Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) Alfred Assollant CLAUDE ET JULIETTE I O il est clairement prouv que la vertu trouve toujours sa rcompense, et que le premier devoir d'un Franais est de venir au secours de la beaut. En 1846, vivait Paris, sur les hauteurs de la place du Panthon, un jeune peintre d'un laideur si rare, que ses camarades l'avaient surnomm Quasimodo. Il avait le nez long et gros, les cheveux crpus, les yeux petits et enfoncs sous l'arcade sourcilire, la bouche fendue jusqu'aux oreilles, et le menton pointu. Sa taille tait droite, ses bras longs et nerveux, ses mains larges et fortes, et ses pieds d'une longueur excessive. _Le beau n'est pas toujours camarade du bon._ Quasidomo tait la douceur mme. Il tait instruit, habile dans son art, plein d'esprit, de courage, et amoureux de la gloire. Un seul dfaut dparait ses belles qualits et le rendait insupportable lui-mme. C'tait une tristesse incurable dont il ne disait le secret personne. Il aimait la beaut avec une passion que Phidias, Raphal et Titien seuls ont connue, et il ne pouvait se regarder dans une glace sans frmir. Presque tous les hommes sont laids, il faut l'avouer; mais l'habitude, la vanit, l'ignorance des vrais principes de la beaut physique, le plaisir qu'on prouve se tromper soi mme, leur cachent ordinairement cette cruelle infirmit. Malheureusement, le pauvre Quasimodo avait trop tudi son art, et il tait trop sincre avec lui-mme pour se faire illusion. Il n'tait que laid, et il se croyait effroyable. Il ne s'en consolait pas. Les railleries de ses camarades, qu'il supportait sans se plaindre, mettaient le comble sa douleur. Vingt fois il avait song se tuer; mais il avait ving-deux ans, et cet ge, peut-on dsesprer de tout? On veut vivre, ne ft-ce que par curiosit. Il n'esprait pas tre aim. Il pouvait aspirer la gloire; et qu'y a-t-il de plus dsirable sur la terre? Un soir, ces rflexions l'ayant occup plus que de coutume, il s'accorda un sursis, et rsolut de vivre jusqu' trente ans: cet ge, pensa-t-il, si je n'ai ni amour ni gloire, je me tuerai. Ayant pris cette sage rsolution, il vit que le temps tait beau, que la lune clairait Paris, et il alla se promener aux Champs-lyses. Il avait peine fait cent pas dans la grande avenue, lorsqu'il aperut une jeune fille, simplement vtue et d'une tournure gracieuse, qui marchait devant lui. Un gros homme, orn de breloques, d'une canne et d'pais favoris, la suivait de prs, en marmottant voix basse quelques paroles que le peintre n'entendit pas, mais dont il devina le sens. La jeune fille, sans rpondre, traversa la chausse et continua sa route sur le trottoir oppos. Le gros homme la suivit et recommena son discours. Pendant ce temps, le peintre rflchissait. Que fait l cette femme? il est minuit. Ce n'est pas l'heure o les pensionnaires courent les rues. Cherche-telle les aventures? Mais elle fuit ce gros homme. Peut-tre est-il trop gros. A quoi tient la vertu des femmes? Peut-tre est-ce une femme vertueuse qui aime le clair de lune. Cela se voit quelquefois. Dans tous les cas, il est clair que ce gros homme la gne fort. Qu'importe qu'elle soit vertueuse ou non? Il traversa la chausse son tour. Voil, se dit-il, une belle occasion de faire le chevalier errant. Bayard, sans peur et sans reproche, ne l'et pas laisse chapper. Si j'allais au secours de la beaut en danger! C'est une de ces occasions o, si l'on n'est pas sublime, ou est tout fait ridicule. Sublime ou ridicule, il y a de quoi rflchir. Attendons encore.... Dcidment, ce gros homme est insupportable. Quelle parole grossire a-t-il pu lui dire? La jeune fille marche comme si elle courait. Elle regarde de tous cts. Que cherche-t-elle? un sergent de ville, sans doute. Hlas! Le sergent de ville est aujourd'hui le successeur de Roland et de Bayard, et le dfenseur de la belle Anglique. O temps! moeurs!... Puisque le sergent de ville n'est pas son poste, faisons ce qu'il aurait d faire. Il boutonna son paletot, hta le pas, et joignit bientt le couple qu'il suivait. Au mme instant, le gros homme terminait son discours par cette proraison dcisive: Une chaumire et mon coeur, mademoiselle. La chaumire vaut un million. Tout en parlant, il prenait la jeune fille par le bras et cherchait l'entraner. Celle-ci poussa un cri de frayeur. Tout coup, le gros homme, saisi son tour par deux mains vigoureuses, tourna brusquement sur lui-mme, et se trouva face face avec le peintre. Qui tes-vous? que me voulez-vous? s'cria-t-il. --Je suis le cousin de mademoiselle, rpondit le peintre d'un ton ferme, et je vous prie de chercher fortune ailleurs. --Le cousin! ah! ah! la plaisanterie est bonne. Vous tes bien jeune pour un cousin, monsieur le dfenseur des belles. --Cousin ou non, dit le peintre, je vous dfends de la suivre. --Et de quel droit, mon brave? --Du droit du plus fort. A ce mot, le gros homme leva sa canne sur son adversaire: celui-ci l'arracha de ses mains et la jeta au loin. Monsieur, s'cria le gros homme, vous me payerez cher cette injure. Donnez-moi votre adresse. --Volontiers je m'appelle Jean Claude, et je demeure place du Panthon, 5. --Eh bien, Jean Claude, demain je vous enverrai mes tmoins. --C'est bon, brave homme. Je te conseille de tenir mieux ton pe que ta canne. Le gros homme s'loigna en grommelant, et Jean Claude, sans s'inquiter de ses menaces, se retourna vers sa protge pour la rassurer. C'tait la plus rare et la plus nave beaut qu'on pt voir; quoi puis-je la comparer? Il y a des figures plus dlicates, des nez mieux dessins, des bouches plus fines. On aurait peine trouver une physionomie plus douce et plus attrayante. Ce n'tait pourtant qu'une lingre. Qu'elle est belle! pensa le peintre. Dieux immortels! je vous remercie de m'avoir prserv du suicide!... mais quelle ide singulire de courir seule, la nuit, dans les Champs-lyses! Claude fut bientt interrompu dans ses rflexions. Monsieur, lui dit la jeune fille avec une grce charmante, je vous