des moments de son me ancienne. * * * * * Il arriva dimbourg le 7 aot 1787. Sa rentre fut peu gaie. La ville tait dserte; toute cette population de professeurs, de juges, d'avocats, tait partie en vacances. En outre, il tait attendu par des embarras dont la pense n'avait pas t sans influence sur son humeur morose de ces derniers temps. Une fille du march aux herbes, nomme Jenny Clowe, enceinte de lui, avait obtenu contre lui un mandat de prise de corps, dsign sous le titre de _in meditatione fug_[729]. Une semaine aprs son arrive, on le voit accul dans cette impasse, livr lui-mme dans cette solitude, dcourag, dsorient, dsempar et rduit s'abrutir en buvant. [Note 729: R. Chambers, t. II, p. 105.] Cher Monsieur--me voici--c'est tout ce que je puis vous dire d'un tre inexplicable comme moi. Ce que je fais, aucun mortel ne peut le dire; ce que je pense en ce moment, moi-mme je ne saurais le dire; ce que je dis d'habitude ne vaut pas la peine d'tre rpt. L'horloge sonne justement: un, deux, trois, quatre... douze avant midi, et me voici assis ici, dans l'attique _alias_ galetas, avec un ami la droite de mon encrier--un ami dont je vais mettre la bont l'preuve, la fin de cette ligne--l!--merci!--un ami, mon cher Mr Laurie, dont la bont me fait souvent rougir; un ami qui a plus du lait de la tendresse humaine que toute la race humaine mise ensemble et, ce qui est hautement en son honneur, qui est particulirement l'ami des malheureux dnus d'amis, aussi souvent qu'ils se trouvent sur son chemin; en un mot, Monsieur, il est, sans alliage, un philanthrope universel et son nom bien-aim est--une bouteille de bon vieux porto[730]. [Note 730: _To Archibald Laurie_, 14th August 1787.] Ce galetas, avec cette bouteille de porto sur la table et ce pauvre pote accabl, ricanant et buvant, est une chose navrante. Ce bout de lettre est tout un tableau cruel qu'on dirait fait pour fournir un sujet Hogarth. Il se tira d'affaire cette fois, probablement en donnant caution ou en versant une somme d'argent. On a retrouv le papier qui le librait de ce mandat ainsi rachet; il est dat du lendemain de la lettre prcdente. Burns le porta longtemps sur lui en juger par l'usure; il y avait crit au crayon deux vers obscnes, refrain d'une vieille chanson[731]. C'tait, avec des dtails plus communs, la mme aventure que celle qui avait failli l'envoyer en prison un an auparavant. Ce n'tait pas la seule qui pt l'inquiter dimbourg, car il avoua plus tard avoir connu dans la Cowgate une garce des Hautes-Terres qui lui a donn trois btards d'un coup[732]. Malheureusement pour lui ce n'tait pas le dernier de ces pisodes. [Note 731: Scott Douglas, tom. IV, p. 261.] [Note 732: _To George Thomson._ Lettre XXV.] VOYAGE DANS LES HIGHLANDS, IMPRESSIONS HISTORIQUES ET PATRIOTIQUES. Aussitt dgag de ces embarras, il entreprit un voyage dans les Hautes-Terres. Dans l'tat d'esprit o il tait, tout valait mieux que de demeurer dimbourg, en face de lui-mme. Il tait ce stade de prostration, d'abandon et d'indiffrence de soi-mme, o une secousse est ncessaire. Il devait partir en compagnie d'un de ses amis de l'hiver prcdent, William Nicol, matre de latin la High School d'dimbourg, l'cole o presque tous les garons de la ville commenaient leur ducation avant d'entrer l'Universit. Ce Nicol tait un singulier compagnon avec qui se mettre en route[733]. Ce n'est pas qu'il manqut de qualits. Sa vie tait sortie d'un rude vouloir. Fils d'une pauvre paysanne veuve, il avait reu sa premire ducation et les lments du latin d'un matre d'cole ambulant, nomm John Orr, qui s'tait instruit tout seul et, incapable de se fixer nulle part, menait une vie de pdagogue nomade. Encore gamin, Nicol avait ouvert une cole dans la chaumire de sa mre; mais il fallait que celle-ci ft toujours l; quand elle avait le dos tourn, matre et lves pillaient l'armoire. De ces dbuts, si caractristiques encore de l'ducation cossaise, il tait arriv suivre les cours de l'Universit d'dimbourg et se distinguer. Il tait devenu un latiniste remarquable. C'tait un esprit solide, pre, fort, rtentif, semble-t-il. Il avait un coeur chaud et emport. Il et t n'importe o pour aider les vues et les dsirs d'un ami, mais quand la basse jalousie, la ruse ou la tricherie goste se montraient, son esprit s'enflammait jusqu' la fureur et la dmence[734]. Avec ces qualits, il tait grossier, vaniteux, brutal, cynique, colrique et ivrogne. Il tait rest un paysan inculte et rugueux; son cerveau avait acquis des connaissances sans en tre modifi. C'tait un de ces pdants en qui le savoir se tourne en orgueil et cet orgueil en cynisme. C'tait un cuistre dans un rustre. Il avait des colres de taureau. Il malmenait et battait ses lves. C'est lui qui faisait mettre en rang des lves qu'il avait fouetter, quelquefois une douzaine. Quand tout tait prt, il envoyait un message aimable son collgue Mr Cruikshank pour l'inviter venir entendre son orgue. Cruikshank prsent, il commenait administrer une flagellation rapide, en montant et en descendant ce singulier clavier, il tirait des patients, dit Chambers, une varit de notes que, s'il avait t un musicien plus savant, il aurait probablement appele une _bravura_. Il faut dire que c'taient les habitudes scolaires et que, l'occasion, Cruikshank lui rendait la pareille[735]. Un jour Nicol frappa le recteur de l'cole. Celui-ci tait alors le docteur Adam, homme excellent, respect, si consciencieux, si patient, si aimable, si candide[736], dont ses lves conservaient tous un souvenir attendri. C'est lui qui sur le point d'expirer, n'ayant pas perdu le got de ses classes, dit: Il commence faire noir, mes enfants, nous finirons l'explication demain[737]. C'tait la nuit de la mort. Il fallait tre une brute furibonde pour lever la main sur cet tre inoffensif. Dans sa tranquille mansutude, le docteur Adam tait prt pardonner Nicol; il lui crivit pour lui rendre des excuses faciles[738]. But dans sa dure opinitret, Nicol refusa et dut quitter l'cole. Il gagna sa vie donner des leons de latin et traduire en latin les thses des tudiants en mdecine. Il mourut en 1797 des suites de son intemprance habituelle. Tel tait le compagnon de voyage de Burns. Qu'un homme se garde de tenir compagnie avec des personnes colriques et querelleuses, car elles l'engageront dans leurs propres querelles dit Bacon dans son _Essai sur les Voyages_. Burns tait mal tomb; il se comparait lui-mme, avec Nicol ses cts, un homme qui voyagerait avec un tromblon charg et arm[739]. Nicol, avec l'amour du paradoxe, le dnigrement et le mcontentement qui se trouvent chez les gens de son espce et qui ne sont que les diverses provenances d'un orgueil aigri, tait un jacobite fougueux[740]. C'est un point noter, car il contribua peut-tre la physionomie et aux rsultats du voyage. [Note 733: Voir sur ce Nicol, le portrait qu'en trace Currie, _Life of Burns_, p. 41-42.--Pour les dtails biographiques voir _The History of the High School of Edinburgh_, by William Steven. D. D., appendix VI, p. 94.] [Note 734: W. Steven. _History of the High School._] [Note 735: R. Chambers. _Domestic Annals Scotland_, tom. III, p. 223.] [Note 736: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 4.] [Note 737: Id., p. 213.] [Note 738: R. Chambers, tom. II, p. 207, en note.] [Note 739: R. Chambers, tom. II, p. 207.] [Note 740: _Lettre du Dr Adair Currie._] * * * * * Les voyageurs se mirent en route le samedi 25 aot 1787. Ils partirent dans une chaise de poste qu'ils avaient loue. C'tait une mauvaise condition pour un voyage de ce genre; mais il est probable que le professeur Nicol n'tait pas un cavalier fort habile. L'itinraire, qui s'en allait vers le Nord par Stirling, Crieff, Kenmore, Blair-Athole, remontait jusqu' Inverness, puis, tournant par Elgin, Macduff et Aberdeen, redescendait le long de la cte de la mer du Nord par Stonehaven, Montrose, Arbroath et Dundee, prenait par Perth et Kinross et rentrait dimbourg en traversant le Forth. Il est inutile de suivre Burns travers tous les dtails de son voyage, bien que le journal qu'il en a tenu permette de le faire. Il suffit d'en dgager les impressions qu'il y a rencontres, celles qui ont pu tre des acquisitions pour son esprit, de voir ce qu'il en a rapport de posie. sa sortie d'dimbourg, la route que les deux voyageurs suivaient entre dans une rgion seme de souvenirs historiques. Burns en fut ds les premiers pas saisi. Quelques heures seulement aprs le dpart, il aperut les ruines du chteau de Linlithgow, l'ancienne rsidence de la royaut cossaise. Avec ses tours dmolies, ses pignons brchs, ses murailles sans toiture et troues de baies vides, sa fontaine dlabre au milieu du quadrangle envahi par l'herbe, son air d'croulement et sa situation sur le promontoire d'un petit lac solitaire assombri par des bois, il est d'une imposante mlancolie. Burns s'y arrta. Il voulut voir la grande chambre, ouverte aux vents, o naquit Marie Stuart. Il nota ce mlange de grce et de gravit qu'offrent ces ruines dans ce paysage dlicat. Linlithgow, un air de grandeur rude, dchue et oisive, une situation d'un charme rural et retir. Le vieux palais grossier, une ruine assez belle mais mlancolique, joliment situe sur une petite lvation prs de la berge du lac[741]. ct du palais, se trouve une glise ddie Saint Michel, patron du bourg, un des meilleurs spcimens de la primitive architecture gothique en cosse. Il la visita aussi et y retrouva un ancien ennemi. Une assez bonne vieille glise gothique, l'infme escabeau de pnitence tabli, la vieille mode romaine, dans une situation leve. Quelle pauvre mesquine chose est un endroit de culte presbytrien, sale, troit, squalide, blotti dans un coin d'une vieille grande construction papiste comme Linlithgow ou mieux encore Melrose. Les crmonies et l'apparat, si on les introduit judicieusement, sont absolument ncessaires pour la masse du genre humain, aussi bien dans les affaires civiles que religieuses[741]. Ces rflexions ont leur intrt. Elles montrent que Burns pressentait un mouvement qui s'est produit plus tard, qui opre encore aujourd'hui, dans l'glise cossaise et peu peu ramne des crmonies, des costumes et de la musique dans la nudit et la scheresse du culte presbytrien. Elles montrent aussi, et ce point n'est pas sans importance, qu'une certaine rflexion s'alliait ses gots d'artiste, pour lui faire regretter la pompe, le dploiement de ftes et de reprsentations, insparables, dans sa pense, de la race royale et fastueuse dont le dpart avait appauvri et dcolor la vie cossaise. [Note 741: _Journal of the Highland Tour_, Saturday 6th 1787.] Le lendemain, ds le matin, les deux voyageurs traversrent le Moor de Falkirk, clbre par ses deux batailles. C'est l que Charles-douard remporta en 1746 sur le gnral Hawley le dernier de ses succs. C'est l surtout que William Wallace fut en 1298 dfait par douard I, dans un dsastre qui tendit sur cette bruyre quinze mille corps cossais. Dans le cimetire de Falkirk sont les tombes de deux de ses fidles compagnons: sir John Graham et sir John Stewart, tus tous deux dans la bataille. Burns alla y porter un hommage qui avait quelque chose d'une prire. Ce matin je me suis mis genoux la tombe de sir John Graham, le vaillant ami de l'immortel Wallace[742]. [Note 742: _To Robert Muir_, 26th August 1787.] Quelques heures aprs, il arriva dans la plaine hroque o Bruce livra, le 23 juin 1314, la fameuse bataille de Bannockburn et sauva son pays. On l'a appele le Marathon de l'cosse. C'est un de ces noms glorieux par qui se fait la cohsion d'une race, qui lui donnent un coeur commun, un de ces souvenirs qui, seule chose persistante dans l'coulement des gnrations, font un peuple une conscience et une me; avec une demi-douzaine de mots pareils, on cre une patrie. Burns avait pour cette bataille une admiration singulire. Indpendamment de mon enthousiasme comme cossais, j'ai rarement rencontr dans l'histoire quelque chose qui intresse mes sentiments d'homme autant que l'histoire de Bannockburn. D'un ct, un usurpateur cruel, mais habile, conduisant la plus belle arme de l'Europe pour teindre la dernire tincelle de libert chez un peuple grandement courageux et grandement opprim; de l'autre ct, les restes dsesprs d'une nation vaillante, se dvouant pour sauver leur patrie saignante ou prir avec elle. Libert! tu es d'un grand prix en vrit et inestimable srement, car jamais tu ne peux tre trop chrement achete![743]. [Note 743: _To lord Buchan_, 12th Jan 1794.] On imagine avec quels sentiments il parcourut le champ de bataille, et suivit sur le terrain toutes les pripties de la journe. Il vit l'endroit o tait campe l'arme qu'douard II amenait lui-mme, forte de cent mille hommes, une des plus belles du moyen-ge et qui semblait toute d'acier. C'est sur la rive droite du ruisseau du Bannock, par lequel les deux armes taient spares[744]. Sur les pentes de l'autre bord, s'talaient les troupes cossaises, qui ne comptaient pas plus de trente mille hommes. Le ruisseau franchi, on foule le site mme de la bataille. Voici la tourbire de Milton, sur laquelle Bruce comptait pour dfendre son aile gauche. Voici, sur sa droite, le champ qu'il avait fait creuser de trous recouverts de feuillages et semer de chausse-trapes[745]. Voici l'endroit o le chevalier anglais Henri de Bohun, le reconnaissant au cercle d'or qui ornait son casque, tandis qu'il parcourait les rangs sur un petit poney, vint le provoquer un combat singulier. Bruce accepta, quoiqu'il et entre les jambes une monture frle et la main une hache de guerre seulement. Quand de Bohun arriva sur lui, lance baisse, de tout le poids de son lourd coursier de guerre, il l'vita en faisant tourner son petit cheval, et se dressant sur ses triers assna un coup qui brisa le casque de son ennemi comme une noisette[746] et fit clater le manche de sa bonne hache dans son gantelet de fer. C'tait de bon augure. Voici le lieu o les terribles archers anglais, qui savaient envoyer leurs flches aux dfauts des plus fines cottes de mailles de Milan[747] et avaient gagn tant de batailles, furent culbuts par la petite cavalerie de Bruce. Voici l'espace o les fantassins cossais, forms en groupes compacts et hrisss de lances, selon l'exemple rcemment donn par les Flamands Courtrai, brisrent l'effort de la chevalerie anglaise[748]. C'est ici que les claymores et les haches de Lochaber besognrent rudement. [Note 744: Pour la visite du champ de bataille, voir _Shearer's Guide to Stirling_, avec le plan.] [Note 745: Tytler. _History of Scotland_, tom. I, chap. III, p. 115.] [Note 746: Walter Scott. _Lord of the Isles._ Canto VI. 15.--Voir aussi son rcit dans ses _Tales of a Grand Father_, chap. X.] [Note 747: Hill Burton. _History of Scotland_, tom. II, p. 267.] [Note 748: Hill Burton. _History of Scotland_, tom. II, p. 265.] L on put voir, de mainte faon, De braves faits accomplis puissamment; Et maints, qui taient agiles et forts, Bientt furent gisants sous les pieds, tout morts; L o tout le champ tait rouge de sang! Les armes et les habits qu'ils portaient De sang taient si fort souills Qu'on ne pouvait les reconnatre[749]. [Note 749: John Barbour. Presque tous les dtails de la bataille sont l'origine fournis par le pome pique du vieux pote sur Robert Bruce. On en trouvera des extraits, qui permettent de reconstituer la scne de Bannockburn, dans _Poets and Poetry of Scotland_ de James Grant-Wilson, et surtout dans le _Book of Scottish Poems_ de J. Ross.] Voil gauche, un peu en arrire, _Gillies' hill_, la colline des valets, derrire laquelle Bruce avait fait placer les bagages et la valetaille. Au milieu de la bataille, cette tourbe vint couronner la hauteur pour regarder de loin. Quand les Anglais, dj branls, virent paratre cette multitude sur la ligne du ciel[750], ils crurent que c'taient des secours et se dbandrent. Ce fut une des plus cruelles droutes qui aient frapp l'orgueil anglais. Et o est la pierre dans laquelle Bruce planta son tendard o le lion d'cosse frmissait dans des plis carlates? C'est l! C'est ce bloc bleutre encore perc d'un trou, _the bored stone_. Elle est consacre par la pit des cossais, et on a d depuis l'entourer d'une cage de fer, pour empcher qu'elle ne dispart en reliques. [Note 750: Hill Burton, tom. II, p. 268.] Tous les dtails de cette journe taient connus de Burns, car le pome pique que le vieux John Barbour a crit sur Bruce tait, dans des versions modernises, un des livres rpandus parmi les paysans. Pendant cette visite, une motion puissante le transporta. Elle vit encore dans son journal et en soulve les notes rapides jusqu' un ton lyrique. Le champ de Bannockburn--le trou o le glorieux Bruce a plant son tendard. Ici nul cossais ne peut passer indiffrent. Je m'imagine voir mes vaillants, mes hroques compatriotes paratre sur la colline et descendre sur les dvastateurs de leur contre, les meurtriers de leurs pres et--la moindre veine enflamme de noble vengeance et de juste haine--avancer grands pas, avec plus d'ardeur, mesure qu'ils approchent de l'ennemi cruel, insultant, altr de sang. Je les vois se runir et se fliciter dans ce glorieux triomphe sur le champ de victoire, se rjouissant de leur chef hroque et royal, de leur libert et de leur indpendance sauves[751]. [Note 751: _Journal of the Highland Tour_, 26th August 1787.] Quand il arriva auprs de la pierre sacre, il implora le ciel pour son pays. Il y a deux heures, j'ai dit une fervente prire pour la vieille Caldonie au-dessus du trou dans la pierre de schiste bleu o Robert Bruce fixa son tendard royal sur les bords du ruisseau de Bannockburn.[752] Toute cette journe est chaude et enthousiaste. Les jeunes cordes de son coeur se sont remises vibrer. Ces heures passes sur le champ de Bannockburn ne furent point perdues. Il n'en sortit rien sur les lieux mmes. Mais elles demeurrent dans son me, se mlrent elle, attendirent dans une fcondation latente. Plus tard, le moindre choc, une minute propice, un rien, les rveilla et elles donnrent l'admirable _Ode de Bruce_ ses soldats. John Barbour raconte que, avant la bataille, Bruce fit proclamer que, si quelques-uns n'taient pas rsolus vaincre ou mourir avec honneur, ils avaient libert de quitter l'arme. Mais les soldats poussrent un grand cri et rpondirent d'une voix qu'ils voulaient attendre l'ennemi[753]. Ce moment frappa Burns et lui inspira une ode qui restera comme l'expression lyrique de cette victoire. [Note 752: _To Robert Muir_, 26th August 1787.] [Note 753: John Barbour. _The Bruce._] cossais, qui avec Wallace avez vers votre sang, cossais, que Bruce a souvent conduits, Venez! voici votre lit sanglant Ou la victoire! Voici le jour et voici l'heure! Voyez le front de bataille s'assombrir, Voyez approcher l'arme du fier douard, Les chanes, l'esclavage! Qui veut tre un valet et un tratre? Qui peut remplir la fosse d'un lche? Qui est si vil que d'tre esclave? Qu'il tourne et se sauve! Qui, pour le roi et la loi d'cosse, Veut tirer bravement l'pe de la Libert, En homme libre vivre, ou en homme libre tomber, Qu'il vienne avec moi! Par les malheurs et les peines de l'oppression! Par vos fils dans des chanes serviles! Nous puiserons nos plus profondes veines, Mais eux seront libres! Abattez le fier usurpateur! Un tyran tombe dans chaque ennemi! Dans chaque coup est la Libert! Accomplissons ou mourons![754] [Note 754: _Robert Bruce's march to Bannockburn._] La traduction ne peut rendre l'nergie brve, concentre, la sensation d'action qui sont dans ces vers, dont l'accompagnement serait une pe frappant un bouclier. C'est un fragment de Tyrte. Cette pice est devenue pour les cossais une sorte de _Marseillaise_. En sortant du champ de bataille de Bannockburn, Burns arriva Stirling, dans l'aprs-midi de la mme journe, tout vibrant de patriotisme. Aucun lieu n'tait plus propre augmenter ces dispositions, car aucun ne fait revivre davantage l'ancienne cosse, dans ses annales guerrires et son existence nationale. Stirling est une rduction d'dimbourg, ou plutt c'est dimbourg elle-mme dans ses commencements. Elle est forme de la mme manire exactement: un chteau-fort bti sur un roc norme, isol dans la plaine, pic de trois cts, et, sur un dos de terrain descendant du rocher, une longue rue qui se rpand et s'accroche aux deux pentes. Elle n'a pas l'apparence gigantesque et dominatrice de sa grande soeur de l'embouchure du Forth; mais elle est d'un pittoresque trs fier et trs martial. Au lieu de remplir et d'craser tout l'horizon, elle y figure seulement et l'largit plutt; ce n'est pas la reine imposante sur son trne de rochers, mais un chevalier errant qui, dans les lignes brusques et heurtes de son armure, traverse la plaine. Ses annales n'ont pas la profondeur de vie religieuse et littraire d'dimbourg. Elles n'manent pas d'elle-mme, comme dans cette grande ville o, de la fournaise d'une population ardente, sortaient les vnements et coulait l'histoire. Elles proviennent de sa situation, car elle est la clef des Hautes-Terres; les faits dont elle garde la mmoire se sont passs plutt propos d'elle et autour d'elle que par elle. Mais elles ont un caractre particulier, et si elles sont moins populaires, elles ont un tour plus chevaleresque et plus royal. Stirling fut pendant longtemps le sige de la royaut. Alexandre I y mourut en 1124, et Guillaume le Lion en 1214. Surtout elle fut la ville des Stuarts. C'est l que vcut Jacques I, le roi-pote, l'lve de Chaucer; Jacques II y naquit; Jacques III en fit sa rsidence favorite; Jacques IV, qui devait prir avec la fleur d'cosse sur le fatal champ de Flodden, y naquit en 1474; Jacques V, le pre de Marie Stuart, y passa presque toute sa vie; Marie Stuart y fut couronne; c'est l que Darnley lui fit sa cour; et c'est l aussi que Jacques VI, leur fils, fut proclam roi l'ge de treize mois, puis lev sous la rude discipline du clbre Robert Buchanan, tandis que sa mre songeait lui dans sa prison. C'est Stirling que les Stuarts ont laiss le plus de traces de leurs gots artistiques, et plac les quelques difices que les troubles de leurs rgnes et la pnurie de leurs coffres leur permirent de btir. Jacques III y fit construire la salle du Parlement et une chapelle royale, qui fut reconstruite par Jacques VI. Ce palais, d'une richesse excessive et barbare, est l'oeuvre de Jacques V.[755] Il avait pous deux franaises: Madeleine, fille de Franois I, puis Marie de Guise; il avait pris dans son sjour en France le got des constructions, qui fut un des traits de la Renaissance franaise. Celte ornementation massive, surcharge et grossirement luxuriante, cette sculpture tourmente, drgle jusqu'au grotesque, abondante en postures forcenes, en contorsions, en lourds caprices, cet encombrement de figures o foisonnent les personnages de la mythologie, de l'antiquit et de la vie contemporaine, o Omphale, Perse, Diane, Vnus se coudoient, o Cloptre avec son aspic a sa niche, le roi Jacques et sa reine leur portrait, l'chanson et les officiers de la cour leur statuette, ple-mle dans un grouillement de cratures et d'animaux innoms, ce travail rude de la pierre, la luxure non pas lgante mais bestiale de certains sujets, tout cela est bien la Renaissance dans des esprits mal dgrossis et brutalement pris du beau. C'est bien l'image des Stuarts: des mes d'un fond encore barbare et inculte, touches et en partie gtes par la corruption affine du continent. Des lgendes de toute espce habitent ces vieilles murailles. C'est par cette fentre que Jacques II, aprs avoir dans une discussion frapp de deux coups de dague le comte de Douglas qui il avait envoy un sauf-conduit sous le sceau royal, fit jeter son cadavre dans la cour. Par ce sentier qui descend derrire le chteau, Jacques V s'chappait, sous des dguisements divers, pour s'informer des dolances de ses sujets et surtout pour courir les aventures d'amour. C'tait un roi galant. Quand, dans ses expditions, il arrivait qu'on lui demandt son nom, il disait qu'il tait le fermier de Ballengeich, d'aprs le nom du sentier. Il rencontrait ainsi toutes sortes de chances ou de mauvais pas[756]. Sa mmoire est reste populaire un peu la faon de celle de notre Henri IV, et dans les recueils de chansons cossaises, il y en a quelques-unes qu'on lui attribue et qui clbrent ses exploits galants. C'est ainsi que, dans ce cadre plus fait leur taille, les Stuarts ont laiss des souvenirs en quelque sorte plus intimes et plus familiers. Leurs qualits revivent l mieux qu'ailleurs: leur bravoure, leur don hrditaire de posie, leur spontanit de coeur, leur remarquable effort pour tablir un peu de justice en abaissant les nobles, et l aussi revivent leurs faiblesses. En visitant le chteau, Burns avait devant lui toute cette race fameuse, dans un tableau de somptuosits, de galanteries, de faits d'audace, de vues politiques, ramasss les uns contre les autres par la perspective du pass. Cet loignement, o tout ce qui fut ordinaire tait effac, lui faisait paratre plus brillantes ces poques disparues. [Note 755: Sur les souvenirs historiques de Stirling et les constructions, voir _Shearer's Guide to Stirling_.] [Note 756: Voir les aventures de Jacques V, dans les _Tales of a Grand Father_ de Walter Scott, qui excellait dans ce genre anecdotique, le chap. XXVII.] Mais la beaut de Stirling, c'est l'incomparable panorama qu'on dcouvre de la terrasse du chteau. Devant une range de montagnes qui barre l'horizon du ct du Nord, une vaste plaine s'tend, unie et riche, au milieu de laquelle le Forth coule avec de grands mandres lumineux, formant une suite de pninsules vertes qui entrent les unes dans les autres et alternent de chaque ct du fleuve. Au dire des voyageurs, c'est un des plus beaux paysages qu'il y ait en Europe; c'est srement un des plus nobles qu'il soit possible de concevoir. Les lignes en sont si calmes et si imposantes, les sinuosits du fleuve sont si majestueuses, les montagnes, dans leur contour ample et srieux et leur couleur d'un azur fonc admirable, sont si solennelles, qu'on dirait un grand paysage historique, dessin par un matre aussi fier et grave que Poussin et plus puissant que lui, pour servir de thtre de grandes actions humaines. Et en vrit c'est ici le sol pique et hroque de l'cosse. Sans parler de Bannockburn, voil l'endroit o fut le vieux pont de bois prs duquel Wallace crasa l'arme anglaise et sauva son pays. Les noms des deux grands dfenseurs de l'cosse sont l runis. Qu'on se rappelle les lectures d'enfance de Burns, et ce qu'il en dit: la vie de Wallace versa dans mes veines une passion cossaise qui y bouillonnera jusqu' ce que les cluses de la vie se ferment dans le repos ternel, et qu'on imagine son enthousiasme, lorsqu'il salua ces lieux pleins de la mmoire de son hros[757]. Il contemplait ce tableau admirable, au moment du jour o il prend toute sa majest, sous un de ces couchers de soleil qui sont la magnificence de l'cosse. Quand une lumire incarnate, en mme temps lgre et profonde, s'panche du ciel et, tout en laissant aux objets leur fond de couleur, les rassemble dans une mme nuance et en simplifie les lignes agrandies, le merveilleux paysage s'harmonise encore davantage et reoit une beaut auguste. Il revt alors, tant il se spiritualise en un accord et une unit suprieurs, une expression presque uniquement morale, une noblesse, un prestige, qui inspirent une sorte de respect. Ce n'est plus une suite de montagnes et de terrains, c'est le dcor solennel et l'apothose des souvenirs qui s'lvent de cette plaine. C'est un moment inoubliable, et il est certain que Burns y assista: Je reviens juste l'instant du chteau de Stirling, j'ai vu, par le soleil couchant, la perspective magnifique des dtours du Forth qui traverse la riche plaine de Stirling et borde la plaine de Falkirk galement riche[758]. Bien qu'il n'ait pas pu lire ce spectacle avec la prcision de notation que nous, de ce temps-ci, y apportons, il est impossible, dans l'tat d'esprit o il tait, qu'il n'en ait pas ressenti la grandeur. [Note 757: Il avait song et songeait peut-tre encore crire un pome sur Wallace. Voir la lettre _To Mrs Dunlop_, 15th Jan. 1787.] [Note 758: _To Robert Muir_, 26th Aug. 1787.] Cette journe, avec Bannockburn le matin et Stirling le soir, tait trop pour lui. Il redescendit du chteau, ivre de ce singulier patriotisme historique, la tte pleine des visions de la royaut d'autrefois, qui hantent le vieux palais[759]. Il tait dans un tat d'excitation trs grand. Lorsqu'il fut rentr l'auberge, il n'y tint plus et, selon la singulire habitude qu'il avait prise depuis quelque temps d'crire sur les vitres avec le diamant qu'il avait au doigt, il traa les vers suivants: [Note 759: Voir la lettre du Dr Adams Currie. _Life of Burns_, p. 40.] Ici, jadis, les Stuarts rgnrent glorieux, Et ordonnrent les lois pour le bien de l'cosse; Mais maintenant, sans toit, leur palais subsiste, Leur sceptre est tenu par d'autres mains; Il est tomb, en vrit, tomb jusqu' terre, O les reptiles rampants prennent naissance. La ligne malheureuse des Stuarts est partie; Une race trangre occupe leur trne, Une race idiote, perdue d'honneur; Qui la connat le mieux la mprise le plus[760]. [Note 760: _Written by Somebody on the Window of an Inn at Stirling, on seeing the Royal Palace in Ruins._] C'tait une insulte bien gratuite la famille rgnante. C'tait en mme temps une grosse imprudence. Ces vers firent plus de bruit que Burns probablement ne s'y attendait. Ils furent copis, reproduits et attaqus dans des journaux. Quelques mois aprs, quand il fit des dmarches pour entrer dans l'excise, on les lui rappela: J'ai t interrog comme un enfant sur mes affaires, et blm et tanc pour mon inscription sur la fentre de Stirling[761]. Qui sait mme le mal qu'ils lui firent? Bien qu'il soit difficile de dterminer les possibilits manques, on ne peut s'empcher de penser que, sans cet outrage, il et pu avoir du gouvernement une de ces pensions donnes alors aux hommes de lettres, laquelle personne n'avait plus droit que lui, qu'il n'obtint jamais et qui et chang sa vie. Mais pour le moment il ne s'inquitait pas de ces choses futures, et il continua sa route, tout entier aux choses du pass. [Note 761: _To Clarinda_, 27th Jan. 1788.] Cette ardeur patriotique persista pendant la plus grande partie du voyage; elle en est mme la note caractristique. De chacun des champs de bataille qu'il visita, et ils ne manquent point sur cette route qui pntre dans les Hautes-Terres, Burns semble avoir rapport de durables impressions. Elles ne se manifestrent pas l'endroit et au moment mmes; ainsi que l'ode de Bruce, elles attendirent leur heure d'inspiration. Mais dans ses chansons reparaissent presque tous les noms de ces combats. En sortant de Stirling, prs de la petite ville de Dunblane, il rencontra l'endroit o, lors de la premire rvolte jacobite de 1715, fut livre la bataille de Sheriffmuir. Ce fut une singulire bataille. L'arme jacobite commande par le comte de Mar, et l'arme royaliste sous les ordres du duc d'Argyle, taient spares par un renflement de terrain qui a la forme d'une calotte sphrique trs rgulire, en sorte que, en quelque point qu'on se trouve de la base, la vue est coupe par une courbe qui semble toujours la mme. Il advint que les deux armes, invisibles l'une l'autre, n'arrivrent pas se rencontrer de front, et que chacune, cherchant l'ennemi droite, dborda la gauche de l'autre[762]. Il en rsulta deux victoires et deux dfaites: la droite de Mar ayant enfonc la gauche d'Argyle, et la droite d'Argyle ayant dispers la gauche de Mar; si bien qu' la fin les deux adversaires restrent l'un en face de l'autre, surpris d'tre vainqueurs et vaincus en mme temps. Ils revendiqurent tous deux la journe. En ralit l'avantage tait rest Argyle. Ce dnoment bizarre avait t clbr par une ancienne chanson, dont le refrain rendait bien la stupfaction des deux partis: [Note 762: Cette situation est trs bien explique par Hill Burton, _History of Scotland_, t. VIII, p. 316-20.] D'aucuns disent que nous gagnmes, D'aucuns disent qu'ils gagnrent, Et d'aucuns disent que personne n'a gagn du tout, homme: Mais d'une chose je suis sr, C'est qu' Sheriffmuir Il y eut une bataille que j'ai vue, homme: Et nous nous sauvmes et ils se sauvrent, Et ils se sauvrent et nous nous sauvmes, Et nous nous sauvmes et ils se sauvrent bien loin, homme[763]. [Note 763: On trouvera cette vieille chanson, _The Battle of Sheriff-Muir_, dans toutes les collections de chansons cossaises; nous la prenons dans le recueil de Whitelaw.] Tout en conservant un peu de la raillerie du vieux couplet, Burns voqua un tableau plus tragique. Ce qui semble l'avoir frapp c'est la fureur de ces chocs, o les Highlanders, aprs avoir enfonc leurs bonnets bleus sur leurs yeux, partaient en courant, dchargeaient leurs fusils et leurs pistolets, les jetaient et, se ruant sur l'ennemi, tailladaient grands coups de claymore. Il eut comme la sensation de la rapidit, du haltement et du cliquetis de ces rencontres sans fume, muettes, blmes et farouches comme toutes les mles l'arme blanche, dont les morts ont une expression haineuse et montrent leurs dents serres. venez-vous ici pour fuir la bataille Ou garder les moutons avec moi, homme? Ou bien tiez-vous Sherra-Moor, Et vtes-vous la bataille, homme?-- J'ai vu la bataille, rade et drue, Et maint foss coulait rouge et fumant; De crainte mon coeur battait D'entendre les coups, de voir par nues Les clans sortir des bois, en haillons de tartans, Qui voulaient saisir les trois royaumes, homme. Les gars en habits rouges, avec les cocardes noires, Ne furent pas lents les rencontrer, homme; Ils s'lancrent et poussrent, et le sang jaillit, Et maint corps tomba, homme. Le grand Argyle conduisait ses files, Je crois qu'elles brillaient vingt milles; Ils frapprent dans les clans comme dans des jeux de quilles, Ils coupaient, tailladaient, les claymores tintaient, Et travers tout ils fonaient et hachaient et brisaient, Si bien que ceux qui devaient mourir, moururent, homme. Mais si vous aviez vu les gare en kilts Et en culottes de tartan bigarr, Quand, face face, ils dfirent mes whigs Et les fidles du covenant. En lignes tendues en long et en large, Quand les bayonnettes rencontrrent les boucliers, Et que des milliers se ruaient la charge, Avec la fureur des Hautes-Terres, hors des fourreaux Ils tirrent leurs lames mortelles, si bien que hors d'haleine Les ntres s'enfuirent comme des colombes effrayes, homme. Ils ont perdu quelques vaillants gentilshommes, Parmi les clans des Hautes-Terres, homme! Je crains que mylord Panmure ne soit tu Ou aux mains de ses ennemis, homme. Maintenant si tu veux chanter cette double fuite; Les uns tombrent pour l'injustice, les autres pour le droit; Mais beaucoup dirent bonne nuit au monde; Dis comment, ple-mle, au bruit des mousquets, Les Tories tombrent et les Whigs vers l'enfer S'enfuirent en troupes pouvantes, homme[764]. [Note 764: _The Battle of Sheriff-Muir._] Un peu plus haut, il rencontra le site de la bataille de Killiecrankie. C'est une des plus populaires de l'histoire cossaise, non pas autant par l'importance des forces qui y furent engages ou des vnements qui y furent dcids, que par le cadre formidable du paysage, par les circonstances qui sont caractristiques des rencontres entre highlanders et rguliers, et par le trpas de Claverhouse, vicomte de Dundee, le chef du parti royaliste. La passe de Killiecrankie, troite et noire, pntre tortueusement entre deux murailles de rochers souvent pic, dresses l'une contre l'autre. leurs pieds, un torrent bondit, rugit et cume en chutes et cataractes, ou file d'un trait, sombre, sourd, lisse et luisant comme une coule de mtal, avec un air plus dangereux encore. On pense ces redoutables dfils faits pour l'gorgement d'une arme. C'est au haut de cette passe que Mackay, le gnral anglais, avait rang son arme sur un plateau troit, entre cette gorge qu'il venait de traverser et des pentes escarpes de montagnes[765]. Celles-ci taient occupes par Dundee et ses highlanders Jacobites. Se lanant sur la dclivit du terrain, ils se rurent sur l'arme anglaise, avec une force d'avalanche, et la prcipitrent dans la passe, o ils se jetrent ple-mle avec elle. Ils massacrrent leurs adversaires jusque parmi les rocs du torrent[766]. On montre encore _le saut du soldat_, o un des vaincus, sentant au-dessus de ses paules la claymore d'un highlander, franchit un des bras du torrent d'un bond dsespr. En quelques instants 2000 hommes furent sabrs ou noys dans ce gouffre. Mais le gnral vainqueur tomba atteint dans le geste mme de la victoire; au moment o, le bras lev, il agitait son chapeau, une balle le frappa au dfaut de la cuirasse, prs de l'aisselle[767]. Avec l'ambitieux et habile Claverhouse, tombrent les dernires esprances de Jacques II. Ces choses se passrent le 24 Juin 1689. [Note 765: Lire, sur cette marche travers la passe, Macaulay, _History of England_, ch. XIII.] [Note 766: Voir une trs claire description dans Hill Burton, _History of Scotland_, tome VII, p. 375-83.--Un tableau trs pittoresque de la _furia_ des Highlanders dans Walter Scott, _Tales of a grand Father_, chap. LVI,--et le rcit de Macaulay, _History of England_, chap. XIII.] [Note 767: Walter Scott, _Tales of a grand Father_, chap. LVI.] Il tait peu probable que Burns parcourrait ces lieux clbres sans en recevoir une motion. Et en effet on a de lui une bataille de Killiecrankie, comme on avait eu une bataille de Sheriffmuir. D'o venez-vous si brave, garon, D'o venez-vous si faraud, ? D'o venez-vous si brave, garon? Avez-vous pass par Killiecrankie, ? Si vous aviez t o j'ai t, Vous ne seriez pas si fringant, ; Et si vous aviez vu ce que j'ai vu, Sur les pentes de Killiecrankie, . Je me suis battu sur terre et battu sur mer, Et battu la maison avec ma vieille tante, ; Mais j'ai rencontr le dmon et Dundee, Sur les pentes de Killiecrankie, . Le hardi Pitcur tomba dans un sillon, Et Claverhouse reut un mauvais coup, ; Sans quoi, j'aurais repu un pervier d'Athole, Sur les pentes de Killiecrankie, .[768] [Note 768: _The Battle of Killiecrankie._] D'aprs le ton mme de ces pices, on voit que Burns refltait avec justesse le sentiment cossais, que ce ft le haut enthousiasme d'une grande action nationale comme Bannockburn ou le dfi railleur et goguenard de rencontres moins dcisives. Il n'est pas surprenant qu'en arrivant sur le champ de bataille de Culloden, il ait prouv une motion trs poignante. C'est pour les voyageurs les plus indiffrents une promenade attristante que de traverser cette lande marcageuse, plate et sombre. Sauf une petite colline noirtre, couronne de sapins funbres qui lui donnent un air de cimetire, la monotone tendue brune des bruyres s'allonge de toutes parts, a peine tachete de quelques plaques vertes, aux endroits o les morts furent enterrs[769]. Pour un cossais qui sait les dtails et les consquences de la bataille, cette tristesse du lieu s'accrot et se prcise de souvenirs et de regrets. Que de fautes commises, dont une seule vite et pu changer la face et la suite des choses! Cette vaste plaine, unie comme un champ de manoeuvres pour l'artillerie et la cavalerie, tait le pire terrain qu'on pt choisir pour les malheureux highlanders. Il est impossible, dit Hill Burton, de regarder ce dsert, sans un sentiment de compassion, pour l'impuissance d'une arme de highlanders en un pareil endroit[770]. Au dernier moment, lord George Murray avait propos de se retirer derrire la petite rivire de la Nairn et d'y attendre des renforts. Si on l'avait cout, rien peut-tre n'tait perdu. Et si du moins ces malheureux avaient combattu dans des conditions ordinaires, mais non! Toute la nuit on les a surmens, dans une marche pour surprendre le camp ennemi. Ils sont arrivs en vue des tentes, quand l'aurore paraissait et que les tambours battaient le rveil[771]. Le coup est manqu; il faut regagner les positions. Au moment o l'ennemi arrive, ils sont tellement harasss de fatigue, mins par la faim, extnus de sommeil et d'puisement, qu'on est oblig de les secouer pour les rveiller[772]. Quand ils sont rangs en bataille, les boulets ennemis font des sentiers dans leurs rangs; ils sont sans cavalerie, et ont quelques canons dont les artilleurs sont absents. Ils demandent avec rage la permission de courir en avant; des ordres tardifs et mal donns les lancent par fragments, une aile avant l'autre; des tiraillements d'amour-propre entre les clans brisent l'unit et l'imptuosit de l'lan. Les highlanders se jettent en dsordre dans la fusillade, sur les baonnettes des Anglais, et tombent par tas[773]. La droute est rapide et irrmdiable; c'est la fin du bref et brillant roman de Charles-douard, la dernire des batailles o ait palpit le coeur de l'cosse. Et rien pour clairer ce dsastre. Sur cette lande funeste, funbre et farouche, pse encore la cruaut des vainqueurs. Des moribonds gorgs, des prisonniers fusills ou assomms coups de crosse; ces masures, o des bergers avaient recueilli des blesss, mises en flammes, les portes fermes, et croulant sur des clameurs dsespres; ces fuyards hachs coups de sabre, toutes les horreurs s'ajoutent l'horreur de cette plaine maudite[774]. [Note 769: Voir le _Guide to Culloden Moor_, by Peter Anderson of Inverness, avec le plan.] [Note 770: Hill Burton, _History of Scotland_, tome VIII, p. 488.] [Note 771: Hill Burton, _Id._] [Note 772: Walter Scott, _Tales of a grand Father_, chap. LXXXIII.] [Note 773: Il y a une trs complte description de la bataille dans le _Guide_ de Peter Anderson; voir aussi le rcit de Walter Scott, chap. LXXXIII et les pages d'Amde Pichot dans son _Histoire de Charles-douard_, chap. XXXI et XXXII.] [Note 774: Voir les extraits des _Jacobite memoirs of the Rebellion of 1745_, de Robert Chambers, donns par Peter Andersen.] Ces dsastres, ces forfaits taient encore rcents, l'poque o Burns visita le champ de bataille. Il y apportait la pense de la part prise par son pre cette rvolte de 45, et il tait particulirement dispos ressentir tout ce qui s'y rattachait. Dans son journal, il a not cette visite en quelques mots mais qui semblent contenir bien des choses qu'il ne se souciait pas d'crire: Travers le moor de Culloden, rflexions sur le champ de bataille. Ces rflexions portaient sans doute sur ces dsespoirs causs par tant de vies fauches. La jolie fille d'Inverness Ne peut plus connatre ni joie, ni plaisir; Car, le soir et le matin, elle dit: hlas! Et toujours les pleurs amers aveuglent ses yeux. Moor de Drumossie--jour de Drumossie: Ce fut un affreux jour pour moi! Car l j'ai perdu mon pre aim, Mon pre aim et trois frres. Leur linceul fut l'argile sanglante, Leurs tombes, on les voit verdir: Et prs d'eux gt le plus cher gars Qu'ait jamais bni le regard d'une femme! Maintenant malheur sur toi, cruel seigneur, Homme de sang, je crois que tu l'es, Car tu as rendu dsespr maint coeur Qui jamais ne blessa ni les tiens ni toi[775]. [Note 775: _The Lovely Lass of Inverness._] Et des morts de Culloden sortit aussi cette plainte plus touchante encore, la _Lamentation de la veuve des Hautes-Terres_. Oh! je suis venue dans les basses terres, Ochon, ochon, ochrie! Sans un penny dans ma bourse, Pour m'acheter un repas. Ce n'tait pas ainsi dans les collines des Hautes-Terres, Ochon, ochon, ochrie! Pas une femme dans la vaste contre N'tait aussi heureuse que moi. Car alors je possdais vingt vaches, Ochon, ochon, ochrie! Qui paissaient l-bas sur la haute colline Et me donnaient du lait. Et l-bas j'avais trois-vingts brebis, Ochon, ochon, ochrie! Qui bondissaient sur les jolies collines Et me donnaient de la laine. J'tais la plus heureuse de tout le clan; Tristement, tristement je puis gmir, Car Donald tait l'homme le plus beau, Et Donald tait moi. Lorsque Charlie Stuart arriva enfin, Si loin, pour nous rendre libres, Le bras de mon Donald tait ncessaire l'cosse et moi. Leur triste sort, qu'ai-je besoin de le dire? Le droit dut cder l'injustice; Mon Donald et sa contre tombrent Sur le champ de Culloden. Ochon! Donald, oh! Ochon, ochon, ochrie! Pas une femme dans le vaste monde Aussi misrable maintenant que moi[776]. [Note 776: _The Highland Widow's Lament._] Mais, outre celles-l, Burns semble avoir recueilli d'autres impressions, parses par tout le pays. La rpression, aprs la victoire de Culloden, fut une des plus atroces et implacables qui aient jamais teint dans le sang les cendres d'une rbellion. Elle a laiss sur le duc de Cumberland une marque indlbile; il porte dans l'histoire le nom de boucher. Le pays entier fut saccag de fond en comble; on pouvait voyager des journes travers les valles dpeuples, sans voir une chemine fumer ou entendre un coq chanter[777]. Les hommes furent traqus et abattus coups de fusils comme, des loups, les chteaux dmolis, les chaumires incendies, les troupeaux enlevs, les femmes et les enfants jets nus, grelottants dans la nuit et les solitudes glaciales des monts[778]. On en voyait qui se tranaient derrire les pillards et imploraient un peu de sang ou les entrailles de leurs propres troupeaux. Ils prissaient de froid et de faim[779]. La sauvagerie des soldats tait parfois plus hideuse, ils furent coupables de toutes sortes d'outrages envers les femmes, la vieillesse et l'enfance[780]. Une mare de sang auprs de dcombres calcins tait le tableau de tout le pays. Heureux lorsque les hommes pouvaient s'chapper, fuir l'tranger pour un exil sans terme. On peut imaginer ce que des temps pareils voient de douleurs, de sparations, de dchirements, temps excrs o toutes les figures ont des larmes. Une immense maldiction, faite de milliers de sanglots, de gmissements, d'adieux et de rles, monta de partout, des valles, de la plaine, des collines, des monts, comme le cri de l'cosse. Il sembla que le vent qui passait sur les bruyres portait des plaintes humaines et disait au ciel des choses douloureuses. [Note 777: R. Chambers, cit par Peter Anderson, p. 103.] [Note 778: Smollett, cit par Peter Anderson, p. 103.] [Note 779: Lord Mahon, _History of England_.] [Note 780: Walter Scott, _Tales of a grand Father_, chap. LXXXIV.--Voir aussi ces horreurs dans Amde Pichot, chap. XXXIII.] Dans une ode admirable de colre et de courage qu'il a appele _Les Larmes de l'cosse_, et qui le fera vivre comme pote, Smollett avait exprim cette suprme affliction de sa patrie. Gmis, malheureuse Caldonie, gmis Sur ta paix bannie, tes lauriers dchirs! Tes fils, longtemps fameux pour leur valeur, Sont tendus gorgs sur leur sol natal; Tes toits hospitaliers N'invitent plus l'tranger vers la porte; Effondrs en ruines fumantes, ils gisent, Monuments de la cruaut. Oh! cause funeste, oh! matin fatal Que les ges venir maudiront! Les fils se tenaient contre leur pre, Le pre versait le sang de ses enfants. Cependant, quand la rage de la bataille cessa, L'me du vainqueur ne fut pas apaise; Les abandonns, les nus durent sentir Les flammes dvorantes et l'acier meurtrier. La pieuse mre, voue la mort, Abandonne, erre sur la bruyre; L'aigre vent siffle autour de sa tte; Ses orphelins sans force pleurent pour avoir du pain; Dpourvue d'abri, de nourriture, d'amis, Elle regarde les ombres de la nuit descendre, Et, tendue sous les cieux inclments, Sanglote sur ses pauvres bbs et meurt. Tant que du sang chaud mouillera mes veines, Et que le souvenir en moi rgnera non affaibli, Le ressentiment du destin de ma patrie Battra dans ma poitrine filiale; Et, en dpit de son ennemi insultant, Mon vers sympathisant coulera: Gmis, malheureuse Caldonie, gmis Sur ta paix bannie et tes lauriers dchirs[781]. [Note 781: Smollett, _The tears of Scotland_.] Lors du passage de Burns dans ces rgions, les traces de ces sauvageries n'taient pas encore recouvertes. Il put apercevoir les ruines de plus d'un chteau et s'arrter, dans mainte valle dserte, devant des dcombres de hameaux brls. Des coeurs saignaient encore. Il rencontra des visages qui portaient toujours l'expression de ces temps-l. Il connut des veuves, des orphelins, de vieilles filles restes fidles un mort ou un proscrit. Il glana ces douleurs. Avec une rsonnance d'me trs belle, il fut mu de ces chagrins. Il sentit vivre encore, dans les allusions, dans les causeries, dans les refrains, l'indestructible dvoment aux Stuarts; il admira les fidlits indomptables qui s'obstinaient dans ces mes de granit. Les tenaces bruyres, attaches leurs rocs, sont ainsi tordues par les rafales et leur rsistent. C'est son honneur d'avoir prouv ce qui survivait de ces jours de calamit et d'angoisse. Avec moins d'emportement que Smollett, avec plus de posie et un sentiment plus humain des afflictions particulires, il recueillit les dernires larmes de l'cosse. Il y a toute une suite de pices qui se rassemblent autour de ce sujet. Tantt c'est un fugitif qui, cach parmi des rochers, attendant de pouvoir passer l'tranger, coute l'ouragan gronder et rpondre au tumulte de son coeur. Cette pice s'appelle la _Lamentation de Strathallan_; elle est place dans la bouche de James Drummond, vicomte de Strathallan, qui, aprs la mort de son pre tu Culloden, parvint avec quelques-uns de ses compagnons fuir en France, o il mourut. Nuit trs paisse, entoure mon abri, Temptes hurlantes, mugissez sur ma tte, Torrents troubls, gonfls par l'hiver, Rugissez prs de ma caverne solitaire. Les ruisseaux de cristal au cours paisible, Les sjours bruyants du vil genre humain, Les brises d'ouest au souffle lger, Ne conviennent pas mon me dsespre. Engags dans la cause du Droit, Pour redresser des torts injustes, Nous avons men fortement la guerre de l'Honneur, Mais le ciel nous refusa le succs. La roue de la ruine a pass sur nous; Pas un espoir n'ose nous accompagner; Le vaste monde entier est devant nous, Mais un monde sans un ami[782]. [Note 782: _Strathallan's Lament._] Ailleurs ce sont deux amants qui se quittent en se disant adieu. Ils ont pu passer d'cosse en Irlande, d'o la fuite en France tait plus facile. Elle l'a accompagn jusque-l; elle doit le quitter et tout ce drame tient en une petite pice pleine de mouvement, de vaillance, d'ineffable tristesse, qui a, ce qui est rare chez Burns, l'accent et le tour romanesque des anciennes ballades. Le refrain en est indiciblement mlancolique. Que de coeurs l'avaient confusment senti en tristesse inarticule! C'tait pour notre roi lgitime Que nous avons quitt la grve de la douce cosse; C'tait pour notre roi lgitime Que nous avons vu la terre irlandaise, ma chrie, Que nous avons vu la terre irlandaise. Maintenant tout ce qu'on pouvait humainement a t fait, Et tout a t fait en vain; Mon amour et ma terre natale, adieu, Car il me faut traverser la mer, ma chrie, Car il me faut traverser la mer. Il se dtourna, il se dtourna, Sur la rive irlandaise; Il donna aux rnes de sa bride une secousse, Avec: Adieu pour jamais, ma chrie, Et adieu pour jamais. Le soldat revient des guerres, Le matelot de la mer, Mais moi j'ai quitt mon bien-aim Pour ne jamais nous revoir, mon chri, Pour ne jamais nous revoir. Quand le jour est parti et la nuit venue, Et que tout le monde est captif du sommeil; Je pense celui qui est au loin, Pendant toute la nuit et je pleure, mon chri, Pendant toute la nuit, et je pleure[783]. [Note 783: _It was a' for our rightfu' King._] Ailleurs c'est la voix d'un banni qui arrive de par del les mers, elle dit les douleurs de l'exil qui dcolorent les cieux les plus brillants, et cette pense de retour et de vengeance qui met des flammes dans les yeux des proscrits et entretient leur vie par la haine. Loin des amis et de la terre que j'aime, Chass par la cruelle haine de la fortune, Loin de ma bien-aime, j'erre; Jamais plus je ne goterai le bonheur, Jamais plus je ne dois esprer trouver Aise mon labeur, confort mon souci; Quand le souvenir torture l'esprit, Les plaisirs ne font que lever le voile du dsespoir. Les plus brillants climats me paratront mornes, Les rivages fleuris me paratront dserts, Jusqu' ce que les destins, cessant d'tre svres, Rendent l'Amiti, l'Amour et la Paix. Jusqu' ce que la Vengeance, au front laur, Ramne les proscrits au pays; Et que chaque gars loyal et brave Traverse les mers et retrouv sa bien-aime[784]. [Note 784: _Frae the Friend and Land I love._] Parfois ce sont des notes plus lgres mais presque aussi touchantes et aussi justes. On y sent ces souvenirs royalistes, qui persistrent si longtemps et la faon dont ils persistaient. Ils se montraient dans des chansons lgres, un peu railleuses, le plus souvent chantes par les femmes. Personne n'gale celles-ci pour faire entendre dans des refrains, o vont leurs espoirs, au moyen de finesses, de sourires, d'allusions qui sont toutes dans la voix et insaisissables. Qu'on imagine cette jolie chanson si pimpante, si provocante, chante par une jolie et vaillante fille, la barbe d'un officier hanovrien. Comment essayer sans ridicule de mettre le doigt sur l'impertinence et l charmante fidlit qui s'y jouent? C'tait un lundi matin, Et trs tt dans l'anne, Que Charlie entra dans notre ville, Le jeune chevalier. Et Charlie est mon prfr, Mon prfr, mon prfr, Charlie est mon prfr, Le jeune chevalier. Comme il montait pied la rue Pour examiner la cit, Oh! il aperut une jolie fille Qui regardait par la fentre. Lgrement, il monta d'un bond l'escalier, Et frappa la porte, Et la jolie fille se trouva toute prte laisser entrer le gars. Il mit sa Jenny sur son genou, Dans son costume des Hautes-Terres, Car firement il savait la faon De plaire une jolie fille. C'est sur cette montagne couverte de bruyres, Et dans cette valle pleine de taillis, Nous n'osons pas aller traire les vaches cause de Charlie et de ses hommes. Et Charlie est mon prfr, Mon prfr, mon prfr, Charlie est mon prfr, Le jeune chevalier[785]. [Note 785: _Charlie, he's my darling._] Ou celle-ci encore, un peu plus populaire: Galettes de farine d'orge, Galettes d'orge, la sant, gars des Hautes-Terres, Des galettes d'orge. Qui le premier dans un combat Criera le premier pourparler? Jamais les gars avec Les galettes d'orge, Les galettes de farine d'orge. Qui, dans ses jours malheureux, Fut loyal Charlie? Qui, sinon les gars avec Les galettes d'orge, Les galettes de farine d'orge[786]! [Note 786: _Bannocks o' bearmeal._] Quelquefois les souvenirs de fidlit remontaient plus haut, prenaient un air historique comme dans cette complainte trs belle: Prs du mur de ce chteau, quand le jour se clt, J'ai entendu un homme chanter, bien que sa tte ft grise; Et, comme il chantait, ses larmes tombaient: Il n'y aura jamais de paix jusqu' ce que Jacques revienne. L'glise est en ruines, l'tat est en discorde, Tromperies, oppressions et guerres meurtrires, Nous n'osons pas le dire, mais nous savons qui est blmer: Il n'y aura jamais de paix jusqu' ce que Jacques revienne. Mes sept beaux garons pour Jacques ont tir l'pe, Maintenant je pleure autour de leurs lits verts dans le cimetire, J'ai bris le doux coeur de ma fidle vieille femme: Il n'y aura jamais de paix jusqu' ce que Jacques revienne. Maintenant la vie est un fardeau qui me courbe, Car j'ai perdu mes fils et lui a perdu sa couronne; Mais jusqu' mes derniers moments mes mots sont les mmes: Il n'y aura pas de paix jusqu' ce que Jacques revienne[787]. [Note 787: _There'll never be Peace till Jamie comes hame._] Encore une fois, toutes ces pices n'clatrent pas sur les lieux mmes; mais les impressions d'o elles naquirent, y furent ressenties. Elles tombrent alors dans l'me du pote, puis, comme si le temps n'existait pas dans certaines profondeurs intellectuelles, frmirent un jour aussi vives, et trouvrent, dans l'esprit du moment, des paroles et un rhythme. Des heures comme celles qu'il passa sur les pentes de Bannockburn et, un moindre degr, sur la bruyre de Culloden, peuvent prendre place avec l'aprs-midi o il crasa le nid de souris. En ces instants-l, dans l'me ouverte par l'influence des souvenirs, de la nature, ou de la compassion humaine, une main divine jette des germes inaperus qui seront un jour la richesse d'une vie et les fleurs d'un gnie. Il avait raison de dire: Mon voyage travers les Hautes-Terres m'a vritablement inspir et j'espre avoir amass une bonne provision d'ides potiques nouvelles[788]. [Note 788: _To Patrick Miller_, 28th Sept. 1787.] Toute cette partie historique du voyage fut pour Burns fconde et bienfaisante. Il vcut hors de lui-mme et il en avait besoin. Mme la compagnie de Nichol, jacobite enrag, ne lui fut pas ici mauvaise; elle entretint en lui un loyalisme un peu factice, et s'il eut s'en repentir plus tard, il n'importe. Il fut remu par des motions, dont quelques-unes taient nobles et ajoutrent leur noblesse son me. * * * * * Si les impressions de nature avaient t aussi abondantes et aussi riches que les impressions historiques, ce voyage et t fcond de tous points. Il ne parat pas que cela ft impossible. Par ses formes plus vastes, ses mouvements plus marqus, ses accidents de terrain plus varis et plus dramatiques, la contre des Hautes-Terres est mieux faite pour frapper le voyageur qui la traverse que les rgions moyennes des Borders. Elle peut plutt prendre par surprise et transporter du premier coup. Et justement la route que suivait Burns est une de celles o se manifestent le mieux les caractres diffrents du pays. Il suffit d'aller de Crieff Kenmore, par l'htellerie d'Amulrie, en traversant l'admirable glen Almond et en remontant la rude Glen Quoich par le lac Frenchie, pour avoir une des plus parfaites vues de valles que renferment les Highlands. Certainement, dit Geikie, la plus large rgion du plus sauvage paysage qui soit dans la Grande-Bretagne, est comprise dans les cent milles carrs de montagnes et de ravins dsols compris entre Glen Feshie et Gleen Quoich[789]. On est au bord de ce district, l'endroit o de la grce se mle la grandeur. On suit la base de montagnes d'un dessin imposant et tranquille, d'une couleur grave, riche et tendre. Elles sont recouvertes, la saison o Burns les parcourait, de bruyres violettes et de mousses roussies ou bronzes. Une lumire fine qui les baigne, adoucit tellement les teintes que ces nobles montagnes ont l'air de traner des manteaux de vieux velours us, pourpres et mordors. Elles sont, ainsi revtues, pleines de douceur et de majest. En mme temps elles ont une mlancolie si large et si attirante. Ce n'est pas une mlancolie immobile. Toujours le paysage vit et continuellement se passionne en grands mouvements de lumire, qui parfois ressemblent des lans. Et je ne veux pas parler des changements de ciel, des orages, mais d'incessantes et dlicates motions de couleur, qui font palpiter le paysage et ne sont possibles qu'avec les nuances particulires aux pentes cossaises. Quand nous y passmes, par un jour pur o erraient quelques nuages, lorsque le soleil donnait, des taches vertes et gaies s'veillaient, de toutes parts et tout riait; lorsqu'une ombre passait, elles s'teignaient, et soudain tous les rochers gris ressortaient et s'emparaient de la montagne morose; elle tait tout en mouvement comme un coeur partag entre l'espoir et le chagrin. [Note 789: A. Geikie, _Scenery of Scotland_, p. 218.] Il suffit d'aller de Kenmore Blair Athole, de visiter les chtes d'Aberfeldy, le parc de Killiecrankie, les cascades de Bruar et du Tummel, pour voir rassembls les accidents et les dislocations les plus violents, les sites dchirs, les aspects torturs du pays cossais; pour contempler l'treinte des rochers et des torrents, et leur fureur ternelle. On a, dans toute sa varit, avec ses efforts, ses rages, ses souffrances, ses sanglots dsesprs, ses hurlements furieux, le combat de l'eau et de la montagne. On peut assister, dans des rencontres particulires, aux prises des deux adversaires. On a l une suite d'pisodes dtachs, circonscrits, individuels, pour ainsi dire, plus frappants, premire vue, que les paysages d'ensemble, mais moins profonds. On peut y rencontrer ces secousses d'tonnement et d'pouvante, qui touchent certaines mes fermes aux impressions plus leves et d'un sens plus large que contiennent les tendues harmoniques. Et surtout il suffit d'aller de Blair Athole Kingussie, de traverser le dos des Grampiens, pour prouver ce que l'cosse peut inspirer de plus grandiose, si l'on excepte peut-tre la posie redoutable des les de la cte ouest. On est sur un plateau, au niveau des hauts sommets, au milieu d'un ocan de vastes croupes arrondies et douces, toutes d'gale hauteur, qui s'en vont dans tous les sens, innombrables. Cet panchement colossal semble sans direction et sans bornes; on est n'importe o d'un monde de solitude. Comme les cimes sont semblables de forme et d'lvation, l'oeil n'en choisit aucune et l'effet se rpand sur toute la masse. Le calme des ondulations donne ce spectacle quelque chose de dfinitif, qui est plus prs de l'ternit que l'effort violent des montagnes escarpes. Le silence et l'abandon sont absolus. De temps en temps, un torrent qui mugit, un lac aux bords inhabits qui ne luit que pour le ciel, resserrant l'attention sur des objets spars, donnent, pendant un instant, des proportions humaines ce sentiment immense, indtermin, amorphe de solitude cosmique. Mais bientt ces dtails disparaissent; l'on est perdu de nouveau dans les vagues illimites de cette mer couverte d'une cume de bruyres et de rochers, spectacle d'une grandeur, d'une tristesse, d'une solennit inexprimables. C'est d'une sublimit paisible. cause de la lenteur des lignes, il n'y a rien d'pre, de menaant, mais plutt une douceur majestueuse. On dirait la rverie afflige d'un dieu trs bon. Tandis que les valles sont encore faites pour les chagrins humains, c'est ici comme une mlancolie primitive, dmesure, uniforme, vague, lmentaire, qui n'a pas encore pris la varit et la prcision de la vie plus rcente. Souvent, quand le soleil embrase l'ouest, le ciel cramoisi, la pourpre illimite des bruyres enflammes jusqu'au fond des horizons, et les rochers eux-mmes devenus ardents, forment une scne d'une splendeur et d'un deuil surhumains; on ne sait quelle pompe immense et spulcrale, comme pour les funrailles de Saturne, antique pre des Dieux et des Hommes. Sans doute ces aspects du paysage cossais changent chaque jour et on ne les retrouve pas deux fois les mmes. Mais leurs variations se modulent sur un fond permanent, et chaque voyageur qui passe y peut entendre une phrase diffrente de la mme symphonie austre et puissante. Or, Burns a t de Crieff Kenmore; il a t de Kenmore Blair Athole, et de Blair Athole Inverness, sans qu'aucune motion de nature, semble l'avoir touch, sans qu'aucune, du moins, apparaisse dans son journal de voyage ou dans ses posies. La grandiose procession de montagnes s'est droule devant lui sans lui rien inspirer. Les seuls vers qui s'y rapportent sont un fragment, crit en apercevant le village et le chteau de Kenmore dans le district de Breadalbane. La pice a de jolis traits et la description est exacte. Mais il est facile de sentir que ce petit tableau d'un coin de pays habit, et la dclamation vague qui le suit, sont bien loin des grandes scnes de nature et de leurs penses profondes. Admirant la nature dans sa grce la plus inculte, Je parcours, d'un pas lass, ces scnes du nord; Par mainte valle sinueuse, mainte pente ardue, Sjours des niches de grouse et des moutons craintifs, Je poursuis, curieux, mon voyage solitaire. Tout coup, le fameux Breadalbane s'ouvre ma vue, Les escarpements qui se touchent sont spars par de profondes gorges, Les bois, sauvagement pars, revtent leurs vastes flancs; Le lac qui s'largit au sein de collines Remplit mes yeux de surprise et d'merveillement; La Tay doucement sinueuse dans son orgueil enfantin, Le palais qui s'lve sur sa rive verdoyante, Les pelouses franges de bois, selon le got natif de la nature, Les monticules qu'elle a sems en hte et sans soin, Les arches du pont qui franchit la jeune rivire, Le village scintillant dans le rayon d'aprs midi... Des ardeurs potiques gonflent mon sein, Quand j'erre prs de la hutte moussue de l'ermite, Dans un vaste thtre de bois suspendus, Au rugissement incessant de ruisseaux qui trbuchent follement... Ici la Posie peut veiller sa lyre clestement inspire, Et, avec une ardeur cratrice, regarder dans la nature; Ici, moiti rconcili avec les injustices du sort, Le Malheur, d'un pas plus lger, peut errer sauvagement, Et la Dsillusion, dans ces limites solitaires, Trouver un baume qui adoucisse ses amres blessures; Ici le Chagrin, frapp au coeur, peut vers le ciel tourner ses yeux, Et la Vertu calomnie oublier et pardonner aux hommes[790]. [Note 790: _Verses written with in Pencil over the chimney-piece, in the Parlour of the Inn at Kenmore, Taymouth._] Il n'a donc pas compris les paysages aspects gnraux. Si quelque partie l'a frapp, c'est la partie moyenne de la route, le district tourment de Kenmore Blair Athole, un paysage accidents spars, pisodes bruyants et un peu mlodramatiques, comme les chutes d'eau, les cascades. Et l'on en discerne bien les raisons; son me n'tait pas une de ces mes rveries prolonges, qui se nourrissent de contemplations uniformes; c'tait une me motions brusques, secousses vives, que devaient prendre bien plutt des sites saisissants. Cette prfrence mme indique un esprit peu pntr des influences profondes de la nature. C'est le got ordinaire des touristes. Mais mme sur ce point-l, il est facile de voir quelle apprciation troite il avait de ce genre de beauts. On a de lui des pices inspires par quelques-uns de ces sites. Il suffit d'aller les lire sur les lieux mmes pour comprendre le peu de rapport qu'elles ont avec eux. Un des endroits qu'on visite, lorsqu'on descend du loch Tay dans la direction de Dunkeld, sont les fameuses chtes de Moness ou d'Aberfeldy. Elles tombent par une gorge rocheuse, longue de plus de deux milles. Au fond de hautes parois pic, bondissent, blanchissent et bruissent les eaux. Mais ce ne sont pas elles qui font la propre beaut de ces lieux; c'est la vgtation qui enferme ces chtes sous une vote continue et paisse. Un monde d'arbres et d'arbustes, de sapins, de frnes, de noisetiers, de bouleaux, s'est empar des deux bords et s'est log dans toutes les fissures. Ils se penchent, se touchent et se croisent au-dessus de l'abme, en sorte que les cascades suprieures coulent derrire des voiles de branches. Des mousses, des lierres, des plantes tranantes, tapissent les cts, y pendent en plis touffus; les parois sont creuses de mille petites grottes, pleines de fins feuillages d'une fracheur et d'une dlicatesse feriques. Ce berceau, qui empche le soleil de pntrer autrement que par flches et l'humidit de s'vaporer, entretient une ombre et une tideur. Des filets clairs, qui suintent ou jaillissent de tous les rochers, brillent dans les feuillages; une brume d'eau, une poussire d'argent s'lve; toutes les branches, les brins d'herbe scintillent de gouttelettes, et la dentelle des ramures est surbrode d'une dentelle de cristal qui tremble avec elle et, en tremblant, laisse tomber des perles, aussitt reformes. Il rgne l un crpuscule somptueusement et mystrieusement verdtre, plus sombre sous les sapins, plus ple sous les htres et les bouleaux, dans les profondeurs duquel clatent des ors et des meraudes, souvent en des endroits si reculs qu'on dirait qu'ils s'y allument d'eux-mmes. C'est un palais tendu de velours vert, o s'alanguit une moiteur voluptueuse, une retraite pleine d'alcves pour les Orades. On ne peut s'y attarder sans penser la rverie merveilleuse, la grotte arienne et irise, o Shelley et plac une des pauses de son Alastor; ou mieux encore la riche apparition forestire, luisante, profonde, frissonnante de lumire, o Keats et plac un des sommeils de son Endymion. Lorsqu'aprs avoir ainsi contempl ce paysage, on ouvre son Burns, curieux de voir ce qu'il en a saisi, on est tout dpays. Il n'y a trouv qu'un lieu de rendez-vous et matire une petite chanson: Jolie fillette, voulez-vous venir Voulez-vous venir, voulez-vous venir, Jolie fillette, voulez-vous venir Vers les bouleaux d'Aberfeldy? Maintenant l't brille sur les pentes fleuries, Et joue sur les ruisselets de cristal; Venez, allons passer les jours clairs Sous les bouleaux d'Aberfeldy. Les petits oiselets chantent joyeusement, Tandis qu'au-dessus d'eux les noisetiers pendent, Ou ils voltent lgrement d'une aile foltre, Dans les bouleaux d'Aberfeldy. Les parois se dressent comme de hauts murs, Le ruisseau cumant, rugissant, profondment tombe, Sous une vote de verdures penches et odorantes, Sous les bouleaux d'Aberfeldy. Les pres escarpements sont couronns de fleurs, Tout blanc le ruisseau se verse en cataractes, Et, remontant mouille, d'averses de brouillard, Les bouleaux d'Aberfeldy. Que les dons de la Fortune volent au hasard, Ils n'obtiendront jamais un souhait de moi; Suprmement heureux avec l'amour et toi, Dans les bouleaux d'Aberfeldy. Jolie fillette voulez-vous venir, Voulez-vous venir, voulez-vous venir Jolie fillette, voulez-vous venir Vers les bouleaux d'Aberfeldy[791]? [Note 791: _The Birks of Aberfeldy._] Burns avait l'oeil si juste qu'il ne pouvait pas ne pas saisir quelques-uns des traits constitutifs de ce site. Il a aussi, on le voit, prouv que ce sjour trange semble fait pour des caresses. Mais le fond mystrieux et les larges proportions ont chapp son esprit prcis et moyen. Il n'est pas l'chelle de la nature, il a tout rapetiss, rduit; et, par l mme, laiss en dehors l'expression du paysage. Il en est de mme pour la pice crite sur les cascades de Bruar. Celles-ci ont un caractre tout oppos aux chutes d'Aberfeldy. Une montagne de granit fendue en deux; dans cette cassure, un torrent droule. Tout est nu; pas d'arbres, pas un arbuste, rien que des rocs gris et rouges, des cascades, et du ciel. C'est une strilit puissante; on dirait la dsolation inexorable et dfinitive d'un cataclysme qui a, sur ce point, vaincu jamais la vie. Le paysage, dchir par un spasme gigantesque, pre, farouche, brl, ressemble un champ de bataille de Titans; un chaos de pierres, des entassements, des croulements de rocs, entre de monstrueux escarpements tourments, hrisss de brisures et de saillies qui semblent, tant elles sont violentes et incohrentes, produites par un craquement subit. Elles ont l'air d'un arrt dans un effondrement. Une lutte affreuse se poursuit; les rocs sont rongs et tordus par l'eau qu'ils brisent et tordent leur tour, une convulsion dmesure continue rouler dans ce paysage tourment par tant de convulsions. La clameur du torrent, que rien ne brise ou n'assourdit, monte des gouffres, rauque et brutale. Les chutes puissantes s'tagent en une suite de gradins normes et disloqus. De vieux ponts de pierre, qui traversent le ciel, tout en haut, semblent faire partie de la montagne et y mettent une sorte de chemin dantesque. En t, il n'y a sur ce sol d'autres ombres que les ombres raides, inanimes et noires des rochers; leurs cassures brusques, leurs pans durement dchiquets et leur couleur sombre bouleversent encore davantage ce sol dsordonn. On se demande entre les mains de quel pote cette puissante rvlation aurait toute sa force. On pense un Byron d'une treinte plus prcise, ou plutt encore un Milton qui aurait cherch sur la terre les places de maldiction. Qu'y a dcouvert Burns? Ici encore il a trouv un coin de vrit. Il a bien senti que l'impression dominante de ce lieu tait la disparition ou l'impossibilit de la vie. Mais, au lieu de laisser ce sentiment dans le paysage en conservant celui-ci sa grandeur, il l'en a extrait, l'a encore rapetiss en l'appliquant un dtail. Il imagine que ces cascades de Bruar, fches d'tre appauvries par le soleil, demandent leur propritaire, le duc d'Athole, de planter leurs rives d'arbres, afin que les poissons ne meurent pas sur les pierres dessches, que les oiseaux y trouvent un abri, le livre une cachette, les amoureux de l'ombre et le pote un endroit o il puisse rver. My lord, je le sais, votre noble oreille Ne rsiste pas la souffrance; Enhardi ainsi, je vous prie d'couter La plainte de votre humble serviteur: Comment les rayons brlants du hardi Phbus, Flamboyants d'orgueil estival; Schant, fltrissant tout, puisent mes ruisseaux cumants, Et boivent mon flot de cristal... Hier je pleurai presque de dpit et de rage Quand le pote Burns arriva, De ce que je me faisais voir un barde Avec mon canal demi sec; Je le sais, un pangyrique en rimes Me fut promis, tel que j'tais; Mais, si j'avais t dans ma splendeur, C'est genoux qu'il m'et ador. Ici, cumant, tombant de rocs fendus, Je cours en dtours puissants; L, mon torrent bouillonnant jette une haute fume, Mugissant sauvagement en une cascade; Quand je reois toutes les sources et les fontaines Telles que la Nature me les a donnes, Je vaux, bien que je le dise moi-mme, La peine qu'on fasse un mille pour me venir voir. Si donc mon noble matre voulait Combler mes plus hauts souhaits, Il ombragerait mes rives de hauts arbres, Et de jolis buissons pandus. Alors, avec un double plaisir, my lord, Vous errerez sur mes rives, Et couterez maint oiseau reconnaissant Vous dire des chansons de gratitude. La grise alouette, gazouillant follement, S'lvera vers les cieux; Le chardonneret, le plus gai des enfants de la musique, Se joindra doucement au choeur, Au merle fort, la grive claire, Au mauvis doux et moelleux; Le rouge-gorge gayera l'Automne pensif Sous sa chevelure jaune. Ceci aussi leur assurera un abri, Pour les protger contre l'orage; Et le timide livre dormira en sret, Aplati dans son gte herbeux; Ici le berger viendra s'asseoir, Pour tresser sa couronne de fleurs, Ou trouver une retraite, un abri sr Contre les averses vite descendues. Et ici, se glissant doucement, tendrement, Le couple amoureux se rejoindra, Mprisant les mondes avec toute leur richesse, Comme un soin vide et vain. Les fleurs donneront l'envi leurs charmes, Pour embellir l'heure cleste, Et les bouleaux tendront leurs bras embaums, Pour cacher les tendres embrassements. Peut-tre ici aussi, au printemps, l'aurore, Un barde pensif pourra errer, Et voir l'herbe fumante, humide de rose, Et la montagne grise de brouillard; Ou bien, vers la moisson, sous les rayons nocturnes Doucement parsems dans les arbres, Dlirer en face de mon flot sombre et rapide, Dont la voix rauque s'enfle avec la brise. Que les hauts sapins, les frnes frais, Recouvrent mes bords plus bas, Et voient, penchs sur les bassins, Leur ombre dans un lit humide; Que les bouleaux parfums, pars de chvrefeuilles, Ornent mes hauteurs rocheuses, Et que, pour le nid du petit chanteur, L'pine offre un abri bien ferm[792]! [Note 792: _The humble Petition of Bruar Water to the noble Duke of Athole._] [Note 793: _Recollections of a Tour made in Scotland_, by Dorothy Wordsworth, p. 201.] Le duc d'Athole fit droit la ptition prsente par Burns et couvrit la montagne de plantations. Elles commenaient grandir quand Wordsworth visita les chutes. Nous marchmes en remontant au moins pendant trois quarts d'heure, sous un soleil ardent, avec le ruisseau notre droite, dont les deux bords sont plants de sapins et de mlzes mlangs--fils de la chanson du pauvre Burns[793]. Aprs un sicle, ces arbres taient devenus une vritable fort qui cachait la montagne et abritait le torrent. Par un singulier hasard, il nous a t donn de voir ce site tel qu'il avait apparu Burns. Un formidable ouragan avait dvast l'cosse de part en part, abattant sur son passage des forts comme des champs de bl; il avait d'un coup renvers tous ces bois et dnud la montagne qui reparaissait dans son ancienne pret. Ce que Burns a crit pendant ce voyage qui se rapproche le plus du caractre du site est le fragment sur les fameuses chutes de Foyers, prs d'Inverness. C'est encore, remarquons-le, une vue particulire et dramatique. Cette cataracte de Foyers est d'une grandeur redoutable, elle se prcipite perpendiculairement, d'une hauteur de deux cents pieds, dans un bassin de rochers normes, avec un grondement d'orage, en envoyant en l'air une telle colonne de bue et de poussire d'eau qu'on l'a appele la chute de la fume. Parmi des collines vtues de bruyres et d'pres bois, La rugissante Foyers verse ses flots aux bords moussus; Jusqu' ce qu'elle se lance sur les amas de rocs, O, travers une brche informe, son cours retentit. Haut en l'air, forant leur chemin, les torrents tombent, En bas, se creusant d'une profondeur gale, une houle cume, La nappe blanchissante descend rapide sur le roc, Et dchire l'oreille tonne de l'cho invisible. Obscurment aperue, travers un brouillard qui monte et d'incessantes averses, La hideuse caverne assombrit son vaste cercle; Et toujours, travers la brche, la rivire peine douloureusement, Et toujours, au-dessous, bouillonne le chaudron horrible... Bien qu'il y ait une certaine nergie descriptive dans ces vers, elle ne rend pas la formidable puissance de cette cataracte. Il est vrai que rien n'est plus impossible peindre que ces dluges. Ils se composent de tant de choses de vision et de bruit, et si rapides; ils consistent si essentiellement en une succession vertigineuse d'clairs, de lueurs et de tonnerres simultans, que le tableau, s'il veut tre exact, est trop tendu et est trop lent. Il ne reprsente que des fragments et des instants spars d'un ensemble dont la force est d'tre un amalgame, un tourbillon, aussitt disparu, de tout cela. Mme la prose n'y suffit pas. Les descriptions des grandes chutes d'eau par les plus robustes matres, celle du Niagara par Chateaubriand[794], celles de la chute du Rhin par Ruskin ou Victor Hugo[795], sont inefficaces. Les mots ne peuvent exprimer cette stupeur qui intimide la pense et retient toute la vie en une sorte d'pouvante immobile. [Note 794: Chateaubriand. _Atala._] [Note 795: Ruskin. _Modern Painters I_, part. II, sect. 5, chap. II.--Victor Hugo. _Le Rhin._] tout prendre, on peut affirmer que Burns n'a pas t mu par le spectacle de cette nature comme on aurait pu s'y attendre, et que ses impressions de paysage ont t bien infrieures ses impressions historiques. C'est l'avis de ceux qui ont voyag avec lui. Le Dr Adair, qui eut l'occasion de faire, peu de semaines aprs, un tour de quelques jours avec lui, dit: Pendant une rsidence d'environ dix jours Harvieston, nous fmes des excursions pour visiter diffrentes parties du paysage environnant, qui n'est infrieur aucun autre en cosse, en beaut, en sublimit et en intrt romanesque, particulirement le chteau de Campbell, ancienne rsidence de la famille Argyle, la fameuse cataracte du Devon, appele le bassin du Chaudron, et le Pont grondant, une seule arche large, jete par le diable, si on en croit la tradition, travers la rivire environ cent pieds au-dessus de son lit. Je suis surpris qu'aucune de ces scnes n'ait voqu un effort de la muse de Burns. Mais je doute qu'il ait eu un grand got pour le pittoresque. Je me rappelle bien que les dames d'Harvieston, qui nous accompagnrent dans cette promenade, montrrent leur dsappointement de ce qu'il n'ait pas exprim en langage plus ardent et plus brillant ses impressions de la scne du bassin du Chaudron qui certainement est hautement sublime et presque terrible[796]. On peut la vrit, opposer cette dposition un passage de Walker qui a l'air de le contredire. J'avais souvent, comme d'autres, prouv les plaisirs qui naissent d'un paysage sublime ou lgant, mais je n'avais jamais vu ces sentiments aussi intenses que chez Burns. Quand nous atteignmes une hutte rustique sur la rivire de la Tilt, l o celle-ci est surplombe par un escarpement bois d'o tombe une belle cascade, il se jeta sur un talus de bruyre et s'abandonna un enthousiasme d'imagination tendre, perdu et voluptueux. Je ne puis m'empcher de penser que c'est l peut-tre qu'il a conu l'ide des lignes suivantes, qu'il plaa plus tard dans son pome sur les _Chutes de Bruar_, lorsqu'il imaginait une combinaison d'objets semblable celle qu'il avait maintenant sous les yeux. [Note 796: Currie. _Life of Burns_, p. 40.] O, vers la moisson, sous les rayons nocturnes Doucement parsems travers les arbres, Il viendra dlirer devant mon flot sombre et rapide Dont le cri rauque s'enfle avec la brise. C'est avec peine que je parvins lui faire quitter cet endroit et l'emmener en temps pour le souper[797]. Mais si l'on se rappelle que les vers cits sont parmi les plus expressifs de la pice sur la chute de Bruar, on n'a pas de peine constater que l'enthousiasme de Burns, excit peut-tre par le paysage, ne s'appliquait pas au paysage lui-mme et poursuivait quelque sentiment particulier. Ce n'est pas dire qu'il ne ressentait pas la nature. On a pu voir le contraire. Il ne ressentait pas la nature gigantesque, qui crase l'homme; son me toujours en passion humaine ne s'ouvrait pas ces vastes impressions; il ne pouvait que choisir, dans cet ensemble qu'il tait incapable d'embrasser, un dtail dans lequel il mettait une anecdote. Son me n'tait pas faite pour la majestueuse pope des montagnes. Si l'on veut voir avec quelles aptitudes diverses des mes diffrentes abordent les mmes objets, on n'a qu' lire, aprs le journal de Burns, celui que Keats a crit pendant un court voyage dans les Hautes-Terres. Ce fut chez lui, du premier coup d'oeil, une merveilleuse intelligence de ce que cette contre a de plus haute posie. [Note 797: Currie. _Life of Burns_, p. 42. Extrait d'une lettre de Walker Currie.] Il faut dire cependant que ce voyage de Burns fut fait dans les conditions les plus dfavorables. Ce n'est pas une faon de visiter les Highlands que de les traverser au galop, enferm, en compagnie de Nicol, dans une chaise de poste, qui ne laisse voir qu'un carr de paysage toujours fuyant. Si Burns avait parcouru le pays pied ou sur Jenny Geddes, s'il avait eu la tte en plein paysage, le regard libre, et ces arrts faciles qu'on fait en s'appuyant sur son bton, ou en retenant la bride de son cheval, s'il avait eu de ces journes entires o il semble qu'en marchant on emporte avec soi des horizons, l'influence morale d'un paysage, qui souvent commence par une sensation physique d'air frais ou de lumire, serait peut-tre entre en lui. Mais il voyagea dans une bote avec un butor. * * * * * Ce fcheux compagnon lui fut une entrave de plus d'une manire. La rception de Burns pendant ce tour ne ressemblait en rien celle qu'il avait eue pendant son tour des Borders. Dans ces pays incultes, on ne rencontrait plus la classe de gros fermiers qui habite les Basses-Terres. Il n'y avait, surtout alors, que des seigneurs et des paysans, des chteaux et de pauvres chaumires[798]. Burns fut accueilli comme un personnage clbre dans toutes ces grandes demeures; ds qu'il arrivait on l'invitait. Nicol, trop bourru pour se montrer, restait l'auberge et rageait. Blair Athole, o Burns fut reu par le duc d'Athole, Walker fit prendre patience au malotru en lui donnant des cannes pche et en l'envoyant pcher la ligne. la suite de cette visite, on dsirait garder le pote un peu plus longtemps, mais Nicol dpit voulut partir absolument. Les dames envoyrent un domestique l'auberge pour corrompre le postillon et lui faire enlever un fer un des chevaux. Ce postillon se trouva incorruptible. Il fallut se remettre en route[799]. Ce fut peut-tre un malheur pour Burns; on attendait comme hte M. Dundas, dont le patronage tait tout puissant et qui tait le grand distributeur de faveurs pour l'cosse. Cette rencontre aurait pu changer l'avenir de Burns. Cette scne se renouvela plus loin. Il fut invit au chteau de Gordon par le duc et la duchesse que nous avons vue reine de la socit d'dimbourg. Comme on le pressait de rester il s'en dfendit en disant qu'il avait un compagnon, son hte offrit d'envoyer un domestique pour ramener M. Nicol au chteau; Burns voulut s'acquitter lui-mme de cette commission. Toutefois, un gentleman, ami particulier du duc, l'accompagna, qui transmit l'invitation avec toutes les formes de la politesse. L'invitation arrivait trop tard; l'orgueil de Nicol s'tait enflamm jusqu' un haut degr de colre, par suite de la ngligence dont il croyait tre victime. Il avait ordonn qu'on mt les chevaux la voiture, rsolu continuer le voyage tout seul, et ils le trouvrent paradant dans les rues de Forchabers, devant la porte de l'auberge, exhalant sa colre contre le postillon, pour la lenteur avec laquelle il accomplissait ses ordres. Aucune explication, aucune prire ne purent changer sa dcision. Notre pote fut rduit la ncessit de se sparer de lui tout fait, ou de continuer incontinent son voyage. Il choisit cette dernire alternative et, prenant place ct de Nicol dans la chaise de poste, avec dpit et regret, il tourna le dos au chteau de Gordon o il s'tait promis de passer quelques jours heureux[800]. Aussi Walker est-il trs svre pour Nicol. Pendant ces visites, dit-il, Burns fut amen dcouvrir qu'il avait fait un choix peu judicieux dans son compagnon de voyage, dont la prsence le gnait et le harassait. Le mauvais caractre et les mauvaises manires de M. Nicol empchaient Burns de l'introduire dans des cercles o la dlicatesse et le tact taient ncessaires. Et parlant des visites courtes de Burns il ajoute: Ceci n'tait pas seulement un ennui et un dsappointement, ce fut, selon toute probabilit, un srieux malheur pour Burns, car une rsidence plus longue avec des personnes d'une telle influence aurait pu engendrer une intimit durable, et de leur part, un intrt actif pour son avancement futur[801]. [Note 798: Voir, sur l'tat des villages des Hautes-Terres, cette poque et presque cette anne, _The Cottagers of Glenburnie_, par lizabeth Hamilton.] [Note 799: R. Chambers, tom. II, p. 131, d'aprs Walker.] [Note 800: Currie. _Life of Burns_, p. 43.] [Note 801: Walker. _Life of Burns_, p. LXXVIII.] Une fois Burns arriv Inverness, il considra son voyage potique comme termin. Il redescendit rapidement par Aberdeen, Montrose et la cte Est, sans beaucoup regarder autour de lui. Le reste de mes tapes ne vaut pas la peine d'tre racont; tout rcemment sorti d'avoir visit le pays d'Ossian, o j'avais vu sa tombe, que m'importaient des villes de pcheurs et des champs fertiles. Il vit Montrose et, dans les environs, les parents de son pre, tantes Jane et Isabel toujours vivantes, de solides vieilles femmes; et John Caird, probablement un camarade d'enfance de William Burns, bien que n la mme anne que notre pre, il marche aussi vigoureusement que moi[802]. Il redescendit par Perth et Queensferry, et rentra dimbourg le 16 septembre. [Note 802: _To Gilbert Burns_, 17th Sep. 1787.] Au cours du voyage il avait fait visite Harvieston, des parents de son ami Gavin Hamilton de Mauchline. Il y avait rencontr une jeune fille, aimable et intelligente, nomme Margaret Chalmers, avec laquelle il entretint pendant quelque temps une correspondance amicale. Mais le sentiment qui aurait pu natre de ces rapports n'aboutit point et Miss Chalmers ne reste dans l'histoire de Burns que comme un des correspondants qui il a adress quelques-unes de ses lettres les plus intressantes. III. L'HIVER DE 1787-1788. INCERTITUDES. -- L'PISODE DE CLARINDA. -- DPART DFINITIF D'DIMBOURG. -- LE MARIAGE. Au commencement d'octobre, Burns comptait ne plus rester dimbourg que fort peu de temps. Il pensait rgler ses comptes avec son libraire Creech, et s'loigner d'une ville o il n'avait plus rien faire. Il prvoyait bien que ce rglement prsenterait quelques difficults. Je suis dtermin ne pas quitter dimbourg jusqu' ce que j'aie termin mes affaires avec Mr Creech, ce qui, j'en ai peur, sera une chose ennuyeuse[803]. Mais il ne pensait pas tre retenu au del de quelques semaines. Dans les lettres qu'il crit, il marque la premire partie de novembre comme la date de son dpart[804]. [Note 803: _To Patrick Miller_, 28th Sep. 1787.] [Note 804: _To Rev. J. Skinner_, 25th Oct. 1787.] Cependant il ne semble nullement fix sur le lendemain. Cette question devait le proccuper avant tout. Lorsqu'il aurait touch les quelques centaines de livres sur lesquelles il pouvait compter, qu'allait-il faire? Il fallait trouver vivre. Son intention trs sage, tant donnes toutes circonstances, tait de se remettre fermier. Mais o trouver une ferme? Il songeait bien celles que Mr Miller lui avait offertes et qu'il avait vues prs de Dumfries. Le pays lui plaisait; c'tait une grande considration pour lui. Il s'imaginait une jolie existence de fermier pote, qui aprs tout ne semble pas irralisable. Il en parlait avec beaucoup de bonne grce et de raison. Ce qu'il demandait ne semble pas excessif et on aime se figurer qu'il et pu l'obtenir. Je dsire vous expliquer mon ide d'tre votre tenancier. Je dsire tre fermier, dans une petite ferme qui occupe peu prs une charrue, dans un pays agrable, sous les auspices d'an bon propritaire. Je n'ai aucunement la sotte ide d'tre locataire meilleurs termes qu'un autre. Trouver une ferme o l'on puisse vivre peu prs n'est pas facile. Je veux dire vivre simplement, en toute sobrit, comme un fermier du vieux style, en employant mon travail personnel. Les rives de la Nith sont un pays aussi doux et aussi potique qu'aucun que j'aie jamais vu, et en outre, Monsieur, c'est simplement satisfaire les sentiments de mon propre coeur et l'opinion de mes meilleurs amis de dire que je voudrais vous appeler mon propritaire de prfrence tout autre gentleman terrien de ma connaissance. Voil mes vues et mes voeux, et, de quelque faon que vous jugiez convenable de disposer de vos fermes, je serai heureux d'en prendre une bail[805]. [Note 805: _To Patrick Miller_, 20th Oct. 1787.] Mais les ngociations avec Mr Miller n'avanaient pas vite. Celui-ci ne semblait pas savoir trs bien ce qu'il voulait, s'il dsirait louer ses fermes et quelles conditions. On me dit, lui crit Burns le 28 septembre, que vous ne reviendrez pas en ville avant un mois; pendant ce temps j'irai srement vous voir, car je suppose que d'ici l, vous aurez arrt vos projets par rapport vos fermes[806]. Un mois aprs, il court Dumfries comme il l'a annonc son futur propritaire. Il en revient sans rien de dcid. Tout, au contraire, semble remis en question. Il forme aussitt un autre rve de vie; c'est de retourner prs de Gilbert, de prendre ensemble une autre ferme et de vivre deux, un peu plus largement, un peu plus heureusement, comme ils ont vcu Mossgiel. [Note 806: _To Patrick Miller_, 28th Sep. 1787.] J'ai t Dumfries, et aprs une seconde visite, je serai dcid au sujet d'une ferme dans ce pays. Je n'ai pas beaucoup d'espoir, mais comme mon frre est un excellent fermier et est en outre un homme excessivement prudent et calme (qualits qui dans notre famille ne sont le partage que du frre cadet), je suis dtermin, si mon affaire de Dumfries choue, retourner en socit avec lui et, en choisissant notre temps, prendre une autre ferme dans le voisinage. Je vous assure que je m'attends de grands compliments pour ce trs prudent exemple de mon insondable, incomprhensible sagesse[807]. [Note 807: _To Miss Chalmers_, Nov. 18, 1787.] Il est vraisemblable que cet arrangement et t la chose la plus heureuse pour lui. Matriellement, la direction de la ferme et gagn tre entre les mains d'un homme dou des qualits de vigilance et d'assiduit qui faisaient dfaut Burns. Et ce qui est plus important encore, celui-ci aurait eu prs de lui un soutien moral et un exemple. Il aurait retrouv dans Gilbert le frre des jeunes annes, l'ami, le confident, le conseiller grave et cher, dont le silence devait tre parfois un reproche et dont le dvouement tait une force. Quelque chose de l'ancienne vie, de ces glorieuses annes de Mossgiel, aurait survcu dans cette association des deux frres. Il y avait tant de liens et de tendresse entre ces deux coeurs si diffrents, l'ardeur de l'un et t tempre par la sagesse de l'autre. Gilbert prenant la responsabilit, Robert aurait donn son travail et gard sa libert d'esprit. On aurait peut-tre revu des mois comme ces mois extraordinaires de la fin de 1785. Malheureusement la combinaison de Dumfries ne devait pas chouer. * * * * * Ces incertitudes allaient et venaient sur un mauvais tat d'esprit, qu'elles contribuaient entretenir. Il semble que les succs et les triomphes de l'anne prcdente ne se soient pas renouvels. La curiosit tait satisfaite, l'intrt amorti, l'enthousiasme tomb. On n'entend plus parler de rceptions, d'invitations, de salons. Une froideur, un loignement sont intervenus entre le pote et la haute socit. Il ne frquente gure plus que des hommes de position sociale moyenne comme Nicol, Ainslie, Cruikshank un collgue de Nicol. O est le temps o il faisait tourner toutes les ttes et augmenter le prix des bonnets de gaze? On peut tenir pour certain que son amour-propre souffrit de cet abandon. On sent percer cette blessure a la faon dont il parle de la difficult qu'il y a pour les grands rester les amis d'hommes d'un rang plus humble. Il faut un rare effort de bon sens et de philosophie, chez les personnes d'un rang lev, pour conserver vivante une amiti avec un homme qui est de beaucoup leur infrieur. Les dehors, des choses tout fait trangres l'homme, pntrent lentement dans les coeurs et les jugements de presque tous les hommes, sinon de tous. Je ne connais qu'un seul exemple d'un homme qui pleinement et vraiment regarde tout le monde comme un thtre, et tous les hommes et les femmes comme de simples acteurs[808], et qui, (en mettant de ct les saluts du cours de danse), n'estime ces acteurs, les _dramatis person_, qu'ils btissent des cits ou plantent des haies, qu'ils gouvernent des provinces ou dirigent un troupeau, qu'en tant qu'ils _remplissent leurs rles._ Pour l'honneur de l'Ayrshire, cet homme est le Professeur Dugald Stewart de Catrine[809]. [Note 808: Shakspeare, _As you Like it_. Act. II, sc. 5.] [Note 809: _To Mrs Dunlop_, 4th Nov. 1787.] Lorsqu'elle vient s'ajouter l'incertitude de la vie matrielle, rien n'est plus propre que cette sensation d'abandon, pour engendrer la dfiance de soi, la mfiance de l'avenir, une dtresse qui pntre tout l'tre. Cette souffrance se complique lorsqu'un homme poursuit, comme Burns, deux existences presque contradictoires. Celui qui resserre ses efforts matriser les conditions matrielles de la vie peut se sentir hardi; il applique un vouloir unique un but unique; il peut esprer les joies du travail et du succs s'activant l'une l'autre; s'il a de la volont et de la sant, il a toutes chances, plus ou moins brillamment, de gagner la partie. Mais lorsqu'un homme veut vivre de deux vies superposes, lorsqu'il a dessein de n'tablir la vie ordinaire que pour mener en dehors et au-dessus d'elle une vie dsintresse, lorsqu'il estime sa russite, non d'aprs ce que la premire lui donnera mais d'aprs ce qu'il obtiendra de la seconde, celui-l peut bien tre troubl. La chose qu'il entreprend est difficile, presque irralisable. D'abord, parce qu'il est peu probable qu'il soit dou pour deux genres d'effort si diffrents. Puis, le temps et l'nergie qu'il portera d'un ct, il souffrira de l'enlever l'autre; la victoire mme ne tardera pas lui sembler vaine et achete trop chrement. Ou bien il sera ngligent ouvrier de la vie pratique; la misre arrivera, les ronces et l'herbe envahiront sa maison, tandis qu'il cultivera ses lis; ou bien, s'il construit solidement son existence, il s'apercevra qu'il s'est dpens une besogne infrieure, et que, comme un fondeur imprudent, il a us son feu et son bronze pour un pidestal tandis qu'il n'en reste plus pour la statue. Burns sentait confusment qu'il entreprenait une chose impossible, car il n'y a gure de besogne qui ne demande les deux mains. Il comprenait ce qu'il y avait d'incompatible entre ses deux dsirs; ce manque de dcision faisait natre l'inquitude, et il en souffrait, se sentant trs seul. Vous et Charlotte, vous tes deux places de repos favorites pour mon me, dans sa marche errante travers le dsert fatigant, plein d'pines de ce monde. Dieu sait que je ne suis pas fait pour la lutte: je m'enorgueillis d'tre un pote et j'ai besoin qu'on me juge un homme sage; j'aimerais tre gnreux et je dsire tre riche. Aprs tout, j'ai bien peur d'tre un homme perdu. Il y a des gens qui ont un tas de dfauts, et je ne suis qu'un pauvre mal-chanceux. Pour clore les mlancoliques rflexions qui sont au bas de la feuille prcdente, j'y ajouterai un morceau de dvotion, communment connu dans le Carrick sous le titre de les grces du Tisserand. D'aucuns disent que nous sommes voleurs, et tels sommes-nous! D'aucuns disent que nous mentons et ainsi faisons-nous! Dieu nous pardonne, et ainsi fera-t-il j'espre! Debout et nos mtiers, mes gars[810]. [Note 810: _To Miss Chalmers_, 21st Nov. 1787.] La misanthropie que nous avons vue clater Mauchline et qui semblait s'tre dissipe un peu aux agitations du voyage, l'a repris et lui murmure de nouveau des choses amres. Quelques jours avant cette lettre, il citait deux vers qu'on croirait crits par Swift. Mes affaires me ressemblent, elles ne sont pas ce qu'elles devraient tre, cependant elles sont meilleures que ce qu'elles paraissent tre. Que le Souverain du ciel pargne tous les tres, sauf Lui-mme, Ce spectacle hideux, un coeur humain nu[811]. [Note 811: _To Miss Chalmers_, 6th Nov. 1787.] On voit comme ces moments d'amertume commencent faire une chane continue sous les dehors de la vie. Il est probable qu'il cherchait s'tourdir, par les mmes moyens que nous l'avons dj vu employer. Si j'tais hors de cette scne d'affairement et de dissipation, crit-il un ami, je me promets le plaisir de renouveler une correspondance si longtemps interrompue. prsent je n'ai de temps pour rien. La dissipation et les affaires absorbent tous mes moments[812]. Ces anxits, ces excs, agissaient sur sa sant et sur son humeur. On le sent irritable, sombre, brusque, jusqu'au point de heurter parfois ses meilleurs amis. Ce mlange triste apparat dans un billet qu'il crivait Robert Ainslie, le jeune homme en compagnie de qui il avait commenc son tour des Borders. La seconde partie de ce billet contient une allusion quelque rudesse de manires, pour laquelle il s'excuse. [Note 812: _To James Candlish_, Nov. 1787.] Je vous prie, cher Monsieur, de ne faire aucun arrangement pour que nous allions chez Mr Ainslie (un parent du jeune homme) ce soir. En examinant mes engagements, ma constitution, le prsent tat de ma sant, quelques menus chagrins d'me, etc., je trouve que je ne puis souper en ville ce soir. Vous penserez peut-tre romanesque que je vous dise que je trouve l'ide de votre amiti presque indispensable mon existence. Vous prenez la longueur de figure qu'il convient, dans mes heures de papillons noirs; et vous riez juste autant que je puis le souhaiter, mes bons mots. Je ne sais pas, aprs tout, si vous tes un des premiers dans le monde de Dieu, mais vous l'tes pour moi. Je vous dis ceci, en ce moment, dans la conviction que quelques ingalits dans mon caractre et mes manires peuvent quelquefois vous faire souponner que je ne suis pas aussi chaudement votre ami que je dois l'tre[813]. [Note 813: _To Robert Ainslie_, Nov. 25th, 1787.] On voit dans quel triste tat d'esprit il se trouvait et combien peu ce sjour ressemblait celui de l'anne dernire. L'enthousiasme qui l'avait attendu et les esprances qu'il avait apportes taient choses du pass. * * * * * Ce fut au moment mme o il pensait quitter dimbourg qu'il se trouva, pour la premire fois, avec celle qui allait devenir clbre sous le nom de Clarinda. Cette jeune femme s'appelait Agnes Craig. Elle tait d'une famille cultive. Son pre, Andrew Craig, tait un chirurgien estim Glascow; son oncle, le Rev. William Craig, tait un des ministres et des prdicateurs de la mme ville. Sa descendance tait plus intellectuelle encore du ct de sa mre, qui tait fille du Rev. John Mac Laurin, un homme d'loquence et de pit, et nice de Colin Mac Laurin, le clbre mathmaticien, et l'ami de Newton[814]. [Note 814: Les dtails biographiques sur Clarinda sont emprunts au _Memoir of Mrs Mac Lehose_, publi, avec la correspondance entre Burns et Clarinda, par son petit-fils, W.