Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. Jules Amde Barbey d'Aurevilly LES DIABOLIQUES (1850 -- 1874) Table des matires Premire prface aux Diaboliques Prface de la premire dition Le rideau cramoisi Le plus bel amour de Don Juan I II III IV V Le bonheur dans le crime Le dessous de cartes d'une partie de whist I II III un dner d'athes La vengeance d'une femme Premire prface aux Diaboliques qui ddier cela?... J. B. d'A. Voici (sauf modifications ultrieures) la Prface de mes Diaboliques. Pourquoi les Diaboliques? Est-ce pour les histoires qui sont ici? Ou pour les femmes de ces histoires? Qui sait? Les Histoires sont vraies. Rien d'invent. Tout vu. Tout touch du coude ou du doigt. Il y aura certainement des ttes vives, montes par ce titre de Diaboliques, qui ne les trouveront pas aussi diaboliques qu'elles ont l'air de s'en vanter. Elles s'attendaient des inventions, des complications, des recherches, des raffinements, tout le tremblement du mlodrame moderne, qui se fourre partout, mme dans le roman: quelque chose comme les Mmoires du Diable qui n'ont donn leur auteur qu'une peine du Diable. Mais les Diaboliques ne sont point des diableries, ce sont des diaboliques: des histoires relles de ce temps civilis et si divin que, quand on s'avise de les crire, il semble que ce soit le Diable qui ait dict... Le Diable est comme Dieu. Le manichisme qui est la souche de toutes les grandes hrsies du Moyen-ge, le manichisme n'est pas si bte! Malebranche disait que Dieu se reconnaissait l'emploi DES MOYENS LES PLUS. Le Diable aussi. Quant aux femmes de ces histoires, pourquoi ne seraient-elles pas les diaboliques? N'ont-elles pas assez de diabolisme en leur personne pour mriter ce doux nom-l?... Diabolique, il n'y en a pas une seule ici qui ne le soit quelque degr. Il n'y en a pas une seule qui on puisse dire le mot de mon ange sans exagrer. Comme le Diable qui tait un ange aussi, mais qui a culbut, si elles sont des anges encore, c'est la tte en bas, le reste... en haut! Pas une ici qui soit pure, vertueuse, innocente. Monstres mme part, elles prsentent un effectif de bons sentiments et de moralit bien peu considrable. Elles pourraient donc s'appeler Diaboliques sans l'avoir vol. On a voulu faire un petit Muse de ces Dames, en attendant qu'on fasse le Muse, encore plus petit, des Dames qui leur font pendant et contraste dans la socit, car toutes choses sont doubles. L'Art a deux lobes, comme le cerveau. La Nature ressemble ces femmes qui ont un oeil bleu et un oeil noir. Voici l'oeil noir, dessin l'encre... de la PETITE VERTU. Oh! de la plus petite qu'on ait pu trouver! On donnera peut-tre l'oeil bleu, plus tard, si on trouve du bleu assez, pur. Mais y en a-t-il? En ce cas-l, aprs les DIABOLIQUES viendraient les CELESTES. Fin de 1870. Dcembre. J. B. d'A. Prface de la premire dition Voici les six premires! Si le public y mord, et les trouve son got, on publiera prochainement les six autres; car elles sont douze, comme une douzaine de pches, -- ces pcheresses! Bien entendu qu'avec leur titre de Diaboliques, elles n'ont pas la prtention d'tre un livre de prires ou d'Imitation chrtienne... Elles ont pourtant t crites par un moraliste chrtien, mais qui se pique d'observation vraie, quoique trs hardie, et qui croit -- c'est sa potique, lui -- que les peintres puissants peuvent tout peindre et que leur peinture est toujours assez morale quand elle est tragique et qu'elle donne l'horreur des choses qu'elle retrace. Il n'y a d'immoral que les Impassibles et les Ricaneurs. Or, l'auteur de ceci, qui croit au Diable et ses influences dans le monde, n'en rit pas, et il ne les raconte aux mes pures que pour les en pouvanter. Quand on aura lu ces Diaboliques, je ne crois pas qu'il y ait personne en disposition de les recommencer en fait, et toute la moralit d'un livre est l... Cela dit pour l'honneur de la chose, une autre question. Pourquoi l'auteur a-t-il donn ces petites tragdies de plain-pied ce nom bien sonore -- peut-tre trop -- de Diaboliques?... Est-ce pour les histoires elles-mmes qui sont ici? ou pour les femmes de ces histoires?... Ces histoires sont malheureusement vraies. Rien n'en a t invent. On n'en a pas nomm les personnages: voil tout! On les a masqus, et on a dmarqu leur linge. L'alphabet m'appartient, disait Casanova, quand on lui reprochait de ne pas porter son nom. L'alphabet des romanciers, c'est la vie de tous ceux qui eurent des passions et des aventures, et il ne s'agit que de combiner, avec la discrtion d'un art profond, les lettres de cet alphabet- l. D'ailleurs, malgr le vif de ces histoires prcautions ncessaires, il y aura certainement des ttes vives, montes par ce titre de Diaboliques, qui ne les trouveront pas aussi diaboliques qu'elles ont l'air de s'en vanter. Elles s'attendront des inventions, des complications, des recherches, des raffinements, tout le tremblement du mlodrame moderne, qui se fourre partout, mme dans le roman. Elles se tromperont, ces mes charmantes!... Les Diaboliques ne sont pas des diableries: ce sont des Diaboliques, -- des histoires relles de ce temps de progrs et d'une civilisation si dlicieuse et si divine, que, quand on s'avise de les crire, il semble toujours que ce soit le Diable qui ait dict!... Le Diable est comme Dieu. Le Manichisme, qui fut la source des grandes hrsies du Moyen Age, le Manichisme n'est pas si bte. Malebranche disait que Dieu se reconnaissait, l'emploi des moyens les plus simples. Le Diable aussi. Quant aux femmes de ces histoires, pourquoi ne seraient-elles pas les DIABOLIQUES? N'ont-elles pas assez de diabolisme en leur personne pour mriter ce doux nom? Diaboliques! il n'y en a pas une seule ici qui ne le soit quelque degr. Il n'y en a pas une seule qui on puisse dire srieusement le mot de Mon ange! sans exagrer. Comme le Diable, qui tait un ange aussi, mais qui a culbut, -- si elles sont des anges, c'est comme lui, -- la tte en bas, le... reste en haut! Pas une ici qui soit pure, vertueuse, innocente. Monstres mme part, elles prsentent un effectif de bons sentiments et de moralit bien peu considrable. Elles pourraient donc s'appeler aussi les Diaboliques, sans l'avoir vol... On a voulu faire un petit muse de ces dames, -- en attendant qu'on fasse le muse, encore plus petit, des dames qui leur font pendant et contraste dans la socit, car toutes choses sont doubles! L'art a deux lobes, comme le cerveau. La nature ressemble ces femmes qui ont un oeil bleu et un oeil noir. Voici l'oeil noir dessin l'encre -- l'encre de la petite vertu. On donnera peut-tre l'oeil bleu plus tard. Aprs les DIABOLIQUES, les CELESTES... si on trouve du bleu assez pur... Mais y en a-t-il? Jules BARBEY D'AUREVILLY. Paris, 1er mai 1874. Le rideau cramoisi Really. Il y a terriblement d'annes, je m'en allais chasser le gibier d'eau dans les marais de l'Ouest, -- et comme il n'y avait pas alors de chemins de fer dans le pays o il me fallait voyager, je prenais la diligence de *** qui passait la patte d'oie du chteau de Rueil et qui, pour le moment, n'avait dans son coup qu'une seule personne. Cette personne, trs remarquable tous gards, et que je connaissais pour l'avoir beaucoup rencontre dans le monde, tait un homme que je vous demanderai la permission d'appeler le vicomte de Brassard. Prcaution probablement inutile! Les quelques centaines de personnes qui se nomment le monde Paris sont bien capables de mettre ici son nom vritable... Il tait environ cinq heures du soir. Le soleil clairait de ses feux alentis une route poudreuse, borde de peupliers et de prairies, sur laquelle nous nous lanmes au galop de quatre vigoureux chevaux dont nous voyions les croupes muscles se soulever lourdement chaque coup de fouet du postillon, -- du postillon, image de la vie, qui fait toujours trop claquer son fouet au dpart! Le vicomte de Brassard tait cet instant de l'existence o l'on ne fait plus gure claquer le sien... Mais c'est un de ces tempraments dignes d'tre Anglais (il a t lev en Angleterre), qui blesss mort, n'en conviendraient jamais et mourraient en soutenant qu'ils vivent. On a dans le monde, et mme dans les livres, l'habitude de se moquer des prtentions la jeunesse de ceux qui ont dpass cet ge heureux de l'inexprience et de la sottise, et on a raison, quand la forme de ces prtentions est ridicule; mais quand elle ne l'est pas, -- quand, au contraire, elle est imposante comme la fiert qui ne veut pas dchoir et qui l'inspire, je ne dis pas que cela n'est point insens, puisque cela est inutile, mais c'est beau comme tant de choses insenses!... Si le sentiment de la Garde qui meurt et ne se rend pas est hroque Waterloo, il ne l'est pas moins en face de la vieillesse, qui n'a pas, elle, la posie des baonnettes pour nous frapper. Or, pour des ttes construites d'une certaine faon militaire, ne jamais se rendre est, propos de tout, toujours toute la question, comme Waterloo! Le vicomte de Brassard, qui ne s'est pas rendu (il vit encore, et je dirai comment, plus tard, car il vaut la peine de le savoir), le vicomte de Brassard tait donc, la minute o je montais dans la diligence de ***, ce que le monde, froce comme une jeune femme, appelle malhonntement un vieux beau. Il est vrai que pour qui ne se paie pas de mots ou de chiffres dans cette question d'ge, o l'on n'a jamais que celui qu'on parat avoir, le vicomte de Brassard pouvait passer pour un beau tout court. Du moins, cette poque, la marquise de V..., qui se connaissait en jeunes gens et qui en aurait tondu une douzaine, comme Dalila tondit Samson, portait avec assez de faste, sur un fond bleu, dans un bracelet trs large, en damier, or et noir, un bout de moustache du vicomte que le diable avait encore plus roussie que le temps... Seulement, vieux ou non, ne mettez sous cette expression de beau, que le monde a faite, rien du frivole; du mince et de l'exigu qu'il y met, car vous n'auriez pas la notion juste de mon vicomte de Brassard, chez qui, esprit, manires, physionomie, tout tait large, toff, opulent, plein de lenteur patricienne, comme il convenait au plus magnifique dandy que j'aie connu, moi qui, ai vu Brummel devenir fou, et d'Orsay mourir! C'tait, en effet, un dandy que le vicomte de Brassard. S'il l'et t moins, il serait devenu certainement marchal de France. Il avait t ds sa jeunesse un des plus brillants officiers de la fin du premier Empire. J'ai ou dire, bien des fois, ses camarades de rgiment, qu'il se distinguait par une bravoure la Murat, complique de Marmont. Avec cela, -- et avec une tte trs carre et trs froide, quand le tambour ne battait pas, -- il aurait pu, en trs peu de temps, s'lancer aux premiers rangs de la hirarchie militaire, mais le dandysme!... Si vous combinez le dandysme avec les qualits qui font l'officier: le sentiment de la discipline, la rgularit dans le service, etc., etc., vous verrez ce qui restera de l'officier dans la combinaison et s'il ne saute pas comme une poudrire! Pour qu' vingt instants de sa vie l'officier de Brassard n'et pas saut, c'est que, comme tous les dandys, il tait heureux. Mazarin l'aurait employ, -- ses nices aussi, mais pour une autre raison: il tait superbe. Il avait eu cette beaut ncessaire au soldat plus qu' personne, car il n'y a pas de jeunesse sans la beaut, et l'arme, c'est la jeunesse de la France! Cette beaut, du reste, qui ne sduit pas que les femmes, mais les circonstances elles-mmes, -- ces coquines, -- n'avait pas t la seule protection qui se ft tendue sur la tte du capitaine de Brassard. Il tait, je crois, de race normande, de la race de Guillaume le Conqurant, et il avait, dit-on, beaucoup conquis... Aprs l'abdication de l'Empereur, il tait naturellement pass aux Bourbons, et, pendant les Cent-Jours, surnaturellement leur tait demeur fidle. Aussi, quand les Bourbons furent revenus, la seconde fois, le vicomte fut-il arm chevalier de Saint-Louis de la propre main de Charles X (alors MONSIEUR). Pendant tout le temps de la Restauration, le beau de Brassard ne montait pas une seule fois la garde aux Tuileries, que la duchesse d'Angoulme ne lui adresst, en passant, quelques mots gracieux. Elle, chez qui le malheur avait tu la grce, savait en retrouver pour lui. Le ministre, voyant cette faveur, aurait tout fait pour l'avancement de l'homme que Madame distinguait ainsi; mais, avec la meilleure volont du monde, que faire pour cet enrag dandy qui -- un jour de revue -- avait mis l'pe la main, sur le front de bandire de son rgiment, contre son inspecteur gnral, pour une observation de service?... C'tait assez que de lui sauver le conseil de guerre. Ce mpris insouciant de la discipline, le vicomte de Brassard l'avait port partout. Except en campagne, o l'officier se retrouvait tout entier, il ne s'tait jamais astreint aux obligations militaires. Maintes fois, on l'avait vu, par exemple, au risque de se faire mettre des arrts infiniment prolongs, quitter furtivement sa garnison pour aller s'amuser dans une ville voisine et n'y revenir que les jours de parade ou de revue, averti par quelque soldat qui l'aimait, car si ses chefs ne se souciaient pas d'avoir sous leurs ordres un homme dont la nature rpugnait toute espce de discipline et de routine, ses soldats, en revanche, l'adoraient. Il tait excellent pour eux. Il n'en exigeait rien que d'tre trs braves, trs pointilleux et trs coquets, ralisant enfin le type de l'ancien soldat franais, dont la Permission de dix heures et trois quatre vieilles chansons, qui sont des chefs-d'oeuvre, nous ont conserv une si exacte et si charmante image. Il les poussait peut-tre un peu trop au duel, mais il prtendait que c'tait l le meilleur moyen qu'il connt de dvelopper en eux l'esprit militaire. Je ne suis pas un gouvernement, disait-il, et je n'ai point de dcorations leur donner quand ils se battent bravement entre eux; mais les dcorations dont je suis le grand-matre (il tait fort riche de sa fortune personnelle), ce sont des gants, des buffleteries de rechange, et tout ce qui peut les pomponner, sans que l'ordonnance s'y oppose. Aussi, la compagnie qu'il commandait effaait-elle, par la beaut de la tenue, toutes les autres compagnies de grenadiers des rgiments de la Garde, si brillante dj. C'est ainsi qu'il exaltait outrance la personnalit du soldat, toujours prte, en France, la fatuit et la coquetterie, ces deux provocations permanentes, l'une par le ton qu'elle prend, l'autre par l'envie qu'elle excite. On comprendra, aprs cela, que les autres compagnies de son rgiment fussent jalouses de la sienne. On se serait battu pour entrer dans celle-l, et battu encore pour n'en pas sortir. Telle avait t, sous la Restauration, la position tout exceptionnelle du, capitaine vicomte de Brassard. Et comme il n'y avait pas alors, tous les matins, comme sous l'Empire, la ressource de l'hrosme en action qui fait tout pardonner, personne n'aurait certainement pu prvoir ou deviner combien de temps aurait dur cette martingale d'insubordination qui tonnait ses camarades, et qu'il jouait contre ses chefs avec la mme audace qu'il aurait jou sa vie s'il ft all au feu, lorsque la rvolution de 1830 leur ta, s'ils l'avaient, le souci, et lui, l'imprudent capitaine, l'humiliation d'une destitution qui le menaait chaque jour davantage. Bless grivement aux Trois jours, il avait ddaign de prendre du service sous la nouvelle dynastie des d'Orlans qu'il mprisait. Quand la rvolution de Juillet les fit matres d'un pays qu'ils n'ont pas su garder, elle avait trouv le capitaine dans son lit, malade d'une blessure qu'il s'tait faite au pied en dansant -- comme il aurait charg -- au dernier bal de la duchesse de Berry. -- Mais au premier roulement de tambour, il ne s'en tait pas moins lev pour rejoindre sa compagnie, et comme il ne lui avait pas t possible de mettre des bottes, cause de sa blessure, il s'en tait all l'meute comme il s'en serait all au bal, en chaussons vernis et en bas de soie, et c'est ainsi qu'il avait pris la tte de ses grenadiers sur la place de la Bastille, charg qu'il tait de balayer dans toute sa longueur le boulevard. Paris, o les barricades n'taient pas dresses encore, avait un aspect sinistre et redoutable. Il tait dsert. Le soleil y tombait d'aplomb, comme une premire pluie de feu qu'une autre devait suivre, puisque toutes ces fentres, masques de leurs persiennes, allaient, tout l'heure, cracher la mort... Le capitaine de Brassard rangea ses soldats sur deux lignes, le long et le plus prs possible des maisons, de manire que chaque file de soldats ne ft expose qu'aux coups de fusil qui lui venaient d'en face, -- et lui, plus dandy que jamais, prit le milieu de chausse. Ajust des deux cts par des milliers de fusils, de pistolets et de carabines, depuis la Bastille jusqu' la rue de Richelieu, il n'avait pas t atteint, malgr la largeur d'une poitrine dont il tait peut-tre un peu trop fier, car le capitaine de Brassard poitrinait au feu, comme une belle femme, au bal, qui veut mettre sa gorge en valeur, quand, arriv devant Frascati, l'angle de la rue de Richelieu, et au moment o il commandait sa troupe de se masser derrire lui pour emporter la premire barricade qu'il trouva dresse sur son chemin, il reut une balle dans sa magnifique poitrine, deux fois provocatrice, et par sa largeur, et par les longs brandebourgs d'argent qui y tincelaient d'une paule l'autre, et il eut le bras cass d'une pierre, -- ce qui ne l'empcha pas d'enlever la barricade et d'aller jusqu' la Madeleine, la tte de ses hommes enthousiasms. L, deux femmes en calche, qui fuyaient Paris insurg, voyant un officier de la Garde bless, couvert de sang et couch sur les blocs de pierre qui entouraient, cette poque-l, l'glise de la Madeleine laquelle on travaillait encore, mirent leur voiture sa disposition, et il se fit mener par elles au Gros-Caillou, o se trouvait alors le marchal de Raguse, qui il dit militairement: Marchal, j'en ai peut-tre pour deux heures; mais pendant ces deux heures-l, mettez-moi partout o vous voudrez! Seulement il se trompait... Il en avait pour plus de deux heures. La balle qui l'avait travers ne le tua pas. C'est plus de quinze ans aprs que je l'avais connu, et il prtendait alors, au mpris de la mdecine et de son mdecin, qui lui avait expressment dfendu de boire tout le temps qu'avait dur la fivre de sa blessure, qu'il ne s'tait sauv d'une mort certaine qu'en buvant du vin de Bordeaux. Et en en buvant, comme il en buvait! car, dandy en tout, il l'tait dans sa manire de boire comme dans tout le reste... il buvait comme un Polonais. Il s'tait fait faire un splendide verre en cristal de Bohme, qui jaugeait, Dieu me damne! une bouteille de bordeaux tout entire, et il le buvait d'une haleine! Il ajoutait mme, aprs avoir bu, qu'il faisait tout dans ces proportions-l, et c'tait vrai! Mais dans un temps o la force, sous toutes les formes, s'en va diminuant, on trouvera peut-tre qu'il n'y a pas de quoi tre fat. Il l'tait la faon de Bassompierre, et il portait le vin comme lui. Je l'ai vu sabler douze coups de son verre de Bohme, et il n'y paraissait mme pas! Je l'ai vu souvent encore, dans ces repas que les gens dcents traitent d'orgies, et jamais il ne dpassait, aprs les plus brlantes lampes, cette nuance de griserie qu'il appelait, avec une grce lgrement soldatesque, tre un peu pompette, en faisant le geste militaire de mettre un pompon son bonnet. Moi, qui voudrais vous faire bien comprendre le genre d'homme qu'il tait, dans l'intrt de l'histoire qui va suivre, pourquoi ne vous dirai-je pas que je lui ai connu sept matresses, en pied, la fois, ce bon braguard du XIXe sicle; comme l'aurait appel le XVIe en sa langue pittoresque. Il les intitulait potiquement les sept cordes de sa lyre, et, certes, je n'approuve pas cette manire musicale et lgre de parler de sa propre immoralit! Mais, que voulez-vous? Si le capitaine vicomte de Brassard n'avait pas t tout ce que je viens d'avoir l'honneur de vous dire, mon histoire serait moins piquante, et probablement n'euss-je pas pens vous la conter. Il est certain que je ne m'attendais gure le trouver l, quand je montai dans la diligence de *** la patte d'oie du chteau de Rueil. Il y avait longtemps que nous ne nous tions vus, et j'eus du plaisir rencontrer; avec la perspective de passer quelques heures ensemble, un homme qui tait encore de nos jours, et qui diffrait dj tant des hommes de nos jours. Le vicomte de Brassard, qui aurait pu entrer dans l'armure, de Franois Ier et s'y mouvoir avec autant d'aisance que dans son svelte frac bleu d'officier de la Garde royale, ne ressemblait, ni par la tournure, ni par les proportions, aux plus vants ds jeunes gens d' prsent. Ce soleil couchant d'une lgance grandiose et si longtemps radieuse, aurait fait paratre bien maigrelets et bien plots tous ces petits croissants de la mode, qui se lvent maintenant l'horizon! Beau de la beaut de l'empereur Nicolas, qu'il rappelait par le torse, mais moins idal de visage et moins grec de profil, il portait une courte barbe, reste noire, ainsi que ses cheveux, par un mystre d'organisation ou de toilette... impntrable, et cette barbe envahissait trs haut ses joues, d'un coloris anim et mle. Sous un front de la plus haute noblesse, -- un front bomb, sans aucune ride, blanc comme le bras d'une femme, -- et que le bonnet poil du grenadier, qui fait tomber les cheveux, comme le casque, en le dgarnissant un peu au sommet, avait rendu plus vaste et plus fier, le vicomte de Brassard cachait presque, tant ils taient enfoncs sous l'arcade sourcilire, deux yeux tincelants, d'un bleu trs sombre, mais trs brillants dans leur enfoncement et y piquant comme deux saphirs taills en pointe! Ces yeux-l ne se donnaient pas la peine de scruter, et ils pntraient. Nous nous prmes la main, et nous causmes. Le capitaine de Brassard parlait lentement, d'une voix vibrante qu'on sentait capable de remplir un Champ-de-Mars de son commandement. Elev ds son enfance, comme je vous l'ai dit, en Angleterre, il pensait peut-tre en anglais; mais cette lenteur, sans embarras du reste, donnait un tour trs particulier ce qu'il disait, et mme sa plaisanterie, car le capitaine aimait la plaisanterie, et il l'aimait mme un peu risque. Il avait ce qu'on appelle le propos vif. Le capitaine de Brassard allait toujours trop loin, disait la comtesse de F..., cette jolie veuve, qui ne porte plus que trois couleurs depuis son veuvage: du noir, du violet et du blanc. Il fallait qu'il ft trouv de trs bonne compagnie pour ne pas tre souvent trouv de la mauvaise. Mais quand on en est rellement, vous savez bien qu'on se passe tout, au faubourg Saint-Germain! Un des avantages de la causerie en voiture, c'est qu'elle peut cesser quand on n'a plus rien se dire, et cela sans embarras pour personne. Dans un salon, on n'a point cette libert. La politesse vous fait un devoir de parler quand mme, et on est souvent puni de cette hypocrisie innocente par le vide et l'ennui de ces conversations o les sots, mme ns silencieux (il y en a), se travaillent et se dtirent pour dire quelque chose et tre aimables. En voiture publique, tout le monde est chez soi autant que chez les autres, -- et on peut sans inconvenance rentrer dans le silence qui plat et faire succder la conversation la rverie... Malheureusement, les hasards de la vie sont affreusement plats, et jadis (car c'est jadis dj) on montait vingt fois en voiture publique, -- comme aujourd'hui vingt fois en wagon, -- sans rencontrer un causeur anim et intressant... Le vicomte de Brassard changea d'abord avec moi quelques ides que les accidents de la route, les dtails du paysage et quelques souvenirs du monde o nous nous tions rencontrs autrefois avaient fait natre, -- puis, le jour dclinant nous versa son silence dans son crpuscule. La nuit, qui, en automne, semble tomber pic du ciel, tant elle vient vite! nous saisit de sa fracheur, et nous nous roulmes dans nos manteaux, cherchant de la tempe le dur coin qui est l'oreiller de ceux qui voyagent. Je ne sais si mon compagnon s'endormit dans son angle de coup; mais moi, je restai veill dans le mien. J'tais si blas sur la route que nous faisions l et que j'avais tant de fois faite, que je prenais peine garde aux objets extrieurs, qui disparaissaient dans le mouvement de la voiture, et qui semblaient courir dans la nuit, en sens oppos celui dans lequel nous courions. Nous traversmes plusieurs petites villes, semes, et l, sur cette longue route que les postillons appelaient encore: un fier ruban de queue, en souvenir de la leur, pourtant coupe depuis longtemps. La nuit devint noire comme un four teint, -- et, dans cette obscurit, ces villes inconnues par lesquelles nous passions avaient d'tranges physionomies et donnaient l'illusion que nous tions au bout du monde... Ces sortes de sensations que je note ici, comme le souvenir des impressions dernires d'un tat de choses disparu, n'existent plus et ne reviendront jamais pour personne. prsent, les chemins de fer, avec leurs gares l'entre des villes, ne permettent plus au voyageur d'embrasser, en un rapide coup d'oeil, le panorama fuyant de leurs rues, au galop des chevaux d'une diligence qui va, tout l'heure, relayer pour repartir. Dans la plupart de ces petites villes que nous traversmes, les rverbres, ce luxe tardif, taient rares, et on y voyait certainement bien moins que sur les routes que nous venions de quitter. L, du moins, le ciel avait sa largeur, et la grandeur de l'espace faisait une vague lumire, tandis qu'ici le rapprochement des maisons qui semblaient se baiser, leurs ombres portes dans ces rues troites, le peu de ciel et d'toiles qu'on apercevait entre les deux ranges des toits, tout ajoutait au mystre de ces villes endormies, o le seul homme qu'on rencontrt tait -- la porte de quelque auberge -- un garon d'curie avec sa lanterne, qui amenait les chevaux de relais, et qui bouclait les ardillons de leur attelage, en sifflant ou en jurant contre ses chevaux rcalcitrants ou trop vifs... Hors cela et l'ternelle interpellation, toujours la mme, de quelque voyageur, ahuri de sommeil, qui baissait une glace et criait dans la nuit, rendue plus sonore force de silence: O sommes-nous donc, postillon?... rien de vivant ne s'entendait et ne se voyait autour et dans cette voiture pleine de gens qui dormaient, en cette ville endormie, o peut-tre quelque rveur, comme moi, cherchait, travers la vitre de son compartiment, discerner la faade des maisons estompe par la nuit, ou suspendait son regard et sa pense quelque fentre claire encore cette heure avance, en ces petites villes aux moeurs rgles et simples, pour qui la nuit tait faite surtout pour dormir. La veille d'un tre humain, -- ne ft-ce qu'une sentinelle, -- quand tous les autres tres sont plongs dans cet assoupissement qui est l'assoupissement de l'animalit fatigue, a toujours quelque chose d'imposant. Mais l'ignorance de ce qui fait veiller derrire une fentre aux rideaux baisss, o la lumire indique la vie et la pense, ajoute la posie du rve la posie de la ralit. Du moins, pour moi, je n'ai jamais pu voir une fentre, -- claire la nuit, -- dans une ville couche, par laquelle je passais, -- sans accrocher ce cadre de lumire un monde de penses, -- sans imaginer derrire ces rideaux des intimits et des drames... Et maintenant, oui, au bout de tant d'annes, j'ai encore dans la tte de ces fentres qui y sont restes ternellement et mlancoliquement lumineuses, et qui me font dire souvent, lorsqu'en y pensant, je les revois dans mes songeries: Qu'y avait-il donc derrire ces rideaux? Eh bien! une de celles qui me sont restes le plus dans la mmoire (mais tout l'heure vous en comprendrez la raison) est une fentre d'une des rues de la ville de ***, par laquelle nous passions cette nuit-l. C'tait trois maisons -- vous voyez si mon souvenir est prcis -- au-dessus de l'htel devant lequel nous relayions; mais cette fentre, j'eus le loisir de la considrer plus de temps que le temps d'un simple relais. Un accident venait d'arriver une des roues de notre voiture, et on avait envoy chercher le charron qu'il fallut rveiller. Or, rveiller un charron, dans une ville de province endormie, et le faire lever pour resserrer un crou une diligence qui n'avait pas de concurrence sur cette ligne-l, n'tait pas une petite affaire de quelques minutes... Que si le charron tait aussi endormi dans son lit qu'on l'tait dans notre voiture, il ne devait pas tre facile de le rveiller... De mon coup, j'entendais travers la cloison les ronflements des voyageurs de l'intrieur, et pas un des voyageurs de l'impriale, qui, comme on le sait, ont la manie de toujours descendre ds que la diligence arrte, probablement (car la vanit se fourre partout en France, mme sur l'impriale des voitures) pour montrer leur adresse remonter, n'tait descendu... Il est vrai que l'htel devant lequel nous nous tions arrts tait ferm. On n'y soupait point. On avait soup au relais prcdent. L'htel sommeillait, comme nous. Rien n'y trahissait la vie. Nul bruit n'en troublait le profond silence... si ce n'est le coup de balai, monotone et lass, de quelqu'un (homme ou femme... on ne savait; il faisait trop nuit pour bien s'en rendre compte) qui balayait alors la grande cour de cet htel muet, dont la porte cochre restait habituellement ouverte. Ce coup de balai tranard, sur le pav, avait aussi l'air de dormir, ou du moins d'en avoir diablement envie! La faade de l'htel tait noire comme les autres maisons de la rue o il n'y avait de lumire qu' une seule fentre... cette fentre que prcisment j'ai emporte dans ma mmoire et que j'ai l, toujours, sous le front!... La maison, dans laquelle on ne pouvait pas dire que cette lumire brillait, car elle tait tamise par un double rideau cramoisi dont elle traversait mystrieusement l'paisseur, tait une grande maison qui n'avait qu'un tage, -- mais plac trs haut... -- C'est singulier! -- fit le comte de Brassard, comme s'il se parlait lui-mme, on dirait que c'est toujours le mme rideau! Je me retournai vers lui, comme si j'avais pu le voir dans notre obscur compartiment de voiture; mais la lampe, place sous le sige du cocher, et qui est destine clairer les chevaux et la route, venait justement de s'teindre... Je croyais qu'il dormait, et il ne dormait pas, et il tait frapp comme moi de l'air qu'avait cette fentre; mais, plus avanc que moi, il savait, lui, pourquoi il l'tait! Or, le ton qu'il mit dire cela -- une chose d'une telle simplicit! -- tait si peu dans la voix de mon dit vicomte de Brassard et m'tonna si fort, que je voulus avoir le coeur net de la curiosit qui me prit tout coup de voir son visage, et que je fis partir une allumette comme si j'avais voulu allumer mon cigare. L'clair bleutre de l'allumette coupa l'obscurit. Il tait ple, non pas comme un mort... mais comme la Mort elle- mme. Pourquoi plissait-il?... Cette fentre, d'un aspect si particulier, cette rflexion et cette pleur d'un homme qui plissait trs peu d'ordinaire, car il tait sanguin, et l'motion, lorsqu'il tait mu, devait l'empourprer jusqu'au crne, le frmissement que je sentis courir dans les muscles de son puissant biceps, touchant alors contre mon bras dans le rapprochement de la voiture, tout cela me produisit l'effet de cacher quelque chose... que moi, le chasseur aux histoires, je pourrais peut-tre savoir en m'y prenant bien. -- Vous regardiez donc aussi cette fentre, capitaine, et mme vous la reconnaissiez? -- lui dis-je de ce ton dtach qui semble ne pas tenir du tout la rponse et qui est l'hypocrisie de la curiosit. -- Parbleu! si je la reconnais! fit-il de sa voix ordinaire, richement timbre et qui appuyait sur les mots. Le calme tait dj revenu dans ce dandy, le plus carr et le plus majestueux des dandys, lesquels -- vous le savez! -- mprisent toute motion, comme infrieure, et ne croient pas, comme ce niais de Goethe, que l'tonnement puisse jamais tre une position honorable pour l'esprit humain. -- Je ne passe pas par ici souvent, -- continua donc, trs tranquillement, le vicomte de Brassard, -- et mme j'vite d'y passer. Mais il est des choses qu'on n'oublie point. Il n'y en a pas beaucoup, mais il y en a. J'en connais trois: le premier uniforme qu'on a mis, la premire bataille o l'on a donn, et la premire femme qu'on a eue. Eh bien! pour moi, cette fentre est la quatrime chose que je ne puisse pas oublier. Il s'arrta, baissa la glace qu'il avait devant lui... Etait-ce pour mieux voir cette fentre dont il me parlait?... Le conducteur tait all chercher le charron et ne revenait pas. Les chevaux de relais, en retard, n'taient pas encore arrivs de la poste. Ceux qui nous avaient trans, immobiles de fatigue, harasss, non dtels, la tte pendant dans leurs jambes, ne donnaient pas mme sur le pav silencieux le coup de pied de l'impatience, en rvant de leur curie. Notre diligence endormie ressemblait une voiture enchante, fige par la baguette des fes, quelque carrefour de clairire, dans la fort de la Belle-au-Bois dormant. -- Le fait est, -- dis-je, -- que pour un homme d'imagination, cette fentre a de la physionomie. -- Je ne sais pas ce qu'elle a pour vous, -- reprit le vicomte de Brassard, -- mais je sais ce qu'elle a pour moi. C'est la fentre de la chambre qui a t ma premire chambre de garnison. J'ai habit l... Diable! il y a tout l'heure trente-cinq ans! derrire ce rideau... qui semble n'avoir pas t chang depuis tant d'annes, et que je trouve clair, absolument clair, comme il l'tait quand... Il s'arrta encore, rprimant sa pense; mais je tenais la faire sortir. -- Quand vous tudiiez votre tactique, capitaine, dans vos premires veilles de sous-lieutenant? -- Vous me faites beaucoup trop d'honneur, rpondit-il. J'tais, il est vrai, sous-lieutenant dans ce moment-l, mais les nuits que je passais alors, je ne les passais pas sur ma tactique, et si j'avais ma lampe allume, ces heures indues, comme disent les gens rangs, ce n'tait pas pour lire le marchal de Saxe. -- Mais, -- fis-je, preste comme un coup de raquette, -- c'tait, peut-tre, tout de mme, pour l'imiter? Il me renvoya mon volant. -- Oh! -- dit-il, -- ce n'tait pas alors que j'imitais le marchal de Saxe, comme vous l'entendez... a n'a t que bien plus tard. Alors, je n'tais qu'un bambin de sous-lieutenant, fort pingl dans ses uniformes, mais trs gauche et trs timide avec les femmes, quoiqu'elles n'aient jamais voulu le croire, probablement cause de ma diable de figure... je n'ai jamais eu avec elles les profits de ma timidit. D'ailleurs, je n'avais que dix-sept ans dans ce beau temps-l. Je sortais de l'Ecole militaire. On en sortait l'heure o vous y entrez prsent, car si l'Empereur, ce terrible consommateur d'hommes, avait dur, il aurait fini par avoir des soldats de douze ans, comme les sultans d'Asie ont des odalisques de neuf. S'il se met parler de l'Empereur et des odalisques, -- pens-je, -- je ne saurai rien. -- Et pourtant, vicomte, -- repartis-je, -- je parierais bien que vous n'avez gard si prsent le souvenir de cette fentre, qui luit l-haut, que parce qu'il y a eu pour vous une femme derrire son rideau! -- Et vous gagneriez votre pari, Monsieur, -- fit-il gravement. -- Ah! parbleu! -- repris-je, -- j'en tais bien sr! Pour un homme comme vous, dans une petite ville de province o vous n'avez peut-tre pas pass dix fois depuis votre premire garnison, il n'y a qu'un sige que vous y auriez soutenu ou quelque femme que vous y auriez prise, par escalade, qui puisse vous consacrer si vivement la fentre d'une maison que vous retrouvez aujourd'hui claire d'une certaine manire, dans l'obscurit! -- Je n'y ai cependant pas soutenu de sige... du moins militairement, -- rpondit-il, toujours grave; mais tre grave, c'tait souvent sa manire de plaisanter, -- et, d'un autre ct, quand on se rend si vite la chose peut-elle s'appeler un sige?... Mais quant prendre une femme avec ou sans escalade, je vous l'ai dit, en ce temps-l, j'en tais parfaitement incapable... Aussi ne fut-ce pas une femme qui fut prise ici: ce fut moi! Je le saluai; -- le vit-il dans ce coup sombre? -- On a pris Berg-op-Zoom, -- lui dis-je. -- Et les sous-lieutenants de dix-sept ans, -- ajouta-t-il, -- ne sont ordinairement pas des Berg-op-Zoom de sagesse et de continence imprenables! --Ainsi, -- fis-je gament, -- encore une madame ou une mademoiselle Putiphar... -- C'tait une demoiselle, -- interrompit-il avec une bonhomie assez comique. -- mettre la pile de toutes les autres, capitaine! Seulement, ici, le Joseph tait militaire... un Joseph qui n'aura pas fui... -- Qui a parfaitement fui, au contraire, -- repartit-il, du plus grand sang-froid, -- quoique trop tard et avec une peur!!! Avec une peur me faire comprendre la phrase du marchal Ney que j'ai entendue de mes deux oreilles et qui, venant d'un pareil homme, m'a, je l'avoue, un peu soulag: Je voudrais bien savoir quel est le Jean-f... (il lcha le mot tout au long) qui dit n'avoir jamais eu peur!... -- Une histoire dans laquelle vous avez eu cette sensation-l doit tre fameusement intressante, capitaine! -- Pardieu! -- fit-il brusquement, -- je puis bien, si vous en tes curieux, vous la raconter, cette histoire, qui a t un vnement, mordant sur ma vie comme un acide sur de l'acier, et qui a marqu jamais d'une tache noire tous mes plaisirs de mauvais sujet... Ah! ce n'est pas toujours profit que d'tre un mauvais sujet! -- ajouta-t-il, avec une mlancolie qui me frappa dans ce luron formidable que je croyais doubl de cuivre comme un brick grec. Et il releva la glace qu'il avait baisse, soit qu'il craignt que les sons de sa voix ne s'en allassent par l, et qu'on n'entendt, du dehors, ce qu'il allait raconter, quoiqu'il n'y et personne autour de cette voiture, immobile et comme abandonne; soit que ce rgulier coup de balai, qui allait et revenait, et qui rclait avec tant d'appesantissement le pav de la grande cour de l'htel, lui semblt un accompagnement importun de son histoire; -- et je l'coutai, -- attentif sa voix seule, -- aux moindres nuances de sa voix, -- puisque je ne pouvais voir son visage, dans ce noir compartiment ferm, -- et les yeux fixs plus que jamais sur cette fentre, au rideau cramoisi, qui brillait toujours de la mme fascinante lumire, et dont il allait me parler: J'avais donc dix-sept ans; et je sortais de l'Ecole militaire, -- reprit-il. -- Nomm sous-lieutenant dans un simple rgiment d'infanterie de ligne, qui attendait, avec l'impatience qu'on avait dans ce temps-l, l'ordre de partir pour l'Allemagne, o l'Empereur faisait cette campagne que l'histoire a nomme la campagne de 1813, je n'avais pris que le temps d'embrasser mon vieux pre au fond de sa province, avant de rejoindre dans la ville o nous voici, ce soir, le bataillon dont je faisais partie; car cette mince ville, de quelques milliers d'habitants tout au plus, n'avait en garnison que nos deux premiers bataillons... Les deux autres avaient t rpartis dans les bourgades voisines. Vous qui probablement n'avez fait que passer dans cette ville-ci, quand vous retournez dans votre Ouest, vous ne pouvez pas vous douter de ce qu'elle est -- ou du moins de ce qu'elle tait il y a trente ans -- pour qui est oblig comme je l'tais alors, d'y demeurer. C'tait certainement la pire garnison o le hasard -- que je crois le diable toujours, ce moment-l ministre de la guerre -- pt m'envoyer pour mon dbut. Tonnerre de Dieu! quelle platitude! Je ne me souviens pas d'avoir fait nulle part, depuis, de plus maussade et de plus ennuyeux sjour. Seulement, avec l'ge que j'avais, et avec la premire ivresse de l'uniforme, -- une sensation que vous ne connaissez pas, mais que connaissent tous ceux qui l'ont port, -- je ne souffrais gure de ce qui, plus tard, m'aurait paru insupportable. Au fond, que me faisait cette morne ville de province?... Je l'habitais, aprs tout, beaucoup moins que mon uniforme, -- un chef-d'oeuvre de Thomassin et Pied, qui me ravissait! Cet uniforme, dont j'tais fou, me voilait et m'embellissait toutes choses; et c'tait -- cela va vous sembler fort, mais c'est la vrit! -- cet uniforme qui tait, la lettre, ma vritable garnison! Quand je m'ennuyais par trop dans cette ville sans mouvement, sans intrt et sans vie, je me mettais en grande tenue, -- toutes aiguillettes dehors, -- et l'ennui fuyait devant mon hausse-col! J'tais comme ces femmes qui n'en font pas moins leur toilette quand elles sont seules et qu'elles n'attendent personne. Je m'habillais... pour moi. Je jouissais solitairement de mes paulettes et de la dragonne de mon sabre, brillant au soleil, dans quelque coin de Cours dsert o, vers quatre heures, j'avais l'habitude de me promener, sans chercher personne pour tre heureux, et j'avais l des gonflements dans la poitrine, tout autant que, plus tard, au boulevard de Gand, lorsque j'entendais dire derrire moi, en donnant le bras quelque femme: "Il