remercie de m'avoir protge contre ce mchant homme, et je vous prie de me pardonner la fcheuse querelle o vous vous tes engag cause de moi. --Ne parlons pas de cette querelle, rpondit-il avec motion. Je voudrais, mademoiselle, vous donner ma vie tout entire. Elle fit un mouvement d'inquitude. Il s'en aperut. Pardonnez-moi ma hardiesse, dit-il tristement. Je mourrais de douleur si j'avais pu vous offenser, et je vois que vous vous dfiez de moi. Que faut-il que je fasse pour vous rassurer? Elle garda le silence. Je vous entends, mademoiselle. Vous voulez que je vous quitte. J'obis. Peut-tre avez-vous un frre ou un pre que vous craignez d'inquiter? Hlas! regardez-moi: qui pourrait prendre ombrage d'une si effroyable laideur? Quelle femme n'est pas en sret prs de moi? Souffrez que je vous accompagne, ou tout au moins que je vous suive. Tout l'heure, vous avez pu voir quel danger vous tiez expose. --Monsieur, dit-elle en souriant, je ne puis accepter votre offre gnreuse. Il y a loin d'ici Passy. --Quoi! vous allez seule Passy, et vous ne craignez pas les rdeurs de barrires? --Hlas! monsieur, je crains tout; mais que puis-je faire? Je suis ouvrire, seule Paris depuis trois semaines, et je travaille dans un magasin de lingerie. Je n'ai d'autre famille qu'une tante qui est fruitire Passy, et qui m'a leve. Ce soir, elle m'crit qu'elle est malade, et qu'elle me prie d'aller la voir. Si j'y manquais, elle croirait que je la nglige et que je l'aime moins, elle qui a pour moi toute la tendresse d'une mre. On n'a voulu me laisser sortir qu'aprs dix heures et la fermeture du magasin. --Voil, pensa Claude, une histoire bien naturelle. Ai-je affaire une Agns ou une femme trop habile? Mais quel intrt peut-elle avoir me tromper?--Mademoiselle, dit-il tout haut, la nuit est belle, le clair de lune est magnifique. Peu importe que j'aille Passy ou Saint-Mand. Permettez-moi de vous accompagner; la route n'est pas sre. Ayez confiance en moi. Je vous jure qu'au premier signe je serai prt vous quitter. La jeune fille hsita quelque temps et prit le bras de son compagnon. C'est une chose singulire que l'imagination. Claude avait vivement dsir que son offre ft accepte, et tout coup il se repentit de l'avoir faite. Ce ne sont pas mes paroles qui la rassurent, pensa-t-il, c'est ma difformit. Cette ide troubla sa joie, et il garda quelque temps le silence. Monsieur, lui dit la jeune fille, pourquoi tes-vous triste? Avez-vous perdu quelqu'un de vos parents ou de vos amis? --J'ai tout perdu, dit Claude en soupirant. Mon pre, vieux capitaine en retraite, qui vivait de sa pension et qui ne connaissait rien de plus beau que l'paulette, me fit lever comme un savant. Il rvait de me voir prendre des villes et succder Vauban? --Qu'est-ce que M. Vauban? demanda-t-elle navement. --C'est un caporal qui s'ennuya de tuer les hommes et qui voulut enseigner l'art de les nourrir. On le mit en demi-solde. --Et votre pre voulait que vous fussiez caporal? --Caporal.... ou gnral, c'est tout un. Malheureusement, j'avais quelques dispositions pour le dessin. Un grand peintre me prit en affection, et m'apprit aimer l'art et l'ternelle beaut. Je laissai la gomtrie ceux qui en vivent, et je me fis peintre. --En btiments? --Non; peintre de paysages. --De paysages? Qu'est-ce que cela? Excusez mon ignorance, monsieur, j'en suis toute honteuse; mais je n'ai jamais appris qu' lire, crire, faire les comptes de ma tante et coudre des chemises. --Vous savez coudre, dit Claude avec enthousiasme, et vous parlez de votre ignorance! Allez, vous tes trop modeste! Combien de demoiselles, leves grand frais loin des yeux de leurs mres, devraient aller votre cole! Pieuse et sainte ignorance! Plt Dieu que toutes les filles de France fussent aussi ignorantes que vous, elles trouveraient plus aisment des maris. --Je vous crois, monsieur, sans savoir pourquoi; mais vous ne rpondez pas ma question. Qu'est-ce qu'un peintre de paysages? --Pas grand'chose, ma chre enfant. C'est un pauvre homme qui ne sait ni semer le bl, ni le moissonner, ni le moudre, ni le faire cuire, ni btir une maison, ni raboter des planches, ni tracer un chemin, ni ferrer un cheval, ni forger, ni faire aucun mtier qui serve qui que ce soit. --C'est donc un fainant? --Point du tout. C'est un des tres les plus occups de la cration. Ce que Dieu a fait, il l'imite, et, quand il a fait assez fidlement le portrait d'un pr, d'une table et de deux cochons, on dit qu'il a du gnie. C'est un Poussin, un Claude Lorrain, un Ruysdal. --Pardonnez-moi, monsieur, de vous interrompre sans cesse. Vous disiez donc que vous vous tiez fait peintre de paysages? --Oui, et j'eus le malheur de russir. Mon pre mourut peu de temps aprs, dsespr de voir que je renonais pour toujours aux demi-lunes et aux contrescarpes, et aux paulettes qui en sont la suite naturelle. Depuis sa mort, je vis seul. Le grand peintre dont j'tais l'lve est mort lui-mme, et je n'ai point d'amis parmi mes camarades. --Pourquoi, monsieur? Vous paraissez si bon et si obligeant! --Que sais-je? Dans les arts, on n'aime pas celui qui russit. On le trouve orgueilleux; il veut se distinguer de la foule. C'est d'un mauvais exemple. Je souffre d'ailleurs d'une infirmit. --Vous tes malade? --Oui, d'une maladie morale; la plus cruelle de toutes. Regardez-moi. Ne remarquez-vous rien? --Non. --Quoi! ma laideur effroyable ne vous tonne pas? --Pourquoi m'tonnerait-elle? Tous les hommes me semblent laids. Je ne suis pas assez habile pour juger du plus ou du moins. --Eh bien, elle tonne tellement mes camarades, qui se disent mes amis, qu'ils m'ont surnomm Quasimodo. --Quasimodo! quel est ce nom-l? --C'est celui d'un sonneur de cloches, bossu, boiteux et borgne, qui devint amoureux d'une duchesse, et qui se pendit par amour pour elle. --Y a-t-il longtemps? --Au temps de Napolon. --N'tait-ce pas un dimanche? --Prcisment. --Et n'est-ce pas depuis ce temps que le dimanche d'aprs Pques a pris son nom? --Comme