-C. Mac Lehose, en 1843.] Elle avait perdu de bonne heure sa mre et avait t leve, mais jusqu' treize ans seulement, par une soeur ane. Elle avait t prcocement forme et jolie; l'ge de quinze ans elle tait connue comme une des beauts de Glascow et avait inspir une passion un jeune homme de quelques annes son an, nomm M. Mac Lehose. Il tait fortement pris d'elle et la faon dont il lui avait parl est assez romanesque. Il avait retenu toutes les places de la diligence par laquelle elle devait aller de Glascow dimbourg, afin de se trouver une journe avec elle. Deux ans plus tard, l'ge de dix-sept ans, elle l'avait pous. Mais ce mariage d'amour avait tristement tourn. C'est l'histoire de tant de mariages mal assortis, o des esprits encore enfants et des caractres qui ne sont pas forms s'engagent en un serment irrparable. M. Mac Lehose tait un homme agrable, insinuant de manires, beau parleur, phraseur[815]. Ce qu'on a de ses lettres est emphatique, plein de protestations et de belles promesses. Mais autant en emportait le vent. Il tait faux, goste, brutal, et d'une grande frivolit d'esprit. De son ct, elle qui tait encore une enfant, fut sans doute un peu lgre, tourdie, avide de socit, d'attentions, de petits triomphes mondains, qui dplaisaient son mari. Presque aussitt la diffrence, le dsaccord des caractres s'taient montrs, et peu peu avait agi ce terrible loignement muet qui carte, sans que rien en paraisse d'abord, deux tres lis ensemble. Alors commena la vie terrible des mnages qui s'aigrissent, se dsunissent, se disloquent, se dtachent. D'un ct, ces blessures, ces froissements, ces dfiances, ces premiers doutes rapides et affreux sur la valeur morale de l'homme auquel on appartient, cette inquitude qui devient l'pouvantable dtresse de se sentir lie qui on n'aime plus. De l'autre ct, avec l'loignement peru, taient ns les soupons, la jalousie qui torture ce qui reste d'amour et l'empche de mourir tout fait, et, avec eux, la brutalit, la duret, l'inconvenance. Ils avaient connu le poids de la vie commune, les jours boudeurs, sombrement muets, les querelles, et ce moment o des paroles irrparables clatent et mettent soudainement nu le travail des ulcres cachs. Terrible vie! renoue de temps en temps par des rconciliations amres, o l'on ne gote plus que l'image dforme du bonheur d'autrefois, pauvre imitation rendue plus pnible parce qu'elle rveille des souvenirs meilleurs qu'elle! Tout ce drame intime, qui dsole tant et tant d'existences fminines, qui se droule travers tant et tant de semaines de dsesprance, est contenu dans ces quelques lignes: Un temps trs court s'coula seulement avant que je m'aperusse avec un inexprimable regret que nos dispositions, nos caractres et nos sentiments taient si entirement diffrents que tout espoir de bonheur tait banni. Nos diffrends en vinrent un tel degr et la faon dont mon mari me traita fut si dure que mes amis considrrent comme prudent qu'une sparation intervnt[816]. Comme ces histoires d coeur se ressemblent au fond! Ce sont, presque dans les mmes mots, les mmes phases douloureuses de dsabusement que raconte une femme qui en souffrit et en a not les crises avec franchise. Depuis la premire parole inquite: il est bien dommage que sur certaines choses, mon mari et moi nous pensions si diffremment[817], jusqu'au dernier cri: toute illusion est dtruite, le bandeau est dchir[818] ce sont les angoisses que traversa Mme d'pinay. Il est probable que les deux poux eurent des torts, comme il arrive gnralement. Mais les fautes d'Agnes Craig provenaient d'un manque d'exprience, et celles de son mari d'un dfaut de nature. Lui-mme semble avoir reconnu qu'il avait t coupable; il lui crivait plus tard: je regrette sincrement ces incidents de ma conduite envers vous qui ont caus notre sparation. S'il tait possible de les effacer, ils ne se renouvelleraient jamais[819]. [Note 815: _Memoir of Mrs Mac Lehose_, p. 16.] [Note 816: _Memoir of Mrs Mac Lehose_, p. 17-18.] [Note 817: _Mmoires de Mme d'pinay_, t. I, p. 66.] [Note 818: _Id._, t. I, p. 91.] [Note 819: _Memoir of Mrs Mac Lehose_, p. 20.] La sparation tait venue avec ses motions, ses anxits, ses lenteurs et ces scnes cruelles, ces tentatives du mari qui, par instants, est mordu du regret d'un bonheur gaspill, se retourne vers des souvenirs chers, voit ce qu'il a perdu et, sous les colres et les emportements, est ressaisi par des liens profonds, des joies, des impressions, qui ne veulent pas mourir. Ce sont alors des supplications pour obtenir une entrevue qui doit tre la dernire et dont on espre qu'elle en amnera d'autres. Demain matin, je quitte ce pays pour toujours, c'est pourquoi, je souhaite beaucoup tre un quart d'heure avec vous, ma trs chre Nancy, c'est la dernire soire probablement o vous aurez jamais une occasion de me voir dans ce monde[819]. Ce sont ces appels la piti dans la forme tragique qu'ils prennent volontiers, et le retour de ces appellations caressantes et familires qui veulent faire plaider le pass. Et ce sont encore les refus de la femme, mue malgr tout par cette vocation des premires tendresses et des jours o elle crut tre heureuse, prise de compassion, trouble par ces cris qui peuvent tre sincres, hsitante. Je consultai mes amis; ils me dconseillrent de le voir, et comme je pensais qu'il n'en pouvait sortir aucun bien, je dclinai cette entrevue[819]. Le plus poignant pisode peut-tre des sparations, la lutte pour les enfants, n'avait pas fait dfaut. M. Mac Lehose, croyant ainsi rduire leur mre, les lui avait enlevs; il comptait que pour les ravoir elle cderait et reviendrait lui. Elle avait tenu bon. Et lui, vaincu sur ce point et incapable de les lever, les lui avait rendus. Mais qui peut dire les transes et les dchirements de pareilles preuves? Aprs la sparation, qui avait eu lieu la fin de 1780, M. Mac Lehose tait rest en cosse pour cette bataille dsespre. Il en tait parti en 1782 pour Londres o, aprs avoir vcu dans toute sorte de dsordre, il avait fini par tre mis en prison pour dettes. Les siens ne l'en avaient retir qu' la condition qu'il s'expatrierait. Il tait parti en 1784 pour la Jamaque, o l'on disait qu'il tait en train de prosprer; il s'tait tabli comme homme de loi et y faisait fortune. Quant Mrs Mac Lehose, elle s'tait tablie dimbourg depuis 1782. On ne peut s'empcher de vouloir reconstituer la figure de la plus clbre peut-tre des hrones de Burns. Les renseignements ne sont ni trs prcis ni trs abondants. Tout ce qu'on possde sont quelques dtails de biographie ou de caractre, clairsems dans le mmoire que son petit-fils crivit sur elle en 1843, lorsqu'il rendit publique sa correspondance avec Burns, quelques aveux et quelques jugements sur elle-mme contenus dans ces lettres, et un portrait singulier trac d'elle par R. Chambers qui l'avait connue. Le voici: D'un style de beaut quelque peu voluptueux, de faons vives et aises et d'une construction d'esprit potique, avec quelque esprit et un degr de raffinement et de dlicatesse qui n'tait pas excessif, Mrs Mac Lehose tait exactement le genre de femme qui devait fasciner Burns. On peut, en vrit, la dcrire en disant qu'elle tait, dame et leve la ville, l'analogue des jeunes filles de campagne qui avaient exerc le plus grand pouvoir sur lui dans ses jeunes annes[820]. On ne peut pas dire que ce soit l un portrait dlicatement touch. Le bon R. Chambers n'tait point peintre de pastels fminins. Ce n'tait point l son fait. Il semble pourtant qu'avec les dtails qu'on a sur elle, il ne soit pas impossible de se faire une ide plus prcise de ce qu'elle tait, et mme de l'tat moral o elle se trouvait, quand cette crise clata dans sa vie. [Note 820: R. Chambers, t. II, p. 174.] C'tait, de l'aveu de tous, une femme remarquablement intelligente, non pas d'une intelligence de haut vol ou de trs rare qualit, mais vive, facile, ouverte et avide. Elle avait de l'imagination, mais probablement de l'imagination de lecture et sortie de la mmoire. Elle avait un got qui semble avoir t sincre pour les choses de l'esprit et le dsir d'accrotre sa culture intellectuelle. Elle avait reu l'ducation de la plupart des jeunes filles de son temps, laquelle tait ordinaire. Elle comprit plus tard pleinement les dsavantages d'une pareille ducation et y porta partiellement remde, une poque de la vie o beaucoup de femmes ngligent ce qu'elles ont appris et o bien peu persvrent dans l'acquisition de nouvelles connaissances[821]. Elle lisait beaucoup. Saint-Simon fait cet loge d'une dame: qu'elle avait de la mmoire et le jugement de n'en pas montrer. Mrs Mac Lehose avait de la mmoire mais sans ce jugement-l. Elle aimait faire montre de ses lectures. Elle amliora son got par la lecture des meilleurs auteurs anglais. Doue d'une mmoire trs rtentive, elle citait souvent propos ces auteurs, la fois dans sa conversation et dans sa correspondance[822]. Elle se piquait de bien crire et s'y appliquait. Il y avait bien un peu de pdantisme dans son cas. Elle avait une conversation qu'on regardait comme brillante, et dont la qualit tait probablement l'assurance et la facilit de parole, qui souvent suffisent pour une rputation de ce genre. Il ne semble pas, d'aprs ses lettres, que cette causerie courante et dcide dpasst beaucoup les lieux communs, les rflexions gnrales. Il se peut qu'elle tombt quelquefois sur des rencontres de mots qui ont plus de succs qu'elles ne valent. Ce devait tre l'exception. On ne trouve gure dans sa correspondance aucune de ces saillies, de ces tours imprvus, de ces aperus personnels, mme sur de menus points, qui marquent l'originalit d'un esprit. Ses lettres ont plutt une tendance au dveloppement noble, un peu dclamatoire et tal. On y chercherait inutilement ce lger clapotis d'ides, ft-il mme un peu brouillon, ces sauts soudains d'un sujet un autre, l'aisance familire, la grce abandonne de certaines correspondances fminines. La sienne a quelque chose d'un peu trop littraire. C'tait, d'ailleurs, le ton de l'poque et de l'endroit. Avec cela elle avait du bon sens, de la pntration, un coup d'oeil ferme en soi et dans les autres, de la justesse et de la solidit. Elle avait un fonds d'esprit plutt srieux, auquel son imagination et sa ferveur intellectuelle, et peut-tre aussi une imitation littraire, donnaient un certain mouvement gnral. [Note 821: _Memoir of Mrs Mac Lehose_, p. 14.] [Note 822: _Memoir of Mrs Mac Lehose_, p. 24.] Elle tait peut-tre plus vive de coeur, lequel demeure plus personnel que l'esprit. Elle tait de premier mouvement: Vous vous trompez beaucoup quand vous numrez la force d'me parmi mes qualits. Je n'en ai mme pas une part ordinaire; chaque passion fait de moi ce qu'elle veut et toute ma vie j'ai t guide par l'impulsion du moment, mobile et faible[823]. Elle tait porte se donner tout entire et ardemment ce qui l'occupait, apportant dans ses prfrences une sorte de fougue. Comme vous-mme, je suis un peu enthousiaste. En religion et en amiti je suis tout fait fanatique--peut-tre pourrais-je l'tre aussi en amour, n'tait que tout ce qui m'est cher dans le ciel et sur terre me l'interdit[824]. Elle tait trs susceptible, prompte ressentir trs fortement et pour longtemps les intentions bonnes ou mauvaises. Mes ressentiments sont vifs comme tous mes autres sentiments. Je sens trs vivement la bont et le mauvais vouloir. Le premier me lie jamais. Mais je n'ai rien de l'pagneul dans ma nature; et le second me gurirait bientt lors mme que j'aimerais jusqu' la folie[825]. Cela tenait sans doute beaucoup d'amour-propre. [Note 823: _To Sylvander_, 24th Jan. 1788.] [Note 824: _To Sylvander_, 28th Dec. 1787.] [Note 825: _To Sylvander_, 9th Jan. 1788.] Elle tait franche et assez pour avouer que cette franchise venait d'un manque de contrle sur ses impressions. Par l, elle disait avec raison qu'elle ressemblait Burns. Si j'avais t homme, j'aurais t comme vous. Je ne suis pas assez vaine pour me croire votre gale en capacits; mais je suis forme avec une vivacit d'imagination et une force de passion peu infrieures.... Tous deux nous sommes incapables de tromperie parce que nous manquons de sang-froid et de pouvoir sur nos sentiments. La dissimulation est ce que je n'ai jamais pu atteindre, mme dans des situations o il et t prudent d'en avoir un peu[826]. Cependant ses malheurs, l'observance d'une vie surveille par mille regards et ncessairement timide, avaient refoul, et pour les points importants, ce naturel imptueux. Les situations et les circonstances ont, cependant, eu sur chacun de nous les effets qu'on pouvait attendre. L'infortune a merveilleusement contribu matriser la vivacit de mes passions, tandis que le succs et l'adulation ont servi nourrir et enflammer les vtres[826]. Cependant cette imprudence de nature se dcelait en certains petits traits de conduite. Il y avait dsaccord entre son esprit qui tait juste et son temprament toujours dispos partir droit devant lui. Il en rsultait de petites incartades de manires ou de paroles. Elle manquait un peu du don de proprit; elle allait l'tourdie. La nature a t indulgente envers moi plusieurs gards; mais elle m'a refus absolument une chose essentielle: c'est cette perception instantane de ce qui est convenable ou qui ne l'est pas, qui est si utile dans la conduite de la vie. Personne ne peut discerner, avec plus de justesse, _aprs_, que Clarinda. Mais quand son coeur est panoui sous l'influence de la bont, elle perd tout pouvoir sur lui et souvent elle souffre durement au souvenir de son imprudence[827]. On sent l un manque de mesure, de rserve, une familiarit un peu excessive ou trop prompte de manires et de langage, qu'elle sauvait sans doute par de la bonne humeur. Cela devait se traduire parfois par une certaine hardiesse et une certaine dsinvolture de langage. C'est quoi sans doute fait allusion Chambers lorsqu'il dit qu'elle avait un degr de raffinement et de dlicatesse qui n'tait pas excessif. Cette libert de mots, qui offensait dans un milieu calviniste, aurait pu tre ailleurs de la verve et de la verdeur. On voit que cette disposition l'excitabilit s'emportait parfois, surtout quand elle tait aiguillonne par un peu de vanit ou de bruit. En lisant ce que vous me dites de votre penchant pour les plaisirs de la socit, j'ai souri de sa ressemblance avec le mien. Si vous m'aperceviez dans une runion de plaisir, vous penseriez que je ne suis rien qu'une fanatique d'amusement; mais maintenant j'vite les runions. Mes esprits s'affaissent ensuite pendant des journes et, ce qui est pire, il y a parfois des esprits stupides ou malveillants, qui me blment bien haut pour ce que leurs natures pesantes ne peuvent comprendre. Si j'avais une fortune indpendante, je ddaignerais leurs pitoyables remarques; mais dans ma position tout me rend la prudence ncessaire[828]. Cette disposition n'avait pas t sans lui attirer quelques critiques et quelques attaques. On voit aussi, la raction qui la suivait, que sa gat, quand elle tait excessive, tait factice, comme il arrive aux personnes dont l'esprit est srieux. Peut-tre aussi y avait-il, dans ces accs de gat, un peu de dsir de s'tourdir, cette sorte d'ivresse qui laisse, comme l'autre, son abattement. [Note 826: _To Sylvander_, 1st Jan. 1788.] [Note 827: _To Sylvander_, 19th Jan. 1788.] [Note 828: _To Sylvander_, 9th Jan. 1788.] Avec cela, Agnes Craig avait de srieuses qualits de caractre et de coeur. Elle avait, ce qui est une grande marque de sant d'esprit, une sorte d'optimisme, une disposition tre contente de son sort et voir les choses par leur bon ct. Je ne suis pas, comme vous le supposez, malheureuse. J'ai de beaux enfants, de l'aisance, une bonne renomme, des amis bons et attentifs, quel monstre d'ingratitude je serais aux yeux du ciel si je me disais malheureuse. Il est vrai, j'ai rencontr des scnes horribles se rappeler mme six annes de distance; mais l'adversit, mon ami, est reconnue comme l'cole de la vertu. Elle confre souvent cette douceur soumise qui est inconnue parmi les favoris de la fortune[829]. Et ailleurs elle revient sur la mme ide que ses malheurs ont t pour elle une heureuse leon, avec une simplicit et une franchise qui ne sont pas vulgaires. Aucun dmon malveillant n'a eu la permission de verser du chagrin dans ma coupe comme vous le supposez; c'tait la bont d'un pre sage et tendre qui prvoyait que j'avais besoin d'tre chtie pour tre ramene lui. Ah, mon ami, la Religion convertit en bndictions nos plus lourdes infortunes! Je sens que c'est ainsi. Ces passions naturellement trop violentes pour ma paix ont t brises et modres par l'adversit; et, si l'adversit mme n'a pas suffi vaincre ma vivacit, jusqu'o n'aurais-je pas t si j'avais t libre de glisser plus loin, dans le plein soleil de la prosprit. J'aurais oubli ma destine future et fix mon bonheur sur les ombres fuyantes d'ici-bas[830]. Ce ne sont ni les penses ni les paroles d'une me commune. Elle tait bonne: Ma main n'a pas obtenu la joie de donner, mais le ciel accepte mon dsir de donner; elle tait mre excellente; elle avait un fonds solide de religion et d'honntet qui fut longtemps son soutien dans la crise qu'elle allait traverser. Elle tait, quand il le fallait, dcide et vaillante. [Note 829: _To Sylvander_, 28th Dec. 1787.] [Note 830: _To Sylvander_, 1st Jan. 1788.] Tout cela formait, en somme, une nature assez riche et assez bien quilibre, une physionomie aimable de petite bourgeoise intelligente, anime, capable de passion plutt que passionne, sans trs haute distinction, avec plus de vivacit que de profondeur et plus d'attrait que de charme. Il lui manquait la sduction suprme, je ne sais quelle suavit victorieuse par dessus tout. Elle le savait et elle l'avouait avec la franchise et la justesse qui taient de ses qualits et avaient leur bonne grce. En parlant d'une petite pice de vers qu'elle avait faite, elle disait: Elle n'a pas de mrite potique, mais elle donne des indices d'une dlicate me fminine, une me comme je voudrais que la mienne ft; mais ma vivacit me prive de cette douceur qui est, dans mon opinion, le premier ornement d'une femme[831]. Cet arme subtil, la fleur parfume qui rend certaines vies suaves ou troublantes, lui faisait dfaut. La sienne appartenait la famille des plantes brillantes et sans parfum. C'tait une nature facile, bien doue, avec un certain clat, mais sans cette marque de personnalit qui, place ici ou l, met un tre part. Elle avait cependant quelque chose d'attachant, car elle conserva un cercle d'amis trs fidles qui ne la quittrent, les uns aprs les autres, que lorsque la mort les appela. [Note 831: _To Sylvander_, 19th Jan.] Ce qu'on sait de son apparence physique concorde bien avec cette physionomie morale. C'tait une femme de petite taille, bien prise, avec plus de vivacit, de mouvement que de vritable grce, comme il arrive aux personnes un peu courtes et destines prendre de l'embonpoint. Quelqu'un qui la vit, dix ans aprs cette poque, lui appliquait les mots de Byron fair, fat and forty[832]. Ses extrmits taient petites, ce qui va presque toujours avec une dmarche alerte. Il reste d'elle une de ces silhouettes noires dcoupes qui taient alors la mode; le profil sans tre trs distingu est agrable, le front droit et bien assis, le nez retrouss, la bouche assez forte et ferme; une physionomie pas trs raffine mais plaisante et drue. C'est probablement ce qui a fait dire Chambers qui manquait de nuances: Elle tait d'un genre de beaut un peu voluptueux. [Note 832: Scott Douglas, tom. V, p. 111.] En ralit et en regardant de plus prs, on sent, au-dessous d'une sentimentalit un peu factice entretenue par des lectures, on sent une femme fort raisonnable, fort pratique, qui il n'a manqu qu'un foyer pour tre une excellente pouse, faite pour une vie rgulire et un bonheur tranquille. Elle tait ne pour tre heureuse et rendre heureux, si elle avait t place dans des conditions normales. Mais quand certains sentiments capitaux ne reoivent pas un minimum de satisfaction, ils s'exasprent; ils deviennent des rvolts. Cette disette les pousse plus loin qu'ils n'auraient jamais rv d'aller, et des natures qu'un peu de contentement et gardes paisibles, deviennent capables de violence. La moiti des excs de passion est produite par le manque d'un peu de bonheur, l'heure voulue. * * * * * Au moment o nous la rencontrons, elle vivait dimbourg dans une situation assez dlicate et assez difficile. Sa jeunesse et sa beaut rendaient plus dangereuse cette vie de femme isole. Elle tait pauvre en mme temps. Ses faibles revenus ne lui suffisaient pas pour lever ses enfants. Elle avait reu, pendant quelque temps, huit livres de la corporation des chirurgiens de Glasgow, probablement en souvenir de son pre, et dix livres de celle des gens de loi, laquelle avait appartenu son mari. Mais ces secours lui avaient t retirs parce que Mr Mac Lehose, prosprant la Jamaque, tait en tat d'lever ses enfants. Mr Mac Lehose n'y songeait gure et sa femme se trouvait au bord de la gne. Heureusement elle avait un ami dvou. Son cousin Craig, avocat, homme instruit et distingu, un des collaborateurs de Mackenzie au _Miroir_, lui venait en aide, avec une dlicatesse presque touchante. Il en tait silencieusement pris, il continua l'aimer et veiller sur elle toute sa vie, sans tre aim en retour. Ce fut l'ami dvou et sacrifi qui se trouve dans la vie de tant de femmes. Il passe, dans un coin de cette histoire, comme une figure sympathique. En mme temps, elle traversait, depuis longtemps dj, une crise intrieure, d'ailleurs invitable. la suite de sa sparation, la nouveaut du malheur, le besoin de repos qui suit des scnes cruelles, les difficults matrielles de l'existence l'avaient d'abord absorbe. Mais elle avait vingt-quatre ans. La vivacit de ses sentiments s'tait rveille peu peu. Son coeur avait senti un vide, une tristesse. Bien qu'elle ne ft pas d'une nature trs potique, elle s'tait tourne vers la posie. Elle essayait de se tromper avec des vers, comme on le fait avec la musique qui, devenue plus riche, plus expressive et plus prcise, a pris, de nos jours, pour beaucoup d'mes souffrantes, la plac de la posie. Ce besoin d'aimer ne trouvant pas d'issue, tait retomb en mlancolie. Le dsoeuvrement de son coeur laissait place des rveries. Elle se disait, dans ses promenades cartes, qu'il est cruel de ne pas aimer, ce qui est bien prs de se dire qu'il est doux d'aimer. Sa premire composition, tait des paroles un merle qu'elle avait entendu chanter, sur un arbre, prs de l'endroit o le couvent de Ste-Marguerite a t depuis tabli. Les vers, qui ont une douceur plaintive, disent assez quelles taient ses penses. Continue, doux oiseau, et berce mes soucis, Tes notes joyeuses apaiseront ma dsesprance, Tes harmonieux gazouillements, innocents, Rsonnent doucement dans mon coeur souffrant. Choisis ta compagne et aime tendrement, prouve tous les transports charmants, Gote toutes ces douces motions; Qu'aimer et chanter emploient toutes tes heures; Tandis que moi, exile de l'amour, dlaisse, je vis Sans donner ni recevoir de bonheur. Chante encore, doux oiseau, et berce mes soucis, Tes notes joyeuses apaiseront ma dsesprance[833]. [Note 833: _To a Blackbird Singing on a Tree._] Ces vers, dit-elle, ont t crits pour apaiser un coeur endolori. Je souffrais alors d'une cruelle angoisse d'me que je ne puis vous dire[834]. Elle avait des moments amers, surtout quand des jours de fte, le commencement de l'anne, lui faisaient sentir davantage son isolement, En cette saison quand les autres sont joyeux, je suis tout l'oppos. Je n'ai pas de _proches_ parents et tandis que les autres sont avec les leurs, je suis assise seule, pensant plusieurs des miens avec qui j'avais l'habitude d'tre, maintenant partis pour la terre de l'oubli[835]. Ces heures glaciales devaient tre affreuses pour elle. Peu peu, par cette ascension insensible qui mne toute chose la vie, ces songeries du pass, ces regrets, taient devenus des rves tourns vers l'avenir, de vagues esprances, pas assez prcises pour l'effrayer et assez sduisantes pour la charmer. L'insinuante et dangereuse cajolerie de ces chimres la gagnait. Elle souhaitait innocemment un ami dont la prsence remplirait sa vie. Pendant bien des annes, j'ai cherch un ami, dou de sentiments comme les vtres; un ami capable de m'aimer avec une tendresse pure d'gosme, capable d'tre mon ami, mon compagnon, mon protecteur, et qui serait mort plutt que de me faire tort. J'ai cherch, mais j'ai cherch en vain[836]. Souhait si humain, si lgitime aprs tout! Elle l'avait prs d'elle, le vritable ami de sa situation. Mais elle ne l'aimait pas. Elle poursuivait ce rve, par lequel commence le roman de presque toutes les femmes, ce rve d'affection dsintresse et pourtant ardente d'un ami mu comme un amant. Elle se laissait aller cette aspiration d'avoir toutes les douceurs, les troubles mmes de la passion et la scurit de la conscience. Elle ne s'apercevait pas qu'il est irralisable, et que l'amiti est un vase que l'amour fait clater. Mais elle flattait de cette fantaisie ses heures oisives et inquites. Elle tait arrive ce moment o une femme est toute prte se laisser aimer parce qu'elle est toute prte aimer. [Note 834: _To Sylvander_, 19th Jan. 1788.] [Note 835: _To Sylvander_, 3rd Jan. 1788.] [Note 836: _To Sylvander_, 19th Jan. 1788.] Quant Burns, il tait aussi dans un singulier tat d'esprit, mais en sens inverse. Il traversait lui-mme une crise non d'aspiration mais de dcroissement. Il tait venu un point o un homme tel que lui commence sentir dcrotre le pouvoir qu'il a eu sur les femmes. Quelque chose l'a averti que l'assurance et l'entreprenante familiarit de la jeunesse ne lui sient plus, parce qu'il n'a plus la gat et la souplesse qui les rachtent si elles chouent. Ce qu'il dit a maintenant trop de poids, ne se prend plus en jeu. Il s'aperoit vaguement qu'un intervalle s'est tabli entre lui et la beaut riante, et qu'il lui semble grave. Il en conoit une sorte de timidit, de dfiance de soi-mme et de dpit, qui mnent l'ironie. Tout cela est bien avou dans ce qu'il disait de lui-mme: Ma rhtorique semble avoir tout fait perdu son effet sur l'aimable moiti du genre humain. J'ai connu le temps o... mais cela est une histoire du temps jadis. En conscience, je crois que mon coeur a t si souvent en feu qu'il est absolument vitrifi. Je contemple le sexe, avec quelque chose qui ressemble l'admiration avec laquelle je regarde le ciel toil par une glaciale nuit de Dcembre. J'admire la beaut de l'oeuvre du Crateur; je suis sduit par l'trange et gracieuse excentricit de leurs mouvements et--je leur souhaite bonne nuit. Je parle ainsi par rapport _une certaine passion dont j'ai eu l'honneur d'tre un misrable esclave_[837]. [Note 837: _To Miss Chalmers_, Oct. 26th, 1787. Les mots en italique sont en franais.] Il avait abus de son coeur et avait us certaines faons d'aimer. Mais il ne les avait pas puises toutes. Il devait renoncer l'amour qui a la grce des annes lgres. Il tait trop triste dsormais pour le goter, et trop inquitant pour l'inspirer. Mais il pouvait connatre celui des mes endolories et exprimentes, qui se recherchent pour panser rciproquement leurs souffrances; l'amour sans allgresse, qui souffre de la perspicacit que lui a apprise la vie, mais qui connat l'pre orgueil ou la joie trs douce de vaincre ou de gurir le pass, dans un coeur o le pass a laiss des trophes ou des blessures. Il faut, pour possder tout le triomphe ou toute la mansutude de cette forme tardive de l'amour, une me d'une combativit imprieuse qui touche la duret, ou d'une noble indulgence qui va presque la sagesse. Il est peu probable que l'une ou l'autre se rencontrent chez Burns, mais il est intressant de voir comment il traversera cette phase de passion, qui forcment devait se trouver sur son chemin. Ces amours commencent volontiers par des impressions intellectuelles et ils en vivent en partie, car ils appartiennent une priode o le corps n'a plus toute sa beaut et o, par contre, l'esprit a toute sa force. Il y avait donc bien des affinits entre Burns et Mrs Mac Lehose. Il trouvait en elle une femme plus instruite, plus distingue, plus dame, que celles qu'il avait connues. Il tait invitable qu'elle serait attire par son gnie. Ce fait mme qu'elle n'avait pas une trs haute distinction la rendait plus accessible. Elle n'avait pas autour d'elle ces dlicatesses excessives et factices qu'et froisses ce qu'il y avait ncessairement de fruste et de rude en lui. Elle touchait directement sa force et son intelligence. Il n'y avait pas mme entre eux ce lger grillage de raffinements de manires qui parfois se dresse entre un homme suprieur et une femme trs lgante. Elle s'tait enthousiasme pour le pote et, depuis quelque temps, elle pressait une de ses amies, vieille fille, Miss Nimmo, lie avec Miss Chalmers, de le lui faire connatre. Vers les premiers jours de dcembre, Miss Nimmo cdant ses sollicitations, l'invita passer une soire avec Burns. Elle fut sans doute blouie et charme par sa parole. L'entrevue se termina par une invitation venir prendre le th chez elle, le jeudi suivant, qui tait le 6 dcembre. Quelque chose survint qui fit remettre la runion au samedi. Burns avait alors l'intention de s'loigner d'dimbourg, la semaine suivante, comme il rsulte de la lettre qu'il crivit pour accepter le changement de jour: Madame, j'attachais beaucoup de prix au th de ce soir, et je n'ai pas t souvent aussi dsappoint. Samedi soir, je saisirai l'occasion avec le plus grand plaisir. Je quitte cette ville aujourd'hui en huit, et probablement pour une couple d'annes. Je regretterai toujours d'avoir fait si tard la connaissance d'une personne que j'estimerai toujours hautement et au bonheur de laquelle je m'intresserai toujours chaudement[838]. [Note 838: _To Mrs Mac Lehose_, Dec. 6th, 1787.] Si les choses s'taient passes ainsi, cette rencontre ne se ft pas distingue de tant d'autres. C'et t une soire d'admiration de plus. Ce fut un accident matriel qui, en retenant Burns dimbourg plus longtemps qu'il ne le pensait, donna ces relations le temps de se dvelopper et d'entamer leurs deux vies. Le lendemain de cette lettre, la veille mme du jour attendu, une voiture, dans laquelle il se trouvait, fut renverse par la faute du cocher ivre. Il fut rapport chez lui, avec un genou fortement contusionn, qui devait le garder la chambre pendant six semaines. Sans cet accident, il est probable que ses rapports avec Mrs Mac Lehose auraient t coups court, par son dpart prochain. Il lui crivit, pour s'excuser, une lettre dans laquelle il y a dj une pointe de ferveur: Je puis dire avec vrit, Madame, que je n'ai jamais rencontr dans ma vie de personne que j'aie plus anxieusement souhait de revoir que vous. C'est ce soir que j'allais avoir ce trs grand plaisir dont la pense me grisait; mais une malheureuse chute de voiture m'a tellement contusionn au genou que je ne puis bouger la jambe du coussin. Ainsi, si je ne vous revois plus, je ne reposerai pas dans mon tombeau, de chagrin. J'tais vex jusqu' l'me de ne pas vous avoir rencontre plus tt. J'avais pris la rsolution de cultiver votre amiti, avec l'enthousiasme de la religion; mais c'est ainsi que la Fortune m'a toujours servi. Je ne puis supporter l'ide de quitter dimbourg sans vous voir. Je ne sais pas comment expliquer cela: je m'prends trangement de certaines personnes et je me trompe rarement. Vous m'tes une trangre, mais je suis un tre singulier. Des sentiments encore innomms, des choses qui ne sont pas des principes, mais qui sont mieux que des fantaisies, me portent plus avant que la raison tant vante n'a jamais conduit un philosophe.--Adieu! tous bonheurs soient vtres[839]. [Note 839: _To Mrs Mac Lehose_, Dec. 8th, 1787.] cette lettre un peu bien expansive, Clarinda fit une rponse du mme ton. Quelque accoutume qu'elle soit aux dceptions, elle n'en a jamais ressenti une de mme nature laquelle elle ait t plus sensible, que dit-elle? moiti aussi sensible qu' celle-ci. L'accident cruel qui l'a cause augmente ses regrets. Si sa sympathie, son amiti taient capables de le soulager dans sa peine, il pouvait tre assur qu'il les possdait. Elle se laissait aller parler de ces sentiments vagues que Burns avait habilement mis en avant, user ces mots doux et d'air innocent, les prludes de la flte sductrice, qui ne disent rien, mais qui prparent couter et auxquels les femmes devraient fermer leurs oreilles, car ils sont perfides. Nous sommes, en vrit, _trangers_ en un sens, mais nous avons une proche parent beaucoup d'gards: ces _sentiments innomms_ je les comprends parfaitement, quoique la plume d'un Locke n'ait pu les dfinir. Peut-tre le mot _instincts_ approche-t-il plus de leur dfinition que _Principes_ ou _Caprices_. Pensez-vous, ajoutait-elle, en lui citant avec un peu de flatterie un de ses vers, qu'ils aient quelque rapport avec _cette lumire cleste qui nous gare_?[840] Je sais une chose, c'est qu'ils ont un puissant effet sur moi et qu'ils sont dlicieux lorsqu'ils demeurent sous le contrle de la _raison_ et de la _religion_[841]. Il y a bien un peu de coquetterie et d'attirance dans ces mots. Cependant elle touchait, ds le premier jour, le point sur lequel allait porter la lutte entre elle et Burns. Comme toute femme qui marche vers une faute par des perspectives honntes, elle voudra rester dans les limites marques par ces deux mots; et lui essayera de l'entraner au-del, au moyen de tous les sophismes et les dclamations que nous murmure le Mphistophls invisible, plein de conseils et d'habilets, qui assiste cach derrire le buisson, au dbat de tout homme et de toute femme. Burns avait un alli, dans ces premiers moments, c'tait son accident: Si j'tais votre soeur j'irais vous voir, mais ce monde est plein de censure[841]. [Note 840: C'est un vers de la _Vision_.] [Note 841: _To Robert Burns_, Dec. 8th, 1787.] Burns tait trop expert joueur pour ne pas saisir cet avantage et ne pas pousser plus avant. Il fit aussitt le mouvement qui amenait les relations sur le terrain de l'amour, et il le faisait d'une faon trs habile, sans se compromettre, par un regret vague, un soupir arrach comme malgr lui. Votre amiti, madame! Par les cieux, je n'avais jamais connu ce que c'est que l'orgueil! et il ajoute que de son ct c'est une amiti qui, si j'avais eu le bonheur de vous rencontrer _ temps_, aurait pu me conduire... le dieu de l'amour seul sait jusqu'o[842]. Sous cette forme de prtrition, la chose est insinue, le mot est gliss. On ne peut se dfendre d'un tonnement presque pnible voir ce qu'il y avait de finesse et de rouerie en lui. Toute cette nouvelle aventure, qui n'a en soi rien d'extraordinaire, est curieuse pourtant parce qu'elle nous le montre l'oeuvre de prs et permet de juger jusqu'o il tait capable d'aller dans un certain sens. Elle est curieuse aussi parce qu'elle prsente, avec une singulire clart et dans ses degrs successifs, l'ternel conflit des dsirs d'un homme et des scrupules d'une femme, avec son ternelle issue. [Note 842: _To Mrs Mac Lehose_, Dec. 12th, 1787.] Voyez avec quelle rapidit les choses prennent forme et avec quelle prcision la question se pose ds le dbut. Un peu alarme par cette lettre, Mrs Mac Lehose veut le ramener leur point d'entente. Ses paroles ne manquent ni de justesse ni de dignit. Mais elle ne s'aperoit pas que cette dfense ne fait que donner plus de passion l'attaque, et qu'il y a des cas o le seul moyen est de ne pas comprendre. Combien de femmes ont crit ceci, ou peu prs, et de bonne foi! Quand je vous verrai, il faudra que je vous gronde pour m'crire d'une faon romanesque. Vous souvenez-vous que celle qui vous parlez est une femme marie, ou bien--comme Jacob,--voudriez-vous attendre sept annes et, peut-tre alors mme, tre du comme lui? Non! J'ai meilleure opinion de vous: vous avez trop de cette imptuosit qui accompagne gnralement les nobles esprits. Pour parler srieusement, on croirait, d'aprs votre style, que vous crivez quelque femme vaine et sotte, pour vous moquer d'elle--ou pis encore. J'ai trop de vanit pour l'attribuer au premier motif, et trop de charit pour admettre la pense du second. Je le considre comme l'effusion d'un coeur bienveillant qui en rencontre un autre pareil lui; je vous ai promis mon amiti: ce sera votre faute si jamais j'ai la retirer[843]. [Note 843: _To Robert Burns_, Dec. 16th, 1787.] Il faut entendre avec quelle indignation Burns se dfend! Il est rest immobile et stupfait, comme les amis de Job quand ils l'aperurent! Quoi! s'adresser une femme marie! Il a tressailli comme s'il avait vu le spectre de celui qu'il aurait offens. Il se rappelle ses expressions. Quelques-unes, il est vrai, sont discutables, mais c'est par habitude et bien malgr lui. Son coeur, s'il a pch, c'est bien peu. Je ne saurais pas vous dire, Madame, si mon coeur n'a pas pu s'garer un peu; mais je puis dclarer, sur l'honneur d'un pote, que le vagabond a fait l'cole buissonnire mon insu. J'ai, mon compte, une assez belle troupe de dfauts; comme ceux de la plupart des gens, ce sont des gredins indisciplins, mais les infortuns coquins ont en eux un peu d'honneur et ils ne voudraient pas faire une chose malhonnte.... Un homme rencontre une femme malheureuse, aimable et jeune, abandonne et dlaisse par ceux qui taient tenus, par tous les liens du devoir, de la nature et de la gratitude la protger, la consoler et la chrir; cette femme unit la beaut du corps la noblesse de l'esprit--d'un esprit qui va votre got comme les joies du ciel un saint; si une pauvre petite ide, fille naturelle de l'imagination, vient pensivement regarder par-dessus la palissade,--supposez mon amie que vous ayiez la juger et que cette pauvre petite brebis errante, toute tremblante, toute contrite, les yeux innocents, pleins de larmes, de regrets et implorant son juge du regard, soit amene devant vous, pouvez-vous la condamner impitoyablement[844]. [Note 844: _To Mrs Mac Lehose_, Dec. 20th, 1787.] Le plaidoyer est habile, avec ce qu'il faut de bonne humeur pour diminuer ce qu'on a dit, avec ce qu'il faut d'aveu pour le maintenir, et ce qu'il faut de flatterie pour en faire entendre davantage. Mrs Mac Lehose fut-elle facilement dupe de ces belles protestations? Sans doute quelque chose en elle voulait tre persuad. Elle envoya Burns quelques vers assez bien tourns qu'elle signa, selon le got du temps pour les noms supposs, du nom de Clarinda. Dsormais Burns, pour se mettre l'unisson, lui crivit sous celui de Sylvander, et partir de ce moment ils ne s'appellent plus autrement dans la suite de cette correspondance. L'indignation de Burns n'tait, on le suppose bien, qu'un feu de paille. quelques jours de l, il crit une longue lettre o toutes les dclamations, les sympathies, infaillibles en pareil cas, sont mises en jeu. Pourquoi est-elle malheureuse? Pourquoi l'a-t-il connue si tard? Vous avez une main bienveillante et dispose donner; pourquoi ce bonheur vous fut-il refus? Vous avez un coeur form, noblement form, pour les joies les plus raffines de l'amour; pourquoi ce coeur fut-il jamais meurtri?... Pourquoi suis-je n pour voir un malheur que je ne puis secourir, et rencontrer des amis dont je ne puis jouir? Je regarde en arrire, avec la dtresse d'un regret inutile, en voyant ma perte de ne pas vous avoir connue plus tt, tout l'hiver dernier, ces trois mois-ci passs! quel commerce heureux n'ai-je pas perdu! Peut-tre cependant cela vaut-il mieux pour ma paix.[845] [Note 845: _To Clarinda_, Dec. 28th, 1787.] On voit avec quelle habilet et quel enthousiasme apparent, peut-tre avec quelle inconscience, le sducteur poursuit son chemin. Il y a un passage bien perfide, mais bien joli et bien sduisant: Je crois qu'il n'est pas possible de maintenir des rapports ou d'entretenir une correspondance avec une femme aimable, encore moins avec une _femme merveilleusement aimable et belle_, sans quelque mlange de cette dlicieuse passion dont j'ai eu plus d'une fois l'honneur d'tre l'esclave trs dvou. Mais pourquoi s'en sentir blesse? Est-ce qu'un honnte homme ne peut pas avoir une faiblesse pour une femme charmante, sans courir tte baisse dans une intrigue? Prenez un peu de la tendre sorcellerie de l'amour, ajoutez-la aux gnreux et honorables sentiments d'une amiti virile, et je ne connais qu'un _seul_ mets qui soit plus dlicieux, et que peu, trs peu d'tres, quelque rang qu'ils appartiennent, gotent jamais. Un pareil mlange est comme d'ajouter de la crme des fraises; non seulement elle donne aux fruits une richesse plus dlicate, mais encore elle est dlicieuse elle-mme[846]. [Note 846: _To Clarinda._ Dec. 28th, 1787.] La chose est dite, mais de quelle faon lgre et caressante. Cette dernire phrase est, dans le texte, d'un coloris et d'une saveur tout fait exquis. La premire tentation ne se servit pas avec plus de sophisme et de sensualit du parfum d'un fruit. Cela devient presque de la posie. La pauvre Clarinda a beau faire, elle a beau roidir sa rponse, y mettre des raisonnements, rectifier les mots, marquer des bornes, se faire raisonnable et raisonneuse, elle est gagne. Vous dites qu'il n'est pas possible de correspondre avec une femme aimable sans un mlange de la tendre passion. Je crois qu'il n'y a pas d'amiti entre des personnes sensibles de sexe diffrent, sans un peu de _douceur_; mais lorsqu'elle est maintenue dans des limites convenables, elle ne fait que donner une plus haute saveur ce commerce. L'amour et l'amiti sont des mots qui se trouvent sur les lvres de tous, mais peu, extrmement peu, en comprennent la signification. L'amour (ou l'affection) ne peut pas tre sincre, s'il hsite un moment sacrifier toutes ses satisfactions gostes au bonheur de son objet. Au contraire, si on veut acheter les _premires_ aux dpens du _second_, il mrite d'tre appel, non plus amour, mais d'un nom trop grossier pour tre mentionn. C'est pourquoi je soutiens qu'un honnte homme peut avoir une faiblesse amicale pour une femme, qui dans son me abhorrerait l'ide d'une intrigue avec elle. Voil mes sentiments sur ce sujet: j'espre qu'ils correspondent aux vtres[847]. [Note 847: _To Sylvander_, January 1st, 1788.] En dpit d'elle, le poison a pntr ses prcautions, ses restrictions, sa froideur mme. Il y a dans ces lignes qui veulent tre rigides, un consentement. Le premier pas est fait dans le sentier prilleux; la premire, l'imperceptible concession qui en contient tant d'autres; l'initiale minute de faiblesse d'o sortira un avenir charg de souffrances, par cette sorte de logique et de dduction effrayante des choses dont George Eliot a si vigoureusement marqu la marche, les exigences et la cruaut. * * * * * Il est clair qu'une correspondance, engage sur ce ton, doit conduire des entrevues. Aussitt que Burns fut capable de sortir dans une chaise porteurs, il alla rendre visite Clarinda. Il raconta sa vie, ses fautes et ses folies, avec son loquence enflamme et des lans de regret. On imagine ce que pouvait tre sur ses lvres le tableau de son enfance, des sombres jours de son pre, sauv de la prison par la mort le dernier et souvent le meilleur ami du pauvre[848], et la flamme qui devait sortir du rcit de ses propres passions. On voit la pauvre Clarinda, blouie par ces regards clatants, suspendue cette navrante histoire, prise du dsir de gurir ces regrets. Le lendemain, pour complter ce qu'il avait dit la veille, il lui envoya sa lettre au Dr Moore. Elle la lut, et, avec un vrai instinct fminin, elle s'appliqua la scne ternelle o la piti fait natre l'amour. Elle songea aussitt Desdemona trouble du rcit des souffrances et des dangers d'Othello. Elle y songea parce que son coeur lui disait les mmes choses qui sont exprimes dans ce passage d'une humanit si profonde. Et la ressemblance n'tait pas dj si lointaine. Il y avait quelque chose de la rudesse, de l'origine vulgaire et presque de l'aspect du maure, dans cet homme au teint brun et aux yeux noirs flamboyants, qui rpandait son rcit d'preuves et d'aventures. C'est le prix de ceux qui les ont traverses qui fait le prix de ces pripties. Les exploits du guerrier noir ne sont aprs tout que le fait de maint soldat, mais la fille du snateur eut raison d'en tre blouie. La vie de Burns sembla justement, celle qui l'coutait ainsi, douloureuse et presque galement hroque: coup sr elle avait eu une endurance et une vaillance gales. Clarinda avait senti juste en allant droit cette scne. Elle avait touch ce que les sentiments ont de commun, sous les diversits de situations, de langage et de ciel. Sa tendre compassion tait bien soeur de celle de Desdemona. C'est srement un des points curieux et touchants de cette correspondance. [Note 848: _To Robert Graham of Fintry._ Jan. 1788.] Deux fois, je l'ai lue avec une grande attention. Quelques parties m'ont drob mes larmes. Avec Desdemona j'ai ressenti que c'tait pitoyable, que c'tait merveilleusement pitoyable. Quand j'arrivai au paragraphe o il est question de lord Glencairn, j'clatai en larmes. C'tait ce dlicieux trop plein du coeur, qui sort d'une combinaison des sentiments les plus doux. Rien ne lie davantage un esprit gnreux que de lui tmoigner de la confiance. Je l'ai toujours prouv. Vous semblez avoir eu l'intuition de ce trait de mon caractre, et c'est pourquoi vous m'avez confi vos fautes et vos folies. La description de votre premire scne d'amour m'a ravie. Elle m'a rappel l'ide de quelques circonstances tendres qui m'arrivrent la mme priode de la vie. Seulement, les miennes n'allrent pas si loin. Peut-tre, en retour, vous raconterai-je les dtails quand nous nous verrons. Ah! mon ami, les premires motions d'amour sont assurment les plus exquises. Dans les annes plus mres, nous pouvons acqurir plus de connaissances, de sentiment; mais rien de ceci ne peut donner les mmes ravissements que les chres illusions de la jeunesse qui font battre le coeur. Comme la vtre, la mienne tait une scne rurale, ce qui ajoute encore la tendre rencontre. Mais assez de ces souvenirs[849]. [Note 849: _To Sylvander._ Jan. 7th 1788.] Pendant qu'elle suivait la vie antrieure de l'homme qui pntrait dans la sienne, elle tait aux prises avec une proccupation intime o est la preuve qu'elle tait sincre dans son rve d'une amiti paisible. Elle se demandait s'il en tait capable, et elle s'alarmait de n'en pas trouver de traces ou de germe, dans cette existence, o tant de sentiments avaient pris place. Cette inquitude lui donnait une perspicacit trs aigu, comme lorsqu'un intrt majeur avive l'esprit, l'aiguise sur un point unique. Elle avait mis le doigt sur l'incapacit, o sont des natures comme Burns, d'prouver vis--vis d'une femme un sentiment dsintress. Elle devinait la fragilit de son rve. Il y a une chose qui m'effraie, c'est qu'il n'y a pas de trace d'amiti envers une femme; or, dans le cas de Clarinda, c'est la seule chose souhaiter avec ferveur.... Vous m'avez dit que vous n'avez jamais rencontr une femme capable d'aimer aussi ardemment que vous-mme. Je le crois, et je vous conseillerais de ne pas vous lier jusqu' ce que vous en rencontriez une. Hlas! vous en trouverez beaucoup qui ne le _peuvent_ pas, et quelques-unes qui ne le _doivent_ pas; mais tre unie une des premires vous rendrait misrable. Je crois que vous auriez presque raison de ne pas penser an mariage, car, moins qu'une femme ne puisse tre un compagnon, un ami et une matresse, elle ne pourrait vous aller. Cette dernire pourrait gagner Sylvander, mais les deux autres seules pourraient le conserver[850]. [Note 850: _To Sylvander._ Jan. 7th, 1788.] Quant Burns, tout entier lui-mme, comme presque toujours lorsque ses habitudes de coeur taient en jeu, ayant moins souci de connatre que d'entraner, il semble n'avoir rapport de cette entrevue que la satisfaction de quelques instants aimables. Certains jours, certaines nuits, que dis-je, certaines heures comme les dix justes de Sodome sauvent le reste des insipides, ennuyeux et misrables mois et ans de la vie. C'est une de ces heures que ma chre Clarinda m'a accorde hier soir. Une heure bien passe En de si tendres circonstances, pour des amis Vaut mieux qu'un sicle de temps commun. La remarque qui prcde s'tend toute la correspondance. Il y a bien plus de fines et pntrantes observations de Clarinda sur lui, que de lui sur elle. Elle lui a dit des choses qui, pour la justesse, et la pntration n'ont t gales, sur certains points, par aucun autre tmoignage. On pourrait peu prs recomposer le caractre de Burns avec les traits qu'elle a souligns. Par lui, on ne sait rien d'elle. C'est qu'elle s'occupait de lui et l'tudiait anxieusement, et que lui ne s'occupait que d'aimer. Les lettres de Burns qui suivirent cette premire entrevue sont de grandes dclamations froid, pleines d'apostrophes, de dclarations voiles. Clarinda, qui ne manque pas de finesse, le raille un peu sur la dure de ses dsespoirs. Conservez bon espoir, Sylvander; l'ternit de vos souffrances d'amour sera termine avant six semaines. Ce sont l des parjures que les dieux permettent en souriant[851]. Elle lui parle avec beaucoup de sagesse et de raison. Une partie de l'intrt que vous prenez moi est due la pure nouveaut. Vous serez fatigu de notre correspondance avant de quitter la ville et vous ne prendrez pas la peine de m'crire de la campagne. Sylvander, je voudrais que vous soyez mari heureusement, vous ne pouvez tre heureux sans un tendre attachement. Le ciel vous dirige![852] Ce sont l de sages paroles et de bons conseils. Et comme les allusions de Sylvander ont t trop vives et trop claires, elle le rappelle l'ordre d'un ton presque sec: Je ne puis et peut-tre je ne devrais pas comprendre vos extravagances d'hier soir et vos remarques ambigus leur propos. Je suis votre amie, Sylvander, prenez garde que la vertu ne rclame le sacrifice mme de l'amiti. Vous n'avez pas besoin de maudire le lien des lois humaines, quel est le bonheur que Clarinda goterait en tre libre?[853] Il est clair que le trouble qui commence en son coeur n'a pas encore gagn la tte, et qu'elle reste encore la personne ferme et sense qu'elle semble avoir t. [Note 851: _To Sylvander._ Jan. 9th, 1788.] [Note 852: _To Sylvander._ Jan. 10th, 1788.] * * * * * Une seconde entrevue plus longue eut lieu le samedi 12 janvier. Cette fois-ci, ce fut Clarinda qui, son tour, raconta son histoire et dvoila son caractre. Elle semble avoir fait l'aveu d'erreurs et de dfauts. Sylvander, vous avez vu, hier soir, Clarinda derrire la scne! Maintenant vous tes convaincu qu'elle a des dfauts. Si elle se connat bien, son intention est toujours bonne, mais elle est souvent la victime de sa sensibilit et c'est pourquoi elle est rarement contente d'elle-mme[853]. Sans doute, Burns mu, comme il est si ais de l'tre, par le rcit d'infortunes pareilles, l'couta avec une sympathie recueillie et avec rserve. Il se montra ce que Clarinda esprait qu'il serait toujours. Oh! mon ami, je souhaite ardemment conserver votre estime. Notre dernire entrevue vous a lev trs haut dans la mienne. J'ai en vrit rencontr peu de personnes de votre sexe capables de comprendre la dlicatesse en pareilles circonstances; et cependant c'est elle seule qui donne leur saveur des rapports si heureux[854]. Nanmoins il lui venait de confuses inquitudes sur ce qu'elle faisait. Mme dans la joie d'une entrevue innocente propre la rassurer, apparaissaient des remords encore faibles et ples, qui n'avaient pas d'acte auquel ils pussent se prendre, mais veills par un tat gnral. [Note 853: _To Sylvander._ Jan. 13th, 1788.] [Note 854: _To Sylvander._ Jan. 15th, 1788.] Je ne nierai pas, Sylvander, que la soire d'hier ait t une des plus dlicieuses que j'aie jamais connues. Peu d'instants pareils tombent en lot aux mortels. Peu de ceux-ci, extrmement peu, sont faits pour goter un plaisir si raffin. Mais, bien que notre plaisir ne nous ait pas conduits au-del des limites de la vertu, mes rflexions d'aujourd'hui n'ont pas t sans un mlange de regret. L'ide de la peine que cette entrevue, si elle tait connue, aurait cause un ami auquel je suis lie par les liens sacrs de la reconnaissance (d'elle seule); l'opinion que Sylvander a pu se former de mon manque de rserve; et, par dessus tout, quelques craintes que le ciel peut ne pas m'approuver dans la situation o je suis... tout cela m'a caus une nuit sans sommeil; et bien que j'aie t l'glise, je ne suis nullement bien. C'taient ces premiers scrupules qui, l'origine d'une erreur, flottent dans les mes, peine discerns de la manire d'tre, semblables ces organismes amorphes, transparents, confondus avec l'eau, et qui plus tard feront place des monstres compliqus, arms de tout ce qui dchire et torture. Ces remords en formation sont un indice qu'un travail intrieur se poursuivait en elle, et qu'elle avait plus lieu de s'alarmer qu'il n'apparaissait au dehors. Il y a, dans ces histoires de coeur qui avancent par mines et secrets couloirs de taupes, des mouvements inattendus qui rvlent la marche souterraine. Quant Burns il essayait de rassurer Clarinda de la faon suivante, un peu trop simple: Que vous ayez des dfauts, ma Clarinda, je n'en ai jamais dout; mais je ne connaissais pas l'endroit o ils existent, et, depuis samedi soir, je suis plus dans les tnbres que jamais. Clarinda! pourquoi blesser mon me en supposant que la soire dernire doit avoir diminu mon opinion de vous. Il est vrai, j'tais derrire la scne avec vous, mais qu'y ai-je vu? Un coeur brillant d'honneur et de bienveillance, un esprit ennobli par le gnie, instruit et raffin par l'ducation et la rflexion, lev par une religion native, sincre comme dans les climats du ciel, un coeur form pour les glorieux attendrissements de l'amiti, de l'amour et de la piti. Voil ce que j'ai vu. J'ai vu la plus noble me immortelle que la cration m'ait jamais montre[855]. [Note 855: _To Clarinda._ Jan. 15th, 1788.] S'il suffit de frapper fort pour toucher juste, voil qui devait russir. * * * * * Une troisime entrevue eut lieu, le vendredi 18, pour laquelle elle lui recommande de venir pied, quitte s'en retourner en chaise porteurs, parce que celles-ci sont si rares dans le voisinage que l'une d'elles exciterait l'attention, tandis que vers dix heures du soir tout le voisinage est endormi et qu'elle peut venir sans inconvnient[856]. C'est un coin de petite ville. Il semble que cette entrevue ait t celle des aveux. Les deux prcdentes, avec quelques douceurs buissonnires, n'avaient t, pour l'un et pour l'autre des deux amants, qu'un voyage travers le pass. Ils s'taient racont rciproquement leur histoire. C'taient des heures rtrospectives, mles des regrets de ne s'tre pas rencontrs plus tt. Ils arrivaient maintenant au prsent, qui les runissait gagns l'un l'autre par ce qu'ils avaient trouv de commun dans leurs destines antrieures. Clarinda lui a confi son long rve d'une amiti masculine, faite de tendresse et de rserve. Elle a imprudemment peut-tre ouvert son coeur. Si elle osait en disposer--la soire d'hier ne peut vous laisser embarrass de deviner quel est l'homme qui elle le donnerait[857]. Le lendemain, elle craint d'avoir t trop loin, d'avoir trop clairement parl. Je ne puis me rappeler quelques-unes des choses que j'ai dites sans un peu de peine[857]. Elle se sent isole, elle voudrait voir de la socit, elle est stupide, son coeur est endolori. Elle essaye de bannir ce malaise en se lanant dans de longues dissertations religieuses. On dirait qu'elle a besoin de sentir que son refuge et son soutien n'est pas loin et qu'elle veuille, en en parlant, le sentir plus prs d'elle. [Note 856: _To Sylvander._ Jan. 15th, 1788.] [Note 857: _To Sylvander._ 19th Jan. 1788.] Il crivait, de son ct, une lettre qui donne l'ide de la dclamation insipide et de l'orgueil puril de certaines parties de cette correspondance. Samedi soir, 10 heures 1/2. Quelle dlicatesse de bonheur je savourais hier ce moment-ci! Ma toujours trs chre Clarinda, vous avez drob mon me; mais vous l'avez affine et leve: vous lui avez donn un sens plus fort de la vertu et un got plus fort pour la pit. Clarinda, premire de votre sexe, si jamais votre aimable image s'efface de mon me, Puisse-je tre perdu sans un oeil pour pleurer, Et ne pas trouver de terre vile assez pour m'ensevelir. Quelle sotte bagatelle est la tendresse enfantine des vulgaires enfants du monde! C'est le jeu insignifiant des jeunes animaux des champs et des forts; mais quand le sentiment et l'imagination unissent leurs douceurs, quand le got et la dlicatesse les raffinent, quand l'esprit ajoute le bouquet et que le bon sens donne la force et du courage l'ensemble, quel breuvage dlicieux est l'heure de la tendre affection! La Beaut et la Grce, dans les bras de la Vrit et de l'Honneur, dans toute la splendeur de l'amour mutuel!... Clarinda, quand un pote et une potesse crs par la nature, deux des plus nobles productions de la nature, quand ils boivent ensemble la mme coupe de l'amour et du bonheur, n'essayez pas, vous, matriaux plus grossiers de la nature humaine, de mesurer, en le profanant, un bonheur que vous ne pouvez jamais connatre[858]. [Note 858: _To Clarinda._ 20th Jan. 1788.] Toute cette partie de leur correspondance ne se lit qu'avec un sentiment pnible, qui tient de la piti et de l'irritation, tant on est incertain de savoir si l'homme qui l'a crite tait sincre ou impudent dans ses dclamations. C'est un mlange coeurant de protestations de fidlit et d'apostrophes la Divinit, qui affectent la forme de prires. On dirait que, volontairement, Burns a choisi cette phrasologie d'glise pour endormir les scrupules religieux de Clarinda et donner ses dclarations un air de dvotion. Clarinda, puis-je compter sur votre amiti pour la vie? Je pense que je le puis! Toi, Sauveur tout puissant des hommes! J'ai jusqu' prsent trop nglig ton amiti; me l'assurer sera mon souci constant, pendant tous les jours et les nuits futurs de ma vie. L'ide de ma Clarinda s'ensuit: Cache-la, mon coeur, dans ce vtement secret, O, mle celle de Dieu, sa chre pense repose. Mais je redoute l'inconstance, imperfection qui rsulte de la faiblesse humaine. Rencontrerai-je une amiti qui dfie les annes d'absence, et les chances, et les changements de la fortune? Peut-tre ces choses-l existent-elles. Il y a un seul honnte homme, de qui j'esprerais une telle chose; mais qui, except un crivain de romans, pourrait croire un amour qui promettrait pour toute la vie, en dpit de la distance, de l'absence, des chances, des changements, et cela, avec de frles esprances de possession? Pour ma part, je puis me rpondre moi-mme ces deux exigences: Tu es cet homme-l. J'ose, avec une froide rsolution, j'ose dclarer que je suis cet ami et cet amant. Si le sexe fminin est capable de telles choses, Clarinda l'est. Je cros qu'elle l'est, et je sens que je serai misrable, si elle ne l'est pas. Il n'y a pas une des vertus qui donnent de la valeur, ou des sentiments qui font honneur au sexe, qu'elle ne possde un degr suprieur toutes les femmes que j'ai jamais vues: son esprit exalt, aid un peu peut-tre par la situation o elle se trouve, est, je le pense, capable de cet enthousiasme d'amour noblement romanesque. Puis-je vous revoir mercredi soir? Le mercredi, qui viendra ensuite, sera, je le prvois, un jour ha de nous deux.... Trois soires, trois soires au vol rapide, avec des ailes de duvet, sont tout le pass; je n'ose pas calculer le futur.... La quatrime de ces soires aux ailes rapides, celle du mercredi 23 janvier, fut un pas de plus dans ce sentier que Shakspeare appelle: the primrose way to the everlasting bonfire[859]. Si la prcdente avait t l'entrevue des aveux, celle-ci semble avoir t celle des caresses. On devine qu'elle fut plus ardente de la part de Burns et pour Clarinda plus prilleuse. Chambers, qui suit cette histoire de passion avec dignit et convenance et en note les phases avec une ponctualit grave, le constate dans son langage: Dans cette rencontre, il semblerait que les communications des deux amants furent d'une nature plus fervente et moins rserve que jusqu'alors, ce point de vue qu'elles laissrent dans le sein de Clarinda, des rflexions o elle s'accusait elle-mme[860]. [Note 859: Shakspeare. _Macbeth_, act. II, sc. 3.] [Note 860: R. Chambers, tom. II, p. 206.] Le lendemain matin, les deux amants s'crivirent chacun une lettre dans laquelle s'exprime l'tat d'me o ils se trouvaient. Celle de Burns est une fantaisie travaille, sans beaucoup d'esprit et sans l'ombre de passion. Il prend un thme sur lequel il brode quelques variations. Ce n'est qu'une interminable et froide conjecture, o il imagine que la Fortune, qui a jou tant de mauvais tours un pauvre pote cervel, s'est avise de lui donner le plus magnifique prsent qu'elle ait jamais eu en sa possession, uniquement afin de voir comment sa sotte tte et son sot coeur y rsisteraient. Ou bien elle s'est dit peut-tre qu'elle a fait un chef-d'oeuvre et elle le lui a amen pour lui donner cette immortalit qu'aucune femme d'aucun temps ne mrita davantage et que peu de rumeurs de ce temps-ci sont plus capables de confrer[861]. C'est insipide! Pas un mot qui ait un peu d'accent, pas un reflet de flamme. La lettre, incomprhensible, tait complte par un post-scriptum singulier qui l'explique peut-tre et qui rvle certains cts de la vie de Burns, cette poque. Rentrant le soir, gris, aprs les potations qui avaient suivi le dner, lequel commenait alors trois heures, il ajoutait ces paroles comme excuse: Me voici... absolument impropre finir ma lettre, tout jovial aprs un bol qu'on a fait circuler constamment depuis le dner jusqu' prsent. Je n'ai pas d'ides distinctes de rien, sinon que j'ai bu deux fois votre sant, ce soir, et que vous tes tout ce que mon me estime de cher en ce monde[861]. [Note 861: _To Clarinda._ Jan. 24th 1788.] Dans la mme matine o il crivait cette lettre ingnieuse et recherche, Clarinda lui en adressait une, d'un sentiment plus rel et touchante. Le dbut sent encore la prtention d'une correspondance littraire, l'effort et l'arrangement; c'est une longue allgorie o Clarinda comparat la barre de la Raison, devant la Religion et la Rputation, et o elle est dfendue par l'Amour revtu d'un voile emprunt l'Amiti. Mais aussitt aprs la simplicit revient, les accents sincres se font jour; bientt arrivent et sortent les paroles vraies, le cri d'alarme et d'amour, pouss par tant d'mes faiblissantes, partages entre la crainte et l'attrait de la faute. Cette lettre est vraiment, par endroits, touchante. On y sent le remords des faiblesses accomplies, la terreur de celles qui restent commettre, ce mouvement naturel et toujours du de la femme qui, se trouvant puise de rsistance, implore d'tre pargne et ne pose plus d'espoir que dans celui mme qu'elle redoute, enfin, cet aveu de lassitude qui est presque un abandonnement. Au-dessus de ce tumulte, rgne un sentiment d'honntet et de devoir qui s'exprime, non sans loquence. Ce n'est pas la seule fois o Clarinda a l'avantage sur Sylvander. Sylvander, laissons tomber ma mtaphore. Je ne suis ni bien, ni heureuse aujourd'hui; mon coeur me fait des reproches d'hier soir; si vous dsirez que Clarinda recouvre son repos, repoussez tout ce qui n'est pas permis par la plus stricte dlicatesse. Je ne vous blme pas, mais moi-mme. Je ne dois pas vous revoir samedi, moins que je ne trouve que je puis me fier moi-mme, pour agir autrement. C'est la Dlicatesse, vous le savez, qui m'a attire vers vous subitement: prenez garde de relcher ce lien le plus cher et le plus sacr qui nous unit. Souvenez-vous que le bonheur prsent et ternel de Clarinda dpend de sa fidlit troite la vertu. Heureux Sylvander! qui peut rester attach au ciel et Clarinda en mme temps. Hlas! je sens que je ne puis servir deux matres! Que Dieu ait piti de moi! Jeudi soir. Pourquoi n'ai-je pas eu de vos nouvelles, Sylvander? Tout, dans la nature, me parat aujourd'hui porter une teinte sombre. Ah! Sylvander! Le coeur est ce qui, toujours, Nous rend heureux ou malheureux! Avec quelle force ces vers me sont revenus la pense! Ne vous ai-je pas dit quelle misrable l'amour a fait de moi? Je suis capable d'affection au plus haut point pour un homme du mrite de Sylvander, si elle ne devait pas me mener des folies et des faiblesses que mon coeur condamne absolument. Je suis convaincue que, sans l'approbation du ciel et de ma propre conscience, l'existence me serait une lourde maldiction. Sylvander, pourquoi les lgrets trop rptes de votre Clarinda ne vous ont-elles pas guri de la tendresse trop passionne que vous exprimez pour elle? Peut-tre ont-elles diminu votre estime pour elle? Mais je n'ose pas toucher cette corde; cela remplirait la coupe de ma misre prsente. Sylvander! Puisse l'amiti de Dieu, que vous et moi avons trop nglige, tre, partir d'aujourd'hui, notre principale tude, notre dlice! Je ne puis vivre sans la conscience de cette faveur. J'ai ressenti, tout aujourd'hui, quelque chose de cet tat pouvantable. Que dis-je? Quand j'ai approch Dieu avec mes lvres, mon coeur n'y tait pas vraiment! .... Ne soyez pas fch, si je vous dis que je dsire que notre sparation soit passe. distance, nous conserverons la mme affection de coeur, le mme intrt dans la vie l'un de l'autre; mais l'absence adoucira et restreindra ces violentes agitations du coeur qui, si elles continuaient longtemps encore, retireraient mon me de ses gonds et me rendraient impropre aux devoirs de la vie. Vous et moi, nous sommes capables de cette ardeur d'amour pour laquelle la vaste cration n'offre pas d'objet suffisant. Cherchons la reposer dans le sein de notre Dieu. Donnons ensuite une place ceux qui sont les plus chers sur la terre, aux tendres affections de parents, de soeurs, d'enfants!... Je vous dis: au revoir, avec cette courte prire de Thomson: Pre de Lumire et de vie, toi bien suprme, enseigne-nous ce qui est bon, enseigne-nous ce que tu es toi-mme, Sauve-nous de la folie, de la vanit et du vice[862]. [Note 862: _To Sylvander._ Jan. 24th 1788.] ces confidences, dont le chagrin et la franchise auraient pu le toucher, Burns rpondait par des protestations emportes bien plus que sincres. Elles n'ont pas d'motion, mais une certaine fureur de promesses qui blouit plutt qu'elle ne rassure. Clarinda, ma vie, vous avez bless mon me. Puis-je penser que vous tes malheureuse, mme quand votre chagrin n'est pas dcrit dans votre pathtique lgance de langage, sans tre misrable? Clarinda, puis-je supporter de m'entendre dire par vous que vous ne voulez pas me voir demain soir--que vous dsirez que notre heure de sparation soit venue? Ne nous en laissons pas imposer par des mots. Si, dans un moment de chre amiti et de tendre jeu, j'ai peut-tre franchi _la lettre_ de la loi du dcorum, j'en appelle vous-mme, ai-je jamais pch, au moindre degr, contre l'esprit de ses statuts les plus stricts? Mais pourquoi, mon amour, me parler en termes si durs, dont chaque mot me perce jusqu'au fond de l'me? Vous savez qu'une allusion, la plus lgre expression de vos souhaits, est pour moi un commandement sacr. Rconciliez-vous, mon ange, avec votre Dieu, avec vous-mme et avec moi, et j'engage l'honneur de Sylvander--serment, j'ose le dire, auquel vous vous fierez sans rserve--que vous n'aurez jamais plus raison de vous plaindre de sa conduite. Maintenant, mon amour, ne blessez pas notre prochaine entrevue par des regards dtourns ou des caresses restreintes. J'ai marqu la ligne de conduite--une ligne, je le sais, exactement votre got--et je l'observerai inviolablement. Mais ne montrez pas la moindre inclination fixer des bornes. Une mfiance apparente l o vous savez que vous pouvez avoir confiance est un cruel pch contre la sensibilit.... Amour et Sensibilit, vous avez conspir contre ma Paix! J'aime jusqu' la folie et je ressens jusqu' la torture! Clarinda, comment puis-je me pardonner d'avoir touch de chagrin une seule corde de votre coeur! Ai-je pu le faire volontairement? Aucune considration, aucun bonheur pourraient-ils me le faire faire? Oh, si vous aimiez comme moi, vous ne voudriez pas, vous ne pourriez pas refuser ou reculer une rencontre avec l'homme qui vous adore--qui mourrait mille morts avant de vous porter tort; et qui doit bientt vous dire un long adieu! Que j'aie de vos nouvelles, cette aprs-midi, au nom de la Piti! Car jusqu' ce que j'en aie, je serai misrable. Clarinda, le lien qui me lie toi est tiss, ne fait qu'un avec les plus chers fils de ma vie[863]. [Note 863: _To Clarinda._ Jan. 25th 1788.] Tout ce fracas de serments est bien extrieur et bien vide. Ce sont des banalits fouettes d'exclamations. Ce qu'il y a de plus sincre l dedans, ce qui y tremble, c'est un des mauvais lments de Burns; ce n'est pas autre chose que son ombrageuse susceptibilit, sa jalousie folle de tout ce qui ressemble un reproche, un blme ou une prcaution vis--vis de lui. Ce qu'il prouve est bien plus prs de la colre que de la compassion. On dirait que la mfiance de la pauvre femme, qui s'adresse elle-mme autant qu' lui et contient un aveu autant qu'une dfense, est une insulte. Ce qu'il appelait sa dignit, dont il faisait un peu parade et qui tait vraiment du courage et de la force en certaines circonstances, tait, par moments, puril et dplac. Dans cette correspondance, o il y aurait eu si souvent lieu de la bont, des paroles cordiales, c'est elle seule qui donne ses lettres un peu de sincrit. Il s'en trouve plusieurs parmi elles dont on voit qu'elles ont pu jeter du trouble dans l'esprit de Clarinda, pas une qui ait pu lui amener de l'adoucissement. Qu'on relise avec soin celle qui vient d'tre cite, on n'y dcouvrira pas un mot de rconfort; il n'y a qu'une revendication goste pour lui-mme, pre, imprieuse et presque courrouce. On comprend cependant que cette violence, dont les racines profondes n'taient pas dans les parties dsintresses du coeur, aient fait illusion Clarinda, et qu'elle l'ait attribue au sentiment dont elle tait agite elle-mme. Que pouvaient ses hsitations et ses scrupules contre ces promesses solennelles et ces insistances passionnes, et aussi contre la voix qui, plus bas mais constamment, plaidait la mme cause en elle-mme? Les entrevues se firent plus frquentes, se pressrent, devinrent presque quotidiennes. Ce qu'elles taient, se laisse deviner dans les lettres de Burns, crites quand leur trouble n'tait pas encore apais: des soires enivrantes et dangereuses, passes dans un compromis, sur une sorte de terrain dbattu qui devenait chaque jour plus troit et plus resserr. Parfois, il semble que la frontire ait t franchie ou bien prs de l'tre. la suite d'une de ces entrevues, Burns crit: Je souffrirais le fouet de la misre pendant onze mois de l'anne, si le douzime tait compos d'heures comme hier soir. Vous tes l'me de ma joie; tout le reste est de la matire dont sont faites les souches et les pierres.[864] [Note 864: _To Clarinda_, Jan. 26th 1788.] Et Clarinda, avec un babillage fminin, plus prolixe, un peu naf, par moments, et cependant aimable, lui crit de son ct, propos de la mme entrevue: Sylvander, quand je pense vous, comme mon ami le plus attach, je suis heureuse; mais quand vous vous prsentez mon esprit comme _amant_, quelque chose en moi me donne un _aiguillon_ qui ressemble celui de la culpabilit. Dites-moi comment cela se fait? Cela doit venir de l'ide que j'appartiens un autre. Quoi! La femme d'un autre! cruel destin! Je suis en vrit, enchane dans une chane de fer. Pardonnez-moi, si je vous fais de la peine. Vous savez qu'il faut (j'ai dit: _il faut_) que je vous dise mes sentiments vrais ou que je me taise. Hier soir, nous fmes heureux, au del de ce que la masse du genre humain peut concevoir! Peut-tre la ligne que vous aviez marque a-t-elle t _un peu_ outrepasse--vraiment, elle l'a t; mais, bien que je le _dsapprouve_, je n'en ai pas t _malheureuse_. Je ne suis pas moins convaincue de votre _discernement_ que de votre _dsir_ de rendre Clarinda heureuse. Je vous sais _sincre_ quand vous professez l'horreur l'ide de ce qui la rendrait misrable jamais. Mais il faut nous garder d'aller au _bord_ du danger. Ah! mon ami, grand besoin aurions-nous de veiller et de prier! Puissent ces esprits bienveillants, dont l'office est de prvenir la chute de la vertu luttant sur le bord du vice, tre toujours prsents pour nous protger et nous guider dans les droits sentiers...... Sylvander, je voudrais que vos tendres sentiments fussent plus modrs. Pourquoi vouloir fixer son coeur sur des _impossibilits_? Prenez-moi simplement comme votre amie (hlas! c'est tout ce que je dois tre) croyez-moi, vous me trouverez trs raisonnable. Si vous vouliez chrir l'intelligence mentale comme vous faites le corps, en vrit, Sylvander, vous feriez de moi un philosophe. Et plus loin: Ah! Sylvander! il faut que mon repos souffre; le vtre ne le peut pas. Vous pensez que vous avez raison d'aimer Clarinda; toute l'loquence de Sylvander ne peut me persuader qu'il en est ainsi. Si seulement j'tais libre..., oh! comme je m'abandonnerais tous les dlices de l'amour _innocent_. Il est, je le crains, trop tard pour parler ainsi, aprs nous tre tellement abandonns, mais si Sylvander voulait abriter son amour sous le costume permis de l'amiti, Clarinda serait beaucoup plus heureuse! Demain, as-tu dit? Le temps est court, _dsormais_; n'est-ce pas trop souvent? Est-ce que les douceurs les plus dlicates ne lassent pas le plus vite[865]? [Note 865: _To Sylvander_, 27th Jan. 1788.] lire ces singuliers aveux, exprims avec une navet qui n'est ni sans grce, ni sans innocence, et qui touchent en faisant un peu sourire, on est tent d'aller trop rapidement une conclusion qui parat invitable. Mais il y a dans des lettres postrieures des passages qui prcisent et limitent la porte qu'il convient d'y attacher et surtout qui mitigent les consquences qu'on pourrait tmrairement en tirer. Hier j'tais heureux d'un bonheur que le monde ne saurait donner. Ce souvenir m'embrase, mais c'est une flamme que l'Innocence contemple avec un sourire, tandis que l'Honneur se tient ct comme une sentinelle sacre. Votre coeur, vos dsirs les plus chers, vos souhaits les plus tendres, tout cela vous appartient, vous pouvez en disposer: votre personne est inapprochable, par les lois de votre pays, et il ne vous aime pas comme je le fais, celui qui vous rendrait malheureuse. Vous tes un ange, Clarinda, vous n'tes assurment pas un tre mortel que la terre possde. Embrasser votre main, vivre de votre sourire, est pour moi un bonheur plus exquis que les faveurs les plus chres que les plus belles du sexe, vous excepte, peuvent accorder[866]. [Note 866: _To Clarinda_, Feb. 3rd 1788.] Ce n'est pas l srement, le langage d'un amant sa matresse. Quelque difficile qu'ait t la lutte, Clarinda en sortit donc, pour le moment, victorieuse. Elle fut capable du douloureux effort de rsister une des paroles les plus loquentes qui aient jamais assailli le coeur fminin, et de l'nergie plus profonde encore de faire taire en elle-mme des dsirs complices. Elle fit davantage. Elle parvint, jusqu' un certain degr et pendant un certain temps, amener Burns cette faon d'amour platonique, bien qu'il protestt de toutes ses forces qu'il tait anti-platonique, et il l'tait. * * * * * Cette situation ne pouvait durer. Il est imprudent de vivre dans le vertige, toujours au bord du prcipice, deux doigts de la chute. Un rien suffit pour que la tte tourne ou que le pied glisse. Clarinda, qui le bon sens ne manquait pas, s'en rendait compte. Constamment, elle revient sur le mme sujet, essayant de ramener des transports qu'elle avait rprimer aux allures de l'amiti qui se modrent d'elles-mmes, comme si on pouvait arrter dans sa marche une passion qu'on n'a pas su anantir son dbut. Les forces pour la combattre ont diminu de toutes celles qu'elle a prises; lorsqu'on s'aperoit qu'elle est devenue dangereuse, on est devenu impuissant. Il semble que Clarinda fut lentement gagne, lentement vaincue, par cette insensible et irrsistible faiblesse. Vers la fin de la correspondance, ses objections, qui restent les mmes, sont faites d'une voix moins ferme, sur un ton qui devient soumis et comme plaintif. La pauvre et vaillante femme parle comme ces personnes de qui la force se retire, et qui rptent avec douceur ce qu'elles disaient tout l'heure avec nergie. Il n'y a pas un sentiment dans votre chre dernire lettre qui ne doive rencontrer l'approbation de tous les esprits justes, sauf un seul, que je peux disposer de mon coeur, de mes plus tendres dsirs. Il est vrai qu'ils ne sont pas, qu'ils ne sauraient tre placs sur celui qui aurait d les possder, mais dont la conduite (je n'ose pas en dire davantage contre lui) les lui a justement fait perdre. Mais n'est-ce pas tre trop prs d'enfreindre les obligations sacres du mariage que d'accorder son coeur, ses souhaits et ses penses un autre? Quelque chose, dans mon me, me murmure que cela approche du crime. J'obis cette voix. Laissez-moi mettre tous les sentiments affectueux dans le lien permis de l'Amiti. S'ils sont accompagns d'une ombre de sentiment plus tendre, qu'ils soient verss dans le sein d'un Dieu misricordieux! Si l'aveu de mon amiti la plus ardente, la plus sincre, ne vous satisfait pas, le devoir dfend Clarinda de faire davantage! Sylvander, je ne m'attends pas tre jamais heureuse ici-bas! Pourquoi ai-je t forme si susceptible d'motions auxquelles je n'ose pas cder?[867] [Note 867: _To Sylvander_, Feb. 6th, 1788.] Plus loin, dans un passage singulier, qui n'est pas sans une sorte de beaut ni sans force et sincrit de sentiment, quoique un peu artificiel de forme, elle s'crie: Sylvander, je crois que notre amiti sera durable; sa base a t la vertu, une similitude de gots, d'motions et de sentiments. Hlas! l'ide de cent milles d'loignement me fait trembler. peine m'crirez-vous une fois par mois, et d'autres objets affaibliront votre affection pour Clarinda! Cependant je ne puis le croire. Oh! que les scnes de la nature vous rappellent Clarinda! En hiver, rappelez-vous les ombres noires de sa destine; en t, l'ardeur, la cordiale ardeur de son amiti; en automne, ses riches dsirs que tous aient l'abondance; et que le printemps vous mette dans l'esprit l'esprance que votre amie puisse vivre assez pour traverser les rafales froides de la vie et revivre pour goter un renouveau de bonheur! Aprs tout, Sylvander, les orages de la vie passeront rapidement et un printemps sans fin enveloppera tout. L, Sylvander, je crois que nous nous retrouverons. L'amour _l_ n'est pas un crime. Je vous y donne rendez-vous. Dieu!--je ne puis plus tenir ma plume[867]. Ainsi, peu peu, Clarinda avait mis davantage de sa vie dans cette aventure. Elle s'tait laiss gagner par cette troublante parole. Il se peut qu'elle ait commenc par de la coquetterie, de l'attrait superficiel, de la curiosit, peut-tre mme par la vanit d'tre distingue par un pote. Mais c'tait un jeu prilleux dans l'tat d'me o elle tait. Ce besoin d'aimer, qu'elle portait en elle vague et inappliqu, a pris corps; il a envahi les profondeurs de son tre. Et maintenant la malheureuse femme en est arrive la vraie tendresse et la vraie affliction. Elle est dchire en elle-mme, entre l'appel que l'amour fait toute sa nature et les admonestations de sa conscience. Et aussi, elle souffre de la suprme dtresse des coeurs qui nourrissent la pense de la sparation. mesure que le jour en approche, l'invitable jour, le jour ha, elle sent qu'il lui enlvera davantage. Elle en dtourne les yeux. Elle connat maintenant la souffrance de voir s'couler, sans pouvoir les retenir, les dernires minutes qui vident notre bonheur. Est-ce que vendredi sera notre dernier jour? Je voudrais, Sylvander, que vous partiez la drobe,--je ne puis supporter l'adieu! Je puis peine chrir la pense de nous revoir--car cette pense[868]...! Mme dans ces extrmits d'amertumes, elle murmure encore la recommandation dans laquelle elle a plac tout le repos de sa vie et qui a t son soutien pendant cette crise. Sylvander, si vous dsirez ma paix, que _l'Amiti_ soit le seul mot entre nous: plus me fait trembler. Ne parlez pas d'Amour[868]. quoi bon? Les mots ne changent rien aux sentiments. Et d'ailleurs c'est elle-mme que cette recommandation devrait s'appliquer, car c'est elle seule qui aime d'amour. [Note 868: _To Sylvander_, Feb. 6th, 1788.] * * * * * Ces chagrins intimes n'taient pas le seul dommage que la rencontre de Burns devait porter dans la vie de Clarinda. Ces imprudences de sentiments ont frquemment leur contre-coup extrieur. Autour d'une jeune femme, veuve ou spare, il rde presque toujours quelques amitis masculines, toutes disposes prendre un autre nom. Cela tait arriv pour Clarinda. On a vu qu'elle avait auprs d'elle un de ses cousins, Lord Craig, qui lui tait vritablement dvou. Il semble avoir t un homme dlicat et bon[869]. Il avait t son principal protecteur, lorsque, seule et malheureuse, elle tait arrive dimbourg; il l'avait soutenue dans ses preuves et l'aidait dans sa gne actuelle. Il avait conu pour elle une de ces affections silencieuses, qui se rsignent ne rien obtenir, et vivent de la pense qu'aucune autre ne leur est prfre. Clarinda avait failli l'aimer; un rien, un moment dcisif, avait sans doute arrt la cristallisation, pour employer le mot de Stendhal. Elle n'avait conserv pour lui que de l'estime et de la reconnaissance. Elle se trouvait partage entre le scrupule de le tromper en lui dissimulant son sentiment nouveau, et la crainte de l'affliger en le lui rvlant. Elle-mme, gentiment et d'une touche lgre, esquisse ce timide commencement de roman et met Burns au courant de ses incertitudes: [Note 869: Voir la notice sur lui dans le _Biographical Dictionary of Eminent Scotsmen_.] Je vous ai parl de cet ami particulier; il a t, pendant quatre ans, celui qui je me suis confie. Il est trs digne et rpond exactement votre description dans l'ptre J. S.[870] Alors que j'avais peine un ami qui se soucit de moi dimbourg, il m'accueillit. Je vis, trop tt, que c'tait chez lui un sentiment plus ardent; peut-tre une lgre contagion en fut-elle le rsultat naturel. Je vous ai racont la circonstance qui contribua effacer en moi cette tendre impression; mais je m'aperois (bien qu'il ne m'en parle jamais) je vois toute occasion que, de son ct, sa faiblesse persiste encore. Je l'estime comme un ami fidle; mais je ne saurais ressentir davantage pour lui. Je crains qu'il n'en soit pas convaincu. Il ne voit aucun autre homme qui soit moiti aussi souvent avec moi que lui-mme, et en tout cas il croit que je n'ai de partialit pour personne. Je ne puis supporter de tromper quelqu'un sur un point si dlicat, et je suis chagrine qu'il donne asile un attachement que je ne pourrai jamais payer de retour. J'ai la pense de lui avouer mon intimit avec Sylvander; mais mille choses m'en empchent. Je serais poursuivie par la jalousie ce monstre aux yeux verts, et je crains en outre que cela ne blesse son repos. C'est une affaire dlicate. Sylvander, je ne puis supporter de faire de la peine qui que ce soit, encore moins un homme qui m'entoure des attentions d'un frre[871]. [Note 870: _L'ptre James Smith._] [Note 871: _To Sylvander_, Feb. 6th, 1788.] Peut-tre y avait-il dans ces hsitations un peu plus qu'elle ne se l'avouait elle-mme: un peu de cette subtilit et duplicit dont les femmes n'ont pas conscience, un peu de cette rpugnance qu'elles ont dtruire leur pense, mme dans des coeurs qui leur sont indiffrents; elles n'aiment pas casser les miroirs o leur image se reflte. Quant Lord Craig, il semble avoir t un parfait galant homme. ct de lui, on aperoit un personnage, assez ordinaire en pareil cas, un directeur spirituel, un Rvrend Kemp, ministre de la chapelle de la Prison d'dimbourg, homme de faons graves, de pit notable et de quelque loquence ecclsiastique. Clarinda avait en lui beaucoup de confiance. Quand elle a le coeur trop charg du secret rcemment entr dans sa vie, elle l'appelle et, tout en larmes, lui confie qu'elle aime quelqu'un et lui demande si c'est pour elle un devoir d'en informer son cousin. Il l'en dissuade, regrette qu'elle ait donn son coeur, il aurait voulu qu'elle s'en tnt l'amiti et lui parle comme un parent anxieux de son bonheur[872]. D'autres jours, il vient la visiter le soir et tremble pour sa paix[873]. Il semble que ce rvrend ait t une espce de Tartufe puritain, car, aprs avoir t mari trois fois, il fut, plus tard, poursuivi en adultre par l'homme dont la fille avait pous son fils[874]. [Note 872: _To Sylvander_, 27th Jan. 1788.] [Note 873: _To Sylvander_, 28th Jan.] [Note 874: Scott Douglas donne des renseignements sur le Rev. Kemp, tom. V, p. 86-87.] Quand ces deux hommes eurent connaissance que Clarinda avait une intrigue, ils intervinrent. Ils firent des reprsentations; l'un, sans doute, avec des conseils graves et des exhortations; l'autre, cruellement bless, alla peut-tre aux reproches et aux rcriminations. L'un d'eux mme lui en crivit durement[875]. Il y a lieu de croire qu'ils eurent des soupons sur Burns, sans avoir de certitude. Tremblante de voir irrites les seules amitis qu'elle et, et consterne l'ide qu'elles pourraient l'abandonner, afflige d'avoir bless et peut-tre loign un dvoment prouv, elle raconta ses troubles celui qui en tait le motif et lui envoya les lettres qu'elle avait reues ce sujet. On a perdu les lettres qu'elle crivit Burns; mais il semble qu'elle lui demandait de renoncer elle, en lui faisant voir les dangers auxquels elle tait expose. [Note 875: Chambers, tom. II, p. 222.--Scott Douglas, tom. V, p. 79.] Ce fut simplement, pour lui, comme un coup de fouet. Sa nature ombrageuse se cabra. Quelque chose de sa vieille colre contre les faiseurs de morale le ressaisit. Quand on lui apporta ces nouvelles, il allait dner; il crit sur-le-champ quelques lignes furieuses qui partent comme une invective et vont presque jusqu'aux gros mots: Ma toujours trs chre Clarinda, je fais attendre pour dner une nombreuse compagnie, pendant que je lis votre lettre et que j'cris ceci. Ne me demandez pas de cesser de vous aimer, de vous adorer, dans mon me; cela m'est impossible: votre repos et votre bonheur me sont plus chers que mon me. Fixez les conditions selon lesquelles vous dsirez que je vous voie; que je corresponde avec vous, et vous les avez. Je ne puis m'empcher de vous aimer, de m'affliger, de pleurer, de vous adorer en secret: vous ne devez pas me refuser cela. Vous me serez toujours Chre comme la lumire qui visite ces yeux attrists, Chre comme les gouttes pourpres qui chauffent mon coeur[876]. [Note 876: Cit imparfaitement de _Julius Csar_, de Shakspeare, act. II, scne I.] Je n'ai pas la patience de lire ce griffonnage de puritain. Maudite sophisterie! Vous, Cieux, toi, Dieu de la nature, toi, Sauveur du genre humain, vous contemplez d'en haut, avec des yeux approbateurs, une passion inspire par la flamme la plus pure, surveille par la dlicatesse et l'honneur; mais l'me, haute d'un demi-pouce, d'un pitoyable bigot, presbytrien misrable et froid, ne peut rien pardonner qui soit au-dessus de son coeur de basse fosse et de son cerveau tnbreux. Adieu, je serai avec vous, demain soir! que votre esprit se tranquillise. Je vous appartiendrai de la faon qui vous semblera la meilleure pour votre bonheur. Je n'ose pas continuer. Je vous aime et je vous aimerai, et, plein d'une confiance joyeuse, je m'approcherai du trne du Juge Tout Puissant des hommes, ddaignant l'cume de la sentimentalit et le brouillard de la sophisterie[877]. [Note 877: _To Clarinda_, Feb. 13th, 1788.] On devine ce que put tre pour lui le dner qui l'attendait, pendant qu'il traait ces lignes courrouces. En rentrant minuit, il crit de nouveau, essayant, cette fois, de convaincre Clarinda de la lgitimit de leurs relations. La lettre, qui commence avec une sorte de solennit, se poursuit sous une forme de raisonnement assez singulire en ce cas, mais pressante et vive, et qui monte vers l'loquence. Elle est malheureusement incomplte. Ce dut tre une des plus intressantes et des plus sincres de cette correspondance. Madame, aprs une journe misrable, je me prpare une nuit d'insomnie. Je vais m'adresser au Tmoin tout puissant de mes actions, qui sera un jour, peut-tre bientt, mon Tout-puissant Juge. Je ne serai pas l'avocat de la passion. Sois mon inspirateur et mon tmoin, Dieu, tandis que je plaide la cause de la vrit. J'ai lu la lettre hautaine et imprieuse de votre ami: en pareille matire, vous n'tes responsable que devant votre Dieu. Qui a donn un de vos semblables, (un de vos semblables, incapable d'tre votre juge, parce qu'il n'est pas votre gal) le droit de vous catchiser, de vous admonester, de vous ravaler, de vous outrager, de vous insulter ainsi, avec cette insouciance et cette cruaut? Je ne dsire pas, non, je ne _dsire_ pas mme vous tromper, Madame. Celui qui voit les coeurs m'est tmoin combien vous m'tes chre; mais mme s'il tait possible que vous me fussiez plus chre encore, je ne consentirais pas baiser votre main aux dpens de votre conscience. Pas de dclamation! Appelons-en la barre du sens commun. Ce n'est pas en prorant avec emphase des choses sacres, ce n'est pas avec de vagues assertions dclamatoires, ce n'est pas en prenant, en prenant hautainement et insolemment le langage dictatorial d'un pontife romain, qu'on dissoudra une union comme la ntre. Dites-moi, Madame, y a-t-il pour vous la plus lgre ombre d'obligation accorder votre amour, votre tendresse, vos caresses, vos affections, votre coeur et votre me Mr. Mac Lehose, l'homme qui a continuellement, habituellement, barbarement pass travers les liens du devoir, de la nature ou de l reconnaissance envers vous? Il est vrai, les lois de votre pays, pour les plus utiles raisons de politique et de sain gouvernement, ont rendu votre personne inviolable; mais est-ce que votre coeur et vos affections sont lies un homme qui ne vous paie de retour ni pour les unes, ni pour l'autre? Vous ne pouvez pas faire cela; il n'est pas dans la nature des choses que vous soyez oblige le faire; les sentiments les plus communs de l'humanit l'interdisent. Est-il donc vrai que vous possdiez un coeur, des affections, sur lesquels aucun homme n'a de droit? Cela est vrai, alors dites-moi, au nom du sens commun, peut-il tre, est-il compatible avec les plus simples notions du bien et du mal de supposer qu'il soit blmable d'accorder un autre ce coeur et ces affections, quand, en les accordant, vous ne blessez aucun degr votre devoir envers Dieu, envers vos enfants, envers vous-mme, envers la socit, en gnral?[878] [Note 878: _To Clarinda_, Feb. 18th 1788.] S'il tait entr, dans la conduite de Burns envers Clarinda, un peu d'affection vraie et de dsintressement, cette complication eut d le faire rflchir, par dessus toutes choses. Il pouvait porter aux intrts matriels de cette femme une atteinte sensible, diminuer son bien-tre et celui de ses enfants, et la ramener vers le dnment, en la privant des amitis auxquelles elle devait l'aisance. N'tait-ce pas l une responsabilit faite pour troubler un honnte homme? Fallait-il risquer l'avenir de cette existence? De si aventureux coups de rsolution peuvent s'excuser, quand on donne vie pour vie, et que chacun paie de tout soi les sacrifices que l'autre fait. tait-ce le cas pour lui? N'y avait-il pas lieu d'hsiter, de s'arrter? N'tait-ce pas son devoir de penser, lui qui n'exposait rien, de penser avant tout cette femme qui allait perdre beaucoup pour lui? N'tait-ce pas lui qu'il revenait de prendre une dcision de prudence et de donner tendrement un amer avis de sagesse? N'y devait-il pas songer, tout au moins? Il n'y songea pas un instant. Il ne semble mme pas avoir eu la notion qu'il y avait autre chose en cause que l'intrt passager de ce qu'il appelait sa passion et les susceptibilits irascibles de son orgueil. Il n'avait trouv qu'un sophisme, enlev dans une colre presque loquente par sa violence. Mais ce n'est l qu'un ct de la situation. Quand on s'est emport contre les jaloux ou les intrus qui nous gnent de leurs soupons ou de leur zle, on n'a pas fini. On demeure avec une responsabilit. C'est fort bien de chasser d'auprs d'une femme les amitis qui l'entouraient, pourvu qu'on les remplace par une affection aussi efficace qu'elles l'taient, et aussi durable qu'elles promettaient de l'tre. Il faut que la protection qu'on lui apporte vaille celle dont on la prive. Mais si on la laisse dserte par ses relations, perdue dans le dlaissement et la froideur qu'elle a encourus pour nous, on se mnage le remords qu'on mrite chaque fois qu'on a sacrifi un caprice le repos d'une crature humaine. Et Burns le sentait bien! Le lendemain de cette lettre toute de revendication, il en crit une autre qui est bien plus prs de la vrit; celle-ci, toute de contrition, toute de repentir, et portant dans chacune de ses lignes, le sens et le chagrin du tort fait la pauvre femme dont il tait aim. Votre lettre, Clarinda, m'a caus de la peine. Mon me s'est rveille cette triste lecture: j'ai eu peur d'avoir mal agi. Si je vous ai prive d'un ami, que Dieu me le pardonne! Mais consolez-vous, Clarinda; levons le ton de nos sentiments un peu plus haut, un peu plus hardiment. Celui de nos semblables qui nous abandonne, qui nous mprise, sans juste motif,--qu'un peu d'orgueil honnte nous soutienne!--laissons-le partir! Comment vous consolerai-je, moi qui vous ai caus ce tort? Puis-je souhaiter de ne vous avoir jamais vue? ne jamais vous avoir rencontre? Non, jamais! Mais vous ai-je donc rduite tre sans amis? La folie est presque dans cette pense. Pre des misricordes! contre toi, j'ai souvent pch; par ta grce, j'essayerai de ne plus le faire. Quant celle qui, tu le sais, m'est plus chre que moi-mme, verse dans ses blessures passes, le baume de la paix, entoure-la, protge-la de ton soin spcial, dans tous ses jours, dans toutes ses nuits futures. Fortifie son tendre, son noble esprit, afin qu'elle souffre avec fermet et endure avec grandeur. Rends-moi digne de cette amiti, de cet amour dont elle m'honore. Que mon attachement pour elle soit pur comme le dvouement, et durable comme la vie immortelle. bont toute puissante! coute-moi! sois-lui, tous les instants et surtout l'heure de l'angoisse et de l'preuve, un ami cher, un consolateur, un guide et un gardien. Que tes serviteurs sont bnis, Dieu, Que leur dfense est sre! Ils ont pour guide la sagesse ternelle, Pour appui, la Puissance infinie. Pardonnez-moi, Clarinda, le tort que je vous ai fait. Ce soir, je vous verrai, car je n'aurai pas de repos, avant de vous voir[879]. [Note 879: _To Clarinda,_ 14th Feb. 1788.] Mais peut-on rester sur ces aveux d'imprudence et sur ces demandes de pardon? Tout naturellement, il vient au coeur et aux lvres des promesses de rparation, des serments de fidlit ternelle, des engagements de compenser tout ce qu'on a fait perdre. On veut effacer le dommage qu'on a caus. On croit soi-mme qu'on ne faillira pas le faire. C'est ce que fait Burns. Je viens de recevoir votre premire lettre d'hier, par suite de la ngligence de la poste. Clarinda, les choses sont devenues trs srieuses pour nous. coutez-moi donc srieusement, et coute-moi, Ciel! Je vous ai rencontre, ma chre Clarinda, de beaucoup la premire des femmes, du moins pour moi. Je vous estimai, je vous aimai premire vue; et vous m'avez fait l'honneur de me rendre ces deux attachements. Plus je vous connais, plus je dcouvre en vous de charme inn et de mrite. Vous avez souffert une perte, je le confesse, cause de moi; mais si l'amiti la plus ferme, la plus sre, la plus ardente; si tous les efforts pour tre digne de la vtre; si un amour fort comme les liens de la nature et saint comme les devoirs de la religion; si toutes ces choses peuvent ressembler de loin une compensation pour le mal que je vous ai occasionn; si elles sont dignes d'tre acceptes par vous ou peuvent au moindre degr ajouter vos joies--puissiez-vous, pouvoirs clestes, secourir Sylvander son heure de dtresse comme il offre tout cela prodiguement Clarinda! Je vous estime, je vous aime comme amie; je vous admire, je vous aime comme femme, au-del d'aucune autre dans le cercle de la cration. Je sais que je continuerai vous estimer, vous aimer, prier pour vous, que dis-je? prier pour moi-mme par amour pour vous[879]. Et le lendemain il crivait en termes aussi forts et aussi engageants: Je suis vous, Clarinda, pour la vie. Que tout ceci ne vous dcourage pas. Regardez en avant; dans quelques semaines je serai, dans un endroit ou dans un autre, hors de la possibilit de vous voir: jusque-l je vous crirai souvent mais j'irai rarement vous faire visite. Votre renomme, votre bien-tre, votre bonheur me sont plus chers que toutes les joies. Consolez-vous, mon aime! le moment prsent est le plus dur; la bienfaisante main du temps est occupe, chaque jour, chaque heure, soit allger le fardeau, soit nous rendre insensibles son poids. Aucun de ces amis, je veux dire Mr ---- et les autres messieurs, ne peut nuire vos ressources; et quant leur amiti, peu de temps vous apprendra tre tranquille et, peu aprs, tre heureuse sans elle. De dcents moyens de vivre dans le monde, un Dieu qui vous approuve, une conscience en paix et un ami ferme et fidle--est-ce qu'on peut dire que celui qui possde ces choses est malheureux? Vous les possdez[880]. [Note 880: _To Clarinda_, 15th Feb. 1788.] Peu peu, la rumeur publique l'avait dsign comme l'inconnu qui troublait la tranquillit de la vie de Clarinda, car il ajoutait: Cependant si quelqu'un de ces intempestifs amis vous questionnait mon propos et vous demandait si je suis _Lui_, je ne pense pas qu'ils aient droit une rponse. Quant leur jalousie et leur espionnage, je les mprise[880]. C'est dans ces pnibles circonstances qu'eut lieu, le samedi 16 fvrier 1788, la dernire rencontre des deux amants, avant le dpart de Burns. la tristesse de la sparation, s'ajoutaient, pour Clarinda, l'anxit des jours prcdents, peut-tre la lassitude de scnes de reproches, l'inquitude de sa rputation compromise, le regret d'avoir bless son bienfaiteur et le dchirement que cause une amiti qui se dtache. Et c'tait au moment o les affections prouves l'abandonnaient, que le nouvel amour qui les loignait s'en allait aussi. Elle devait tre brise. Avec un mlange de tendresse et de dvotion, elle fit promettre Burns que, tous les dimanches huit heures, au service du soir, l'glise, il penserait elle. Elle se rappelait peut-tre les vers adorables de Shakspeare o une amante se propose d'engager son amant la rencontrer dans son oraison, la sixime heure du jour, midi et minuit, parce qu'alors elle est au ciel pour lui[881]. Leur liaison, si littraire, s'achevait sur un souvenir de _Cymbeline_ comme elle avait commenc par une citation d'_Othello_. Enfantillages bienfaisants qui distraient l'amertume des dernires entrevues et conduisent peu peu de la crise de la sparation l'habitude de l'absence! La pauvre Clarinda s'y rattachait dans sa solitude. Sans doute, Burns lui fit des adieux loquents et rpandit des promesses solennelles. Sans doute encore, il tait sincre, et quand il lui prodiguait des serments dont le ton se devine celui de ses lettres, que pouvait-elle faire, sinon le croire, laisser, comme un baume, cette parole tomber sur tant de chagrins. Mais quand il ne fut plus l, dans quel dlaissement elle dut se sentir! Quelques jours aprs son cousin vint la voir. Comme elle le remerciait de sa visite, il lui rpondit que c'tait seulement pour cacher au monde, le changement survenu dans son amiti. Elle eut peine se retenir de pleurer. J'ai fait mon choix, crivait-elle Burns en lui racontant cette scne, et vous seul pourrez m'en faire repentir. Cependant, tant que je vivrai, je regretterai d'avoir perdu l'amiti d'un tel homme[882]. [Note 881: Shakspeare, _Cymbeline_, act. I, scne 5.] [Note 882: _To Sylvander_, 19th Feb. 1788.] * * * * * En Burns, ce roman se droulait sur une dtresse de coeur dont les fluctuations se mlent avec lui. Elles se combinent avec les mouvements de sa passion pour s'en exasprer ou pour s'y amortir. On pense ces coups de vent qui courent sur une mer agite: tantt la rafale concide avec la houle et la soulve encore davantage et tantt, quand leurs ondes se contrarient, la rabat et la ralentit. Mais sous ces vicissitudes superficielles, on voit un abme de trouble. Au commencement de Dcembre, aussitt aprs sa chute et avant que ses relations avec Clarinda fussent vraiment engages, il crivait Miss Chalmers: Je suis ici, aux soins d'un chirurgien, avec un membre meurtri tendu sur un coussin; les teintes de mon esprit rivalisent avec la livide horreur qui prcde un orage de minuit. Un cocher ivre est la cause du premier de ces deux maux et du plus lger incomparablement; le malheur, ma constitution physique, l'enfer et moi-mme avons form une quadruple alliance pour assurer le second... Je donnerais ma meilleure chanson mon pire ennemi, je veux dire le mrite de l'avoir faite, pour vous avoir, vous et Charlotte, auprs de moi. Vous tes d'angliques cratures et vous verseriez l'huile et le vin dans mon me blesse[883]. [Note 883: _To Miss Chalmers_, Dec. 12th, 1787.] On comprend que cet accident, avec tous les inconvnients matriels qu'il entranait et peut-tre des souffrances, lui ait arrach des plaintes. Mais il ne suffit pas les expliquer toutes. Dans une lettre du 19 Dcembre adresse encore Miss Chalmers, au moment o il en tait ses dclarations Clarinda et appartenait tout entier ce commencement d'intrigue, elles reparaissent sous une lgre claircie. Il y a, dit La Rochefoucauld, une premire fleur d'agrment et de vivacit dans l'amour qui passe insensiblement comme celle des fruits[884]. Burns tait en train de jouer avec cette fleur et la passagre ivresse de ce parfum affranchissait, pendant quelques instants, son esprit de ses proccupations. [Note 884: La Rochefoucauld. _Maximes._] L'atmosphre de mon me est beaucoup plus claire que lorsque je vous ai crit la dernire fois. Pour la premire fois, hier, j'ai travers ma chambre sur des bquilles. Cela vous aurait rjoui le coeur de voir ma barderie, non sur des chasses potiques, mais sur des chasses de chne; lanant ma bonne jambe avec une fiert! et avec autant de joyeuset dans ma dmarche et mon air, qu'une grenouille en mai, qui saute travers le sillon nouvellement hers, et gote la senteur de la terre rafrachie aprs l'averse longtemps attendue[885]. [Note 885: _To Miss Chalmers_, Dec. 19th, 1787.] Mais les dessous restaient bouleverss et l'horizon assombri. Dans cette mme lettre il en marquait les causes, presque irrmdiables. L'une tait extrieure; c'tait toujours l'apprhension de l'avenir: Je ne puis dire que je sois tout fait mon aise quand j'aperois n'importe o, sur mon chemin, ce spectre maigre, squalide, face de famine, la Pauvret, accompagne comme elle l'est toujours, par l'Oppression au poing de fer et le Mpris ricaneur, mais j'ai obstinment rsist leurs attaques pendant bien des jours de dur labeur et toujours ma devise est _je dfie_.