faut convenir que voil une fire tournure d'officier!" Il n'existait, d'ailleurs, dans cette petite ville trs peu riche, et qui n'avait de commerce et d'activit d'aucune sorte, que d'anciennes familles peu prs ruines, qui boudaient l'Empereur, parce qu'il n'avait pas, comme elles disaient, fait rendre gorge aux voleurs de la Rvolution, et qui pour cette raison ne ftaient gure ses officiers. Donc, ni runions, ni bals, ni soires, ni redoutes. Tout au plus, le dimanche, un pauvre bout de Cours o, aprs la messe de midi, quand il faisait beau temps, les mres allaient promener et exhiber leurs filles jusqu' deux heures, -- l'heure des Vpres, qui, ds qu'elle sonnait son premier coup, raflait toutes les jupes et vidait ce malheureux Cours. Cette messe de midi o nous n'allions jamais, du reste, je l'ai vue devenir, sous la Restauration, une messe militaire laquelle l'tat-major des rgiments tait oblig d'assister, et c'tait au moins un vnement vivant dans ce nant de garnisons mortes! Pour des gaillards qui taient, comme nous, l'ge de la vie o l'amour, la passion des femmes, tient une si grande place, cette messe militaire tait une ressource. Except ceux d'entre nous qui faisaient partie du dtachement de service sous les armes, tout le corps d'officiers s'parpillait et se plaait l'glise, comme il lui plaisait, dans la nef. Presque toujours nous nous campions derrire les plus jolies femmes qui venaient cette messe, o elles taient sres d'tre regardes, et nous leur donnions le plus de distractions possible en parlant, entre nous, mi-voix, de manire pouvoir tre entendus d'elles, de ce qu'elles avaient de plus charmant dans le visage ou dans la tournure. Ah! la messe militaire! J'y ai vu commencer bien des romans. J'y ai vu fourrer dans les manchons que les jeunes filles laissaient sur leurs chaises, quand elles s'agenouillaient prs de leurs mres, bien des billets doux, dont elles nous rapportaient la rponse, dans les mmes manchons, le dimanche suivant! Mais, sous l'Empereur, il n'y avait point de messe militaire. Aucun moyen par consquent d'approcher des filles comme il faut de cette petite ville o elles n'taient pour nous que des rves cachs, plus ou moins, sous des voiles, de loin aperus! Des ddommagements cette perte sche de la population la plus intressante de la ville de ***, il n'y en avait pas... Les caravansrails que vous savez, et dont on ne parle point en bonne compagnie, taient des horreurs. Les cafs o l'on noie tant de nostalgies, en ces oisivets terribles des garnisons, taient tels, qu'il tait impossible d'y mettre le pied, pour peu qu'on respectt ses paulettes... Il n'y avait pas non plus, dans cette petite ville o le luxe s'est accru maintenant comme partout, un seul htel o nous puissions avoir une table passable d'officiers, sans tre vols comme dans un bois, si bien que beaucoup d'entre nous avaient renonc la vie collective et s'taient disperss dans des pensions particulires, chez des bourgeois peu riches, qui leur louaient des appartements le plus cher possible, et ajoutaient ainsi quelque chose la maigreur ordinaire de leurs tables et la mdiocrit de leurs revenus. J'tais de ceux-l. Un de mes camarades qui demeurait ici, la Poste aux chevaux, o il avait une chambre, car la Poste aux chevaux tait dans cette rue en ce temps-l -- tenez! quelques portes derrire nous, et peut-tre, s'il faisait jour, verriez- vous encore sur la faade de cette Poste aux chevaux le vieux soleil d'or moiti sorti de son fond de cruse, et qui faisait cadran avec son inscription: "AU SOLEIL LEVANT!" -- Un de mes camarades m'avait dcouvert un appartement dans son voisinage; -- cette fentre qui est perche si haut, et qui me fait l'effet, ce soir, d'tre la mienne toujours, comme si c'tait hier! Je m'tais laiss loger par lui. Il tait plus g que moi, depuis plus longtemps au rgiment, et il aimait piloter dans ces premiers moments et ces premiers dtails de ma vie d'officier, mon inexprience, qui tait aussi de l'insouciance! Je vous l'ai dit, except la sensation de l'uniforme sur laquelle j'appuie, parce que c'est encore l une sensation dont votre gnration congrs de la paix et pantalonnades philosophiques et humanitaires n'aura bientt plus la moindre ide, et l'espoir d'entendre ronfler le canon dans la premire bataille o je devais perdre (passez-moi cette expression soldatesque!) mon pucelage militaire, tout m'tait gal! Je ne vivais que dans ces deux ides, -- dans la seconde surtout, parce qu'elle tait une esprance, et qu'on vit plus dans la vie qu'on n'a pas que dans la vie qu'on a. Je m'aimais pour demain, comme l'avare, et je comprenais trs bien les dvots qui s'arrangent sur cette terre comme on s'arrange dans un coupe-gorge o l'on n'a qu' passer une nuit. Rien ne ressemble plus un moine qu'un soldat, et j'tais soldat! C'est ainsi que je m'arrangeais de ma garnison. Hors les heures des repas que je prenais avec les personnes qui me louaient mon appartement et dont je vous parlerai tout l'heure, et celles du service et des manoeuvres de chaque jour, je vivais la plus grande partie de mon temps chez moi, couch sur un grand diable de canap de maroquin bleu sombre, dont la fracheur me faisait l'effet d'un bain froid aprs l'exercice, et je ne m'en relevais que pour aller faire des armes et quelques parties d'impriale chez mon ami d'en face: Louis de Meung, lequel tait moins oisif que moi, car il avait ramass parmi les grisettes de la ville une assez jolie petite fille, qu'il avait prise pour matresse, et qui lui servait, disait-il, tuer le temps... Mais ce que je connaissais de la femme ne me poussait pas beaucoup imiter mon ami Louis. Ce que j'en savais, je l'avais vulgairement appris, l o les lves de Saint-Cyr l'apprennent les jours de sortie... Et puis, il y a des tempraments qui s'veillent tard... Est-ce que vous n'avez pas connu Saint-Rmy, le plus mauvais sujet de toute une ville, clbre par ses mauvais sujets, que nous appelions "le Minotaure", non pas au point de vue des cornes, quoiqu'il en portt, puisqu'il avait tu l'amant de sa femme, mais au point de vue de la consommation?... -- Oui, je l'ai connu, -- rpondis-je, -- mais vieux, incorrigible, se dbauchant de plus en plus chaque anne qui lui tombait sur la tte. Pardieu! si je l'ai connu, ce grand rompu de Saint-Rmy, comme on dit dans Brantme! -- C'tait en effet un homme de Brantme, -- reprit le vicomte. -- Eh bien! Saint-Rmy, vingt-sept ans sonns, n'avait encore touch ni un verre ni une jupe. Il vous le dira, si vous voulez! vingt-sept ans, il tait, en fait de femmes, aussi innocent que l'enfant qui vient de natre, et quoiqu'il ne ttt plus sa nourrice, il n'avait pourtant jamais bu que du lait et de l'eau. -- Il a joliment rattrap le temps perdu! -- fis-je. -- Oui, -- dit le vicomte, -- et moi aussi! Mais j'ai eu moins de peine le rattraper! Ma premire priode de sagesse, moi, ne dpassa gure le temps que je passai dans cette ville de ***; et quoique je n'y eusse pas la virginit absolue dont parle Saint- Rmy, j'y vivais cependant, ma foi! comme un vrai chevalier de Malte, que j'tais, attendu que je le suis de berceau... Saviez- vous cela? J'aurais mme succd un de mes oncles dans sa commanderie, sans la Rvolution qui abolit l'Ordre, dont, tout aboli qu'il ft, je me suis quelquefois permis de porter le ruban. Une fatuit! Quant aux htes que je m'tais donns, en louant leur appartement, -- continua le vicomte de Brassard, -- c'tait bien tout ce que vous pouvez imaginer de plus bourgeois. Ils n'taient que deux, le mari et la femme, tous deux gs, n'ayant pas mauvais ton, au contraire. Dans leurs relations avec moi, ils avaient mme cette politesse qu'on ne trouve plus, surtout dans leur classe, et qui est comme le parfum d'un temps vanoui. Je n'tais pas dans l'ge o l'on observe pour observer, et ils m'intressaient trop peu pour que je pensasse pntrer dans le pass de ces deux vieilles gens la vie desquels je me mlais de la faon la plus superficielle deux heures par jour, -- le midi et le soir, -- pour dner et souper avec eux. Rien ne transpirait de ce pass dans leurs conversations devant moi, lesquelles conversations trottaient d'ordinaire sur les choses et les personnes de la ville, qu'elles m'apprenaient connatre et dont ils parlaient, le mari avec une pointe de mdisance gaie, et la femme, trs pieuse, avec plus de rserve, mais certainement non moins de plaisir. Je crois cependant avoir entendu dire au mari qu'il avait voyag dans sa jeunesse pour le compte de je ne sais qui et de je ne sais quoi, et qu'il tait revenu tard pouser sa femme... qui l'avait attendu. C'taient, au demeurant, de trs braves gens, aux moeurs trs douces, et, de trs calmes destines. La femme passait sa vie tricoter des bas ctes pour son mari, et le mari, timbr de musique, racler sur son violon de l'ancienne musique de Viotti, dans une chambre galetas au-dessus de la mienne... Plus riches, peut-tre l'avaient-ils t. Peut-tre quelque perte de fortune qu'ils voulaient cacher les avait-elle forcs prendre chez eux un pensionnaire; mais autrement que par le pensionnaire, on ne s'en apercevait pas. Tout dans leur logis respirait l'aisance de ces maisons de l'ancien temps, abondantes en linge qui sent bon, en argenterie bien pesante, et dont les meubles semblent des immeubles, tant on se met peu en peine de les renouveler! Je m'y trouvais bien. La table tait bonne, et je jouissais largement de la permission de la quitter ds que j'avais, comme disait la vieille Olive qui nous servait, "les barbes torches", ce qui faisait bien de l'honneur de les appeler "des barbes" aux trois poils de chat de la moustache d'un gamin de sous-lieutenant, qui n'avait pas encore fini de grandir! J'tais donc l environ depuis un semestre, tout aussi tranquille que mes htes, auxquels je n'avais jamais entendu dire un seul mot ayant trait l'existence de la personne que j'allais rencontrer chez eux, quand un jour, en descendant pour dner l'heure accoutume, j'aperus dans un coin de la salle manger une grande personne qui, debout et sur la pointe des pieds, suspendait par les rubans son chapeau une patre, comme une femme parfaitement chez elle et qui vient de rentrer. Cambre outrance, comme elle l'tait pour accrocher son chapeau cette patre place trs haut, elle dployait la taille superbe d'une danseuse qui se renverse, et cette taille tait prise (c'est le mot, tant elle tait lace!) dans le corselet luisant d'un spencer de soie verte franges qui retombaient sur sa robe blanche, une de ces robes du temps d'alors, qui serraient aux hanches et qui n'avaient pas peur de les montrer, quand on en avait... Les bras encore en l'air, elle se retourna en m'entendant entrer, et elle imprima sa nuque une torsion qui me fit voir son visage; mais elle acheva son mouvement comme si je n'eusse pas t l, regarda si les rubans du chapeau n'avaient pas t froisss par elle en le suspendant, et cela accompli lentement, attentivement et presque impertinemment, car, aprs tout, j'tais l, debout, attendant, pour la saluer, qu'elle prt garde moi, elle me fit enfin l'honneur de me regarder avec deux yeux noirs, trs froids, auxquels ses cheveux, coups la Titus et ramasss en boucles sur le front, donnaient l'espce de profondeur que cette coiffure donne au regard... Je ne savais qui ce pouvait tre, cette heure et cette place. Il n'y avait jamais personne dner chez mes htes... Cependant elle venait probablement pour dner. La table tait mise, et il y avait quatre couverts... Mais mon tonnement de la voir l fut de beaucoup dpass par l'tonnement de savoir qui elle tait, quand je le sus... quand mes deux htes, entrant dans la salle, me la prsentrent comme leur fille qui sortait de pension et qui allait dsormais vivre avec eux. Leur fille! Il tait impossible d'tre moins la fille de gens comme eux que cette fille-l! Non pas que les plus belles filles du monde ne puissent natre de toute espce de gens. J'en ai connu... et vous aussi, n'est-ce pas? Physiologiquement, l'tre le plus laid peut produire l'tre le plus beau. Mais elle! entre elle et eux, il y avait l'abme d'une race... D'ailleurs, physiologiquement, puisque je me permets ce grand mot pdant, qui est de votre temps, non du mien, on ne pouvait la remarquer que pour l'air qu'elle avait, et qui tait singulier dans une jeune fille aussi jeune qu'elle, car c'tait une espce d'air impassible, trs difficile caractriser. Elle ne l'aurait pas eu qu'on aurait dit: Voil une belle fille! et on n'y aurait pas plus pens qu' toutes les belles filles qu'on rencontre par hasard; et dont on dit cela, pour n'y plus penser jamais aprs. Mais cet air... qui la sparait, non pas seulement de ses parents, mais de tous les autres, dont elle semblait n'avoir ni les passions, ni les sentiments, vous clouait... de surprise, sur place... L'Infante l'pagneul, de Velasquez, pourrait, si vous la connaissez, vous donner une ide de cet air-l, qui n'tait ni fier, ni mprisant, ni ddaigneux, non! mais tout simplement impassible, car l'air fier, mprisant, ddaigneux, dit aux gens qu'ils existent, puisqu'on prend la peine de les ddaigner ou de les mpriser, tandis que cet air-ci dit tranquillement: Pour moi, vous n'existez mme pas. J'avoue que cette physionomie me fit faire, ce premier jour et bien d'autres, la question qui pour moi est encore aujourd'hui insoluble: comment cette grande fille-l tait-elle sortie de ce gros bonhomme en redingote jaune vert et gilet blanc, qui avait une figure couleur des confitures de sa femme, une loupe sur la nuque, laquelle dbordait sa cravate de mousseline brode, et qui bredouillait?... Et si le mari n'embarrassait pas, car le mari n'embarrasse jamais dans ces sortes de questions, la mre me paraissait tout aussi impossible expliquer. Mlle Albertine (c'tait le nom de cette archiduchesse d'altitude, tombe du ciel chez ces bourgeois comme si le ciel avait voulu se moquer d'eux), Mlle Albertine, que ses parents appelaient Alberte pour s'pargner la longueur du nom, mais ce qui allait parfaitement mieux sa figure et toute sa personne, ne semblait pas plus la fille de l'un que de l'autre... ce premier dner, comme ceux qui suivirent, elle me parut une jeune fille bien leve, sans affectation, habituellement silencieuse, qui, quand elle parlait, disait en bons termes ce qu'elle avait dire, mais qui n'outrepassait jamais cette ligne-l... Au reste, elle aurait eu tout l'esprit que j'ignorais qu'elle et, qu'elle n'aurait gure trouv l'occasion de le montrer dans les dners que nous faisions. La prsence de leur fille avait ncessairement modifi les commrages des deux vieilles gens. Ils avaient supprim les petits scandales de la ville. Littralement, on ne parlait plus cette table que de choses aussi intressantes que la pluie et le beau temps. Aussi Mlle Albertine ou Alberte, qui m'avait tant frapp d'abord par son air impassible, n'ayant absolument que cela m'offrir, me blasa bientt sur cet air-l... Si je l'avais rencontre dans le monde pour lequel j'tais fait, et que j'aurais d voir, cette impassibilit m'aurait trs certainement piqu au vif... Mais, pour moi, elle n'tait pas une fille qui je puisse faire la cour... mme des yeux. Ma position vis--vis d'elle, moi en pension chez ses parents, tait dlicate, et un rien pouvait la fausser... Elle n'tait pas assez prs ou assez loin de moi dans la vie pour qu'elle pt m'tre quelque chose... et j'eus bientt rpondu naturellement, et sans intention d'aucune sorte, par la plus complte indiffrence, son impassibilit. Et cela ne se dmentit jamais, ni de son ct ni du mien. Il n'y eut entre nous que la politesse la plus froide, la plus sobre de paroles. Elle n'tait pour moi qu'une image qu' peine je voyais; et moi, pour elle, qu'est-ce que j'tais?... table, -- nous ne nous rencontrions jamais que l, -- elle regardait plus le bouchon de la carafe ou le sucrier que ma personne... Ce qu'elle y disait, trs correct, toujours fort bien dit, mais insignifiant, ne me donnait aucune cl du caractre qu'elle pouvait avoir. Et puis, d'ailleurs, que m'importait?... J'aurais pass toute ma vie sans songer seulement regarder dans cette calme et insolente fille, l'air si dplac d'Infante... Pour cela, il fallait la circonstance que je m'en vais vous dire, et qui m'atteignit comme la foudre, comme la foudre qui tombe, sans qu'il ait tonn! Un soir, il y avait peu prs un mois que Mlle Alberte tait revenue la maison, et nous nous mettions table pour souper. Je l'avais ct de moi, et je faisais si peu d'attention elle que je n'avais pas encore pris garde ce dtail de tous les jours qui aurait d me frapper: qu'elle ft table auprs de moi au lieu d'tre entre sa mre et son pre, quand, au moment o je dpliais ma serviette sur mes genoux... non, jamais je ne pourrai vous donner l'ide de cette sensation et de cet tonnement! je sentis une main qui prenait hardiment la mienne par-dessous la table. Je crus rver... ou plutt je ne crus rien du tout... Je n'eus que l'incroyable sensation de cette main audacieuse, qui venait chercher la mienne jusque sous ma serviette! Et ce fut inou autant qu'inattendu! Tout mon sang, allum sous cette prise, se prcipita de mon coeur dans cette main, comme soutir par elle, puis remonta furieusement, comme chass par une pompe, dans mon coeur! Je vis bleu... mes oreilles tintrent. Je dus devenir d'une pleur affreuse. Je crus que j'allais m'vanouir... que j'allais me dissoudre dans l'indicible volupt cause par la chair tasse de cette main, un peu grande, et forte comme celle d'un jeune garon, qui s'tait ferme sur la mienne. -- Et, comme, vous le savez, dans ce premier ge de la vie, la volupt a son pouvante, je fis un mouvement pour retirer ma main de cette folle main qui l'avait saisie, mais qui, me la serrant alors avec l'ascendant du plaisir qu'elle avait conscience de me verser, la garda d'autorit, vaincue comme ma volont, et dans l'enveloppement le plus chaud, dlicieusement touffe... Il y a trente-cinq ans de cela, et vous me ferez bien l'honneur de croire que ma main s'est un peu blase sur l'treinte de la main des femmes; mais j'ai encore l, quand j'y pense, l'impression de celle-ci treignant la mienne avec un despotisme si insensment passionn! En proie aux mille frissonnements que cette enveloppante main dardait mon corps tout entier, je craignais de trahir ce que j'prouvais devant ce pre et cette mre, dont la fille, sous leurs yeux, osait... Honteux pourtant d'tre moins homme que cette fille hardie qui s'exposait se perdre, et dont un incroyable sang- froid couvrait l'garement, je mordis ma lvre au sang dans un effort surhumain, pour arrter le tremblement du dsir, qui pouvait tout rvler ces pauvres gens sans dfiance, et c'est alors que mes yeux cherchrent l'autre de ces deux mains que je n'avais jamais remarques, et qui, dans ce prilleux moment, tournait froidement le bouton d'une lampe qu'on venait de mettre sur la table, car le jour commenait de tomber... Je la regardai... C'tait donc l la soeur de cette main que je sentais pntrant la mienne, comme un foyer d'o rayonnaient et s'tendaient le long de mes veines d'immenses lames de feu! Cette main, un peu paisse, mais aux doigts longs et bien tourns, au bout desquels la lumire de la lampe, qui tombait d'aplomb sur elle, allumait des transparences roses, ne tremblait pas et faisait son petit travail d'arrangement de la lampe, pour la faire aller, avec une fermet, une aisance et une gracieuse langueur de mouvement incomparables! Cependant nous ne pouvions pas rester ainsi... Nous avions besoin de nos mains pour dner... Celle de Mlle Alberte quitta donc la mienne; mais au moment o elle la quitta, son pied, aussi expressif que sa main, s'appuya avec le mme aplomb, la mme passion, la mme souverainet, sur mon pied, et y resta tout le temps que dura ce dner trop court, lequel me donna la sensation d'un de ces bains insupportablement brlants d'abord, mais auxquels on s'accoutume, et dans lesquels on finit par se trouver si bien, qu'on croirait volontiers qu'un jour les damns pourraient se trouver frachement et suavement dans les brasiers de leur enfer, comme les poissons dans leur eau!... Je vous laisse penser si je dnai ce jour-l, et si je me mlai beaucoup aux menus propos de mes honntes htes, qui ne se doutaient pas, dans leur placidit, du drame mystrieux et terrible qui se jouait alors sous la table. Ils ne s'aperurent de rien; mais ils pouvaient s'apercevoir de quelque chose, et positivement je m'inquitais pour eux... pour eux, bien plus que pour moi et pour elle. J'avais l'honntet et la commisration de mes dix-sept ans... Je me disais: Est-elle effronte? Est-elle folle? Et je la regardais du coin de l'oeil, cette folle qui ne perdait pas une seule fois, durant le dner, son air de Princesse en crmonie, et dont le visage resta aussi calme que si son pied n'avait pas dit et fait toutes les folies que peut dire et faire un pied, -- sur le mien! J'avoue que j'tais encore plus surpris de son aplomb que de sa folie. J'avais beaucoup lu de ces livres lgers o la femme n'est pas mnage. J'avais reu une ducation d'cole militaire. Utopiquement du moins, j'tais le Lovelace de fatuit que sont plus ou moins tous les trs jeunes gens qui se croient de jolis garons, et qui ont ptur des bottes de baisers derrire les portes et dans les escaliers, sur les lvres des femmes de chambre de leurs mres. Mais ceci dconcertait mon petit aplomb de Lovelace de dix-sept ans. Ceci me paraissait plus fort que ce que j'avais lu, que tout ce que j'avais entendu dire sur le naturel dans le mensonge attribu aux femmes, -- sur la force de masque qu'elles peuvent mettre leurs plus violentes ou leurs plus profondes motions. Songez donc! elle avait dix-huit ans! Les avait-elle mme?... Elle sortait d'une pension que je n'avais aucune raison pour suspecter, avec la moralit et la pit de la mre qui l'avait choisie pour son enfant. Cette absence de tout embarras, disons le mot, ce manque absolu de pudeur, cette domination aise sur soi-mme en faisant les choses les plus imprudentes, les plus dangereuses pour une jeune fille, chez laquelle pas un geste, pas un regard n'avait prvenu l'homme auquel elle se livrait par une si monstrueuse avance, tout cela me montait au cerveau et apparaissait nettement mon esprit, malgr le bouleversement de mes sensations... Mais ni dans ce moment, ni plus tard, je ne m'arrtai philosopher l-dessus. Je ne me donnai pas d'horreur factice pour la conduite de cette fille d'une si effrayante prcocit dans le mal. D'ailleurs, ce n'est pas l'ge que j'avais, ni mme beaucoup plus tard, qu'on croit dprave la femme qui -- au premier coup d'oeil -- se jette vous! On est presque dispos trouver cela tout simple, au contraire, et si on dit: La pauvre femme! c'est dj beaucoup de modestie que cette piti! Enfin, si j'tais timide, je ne voulais pas tre un niais! La grande raison franaise pour faire sans remords tout ce qu'il y a de pis. Je savais, certes, n'en pas douter, que ce que cette fille prouvait pour moi n'tait pas de l'amour. L'amour ne procde pas avec cette impudeur et cette impudence, et je savais parfaitement aussi que ce qu'elle me faisait prouver n'en tait pas non plus. Mais, amour ou non... ce que c'tait, je le voulais!... Quand je me levai de table, j'tais rsolu... La main de cette Alberte, laquelle je ne pensais pas une minute avant qu'elle et saisi la mienne, m'avait laiss, jusqu'au fond de mon tre, le dsir de m'enlacer tout entier elle tout entire, comme sa main s'tait enlace ma main! Je montai chez moi comme un fou, et quand je me fus un peu froidi par la rflexion, je me demandai ce que j'allais faire pour nouer bel et bien une intrigue, comme on dit en province, avec une fille si diaboliquement provocante. Je savais peu prs -- comme un homme qui n'a pas cherch le savoir mieux -- qu'elle ne quittait jamais sa mre; -- qu'elle travaillait habituellement prs d'elle, la mme chiffonnire, dans l'embrasure de cette salle manger, qui leur servait de salon; -- qu'elle n'avait pas d'amie en ville qui vnt la voir, et qu'elle ne sortait gure que pour aller le dimanche la messe et aux vpres avec ses parents. Hein? ce n'tait pas encourageant, tout cela!... Je commenais me repentir de n'avoir pas un peu plus vcu avec ces deux bonnes gens que j'avais traits sans hauteur, mais avec la politesse dtache et parfois distraite qu'on a pour ceux qui ne sont que d'un intrt trs secondaire dans la vie; mais je me dis que je ne pouvais modifier mes relations avec eux, sans m'exposer leur rvler ou leur faire souponner ce que je voulais leur cacher... Je n'avais, pour parler secrtement Mlle Alberte, que les rencontres sur l'escalier quand je montais ma chambre ou que j'en descendais; mais, sur l'escalier, on pouvait nous voir et nous entendre... La seule ressource ma porte, dans cette maison si bien rgle et si troite, o tout le monde se touchait du coude, tait d'crire; et puisque la main de cette fille hardie savait si bien chercher la mienne par-dessous la table, cette main ne ferait sans doute pas beaucoup de crmonies pour prendre le billet que je lui donnerais, et je l'crivis. Ce fut le billet de la circonstance, le billet suppliant, imprieux et enivr, d'un homme qui a dj bu une premire gorge de bonheur et qui en demande une seconde... Seulement, pour le remettre, il fallait attendre le dner du lendemain, et cela me parut long; mais enfin il arriva, ce dner! L'attisante main, dont je sentais le contact sur ma main depuis vingt-quatre heures, ne manqua pas de revenir chercher la mienne, comme la veille, par-dessous la table. Mlle Alberte sentit mon billet et le prit trs bien, comme je l'avais prvu. Mais ce que je n'avais pas prvu, c'est qu'avec cet air d'Infante qui dfiait tout par sa hauteur d'indiffrence, elle le plongea dans le coeur de son corsage, o elle releva une dentelle replie, d'un petit mouvement sec, et tout cela avec un naturel et une telle prestesse, que sa mre qui, les yeux baisss sur ce qu'elle faisait, servait le potage, ne s'aperut de rien, et que son imbcile de pre, qui lurait toujours quelque chose en pensant son violon, quand il n'en jouait pas, n'y vit que du feu. -- Nous n'y voyons jamais que cela, capitaine! -- interrompis-je gament, car son histoire me faisait l'effet de tourner un peu vite une leste aventure de garnison; mais je ne me doutais pas de ce qui allait suivre! -- Tenez! pas plus tard que quelques jours, il y avait l'Opra, dans une loge ct de la mienne, une femme probablement dans le genre de votre demoiselle Alberte. Elle avait plus de dix-huit ans, par exemple; mais je vous donne ma parole d'honneur que j'ai vu rarement de femme plus majestueuse de dcence. Pendant qu'a dur toute la pice, elle est reste assise et immobile comme sur une base de granit. Elle ne s'est retourne ni droite, ni gauche, une seule fois; mais sans doute elle y voyait par les paules, qu'elle avait trs nues et trs belles, car il y avait aussi, et dans ma loge moi, par consquent derrire nous deux, un jeune homme qui paraissait aussi indiffrent qu'elle tout ce qui n'tait pas l'opra qu'on jouait en ce moment. Je puis certifier que ce jeune homme n'a pas fait une seule des simagres ordinaires que les hommes font aux femmes dans les endroits publics, et qu'on peut appeler des dclarations distance. Seulement quand la pice a t finie et que, dans l'espce de tumulte gnral des loges qui se vident, la dame s'est leve, droite, dans sa loge, pour agrafer son burnous, je l'ai entendue dire son mari, de la voix la plus conjugalement imprieuse et la plus claire: Henri!, ramassez mon capuchon! et alors, par-dessus le dos de Henri, qui s'est prcipit la tte en bas, elle a tendu le bras et la main et pris un billet du jeune homme, aussi simplement qu'elle et pris des mains de son mari son ventail ou son bouquet. Lui s'tait relev, le pauvre homme! tenant le capuchon -- un capuchon de satin ponceau, mais moins ponceau que son visage, et qu'il avait, au risque d'une apoplexie, repch sous les petits bancs, comme il avait pu... Ma foi! aprs avoir vu cela, je m'en suis all, pensant qu'au lieu de le rendre sa femme, il aurait pu tout aussi bien le garder pour lui, ce capuchon, afin de cacher sur sa tte ce qui, tout coup, venait d'y pousser! -- Votre histoire est bonne, -- dit le vicomte de Brassard assez froidement; -- dans un autre moment; peut-tre en aurait-il joui davantage; mais laissez-moi vous achever la mienne. J'avoue qu'avec une pareille fille, je ne fus pas inquiet deux minutes de la destine de mon billet. Elle avait beau tre pendue la ceinture de sa mre, elle trouverait bien le moyen de me lire et de me rpondre. Je comptais mme, pour tout un avenir de conversation par crit, sur cette petite poste de par-dessous la table que nous venions d'inaugurer, lorsque le lendemain, quand j'entrai dans la salle manger avec la certitude, trs caresse au fond de ma personne, d'avoir sance tenante une rponse trs catgorique mon billet de la veille, je crus avoir la berlue en voyant que le couvert avait t chang, et que Mlle Alberte tait place l o elle aurait d toujours tre, entre son pre et sa mre... Et pourquoi ce changement?... Que s'tait-il donc pass que je ne savais pas?... Le pre ou la mre s'taient-ils douts de quelque chose? J'avais Mlle Alberte en face de moi, et je la regardais avec cette intention fixe qui veut tre comprise. Il y avait vingt-cinq points d'interrogation dans mes yeux; mais les siens taient aussi calmes, aussi muets, aussi indiffrents qu' l'ordinaire. Ils me regardaient comme s'ils ne me voyaient pas. Je n'ai jamais vu regards plus impatientants que ces longs regards tranquilles qui tombaient sur vous comme sur une chose. Je bouillais de curiosit, de contrarit, d'inquitude, d'un tas de sentiments agits et dus... et je ne comprenais pas comment cette femme, si sre d'elle-mme qu'on pouvait croire qu'au lieu de nerfs elle et sous sa peau fine presque autant de muscles que moi, semblt ne pas oser me faire un signe d'intelligence qui m'avertt, -- qui me ft penser, -- qui me dt, si vite que ce pt tre, que nous nous entendions, -- que nous tions connivents et complices dans le mme mystre, que ce ft de l'amour, que ce ne ft pas mme de l'amour!... C'tait se demander si vraiment c'tait bien la femme de la main et du pied sous la table, du billet pris et gliss la veille, si naturellement, dans son corsage, devant ses parents, comme si elle y et gliss une fleur! Elle en avait tant fait qu'elle ne devait pas tre embarrasse de m'envoyer un regard. Mais non! Je n'eus rien. Le dner passa tout entier sans ce regard que je guettais, que j'attendais, que je voulais allumer au mien, et qui ne s'alluma pas! Elle aura trouv quelque moyen de me rpondre, me disais-je en sortant de table et en remontant dans ma chambre, ne pensant pas qu'une telle personne pt reculer, aprs s'tre si incroyablement avance; -- n'admettant pas qu'elle pt rien craindre et rien mnager, quand il s'agissait de ses fantaisies, et parbleu! franchement, ne pouvant pas croire qu'elle n'en et au moins une pour moi! Si ses parents n'ont pas de soupon, -- me disais-je encore, -- si c'est le hasard qui a fait ce changement de couvert table, demain je me retrouverai auprs d'elle... Mais le lendemain, ni les autres jours, je ne fus plac auprs de Mlle Alberte, qui continua d'avoir la mme incomprhensible physionomie et le mme incroyable ton dgag pour dire les riens et les choses communes qu'on avait l'habitude de dire cette table de petits bourgeois. Vous devinez bien que je l'observais comme un homme intress la chose. Elle avait l'air aussi peu contrari que possible, quand je l'tais horriblement, moi! quand je l'tais jusqu' la colre, -- une colre me fendre en deux et qu'il fallait cacher! Et cet air, qu'elle ne perdait jamais, me mettait encore plus loin d'elle que ce tour de table interpos entre nous! J'tais si violemment exaspr, que je finissais par ne plus craindre de la compromettre en la regardant, en lui appuyant sur ses grands yeux impntrables, et qui restaient glacs, la pesanteur menaante et enflamme des miens! Etait-ce un mange que sa conduite? Etait-ce coquetterie? N'tait-ce qu'un caprice aprs un autre caprice,... ou simplement stupidit? J'ai connu, depuis, de ces femmes tout d'abord soulvement de sens, puis aprs, tout stupidit! Si on savait le moment! disait Ninon. Le moment de Ninon tait-il dj pass? Cependant, j'attendais toujours... quoi? un mot, un signe, un rien risqu, voix basse, en se levant de table dans le bruit des chaises qu'on drange, et comme cela ne venait pas, je me jetais aux ides folles, tout ce qu'il y avait au monde de plus absurde. Je me fourrai dans la tte qu'avec toutes les impossibilits dont nous tions entours au logis, elle m'crirait par la poste; -- qu'elle serait assez fine, quand elle sortirait avec sa mre, pour glisser un billet dans la bote aux lettres, et, sous l'empire de cette ide, je me mangeais le sang rgulirement deux fois par jour, une heure avant que le facteur passt par la maison... Dans cette heure-l je disais dix fois la vieille Olive, d'une voix trangle: Y a-t-il des lettres pour moi, Olive? laquelle me rpondait imperturbablement toujours: Non, Monsieur, il n'y en a pas. Ah! l'agacement finit par tre trop aigu! Le dsir tromp devint de la haine. Je me mis har cette Alberte, et, par haine de dsir tromp, expliquer sa conduite avec moi par les motifs qui pouvaient le plus me la faire mpriser, car la haine a soif de mpris. Le mpris, c'est son nectar, la haine! Coquine lche, qui a peur d'une lettre! me disais-je. Vous le voyez, j'en venais aux gros mots. Je l'insultais dans ma pense, ne croyant pas en l'insultant la calomnier. Je m'efforai mme de ne plus penser elle que je criblais des pithtes les plus militaires, quand j'en parlais Louis de Meung, car je lui en parlais! car l'outrance o elle m'avait jet avait teint en moi toute espce de chevalerie, -- et j'avais racont toute mon aventure mon brave Louis, qui s'tait tirebouchonn sa longue moustache blonde en m'coutant, et qui m'avait dit, sans se gner, car nous n'tions pas des moralistes dans le 27e: -- Fais comme moi! Un clou chasse l'autre. Prends pour matresse une petite cousette de la ville, et ne pense plus cette sacre fille-l! Mais je ne suivis point le conseil de Louis. Pour cela, j'tais trop piqu au jeu. Si elle avait su que je prenais une matresse, j'en aurais peut-tre pris une pour lui fouetter le coeur ou la vanit par la jalousie. Mais elle ne le saurait pas. Comment pourrait-elle le savoir?... En amenant, si je l'avais fait, une matresse chez moi, comme Louis, son htel de la Poste, c'tait rompre avec les bonnes gens chez qui j'habitais, et qui m'auraient immdiatement pri d'aller chercher un autre logement que le leur; et je ne voulais pas renoncer, si je ne pouvais avoir que cela, la possibilit de retrouver la main ou le pied de cette damnante Alberte qui aprs ce qu'elle avait os, restait toujours la grande Mademoiselle Impassible. -- Dis plutt impossible! -- disait Louis, qui se moquait de moi. Un mois tout entier se passa, et malgr mes rsolutions de me montrer aussi oublieux qu'Alberte et aussi indiffrent qu'elle, d'opposer marbre marbre et froideur froideur, je ne vcus plus que de la vie tendue de l'afft, -- de l'afft que je dteste, mme la chasse! Oui, Monsieur, ce ne fut plus qu'afft perptuel dans mes journes! Afft quand je descendais dner, et que j'esprais la trouver seule dans la salle manger comme la premire fois! Afft au dner, o mon regard ajustait de face ou de ct le sien qu'il rencontrait net et infernalement calme et qui n'vitait pas plus le mien qu'il n'y rpondait! Afft aprs le dner, car je restais maintenant un peu aprs dner voir ces dames reprendre leur ouvrage, dans leur embrasure de croise, guettant si elle ne laisserait pas tomber quelque chose, son d, ses ciseaux, un chiffon, que je pourrais ramasser, et en les lui rendant toucher sa main, -- cette main que j'avais maintenant travers la cervelle! Afft chez moi, quand j'tais remont dans ma chambre, y croyant toujours entendre le long du corridor ce pied qui avait pitin sur le mien, avec une volont si absolue. Afft jusque dans l'escalier, o je croyais pouvoir la rencontrer, et o la vieille Olive me surprit un jour, ma grande confusion, en sentinelle! Afft ma fentre -- cette fentre que vous voyez -- o je me plantais quand elle devait sortir avec sa mre, et d'o je ne bougeais pas avant qu'elle ft rentre, mais tout cela aussi vainement que le reste! Lorsqu'elle sortait, tortille dans son chle de jeune fille, -- un chle raies rouges et blanches: je n'ai rien oubli! sem de fleurs noires et jaunes sur les deux raies, elle ne retournait pas son torse insolent une seule fois, et lorsqu'elle rentrait, toujours aux cts de sa mre, elle ne levait ni la tte ni les yeux vers la fentre o je l'attendais! Tels taient les misrables exercices auxquels elle m'avait condamn! Certes, je sais bien que les femmes nous font tous plus ou moins valeter, mais dans ces proportions-l!! Le vieux fat qui devrait tre mort en moi s'en rvolte encore! Ah! je ne pensais plus au bonheur de mon uniforme! Quand j'avais fait le service de la journe, -- aprs l'exercice ou la revue, -- je rentrais vite, mais non plus pour lire des piles de mmoires ou de romans, mes seules lectures dans ce temps-l. Je n'allais plus chez Louis de Meung. Je ne touchais plus mes fleurets. Je n'avais pas la ressource du tabac qui engourdit l'activit quand elle vous dvore, et que vous avez, vous autres jeunes gens qui m'avez suivi dans la vie! On ne fumait pas alors au 27e, si ce n'est entre soldats, au corps de garde, quand on jouait la partie de brisque sur le tambour... Je restais donc oisif de corps, me ronger... je ne sais pas si c'tait le coeur, sur ce canap qui ne me faisait plus le bon froid que j'aimais dans ces six pieds carrs de chambre, o je m'agitais comme un lionceau dans sa cage, quand il sent la chair frache ct. Et si c'tait ainsi le jour, c'tait aussi de mme une grande partie de la nuit. Je me couchais tard. Je ne dormais plus. Elle me tenait veill, cette Alberte d'enfer, qui me l'avait allum dans les veines, puis qui s'tait loigne comme l'incendiaire qui ne retourne pas mme la tte pour voir son feu flamber derrire lui! Je baissais, comme le voil, ce soir, -- ici le vicomte passa son gant sur la glace de la voiture place devant lui, pour essuyer la vapeur qui commenait d'y perler, -- ce mme rideau cramoisi, cette mme fentre, qui n'avait pas plus de persiennes qu'elle n'en a maintenant, afin que les voisins, plus curieux en province qu'ailleurs, ne dvisageassent pas le fond de ma chambre. C'tait une chambre de ce temps-l, -- une chambre de l'Empire, parquete en point de Hongrie, sans tapis, o le bronze plaquait partout le merisier, d'abord en tte de sphinx aux quatre coins du lit, et en pattes de lion sous ses quatre pieds, puis, sur tous les tiroirs de la commode et du secrtaire, en cames de faces de lion, avec des anneaux de cuivre pendant de leurs gueules verdtres, et par lesquels on les tirait quand on voulait les ouvrir. Une table carre, d'un merisier plus rostre que le reste de l'ameublement, dessus de marbre gris, grillage de cuivre, tait en face du lit, contre le mur, entre la fentre et la porte d'un grand cabinet de toilette; et, vis--vis de la chemine, le grand canap de maroquin bleu dont je vous ai dj tant parl... tous les angles de cette chambre d'une grande lvation et d'un large espace, il y avait des encoignures en faux laque de Chine, et sur l'une d'elles on voyait, mystrieux et blanc, dans le noir du coin, un vieux buste de Niob d'aprs l'antique, qui tonnait l, chez ces bourgeois vulgaires. Mais est-ce que cette incomprhensible Alberte n'tonnait pas bien plus? Les murs lambrisss, et peints l'huile, d'un blanc jaune, n'avaient ni tableaux, ni gravures. J'y avais seulement mis mes armes, couches sur de longues pattes-fiches en cuivre dor. Quand j'avais lou cette grande calebasse d'appartement, -- comme disait lgamment le lieutenant Louis de Meung, qui ne potisait pas les choses, -- j'avais fait placer au milieu une grande table ronde que je couvrais de cartes militaires, de livres et de papiers: c'tait mon bureau. J'y crivais quand j'avais crire... Eh bien! un soir, ou plutt une nuit, j'avais roul le canap auprs de cette grande table, et j'y dessinais la lampe, non pas pour me distraire de l'unique pense qui me submergeait depuis un mois, mais pour m'y plonger davantage, car c'tait la tte de cette nigmatique Alberte que je dessinais, c'tait le visage de cette diablesse de femme dont j'tais possd, comme les dvots disent qu'on l'est du diable. Il tait tard. La rue, -- o passaient chaque nuit deux diligences en sens inverse, -- comme aujourd'hui, -- l'une minuit trois quarts et l'autre deux heures et demie du matin, et qui toutes deux s'arrtaient l'htel de la Poste