vous dites. Vous ne lisez donc pas de romans? --Jamais. Ma tante me l'a dfendu. --Quel ge avez-vous? --Dix-sept ans. --Et comment vous appelez-vous? --Juliette. --Juliette! Juliette! que ce beau nom est doux! Les deux promeneurs approchaient de Passy. Claude tait ravi de l'extraordinaire navet de la jeune fille. La navet n'est pas le dfaut des Parisiennes ni peut-tre des femmes de France, quelque degr de l'chelle qu'on les prenne. Il offrit Juliette de faire son portrait secrtement, et de l'offrir la vieille tante le jour de sa fte; il prit l'intrt le plus vif au rcit de tous les petits chagrins de la jeune fille, et des perscutions de ses camarades, qui se moquaient de sa simplicit; enfin, il obtint la promesse qu'elle viendrait le voir dans son atelier le dimanche suivant, et qu'il pourrait commencer son portrait ce jour-l. Il tait temps, car ils arrivaient la porte de la fruitire. Claude, le coeur pntr d'une joie inconnue, offrit d'attendre la jeune fille; mais elle le remercia de son offre obligeante. Demain matin, dit-elle, je retournerai Paris en omnibus. Claude partit comme un trait et courut jusqu'au matin dans les bois de Saint-Cloud et de Ville-d'Avray. Il criait, il chantait, il bondissait, il se livrait toutes les folies que connaissent les jeunes gens qui ont le bonheur d'aimer. Dieux immortels! s'criait-il, je ne suis plus le laid, le difforme, le triste Quasimodo, le rebut de l'espce humaine. J'aime, et l'amour m'a fait ton gal, puissant Jupiter! L'amour est le plus puissant des dieux! O resplendissantes toiles, mondes lointains qui roulez travers les espaces, parmi les tres innombrables qui vous habitent, y eut-il jamais un tre vivant plus heureux que moi? Que me manque-t-il aujourd'hui? Qu'elle m'aime son tour, que j'enseigne l'amour cette jeune me ignorante et vierge! Y russirai-je? En rentrant chez lui, il esquissa de mmoire le portrait del jeune fille et la reprsenta donnant le bras un homme qui tournait le dos au spectateur. Comme il terminait cette esquisse, un de ses anciens camarades d'atelier entra. Bonjour, Claude. --Bonjour, Buridan. Le nouveau venu tait un grand garon bien fait, robuste, content de lui-mme et d'un talent mdiocre. Il regarda l'esquisse de Claude par-dessus son paule. O as-tu pris cette fille-l? dit-il. --C'est une cousine. --Je t'en fais mon compliment. Les cousines sont trs prsentables dans ta famille. Est-ce qu'elle a pos pour toi? --Non. Je fais son portrait de mmoire. --Quelle mmoire? celle du coeur? --Buridan, tu m'ennuies. --Tu fais le mystrieux avec un ami; c'est mal. --Il n'y a pas de mystre. Hier, je me promenais. J'ai rencontr une jeune fille charmante qui se dbattait contre un gros homme breloques. J'ai envoy promener les breloques, et j'ai offert mon bras Juliette. --Ah! elle s'appelle Juliette. Joli nom, ma foi!.. Qu'ont dit les breloques? --Qu'elles m'enverraient des tmoins, ce matin. --A la bonne heure. Voil une affaire crnement engage. La fille est-elle belle? --Comme Vnus. --Laquelle? Vnus callipyge? Il n'y parat gure dans ton dessin. --Mon cher, tu es insupportable avec tes plaisanteries. --Et toi, avec tes rticences. N'ai-je pas le droit de m'informer si elle est maigre? Moi, je pense sur ce point comme le magnifique sultan. Je n'aime que les femmes cylindriques. --Laissons-la le sultan. Veux-tu tre mon tmoin? --Accord; mais tu me feras voir l'original de ton esquisse. --Viens dimanche, neuf heures du matin; tu la verras. --En es-tu dj l? Qui l'et cru de cet innocent Quasimodo? A qui se fier, grand Dieu! La nature vous ptrit un homme le plus mal qu'elle peut; elle lve son nez comme la bosse d'un chameau, elle enfonce ses yeux comme des trous de vrille, elle termine son menton en pointe, et ce gaillard, ainsi fait, sduit premire vue une jeune vierge trop peu callipyge, qui rsiste des breloques de similor? Claude haussa les paules sans rpondre; il pouvait, d'un mot, faire cesser cette plaisanterie, si cruelle pour lui; mais il n'oserait avouer sa souffrance et la plaie secrte dont son coeur tait dvor. Il se remit au travail. II Terrible duel. Heureux djeuner. Comment le beau Buridan mit la nappe aid de la jeune Pasitha. On frappa la porte, et deux hommes boutonns jusqu'au cou entrrent. Messieurs, dit l'un d'eux, qui de vous est M. Jean Claude? --C'est moi, rpondit celui-ci. --Monsieur, continua l'orateur d'un ton diplomatique, vous avez gravement insult M. le comte de Seckendorf, et nous venons de sa part vous demander une rparation. --Monsieur, dit Claude, votre ami n'est-il pas un gros homme avec des favoris noirs, des breloques et une canne? --Prcisment. --De quoi se plaint-il? --D'une grave injure. Il ne nous a donn aucun dtail. --Je vais vous en donner, moi. M. le comte de Seckendorf a insult hier une jeune fille sans dfense. Je passais, j'ai voulu la protger, il a lev sur moi sa canne. Je l'ai arrache de ses mains et jete sur la chausse. Voil toute l'injure. C'est vous, messieurs, de voir quelle rparation peut demander votre ami. --Monsieur, dit celui qui avait dj parl, ceci ne nous regarde pas. Seckendorf veut se battre et il se battra. --Comme il vous plaira. M. le comte de Seckendorf est-il Franais? --Non, monsieur; il a comme moi l'honneur d'tre Prussien. --Je vous en fais tous deux mon compliment. Soyez assez bon, monsieur, je vous prie, pour lui dire de ma part que cette querelle est une vraie querelle d'Allemand; du reste, je suis ses ordres. Quelle est votre heure? --Trois heures. --Votre arme? --Le sabre. --Et le lieu? --Vincennes, derrire les bosquets d'Idalie. Les deux envoys sortirent. --Sais-tu te battre? dit Buridan. --Moi! point du tout. --Le Prussien va te dcouper comme une mauviette. --Je l'en dfie, dit Claude. J'ai le poignet solide, le pied leste, et du sang-froid. Ces trois choses valent bien cent leons de Grisier. A trois heures, Claude, accompagn de Buridan et d'un autre tmoin, arrivait au bosquet d'Idalie. Il y trouva son adversaire. Les