[886] [Note 886: _To Miss Chalmers_, Dec. 19th, 1787.] L'autre cause tait plus intime et peut-tre plus loin de tout remde ou de toute chance heureuse. C'tait la conscience de son incapacit se diriger, qui, en s'unissant sa situation difficile, lui donnait un pre mcontentement de son sort. Mon pire ennemi est _moi-mme_[887]. Je suis si misrablement ouvert aux attaques et aux incursions d'une troupe de bandits malfaisants, arms la lgre et bien monts, sous les bannires de l'Imagination, de la Fantaisie et du Caprice; et les vtrans rguliers, lourdement arms, de la Sagesse, de la Prudence et de la Prvoyance, se meuvent si lentement, si lentement, que je suis dans un tat de guerre presque perptuelle et, hlas! de dfaite frquente. Il y a juste deux cratures que j'envierais: un cheval sauvage traversant les forts d'Asie, ou une hutre sur quelque grve dserte de l'Europe. Le premier n'a pas un dsir sans sa jouissance; la seconde n'a ni dsir ni crainte. [Note 887: En franais.] Vers la fin de Janvier, dans les jours qui prcdent sa quatrime entrevue avec Clarinda, une vritable explosion d'amertume clate en lui. Ni Chateaubriand, ni Byron, n'ont exprim la lassitude et le dgot de vivre avec plus d'nergie. Henri Heine lui-mme n'a pas trouv d'image plus cruelle, plus nette, plus incisive, pour rendre le souhait d'tre dlivr de cette fatigue, que celle qui semble avoir pris possession de son esprit, car elle revient dans des lettres des personnes diffrentes: Aprs une rclusion de six semaines, je commence marcher dans ma chambre. Ce furent six horribles semaines; l'angoisse et le dcouragement me rendaient impropre lire, crire ou penser. J'ai cent fois souhait qu'on pt rsigner sa vie, comme un officier rsigne sa commission, car je ne voudrais pas duper un pauvre malheureux ignorant en la lui revendant. Nagure, j'tais un simple soldat douze sous de paie et, Dieu le sait, un soldat assez misrable; maintenant je vais entrer en campagne comme un cadet meurt-de-faim,--dont la pnurie est un peu plus manifeste. J'ai honte de tout ceci; car bien que je ne manque pas de bravoure dans le combat de la vie, je voudrais, comme tant d'autres soldats, avoir assez de force d'me pour simuler le courage ou de ruse pour cacher ma lchet[888]. [Note 888: _To Mrs Dunlop_; 21st Jan. 1788.] Cette lettre est du 21 Janvier. Le 22 il en crivait une autre Miss Chalmers plus dcourage et plus inquitante encore. Maintenant parlons de cet tre imprudent, infortun, _moi-mme_. Dieu ait piti de moi! pauvre sot maudit, tourdi, dup, malheureux! le jeu, la misrable victime d'un orgueil rvolt, d'une imagination hypocondriaque, d'une sensibilit torture et de passions dignes de Bedlam! Je voudrais tre mort, mais il est peu probable que je meure. Je viens rcemment d'chapper de l'paisseur d'un cheveu sur la brche mortelle et dangereuse[889] de l'amour. Grce mon toile, j'en suis sorti le coeur entier avec plus de peur que de mal[890]. [Note 889: Shakspeare. _Othello_, acte I, sc. 3.] [Note 890: _To Miss Chalmers_, 22nd Jan. 1788.] Il est ncessaire de remarquer que cette allusion, qui ne peut se rapporter qu' Clarinda, est crite avant ses plus chaleureuses et ses plus solennelles protestations envers elle. En sorte qu'il est manifeste qu'il avait conscience du peu de racines que cette prtendue passion avait en lui, au moment mme o il en affirmait l'indestructible puissance. Cette lettre tait tout coup interrompue sur ces derniers mots par des nouvelles qui devaient tre terribles, car elle reprenait, toute bouleverse, dans une agitation de dsespoir. Je viens juste l'instant d'tre inform... je redoute d'tre peu prs... ruin; mais j'espre pour le mieux. Viens, Orgueil obstin et inflexible Rsolution, accompagne-moi travers ce monde, pour moi un misrable monde! Il ne faut pas que vous m'abandonniez. Je pense que je puis compter sur votre amiti, alors mme que je daterais mes lettres d'un rgiment de ligne. Dans ma jeunesse et pendant toute ma vie, j'ai considr le tambour du recrutement comme mon dernier enjeu. Srieusement, la vie ne me prsente qu'un sentier mlancolique: mais... ma jambe sera bientt gurie et je lutterai encore[890]. Qu'tait-ce donc que la mystrieuse nouvelle qui lui apportait un tel moi? Quelle menace soudaine de sa destine le rduisait cette ressource de partir soldat, la dernire avant le suicide, qu'il n'avait envisage qu'aux instants les plus dsesprs de sa jeunesse? Hlas! c'taient les mauvais jours, c'tait la mauvaise action de Mauchline qui le rejoignait. Il avait cru la laisser derrire lui, l'avait oublie peut-tre. Mais elle avait obstinment chemin sur ses traces, marchant, malgr tout, plus vite que sa vie. Et voici qu'elle venait d'entrer chez lui, qu'elle tait l, qu'elle lui rclamait les lourds intrts d'une heure coupable. Et dans quel moment apparaissait la redoutable crancire? Juste quand il s'engageait dans une nouvelle folie et peut-tre une nouvelle faute. Et telle tait son impuissance rsister aux amorces du moment, que cette apparition ne l'arrtait point et qu'il continuait, comme un fou incorrigible, se prparer d'autres difficults, d'autres regrets, d'autres remords. * * * * * Il faut remarquer que presque toutes les confidences de Burns, ds ce moment, sont faites des femmes, jeunes ou vieilles. Les amitis fminines ont imperceptiblement remplac dans sa vie les amitis mles. C'est un fait grave, en ce qu'il indique un mouvement important de vie intrieure. Il est l'indice d'un isolement qui provient, soit de l'orgueil, soit d'une fatigue des plus hautes nergies. Quand chez un homme le coeur est devenu trop endolori pour souffrir, ou trop altier pour supporter des avis fermes, il se dtourne des amitis viriles. Les causes en sont apparentes. D'homme homme on est deux: aussi infrieur que soit l'ami, s'il est vritablement un homme, on est avec un pair et avec un juge; une confidence est un effort quelquefois courageux qui suppose la rsolution d'accepter un blme ou un conseil. D'homme femme on n'est que soi; aussi intelligente que soit l'amie, elle n'est le plus souvent qu'une admiratrice; si elle est vritablement femme, elle juge peu, et, lorsqu'elle dsapprouve c'est plutt un chagrin silencieux pour elle qu'un blme exprim. Il y a dans ces relations une acceptation plus docile, une sorte de rceptivit passive, qui fait d'une confession un soulagement. Aussi les mes blesses et celles qui, par orgueil excessif, s'cartent du commerce des autres hommes, se portent insensiblement vers celui des femmes. N'est-il pas remarquable que Rousseau, dont le coeur prsomptueux et ulcr est le type de ces isolements et dont la vie entire fut faite de cette maladie, n'eut jamais que des intimits fminines? Il y avait, vers cette poque-ci, chez Burns, quelque chose de semblable. Aucune de ses confidences profondes ne va un ami, ni aux anciens comme Gavin Hamilton, Aiken, Smith ou Richmond, ni aux nouveaux comme Nicol ou Ainslie. On dira peut-tre que ce n'tait pas entirement de sa faute, qu'il lui tait peut-tre impossible de trouver, au rang intellectuel o il tait parvenu, un vritable ami; que les gens de valeur, avocats, mdecins ou professeurs, avec lesquels il et pu se lier, diffraient trop de lui; qu'enferms dans leurs principes de morale et dans leur rgularit sociale, ils ne le comprenaient point; qu'il ne pouvait en ralit avoir d'autres amis que ses anciens camarades de Mauchline comme Smith et Richmond, mais que de ce ct l'intervalle s'tait tabli en sens inverse, que sa renomme leur en imposait, qu'ils avaient perdu la familiarit ncessaire; on dira enfin que, si des hommes comme Gavin Hamilton et Aiken pouvaient recevoir ses confidences, il tait naturel qu'il hsitt leur avouer que leurs espoirs pour lui avaient abouti ces lamentables rvlations. Mais ce ne sont l que de vaines excuses. La vrit est que son esprit, toujours susceptible, tait devenu si morbidement ombrageux qu'il ne pouvait supporter la plus lgre censure, mme d'une femme. Si vos vers, crivait-il Clarinda, comme vous semblez l'indiquer, contiennent une critique, ne les envoyez pas, moins que vous ne cherchiez une occasion de rompre avec moi. J'ai une lgre infirmit dans ma nature, c'est que, l o j'aime tendrement et o j'estime hautement, je ne puis supporter de reproche[891]. On pense s'il les supportait davantage l o il n'avait ni amour ni estime. S'il parlait de la sorte une pauvre femme qu'il prtendait aimer et propos d'une rserve timide, on peut juger dans quel tat l'et mis le blme plus rude d'un homme. Et l est la vraie raison de ces confidences fminines. Ce fut grand dommage pour lui. L'esprit d'un ami sr et indulgent est le seul vase de bronze o verser ses faiblesses et ses remords. Lui seul a l'austrit qui convient certains secrets; il ressemble davantage ces urnes o l'on met ce qui est mort ou ce qu'on croit mort. Et encore, il rend, quand on l'interroge, un son plus grave, plus svre et de lui sortent parfois des oracles virils. C'est un malheur pour un homme quand ces graves dpositaires disparaissent de sa vie, et qu'il choisit de rpandre son coeur dans de fragiles porcelaines. [Note 891: _To Clarinda_, Jan. 24th, 1788.] * * * * * Il y avait un double motif au dpart de Burns. Il devait aller, dans le Dumfriesshire, visiter la ferme qu'on lui offrait; avant de signer le contrat, il tenait se rendre compte de la nature des terres et des chances qu'il aurait d'y gagner sa vie la queue de la charrue. Mais il y avait, on peut le pressentir, une autre raison, la plus secrte et la plus grave. la suite de la rconciliation, lors du premier retour de Burns Mauchline, Jane Armour tait devenue enceinte de nouveau. Lorsqu'il avait connu cette seconde faute, le pre, qui avait eu tant de peine pardonner la premire, avait t sans piti. Il avait chass de son toit celle qui, ses yeux, y ramenait le dshonneur. C'tait au milieu de l'hiver, dans la saison inclmente o il semble impossible, quelle qu'ait t son erreur, de refermer sur un enfant la porte de la maison, de l'abandonner aux routes glaciales. Le vieux matre maon fut inexorable. La malheureuse fille se trouva sans asile, comme une mendiante. L'hrone d'une des chansons de Burns, compose peut-tre sur le souvenir de cet incident, chante: Ce n'est pas le froid vent d'hiver, Ce n'est pas la neige chasse Qui font venir les larmes mes yeux. C'est de penser celui qui est au loin, Mon pre m'a repousse de sa porte, Mes amis m'ont renie; Mais j'ai quelqu'un qui me dfendra, Le cher gars qui est au loin[892]. [Note 892: _The Bonie Lad that's far awa._] La pauvre Jane n'avait pas mme cette consolation; le pre de l'enfant qu'elle portait en elle tait en train de prodiguer une autre des dclarations d'amour ternel; elle devait se croire oublie mme de lui. En apprenant ces nouvelles, Burns avait pri la femme d'un de ses amis, fermier Tarbolton, de la recueillir pour quelques jours. C'tait en partie pour venir au secours de Jane, dont le terme de grossesse approchait, qu'il quittait Clarinda. Il arriva Mauchline le 23 fvrier, un samedi. Son premier soin fut de louer une chambre et d'acheter un lit pour Jane. Il parvint mme la rconcilier assez avec sa mre pour que celle-ci consentt venir lui donner des soins. On croirait qu'il ne put se dfendre d'un retour de tendresse, en retrouvant, dans la souffrance et la disgrce, celle qu'il avait si violemment aime et qu'il avait considre comme sa femme. Quelque chose des jours passs devait, semble-t-il, lui revenir au coeur, ne ft-ce qu'un cho lointain des chants d'alors: toi, reine brillante qui, au-dessus de la plaine, Rgnes au haut du ciel dans ta puissance infinie, Souvent ton regard silencieux Nous a vus errer dans nos promenades amoureuses; Le temps inaperu s'enfuyait, Tandis que le pouls luxurieux de l'amour battait fort, Sous ton rayon aux reflets d'argent, De voir nos regards s'allumer l'un l'autre[893]. [Note 893: _Lament, occasioned by the unfortunate issue of a Friend's Amour._] Rien de cela ne parat, pas un tressaillement. Il eut pour elle une sorte de commisration extrieure par laquelle il la rconforta un peu. Mais le coeur resta insensible. Il arrivait l'me pleine de l'ide d'une autre femme, cultive, lgante et encore aime; le contraste avec cette paysanne pauvre, dont il se croyait dlivr, lui fut pnible jusqu' lui sembler odieux. Il prvoyait aussi de nouveaux ennuis et essaya de se prmunir contre eux. Il eut un mouvement de dpit et de colre. On aurait quelque peine le croire, s'il n'y avait ce sujet deux lettres accablantes, que les diteurs prcdents avaient jusqu'ici dissimules ou tronques, et que Mr Scott Douglas seul a eu la franchise et le courage de publier. Le jour mme de son arrive et de sa visite Jane, il crivait Clarinda: Maintenant, quelques nouvelles qui vous feront plaisir. En arrivant ce matin, je suis all voir certaine femme. J'ai du dgot pour elle--je ne puis la souffrir! Tandis que mon coeur me reprochait cette profanation, j'ai essay de la comparer avec ma Clarinda: c'tait mettre la lueur expirante d'une chandelle d'un liard ct de l'clat sans nuages du soleil midi. _Ici_, une fadeur insipide, la vulgarit d'me, des flatteries mercenaires; _l_, le bon sens poli, un gnie donn par le ciel et la plus gnreuse, la plus dlicate, la plus tendre passion. J'en ai fini avec elle et elle avec moi.[894] [Note 894: _To Clarinda_, 23rd Feb. 1788.] Et quelques jours aprs, il crivait son ami Robert Ainslie dimbourg: Depuis que je suis venu dans ce pays, j'ai travers de cruelles tribulations et j'ai t en butte aux coups du Mchant. J'ai trouv Jane, bannie comme une martyre, dlaisse, pauvre, sans amis, tout cela pour la bonne vieille cause. Je l'ai rconcilie son sort; je l'ai rconcilie avec sa mre; je l'ai mene dans une chambre; je l'ai prise dans mes bras; je lui ai donn un lit d'acajou; je lui ai donn une guine; et je l'ai embrasse jusqu' ce qu'elle se rjout dans une joie ineffable et radieuse. Mais,--comme cela m'arrive dans toutes les occasions,--j'ai t prudent et avis un degr tonnant. Je lui ai fait jurer, en particulier et solennellement, de ne jamais essayer de me revendiquer comme son poux, quand bien mme on lui persuaderait qu'elle en a le droit, ce qui n'est pas--ni pendant ma vie, ni aprs ma mort. Elle a obi comme une bonne fille[895]. [Note 895: _To Robert Ainslie_, 3rd March 1788.] Ces lettres sont cruelles, la premire surtout. Sans doute il n'eut pas la brutalit de laisser paratre les sentiments qu'elle traduit. Il tait bon et dissimula sa froideur sous des caresses. Mais la promesse qu'il exigeait tait assez pour assombrir les penses que les femmes qui portent un enfant tournent naturellement vers l'avenir. C'est un dur moment pour s'engager ne pas tre pouse que celui o l'on va devenir mre. Les paysannes, comme les autres, sentent ces choses, et Jane dut en souffrir. Mais Burns tait encore sous le charme d'dimbourg; il avait l'gosme des gens pris. Ce fut l un des moments troubles et mauvais de sa vie. Ces deux lettres sont une vilaine action. Il n'y a pas essayer de l'en dfendre. C'est peut-tre ce qu'il a fait de plus mal en sa vie. * * * * * Il ne sjourna pas Mauchline et, prenant avec lui un vieux fermier dans l'exprience de qui il avait confiance, il partit pour le Dumfriesshire afin d'examiner les diffrentes fermes, situes peu de distance de Dumfries, entre lesquelles il avait le choix[896]. Il y allait sans beaucoup d'ardeur, un peu pour la forme, par politesse pour l'offre qu'on lui avait faite. La visite cependant fut plus favorable qu'il ne s'y attendait. Son compagnon se montra satisfait des terres qu'ils virent et fut d'avis qu'il pourrait accepter. La ferme qui leur plut davantage s'appelait Ellisland. Aprs une huitaine d'absence, Burns revint avec l'intention de la prendre si ses conditions pouvaient s'accorder avec celles du propritaire. [Note 896: _To Robert Muir_, 7th March 1788.] son retour de Dumfries, il passa Mauchline environ une semaine, qui fut surtout consacre Jane Armour, dont la position rclamait de plus en plus de soins. Il semble que ce rapprochement prolong ait cette fois rveill quelques restes de l'ancienne tendresse. L'influence factice et tourdissante de Clarinda s'tait un peu dissipe au grand air. Il avait eu le temps de se rajuster au milieu dans lequel Jane reprenait ses attraits et toute sa grce villageoise. Il crivait en effet, son ami Brown, une lettre qui contraste avec celles qu'il avait crites quelques jours auparavant. Il faut passer par-dessus ce que la forme peut avoir d'un peu choquant, dans ses comparaisons maritimes et en dgager le sentiment qui s'y dissimule: J'ai trouv Jane avec sa cargaison bien arrime; mais, malheureusement, dans un mouillage presque la merci du vent et de la mare. Je l'ai remorque dans un port commode o elle peut rester tranquillement l'ancre, jusqu' ce qu'elle opre son dchargement. J'en ai pris le commandement, pas ostensiblement, mais en secret pour quelque temps. Je vous suis reconnaissant de la bont avec laquelle vous vous informez d'elle, car aprs tout, je puis dire avec Othello: Excellente malheureuse, La perdition saisisse mon me, mais je t'aime[897]. [Note 897: _To Richard Brown_, 7th March 1788.--La citation est de Shakspeare. _Othello_, act. III, scne 3.] Pendant ce temps la correspondance avec Clarinda, au dbut trs frquente, s'tait un peu relche. Burns tait rest une semaine sans donner de ses nouvelles. Clarinda froisse s'en plaint, non sans un peu de tristesse. J'ai reu votre lettre de Cumnock, il y a une heure, et afin de vous montrer mon bon caractre, je m'assieds pour vous crire aussitt. Je crains, Sylvander, que vous n'exagriez ma gnrosit, car, croyez-moi, il s'coulera quelque temps avant que je puisse cordialement vous pardonner la peine que votre silence m'a caus! Avez-vous ressenti quelquefois cette douleur de coeur qui provient d'une esprance diffre? Cette peine, la plus cruelle de toutes, vous me l'avez inflige pendant les huit jours qui viennent de passer. Je crois pouvoir tenir raisonnablement compte de la hte des affaires et des distractions. Cependant, quelque prise que j'eusse t, j'aurais trouv une heure sur vingt-quatre pour vous crire. N'en parlons plus. J'accepte vos excuses, mais je suis blesse qu'il en ait fallu entre nous dans une occasion aussi tendre.[898] [Note 898: _To Sylvander_, March 5th, 1788.] Pour s'excuser, Burns rejette la faute sur les occupations dont il est accabl et sur le formidable accueil qu'il a reu dans le pays: J'ai toujours quelque ide de ne pas m'asseoir pour crire une lettre, moins que je n'aie assez de temps et de possession de mes facults pour faire honneur une lettre, ce qui prsent est rarement ma situation. Par exemple hier, j'ai dn chez un ami quelque distance; l'hospitalit sauvage de ce pays m'a fait passer la plus grande partie de ma nuit en face du breuvage coeurant du bowl. Aujourd'hui, nauses, migraine, tristesse misrable, jene, except un coup d'eau ou de petite bire. Maintenant, huit heures du soir, peine capable de me traner dix minutes de marche Mauchline, pour attendre la poste, dans la douce esprance d'avoir des nouvelles de la matresse de mon me.[899] [Note 899: _To Clarinda_, 6th March 1788.] ces excuses, Clarinda rpond, avec raison, qu'il ne doit pas reculer une lettre parce qu'il n'a pas le temps de la soigner. Elle sait assez ce dont il est capable et deux lignes lui auraient pargn des jours et des nuits d'inquitude[900]. Ses lettres elle sont, au contraire, pleines d'un sentiment vrai. Elles deviennent plus simples. Elle lui raconte la tristesse qui est tombe sur sa vie depuis qu'il est parti. Elle s'est retire dans l'isolement, o l'on est bien avec une chre pense. J'ai t solitaire depuis notre tendre adieu jusqu' ce soir[901]. Tout lui semble dlaiss. Je pense que les rues ont un air tout dsert depuis lundi; et il y a une certaine insipidit dans de bonnes gens, dont la socit me plaisait nagure[902]. Elle cherche les occasions de parler ou d'entendre parler de lui. Hier, je pensais vous et je suis all chez Miss Nimmo pour avoir la douceur de parler de vous[902]. Elle s'inquite de le savoir en proie aux hospitalits dont il lui fait le tableau[903]. Elle n'est pas sans apprhensions et sans jalousies. Quand vous verrez de jeunes beauts, pensez l'affection de Clarinda et combien son bonheur dpend de vous[903]. Elle a, quand elle pense lui, des coups subits d'motion. Hier matin, il m'arriva de penser vous. Je me chantai: _ma jolie Lizzie Baillie_ et je me mis rire; mais je sentis mon coeur se gonfler dlicieusement et mes yeux furent noys de larmes. Je ne sais si votre sexe ressent quelquefois cette explosion d'affection. C'est une motion indescriptible. Vous voyez que je suis devenue sotte depuis que vous m'avez quitte. Vous savez que j'tais raisonnable quand vous m'avez connue d'abord; mais je deviens toujours plus extravagante plus je suis loin de ceux que j'aime. Bientt je suppose que je perdrai tout fait la tte[903]. Toute la mouvante psychologie des femmes dont le coeur est proccup de l'absent et tour tour se travaille d'inquitudes et se nourrit de souvenirs, est l, gentiment, franchement et simplement exprim. Au-dessus de ces sentiments qui n'ont rien d'extraordinaire, on trouve un aveu qui est peut-tre la chose la plus profonde et la plus sincre de cette correspondance. Cet amour lui a fait prendre une plus haute ide et un plus grand soin d'elle-mme. Il semble qu'il y ait eu en elle un peu de coquetterie ou de laisser-aller. Elle l'avoue, et aussi elle dit qu'elle en est gurie. Je crois vraiment que vous m'avez enseign la dignit; en partie par bont de nature, en partie par suite de mes malheurs, je l'avais trop nglige. Je ne m'en dpartirai maintenant jamais plus. Pourquoi ne la maintiendrais-je pas droite, moi qui suis admire, estime, aime par un des premiers entre les hommes[903]. Il y a dans ce surcrot de dignit, dans ce plus de prix ajout elle-mme cause de lui, quelque chose qui ne manque pas d'une certaine lvation. Cela montre que cet amour se dveloppait en elle selon sa loi d'anoblissement. Ce pouvoir rehaussant d'une vraie affection, cet effort pour faire de soi une demeure digne de celui qu'on aime est humain. C'est des trouvailles comme celle-l qu'on reconnat la sincrit d'un sentiment. C'est la dernire chose que Clarinda ait crite Burns cette poque-l; elle marque combien, depuis les coquetteries des premires lettres, avait grandi son affection pour son pote. [Note 900: _To Sylvander_, 8th March 1788.] [Note 901: _To Sylvander_, 22nd Feb. 1788.] [Note 902: _To Sylvander_, 19th Feb. 1788.] [Note 903: _To Sylvander_, 8th March 1788.] * * * * * Vers le 10 mars, Burns retourna dimbourg, afin d'y faire ses prparatifs pour s'en loigner dfinitivement. Il y resta seulement une quinzaine de jours, qu'il employa, avec une grande activit, arranger plusieurs affaires importantes pour lui. La principale tait le rglement dfinitif de son compte avec son libraire Creech. Aprs quelques lenteurs de la part de celui-ci, Burns reut enfin presque tout ce qui lui revenait de la publication de ses pomes. Il y a quelques divergences dans l'estimation de la somme qui lui revenait ainsi. Burns lui-mme crivait au Dr Moore: Je crois qu'en y comprenant 100 livres de droit d'auteur, je raliserai environ 400 livres et quelque chose en plus; et mme une partie de ceci dpend de ce que le gentleman (Creech) a encore rgler avec moi[904]. William Nicol racontait plus tard que Burns lui avait dit qu'il avait reu 600 livres pour sa premire dition d'dimbourg, plus 100 livres de droit d'auteur[905]. Currie, d'aprs Gilbert, valuait les profits 500 livres. Pour rapprocher ces sommes, assez peu diffrentes aprs tout, il suffit de penser qu'en employant le mot raliser, il avait dfalqu les dpenses faites pendant ses sjours dimbourg et ses voyages. On peut, avec vraisemblance, estimer 380 ou 400 livres, la somme qu'il retirait de ses pomes. C'est avec ces ressources qu'il devait commencer sa vie. Une autre affaire fut la signature du contrat de sa ferme. Il choisissait dcidment la ferme d'Ellisland. Mr Miller, le propritaire, lui accordait un bail de 76 ans, moyennant une rente annuelle de 50 livres pendant les trois premires annes, et de 70 livres pour les suivantes. Toutes ces occupations remplirent la quinzaine pendant laquelle il resta dimbourg. Dans cet affairement il dut, dit Chambers, recevoir de chez lui une srie de lettres lui annonant d'abord que Jane Armour venait d'accoucher de deux jumeaux, puis que les deux petits tres taient morts presque aussitt[906]. [Note 904: _To Dr Moore_, 4th Jan. 1789.] [Note 905: R. Chambers, tom. II, p. 248.] [Note 906: R. Chambers, tom. II, p. 251.] * * * * * Par dessous ces occupations et ces arrangements, sa liaison avec Clarinda avait repris. Mais il est vident que la flamme n'tait plus ce qu'elle avait t et faiblissait. Les entrevues continuaient, bien que parfois courtes ou diffres par les dmarches multiples qui absorbaient ses journes. Les lettres sont presses et contiennent plus de renseignements sur ses proccupations d'affaires que de sentiment. La dernire seule, crite le vendredi 21 mars, se ranime et retrouve un peu du ton des anciennes lettres. Je viens de rentrer et j'ai lu votre lettre. La premire chose que j'ai faite a t de remercier le Divin Ordonnateur des vnements de m'avoir rserv le bonheur de vous connatre. La vie, ma Clarinda, est un sentier nu et triste; malheur celui ou celle qui s'y aventure seul! Pour moi, j'ai ma trs chre compagne de mon me: Clarinda et moi ferons notre plerinage ensemble. Partout o je serai, je lui ferai savoir ce qui m'arrive, ce que j'observe dans le monde qui m'entoure et quelles aventures je rencontre. Cela vous plairait-il, mon amour, de recevoir toutes les semaines ou, du moins, tous les quinze jours, un paquet, deux ou trois feuilles pleines de remarques, de folies, de nouvelles, de rimes et de vieilles chansons. Ouvrirez-vous avec satisfaction et bonheur la lettre d'un homme qui vous aime, qui vous a aime et qui vous aimera jusqu' la mort, travers la mort et pour jamais? Clarinda, que ne dois-je pas au ciel pour m'avoir donn une perfection comme vous! Je pense vous comme un avare compte et recompte son trsor! Dites-moi, vous tiez-vous tudie me plaire hier soir? Srement vous m'avez charm jusqu'au ravissement. Combien je suis riche, moi qui ai un trsor tel que vous! Vous me connaissez; vous savez comment me rendre heureux, et vous y russissez, Dieu vous accorde longue vie, longue jeunesse, long plaisir et un ami. Demain soir, selon votre indication, je guetterai la fentre: c'est l'toile qui me guide vers le paradis. La plus grande saveur de tout est que l'Honneur, que l'Innocence, que la Religion sont les tmoins et les protecteurs de notre bonheur. Le Seigneur Dieu sait et peut-tre Isral connatra mon amour et votre mrite. Adieu, Clarinda! Je vais me souvenir de vous dans mes prires. Mme dans cette dclaration suprme, le caractre littraire de son amour reparat dans l'offre de cet envoi hebdomadaire ou bi-mensuel d'une revue, qui transforme une matresse en lectrice et fait d'une correspondance d'amour une sorte d'abonnement un magazine. Clarinda sans doute aurait mieux aim une parole de tendresse pour elle que des feuilles de remarques sur le monde. L'entrevue fixe dans la lettre eut lieu le 22 mars, dans la maison de Clarinda. Ce fut probablement la dernire rencontre des deux amants, Il faut en croire le pote, dit ironiquement Scott Douglas[907], quand il dit que l'Honneur, l'Innocence et la Religion furent les tmoins et les protecteurs de leur bonheur. L'ironie est injuste. Il est tonnant que ce chercheur si soigneux et si sagace ne se soit pas rappel le passage d'une lettre qu'on verra plus tard, crite par Burns Clarinda, et qui prouve que celle-ci sut imposer jusqu'au dernier moment, cet homme emport, la rserve et le respect[908]. Ces adieux remurent profondment Burns. Pendant ces huit derniers jours, crivait-il le lendemain de son dpart, j'ai eu positivement la tte gare[909]. Malgr d'loquentes promesses de constance, cet loignement tait triste parce qu'il tait difficile qu'il ne ft pas dfinitif. Au milieu de leur volont et de leur esprance de rester l'un l'autre, les deux amants pouvaient-ils ne pas sentir que la vie les reprenait, les sparait, les entranait loin l'un de l'autre? [Note 907: Scott Douglas, tom. V, p. 110.] [Note 908: Voir la lettre plus loin, p. 403.] [Note 909: _To Richard Brown_, 26th March 1788.] On est ici au point pour juger cette trange correspondance qui n'aura plus que quelques lettres. dire vrai, celle de Burns est de la pure dclamation. La forme constamment oratoire, les apostrophes incessantes Dieu et la nature, la phrase pompeuse, l'enflure du ton, la rendent insupportable. Ces lettres ont l'air de proraisons. Lui dont les autres productions doivent d'tre si fortes la ralit dont elles sont pleines, est ici en dehors de la ralit; les faits n'apparaissent presque pas, peine comme prtexte des variations ou des lieux communs. Sans doute il y a des passages mouvements, lancs par une main robuste, et c'est peut-tre par eux qu'on peut le mieux entrevoir l'orateur qu'il y avait en lui. Mais ce sont des traces de talent gares dans la prtention et l'emphase. Et comment en arriva-t-il l? Mr Hately Waddell, dont l'admiration pour cette correspondance nous semble excessive, a une remarque qui va au vrai des choses. Il dit qu'elle est faite de rivalit et il en explique l'exagration par l'emportement de gens qui jouent l'un contre l'autre et s'animent[910]. Cela est vrai pour Burns. Il y a de sa part un effort pour blouir sa correspondante, pour avoir le dessus dans un exercice littraire. Il se mit ds le premier jour dans le faux en faisant d'une affaire d'amour une question d'amour-propre. Aussi ne russit-il pas. La correspondance de Clarinda est de beaucoup suprieure la sienne. Si on la dbarrasse de quelques dveloppements la mode, dont quelques-uns sont aprs tout fort jolis, elle reste autrement naturelle et sincre. Autant les lettres de Burns sont vagues et monotones, autant celles-ci sont prcises, varies, pleines de ceux qui s'crivent, pleines de ces petits faits qui sont la vie et ne semblent pas mprisables ceux qui les vivent. C'est par elles qu'on peut suivre les pripties et pntrer dans les seconds plans de cette aventure. Elles ont la varit naturelle d'une conversation. chaque instant, il s'y rencontre de fines remarques, des coins dlicats de coquetterie ou de sensibilit fminines; parfois aussi de sages et prudents conseils, tout solides de bon sens. Il y a surtout de la sincrit et des passages vritablement dramatiques o l'on sent bien le trouble et le tumulte d'une me qui, somme toute, n'tait pas vulgaire. Il y a bien un peu d'affectation littraire, gnralement au dbut des lettres, mais qui ne dure pas, qui ne tient pas, et fond, ds que le sentiment vrai se montre, comme le givre rpandu sur le bord matinal du jour disparat au premier soleil. La correspondance de Burns ne vaut pas mieux que la plupart des lettres d'amour crites par des hommes; celle de Clarinda aura sa place dans la collection charmante de lettres crites par les femmes, sous la dicte de leur coeur. [Note 910: Hately Waddell, _Life of Burns_, p. XXXIII.] C'est qu'au fond Burns n'aima pas Clarinda et qu'elle l'aima; ou plutt ils s'aimrent de faon diffrente. Lui fut attir vers elle par l'lgance extrieure, par un raffinement auquel il n'tait pas habitu, et qui lui sembla dlicieux. Il n'aima d'elle que la culture, le brillant du dehors, les ornements et, pour ainsi dire, la toilette de l'me. Il ne pntra pas jusqu' cette me elle-mme, qui tait saine, heureuse et constante. Clarinda, au contraire, par une de ces intuitions pntrantes dont son sexe est capable, laissant de ct toutes les conditions extrieures, alla jusqu'au fond mme de sa nature et l'aima pour ce qu'il avait en lui de gnie, de flamme et de gnrosit. Quelles que fussent les diffrences de rang et de faons, elle vit que cet homme tait plus grand que les autres, fait d'une plus forte toffe. Elle conut un sentiment profond qui ne se dmentit pas et qui malgr les dboires, l'absence et les annes d'une longue vieillesse resta entier. Ce ne fut dans la vie de Burns qu'un pisode qui ne lui fait pas honneur; ce fut dans l'existence de Clarinda un vnement unique, souverain, qui la domina partir de ce jour. Ce ne fut pour lui qu'un souvenir; ce fut pour elle pendant longtemps une tristesse, et, quand l'ge eut mis en elle sa srnit, un culte. * * * * * Le 24 mars 1788, Burns quitta dimbourg dfinitivement. Il s'loignait sans que son dpart ft remarqu, dsabus, des lieux o, dix-huit mois auparavant, il tait arriv le coeur jeune, bondissant d'esprance et o il avait t accueilli par un tel enthousiasme. Il n'avait pas lieu d'tre reconnaissant la grande ville. Elle n'avait pas tenu ses promesses. Elle lui avait vers pendant quelques mois l'admiration et les flatteries, comme une ivresse. Mais cela tait fini depuis longtemps; la faveur, la vogue taient tombes, comme des voiles un instant gonfles par le vent; l'attention mme avait disparu. Il ne restait rien que la fatigue et l'irritation de cette reprsentation inutile. S'il avait, en ce moment, une claire conscience de lui-mme, il pouvait mme en vouloir la cit. Ce sjour l'avait plus vieilli que plusieurs annes de travail ingrat. Cette ville l'avait dtrior. Par en haut, elle lui avait imprudemment montr une existence brillante, inaccessible pour lui; elle lui avait fait prendre got ce qu'elle ne pouvait lui donner, plus encore! ce qu'il ne pouvait atteindre; elle lui avait fait connatre, non pas l'admiration brve des amis qui se mlange l'effort et l'aiguillonne, mais l'admiration des salons qui le suit, le gne et l'entrave. Il en emportait le mcontentement de sa destine, une colre sourde contre les rpartitions de la fortune et du rang, de la rancune contre ces classes lgantes o il tait rest dpays. Par en bas, elle lui avait communiqu des habitudes de taverne, de boissonnements quotidiens et de bamboches nocturnes qui l'avaient fatigu. Chose plus grave! elle lui avait fait perdre l'habitude du travail, elle l'avait immobilis dans un dsoeuvrement physique et intellectuel qui avait amolli son corps et son esprit. Il le savait bien. J'ai pris un si vicieux pli de paresse, qu'il faudra un effort peu ordinaire pour amener convenablement mon esprit la routine des affaires[911]. Et ailleurs comme jusqu' ces dix-huit derniers mois, ma richesse n'a jamais t jusqu' possder dix guines, j'ai apprendre la connaissance des affaires; ajoutez cela que mes scnes rcentes de paresse et de dissipation ont nerv mon esprit un degr alarmant[912]. Il sentait bien le mal que lui avait fait dimbourg. Il partait de l, avec quelques centaines de livres dans sa poche, un peu moins pauvre que lorsqu'il tait arriv, mais aussi indcis, aussi incertain de l'avenir et moins propre l'aborder. Il s'loignait le coeur alourdi de lassitude, de soucis. Il tait entr dans cette ville avec la confiance, il en sortait avec la dfiance de la vie. O tait-il le refrain de la vieille chanson? [Note 911: _To Richard Brown_, 7th March 1788.] [Note 912: _To William Dunbar_, 7th April 1788.] En passant prs de Glenap, Je vis une vieille femme; Elle me dit: Prends courage, Tes meilleurs jours vont venir. Hlas! peut-tre taient-ils passs! ceux qu'il apercevait devant lui taient indcis et obscurs. tout prendre, il aurait mieux valu continuer Mossgiel cette vie o le travail tait aux prises avec la pauvret, mais o clataient des moments d'allgresse intrieure et qu'illuminaient les visites de la _Vision_. C'tait l peut-tre qu'taient les meilleurs jours. * * * * * De graves difficults l'attendaient, tellement graves qu'elles allaient brusquement changer le cours de sa vie. Quand il rentra Mauchline, il trouva Jane Armour dans le dchirement de sa maternit, dans le deuil de ces deux petites vies tombes mortes d'elle, dans le dsespoir de l'abandon des siens, dans l'isolement et le scandale de sa faute. Et c'tait l son ouvrage, l'ouvrage de quelques mauvaises heures de dsir ou de revanche! Qu'allait-il faire maintenant? Abandonnerait-il cette fille qu'il avait arrache la maison paternelle, la possibilit d'un mariage, pour l'amener dans cette chambre d'auberge, sur ce lit? Mais que deviendrait-elle? O irait-elle? Comment vivrait-elle? Elle n'avait de ressource que de se faire servante ou de mendier. quel degr de misre serait-elle rduite, quel degr d'abaissement la misre la rduirait-elle? Cette vie entire dpendait de lui. S'il la laissait tomber, o roulerait-elle? J'avais entre mes mains le bonheur ou la misre d'une crature humaine que j'avais longtemps et beaucoup aime, et qui oserait jouer avec un tel dpt[913]? S'il passait outre, quelle dure de remords il se prparait! La pense, intolrable, persistant jusque dans les dernires lueurs de la mmoire et les empoisonnant, d'avoir disgraci, dgrad, dtruit une existence. Vous avez raison, la condition de clibataire m'aurait assur plus d'amis, mais, pour une cause que vous devinerez facilement, une conscience tranquille dans la jouissance de mon propre esprit, une confiance assure pour l'heure o je comparatrai devant Dieu, auraient rarement t du nombre[914]. Non! Il ne pouvait pas l'abandonner. [Note 913: Cette expression revient, presque dans les mmes termes, dans une demi-douzaine de lettres, voir entre autres: _To Johnson_, 25th May 1788; _To Mrs Dunlop_, 10th June 1788; _To Alex. Cunningham_, 17th July 1788; _To Rev. Dr John Geddes_, 3rd Feb. 1789; _To James Burness_, 9th Feb. 1789, etc.] [Note 914: _To Mrs Dunlop_, 10th June 1788.] Mais alors, c'tait le sacrifice de tout un avenir, juste entrevu pour tre regrett! C'tait perdre la femme lgante, spirituelle, instruite, qui lui avait fait comprendre le charme et le bienfait d'une existence vraiment partage, celle qu'il croyait aimer, qu'il aimait peut-tre et qui avait encore tout le mystre de la non-possession. C'tait dchirer le plus brillant rve qu'il et fait, mettre en lambeaux une vague et indfinie vocation de bonheur. C'tait entraver l'indpendance d'allures, la fantaisie de travail, les changements de rsidence, l'humeur capricieuse, utiles la production; c'tait passer le licol sa libert, attacher sa vie pour toujours, dans le mme pr, au mme poteau. Il fallait redescendre au lot commun, reprendre une fille ignorante, dnue de la grce et des raffinements dont il tait dsormais pris, une fille qu'il avait possde, qui l'avait dlaiss, qu'il avait frappe de reproches et d'outrages; il fallait rentrer dans ce commerce vulgaire et born et, cause de ce fardeau, s'emprisonner dans l'inexorable et irrvocable labeur de la glbe. Une fatalit sortie de lui, quelque chose qui n'aurait pas exist s'il ne l'avait voulu, lui fermait la porte par laquelle il pensait pntrer dans une existence nouvelle, et brutalement le repoussait dans le sort ancien, si sombre, si lourd. Encore s'il ne s'tait agi que de lui, si la ruine de ses propres souhaits avaient suffi satisfaire le pass! Mais il fallait faire saigner un coeur qui s'tait attach lui; il fallait dsabuser cette femme, encore mue et heureuse, lui dire que les promesses o elle se reposait tait vaines, vides, vulgaires, dj violes et vanouies, frapper d'une douleur nouvelle cette me tant endolorie, changer cet amour en amertume, cette tendresse en dtresse, faire de ces esprances qui commenaient la consoler un dsespoir plus accablant que tous ses chagrins passs! Et pourtant il fallait prendre un parti: ou dsoler une me ou dtruire une existence! Quelle situation! Il tait pris entre deux mauvaises actions. Il tait dans un de ces moments o un homme, ayant agi dans des sens diffrents, comme s'il tait plusieurs hommes, ses actes grandis le rclament de cts opposs, se disputent sa vie. Ils essayent tous de s'emparer de lui, et chacun d'eux assailli, mutil par les autres, le jonche de dbris. Celui qui finit par tre le matre sort maltrait de cette lutte, reste entam, affaibli. Il remplace mal alors un seul acte qui se serait droitement dvelopp et aurait port ses fruits paisiblement. Ainsi les actes inconsidrs de Burns revendiquaient sa vie. Quelle que ft la dcision qu'il prt, elle resterait branle par l'effort de la dcision contraire, et, dans le choix qu'il ferait, vivrait l'appel et les dolances d'un autre choix qu'il aurait pu et peut-tre d faire. Le dbat fut vif en lui. Outre ce qui, dans sa poitrine, criait d'tre sacrifi, ses anciens ressentiments parlaient contre Jane. Il ne pouvait lui pardonner son abandon; il lui en gardait encore rancune, et c'est ce qui rend probable qu'il y avait de la revanche dans la reprise de ses relations avec elle. Quoique l'Orgueil et une Justice apparente fussent un terrible Ministre Public, cependant l'Humanit, la Gnrosit et le Pardon furent, d'autre part, des avocats si puissants et si irrsistibles, qu'un jury de toutes les Tendresses et de nouveaux Attachements rendit unanimement le verdict: Non coupable. Qu'il soit donc connu de tous ceux que cela concerne, que le Prvenu est install et tabli dans tous les droits, privilges, immunits, franchises, services et paraphernaux qui, pour le prsent, appartiennent et, dans l'avenir, peuvent appartenir, au nom, titre et dsignation[915]. [Note 915: _To Johnson_, 25th May 1788.] Le tableau qu'il traait et t plus exact s'il s'tait agi de reprendre Jane aprs la rupture cause par elle. prsent, c'tait trop reprsenter les circonstances son avantage. Il avait lui-mme renvers les situations. En ralit, c'tait lui l'accus, qui comparaissait devant les consquences de son acte. Il n'avait qu' couter sa sentence. Matriellement, il pouvait y chapper et devenir contumace. Moralement, il ne le pouvait pas. C'tait un devoir inflexible qu'il s'tait forg pour lui-mme. La ncessit le tenait. Nos actes louches sont comme des sbires que nous pensons avoir laisss derrire nous, qui prennent au court et nous attendent embusqus plus loin. Ils nous sautent la gorge et nous entranent hors du chemin que nous voulions suivre. Nous sommes leurs prisonniers parfois pour la vie. Ces quelques heures du retour Mossgiel mettaient la main sur Burns et l'emmenaient. Il est certain aussi que les cts bons et droits de sa nature se mlrent de cette affaire. C'et t une lchet que d'abandonner cette fille, et il en tait incapable. Sans doute encore se mla-t-il, ces raisonnements et ces injonctions de sa conscience, des mouvements de piti pour une fille vaincue maintenant, ce coup de tendresse profonde et instinctive qui remue l'homme quand il regarde, brise, la femme mre par lui, cette commisration et cette reconnaissance qui font dfaillir les plus dures rsolutions. La vue de la pleur et des larmes et celle, plus mouvante encore, d'une expression silencieuse de dsespoir ou de supplication, tablie comme demeure sur un visage altr, sont puissantes branler des coeurs bons et impulsifs comme celui de Burns. Il avait sous les yeux le mal qu'il avait fait et, presque aussi clairement, le mal qu'il allait faire encore s'il abandonnait cette malheureuse. Non! il ne pouvait se dsintresser d'elle. Il fut vaincu. Cote que cote, il prendrait sur lui le fardeau de cette vie! Chassant tous les rves, assumant sa destine en quelques jours, peut-tre en quelques heures, il dcida qu'il pouserait Jane Armour. Il est en effet certain que cette rsolution fut prise subitement et que Burns n'y pensait pas en quittant dimbourg. C'est un acte dont je n'avais pas l'ide quand vous et moi nous trouvmes ensemble[916], crivait-il Alexander Cunningham. Cependant, lorsqu'il tait parti d'dimbourg, il connaissait la situation, il pouvait en prvoir les consquences et les devoirs. Il faut donc qu'immdiatement aprs son retour Mauchline, il soit intervenu des faits nouveaux et ignors; ou bien qu'il se soit produit en lui une rvulsion de sentiments. Avait-il suppos jusqu'au dernier moment que le vieil Armour reprendrait sa fille et le trouva-t-il inflexible? Il est plus probable que le spectacle du chagrin de Jane, peut-tre des conseils et des exhortations d'amis, changrent sa volont. Peut-tre aussi s'ajouta-t-il des considrations pratiques, qui prenaient de la force mesure qu'il approchait du moment de s'tablir. Il ne pouvait esprer qu'une femme d'ducation leve l'aiderait dans son travail ou mme consentirait partager sa condition. Il fallait une fermire la ferme qu'il venait de prendre. Clarinda fut sacrifie. [Note 916: _To Alex. Cunningham_, 27th July 1788.] * * * * * Avant la fin du mois d'avril, Burns s'tait irrvocablement engag Jane Armour. Cela n'implique pas la crmonie du mariage, mais seulement tout au plus cette reconnaissance verbale, quelque prive qu'elle soit, par laquelle on reconnat une femme comme pouse, et qui en cosse lie l'homme la femme, pour toutes fins lgales[917]. Burns tint pendant quelque temps cet engagement secret. Le 28 avril, il crit son vieil ami James Smith, qui s'tait tabli marchand, de lui envoyer un chle pour sa femme. J'ai l'intention d'offrir Mrs Burns un chle imprim: c'est un article dont vous devez srement avoir un grand choix. C'est le premier cadeau que je lui fais depuis que je l'ai appele mienne irrvocablement, et j'ai une sorte de fantaisie et de dsir que ce premier cadeau me vienne d'un vieil ami estim. Et il ajoute: Mrs Burns (c'est seulement sa dsignation prive), me charge de vous faire ses meilleurs compliments. On se souvient que James Smith tait Mauchline au moment des premires amours et tait au courant de toute l'ancienne histoire. La fille ane de Gavin Hamilton se rappelait la premire fois o Burns avait rvl sa situation nouvelle[917]. C'tait chez son pre, au djeuner, auquel prenait part John Aiken. Mrs Hamilton ayant exprim le regret de ne pouvoir servir un oeuf Aiken, le pote dit que si elle voulait envoyer de l'autre ct de la route chez Mrs Burns, celle-ci en aurait peut-tre. Au mois de mai, il signa chez Gavin Hamilton une formule lgale[918] qui donna Jane Armour le droit de porter publiquement son nom. Mais le mariage rgulier ne se fit qu'un peu plus tard. [Note 917: Chambers, tom. II, p. 258.] [Note 918: Scott Douglas, tom. II, p. 158.] En mme temps et comme pour se mettre en rgle de tous cts, il partagea avec Gilbert ce qui lui restait de son dition d'dimbourg. Gilbert luttait dsesprment contre la ruine. Je m'interposai entre mon frre et le sort qui le menaait[919]. Il lui donna une somme de 180 livres. C'tait, dit Chambers[920], peu prs la moiti du capital qu'il possdait lui-mme et que, selon toute vraisemblance, il devait jamais possder. Il fit cela simplement et franchement. Je ne m'en fais aucun mrite, car c'tait pur gosme de ma part. J'avais conscience que le mauvais plateau de la balance tait lourdement charg, et je pensais que mettre dans l'autre plateau, en ma faveur, un peu de pit filiale et d'affection fraternelle pourrait aider arranger les choses le jour de la grande reddition de comptes[921]. Il fut entendu que c'tait un prt sans intrt, qui quivalait un don. Et en effet la somme ne fut rembourse par Gilbert aux enfants de son frre que vingt-quatre ans aprs la mort du pote[922]. [Note 919: _To Dr Moore_, 4th Jan. 89.] [Note 920: R. Chambers, tom. II, p. 258.] [Note 921: _To Dr Moore_, 4th Jan. 89.] [Note 922: R. Chambers, tom. IV, p. 228.] On se rappelle qu'au moment o Burns avait publi ses pomes, il avait t question parmi ses amis de Mauchline de lui trouver une situation dans l'Excise. Pendant ses incertitudes d'avenir dimbourg, cette ide s'tait peu peu tablie dans son esprit. Ne sachant s'il trouverait une ferme, il avait form une demande pour tre admis dans cette administration. Au mois de janvier, il crivait au comte de Glencairn: Je dsire entrer dans l'Excise: on me dit que l'influence de votre Seigneurie me procurerait facilement une nomination des commissaires. La protection et la bont de votre Seigneurie qui m'ont dj sauv de l'obscurit, de la misre et de l'exil, m'encouragent demander cet appui[923]. Et quelques jours de l, on a une autre lettre de lui Robert Graham de Fintry, un des commissaires de l'Excise. Vous savez que j'ai rcemment adress une demande votre Conseil, pour tre admis comme employ de l'Excise. J'ai, selon la rgle, t examin par un Inspecteur et aujourd'hui j'envoie son certificat, avec une demande l'effet d'tre autoris recevoir mes instructions. J'ai bien peur, si je russis dans cette affaire, d'avoir besoin de la protection d'un ami. Je ne crains pas de promettre la biensance de conduite comme homme, la fidlit et l'attention comme employ, mais en fait d'affaires, en dehors du travail manuel, je ne sais rien[924]. C'est probablement propos de l'examen dont il parle qu'il avait t question de l'inscription sur la fentre de Stirling. Nanmoins, grce la protection de ses patrons et du chirurgien Mr Wood, qui soignait son genou, il avait t inscrit sur la liste des surnumraires, de ceux qui on donnait l'instruction ncessaire, et qui attendaient ensuite leur nomination un poste. Lorsque son bail avec Mr Miller l'eut engag dans une autre voie, il ne renona pas pour cela toute ide d'entrer dans l'Excise, ou tout au moins de se mettre en tat d'y entrer, s'il ne russissait pas dans sa ferme. Il rsolut donc de prendre ses instructions. Le 31 mars, l'employ d'Excise de Tarbolton reut l'ordre d'instruire le porteur, Mr Robert Burns, dans l'art de jauger, et de le mettre en tat de contrler les marchands de vivres, distillateurs, fabricants de chandelles, tanneurs, mgissiers, malteurs, etc. Cette ducation durait six semaines. Elle lui donnait le droit d'tre nomm employ dans l'Excise. Il n'avait pas pour le moment l'intention d'exercer. Il avait, pour ainsi dire, sa nomination en poche; il se rservait de la retirer si jamais le besoin en venait, la faon de ceux qui passent un examen et obtiennent un diplme comme une ressource contre les mauvais jours[925]. [Note 923: _To the Earl of Glencairn_, Jan. 1788.] [Note 924: _To Robert Graham of Fintry_, Jan. 1788.] [Note 925: _To James Smith_, 28th April 1788.] En mme temps, il s'occupait de son installation et cherchait des domestiques. J'ai couru par tout le pays, louant des domestiques et prparant tout[926]. J'ai pris une ferme sur les bords de la Nith, et l'exemple des vieux patriarches, je me procure des serviteurs, hommes et femmes, des troupeaux de btail, petit et gros[927]. Enfin le moment de prendre possession de sa ferme arriva. Le 25 mai, il crivait: Demain je commence mon mtier de fermier. Dieu protge la charrue![928] [Note 926: _To William Dunbar_, 7th April 1788.] [Note 927: _To Samuel Brown_, 4th May 1788.] [Note 928: _To James Johnson_, 25th May 1788.] CHAPITRE V. ELLISLAND. JUIN 1788--NOVEMBRE 1791. M. Burns, vous avez fait un choix de pote et non de fermier, lui dit le pre d'Allan Cunningham, en apprenant qu'il s'tait dcid pour Ellisland, la plus jolie et la plus ingrate des trois fermes qui lui avaient t offertes[929]. Ellisland est, en effet, dans une position charmante sur la cte mridionale de la Nith. La ferme, disait Burns lui-mme, est admirablement situe sur les bords de la Nith, large cours d'eau qui passe par Dumfries et se jette dans le Solway-Frith[930]. cet endroit, la Nith est une sinueuse rivire, limpide et rapide, dont l'paisseur ne sufft pas recouvrir les bancs de galets qui la coupent, et sur lesquels sa frle nappe claire se plisse et se dchire en maintes longues rayures obliques. Ce fond de galets produit un joli murmure incessant, o se mlent celui plus lger et inconstant des feuillages et, de temps en temps, des blements ou des beuglements lointains. cause de ses dtours, la rivire semble, en amont et en aval, sortir de dessous des verdures. La rive gauche, comprise dans une large boucle de la Nith et borde d'un lais gris de cailloux, est basse et plate. Elle se prolonge en prairies humides et grasses, parfois inondes par les crues; des groupes de grands arbres sculaires, aux dmes ronds et rguliers, leur donnent un air de parc. La rive droite, creuse par une chancrure qui correspond la convexit de l'autre bord, est escarpe. C'est l qu'est place la ferme, sur une sorte de petite falaise pic, ouverte par une dchirure de terre rougetre. quelques pas de la ferme, un affaissement du terrain mne doucement une petite anse o la rivire coule fleur de rive. Le soir, les vaches y viennent boire, dans l'eau jusqu' mi-jambe, au milieu de leurs reflets, et font un joli tableau rustique. Plus loin que cette crique, la berge, se redressant un peu, prsente, entre les champs qui s'lvent en talus au-dessus d'elle et la rivire qui coule au-dessous, une plate-forme sablonneuse, d'un gazon trs fin, borde du ct de l'eau par un rideau d'arbustes, et longe par un sentier. C'tait la promenade favorite de Burns; c'est ici qu'il venait quand il dsirait tre seul; c'est ici que, tout en marchant de long en large, il composa en une aprs-midi son clbre _Tam de Shanter_. De son temps, tout le pays tait envahi de gents. Je sortis, dit-il, et allai me promener sur les bords couverts de gents de la Nith[931]. On a arrach tant d'ajoncs et de gents, dit Dorothe Wordsworth, qu'on se demande pourquoi tout n'a pas disparu, et cependant il semble qu'il y ait presque autant d'ajoncs et de gents que de bl; ils poussent l'un parmi l'autre, on ne comprend pas comment[932]. Maintenant encore des plaques d'or clair clatent et luisent de toutes parts. [Note 929: Allan Cunningham, _Life of Burns_, p. 80.] [Note 930: _To James Burness_, 9th Feb. 1789.] [Note 931: _To Mrs Dunlop_, November 1790.] [Note 932: _Recollections of a Tour Made in Scotland_, by Dorothy Wordsworth, p. 7.] La vue n'est pas trs tendue: des deux cts de la rivire, elle est borne par les collines uniformes qui renferment la valle, et elle est arrte, dans le sens de la longueur, par les sinuosits des rives. C'est un endroit qui est loin d'avoir la grande et puissante allure de Mont-Oliphant ou de Mossgiel; il n'a pas le caractre dur mais nergique de Lochlea. C'est un site gracieux, paisible et discret, un lieu d'ombrages et de murmures, de sensations plutt que de spectacles, pensif sans aller jusqu' la tristesse. Il ne possde aucun de ces points de vue d'o l'oeil s'lance dans un monde de ciel et d'horizons, mais des recoins qu'on croirait artificiels et arrangs. Il a un charme plus anglais qu'cossais. C'est un peu un paysage de vignette. Combien aimables, Nith, tes fertiles valles, O les aubpines pandues fleurissent gament. Combien doucement sinuent tes vallons en pente, O les agnelets jouent dans les gents[933]. [Note 933: _The Banks of Nith._] Ce n'est pas un paysage d'envoles d'me, mais de retour sur soi-mme ou de sjour en soi-mme. Il est fait souhait pour les rveries douces et tranquilles, les mditations du dclin de la vie, quand les passions sont apaises et que les voyages de l'esprit ne se mesurent plus aux horizons des espoirs, mais des souvenirs. C'est une jolie retraite de solitude et de loisirs studieux, un abri dans le got du romantisme un peu pass du XVIIIe sicle; on y lirait volontiers du Gray ou du Collins. C'et t parfait pour Burns, s'il et pu se consacrer uniquement la posie. Malheureusement il tait fermier, et ce site qui l'avait sduit lui mnageait des dboires. Le sol, surtout cette poque de mauvaise culture, tait maigre et difficile. L'exploitation consistait, partie en terres qui s'tendent entre une rivire et les collines et que les cossais appellent _holms_, et partie en terres de qualit suprieure qu'ils nomment _croft land_, et qu'ils fatiguaient alors par des moissons uniformes, sans les rconforter d'engrais ou de fumiers qu' de longs intervalles. Les premires taient de marne profonde et donnant du bl; les secondes, de marne et de pierre sur un fond de gravier[934]. Les amliorations successives par lesquelles l'agriculture s'est transforme, les grands travaux de drainage, ont modifi ces terres. Le fermier actuel paie 230 livres l o Burns en payait 50[935]. Mais tout, alors, tait faire. Le propritaire disait plus tard: Quand j'achetai ces terres il y a vingt-cinq ans, je ne les avais pas vues. Elles taient dans le plus misrable tat d'puisement et tous les locataires taient dans la pauvret. Vous jugerez du premier de ces faits quand je vous dirai que les avoines, prtes couper, taient vendues 25 shellings l'acre sur les _holms_. Quand je vins voir mon achat, j'en fus tellement dgot pendant huit ou dix jours que j'avais fait le projet de ne plus revenir dans le pays[936]. Burns, lui-mme, un jour que la pluie avait lav un champ d'orge nouvellement sem et pass au rouleau, le comparait une rue pave[937]. [Note 934: Allan Cunningham. _Life of Burns_, p. 80.] [Note 935: _Rambles through the Land of Burns_, par A. Adamson, p. 234, en note.] [Note 936: Chambers, tom. II, p. 244, d'aprs une lettre de M. Miller, insre dans la _General Review of the Agriculture of Dumfriesshire_, Edinburgh, 1812.] [Note 937: Allan Cunningham, _Life of Burns_, p. 80.] I. INSTALLATION ELLISLAND. -- BONNES RSOLUTIONS. Comme les btiments tombaient en ruines, il fut convenu qu'on en construirait de nouveaux. Burns obtenait de M. Miller, 300 livres, pour btir une ferme complte, consistant en un corps d'habitation, une grange, une table pour les vaches, une curie et des hangars[938]. Ces constructions prendraient la fin de l'anne. Le rsultat de cette situation tait qu'il devait s'tablir seul dans le pays, en attendant que la demeure ft prte pour y amener Jane. Celle-ci restait Mossgiel, chez la mre de Burns, o elle apprenait son futur mtier de fermire. [Note 938: D'aprs une note de l'_Edinburgh Magazine_, Juin 1799, cite dans l'dition de Currie de 1838, p. 44.] Il apportait au commencement de sa nouvelle entreprise, une me pleine d'apprhension et de lassitude. Il tait cependant encore dans toute sa vigueur et capable de battre, qui soulverait le poids le plus lourd, tous les ouvriers qui travaillaient pour lui[939]. Mais son visage assombri, marqu d'une mlancolie profonde, le faisait paratre de dix ans plus g qu'il ne l'tait. Comme Byron, il eut de bonne heure l'air vieilli. L'amiti et l'loquence avaient encore le pouvoir de transfigurer merveilleusement ses traits fatigus: il tait mconnaissable quand ses regards s'enflammaient et qu'il s'illuminait d'enthousiasme. Mais une expression soucieuse et triste tait dfinitivement sur cette face; la gat, mme factice, devait y faire de plus rares visites; et la mort, l'absence ou les froissements devaient rendre plus clairsemes les rencontres de l'amiti. [Note 939: Allan Cunningham, _Life of Burns_, p. 80.] Devant cette vie recommencer tout entire, avec de nouvelles responsabilits, il se sentait dcourag et dfiant. Le lendemain mme de son arrive dans le pays, il crivait Mrs Dunlop: Voici le second jour, mon honore amie, que je suis sur ma ferme. Je suis l'habitant solitaire d'une vieille chambre enfume, loin de tout ce que j'aime et qui m'aime; sans connaissance qui date de plus loin qu'hier, except Jenny Geddes, la vieille jument sur laquelle je chevauche. En mme temps, des proccupations inaccoutumes et des plans nouveaux font chaque instant honte ma grande ignorance et mon inexprience. Aux heures soucieuses, il y a une atmosphre de brume qui est naturelle mon me; par suite de laquelle les objets attristants semblent plus grands que nature. Une sensibilit excessive, qu'une srie de malheurs et de dboires a irrite et porte voir le ct sombre des choses, cette priode o l'me embarque sa cargaison d'ides pour le voyage de la vie, est, je le crois, la cause principale de cette malheureuse disposition d'esprit[940]. [Note 940: _To Mrs Dunlop_, 14th June 1788.] Et le troisime jour, il jetait sur son journal ces lignes o sa pense, dans toute sa sincrit intime, s'exhale comme un soupir de lassitude, et, par instants, comme un soupir de regret. Voici le troisime jour que je suis dans ce pays. Seigneur! qu'est-ce que l'homme? Quel petit faisceau affair de passions, d'apptits, d'ides et de fantaisies! Et quel fantasque genre d'existence il a ici-bas!... Il y a, la vrit, un ailleurs, o, comme le dit Thomson, la vertu seule survit. Dites-nous, morts, Aucun de vous ne voudra-t-il, par piti, nous rvler le secret De ce que vous tes et ce que nous serons bientt! Un peu de temps Nous rendra aussi savants que vous et aussi muets. Je suis si lche dans la vie, si fatigu du service, que, comme l'Adam de Milton, il n'y a presque pas de moment o je ne souhaite me coucher avec joie dans le giron de ma mre et tre en paix. Mais une femme et des enfants m'obligent lutter avec le courant, jusqu' ce que quelque rafale soudaine renverse la pauvre barque, ou que, dans l'indiffrent retour des annes, sa propre caducit la rduise n'tre qu'une pave[941]. [Note 941: _Extract from the Author's Journal_, 15th June 1788.] La vie qu'il allait mener pendant quelques mois n'tait pas pour chasser ces sombres humeurs. Afin de surveiller les travaux, il avait voulu se loger prs de sa future ferme. Il n'avait trouv qu'une misrable chaumire enfume et dlabre. Je me souviens bien de la maison, dit Allan Cunningham, le plancher tait d'argile, les chevrons couverts de suie; la fume du foyer sortait paisse par la porte et la fentre, tandis que le soleil, qui faisait effort pour pntrer par ces ouvertures, produisait une sorte de crpuscule. C'est l que tous ceux qui avaient la curiosit ou le got de le voir, le trouvaient avec une table, des livres, des plans devant lui, tantt en train d'crire des lettres sur la contre et les gens, parmi lesquels il tait tomb comme une pierre lance par une fronde; tantt donnant audience aux ouvriers qui taient occups creuser les fosss ou les fondations; et quelquefois aussi en train de donner un coup de brosse une vieille chanson[942]. La cabane o je m'abrite, crivait-il lui-mme, est ouverte toutes les rafales qui soufflent et toutes les averses qui tombent; je ne puis m'y dfendre de mourir de froid qu'en tant suffoqu de fume[943]. [Note 942: Allan Cunningham, _Life of Burns_, p. 81.] [Note 943: _To Miss Chalmers_, 16th Sept. 1788.] Les journes passaient encore, prises par les occupations. Comme il arrive pour ces petits travaux excuts par des maons et des charpentiers de village, Burns devait tre son propre architecte; tout le soin de la surveillance et de la direction lui revenait. Pendant ces besognes, sa facult de causerie et sa familiarit trouvaient s'exercer; le mouvement l'occupait. Mais quand, la nuit tombante, les ouvriers s'loignaient, un sentiment de solitude et de tristesse le reprenait. Les soires taient longues et sombres dans la chaumire; il avait la sensation d'tre exil, bien loin, hors de la vie. Dans cette terre trangre, ce pays sauvage, Terre inconnue la prose et aux vers, O les mots n'ont jamais t tirs sur le peigne de la Muse, Ni sautill dans les entraves de la posie; Une terre que la Prose n'a jamais visite, Sauf quand il lui arrive d'y trbucher, les jours o elle est sole; Ici donc, embusqu dans un ct de la chemine, Cach dans une atmosphre de fume, J'entends un rouet bruire dans le coin, Je l'entends.--car c'est en vain que je regarde. La tourbe rouge luit, noyau de flamme Dans une cosse de brouillard infernal: Ici, au lieu de mes ravissements potiques, Me voici assis compter mes pchs par chapitres; Au lieu d'tre vivant et vif comme les autres chrtiens, Je suis recroquevill, rduit exister simplement, Sans socit que les indignes du Galloway, Sans figure de connaissance que Jenny Geddes; Jenny, mon orgueil, mon Pgase! Toute morne, elle trotte le long de la Nith, Et sans cesse elle tourne ses yeux du ct de l'ouest, Tandis que des larmes coulent sur ses vieux naseaux bruns! tait-ce pour ceci, qu'avec tant de soin, Tu as port le Barde travers maint comt? Avec tout ce souci et tout ce chagrin, Et peu, bien peu d'espoir de soulagement, Et rien que de la fume de tourbe dans ma tte, Comment puis-je crire quelque chose que vous puissiez lire[944]? [Note 944: _Epistle to Hugh Parker._] La construction de sa ferme ne tarda pas l'absorber. Il en fit lui-mme les plans et il en traa les fondations. Lorsqu'il posa la premire pierre, il se dcouvrit, et pria que la maison qui devait abriter ses jours futurs ft bnie[945]. Peut-tre des visions de contentement et de paix domestiques s'offrirent-elles lui, et rva-t-il, pour le foyer qui allait s'difier, des samedis soirs pareils celui qu'il avait chant. Il surveilla lui-mme les travaux, aidant rassembler les pierres, chercher le sable, voiturer la chaux, donnant parfois un coup de main ou un coup d'paule aux ouvriers. Quand il voyait que nous ne pouvions pas venir bout d'une grosse pierre, disait l'un d'eux, il criait: Attendez un peu! et il accourait. Nous nous apercevions bientt qu'il tait l. Je n'ai jamais vu son pareil pour soulever un poids[945]. La maison arrive hauteur des fentres, il envoya Dumfries chercher du bois pour les linteaux. Tous les charpentiers se pressrent autour du messager pour voir l'criture du pote. C'est par de pareilles touches, dit Allan Cunningham, que se traduit l'admiration d'un pays[945]. [Note 945: Allan Cunningham, _Life of Burns_, p. 82.] * * * * * En s'engageant dans cet avenir nouveau, il s'vertuait prendre de bonnes rsolutions. Il faisait projet d'assagir sa vie, de lui donner l'assiette des vies bien tablies. Il tait un de ces changements matriels qui rendent plus facile d'abandonner le pass, parce qu'ils en interrompent les habitudes. D'ailleurs, il avait de nouveaux devoirs, une responsabilit. Ses rsolutions taient ferventes. Il laissait jamais derrire lui le fardeau de ses fautes et de ses folies; comme un homme soulag d'avoir jet le sac o il porterait toutes les pierres qui l'ont fait trbucher, il reprenait sa route plus droit et plus preste. Adieu maintenant ces folies tourdies, ces vices vernis qui, bien qu' moiti sanctifis par la lgret charmante de l'esprit et de la gat, ne sont aprs tout qu'une faon de dissiper vainement le prcieux courant de l'existence, que dis-je? de l'empoisonner tout entire, en sorte que, comme dans les plaines de Jricho, les eaux y sont trs mauvaises et la terre strile et qu'il faudrait les dons surnaturels d'lise pour gurir le mal[946]. [Note 946: _Extract from the Author's Journal_, 15th June 1788.] Et en mme temps il crivait un ami: J'ai, jusqu' prsent, dans le guerroyement de la vie, t form aux armes, dans la cavalerie lgre et les claireurs de la fantaisie: une manire de hussards et de highlanders de la cervelle. Mais j'ai pris la ferme rsolution de cder mon grade dans ces bataillons d'tourdis, qui n'ont d'autre ide d'une bataille que de rencontrer l'ennemi, et d'autre ide d'un sige que de donner l'assaut la ville. Il en cotera ce qu'il voudra; je suis dtermin entrer dans les graves escadrons, lourdement arms, de la Prudence et dans le corps d'artillerie de l'artificieuse Opinitret[947]. [Note 947: _To Robert Ainslie_, June 15th 1788.] Il n'est pas possible d'avoir de meilleures intentions. Il y entrait avec tant d'imptuosit qu'il allait un peu vite. Il avait pour son propre pass, qui lui tenait encore aux paules, des rprobations indignes; il en parlait avec une admirable svrit; il le fustigeait avec une bonne foi amusante. Une importante et rcente dcision dans ma vie m'a mis hors de la voie de ces disgracieuses iniquits qui, bien que la licence la mode ferme les yeux sur elles, et que les phrases la mode les couvrent d'un vernis, ne sont en ralit que des nuances plus ou moins lgres ou sombres de _sclratesse_[948]. [Note 948: _To Miss Chalmers_, Sept. 16th, 1788.] Il souligne lui-mme ce gros mot qui retombe sur un pass peine dtach de lui. Il avait cet oubli des fautes de la veille, et ce dfaut d'apprhension de celles du lendemain, qu'ont souvent les femmes et les potes, pour ne pas ajouter quelques orateurs, et qui leur permet une indignation vritable, non pas contre eux-mmes, mais contre des erreurs dposes pour un instant. Ils n'abjurent pas leurs faiblesses, ils les dnoncent; et l o on attendrait de l'humilit et de la contrition, on trouve, avec tonnement, l'assurance et une colre de moraliste. Il semblait Burns que cette sclratesse, qu'il stigmatisait, tait grande distance de lui. Il et peut-tre t moins dur pour elle s'il avait su qu'elle l'attendait non loin de l. Mais il n'y avait pas uniquement l une modification de conduite; il y avait, jusqu' un certain degr, une transformation dans la manire d'envisager la vie. Et ce changement sortait d'une altration de l'homme lui-mme, effet de l'imperceptible mais irrsistible travail de l'ge. Burns arrivait ce point de la trentaine, o les pieds commencent tenir davantage au sol. Les espoirs sont moins frmissants, pour avoir t souvent dus; et les dsirs le sont moins, pour avoir t quelquefois satisfaits. Il se fait une mue o bien des plumes brillantes de la fantaisie tombent; l'oiseau a les ailes courtes, le plumage plus sombre et le vol plus bas. Un assagissement, un assoupissement entre dans le sang. On commence introduire de la mesure et du calcul dans ses actes; on est dispos faire une part plus grande la pratique, compter avec les ncessits et les conditions matrielles, le bien-tre, la considration. On ne rompt plus en visire la vie; on confre plus humblement avec elle, on en vient des termes et une transaction. C'est gnralement cette poque que meurent dans les hommes les rvoltes et les intransigeances contre les formes sociales, et que s'entame une lente capitulation qui aboutit un _modus vivendi_ avec l'existence. C'est souvent une crise douloureuse. Les plus terre terre ne sentent pas sans un certain malaise prir en eux leur parcelle idale; et d'autres, en qui plus d'eux-mmes meurt, en prouvent une affliction. C'est ainsi qu'on s'achemine vers le scepticisme ou la rsignation. Quelques-uns sont seuls exempts de cette transformation et se maintiennent; soit cause d'une grande vitalit d'idalisme, qu'ils possdent en don spcial; soit par le ddain des intrts, vers quoi la vie veut les plier; soit par une insouciance de conduite ou une imptuosit de passions, qui les rendent indiffrents au lendemain ou incapables de se contraindre. C'tait ce changement qui se produisait dans l'esprit de Burns. Il faisait des concessions, il reconnaissait plus de prix ce dont il avait longtemps fait peu de cas. J'ai toute la rvrence possible pour le monde d'outre-tombe dont on parle tant, et je souhaite que ce que la pit croit et la piti mrite, existe rellement. Mais, dans les choses qui appartiennent cette scne actuelle de l'existence et qui s'y terminent, l'homme a des intrts srieux et immdiats. De savoir si un homme sera accueilli par des mains tendues, dans une situation leve, distingue et respectable, ou se drobera au mpris dans un coin abject d'une vie obscure; de savoir s'il s'panouira sous les tropiques de l'abondance, s'il se rjouira tout au moins sous les latitudes confortables d'une aisance convenable, ou s'il souffrira de la faim dans le cercle arctique de la noire pauvret; de savoir s'il s'lvera dans la conscience virile d'un esprit satisfait de lui-mme, ou s'il s'affaissera sous un douloureux fardeau de regret et de remords; ce sont l des alternatives de la dernire importance[949]. [Note 949: _To Robert Ainslie_, June 30th 1788.] Et un peu plus tard il dira: Il n'y a pas de doute que la sant, les talents, une bonne rputation, une aisance dcente, des amis respectables, ne soient des bonheurs rels et substantiels[950]. [Note 950: _To Alex. Cunningham_, 13th Feb. 1788.] C'taient l des paroles qui ne lui seraient pas venues quelques annes auparavant. Nous voil loin des strophes de l'ptre Davie, de la louange de la vie de vagabonds et des sommeils la belle toile. Qu'importe si, comme le peuple des airs, Nous errons dehors sans savoir o, Sans maison ni abri? Qu'importe! les charmes de la nature, les collines et les bois, Les vallons tortueux et les cours d'eau cumants Sont ouverts tous. Ce n'est pas que tout ft gain dans cette altration obscure dont les indices peraient ainsi a et l. C'tait en lui, comme chez tant d'autres, le signe d'un tassement intrieur, d'un affaissement de l'imagination, en tant qu'elle est un des facteurs de la vie journalire. Il y a des instants de la jeunesse pendant lesquels, on peut le dire, l'existence relle est incorpore avec l'existence idale; elle n'existe pas part, elle drive de l'autre son prix et ses peines. Cette priode avait t trs marque chez Burns, Lochlea et Mauchline. Durant ces annes, les plus ferventes et partant les plus fcondes, il avait vritablement vcu en dehors, au-dessus de sa condition extrieure; non pas mme en lutte avec elle, car sa vie intime la remplissait, la transformait et en faisait son cadre naturel et son rceptacle. Aussi puisait-il sa posie dans les faits de chaque jour. C'est cette primaut, cette souverainet de l'imagination qui semblait s'affaiblir en lui. Il ne remplissait plus, n'envahissait plus les choses extrieures de lui-mme; c'est qu'elles commenaient pntrer en lui sans se dformer; sa flamme ne les fondait plus; elles restaient indpendantes et intactes, ce qui est le train pour qu'elles deviennent indispensables. C'tait une descente vers la terre. Elle n'tait pas ressentie, et ne devait jamais l'tre, dans les hautes parties de l'entendement, o demeurent les efforts intellectuels et les jugements gnraux. Celles-ci sont d'ailleurs les dernires atteintes; la mort arrive souvent plus vite que leur obscurcissement et elles subsistent claires au-dessus des diminutions de l'action. C'tait la manire d'tre quotidienne qui se modifiait, d'o sortent plus tard les sentiments et les aspirations intellectuelles. On peut encore continuer mettre en oeuvre les produits de la vie antrieure; mais si on avait toujours men la vie actuelle, on n'aurait pas les lments de ce travail. C'est ce qui arrivera pour Burns. Dsormais sa vie sortira moins de lui-mme. Elle ne lui fournira plus les thmes de sa posie. Il sera oblig de les emprunter son existence passe, comme pour _Tam de Shanter_; ou des existences autres, comme pour ses chansons. Toutefois, en dpit de leur sincrit, ces rpudiations du pass et ces projets de rforme n'taient chez lui que superficiels. Ces rsolutions, faites de bonne volont et d'une lgre dcroissance d'idalit, n'avaient pas de racines. Il les croyait durables, elle ne l'taient pas. Elles indiquaient qu'il tait arriv au moment de la vie o gnralement les hommes deviennent sages et plus empiriques; mais ce moment ne devait pas se dvelopper en lui. Elles ressemblaient ces organes atrophis qui font quelques tentatives pour exister et qui, incapables de remplir leur fonction, en marquent seulement le moment et le besoin. Il arrivait Burns ce qui arrive certains organismes o des phases importantes de l'volution n'apparaissent qu' l'tat embryonnaire. La phase de sagesse devait rester chez lui indcise et mal bauche. Son imagination et son temprament, ses qualits et ses dfauts, devaient l'empcher d'y prendre assiette et l'entraner. D'ailleurs, et-il possd les conditions intrieures d'une vritable transformation, les circonstances extrieures les auraient rendues vaines. Pour que des dcisions de ce genre, si malaises fixer, soient solides, il faut qu'elles s'tablissent sur un fondement de confiance dans le lendemain. Celles-ci se formaient sur un fond mouvant d'incertitudes et de craintes, suffisantes par elles-mmes pour branler une volont assure et dcourager une volont moyenne. Un esprit persvrant en et t prouv. Celui de Burns n'y pouvait rsister. Cela fit que cette rforme, comme beaucoup de ses sentiments, beaucoup de ses rsolutions, devait rester imaginaire. C'tait un ct de sa vie qu'il devait vivre en rve, ainsi qu'il arrive beaucoup de potes: c'est ce qui leur permet d'avoir des conduites si folles et des ttes si sages. * * * * * Ds que sa maison fut en train, il partagea son temps entre Ellisland et Mauchline, passant alternativement huit ou dix jours dans chaque endroit. Jane Armour tait alors Mossgiel, chez la mre de Burns, dont elle s'tait faite l'apprentie pour la laiterie et les autres occupations rustiques. La route tait longue de sa ferme sa femme, car d'Ellisland en Nithsdale Mauchline en Kyle, il y a 45 milles[951], et les chemins d'alors la rendaient rude. Parfois il la faisait d'une traite, sellant trois heures du matin, sa vieille jument, Jenny Geddes, et partant dans l'obscurit. Parfois il coupait la route eu deux et passait la nuit dans une auberge[952]. D'aprs Currie, ces voyages auraient eu une influence considrable et pernicieuse sur sa vie, parce que, dans ces arrts, il rencontrait de la compagnie avec laquelle il oubliait ses rsolutions de sobrit[952]. C'est exagrer. Il et t sans doute dsirable qu'il s'installt ds son arrive dans sa nouvelle existence, car les bonnes rsolutions demandent tre appliques aussitt; il faut les mettre au travail tout de suite; elles s'affaiblissent si on leur laisse le temps de flner. Il y aurait surtout gagn d'viter six mois de solitude et de dcouragement. Mais le cours ultrieur de sa vie fut dirig par des causes plus profondes que quelques soires passes autour du bol whiskey, mme si ces soires empruntaient quelque chose au lendemain. [Note 951: _To Peter Hill,_ 18th July 1788.] [Note 952: Currie. _Life of Burns,_ p. 45.] Ces semaines de Mauchline taient les seules claircies dans l'assombrissement de sa vie. Lorsqu'il tait de retour Ellisland, dans sa chaumire provisoire, il prtendait que Jenny Geddes avait toujours l'oeil tourn l'ouest, vers le pays qu'ils venaient de quitter. Quant lui, sa pense y aspirait sans cesse, et il l'envoyait sa jeune femme toute rhythme et rime, toute prte pour sa voix aux claires notes agrestes. De tous les points d'o le vent peut souffler, J'aime chrement l'ouest; Car c'est l que la jolie fillette vit, La fillette que j'aime le mieux; Des bois sauvages croissent, des rivires coulent, Mainte colline est entre nous deux; Mais, jour et nuit, ma pense envole Est sans cesse avec ma Jane. Je la vois dans les fleurs fraches de rose, Je la vois douce et belle; Je l'entends dans la chanson des oiseaux, Je l'entends charmer l'air. Il n'y a pas une jolie fleur qui pousse, Prs d'une fontaine, d'un bois ou d'une pelouse; Il n'y a pas un joli oiseau qui chante, Qui ne me fasse penser ma Jane[953]. [Note 953: _Of a' the Airts the Wind can blaw._] C'est qu'en effet, avec sa versatilit de pote, il s'tait repris d'amour pour elle. Ce qui pourrait sembler incroyable aprs tant de choses passes, ce mariage avait sa lune de miel. C'tait du reste un regain de l'ancienne passion, laquelle rien de nouveau, rien de plus profond ne s'tait ajout; il avait le mme caractre purement extrieur et presque lascif. Ce qui frappe Burns dans celle qu'il a prise pour compagne irrvocablement, c'est toujours un corps bien tourn, une dmarche souple et l'oeil noir et vif qui jadis l'avait atteint. Les pices qu'il lui adresse ont un riche coloris de dsir, et, pour ainsi parler, de luxure conjugale; mais il n'y a pas un mot de sentiments plus graves, et les heures d'intimit srieuse que suppose l'union complte de deux tres n'y sont point reprsentes. Oh! si j'tais sur les collines du Parnasse, Si je pouvais puiser l'Hlicon, Afin d'atteindre l'habilet potique Pour chanter combien chrement je t'aime! Mais il faut que la Nith soit la fontaine de ma Muse, Il faut que ma Muse soit ton joli toi-mme, Sur le Corsicon le regard perdu, je chanterai, Et j'crirai combien chrement je t'aime. Viens donc, douce Muse, inspire ma chanson! Car pendant tout un long jour d't Je ne pourrais chanter, je ne pourrais dire Combien, combien chrement je t'aime. Je te vois danser sur la pelouse! Ta taille si souple, tes membres si bien pris, Tes lvres tentantes, les yeux fripons, Par le ciel et la terre--je t'aime! Le jour, la nuit, aux champs, la maison, Ta pense enflamme ma poitrine, Et sans cesse je redis et chante ton nom, Je vis seulement pour t'aimer. Quand je serais condamn errer Au del de la mer et du soleil couchant, Jusqu' ce que mon dernier sable soit coul, Jusqu'alors, alors mme, je t'aimerais![954] [Note 954: _Oh, were I on Parnassus' Hill._] Ce sont l de brlantes paroles. Mais, aprs cette gerbe de chansons amoureuses, on ne trouve plus de vers pour Jane Armour. l'exception d'une petite pice de fantaisie, dont les termes plutt que le sentiment s'opposent cette supposition, si on ne la connaissait que d'aprs l'oeuvre de son mari, on la prendrait pour une matresse plutt que pour l'pouse. Pas une seule fois, elle n'apparat dans son cadre vritable: la famille; elle ne lui a pas inspir le pendant de la pice o il a reprsent le mnage de son pre et de sa mre. Des affections successives que traverse la vie deux et qui aboutissent la touchante tendresse des vieux poux, qu'il a si dlicieusement rendue dans _John Anderson_, il semble qu'il n'en ait ressenti aucune. Entre Jane et lui, il n'y eut jamais de communaut intellectuelle; ils vcurent ensemble, mais part. La distance tait trop grande. Mais, de quelque faon qu'il s'y ft pris, c'est un malheur auquel il ne pouvait chapper. La disproportion qui existait entre sa position et sa valeur intellectuelle devait le poursuivre dans le mariage. S'il avait choisi, comme il le disait trs bien Mrs Dunlop, une femme qui et pu entrer dans ses tudes favorites et apprcier ses auteurs favoris[955]; elle n'aurait pu s'abaisser son genre de vie. S'il prenait une femme capable de vivre en fermire, il tait probable qu'elle ne saurait se hausser son esprit. [Note 955: _To M Dunlop_, 10th June 1788.] Pendant un de ses sjours Mauchline, Burns se rconcilia avec l'glise. Son mariage avec Jane Armour avait t purement civil. Les formalits religieuses n'avaient pas t remplies: les annonces, selon l'expression calviniste, n'avaient pas t proclames, pendant trois dimanches conscutifs, dans les deux paroisses o vivaient les futurs; le ministre ne leur avait pas fait joindre les mains, et la promesse simple et grave du mariage cossais n'avait pas t prononce d'tre l'un pour l'autre un poux aimant et fidle et une pouse aimante, fidle et soumise, jusqu' ce que Dieu nous spare par la mort[956]. La situation du jeune mnage tait donc irrgulire, vis--vis de l'glise. Cependant la communion annuelle, qui tait administre Mauchline, au commencement d'Aot, approchait. C'est dans les paroisses cossaises un vnement entour de solennit. Quelque temps auparavant, le ministre, en chaire, donne notice la congrgation que le souper du Seigneur sera administr tel jour. Durant la semaine qui prcde, le Consistoire se runit et dresse une liste de tous les communiants de la paroisse, conformment au livre d'exercices du ministre et au tmoignage des anciens et des diacres. D'aprs cette liste, des billets sont remis aux anciens pour les distribuer aux fidles. Le jour de la Cne, en face des tables recouvertes d'une nappe blanche et portant les deux espces, le vin dans le calice et le pain dans la corbeille, le ministre dfend aux indignes d'approcher. Les communiants ne peuvent prendre place aux siges dposs de chaque ct des tables qu'en prsentant les billets dlivrs par les anciens. Il y a l un moyen efficace de discipline et qui sert de sanction aux arrts du Consistoire, car tre exclu de la participation au sacrement emporte une ide de dconsidration et de scandale. Aussi, un peu avant l'poque de cette crmonie, les registres des paroisses sont-ils remplis de notices de gens qui font amende honorable. Burns fit comme les autres, plus sans doute pour sa jeune femme et sa famille que pour lui-mme. On trouve dans les registres de Mauchline, le passage suivant: [Note 956: Voir pour les mariages cossais Chamberlayne, _Magn Britanni notitia_;--C. W. Sprott, _The Worship and Offices of the Church of Scotland_;--et pour les dtails de coutumes Ch. Rogers, _Scotland social and Domestic_, p. 116 et suivantes.--W. Gunnyon, _Illustrations of Scottish, History, Life and superstitions from Song and Ballad_, p. 208.] 1788.--Aot 5.