Produced by Laurent Vogel, Hugo Voisard and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) GUILLAUME APOLLINAIRE L'Hrsiarque & Cie --TROISIME DITION-- PARIS P.-V. STOCK, DITEUR 155, RUE SAINT-HONOR, 155 1910 Tous droits rservs. L'auteur et l'diteur dclarent rserver leurs droits de traduction et de reproduction pour tous les pays, y compris la Sude et la Norvge. Cet ouvrage a t dpos au Ministre de l'Intrieur (section de la librairie) en octobre 1910. OUVRAGES DU MME AUTEUR Chez HENRI KAHNWEILER, diteur, 28, rue Vignon: L'Enchanteur Pourrissant, avec bois d'Andr Derain; _dition de Bibliophiles_, 106 exemplaires. L'exemplaire sur papier verg 60 francs L'exemplaire sur papier Japon 120 -- SOUS PRESSE Chez DEPLANCHE, _diteur d'Art_, 18, rue de la Chausse-d'Antin: Le Bestiaire ou Cortge d'Orphe, pomes, avec bois de Raoul Dufy, _dition de Bibliophiles_, 120 exemplaires. L'exemplaire sur papier Hollande 100 francs L'exemplaire sur papier Japon 125 -- E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY _De cet ouvrage il a t tir part_ VINGT ET UN EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE _numrots et paraphs par l'diteur._ _ THADE NATANSON CES PHILTRES DE PHANTASE_ LE PASSANT DE PRAGUE En mars 1902, je fus Prague. J'arrivais de Dresde. Ds Bodenbach, o sont les douanes autrichiennes, les allures des employs de chemin de fer m'avaient montr que la raideur allemande n'existe pas dans l'empire des Habsbourg. Lorsqu' la gare je m'enquis de la consigne, afin d'y dposer ma valise, l'employ me la prit; puis, tirant de sa poche un billet depuis longtemps utilis et graisseux, il le dchira en deux et m'en donna une moiti en m'invitant la garder soigneusement. Il m'assura que, de son ct, il ferait de mme pour l'autre moiti, et que, les deux fragments de billet concidant, je prouverais ainsi tre le propritaire du bagage quand il me plairait de rentrer en sa possession. Il me salua en retirant son disgracieux kpi autrichien. la sortie de la gare Franois-Joseph, aprs avoir congdi les faquins, d'obsquiosit tout italienne, qui s'offraient en un allemand incomprhensible, je m'engageai dans de vieilles rues, afin de trouver un logis en rapport avec ma bourse de voyageur peu riche. Selon une habitude assez inconvenante, mais trs commode quand on ne connat rien d'une ville, je me renseignai auprs de plusieurs passants. Pour mon tonnement, les cinq premiers ne comprenaient pas un mot d'allemand, mais seulement le tchque. Le sixime, auquel je m'adressai, m'couta, sourit, et me rpondit en franais: --Parlez franais, monsieur, nous dtestons les Allemands bien plus que ne font les Franais. Nous les hassons, ces gens qui veulent nous imposer leur langue, profitent de nos industries et de notre sol dont la fcondit produit tout, le vin, le charbon, les pierres fines et les mtaux prcieux, tout, sauf le sel. Prague, on ne parle que le tchque. Mais lorsque vous parlerez franais, ceux qui sauront vous rpondre le feront toujours avec joie. Il m'indiqua un htel situ dans une rue dont le nom est orthographi de telle sorte qu'on le prononce _Porjitz_, et prit cong en m'assurant de sa sympathie pour la France. * * * * * Peu de jours auparavant, Paris avait ft le centenaire de Victor Hugo. Je pus me rendre compte que les sympathies bohmiennes, manifestes cette occasion, n'taient pas vaines. Sur les murs, de belles affiches annonaient les traductions en tchque des romans de Victor Hugo. Les devantures des librairies semblaient de vritables muses bibliographiques du pote. Sur les vitrines taient colls des extraits de journaux parisiens relatant la visite du maire de Prague et des _Sokols_. Je me demande encore quel tait le rle de la gymnastique en cette affaire. Le rez-de-chausse de l'htel qui m'avait t indiqu, tait occup par un caf chantant. Au premier tage, je trouvai une vieille qui, aprs que j'eus dbattu le prix, me mena dans une chambre troite o taient deux lits. Je spcifiai que j'entendais habiter seul. La femme sourit, et me dit que je ferais comme bon me semblerait; qu'en tout cas je trouverais facilement une compagne au caf-chantant du rez-de-chausse. * * * * * Je sortis, dans l'intention de me promener tant qu'il ferait jour et de dner ensuite dans une auberge bohmienne. Selon ma coutume, je me renseignai auprs d'un passant. Il se trouva que celui-ci reconnut aussi mon accent et me rpondit en franais: --Je suis tranger comme vous, mais je connais assez Prague et ses beauts pour vous inviter m'accompagner travers la ville. Je regardai l'homme. Il me parut sexagnaire, mais encore vert. Son vtement apparent se composait d'un long manteau marron au col de loutre, d'un pantalon de drap noir assez troit pour mouler un mollet qu'on devinait trs muscl. Il tait coiff d'un large chapeau de feutre noir, comme en portent souvent les professeurs allemands. Son front tait entour d'une bandelette de soie noire. Ses chaussures de cuir mou, sans talons, touffaient le bruit de ses pas gaux et lents comme ceux de quelqu'un qui, ayant un long chemin parcourir, ne veut pas tre fatigu en arrivant au but. Nous allions sans parler. Je dtaillai le profil de mon compagnon. Le visage disparaissait presque dans la masse de la barbe, des moustaches, et des cheveux dmesurment longs mais soigneusement peigns, d'une blancheur d'hermine. On voyait pourtant les lvres paisses et violettes. Le nez prominant, poilu et courbe. Prs d'un urinoir, l'inconnu s'arrta et me dit: --Pardon, monsieur. Je le suivis. Je vis que son pantalon tait pont. Ds que nous fmes sortis: --Regardez ces anciennes maisons, dit-il; elles conservent les signes qui les distinguaient avant qu'on ne les et numrotes. Voici la maison la _Vierge_, celle-l est l'_Aigle_, et voil la maison au _Chevalier_. Au-dessus du portail de cette dernire une date tait grave. Le vieillard la lut haute voix: --1721. O tais-je donc?... Le 21 juin 1721 j'arrivai aux portes de Munich. Je l'coutais, effray, et pensant avoir affaire un fou. Il me regarda et sourit, dcouvrant des gencives dentes. Il continua: J'arrivai aux portes de Munich. Mais il parat que ma figure ne plut pas aux soldats du poste, car ils m'interrogrent de faon fort indiscrte. Mes rponses ne les satisfaisant pas, ils me garrottrent et me menrent devant les inquisiteurs. Bien que ma conscience ft nette, je n'tais pas fort rassur. En chemin, la vue du saint Onuphre, peint sur la maison qui porte actuellement le numro 17 de la Marienplatz, m'assura que je vivrais au moins jusqu'au lendemain. Car cette image a la proprit d'accorder un jour de vie qui la regarde. Il est vrai que, pour moi, cette vue n'avait que peu d'utilit; je possde l'ironique certitude de survivre. Les juges me remirent en libert, et, durant huit jours, je me promenai dans Munich. --Vous tiez bien jeune alors, articulai-je pour dire quelque chose; bien jeune! Il rpondit sur un ton d'indiffrence: --Plus jeune de prs de deux sicles. Mais, sauf le costume, j'avais le mme aspect qu'aujourd'hui. Ce n'tait d'ailleurs pas ma premire visite Munich. J'y tais venu en 1334, et je me souviens toujours de deux cortges que j'y rencontrai. Le premier tait compos d'archers promenant une ribaude, qui faisait vaillamment tte aux hues populaires et portait royalement sa couronne de paille, diadme infamant au sommet duquel tintinnabulait une clochette; deux longues tresses de paille descendaient jusqu'aux jarrets de la belle fille. Ses mains enchanes taient croises sur son ventre qui avanait vnrieusement, selon la mode d'une poque o la beaut des femmes consistait paratre enceintes. C'est d'ailleurs leur seule beaut. Le second cortge tait celui d'un juif qu'on menait pendre. Avec la foule hurlante et saoule de bire, je marchai jusqu'aux potences. Le juif avait la tte prise dans un masque de fer peint en rouge. Ce masque dissimulait une figure diabolique, dont les oreilles avaient, vrai dire, la forme des cornets qui sont les oreilles d'ne dont on coiffe les mchants enfants. Le nez s'allongeait en pointe, et, pesant, forait le malheureux marcher courb. Une langue immense, plate, troite et roule compltait ce jouet incommode. Nulle femme n'avait piti du juif. Aucune n'eut l'ide d'essuyer sa face suante sous le masque,--comme cette inconnue qui essuya le visage de Jsus avec le linge appel Sainte-Vronique. Ayant remarqu qu'un valet du cortge menait deux gros chiens en laisse, la plbe exigea qu'on les pendt aux cts du juif. Je trouvai que c'tait un double sacrilge, au point de vue de la religion de ces gens-l, qui firent du juif une sorte de Christ navrant, et au point de vue de l'humanit, car je dteste les animaux, monsieur, et ne supporte pas qu'on les traite en hommes! --Vous tes isralite, n'est-ce pas? dis-je simplement. Il rpondit: --Je suis le Juif Errant. Vous l'aviez sans doute dj devin. Je suis l'ternel Juif--c'est ainsi que m'appellent les Allemands. Je suis Isaac Laquedem. Je lui donnai ma carte en lui disant: --Vous tiez Paris, l'an dernier, en avril, n'est-ce pas? Et vous avez crit la craie votre nom sur un mur de la rue de Bretagne. Je me souviens de l'avoir lu, un jour que, sur l'impriale d'un omnibus, je me rendais la Bastille. Il dit que c'tait vrai, et je continuai: --On vous attribue souvent le nom d'Ahasvrus? --Mon Dieu, ces noms m'appartiennent et bien d'autres encore! La complainte que l'on chanta aprs ma visite Bruxelles me nomme Isaac Laquedem, d'aprs Philippe Mouskes, qui, en 1243, mit en rimes flamandes mon histoire. Le chroniqueur anglais Mathieu de Paris, qui la tenait du patriarche armnien, l'avait dj raconte. Depuis, les potes et les chroniqueurs ont souvent rapport mes passages, sous le nom d'Ahasver, Ahasvrus ou Ahasvre, dans telles ou telles villes. Les Italiens me nomment Buttadio--en latin Buttadeus;--les Bretons, Boudedeo; les Espagnols, Juan Espra-en-Dios. Je prfre le nom d'Isaac Laquedem, sous lequel on m'a vu souvent en Hollande. Des auteurs prtendent que j'tais portier chez Ponce-Pilate, et que mon nom tait Karthaphilos. D'autres ne voient en moi qu'un savetier, et la ville de Berne s'honore de conserver une paire de bottes qu'on prtend faites par moi et que j'y aurais laisses aprs mon passage. Mais je ne dirai rien sur mon identit, sinon que Jsus m'ordonna de marcher jusqu' son retour. Je n'ai pas lu les oeuvres que j'ai inspires, mais j'en connais le nom des auteurs. Ce sont: Goethe, Schubart, Schlegel, Schreiber, von Schenck, Pfizer, W. Mller, Lenau, Zedlitz, Mosens, Kohler, Klingemann, Levin, Schking, Andersen, Heller, Herrig, Hamerling, Robert Giseke, Carmen Sylva, Hellig, Neubaur, Paulus Cassel, Edgard Quinet, Eugne Su, Gaston Paris, Jean Richepin, Jules Jouy, l'Anglais Conway, les Pragois Max Haushofer et Suchomel. Il est juste d'ajouter que tous ces auteurs se sont aids du petit livre de colportage qui, paru Leyde en 1602, fut aussitt traduit en latin, franais et hollandais, et fut rajeuni et augment par Simrock dans ses livres populaires allemands. Mais regardez! Voici le Ring ou Place de Grve. Cette glise contient la tombe de l'astronome Tycho-Brah; Jean Huss y prcha, et ses murailles gardent les marques des boulets des guerres de Trente Ans et de Sept Ans. Nous nous tmes, visitmes l'glise, puis allmes entendre tinter l'heure l'horloge de l'Htel de Ville. La Mort, tirant la corde, sonnait en hochant la tte. D'autres statuettes remuaient, tandis que le coq battait des ailes et que, devant une fentre ouverte, les Douze Aptres passaient en jetant un coup d'oeil impassible sur la rue. Aprs avoir visit la dsolante prison appele _Schbinska_, nous traversmes le quartier juif aux talages de vieux habits, de ferrailles et d'autres choses sans nom. Des bouchers dpeaient des veaux. Des femmes bottes se htaient. Des juifs en deuil passaient, reconnaissables leurs habits dchirs. Les enfants s'apostrophaient en tchque ou en jargon hbraque. Nous visitmes, tte couverte, l'antique synagogue, o les femmes n'entrent point pendant les crmonies, mais regardent par une lucarne. Cette synagogue a l'air d'une tombe, o dort voil le vieux rouleau de parchemin qui est une admirable thora. Ensuite, Laquedem lut l'horloge de l'Htel de Ville juif qu'il tait trois heures. Cette horloge porte des chiffres hbreux et ses aiguilles marchent rebours. Nous passmes la Moldau sur la Carlsbrcke, pont d'o saint Jean Npomucne, martyr du secret de la Confession, fut jet dans la rivire. De ce pont orn de statues pieuses, on a le spectacle magnifique de la Moldau et de toute la ville de Prague avec ses glises et ses couvents. En face de nous se dressait la colline du Hradschin. Pendant que nous montions entre les palais, nous parlmes. --Je croyais, dis-je, que vous n'existiez pas. Votre lgende, me semblait-il, symbolisait votre race errante... J'aime les Juifs, monsieur. Ils s'agitent agrablement et il en est de malheureux... Ainsi, c'est vrai, Jsus vous chassa? --C'est vrai, mais ne parlons pas de cela. Je suis accoutum ma vie sans fin et sans repos. Car je ne dors pas. Je marche sans cesse, et marcherai encore pendant que se manifesteront les Quinze Signes du Jugement Dernier. Mais je ne parcours pas un chemin de la croix, mes routes sont heureuses. Tmoin immortel et unique de la prsence du Christ sur la terre, j'atteste aux hommes la ralit du drame divin et rdempteur qui se dnoua sur le Golgotha. Quelle gloire! Quelle joie! Mais je suis aussi depuis dix-neuf sicles le spectateur de l'Humanit, qui me procure de merveilleux divertissements. Mon pch, monsieur, fut un pch de gnie, et il y a bien longtemps que j'ai cess de m'en repentir. Il se tut. Nous visitmes le chteau royal du Hradschin, aux salles majestueuses et dsoles, puis la cathdrale, o sont les tombes royales et la chsse d'argent de saint Npomucne. Dans la chapelle o l'on couronnait les rois de Bohme, et o le saint roi Wenceslas subit le martyre, Laquedem me fit remarquer que les murailles taient de gemmes: agates et amthystes. Il m'indiqua une amthyste: --Voyez, au centre, les veinures dessinent une face aux yeux flamboyants et fous. On prtend que c'est le masque de Napolon. --C'est mon visage, m'criai-je, avec mes yeux sombres et jaloux! Et c'est vrai. Il est l, mon portrait douloureux, prs de la porte de bronze o pend l'anneau que tenait saint Wenceslas quand il fut massacr. Nous dmes sortir. J'tais ple et malheureux de m'tre vu fou, moi qui crains tant de le devenir. Laquedem, pitoyable, me consola et me dit: --Ne visitons plus de monuments. Marchons dans les rues. Regardez bien Prague; Humboldt affirme qu'elle est parmi les cinq villes les plus intressantes d'Europe. --Vous lisez donc? --Oh! parfois, de bons livres, en marchant... Allons, riez! J'aime aussi parfois en marchant. --Quoi! vous aimez et n'tes jamais jaloux? --Mes amours d'un instant valent des amours d'un sicle. Mais, par bonheur, personne ne me suit, et je n'ai pas le temps de prendre cette habitude d'o s'engendre la jalousie. Allons, riez! ne craignez ni l'avenir, ni la mort. On n'est jamais sr de mourir. Croyez-vous donc que je sois seul n'tre pas mort! Souvenez-vous d'Enoch, d'Elie, d'Empdocle, d'Apollonius de Tyane. N'y a-t-il plus personne au monde pour croire que Napolon vive encore? Et ce malheureux roi de Bavire, Louis II! Demandez aux Bavarois. Tous affirmeront que leur roi magnifique et fou vit encore. Vous-mme, vous ne mourrez peut-tre pas. * * * * * La nuit descendait et les lumires naissaient sur la ville. Nous repassmes la Moldau par un pont plus moderne: --Il est l'heure de dner, dit Laquedem, la marche excite l'apptit et je suis un gros mangeur. Nous entrmes dans une auberge o l'on faisait de la musique. Il y avait l un violoniste; un homme qui tenait le tambour, la grosse caisse et le triangle; un troisime, qui touchait une sorte d'harmonium deux petits claviers juxtaposs et placs sur soufflets. Ces trois musiciens faisaient un bruit du diable et accompagnaient fort bien le _goulasch_ au paprika, les pommes de terre sautes mles de grains de cumin, le pain aux graines de pavot et la bire amre de Pilsen qu'on nous servit. Laquedem mangea debout en se promenant dans la salle. Les musiciens jouaient puis qutaient. Pendant ce temps, la salle s'emplissait des voix gutturales de ses htes, tous Bohmiens tte en boule, face ronde, au nez en l'air. Laquedem parla dlibrment. Je vis qu'il m'indiquait. On me regarda; quelqu'un vint me serrer la main en disant: Viv la Frantz! La musique joua la _Marseillaise_. Petit petit l'auberge s'emplit. Il y avait l aussi des femmes. Alors, on dansa. Laquedem saisit la jolie fille de l'hte, et les voir me fut un ravissement. Tous deux dansaient comme des anges, selon ce qu'en dit le Talmud qui appelle les anges _matres de danse_. Soudain, il empoigna sa danseuse, la souleva et balla ainsi aux applaudissements de tous. Quand la fille fut de nouveau sur ses pieds, elle tait srieuse et quasi pme. Laquedem lui donna un baiser qui claqua juvnilement. Il voulut payer son cot dont le montant tait d'un florin. cet effet il tira sa bourse, soeur de celle de Fortunatus et jamais vide des cinq sous lgendaires. * * * * * Nous sortmes de l'auberge et traversmes la grande place rectangulaire nomme Wenzelplatz, Viehmarkt, Rossmarkt ou Vclavsk Nmesti. Il tait dix heures. la lueur des rverbres rdaient des femmes qui, au passage, nous murmuraient des mots tchques d'invite. Laquedem m'entrana dans la ville juive en disant: --Vous allez voir: pour la nuit, chaque maison s'est transforme en lupanar. C'tait vrai. chaque porte se tenait, debout ou assise, tte couverte d'un chle, une matrone marmonnant l'appel l'amour nocturne. Tout d'un coup, Laquedem dit: --Voulez-vous venir au quartier des Vignobles Royaux? On y trouve des fillettes de quatorze quinze ans, que des philopdes eux-mmes trouveraient de leur got. Je dclinai cette offre tentante. Dans une maison proche, nous bmes du vin de Hongrie avec des femmes en peignoir, allemandes, hongroises ou bohmiennes. La fte devint crapuleuse, mais je ne m'en mlai pas. Laquedem mprisa ma rserve. Il entreprit une Hongroise ttonnire et fessue. Bientt dbraill, il entrana la fille, qui avait peur du vieillard. Son sexe circoncis voquait un tronc noueux, ou ce poteau de couleurs des Peaux-Rouges, bariol de terre de Sienne, d'carlate et du violet sombre des ciels d'orage. Au bout d'un quart d'heure, ils revinrent. La fille lasse, amoureuse, mais effraye, criait en allemand: --Il a march tout le temps, il a march tout le temps! * * * * * Laquedem riait; nous paymes et partmes. Il me dit: --J'ai t fort content de cette fille et je suis rarement satisfait. Je ne me souviens de pareilles jouissances qu' Forli, en 1267, o j'eus une pucelle. Je fus heureux aussi Sienne, je ne sais plus en quelle anne du XIVe sicle, auprs d'une fornarine marie, dont les cheveux avaient la couleur des pains dors. En 1542, Hambourg, je fus si pris, que j'allai dans une glise, pieds nus, supplier Dieu vainement de me pardonner et de me permettre de m'arrter. Ce jour-l, pendant le sermon, je fus reconnu et accost par l'tudiant Paulus von Eitzen, qui devint vque de Schleswig. Il raconta son aventure son compagnon Chrysostme Ddalus, qui l'imprima en 1564. --Vous vivez! dis-je. --Oui! je vis une vie quasi divine, pareil un Wotan, jamais triste. Mais, je le sens, il faut que je parte. J'en ai assez de Prague! Vous tombez de sommeil. Allez dormir. Adieu! Je pris sa longue main sche: --Adieu, Juif Errant, voyageur heureux et sans but! Votre optimisme n'est pas mdiocre, et qu'ils sont fous ceux qui vous reprsentent comme un aventurier hve et hant de remords. --Des remords? Pourquoi? Gardez la paix de l'me et soyez mchant. Les bons vous en sauront gr. Le Christ! je l'ai bafou. Il m'a fait surhumain. Adieu!... * * * * * Je suivis des yeux, tandis qu'il s'loignait dans la nuit froide, les jeux de son ombre, simple, double ou triple selon les lueurs des rverbres. Soudain, il agita les bras, poussa un cri lamentable de bte blesse et s'abattit sur le sol. Je me prcipitai en criant. Je m'agenouillai et dboutonnai sa chemise. Il tourna vers moi des yeux gars et parla confusment: --Merci. Le temps est venu. Tous les quatre-vingt-dix ou cent ans, un mal terrible me frappe. Mais je me guris, et possde alors les forces ncessaires pour un nouveau sicle de vie. Et il se lamenta, disant: --O! o, ce qui signifie hlas! en hbreu. Durant ce temps, toute la puterie du quartier juif, attire par les cris, tait descendue dans la rue. La police accourut. Il y eut aussi des hommes peine vtus qui s'taient levs en hte de leur lit. Des ttes paraissaient aux fentres. Je m'cartai et regardai s'loigner le cortge des agents de police emportant Laquedem, suivis de la foule des hommes sans chapeau et des filles en peignoir blanc empes. * * * * * Bientt il ne resta dans la rue qu'un vieux juif aux yeux de prophte. Il me regarda avec dfiance et murmura en allemand: --C'est un juif. Il va mourir. Et je vis qu'avant d'entrer dans sa maison, il ouvrait son manteau et dchirait sa chemise, diagonalement. LE SACRILGE Le Pre Sraphin, dont le nom monastique remplaait celui d'une illustre famille bavaroise, tait grand et maigre. Il avait une peau bistre, des cheveux blonds et des yeux d'un bleu de ruisseau. Il parlait le franais sans aucun accent tranger, et, seuls, ceux qui l'entendaient dire la messe pouvaient se douter de son origine franconienne, car le pre prononait le latin la faon des Allemands. D'abord destin pour l'tat militaire, il avait port l'uniforme des chevau-lgers pendant un an, au sortir du Maximilianeum de Munich, o se trouve l'cole des cadets. La vie l'ayant du de bonne heure, l'officier s'tait retir en France dans un couvent de la Rgle de saint Franois, et, peu de temps aprs, il reut les Ordres. Personne ne connaissait l'aventure qui avait pouss le Pre Sraphin se rfugier chez les moines. On savait seulement qu'un nom tait tatou sur son avant-bras droit. Des enfants de choeur l'avaient lu pendant que le pre prchait, et que les manches larges de son froc, couleur carmlite, retombaient. C'tait un nom de femme: Elinor, qui est aussi un nom de fe dans les anciens romans de chevalerie. * * * * * Quelques annes aprs les vnements qui avaient chang un officier bavarois en un Franciscain franais, la rputation du Pre Sraphin comme prdicateur, thologien et casuiste parvint Rome, o on l'appela pour le charger de la fonction dlicate et ingrate d'avocat du diable. Le Pre Sraphin prit son rle au srieux, et, pendant son advocature, il n'y eut point de canonisation. Avec une passion que, n'et t la saintet du personnage, on aurait pu croire satanique, le Pre Sraphin mit un tel acharnement combattre la canonisation du Bienheureux Jrme de Stavelot, qu'elle est abandonne depuis ce temps-l. Il dmontra aussi que les extases de la Vnrable Marie de Bethlem taient des crises d'hystrie. Les Jsuites retirrent d'eux-mmes, par peur du terrible avocat du diable, la cause de batification du Pre Jean Saill, dclar vnrable ds le XVIIIe sicle. Quant Juana du Llobregat, cette dentellire mayorquaise dont la vie s'est coule en Catalogne, et qui la Vierge est apparue, parat-il, au moins trente fois, seule ou accompagne soit de sainte Thrse d'Avila, soit de saint Isidore, le Pre Sraphin dcouvrit dans sa vie de telles faiblesses que les vques espagnols eux-mmes ont renonc a la voir dclarer vnrable, et son nom n'est plus invoqu cette heure que dans certaines maisons de Barcelone, particulirement mal fames. Irrits cause du fanatisme avec lequel le Pre Sraphin salissait les mrites des dfunts qu'ils honoraient, les Ordres qui avaient des intrts dans ces saintes causes intrigurent pour qu'il cesst son office. Et quelle victoire! Il dut retourner en France. Sa rputation trange d'avocat du diable l'y suivit. On frmissait en l'coutant prcher sur la mort ou sur l'enfer. S'il levait le bras, sa main droite, o il n'y avait que le majeur et l'annulaire, car les autres doigts manquaient, on ne sait par quelle aventure, semblait la tte cornue d'un diable nain. Les lettres bleutres du nom d'Elinor, illisibles de loin, paraissaient une brlure infernale, et, s'il prononait la gothique quelque phrase latine, les dvots se signaient en tremblant. En fouillant dans la vie des futurs saints, le Pre Sraphin avait pris en msestime tout ce qui est humain; il mprisait tous les saints, se rendant compte qu'ils ne l'eussent point t, s'il et rempli son office l'poque de leur procs de canonisation. Bien qu'il ne l'avout pas, le culte de dulie qu'on leur rend lui paraissait presque hrtique; aussi n'invoquait-il, autant que possible, que les personnes de la Sainte Trinit... * * * * * On ne mconnaissait point ses hautes vertus, et il tait devenu le confesseur ordinaire de l'archevque. Vivant une poque d'anticlricalisme, le Pre Sraphin ne pouvait manquer de chercher des moyens pour remdier l'irrligion universelle. Ses mditations l'amenrent penser que l'intervention des saints n'avait que peu d'action auprs de la Divinit: --Pour que le monde revienne Dieu, se disait-il, il faut que Dieu lui-mme revienne parmi les hommes. * * * * * Une nuit, s'tant veill, il s'tonna: --Comment ai-je pu blasphmer? N'avons-nous pas sans cesse Dieu parmi nous? N'avons-nous pas l'Eucharistie qui, si tous les hommes s'en nourrissaient, dtruirait l'impit sur la terre? Et le moine se leva, dj vtu de son froc de bure; il traversa le clotre endormi, rveilla le frre portier et quitta le couvent. Les rues taient sombres, les chiffonniers y semblaient des feux follets cause de leur lanterne, et des teigneurs de rverbres se htaient vers les flammes de gaz dansant encore aux carrefours. Parfois luisait le soupirail d'une boulangerie; le Pre Sraphin s'en approchait, tendait les mains et prononait les paroles sacramentelles: --Ceci est mon corps, ceci est mon sang..., consacrant ainsi les fournes entires. Aprs l'aurore, il sentit qu'il tait las et reconnut qu'il avait consacr une quantit de pain suffisante pour donner communier prs d'un million d'hommes. Cette multitude se rassasierait de l'Eucharistie le jour mme. Grce elle, les hommes redeviendraient bons, et, ds aprs midi, le rgne de Dieu arriverait sur terre. Quel miracle et quelle jubilation! Le moine passa toute la matine dans les belles rues et se trouva vers midi prs de l'archevch. Trs content de soi, il alla trouver l'archevque, qui, justement, tait table: --Prenez place, mon Pre, dit le prlat, vous djeunerez avec moi et vous tes venu fort propos. Le Pre Sraphin s'tait assis, et, attendant qu'on le servt, regardait le pain qui s'allongeait sur la nappe. L'archevque en avait coup un quignon et le ct tranch apparaissait rond et blanc comme une hostie. L'archevque porta sa bouche un morceau de viande et du pain, puis il continua: --Vous tes venu fort propos, j'avais besoin de votre ministre et n'ai point dit la sainte messe ce matin. Je me confesserai aprs ce repas. Le moine tressaillit et regarda l'archevque en demandant d'une voix rauque: --Monseigneur! un pch mortel? Mais le domestique arrivait, portant des plats fumants qu'il dposa devant le moine, auquel le prlat recommanda le silence en portant un doigt ses lvres. Le domestique sorti, le Pre Sraphin se leva et rpta: --Un pch mortel, Monseigneur?... et vous avez mang du pain! L'archevque tonn le regardait, en roulant de petites boulettes de mie qu'il lanait vers le plafond. Il pensait: --Quel fanatique! Je changerai de confesseur. Le moine reprit: --Un pch mortel, Monseigneur, et vous avez mang du pain eucharistique? Le prlat nia: --Vous avez mal compris, mon Pre, je vous l'ai dit, je n'ai point clbr la sainte messe ce matin. Mais le Pre Sraphin se jeta genoux, les bras en croix, en criant: --Je suis un grand pcheur, Monseigneur, j'ai consacr ce matin tous les pains dans toutes les boulangeries de notre ville. Vous avez mang du pain consacr. Tant d'hommes dont beaucoup taient en tat de pch mortel ont mang le corps de Notre-Seigneur! Le mets divin a t profan cause de moi, prtre sacrilge... L'archevque s'tait dress, terrible. Il s'cria: --Anathme sur toi, moine! Puis, l'ancienne fonction du Pre se mlant dans son esprit des rminiscences classiques, il dclama: --Advocat infame vatem dici en prononant spirituellement la faon des Franais du XVIe sicle: --Avocat infme va-t-en d'ici! Et l-dessus, il clata de rire. Mais le moine ne riait pas: --Confessez-moi, Monseigneur, dit-il, je vous confesserai ensuite. Ils s'absolvirent mutuellement. Ensuite, sur l'avis du Franciscain coupable, les carrosses de l'archevch furent attels, et les domestiques, les petits abbs qui peuplent les palais piscopaux, allrent dans toutes les boulangeries, acheter le pain qu'ils devaient dposer au couvent du moine sacrilge. * * * * * L, les moines taient runis, le Pre gardien parlait: --Qu'est devenu le Pre Sraphin? Il tait vertueux. Peut-tre, au semblant de nos frres de jadis qui furent gars par des oiseaux clestes et restrent pendant des sicles en extase, reviendra-t-il dans cent ans... Les moines se signrent et chacun d'eux avait citer une histoire: --L'un des moines de Heisterbach, qui avait dout de l'ternit, suivit un cureuil dans la fort. Il pensa y tre demeur dix minutes. Mais en revenant au couvent, il vit qu'au bord du chemin les petits cyprs taient devenus de grands arbres... Un autre dit: --Un moine italien pensa n'avoir cout qu'une minute un rossignol chanteur, mais en retournant au monastre... Un jeune moine ergoteur ricana: --On cite quelques aventures de cette espce chez les Grecs, et qui sait? en ces oiseaux, au Moyen-ge, tait peut-tre passe l'me des antiques Sirnes... ce moment on frappa la porte du couvent, et les petits abbs de l'archevch entrrent, portant, avec des prcautions infinies, les pains consacrs, qui taient de diverses formes. Il y avait des fltes longues et minces, des pains polkas pareils des cus ronds--fusels d'or cause de la crote, et d'argent cause de la farine saupoudre--qu'avaient ptris des gindres ignorant l'art du blason; des petits pains viennois, pareils des oranges ples, des pains de mnage appels bouleau ou fendu, selon leur aspect. Et devant les moines chantant le _Tantum ergo_, les petits abbs portrent leur fardeau dans la chapelle et empilrent les pains sur l'autel... En expiation du sacrilge, les prtres et les moines passrent la nuit en adoration. Le matin ils communirent, et aussi les jours suivants jusqu' consommation des Saintes-Espces, qui les derniers jours, craquaient sous les dents, car le pain s'tait rassis... * * * * * Le Pre Sraphin ne reparut pas au couvent. Personne ne pourrait dire ce qu'il devint, si les journaux n'avaient rapport la mort, l'assaut de Pkin, d'un soldat anonyme de la Lgion trangre, sur l'avant-bras droit duquel tait tatou un nom de femme: Elinor, qui est aussi un nom de fe dans les anciens romans de chevalerie... LE JUIF LATIN Un matin, je dormais, vivant en un beau songe. Un violent coup de sonnette m'veilla. Je me dressai, jurant en latin, en franais, en allemand, en italien, en provenal et en wallon. Je passai un pantalon, mis des savates et allai ouvrir. Un monsieur que je ne connaissais pas, mais d'apparence correcte, me demanda un instant d'entretien... Je fis entrer l'inconnu dans la chambre qui me sert de cabinet de travail, salon, et salle manger, le cas chant. Il s'empara de l'unique fauteuil. Pendant ce temps, dans la chambre coucher, je prcipitais une toilette sommaire en regardant mon rveille-matin, qui marquait onze heures. Je plongeai ma tte dans la cuvette, et, tandis que je frottais mes cheveux mouills, le monsieur s'cria: --Je ne suis pas un poireau! Les cheveux en dsordre, je pntrai dans la pice o je vis ce monsieur, pench sur un restant de pt que j'avais oubli de cacher. Je m'excusai, demandai la permission de passer un veston, et portai le plat dans la chambre coucher. Lorsque