sabres mesurs et les crmonies d'usage termines, les deux adversaires se mirent en garde. Ds la premire passe, les deux tmoins de Claude frmirent. Seckendorf tait de premire force au sabre. Claude seul ne dsespra point. Il s'escrimait d'estoc et de taille, attaquant toujours avec un vivacit inoue et ne cherchant pas se dfendre. La seule chose prudente qu'il pt faire tait de ne montrer aucune prudence. Au bout d'une minute, il reut dans la poitrine la pointe du sabre du Prussien et tomba. Le vainqueur essuya proprement son sabre sur l'herbe, endossa sa redingote et partit avec ses tmoins sans prononcer une parole. Claude s'vanouit. On le transporta chez lui. La blessure est grave, dit le chirurgien Buridan, mais il n'en mourra pas. Le sang qu'il a perdu est la seule cause de sa faiblesse. Buridan s'assit ct du lit et prit soin du bless. Le dimanche suivant, Claude tait hors d'affaire. Trop faible encore pour se lever, il ne songeait plus qu' la visite de Juliette. Ds cinq heures du matin, il s'agitait impatiemment dans son lit. Neuf heures sonnrent, et une main lgre frappa la porte. Vnus est exacte comme un huissier, dit Buridan. --Au nom du ciel! dit Claude, ouvre la porte et pargne-lui tes mauvaises plaisanteries. Juliette entra, et fut trs surprise de trouver Claude dans son lit. Elle fit un pas en arrire. Pardon, messieurs, dit-elle, je me trompe, sans doute. --Non, voua ne vous trompez pas, cleste jeune fille, dit le beau Buridan. Vous tes ici dans le palais de Raphal. Malheureusement, Raphal a reu un coup de sabre dans le sternum, et je remplis, par intrim, le rle de grand-matre des crmonies. --Quoi! vous tes bless, monsieur, et cause de moi peut-tre? --Rassurez-vous, mademoiselle, dit Claude, c'est une blessure trs lgre, et je suis trop heureux,... --De mourir votre service, interrompit Buridan. Oui, mademoiselle, des chevaliers franais tel est le caractre. --Buridan, s'cria Clause, viens ici. Sclrat, lui dit-il tout bas, tu veux donc me faire mourir. Tu vas l'effrayer et l'obliger de partir. Je me sens de l'apptit. Va commander le djeuner. --Pour trois? demanda le peintre. --Assurment. Buridan sortit, la belle Juliette s'approcha de Claude et lui dit d'une voix mue: Combien je regrette, monsieur, le malheur qui vous frappe. Je ne me consolerai jamais d'en avoir t cause. --Mademoiselle, dit Claude voulez-vous gurir d'un seul coup ma blessure et me rendre plus heureux que je ne le fus jamais? Donnez-moi votre main. Juliette la tendit avec un sourire charmant. Le bon Claude la baisa avec une telle dvotion que la jeune fille rougit et alla s'asseoir prs de la fentre. Je viens de l'effrayer comme un sot, pensa Claude. O malheur ternel! je l'adore, et elle ne m'aimera jamais. Des deux cts, le silence devenait embarrassant. Le peintre vit que Juliette allait sortir; il fit un effort sur lui-mme. Mademoiselle, dit-il, reconnaissez-vous cette esquisse, que j'ai commence le lendemain de notre rencontre? Elle la regarda et la trouva fort ressemblante. Ah! monsieur, dit-elle navement, que vous m'avez faite belle! Est-ce le portrait que vous voulez me donner pour la fte de ma tante? --Non, Juliette, ceci est un souvenir que je garderai ternellement de la premire heure de ma vie o j'aie got un bonheur parfait. Quant votre portrait, vous l'aurez, si vous voulez poser seulement quelques heures devant moi. --Oui, monsieur, aussi longtemps que vous voudrez. Ma tante sera bien heureuse. Buridan rentra, suivi d'un garon de restaurant qui portait dans ses bras un djener fort convenable. Le vin surtout n'y manquait pas. O la plus belle des Grces, dit Buridan, divine Pasitha, aidez-moi, je vous prie, mettre la nappe. --Monsieur, dit simplement Juliette, je le veux bien; mais pourquoi m'appelez-vous la divine Pasitha? --Pasitha, dit le peintre, tait une impratrice qui n'avait pas sa pareille pour raccommoder les serviettes de son mari et ourler son linge. --Eh bien, monsieur, c'est justement mon fort, et de plus, je fais de belles chemises, je m'en vante. --Voil, dit Buridan, une rencontre admirable; j'ai besoin justement d'une douzaine de chemises, et si vous voulez bien vous charger de la commande, ma chre demoiselle Pasitha.... --Juliette, monsieur, interrompit-elle. --C'est cela mme, Juliette Pasitha. --Le djeuner sera froid, dit Claude, qui craignit quelque plaisanterie trop forte de son ami. Mangeons. Le djeuner fut trs gai. Claude tait plong dans les ravissantes dlices d'un premier amour. Tout ce que disait Juliette lui paraissait admirable. Son ingnuit le remplissait de joie. Il tait devant elle comme une mre qui trouve dans les premires paroles de son enfant des symptmes d'un gnie suprieur. Elle demandait boire avec une grce sans pareille. Elle se renversait sur sa chaise d'une faon toute divine. Elle riait avec une dlicatesse exquise. Oh! les belles dents! les purs diamants! Oh! la bouche petite et gracieuse! Oh! les yeux bleus et doux! Oh! les cheveux fins et soyeux! Claude n'avait pas tort d'admirer. C'tait une chevelure abondante et paisse comme une fort des tropiques. Disons tout en un mot. Elle tait vraiment belle, et Claude l'adorait. Pendant ce temps, Buridan ne perdait pas un coup de dent. C'tait un bon compagnon, peu mlancolique, qui aimait toutes les femmes, et qui, moyennant quelques complaisances, les tenait quitte de tout. Claude s'tant gar dans une thorie platonique, Buridan lui rpondit avec chaleur: Mon petit, ta mthode peut tre bonne, mais la mienne est excellente. Les femmes sont faites pour rire, pour aimer et pour avoir des enfants. Hors de l, elles ne sont bonnes rien. --Oh! dit Claude indign. --Tu as beau te rcrier, reprit Buridan, il faut se soumettre l'inflexible vrit. Dis-leur qu'elles sont belles, elles te sauteront au cou; parle-leur de philosophie, tu les verras biller comme des carpes hors de l'eau. Prends la plus vertueuse de toutes, dis-lui qu'elle a le pied bien fait, elle relvera sa robe jusqu'au