--Ont comparu Robert Burns, avec Jane Armour, son pouse prtendue. Ils reconnaissent tous deux leur mariage irrgulier, leur chagrin de cette irrgularit, et leur dsir que la session prenne les mesures qui lui sembleront ncessaires en vue de la confirmation solennelle du dit mariage. La session, prenant cette affaire en considration, dcide qu'ils seront tous deux blms pour l'irrgularit qu'ils reconnaissent, et qu'ils seront solennellement engags rester fidlement unis l'un l'autre, comme mari et femme, tous les jours de leur vie. La session a, par loi, droit une amende en faveur des pauvres, elle s'en rapporte la gnrosit de M. Burns. La sentence prcite a t conformment excute et la session absout les deux personnes susdites de tout scandale de ce chef[957]. [Note 957: R. Chambers, tom. II, p. 280.] la suite, vient la signature du ministre et celle de Burns. Celui-ci avait aussi sign pour sa femme, ce qui porte croire ou qu'elle tait trop mue pour tenir une plume ou que, cette poque, elle ne savait pas encore crire. Au-dessous se trouve cette ligne: M. Burns a donn un billet d'une guine pour les pauvres. C'tait la fin de la fameuse lutte de Burns contre l'glise. * * * * * Cette union enfin conclue, on se demande ce qu'elle tait, et surtout ce qu'elle allait tre. Pour le moment, elle vivait d'un besoin de repos et d'un reste de passion. Mais cela ne peut aller bien loin; ce sont comme ces premires provisions avec lesquelles on se met en mnage, et qui permettent d'attendre le pain de tous les jours. Comment la vie commune allait-elle dfinitivement s'tablir? Les deux tres qu'elle runissait avaient connu les ivresses, les dlaissements, les colres, les dchirements, les rapicements et, pour employer l'expression de Montaigne, l'herbe, les fleurs, le fruit[958] et le regain de l'amour. Ils se hasardaient maintenant tre paisiblement heureux ensemble. Ne leur serait-il pas plus difficile de l'tre l'un avec l'autre qu'avec n'importe qui? Pouvaient-ils passer de leur liaison tourmente au commerce uni et reposant que veut le mnage? [Note 958: Montaigne. _Essais_, livre III, chap. II, _Du Repentir_.] Pour Jane Armour, il semble que cette transition ft facile. Dans les aventures du pass sa part avait t plutt de faiblesse et de laisser aller. Il parat clair qu'elle tait heureuse de trouver le repos, de retrouver l'amiti des siens; elle tait fire d'tre la femme de Robert Burns, d'une fiert mal dmle et borne, qui ne comprenait pas toute la valeur de son mari; elle tait dispose se trouver bien partage, esprer, comme un gros bonheur, une ferme prospre et une vie de petite aisance. Mais lui o en tait-il? Que pensait-il? ou plutt que ressentait-il, non pas sur le devant mais dans l'arrire-chambre de son me, en remuements confus de penses et en vagues retours sur soi-mme? Il avait t men ce mariage, brusquement saisi par une de ses propres fautes, et li une destine qu'il ne prvoyait pas. Maintenant qu'il se remettait, comment jugeait-il sa condition nouvelle? Il tait impossible qu'il trouvt, impossible qu'il ait cru trouver dans ce mariage la haute union de deux esprits, la joie de deux natures associes par leurs qualits intellectuelles les plus leves, en une communion d'intelligence. Avec Clarinda, avec Margaret Chalmers, il et peut-tre pu goter cette douceur suprme de la vie; avec Jane Armour, il devait y renoncer. La plus rare partie de lui-mme n'aurait jamais de foyer; il serait oblig, sur ce point, de vivre avec des trangers ou de vivre dans sa solitude. Il le disait bien lui-mme dans un passage o il s'efforce un peu trop de chasser ce voeu d'une femme intelligente et instruite. Dans les circonstances o je suis, je n'aurais jamais pu avoir de compagne pour la vie, capable de pntrer dans mes tudes favorites, de goter mes auteurs favoris, etc, sans qu'elle m'impost en mme temps une vie coteuse, des fantaisies capricieuses, peut-tre des singeries de l'affectation, avec tous ces beaux talents de pensionnat, qui (_pardonnez-moi, Madame_[959]) se rencontrent quelquefois parmi les femmes de haut rang, et qui pntrent presque universellement les demoiselles des classes qui ont des prtentions la Gentry[960]. [Note 959: En franais.] [Note 960: _To Mrs Dunlop_, 10th June 1788.] dfaut de cette flicit, si rarement accorde du reste aux hommes suprieurs, parce que leur supriorit mme les place hors des chances d'appariement, ne pouvait-il pas du moins rencontrer le bonheur qui vient juste au-dessous, un bonheur moyen, fait d'habitudes et de bon accueil, de repos intime sous un toit qui devient plus cher, de tendresse active et vigilante autour des choses pratiques, et du dploiement de la famille dans une me paternelle? Ne pouvait-il connatre ce refuge o les ennuis et les tribulations ne pntrent pas, qui garde un coin de lumire argente et paisible mme aux jours sombres? Il entre beaucoup de bien-tre d'me et de corps dans ce bonheur-l. Il est plus terrestre que le premier, mais il est bien humain. C'est par lui que se disent heureux la plupart des quelques-uns qui se flicitent d'tre ns. Burns ne pouvait-il le goter? Pendant quelques mois, il crut en toute sincrit qu'il le possdait; bien plus, il crut qu'il s'en contenterait. On et dit qu'il avait guri ses voeux et ses rves de leur inquitude, qu'il leur avait enseign se borner au mme arpent de terre et de tendresse. Il semblait qu'il et pris pour lui le contentement modique et constant dont son frre, le pote latin, a donn la jolie formule: tellus Et domus et placens uxor[961]. [Note 961: Horace.] Il annonce de toutes parts qu'il est heureux, qu'il est satisfait de son mariage; il parle du bon effet que celui-ci a sur sa vie. ... N'taient les terreurs de ma situation incertaine en ce qui concerne l'entretien d'une famille d'enfants, je suis dcidment d'opinion que le parti que j'ai pris est grandement en faveur de mon bonheur[962]. [Note 962: _To Robert Ainslie_, 15th June 1788.] ... Je suis doublement satisfait de ma conduite. J'ai la conscience d'avoir agi conformment ces principes de gnrosit que mon dsir est qu'on m'attribue, et je suis rellement de plus en plus content de mon choix[963]. [Note 963: _To Alex. Cunningham_, 27th July 1788.] ... Vous ne me dites pas si vous allez vous marier. Croyez-moi, si vous ne faites pas quelque choix maladroit, cela amliorera beaucoup le mets de la vie. Je puis en parler par exprience, bien que, Dieu le sait, mon choix ait t fait aussi au hasard qu'au jeu de Colin Maillard[964]. [Note 964: _To John Beugo_, 9th Sept. 1788.] Et huit mois plus tard il crit encore: Pour vous donner en raccourci le reste de mon histoire: j'ai pous ma Jane et pris une femme. Du premier de ces actes, j'ai chaque jour plus en plus de raison d'tre satisfait[965]. [Note 965: _To Dr Moore_, 4th Jan. 1789.] Nanmoins, y regarder de plus prs, les choses n'taient pas aussi assures qu'elles le paraissaient. Quelques signes subtils, perceptibles peine dans cette satisfaction, auraient pu en rvler la faiblesse. Personne ne les vit; Burns ne les souponna point. Ils existaient pourtant ds alors. Avec un peu d'attention il n'est pas impossible de les dcouvrir dans ce qui nous reste de ses sentiments cette poque. Ce sont quelques pages peine, quelques instants de son coeur; mais quelques parcelles d'un corps suffisent une chimie un peu soigneuse pour dceler les moindres traces dans sa composition. Les sentiments qu'il avait pour sa femme taient affectueux. Il discernait bien les mrites qu'elle avait. Il les discernait trop bien. Le trait par lequel il les enserrait tait si net, si prcis, qu'il servait presque autant marquer les qualits dont elle tait prive que celles qu'elle possdait, et qu'il tait difficile de dire pour quel ct la ligne avait t trace, pour ce qu'elle renfermait ou pour ce qu'elle excluait. On n'y sent pas ce tremblement et ce lger refus de la main marquer les limites de ce qui nous est cher. Il ne laissait pas mme certains contours du caractre ce quelque chose d'indcis, ce bord flottant, dont on accorde le bnfice la personne aime, o il y a place pour un acte de foi et de confiance, sans lequel un amour manque d'un lment prcieux, c'est--dire de ce qu'il donne. Il y a l aussi, dans ce petit intervalle, une rserve pour l'admiration, une ressource contre les dceptions, un peu de mystre, de possible au del de ce que nous avons mesur, qui rpond ce besoin d'illimit qu'ont les vraies affections. Cette pnombre de faveur n'existe pas dans la manire dont Burns apprcie sa femme. Il lui fait sa part d'un trait arrt sans hsitation: voici ce qu'elle possde, voici ce qui lui manque; elle a sa juste mesure, mais tout juste. C'est peu et c'est beaucoup ce simple fil tremblant autour d'un portrait. Il manque ici. Je puis facilement _imaginer_ une plus agrable compagne pour mon voyage de la vie, mais, sur mon honneur, je n'ai jamais _vu_ la personne qui la reprsenterait. Dans les affaires domestiques, elle possde, un degr minent, l'aptitude apprendre et l'activit excuter, et, pendant mon absence dans la valle de la Nith, elle s'est faite l'apprentie rgulire et constante de ma mre et de mes soeurs, dans leur laiterie et autres occupations rustiques[966]. [Note 966: _To Mrs Dunlop_, 10th June 1788.] Et ailleurs: Je n'ai pas de motif de m'en repentir (de son mariage). Si je ne possde pas le bavardage poli, les faons manires et la toilette la mode; je ne suis pas coeur et dgot par les mille flaux de l'affectation apprise au pensionnat, et j'ai le plus beau corps, le plus doux caractre, la plus saine constitution et le meilleur coeur du pays. Mrs Burns croit, aussi ferme que sa foi, que je suis _le plus bel esprit et le plus honnte homme_[967] de l'univers; bien que c'est peine s'il lui est arriv une fois en sa vie de s'occuper, pendant cinq minutes, d'un trait de prose ou de vers, sauf pour les critures de l'ancien et du nouveau Testament, et les Psaumes de David versifis. Pour ce qui est des vers, je dois aussi faire exception pour une rcente publication de Pomes cossais, qu'elle a lus trs religieusement, et pour toutes les ballades de la contre, car elle a ( l'amoureux partial! vous crierez-vous!) la plus jolie voix d'oiseau sauvage des bois que j'ai jamais entendue[968]. [Note 967: En franais.] [Note 968: _To Miss Chalmers_, 16th Sep. 1788.] Et encore ce jugement-ci qui, sous sa satisfaction apparente, est plus dur que le reste: Je ne puis conclure sans vous dire que je suis de plus en plus satisfait de la rsolution que j'ai prise vis vis de ma Jane. Il y a deux choses que, d'aprs mon heureuse exprience, j'tablis comme des apophthegmes dans la vie: La tte d'une femme n'a pas d'importance, en comparaison de son coeur, et les voies de la vertu (quant la sagesse quel pote y prtendrait?) sont des voies de contentement, et dans ses sentiers est la paix[969]. [Note 969: _To Dr Blacklock_, 15th Nov. 1788.] Qui ne sent l'accent un peu ironique, avec lequel il parle de l'attachement naf et touchant que sa femme a pour lui; il le traite comme quelque chose d'un peu simple et d'enfantin. Qui ne sent surtout ce que ces louanges ont de purement pratique et presque de matriel? On dirait qu'elles s'appliquent une bonne servante. Ailleurs, on croirait presque un examen des qualits physiques de la femme, en quoi elles restent bien dans le ton gnral de son amour pour elle. Mais ce ton devient ici pnible; au lieu d'tre une clbration passionnelle, cela devient presque une valuation utilitaire. tous gards, ce tmoignage est troit; il ne couvre qu'une petite portion de la vie commune; il est d'un ordre trop rabaiss; il n'atteint pas ce qui fait la dignit d'une existence vraiment partage. Il manque quelque chose pour faire de cet loge de mnagre un loge d'pouse. Et, si l'on veut s'en convaincre, qu'on se demande quelle femme voudrait tre loue ainsi, et se contenterait de la part de vie qui lui serait assigne de la sorte. Il y avait quelque chose de plus grave encore, quoique ce ft moins apparent, plus profondment enfoui en lui-mme. Il se poursuivait en lui de ces sourds dbats, qui s'tablissent en nous, en dpit de nous, presque sans nous, et qui portent sur nos actes les plus dtermins; cette discussion machinale, involontaire, qui travaille confusment mais continment dans nos derniers replis de conscience, et dtruit, mesure que nous nous en satisfaisons, nos propres raisonnements sur notre propre conduite. Il en souffrait. Il tait trop souvent occup se persuader qu'il avait agi pour le mieux: Srement il avait bien fait, et d'ailleurs il ne pouvait pas faire autrement! Voici ce qu'il crivait pour lui seul, dans son journal intime, ds ses premires journes d'Ellisland; on dirait qu'il cherche refouler, accabler cette obscure, cette obstine contradiction qui monte de lui-mme. Le mariage--la circonstance qui m'enchane le plus troitement la prudence si la vertu et la religion doivent tre pour moi autre chose que des mots--le mariage est ce quoi j'aurais, dans quelques annes, d me dcider. Dans ma situation prsente, il tait absolument ncessaire. L'humanit, la gnrosit, un honnte orgueil de ma rputation, les droits de mon bonheur dans l'avenir, en tant qu'il dpendra (et il en dpendra beaucoup) de la paix de ma conscience, tous ces motifs ont joint leurs plus ardents suffrages, leurs plus puissantes sollicitations, avec une affection enracine, pour me pousser l'acte que j'ai accompli. Et je n'ai, de la part de ma femme, aucun sujet de m'en repentir. Je puis bien me figurer comment, mais je n'ai jamais vu o j'aurais pu faire un meilleur choix. Allons! que j'agisse, selon ma devise favorite, ce magnifique passage de Young. Sur la Raison btis la Rsolution, Ce pilier de la vraie majest dans l'homme[970]. [Note 970: _Extract from the Author's Journal_, 15th June 1788.] C'est l un trange langage. Quand on est simplement heureux, il n'y a pas besoin de faire appel l'nergie et au stocisme. Comme s'il n'tait jamais bien convaincu, il revient sans cesse sur ce point et recommence sa dmonstration. Quand il crit des trangers, il rpond des objections qu'on ne lui fait pas et la mme formule de raisonnement revient: Je ne pouvais pas agir autrement. Il n'est plus temps de regimber quand on s'est laiss entraner disait Montaigne[971]. [Note 971: Montaigne. _Essais_, livre III, chap. V, _sur des vers de Virgile_.] Cette situation, ou plutt les rsultats qu'elle pouvait amener, n'ont pas chapp quelques-uns de ses contemporains. Walker dont la sympathie pour Burns nous est connue depuis dimbourg, l'avait note avec mesure et fermet: Un lecteur perspicace s'apercevra que les lettres dans lesquelles il annonce son mariage quelques-uns de ses correspondants les plus respects, sont crites dans cet tat o l'esprit souffre de rflchir une dcision pnible, et trouve un soulagement en cherchant des arguments pour justifier l'action et diminuer ses dsavantages dans l'opinion des autres.... Un mariage impos par un sentiment de devoir peut tre rendu indispensable par les circonstances; cependant, comme c'est entreprendre un devoir qui ne peut s'accomplir par un effort temporaire quelque puissant qu'il soit, mais qui rclame un renouvellement d'effort chaque anne, chaque jour et chaque heure, c'est soumettre la force et la constance de nos principes l'preuve la plus dure et la plus hasardeuse[972]. [Note 972: Walker. _Life of Burns_, p. LXXXVII.] Il y avait donc des dangers latents. Mais il les ignorait, quoiqu'il les portt en lui-mme. Il tait, comme toujours, confiant en soi, se donnant si bien tout entier ce qu'il prouvait qu'il ne rservait rien de lui pour s'en dfier. Il allait tre un modle de fidlit et de confiance; il tait bien sr de possder ces deux qualits essentielles d'un mari; il les sentait en lui. C'est d'une entire bonne foi qu'il crivait Mrs Dunlop: la jalousie et l'infidlit je suis galement tranger. Mon prservatif contre la premire est la conviction complte de ses sentiments d'honneur et de son attachement pour moi; mon antidote contre la seconde est ma longue et profondment enracine affection pour elle[973]. [Note 973: _To Mrs Dunlop_, 10th June 1788.] coup sr, il tait victime de l'illusion commune. Combien souvent il arrive qu'on prenne la conception d'un devoir pour la volont de le remplir, et qu' travers cette erreur on se trouve presque le mrite de l'avoir accompli! Ces bonnes rsolutions taient des geles blanches. Mais il croyait leur dure. Tout licencieux qu'on me tient, dit carrment Montaigne, j'ay en vrit plus svrement observ les lois de mariage que je n'avais n'y promis n'y espr[974]. Du moins, avec lui, on avait su quoi s'en tenir. C'est le dire d'un sage: il s'engageait peu, il tenait un peu plus, et s'estimait dans l'humaine mesure. Mais Burns tait un emport; il voulait aller en tout l'extrmit des choses. Le malheur est qu'il n'y restait pas longtemps; et c'est un dfaut quand il s'agit justement de constance. [Note 974: Montaigne. _Essais_, livre III, chap. V, _sur des vers de Virgile_.] * * * * * Presque aussitt aprs son mariage, Burns fut oblig de repartir pour faire la moisson Ellisland. Il se remit au travail de la terre abandonn depuis deux ans, parfois maniant la faux, ou plus souvent liant les gerbes derrire ses faucheurs. C'tait toujours un rude ouvrier et il dut retrouver ces fortes occupations de jadis avec une sorte de joie et de bien-tre. Malheureusement les inquitudes l'attendaient. Lorsqu'il tait arriv sur sa ferme, les grains taient jeunes; l't, qui parfois met tant de diffrence entre les pis verts et les pis mrs, n'avait pas encore pass sur eux. Il pouvait esprer. La construction de la maison et ses voyages Mauchline avaient ensuite distrait sa pense. Maintenant que l'ouvrage fixait son esprit sur cette glbe et qu'il voyait les rsultats de la saison, il se sentait des inquitudes sur le march qu'il avait fait en prenant la ferme. Les rcoltes, mesure qu'elles tombaient, semblaient plus maigres; la terre apparaissait dure, ptrie de cailloux. Avec ce sein ingrat, donnerait-elle jamais plus que ces chtifs pis? Il n'y avait pas l de quoi payer le loyer. Il prvit le pire et, du mme coup, songea sa place de l'Excise, comme une aide s'il parvenait continuer sa vie de fermier, comme une ressource s'il tait forc d'y renoncer. L'impression du danger fut si vive et si poignante que, ds le commencement de septembre, ds le 10 septembre, il crivait M. Robert Graham, un des commissaires de l'Excise, pour lui demander un emploi. Il y a quelque temps, votre honorable Comit m'a donn ma commission dans l'Excise, que je regarde comme mon ancre de salut dans la vie. Ma ferme, maintenant que je l'ai essaye un peu, bien que je pense qu'elle deviendra avec le temps un march o je ne perdrai pas, n'est cependant pas l'affaire avantageuse qu'on m'avait fait esprer. Elle est au dernier point d'puisement et de pauvret, et il faudra quelque temps avant qu'elle puisse payer la rente.... Mais je suis maintenant embarqu dans la ferme. Je suis mari et je suis dtermin tenir bon sur mon bail, jusqu' ce qu'une ncessit irrsistible me contraigne abandonner le terrain[975]. [Note 975: _To Robert Graham of Fintry_, 10th Sept. 1788.] Au milieu de septembre, il avouait Miss Chalmers, dans les mmes termes: Je ne trouve pas que ma ferme soit le march avantageux qu'on m'avait fait esprer; mais je crois qu'avec le temps elle pourra devenir un march auquel je ne perdrai pas.... Pour me sauver de cette horrible situation d'tre entran, par une ferme qui vous ruine, jusqu' la misre, j'ai pris mes instructions dans l'Excise et j'ai ma commission dans ma poche tout vnement[976]. [Note 976: _To Miss Chalmers_, Sept. 16th, 1788.] Enfin, vers les derniers jours du mme mois, il crivait M. Graham qui, en rponse sa demande, lui avait promis son patronage et sa protection, avec une effusion de reconnaissance qui donne la mesure de ses craintes: Si vous saviez, Monsieur, de quelles craintes et anxits l'assurance amicale de votre patronage et de votre protection m'a dlivr, cela serait une rcompense de votre bont. Je suis afflig d'une prescience mlancolique, qui fait de moi un vrai lche dans la vie. Il n'y a pas d'effort que je ne tente plutt que de me trouver dans cette horrible situation, d'tre prt implorer les montagnes de s'crouler sur moi, et les collines de me drober la prsence d'un propritaire hautain ou de son employ encore plus hautain qui je devrais ce que je ne pourrais payer.... Ma ferme, je crois que j'en puis tre certain, sera par la suite quelque chose pour moi, et, comme je la loue, pendant les trois premires annes, un peu au-dessous de sa valeur, je pourrai avoir un an et peut-tre plus d'avance sur la mauvaise priode[977]. [Note 977: _To Robert Graham of Fintry_, 23rd Sept. 1788.] Ainsi, mesure que les tas de gerbes lui laissaient mieux voir ce que chaque champ rendait, ses apprhensions devenaient plus vives. Lorsqu'aprs la dernire javelle, les moissonneurs, rassembls sur l'minence la plus proche, proclamrent par trois hourrahs que la moisson tait termine, et jetrent leurs faucilles en l'air, il ne lui restait plus gure d'illusion. Pauvre Burns! Il dut porter un coeur soucieux la fte de la rentre des grains, au _Kirn_ jovial, et bruyant de ses propres chansons. C'est qu'il se rappelait les visites de l'intendant, les terreurs de la prison et les angoisses qui remplissaient jadis la maison. Ces scnes sombres, qui avaient boulevers son esprit d'enfant et l'avaient laiss plein d'pouvantes, voici qu'il en entrevoyait de semblables pour lui-mme! Elles lui inspiraient d'autant plus de terreur que, dsormais, elles ne le menaaient plus seul. Mes soucis croissants dans celle contre qui m'est encore trangre, des conjectures sombres dans la noire perspective de l'avenir, la conscience de mon inaptitude au combat du monde, la cible plus large que je prsente au malheur avec une femme et des enfants... je pourrais m'abandonner ces rflexions, jusqu' ce que mon humeur fermente, et se tourne en un chagrin acide qui corroderait le fil mme de la vie[978]. [Note 978: _To Mrs Dunlop_, 16th Aug. 1788.] Heureusement, la moisson une fois termine et rentre, Jane Armour vint enfin le rejoindre vers le commencement de Dcembre. Elle lui apporta un peu d'affection et de bien-tre, dont il avait grand besoin. La ferme n'tait pas encore amnage pour les recevoir. Ils se logrent, en attendant, dans un btiment situ au pied d'une vieille tour dmantele, sur un terrain entour d'un ct par la Nith, de l'autre par une tranche, et que, pour cette raison, on appelait l'le[979]. Il accueillit la venue de sa femme par une petite chanson alerte, un peu effronte, mais pleine de crnerie et de belle humeur et qui fait plaisir aprs tant de confidences dcourages. [Note 979: R. Chambers, tom. II, p. 301;--Scott Douglas, tom. V, p. 177-78] J'ai une femme pour moi seul, Je ne partagerai avec personne; Personne ne me fera cocu, Je ne ferai cocu personne. J'ai un penny dpenser, L--qui ne doit rien personne! Je n'ai rien prter, Je n'emprunterai personne. Je serai gai et libre, Je ne serai triste pour personne; Personne n'a souci de moi, Je n'ai souci de personne[980]. [Note 980: _I hae a Wife o' my ain._] Ces mois de l'hiver 1788-89 furent probablement les meilleurs de la seconde partie de sa vie. Le contraste les lui faisait mieux goter. Aprs tant de vicissitudes, aprs les derniers six mois si dlaisss et si pnibles dans son taudis enfum ou sur les grand'routes, il retrouvait un foyer, et ce foyer gay par un pas lger et une voix joyeuse. Il en prouva comme un bien-tre qui lui pntra jusqu'au coeur. La prsence de sa femme sembla le rassurer, chasser les ides noires nes de sa solitude, lui rendre bon espoir et bon courage. Elle lui tait arrive aussi au bon moment, non pas au temps des labours et des rcoltes, alors que le cultivateur ne connat que les rentres rapides pour les repas, et les rentres lasses du soir. Elle tait venue avec les mois d'hiver, quand il est plus souvent la maison. La ferme a pris cette intimit dont Virgile a fait un exquis tableau flamand: Et quidam seros hiberni ad luminis ignes Pervigilat, ferroque faces inspicat acuto: Interea, longum cantu solata laborem, Arguto conjux percurrit pectine telas, Aut dulcis musti Vulcano decoquit humorem Et foliis undam trepidi despumat aheni[981]. [Note 981: Virgile. _Georgiques_, liv. I, V. 290.] C'est aussi le moment o le fermier connat le dlassement d'esprit et de corps. Dehors, les champs se reposent; sous la neige, silencieusement et srement, la terre travaille prparer les graines pour la vie. L'homme, confiant en elle, oublie les anxits qui lui viennent de l'air et qui le ressaisiront ds que les pointes vertes poindront hors du sein maternel des plaines. Il gote sans arrire-pense, dans la routine des occupations dcrues, la monotone douceur des courtes journes et des longues soires d'hiver. Toutes ces conditions s'taient runies souhait pour donner Burns l'illusion du bonheur. On aime s'arrter sur ces quelques mois. On imagine le pote crivant une pice, le pendant du _Samedi soir_, reprsentant, dans un tableau moins patriarcal, le bonheur simple, sain et vigoureux d'un couple dans sa maturit jeune. On a un aperu de ce qu'aurait pu tre sa vie si ses rves s'taient raliss. C'est dans ces dispositions qu'il acheva l'anne 1788 et commena l'anne 1789. La plus belle manifestation de ce rassrnement eut lieu le 1er Janvier 1789. Parmi les quelques jours splendides et surprenants, qui clatent a et l dans la vie de cet homme, il n'y en a peut-tre pas qui rayonne plus que celui-ci. Les souhaits faits autour de lui, Burns pensa sa vieille amie, Mrs Dunlop; il lui crivit une lettre admirable, baigne d'une lumire harmonieuse, sereine, pure, chaste et d'une large tendresse. C'est un morceau de prose comparable aux plus beaux de la littrature anglaise. Ce matin-ci, chre Madame, est un matin de souhaits, et plt Dieu que je rpondisse la description de l'aptre Jacques: La prire sincre, fervente d'un homme juste a grand pouvoir! En ce cas, Madame, vous accueilleriez une anne pleine de bndictions; tout ce qui obstrue ou trouble la tranquillit et la joie intrieure serait cart, et tous les plaisirs que la frle humanit peut goter vous appartiendraient. J'avoue que je suis tellement peu Presbytrien que j'approuve qu'on fixe des moments et des saisons pour des actes extraordinaires de dvotion, afin de briser cette routine coutumire de vie et de pense, qui est si apte rduire notre existence une sorte d'instinct, ou mme quelquefois, chez quelques esprits, un tat peu suprieur celui de pure machine. Ce jour-ci, le premier dimanche de mai, un midi avec une brise lgre et un ciel bleu vers le commencement de l'automne, un matin blanchtre et un calme jour soleill vers la fin de la mme saison, ont toujours t pour moi, aussi loin que je me rappelle, une sorte de fte. Non pas pour prendre la physionomie sacramentelle, dure comme celle d'un bourreau, des communions de Kilmarnock; mais pour rire ou pleurer, tre joyeux ou pensif, moral ou religieux, selon l'humeur et la tournure de la saison et de moi-mme. Je crois que je dois cela ce magnifique article du _Spectator_ la Vision de Mirza, ce morceau qui frappa ma jeune imagination, avant que je fusse capable de fixer une ide sur un mot de trois syllabes. Le cinquime jour de la lune, que, selon la coutume de mes anctres, j'observe comme un jour saint, aprs m'tre lav et avoir lev vers le ciel mes dvotions du matin, je montai la haute colline de Bagdad, pour passer le reste du jour en mditation et en prire[982]. [Note 982: Addison. _Spectator_, n 159.] Nous ne connaissons rien, ou peu prs rien, de la substance ou de la structure de nos mes. C'est pourquoi nous ne pouvons expliquer leurs caprices apparents, pourquoi telle d'entre elles est particulirement charme de cette chose-ci, ou frappe de cette autre, qui, sur des esprits d'un tour diffrent, ne font pas d'impression extraordinaire. J'ai des fleurs favorites parmi lesquelles sont la pquerette des montagnes, la campanule, la digitale, la rose de l'glantier, le bouleau en bourgeons et l'aubpine blanche; je les contemple, je m'attarde prs d'elles avec un dlice particulier. Je n'entends jamais le sifflement aigu, solitaire, du courlis, par un midi d't, ou la cadence sauvage, confuse d'une bande de pluviers gris, par un matin d'automne, sans ressentir une lvation d'me qui ressemble l'enthousiasme de la Dvotion ou de la Posie. Dites-moi, ma chre amie, quoi cela peut-il tre d? Sommes-nous une simple machine passive qui, comme la harpe olienne, prend l'impression de l'accident qui passe? Ou bien ces mouvements sont-ils la preuve de quelque chose en nous au-dessus de la vile argile? J'avoue que j'ai une faiblesse pour ce genre de preuves de redoutables et importantes ralits: un Dieu qui a fait toutes choses--la nature immatrielle et immortelle de l'homme, et un monde de flicit ou de malheur par del la mort et la tombe--je veux dire ces preuves que nous dduisons au moyen de nos propres pouvoirs d'observation. Bien que des individus respectables aient exist dans tous les ges, j'ai toujours considr que le genre humain en bloc ne vaut gure mieux qu'une plbe sotte, entte, crdule, irrflchie; sa croyance universelle a trs peu de poids pour moi. Nanmoins je suis un trs sincre croyant en la Bible; mais j'y suis attir par la conviction d'un homme et non par le licol d'un ne[983]. [Note 983: _To Mrs Dunlop_, New-year-Day Morning, 1789.] Et veut-on voir quel tait le ton moral de cette famille? Au moment mme o Burns crivait cette page, l-bas, dans la vieille maison de Mossgiel, Gilbert envoyait son an une lettre de souhaits, qui avait aussi sa beaut. Elle tait grave, nue, austre comme lui. Elle fait contraste avec les interrogations loquentes qui partaient d'Ellisland; elle est forte d'une confiance et d'un repos en Dieu, qui sont pareillement trs levs. Elle contient aussi, dans sa rigidit de forme, la souvenance mue des jours d'autrefois, de ces beaux jours fraternels de Mossgiel, dj, dj si loin. Cher Frre.--Je viens de terminer le djeuner du jour de l'An, dans les formes usuelles, et cela rappelle mon esprit les jours des annes passes et l'intimit dans laquelle nous avions coutume de les commencer. Quand je contemple les vicissitudes de notre famille, travers la sombre poterne des temps couls, je ne puis m'empcher de vous faire remarquer, mon cher frre, combien le Dieu des saisons est bon pour nous; et que, encore que quelques nuages semblent assombrir la portion de temps qui est devant nous, nous avons bonne raison d'esprer que tout tournera bien. Votre mre et vos soeurs, avec le petit Robert, se joignent moi pour vous envoyer les souhaits de la saison ainsi qu' Mrs Burns, et vous prient de les rappeler, de mme faon, au souvenir de William, la prochaine fois que vous le verrez[984]. [Note 984: _Gilbert Burns to Robert Burns_, Mossgiel 1st Jan. 1788.] Le calme de cet tat d'me et les loisirs de la saison, ce quelque chose de confiant que communique une vie assise, l'amenaient des rves de production. Il tait bien rsolu ne pas se confiner dans sa besogne de fermier. Celle-ci tait ses yeux une ncessit infrieure. Il n'aimait plus beaucoup son mtier qui, du reste, ne lui fournira plus gure d'inspirations comme autrefois. Il en parle avec une sorte de dgot. Quoi qu'il en soit, le coeur de l'homme et la fantaisie du pote sont les deux grandes considrations pour lesquelles je vis. Si des sillons boueux ou de sales fumiers doivent absorber la meilleure partie des fonctions de mon me immortelle, j'aurais mieux fait d'tre tout de suite une corneille ou une pie; car alors je n'aurais pas eu de plus hautes ides que de briser des mottes de terre et de ramasser des vers. Je ne parle pas des coqs sur les portes de granges ou des canards sauvages, cratures avec lesquelles je changerais de vie n'importe quel moment[985]. [Note 985: _To Mrs Dunlop_, 17th Dec. 1788.] Il esprait confusment, comme lorsqu'on espre parce qu'on est dispos l'esprance. Quelquefois il se figurait que son existence de fermier lui laisserait du temps; plus souvent il se tournait vers la place qu'il comptait obtenir dans l'Excise. En ce qui concerne les moyens d'existence, je me crois peu prs en sret: j'ai bon espoir de ma ferme; et s'il manquait, j'ai une commission dans l'Excise qui, n'importe quel moment, me procurera du pain[986]. [Note 986: _To the Right Rev. Dr John Geddes_, 3rd Feb. 1789.] Certains jours, quand il tait particulirement bien dispos, il voyait cette perspective de l'Excise s'largir, aboutir une vie d'aisance et o il pourrait se donner entirement la posie. Il y a encore une chose qui peut rendre ma condition plus aise: j'ai une commission d'employ dans l'Excise et je vis au milieu d'une circonscription de campagne. Ma demande M. Graham, qui est un des commissaires de l'Excise, tait, si cela est en son pouvoir, qu'il me procure ce district-ci. Si j'tais trs confiant, je pourrais esprer qu'un de mes hauts patrons pourra me procurer une nomination de la Trsorerie comme surveillant, inspecteur gnral, etc. Alors, sr de mon existence, toi douce posie, dlicieuse vierge, je consacrerais mes jours futurs[987]. [Note 987: _To Dr Moore_, 4th Jan. 1788.] Il fallait que l'esprance ft trs monte en lui, car il allait jusqu' se figurer une vie trs sage qu'il caractrisait en termes excellents. Aussi, avec un but et une mthode rationnels de vie, vous pouvez facilement deviner, mon vnr et trs honor ami, que mon mtier propre n'est pas oubli; je suis, si cela est possible, plus enthousiaste des muses que jamais[988]. [Note 988: _To the Right Rev Dr John Geddes_, 3rd Feb. 1789.] Il formait des projets de longs pomes: Vous verrez que j'ai accord ma lyre sur les bords de la Nith. Je vous communiquerai, quand j'aurai le plaisir de vous voir, quelques plans potiques plus grands qui flottent dans mon imagination[988]. Parmi ces projets s'en trouvait un qu'il appelait _le Progrs du Pote_. C'et t une sorte d'autobiographie en vers, une oeuvre considrable, o se seraient trouvs, outre ses confessions, les portraits des hommes qu'il avait connus[989]. Il en parle propos du portrait peu flatt de Creech. En attendant il runissait et retouchait de vieilles chansons pour _le Muse musical de Johnson_. [Note 989: _To Prof{r} Dugald Stewart_, 20th Jan. 1789.] Je suis toujours chercher des provisions pour la publication de Johnson, et, entre autres, j'ai donn un lger coup de brosse la vieille chanson favorite, je n'ai chang qu'un mot ici et l, mais si son humour vous plat, nous penserons y ajouter une strophe ou deux[990]. [Note 990: _To Robert Ainslie_, 6th Jan. 1789.] Tous ces extraits se trouvent dans les lettres crites pendant dcembre 1788 et janvier et fvrier 1789. Ces mois furent le centre de cette accalmie dont, au-del, les bords sont dj mus de trouble. Cette tranquillit intrieure ne fut effleure que par un bref incident, cho du pass, qui pour tous passa inaperu. Vers la fin de fvrier, Burns fut forc d'aller dimbourg, pour y rgler dfinitivement ses comptes avec Creech, rglement qui d'ailleurs eut lieu sa satisfaction. J'ai rgl finalement avec Creech, et je dois reconnatre que, la fin, il a t aimable et juste envers moi[991]. La nouvelle de son arrive dut courir parmi ses amis et atteindre un coeur rcemment bless. On devine ce que Clarinda avait pu ressentir en apprenant le brusque mariage de Burns. Elle lui avait tout sacrifi; il l'abandonnait dans l'isolement qu'il l'avait pousse accepter. Elle avait profondment souffert. Sous le coup de la colre et de l'indignation, elle lui crivit chez son ami Heron une lettre laquelle il ne rpondit rien. Cette lettre n'a pas t conserve. Il est probable, dit Scott Douglas, que Burns la dchira sur l'instant de colre[992]. Quand elle fut prvenue par Ainslie qu'il tait sur le point de faire une courte visite dimbourg, elle rpondit qu'elle viterait ce jour-l de regarder par les fentres. Pauvre Clarinda! Peut-tre esprait-elle que cette dfense ne serait pas coute et peut-tre, le coeur serr, passa-t-elle la journe attendre l'ingrat. Il ne vint pas. Il semble que, dans une de ces contradictions si sincres et parfois si touchantes chez les femmes, elle lui en fit parvenir le reproche, car on a la lettre curieuse, la fois ferme et adroite, par laquelle il se dfend. [Note 991: _To Dr Moore_, 23rd March.] [Note 992: Scott Douglas, tom. V, p. 219.] Madame.--La lettre que vous m'avez crite chez Heron portait sa rponse en elle-mme; vous me dfendiez de vous crire, moins que je ne fusse prt plaider coupable devant une certaine accusation que vous portiez contre moi. Comme je suis convaincu de mon innocence; comme je puis, bien que j'aie conscience de ma haute imprudence et de mon insigne folie, mettre la main sur ma poitrine et attester la rectitude de mon coeur, vous me pardonnerez, Madame, si je ne pousse pas la complaisance jusqu' souscrire humblement au nom de misrable, uniquement par dfrence pour votre opinion, quelque estime que j'aie pour votre jugement et quelque ardent respect que j'aie pour votre mrite! Je vous ai dj dit et je l'affirme de nouveau que, l'poque laquelle vous faites allusion, je n'avais pas le moindre lien moral envers Mrs Burns; je ne connaissais pas, je ne pouvais pas connatre les circonstances puissantes que l'irrsistible ncessit tait occupe embusquer contre moi. Si vous vous rappelez les scnes qui ont eu lieu entre nous, vous apercevrez la conduite d'un honnte homme, luttant victorieusement contre des tentations, les plus puissantes qui aient jamais assailli un homme, et conservant sans tache l'honneur, dans des situations o la vertu la plus austre aurait pardonn une chute. Ces situations, j'ose le dire, pas un de ses semblables, avec la moiti de sa sensibilit et de sa passion, n'aurait pu les affronter sans succomber. Je vous laisse penser, Madame, s'il est vraisemblable que cet homme accepte une accusation de perfide trahison. tais-je blmer, Madame, quand je fus la victime perdue de charmes, dont, je l'affirme, aucun homme n'approcha jamais avec impunit? Si j'avais entrevu la moindre lueur d'esprance que ces charmes pussent jamais tre moi; si mme la ncessit de fer...... mais ce sont l des paroles inutiles. Je serais all vous voir quand j'tais en ville; en vrit, je n'aurais pu m'en empcher, si ce n'est que M. Ainslie m'a dit que vous tiez dtermine viter vos fentres, pendant que je serais en ville, de peur de m'entrevoir dans la rue. Quand j'aurai regagn votre bonne opinion, peut-tre oserai-je solliciter votre amiti; mais, quoi qu'il en soit, celle qui, pour moi, est la premire de son sexe, sera toujours l'objet de mes meilleurs et de mes plus ardents souhaits[993]. [Note 993: _To Mrs Mac Lehose_, March 9th, 1789.] Ces quelques jours dimbourg lui furent pnibles. Il se retrouvait obscur, isol, nglig, dans cette cit que pendant un hiver il avait remplie du bruit de sa renomme. Dans ces rues o nagure on se retournait sur lui, o on le montrait du doigt, personne ne le remarquait. Il en conut une sorte de courroux et il se hta de repartir. En rentrant Ellisland, il crivait: Me voici, mon honore amie, revenu sain et sauf de la capitale. Pour un homme qui a un foyer, tout humble ou cart qu'il soit, (si ce foyer est comme le mien la scne du confort domestique), l'affairement d'dimbourg deviendra bientt un objet de fatigue et de dgot. Vaine pompe et gloire de ce monde, je vous hais[994]! [Note 994: _To Mrs Dunlop_, 4th March 1789.] part ce nuage et cet clair d'une passion qui semblait loigne pour jamais, rien ne troubla la paix de ces quelques mois. Les biographes de Burns se plaisent se l'imaginer continuant vivre ainsi. Ils le voient occup et non absorb par ses travaux agricoles, conversant avec la nature, dans un des endroits de son pays o elle est le plus aimable, ajoutant de temps en temps ses productions immortelles, avanant en annes et en gloire, heureux, vnr, glorifiant les champs qui auraient t la scne d'une pareille vie. La plaine de Bannockburn, s'crie Lockhart, n'aurait pas t un sol plus sacr[995]! Rves vains! Pouvait-il changer sa nature, et son pass et les circonstances? Il avait en lui sa destine, et ce moment de bonheur n'est qu'un arrt sur le bord de jours, de nouveau tourments et plus sombres. [Note 995: Lockhart, _Life of Burns_, p. 195.] * * * * * Au mois d'aot de 1789, la maison fut prte. Elle n'tait pas trs grande, mais elle tait pittoresquement situe, si prs du bord que, dans l'aprs-midi, son ombre, traversant la rivire, s'allongeait dans les champs de l'autre rive. Les fentres donnaient sur l'eau; le jardin tait une petite distance de la maison; un joli sentier suivait la berge, et, mi-chemin de la descente, une source fournissait une eau claire et frache. Burns, qui aimait les vieilles coutumes, fit son entre dans sa demeure selon le crmonial d'usage: il fit prendre sa jeune servante la grosse Bible familiale et une coupe pleine de sel, lui dit de les poser l'une sur l'autre, et lui ordonna d'entrer ainsi sous le nouveau toit, afin de porter bonheur ceux qui l'habiteraient. Lui-mme, sa femme son bras, suivit la petite Betty, la Bible et le bol de sel. Quoiqu'il fit cela en souriant, ces anciennes superstitions le prenaient par ses souvenirs d'enfance et son imagination[996]. [Note 996: R. Chambers, tom. III, p. 51.] La condition d'un fermier cossais, cette poque, tait loin d'tre ce qu'elle devint un peu plus tard. La guerre, qui clata quelques annes aprs, en rclamant pour les armes et la marine d'immenses approvisionnements, haussa le prix des denres. Les progrs de l'agriculture, en tendant la surface productive du sol et en augmentant le produit de la mme surface, continurent la prosprit ainsi commence. Le bien-tre et mme le luxe entrrent dans les fermes, et le fermier, cessant d'tre un paysan, devint une sorte de gentilhomme campagnard. Sa maison, dit Allan Cunningham, eut un toit d'ardoises et des fentres guillotine; des tapis furent tendus sur le plancher, des instruments de musique placs dans le salon. Il cessa de porter un habit de drap fait la maison, de s'asseoir ses repas avec ses domestiques; les dvotions de famille furent abandonnes comme une chose hors de mode; il devint une espce de gentilhomme campagnard, qui montait un cheval de sang et s'en revenait chez lui, les soirs de march, au grand galop, au pril de son cou et la terreur des humbles pitons. Ses fils furent levs au collge et entrrent au barreau ou achetrent des commissions dans l'arme; ses filles changrent leurs robes de tiretaine pour des robes de soie[997]. Burns venait quelques annes trop tt pour profiter de ce revirement et pour tre soutenu par ce flot subit de richesse. l'poque de son arrive Ellisland, le cultivateur tait un paysan comme ses ouvriers. Sa maison, couverte de chaume, avait un plancher d'argile; ses meubles taient fabriqus par le charpentier ou le charron du village. Il prenait ses repas avec ses domestiques[997]; quelquefois une ligne la craie trace sur le bois, quelquefois la lourde salire, marquaient la sparation entre le haut et le bas de la table[998]. La nourriture tait simple et presque grossire. Elle consistait presque uniquement en farine d'avoine, qui reparaissait sous toutes les formes. On l'appelle _porridge_, quand elle est bouillie dans de l'eau, sur le feu, jusqu' prendre une certaine consistance; et _brose_, quand elle est mlange; dans le plat mme o on la mange, avec un peu d'eau chaude et de beurre. Les repas du matin et du soir consistaient en _porridge_ et en _brose_. Celui du midi consistait en _kail_, c'est--dire une soupe aux choux[999]. On ne cultivait aucun lgume, dit M. Lonce de Lavergne, l'exception de quelques choux d'cosse, qui formaient avec du lard et de la farine d'avoine toute la nourriture de la population[1000]. Des gteaux d'orge et du fromage compltaient la nourriture. On buvait de la bire brasse la maison, _home brewed ale_. La viande de boucherie paraissait rarement. On mangeait avec des cuillers de corne dans des cuelles de bois ou d'tain[1001]. [Note 997: Allan Cunningham, _Life of Burns_, p. 94.] [Note 998: Ch. Rogers. _Scotland Social and Domestic_, p. 79.] [Note 999: Ch. Rogers. _Scotland Social and Domestic_, p. 81.] [Note 1000: Lonce de Lavergne. _Essai sur l'conomie rurale de l'Angleterre, de l'cosse et de l'Irlande_, p. 329.] [Note 1001: Ch. Rogers, _Scotland Social and Domestic_, p. 80.] Cette existence chtive n'avait rien de surprenant. On obtenait peine de quoi vivre, d'une terre strile et mal cultive. Le sol tait mauvais; il tait peu prs l'tat sauvage. Le pays tout entier, sauf quelques exceptions ngligeables, tait sans clture; il n'y avait pas de drainage artificiel; ce qu'il y avait de labourage tait restreint ce qu'il y avait de terrain naturellement sec; les parties creuses taient pleines de marais, de marcages et d'tangs stagnants[1002].--Les prairies taient des marcages o de mauvaises herbes poussaient naturellement, mles des roseaux et d'autres plantes aquatiques, et ce terrain revche et humide non-seulement restait sans tre drain, mais semblait avoir plus de valeur d'aprs l'abondance avec laquelle il fournissait ce fourrage grossier[1003]. Les terres arables s'tendaient en tranches troites, spares par des espaces pierreux, semblables aux moraines des glaciers[1004]. La culture tait pire que le sol. Les terres d'une ferme taient partages en deux parties: l'_infield_ et l'_outfield[1005]_. La premire comprenait les moins mauvais terrains, grossirement cultivs; on y jetait le fumier de la ferme, sans les purger des mauvaises herbes qui absorbaient l'engrais et n'en pullulaient qu'avec plus d'aise[1006]; on y semait sans repos de l'avoine et de l'orge tant qu'ils pouvaient rendre un peu plus que les semailles. L'assolement ou, pour employer l'expression anglaise, la rotation des moissons, tait inconnue. Quand la terre puise refusait de rien porter, on la laissait reposer en jachre, c'est--dire se couvrir de mauvaises herbes[1007]. On demandait au mme champ des rcoltes successives d'avoine sur avoine, tant qu'il pouvait fournir un excdent sur la semence; aprs quoi, il restait dans un tat absolu de strilit, jusqu' ce qu'il revnt de nouveau en tat de donner une misrable rcolte[1008]. La seconde partie, l'_outfield_, n'tait gure que des terrains sauvages o les troupeaux paissaient. Les instruments taient primitifs: la charrue tait encore sur le vieux modle cossais, il fallait plusieurs paires de boeufs pour la traner; les herses taient garnies de dents de bois, les chariots taient lourds et bas de roues; on vannait le bl l'aide du vent entre les deux portes de la grange[1009]. Avec cela, de mauvaises routes et gure de chemins[1010]. Les fermiers taient trop ignorants pour songer amliorer leur mode de culture et trop pauvres pour l'essayer. Aucun fermier ne possdait l'argent ncessaire pour amliorer cet tat de choses[1011]. Aussi ils parvenaient pniblement contraindre la terre payer sa rente. Leur vie tait aussi prcaire que misrable. Une seule mauvaise saison suffisait pour les mettre en retard. Alors commenait, contre la descente graduelle vers la misre et la ruine, la lutte dsespre, dans laquelle avait succomb le pre de Burns, dans laquelle Gilbert venait d'tre sauv par son frre, dans laquelle celui-ci allait tre vaincu son tour. Telle tait, du moins, dans ses conditions matrielles, l'existence que Burns pouvait mener. [Note 1002: Ces dtails sont emprunts un travail de John Wilson, intitul _Farming of the East and North Eastern districts_, et celui de James Drennan, _Farming of the West and South Western Districts_. Ces deux tudes se trouvent dans le _Report on the Present State of the Agriculture of Scotland_, prsent au Congrs international d'Agriculture tenu Paris en 1878.] [Note 1003: _Northern rural Life in the XVIIIth century_ by the Author of _Johnny Gibb of Gushetneuk_.] [Note 1004: _Northern rural Life in the XVIIIth Century_, chap. IV, p. 19.] [Note 1005: Voir, sur l'_infield_ et l'_outfield_, John Wilson, au commencement de son tude,--Ch. Rogers, _Scotland social,_ etc., p. 88.] [Note 1006: _Northern rural Life in the XVIIIth Century_, p. 22.] [Note 1007: _Northern rural Life in the XVIIIth Century_, p. 21.] [Note 1008: Lonce de Lavergne. _Essai sur l'conomie rurale_, etc., p. 329.] [Note 1009: Voir les dtails sur les outils de la ferme, dans le chap. VI de _Northern rural Life in the XVIIIth Century_, qui leur est consacr.--Voir aussi ailleurs les dtails donns par Allan Cunningham Lockhart. _Life of Burns_, p. 199.] [Note 1010: Voir John Wilson, ouvrage cit.--_Rural Life in the XVIIIth Century_, p. 2 et le chap. XII.] [Note 1011: Lonce de Lavergne, p. 329.] C'est une question qui n'est pas sans intrt, de savoir quelle sorte de fermier tait Burns et comment il gouvernait sa maison. Il avait deux domestiques mles et deux filles de ferme. Son btail comptait neuf ou dix vaches lait, quelques veaux, quatre chevaux, et des brebis dont quelques-unes taient ses favorites. C'tait un bon matre et indulgent pour ses serviteurs. Il tait familier et amical avec eux. Quand quelque chose le fchait, il tait un peu vif, mais l'orage tait vite pass. Un vieillard, qui avait t garon de ferme chez lui, disait qu'il ne l'avait vu rellement en colre qu'une fois, lorsqu'une des filles avait donn, sans les couper en assez petits morceaux, des pommes de terre une vache qui touffait. Ses regards, ses gestes, sa voix taient terribles; il avait hrit ces colres de son pre. C'tait un bon laboureur. Souvent aussi, passant sur ses paules le drap plein de grain, il semait le matin le champ que ses ouvriers devaient herser dans la journe[1012]. Il est probable que son intrieur tait un peu plus soign que celui de la plupart des autres fermiers. Si on se le reprsente vaquant ces occupations dans le costume ordinaire: le large bret bleu cossais, un habit longs pans de drap bleu ou marron, des culottes de velours de coton ctes, des bas bleu fonc[1013], et, pendant les froids, un plaid blanc et noir autour des paules, on aura complt cet aperu de la routine de vie, sur laquelle clataient ses instants de gnie. C'est un tableau qui ne manque pas de dignit. [Note 1012: R. Chambers, tom. III, p. 132, d'aprs les souvenirs de William Clarke qui avait travaill chez Burns.] [Note 1013: Ch. Rogers, _Scotland social_, etc., p. 83.] Malgr ses accs de courage, malgr son intelligence, il ne semble pas qu'il et les qualits ncessaires pour russir, dans les conditions difficiles o il tait. Quelques-uns de ses biographes essaient de soutenir qu'il tait aussi bon fermier qu'un autre. C'est aller contre les tmoignages des gens du mtier et, on peut le dire, contre la vraisemblance. Un vieux fermier sagace, dont les terres touchaient celles d'Ellisland, disait: Sur ma foi, comment pouvait-il ne pas chouer, quand les domestiques mangeaient le pain aussi vite qu'il cuisait? Je ne parle pas figurativement, mais la lettre. Considrez un peu. cette poque, une troite conomie tait ncessaire pour raliser un bnfice de 20 livres par an, sur Ellisland. Or, il ne pouvait tre question du propre travail de Burns; il ne labourait, ni ne semait, ni ne moissonnait; pas, du moins, comme un fermier attach sa besogne. En outre, il avait une ribambelle de domestiques qu'il avait amens d'Ayrshire. Les filles ne faisaient rien que cuire le pain, et les gars taient assis prs du feu et le mangeaient tout chaud avec de l'ale. La perte de temps et le gaspillage de nourritures atteignaient bien vite 20 livres par an[1014]. Il y a peut-tre un peu d'exagration et de svrit, dans ce jugement d'un homme qui ne semble pas avoir permis ses domestiques de manger le pain aussi chaud; mais il y a sans doute quelque chose de vrai. Avec un matre comme Burns, souvent absent et proccup, et une matresse qui n'avait pas t leve dans les choses d'une ferme, la surveillance devait tre parfois nglige ou inefficace. Le pre d'Allan Cunningham lui racontait que Burns avait l'air d'un homme inquiet et sans but prcis. Il tait toujours en mouvement, soit pied, soit cheval. Dans la mme journe, on pouvait le voir tenir la charrue, pcher dans la rivire, flner, les mains derrire le dos, sur la rive, contempler l'eau fuyante, quoi il prenait grand plaisir, se promener autour de ses btiments ou dans ses champs, et, si on le perdait de vue pendant une heure, on le voyait revenir de Friars-Carse ou pousser son cheval travers la Nith pour aller passer la soire avec quelques amis loigns[1015]. Il est difficile de tout dtruire dans ces tmoignages de gens qui l'ont bien connu et qui l'ont aim. tait-il possible qu'il en ft autrement? tait-il possible que Burns, avec sa largeur de nature et les absences potiques de son esprit, ft capable de cette attention serre aux moindres choses, de cette surveillance inquite de toutes les minutes, de cette parcimonie, presque de cette avarice, qui sont ncessaires, mme dans les fermes en meilleure condition que n'tait la sienne. Si la marge des bnfices avait t plus large, il aurait pu tenir: il aurait mis quelques livres de ct en moins la fin de l'anne, et ceux qui travaillaient avec lui auraient t plus heureux. Mais, avec un cart aussi faible entre la russite et la ruine, la partie tait bien compromise. Et puis, son coeur n'tait plus cette besogne, ou n'y tait plus que par moments[1016]. [Note 1014: Lockhart, _Life of Burns_, p. 158, d'aprs une lettre d'Allan Cunningham.] [Note 1015: Allan Cunningham, _Life of Burns_, p. 83.] [Note 1016: Le Principal Shairp est tout fait de cet avis. Voir son tude sur Burns dans les _English Men of Letters_, p. 132-33.] * * * * * Cette vie de fermier n'allait pas sans ses excs. Ceux-ci en taient alors une partie oblige. Burns y tait plus entran que d'autres, tant recherch non-seulement par les fermiers, mais par les propritaires et les nobles des environs. On a, pendant cette anne de 1789, deux exemples des coups de boisson qui prenaient place, le plus naturellement du monde, dans cette existence. Le premier est une chanson qui fut compose dans des circonstances que Burns rapporte lui-mme: L'air est de Allan Masterton, la chanson est de moi. L'occasion qui la fit natre est celle-ci: M. William Nicol, de la High-School d'dimbourg, tant Moffat pendant ses vacances d't, l'honnte Allan, qui tait en ce moment en visite Dalswinton, et moi, allmes le voir. Nous emes une si joyeuse runion, que M. Masterton et moi convnmes, chacun sur notre terrain, de clbrer l'affaire[1017]. Or, voici ce qu'tait cette affaire: [Note 1017: _Glenriddell Manuscript._] ! Willie a brass un demi boisseau de malt, Et Rob et Allan vinrent le goter: Pendant toute cette nuit, trois coeurs plus joyeux Vous ne les auriez pas trouvs dans la chrtient. Nous n'tions pas gris, nous n'tions pas trs gris, Nous avions juste une petite goutte dans l'oeil; Le coq peut chanter, le jour peut se montrer, Toujours nous gotons la liqueur d'orge. Nous voici runis, trois joyeux gars, Trois joyeux gars sommes-nous; Et mainte nuit nous avons t gais, Et mainte encore nous esprons l'tre. C'est la lune, je reconnais sa corne, Qui luit l-haut dans le ciel; Elle brille si clair pour nous conduire chez nous; Mais, ma parole, elle attendra un peu! Celui qui se lve le premier pour s'en aller, C'est un cocu, un lche, un maroufle! Celui qui le premier tombera prs de sa chaise Celui-l est le roi de nous trois! Nous n'tions pas gris, nous n'tions pas trs gris, Nous avions juste une petite goutte dans l'oeil; Le coq peut chanter, le jour peut se montrer, Toujours nous gotons la liqueur d'orge[1018]. [Note 1018: _O Willie brew'd a peck o' maut._] En publiant cette chanson, dix ans plus tard, Currie mit en note ces simples mots: Ces trois honntes garons--tous les trois hommes de talents remarquables--sont maintenant tous les trois _sous le gazon_[1019]. [Note 1019: Currie, _Burn's Poems_, p. 106.] La seconde histoire est plus originale. Si elle ne s'applique pas aussi directement un acte de Burns lui-mme, elle est plus caractristique de la vie qui se menait autour de lui et dans laquelle il ne pouvait manquer d'tre emport. Burns tait li avec un gentleman du voisinage, Robert Riddel. Ce gentleman possdait un sifflet, _and thereby hangs a tale_, comme dit Shakspeare[1020]. C'tait un sifflet illustre, autour duquel il s'est fait plus de bruit qu'il n'a jamais pu en sortir de lui. Le pote s'est fait l'historiographe de ce prcieux objet. Dans la suite d'Anne de Danemark, lorsqu'elle vint en cosse, avec notre James VI, se trouvait un gentilhomme danois, de stature gigantesque, de grande prouesse, champion sans gal de Bacchus. Il avait un petit sifflet d'bne qu'il plaait sur la table au commencement des orgies. Celui qui serait capable de le faire siffler, quand tout le monde serait dsempar par la puissance de la bouteille, devait l'emporter comme trophe de sa victoire. Le Danois exhibait des tmoignages de ses triomphes, sans une seule dfaite, aux cours de Copenhague, de Stockholm, de Moscou, de Varsovie et diverses des petites cours d'Allemagne. Il dfia les buveurs cossais et les rduisit l'alternative de reconnatre ses exploits ou de confesser leur infriorit. Maints cossais furent vaincus. Enfin le Danois se rencontra avec sir Robert Laurie de Maxwelton, anctre du digne baronnet actuel de ce nom, qui, aprs une rude lutte de trois jours et de trois nuits, laissa le Scandinave sous la table, Et siffla sur le sifflet son requiem aigu. [Note 1020: _Othello._ Act. III, sc. I.] Sir Walter, fils du susdit sir Robert, perdit plus tard le sifflet contre Walter Riddel de Glenriddel qui avait pous une soeur de sir Walter[1021]. Ce sifflet tait maintenant en la possession du voisin de Burns. Il fut convenu entre lui et deux autres descendants de l'anctre glorieux: Ferguson de Craigdarroch et sir Robert Laurie de Maxwelton, alors membre du Parlement pour Dumfries, qu'il y avait lieu de recourir un nouveau tournoi, pour savoir qui reviendrait le sifflet d'bne, le sifflet du gant danois. L'endroit et le jour furent fixs: c'tait Friars-Carse, rsidence de Robert Riddel, le seizime jour du mois d'octobre de l'an 1789, que la rencontre devait avoir lieu. Des juges de camp et des arbitres furent dsigns, et Robert Burns devait clbrer le vainqueur par une ode triomphale. [Note 1021: Notice de Burns en tte de la chanson.] Un barde fut choisi pour assister au combat, Et dire aux ges futurs les exploits de cette journe; Un barde gui dtestait la tristesse et l'ennui Et souhaitait que le Parnasse ft un vignoble. Enfin, le jour solennel arriva. Plein de la pense de ce jour important pour Friars-Carse, j'ai guett les lments et les deux, dans la pleine persuasion qu'ils l'annonceraient, au monde tonn, par des phnomnes d'une terrible signification. Hier soir, jusqu' une heure trs tardive, j'ai attendu, avec une horreur anxieuse, l'apparition de quelque comte enflammant la moiti du ciel, ou d'armes ariennes de scandinaves sanguinaires, traversant les cieux pouvants, rapides comme l'clair fourchu, et terribles comme ces convulsions de la nature qui ensevelissent les nations. Les lments, cependant, semblent prendre la chose trs tranquillement; ils n'ont pas mme introduit ce matin-ci avec un triple soleil et une pluie de sang, symboles des trois puissants hros et du grand panchement de vin d'aujourd'hui[1022]. [Note 1022: _To Captain Riddel_, 16th Oct. 1789.] Le dner prliminaire achev, les adversaires en vinrent aux mains. Ils s'installrent et se mirent au claret. Le gai Plaisir s'excitait, s'affolait, mesure que les verres passaient. Le brillant Phoebus, qui n'avait pas depuis longtemps assist une scne si digne du travail de ses rayons, tait triste de les quitter; mais Cynthie lui dit l'oreille qu'il les retrouverait le lendemain matin. Six bouteilles chacun avaient peu prs puis la nuit, Quand le vaillant sir Robert, pour finir le combat, Vida en une seule rasade une bouteille de vin rouge, Et jura que c'tait ainsi que faisaient leurs anctres. ce point-l, Glenriddel, prudent et sage, jugea que c'tait assez, et se retira du combat. Les deux autres continurent. Le vaillant sir Robert lutta dur jusqu' la fin; Mais qui peut rsister au destin et des rasades d'une bouteille? Cependant le Destin a dit: un hros doit tomber la lumire; Donc, le brillant Phoebus se leva, et le chevalier s'abattit. Alors se leva notre barde, comme un prophte de beuverie: Craigdarroch, tu planeras quand la cration s'croulera! Mais, si tu veux fleurir immortellement dans mes vers Allons, une bouteille encore, et sois sublime! Ta ligne, qui a lutt pour la Libert avec Bruce, Produira jamais des hros et des patriotes! Ainsi, toi soit le laurier, et moi soit la baie; Tu as gagn la journe, par le brillant dieu du jour qui point l-bas! Le vainqueur tait donc sir Robert Laurie. Chambers ajoute: J'ai appris par un parent de sir Robert Laurie qu'il ne se remit jamais compltement des suites de cette joute extraordinaire dcrite par Burns, bien qu'il ait pu, quelques annes aprs, prendre une part active aux guerres de la Rvolution franaise, et qu'il ait survcu jusqu'en 1804[1023]. Cette scne est propre marquer les habitudes des gentilshommes campagnards dont les rsidences entouraient la ferme de Burns. [Note 1023: R. Chambers, tome III, p. 62.] * * * * * Mais quelles fluctuations il y a dans ces mes de potes! On les croit ici, et, d'un coup d'aile, elles sont l-bas, au loin, bien haut. Fort peu de jours aprs cette olympique de la bouteille, Burns composa une pice qui tient dans son oeuvre et dans sa vie une autre place. En sortant d'tre le Pindare de cette burlesque victoire, il entra dans un tat d'me grave et presque religieux. On a remarqu que, depuis 1786, l'poque o, selon ses propres expressions, l'Automne passe l'Hiver, la ple anne, quand les forts sont sans feuilles et les prairies sont brunes, une mlancolie tombait sur lui, comme au retour d'un anniversaire douloureux et secret. C'tait vers la fin de la moisson, au temps o Mary Campbell tait morte. Cette anne-ci, dans le vide de sa vie, le souvenir de la douce fille disparue lui revint avec plus de nettet. Depuis le moment o la nouvelle funeste tait arrive la ferme de Mossgiel, depuis trois pleines annes dj, c'tait le premier automne o il vivait hors du bruit, dans la solitude qui plat aux souvenirs, et dans l'amertume du coeur o l'on comprend tout le prix des affections passes. Un jour, vers le milieu d'octobre, aprs avoir travaill comme l'ordinaire la moisson, il parut, lorsque tomba le crpuscule, avoir quelque chose qui le rendait triste. Il sortit et erra dans la cour de la grange o sa femme, qui craignait pour sa sant, le suivit, lui faisant remarquer que la gele tait venue et lui demandant de rentrer. Il le lui promit, mais continua se promener lentement de long en large, contemplant le ciel qui tait singulirement clair et toil. Il resta dehors presque toute la nuit[1024]. la fin, Mrs Burns revint de nouveau vers lui. Il tait tendu sur un tas de paille, les yeux fixs sur une belle plante qui brillait comme une autre lune[1025]. Elle obtint de lui qu'il rentrt. Aussitt dans la maison, il demanda son pupitre et crivit d'un trait les touchantes et pures strophes _ Mary dans le Ciel_. [Note 1024: Cromek, _Reliques of Burns_, p. 238.] [Note 1025: Voir sur ces dtails Cromek, _Reliques of Burns_, p. 238; Lockhart, _Life of Burns_, p. 190.] toile tardive, qui d'un rayon diminu Aimes saluer la premire aube, Voici que tu ramnes le jour O ma Mary fut arrache mon me. Mary, chre ombre disparue! O est ta place de repos bienheureux? Vois-tu ton amant ici-bas prostern? Entends-tu les gmissements qui dchirent sa poitrine? Puis-je oublier cette heure sacre, Puis-je oublier ce bosquet sanctifi, O, sur les bords de l'Ayr sinueux, nous nous rencontrmes, Pour vivre un jour d'adieux et d'amour! L'ternit n'effacera pas La chre souvenance des transports passs, Ni ton image dans notre dernire treinte, Ah! nous pensions peu que c'tait la dernire! L'Ayr, murmurant, baisait sa rive caillouteuse, Sur lui se penchaient des bois sauvages, des verdures paisses: Le bouleau parfum et l'aubpine blanche S'enlaaient amoureusement autour de cette scne de ravissement Les fleurs jaillissaient dsireuses d'tre presses, Les oiseaux chantaient l'amour sur chaque rameau, Jusqu' ce que trop, trop tt, l'ouest en feu Proclama la fuite du jour ail. Sur ces scnes ma mmoire reste veille, Et les chrit tendrement avec un soin avare; Le Temps n'en rend que plus forte l'empreinte, Comme les ruisseaux creusent plus profond leur lit. Mary, chre ombre disparue! O est la place de repos bienheureux? Vois-tu ton amant ici-bas prostern? Entends-tu les gmissements qui dchirent sa poitrine?[1026] [Note 1026: _To Mary in Heaven._] Ainsi, aprs trois annes, et quelles annes, l'image de Mary Campbell sortait du pass o elle semblait efface et perdue. Tout revivait; tous les dtails de ce second dimanche de mai, avec sa lumire tranquille, sa solennit et ses adieux; le paysage resplendissait et embaumait comme alors, plein d'amour lui-mme. Et la douce apparition revenait avec sa grce srieuse et son regard plein de reproches. Car, dans les sanglots de Burns, il n'y avait pas que des regrets, et dans cet appel passionn la chre ombre disparue, il y a comme une douloureuse et fervente demande de pardon. Elle revenait prendre possession d'un coeur, o d'autres avaient pass, mais o elle seule devait rester comme la plus pure et la plus aime. Et ce retour ne fut pas une de ces crises de souvenir violentes et passagres, dont l'me est parfois saisie. Ce fut quelque chose de profond et de durable, qui s'associa aux suprmes esprances de Burns et qui, peut-tre, les fit natre. partir de ce moment, l'ide de retrouver, dans un autre monde, sa chre et mlancolique Marie des Hautes-Terres, fut pour lui une consolation, une pense de refuge, un degr de religion. C'est ce souvenir qui le conduisit le plus prs du ciel. Deux mois aprs cette mmorable soire, il crivait Mrs Dunlop: L, je retrouverais un pre g, maintenant l'abri des coups d'un monde mauvais, contre lequel il a si longtemps et si bravement lutt. L, je retrouverais l'ami, l'ami dsintress de ma jeune vie, l'homme qui se rjouissait de me voir parce qu'il m'aimait et pouvait m'tre utile. Muir! tes faiblesses taient les erreurs de la nature humaine, mais ton coeur brillait de tout ce qui est gnreux, viril et noble; et si jamais une manation de l'tre tout Bon a dessin une forme humaine, ce fut la tienne! L, avec une angoisse muette d'extase, je reconnatrais ma Mary perdue, ma toujours chre Mary, dont le coeur tait charg de vrit, d'honneur, de constance et d'amour. Ma Mary, chre ombre disparue! O est ta place de repos cleste? Vois-tu ton amant ici-bas prostern? Entends-tu les gmissements qui dchirent sa poitrine[1027]? [Note 1027: _To Mrs Dunlop_, 13th Dec. 1789.] Et Jane Armour? On peut dire qu'elle est oublie et quitte! On voit maintenant combien tait prissable la passion qu'elle avait inspire. Ce n'est pas elle que son mari souhaite revoir, quand les relations temporaires de cette vie seront dnoues et remplaces par des unions ternelles. Il l'a prise et il la laisse ici-bas. Cet amour, tout d'attrait physique, ardent et passager comme la jeunesse, devait mourir avec elle et s'loigner devant un amour plus spiritualis. La pauvre Mary a pris sa revanche de celle qui jadis elle fut sacrifie. II. L'EXCISE. -- LE SACRIFICE. -- LES FATIGUES. Au commencement d'aot 1789, Burns reut l'avis officiel qu'il tait nomm employ de l'Excise, dans la division rurale au centre de laquelle se trouvait sa ferme. C'tait ce qu'il avait demand. Il croyait pouvoir ainsi combiner ses deux mtiers d'employ et de fermier. Il crivit sir Robert Graham, qui il devait cette nomination, un sonnet de fervente gratitude. Toi astre du jour! toi autre lumire plus ple! Et vous, nombreuses toiles brillantes de la nuit! Si jamais rien efface de ma pense le bienfaiteur, Ou si je fais jamais honte son bienfait, Ne roulez plus dans vos sphres errantes Que pour me compter les annes d'un misrable! Je pose ma main sur ma poitrine gonfle, Et je voudrais, mais je ne sais pas, exprimer le reste[1028]. [Note 1028: _Sonnet on Receiving a Favour_, 10th Aug. 1789.] Toutefois, sous cette explosion de reconnaissance, s'agitaient d'autres sentiments. S'il remerciait avec sincrit celui qui lui assurait du pain, ce pain ne laissait pas de lui tre amer. Tant que cet emploi avait t distant, il n'en avait aperu que les avantages. Maintenant que la nomination tait l, sur sa table; que la besogne allait tre l, entre ses mains, il prouvait une humiliation. Son coeur se soulevait; et, en mme temps qu'il adressait son protecteur ces vers exalts, il composait, pour son propre usage, un impromptu d'un autre ton: Fouiller des barils de vieilles femmes! Hlas! faut-il! hlas! Que de la sale levure souille mes lauriers? Mais... que dire? Ces choses touchantes appeles femme et bbs mouvraient des coeurs de pierre![1029] [Note 1029: _Extemporaneous Effusion on being appointed to an Excise Division._] Il est clair qu'une dfaveur frappait le mtier dans lequel il allait s'engager. Il y a une certaine fltrissure attache la profession d'officier de l'Excise, mais je n'ai pas dessein de recevoir honneur de ma profession; et, bien que le salaire soit comparativement petit, c'est du luxe compar tout ce que la premire partie de ma vie m'avait appris esprer[1030]. Ailleurs il en parle avec plus de franchise encore: Quant l'ignominie de la profession, j'ai l'encouragement que j'entendis un jour un sergent de recrutement donner une nombreuse, sinon respectable, audience, dans les rues de Kilmarnock: Messieurs, pour vous encourager encore mieux, je puis vous assurer que notre rgiment est le corps le plus canaille qui appartienne la couronne, et, par consquent, chez nous, un honnte garon a les chances les plus sres d'avancement[1031]. Et il n'y avait pas hausser les paules, prtendre que c'tait l un avis de sots, un dire d'imbciles. N'tait-ce pas lui-mme qui, au temps o il en parlait son aise, avait crit ces vers? [Note 1030: _To John Geddes_, 3rd Feb. 1789.] [Note 1031: _To Robert Ainslie_, 1st Nov. 1789.] Ces maudites sangsues de l'Excise, Qui saisissent les alambics whiskey, Lve la main, dmon! un, deux, trois! Va, saisis cette racaille, Et cuis-les dans des pts de soufre Pour les pauvres buveurs damns[1032]. [Note 1032: _Scotch Drink._] On peut imaginer combien il devait tre sensible cette animadversion. Sa fiert si chatouilleuse frmissait la pense de ce discrdit. De plus, lui qui tait accoutum tre accueilli par des rires et de la belle humeur, souffrait l'ide d'tre un objet de dfiance, de voir les visages s'assombrir son approche. Quand il serait dans un march, dans une auberge, on ne rirait plus de si franche faon. Il serait le publicain suspect. Cela blessait son sentiment de cordialit. Et puis, que d'autres choses pnibles dont les parties gnreuses de son coeur se dtournaient! Tracasser, pourchasser, traquer de pauvres diables, les surprendre, les saisir! Le laid mtier! Voir leurs larmes, entendre leurs lamentations! Quelquefois, frapper, svir, quand, ct des conditions d'vidence rglementaires et imposes, il y a place pour des doutes ou pour des excuses, dont on n'a pas le droit de tenir compte! La cruelle contrainte! tre inexorable, se boucher les oreilles, se durcir le coeur, cacher la piti qui va vers ces chtifs, feindre la colre, l'impatience, l'inflexibilit! Assister tous les jours au spectacle douloureux des crasements, que les lourdes roues de la machine politique accomplissent sur les fonds de la socit, frapper ces misrables perdus pour qui un peu de fraude, un peu d'esprit distill est la ressource, qui ne comprennent pas les impts et maudissent ces mains infatigables et insatiables qui leur arrachent le prix d'un pain ou d'un vtement! La hassable besogne! Il faut, semble-t-il, de la coercition pour faire aller le monde; mais il est odieux d'en tre l'instrument. On a la preuve que, dans l'exercice de ses fonctions, Burns prouva toutes ces rvoltes; il tait trop clairvoyant pour ne pas prvoir qu'il les prouverait. Et quel homme, un peu actif de coeur, ne se tourmenterait pas ainsi? Enfin, une inquitude qui lui tait particulire, pesait sur sa rsolution. Il craignait que ce nouveau mtier ne ft dfavorable sa vie potique. Si, la vrit, il n'y a pas grande diffrence apparente entre dcharger une charrete de paille et visiter des barils de brasseurs, il y a une grande diffrence intrieure. Le fermier qui envoie ses fourches est libre d'esprit, et, tandis que ses bras travaillent, sa pense peut se reposer sur des objets beaux et nobles. Mais l'employ, pour atteindre la fraude, est oblig d'exercer et de plier son esprit au mme travail que celui du fraudeur; il faut qu'il dpiste les ruses, dbrouille les dtours, suive les manges, vente les supercheries; il faut qu'il joue au plus fin, se fasse astucieux et serre de prs toutes les manoeuvres subreptices. Ce peut tre un mtier attrayant et instructif pour des esprits positifs et fureteurs; un sentiment de discipline sociale et de devoir professionnel peut, comme il arrive souvent, le rehausser. Mais cette proccupation, qui toujours en qute des bassesses d'autrui va flairant, le nez sur des roueries, n'est pas propice la posie, laquelle veut tre libre et vit d'air pur. Et puis, il y a, dans ces mtiers lmentaires de laboureur et de matelot, une largeur et une simplicit, un commerce avec la nature, un loignement des mesquineries, une absence de mal, un caractre de bienfait, qui donnent l'me de la hauteur, du repos et de la beaut. Il semblait Burns qu'il tait sur le bord d'une dchance et d'un pril, que c'tait une chute que de tomber, de son noble et franc mtier, ce mtier dcri et sournois de rat de cave, de malttier. Toutes ces penses fermentaient en lui et empoisonnaient sa joie. Ces amertumes faisaient prcisment le mrite du sacrifice qu'il accomplissait. Il prit son parti hardiment comme il faisait toute chose. Il n'essaya pas de dissimuler aux amis auxquels il pouvait s'ouvrir, ses rpugnances et ses craintes. Il leur exposait, en mme temps, quels motifs pressants et quels devoirs le dterminaient une rsolution qui devait les tonner. Ces confidences sont les chos de ses dbats et de sa victoire intimes. Il fallait pourvoir la famille; elle allait encore augmenter. Je sais, crivait-il, comment le mot d'employ d'Excise, ou celui encore plus outrageant de jaugeur sonneront vos oreilles. Moi aussi j'ai vu le jour o mes nerfs auditifs auraient t trs sensibles et trs susceptibles ce sujet; mais une femme et des enfants sont merveilleusement puissants pour mousser ce genre de sensation[1033]. Dans une ptre au Dr Blacklock, il rvle comment cette mme considration a triomph d'angoisses plus profondes et plus secrtes: celles qui portaient sur le sort de son inspiration potique. La faon dont il supplie ses anciennes amies les Muses de lui pardonner montre combien il craignait que les fires desses ne l'abandonnassent: [Note 1033: _To Rob. Ainslie._ 1st Nov. 1789.] Que dites-vous, mon fidle ami, Me voici devenu jaugeur.--La Paix l dessus! Fillettes du Parnasse, je crains, je crains, Que vous ne me ddaigniez maintenant! Et alors mes cinquante livres par an Me seront faible gain. Vous, foltres, joyeuses, dlicates demoiselles, Qui, prs des rivulets sinueux de Castalie, Sautez, chantez et lavez vos membres jolis, Vous savez, vous savez Que la forte ncessit est suprme Parmi les fils des hommes. J'ai une femme et deux petits garonnets; Il faut qu'ils aient de la soupe et des guenilles; Vous savez vous-mmes combien mon coeur est fier, Je n'ai pas besoin de me vanter; Mais je couperai des balais, je tresserai des corbeilles de saule, Plutt qu'il leur manque quelque chose. Le Seigneur m'aide travers ce monde de soucis! J'en ai lassitude et dgot, soir et matin! Non que je n'aie une part plus riche Que maint autre; Mais pourquoi un homme a-t-il meilleure chre, Quand tous les hommes sont frres? Viens, ferme volont, prends l'avant-garde, Toi tige de lin mle dans l'homme! Songeons que faible coeur jamais ne gagna Belle dame: Qui fait le plus qu'il peut Un jour fera davantage. Mais pour conclure ma pauvre rime, (J'ai peu de vers et peu de temps), Faire une heureuse atmosphre de foyer, Pour les petits et pour la femme, L est la vrit pathtique et sublime De la vie humaine[1034]. [Note 1034: _Epistle to Dr Blacklock._] C'est noblement exprim et virilement. Ces strophes sont belles: elles ont des entrailles. Elles contiennent l'essence de tous ces dvoments secrets, par lesquels tant d'hommes font l'oblation de leur esprance et de leur talent, offrent le meilleur de ce qu'ils portent en eux et le meilleur de ce qu'ils attendaient de la vie, pour faire la maison moins froide. C'est peut-tre l'acte dans lequel Burns s'est le plus rapproch de ce qui lui faisait dfaut: l'effacement, le sacrifice de soi-mme. Ce n'tait que le devoir, mais le devoir accept en homme de coeur. Il avait le droit d'crire cette phrase fire, qui est la vrit sur sa prsence dans l'Excise: Les gens peuvent dire ce qu'ils veulent de l'ignominie de l'Excise, cinquante livres par an nourriront ma femme et mes enfants et me rendront indpendant du monde; j'aime beaucoup mieux qu'on dise que ma profession reoit du crdit de moi que moi de ma profession[1035]. [Note 1035: _To lady Glencairn_, Dec. 1789.] Il se mit courageusement la besogne. Il semble avoir t, du premier coup, un employ excellent: actif, nergique, sachant la juste mesure entre la svrit et la bont. Il y avait chez lui des qualits qui eussent t la hauteur des premires charges du pays, quoi d'tonnant qu'il ait pu faire un commis des droits runis? Ds sa premire anne, il accrut le nombre des contraventions dans des proportions assez considrables pour doubler presque son traitement. Du reste, il sut trouver la vritable ligne de conduite. Avec les fraudeurs de profession, il tait svre et inflexible. Avec les autres, au contraire, avec les pauvres dbitants qui distillaient un peu de whiskey, avec les pauvres femmes qui cachaient un peu de tabac, avec tout ce chtif monde qu'une amende aurait ruin, il savait fermer les yeux, parfois mme, prvenir d'un mot les coupables. Les anecdotes, ce sujet, ne manquent pas. Un jour, avec un de ses compagnons d'Excise nomm Lewars, il entre dans la boutique d'une veuve et fait saisie de tabac de contrebande: Jenny, lui dit-il, je pensais bien que cela finirait ainsi. Venez, Lewars, notez le nombre des rouleaux pendant que je les compterai. Et l'appelant par la forme familire et amicale de son prnom: Dites-moi, Jock, avez-vous jamais entendu les vieilles femmes compter leurs fils, avant que les bobines arrt fussent inventes? Tu comptes, comptes pas; tu comptes, comptes pas. Et poursuivant sa plaisanterie, de deux paquets il en jetait l'un dans le giron de la pauvre femme, lui sauvant ainsi la moiti de sa prise[1036]. Le professeur Gillespie, qui enseigna l'Universit de St.-Andrews, retrouve dans ses souvenirs de gamin l'histoire suivante, qui montre Burns dans une situation analogue et indique, en mme temps, de quelle curiosit il tait l'objet partout o il allait. [Note 1036: Allan Cunningham. _Life of Burns_, p. 90.] On peut deviner avec quel intrt j'entendis dire, un jour de foire Thornhill, que Burns allait visiter le march! Tout gamin que j'tais, l'intrt qu'veillait en moi cet homme extraordinaire fut suffisant, ajout aux attractions ordinaires d'une foire de village, pour me faire aller au march. Burns entra dans la foire, vers midi; et hommes, femmes et filles, tous taient en moi pour apercevoir le laboureur d'Ayrshire. Je le suivis comme un chien, de baraque en baraque et de porte en porte. On avait dnonc une pauvre veuve du nom de Kate Watson, qui s'tait risque donner, quelques-uns de ses vieux amis de la campagne, un coup d'ale sans licence, et un filet de whiskey, l'occasion de la fte de village. Je le vis entrer sa porte; et je ne m'attendais rien moins qu' la saisie immdiate d'une certaine jarre de terre et d'un baril qui, ma connaissance, contenaient les objets de contrebande, la recherche desquels tait le barde. Un signe de tte, accompagn d'un geste de l'index, fit arriver Kate l'entre; j'tais assez prs pour entendre distinctement les mots suivants: Kate, tes-vous folle? Savez-vous que le contrleur et moi nous allons vous arriver dans quarante minutes? au revoir, pour prsent. Burns fut dans la rue, au milieu de la foule, en un moment; et j'appris que son avis n'avait pas t nglig. Il avait pargn une pauvre veuve dlaisse une amende de plusieurs livres[1037]. [Note 1037: Scott Douglas, tom. V, p. 403. Cette anecdote du professeur Gillespie parut dans l'_Edinburgh Literary Journal_, 1829.] Lorsqu'il fallait absolument saisir ces malheureux, il ne les abandonnait pas. Devant les juges, il les excusait; il priait la cour de rserver sa svrit pour les coupables endurcis. J'ai pris, je l'imagine, une faon assez nouvelle de traiter mes fraudes. Je verbalisais contre tous les dlinquants, mais, devant la cour, j'implorais moi-mme la grce des pauvres gens incapables de payer. Cette apparence d'impartialit m'a donn tant de crdit prs du Tribunal que, avec de grandes flicitations, ils m'ont si bien accord ample revanche sur le reste que mon droit d'amendes est double de ce quoi il monte dans n'importe quelle division du district[1038]. [Note 1038: _To Rob Graham of Fintry_, 4th Sept. 1790.] Il semble donc qu'il ait eu auprs de la cour une influence particulire. C'tait peu tonnant d'ailleurs. Il est vraisemblable que quelques-uns de ces plaidoyers ou de ces rquisitoires d'employ subalterne prenaient, quand il parlait, des allures de discours loquents, forts d'nergie et d'motion. On aurait pu compter sur les doigts les avocats du barreau cossais dont la parole n'et pas t clipse et teinte par la sienne. * * * * * Cependant, quels qu'aient t les mrites moraux de sa dcision, il est impossible de ne pas regarder l'entre de Burns dans l'Excise comme un malheur. Qu'on laisse de ct les amertumes intimes et ce sentiment de vie abaisse, dont les dgts dans un homme sont incalculables, il venait d'entreprendre une besogne laquelle une sant robuste aurait eu peine rsister. Rien que les fatigues et les tracas de ses fonctions nouvelles suffisaient pour occuper les forces d'un homme. C'tait, en vrit, un dur mtier. La division laquelle il avait t nomm tait trs considrable; elle couvrait dix paroisses fort loignes les unes des autres, dans ce temps de population clairseme. La pire circonstance est que la division d'Excise qui m'est tombe en lot, est si tendue... pas moins de dix paroisses, travers lesquelles il faut chevaucher; elle abonde, en outre, en tant d'affaires, que je puis peine drober un instant[1039]. Il fallait les visiter chaque semaine, par tous les temps, par tous les chemins. C'tait, au bas mot, deux cents milles faire cheval; outre les affaires de ma ferme, je fais cheval, pour mes affaires de l'Excise, au moins deux cents milles chaque semaine[1040]. Longues courses dsoles, dans les pluies si frquentes sur la valle suprieure de la Nith, dans les pntrants brouillards cossais, dans la neige, travers les plaines semes de fondrires et de tourbires, les bruyres marcageuses et les ruisseaux qu'on passait alors gu, faute de ponts. Il arrivait dans des endroits perdus, ruisselant d'eau, perc jusqu'aux moelles. Maintefois, j'ai vu Burns entrer dans la maison de mon pre, par une nuit froide et pluvieuse, aprs une longue course cheval travers nos tristes moors. En ces occasions-l, quelqu'un de la famille prtait la main pour le dbarrasser de son caban et de ses bottes, tandis que les autres lui apportaient une paire de pantoufles et lui faisaient une tasse de th chaud[1041]. Mais ces rceptions n'taient pas communes. Il devait le plus souvent se contenter de l'abri d'une auberge de village et faire scher sur son corps ses vtements mouills. [Note 1039: _To Richard Brown_, 4th Nov. 1789.] [Note 1040: _To William Dunbar_, 14th Jan. 1790.] [Note 1041: R. Chambers, tom. III, p. 87. Souvenirs de Miss Jeffrey.] Tandis que je suis assis ici, triste et solitaire, prs du feu, dans une petite auberge de campagne, en train de faire scher mes vtements mouills, entre un pauvre diable de soldat qui me dit qu'il s'en va Ayr. Par les cieux, me dis-je, avec un flux de joie que la magie de ce son la vieille ville d'Ayr a fait monter en moi, je vais envoyer ma dernire chanson M. Ballantine. La voici: rives fleuries du joli Doon, Comment pouvez-vous fleurir si joliment? Comment pouvez-vous chanter, petits oiseaux, Quand je suis si plein de soucis?[1042] [Note 1042: _To John Ballantine_, March 1791.] Il fallait arriver toute heure, l'improviste, mesurer les tonneaux, visiter les caves, dcouvrir les cachettes de tabac, surprendre le moment o clandestinement on distillait du whiskey. Il tombait prcisment dans un des districts et une poque o la contrebande tait le plus active. Toute cette contre de l'ouest tait inonde de marchandises prohibes, jetes sur la cte par les smugglers, dont le refuge tait l'le de Man, alors un vritable repaire. D'un autre ct, l'augmentation rcente des droits sur les liqueurs fermentes avait dvelopp dans de grandes proportions la fabrication illicite de la bire et la distillation du whiskey[1043]. [Note 1043: _Northern rural Life in the XVIIIth century_, p. 184.] cette surveillance s'ajoutaient les cent petites besognes qui en dpendaient: les rapports, les procs-verbaux, toute une correspondance. Il fallait se rendre, les jours de versement, au bureau Dumfries. C'taient des journes affaires o il trouvait peine quelques bribes de repos. On en a un aperu dans une lettre qu'il crivait au Dr Moore. En venant dans cette ville ce matin, pour remplir mes fonctions dans ce bureau, aujourd'hui tant jour de collecte, j'ai rencontr un gentleman qui me dit qu'il est en route pour Londres; je saisis l'occasion de vous crire. J'aurai quelques lambeaux de loisir dans la journe, au milieu de notre horrible affairement et de notre agitation, et je tcherai de les largir, mais si ma lettre est aussi stupide que..., aussi bigarre qu'un journal, aussi brve que les grces d'un homme affam avant le repas, ou aussi longue qu'un dossier du procs Douglas, aussi mal pele que le billet doux d'un John campagnard, aussi affreusement crite que la rponse qu'y fait Betty traie-vache, j'espre que, eu gard aux circonstances, vous me pardonnerez[1044]. [Note 1044: _To Dr Moore_, 14th July 1790.] d'autres moments c'tait la cour de justice qui, faisant son circuit, arrivait. Ces journes-l ne valaient pas mieux. Il fallait se prsenter devant le tribunal, faire office de ministre public, comme le font encore nos officiers des eaux et forts, exposer les circonstances des cas jugs, insister pour ou contre. La trs bonne lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'crire m'est arrive, juste comme je me plongeais dans le gouffre d'une Cour pour fraudes d'Excise. J'merge l'instant du tourbillon et, Dieu le sait, dans une condition peu propre rendre convenablement les mouvements de mon coeur quand je m'assieds pour crire l'ami de ma vie, le vrai protecteur de mes vers[1045]. [Note 1045: _To Robert Graham of Fintry_, 4th Sept. 1790.] Une complicit gnrale s'tendait sur tout le pays, protgeait les dlinquants contre les recherches ou les dfendait contre les poursuites. Les paysans favorisaient les contrebandiers; les propritaires usaient de leur influence en faveur des paysans pris distiller le whiskey. C'taient alors des tracas, des dmarches pour djouer les recommandations et les influences. La lettre suivante donne une ide, non seulement des fatigues, mais des difficults du mtier de Burns, et de la faon dont il le comprenait et le pratiquait. Elle est adresse son suprieur, le collecteur Mitchell: Monsieur, je ne manquerai pas d'aller voir le capitaine Riddell ce soir. Je dsire et je prie que la desse de la justice en personne puisse apparatre parmi nos honorables juges, simplement pour leur dire un mot l'oreille: que la compassion pour le voleur est une injustice envers l'honnte homme. Je trouve que chaque dlinquant a tant de gros personnages pour prendre son parti, que je ne serais pas surpris si demain j'tais enferm dans les donjons de la loi, pour insolence envers les chers amis des gentilshommes du pays[1046]. [Note 1046: _To Collector Mitchell_, Sept. 1790.] Oui! Un dur et ingrat mtier! Et la besogne tait d'autant plus difficile que la division avait t pendant longtemps nglige![1047] ces fatigues, ces tracas plus incompatibles encore avec sa nature, qu'on ajoute ses fatigues et ses tracas de fermier, la direction du travail, les ventes, les cassements de tte de tout genre. Il est douteux qu'il y et suffi, mme si, aprs ses courses et en dehors de son travail, il avait trouv le repos d'esprit complet et immdiat. Sous cette existence harassante s'agitaient et se heurtaient encore ses proccupations potiques, l'impatience, la colre, le dcouragement de ne pas avoir de loisirs. [Note 1047: Voir la lettre _to Robert Graham_, 4th Sept. 1790.] Il tait extnu par tout cela. Ds ses dbuts dans l'Excise, ds les premiers jours, il se plaint d'tre puis par ce terrible mtier. Ses lettres deviennent la lamentable litanie d'une irrmdiable lassitude. On sent un homme, qui, entassant fatigue sur fatigue, sans que jamais un repos lui permette de s'en dfaire, va grevant sa force de rsistance, et fait chaque jour des emprunts d'nergie. C'est l'angoisse, l'indicible, l'incurable angoisse de tant de pauvres hommes, employs, ouvriers, qui sentent leur rserve d'action dcrotre, qui tranent, avec des forces diminues, une vie plus pesante, qui sentent expirer en eux l'espoir, la pense mme de sortir d'une pareille lassitude, et qui marchent toujours. C'est une des plus pouvantables tristesses qui puissent ronger l'me humaine, une des plus injustes, des plus odieuses, des plus criminelles, des plus excrables cruauts de la vie, une des infamies du destin. Je vous aurais crit plus tt, mais je suis tellement bouscul et fatigu par mes affaires de l'Excise que je puis peine rassembler assez de rsolution pour faire l'effort d'crire qui que ce soit[1048]. [Note 1048: _To William Burns_, 10th Nov. 1789.] Je suis harass de fatigue en mourir. Ces deux on trois derniers mois je n'ai pas fait moins de 200 milles cheval par semaine en moyenne. J'ai fait peu de chose en fait de posie[1049]. [Note 1049: _To Nicol_, 9th Feb. 1790.] Non! je ne dirai pas un mot d'apologie ou d'excuse pour ne pas vous avoir crit. Je suis un pauvre diable de jaugeur, misrable et maudit, condamn galoper au moins 200 milles toutes les semaines, inspecter de sales rservoirs et des barils couverts d'cume. O trouverais-je le temps d'crire et le moyen d'intresser qui que ce soit[1050]. [Note 1050: _To Peter Hill_, 2nd Feb. 1790.] Les mmes allusions reviennent constamment et se continuent. C'est cause de la presse sans trve de mes occupations que je ne vous ai pas crit, Madame, depuis longtemps....[1051] [Note 1051: _To Mrs Dunlop_, 25th Jan. 1790.] Aprs une longue journe de labeur, de tourment et de souci je m'assieds pour vous crire[1052]. [Note 1052: _To Mrs Dunlop_, 8th Aug. 1790.] Pardonnez-moi, mon jadis cher et toujours cher ami, mon semblant de ngligence. Vous ne pouvez pas, assis chez vous, vous imaginer la vie affaire que je mne.... J'ai dpos ma plume d'oie et battu ma cervelle pour y trouver une comparaison; j'ai pens une commre de campagne, un jour de baptme; une promise, le jour de march qui prcde son mariage; un clergyman orthodoxe, le jour de la communion de Paisley; une putain d'dimbourg, un samedi soir; un tavernier, le jour d'un dner d'lection, etc., etc., mais la comparaison qui flatte le plus ma fantaisie est celle de ce gredin, de ce chenapan de Satan qui, comme nous dit l'criture-Sainte, circule a et l comme un lion rugissant, cherchant, guettant qui il dvorera[1053]. [Note 1053: _To Alex. Cunningham_, 8th Aug. 1790.] Ce qu'il y avait de plus redoutable pour lui n'taient pas les fatigues et les tracas qu'il rencontrait dans ses fonctions. On sait quelles prvenances et sollicitations sont exposs, surtout dans les campagnes, les employs des services publics. Les compagnons d'Excise, avec lesquels Burns faisait souvent ses tournes, taient des hommes qui, pour la plupart, avaient la grossire capacit de boisson de l'poque. Quand ils arrivaient le soir l'auberge, fatigus et mouills, on ne connaissait pas de meilleur remde pour chasser le brouillard que les vapeurs d'un grog de whiskey. Burns et sans doute pu rsister cet entranement du mtier, s'il avait t un employ ordinaire. Mais, partout o il arrivait, il tait attendu, accueilli et ft. On l'arrtait au passage. Du chteau au cottage, dit un de ceux qui l'accompagnrent souvent dans ses excursions, chaque porte s'ouvrait son approche, et le vieux systme d'hospitalit outrance, qui prvalait alors, rendait presque impossible un invit, aussi sobrement qu'il ft dispos, de se lever de table dans le mme tat qu'il s'y tait assis. Si Burns passait sur une grand'route, le fermier abandonnait ses moissonneurs et trottait ct de Jenny Geddes, jusqu' ce qu'il et persuad au pote que le jour tait assez chaud pour demander quelque rafrachissement. S'il arrivait dans une auberge minuit quand tout le monde tait couch, la nouvelle de son arrive circulait de la cave au grenier et, en moins de dix minutes, l'aubergiste et ses htes taient assembls autour du feu, on apportait le plus large bol et on chantait: Que cette nuit soit nous, qui sait ce qui vient demain[1054]! [Note 1054: Lockhart. _Life of Burns_, p. 204.] En mme temps, de toutes parts, de tous les coins de sa vie, sortaient des embarras et des tristesses qui le dvoraient. Ses apprhensions propos de sa ferme taient devenues une certitude. J'ai fait mention my lord de mes craintes concernant ma ferme. Ces craintes taient en vrit trop relles; c'est un march qui m'aurait ruin sans cette heureuse circonstance que j'ai obtenu un poste dans l'Excise[1055]. Il n'y avait plus douter, plus esprer. C'tait de ce ct-l une partie perdue. Et comment aurait-il pu en tre autrement? Mme quand il se donnait tout entier ses devoirs de fermier, l'entreprise ne prosprait gure. Depuis que son emploi nouveau l'emmenait tous les jours loin de chez lui, les choses allaient l'abandon. Qu'est-ce qu'une ferme sans l'oeil du matre, et d'un matre vigilant? Jane n'tait pas femme faire marcher la maison, en l'absence de son mari. Sa ferme, dit Currie, fut en grande partie abandonne aux domestiques. On pouvait, la vrit, le voir pendant le printemps conduire la charrue, travail auquel il excellait, ou avec un drap blanc, contenant ses semences de bl, pass sur l'paule, marcher pas longs et mesurs le long de ses sillons ouverts et rpandre le grain dans la terre. Mais sa ferme avait cess d'occuper la plus grande partie de ses soins ou de ses penses. Ce n'tait plus Ellisland qu'on pouvait gnralement le trouver[1056]. Il perdait ainsi d'un ct une grande partie de ce qu'il gagnait de l'autre. De cette ferme, d'o ne sortait plus de joie et o n'tait plus son travail, venaient des tracas et des tourments. [Note 1055: _To lady Glencairn_, Dec. 1789.] [Note 1056: Currie. _Life of Burns_, p. 46.] III. MISRE, TRISTESSE, FAUTES. Naturellement la gne arrivait. Il y avait quelque temps qu'elle rdait autour de la maison. De sa main dcharne elle ouvrit la porte et entra. Hlas! elle ne devait plus ressortir. Dj au commencement de l'anne, il disait un de ses amis, pour s'excuser de lui crire sur du papier grossier: Quand je serai plus riche, je vous crirai sur du papier tranches dores, pour racheter cette feuille-ci. Pour le moment chaque guine doit faire la besogne de cinq chez votre fidle, pauvre, mais honnte ami[1057]. Maintenant les embarras d'argent devenaient plus frquents, plus pressants. Alors commence cette sourde lutte, la lutte quotidienne, incessante, odieuse, qui use l'esprit par des proccupations, des exasprations sans trve; les discussions avec les besoins, les marchandages pied pied avec chaque dpense, les dbats avec les ncessits journalires auxquelles il faut faire prendre patience, les emportements contre les ncessits brutales qui se montrent au dpourvu, une attention nervante djouer la fuite sournoise de l'argent, les agacements propos des petites privations, les colres contre les grosses, la maussaderie des semaines besoigneuses, l'attente fivreuse du jour de traitement, la contrainte, l'irritabilit d'une parcimonie constante, toutes les difficults, les humeurs, les acrimonies que la pauvret apporte dans son maigre giron. S'il y avait un homme qui ces tiraillements dussent tre intolrables, c'tait Burns. Il s'y ronge et s'y dvore. [Note 1057: _To Peter Hill_, 2nd April 1789.] Je pourrais vous crire propos de fermage, de constructions, de marchs, mais mon pauvre esprit perdu est si dchir, si harass, si tortur, si excd, par cette tche des superlativement damns de faire faire _une guine l'ouvrage de trois_, que je dteste, que j'abhorre le seul mot d'affaires. Il me donne des attaques de nerfs[1058]. [Note 1058: _To Provost Maxwell_, 20th Dec. 1789.] Parfois l'humiliation plus lourde d'une dette le met dans un tat terrible. Il s'exaspre, il s'emporte et exhale sa fureur en imprcations qui s'en prennent l'ordre social. Prenez ces trois guines-ci et mettez-les en face de ce maudit compte que j'ai chez vous, et qui, depuis cinq ou six mois, me billonne la bouche. Il m'est aussi difficile d'crire un chef-d'oeuvre que d'crire des excuses un homme qui je dois de l'argent. la suprme maldiction de forcer trois guines faire l'office de cinq! Non! tous les travaux d'Hercule, non! les trois sicles de servitude des Hbreux en gypte, n'taient pas une chose aussi insurmontable, une tche aussi infernale. Pauvret! toi demi-soeur de la Mort, toi cousine germaine de l'Enfer! O trouverai-je une nergie d'excration gale tes dmrites? cause de toi, le vieillard vnrable, quoique dans cette perfide obscurit il ait blanchi dans la pratique de toutes les vertus qu'enveloppent les cieux, maintenant charg d'ans et de misre, implore un peu d'aide pour soutenir son existence, auprs d'un fils de Mammon, au coeur de pierre, dont la prosprit a t un soleil sans nuage; et il ne trouve que refus et anxit. cause de toi, l'homme sensible, dont le coeur est ardent d'indpendance et tendre de sensibilit, languit intrieurement d'tre nglig, ou se tord, dans l'amertume de son me, sous le mpris de la richesse arrogante et dure. cause de toi, l'homme de gnie, que sa mauvaise toile et son ambition font asseoir la table des gens distingus et relevs, doit voir, dans un silence douloureux, ses observations ngliges, sa personne ddaigne, tandis que la grandeur imbcile, dans ses essais idiots pour faire de l'esprit, trouve la faveur et l'applaudissement[1059]. [Note 1059: _To Peter Hill_, 17th Jan. 1791.] Avec cette dfiance et presque cette pusillanimit que la pauvret finit par jeter dans les mes les plus robustes, la vie lui semblait perfide et dangereuse. Jugeant d'aprs lui-mme, il songeait tristement ce que serait la vie de ses enfants et cette pense accroissait encore sa dtresse. Quel chaos d'agitation, de changements et de hasards est ce monde-ci, quand on y rflchit de sang-froid. Pour un pre, qui connat lui-mme le monde, la pense qu'il aura des fils y laisser doit le remplir de terreur; mais s'il a des filles, cette perspective, dans ces moments pensifs, est capable de le frapper d'pouvante[1060]. [Note 1060: _To William Dunbar_, 14th Jan. 1790.] Ainsi il voyait tout sombre autour de lui et devant lui. * * * * * Les fatigues excessives qu'il subissait ne tardrent pas disloquer sa sant. Il semble qu'il ait t pris d'un grand puisement, d'un abattement, o son systme nerveux, trop surmen, se vengeait et le torturait. Ds le milieu de dcembre 1789, il crivait Mrs Dunlop une lettre pleine de ses souffrances. Je pousse des gmissements dans les souffrances d'un systme nerveux dlabr...; depuis prs de trois semaines, je suis si malade d'une migraine nerveuse, que j'ai t oblig de renoncer mes livres de l'Excise, tant peine capable de soulever la tte, encore moins de parcourir cheval, une fois par semaine, dix paroisses perdues dans des moors. Qu'est-ce donc que l'homme? Aujourd'hui, dans une sant luxuriante, s'enivrant de la jouissance de la vie; dans quelques jours, peut-tre dans quelques heures, accabl sous le pnible sentiment d'exister, comptant les pas lents des moments pesants par des rpercussions d'angoisse, sans vouloir accepter ou sans pouvoir obtenir quelqu'un qui le console. Le jour succde la nuit, et la nuit au jour, lui ramenant, comme une maldiction, cette vie qui ne lui donne aucun plaisir; et cependant le terme terrible et sombre de cette vie est quelque chose devant quoi il recule. Dites-nous, morts! Est-ce qu'aucun de vous, par piti, ne rvlera le secret De ce que vous tes, de ce que nous serons bientt? Il n'importe!--un temps court Nous fera aussi savants que vous et aussi muets[1061]. [Note 1061: _To Mrs Dunlop_, 13th Dec. 1789] Et un peu plus loin dans la mme lettre: Je suis assez enclin penser comme ceux qui soutiennent que ce qu'on appelle des affections nerveuses sont en ralit des maladies de l'esprit. Je suis incapable de raisonner, incapable de penser et, sauf vous, je n'oserais rien crire qui dpasse une commande un savetier. Vous avez trop prouv des maux de la vie pour ne pas avoir de sympathie avec un misrable malade, qui est priv de plus de la moiti des facults qu'il possdait. Votre bont excusera ce griffonnage incohrent, que l'crivain ose peine relire et qu'il jetterait dans le feu, s'il tait capable d'crire quelque chose de mieux, ou mme d'crire quoi que ce soit. Si vous avez une minute de loisir, prenez votre plume, par piti pour _le pauvre misrable_[1062]. [Note 1062: En franais.] une autre correspondante, lady Glencairn, il crivait, vers la mme poque, ces lignes si tristes: L'honneur que vous avez fait votre pauvre pote en lui crivant une lettre si obligeante, et le plaisir que les beaux vers qu'elle renfermait lui ont caus, sont venus bien propos son aide, dans le triste assombrissement et le dcouragement profond de nerfs malades et d'un temps de Dcembre[1063]. [Note 1063: _To lady Glencairn_, Dec. 1789.] Cet hiver de 1789-90 fut vritablement lugubre. Ces jours treints par les tnbres, ces jours o une ple lumire souffrante ne sert qu' marquer les progrs des ombres, taient l'emblme de sa vie intrieure. Il y avait en lui quelque chose qui rpondait aux dsolations, aux lamentations des vents. La neige qui couvrait la campagne ne tombait pas en flocons plus mornes que les lourds dsespoirs qui touffaient son me. Les premiers jours de Janvier 1790, au moment o l'anne nouvelle apporte aux plus dcourags un instant d'esprance, il crivait Gilbert ces aveux navrants: Cher frre, je veux profiter de l'affranchissement du port, bien que, dans mon prsent tat d'esprit, je n'aie pas grand got pour faire l'effort d'crire. Mes nerfs sont dans un tat maudit; je sens cette horrible hypocondrie prendre chaque atome de mon corps et de mon me. Cette ferme a dtruit tout plaisir en moi. C'est, tous les points de vue, une affaire ruineuse. Mais qu'elle aille l'enfer! Je tiendrai bon et je lutterai jusqu'au bout[1064]. [Note 1064: _To Gilbert Burns_, 11th Jan. 1790.] Et aprs avoir essay d'crire quelques lignes de nouvelles banales, il interrompt brusquement sa lettre et jette sa plume avec un geste de dcouragement. Je n'en puis plus.... Si seulement j'tais dlivr de cette ferme maudite, je respirerais plus l'aise[1064]. Un an, juste un an, et dj si loin! si loin de cette journe confiante par laquelle s'tait ouverte l'anne! si loin de cette belle lettre radieuse et bonne qui l'avait comme illumine! Quelle descente rapide! Dans quel lieu sombre, humide et douloureux sommes-nous donc? Les rayons nous ont-ils si vite abandonns? * * * * * Cette tristesse oprait en lui un dsastreux travail. Tout se dsorganisait de ce qui tient une me ensemble: l'esprance, l'ambition, les motifs d'efforts. De l'esprance, il n'en tait plus gure question. Mais l'ambition est encore un des ressorts de la vie sa maturit, dans les mes o le dvouement ne rside pas. Lorsque l'allgresse et la spontanit de la jeunesse ont cess et que la vie est pour ainsi dire tale, une ambition haute est une lumire qui conduit l'homme jusqu'au terme. Burns pouvait en avoir une. Elle et t une force. Il semblait en avoir le dgot. Je crois qu'une grande source de cette erreur de conduite est due un certain aiguillon que nous portons en nous, appel l'ambition, qui nous pique et nous fait gravir la colline de la vie, non pas comme nous gravissons d'autres minences, pour la louable curiosit d'apercevoir un paysage plus tendu, mais plutt pour l'orgueil malhonnte de regarder en bas vers nos semblables et de les apercevoir diminus, dans une situation plus humble[1065]. [Note 1065: _To Alex. Cunningham_, 18th Feb. 1790.] La vie tout entire lui paraissait mal faite, mal combine. C'est une ide qui revient, ds lors, mainte reprise, que ceux qui sont trop sensibles, trop honntes ou dous d'une intelligence trop fine sont mal pourvus pour tre aux prises avec elle. Cela ne sert rien qu' tre pour eux une cause d'infriorit et de souffrance. Ne pensez-vous pas, Madame, que, chez les quelques-uns qui ont t favoriss du ciel dans la structure de leur esprit, (car il y en a certainement), il peut y avoir une puret, une tendresse, une dignit, une lgance d'me, qui ne sont d'aucune utilit, bien plus! qui rendent un homme incapable de cette affaire vritablement importante de faire son chemin dans la vie?