je revins, le monsieur me dit en souriant: --J'ai lu _le Passant de Prague_, et j'y ai vu que vous m'aimiez. Je balbutiai sans oser nier, cause que je m'imaginai avoir affaire un diteur original qui, sduit par ma littrature, venait m'en demander contre espces. Il continua: --Je me nomme Gabriel Fernisoun, n en Avignon. Vous ne me connaissez pas, mais vous aimez les juifs, donc vous m'aimez, car je suis juif, monsieur! Je ris en disant que, par consquent, il tait vrai que je l'aimasse, mais Fernisoun m'interrompit, s'criant: --Halte-l, ne m'aimez pas. Vous tes indcent, mon ami. Vous avez la gueule de bois, ce matin, mon pauvre, et vous osez parler d'amour! Je me rcriai, protestant que mes moeurs taient pures et que je ne m'tais pas couch plus tard qu' une heure du matin. Fernisoun se rinstalla dans le fauteuil. Je pris une chaise. Il parla: --J'y consens, vous n'tes pas amoureux; et, puisque je vous vois raisonnable, je vais lucider votre sympathie pour les juifs. Quels juifs prfrez-vous? cette question bizarre, je rpondis pour le flatter: --Ceux d'Avignon, cher monsieur, et, parmi ceux-l, je prfre les prnomms Gabriel, nom qui se termine en _el_ comme les paroles qui me sont les plus chres: ciel et miel. Mots finissant en _el_ comme les noms des anges, Le ciel que l'on mdite et le miel que l'on mange. Fernisoun rit bruyamment et, triomphant, s'cria: --Nous y voil donc, Boudiou! Dites-le crment et sans ambages, ce sont les juifs du sud de l'Europe occidentale que vous prfrez. Ce ne sont pas les juifs que vous aimez, ce sont des Latins. Oui des Latins. Je vous ai dit que j'tais juif, monsieur, mais je parlais au point de vue confessionnel, tous autres gards je suis latin. Vous aimez les juifs dits portugais qui, jadis, faussement convertis, tinrent de leurs parrains espagnols ou portugais des noms espagnols ou portugais. Vous aimez les juifs dont les noms sont catholiques comme Santa-Cruz ou Saint-Paul. Vous aimez les juifs italiens et ceux franais, dit Comtadins. Je vous l'ai dit, monsieur, je suis n en Avignon et issu d'une famille y tablie depuis des sicles. Vous aimez les noms comme Muscat ou Fernisoun. Vous aimez des Latins et nous sommes d'accord. Vous nous aimez parce que, Portugais et Comtadins, nous ne sommes pas maudits. Non, nous ne le sommes pas. Nous n'avons pas tremp dans le crime judiciaire accompli contre le Christ. La tradition en fait foi, et la maldiction ne nous atteint pas!... Fernisoun s'tait dress, rouge et gesticulant, tandis que, rest assis, je le regardais bouche be. Il se calma, regarda autour de soi et me dit, avec une moue de ddain: --Vous tes bien mal install, Boudiou! Au demeurant, je m'en bats l'oeil. Mais, enfin, vous devriez possder quelque boisson dlicate. Vos visiteurs vous en sauraient gr. J'allai la chemine, en soulevai le manteau, et pris dans les cendres un flacon de vieille liqueur aux poires bergamotes. Fernisoun le dboucha tandis que je lui cherchais une tasse. En mme temps, je lui vantai la finesse de cette liqueur que je tenais d'un distillateur de Durckheim, dans le le Palatinat. Sans m'couter, il remplit sa tasse jusqu'au bord et la vida d'un trait. Ensuite, il secoua soigneusement les dernires gouttes sur le parquet tandis que je m'excusais: --Vous auriez prfr un bol? Fernisoun ne daigna pas rpondre sur ce point. Il continua: --Et puis, au fait, vous avez raison, vous, Latins, de nous aimer, nous juifs latins. Car nous appartenons aux races latines autant que les Grecs et les Sarrazins de Provence et de Sicile. Nous ne sommes plus des mtques, pas plus que tous les individus htrognes que les grandes invasions ont fait se mler aux Romains de l'empire. Nous sommes, en outre, les meilleurs propagateurs de la latinit. Dans la plupart des milieux juifs de Bulgarie et de Turquie, quelle langue parle-t-on, sinon l'espagnol? Fernisoun but une nouvelle rasade de liqueur aux poires bergamotes, puis, fouillant dans son gilet, il en tira un cahier de papier cigarettes. Il me demanda du tabac. Je lui en tendis avec des allumettes. Fernisoun roula une cigarette, l'alluma et, jetant triplement de la fume par la bouche et les narines, il reprit: --En somme, qu'est-ce qui a fait la diffrence des juifs et des chrtiens? C'est que les juifs espraient un Messie, tandis que les chrtiens s'en souvenaient. Nietszche s'tait appropri l'ide juive. Combien de Latins se sont imprgns de l'ide de Nietszche et esprent ce surhumain peu messianique, duquel proclame la venue le Zarathoustra, emprunt au _Vendidad_, o il clbre la parole sainte, la trs brillante, le ciel qui s'est produit soi-mme, le temps infini, l'air qui agit l-haut, la bonne loi mazdenne, la loi de Zarathoustra contre les Davas! Nous, juifs latins, nous n'avons plus d'espoir. Les Prophtes nous avaient promis le bonheur matriel: nous l'avons. La France, l'Italie, l'Espagne, ne nous traitent plus en trangers. Nous sommes libres. Aussi, n'ayant plus rien dsirer, nous n'esprons plus, et j'y consens; le Messie est venu pour nous comme pour vous. Et je puis l'avouer: Au fond du coeur je suis catholique. Pourquoi? demanderez-vous. cause qu'il n'y a plus de religion hbraque en France. Les juifs russes, polonais, allemands, ont conserv une religion extrieure. Leurs rabbins connaissent, enseignent et fortifient la religion. Nous autres, nous mangeons des rtis cuits au beurre, nous bfrons de la cochonaille, sans nous soucier de Mose ni des Prophtes. Pour moi, j'adore les buissons d'crevisses des soupers galants, et j'ai mme un faible pour les escargots. L'hbreu? c'est peine si la plupart d'entre nous le savent lire au moment d'tre _Barmitzva_. Nos savants hbrasants font sourire les rabbins trangers; et la traduction franaise qui existe du Talmud est, au dire des juifs allemands ou polonais, un monument de l'ignorance des rabbins de France. Donc, j'ignore la religion juive, elle est abolie comme le paganisme, ou plutt, non, de mme que le paganisme, elle survit dans le catholicisme qui m'attire par ses thophanies surtout. Le judasme alexandrin ne fit plus cas des thophanies mosaques. Elles parurent cette poque fabuleuses et grossires. Le catholicisme a fait de la thophanie des dogmes divers. Ce miracle se renouvelle chaque jour la messe. L'histoire du Sacr-Coeur fait dlirer mon me ancienne de juif latin, pris des thophanies et des anthropomorphismes. Je suis catholique, sauf le baptme. --C'est fort simple, dis-je, faites-vous baptiser. Le baptme est un sacrement que n'importe qui peut vous administrer: homme, femme, juif, protestant, bouddhiste, mahomtan. --Je le sais, dit Fernisoun, mais je ne veux m'en servir que plus tard. En attendant, je m'amuse. --Ah! Ah! les effets du baptme sont d'effacer tous les pchs. Comme on ne peut en user qu'une seule fois, vous voulez retarder le plus possible cet instant. --Vous y tes. Je n'espre plus le Messie, mais j'espre le Baptme. Cet espoir me donne toutes les joies possibles. Je vis pleinement. Je m'amuse superbement. Je vole, je tue, j'ventre des femmes, je viole des spultures, mais j'irai en paradis, car j'espre le Baptme et l'on ne dira pas le _Kadosch_ pour ma mort. J'insinuai: --Vous exagrez peut-tre. Je vous crois trop imbu de certaine littrature. Mais, prenez garde, la mort vient comme un voleur, pas de loup, l'improviste, et si j'avais ce bonheur que vous avez d'tre croyant, j'ajouterais que l'enfer est pav de bonnes intentions. Au fait, quels livres lisez-vous? --Cela vous intresse-t-il? Voici ma bibliothque; elle est difiante. Il sortit de sa poche deux livres fatigus, que je pris. Le titre du premier bouquin tait: _Catchisme du diocse d'Avignon_; celui du second: _Les Vampires de la Hongrie_, par Dom Calmet. Ce dernier titre m'effraya plus que n'avait pu le faire la dclaration criminelle du juif latin. Je compris qu'il ne se vantait point, et qu'rudit et sanguinaire, l'homme qui j'avais affaire tait un maniaque du meurtre. Je regardai rapidement autour de moi, en l'espoir de dcouvrir une arme pour me dfendre au cas o Fernisoun ferait le forcen. Je vis sur une tagre, porte de ma main, un petit revolver parfumerie qui, dtrior et sans valeur, aurait d tre jet depuis longtemps. Cet objet me sauva la vie en l'occurrence, car Fernisoun, profitant de ce que je dtournais les yeux, avait tir un couteau pass sa ceinture, sous ses vtements. Je laissai tomber les livres et saisis prcipitamment la minuscule et illusoire arme feu que je braquai sur le juif latin. Il plit et trembla de tous ses membres, implorant: --Grce, vous vous mprenez! Je criai: --Assassin! va perptrer ailleurs des crimes que tu crois pardonnables! Mes principes ne me permettent point de te dnoncer, mais je souhaite que, ds ce soir, tes sauvageries trouvent un chtiment. Ta lchet, j'espre, limite le nombre de tes victimes, et ta loquacit te signalera la police. Il y a des juges Paris et, si tu reois le Baptme, que ce soit avant de monter l'chafaud! Durant que je parlais, Fernisoun ramassa ses livres et, se relevant, me demanda fort civilement pardon pour m'avoir effray. Je lui ordonnai de m'abandonner son couteau qui tait une lame catalane trs dangereuse. Il obit, puis sortit toujours menac par le ridicule petit revolver parfumerie que je n'avais pas lch. * * * * * Le soir, par conomie, je soupai chez moi, de charcuterie et du restant de pt sur lequel Fernisoun s'tait pench. Je n'avais aucune ide du danger que je courais. Mais je connus bientt la noirceur d'me du juif latin. Je fus pris de douleurs d'entrailles intolrables. Le pt tait empoisonn. Fernisoun l'avait arros ou saupoudr avec quelque drogue infecte qui m'aurait tu en peu d'heures, si je n'avais bu une burette d'huile, puis une fiole de glycrine. Je provoquai des vomissements salutaires. Je courus acheter du lait et, par bonheur, je m'en tirai sans mdecin. Les jours suivants, les journaux se trouvrent remplis par les rcits de crimes sensationnels commis sur des femmes dans tous les coins de Paris. L'une d'elles fut trouve nue, tendue comme un drapeau flottant, et fiche sur un pieu plant au milieu du boulevard de Belleville. Des enfants, des vieillards furent gorgs. On remarquera qu'il ne s'agissait que d'tres faibles. Des passants, hommes ou femmes, dans la foule qui se presse sur les boulevards la tombe de la nuit, eurent la cuisse ou le bras entaills par un rasoir qui, d'un seul coup, pntrait les vtements, puis la chair. Le rasoir taillait sans douleur et les malheureux ne tombaient, baigns dans leur sang, qu'au bout de quelques pas. Les assassins demeurrent inconnus. On attribua les premiers crimes aux bandes d'Apaches et autres tatous qui effrayent nos mes meilleures, et dsolent ceux qui croient la perfectibilit humaine. Les autres forfaits furent mis sur le compte d'un de ces maniaques qui pullulent et qui ne ressortissent pas la Cour d'assises, mais la Salptrire. Je fus souvent tent de dnoncer l'auteur de tous ces crimes. Car je me doutais bien que c'tait le catchumne Gabriel Fernisoun qui agissait en l'attente du baptme. L'gosme triompha. J'avais chapp au monstre, je le laissai agir sans le dnoncer. * * * * * ... Au bout de quelques mois, je me trouvai avec une de ces bandes htroclites qui frquentent les tavernes du quartier latin. Nous tions la _Lorraine_, attabls devant des absinthes que nous troublions mthodiquement. Il y avait l, avec moi, un de ces petits journalistes qui crivent de vagues chroniques en troisime page de canards mi-morts, donnent des chos aux grands quotidiens, et qumandent, dans les maisons de commerce, des commandes de publicit. Il y avait aussi, en casquette et manteau de peau de phoque, un de ces chauffeurs qui frquentent tous les fabricants de l'avenue de la Grande-Arme, ont toujours quelque auto vendre, tant sans cesse sur le point d'en acheter, connaissent fond les autos de toutes marques, et vous tapent de cent sous l'occasion. Il y avait un lve de l'cole des Beaux-Arts et un fonctionnaire des Colonies rcemment revenu de la Martinique. Il avait racont pour la troisime fois l'ruption du Mont-Pel. Le journaliste parlait de faire un poker. L'lve des Beaux-Arts billa en exprimant le dsir de jouer avec le joker. Le chauffeur dit: --Voil Philippe! Philippe, tudiant douteux mais chic, trs beau garon, arrivait avec la grande Nella. Celle-ci tait une assez belle brune. Son corset descendant trs bas, selon la mode, la faisait paratre statopyge, mais la prominence tait illusoire; ceux qui connaissaient Nella intimement lui dniaient la callipygie. Philippe nous serra la main, se dfit de son chapeau et de son raglan, arrangea sa coiffure, sa cravate, et s'assit en face de Nella, la table voisine. Il commanda un chambry-fraisette pour soi et un quinquina pour Nella. Puis, se tournant vers nous, il dclara: --J'en ai une bonne! Nella veut se faire religieuse. Le chauffeur cria: --Il n'y a plus de congrgations. Le journaliste dit qu'il fallait une forte dot. Nella affirma: --Je veux me faire Petite Soeur des Pauvres. Nous rmes bruyamment, puis demandmes en choeur: --Et pourquoi? Philippe ricana: --C'est une histoire dormir debout. Voyons, raconte a, Nella. --La barbe! dit Nella. Mais, sur nos instances, elle se dcida: --Voil! J'avais eu affaire, rue de la Ppinire, prs de la place Saint-Augustin, et je revenais par le boulevard Malesherbes en l'intention de prendre l'omnibus la Madeleine. Tout coup, au coin de la rue des Mathurins, un homme se dressa devant moi en criant: Madame ou mademoiselle, je suis juif. Je vais mourir, baptisez-moi! J'avais peur, il tait prs de minuit. Je voulus courir, mais le monsieur, qui haletait, s'accrocha mon bras en me suppliant: Je suis un grand criminel! Mon dernier crime, le plus excrable, est que je viens de m'empoisonner. Tout l'heure, j'ai pens qu'aprs tout il se pourrait que je mourusse sans baptme, et j'ai voulu finir par un suicide qui me laisserait encore le temps de me faire baptiser. Je me repens, madame, et je vous supplie. Il y a de l'eau dans le ruisseau, au bord du trottoir. Vous n'avez qu' m'en verser sur la tte, en disant: Je te baptise au nom du Pre, du Fils et du Saint-Esprit. Pressez-vous, le poison fait son oeuvre et je me sens mourir. Des passants s'tant arrts, nous regardaient curieusement. Le monsieur sentait les forces lui manquer, il se coucha sur le trottoir. J'eus piti de ce moribond qui m'implorait. Avec ma main, je puisai de l'eau qui stagnait dans le ruisseau et je baptisai ce juif comme il m'avait demand, tandis qu'il criait douloureusement: _Mea culpa! mea culpa_! ce moment, des agents survinrent. Le nouveau baptis dlirait: Je suis chrtien!... Oh! que je souffre... boire... Le ciel s'ouvre... Et il mourut en se convulsant, pendant que les agents l'emportaient. Je dus les suivre au poste. Cette affaire m'a occasionn quelques dmarches chez le commissaire de police. On en a un peu parl dans les journaux, mais d'autres vnements plus importants prennent en ce moment l'attention du public et je n'ai pas eu la rclame qu'un moment j'avais espre. Le juif s'appelait Gabriel Fernisoun. On trouva sur lui un testament par lequel il laissait sa fortune l'archevque de Paris, charge pour lui de l'employer hter la conversion des juifs, fait qui doit se produire peu avant la fin du monde. En attendant, il m'a convertie, moi. Je n'aurai plus de repos avant de m'tre faite Petite Soeur des Pauvres et cela ne tardera pas. Figurez-vous que tous ceux qui ont approch le cadavre de Fernisoun, ont t tonns de la bonne odeur qu'il exhalait. Le commissaire m'a dit que les mdecins peuvent expliquer ce fait qui se produit quelquefois. Pour moi, je trouve cela miraculeux. De plus, des deux agents qui portrent le cadavre au poste, l'un avait ri, pensant avoir affaire un ivrogne. Il mourut d'une rupture d'anvrisme, le lendemain. Le second avait essuy avec son mouchoir la bave qui vint aux lvres de l'agonisant, puis il lui avait ferm les yeux. Il vient de faire un hritage qui le fait riche pour le reste de sa vie. Je tiens ces faits de ce dernier agent que je revis chez le commissaire de police. * * * * * Cette histoire avait ennuy tout le monde. Le journaliste tait parti des premiers en disant qu'il ferait un cho au sujet de Fernisoun et de Nella. Mais je pense qu'il y renona, l'histoire tant trop clricale et digne des Bollandistes. Le chauffeur, l'lve des Beaux-Arts, avaient pay leurs consommations, puis taient partis sans rien dire. Philippe avait demand un jacquet, et je partis enfin, assez triste, laissant la convertie et son amant aux dlices du jacquet. * * * * * Le lendemain, je vis un de mes amis qui est prtre. Je lui racontai l'histoire de Fernisoun par le dtail, depuis la visite qu'il me fit jusqu'aux phnomnes qui suivirent son dcs. Le prtre m'couta attentivement, et me dit: --Ce Gabriel Fernisoun est certainement en paradis. Le baptme l'a lav de tous ses pchs, et c'est, ml la troupe des Innocents, qu'il vaque l'adoration perptuelle. Il grossit le nombre des saints amres que l'glise honore le jour de la Toussaint. Je quittai mon ami l-dessus. Mais j'appris, depuis, qu'avec l'assentiment de l'archevque, qui vient d'hriter de la trs grosse fortune de Fernisoun, il tablit un dossier sur le cas bizarre et difiant de ce juif qui, ayant vcu en criminel, fut sauv parce qu'il eut la foi. Ce prtre a obtenu les dpositions crites de l'agent, de Nella, du commissaire de police. Je lui ai promis la mienne. * * * * * Dans cinquante ans, le procs de canonisation de Gabriel Fernisoun viendra Rome. L'avocat de Dieu aura le beau rle. Durant la minute qui se passa entre son baptme et sa mort, Fernisoun ne fut qu'difiant et admirable, et sa vie prcdente, lave dans l'eau baptismale, ne compte pas au point de vue religieux. Les miracles oprs par son cadavre paratront incontestables. La science est ridicule qui essaye d'expliquer par des moyens naturels la bonne odeur exhale par un corps mort. De plus, ce cadavre opra une conversion. Car Nella, pousse, il est vrai, par le prtre, est, en effet, devenue une religieuse et difie ses compagnes de couvent cette heure. Les deux miracles accomplis sur les agents sont patents. Les incrdules peuvent invoquer le hasard propos de mort subite et d'hritage inattendu, mais le hasard n'a rien faire dans les procs de canonisation. La seule chicane dont l'avocat du diable pourra tirer parti, portera sur l'eau ayant servi au baptme. L'onde des ruisseaux parisiens est rarement claire. Comme Fernisoun fut baptis non loin d'une station de voitures, l'avocat du diable insinuera que cette eau ne fut peut-tre que du pissat de cheval. Si cette opinion prvaut, il sera avr que Gabriel Fernisoun n'a jamais t baptis et, en ce cas, mon Dieu! nous savons tous que l'enfer est pav de bonnes intentions. L'HRSIARQUE Le monde anglo-saxon s'intresse aux questions religieuses. En Amrique surtout, de nouvelles religions issues du christianisme surgissent chaque anne et recrutent nombre d'adhrents. Au contraire, les rformateurs et les prophtes laisseraient la Catholicit fort indiffrente. En effet, elle ne se soucie plus du fond de sa religion. Aussi est-il bien rare que se produisent de ces petites dissensions thologiques qui amenaient autrefois la fondation d'une hrsie. la vrit, il arrive souvent que des prtres catholiques se sparent de l'glise. Ces fuites sont dues la perte de la foi. Beaucoup de ces prtres s'en vont cause de leurs opinions spciales sur des points de morale ou de discipline (le mariage des ecclsiastiques, etc.). Les dfroqus sont pour la plupart des incroyants; quelques-uns pourtant crent un petit schisme. Mais il n'y a plus d'hrsiarque vritable--comme Arius, par exemple. Il peut exister quelque turlupin solitaire, tandis qu'il semble impossible qu'un lisate surgisse. Pour ces raisons, le cas de Benedetto Orfei qui, la fin du XIXe sicle, fonda Rome l'hrsie dite _des Trois-Vies_, est unique, mon sens. * * * * * partir de 1878, le R. P. Benedetto Orfei fut, Rome, le reprsentant prs de l'tat de son Ordre expuls. Le pre Benedetto Orfei tait thologien et gastronome, pieux et gourmand. Il tait fort bien en cour pontificale, et, n'eussent t ses actes ultrieurs, il serait aujourd'hui cardinal, c'est--dire papable. Cet homme si bien fait pour devenir un calme pourpr, se perdit en prtendant fonder une hrsie. la suite de son excommunication, il s'tait retir dans une villa de Frascati. Il y pontifiait, ayant pour fidles ses domestiques, deux pieuses dames, et quelques enfants campagnards auxquels il enseignait le rudiment. son sens, il prparait ainsi une secte glorieuse destine remplacer le catholicisme. Comme tout hrsiarque, il repoussait le dogme de l'Infaillibit papale, et jurait que Dieu lui avait donn des pouvoirs de rforme sur son glise. J'imagine que si Benedetto Orfei tait devenu pape, et que l'ide de son hrsie ne lui et t inspire qu' ce moment, il se serait au contraire servi du dogme de l'Infaillibilit pour obliger les catholiques croire en sa doctrine, que nul n'aurait alors nie sans tre hrtique. * * * * * Je visitai Benedetto Orfei par une douce aprs-midi de mai. L'hrsiarque tait assis dans un fauteuil moelleux. Sur sa table s'talaient des papiers--probablement des brefs ou encycliques,--Il me reut fort civilement et fit servir, pour m'honorer, de vieux flacons de _vino santo_ et certaines confiseries romaines ou siciliennes: des noix confites dans du miel, une sorte de pt fait de pte de fondant aux trois parfums de rose, de menthe et de citron, o taient enfouis des morceaux de fruits confits (corces d'orange, cdrats, ananas), de la pte de coing trs douce appele _cotogniata_, une autre pte nomme _cocuzzata_, et une sorte de crpes de pte de pche que l'on nomme _persicata_. Il exigea que je gotasse au _vino santo_ et le dgusta avec moi, non sans donner des marques de satisfaction relle: hochements de tte, agitation d'une gorge de vin dans la bouche avec mouvements appropris des lvres et des joues, lger frottement de la main gauche sur l'estomac. Je m'aperus bientt que ce bon hrsiarque tait sourd. Comme il savait que je venais le visiter afin de prendre des notes destines laborer dans la suite un essai sur son hrsie, je le laissai parler sans jamais l'interrompre. Benedetto Orfei, qui tait originaire d'Alessandria, en parlait volontiers le dialecte. Son discours tait maill de paroles grasses, presque obscnes, mais tonnamment expressives. C'est le fait des mystiques d'employer de telles paroles, le mysticisme touche de prs l'rotisme. Malgr l'intrt que pourraient avoir certaines expressions pour les philologues, je n'insisterai pas sur ce ct de l'esprit d'Orfei. Ma science trs superficielle des dialectes italiens ne m'a d'ailleurs pas permis de tout comprendre, et je n'ai saisi le sens de nombre de mots que grce la mimique qui accompagnait les discours de l'hrsiarque. * * * * * Voici comment Benedetto Orfei me raconta ce qu'il nommait sa conversion illuminatrice: --Je m'tais occup tout le jour de l'hypostase. Le soir venu, aprs avoir dit ma prire, je me couchai et commenai le rosaire. En mme temps je mditais sur les mystres de la Religion. Je songeais la bont du Fils de Dieu, qui, pour effacer la tache originelle, se fit homme et mourut sur la Croix, supplice infamant, entre deux larrons. Une phrase qui prit la forme d'un refrain populaire vint chanter en mon esprit: Ils taient trois hommes Sur le Golgotha, De mme qu'au ciel Ils sont en Trinit. Ici l'hrsiarque s'arrta, mu, versa du vin dans nos deux verres, et but, d'un air triste bientt dissip, la contenu du sien, sans ngliger les frottements de main sur la panse, agitations de visage, exclamations sur le velout du vieux vin. Il m'obligea goter de la _cocuzzata_ et continua ainsi: * * * * * --Le refrain divin chanta dans mon me jusqu' l'heure o je m'endormis. Mon sommeil fut profond, et le matin, l'heure des songes vridiques, je vis le ciel ouvert. Parmi les choeurs des hirarchies d'Assistance, d'Empire et d'Excution, et plus hauts que le choeur des Sraphins, qui est le plus lev, trois crucifis s'offrirent mon adoration. bloui de la lumire qui entourait les crucifis, je baissai les yeux et vis la troupe sainte des Vierges, des Veuves, des Confesseurs, des Docteurs, des Martyrs adorant les crucifis. Mon Patron, saint Benot, vint ma rencontre, suivi d'un ange, d'un lion, d'un boeuf, tandis qu'un aigle volait au-dessus de lui. Il me dit: Ami, souviens-toi! En mme temps, il dressa sa main droite vers les crucifis. Je remarquai que le pouce, l'index et le majeur de cette main taient tendus, tandis que les deux autres doigts taient replis. Au mme instant les Chrubins agitrent leurs encensoirs, et un parfum, plus suave que celui du plus pur des encens minens, se rpandit dans l'air. Je vis alors que l'ange escortant mon saint Patron portait un ciboire d'or, d'un travail admirable. Saint Benot ouvrit le ciboire, y prit une hostie, qu'il divisa en trois parties, et je communiai triplement d'une seule hostie, dont le got devait tre plus exquis que celui de la manne que savourrent les Hbreux dans le dsert. Une musique ravissante de luths, de harpes et autres instruments clestes, tenus par des Archanges, se fit entendre et le choeur des Saints chanta: Ils taient trois hommes Sur le Golgotha, De mme qu'au ciel Ils sont en Trinit. Je m'veillai. Je compris que ce rve tait un vnement grave dans ma vie et pour les hommes. L'heure laquelle il s'tait produit ne me laissait gure de doute sur la vracit d'un tel songe. Nanmoins, comme il renversait les croyances sur lesquelles repose le christianisme, j'hsitai en faire part au pape. La nuit suivante, je vis en songe matinal, au milieu de deux femmes, la Trs Sainte Vierge, leur disant: Vous aussi tes mres de Dieu, mais les hommes ne connaissent pas votre maternit! Et je m'veillai, tout en nage. Je n'avais plus aucune hsitation. Je rcitai tout haut la doxologie. Je fus dire la messe Sainte-Marie-Majeure, puis j'allai au Vatican demander une audience au Saint-Pre qui me l'accorda. Je lui fis le rcit de ce qui s'tait pass. Le pape m'couta en silence et mdita un instant aprs m'avoir entendu. Sa mditation finie, il me dit svrement de cesser toute tude thologique, de ne plus songer des choses ridicules et impossibles qu'un dmon avait seul suscites en moi. Il m'enjoignit de revenir le visiter au bout d'un mois. Je m'en fus pein et honteux. Je rentrai dans mon couvent dsert et pleurai. Le refrain sacr: _Ils taient trois hommes_, revint chanter en mon me. Je le repoussai de toute ma volont, comme une tentation. Je m'humiliai devant Dieu. Pendant un mois, je suivis un jene rigoureux et pratiquai les douze mortifications recommandes par le contemplatif Harphius au livre II de sa _Thologie mystique_. Je me mortifiai surtout selon les cinq dernires: mortification de toute curiosit de l'entendement, mortification de tout scrupule de coeur, mortification de toute impatience inquite de l'me, mortification de toute volont, et pratique de la rsignation supporter, pour l'amour de Dieu, tout abandon. Au bout du mois, aprs ces pnitences, la conviction qui m'tait venue si fortuitement s'tait renforce dans mon me, et je fus retrouver le Saint-Pre qui, trs affectueusement, me demanda si j'avais abandonn les chimres que le dmon de l'hrsie m'avait inspires. Pour lui rpondre, il ne me vint que ces paroles: _Ils taient trois hommes_... Hlas! s'cria le pape, cet homme est possd! Je me mis genoux alors. Je parlai de mes mortifications et suppliai le pontife de m'exorciser. Les larmes aux yeux, il m'affirma que Dieu me saurait gr de cette humiliation volontaire; puis il m'exorcisa selon les rites. Je partis ensuite, sans insister, car j'tais bien assur que mes penses n'taient pas d'inspiration diabolique mais divine, puisqu'aucun exorcisme n'avait prvalu contre elles. * * * * * L'hrsiarque cessa de parler, fit son mange accoutum, but son _vino santo_, mdita un moment, les yeux au plafond, et, renvers sur le dossier de son fauteuil, fit tourner, l'un autour de l'autre, ses pouces rapprochs sur son ventre. Il reprit ainsi: * * * * * --Le lendemain, j'crivis au pape, lui faisant part de ma conviction et le priant, puisqu'il tait le chef de la religion, de proclamer la vrit que j'avais apprise si miraculeusement. J'ajoutai qu'il n'y avait pas d'infaillibilit qui pt rendre mensonger ce qui tait vrai, et que, par consquent, je me sparerais de l'glise, au cas o il prfrerait les anciennes erreurs l'vidence nouvelle. Pour rponse, on m'excommunia. Alors, ayant abandonn mon Ordre, et riche des biens que je lui avais apports, je vins me rfugier dans cet asile de paix o, jet hors du giron de l'glise catholique, je place les fondements de la nouvelle religion. J'inaugurai la vritable communion triple en une hostie renfermant les trois corps humains d'un seul Dieu en Trois Personnes. Car la vrit est celle-ci: la Trinit se fit hommes. Il y eut trois incarnations. Les Trois Personnes du seul Dieu souffrirent, le mme jour, la Passion ncessaire pour le rachat de l'Humanit. Le larron de droite tait Dieu le pre. On le remarque aisment par les paroles de sollicitude qu'il eut sur la Croix pour son Fils bien-aim. Sa vie fut triste et patiente. Il souffrit injustement d'tre pris pour un larron qu'il n'tait pas. tant tout puissant et infiniment majestueux, il ne voulut avoir aucun disciple. Le Christ, qui mourut entre les Larrons divins, tait le Verbe et, l'tant, fut le Lgislateur. Ce sont ses paroles et ses actes qui devaient tre transmis au monde pour lui tre un enseignement. Il en fut ainsi. Le larron du gauche tait le Saint-Esprit, le Paraclet, l'ternel Amour qui, devenu homme, voulut tre pareil l'amour humain qui est infme. Il fut larron rel et souffrit justement. Voici le mystre en toute sa saintet: Dieu se fit homme. Dieu le pre incarn souffrit pour exercer sur soi sa toute-puissance et s'humilia jusqu' rester inconnu et sans histoire. Dieu le fils incarn souffrit pour attester la vrit de son enseignement et donner l'exemple du martyre. Il souffrit injustement mais glorieusement pour frapper l'esprit des hommes. Dieu le Saint-Esprit voulut souffrir justement. Il s'incarna dans les pires faiblesses humaines, et s'abandonna tous les pchs par compassion et amour profond pour l'Humanit. Voici la vrit: Ils taient trois hommes Sur le Golgotha De mme qu'au ciel Ils sont en Trinit. * * * * * C'est ainsi que Benedetto Orfei me raconta l'histoire de son hrsie et me dveloppa sa doctrine. Emport par son rcit, il avait oubli de boire. Aussitt son discours termin, il allongea la main droite, tout en restant renvers dans son fauteuil, saisit une crpe de _persicata_, qu'il roula soigneusement, et en fit une bouche. Puis, s'tant vers du _vino santo_, il le but, mais maladroitement, car _persicata_ et _vino santo_ dvirent dans son gosier. Il avala de travers, et ce fut une explosion par la bouche et le nez. L'hrsiarque, rouge clater, toussa cinq bonnes minutes. Il eut besoin de se moucher. Comme il n'usait pas de tabac, au lieu d'un norme mouchoir de couleur, il sortit un petit mouchoir de batiste blanche, fort peu ecclsiastique. Cette lgance m'tonna. Il reprit haleine en respirant bruyamment, non sans m'indiquer du doigt le cotignac pour m'inviter en prendre. Il me confessa ensuite que la religion catholique tait pourrie, tant trop vieille, et que le pape craignait d'y toucher de peur que tout ne s'croult. Il fut mme plus expressif, et, employant son dialecte natal, il ajouta: --_L' cm ra merda: p a s'asmircia, p ra spissa._ * * * * * Lorsque je me levai pour prendre cong, l'hrsiarque voulut m'accompagner jusqu' la porte. Au moment o il se leva, sa soutane, sorte de robe monacale de bure noire, s'ouvrit et je vis qu'en dessous l'hrsiarque tait nu. Son corps velu tait sillonn de marques de flagellation. Une ceinture rugueuse, hrisse de piquants de fer, qui