pour relayer, -- la rue tait silencieuse comme le fond d'un puits. J'aurais entendu voler une mouche; mais si, par hasard, il y en avait une dans ma chambre, elle devait dormir dans quelque coin de vitre ou dans un des plis cannels de ce rideau, d'une forte toffe de soie croise, que j'avais t de sa patre et qui tombait devant la fentre, perpendiculaire et immobile. Le seul bruit qu'il y et alors autour de moi, dans ce profond et complet silence, c'tait moi qui le faisais avec mon crayon et mon estompe. Oui, c'tait elle que je dessinais, et Dieu sait avec quelle caresse de main et quelle proccupation enflamme! Tout coup, sans aucun bruit de serrure qui m'aurait averti, ma porte s'entr'ouvrit en fltant ce son des portes dont les gonds sont secs, et resta moiti entrebille, comme si elle avait eu peur du son qu'elle avait jet! Je relevai les yeux, croyant avoir mal ferm cette porte qui, d'elle-mme, inopinment, s'ouvrait en filant ce son plaintif, capable de faire tressaillir dans la nuit ceux qui veillent et de rveiller ceux qui dorment. Je me levai de ma table pour aller la fermer; mais la porte entr'ouverte s'ouvrit plus grande et trs doucement toujours, mais en recommenant le son aigu qui trana comme un gmissement dans la maison silencieuse, et je vis, quand elle se fut ouverte de toute sa grandeur, Alberte! -- Alberte qui, malgr les prcautions d'une peur qui devait tre immense, n'avait pu empcher cette porte maudite de crier! Ah! tonnerre de Dieu! ils parlent de visions, ceux qui y croient; mais la vision la plus surnaturelle ne m'aurait pas donn la surprise, l'espce de coup au coeur que je ressentis et qui se rpta en palpitations insenses, quand je vis venir moi, -- de cette porte ouverte, -- Alberte, effraye au bruit que cette porte venait de faire en s'ouvrant, et qui allait recommencer encore, si elle la fermait! Rappelez-vous toujours que je n'avais pas dix- huit ans! Elle vit peut-tre ma terreur la sienne: elle rprima, par un geste nergique, le cri de surprise qui pouvait m'chapper, -- qui me serait certainement chapp sans ce geste, -- et elle referma la porte, non plus lentement, puisque cette lenteur l'avait fait crier, mais rapidement, pour viter ce cri des gonds, -- qu'elle n'vita pas, et qui recommena plus net, plus franc, d'une seule venue et suraigu; -- et, la porte ferme et l'oreille contre, elle couta si un autre bruit, qui aurait t plus inquitant et plus terrible, ne rpondait pas celui-l... Je crus la voir chanceler... Je m'lanai, et je l'eus bientt dans les bras. -- Mais elle va bien, votre Alberte, -- dis-je au capitaine. -- Vous croyez peut-tre, -- reprit-il, comme s'il n'avait pas entendu ma moqueuse observation, -- qu'elle y tomba, dans mes bras, d'effroi, de passion, de tte perdue, comme une fille poursuivie ou qu'on peut poursuivre, -- qui ne sait plus ce qu'elle fait quand elle fait la dernire des folies, quand elle s'abandonne ce dmon que les femmes ont toutes -- dit-on -- quelque part, et qui serait le matre toujours, s'il n'y en avait pas deux autres aussi en elles, -- la Lchet et la Honte, -- pour contrarier celui-l! Eh bien, non, ce n'tait pas cela! Si vous le croyiez, vous vous tromperiez... Elle n'avait rien de ces peurs vulgaires et oses... Ce fut bien plus elle qui me prit dans ses bras que je ne la pris dans les miens... Son premier mouvement avait t de se jeter le front contre ma poitrine, mais elle le releva et me regarda, les yeux tout grands, -- des yeux immenses! -- comme pour voir si c'tait bien moi qu'elle tenait ainsi dans ses bras! Elle tait horriblement ple, et comme je ne l'avais jamais vue ple; mais ses traits de Princesse n'avaient pas boug. Ils avaient toujours l'immobilit et la fermet d'une mdaille. Seulement, sur sa bouche aux lvres lgrement bombes errait je ne sais quel garement, qui n'tait pas celui de la passion heureuse ou qui va l'tre tout l'heure! Et cet garement avait quelque chose de si sombre dans un pareil moment, que, pour ne pas le voir, je plantai sur ces belles lvres rouges et rectiles le robuste et foudroyant baiser du dsir triomphant et roi! La bouche s'entr'ouvrit... mais les yeux noirs, la noirceur profonde, et dont les longues paupires touchaient presque alors mes paupires, ne se fermrent point, -- ne palpitrent mme pas; -- mais tout au fond, comme sur sa bouche, je vis passer de la dmence! Agrafe dans ce baiser de feu et comme enleve par les lvres qui pntraient les siennes, aspire par l'haleine qui la respirait, je la portai, toujours colle moi, sur ce canap de maroquin bleu, -- mon gril de saint Laurent, depuis un mois que je m'y roulais en pensant elle, -- et dont le maroquin se mit voluptueusement craquer sous son dos nu, car elle tait moiti nue. Elle sortait de son lit, et, pour venir, elle avait... le croirez-vous? t oblige de traverser la chambre o son pre et sa mre dormaient! Elle l'avait traverse ttons, les mains en avant, pour ne pas se choquer quelque meuble qui aurait retenti de son choc et qui et pu les rveiller. -- Ah! -- fis-je, -- on n'est pas plus brave la tranche. Elle tait digne d'tre la matresse d'un soldat! -- Et elle le fut ds cette premire nuit-l, reprit le vicomte. - - Elle le fut aussi violente que moi, et je vous jure que je l'tais! Mais c'est gal... voici la revanche! Elle ni moi ne pmes oublier, dans les plus vifs de nos transports, l'pouvantable situation qu'elle nous faisait tous les deux. Au sein de ce bonheur qu'elle venait chercher et m'offrir, elle tait alors comme stupfie de l'acte qu'elle accomplissait d'une volont pourtant si ferme, avec un acharnement si obstin. Je ne m'en tonnai pas. Je l'tais bien, moi, stupfi! J'avais bien, sans le lui dire et sans le lui montrer, la plus effroyable anxit dans le coeur, pendant qu'elle me pressait m'touffer sur le sien. J'coutais, travers ses soupirs, travers ses baisers, travers le terrifiant silence qui pesait sur cette maison endormie et confiante, une chose horrible: c'est si sa mre ne s'veillait pas, si son pre ne se levait pas! Et jusque par- dessus son paule, je regardais derrire elle si cette porte, dont elle n'avait pas t la cl, par peur du bruit qu'elle pouvait faire, n'allait pas s'ouvrir de nouveau et me montrer, ples et indignes, ces deux ttes de Mduse, ces deux vieillards, que nous trompions avec une lchet si hardie, surgir tout coup dans la nuit, images de l'hospitalit viole et de la Justice! Jusqu' ces voluptueux craquements du maroquin bleu, qui m'avaient sonn la diane de l'Amour, me faisaient tressaillir d'pouvante... Mon coeur battait contre le sien, qui semblait me rpercuter ses battements... C'tait enivrant et dgrisant tout la fois, mais c'tait terrible! Je me fis tout cela plus tard. force de renouveler impunment cette imprudence sans nom, je devins tranquille dans cette imprudence. force de vivre dans ce danger d'tre surpris, je me blasai. Je n'y pensai plus. Je ne pensai plus qu' tre heureux. Ds cette premire nuit formidable, qui aurait d l'pouvanter des autres, elle avait dcid qu'elle viendrait chez moi de deux nuits en deux nuits, puisque je ne pouvais aller chez elle, -- sa chambre de jeune fille n'ayant d'autre issue que dans l'appartement de ses parents, -- et elle y vint rgulirement toutes les deux nuits; mais jamais elle ne perdit la sensation, -- la stupeur de la premire fois! Le temps ne produisit pas sur elle l'effet qu'il produisit sur moi. Elle ne se bronza pas au danger, affront chaque nuit. Toujours elle restait, et jusque sur mon coeur, silencieuse, me parlant peine avec la voix, car, d'ailleurs, vous vous doutez bien qu'elle tait loquente; et lorsque plus tard le calme me prit, moi, force de danger affront et de russite, et que je lui parlai, comme on parle sa matresse, de ce qu'il y avait dj de pass entre nous, -- de cette froideur inexplicable et dmentie, puisque je la tenais dans mes bras, et qui avait succd ses premires audaces; quand je lui adressai enfin tous ces pourquoi insatiables de l'amour, qui n'est peut-tre au fond qu'une curiosit, elle ne me rpondit jamais que par de longues treintes. Sa bouche triste demeurait muette de tout... except de baisers! Il y a des femmes qui vous disent: Je me perds pour vous; il y en a d'autres qui vous disent: Tu vas bien me mpriser; et ce sont l des manires diffrentes d'exprimer la fatalit de l'amour. Mais elle, non! Elle ne disait mot... Chose trange! Plus trange personne! Elle me produisait l'effet d'un pais et dur couvercle de marbre qui brlait, chauff par en dessous... Je croyais qu'il arriverait un moment o le marbre se fendrait enfin sous la chaleur brlante, mais le marbre ne perdit jamais sa rigide densit. Les nuits qu'elle venait, elle n'avait ni plus d'abandon, ni plus de paroles, et, je me permettrai ce mot ecclsiastique, elle fut toujours aussi difficile confesser que la premire nuit qu'elle tait venue. Je n'en tirai pas davantage... Tout au plus un monosyllabe arrach, d'obsession, ces belles lvres dont je raffolais d'autant plus que je les avais vues plus froides et plus indiffrentes pendant la journe, et, encore, un monosyllabe qui ne faisait pas grande lumire sur la nature de cette fille, qui me paraissait plus sphinx, elle seule, que tous les Sphinx dont l'image se multipliait autour de moi, dans cet appartement Empire. -- Mais, capitaine, interrompis-je encore, -- il y eut pourtant une fin tout cela? Vous tes un homme fort, et tous les Sphinx sont des animaux fabuleux. Il n'y en a point dans la vie, et vous fintes bien par trouver, que diable! ce qu'elle avait dans son giron, cette commre-l! -- Une fin! Oui, il y eut une fin, -- fit le vicomte de Brassard en baissant brusquement la vitre du coup, comme si la respiration avait manqu sa monumentale poitrine et qu'il et besoin d'air pour achever ce qu'il avait raconter. -- Mais le giron, comme vous dites, de cette singulire fille n'en fut pas plus ouvert pour cela. Notre amour, notre relation, notre intrigue, -- appelez cela comme vous voudrez, -- nous donna, ou plutt me donna, moi, des sensations que je ne crois pas avoir prouves jamais depuis avec des femmes plus aimes que cette Alberte, qui ne m'aimait peut-tre pas, que je n'aimais peut-tre pas!! Je n'ai jamais bien compris ce que j'avais pour elle et ce qu'elle avait pour moi, et cela dura plus de six mois! Pendant ces six mois, tout ce que je compris, ce fut un genre de bonheur dont on n'a pas l'ide dans la jeunesse. Je compris le bonheur de ceux qui se cachent. Je compris la jouissance du mystre dans la complicit, qui, mme sans l'esprance de russir, ferait encore des conspirateurs incorrigibles. Alberte, la table de ses parents comme partout, tait toujours la Madame Infante qui m'avait tant frapp le premier jour que je l'avais vue. Son front nronien, sous ses cheveux bleus force d'tre noirs, qui bouclaient durement et touchaient ses sourcils, ne laissaient rien passer de la nuit coupable, qui n'y tendait aucune rougeur. Et moi qui essayais d'tre aussi impntrable qu'elle, mais qui, j'en suis sr, aurais d me trahir dix fois si j'avais eu affaire des observateurs, je me rassasiais orgueilleusement et presque sensuellement, dans le plus profond de mon tre, de l'ide que toute cette superbe indiffrence tait bien moi et qu'elle avait pour moi toutes les bassesses de la passion, si la passion pouvait jamais tre basse! Nul que nous sur la terre ne savait cela... et c'tait dlicieux, cette pense! Personne, pas mme mon ami, Louis de Meung, avec lequel j'tais discret depuis que j'tais heureux! Il avait tout devin, sans doute, puisqu'il tait aussi discret que moi. Il ne m'interrogeait pas. J'avais repris avec lui, sans effort, mes habitudes d'intimit, les promenades sur le Cours, en grande ou en petite tenue, l'impriale, l'escrime et le punch! Pardieu! quand on sait que le bonheur viendra, sous la forme d'une belle jeune fille qui a comme une rage de dents dans le coeur, vous visiter rgulirement d'une nuit l'autre, la mme heure, cela simplifie joliment les jours! -- Mais ils dormaient donc comme les Sept Dormants, les parents de cette Alberte? -- fis-je railleusement, en coupant net les rflexions de l'ancien dandy par une plaisanterie, et pour ne pas paratre trop pris par son histoire, qui me prenait, car, avec les dandys, on n'a gure que la plaisanterie pour se faire un peu respecter. -- Vous croyez donc que je cherche des effets de conteur hors de la ralit? -- dit le vicomte. -- Mais je ne suis pas romancier, moi! Quelquefois Alberte ne venait pas. La porte, dont les gonds huils taient moelleux comme de la ouate maintenant, ne s'ouvrait pas de toute une nuit, et c'est qu'alors sa mre l'avait entendue et s'tait crie, ou c'est que son pre l'avait aperue, filant ou ttonnant travers la chambre. Seulement Alberte, avec sa tte d'acier, trouvait chaque fois un prtexte. Elle tait souffrante... Elle cherchait le sucrier sans flambeau, de peur de rveiller personne... -- Ces ttes d'acier-l ne sont pas si rares que vous avez l'air de le croire, capitaine! -- interrompis-je encore. J'tais contrariant. -- Votre Alberte, aprs tout, n'tait pas plus forte que la jeune fille qui recevait toutes les nuits, dans la chambre de sa grand-mre, endormie derrire ses rideaux, un amant entr par la fentre, et qui, n'ayant pas de canap de maroquin bleu, s'tablissait, la bonne franquette, sur le tapis... Vous savez comme moi l'histoire. Un soir, apparemment pouss par la jeune fille trop heureuse, un soupir plus fort que les autres rveilla la grand-mre, qui cria de dessous ses rideaux un: Qu'as-tu donc, petite? la faire vanouir contre le coeur de son amant; mais elle n'en rpondit pas moins de sa place: C'est mon buse qui me gne, grand-maman, pour chercher mon aiguille tombe sur le tapis, et que je ne puis pas retrouver! -- Oui, je connais l'histoire, reprit le vicomte de Brassard, que j'avais cru humilier, par une comparaison, dans la personne de son Alberte. -- C'tait, si je m'en souviens bien, une de Guise que la jeune fille dont vous me parlez. Elle s'en tira comme une fille de son nom; mais vous ne dites pas qu' partir de cette nuit-l elle ne rouvrit plus la fentre son amant, qui tait, je crois, monsieur de Noirmoutier, tandis qu'Alberte revenait le lendemain de ces accrocs terribles, et s'exposait de plus belle au danger brav, comme si de rien n'tait. Alors, je n'tais, moi, qu'un sous-lieutenant assez mdiocre en mathmatiques, et qui m'en occupais fort peu; mais il tait vident, pour qui sait faire le moindre calcul des probabilits, qu'un jour... une nuit... il y aurait un dnoment... -- Ah, oui! -- fis-je, me rappelant ses paroles d'avant son histoire, -- le dnoment qui devait vous faire connatre la sensation de la peur, capitaine. -- Prcisment, -- rpondit-il d'un ton plus grave et qui tranchait sur le ton lger que j'affectais. -- Vous l'avez vu, n'est-ce pas? depuis ma main prise sous la table jusqu'au moment o elle surgit la nuit, comme une apparition dans le cadre de ma porte ouverte, Alberte ne m'avait pas marchand l'motion. Elle m'avait fait passer dans l'me plus d'un genre de frisson, plus d'un genre de terreur; mais ce n'avait t encore que l'impression des balles qui sifflent autour de vous et des boulets dont on sent le vent; on frissonne, mais on va toujours. Eh bien! ce ne fut plus cela. Ce fut de la peur, de la peur complte, de la vraie peur, et non plus pour Alberte, mais pour moi, et pour moi tout seul! Ce que j'prouvai, ce fut positivement cette sensation qui doit rendre le coeur aussi ple que la face; ce fut cette panique qui fait prendre la fuite des rgiments tout entiers. Moi qui vous parle, j'ai vu fuir tout Chamboran, bride abattue et ventre terre, l'hroque Chamboran, emportant, dans son flot pouvant, son colonel et ses officiers! Mais cette poque je n'avais encore rien vu, et j'appris... ce que je croyais impossible. Ecoutez donc... C'tait une nuit. Avec la vie que nous menions, ce ne pouvait tre qu'une nuit... une longue nuit d'hiver. Je ne dirai pas une de nos plus tranquilles. Elles taient toutes tranquilles, nos nuits. Elles l'taient devenues force d'tre heureuses. Nous dormions sur ce canon charg. Nous n'avions pas la moindre inquitude en faisant l'amour sur cette lame de sabre pose en travers d'un abme, comme le pont de l'enfer des Turcs! Alberte tait venue plus tt qu' l'ordinaire, pour tre plus longtemps. Quand elle venait ainsi, ma premire caresse, mon premier mouvement d'amour tait pour ses pieds, ses pieds qui n'avaient plus alors ses brodequins verts ou hortensia, ces deux coquetteries et mes deux dlices, et qui, nus pour ne pas faire de bruit, m'arrivaient transis de froid des briques sur lesquelles elle avait march, le long du corridor qui menait de la chambre de ses parents ma chambre, place l'autre bout de la maison. Je les rchauffais, ces pieds glacs pour moi, qui peut-tre ramassaient, pour moi, en sortant d'un lit chaud, quelque horrible maladie de poitrine... Je savais le moyen de les tidir et d'y mettre du rose ou du vermillon, ces pieds ples et froids; mais cette nuit-l mon moyen manqua... Ma bouche fut impuissante attirer sur ce cou-de-pied cambr et charmant la plaque de sang que j'aimais souvent y mettre, comme une rosette ponceau... Alberte, cette nuit-l, tait plus silencieusement amoureuse que jamais. Ses treintes avaient cette langueur et cette force qui taient pour moi un langage, et un langage si expressif que, si je lui parlais toujours, moi, si je lui disais toutes mes dmences et toutes mes ivresses, je ne lui demandais plus de me rpondre et de me parler. ses treintes, je l'entendais. Tout coup, je ne l'entendis plus. Ses bras cessrent de me presser sur son coeur, et je crus une de ces pmoisons comme elle en avait souvent, quoique ordinairement elle gardt, en ses pmoisons, la force crispe de l'treinte... Nous ne sommes pas des bgueules entre nous. Nous sommes deux hommes, et nous pouvons nous parler comme deux hommes... J'avais l'exprience des spasmes voluptueux d'Alberte, et quand ils la prenaient, ils n'interrompaient pas mes caresses. Je restais comme j'tais, sur son coeur, attendant qu'elle revnt la vie consciente, dans l'orgueilleuse certitude qu'elle reprendrait ses sens sous les miens, et que la foudre qui l'avait frappe la ressusciterait en la refrappant... Mais mon exprience fut trompe. Je la regardai comme elle tait, lie moi, sur le canap bleu, piant le moment o ses yeux, disparus sous ses larges paupires, me remontreraient leurs beaux orbes de velours noir et de feu; o ses dents, qui se serraient et grinaient briser leur mail au moindre baiser appliqu brusquement sur son cou et tran longuement sur ses paules, laisseraient, en s'entr'ouvrant, passer son souffle. Mais ni les yeux ne revinrent, ni les dents ne se desserrrent... Le froid des pieds d'Alberte tait mont jusque dans ses lvres et sous les miennes... Quand je sentis cet horrible froid, je me dressai mi- corps pour mieux la regarder; je m'arrachai en sursaut de ses bras, dont l'un tomba sur elle et l'autre pendit terre, du canap sur lequel elle tait couche. Effar, mais lucide encore, je lui mis la main sur le coeur... Il n'y avait rien! rien au pouls, rien aux tempes, rien aux artres carotides, rien nulle part... que la mort qui tait partout, et dj avec son pouvantable rigidit! J'tais sr de la mort... et je ne voulais pas y croire! La tte humaine a de ces volonts stupides contre la clart mme de l'vidence et du destin. Alberte tait morte. De quoi?... Je ne savais. Je n'tais pas mdecin. Mais elle tait morte; et quoique je visse avec la clart du jour de midi que ce que je pourrais faire tait inutile, je fis pourtant tout ce qui me semblait si dsesprment inutile. Dans mon nant absolu de tout, de connaissances, d'instruments, de ressources, je lui vidais sur le front tous les flacons de ma toilette. Je lui frappais rsolument dans les mains, au risque d'veiller le bruit, dans cette maison o le moindre bruit nous faisait trembler. J'avais ou dire un de mes oncles, chef d'escadron au 4e dragons, qu'il avait un jour sauv un de ses amis d'une apoplexie en le saignant vite avec une de ces flammes dont on se sert pour saigner les chevaux. J'avais des armes plein ma chambre. Je pris un poignard, et j'en labourai le bras d'Alberte la saigne. Je massacrai ce bras splendide d'o le sang ne coula mme pas. Quelques gouttes s'y coagulrent. Il tait fig. Ni baisers, ni succions, ni morsures ne purent galvaniser ce cadavre raidi, devenu cadavre sous mes lvres. Ne sachant plus ce que je faisais, je finis par m'tendre dessus, le moyen qu'emploient (disent les vieilles histoires) les Thaumaturges ressusciteurs, n'esprant pas y rchauffer la vie, mais agissant comme si je l'esprais! Et ce fut sur ce corps glac qu'une ide, qui ne s'tait pas dgage du chaos dans lequel la bouleversante mort subite d'Alberte m'avait jet, m'apparut nettement... et que j'eus peur! Oh!... mais une peur... une peur immense! Alberte tait morte chez moi, et sa mort disait tout. Qu'allais-je devenir? Que fallait-il faire?... cette pense, je sentis la main, la main physique de cette peur hideuse, dans mes cheveux qui devinrent des aiguilles! Ma colonne vertbrale se fondit en une fange glace, et je voulus lutter -- mais en vain -- contre cette dshonorante sensation... Je me dis qu'il fallait avoir du sang-froid... que j'tais un homme aprs tout... que j'tais militaire. Je me mis la tte dans mes mains, et quand le cerveau me tournait dans le crne, je m'efforai de raisonner la situation horrible dans laquelle j'tais pris... et d'arrter, pour les fixer et les examiner, toutes les ides qui me fouettaient le cerveau comme une toupie cruelle, et qui toutes allaient, chaque tour, se heurter ce cadavre qui tait chez moi, ce corps inanim d'Alberte qui ne pouvait plus regagner sa chambre, et que sa mre devait retrouver le lendemain dans la chambre de l'officier, morte et dshonore! L'ide de cette mre, laquelle j'avais peut-tre tu sa fille en la dshonorant, me pesait plus sur le coeur que le cadavre mme d'Alberte... On ne pouvait pas cacher la mort; mais le dshonneur, prouv par le cadavre chez moi, n'y avait-il pas moyen de le cacher?... C'tait la question que je me faisais, le point fixe que je regardais dans ma tte. Difficult grandissant mesure que je la regardais, et qui prenait les proportions d'une impossibilit absolue. Hallucination effroyable! par moments le cadavre d'Alberte me semblait emplir toute ma chambre et ne pouvoir plus en sortir. Ah! si la sienne n'avait pas t place derrire l'appartement de ses parents, je l'aurais, tout risque, reporte dans son lit! Mais pouvais-je faire, moi, avec son corps mort dans mes bras, ce qu'elle faisait, elle, dj si imprudemment, vivante, et m'aventurer ainsi traverser une chambre que je ne connaissais pas, o je n'tais jamais entr, et o reposaient endormis du sommeil lger des vieillards le pre et la mre de la malheureuse?... Et cependant, l'tat de ma tte tait tel, la peur du lendemain et de ce cadavre chez moi me galopaient avec tant de furie, que ce fut cette ide, cette tmrit, cette folie de reporter Alberte chez elle qui s'empara de moi comme l'unique moyen de sauver l'honneur de la pauvre fille et de m'pargner la honte des reproches du pre et de la mre, de me tirer enfin de cette ignominie. Le croirez-vous? J'ai peine le croire moi-mme, quand j'y pense! J'eus la force de prendre le cadavre d'Alberte et, le soulevant par les bras, de le charger sur mes paules. Horrible chape, plus lourde, allez! que celle des damns dans l'enfer du Dante! Il faut l'avoir porte, comme moi, cette chape d'une chair qui me faisait bouillonner le sang de dsir il n'y avait qu'une heure, et qui maintenant me transissait!... Il faut l'avoir porte pour bien savoir ce que c'tait! J'ouvris ma porte ainsi charg et, pieds nus comme elle, pour faire moins de bruit, je m'enfonai dans le corridor qui conduisait la chambre de ses parents, et dont la porte tait au fond, m'arrtant chaque pas sur mes jambes dfaillantes pour couter le silence de la maison dans la nuit, que je n'entendais plus, cause des battements de mon coeur! Ce fut long. Rien ne bougeait... Un pas suivait un pas... Seulement, quand j'arrivai tout contre la terrible porte de la chambre de ses parents, -- qu'il me fallait franchir et qu'elle n'avait pas, en venant, entirement ferme pour la retrouver entr'ouverte au retour, et que j'entendis les deux respirations longues et tranquilles de ces deux pauvres vieux qui dormaient dans toute la confiance de la vie, je n'osai plus!... Je n'osai plus passer ce seuil noir et bant dans les tnbres... Je reculai; je m'enfuis presque avec mon fardeau! Je rentrai chez moi de plus en plus pouvant. Je replaai le corps d'Alberte sur le canap, et je recommenai, accroupi sur les genoux auprs d'elle, les suppliciantes questions: "Que faire? que devenir?..." Dans l'croulement qui se faisait en moi, l'ide insense et atroce de jeter le corps de cette belle fille, ma matresse de six mois! par la fentre, me sillonna l'esprit. Mprisez-moi! J'ouvris la fentre... j'cartai le rideau que vous voyez l... et je regardai dans le trou d'ombre au fond duquel tait la rue, car il faisait trs sombre cette nuit-l. On ne voyait point le pav. "On croira un suicide", pensai-je, et je repris Alberte, et je la soulevai... Mais voil qu'un clair de bon sens croisa la folie! "D'o se sera-t-elle tue? D'o sera-t-elle tombe si on la trouve sous ma fentre demain?..." me demandai-je. L'impossibilit de ce que je voulais faire me souffleta! J'allai refermer la fentre, qui grina dans son espagnolette. Je retirai le rideau de la fentre, plus mort que vif de tous les bruits que je faisais. D'ailleurs, par la fentre, -- sur l'escalier, -- dans le corridor, -- partout o je pouvais laisser ou jeter le cadavre, ternellement accusateur, la profanation tait inutile. L'examen du cadavre rvlerait tout, et l'oeil d'une mre, si cruellement avertie, verrait tout ce que le mdecin ou le juge voudrait lui cacher... Ce que j'prouvais tait insupportable, et l'ide d'en finir d'un coup de pistolet, en l'tat lche de mon me dmoralise (un mot de l'Empereur que plus tard j'ai compris!), me traversa en regardant luire mes armes contre le mur de ma chambre. Mais que voulez-vous?... Je serai franc: j'avais dix-sept ans, et j'aimais... mon pe. C'est par got et sentiment de race que j'tais soldat. Je n'avais jamais vu le feu, et je voulais le voir. J'avais l'ambition militaire. Au rgiment nous plaisantions de Werther, un hros du temps, qui nous faisait piti, nous autres officiers! La pense qui m'empcha de me soustraire, en me tuant, l'ignoble peur qui me tenait toujours, me conduisit une autre qui me parut le salut mme dans l'impasse o je me tordais! "Si j'allais trouver le colonel?" me dis-je. -- Le colonel c'est la paternit militaire, -- et je m'habillai comme on s'habille quand bat la gnrale, dans une surprise... Je pris mes pistolets par une prcaution de soldat. Qui savait ce qui pourrait arriver?... J'embrassai une dernire fois, avec le sentiment qu'on a dix-sept ans, -- et on est toujours sentimental dix-sept ans, -- la bouche muette, et qui l'avait t toujours, de cette belle Alberte trpasse, et qui me comblait depuis six mois de ses plus enivrantes faveurs... Je descendis sur la pointe des pieds l'escalier de cette maison o je laissais la mort... Haletant comme un homme qui se sauve, je mis une heure (il me sembla que j'y mettais une heure!) dverrouiller la porte de la rue et tourner la grosse cl dans son norme serrure, et aprs l'avoir referme avec les prcautions d'un voleur, je m'encourus, comme un fuyard, chez mon colonel. J'y sonnai comme au feu. J'y retentis comme une trompette, comme si l'ennemi avait t en train d'enlever le drapeau du rgiment! Je renversai tout, jusqu' l'ordonnance qui voulut s'opposer ce que j'entrasse pareille heure dans la chambre de son matre, et une fois le colonel rveill par la tempte du bruit que je faisais, je lui dis tout. Je me confessai d'un trait et fond, rapidement et crnement, car les moments pressaient, le suppliant de me sauver... C'tait un homme que le colonel! Il vit d'un coup d'oeil l'horrible gouffre dans lequel je me dbattais... Il eut piti du plus jeune de ses enfants, comme il m'appela, et je crois que j'tais alors assez dans un tat faire piti! Il me dit, avec le juron le plus franais, qu'il fallait commencer par dcamper immdiatement de la ville, et qu'il se chargerait de tout... qu'il verrait les parents ds que je serais parti, mais qu'il fallait partir, prendre la diligence qui allait relayer dans dix minutes l'htel de la Poste, gagner une ville qu'il me dsigna et o il m'crirait... Il me donna de l'argent, car j'avais oubli d'en prendre, m'appliqua cordialement sur les joues ses vieilles moustaches grises, et dix minutes aprs cette entrevue, je grimpais (il n'y avait plus que cette place) sur l'impriale de la diligence, qui faisait le mme service que celle o nous sommes actuellement, et je passais au galop sous la fentre (je vous demande quels regards j'y jetai) de la funbre chambre o j'avais laiss Alberte morte, et qui tait claire comme elle l'est ce soir. Le vicomte de Brassard s'arrta, sa forte voix un peu brise. Je ne songeais plus plaisanter. Le silence ne fut pas long entre nous. -- Et aprs? -- lui dis-je. -- Eh bien! voil -- rpondit-il, il n'y a pas d'aprs! C'est cela qui a bien longtemps tourment ma curiosit exaspre. Je suivis aveuglment les instructions du colonel. J'attendis avec impatience une lettre qui m'apprendrait ce qu'il avait fait et ce qui tait arriv aprs mon dpart. J'attendis environ un mois; mais, au bout de ce mois, ce ne fut pas une lettre que je reus du colonel, qui n'crivait gure qu'avec son sabre sur la figure de l'ennemi; ce fut l'ordre d'un changement de corps. Il m'tait ordonn de rejoindre le 35e, qui allait entrer en campagne, et il fallait que sous vingt-quatre heures je fusse arriv au nouveau corps auquel j'appartenais. Les immenses distractions d'une campagne, et de la premire! les batailles auxquelles j'assistai, les fatigues et aussi les aventures de femmes que je mis par- dessus celle-ci, me firent ngliger d'crire au colonel, et me dtournrent du souvenir cruel de l'histoire d'Alberte, sans pouvoir pourtant l'effacer. Je l'ai gard comme une balle qu'on ne peut extraire... Je me disais qu'un jour ou l'autre je rencontrerais le colonel, qui me mettrait enfin au courant de ce que je dsirais savoir, mais le colonel se fit tuer la tte de son rgiment Leipsick... Louis de Meung s'tait aussi fait tuer un mois auparavant... C'est assez mprisable, cela, -- ajouta le capitaine, -- mais tout s'assoupit dans l'me la plus robuste, et peut-tre parce qu'elle est la plus robuste... La curiosit dvorante de savoir ce qui s'tait pass aprs mon dpart finit par me laisser tranquille. J'aurais pu depuis bien des annes, et chang comme j'tais, revenir sans tre reconnu dans cette petite ville-ci et m'informer du moins de ce qu'on savait, de ce qui y avait filtr de ma tragique aventure. Mais quelque chose qui n'est pas, certes, le respect de l'opinion, dont je me suis moqu toute ma vie, quelque chose qui ressemblait cette peur que je ne voulais pas sentir une seconde fois, m'en a toujours empch. Il se tut encore, ce dandy qui m'avait racont, sans le moindre dandysme, une histoire d'une si triste ralit. Je rvais sous l'impression de cette histoire, et je comprenais que ce brillant vicomte de Brassard, la fleur non des pois, mais des plus fiers pavots rouges du dandysme, le buveur grandiose de claret, la manire anglaise, ft comme un autre, un homme plus profond qu'il ne paraissait. Le mot me revenait qu'il m'avait dit, en commenant, sur la tache noire qui, pendant toute sa vie, avait meurtri ses plaisirs de mauvais sujets... quand tout coup, pour m'tonner davantage encore, il me saisit le bras brusquement: -- Tenez! -- me dit-il, -- voyez au rideau! L'ombre svelte d'une taille de femme venait d'y passer en s'y dessinant! -- L'ombre d'Alberte! -- fit le capitaine. -- Le hasard est par trop moqueur ce soir, ajouta-t-il avec amertume. Le rideau avait dj repris son carr vide, rouge et lumineux. Mais le charron, qui, pendant que le vicomte parlait, avait travaill son crou, venait de terminer sa besogne. Les chevaux de relais taient prts et piaffaient, se sabotant de feu. Le conducteur de la voiture, bonnet d'astracan aux oreilles, registre aux dents, prit les longes et s'enleva, et une fois hiss sur sa banquette d'impriale, cria, de sa voix claire, le mot du commandement, dans la nuit: Roulez! Et nous roulmes, et nous emes bientt dpass la mystrieuse fentre, que je vois toujours dans mes rves, avec son rideau cramoisi. Le plus bel amour de Don Juan I Le meilleur rgal du diable, c'est une innocence. (A.) Il vit donc toujours, ce vieux mauvais sujet? -- Par Dieu! s'il vit! -- et par l'ordre de Dieu, Madame, fis-je en me reprenant, car je me souvins qu'elle tait dvote, -- et de la paroisse de Sainte-Clotilde encore, la paroisse des ducs! -- Le roi est mort! Vive le roi! Disait-on sous l'ancienne monarchie avant qu'elle ft casse, cette vieille porcelaine de Svres. Don Juan, lui, malgr toutes les dmocraties, est un monarque qu'on ne cassera pas. -- Au fait, le diable est immortel! dit-elle comme une raison qu'elle se serait donne. -- Il a mme... -- Qui?... le diable?... -- Non, Don Juan... soup, il y a trois jours, en goguette. Devinez o?... -- votre affreuse Maison-d'Or, sans doute... -- Fi donc, Madame! Don Juan n'y va plus... il n'y a rien l fricasser pour sa grandesse. Le seigneur Don Juan a toujours t un peu comme ce fameux moine d'Arnaud de Brescia qui, racontent les Chroniques, ne vivait que du sang des mes. C'est avec cela qu'il aime roser son vin de Champagne, et cela ne se trouve plus depuis longtemps dans le cabaret des cocottes! -- Vous verrez, -- reprit-elle avec ironie, -- qu'il aura soup au couvent des Bndictines, avec ces dames... -- De l'Adoration perptuelle, oui, Madame! Car l'adoration qu'il a inspire une fois, ce diable d'homme! me fait l'effet de durer toujours. -- Pour un catholique, je vous trouve profanant, -- dit-elle lentement, mais un peu crispe, -- et je vous prie de m'pargner le dtail des soupers de vos coquines, si c'est une manire invente par vous de m'en donner des nouvelles que de me parler, ce soir de Don Juan. -- Je n'invente rien, Madame. Les coquines du souper en question, si ce sont des coquines, ne sont pas les miennes... malheureusement... -- Assez, Monsieur! -- Permettez-moi d'tre modeste. C'taient... -- Les mille tr?... -- fit-elle, curieuse, se ravisant, presque revenue l'amabilit. -- Oh! pas toutes, Madame... Une douzaine seulement. C'est dj, comme cela, bien assez honnte... -- Et dshonnte aussi, -- ajouta-t-elle. -- D'ailleurs, vous savez aussi bien que moi qu'il ne peut pas tenir beaucoup de monde dans le boudoir de la comtesse de Chiffrevas. On a pu y faire des choses grandes; mais il est fort petit, ce boudoir... -- Comment? -- se rcria-t-elle, tonne. -- C'est donc dans le boudoir qu'on aura soup?... -- Oui, Madame, c'est dans le boudoir. Et pourquoi pas? On dne bien sur un champ de bataille. On voulait donner un souper extraordinaire au seigneur Don Juan, et c'tait plus digne de lui de le lui donner sur le thtre de sa gloire, l o les souvenirs fleurissent la place des orangers. Jolie ide, tendre et mlancolique! Ce n'tait pas le bal des victimes; c'en tait le souper. -- Et Don Juan? -- dit-elle, comme Orgon dit Et Tartufe? dans la pice. -- Don Juan a fort bien pris la chose et trs bien soup, Lui, tout seul, devant elles! dans la personne de quelqu'un que vous connaissez... et qui n'est pas moins que le comte Jules-Amde-Hector de Ravila de Ravils. -- Lui! C'est bien, en effet, Don Juan, -- dit-elle. Et, quoiqu'elle et pass l'ge de la rverie, cette dvote bec et ongles, elle se mit rver au comte Jules-Amde-Hector, -- cet homme de race Juan, -- de cette antique race Juan ternelle, qui Dieu n'a pas donn le monde, mais a permis au diable de le lui donner. II Ce que je venais de dire la vieille, le marquis Guy de Ruy tait l'exacte vrit. Il y avait trois jours peine qu'une douzaine de femmes du vertueux faubourg Saint-Germain (qu'elles soient bien tranquilles, je ne les nommerai pas!) lesquelles, toutes les douze, selon les douairires du commrage, avaient t du dernier bien (vieille expression charmante) avec le comte Ravila de Ravils, s'taient prises de l'ide singulire de lui offrir souper, -- lui seul d'homme -- pour fter... quoi? elles ne le disaient pas. C'tait hardi, qu'un tel souper; mais les femmes, lches individuellement, en troupe sont audacieuses. Pas une peut- tre de ce souper fminin n'aurait os l'offrir chez elle, en tte tte, au comte Jules-Amde-Hector; mais ensemble, et s'paulant toutes, les unes par les autres, elles n'avaient pas craint de faire la chane du baquet de Mesmer autour de cet homme magntique et compromettant, le comte de Ravila de Ravils... -- Quel nom! -- Un nom providentiel, Madame... Le comte de Ravila de Ravils, qui, par parenthse, avait toujours obi la consigne de ce nom imprieux, tait bien l'incarnation de tous les sducteurs dont il est parl dans les romans et dans l'histoire, et la marquise Guy de Ruy -- une vieille mcontente, aux yeux bleus, froids et affils, mais moins froids que son coeur et moins affils que son esprit, -- convenait elle-mme que, dans ce temps, o la question des femmes perd chaque jour de son importance, s'il y avait quelqu'un qui pt rappeler Don Juan, coup sr ce devait tre lui! Malheureusement, c'tait Don Juan au cinquime acte. Le prince de Ligne ne pouvait faire entrer dans sa spirituelle tte qu'Alcibiade et jamais eu cinquante ans. Or, par ce ct-l encore, le comte de Ravila allait continuer toujours Alcibiade. Comme d'Orsay, ce dandy taill dans le bronze de Michel-Ange, qui fut beau jusqu' sa dernire heure, Ravila avait eu cette beaut particulire la race Juan, -- cette mystrieuse race qui ne procde pas de pre en fils, comme les autres, mais qui apparat et l, de certaines distances, dans les familles de l'humanit. C'tait la vraie beaut, -- la beaut insolente, joyeuse, impriale, juanesque enfin; le mot dit tout et dispense de la description; et -- avait-il fait un pacte avec le diable? -- il l'avait toujours... Seulement, Dieu retrouvait son compte; les griffes de tigre de la vie commenaient lui rayer ce front divin, couronn des roses de tant de lvres, et sur ses larges tempes impies apparaissaient les premiers cheveux blancs qui annoncent l'invasion prochaine des Barbares et la fin de l'Empire... Il les portait, du reste, avec l'impassibilit de l'orgueil surexcit par la puissance; mais les femmes qui l'avaient aim les regardaient parfois avec mlancolie. Qui sait? elles regardaient peut-tre l'heure qu'il tait pour elles ce front? Hlas, pour elles comme pour lui, c'tait l'heure du terrible souper avec le froid Commandeur de marbre blanc, aprs lequel il n'y a plus que l'enfer, -- l'enfer de la vieillesse, en attendant l'autre! Et voil pourquoi peut-tre, avant de partager avec lui ce souper amer et suprme, elles pensrent lui offrir le leur et qu'elles en firent un chef-d'oeuvre. Oui, un chef-d'oeuvre de got, de dlicatesse, de luxe patricien, de recherche, de jolies ides; le plus charmant, le plus dlicieux, le plus friand, le plus capiteux, et surtout le plus original des soupers. Original! pensez donc! C'est ordinairement la joie, la soif de s'amuser qui donne souper; mais ici, c'tait le souvenir, c'tait le regret, c'tait presque le dsespoir, mais le dsespoir en toilette, cach sous des sourires ou sous des rires, et qui voulait encore cette fte ou cette folie dernire, encore cette escapade vers la jeunesse revenue pour une heure, encore cette griserie pour qu'il en ft fait jamais!... Les Amphitryonnes de cet incroyable souper, si peu dans les moeurs trembleuses de la socit laquelle elles appartenaient, durent y prouver quelque chose de ce que Sardanapale ressentit sur son bcher, quand il y entassa, pour prir avec lui, ses femmes, ses esclaves, ses chevaux, ses bijoux, toutes les opulences de sa vie. Elles, aussi, entassrent ce souper brlant toutes les opulences de la leur. Elles y apportrent tout ce qu'elles avaient de beaut, d'esprit, de ressources, de parure, de puissance, pour les verser, en une seule fois, en ce suprme flamboiement. L'homme devant lequel elles s'envelopprent et se draprent dans cette dernire flamme, tait plus leurs yeux qu'aux yeux de Sardanapale toute l'Asie. Elles furent coquettes pour lui comme jamais femmes ne le furent pour aucun homme, comme jamais femmes ne le furent pour un salon plein; et cette coquetterie, elles l'embrasrent de cette jalousie qu'on cache dans le monde et qu'elles n'avaient point besoin de cacher, car elles savaient toutes que cet