[1066] [Note 1066: _To Mrs Dunlop_, 10th April 1790.] Il dit encore avec plus de force: Cependant il faut reconnatre que, si vous enlevez l'homme l'ide d'une existence au-del du tombeau, alors la vritable mesure de la conduite humaine est: le _convenable_ et le _malsant_. La vertu et le vice, en tant que dispositions du coeur, ont, en ce cas, peine la mme consquence et la mme valeur pour le monde en gnral, que l'harmonie et la dissonance dans les modifications du son. Un sens dlicat de l'honneur, comme une oreille dlicate pour la musique, peuvent quelquefois procurer qui les possde des dlices inconnues aux organes plus grossiers de la multitude. Cependant si on considre les pres grincements et les inharmoniques discordances de celte existence mal accorde, il y a beaucoup parier que cet individu serait aussi heureux et qu'il serait assurment aussi respect par les vrais juges de la socit telle qu'elle serait alors, sans une oreille juste ou un bon coeur[1066]. Il en tait donc ce degr de dcouragement de ne plus considrer sa supriorit comme un moyen de lutte, mais comme une cause de souffrance. C'est une dfaite douloureuse lorsqu'on fait ainsi de ses propres qualits, non des instruments d'effort, mais des armes qu'on retourne contre soi et dont on se blesse. Quel abandon n'est-ce pas quand on sait mauvais gr au destin des avantages qu'il nous a dpartis? C'est s'avouer vaincu, passer de l'tat d'entreprise celui de rsignation. On sent, par le mme fait, qu'il perd peu peu la position vraie et si virile qu'il avait prise, d'affirmer qu'un homme est ce qu'il vaut en dedans, que faire son chemin dans la vie est peu de chose, condition qu'on progresse en soi. C'est presque le contre-pied des conseils de la _Vision_. Il en arrivait se demander, lui qui avait jusque-l conduit ses passions comme une charge furibonde travers tout, s'il ne fallait pas traiter la vie empiriquement, y appliquer une mthode pratique et, par un tour de main habile, en tirer ce qu'elle peut offrir de bon. Quels tranges tres nous sommes! Puisque nous avons une portion d'existence consciente, galement capable de goter le plaisir, le bonheur et l'enthousiasme, ou de souffrir la douleur, le chagrin et la misre, il vaut srement la peine de rechercher s'il n'y a pas quelque chose comme une science de la vie, s'il n'y a pas une mthode, une conomie et une fertilit d'expdients applicables la jouissance, ou s'il n'y a pas un manque de dextrit dans le plaisir, qui diminue encore notre petit lot de bonheur, et un excs, une ivresse de flicit qui mnent la satit, au dgot et la haine de soi-mme[1067]. [Note 1067: _To Alex. Cunningham_, Dec. 1789 (dans la lettre du 13 Fvrier 1790).] Il y a, dans ces quelques lignes, des mots bien forts. Nous ne pensons pas qu'on ait jamais caractris par des termes plus dcisifs cette manipulation adroite de la vie. La sagesse des philosophes pratiques, des plus fins connaisseurs, des amateurs les plus dlicats, les plus raffins et les plus sceptiques de l'existence, n'a pas trouv de formule plus heureuse. Ne croirait-on pas entendre Montaigne quand il expose qu'il n'est science si ardue que de bien savoir vivre cette vie; qu'il faut puiser la volupt par soif, mais non jusqu' l'ivresse; que la mesure de la jouissance dpend du plus ou moins d'application que nous y mettons; qu'il y a mesurage jouir la vie et si la faut-il tudier, savourer et ruminer[1068]? Ce sont presque les mmes expressions. Mais cette mesure et les calculs, naturels en un modr comme Montaigne, sont nouveaux chez un fougueux comme Burns. Ils indiquent un abaissement de vitalit qui fait regarder du ct de la sagesse. Et c'tait encore une autre faon de revenir cette ide qui s'tablissait en lui, que la vie est indpendante de nous, en dehors de notre cration intrieure, que c'est quelque chose avec quoi il faut compter, dont il faut tre bon mnager, quoi il faut, en quelque manire, se soumettre. [Note 1068: Montaigne. _Essais_, livre III, chap. XIII, _de l'Exprience_.] Tous ces traits, sur lesquels on n'a peut-tre pas jet assez de lumire, sont importants. Ils marquent la lente dsorganisation d'une me, la fatigue, l'abaissement, qui prennent peu peu possession, non pas d'elle tout entire, mais de certaines parties prcieuses, un dcouragement par lequel s'expliquent bien des abandons, des insouciances et des fautes, le laisser-aller d'un homme qui n'a plus rien perdre et se livre la drive. Ils marquent encore ce changement important dans les relations d'une me avec l'existence, l'instant o cette figure fragile du monde qui passe, souple et mallable tant que notre force idale a t intense, durcit son corce et agit plus sur nous, mesure que la flamme intrieure qui la pntrait se ralentit et se perd en nous-mmes. Par instants, il regimbait contre cette pression des choses. Il se redressait; il rejetait ces penses de sagesse; il voulait rester ce qu'il avait t, l'tre gnreux et imprudent. Il lui semblait qu'il aurait perdu quelque chose cesser de l'tre; et il avait raison. J'ai perdu toute patience avec ce vil monde, cause d'une chose. Les hommes sont par nature des cratures bienveillantes, sauf quelques exemples secondaires. Je ne pense pas que notre avarice des biens que nous nous trouvons possder soit ne avec nous; mais nous sommes placs ici au milieu de tant de nudit et de faim, de pauvret et de besoin, que nous sommes rduits la maudite ncessit d'tudier l'gosme afin de pouvoir _exister_. Cependant, il y a dans tout sicle, quelques mes que tous les besoins et les maux de la vie ne peuvent abaisser jusqu' l'gosme, auxquelles ils ne peuvent mme donner l'alliage ncessaire de prcaution et de prudence. Si jamais je suis en danger de vanit, c'est lorsque je me regarde du ct de cette disposition de caractre[1069]. [Note 1069: _To Peter Hill_, 2nd March 1790.] Mais c'taient l des rvoltes qui rvlaient le poids contre lequel elles se redressaient. Il ne tirait plus ni confiance, ni joie de ces qualits qu'il se promettait de conserver. Il les gardait par respect pour l'homme qu'il avait t jusqu'ici et qu'il ne consentait pas cesser d'tre. Dans cet accablement dont nous abat la maladie, souvent nat un profond besoin de soutien et de tendresse. La dpendance o l'on est des autres amortit la personnalit et mate cet gosme, ce quelque chose d'absolu, qui frquemment tient la vigueur de la nature. Parfois mme, tout l'tre se complat une sorte de soumission; les caractres autoritaires y trouvent un baume, un dlassement. Dans cette rmission de l'individualit, les asprits s'effacent; les petites obstinations d'amour-propre, les susceptibilits, les rancunes, toute la mauvaise poussire dont la vie ternit l'me, tombent. Les anciennes affections reparaissent. Souvent c'est l'instant des pardons et des rconciliations. Le coeur, travaill de supplications silencieuses, se tourne vers ceux qui nous ont aims et, de prfrence, vers ceux qui nous ont aims dans notre force: un peu de leur affection semble nous rendre un peu de notre ancien nous-mme; ce que nous tions continue vivre en eux. C'est ainsi que les malades prennent douceur contempler, par les fentres, les paysages lointains qu'ils ont parcourus. Il faut songer ces altrations intrieures pour comprendre une lettre de Burns Clarinda crite cette poque. Si on la compare celle qu'il lui crivait sur le mme sujet, juste un an auparavant, on est tonn du changement de ton. Ce n'est plus la dfense cassante, impatiente et irrite, la justification presque imprieuse de sa conduite. Celle-ci est douce, soumise, presque humble et contrite. Il y confesse qu'il a eu tort; il laisse entendre qu'il s'en repent, et ces aveux, qui tiennent du remords et du regret, ont quelque chose qui demande le pardon. Cette lettre fut en effet un pas vers la rconciliation des deux amants. J'ai t en ralit malade, Madame, pendant tout l'hiver. Un mal de tte incessant, un abattement, toutes les consquences vritablement misrables d'un systme nerveux dtraqu, ont fait un terrible carnage de ma sant et de ma paix. Ajoutez tout cela qu'une carrire nouvelle, dans laquelle je suis rcemment entr, m'oblige faire cheval, en moyenne, deux cents milles par semaine. Cependant, grce au ciel, je suis maintenant en meilleure sant. Il m'tait impossible de rpondre votre avant-dernire lettre. Quand vous dites un homme que vous considrez ses lettres avec un sourire de mpris, dans quel langage, Madame, peut-il vous rpondre? Quand bien mme j'aurais conscience d'avoir eu tort--et j'ai conscience d'avoir eu tort--cependant je ne pouvais accepter d'tre amen au repentir par des insultes. Je ne puis pas, je ne veux pas plaider les circonstances attnuantes; je pourrais vous montrer comment ma conduite imprudente, fougueuse, irrflchie, s'est jointe une conjoncture d'vnements malheureux, pour me jeter hors de la possibilit de garder le sentier de la rectitude, pour m'affliger d'une guerre irrconciliable entre mon devoir et mes souhaits les plus chers, et pour me condamner n'avoir de choix qu'entre diffrentes espces d'erreur et de culpabilit. Je n'ose pas m'abandonner plus longtemps ce sujet[1070]. [Note 1070: _To Mrs Mac Lehose._ Feb. 1790.] N'est-il pas clair que l'me orgueilleuse de Burns devait tre bien abattue pour tre devenue si soumise? Son amour-propre, si fou s'enflammer, tait presque mort en lui. Qui n'a pas vu des hommes indomptables, rduits par la faiblesse, s'attendrir et devenir doucement implorants, ne sentira pas combien cette lettre est touchante et que de tristesse elle rvle. Chose singulire, il joignait cette lettre la pice qu'il avait compose sur Mary Campbell. Il n'est pas jusqu' ce souvenir de Mary qui ne raconte aussi ces retours vers le pass d'une me qui a pris le prsent en dgot. * * * * * Au commencement de l'anne 1791, apparat dans ses lettres une pousse d'amertume plus pre que jamais. Tantt ce sont des traces de dissatisfaction contre lui-mme. J'ai une telle arme de peccadilles, de fautes, de folies, de chutes, (tout autre que moi pourrait peut-tre leur donner un nom plus dur) qu'afin de rtablir un peu la balance, si peu que ce soit, je suis dispos faire l'gard d'un semblable le peu de bien qui est en mon faible pouvoir, dans le but goste d'claircir un peu la perspective quand je jette mes regards en arrire[1071]. [Note 1071: _To the Rev. G. H. Baird_, Feb. 1791.] Tantt ce sont, contre la socit et ses jugements injustes, des emportements qui tiennent de la frnsie; s'attaquant la Pauvret, il clate tout coup: Et ce n'est pas seulement la race des Vertueux qui a motif de se plaindre de toi: les enfants de la Folie et du Vice, bien qu'ils soient comme toi les fils du Mal, gmissent aussi sous ta baguette. cause de toi, l'homme de dispositions malheureuses et d'une ducation nglige est condamn, jug comme un sot pour ses dissipations, mpris et repouss comme un misrable indigent, quand ses folies, comme d'habitude, l'ont conduit la ruine; et quand, perdant tout principe, ses besoins le poussent des pratiques dshonntes, il est abhorr comme un manant et prit par la justice de son pays. Tout diffrent est le sort de l'homme de famille et de fortune. _Pour lui_, ses jeunes extravagances et ses folies sont de la flamme et du temprament; _pour lui_, les besoins qui en rsultent sont les embarras d'un brave garon; et quand, pour raccommoder ses affaires, il part avec une commission lgale qui lui permet de piller des provinces lointaines et de massacrer des nations paisibles, quand il revient charg des dpouilles de la rapine et du meurtre, il vit mchant et respect; il meurt, sclrat et lord. Bien plus! chose pire que toutes! malheur la femme sans ressources! la pauvre malheureuse, qui grelotte au coin d'une rue, attendant pour gagner les gages de la prostitution passagre, est crase par les roues de la voiture qui emporte un rendez-vous adultre la catin blason, celle qui sans pouvoir invoquer les mmes ncessits, se livre toutes les nuits au mme commerce coupable!!! Allons! les curs peuvent en dire ce qu'ils veulent, mais je soutiens qu'une bonne bouffe d'excration est l'esprit ce que l'ouverture d'une veine est au corps: dans l'un et l'autre les cluses trop charges sont merveilleusement soulages par leurs vacuations respectives. Je me sens bien plus l'aise que lorsque j'ai commenc ma lettre et je puis maintenant me mettre au travail[1072]. [Note 1072: _To Peter Hill_, 17th Jan. 1791.] Quelle acrimonie s'amassait donc en son coeur pour qu'il fallt de pareilles dbcles avant qu'il se sentit soulag? De quelle plaie secrte venait ce fiel? Ce n'tait pas l le ton ordinaire d'une critique de la socit, c'tait un cri de souffrance et presque de haine. C'est qu'un drame, plus terrible, plus accablant que tous les autres, se prpare lentement. C'est un drame qui va saccager son existence et celles qui l'entourent. L'instant o il doit clater peut tre prvu; chaque jour le rapproche. Hlas! les germes de destruction, cachs aux dbuts de son mariage, ont fait leur oeuvre. L'entente profonde et bienfaisante, l'accord tutlaire qui protge des faiblesses ne s'est pas tabli. L'me de l'existence commune s'en est alle. Cette union, laquelle ne restait plus que la routine des intrts quotidiens et du commerce subalterne des corps, est dsagrge. Cette maintenance dans le devoir par le bonheur manquant, tout du mme coup manquait Burns. Les bonnes rsolutions avaient disparu comme des bornes enleves par des malfaiteurs nocturnes. Un jour il s'tait trouv sans dfense et prt pour la faute. Quand nous en sommes l, nous ne durons pas longtemps. Il passe constamment autour de nous mille fautes comme mille maladies inaperues. C'est notre sant qui les carte. Ds que nous sommes dlabrs, la premire qui se prsente nous prend. Cela arriva Burns. Cette vie, qui l'loignait de chez lui, offrait des occasions de dissipations. Son repaire favori, lorsqu'il allait Dumfries, tait une petite auberge qu'on appelait le _Globe_. Une nice de l'aubergiste, nomme Anna Park, y servait les clients. Il ne tarda pas avoir des relations avec elle. Il ne semble pas qu'elle et rien de remarquable, ni qu'elle ft au-dessus d'une servante ordinaire. Elle tait considre comme jolie par les clients de l'auberge, dit Allan Cunningham, quand le vin les rendait tolrants en matire de got; et, comme on peut le supposer d'aprs la chanson, elle avait d'autres jolies faons de se rendre agrable aux clients qu'en leur servant du vin[1073]. Mais la facult de dcouvrir chez les femmes des charmes invisibles aux autres, qui Lochlea dj tonnait le froid Gilbert, n'avait pas vieilli en Burns. Et puis, car il faut aller jusqu'au bout et ne rien dissimuler, il menait un genre de vie dans laquelle on finit par prendre got aux aventures d'auberge. Il descendait dans la nature et le choix de ses passions. La dlicate idalisation, qui n'exclut rien mais qui embellit tout et rend un amour complet, s'paississait et s'affaissait jusqu' toucher l'lment infrieur et grossier. Ce dernier tait ici presque seul au jeu; il ne restait plus dans le fond du verre que le fond de l'ivresse. Burns allait la mme voie que Musset. [Note 1073: Allan Cunningham, _Life of Burns_, p. 107 et 431.--Scott Douglas, tom. II, p. 294.] Hier j'ai bu une pinte de vin, L o personne ne m'a vu; Hier, ici, sur ma poitrine, reposaient Les boucles d'or d'Anna. Le juif affam dans le dsert Gotant avec joie sa manne, Ce n'tait rien prs du miel de bonheur Que je gotais sur les lvres d'Anna. Vous autres, monarques, prenez l'Est et l'Ouest, De l'Indus la Savane, Donnez-moi, dans mon treinte serre, Le beau corps souple d'Anna. Alors je mpriserai tes charmes imprieux, Impratrice ou sultane, Prs des extases mourantes que dans ses bras Je donne et je reois, avec Anna. Va-t-en, toi clatant Dieu du jour, Va-t-en, toi ple Diane, Vous toutes toiles, allez cacher vos rais scintillants, Quand je dois retrouver mon Anna! Viens, dans ton plumage de corbeau, nuit, (Soleil, Lune, toiles, retirez-vous tous) Et apporte-moi une plume d'ange pour crire Mes transports avec Anna. Post-scriptum. L'glise et l'tat peuvent s'unir pour dire Que je ne dois pas faire ces choses-l; L'glise et l'tat peuvent aller au diable, Et moi, j'irai mon Anna. Elle est la lumire de mon oeil, Vivre sans elle, je ne le puis; N'aurais-je sur terre que trois souhaits, Le premier serait mon Anna[1074]. [ Note 1074: _The Gowden Locks of Anna._] Qui ne sent, dans ces dernires strophes, le dfi, la bravade agressive de l'homme qui essaie de prendre les devants et de bafouer ce qu'il redoute: le blme qui se prpare contre lui? Et tout le reste de la pice, avec son cre et brutale luxure, sans un mot qui ne relve des sens, n'est-il pas un tmoignage de cette dgradation d'amour qui s'tait faite en lui? Plus encore! on y sent ce besoin vengeur de s'enfermer dans sa faute et d'y chercher les volupts qui engourdissent le malaise qu'elle fait natre. Il en tait ce point o l'on s'enivre pour abolir le dgot de l'ivresse, et o on cherche touffer, par l'assouvissement d'un vice, l'angoisse de ce vice mme. Redoutable empirance o le soulagement d'un instant se transforme en souffrance, qui exige son tour pour tre panse une blessure plus profonde, jusqu' ce que le mal ronge et pntre au fond de l'tre. Que de potes ont ainsi souffert! Faut-il se demander comment il en tait venu l? Par quel besoin intellectuel de roman s'tait-il laiss attirer? Par quelle surprise de dsir, peut-tre par quelle pousse de sang chauff par la boisson--car il faut descendre tout--y avait-il t brutalement jet? Par quelle suite de prtextes, par quels degrs de dialectique pernicieuse et perverse avait-il accoutum son esprit cette pense? Quelle habitude invtre de jouer avec un coeur de femme, ft-il d'argile grossire? Quel don de posie capable de suspendre des rveries une aventure banale et qui explique la vulgarit de tant de dlicates amours de potes? Quelle lassitude de joug et de rgularit? Quel besoin d'oublier les laideurs de la vie qu'il menait? Quel garement irrsistible, quelle lente approche, quel consentement libre l'y avaient conduit? Peut-tre y avait-il un peu de tout cela dans la minute irrparable qui livrait sa vie au dsordre. Il est probable qu'il eut avec lui des dbats, qu'il se plaida des circonstances attnuantes. On a de lui une lettre bien curieuse, qui, d'aprs un rapprochement facile de dates, doit concider avec les dbuts de cette aventure: elle est du mois d'aot 1790. Il est impossible de ne pas remarquer avec quel sophisme subtil il confond les dsavantages de la posie avec ceux des faiblesses, et avec quelle adresse il les fait sortir tous du temprament potique. Il n'y a pas, parmi tous les martyrologes qui furent jamais crits, une histoire aussi lamentable que les vies des potes. Lorsqu'on compare entre eux les misrables, le criterium n'est pas ce qu'ils sont condamns souffrir, mais comme ils sont forms pour supporter. Prenez un tre de notre espce; donnez-lui une imagination plus forte et une sensibilit plus dlicate qui, elles deux, engendreront une ligne plus ingouvernable de passions que celles qui sont d'ordinaire le lot de l'homme; implantez en lui une impulsion irrsistible vers de vaines fantaisies, telles que d'arranger les fleurs sauvages en bizarres bouquets, dcouvrir la cachette du grillon, au moyen de sa chanson bruissante, guetter les jeux des petits vairons dans l'tang ensoleill, ou poursuivre les intrigues des capricieux papillons; en un mot, envoyez-le la drive aprs quelque poursuite qui le dtournera ternellement des voies du gain;--et cependant donnez-lui, comme maldiction, un got plus vif qu' tout autre homme pour les plaisirs que le gain peut acheter; enfin remplissez la mesure de ses maux en lui inspirant un sentiment hautain de sa propre dignit; vous aurez ainsi cr un tre presque aussi misrable qu'un pote. Ce n'est pas vous, Madame, que j'ai besoin d'numrer les plaisirs feriques que la muse accorde pour contrebalancer ce catalogue d'infortunes. La sduisante posie est comme la sduisante femme; elle a t de tous temps accuse d'garer les hommes loin des avis des sages et des sentiers de la prudence, de les entraner dans les difficults, de les tourmenter par la pauvret, de les marquer d'infamie, de les plonger dans le tourbillon dvorant de la ruine. Cependant o est l'homme qui n'est pas oblig d'avouer que tout notre bonheur sur la terre ne mrite pas ce nom,--que mme la perspective solitaire d'une flicit paradisiaque qui hante le saint hermite n'est que la lueur d'un soleil septentrional se levant sur des rgions glaces, en comparaison des nombreux plaisirs, des extases indicibles que nous devons l'aimable Reine du coeur de l'Homme[1075]. [Note 1075: _To Miss H. Craik_, Aug. 1798.] Ces lourdes volupts furent secoues par un cruel rveil. Quel dchanement de remords et de terreurs hurla tout coup en lui le jour o il apprit qu'Anna Park tait enceinte! Il le connaissait ce drame-l. Cette fois il le voyait plus redoutable encore. Les parents d'Anna n'taient peut-tre pas trs difficiles apaiser, car Burns continua frquenter l'auberge et y tre bien reu. Le barde y amenait des amis, et quand il tait l, la dpense roulait. Mais si la chose tait divulgue! Il tait mari; il tait fonctionnaire. Quel scandale! C'tait la ruine! Il fallait tout prix que l'accouchement ft secret, si l'on voulait viter la censure ecclsiastique. Anna Park partit pour dimbourg, o elle fut reue chez une soeur marie[1076]. Le 31 mars 1791, elle y accoucha d'une fille. Comment lever l'enfant, soutenir la mre, dtourner l'argent des maigres revenus? Quels tracas, et que les heures de l'auberge du _Globe_ cotaient cher! Mais les coups se succdaient rapidement, terribles! Il parat prouv qu'Anna Park mourut en donnant le jour son enfant. Que faire, que faire de cette orpheline? Le vieux toit de Mauchline fut encore le refuge; la vieille mre dut recevoir encore les confidences de Robert, et verser des larmes plus amres que toutes celles d'avant. Le bb y fut soign pendant quelques jours. Chose affreuse et faite comme dessein pour donner ce drame toute sa cruaut! Jane Armour tait elle-mme au terme d'une grossesse. Elle accoucha le 9 avril, dix jours aprs, d'un fils. Attendit-on, pour lui causer cette souffrance, que la crise ft passe, et la joie d'un fils n d'elle fut-elle empoisonne par cette nouvelle? ou bien savait-elle tout auparavant et dut-elle traverser les douleurs de l'enfantement avec une me saignante? [Note 1076: Scott Douglas, tom. II, p. 294.] Jane Armour fut admirable. Elle agit comme une femme d'un grand coeur. Elle se fit apporter la fille, et sur la mme poitrine, du mme lait, nourrit les deux enfants. Lorsque son pre, qui tait venu la voir, lui demanda, en les apercevant dans le mme berceau, si elle avait encore des jumeaux, elle lui rpondit qu'elle soignait l'enfant d'une amie malade. Elle leva la fille d'Anna Park, au milieu de ses fils, avec des soins maternels, jusqu'au moment o le mariage l'loigna de la maison. Par ce trait de clmence hroque et dvoue, sa mmoire demeure adorable. Quelles qu'aient t ses dfaillances dans les commencements de sa liaison avec Burns, tout disparat dans la beaut, dans la splendeur, dans la grce de ce pardon[1077]. [Note 1077: R. Chambers, tom. III, p. 254.] Jane Armour ne fut pas sans sa rcompense. Burns, clair par cette gnrosit, eut vers elle, vers cette me qu'il n'avait pas connue tout entire jusque-l, un lan de vraie et haute tendresse. On a de lui une lettre crite le 11 avril, Mrs Dunlop, dans laquelle il exprime pour sa femme des sentiments presque nouveaux. Il avait parl d'elle avec plus de passion; jamais encore avec cette affection, cette place accorde aux qualits morales et cette sorte de respect. La reconnaissance y perce pour la simplicit d'me et la douceur toujours prte cder, qui semblent avoir t les principes de la belle action de Jane. Cet loge a comme un enthousiasme contenu. Ce n'tait plus la femme qu'il adorait mais ce coeur modeste, dont il venait, sa confusion, d'avoir la rvlation. Samedi dernier, au matin, Mrs Burns m'a fait prsent d'un beau garon, plutt plus gros mais pas si joli que votre filleul l'tait au mme moment de sa vie.... Mrs Burns reprend des forces et s'est mise aujourd'hui son djeuner, comme un moissonneur qui revient des champs. C'est le privilge particulier et le bonheur de nos filles saines et vivaces, qui sont nourries parmi _les foins et les bruyres_. Nous ne pouvons pas esprer cet esprit hautement poli, cette charmante dlicatesse d'me, qu'on trouve dans le monde fminin, parmi les rangs plus levs de la vie, et qui est certainement et de beaucoup le charme le plus captivant de la fameuse ceinture de Vnus. C'est vritablement un trsor si inestimable que, lorsqu'on peut le possder dans sa cleste puret native, sans la tache de quelqu'une des maintes nuances d'affectation, sans l'alliage de quelqu'une des maintes sortes de caprice, je le dclare devant le ciel, je pense que ce trsor serait achet bon march au prix de tous les autres biens terrestres. Mais comme cette crature anglique est, j'en ai peur, extrmement rare dans toutes les conditions et rangs de la vie, et qu'elle est tout fait refuse aux miens, nous autres chtifs mortels devons nous contenter de ce qui vient immdiatement aprs dans l'excellence fminine. Nous pouvons fournir un corps et un visage aussi beaux que n'importe quel rang de vie, une grce rustique et naturelle, une modestie sans affectation et une puret sans souillure, un esprit naturel et les rudiments du got, une simplicit d'me qui ne souponne pas, parce qu'elle ne les connat pas, les voies obliques d'un monde goste, intress et fourbe, et le plus grand charme de tout, une douceur de caractre toujours prte cder et une gnreuse chaleur de coeur, reconnaissante de l'amour que nous donnons et, en retour, brlant d'une ardeur plus qu'gale; toutes ces qualits avec un corps sain, une constitution solide et vigoureuse, tels que vos rangs levs peuvent peine esprer l'avoir, sont les charmes adorables de la femme dans mon humble sphre de vie[1078]. [Note 1078: _To Mrs Dunlop_, 14th April 1791.] On aime imaginer que ces mots ne sont que l'cho affaibli d'autres mots qu'il versa devant elle, avec ferveur et avec larmes, avec de solennelles promesses. Si jamais elle fut prs d'tre aime par lui d'un amour de coeur, ce fut alors. La pauvre fille, ordinaire et faible, s'tait dveloppe en une noble femme. Elle n'avait pas les dons de surface et ces localisations partielles et rapides d'individualit qui font l'intelligence, l'esprit, tout ce qui saisit les choses par un point prcis. Mais elle avait un fond de bont lmentaire, instinctive, ingnue, qui est plus profonde que cela et supporte la vie entire. Au contact de cet homme suprieur qu'elle aimait sa manire, d'une manire superbe, avec soumission, avec acceptation, avec abandon et oubli d'elle-mme; par les souffrances mmes qu'elle avait reues de lui, elle s'tait ennoblie. Elle avait mrit de lui cet hommage qui restera sa couronne. Elle tait dsormais son gale. C'est trop peu dire! Sa gnrosit la plaait au-dessus de lui; c'tait lui maintenant faire effort pour atteindre jusqu' elle. Pauvre Burns! Que le gnie lui-mme est peu de chose en face de la bont! Celle-ci est plus divine que tout. Malgr ce rayon, cette lamentable histoire n'en tait pas moins une calamit dans l'existence des deux poux. Pour Jane c'tait le renversement de son modeste rve; c'tait la foi mutuelle rompue, la confiance perdue, et ce je ne sais quoi d'tranger d'introduit dans le mystre du foyer, qui ressemble une souillure. Il n'y avait pas jusqu' la simultanit de deux naissances qui ne dt lui tre une pense affreuse. Si elle tentait de la chasser, les deux bbs sur sa poitrine la lui rappelaient sans cesse. Son chagrin s'alimentait son dvoment mme. Cependant il est probable qu'elle fut encore la moins plaindre des deux. Peut-tre lui arriva-t-il ce qui arrive aux mes d'une bont parfaite: leur douceur gagne jusqu'aux douleurs qui les pntrent. Le pardon commence son bienfait en celui qui pardonne. La nave mansutude de Jane mit son baume aux blessures mmes par lesquelles elle coulait. Les plus dsastreux effets se produisirent dans Burns. Son me entire tait un chaos de remords, de honte et de colre. Il tait bon et le mal qu'il causait devait le torturer. Par sa faute, les larmes taient entres dans la maison; un surcrot de gne s'ajoutait celle dont ils souffraient dj. Il portait en lui l'expression rsigne de Jane; l'enfant dont elle avait soin lui tait un reproche continuel. Et quelle horreur plus affreuse devait l'envahir, quand il pensait la pauvre fille enterre dimbourg! Quelles agonies de remords, quels dchirements lui torturaient le coeur, quand il songeait ce malheur, presque gal un crime, si les fautes se mesurent aux souffrances qu'elles rpandent! Sans relche, il devait tre poursuivi par cette ide. Elle est redoutable et vengeresse. Ce n'tait peut-tre l que la meilleure partie de sa souffrance. Il tait impossible que des dsordres plus pernicieux ne minassent pas sa personnalit. C'est une fatigue accablante que cette rprobation intrieure qui sourd de nous-mme. Elle empoisonne nos meilleurs moments; elle lasse la pense par un bourdonnement incessant. Nous essayons d'touffer cette petite voix; nous nous emportons; mais, quand nos emportements fatigus baissent, elle redit les mmes choses. Aprs quelque temps une me en est excde. cette fatigue s'ajoute celle d'un travail continuel et vain, toujours repris comme celui d'un problme insoluble qui s'est empar de nous, l'obsdante fatigue de se forger des excuses, et la perplexit, le harassant vacillement de l'esprit entre ses sophismes et ses reproches. Et puis encore--et c'tait peut-tre le dernier cercle de l'enfer qu'il portait en lui--il y avait l'humiliation qu'il ne pouvait manquer d'prouver. Si bonne que ft Jane, bien plus, cause de cette bont mme, il devait courber le front. Il tait amoindri chez lui, son propre foyer. Peut-tre jamais un mot n'exprima cette confusion. Le silence mme la rendait plus crasante. Entre toutes les douleurs c'tait celle-l dont son esprit souffrait le plus. Toutes ces choses fermentaient en lui, aigrissaient son orgueil, mordaient son nergie, puisaient et dlabraient son me, poussaient en tous sens de profonds ravages. Par instants, quand il y tombait du dehors un reproche, une allusion, toutes ces rancoeurs entraient en effervescence, bouillonnaient, remplissaient son me de vapeurs noires et cres, et dbordaient en colres, en imprcations, et, terme terrible, en une sorte de haine farouche. Dieu aide les fils de la Pauvret! Has et perscuts par leurs ennemis, et trop souvent (hlas! presque sans exception toujours) reus par leurs amis avec un manque de respect insultant et des reproches qui percent le coeur, sous le mince dguisement d'une froide politesse et de conseils humiliants. Oh! tre un vigoureux sauvage traversant, dans l'orgueil de son indpendance, les solitudes sauvages de ses dserts, plutt que d'tre dans la vie civilise et d'attendre en tremblant une subsistance, prcaire comme le caprice d'un semblable! Chaque homme a ses vertus, et pas un homme n'est sans fautes. Maudits soient le privilge et la franchise de l'amiti qui, l'heure de ma calamit, ne peut me tendre une main secourable sans dsigner en mme temps mes fautes et assigner leur part dans ma dtresse prsente. Mes amis, car c'est ainsi que le monde vous nomme, et c'est ce que vous-mmes pensez tre, omettez mes vertus, si cela vous plat, mais aussi pargnez mes folies: les premires porteront dans mon sein tmoignage d'elles-mmes; les secondes tortureront assez un coeur sincre, sans vous. Puisque dvier plus ou moins des sentiers de la convenance et de la droiture est fatalement une chose inhrente la nature humaine, Fortune, mets en mon pouvoir de payer toujours de ma propre poche, la pnalit de mes erreurs! Je n'ai pas besoin d'tre indpendant afin de pcher; mais je veux tre indpendant dans mon pch[1079]. [Note 1079: _To Alex. Cunningham._ 11th June 1791.] En mme temps sa haine pour son mtier allait s'accroissant. Il s'exasprait contre ce que ses fonctions avaient de cruel. Il les accomplissait, malgr lui, avec rpugnance. Le dgot qu'il avait prvu tait bien l. Il crivait des lettres comme celle-ci qui, avec son pigraphe, montre la part que son bon coeur avait dans l'horreur qu'il prouvait pour ses fonctions. Bni celui qui avec bont Considre le cas du pauvre. Je vous ai cherch par toute la ville, bon Monsieur, pour savoir ce que vous avez fait ou ce qui peut tre fait pour le pauvre Robie Gordon. L'heure est venue o il me faut assumer l'excrable office de rabatteur vers les limiers de la Justice et lcher les fils de charogne... sur le pauvre Robie. Je pense que vous pouvez faire quelque chose pour sauver le malheureux et je suis sr que si vous le pouvez vous le voudrez[1080]. [Note 1080: _To Alex. Fergusson._ Sept. 1790.] Et encore cette autre imprcation: Je suis un misrable diable, harass, us jusqu' la moelle par le frottement de tenir les nez des pauvres cabaretiers sur la meule de l'Excise. Comme le Satan de Milton, pour des raisons particulires, je suis forc De faire ce que, bien que damn, j'abhorrerais[1081], et n'tait qu'un couplet ou deux d'honnte excration.... [Note 1081: _To Dr James Anderson._ Aug. 1790.] Par l encore sa vie tait en dsarroi et dsajuste. Des accidents corporels vinrent mettre la dernire main cette cruelle situation. Toute l'anne 1791 ne fut pour le pauvre pote qu'une suite de chutes de cheval, de membres meurtris ou briss. Au mois de janvier, il tomba une premire fois; il crit Mrs Dunlop, le 7 fvrier: Quand je vous aurai dit, Madame, que par suite d'une chute, non de mon cheval, mais avec mon cheval, j'ai t estropi quelque temps et que c'est aujourd'hui la premire fois que je puis me servir de mon bras et de ma main pour crire, vous conviendrez que c'est une trop valable excuse pour un silence qui semblait de l'ingratitude. Je commence maintenant aller mieux et je suis capable de rimer un peu, ce qui implique un peu d'aise et de soulagement, car je ne puis penser que l'esprit le plus potique soit capable de composer sur le chevalet[1082]. [Note 1082: _To Mrs Dunlop._ 7th Feb 1791.] Vers la fin de mars, il fit une nouvelle chute et cette fois se cassa le bras. Il crit en avril: Un jour ou deux aprs avoir reu votre lettre, mon cheval tomba avec moi et me fractura le bras droit. Comme ceci est le premier service que mon bras me rend depuis mon accident, je suis incapable de vous remercier de votre protection et de votre amiti autrement qu'en termes gnraux[1083]. [Note 1083: _To Alexander Fraser Tytler._ April 1791.] Vers la fin de l't ou le commencement de l'automne, il tomba de nouveau et se meurtrit la jambe. Il semble avoir souffert beaucoup de ce dernier accident. Il disait Peter Hill, le libraire: Je n'ai jamais t plus incapable d'crire. Un pauvre diable, clou sur un fauteuil, qui se tord dans la souffrance, avec une jambe meurtrie sur un escabeau devant lui, est vraiment en bonne situation pour dire des choses brillantes[1084]. [Note 1084: _To Peter Hill._ Oct. 1791.] Et un autre correspondant il envoyait propos de la mme blessure plein ma feuille de gmissements qui me sont arrachs dans mon fauteuil[1085]. [Note 1085: _To Robert Graham of Fintry._ Oct. 1791.] On croirait qu'il faisait des courses furibondes, qu'il poussait sa monture comme un forcen. Presque toutes ces chutes sont, en effet, faites avec le cheval. La pauvre bte surmene galopait tant qu'elle tombt. Encore ne sont-ce l que les chutes qui marquaient. Il lui en arrivait d'autres chaque instant. Pour ma part, j'ai galop sur mes dix paroisses, pendant les quatre derniers jours, jusqu' ce moment, o je viens de descendre de cheval, ou plutt, o mon pauvre squelette d'ne de cheval vient de me dposer terre, car le pauvre diable s'est mis une dizaine de fois genoux, pendant les vingt derniers milles, me disant sa faon: Vois, ne suis-je pas ta fidle rosse de cheval, sur lequel tu as chevauch tant d'annes.... Bref, Monsieur, j'ai fourbu mon cheval et je me suis presque rompu le cou, sans compter quelques dommages une partie que je ne nommerai pas, grce une selle qui a le coeur dur comme une pierre[1086]. [Note 1086: _To Collector Mitchell._ Sept. 1790.] Il galopait se rompre le cou. tait-ce la ncessit de faire vite sa besogne? tait-ce cet pre besoin de mouvement et d'tourdissement par lequel on espre fuir ces soucis sombres qui sont assis derrire le cavalier? taient-ce de ces furieuses chevauches d'ivresse, comme celle qui avait failli lui tre funeste dans les Hautes-Terres? * * * * * Enfin, pour complter ce chaos, vers le milieu de cette mme anne, au mois d'aot 1791, on trouve une lettre Clarinda qui, la suite de leur demi rconciliation, lui avait envoy des vers sur _La Sympathie_. Il lui disait: J'ai lu votre trs beau mais trs pathtique pome--ne me demandez pas combien de fois et avec quelles motions. Vous savez que j'ose _pcher_ mais non pas _mentir_! Vos vers arrachent cette confession du plus profond de mon me--je le dirai, rptez-le si vous le voulez--que j'ai plus d'une fois t la victime d'une conjoncture maudite de circonstances et que pour moi vous devez tre jamais Chre comme la lumire qui visite ces tristes yeux[1087]. [Note 1087: _To Mrs Mac Lehose._ Aug. 1791. Ce vers a dj t cit dans sa correspondance avec Clarinda.] Il lui envoyait sa pice sur Marie Stuart et il y ajoutait ces mots qui taient redevenus de tendresse. Telles furent, ma chre Nancy, les paroles de l'aimable mais malheureuse Mary. L'infortune semble prendre un plaisir particulier darder ses flches contre les honntes hommes et les jolies fillettes. De cela vous aussi vous n'tes que trop la preuve; puisse votre destine future faire une brillante exception cette remarque! Dans les mots d'Hamlet: Adieu, adieu, adieu! Souviens-toi de moi![1088] [Note 1088: Shakspeare. _Hamlet_, act. I, sc. 5.] IV. LA VIE PROFONDE, LA PRODUCTION. Lorsqu'on suit les phases attristantes de l'histoire de Burns, c'est un devoir de se souvenir que, devant nos jugements sociaux, quelques instants de faiblesse ruinent tout un fonds d'honntet, de travail, de bont. Quelques cueils suffisent au mauvais renom d'une mer. Cependant elle remplit ses fonctions dans le jeu universel: elle contribue au flux; elle fournit aux nues sa part d'averses fcondantes; elle nourrit des milliers d'tres qui grandissent dans son sein, s'accouplent, se reproduisent, perptuent et modifient les espces; elle forme des dpts qui seront plus tard des continents propres des plantes nouvelles; elle a mille utilits plus profondes et encore indiscernes; ses bienfaits sont nombreux. Mais elle a deux ou trois rcifs sur lesquels se sont brises des galres, peut-tre charges de soldats; elle a quelques bas-fonds o s'est enlis un navire qui portait peut-tre de l'alcool ou de l'opium; quelquefois elle a des temptes. Alors, au jugement court des hommes, elle devient une mer malfaisante et redoute. Ils ne pntrent pas dans son oeuvre continue; ils ignorent qu'il sort d'elle plus d'avantages que de dsastres, mme pour eux; et ils oublient que d'ailleurs leur mesure des choses est leur taille. Hlas! il en est de mme des vies humaines. Quelques fautes, quelques heures d'oubli, de faiblesse, de colre ou de passion, qui sont comme des cueils la surface, gtent une existence entire. Cependant, elle aussi accomplit ses fonctions profondes: elle est compose dans son ensemble de bont, d'efforts, d'aspirations vers le mieux; elle a, mme en ses erreurs, des dsirs de bien, ce point que parfois--mystre fait pour troubler!--le dsir du bien a t la cause de l'erreur; elle contient de l'amour, du sacrifice, des dvoments; elle contribue la continuation physique et au progrs intellectuel du monde. Et tous ces services sont oublis ou ignors ou mconnus, cause des quelques dsordres la superficie, des quelques remous o l'eau est trouble. Sous d'inexcusables torts la vie de Burns tait une vie de droiture, de travail et de bont. Il accomplissait mieux que la plupart, mieux que beaucoup qui se sont tenus purs de faiblesses, il accomplissait avec une rare efficacit les tches essentielles par lesquelles l'homme vaut ici-bas. Et c'est une question qui est encore dcider de savoir si les insuffisances d'action n'galent pas les excs de passion, et si, tout compte fait, ceux qui ont commis quelque mal mais travaill au bien avec nergie, ne valent pas mieux que ceux qui n'ont fait ni mal, ni bien. Il avait un vrai coeur de pre. C'est plaisir, dans sa correspondance, de l'entendre parler de ses enfants, de voir ses jolis croquis de bbs, pleins de complaisance et de tendresse paternelles, mais aussi de perspicacit. Il avait, de Jane Armour, trois fils. L'an Robert avait environ cinq ans; le second Franois Wallace, le filleul de Mrs Dunlop, tait n le 24 aot 1789; et le troisime William Nicol, nomm d'aprs le compagnon du voyage des Hautes-Terres, tait venu au monde le 9 avril 1791. Il les contemplait, les tudiait; ces petits tres, encore si indcis, prennent sous son regard pntrant une personnalit. De son an, il disait: J'ai l'intention de l'lever pour l'glise et, d'aprs une dextrit inne qu'il a pour faire le mal et une certaine gravit hypocrite avec laquelle il en considre les consquences, j'ai de belles esprances son sujet, dans la carrire piscopale[1089]. [Note 1089: _To Alex. Cunningham._ 27th July 1788.] De son dernier, William Nicol, il disait: J'ai ramass un petit gars que, pour la force, la grosseur, la forme, et la hauteur de la voix, je mettrais en regard de n'importe quel gamin de Nithsdale, d'Annandale ou n'importe quel autre dale[1090]. [Note 1090: _To John Somerville._ 11th May 1791.] Celui dont il semblait le plus satisfait tait le petit Frank, le filleul de Mrs Dunlop. Il le reprsente toujours comme un petit gaillard solide. Je compte qu'il ne discrditera pas le glorieux nom de Wallace, car il a une jolie figure mle et un corps qui ferait honneur un garonnet de deux mois; il a aussi un trs bon caractre, bien qu'il ait, lorsque cela lui plat, un flageolet peine moins sonore que le cor dont son immortel homonyme sonna pour donner le signal d'enlever le boulon du pont de Sterling[1091]. [Note 1091: _To Mrs Dunlop._ 6th Sept. 1789.] Ce petit Frank apparat vraiment comme un beau bb et qui donnait son pre des moments d'orgueil. Je ne puis m'empcher de vous fliciter sur sa bonne mine et sa vitalit. Tous ceux qui le voient conviennent que c'est le plus joli, le plus bel enfant qu'ils ont jamais vu. Moi-mme je suis enchant du bombement viril de sa petite poitrine et d'une certaine dignit en miniature, qu'il a dans le port de la tte et dans le regard de son bel oeil noir; cela promet le courage indomptable d'une me indpendante.[1092] [Note 1092: _To Mrs Dunlop._ 25th Jan. 1790.] Et ailleurs encore: En vrit, je considre que votre petit filleul est mon _chef-d'oeuvre_ dans ce genre de manufacture, comme je crois que _Tam de Shanter_ est ma meilleure production en fait de posie. Il est vrai que l'un aussi bien que l'autre trahissent un assaisonnement de friponnerie malicieuse dont on aurait bien pu se passer peut-tre; mais aussi ils montrent, selon moi, une force d'originalit, un fini et un poli que je dsespre de surpasser.[1093] [Note 1093: _To Mrs Dunlop._ 11th April 1791.] La clairvoyance avec laquelle Burns discernait ces caractres encore en embryon est curieuse. Ce petit Frank tait bien ce qu'il avait devin, un petit gars dur, nergique. Il n'avait pas deux ans qu'il avait rduit son an en servitude, car dix-huit mois de l son pre crivait son sujet: propos, votre petit filleul pousse d'une faon charmante, mais c'est un vrai diable. Bien qu'il soit de deux ans plus jeune, il a compltement matris son frre. Robert est la vrit la plus douce et la plus tranquille crature que j'ai jamais vu. Il a une mmoire trs surprenante et il est tout fait l'orgueil de son matre[1094]. [Note 1094: _To Mrs Dunlop._ 24th Sept. 1792.] Son pronostic du caractre de Robert n'tait pas moins juste, ainsi que la vie de celui-ci le montra. N'est-il pas vrai qu'on sent bien dans ces passages les longues contemplations de petits corps nus, les longs aguets pour voir s'baucher les premiers sourires de la bouche ou des yeux; et aussi ces secrtes satisfactions paternelles qui clatent au fond du coeur et l'inondent pendant un instant d'un dlice adorable qu'on ne rvle jamais entier? * * * * * D'autres fois il se laissait aller ces flatteuses imaginations o les pres, mme fatigus et dus par la vie, revivent, pour leurs enfants, leurs meilleurs et leurs plus magnifiques tats d'me. Ils redeviennent purs et confiants en ces jeunes mes, et l'on peut dire que c'est une des vertus salutaires de la paternit que ces moments d'innocence restitus des esprits qui autrement ne les auraient jamais plus connus. Ce sentiment apparat dans la trs belle lettre suivante: Je ne me rappelle pas, mon cher Cunningham, que vous et moi ayons jamais caus sur le sujet de la Religion. J'en connais plusieurs qui en rient comme d'une duperie par laquelle les _Quelques-uns_ russ mnent l'ignorante _Multitude_; ou qui tout au plus la considrent comme une obscurit incertaine dont les hommes ne peuvent jamais rien savoir et dont ils seraient sots de s'occuper beaucoup. Je ne voudrais pas chercher querelle un homme pour son irrligion, pas plus que pour un manque d'oreille musicale. Je regretterais qu'il soit exclu de ce qui, pour moi et pour d'autres, a t des sources suprieures de jouissance. C'est ce point de vue et pour cette raison que je veillerai ce que l'me de tous mes enfants soit imbue de Religion. Si mon fils est un homme de sentiment, de sensibilit et de got, j'augmenterai ainsi beaucoup ses joies. Laissez-moi me flatter de la pense que ce doux petit tre qui, en ce moment, est en train de courir et l autour de mon pupitre, sera un homme d'un coeur tendre, ardent et brlant, d'une imagination qui gotera des dlices avec les peintres et des ravissements avec les potes. Laissez-moi me le figurer errant dans la campagne, dans la douceur du crpuscule, pour aspirer la brise embaume et jouir de la pousse luxuriante du printemps, pendant que lui-mme est dans la jeunesse fleurissante de la vie. Il jette ses regards sur toute la nature et travers la nature, plus haut, vers le Dieu de la nature; son me, par de rapides gradations de dlices, est entrane au-dessus de cette sphre terrestre, jusqu' ce qu'il ne puisse plus rester silencieux et qu'il clate dans le glorieux enthousiasme de Thomson: Les choses, dans leurs changements, Pre Tout Puissant, ces choses Ne sont que des aspects de Dieu, l'anne qui se droule Est pleine de Toi. et ainsi de suite dans toute l'ardeur et l'enthousiasme de cet hymne charmant. Ce ne sont pas l des plaisirs imaginaires, ce sont des joies relles, et je demande quelles joies parmi les fils des hommes sont suprieures celles-l. Et elles ont ce surcrot immense et prcieux que la vertu, consciente d'elle-mme, les rclame pour siennes, et s'en saisit pour paratre en la prsence d'un Dieu qui voit, juge et approuve[1095]. [Note 1095: _To Alex. Cunningham._ 25th Feb. 1794.] C'est, presque dans les mmes termes, le rve que faisait Coleridge, sur le berceau de son fils, lorsque par cette nuit de gel silencieux, et si calme que la mince flamme bleue ne tremblait pas sur le feu, il voyait aussi le cher bb errer comme une brise prs des lacs, sur les grves sablonneuses et sous les rocs d'antiques montagnes. Ainsi tu verras et entendras Les formes belles et les sons intelligibles de cet ternel langage que ton Dieu Profre, qui, depuis toute ternit, enseigne Lui-mme en tout, et toutes choses en lui-mme[1096]. [Note 1096: _Frost at Midnight._] C'est la posie et le roman des pres. * * * * * ct de ces fierts on voit passer les tortures dont les maladies des enfants font trembler l'me des parents. J'attends chaque jour le docteur qui doit inoculer la petite vrole votre petit filleul. Elle rgne beaucoup cette anne et je tremble pour sa vie...[1097] [Note 1097: _To Mrs Dunlop._ 25th Jan. 1790.] Le pauvre petit Frank est maintenant au plus fort de la petite vrole. Je l'ai fait inoculer et j'espre qu'elle est en bonne voie[1098]. [Note 1098: _To William Burns._ 10th Feb. 1790.] Il connaissait les angoisses dont, mme dans des circonstances favorables, un esprit rflchi doit souffrir, lorsqu'il prvoit les preuves rserves ces chers tres ignorants. Quel pre n'a pas essay de pntrer les temps qui arrivent, et mme de dmler les vnements historiques, les guerres, les fluctuations sociales qui se prparent, le front pench sur un berceau? Lequel, faisant retour sur lui-mme, n'a redout les prils, les embches, les chocs, dont il lui semble que seule sa bonne toile l'a sauv? Ces penses-l sont la ranon des joies paternelles. De petits enfants qui attendent de vous une protection paternelle sont une lourde charge. J'ai dj deux beaux gaillards, bien venants et forts; je voudrais les mettre en bonne lumire. J'ai mille rveries et mille plans propos d'eux et de leur destine future. Ce n'est pas que je sois un utopiste dans mes projets en ces matires; je suis rsolu ne jamais destiner un de mes fils aux professions librales. Je connais la valeur de l'indpendance; puisque je ne puis donner mes fils une fortune indpendante, je leur donnerai srement une ligne de vie indpendante. Quel chaos de tumulte, de hasard et de vicissitudes est ce monde, lorsqu'on se met y rflchir srieusement! Pour un pre qui connat lui-mme le monde, la pense des fils qu'il aura y laisser doit le remplir de crainte; mais s'il a des filles, cette perspective, dans ces moments pensifs, est capable de le frapper d'pouvante[1099]. [Note 1099: _To William Dunbar._ 14th Jan. 1790.] Ces angoisses taient pour lui plus vives que pour la plupart. Sa vie et celle des siens l'avaient rendu dfiant; l'avenir tait un sol maigre et dsol. Il y avait, entre ses chtives ressources et les ambitions que sa richesse crbrale devait naturellement lui inspirer pour ses fils, une telle distance! C'est un plus lourd chagrin pour un homme distingu d'esprit de penser que l'ducation de ses enfants sera insuffisante que de savoir qu'ils seront pauvres. Malgr tout, grce au ciel, je puis vivre et rimer tel que je suis; quant mes garons, pauvres petits gars! puisque je ne puis les placer un degr aussi lev de la vie que je voudrais, je les tablirai, si l'ordonnateur des vnements m'accorde la faveur de voir cette poque-l, sur une base aussi large et aussi indpendante que possible. Parmi les nombreux sages proverbes qui ont t recueillis par nos anctres cossais, un des meilleurs est celui-ci: _Mieux vaut la tte de la roture que la queue de la gentry_[1100]. [Note 1100: _To Dr Moore._ 27th Feb. 1791.] Il tait galement bon frre. On a vu qu'il avait partag avec Gilbert les profits de son volume. Carlyle l'en loue beaucoup. Ce qu'on n'a pas assez indiqu c'est que ce sacrifice fut probablement la cause de son entre dans l'Excise. Cet argent lui aurait permis de franchir les premires mauvaises annes, les annes des vaches maigres, et d'attendre que le vent tournt. Ce serait lui faire injure que de croire un instant qu'il fut capable de songer le rclamer. J'aurais pu avoir de l'argent pour suppler au dficit de ces annes maigres, mais j'ai, dans une ferme en Ayrshire, un frre plus jeune et trois soeurs. Tout le surplus de ce que j'estimais ncessaire pour mon capital de fermage a t pris pour sauver, d'une ruine imminente, non seulement le confort mais l'existence mme de ce foyer. Ceci tait fait avant que je prisse cette ferme-ci; plutt que d'enlever mon argent mon frre--ce qui le ruinerait--j'abandonnerai ma ferme et j'entrerai immdiatement au service de vos Honneurs[1101]. [Note 1101: _To Robert Graham of Fintry._ 10th Sept. 1788.] Son plus jeune frre, Williams Burns, dcourag sans doute de se faire fermier, par l'exemple de ses deux ans, avait appris le mtier de sellier. Il s'tait mis en route pour trouver du travail. Cela ne semble pas avoir t chose facile. Aprs avoir err en plusieurs endroits, il s'tait install Newcastle. Pendant toutes ses prgrinations, Robert le suit avec une sollicitude paternelle; il lui donne des conseils, lui crit des lettres pleines de sages avis pratiques, l'encourage, le soutient. Tout cela en paroles cordiales et dignes. Si mes conseils peuvent vous tre utiles (c'est--dire si vous pouvez vous rsoudre prendre l'habitude non seulement d'examiner votre conduite, vos faons, etc., mais aussi celle de mettre en pratique les rsolutions que cet examen fera natre d'amliorer vos dfauts), mes petites connaissances et mon exprience du monde sont cordialement votre service. J'avais l'intention de vous crire plein une feuille de conseils, mais quelque affaire m'en a empch. En un mot, apprenez la _Taciturnit_. Que cela soit votre devise. Quand vous auriez la sagesse de Newton ou l'esprit de Swift, le bavardage vous rabaisserait aux yeux de vos semblables[1102]. [Note 1102: _To William Burns._ 2nd March 1789.] Toutes ses lettres contiennent des conseils bien choisis: Vous tes au moment de la vie o l'on prend des habitudes; vous ne pouvez viter cela, quand vous le voudriez, et ces habitudes vous demeureront attaches jusqu' la fin de votre sablier. Plus tard, mme lorsqu'on est aussi peu avanc en annes que moi, on peut avoir une vue trs pntrante de ses dfauts et de ses faiblesses habituelles, mais les arracher ou mme les amender est tout autre chose. Acquis d'abord par accident, ils commencent bientt devenir commodes, et avec le temps ils deviennent une portion _ncessaire_ de notre existence[1103]. [Note 1103: _To William Burns._ March 10th, 1789.] Il lui envoie de l'argent: Je mets deux billets d'une guine de la banque d'cosse qui, j'espre, viendront propos. Il ne m'est pas tout fait aussi commode que nagure de distraire un peu d'argent, mais je connais votre situation et, je puis le dire, quelques gards votre mrite[1104]. [Note 1104: _To William Burns._ 14th Aug. 1789.] Il lui rpte sans cesse de ne pas se dcourager et s'il ne russit pas, de songer au toit de son frre. Si vous ne russissez pas dans vos prgrinations, ne vous dcouragez pas, ne faites pas de coup de tte, revenez vers nous en ce cas et nous attendrons une meilleure humeur de la Fortune. Rappelez-vous ceci, je vous en prie[1105]. [Note 1105: _To William Burns._ 25th March 1789.] Et ailleurs encore: Ma maison sera la maison o vous serez le bienvenu et comme je connais votre prudence (plt au ciel que votre _rsolution_ ft gale votre _prudence_) si, quelque part loin de vos amis, vous tiez en besoin d'argent, vous avez mon adresse par la poste[1106]. [Note 1106: _To William Burns._ 15th April 1789.] Williams semble avoir t un garon timide et doux; ses lettres son frre, fort bien crites du reste, sont touchantes par quelque chose de triste et de modeste. Il n'avait pas la virilit de ses deux ans. Cependant il se hasarda pousser jusqu' Londres, esprant y trouver du travail. Au moment o il va partir, Robert lui donne de ces clairs avis qu'un pre ne doit pas hsiter de donner son fils, lorsque celui-ci va se risquer dans la fournaise d'une grande ville. Et il ajoute: crivez-moi avant de quitter Newcastle et aussitt que vous arriverez Londres. En un mot, si jamais vous vous trouvez, comme peut-tre vous pourrez l'tre, en peine pour un peu d'argent, vous savez o je suis. Il ne sera pas dit que je vous verrai vaincu, tant que vous lutterez comme un homme. Adieu! Dieu vous bnisse![1107] [Note 1107: _To William Burns._ 18th Feb. 1790.] En mme temps, il crivit son vieil ami Murdoch, qui tait tabli Londres, pour lui recommander son frre. Le pauvre Williams commena dans la grande ville l'existence d'un ouvrier qui cherche de la besogne et obtient, tantt ici, tantt l, quelques jours d'occupation. On le voit errant d'atelier en atelier. Il le raconte son frre sur le ton doux et rsign qui lui est propre. J'ai trouv du travail le vendredi aprs mon arrive dans la ville; je n'y ai travaill que huit jours, leur entreprise tant termine. J'ai retrouv du travail dans une boutique du Strand, le lendemain du jour o j'ai quitt mon premier matre. Ce n'est qu'une place temporaire, mais j'espre tre bientt fix dans une boutique mon gr, bien que ce soit une affaire plus difficile que je ne l'imaginais, car il y a de tels essaims de nouveaux ouvriers arrivs rcemment de la campagne que la ville en est remplie, et que, je le crains, moins d'tre particulirement un bon ouvrier, (ce que vous savez je ne suis pas et ne serai jamais), il est dur de trouver une place. Cependant je ne dsespre pas de redresser ma drive et de pincer le vent. L'encouragement ici n'est pas ce que j'attendais, les gages tant fort bas en proportion des dpenses de la vie. Cependant, si je mets de ct l'argent que les autres dpensent en dissipation et en dbauche, j'espre bientt vous renvoyer celui que je vous ai emprunt et vivre en outre confortablement[1108]. [Note 1108: _William Burns to Robert Burns_, 21st March 1790.] Le brave garon ne devait pas lutter longtemps. Il fut pris, quatre mois aprs son arrive Londres, d'une fivre maligne et, seul dans l'immense foule, pensant peut-tre la ferme d'Ayrshire, mourut le 24 juillet 1790, sans que Murdoch ft prvenu[1109]. Robert prit pour lui les frais des funrailles. Il avait dignement remplac le vieux pre. [Note 1109: Voir la lettre de Murdoch Robert Burns, date du 14th Sep. 1790.] * * * * * D'autres sentiments de noble race circulaient constamment dans sa vie: l'amiti, la reconnaissance. Un de ses premiers protecteurs dimbourg avait t le comte de Glencairn. C'est de tous les hommes celui qu'il parat avoir le plus vnr. Il l'admirait sans rserve, et il fallait qu'un caractre ft vraiment d'or fin pour rsister la pierre de touche de sa perspicacit. Mon attachement reconnaissant tait en vrit si fort qu'il remplissait toute mon me et tait tress avec le fil de mon existence.[1110] Le comte mourut la fin de janvier 1791, dans sa 42e anne, au retour d'un sjour d'hiver Lisbonne. Ce fut pour Burns une douleur immense, il prit le deuil[1111]. Il crivit la mmoire de son protecteur une lgie qu'il envoya un des amis de Glencairn avec les vers suivants: [Note 1110: _To Dr Moore_, 27th Feb. 1791.] [Note 1111: _To Alex. Dalziel_, March 19, 1791, et _To lady Elisabeth Cunningham_, March 1791.] Je t'adresse cette offrande votive, Le tribut de larmes d'un coeur bris, Tu estimais l'_ami_; moi, j'aimais le _bienfaiteur_; Son mrite, son honneur taient de tous lous; Nous le pleurerons, jusqu' ce que nous partions comme il est parti, Et que nous suivions le sentier spectral vers ce sombre monde inconnu[1112]. [Note 1112: _Lines to Sir John Whitefoord._] Cette lgie est d'un accent dchirant. Elle mrite de prendre place parmi la belle suite de pomes que les plus grands des potes anglais ont crits la mmoire d'amis disparus. On peut mme dire que ni le _Lycidas_ de Milton, ni l'_Astrophel_ de Spencer, ni l'_Adonas_ de Shelley n'ont le sanglot qui secoue ces strophes. Le vent soufflait rauque des collines, Par intervalles, le rayon mourant du soleil Jetait un regard sur les bois jaunes et fltris Qui ondulaient au-dessus du cours sinueux du Lugar: Sous un escarpement rocheux, un Barde, Charg d'annes et de lourde peine, En haute lamentation, pleurait son seigneur Que le Trpas avait pris bien avant l'heure. Il s'tait appuy contre un chne antique, Dont le tronc s'effritait par les ans; Ses cheveux taient blanchis par le temps, Sa joue ride tait mouille de larmes; Et comme il touchait sa harpe tremblante, Et comme il chantait son chant douloureux, Les vents, se lamentant dans leurs cavernes, Vers l'cho en emportaient les notes: Vous, oiseaux disperss qui chantez faiblement, Dbris du choeur printanier! Vous, bois qui rpandez tous les vents Les ornements de l'anne dclinante! Quelques brefs mois et, joyeux et gais, Vous charmerez de nouveau l'oreille et le regard; Mais rien dans les cycles du temps Ne peut moi me ramener la joie. Je suis un vieil arbre courb, Qui longtemps rsista au vent et la pluie; Mais maintenant est venu une cruelle rafale, Et c'en est fait de ma dernire attache la terre; Mes feuilles ne salueront plus le printemps, Le soleil d't n'exaltera plus ma floraison; Il faut que je gise devant l'orage Et que d'autres poussent ma place. J'ai vu mainte anne changeante, Je suis devenu un tranger sur terre; J'erre au hasard dans les chemins des hommes, Je ne les connais plus, je leur suis inconnu; Sans cho, sans piti, sans secours, Je porte seul mon fardeau de soucis, Car silencieux, bien bas, sur des lits de poussire, Dorment tous ceux qui partageraient mes chagrins. Enfin (comble de toutes mes douleurs!) Mon noble matre est couch dans l'argile; La fleur de tous nos hardis barons, L'orgueil de sa contre, le soutien de sa contre! Je languis maintenant dans une lasse existence, Car toute la vie de la vie est morte, Et l'esprance a fui mon regard vieilli, Sur ses ailes rapides jamais envole. veille, pour la dernire fois, ta triste voix, ma harpe, Une voix de dtresse et de farouche dsespoir; veille-toi, fais rsonner ton dernier lai, Puis dors dans le silence pour toujours; Et toi, mon dernier, mon meilleur, mon seul ami, Qui remplis une tombe prmature, Accepte ce tribut du Barde Que tu as retir des plus noires tnbres de la Fortune. Dans le vallon bas et nu de la Pauvret, D'pais brouillards obscurs m'enveloppaient; Quoique je levasse souvent un oeil anxieux, Aucun rayon de renomme n'apparaissait; Tu m'as trouv comme le soleil matinal Qui fond les brouillards en air limpide; Le Barde sans ami et sa chanson rustique Devinrent tous deux ton cher souci. ! pourquoi la vertu a-t-elle des jours si courts, Tandis que les gredins ont du temps pour mrir, devenir gris? Faut-il que toi le noble, le gnreux, le grand, Tu tombes dans la forte fleur de la hardie virilit! Pourquoi ai-je vcu pour voir ce jour-l, Un jour pour moi plein de dtresse? ! que n'ai-je rencontr la flche mortelle Qui a abattu mon bienfaiteur! Le fianc peut oublier la fiance Dont il a fait hier son pouse, sa femme; Le monarque peut oublier la couronne Qui est sur son front depuis une heure; La mre peut oublier l'enfant Qui sourit si doucement sur ses genoux; Mais je me souviendrai de toi, Glencairn, Et de tout ce que tu as fait pour moi. Toute la pice est belle; il y rgne un indicible accent de douleur inconsolable; surtout la dernire strophe est admirable de simplicit et d'motion. C'est un chagrin qui avait vraiment pntr au plus profond de sa vie. Il disait: Le deuil, que je me suis fait moi-mme l'honneur de porter en mmoire de sa seigneurie, n'a pas t une contrefaon de douleur. Et ma gratitude ne prira pas avec moi! Si parmi mes enfants, j'ai un fils qui ait du coeur, il transmettra son enfant, comme une fiert de famille et une dette de famille, que je dois ce qui m'a t le plus cher dans l'existence la noble maison de Glencairn[1113]. [Note 1113: _To lady Elisabeth Cunningham_, March 1791.] Prs de quatre ans aprs, lorsqu'il lui vint un fils, il lui donna le nom de James Glencairn. * * * * * Sa gnrosit, qui tait un des traits, disons mieux, un des lments de son caractre, tait toujours en veil, toujours prte et prompte agir, sans une seconde d'hsitation, par lan prime-sautier. Un dlicat pote cossais, Michael Bruce, tait mort vingt-et-un ans[1114]. Ses amis rsolurent de publier ses oeuvres, au bnfice de sa vieille mre qui tait dans la pauvret. L'un d'eux, un jeune clergyman nomm Baird, qui devint professeur de langues orientales l'Universit d'dimbourg et plus tard principal de l'Universit, demanda Burns l'appui de son nom et de sa plume. Puis-je vous demander si vous voudrez prendre la peine de parcourir les manuscrits non publis de Bruce qui sont en ma possession, de donner votre opinion et de suggrer les coupures, les changements ou les modifications qui vous sembleraient dsirables? Et voulez-vous nous permettre de faire savoir que quelques lignes de vous seront ajoutes au volume?[1115] Voici la lettre qu'il reut en rponse: [Note 1114: _The Works of Michael Bruce_, edited with memoir by Alex. Grosart.] [Note 1115: Cit par Scott Douglas, tom. V, p. 347.] Pourquoi m'avez-vous, cher Monsieur, crit ces termes si hsitants propos de l'affaire du pauvre Bruce? Ne connais-je pas et n'ai-je pas prouv les maux nombreux, les maux particuliers, qui sont le patrimoine de toute chair potique? Vous pourrez faire votre choix de tous les pomes indits que je possde; et si votre lettre m'avait t adresse de faon m'arriver plus tt (je viens de la recevoir il y a un moment), je vous aurais aussitt dlivr de toute incertitude ce sujet. Je vous demande seulement que quelque avertissement, dans la prface du livre, aussi bien que les feuilles de souscription, porte que la publication est uniquement pour le bnfice de la mre de Bruce. Je ne veux pas que l'ignorance puisse supposer, ou la malignit insinuer que je me suis dvou cette oeuvre pour des motifs mercenaires. Et vous ne devez pas, pour ma participation cette affaire, me faire honneur d'aucune gnrosit remarquable. J'ai une telle arme de peccadilles, de fautes, de folies et de chutes (tout autre que moi pourrait donner quelques-unes d'entre elles un nom plus svre), qu'afin de rtablir un peu, quoique bien lgrement, la balance pour mon compte, je suis dispos faire envers un semblable tout bien qui se trouve en mon trs humble pouvoir, rien que dans le but goste d'claircir un peu la perspective du pass[1116]. [Note 1116: _To the Rev. G. H. Baird_, Feb. 1791.] Cette lettre elle seule et fait l'ornement du volume. Mais Burns offrait bien plus; il prsentait pleines mains tout ce qu'il possdait, et l dedans est son _Tam de Shanter_ qu'il venait d'achever. C'tait tous ses trsors; il les donnait sans une pense pour lui-mme. Nous comprenons la phrase qui termine cette lettre; noue savons quel aveu elle contient et quelle faute il est probable qu'elle s'adressait. Elle est ici sa vraie place, ct de ce qui la rectifie. Les sentiments o elle est enclave rtablissent l'quilibre; l'occasion mme qui la fit crire montre combien de qualits se mlaient aux faiblesses de l'crivain. Pour tous ceux qui avaient recours lui, il tait prodigue de son temps, de ses dmarches, toujours prt crire, mettre sa puissante rhtorique au service d'un pauvre diable dans l'embarras. La moindre injustice dont il voyait souffrir quelqu'un autour de lui le rvoltait, le mettait en tat d'loquence. Un matre d'cole de ses connaissances, de Moffat, nomm Clarke, avait eu des dmls avec ses suprieurs. On lui faisait, semble-t-il, des reproches injustes. Aussitt Burns rdige pour lui un plaidoyer habile et digne, adress au lord prvost d'dimbourg. Il crit un personnage influent pour le prier d'intervenir, en faveur de son protg, auprs des magistrats et du conseil municipal de la cit, qui avaient en mains le patronage de l'cole de Moffat. Sa recommandation est ardente. Il est vrai, Monsieur, et je sens la force de cette observation, qu'un homme dans ma situation humble et chtive se mprend beaucoup sur lui-mme et se mprend beaucoup sur les voies du monde, lorsqu'il a la prsomption d'offrir son influence auprs d'un corps aussi hautement respectable que les patrons que j'ai mentionns. cela... que pouvais-je faire? Un homme de capacits, un homme de talent, un homme de vertu et mon ami... plutt que de me tenir tranquille et silencieux et de le voir prir ainsi, je serais all sur mes genoux vers les rochers et les montagnes pour les implorer de tomber sur ses perscuteurs et de les craser, eux et leur mchancet, dans une destruction mrite. Croyez-moi, Monsieur, c'est un homme envers qui on est grandement injuste[1117]. [Note 1117: _To the Rev. William Moodie_, vers Juin 1791.] Son dsir d'tre utile ne se confinait pas ses relations particulires. Il avait une bonne volont plus gnrale. Elle s'tait traduite par une entreprise bien curieuse pour cette poque. Avec un propritaire voisin, le capitaine Riddell, l'hritier du sifflet, il avait cr, en pleine campagne et il y a cent ans, ce qui commence seulement fonctionner chez nous: une bibliothque populaire circulante[1118]. Il s'y tait donn tout entier et il en tait la cheville ouvrire. Mr Burns a t assez bon pour prendre sur lui toute la charge de cette petite affaire. Il tait le trsorier, le bibliothcaire et le censeur de cette petite socit qui conservera longtemps le souvenir reconnaissant de son dvoment public et de ses efforts pour ses progrs et son instruction[1119]. Lorsque sir John Sinclair entreprit son grand travail du _Statistical Account of Scotland_, Burns lui-mme lui envoya un compte rendu de cette louable tentative. Il en ressort nettement que l'ide de la bibliothque tait inconnue et qu'il s'agissait bien d'une innovation. C'est d'ailleurs une belle lettre, claire, pratique, et par endroits loquente. La haute intelligence de Burns avait anticip un des moyens les plus actifs de l'ducation populaire; il en expose les avantages, sans dclamation, dans des termes dont la modration et la justesse ne sont pas moins remarquables que la hauteur. Srement, on ne dit pas mieux aujourd'hui sur ce sujet. [Note 1118: _To Peter Hill_, 2nd April 1789.] [Note 1119: Lettre de Robert Riddell sir John Sinclair, publie dans le _Statistical Account of Scotland_.] Monsieur, la circonstance suivante a, je crois, t omise dans l'expos statistique qui vous a t transmis de la paroisse de Dunscore en Nithsdale. Je vous demande la permission de vous l'envoyer, parce qu'elle est nouvelle et parce qu'elle peut tre utile. Jusqu' quel point elle mrite une place dans votre patriotique publication, vous en tes le meilleur juge. Garnir les esprits des classes infrieures de connaissances utiles est certainement d'une trs grande importance, la fois pour les individus qui les constituent et pour la socit entire. Leur donner un got pour la lecture et la rflexion, c'est leur donner une source d'amusement innocent et louable; et c'est en outre les lever un degr de dignit plus haut dans l'chelle des tres raisonnables. Frapp de cette ide, un gentleman de cette paroisse, Robert Riddell Esq. de Glenriddell, a tabli une sorte de bibliothque circulante, sur un plan si simple qu'il est pratiquable dans n'importe quel coin du pays, et si utile qu'il mrite l'intrt de tout gentleman de campagne qui pense que l'amlioration de cette portion de son espce, que le hasard a place l'humble rang de paysan et d'artisan, est un objet digne d'attention. Mr Riddell persuada un certain nombre de ses propres tenanciers et de fermiers voisins de former entre eux une socit, dans le but d'avoir une bibliothque commune. Ils prirent un engagement lgal d'y rester pendant trois annes, avec une ou deux clauses de rsiliation, en cas d'loignement ou de mort. Chaque membre, son entre, payait cinq shellings; et chacune des runions, qui avaient lieu le quatrime samedi de chaque mois, on ajoutait une somme de six pence. Avec cette premire mise de fonds et le crdit qu'ils obtinrent, sous la garantie de leurs fonds futurs, ils tablirent ds le dbut une provision fort passable de livres. Les auteurs qu'on devait acheter taient toujours dcids par la majorit. chaque runion, tous les livres, sous peine d'amende ou de dchance, en guise de sanction, devaient tre produits. Les membres avaient choix, des volumes selon un roulement: celui dont le nom tait le premier sur la liste, pour ce soir-l, pouvait choisir le volume qu'il voulait dans toute la collection; le second choisissait aprs le premier; le troisime aprs le second et ainsi de suite, jusqu'au dernier. la runion suivante, celui dont le nom avait t le premier sur la liste la sance prcdente, tait le dernier; celui qui avait t le second tait le premier, et ainsi successivement pendant les trois annes. l'expiration de l'engagement, les livres furent vendus aux enchres, mais seulement entre les membres de la socit, et chacun d'eux eut sa part du fonds commun, en argent ou en livres, selon qu'il lui plut d'tre acheteur ou non. Lors de la dissolution de cette petite socit, qui s'tait forme sons le patronage de Mr Riddell, soit par les dons de livres qu'on avait reus de lui, soit par les achats, on avait rassembl plus de 150 volumes. On pense bien qu'on avait achet pas mal de choses sans valeur. Cependant parmi les livres de cette petite bibliothque se trouvaient: _Les Sermons de Blair_, _l'Histoire d'cosse de Robertson_, _l'Histoire des Stuarts_ de Hume, _Le Spectateur_, _L'Oisif_, _L'Aventurier_, _Le Miroir_, _Le Flneur_, _L'Observateur_, _L'Homme sensible_, _L'Homme du Monde_, _Chrysal_, _Don Quichotte_, _Joseph Andrews_, _etc._ Un paysan qui peut lire et goter de pareils livres est certainement un tre au-dessus de son voisin qui chemine ct de son attelage, trs peu diffrent, si ce n'est pour la forme, des brutes qu'il conduit. Souhaitant vos efforts patriotiques le succs qu'ils mritent si bien, je suis, Monsieur, votre humble serviteur. Un Paysan.[1120] [Note 1120: _To Sir John Sinclair_, 1791.] La porte d'intelligence dont cette lettre fait preuve n'est pas ce qui nous intresse le plus en ce moment. Ce qu'il importe de retenir c'est qu'elle reprsente trois annes d'actes louables, d'activit, d'assiduit, de surveillance, en un mot de dvoment, mis au service d'une oeuvre qu'il estimait utile. Elle lui fait honneur aussi cause de sa simplicit et de sa modestie. Qui imaginerait que l'anonyme qui parlait ainsi du mrite des autres tait celui qui avait le plus contribu de son temps et de ses dmarches tablir ce fragment de progrs? Enfin, il y avait en lui de grandes ressources de bienveillance pour tous, un dsir sincre et sans cesse en moi que le malheur dont est ptrie la condition humaine diminut, un tat toujours ardent de souhait qu'un peu plus de bonheur ft rpandu. Dieu sait que je ne suis pas un saint; j'ai une arme de folies et de pchs dont j'aurai rpondre; mais si je pouvais (et je crois que je le fais autant que je le peux), je voudrais essuyer les larmes sur tous les yeux. Mme les gredins qui m'ont fait tort, je voudrais les obliger; quoique, pour dire la vrit, ce serait plutt par vengeance, pour leur montrer que je suis indpendant d'eux et au-dessus d'eux, plus que par un trop plein de bienveillance[1121]. [Note 1121: _To Peter Hill_, 2nd March 1790.] Sans doute, ces sentiments n'ont rien d'extraordinaire. Tout homme les prouve; ils sont le pain quotidien de la vie. Mais ce pain est fait ici d'un froment riche et savoureux. Sans doute encore, ces actions n'ont rien d'hroque; elles sont de bonne humanit courante. Mais elles ont ici une nergie et une chaleur singulires, une force de contagion. Il est indniable que tout cela constitue les lments d'une brave vie, respirant la droiture, anime de cordialit, accomplissant toutes ses fonctions familiales ou sociales, avec une franchise d'attaque et un bon vouloir constants. Et il convient de ne pas oublier que quelques passages de lettres ne sont que des rvlations parses et accidentelles d'un long droulement. Ne sont-ce pas l des dchirures par lesquelles se dcouvre toute une profondeur d'existence faite d'aspirations et d'actes mritoires? Il y pntre un rayon de lumire qui, pendant une minute, en rvle la relle substance, l'tat continu et normal. Les fautes qui la tachent sont coup sr hassables, puisqu'elles furent des sources de souffrance pour autrui; socialement, elles sont inexorables, charges de reproches, de remords, de suites cruelles. Il est juste de les noter, d'abord parce qu'elles existent, et cause de leurs dgts. Mais il est quitable galement de se rappeler qu'un instant suffit une faiblesse, que celles-ci peuvent apparatre dans une nature saine et noble par ailleurs, et qu'il y avait en Burns un fonds et une permanence de bon travail et d'oeuvre utile, sur lesquels les fautes et, si l'on y tient, les scandales de sa vie ne sont rien davantage que des flocons d'cume passagers. C'est cette condition seulement que notre jugement sera impartial, parce qu'il aura du moins fait un effort pour tre complet. * * * * * Ce qu'il y a de merveilleux, c'est qu' travers ces labeurs et ces tourments, qui auraient us ou amorti tout ressort dans la plupart des hommes, son activit et sa fracheur intellectuelles restaient intactes. Il trouvait du temps pour des lectures nombreuses et srieuses. On le voit lire Smollett, Otway, Ben Jonson, Molire, Corneille, Racine et Voltaire aussi[1122]. Il lit et relit le livre d'Adam Smith[1123]; les philosophes: Dugald Steward, Reid Alison[1124]. [Note 1122: _To Peter Hill_, 2nd March 1790.] [Note 1123: _To Robert Graham of Fintry_, 9th Dec. 1789.] [Note 1124: _To the Rev. Archibald Alison_, 14 Feb. 1791.] Je vous envoie ici, par Johnnie Simpson, Deux sages philosophes parcourir! Smith, avec sa sympathie de sentiment, Et Reid qui en appelle au sens commun. Les Philosophes ont lutt et combattu, cras beaucoup de Latin et de Grec, Jusqu' ce que fatigus de leur jargon de logique Et embourbs dans la profondeur de leur science, Ils en appellent maintenant au sens commun, ce que les femmes et les tisserands voient et sentent. Mais coutez, ami, je vous en prie strictement, Parcourez-les et renvoyez-les vitement[1125]. [Note 1125: _Epistle to James Tennant of Glenconner._] N'est-ce pas l une jolie et pntrante dfinition de l'cole cossaise? Sa correspondance tait devenue trs tendue. Il y mettait beaucoup de soin. Elle prenait parfois le ton et l'importance de vritables consultations, de critique, car de tous cts on lui soumettait des pomes, on lui demandait son avis. Mais surtout sa production potique demeure lgre et vive. Il y avait en lui une alouette qui chantait bien au-dessus des sillons, des soucis et des souillures. Cependant sa direction potique, pendant un instant, courut des dangers, et, sur quelques points, subit des modifications dont il convient de signaler les causes et la porte. dimbourg faillit avoir sur lui une aussi pernicieuse influence au point de vue littraire qu'au point de vue moral. Ce long contact avec des esprits abstraits et gnralisateurs, avec des oeuvres distingues mais presque toutes froides et correctes, purs efforts d'intelligence dpouille d'imagination et de passion, semble lui avoir fait concevoir un idal littraire situ l'oppos de celui qu'impliquaient ses premires productions. Lui qui tait si original, si concret, et qui n'avait eu d'autre matre que l'observation directe et la nature, il fut gagn et comme intimid, par le bel appareil rgulier et classique en faveur dans cette socit de professeurs et de thologiens. Il se sentait port vers l'imitation de ces ordonnances mthodiques. D'autre part, il tait loign de sa premire manire par des considrations un peu futiles. Son blouissant succs avait fait natre une quantit d'imitations infrieures. Il n'tait rimeur de bourgade ou de village qui ne se mt en tte qu'il tait un Burns. Ce fut probablement pour beaucoup d'eux leur plus bel effort d'imagination. De toutes parts, des listes de souscription circulaient annonant des pomes en dialecte cossais: il s'tait imagin que ce nom tait en discrdit auprs du public. Mon succs a encourag un tel banc de mauvais fretin, de monstres, se produire devant l'attention publique sous le titre de potes cossais, que le seul terme de posie cossaise touche au ridicule[1126]. [Note 1126: _To Mrs Dunlop_, 4th March 1789.] Il en tait tellement convaincu qu'il conseillait aux amis d'un pauvre pote cossais nomm Mylne, qui avaient entrepris de publier ses oeuvres, d'viter de donner des pomes en dialecte cossais. Mon succs, o il entrait peut-tre autant d'accident que de mrite, a amen une inondation de sottise sous le nom de Posie cossaise. Les listes de souscription pour des pomes cossais ont tellement assomm et ne cessent journellement de tant assommer le public, que le nom est en danger de mpris. Pour ces raisons, s'il est opportun de publier quelques-uns des pomes de M. Mylne dans un magazine, ce ne doit pas, dans mon opinion, tre un pome cossais[1127]. [Note 1127: _To the Rev. Peter Carfrae_, March 6th 1790.] Il rpudiait presque ce qui l'avait fait clbre. Il y a l sans doute une explication partielle de son loignement momentan de la posie de son premier volume. Il oubliait qu'un artiste cre souvent le got public, et que c'tait lui-mme qui avait enfant cette passion pour la posie cossaise dont il trouvait qu'on abusait maintenant. C'tait en lui une autre ide fausse, provenant des mmes parages, que s'il donnait des oeuvres analogues ses premires, elles seraient moins bien reues. Je sais bien que, lors mme que je donnerais au monde des oeuvres suprieures mes premiers ouvrages, si elles taient du mme genre que ceux-l, la comparaison des deux accueils me mortifierait[1128]. [Note 1128: _To lady Glencairn_, Dec. 1789.] Il tait certain qu'un nouveau volume de pomes par Burns ne produirait plus, ne pouvait plus produire le coup d'tonnement du premier, et que l'acclamation, qui avait salu la publication de Kilmarnock, ne se renouvellerait pas. C'tait cependant l, il faut le dire, une proccupation infime, indigne du pote. Il ne s'occupait pas de la rception que le public ferait ses vers, le jour o il crivait ses strophes _la Souris_, ou la _Sainte Foire_, ou la _Vision_. Il crivait pour lui-mme, par besoin d'exprimer un sentiment; ces jours-l il avait vcu, si on peut le dire, des heures d'admirable gosme. Ce souci du public est un des dangers du succs. Ce qu'on risque de perdre gne la production. Enfin, il tait impossible que les changements moraux et intellectuels, produits par l'entre dans l'ge mr, n'eussent point de retentissement dans sa production. L tait peut-tre le danger le plus rel, parce qu'il tenait l'tre lui-mme. Burns pntrait dans une priode de vie moins spontane, plus rflchie, o l'on ressent moins, o l'on examine et analyse davantage. Il laissait moins travailler en lui l'inconscient. Cette belle production de Mauchline, si rapide qu'il l'oubliait presque, tendait faire place un labeur plus mthodique, une prparation, une possession plus consciente des moyens. Lui qui devait dire avec justesse de lui-mme: J'ai, deux ou trois fois dans ma vie, compos par volont plutt que par impulsion, mais je n'ai jamais russi faire rien de bon[1129], il parlait de travail, d'application. [Note 1129: _To Alex. Cunningham_, 11th March 1791.] Je n'ai pas grande foi dans les prtentions vaniteuses une justesse par intuition et une lgance sans travail. Les matriaux frustes du talent d'crire sont certainement le don du gnie, mais je crois aussi fermement que l'habilet est due l'effort runi du travail, de l'attention et d'essais rpts[1130]. [Note 1130: _To the Hon. Henry Erskine_, 22nd Jan. 1789.] Le caractre et l'emploi de pote taient jadis mon plaisir, mais ils sont maintenant mon orgueil. Je sais qu'une grande part de mon clat de nagure tait d la singularit de ma situation et un honorable prjug des cossais; mais, malgr tout, comme je l'ai dit dans la prface de ma premire dition, je me considre comme tenant de la nature quelques prtentions au titre de pote. Je ne doute pas que le don, l'aptitude apprendre le mtier des muses ne soit un prsent de celui qui forme les secrets penchants de l'me, mais je crois tout aussi fermement que _l'excellence_ dans la profession est le fruit de l'activit, du travail, de l'attention, de la peine. Du moins je suis rsolu soumettre ma doctrine l'preuve de l'exprience. Je diffre une seconde apparition imprime jusqu' un jour trs lointain, un jour qui peut ne jamais arriver. Mais je suis dtermin poursuivre la posie de toute ma vigueur[1131]. [Note 1131: _To Dr Moore_, 4th Jan. 1789.] Ces considrations sont justes. Il n'y a rien y reprendre, sinon qu'elles indiquent un tat d'esprit plus critique, l'introduction de plus de sang-froid dans le travail, une faon plus raisonne et plus volontaire de produire. Toutes ces choses conspiraient loigner Burns de sa manire native et naturelle; elles le poussaient l'imitation anglaise. Si, du moins, il s'tait tourn vers les fruits rcents. Dj, depuis dix ans, Cowper avait mancip la posie, reconquis le naturel, donn des modles dlicieux de sincrit dans le sentiment et de libert dans le vers. Burns le connaissait et c'est mme un trait assez touchant que ce grand pote hsitant, faute de quelques shellings, acheter les oeuvres du pote anglais. J'oublie le prix des pomes de Cowper, mais je crois qu'il faut que je les aie[1132]. la rigueur, il aurait pu trouver de ce ct une forme souple, compatible avec son gnie. Mais c'tait un provincial. Il retardait et de presque un demi-sicle. On est tonn de le voir, passant par-dessus les efforts de Goldsmith et de Gray, remonter jusqu' Pope, jusqu' ce qu'il y a de plus froidement, de plus ingnieusement compass dans la littrature anglaise. Naturellement cette imitation entranait l'abandon de son dialecte natal, si savoureux, si preste, si pittoresque et plein d'effets inattendus. Il lui faut crire en anglais pur, en anglais classique du XVIIIe sicle, pas celui de Fielding ou de Smollett, mais l'anglais le plus roide, le plus symtrique, le plus factice. Il lui faut aller tout droit aux dfauts exactement opposs aux qualits qu'il possdait. On dcouvre l tout un nid de pices dans le plus pur got de 1740: _ptre Robert Graham_, _Sappho Rediviva_, l'_Esquisse en vers_ ddie Fox, les _Prologues_ pour le thtre de Dumfries, l'_ptre d'sope Maria_, et jusqu' un sonnet et une _Ode sur le Bill de Rgence_, propos de la maladie du roi. J'ai fini une pice dans la manire des _ptres morales_, de Pope, disait-il en parlant de son ptre Robert Graham[1133]. Il avait l'intention d'en crire d'autres. La pice adresse M. Graham est mon premier essai dans ce genre pistolaire et didactique[1134]. Et encore: J'ai rcemment, c'est--dire depuis que la moisson a commenc, crit un pome non pas en imitation mais dans la manire des ptres morales de Pope. Ce n'est qu'un court essai, juste pour essayer la force des ailes de ma muse dans cette direction[1135]. Imagine-t-on l'auteur des ptres de Mossgiel, ces petits chefs-d'oeuvre bondissants de vivacit, de vie et de fantaisie, s'emprisonnant dans les roides brancards du lent et pompeux carrosse de Pope? Cette aberration menaait de pntrer bien loin et de gter ses inspirations les plus intressantes. Il avait projet un pome autobiographique intitul _The Poet's Progress_. On se reprsente sans peine quelle admirable confession, quel rcit touchant, audacieux et comique, quel tableau de la vie cossaise, quelle galerie de portraits d'hommes et de femmes, et t ce pome crit comme ses premires oeuvres. C'et t un livre unique, plus curieux encore peut-tre et coup sr plus vari que le _Prlude_ de Wordsworth. Malheureusement il s'tait mis dans l'esprit de l'crire dans le mme style que l'_ptre_ Robert Graham. Ce pome est une espce de composition nouvelle pour moi, mais je n'ai pas l'intention que ce soit mon dernier essai de ce genre, comme vous le verrez par le _Poet's Progress_. Ces fragments, si mon projet russit, ne sont qu'une petite partie du tout projet. Ce sera, dans ma pense, l'oeuvre de mes plus grands efforts mris par les annes[1136]. On a quelques fragments de ce pome. Ce sont principalement deux portraits de Creech et de Smellie. Ils ressemblent aux portraits sems dans les oeuvres satiriques de Dryden et de Pope. Hormis l'intrt biographique, on regrette peu que ce pome n'ait pas t achev. [Note 1132: _To Peter Hill_, 18th July 1788.] [Note 1133: _To Dr Blacklock_, 15th Nov. 1788.] [Note 1134: _To the Hon. Henry Erskine_, 22nd Jan. 1789.] [Note 1135: _To Miss Chalmers_, 16th Sept. 1788.] [Note 1136: _To Dugald Stewart_, 20th Jan. 1789.] Outre ces imitations de posie didactique, il y a, de ci de l, des traces d'autres influences purement littraires: ses lignes sur l'_Hermitage de Friar's Carse_ se rattachent l'_Hermite_ de Parnell, l'_Edwin et Angelina_ de Goldsmith, et aux vers sur l'_Hermite_ de Beattie. Ses strophes au _Hibou_ tiennent de la mme origine. Dans bien des pices, o l'on trouve des ruines, des apparitions fantastiques, des dcors dmods, on sent le faux romantisme du XVIIIe sicle, et cela contraste avec le vigoureux ralisme de ses premires oeuvres. Parfois il pousse des tentatives assez hardies dans d'autres directions: ses vers sur _Les ruines de l'abbaye de Lincluden vues le soir_, ne sont pas dj si loin du clbre morceau de Walter Scott sur les ruines de l'abbaye de Melrose. Il y eut donc un moment o son gnie hsita entre deux directions et o l'on aurait pu craindre qu'il ne prt une fausse voie. Sans doute, il tait trop foncirement sincre pour s'accommoder longtemps de cette contrainte. Sa personnalit tait trop forte pour que la condition subalterne qu'impliqu l'imitation ft durable. Un jour ou l'autre cette corce devait craquer et tomber. C'est ce qui arriva en effet. Cependant il conserva de cette crise un emploi plus frquent de l'anglais pur. Beaucoup de ses pices qui, pour l'inspiration, le sujet, les images, sont cossaises et se rapprochent de ses anciennes productions, sont crites en langue littraire. De ce nombre sont: la _Lamentation de Marie, reine d'cosse_; l'_lgie sur miss Burnet_, la charmante fille de lord Monboddo morte de phthisie, la _Lamentation_ sur son protecteur James Glencairn, ses vers _Marie dans le ciel_. Son maniement de l'anglais est parfait et quelques-uns de ses morceaux sont des chefs-d'oeuvre. Cependant si l'on veut voir ce que sa pense perd quelquefois abandonner sa langue natale, on peut comparer sa pice sur _Un Livre bless_, crite en anglais, avec la pice _ la Souris_. Malgr la beaut de certaines strophes de la premire, il y a plus d'accent et de dtail de vie dans la seconde. Heureusement une circonstance le maintint dans l'emploi de sa langue maternelle. Pendant son sjour dimbourg, il avait fait la connaissance d'un graveur nomm James Johnson. Celui-ci avait form le projet de publier une collection des chansons cossaises, en y joignant les airs avec accompagnement sur le piano. Burns, dvou l'ancienne posie de son pays, lui promit son aide, soit pour runir les chansons, soit pour les modifier de faon les rendre prsentables, soit pour en fournir de lui-mme. Il se passionna pour cette entreprise et s'y donna tout entier, ce point que le recueil de Johnson, dont les volumes paraissaient intervalles loigns, ne comprend pas moins de 180 chansons composes ou retouches par lui. Jamais--et c'tait une des formes les plus fires de son dsintressement--il ne voulut entendre parler de rmunration pcuniaire. Il se contenta de demander quelques exemplaires de chaque volume pour offrir ses amis. Pendant son sjour Ellisland, il est chaque instant occup envoyer des chansons Johnson. Elles comprennent quelques-unes de ses plus fameuses: _Le Temps jadis_, _John Andersen_, _Eppie Adair_, tout un groupe de chansons patriotiques et historiques comme la _Bataille de Sherramuir_, les _Hauteurs de Killiecrankie_, et une quantit considrable de chansons populaires, familires, narquoises, moiti comiques, moiti attendries, o il versa dsormais, par gouttelettes, son humour et son observation de la vie. Cette contribution au recueil de Johnson marque un changement complet dans la production de Burns. On a vu que le volume de Kilmarnock ne comprenait, pour ainsi dire, que de petits pomes populaires et pas de chansons. Dsormais, Burns n'crira plus gure que des chansons; elles seront presque exclusivement le produit de la seconde moiti de sa vie. Il y eut pourtant Ellisland, une exception, un moment qui rappelle ceux de Mossgiel, qui, en ralit, est un des moments de Mossgiel vcu en arrire. Ce fut celui o il composa son inimitable _Tam de Shanter_, son plus puissant clat de rire, son chef-d'oeuvre au gr de tant de bons juges. C'tait dans l'automne de 1790. Il passa une partie de la journe se promener de long en large sur son sentier favori au bord de la rivire. Sa femme l'observait de loin: il gesticulait, il semblait se murmurer des paroles, il tait pris par instants d'accs de fou rire[1137]. Il rentra le soir avec son tonnant pome, mais en ralit il venait de revivre une de ses journes d'Ayrshire: le sujet, les personnages, le paysage, tout tait de l-bas. [Note 1137: Lockhart. _Life of Burns_, p. 208.] C'est qu'en ralit la terre d'Ellisland n'a jamais compltement pris Burns. Il n'a rien tir d'elle directement: ni le paysage d'alentour, ni la vie rurale de cet endroit ne lui ont rien inspir de bien considrable, de bien savoureux. Elle lui a t utile parce qu'elle l'a remis en face de la nature et dans son lment de production. Mais ce qu'il y a produit de plus fort tait le fruit du terroir natal: _Tam de Shanter_ est un moment de Mossgiel transplant. Ellisland a donn sa posie un regain d'activit, elle ne lui a pas fait porter ses propres dons. Il ressemblait un arbre dont la sve est dj condense en boutons et en fleurs, dj noue en fruits; un nouveau sol lui fournit ce qu'il faut de nourriture et d'air pour faire sortir ces fruits cachs; mais ils viennent de l-bas, ils ont la saveur du sol ancien. V. LE DPART DE LA FERME. Cependant il tait depuis longtemps vident aux yeux de Burns qu'il tait urgent de se dbarrasser de cette ferme malheureuse. Ds le mois de septembre 1790, il crivait qu'il voulait en sortir tout prix: Je vais ou renoncer ma ferme ou la sous-louer, le plus vite possible. Je n'ai pas le droit de la sous-louer; mais si mon propritaire consent me l'accorder, j'ai l'intention de la cder, aux termes o je la tiens moi-mme, un homme courageux, un de mes proches parents. Le fermage, dans le pays o je suis, serait juste un moyen de gagner sa vie pour un homme qui trimerait lui et sa famille; ce n'est donc pas la peine. Et vivre ici m'empche d'acqurir ces connaissances dans l'Excise qu'il est absolument ncessaire pour moi de possder[1138]. [Note 1138: _To Robert Graham of Fintry_, 4th Sept. 1790.] Par bonheur il put s'entendre avec son propritaire, M. Miller. En effet celui-ci trouva un acqureur qui lui offrit 2000 livres pour ces terres dont Burns avait peine retirer ses 70 livres de loyer[1139]. Il fut dcid qu'il ne ferait pas la moisson des semailles de 1791. Le personnel de la ferme fut renvoy. Jane Armour s'en alla avec ses enfants passer en Ayrshire, peut-tre Mossgiel, peut-tre chez son pre, une partie de l't[1140]. Burns resta seul dans la maison abandonne et triste. Le rite du bol de sel et la Bible n'avait pas port bonheur aux premiers habitants; ces crmonies-l ne russissent que si nous y mettons un peu du ntre. Lorsque les grains furent mris, dans la dernire semaine d'aot 1791, Burns vendit ses moissons sur pied, aux enchres. Une lettre de lui donne le tableau de la fin de cette journe, qui ajoute encore ce qu'on a vu des moeurs de ce temps. Cette vente fut suivie d'une solerie gnrale qui dgnra en bagarre. [Note 1139: R. Chambers, tom. III, p. 201.--Scott Douglas, tom. V, p. 405.] [Note 1140: _To Thomas Sloan_, 1st Sept. 1791.] J'ai vendu ma rcolte, il y a en aujourd'hui une semaine et je l'ai bien vendue: une guine l'acre, en moyenne, au-dessus de la valeur. Mais cette contre n'avait gure jamais vu une pareille scne d'ivrognerie. Aprs que la vente fut termine, environ trente individus se mirent se battre, chacun pour soi, et ils se battirent pendant trois heures. La scne dans l'intrieur de la maison ne valait gure mieux. Pas de bataille, il est vrai, mais des gens tendus ivres sur le plancher et vomissant, si bien que nos chiens se grisrent tellement en circulant parmi eux qu'ils ne pouvaient plus se tenir. Vous devinez aisment comment j'ai got la scne; car je n'tais pas plus parti que vous n'aviez l'habitude de me voir[1141]. [Note 1141: _To Thomas Sloan_, 1st Sept. 1791.] Un peu plus tard, la Saint-Martin, eut lieu la vente la crie des outils et du matriel de la ferme. Dans son voyage des Borders, il avait assist un de ces encans qui sont le naufrage d'une famille, o les objets, arrachs leur travail, ont un air dsastreux d'paves. Ce spectacle lui avait produit une telle impression qu'il l'avait note: Vais avec M. Hood, voir la vente d'un malheureux fermier. Prservez-moi, rigide conomie et respectable activit, prservez-moi d'tre le principal _dramatis persona_ dans une telle scne d'horreur[1142]. Voici qu'un jour pareil tait venu pour lui. Sans doute il avait refuge dans un autre tat: mais, tout de mme, c'tait son vieux mtier de fermier qui tait bris, dont les dbris gisaient pars. Un profond chagrin dut saisir tout ce qui, en lui, venait du pass, quand il vit dans la cour ses instruments, sa charrue, la compagne de tant de rveries, les faulx, ses vaillantes faulx qui menaient si rudement la moisson, le flau qui rompait ses bras mais laissait son esprit alerte; Le flau monotone du batteur pendant toute la journe m'avait fatigu, [Note 1142: _Journal of the Border Tour_, Friday 25th May 1787.] avait-il dit en rentrant le soir o il composa la _Vision_. Ils taient exposs, oisifs, ayant dj perdu leur bon air de familiarit avec la main humaine, de collaboration, qu'ont les outils en train. Et ses btes auxquelles il tait attach, ses chevaux, ses brebis, ses vaches, celles que lui avait donnes Mrs Dunlop pour son mariage, ces animaux auxquels il parlait comme des personnes; tonns, effars de ce remuement insolite, ils suivaient leur matre ou le cherchaient du regard[1143]. Comme on les aimait et qu'ils taient bien traits, ils rapportrent un bon prix, Les vaches taient belles et se vendirent trs cher la vente racontait Mrs Burns[1144]. Mais que sont quelques pices d'or ct de la peine de perdre ces braves btes, de l'inquitude de savoir entre quelles mains elles vont s'en aller? Il y avait pour la charrue un attelage de deux chevaux habitus l'un l'autre. Ce fut un chagrin dans la famille de penser que ces deux compagnons allaient tre spars. Lui, qui avait crit les vers _la pauvre Mailie_ et _la vieille Jument_, ne put coup sr les voir partir, sans quelque chose dans ses yeux qui ressemblait des larmes. [Note 1143: Voir ce qu'il dit sur sa brebis Mailie (_The Death and Dying words of Poor Mailie_): Through a' the toun she trotted by him; A lang half-mile she could descry him.] [Note 1144: _Memoranda by Mr Mac Diarmid from Mrs Burns dictation._ Hately Waddell, p. XXI.] Et quelle tristesse suprme quand il chargea sur une charrette son pauvre mobilier, qu'il fallut s'loigner de la maison qui lui avait donn la sensation d'un foyer, o il avait pens tre heureux! Il ne se peut que ce moment n'ait t pour lui d'une mlancolie presque solennelle. Il disait pour toujours adieu la terre. Elle avait t dure pour lui: depuis son enfance, elle avait pris sa sueur pour une maigre rcompense; elle lui avait accord des gerbes chtives et un pain gagn pniblement; elle avait t pour lui et les siens fertile en pines et en ronces, en soucis, en peines, en dtresses de toute sorte. Mais elle lui avait vers prodiguement des dons plus magnifiques: la senteur de ses bls verts, l'clat de ses moissons plus prcieux que les moissons elles-mmes, ses mille spectacles, ses clarts; elle avait nourri son esprit de rveries, de beaut, de mlancolie; elle lui avait inspir ses moments les plus hauts de contemplation, de piti, de tendresse, d'enthousiasme; elle lui avait donn rien que dans une petite fleur brise plus que des rcoltes qui eussent fait plier ses greniers. Adieu donc, Terre, non point martre mais maternelle et bienfaisante, douce parente des solitudes o l'me s'largit, et s'lve et s'pure, qui tiens dans ton giron les salubres endurances, les efforts salutaires et les gats robustes! Ton fils, le pote que plus que tout autre tu as form, ton fils te quitte pour aller vers les mesquines demeures des hommes. Il tourne son visage aux cits. Il va trouver l-bas une vie qui ne se prsente plus par les aspects universels, mais par des fivres changeantes, les petitesses, les vilenies humaines. Tandis qu'il s'loigne, peut-tre son coeur confusment alarm reviennent ces strophes d'autrefois qui lui disent toute sa perte: Nature! tous tes aspects, tes formes, Pour les coeurs sensibles, pensifs, ont des charmes! Soit que le bon t rchauffe tout De vie et de lumire, Ou que l'hiver hurle en rafales orageuses, Toute la longue et sombre nuit. La Muse, nul pote ne la trouva jamais, Tant qu'il n'apprit pas errer seul, Le long des mandres d'un ruisseau trottant, Sans trouver longues les heures; Oh! il est doux de vaguer, de rver, de mditer Une chanson que le coeur ressent![1145] [Note 1145: _Epistle to William Simpson._] CHAPITRE VI. DUMFRIES. DCEMBRE 1791--JUILLET 1796. Dumfries est situe sur la rive gauche de la Nith, huit milles au-dessus de l'endroit o cette rivire se jette dans le Solway-Frith. Elle est dans une plaine ovale, qui s'tend dans un amphithtre de collines boises, derrire lesquelles se dressent plus au loin des montagnes. Ses constructions en grs rougetre se marient heureusement aux riches verdures dont elle est entoure et par endroits envahie. Un grand nombre de chteaux et de maisons de campagne parsment ses alentours. Si l'on efface quelques amliorations; si l'on enlve quelques rues, deux ponts nouveaux, on peut se reprsenter ce qu'elle tait au dernier sicle. C'tait une petite ville provinciale assez bien btie, pittoresquement tale le long de sa rivire, avec son vieux pont unique de neuf arches si large que deux carrosses peuvent y avancer de front[1146]. Elle en tait fire parce qu'il a t construit par Devorgilla, mre de John Baliol, le fondateur de Baliol Collge Oxford. Malgr qu'il ait t fait de belle pierre, il commenait cependant tre dcrpit; on commenait en btir un second, qui fut inaugur en 1795[1147]. Elle comptait environ cinq mille mes, et elle avait un air d'aisance et de propret que tous les voyageurs ne manquaient pas de remarquer. Nous arrivons Dumfries, dit Pennant, ville lgante et bien btie[1148]. [Note 1146: _A tour through the Island of Great Britain, originally begun by the celebrated Daniel de Foe_, etc., tom. IV, p. 103.] [Note 1147: _The Visitor's Guide to Dumfries_, by W. Mac Dowall, p. 60--et _History of Dumfries_, par le mme, p. 583.] [Note 1148: Pennant. _First Tour in Scotland Performed in the year 1769._] C'est qu'elle tait vivante. Comme elle est situe l'endroit o la Nith commence tre navigable, elle avait son mouvement de navires. Les chemins de fer, en permettant de transporter facilement par tout le pays, les arrivages des contres trangres, ne les avaient pas encore centraliss dans quelques immenses mtropoles de dbarquement. Il fallait amener les denres et les matriaux d'outre-mer le plus prs des endroits o ils devaient tre employs. Les arrives se reparaissaient le long des ctes; les petits ports d'embouchure desservaient pour l'entre et la sortie toute la rgion environnante. Oisifs et dlaisss aujourd'hui, ils avaient alors leur activit. Dumfries avait la sienne. Il lui venait des navires d'Amrique, des Antilles, non pas en grand nombre, mais suffisants pour entretenir un peu de trafic. Elle avait, en outre, une fois par semaine, un important march de bestiaux. Ses marchs hebdomadaires de btail noir sont d'un grand avantage[1149], dit Pennant. Pendant longtemps il avait eu lieu le lundi. En 1659, pour empcher le scandale d'y amener les btes le jour du sabbat, un acte du Parlement l'avait transfr au mercredi. Il y descendait surtout le btail de Galloway, qui partait ensuite pour le Sud. Ce jour attirait une grande affluence de monde. Arrivs Dumfries, vers neuf heures, dit Dorothe Wordsworth, jour de march, rencontr des foules de gens sur la route.... Nous fmes heureux de quitter Dumfries, ce qui n'est gure un endroit agrable pour ceux qui n'aiment pas le bruit d'une ville, qui semble prosprer et devenir riche[1150]. [Note 1149: Pennant. _First Tour in Scotland_, 1769.] [Note 1150: _Recollections of a Tour made in Scotland_, premire semaine.] Ce n'tait l qu'une partie de l'animation de Dumfries. Elle tait en mme temps une ville de plaisance et de plaisir. C'tait la seule cit importante dans ce parage, et, en vertu du titre qui fait la royaut des borgnes, elle s'appelait la reine du sud. C'tait un lieu de rsidence d'hiver pour la noblesse des environs. Il y avait des courses en octobre. Les clubs de chasseurs courre, qu'on nomme des _Hunts_, s'y donnaient rendez-vous. Le _Caledonian Hunt_ lui-mme y venait d'dimbourg. C'tait une poque de chasses, de courses, de banquets, de bals, d'assembles, de reprsentations thtrales, de ftes de tous genres et plantureuses. Outre les banquets quotidiens dans les htels, le _Caledonian Hunt_ et le _Dumfries Hunt_ ont donn chacun un bal et un souper qui, pour le nombre et le rang distingu des invits, la splendeur des toilettes, l'lgance et la somptuosit de la rception, la richesse et les varits des vins ont surpass tout ce qu'on a jamais vu en ce genre.[1151] Un voyageur, R. Heron, a conserv l'aspect de ces semaines de rjouissance dans un tableau plein de mouvement. En ces occasions, tous les htels et les auberges regorgeaient de monde. Dans la matine, les rues n'offraient qu'une scne affaire de coiffeurs, d'apprenties modistes, de grooms, de valets, de voitures, allant, se pressant de toutes parts. Dans l'aprs-midi, tout le monde, jeunes et vieux, riches et pauvres, matres et domestiques, tait dehors suivre les chiens ou regarder les courses. Quand la foule rentrait, on s'occupait avec le mme affairement et la mme animation ardente des intrts de l'apptit. La bouteille, la chanson, la danse et la table cartes occupaient la soire, et donnaient au commerce social le pouvoir de retenir et de charmer jusqu'au retour du matin. Dumfries, par elle-mme, ne pouvait offrir assez d'artisans de plaisir pour une si grande occasion. Il y arrivait des domestiques, des entremetteurs, des porteurs de chaises, des coiffeurs, des dames, les prtres et les prtresses de tous les sjours favoris o le Plaisir tient sa cour.... Naturellement les personnes gaies d'un sexe attiraient les personnes gaies et lgantes de l'autre[1152]. C'tait donc une ville de dissipation. C'est peut-tre, disait encore Heron, une ville de plus de gaiet et d'lgance que n'importe quelle autre ville de mme grandeur en cosse[1152]. Il semble que Dumfries, par suite de son voisinage de la frontire, ressemblait davantage une ville anglaise. La morosit presbytrienne y tait tenue en chec par toutes ces distractions. Il y faisait meilleur vivre qu'en beaucoup d'autres endroits. C'tait bien l'avis de Smollett: Nous poursuivmes notre voyage jusqu' Dumfries, ville de commerce trs lgante, prs de la frontire anglaise. Nous y trouvmes une abondance de bonnes provisions et d'excellent vin, des prix trs raisonnables, et une installation aussi bonne tous gards que dans n'importe quelle partie du sud de l'Angleterre. Si j'tais confin en cosse a perptuit, je choisirais Dumfries pour ma place de rsidence.