devaient dterminer d'insupportables souffrances, entourait sa taille. Je vis encore d'autres choses, mais elles sont de telle nature que je ne peux les dcrire. Toute cette nudit, vrai dire, ne m'apparut qu'un instant. L'hrsiarque referma aussitt sa soutane dont il noua la cordelire, et, souriant, m'invita passer dans la pice voisine qui tait la bibliothque. J'tais stupfait de voir que cet homme donnait de tels chtiments sa chair et satisfaisait en mme temps sa sensualit gourmande. Je mditai sur ces contrastes en passant dans la bibliothque, o je vis, convenablement rangs sur des rayons, des livres de toute sorte que l'hrsiarque m'invita regarder. Il y avait l, mls, des volumes prcieux ou vulgaires, de thologie, de philosophie, de littrature et de sciences. C'taient des livres et des manuscrits anciens et modernes sur papier ou parchemin. Je remarquai les oeuvres d'Aristote, de Galien, d'Oribase, la _Syphilis_ de Fracastor, la Sagesse de Charron, le livre du jsuite Mariana, les contes de Boccace, de Bandello, du Lasca, Saint Thomas, Vico, Kant, Marcile Ficin, _le diadme des Moines_ de Smaragdus et d'autres. Je quittai ensuite l'hrsiarque, que je n'ai plus revu. * * * * * quelque temps de l, j'appris que venait de paratre: _l'vangile vridique, de Benedetto Orfei, traduit en langue vulgaire, contenant la vie de Dieu le pre, premier des deux vangiles parallles aux vangiles canoniques_. Je me procurai le livre, qui tait fort court. Il ne contenait rien de prcis sur la vie de la premire personne de Dieu. On y apprenait que l'on ne savait rien de la naissance de Dieu le pre. De sa vie, on ne savait presque rien, sinon qu'il fut juste, obscur et sans amis. Son existence tait mle celle de deux autres personnes de la Trinit, et c'est en essayant de dtourner Dieu l'Esprit-Saint d'un crime que celui-ci commettait, qu'il fut pris avec lui et condamn injustement. Chacune des paroles qu'il changea au lieu du supplice avec Jsus et le mauvais larron, faisait l'objet d'un chapitre o elle tait commente. C'tait en effet le seul moment bien connu de sa vie, et encore l'hrsiarque en avait-il emprunt le rcit aux vangiles synoptiques. Aprs la mort de Dieu le pre, tout redevenait mystrieux. On ne savait plus rien, ni de sa rsurrection et ascension, probables, mais inconnues. L'ouvrage avait t, parat-il, crit en latin, traduit aussitt en italien et publi. Le manuscrit latin sur parchemin doit encore exister. L'anne suivante, Benedetto Orfei fit paratre le second vangile parallle aux vangiles canoniques ou vangile du Saint-Esprit. Comme celle de Dieu le pre, sa vie tait peu connue. Mais, tandis que du Pre ternel on ne connaissait que sa mort, on savait du Saint-Esprit qu'il viola, un jour, une vierge endormie. Ce stupre avait t l'opration du Saint-Esprit de laquelle tait n Jsus. On insistait aussi sur les paroles prononces sur la croix, puis le mystre se faisait aprs l'instant o les soldats eurent bris les jambes des deux larrons. Ce volume, la vrit fort beau et d'une grande lvation de pense par certains endroits, contenait des passages d'une telle crudit que les autorits italiennes le firent saisir comme livre obscne; aussi est-il introuvable. Les exemplaires du premier vangile, ou Vie de Dieu le pre, sont d'ailleurs fort rares eux-mmes: soucieuse de les dtruire, la cour pontificale en avait achet la plus grande partie. L'hrsie des Trois-Vies ne se rpandit pas. Benedetto Orfei mourut au seuil du sicle. Ses quelques disciples se dispersrent, et il est probable que l'enseignement de l'hrsiarque aura t vain, qu'il n'en sortira rien, et que nul ne songera le reprendre. * * * * * Un prtre qui avait beaucoup connu Benedetto Orfei, et qui avait souvent essay de lui faire abjurer ce que les catholiques appelaient ses erreurs, m'a racont la fin de l'hrsiarque. Il mourut, ce qu'il sembla, des suites d'une indigestion, mais son corps fut trouv tout couvert de plaies rsultant des tortures qu'Orfei s'imposait; si bien que les mdecins hsitrent attribuer son dcs sa gourmandise ou ses mortifications. La vrit est que l'hrsiarque tait pareil tous les hommes, car tous sont la fois pcheurs et saints, quand ils ne sont pas criminels et martyrs. L'INFAILLIBILIT Le 25 juin 1906, le cardinal Porporelli achevait de dner lorsqu'on lui annona la visite d'un prtre franais, l'abb Delhonneau. Il tait trois heures de l'aprs-midi. L'implacable soleil qui exalta la ruse triomphatrice des anciens Romains et qui chauffe avec peine la froide rouerie de ceux de nos temps, s'il laissait tomber des rayons insoutenables sur la place d'Espagne o s'lve le palais cardinalice, respectait l'appartement de Mgr Porporelli. Des persiennes entretenaient une fracheur agrable et un demi-jour presque voluptueux. L'abb Delhonneau fut introduit dans la salle manger. C'tait un prtre morvandiau. Son aspect ttu n'allait point sans analogie avec celui des Peaux-Rouges. Autunois, il aurait d natre dans l'enceinte celtique de l'ancienne Bibracte, sur le mont Beuvray. Il y a encore Autun, ville d'origine gallo-romaine, et aux environs, des Gaulois dans les veines desquels il ne coule point de sang latin, et l'abb Delhonneau tait de ce nombre. Il s'approcha du prince de l'glise et lui baisa l'anneau selon l'usage. Refusant les fruits de Sicile que Mgr Porporelli lui offrait dans une corbeille, il exposa le but de sa dmarche. --Je souhaite, dit-il, avoir une entrevue avec notre Saint-Pre le Pape, mais en audience prive. --Mission secrte gouvernementale? demanda le cardinal en clignant d'un oeil. --Non point, Monseigneur! rpondit l'abb Delhonneau, les raisons qui me font solliciter cette audience n'intressent pas seulement l'glise de France, mais la Catholicit tout entire. --_Dio mio!_ s'cria le cardinal en mordant dans une figue sche, farcie avec une noisette et de l'anis. Est-ce rellement si grave? --Trs grave, Monseigneur, rpta le prtre franais, tandis qu'apercevant quelques taches de bougie sur sa soutane, il s'efforait de les gratter. Le prlat gmit: --Que peut-il encore y avoir? Nous avons dj assez d'ennuis avec votre loi sur la sparation et les divagations de ce chanoine Bierbaum, de Landshut, en Bavire, qui ne cesse d'crire contre l'Infaillibilit... --L'imprudent! interrompit l'abb Delhonneau. Mgr Porporelli se mordit les lvres. Dans sa jeunesse, alors qu'il n'tait qu'un prtre mondain de Florence, il avait combattu l'Infaillibilit, mais il s'tait inclin ensuite devant le dogme. --Vous aurez audience demain, signor abb, dit-il, vous connaissez le crmonial? Il tendit la main; le prtre s'inclina, y appliqua un baiser sonore, et se retira, marchant reculons jusqu' la porte o il s'inclina une seconde fois, tandis que le cardinal, d'un air las, le bnissait de la main droite, pendant que de la gauche il ttait des pches dans la corbeille. * * * * * Lorsque le lendemain l'abb Delhonneau fut introduit chez le pape, il se jeta genoux et baisa la mule du blanc Pontife, puis s'tant relev dlibrment, il le pria en latin de l'entendre seul, comme en confession. Et quelle condescendance! Le Saint-Pre accueillit cette requte ose. Lorsqu'ils furent seuls, l'abb Delhonneau se mit parler lentement. Il s'efforait de prononcer le latin l'italienne, mais les gallicismes abondaient dans son langage de sminaire; de plus, l'_u_ franais y revenait souvent, incomprhensible pour le pape qui interrompait l'orateur et se faisait rpter ce qu'il ne comprenait point. --Saint-Pre, disait l'abb Delhonneau, la suite d'tudes et de rflexions pnibles j'ai acquis la certitude que nos dogmes ne sont pas d'origine divine. J'ai perdu la foi et je suis convaincu que chez aucun homme elle ne peut rsister un examen honnte. Il n'est pas une branche de la science qui ne contredise par des faits irrfutables les soi-disant vrits de la religion. Hlas! Saint-Pre, quelle peine pour un prtre de dcouvrir ces erreurs et quelle douleur d'oser les avouer! --Mon enfant, dit le pape, je pense que dans ces conditions vous avez cess de clbrer la Sainte-Messe. Les doutes qui sont venus vous assaillir, aucun prtre ne peut se vanter de ne pas les avoir connus; mais une retraite dans cette ville, berceau du catholicisme, vous rendra la foi perdue, et par les mrites de... --Non! Non! Saint-Pre. J'ai fait tout ce qui tait possible pour recouvrer une foi qui, d'abord vacillante, s'est effondre jamais. Je me suis efforc de me dtourner de penses qui me torturaient. C'tait en vain!... Et vous-mme, Saint-Pre, vous l'avez dclar, des doutes vous sont venus. Que dis-je? des doutes? Non! mais des clarts, des illuminations, des certitudes! Avouez-le, le trirgne qui pse sur votre front est lourd de faussets sacres. Et si la politique vous empche d'affirmer les ngations qui roulent dans votre cerveau, elles n'en existent pas moins. Et l'effroi de rgner au moyen de mensonges sculaires, voil le vrai fardeau de la papaut, fardeau qui fait hsiter les lus au sortir du conclave... ... Rpondez-moi, Saint-Pre: Vous savez tout cela. Un pontife romain ne doit pas tre moins perspicace qu'un pauvre prtre du Morvan! * * * * * Le pape tait assis immobile, grave, et pendant cette dernire partie du discours il n'ouvrit pas la bouche. Devant lui, l'abb Delhonneau semblait un de ces Gaulois qui pendant le sac de Rome venaient agacer les snateurs majestueux, pareils des statues, sur leur chaise curule. Levant lentement les yeux, le pontife demanda: --Prtre! o voulez-vous en venir? --Saint-Pre, rpondit l'abb Delhonneau, vous dtenez une puissance formidable, vous avez le droit de dcrter le Bien et le Mal. Votre Infaillibilit, ce dogme incontestable parce qu'il repose sur une ralit terrestre, vous donne un magistre qui ne souffre point de contradiction. Vous pouvez imposer aux catholiques la vrit ou l'erreur, votre choix. Soyez bon! Soyez humain! Enseignez ce qui est vrai! Ordonnez _ex cathedra_ que le catholicisme soit dissous! Proclamez que ses pratiques sont superstitieuses! Annoncez que le rle glorieux et millnaire de l'glise est termin! rigez ces vrits en dogme et vous aurez acquis la reconnaissance de l'Humanit. Vous descendrez ensuite dignement d'un trne d'o vous dominiez par l'erreur et que nul ne pourrait dsormais lgitimement occuper si vous le dclariez vacant jamais! * * * * * Le pape s'tait lev. Ddaigneux de tout crmonial, il sortit de la pice sans adresser un mot ni un regard au prtre franais qui souriait avec mpris, et qu'un garde-noble vint guider travers les galeries somptueuses du Vatican, jusqu' la sortie. * * * * * Quelque temps aprs, la curie romaine cra un nouvel vch Fontainebleau et y nomma l'abb Delhonneau. Lors de son premier voyage _ad limina_, cet vque ayant propos au Saint-Sige l'rection en dogme de la croyance la mission divine de la France, le cardinal Porporelli, quand il l'apprit, s'cria: --Pur gallicanisme! Mais l'administration gallo-romaine, quel bienfait pour les Gaules! Elle est ncessaire pour dompter la turbulence des Franais. Et que de peine pour les civiliser!... TROIS HISTOIRES DE CHTIMENTS DIVINS I LE GITON Le nomm Louis Gian, fils d'un petit marchand d'huiles Nice, ne manifesta jamais la moindre pit au contraire des autres enfants qui, au moins l'poque de leur premire communion, font preuve d'une dvotion touchante. Le vicaire boiteux de Sainte-Rparate lui avait dit, un jour, pendant le catchisme, en essuyant ses lunettes avec sa soutane sale: --Toi, Louis! il t'arrivera malheur, parce que tu es faux. te voir, on te prendrait pour un ange. La vrit? tu es plat comme une punaise genoux. Tu te moques de moi. Je le sais, et tu le peux. Mais on ne se rit pas de Dieu. D'ailleurs, tu l'apprendras, trop tt ton souhait. Louis Gian avait cout, debout et les yeux baisss, l'admonestation du vicaire. Mais, ds que celui-ci eut le dos tourn, l'impie singea sa marche chancelante et chantonna: --Cinq et trois font huit. Cinq et trois font huit. Le jeune Nissard ne s'amenda pas. Jusqu' quatorze ans il frquenta peu l'cole, mais paillarda sous les ponts du Paillon et au Chteau, d'abord avec les garons de son ge, ensuite avec les petites filles. quatorze ans, il fut plac chez un chemisier et quitta le vieux Nice aux parfums de fruits et d'aromates mls aux odeurs de chair crue, de pte aigre, de morue et de latrines, pour une boutique dans la ville neuve. Ds les premiers jours il fut remarqu par le patron et la patronne qui, en bons Nissards, ne firent chmer l'apprenti ni le jour, ni la nuit. La patronne tait rousse comme une orange, mais le patron sentait le _pissala_. Louis Gian se fit enlever en temps de carnaval par un Russe quinquagnaire et mticuleux qu'il fallait appeler: Mon gnral! et qui l'appelait: Ganymde! Ayant reconnu que le Russe tait exigeant et avare, il le vola et le quitta. Ensuite il se prodigua un Turc brutal et gourmand. Le Turc, s'tant dcav Monte-Carlo, fut remplac par un Amricain. Louis Gian avait compris que sa condition fructueuse le vouait, comme une mappemonde, toutes les nationalits. Pourtant il ne sut pas dans la fortune garder cette srnit qui est le privilge des vertueux. Il mprisa ses compagnons d'autrefois et passait prs d'eux sans paratre les voir. Ceux-ci lui rendirent d'abord mpris pour mpris. Ils ne manquaient pas, lorsqu'ils le rencontraient, de faire le geste qui consiste placer le bras gauche la jointure du droit pli et agiter le poing droit ferm. Ou bien encore, ils mimaient, son passage, l'obscne lettre Z d'un alphabet muet qu'emploient volontiers les Nissards, les Mongasques, les Turbiasques et les Mentonasques. la fin, l'inconduite de Louis Gian fut en horreur au Ciel, comme elle l'tait ses anciens camarades. Celui qui pisse contre le vent se mouille la chemise; il plut Dieu de punir par la peine du talion les pchs du giton. Louis Gian insulta un ami d'autrefois qui l'avait apostroph. Il y eut querelle, bataille et promesse de vengeance. Quatre jeunes gens, qui ne valaient en somme pas mieux que Louis Gian, l'attendirent un soir qu'il tait all seul au thtre. Ils se saoulrent de ce vin de Corse bien tomb de la rputation qu'il eut au XVIe sicle, puis guettrent en face de la villa o l'encroup vivait avec un Autrichien morbide. Lorsque Louis Gian arriva aprs minuit, ils se prcipitrent sur lui, le billonnrent et, l'ayant hiss sur la grille de la ville, l'empalrent et se sauvrent en se donnant des tapes... L'empal mourut, avec volupt peut-tre. Il tait beau comme Attys. Les lucioles luisaient autour de lui... II LA DANSEUSE J'ai lu, jadis, dans un vieil auteur, ce rcit authentique ou lgendaire de la mort de Salom. Je n'ai point orn le conte de mots hbreux, de descriptions exactes de costumes et de palais; sophisteries qui eussent donn au rcit cette couleur locale tant cherche aujourd'hui. la vrit, mon ignorance m'et empch de le faire, et j'ai mme conserv mes personnages les noms qu'ils portent dans nos vangiles. Ceux qui avaient fait mourir saint Jean-Baptiste furent chtis. Hrodiade avait t frue de la maigreur ragoutante du pnitent qui invitait les hommes prendre des bains. Bien qu'ayant agi comme Joseph chez Putiphar, le mangeur de sauterelles avait sans doute prouv des dsirs charnels, tt rprims, pour celle qui le voulait. Lorsqu'Hrodiade, incestueuse selon la loi des Juifs, eut pous son beau-frre Hrode Antipas, il se mla un peu de jalousie aux reproches faits par le Baptiste. Salom, enjolive, attife, diapre, farde, dansa devant le roi et, excitant un vouloir doublement incestueux, obtint la tte du Saint refuse sa mre. Hrodiade reut dans un vaisseau d'or la tte chevelue face barbue. Sa passion se rveillant soudain, elle baisa ardemment les lvres violtres du Baptiste dcoll. Mais son ressentiment fut plus fort. Elle le satisfit en perant coups d'pingle la langue, les yeux et toutes les parties du chef sanglant. Le sacrilge cessa par la mort d'Hrodiade, qui, jouant encore avec la tte prcieuse, succomba suivant toute vraisemblance une rupture d'anvrisme. Cette femme orgueilleuse ne demeura point en enfer. Elle fait partie de ces hordes d'esprits qui peuplent les airs, et que, lorsqu'ils sont bons, j'aime fort appeler des dieux. Bien entendu, j'entends par dieu ce sur quoi l'homme n'a nul pouvoir, et non pas cette me du monde que Speusippe d'Athnes a le premier cru gouverner sans entendement l'univers. Les nuits d'orage, Hrodiade, annonce par les ululements des hiboux et l'effroi des animaux, mne une chasse fantastique qui passe au-dessus de la cime de nos forts. Hrode Antipas, roi de Jude, dont le pouvoir quivalait celui du bey de Tunis de nos jours, fut exil par Tibre et mourut malheureux Lyon. Salom, dont la belle danse avait sill les yeux du roi, prit en dansant; mort trange qu'envieront les ballerines. Cette dame dansa une fois pendant une fte sur la terrasse de marbre incrust de serpentine d'un proconsul, et celui-ci l'emmena, lorsqu'il quitta la Jude pour une province barbare au bord du Danube. Il arriva que, s'tant un jour d'hiver gare seule au bord du fleuve gel, elle fut sduite par la glace bleutre et s'lana dessus en dansant. Elle tait comme toujours richement accoutre et dore de ces chanes mailles minuscules pareilles celles que firent depuis les joailliers vnitiens, que ce travail rendait aveugles vers l'ge de trente ans. Elle dansa longtemps, mimant l'amour, la mort et la folie. Et, de vrai, il paraissait qu'il y et un peu de foleur dans sa grce et sa joliesse. Selon les attitudes de son corps nel, ses mains gesticulaient en chironomie. Nostalgiquement, elle mima encore les mouvements lents des oliveuses de Jude gantes et accroupies, quand choient les olives mres. Puis, les yeux mi-clos, elle essaya des pas presque oublis: cette danse damnable qui lui avait valu jadis la tte du Baptiste. Soudain, la glace se brisa sous elle qui s'enfona dans le Danube, mais de telle faon que, le corps tant baign, la tte resta au-dessus des glaces rapproches et ressoudes. Quelques cris terribles effrayrent de grands oiseaux au vol lourd, et, lorsque la malheureuse se tut, sa tte semblait tranche et pose sur un plat d'argent. La nuit vint, claire et froide. Les constellations luisaient. Des btes sauvages venaient flairer la mourante qui les regardait encore avec terreur. Enfin, en un dernier effort, elle dtourna ses yeux des ourses de la terre pour les reporter vers les ourses du ciel, et expira. Comme une gemme terne, la tte demeura longtemps au-dessus des glaces lisses autour d'elle. Les oiseaux rapaces et les btes sauvages la respectrent. Et l'hiver passa. Puis, au soleil de Pques, ce fut la dbcle et le corps par, incrust de joyaux, jet sur une rive pour les pourritures fatales. Certains rabbins pensent que l'me d'Adam anima aussi Mose et David. Je ne suis pas loign de croire que celle de Salom avait empli la fille de Jepht, et que, n'ayant jamais chm depuis, elle survit en Espagne, en Turquie, ou peut-tre aux provinces danubiennes, dans le corps d'une danseuse de kolo,--cette ronde obscne qu'on peut appeler: la danse de la croupe. III D'UN MONSTRE LYON OU L'ENVIE Il y eut une fois, Lyon, un soyeux nomm Gorne auquel ses parents, fort pieux, avaient donn le prnom de Gatan parce qu'il tait n le jour de la fuite du pape Gate. Gatan Gorne tait devenu un bon catholique. Il hrita de la grande fortune de son pre, et, lui ayant succd, il prit pour femme une fille de sa condition. Ses biens s'augmentaient; il tait heureux en mnage, mais sa flicit n'tait pas complte. Aprs trois ans de mariage, il n'avait pas encore d'enfant. Dans l'espoir d'en obtenir un, il fit suivre sa femme les prescriptions des plus grands mdecins. Il la mena en vain aux sources rputes merveilleuses contre la strilit. Enfin, connaissant que les ressorts humains taient impuissants, d'accord avec sa femme, il eut recours la religion. Il couta les conseils du confesseur de son pouse. Mais la vertu des plerinages les plus fameux fut trouve en dfaut, et les prires les plus ferventes furent dites inutilement. Le fabricant lyonnais gagna un nombre incalculable de jours d'indulgence, mais son pouse resta brhaigne comme avant. Il blasphma contre le ciel, douta des vrits religieuses et finalement perdit la foi de ses pres. Cet homme prsomptueux ne pouvait supporter que la Divinit n'et point fait de miracle en sa faveur. Il ne se confessa plus, ne communia plus, n'alla plus aux offices religieux et cessa de donner aux oeuvres pieuses qu'il avait soutenues jusque-l. Il relut l'histoire de Napolon, et dlibra mme de rpudier une pouse strile, demeure pieuse malgr son mari. Il se trouva alors un mdecin sans renom, mais de haute science, qui, ayant appris la dtresse du riche soyeux, entreprit la cure, et, de faon ou d'autre, rendit propre tre ensemence la terre infconde. Gatan Gorne pensa touffer de joie lorsque sa femme lui annona un jour que, par divers signes irrcusables, elle avait reconnu tre enceinte et qu'elle esprait mme ne pas demeurer primipare si cette grossesse avait une heureuse issue. Le fabricant fut ainsi confirm dans son impit et s'ouvrit sur ce sujet sa femme pour la dtourner des pratiques dvotieuses. La dame en bonne chrtienne ne manqua pas de tout raconter son confesseur. Celui-ci tait un prtre robuste, dans la force de l'ge, ttu dans la foi, pensant que tout est permis pour que le rgne de Dieu arrive. Il avait appris avec douleur le scandale caus par l'irrligion du fabricant, et voyant le rsultat obtenu par ceux qui avaient suivi ses conseils sincres, il en prouva du dpit. Comprenant qu' cause de la grossesse de la dame, Satan avait t le plus fort, le prtre entreprit de ramener au bercail la brebis gare. Vraiment, le ciel tira une clatante vengeance de l'impit de Gatan Gorne. Une nuit de prires inspira au religieux un tour qui russit pleinement. Un jour d't, sachant que le mari tait Lyon pour ses affaires et la femme la campagne, le prtre, abandonnant la soutane, se vtit du plus mal qu'il put, simulant un vagabond, colporteur, gueux, mendiant, bltre, fainant ou chemineau, comme on en voit sur toutes les routes. Ainsi accoutr, il alla la ville o la dame enceinte, s'ennuyant seule, regardait par la fentre. C'tait un jour violent d't, l'heure de midi dont Pan, cach dans les moissons, symbolise le rut effrayant. Le faux vagabond s'approcha de la muraille, sous la fentre de la dame qui s'ennuyait. Il accomplit un acte naturel qu'il est inutile de nommer et exposait un pilon mortier, un bton pastoral, une flte Robin, et mieux, un rossignol tel que beaucoup de dames l'eussent voulu entendre chanter _Kyrie eleison_. Celle-ci, malgr sa dvotion, ne fut pas indiffrente et eut _envie_ d'tre le mortier du pilon, la cage du rossignol. Mais, tant honnte, elle ne pouvait satisfaire son vouloir. Nanmoins, il est certain qu'prouvant des dmangeaisons, elle se gratta. Bien que les phnomnes relatifs aux envies des femmes grosses soient contests par plusieurs savants, il me parat certain aussi que la dame tait enceinte d'une fille. Car, quelques mois aprs, elle accoucha, et, lorsque le mari, haletant d'motion, voulut savoir de quel sexe tait l'enfant, la sage-femme leva les bras au ciel en disant: C'est un monstre!, et le mdecin qui l'assistait dit: C'est un hermaphrodite! la suite de ce monstrueux vnement, le riche soyeux faillit devenir fou de douleur. Reconnaissant que tout arrive par la main de Dieu, il se rsigna, devint dvot, donna de grandes sommes aux oeuvres, et difia tout le monde par sa pit. Le prtre, apprenant ce qui tait arriv, rit clater, se roula, sauta, toussa, et finalement alla confesse. Mais le cur lui refusa l'absolution et il dut l'implorer chez l'archevque. L'androgyne mourut bientt. Gatan, redevenu pieux, vcut heureux avec sa femme et ils eurent beaucoup d'enfants. SIMON MAGE ... Et tandis que la foule rendait gloire celui dont les disciples accomplissaient tant de prodiges, un homme aux cheveux noirs et friss, la barbe rousse et fine, la face farde, s'approcha du diacre Philippe et lui dit: --Devin! veuille, en retour de ta science que je dsire apprendre, te laisser inculquer la mienne qui comprend avant tout les dix degrs dmoniaques. Depuis longtemps, mon entendement a franchi les trois degrs tnbreux et je connais prsent les sept parvis de l'enfer proprement dit. --Arrire! cria le diacre Philippe, il n'y a rien de commun, sorcier, entre toi et moi. Je suis le disciple de Celui qui dans sa bont livra tes matres maudits toutes les douleurs. Je suis de son glise, et, selon son vouloir, les portes de l'enfer ne prvaudront point contre elle. Mais l'homme sourit, et, assujetissant sur sa tte, de la main droite, la tiare couleur de safran o, comme le Mandre au soleil, brillait un serpent fait d'opales, il reprit: --Je commande durement aux lgions de dmons et communique avec les myriades d'anges. En leur suavit consiste ma force, et, le plus riche, le plus savant de Samarie, je veux me soumettre celui dont les suppts accomplissent tant de prodiges. Comment se nomme ton matre? --C'est, rpondit le diacre, Jsus de Nazareth, le Messie, Fils de Dieu. Puis il l'endoctrina, et voyant qu'humble et soumis il reconnaissait la vrit, il lui demanda son nom, et l'homme saisit dans chaque main un anneau d'or de ses oreilles. ses doigts, des pierres opaques, serties dans des bagues d'or, portaient gravs des signes divers. Dans cette position, le haut du corps, les bras et la tte figuraient un triangle isocle. De longues paupires violettes voilrent l'clat des yeux noirs, et la bouche peinte pronona: --Simon. Le diacre se souvint de ce nom qui avait t celui du chef des aptres, puis il baptisa l'homme, l'appelant Pierre, et ajoutant: --Simon, dsormais tu es Pierre, comme l'est le Vicaire de Dieu sur la terre. ce moment, le peuple ayant cri: Place, en s'cartant, Philippe vit venir Pierre lui-mme, les yeux troubls par les larmes, qui ne tarissaient plus depuis que, par trois fois, il avait reni son divin Matre. Prs de l'ancien pcheur du lac de Tibriade marchait Jean, le disciple bien-aim. Et le diacre dit: --Voici que Pierre vient en pleurant. ct de lui, marche, jeune et grave, Jean le prfr. Homme que le baptme a renouvel, demande-leur de te confrer le Saint-Esprit. Le peuple s'tait dispers. Il ne restait plus sur la place, avec le diacre Philippe et Jean, que le nouveau baptis. Il ramena par devant les plis de sa robe tranante, dont l'toffe jaune tait trame de dessins violets figurant des btes fantastiques, et dcouvrit ainsi des sandales de cuir azur, ornes au cou-de-pied d'un quadruple triangle d'or. Et Pierre, se penchant vers Philippe, demanda: --Quel est cet homme l'attitude orgueilleuse? Il ne parat avoir la vritable humilit du coeur. Et le diacre Philippe rpondit: --C'est un magicien. son dire, il commandait durement aux lgions de dmons et s'accordait avec les myriades d'anges. Il s'est soumis, lui, sa science et ses suppts surnaturels la divine autorit du Christ, notre Matre, et il a t baptis. Une longue thorie de femmes gantes, portant une cruche sur la tte, traversa la place. Elles s'approchrent des aptres, et l'une d'elles, gracieuse et forte, ayant dpos sa cruche, s'agenouilla devant Pierre en disant: --Matre, on assure que vous parlez au nom de Jsus de Nazareth. Un jour, il s'entretint avec moi. J'tais assise, peu de distance de la ville, sur la margelle du puits o nous allons. Matre, parlez-nous de Jsus. Et le sorcier se mit devant elle, disant: --Matre, ne lui rpondez pas, c'est une prostitue. Mais, Pierre rpliqua: --Mage carte-toi! Et souriant, tout en pleurs, il dit la Samaritaine: --Femme qui avez la foi, allez jusqu'au puits avec vos compagnes qurir l'eau de votre baptme, et revenez vers moi. Et la Samaritaine, aprs s'tre releve, se dirigea, suivie des autres femmes, vers la porte de la ville. Le sorcier, s'tant de nouveau approch de Pierre, lui dit: --Je suis venu vers Philippe ton disciple, qui accomplit ici, avant ta venue, des prodiges admirables. Je te prie de me confrer le Saint-Esprit et le pouvoir de le confrer mon tour. Et Pierre demanda: --Mage, pourquoi dsires-tu le pouvoir de confrer le Saint-Esprit? Et le sorcier rpondit: -- cause de la gloire que j'en acquerrai. Elle me mettra au-dessus des autres hommes, et un jour, si tu mourais avant moi, je serais digne de prendre ta place, Matre! Et Pierre rpliqua: --Celui qui souhaite une autre gloire que celle du Trs-Haut est indigne de confrer le Saint-Esprit. Va-t'en, mage, avec ta magie. Mais le sorcier s'inclinant reprit: --Matre, vous tes pauvre et je suis riche: vendez-moi la science dont ma magie n'est que l'erreur! Pierre se dtourna de lui, et demanda Philippe: --Comment s'appelait cet homme? --Simon! rpondit le diacre. Et Pierre, tombant genoux, s'cria: -- mon nom de pcheur! Que Simons soient tous ceux qui voudraient acheter les dons sacrs. Que ce pch excrable soit en horreur au ciel et la terre! Le magicien s'tait baiss, et, tandis que les manches lourdes et pendantes de sa robe soulevaient la poussire, il traa sur le sol les mots ABLANATANALBA et ONORARONO qui peuvent se lire indiffremment de droite gauche ou de gauche droite, et, lorsqu'il se releva, les disciples virent devant eux la vivante image de Pierre, le chef des Aptres, mais qui ne pleurait pas et disait: --Simon-Pierre, je ne suis nul autre que celui que tu es, et nos noms sont les mmes. Je vivrai aussi longtemps que l'glise o tu commandes. J'en deviens pour toujours le mauvais chef, tandis que tu en es le bon pasteur. Et l o tu reprsenteras la bont cleste, je serai l'infernale mchancet qui met en branle, quand il me plat, les lgions de dmons et les myriades d'anges. Alors, il disparut, et les aptres le cherchaient en vain des yeux sur la place, o revenait, par la porte de la ville, la thorie des Samaritaines, qui, les bras levs, maintenaient sur leur tte balance le vase empli de leur eau baptismale. * * * * * ... Et voyant s'avancer deux vieillards d'une ressemblance parfaite, Nron demanda: --Lequel d'entre vous est ce Galilen dont les miracles tonnent la ville? Mais l'un des hommes leva les yeux au ciel sans rien rpondre, tandis que son compagnon s'criait: --Cet autre qui me ressemble n'est qu'un imposteur. Et, dans ce jardin o tu nous accueilles, Csar, je veux m'lever devant toi comme un oiseau prenant son vol. Mon art me donne le moyen de confondre ainsi ce silencieux. L'empereur clata de rire: --trangers, dit-il, je vous ai pris d'abord pour Castor et Pollux, mais ils s'aiment et vivent alternativement. Votre inimiti excite mon imagination. Enchanteurs, faites des prodiges. Ma musique accompagnera vos gestes. Ensuite, je clbrerai votre lutte en strophes alcaques. Il vit alors que le visage du vieillard qui avait parl tait calme et rus, tandis que sur les joues du silencieux, des larmes, qui ne cessaient de couler, avaient creus deux sillons. Prenant un luth accord, Nron le fit sonner, et l'homme qui ne pleurait pas s'cria: --Pierre, voici le moment o je te confondrai. Mon art dtruira tous les enchantements de ton ignorance. Mes allis veillent dans le Ciel et dans l'Enfer. Il traa sur le sol le nom d'ANATANA, qui se lit de droite gauche et rciproquement. Une nue sombre s'tant leve, le magicien lui dit: --Anatana, prince de l'Enfer, si mon ennemi m'attaque au moment o venant de quitter la terre, j'aurai peine me dfendre, tu feras la nuit et combattras cet homme dans l'obscurit. Il s'accroupit pour renouer les cordons de sa sandale droite, orne au cou de pied d'un quadruple triangle d'or, et se releva en appelant: --Eloah Quanah, Dieu jaloux, prpos aux portes de la demeure cleste, l'ouest, carte-toi en ouvrant pour laisser passer ceux qui me servent! Alors il cria: --Kokhabiel! Et ce fut une rumeur argentine d'armes clestes, tandis que s'avanaient Kokhabiel et les trois cent soixante-cinq mille Anges qu'il commande. Le magicien jeta un regard triomphant sur Pierre qui, tomb genoux, priait maintenant les bras