genou. Tu ne peux pas savoir tout cela, mon pauvre Quasimodo; tu vis comme un ermite, et les penses de ce monde ne t'occupent gure; mais je les connais, moi, et je te jure que la plus sage de toutes est une cervele. --Tais-toi, malheureux ivrogne, dit Claude, et cuve en paix ton vin. N'outrage pas la seule partie du genre humain qui vaille encore quelque chose. Qui es-tu pour parler ainsi? Parce que tu barbouilles quelques singes et quelques chats, tu te crois un grand homme et quelque chose de prcieux sur la terre. Rponds-moi, Buridan; combien de gens ont barbouill, barbouillent et barbouilleront mille fois mieux que toi? Quelle ide as-tu mise au monde? Quelle invention as-tu faite pour la patrie? Toi qui n'atteins dans tes oeuvres la beaut vritable que par hasard, et qui souvent la dfigures; toi qui es fier de quelques coups de pinceau o peut-tre son ombre a laiss des traces, tu oses mpriser la femme, qui est la beaut mme, l'ternelle beaut, et la seule image de Dieu sur la terre! Sur la foi de quelques cratures qui ne sont d'aucun sexe, tu oses dire que les femmes ne sont faites que pour la joie et les plaisirs. Rentre en toi-mme, malheureux Buridan, et confesse ton repentir, si tu ne veux pas que la foudre cleste te punisse de ton blasphme. --Brrrr! dit le peintre en allumant un cigare, comme tu prores pour un homme qui a reu deux pouces de fer entre la troisime et la quatrime cte! Respectons ce sexe aimable, puisque tu le protges. Divine Pasitha, fumez-vous? --Non, monsieur, je vous remercie. --C'est dommage; voil un vrai _puro_. En mme temps, il entonna, d'une voix puissante cette chanson: Aux environs de Lille en Flandre | bis. Lon lan la | Je rencontrai deux Flamandes | bis. Lon lan la | Ici le sage Claude interrompit fort propos le chanteur. Que le diable t'emporte! dit Buridan, moiti ivre. On ne peut donc plus rire ici. On ne boit plus, on ne chante plus, on parle poliment des belles. Si cela continue, on ne pourra plus fumer. Adieu, les amis. Je reviendrai quand vous serez plus gais. Son dpart fit grand plaisir Claude. Votre ami est bien amusant, dit Juliette, mais il est bien mal lev. --C'est un charmant garon, rpliqua le peintre, qui a t mon tmoin mardi dernier et qui a grand soin de ma blessure; mais il n'est pas habitu parler aux honntes femmes. --Est-ce qu'il a des matresses? demanda la jeune fille. --Je n'en sais rien, rpondit Claude tonn. Pourquoi me faites-vous cette question? --J'ai parl au hasard, dit-elle en rougissant. Qu'est-ce que cela me fait, que M. Buridan ait des matresses ou non? Si Claude avait eu plus d'exprience, cette rougeur subite l'et inquit. Peu peu, Juliette devint pensive, et ne rpondit plus qu' peine aux discours du jeune homme. Aprs quelques instants, elle se leva, promettant de revenir. Huit jours aprs, Claude, encore fatigu de la perte de son sang, mais dj guri, commena le portrait de la belle Juliette. On croira aisment qu'il n'allait pas vite en besogne. Aucune esquisse ne lui paraissait digne de son modle. Il s'tait fait pendant la semaine un plan de campagne profondment combin. Puisque le hasard veut que j'aie rencontr, disait-il, l'une des plus jolies filles de Paris, et coup sr l'une des plus innocentes, je veux qu'elle n'ait pas d'autre matre que moi. Le ciel m'a refus la beaut, mais il m'a laiss l'ascendant qu'un esprit cultiv et une passion forte donnent un homme sur une femme ignorante et pure. J'clairerai son esprit, j'lverai son me, je lui ferai connatre le ciel et la terre, et peut-tre pourrai-je surmonter les obstacles que m'oppose la nature. Le destin se lassera de poursuivre un malheureux. Claude tait loquent; il tait savant comme un peintre de ce seizime sicle, o Michel-Ange et Raphal connaissaient et pratiquaient la fois tous les arts. Tout le monde sait la puissance de la solitude. Le peintre, plein de force et de gnie, avait vcu comme les solitaires de la Thbade; ses passions, longtemps contenues, n'en taient que plus fortes. Il aimait Juliette avec la violence d'un homme qui aime pour la premire fois, et qui n'attache de prix qu' l'amour. Elle se sentait trouble devant lui sans savoir pourquoi. Il affectait de lui parler peinture; mais ses yeux ardents, fixs sur elle, l'instruisaient assez de ce qu'il ne voulait pas avouer. Il tait heureux d'aimer; mais le sentiment de son irrmdiable laideur glaait la parole sur ses lvres. Le triste nom de Quasimodo lui revenait sans cesse l'esprit. La laideur n'est-elle pas, comme la vieillesse, l'antipode de l'amour? Aprs une heure de travail, la belle Juliette voulut retourner Passy. Claude l'accompagna, et la conduisit travers le bois de Boulogne. La matine tait belle; les arbres taient couverts de feuilles; le ciel tait pur, et les oiseaux chantaient sur la cime des chnes. Claude se sentait rempli d'une joie dlicieuse. Il courait lgrement dans les alles, entranant sa compagne, qui tait aussi gaie que lui-mme. Il jouissait du bonheur de faire goter le premier cette me nave le fruit de l'arbre de la science. Il lui expliquait tout ce qu'il voyait; il lui parlait botanique, religion, philosophie, histoire mme, proportionnant son langage la faiblesse de cette intelligence encore peu exerce. Il lui enseignait les lois et les moeurs des animaux, des vgtaux et leurs amours; il parlait des pays lointains, de l'Italie, qu'il avait vue; de l'Orient, qu'il voulait voir et qu'il devinait dj. La jeune fille coutait ses discours avec une admiration profonde; elle comprenait tout, et elle questionnait toujours. Au sortir du bois, Claude voulut se retirer. Pourquoi ne venez-vous pas avec moi? dit-elle. --Votre tante ne me connat pas. --Elle vous connat parfaitement. Croyez-vous que je n'aie point parl de vous le premier jour, et du service que vous m'avez rendu? Suis-je si ingrate? Ma tante sera ravie de vous voir. Elle sait la surprise que vous lui mnagez, et serait offense si vous refusiez de venir chez elle. --Par le Dieu vivant! pensa