[1153] [Note 1151: Extrait du _Dumfries Journal_ du 30 oct. 1792, donn par Mac Dowall. _History of Dumfries_, p. 583.] [Note 1152: _Observations made in a journey through the Western Counties of Scotland by R. Heron, 1792_, cit par Mac Dowall, p. 589.] [Note 1153: Smollett, _Humphry Clinker_. Lettre de J. Melford, Sept. 12.] Entre ces moments de fivre, Dumfries retombait dans l'oisivet et la torpeur des petites villes, surtout une poque de rares et lentes communications. Ce dsoeuvrement n'tait coup que par la routine des frquentations et des conversations de tavernes. Chambers, qui avait connu cette vie, en fait le tableau suivant; c'est le pendant de celui qui prcde. Le flau des villes de province est la paresse partielle ou complte d'une grande partie des habitants. Il y a toujours un noyau de personnes qui vivent de leurs rentes, et un nombre plus considrable de commerants qui leur boutique ne prend pas la moiti de leur temps. Jusqu' une priode trs rcente, la dissipation, plus ou moins intense, tait la rgle et non l'exception parmi ces hommes-l, et, Dumfries, il y a soixante ans, cette rgle tait en vigueur. En ce temps-l, les plaisirs de taverne taient en vogue parmi des personnes qui, aujourd'hui, ne rentrent pas dans un endroit public de plaisir une fois par an. Le monotone gaspillage de vitalit et d'nergie dans ces runions boissonnantes du soir tait dplorable. Des toasts insipides, des railleries mesquines, du bavardage vide sur des incidents futiles, des discussions interminables sur des petites questions de faits, l o un almanach ou un dictionnaire auraient tranch la question, tout cela relev par une chanson quand on pouvait en avoir une, formait le fond de la vie conviviale telle que je me rappelle l'avoir vue dans ces villes, pendant ma jeunesse. C'tait une vie sans progrs, ni profit, ni la moindre lueur d'une tendance vers l'lvation morale[1154]. [Note 1154: R. Chambers, tom. III, p. 203.] Tel tait le milieu, bruyant ou torpide, mais toujours galement grossier dans lequel Burns tait transport. C'tait un sjour dangereux pour lui. Le plus vident pril tait que cette ville de plaisirs fourmillait d'entranements de tout genre auxquels il ne saurait pas rsister. Un second tait qu'il allait se trouver en contact avec l'aristocratie d'argent ou de naissance, dans les moments o elle dploie son luxe le plus offensant, et dans les jeux o elle fait parade de brutalit. Lui, si susceptible vis--vis de la vritable aristocratie du talent, devait se heurter ce faste avec une sorte d'irritation. Les sentiments dmocratiques latents en lui allaient en tre excits. Il serait pouss prendre une attitude irrite et agressive contre la socit. Ce n'est pas que ces sentiments ne fussent naturels, ni mme qu'ils fussent injustes. Mais la posie ne vit pas bien de rancunes. * * * * * L'installation Dumfries fut triste. L'appartement qu'ils occupaient tait au premier tage d'une petite maison sise dans une des venelles qui descendent vers la rivire. Il consistait en trois troites pices, chacune avec une fentre sur la rue, et peut-tre une cuisine en marteau. La chambre du milieu, environ de la grandeur d'une alcve, tait le seul endroit o Burns pouvait se retirer pour travailler. Au-dessous, au rez-de-chausse, se trouvait le bureau du timbre, dont le distributeur, John Syme, tait un ami de Burns; au-dessus habitait un honnte forgeron[1155]. Ce dut tre, comme le remarque trs bien Chambers, un dur changement pour la famille[1156]. Au lieu du logement primitif mais spacieux d'Ellisland, de la porte toujours ouverte par o les enfants vont jouer dehors, il fallait se loger au haut d'un escalier sombre, s'entasser dans quelques pices triques, garder les enfants la maison. Au lieu de l'abondance fruste des produits d'une ferme, il fallait acheter le pain, le lait, le beurre que les bonnes vaches fournissaient copieusement. Tous devaient ressentir cette sensation de gne et presque d'oppression physique, qu'prouvent les campagnards quand ils viennent demeurer la ville. [Note 1155: R. Chambers, tom. III, p. 259-60.] [Note 1156: Id., p. 202.] Pour Burns, la tristesse allait encore plus avant. Il sentait tout ce qu'il venait d'abandonner sans retour; son me en tait indiciblement afflige. Il entrait avec dcouragement dans cette vie mesquine et subordonne de commis et de fonctionnaire. Il semble que, ds son arrive, il ait demand la boisson l'oubli ou l'tourdissement. La premire lettre qu'il ait crite de Dumfries est lamentable. Mon cher Ainslie, pouvez-vous secourir un esprit malade? Pouvez-vous, parmi les horreurs de la pnitence, du regret, du remords, de la migraine, de la nause et de tous les autres chiens d'enfer acharns aprs un pauvre malheureux qui a t coupable du pch d'ivresse;--pouvez-vous dire des mots calmants une me trouble? _Misrable perdu_[1157] que je suis! J'ai essay, tout ce qui d'habitude m'amusait, mais en vain. Il faut que je reste assis ici, comme un monument de la vengeance rserve aux mchants; me voici comptant chaque tic-tac de l'horloge, pendant que lentement, lentement, elle compte ces fainantes coquines d'heures qui (maudites soient-elles!) s'tendent devant moi, chacune derrire sa voisine et chacune avec un fardeau d'angoisse sur le dos pour le dverser sur ma tte dsigne. Et il n'y a personne pour me prendre eu piti; ma femme me gourmande, mon mtier me harasse et mes pchs viennent me regarder en plein visage, chacun d'eux racontant une histoire plus amre que son compagnon! Quand je vous dis que mme (ici il y avait probablement un mot grossier qui a t supprim) a perdu son pouvoir de me distraire, vous devinez quelque chose de l'enfer que j'ai en moi et tout autour de moi[1158]. [Note 1157: En franais.] [Note 1158: _To Rob Ainslie_, Dec. 1791.] Cette lettre terrible est le prlude qui convient au dernier acte de cette destine qui s'en va vers le pire. Entre ce moment-l et celui qui arrtera sous son sceau funbre toutes les agitations de ce coeur, quatre annes et demi s'tendent. Annes sans clarts, annes de dtresse, de dsespoir, de dbcle, annes de dilapidation physique, et, puisqu'il faut dire le mot, de dchance morale. Toutes les tristesses d'une vie qui, au sommet de la colline, n'a pas su choisir, et qui descend vers son terme par les versants mauvais. I. FIN DE L'PISODE DE CLARINDA. Quelques semaines aprs l'arrive de Burns Dumfries, Clarinda rentra dans sa vie, pour un peu de temps, d'une faon inattendue. Il reut d'elle, au mois de novembre, une lettre dont le contenu tait cruel. C'tait une de ses anciennes aventures, celle avec la fille de la Cowgate, qu'il pouvait croire engloutie dans le pass, et qui, par une voie dtourne, le ressaisissait. La lettre de Clarinda lui parlait avec une amertume ironique qui perait travers la froideur affecte de la forme. Je prends la libert de vous adresser quelques lignes, en faveur de votre ancienne connaissance, Jenny Clow qui, selon toute apparence, est en ce moment mourante. Oblige, par tous les symptmes d'un dprissement rapide, de quitter son service, elle a pris une chambre dpourvue des objets de ncessit commune; sans personne qui la soigne et la pleure. Dans des circonstances si affligeantes, vers qui peut-elle se tourner plus naturellement, pour implorer un peu d'aide, que vers le pre de son enfant, vers l'homme pour l'amour de qui elle a souffert mainte nuit triste et anxieuse, spare du monde, sans autre compagnon que le Pch et la Solitude? Vous avez maintenant une occasion de prouver que vous possdez rellement ces beaux sentiments que vous avez dpeints de faon acqurir la juste admiration de votre pays. Je suis convaincue que je n'ai besoin de rien ajouter de plus pour vous persuader d'agir comme toutes les considrations d'humanit et de gratitude doivent le dicter. Je vous fais, Monsieur, mes sincres souhaits[1159]. [Note 1159: _To Robert Burns_, Nov. 1791.] C'tait l un de ces pchs qui sortaient du pass pour venir le regarder en plein visage et dont chacun racontait une histoire plus amre que son voisin. Il rpondit Clarinda que l'histoire de la dtresse de cette pauvre fille faisait pleurer du sang son coeur. Il la priait d'envoyer la mourante quelques secours, en attendant qu'il arrivt lui-mme dimbourg o il devait aller pour affaires avec Creech. Je n'aurai pas t deux heures dans la ville, que j'aurai vu la pauvre fille et essay ce qu'on peut faire pour la soulager. Il y a longtemps que j'aurais pris mon fils avec moi, mais elle n'a jamais voulu y consentir. Il ajoutait qu'il irait voir Clarinda pour lui rembourser les avances qu'elle aurait faites[1160]. [Note 1160: _To Mrs Mac Lehose_, 23rd Nov. 1791.] Au moment o Burns lui annonait sa prochaine arrive dimbourg, Clarinda se trouvait justement une crise importante de sa vie. Elle avait pris la rsolution d'aller aux Indes occidentales rejoindre son mari. Au mois d'aot 1790, elle avait perdu le plus jeune de ses fils; il ne lui en restait plus qu'un, dont l'ducation la tourmentait, car ses ressources taient faibles[1161]. Au mois d'aot 1791, elle avait t surprise de recevoir une lettre de son mari, o il la chargeait de faire donner leur fils la meilleure ducation, et o il l'invitait venir le retrouver la Jamaque. Il ajoutait que, si elle s'y refusait, il donnerait aussitt des ordres pour que son garon ft envoy ses correspondants Londres et ret le reste de son ducation l'cole de Westminster ou au collge de l'Eton. C'tait la sparation de la mre et de l'enfant[1162]. La pauvre Clarinda hsita. Son hsitation tait naturelle. Il lui en cotait d'aller reprendre, au bout du monde, la vie commune avec un homme qu'elle n'aimait pas. D'un autre ct, l'ducation de son fils dpendait de la bonne volont du pre; si une rconciliation se faisait, c'tait l'enfant qui en profiterait. Si je pars, j'ai la terreur de la mer et celle non moindre du climat; par dessus tout, l'horreur de retomber dans la misre, au milieu d'trangers, et presque sans remde. Si je refuse, je dois dire mon seul enfant (en qui toutes mes affections et mes esprances sont entirement concentres) adieu pour toujours; lutter seule et sans protection contre la pauvret et la censure du monde[1163]. Elle esprait toutefois que le caractre jaloux de son mari tait calm par une plus grande connaissance du monde; elle disait, non sans mlancolie, que le temps et ses malheurs, en altrant sa personne et sa vivacit, rendaient moins probable qu'elle serait expose ses soupons[1163]. Elle prit finalement la rsolution d'aller la Jamaque. Il est vraisemblable que, en dehors des considrations qu'elle exposait ses amis, d'autres sentiments plus secrets avaient prpar son esprit ce rapprochement. L'amour et l'abandon de Burns devaient y tre pour quelque chose. Cet amour, en portant atteinte aux amitis qui l'entouraient, l'avait plus isole; cet abandon, avec sa dure leon, l'avait assagie. Il n'est pas rare que l'amant, en tuant les illusions dans le coeur d'une femme, enlve l'obstacle qui empchait celle-ci de vivre tranquillement avec son mari. La chute du rve qui souvent loigne les femmes de la ralit, les y ramne; les dceptions les rconcilient avec leur vie; elles la recommencent ayant perdu les prtentions qui la leur faisaient paratre odieuse; elles finissent par y prendre got et y trouver quelque douceur. Il se produisait quelque chose de cet accommodement dans la nature pratique de Clarinda. Cette phrase-ci n'en a-t-elle pas le ton rsign: Ceci me semble le choix prfrable; c'est srement le sentier du devoir et, par consquent, je puis esprer que la bndiction de Dieu accompagnera mes efforts pour tre heureuse avec celui qui a t l'poux de mon choix et le pre de mes enfants?[1164]. Au mois d'octobre 1791, un peu avant la lettre Burns, elle avait rpondu son mari qu'elle irait le rejoindre. Mais le navire qui devait l'emmener ne partait qu'au printemps[1165]. Elle tait donc au moment des adieux quand Burns lui annona qu'il allait arriver dimbourg. Elle ne put obtenir de son propre coeur le refus de le voir. [Note 1161: _Memoir of Mrs Mac Lehose by her Grandson_, p. 30-31.] [Note 1162: _Id._, p. 81.] [Note 1163: _Memoir of Mrs Mac Lehose by her Grandson_, p. 34.] [Note 1164: _Id._, p. 35.] [Note 1165: _Id._, p. 38.] Le 29 novembre 1791, pour la dernire fois de sa vie, Burns alla dimbourg, et les deux amants se retrouvrent. Prs de quatre annes s'taient coules depuis leur sparation, pendant lesquelles l'affection de Clarinda n'avait cess d'errer autour de l'ingrat. Il avait vieilli: les fatigues et les excs avaient fatigu ses traits. Mais quand il reparut, obscur dans cette ville jadis mue de lui, il sembla sa matresse qu'elle revivait dans la splendeur de ces mois anciens. Lui retrouva sans doute ses regards d'autrefois, ces mots qui savent rendre irrsistibles les excuses et charment les jalousies. Tout fut oubli jusqu'aux paroles amres qu'elle lui avait crites. N'taient-elles pas une preuve qu'elle avait souffert? L'ancienne passion, si longtemps contenue, monta comme un vin furieux. Il semble que la volont de Clarinda en fut trouble et vaincue. Les coeurs longtemps sevrs de la tendresse qu'ils portent en eux et privs d'amour en proportion de l'amour qu'ils nourrissent, sont saisis de vertige lorsque, l'obstacle disparu, cette dtresse s'assouvit de cette plnitude. Ils se prcipitent vers leur rve, avec un oubli et par suite avec un don entier d'eux-mmes, et les dernires consommations de l'amour naissent souvent des premiers transports de ces surprises. Les deux amants restrent ensemble une semaine, pendant laquelle ils se virent en secret. mai, ton matin jamais ne fut si doux Que la sombre nuit de dcembre, Car tincelant tait le vin ros Et secrte tait la chambre, Et chre tait celle que je n'ose nommer Mais dont toujours je me souviendrai[1166]. [Note 1166: _O May, thy morn was ne'er sae sweet._] Ce fut une semaine de bonheur pre et poignant, comme celui qu'on gote la veille des sparations, o deux coeurs sentent combien ils tiennent l'un l'autre, par leur dchirement mme. Ils s'efforcent de ramasser toutes les dernires joies mais prennent du mme coup le commencement de la souffrance, et ils s'enivrent de dlices navres. La sparation se fit dans les larmes. Celles de Clarinda taient sincres, quoique peut-tre elle en et vers de plus amres encore aux heures de son dlaissement. Celles de Burns l'taient aussi. Sa facult d'prouver des sentiments passagers, avec autant de violence que s'ils taient durables, tait surexcite. Dans le moment, il souffrit peut-tre autant que la pauvre femme. De cet arrachement sortit une admirable pice, simple et mouvante comme ces paroles d'adieu, ordinaires par le sens mais palpitantes de soupirs et de sanglots. Un tendre baiser et nous nous sparons; Un adieu et puis c'est pour toujours! Je boirai toi, avec les larmes de mon coeur, Mon gage sera le combat de mes soupirs et de mes sanglots! Qui peut dire que la Fortune l'afflige Tant qu'elle lui laisse l'toile de l'esprance? Pour moi, aucun scintillement joyeux ne m'claire; Le sombre dsespoir m'enveloppe tout autour. Je ne blmerai jamais ma faiblesse et mon amour, Rien ne pouvait rsister ma Nancy; Rien que la voir c'tait l'aimer, N'aimer qu'elle et l'aimer toujours. Si nous n'avions jamais aim si passionnment, Si nous n'avions jamais aim si aveuglment, Si nous ne nous tions jamais vus ou jamais quitts, Nous n'aurions jamais eu nos coeurs briss. Adieu donc, toi la premire et la plus belle! Adieu donc, toi la meilleure et la plus chre! toi soient toutes les joies, tous les trsors, La Paix, le Contentement, l'Amour et le Plaisir! Un tendre baiser et nous nous sparons! Un adieu, hlas! et c'est pour toujours! Je boirai a toi dans les larmes de mon coeur! Mon gage sera le combat de mes soupirs et de mes sanglots![1167] [Note 1167: _Parting song to Clarinda._] Avec ces dsespoirs, les deux amants s'arrachrent aux bras l'un de l'autre. Burns rentra Dumfries, dans le calme de sa maison et la routine de sa vie. Il resta quelque temps troubl de ces motions. Ds le 15 du mois de dcembre, on voit qu'il avait dj crit six lettres Clarinda; presque une par jour[1168]. Ces lettres, comme la plupart de celles de cette poque, ont t perdues ou dtruites. Son coeur s'en retournait dimbourg. Tantt il voyait arriver le navire qui allait emporter son amie. [Note 1168: _To Mrs Mac Lehose_, 15th Dec. 1791.] Voici l'heure, le navire arrive! Ma bien-aime Nancy, adieu! Spar de toi, puis-je survivre? De toi que j'ai si bien aime? Sans fin et profonde sera ma douleur; Je ne verrai pas un rayon d'espoir, Sinon cette prcieuse et chre croyance Que tu te souviendras toujours de moi. Le long du rivage solitaire, O les rapides oiseaux de mer crient autour de moi, Par-del les flots roulants, bondissants, mugissants, Je tournerai vers l'ouest mon oeil pensif. Heureux bosquets indiens, dirai-je, O est le sentier de ma Nancy! Tandis qu' travers vos parfums, elle passe, dites-moi, songe-t-elle moi? Tantt il saluait le mois dont le retour lui rappellera la scne des adieux. Une fois de plus, je te salue, funbre dcembre, Une fois de plus, je te salue avec chagrin et souci; Triste tait l'adieu que tu me rappelles, L'adieu avec Nancy, oh! pour ne plus nous revoir. L'au revoir des amants pris est un plaisir doux et pnible, Car l'espoir brille doucement sur la tendre heure du dpart; Mais, oh! le sentiment cruel que l'adieu pour toujours! Angoisse sans mlange et pure agonie! Farouche comme l'hiver qui maintenant dchire la fort, Jusqu' ce que la dernire feuille de l't soit envole, Telle est la tempte qui a secou mon sein, Jusqu' ce que mon dernier espoir, mon dernier confort fussent partis. Cependant comme je te salue, funbre dcembre, Ainsi je te saluerai toujours avec chagrin et souci, Car triste tait l'adieu que tu me rappelles, L'adieu avec Nancy, oh! pour ne plus nous revoir. On peut, sans forcer les choses, prsumer que Jane Armour sentait entre elle et son mari de nouvelles influences inconnues mais devines, qui la lui rendaient de plus en plus trangre. Sans savoir prcisment o ses proccupations allaient, il tait impossible qu'elle ne sentt point qu'il n'tait pas avec elle et que ce n'tait plus jamais de l'ouest que venait maintenant la brise qu'il prfrait. Clarinda s'embarqua, vers les derniers jours de janvier 1792, sur la Roselle, le mme navire qui avait d emporter Burns aux Indes occidentales. Avant de partir, elle lui crivit afin de lui donner les derniers avis de celle qui aurait pu vivre ou mourir avec lui[1169]. Devant l'inconnu solennel d'un long voyage, elle reprenait son ton de prdication religieuse; sa lettre a l'air d'un petit sermon parsem de citations bibliques. On croirait un retour d'influence du rvrend... Cherchez la faveur de Dieu, gardez ses commandements, soyez soucieux de vous prparer pour une ternit heureuse. L, j'en ai l'espoir, nous serons runis dans une flicit parfaite et ternelle[1169]. Son amour, qui avait puis les dsenchantements terrestres, reportait ses esprances un sjour futur d'o les larmes sont bannies. En attendant, elle se prparait accepter de la vie le bonheur moyen, le seul dont celle-ci dispose. Je suis sre que vous serez heureux d'apprendre mon bonheur. Je compte que ce sera bientt[1169]. [Note 1169: _Mrs Mac Lehose to Robert Burns_, 25th Jan. 1792.] Mais, de ce ct-l encore, la pauvre Clarinda devait rencontrer des dceptions. Quand elle arriva la Jamaque, son mari, qui lui avait peut-tre impos cette terrible preuve dans l'espoir qu'elle se mettrait dans son tort en refusant, la reut avec froideur. Sur le pont mme du navire, il fit usage envers elle d'expressions rudes. La malheureuse femme puise par le voyage put peine supporter ce nouveau coup. La rception trs froide que je reus de M. Mac Lehose me donna un choc qui, joint au climat, drangea mon esprit tel point que je cessai d'tre responsable de ce que je disais et faisais[1170]. Elle crut qu'elle allait perdre la raison. La bienveillance que mon mari me montra ensuite ne put pas dissiper la complication de dsordres nerveux qui me saisirent alors[1171]. Elle ne tarda pas dcouvrir que M. Mac Lehose comme la plupart des planteurs des Indes occidentales avait toute une famille d'une matresse de couleur. Elle fut, selon le langage toujours convenable de Chambers mortifie de voir combien il lui avait t grossirement infidle pendant la priode de leur sparation[1172]. C'tait un brutal et violent qui se plaisait battre et injurier ses esclaves devant elle, quand il tait saisi de ses fureurs. Perdue, isole, rvolte de ces scnes, la malheureuse femme fut prise d'un dsespoir, dont le souvenir hanta sa mmoire. Je me rappelle que j'arrivai la Jamaque il y a aujourd'hui vingt-deux ans. Ce que j'ai souffert pendant les trois mois que je restai l! Dieu, donnez-moi de la gratitude pour la bont que vous avez eue de me ramener mon pays natal[1173]. Le mdecin la prvint que, si elle ne s'en retournait, sa vie tait en danger. Au mois de juin, elle quitta de nouveau son mari. Notre sparation fut trs affectueuse. De ma part ce fut avec un sincre regret que ma sant m'obligea l'abandonner. De la sienne, il en fut de mme, selon toute apparence. Nous nous sparmes avec des promesses mutuelles de constance et de maintenir une correspondance rgulire[1174]. Elle remonta sur le mme navire qui l'avait amene et rentra en cosse vers la fin d'aot 1792, six mois environ aprs en tre partie. Il convient d'ajouter que son mari ne tint aucune des belles promesses qu'il avait faites propos de l'ducation de son fils, pour l'avenir duquel elle avait affront ce long voyage et s'tait impos le plus cruel des sacrifices, celui de retourner prs de cet homme et peut-tre celui de subir jusqu'au bout sa comdie odieuse. [Note 1170: _Memoir of Mrs Mac Lehose by her Grandson_, p. 40.] [Note 1171: _Memoir of Mrs Mac Lehose_, p. 40] [Note 1172: R. Chambers, tom. III, p. 261.] [Note 1173: _Memoir of Mrs Mac Lehose_, p. 42.] [Note 1174: _Id._, p. 41.] Tandis que Clarinda voyageait ainsi, le chagrin de Burns, dans les heures o il pensait elle, avait pris la forme d'une mlancolie pensive. On en peut suivre l'cho dans une chanson, compose plus tard, mais dont on a rattach, avec vraisemblance, l'inspiration cet pisode de sa vie. On y trouve une adaptation potique d'un joli passage de la correspondance de Clarinda, dont il lui avait dit qu'il s'emparerait quelque jour. Maintenant, de son manteau vert, la gaie Nature s'habille, Et coute les agnelets qui blent sur les collines, Tandis que les oiseaux gazouillent des bienvenues dans tous les bois verts. Mais pour moi cela est sans dlices,--ma Nannie est au loin. Le perce-neige et la primevre parent nos bois, Et les violettes baignent dans la rose du matin; Ils font peine mon triste coeur, tant doucement ils fleurissent, Ils me font penser Nanie et Nanie est au loin. Alouette, toi qui t'lances des roses des prairies, Pour avertir le berger de la ligne grise de l'aurore, Et toi moelleux mauvis qui salues la descente de la nuit, Cessez, par piti,--ma Nanie est au loin. Viens, Automne, si pensif, en jaune et en gris, Et apaise-moi en m'annonant le dclin de la Nature; Le noir, le lugubre Hiver et la neige farouchement chasse Peuvent seuls me charmer,--maintenant que Nanie est au loin[1175]. [Note 1175: _My Nanie's awa._] Aprs son retour dimbourg, il est probable que Clarinda, puise par sa double traverse et ses pnibles commotions, resta pendant longtemps trop souffrante pour lui crire. Peut-tre aussi considrait-elle leurs adieux comme le scellement mis sur un amour, qui, pour tre respect, ne devait plus tre rouvert; et sa courte rconciliation avec son mari comme une terre qui le recouvrait jamais. Au mois de dcembre 1792, six mois aprs le retour de Clarinda et juste un an aprs leur sparation, il ignorait qu'elle ft rentre, ainsi que le prouve le billet qu'il crivait une des amies de sa matresse, dimbourg. Chre Madame, je vous ai crit si souvent sans recevoir de rponse que j'avais pris la rsolution de ne plus lever ma plume vers vous; mais ce jour mmorable, le _six dcembre_, ramne ma mmoire une telle scne! Ciel et terre! Quand je me rappelle une personne exile au loin! mais pas un mot de plus ce sujet, jusqu' ce que j'apprenne de vous votre vritable adresse, et pourquoi mes lettres sont restes sans rponse, car celle-ci est la troisime que je vous envoie[1176]. [Note 1176: _To Miss Mary Peacock._ Dec. 6th, 1792.] Il n'apprit qu'au commencement de l'anne suivante que Clarinda tait en Europe depuis plus de six mois. Sa colre clata dans une lettre crite probablement sous le coup de cette nouvelle et qui semble incohrente force de violence. Elle est date du mois de mars 1793. Je suppose, ma chre Madame, qu'en ngligeant de m'informer de votre arrive en Europe--circonstance qui ne pouvait pas m'tre indiffrente, comme vrai dire rien de ce qui vous concerne--je suppose que vous avez voulu me laisser deviner et voir qu'une correspondance, que j'eus nagure l'honneur et la flicit de goter, ne doit plus jamais tre. Hlas! quels sons lourds, crasants sont ces mots: jamais plus! Le malheureux qui n'a jamais got le plaisir n'a jamais connu la dtresse; ce qui pousse l'me la folie c'est le souvenir de joies qui ne seront jamais plus. Ceci n'est pas le langage qu'il faut parler au monde; il ne le comprend pas. Mais vous autres, venez, les quelques-uns--les fils du Sentiment et de la Passion! vous dont les cordes du coeur tremblent et gmissent d'une angoisse indicible, quand le souvenir se prcipite dans votre coeur!--vous qui tes capables d'un attachement pntrant comme la flche de la mort, et puissant comme la vigueur de l'tre immortel--venez, et vos oreilles vont s'abreuver d'une histoire... mais, silence! Je ne dois pas, je ne puis pas la dire: une agonie est dans ce souvenir, la dmence est dans ce rcit! Mais, Madame, laissons les sentiers qui mnent la folie. Je flicite vos amis de votre retour, et j'espre que la prcieuse sant qui, d'aprs ce que me dit Miss Peacock, a t si branle, est rtablie ou en train de se rtablir.... Je vous prsente un livre (c'tait la dernire dition de ses pomes), puis-je esprer que vous l'accepterez? Aurai-je de vos nouvelles? Mais d'abord, coutez-moi. Pas de froid langage, pas d'avertissements de prudence; je mprise les conseils et ddaigne tout contrle. Si vous ne devez pas m'crire dans le langage, si vous ne devez pas m'exprimer les sentiments, que vous savez que je dsire recevoir, et que je serai heureux de recevoir, je vous en conjure, par l'orgueil bless! par la paix ruine! par la passion frntique et due! par tous ces maux nombreux qui composent cette suprme douleur humaine, un coeur bris!! restez pour moi silencieuse jamais. Si jamais vous m'insultez par les apophthegmes insensibles du sang-froid et de la prudence, puissent tous... mais assez! un dmon ne pourrait exhaler un souhait malveillant sur la tte de mon ange! Rappelez-vous bien ce que je vous demande. Si vous m'envoyez une page baptise aux fonds d'une sanctimonieuse prudence, par le ciel, la terre et l'enfer! je la dchire en atomes! Adieu! puissent toutes choses heureuses vous accompagner![1177] [Note 1177: _To Mrs Mac Lehose._ March 1793.] C'est la lettre d'un frntique. certains endroits, on croirait presque que c'est la lettre d'un homme excit de boisson, tant cela est en dehors de toutes bornes de raison. Aprs cette lettre, une pleine anne s'coule sans trace de correspondance entre les deux amants. Il est probable, il est certain mme qu'ils s'crivirent: ils se comprenaient de moins en moins. Clarinda, branle par ses dernires preuves, fatigue de corps et de coeur, gagne d'ailleurs par l'ge, entrait dans une priode plus apaise. Comme son amour faisait rellement partie de sa vie, il se modifiait avec elle; il devenait plus calme parce qu'il tait sincre et qu'il tenait son me. Elle comprenait de plus en plus leur liaison comme une amiti dvoue. Burns, en qui cet amour tait uniquement une excitation d'imagination ou de sens, ne voulait pas comprendre qu'il pt changer. En sorte que c'tait, ce qui arrive souvent, l'amour vrai qui devenait paisible et l'amour factice qui restait violent. Elle lui avait crit pour lui parler d'amiti; il ne lui avait pas rpondu; elle lui crivit de nouveau et cette fois on a sa rponse, date du 25 juin 1794. Cette lettre--la dernire--est crite pendant une tourne d'Excise, sur une table d'auberge, en face d'une bouteille de vin. Il s'en chappe d'abord une tendresse d'anciens souvenirs. C'en est la meilleure partie. Mais que le reste est pnible! un accs de plaisanterie force, et quelque chose comme un souvenir d'ancienne bonne fortune, tran dans des fins de dners copieux et bruyants, je ne sais quelle fanfaronnade d'amour inconvenante. Avant de me demander pourquoi je ne vous ai pas crit, informez-moi d'abord _comment_ je dois vous crire. En amiti, dites-vous. J'ai maintes fois pris la plume pour essayer de vous crire une lettre d'amiti. Mais c'est impossible; c'est Jupiter saisissant une sarbacane d'enfant aprs avoir mani le tonnerre. Quand je prends la plume, la souvenance m'accable. Ah! ma toujours trs chre Clarinda! Clarinda! Quelle foule des plus tendres souvenirs se presse dans ma pense, ce mot! Mais je ne dois pas m'abandonner ce sujet. Vous l'avez interdit. Je suis extrmement heureux d'apprendre que votre sant est rtablie, et que vous tes de nouveau en tat de goter cette satisfaction en l'existence, que la sant seule peut nous donner.... Vous ririez si vous m'aperceviez o je suis en ce moment. Plt au ciel que vous fussiez ici pour rire avec moi, quoique, je le crains, notre premire occupation serait de pleurer. Me voici tabli ici, ermite solitaire, dans la salle solitaire d'une auberge solitaire, avec une solitaire bouteille de vin prs de moi, aussi grave et stupide qu'un hibou, mais comme un hibou toujours fidle ma chanson. En preuve de quoi, ma chre Mrs Mac, voici votre sant! Puissent les bndictions les plus choisies du ciel bnir votre doux visage; et si un misrable regarde de travers votre bonheur, puisse le vieux chaudronnier de l'enfer l'empoigner pour marteler son coeur pourri! Amen. Il faut que vous sachiez, ma trs chre Madame, que, depuis bien des annes, en quelque endroit, en quelque compagnie que je me trouve, chaque fois qu'on propose la sant d'une dame marie, je propose toujours la vtre. Mais comme votre nom n'a jamais franchi mes lvres, mme pour mon ami le plus intime, je propose votre sant sous le nom de Mrs Mac. Cela est si bien connu parmi mes relations que, lorsqu'on propose une dame marie, le directeur des toasts dit souvent: Oh! nous n'avons pas besoin de lui demander a qui il boit: la sant de Mrs Mac. J'ai aussi, parmi mes compagnons de runions joyeuses, tabli un tour de sants que j'appelle le tour des Bergres d'Arcadie, ce sont les sants de dames prfres qu'on porte sous des noms fminins clbrs dans les chansons anciennes; en ces occasions vous tes ma Clarinda. Donc, madame Clarinda, je consacre ce verre de vin au plus ardent souhait pour votre bonheur![1178] [Note 1178: _To Mrs Mac Lehose._ 25th June 1794.] Ainsi finit la correspondance de Sylvander et de Clarinda. Les protestations ardentes, les promesses ternelles, les rves de runion future, les appels la divinit, cette magnifique rhtorique aboutit cette rasade, bue la sant de Mrs Mac, avec une familiarit alourdie et un rire forc. Il sort de cette lettre une odeur de trivialit. C'est l'abaissement d'une passion qui avait eu de hauts coups d'aile. quelques mois de l il crivait: Il y a dans le _Museum_, une chanson par une de mes _ci-devant_ desses qui n'est pas indigne de cet air! Elle commence ainsi: Ne parle pas d'amour, cela me fait souffrir[1179]. [Note 1179: _To George Thomson._ 19th Oct. 1794.] Il employait, en franais, cette locution souille qui avait tran par les rues de Paris et qui contient je ne sais quelle goguenardise populacire et cruelle. La chanson dont il parlait tait les jolis vers que Clarinda lui avait envoys au dbut de leur liaison, quand il avait pour la premire fois parl d'amour[1180]. Il y a quelque chose de laid dans ce manque de respect pour un souvenir dont il aurait convenu de parler avec plus de rserve. Il pouvait du moins se taire. C'tait la fin, on dirait presque la lie, de cet amour dans cette me trouble. [Note 1180: Dans la lettre du 9 Janvier 1788.] Dans un des deux coeurs, heureusement, les beaux rves d'autrefois se gardrent respects et inviolables. Clarinda survcut Burns prs d'un demi-sicle; elle mourut en 1841. Sa nature calme et saine reprit son quilibre; elle devint une vieille femme aimable et rconcilie avec la vie. On a d'elle un lger crayon qui la reprsente l'ge de quatre-vingts ans, dans son salon o tait suspendu un portrait du pote, toujours souriante et accueillant avec affabilit ses visiteurs. Elle demeura fidle au souvenir de celui qu'elle avait aime. Vingt ans aprs la mort de Burns elle crivait dans son journal: 25 janvier 1815. Jour de naissance de Burns. Un grand banquet chez Oman. J'aimerais tre l, invisible, pour entendre tout ce qu'on dira de ce grand gnie[1181]. Et quarante ans aprs la semaine des adieux, quand elle tait tout l'extrmit de la vie, elle crivait encore: 6 dcembre 1831. Je ne pourrai jamais oublier ce jour-ci. Spare de Burns en l'anne 1791, pour ne jamais nous retrouver dans ce monde. Oh! puissions-nous nous retrouver dans le ciel[1181]. Il y a quelque chose de touchant dans ce souhait constant aprs tant d'annes. Clarinda resta jusqu'au bout suprieure Burns. Elle vivra parmi celles qui furent aimes par les potes: non point parmi les cruelles et les dcevantes qui les torturrent, ni non plus parmi les sacrifies qui languirent et moururent de leur chagrin; mais--et c'est l son originalit--comme une vaillante femme qui souffrit et sut vivre. [Note 1181: _Memoir of Mrs Mac Lehose_, p. 53.] II. OPINIONS POLITIQUES, TRACAS. C'est Dumfries que Burns se trouva, pour la premire fois, ml aux agitations de la politique. Jusque-l il avait vcu dans son isolement campagnard; l'cho des vnements arrivait lui comme ces roulements de tonnerre affaiblis, qui rvlent de trs lointains orages. Il avait, dans ses vers et par quelques-uns de ses actes, fait preuve de Jacobitisme. Mais c'tait l un sentiment romanesque, presque historique, qui ne tirait pas consquence et ne portait sur aucun intrt prsent. Il arriva dans les villes au moment o le puissant moi de la Rvolution Franaise agitait tous les esprits et excitait de toutes parts des enthousiasmes ou des colres. L'branlement du cataclysme gigantesque soulevait, en tous pays, des dsirs, des projets, des tentatives de rforme ou de rvolution; et aussi des rsistances, des alarmes, des indignations. En sorte que les luttes particulires prenaient quelque chose de la gravit du drame de France, et que les discussions son propos avaient l'pret de luttes immdiates. Les moindres remous dans la plus lointaine baie portaient le reflet au grand navire qui sombrait dans son incendie, et recevaient de lui un caractre tragique. Les passions publiques taient exaltes, presque leur paroxysme; la somme de haine que les hommes ont toujours la disposition de leurs opinions, cessant d'tre employe aux croyances religieuses, s'tait prcipite dans les convictions politiques. Il fallait prendre parti pour ou contre la Rvolution. Par ses origines plbiennes, son ducation, son impatience de toute supriorit, sa colre contre les distinctions sociales, Burns devait fatalement aller au parti dont les tendances taient dmocratiques. Dans ces temps o il tait dangereux, surtout pour un agent du Gouvernement, de manifester ses prfrences, un autre aurait tenu les siennes secrtes ou ne les aurait manifestes qu' bon escient. Mais il n'tait pas homme garder en lui ce qu'il ressentait. Les convictions prudentes et taciturnes n'taient pas son fait. Par suite de sa nature, il tait impossible que ses opinions n'clatassent pas au dehors, et par suite de son gnie, qu'elles le fissent sans quelque chose de frappant. Il tait certain qu'un acte audacieux, quelque parole coupante de sarcasme ou brillante d'loquence, attireraient l'attention sur lui. Il y a des hommes dont les discours sont clatants comme des glaives. Cela ne tarda pas arriver. Un jour de la fin de fvrier 1792, un brick aux allures suspectes fut signal dans le Solway-Frith. Burns tait un des employs qui furent envoys pour surveiller ses mouvements. Le lendemain, le brick choua sur un banc de sable et on put apercevoir que l'quipage tait nombreux, bien arm, dcid ne pas se rendre sans lutte. On dpcha aussitt un des excisemen, Lewars, Dumfries, et un autre Ecclefechan, pour en ramener un peloton de dragons. Burns fut laiss avec quelques hommes pour surveiller le navire et empcher que la marchandise ne ft dbarque. Pendant qu'il se promenait de long en large sur les galets et les roseaux du rivage, de mchante humeur que les renforts tardassent venir, il composa une de ses amusantes chansons: _Le diable a emport l'exciseman._ Quand Lewars revint avec les soldats, Burns se mettant leur tte, l'pe la main, marcha travers l'eau et fut le premier aborder le brick. L'quipage perdit courage bien que plus nombreux et se rendit. Le vaisseau fut saisi et vendu aux enchres, le lendemain, Dumfries, avec toutes ses armes et toute sa cargaison. cette vente, Burns dont la conduite avait t fort loue, acheta quatre caronades. C'est une emplette qui, premire vue, semble trange. On en a l'explication lorsqu'on sait qu'il les envoya, selon Lockhart, la _Convention_, avec une lettre o il priait cette assemble de les accepter comme un tmoignage de son admiration et de son estime. Le cadeau et l'envoi furent arrts la douane de Douvres[1182]. [Note 1182: Lockhart. _Life of Burns_, p. 228-29. Voir aussi la lettre de M. Train dans l'dition de Burns, de Blackie, tom. I, p. CCXIIII.] Lockhart, qui fut avec persistance un tory troit, condamne lourdement cet acte de Burns, bien qu'il soit forc de reconnatre que l'Angleterre n'tait pas alors en guerre avec la France, mais, dit-il, chacun sentait qu'elle ne tarderait pas l'tre[1182]. Chambers, qui a tudi de plus prs cette question et qui a pris la peine de parcourir les journaux de l'poque, fait rentrer les faits dans de plus justes proportions. Il remarque que la Convention n'existait pas encore la fin de Fvrier 92; que, moins d'un mois auparavant, Georges III avait ouvert le parlement dans des termes o il se flicitait de la paix et de la prosprit du pays; que le trois pour cent tait 96; que l'ambassadeur anglais ne fut rappel qu'au mois d'aot; que la guerre ne fut dclare qu'au mois de janvier suivant, et qu'une dmonstration de sympathie envers le gouvernement franais n'tait nullement un acte d'hostilit contre le gouvernement anglais. Bien plus, les journaux et l'opinion de la contre taient favorables la Rvolution franaise, au point qu' la fin de 1792, une souscription tait ouverte Glascow pour aider les Franais continuer la guerre contre les princes migrs et les pouvoirs trangers, par qui ils pourraient tre attaqus, et le journal annonait que la souscription s'levait dj 1200 livres sterling[1183]. Il est possible cependant que, par suite des dlais de l'envoi et des lenteurs du trajet, les canons soient arrivs Douvres seulement vers la fin d'avril, quand la guerre avait clat entre la France et l'Empereur; et que les autorits anglaises aient cru devoir intercepter un envoi d'armes, fait par un particulier une nation en hostilit contre un souverain alli. C'tait de la part de Burns un acte original, mais nullement irrgulier, et il est peu probable qu'il faille attribuer cela les ennuis qui ne tardrent pas l'assaillir. [Note 1183: R. Chambers, tom. III, p. 218-20.] * * * * * Ils devaient tre causs par des actes, plus hardis et plus significatifs en eux-mmes, mais dont la gravit tint aussi au changement qui s'tait produit dans l'opinion publique et dans l'attitude du gouvernement. La premire avait t affecte par l'emprisonnement de Louis XVI et les massacres de septembre; la seconde, par le sentiment rel ou feint de la contagion rvolutionnaire qui le menaait. En effet, entre les premiers mois de 1792 et les derniers, des vnements importants avaient eu lieu dans le pays. C'est l'anne qui est marque par la naissance et le dveloppement des socits rvolutionnaires anglaises et par une puissante fermentation des esprits. Il existait bien, depuis 1780, des socits et des clubs, forms en vue d'obtenir une rforme parlementaire, juge ds lors ncessaire et qui ne fut accomplie qu'en 1832[1184]. En 1780, une socit d'_Information Constitutionnelle_ avait t cre et avait rpandu des quantits de pamphlets sur cette question. En 1782 et en 1785, Pitt lui-mme avait propos la Chambre des Communes des motions ayant pour objet de modifier le systme d'lection. En 1789, la runion d'un club de whigs, connu sous le nom de _Socit de la Rvolution_[1185], et le clbre sermon du Dr Price avaient motiv les fameuses _Rflexions_ de Burke sur la Rvolution franaise[1186]; celles-ci avaient fait sortir du sol toute une littrature de rponses, parmi lesquelles se distinguaient les _Droits de l'Homme_ de Thomas Paine[1187]. Mais ces associations taient isoles, avaient peu d'influence; leur programme se bornait une rforme contenue dans les limites constitutionnelles; et les discussions sur la Rvolution franaise semblaient porter sur une question trangre aux pays et presque historique. Vers le commencement de 1792, les germes d'opposition, cachs jusque-l, se manifestrent et se rpandirent avec une singulire rapidit. Des socits politiques pullulrent sur toute l'tendue du royaume. Le 25 de janvier, un cordonnier, nomm Thomas Hardy, cossais de naissance, tabli Londres, fonda, avec neuf amis, une association sous le nom de _Socit Correspondante de Londres_. Son titre indique o tait sa force. Elle devait se mettre en rapport avec les autres runions analogues. Elle tait habilement organise en divisions de quarante-cinq membres, qui se constituaient au fur et mesure que le nombre des membres augmentait; elles envoyaient un dlgu au Comit central, lequel se runissait tous les jeudis soir. Les affiliations se prsentrent bientt en quantits considrables et, avant la fin de l'anne, Hardy estimait qu'elles atteignaient vingt mille, nombre qui dpasse de beaucoup le corps entier d'lecteurs dont dpend une majorit la Chambre des Communes[1188]. la fin de mars, il se fonda _la Socit des Amis du Peuple_ compose des hommes du parti whig minents par leur rang, leurs talents ou leur ascendant; Lord Daer, l'ancien protecteur de Burns, Thomas Erskine le clbre avocat, plusieurs membres du Parlement en faisaient partie. De tous cts, dans les comts, en Irlande, et surtout en cosse, des socits se formrent sous ce dernier titre. En Fvrier, Thomas Paine avait publi la seconde partie de ses _Droits de l'Homme_ dont la vente fut si considrable que, ds l't, il offrit, avec les profits, la somme de 25,000 francs la _Socit d'Information Constitutionnelle_[1189]. Aprs avoir demand la rforme d'abus indniables, le Programme de ces socits s'tait accentu et rclamait le suffrage universel et des parlements annuels. [Note 1184: Voir sur ces premires socits Lecky, _History of England in the XVIIIth century_, tom. V, chap. XXI, p. 448.] [Note 1185: Sur l'action de cette socit, Lecky, _Id._ p. 450.--Voir aussi _The Story of the English Jacobins_, by Edward Smith, chap. I.] [Note 1186: Les _Reflections on the Revolution of France_ sont de Novembre 1790.] [Note 1187: _The Rights of Man_ sont de 1791-92.] [Note 1188: _The Story of the English Jacobins_, chap. II et chap. III, p. 43.] [Note 1189: _The Story of the English Jacobins_, chap. II, p. 33.] Au mois de novembre, la _Socit Correspondante de Londres_, indigne du manifeste du Duc de Brunswick, avait, de concert avec d'autres socits, envoy une adresse la Convention, qui l'avait reue et l'avait fait lire aux armes. On y trouvait des passages crits dans le style de l'poque: Bien que menacs par un oppressif systme de contrle, dont les empitements graduels mais continus ont priv cette nation de presque toute la libert dont elle tait fire et nous a presque rduits l'abject esclavage d'o vous venez de sortir, cinq mille citoyens anglais, dans leur indignation, se mettent virilement en avant, pour sauver leur pays de l'opprobre attir sur lui par la conduite indolente de ceux qui sont au pouvoir. Ils considrent que c'est le devoir des Bretons d'encourager et d'aider, autant qu'il est en leur pouvoir, les champions du bonheur humain, et de jurer a une nation, qui poursuit le plan que vous avez adopt, une amiti inviolable. Que cette amiti soit dsormais sacre entre nous! Puisse une vengeance terrible saisir l'homme qui essayerait d'en causer la rupture. Bien que nous paraissions tre si peu prsent, soyez assurs, Franais, que notre nombre augmente journellement. Il est vrai que le bras menaant et lev de l'autorit tient prsent les timides l'cart--que des imposteurs actifs et partout rpandus trompent constamment les crdules--et que l'intimit de la Cour avec des tratres reconnus a quelque effet sur les nafs et les ambitieux. Mais nous pouvons vous apprendre avec certitude, Amis et Hommes Libres, que la lumire a fait des progrs rapides parmi nous. La curiosit a pris possession de l'esprit public, le rgne uni de l'Ignorance et du Despotisme disparat. Les hommes maintenant se demandent entre eux: Qu'est-ce que la Libert? Quels sont nos Droits? Franais, vous tes dj libres, et les Anglais se prparent le devenir[1190]. [Note 1190: _Address to the French National Convention, from the following Societies united in one common cause, viz., the obtaining a fair, general, and impartial representation in Parliament, 27 Sept. 1792_, reproduite dans _The Story of the English Jacobins_, chap. III.] On trouvait dans ce mme document, qui fut un peu plus tard publi par les journaux anglais, les phrases suivantes, dans lesquelles Georges III tait directement vis: Que les despotes allemands agissent comme il leur plat. Nous nous rjouirons de leur chute, en ayant compassion, cependant, de leurs sujets esclaves. Nous esprons que cette tyrannie de leurs matres deviendra le moyen de rtablir dans la pleine jouissance de leurs Droits et de leurs Liberts des millions de nos semblables. C'est donc avec indiffrence que nous voyons l'lecteur du Hanovre joindre ses troupes aux tratres et aux brigands; mais le Roi de la Grande-Bretagne fera bien de se rappeler que ce pays-ci n'est pas le Hanovre. S'il oubliait cette distinction, nous ne l'oublierions pas[1190]. Au mme moment, la _Socit Constitutionnelle_ avait envoy la Convention deux dlgus qui avaient chang avec le prsident le baiser de la fraternit. Dans leur adresse, la barre de l'Assemble, ils annonaient que d'innombrables socits semblables la leur, se formaient dans toutes les parties de l'Angleterre, de l'cosse et de l'Irlande et qu'elles y veillaient un esprit de recherche universelle dans les abus compliqus du gouvernement et s'enquraient des moyens simples de rforme[1191]. [Note 1191: _The Society for Constitutional Information in London to the National Convention of France, November 28th 1792_, cit dans _The Story of the English Jacobins_, chap. III.] Cependant le roi, les ministres, particulirement Pitt et Dundas qui tait secrtaire pour l'cosse, la majorit du parlement, les tories, ceux qu'on appelait les whigs alarmistes, s'taient mus de cette agitation. Ds le mois de mars, Georges III l'avait vise dans une proclamation royale. En novembre, un magistrat nomm John Reeves forma une _Association pour dfendre la Libert et la Proprit contre les Rpublicains et les Niveleurs_[1192]. Des associations loyales se crrent en face des associations rvolutionnaires ou rformatrices. Tout ce qui, en Angleterre, tait alarm de l'avenir et satisfait du prsent, y appartint ou les appuya. Le soutien du gouvernement leur donna de la force. On rpandit des bruits de conspiration, d'anarchie, de pillage. On menaa les tavernes qui prtaient leurs salles aux socits jacobines, de leur retirer leur licence; on inquita les vendeurs de journaux; on condamna les colleurs d'affiches[1193]. On svit contre les moindres paroles. Un ministre dissident de Plymouth, le Rev. William Winterbotham, ayant dit dans un sermon que sa majest tait place sur le trne condition d'observer certaines lois et rgles et que, si elle ne les observait pas, elle n'avait pas plus de droits la couronne que les Stuarts, tait condamn quatre annes d'emprisonnement Newgate[1194]. John Frost, avou riche et estim, ancien ami politique de Pitt, ami de Sheridan, fut accus, d'aprs le tmoignage d'un individu quelconque, d'avoir dit dans un caf quelque chose sur ce que l'galit tait un droit naturel de l'homme et sur ce qu'il avait une prdilection pour le rpublicanisme. Il fut condamn six mois de prison, une heure de pilori, dposer caution de bonne conduite pour cinq annes et fut ray du rle des attorneys[1194]. Lorsque, l'anne suivante, le moment de lui appliquer la peine du pilori fut fixe, toute la ville fut en quelques instants couverte de petits placards annonant le jour et l'heure de l'excution. Le pilori fut immdiatement dmoli par la foule et Frost libr; mais il prit froidement le bras de Horne Tooke qu'il rencontra par hasard et s'en retourna la prison[1195]. On condamna Thomas Paine qui tait alors en France et ne revint jamais en Angleterre, malgr un admirable plaidoyer de Thomas Erskine, le frre du protecteur de Burns. Lorsque George III apprit que Thomas Erskine se chargeait de la dfense de Paine, il contraignit le prince de Galles crire l'illustre avocat une lettre qui amena sa dmission immdiate comme attorney gnral prs du Prince[1196]. Le lendemain du jugement de Paine, une nouvelle socit fut cre sous la prsidence d'Erskine: _Les Amis de la Libert de la Presse_. Le 13 dcembre, le parlement fut prmaturment convoqu pour entendre un discours du trne, dans lequel il tait parl d'un dessein de tenter la destruction de la Constitution et la subversion de tout ordre et de tout gouvernement. [Note 1192: _The Story of the English Jacobins_, chap. III, p. 55.] [Note 1193: _Id._ p. 58.] [Note 1194: _Id._ p. 64.] [Note 1195: _Id._ p. 165] [Note 1196: Voir _Lord Erskine_ par Henri Dumril, p. 61, et les paroles de Thomas Erskine lui-mme, cites au bas de la page 62.--Voir aussi _Henry Erskine and His Times_, par le lieutenant-colonel Alex. Fergusson, p. 345.] En sorte que tout le pays tait travaill d'une formidable effervescence; la bataille faisait rage entre les socits librales ou rvolutionnaires d'un ct et les socits ractionnaires ou conservatrices de l'autre. Celles-ci employaient tous les moyens d'intimidation, jusqu' la dnonciation. Le gouvernement avait pris parti dans la lutte et se considrait comme attaqu par les propositions de rforme. On voit combien la situation tait, la fin de 1792, change de ce qu'elle avait t au commencement, et combien les mmes actes qui, au mois de fvrier, taient simplement indiffrents, seraient devenus significatifs au mois de novembre. * * * * * Ce double mouvement s'tait produit en cosse, mais avec plus de force dans chaque sens, et par consquent plus de violence dans le choc. Les principes nouveaux trouvaient dans l'organisation essentiellement dmocratique de l'glise calviniste un terrain favorable. Les socits se multiplirent. Lorsqu'en 1793 on proposa un congrs des socits de Londres et des Provinces, ce fut dimbourg qu'il eut lieu[1197]; quarante-cinq socits cossaises y envoyrent des dlgus[1198]. D'un autre ct, le parti tory tait l plus nombreux et plus puissant, en mme temps que plus troit et plus fanatique qu'ailleurs. Il comprenait presque entirement la richesse, le rang, l'administration du pays et les trois quarts de la population[1199]. L'impit de la Rvolution franaise assurait cette raction tout ce qui tait pieux, ses excs tout ce qui tait timide; tandis que la distribution des emplois achetait tout ce qui tait vnal[1200]. Les conseils municipaux, qui taient les principaux lecteurs du Parlement, nommaient leurs successeurs, et par consquent se renommaient indfiniment eux-mmes. Les personnes qui taient envoyes comme jurs aux cours criminelles, taient choisies par le shrif du comt et, lorsqu'elles taient arrives, subissaient un nouveau choix de la part des juges[1201]. Il n'y avait pas de libres institutions politiques, car le gouvernement parlementaire n'avait jamais fonctionn en cosse. Le parti tory, matre des emplois, des tribunaux, des collges, de l'glise, affectait de considrer les opposants comme des ennemis de toutes les institutions. Ce fut une vritable perscution. Pendant cette anne de 1792, un jeune avocat de talent, nomm Thomas Muir, avait pris part, Glascow, la cration d'une socit nomme _Les Amis de la Constitution et du Peuple_; et un clergyman, le Rv. Thomas Palmer, fellow de Queen's collge Cambridge, avait, Dundee, aid la fondation d'une socit semblable, _La Socit des Amis de la Libert_[1202]. Tous deux, accuss de sdition, furent dclars coupables par des jurs influencs par l'opinion des juges. Lorsque les verdicts furent rendus, la Cour avait exercer son pouvoir discrtionnaire de fixer la sentence, qui pouvait aller d'une heure d'emprisonnement la transportation vie.[1203]. Cette dernire peine n'tait pas et n'avait jamais t employe en Angleterre pour le crime de sdition. C'tait alors un chtiment terrible, impliquant un voyage de plusieurs mois, la misre dans une colonie nouvelle, plus de communication avec la terre natale et ceux qu'on y laissait, et de telles difficults de retour qu'un homme transport tait considr comme un homme qu'on ne reverrait plus[1203]. Muir fut condamn quatorze annes de transportation; Palmer la mme peine. Jeffrey, alors jeune homme, assistait au jugement avec sir Samuel Romilly. Ni l'un ni l'autre, dit lord Cockburn, ne l'oublia jamais. Jeffrey n'en parlait jamais sans horreur[1204]. Lorsque, en 1793, le congrs des socits de rforme eut lieu dimbourg, sans le moindre trouble, les deux dlgus de _la Socit Correspondante de Londres_, Margarot et Gerrald, qui taient trangers, et le secrtaire gnral du congrs, Skirving, furent arrts, jugs, il est presque impossible de dire sur quelle accusation, et condamns galement quatorze annes de transportation. Le sort de ces victimes fut lamentable: Gerrald et Skirving moururent en arrivant Botany-Bay; Palmer mourut en revenant l'expiration de sa peine; Muir s'chappa, mais fut bless et vint mourir Chantilly; Margarot seul revint en Angleterre, g, bris, et trana quelque temps encore, grce aux secours de ceux de ses anciens amis qui survivaient[1205]. Pour retrouver l'esprit judiciaire de cette cour, dit Cockburn, il faut remonter aux jours de Lauderdale et de Dalzell.[1206] [Note 1197: _The Story of the English Jacobins_, chap. V, p. 80.] [Note 1198: _Id._, p. 88.] [Note 1199: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 71.] [Note 1200: _Id._, p. 75-76.] [Note 1201: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 76.] [Note 1202: _The Story of the English Jacobins_, chap. V, p. 81.] [Note 1203: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 88.] [Note 1204: Lord Cockburn. _Life of Jeffrey_, p. 55.] [Note 1205: _The Story of the English Jacobins_, p. 91-92.] [Note 1206: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 88.] Dans la socit, la haine des tories contre toute tendance librale se faisait sentir d'une faon plus violente encore qu'en Angleterre. Comme toutes les places et toute l'influence taient entre leurs mains, ils frappaient de proscription ceux qui taient connus pour leurs principes whigs ou qui taient souponns d'en avoir. Les jeunes gens qui entraient au barreau marqus de cette tache voyaient toutes les portes officielles se fermer devant eux; les juges leur taient hostiles; les affaires s'loignaient d'eux[1207]. Plusieurs furent contraints de s'exiler d'dimbourg et d'aller Londres. Mme autour des avocats connus, le vide se faisait. [Note 1207: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 80.] Le pays, dit Mrs. Fletcher dans son autobiographie, devint alarm un point extrme, et les atrocits commises en France par une faction sans principes, les pires ennemis de la libert, produisirent une telle horreur en cosse, spcialement dans les classes leves, que tout homme tait considr comme un rebelle qui ne soutenait pas les mesures tory du gouvernement. Mr Fletcher nanmoins resta fidle ses principes whig.... cette poque, et pendant plusieurs annes plus tard, telle tait en cosse la terreur des principes libraux, qu'aucun membre du barreau qui les professait ne pouvait esprer une clientle. Comme il n'y avait pas de jury dans les affaires civiles, on croyait que les juges ne dcideraient pas en faveur d'un plaideur qui aurait employ un conseil whig.... Nous fmes souvent, cette poque, rduits notre dernire guine; mais telle tait ma sympathie pour les sentiments publics de mon mari, que je ne me rappelle aucune priode de ma vie marie qui ait t plus heureuse que celle o nous souffrions cause de notre conscience.[1208] [Note 1208: _Autobiography of Mrs Fletcher_, p. 65.] Il fallait, pour rsister cette conspiration, la vaillance et la gat de cette charmante femme. Un petit fait qui revient sa mmoire indique jusqu' quel point cette haine des Tories portait le trouble dans les existences particulires. Au printemps de 1795, nos amis, Mr et Mrs Millar, partirent pour l'Amrique, bannis par le flot puissant de la rancune tory qui assaillait si sauvagement Mr. Millar. Il avait fait partie de la Socit des _Amis du Peuple_. Il perdit son occupation professionnelle, bien que ce ft un homme trs capable et trs honorable; il prouva un tel dgot de l'tat des affaires en cosse qu'il prit la rsolution d'aller chercher la paix et la libert aux tats-Unis d'Amrique. Je ressentis le dpart de Mrs Millar comme une grave perte. Deux ans plus tard elle revint, veuve; et notre amiti dura jusqu' sa mort.[1209] [Note 1209: _Autobiography of Mrs Fletcher_, p. 71.] On n'imagine qu' peine jusqu'o allait cette haine. Le grand objet des Tories, dit Cockburn, tait d'injurier tout le monde except eux-mmes, et en particulier d'attribuer une soif de sang et d'anarchie, non seulement leurs adversaires publics dclars, mais l'ensemble du peuple[1210]. Une sorte de rprobation s'attachait aux libraux, ce point que les enfants les regardaient avec terreur. [Note 1210: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 72.] Je puis mentionner ici que le signe distinctif de tous ceux qui soutenaient ces principes (les principes libraux) tait d'avoir les cheveux _coups courts_ et de donner ainsi _le coup de grce_ la poudre et la chevelure arrange avec boucles et queue, laquelle tait alors si universellement adopte qu'aucune personne, occupant le rang de gentleman, ne pouvait paratre sans. Parmi les partisans les plus ardents et les plus en vue du citoyennat et du rpublicanisme tait un noble lord de talent distingu. Je me souviens trs bien, avec plusieurs de mes camarades, avoir regard le citoyen comte, avec crainte et curiosit, pendant qu'il passait dans George Street habill ou je devrais plutt dire dshabill dans un surtout grossier, fait de drap qu'on appelait Gratte Canaille. Sa physionomie brune et sombre, pendant que nous avions les yeux fixs sur lui, fit que nos voix gnralement bruyantes tombrent un murmure; nous nous dmes (_sotto voce_): Oh! comme il a l'air effrayant, on dit qu'il veut qu'on coupe la tte du roi. Il s'appuyait sur le bras de l'honorable Harry Erskine, fameux pour son esprit, son talent et ses principes _whiggistes_, qui tait le frre de l'avocat non moins clbre et plus tard chancelier, Tom Erskine. Ce souvenir d'un enfant qui avait alors une dizaine d'annes n'est-il pas bien probant et ne rend-il pas d'une faon saisissante le vide qui se faisait autour des hommes souponns de libralisme. Ce ne devait pas tre un sectaire bien farouche pourtant que celui qui se promenait si familirement avec Harry Erskine[1211]. [Note 1211: Nous avons trouv cette anecdote dans un livre intitul _Reminiscences of a Scottish Gentleman_, by Philo Scotus.] * * * * * Quelques avocats comme Henri Erskine et Archibald Fletcher; Malcolm Laing, l'historien; James Graham, l'auteur du pome cossais _Le Sabbath_; quelques mdecins comme John Allen et John Thompson; quelques professeurs de l'Universit comme Playfair, le mathmaticien, Andrew Dalzel, l'humaniste, et Dugald Stewart, formaient un petit noyau d'opinion librale[1212]. Est-il besoin de dire que ces hommes, en qui la vertu et la sagesse taient gales et, chez quelques-uns, suprieures au talent, n'taient point des rvolutionnaires. C'tait coup sr la fleur et le sel du pays. Et cependant, ils taient souponns, tenus l'cart, entours de mfiance, surveills. Mme Dugald Stewart, dont la vie et l'esprit taient si purs, dont la parole tait si exquise et si mesure, dont l'enseignement tait un charme et qui, selon l'expression de Mackintosh, avait inspir l'amour de la vertu des gnrations d'lves, Dugald Stewart souffrit de cette implacable et stupide dfiance des conservateurs. [Note 1212: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 74.] Si les choses en taient l dimbourg, foyer intellectuel du pays, o le nombre relatif et le talent suprieur des libraux les rendaient plus difficiles attaquer, que devaient-elles tre dans les petites villes de province et dans la campagne? Un gentilhomme campagnard, avec n'importe quel autre principe que le dvouement Henry Dundas, tait regard comme une merveille ou plutt une monstruosit[1213]. C'tait aussi la croyance de presque tous les marchands, tous les employs amovibles, toutes les corporations publiques. Les conservateurs exeraient un odieux despotisme social, et les hommes marqus de libralisme, trop peu nombreux pour former une socit entre eux, et trop humbles pour opposer l'autorit d'un nom, vivaient sous le coup d'une vritable excommunication. Lord Cockburn a dit avec raison: [Note 1213: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 75.] Les choses taient assez mauvaises dans la capitale, mais bien plus terribles dans les petites localits qui taient exposes sans ressource la perscution. Si Dugald Stewart fut, pendant plusieurs annes, reu sans cordialit, dans une ville dont il tait l'ornement, quelle dut tre la position d'un homme ordinaire qui professait des opinions librales, dans la campagne ou dans une petite ville, expos tous les opprobres et tous les obstacles que l'insolence locale pouvait imaginer, et prive probablement du soutien d'amis partageant ses penses? Il y avait partout des hommes de ce genre, mais ils taient tous de position humble. Leur mrite tait grand, par consquent. Sous l'insulte, la froideur, la malveillance, des pertes personnelles constantes, ils restrent fidles ce qu'ils croyaient juste durant maintes sombres annes[1214]. [Note 1214: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 90.] Et qu'on ne croie pas que ce soit l un des aspects de la situation, color et assombri par le ressentiment d'un de ceux qui en souffrirent et aidrent la dtruire. Lockhart tait conservateur, peut-tre plus encore que Lord Cockburn n'tait libral, et il parle de l'pouvantable animosit de la vie quotidienne, dans des termes qui conservent plus encore l'horreur de ce temps de malveillance et de dsaccord. Des scnes, plus pnibles l'poque et plus pnibles dans le souvenir qui nous en reste que celles qui avaient, pendant des gnrations, afflig l'cosse, furent le rsultat de la violence et de la fermentation des sentiments de parti, des deux cts. De vieux et chers liens d'amiti furent rompus, et la socit fut, pendant un moment, branle jusqu' son centre. Dans les rves les plus extravagants des Jacobites, il y avait beaucoup respecter: un haut dvouement chevaleresque, le respect des vieilles affections, la loyaut hrditaire, une gnrosit romanesque. Dans cette nouvelle sorte d'hostilit, tout semblait vil autant que prilleux; elle excitait le mpris encore plus que la haine. Le nom seul suffisait salir ce qui en approchait; des hommes qui s'taient connus et aims depuis l'enfance, se tenaient distance, et cette influence se glissait entre eux comme si 'avait t quelque hideuse pestilence[1215]. [Note 1215: Lockhart. _Life of Burns_, p. 223.] Il n'y a rien d'exagr dans ces mots. Ils sont mme instructifs parce qu'il y perce un cho de l'ancienne haine tory, qui laisse deviner ce qu'avait d tre le langage d'autrefois. Il est ncessaire de connatre ces dtails et il est utile aussi de savoir que, parmi les petites villes provinciales, Dumfries tait une de celles o l'influence des tories tait le plus forte[1216]. C'tait la rsidence d'hiver d'un grand nombre de familles nobles du sud de l'cosse. Elles y apportaient leurs prjugs et une influence de richesse et de nom qui les rendait dangereux. Lorsqu'un cri s'leva en faveur d'une rforme parlementaire, le conseil municipal vota des adresses au Roi pour le prier de s'y opposer[1217]. Ds le commencement de 1793, il se forma une de ces tyranniques associations conservatives, le _Loyal Native Club, pour prserver la Paix, la Libert et la Proprit, et pour soutenir les Lois et la Constitution du Pays_. Elle comprenait les habitants les plus importants de la ville. Le _Journal de Dumfries_, rendant compte de la faon dont on clbrait la fte du Roi, permet de comprendre l'animosit qui l, comme ailleurs, se mlait au sentiment tory. [Note 1216: Lockhart. _Life of Burns_, p. 223.] [Note 1217: _History of Dumfries_, by William Mac Dowall, p. 591.] Mardi le 4 Juin 1793 (jour de naissance du roi Georges III) un dploiement inaccoutum de loyalisme s'est manifest trs clairement dans tous les rangs des habitants de cette ville. En outre de ce que nous avons remarqu la semaine dernire, ce n'est que justice de noter le loyalisme ardent de nos jeunes gens. S'tant procur deux effigies de Tom Paine, ils les ont promenes par les principales rues de notre cit et, six heures du soir les ont jetes dans des feux de joie, aux applaudissements patriotiques de la foule qui les entourait[1218]. [Note 1218: Extrait du _Dumfries Journal_, cit par W. Mac Dowall, p. 592.] Le matin de cette belle journe, des dames avaient apport au prsident de l'association des charpes de satin bleu sur lesquelles elles avaient brod les mots: Dieu sauve le Roi. Les membres du club, qui ces insignes furent remis, les portrent toute la journe autour de leurs chapeaux. Il y eut un banquet, avec quatorze toasts bien adapts, et le quinzime fut _Dieu bnisse toutes les branches de la famille royale_. Aprs quoi les membres de l'association, avec leurs bandes bleues, qu'ils portaient maintenant en charpe depuis qu'ils avaient t leurs chapeaux, s'en allrent l'assemble[1218]. Cette description de fte ne serait qu'un peu ridicule, si on ne savait ce que cette organisation cachait de rancunes, de haines, de dnonciations, de mises l'index, deux fois intolrables et dangereuses dans cette vie troite de petite ville. * * * * * L'attitude de Burns au milieu de ce conflit ne pouvait passer inaperue; il tait plus que personne expos aux regards. Sa clbrit, son don puissant de familiarit, la vigueur de sa dclamation ou de son sarcasme, le rendaient, aux yeux du parti ennemi, un des agents les plus dangereux des nouvelles doctrines. D'autre part, il suffisait qu'il y et la moindre apparence de pril ou de menace pour qu'il se portt aussitt du ct d'o ils venaient et commt quelque imprudence. Il ne tarda pas tre not parmi les suspects, en compagnie de quelques-uns de ses amis. Les _Loyal Natives_ firent circuler contre eux quatre misrables vers: Vous, fils de la Sdition, prtez l'oreille ma chanson, Laissez Syme, Burns et Maxwell se mler la foule, Avec Cracken l'attorney et Mundell le charlatan, Envoyez Willie, le marchand, en enfer coups de fouet[1219]. [Note 1219: _The Loyal Natives' Verses._] quoi Burns rpondait quand ces vers lui furent communiqus: Vous, vrais Loyal Natives coutez ma chanson, En tapage et en dbauche baudissez-vous toute la nuit; Votre bande est l'abri de l'Envie et de la Haine, Mais o est votre bouclier contre les traits du mpris? Voil la note des rapports entre les deux partis. Il faut se rappeler cette animosit d'une classe de la population contre les partisans des nouvelles doctrines pour comprendre certains passages de la vie du pote Dumfries. Il ne semble pas que Burns ait appartenu aucune des socits librales qui se formrent, pendant ces annes, en cosse[1220]. Mais il commit d'autres imprudences. Un certain capitaine Johnstone avait cr un journal nomm _Le Gazetier d'dimbourg_, dans le dessein de dfendre la cause de la rforme. C'tait un rvolutionnaire dclar. Il fut emprisonn quelques mois aprs; son successeur la rdaction le fut galement; et l'imprimeur, qui tait un honnte Jacobite, racontait Chambers que, par le fait d'avoir appartenue ce journal pestifr, son crdit fut arrt dans les banques et lui-mme regard pendant longtemps comme un homme tar[1221]. Burns crivait, au mois de novembre 1792, la lettre suivante au capitaine Johnstone: [Note 1220: R. Chambers, tom. III, p. 263.] [Note 1221: R. Chambers, tom. III, p. 258-64.] Monsieur, je viens de lire votre prospectus du _Gazetier d'dimbourg_. Si vous continuez, dans votre journal, avec le mme courage, ce sera, sans aucune comparaison, la premire publication de ce genre, en Europe. Je vous prie de m'inscrire comme souscripteur et, si vous avez dj publi quelques numros, veuillez me les envoyer partir du commencement. Indiquez-moi votre faon de rgler les paiements dans notre ville, ou bien je m'acquitterai envers vous par mon ami Peter Hill, libraire dimbourg. Continuez, Monsieur! Dcouvrez, avec un coeur indompt et d'une main ferme, cette horrible masse de corruption qu'on appelle la politique et la science de gouvernement. Osez peindre, avec leurs couleurs naturelles, ces misrables aux calmes penses, qu'aucune foi ne peut enflammer, quel que soit le shibboleth du parti auquel ils prtendent appartenir. L'adresse Dumfries trouvera, Monsieur, votre trs humble serviteur. R. B.[1222] [Note 1222: _To Capt. Wm Johnstone_, 13th Dec. 1792.] Lorsqu'on sait que vingt-cinq ans plus tard, en 1817, les noms des souscripteurs du premier journal libral qui ait pu paratre dimbourg depuis la disparition du _Gazetier_, furent recherchs par un missaire du Lord Avocat[1223], on pense si, en 1792, Dumfries, l'arrive d'un journal radical devait tre surveille et les abonns dsigns. [Note 1223: R. Chambers, tom. III, p. 264.] En mme temps, Burns composait et chantait des chansons comme celle-ci, dans laquelle ceux qui sont au loin dsigne les reprsentants libraux de l'cosse, ennemis du ministre; o Charlie et Tammie dsignent Charles Fox lui-mme, et Thomas Erskine le dfenseur de Thomas Paine. On sait que le chamois et le bleu taient les couleurs de Fox et celles du parti whig. la sant de ceux qui sont au loin, la sant de ceux qui sont au loin; Qui ne veut pas souhaiter bonne chance notre cause Puisse-t-il n'avoir jamais bonne chance! Il est bon d'tre joyeux et sage, Il est bon d'tre honnte et ferme; Il est bon de soutenir la cause de la Caldonie, Et de rester fidle au chamois et au bleu. la sant de ceux qui sont au loin, la sant de ceux qui sont au loin; la sant de Charlie, le chef du clan, Bien que sa troupe soit peu nombreuse! Puisse la Libert rencontrer le succs! Puisse la Providence la dfendre du mal! Puissent les tyrans et la tyrannie se perdre dans le brouillard, S'garer en route, et aller au diable. la sant de ceux qui sont au loin, la sant de ceux qui sont au loin; la sant de Tammie, notre gars du Nord, Qui vit dans le giron de la loi! la libert de ceux qui veulent lire, la libert de ceux qui veulent crire, Personne n'a jamais craint la vrit Que ceux que la vrit accuserait[1224]. [Note 1224: _Here's a Health to them that's awa'._] C'taient l, en somme, des indices d'opinions qu'il fallait aller chercher dans sa vie pour les connatre. Mais il ne s'en tint pas l, et maintes reprises il fit des manifestations publiques de ses sentiments. Un jour, un dner, au moment o l'on propose la sant de Pitt, il se lve et demande la permission de boire un plus grand et un meilleur homme, le gnral Washington[1225]. Une autre fois, il porte un toast au dernier verset du dernier chapitre du dernier Livre des Rois[1226]. En octobre 1792, au thtre de Dumfries, la fin d'une reprsentation d'apparat, l'auditoire demande: God save the king, et tous, selon la coutume anglaise, se tiennent debout et dcouverts. Au milieu de cette manifestation de loyaut, il reste assis, le chapeau sur la tte. Un grand tumulte s'ensuit; on crie: la porte! Il fut ou mis dehors ou forc de retirer son chapeau. On l'accusa mme d'avoir demand: a ira![1227] Il est probable qu'il tait gris ce soir-l. Mais on comprend que cet incident fut, le lendemain, le sujet des conversations de toute la ville. Et ce ne sont l que quelques faits saillants sauvs et recueillis par hasard. Ses conversations, ses toasts, lorsqu'il tait anim par le vin, devaient tre pleins de mots qu'on colportait avec une malveillance ou une admiration qui lui taient galement funestes. [Note 1225: Lockhart. _Life of Burns_, p. 225.] [Note 1226: R. Chambers, tom. III, p. 268.] [Note 1227: Scott Douglas, tom. VI, p. 49.] Dans l'tat d'exaspration politique o vivait toute la ville, cela devait mal finir. Cela finit en effet par une dnonciation au Conseil de l'Excise. Quelque dmon mchant a soulev des soupons sur mes principes politiques dit-il dans une lettre Mrs Dunlop, et un peu plus loin il parle du chenapan qui peut de propos dlibr comploter la destruction d'un honnte homme qui ne l'a jamais offens et, avec un ricanement de satisfaction, voir le malheureux, sa fidle femme et ses enfants bgayants, livrs la mendicit et la ruine[1228]. On ne sut jamais, bien entendu, l'auteur de cette dnonciation. Le Conseil de l'Excise prescrivit une enqute. Ce coup de tonnerre clata sur Burns sans qu'il s'y attendt. Il se vit perdu et crivit Mr Graham, un des commissaires de l'Excise et un de ses meilleurs protecteurs, une lettre affole de terreur. C'tait au commencement de dcembre 1792. [Note 1228: _To Mrs Dunlop_, 5th Jan. 1793.] Monsieur, j'ai t surpris, confondu et perdu lorsque M. Mitchell, le collecteur, m'a dit qu'il avait reu l'ordre du Conseil de faire une enqute sur ma conduite politique et m'a blm d'tre une personne hostile au gouvernement. Monsieur, vous tes poux et pre. Vous savez ce que vous ressentiriez si vous deviez voir la femme bien aime de votre coeur, et vos pauvres petits, dpourvus, parlant peine, jets l'abandon dans le monde, dchus, tombs d'une situation dans laquelle ils taient respectables et respects, laisss presque sans le soutien ncessaire d'une misrable existence. Hlas, Monsieur, dois-je croire que ce sera bientt mon sort? et cela cause des maudites et noires insinuations de l'infernale et injuste Envie. Je crois, Monsieur, pouvoir affirmer, sous le regard de l'Omniscience, que je ne voudrais pas dire dlibrment une fausset, non! quand bien mme des horreurs pires encore, s'il en existe, que celles que j'ai mentionnes, seraient suspendues sur ma tte, et je dis que cette allgation, quel que soit le misrable qui l'a faite, est un mensonge! La Constitution anglaise, sur les principes de la Rvolution, est ce quoi, aprs Dieu, je suis attach avec le plus de dvoment. Vous avez t, Monsieur, vraiment et gnreusement mon ami. Le ciel sait avec quelle ardeur j'ai ressenti mon obligation et avec quelle reconnaissance je vous en ai remerci. La Fortune, Monsieur, vous a fait puissant et moi faible, elle vous a donn la protection et moi la dpendance. Je ne voudrais pas, s'il ne s'agissait que de moi-mme, faire appel votre humanit; si j'tais seul et sans liens, je mpriserais la larme qui se forme dans mon oeil; je saurais braver le malheur, je saurais affronter la ruine; car aprs tout, les mille portes de la mort sont ouvertes. Mais, Dieu bon! les tendres intrts que j'ai mentionns, les droits et les liens que je vois en ce moment, que je sens autour de moi, combien ils nervent le courage et affaiblissent la rsolution! Vous m'avez accord un titre votre patronage, comme un homme de quelque mrite; et votre estime, en tant qu'honnte homme, est, je le sais, mon droit. Permettez-moi, Monsieur, d'en appeler ces deux sentiments; je vous adjure de me sauver de la misre qui menace de me dtruire et que, je le dirai jusqu' mon dernier soupir, je n'ai pas mrite[1229]. [Note 1229: _To Robert Graham of Fintry_, Dec. 1792.] Quelques-uns de ses plus sincres admirateurs ont blm cette lettre. Ils ont trouv qu'elle manquait de dignit[1230]. Elle ne manque nos yeux ni de fiert, ni d'loquence. C'est le mouvement et le cri d'un homme dont la famille peut tre le lendemain en face de la faim. C'est une lettre particulire, celui qui s'tait toujours montr son protecteur et son ami. Des situations cette extrmit ne se mesurent pas par des formules de correspondance ordinaire. Trouve-t-on qu'un homme manque de dignit parce que sa voix tremble et que ses yeux se remplissent de larmes lorsqu'il voit souffrir les siens? [Note 1230: Voir Hately Waddell.] D'ailleurs la lettre qui suit montre bien quelle fut son attitude dans cette malheureuse affaire. Il est facile de voir que M. Graham lui avait rpondu pour le rassurer un peu et lui dire d'exposer sa dfense dans une lettre qui serait transmise au Conseil. Burns lui renvoya, avec ses remercments, l'expos des faits et des opinions dont il tait accus. Il n'est gure possible de demander plus de franchise dans l'aveu de ses actes, plus de fermet dans le maintien de ses opinions, plus de nettet et de dignit la fois. Il crivait le 5 janvier 1793: Monsieur, je suis l'instant mme honor de votre lettre. Je n'essaierai pas de dcrire les sentiments avec lesquels j'ai reu cette nouvelle preuve de votre bont. J'arrive aux accusations que la malveillance et la calomnie ont portes contre moi. On a dit, semble-t-il, que non-seulement j'appartiens un parti dsaffectionn dans cette ville, mais encore que je suis sa tte. Je n'ai connaissance ici d'aucun parti, ni rpublicain, ni rformiste, except d'un ancien parti en vue de la rforme des bourgs, avec lequel je n'ai jamais rien eu faire. Des individus, rpublicains et rformistes, nous en avons ici, bien qu'en petit nombre, des deux cts. Mais, s'ils se sont associs, c'est plus que je n'en sais; et s'il existe une association de ce genre, elle doit se composer d'individus si obscurs et si ignors qu'il n'y a aucune possibilit que je leur sois connu, ou eux moi. J'tais au thtre, un soir, quand on rclama: a ira. J'tais au milieu du parterre et c'est du parterre que la clameur s'leva. Un ou deux individus, avec lesquels je me trouve occasionnellement, faisaient partie du groupe; mais je n'ai pas eu connaissance de leur projet, je n'y ai pas pris part, je n'ai jamais ouvert les lvres pour siffler ou acclamer ni celte chanson, ni aucune autre chanson politique. Je me suis considr comme un homme beaucoup trop obscur pour avoir quelque poids dans la rpression d'un dsordre, et en mme temps comme un homme trop respectable pour hurler aux clameurs d'une populace. Ce fut la conduite des premires personnes de la ville; et ces personnes savent et dclareront que ce fut aussi la mienne. Je n'ai jamais prononc d'invectives contre le roi. Sa valeur prive, il est absolument impossible qu'un homme tel que moi puisse l'apprcier. Mais, en sa capacit publique, c'est avec le plus solide loyalisme que j'ai toujours rvr et je rvrerai toujours le monarque de la Grande-Bretagne, comme la clef de vote sacre de notre royale Constitution (pour parler maonniquement). Quant aux principes de Rforme, je considre la Constitution britannique, telle qu'elle a t fixe par la Rvolution, comme la plus glorieuse Constitution qui existe, ou que peut-tre l'esprit de l'homme puisse concevoir. En mme temps, je pense, et vous savez quels hauts et remarquables personnages ont depuis quelque temps la mme opinion, que nous avons considrablement dvi des principes originels de la Constitution, et particulirement qu'un alarmant systme de corruption a pntr dans les rapports entre le Pouvoir Excutif et la Chambre des Communes. Voil la vrit et toute la vrit sur mes opinions rformistes, avec lesquelles j'ai jou imprudemment avant de connatre l'humeur de ces temps d'innovation. Je le vois maintenant, et l'avenir je scellerai mes lvres. Cependant je n'ai jamais eu aucune autorit dans aucune association politique, aucune correspondance, aucun rapport avec elles. Sauf ceci, lorsque les magistrats et les principaux habitants de cette ville s'assemblrent pour dclarer leur attachement la Constitution et leur horreur des meutes, dclaration que vous pourriez trouver dans les journaux, je crus qu'il tait de mon devoir, comme sujet du pays et comme citoyen de la ville, de souscrire cette dclaration. De Johnstone, l'diteur du _Gazetier d'dimbourg_, je ne sais rien. Un soir, en compagnie de cinq ou six amis, son prospectus nous tomba sous la main; il nous sembla viril et indpendant. Je lui crivis de nous envoyer son journal. Si vous croyez qu'il y a quelque improprit ce que la publication arrive ici adresse mon nom, je la dcommanderai aussitt. Jamais, j'en prends Dieu pour juge, je n'ai crit de ma main une ligne de prose pour le _Gazetier_. Je lui ai envoy une pice de circonstance, dite par Miss Fontenelle, le soir de son bnfice, intitule _Les Droits de la Femme_, et quelques strophes improvises sur la commmoration de Thompson. Je vous les envoie toutes deux pour que vous les lisiez. Vous verrez qu'ils n'ont absolument rien qui touche la politique. Quand j'ai envoy Johnstone un de ces pomes (j'oublie lequel des deux), j'y ai joint, la demande de mon excellent et digne ami, Robert Riddell Esq., de Glenriddell, un essai en prose, sign Caton, crit par lui et adress aux dlgus pour la Rforme des Comts. Il est lui-mme un de ces dlgus pour ce Comt-ci. Avec les mrites et les dmrites de cet essai, je n'ai rien eu faire que de le transmettre sous la mme enveloppe affranchie,--enveloppe qu'il m'avait procure. Pour la France, j'ai t son partisan enthousiaste au commencement des affaires. Lorsqu'elle en vint montrer son ancienne avidit pour les conqutes, en annexant la Savoie et en envahissant la Hollande, j'ai chang de sentiment. J'ai fait, sur la retraite du Prince de Brunswick, une ballade chanter aprs boire. Je l'ai chante une soire joyeuse. Je vous l'enverrai galement, cachete, parce qu'elle n'est pas faite pour tre lue par tout le monde. Elle est indigne de votre attention, mais dans le cas o Mme la Renomme, ainsi qu'elle l'a dj fait, userait ou abuserait de son vieux privilge de mentir, vous aurez en main le pour et le contre de mes crits et de ma conduite politique. Mon honor Patron, ceci est tout. Je dfie tout dmenti de cet expos. Des prjugs errons ou la passion imprudente peuvent m'garer et m'ont souvent gar; mais lorsqu'on me demande de rpondre de mes fautes, bien que, j'ose le dire, aucun homme ne ressente de plus perante componction de ses erreurs, cependant, je crois que personne ne peut tre plus que moi au-dessus d'un chappatoire ou d'une dissimulation[1231]. [Note 1231: _To Robert Graham of Fintry_, 5th Jan. 1793.] C'est une fort belle lettre, o il s'excuse avec beaucoup d'habilet, sans rien abandonner de ses convictions. Son passage sur le roi est suffisamment transparent, et celui sur la ncessit d'une Rforme si net qu'il faillit avoir s'en repentir. Sa dfense manqua de lui tre plus funeste que le reste. Le Conseil fut bless de ses remarques sur la Constitution et chargea un des surveillants gnraux, M. Corbet, de s'informer, sur les lieux, de sa conduite, et de lui faire savoir, selon ses propres termes que mon affaire tait d'agir et non de penser et que, quels que fussent les hommes ou les mesures, mon devoir tait d'tre silencieux et obissant[1232]. [Note 1232: _To John Francis Erskine of Mar_, 13th April 1793.] On a essay de diminuer le danger qui le menaa ce moment, et on a prtendu qu'il se l'tait exagr, Ses hrsies sur l'glise et sur l'tat Pourraient bien lui valoir le sort de Muir et de Palmer[1233]. [Note 1233: _Epistle from Esopus to Maria._] Tout va prouver, au contraire, que ce danger tait srieux. Le bruit s'tait mme rpandu dimbourg qu'il avait t congdi de l'Excise, et John Erskine, comte de Mar, avait eu la pense d'ouvrir, parmi les amis de la Libert, une souscription qui aurait ddommag le pote d'avoir souffert pour elle. Cette gnreuse initiative lui valut de Burns une lettre aussi belle que celle qui prcde, loquente, et pleine des sentiments de libert qui appartiennent aux citoyens d'un pays libre. Il faut la lire aussi, car elle complte l'tude des vrais principes politiques de Burns et elle le montre sous un de ses meilleurs aspects: La partialit de mes compatriotes m'a mis en vidence, comme un homme de quelque gnie, et m'a donn un nom maintenir. Comme pote, j'ai proclam des sentiments virils et indpendants qui, je l'espre, se retrouveront dans l'homme. Des raisons d'un haut poids, qui n'taient autres que le soutien d'une femme et d'enfants, m'ont dsign ma situation actuelle comme avantageuse, comme la seule que je pusse choisir. Nanmoins mon honnte renomme est ce qui m'est le plus cher, et mille fois j'ai trembl l'ide des pithtes dgradantes que la calomnie et la malveillance pourront attacher mon nom. J'ai souvent, anticipant cruellement l'avenir, entendu quelque futur crivailleur de magazine vnal, avec la lourde mchancet d'une stupidit sauvage, dclarer avec joie, dans ses paragraphes pays, que Burns, malgr la parade d'indpendance qui se trouve dans ses crits et aprs avoir t produit au regard et l'estime publics comme un homme de quelque talent, n'ayant pas en lui-mme les ressources ncessaires pour supporter cette dignit emprunte, tomba tre un pauvre exciseman et passa humblement le reste de son insignifiante existence dans les occupations les plus communes, avec la plus vile classe du genre humain. Monsieur, permettez-moi de dposer entre vos mains illustres mon dmenti le plus nergique, ma protestation contre ces calomnieuses faussets. Burns fut un homme pauvre depuis sa naissance et devint exciseman par ncessit. Mais, je le dirai! la pauvret n'a pu altrer la puret de son honntet et l'indpendance britannique de son esprit. L'oppression a pu la plier, mais non la dompter. N'ai-je pas, dans la prosprit de ma contre, un intrt qui m'est plus prcieux que le plus riche duch qu'elle contient? J'ai une nombreuse famille et la probabilit qu'elle s'accrotra encore. J'ai trois fils qui, je le vois dj, ont apport dans ce monde des mes peu faites pour habiter des corps d'esclaves.--Puis-je regarder tranquillement et contempler les machinations qui enlveraient leurs droits mes garons? ces petits Bretons libres, dans les veines de qui court mon propre sang? Non! je ne le saurais! Quand mme le sang de mon coeur devrait ruisseler autour de mon effort pour l'empcher. Si quelqu'un me dit que mes faibles efforts ne sauraient tre utiles et qu'il n'appartient pas mon humble position de se mler des intrts d'un peuple, je lui rpondrai que c'est sur des hommes comme moi qu'un pays se repose, pour trouver les mains qui soutiennent et les yeux qui comprennent. La multitude ignorante peut enfler la masse d'une nation; la foule clinquante, titre et courtisane, peut lui servir de panache et d'ornement. Mais le nombre de ceux qui sont assez levs dans la vie pour raisonner et rflchir, et assez bas pour tre l'abri de la contagion vnale des cours, voil o est la force d'une nation. Une dernire requte. Quand vous aurez honor cette lettre en la lisant, je vous prie de la jeter aux flammes. Burns, en faveur de qui vous vous tes si gnreusement intress, vient d'tre peint par moi, en couleurs naturelles; mais si quelqu'une des personnes qui tiennent entre leurs mains le pain qu'il mange, venait avoir quelque connaissance de ce portrait, cela ruinerait le pauvre barde pour toujours[1234]!... [Note 1234: _To John Francis Erskine of Mar._] Comme on sent, lorsqu'il parle des jugements futurs qu'on portera sur sa vie, l'amertume et l'humiliation qu'il ressentait de sa position dans l'Excise. Il ne s'y rconcilia jamais: et dans le reste de la lettre bouillonne un esprit altier contre sa situation subalterne et contre un ordre de silence qu'il n'acceptait qu'en frmissant. Grce l'amiti de Corbet et de Graham, l'orage qui l'avait menac passa sans clater. Il en garda cependant assez longtemps la pense qu'il fallait renoncer tout espoir d'avancement. Lockhart attribue au dcouragement que lui causa cette pense sa fuite vers des excs qui abrgrent sa vie[1235]. [Note 1235: Lockhart. _Life of Burns_, p. 283-84.] Par une assez curieuse revanche, ce fut le nom de Burns qui, vingt-cinq ans plus tard, servit rveiller l'opinion librale et rompit le silence dont les whigs avaient t jusque-l accabls. Le printemps suivant, dit lord Cockburn, s'ouvrit par un dner public en l'honneur de Burns, (22 Fvrier 1819). Deux ou trois cents personnes y assistaient. John A. Murray prsidait. De beaucoup la partie la plus intressante de cette runion fut les quelques mots dits par Henry Mackenzie, qui avait accueilli le pote avec bont lors de la premire visite de celui-ci dimbourg, environ trente ans auparavant, et qui avait t souvent rcompens en assistant la gloire du gnie qu'il avait si vite discern et aid. Ce dner laissa un long souvenir, comme le premier dner public auquel un des whigs d'dimbourg ait pris la parole. Ce fut le premier qui leur montra quelle utilit on pouvait tirer de ces runions, et ce fut la cause immdiate de dners politiques qui bientt aprs firent une si grande impression[1236]. [Note 1236: Cockburn. _Memorials_, p. 306.] Au moment de cette alerte, Burns s'tait promis de sceller ses lvres propos de politique[1237]. Selon son habitude d'crire sur les vitres, il avait mme trac cette pigramme sur une des fentres de sa taverne du Globe: [Note 1237: _To Mrs Dunlop_, Dec. 31, 1792.] Et si tu veux te mler de Politique, Et si ta fortune est humble, Porte bien ceci dans l'esprit, sois sourd et aveugle, Laisse les grands entendre et voir[1238]. [Note 1238: _In Politics if thou wouldst mix._] Il lui fut impossible de se tenir longtemps; la vitre dura plus que ses rsolutions. Il recommena bientt ses discours et ses pigrammes. Il devenait du reste de plus en plus difficile, un homme qui avait en lui le sang de Burns, de rester indiffrent et silencieux. L'anne de 1792 avait t, pour ainsi parler, une anne d'agitation thorique et c'taient des principes abstraits qu'on discutait. L'anne de 1793 mit les plus humbles en contact avec les faits eux-mmes et en amena le contre-coup tous les foyers. Les vnements taient devenus tragiques et se prcipitaient. Ds le mois de janvier, l'excution de Louis XVI avait rpandu une stupeur qui avait pntr partout. Le 24 janvier, Chauvelin, l'ambassadeur franais, avait reu l'ordre de quitter le pays avant huit jours. Le 27, la cour avait pris le deuil pour Louis XVI. Le 28, un message royal, dlivr au Parlement, l'avait inform que le roi avait rsolu d'augmenter ses forces pour soutenir ses allis et s'opposer aux vues d'agrandissement et d'ambition de la part des Franais, vues toujours dangereuses pour les intrts de l'Europe, mais plus encore lorsqu'elles taient lies la propagation de principes subversifs de la paix et de l'ordre de toute socit civile. Le 1er fvrier, la Convention avait dclar la guerre l'Angleterre. Le commerce tait arrt; les fortunes et encore plus les industries s'croulaient de tous cts; les ruines s'accumulaient; le nombre des banqueroutes avait quadrupl en cosse[1239]. Burns crivait son ami Peter Hill, le libraire d'dimbourg: [Note 1239: R. Chambers, tom. IV, p. 1.] J'espre, j'ai confiance que cette rafale de dsastres, par laquelle ont t renverss tant et tant de dignes personnages qui, il y a quelques mois, prvoyaient peu une pareille chose, pargnera mon ami. Ah! puissent la colre et la maldiction du genre humain hanter et harceler ces mcrants turbulents et sans principe, qui ont entran un peuple dans cette ruineuse aventure.