en croix. L'enchanteur appela: --Quemuel! Et avec un bruit semblable au chant de milliers d'oiseaux s'avancrent Quemuel et les douze mille Esprits qui sont sous ses ordres. Le mage commanda: --Ange Dumiel, portier de l'enfer, laisse passer ceux qui me servent. Et, silencieux, comme le vol des chauves-souris, s'avancrent califourchon sur des zbres, des hmiones, des onagres, ou debout sur des lphants portant de belles citadelles, ou bien assis sur des panthres, ou encore pied, menant des ours, des onces enchans, les quatre-vingt dix mille Dmons prsents l'exode d'gypte. Et le magicien dit ceux qui lui obissaient: --Vous qui tes la fois mes matres et mes serviteurs, voici que je m'lverai devant Csar comme l'oiseau prend son vol. Dfendez-moi tandis que je serai dans l'air, afin que mon ennemi demeure sur la terre, impuissant et confondu. Il s'approcha de Pierre et lui parla: --Les puissances du Ciel et de l'Enfer m'obissent. Dieu lui-mme va paratre devant toi pour te confondre en attestant ma science et ton ignorance. Il appela: --Sidra! Et l'Ordre qui est la Bouche de Dieu parut au firmament o, la parole du mage, se manifestrent Tathmahinta, qui est le Coude gauche au Corps de Dieu, Adramat, qui est un Doigt majestueux au Pied droit du Corps de Dieu, Auhez, qui est un Doigt prhensif au Pied gauche du corps de Dieu, auprs d'Hatoumah, qui, l'Intgrit mme, est aussi un Orteil au Pied gauche du Corps de Dieu. Et quelle immense Majest emplissait le ciel, mesure qu'apparaissaient les clestes Puissances, qui sont des Membres au Corps de Dieu! Dagoul We Adom s'inscrivit en une distincte rubrique sur le Corps de Dieu. Alors, Kokhabiel et ses trois cent soixante-cinq mille Anges, Quemuel et ses douze mille Esprits, Anatana l'obscur, et les quatre-vingt-dix mille Dmons prsents l'exode d'gypte, les lgions de dmons et les myriades d'anges de toutes hirarchies s'inclinrent, et le fulgurant Ohaztah parut qui est le Prince de la Face divine. Prompts et inous, entourant, supportant le Corps adorable se manifestrent Afap, Elohmancith, Tamani, Ouriel et les autres Faces d'aigles, de lions ou de chrubins qui ornent le Char cleste. Les Ofanim, classe d'anges multicolores, qui sont les roues de ce Char plus rapide que l'esprit humain ne saurait le concevoir, tournrent dans le ciel en jetant un clat insupportable, et, prenant tous les tons, depuis les blancheurs totales et infiniment varies des plus pures rgions toiles jusqu'aux dernires nuances qui flamboient dans les abmes, tandis que, sombre et terrible, comme une annonciation de tempte, dominait au znith la profondeur violette d'Humasion, l'Amthyste, qui est une appellation de la Divinit. Et Pierre, le front contre terre, suppliait le Trs-Haut de confondre le magicien, qui s'cria: --Csar! je vais maintenant m'lever devant toi, la face de Dieu. Il appela: --Isda! Auhabiel! Auferethel! Et Isda, qui est l'ange de la nourriture, s'avana, et lui donna les forces ncessaires l'accomplissement de son faux miracle; ensuite, Auhabiel, l'ange aim de Dieu et prpos l'amour, tendit ses ailes, et, prenant le mage par les cheveux, l'emporta vers les rgions suprieures, tandis qu'Auferethel, qui est l'ange du plomb, retenait Simon, afin qu'il ne montt pas trop vite et ne perdt point connaissance. Mais, soudain, s'tant lev, Pierre rompit le charme d'un seul geste, et, dans un silence auguste, s'croula l'anglique et rayonnante majest du Corps divin, pendant qu'avec un bruit d'argent et de soie, disparaissaient les myriades d'anges, pendant qu'avec la rumeur d'un grouillement de cloaque, s'enfonaient dans l'abme les lgions dmoniaques. * * * * * ... Et crucifi la tte en bas, par respect pour l'adorable position de son Matre, Pierre aux yeux brls par les larmes, Pierre sur le point de mourir, regardait un homme qui lui ressemblait s'avancer vers le bourreau, auquel il demandait: --Combien me vendrais-tu le corps de ce supplici? Et le bourreau rpondait: --tranger, ce martyr qui te ressemble est sans doute ton frre... Moi aussi, je suis chrtien, car j'ai t baptis. J'exerce mon mtier, et, faisant cela, j'accomplis la volont divine. Mais, le corps d'un martyr est un don sacr de Dieu ses fidles, et il est interdit de vendre les dons sacrs. Quand cet homme sera mort, tu emporteras le cadavre, afin que les croyants puissent l'honorer... En attendant, pour passer le temps, jouons aux ds mon silence contre tes sandales azures, qu'orne, au cou de pied, un quadruple triangle d'or. L'OTMIKA Sur le pr, proche les vergers aux pruniers fleuris qui entourent le village bosniaque, le kolo tournait, ronde chevele et chantante. Les croupes s'agitaient en cadence: celles des garons sautaient, nerveuses et troites; celles des filles roulaient, lourdes et bulbeuses, et tendaient le jupon court. Les chansons s'envolaient, lyriques, satiriques ou gaillardes, et en ce cas les filles faisaient semblant de ne pas comprendre. On chantait: Le premier disait: Tu es une rose. Le second disait: Tu es une toile. Le troisime disait: Tu es un ange des cieux. Mais le quatrime m'a contemple sans rien me dire. De par mon miroir, je ne suis ni rose, ni toile, ni ange, De par mon miroir les trois ont menti. Et celui qui s'est tu sera mon bien-aim. Le kolo tourna un instant en silence. Les croupes remuaient, sautillaient, frtillaient, se tortillaient. Les tziganes, hommes et femmes, assis sur le talus du chemin qui borde le pr, prludrent un autre air sur leurs guitares, et la troupe dansante entonna: Le vieux beg turc de Sarajevo Pesait cent dix okes. Sa fille qui n'en pesait que trente S'est enfuie chez les Serbes pour danser la poskotznika. Puis les garons chantrent: La fiance n'tait pas vierge, Elle tait comme un sac trou... ce moment un cri retentit, sauvagement: --_Otmika!_ Et une troupe de garons, qui, sans doute avec la complicit des tziganes, s'taient tenus cachs derrire une haie, de l'autre ct du chemin, s'lancrent vers les danseurs de kolo. Au cri d'_Otmika_ tous avaient compris qu'il s'agissait du rapt traditionnel chez les Sud-Slaves. Un amoureux conduit, sachant que sa bien-aime dansait le kolo sur le pr, avait runi une troupe d'amis, et ils taient venus, dcids ravir la ddaigneuse. Mais le moment avait t mal choisi. Les danseuses avaient pouss un cri de terreur et s'taient places derrire les danseurs, parmi lesquels il y avait peut-tre l'amant favoris. Voyant qu'une rsistance s'tait organise si promptement, les ravisseurs s'arrtrent, interdits. Ils n'taient que six, tandis qu'il y avait onze danseurs avec autant de filles. Celles-ci chuchotaient: --C'est Omer, le petit tailleur. Il veut enlever Mara. Omer tait au premier rang des _otmikari_; petit, brun, fort comme un taureau, il tremblait de rage. Les tziganes pincrent leurs guitares. Les yeux d'Omer brillrent. Il fit un pas en avant et entonna: _Igra kolo, igra kolo nadvadeset idva._ _U tom kolu, u tom kolu, lipa Mara igra._ _Kakva Mara, kakva Mara medna asta una..._ Le kolo tourne compos de vingt-deux personnes. Dans la ronde balle la jolie Mara. Quelle bouche de miel a Mara... Un joli garon, grand et maigre, dfenseur des filles, l'interrompit: --Omer, tu sais que chez nous, lorsqu'on ne sait pas le nom d'une fille ou qu'on ne veut pas la nommer, on l'appelle Mara. Dis pour quelle fille tu as cri, _Otmika!_ afin qu'elle puisse se dfendre. Omer cria: --Mara, la fille du vieux Tenso. Mara passa sa jolie tte brune et peureuse entre ses dfenseurs en disant: --Omer, je ne te veux pas de mal. Tu as assez longtemps chant sous mes fentres, en toute saison. Mais je n'ai jamais rpondu. Tu sais de belles chansons, mais je ne veux pas me marier avec toi. La troupe des danseurs de kolo cria: --Adieu, Omer! et se mit alors en marche vers le village. Les _otmikari_ ne s'opposrent pas cette retraite. Mais les tziganes, sur la route, ayant commenc l'air des _Litanies de Marco_, les ravisseurs psalmodirent pour insulte la belle Mara, ce chant misogyne: Marco, des femmes dlivre-nous. Marco, de ces vipres dlivre-nous, Marco, de ces putains dlivre-nous, Marco, de ces charognes dlivre-nous, Marco, de ces tratresses dlivre-nous... Ensuite Omer se tourna rageur vers ses compagnons: --Dire que j'tais si empress auprs d'elle! L'anne dernire, elle se laissait faire encore. Aprs le kolo, elle acceptait les _gurabi_ mielleux, les tartes aux prunes, les _alv_ de froment, saindoux et miel que je lui apportais. Mais depuis, elle a t la ville. Elle y a vu des Italiens, des Juifs, des Turcs, des Viennois, qui sait? et peut-tre de ces Grecs que je dteste et que je ne peux voir sans leur montrer les cinq doigts de la main droite en disant: _Pend!_, ce qui est la plus grave injure qu'on leur puisse faire! Un des _Otmikari_ rpondit: --Si elle connat la ville, elle ne sera pas facile prendre. De plus, son pre a aussi des ides de la ville. Il en est venu mpriser les institutions sculaires de notre race et il sera dans le cas de se plaindre. L'_otmika_ traditionnelle est svrement punie quand il y a plainte, et il ferait ramener sa fille chez lui par les gendarmes. Les tziganes s'taient approchs et tendaient leurs mains ouvertes. Ils taient beaux, mais sales et sournois. Omer leur jeta quelques pices. L'un d'eux dit en ricanant: --Les jours les plus heureux pour l'homme sont celui o il se marie et celui o sa femme crve. Une vieille tzigane face dessche avait tir de sa poche une longue chevelure noire, coupe par surprise quelque misrable gardeuse d'oies, endormie dans une prairie. Avec un vieux peigne cass elle peignait cette chevelure triste comme une relique de morte, en marmonnant inintelligiblement. Elle releva la tte, et, regardant fixement Omer, elle lui dit en chevrotant: --Pourquoi ne fais-tu pas l'_otmika_ sur une fille d'un village voisin, comme cela se pratique ordinairement? Si tu veux, je t'en volerai une dont les cheveux seront plus beaux que ceux que je tiens. Mais Omer rpondit: --Un hros ne vole pas, il ravit. Je veux Mara. La vieille continua: --Si tu me donnes bien de l'argent, je ravirai pour toi Mara. Car tu n'es pas rus, mais je suis fine comme les aiguilles de sapin, moi. Omer rflchit, puis consentit le prix voulu par la vieille, lui donna des arrhes et s'en alla avec ses compagnons, tandis qu'en signe de joie pour l'aubaine, les tziganes, au son d'une guitare, dansaient la _khaliandra_, sautant et se battant les semelles sur les fesses, en se tenant d'une main par l'oreille et de l'autre par l'organe gnital. * * * * * Le lendemain, Omer ne se montra pas dans le village. Il passa sa journe coudre et broder, accroupi la turque. Dans les rues les gens parlaient de l'_otmika_ et beaucoup dsapprouvaient Omer d'avoir interrompu le kolo. Bandi, le marchand de cochons, annonait qu'il ferait dsormais dix lieues, quand il aurait besoin d'un tailleur, plutt que d'avoir affaire Omer. Le vieux et riche Tenso, veuf pour la seconde fois, avait paru un instant dans la rue et avait jur qu'Omer n'aurait pas sa fille, qu'elle ne quittait plus la maison et qu'il tait dcid recourir la gendarmerie en cas de violence. Le soir, le vieux cur entra dans la maison de Tenso. Lorsqu'il en sortit, au bout d'une heure, ceux qui le virent assurrent qu'il avait l'air fort agit, et qu'il avait rpondu d'une voix brise par les sanglots refouls ceux qui lui avaient parl. * * * * * Le surlendemain, vers deux heures, le village tait presque dsert, comme il l'est toujours pendant l'aprs-midi. Le vieux Tenso, dans sa chambre, souffrait d'une rage aux dents. Mara, dans la cuisine, surveillait la cuisson du remde infaillible contre le mal de dents: des figues bouillies dans du lait. ce moment, on frappa la porte de la maison. Mara regarda par la fentre et vit une vieille tzigane qui cria: --_Frajle! Frajle!_[1] [1] Mademoiselle. Mara descendit ouvrir et la vieille lui dit: --N'as-tu pas besoin de mes services, la belle! --D'o viens-tu? demanda Mara. --De Bohme, le pays merveilleux o l'on doit passer mais non sjourner, sous peine d'y demeurer envot, ensorcel, incant. --Que sais-tu? --J'enseigne danser, chanter. Je sais jeter les sorts les plus insidieux. Je sais lire l'avenir dans la main, dans les cartes. Je sais coiffer, piler, et mme repuceler une nourrice. Mara lui tendit la main gauche en disant: --Regarde! La vieille l'examina et rpliqua: --Tu te marieras sous peu. Mara lui donna une pice de monnaie, en disant: --Va-t'en, vieille! Je sais danser, chanter. Nul n'a encore cart mes jambes. Je me coiffe seule et je ne veux pas tre pile. La vieille ricana: --_Tremtt!_ J'ai pil de belles musulmanes, dans l'Herzgovine, et des chrtiennes aussi. Le got de la chair lisse se propage, ma fille, et les touffes de fenouil, aux endroits secrets d'un corps poli, rpugnent plus d'un homme, mme parmi les chrtiens. Mara tapa du pied et cria: --Va-t'en! Mais la vieille leva la main, et, d'un coup, dfit la chevelure de Mara dont les nattes retombrent: --Vois-tu, la belle, tu ne sais pas te coiffer. Je vais te recoiffer pour rien. Tourne-toi. Honteuse de son impatience, Mara se laissa faire docilement. La vieille tira une paire de ciseaux, mais, ce moment, une main nerveuse la saisit la gorge. La vieille poussa un cri en laissant tomber les ciseaux, qui firent un bruit mtallique sur le pav. Mara se retourna et vit d'un coup d'oeil les ciseaux ouverts sur le sol et le cur serrant la tzigane la gorge. Omer, qui la vieille avait promis de retenir Mara la porte, afin qu'il pt l'enlever, arrivait en courant. L'apercevant, Mara poussa un cri et referma violemment la porte, qu'elle verrouilla. Omer s'arrta dsespr en murmurant: --Trop tard! ce moment, une troupe de cochons dboucha un tournant. Les btes flaireuses, aux petits yeux, aux jambes courtes, grognaient, gargouillaient, ronflaient, renclaient, reniflaient. Derrire, le troupeau grouillant et rose sale, venait Bandi qui, arm d'un gourdin, dirigeait les cochons en se dandinant, et sifflotant. la vue d'Omer, Bandi fit tournoyer son bton en menaant le tailleur. Mais le cur lui cria: --H, Bandi! laisse Omer, j'en fais mon affaire. Occupe-toi de cette vieille qui voulait voler la chevelure de Mara. Le cur se dirigea vers Omer, qu'il saisit par l'oreille et entrana. De l'autre ct, la vieille courait: les cochons la suivaient de prs, en trottant plus vite, en frtillant et en remuant leur queue tortille. Bandi en quelques sauts la rattrapa, et lui administra une vole qui, bien que rudement applique, ne retarda pas la fuite de la tzigane. En courant, elle poussait des hurlements, criait des maldictions et vomissait des jurons immondes... * * * * * Le cur tira Omer par l'oreille jusque devant le presbytre. L, il le lcha enfin et parla: --Omer, tu es le scandale de ce village. Tu veux enlever une fille qui ne veut pas de toi. Sduire une fille est une mauvaise action, mon fils! Omer se rcria: --Je ne veux pas la sduire, je veux l'pouser. Qu'importe qu'elle ne me veuille pas? L'homme doit-il s'embarrasser des volonts des femmes qui pleurent quand elles veulent et rient quand elles peuvent? Le cur l'couta d'un air attendri: --Ainsi, c'est diffrent. Omer, mon enfant, tes intentions sont donc pures... L'as-tu demande son pre? --Oui! cria Omer, Tenso a jur que je n'aurais pas sa fille. Mais je veux pouser Mara. D'ailleurs vous savez tout. Vous tes rest plus d'une heure, hier, dans sa maison. --Oui! rpliqua le cur, je sais tout ce qui s'est pass avant. Mais j'avais pens, comme croit Tenso, du reste, que, ne pouvant avoir Mara pour pouse, tu voulais l'enlever pour la dshonorer et l'abandonner. --Le vieux Tenso mpriserait-il assez nos coutumes, dit d'une-voix sombre Omer, pour me refuser sa fille au cas o, l'otmika ayant russi, j'aurais enlev Mara? --Hlas! dit tristement le cur. Hlas! mais toi, Omer, mprises-tu assez les divertissements de notre race, pour venir interrompre le kolo, la danse nationale et crier: _Otmika!_ pendant les rondes? --Je croyais que les prtres considraient la danse comme mauvaise. --Quoi?... Il en est, c'est vrai, qui croient que la danse est l'oeuvre de Satan. Moi, je suis de l'avis du cur Spangenberg qui, en 1547, prcha que la danse est bonne, car on dansa aux noces de Cana, et Jsus y dansa peut-tre aussi. Mais toi, Omer, qu'as-tu fait! N'ayant pas russi l'enlvement pendant la danse, qu'as-tu imagin, Omer! Car j'ai tout devin. Tu as pris pour complice une possde, un tre infme, une receleuse de dmons, une tzigane voleuse de chevelures. --Le diable couche avec! dit Omer, elle m'a induit en lchet. Mais aussi, comment avoir Mara maintenant? Elle ne sortira plus, sinon accompagne pour aller la messe. Le vieux Tenso, dit-on, veut aller habiter en ville. Je suis forc de recourir la ruse. Le cur rflchit: --Non, il n'y a rien faire du ct du vieux Tenso. Mara veut se marier la ville. Mon pauvre Omer, renonce l'otmika, dsaime Mara. Marie-toi avec une autre. --Jamais! Je veux Mara! * * * * * ce moment des enfants qui passaient vinrent baiser les mains du cur. Quand ils s'en furent alls, il sourit: --Omer! la place de Mara l'glise est gauche prs de la petite porte. Omer tressaillit: --Mais... le pch... un rapt dans l'glise... pendant la messe... -- ta place, Omer, je commettrais ce pch. Sois hroque, mais demande pardon Dieu, avant et aprs. Moi, je t'absoudrai quand tu viendras te confesser. Omer parut hsiter: --Mais... les gendarmes. --Sois hroque, Omer, le ciel ne t'abandonnera pas. Moi, je te bnis. Il le bnit en souriant et disparut derrire la porte du presbytre. Omer fixa un instant le sol, se gratta la tte, fit un grand signe de croix et revint dans son atelier. Le soir tombait. Plus tt que de coutume, il alluma la lampe. Il tira des ballots d'toffes et coupa deux vtements, l'un d'homme, l'autre de femme. Puis, avant de s'accroupir pour coudre, il se signa et murmura: --Notre Pre, qui tes aux Cieux, que votre rgne arrive, que l'_otmika_ russisse... * * * * * Le dimanche suivant fut un beau jour sans nuages. Sur la place de l'glise s'tait install un de ces hommes qui promnent des phonographes de village en village. Il avait plac, pour donner l'exemple, deux des tubes de son appareil ses oreilles, et invitait les passants en faire autant, moyennant dix kreutzer. Des enfants, rangs autour, le regardaient. Des hommes, groups plus loin, parlaient de la partie de quilles de la veille. Quelques femmes babillaient en tricotant. L'une d'elles, vieille, dente, qu'on appelait _Croix de Hongrie_ parce qu'elle tait penche comme la croix qui termine la couronne figure sur les monnaies hongroises, dclara: --Omer aura Mara, allez! qu'un homme vienne aimer une femme, il n'y a rien faire; il l'aura, et il faudra qu'elle l'aime. ce moment, la cloche sonna pour la messe, et, sur la place, parut Mara donnant le bras au vieux Tenso. Prs d'eux marchaient Bandi, le meneur de porcs, fier et digne, et le joli garon qui avait interpell Omer sur le pr. Ils entrrent dans l'glise qui s'emplit bientt de tous les habitants du village, endimanchs. Selon la coutume, les hommes se placrent d'un ct de la nef, les femmes de l'autre. Omer tait venu aussi avec ses compagnons. Mara l'aperut au fond de l'glise et remarqua qu'il tait richement vtu. Puis, elle le vit sortir avec ses amis. L'office commena. l'vangile, tout le monde se dressa. Tout coup, la petite porte prs de laquelle tait place Mara s'ouvrit pour laisser passer Omer qui saisit la jeune fille bras-le-corps, la souleva et s'enfuit en un clin d'oeil. Les femmes poussrent des cris et se sauvrent du ct des hommes o des jurons tonnaient formidablement. Le vieux Tenso, plusieurs jeunes gens, dont Bandi, se prcipitrent vers la sortie pour rattraper les ravisseurs. Mais le vieux prtre, l'autel, s'tait tourn. Il cria: --Arrtez-vous, paens! arrtez-vous. la voix de leur pasteur, les hommes s'arrtrent, interdits. Seul, le vieux Tenso sortit. Le prtre continua: --Quoi! paens! voudriez-vous manquer la messe parce qu'un garon enlve une fille qu'il veut pouser? Il y eut des murmures. Le prtre reprit plus fort: --L'_otmika_ n'est-elle pas une de nos coutumes? Il y eut alors des exclamations approbatives, et tous reprirent leurs places tandis que le vieux prtre parlait: --Ferez-vous votre salut en poursuivant les _otmikari_, ou en assistant la messe? Omer et ses amis manquent la messe, c'est affaire leur me. Mais, vous autres, voudriez-vous que votre pasteur n'achve la crmonie que devant des femmes? Pcheurs, Satan a trouv cette nouvelle ruse pour vous induire en pch mortel! Je ne ferai pas d'autre sermon aujourd'hui. Ayez confiance en Dieu et repentez-vous. C'est la grce que je vous souhaite. --Amen! rpondit d'une voix casse la vieille _Croix de Hongrie_. Le prtre se tourna et dans un silence difiant reprit la lecture de l'vangile. Le vieux Tenso rentra bientt en gmissant. Des rires touffs du ct des femmes accueillirent son retour. * * * * * Aprs la messe, les groupes se reformrent sur la place. La vieille _Croix de Hongrie_ parlait en faveur d'Omer, disant que l'_otmika_ tait un fait accompli, qu'il fallait que Tenso se rsignt. Les filles disaient qu'Omer tait un hros. Les garons l'enviaient en constatant que Mara tait une bien belle fille. Bandi et d'autres jeunes gens taient partis pour chercher la retraite des _otmikari_. Le vieux Tenso, la messe finie, s'tait dirig vers la sacristie. Le cur se dvtissait des habits sacerdotaux. Il rit en voyant entrer Tenso. Le paysan, d'un air finaud, lui dit: --C'est vous, notre pasteur, qui avez donn cette ide Omer. Je sais bien. Vous tes pour les vieilles ides. Mais les ides pour lesquelles je suis ont les gendarmes pour elles, et Mara me reviendra, morte ou vive. Le cur sourit: --Tu as tort, Tenso. Tu as eu ta premire femme, celle avec qui tu seras au ciel--si tu y vas--par l'_otmika_. --Dieu ait son me, interrompit Tenso, j'ai mal agi. --Bien, rpondit le cur, mais tu sais qu'au pouvoir d'un garon, une fille ne reste pas intacte. Que feras-tu de ta fille enceinte? Personne ne voudra l'pouser, et c'est aussi une ide de la ville. Et l'enfant qui viendra, qu'en feras-tu? Et puis, Mara ne dteste pas Omer, comme elle le prtend. Elle m'a dit, au contraire, qu'il lui plaisait, mais qu'elle prfrait se marier la ville pour devenir une dame. Demain, Mara sera folle d'Omer. Ce ne sera pas elle qui refusera de se marier avec lui. Tu es riche, marie les jeunes gens, puis achte-leur un bon commerce la ville. Ainsi Mara pourra devenir une dame et ses voeux seront combls. Mais, sur ton me, souviens-toi de ta jeunesse. Respecte l'_otmika_, le rapt sacr de notre race. Le vieux Tenso hsita, toussota, et, finalement, clata en sanglots, gmissant en phrases brises: --Ah! oui... l'_otmika_... l'_otmika_... Ma premire femme, ma Njera... la mre de Mara... Ma Njera qui sera ma compagne au ciel... j'espre... Oui, il faut les marier... ce sera une belle noce... Et le cur accompagna Tenso jusqu'au portail de l'glise en disant: --Oui, ce sera une belle noce! Les vtements sont dj prts. Tu seras heureux, ensuite, vieux Tenso, d'avoir mari ta fille un homme de ta race. Aprs, tu pourras t'endormir doucement dans la paix du Seigneur, et tes petits-enfants, de ta race, eux aussi, viendront prier sur ta tombe plante de romarin. Sur la place, des tziganes taient venus, jouant de la guitare. Les filles et les garons dansaient le kolo, et la vieille _Croix de Hongrie_ ballait avec eux. Ils chantaient: Il faut les marier, il faut les marier, Car aprs l'_otmika_ la fille est enceinte. Il faut les marier, Tenso, ou la tuer... Le vieux Tenso regarda un instant le kolo, puis, dlibrment, il prit part la ronde. Et il faisait sauter sa croupe nerveusement, en chantant: Il faut les marier... QUE VLO-VE? La guitare de Que vlo-ve? tait un peu du vent qui gmit toujours dans les Ardennes de Belgique... Que vlo-ve? tait la divinit de cette fort o erra Genevive de Brabant, depuis les bords de la Meuse jusqu'au Rhin, par l'Eifel volcanique aux mers mortes que sont les mares de Daun, l'Eifel o jaillit la source de Saint-Apollinaire, et o le lac de Maria Laach est un crachat de la Vierge... Les yeux de Que vlo-ve? clignotants et chassieux, chair des paupires rouge de jambon cru, larmoyaient sans cesse et les larmes lui brlaient les lvres comme l'eau des fontaines acides qui abondent dans les Ardennes. Il tait le compre des sangliers, le cousin des livres, des cureuils, et la vie secouait son me comme le vent d'est secoue les grappes oranges aux sorbiers des oiseaux... Que vlo-ve? c'est--dire: _Que voulez-vous?_ wallon wallonant de Wallonie tait n prussien Mont, lieu appel Berg en allemand et situ prs de Malmdy sur le chemin qui mne dans ces dangereuses tourbires appeles Hautes-Fanges ou Hautes-Fagnes, ou plus justement Hohe-Venn, puisqu'on est en Prusse dj, comme l'attestent des poteaux noir et blanc, sable et argent, couleur de nuit, couleur de jour, sur toutes les routes. Que vlo-ve? prfrait son sobriquet son nom: Poppon Remacle Lehez. Mais si on le saluait de son surnom: _Li bai valet_ (le beau garon), il faisait rsonner l'me de sa guitare et tapait sur le ventre de son interlocuteur en disant: --Il sonne creux comme ma guitare, il jase la soif, il n'a plus de _pket_ pisser. On se prenait par le bras et sans se tutoyer, car on ne se tutoye jamais en wallon, on allait, nom de Dieu! boire du _pket_ qui est de la plus vulgaire eau-de-vie de grains, laquelle, en parlant franais, on donne par euphmisme le nom de genivre. Et c'et t bien extraordinaire que dans un coin de l'auberge on ne dcouvrt pas Guyame le pote, qui avait le don d'ubiquit, car on le voyait chez tous les dbitants de bire et de pket, entre Stavelot et Malmdy. Et combien de fois tait-il arriv que des gars s'taient battus, parce que l'un disait: --J'ai bu hier avec Guyame la _station_, il tait telle heure. --Menteur, disait un autre, la mme heure, Guyame tait avec nous l'estaminet du _Bonnet poil_, et il y avait l le _percepteur des postes_ et le _receveur des contributions_. Et, de fil en aiguille, les gars finissaient par se flanquer des beignes en l'honneur du pote. Guyame tait phtisique et logeait l'hospice, Stavelot. Comme on lui donnait partout boire gratis, Guyame allait boire partout. Et, ds qu'il avait bu, il en contait des contes bleus, des histoires de brigands, de l'autre monde ou dormir debout! Il en dclamait des vers contre la famille protestante de la place de l'glise, contre le bossu de Francorchamps, et contre la fille rousse de Trois-Ponts, qui allait toujours en automne ramasser les champignons! Pouah! les champignons donnent la crve aux vaches, et elle en bouffait, la roussotte, sans mourir! Ah! la sorcire!... Mais il chantait aussi la gloire des airelles, des myrtilles et le bien que font aux tripes humaines du lait et des myrtilles, c'est--dire le _tchatcha_ archidivin, ambroisiaque. Il faisait souvent des vers pour les servantes qui plent les _krompires_, les bonnes pommes de terre, les _magna bona_... * * * * * Ce jour-l, Que vlo-ve? sur la route borde d'arbres forts et tors, battait le briquet pour allumer sa pipe... Quatre gars passrent. C'taient: Hinri de Vielsalm; Prosper le journalier, qui avait t trimardeur et avait travaill aussi prs de Paris dans les raffineries, il habitait Stavelot prsentement; Gaspard Tassin le chasseur, braconnier de Wanne: son feutre s'ornait d'une aile d'pervier et il fumait une puante bouffarde de bois de genvrier; enfin Thomas le _babo_, c'est--dire le coyon, ouvrier tanneur de Malmdy. Sa femme tait assez jolie, ce qui tait cause qu'elle couchait avec toutes sortes de gens, bourgeois et ouvriers, tandis qu'il engrossait, quand il pouvait, des ouvrires de fabrique ou des servantes allemandes, qui, disait-il, aimaient aller schlf avec lui, parce qu'il tait expert comme pas un faire pimpam dur et longtemps. Aprs avoir allum sa pipe, Que vlo-ve? courut aprs eux et cria: --_Bonjou, tertous!_ Ils se retournrent: --_Bonjou bai' valet!_ Que vlo-ve? les regarda joyeusement en prononant son ternelle question, cause de son sobriquet: --_Que vlo-ve? Nom di Dio!_ Oyez ma guitare. L'entendez-vous? Il tapa deux coups dessus. Elle rsonna. --Elle sonne plus creux qu'un pet du diable. Nom de Dieu! Je fais le pari qu'on va boire du _pket_ chez la Chancesse, ici prs!... _Oyez-ve!_... Et ayant accord sa guitare, il attaqua la _Brabanonne_. Mais on cria: --Taisez-vous! Alors il commena la _Marseillaise_, puis aprs le premier couplet il cria: --_Nom di Dio!_ Et entonna: Isch bin an Preusse... Mais le _babo_ rpta: --Taisez-vous, vous tes un Prussien qui ne sait pas l'allemand... Taisez-vous!... je veux aller schlf avec la Chancesse. Et les gars chantrent en choeur: ... Et s'il en reste un bout ce s'ra pour la servante, S'il en rest' pas du tout elle se tapera su'l'ventre! Et zon zon zon Lisette, ma Lisette Et zon zon zon Lisette, ma Lison. * * * * * On entra chez la Chancesse. Elle disait son chapelet, assise, les jambes cartes. Ses ttons, sous la camisole, semblaient dgringoler comme une avalanche. Dans un coin, Guyame le pote parlait tout seul devant son verre de pket. En entrant, les gars salurent: --_Bonjou vos deusses!_ Guyame et la Chancesse rpondirent: --_Bonjou tertous!_ Elle porta des verres et servit le pket tandis qu'on chantait: J'entends le cul du verre... Guyame s'approcha: --Que vlo-ve? dit le guitariste en rallumant sa pipe. Guyame versa du _pket_ dans un verre qu'il avait apport. Il but, fit claquer sa langue, puis lcha un pet en disant Prosper: --Essaye de l'attraper, toi qui as t Parisien. Et comme c'tait le coucher du soleil, un long troupeau de vaches, men par une petite fille aux pieds nus, passa lentement et longtemps devant l'auberge. * * * * * Il faut maintenant prendre son courage deux mains, car voici l'instant difficile. Il s'agit de dire la gloire et la beaut du gueux dguenill Que vlo-ve? et du pote Guillaume Wirin, dont les guenilles couvraient aussi un bon gueux gueusant. Allons d'ahan!... Apollon! mon Patron, tu t'essouffles, va-t'en! Fais venir cet autre; Herms le voleur, digne plus que toi de chanter la mort du Wallon Que vlo-ve? sur laquelle se lamentent tous les elfes de l'Amblve. Qu'il vienne, voleur subtil, aux pieds ails, Herms, dieu de la lyre et voleur de troupeaux, qu'il jette sur Que vlo-ve? et sur la Chancesse toutes les mouches ganiques que l'on croit, au nord, tourmenter certaines vies comme une fatalit. Qu'il amne avec soi mon second Patron, en mitre et pluvial, l'vque saint Apollinaire. Ce dernier voilera le calvaire de bois peint qui ptit au carrefour; Et des santons venus des bergeries qu'attristent Des blements et des yeux doux d'agneaux mignons Mneront chaque soir vers la croix de ce Christ Un long troupeau lyrique avec un crmignon. * * * * * La nuit tait venue. La Chancesse disait toujours le chapelet. Sur la table, prs des bouteilles vides ou pleines de _pket_, une lampe ptrole brasillait et fumait. Que vlo-ve? avait tir du pain et du fromage de tte de cochon. Il mangeait lentement en coutant jaser ses compagnons, et aussi bouillir l'eau pour le caf de la Chancesse. Guyame raconta l'histoire de Poncin et de ses quatre frres, ce qui signifie le pouce et les quatre autres doigts. Poncin dans l'histoire rossait toujours Longuedame qui est le majeur. Guyame se leva et alla pisser la porte. En revenant, il dit: --Je voudrais tre dans les fagnes derrire la baraque Michel, je serais assis dans les bruyres et les airelles, et plus heureux que saint Remcle en sa chsse, _nom di Dio!_ Il y en a-t-il des boules d'or au ciel clair de ce soir! _nom di Dio di nom di Dio_, le ciel est plein de couilles lumineuses qu'on appelle astres, plantes, toiles, lunes. Il but du pket et le _babo_ dit: --La femme du mayeur m'a dit que j'tais comme la lune. Mais, _nom di Dio_, Guyame, j'ai trois couilles et la lune n'en est qu'une. _Parat!