le peintre, je suis en veine aujourd'hui. Une journe tout entire avec elle! Aurais-je os l'esprer? L-dessus, sans faire la moindre objection, il suivit la jeune fille et entra chez la fruitire. C'tait une grosse femme gaie, rouge de teint, active, bavarde, prompte faire connaissance, et regardant comme ses amis tous ceux qu'elle connaissait. Elle tait riche, et quarante mille francs placs en rentes sur l'tat, joints aux profits de son petit commerce, ajoutaient son bonheur. Elle avait une tendresse aveugle pour sa nice, qu'elle regardait comme le miroir de la sagesse et comme un puits d'rudition. A peine eut-elle vu le peintre, qu'elle lui donna la main, le fit asseoir, le fit manger, le fit parler, et lui vanta sa nice, de sorte qu'au bout de trois quarts d'heure, Claude croyait avoir vcu toute sa vie dans la maison et prenait got la fruiterie. Le dimanche suivant tait le jour de la fte de la bonne femme, et il fut convenu que Claude se hterait de terminer le fameux portrait, et que la fruitire donnerait ce jour-l un grand dner, suivi d'un bal de voisins. Claude partit. A peine tait-il sur le seuil que Juliette le rappela. Il accourut, lger comme un chevreuil. A propos, dit-elle, puisque ma tante donne un grand dner dimanche, ne voulez-vous pas amener quelqu'un de vos amis? --Je n'ai gure d'amis, dit Claude. --Et ce monsieur qui vous a servi de tmoin, et qui m'appelait la divine Pasitha, comment le nommez-vous? --Buridan. --Il est bien mal lev, mais il nous fera rire. N'est-ce pas, tante, tu veux bien que M. Claude l'invite? --Si je le veux! dit la fruitire. Tu n'as qu' parler, ma petite, et tout ce que tu demanderas te sera servi sur-le-champ. --Je l'amnerai, dit Claude. Et vous, Juliette, ne m'accorderez-vous rien en change? --Que voulez-vous que je vous donne? --Cette rose que vous tenez. --La voici. Claude rentra chez lui, plein d'amour et d'illusions. Il aimait, et parat son idole de toutes les vertus. Juliette s'endormit eu rvant que Buridan l'embrassait. III Grandes rjouissances. L'oie aux marrons et la famille Ventjols. Ressemblance de M. Paturot et de Napolon. Genevive de Brabant et la phrnologie. Penses diverses. Conclusion. Le lendemain, Buridan vint dans l'atelier de son ami. Eh bien! dit-il, comment va ton coup de sabre, chevalier de la Triste-Figure? --Parfaitement. J'en serai quitte pour une cicatrice. --Qu'est devenue la petite Pasitha? --Une estimable lingre de la rue Vivienne. --Son portrait est-il termin? --Pas encore. Elle doit venir ce soir, aprs son travail, pour me donner une sance. --Heureux coquin! ce n'est pas un bel homme comme moi qu'une pareille chance arrivera jamais. Ainsi, tu n'as pas besoin de courir les rues la recherche de l'amour. Tu as du pain sur la planche. --Que veux-tu dire? --Parbleu! il est bien clair que les petites filles ne viennent pas dix heures du soir dans ton atelier pour entendre les histoires de la _Morale en action_. --Mon cher Buridan, tu es beau, tu es bien fait, tu as de l'esprit, tu as de l'argent, mais tu n'as pas le sens commun. Apprends que je suis trop heureux d'avoir trouv cette petite fleur des champs, cette rose sauvage, pousse entre deux pavs de Paris, pour la souiller mme d'un dsir. Premirement, s'il me plaisait de lui dire que je l'aime, je doute que la confidence ft bien reue; secondement, je ne le ferai pas par gard pour moi-mme. L'idal est trop rare et trop beau pour que je me hte de le transformer en une vulgaire et prosaque ralit. --Salut, dit Buridan, l'amant de l'idal, l'esclave des belles, au vertueux Amadis. Claude, tu n'es pas de ce temps. Songe donc, mon cher ami, que nous sommes en plein Paris, en plein dix-neuvime sicle, en pleine civilisation. Songe que nous avons un roi, une charte, deux Chambres, des lecteurs, des usines, des chemins de fer et des bureaux de tabac. Songe qu'il faut vivre comme tout le monde, et sors de ton rve sublime et ridicule. Cette petite est jolie, elle parat bonne enfant. Tu n'as pas le temps de prendre femme et d'interrompre tes travaux pour donner la becque toute une marmaille. L'Institut et la postrit te rclament. Cependant, il ne faut pas vivre seul; cela est immoral. Va donc, et puisque le hasard t'offre une proie facile et qui n'est pas ddaigner, par amour pour toi-mme, pour ta patrie et pour la gloire, fais-en ta Fornarina. Tu hausses les paules, tu fais le vertueux! Honnte et splendide idiot! Si tu ne la prends pas, quelqu'autre la prendra. Un de ces soirs, un cocher robuste et largement abreuv de vin d'Argenteuil lui offrira son coeur et sera accept, et tu resteras sur la rive, dans la pose ridicule d'Hercule qui Nessus enlve Djanire. --Tu me fais regretter, dit Claude, la commission dont elle m'a charge. --Quelle commission? --Tu es pri d'assister la dissection d'une oie aux marrons, dimanche prochain, chez sa tante, la fruitire de Passy. On dansera. --Quoi! vraiment, la bonne femme m'invite. --Et moi aussi, par dessus le march. --Dcidment, cette petite a du discernement. Eh bien! va pour l'oie aux marrons; cela m'amusera. Le dimanche suivant, grce au zle de Juliette, qui venait poser tous les soirs dans l'atelier de Claude, le portrait tait termin. Le peintre, accompagn de Buridan, l'apporta la fruitire en grande crmonie. Celle-ci, pour n'tre pas drange dans un si grand jour, avait ds le matin ferm sa boutique. Elle attendait ses invits dans sa chambre coucher, dont elle avait fait cette occasion une salle manger. Un bonnet blanc larges plis ornait sa bonne et rougeaude figure. Autour d'elle, et dans une attitude recueillie, les yeux fixs sur l'oie aux marrons qui rtissait devant le feu, se tenaient huit personnes pleines de calme et de dignit. C'tait, par ordre d'importance, le boulanger, M. Paturot, avec sa femme et sa fille, Mlle Ccile Paturot, et le marchand de vin, M. Ventjols, avec sa femme, ses deux fils, gs, l'un de huit ans, l'autre de dix ans, et sa fille, Mlle Caroline Ventjols, ge de quatorze