[1240] [Note 1240: _To Peter Hill_, April 1793.] Lui-mme souffrait de la difficult des temps. La guerre avait arrt l'importation et supprim le surcrot de traitement qu'il en retirait. Il tait oblig d'crire une lettre comme celle-ci pour emprunter un peu d'argent: Ceci est une lettre pnible et dsagrable, la premire de ce genre que j'aie jamais crite. Je suis vraiment en une srieuse dtresse faute de trois ou quatre guines. Pouvez-vous, cher Monsieur, me les prter? Ces moments maudits, en arrtant l'importation, ont, pour cette anne, du moins, retranch un gros tiers de mon revenu, et avec ma nombreuse famille, c'est pour moi une affaire malheureuse[1241]. [Note 1241: _To John Mac Murdo_ (lettre V).] ces causes toutes locales et personnelles s'ajoutaient l'agitation universelle, la fivre que les chos et les grondements de catastrophes lointaines excitaient en tous, des tressaillements continuels que causaient des nouvelles grandioses et terribles, une sorte de tumulte qui s'tait empar de toutes les mes et qui rendait possibles partout toutes les folies et tous les hrosmes. Ce n'taient pas des temps ordinaires; les esprits taient hors de leurs gonds, un trouble puissant tait dans l'air, et Burns, plus que tout autre, le ressentait. Aussi, malgr les avertissements qu'il avait reus et le danger qui l'avait menac, ne pouvait-il s'empcher de laisser chapper des imprudences qu'il essayait de rattraper ensuite. Un jour, il offre la bibliothque populaire qu'il avait fonde, le livre de de Lolme sur la Constitution anglaise. Le lendemain matin, il accourt chez le prvost Thomson pour lui redemander voir le livre, parce qu'il avait crit quelque chose qui pourrait lui amener des ennuis; et il efface la phrase suivante: M. Burns prsente ce livre aux membres de la Bibliothque et les prie de l'accepter comme une charte de la libert anglaise, jusqu' ce qu'ils en trouvent une meilleure[1242]. Un autre jour, pendant le rvoltant procs de Thomas Muir, qui tait poursuivi pour avoir achet et distribu des copies des _Droits de l'Homme_ de Paine, il est forc de prier un brave forgeron de ses voisins de garder chez lui un exemplaire de l'ouvrage proscrit, parce que ce serait la ruine pour lui si on le savait en sa possession[1243]. Parfois, il rapportait de promenades solitaires parmi les ruines pittoresques de l'Abbaye de Lincluden, des penses qu'il n'osait confier ses vers, comme dans la pice admirable qu'il nomme _Une Vision_. [Note 1242: R. Chambers, tom. IV, p. 35.] [Note 1243: Rob Chambers, tom. IV, p. 86.] Comme j'tais debout prs de cette tour sans toiture, O la girofle parfume l'air plein de rose, O la hulotte gmit dans sa chambre de lierre Et dit la lune de minuit son souci; Les vents taient tombs et l'air tait paisible, Des toiles filantes traversaient le ciel; Le renard hurlait sur la colline, Et les chos lointains des gorges rpondaient. Le ruisseau, dans son sentier couvert de noisetiers, Se htait prs des murs en ruines, Pour rejoindre, l-bas, dans la valle, la rivire Dont le bruit distant monte et retombe. Du nord froid et bleutre ruisselaient Des lueurs, avec un bruit sifflant, trange; travers le firmament elles jaillissaient et changeaient, Comme les faveurs de la Fortune, perdues aussitt que gagnes. Par hasard, je tournai insouciamment mes yeux, Et, dans le rayon de lune, je tremblai en voyant Se lever, un spectre austre et puissant, Vtu comme jadis l'taient les mnestrels. Euss-je t une statue de pierre, Son aspect m'aurait fait frissonner; Et sur son bonnet tait grave clairement La devise sacre: Libert. Et de sa harpe coulaient des chants Qui auraient rveill les morts endormis; Et, oh! c'tait une histoire de dtresse, Comme jamais l'oreille d'un anglais n'en connut de plus grande. Avec joie, il chantait ses jours d'autrefois, Avec des pleurs, il gmissait sur les temps rcents; Mais ce qu'il disait, ce n'tait pas un jeu, Je ne le risquerai pas dans mes rimes[1244]. [Note 1244: _A Vision._] Cependant les destines de la Rvolution franaise tenaient le monde en suspens. En Angleterre, malgr la dclaration de guerre, un grand nombre d'mes gnreuses faisaient des voeux pour le peuple qui dfendait sa libert. Du premier coup, Burns se trouva parmi ceux qui prenaient parti contre leur propre patrie. Il ne s'en cachait pas. Il composait une pigramme contre une victoire de l'arme anglaise. Lorsque Dumourier passa l'ennemi, il crivit contre lui son _Impromptu sur la Dsertion du gnral Dumourier_. Dans une _Ode pour le jour de naissance du gnral Washington_, il s'criait: Les nations opprimes forment-elles le haut dessein De faire saigner les tyrans dtests? Ton Angleterre prend en haine cet exploit glorieux! Sous les plis de ses bannires hostiles, Bravant les reproches de l'honneur, L'Angleterre tonne et s'crie: La cause du tyran est la mienne! cette heure maudite, les dmons se sont rjouis, L'enfer, dans son tendue, poussa un cri de triomphe, cette heure qui vit le nom gnreux de l'Angleterre Associ des actes maudits frapps de honte ternelle[1245]. [Note 1245: _Ode for General Washington's Birthday._] Chose remarquable! L encore, ce paysan sans culture, perdu dans des fonctions infimes, au fond de l'cosse, tait l'unisson avec les plus hauts esprits de son poque. Il avait le don suprme des potes de sentir o est la parcelle de justice ternelle qui roule dans le dsordre humain. Il l'avait devin, comme ses frres en posie, l'ardent Coleridge et le noble Wordsworth. Eux aussi avaient eu l'me dchire de ce conflit entre leur amour pour la contre natale et leur enthousiasme pour la cause de l'humanit. Ils avaient eux aussi sacrifi le moindre de ces sentiments au plus grand. ce moment, Coleridge, malgr ses amitis et ses jeunes amours qui taient du ct patriotique, prdisait la dfaite tous ceux qui bravaient la lance destructrice des tyrans, et bnissait les pans de la France dlivre, en courbant la tte et en pleurant au seul nom de l'Angleterre[1246]. ce mme moment, lorsqu'il entrait dans une glise o l'on offrait des prires ou des actions de grces pour les victoires de son pays, Wordsworth restait silencieux, comme un hte qu'on n'a pas invit; et quand, sur le rivage paisible, l'heure o le soleil descend dans la tranquillit de la nature, il voyait la flotte orgueilleuse qui porte le pavillon croix rouge et entendait le canon du soir, son coeur tait plein de chagrin pour le genre humain[1247]. [Note 1246: Coleridge. _France, an Ode._] [Note 1247: Wordsworth. _The Prelude_, Book X.] Chez Burns, cette souffrance ne pouvait pas prendre une forme purement intellectuelle, s'accumuler en profonde tristesse mditative comme chez Wordsworth, ou s'exhaler en emportement lyrique comme chez Coleridge. Les gens cultivs se font de leur esprit un sanctuaire recul dont les joies et les colres sont plus loin de la vie, o ils se retirent parfois pour goter leurs fierts ou cacher leurs dgots. Burns n'avait pas ce refuge. La vie relle tait trop prs de son esprit, il ne pouvait s'en loigner et ses ides passaient aussitt dans ses actes. Ce conflit ne produisit pas en lui, comme dans Wordsworth, un branlement moral, douloureux sans doute, mais qui restait restreint dans la vue spculative des choses. Il causa en lui une irritabilit de chaque jour. Il avait pris en haine les officiers au point qu'il ne pouvait en supporter la prsence. Il crivait Mrs Riddell qu'il avait vue la veille au thtre: J'avais l'intention de vous faire visite hier soir, mais, en approchant de la porte de votre loge, le premier objet qui frappa ma vue fut un de ces faquins habills en homards, assis et gardant, comme un autre dragon, le fruit du jardin des Hesprides[1248]. Rencontrant un jour Mrs Basil Montague, qui lui demande de l'accompagner: Volontiers, Madame, dit-il, mais je ne descendrai pas par le trottoir, de peur d'avoir partager votre socit avec un de ces faquins paulettes dont la rue est pleine[1249]. Cette antipathie s'tendait aux nobles et aux riches. Dans une excursion de quelques jours qu'il fit avec un de ses compagnons de l'Excise, il regardait, avec une sorte d'humeur farouche, le charmant paysage de l'Isle de Saint-Mary, parce que c'tait la proprit d'un lord, et ce lord tait le pre de lord Daer, le libral[1250]. Il est probable que son mcontentement politique, la sensation pnible d'tre toujours surveill, l'effort encore plus pnible pour lui de se contenir, l'espce d'humiliation qu'il en ressentait, avaient aigri son caractre. Il tait devenu plus sombre, plus amer. Il avait toujours dans ses vers revendiqu l'galit des hommes, mais, maintenant il y apportait de l'pret et une sorte de duret farouche. On verra ailleurs avec plus de dtails quels furent ses sentiments vis--vis de la Rvolution franaise. Il suffisait de les noter ici, en tant qu'ils eurent une influence matrielle ou morale sur sa vie. [Note 1248: _To Mrs Riddell._ Nov. 1793.] [Note 1249: R. Chambers, tom. IV, p. 47.] [Note 1250: Rcit d'un voyage dans le Galloway fait avec Burns et communiqu par Mr John Syme Currie. _Life of Burns_, p. 47.] Il est hors de doute que cette fivre de discussions, de petites nouvelles, par lesquelles les grands aspects des faits sont cachs, de rcriminations, de dclarations vaines, que cette folie de colres, de querelles, de haine, qui nervait et exasprait toute l'Angleterre et svissait fortement Dumfries, furent pour le pote de mauvaises conditions de vie et de travail. Il et mieux valu ressentir les nobles souffles qui passaient sur le monde dans le calme de la campagne et les recevoir purifis de la paille et de la poussire des acrimonies humaines. * * * * * travers toutes ces pripties, il continuait son mtier d'exciseman. Il le faisait sans got, mais avec exactitude. Si on excepte l'admonestation relative ses dclarations politiques, laquelle est tout fait part, on ne trouve, dans sa correspondance et dans le minutieux journal de son surveillant Findlater, que trois ou quatre allusions des observations pour des faits de service. Elles portent sur des ngligences futiles et, selon les expressions mmes du rapport, sur des inadvertances triviales[1251]. Dans les cas o on a ses explications, celles-ci paraissent probantes[1252]. Deux lettres, en forme de mmoire, adresses, l'une David Staig[1253], prvost de Dumfries, l'autre Mr Graham de Fintry[1254], dans lesquelles il propose des amliorations qui doivent conduire une perception plus exacte de l'impt ou des conomies, montrent qu'il s'occupait de son administration, en dehors de la routine de son service, et qu'il en connaissait bien le fonctionnement. Ce sont des exposs trs courts mais trs nets et, il semble, trs justes, de points de dtails. Ils marquent le jugement qu'il y avait en lui, et ce qu'il aurait pu faire, si sa position avait t plus leve. Au point de vue strictement professionnel, il est certain que l'Excise ne devait pas compter beaucoup d'employs tels que lui, aussi actifs, aussi intelligents, aussi capables de tact et de fermet. Il avait d'autant plus de mrite apporter dans ses fonctions une rgularit qui n'tait pas dans sa nature, qu'elles lui taient pnibles et odieuses. De temps en temps, quelques paroles chappes indiquent qu'il continuait les subir, son corps dfendant, et laissent deviner la discordance qu'il y avait entre cette vie et ses dsirs. [Note 1251: Voir, dans Hately Waddell, _Life of Burns_, les renseignements et documents donns dans l'appendice: Burns as an Excise officer.] [Note 1252: Voir la lettre _to Alex. Findlater superviser of the Excise_. June 1791.] [Note 1253: _To David Staig, provost of Dumfries._] [Note 1254: _To Robert Graham of Fintry._ Jan. 1794.] Dimanche clt une priode de notre maudite affaire du revenu. Il se peut que je sois tenu, occup crire, jusqu' midi. Jolie occupation pour la plume d'un pote! Il y a une partie du genre humain que j'appelle la _classe des chevaux de mange_. Quels animaux enviables ce sont! Ils tournent, ils tournent et ils tournent--le boeuf de Mundell, qui fait aller son moulin coton, est leur prototype exact--sans une ide ou un dsir au-del de leur cercle, gras, luisants, stupides, patients, tranquilles et satisfaits; tandis que me voici assis tout novembreux, damn mlange de mauvaise humeur et de mlancolie, sans assez de la premire pour m'emporter jusqu' la colre, ni de la seconde pour me reposer dans la torpeur; mon me se dmenant et voletant autour de sa prison, comme un bouvreuil attrap pendant les horreurs de l'hiver et nouvellement enferm dans une cage. Je suis persuad que c'est de moi que le sage Hbreu a prophtis quand il a dit: Et voyez, quelque chose quoi cet homme applique son dsir, elle ne prosprera pas. Si mon ressentiment est veill, il est certain que c'est d'un ct o il n'ose pas piailler; et si.... Priez que la Sagesse et le Bonheur soient de plus frquents visiteurs de R. B[1255]. [Note 1255: _To Mrs Riddell._ Nov. 1793.] Ces aveux sont rares. Il supporta jusqu'au bout, en se taisant, cette existence si peu faite pour lui, dans laquelle il voyait le soutien de sa famille. * * * * * Ce fut dans ces moments de trouble et d'irritation, vers la fin de l'anne 1792, que passa dans son souvenir, pour la dernire fois, la chaste figure de Mary des Hautes-Terres. La mme saison, la saison d'automne, l'voqua encore. Elle semble revenir intervalles gaux, trois ans aprs sa dernire apparition Ellisland. Elle se tient sur le seuil des derniers jours, qui descendent, en s'assombrissant, vers un fond de vie o elle ne peut le suivre. Elle vient lui donner un adieu. On dirait que les nuages s'ouvrent un moment derrire elle, et laissent arriver jusqu' lui, par cette chappe, le parfum des aubpines de l'Ayr, un rayon de ces dimanches de mai comme les annes ne lui en apportent plus, des clarts d'autrefois. Il la salua d'adorables et tendres paroles dans lesquelles revit toute sa douleur. La douce Mary Campbell resta jusqu'au bout la matresse de ce coeur tourment. Le sujet de cette chanson, crivait-il Thompson en la lui envoyant, est un des plus intressants passages de mes jeunes jours; j'avoue que je serais heureux de voir les vers adapts un air qui leur assurerait la clbrit. Peut-tre, aprs tout, est-ce la passion encore ardente de mon coeur qui jette un lustre emprunt sur les mrites de cette composition[1256]. Il se trompait. La pice qu'il envoyait tait, comme toutes celles que lui inspira Mary Campbell, parmi ses plus parfaites. [Note 1256: _To George Thomson._ 14th Nov. 1792.] berges, rives et ruisseaux autour Du chteau de Montgomery, Verts soient vos bois, belles vos fleurs, Et vos ondes jamais troubles. Que l, l't dplie d'abord ses robes, Que l, il reste plus longtemps, Car l, je pris mon dernier adieu De ma douce Mary des Hautes-Terres. Comme doucement fleurissait le bouleau vert et gai, Comme la floraison d'aubpine tait riche, Quand sous leur ombrage parfum Je la serrais sur ma poitrine! Les heures d'or, sur des ailes d'anges, Volaient par-dessus moi et ma chrie, Car chre, autant que la lumire et la vie, M'tait ma douce Mary des Hautes-Terres. Avec maints voeux et maints troits embrassements, Nos adieux furent pleins de tendresse; Et nous jurant souvent de nous revoir Nous nous arrachmes l'un l'autre. Mais hlas, le gel de la mort arriva Qui tua ma fleur si htivement! Maintenant vert est le gazon et froide l'argile Qui enveloppent ma Mary des Hautes-Terres. ples, ples maintenant, ces lvres roses, Que j'embrassai souvent si tendrement! Et ferm jamais, ce regard brillant Qui s'arrtait sur moi si doucement! Et retomb maintenant, en poussire silencieuse, Ce coeur qui m'aimait si chrement! Mais toujours au fond de ma poitrine Vivra ma Mary des Hautes-Terres[1257]. [Note 1257: _Highland Mary._] La souffrance est aussi rcente que dans les vers composs trois ans auparavant; ceux-ci ont une tristesse de plus. Il semble que la pense d'une existence future se soit loigne; la dissolution est l'ide matresse de cette pice comme la survivance l'tait de la prcdente. Ce n'est plus la Mary veillant dans le ciel qu'il s'adresse; mais la Mary disparue sous la terre, pour jamais. Le sentiment de la sparation dfinitive a remplac celui d'une runion attendue; ses yeux ne la cherchent plus du ct des toiles. Du reste, ce rve d'une rencontre avec les tres aims, qui avait t pendant quelque temps sa croyance, ne reparat plus dans sa correspondance. Pas mme aux derniers moments, lorsque la pense de la mort prochaine lui reviendra souvent, il ne s'en ressouviendra. Il y a une autre rflexion mlancolique dont il est impossible de se dfendre en relisant ces vers. Certes l'homme qui les a crits est aussi capable de posie que jamais. Cependant c'est de plus en plus des souvenirs que son gnie s'applique; la vie prsente ne lui fournit plus de ces motions; il retravaille celles du pass; il retourne ce qu'il a ressenti. Quelle amertume ont ces divins moments d'autrefois, quand ils reviennent dans une me qui ne saurait plus les prouver et qui, peut-tre, en a conscience! III. LES EXCS AUGMENTENT. -- MAUVAIS RENOM. Dans cette vie de discussions pres et de dclamations de cabaret, dans la routine d'un mtier ha, dans le commerce de gentilshommes viveurs ou de bourgeois godailleurs, ses excs de boisson se rapprochent et s'alourdissent. Jusque-l ils avaient t intermittents et ils avaient eu comme contrepoids le travail corporel et le grand air de la campagne. Maintenant le danger devient quotidien et plus grave. Il tait assailli constamment et de tous cts. Dumfries, dit Heron, sa dissipation devint plus profonde et plus habituelle; il tait plus expos que dans la campagne ce qu'on le sollicitt de partager la dbauche des dissolus et des oisifs; de sots jeunes gens, tels que des clercs d'hommes de loi, de jeunes mdecins, des commis de marchands et ses confrres de l'Excise, se pressaient avidement autour de lui et de temps en temps le poussaient boire avec eux, afin de pouvoir jouir de son audacieux esprit[1258]. D'un autre ct, lorsque les Hunts se runissaient Dumfries, le pote tait invit partager leurs runions et il n'hsitait pas accepter l'invitation[1259]. La flnerie des heures inoccupes par ses fonctions, le besoin de bavardage dont on tue le dsoeuvrement d'une petite ville, les rencontres sur la place ou le long du quai, produisaient des occasions continuelles. La colre et l'emportement que la politique dchanait en lui, comme chez les hommes du peuple qui n'ont pas appris de l'histoire tre calmes envers leur temps, les inquitudes et les rages d'tre observ ou rprimand, taient des excitations boire et rendaient plus pres les fumes de la boisson. Une vie sdentaire, mauvaise pour lui, empchait sa constitution de se dbarrasser de ces ivresses et les y accumulait lentement. Avec un peu de soin on assiste l'envahissement et aux progrs de cette funeste faiblesse. On peut la suivre comme un mauvais filon dans sa correspondance. [Note 1258: Heron. _Life of Burns_, p. 441.] [Note 1259: Id., p. 442.] Vers la fin de 1792, on entrevoit un coin de cette existence fivreuse. Il s'excuse Cunningham de ne lui avoir pas rpondu. Non! je ne tenterai pas de m'excuser! Au milieu de la bousculade de mon mtier, craser les visages des cabaretiers et des pcheurs sur les roues impitoyables de l'Excise, faire des ballades, puis boire et les chanter en buvant... j'aurais pu trouver cinq minutes consacrer un des premiers parmi mes amis et de mes semblables. J'aurais pu faire ce que je fais prsent, prendre une heure sur le bord du temps ensorcel de la nuit et griffonner une page ou deux.... Eh bien donc voici votre bonne sant! car j'ai mis une pinte de grog prs de moi, en guise de charme pour tenir cart le grand diable ou ses suppts subalternes qui peuvent tre en train de faire leurs rondes nocturnes[1260]. [Note 1260: _To Alex. Cunningham_, 10th Sept. 1792.] Et plus loin, aprs deux pages de dclamations assez vagues: Mais, un instant. (Voici encore votre sant!) Ce rhum est du diablement bon Antigua, il ne faut donc pas le faire servir dlier la langue pour des mdisances[1260]. Au mois de janvier de 1793, on trouve un autre aveu du mme genre dans une lettre Mrs Dunlop. On a l aussi un coup d'oeil attristant dans la vie qu'il menait. Quant moi, je suis mieux, bien que pas tout fait dlivr de ma maladie. Il ne faut pas penser, comme vous semblez l'insinuer, que dans ma faon de vivre je manque d'exercice. J'en ai bien assez. Mais ce qui, par moments, est le diable pour moi, c'est de boire trop dur. J'ai contre ce dfaut mainte et mainte fois tourn ma rsolution, et j'ai en grande partie russi. J'ai compltement abandonn les cabarets; ce sont les runions particulires, en famille, parmi les gentilshommes de ce pays-ci, rudes buveurs, qui me font le plus de mal,--mais mme cela, j'y ai plus qu' moiti renonc[1261]. [Note 1261: _To Mrs Dunlop_, Jan. 2, 1794.] C'taient des rsolutions et des esprances qui ne pouvaient pas tenir. Il y a, probablement l'occasion des runions dont il parle, un mot bien triste de lui, rapport par Robert Bloomfield, le pote. une dame qui lui faisait des remontrances sur le danger qui rsultait de la boisson et des habitudes des gens qu'il frquentait, il rpondit: Madame, ils ne me sauraient pas gr de ma compagnie, si je ne buvais pas avec eux. Il _faut_ que je leur donne une tranche de ma constitution[1262]. Il semble que, pendant l'anne 1793, ce dfaut ait redoutablement augment chez lui. la fin de cette anne et au commencement de la suivante, on trouve dans l'espace de moins de deux mois, une srie de lettres qui sont une des choses les plus affligeantes qu'on puisse lire. Chacune d'elles commence par l'aveu d'excs de la veille et est crite pour rparer quelque parole inconsidre, prononce dans l'inconscience de l'ivresse. Le 5 dcembre, il crivait: [Note 1262: D'aprs une lettre de Bloomfield, le pote, au duc de Buchan, cite par Cromek. _Reliques of Burns_, p. 138. Bloomfield tenait le rcit de la dame elle-mme qui Burns avait rpondu.] Monsieur, chauff par le vin comme je l'tais hier soir, j'ai pu paratre importun dans mon vif dsir d'avoir l'honneur de votre connaissance. Vous me pardonnerez: c'tait sous l'impulsion d'un respect sincre[1263]. [Note 1263: _To Captain ***._ 5th Dec. 1793.] Au mois de janvier 1794, il y a une autre lettre qui commence par ces mots: Mon cher Monsieur, je me rappelle quelque chose d'une promesse d'homme gris, faite hier soir, de djeuner avec vous ce matin. J'ai grand regret que cela soit impossible. Je me souviens aussi que vous avez eu l'obligeance de me dire quelque chose sur votre intimit avec M. Corbet, notre Inspecteur gnral. Quelques-uns des membres du Conseil de l'Excise dimbourg avaient et ont peut-tre encore une opinion dfavorable sur moi, comme sur un individu adonn l'ivresse et la dissipation. Je pourrais tre tout cela, vous le savez, et cependant tre un honnte homme; mais vous savez que je suis un honnte homme et ne suis rien de tout cela[1264]. [Note 1264: _To Samuel Clarke Junr._ Jan. 1794.] Cette lettre contient la preuve qu'il commenait se faire autour de lui une rputation de buveur et mme de quelque chose d'autre. Mais, c'est l peu de chose encore. Chez lui, l'ivresse devait entraner des violences de parole ou d'action, en face desquelles il se retrouvait le lendemain avec un sentiment d'humiliation. Il y a des scnes qui sont rellement pnibles retracer. Un soir, dans une compagnie o se trouvait un officier, un certain capitaine Dods, Burns, emport par la boisson, lance le toast suivant dont le sens tait facile dgager, tant connues ses opinions, et dont sa voix devait accentuer le sarcasme: Puisse notre succs dans la guerre tre gal la justice de notre cause. C'taient ses sentiments sur la Rvolution franaise qui clataient. Le capitaine Dods qui, peut-tre, tait ivre aussi, releva ces paroles comme une insulte; et il tait en effet dur pour un officier de les entendre en face. Il s'ensuivit des mots trop vifs. Et le lendemain Burns, on peut deviner avec quel frmissement de honte et de colre, tait oblig d'crire la lettre qui suit: Cher Monsieur, j'tais, je le sais, ivre hier soir; mais je suis sobre ce matin. Aprs les expressions dont le capitaine Dods s'est servi envers moi, si je n'avais le souci de personne que de moi-mme, nous en serions certainement venus, selon les rgles du monde, la ncessit de nous tuer pour cette affaire. Ces mots taient de ceux qui, je crois, se terminent gnralement par une paire de pistolets; mais j'ai la satisfaction de penser que je n'ai pas dtruit la paix et le bien-tre de ma femme et de ma famille d'enfants dans une bagarre de boisson. Vous savez, de plus, que des rapports qui m'attribuaient certaines opinions politiques m'ont une fois dj conduit au bord de la ruine. Je crains que l'affaire de la nuit dernire ne puisse tre mal reprsente de la mme faon. Je vous prie de prendre le soin de l'empcher. Je m'adresse votre dsir de voir Mrs Burns heureuse, pour vous faire accepter la tche d'aller voir, aussitt que possible, chacun des messieurs qui taient prsents. Vous leur expliquerez ceci, ou si vous le dsirez, vous leur montrerez cette lettre. Qu'tait-ce, aprs tout, que ce toast si blmable? Puisse notre succs dans la guerre tre gal a la justice de notre cause. C'est un toast auquel le loyalisme le plus rigoureux et le plus fanatique ne peut rien objecter. Je vous demande et vous prie de vouloir bien ce matin voir les personnes qui taient prsentes cette sotte querelle. J'ajouterai seulement que je suis fch qu'un homme que j'estimais aussi hautement que M. Dods m'ait trait de la faon dont je suppose qu'il l'a fait la nuit dernire.[1265] [Note 1265: _To Samuel Clarke Junr_, Sunday morning 1794.] Cette lettre est de janvier 1794; avant que le mois ft achev, une aventure plus pnible encore lui tait arrive. On peut refaire le tableau, car il est caractristique des moeurs de l'poque. C'tait chez M. Walter Riddell, un gentilhomme du voisinage, frre du capitaine Robert Riddell, un de ces dners cossais du XVIIIe sicle qui s'achevaient dans une ivresse gnrale. On croirait peine avec quelle rgularit fonctionnait un systme implacable et compliqu de sants et de toasts, qui devait tre un supplice pour les faibles et venir bout des plus solides. Pendant le dner, on ne pouvait boire un verre de vin soi seul; il fallait dsigner haute voix une des personnes de la table, la sant de qui on buvait et qui buvait la vtre. Aprs toutes ces gracieusets particulires, quand la table tait dblaye, l'hte portait une sant chacun des convives, et chacun de ceux-ci chacun des autres convives et l'hte; en sorte que l o il y avait dix personnes, il y avait quatre-vingt-dix sants de bues[1266]. Ce supplice du dner tait dj horrible; ce n'tait rien auprs de ce qui suivait. Aprs le dner et avant que les dames se retirassent, venaient les rounds de toasts, et les sentiments. Dans les premiers, chaque gentleman nommait une dame absente et chaque dame, un gentleman absent[1266]. C'est cette coutume que Burns fait allusion quand il crit Clarinda, dans la dernire et singulire lettre qui soit alle de lui elle: que chaque fois qu'on lui demandait la sant d'une dame marie, il proposait Mrs Mac. Les verres devaient tre vids et retourns en signe d'enthousiasme. Les sentiments taient de courtes phrases pigrammatiques, des sortes de devises, qui exprimaient des sentiments moraux ou quelque pense lgante. Les verres remplis, on demandait un des convives un sentiment[1267]. Les sentiments favoris taient dans le genre de ceux-ci: Puissent les plaisirs du soir supporter les rflexions du matin ou: Puissent les amis de notre jeunesse tre les compagnons de notre vieillesse ou: Dlicats plaisirs aux mes susceptibles. Personne n'chappait l'obligation de donner son sentiment; et c'est ainsi qu'un pauvre pasteur, tout emptr, ne sachant que dire, ayant beaucoup rflchi, proposa un jour: Le reflet de la lune sur la calme surface du lac[1268]. On vendait des collections de sentiments tout faits; mais les gens d'esprit en improvisaient d'adapts aux circonstances[1269]. On peut croire que ce devait tre l un des succs de Burns, et que, malheureusement, on devait trop souvent lui en demander. Encore tout cela se passait-il quand les dames taient l. Aprs qu'elles s'taient retires, les sants et les conversations continuaient. On voit o les choses en arrivaient. La situation des dames, remarque le doyen Ramsay, devait frquemment tre trs dsagrable lorsque, par exemple, les messieurs remontaient dans un tat peu fait pour une socit fminine[1270]. la fin du dner, chez M. Riddell, une scne de ce genre se passa. Les hommes, excits par l'ivresse, firent irruption dans le salon o taient les dames[1271], et, croyant faire une heureuse plaisanterie, donnrent une reprsentation de l'enlvement des Sabines. Burns saisit Mrs Riddell et l'embrassa. Il ne semble pas qu'il fut plus coupable que les autres; peut-tre, emport par son temprament, alla-t-il plus loin encore. On devine l'effet produit par ce scandale. Le lendemain, le pauvre Burns crivait encore une lettre d'excuses dsespre. [Note 1266: Lord Cockburn, _Memorials_, p. 32.] [Note 1267: Id. p 32.] [Note 1268: Id. p. 33.] [Note 1269: Voir une collection de ces Sentiments dans Dean Ramsay, _Reminiscences of Scottish Life and Character_, p. 59, et aussi des dtails sur les livres ou les recueils o les gens sans imagination pouvaient puiser.] [Note 1270: Dean Ramsay, id., page 48.] [Note 1271: R. Chambers, IV, page 49.] Madame, j'ose dire que cette lettre est la premire que vous ayiez jamais reue du monde souterrain. Je vous cris des rgions de l'enfer, parmi les horreurs des damns. Quand et comment j'ai quitt votre terre, je ne le sais pas exactement, car je suis parti dans la chaleur d'une fivre d'ivresse, contracte votre trop hospitalire maison. Mais, en arrivant ici, j'ai t justement jug et condamn souffrir les tortures expiatoires de ce sjour infernal pendant l'espace de 99 ans 11 mois et 29 jours; tout cela cause de l'inconvenance de ma conduite, hier soir, sous votre toit. Me voici tendu sur un lit d'impitoyables gents, ma tte endolorie appuye sur un oreiller de perantes pines, tandis qu'un bourreau infernal, rid et vieux et cruel, je crois que c'est le _Souvenir_, avec un fouet de scorpions, empche la paix et le repos d'approcher de moi et tient mon angoisse sans cesse veille. Cependant, Madame, si je pouvais, en quelque mesure, reprendre ma place dans la bonne opinion du cercle aimable que ma conduite a tellement outrag, la nuit dernire, je crois que ce serait un soulagement mes peines. C'est pour cette raison que je vous importune de cette lettre. Aux hommes de la socit, je n'ai pas d'excuses faire. Votre mari, qui a insist pour me faire boire plus que je ne le voulais, n'a pas le droit de me blmer, et les autres ont pris part ma culpabilit. Mais vous, Madame, j'ai beaucoup d'excuses faire. J'estimais votre bonne opinion comme une des choses les plus prcieuses que j'eusse sur la terre, et je fus vraiment une brute de la perdre. Il y avait aussi Miss J., une personne d'un dlicat esprit, de douces et simples manires. Je vous en prie, faites-lui les meilleures excuses d'un maudit, malheureux, misrable. Une Mrs G., une dame charmante, m'a fait l'honneur d'tre dispose en ma faveur: ceci me fait esprer que je ne l'ai pas outrage au-del de tout pardon. toutes les autres dames, prsentez ma plus humble contrition et ma demande de leur gracieux pardon. vous, Puissances de la Dcence et de la Convenance, dites-leur que mes erreurs, bien que graves, taient involontaires; qu'un homme ivre est la plus vile des btes; que ce n'tait pas dans ma nature d'tre brutal envers qui que ce soit; qu'tre grossier envers une femme, quand j'tais dans mes sens, m'tait impossible, mais.... Regret, Remords, Honte, vous trois chiens d'enfer qui suivez mes pas et aboyez mes talons, pargnez-moi! pargnez-moi! Pardonnez les offenses et plaignez le malheur, Madame, de votre humble esclave[1272]. [Note 1272: _To Mrs Riddell_, Jan. 1794.] Mrs Riddell ne se laissa pas flchir. Sous le coup du dpit, l'orgueil du pote le conseilla mal. Il crivit contre cette jeune femme des satires, des pigrammes, indignes de lui et offensantes pour elle, qu'il laissa circuler[1273]. Les amis de la famille Riddell prirent justement parti contre lui. On a parfois regrett qu'il ait crit des vers trop libres et grossiers. Si un vritable ami de Burns en avait le choix, ce ne sont pas ces vers-l qu'il supprimerait, mais ces mchancets et ces insultes contre une femme qu'il avait offense. Cependant une rconciliation eut lieu plus tard et par personne sa mmoire n'a t dfendue avec plus de foi que par Mrs Riddell. [Note 1273: Voir _Monody on a Lady famed for her caprice; Pinned to Mrs Walter Riddell's carriage; Epitaph for Mr Walter Riddell; Epistle from Esopus to Maria_.] Ce ne sont plus l des excs accidentels, c'est l'habitude de l'ivresse. Par ces extraits, on sent qu'elle devient, non-seulement plus frquente, mais plus brutale, plus lourde, plus agressive. Elle a encore des clats d'esprit, mais d'un esprit plus rude et plus sombre, et elle n'a plus la gat. Quelquefois, un clair revenait de l'ancienne belle humeur, de l'ancienne insouciance, de la sociabilit charmante de jadis. Mais ces moments d'ivresse claire et joyeuse taient rares, maintenant; ce n'taient plus les soirs de Mauchline, ni mme ceux d'dimbourg. Une sorte d'paississement et d'alourdissement se sent sous ces excs. L'ivresse s'attristait en lui, symptme grave; le lendemain de ces nuits trop frquentes, arrivait le cortge des regrets, des remords, des dgots, des hontes, comme celles qu'on a vues, le mcontentement de lui-mme, l'affaissement physique. Un matin d't, en rentrant chez lui, il rencontre son voisin le forgeron qui s'tait lev de meilleure heure que d'habitude. Quoique encore troubl par la boisson, il fut frapp du contraste: Georges, lui dit-il, vous tes un homme heureux, vous venez de vous lever d'un sommeil rafrachissant et vous avez quitt une femme et des enfants heureux, tandis que je retourne vers les miens, comme un misrable condamn par lui-mme[1274]. [Note 1274: R. Chambers, tom. III, p. 261.] la suite de sa scne chez M. Riddell, il fut pendant plusieurs semaines dans un tat vritablement digne de compassion. Le chagrin qu'il ressentait de cette rupture, le scandale, la peine d'tre abandonn par de fidles amis, alors que tant d'autres le dsertaient, la sensation du blme silencieux qui l'environnait, d'autres causes qu'il indique, tout cela tendait son esprit jusqu'aux limites dernires du dsespoir. Il crivait le 25 fvrier 1794, Alexandre Cunningham: Peux-tu secourir un esprit malade? Ta parole peut-elle rendre la paix et le calme une me ballotte sur une mer de troubles, sans une toile amicale pour guider sa course, et redoutant que la vague prochaine ne l'engloutisse? Peux-tu donner, un tre tremblant sous les tortures de l'incertitude, la stabilit et la duret du roc qui brave la rafale? Si tu es impuissant de la moindre de ces choses, pourquoi viens-tu me troubler dans ma misre en l'informant de moi?... Depuis deux mois, je suis incapable de soulever une plume. Ma constitution et mon corps ont t _ab origine_ affligs d'une profonde et incurable infection d'hypocondrie, qui empoisonne mon existence. Dernirement des ennuis domestiques, et une part pcuniaire dans la ruine de ces temps maudits, des pertes qui, bien que modiques, m'taient cependant pnibles subir, m'ont tellement irrit, que, par instants, le seul tre qui puisse envier mes sentiments serait un esprit rprouv entendant la sentence qui le condamne la perdition. Es-tu vers dans le langage de la consolation? J'ai puis, dans mes rflexions, tous les arguments qui peuvent rconforter. _Un coeur l'aise_ aurait t charm de mes sentiments, de mes raisonnements; mais, vis--vis de moi-mme, j'tais comme Judas Iscariot, prchant l'vangile; il pouvait fondre et faonner les coeurs de ceux qui l'entouraient; mais le sien conservait son incorrigibilit native[1275]. [Note 1275: _To Alex. Cunningham_, 25th Feb. 1784.] De pareilles heures taient impuissantes tenir l'cart celles qui les amenaient. Peut-tre tait-il dans ce cercle vicieux o, l'homme tant d'une nature trop leve pour prendre son parti de ses fautes et trop faible pour s'en dfaire, les remords n'ont d'autres rsultats que de le pousser les oublier, et le sentiment de ses faiblesses ne sert qu' en prparer de nouvelles. ces excs s'ajoutrent des erreurs d'un autre genre. Ses biographes n'en parlent qu'avec discrtion; mais leurs allusions en laissent deviner assez. On voit que, peu peu, aux dlicates amours o l'lment sentimental tait prdominant, se substituaient des intrigues grossires o l'lment sensuel rgnait seul. Dumfries, avec ses runions de courses et de chasses, l'affluence de monde interlope qui, en tout pays, en est l'accompagnement, tait de ce ct encore un endroit plein de pril pour lui. Il n'y sut pas rsister. Les moeurs de la ville, dit Heron, taient dplorablement corrompues, en consquence de ce qu'elle tait un lieu d'amusement public; quoiqu'il ft poux et pre, Burns n'vita point de souffrir de la contamination gnrale, d'une faon que je m'abstiens de dcrire[1276]. L encore, quelque chose de plus bas et de plus matriel l'envahissait. Les tumultes violents, orageux, drgls, mais potiques, que la passion avait si souvent dchans dans sa poitrine, ces lans de souffrance ou de joie qui lui avaient arrach ses cris les plus beaux, s'apaisaient. Une sorte de routine de sensualit vulgaire s'tablissait en lui. C'tait une descente. Des mes comme la sienne, faites pour l'agitation, ont une beaut toute dramatique. Elles valent par leur emportement. Elles deviennent ordinaires ds qu'elles cessent d'tre excessives. Le devoir seul supporte la rgularit; la passion, comme l'orage, n'est belle que par ses violences. C'est pourquoi les potes comme Burns, comme Byron et Musset, sont condamns mourir jeunes ou se survivre; et il semble que Burns ft sur le chemin o Musset eut le temps d'aller plus loin que lui, et d'o il n'tait gure possible qu'une aventure hroque le sauvt comme Byron. [Note 1276: R. Heron, _Life of Burns_, cit par R. Chambers, dans son appendice N 17, _Reputation of Burns in his latter years_, tom. IV, p. 301.] * * * * * En mme temps, l'isolement se faisait autour de lui. un moment o, selon l'expression de Chambers, tout homme qui ne voyait pas la perfection dans la Constitution britannique tait trait comme quelque chose qui valait peine mieux qu'un chien enrag, il n'est pas surprenant que les nobles tories de Dumfries et du Comt aient tenu l'cart le plus loquent et le plus sarcastique de leurs ennemis. Mais cela n'expliquerait pas qu'il se soit trouv peu peu abandonn de toutes parts. Une mauvaise rputation s'tait forme autour de lui. La haine politique n'y tait pas trangre, sans doute, mais sa vie non plus. On le reprsentait comme un homme perdu, dangereux pour les jeunes gens, sans croyance et sans moralit. Un gentleman racontait Allan Cunningham que, lorsqu'il tait arriv Dumfries, plusieurs des habitants principaux du Comt l'avaient averti d'viter la socit de Burns[1277]. Un vieillard de quatre-vingts ans racontait au principal Shairp que son pre lui avait dfendu, ainsi qu' ses frres, d'avoir rien faire avec Robbie Burns dont le perant oeil noir tait rest dans sa mmoire[1278]. Cette rputation s'tait si bien attache son nom et l'accompagnait si fidlement partout, qu'elle pntrait avec lui de l'autre ct du pays. Quand il mourut, les plus respectables des journaux d'dimbourg s'en firent les interprtes. Le public, l'amusement de qui il a si largement contribu, apprendra avec regret que ses facults extraordinaires taient accompagnes de faiblesses qui les ont rendues inutiles pour lui et pour sa famille[1279]. Une sorte de discrdit l'entourait. [Note 1277: Allan Cunningham, _Life of Burns_, p. 45.] [Note 1278: Shairp, _Burns_, p. 139.] [Note 1279: Voir l'extrait donn par R. Chambers, tome IV, p. 301.] Chose plus trange et plus grave, ses anciennes amitis se retiraient de lui. Son ami d'autrefois, Ainslie, son fidle compagnon d'dimbourg, le confident de ses amours avec Clarinda, le traitait avec une telle froideur que leurs relations en restrent l. Ce n'tait pas sans une douleur contenue qu'il crivait: Mon vieil ami Ainslie a t bon pour vous. J'ai eu une lettre de lui, il y a quelque temps; mais elle tait si sche, si rserve, si semblable une carte un de ses clients, que j'ai peine le courage de la lire et que je ne lui ai pas encore rpondu. C'est un bon et honnte garon et il sait crire une lettre amicale, capable de faire galement honneur sa tte et son coeur, comme le tmoigne tout un paquet de lettres que j'ai chez moi. Bien que la Renomme ne souffle plus dans sa trompette mon approche, _maintenant_, comme elle le faisait _alors_, quand il m'honora d'abord de son amiti, cependant je suis aussi fier que jamais et, quand on me couchera dans ma tombe, je dsire tre tendu de toute ma longueur, afin que j'occupe chaque pouce de sol auquel j'ai droit[1280]. [Note 1280: _To Mrs Mac Lehose_, 25th June 1794.] Quant sa vieille amie Mrs Dunlop, elle avait cess toute correspondance. Ce dut tre pour lui une des pires amertumes. Une de ses dernires et plus touchantes lettres sera pour lui dire adieu, malgr le long silence dont elle l'avait afflig. Un fait rvle dans toute sa tristesse ce dlaissement du pote. Un Mr Mac Culloch racontait Lockhart qu'il avait rarement t plus pein qu'un jour o, arrivant cheval Dumfries, par une belle soire d't, pour assister un bal, il avait aperu Burns. Celui-ci se promenait seul dans la principale rue, du ct qui tait dans l'ombre, tandis que, sur le trottoir oppos, dans la lumire, passaient des groupes brillants d'hommes et de dames, dont pas un ne semblait le reconnatre. Mac Culloch mit pied terre et rejoignit Burns qui, lorsqu'il lui proposa de traverser la rue, lui dit: Non, non! mon jeune ami, tout cela est pass maintenant. Et aprs un moment de silence, il rcita ces strophes d'une touchante ballade de Lady Grizel Baillie: Son bonnet se tenait jadis tout fier sur son front, Et son vieux bonnet avait meilleur air que maint bonnet neuf. Maintenant, il le laisse pendre au hasard, Et il se laisse choir sur les gerbes de bl. Oh! si nous tions jeunes comme nous le fmes jadis, Nous serions galoper sur ce gazon, Et courir sur la pelouse que blanchissent les lis, _Et si mon coeur n'tait pas lger, je mourrais_. Lockhart remarque qu'il n'tait pas dans le caractre de Burns de laisser ainsi chapper ses sentiments sur certains sujets. Aussitt aprs avoir cit ces vers, il reprit un air de gat et, emmenant chez lui son jeune ami, il le garda jusqu' l'heure du bal, en lui offrant un bol de son breuvage favori et en lui faisant chanter par sa femme des vers qu'il avait rcemment composs[1281]. [Note 1281: Lockhart, _Life of Burns_, p. 224.] On se demande avec tonnement d'o pouvait venir un pareil interdit? Quelque chute qu'il y et pour un homme tel que lui vivre comme il le faisait, il tait au moins au niveau de ceux qui le tenaient l'cart. Cette socit de Dumfries, surtout la gentilhommerie campagnarde qui tait la plus conservatrice, n'avait pas le droit de se montrer dlicate. Les dissipations d'aucun genre n'taient faites pour l'effaroucher. Il fallait donc qu'il y et dans le cas de Burns quelques circonstances particulires. En ralit, c'tait la forme plutt que la nature mme de ses excs qui froissait l'opinion. On les lui et pardonnes s'il les avait dissimuls. Mais il les commettait ouvertement, peut-tre mme avec une sorte d'affectation, de hardiesse. Il avait toujours t dans sa nature de ne pas cacher ses fautes. cette poque, avec son irascibilit contre la socit, il exagrait sa franchise; ses faons prenaient une attitude de forfanterie et l'aspect agressif d'un dfi. Il tait dispos faire talage et parade de ses dsordres, avec une insistance qui devait paratre de la provocation et du cynisme. Ce sentiment de rpugnance l'hypocrisie, qui se tourne en rbellion, est naturel et estimable; mais le monde ne le tolre pas; il n'aime gure ceux qui bravent les conventions dont il croit qu'il vit. La socit, qui pardonne, ceux qui dissimulent, les fautes qu'elle sait qu'ils commettent, mais qui s'effarouche et se fche, surtout une socit provinciale et troite, ds qu'on s'insurge contre le grand complot d'hypocrisie dont elle se dupe elle-mme, se montrait implacable pour ce paysan, qui ne consentait pas respecter la vertu en masquant ses vices d'un vice de surcrot. Un autre aspect de la mme question est celui-ci: Il importe souvent moins, devant l'opinion, de savoir quelles fautes on commet, que en quelle compagnie. Si Burns s'tait born prendre part aux excs des gentilshommes des environs, qui ne diffraient gure de ceux du peuple, il aurait vcu dans la respectabilit. Mais, par son pass, par le sans-gne de ses faons, par un dsir aussi d'tre le matre absolu, par l'impatience de toute contrainte et de toute supriorit, par sympathie de classe, il se sentait plus l'aise avec les gens du peuple. Et parmi eux, il prfrait ces irrguliers qui vivent dans l'inattendu, sur les frontires de la bohme. C'tait un faible qui datait de longtemps. Il tait encore Lochlea quand il crivait: J'ai souvent recherch la connaissance de cette partie du genre humain, ordinairement dsigne sous le terme commun de vauriens, quelquefois plus que cela n'tait compatible avec la sret de ma rputation; de ceux qui, par une insouciante prodigalit ou des passions emportes, ont t pousss la misre. Quoiqu'ils soient avilis par des folies et quelquefois souills par le crime, j'ai trouv souvent parmi eux quelques-unes des plus nobles vertus: la Magnanimit, la Gnrosit, le Dsintressement de l'amiti et mme la Modestie, leur plus haut degr.[1282] [Note 1282: _Common-place Book, March 1784._] Il y avait beaux jours qu'il avait fray pour la premire fois avec _Les Joyeux Mendiants_. Cette population tait nombreuse, et, ce qui tait pis, permanente Dumfries. Burns en fit de plus en plus sa frquentation. Il essayait d'chapper lui-mme, dit Currie, dans une socit souvent du genre le plus bas[1283]; et Chambers, dont l'admiration pour lui n'est pas suspecte: Burns arriva ncessairement en contact avec des personnes des deux sexes entirement indignes de sa compagnie, et, en dernier lieu, il s'associa des individus d'une telle espce, que les admirateurs de son gnie seraient tonns si tout tait rvl[1284]. Dans une petite ville comme Dumfries, on comprend le scandale que des frquentations de ce genre devaient causer. Aux yeux de beaucoup, Burns tait un homme qui se dgradait et s'encanaillait. Il se mlait la lie du peuple. Il devenait compromettant de se montrer avec lui. Et voil comment, un jour de fte, les uns, par haine politique, les autres par pruderie, les autres par lchet, passaient prs du pauvre pote, sans le reconnatre, sans que personne et le courage de traverser la rue pour lui serrer la main. Sans aucun doute, il souffrit beaucoup, mais silencieusement, de cette stupide et cruelle condamnation. Il en conut une humeur plus sombre et un surcrot de misanthropie. [Note 1283: Currie, _Life of Burns_, p. 50.] [Note 1284: Chambers, _Appendice_ N 17, tom. IV, p. 305.] Dans ce ramas de mauvais malaises qui s'accumulaient en lui, ce rsidu de rancunes, de remords et de dgots, que laissent les dbauches et qui peu peu encrassent l'me, passaient des angoisses de plus pure origine. Il songeait avec dsespoir au dnment des siens, s'il venait leur manquer. Il devait y penser d'autant plus que tous ces excs n'allaient pas sans une sourde dtrioration de sant, et que, par l, cette terreur tenait du remords. Il travaillait lui-mme rendre possible le malheur dont l'ide l'affolait. Je suis dans une complte humeur de Dcembre, tnbreuse, morne, stupide, telle que la divinit de la Sottise elle-mme pourrait la souhaiter. Je ne veux pas allonger encore une lettre pesante par un grand nombre d'excuses plus pesantes de mon silence. Je n'en mentionne qu'une seule parce que je sais qu'elle aura votre sympathie: depuis quatre mois, une chre petite fille, mon plus jeune enfant, a t si malade que, chaque jour, il semblait qu'elle n'et plus vivre qu'une semaine. Il faut bien qu'il y ait de nombreuses douceurs attaches aux tats d'poux et de pre, car Dieu sait qu'ils possdent en propre de nombreux tourments. Je ne puis vous dcrire les heures anxieuses, sans sommeil, que ces liens m'ont souvent causes. Je vois une ligne de petits tres; moi et mon travail leur seul soutien; et quel fil fragile la vie de l'homme est suspendue! Si un ordre du destin m'enlve--et ces choses-l arrivent chaque jour--mme dans la vigueur de la maturit o je me trouve--Dieu du ciel! que deviendra mon petit troupeau! C'est ici que j'envie vos gens de fortune. Un pre, sur son lit de mort, disant un ternel adieu ses enfants, prouve, la vrit, assez d'angoisse; mais l'homme dans l'aisance laisse ses fils et filles l'indpendance et des amis; tandis que moi... mais je perdrai la raison si je rflchis plus longtemps ce sujet! Pour cesser de parler si gravement de cette matire, je chanterai avec la vieille ballade cossaise. si je ne m'tais pas mari, Je n'aurais jamais eu de soucis; prsent j'ai une femme et des marmots Et ils crient toujours manger manger une fois, manger deux fois, manger trois fois par jour; Si vous continuez manger, Vous allez manger toute ma farine[1285]. [Note 1285: _To Mrs Dunlop._ 15th Dec. 1793.] Dans une me en qui les nergies sont intactes, les ressorts nets, ce sont l des angoisses dont l'effet est salutaire, des aiguillons d'effort qui, au lieu de l'nerver, activent la volont. Mais elles perdaient leur vertu en s'enfonant parmi tant d'amertumes malsaines, de dcouragement. Elles ne faisaient qu'augmenter le trouble de cet esprit; veillaient le regret que les choses fussent ainsi; elles aboutissaient au souhait dont sont harcels les hommes incapables d'accepter, avec ses joies et ses tourments, la vie qu'ils ont choisie, le souhait que leur destine ait t diffrente, encore qu'ils l'aient faonne eux-mmes. * * * * * Est-il besoin de remarquer que, au milieu de ces dsordres, la pauvre Jane Armour disparat de plus en plus? Dans ces dernires annes, il n'en reste plus qu'une impression voile d'acceptation, d'indulgence silencieuse. Au milieu de toutes ses erreurs, dit Currie, Burns ne trouva dans son cercle domestique que douceur et pardon, sauf les morsures de sa propre conscience. Il avouait ses transgressions la femme de son coeur, promettait de se corriger et recevait sans cesse le pardon de ses offenses. Mais, au fur et mesure que ses forces physiques diminuaient, sa volont devint plus faible et l'habitude prit une force prdominante[1286]. Heron rend Jane le mme tmoignage: Dans les intervalles entre ses diffrents accs d'intemprance, il souffrait sans trve des angoisses les plus aigus du remords et de pressentiments horriblement affligeants. Sa Jane se conduisait avec un degr de tendresse et de prudence maternelles et conjugales, qui faisaient qu'il ressentait plus amrement la malfaisance de sa conduite, quoiqu'elles fussent incapables de le sauver[1287]. Ainsi, dans l'ombre o elle est rejete, on voit la vaillante et bonne femme persvrer dans son oeuvre de douceur. Elle continue grandir, sans le savoir. Elle soutient par un long dvoment son action hroque. Les chagrins de la vie rvlaient jusqu'au bout la haute qualit de son me. [Note 1286: Currie. _Life of Burns_, p. 51.] [Note 1287: Heron. _Life of Burns_, p. 442.] IV. DERNIERS JEUX DU COEUR. -- LES CHANSONS. Il ne faut pas oublier que, sous les scories qui s'paississent et menacent de l'ensevelir, persiste une vie intrieure, vivace et gnreuse. De plus en plus recouverte par la pluie de cendres, elle fait toujours paratre, a et l, des endroits verts et frais; ses sources d'inspiration ne furent jamais touffes. L'ancienne loquence est toujours l, l'indignation contre tout ce qui est vil, le sentiment d'indpendance, toute une pousse de nobles aspirations et de nobles haines. Les moments o elles clatent sont plus rares, mais aussi flamboyants. Alors elles percent tout, la fatigue, la lassitude, l'ivresse mme, de leurs blouissantes clarts. L'alourdissement, qui commence se former sur ce visage et appesantir les traits, disparat comme dans un coup de vent. L'ancienne face reparat transfigure, mobile, remue par le passage de toutes les motions. Ceux qui la voyaient une fois ne l'oubliaient plus. Longtemps aprs, en 1829, M. Syme crivait: L'expression du pote variait continuellement selon l'ide qui prdominait dans son esprit, et il tait beau de remarquer combien le jeu de ses lvres indiquait bien le sentiment qu'il allait noncer. Ses yeux et ses lvres, les premiers remarquables pour leur feu, et les secondes pour leur flexibilit, formaient n'importe quel moment un indice de son esprit, et, selon que le soleil ou l'ombre dominait sur ses traits, vous auriez pu dire, priori, si la socit serait favorise d'une scintillation d'esprit, ou d'un sentiment de bienveillance, ou d'une explosion de brlante indignation. Je suis cordialement d'accord avec ce que Sir Walter Scott dit des yeux du pote. Dans ses moments anims, et particulirement lorsque sa colre tait veille par des exemples de tergiversation, de bassesse ou de tyrannie, ils ressemblaient rellement des charbons de feu vivant[1288]. [Note 1288: R. Chambers, tom. IV, p. 155] Dans ce coin du coeur o, parat-il, l'on a toujours vingt ans et qui chez lui tenait presque toute la place, la facult d'adorer la femme restait toujours frache et active. Jamais il ne lui arriva comme au fabuliste, dont le coeur plus paisible fut galement insatiable, de se demander: Ai-je pass le temps d'aimer? Il avait conserv ce don de la jeunesse d'tre merveill et sduit, de btir aussitt des rves sur ses admirations. L'amour continua tre l'atmosphre dans laquelle son esprit vivait. Elle tait ncessaire sa production potique. Son imagination avait besoin, pour se mettre en mouvement, de cette chiquenaude que donne un sourire ou un regard fminins. Elle y resta dlicatement sensible. Sans doute il n'tait plus capable des dsespoirs de Mauchline et son me fatigue tait moins violemment remue. Mais, si elle avait perdu la profondeur, elle avait conserv la facilit et la fracheur d'motions qui lui taient aussi indispensables pour chanter que le choc de la main la harpe. Pendant ces annes de 1794 et 1795, c'est--dire pendant la priode o sa vie est toute en proie aux chagrins et aux dsordres, son culte pour la fille d'un fermier des environs de Dumfries, nomme Jane Lorimer, montre combien le pouvoir de s'prendre s'tait conserv intact en lui. Elle tait la fille d'un homme qui vivait Kemmishall, deux milles de Dumfries, moiti fermier, moiti fraudeur, que, ds son entre dans l'Excise, Burns avait eu surveiller. C'tait un paysan matois et retors, dont la conduite, comme la grce de Dieu, dpasse toute intelligence[1289]. La mre tait une abominable ivrognesse[1290] qui se grisait rjouir tout l'enfer. La famille finit par la banqueroute. Dans l'aisance du moment, fleurissait et s'panouissait prcocement en femme, une fillette d'une grande beaut. C'tait une enfant; elle avait seize ans quand Burns l'avait vue pour la premire fois. Un de ses confrres, John Gillespie, s'tait pris d'elle, peut-tre en la rencontrant Ellisland, et avait pri le pote de plaider sa cause. Celui-ci l'avait fait dans une petite pice d'une trs jolie insistance, mais un peu pressante et ardente pour tre offerte une aussi jeune fille. [Note 1289: _To Alex. Findlater._ June 1791.] [Note 1290: Voir les souvenirs de Mrs Burns recueillis par Mr Mac Diarmid] Doucement se clt le soir sur le bois de Craigieburn, Et joyeusement s'y veille le matin; Mais la pompe du printemps sur le bois de Craigieburn Ne m'inspire rien que du chagrin. _Chorus._--Prs de toi, chrie, prs de toi, chrie, tre couch prs de toi! doucement, profondment heureux doit dormir, Celui qui est couch dans le lit prs de toi! Je vois les feuilles et les fleurs s'ouvrir, J'entends les oiseaux chanter; Mais ils n'ont aucun plaisir pour moi, Car le souci dchire mon coeur. Je ne puis parler, je ne dois pas parler, Je n'ose pas de peur de vous fcher; Mais l'amour secret brisera mon coeur, Si je le cle plus longtemps. Je te vois gracieuse, grande et droite, Je te vois douce et jolie; Mais, oh! que sera mon tourment, Si tu refuses ton Johnie! Te voir dans les bras d'un autre, Vivre et languir dans l'amour, Serait ma mort, cela est certain, Et mon coeur claterait d'angoisse. Mais, Jane, dis que tu seras moi, Dis que tu n'aimes personne avant moi, Et tous les jours de ma vie future Avec reconnaissance, je t'adorerai! Prs de toi, chrie, prs de toi, chrie, tre couch prs de toi! doucement, profondment heureux doit dormir, Celui qui est couch dans le lit prs de toi![1291] [Note 1291: _Craigieburn Wood._] Il faut esprer que Gillespie garda ces vers pour lui. C'est peut-tre pourquoi sa cour fut sans succs. Quelque temps aprs, au commencement de 1793, selon Chambers, Jane Lorimer fut courtise par un jeune gentilhomme fermier des environs, nomm Whelpdale, qui lui dclara qu'il se livrerait sur lui-mme quelque violence extrme si elle refusait de le suivre. Elle y consentit, aprs avoir longtemps hsit, pousse par la piti, le got du romanesque, et peut-tre le besoin d'chapper son entourage. Ils allrent se marier Gretna-Green. Quelques mois aprs, M. Whelpdale fut oblig, par ses dettes, de se sauver d'cosse. Il abandonna sa jeune femme qui n'eut d'autre ressource que de revenir chez ses parents[1292]. [Note 1292: R. Chambers, tom. IV, p. 96.] C'est alors que Burns semble s'tre pris d'elle pour son propre compte. Ce n'est pas une de ses grandes hrones, dont la liste, sauf une attendrissante exception, est close maintenant. Elle n'apparat qu'au second plan de sa vie et pour un moment; le sentiment qu'elle lui inspira tait superficiel. Cependant cette aventure est intressante, parce qu'elle montre comment il avait fait de l'amour un procd littraire, une sorte d'ivresse passagre et volontaire, qu'il se donnait pour s'inspirer. Ses rvlations ce sujet sont des plus curieuses et bien caractristiques de l'homme. En envoyant Thomson la pice qu'il avait jadis crite pour Gillespie, il lui crivait: J'espre qu'il (un de ses amis) accomplira une chose qui me donnera haute satisfaction. C'est de vous persuader d'introduire _Le bois de Craigieburn_ dans votre recueil; c'est une chanson favorite, pour lui et pour moi. La dame pour laquelle elle a t compose est une des plus jolies femmes d'cosse, et, en ralit, (entre nous) elle m'est, en quelque manire, ce que l'Eliza de Sterne lui tait, une matresse ou un ami, ou ce que vous voudrez, dans l'innocente simplicit de l'amour platonique. (Tchez de ne faire ce sujet aucune de vos mchantes suppositions et de ne faire aucun bavardage ce propos, parmi vos connaissances.) Je vous assure que vous tes redevable ma charmante amie de mainte des meilleures chansons que vous avez reues de moi. Pensez-vous que la tranquille routine de l'existence, dans son mme mange, pourrait inspirer un homme la vie, et l'amour, et la joie; pourrait l'enflammer d'enthousiasme, ou l'attendrir d'une motion la hauteur du mrite de votre livre? Non, non! Chaque fois que je dsire m'lever dans mes chansons au-dessus de l'ordinaire, tre en quelque degr digne des plus divins de vos airs, vous imaginez-vous que je jene et que j'implore par la prire une Visitation cleste? _Tout au contraire!_[1293] J'ai une merveilleuse recette, celle-l mme que le Dieu des Gurisons et de la Posie avait invente pour son propre usage, quand jadis il jouait de la flte aux troupeaux d'Admte. Je me mets au rgime d'admirer une jolie femme, et plus ses charmes sont adorables, plus vous trouvez de plaisir mes vers. L'clair de ses yeux est le Dieu du Parnasse et le charme de son sourire la divinit de l'Hlicon[1294]. [Note 1293: En franais.] [Note 1294: _To George Thomson._ 19th Oct. 1794.] quoi Thomson, entrant complaisamment dans les vues de Burns, lui rpondait avec tranquillit et non sans esprit: Je n'ignore pas, mon cher ami, qu'un vrai pote ne peut pas davantage vivre sans matresse que sans viande. Je voudrais connatre l'adorable Elle, dont les yeux brillants et les sourires charmeurs ont si vivement transport le barde cossais, afin de pouvoir boire sa douce sant, quand le toast fait son tour. Puisque c'est elle qui est le sujet de la chanson, _Le bois de Craigieburn_ sera adopt dans ma famille. Mais, au nom de la dcence, il faut que je vous demande un autre refrain. Oh! tre couch prs de toi, chrie! est peut-tre une chose souhaitable, mais ne peut pas aller pour tre chant dans la socit des dames[1295]. [Note 1295: _George Thomson, to Rob. Burns._ 27th Oct. 1794.] Cette bonhomie de Thomson lui valait de nouveaux dtails sur le mme sujet: Je vous aime de prendre intrt, avec tant de franchise et de bienveillance, l'histoire de _ma chre amie_[1296]. Je vous assure que je n'ai jamais t plus srieux de ma vie que dans le rcit de cette affaire que je vous envoyai dans ma dernire lettre. L'amour conjugal est une passion que je ressens profondment et que je vnre hautement; mais, je ne sais comment, il ne fait pas aussi bonne figure en posie que cette autre espce d'amour, o l'amour est libert, et la nature, la loi. [Note 1296: En franais.] Pour parler en musicien, le premier est un instrument dont la gamme est pauvre et borne, mais dont les tons sont ineffablement doux, tandis que le second a une tendue gale la modulation intellectuelle tout entire de l'me humaine. Nanmoins, je reste pote au milieu mme de l'enthousiasme de ma passion. La tranquillit et le bonheur de la personne aime est le _premier_ et _inviolable_ sentiment qui pntre mon me; quels que soient les plaisirs que je puisse dsirer et quels que soient les transports qu'ils puissent me donner, s'ils doivent s'opposer et se heurter ce principe qui passe avant tout, je trouve que c'est avoir ces plaisirs un prix dshonnte; la Justice dfend ce march, de mme que la Gnrosit le ddaigne. En ce qui concerne la foule du sexe qui n'est pas bonne grand'chose d'autre ou qui n'est bonne qu' cela, je n'ai pas pris d'engagement de ce genre vis--vis de moi-mme. Mais l o la Passion est la vraie Divinit de l'amour, et lorsque les personnes sont capables de la ressentir, l'homme qui peut agir autrement est un gredin[1297]. [Note 1297: _To George Thomson._ Nov. 1794] On se demande ce qu'on doit penser de celle qui inspirait ce nouvel amour. C'tait une fille remarquablement belle. Tous ceux qui l'ont vue ou entendu parler d'elle sont d'accord sur ce point. Elle avait des cheveux blonds, des yeux bleus, et surtout un corps d'une grce acheve. Sa forme tait la symtrie mme, dit le grave Chambers[1298]. Elle tait proportionne comme une des plus parfaites productions d'un statuaire antique, dit Allan Cunningham, qui avait fait de la sculpture. Il ajoute, non sans quelque plaisir s'arrter sur ce sujet: Ses cheveux, qu'elle portait longs et abondants, tombaient presque par brasses sur son cou rond et ses paules blanches; ils taient plutt onduleux que friss et d'une nuance plus fonce que l'pithte couleur de lin ne semble l'indiquer. Elle dansait et elle chantait avec beaucoup de grce et de douceur. Cette minutie de dtails, dit-il, sera pardonne par ceux qui rflchiront que nous devons ses charmes quelques-unes des plus dlicates posies lyriques de notre langue[1299]. L'attrait singulier de son visage tait form par le contraste d'un regard gai et riant et d'un sourire de douceur lente. Elle avait, dit encore Cunningham, une rare suavit dans son sourire et de la joyeuset dans le regard vif de ses yeux[1300], et ailleurs il marque mieux encore cette opposition: Ses yeux taient grands et brillants et riaient plus que ses lvres lorsqu'elle prenait plaisir quelque chose[1301]; double expression dont le charme est puissant, parce qu'il possde ce qui frappe et ce qui retient. Burns a rendu ce trait dans le portrait qu'il a fait d'elle, portrait d'une prcision charmante; il a aussi rendu cette grce de dmarche laquelle il avait toujours t trs sensible. [Note 1298: R. Chambers, tom. IV, p. 97.] [Note 1299: Allan Cunningham. _Life of Burns_, p. 485-86, en note.] [Note 1300: Id. p. 97.] [Note 1301: Id. p. 486, en note.] Ses cheveux boucls taient couleur de lin; Ses sourcils, d'une nuance plus sombre, S'arquaient d'un air ensorcelant au-dessus De deux yeux rieurs d'un bleu joli; Son sourire si enjleur Aurait fait oublier un malheureux son malheur; Quel plaisir, quel trsor De s'attacher ces lvres ross! Telle tait la jolie figure de ma Chloris Quand, pour la premire fois, je vis sa jolie figure; Comme une harmonie sont ses mouvements, Sa jolie cheville est un tratre Et rvle une belle proportion Qui ferait oublier un saint le ciel; Si enflammante, si charmante Sa forme impeccable et son air gracieux; Chaque trait,--la vieille Nature A dclar qu'elle ne pouvait faire plus; elle sont les charmes volontaires de l'amour, Par la loi souveraine de la Beaut conqurante[1302]. [Note 1302: _She says she lo'es me best of a'._] Ce dernier cri, qui est comme un salut la force dominatrice et irrsistible de la Beaut en soi, est caractristique de cet amour. Il semble que l'expression, curieusement sduisante, de Jane Lorimer tait une pure beaut physique, une heureuse russite des traits. La femme elle-mme tait une me ordinaire, bonne, non sans un peu de fadeur, se laissant vivre avec nonchalance dans sa beaut. Elle tait moins dirige par ses propres mouvements que par une absence de rsistance, une sorte d'indiffrence et de laisser-aller. Par faiblesse plutt que par amour, elle avait suivi Whelpdale; quand il l'eut abandonne, elle n'eut pas la force de le har. Elle ne parat pas prendre grande part aux sentiments qu'elle inspire, se laissant aimer plutt qu'aimant, enveloppe d'un attrait inconscient, qui est le fait de son corps plutt que d'un dsir ou d'un effort de son esprit. Sa lgret tait au moins gale sa beaut[1303], dit Allan Cunningham, et c'est une note presque fausse. Le mme Cunningham dit bien plus exactement: Chloris tait une de celles qui croient au pouvoir qu'a la beaut de se donner et que l'amour ne doit subir aucune contrainte. Burns pensait quelquefois de la mme faon, et il n'est pas tonnant que le pote ait clbr les charmes d'une beaut gnreuse qui tait dispose rcompenser ses chants et qui lui donnait mainte occasion de s'inspirer de sa prsence[1304]. Ceci est plus pntrant. C'tait une nature de grande courtisane, calme et d'accueil indiffrent, parce qu'elle est certaine de son triomphe. Cependant Cunningham, qui parle d'elle d'aprs ce qu'elle devint plus tard, est trop svre pour elle, cette poque-ci de sa vie. Il oublie qu'elle avait dix-neuf ans et que Burns en avait trente-six. [Note 1303: Allan Cunningham. _Life of Burns_, p. 97.] [Note 1304: Cit par Lockhart. _Life of Burns_, p. 261.] La liaison entre Jane Lorimer et le pote est difficile et dlicate dfinir. Il est cependant de quelque consquence qu'elle le soit, car elle complte les situations dans lesquelles Burns s'est plac vis--vis de la Femme. Ce qui accrot l'intrt de cette question, c'est qu'il n'tait plus alors dans l'ignorance de la vie comme Mauchline; ou en face d'une femme, son gale par l'ge et les vicissitudes traverses, comme dimbourg; mais qu'il possdait l'exprience et la responsabilit des annes mres, et qu'il avait devant lui presque une enfant, ignorante de l'existence et plus tourdie qu'instruite par ses malheurs. Il est clair qu'il y a eu d'un ct de la vanit flatte par les hommages d'un homme clbre. La dame n'est pas peu fire de figurer d'une faon si distingue dans votre recueil, et je ne suis pas peu fier de pouvoir lui faire ce plaisir[1305]. De l'autre, se trouvait avec l'habitude d'aimer, l'admiration de cet panouissement de splendide jeunesse. Mais ce sont l les lments plutt que les limites de ces rapports. Si l'on s'en rapportait sa profession de foi Thomson, que l'homme capable de jouer avec une passion srieuse commet un acte mchant, la question ne supporterait pas de doute. Mais dans cette nature, si faible de contrle sur elle-mme, les meilleures rsolutions taient deux pas des remords. Les cas ne sont pas rares o ses indignations reviennent le frapper, comme un fouet maladroitement mani. On peut cependant faire valoir en faveur de l'interprtation la plus indulgente de cet amour, un argument de plus de poids. Il donna Jane Lorimer un exemplaire de la seconde dition de ses pomes, avec une ddicace pleine de sages conseils d'amiti. Il aimait assez moraliser auprs des femmes. Il envoya mme une copie de cette ddicace son ami Alexander Cunningham, avec ces lignes qui ont un peu trop la prtention d'carter tout soupon: crite sur une feuille blanche d'un exemplaire de la dernire dition de mes pomes, offert la dame que, dans de si nombreuses rveries imaginaires de passion, mais avec les plus ardents sentiments de relle amiti, j'ai si souvent chante sous le nom de Chloris[1306]. Voici ces vers assez faibles, du reste: [Note 1305: _To G. Thomson_, Nov. 1794.] [Note 1306: Scott Douglas, tom. VI, p. 293.] Ceci est le gage de l'amiti, ma jeune, belle amie, Ne refuse pas ce don, Et n'coute pas d'une oreille inattentive La muse qui moralise. Puisque, assombrissant ton gai matin de vie, L'obscurit froide de la tempte est venue, (Et jamais le vent d'Est du malheur N'a brl plus belle fleur); Puisque les scnes gaies de la vie ne peuvent plus te charmer, Cependant il te reste beaucoup, Tu as en rserve une plus noble richesse: Les _consolations de l'esprit_! Tu as la claire approbation de toi-mme, Dans le rle conscient de l'Honneur; Et (le plus prcieux don du ciel ici-bas) Le coeur fidle de ton amiti. Les joies raffines de la Raison et du Got, Pour errer avec toutes les Muses; Et doublement heureux serait le Pote S'il pouvait augmenter ces joies[1307]. [Note 1307: _'Tis Friendship's pledge, my young, fair Friend._] Mais en ralit ce sont l des vers qui ne prouvent pas grand'chose. Ils taient crits sur un volume destin tre vu et mani dans la famille. Les lignes Cunningham n'ont pas beaucoup plus de valeur. Burns n'allait pas crire un ami d'autrefois, raisonnable et rcemment mari, le dernier mot de ses folies. Tout au contraire faut-il plutt y voir une faon d'expliquer et d'excuser les pices Chloris. Il y a, d'autre part, des probabilits bien lourdes. On comprend que le pote se figure des rencontres, des situations, des dnouements, et brode sur un rien de flatteuses erreurs. Tous les hommes en sont l, dit-on; autant les sages que les fous. La seule diffrence qu'il y ait entre la multitude et lui, est qu'il cre pour ses songes une forme que les autres lui empruntent pour exprimer les leurs. Mais on comprend moins que la femme qui inspire ses fantaisies les accepte; si elle les approuve, elle est en quelque sorte sa complice. On n'est pas tonn de voir Burns s'imaginer des tableaux comme celui-ci: Viens, laisse-moi te prendre sur mon coeur, Et dis que nous ne nous quitterons jamais; Et je mpriserai, comme une vile poussire, La richesse et les grandeurs du monde. Et si j'entends ma Jeanie avouer Que des transports semblables l'agitent, Je ne dsire le bienfait de la vie Que pour vivre afin de l'aimer. Ainsi dans mes bras, avec tous ses charmes, Je serre mon prcieux trsor; Je ne demande, pour ma part du ciel, Que les dlices d'un pareil moment. Et par tes yeux, si doux et bleus, Je jure que je suis tien pour toujours! Et sur tes lvres je scelle mon voeu Et jamais je ne le briserai[1308]. [Note 1308: _Come, let me take thee to my breast._] On est surpris qu'une jeune femme ait accept un pareil emploi, mme potique, de sa personne et s'en soit trouve flatte. Or, il y a la preuve que ces pices, qui ne laissent pas d'tre un peu vives, lui taient offertes, et que parfois elle insistait pour que l'introduction de son nom marqut bien que c'tait d'elle qu'il s'agissait. propos d'une de ces chansons, Burns crit Thomson le passage suivant qui est trs clair: Dans _Siffles et je viendrai vous, mon gars_, la rptition de ce vers est fatigante pour l'oreille. Voici les quatre premires lignes de chaque strophe, telles qu'elles taient primitivement, et ensuite ce qui mes yeux est une amlioration: sifflez, et je viendrai vous, mon gars; sifflez, et je viendrai vous, mon gars; Quand mme pre et mre et tous en seraient furieux; sifflez, et je viendrai vous, mon gars. changer en: sifflez, et je viendrai vous, mon gars, sifflez, et je viendrai vous, mon gars, Quand mme pre et mre et tous en seraient furieux; Ta Janie se risquera avec toi, mon gars. De fait, une belle dame, l'autel de laquelle, moi, le Prtre des Neuf Soeurs, j'offre l'encens du Parnasse; une dame que les Grces ont revtue d'enchantement et que les Amours ont arme de l'clair; une Belle, l'hrone mme de la chanson, insiste pour ce changement; refusez un peu ses ordres si vous l'osez[1309]. [Note 1309: _To George Thomson._ Aug. 2nd, 1795.] Un autre indice, fort tnu dmler, prend de l'importance lorsqu'on l'a dgag. travers ces pices Chloris reviennent, plusieurs reprises, des allusions aux prcautions qu'il faut prendre, la crainte qu'elle a d'tre compromise. Cela est curieux, parce qu'on saisit l un trait qui n'est pas de sentiment mais qui nat des circonstances. On sent quelque chose de la ralit, qui fait saillie sous ce qu'il peut y avoir d'imaginaire dans le reste. C'est un petit fait particulier qui perce la gnralit du dveloppement littraire; il trahit un dtail de situation, qui n'a pas t invent mais qui exista. Une des chansons dit: Ses yeux, d'un si doux bleu, trahissent Combien elle me rend ma passion; Mais la prudence est toujours son refrain, Elle parle de rang et de convenance. qui peut penser la prudence Avec une telle fille prs de lui; qui peut penser la prudence En aimant comme j'aime[1310]? [Note 1310: _O Poortith cauld and restless Love._] Et la chanson dont il changeait le refrain pour satisfaire une exigence de Chloris, roule toute entire sur la ncessit de ne pas se trahir. Faites bien attention quand vous venez me faire la cour, Et ne venez que si la porte de derrire est entr'ouverte, Puis par-dessus le sautoir, et que personne ne vous voie, Venez comme si vous ne veniez pas vers moi, Venez comme si vous ne veniez pas vers moi. l'glise, au march, partout o vous me rencontrez, Passez prs de moi comme si vous vous en souciez moins que d'une mouche; Mais glissez-moi un regard de votre doux oeil noir; Cependant regardez comme si vous ne me regardiez pas, Cependant regardez comme si vous ne me regardiez pas. Sans cesse dites et protestez que vous ne vous souciez pas de moi, Et quelquefois je vous permets de dprcier ma beaut un peu. Mais n'en courtisez pas d'autre, quoique en riant, De peur qu'elle ne dtache votre pense de moi. De peur qu'elle ne dtache votre pense de moi[1311]. [Note 1311: _Whistle and I'll Come to you my Lad._] Ne semble-t-il pas qu'il y ait eu entre eux une entente et presque une dissimulation? Que signifient ces paroles furtives et ces entrevues drobes? Aussi innocentes que fussent ces relations, ce mystre seul suffirait pour leur donner l'apparence d'une faute. Il leur donnait mme ce qu'il y a de culpabilit relle dans une tromperie. C'tait trop. Vis--vis d'une jeune fille comme Chloris et de la part d'un homme qui avait le double de son ge, c'tait un jeu imprudent et blmable, tel que peu de pres, j'imagine, le tolreraient. Ce n'tait pas un sentiment assez pur pour ne pas prendre de prcautions; encore moins l'tait-il assez pour ignorer qu'il y a des prcautions prendre. Ce fut un marivaudage quivoque o il entra de la coquetterie d'un ct, de la convoitise de l'autre, et dans lequel Burns n'est pas aussi loign qu'il le pensait d'tre atteint par sa propre condamnation. Il a d'ailleurs t frapp, sur ce point, par celle des autres. Allan Cunningham, qui parle de tout cet pisode avec svrit, dit: La beaut de Chloris a ajout de nombreux charmes la chanson cossaise, mais ce qui a accru la rputation du pote a diminu celle de l'homme. C'est une parole trs dure. Quoique, dans le tas d'autres caprices grossiers et anonymes, cette fantaisie ft une fleur encore embaume de posie, elle tait bien au-dessous de ses prcdentes aventures de coeur. Elle marquait un instant o invitablement arrivent les hommes qui continuent aimer par del l'ge de l'amour. C'tait un moi uniquement fait de dlectation, de dsir, en face d'une closion de jeunesse, savoureuse dans sa grce continue de mouvements et sa fracheur de carnation. C'est le got d'un amateur friand devant un beau fruit luisant, velout, rose, rougissant, virginalement somptueux, dans son lustre et son clat premiers. Tandis que dans ses pices Clarinda, o l'amour est surtout d'imagination, tandis que dans ses pices Mary Campbell, o il fut surtout de sentiment, on ne trouve pas un seul trait qui puisse servir reconstituer la physionomie de ces deux hrones, ses pices Jane Lorimer nous donnent son portrait avec une prcision matrielle et un dtail qui permettraient presque un peintre de le rendre. Elles font un peu penser aux premires pices Jane Armour, mais elles sont plus matrielles encore; elles n'en ont pas l'emportement; elles ont plus d'analyse et de dilettantisme dans la contemplation. Elles sont toutes d'un coloris chaud, et charges de termes de beaut physique et de caresses. Joli tait cet glantier ros, Qui fleurit si loin des maisons des hommes, Et jolie tait celle, et oh! combien chre, Qu'il abritait du soleil couchant! Ces boutons de roses, dans la rose matinale, Combien ils sont purs, parmi les feuilles si vertes; Mais plus pur tait le voeu de l'amant Qu'ils entendirent hier sous leur ombrage. Dans son bocage rude et pineux, Qu'elle est douce et belle cette ros cramoisie; Mais l'amour est une fleur bien plus douce, Dans le sentier pineux et tortueux de la vie. Qu'une solitude sans chemin, un ruisseau sinueux, Et Chloris dans mes bras, soient moi; Et je ne souhaite ni ne mprise le monde, Rsignant galement ses joies et ses chagrins[1312]. [Note 1312: _O bonie was yon rosy brier._] Il ne s'agit plus l de passion avec sa dpense d'nergie, l'exaltation de tout l'tre et son lvation un plus haut frmissement intellectuel et sensible. C'est quelque chose de beaucoup plus restreint, de plus matriel, et coup sr d'infrieur, la simple adoration, la simple possession d'une forme jeune et charmante. En ralit, c'tait le got, frquent, dit-on, chez les hommes mrs ou qui mrissent, pour la beaut dans sa premire fleur. C'tait le commencement de ces amours ingaux, o l'homme, dpouill des qualits de l'amant, dsire plus qu'il n'inspire, implore et n'impose plus; o son voeu n'est pas d'tre aim, mais qu'on lui permette d'aimer; o il n'existe plus de rciprocit complte, mais, de sa part, une gratitude soumise qui mne vite aux dernires soumissions. Les hommes qui entrent dans cette faiblesse sont vous un long supplice d'inquitude et de vaines jalousies, la torture de sentir qu'ils doivent leur instable joie, ou la piti, ou l'intrt, ou l'amour-propre, ou la vanit, ou la crainte, ou mme l'admiration et la reconnaissance, tout, sauf au vrai amour. Burns n'en tait pas encore l. Mais c'tait un commencement. Chloris n'avait gure de passion pour lui. C'tait une distraction de fille complaisante et coquette, dont la manire habile et matresse de soi apparat bien dans ces strophes: Elle est jolie, verdissante, droite et grande, Et depuis longtemps tient mon coeur en servage; Et toujours il charme le fond de mon me Le tendre amour qui est dans son oeil. Elle est friponne et maligne ma Jane, Pour drober un regard invisible tous; Mais prompts comme l'clair sont les regards des amants, Lorsque le tendre amour est dans leur oeil. Cela peut chapper aux petits matres de la cour, Cela peut chapper aux clercs trs savants, Mais l'amoureux aux aguets remarque bien Le tendre amour qui est dans son oeil[1313]. [Note 1313: _This is no my ain Lassie._] Le pote tait encore assez jeune pour jouer le mme jeu. Ces passions d'homme g n'eurent pas le temps de pntrer bien avant. Il vita ainsi les souffrances du drame qui a arrach Shakspeare ses cris les plus cruels. Le rgne de Chloris dura du commencement de 1793 la fin de 1795, peu prs. Il se termine brusquement, par un trait de plume irrit du pote, qui voudrait biffer ce nom des chansons o il l'a clbr. Au commencement de 1796, il crit Thomson: Dans mes chansons passes, il y a une chose qui me dplat: c'est le nom de Chloris. Je l'avais employ comme le nom fictif d'une certaine dame; mais, en y rflchissant, c'est une haute incongruit d'avoir une appellation grecque dans une ballade pastorale cossaise. J'ai d'autres modifications vous proposer. Ce que vous m'avez dit de boucles couleur de lin est juste. Cela ne peut entrer dans une description lgante de beaut[1314]. [Note 1314: _To George Thomson._ Feb. 1796.] L'excution tait complte, non sans une colre secrte. Il semble qu'il y ait eu l comme le germe de la souffrance invitablement attache ces amours disparates. L'histoire de la pauvre Jane Lorimer est lamentable. Quelques annes aprs ce moment de splendeur, o elle tait rayonnante de beaut et fte dans les chansons du premier pote de son pays, son pre fut ruin. Son mari avait disparu. Elle fut oblige d'entrer dans une famille comme gouvernante. Elle vcut dans cette situation et d'autres analogues, pendant plusieurs annes. Longtemps aprs, en 1816, elle apprit que son mari tait Brampton, o il mangeait sa quatrime ou cinquime fortune, hrite d'un parent. Elle le manqua de quelques heures. Peu aprs, elle fut informe qu'il tait en prison pour dettes, Carlisle. Elle dsira le voir. Lorsqu'elle arriva, on lui montra le logement de Whelpdale, de l'autre ct d'un quadrangle entour d'un clotre. En y allant, elle dpassa un homme, alourdi, lgrement paralys et dont la marche tait tranante. Au moment o elle approchait de la porte, elle entendit que cet homme prononait son nom. Jane, dit-il, et se reprenant aussitt, avec un ton plus crmonieux, Mrs Whelpdale. C'tait son poux de quelques mois, chang en cet homme caduc, bris. Il y avait de la bont dans Jane. Elle resta un mois Carlisle, allant chaque jour la prison rendre visite son mari. Puis elle retourna en cosse. Quelques mois aprs, il fut libr, elle revint prs de lui. Mais c'tait un homme tellement perdu qu'une vie commune tait impossible. Elle fut force de le quitter de nouveau et ne le revit plus. Il est connu, dit Chambers, auquel ces dtails sont emprunts, que cette pauvre femme sans appui fut enfin entrane dans une faute qui lui perdit le respect de la socit[1315]. Elle mena pendant quelque temps une sorte de vie errante, sur les frontires de la mendicit, ne parvenant pas s'lever au-dessus de la position de domestique. Elle ne cessa jamais d'tre lgante de tournure et belle de visage. Vers 1825, un gentleman charitable, qui elle avait fait connatre sa dtresse, s'occupa d'elle et parla d'elle dans les journaux, dans le but de lui procurer quelques secours. La dame de ce gentleman lui ayant envoy les coupures des journaux o il tait question d'elle, reut ce billet, dans lequel, dit Chambers, nous ne pouvons nous empcher de penser qu'il y a quelque chose qui n'est pas indigne d'une hrone potique: [Note 1315: R. Chambers, tom. IV, p. 99.] La Chloris de Burns est infiniment oblige Mrs .... pour l'aimable attention qu'elle a eue de lui envoyer les extraits de journaux; elle est heureuse et flatte qu'on dise et qu'on fasse tant pour elle. Ruth fut traite par Booz avec bont et gnrosit; peut-tre la Chloris de Burns pourra-t-elle avoir un bonheur semblable dans le champ des hommes de talent et de vertu[1316]. [Note 1316: R. Chambers, tom. IV, p. 100.] La dame la vit plusieurs fois et prit plaisir sa conversation qui indiquait une pntration naturelle d'intelligence et un jeu sduisant d'esprit. Plus tard, Jane Lorimer trouva une situation comme gouvernante. Elle eut quelques annes paisibles. Mais une affection de la poitrine ruina sa sant. Elle fut oblige de se retirer dans un pauvre logement, dans une des vieilles rues d'dimbourg. Elle languit quelque temps, vivant d'un peu de secours que lui donnait son dernier matre. Elle mourut en 1831, misrable, dlaisse, ignore. Hlas! pauvre Chloris! * * * * * travers ces tracas, ces dbauches et ces remords, la production potique de Burns continuait. Chose surprenante, dans les interstices de cette vie dlabre et en ruines, partout jaillissaient des fleurs. Pendant ces quatre annes de Dumfries, il a crit plus de deux cents morceaux dont cent cinquante sont prcieux. Il ne s'y trouve plus de pices capitales comme _Tam de Shanter_; plus mme rien qui ressemble la _Sainte-Foire_ ou la _Vision_; plus mme de ces jolies ptres comme Mossgiel. Ce sont de courts morceaux, le plus souvent de petites chansons de quelques strophes seulement, ce qu'il pouvait composer dans les quarts d'heure de recueillement qui lui restaient au milieu de ce gaspillage de lui-mme. Elles naissaient sans interruption, les unes sur les autres; elles taient varies l'infini, sentimentales, touchantes, malignes ou railleuses. Il n'y avait gure de semaine o il ne lui vint entre les mains un brin de posie, un brin menu et lger de plantes du pays, une brindille de bruyre ou de thym, une fleur de chardon, quelques feuilles de houx piquant, et quelquefois, aux jours favoriss, un rameau d'glantier. Mais tous ces riens frais, verts et parfums, forment, runis ensemble, un gros bouquet et une part essentielle de son oeuvre. Peut-tre aurait-il moins produit, s'il avait t, comme Mauchline, laiss lui-mme. L'impulsion intrieure tait moins imprieuse; la monte de posie moins dbordante; ou tout au moins les conditions taient moins favorables; le loisir manquait et la concentration. Il n'tait plus dans cet isolement indfini o le travail de l'inspiration a le temps de se faire, o rien ne le drange, ne le distrait, o, dans le pote renferm en lui-mme, la tension potique augmente jusqu' ce qu'elle s'chappe irrsistiblement. Maintenant son corps tait fatigu, son me disperse, son temps tiraill et dchir. Heureusement il vint du dehors des excitations qui ne le laissrent pas s'oublier. Il continua sa collaboration au recueil de Johnson, lequel avanait lentement; mais surtout il se trouva engag dans une autre entreprise du mme genre qui rclama de lui plus d'activit. Au mois de septembre 1792, un nomm George Thomson, qui tait commis prs du Conseil de la Socit pour l'Encouragement des Manufactures en cosse, lui crivit que, d'accord avec quelques amis comme lui pris de musique, il avait commenc choisir et collectionner les mlodies populaires, dans le but de les conserver et de les publier[1317]. Ils avaient engag Pleyel le plus agrable des compositeurs actuels, pour mettre des accompagnements ces vieux thmes, et pour composer, chacun d'eux, un prlude et une conclusion, de faon les rendre plus propres tre chants dans les concerts. C'tait donc, la diffrence d'autres recueils, une entreprise avant tout musicale, une collection d'airs plutt que de chansons. Mais certains de ces motifs n'avaient pas de paroles; d'autres en avaient d'insignifiantes, ou de grossires, ou d'indcentes. Il fallait retoucher les anciens vers ou en composer de nouveaux, l o cela tait ncessaire. Thomson demandait Burns de se charger de ce travail et de lui fournir de la posie pour cette vieille musique[1318]. Burns accepta avec enthousiasme. Il se mit l'oeuvre aussitt et reprit, mais avec plus d'activit et de fcondit, le travail qu'il avait commenc pour Johnson. La ncessit de fournir aux demandes de Thomson lui servit d'aiguillon; sa collaboration a fait de ce recueil un des livres de la littrature cossaise. [Note 1317: Voir R. Chambers, tom. III, p. 225.] [Note 1318: _George Thomson to Robert Burns._ Sept. 1792.] Pendant tout ce travail il fit preuve d'un dsintressement qui, dans les circonstances o il se trouvait, avait d'autant plus de mrite. Il tait pauvre; quelques livres auraient fait une diffrence dans son budget et allong les bouts pour leur permettre de se joindre. Il ne voulut cependant jamais entendre parler de rmunration. Il fut sur ce point inflexible. Dans la lettre o il lui demandait son concours, Thomson lui avait dit: Nous regarderons votre concours potique comme une faveur particulire, outre que nous paierons n'importe quel prix raisonnable que vous demanderez pour nous le prter. Le profit est pour nous une considration secondaire, et nous sommes rsolus n'pargner ni peines ni dpenses pour notre publication[1319]. [Note 1319: _G. Thomson to Robert Burns._ Sept. 1792.] Dans l'acceptation de Burns, cette offre avait pour rponse la phrase suivante: Quant une rmunration, vous tes libre de regarder mes chansons comme au-dessus ou au-dessous de tout prix; car elles seront absolument l'un ou l'autre. Dans l'honnte enthousiasme avec lequel je m'embarque dans votre entreprise, parler d'argent, de gages, d'moluments, de salaire, etc., serait une vritable prostitution d'esprit[1320]. [Note 1320: _To George Thomson._ 16th Sept. 1792.] Les choses en restrent l pour le moment. Burns prit en main la partie littraire, fournit chansons sur chansons, n'pargna ni ses peines, ni ses recherches, ni ses drangements, sans compter l'inestimable contribution de son gnie. La publication, grce lui surtout, prenait bien. Thomson voulut lui donner, non pas une rtribution, mais comme une part dans les bnfices qui pouvaient provenir d'une oeuvre dont ses vers faisaient le succs. Il le lui proposa en des termes qu'il faut citer, pour montrer combien ils avaient de tact et taient incapables d'offenser la susceptibilit la plus prompte. L'affaire ne dpend plus maintenant que de moi seul, les messieurs, qui au dbut s'taient entendus pour avoir une part dans la publication, ayant demand s'en dsister. Cela importe peu; il est impossible que j'y perde. Le mrite suprieur de l'oeuvre fera natre une demande gnrale, aussitt qu'elle sera suffisamment connue. Et quand bien mme la vente en serait plus lente qu'elle ne promet de l'tre, je trouverai une compensation mon travail dans le plaisir que j'aurai pris la musique. Je ne puis vous exprimer combien je vous suis oblig pour les exquises chansons nouvelles que vous m'envoyez; mais les remerciements, mon ami, sont un faible retour pour ce que vous avez fait. Comme je recueillerai les bnfices de la publication, il faut que vous me permettiez de vous envoyer une lgre marque de ma reconnaissance, et de la renouveler plus tard quand je le trouverai opportun. Ne me la renvoyez pas, par le Ciel! Si vous le faites, notre correspondance est finie. Cela, sans doute, ne serait pas une perte pour vous, mais cela ruinerait la publication qui, sous vos auspices, ne peut manquer d'tre respectable et intressante[1321]. [Note 1321: _G. Thomson to Robert Burns._ 1st July 1793.] Dans la lettre, Thomson avait mis une somme de cinq livres. coup sr on ne pouvait offrir d'une manire plus dlicate. Il reut une rponse presque courrouce, o Burns lui dclarait premptoirement qu'il ne voulait pas entendre parler d'argent. Je vous assure, mon cher Monsieur, que vous m'avez vraiment bless avec votre envoi d'argent. Cela me dgrade mes propres yeux. Toutefois, le retourner sentirait la pose et l'affectation; mais quant continuer ce genre de trafic de dbiteur crancier, je vous le jure par l'HONNEUR qui couronne la statue droite de l'INTGRIT de ROBERT BURNS, au moindre mot ce sujet, je repousserai avec indignation toutes nos relations passes, et je deviendrai, partir de ce moment, un parfait tranger pour vous! La rputation de Burns pour la gnrosit de sentiment et l'indpendance d'esprit survivra, j'en ai confiance, tous les besoins que le froid et dur mtal peut satisfaire; du moins, je ferai tout pour qu'il mrite cette rputation[1322]. [Note 1322: _To G. Thomson._ July 1793.] On s'est tonn de ces refus de Burns; il semble naturel qu'il participt aux bnfices que pouvait rapporter cette publication. On a fait remarquer, non sans justesse, qu'il n'y a pas de diffrence entre recevoir l'argent de Thomson et recevoir des souscriptions pour ses pomes[1323]. Il serait plus exact de dire qu'il n'y a pas grande diffrence. Il y en a une lgre. Ce n'est pas une mme chose d'diter, pour son propre compte, ses prils, ses propres oeuvres, et de tirer profit de pomes composs sans ide de gain; ou de recevoir un salaire pour les pices qu'on apporte, et d'tre pay comme un artisan en posie. Il n'y a sans doute l rien de trs loign du peintre qui vend son tableau, ou du sculpteur sa statue. Mais Burns n'avait pas l'ide de la carrire de l'homme de lettres. Il avait toujours compos pour lui-mme, par impulsion; il lui semblait que c'tait, comme il le dit, prostituer son gnie que de s'en servir pour battre monnaie. Et ce sentiment tait d'autant plus susceptible que, l'lan de production ayant un peu baiss en lui et ayant besoin d'tre excit par le dehors, il fallait absolument que ce mobile ft dsintress, pour ne pas ressembler un mobile d'argent. Sa posie c'tait son me qui s'envolait, il la donnait, il ne la vendait pas, pas plus qu'il n'et song vendre son rire ou son loquence. Et il y avait encore une autre raison qui lui fait honneur galement. Il considrait l'entreprise de Thomson comme une oeuvre patriotique, dsintresse, destine prserver le trsor musical de l'cosse. Il lui paraissait presque sacrilge de tirer profit de ce dvoment une des gloires de la patrie caldonienne. C'est comme si on voulait payer un patriote son patriotisme, et estimer en espces ses soins, ses dmarches, ses discours, pour l'honneur du pays. C'tait aprs tout une noble susceptibilit. [Note 1323: R. Chambers, tom. III, p. 34.] La qualit de cette production tait toujours la mme; on est surpris de la fracheur que les visions conservaient dans cette me ternie par les chagrins et o les excs laissaient si souvent leurs dgots. Jamais sa posie n'a eu plus d'clat. Sa main d'ouvrier tait alors d'une justesse et d'une prcision acheves. cette priode appartiennent les dernires pices Clarinda, le groupe des pices Chloris, l'ode de _Bruce Bannockburn_, le _Retour du soldat_, et tant de chansons qui sont de brefs chefs-d'oeuvre. Il n'a rien crit de plus dlicat. S'il a produit des pices de plus grande force et de plus large allure, il n'en a pas d'un travail plus fini et d'un sentiment artistique plus sr. Sans doute ce n'tait plus la trombe de posie de Mossgiel, avec son mouvement et son puissant enlvement des choses; c'tait la fin d'une pluie, parse et calme, quand la lenteur de leur chute donne aux gouttes une forme parfaite et que, par leur dispersion mme, elles sont plus pntres de lumire, irises, diamantes, tincelantes. * * * * * Cependant sa renomme continuait grandir d'un double mouvement: monter vers les plus hauts esprits et pntrer jusqu'aux plus humbles. Dans les rues, non seulement on chantait ses chansons, mais on mettait son nom des chansons qui n'taient pas de lui, pour les vendre. J'ai vu mme chanter, par les rues de Dumfries, une couple de ballades qui portaient mon nom en tte comme leur auteur, bien que ce ft la premire fois que je les voyais[1324]. Sa gloire avait gagn les sommets intellectuels du pays. Son nom retentissait au Parlement, dans la bouche d'hommes qui taient l'honneur de leur temps, comme celui d'un homme qui tait l'honneur de son pays. En 1793, Curran, le grand orateur irlandais, s'criait en parlant de l'cosse qu'elle tait couronne des dpouilles de tous les arts et pare de la richesse de toutes les muses, depuis les profondes et pntrantes recherches de son Hume jusqu' la moralit douce et plus simple, mais non moins sublime et pathtique de son Burns[1325]. Cet hommage, que nous n'avons vu relever dans aucune biographie de Burns, indique quel rang il avait insensiblement pris parmi les grands noms de son pays. Lockhart raconte qu'un peu plus tard, trop tard puisque Burns venait de mourir, Pitt disait la table de lord Liverpool: Je ne vois pas de vers, depuis Shakspeare, qui aient autant l'air de sortir doucement de la nature[1326]. Au moment o des pensions taient accordes des hommes de lettres, de talent moyen, on pouvait esprer que quelque chose se ferait pour un des plus surprenants gnies de son poque. Quelques-uns de ses admirateurs s'y employrent. Ce fut en vain. Allan Cunningham raconte que M. Addington rappela Pitt les mrites de Burns; mais Pitt passa la bouteille lord Melville et ne fit rien[1327]. Pendant ce temps le pote se dbattait contre sa pauvret; sa production tait gne par l'inquitude, faute d'un peu d'argent. [Note 1324: _To G. Thomson._ Nov. 1794.] [Note 1325: _Quarterly Review_, N 308. October 1882, p. 321.] [Note 1326: Lockhart. _Life of Burns_, p. 238.] [Note 1327: Allan Cunningham. _Life of Burns_, p. 133.] On dira que les opinions de Burns et la faon dont il les exprimait n'taient pas pour lui concilier les bonnes grces du Ministre. Cela serait vrai si la mesure envers lui avait eu besoin d'un appoint de faveur. Mais il avait un mrite qui dpassait les autres, indiscutable; les circonstances de sa vie l'augmentaient encore. Pour faire de son succs un exemple, il ne manquait que la rcompense. Ses erreurs politiques, les juger telles, disparaissaient ct des indiscutables leons plus hautes qu'il rpandait. Il tait incontestablement de ces hommes envers qui une nation est redevable, et que, par intrt autant que par amour-propre, elle doit soutenir. Mais les ministres se ressemblent beaucoup, en tous temps, en tous lieux, parce que les hommes sont partout et toujours les mmes, Si Burns avait publi dans un journal quelques libelles sur Lepaux ou Carnot, ou un pamphlet vif Sur l'tat du Pays, on se serait peut-tre plus occup de lui pendant sa vie[1328]. Les hommes d'tat qui n'ont pas su l'aider ont priv leur race d'oeuvres plus glorieuses et plus durables qu'une bataille gagne ou une le conquise. Ils ont failli leurs devoirs de bons mnagers des ressources de leur patrie. C'est avec raison que, lorsque le droit de proprit des oeuvres de Burns vint en discussion la Chambre des Lords, en 1812, Earl Grey insista sur la faute d'avoir nglig un pareil gnie et reprocha lord Melville sa part dans le dnment du pote[1329]. [Note 1328: Lockhart. _Life of Burns_, p. 238.] [Note 1329: Allan Cunningham. _Life of Burns_, p. 740, en note.] V. LES DERNIERS CHAGRINS, LES DERNIERS EXCS, LES DERNIRES LUEURS. LA FIN. Le dnouement n'est pas loin maintenant. Nous touchons la fin de ce jour tourment, clos aux premires heures de l'aprs-midi, sans avoir connu les srnits du soir qui apportent l'apaisement, ni l'largissement toil de la nuit, qui ouvre des espaces l'espoir. Burns finit en pleine amertume, au plus fort de ses regrets, de ses remords, et de ses angoisses pour sa famille. Si, du moins, il avait rsist un peu plus longtemps, la vie, qui souvent est charitable et se charge des petits enfants, lui aurait peut-tre montr les siens, levs et capables de porter leur nom. Elle s'en chargea bien quand ils furent orphelins. Cela l'aurait consol, rassur, rconcili un peu avec lui-mme. Mais le temps lui en fut refus. Il fut implacablement frapp au moment le plus affreux que son esprit ait connu. Dans ses derniers mois, il n'existe pas de lui une parole plus gaie et plus lgre, un mot moins dcourag que les autres; tout y est d'une tristesse uniforme. Une mme teinte morne assombrit chacun de ses instants. Et dans ses heures suprmes, on ne trouve pas de signe d'une de ces lueurs qui clairent parfois les fronts mourants et qui, vraies ou fausses, adoucissent les agonies. Il mourut enferm dans l'troite et tnbreuse prison de son dsespoir. Jusqu'au dernier moment, la troupe impitoyable des soucis empcha d'arriver jusqu' lui une de ces visites d'anges qui, dans sa vie plus que dans toute autre, avaient t si rares et distantes entre elles, et dont sa pauvre me avait tant besoin. C'est une navrante histoire que celle de ses dernires annes. Ce qu'il y a de plus triste encore, c'est de penser que, par sa faute, la mort tait la plus heureuse issue, peut-tre la seule, hors de cette impasse o il avait conduit sa vie. Carlyle l'avait bien vu et l'a dit avec sa pntration morale et sa saisissante loquence: Nous sommes ici arrivs la crise de la vie de Burns; car les choses avaient pris pour lui une telle tournure qu'elles ne pouvaient pas durer longtemps. Si l'on ne devait pas esprer d'amlioration, la nature ne pouvait plus, que pour un temps limit, continuer cette lutte sombre et affolante contre le monde et contre elle-mme. Nous n'avons pas de renseignements mdicaux pour savoir si une continuation de vie tait cette poque, probable pour Burns, et si sa mort doit tre considre comme un vnement en partie accidentel, ou seulement comme la consquence naturelle d'une longue srie d'vnements qui l'avaient prcde. Cette dernire opinion parat la plus vraisemblable, bien qu'elle ne soit nullement certaine. En tous cas, comme nous le disions, un changement ne pouvait pas tre loign. Trois portes de dlivrance, nous semble-t-il, taient ouvertes Burns: une claire activit potique, la folie ou la mort. La premire, avec une vie plus longue, tait encore possible, bien qu'elle ne ft pas probable; car des causes physiques commenaient agir; et cependant Burns avait une rsolution de fer, si seulement il avait pu voir et sentir que non seulement sa plus haute gloire, mais son premier devoir et le vrai remde de tous ses chagrins se trouvaient l. La seconde tait encore moins probable, car son esprit fut toujours parmi les plus clairs et les plus fermes. Ainsi la troisime porte, plus douce, s'ouvrait pour lui, et il passa, non pas doucement, cependant, rapidement, dans cette contre tranquille, o les averses de grle et les orages de feu n'arrivent pas, et o le voyageur le plus lourdement charg dpose enfin son fardeau[1330]. [Note 1330: Carlyle. _Essay on Burns._] Depuis longtemps dj sa sant tait branle. Les privations de son enfance, ses fatigues de travail et d'amour, la continuit d'motions d'une vhmence inoue qui, sans merci, secouaient sa machine, avaient affaibli son corps d'une constitution robuste mais de fonctions dsordonnes. Ses courses d'Excise par les nuits pluvieuses, ses tracas, ses excs de boissons, l'irritation sombre et ardente qui le dvorait, achevrent de le dlabrer. Ds le mois de juin 1794, il crivait Mrs Dunlop: J'ai bien peur d'tre sur le point de souffrir des folies de ma jeunesse. Mes amis mdecins me menacent d'une goutte volante, mais j'espre qu'ils se trompent[1331]. [Note 1331: _To Mrs Dunlop._ 25th June 1794.] Et six mois aprs, au commencement de 1795, il lui disait encore: Quelle chose pauvre est la vie! Tout rcemment j'tais un enfant; l'autre jour encore, j'tais un jeune homme, et dj je commence sentir la fibre rigide et les jointures raides de l'ge s'emparer rapidement de mon corps[1332]. [Note 1332: _To Mrs Dunlop._ Jan. 1st, 1795.] Il n'avait que 36 ans! C'tait la vieillesse anticipe, ou plutt, c'taient les symptmes de la maladie. l'assombrissement que cause chez l'homme la dcouverte des premiers signes de la dcadence physique, s'ajouta, vers la fin de 1795, un grand chagrin. Il perdit une petite fille de trois ans qu'il aimait de toute la tendresse que les pres potes ressentent pour leurs filles. L'enfant tait chtive; on l'avait envoye chez ses grands-parents, les Armour, pour changer d'air; l'automne, elle y tait morte. On l'avait enterre dans le cimetire de l-bas, sans que son pre pt l'embrasser. Ce fut pour lui un choc douloureux qui l'branla encore. Il crivait Mrs Dunlop dont le silence prolong l'attristait: Hlas! Madame, je n'ai pas le moyen, en ce moment, qu'on me prive d'aucun des faibles restes de mes plaisirs. Je viens de boire profondment la coupe de l'affliction. L'automne m'a enlev ma seule fille et mon enfant chrie, et cela une telle distance et en si peu de temps qu'il m'a t impossible de lui rendre les derniers devoirs[1333]. [Note 1333: _To Mrs Dunlop._ 31st Jan. 1796.] Son chagrin parat dans toutes ses lettres. La petite Elisabeth fait penser l'Adda de Byron, la Julia de Lamartine et la Lopoldine de Victor Hugo. Il semble que cette douleur ait t rserve aux grands potes de notre temps. Vers le mois d'octobre 1795, une maladie, demeure assez mystrieuse, s'abattit sur lui. Lui-mme en parle comme d'une forte fivre rhumatismale. Currie qui, par ses tudes mdicales, tait plus mme de pntrer dans cette partie de sa vie, et qui avait reu les confidences du Dr Maxwell, par qui Burns avait t soign, laisse entendre que le mal tait d'une autre nature. Voici du reste sa dposition technique, dans toute sa prcision et sa gravit. C'est en mme temps ce qu'on sait de plus clair sur l'tat physique de Burns. Quoique naturellement d'une forme athltique, Burns avait dans sa constitution les particularits et les dlicatesses qui appartiennent au temprament du gnie. Il tait expos, depuis une priode trs jeune de sa vie, cet arrt dans le progrs de la digestion qui rsulte d'une pense profonde et anxieuse, et qui est quelquefois l'effet et quelquefois la cause d'une dpression de vitalit. Li ce dsordre de l'estomac, il avait une disposition aux migraines, qui affectait plus spcialement les tempes et le globe de l'oeil et qui tait frquemment accompagne de mouvements du coeur violents et irrguliers. Dou par la nature d'une grande sensibilit de nerfs, Burns tait, dans son systme corporel aussi bien que mental, expos des impressions drgles,-- la fivre du corps aussi bien qu' celle de l'esprit. Cette prdisposition la maladie, qu'une stricte temprance dans la dite, un exercice rgulier, un sommeil solide auraient pu vaincre, fut fortifie et enflamme par des habitudes d'une nature toute diffrente. Perptuellement stimule par l'alcool, sous l'une ou sous l'autre de ses diverses formes, l'action dsordonne du systme circulatoire devint la fin habituelle, le travail de nutrition fut incapable de pourvoir la dperdition, et les pouvoirs vitaux commencrent faiblir. Plus d'une anne avant sa mort, il y avait un dclin vident dans l'apparence personnelle de notre pote, et quoique son apptit se maintint, il sentait lui-mme que sa constitution s'abaissait. Dans ses moments de pense, il rflchissait avec le regret le plus profond son fatal acheminement, prvoyant clairement la fin vers laquelle il se htait, sans avoir la force de volont ncessaire pour arrter ou mme ralentir sa course. Son caractre devint plus irritable et plus sombre; il se sauvait de lui-mme dans des socits, souvent de l'espce la plus basse. Et dans cette compagnie, on franchissait vite ce moment des runions joyeuses o le vin augmente la sensibilit et excite la bienveillance, pour arriver au moment qui est au del et sur lequel rgnait gnralement la passion sans contrle et sans frein. Celui qui souffre la pollution de l'ivresse, comment chappera-t-il une autre pollution? Abstenons-nous de mentionner des erreurs sur lesquelles la dlicatesse et l'humanit tirent un voile[1334]. [Note 1334: Currie. _Life of Burns_, p. 50.] On a blm Currie d'avoir parl. C'est tort, puisque c'tait la vrit. Personne ne peut le souponner de n'avoir pas aim le pauvre pote. S'il a mentionn ce point dlicat, avec la conscience de sa profession, il l'a, selon sa propre expression, touch avec tendresse[1335].Il a fait acte d'honntet et de piti, comme un mdecin qui connat et plaint les misres humaines. C'est surtout dans une biographie comme celle de Burns, qu'il faut de la franchise; ceux qui, par des rticences ou des oublis, la dfigurent, la mutilent ou la masquent, lui retirent une partie de son intrt et de son enseignement. Ils appliquent le mensonge la mmoire d'un homme qui le dtesta et le mprisa par-dessus tout, et qui, avec toutes ses fautes, eut du moins la fiert de ne pas les dissimuler et le courage de les reconnatre. C'est une hypocrisie indigne de ce sincre esprit[1336]. [Note 1335: Lettre de Currie un correspondant, cite par Scott Douglas, tom. VI, p. 175.] [Note 1336: Voir sur ce sujet pnible les demi-aveux de Chambers, tom. IV, p. 105, qui corroborent les paroles de Currie et la note de Scott Douglas, tom. IV, p. 176.] Quoi qu'il en soit de ce mal, qu'accompagna en effet une fivre rhumatismale, ses ravages furent terribles. Pendant les derniers mois de 1795, la correspondance et les travaux de Burns furent interrompus. Il resta confin la chambre tout l'hiver et se releva bris et vieilli. Au commencement de janvier 1796, il commenait marcher un peu; il crit: Je commenais peine me remettre de la perte d'une fille unique, d'une enfant chrie, quand je suis devenu moi-mme la victime d'une fivre rhumatismale qui m'a amen sur les frontires de la tombe. Aprs maintes semaines de lit et de maladie, je commence seulement me traner a et l[1337]. [Note 1337: _To Robert Cleghorn._ Jan. 1796.] Et le 31 janvier, il crivait Mrs Dunlop, peu prs dans les mmes termes: Longtemps le d a roul indcis; enfin, aprs bien des semaines sur un lit de maladie, il semble avoir tourn vie, et je commence me traner travers ma chambre. Une fois mme, j'ai t devant ma porte dans la rue[1338]. [Note 1338: _To Mrs Dunlop._ 31st Jan. 1796.] Ces heures de confiance n'taient pas bien solides; c'tait l'espce de confiance qu'on montre aux autres, pendant quelque temps encore aprs qu'elle est peu prs morte en soi-mme; par moments, il dsesprait de jamais se remettre compltement: La sant que vous me souhaitez dans votre carte de ce matin, est, je le pense, envole de moi pour toujours[1339]. [Note 1339: _To Mrs Riddell._ 29th Jan. 1796] Et quelques jours aprs il crivait Mrs Riddel: Je suis si malade que j'ai peine la force de tenir cette misrable plume sur ce misrable papier. On a retrouv de lui, cette poque, un portrait qui apporte tous ces dtails un saisissant commentaire. Quel changement avec celui d'dimbourg; vingt annes d'excs et de remords auraient-elles pu produire un tel contraste? O est le visage ouvert, jeune et confiant, qui se dtachait sur des verdures, des collines lointaines et un ciel pur? Par une sorte d'intuition, l'artiste qui l'on doit cette seconde ressemblance, au lieu de ce riant horizon, a choisi un voile de nuages menaants et rapprochs; sur ce fond funbre, une face vieillie, puise, dure, amre, avec une expression ombrageuse et farouche dans les traits, tandis que le regard conserve dans sa tristesse un fond de douceur. Sur cet ensemble flotte un air de dfiance et d'inquitude, comme de quelqu'un qui se croit toujours menac. L'expression de cette tte douloureuse est ineffaable; elle vous hante imprieusement et chasse de l'esprit la figure charmante du premier portrait[1340]. [Note 1340: Voir sur ce portrait les deux lettres Mrs Riddell, 29th Jan. 1796, et la suivante. Voir aussi dans l'dition de Hately Waddell la reproduction de ce portrait et l'expos des circonstances qui l'ont plac entre les mains de l'diteur. M. Hately Waddell nous a gracieusement permis de voir ce portrait.] la maladie, venait s'ajouter la gne: ses souffrances se compliquaient de soucis. Vers la fin de 1795, il tait oblig d'crire au collecteur Mitchell une ptre en vers, dont le manuscrit se vendrait aujourd'hui une somme considrable, pour lui emprunter une guine. Ami prouv et loyal du Pote Qui, sans toi, pourrait mendier ou voler, Hlas! hlas! le grand diable Et toutes ses sorcires Sont en train de danser gigues et reels Dans mes pauvres poches. Je voudrais insinuer modestement Que j'ai cruellement besoin d'une guine; Si vous voulez l'envoyer par la fillette, Ce serait trs bon; Et tant que mon coeur battra de sang vivant, Je m'en souviendrai. Puisse la vieille anne s'loigner, en maugrant De voir la nouvelle arriver gmissante Sous une double abondance de provisions, Pour toi et les tiens; Tandis que la paix et les joies domestiques couronnent Tout ce tableau. POST-SCRIPTUM. Vous avez appris comme j'ai t malmen, Et par la mchante mort presque emport; Horrible mgre! elle m'avait pris par la ceinture Et m'a durement secou; Mais par bonheur j'ai saut un sautoir, Et tourn un coin. Mais par cette sant, dont j'ai encore une part, Et par cette vie, dont on me promet encore un bout, De me tenir sain et entier j'aurai soin Un peu plus prudemment; Donc adieu folie, peau et poil, Une bonne fois et toujours![1341] [Note 1341: _To Collector Mitchell._] Hlas! les promesses! Il tait donc perdu irrvocablement pour tre, aprs une telle leon, incapable de les tenir! Il en tait donc au point o la volont cesse d'agir et o, l'instrument de toute rsolution tant lui-mme atteint, la dernire ressource est brise. C'est alors la fin d'un homme! tait-ce donc la fin du pote? Il semble qu'il en tait l. Il avait paru prouver un mieux pendant les derniers jours de janvier 1796. Une de ses premires visites fut son endroit favori, la Taverne du Globe. Il en ressortit vers trois heures du matin, en tat d'ivresse[1342]. Le froid tait intense; l'air glacial le saisit et l'tourdit. Il tomba sous un passage vot qu'on montre encore, et s'y endormit. L'humidit de l'aube le surprit dans cet engourdissement o le corps n'a mme plus la raction involontaire de la souffrance, et le pntra. Cet accident fut suivi d'une attaque de rhumatisme qui le retint au lit environ une semaine; aprs cette rechute, sa maladie renouvele fit des progrs rapides. Alors, dit Currie, son apptit commena dcliner, sa main trembla et sa voix faiblit la moindre motion ou au moindre effort. Son pouls devint plus faible et plus rapide, et des douleurs dans les articulations et dans les pieds et les mains le privrent de goter le rafrachissant sommeil. Trop dcourag et trop au courant de sa situation relle pour nourrir quelque esprance de gurison, il songeait sans cesse la dsolation prochaine de sa famille, et son esprit tomba dans une continuelle tristesse. Rien n'est pnible comme de suivre, dans les rares et courtes lettres de cette priode, l'envahissement de cette pense d'une fin invitable et prochaine. Au mois d'avril, il crivait Thomson: [Note 1342: Currie. _Life of Burns_, p. 51.] Hlas! mon cher Thomson, je crains qu'il ne s'coule quelque temps avant que je n'accorde ma lyre de nouveau! Prs des fleuves de Babylone etc. Presque sans cesse depuis ma dernire lettre, je n'ai connu l'existence que par la pression de la lourde main de la maladie, et j'ai compt le temps par les rpercussions de la souffrance. Le rhumatisme, le froid et la fivre ont form pour moi une terrible Trinit dans l'Unit, qui fait que je ferme les yeux dans l'angoisse et que je les ouvre sans esprance. Je regarde ces jours printaniers et je dis avec le pauvre Fergusson: Dites pourquoi un ciel indulgent a-t-il donn La lumire aux dsols et aux malheureux?