_ --_Babo! n'jasez nin_ comme a, _v's estez_ la lune malgr vos trois couilles, _nom di Dio!_... Vous n'avez jamais parl avec une chaise. _Parat?... Nona!_... Eh bien! Demandez voire une chaise: Qu'est-ce un homme?--C'est un cul, _parat! dist-elle_. Demandez un banc: Qu'est-ce une femme?--C'est un cul, _parat! dist-il_. Demandez l'escabeau et l'escabelle: Qu'est-ce un _valet_ et une _bacelle?_ Ce sont deux culs, _parat!_ disent-ils. Demandez au fauteuil du cur: Qu'est-ce le cur? Qu'est-ce sa servante? Qu'est-ce la nice du cur, la _crapaute_ du fils Rawaye-Jonceux? Avec le dernier a fait quatre culs, _dist-il_, ou huit fesses, _parat!_ Ha! ha! nom di Dio. _V' n'en savez nin comme a, vous qu'avez_ trois couilles. Il en faut plus que a pour atteindre le quorum et ressembler au ciel. Allons, un peu de guitare, l, _nom di Dio!_... Que vlo-ve?... _Nost'ogne avi li qwat pis blancs_ _Et les oreyes l'advinant._ Et l'trou di cou tot neur Tot neur comme du tcherbon. --Taisez vous! dit le _babo_, je veux aller schlf avec la Chancesse. --_Nom di Dio!_ cria Que vlo-ve?, vous le _babo_, vous n'avez mme pas de _censes_ pour payer votre _pket_, vous irez schlf _Mmdi_ ou _Stavleu_. Allons, vite! Vous allez boire _on vre sol hawai_. Faites claquer _vosse lainwe_, et puis allez-vous en! Le babo but le verre de _pket_, fit claquer sa langue, puis: --Venez un peu, Que vlo ve? Je veux _v'grusiner one saquou_. Que vlo-ve? fit sa question: --Que vlo-ve? Puis il prit son couteau et jeta sa guitare sur ses lombes. Ensuite il s'approcha du babo. * * * * * Guyame divaguait: --De jolies petites vieilles dansent la maclotte dans un jardin de tournesols, les beaux soleils! Que vlo-ve? _m'coye binamye_, ne vous battez pas. Le _babo_ vous tranglera comme la _rampioule_ trangle les arbres... Prenez garde vous, Que vlo-ve? Il va vous fout' un coup _su l' tiesse_. Dansons la Crmagnole Vive le son, Vive le son... Voil le plus beau des crmignons. * * * * * Le babo et Que vlo-ve? se dvisageaient, se dfiaient, arms chacun d'un couteau. Et ce moment la Chancesse tait plus belle qu'Hlne qui n'tait d'ailleurs pas plus jeune qu'elle quand Pris l'enleva. La Chancesse avait remis son chapelet dans sa poche et regardait les combattants _en grusinant_: --_Nom di Dio! one parteye di toupet!_ Prosper lui cria: --_C'estait vo, la crapaute!_ Puis il se leva et, suivi de ses deux compagnons, il sortit en chantant: S'il n'en reste pas du tout elle se tapera sur le ventre Depuis l' 1er janvier jusqu'au 31 dcembre Et zon zon zon... * * * * * Que vlo-ve? et le babo se dfiaient, les yeux dans les yeux: --Que vlo-ve? j'irai schlf avec la Chancesse! --Le _babo!_ La garce est pour les garons, _Mareye, vosse_ femme est une garce. --Que vlo-ve? Vous _n'savez nin_ la couleur de son cul. --_Babo!_ vous _n'coucherez mae_ avec la Chancesse et _vosse_ femme a la vrole. Et Que vlo-ve? s'lana sur le _babo_. Ils s'treignirent et se donnaient des coups de couteau. Leur sang coulait. La Chancesse pleurait en criant: --_Qu n'affaire!_ Et Guyame chantait lentement: --Je regarde ceci qui peut servir de miroir l'amour. Belle Chancesse qui faites se battre dans votre dbit un hros trois couilles et un musicien insigne, Que vlo-ve? _Li bai valet_ errant!... Belle Chancesse, c'est moi je crois, qui irai au schlf avec vous! Prparez, car j'ai faim, une bonne fricasse que je veux _magni_ avec vous, la belle!... Honneur aux hros, dont le sang tombe comme la cascade de Coo. coutez! coutez! _oyez-ve!_... Les elfes sortent de l'Amblve... L'un pleure parce qu'il a bris ses petits souliers de verre... coutez! coutez!... Le vent bruit dans les aunes... Belle Chancesse, si les autres se battent, on va baller. Ah! _pauv'_ _babo_, je vois que c'est _vos qu'ests o labrint_. * * * * * Que vlo-ve? et le babo continuaient se tirer des pintes de sang en l'honneur de la Chancesse qui dansait maintenant la maclotte vis--vis de Guyame, tandis que la bouilloire chantait plus fort. Le babo faiblissait. Que vlo-ve? lui avait fait sauter ses boutons de culotte et, comme elle tait tombe, le cul s'talait cauteleux, contourn, piteux comme deux quartiers de lune. Bientt, cause d'un coup habile port par Que vlo-ve? sa raie culire naturellement sombre, d'un brun verdtre et velue, s'ensanglanta et cette aurore, le _babo_ se mit gmir. Il criait: --Nenni, je ne ferai pas pim-pam avec la Chancesse. Ah! Que vlo-ve? voil que j'ai mal aux couilles! Et Que vlo-ve? s'acharnait. --Ah! v's avez trois couilles! Friand! Ah! Galant! Et il lui donna un tel coup de pied dans le ventre que le babo tomba sur son derrire ensanglant, on et dit, cause des menstrues; tandis que Guyame et la Chancesse cessaient leur maclotte. * * * * * Mais voici l'instant superbe!... Que vlo-ve? ivre de sang se rua sur le _babo_ et de son couteau lui laboura la poitrine. Le babo rlait doucement: --_Nom di Dio! Nom di Dio! Nom di Dio!_ Ses yeux se renversrent. Que vlo-ve? se redressa en tenant la main du babo. De son couteau il se mit couper le bras la jointure. Le babo cria: --Ae! Ae! _vo direz-ve ma Mareye_ que je lui envoie _on betch_ d'amour. Mais la Chancesse cria: --V'estez cocu! tandis que le babo faisait un dernier soubresaut et mourait comme un poisson prs du pcheur. Que vlo ve? continuait couper... Le bras se dtacha enfin. Que vlo-ve? poussa un cri de satisfaction et de sauvagerie. Comme son veston roussi de vieillesse et tach de sang avait une pochette sur la poitrine, Que vlo-ve? y enfona le bras dont la main pendait comme une belle fleur... La lampe brasillait et fumait... Sur le feu, l'eau tait en colre, elle nasillait, ronflait, ronchonnait. Que vlo-ve? affal sur un banc, caressait sa guitare. Guyame dit: --Que vlo-ve? _m'coye binameye, arveye!_ Je vous aiderai toujours. Fuyez cette nuit, car les gendarmes vous prendraient demain. Moi, je rentre l'hospice, et je serai grond parce que j'arriverai en retard. Il s'en alla doucement et ses pas rsonnrent longtemps sur la route... * * * * * Que vlo-ve? et la Chancesse regardaient le corps. L'eau bouillait. Tout coup Que vlo-ve? se leva et chanta: ... Arveye! Rabrassons-nous pour nous qwitter, Puisque, c'est houye li dlreine fye Et voss' mohonne qui ji vins hanter. --_N'jasez nin_ comme a, dit la Chancesse, _j' v's ainme, bai valet_. Elle s'approcha de Que vlo-ve? Le cadavre les sparait. Ils s'embrassrent. Mais le bras du mort tant remont dans la pochette, droit et pareil une tige florie de cinq ptales, se trouva entre eux. Dans la triste lumire, ils embrassrent la main morte, et, comme la paume tait tourne du ct de la Chancesse, les ongles du babo la chatouillrent au visage. Elle frissonna: --Ah! douceur de misricorde! Et Que vlo-ve? cria: --_Nom di Dio! nom di Dio!_ Sur le feu, l'eau murmurait la prire des morts. Que vlo-ve? continuait: --_Nom di Dio!_ il est mort. La Chancesse ajouta: --Le sang coule jusqu' la porte. --Il fuit sous la porte, remarqua Que vlo-ve? En descendant, il ira jusqu' la caserne des carabiniers, et, ceux-ci, en remontant le long de la coulure, arriveront jusqu'au babo. _Nom di Dio! nom di Dio! arveye_ la Chancesse! * * * * * Ayant ouvert brusquement la porte il se mit courir sur la route. Sa guitare voletait prs de lui comme un faucon priv, lui-mme bondissait comme un crapaud, et le vent d'est dans la nuit claire battait des ailes comme mille compagnies de perdreaux. Les sorbiers des oiseaux, au bord du chemin, poussaient leurs branches au sud, dsesprment. La Chancesse sur la porte cria longtemps: --Que vlo-ve? _li bai valet!_ Que vlo-ve? Que vlo-ve? Mais Que vlo-ve? marchait maintenant sur la route. Il prit sa guitare et gratta son chant de mort. En marchant et jouant, il regardait les toiles habituelles, dont les lueurs versicolores palpitaient. Il songea: --Je les connais toutes de vue, mais _nom di Dio!_ Je vais subitement les connatre chacune en particulier, _nom di Dio!_ Or, l'Amblve tait proche et coulait froide, entre les aunes qui l'emmantellent. Les elfes faisaient craquer leurs petits souliers de verre sur les perles qui couvrent le lit de la rivire. Le vent perptuait maintenant les sons tristes de la guitare. Les voix des Elfes traversaient l'eau, et Que vlo-ve? du bord les entendait jaser: --Mnieu, mnieu, mnieu. Puis il descendit dans la rivire, et, comme elle tait froide, il eut peur de mourir. Heureusement les voix des Elfes se rapprochaient: --Mni, mni, mni. Puis, _nom di Dio!_ dans la rivire il oublia brusquement tout ce qu'il savait, et connut que l'Amblve communique souterrainement avec le Leth, puisque ses eaux font perdre connaissance. _Nom di Dio!_ Mais les elfes jasaient si joliment maintenant, de plus en plus prs: --Mni, mni, mni... Et partout, la ronde, les Elfes des _pouhons_, ou fontaines qui bouillonnent dans la fort, leur rpondaient... LA ROSE DE HILDESHEIM OU LES TRSORS DES ROIS MAGES Il y avait, la fin du sicle dernier, Hildesheim, pris de Hanovre, une fille qui s'appelait Ilse. Ses cheveux, d'un blond ple, avaient des reflets un peu dors et donnaient l'impression d'un clair de lune. Son corps se dressait nel et svelte. Son visage tait clair, avenant et rieur, avec une fossette adorable au menton grasset, et des yeux gris qui, sans tre fort beaux, seyaient sa figure et remuaient sans cesse comme des oiseaux. Sa grce tait incomparable. Elle tait fort mauvaise mnagre, comme la plupart des Allemandes, et cousait trs mal. Les travaux domestiques termins, elle se mettait au piano et chantait qu'on et dit d'une sirne, ou bien lisait et semblait, en ce cas, une potesse. Quand elle parlait, l'allemand, qui est appel la langue des chevaux, devenait plus doux que l'italien, qui est la langue des dames. Et parce qu'elle avait l'accent hanovrien, o les _S_ n'ont jamais le son du _Ch_, son parler tait rellement charmeur. Son pre, ayant t autrefois l'Amrique, y avait pous une Anglaise, puis, aprs des ans, tait revenu au pays natal habiter la maison paternelle. C'est une des plus jolies petites villes du monde que Hildesheim. Avec ses maisons peintes, de forme trange, aux toits dmesurs, elle semble sortir d'un conte de fes. Quel voyageur pourrait oublier le spectacle de sa place de l'Htel-de-Ville, qui est d'un pittoresque fait pour encadrer du lyrique? La demeure des parents d'Ilse, comme presque toutes les maisons de Hildesheim, tait trs haute. Sa toiture, presque verticale, tait plus leve que toute la faade. Ses fentres sans volets s'ouvraient en dehors. Elles taient nombreuses et il n'y avait entre elles que peu d'espace. Sur les portes et les poutres taient sculptes des figures pieuses ou grimaantes, commentes par d'anciens vers allemands ou des inscriptions latines. On voyait: les Trois Vertus Thologales, et les Quatre Vertus Cardinales, les Pchs Capitaux, les Quatre vanglistes, les Aptres, saint Martin donnant son manteau au mendiant, sainte Catherine et sa roue, des cigognes, des cussons. Le tout peint de bleu, de rouge, de vert et de jaune. Les tages, avanant l'un au-dessus de l'autre, lui donnaient l'air d'un escalier renvers. C'tait une maison multicolore et plaisante. Ilse tait venue toute petite dans cette demeure et y avait grandi. Ds qu'elle eut dix-huit ans, le renom de sa beaut alla jusqu' Hanovre et, de l, Berlin. Ceux qui venaient visiter la jolie ville de Hildesheim, son rosier millnaire et les trsors de sa cathdrale, ne manquaient pas de venir admirer celle qu'on surnommait la Rose de Hildesheim. Elle fut maintes fois demande en mariage, mais, invariablement, elle rpondait, yeux baisss, son pre qui lui faisait valoir les avantages du dernier prtendant, qu'elle voulait encore rester fille pour jouir de sa jeunesse. Le pre disait: --Tu as tort, mais fais comme tu voudras. Et le prtendant tait oubli. Lorsqu'Ilse revenait de promenade, toutes les figures dcoupes sur la maison souriaient en lui souhaitant la bienvenue. Les Pchs lui criaient en choeur: --Regarde-nous, Ilse. Nous figurons les Sept Pchs Capitaux, c'est vrai. Mais ceux qui nous ont dcoups et peints n'avaient eux-mmes pas assez de malice pour que nous devinssions des pchs mortels. Regarde-nous. Nous sommes sept pchs vniels, sept peccadilles. Nous n'essayons pas de te tenter. Au contraire. Nous sommes si laids! Les Vertus Thologales et Mondaines, se tenant par la main, comme pour baller en rond, chantaient: --_Ringel, Ringel, Reihe_. nous sept nous figurons ta vertu. Regarde-nous, souris-nous. Aucune de nous n'est si belle que toi! _Ringel, Ringel, Reihe._ * * * * * Or, Ilse avait un cousin qui tudiait Heidelberg. Il s'appelait Egon. Il tait grand, blond, large d'paules et rveur. Les jeunes gens se virent Dresde pendant des vacances et s'aimrent. Ils se le dirent devant le tableau de Raphal, l'admirable Madone Sixtine, dont Ilse avait un peu les traits d'anglique douceur. Egon demanda la main d'Ilse, mais, naturellement, le pre exigea fortune et position. Et, retourn Heidelberg, pendant les loisirs que lui laissaient ses tudes et les duels de la Hirschgasse, le jeune homme s'en allait du ct du chteau, dans l'_Alle des Philosophes_, rver aux moyens de conqurir la fortune qui devait lui donner sa cousine. * * * * * Un dimanche de janvier, comme il tait all au sermon, le pasteur parla des sages d'Orient qui vinrent visiter Jsus dans sa crche. Il cita le verset de l'vangile de saint Mathieu, o il n'est rien dit quant au nombre et quant la condition des pieux personnages qui portrent Jsus l'or, l'encens, la myrrhe. Les jours suivants, Egon ne put s'empcher de penser ces sages d'Orient, que, bien que protestant, il se figurait, selon la lgende catholique, couronns et au nombre de trois: Gaspard, Balthasar et Melchior. Les Rois Mages, le ngre au milieu, dfilaient devant lui. Il se les figura portant tous trois de l'or. Quelques jours plus tard, il ne les vit plus que sous les traits et le costume de ncromants alchimistes transmuant tout en or sur leur passage. Toute cette fantasmagorie ne lui tait suscite que parce qu'il aimait l'or qui lui permettrait d'pouser sa cousine. Il en perdit le boire et le manger, comme si, nouveau Midas, il n'et plus eu pour aliments que les lingots transmus par les astrologues, dont la cathdrale de Cologne s'honore de possder les ossements. Il fouilla les bibliothques, lisant tout ce o il tait question des Trois Rois Mages: le vnrable Bde, les lgendes anciennes et tous les auteurs modernes qui ont discut l'authenticit des vangiles. Puis, en marchant, il roulait des penses dores: --Quelle valeur inestimable doit avoir ce trsor d'or fin! Il n'est crit nulle part que ce trsor ait t distribu, employ, dpens, drob ou trouv... Enfin, un soir, il s'avoua qu'il voulait le trsor des Rois Mages. Outre le bonheur amoureux, cette trouvaille lui donnerait une gloire incontestable. * * * * * Ses allures bizarres intrigurent bientt les professeurs et les tudiants de Heidelberg. Ceux qui ne faisaient pas partie du mme corps que lui n'hsitaient pas dire qu'il tait fou. Ceux de son association le dfendirent, si bien qu'il fut cause d'une srie interminable de duels, dont on parle encore aux bords du Neckar. Puis, les anecdotes coururent son sujet. Un tudiant l'avait suivi au cours d'une de ses promenades dans la campagne. Il raconta qu'Egon s'tait approch d'un boeuf et lui avait parl: --Je cherche un chrubin. Les analogies m'meuvent. Je trouve un boeuf. Les chrubins, c'est vrai, sont des boeufs ails. Mais, dis-moi, beau boeuf qui ptures... Il se peut que ta bonhomie dtienne une part de la science de ces animaux qui font partie d'une des plus nobles hirarchies clestes. Dis-moi, ne s'est-elle point perptue dans ta race, la tradition de Nol? Ne t'honores-tu pas qu'un des tiens ait rchauff de son souffle l'enfant dans sa crche? Et, en ce cas, peut-tre sais-tu, noble animal cr l'image des chrubins, sais-tu o est l'or des Rois Mages? Je cherche ce trsor qui me fera riche d'une fortune sacre. boeuf, mon seul espoir, rponds! J'ai interrog les nes, mais ils ne sont que des btes, et ne sont l'image de rien de cleste. Hlas! ces nergiques animaux ne savent qu'une rponse: la rauque affirmation germanique. C'tait une fin de crpuscule. Dans les maisons lointaines les lampes s'allumaient. Des villages luisaient la ronde. Le boeuf tourna la tte lentement et beugla. * * * * * Hildesheim, Ilse, confiante, recevait de son cousin des lettres enthousiastes et amoureuses. Elle et ses parents supposaient qu'Egon tait sur le point de faire fortune. Ce fut l'hiver, la neige tomba, tide d'aspect comme le duvet des cygnes. Les bonshommes sculpts des maisons en taient eux-mmes recouverts et avaient l'air de grelotter. Ce fut Nol avec ses arbres lumineux autour desquels on chante: L'arbre de Nol, c'est le plus bel arbre Qui soit sur la terre. Comme il fleurit joliment, l'arbre miraculeux, Quand ses fleurettes luisent, Quand ses fleurettes luisent, Oui, luisent! * * * * * Un matin de gel, o les traneaux glissaient dans la petite ville, arriva une lettre timbre de Dresde, o habitaient les parents d'Egon. Le pre d'Ilse ne trouvant pas ses lunettes, ce fut elle qui lut la lettre haute voix. La missive tait triste et courte. Le pre d'Egon racontait que son fils tait devenu fou par amour. Il racontait l'histoire du trsor des Rois Mages que son fils voulait tout prix, puis ses fureurs qui l'avaient fait interner dans un asile, et que, dans sa folie, il ne cessait de rpter le nom de sa cousine. la suite de cette lettre, Ilse commena de dprir rapidement. Ses joues s'macirent, ses lvres plirent, ses yeux prirent plus d'clat. Elle cessa tous travaux de mnage ou d'aiguille. Elle passait tout son temps au piano ou rvait. Puis, vers le milieu de fvrier, elle dut s'aliter. * * * * * la mme poque, une nouvelle mut tous les habitants de Hildesheim. Le rosier millnaire, tmoin miraculeux de la fondation de la ville, se mourait de froid et de vieillesse. Derrire la cathdrale, dans le cimetire clos o il grimpe, son bois antique se desschait. Tout le monde se dsola. La municipalit eut recours aux jardiniers les plus habiles. Tous se dclaraient impuissants le faire revivre. Enfin, il en vint un, de Hanovre, qui entreprit la cure. Il mit en oeuvre les ressources les plus savantes de son art. Et, un matin de commencement de mars, ce fut une grande joie dans Hildesheim. Tout le monde s'abordait en sa flicitant: --Le rosier est ressuscit. Le jardinier de Hanovre lui a rendu la vie au moyen de sang de boeuf savamment employ. * * * * * Ce mme matin, les parents d'Ilse pleuraient auprs du cercueil de leur fille morte par amour. Quand on emporta la bire couverte d'un drap blanc, les bonshommes dcoups et peints, qui, couverts de neige, grelottaient sur la faade de la vieille maison, semblaient sangloter: --_Ringel, Ringel, Reihe_. Adieu, Ilse, pour toujours. Adieu, tes pchs vertueux et tes vertus moins belles que toi. Adieu, pour toujours. Devant le convoi, un rgiment passa. Les tambours et les fifres sonnaient une musique lgre et triste. Des femmes disaient, en s'inclinant: --On a ressuscit le rosier lgendaire, mais l'on enterre la Rose de Hildesheim. LES PLERINS PIMONTAIS Les plerins dbouchaient de tous les chemins. Il en venait d'essouffls, qui avaient grimp par la rude cte de la Trinit-Victor. Des paysannes arrivaient de Peille et portaient, poss sur un coussinet au-dessus de leur tte, des paniers pleins d'oeufs. Elles marchaient trs droites, ne remuant qu'imperceptiblement la tte, pour suivre les oscillations de leur fardeau et le maintenir en quilibre. De leurs mains restes libres, elles tricotaient. Un vieux paysan, ras, avait au bras un coffin plein de galettes saupoudres de bonbons l'anis. Il avait vendu une partie de sa marchandise en route et marchait pniblement en fumant sa pipe. Des paysannes riches taient assises sur leurs mules au sabot assur. Des filles se donnaient le bras et grenaient le rosaire. Elles taient coiffes de ces chapeaux de paille, presque plats, particuliers aux femmes du comt de Nice et pareils ceux que portaient les dames grecques, comme on peut voir aux statuettes de Tanagre. Quelques-unes avaient cueilli des branches d'olivier dont elles s'ventaient. D'autres marchaient derrire leur mule qu'elles tenaient par la queue. Elles avaient charg leurs btes de prsents pour les moines: paniers de figues, barils d'huile, sang caill d'agneau. Des troupes de plerins lgants, des demoiselles robes de foulard, des bandes d'Anglais arrivaient de Monaco. Il y avait aussi des croupiers farauds et des groupes de filles mongasques, minaudires et diapres. Les simples curieux se dirigeaient d'abord vers une des auberges qui font face au couvent de Laghet pour s'y rafrachir et commander le repas de midi. Les plerins sincres allaient de suite au couvent. Les valets des auberges emmenaient les mules l'curie. Les plerins, hommes et femmes, entraient dans le clotre et se mlaient la foule des premiers arrivs, qui, depuis l'aube, tournaient lentement en psalmodiant le rosaire et en regardant les innombrables ex-voto suspendus dans le clotre. * * * * * Galerie riche d'anonymes seulement, ce clotre de Laghet, et mystrieuse. La gaucherie, merveille et minutieuse, de l'art primitif qui rgne ici a de quoi toucher ceux mme qui n'ont pas la foi. Il y a l des tableaux de tous genres, le portrait seul n'y a point de place. Tous les envois sont exposs perptuit. Il suffit que la peinture commmore un miracle d l'intervention de Notre-Dame de Laghet. Tous les accidents possibles, les maladies fatales, les douleurs profondes, toutes les misres humaines y sont dpeintes navement, dvotement, ingnument... La mer dchane ballotte une pauvre coque dmte sur laquelle est agenouill un homme plus grand que le vaisseau. Tout semble perdu, mais la Vierge de Laghet veille dans un nimbe de clart, au coin du tableau. Le dvot fut sauv. Une inscription italienne l'atteste. C'tait en 1811... ... Une voiture emporte par des chevaux indociles roule dans un prcipice. Les voyageurs priront, fracasss, sur les rochers. Marie veille au coin du tableau dans le nimbe lumineux. Elle mit des broussailles aux flancs du prcipice. Les voyageurs s'y accrochrent et, par la suite, suspendirent ce tableau dans le clotre de Laghet, en reconnaissance. C'tait en 1830... Et toujours: en 1850, en 1860, chaque anne, chaque mois, presque chaque jour des aveugles virent, des muets parlrent, des phtisiques survcurent grce la dame de Laghet qui sourit doucement nimbe de jaune au coin des tableaux... * * * * * Vers dix heures, on entendit des chants italiens. Les plerins pimontais arrivaient, las, mais courageux et fervents. Leurs pieds nus taient chausss de poussire. Les yeux brillaient dans les faces maigres et nergiques. Les femmes avaient attach des feuilles de figuier sur leur tte pour se garantir du soleil de juillet. Quelques-unes mordaient des morceaux de _polenta_ sur lesquels se posaient les tourbillons de mouches souleves sur leur passage. Des enfants teigneux grignotaient des caroubes ramasses en route. Les Pimontais arrivaient en bandes compactes et interminables. Comme ils taient gueux, ils venaient pied du fond de leurs provinces. Tous, hommes et femmes, portaient au-dessus de leurs vtements le scapulaire brun du Mont-Carmel. La plupart chantaient. Un gars que la pelade avait rendu chauve comme Csar, serrait entre ses dents une guimbarde qu'il tenait de la main gauche, tandis que de la droite il faisait vibrer son instrument pour accompagner le cantique. Ceux qui taient sains portaient les malades tour de rle. Un vieillard marchait courb sous le poids d'un jeune homme, dont les deux jambes avaient t broyes en quelque accident. Il semblait vident qu'aussi puissante ft-elle, Marie ne lui rendrait pas ses jambes. Mais qu'importe au croyant? La Foi est aveugle. Une fille d'une beaut non pareille, mais dont le visage trs pale tait sem de taches de rousseur, tait porte sur un brancard par sa mre et son frre. Des bquillards sautillaient de-ci, de-l. la vue du couvent et au son des cloches que les moines mirent en branle ce moment, les Pimontais sentirent leur courage renatre. Leurs chants devinrent plus ardents. Leurs supplications montrent plus ferventes vers la Vierge, dont le nom revenait toujours comme une litanie: _Santa Maria..._ Leurs yeux se levaient au ciel, peut-tre en l'espoir d'y voir paratre, en haut, gauche ou droite, comme au coin des tableaux votifs, la Vierge de Laghet, nimbe de soleil. Mais le ciel latin restait pur. En arrivant devant l'glise, un homme poussa un cri lamentable et s'abattit en vomissant des flots de sang. Dans le clotre, une femme tomba en une crise d'pilepsie navrante. Les plerins chantaient. Ils firent dix fois le tour du clotre. Lorsque vint l'heure de la grand'messe, ils entrrent dans l'glise blouissante d'ors et de flammes de cierges. Les plerins humaient avec dlices l'odeur d'encens et de cire. Ils s'merveillaient pieusement des balcons dors, des colonnes torsardes, de tout le luxe en stuc du style jsuite. Un enfant, port dans les bras de sa mre, criait en tendant les mains vers les navires, les bquilles, les coeurs d'or ou d'argent suspendus aux parois de la nef et du choeur. L'enfant prenait ces ex-votos pour des jouets. Tout--coup il se mit crier: Bambola en agitant ses petits bras vers la Vierge miraculeuse, qui, engonce dans une robe raide de velours charg de pierreries, souriait sur l'autel. L'enfant pleurait et criait Bambola, c'est--dire _poupe_, car le simulacre prodigieux et honorable n'est pas autre chose. * * * * * Le choeur s'emplit de moines. L'un d'eux vtu d'habits sacerdotaux monta l'autel. Les plerins et les moines chantrent l'unisson. L'accent des moines tait pareil celui des plerins venus pied du Pimont, le matin. Il y avait de vieux Carmes courbs, dont la voix chevrotait pour rpondre, lorsque l'officiant disait: _Dominous vobiscoum_. Il y en avait de jeunes, qui, certainement, n'avaient pas encore prononc de voeux perptuels. L'un, grand, fort, et qui portait une couronne de cheveux bruns et drus autour du crne ras, se tourna un instant face la nef o la fille qu'on avait porte sur le brancard se dressa soudain, criant: --Amedeo! Amedeo! puis retomba, puise. Sa mre et son frre s'empressrent autour d'elle, tandis que des plerins chuchotaient: --Un miracle! un miracle! L'Apollonia qui, depuis trois ans, ne s'est tenue debout vient de se dresser. Dans le choeur, le moine avait tressailli et brusquement s'tait dtourn. Les chants avaient cess. C'tait l'instant de l'lvation, tous ceux qui le pouvaient s'taient agenouills. Dans le silence, on entendait distinctement le garon aux jambes coupes implorer un miracle. Sa voix jeune vibrait en paroles ferventes. Les mots pimontais sonnaient firement, concis et distincts: --Je te le demande, Vierge sainte! moi pauvre estropi, moi, le _caganido_ (excrment du nid), guris-moi! Rends-moi mes deux jambes afin que je puisse gagner ma vie. Alors la voix devenait dure et imprieuse: --M'entends-tu? m'entends-tu? guris-moi! Et cela continuait en hoquets blasphmatoires, en imprcations hurles: --Guris-moi! _sacramento_! ou je te casserai la gueule! ce moment, la clochette qui tinta fit s'incliner les fronts, tandis que le prtre levait l'hostie. L'estropi continuait ses prires mles de blasphmes. La clochette sonna pour la troisime fois. Alors on cria de nouveau: --Amedeo! Amedeo! Et les plerins, relevant vivement la tte, virent l'Apollonia retomber sur son brancard. Dans le choeur, le moine se dressa. Il ouvrit la grille et s'avana vers la malade, qui murmurait encore: --Amedeo! Amedeo! Il lui demanda durement en son dialecte: --Que veux-tu? Elle rpondit: --_Basm_... (Embrasse-moi)... Le moine tremblait, les larmes lui vinrent aux paupires. La mre d'Apollonia le regarda craintivement et lui dit en montrant sa fille: --Elle est malade. Et elle insistait: --Malade! malade! _Marota! marota!_ Apollonia puise le regardait et murmurait: --_Basm_ Amedeo! Depuis que tu es parti, les jours furent obscurs comme dans la gueule du loup. Sa mre rpta le dernier membre de phrase: --... _Schr cm'n bucca a u luv_. Pench sur la malade, le moine l'embrassa doucement en disant: --Apollonia... Tandis qu'elle murmurait: --Amedeo... La mre dit: --Amedeo, tu peux encore quitter le couvent. Reviens avec nous. Elle mourra sans toi. Il rptait: --Apollonia... Puis, se dressant, dcid, il souleva sa cuculle, la fit passer par-dessus la tte et la laissa tomber. Il dnoua sa cordelire, dboutonna le froc, s'en dvtit et apparut comme un rude ouvrier pimontais, en tricot et pantalon de velours bleu soutenu par la ceinture de laine rouge. Dans le fond de l'glise, on entendait les rires touffs des filles mongasques, on distinguait les mots de: _Piafou! Piafi!_ qui dsignent les Pimontais. L'enfant qui voulait la Vierge pour poupe pleurait. Sa mre le grondait haute voix parce qu'elle ne voyait plus son cou le ruban maintenant la main ferme en corail qui protge les enfants contre les sorts. Le moine regardait les plerins. Il se sentait leur frre, vtu comme eux et parlant leur dialecte. Tous le contemplaient extasis, chuchotant: --Le miracle... Il fit signe au frre d'Apollonia. Les deux hommes se baissrent pour soulever le brancard. L'estropi hurlait: --Sacramento! guris-moi! canaille! chienne! ou je te crache au visage. Amde pronona tout haut: --Venez, vous autres, retournons en Pimont. Et portant le brancard, il sortit suivi de la foule des plerins qui criaient: --Miracle. Dehors, Apollonia, les yeux hagards, se dressant sur le brancard, haleta: --_Basm!