homme avait t chacune d'elles, et la honte partage n'en est plus... C'tait, parmi elles toutes, qui graverait le plus avant son pitaphe dans son coeur. Lui, il eut, ce soir-l, la volupt repue, souveraine, nonchalante, dgustatrice du confesseur de nonnes et du sultan. Assis comme un roi -- comme le matre -- au milieu de la table, en face de la comtesse de Chiffrevas, dans ce boudoir fleur de pcher ou de... pch (on n'a jamais bien su l'orthographe de la couleur de ce boudoir), le comte de Ravila embrassait de ses yeux, bleu d'enfer, que tant de pauvres cratures avaient pris pour le bleu du ciel, ce cercle rayonnant de douze femmes, mises avec gnie, et qui, cette table, charge de cristaux, de bougies allumes et de fleurs, talaient, depuis le vermillon de la rose ouverte jusqu' l'or adouci de la grappe ambre, toutes les nuances de la maturit. Il n'y avait pas l de ces jeunesses vert tendre, de ces petites demoiselles qu'excrait Byron, qui sentent la tartelette et qui, par la tournure, ne sont encore que des pluchettes, mais tous ts splendides et savoureux, plantureux automnes, panouissements et plnitudes, seins blouissants battant leur plein majestueux au bord dcouvert des corsages, et, sous les cames de l'paule nue, des bras de tout galbe, mais surtout des bras puissants, de ces biceps de Sabines qui ont lutt avec les Romains, et qui seraient capables de s'entrelacer, pour l'arrter, dans les rayons de la roue du char de la vie. J'ai parl d'ides. Une des plus charmantes de ce souper avait t de le faire servir par des femmes de chambre, pour qu'il ne ft pas dit que rien et drang l'harmonie d'une fte dont les femmes taient les seules reines, puisqu'elles en faisaient les honneurs... Le seigneur Don Juan -- branche de Ravila -- put donc baigner ses fauves regards dans une mer de chairs lumineuses et vivantes comme Rubens en met dans ses grasses et robustes peintures, mais il put plonger aussi son orgueil dans l'ther plus ou moins limpide, plus ou moins troubl de tous ces coeurs. C'est qu'au fond, et malgr tout ce qui pourrait empcher de le croire, c'est un rude spiritualiste que Don juan! Il l'est comme le dmon lui-mme, qui aime les mes encore plus que les corps, et qui fait mme cette traite-l de prfrence l'autre, le ngrier infernal! Spirituelles, nobles, du ton le plus faubourg Saint-Germain, mais ce soir-l hardies comme des pages de la maison du Roi quand il y avait une maison du Roi et des pages, elles furent d'un tincellement d'esprit, d'un mouvement, d'une verve et d'un brio incomparables. Elles s'y sentirent suprieures tout ce qu'elles avaient t dans leurs plus beaux soirs. Elles y jouirent d'une puissance inconnue qui se dgageait du fond d'elles-mmes, et dont jusque-l elles ne s'taient jamais doutes. Le bonheur de cette dcouverte, la sensation des forces triples de la vie; de plus, les influences physiques, si dcisives sur les tres nerveux, l'clat des lumires, l'odeur pntrante de toutes ces fleurs qui se pmaient dans l'atmosphre chauffe par ces beaux corps aux effluves trop forts pour elles, l'aiguillon des vins provocants, l'ide de ce souper qui avait justement le mrite piquant du pch que la Napolitaine demandait son sorbet pour le trouver exquis, la pense enivrante de la complicit dans ce petit crime d'un souper risqu, oui! mais qui ne versa pas vulgairement dans le souper rgence; qui resta un souper faubourg Saint-Germain et XIXe sicle, et o de tous ces adorables corsages, doubls de coeurs qui avaient vu le feu et qui aimaient l'agacer encore, pas une pingle ne tomba; -- toutes ces choses enfin, agissant la fois, tendirent la harpe mystrieuse que toutes ces merveilleuses organisations portaient en elles, aussi fort qu'elle pouvait tre tendue sans se briser, et elles arrivrent des octaves sublimes, d'inexprimables diapasons... Ce dut tre curieux, n'est-ce pas? Cette page inoue de ses Mmoires, Ravila l'crira-t-il un jour?... C'est une question mais lui seul peut l'crire... Comme je le dis la marquise Guy de Ruy, je n'tais pas ce souper, et si j'en vais rapporter quelques dtails et l'histoire par laquelle il finit, c'est que je les tiens de Ravila lui-mme, qui, fidle l'indiscrtion traditionnelle et caractristique de la race Juan, prit la peine, un soir de me les raconter. III Il tait donc tard, -- c'est--dire tt! Le matin venait. Contre le plafond et une certaine place des rideaux de soie rose du boudoir, hermtiquement ferms, on voyait poindre et rondir une goutte d'opale, comme un oeil grandissant, l'oeil du jour curieux qui aurait regard par l ce qu'on faisait dans ce boudoir enflamm. L'alanguissement commenait prendre les chevalires de cette Table-Ronde, ces soupeuses, si animes il n'y avait qu'un moment. On connat ce moment-l de tous les soupers o la fatigue de l'motion et de la nuit passe semble se projeter sur tout, sur les coiffures qui s'affaissent, les joues vermillonnes ou plies qui brlent, les regards lasss dans les yeux cerns qui s'alourdissent, et mme jusque sur les lumires largies et rampantes des mille bougies des candlabres, ces bouquets de feu aux tiges sculptes de bronze et d'or. La conversation gnrale, longtemps faite d'entrain, partie de volant o chacun avait allong son coup de raquette, s'tait fragmente, miette, et rien de distinct ne s'entendait plus dans le bruit harmonieux de toutes ces voix, aux timbres aristocratiques, qui se mlaient et babillaient comme les oiseaux, l'aube, sur la lisire d'un bois... quand l'une d'elles, -- une voix de tte, celle-l! -- imprieuse et presque impertinente, comme doit l'tre une voix de duchesse, dit tout coup, par- dessus toutes les autres, au comte de Ravila, ces paroles qui taient sans doute la suite et la conclusion d'une conversation, voix basse, entre eux deux, que personne de ces femmes, qui causaient, chacune avec sa voisine, n'avait entendue: -- Vous qui passez pour le Don Juan de ce temps-ci, vous devriez nous raconter l'histoire de la conqute qui a le plus flatt votre orgueil d'homme aim et que vous jugez, cette lueur du moment prsent, le plus bel amour de votre vie?... Et la question, autant que la voix qui parlait, coupa nettement dans le bruit toutes ces conversations parpilles et fit subitement le silence. C'tait la voix de la duchesse de ***. -- Je ne lverai pas son masque d'astrisques; mais peut-tre la reconnatrez-vous, quand je vous aurai dit que c'est la blonde la plus ple de teint et de cheveux, et les yeux les plus noirs sous ses longs sourcils d'ambre, de tout le faubourg Saint-Germain. -- Elle tait assise, comme un juste la droite de Dieu, la droite du comte de Ravila, le dieu de cette fte, qui ne rduisait pas alors ses ennemis lui servir de marche-pied; mince et idale comme une arabesque et comme une fe, dans sa robe de velours vert aux reflets d'argent, dont la longue trane se tordait autour de sa chaise, et figurait assez bien la queue de serpent par laquelle se terminait la croupe charmante de Mlusine. -- C'est l une ide! -- fit la comtesse de Chiffrevas, comme pour appuyer, en sa qualit de matresse de maison, le dsir et la motion de la duchesse, -- oui, l'amour de tous les amours, inspirs ou sentis, que vous voudriez le plus recommencer, si c'tait possible. -- Oh! je voudrais les recommencer tous! -- fit Ravila avec cet inassouvissement d'Empereur romain qu'ont parfois ces blass immenses. Et il leva son verre de champagne, qui n'tait pas la coupe bte et paenne par laquelle on l'a remplac, mais le verre lanc et svelte de nos anctres, qui est le vrai verre de champagne, -- celui-l qu'on appelle une flte, peut-tre cause des clestes, mlodies qu'il nous verse souvent au coeur. -- Puis il treignit d'un regard circulaire toutes ces femmes qui formaient autour de la table une si magnifique ceinture. -- Et cependant, -- ajouta-t-il en replaant son verre devant lui avec une mlancolie tonnante pour un tel Nabuchodonosor qui n'avait encore mang d'herbe que les salades l'estragon du caf Anglais, -- et cependant c'est la vrit, qu'il y en a un entre tous les sentiments de la vie, qui rayonne toujours dans le souvenir plus fort que les autres, mesure que la vie s'avance, et pour lequel on les donnerait tous! -- Le diamant de l'crin, -- dit la comtesse de Chiffrevas songeuse, qui regardait peut-tre dans les facettes du sien. -- ... Et de la lgende de mon pays, -- reprit son tour la princesse Jable... qui est du pied des monts Ourals, -- ce fameux et fabuleux diamant, rose d'abord, qui devient noir ensuite, mais qui reste diamant, plus brillant encore noir que rose... -- Elle dit cela avec le charme trange qui est en elle, cette Bohmienne! car c'est une Bohmienne, pouse par amour par le plus beau prince de l'migration polonaise, et qui a l'air aussi princesse que si elle tait ne sous les courtines des Jagellons. Alors, ce fut une explosion! Oui, -- firent-elles toutes. -- Dites-nous cela, comte! ajoutrent-elles passionnment, suppliantes dj, avec les frmissements de la curiosit jusque dans les frisons de leurs cous, par derrire; se tassant, paule contre paule; les unes la joue dans la main, le coude sur la table; les autres, renverses au dossier des chaises, l'ventail dpli sur la bouche; le fusillant toutes de leurs yeux merillonns et inquisiteurs. -- Si vous le voulez absolument..., -- dit le comte, avec la nonchalance d'un homme qui sait que l'attente exaspre le dsir. -- Absolument! dit la duchesse en regardant comme un despote turc aurait regard le fil de son sabre -- le fil d'or de son couteau de dessert. -- Ecoutez donc, -- acheva-t-il, toujours nonchalant. Elles se fondaient d'attention, en le regardant. Elles le buvaient et le mangeaient des yeux. Toute histoire d'amour intresse les femmes; mais qui sait? peut-tre le charme de celle-ci tait-il, pour chacune d'elles, la pense que l'histoire qu'il allait raconter pouvait tre la sienne... Elles le savaient trop gentilhomme et de trop grand monde pour n'tre pas sres qu'il sauverait les noms et qu'il paissirait, quand il le faudrait, les dtails par trop transparents; et cette ide, cette certitude leur faisait d'autant plus dsirer l'histoire. Elles en avaient mieux que le dsir; elles en avaient l'esprance. Leur vanit se trouvait des rivales dans ce souvenir voqu comme le plus beau souvenir de la vie d'un homme, qui devait en avoir de si beaux et de si nombreux! Le vieux sultan allait jeter une fois de plus le mouchoir... que nulle main ne ramasserait, mais que celle qui il serait jet sentirait tomber silencieusement dans son coeur... Or voici, avec ce qu'elles croyaient, le petit tonnerre inattendu qu'il fit passer sur tous ces fronts coutants: IV J'ai ou dire souvent des moralistes, grands exprimentateurs de la vie, -- dit le comte de Ravila, -- que le plus fort de tous nos amours n'est ni le premier, ni le dernier, comme beaucoup le croient; c'est le second. Mais en fait d'amour, tout est vrai et tout est faux, et, du reste, cela n'aura pas t pour moi... Ce que vous me demandez, Mesdames, et ce que j'ai, ce soir, vous raconter, remonte au plus bel instant de ma jeunesse. Je n'tais plus prcisment ce qu'on appelle un jeune homme, mais j'tais un homme jeune, et, comme disait un vieil oncle moi, chevalier de Malte, pour dsigner cette poque de la vie, "j'avais fini mes caravanes". En pleine force donc, je me trouvais en pleine relation aussi, comme on dit si joliment en Italie, avec une femme que vous connaissez toutes et que vous avez toutes admire... Ici le regard que se jetrent en mme temps, chacune toutes les autres, ce groupe de femmes qui aspiraient les paroles de ce vieux serpent, fut quelque chose qu'il faut avoir vu, car c'est inexprimable. Cette femme tait bien, -- continua Ravila, -- tout ce que vous pouvez imaginer de plus distingu, dans tous les sens que l'on peut donner ce mot. Elle tait jeune, riche, d'un nom superbe, belle, spirituelle, d'une large intelligence d'artiste, et naturelle avec cela, comme on l'est dans votre monde, quand on l'est... D'ailleurs, n'ayant, dans ce monde-l, d'autre prtention que celle de me plaire et de se dvouer; que de me paratre la plus tendre des matresses et la meilleure des amies. Je n'tais pas, je crois, le premier homme qu'elle et aim... Elle avait dj aim une fois, et ce n'tait pas son mari; mais 'avait t vertueusement, platoniquement, utopiquement, de cet amour qui exerce le coeur plus qu'il ne le remplit; qui en prpare les forces pour un autre amour qui doit toujours bientt le suivre; de cet amour d'essai, enfin, qui ressemble la messe blanche que disent les jeunes prtres pour s'exercer dire, sans se tromper, la vraie messe, la messe consacre... Lorsque j'arrivai dans sa vie, elle n'en tait encore qu' la messe blanche. C'est moi qui fus la vritable messe, et elle la dit alors avec toutes les crmonies de la chose et somptueusement, comme un cardinal. ce mot-l, le plus joli rond de sourires tourna sur ces douze dlicieuses bouches attentives, comme une ondulation circulaire sur la surface limpide d'un lac... Ce fut rapide, mais ravissant! C'tait vraiment un tre part! -- reprit le comte. -- J'ai vu rarement plus de bont vraie, plus de piti, plus de sentiments excellents, jusque dans la passion qui, comme vous le savez, n'est pas toujours bonne. Je n'ai jamais vu moins de mange, moins de pruderie et de coquetterie, ces deux choses si souvent emmles dans les femmes, comme un cheveau dans lequel la griffe du chat aurait pass... Il n'y avait point de chat en celle-ci... Elle tait ce que ces diables de faiseurs de livres, qui nous empoisonnent de leurs manires de parler, appelleraient une nature primitive, pare par la civilisation; mais elle n'en avait que les luxes charmants, et pas une seule de ces petites corruptions qui nous paraissent encore plus charmantes que ces luxes... -- tait-elle brune? -- interrompit tout coup et brle- pourpoint la duchesse, impatiente de toute cette mtaphysique. -- Ah! vous n'y voyez pas assez clair! -- dit Ravila finement. -- Oui, elle tait brune, brune de cheveux jusqu'au noir le plus jais, le plus miroir d'bne que j'aie jamais vu reluire sur la voluptueuse convexit lustre d'une tte de femme, mais elle tait blonde de teint, -- et c'est au teint et non aux cheveux qu'il faut juger si on est brune ou blonde, -- ajouta le grand observateur, qui n'avait pas tudi les femmes seulement pour en faire des portraits. -- C'tait une blonde aux cheveux noirs... Toutes les ttes blondes de cette table, qui ne l'taient, elles, que de cheveux, firent un mouvement imperceptible. Il tait vident que pour elles l'intrt de l'histoire diminuait dj. Elle avait les cheveux de la Nuit, -- reprit Ravila, -- mais sur le visage de l'Aurore, car son visage resplendissait de cette fracheur incarnadine, blouissante et rare, qui avait rsist tout dans cette vie nocturne de Paris dont elle vivait depuis des annes, et qui brle tant de roses la flamme de ses candlabres. Il semblait que les siennes s'y fussent seulement embrases, tant sur ses joues et sur ses lvres le carmin en tait presque lumineux! Leur double clat s'accordait bien, du reste, avec le rubis qu'elle portait habituellement sur le front, car, dans ce temps-l, on se coiffait en ferronnire, ce qui faisait dans son visage, avec ses deux yeux incendiaires dont la flamme empchait de voir la couleur, comme un triangle de trois rubis! Elance, mais robuste, majestueuse mme, taille pour tre la femme d'un colonel de cuirassiers, -- son mari n'tait alors chef d'escadron que dans la cavalerie lgre, -- elle avait, toute grande dame qu'elle ft, la sant d'une paysanne qui boit du soleil par la peau, et elle avait aussi l'ardeur de ce soleil bu, autant dans l'me que dans les veines, -- oui, prsente et toujours prte... Mais voici o l'trange commenait! Cet tre puissant et ingnu, cette nature purpurine et pure comme le sang qui arrosait ses belles joues et rosait ses bras, tait... le croirez-vous? maladroite aux caresses... Ici quelques yeux se baissrent, mais se relevrent, malicieux... Maladroite aux caresses comme elle tait imprudente dans la vie, -- continua Ravila, qui ne pesa pas plus que cela sur le renseignement. -- Il fallait que l'homme qu'elle aimait lui enseignt incessamment deux choses qu'elle n'a jamais apprises, du reste... ne pas se perdre vis--vis d'un monde toujours arm et toujours implacable, et pratiquer dans l'intimit le grand art de l'amour, qui empche l'amour de mourir. Elle avait cependant l'amour; mais l'art de l'amour lui manquait... C'tait le contraire de tant de femmes qui n'en ont que l'art! Or, pour comprendre et appliquer la politique du Prince, il faut tre dj Borgia. Borgia prcde Machiavel. L'un est pote; l'autre, le critique. Elle n'tait nullement Borgia. C'tait une honnte femme amoureuse, nave, malgr sa colossale beaut, comme la petite fille du dessus de porte, qui, ayant soif, veut prendre dans sa main de l'eau de la fontaine, et qui, haletante, laisse tout tomber travers ses doigts, et reste confuse... C'tait presque joli, du reste, que le contraste de cette confusion et de cette gaucherie avec cette grande femme passionne, qui, la voir dans le monde, et tromp tant d'observateurs, -- qui avait tout de l'amour, mme le bonheur, mais qui n'avait pas la puissance de le rendre comme on le lui donnait. Seulement je n'tais pas alors assez contemplateur pour me contenter de ce joli d'artiste, et c'est mme la raison qui, certains jours, la rendait inquite, jalouse et violente, -- tout ce qu'on est quand on aime, et elle aimait! -- Mais, jalousie, inquitude, violence, tout cela mourait dans l'inpuisable bont de son coeur, au premier mal qu'elle voulait ou qu'elle croyait faire, maladroite la blessure comme la caresse! Lionne, d'une espce inconnue, qui s'imaginait avoir des griffes, et qui, quand elle voulait les allonger, n'en trouvait jamais dans ses magnifiques pattes de velours. C'est avec du velours qu'elle gratignait! -- O va-t-il en venir? -- dit la comtesse de Chiffrevas sa voisine, -- car, vraiment, ce ne peut pas tre l le plus bel amour de Don Juan! Toutes ces compliques ne pouvaient croire cette simplicit! Nous vivions donc, -- dit Ravila, -- dans une intimit qui avait parfois des orages, mais qui n'avait pas de dchirements, et cette intimit n'tait, dans cette ville de province qu'on appelle Paris, un mystre pour personne... La marquise... elle tait marquise... Il y en avait trois cette table, et brunes de cheveux aussi. Mais elles ne cillrent pas. Elles savaient trop que ce n'tait pas d'elles qu'il parlait... Le seul velours qu'elles eussent, toutes les trois, tait sur la lvre suprieure de l'une d'elles, -- lvre voluptueusement estompe, qui, pour le moment, je vous jure, exprimait pas mal de ddain. ... Et marquise trois fois, comme les pachas peuvent tre pachas trois queues! continua Ravila, qui la verve venait. La marquise tait de ces femmes qui ne savent rien cacher et qui, quand elles le voudraient, ne le pourraient pas. Sa fille mme, une enfant de treize ans, malgr son innocence, ne s'apercevait que trop du sentiment que sa mre avait pour moi. Je ne sais quel pote a demand ce que pensent de nous les filles dont nous avons aim les mres. Question profonde! que je me suis souvent faite quand je surprenais le regard d'espion, noir et menaant, embusqu sur moi, du fond des grands yeux sombres de cette fillette. Cette enfant, d'une rserve farouche, qui le plus souvent quittait le salon quand je venais et qui se mettait le plus loin possible de moi quand elle tait oblige d'y rester, avait pour ma personne une horreur presque convulsive... qu'elle cherchait cacher en elle, mais qui, plus forte qu'elle, la trahissait... Cela se rvlait dans d'imperceptibles dtails, mais dont pas un ne m'chappait. La marquise, qui n'tait pourtant pas une observatrice, me disait sans cesse: "Il faut prendre garde, mon ami. Je crois ma fille jalouse de vous..." J'y prenais garde beaucoup plus qu'elle. Cette petite aurait t le diable en personne, je l'aurais bien dfie de lire dans mon jeu... Mais le jeu de sa mre tait transparent. Tout se voyait dans le miroir pourpre de ce visage, si souvent troubl! l'espce de haine de la fille, je ne pouvais m'empcher de penser qu'elle avait surpris le secret de sa mre quelque motion exprime, dans quelque regard trop noy, involontairement, de tendresse. C'tait, si vous voulez le savoir, une enfant chtive, parfaitement indigne du moule splendide d'o elle tait sortie, laide, mme de l'aveu de sa mre, qui ne l'en aimait que davantage; une petite topaze brle... que vous dirai- je? une espce de maquette en bronze, mais avec des yeux noirs... Une magie! Et qui, depuis... Il s'arrta aprs cet clair... comme s'il avait voulu l'teindre et qu'il en et trop dit... L'intrt tait revenu gnral, perceptible, tendu, toutes les physionomies, et la comtesse avait dit mme entre ses belles dents le mot de l'impatience claire: Enfin! V Dans les commencements de ma liaison avec sa mre, -- reprit le comte de Ravila, -- j'avais eu avec cette petite fille toutes les familiarits caressantes qu'on a avec tous les enfants... Je lui apportais des sacs de drages. Je l'appelais "petite masque", et trs souvent, en causant avec sa mre, je m'amusais lui lisser son bandeau sur la tempe, -- un bandeau de cheveux malades, noirs, avec des reflets d'amadou, -- mais "la petite masque", dont la grande bouche avait un joli sourire pour tout le monde, recueillait, repliait son sourire pour moi, fronait prement ses sourcils, et, force de se crisper, devenait d'une "petite masque" un vrai masque rid de cariatide humilie, qui semblait, quand ma main passait sur son front, porter le poids d'un entablement sous ma main. Aussi bien, en voyant cette maussaderie toujours retrouve la mme place et qui semblait une hostilit, j'avais fini par laisser l cette sensitive, couleur de souci, qui se rtractait si violemment au contact de la moindre caresse... et je ne lui parlais mme plus! Elle sent bien que vous la volez, -- me disait la marquise. -- Son instinct lui dit que vous lui prenez une portion de l'amour de sa mre. Et quelquefois, elle ajoutait dans sa droiture: C'est ma conscience que cette enfant, et mon remords, sa jalousie. Un jour, ayant voulu l'interroger sur cet loignement profond qu'elle avait pour moi, la marquise n'en avait obtenu que ces rponses brises, ttues, stupides, qu'il faut tirer, avec un tire-bouchon d'interrogations rptes, de tous les enfants qui ne veulent rien dire... Je n'ai rien... je ne sais pas, et voyant la duret de ce petit bronze, elle avait cess de lui faire des questions, et, de lassitude, elle s'tait dtourne... J'ai oubli de vous dire que cette enfant bizarre tait trs dvote, d'une dvotion sombre, espagnole, moyen ge, superstitieuse. Elle tordait autour de son maigre corps toutes sortes de scapulaires et se plaquait sur sa poitrine, unie comme le dos de la main, et autour de son cou bistr, des tas de croix, de bonnes Vierges et de Saint-Esprits! Vous tes malheureusement un impie, -- me disait la marquise. -- Un jour, en causant, vous l'aurez peut-tre scandalise. Faites attention tout ce que vous dites devant elle, je vous en supplie. N'aggravez pas mes torts aux yeux de cet enfant envers qui je me sens dj si coupable! Puis, comme la conduite de cette petite ne changeait point, ne se modifiait point: Vous finirez par la har, -- ajoutait la marquise inquite, -- et je ne pourrai pas vous en vouloir. Mais elle se trompait: je n'tais qu'indiffrent pour cette maussade fillette, quand elle ne m'impatientait pas. J'avais mis entre nous la politesse qu'on a entre grandes personnes, et entre grandes personnes qui ne s'aiment point. Je la traitais avec crmonie, l'appelant gros comme le bras: Mademoiselle, et elle me renvoyait un Monsieur glacial. Elle ne voulait rien faire devant moi qui pt la mettre, je ne dis pas en valeur, mais seulement en dehors d'elle-mme... Jamais sa mre ne put la dcider me montrer un de ses dessins, ni jouer devant moi un air de piano. Quand je l'y surprenais, tudiant avec beaucoup d'ardeur et d'attention, elle s'arrtait court, se levait du tabouret et ne jouait plus... Une seule fois, sa mre l'exigeant (il y avait du monde), elle se plaa devant l'instrument ouvert avec un de ces airs victime qui, je vous assure, n'avait rien de doux, et elle commena je ne sais quelle partition avec des doigts abominablement contraris. J'tais debout la chemine, et je la regardais obliquement. Elle avait le dos tourn de mon ct, et il n'y avait pas de glace devant elle dans laquelle elle pt voir que je la regardais... Tout coup son dos (elle se tenait habituellement mal, et sa mre lui disait souvent: Si tu te tiens toujours ainsi, tu finiras par te donner une maladie de poitrine), tout coup son dos se redressa, comme si je lui avais cass l'pine dorsale avec mon regard comme avec une balle; et abattant violemment le couvercle du piano, qui fit un bruit effroyable, en tombant, elle se sauva du salon... On alla la chercher; mais ce soir-l, on ne put jamais l'y faire revenir. -- Eh bien, il parat que les hommes les plus fats ne le sont jamais assez, car la conduite de cette tnbreuse enfant, qui m'intressait si peu, ne me donna rien penser sur le sentiment qu'elle avait pour moi. Sa mre, non plus. Sa mre, qui tait jalouse de toutes les femmes de son salon, ne fut pas plus jalouse que je n'tais fat avec cette petite fille, qui finit par se rvler dans un de ces faits que la marquise, l'expansion mme dans l'intimit, ple encore de la terreur qu'elle avait ressentie, et riant aux clats de l'avoir prouve, eut l'imprudence de me raconter. Il avait soulign, par inflexion, le mot d'imprudence comme et fait le plus habile acteur et en homme qui savait que tout l'intrt de son histoire ne tenait plus qu'au fil de ce mot-l! Mais cela suffisait apparemment, car ces douze beaux visages de femmes s'taient renflamms d'un sentiment aussi intense que les visages des Chrubins devant le trne de Dieu. Est-ce que le sentiment de la curiosit chez les femmes n'est pas aussi intense que le sentiment de l'adoration chez les Anges?... Lui, les regarda tous, ces visages de Chrubins qui ne finissaient pas aux paules, et les trouvant point, sans doute, pour ce qu'il avait leur dire, il reprit vite et ne s'arrta plus: Oui, elle riait aux clats, la marquise, rien que d'y penser! -- me dit-elle quelque temps de l, lorsqu'elle me rapporta la chose; mais elle n'avait pas toujours ri! -- "Figurez-vous, -- me conta-t-elle (je tcherai de me rappeler ses propres paroles), -- que j'tais assise l o nous sommes maintenant." -- (C'tait sur une de ces causeuses qu'on appelait des dos--dos, le meuble le mieux invent pour se bouder et se raccommoder sans changer de place.) -- Mais vous n'tiez pas o vous voil, heureusement! quand on m'annona... devinez qui?... vous ne le devineriez jamais... M. le cur de Saint-Germain-des-Prs. Le connaissez- vous?... Non! Vous n'allez jamais la messe, ce qui est trs mal... Comment pourriez-vous donc connatre ce pauvre vieux cur qui est un saint, et qui ne met le pied chez aucune femme de sa paroisse, sinon quand il s'agit d'une qute pour ses pauvres ou pour son glise? Je crus tout d'abord que c'tait pour cela qu'il venait. Il avait dans le temps fait faire sa premire communion ma fille, et elle, qui communiait souvent, l'avait gard pour confesseur. Pour cette raison, bien des fois, depuis ce temps-l, je l'avais invit dner, mais en vain. Quand il entra, il tait extrmement troubl, et je vis sur ses traits, d'ordinaire si placides, un embarras si peu dissimul et si grand, qu'il me fut impossible de le mettre sur le compte de la timidit toute seule, et que je ne pus m'empcher de lui dire pour premire parole: Eh! mon Dieu! qu'y a-t-il; monsieur le cur? -- Il y a, -- me dit-il, -- Madame, que vous voyez l'homme le plus embarrass qu'il y ait au monde. Voil plus de cinquante ans que je suis dans le saint ministre, et je n'ai jamais t charg d'une commission plus dlicate et que je comprisse moins que celle que j'ai vous faire... -- Et il s'assit, me demanda de faire fermer ma porte tout le temps de notre entretien. Vous sentez bien que toutes ces solennits m'effrayaient un peu... Il s'en aperut. -- Ne vous effrayez pas ce point, Madame, -- reprit-il; -- vous avez besoin de tout votre sang-froid pour m'couter et pour me faire comprendre, moi, la chose inoue dont il s'agit, et qu'en vrit je ne puis admettre... Mademoiselle votre fille, de la part de qui je viens, est, vous le savez comme moi, un ange de puret et de pit. Je connais son me. Je la tiens dans mes mains depuis son ge de sept ans, et je suis persuad qu'elle se trompe... force d'innocence peut-tre... Mais, ce matin, elle est venue me dclarer en confession qu'elle tait, vous ne le croirez pas, Madame, ni moi non plus, mais il faut bien dire le mot... enceinte! -- Je poussai un cri... -- J'en ai pouss un comme vous dans mon confessionnal, ce matin, reprit le cur, cette dclaration faite par elle avec toutes les marques du dsespoir le plus sincre et le plus affreux! Je sais fond cette enfant. Elle ignore tout de la vie et du pch... C'est certainement de toutes les jeunes filles que je confesse celle dont je rpondrais le plus devant Dieu. Voil tout ce que je puis vous dire! Nous sommes, nous autres prtres, les chirurgiens des mes, et il nous faut les accoucher des hontes qu'elles dissimulent, avec des mains qui ne les blessent ni ne les tachent. Je l'ai donc, avec toutes les prcautions possibles, interroge, questionne, presse de questions, cette enfant au dsespoir, mais qui, une fois la chose dite, la faute avoue, qu'elle appelle un crime et sa damnation ternelle, car elle se croit damne, la pauvre fille! ne m'a plus rpondu et s'est obstinment renferme dans un silence qu'elle n'a rompu que pour me supplier de venir vous trouver, Madame, et de vous apprendre son crime, -- car il faut bien que maman le sache, -- a-t-elle dit, -- et jamais je n'aurai la force de le lui avouer! -- J'coutais le cur de Saint-Germain-des-Prs. Vous vous doutez bien avec quel mlange de stupfaction et d'anxit! Comme lui et encore plus que lui, je croyais tre sre de l'innocence de ma fille; mais les innocents tombent souvent, mme par innocence... Et ce qu'elle avait dit son confesseur n'tait pas impossible... Je n'y croyais pas... Je ne voulais pas y croire; mais cependant ce n'tait pas impossible!... Elle n'avait que treize ans, mais elle tait une femme, et cette prcocit mme m'avait effraye... Une fivre, un transport de curiosit me saisit. Je veux et je vais tout savoir! -- dis-je ce bonhomme de prtre, ahuri devant moi et qui, en m'coutant, dbordait d'embarras son chapeau. -- Laissez-moi, monsieur le cur. Elle ne parlerait pas devant vous. Mais je suis sre qu'elle me dira tout... que je lui arracherai tout, et que nous comprendrons alors ce qui est maintenant incomprhensible! -- Et le prtre s'en alla l-dessus, -- et ds qu'il fut parti, je montai chez ma fille, n'ayant pas la patience de la faire demander et de l'attendre. Je la trouvai devant le crucifix de son lit, pas agenouille, mais prosterne, ple comme une morte, les yeux secs, mais trs rouges, comme des yeux qui ont beaucoup pleur. Je la pris dans mes bras, l'assis prs de moi, puis sur mes genoux, et je lui dis que je ne pouvais pas croire ce que venait de m'apprendre son confesseur. Mais elle m'interrompit pour m'assurer avec des navrements de voix et de physionomie que c'tait vrai, ce qu'il avait dit, et c'est alors que, de plus en plus inquite et tonne, je lui demandai le nom de celui qui... Je n'achevai pas... Ah! ce fut le moment terrible! Elle se cacha la tte et le visage sur mon paule... mais je voyais le ton de feu de son cou, par derrire, et je la sentais frissonner. Le silence qu'elle avait oppos son confesseur, elle me l'opposa. C'tait un mur. -- Il faut que ce soit quelqu'un bien au-dessous de toi, puisque tu as tant de honte?... -- lui dis-je, pour la faire parler en la rvoltant, car je la savais orgueilleuse. Mais c'tait toujours le mme silence, le mme engloutissement de sa tte sur mon paule. Cela dura un temps qui me parut infini, quand tout coup elle me dit sans se soulever: Jure-moi que tu me pardonneras, maman. Je lui jurai tout ce qu'elle voulut, au risque d'tre cent fois parjure, je m'en souciais bien! Je m'impatientais. Je bouillais... Il me semblait que mon front allait clater et laisser chapper ma cervelle... - Eh bien! c'est M. de Ravila, fit-elle d'une voix basse; et elle resta comme elle tait dans mes bras. Ah! l'effet de ce nom, Amde! Je recevais d'un seul coup, en plein coeur, la punition de la grande faute de ma vie! Vous tes, en fait de femmes, un homme si terrible, vous m'avez fait craindre de telles rivalits, que l'horrible "pourquoi pas?" dit propos de l'homme qu'on aime et dont on doute, se leva en moi... Ce que j'prouvais, j'eus la force de le cacher cette cruelle enfant, qui avait peut-tre devin l'amour de sa mre. -- M. de Ravila! -- fis-je, avec une voix qui me semblait dire tout, -- mais tu ne lui parles jamais? -- Tu le fuis, -- j'allais ajouter, car la colre commenait; je la sentais venir... Vous tes donc bien faux tous les deux? -- Mais je rprimai cela... Ne fallait-il pas que je susse les dtails, un par un, de cette horrible sduction?... Et je les lui demandai avec une douceur dont je crus mourir, quand elle m'ta de cet tau, de ce supplice, en me disant navement: -- Mre, c'tait un soir. Il tait dans le grand fauteuil qui est au coin de la chemine, en face de la causeuse. Il y resta longtemps, puis il se leva, et moi j'eus le malheur d'aller m'asseoir aprs lui dans ce fauteuil qu'il avait quitt. Oh! maman!... c'est comme si j'tais tombe dans du feu. je voulais me lever, je ne pus pas... le coeur me manqua! et je sentis... tiens! l, maman... que ce que j'avais... c'tait un enfant!... La marquise avait ri, dit Ravila, quand elle lui avait racont cette histoire; mais aucune des douze femmes qui taient autour de cette table ne songea rire, -- ni Ravila non plus. -- Et voil, Mesdames, croyez-le, si vous voulez, -- ajouta-t-il en forme de conclusion, -- le plus bel amour que j'aie inspir de ma vie! Et il se tut, elles aussi. Elles taient pensives... L'avaient- elles compris? Lorsque joseph tait esclave chez Mme Putiphar, il tait si beau, dit le Koran, que, de rverie, les femmes qu'il servait table se coupaient les doigts avec leurs couteaux, en le regardant. Mais nous ne sommes plus au temps de Joseph, et les proccupations qu'on a au dessert sont moins fortes. -- Quelle grande bte, avec tout son esprit, que votre marquise, pour vous avoir dit pareille chose! -- fit la duchesse, qui se permit d'tre cynique, mais qui ne se coupa rien du tout avec le couteau d'or qu'elle tenait toujours la main. La comtesse de Chiffrevas regardait attentivement dans le fond d'un verre de vin du Rhin, en cristal meraude, mystrieux comme sa pense. -- Et la petite masque? -- demanda-t-elle. -- Oh, elle tait morte, bien jeune et marie en province, quand sa mre me raconta cette histoire, rpondit Ravila. -- Sans cela!... fit la duchesse songeuse. Le bonheur dans le crime Dans ce temps dlicieux, quand on raconte une histoire vraie, c'est croire que le Diable a dict. J'tais un des matins de l'automne dernier me promener au jardin des Plantes, en compagnie du docteur Torty, certainement une de mes plus vieilles connaissances. Lorsque je n'tais qu'un enfant, le docteur Torty exerait la mdecine dans la ville de V...; mais aprs environ trente ans de cet agrable exercice, et ses malades tant morts, -- ses fermiers comme il les appelait, lesquels lui avaient rapport plus que bien des fermiers ne rapportent leurs matres, sur les meilleures terres de Normandie, -- il n'en avait pas repris d'autres; et dj sur l'ge et fou d'indpendance, comme un animal qui a toujours march sur son bridon et qui finit par le casser, il tait venu s'engloutir dans Paris, -- l mme, dans le voisinage du Jardin des Plantes, rue Cuvier, je crois, -- ne faisant plus la mdecine que pour son plaisir personnel, qui, d'ailleurs, tait grand en faire, car il tait mdecin dans le sang et jusqu'aux ongles, et fort mdecin, et grand observateur, en plus, de bien d'autres cas que de cas simplement physiologiques et pathologiques... L'avez-vous quelquefois rencontr, le docteur Torty? C'tait un de ces esprits hardis et vigoureux qui ne chaussent point de mitaines, par la trs bonne et proverbiale raison que: chat gant ne prend pas de souris, et qu'il en avait immensment pris, et qu'il en voulait toujours prendre, ce matois de fine et forte race; espce d'homme qui me plaisait beaucoup moi, et je crois bien (je me connais!) par les cts surtout qui dplaisaient le plus aux autres. En effet, il dplaisait assez gnralement quand on se portait bien, ce brusque original de docteur Torty; mais ceux qui il dplaisait le plus, une fois malades, lui faisaient des salamalecs, comme les sauvages en faisaient au fusil de Robinson qui pouvait les tuer, non pour les mmes raisons que les sauvages, mais spcialement pour les raisons contraires: il pouvait les sauver! Sans cette considration prpondrante, le docteur n'aurait jamais gagn vingt mille livres de rente dans une petite ville aristocratique, dvote et bgueule, qui l'aurait parfaitement mis la porte cochre de ses htels, si elle n'avait cout que ses opinions et ses antipathies. Il s'en rendait compte, du reste, avec beaucoup de sang-froid, et il en plaisantait. Il fallait, -- disait-il railleusement pendant le bail de trente ans qu'il avait fait V..., -- qu'ils choisissent entre moi et l'Extrme-Onction, et, tout dvots qu'ils taient, ils me prenaient encore de prfrence aux Saintes Huiles. Comme vous voyez, il ne se gnait pas, le docteur. Il avait la plaisanterie lgrement sacrilge. Franc disciple de Cabanis en philosophie mdicale, il tait, comme son vieux camarade Chaussier, de l'cole de ces mdecins terribles par un matrialisme absolu, et comme Dubois -- le premier des Dubois -- par un cynisme qui descend toutes choses et tutoierait des duchesses et des dames d'honneur d'impratrice et les appellerait mes petites mres, ni plus ni moins que des marchandes de poisson. Pour vous donner une simple ide du cynisme du docteur Torty, c'est lui qui me disait un soir, au cercle des Ganaches, en embrassant somptueusement d'un regard de propritaire le quadrilatre blouissant de la table orne de cent vingt convives: C'est moi qui les fais tous!... Mose n'et pas t plus fier, en montrant la baguette avec laquelle il changeait des rochers en fontaines. Que voulez-vous, Madame? Il n'avait pas la bosse du respect, et mme il prtendait que l o elle est sur le crne des autres hommes, il y avait un trou sur le sien. Vieux, ayant pass la soixante-dizaine, mais carr, robuste et noueux comme son nom, d'un visage sardonique et, sous sa perruque chtain clair, trs lisse, trs lustre et cheveux trs courts, d'un oeil pntrant, vierge de lunettes, vtu presque toujours en habit gris ou de ce brun qu'on appela longtemps fume de Moscou, il ne ressemblait ni de tenue ni d'allure messieurs les mdecins de Paris, corrects, cravats de blanc, comme du suaire de leurs morts! C'tait un autre homme. Il avait, avec ses gants de daim, ses bottes forte semelle et gros talons qu'il faisait retentir sous son pas trs ferme, quelque chose d'alerte et de cavalier, et cavalier est bien le mot, car il tait rest (combien d'annes sur trente!), le charivari boutonn sur la cuisse, et cheval, dans des chemins casser en deux des Centaures, -- et on devinait bien tout cela la manire dont il cambrait encore son large buste, viss sur des reins qui n'avaient pas boug, et qui se balanait sur de fortes jambes sans rhumatismes, arques comme celles d'un ancien postillon. Le docteur Torty avait t une espce de Bas-de-Cuir questre, qui avait vcu dans les fondrires du Cotentin, comme le Bas-de-Cuir de Cooper dans les forts de l'Amrique. Naturaliste qui se moquait, comme le hros de Cooper, des lois sociales, mais qui, comme l'homme de Fenimore, ne les avait pas remplaces par l'ide de Dieu, il tait devenu un de ces impitoyables observateurs qui ne peuvent pas ne point tre des misanthropes. C'est fatal. Aussi l'tait-il. Seulement il avait eu le temps, pendant qu'il faisait boire la boue des mauvais chemins au ventre sangl de son cheval, de se blaser sur les autres fanges de la vie. Ce n'tait nullement un misanthrope l'Alceste. Il ne s'indignait pas vertueusement. Il ne s'encolrait pas. Non! il mprisait l'homme aussi tranquillement qu'il prenait sa prise de tabac, et mme il avait autant de plaisir le mpriser qu' la prendre. Tel exactement il tait, ce docteur Torty, avec lequel je me promenais. Il faisait, ce jour-l, un de ces temps d'automne, gais et clairs, arrter les hirondelles qui vont partir. Midi sonnait Notre- Dame, et