ans. Quand les deux amis entrrent, il y eut un grand mouvement dans l'honorable socit qui regardait rtir l'oie. Ce fut quelque chose de semblable ce que les stnographes de la dfunte Assemble nationale exprimaient par le mot: _sensation_. La bonne fruitire ayant prvenu ses amis qu'elle devait recevoir deux messieurs qui dnaient chez les ministres et qui portaient des gants les jours de fte, on s'attendait des merveilles. L'attente gnrale fut un peu due. Claude entra, donna la main la fruitire et Juliette, leur montra le portrait qui tait fort ressemblant, salua tout le monde et s'assit. Il fut trouv fier, et, si l'on n'avait t plus press de dner que de mdire, il n'aurait pas t pargn. Buridan, qui ne doutait de rien, fit une entre magnifique. Il se jeta dans les bras de la fruitire et de Juliette, ce qui sduisit du premier coup les deux dames et ne plut gure Claude. Puis il serra cordialement la main de tous les assistants, et tira par mgarde les oreilles d'Athanase Ventjols, l'an des fils du marchand de vin. Cela fait, on se mit table. Je passe sous silence, le cliquetis des fourchettes et le bruit des verres. Vous avez une bonne figure, dit tout coup Buridan au marchand de vin en tournant la salade; car, except celui de son mtier, il avait toutes sortes de talents. A table, vous avez l'air de Napolon. L'auriez-vous connu, par hasard? --Moi, monsieur, point du tout, dit Ventjols; mais ma mre a connu un hussard de la vieille garde, qui le voyait frquemment. --C'est une chose surprenante que ces rencontres, continua Buridan; il avait une redingote grise. --Mais la mienne est noire. --Qu'importe? C'est toujours une redingote. Il avait des bottes l'cuyre. --Je n'ai que des souliers, dit Ventjols. --Eh bien, quelle diffrence y voyez-vous? Qu'est-ce qu'un soulier! c'est une botte qui l'on a coup la tte. --C'est pourtant vrai, dit le marchand de vin. --Je parie, dit Buridan, que votre femme s'appelle Josphine. --Et vous gagnerez votre pari, monsieur, elle s'appelle Josphine-Eudoxie-Csarine. Hein! Csarine, quel honneur pour toi de t'appeler Josphine, comme la femme de l'empereur des Franais, roi d'Italie. --Il y a pourtant une diffrence, ajouta le peintre. --Laquelle? demanda le marchand de vin inquiet. --Il avait un chapeau cornes. Cette conclusion admirable enleva l'assemble. Buridan devint le roi du festin. Il chanta, il fit des calembours, il imita le glou-glou des bouteilles, le chant du coq, celui du canard la veille des jours de pluie, celui de la poule amoureuse. Tous les yeux taient fixs sur lui, et, except Claude, tout le monde l'admirait. Je ne m'tonne pas, dit M. Paturot sa femme, que ce gaillard dne souvent chez les ministres. Si j'tais M. Guizot, il ne dnerait que chez moi. --Papa, dit Ccile Paturot, prie M. Buridan de nous chanter quelque chose. D'un geste, Buridan commanda le silence. Surtout, lui dit Claude, fais attention que tu chantes devant des dames. --C'est bien, austre Caton, rpliqua Buridan. La recommandation de Claude fut fort mal reue. On l'attribua la jalousie, et les dames regardrent le peintre de travers. Maman, dit Caroline Ventjols, qu'est-ce que c'est qu'un austre Caton? --Tu le vois bien, rpondit aigrement la mre, c'est un homme trs laid qui est jaloux, qui ne s'amuse pas et qui ne veut pas qu'on s'amuse. Un regard svre du pre rtablit le calme dans la famille Ventjols. Claude entendit ce dialogue et sourit. Malheureusement, il regarda Juliette qui tait sa voisine table, et qui l'coutait avec distraction. Il remarqua qu'elle n'avait d'attention que pour les discours de Buridan, et il se sentit le coeur serr d'une tristesse mortelle. Il se rsignait n'tre pas aim; mais la voir aimer un autre que lui, c'tait une douleur trop forte pour Claude. Hlas! pensait-il, j'aurai le nom et le sort du pauvre Quasimodo. Pendant ces rflexions, Buridan chantait: Entendez tous, honorable assistance, La vertu reconnue et patience De Genevive de Brabant. tant comtesse De grand'noblesse, Ne en Brabant tait assurment. Aprs cette clbre complainte, qui est l'Iliade du _Messager boiteux_ et de _l'Almanach de Lige_, Buridan, content d'avoir gorg le tratre Golo, cda la parole M. Paturot. Chacun chanta son tour, et Claude lui-mme, avec plus de chaleur et de verve que personne. Le dner finit gaiement par une sance de phrnologie, o Buridan fit admirer la varit de ses connaissances. M. Paturot, jaloux de voir son compre Ventjols compar Napolon, se soumit le premier l'examen du savant. Monsieur, dit le peintre en palpant le boulanger avec gravit, votre tte prsente les plus singuliers phnomnes que la science ait eu depuis longtemps occasion d'observer. Le front est d'un boulanger ordinaire, mais l'occiput annonce une intelligence sans bornes, et le sinciput, une fermet rare. Ce que vous avez dcid, vous le voulez fermement, n'est-ce pas? --Oh! monsieur, dit Paturot se redressant avec orgueil, je suis comme un marbre. Si ma femme me rsistait, je lui casserais les reins! Si ma fille me dsobissait, je la jetterais par la fentre. C'est mon caractre. Tout le monde se mit rire, et Mme Paturot voulut rclamer; mais Buridan fit signe de se taire. L'assemble tait tout oreilles. Monsieur, continua Buridan, je vous en flicite. C'est cette rare et hroque fermet qui fait les grands hommes. Au besoin, vous seriez Brutus. --Qu'est-ce que Brutus? demanda Ccile. --Parbleu! dit sa mre, tu le vois bien, c'est une brute, un imbcile comme ton pre, qui ne voit pas que monsieur se moque de lui. --Silence, ma femme! dit Paturot d'une voix menaante. --Oh! cria la dame d'une voix acaritre, tes gros yeux ne me font pas peur. Depuis vingt ans que nous sommes maris, je te connais bien. Tu es toujours le mme: Constant-Fidle Paturot, qui... --Vous tes intrpide, interrompit l'impitoyable Buridan. --Comme un lion, monsieur. Je suis tambour de la garde nationale, et j'ai failli tre soldat, c'est tout dire. --Passons, dit le peintre, aux traits du visage. Vous avez le nez