_ Amedeo! Il posa le brancard sur le sol et s'agenouilla. Elle prit sa main, et retomba inerte. Il l'embrassa, perdu, disant de petits mots tendres. Un mdecin venu au plerinage par curiosit s'approcha, examina la pauvre fille et dclara: --C'est fini, elle est morte. Amde se dressa, livide. Il regarda les Pimontais qui se taisaient consterns. Puis, levant son poing vers le ciel trs bleu, il s'cria: --Frres chrtiens, le monde est mal fait! Et il rentra dans le clotre, pour toujours... * * * * * Les femmes faisaient des signes de croix, les hommes rptaient l'exclamation douloureuse du moine, en hochant la tte: --_Fradei cristiang, ir mund l' mal fa_. La mre cartait les mouches qui venaient aux yeux et sur la bouche de la morte. Les mules piaffaient dans les curies. Des auberges venait le bruit de la vaisselle entrechoque. Dans le clotre, on chantait toujours la litanie attristante domine par le nom de la Vierge: _Santa Maria..._ De nouveaux plerins arrivaient. D'autres s'en allaient joyeux et ceinturs d'un grand rosaire, grains gros comme des noix. Dans les futaies, assez loin, un coucou faisait entendre, intervalles rguliers, sa double note paisible et invariable... LA DISPARITION D'HONOR SUBRAC En dpit des recherches les plus minutieuses, la police n'est pas arrive lucider le mystre de la disparition d'Honor Subrac. Il tait mon ami, et comme je connaissais la vrit sur son cas, je me fis un devoir de mettre la justice au courant de ce qui s'tait pass. Le juge qui recueillit mes dclarations prit avec moi, aprs avoir cout mon rcit, un ton de politesse si pouvante que je n'eus aucune peine comprendre qu'il me prenait pour un fou. Je le lui dis. Il devint plus poli encore, puis, se levant, il me poussa vers la porte, et je vis son greffier, debout, les poings serrs, prt sauter sur moi si je faisais le forcen. Je n'insistai pas. Le cas d'Honor Subrac est, en effet, si trange que la vrit parat incroyable. On a appris par les rcits des journaux que Subrac passait pour un original. L'hiver comme l't, il n'tait vtu que d'une houppelande et n'avait aux pieds que des pantoufles. Il tait fort riche, et, comme sa tenue m'tonnait, je lui en demandai un jour la raison: --C'est pour tre plus vite dvtu, en cas de ncessit, me rpondit-il. Au demeurant, on s'accoutume vite sortir peu vtu. On se passe fort bien de linge, de bas et de chapeau. Je vis ainsi depuis l'ge de vingt-cinq ans et je n'ai jamais t malade. Ces paroles, au lieu de m'clairer, aiguisrent ma curiosit. --Pourquoi donc, pensai-je, Honor Subrac a-t-il besoin de se dvtir si vite? Et je faisais un grand nombre de suppositions... * * * * * Une nuit que je rentrais chez moi--il pouvait tre une heure, une heure un quart--j'entendis mon nom prononc voix basse. Il me parut venir de la muraille que je frlais. Je m'arrtai dsagrablement surpris. --N'y a-t-il plus personne dans la rue? reprit la voix. C'est moi, Honor Subrac. --O tes-vous donc? m'criai-je, en regardant de tous cts sans parvenir me faire une ide de l'endroit o mon ami pouvait se cacher. Je dcouvris seulement sa fameuse houppelande gisant sur le trottoir, ct de ses non moins fameuses pantoufles. --Voil un cas, pensai-je, o la ncessit a forc Honor Subrac se dvtir en un clin d'oeil. Je vais enfin connatre un beau mystre. Et je dis haute voix: --La rue est dserte, cher ami, vous pouvez apparatre. Brusquement, Honor Subrac se dtacha en quelque sorte de la muraille contre laquelle je ne l'avais pas aperu. Il tait compltement nu et, avant tout, il s'empara de sa houppelande qu'il endossa et boutonna le plus vite qu'il put. Il se chaussa ensuite et, dlibrment, me parla en m'accompagnant jusqu' ma porte. * * * * * --Vous avez t tonn! dit-il, mais vous comprenez maintenant la raison pour laquelle je m'habille avec tant de bizarrerie. Et cependant vous n'avez pas compris comment j'ai pu chapper aussi compltement vos regards. C'est bien simple. Il ne faut voir l qu'un phnomne de mimtisme... La nature est une bonne mre. Elle a dparti ceux de ses enfants que des dangers menacent, et qui sont trop faibles pour se dfendre, le don de se confondre avec ce qui les entoure... Mais, vous connaissez tout cela. Vous savez que les papillons ressemblent aux fleurs, que certains insectes sont semblables des feuilles, que le camlon peut prendre la couleur qui le dissimule le mieux, que le livre polaire est devenu blanc comme les glaciales contres o, couard autant que celui de nos gurets, il dtale presque invisible. C'est ainsi que ces faibles animaux chappent leurs ennemis par une ingniosit instinctive qui modifie leur aspect. Et moi, qu'un ennemi poursuit sans cesse, moi, qui suis peureux et qui me sens incapable de me dfendre dans une lutte, je suis semblable ces btes: je me confonds volont et par terreur avec le milieu ambiant. J'ai exerc pour la premire fois cette facult instinctive, il y a un certain nombre d'annes dj. J'avais vingt-cinq ans, et, gnralement, les femmes me trouvaient avenant et bien fait. L'une d'elles, qui tait marie, me tmoigna tant d'amiti que je ne sus point rsister. Fatale liaison!... Une nuit, j'tais chez ma matresse. Son mari, soi-disant, tait parti pour plusieurs jours. Nous tions nus comme des divinits, lorsque la porte s'ouvrit soudain, et le mari apparut un revolver la main. Ma terreur fut indicible, et je n'eus qu'une envie, lche que j'tais et que je suis encore: celle de disparatre. M'adossant au mur, je souhaitai me confondre avec lui. Et l'vnement imprvu se ralisa aussitt. Je devins de la couleur du papier de tenture, et mes membres, s'aplatissant dans un tirement volontaire et inconcevable, il me parut que je faisais corps avec le mur et que personne dsormais ne me voyait. C'tait vrai. Le mari me cherchait pour me faire mourir. Il m'avait vu, et il tait impossible que je me fusse enfui. Il devint comme fou, et, tournant sa rage contre sa femme, il la tua sauvagement en lui tirant six coups de revolver dans la tte. Il s'en alla ensuite, pleurant dsesprment. Aprs son dpart, instinctivement, mon corps reprit sa forme normale et sa couleur naturelle. Je m'habillai, et parvins a m'en aller avant que personne ne ft venu... Cette bienheureuse facult, qui ressortit au mimtisme, je l'ai conserve depuis. Le mari, ne m'ayant pas tu, a consacr son existence l'accomplissement de cette tche. Il me poursuit depuis longtemps travers le monde, et je pensais lui avoir chapp en venant habiter Paris. Mais, j'ai aperu cet homme, quelques instants avant votre passage. La terreur me faisait claquer des dents. Je n'ai eu que le temps de me dvtir et de me confondre avec la muraille. Il a pass prs de moi, regardant curieusement cette houppelande et ces pantoufles abandonnes sur le trottoir. Vous voyez combien j'ai raison de m'habiller sommairement. Ma facult mimtique ne pourrait pas s'exercer si j'tais vtu comme tout le monde. Je ne pourrais pas me dshabiller assez vite pour chapper mon bourreau, et il importe, avant tout, que je sois nu, afin que mes vtements, aplatis contre la muraille, ne rendent pas inutile ma disparition dfensive. Je flicitai Honor Subrac d'une facult dont j'avais les preuves et que je lui enviais... * * * * * Les jours suivants, je ne pensai qu' cela et je me surprenais, tout propos, tendant ma volont dans le but de modifier ma forme et ma couleur. Je tentai de me changer en autobus, en Tour Eiffel, en Acadmicien, en gagnant du gros lot. Mes efforts furent vains. Je n'y tais pas. Ma volont n'avait pas assez de force, et puis il me manquait cette sainte terreur, ce formidable danger qui avait rveill les instincts d'Honor Subrac... * * * * * Je ne l'avais point vu depuis quelque temps, lorsqu'un jour, il arriva affol: --Cet homme, mon ennemi, me dit-il, me guette partout. J'ai pu lui chapper trois fois en exerant ma facult, mais j'ai peur, j'ai peur, cher ami. Je vis qu'il avait maigri, mais je me gardai de le lui dire. --Il ne vous reste qu'une chose faire, dclarai-je. Pour chapper un ennemi aussi impitoyable: partez! Cachez-vous dans un village. Laissez-moi le soin de vos affaires et dirigez-vous vers la gare la plus proche. Il me serra la main en disant: --Accompagnez-moi, je vous en supplie, j'ai peur! * * * * * Dans la rue, nous marchmes en silence. Honor Subrac tournait constamment la tte, d'un air inquiet. Tout coup, il poussa un cri et se mit fuir en se dbarrassant de sa houppelande et de ses pantoufles. Et je vis qu'un homme arrivait derrire nous en courant. J'essayai de l'arrter. Mais il m'chappa. Il tenait un revolver qu'il braquait dans la direction d'Honor Subrac. Celui-ci venait d'atteindre un long mur de caserne et disparut comme par enchantement. L'homme au revolver s'arrta stupfait, poussant une exclamation de rage, et, comme pour se venger du mur qui semblait lui avoir ravi sa victime, il dchargea son revolver sur le point o Honor Subrac avait disparu. Il s'en alla ensuite, en courant... Des gens se rassemblrent, des sergents de ville vinrent les disperser. Alors, j'appelai mon ami. Mais il ne me rpondit pas. Je ttai la muraille, _elle tait encore tide_, et je remarquai que, des six balles de revolver, trois avaient frapp la hauteur _d'un coeur d'homme_, tandis que les autres avaient rafl le pltre, plus haut, l o il me sembla distinguer vaguement, vaguement, les contours d'un visage. LE MATELOT D'AMSTERDAM Le brick hollandais, l'_Alkmaar_, revenait de Java, charg d'pices et d'autres matires prcieuses. Il fit escale Southampton, et les matelots eurent permission de descendre terre. L'un d'eux, Hendrijk Wersteeg, emportait un singe sur l'paule droite, un perroquet sur l'paule gauche, et, en bandoulire, un ballot de tissus indiens qu'il avait l'intention de vendre dans la ville ainsi que ses animaux. On tait au commencement du printemps, et la nuit tombait encore de bonne heure. Hendrijk Wersteeg marchait d'un bon pas dans les rues un peu brumeuses que la lumire du gaz n'clairait qu' peine. Le matelot pensait son prochain retour Amsterdam, sa mre qu'il n'avait pas vue depuis trois ans, sa fiance qui l'attendait Monikendam. Il supputait l'argent qu'il retirerait de ses animaux et de ses toffes, et il cherchait la boutique o il pourrait vendre ces marchandises exotiques. Dans Above Bar Street, un monsieur trs correctement mis l'aborda, en lui demandant s'il cherchait un acheteur pour son perroquet: --Cet oiseau, dit-il, ferait bien mon affaire. J'ai besoin de quelqu'un qui me parle sans que j'aie lui rpondre, et je vis tout seul. Comme la plupart des matelots hollandais, Hendrijk Wersteeg parlait l'anglais. Il fit son prix qui convint l'inconnu. --Suivez-moi, dit ce dernier. J'habite assez loin. Vous mettrez vous-mme le perroquet dans une cage que j'ai chez moi. Vous dballerez vos toffes, et peut-tre en trouverai-je mon got. Tout heureux de l'aubaine, Hendrijk Wersteeg s'en alla avec le gentleman, auquel, dans l'espoir de le lui vendre aussi, il fit, en route, l'loge de son singe, qui tait, disait-il, d'une race fort rare, une de celles dont les individus rsistent le mieux au climat de l'Angleterre et qui s'attachent le plus leur matre. Mais, bientt, Hendrijk Wersteeg cessa de parler. Il dpensait ses paroles en pure perte, car l'inconnu ne lui rpondait pas et ne semblait mme point l'couter. Ils continurent leur route en silence, l'un ct de l'autre. Seuls, regrettant leurs forts natales, aux tropiques, le singe, effray dans la brume, poussait parfois un petit cri semblable au vagissement d'un enfant nouveau-n, le perroquet battait des ailes. Au bout d'une heure de marche, l'inconnu dit brusquement: --Nous approchons de chez moi. Ils taient sortis de la ville. La route tait borde de grands parcs, clos de grilles; de temps en temps brillaient, travers les arbres, les fentres claires d'un cottage, et l'on entendait, intervalles, dans le lointain, le cri sinistre d'une sirne, en mer. L'inconnu s'arrta devant une grille, tira de sa poche un trousseau de clefs, et ouvrit la porte qu'il referma aprs que Hendrijk l'eut franchie. Le matelot tait impressionn, il distinguait peine, dans le fond d'un jardin, une petite villa d'assez bonne apparence, mais dont les persiennes fermes ne laissaient passer aucune lumire. L'inconnu silencieux, la maison sans vie, tout cela tait assez lugubre. Mais Hendrijk se souvint que l'inconnu habitait seul: --C'est un original! pensa-t-il, et comme un matelot hollandais n'est pas assez riche pour qu'on l'attire dans le but de le dvaliser, il eut honte de son moment d'anxit. * * * * * --Si vous avez des allumettes, clairez-moi, dit l'inconnu en introduisant une clef dans la serrure qui fermait la porte du cottage. Le matelot obit, et, ds qu'ils furent l'intrieur de la maison, l'inconnu apporta une lampe, qui claira bientt un salon meubl avec got. Hendrijk Wersteeg tait compltement rassur. Il nourrissait dj l'espoir que son bizarre compagnon lui achterait une bonne partie de ses toffes. L'inconnu, qui tait sorti du salon, revint avec une cage: --Mettez-y votre perroquet, dit-il, je ne le placerai sur un perchoir que lorsqu'il sera apprivois et saura dire ce que je veux qu'il dise. Puis, aprs avoir ferm la cage o l'oiseau s'effarait, il pria le matelot de prendre la lampe et de passer dans la pice voisine o se trouvait, disait-il, une table commode pour y taler des toffes. Hendrijk Wersteeg obit et alla dans la chambre qui lui tait indique. Aussitt, il entendit la porte se refermer derrire lui, la clef tourna. Il tait prisonnier. Interdit, il posa la lampe sur la table et voulut se ruer contre la porte pour l'enfoncer. Mais une voix l'arrta. --Un pas et vous tes mort, matelot! Levant la tte, Hendrijk vit par une lucarne qu'il n'avait pas encore aperue, le canon d'un revolver braqu sur lui. Terrifi, il s'arrta. Il n'y avait pas lutter, son couteau ne pouvait lui servir dans la circonstance; un revolver mme et t inutile. L'inconnu qui le tenait sa merci s'abritait derrire le mur, ct de la lucarne d'o il surveillait le matelot, et o passait seule la main qui braquait le revolver. --coutez-moi bien, dit l'inconnu, et obissez. Le service forc que vous allez me rendre sera rcompens. Mais vous n'avez pas le choix. Il faut m'obir sans hsiter, sinon je vous tuerai comme un chien. Ouvrez le tiroir de la table... Il y a l un revolver six coups, charg de cinq balles... Prenez-le. Le matelot hollandais obissait presque inconsciemment. Le singe, sur son paule poussait des cris de terreur et tremblait. L'inconnu continua: --Il y a un rideau au fond de la chambre. Tirez-le. Le rideau tir, Hendrijk vit une alcve, dans laquelle, sur un lit, pieds et mains lis, billonne, une femme le regardait avec des yeux pleins de dsespoir. --Dtachez les liens de cette femme, dit l'inconnu, et tez-lui son billon. L'ordre excut, la femme, toute jeune et d'une beaut admirable, se jeta genoux du ct de la lucarne en s'criant: --Harry, c'est un guet-apens infme! Vous m'avez attire dans cette villa pour m'y assassiner. Vous prtendiez l'avoir loue afin que nous y passions les premiers temps de notre rconciliation. Je croyais vous avoir convaincu. Je pensais que vous tiez finalement certain que je n'ai jamais t coupable!... Harry! Harry! je suis innocente! --Je ne vous crois pas, dit schement l'inconnu. --Harry, je suis innocente! rpta la jeune dame d'une voix trangle. --Ce sont vos dernires paroles, je les enregistre avec soin. On me les rptera toute ma vie. Et la voix de l'inconnu trembla un peu, mais redevint ferme aussitt: Car je vous aime encore, ajouta-t-il, si je vous aimais moins, je vous tuerais moi-mme. Mais cela me serait impossible, car je vous aime... Maintenant, matelot, si avant que je n'aie compt jusqu' dix, vous n'avez pas log une balle dans la tte de cette femme, vous tomberez mort ses pieds. Un, deux, trois... Et avant que l'inconnu et eu le temps de compter jusqu' quatre, Hendrijk affol, tira sur la femme qui, toujours genoux, le regardait fixement. Elle tomba la face contre le sol. La balle l'avait frappe au front. Aussitt, un coup de feu parti de la lucarne, vint frapper le matelot la tempe droite. Il s'affaissa contre la table, tandis que le singe, poussant des cris aigus d'pouvante, se cachait dans sa vareuse. * * * * * Le lendemain, des passants ayant entendu des cris tranges venus d'un cottage de la banlieue de Southampton, avertirent la police qui arriva bientt pour enfoncer les portes. On trouva les cadavres de la jeune dame et du matelot. Le singe, sorti brusquement de la vareuse de son matre, sauta au nez de l'un des policiers. Il les effraya tous un tel point, qu'ayant fait quelques pas en arrire, ils l'abattirent coups de revolver avant d'oser approcher de nouveau. La justice informa. Il parut clair que le matelot avait tu la dame et s'tait suicid ensuite. Nanmoins, les circonstances du drame paraissaient mystrieuses. Les deux cadavres furent identifis sans peine, et l'on se demanda comment lady Finngal, femme d'un pair d'Angleterre, s'tait trouve seule, dans une maison de campagne isole, avec un matelot arriv la veille Southampton. Le propritaire de la villa ne put donner aucun renseignement propre clairer la justice. Le cottage avait t lou, huit jours avant le drame, un soi-disant Collins, de Manchester, qui d'ailleurs demeura introuvable. Ce Collins portait des lunettes, il avait une longue barbe rousse qui pouvait fort bien tre fausse. Le lord arriva de Londres, en toute hte. Il adorait sa femme, et sa douleur faisait peine voir. Comme tout le monde, il ne comprenait rien cette affaire. Depuis ces vnements, il s'est retir du monde. Il vit dans sa maison de Kensington, sans autre compagnie qu'un domestique muet et un perroquet qui rpte sans cesse: --Harry, je suis innocente! HISTOIRE D'UNE FAMILLE VERTUEUSE, D'UNE HOTTE ET D'UN CALCUL Un matin, cinq heures, une insomnie m'avait fait me lever et sortir. C'tait la fin de mars. Les rues bleuissaient, froides et dsertes. Des porteurs de journaux passaient. Les sous-sols des boulangeries laissaient sortir la chaleur de la dernire fourne, et des gens nus et enfarins gesticulaient, tachs de lueurs venues du brasier. Je suivis le boulevard de Courcelles et longeai le parc Monceau, cette heure plein de chants d'oiseaux et du mystre suscit par l'tang que veille la colonnade ruine, tandis que les arbres lanaient le galbe de leurs fts et secouaient leur frondaison nouvelle. Un homme passa, tenant un crochet, une lanterne sourde, et charg d'une hotte. Je le suivis et le vis s'approcher successivement de plusieurs botes ordures o il fouillait avec son crochet. Aprs avoir visit quelques botes, l'homme, voyant que je ne le quittais pas, se retourna et souleva sa lanterne, qu'il darda sur ma face afin de m'examiner. En mme temps il m'apostropha: --Voudriez-vous, me faire concurrence? --Dieu garde! m'criai-je. Je suis seulement curieux et voudrais vous accompagner afin de visiter votre hotte sous votre surveillance, chez vous. Il dit: --J'y consens. Mais ne me troublez pas, suivez-moi sans rien dire. * * * * * J'obis. Nous errmes ainsi jusque vers neuf heures du matin. Vers six heures, nous passmes aux Halles. Je vis, prs de la fontaine des Innocents, un homme vtu de haillons multicolores comme une mosaque, agenouill devant un tas d'ordures, et cherchant des bribes d'aliments putrides qu'il mangeait avidement. Il tait nu-tte et ses cheveux pendaient, roux comme ceux d'un Christ. Vers sept heures et demie, nous traversmes le pont d'Austerlitz et croismes un char plein de peaux de moutons dont l'odeur m'pouvanta, bien que j'eusse dj flair tant de tas d'ordures depuis l'aube. La hotte de mon compagnon tant pleine, nous gagnmes rapidement la place d'Italie, puis nous sortmes de Paris, car le chiffonnier demeurait au Kremlin-Bictre. * * * * * Il me fit entrer dans sa bicoque donnant sur un terrain vague. Cette demeure exhalait une odeur nausabonde. Le chiffonnier me prsenta sa famille. C'tait d'abord sa femme enceinte, dont le ventre soulevait la jupe presque jusqu'aux genoux. Son mari l'excusa: --Elle est fconde, monsieur, et belle aussi. Mais les vtements ne lui sont pas avantageux. Nue, son ventre s'arrondit comme une perle. Il cria: --Nicolas! et me dit: C'est mon fils. Nicolas, gars de treize ans, bien fait, peu vtu et dbraill comme un Attys, me fit des courbettes. Je dis son pre: --Belle progniture, mon compagnon, que la vtre: Nicolas vous fait honneur. Ses vtements ouverts montrent sa peau dlicate que la crasse orne d'ombres. Il est fait comme le Prince, Charmant et Prs des pyramides de Malpighi La tour d'ivoire se dresse sainement, vertueusement. Puis, le chiffonnier fit venir une fille de quinze ans, svelte, nelle, coiffe d'une norme tignasse huileuse. Cette fille s'appelait Genevive. Je la saluai lyriquement: --Ses cheveux distillent de l'huile comme l'olive, mais sa peau, au contraire de celle de la Truitonne du conte de fes, n'est pas huileuse. Ses dents sont belles comme des gousses d'ail. Ses yeux sont noirs comme les fruits du micocoulier. Ses lvres sont comme deux tranches de bigarade et en ont peut-tre la saveur amre. Son fichu qui palpite crase sans raison les arbouses de ses seins. Mon compre, mon compre, d'avoir une si belle famille, vous tes plus enviable qu'un empereur! Le chiffonnier sourit et dit glorieusement: --J'en descends. Je me nomme Pertinax Restif, pour vous servir. --Quoi! m'criai-je, descendriez-vous de cet imprimeur trop vertueux, si vertueux qu'il en paraissait abject? On le prit pour un domestique le 21 mars 1756... Le saviez-vous? Il tait en gros bergopzom vert, glands et brandebourgs, avec un gros manchon d'ours, ceinture de poil... Il se promenait avec une femme, une des seules qu'il et traite en soeur. Une dame les appela et leur demanda: tes-vous gens de maison!... Vous descendez de Restif de La Bretonne et, comme lui, tes vertueux! Le chiffonnier prit un air svre, en disant: --Plus vertueux que lui! Je ne le crus pas, et pourtant j'ajoutai srieusement: --Votre mdiocrit n'a que ce qu'elle mrite. Vous n'tes que des chiffonniers. Pertinax Restif gesticula vasivement en souriant narquoisement. Il fit quelques pas de rigaudon, puis dit en me regardant dans le blanc des yeux: * * * * * --Cette mode de baller est passe. Soit, mais j'aime cette danse. La vertu n'est plus de mode, soit! mais je l'aime... Je suis un Lyonnais, un gne natif de la Croix-Rousse. Aprs mon service, j'tais marchand d'habits. J'habitais la monte du Tire-cul, o je revenais las, chaque soir, pour avoir cri: Marchand de pattes! depuis le matin, dans tous les quartiers. J'avais une soeur, jolie boyaude qui gagnait trois francs par jour. Nous tions orphelins et vivions ensemble. Que voulez-vous? nous n'tions coureurs ni l'un ni l'autre. La popotte, la famille, un bon chez-soi... nous tions heureux, et le bonheur engendre toute vertu. Le sang vertueux de notre anctre nous cria de ne point gcher ce bonheur, d'tre vertueux jusqu'au bout. Nous fmes l'amour. Les vieux habits, les chapeaux rougis et raills ne rapportant pas assez, je devins chiffonnier. Je fouillai les quevilles. Des trouvailles me rcompensaient parfois de fouilles souvent infructueuses. Pourtant, nous vnmes ici, au Kremlin-Bictre. Je continuai mon mtier, chaque matin. Paris, au lieu d'quevilles, je fouille les ordures: le nom seul a chang. Et je vis heureusement, vertueusement, levant ces enfants que m'a donns mon pouse, ma soeur. * * * * * J'coutai avec peine ce rcit. Un malaise indfinissable faisait battre mes tempes, et j'prouvais un grand dgot pour cette famille et l'odeur de sa maison. La Thamar de Pertinax Restif coutait droite et les yeux hagards. Sa face dfigure par le masque de la grossesse s'allongeait comme celle d'une serve mal nourrie. Sa lippe pendait, en signe atavique de bont, et, un peu de salive s'coulant sans mousser, dnotait un abrutissement honnte et une vertu de chienne. Ses bras ballaient. un moment, elle souleva sa main droite pour gratter sa tte peut-tre pouilleuse. Je lui vis l'annulaire une vilaine bague dont le chaton sertissait une opale: pierre de malheur, gemme infme, mlange immonde de pissat, de crachats, de sperme et d'yeux crass. Les enfants, pendant le rcit de leur pre, s'taient mis pleurer. Ils avaient saisi ses mains et les baisaient en les mouillant de leurs larmes. Devant toute cette vertu, mon me elle-mme devint doucetre, mon cerveau s'emplit des ides les plus mdiocres. Des larmes montrent mes paupires. Tout devint trouble, opalin, autour de moi. Mais, par bonheur, des sanglots refouls ayant imprim un roulis au ventre de la Thamar, je souris, riotai, rigolai, et m'inclinai dbonnairement pour baiser la main de cette femme qui, d'motion, secouait sa panse. Comme s'il et craint une parturition soudaine, Pertinax Restif regardait avec une sollicitude inquite ce ventre agit. Il murmurait seulement: --Ventre sororal de mon pouse. ma perle... ma perle fine! Ce fut alors que cette femme sentimentale pronona les seules paroles que j'aie entendues d'elle: --Les perles meurent. Cette phrase me fit de nouveau venir la larme l'oeil, tandis que Pertinax Restif dclamait faux ces vers qu'il avait certainement composs, mme le dernier: La mort nous posera dans le giron divin. En attendant, vivons parmi les quevilles. Vertu, ce mot sacr n'est peut-tre pas vain, Joignons donc nos vertus, ma soeur, mon fils, ma fille... O peut-on tre mieux qu'au sein de sa famille! Mes larmes se schrent instantanment. La nudit du jeune Nicolas s'tait apaise. Je me plus rpter: Prs des pyramides de Malpighi, La tour d'ivoire se dresse, Mais penche comme la tour de Pise. Puis, me tournant vers le chiffonnier: --Mon compre, mon compre, voil o vous ont men votre vertu et celle de M. Nicolas, votre anctre; vous n'tes qu'un chiffonnier, et pourtant vous descendez d'un empereur. Pertinax Restif parut froiss, mais il rougit d'orgueil en dclarant: --Je suis un patriarche. --Bien! insistai-je, patriarche! pre de famille! tu tiens perptuer la vertu. Mais vois! Au dbut de la gnalogie, un empereur; la fin, un chiffonnier content de son sort. Dcemment et vertueusement ton fils sera vidangeur. Heureusement pour lui, ce mtier n'existe plus gure, et ce sont des machines qui vident les fosses... Mais le reste d'orgueil de Pertinax Restif l'empcha de comprendre. Il reprit: --Oui, je descends d'un empereur, mais je suis un patriarche. * * * * * Et, gravement, il alla tirer d'une armoire un vieux coffret cir, en bois de noyer. Il en tira un vlin roul un cylindre de buis. Je reconnus la gnalogie tablie par le pre de Restif de la Bretonne, et transcrite par celui-ci dans l'introduction de _Monsieur Nicolas ou le coeur humain dvoil_. Le chiffonnier droula le vlin et en lut emphatiquement le dbut: Pierre Pertinax, autrement Restif, descend en ligne directe de l'empereur Pertinax, successeur de Commode, et auquel succda Didius Julianus, lu empereur parce qu'il fut assez riche pour tenir l'enchre laquelle les soldats avaient mis le souverain pouvoir. Or, l'empereur Helvius Pertinax eut un fils posthume, aussi nomm Helvius Pertinax, dont Caracalla ordonna la mort, uniquement parce qu'il tait fils d'un empereur. Mais, un affranchi, qui portait le nom de son matre, s'offrit gnreusement aux assassins qu'il trompa... Le chiffonnier s'interrompit. L'orgueil tincelait dans ses yeux. Son pouse incestueuse, et les enfants l'admiraient. Le relent de pourriture qui flottait dans la maison devint hroque comme la puanteur d'un champ de bataille. Je tirai mon mouchoir, me mouchai bruyamment et dclarai premptoirement: --Mon compagnon, mon compre, vous m'avez promis de me laisser visiter votre hotte. Les faces redevinrent honntes, les odeurs nausabondes. Pertinax Restif roula le vlin sur le cylindre de buis. Il alla ranger le coffret dans l'armoire. Ensuite, il porta la hotte dans le terrain vague. Je l'y suivis. Le butin de la matine fut rpandu sur le sol. J'en examinai chaque pice, que je passais au fur et mesure Pertinax Restif qui triait le tout. * * * * * Je trouvai: des timbres-poste oblitrs, enveloppes de lettres, des botes d'allumettes, des billets de faveur pour divers thtres, une cuiller de mtal, sans valeur, du tulle illusion froiss, des morceaux de balayeuses, des rubans fans, des mgots de cigares, des fleurs artificielles fltries, un faux-col gauchi, des pluchures de pommes de terre, des corces d'oranges, des pelures d'oignons, des pingles cheveux, des cure-dents, de petits cheveaux emmls de cheveux, un vieux corset sur lequel s'tait colle une tranche de citron, un oeil de verre, une lettre froisse que je mis part. Je la transcris: Monsieur et cher matre, Excusez mon importunit. Mais, comme vous tes un peu la cause de mes dboires, j'ai pens que vous voudriez peut-tre m'aider en l'occurrence. J'eusse prfr vous parler personnellement et non par lettre, mais je sais que les grands hommes sont difficiles approcher: _Non licet omnibus adire Corinthum._ Voici, Monsieur. J'tais lve dans le collge que les Prmontrs tiennent Saint-Cloud. J'tais bon lve de seconde, plein de ce que l'on nommait l'esprit de la maison. Malheureusement, ou qui sait? heureusement, un externe introduisit un de vos livres dans la bote. C'tait, je m'en souviens, votre clbre roman, dont le titre est un nom latin francis la Corneille: _Brute!_ L'action de ce roman est situe, d'ailleurs, dans le faubourg Saint-Germain. Ce livre, je l'avoue et vous le savez, est cochon par endroits. Il me perdit, monsieur. J'eus l'envie irrsistible de connatre votre oeuvre entire. Par l'externe, je fis acheter: _Les Roses qu'on arrose_, _Les Passions de la Congaye_, _Le Chien amoureux_, et ce livre norme, _Kollioth_. J'avais tout cela dans mon casier, au collge. En mme temps, j'crivis, vers et prose. Vos livres et mes crits furent pigs. Vos livres sont l'index, vous n'en doutez pas. Mes crits tournaient en ridicule nombre d'institutions que les Prmontrs ont coutume d'honorer. On en conclut que je n'avais plus l'esprit de la maison. Les prjugs de mes matres prvalurent contre les qualits du bon lve que j'tais. On me mit la porte, on me renvoya, monsieur, malgr les supplications de mes parents qui, ds ce jour, se sparrent de moi, m'enjoignant de gagner ma vie et me refusant presque toute aide. Oui, cher Matre, je suis dans une telle situation, dont un Anglo-Saxon s'accommoderait, mais qui peut gner un Franais de quinze ans. Dans cette dtresse, j'ai recours vous, etc., etc. Suivaient diverses protestations, le nom et l'adresse. * * * * * Je continuai de fouiller les ordures. Je trouvai encore: un peigne dent, quelques rubans de dcorations tenant des boutons de culotte, un abat-jour dchir mais charmant, une pipe, quelques flacons parfumerie, des fioles de pharmacie, une ponge, un paquet de cartes transparentes, non obscnes,--l'acheteur, tromp par un camelot, les avait jetes de dpit--un carnet contenant les comptes faits par une cuisinire au sujet du march, un ventail bris, des gants dpareills, une brosse dents, du marc de caf, des botes de conserves ventres, des os, un de ces oeufs de bois que l'on met dans les chaussettes raccommoder, et enfin une bague trange que j'achetai au chiffonnier. Cette bague tait en or, avec une pierre blanchtre dont j'ignorais le nom. Je la payai. Puis, comme la hotte tait presque vide et ne contenait plus que quelques fragments de miroir et un baromtre bris d'o coulaient encore quelques gouttes de mercure, je me levai remerciant Pertinax Restif et promettant de revenir le visiter. Mais cet homme hocha la tte en disant: --Revenez avant six mois, en ce cas. Car, au bout de ce temps, j'espre avoir mis de ct un pcule suffisant pour m'tablir dans le sud de la France. Nous gagnerons par tapes Nice ou Monaco, de toute faon, le plus prs possible de la Turbie. --Pourquoi la Turbie? demandai-je. Il rpondit gravement: --Parce que cette commune est le berceau de notre race, le lieu natal de mon illustre anctre, l'empereur romain Pertinax. Je souris, souhaitai bonne chance et dis adieu cet homme vertueux. Je ngligeai de prendre cong de sa famille, et m'en allai sans tourner la tte. * * * * * Rentr chez moi, j'examinai les deux trouvailles qui, jetes dans des botes ordures, en deux endroits de Paris, s'taient trouves runies dans la hotte de Pertinax Restif. Je rangeai la lettre avec diffrents documents exhilarants ou navrants que je possde, et pris la bague sur moi, dans la poche de mon gilet. * * * * * Quelques jours aprs, je me trouvais en soire chez de riches bourgeois. On annona le snateur X... et son fils. Ce snateur tait de la parent de la matresse de maison, son nom tait celui dont tait signe la lettre de potache que j'ai donne. Le snateur X..., gras, laid, l'air protestant, entra, trs digne, poussant devant soi son fils assez gauche, vtu d'un uniforme de lycen, et le visage couvert de boutons points de noir. Je conus que la svrit paternelle s'tait apaise et qu'un lyce avait accueilli le jouvenceau, que les moines avaient rejet. Au bout de quelques moments, on annona l'auteur de _Brute!