son grave bourdon semblait verser, par-dessus la rivire verte et moire aux piles des ponts, et jusque par-dessus nos ttes, tant l'air branl tait pur! de longs frmissements lumineux. Le feuillage roux des arbres du jardin s'tait, par degrs, essuy du brouillard bleu qui les noie en ces vaporeuses matines d'octobre, et un joli soleil d'arrire-saison nous chauffait agrablement le dos, dans sa ouate d'or, au docteur et moi, pendant que nous tions arrts, regarder la fameuse panthre noire, qui est morte, l'hiver d'aprs, comme une jeune fille, de la poitrine. Il y avait et l, autour de nous, le public ordinaire du jardin des Plantes, ce public spcial de gens du peuple, de soldats et de bonnes d'enfants, qui aiment badauder devant la grille des cages et qui s'amusent beaucoup jeter des coquilles de noix et des pelures de marrons aux btes engourdies ou dormant derrire leurs barreaux. La panthre devant laquelle nous tions, en rdant, arrivs, tait, si vous vous en souvenez, de cette espce particulire l'le de Java, le pays du monde o la nature est le plus intense et semble elle-mme quelque grande tigresse, inapprivoisable l'homme, qui le fascine et qui le mord dans toutes les productions de son sol terrible et splendide. Java, les fleurs ont plus d'clat et plus de parfum, les fruits plus de got, les animaux plus de beaut et plus de force que dans aucun autre pays de la terre, et rien ne peut donner une ide de cette violence de vie qui n'a pas reu les poignantes et mortelles sensations d'une contre tout la fois enchantante et empoisonnante, tout ensemble Armide et Locuste! Etale nonchalamment sur ses lgantes pattes allonges devant elle, la tte droite, ses yeux d'meraude immobiles, la panthre tait un magnifique chantillon des redoutables productions de son pays. Nulle tache fauve n'toilait sa fourrure de velours noir, d'un noir si profond et si mat que la lumire, en y glissant, ne la lustrait mme pas, mais s'y absorbait, comme l'eau s'absorbe dans l'ponge qui la boit... Quand on se retournait de cette forme idale de beaut souple, de force terrible au repos, de ddain impassible et royal, vers les cratures humaines qui la regardaient timidement, qui la contemplaient, yeux ronds et bouche bante, ce n'tait pas l'humanit qui avait le beau rle, c'tait la bte. Et elle tait si suprieure, que c'en tait presque humiliant! J'en faisais la rflexion tout bas au docteur, quand deux personnes scindrent tout coup le groupe amoncel devant la panthre et se plantrent justement en face d'elle; Oui, -- me rpondit le docteur, -- mais voyez maintenant! Voici l'quilibre rtabli entre les espces! C'taient un homme et une femme, tous deux de haute taille, et qui, ds le premier regard que je leur jetai, me firent l'effet d'appartenir aux rangs levs du monde parisien. Ils n'taient jeunes ni l'un ni l'autre, mais nanmoins parfaitement beaux. L'homme devait s'en aller vers quarante-sept ans et davantage, et la femme vers quarante et plus... Ils avaient donc, comme disent les marins revenus de la Terre de Feu, pass la ligne, la ligne fatale, plus formidable que celle de l'quateur, qu'une fois passe on ne repasse plus sur les mers de la vie! Mais ils paraissaient peu se soucier de cette circonstance. Ils n'avaient au front, ni nulle part, de mlancolie... L'homme, lanc et aussi patricien dans sa redingote noire strictement boutonne, comme celle d'un officier de cavalerie, que s'il avait port un de ces costumes que le Titien donne ses portraits, ressemblait par sa tournure busque, son air effmin et hautain, ses moustaches aigus comme celles d'un chat et qui la pointe commenaient blanchir, un mignon du temps de Henri III; et pour que la ressemblance ft plus complte, il portait des cheveux courts, qui n'empchaient nullement de voir briller ses oreilles deux saphirs d'un bleu sombre, qui me rappelrent les deux meraudes que Sbogar portait la mme place... Except ce dtail ridicule (comme aurait dit le monde) et qui montrait assez de ddain pour les gots et les ides du jour, tout tait simple et dandy comme l'entendait Brummell, c'est--dire irrmarquable, dans la tenue de cet homme qui n'attirait l'attention que par lui-mme, et qui l'aurait confisque tout entire, s'il n'avait pas eu au bras la femme, qu'en ce moment, il y avait... Cette femme, en effet, prenait encore plus le regard que l'homme qui l'accompagnait, et elle le captivait plus longtemps. Elle tait grande comme lui. Sa tte atteignait presque la sienne. Et, comme elle tait aussi tout en noir, elle faisait penser la grande Isis noire du Muse Egyptien, par l'ampleur de ses formes, la fiert mystrieuse et la force. Chose trange! dans le rapprochement de ce beau couple, c'tait la femme qui avait les muscles, et l'homme qui avait les nerfs... Je ne la voyais alors que de profil; mais; le profil, c'est l'cueil de la beaut ou son attestation la plus clatante. Jamais, je crois, je n'en avais vu de plus pur et de plus altier. Quant ses yeux, je n'en pouvais juger, fixs qu'ils taient sur la panthre, laquelle, sans doute, en recevait une impression magntique et dsagrable, car, immobile dj, elle sembla s'enfoncer de plus en plus dans cette immobilit rigide, mesure que la femme, venue pour la voir, la regardait; et -- comme les chats la lumire qui les blouit -- sans que sa tte bouget d'une ligne, sans que la fine extrmit de sa moustache, seulement, frmt, la panthre, aprs avoir clignot quelque temps, et comme n'en pouvant pas supporter davantage, rentra lentement, sous les coulisses tires de ses paupires, les deux toiles vertes de ses regards. Elle se claquemurait. -- Eh! eh! panthre contre panthre! -- fit le docteur mon oreille; -- mais le satin est plus fort que le velours. Le satin, c'tait la femme, qui avait une robe de cette toffe miroitante -- une robe longue trane. Et il avait vu juste, le docteur! Noire, souple, d'articulation aussi puissante, aussi royale d'attitude, -- dans son espce, d'une beaut gale, et d'un charme encore plus inquitant, -- la femme, l'inconnue, tait comme une panthre humaine, dresse devant la panthre animale qu'elle clipsait; et la bte venait de le sentir, sans doute, quand elle avait ferm les yeux. Mais la femme -- si c'en tait un -- ne se contenta pas de ce triomphe. Elle manqua de gnrosit. Elle voulut que sa rivale la vt qui l'humiliait, et rouvrt les yeux pour la voir. Aussi, dfaisant sans mot dire les douze boutons du gant violet qui moulait son magnifique avant-bras, elle ta ce gant, et, passant audacieusement sa main entre les barreaux de la cage, elle en fouetta le museau court de la panthre, qui ne fit qu'un mouvement... mais quel mouvement!... et d'un coup de dents, rapide comme l'clair!... Un cri partit du groupe o nous tions. Nous avions cru le poignet emport: Ce n'tait que le gant. La panthre l'avait englouti. La formidable bte outrage avait rouvert des yeux affreusement dilats, et ses naseaux froncs vibraient encore... -- Folle! dit l'homme, en saisissant ce beau poignet, qui venait d'chapper la plus coupante des morsures. Vous savez comme parfois on dit: Folle!... Il le dit ainsi; et il le baisa, ce poignet, avec emportement. Et, comme il tait de notre ct, elle se retourna de trois quarts pour le regarder baisant son poignet nu, et je vis ses yeux, elle... ces yeux qui fascinaient des tigres, et qui taient prsent fascins par un homme; ses yeux, deux larges diamants noirs, taills pour toutes les fierts de la vie, et qui n'exprimaient plus en le regardant que toutes les adorations. De l'amour! Ces yeux-l taient et disaient tout un pome. L'homme n'avait pas lch le bras, qui avait d sentir l'haleine fivreuse de la panthre, et, le tenant repli sur son coeur, il entrana la femme dans la grande alle du jardin, indiffrent aux murmures et aux exclamations du groupe populaire, -- encore mu du danger que l'imprudente venait de courir, -- et qu'il retraversa tranquillement. Ils passrent auprs de nous, le docteur et moi, mais leurs visages tourns l'un vers l'autre, se serrant flanc contre flanc, comme s'ils avaient voulu se pntrer, entrer, lui dans elle, elle dans lui, et ne faire qu'un seul corps eux deux, en ne regardant rien qu'eux-mmes. C'taient, aurait-on cru les voir ainsi passer, des cratures suprieures, qui n'apercevaient pas mme leurs orteils la terre sur laquelle ils marchaient, et qui traversaient le monde dans leur nuage, comme, dans Homre, les Immortels! De telles choses sont rares Paris, et, pour cette raison, nous restmes le voir filer, ce matre-couple, -- la femme talant sa trane noire dans la poussire du jardin, comme un paon, ddaigneux jusque de son plumage. Ils taient superbes, en s'loignant ainsi, sous les rayons du soleil de midi, dans la majest de leur entrelacement, ces deux tres... Et voil comme ils regagnrent l'entre de la grille du jardin et remontrent dans un coup, tincelant de cuivres et d'attelage, qui les attendait. -- Ils oublient l'univers! -- fis-je au docteur, qui comprit ma pense. -- Ah! ils s'en soucient bien de l'univers! -- rpondit-il, de sa voix mordante. Ils ne voient rien du tout dans la cration, et, ce qui est bien plus fort, ils passent mme auprs de leur mdecin sans le voir. -- Quoi, c'est vous, docteur! -- m'criai-je, -- mais alors vous allez me dire ce qu'ils sont, mon cher docteur. Le docteur fit ce qu'on appelle un temps, voulant faire un effet, car en tout il tait rus, le compre! -- Eh bien, c'est Philmon et Baucis, -- me dit-il simplement. -- Voil! -- Peste! fis-je, -- un Philmon et une Baucis d'une fire tournure et ressemblant peu l'antique. Mais, docteur, ce n'est pas leur nom... Comment les appelez-vous? -- Comment! -- rpondit le docteur, -- dans votre monde, o je ne vais point, vous n'avez jamais entendu parler du comte et de la comtesse Serlon de Savigny comme d'un modle fabuleux d'amour conjugal? -- Ma foi, non, -- dis-je; -- on parle peu d'amour conjugal dans le monde o je vais, docteur. -- Hum! hum! c'est bien possible, -- fit le docteur, rpondant bien plus sa pense qu' la mienne. -- Dans ce monde-l, qui est aussi le leur, on se passe beaucoup de choses plus ou moins correctes. Mais, outre qu'ils ont une raison pour ne pas y aller, et qu'ils habitent presque toute l'anne leur vieux chteau de Savigny, dans le Cotentin, il a couru autrefois de tels bruits sur eux, qu'au faubourg Saint- Germain, o l'on a encore un reste de solidarit nobiliaire, on aime mieux se taire que d'en parler. -- Et quels taient ces bruits?... Ah! voil que vous m'intressez, docteur! Vous devez en savoir quelque chose. Le chteau de Savigny n'est pas trs loin de la ville de V..., o vous avez t mdecin. -- Eh! ces bruits... -- dit le docteur (il prit pensivement une prise de tabac). -- Enfin, on les a crus faux! Tout a est pass... Mais, malgr tout, quoique les mariages d'inclination et les bonheurs qu'ils donnent soient en province l'idal de toutes les mres de famille, romanesques et vertueuses, elles n'ont pas pu beaucoup, -- celles que j'ai connues, -- parler mesdemoiselles leurs filles de celui-l! -- Et, cependant, Philmon et Baucis, disiez-vous, docteur?... -- Baucis! Baucis! Hum! Monsieur... -- interrompit le docteur Torty, en passant brusquement son index en crochet sur toute la longueur de son nez de perroquet (un de ses gestes), -- ne trouvez-vous pas, voyons, qu'elle a moins l'air d'une Baucis que d'une lady Macbeth, cette gaillarde-l?... -- Docteur, mon cher et adorable docteur, -- repris-je, avec toutes sortes de clineries dans la voix, -- vous allez me dire tout ce que vous savez du comte et de la comtesse de Savigny?... -- Le mdecin est le confesseur des temps modernes, -- fit le docteur, avec un ton solennellement goguenard. -- Il a remplac le prtre, Monsieur, et il est oblig au secret de la confession comme le prtre... Il me regarda malicieusement, car il connaissait mon respect et mon amour pour les choses du catholicisme, dont il tait l'ennemi. Il cligna l'oeil. Il me crut attrap. -- Et il va le tenir... comme le prtre! -- ajouta-t-il, avec clat, et en riant de son rire le plus cynique. -- Venez par ici. Nous allons causer. Et il m'emmena dans la grande alle d'arbres qui borde, par ce ct, le Jardin des Plantes et le boulevard de l'Hpital... L, nous nous assmes sur. un banc dossier vert, et il commena: Mon cher, c'est l une histoire qu'il faut aller chercher dj loin, comme une balle perdue sous des chairs revenues; car l'oubli, c'est comme une chair de choses vivantes qui se reforme par-dessus les vnements et qui empche d'en voir rien, d'en souponner rien au bout d'un certain temps, mme la place. C'tait dans les premires annes qui suivirent la Restauration. Un rgiment de la Garde passa par la ville de V...; et, ayant t obligs d'y rester deux jours pour je ne sais quelle raison militaire, les officiers de ce rgiment s'avisrent de donner un assaut d'armes, en l'honneur de la ville. La ville, en effet, avait bien tout ce qu'il fallait pour que ces officiers de la Garde lui fissent honneur et fte. Elle tait, comme on disait alors, -- plus royaliste que le Roi. -- Proportion garde avec sa dimension (ce n'est gure qu'une ville de cinq six mille mes), elle foisonnait de noblesse. Plus de trente jeunes gens de ses meilleures familles servaient alors, soit aux Gardes-du-Corps, soit ceux de Monsieur, et les officiers du rgiment en passage V... les connaissaient presque tous. Mais, la principale raison qui dcida de cette martiale fte d'un assaut, fut la rputation d'une ville qui s'tait appele "la bretteuse" et qui tait encore, dans ce moment-l, la ville la plus bretteuse de France. La Rvolution de 1789 avait eu beau enlever aux nobles le droit de porter l'pe, V... ils prouvaient que s'ils ne la portaient plus, ils pouvaient toujours s'en servir. L'assaut donn par les officiers fut trs brillant. On y vit accourir toutes les fortes lames du pays, et mme tous les amateurs, plus jeunes d'une gnration, qui n'avaient pas cultiv, comme on le cultivait autrefois, un art aussi compliqu et aussi difficile que l'escrime; et tous montrrent un tel enthousiasme pour ce maniement de l'pe, la gloire de nos pres, qu'un ancien prvt du rgiment, qui avait fait trois ou quatre fois son temps et dont le bras tait couvert de chevrons, s'imagina que ce serait une bonne place pour y finir ses jours qu'une salle d'armes qu'on ouvrirait V...; et le colonel, qui il communiqua et qui approuva son dessein, lui dlivra son cong et l'y laissa. Ce prvt, qui s'appelait Stassin en son nom de famille, et La Pointe-au-corps en son surnom de guerre, avait eu l tout simplement une ide de gnie. Depuis longtemps, il n'y avait plus V... de salle d'armes correctement tenue; et c'tait mme une de ces choses dont on ne parlait qu'avec mlancolie entre ces nobles, obligs de donner eux-mmes des leons leurs fils ou de les leur faire donner par quelque compagnon revenu du service, qui savait peine ou qui savait mal ce qu'il enseignait. Les habitants de V... se piquaient d'tre difficiles. Ils avaient, rellement le feu sacr. Il ne leur suffisait pas de tuer leur homme; ils voulaient le tuer savamment et artistement, par principes. Il fallait, avant tout, pour eux, qu'un homme, comme ils disaient, ft beau sous les armes, et ils n'avaient qu'un profond mpris pour ces robustes maladroits, qui peuvent tre trs dangereux sur le terrain, mais qui ne sont pas au strict et vrai mot, ce qu'on appelle "des tireurs". La Pointe-au-corps, qui avait t un trs bel homme dans sa jeunesse; et qui l'tait encore, -- qui, au camp de Hollande, et bien jeune alors, avait battu plate couture tous les autres prvts et remport un prix de deux fleurets et de deux masques monts en argent, -- tait, lui, justement un de ces tireurs comme les coles n'en peuvent produire, si la nature ne leur a prpar d'exceptionnelles organisations. Naturellement, il fut l'admiration de V..., et bientt mieux. Rien n'galise comme l'pe. Sous l'ancienne monarchie, les rois anoblissaient les hommes qui leur apprenaient la tenir. Louis XV, si je m'en souviens bien, n'avait-il pas donn Danet, son matre, qui nous a laiss un livre sur l'escrime, quatre de ses fleurs de lys, entre deux pes croises, pour mettre dans son cusson?... Ces gentilshommes de province, qui sentaient encore plein nez leur monarchie, furent en peu de temps de pair compagnon avec le vieux prvt, comme s'il et t l'un des leurs. Jusque-l, c'tait bien, et il n'y avait qu' fliciter Stassin, dit La Pointe-au-corps, de sa bonne fortune; mais, malheureusement, ce vieux prvt n'avait pas qu'un coeur de maroquin rouge sur le plastron capitonn de peau blanche dont il couvrait sa poitrine, quand il donnait magistralement sa leon... Il se trouva qu'il en avait un autre par dessous, lequel se mit faire des siennes dans cette ville de V..., o il tait venu chercher le havre de grce de sa vie. Il parait que le coeur d'un soldat est toujours fait avec de la poudre. Or, quand le temps a sch la poudre, elle n'en prend que mieux. V..., les femmes sont si gnralement jolies, que l'tincelle tait partout pour la poudre sche de mon vieux prvt. Aussi, son histoire se termina- t-elle comme celle d'un grand nombre de vieux soldats. Aprs avoir roul dans toutes les contres de l'Europe, et pris le menton et la taille de toutes les filles que le diable avait mises sur son chemin, l'ancien soldat du premier Empire consomma sa dernire fredaine en pousant, cinquante ans passs, avec toutes les formalits et les sacrements de la chose, -- la municipalit et l'glise, -- une grisette de V...; laquelle, bien entendu -- je connais les grisettes de ce pays-l; j'en ai assez accouch pour les connatre! -- lui campa un enfant, bel et bien au bout de ses neuf mois, jour pour jour; et cet enfant, qui tait une fille, n'est rien moins, mon cher, que la femme l'air de desse qui vient de passer, en nous frisant insolemment du vent de sa robe, et sans prendre plus garde nous que si nous n'avions pas t l! -- La comtesse de Savigny! -- m'criai-je. Oui, la comtesse de Savigny, tout au long, elle-mme! Ah! il ne faut pas regarder aux origines, pas plus pour les femmes que pour les nations; il ne faut regarder au berceau de personne. Je me rappelle avoir vu Stockholm celui de Charles XII, qui ressemblait une mangeoire de cheval grossirement colorie en rouge, et qui n'tait pas mme d'aplomb sur ses quatre piquets. C'est de l qu'il tait sorti, cette tempte! Au fond, tous les berceaux sont des cloaques dont on est oblig de changer le linge plusieurs fois par jour; et cela n'est jamais potique, pour ceux qui croient la posie, que lorsque l'enfant n'y est plus. Et, pour appuyer son axiome, le docteur, cette place de son rcit, frappa sa cuisse d'un de ses gants de daim, qu'il tenait par le doigt du milieu; et le daim claqua sur la cuisse, de manire prouver ceux qui comprennent la musique que le bonhomme tait encore rudement muscl. Il attendit. Je n'avais pas le contrarier dans sa philosophie. Voyant que je ne disais rien, il continua: Comme tous les vieux soldats, du reste, qui aiment jusqu'aux enfants des autres, La Pointe-au-corps dut raffoler du sien. Rien d'tonnant cela. Quand un homme dj sur l'ge a un enfant, il l'aime mieux que s'il tait jeune, car la vanit, qui double tout, double aussi le sentiment paternel. Tous les vieux roquentins que j'ai vus, dans ma vie, avoir tardivement un enfant, adoraient leur progniture, et ils en taient comiquement fiers comme d'une action d'clat. Persuasion de jeunesse, que la nature, qui se moquait d'eux, leur coulait au coeur! Je ne connais qu'un bonheur plus grisant et une fiert plus drle: c'est quand, au lieu d'un enfant, un vieillard, d'un coup, en fait deux! La Pointe-au-corps n'eut pas cet orgueil paternel de deux jumeaux; mais il est vrai de dire qu'il y avait de quoi tailler deux enfants dans le sien. Sa fille -- vous venez de la voir; vous savez donc si elle a tenu ses promesses! -- tait un merveilleux enfant pour la force et la beaut. Le premier soin du vieux prvt fut de lui chercher un parrain parmi tous ces nobles, qui hantaient perptuellement sa salle d'armes; et il choisit, entre tous, le comte d'Avice, le doyen de tous ces batteurs de fer et de pav, qui, pendant l'migration, avait t lui-mme prvt Londres, plusieurs guines la leon. Le comte d'Avice de Sortville-en-Beaumont, dj chevalier de Saint-Louis et capitaine de dragons avant la Rvolution, -- pour le moins, alors, septuagnaire, -- boutonnait encore les jeunes gens et leur donnait ce qu'on appelle, en termes de salle, "de superbes capotes". C'tait un vieux narquois, qui avait des railleries en action froces. Ainsi, par exemple, il aimait passer son carrelet la flamme d'une bougie, et quand il, en avait, de cette faon, durci la lame, il appelait ce dur fleuret, -- qui ne pliait plus et vous cassait le sternum ou les ctes, lorsqu'il'vous touchait, -- du nom insolent de "chasse- coquin". Il prisait beaucoup La Pointe-au-corps, qu'il tutoyait. "La fille d'un homme comme toi -- lui disait-il -- ne doit se nommer que comme l'pe d'un preux. Appelons-la Haute-Claire!" Et ce fut le nom qu'il lui donna. Le cur de V... fit bien un peu la grimace ce nom inaccoutum, que n'avaient jamais entendu les fonts de son glise; mais, comme le parrain tait monsieur le comte d'Avice et qu'il y aura toujours, malgr les libraux et leurs piailleries, des accointances indestructibles entre la noblesse et le clerg; comme d'un autre ct, on voit dans le calendrier romain une sainte nomme Claire, le nom de l'pe d'Olivier passa l'enfant, sans que la ville de V... s'en mt beaucoup. Un tel nom semblait annoncer une destine L'ancien prvt, qui aimait son mtier presque autant que sa fille, rsolut de lui apprendre et de lui laisser son talent pour dot. Triste dot! maigre pitance! avec les moeurs modernes, que le pauvre diable de matre d'armes ne prvoyait pas! Ds que l'enfant put donc se tenir debout, il commena de la plier aux exercices de l'escrime; et comme c'tait un marmot solide que cette fillette, avec des attaches et des articulations d'acier fin, il la dveloppa d'une si trange manire, qu' dix ans, elle semblait en avoir dj quinze, et qu'elle faisait admirablement sa partie avec son pre et les plus forts tireurs de la ville de V... On ne parlait partout que de la petite Hauteclaire Stassin, qui, plus tard, devait devenir Mademoiselle Hauteclaire Stassin. C'tait surtout, comme vous vous en doutez, de la part des jeunes demoiselles de la ville, dans la socit de laquelle, tout bien qu'il ft avec les pres, la fille de Stassin, dit La Pointe-au- corps, ne pouvait dcemment aller, une incroyable, ou plutt une trs croyable curiosit, mle de dpit et d'envie. Leurs pres et leurs frres en parlaient avec tonnement et admiration devant elles, et elles auraient voulu voir de prs cette Saint-Georges femelle, dont la beaut, disaient-ils, galait le talent d'escrime. Elles ne la voyaient que de loin et distance. J'arrivais alors V..., et j'ai t souvent le tmoin de ces curiosits ardentes. La Pointe-au-corps, qui avait, sous l'Empire, servi dans les hussards, et qui, avec sa salle d'armes, gagnait gros d'argent, s'tait permis d'acheter un cheval pour donner des leons d'quitation sa fille; et comme il dressait aussi l'anne de jeunes chevaux pour les habitus de sa salle, il se promenait souvent cheval, avec Hauteclaire, dans les routes qui rayonnent de la ville et qui l'environnent. Je les y ai rencontrs maintes fois, en revenant de mes visites de mdecin, et c'est dans ces rencontres que je pus surtout juger de l'intrt, prodigieusement enflamm, que cette grande jeune fille, si htivement dveloppe, excitait dans les autres jeunes filles du pays. J'tais toujours, par voies et chemins en ce temps-l, et je m'y croisais frquemment avec les voitures de leurs parents, allant en visite, avec elles, tous les chteaux d'alentour. Eh bien, vous ne pourrez jamais vous figurer avec quelle avidit, et mme avec quelle imprudence, je les voyais se pencher et se prcipiter aux portires ds que Mlle Hauteclaire Stassin apparaissait, trottant ou galopant dans la perspective d'une route, brodequin botte avec son pre. Seulement, c'tait peu prs inutile; le lendemain, c'taient presque toujours des dceptions et des regrets qu'elles m'exprimaient dans mes visites du matin leurs mres, car elles n'avaient jamais bien vu que la tournure de cette fille, faite pour l'amazone, et qui la portait comme vous -- qui venez de la voir -- pouvez le supposer, mais dont le visage tait toujours plus ou moins cach dans un voile gros bleu trop pais. Mlle Hauteclaire Stassin n'tait gure connue que des hommes de la ville de V... Toute la journe le fleuret la main, et la figure sous les mailles de son masque d'armes qu'elle n'tait pas beaucoup pour eux, elle ne sortait gure de la salle de son pre, qui commenait s'enrudir et qu'elle remplaait souvent pour la leon. Elle se montrait trs rarement dans la rue, -- et les femmes comme il faut ne pouvaient la voir que l, ou encore le dimanche la messe; mais, le dimanche la messe, comme dans la rue, elle tait presque aussi masque que dans la salle de son pre, la dentelle de son voile noir tant encore plus sombre et plus serre que les mailles de son masque de fer. Y avait-il de l'affectation dans cette manire de se montrer ou de se cacher, qui excitait les imaginations curieuses?... Cela tait bien possible; mais qui le savait? qui pouvait le dire? Et cette jeune fille, qui continuait le masque par le voile, n'tait-elle pas encore plus impntrable de caractre que de visage, comme la suite ne l'a que trop prouv? Il est bien entendu, mon trs cher, que je suis oblig de passer rapidement sur tous les dtails de cette poque, pour arriver plus vite au moment o rellement cette histoire commence. Mlle Hauteclaire avait environ dix-sept ans. L'ancien beau, La Pointe- au-corps, devenu tout fait un bonhomme, veuf de sa femme, et tu moralement par la Rvolution de Juillet, laquelle fit partir les nobles en deuil pour leurs chteaux et vida sa salle, tracassait vainement ses gouttes qui n'avaient pas peur de ses appels du pied, et s'en allait au grand trot vers le cimetire. Pour un mdecin qui avait le diagnostic, c'tait sr... Cela se voyait. Je ne lui en promettais pas pour longtemps, quand, un matin, fut amen sa salle d'armes, -- par le vicomte de Taillebois et le chevalier de Mesnilgrand, -- un jeune homme du pays lev au loin, et qui revenait habiter le chteau de son pre, mort rcemment. C'tait le comte Serlon de Savigny, le prtendu (disait la ville de V... dans son langage de petite ville) de Mlle Delphine de Cantor. Le comte de Savigny tait certainement un des plus brillants et des plus piaffants jeunes gens de cette poque de jeunes gens qui piaffaient tous, car il y avait ( V... comme ailleurs) de la vraie jeunesse, dans ce vieux monde. prsent, il n'y en a plus. On lui avait beaucoup parl de la fameuse Hauteclaire Stassin, et il avait voulu voir ce miracle. Il la trouva ce qu'elle tait, -- une admirable jeune fille, piquante et provocante en diable dans ses chausses de soie tricotes, qui mettaient en relief ses formes de Pallas de Velletri, et dans son corsage de maroquin noir, qui pinait, en craquant, sa taille robuste et dcouple, -- une de ces tailles que les Circassiennes n'obtiennent qu'en emprisonnant leurs jeunes filles dans une ceinture de cuir, que le dveloppement seul de leur corps doit briser. Hauteclaire Stassin tait srieuse comme une Clorinde. Il la regarda donner sa leon, et il lui demanda de croiser le fer avec elle. Mais il ne fut point le Tancrde de la situation, le comte de Savigny! Mlle Hauteclaire Stassin plia plusieurs reprises son pe en faucille sur le coeur du beau Serlon, et elle ne fut pas touche une seule fois. -- On ne peut pas vous toucher, Mademoiselle, -- lui dit-il, avec beaucoup de grce. -- Serait-ce un augure?... L'amour-propre, dans ce jeune homme, tait-il, ds ce soir-l, vaincu par l'amour? C'est partir de ce soir-l, du reste, que le comte de Savigny vint, tous les jours, prendre une leon d'armes la salle de La Pointe-au-corps. Le chteau du comte n'tait qu' la distance de quelques lieues. Il les avait bientt avales, soit cheval, soit en voiture, et personne ne le remarqua dans ce nid bavard d'une petite ville o l'on pinglait les plus petites choses du bout de la langue, mais o l'amour de l'escrime expliquait tout. Savigny ne fit de confidences personne. Il vita mme de venir prendre sa leon aux mmes heures que les autres jeunes gens de la ville. C'tait un garon qui ne manquait pas de profondeur, ce Savigny... Ce qui se passa entre lui et Hauteclaire, s'il se passa quelque chose, aucun, cette poque, ne l'a su ou ne s'en douta. Son mariage avec Mlle Delphine de Cantor, arrt par les parents des deux familles, il y avait des annes, et trop avanc pour ne pas se conclure, s'accomplit trois mois aprs le retour du comte de Savigny; et mme ce fut l pour lui une occasion de vivre tout un mois V..., prs de sa fiance, chez laquelle il passait, en coupe rgle, toutes les journes, mais d'o, le soir, il s'en allait trs rgulirement prendre sa leon... Comme tout le monde, Mlle Hauteclaire entendit, l'glise paroissiale de V..., proclamer les bans du comte de Savigny et de Mlle de Cantor; mais, ni son attitude, ni sa physionomie, ne rvlrent qu'elle prt ces dclarations publiques un intrt quelconque. Il est vrai que nul des assistants ne se mit l'afft pour l'observer. Les observateurs n'taient pas ns encore sur cette question, qui sommeillait, d'une liaison possible entre Savigny et la belle Hauteclaire. Le mariage clbr, la comtesse alla s'tablir son chteau, fort tranquillement, avec son mari, lequel ne renona pas pour cela ses habitudes citadines et vint la ville tous les jours. Beaucoup de chtelains des environs faisaient comme lui, d'ailleurs. Le temps s'coula. Le vieux La Pointe-au-corps mourut. Ferme quelques instants, sa salle se rouvrit. Mlle Hauteclaire Stassin annona qu'elle continuerait les leons de son pre; et, loin d'avoir moins d'lves par le fait de cette mort, elle en eut davantage. Les hommes sont tous les mmes. L'tranget leur dplat, d'homme homme, et les blesse; mais si l'tranget porte des jupes, ils en raffolent. Une femme qui fait ce que fait un homme, le ferait-elle beaucoup moins bien, aura toujours sur l'homme, en France, un avantage marqu. Or, Mlle Hauteclaire Stassin, pour ce qu'elle faisait, le faisait beaucoup mieux. Elle tait devenue beaucoup plus forte que son pre. Comme dmonstratrice, la leon, elle tait incomparable, et comme beaut de jeu, splendide. Elle avait des coups irrsistibles, -- de ces coups qui ne s'apprennent pas plus que le coup d'archet ou le dmanch du violon et qu'on ne peut mettre, par enseignement, dans la main de personne. Je ferraillais un peu dans ce temps, comme tout ce monde dont j'tais entour, et j'avoue qu'en ma qualit d'amateur, elle me charmait avec de certaines passes. Elle avait, entre autres, un dgag de quarte en tierce qui ressemblait de la magie. Ce n'tait plus l une pe qui vous frappait, c'tait une balle! L'homme le plus rapide la parade ne fouettait que le vent, mme quand elle l'avait prvenu qu'elle allait dgager, et la botte lui arrivait, invitable, au dfaut de l'paule et de la poitrine. On n'avait pas rencontr de fer! J'ai vu des tireurs devenir fous de ce coup, qu'ils appelaient de l'escamotage, et ils en auraient aval leur fleuret de fureur! Si elle n'avait pas t femme, on lui aurait diablement cherch querelle pour ce coup-l. un homme, il aurait rapport vingt duels. Du reste, mme part ce talent phnomnal si peu fait pour une femme, et dont elle vivait noblement, c'tait vraiment un tre trs intressant que cette jeune fille pauvre, sans autre ressource que son fleuret, et qui, par le fait de son tat, se trouvait mle aux jeunes gens les plus riches de la ville, parmi lesquels il y en avait de trs mauvais sujets et de trs fats, sans que sa fleur de bonne renomme en souffrt. Pas plus propos de Savigny qu' propos de personne, la rputation de Mlle Hauteclaire Stassin ne fut effleure... "Il parait pourtant que c'est une honnte fille", disaient les femmes comme il faut, -- comme elles l'auraient dit d'une actrice. Et moi-mme, puisque j'ai commenc vous parler de moi, moi-mme, qui me piquais d'observation, j'tais, sur le chapitre de la vertu de Hauteclaire, de la mme opinion que toute la ville. J'allais quelquefois la salle d'armes, et avant et aprs le mariage de M. de Savigny, je n'y avais jamais vu qu'une jeune fille grave, qui faisait sa fonction avec simplicit. Elle tait, je dois le dire, trs imposante, et elle avait mis tout le monde sur le pied du respect avec elle, n'tant, elle, ni familire, ni abandonne avec qui que ce ft. Sa physionomie, extrmement fire, et qui n'avait pas alors cette expression passionne dont vous venez d'tre si frapp, ne trahissait ni chagrin, ni proccupation, ni rien enfin de nature faire prvoir, mme de la manire la plus lointaine, la chose tonnante qui, dans l'atmosphre d'une petite ville, tranquille et routinire, fit l'effet d'un coup de canon et cassa les vitres... -- Mademoiselle Hauteclaire Stassin a disparu! Elle avait disparu: pourquoi?... comment?... o tait-elle alle? On ne savait. Mais, ce qu'il y avait de certain, c'est qu'elle avait disparu. Ce ne fut d'abord qu'un cri, suivi d'un silence, mais le silence ne dura pas longtemps. Les langues partirent. Les langues, longtemps retenues, -- comme l'eau dans une vanne et qui, l'cluse leve, se prcipite et va faire tourner la roue du moulin avec furie, -- se mirent cumer et bavarder sur cette disparition inattendue, subite, incroyable, que rien n'expliquait, car Mlle Hauteclaire avait disparu sans dire un mot ou laisser un mot personne. Elle avait disparu, comme on disparat quand on veut rellement disparatre, -- ce n'tant pas disparatre que de laisser derrire soi une chose quelconque, grosse comme rien, dont les autres peuvent s'emparer pour expliquer qu'on a disparu. -- Elle avait disparu de la plus radicale manire. Elle avait fait, non pas ce qu'on appelle un trou la lune, car elle n'avait pas laiss plus une dette qu'autre chose derrire elle; mais elle avait fait ce qu'on peut trs bien appeler un trou dans le vent. Le vent souffla, et ne la rendit pas. Le moulin des langues, pour tourner vide, n'en tourna pas moins, et se mit moudre cruellement cette rputation qui n'avait jamais donn barre sur elle. On la reprit alors, on l'plucha, on la passa au crible, on la carda... Comment, et avec qui, cette fille si correcte et si fire s'en tait-elle alle?... Qui l'avait enleve? Car, bien sr, elle avait t enleve... Nulle rponse cela. C'tait rendre folle une petite ville de fureur, et, positivement, V... le devint. Que de motifs pour tre en colre! D'abord, ce qu'on ne savait pas, on le perdait. Puis, on perdait l'esprit sur le compte d'une jeune fille qu'on croyait connatre et qu'on ne connaissait pas, puisqu'on l'avait juge incapable de disparatre comme a... Puis, encore, on perdait une jeune fille qu'on avait cru voir vieillir ou se marier, comme les autres jeunes filles de la ville -- internes dans cette case d'chiquier d'une ville de province, comme des chevaux dans l'entrepont d'un btiment. Enfin, on perdait, en perdant Mlle Stassin, qui n'tait plus alors que cette Stassin, une salle d'armes clbre la ronde, qui tait la distinction, l'ornement et l'honneur de la ville, sa cocarde sur l'oreille, son drapeau au clocher. Ah! c'tait dur, que toutes ces pertes! Et que de raisons, en une seule, pour faire passer sur la mmoire de cette irrprochable Hauteclaire, le torrent plus ou moins fangeux de toutes les suppositions! Aussi y passrent- elles... Except quelques vieux hobereaux l'esprit grand seigneur, qui, comme son parrain, le comte d'Avice, l'avaient vue enfant, et qui, d'ailleurs, ne s'meuvant pas de grand'chose, regardaient comme tout simple qu'elle et trouv une chaussure meilleure son pied que cette sandale de matre d'armes qu'elle y avait mise, Hauteclaire Stassin, en disparaissant, n'eut personne pour elle. Elle avait, en s'en allant, offens l'amour-propre de tous; et mme ce furent les jeunes gens qui lui gardrent le plus rancune et s'acharnrent le plus contre elle, parce qu'elle n'avait disparu avec aucun d'eux. Et ce fut longtemps leur grand grief et leur grande anxit. Avec qui tait-elle partie?... Plusieurs de ces jeunes gens allaient tous les ans vivre un mois ou deux d'hiver Paris, et deux ou trois d'entre eux prtendirent l'y avoir vue et reconnue, -- au spectacle, -- ou, aux Champs-Elyses, cheval, -- accompagne ou seule, -- mais ils n'en taient pas bien srs. Ils ne pouvaient l'affirmer. C'tait elle, et ce pouvait bien n'tre pas elle; mais la proccupation y tait... Tous, ils ne pouvaient s'empcher de penser cette fille, qu'ils avaient admire et qui, en disparaissant, avait mis en deuil cette ville d'pe dont elle tait la grande artiste, la diva spciale, le rayon. Aprs que le rayon se fut teint, c'est--dire, en d'autres termes, aprs la disparition de cette fameuse Hauteclaire, la ville de V... tomba dans la langueur de vie et la pleur de toutes les petites villes qui n'ont pas un centre d'activit dans lequel les passions et les gots convergent... L'amour des armes s'y affaiblit. Anime nagure par toute cette martiale jeunesse, la ville de V... devint triste. Les jeunes gens qui, quand ils habitaient leurs chteaux, venaient tous les jours ferrailler, changrent le fleuret pour le fusil. Ils se firent chasseurs et restrent sur leurs terres ou dans leurs bois, le comte de Savigny comme tous les autres. Il vint de moins en moins V..., et si je l'y rencontrai quelquefois, ce fut dans la famille de sa femme, dont j'tais le mdecin. Seulement, ne souponnant d'aucune faon, cette poque, qu'il pt y avoir quelque chose entre lui et cette Hauteclaire qui avait si brusquement disparu, je n'avais nulle raison pour lui parler de cette disparition subite, sur laquelle le silence, fils des langues fatigues, commenait de s'tendre; -- et lui non plus ne me parlait jamais de Hauteclaire et des temps o nous nous tions rencontrs chez elle, et ne se permettait de faire ces temps-l, mme de loin, la moindre allusion. -- Je vous entends venir, avec vos petits sabots de bois, -- fis- je au docteur, en me servant d'une expression du pays dont il me parlait, et qui est le mien. -- C'tait lui qui l'avait enleve! Eh bien! pas du tout, -- dit le docteur; -- c'tait mieux que cela! Vous ne vous douteriez jamais de ce que c'tait... Outre qu'en province, surtout, un enlvement n'est pas chose facile au point de vue du secret, le comte de Savigny, depuis son mariage, n'avait pas boug de son chteau de Savigny. Il y vivait, au su de tout le monde, dans l'intimit d'un mariage qui ressemblait une lune de miel indfiniment prolonge, -- et comme tout se cite et se cote en province, on le citait et on le cotait, Savigny, comme un de ces maris qu'il faut brler, tant ils sont rares (plaisanterie de province), pour en jeter la cendre sur les autres. Dieu sait combien de temps j'aurais t dupe, moi- mme, de cette rputation, si, un jour, -- plus d'un an aprs la disparition de Hauteclaire Stassin, -- je n'avais t appel, en termes pressants, au chteau de Savigny, dont la chtelaine tait malade. Je partis immdiatement, et, ds mon arrive, je fus introduit auprs de la comtesse, qui tait effectivement trs souffrante d'un mal vague et compliqu, plus dangereux qu'une maladie svrement caractrise. C'tait une de ces femmes de vieille race, puise, lgante, distingue, hautaine, et qui, du fond de leur pleur et de leur maigreur, semblent dire: "Je suis vaincue du temps, comme ma race; je me meurs, mais je vous mprise!" et, le diable m'emporte, tout plbien que je suis, et quoique ce soit peu philosophique, je ne puis m'empcher de trouver cela beau. La comtesse tait couche sur un lit de repos, dans une espce de parloir poutrelles noires et murs blancs, trs vaste, trs lev, et orn de choses d'art ancien qui faisaient le plus grand honneur au got des comtes de Savigny. Une seule lampe clairait cette grande pice, et sa lumire, rendue plus mystrieuse par l'abat-jour vert qui la voilait, tombait sur le visage de la comtesse, aux pommettes incendies par la fivre. Il y avait quelques jours dj qu'elle tait malade, et Savigny -- pour la veiller mieux -- avait fait dresser un petit lit dans le parloir, auprs du lit de sa bien-aime moiti. C'est quand la fivre, plus tenace que tous ses soins, avait montr un acharnement sur lequel il ne comptait pas, qu'il avait pris le parti de m'envoyer chercher. Il tait l, le dos au feu, debout, l'air sombre et inquiet, me faire croire qu'il aimait passionnment sa femme et qu'il la croyait en danger. Mais l'inquitude dont son front tait charg n'tait pas pour elle, mais pour une autre, que je ne souponnais pas au chteau de Savigny, et dont la vue m'tonna