[1343] [Note 1343: _To G. Thomson._ April 1796.] Vers le milieu de mai, il crivait Johnson: Vous devez probablement penser que, depuis quelque temps, je vous ai ngligs vous et votre recueil, mais, hlas, la main de la souffrance, du chagrin et du souci s'est, pendant ces derniers mois, pose lourdement sur moi. L'affliction dans ma personne et dans ma famille a presque entirement banni cette allgresse et cette vie avec lesquelles je courtisais jadis la muse rustique de l'cosse.... Cette lente, longue et usante maladie, qui reste suspendue sur moi, j'en ai peur, mon toujours cher ami, arrtera mon soleil avant qu'il ait atteint le milieu de sa carrire et fera passer le Pote des sujets bien autres et plus importants que d'tudier l'clat brillant de l'esprit et le pathtique du sentiment. Cependant, l'Esprance est le cordial du coeur humain et j'essaye de l'entretenir du mieux que je puis[1344]. [Note 1344: _To James Johnson._ 18th May 1796.] Il avait encore cette poque des moments de confiance et, vers la mme date il crivait Thomson qu'il avait l'esprance que la vivifiante influence de l't qui approchait le remettrait. Mais un peu plus tard, la conscience de sa situation grandit en lui. Le 4 juin, il crivait Mrs Riddel, qui lui avait conseill d'assister un bal donn en l'honneur du jour de naissance du roi, pour montrer son loyalisme: Je suis dans un si misrable tat de sant que je suis incapable de montrer mon loyalisme, en aucune manire. Tortur, comme je le suis, de rhumatismes, j'aborde tous les visages avec une salutation semblable celle de Balak Balaam: Viens maudire Jacob! Viens dtester Isral![1345] Ainsi dirais-je: Viens maudire ce vent d'est, viens dtester ce vent du nord! Je vous verrai peut-tre samedi, mais je ne serai pas au bal. Pourquoi irais-je? L'homme ne me plat plus, ni la femme non plus[1346]. Pouvez-vous me procurer la chanson: _Soyons tous malheureux ensemble?_ Si vous le pouvez, faites-le, et obligez _le pauvre misrable_[1347]. [Note 1345: _Nombres._ 23-7.] [Note 1346: Shakspeare. _Hamlet._ Act. II, scne 2.] [Note 1347: _To Mrs Riddel._ 4th June 1796. Les derniers mots en italique sont en franais.] Le 26 juin, la fin du mois, il crivait son ami Clarke une des lettres les plus navrantes qu'il ait crites et qu'il soit possible de lire: Mon cher Clarke,--toujours, toujours la victime de l'affliction! Si vous voyiez le corps maci qui maintenant tient cette plume pour vous crire, vous ne reconnatriez plus votre vieil ami. Si je dois jamais me rtablir, c'est le secret de Lui, le Grand Inconnu dont je suis la crature. Hlas! Clarke, je commence redouter le pire. Pour moi-mme, je suis tranquille,--je me mpriserais si je ne l'tais pas. Mais la pauvre veuve de Burns, mais cette demi-douzaine de chers petits orphelins abandonns! Me voici faible comme une larme de femme! Assez de ceci! c'est la moiti de mon mal! J'ai reu votre dernire lettre contenant le billet de banque. Il arriva bien point et je vous suis extrmement oblig pour votre ponctualit. Il faut que je vous demande une seconde fois la mme obligeance. Soyez assez bon pour m'envoyer un second billet _par retour du courrier_. J'espre que je puis vous le demander sans que vous en soyez gn et cela m'obligera srieusement. S'il faut que je m'en aille, je laisserai derrire moi quelques amis que je regretterai tant que la conscience me restera. Je sais que je vivrai dans leur souvenir. Adieu, cher Clarke! Que je vous revoie jamais est, je le crains, hautement improbable[1348]. [Note 1348: _To James Clarke._ June 26th, 1796.] On voit, d'aprs cette lettre, que la gne n'tait pas loin, puisqu'il n'y avait entre elle et la maison qu'une aussi faible somme. Par une rgle cynique et barbare de l'Excise, le traitement des employs incapables de continuer le service tait rduit de moiti[1349]. Burns ne devait plus maintenant avoir que 35 livres par an, au moment o sa maladie rclamait plus de dpenses. Pour achever le dsarroi, sa femme se trouvait enceinte, sur le point de s'aliter, incapable de le soigner. Et cinq enfants dans cette maison, travers laquelle se tranait le spectre vot du pote. Quel tableau et comme on comprend ses cris d'angoisse! [Note 1349: Currie. _Life of Burns_, p. 53.] * * * * * Dans cette misre, va et vient, attentive, active et silencieuse, une aimable figure, la dernire des figures de femmes que son souvenir voquera. C'est une jeune fille de dix-huit ans, une orpheline, la soeur d'un des jeunes confrres de Burns[1350]. Elle s'appelait Jessy Lewars et son nom restera doucement harmonieux dans le langage cossais. Elle habitait presque en face, et voyant l'abandon de cette pauvre demeure, elle traversa la rue. Pendant tous ces longs mois, elle fut l'Ange de la maison. Elle soigna tout le monde avec un dvouement infatigable. Elle fut pour les enfants une soeur ane, et pour la mre, une jeune soeur. Quant au pote lui-mme, elle fut sa dernire vision de grce et de jeunesse, une prsence bienfaisante et consolatrice. Grce elle, les nuages menaants qui l'enveloppaient de toutes parts, ne furent pas sans leur bordure argente. Un biographe anglais l'a heureusement compare la petite fe qui porta au lit galement lamentable de Henri Heine quelques heures d'apaisement. [Note 1350: R. Chambers, tom. IV, p. 194.] Et lui, dans sa gratitude, reprit sa plume que sa main avait peine tenir et composa en son honneur ses dernires pices, presque les seules de cette priode. Mais, mme pour cette pure enfant, son coeur ne sut pas perdre sa longue accoutumance de revtir ses penses de mots d'amour, et sa reconnaissance prit la forme d'une dclaration. On dirait qu'il ne connaissait pas d'autre faon d'enchaner dans des vers un nom fminin. Il la prit pour rendre immortel celui de la jeune fille qui le soignait. Il faut se rendre compte de cette fiction potique et dgager le sentiment de sa forme convenue, pour qu'en lisant ces pices charmantes l'tonnement n'interrompe pas l'admiration. Voici la sant de qui j'aime chrement; Voici la sant de qui j'aime chrement; Tu es douce comme le sourire de rencontre des amoureux, Et tendre comme leur larme d'adieu, Jessy! Bien que tu ne doives jamais tre moi, Bien que l'espoir mme me soit refus, Dsesprer pour toi est plus doux Que tout le reste au monde,--Jessy. Je suis triste dans ce jour gai et brillant, Car sans espoir, je songe tes charmes; Mais bienvenu soit le rve du doux sommeil, Car, alors, je suis berc dans tes bras,--Jessy. Je devine, par ton cher sourire anglique, Je devine par tes yeux o passe l'amour; Mais pourquoi exiger le tendre aveu Contre le dur, le cruel dcret de la Fortune,--Jessy. Voici la sant de qui j'aime chrement! Voici la sant de qui j'aime chrement! Tu es douce comme le sourire de rencontre des amoureux, Et tendre comme leur larme d'adieu,--Jessy[1351]. [Note 1351: _A Health to one I lo'e dear._] Un matin, il lui dit que, si elle voulait lui jouer l'air qu'elle prfrait, il lui mettrait des paroles. Elle s'assit l'pinette et joua plusieurs fois un air de vieille chanson. Il l'couta jusqu' ce que son oreille en fut bien pntre, et quelques instants aprs il donna Jessy les vers suivants. C'tait une pense dlicate d'envelopper de mots grce auxquels elle deviendrait immortelle, l'air naf auquel son me candide avait pris le plus souvent plaisir. Si tu tais dans le vent froid, Sur cette plaine, sur cette plaine, Mon plaid contre l'air irrit T'abriterait, t'abriterait; Ou si le dur vent du malheur Soufflait sur toi, soufflait sur toi, Ton abri serait sur mon sein, Tout toi seule, tout toi seule. Si j'tais dans la plus sauvage solitude, Si noire et nue, si noire et nue, Le dsert serait un Paradis Si je t'avais, si je t'avais; Ou si j'tais monarque du globe, Roi prs de toi, roi prs de toi, Le plus pur joyau de ma couronne Serait ma reine, serait ma reine[1352]. [Note 1352: _O wert thou in the cauld Blast._] Avant de mourir, il voulut lui laisser un souvenir. la fin de juin, il crivit Johnson pour lui demander les quatre volumes de sa collection. Voulez-vous tre assez obligeant pour me les faire parvenir par la premire voiture, car je suis anxieux de les avoir bientt! Il les lui offrit avec ces vers: Ils sont toi ces volumes, douce Jessy, Et avec eux prends la prire du pote, Que le destin, sur sa plus belle page, Avec ses bienveillants et ses meilleurs prsages D'avenir heureux, inscrive ton nom. Avec la bont native, un nom sans tache, Un peu de dfiance qui veille et qui n'ignore pas Que le mal existe et que l'homme est trompeur, Nous trouvons ici-bas toutes les joies innocentes, Et tous les trsors de l'esprit; Que ce soit l ta protection et ta rcompense; Ainsi prie ton fidle ami, le barde[1353]. [Note 1353: _Inscription to Miss Jessy Lewars, on a copy of the Scots Musical Museum, presented to her by Burns._] Jessy Lewars vcut jusqu'en 1855. Elle fut honore cause de sa bont pour Burns. Quand elle mourut, elle fut enterre tout auprs de lui et l'ombre de son monument. Un voyageur qui visitait le cimetire de Dumfries, un jour de pluie, voyant toutes les tombes mouilles, except celle de Jessy Lewars que le mausole du pote abritait, se rappela la strophe o il lui promettait de la protger contre l'air irrit. * * * * * Ses amis rattachaient leur dernier espoir un changement d'air. On lui conseilla les bains de mer, l'exercice dans la campagne. Il partit le 4 juillet pour Brow, hameau d'une douzaine de chaumires, sur les bords solitaires de l'estuaire de la Solway[1354]. On lui trouva une chambre dans la seule auberge du pays[1355], frquente surtout par les conducteurs de troupeaux qui descendent vers le sud. L'endroit est triste et cart, au bord de longues grves dsertes, laves par des mares troubles et jauntres. l'autre extrmit de la vie, il revoyait cette mlancolie des embouchures de rivires qu'il avait connue Irvine. Mais cette fois il n'y avait plus de rvolte en lui contre la dsolation des choses; sa propre tristesse tait au del de toutes celles que la nature peut prsenter. [Note 1354: Currie. _Life of Burns_, p. 51.] [Note 1355: Mac Dowal. _History of Dumfries_, p. 609.] Il se trouva que Mrs Riddel tait dans les environs, pour raison de sant. Le lendemain de son arrive, elle le pria de venir dner avec elle. Elle lui envoya sa voiture, car il tait incapable de marcher. Elle a laiss, dans une lettre cite par Currie, les impressions de cette dernire entrevue. Son aspect me frappa quand il entra dans la chambre. L'empreinte de la mort tait marque sur ses traits. Il semblait dj toucher au bord de l'ternit. Son premier salut fut: Eh bien, Madame, avez-vous quelque commission pour l'autre monde? Je lui rpondis que je ne savais lequel de nous deux y serait le plus tt et que j'esprais qu'il vivrait encore pour crire mon pitaphe, (j'tais alors dans un trs faible tat de sant). Il me regarda en face avec un air de grande bont et exprima ce qu'il ressentait me voir si malade, avec sa sensibilit habituelle. table, il mangea peu ou rien et se plaignit que son estomac ft entirement dlabr. Nous emes une longue et srieuse conversation sur sa situation prsente et sur le terme prochain de toutes ses inquitudes terrestres. Il parla de sa mort sans la moindre ostentation de philosophie, mais avec fermet et motion, comme d'un vnement qui devait arriver trs rapidement, et qui le proccupait surtout parce qu'il laissait ses quatre jeunes enfants sans protection, abandonns, et sa femme dans une situation si intressante--elle s'attendait de jour en jour accoucher du cinquime. Il mentionna, avec une fiert et une satisfaction visibles, les promesses de gnie de son fils an et les marques flatteuses d'approbation qu'il avait reues de ses matres. Il insista particulirement sur les esprances qu'il concevait de la conduite et du mrite futurs de ce garon. Son anxit pour sa famille semblait peser lourdement sur lui. Elle tait peut-tre augmente par la rflexion qu'il n'avait pas fait pour elle tout ce qu'il lui aurait t facile de faire. Abandonnant ce sujet, il tmoigna un grand souci de sa renomme littraire et particulirement de la publication de ses oeuvres posthumes. Il dit qu'il savait bien que sa mort ferait quelque bruit, et que le moindre fragment de ses crits serait remis la lumire, contre lui, au dtriment de sa rputation future; que des lettres et des vers, crits avec une libert excessive et malsante et qu'il dsirerait srieusement voir ensevelis dans l'oubli, seraient passs de main en main, par une sotte vanit ou la malveillance, lorsque la crainte de son ressentiment ne serait plus l pour les retenir, pour empcher les censures de la malignit ou les sarcasmes de l'envie de rpandre leur poison sur son nom. Il regretta d'avoir crit mainte pigramme sur des personnes contre lesquelles il ne nourrissait aucune inimiti et dont il serait afflig de blesser la rputation; et maintes pices potiques sans mrite qui, craignait-il, seraient lances dans le monde, charges de toutes leurs imperfections. ce point de vue, il regretta d'avoir diffr de mettre ses papiers en ordre. C'tait maintenant un effort dont il tait incapable. Il soutint la conversation avec beaucoup de suite et d'animation. J'avais rarement vu son esprit plus puissant et plus calme. Il y avait frquemment une vivacit considrable dans ses saillies, et il y en aurait eu davantage encore si l'inquitude et la tristesse que je ne pouvais dissimuler n'avaient refroidi la veine de plaisanterie qu'il semblait dispos suivre. Nous nous quittmes vers le coucher du soleil, le soir de cette journe (5 juillet). Je le revis le lendemain, et nous nous sparmes pour ne plus nous rencontrer[1356]. [Note 1356: Currie. _Life of Burns_, p. 51.] La misre le poursuivait dans cette dernire retraite de ses embarras et de ses humiliations. La seule nourriture qu'il supportt encore tait une sorte de bouillie de farine d'avoine avec laquelle on lui faisait prendre du vin de Porto pour le soutenir. Sa provision de vin s'puisa; l'aubergiste chez lequel il restait n'en vendait pas. Bien que marchant avec peine, il alla jusqu' l'auberge du village voisin, et, posant une bouteille vide sur le comptoir, il en demanda une pleine. Quand on la lui eut apporte, il murmura voix basse l'htelier que le diable tait entr dans sa bourse et qu'il en tait le seul locataire[1357]. Puis prenant le cachet de sa montre, il voulut le donner en gage. Le cachet vaudrait maintenant une fortune. Il l'avait fait faire exprs et sur ses indications, c'tait un cachet de pote: sur un champ d'azur, un buisson de houx avec les pipeaux et la houlette de berger en sautoir. Une alouette des bois chantait au-dessus, perche sur un rameau de laurier. Il y avait deux devises: l'une en chef: _Notes agrestes des bois_; l'autre, en base: _Mieux vaut humble buisson que pas d'abri_. C'tait son blason de noblesse potique et sa faon de dire qu'il buvait dans son verre[1358]. L'htelire, voyant qu'il se prparait le dtacher, frappa du pied avec indignation pour l'en empcher, et le mari, entrant dans son sentiment de gnrosit, poussa avec douceur le pauvre pote vers la porte. De plus en plus, il voyait le dnment s'approcher de lui. Il crivait son ami Cunningham: [Note 1357: Mac Dowall. _History of Dumfries_, p. 611.] [Note 1358: Voir pour ce cachet la lettre _Alex. Cunningham_, 3rd March 1794.] Hlas! mon ami, j'ai peur qu'avant peu la voix du barde ne soit plus entendue parmi vous! Ces huit ou dix derniers mois, j'ai t souffrant, quelquefois couch, quelquefois debout; mais pendant ces trois derniers mois, j'ai t tortur par un horrible rhumatisme qui m'a rduit presque la dernire extrmit. Vous ne me reconnatriez pas si vous me voyiez maintenant. Ple, maci et si faible qu'il me faut parfois une aide pour me lever de ma chaise;... ma gat, partie! partie!... Mais je n'ai pas le courage de parler davantage ce sujet. Les mdecins me disent que ma dernire et ma seule chance est de prendre des bains de mer, la campagne et le cheval. Le diable de l'affaire est ceci: quand un employ de l'Excise est en inactivit, son salaire est rduit 35 livres au lieu de 50. De quelle faon, au nom de l'conomie, pourrais-je, avec 35 livres, me nourrir moi-mme, et nourrir un cheval la campagne avec une femme et cinq enfants la maison? Je vous mentionne ceci parce que je voulais vous demander d'employer votre influence et celle de tous les amis que vous pourrez rassembler, afin d'obtenir des Commissaires de l'Excise qu'ils m'accordent mon traitement intgral. Je pense que vous les connaissez tous personnellement. S'ils ne m'accordent pas cela, il faudra que je dpose mes comptes et que je m'en aille vritablement en _pote_[1359]. Si je ne meurs pas de maladie, il faudra que je prisse de faim[1360]. [Note 1359: En franais.] [Note 1360: _To Alex. Cunningham._ 7th July 1796.] Le Conseil de l'Excise dcida que le pote conserverait son traitement intgral, mais il n'en fut pas inform temps et cette angoisse ne lui fut pas pargne[1361]. [Note 1361: Voir Lockhart, _Life of Burns_, p. 287.--Scott Douglas, tom. VI, p 197 en note, et l'extrait d'une lettre de l'Inspecteur Findlater adresse au _Glascow Courier_ en 1834 et reproduite en partie par R. Chambers, tom. IV, p. 192.] Les bains de mer apportrent quelque soulagement ses souffrances; il ne parat pas cependant en avoir conu grand espoir; les quelques lettres qui restent de lui sont de courts adieux ou quelques recommandations dernires. Le 10 juillet, il crivait son frre: Cher frre, ce sera une triste nouvelle pour vous d'apprendre que je suis dangereusement malade et qu'il n'est pas vraisemblable que j'aille mieux. Un rhumatisme invtr m'a rduit un tel tat de faiblesse, et mon apptit est si compltement disparu, que je puis peine me tenir sur mes jambes. Je suis depuis une semaine aux bains de mer et je resterai ici ou chez un ami la campagne, pendant tout l't. Que Dieu garde ma femme et mes enfants; si je leur suis enlev, ils seront pauvres, en vrit. J'ai contract une ou deux dettes srieuses, en partie par suite de ma maladie qui dure depuis bien des mois, en partie par suite de dpenses irrflchies, quand je suis venu en ville; cela leur enlvera trop du peu que je leur laisse entre vos mains. Rappelez-moi ma mre[1362]. [Note 1362: _To Gilbert Burns._ 10th July 1796.] C'tait son dernier baiser la pauvre vieille mre qui avait par lui connu de grands chagrins et une grande fiert. C'tait son dernier adieu au bon Gilbert, au compagnon, au confident, au vrai ami de jadis. De ces deux frres qui s'taient tant aims, l'un d'eux, homme de gnie, se mourait dans le dnment; l'autre, homme d'honntet et de travail, luttait contre le besoin. Il se proccupait de la position de sa femme abandonne Dumfries et, le mme jour, il crivait son beau-pre, le matre-maon de Mauchline: Au nom du ciel, si vous avez souci de la sant de votre fille et de ma femme, je vous en conjure, trs cher Monsieur, crivez Fife, Mrs Amour, de venir, si elle le peut; ma femme pense qu'elle a encore une quinzaine devant elle. Les mdecins m'ordonnent, _si je tiens la vie_, d'avoir recours aux bains de mer et au sjour la campagne; il y a dix mille chances pour une que je serai plus de douze milles d'elle quand l'heure viendra. Quelle situation pour elle, la pauvre fille, sans un ami prs d'elle un moment si srieux. Je suis depuis une semaine la mer, et bien que je croie en avoir tir quelque bien, j'ai cependant des craintes srieuses que cette affaire sera dangereuse sinon fatale[1363]. [Note 1363: _To James Armour._ July 10, 1796.] Le 12, il crivait Mrs Dunlop, qui laissait maintenant ses lettres sans rponse, ces quelques lignes d'adieu, touchantes, sans amertume, sans un reproche et toutes pleines du souvenir d'une longue amiti: Madame, je vous ai crit si souvent sans recevoir de rponse, que je ne vous drangerais plus, sans les circonstances dans lesquelles je me trouve. Une maladie qui a longtemps pes sur moi, en toute probabilit, va bientt m'envoyer au-del de cette frontire d'o aucun voyageur ne revient[1364]. L'amiti dont vous m'avez pendant de nombreuses annes honor tait une amiti trs chre mon me. Votre conversation et spcialement votre correspondance taient pour moi hautement intressantes et instructives. Avec quel plaisir j'avais coutume de dchirer le cachet! Ce souvenir ajoute une pulsation de plus mon pauvre coeur palpitant!... Adieu!!![1365] [Note 1364: Shakspeare. _Hamlet._] [Note 1365: _To Mrs Dunlop._ 12th July 1796] Il laissait paratre par des rflexions mlancoliques, mais trs calmes, qu'il n'ignorait pas o il en tait. Il tait all prendre le th chez la veuve du ministre d'une paroisse voisine. Son aspect altr avait produit un silence sympathique. Le soir tait radieux, et, par la fentre, le soleil couchant entrait dans sa chambre. La fille du ministre, qui tait grande admiratrice de Burns, craignant que cette lumire ne ft trop forte pour lui, se leva pour baisser les stores. Il devina ce qu'elle allait faire et, la regardant avec un air de grande douceur, il la remercia en ajoutant: Oh! laissez-le briller, il ne brillera plus longtemps pour moi. * * * * * Ce sjour dans cette solitude, sur une grve immense et nue, fut pour le pote comme une retraite, une prparation, avant la mort. Il savait que son arrt tait prononc, que son heure tait marque et prochaine. Il entrait dans ces jours solennels, pleins dj d'ternit, qui relvent plus de la mort que de la vie. Que celle-ci semble brve alors! C'tait hier la maison du mont Oliphant et la dure jeunesse, le sjour Irvine et la rencontre de Brown, les annes d'apprentissage de Lochlea, les premires amours, les premires chansons, et Tarbolton avec ses runions maonniques! C'tait hier Mossgiel, et ses mois lumineux, pour lesquels une reconnaissance vit au fond de son coeur, l'orage de Jane Armour et la fuite prpare, et le coup de soleil de gloire. C'tait hier l'apothose d'dimbourg, la ville affole de lui, la rencontre de Clarinda; puis une priode pnible dont il ne se rend pas bien compte, mais o il sent que quelque chose aurait pu mieux tourner. C'est plus prs encore, Ellisland, les revers, les joies et les tourments des nouveau-ns, les annes amres de Dumfries. Et dj le terme! Que tout cela tient peu de place! Cette vie qui, l'autre extrmit, comme une tapisserie tendue, semblait si longue et si belle avec sa dcoration de dsirs et d'espoirs, est maintenant comme une tapisserie replie, un tas petit et confus, sans signification, toutes ses scnes rduites et dformes, prt tre enlev. Oui, c'est dj le terme! Avec cette promptitude, la ncessit dsesprante de mourir est venue. Et pourtant il n'est qu'au bord de la maturit! Il n'a que 37 ans! Il aurait besoin de vivre pour les siens! Il porte encore tant de posie en soi! Hlas! voici dj les paisses tnbres, l'ombre de la mort est sur ses paupires, et le monde n'apparat plus que comme un paysage qui blmit et se fond dans un crpuscule. Il est possible de pntrer plus avant dans les mditations de ces dernires journes. Presque tous les hommes ont les mmes penses en ces suprmes instants. Dans l'vanouissement de la vie, tant de choses jadis importantes et souhaitables sont prsent chtives, indiffrentes. Tous ces dsirs, ces inquitudes, ces intrts, ces entreprises, ces jouissances, ces attachements, ces ambitions, pour lesquels nous nous sommes montrs si diligents, tout ce tumulte, que cela est insignifiant! Nos passions, si ardentes jadis, sont comme les cendres de campements quitts, et leur suite ne sert plus qu' marquer notre chemin vers cet endroit d'o elles semblent vaines. Tout a pli, tout est dcolor, tout s'en va, tout est ombre et vanit! Et nanmoins, dans cette disparition, un sentiment longtemps subordonn sort de ce simulacre de notre existence, et prend de la force mesure qu'elle s'efface, une inquitude grandissante et forte, comment cette vanit a t employe. Ce doute finit par absorber la vie elle-mme; il ne subsiste plus d'elle que cette anxit. trange contradiction! L'usage de ce rien oblitr nous devient redoutable. Ce qui faisait la vie est dissip en fume, en air invisible; mais le regret des actions mauvaises, le repentir des souffrances infliges, le douloureux tonnement d'avoir tortur d'autres mes pour si peu, se lvent. La substance de nos jours a disparu; il n'en existe plus que l'intention; elle seule semble constituer tout notre pass. Son me tait bien faite pour prouver fortement ces impressions. L'inanit de ce monde est le thme de la doctrine presbytrienne dont il avait, malgr tout, t nourri; et son robuste esprit, capable de s'emparer des choses, l'tait aussi de les mesurer. Dans les instants o il ne s'enivrait pas d'elle, il avait toujours considr la vie comme peu. Il y avait longtemps qu'il avait compar l'homme un petit faisceau de passions, d'apptits et de caprices[1366]. Le lien qui les retenait ensemble en lui allait se dnouer. Il n'en tait pas davantage. D'ailleurs les joies sont si rapides! Il y avait longtemps aussi qu'il avait dit: [Note 1366: _The Author's Journal._ 15th June 1788.] Hlas! qui peut dsirer de nombreuses annes! qu'est-ce sinon traner l'existence jusqu' ce que nos joies expirent graduellement et nous laissent dans une nuit de dtresse; comme les tnbres qui effacent l'une aprs l'autre les toiles, de la face de la nuit, et nous abandonnent, sans un rayon de consolation, dans le dsert hurlant[1367]. [Note 1367: _To Mrs Dunlop._ Oct. 1792.] S'il avait tout ce qu'il faut pour trouver mprisable l'affairement de nos quelques ans, il avait en mme temps une sagacit et une susceptibilit morales qui devaient lui rendre cruel l'examen du pass. Il avait toujours eu, probablement par suite de l'ducation paternelle, un vif sentiment de ses fautes. Les cris de repentir clatent chaque instant dans ses lettres et sont dchirants. Sa conscience avait toujours t pour lui une torture. Il n'y a rien, dans la fabrique de l'homme, qui semble aussi inexplicable que cette chose appele conscience. Si ce chien, dont les glapissements sont si gnants, avait le pouvoir d'empcher le mal, il pourrait tre utile; mais, au dbut de l'acte, ses faibles efforts sont aux bouillonnements de la passion ce que les jeunes geles d'un matin d'automne sont l'ardeur sans nuage du soleil levant. Et les mouvements tumultueux de la mauvaise action ne sont pas plutt passs, que, parmi les amres consquences de notre folie, dans le tourbillon mme de notre horreur, se dresse la conscience qui nous dchire avec les sentiments des maudits[1368]. [Note 1368: _To Peter Stuart._ Feb. 1787.] Ces regrets, dont sa correspondance est seme, pour sincres qu'ils fussent, manquaient de quelque chose; ils taient trop personnels. Il paraissait regretter ses garements, pour lui plus que pour les autres. Mais les approches de la mort ne sont pas gostes. Dans le dpouillement progressif de notre individualit, la considration d'autrui prend du relief et s'avance vers nous. Burns put avoir alors le plein discernement des douleurs qu'il avait causes. Hlas! elles taient nombreuses: les regards attrists de son pre expirant, les larmes, plusieurs reprises renouveles, de sa mre, le chagrin install son propre foyer, des coeurs dchirs, des vies compromises ou perdues, Jenny Clow mourante dans une mansarde, Anna Clark chez sa soeur; par dessus tout l'image de la douce fille des Hautes-Terres, dont il n'avait eu le courage de confier l'histoire personne. Ce secret surtout tait sa blessure profonde. tait-il possible qu'il et cr tant de douleurs! Est-ce lui qui avait caus ces afflictions? C'est l'instant o nous reviennent les amertumes que nous avons verses aux autres. C'est la dfaite de l'homme par sa conscience. Dans la dissolution de son tre, il sent clairement la mprise de la personnalit; il est plus prs de l'existence commune; elle pntre et gmit en lui, en sorte qu'il souffre des souffrances qu'il lui a faites. Lamentable aveuglement! C'est donc pour cette figure creuse et fugitive qu'il a inflig ces sacrifices! Et rien, coeur dsabus, coeur qui s'largit dans la diminution de sa vie, rien pour compenser ces blessures et ces pleurs, que la poussire d'une bienveillance gnrale et des souhaits ineffectifs de bonheur universel! Ses rflexions ne s'attardaient pas dans le pass; elles se tournaient vers le futur immdiat. Dans cette calme crainte, qui est en face de la mort la seule contenance d'une me courageuse et rflchie, qui peut empcher sa pense de prendre les devants, de le prcder vers ces ombres? Mme dans les esprits les plus obscurs et les plus grossiers, mme en ceux qui ne se sont jusque-l nourris que de bas rel, il se fait un effort pour rassembler un peu de clart et de confiance. Ils prouvent le besoin d'un viatique pour la tnbreuse aventure. Nul doute que, pendant les mditations de ces journes solennelles, Burns n'ait essay de rassembler ce qu'il pouvait y avoir en lui de croyance parse et d'en tirer une lumire. Eut-il, avant d'tre entran, une conviction sur laquelle appuyer son dpart de toute chose? Ces heures suprmes que continrent-elles? la foi? ou une esprance plus vague, un peut-tre optimiste? ou les troubles de l'anxit? ou l'arrt d'une ngation? Il avait, il le dit lui-mme, t trs loin dans le doute. Ensuite il s'tait rapproch d'un sentiment religieux, qui nanmoins n'tait pas la foi. Il ne semble pas avoir cru la Rvlation. Il parle du Christ avec rvrence, mais sans adoration. Il le considre comme un intermdiaire d'origine divine. Il n'est pas trs ais de dfinir clairement comment il le concevait. C'est d'ailleurs une confusion qui existe chez tous ceux qui, sans trancher nettement pour l'humanit ou la divinit, essayent un compromis entre les deux et, substituant au mlange des deux natures, un mlange incomprhensible de termes divins et humains, remplacent la foi par du mysticisme philosophique. Ce n'tait pas le cas chez Burns: son esprit tait plus simple et moins exerc aux extases. Il est vraisemblable qu'il hsitait aller jusqu'au bout. Il n'avait pas, du reste, les donnes du problme. La figure du Christ restait pour lui inexplicable, quoiqu'il lui reconnt quelque chose de surhumain. L'tre suprme a plac l'administration immdiate de toutes ces choses, pour des fins sages et bonnes, connues de lui seul, entre les mains de Jsus-Christ, un grand personnage, dont nous ne pouvons comprendre la position envers lui, mais dont le rapport envers nous est celui d'un guide et d'un sauveur, et qui, si notre endurcissement et nos fautes n'y font obstacle, nous conduira tous, la fin, par des voies diverses et des moyens divers, la flicit[1369]. [Note 1369: _To Clarinda._ Jan. 8th, 1788.] Et ailleurs il disait: Jsus-Christ, toi le plus aimable des personnages! J'ai confiance que tu n'es pas un imposteur et que ta rvlation de scnes heureuses d'existence, au-del de la mort et de la tombe, n'est pas une des nombreuses duperies qui, coup sur coup, ont t pratiques sur le crdule genre humain. J'ai confiance que, en toi, toutes les familles de la terre seront bnies parce qu'elles seront runies dans un meilleur monde, dans lequel tous les liens qui ont attach les coeurs entre eux, dans cet tat prsent d'existence, nous seront bien plus chers, chers au-del de ce que nous pouvons concevoir[1370]. [Note 1370: _To Mrs Dunlop._ 13th Dec. 1789.] Et encore ceci qui est peut-tre plus probant: J'irai plus loin et j'affirmerai que, d'aprs la sublimit, l'excellence, la puret de sa doctrine et de ses prceptes, avec lesquels toute la sagesse et la science accumules de nombreux sicles antrieurs ne sauraient entrer en parallle, quoique, _en apparence_, il fut lui-mme le plus obscur et le plus illettr de notre espce, cause de cette raison, Jsus-Christ manait de Dieu[1371]. [Note 1371: _To Mrs Dunlop._ 21st June 1789.] Manifestement ce ne sont pas l des paroles de croyant. Ce n'est pas ainsi qu'on approche le double mystre de la Trinit et de l'Incarnation, ces ineffables tabernacles de la Foi. Pour les fidles, la relation du Christ, vis--vis du Dieu-Pre, est dfinie, indiscutable comme une lumire, encore que l'intelligence ne comprenne pas comment cette lumire s'est produite. L'homme qui s'exprime ainsi sur Jsus-Christ n'est pas envelopp du respect terrifiant du dogme; il ne se sent pas en prsence du Fils de Dieu, du Sauveur prdit, du Mdiateur, de la Victime cleste, de l'Agneau divin; il n'est pas en posture d'adoration. Encore est-il utile de remarquer que ces passages sont crits des femmes pieuses, dont il ne voulait pas offenser ouvertement la croyance: le premier Clarinda, les deux autres Mrs Dunlop. Ce sont les seuls passages o paraisse le nom du Christ, et ils datent de plusieurs annes avant sa mort. dfaut d'une foi assure et prcise, il s'tait fait une religion son usage. Il y avait t amen par des considrations peu prs exclusivement humaines, par l'autorit du consentement universel et l'unanimit de la race imaginer un au-del. La Religion, ma chre Amie, est la vraie consolation! une solide croyance en un tat futur d'existence; proposition si manifestement probable, que, en mettant la rvlation de ct, toutes les nations et tous les peuples, aussi loin que les recherches ont pntr, y ont cru fermement, d'une faon ou d'une autre, depuis 4000 ans. En vain voudrions-nous raisonner et prtendre que nous doutons. Je l'ai fait moi-mme jusqu' un point trs audacieux. Mais quand j'eus rflchi que j'tais en opposition avec les plus ardents souhaits et les plus chres esprances des hommes bons, et que je rompais en visire avec la croyance humaine de tous les sicles, je fus honteux de ma propre conduite[1372]. [Note 1372: _To Mrs Dunlop._ 6th Sept. 1789.] Et autre part, il semble moins tre frapp de la vrit de la Religion que de son utilit. On dirait qu'il la considre surtout comme une faon de traverser la vie. Cependant je suis tellement convaincu qu'une foi inbranlable dans les doctrines de la religion est ncessaire, non seulement en ce qu'elle fait de nous des hommes meilleurs, mais encore en ce qu'elle a fait des hommes plus heureux, que je prendrai bon soin que votre petit filleul et toutes les petites cratures qui me nommeront pre les apprennent[1373]. [Note 1373: _To Mrs Dunlop._ 22nd Aug. 1792.] De ces motifs s'tait forme en lui une croyance vague, conjecturale, ne d'aspirations plutt que de raisonnements. C'tait un disme optimiste, la faon de celui de Rousseau, moins solide pourtant. Il ne s'tait pas organis en lui: il n'tait pas tabli sur une analyse psychologique et difi par une suite de dductions, comme la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_. C'tait quelque chose de moins logique, de moins cohrent, de mouvant. C'tait un souhait qu'il prenait pour une conviction, sans y apporter de preuves, sans l'essayer mme, et autour duquel flottaient par instants comme des lambeaux de la foi de son enfance. Le passage suivant, de beaucoup le plus explicite et le plus complet qu'il ait crit sur ce sujet, peut tre considr comme l'expos thorique de sa conception religieuse. La Religion, mon honore amie, est srement une chose simple, puisqu'elle concerne galement les ignorants et les savants, les pauvres et les riches. Qu'il existe un tre suprme, incomprhensible, auquel je dois mon existence; que cet tre doive connatre intimement les oprations et le dveloppement des ressorts intrieurs et la conduite extrieure, qui en est la consquence, de cette Crature qu'il a faite, ce sont l, je pense, des propositions videntes par elles-mmes. Qu'il y ait une distinction relle et ternelle entre le vice et la vertu, et partant que je sois une crature responsable, que, d'aprs la nature apparente de l'me humaine aussi bien que d'aprs l'imperfection vidente, que dis-je? l'injustice certaine de l'administration des choses, la fois dans le monde moral et matriel, il doive y avoir une scne d'existence rtributive au-del de la tombe, ce sont l des vrits qui doivent, je pense, tre reconnues par tous ceux qui se donnent un instant de rflexion[1374]. [Note 1374: _To Mrs Dunlop._ 21st June 1789.] C'est, premire vue, une profession de foi suffisante pour guider dans la vie et soutenir devant la mort. En effet des hommes ont vcu et sont morts fortement avec ce credo. Mais une simple formule ne suffit pas; elle ne prend de consistance que par l'effort de dmonstration, et d'tendue que par l'effort d'analyse, auxquels nous la soumettons; elle n'a d'action que par les convictions partielles et les applications quotidiennes que nous en tirons, par les combinaisons que nous en faisons avec les actes de notre vie. Une croyance ainsi obtenue peut avoir des soubassements dfectueux; comme ils reposent sur la nature mme de celui qui l'a difie, elle est pour lui irrfutable, et possde l'autorit et l'effet de la vrit. C'est ainsi qu'une vie peut s'appuyer sur une doctrine incomplte ou fausse et en recevoir son harmonie. Mais la dclaration religieuse de Burns tait loin de remplir ces conditions; elle n'tait rellement qu'une formule. Elle manquait de solidit et de cohsion intellectuelles, car elle n'avait t l'objet d'aucun effort, elle n'tait taye sur aucune critique pralable, et soutenue par aucun raisonnement latral. C'tait en somme une ide accepte par un procd analogue celui de la foi, de laquelle il avait lagu ce qui blessait sa raison ou gnait sa passion. Elle manquait d'efficacit morale, et c'tait un autre effet de la mme cause. N'ayant pas t dtaille, subdivise, n'ayant subi aucun examen, ni personnel comme celui de certains philosophes, ni collectif et traditionnel comme celui d'une glise, elle restait l'tat nbuleux; elle n'tait pas rglemente, pas codifie; il n'en sortait rien de dfini, rien d'impratif, pas un prcepte positif, applicable. Elle ne fut jamais pour lui une source d'nergie morale, un livre de discipline, elle fut sans action sur sa vie. aucune des crises o un contrle suprieur peut nous soutenir ou nous rprimer, on ne la voit paratre. Elle ne semble pas avoir comport ses yeux de sanction bien nette. La sanction du chtiment n'y figure pas. La seule qu'il y introduise est une rcompense, tenue en rserve pour ceux qui possdrent pendant leur vie une bont gnreuse et une certaine disposition bienveillante envers toutes les cratures, quelles qu'aient d'ailleurs t les fautes qu'ils aient commises. Pauvre Fergusson! s'il y a une vie au-del de la tombe, ce qui existe, j'en ai la confiance, et s'il y a un Dieu qui gouverne toute la Nature, ce qui existe, j'en suis sr, tu gotes maintenant l'existence dans le monde glorieux, o le seul mrite du coeur est ce qui distingue l'homme; o les richesses, prives de leur puissance d'acheter le plaisir, retournent la matire sordide d'o elles sont nes; o les titres et les honneurs ne sont plus que les rveries abandonnes d'un songe vain; et o cette lourde vertu, qui est l'effet tout ngatif d'une stupidit paisible, et ces folies imprudentes, quoique souvent dsastreuses, qui sont les aberrations invitables de la frle nature humaine, seront jetes galement dans l'oubli comme si elles n'avaient jamais exist[1375]. [Note 1375: _To Peter Stuart._ Aug. 1789.] En ralit, c'tait simplement une religion d'imagination, moins encore, une aspiration, un souhait. Il n'a fait que demander un tat futur la continuation de la vie prsente, de ce mode de vie qui tait tout pour lui: l'amour, et aprs celui-ci, l'amiti. Il avait besoin de croire que les tendresses et les affections d'ici-bas ne priraient pas, et, de ce rve, il avait fait une religion, ou il avait cr une religion pour raliser ce rve. Le dogme principal et on peut dire le dogme unique tait cette esprance dans une runion cleste. Le passage suivant manifeste bien l'origine sentimentale et le champ trs limit de cette foi: Comme presque toutes mes opinions religieuses viennent de mon coeur, je suis merveilleusement sduit par l'ide que je pourrai conserver un tendre commerce avec l'ami chrement aim, et avec la matresse encore plus chrement aime qui s'en est alle pour le monde de l'esprit[1376]. [Note 1376: _To Dr Moore._ 28th Feb. 1791.] Ce n'tait gure qu'une faon de prolonger la vie actuelle, la vie terrestre qu'il vivait avec tant d'intensit. On a vu propos de Mary Campbell combien cette rverie lui tait familire. Il est trop vident qu'au moment des dtresses, une religion de cette sorte ne pouvait tre d'aucune utilit. Elle manquait trop de prcision et de certitude; elle tait trop distante et trop vague. Tant que les maux sont loigns de nous, une foi flottante semble un remde suffisant: l'ide de la foi contrebalance l'ide du mal. Mais quand le mal prend corps, se manifeste en maux particuliers qui nous treignent, il faut, pour qu'il naisse un soulagement, que cette foi s'exprime elle aussi en actes individuels, et qu'une suite de combats singuliers s'engage entre ses secours et nos souffrances. Cela est ce point qu'on ne conoit gure une religion protectrice, sans rite et sans prire. Une me ne s'appuie pas sur de l'abstrait: elle a besoin d'invoquer quelqu'un. Il faut qu' ses gmissements une voix rponde, et un cho, ft-il celui d'un monde, ne lui suffira jamais. Et, par ailleurs, il manquait cette foi plus encore. Elle n'avait jamais eu d'exigence. Pour qu'une croyance fasse quelque chose pour nous, il faut que nous ayons fait quelque chose pour elle. C'est en nous contraignant ses prceptes que nous avons pris conscience de sa puissance; plus nous lui avons offert, plus elle nous rassure; elle est forte de ce qu'elle a obtenu de nous, et elle nous rend en soutien ce que nous lui avons donn en sacrifice. La croyance de Burns ne lui avait impos aucun devoir, elle ne pouvait lui fournir aucun refuge. Encore si cette foi, telle quelle, avait t fixe, invariable. Mais elle tait brise par des fluctuations de doute. C'tait une surface, une glace, qui se rompait par moments, quitte se reformer ensuite. J'ai tout le respect possible pour le monde d'outre-tombe dont on parle tant, et je souhaite que ce que la pit croit et la vertu mrite puisse tre une ralit[1377]. [Note 1377: _To Robert Ainslie._ June 30th 1788.] Et ailleurs: Peut-il tre possible que, lorsque je me dmettrai de cet tre frle et fivreux, je me trouve encore dans un tat d'existence consciente! Quand le dernier hoquet de l'agonie aura annonc que je ne suis plus, ceux qui m'ont connu et aux quelques-uns qui m'ont aim; quand le cadavre froid, roide, inconscient, affreux, sera rendu la terre pour tre la proie de reptiles immondes et pour devenir avec le temps le sol qu'on foule aux pieds; serai-je encore tide de vie, voyant et vu, chrissant et chri? vous, vnrables sages, et saints Flamines, y a-t-il de la probabilit dans vos conjectures, de la vrit dans vos histoires d'un autre monde au-del de la mort; ou bien sont-elles toutes galement des visions sans fondement et des fables fabriques? S'il y a une autre vie, elle ne doit tre que pour ceux qui furent justes, bienveillants, aimables, humains; quelle pense flatteuse, alors, est un monde venir! Plut Dieu que je le crusse aussi fermement que je le souhaite ardemment![1378] [Note 1378: _To Mrs Dunlop._ 13th Dec. 1789.] N'est-ce pas l, proprement parler, le doute? Quand l'affirmation n'est pas absolue, elle perd sa vertu de scurit. Carlyle a dit: Il n'a pas de Religion.... Son coeur, la vrit, est anim d'un tremblement d'adoration, mais il n'y a pas de temple dans son entendement. Il vit dans l'obscurit et dans l'ombre du doute. Sa Religion, aux meilleurs moments, est un souhait anxieux; comme celle de Rabelais, un grand Peut-tre[1379]. son dernier moment, il pouvait rpter avec la mme angoisse son cri d'interrogation qui lui revenait souvent: [Note 1379: Carlyle. _Essay on Burns._] Dites-nous, morts, Aucun de vous, par piti, ne trahira-t-il le secret De ce que vous tes, de ce que nous serons bientt? Mille fois j'ai adress cette apostrophe aux fils disparus des hommes, mais pas un seul n'a jug convenable de rpondre la question. si quelque spectre courtois voulait parler! Mais cela ne se peut: vous et moi, mon amie, devons faire l'exprience par nous-mmes[1380]. [Note 1380: _To Mrs Dunlop._ 22nd Aug. 1792.] Ainsi il ne pouvait attendre de ce qu'il avait de sentiments religieux ni consolation, ni rvlation. Le mystre restait pour lui impntrable; aucune voix ne lui avait rvl ce qui se cache de l'autre ct du voile obscur derrire lequel s'engouffrent tous les hommes. En face de la redoutable preuve, il arrivait avec les seules ressources de la raison et de l'nergie humaine. Il se prsentait stoquement, avec ce dilemme, qui est comme un pis aller, et qui est le dernier mot de notre intelligence quand nous lui demandons de l'assurance pour nous offrir la dissolution. Vous et moi sommes souvent tombs d'accord que la vie en somme n'est pas un grand bienfait. La fin de la vie, aux yeux du raisonnement, est Sombre comme fut le chaos, avant que le jeune soleil N'ait t ramass en globe, ou avant qu'il ait essay ses rayons travers l'obscurit profonde. Mais un honnte homme n'a rien craindre. Si nous gisons dans la tombe, l'homme tout entier comme un morceau de mcanisme bris, pour y pourrir avec les mottes de terre de la valle, c'est bien; du moins c'est la fin de la peine, du souci, de l'angoisse et des besoins. Si cette partie de nous qu'on appelle l'Esprit survit la destruction apparente de l'homme--loin de nous les prjugs et les contes de vieilles femmes! Chaque sicle et chaque nation a une collection diffrente d'histoires; et comme la multitude est toujours faible, elle a souvent, peut-tre toujours, t trompe. Un homme qui a conscience d'avoir rempli un rle honnte parmi ses semblables--mme en admettant qu'il ait pu tre par moments le jouet des passions et des instincts--cet homme s'en va vers un grand tre inconnu, qui n'a pu avoir d'autre dessein, en lui communiquant l'existence, que de le rendre heureux; qui lui a donn ces passions et ces instincts et qui en connat bien la force[1381]. [Note 1381: _To Robert Muir._ 7th March 1788.] Cette impression se confirme encore lorsque, en lisant ses dernires lettres, on remarque qu'elles sont toutes tournes du ct de la terre, qu'elles ne contiennent que des adieux et pas une lueur d'esprance. On dit qu'il avait emport une Bible dans cette solitude. S'il l'ouvrit, son esprit ne porta pas vers les chapitres d'une tendre lumire o il est parl du royaume des cieux; il s'arrta plutt au livre douloureux o Job entrevoit: Le pays des tnbres et de l'ombre de la mort, Pays d'une obscurit profonde, O rgnent l'ombre de la mort et la confusion, Et o la lumire est semblable aux tnbres[1382]. [Note 1382: Job.] Et ces derniers jours furent d'une infinie tristesse, devant ce vaste estuaire, o cette rivire, qui a t un ruisseau clair et bondissant, se meurt, lente et trouble, dans les vases et les sables, et disparat dans l'immense ocan, sur le sein duquel les soleils s'teignent. * * * * * Cependant, sans autre soutien que le sentiment de sa dignit, on a vu qu'en prsence de la mort, il fut vraiment, bravement et noblement un homme. Toute cette partie de sa vie, si elle est douloureuse ce point qu'on ne peut la retracer sans motion, est belle, en vrit. Ce qui frappe dans les souvenirs de ceux qui l'ont connu en ses derniers temps, c'est l'air de bont avec lequel il regarde ces gens qui vont continuer vivre. Il semble qu'une grande douceur ft descendue en lui, et que sa sympathie, qui avait toujours en quelque chose de fougueux et de capricieux, ft devenue plus calme et plus rgulire. Et dans toutes ses lettres d'adieu, quelle noble et simple faon de prendre cong de la vie! Rien d'exagr. Il ne dissimule pas la tristesse naturelle l'homme qui voit arriver sa destruction. Mais la rsignation et la fermet travers lesquelles elle se fait jour la rendent presque sereine. On voit ici ce qu'il avait de meilleur, le fond de haute humanit qui existait en lui. La souffrance l'avait pur; la maladie, dpouill de ses passions; le voisinage de la mort lui donnait un apaisement prcurseur du grand repos; il tait dans une de ces ombres que projettent devant eux les vnements qui approchent. Mme les aveux de ses fautes passes deviennent paisibles, comme s'il avait eu confiance dans la mesure qui se ferait entre ses erreurs, d'un ct, et de l'autre les efforts qu'il avait faits pour les viter et les regrets qu'il avait ressentis de les avoir commises. La seule partie encore tourmente dans son esprit tait l'anxit pour sa famille. Sa vie se serait acheve dans cette tranquillit relative si un dernier accident n'en avait surexcit la fin. Il reut d'un homme de loi de Dumfries une lettre rclamant le paiement de sept livres dix shellings qu'il devait un marchand de draps pour son uniforme de volontaire. Il ne semble pas qu'elle contnt aucune menace de poursuites lgales; on l'a du moins prtendu depuis. Mais, en cosse, une lettre de ce genre est gnralement considre comme un commencement d'excution de la part d'un crancier. Burns en fut extraordinairement affect. La tristesse de son esprit, le sens d'impuissance que donne la maladie, la souffrance du dnment dans lequel il se trouvait, tous les cauchemars de la misre, furent exasprs par cette malheureuse communication. Son esprit malade se peupla de chimres encore plus noires que la ralit. Il perdit la tte, se vit saisi, emprisonn. Les deux lettres qu'il crivit le mme jour tmoignent de son affolement. Il crivait Thomson: Aprs toutes mes fanfaronnades d'indpendance, la maudite ncessit m'oblige implorer de vous la somme de cinq livres. Un cruel gredin de drapier, qui je dois un compte, ayant mis dans sa tte que je suis mourant, a commenc une procdure et m'enverra infailliblement en prison. Envoyez-moi, au nom de Dieu! envoyez-moi cette somme, et cela, par le retour du courrier. Pardonnez-moi cette insistance, mais les horreurs de la prison me rendent moiti fou. Je ne vous demande pas cela gratuitement, car lorsque la sant me reviendra, je vous fais la promesse et je prends l'engagement de vous fournir pour quinze livres du plus fin genre de chansons que vous ayez vu.... Pardonnez-moi! Pardonnez-moi!...[1383] [Note 1383: _To George Thomson._ 12th July 1796.] Et son cousin James Burness de Montrose, il envoyait le mme appel pathtique: Mon cher cousin, quand vous m'offrtes une aide d'argent, je pensais peu que j'en aurais si tt besoin. Un gredin de drapier, qui je dois une note considrable, se mettant en tte que je suis mourant, a commenc une procdure contre moi et enverra infailliblement en prison mon corps maci. Voulez-vous tre assez bon pour me prter, et cela par retour du courrier, dix livres? James, si vous connaissiez la fiert de mon coeur, vous me plaindriez doublement. Hlas! je ne suis pas accoutum mendier! Le pire est que ma sant s'amliorait bien et le mdecin m'assure que la tristesse et le dcouragement sont la moiti de mon mal. Devinez mes terreurs quand cette affaire est venue! Si elle tait rgle, je serais, je le pense, aussi bien que possible. Quel langage emploierai-je avec vous? oh! ne me faites pas dfaut! Mais l'ordre maudit de la puissante ncessit.... Pardonnez-moi de vous le rappeler encore une fois--par retour du courrier. Sauvez-moi des horreurs de la prison!... Je ne sais pas ce que j'ai crit. Le sujet est trop horrible; je n'ose pas y jeter les yeux de nouveau.--Adieu![1384] [Note 1384: _To James Burness._ July 12th, 1796.] Ainsi, jusqu'au dernier moment, ces mots: les horreurs de la prison qui avaient si douloureusement rsonn dans toute sa vie, le hantaient. Ils l'avaient terrifi Lochlea; ils l'avaient poursuivi Mossgiel; ils avaient rsonn Ellisland, et voici qu'ils le ressaisissaient jusque sous l'aile de la mort. Il fut tu par eux comme son pre. Le choc de cette nouvelle dtermina une recrudescence de fivre, et, comme s'il renonait tout espoir de gurison, il voulut retourner Dumfries. Il convient d'ajouter que son cousin James Burness et Thomson envoyrent immdiatement les sommes qu'il demandait. Mais, quand l'argent arriva, il tait au-del de toutes les tribulations de ce monde, l o, enfin, les mchants ne tourmentent plus personne et o les fatigus trouvent le repos[1385]. [Note 1385: Job 3. 17.] * * * * * Il quitta Brow le lundi 18 juillet, dans une voiture qu'on lui avait prte. Quand il en descendit, Dumfries, il fallut le soutenir pour qu'il pt faire le court chemin qui le sparait de sa maison[1386]. Sa femme fut tellement frappe du changement survenu en lui qu'elle demeura sans parole[1387]. Dans la ville, l'motion tait grande. Cunningham dit que Dumfries avait l'aspect d'une ville assige. On savait que le pote national tait mourant, et l'anxit, non seulement des riches et des gens instruits, mais encore celle des ouvriers et des paysans dpassait toute croyance. Quand deux ou trois personnes taient runies, la conversation n'tait que de lui. On ne se souvenait plus que de ses qualits et de son gnie[1387]. [Note 1386: Allan Cunningham. _Life of Burns_, p. 125.] [Note 1387: _Memoranda of Mrs Burns_, recueillis par Mr Mac Diarmid.] Le jour de son retour, il eut encore le courage d'crire son beau-pre, Mr Armour, un pressant appel: Cher Monsieur, au nom du ciel! envoyez Mrs Armour immdiatement ici. Ma femme s'attend d'heure en heure s'aliter. Dieu bon! Quelle situation pour elle, pauvre fille, sans un ami! Je suis revenu des bains de mer aujourd'hui, et mes amis mdecins voudraient presque me persuader que je vais mieux; mais, je pense et je sens que ma force est partie, que la maladie me sera fatale![1388] [Note 1388: _To James Armour._ 18th July 1796.] Ce sont les derniers mots qu'il ait crits. Il n'avait plus que quatre jours souffrir. Un tremblement l'avait saisi; sa langue tait dessche; il tomba dans le dlire[1389]. Il avait conscience de cette infirmit, dit sa femme, et il me demanda de le rappeler lui quand il divaguait[1390]. Pour assurer le repos ncessaire dans la maison, on avait envoy les enfants chez Mr Lewars, en face. Jessy Lewars avait repris son poste de dvouement et de double charit. Quelques voisins, ses compagnons de l'Excise, le venaient voir. Le second jour, la fivre augmenta. Le troisime, il appela son frre, et cria d'une voix forte et rapide: Gilbert! Gilbert![1390] Le matin du jeudi 21 juillet, il devint visible qu'il touchait sa fin. Le docteur Maxwell, qui fut admirable de dvouement, avait veill une partie de la nuit et tait parti. Il ne restait dans la chambre que deux voisins. On envoya chercher les enfants pour voir une dernire fois leur pre. Les pauvres petits se tenaient rangs autour de son lit. L'an de ses fils conserva un souvenir distinct de cette scne, et il racontait que les derniers mots de son pre avaient t une excration murmure contre l'homme de loi dont la lettre avait t, pour ses derniers moments, l'ponge trempe de fiel et de vinaigre[1391]. Puis graduellement et avec calme, il descendit dans son dernier repos. [Note 1389: Currie. _Life of Burns_, p. 52.] [Note 1390: _Memoranda of Mrs Burns_, recueillis par Mr Mac Diarmid.] [Note 1391: R. Chambers, tom. IV, p. 210.] Quand la nouvelle se rpandit dans la ville, le deuil fut public[1392]. Les volontaires de Dumfries dcidrent qu'ils enterreraient leur illustre camarade avec les honneurs militaires. Le rgiment de milice du comt d'Angus et le rgiment de cavalerie des Cinque Ports, alors en garnison Dumfries, offrirent leur coopration pour rendre le service plus solennel et plus imposant. Les principaux habitants de la cit et des environs rsolurent de former une procession funbre. Un vaste concours de peuple s'assembla, quelques-uns de trs loin, pour assister aux obsques du pote national[1393]. [Note 1392: Currie. _Life of Burns_, p. 58.] [Note 1393: Mac Dowal. _History of Dumfries_, p. 615.] Le corps resta expos dans son cercueil dans la petite chambre o il avait rendu le dernier soupir. La maladie l'avait amaigri; mais la mort l'avait peu chang. Son front large et ouvert tait ple et serein; ses cheveux noirs taient lgrement teints de gris. On avait rpandu autour de lui des herbes et des fleurs[1394]. Le dimanche soir, 24 juillet, le cercueil fut transport l'Htel-de-Ville. Le lendemain midi, par un temps ml, comme la vie humaine, d'averses et de soleil[1395], le convoi funbre se dirigea du ct du cimetire de Saint-Michel. Les rues taient garnies de troupes, et les grosses cloches des glises tintaient par intervalles, pendant que la procession s'avanait. Elle tait conduite par un peloton de vingt volontaires de la compagnie du pote, en grand uniforme et les armes renverses. Le cercueil tait port et entour par des soldats de la mme compagnie, un crpe au bras gauche. Ensuite venaient les parents du pote et les notables de la ville et du Comt. Enfin, arrivaient le reste des volontaires et une escorte militaire. Le convoi avanait lentement aux sons majestueux de la marche funbre de Sal. Quand on arriva la porte du cimetire, le peloton d'honneur, selon l'ordonnance, forma la haie, la tte appuye sur les fusils renverss. travers cette double range, le cercueil fut port. Quand il fut dans la terre, le peloton d'honneur se rangea le long de la fosse et tira trois voles. Toute la crmonie fut grande et solennelle[1396]. [Note 1394: Allan Cunningham. _Life of Burns_, p. 128.] [Note 1395: _From the Diary of the late Mr William Grurson_, donn par Hately Waddell. Appendice, p. XLVI.] [Note 1396: Voir pour les dtails des funrailles de Burns: Currie, _Life of Burns_, p. 52.--Allan Cunningham, _Life of Burns_, p. 126.--Les extraits du _Dumfries Journal_ du mardi 26 juillet 1796 donns par Scott Douglas, tom. VI, p. 208.--Mac Dowal, _History of Dumfries_, p. 615.--Sur le monument de Burns dans le cimetire de Dumfries, voir les _Memorials of St.-Michael's the old Parish churchyard of Dumfries_, par Mr Mac Dowall, chap. VIII.] Pendant que le service funbre emplissait la ville de sa tristesse et que les cloches tintaient pour l'enterrement de son poux, Jane Armour mettait au monde un fils qui, us avant de natre par les motions de sa mre, mourut en bas-ge[1397]. [Note 1397: Currie. _Life of Burns_, p. 52.] Ainsi le tumulte de ces jours tourments tait abattu, et ce coeur agit en repos, pour toujours. Mais ce paysan tait une figure qui devait vivre dans la mmoire des hommes, et sa vie reste un sujet d'tonnement et de rflexions. Elle est souvent mal juge pour des motifs opposs: par excs d'indulgence ou excs de svrit. Certains biographes, soit par candeur naturelle, soit par prjug national, soit par besoin de prdication, ont tent de faire de Burns une crature inoffensive et sans souillure. Ils ignorent ou ils cachent ses mauvaises actions. Ils crent un homme vertueux et parfait dont la carrire est exemplaire. Comment n'a-t-on pas vu qu'on enlve ainsi au drame de sa vie sa tragique beaut, son intrt, sa leon et une partie de son mrite? Les candides qui veulent ainsi, en dpit de tout, innocenter ceux qu'ils admirent feront bien de ne pas s'approcher de cette existence. Dans un sentiment louable, ils la dfigurent et la faussent. Ils se rendent coupables eux-mmes d'une altration de la vrit. Mais que d'autres s'en approchent encore moins; les rigoureux, les stricts, les svres, les vigilants, les inflexibles, les indigns, les inexorables, les impeccables, les extrieurement exacts, les contrits, les irrprhensibles, les partisans de la voie troite, ceux qui nettoient le dehors de la coupe et du plat, mais dont l'intrieur est plein de mchancet[1398], toute la race des pharisiens, les _unco' good_, [Note 1398: Luc XI. 39.] vous qui tes si bons vous-mmes, Si pieux, et si saints, Vous n'avez rien faire qu' noter et raconter Les fautes et la folie de votre voisin[1399]. [Note 1399: _Address to the Unco' Good or the Rigidly Rightuous._] Comment pourraient-ils parler d'une existence comme celle-ci, pleine de dfaillances, mais rachetes par des clarts qu'ils ne peroivent pas? Elle ne saurait tre pour les violents d'entre eux qu'une occasion de scandale, de rprobation et d'anathme; et pour les sournois qu'une occasion de fausse commisration et de fiel doucereux. D'ailleurs, quelle vie humaine peuvent-ils toucher, puisqu'aucune n'est exempte de faute et qu'une faute aux yeux de ces purs suffit gter une vie? quelle vie peuvent-ils toucher, puisqu'ils ne comprennent pas que le repentir efface et renouvelle tout, comme le printemps change en bourgeons les feuilles mortes amasses au pied des arbres? En vrit, ils ne peuvent parler de rien d'humain; car ce ne sont pas des hommes: Celui qui n'est pas apais par le repentir, N'est ni du Ciel ni de la Terre[1400]. [Note 1400: Shakspeare.] Qu'elles restent donc l'cart ces mes honorables qui font profession de n'excuser rien; ces mes rigoureuses qui ont regard partout, sauf en elles-mmes, o elles auraient appris redouter leur propre jugement; ces mes gtes de malveillance qui vont dans la vie, ramassant le mal d'autrui, pareilles ces misrables courbs qui ne voient du travail et de l'activit des grand'routes que les ordures qu'ils emportent en leur panier! Qu'elles restent l'cart ces mes assez dchues pour ne jamais accueillir la Bont, ou plutt dont la Bont se dtourne! Leur chtiment, parce qu'elles ont fait du mal leur unique proccupation et leur aliment, est que le mal devient leur substance, qu'elles meurent dans un empoisonnement, une dcomposition morale, comme finiraient des tres qui ne se seraient jamais repus que de pourritures. C'est pourquoi il a t dit qu'elles ressemblent des spulcres blanchis qui paraissent beaux au dehors et au dedans sont pleins d'ossements de morts et de toute espce d'impurets[1401]. Et si ces paroles semblent trop vives, qu'on se souvienne que celui qui a t, pour notre occident, le crateur et le divin pote de la charit, a oubli sa mansutude et pris un esprit de colre, pour parler de la race des hypocrites qui paient la dme de la menthe, de l'aneth et du cumin et laissent ce qui est le plus important dans la loi: la justice, la misricorde et la fidlit. Et qu'on se rappelle galement qu'il trouvait leur crime plus abominable que tous les autres, et qu'il fit toujours paratre plus d'indignation et un zle plus amer contre cette prtendue svrit pharisaque que contre les dsordres les plus normes des publicains et des femmes prostitues de Jrusalem[1402]. Qu'ils restent donc l'cart! Ils sont inaptes juger le pote. Il les a abhorrs par dessus tout; il a t un de ceux qui les ont chtis des lanires les plus coupantes. Sa poussire doit frmir de colre quand ils s'entretiennent de lui. [Note 1401: Mathieu, XXIII. 27.] [Note 1402: Bourdaloue. _Sermon sur la Svrit vanglique._] C'est dans d'autres conditions d'esprit qu'il faut apprcier une vie comme celle de Burns et, on peut le dire, toutes les vies. Il est ncessaire d'tablir premirement en soi cette conviction que l'histoire d'un caractre, comme celle d'un organisme ou celle d'un monde, n'est pas une page blanche, un repos de puret, mais un quilibre oscillant de vie et de mort, un combat de bien et de mal, le pnible dgagement d'un peu de mieux hors de beaucoup de dsordre, le mlange d'ombre et de rayons dont sont faites les annes et o roule l'univers. Aucune vie, pas plus qu'aucune poque, ne ralise le bien. Elles ont rempli leur office lorsqu'elles ont conquis et lgu quelque progrs; ce qui les juge n'est pas l'endroit o elles s'arrtent, mais ce qu'elles ont fait de chemin. Le vrai jugement sur tout homme, c'est donc que le bien attnue et compense le mal; qu'une faute, plusieurs, ne ruinent pas une me o les bons efforts dominent; qu'une vie est un ensemble dont il faut prendre l'effet gnral, l'intention et pour ainsi dire la moyenne. Au-dessus de cette pense, il est prudent d'asseoir encore cette rserve qu'une seule action est infinie et le noeud d'une multitude de choses tandis que notre vision est un pauvre instrument, une pince troite et maladroite, qui accroche peine deux ou trois fibres, dans cet cheveau, o par milliers se croisent et se mlent les motifs, les intentions, les illusions, les ignorances, les aspirations, les insuffisances et les fatalits. Nous ignorons les profondeurs d'un acte, ignores de celui mme qui l'accomplit; plus forte raison, les profondeurs d'une vie. Burns avait compris tout ce qui nous chappe dans la conduite des autres. Jugez doucement votre frre, l'homme, Plus doucement encore la femme, votre soeur; Encore qu'ils puissent errer un peu, Se dvoyer est chose humaine; Un point reste toujours obscur: Le motif _pourquoi_ ils ont agi; Et tout aussi impuissante tes-vous savoir Combien peut-tre ils le regrettent. Celui qui a fait le coeur, c'est lui seul Qui, dfinitivement, peut nous juger; Il connat toutes les cordes--leurs sons divers, Tous les ressorts,--leurs pousses diverses. Soyons donc muets devant la balance, Nous ne pourrons jamais l'ajuster; Ce qui a t accompli, nous pouvons en partie le peser: Nous ne savons pas ce qui a t rprim[1403]. [Note 1403: _Address to the Unco' Good or the Rigidly Rightuous._] Il est obligatoire d'apporter, devant un fait moral, au moins les mmes prcautions et les mmes dfiances que devant un fait physique. Dans le plus minuscule de ceux-ci, les dessous sont inscrutables, les racines innombrables. Ce sera peut-tre un jour le bienfait spirituel de la science, et sa plus solide contribution la morale, que d'enseigner au monde social les conditions d'vidence et la timidit d'affirmation. Et aprs qu'on aura rflchi de cette manire et plac son intelligence au vritable point d'o il est permis de considrer son semblable, il est encore au-dessus de tout cela de comprendre que l'indulgence est non-seulement notre plus sage maintien parce qu'il est le plus modeste; mais qu'elle est encore la plus haute position intellectuelle, parce qu'elle est la plus vaste, et que voir une faute dans un horizon de pardon, c'est respecter doublement la vrit, car c'est placer ce que nous savons dans sa relation avec ce qui s'tend ignor de nous. Heureux et plus clairvoyants encore, et en ralit plus gnralisateurs et plus synthtiques, sont ceux qui voient naturellement avec bont, qui ont reu la bienveillance comme un gnie et une faon d'tre, ainsi qu' d'autres est chue la beaut! Ceux-l seuls sont proches de la vie, et leur discours de pardon est, au-dessus mme de la prire, le plus noble des bruits humains actuels. C'est avec une telle prparation qu'il faut juger autrui, moins d'tre un mchant. Celui qui reposait dans le cimetire de Dumfries avait t un homme dans le sens entier du mot, avec tout ce qu'il entrane de qualits et de faiblesses. C'tait une nature fougueuse, qui se prcipitait dans le mal comme dans le bien, par gnrosit d'me ou exigence d'instincts. Il avait une personnalit violente et imprieuse, dont le sentiment a eu la primaut sur toute sa vie. Elle se manifestait par deux traits caractristiques, qu'il avait bien saisis lui-mme en lui-mme: l'orgueil et les passions, lesquelles furent les matresses et les conductrices de sa vie. Je suis, comme la plupart des gens de mon mtier, un tre trangement capricieux comme un feu-follet; la victime, trop frquemment, de beaucoup d'imprudence et de beaucoup de folies. Mes deux lments sont l'_orgueil_ et la _passion_. J'ai essay d'humaniser le premier et de le changer en intgrit et en honneur; la seconde fait de moi, jusqu'au plus ardent degr d'enthousiasme, un fanatique en amour, en religion, en amiti--sparment ou tous ensemble selon l'inspiration[1404]. [Note 1404: _To Clarinda._ 28th Dec. 1787.] Cet orgueil fut la source en lui de beaucoup de bonnes et de mauvaises choses. Il lui inspira l'ide de sa force, une attitude noble en face du succs aussi bien que de la misre, le sentiment, par lui virilement chant, qu'un homme ne vaut que sa valeur propre, une dignit et une fiert qui le sauvegardrent toujours. D'un autre ct, comme il tait frmissant et ombrageux, il le rendit pniblement sensible une quantit de petits froissements, de petites ngligences, de petites ingalits extrieures, qu'il eut d ddaigner. En l'exasprant sur ces riens, en lui faisant regarder la vie comme mal rpartie, il le poussa la dnigrer, se placer en dehors d'elle, la braver, devenir mcontent et cynique. Quant l'lment de passion, il tait fait des emportements d'un temprament ardent et des rves d'une belle imagination. Il naissait de son corps et de son esprit. Quelques-uns de ses biographes le reprsentent comme conduit par ses sens et expliquent ses fautes par un conflit entre ses dons spirituels et une constitution charnelle et terrestre[1405]. C'est mal savoir de quoi sont faites les amours de potes. Il y eut bien autre chose dans les passions de Burns; il y avait de la posie et des jeux du coeur dans les aventures qui ont t les plus funestes sa vie et qui sont les plus lourdes son nom. Il tait d'ailleurs violent et excessif en tout. Ses colres taient terribles. Cette force d'impulsion le mena par saccades, devanant les rflexions, et prcdant les remords. Mais il lui doit ce mrite qu'il fut toujours sincre et franc. C'est une qualit que ses ennemis mme lui reconnaissaient et que lui reconnaissent encore ceux de ses biographes qui sont le moins disposs l'indulgence envers lui. Avec ce mlange dangereux de qualits et de dfauts, on pourrait lui appliquer les vers qu'il avait crits sur un homme dont la nature n'tait pas, certains gards, sans ressemblance avec la sienne, sur Charles Fox: [Note 1405: Principal Shairp. _Burns_, chap. VIII.] Dou d'un savoir si vaste et d'un jugement si ferme, Qu'aucun homme, avec la moiti, ne pourrait aller de travers; Dou de passions si puissantes et de caprices si brillants, Qu'aucun homme, avec la moiti, ne pourrait aller droit[1406]. [Note 1406: _Sketch inscribed to Charles James Fox._] Pour modrer et diriger ces violences, il aurait fallu une solide discipline morale. Elle lui fit dfaut entirement: il n'eut pas de doctrine et il n'avait pas de volont. Il fut constamment le jouet de ses passions. Il ne s'est pas une fois retourn contre elles, pour leur tenir tte. Il n'a jamais eu de consolidation de caractre. Il a t, en somme, une nature de rceptivit, avec des ractions trs nergiques. Son coeur a t un carrefour o les vents de tous les horizons ont pass, se sont rencontrs et combattus. La ligne de sa vie est le trac bris d'une suite de hasards et d'accidents. La vivacit incomparable de la sensation actuelle, qui est la grande qualit de sa production littraire, fut le grand vice de sa conduite. Il tait saisi, entran par elle irrsistiblement. Les motions, en passant par lui, l'emportaient. Il appartenait toujours tout entier au prsent, sans souci de l'avenir et, quelquefois, sans assez de souvenir du pass. De l des moments o il semble qu'il ait eu l'oubli trop facile, des revirements brusques qui ont un air d'ingratitude, comme dans ses vers contre Mrs Riddell. Sa gnrosit elle-mme n'existait que dans ce qu'elle a de spontan et d'impulsif. La gnrosit prolonge et rflchie, le sacrifice, n'apparat pas en lui. peine peut-on dire qu'elle se fait jour dans son mariage avec Jane Armour. Encore fut-ce l un acte si soudain qu'il peut tre considr comme une impulsion: on sait d'ailleurs ce qu'il dura. Il a t comme un arbre qui jette son feuillage toutes les rafales, faisant natre de lui-mme des tourbillons, dans lesquels il est perdu et qui lui drobent le ciel. Comme sa personnalit tait forte et dominatrice, cette soumission aux exigences des instincts ou des imaginations l'a souvent conduit dans ce qui fut le dfaut de sa vie: l'gosme. C'tait un gnreux goste, un homme tendances dvoues mais conduite personnelle. Il lui a manqu l'oubli de soi-mme, le sens, nous ne disons pas du dvouement, ni mme de l'effacement, mais de la subordination de soi. Il n'a jamais su faire cder ses dsirs, mme lgers et passagers, aux intrts vitaux et durables des autres. Il n'a pas eu entre eux et lui de commune mesure. Et cette absence de proccupation d'autrui est la cause de ce qui pse le plus sur sa mmoire: des souffrances infliges. Un ermite, un stylite peuvent se dsintresser du prochain, isols dans leur grotte ou sur leur colonne. Un homme plong dans la vie ne le peut; Burns le pouvait moins que tout autre, cause de l'ascendant qu'il exerait sur ceux qui l'approchaient. Lui qui avait tant d'extriorit dans l'esprit, au point de crer des tres, n'en avait pas dans le coeur; en certains cas dcisifs, il n'eut pas assez conscience des existences en dehors de lui. Il vcut trop en lui-mme et pour lui-mme. Il a, il faut le dire, offert les tristesses et les angoisses d'autrui son besoin de posie, et nourri de pleurs humains les rves dont il a fait ses oeuvres. Peu de potes, y regarder, furent exempts de cette cruaut; peut-tre peu d'hommes le sont-ils. Et ceux-ci ne tournent pas si rare usage les douleurs qu'ils crent, et ne changent point les larmes qu'ils font couler en perles jamais pures, qu'ils mettent ensuite comme des colliers ou des diadmes celles qui les ont rpandues. Il fut le premier de cette ligne de potes modernes qui ont fait de l'amour l'occupation unique de leur vie. Il a t aussi le premier faire de la passion l'excuse de ses mauvaises actions; et nous ne parlons pas ici d'influence ni mme d'inspiration littraires, mais seulement d'tat moral. L encore, il a devanc Byron et l'cole de potes continentaux sortis de celui-ci jusqu' Musset et George Sand. On a vu, dans un passage cit propos de la plus meurtrire de ses fautes, avec quelle subtilit il cherchait rendre son don potique solidaire de ses passions, et par consquent mettre ses erreurs l'abri de ses oeuvres; faire de ses fautes une condition de sa gloire et de sa gloire l'absolution de ses fautes. Sa vie, c'est--dire la manifestation extrieure de sa nature aux prises avec les circonstances, en y comprenant cette lisire de terrain commun o les circonstances contribuent former la nature, et la nature crer les circonstances, sa vie fut le produit de cette me tourmente. Elle fut moralement livre au hasard, on a vu avec quels rsultats; il est inutile d'y revenir. Ce qui est douloureux, c'est qu'au point de vue de l'emploi de son gnie et de sa gloire, il en alla de mme faon. Elle est incomplte, irrgulire, interrompue et sans ensemble. Ce n'est pas assez de dire qu'il lui a manqu la rgularit et la continuit du travail. Cette contrainte tait incompatible avec sa fougue; il faut en prendre son parti. Il lui a manqu bien davantage. On n'y trouve pas mme de moments de groupement, un dessein qui ait ramass et concentr, pendant un peu de temps, en un effort un peu tenu, les nergies et les ressources d'un pareil esprit. Sa production n'a pas eu de direction, pas de persvrance; elle a vcu au jour le jour. Il n'y a presque rien dans son oeuvre qui lui ait demand plus d'une demi-journe de travail. _Tam de Shanter_ fut crit en une aprs-midi; les _Joyeux mendiants_, en une soire; il a lch, avec ses chansons, une volire de pinsons et de fauvettes, de rossignols et de merles, dont le gazouillis est jamais charmant, mais il lui suffisait d'ouvrir la cage. Ce n'est pas que ce qu'il a fourni ainsi ne soit de haute valeur et, en quelques points, de premier ordre. Mais on conoit qu'avec un peu de concentration de travail, il et pu produire de telle faon que ce qui le fait immortel n'et t qu'un dtail, un portail latral de son oeuvre. Sans parler d'ouvrages de plus grande taille, de plus longue baleine et de plus haute vise, et tendre seulement sa production telle qu'elle existe, quelle ne serait pas, dans la littrature anglaise, la place d'un homme qui aurait apport un volume de contes comme _Tam de Shanter_, et un autre de scnes comme les _Joyeux mendiants_ ou de tableaux comme la _Foire sainte_? Par manque de vouloir, il lui est arriv, comme Coleridge, que sa gloire n'est pas ce qu'elle aurait pu tre. Que cette vie est loin de la belle architecture des vies de Milton, de Goethe ou d'Hugo, o la vote s'achve et dont l'arcade est parfaite! Lui-mme en avait conscience, et il l'a dit dans des termes frappants de vigueur et de beaut. Ma vie m'a fait penser un temple ruin: quelle force, quelles proportions dans quelques parties; quelles brches misrables, quelles ruines parses dans d'autres![1407] Hlas! ce n'tait pas un temple ruin; c'tait un temple inachev. [Note 1407: _To Clarinda_, 19th Jan. 1788.] Il s'tait bien jug lui-mme. Dans une prire qu'il a intitule l'_pitaphe d'un Pote_, il a proclam, avec sa franchise ordinaire, ses torts et ses garements. C'est un rsum admirablement exact et, par l, touchant de sa destine. Existe-t-il un niais men par des caprices, Trop vif pour rflchir, trop ardent pour obir, Trop timide pour chercher, trop fier pour flatter? Qu'il approche d'ici, Et que, sur ce tertre herbeux, il chante dolemment Et verse une larme. Existe-t-il un pote de chanson rustique, Qui passe obscur dans la foule, Dont chaque semaine s'emplit ce cimetire? Oh! qu'il ne passe pas outre, Mais qu'avec un sentiment fort et fraternel, Il pousse ici un soupir. Existe-t-il un homme dont le clair jugement Peut enseigner aux autres diriger leur course, Et qui, lui-mme, court follement la carrire de la vie, Effrn comme une vague? Qu'il s'arrte ici, et, travers une larme naissante, Contemple cette tombe. Le pauvre habitant ci-dessous Fut prompt apprendre, sage pour connatre, Et profondment ressentit l'ardeur de l'amiti Et l'autre flamme plus douce; Mais d'imprudentes folies le ruinrent Et souillrent son nom. Lecteur, coute:--Soit que ton me S'lance, du vol de la fantaisie, par del le ple, Ou dfriche obscurment ce trou terrestre Dans de bas soucis; Sache que le contrle sur soi-mme, prudent et avis. Est la racine de la sagesse[1408]. [Note 1408: _A Bard's Epitaph._] On ne peut mieux dire et plus juste. C'est un humble et noble aveu, mais dont l'humilit et le courage contiennent le plus loquent des plaidoyers. Ces vers devraient tre gravs sur sa tombe. Toutefois ce n'est pas l une justice suffisante. Il lui revient davantage. Tous ses dfauts, toutes ses fautes pess, aussi lourdement pess qu'on voudra, le plateau o est l'or pur l'emporte de beaucoup sur celui o est le plomb vil. L'admiration grandit mesure qu'on examine ses qualits. Quand on songe sa sincrit, sa droiture, sa bont envers les gens et les btes, son ddain pour toute bassesse, sa haine pour les fourberies, qui, elle seule, serait un honneur, son dsintressement, tant de beaux lans de coeur, de hautes inspirations d'esprit, l'intensit d'idalit qu'il lui a fallu pour maintenir son me au-dessus de sa destine; quand on songe que tous ces gnreux sentiments, il les a prouvs au point qu'ils ont t sa vie intellectuelle, qu'ils sont sortis de lui en joyaux, tant il les ressentait avec flamme et tant son me tait une fournaise o bouillonnaient des mtaux prcieux; on se dit que ce fut un homme de la plus noble lite humaine et de grande bont. Quand on se rappelle ce qu'il a souffert, ce qu'il a surmont et ce qu'il a accompli, contre quelle misre son gnie s'est dbattu pour natre et pour vivre, la persvrance de ses annes d'apprentissage, ses exploits intellectuels, et aprs tout, sa gloire; on se dit que ce qu'il n'a pas russi ou pas entrepris n'est rien ct de ce qu'il a achev, et que ce fut un homme de grand effort. Et que reste-t-il penser sinon que l'argile dont il tait fait tait ptrie de diamants et que sa vie a t une des plus vaillantes et des plus fires qu'un pote ait vcues? Enfin qui dira s'il n'y a pas, dans l'existence d'hommes tels que Burns, comme dans celles de Rousseau, de Byron, de Musset, de George Sand, et vraisemblablement, si nous les connaissions davantage, dans celle de Shakspeare et de Molire, une utilit profonde qui sort de leurs faiblesses? Elles remplissent une autre fonction qui est non moins indispensable que celles de Dante, de Milton et de Corneille. De celles-ci naissent un exemple austre et le noble plaidoyer du devoir. Mais des autres naissent peut-tre des sentiments plus humains: la connaissance des misres des meilleurs d'entre nous, l'impuissance leur refuser le pardon, et, par suite, la pratique de la piti. Que ne perdrait point l'me du genre humain, non pas en beaut et en dlice d'art, mais en ncessaire bont, si ces hommes ne lui avaient fait sentir, par leur sduction, la compassion pour leurs souffrances! Et comment l'auraient-ils fait pleinement, s'ils n'avaient pas, par les plus cruelles souffrances, c'est--dire celles qui rsultent des fautes, inspir la plus noble gnrosit, c'est--dire celle qui triomphe d'un blme. Ce sont eux qui ont en partie donn un coeur misricordieux l'humanit. Par un mtamorphisme mystrieux, admirable, leurs fautes, leurs souillures mme se transforment en clmence, en un baume qui parfume le monde. Les orages particuliers qui ont ravag leurs mes retombent en rose universelle, et c'est la rose de la compassion. Personne ne fut plus fait que Burns pour contribuer ce travail sacr. Aussi, malgr la svrit qui atteint certains de ses actes, le jugement des hommes sera clment pour lui. Quant nous, aprs avoir vcu avec lui, pendant plusieurs annes, aprs avoir suivi ses tracas, ses traverses, ses tourments et ses travaux, assist ses crises, sond son coeur d'une main impartiale si elle est charitable, rflchi ses fautes, et pes avec leurs consquences leurs causes et leurs excuses, nous avons conu pour lui une affection compatissante. Notre espoir, au bout de ce long effort pour faire revivre cette me comme il nous semble qu'elle a vcu, est d'inspirer ceux qui liront ce livre un peu de ces sentiments pour ce frre si vritablement humain. * * * * * Il est impossible d'abandonner l'histoire de Burns sans s'inquiter de ce que devinrent ceux qui avaient vcu avec lui et les enfants pour lesquels il avait souffert tant d'anxits[1409]. [Note 1409: Les renseignements sur la famille de Burns se trouvent dans l'appendice au vol. IV de Chambers: _Posthumous History of Burns_, et dans l'_Addenda N IV_ du tome VI de Scott Douglas. Voir aussi les _Genealogical Memoirs of the Family of Robert Burns_, par le Dr Charles Rogers.] Sa vieille mre continua rsider avec Gilbert dont elle suivit la fortune et mourut en 1820, dans sa quatre-vingt-huitime anne. Gilbert resta sur la ferme de Mossgiel jusqu'en 1798. En 1791, il avait pous une jeune fille de Kilmarnock dont il eut six fils et cinq filles. En quittant Mossgiel, il prit la ferme de Dinning dans la valle de la Nith, o il resta jusqu'en 1804. Il devint cette date agent des proprits de lord Blantyre dans East-Lothian. Ce fut alors seulement qu'il connut un peu d'aisance et de tranquillit. Il avait aid Currie dans sa biographie et son dition de Burns. En 1820, il revit lui-mme cette dition. Il mourut en 1827, aprs avoir vu partir avant lui cinq de ses enfants. Des trois soeurs de Burns, l'une, Agnes Burns, mourut en 1834; la seconde, Annabella, en 1832, et la troisime, Isabella, plus connue sous le nom de Mrs Begg et qui a donn quelques dtails intressants sur son frre, mourut en 1858, au milieu des prparatifs faits pour clbrer le centenaire de la naissance de son frre et fut enterre dans le tombeau de son pre, l'ombre de l'glise d'Alloway. Agnes et Isabella pousrent des nommes qui devinrent grants de proprits. Annabella demeura fille et continua de vivre chez Gilbert avec sa vieille mre. Burns laissait sa famille dans le dnment. Aussitt aprs sa mort, ses amis, John Syme, le distributeur du Timbre, et le Dr Maxwell qui l'avait soign, auxquels se joignit Alexander Cunningham d'dimbourg, prirent l'initiative d'une souscription en faveur de la femme et des enfants du pote. Cette souscription rapporta assez lentement 700 livres[1410]. On subvint ainsi aux premires ncessits. Pendant ce temps, il fut rsolu qu'on publierait une dition des oeuvres compltes de Burns avec sa correspondance. C'tait un travail considrable; il fallait runir les pomes, retrouver et rassembler les lettres. On pensa Dugald Stewart, puis Mrs Walter Riddell. Enfin le Dr Currie, alors mdecin Liverpool, grand admirateur de Burns, qui s'tait employ activement pour la souscription, fut charg de cette tche. Il s'en acquitta admirablement, avec un soin, une gnrosit, une affection et un talent dignes de tous les loges. Cette bonne oeuvre sauvegardera son nom. _Les OEuvres de Robert Burns avec un Rcit de sa Vie et une Critique de ses crits, par James Currie, M. D._ parurent en Mai 1800. Le succs de cette publication fut grand. Quatre ditions, de 2000 exemplaires chaque, se vendirent en quatre ans. Les profits montrent 1400 livres. Cela permit Jane Armour de vivre et de faire donner ses enfants une ducation respectable. Le Dr Currie alla la voir en 1804. Tout, autour d'elle, annonait une aisance convenable et mme le confort. Elle me montra la salle de travail et la petite bibliothque de son mari, peu prs telles qu'ils les avait laisses. D'aprs tout ce que j'entends dire, elle se conduit irrprochablement[1411]. [Note 1410: R. Chambers, tom. IV, p. 224-25.] [Note 1411: R. Chambers, tom. IV, p. 230.] Jane Armour, reste veuve trente-et-un ans, fut fidle la mmoire de son mari. Elle supporta son veuvage, dont la clbrit de son nom et la curiosit dont elle tait entoure faisaient une situation plus difficile, avec une dignit qui lui valut l'estime et l'affection de tous. Son esprit s'tait form et assis. Son bon sens et un grand sentiment de tact frappaient ceux qui l'approchaient. Elle avait pris, en vivant prs de son pote et en admirant ses oeuvres, un got de choses dlicates et brillantes. Son esprit tait un de ces esprits bien pondrs qui s'attachent instinctivement au convenable et la mesure, en toutes choses. Ceux qui l'ont connue, au commencement comme la fin de sa vie, n'ont jamais remarqu de changement dans ses faons et ses habitudes, sauf peut-tre plus d'attention sa mise et plus de raffinements dans ses manires, qu'elle avait acquis insensiblement par de frquents rapports avec des familles de la plus haute respectabilit. Dans ses gots, elle tait frugale, simple et pure; elle prenait grand plaisir la musique, la peinture et aux fleurs. Pendant le printemps et l't, il tait impossible de passer devant ses fentres sans tre frapp de la beaut et de la richesse des fleurs qu'elles contenaient; si elle tait capable d'extravagance excessive, c'tait pour les racines et les plantes des plus belles espces. Aimant beaucoup la socit de la jeunesse, elle se mlait volontiers leurs plaisirs innocents et remplissait joyeusement pour eux la coupe qui gaie et n'enivre pas. Bien qu'elle ne ft ni sentimentale ni bas bleu, c'tait une femme intelligente; elle avait une grande pntration, discernait admirablement les caractres et faisait souvent des remarques pleines de sens[1412]. [Note 1412: Extrait d'un article du _Dumfries Courrier_, qui parut au moment de la mort de Mrs Burns et qui a t attribu Mr Mac Diarmid. Cit dans l'dition d'Allan Cunningham, p. 746.] Cette Jane Armour n'est pas tout fait celle que nous avons vue. C'est celle que la vie bien vcue avait fini par faire. Le haut esprit, qu'elle avait compris, en l'aimant, avait, en rcompense, rempli cet amour d'intelligence. Elle avait, par la vertu de sa sympathie, mis sa nature l'unisson avec la sienne, et elle tait devenue apte recevoir toutes choses justes et fines. Elle prit naturellement les dlicatesses. Mais cela tait comme le fruit lointain de sa bont et de son pouvoir d'affection. Elle ne quitta jamais la maison o son mari tait mort. Son soin tait de la tenir en grande propret et de l'embellir autant que ses strictes ressources le lui permettaient. L, pendant plus de trente ans, elle reut, par milliers et milliers, tous ceux, pauvres et riches, qui venaient visiter la demeure du pote. Parfois, pendant les mois d't, elle tait fatigue de ce dfil incessant. Elle le supportait avec patience. Il lui semblait qu'elle remplissait un devoir en tenant sa maison ouverte et en accueillant ceux qu'avait attirs la gloire de Burns[1412]. Elle conserva trs longtemps son lgance de corps, sa dmarche gracieuse, un pas lger, des yeux noirs comme le jais, clairs et brillants, et la voix souple et juste dont Burns tait fier. Elle mourut le 26 mars 1834. Au moment de sa mort, Burns avait six enfants vivants, quatre lgitimes de Jane Armour, quatre fils; et deux illgitimes, deux filles: l'une Elisabeth, l'ane de tous ses enfants, la fille d'Elisabeth Paton, ne en 1784, qui tait leve Mossgiel, et la seconde, nomme aussi Elisabeth, la fille d'Anna Park, que Jane Armour avait si gnreusement recueillie. L'an des fils, nomm Robert comme son pre, aprs avoir commenc son ducation la Grammar-School de Dumfries, suivit des cours l'Universit d'dimbourg et celle de Glascow. Son ducation faite, il obtint un modeste emploi l'Administration du Timbre Londres. Il mena une vie de petit employ, augmentant ses ressources en donnant des leons de mathmatiques et de langues classiques. Il tait d'une grande intelligence, avec un don de parole remarquable. Il composa quelques posies auxquelles le mrite ne manque pas. Il semble, par certains cts de conduite, avoir ressembl son pre, mais il n'avait pas son nergie. Ce que Burns avait diagnostiqu de lui se trouva vrai; il tait fait pour une vie de prlature, nonchalante et aise. En 1833, il prit sa retraite, avec une petite pension, et vcut Dumfries o il mourut en 1857. Il avait eu en 1812 une fille, Eliza Burns, qui pousa en 1834 le chirurgien Everitt. De cette union naquit une fille, Martha Burns-Everitt qui ne se maria pas. Le second, Francis-Wallace, le filleul de Mrs Dunlop, celui dont son pre tait si orgueilleux, mourut en 1803, l'ge de quatorze ans. La destine des deux derniers est plus intressante. William-Nicol Burns, nomm d'aprs le Nicol d'dimbourg, aprs avoir reu son ducation la Grammar-School de Dumfries, s'embarqua pour les Indes l'ge de quinze ans, en qualit de midshipman. En 1811, il reut une commission de cadet. Aprs trente-trois annes de service comme officier dans le 7e rgiment d'infanterie de Madras, dont il devint lieutenant-colonel, il prit sa retraite et revint en Angleterre en 1843. Il alla habiter la petite ville paisible de Cheltenham et y mourut presque de nos jours, le 21 fvrier 1872. Il mourut sans enfants. Le quatrime fils, James-Glencairn, nomm d'aprs le bienfaiteur de Burns, eut une carrire presque semblable. En 1811, il fut nomm cadet au service de la Compagnie des Indes-Orientales. Il rejoignit Calcutta le 15e rgiment d'infanterie indigne du Bengale. Lorsqu'il vint faire un sjour en Angleterre, en 1831, il fut l'hte de Walter Scott Abbotsford. son retour dans les Indes, en 1833, il fut nomm Juge et Percepteur Cachar. Il revint dfinitivement en 1839 avec le grade de major. Puis il alla vivre avec son frre Cheltenham o il mourut en 1865. Il eut deux filles de deux mariages. La seconde, Anne-Becket Burns, qui ne s'est pas marie, vivait encore Cheltenham en 1883. L'ane, Sarah Burns, pousa un docteur Hutchinson de qui elle eut un fils, Robert Burns-Hutchinson, et trois filles: Annie, Violet et Margaret. Robert Burns-Hutchinson est donc le seul descendant mle lgitime du pote. En 1877, il est parti pour Assam afin de se faire planteur de th. Des deux filles naturelles de Burns, l'ane la petite Bess resta Mossgiel avec Gilbert et la vieille mre jusqu' l'ge de sa majorit. Elle reut alors une dot de deux cents livres obtenues par une souscription publique. Elle pousa un nomm John Bishop et mourut l'ge de trente-deux ans. La seconde continua tre leve par Jane Armour avec ses propres enfants. sa majorit, elle reut galement une somme de deux cents livres qui provenait de la mme souscription. Elle pousa un nomm John Thomson, soldat retrait, qui travaillait prs de Glascow son mtier de tisserand. En 1859, une nouvelle souscription lui assura trente livres de rente viagre. Elle mourut le 13 juin 1873. Ainsi, plus ou moins largement, la gloire de Burns procura aux siens ce que sa prvoyance ne leur avait pas assur. S'il avait pu le deviner, sa fin et t moins cruelle. FIN DE LA PREMIRE PARTIE TABLE DES MATIRES PAGES DDICACE III PRFACE V PREMIRE PARTIE. LA VIE. CHAPITRE I. ALLOWAY ET MONT-OLIPHANT. 1759--1777 I. Alloway. L'Enfance 3 II. Mont-Oliphant. L'ducation. L'Adolescence 10 CHAPITRE II. LOCHLEA 1777--1784. I. La Jeunesse. Les premires amours 34 II. Le sjour Irvine 50 III. Les annes d'apprentissage. Les premires fautes. La mort du pre. 55 CHAPITRE III. MOSSGIEL ET MAUCHLINE. Mars 1784--Novembre 1786. I. La lutte contre le clerg 77 II. Le flot de posie.--La Vision 109 III. Les orages du coeur.--Jane Armour.--Mary Campbell 125 IV. La renomme soudaine.--Le dpart pour dimbourg 162 CHAPITRE IV. DIMBOURG. Novembre 1786--Fvrier 1788. dimbourg en 1786 174 I. L'hiver de 1786-87: Burns dans la socit d'dimbourg 195 Le triomphe 210 Le dsaccord 234 Les tavernes d'dimbourg 241 II. L't de 1787: Le voyage des Borders 254 Rentre et sjour Mossgiel.--Retour dimbourg 271 Voyage dans les Highlands.--Impressions historiques et patriotiques 285 III. L'hiver de 1787-88: Incertitudes 319 L'pisode de Clarinda 323 Dpart dfinitif d'dimbourg 370 Le mariage 371 CHAPITRE V. ELLISLAND. Juin 1788--Novembre 1791. I. Installation Ellisland.--Bonnes rsolutions 380 II. L'Excise. Le sacrifice. Les fatigues 414 III. Misre,--Tristesse,--Fautes 425 IV. La vie profonde, la production 441 V. Le dpart de la ferme 461 CHAPITRE VI. DUMFRIES. Dcembre 1791--Juillet 1796. I. Fin de l'pisode de Clarinda 469 II. Opinions politiques.--Tracas 479 III. Les excs augmentent.--Mauvais renom 505 IV. Derniers jeux du coeur.--Les chansons 517 V. Les derniers chagrins, les derniers excs, les dernires lueurs. La fin 535 End of the Project Gutenberg EBook of Robert Burns, by Auguste Angellier License: Share Alike