_ et de _Kollioth_. Je vis le lycen rougir. Le grand homme entra avec dsinvolture. Pendant les prsentations, il fut charmant; mais rien dans sa physionomie ne dcela qu'il et quelque connaissance du cas du collgien. Celui-ci me parut du reste enchant et persuad que le grand homme n'avait pas tenu sa lettre. L'crivain entour, ft, raconta toutes sortes d'histoires, fit la gazette de la semaine, et ce fut un mlange extraordinaire de calembours, de recettes de cuisine, de conseils pour la toilette, d'aventures personnelles et d'anecdotes de toute sorte, souvent raides et sales. Voici la dernire: --Une actrice d'un petit thtre est entretenue par un vieux qui, je crois, est un homme politique. Elle le trompe avec un de mes amis de qui je tiens l'histoire. Le vieillard, amoureux et jaloux la folie, se croit aim, comme il est juste. Il dut, il y a quelque temps, subir une opration douloureuse. L'actrice, parat-il, ne s'enquit jamais de la sant du malade et fit mme un voyage Nice l'poque de l'opration. Le vieillard fut affect de cette indiffrence. Lorsqu'il revit la dame en question, il lui fit des reproches. L'actrice fit semblant de ne jamais s'tre doute de la gravit du cas, et ajouta qu'ayant elle-mme subi diverses oprations, pour ovaires, kyste et appendicite, elle tait blase sur ces incidents et ne craignait jamais pour la vie de quelqu'un, ds qu'elle le savait aux mains des chirurgiens. Le vieillard connut par l que l'indiffrence de la belle ne venait pas d'un dsamour, mais marquait seulement une confiance illimite dans la science. L'actrice lui donna nonobstant des preuves d'amour irrfutables, et, comme il se croyait beau garon, il ne douta pas d'tre aim, puisqu'il tait aimable. Cet homme, vers dans diverses sciences sociales fort importantes, et qu'on et pu croire srieux, imagina un moyen bizarre, assez dgotant, pour commmorer sa gurison. Il invita l'actrice un souper fort galant, tte tte, dans un grand restaurant. Sous sa serviette, la dame trouva un tui ravissant, qu'elle ouvrit. L'tui ne contenait qu'une bague fort simple, orne d'une pierre dont l'actrice ignorait le nom. Elle remercia le vieil amant, qui lui donna ces explications: Cette bague, ma chre enfant, doit t'tre jamais prcieuse. Qu'elle soit jamais le souvenir de notre amour. Cette bague porte, l'intrieur, la date grave du jour o nous nous connmes, et la pierre qui l'orne, c'est un calcul de ma vessie... ce moment de la narration du grand homme, j'entendis haleter trangement prs de moi. Je compris que c'tait le snateur X... qui soufflait ainsi. Mais personne n'y prit garde, car on tait fortement intress par le rcit. Moi-mme, j'tais occup tter dans la poche de mon gilet la bague trouve dans la botte du vertueux Pertinax Restif. L'crivain clbre continuait: --L'actrice referma l'tui. Cet incident lui avait coup l'apptit. Et la bague lui rpugnait. Une petite dame s'exclame: --Elle avait d en voir bien d'autres, pourtant! --C'est vrai, repartit le narrateur, mais la nature humaine est ainsi faite. L'actrice tait certainement cuirasse l'gard de choses plus repoussantes. Nanmoins, elle ne put supporter la bague en question. Le soir mme, elle la jeta aux ordures... Un petit cri, la chute d'un corps, interrompirent le narrateur et nous firent sursauter. Le snateur X... venait de s'abattre prs de sa chaise. On s'empressa autour de lui. Il tait violet, gonfl et irrmdiablement mort, comme un lphant, du _coeur bris_. Mentalement, j'honorai cette victime de l'amour. Le lendemain, ne pouvant supporter d'avoir en ma possession la bague devenue relique, j'allai dans une glise, la dposer sur un autel. LA SERVIETTE DES POTES Plac sur la limite de la vie, aux confins de l'art, Justin Prrogue tait peintre. Une amie vivait avec lui et des potes venaient le voir. Tour tour, l'un d'eux dnait dans l'atelier o la destine mettait, au plafond, des punaises en guise d'toiles. Il y avait quatre convives qui ne se rencontraient jamais table. David Picard venait de Sancerre; il descendait d'une famille juive christianise, comme il y en a tant dans la ville. Lonard Delaisse, tuberculeux, crachait sa vie d'inspir, avec des mines mourir de rire. Georges Ostrole, les yeux inquiets, mditait, comme autrefois Hercule, entre les entits du carrefour. Jaime Saint-Flix savait le plus d'histoires; sa tte pouvait tourner sur ses paules, comme si le cou n'avait t que viss dans le corps. Et leurs vers taient admirables. Les repas n'en finissaient pas, et la mme serviette servait tour tour aux quatre potes, mais on ne le leur disait pas. * * * * * Cette serviette, petit petit, devint sale. Voici du jaune d'oeuf prs d'une trane sombre d'pinards. Voila des ronds de bouches vineuses et cinq marques grises laisses par les doigts d'une main au repos. Une arte de poisson a perc la trame du lin comme une lance. Un grain de riz a sch, coll dans un angle. Et de la cendre de tabac assombrit certaines parties plus que les autres. * * * * * --David, voil votre serviette, disait l'amie de Justin Prrogue. --Il faudra aussi penser acheter des serviettes, disait Justin Prrogue, marque a pour quand on aura de l'argent. --Votre serviette est sale, David, disait l'amie de Justin Prrogue, je vous la changerai la prochaine fois. La blanchisseuse n'est pas venue cette semaine. --Lonard, prenez votre serviette, disait l'amie de Justin Prrogue. Vous pouvez cracher dans le coffre charbon. Comme votre serviette est sale! Je vous la changerai ds que la blanchisseuse m'aura rapport du linge. --Lonard, il faudra que je fasse ton portrait te reprsentant en train de cracher, disait Justin Prrogue, et j'ai mme envie d'en faire une sculpture. * * * * * --Georges, j'ai honte de vous donner toujours la mme serviette, disait l'amie de Justin Prrogue, je ne sais pas ce que fait la blanchisseuse. Elle ne me rapporte pas mon linge. --Commenons manger, disait Justin Prrogue. * * * * * --Jaime Saint-Flix, je suis oblige de vous donner encore la mme serviette. Je n'en ai pas d'autre aujourd'hui, disait l'amie de Justin Prrogue. Et le peintre faisait tourner la tte du pote pendant tout le repas en coutant beaucoup d'histoires. * * * * * Et des saisons passrent. Les potes se servaient tour tour de la serviette et leurs pomes taient admirables. Lonard Delaisse crachait sa vie plus comiquement encore, et David Picard se mit aussi cracher. La serviette vnneuse infesta tour tour, aprs David, Georges Ostrole et Jaime Saint-Flix, mais ils ne le savaient pas. Semblable une loque ignoble d'hpital, la serviette se tacha du sang qui venait aux lvres des quatre potes, et les dners n'en finissaient pas. * * * * * Au commencement de l'automne, Lonard Dlaisse cracha le reste de sa vie. Dans diffrents hpitaux, secous par la toux comme des femmes par la volupt, les trois autres potes moururent peu de jours d'intervalle. Et tous les quatre laissaient des pomes si beaux qu'ils semblaient enchants. On mit leur mort au compte, non de la nourriture, mais de la malefaim et des veilles lyriques. Car, se peut-il vraiment qu'une seule serviette puisse tuer, en si peu de temps, quatre potes incomparables? * * * * * Les convives morts, la serviette devint inutile. L'amie de Justin Prrogue voulut la mettre au sale. Et elle la dplia en pensant: Elle est vraiment trop sale et elle commence sentir mauvais. Mais, la serviette dplie, l'amie de Justin Prrogue eut un tonnement et appela son ami qui s'merveilla: --C'est un vrai miracle! Cette serviette si sale, que tu tales avec complaisance, prsente, grce la salet coagule et de diverses couleurs, les traits de notre ami dfunt, David Picard. --N'est-ce pas? murmura l'amie de Justin Prrogue. Tous deux, en silence, regardrent quelques instants l'image miraculeuse et puis, doucement, firent tourner la serviette. Mais ils plirent aussitt en voyant apparatre l'pouvantable aspect mourir de rire de Lonard Dlaisse s'efforant de cracher. Et les quatre cts de la serviette offraient le mme prodige. Justin Prrogue et son amie virent Georges Ostrole indcis et Jaime Saint-Flix sur le point de raconter une histoire. --Laisse cette serviette, dit brusquement Justin Prrogue. Le linge tomba et s'tala sur le plancher. Justin Prrogue et son amie tournrent longtemps comme des astres autour de leur soleil, et cette Sainte-Vronique, de son quadruple regard, leur enjoignait de fuir sur la limite de l'art, aux confins de la vie. L'AMPHION FAUX MESSIE OU HISTOIRES ET AVENTURES DU BARON D'ORMESAN I LE GUIDE Il y avait bien quinze ans que je n'avais pas vu Dormesan, un de mes camarades de collge. Je savais seulement qu'aprs avoir difi une fortune assez considrable et l'avoir dissipe, il guidait les trangers dans Paris. Je le rencontrai, un jour, devant un des plus grands htels des boulevards. Mchonnant un cigare, il attendait patiemment des clients. Il me reconnut le premier et m'arrta au passage. Voyant que son visage ne me rappelait rien, il se fouilla et me tendit ensuite une carte qui portait: Baron Ignace d'Ormesan. Je le serrai dans mes bras, et, sans m'tonner de son anoblissement sans doute rcent, je lui demandai si les affaires marchaient, si l'tranger donnait cette anne. --Me prendriez-vous pour un guide, s'cria-t-il indign, un guide, un simple guide? --Je croyais, balbutiai-je, on m'avait dit... --Ta ta ta! Ceux qui vous l'ont dit plaisantaient. Vous me faites l'effet d'un homme qui demanderait un peintre connu si le btiment marche bien. Je suis artiste, cher ami, et, qui plus est, j'ai invente mon art moi-mme, et je suis seul l'exercer. --Un nouvel art? Peste! --Ne vous moquez point, dit-il sur un ton svre, je suis trs srieux. Je m'excusai et il reprit d'un air modeste: --Endoctrin dans tous les arts, j'y excelle: mais, toutes les carrires artistiques sont encombres. Dsesprant de me faire un nom comme peintre, je brlai tous mes tableaux. Renonant aux lauriers potiques, je dchirai cent cinquante mille vers environ. Ayant ainsi institu ma libert dans l'esthtique, j'inventai un nouvel art, fond sur le pripattisme d'Aristote. Je nommai cet art: l'amphionie, en souvenir du pouvoir trange que possdait Amphion sur les moellons et les divers matriaux en quoi consistent les villes. Au reste, ceux qui feront de l'amphionie seront appels des amphions. Comme un nouvel art il fallait une nouvelle Muse et que, d'autre part, j'tais moi-mme le crateur de cet art et par consquent sa muse, j'adjoignis tout simplement la troupe des Neuf Soeurs ma personnification fminine, sous le nom de baronne d'Ormesan. Je dois ajouter que je suis clibataire et que j'eus d'autant moins de scrupules porter dix le nombre des Muses, que j'tais en cela d'accord avec les lois de mon pays, relatives au systme dcimal. Maintenant que voici clairement exposes, je crois, les origines historiques et les donnes mythologiques de l'amphionie, je veux vous l'expliquer. L'instrument de cet art et sa matire sont une ville dont il s'agit de parcourir une partie, de faon exciter dans l'me de l'amphion ou du dilettante des sentiments ressortissant au beau et au sublime, comme le font la musique, la posie, etc. Pour conserver les morceaux composs par l'amphion, et pour que l'on puisse les excuter de nouveau, il les note sur un plan de la ville, par un trait indiquant trs exactement le chemin suivre. Ces morceaux, ces pomes, ces symphonies amphioniques se nomment des antiopes, cause d'Antiope, la mre d'Amphion. Pour ma part, c'est Paris que je pratique l'amphionie. Voici une antiope que j'ai compose ce matin mme. Je l'ai intitule: Pro Patria. Elle est destine, comme son titre l'indique, inspirer l'enthousiasme, les sentiments patriotiques. On part de la place Saint-Augustin o se trouvent une caserne et la statue de Jeanne d'Arc. On suit ensuite la rue de la Ppinire, la rue Saint-Lazare, la rue de Chteaudun jusqu' la rue Laffitte, o l'on salue la maison Rothschild. On revient par les grands boulevards jusqu' la Madeleine. Les grands sentiments s'exaltent la vue de la Chambre des dputs. Le ministre de la Marine, devant lequel on passe, donne une haute ide de la dfense nationale, et l'on monte l'avenue des Champs-lyses. L'motion est extrme voir se dresser la masse de l'Arc de Triomphe. l'aspect du dme des Invalides, les yeux se mouillent de larmes. On tourne vite dans l'avenue Marigny, pour conserver cet enthousiasme, qui arrive son comble devant le palais de l'lyse. Je ne vous cache point que cette antiope serait plus lyrique, aurait plus de grandeur si on pouvait la terminer devant le palais d'un roi. Mais, que voulez-vous? Il faut prendre les choses et les villes comme elles sont. --Mais, dis-je en riant, je fais de l'amphionie tous les jours. Il ne s'agit que de promenade... --Monsieur Jourdain!... s'cria le baron d'Ormesan, vous dites vrai, vous faisiez de l'amphionie sans le savoir. * * * * * ce moment, une troupe d'trangers sortit de l'htel; le baron se prcipita et leur parla dans leur langage. Il m'appela ensuite: --Vous le voyez, je suis polyglotte. Mais, venez avez nous. Je vais excuter ces touristes une antiope rsume, quelque chose comme un sonnet amphionique. C'est un des morceaux qui me rapportent le plus. Il est intitul: _Lutce_, et, grce certaines licences non potiques mais amphioniques, il me permet de montrer tout Paris en une demi-heure. Nous montmes, les touristes, le baron et moi, sur l'impriale de l'omnibus Madeleine-Bastille. En passant devant l'Opra, le baron d'Ormesan l'annona haute voix. Il ajouta, en indiquant la succursale du Comptoir d'Escompte: --Palais du Luxembourg, le Snat. Devant le Napolitain, il dit emphatiquement: --L'Acadmie franaise. Devant le Crdit Lyonnais, il annona l'lyse, et, continuant de cette faon, il avait montr, lorsque nous arrivmes la Bastille: nos principaux muses, Notre-Dame, le Panthon, la Madeleine, les grands magasins, les ministres et les demeures de nos hommes illustres morts et vivants; enfin, tout ce qu'un tranger doit voir Paris. Nous descendmes de l'omnibus. Les touristes payrent largement le baron d'Ormesan. J'tais merveill et je le lui dis. Il me remercia modestement et nous nous quittmes. * * * * * Quelque temps aprs, je reus une lettre date de la prison de Fresnes. Elle tait signe du baron d'Ormesan: --Cher ami, m'crivait cet artiste, j'avais compos une antiope intitule: _La Toison d'or_. Je l'excutai un mercredi soir. Je partis de Grenelle, o j'habite, sur un bateau-mouche. C'tait, comme vous pouvez le voir, une vocation savante de la fable argonautique. Vers minuit, rue de la Paix, je brisai quelques vitrines de bijoutiers. On m'arrta assez brutalement, et on m'incarcra sous le prtexte que je m'tais empar de divers objets d'or qui constituaient la Toison, but de mon antiope. Le juge d'instruction n'entend rien l'amphionie, et je vais tre condamn si vous n'intervenez pas. Vous savez que je suis un grand artiste. Proclamez-le, et dlivrez-moi. Comme je ne pouvais rien pour le baron d'Ormesan, et que je n'aime pas avoir affaire avec la Justice, je ne lui rpondis mme pas. II UN BEAU FILM --Qui n'a pas un crime sur la conscience? demanda le baron d'Ormesan. Pour ma part, je ne les compte plus. J'en ai commis quelques-uns qui m'ont rapport pas mal d'argent. Et si je ne suis pas millionnaire aujourd'hui, il faut accuser mes apptits plutt que mes scrupules. En 1901, j'avais fond avec quelques amis la _Cinematographic International Company_, que nous appelions plus brivement la C. I. C. Il s'agissait d'obtenir des films d'un trs grand intrt et de donner ensuite des reprsentations cinmatographiques dans les principales villes d'Europe et d'Amrique. Notre programme tait trs bien compos. Grce l'indiscrtion d'un valet de chambre, nous avions pu obtenir l'intressante scne reprsentant le lever du prsident de la Rpublique. Nous avions galement cinmatographi la naissance du prince d'Albanie. D'autre part, prix d'or, en corrompant quelques fonctionnaires du Sultan, nous avions fix jamais, dans sa mobilit, l'impressionnante tragdie o le grand-vizir Melek-Pacha, aprs des adieux dchirants ses femmes et ses enfants, but le mauvais caf, par ordre de son matre, sur la terrasse de sa maison de Pra. Il nous manquait la reprsentation d'un crime. Mais on ne connat pas d'avance l'heure d'un forfait, et il est rare que les criminels agissent ouvertement. Dsesprant de nous procurer, par des moyens licites, le spectacle d'un attentat, nous dcidmes d'en organiser un dans une villa que nous loumes Auteuil. Nous avions d'abord pens engager des acteurs pour mimer le crime qui nous manquait, mais, outre que nous eussions tromp nos futurs spectateurs en leur offrant des scnes truques, habitus que nous tions ne cinmatographier que de la ralit, nous ne pouvions tre satisfaits par un simple jeu thtral, si parfait ft-il. Nous emes aussi l'ide de tirer au sort celui qui d'entre nous devait se dvouer et commettre le crime qu'enregistrerait notre appareil. Mais cette perspective ne sourit personne. Nous tions, en somme, une socit d'honntes gens, et nul ne se souciait de perdre l'honneur, mme dans un but commercial. Une nuit, nous nous embusqumes au coin d'une rue dserte, prs de la villa que nous avions loue. Nous tions six, tous arms de revolvers. Un couple passa. C'taient un jeune homme et une jeune femme, dont la mise recherche nous parut trs propre fournir les lments intressants d'un crime sensationnel. Silencieux, nous bondmes sur le couple, le ligottmes et le transportmes dans la villa. Nous l'y laissmes sous la garde de l'un d'entre nous. Nous nous remmes en embuscade et un monsieur favoris blancs, en vtements de soire, ayant paru, nous allmes sa rencontre et l'entranmes dans la villa, malgr sa rsistance. L'aspect de nos revolvers eut raison de son courage et de ses cris. Notre photographe disposa son appareil, fit la lumire convenable et se tint prt enregistrer le crime. Quatre d'entre nous se placrent ct du photographe et braqurent leurs revolvers sur nos trois captifs. Le jeune homme et la jeune femme s'taient vanouis. Je les dshabillai avec des attentions touchantes. la jeune femme j'tai sa jupe et son corsage, et je laissai le jeune homme en bras de chemise. Puis, je m'adressai au monsieur en habit: --Monsieur, lui dis-je, mes amis et moi nous ne vous voulons aucun mal. Mais nous exigeons de vous, et sous peine de mort, que vous assassiniez, avec le poignard que je dpose vos pieds, cet homme et cette femme. Vous vous efforcerez avant tout de les faire revenir de leur vanouissement. Vous prendrez garde qu'ils ne vous tranglent. Et comme ils sont dsarms, nul doute que vous n'en veniez bout. --Monsieur me dit poliment le futur assassin, il faut bien cder la violence. Vos dispositions sont prises et je ne veux pas tenter de vous faire revenir sur une rsolution dont la raison ne m'apparat pas clairement, mais je vous demande une grce, une seule: permettez-moi de me masquer. Nous nous concertmes et reconnmes qu'il valait mieux, pour lui aussi bien que pour nous, qu'il ft masqu. Je lui attachai sur le visage un mouchoir auquel je fis des trous la place des yeux, et le sacripant commena son ouvrage. Il frappa dans les mains du jeune homme. Notre appareil fonctionnait et enregistrait cette scne lugubre. L'assassin, de la pointe de son poignard, piqua sa victime au bras. Le jeune homme bondit sur ses pieds et sauta avec une force dcuple par l'effroi sur le dos de son agresseur. Il y eut une courte lutte. La jeune femme revint aussi de son vanouissement et se prcipita au secours de son ami. Mais elle tomba la premire, frappe au coeur d'un coup de poignard. Puis ce fut le tour du jeune homme. Il s'affaissa, la gorge coupe. L'assassin fit bien les choses. Son mouchoir n'avait pas t drang pendant cette lutte. Il le conserva tant que notre appareil fonctionna: --tes-vous contents, messieurs, nous demanda-t-il, et puis-je maintenant faire ma toilette? Nous le flicitmes, il se lava les mains, se recoiffa, se brossa. Ensuite, l'appareil s'arrta. * * * * * L'assassin attendit que nous eussions fait disparatre les traces de notre passage, cause de la police qui ne manquerait pas de venir le lendemain. Nous sortmes tous ensemble. L'assassin prit cong de nous en homme du monde. Il retournait en toute hte son cercle, car, point de doute qu'il ne gagnt le soir mme, aprs une pareille aventure, des sommes fabuleuses. Nous salumes ce joueur, en le remerciant, et fmes nous coucher. Nous avions notre crime sensationnel. Il fit un bruit norme. Les victimes taient la femme du ministre d'un petit tat des Balkans et son amant, fils du prtendant la couronne d'une principaut de l'Allemagne du Nord. Nous avions lou la villa sous un faux nom, et le grant, pour ne point avoir d'ennuis, dclara reconnatre son locataire dans le jeune prince. La police fut sur les dents pendant deux mois. Les journaux publirent des ditions spciales, et, comme nous avions commenc notre tourne, vous pouvez imaginer notre succs. La police ne supposa pas un instant que nous offrions la ralit de l'assassinat du jour. Nous avions cependant soin de l'annoncer en toutes lettres. Mais le public ne s'y trompa point. Il nous fit un accueil enthousiaste et, tant en Europe qu'en Amrique, nous gagnmes de quoi distribuer aux membres de notre association, au bout de six mois, la somme de trois cent quarante-deux mille francs. Comme le crime avait fait trop de bruit pour rester impuni, la police finit par arrter un Levantin, qui ne put fournir d'alibi valable pour la nuit du crime. Malgr ses protestations d'innocence, il fut condamn mort et excut. Nous emes encore bien de la chance. Notre photographe put, par un heureux hasard, assister l'excution, et nous corsmes notre spectacle d'une nouvelle scne, bien faite pour attirer la foule. Lorsqu'au bout de deux ans, pour des raisons sur lesquelles je ne m'tendrai pas, notre association fut dissoute, j'avais touch, pour ma part, plus d'un million, que je reperdis aux courses l'anne suivante. III LE CIGARE ROMANESQUE --Il y a de cela quelques annes, me dit le baron d'Ormesan, un de mes amis me donna une bote de havanes, qu'il me recommanda comme tant de la mme qualit que ceux dont le dfunt roi d'Angleterre ne pouvait se passer. Le soir, lorsque j'eus soulev le couvercle, je me rjouis beaucoup de l'arome que rpandaient les cigares merveilleux. Je les comparai aux torpilles bien ranges d'un arsenal. Arsenal pacifique! Torpilles que le rve a inventes pour combattre l'ennui! Puis, ayant pris dlicatement un des cigares, je trouvai que ma comparaison avec les torpilles tait inexacte. Il ressemblait plutt un doigt de ngre, et la bague de papier dor contribuait augmenter l'illusion que la belle couleur brune m'avait suggre. Je perai soigneusement le cigare, l'allumai et commenai tirer avec batitude des bouffes parfumes. Au bout de quelques instants il ne me vint plus dans la bouche qu'une saveur dsagrable, et la fume de mon cigare me parut avoir une odeur de papier brl: --Le roi d'Angleterre me parat avoir en fait de tabac, me dis-je, des gots moins raffins que je n'aurais suppos. Il est possible, aprs tout, que la fraude si rpandue de nos jours n'pargne mme plus le palais et la gorge d'douard VII. Tout s'en va. Il n'y a plus moyen de fumer un bon cigare. Et faisant la grimace je cessai de fumer le mien qui, dcidment, sentait le carton brl. Je l'examinai un instant en pensant: --Depuis que ces Amricains ont la haute main sur Cuba, il se peut que la prosprit de l'le ait progress, mais les havanes ne sont plus fumables. Ces Yankees ont sans doute appliqu aux plantations de tabac les procds de la culture moderne, les cigarires ont t certainement remplaces par des machines. Tout cela est peut-tre conomique et rapide, mais le cigare y perd beaucoup. D'autant plus que celui que j'ai honte de fumer l'instant me donne tout lieu de croire que les falsificateurs s'en mlent et que, de vieux journaux, tremps dans de la nicotine, tiennent maintenant lieu de feuilles de tabac chez les manufacturiers havanais. J'en tais l de mes rflexions, et j'avais dfait mon cigare, afin d'examiner les lments qui le composaient. Je ne fus pas trs surpris de dcouvrir, dispos de telle faon qu'il n'avait pas empch le cigare de tirer, un rouleau de papier que je m'empressai de drouler. Il tait form d'une feuille de papier entourant, comme pour la protger, une petite enveloppe ferme qui portait cette adresse: _Sen. Don Jos Hurtado y Barral, Calle de los Angeles, Habana._ Sur la feuille de papier, dont le bord suprieur tait un peu roussi, je lus avec stupfaction, traces d'une criture fminine, en espagnol, quelques lignes dont voici la traduction: Enferme contre mon gr dans le couvent de la Merced, je prie le bon chrtien qui aura l'ide de rechercher de quoi se compose ce mauvais cigare, d'envoyer son adresse la lettre ci-jointe. tonn et trs mu, je pris mon chapeau et fus mettre la lettre la poste. Ensuite je revins chez moi et allumai un second cigare. Il tait excellent, les autres aussi. Mon ami ne s'tait pas tromp. Le roi d'Angleterre se connaissait fort bien en tabacs de la Havane. * * * * * Cinq ou six mois aprs cet incident romanesque je n'y pensais plus, lorsqu'un jour on m'annona la visite d'un ngre et d'une ngresse fort bien mis, qui me priaient instamment de les recevoir, ajoutant que je ne les connaissais pas et que leur nom sans doute ne me dirait rien. Et c'est trs intrigu que j'entrai dans le salon o l'on avait introduit le couple exotique. Le monsieur ngre se prsenta avec aisance, s'expriment dans un franais trs intelligible: --Je suis, me dit-il, Don Jos Hurtado y Barral... --Quoi! c'est vous? m'criai-je trs tonn, et me rappelant soudain l'histoire du cigare. Mais, je dois avouer qu'il ne me serait jamais venu l'ide que le Romo havanais et sa Juliette pussent tre des ngres. Don Jos Hurtado y Barral reprit avec courtoisie: --C'est moi. Et me prsentant sa compagne il ajouta: --Voici ma femme. Elle l'est devenue grce votre obligeance, car des parents impitoyables l'avaient enferme dans un couvent, o les nonnes, tout le jour, fabriquent des cigares destins exclusivement la cour pontificale et celle d'Angleterre. Je n'en revenais pas. Hurtado y Barral continua: --Nous appartenons tous deux de riches familles noires. Il y en a un certain nombre Cuba. Mais, le croiriez-vous, le prjug de la couleur existe aussi bien chez les ngres que chez les blancs. Les parents de ma Dolors voulaient tout prix qu'elle poust un blanc. Ils souhaitaient surtout pour gendre un Yankee, et, dsols de la rsolution bien arrte qu'elle avait de m'pouser, ils la firent enfermer dans le plus grand secret au couvent de la Merced. Ne sachant comment retrouver Dolors, j'tais dsespr et prt me tuer, lorsque la lettre que vous avez eu la bont de jeter la poste me rendit le courage. J'enlevai ma fiance, et depuis elle est devenue ma femme... Et certes, monsieur, nous eussions t bien ingrats si nous n'avions pris pour but de notre voyage de noces Paris o nous avions le devoir de venir vous remercier. Je dirige cette heure une des plus importantes manufactures de cigares de la Havane, et voulant vous ddommager du mauvais cigare que vous avez fum par notre faute, je vous adresserai deux fois par an une provision de cigares du premier choix, n'attendant pour faire expdier le premier envoi que d'avoir consult votre got. Don Jos avait appris le franais la Nouvelle-Orlans, et sa femme le parlait sans accent, car elle avait t leve en France... * * * * * Peu de temps aprs, les jeunes hros de cette aventure romanesque retournrent La Havane. Je dois ajouter qu'ingrat, ou bientt mcontent de son mariage, je ne sais, Don Jos Hurtado y Barral ne m'a jamais fait tenir les cigares qu'il m'avait promis... IV LA LPRE Comme on venait de constater que la langue italienne n'offre que peu de difficults, le baron d'Ormesan protesta avec l'assurance d'un homme qui parle une quinzaine d'idiomes europens ou asiatiques: --Pas difficile, l'italien? Quelle erreur!... Il se peut que ses difficults soient peu apparentes, mais elles n'en existent pas moins, croyez-moi. J'en ai fait l'exprience. Elles furent cause que je faillis attraper la lpre, ce mal terrible qui, semblable aux difficults que prsente la langue italienne, se cache, semble avoir disparu, tandis qu'il n'en continue pas moins tendre ses ravages travers les cinq parties du monde. --La lpre! -- cause de l'italien? --Racontez-nous a! --Ce doit tre affreux! En coutant ces exclamations qui prouvaient le succs de sa dclaration paradoxale, le baron d'Ormesan souriait. Je lui tendis la bote de cigares. Il en choisit un, l'alluma, aprs en avoir retir la bague qu'il mit son auriculaire droit, selon une sotte habitude qui lui venait d'Allemagne. Puis, aprs avoir lanc quelques bouffes triomphantes sur ceux qui l'entouraient, il commena sur un ton de condescendance assez vaine: --Il y a prs de douze ans, je voyageais en Italie. J'tais cette poque un linguiste trs ignorant. Je parlais fort mal l'anglais et l'allemand. Pour l'italien, je macaronisais, c'est--dire que je me servais de mots franais auxquels j'ajoutais des terminaisons sonores, j'usais aussi de mots latins; bref, je me faisais comprendre. Je venais de parcourir pied une partie importante de la Toscane, lorsque j'arrivai un soir, vers six heures, dans une jolie bourgade o je devais coucher. l'unique auberge de l'endroit, on m'avertit que toutes les chambres taient retenues par une troupe d'Anglais. L'aubergiste me conseilla de demander asile au cur. Il me reut fort bien et parut charm de mon langage hybride, qu'il voulut bien, et c'tait trop d'honneur, comparer la langue du _Songe de Poliphile_. Je lui rpondis que je me contentais d'imiter involontairement le Merlin Coccaie. Il rit beaucoup, en me disant que justement il se nommait Folengo, ce qui me parut un hasard assez extraordinaire. Ensuite, il me mena sa chambre qu'il me montra. Je voulus refuser. Mais rien n'y fit. Ce digne abb Folengo entendait l'hospitalit d'une faon toscane, sans doute, car il ne manifesta mme pas l'intention de changer les draps de son lit. J'y devais coucher, et je ne pus trouver un prtexte pour demander au bon prtre, et sans le froisser, des draps propres. Je dnai tte tte avec le cur Folengo. La chre fut si dlicate que j'oubliai les draps malencontreux, dans lesquels je m'tendis vers les dix heures. Je m'endormis aussitt. Mon sommeil durait depuis une couple d'heures, lorsque je fus veill par un bruit de voix qui venait de la pice voisine. Dom Folengo causait avec sa gouvernante, respectable personne de soixante-dix ans, qui nous avait prpar le succulent repas que je digrais encore. Le cur parlait avec animation. Sa gouvernante lui rpondait d'une voix aigre-douce. Un mot, qui revenait tout propos dans leur conversation me frappa: la lpre. Je me demandai d'abord quelle raison ils pouvaient avoir de parler de cette terrible maladie: la lpre. Puis, je me reprsentai combien l'abb Folengo tait bouffi. Ses mains taient paisses. Continuant, mon raisonnement, je dus convenir que le prtre toscan tait imberbe, malgr son ge assez avanc. C'en tait assez. L'effroi s'empara de mon esprit. Certains villages italiens, aussi bien que certaines bourgades franaises, sont des foyers de lpre. Et j'en tais certain. Dom Folengo tait ladre. Je couchais dans le lit d'un lpreux. Les draps n'avaient mme pas t changs. ce moment les bruits de voix cessrent. La prtre ronfla bientt dans la pice voisine. Et j'entendis craquer les marches d'un escalier de bois. La gouvernante montait se coucher dans les combles. Ma terreur grandissait. Je pensai que les mdecins ne sont pas d'accord au sujet de la contagion de la lpre. Ces penses n'taient point faites pour me rassurer. Je me disais que l'abb m'avait offert son lit en toute charit, puis que dans la nuit il s'tait souvenu qu'il pouvait ainsi me communiquer son mal. C'est de cela qu'il parlait avec sa gouvernante, et sans doute avant de s'endormir avait-il pri Dieu pour que son imprudence n'et pas une malheureuse issue. Couvert d'une sueur froide, je me levai et me mis la fentre. Minuit sonna l'horloge de l'glise. Bientt je n'y tins plus. Harass, je m'assis par terre et m'endormis appuy contre le mur. La fracheur du matin m'veilla vers quatre heures. J'ternuai une trentaine de fois, et frissonnai en regardant le lit fatal. L'abb Folengo, que mes ternuements avaient veill, entra dans la chambre: --Que faites-vous assis en chemise, contre la fentre? me demanda-t-il. Je pense, mon cher hte, que vous seriez mieux dans ce lit. Je regardais le prtre. Son teint tait rose. Il tait gras, mais sa sant, je dus me l'avouer, paraissait florissante. --Monsieur, lui dis-je, savez-vous que le climat de Paris, et celui de l'Ile-de-France en gnral, sont peu favorables au dveloppement de la lpre. Ce climat a mme la salutaire proprit de faire rtrograder cette maladie. Beaucoup de lpreux asiatiques, ceux de la Colombie, en Amrique, o ce mal est des