jusqu' l'blouissement. C'tait Hauteclaire! -- Diable! voil qui est os! -- dis-je au docteur. Si os, -- reprit-il, -- que je crus rver en la voyant! La comtesse avait pri son mari de sonner sa femme de chambre, qui elle avait demand avant mon arrive une potion que je venais prcisment de lui conseiller; et, quelques secondes aprs, la porte s'tait ouverte: -- Eulalie, et ma potion? -- dit, d'un ton bref, la comtesse impatiente. -- La voici, Madame! -- fit une voix que je crus reconnatre, et qui n'eut pas plutt frapp mon oreille que je vis merger de l'ombre qui noyait le pourtour profond du parloir, et s'avancer au bord du cercle lumineux trac par la lampe autour du lit, Hauteclaire Stassin; -- oui, Hauteclaire elle-mme! -- tenant, dans ses belles mains, un plateau d'argent sur lequel fumait le bol demand par la comtesse. C'tait couper la respiration qu'une telle vue! Eulalie!... Heureusement, ce nom d'Eulalie prononc si naturellement me dit tout, et fut comme le coup d'un marteau de glace qui me fit rentrer dans un sang-froid que j'allais perdre, et dans mon attitude passive de mdecin et d'observateur. Hauteclaire, devenue Eulalie, et la femme de chambre de la comtesse de Savigny!... Son dguisement -- si tant est qu'une femme pareille pt se dguiser -- tait complet. Elle portait le costume des grisettes de la ville de V..., et leur coiffe qui ressemble un casque, et leurs longs tirebouchons de cheveux tombant le long des joues, -- ces espces de tirebouchons que les prdicateurs appelaient, dans ce temps-l, des serpents, pour en dgoter les jolies filles, sans avoir jamais pu y parvenir. -- Et elle tait l-dessous d'une beaut pleine de rserve, et d'une noblesse d'yeux baisss, qui prouvait qu'elles font bien tout ce qu'elles veulent de leurs satans corps, ces couleuvres de femelles, quand elles ont le plus petit intrt cela... M'tant rattrap du reste, et sr de moi-mme comme un homme qui venait de se mordre la langue pour ne pas laisser chapper un cri de surprise, j'eus cependant la petite faiblesse de vouloir lui montrer, cette fille audacieuse, que je la reconnaissais; et, pendant que la comtesse buvait sa potion, le front dans son bol, je lui plantai, elle, mes deux yeux dans ses yeux, comme si j'y avais enfonc deux pattefiches; mais ses yeux - - de biche, pour la douceur, ce soir-l -- furent plus fermes que ceux de la panthre, qu'elle vient, il n'y a qu'un moment, de faire baisser. Elle ne sourcilla pas. Un petit tremblement, presque imperceptible, avait seulement pass dans les mains qui tenaient le plateau. La comtesse buvait trs lentement, et quand elle eut fini: -- C'est bien, -- dit-elle. -- Remportez cela. Et Hauteclaire-Eulalie se retourna, avec cette tournure que j'aurais reconnue entre les vingt mille tournures des filles d'Assurus, et elle remporta le plateau. J'avoue que je demeurai un instant sans regarder le comte de Savigny, car je sentais ce que mon regard pouvait tre pour lui dans un pareil moment; mais quand je m'y risquai, je trouvai le sien fortement attach sur moi, et qui passait alors de la plus horrible anxit l'expression de la dlivrance. Il venait de voir que j'avais vu, mais il voyait aussi que je ne voulais rien voir de ce que j'avais vu, et il respirait. Il tait sr d'une impntrable discrtion, qu'il expliquait probablement (mais cela m'tait bien gal!) par l'intrt du mdecin qui ne se souciait pas de perdre un client comme lui, tandis qu'il n'y avait l que l'intrt de l'observateur, qui ne voulait pas qu'on lui fermt la porte d'une maison o il y avait, l'insu de toute la terre, de pareilles choses observer. Et je m'en revins, le doigt sur ma bouche, bien rsolu de ne souffler mot personne de ce dont personne dans le pays ne se doutait. Ah! les plaisirs de l'observateur! ces plaisirs impersonnels et solitaires de l'observateur, que j'ai toujours mis au-dessus de tous les autres, j'allais pouvoir me les donner en plein, dans ce coin de campagne, en ce vieux chteau isol, o, comme mdecin, je pouvais venir quand il me plairait... -- Heureux d'tre dlivr d'une inquitude, Savigny m'avait dit: "Jusqu' nouvel ordre, docteur, venez tous les jours." Je pourrais donc tudier, avec autant d'intrt et de suite qu'une maladie, le mystre d'une situation qui, raconte n'importe qui, aurait sembl impossible... Et comme dj, ds le premier jour que je l'entrevis, ce mystre excita en moi la facult ratiocinante, qui est le bton d'aveugle du savant et surtout du mdecin, dans la curiosit acharne de leurs recherches, je commenai immdiatement de raisonner cette situation pour l'clairer... Depuis combien de temps existait-elle?... Datait-elle de la disparition de Hauteclaire?... Y avait-il dj plus d'un an que la chose durait et que Hauteclaire Stassin tait femme de chambre chez la comtesse de Savigny? Comment, except moi, qu'il avait bien fallu faire venir, personne n'avait-il vu ce que j'avais vu, moi, si aisment et si vite?... Toutes questions qui montrent cheval et s'en vinrent en croupe V... avec moi, accompagnes de bien d'autres qui se levrent et que je ramassai sur ma route. Le comte et la comtesse de Savigny, qui passaient pour s'adorer, vivaient, il est vrai, assez retirs de toute espce de monde. Mais, enfin, une visite pouvait, de temps en temps, tomber au chteau. Il est vrai encore que si c'tait une visite d'hommes, Hauteclaire pouvait ne pas paratre. Et si c'tait une visite de femmes, ces femmes de V..., pour la plupart, ne l'avaient jamais assez bien vue pour la reconnatre, cette fille bloque, pendant des annes, par ses leons, au fond d'une salle d'armes, et qui, aperue de loin, cheval ou l'glise, portait des voiles qu'elle paississait dessein, -- car Hauteclaire (je vous l'ai dit) avait toujours eu cette fiert des tres trs fiers, que trop de curiosit offense, et qui se cachent d'autant plus qu'ils se sentent la cible de plus de regards. Quant aux gens de M. de Savigny, avec lesquels elle tait bien oblige de vivre, s'ils taient de V... ils ne la connaissaient pas, et peut-tre n'en taient-ils point... Et c'est ainsi que je rpondais, tout en trottant, ces premires questions, qui, au bout d'un certain temps et d'un certain chemin, rencontraient leurs rponses, et qu'avant d'tre descendu de la selle, j'avais dj construit tout un difice de suppositions, plus ou moins plausibles, pour expliquer ce qui, un autre qu'un raisonneur comme moi, aurait t inexplicable. La seule chose peut-tre que je n'expliquais pas si bien, c'est que l'clatante beaut de Hauteclaire n'et pas t un obstacle son entre dans le service de la comtesse de Savigny, qui aimait son mari et qui devait en tre jalouse. Mais, outre que les patriciennes de V..., aussi fires pour le moins que les femmes des paladins de Charlemagne, ne supposaient pas (grave erreur; mais elles n'avaient pas lu le Mariage de Figaro!) que la plus belle fille de chambre ft plus pour leurs maris que le plus beau laquais n'tait pour elles, je finis par me dire, en quittant l'trier, que la comtesse de Savigny avait ses raisons pour se croire aime, et qu'aprs tout ce sacripant de Savigny tait bien de taille, si le doute la prenait, ajouter ces raisons-l. -- Hum! -- fis-je sceptiquement au docteur, que je ne pus m'empcher d'interrompre, -- tout cela est bel et bon, mon cher docteur, mais n'tait pas la situation son imprudence. Certes, non! -- rpondit-il; -- mais, si c'tait l'imprudence mme qui ft la situation? -- ajouta ce grand connaisseur en nature humaine. -- Il est des passions que l'imprudence allume, et qui, sans le danger qu'elles provoquent, n'existeraient pas. Au XVIe sicle, qui fut un sicle aussi passionn que peut l'tre une poque, la plus magnifique cause d'amour fut le danger mme de l'amour. En sortant des bras d'une matresse, on risquait d'tre poignard; ou le mari vous empoisonnait dans le manchon de sa femme, bais par vous et sur lequel vous aviez fait toutes les btises d'usage; et, bien loin d'pouvanter l'amour, ce danger incessant l'agaait, l'allumait et le rendait irrsistible! Dans nos plates moeurs modernes, o la loi a remplac la passion, il est vident que l'article du Code qui s'applique au mari coupable d'avoir, -- comme elle dit grossirement, la loi, -- introduit "la concubine dans le domicile conjugal", est un danger assez ignoble; mais pour les mes nobles, ce danger, de cela seul qu'il est ignoble,. est d'autant plus grand; et Savigny, en s'y exposant, y trouvait peut-tre la seule anxieuse volupt qui enivre vraiment les mes fortes. Le lendemain, vous pouvez le croire, -- continua le docteur Torty, -- j'tais au chteau de bonne heure; mais ni ce jour, ni les suivants, je n'y vis rien qui ne ft le train de toutes les maisons o tout est normal et rgulier. Ni du ct de la malade, ni du ct du comte, ni mme du ct de la fausse Eulalie, qui faisait naturellement son service comme si elle avait t exclusivement leve pour cela, je ne remarquai quoi que ce soit qui pt me renseigner sur le secret que j'avais surpris. Ce qu'il y avait de certain, c'est que le comte de Savigny et Hauteclaire Stassin jouaient la plus effroyablement impudente des comdies avec la simplicit d'acteurs consomms, et qu'ils s'entendaient pour la jouer. Mais ce qui n'tait pas si certain, et ce que je voulais savoir d'abord, c'est si la comtesse tait rellement leur dupe, et si, au cas o elle l'tait, il serait possible qu'elle le ft longtemps. C'est donc sur la comtesse que je concentrai mon attention. J'eus d'autant moins de peine la pntrer qu'elle tait ma malade, et, par le fait de sa maladie, le point de mire de mes observations. C'tait, comme je vous l'ai dit, une vraie femme de V..., qui ne savait rien de rien que ceci: c'est qu'elle tait noble, et qu'en dehors de la noblesse, le monde n'tait pas digne d'un regard... Le sentiment de leur noblesse est la seule passion des femmes de V... dans la haute classe, -- dans toutes les classes, fort passionnes. Mlle Delphine de Cantor, leve aux Bndictines o, sans nulle vocation religieuse, elle s'tait horriblement ennuye, en tait sortie pour s'ennuyer dans sa famille, jusqu'au moment o elle pousa le comte de Savigny, qu'elle aima, ou crut aimer, avec la facilit des jeunes filles ennuyes aimer le premier venu qu'on leur prsente. C'tait une femme blanche, molle de tissus, mais dure d'os, au teint de lait dans lequel et surnag du son, car les petites taches de rousseur dont il tait sem taient certainement plus fonces que ses cheveux, d'un roux trs doux. Quand elle me tendit son bras ple, vein comme une nacre bleutre, un poignet fin et de race, o le pouls l'tat normal battait languissamment, elle me fit l'effet d'tre mise au monde et cre pour tre victime... pour tre broye sous les pieds de cette fire Hauteclaire, qui s'tait courbe devant elle jusqu'au rle de servante. Seulement, cette ide, qui naissait d'abord en la regardant, tait contrarie par un menton qui se relevait, l'extrmit de ce mince visage, un menton de Fulvie sur les mdailles romaines, gar au bas de ce minois chiffonn, et aussi par un front obstinment bomb, sous ces cheveux sans rutilance. Tout cela finissait par embarrasser le jugement. Pour les pieds de Hauteclaire, c'tait peut-tre de l que viendrait l'obstacle; -- tant impossible qu'une situation comme celle que j'entrevoyais dans cette maison, -- de prsent, tranquille, -- n'aboutt pas quelque clat affreux... En vue de cet clat futur, je me mis donc ausculter doublement cette petite femme, qui ne pouvait pas rester lettre close pour son mdecin bien longtemps. Qui confesse le corps tient vite le coeur. S'il y avait des causes morales ou immorales la souffrance actuelle de la comtesse, elle aurait beau se rouler en boule avec moi, et rentrer en elle ses impressions et ses penses, il faudrait bien qu'elle les allonget. Voil ce que je me disais; mais, vous pouvez vous fier moi, je la tournai et la retournai vainement avec ma serre de mdecin. Il me fut vident, au bout de quelques jours, qu'elle n'avait pas le moindre soupon de la complicit de son mari et de Hauteclaire dans le crime domestique dont sa maison tait le silencieux et discret thtre... Etait-ce, de sa part, dfaut de sagacit? mutisme de sentiments jaloux? Qu'tait-ce?... Elle avait une rserve un peu hautaine avec tout le monde, except avec son mari. Avec cette fausse Eulalie qui la servait, elle tait imprieuse, mais douce. Cela peut sembler contradictoire. Cela ne l'est point. Cela n'est que vrai. Elle avait le commandement bref, mais qui n'lve jamais la voix, d'une femme faite pour tre obie et qui est sre de l'tre... Elle l'tait admirablement. Eulalie, cette effrayante Eulalie, insinue, glisse chez elle, je ne savais comment, l'enveloppait de ces soins qui s'arrtent juste temps avant d'tre une fatigue pour qui les reoit, et montrait dans les dtails de son service une souplesse et une entente du caractre de sa matresse qui tenait autant du gnie de la volont que du gnie de l'intelligence... Je finis mme par parler la comtesse de cette Eulalie, que je voyais si naturellement circuler autour d'elle pendant mes visites, et qui me donnait le froid dans le dos que donnerait un serpent qu'on verrait se drouler et s'tendre, sans faire le moindre bruit, en s'approchant du lit d'une femme endormie... Un soir que la comtesse lui demanda d'aller chercher je ne sais plus quoi, je pris occasion de sa sortie et de la rapidit, pas lgers, avec laquelle elle l'excuta, pour risquer un mot qui fit peut-tre jour: -- Quels pas de velours! dis-je, en la regardant sortir. Vous avez l, madame la comtesse, une femme de chambre d'un bien agrable service, ce que je crois. Me permettez-vous de vous demander o vous l'avez prise? Est-ce qu'elle est de V..., par hasard, cette fille-l? -- Oui, elle me sert fort bien, rpondit indiffremment la comtesse, qui se regardait alors dans un petit miroir main, encadr dans du velours vert et entour de plumes de paon, avec cet air impertinent qu'on a toujours quand on s'occupe de tout autre chose que de ce qu'on vous dit. J'en suis on ne peut plus contente. Elle n'est pas de V...; mais vous dire d'o elle est, je n'en sais plus rien. Demandez M. de Savigny, si vous tenez le savoir, docteur, car c'est lui qui me l'a amene quelque temps. aprs notre mariage. Elle avait servi, me dit-il en me la prsentant, chez une vieille cousine lui, qui venait de mourir, et elle tait reste sans place. Je l'ai prise de confiance, et j'ai bien fait. C'est une perfection de femme de chambre. Je ne crois pas qu'elle ait un dfaut. -- Moi, je lui en connais un, madame la comtesse, -- dis-je en affectant la gravit. -- Ah! et lequel? -- fit-elle languissamment, avec le dsintrt de ce qu'elle disait, et en regardant toujours dans sa petite glace, o elle tudiait attentivement ses lvres ples. -- Elle est trop belle, -- dis-je; -- elle est rellement trop belle pour une femme de chambre. Un de ces jours, on vous l'enlvera. -- Vous croyez? -- fit-elle, toujours se regardant, et toujours distraite de ce que je disais. -- Et ce sera, peut-tre, un homme comme il faut et de votre monde qui s'en amourachera, madame la comtesse! Elle est assez belle pour tourner la tte un duc. Je prenais la mesure de mes paroles tout en les prononant. C'tait l un coup de sonde; mais si je ne rencontrais rien, je ne pouvais pas en donner un de plus. -- Il n'y a pas de duc V..., -- rpondit la comtesse, dont le front resta aussi poli que la glace qu'elle tenait la main. Et, d'ailleurs, toutes ces filles-l, docteur, ajouta-t-elle en lissant un de ses sourcils, quand elles veulent partir, ce n'est pas l'affection que vous avez pour elles qui les en empche. Eulalie a le service charmant, mais elle abuserait comme les autres de l'affection que l'on aurait pour elle, et je me garde bien de m'y attacher. Et il ne fut plus question d'Eulalie ce jour-l. La comtesse tait absolument abuse. Qui ne l'aurait t, du reste? Moi-mme, -- qui de prime-abord l'avais reconnue, cette Hauteclaire vue tant de fois, une simple longueur d'pe, dans la salle d'armes de son pre, -- il y avait des moments o j'tais tent de croire Eulalie. Savigny avait beaucoup moins qu'elle, lui qui aurait d l'avoir davantage, la libert, l'aisance, le naturel dans le mensonge; mais elle! ah! elle s'y mouvait et elle y vivait comme le plus flexible des poissons vit et se meut dans l'eau. Il fallait, certes, qu'elle l'aimt, et l'aimt trangement, pour faire ce qu'elle faisait, pour avoir tout plant l d'une existence exceptionnelle, qui pouvait flatter sa vanit en fixant sur elle les regards d'une petite ville, -- pour elle l'univers, - - o plus tard elle pouvait trouver, parmi les jeunes gens, ses admirateurs et ses adorateurs, quelqu'un qui l'pouserait par amour et la ferait entrer dans cette socit plus leve, dont elle ne connaissait que les hommes, Lui, l'aimant, jouait certainement moins gros jeu qu'elle. Il avait, en dvoment, la position infrieure. Sa fiert d'homme devait souffrir de ne pouvoir pargner sa matresse l'indignit d'une situation humiliante. Il y avait mme, dans tout cela, une inconsquence avec le caractre imptueux qu'on attribuait Savigny. S'il aimait Hauteclaire au point de lui sacrifier sa jeune femme, il aurait pu l'enlever et aller vivre avec elle en Italie, -- cela se faisait dj trs bien en ce temps-l! -- sans passer par les abominations d'un concubinage honteux et cach. Etait-ce donc lui qui aimait le moins?... Se laissait-il plutt aimer par Hauteclaire, plus aimer par elle qu'il ne l'aimait?... Etait-ce elle qui, d'elle-mme, tait venue le forcer jusque dans les gardes du domicile conjugal? Et lui, trouvant la chose audacieuse et piquante, laissait-il faire cette Putiphar d'une espce nouvelle, qui, toute heure, lui avivait la tentation?... Ce que je voyais ne me renseignait pas beaucoup sur Savigny et Hauteclaire... Complices -- ils l'taient bien, parbleu! -- dans un adultre quelconque; mais les sentiments qu'il y avait au fond de cet adultre, quels taient-ils?... Quelle tait la situation respective de ces deux tres l'un vis--vis de l'autre?... Cette inconnue de mon algbre, je tenais la dgager. Savigny tait irrprochable pour sa femme; mais lorsque Hauteclaire-Eulalie tait l, il avait, pour moi qui l'ajustais du coin de l'oeil, des prcautions qui attestaient un esprit bien peu tranquille. Quand, dans le tous-les-jours de la vie, il demandait un livre, un journal, un objet quelconque la femme de chambre de sa femme, il avait des manires de prendre cet objet qui eussent tout rvl une autre femme que cette petite pensionnaire, leve aux Bndictines, et qu'il avait pouse... On voyait que sa main avait peur de rencontrer celle de Hauteclaire, comme si, la touchant par hasard, il lui et t impossible de ne pas la prendre. Hauteclaire n'avait point de ces embarras; de ces prcautions pouvantes... Tentatrice comme elles le sont toutes, qui tenteraient Dieu dans son ciel, s'il y en avait un, et le Diable dans son enfer, elle semblait vouloir agacer, tout ensemble, et le dsir et le danger. Je la vis une ou deux fois, -- le jour o ma visite tombait pendant le dner, que Savigny faisait pieusement auprs du lit de sa femme. C'tait elle qui servait, les autres domestiques n'entrant point dans l'appartement de la comtesse. Pour mettre les plats sur la table, il fallait se pencher un peu par-dessus l'paule de Savigny, et je la surpris qui, en les y mettant, frottait des pointes de son corsage la nuque et les oreilles du comte, qui devenait tout ple... et qui regardait si sa femme ne le regardait pas. Ma foi! j'tais jeune encore dans ce temps, et le tapage des molcules dans l'organisation, qu'on appelle la violence des sensations, me semblait la seule chose qui valt la peine de vivre. Aussi m'imaginais-je qu'il devait y avoir de fameuses jouissances dans ce concubinage cach avec une fausse servante, sous les yeux affronts d'une femme qui pouvait tout deviner. Oui, le concubinage dans la maison conjugale, comme dit ce vieux Prudhomme de Code, c'est ce moment-l que je le compris! Mais except les pleurs et les transes rprimes de Savigny, je ne voyais rien du roman qu'ils faisaient entre eux, en attendant le drame et la catastrophe... selon moi invitables. O en taient-ils tous les deux? C'tait l le secret de leur roman, que je voulais arracher. Cela me prenait la pense comme la griffe de sphinx d'un problme, et cela devint si fort que, de l'observation, je tombai dans l'espionnage, qui n'est que de l'observation tout prix. H! h! un got vif, bientt nous dprave... Pour savoir ce que j'ignorais, je me permis bien de petites bassesses, trs indignes de moi, et que je jugeais telles, et que je me permis nanmoins. Ah! l'habitude de la sonde, mon cher! Je la jetais partout. Lorsque, dans mes visites au chteau, je mettais mon cheval l'curie, je faisais jaser les domestiques sur les matres, sans avoir l'air d'y toucher. Je mouchardais (oh! je ne m'pargne pas le mot) pour le compte de ma propre curiosit. Mais les domestiques taient tout aussi tromps que la comtesse. Ils prenaient Hauteclaire de trs bonne foi pour une des leurs, et j'en aurais t pour mes frais de curiosit sans un hasard qui, comme toujours, en fit plus, en une fois, que toutes mes combinaisons, et m'en apprit plus que tous mes espionnages. Il y avait plus de deux mois que j'allais voir la comtesse, dont la sant ne s'amliorait pas et prsentait de plus en plus les symptmes de cette dbilitation si commune maintenant, et que les mdecins de ce temps nerv ont appele du nom d'anmie. Savigny et Hauteclaire continuaient de jouer, avec la mme perfection, la trs difficile comdie que mon arrive et ma prsence en ce chteau n'avaient pas dconcerte. Nanmoins, on et dit qu'il y avait un peu de fatigue dans les acteurs. Serlon avait maigri, et j'avais entendu dire V...: "Quel bon mari que ce M. de Savigny! Il est dj tout chang de la maladie de sa femme. Quelle belle chose donc que de s'aimer!" Hauteclaire, la beaut immobile, avait les yeux battus, pas battus comme on les a quand ils ont pleur, car ces yeux-l n'ont peut-tre jamais pleur de leur vie; mais ils l'taient comme quand on a beaucoup veill, et n'en brillaient que plus ardents, du fond de leur cercle violtre. Cette maigreur de Savigny, du reste, et ces yeux cerns de Hauteclaire, pouvaient venir d'autre chose que de la vie compressive qu'ils s'taient impose. Ils pouvaient venir de tant de choses, dans ce milieu souterrainement volcanis! J'en tais regarder ces marques trahissantes leurs visages, m'interrogeant tout bas et ne sachant trop que me rpondre, quand un jour, tant all faire ma tourne de mdecin dans les alentours, je revins le soir par Savigny. Mon intention tait d'entrer au chteau, comme l'ordinaire; mais un accouchement trs laborieux d'une femme de la campagne m'avait retenu fort tard, et, quand je passai par le chteau, l'heure tait beaucoup trop avance pour que j'y pusse entrer. Je ne savais pas mme l'heure qu'il tait. Ma montre de chasse s'tait arrte. Mais la lune, qui avait commenc de descendre de l'autre ct de sa courbe dans le ciel, marquait, ce vaste cadran bleu, un peu plus de minuit, et touchait presque, de la pointe infrieure de son croissant, de la pointe infrieure de son croissant, la pointe des hauts sapins de Savigny, derrire lesquels elle allait disparatre... -- ... tes-vous all parfois Savigny? -- fit le docteur, en s'interrompant tout coup et en se tournant vers moi. -- Oui, -- reprit-il, mon signe de tte. -- Eh bien! vous savez qu'on est oblig d'entrer dans ce bois de sapins et de passer le long des murs du chteau, qu'il faut doubler comme un cap, pour prendre la route qui mne directement V... Tout coup, dans l'paisseur de ce bois noir o je ne voyais goutte de lumire ni n'entendais goutte de bruit, voil qu'il m'en arriva un l'oreille que je pris pour celui d'un battoir, -- le battoir de quelque pauvre femme, occupe le jour aux champs, et qui profitait du clair de lune pour laver son linge quelque lavoir ou quelque foss... Ce ne fut qu'en avanant vers le chteau, qu' ce claquement rgulier se mla un autre bruit qui m'claira sur la nature du premier. C'tait un cliquetis d'pes qui se croisent, et se frottent, et s'agacent. Vous savez comme on entend tout dans le silence et l'air fin des nuits, comme les moindres bruits y prennent des prcisions de distinctibilit singulire! J'entendais, ne pouvoir m'y mprendre, le froissement anim du fer. Une ide me passa dans l'esprit; mais, quand je dbouchai du bois de sapins du chteau, blmi par la lune, et dont une fentre tait ouverte: -- Tiens! -- fis-je, admirant la force des gots et des habitudes, -- voil donc toujours leur manire de faire l'amour! Il tait vident que c'tait Serlon et Hauteclaire qui faisaient des armes cette heure. On entendait les pes comme si on les avait vues. Ce que j'avais pris pour le bruit des battoirs c'taient les appels du pied des tireurs. La fentre ouverte l'tait dans le pavillon le plus loign, des quatre pavillons, de celui o se trouvait la chambre de la comtesse. Le chteau endormi, morne et blanc sous la lune, tait comme une chose morte... Partout ailleurs que dans ce pavillon, choisi dessein, et dont la porte-fentre, orne d'un balcon, donnait sous des persiennes moiti fermes, tout tait silence et obscurit; mais c'tait de ces persiennes, moiti fermes et zbres de lumire sur le balcon, que venait ce double bruit des appels du pied et du grincement des fleurets. Il tait si clair, il arrivait si net l'oreille, que je prjugeai avec raison, comme vous allez voir, qu'ayant trs chaud (on tait en juillet), ils avaient ouvert la porte du balcon sous les persiennes. J'avais arrt mon cheval sur le bord du bois, coutant leur engagement qui paraissait trs vif, intress par cet assaut d'armes entre amants qui s'taient aims les armes la main et qui continuaient de s'aimer ainsi, quand, au bout d'un certain temps, le cliquetis des fleurets et le claquement des appels du pied cessrent. Les persiennes de la porte vitre du balcon furent pousses et s'ouvrirent, et je n'eus que le temps, pour ne pas tre aperu dans cette nuit claire, de faire reculer mon cheval dans l'ombre du bois de sapins. Serlon et Hauteclaire vinrent s'accouder sur la rampe en fer du balcon. Je les discernais merveille. La lune tomba derrire le petit bois, mais la lumire d'un candlabre, que je voyais derrire eux dans l'appartement, mettait en relief leur double silhouette. Hauteclaire tait vtue, si cela s'appelle vtue, comme je l'avais vue tant de fois, donnant ses leons V..., lace dans ce gilet d'armes de peau de chamois qui lui faisait comme une cuirasse, et les jambes moules par ces chausses en soie qui en prenaient si juste le contour muscl. Savigny portait peu prs le mme costume. Sveltes et robustes tous deux, ils apparaissaient sur le fond lumineux, qui les encadrait, comme deux belles statues de la Jeunesse et de la Force. Vous venez tout l'heure d'admirer dans ce jardin l'orgueilleuse beaut de l'un et de l'autre, que les annes n'ont pas dtruite encore. Eh bien! aidez-vous de cela pour vous faire une ide de la magnificence du couple que j'apercevais alors, ce balcon, dans ces vtements serrs qui ressemblaient une nudit. Ils parlaient, appuys la rampe, mais trop bas pour que j'entendisse leurs paroles; mais les attitudes de leurs corps les disaient pour eux. Il y eut un moment o Savigny laissa tomber passionnment son bras autour de cette taille d'amazone qui semblait faite pour toutes les rsistances et qui n'en fit pas... Et, la fire Hauteclaire se suspendant presque en mme temps au cou de Serlon, ils formrent, eux deux, ce fameux et voluptueux groupe de Canova qui est dans toutes les mmoires, et ils restrent ainsi sculpts bouche bouche le temps, ma foi, de boire, sans s'interrompre et sans reprendre, au moins une bouteille de baisers! Cela dura bien soixante pulsations comptes ce pouls qui allait plus vite qu' prsent, et que ce spectacle fit aller plus vite encore... Oh! oh! -- fis-je, quand je dbusquai de mon bois et qu'ils furent rentrs, toujours enlacs l'un l'autre, dans l'appartement dont ils abaissrent les rideaux, de grands rideaux sombres. -- Il faudra bien qu'un de ces matins ils se confient moi. Ce n'est pas seulement eux qu'ils auront cacher. -- En voyant ces caresses et cette intimit qui me rvlaient tout, j'en tirais, en mdecin, les consquences. Mais leur ardeur devait tromper mes prvisions. Vous savez comme moi que les tres qui s'aiment trop (le cynique docteur dit un autre mot) ne font pas d'enfants. Le lendemain matin, j'allai Savigny. Je trouvai Hauteclaire redevenue Eulalie, assise dans l'embrasure d'une des fentres du long corridor qui aboutissait la chambre de sa matresse, une masse de linge et de chiffons sur une chaise devant elle, occupe coudre et tailler l-dedans, elle, la tireuse d'pe de la nuit! S'en douterait-on? pensai-je, en l'apercevant avec son tablier blanc et ces formes que j'avais vues, comme si elles avaient t nues, dans le cadre clair du balcon, noyes alors dans les plis d'une jupe qui ne pouvait pas les engloutir... Je passai, mais sans lui parler, car je ne lui parlais que le moins possible, ne voulant pas avoir avec elle l'air de savoir ce que je savais et ce qui aurait peut-tre filtr travers ma voix ou mon regard. Je me sentais bien moins comdien qu'elle, et je me craignais... D'ordinaire, lorsque je passais le long de ce corridor o elle travaillait toujours, quand elle n'tait pas de service auprs de la comtesse, elle m'entendait si bien venir, elle tait si sre que c'tait moi, qu'elle ne relevait jamais la tte. Elle restait incline sous son casque de batiste empese, ou sous cette autre coiffe normande qu'elle portait aussi certains jours, et qui ressemble au hennin d'Isabeau de Bavire, les yeux sur son travail et les joues voiles par ces longs tire-bouchons d'un noir bleu qui pendaient sur leur ovale ple, n'offrant ma vue que la courbe d'une nuque estompe par d'pais frisons, qui s'y tordaient comme les dsirs qu'ils faisaient natre. Chez Hauteclaire, c'est surtout l'animal qui est superbe. Nulle femme plus qu'elle n'eut peut-tre ce genre de beaut-l... Les hommes, qui, entre eux, se disent tout, l'avaient bien souvent remarque. A V..., quand elle y donnait des leons d'armes, les hommes l'appelaient entre eux: Mademoiselle Esa... Le Diable apprend aux femmes ce qu'elles sont, ou plutt elles l'apprendraient au Diable, s'il pouvait l'ignorer... Hauteclaire, si peu coquette pourtant, avait en coutant, quand on lui parlait, des faons de prendre et d'enrouler autour de ses doigts les longs cheveux friss et tasss cette place du cou, ces rebelles au peigne qui avait liss le chignon, et dont un seul suffit pour troubler l'me, nous dit la Bible. Elle savait bien les ides que ce jeu faisait natre! Mais prsent, depuis qu'elle tait femme de chambre, je ne l'avais pas vue, une seule fois, se permettre ce geste de la puissance jouant avec la flamme, mme en regardant Savigny. Mon cher, ma parenthse est longue; mais tout ce qui vous fera bien connatre ce qu'tait Hauteclaire Stassin importe mon histoire... Ce jour-l, elle fut bien oblige de se dranger et de venir me montrer son visage, car la comtesse la sonna et lui commanda de me donner de l'encre et du papier dont j'avais besoin pour une ordonnance, et elle vint. Elle vint, le d d'acier au doigt, qu'elle ne prit pas le temps d'ter, ayant piqu l'aiguille enfile sur sa provocante poitrine, o elle en avait piqu une masse d'autres presses les unes contre les autres et l'embellissant de leur acier. Mme l'acier des aiguilles allait bien cette diablesse de fille, faite pour l'acier, et qui, au Moyen Age, aurait port la cuirasse. Elle se tint debout devant moi pendant que j'crivais, m'offrant l'critoire avec ce noble et moelleux mouvement dans les avant-bras que l'habitude de faire des armes lui avait donn plus qu' personne. Quand j'eus fini, je levai les yeux et je la regardai, pour ne rien affecter, et je lui trouvai le visage fatigu de sa nuit. Savigny, qui n'tait pas l quand j'tais arriv, entra tout coup. Il tait bien plus fatigu qu'elle... Il me parla de l'tat de la comtesse, qui ne gurissait pas. Il m'en parla comme un homme impatient qu'elle ne gurit pas. Il avait le ton amer, violent, contract de l'homme impatient. Il allait et venait en parlant. Je le regardais froidement, trouvant la chose trop forte pour le coup, et ce ton napolonien avec moi un peu inconvenant. "Mais si je gurissais ta femme, -- pensai-je insolemment, -- tu ne ferais pas des armes et l'amour toute la nuit avec ta matresse." J'aurais pu le rappeler au sentiment de la ralit et de la politesse qu'il oubliait, lui planter sous le nez, si cela m'avait plu, les sels anglais d'une bonne rponse. Je me contentai de le regarder. Il devenait plus intressant pour moi que jamais, car il m'tait vident qu'il jouait plus que jamais la comdie. Et le docteur s'arrta de nouveau. Il plongea son large pouce et son index dans sa bote d'argent guilloch et aspira une prise de macoubac, comme il avait l'habitude d'appeler pompeusement son tabac. Il me parut si intressant son tour, que je ne lui fis aucune observation et qu'il reprit, aprs avoir absorb sa prise et pass son doigt crochu sur la courbure de son avide nez en bec de corbin: Oh! pour impatient, il l'tait rellement; mais ce n'tait point parce que sa femme ne gurissait pas, cette femme laquelle il tait si dterminment infidle! Que diable! lui qui concubinait avec une servante dans sa propre maison, ne pouvait gure s'encolrer parce que sa femme ne gurissait pas! Est-ce que, elle gurie, l'adultre n'et pas t plus difficile? Mais c'tait vrai, pourtant, que la tranerie de ce mal sans bout le lassait, lui portait sur les nerfs. Avait-il pens que ce serait moins long? Et, depuis, lorsque j'y ai song, si l'ide d'en finir vint lui ou elle, ou tous les deux, puisque la maladie ou le mdecin n'en finissait pas, c'est peut-tre de ce moment-l... -- Quoi! docteur, ils auraient donc?... Je n'achevai pas, tant cela me coupait la parole, l'ide qu'il me donnait! Il baissa la tte en me regardant, aussi tragique que la statue du Commandeur, quand elle accepte de souper. Oui! -- souffla-t-il lentement, d'une voix basse, rpondant ma pense: -- Au moins, quelques jours de l, tout le pays apprit avec terreur que la comtesse tait morte empoisonne... -- Empoisonne! m'criai-je. ... Par sa femme de chambre, Eulalie, qui avait pris une fiole l'une pour l'autre et qui, disait-on, avait fait avaler sa matresse une bouteille d'encre double, au lieu d'une mdecine que j'avais prescrite. C'tait possible, aprs tout, qu'une pareille mprise. Mais je savais, moi, qu'Eulalie, c'tait Hauteclaire! Mais je les avais vus, tous deux, faire le groupe de Canova, au balcon! Le monde n'avait pas vu ce que j'avais vu. Le monde n'eut d'abord que l'impression d'un accident terrible. Mais quand, deux ans aprs cette catastrophe, on apprit que le comte Serlon de Savigny pousait publiquement la fille Stassin, -- car il fallut bien dclencher qui elle tait, la fausse Eulalie, -- et qu'il allait la coucher dans les draps chauds encore de sa premire femme, Mlle Delphine de Cantor, oh! alors, ce fut un grondement de tonnerre de soupons voix basse, comme si on avait eu peur de ce qu'on disait et de ce qu'on pensait. Seulement, au fond, personne ne savait. On ne savait que la monstrueuse msalliance, qui fit montrer au doigt le comte de Savigny et l'isola comme un pestifr. Cela suffisait bien, du reste. Vous savez quel dshonneur c'est, ou plutt c'tait, car les choses ont bien chang aussi dans ce pays-l, que de dire d'un homme: Il a pous sa servante! Ce dshonneur s'tendit et resta sur Serlon comme une souillure. Quant l'horrible bourdonnement du crime souponn qui avait couru, il s'engourdit bientt comme celui d'un taon qui tombe lass dans une ornire. Mais il y avait cependant quelqu'un qui savait et qui tait sr... -- Et ce ne pouvait tre que vous, docteur? -- interrompis-je. -- C'tait moi, en effet, -- reprit-il, -- mais pas moi tout seul. Si j'avais t seul pour savoir, je n'aurais jamais eu que de vagues lueurs, pires que l'ignorance... Je n'aurais jamais t sr, et, fit-il, en s'appuyant sur les mots avec l'aplomb de la scurit complte: -- je le suis! Et, coutez bien comme je le suis! -- ajouta-t-il, en me prenant le genou avec ses doigts noueux, comme avec une pince. Or, son histoire me pinait encore plus que ce systme d'articulations de crabe qui formait sa redoutable main. Vous vous doutez bien, -- continua-t-il, -- que je fus le premier savoir l'empoisonnement de la comtesse. Coupables ou non, il fallait bien qu'ils m'envoyassent chercher, moi qui tais le mdecin. On ne prit pas la peine de seller un cheval. Un garon d'curie vint poil et au grand galop me trouver V..., d'o je le suivis, du mme galop, Savigny. Quand j'arrivai, -- cela avait-il t calcul? -- il n'tait plus possible d'arrter les ravages de l'empoisonnement. Serlon, dvast de physionomie, vint au devant de moi dans la cour et me dit, au dgag de l'trier, comme s'il et eu peur des mots dont il se servait: -- Une domestique s'est trompe. (Il vitait de dire: Eulalie, que tout le monde nommait le lendemain.) Mais, docteur, ce n'est pas possible! Est-ce que l'encre double serait un poison?... -- Cela dpend des substances avec quoi elle est faite, -- repartis-je. -- Il m'introduisit chez la comtesse, puise de douleur, et dont le visage rtract ressemblait un peloton de fil blanc tomb dans de la teinture verte... Elle tait effrayante ainsi. Elle me sourit affreusement de ses lvres noires et de ce sourire qui dit un homme qui se tait: "Je sais bien ce que vous pensez..." D'un tour d'oeil je cherchai dans la chambre si Eulalie ne s'y trouvait pas. J'aurais voulu voir sa contenance pareil moment. Elle n'y tait point. Toute brave qu'elle ft, avait-elle eu peur de moi?... Ah! je n'avais encore que d'incertaines donnes... La comtesse fit un effort en m'apercevant et s'tait souleve sur son coude. -- Ah! vous voil, docteur, -- dit-elle; -- mais vous venez trop tard. Je suis morte. Ce n'est pas le mdecin qu'il fallait envoyer chercher, Serlon, c'tait le prtre. Allez! donnez des ordres pour qu'il vienne, et que tout le monde me laisse seule deux minutes avec le docteur. Je le veux! Elle dit ce: Je le veux, comme je ne le lui avais jamais entendu dire, -- comme une femme qui avait ce front et ce menton dont je vous ai parl. -- Mme moi? -- dit Savigny, faiblement. -- Mme vous, -- fit-elle. Et elle ajouta, presque caressante: -- Vous savez, mon ami, que les femmes ont surtout des pudeurs pour ceux qu'elles aiment. peine fut-il sorti, qu'un atroce changement se produisit en elle. De douce, elle devint fauve. -- Docteur, -- dit-elle d'une voix haineuse, -- ce n'est pas un accident que ma mort, c'est un crime. Serlon aime Eulalie, et elle m'a empoisonne! Je ne vous ai pas cru quand vous m'avez dit que cette fille tait trop belle pour une femme de chambre. J'ai eu tort. Il aime cette sclrate, cette excrable fille qui m'a tue. Il est plus coupable qu'elle, puisqu'il l'aime et qu'il m'a trahie pour elle. Depuis quelques jours, les regards qu'ils se jetaient des deux cts de mon lit m'ont bien avertie. Et encore plus le got horrible de cette encre avec laquelle ils m'ont empoisonne!!... Mais j'ai tout bu, j'ai tout pris, malgr cet affreux got, parce que j'tais bien aise de mourir! Ne me parlez pas de contre-poison. Je ne veux d'aucun de vos remdes. Je veux mourir. -- Alors, pourquoi m'avez-vous fait venir, madame la comtesse?... -- Eh bien! voici pourquoi, reprit-elle haletante... -- C'est pour vous dire qu'ils m'ont empoisonne, et pour que vous me donniez votre parole d'honneur de le cacher. Tout ceci va faire un clat terrible. Il ne le faut pas. Vous tes mon mdecin, et on vous croira, vous, quand vous parlerez de cette mprise qu'ils ont invente, quand vous direz que mme je ne serais pas morte, que j'aurais pu tre sauve, si depuis longtemps ma sant n'avait t perdue. Voil ce qu'il faut me jurer, docteur... Et comme je ne rpondais pas, elle vit ce qui s'levait en moi. Je pensais qu'elle aimait son mari au point de vouloir le sauver. C'tait l'ide qui m'tait venue, l'ide naturelle et vulgaire, car il est des femmes tellement ptries pour l'amour et ses abngations, qu'elles ne rendent pas le coup dont elles meurent. Mais la comtesse de Savigny ne m'avait jamais produit l'effet d'tre une de ces femmes-l! -- Ah! ce n'est pas ce que vous croyez qui me fait vous demander de me jurer cela, docteur! Oh! non! je hais trop Serlon en ce moment pour ne pas, malgr sa trahison, l'aimer encore... Mais je ne suis pas si lche que de lui pardonner! Je m'en irai de cette vie, jalouse de lui, et implacable. Mais il ne s'agit pas de Serlon, docteur, reprit-elle avec nergie, en me dcouvrant tout un ct de son caractre que j'avais entrevu, mais que je n'avais