grand et gros. Avouez que vous tes un grand sclrat. --Monsieur, dit Paturot d'un ton suppliant, parlez plus bas, je vous en conjure. Il faut bien que jeunesse se passe, et si ma femme le savait! Voulez-vous me perdre? L'examen se prolongea au milieu des plaisanteries de tous les convives. De la phrnologie Buridan passa la chiromancie, et trouva moyen d'intriguer et de contenter tout le monde. Quand il tint la main de Juliette entre les siennes: Voici, dit-il, une ligne qui annonce qu'il vous arrivera bientt un grand bonheur. Vous aimerez un jeune homme blond et vous en serez passionnment aime. Il y aura un mariage dans l'anne. En mme temps, il lui serra doucement la main, Juliette baissa les yeux et rougit. Que faisait Claude? Il assistait, impassible en apparence, aux succs de son ami, et il faisait d'horribles efforts pour rire de ses plaisanteries. Hlas! pensait-il, voil comme il faudrait tre pour plaire Juliette. Elle n'a d'yeux que pour lui. Il est beau! O douleur! malheureux Quasimodo. On dansa beaucoup, et Buridan ne brilla pas moins par ses entrechats que par ses discours. Il sut plaire tout le monde, et surtout la bonne fruitire qu'il fit valser en dpit de ses cinquante-cinq ans. Il se multipliait pour faire sauter les femmes et pour boire avec les hommes. A minuit, tous les convis se retirrent, Claude et Buridan, pris de revenir, le dernier surtout, s'y engagrent volontiers, et partirent ensemble pour Paris, pied. Sur la route, Claude, absorb dans ses tristes rflexions, gardait le silence. Tout le bonheur que je m'tais promis, pensait-il, s'envole en un instant. Un tourdi, en se jouant, m'enlve celle que j'aime. --Qu'as-tu donc? lui dit Buridan tonn, je ne te reconnais pas. As-tu du _vague l'ame_. --Ce n'est rien, rpondit Claude, honteux de sa faiblesse. Le grand air m'a fait mal. --Un buveur d'eau, dit Buridan avec compassion, ne devrait s'aventurer qu'avec des gens de sa secte. Va te coucher, Basile, tu sens la fivre. Les deux amis se sparrent. Le lendemain, Claude attendit inutilement Juliette. Elle ne devait plus revenir dans son atelier. Trois semaines s'coulrent sans vnement. Le peintre avait besoin de toute sa philosophie pour ne pas aller voir la vieille fruitire. Enfin, il partit un dimanche pour Passy. Ah! vous voil, monsieur, dit la bonne femme en le voyant. Pourquoi ne venez-vous pas plus souvent? Claude allgua un travail important et press. O est Juliette? demanda-t-il. --Je l'attends depuis ce matin, rpondit la fruitire. Restez avec nous; monsieur votre ami doit la conduire et vous partirez avec lui. --Ah! c'est Buridan qui est charg de la conduire, dit Claude qui plit de douleur et de jalousie. Est-ce que vous ne trouvez pas que c'est un guide bien jeune pour Mlle Juliette! --Qu'importe! dit la fruitire. Les jeunes gens aiment rire, mais Juliette est sage. Entre nous, je crois bien que M. Buridan lui fait la cour. Ma nice n'est pas un mauvais parti. Aprs ma mort, savez-vous qu'elle aura plus de 60,000 francs! --A quoi bon dtromper cette pauvre femme, se dit le peintre. Tous mes avis ne la rendront pas plus sage, et je passerais pour un jaloux et un malhonnte homme. Enfin, Buridan et Juliette arrivrent, les yeux brillants et pleins de gaiet. Ils racontrent qu'ils s'taient gars dans le bois de Boulogne, et qu'ils avaient pouss jusqu' Saint-Cloud. Juliette salua Claude avec amiti, mais avec froideur; il lut son sort dans les yeux de la jeune fille, et partit dsespr. Buridan ne chercha pas le retenir. Quelques jours aprs, Claude frappa la porte de son ami ds six heures du matin. Buridan demi-habill entrebilla la porte. As-tu besoin de moi? dit-il Claude. --Non. Je venais te voir. --Diable! le moment n'est pas favorable. Il y a des dames. Pasitha, c'est notre ami Claude, celui qui a fait ton portrait et qui s'est fait sabrer pour toi. Veux-tu le recevoir. --Y penses-tu? dit Juliette. --Parbleu! si j'y pense. Tu es charmante en bonnet de nuit, et Claude sera bien aise de te voir. Claude reconnut la voix de celle qu'il aimait. Il sortit, la mort dans l'me, sans dire un mot Buridan. Il alla Vincennes, et de l Passy. Il rentra chez lui sans pouvoir apaiser la fivre qui le dvorait. Il hassait Juliette, et Buridan, et lui-mme, et toute la nature. Il tait tent de les tuer tous les deux, mais sa douceur naturelle reprit le dessus. Aprs tout, pensa-t-il, aucun des deux n'est cause de mon malheur. Pourquoi ai-je aim celle qui ne pouvait pas m'aimer? Je le savais d'avance; j'ai d m'y rsigner. Le mal est en moi, et non ailleurs. Tant que je vivrai, je serai malheureux; mourons donc. Ayant rsolu de se tuer, il chargea son pistolet, et crivit Juliette la lettre suivante: Juliette, je vous aimais, et vous tes la matresse d'un autre! Quand vous recevrez ce billet, je serai mort. Adieu! Il cacheta ce billet, le porta lui-mme la poste, et l'affranchit avec un sang-froid singulier. En rentrant, il s'assit, appuya sur son coeur le canon du pistolet, et fit feu. La balle traversa le coeur. Claude mourut sur le champ. Le soir, Juliette, assise prs de Buridan, lut tout haut la lettre funbre, et poussa un cri. Buridan courut chez son ami. On lui montra le corps inanim du malheureux peintre. Le testament de Claude tait ainsi conu: Je lgue ma fortune, qui se compose de vingt mille francs, Chteauroux, ma ville natale. Je dsire que le conseil municipal fasse construire un grand gymnase gratuit, destin dvelopper dans le peuple la force et la beaut du corps, qui sont si ncessaires au bonheur et la tranquillit de l'me. Deux mois aprs la mort de Claude, Juliette, abandonne par Buridan, revenait tristement Passy. Ah! si j'avais pu aimer Claude, disait-elle sa tante, je ne serais pas si malheureuse aujourd'hui. Claude eut tort de se tuer. Tt ou tard, il aurait oubli Juliette; il aurait aim et on l'aurait aim. Toute me est soeur d'une me. FIN End of the Project Gutenberg EBook of Claude et Juliette, by Alfred Assollant License: Share Alike