plus frquents, donnent comme but leur existence l'arrondissement d'un pcule suffisant les faire vivre deux ou trois ans Paris. Aprs cette priode, leur ladrerie s'tant attnue, ils retournent dans leur pays amasser un nouveau trsor qui leur permettra un nouveau sjour aux bords de la Seine. --O voulez-vous en venir, me demanda l'abb Folengo, vous parlez, si je ne me trompe pas, de la lpre, _la lebbra_, cette terrible maladie qui fit tant de ravages au moyen-ge. --Elle n'en cause pas moins aujourd'hui, lui rpondis-je, en le fixant svrement, et quant aux prtres qui en sont atteints, leur place serait plutt dans les maladreries d'Honolulu, ou dans d'autres lproseries asiatiques. Ils y pourraient soigner leurs compagnons d'infortune... --Mais pourquoi me parlez-vous de ces choses horribles d'aussi bonne heure? rpliqua l'abb Folengo. Il n'est pas encore cinq heures. Le soleil parat peine l'horizon. L'aurore qui empourpre le ciel ne me parat point faite pour inspirer d'aussi funbres penses. --Avouez-le donc, signor abb, m'criai-je, vous tes lpreux, je vous ai entendu cette nuit... Dom Folengo semblait stupfait et atterr. --Monsieur le Franais, me dit-il, vous vous trompez, je ne suis pas lpreux, et je me demande comment ces ides dsolantes vous sont venues? --Non, signor abb, prcisai-je, je vous ai entendu cette nuit. Vous parliez de la lpre avec votre gouvernante, dans la pice voisine. L'abb Folengo partit d'un grand clat de rire. --Vous autres Franais, dit-il en continuant rire aux larmes, vous ne pouvez venir en Italie sans qu'il vous arrive une histoire de ce genre, tmoin votre Paul-Louis Courier, qui fait un rcit peu prs semblable dans une de ses lettres... _La lepre_ signifie _le livre_ en italien. La chasse est ouverte. Ces jours derniers, un de mes paroissiens m'a apport un livre superbe; j'en parlais cette nuit avec ma gouvernante, car il me parat tre point. On nous le servira aujourd'hui mme, midi. Vous vous rgalerez, en vous flicitant d'avoir, au prix d'une mauvaise nuit, augment votre bagage de connaissances linguistiques. J'tais tout penaud. Mais le livre me parut dlicieux. C'est que les pires choses, _la lpre_ elle-mme, peuvent devenir excellentes, lorsqu'on sait les accommoder et s'en accommoder. V COX-CITY Le baron d'Ormesan porta vivement la main la cicatrice que je venais d'apercevoir, et ramena ses cheveux pour la couvrir. --Il faut que je sois toujours trs bien coiff, me dit-il. On remarque, sans cela, cette vilaine place nette et livide de mon cuir chevelu, et j'ai l'air d'avoir la pelade... Cette cicatrice n'est pas nouvelle. Elle date d'une poque o j'tais fondateur de cit... Il y a de cela une quinzaine d'annes, et c'tait dans la Colombie britannique, au Canada... Cox-City!... Une ville de cinq mille mes... Elle tenait son nom de Cox... Chislam Cox... un gaillard moiti homme de science, moiti aventurier. Il avait provoqu le _rush_ dans cette partie, vierge alors, des Montagnes Rocheuses, o est situe aujourd'hui encore Cox-City. Les mineurs avaient t racols un peu partout: Qubec, dans le Manitoba, New-York. C'est dans cette dernire ville que je rencontrai Chislam Cox. J'y tais depuis six mois environ. Au demeurant, je dois l'avouer, je ne gagnais pas un sou et m'ennuyais mourir. Je ne vivais pas seul mais avec une Allemande assez jolie fille, dont les charmes avaient du succs... Nous nous tions connus Hambourg. J'tais devenu son _manager_, si j'ose dire... Elle s'appelait Marie-Sybille ou Marizibill, pour parler comme les gens de Cologne, sa ville natale. Faut-il ajouter qu'elle m'aimait la folie?... Pour ma part, je n'en tais point jaloux. Toutefois, cette vie de paresseux me pesait plus que vous ne sauriez croire; je n'ai pas l'me d'un maquereau. Mais c'est en vain que je cherchais employer mes talents, travailler... Un jour, dans un _saloon_, je me laissai embobiner par Chislam Cox, qui parlait tout haut, appuy au bar, et exhortait les consommateurs le suivre dans la Colombie britannique. Il y connaissait un lieu o l'or abondait. Il entremlait dans son discours: Christ, Darwin, la Banque d'Angleterre, et, Dieu me damne si je sais pourquoi, la papesse Jeanne. Ce Chislam Cox tait trs convainquant. Je m'enrlai dans sa troupe avec Marizibill, qui ne voulait pas me quitter, et nous partmes. Je n'emportais pas d'attirail de mineur, mais tout un matriel de bar et beaucoup d'alcools; whisky, gin, rhum, etc.; des couvertures et des balances de prcision. Notre voyage fut assez pnible, mais aussitt arrivs l o Chislam Cox voulait nous conduire, nous btmes une ville de bois qui fut baptise Cox-City, en l'honneur de celui qui nous dirigeait. J'inaugurai mon dbit de boissons, qui fut bientt trs frquent. L'or, en effet, tait abondant, et je faisais moi-mme des affaires d'or. Une grande partie des mineurs taient Franais ou Canadiens franais. Il y avait l des Allemands et des individus de langue anglaise. Mais l'lment franais dominait. Plus tard, il nous vint des mtis franais du Manitoba et un grand nombre de Pimontais. Des Chinois arrivrent aussi. Si bien qu'au bout de quelques mois, Cox-City comptait prs de cinq mille habitants, qui ne possdaient qu'une dizaine de femmes... Je m'tais fait une situation enviable dans cette ville cosmopolite. Mon _saloon_ tait florissant. Je l'avais baptis _Caf de Paris_, et ce titre flattait tous les habitants de Cox-City. * * * * * Les grands froids se firent sentir. C'tait terrible. Cinquante degrs au-dessous de zro constituent une temprature dplorable. On s'aperut avec terreur que Cox-City ne renfermait que des provisions insuffisantes pour passer l'hiver. Il n'y avait plus de communications possibles avec le reste du monde. C'tait la mort prochaine en perspective. Bientt les provisions furent puises, et Chislam Cox fit afficher une proclamation mouvante, dans laquelle il nous faisait connatre toute l'horreur de notre situation. Il nous demandait pardon de nous avoir mens la mort, et trouvait, nonobstant son dsespoir, le moyen de parler de Herbert Spencer et du faux Smerdis. La fin de ce factum tait effroyable. Cox invitait la population se rassembler, le lendemain matin, sur la place qu'on avait eu le soin de laisser au centre de la ville. Tout le monde devait apporter un revolver et se suicider un signal, pour chapper aux affres du froid et de la faim. Il n'y eut pas de protestations. La solution fut trouve gnralement lgante, et Marizibill elle-mme, au lieu de sangloter, me dit qu'elle serait heureuse de mourir avec moi. Nous distribumes tout ce qui nous restait d'alcool. Le lendemain matin, nous nous rendmes, bras dessus bras dessous, sur la place mortuaire. Duss-je vivre cent mille ans, je n'oublierai jamais le spectacle de cette foule de cinq mille personnes couvertes de manteaux, de couvertures. Tout le monde tenait la main un revolver, et toutes les dents claquaient... claquaient... je vous le jure!... Chislam Cox nous dominait, mont sur un tonneau. Tout coup, il se porta le revolver au front. Le coup partit. C'tait le signal et, tandis que, mort, Chislam Cox tombait de son tonneau, tous les habitants de Cox-City, y compris moi-mme, se faisaient sauter la cervelle... Quel souvenir effroyable!... Quel sujet de mditation que cette unanimit dans le suicide! Mais quel froid terrible il faisait!... Je n'tais pas mort, mais tourdi, je me relevai bientt. Une blessure, ou plutt une enflure qui me faisait violemment souffrir, et dont la cicatrice me marquera jusqu' la fin de mes jours, me rappelait seule que j'avais tent de me suicider. Et pourquoi tais-je tout seul? --Marizibill! m'criai-je. Rien ne me rpondit. Mais, les yeux carquills, grelottant de froid, je demeurai longtemps hbt regarder ces morts, prs de cinq mille qui, tous, portaient au front une blessure volontaire. Puis, je ressentis une faim terrible qui me torturait l'estomac. Les vivres taient puiss. Je ne trouvai rien dans les maisons que je fouillai. Affol et titubant, je me jetai sur un cadavre et lui dvorai la face. La chair tait encore tide. Je me rassasiai sans aucun remords. Puis je me promenai dans la ncropole en songeant aux moyens d'en sortir. Je m'armai, me couvris soigneusement, me chargeai du plus d'or que je pus emporter. Ensuite, je m'inquitai de la nourriture. Le corps des femmes est plus grasset, leur chair est plus tendre. J'en cherchai un et lui coupai les deux jambes. Ce travail me prit plus de deux heures. Mais je me trouvai la tte de deux jambons, qu'au moyen de deux lanires, je suspendis a mon cou. Je m'aperus alors que j'avais coup les jambes de Marizibill. Mais mon me d'anthropophage fut peine mue. J'avais surtout hte de partir. Je me mis en marche, et, par miracle, je joignis un campement de bcherons, justement le jour o mes provisions furent puises. La blessure que je m'tais faite la tte fut bientt gurie. Mais une cicatrice que je cache avec soin me rappelle sans cesse Cox-City, la ncropole borale, et ses habitants glacs, que le froid garde ainsi qu'ils tombrent, arms et blesss, les yeux ouverts, et les poches pleines de l'or inutile pour lequel ils moururent. VI LE TOUCHER DISTANCE Les Journaux ont rapport l'extraordinaire histoire d'Aldavid, qu'un grand nombre de communauts Juives des cinq parties du Monde prirent pour le Messie, et dont la mort survint la suite de circonstances qui parurent inexplicables. Ayant t ml de la faon la plus tragique ces vnements, je sens la ncessit de me dfaire d'un secret qui m'touffe. * * * * * Dpliant le journal, un matin, mes yeux tombrent sur l'information suivante date de Cologne: Les communauts isralites du la rive droite du Rhin, entre Ehrenbreitstein et Beuel, sont dans une grande effervescence. Le Messie se trouverait au sein de l'une d'elles, Dollendorf. Il aurait manifest sa puissance par un grand nombre de miracles. Le bruit qui se fait autour de cette affaire ne laisserait pas d'inquiter le gouvernement provincial, qui, craignant tout de l'exaltation des esprits, aurait pris des mesures pour rprimer les dsordres. On ne doute point en haut lieu que ce Messie dont le nom suppos est Aldavid ne soit un imposteur. Le Docteur Frohmann, le savant ethnologue danois qui, en ce moment, est l'hte de l'Universit de Bonn, s'est rendu par curiosit Dollendorf, et il affirme qu'Aldavid n'est pas juif ainsi qu'il prtend l'tre, mais plutt un Franais originaire de la Savoie o s'est conserve assez purement la race des Allobroges. Quoi qu'il en soit, l'autorit aurait volontiers expuls Aldavid si cela avait t possible; mais, celui que les Juifs rhnans appellent maintenant _le Sauveur d'Isral_, disparat comme par enchantement lorsqu'il lui plat. Il se tient ordinairement devant la synagogue de Dollendorf, prchant la reconstitution du royaume de Juda en termes violents et enflamms, qui ne vont pas sans rappeler la rauque loquence d'zchiel. Il passe l trois ou quatre heures par jour, et le soir disparat sans que l'on puisse savoir ce qu'il est devenu. On ne connat, au demeurant, ni sa demeure, ni le lieu o il prend ses repas. On espre qu'avant peu, ce faux prophte sera dmasqu et que ses tours de bateleur n'abuseront plus, ni l'autorit, ni les juifs rhnans. Revenus de leur erreur, ceux-ci demanderont d'eux-mmes tre dbarrasss d'un aventurier, duquel les propos mensongers, leur donnant une arrogance regrettable vis--vis du reste de la population, pourraient bien provoquer une explosion d'antismitisme dont, en ce cas, les gens senss ne pourraient mme pas plaindre les victimes. Ajoutons qu'Aldavid parle parfaitement l'allemand. Il parat tre au courant des usages des juifs et connat aussi leur jargon. * * * * * Cette information, qui en son temps excita vivement la curiosit du public, m'incita, je ne sais pourquoi, regretter l'absence du baron d'Ormesan, qui ne m'avait plus donn de ses nouvelles depuis prs de deux ans: Voil une affaire propre exciter l'imagination du baron, me disais-je. Il aurait sans doute bien des histoires de faux Messies me raconter... Et oubliant la synagogue de Dollendorf, je pensai cet ami disparu, dont l'imagination et les habitudes ne laissaient pas d'tre inquitantes, mais pour qui j'prouvais malgr tout un vif intrt. L'affection qui m'avait uni lui lorsque mon compagnon de classe au collge, il se nommait tout simplement Dormesan; les nombreuses rencontres dans lesquelles il m'avait donn l'occasion d'apprcier son caractre singulier; son manque de scrupules; une certaine rudition dsordonne, et une gentillesse d'esprit fort agrable, taient cause que j'prouvais, parfois, comme un dsir de le retrouver. * * * * * Le lendemain, les journaux contenaient relativement l'affaire de Dollendorf des informations plus sensationnelles encore que celles qui avaient paru la veille. Des dpches, dates de Francfort, de Mayence, de Leipzig, de Strasbourg, de Hambourg et de Berlin, annonaient simultanment la prsence d'Aldavid. Comme Dollendorf, il avait apparu devant une synagogue, la principale de chaque ville. La nouvelle s'tait vite rpandue, les Juifs avaient accouru, et le Messie avait prch partout dans des termes identiques, au tmoignage des dpches insres dans les journaux. Berlin, vers cinq heures, la police ayant voulu s'emparer de lui, la foule juive, qui l'entourait, s'y tait oppose, poussant des clameurs et des lamentations, se livrant mme des violences qui provoqurent un grand nombre d'arrestations. Pendant ce temps, Aldavid avait disparu comme par miracle... Ces nouvelles m'impressionnrent, mais pas plus que le public qui se passionna pour Aldavid. Et, dans la journe, les ditions spciales des journaux se succdrent pour annoncer l'apparition (on ne disait plus la prsence) du Messie Prague, Cracovie, Amsterdam, Vienne, Livourne, Rome mme. Partout l'motion tait son comble et les gouvernements, comme on s'en souvient, tinrent des conseils dont les dcisions furent gardes secrtes, et pour cause, car toutes aboutissaient cette constatation que, le pouvoir d'Aldavid paraissant d'un ordre surnaturel ou du moins inexplicable par les moyens dont dispose la science, il valait mieux attendre, sans intervenir, des vnements auxquels la force publique ne semblait pas pouvoir s'opposer. * * * * * Le lendemain, des dpches diplomatiques changes de cabinet cabinet, entre les gouvernements intresss, eurent pour rsultat de faire arrter les principaux banquiers juifs de chaque nation. Cette mesure s'imposait. En effet, si comme on le supposait la prdication d'Aldavid avait pour rsultat de provoquer l'exode des Juifs vers la Palestine, on pouvait aussi compter sur l'exode des capitaux de tous les pays pour la mme destination, et il fallait viter les dsastres financiers qui eussent t la suite de cet vnement. Au demeurant, on pensait avec raison que ce Messie, dont l'ubiquit paraissait incontestable, sinon les autres miracles qu'on lui attribuait, pouvait bien par des moyens surnaturels alimenter le budget du nouveau royaume de Juda, quand cela serait ncessaire. Et les banquiers juifs, traits d'ailleurs avec beaucoup d'gards, furent mis en prison, ce qui ne manqua pas de causer un trs grand nombre de dsastres financiers: paniques dans les Bourses, faillites et suicides. Pendant ce temps, l'ubiquit d'Aldavid se manifestait en France: Nmes, Avignon, Bordeaux, Sancerre, et, le Vendredi saint, celui qu'Isral acclamait comme l'_toile qui devait sortir de Jacob_, et que les chrtiens ne nommaient plus que l'Antchrist, parut vers trois heures de l'aprs-midi Paris, devant la synagogue de la rue de la Victoire. * * * * * Tout le monde attendait cet vnement, et, depuis plusieurs jours les Juifs croyants de Paris se tenaient dans la synagogue, dans la rue de la Victoire et jusque dans les rues avoisinantes. Les fentres des immeubles proches de la synagogue avaient t loues prix d'or par les Isralites qui voulaient voir le Messie. Lorsqu'il parut, la clameur fut immense. On l'entendit des hauteurs de Montmartre et de la place de l'toile. Je me trouvais cet instant sur les Boulevards, et, avec tout le monde, je me prcipitai vers la chausse d'Antin, mais il me fut impossible d'aller au-del du carrefour de la rue Lafayette, o des barrages d'agents et de gardes cheval avaient t tablis. Je n'appris que le soir, par les journaux, l'vnement imprvu qui s'tait produit durant cette apparition. Depuis qu'il ne se prodiguait plus seulement dans des pays de langue allemande, Aldavid parlait moins. Ses nouvelles apparitions duraient toujours autant que celles des premiers temps, mais il se taisait frquemment, priant voix basse, puis reprenant sa prdication toujours dans la langue du peuple parmi lequel il se trouvait. Et ce don des langues, qui faisait de sa vie une Pentecte quotidienne, n'tait pas moins surprenant que son don d'ubiquit et que la facult qui le laissait disparatre son gr. Pendant un des instants o, se taisant, le Messie semblait prier voix basse devant les Juifs prosterns et silencieux, une voix puissante venue d'une des fentres qui fait face la synagogue se fit entendre. Levant la tte, les assistants virent un moine au visage calme et inspir. De la main gauche tendue, il prsentait Aldavid un crucifix, tandis que de la main droite il agitait un aspersoir dont des gouttes d'eau bnite atteignirent l'homme prodigieux. En mme temps le moine prononait la formule catholique de l'exorcisme, mais l'effet fut nul, et Aldavid ne leva mme pas les yeux vers l'exorciseur qui, tombant genoux, les yeux au ciel, baisa le crucifix et demeura longtemps en prire, face face avec celui dont le dmon Lgion n'tait pas sorti, et qui, s'il tait l'Antchrist, paraissait tellement sr de soi, qu'un exorcisme mme n'avait pu troubler son oraison. L'effet de cette scne fut immense et, triomphant ddaigneusement, les Juifs qui y avaient assist s'taient gard de toute injure, de toute moquerie l'gard du moine. Leurs yeux ardents regardaient le Messie, leurs coeurs exultaient, et tous, se prenant par la main, femmes, enfants et vieillards, en rangs presss, se mirent danser comme autrefois David devant l'arche en chantant Hosannah! et des hymnes d'allgresse. * * * * * Le Samedi saint, Aldavid apparut encore, rue de la Victoire, et dans les autres villes o il s'tait montr. On annona sa prsence dans plusieurs grandes villes d'Amrique, en Australie, Tunis, Alger, Constantinople, Salonique et Jrusalem, la Ville sainte. On signalait galement l'activit du trs grand nombre de juifs qui prcipitaient leur dpart afin de se rendre en Palestine. L'motion tait partout son comble. Les esprits les plus sceptiques se rendaient l'vidence, avouant qu'Aldavid tait bien ce Messie que les prophties ont promis aux juifs. Les catholiques attendaient avec anxit que Rome se pronont sur ces vnements, mais le Vatican semblait ignorer ce qui se passait, et le pape lui-mme, dans l'encyclique _Misericordium_ sur les armements, qu'il publia cette poque, ne fit mme pas allusion au Messie qui se manifestait chaque jour, Rome aussi bien qu'ailleurs... * * * * * Le jour de Pques, j'tais assis devant mon bureau, et je lisais avec attention les tlgrammes qui relataient les vnements de la veille, les paroles d'Aldavid, l'exode des juifs, dont les plus pauvres s'en allaient par troupes pied vers la Palestine. Tout coup, mon nom prononc voix haute me fit lever la tte, et je vis devant moi le baron d'Ormesan lui-mme. --Vous voil, m'criai-je, je n'esprais plus vous revoir... Vous avez t absent au moins pendant deux ans... Mais comment tes-vous entr? Sans doute, ai-je laiss ma porte ouverte! Je me levai, allai vers le baron et lui serrai la main. --Asseyez-vous, lui dis-je, et racontez-moi vos aventures, car je ne doute point qu'il ne vous soit arriv des choses extraordinaires depuis que je ne vous ai vu. --Je vais satisfaire votre curiosit, me dit-il. Souffrez que je reste ainsi debout, appuy contre la muraille, je n'ai pas envie de m'asseoir. --Comme vous voudrez, repris-je, mais avant tout, dites-moi d'o vous venez, revenant! Il me rpondit en souriant: --Vous feriez peut-tre mieux de me demander o je suis. --Mais chez moi, parbleu, rpliquai-je d'un ton impatient; vous n'avez point chang... toujours aussi mystrieux!... Au fait, cela fait sans doute partie de votre rcit. Eh bien! o tes-vous? --Je suis, me rpondit-il, depuis prs de trois mois, en Australie, dans une petite localit du Queensland, et je m'y trouve fort bien; toutefois, je ne tarderai pas m'embarquer pour le vieux Monde, o m'appellent des affaires importantes. Je le regardai un peu effray. --Vous m'tonnez, lui dis-je, cependant vous m'avez habitu tant de bizarreries, que je veux bien croire ce que vous me dites, mais je vous supplie de me l'expliquer. Vous tes chez moi et vous prtendez tre dans le Queensland en Australie; avouez que j'ai lieu de ne pas comprendre. Il sourit encore et continua: --Certes, je suis en Australie, ce qui ne vous empche point de me voir chez vous, de mme qu'on me voit en cet instant Rome, Berlin, Livourne, Prague, et dans un si grand nombre de villes que l'numration en serait fastid... --Vous! m'criai-je, en l'interrompant, vous seriez Aldavid? --Lui-mme, rpliqua le baron d'Ormesan, et j'espre qu' prsent vous ne douterez plus de mes paroles. J'allai lui, je le ttai, le regardai, il tait bien l, appuy devant moi la muraille, aucun doute n'tait possible. Je m'assis dans un fauteuil et contemplai avidement cet homme surprenant qui, plusieurs fois condamn pour vol, auteur impuni d'assassinats retentissants, tait aussi, et de manire indniable, le plus miraculeux des mortels. Je n'osai rien dire et il rompit enfin le silence. --Oui, dit-il, je suis cet Aldavid, le Messie des prophties, le prochain roi de Juda. --Vous m'affolez, protestai-je, expliquez-moi comment vous avez pu accomplir les prodiges qui tiennent en suspens l'attention de l'univers? Il hsita un instant, puis, se dcidant: --La science, dit-il, est la cause des prtendus miracles que j'accomplis. Vous tes le seul qui je puisse m'ouvrir, car je vous connais depuis longtemps, et je sais que vous ne me trahirez point, aussi bien ai-je besoin d'un confident... Vous savez mon nom vritable, Dormesan, et vous connaissez quelques uns des crimes artistiques qui font la joie de ma vie. J'ai une culture scientifique aussi vaste que ma culture littraire, et ce n'est pas peu dire, puisque, connaissant fond un grand nombre de langues, je suis au courant de toutes les grandes littratures anciennes et modernes. Tout cela m'a servi. J'ai eu des hauts et des bas, c'est vrai, mais une seule des fortunes que j'ai amasses et dissipes, soit au jeu, soit en prodigalits de toutes sortes, formerait une somme respectable, mme en Amrique... Quoiqu'il en soit, un petit hritage, d'environ deux cent mille francs, m'tant pour ainsi dire tomb du ciel il y a quatre ans, je consacrai cet argent des expriences scientifiques, et me vouai des recherches ayant trait la tlgraphie et la tlphonie sans fil, la transmission des images photographiques, la photographie en couleurs et en relief, au cinmatographe, au phonographe, etc... Ces travaux m'amenrent m'inquiter d'un point nglig par tous les savants qui se sont occups de ces problmes passionnants: je veux parler du toucher distance. Et je finis par dcouvrir les principes de cette science nouvelle. De mme que la voix peut se transporter d'un point un autre trs loign, de mme l'apparence d'un corps, et les proprits de rsistance par lesquelles les aveugles en acquirent la notion, peuvent se transmettre, sans qu'il soit ncessaire que rien relie l'ubiquiste aux corps qu'il projette. J'ajoute que le nouveau corps conserve la plnitude des facults humaines, dans la limite o elles sont exerces l'appareil par le vritable corps. Les rcits miraculeux, les contes populaires, qui accordent certains personnages le don d'ubiquit, montrent que d'autres hommes avant moi ont agit la question du toucher distance; toutefois ce n'taient que rveries sans importance. Il m'tait rserv de rsoudre, scientifiquement et pratiquement, le problme. Bien entendu, je laisse de ct les phnomnes ou prtendus phnomnes mdionaux touchant le ddoublement des corps; ces phnomnes, qu'on connat mal, n'ont rien voir, d'aprs ce que j'en sais, avec les recherches que j'ai menes bien. Aprs des nombreuses expriences, je parvins construire deux appareils dont je gardai l'un, tandis que je plaais l'autre contre un arbre situ au bord d'une alle du parc Montsouris. Mon exprience russit pleinement, et, actionnant l'appareil transmetteur qui m'avait cot tant de soins, et que je porte sans cesse sur moi, je pouvais, sans quitter le lieu o je me trouvais en ralit, apparatre, me trouver en mme temps au parc Monsouris; et sinon m'y promener, du moins voir, parler, toucher et tre touch dans les deux endroits la fois. Plus tard, j'installai un autre de mes appareils rcepteurs contre un arbre des Champs-lyses, et je constatai, avec joie, que je pouvais aussi bien me trouver dans trois endroits la fois. Dsormais, le monde tait moi. J'eusse pu tirer des profits immenses de mon invention, mais je prfrai la garder uniquement mon usage. Mes appareils rcepteurs sont petits, ont un aspect insignifiant, et il n'est pas encore arriv qu'on les ait enlevs des endroits o je les ai placs. J'en mis un chez vous, cher ami, il y a deux ans, mais c'est la premire fois que je m'en sers, et vous ne l'aviez jamais aperu. --C'est vrai, dis-je, je ne l'ai jamais vu. --Ces appareils, continua-t-il, ont tout simplement l'apparence d'un clou... Je voyageai, pendant prs de deux ans, dotant de rcepteurs la faade de toutes les synagogues. Car mon dessein tant de devenir roi, du simple baron que je me suis fait, je ne pouvais esprer russir qu'en fondant de nouveau le royaume de Juda, dont les Juifs esprent depuis si longtemps la reconstitution. Je parcourus successivement les cinq parties du Monde, me tenant d'ailleurs toujours, grce mon ubiquit, en relations avec ma maison Paris, avec une matresse que j'aime, qui me le rend, et qui, voyageant avec moi, m'aurait gn. Mais, voyez le ct pratique de cette invention! Ma matresse, une femme charmante et marie, n'a jamais t au courant de mes voyages. Elle ignore mme si j'ai quitt Paris, car chaque semaine, le mercredi, lorsqu'elle vient chez moi avide de caresses, elle me trouve au lit. J'y ai adapt un de mes appareils, et c'est ainsi que, de Chicago, de Jrusalem et de Melbourne, j'ai pu faire ma matresse, Paris, trois enfants, qui hlas! ne porteront point mon nom. --Puissiez vous trouvez misricorde, dis-je, le vritable Messie pardonna la femme adultre. Il ne releva point ce que je venais de dire, et ajouta: --Pour le reste, vous connaissez les vnements aussi bien que moi-mme. --Je les connais, rpliquai-je, et je vous juge svrement. Je ne vous crois pas les qualits d'un fondateur d'empire, encore moins celles d'un bon monarque, votre vie criminelle vous condamne et vos imaginations vous feront un jour mener votre peuple la ruine. Homme de science, habile dans les arts, vous mritiez, malgr vos crimes, l'indulgence et peut-tre mme l'admiration des gens instruits et de bon sens. Mais, roi, vous n'avez pas le droit de l'tre, vous ne saurez point promulguer de lois justes, et vos sujets ne seront que les jouets de vos caprices. Renoncez ce rve insens d'un trne dont vous tes indigne. De pauvres gens s'en vont pied sur les routes, vous croyant un personnage sacr qui relvera le Temple de Jrusalem. Un grand nombre dj sont morts en chemin pour le misrable imposteur que vous tes. Renoncez vous dire plus longtemps le Messie que vous n'tes point, ou je vous dnoncerai! --On vous prendra pour un fou, me dit en ricanant le faux Messie; et me croyez-vous assez sot pour vous avoir donn les lumires suffisantes qui vous permettraient de me faire tort en dtruisant mon appareil? Dtrompez-vous!... * * * * * La colre m'aveuglait, je ne savais plus au juste ce que je faisais. Ayant saisi sur ma table un revolver qui s'y trouve toujours, j'en dchargeai les six balles sur le faux corps apparent et solide du faux Messie, qui s'affaissa en poussant un grand cri. Je me prcipitai: le corps tait l, je venais de tuer mon ami Dormesan, criminel, mais compagnon si agrable. Je ne savais que faire: --Il m'a abus, me dis-je, c'tait une farce. Il est bien venu ici l'improviste, il est entr sans que je l'entendisse, ma porte tait certainement ouverte. Il s'est moqu de moi en se faisant passer pour Aldavid, c'tait fantastique et charmant. Je m'y suis laiss prendre et l'ai tu... Hlas! que vais-je devenir? Et je mditai quelque temps devant le corps ensanglant de mon ami... Puis, tout coup, une rumeur extraordinaire me fit sursauter. Encore un tour d'Aldavid, pensai-je, il annonce sans doute son couronnement. Puiss-je l'avoir tu et avoir encore prs de moi mon ami Dormesan. J'ouvris la fentre pour connatre quel miracle avait encore accompli le prodigieux thaumaturge, et je vis une nue de camelots porteurs de journaux divers, qui, malgr les ordonnances de police interdisant l'annonce des informations, criaient tous en courant toutes jambes: --_La mort du Messie, curieux dtails sur sa fin subite._ Mon sang se glaa dans mes veines, et je tombai vanoui. * * * * * Je me rveillai vers une heure du matin, et frissonnai en touchant prs de moi le cadavre. Je me levai aussitt; puis, je soulevai le corps en rassemblant toutes mes forces et je le jetai par la fentre. Je passai le reste de la nuit effacer les taches de sang qui s'talaient sur mon parquet, puis je sortis acheter les journaux, et j'y lus ce que tout le monde sait: la mort subite d'Aldavid dans huit cent quarante villes situes dans les cinq parties du Monde. Celui qu'on appelait le Messie semblait prier depuis plus d'une heure, quand tout coup il poussa un grand cri, tandis que six trous, semblables ceux que font les balles de revolver, apparurent sur lui dans la rgion du coeur. Partout il s'affaissa aussitt, et, malgr les soins qui partout lui furent prodigus, partout il tait mort. Cette profusion de corps appartenant un seul homme--exactement huit cent quarante et un, car par un phnomne singulier on avait trouv deux de ces corps Paris--n'tonna pas outre mesure le public, qui Aldavid avait donn bien d'autres sujets d'tonnement. Partout, les Juifs lui firent des funrailles imposantes. Ils pouvaient peine croire sa mort et affirmaient qu'il ressusciterait. Mais c'est en vain qu'ils attendirent cet vnement, et la reconstitution du Royaume de Juda fut remise d'autres temps. * * * * * Je regardai attentivement le mur contre lequel Dormesan m'tait apparu. J'y trouvai bien un clou, mais tellement semblable aux autres clous auxquels je le comparai, qu'il me parut impossible que ce ft l un de ses engins. Au demeurant, ne m'avait-il pas dit lui-mme qu'il me cachait les particularits essentielles des appareils qui lui servaient faire paratre les corps postiches, grce sa dcouverte des lois du _toucher distance_? Aussi, suis-je incapable de donner le moindre renseignement touchant l'invention prodigieuse de ce baron d'Ormesan, dont les aventures, surprenantes ou amusantes, ont fait longtemps mes dlices. 1890-1910. TABLE DES MATIRES Le passant de Prague Le sacrilge Le juif latin L'hrsiarque L'infaillibilit Trois histoires de chtiments divins I. Le giton II. La danseuse III. D'un monstre Lyon ou L'Envie Simon Mage L'Otmika Que Vlo-ve? La rose de Hildesheim Les plerins pimontais La disparition d'Honor Subrac Le matelot d'Amsterdam Histoire d'une famille vertueuse, d'une hotte et d'un calcul La serviette des potes L'amphion faux-messie ou histoires et aventures du Baron d'Ormesan I. Le Guide II. Un beau film III. Le cigare romanesque IV. La lpre V. Cox-City VI. Le toucher distance E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY End of Project Gutenberg's L'hrsiarque et Cie, by Guillaume Apollinaire License: Share Alike