pas pntr dans ce qu'il avait de plus profond. Il s'agit du comte de Savigny. Je ne veux pas, quand je serai morte, que le comte de Savigny passe pour l'assassin de sa femme. Je ne veux pas qu'on le trane en cour d'assises, qu'on l'accuse de complicit avec une servante adultre et empoisonneuse! Je ne veux pas que cette tache reste sur ce nom de Savigny, que j'ai port. Oh! s'il ne s'agissait que de lui, il est digne de tous les chafauds! Mais, lui, je lui mangerais le coeur! Mais il s'agit de nous tous, les gens comme il faut du pays! Si nous tions encore ce que nous devrions tre, j'aurais fait jeter cette Eulalie dans une des oubliettes du chteau de Savigny, et il n'en aurait plus t question jamais! Mais, prsent, nous ne sommes plus les matres chez nous. Nous n'avons plus notre justice expditive et muette, et je ne veux pour rien des scandales et des publicits de la vtre, docteur; et j'aime mieux les laisser dans les bras l'un de l'autre, heureux et dlivrs de moi, et mourir enrage comme je meurs, que de penser, en mourant, que la noblesse de V... aurait l'ignominie de compter un empoisonneur dans ses rangs. Elle parlait avec une vibration inoue, malgr les tremblements saccads de sa mchoire qui claquait briser ses dents. Je la reconnaissais, mais je l'apprenais encore! C'tait bien la fille noble qui n'tait que cela, la fille noble plus forte, en mourant, que la femme jalouse. Elle mourait bien comme une fille de V..., la dernire ville noble de France! Et touch de cela plus peut- tre que je n'aurais d l'tre, je lui promis et je lui jurai, si je ne la sauvais pas, de faire ce qu'elle me demandait. Et je l'ai fait, mon cher. Je ne la sauvai pas. Je ne pus pas la sauver: elle refusa obstinment tout remde. Je dis ce qu'elle avait voulu, quand elle fut morte, et je persuadai... Il y a bien vingt-cinq ans de cela... prsent, tout est calm, silenc, oubli, de cette pouvantable aventure. Beaucoup de contemporains sont morts. D'autres gnrations ignorantes, indiffrentes, ont pouss sur leurs tombes, et la premire parole que je dis de cette sinistre histoire, c'est vous! Et encore, il a fallu ce que nous venons de voir pour vous la raconter. Il a fallu ces deux tres, immuablement beaux malgr le temps, immuablement heureux malgr leur crime, puissants, passionns, absorbs en eux, passant aussi superbement dans la vie que dans ce jardin, semblables deux de ces Anges d'autel qui s'enlvent, unis dans l'ombre d'or de leurs quatre ailes! J'tais pouvant... -- Mais, -- fis-je, -- si c'est vrai ce que vous me contez l, docteur, c'est un effroyable dsordre dans la cration que le bonheur de ces gens-l. -- C'est un dsordre ou c'est un ordre, comme il vous plaira, -- rpondit le docteur Torty, cet athe absolu et tranquille aussi, comme ceux dont il parlait, mais c'est un fait. Ils sont heureux exceptionnellement, et insolemment heureux. Je suis bien vieux, et j'ai vu dans ma vie bien des bonheurs qui n'ont pas dur; mais je n'ai vu que celui-l qui ft aussi profond, et qui dure toujours! Et croyez que je l'ai bien tudi, bien scrut, bien perscrut! Croyez que j'ai bien cherch la petite bte dans ce bonheur-l! Je vous demande pardon de l'expression, mais je puis dire que je l'ai pouill... J'ai mis les deux pieds et les deux yeux aussi avant que j'ai pu dans la vie de ces deux tres, pour voir s'il n'y avait pas leur tonnant et rvoltant bonheur un dfaut, une cassure, si petite qu'elle ft, quelque endroit cach; mais je n'ai jamais rien trouv qu'une flicit faire envie, et qui serait une excellente et triomphante plaisanterie du Diable contre Dieu, s'il y avait un Dieu et un Diable! Aprs la mort de la comtesse, je demeurai, comme vous le pensez bien, en bons termes avec Savigny. Puisque j'avais fait tant que de prter l'appui de mon affirmation la fable imagine par eux pour expliquer l'empoisonnement, ils n'avaient pas d'intrt m'carter, et moi j'en avais un trs grand connatre ce qui allait suivre, ce qu'ils allaient faire, ce qu'ils allaient devenir. J'tais horripil, mais je bravais mes horripilations... Ce qui suivit, ce fut d'abord le deuil de Savigny, lequel dura les deux ans d'usage, et que Savigny porta de manire confirmer l'ide publique qu'il tait le plus excellent des maris, passs, prsents et futurs... Pendant ces deux ans, il ne vit absolument personne. Il s'enterra dans son chteau avec une telle rigueur de solitude, que personne ne sut qu'il avait gard Savigny Eulalie, la cause involontaire de la mort de la comtesse et qu'il aurait d, par convenance seule, mettre la porte, mme dans la certitude de son innocence. Cette imprudence de garder chez soi une telle fille, aprs une telle catastrophe, me prouvait la passion insense que j'avais toujours souponne dans Serlon. Aussi ne fus-je nullement surpris quand un jour, en revenant d'une de mes tournes de mdecin, je rencontrai un domestique sur la route de Savigny, qui je demandai des nouvelles de ce qui se passait au chteau, et qui m'apprit qu'Eulalie y tait toujours... l'indiffrence avec laquelle il me dit cela, je vis que personne, parmi les gens du comte, ne se doutait qu'Eulalie ft sa matresse. "Ils jouent toujours serr, -- me dis-je. Mais pourquoi ne s'en vont-ils pas du pays? Le comte est riche. Il peut vivre grandement partout. Pourquoi ne pas filer avec cette belle diablesse (en fait de diablesse, je croyais celle-l) qui, pour le mieux crocheter, a prfr vivre dans la maison de son amant, au pril de tout, que d'tre sa matresse V..., dans quelque logement retir o il serait all bien tranquillement la voir en cachette?" Il y avait l un dessous que je ne comprenais pas. Leur dlire, leur dvorement d'eux-mmes taient-ils donc si grands qu'ils ne voyaient plus rien des prudences et des prcautions de la vie?... Hauteclaire, que je supposais plus forte de caractre que Serlon, Hauteclaire, que je croyais l'homme des deux dans leurs rapports d'amants, voulait-elle rester dans ce chteau o on l'avait vue servante et o l'on devait la voir matresse, et en restant, si on l'apprenait et si cela faisait un scandale, prparer l'opinion un autre scandale bien plus pouvantable, son mariage avec le comte de Savigny? Cette ide ne m'tait pas venue moi, si elle lui tait venue elle, en cet instant de mon histoire. Hauteclaire Stassin, fille de ce vieux pilier de salle d'armes, La Pointe-au-corps, -- que nous avions tous vue, V..., donner des leons et se fendre fond en pantalon collant, -- comtesse de Savigny! Allons donc! Qui aurait cru ce renversement, cette fin du monde? Oh! pardieu, je croyais trs bien, pour ma part, in petto, que le concubinage continuerait d'aller son train entre ces deux fiers animaux, qui avaient, au premier coup d'oeil, reconnu qu'ils taient de la mme espce et qui avaient os l'adultre sous les yeux mmes de la comtesse. Mais le mariage, le mariage effrontment accompli au nez de Dieu et des hommes, mais ce dfi jet l'opinion de toute une contre outrage dans ses sentiments et dans ses moeurs, j'en tais, d'honneur! mille lieues, et si loin que quand, au bout des deux ans du deuil de Serlon, la chose se fit brusquement, le coup de foudre de la surprise me tomba sur la tte comme si j'avais t un de ces imbciles qui ne s'attendent jamais rien de ce qui arrive, et qui, dans le pays, se mirent alors piauler comme les chiens, fouetts dans la nuit, piaulent aux carrefours. Du reste, en ces deux ans du deuil de Serlon, si strictement observ et qui fut, quand on en vit la fin, si furieusement tax d'hypocrisie et de bassesse, je n'allai pas beaucoup au chteau de Savigny... Qu'y serais-je all faire?... On s'y portait trs bien, et jusqu'au moment peu loign peut-tre o l'on m'enverrait chercher nuitamment, pour quelque accouchement qu'il faudrait bien cacher encore, on n'y avait pas besoin de mes services. Nanmoins, entre temps, je risquais une visite au comte. Politesse double de curiosit ternelle. Serlon me recevait ici ou l, selon l'occurrence et o il tait, quand j'arrivais. Il n'avait pas le moindre embarras avec moi. Il avait repris sa bienveillance. Il tait grave. J'avais dj remarqu que les tres heureux sont graves. Ils portent en eux attentivement leur coeur, comme un verre plein, que le moindre mouvement peut faire dborder ou briser... Malgr sa gravit et ses vtements noirs, Serlon avait dans les yeux l'incoercible expression d'une immense flicit. Ce n'tait plus l'expression du soulagement et de la dlivrance qui y brillait, comme le jour o, chez sa femme, il s'tait aperu que je reconnaissais Hauteclaire, mais que j'avais pris le parti de ne pas la reconnatre. Non, parbleu! c'tait bel et bien du bonheur! Quoique, en ces visites crmonieuses et rapides, nous ne nous entretinssions que de choses superficielles et extrieures, la voix du comte de Savigny, pour les dire, n'tait pas la mme voix qu'au temps de sa femme. Elle rvlait prsent, par la plnitude presque chaude de ses intonations, qu'il avait peine contenir des sentiments qui ne demandaient qu' lui sortir de la poitrine. Quant Hauteclaire (toujours Eulalie, et au chteau, ainsi que me l'avait dit le domestique), je fus assez longtemps sans la rencontrer. Elle n'tait plus, quand je passais, dans le corridor o elle se tenait du temps de la comtesse, travaillant dans son embrasure. Et, pourtant, la pile de linge la mme place, et les ciseaux, et l'tui, et le d sur le bord de la fentre, disaient qu'elle devait toujours travailler l, sur cette chaise vide et tide peut-tre, qu'elle avait quitte, m'entendant venir. Vous vous rappelez que j'avais la fatuit de croire qu'elle redoutait la pntration de mon regard; mais, prsent, elle n'avait plus la craindre. Elle ignorait que j'eusse reu la terrible confidence de la comtesse. Avec la nature audacieuse et altire que je lui connaissais, elle devait mme tre contente de pouvoir braver la sagacit qui l'avait devine. Et, de fait, ce que je prsumais tait la vrit, car le jour o je la rencontrai enfin, elle avait son bonheur crit sur son front d'une si radieuse manire, qu'en y rpandant toute la bouteille d'encre double avec laquelle elle avait empoisonn la comtesse, on n'aurait pas pu l'effacer! C'est dans le grand escalier du chteau que je la rencontrai cette premire fois. Elle le descendait et je le montais. Elle le descendait un peu vite; mais quand elle me vit, elle ralentit son mouvement, tenant sans doute me montrer fastueusement son visage, et me mettre bien au fond des yeux ses yeux qui peuvent faire fermer ceux des panthres, mais qui ne firent pas fermer les miens. En descendant les marches de son escalier, ses jupes flottant en arrire sous les souffles d'un mouvement rapide, elle semblait descendre du ciel. Elle tait sublime d'air heureux. Ah! son air tait quinze mille lieues au-dessus de l'air de Serlon! Je n'en passai pas moins sans lui donner signe de politesse, car si Louis XIV saluait les femmes de chambre dans les escaliers, ce n'taient pas des empoisonneuses! Femme de chambre, elle l'tait encore ce jour-l, de tenue, de mise, de tablier blanc; mais l'air heureux de la plus triomphante et despotique matresse avait remplac l'impassibilit de l'esclave. Cet air-l ne l'a point quitte. Je viens de le revoir, et vous avez pu en juger. Il est plus frappant que la beaut mme du visage sur lequel il resplendit. Cet air surhumain de la fiert dans l'amour heureux, qu'elle a d donner Serlon, qui d'abord, lui, ne l'avait pas, elle continue, aprs vingt ans, de l'avoir encore, et je ne l'ai vu ni diminuer, ni se voiler un instant sur la face de ces deux tranges Privilgis de la vie. C'est par cet air-l qu'ils ont toujours rpondu victorieusement tout, l'abandon, aux mauvais propos, aux mpris de l'opinion indigne, et qu'ils ont fait croire qui les rencontre que le crime dont ils ont t accuss quelques jours n'tait qu'une atroce calomnie. -- Mais vous, docteur, -- interrompis-je, -- aprs tout ce que vous savez, vous ne pouvez pas vous laisser imposer par cet air- l? Vous ne les avez pas suivis partout? Vous ne les voyez pas toute heure? Except dans leur chambre coucher, le soir, et ce n'est pas l qu'ils le perdent, -- fit le docteur Torty, gaillard, mais profond, -- je les ai vus, je crois bien, tous les moments de leur vie depuis leur mariage, qu'ils allrent faire je ne sais o, pour viter le charivari que la populace de V..., aussi furieuse sa faon que la Noblesse la sienne, se promettait de leur donner. Quand ils revinrent maris, elle, authentiquement comtesse de Savigny, et lui, absolument dshonor par un mariage avec une servante, on les planta l, dans leur chteau de Savigny. On leur tourna le dos. On les laissa se repatre d'eux tant qu'ils voulurent... Seulement, ils ne s'en sont jamais repus, ce qu'il parat; encore tout l'heure, leur faim d'eux-mmes n'est pas assouvie. Pour moi, qui ne veux pas mourir, en ma qualit de mdecin, sans avoir crit un trait de tratologie, et qu'ils intressaient... comme des monstres, je ne me mis point la queue de ceux qui les fuirent. Lorsque je vis la fausse Eulalie parfaitement comtesse, elle me reut comme si elle l'avait t toute sa vie. Elle se souciait bien que j'eusse dans la mmoire le souvenir de son tablier blanc et de son plateau! "Je ne suis plus Eulalie, -- me dit-elle; -- je suis Hauteclaire, Hauteclaire heureuse d'avoir t servante pour lui..." Je pensais qu'elle avait t bien autre chose; mais comme j'tais le seul du pays qui ft all Savigny, quand ils y revinrent, j'avais toute honte bue, et je finis par y aller beaucoup. Je puis dire que je continuai de m'acharner regarder et percer dans l'intimit de ces deux tres, si compltement heureux par l'amour. Eh bien! vous me croirez si vous voulez, mon cher, la puret de ce bonheur, souill par un crime dont j'tais sr, je ne l'ai pas vue, je ne dirai pas ternie, mais assombrie une seule minute dans un seul jour. Cette boue d'un crime lche qui n'avait pas eu le courage d'tre sanglant, je n'en ai pas une seule fois aperu la tache sur l'azur de leur bonheur! C'est terrasser, n'est-il pas vrai? tous les moralistes de la terre, qui ont invent le bel axiome du vice puni et de la vertu rcompense! Abandonns et solitaires comme ils l'taient, ne voyant que moi, avec lequel ils ne se gnaient pas plus qu'avec un mdecin devenu presque un ami, force de hantises, ils ne se surveillaient point. Ils m'oubliaient et vivaient trs bien, moi prsent, dans l'enivrement d'une passion laquelle je n'ai rien comparer, voyez-vous, dans tous les souvenirs de ma vie... Vous venez d'en tre le tmoin il n'y a qu'un moment: ils sont passs l, et ils ne m'ont pas mme aperu, et j'tais leur coude! Une partie de ma vie avec eux, ils ne m'ont pas vu davantage... Polis, aimables, mais le plus souvent distraits, leur manire d'tre avec moi tait telle, que je ne serais pas revenu Savigny si je n'avais tenu tudier microscopiquement leur incroyable bonheur, et y surprendre, pour mon dification personnelle, le grain de sable d'une lassitude, d'une souffrance, et, disons le grand mot: d'un remords. Mais rien! rien! L'amour prenait tout, emplissait tout, bouchait tout en eux, le sens moral et la conscience, -- comme vous dites, vous autres; et c'est en les regardant, ces heureux, que j'ai compris le srieux de la plaisanterie de mon vieux camarade Broussais, quand il disait de la conscience: "Voil trente ans que je dissque, et je n'ai pas seulement dcouvert une oreille de ce petit animal-l!" Et ne vous imaginez point, -- continua ce vieux diable de docteur Torty, comme s'il et lu dans ma pense, -- que ce que je vous dis l, c'est une thse... la preuve d'une doctrine que je crois vraie, et qui nie carrment la conscience comme la niait Broussais. Il n'y a pas de thse ici. Je ne prtends point entamer vos opinions... Il n'y a que des faits, qui m'ont tonn autant que vous. Il y a le phnomne d'un bonheur continu, d'une bulle de savon qui grandit toujours et qui ne crve jamais! Quand le bonheur est continu, c'est dj une surprise; mais ce bonheur dans le crime, c'est une stupfaction, et voil vingt ans que je ne reviens pas de cette stupfaction-l. Le vieux mdecin, le vieux observateur, le vieux moraliste... ou immoraliste -- (reprit-il, voyant mon sourire), -- est dconcert par le spectacle auquel il assiste depuis tant d'annes, et qu'il ne peut pas vous faire voir en dtail, car s'il y a un mot tranaill partout, tant il est vrai! c'est que le bonheur n'a pas d'histoire. Il n'a pas plus de description. On ne peint pas plus le bonheur, cette infusion d'une vie suprieure dans la vie, qu'on ne saurait peindre la circulation du sang dans les veines. On s'atteste, aux battements des artres, qu'il y circule, et c'est ainsi que je m'atteste le bonheur de ces deux tres que vous venez de voir, ce bonheur incomprhensible auquel je tte le pouls depuis si longtemps. Le comte et la comtesse de Savigny refont tous les jours, sans y penser, le magnifique chapitre de l'amour dans le mariage de Mme de Stal, ou les vers plus magnifiques encore du Paradis perdu dans Milton. Pour mon compte, moi, je n'ai jamais t bien sentimental ni bien potique; mais ils m'ont, avec cet idal ralis par eux, et que je croyais impossible, dgot des meilleurs mariages que j'aie connus, et que le monde appelle charmants. Je les ai toujours trouvs si infrieurs au leur, si dcolors et si froids! La destine, leur toile, le hasard, qu'est-ce que je sais? a fait qu'ils ont pu vivre pour eux-mmes. Riches, ils ont eu ce don de l'oisivet sans laquelle il n'y a pas d'amour, mais qui tue aussi souvent l'amour qu'elle est ncessaire pour qu'il naisse... Par exception, l'oisivet n'a pas tu le leur. L'amour, qui simplifie tout, a fait de leur vie une simplification sublime. Il n'y a point de ces grosses choses qu'on appelle des vnements dans l'existence de ces deux maris, qui ont vcu, en apparence, comme tous les chtelains de la terre, loin du monde auquel ils n'ont rien demander, se souciant aussi peu de son estime que de son mpris. Ils ne se sont jamais quitts. O l'un va, l'autre l'accompagne. Les routes des environs de V... revoient Hauteclaire cheval, comme du temps du vieux La Pointe-au-corps; mais c'est le comte de Savigny qui est avec elle, et les femmes du pays, qui, comme autrefois, passent en voiture, la dvisagent lus encore peut-tre que quand elle tait la grade et mystrieuse jeune fille au voile bleu sombre, et qu'on ne voyait pas. Maintenant, elle lve son voile, et leur montre hardiment le visage de servante qui a su se faire pouser, et elles rentrent indignes, mais rveuses... Le comte et la comtesse de Savigny ne voyagent point; ils viennent quelquefois Paris, mais ils n'y restent que quelques jours. Leur vie se concentre donc tout entire dans ce chteau de Savigny, qui fut le thtre d'un crime dont ils ont peut-tre perdu le souvenir, dans l'abme sans fond de leurs coeurs... -- Et ils n'ont jamais eu d'enfants, docteur? -- lui dis-je. -- Ah! -- fit le docteur Torty, -- vous croyez que c'est l qu'est la flure, la revanche du Sort, et ce que vous appelez la vengeance ou la justice de Dieu? Non, ils n'ont jamais eu d'enfants. Souvenez-vous! Une fois, j'avais eu l'ide qu'ils n'en auraient pas. Ils s'aiment trop... Le feu, -- qui dvore, -- consume et ne produit pas. Un jour, je le dis Hauteclaire: -- Vous n'tes donc pas triste de n'avoir pas d'enfant, madame la comtesse? -- Je n'en veux pas! -- fit-elle imprieusement. J'aimerais moins Serlon. Les enfants, -- ajouta-t-elle avec une espce de mpris, - - sont bons pour les femmes malheureuses! Et le docteur Torty finit brusquement son histoire sur ce mot, qu'il croyait profond. Il m'avait intress, et je le lui dis: -- Toute criminelle qu'elle soit, -- fis-je, -- on s'intresse cette Hauteclaire. Sans son crime, je comprendrais l'amour de Serlon. -- Et peut-tre mme avec son crime! -- dit le docteur. -- Et moi aussi! -- ajouta-t-il, le hardi bonhomme. Le dessous de cartes d'une partie de whist I -- Vous moquez-vous de nous, monsieur, avec une pareille histoire? -- Est-ce qu'il n'y a pas, madame, une espce de tulle qu'on appelle du tulle illusion?... ( une soire chez le prince T...) J'tais, un soir de l't dernier, chez la baronne de Mascranny, une des femmes de Paris qui aiment le plus l'esprit comme on en avait autrefois, et qui ouvre les deux battants de son salon -- un seul suffirait -- au peu qui en reste parmi nous. Est-ce que dernirement l'Esprit ne s'est pas chang en une bte prtention qu'on appelle l'Intelligence?... La baronne de Mascranny est, par son mari, d'une ancienne et trs illustre famille, originaire des Grisons. Elle porte, comme tout le monde le sait, de gueules trois fasces, vivres de gueules l'aigle ploye d'argent, addextre d'une clef d'argent, senestre d'un casque de mme, l'cu charg, en coeur, d'un cusson d'azur une fleur de lys d'or; et ce chef, ainsi que les pices qui le couvrent, ont t octroyes par plusieurs souverains de l'Europe la famille de Mascranny, en rcompense des services qu'elle leur a rendus diffrentes poques de l'histoire. Si les souverains de l'Europe n'avaient pas aujourd'hui de bien autres affaires dmler, ils pourraient charger de quelque pice nouvelle un cu dj si noblement compliqu, pour le soin vritablement hroque que la baronne prend de la conversation cette fille expirante des aristocraties oisives et des monarchies absolues. Avec l'esprit et les manires de son nom, la baronne de Mascranny a fait de son salon une espce de Coblentz dlicieux o s'est rfugie la conversation d'autrefois, la dernire gloire de l'esprit franais, forc d'migrer devant les moeurs utilitaires et occupes de notre temps. C'est l que chaque soir, jusqu' ce qu'il se taise tout fait, il chante divinement son chant du cygne. L, comme dans les rares maisons de Paris o l'on a conserv les grandes traditions de la causerie, on ne carre gure de phrases, et le monologue est peu prs inconnu. Rien n'y rappelle l'article du journal et le discours politique, ces deux moules si vulgaires de la pense, au dix-neuvime sicle. L'esprit se contente d'y briller en mots charmants ou profonds, mais bientt dits; quelquefois mme en de simples intonations, et moins que cela encore, en quelque petit geste de gnie. Grce ce bienheureux salon, j'ai mieux reconnu une puissance dont je n'avais jamais dout, la puissance du monosyllabe. Que de fois j'en ai entendu lancer ou laisser tomber avec un talent bien suprieur celui de Mlle Mars, la reine du monosyllabe la scne, mais qu'on et lestement dtrne au faubourg Saint-Germain, si elle avait pu y paratre; car les femmes y sont trop grandes dames pour, quand elles sont fines, y raffiner la finesse comme une actrice qui joue Marivaux. Or, ce soir-l, par exception, le vent n'tait pas au monosyllabe. Quand j'entrai chez la baronne de Mascranny, il s'y trouvait assez du monde qu'elle appelle ses intimes, et la conversation y tait anime de cet entrain qu'elle y a toujours. Comme les fleurs exotiques qui ornent les vases de jaspe de ses consoles, les intimes de la baronne sont un peu de tous les pays. Il y a parmi eux des Anglais, des Polonais, des Russes; mais ce sont tous des Franais pour le langage et par ce tour d'esprit et de manires qui est le mme partout, une certaine hauteur de socit. Je ne sais pas de quel point on tait parti pour arriver l; mais, quand j'entrai, on parlait romans. Parier romans, c'est comme si chacun avait parl de sa vie. Est-il ncessaire d'observer que, dans cette runion d'hommes et de femmes du monde, on n'avait pas le pdantisme d'agiter la question littraire? Le fond des choses, et non la forme, proccupait. Chacun de ces moralistes suprieurs, de ces praticiens, divers degrs, de la passion et de la vie, qui cachaient de srieuses expriences sous des propos lgers et des airs dtachs, ne voyait alors dans le roman qu'une question de nature humaine, de moeurs et d'histoire. Rien de plus. Mais n'est- ce donc pas tout?... Du reste, il fallait qu'on et dj beaucoup caus sur ce sujet, car les visages avaient cette intensit de physionomie qui dnote un intrt pendant longtemps excit. Dlicatement fouetts les uns par les autres, tous ces esprits avaient leur mousse. Seulement, quelques mes vives -- j'en pouvais compter trois ou quatre dans ce salon -- se tenaient en silence, les unes le front baiss, les autres l'oeil fix rveusement aux bagues d'une main tendue sur leurs genoux. Elles cherchaient peut-tre corporiser leurs rveries, ce qui est aussi difficile que de spiritualiser ses sensations. Protg par la discussion, je me glissai sans tre vu derrire le dos clatant et velout de la belle comtesse de Damnaglia, qui mordait du bout de sa lvre l'extrmit de son ventail repli, tout en coutant, comme ils coutaient tous, dans ce monde o savoir couter est un charme. Le jour baissait, un jour rose qui se teignait enfin de noir, comme les vies heureuses. On tait rang en cercle et on dessinait, dans la pnombre crpusculaire du salon, comme une guirlande d'hommes et de femmes, dans des poses diverses, ngligemment attentives. C'tait une espce de bracelet vivant dont la matresse de la maison, avec son profil gyptien, et le lit de repos sur lequel elle est ternellement couche, comme Cloptre, formait l'agrafe. Une croise ouverte laissait voir un pan du ciel et le balcon o se tenaient quelques personnes. Et l'air tait si pur et le quai d'Orsay si profondment silencieux, ce moment-l, qu'elles ne perdaient pas une syllabe de la voix qu'on entendait dans le salon, malgr les draperies en vnitienne de la fentre, qui devaient amortir cette voix sonore et en retenir les ondulations dans leurs plis. Quand j'eus reconnu celui qui parlait, je ne m'tonnai ni de cette attention, -- qui n'tait plus seulement une grce octroye par la grce,... -- ni de l'audace de qui gardait ainsi la parole plus longtemps qu'on n'avait coutume de le faire, dans ce salon d'un ton si exquis. En effet, c'tait le plus tincelant causeur de ce royaume de la causerie. Si ce n'est pas son nom, voil son titre! Pardon. Il en avait encore un autre... La mdisance ou la calomnie, ces Mnechmes qui se ressemblent tant qu'on ne peut les reconnatre, et qui crivent leur gazette rebours, comme si c'tait de l'hbreu (n'en est-ce pas souvent?), crivaient en gratignures qu'il avait t le hros de plus d'une aventure qu'il n'et pas certainement, ce soir-l, voulu raconter. ... Les plus beaux romans de la vie -- disait-il, quand je m'tablis sur mes coussins de canap, l'abri des paules de la comtesse de Damnaglia, -- sont des ralits qu'on a touches du coude, ou mme du pied, en passant. Nous en avons tous vu. Le roman est plus commun que l'histoire. je ne parle pas de ceux-l qui furent des catastrophes clatantes, des drames jous par l'audace des sentiments les plus exalts la majestueuse barbe de l'Opinion; mais part ces clameurs trs rares, faisant scandale dans une socit comme la ntre, qui tait hypocrite hier, et qui n'est plus que lche aujourd'hui, il n'est personne de nous qui n'ait t tmoin de ces faits mystrieux de sentiment ou de passion qui perdent toute une destine, de ces brisements de coeur qui ne rendent qu'un bruit sourd, comme celui d'un corps tombant dans l'abme cach d'une oubliette, et par-dessus lequel le monde met ses mille voix ou son silence. On peut dire souvent du roman ce que Molire disait de la vertu: "O diable va-t-il se nicher?..." L o on le croit le moins, on le trouve! Moi qui vous parle, j'ai vu dans mon enfance... non, vu n'est pas le mot! j'ai devin, pressenti, un de ces drames cruels, terribles, qui ne se jouent pas en public, quoique le public en voie les acteurs tous les jours; une de ces sanglantes comdies, comme disait Pascal, mais reprsentes huis clos, derrire une toile de manoeuvre, le rideau de la vie prive et de l'intimit. Ce qui sort de ces drames cachs, touffs, que j'appellerai presque transpiration rentre, est plus sinistre, et d'un effet plus poignant sur l'imagination et sur le souvenir, que si le drame tout entier s'tait droul sous vos yeux. Ce qu'on ne sait pas centuple l'impression de ce qu'on sait. Me tromp-je? Mais je me figure que l'enfer, vu par un soupirail, devrait tre plus effrayant que si, d'un seul et planant regard, on pouvait l'embrasser tout entier. Ici, il fit une lgre pause. Il exprimait un fait tellement humain, d'une telle exprience d'imagination pour ceux qui en ont un peu, que pas un contradicteur ne s'leva. Tous les visages peignaient la curiosit la plus vive. La jeune Sibylle, qui tait plie en deux aux pieds du lit de repos o s'tendait sa mre, se rapprocha d'elle avec une crispation de terreur, comme si l'on et gliss un aspic entre sa plate poitrine d'enfant et son corset. -- Empche-le, maman, -- dit-elle, avec la familiarit d'une enfant gte, leve pour tre une despote, -- de nous dire ces atroces histoires qui font frmir. -- je me tairai, si vous le voulez, mademoiselle Sibylle, -- rpondit celui qu'elle n'avait pas nomm, dans sa familiarit nave et presque tendre. Lui, qui vivait si prs de cette jeune me, en connaissait les curiosits et les peurs; car, pour toutes choses, elle avait l'espce d'motion que l'on a quand on plonge les pieds dans un bain plus froid que la temprature, et qui coupe l'haleine mesure qu'on entre dans la saisissante fracheur de son eau. -- Sibylle n'a pas la prtention, que je sache, d'imposer silence mes amis, fit la baronne en caressant la tte de sa fille, si prmaturment pensive. Si elle a peur, elle a la ressource de ceux qui ont peur; elle a la fuite; elle peut s'en aller. Mais la capricieuse fillette, qui avait peut-tre autant d'envie de l'histoire que madame sa mre, ne fuit pas, mais redressa son maigre corps, palpitant d'intrt effray, et jeta ses yeux noirs et profonds du ct du narrateur, comme si elle se ft penche sur un abme. -- Eh bien! contez, dit Mlle Sophie de Revistal, en tournant vers lui son grand oeil brun baign de lumire, et qui est si humide encore, quoiqu'il ait pourtant diablement brill. Tenez, voyez! ajouta-t-elle avec un geste imperceptible, nous coutons tous. Et il raconta ce qui va suivre. Mais pourrai-je rappeler, sans l'affaiblir, ce rcit, nuanc par la voix et le geste, et surtout faire ressortir le contre-coup de l'impression qu'il produisit sur toutes les personnes rassembles dans l'atmosphre sympathique de ce salon? J'ai t lev en province, dit le narrateur, mis en demeure de raconter, et dans la maison paternelle. Mon pre habitait une bourgade jete nonchalamment les pieds dans l'eau, au bas d'une montagne, dans un pays que je ne nommerai pas, et prs d'une petite ville qu'on reconnatra quand j'aurai dit qu'elle est, ou du moins qu'elle tait, dans ce temps, la plus profondment et la plus frocement aristocratique de France. je n'ai depuis, rien vu de pareil. Ni notre faubourg Saint-Germain, ni la place Bellecour, Lyon, ni les trois ou quatre grandes villes qu'on cite pour leur esprit d'aristocratie exclusif et hautain, ne pourraient donner une ide de cette petite ville de six mille mes qui, avant 1789, avait cinquante voitures armories, roulant firement sur son pav. Il semblait qu'en se retirant de toute la surface du pays, envahi chaque jour par une bourgeoisie insolente, l'aristocratie se ft concentre l, comme dans le fond d'un creuset, et y jett, comme un rubis brl, le tenace clat qui tient la substance mme de la pierre, et qui ne disparatra qu'avec elle. La noblesse de ce nid de nobles, qui mourront ou qui sont morts peut-tre dans ces prjugs que j'appelle, moi, de sublimes vrits sociales, tait incompatible comme Dieu. Elle ne connaissait pas l'ignominie de toutes les noblesses, la monstruosit des msalliances. Les filles, ruines par la Rvolution, mouraient stoquement vieilles et vierges, appuyes sur leurs cussons qui leur suffisaient contre tout. Ma pubert s'est embrase la rverbration ardente de ces belles et charmantes jeunesses qui savaient leur beaut inutile, qui sentaient que le flot de sang qui battait dans leurs coeurs et teignait d'incarnat leurs joues srieuses, bouillonnait vainement. Mes treize ans ont rv les dvoments les plus romanesques devant ces filles pauvres qui n'avaient plus que la couronne ferme de leurs blasons pour toute fortune, majestueusement tristes, ds leurs premiers pas dans la vie, comme il convient des condamnes du Destin. Hors de son sein, cette noblesse, pure comme l'eau des roches, ne voyait personne. Comment voulez-vous, -- disaient-ils, -- que nous voyions tous ces bourgeois dont les pres ont donn des assiettes aux ntres? Ils avaient raison; c'tait impossible, car, pour cette petite ville, c'tait vrai. On comprend l'affranchissement, de grandes distances; mais, sur un terrain grand comme un mouchoir, les races se sparent par leur rapprochement mme. Ils se voyaient donc entre eux, et ne voyaient qu'eux et quelques Anglais. Car les Anglais taient attirs par cette petite ville qui leur rappelait certains endroits de leurs comts. Ils l'aimaient pour son silence, pour sa tenue rigide, pour l'lvation froide de ses habitudes, pour les quatre pas qui la sparaient de la mer qui les avait apports, et aussi pour la possibilit d'y doubler, par le bas prix des choses, le revenu insuffisant des fortunes mdiocres dans leur pays. Fils de la mme barque de pirates que les Normands, leurs yeux c'tait une espce de Continental England que cette ville normande, et ils y faisaient de longs sjours. Les petites miss y apprenaient le franais en poussant leur cerceau sous les grles tilleuls de la place d'armes; mais, vers dix-huit ans, elles s'envolaient en Angleterre, car cette noblesse ruine ne pouvait gure se permettre le luxe dangereux d'pouser des filles qui n'ont qu'une simple dot, comme les Anglaises. Elles partaient donc, mais d'autres migrations venaient bientt s'tablir dans leurs demeures abandonnes, et les rues silencieuses, o l'herbe poussait comme Versailles, avaient toujours peu prs le mme nombre de promeneuses voile vert, robe carreaux, et plaid cossais. Except ces sjours, en moyenne de sept dix ans, que faisaient ces familles anglaises, presque toutes renouveles de si longs intervalles, rien ne rompait la monotonie d'existence de la petite ville dont il est question. Cette monotonie tait effroyable. On a souvent parl -- et que n'a-t-on point dit! -- du cercle troit dans lequel tourne la vie de province; mais ici cette vie, pauvre partout en vnements, l'tait d'autant plus que les passions de classe classe, les antagonismes de vanit, n'existaient pas comme dans une foule de petits endroits, o les jalousies, les haines, les blessures d'amour-propre, entretiennent une fermentation sourde qui clate parfois dans quelque scandale, dans quelque noirceur, dans une de ces bonnes petites sclratesses sociales pour lesquelles il n'y a pas de tribunaux. Ici, la dmarcation tait si profonde, si paisse, si infranchissable, entre ce qui tait noble et ce qui ne l'tait pas, que toute lutte entre la noblesse et la roture tait impossible. En effet, pour que la lutte existe, il faut un terrain commun et un engagement, et il n'y en avait pas. Le diable, comme on dit, n'y perdait rien, sans doute. Dans le fond du coeur de ces bourgeois dont les pres avaient donn des assiettes, dans ces ttes de fils de domestiques, affranchis et enrichis, il y avait des cloaques de haine et d'envie, et ces cloaques levaient souvent leur vapeur et leur bruit d'gout contre ces nobles, qui les avaient entirement sortis de l'orbe de leur attention et de leur rayon visuel, depuis qu'ils avaient quitt leurs livres. Mais tout cela n'atteignait pas ces patriciens distraits dans la forteresse de leurs htels, qui ne s'ouvraient qu' leurs gaux, et pour qui la vie finissait la limite de leur caste. Qu'importait ce qu'on disait d'eux, plus bas qu'eux?... Ils ne l'entendaient pas. Les jeunes gens qui auraient pu s'insulter, se prendre de querelle, ne se rencontraient point dans les lieux publics, qui sont des arnes chauffes rouge par la prsence et les yeux des femmes. Il n'y avait pas de spectacle. La salle manquant, jamais il ne passait de comdiens. Les cafs, ignobles comme des cafs de province, ne voyaient gure autour de leurs billards que ce qu'il y avait de plus abaiss parmi la bourgeoisie, quelques mauvais sujets tapageurs et quelques officiers en retraite, dbris fatigus des guerres de l'Empire. D'ailleurs, quoique enrags d'galit blesse (ce sentiment qui, lui seul, explique les horreurs de la Rvolution), ces bourgeois avaient gard, malgr eux, la superstition des respects qu'ils n'avaient plus. Le respect des peuples ressemble un peu cette sainte Ampoule, dont on s'est moqu avec une btise de tant d'esprit. Lorsqu'il n'y en a plus, il y en a encore. Le fils du bimbelotier dclame contre l'ingalit des rangs; mais, seul, il n'ira point traverser la place publique de sa ville natale, o tout le monde se connat et o l'on vit depuis l'enfance, pour insulter de gaiet de coeur le fils d'un Clamorgan-Taillefer, par exemple, qui passe donnant le bras sa soeur. Il aurait la ville contre lui. Comme toutes les choses haes et envies, la naissance exerce physiquement sur ceux qui la dtestent une action qui est peut-tre la meilleure preuve de son droit. Dans les temps de rvolution, on ragit contre elle, ce qui est la subir encore; mais dans les temps calmes, on la subit tout au long. Or, on tait dans une de ces priodes tranquilles, en 182... Le libralisme, qui croissait l'ombre de la Charte constitutionnelle comme les chiens de la lice grandissaient dans leur chenil d'emprunt, n'avait pas encore touff un royalisme que le passage des Princes, revenant de l'exil, avait remu dans tous les coeurs jusqu' l'enthousiasme. Cette poque, quoi qu'on ait dit, fut un moment superbe pour la France, convalescente monarchique, qui le couperet des rvolutions avait tranch les mamelles, mais qui, pleine d'esprance, croyait pouvoir vivre ainsi, et ne sentait pas dans ses veines les germes mystrieux du cancer qui l'avait dj dchire, et qui, plus tard, devra la tuer. Pour la petite ville que j'essaie de vous faire connatre, ce fut un moment de paix profonde et concentre. Une mission qui venait de se clore avait, dans la socit noble, engourdi le dernier symptme de la vie, l'agitation et les plaisirs de la jeunesse. On ne dansait plus. Les bals taient proscrits comme une perdition. Les jeunes filles portaient des croix de mission sur leurs gorgerettes, et formaient des associations religieuses sous la direction d'une prsidente. On tendait au grave, faire mourir de rire, si l'on avait os. Quand les quatre tables de whist taient tablies pour les douairires et les vieux gentils-hommes, et les deux tables d'cart pour les jeunes gens, ces demoiselles se plaaient, comme l'glise, dans leurs chapelles o elles taient spares des hommes, et elles formaient, dans un angle du salon, un groupe silencieux... pour leur sexe (car tout est relatif), chuchotant au plus quand elles parlaient, mais billant en dedans se rougir les yeux, et contrastant par leur tenue un peu droite avec la souplesse pliante de leurs tailles, le rose et le lilas de leurs robes, et la foltre lgret de leurs plerines de blonde et de leurs rubans. II La seule chose, -- continua le conteur de cette histoire o tout est vrai et rel comme la petite ville o elle s'est passe, et qu'il avait peinte si ressemblante que quelqu'un, moins discret que lui, venait d'en prononcer le nom; -- la seule chose qui et, je ne dirai pas la physionomie d'une passion, mais enfin qui ressemblt du mouvement, du dsir, de l'intensit de sensation, dans cette socit singulire o les jeunes filles avaient quatre-vingts ans d'ennui dans leurs mes limpides et introubles, c'tait le jeu, la dernire passion des mes uses. Le jeu, c'tait la grande affaire de ces anciens nobles, taills dans le patron des grands seigneurs, et dsoeuvrs comme de vieilles femmes aveugles. Ils jouaient comme des Normands, des aeux d'Anglais, la nation la plus joueuse du monde. Leur parent de race avec les Anglais, l'migration en Angleterre, la dignit de ce jeu, silencieux et contenu comme la grande diplomatie, leur avaient fait adopter le whist. C'tait le whist qu'ils avaient jet, pour le combler, dans l'abme sans fond de leurs jours vides. Ils le jouaient aprs leur dner, tous les soirs, jusqu' minuit ou une heure du matin, ce qui est une vraie saturnale pour la province. Il y avait la partie du marquis de Saint-Albans, qui tait l'vnement de chaque journe. Le marquis semblait tre le seigneur fodal de tous ces nobles, et ils l'entouraient de cette considration respectueuse qui vaut une aurole, quand ceux qui la tmoignent la mritent. Le marquis tait trs fort au whist. Il avait soixante-dix-neuf ans. Avec qui n'avait-il pas jou?... Il avait jou avec Maurepas, avec le comte d'Artois lui-mme, habile au whist comme la paume, avec le prince de Polignac, avec l'vque Louis de Rohan, avec Cagliostro, avec le prince de la Lippe, avec Fox, avec Dundas, avec Sheridan, avec le prince de Galles, avec Talleyrand, avec le Diable, quand il se donnait tous les diables, aux plus mauvais jours de l'migration: Il lui fallait donc des adversaires dignes de lui. D'ordinaire, les Anglais reus par la noblesse fournissaient leur contingent de forces cette partie, dont on parlait comme d'une institution et qu'on appelait le whist de M. de Saint-Albans, comme on aurait dit, la cour, le whist du Roi. Un soir, chez Mme de Beaumont, les tables vertes taient dresses; on attendait un Anglais, un M. Hartford, pour la partie du grand marquis. Cet Anglais tait une espce d'industriel qui faisait aller une manufacture de coton au Pont-aux-Arches, -- par parenthse, une des premires manufactures qu'on et vues dans ce pays dur l'innovation, non par ignorance ou par difficult de comprendre, mais par cette prudence qui est le caractre distinctif de la race normande. -- Permettez-moi encore une parenthse: Les Normands me font toujours l'effet de ce renard si fort en sorite dans Montaigne. O ils mettent la patte, on est sr que la rivire est bien prise, et qu'ils peuvent, de cette puissante patte, appuyer. Mais, pour en revenir notre Anglais, ce M. Hartford, -- que les jeunes gens appelaient Hartford tout court, quoique cinquante ans fussent bien sonns sur le timbre d'argent de sa tte, que je vois encore avec ses cheveux ras et luisants comme une calotte de soie blanche, -- il tait un des favoris du marquis. Quoi d'tonnant? C'tait un joueur de la grande espce, un homme dont la vie (vritable fantasmagorie d'ailleurs) n'avait de signification et de ralit que quand il tenait des cartes, un homme, enfin, qui rptait sans cesse que le premier bonheur tait de gagner au jeu, et que le second tait d'y perdre: magnifique axiome qu'il avait pris Sheridan, mais qu'il appliquait de manire se faire absoudre de l'avoir pris. Du reste, ce vice du jeu prs (en considration duquel le marquis de Saint-Albans lui et pardonn les plus minentes vertus), M. Hartford passait pour avoir toutes les qualits pharisaques et protestantes que les Anglais sous-entendent dans le confortable mot d'honorability. On le considrait comme un parfait gentleman. Le marquis l'amenait passer des huitaines son chteau de la Vanillire, mais la ville il le voyait tous les soirs. Ce soir-l donc, on s'tonnait, et le marquis lui-mme, que l'exact et scrupuleux tranger ft en retard... On tait en aot. Les fentres taient ouvertes sur un de ces beaux jardins comme il n'y en a qu'en province, et les jeunes filles, masses dans les embrasures, causaient entre elles, le front pench sur leurs festons. Le marquis, assis devant la table de jeu, fronait ses longs sourcils blancs. Il avait les coudes appuys sur la table. Ses mains, d'une beaut snile, jointes sous son menton, soutenaient son imposante figure tonne d'attendre, comme celle de Louis XIV, dont il avait la majest. Un domestique annona enfin M. Hartford. Il parut, dans sa tenue irrprochable accoutume, linge blouissant de blancheur, bagues tous les doigts, comme nous en avons vu depuis M. Bulwer, un foulard des Indes la main, et sur les lvres (car il venait de dner) la pastille parfume qui voilait les vapeurs des essences d'anchois, de l'harvey-sauce et du porto. Mais il n'tait pas seul. Il alla saluer le marquis et lui prsenta, comme un bouclier contre tout reproche, un Ecossais de ses amis, M. Marmor de Karkol, qui lui tait tomb la manire d'une bombe, pendant son dner, et qui tait le meilleur joueur de whist des Trois Royaumes. Cette circonstance, d'tre le meilleur whisteur de la triple Angleterre, tendit un sourire charmant sur les lvres ples du marquis. La partie fut aussitt constitue. Dans son empressement se mettre au jeu, M. de Karkol n'ta pas ses gants, qui rappelaient par leur perfection ces clbres gants de Bryan Brummell, coups par trois ouvriers spciaux, deux pour la main et un pour le pouce. Il fut le partner de M. de Saint-Albans. La douairire de Hautcardon, qui avait cette place, la lui cda. Or, ce Marmor de Karkol, Mesdames, tait, pour la tournure, un homme de vingt-huit ans peu prs; mais un soleil brlant, des fatigues ignores, ou des passions peut-tre, avaient attach sur sa face le masque d'un homme de trente-cinq. il n'tait pas beau, mais il tait expressif. Ses cheveux taient noirs, trs durs, droits, un peu courts, et sa main les cartait souvent de ses tempes et les rejetait en arrire. Il y avait dans ce mouvement une vritable, mais sinistre loquence de geste. Il semblait carter un remords. Cela frappait d'abord, et, comme les choses profondes, cela frappait toujours. J'ai connu pendant plusieurs annes ce Karkol, et je puis assurer que ce sombre geste, rpt dix fois dans une heure, produisait toujours son effet et faisait venir dans l'esprit de cent personnes la mme pense. Son front rgulier, mais bas, avait de l'audace. Sa lvre rase (on ne portait pas alors de moustaches comme aujourd'hui) tait d'une immobilit dsesprer Lavater, et tous ceux qui croient que le secret de la nature d'un homme est mieux crit dans les lignes mobiles de sa bouche que dans l'expression de ses yeux. Quand il souriait, son regard ne souriait pas, et il montrait des dents d'un mail de perles, comme ces Anglais, fils de la mer, en ont parfois pour les perdre ou les noircir, la manire chinoise, dans les flots de leur affreux th. Son visage tait long, creus aux joues, d'une certaine couleur olive qui lui tait naturelle, mais chaudement hl, par- dessus, des rayons d'un soleil qui, pour l'avoir si bien mordu, n'avait pas d tre le soleil mouss de la vaporeuse Angleterre. Un nez long et droit, mais qui dpassait la courbe du front, partageait ses deux yeux noirs la Macbeth, encore plus sombres que noirs et trs rapprochs, ce qui est, dit-on, la marque d'un caractre extravagant ou de quelque insanit intellectuelle. Sa mise avait de la recherche. Assis nonchalamment comme il tait l, cette table de whist, il paraissait plus grand qu'il n'tait rellement, par un lger manque de proportion dans son buste, car il tait petit; mais, au dfaut prs que je viens de signaler, trs bien fait et d'une vigueur de souplesse endormie, comme celle du tigre dans sa peau de velours. Parlait-il bien le franais? La voix, ce ciseau d'or avec lequel nous sculptons nos penses dans l'me de ceux qui nous coutent et y gravons la sduction, l'avait-il harmonique ce geste que je ne puis me rappeler aujourd'hui sans en rver? Ce qu'il y a de certain, c'est que, ce soir-l, elle ne fit tressaillir personne. Elle ne pronona, dans un diapason fort ordinaire, que les mots sacramentels de tricks et d'honneurs, les seules expressions qui, au whist, coupent d'gaux intervalles l'auguste silence au fond duquel on joue envelopp. Ainsi, dans ce vaste salon plein de gens pour qui l'arrive d'un Anglais tait une circonstance peu exceptionnelle, personne, except la table du marquis, ne prit garde ce whisteur inconnu, remorqu par Hartford. Les jeunes filles ne retournrent pas seulement la tte par-dessus l'paule pour le voir. Elles taient discuter (on commenait discuter ds ce temps-l) la composition du bureau de leur congrgation et la dmission d'une des vice-prsidentes qui n'tait pas ce jour-l chez Mme de Beaumont. C'tait un peu plus important que de regarder un Anglais ou un Ecossais. Elles taient un peu blases sur ces ternelles importations d'Anglais et d'Ecossais. Un homme qui, comme les autres, ne s'occuperait que des dames de carreau et de trfle! Un protestant, d'ailleurs! un hrtique! Encore, si 'et t un lord catholique d'Irlande! Quant aux personnes ges, qui jouaient dj aux autres tables lorsqu'on annona M. Hartford, elles jetrent un regard distrait sur l'tranger qui le suivait et se replongrent, de toute leur attention, dans leurs cartes, comme des cygnes plongent dans l'eau de toute la longueur de leurs cous. M. de Karkol ayant t choisi pour le partner du marquis de Saint-Albans la personne qui jouait en face de M. Hartford tait la comtesse du Tremblay de Stasseville, dont la fille Herminie, la plus suave fleur de cette jeunesse qui s'panouissait dans les embrasures du salon, parlait alors Mlle Ernestine de Beaumont. Par hasard, les yeux de Mlle Herminie se trouvaient dans la direction de la table o jouait sa mre. -- Regardez, Ernestine, fit-elle demi-voix, comme cet Ecossais donne! M. de Karkol venait de se dganter... Il avait tir de leur tui de chamois parfum, des mains blanches et bien sculptes, faire la religion d'une petite matresse qui les aurait eues, et il donnait les cartes comme on les donne au whist, une une, mais avec un mouvement circulaire d'une rapidit si prodigieuse, que cela tonnait comme le doigt de Liszt. L'homme qui maniait les cartes ainsi devait tre leur matre... Il y avait dix ans de tripot dans cette foudroyante et augurale manire de donner. -- C'est la difficult vaincue dans le mauvais ton, dit la hautaine Ernestine, de sa lvre la plus ddaigneuse, -- mais le mauvais ton est vainqueur! Dur jugement pour une si jeune demoiselle; mais, avoir bon ton tait plus pour cette jolie tte-l que d'avoir l'esprit de Voltaire. Elle a manqu sa destine, Mlle Ernestine de Beaumont, et elle a d mourir de chagrin de n'tre pas la camerera major d'une reine d'Espagne. La manire de jouer de Marmor de Karkol fit quation avec cette donne merveilleuse. Il montra une supriorit qui enivra de plaisir le vieux marquis, car il leva la manire de jouer de l'ancien partner de Fox, et l'enleva jusqu' la sienne. Toute supriorit quelconque est une sduction irrsistible, qui procde par rapt et vous emporte dans son orbite. Mais ce n'est pas tout. Elle vous fconde en vous emportant. Voyez les grands causeurs! ils donnent la rplique, et ils l'inspirent. Quand ils ne causent plus, les sots, privs du rayon qui les dora, reviennent, ternes, fleur d'eau de conversation, comme des poissons morts retourns qui montrent un ventre sans cailles. M. de Karkol fit bien plus que d'apporter une sensation nouvelle un homme qui les avait puises: il augmenta l'ide que le marquis avait de lui-mme, il couronna d'une pierre de plus l'oblisque, depuis longtemps mesur, que ce roi du whist s'tait lev dans les discrtes solitudes de son orgueil. Malgr l'motion qui le rajeunissait, le marquis observa l'tranger pendant la partie du fond de cette patte d'oie (comme nous disons de la griffe du Temps, pour lui payer son insolence de nous la mettre sur la figure) qui bridait ses yeux spirituels. L'Ecossais ne pouvait tre got, apprci, dgust, que par un joueur d'une trs grande force. Il avait cette attention profonde, rflchie, qui se creuse en combinaisons sous les rencontres du jeu, et il la voilait d'une impassibilit superbe. ct de lui, les sphinx accroupis dans la lave de leur basalte auraient sembl les statues des Gnies de la confiance et de l'expansion. Il jouait comme s'il et jou avec trois paires de mains qui eussent tenu les cartes, sans s'inquiter de savoir qui ces mains appartenaient. Les dernires brises de cette soire d'aot dferlaient en vagues de souffls et de parfums sur ces trente chevelures de jeunes filles, nu-tte, pour arriver charges de nouveaux parfums et d'effluves virginales, prises ce champ de ttes radieuses, et se briser contre ce front cuivr large et bas, cueil de marbre humain qui ne faisait pas un seul pli. Il ne s'en apercevait mme pas. Ses nerfs taient muets. En cet instant, il faut l'avouer, il portait bien son nom de Marmor! Inutile de dire qu'il gagna. Le marquis se retirait toujours vers minuit. Il fut reconduit par l'obsquieux Hartford, qui lui donna le bras jusqu' sa voiture. -- C'est le dieu du chelem (slam) que ce Karkol! lui dit-il, avec la surprise de l'enchantement; arrangez-vous pour qu'il ne nous quitte pas de si tt. Hartford le promit et le vieux marquis, malgr son ge et son sexe, se prpara jouer le rle d'une sirne d'hospitalit. Je me suis arrt sur cette premire soire d'un sjour qui dura plusieurs annes. je n'y tais pas; mais elle m'a t raconte par un de mes parents plus g que moi, et qui, joueur comme tous les jeunes gens de cette petite ville o le jeu tait l'unique ressource qu'on et, dans cette famine de toutes les passions, se prit de got pour le dieu du chelem. Revue en se retournant et avec des impressions rtrospectives qui ont leur magie, cette soire, d'une prose commune et si connue, une partie de whist gagne, prendra des proportions qui pourront peut-tre vous tonner. -- La quatrime personne de cette partie, la comtesse de Stasseville, ajoutait mon parent, perdit son argent avec l'indiffrence artistocratique qu'elle mettait tout. Peut-tre fut-ce de cette partie de whist que son sort fut dcid, l o se font les destines. Qui comprend un seul mot ce mystre de la vie?... Personne n'avait alors d'intrt observer la comtesse. Le salon ne fermentait que du bruit des jetons et des fiches... Il aurait t curieux de surprendre dans cette femme, juge alors et rejuge un glaon poli et coupant, si ce qu'on a cru depuis et rpt tout bas avec pouvante, a dat de ce moment-l. La comtesse du Tremblay de Stasseville tait une femme de quarante ans, d'une trs faible sant, ple et mince, mais d'un mince et d'un ple que je n'ai vus qu' elle. Son nez bourbonien, un peu pinc, ses cheveux chtain clair, ses lvres trs fines, annonaient une femme de race, mais chez qui la fiert peut devenir aisment cruelle. Sa pleur teinte de soufre tait maladive. Elle se ft nomme Constance, -- disait Mlle Ernestine de Beaumont, qui ramassait des pigrammes jusque dans Gibbon, -- qu'on et pu l'appeler Constance Chlore. Pour qui connaissait le genre d'esprit de Mlle de Beaumont, on tait libre de mettre une atroce intention dans ce mot. Malgr sa pleur, cependant, malgr la couleur hortensia pass des lvres de la comtesse du Tremblay de Stasseville, il y avait pour l'observateur avis, prcisment dans ces lvres peine marques, tnues et vibrantes comme la cordelette d'un arc, une effrayante physionomie de fougue rprime et de volont. La socit de province ne le voyait pas. Elle ne voyait, elle, dans la rigidit de cette lvre troite et meurtrire, que le fil d'acier sur lequel dansait incessamment la flche barbele de l'pigramme. Des yeux pers (car la comtesse portait de sinople, tincel d'or, dans son regard comme dans ses armes) couronnaient, comme deux toiles fixes, ce visage sans le rchauffer. Ces deux meraudes, stries de jaune, enchsses sous les sourcils blonds et fades de ce front busqu, taient aussi froides que si on les avait retires du ventre et du frai du poisson de Polycrate. L'esprit seul, un esprit brillant, damasquin et affil comme une pe, allumait parfois dans ce regard vitrifi les clairs de ce glaive qui tourne dont parle la Bible. Les femmes hassaient cet esprit dans la comtesse du Tremblay, comme s'il avait t de la beaut. Et, en effet, c'tait la sienne! Comme Mlle de Retz, dont le cardinal a laiss un portrait d'amant qui s'est dbarbouill les yeux des dernires badauderies de sa jeunesse, elle avait un dfaut la taille, qui pouvait la rigueur passer pour un vice. Sa fortune tait considrable. Son mari, mourant, l'avait laisse trs peu charge de deux enfants: un petit garon, bte ravir, confi aux soins trs paternels et trs inutiles d'un vieil abb qui ne lui apprenait rien, et sa fille Herminie, dont la beaut aurait t admire dans les cercles les plus difficiles et les plus artistes de Paris. Quant sa fille, elle l'avait leve irrprochablement, au point de vue de l'ducation officielle. L'irrprochable de Mme de Stasseville ressemblait toujours un peu de l'impertinence. Elle en faisait une jusque de sa vertu, et qui sait si ce n'tait pas son unique raison pour y tenir? Toujours est-il qu'elle tait vertueuse; sa rputation dfiait la calomnie. Aucune dent de serpent ne s'tait use sur cette lime. Aussi, de regret forcen de n'avoir pu l'entamer, on s'puisait l'accuser de froideur. Cela tenait, sans nul doute, disait-on (on raisonnait, on faisait de la science!), la dcoloration de son sang. Pour peu qu'on et pouss ses meilleures amies, elles lui auraient dcouvert dans le coeur la certaine barre historique qu'on avait invente contre une femme bien charmante et bien clbre du sicle dernier, afin d'expliquer qu'elle et laiss toute l'Europe lgante ses pieds, pendant dix ans, sans la faire monter d'un cran plus haut. Le conteur sauva par la gaiet de son accent le vif de ces dernires paroles, qui causrent comme un joli petit mouvement de pruderie offense. Et, je dis, pruderie sans humeur, car la pruderie des femmes bien nes, qui n'affectent rien, est quelque chose de trs gracieux. Le jour tait si tomb, d'ailleurs, qu'on sentit plutt ce mouvement qu'on ne le vit. -- Sur ma parole, c'tait bien ce que vous dites, cette comtesse de Stasseville, -- fit, en bgayant, selon son usage, le vieux vicomte de Rassy, bossu et bgue, et spirituel comme s'il avait t boiteux par-dessus le march. Qui ne connat pas Paris le vicomte de Rassy, ce memorandum encore vivant des petites corruptions du xviiie sicle? Beau de visage dans sa jeunesse comme le marchal de Luxembourg, il avait, comme lui, son revers de mdaille, mais le revers seul de la mdaille lui tait rest. Quant l'effigie, o l'avait-il laisse?... Lorsque les jeunes gens de ce temps le surprenaient dans quelque anachronisme de conduite, il disait que, du moins, il ne souillait pas ses cheveux blancs, car il portait une perruque chtain la Ninon, avec une raie de chair factice, et les plus incroyables et indescriptibles tire-bouchons! -- Ah! vous l'avez connue? -- dit le narrateur interrompu. -- Eh bien! vous savez, vicomte, si je surfais d'un mot la vrit. -- C'est calqu la vitre, votre po... ortrait, -- rpondit le vicomte en se donnant un lger soufflet sur la joue, par impatience de bgayer, et au risque de faire tomber les grains du rouge qu'on dit qu'il met, comme il fait tout, sans nulle pudeur. -- je l'ai connue ... ... peu prs au temps de votre histoire. Elle venait Paris tous les hivers pour quelques jours. je la rencontrais chez la princesse de Cou... ourt... tenay, dont elle tait un peu parente. C'tait de l'esprit servi dans sa glace, une femme froide vous faire tousser. Except ces quelques jours passs par hiver Paris, -- reprit l'audacieux conteur, qui ne mettait mme pas ses personnages le demi-masque d'Arlequin, -- la vie de la comtesse du Tremblay de Stasseville tait rgle comme le papier de cette ennuyeuse musique qu'on appelle l'existence d'une femme comme il faut, en province. Elle tait, six mois de l'anne, au fond de son htel, dans la ville que je vous ai dcrite au moral, et elle troquait, pendant les autres six mois, ce fond d'htel pour un fond de chteau, dans une belle terre qu'elle avait quatre lieues de l. Tous les deux ans, elle conduisait Paris sa fille, -- qu'elle laissait une vieille tante, Mlle de Triflevas, quand elle y allait seule, -- au commencement de l'hiver; mais jamais de Spa, de Plombires, de Pyrnes! On ne la voyait point aux eaux. Etait- ce de peur des mdisants? En province, quand une femme seule, dans la position de Mme de Stasseville, va prendre les eaux si loin, que ne croit-on pas?... que ne souponne-t-on pas? L'envie de ceux qui restent se venge, sa faon, du plaisir de ceux qui voyagent. De singuliers airs viennent, comme des drles de souffles, rider la puret de ces eaux. Est-ce le fleuve Jaune, ou le fleuve Bleu sur lequel on expose les enfants, en Chine?... Les eaux, en France, ressemblent un peu ce fleuve-l. Si ce n'est pas un enfant, on y expose toujours quelque chose aux yeux de ceux qui n'y vont pas. La moqueuse comtesse du Tremblay tait bien fire pour sacrifier un seul de ses caprices l'opinion; mais elle n'avait point celui des eaux; et son mdecin l'aimait mieux auprs de lui qu' deux cents lieues, car, deux cents lieues, les chattemites visites dix francs ne peuvent pas beaucoup se multiplier. C'tait une question, d'ailleurs, que de savoir si la comtesse avait des caprices quelconques. L'esprit n'est pas l'imagination. Le sien tait si net, si tranchant, si positif, mme dans la plaisanterie, qu'il excluait tout naturellement l'ide de caprice. Quand il tait gai (ce qui tait rare), il sonnait si bien ce son vibrant de castagnettes d'bne ou de tambour de basque, toute peau tendue et grelots de mtal, qu'on ne pouvait pas s'imaginer qu'il y et jamais dans cette tte sche, en dos, non! mais en fil de couteau, rien qui rappelt la fantaisie, rien qui pt tre pris pour une de ces curiosits rveuses, lesquelles engendrent le besoin de quitter sa place et de s'en aller o l'on n'tait pas. Depuis dix ans qu'elle tait riche et veuve, matresse d'elle-mme par consquent, et de bien des choses, elle aurait pu transporter sa vie immobile fort loin de ce trou nobles, o ses soires se passaient jouer le boston et le whist avec de vieilles filles qui avaient vu la Chouannerie, et de vieux chevaliers, hros inconnus, qui avaient dlivr Destouches. Elle aurait pu, comme lord Byron, parcourir le monde avec une bibliothque, une cuisine et une volire dans sa voiture, mais elle n'en avait pas eu la moindre envie. Elle tait mieux qu'indolente; elle tait indiffrente; aussi indiffrente que Marmor de Karkol quand il jouait au whist. Seulement, Marmor n'tait pas indiffrent au whist mme, et dans sa vie, elle, il n'y avait point de whist: tout tait gal! C'tait une nature stagnante, une espce de femme-dandy, auraient dit les Anglais. Hors l'pigramme, elle n'existait qu' l'tat de larve lgante. "Elle est de la race des animaux sang blanc", rptait son mdecin dans le tuyau de l'oreille, croyant l'expliquer par une image, comme on expliquerait une maladie par un symptme. Quoiqu'elle et l'air malade, le mdecin dpays niait la maladie. Etait-ce haute discrtion? ou bien rellement ne la voyait-il pas? jamais elle ne se plaignait ni de son corps ni de son me. Elle n'avait pas mme cette ombre presque physique de mlancolie, tendue d'ordinaire sur le front meurtri des femmes qui ont quarante ans. Ses jours se dtachaient d'elle et ne s'en arrachaient pas. Elle les voyait tomber de ce regard d'Ondine, glauque et moqueur, dont elle regardait toutes choses. Elle semblait mentir sa rputation de femme spirituelle, en ne nuanant sa conduite d'aucune de ces manires d'tre personnelles, appeles des excentricits. Elle faisait naturellement, simplement, tout ce que faisaient les autres femmes dans sa socit, et ni plus ni moins. Elle voulait prouver que l'galit, cette chimre des vilains, n'existe vraiment qu'entre nobles. L seulement sont les pairs, car la distinction de la naissance, les quatre gnrations de noblesse ncessaires pour tre gentilhomme, sont un niveau. "Je ne suis que le premier gentilhomme de France", disait Henri IV, et par ce mot, il mettait les prtentions de chacun aux pieds de la distinction de tous. Comme les autres femmes de sa caste, qu'elle tait trop aristocratique pour vouloir primer, la comtesse remplissait ses devoirs extrieurs de religion et de monde avec une exacte sobrit, qui est la convenance suprme dans ce monde o tous les enthousiasmes sont svrement dfendus. Elle ne restait pas en de ni n'allait au del de sa socit. Avait-elle accept en se domptant la vie monotone de cette ville de province o s'tait tari ce qui lui restait de jeunesse, comme une eau dormante sous des nnuphars? Ses motifs pour agir, motifs de raison, de conscience, d'instinct, de rflexion, de temprament, de got, tous ces flambeaux intrieurs qui jettent leur lumire sur nos actes, ne projetaient pas de lueurs sur les siens. Rien du dedans n'clairait les dehors de cette femme. Rien du dehors ne se rpercutait au dedans! Fatigus d'avoir guett si longtemps sans rien voir dans Mme de Stasseville, les gens de province, qui ont pourtant une patience de prisonnier ou de pcheur la ligne, quand ils veulent dcouvrir quelque chose, avaient fini par abandonner ce casse- tte, comme on jette derrire un coffre un manuscrit qu'il aurait t impossible de dchiffrer. -- Nous sommes bien btes, -- avait dit un soir, dogmatiquement, la comtesse de Hautcardon, -- et cela remontait plusieurs annes -- de nous donner un tel tintouin pour savoir ce qu'il y a dans le fond de l'me de cette femme: probablement il n'y a rien! III Et cette opinion de la douairire de Hautcardon avait t accepte. Elle avait eu force de loi sur tous ces esprits dpits et dsappoints de l'inutilit de leurs observations, et qui ne cherchaient qu'une raison pour se rendormir. Cette opinion rgnait encore, mais la manire des rois fainants, quand Marmor de Karkol, l'homme peut-tre qui devait le moins se rencontrer dans la vie de la comtesse du Tremblay de Stasseville, vint du bout du monde s'asseoir cette table verte o il manquait un partner. Il tait n, racontait son cornac Hartford, dans les montagnes de brume des les Shetland. Il tait du pays o se passe la sublime histoire de Walter Scott, cette ralit du Pirate que Marmor allait reprendre en sous-oeuvre, avec des variantes, dans une petite ville ignore des ctes de la Manche. Il avait t lev aux bords de cette mer sillonne par le vaisseau de Cleveland. Tout jeune, il avait dans les danses du jeune Mordaunt avec les filles du vieux Troil. Il les avait retenues, et plus d'une fois il les a danses devant moi sur la feuille en chne des parquets de cette petite ville prosaque, mais digne, qui juraient avec la posie sauvage et bizarre de ces danses hyperborennes. quinze ans, on lui avait achet une lieutenance dans un rgiment anglais qui allait aux Indes, et pendant douze ans il s'y tait battu contre les Marattes. Voil ce qu'on apprit bientt de lui et de Hartford, et aussi qu'il tait gentilhomme, parent des fameux Douglas d'Ecosse au coeur sanglant. Mais ce fut tout. Pour le reste, on l'ignorait, et on devait l'ignorer toujours. Ses aventures aux Indes, dans ce pays grandiose et terrible o les hommes dilats apprennent des manires de respirer auxquelles l'air de l'Occident ne suffit plus, il ne les raconta jamais. Elles taient traces en caractres mystrieux sur le couvercle de ce front d'or bruni, qui ne s'ouvrait pas plus que ces botes poison asiatique, gardes, pour le jour de la dfaite et des dsastres, dans l'crin des sultans indiens. Elles se rvlaient par un clair aigu de ces yeux noirs, qu'il savait teindre quand on le regardait, comme on souffle un flambeau quand on ne veut pas tre vu, et par l'autre clair de ce geste avec lequel il fouettait ses cheveux sur sa tempe, dix fois de suite, pendant un robber de whist ou une partie d'cart. Mais hors ces hiroglyphes de geste et de physionomie que savent lire les observateurs, et qui n'ont, comme la langue des hiroglyphes, qu'un fort petit nombre de mots, Marmor de Karkol tait indchiffrable, autant, sa manire, que la comtesse du Tremblay l'tait la sienne. C'tait un Cleveland silencieux. Tous les jeunes nobles de la ville qu'il habitait, et il y en avait plusieurs de fort spirituels, curieux comme des femmes et entortillants comme des couleuvres, taient dmangs du dsir de lui faire raconter les mmoires indits de sa jeunesse, entre deux cigarettes de maryland. Mais ils avaient toujours chou. Ce lion marin des les Hbrides, roussi par le soleil de Lahore, ne se prenait pas ces souricires de salon offertes aux apptits de la vanit, ces piges paon o la fatuit franaise laisse toutes ses plumes, pour le plaisir de les taler. La difficult ne put jamais tre tourne. Il tait sobre comme un Turc qui croirait au Coran. Espce de muet qui gardait bien le srail de ses penses! Je ne l'ai jamais vu boire que de l'eau et du caf. Les cartes, qui semblaient sa passion, taient-elles sa passion relle ou une passion qu'il s'tait donne? car on se donne des passions comme des maladies. Etaient-elles une espce d'cran qu'il semblait dplier pour cacher son me? Je l'ai toujours cru, quand je l'ai vu jouer comme il jouait. Il enveloppa, creusa, invtra cette passion du jeu dans l'me joueuse de cette petite ville, au point que, quand il fut parti, un spleen affreux, le spleen des passions trompes, tomba sur elle comme un sirocco maudit et la fit ressembler davantage une ville anglaise. Chez lui, la table de whist tait ouverte ds le matin. La journe, quand il n'tait pas la Vanillire ou dans quelque chteau des environs, avait la simplicit de celle des hommes qui sont brls par l'ide fixe. Il se levait neuf heures, prenait son th avec quelque ami venu pour le whist, qui commenait alors et ne finissait qu' cinq heures de l'aprs-midi. Comme il y avait beaucoup de monde ces runions, on se relayait chaque robber, et ceux qui ne jouaient point pariaient. Du reste, il n'y avait pas que des jeunes gens ces espces de matines, mais les hommes les plus graves de la ville. Des pres de famille, comme disaient les femmes de trente ans, osaient passer leurs journes dans ce tripot, et elles beurraient, en toute occasion, d'intentions perfides, mille tartelettes au verjus sur le compte de cet Ecossais, comme s'il avait inocul la peste toute la contre dans la personne de leurs maris. Elles taient pourtant bien accoutumes les voir jouer, mais non dans ces proportions d'obstination et de furie. Vers cinq heures, on se sparait, pour se retrouver le soir dans le monde et s'y conformer, en apparence, au jeu officiel et command par l'usage des matresses de maison chez lesquelles on allait, mais, sous main et en ralit, pour jouer le jeu convenu le matin mme, au whist de Karkol. Je vous laisse penser quel degr de force ces hommes, qui ne faisaient plus qu'une chose, atteignirent. Ils levrent ce whist jusqu' la hauteur de la plus difficile et de la plus magnifique escrime. Il y eut sans doute des pertes fort considrables; mais ce qui empcha les catastrophes et les ruines que le jeu trane toujours aprs soi, ce furent prcisment sa fureur et la supriorit de ceux qui jouaient. Toutes ces forces finissaient par s'quilibrer entre elles; et puis, dans un rayon si troit, on tait trop souvent partner les uns des autres pour ne pas, au bout d'un certain temps, comme on dit en termes de jeu, se rattraper. L'influence de Marmor de Karkol, contre laquelle regimbrent en dessous les femmes raisonnables, ne diminua point, mais augmenta au contraire. On le conoit. Elle venait moins de Marmor et d'une manire d'tre entirement personnelle, que d'une passion qu'il avait trouve l, vivante, et que sa prsence, lui qui la partageait, avait exalte. Le meilleur moyen, le seul peut-tre de gouverner les hommes, c'est de les tenir par leurs passions. Comment ce Karkol n'et-il pas t puissant? Il avait ce qui fait la force des gouvernements, et, de plus, il ne songeait pas gouverner. Aussi arriva-t-il cette domination qui ressemble un ensorcellement. On se l'arrachait. Tout le temps qu'il resta dans cette ville, il fut toujours reu avec le mme accueil, et cet accueil tait une fivreuse recherche. Les femmes, qui le redoutaient, aimaient mieux le voir chez elles que de savoir leurs fils ou leurs maris chez lui, et elles le recevaient comme les femmes reoivent, mme sans l'aimer, un homme qui est le centre d'une attention, d'une proccupation, d'un mouvement quelconque. L't, il allait passer quinze jours, un mois, la campagne. Le marquis de Saint-Albans l'avait pris sous son admiration spciale, -- protection ne dirait pas assez. la campagne, comme la ville, c'taient des whists ternels. Je me rappelle avoir assist (j'tais un colier en vacances alors) une superbe partie de pche au saumon, dans les eaux brillantes de la Douve, pendant tout le temps de laquelle Marmor de Karkol joua, en canot, au whist deux morts (double dummy), avec un gentilhomme du pays. Il ft tomb dans la rivire qu'il et jou encore!... Seule, une femme de cette socit ne recevait pas l'Ecossais la campagne, et peine la ville. C'tait la comtesse du Tremblay. Qui pouvait s'en tonner? Personne. Elle tait veuve, et elle avait une fille charmante. En province, dans cette socit envieuse et aligne o chacun plonge dans la vie de tous, on ne saurait prendre trop de prcautions contre des inductions faciles faire de ce qu'on voit ce qu'on ne voit pas. La comtesse du Tremblay les prenait en n'invitant jamais Marmor son chteau de Stasseville, et en ne le recevant la ville que fort publiquement et les jours qu'elle recevait toutes ses connaissances. Sa politesse tait pour lui froide, impersonnelle. C'tait une consquence de ces bonnes manires qu'on doit avoir avec tous, non pour eux, mais pour soi. Lui, de son ct, rpondait par une politesse du mme genre; et cela tait si peu affect, si naturel dans tous les deux, qu'on a pu y tre pris pendant quatre ans. Je l'ai dj dit: hors le jeu, Karkol ne semblait pas exister. Il parlait peu. S'il avait quelque chose cacher, il le couvrait trs bien de ses habitudes de silence. Mais la comtesse avait, elle, si vous vous le rappelez, l'esprit trs extrieur et trs mordant. Pour ces sortes d'esprits, toujours en dehors, brillants, agressifs, se retenir, se voiler, est chose difficile. Se voiler, n'est-ce pas mme une manire de se trahir? Seulement, si elle avait les cailles fascinantes et la triple langue du serpent, elle en avait aussi la prudence. Rien donc n'altra l'clat et l'emploi froces de sa plaisanterie habituelle. Souvent, quand on parlait de Karkol devant elle, elle lui dcochait de ces mots qui sifflent et qui percent, et que Mlle de Beaumont, sa rivale d'pigrammes, lui enviait. Si ce fut l un mensonge de plus, jamais mensonge ne fut mieux os. Tenait-elle cette effrayante facult de dissimuler de son organisation sche et contractile? Mais pourquoi s'en servait-elle, elle, l'indpendance en personne par sa position et la fiert moqueuse du caractre? Pourquoi, si elle aimait Karkol et si elle en tait aime, le cachait-elle sous les ridicules qu'elle lui jetait de temps autre, sous ces plaisanteries apostates, rengates, impies, qui dgradent l'idole adore... les plus grands sacrilges en amour? Mon Dieu! qui sait? il y avait peut-tre en tout cela du bonheur pour elle... -- Si l'on jetait, docteur, -- fit le narrateur, en se tournant vers le docteur Beylasset, qui tait accoud sur un meuble de Boule, et dont le beau crne chauve renvoyait la lumire d'un candlabre que les domestiques venaient, en cet instant, d'allumer au-dessus de sa tte, si l'on jetait sur la comtesse de Stasseville un de ces bons regards physiologistes, -- comme vous en avez, vous autres mdecins, et que les moralistes devraient vous emprunter, -- il tait vident que tout, dans les impressions de cette femme, devait rentrer, porter en dedans, comme cette ligne hortensia pass qui formait ses lvres, tant elle les rtractait; comme ces ailes du nez, qui se creusaient au lieu de s'panouir, immobiles et non pas frmissantes; comme ces yeux qui, certains moments, se renfonaient sous leurs arcades sourcilires et semblaient remonter vers le cerveau. Malgr son apparente dlicatesse et une souffrance physique dont on suivait l'influence visible dans tout son tre, comme on suit les rayonnements d'une flure dans une substance trop sche, elle tait le plus frappant diagnostic de la volont, de cette pile de Volta intrieure laquelle aboutissent nos nerfs. Tout l'attestait, en elle, plus qu'en aucun tre vivant que j'aie jamais contempl. Cet influx de la volont sommeillante circulait -- qu'on me passe le mot, car il est bien pdant! -- puissanciellement jusque dans ses mains, aristocratiques et princires pour la blancheur mate, l'opale irise des ongles et l'lgance, mais qui, pour la maigreur, le gonflement et l'implication des mille torsades bleutres des veines, et surtout pour le mouvement d'apprhension avec lequel elles saisissaient les objets, ressemblaient des griffes fabuleuses, comme l'tonnante posie des Anciens en attribuait certains monstres au visage et au sein de femme. Quand, aprs avoir lanc une de ces plaisanteries, un de ces traits tincelants et fins comme les artes empoisonnes dont se servent les sauvages, elle passait le bout de sa langue viprine sur ses lvres sibilantes, on sentait que dans une grande occasion, dans le dernier moment de la destine, par exemple, cette femme frle et forte tout ensemble tait capable de deviner le procd des ngres, et de pousser la rsolution jusqu' avaler cette langue si souple, pour mourir. la voir, on ne pouvait douter qu'elle ne ft, en femme, une de ces organisations comme il y en a dans tous les rgnes de la nature, qui, de prfrence ou d'instinct, recherchent le fond au lieu de la surface des choses; un de ces tres destins des cohabitations occultes, qui plongent dans la vie comme les grands nageurs plongent et nagent sous l'eau, comme les mineurs respirent sous la terre, passionns pour le mystre, en raison mme de leur profondeur, le crant autour d'elles et l'aimant jusqu'au mensonge, car le mensonge, c'est du mystre redoubl, des voiles paissis, des tnbres faites tout prix! Peut-tre ces sortes d'organisations aiment-elles le mensonge pour le mensonge, comme on aime l'art pour l'art, comme les Polonais aiment les batailles. -- (Le docteur inclina gravement la tte en signe d'adhsion.) -- Vous le pensez, n'est-ce pas? et moi aussi! je suis convaincu que, pour certaines mes il y a le bonheur de l'imposture. Il y a une effroyable, mais enivrante flicit dans l'ide qu'on ment et qu'on trompe; dans la pense qu'on se sait seul soi-mme, et qu'on joue la socit une comdie dont elle est la dupe, et dont on se rembourse les frais de mise en scne par toutes les volupts du mpris. -- Mais c'est affreux, ce que vous dites-l! -- interrompit tout coup la baronne de Mascranny, avec le cri de la loyaut rvolte. Toutes les femmes qui coutaient (et il y en avait peut-tre quelques-unes connaisseuses en plaisirs cachs) avaient prouv comme un frmissement aux dernires paroles du conteur. J'en jugeai au dos nu de la comtesse de Damnaglia, alors si prs de moi. Cette espce de frmissement nerveux, tout le monde le connat et l'a ressenti. On l'appelle quelquefois avec posie la mort qui passe. Etait-ce alors la vrit qui passait?... "Oui, -- rpondit le narrateur, c'est affreux; mais est-ce vrai? Les natures au coeur sur la main ne se font pas l'ide des jouissances solitaires de l'hypocrisie, de ceux qui vivent et peuvent respirer la tte lace dans un masque. Mais, quand on y pense, ne comprend-on pas que leurs sensations aient rellement la profondeur enflamme de l'enfer? Or, l'enfer, c'est le ciel en creux. Le mot diabolique ou divin, appliqu l'intensit des jouissances, exprime la mme chose, c'est--dire des sensations qui vont jusqu'au surnaturel. Mille de Stasseville tait-elle de cette race d'mes?... Je ne l'accuse ni ne la justifie. Je raconte comme je peux son histoire, que personne n'a bien sue, et je cherche l'clairer par une tude la Cuvier sur sa personne. Voil tout. Du reste, cette analyse que je fais maintenant de la comtesse du Tremblay, sur le souvenir de son image, empreinte dans ma mmoire comme un cachet d'onyx fouill par un burin profond sur de la cire, je ne la faisais point alors. Si j'ai compris cette femme, ce n'a t que bien plus tard... La toute-puissante volont, qu' la rflexion j'ai reconnue en elle, depuis que l'exprience m'a appris quel point le corps est la moulure de l'me, n'avait pas plus soulev et tendu cette existence, encaisse dans de tranquilles habitudes, que la vague ne gonfle et ne trouble un lac de mer, fortement encaiss dans ses bords. Sans l'arrive de Karkol, de cet officier d'infanterie anglaise que des compatriotes avaient engag aller manger sa demi-solde dans une ville normande, digne d'tre anglaise, la dbile et ple moqueuse qu'on appelait en riant madame de Givre, n'aurait jamais su elle- mme quel imprieux vouloir elle portait dans son sein de neige fondue, comme disait Mlle Ernestine de Beaumont, mais sur lequel, au moral, tout avait gliss comme sur le plus dur mamelon des glaces polaires. Quand il arriva, qu'prouva-t-elle? Apprit-elle tout coup que, pour une nature comme la sienne, sentir fortement, c'est vouloir? Entrana-t-elle par la volont un homme qui ne semblait plus devoir aimer que le jeu?... Comment s'y prit- elle pour raliser une intimit dont il est difficile, en province, d'esquiver les dangers?... Tous mystres, rests tels jamais, mais qui, souponns plus tard, n'avaient encore t pressentis par personne la fin de l'anne 182... Et cependant, cette poque, dans un des htels les plus paisibles de cette ville, o le jeu tait la plus grande affaire de chaque journe et presque de chaque nuit; sous les persiennes silencieuses et les rideaux de mousseline brode, voiles purs, lgants, et moiti relevs d'une vie calme, il devait y avoir depuis longtemps un roman qu'on aurait jur impossible. Oui, le roman tait cette vie correcte, irrprochable, rgle, moqueuse, froide jusqu' la maladie, o l'esprit semblait tout et l'me rien. Il y tait, et la rongeait sous les apparences et la renomme, comme les vers qui seraient au cadavre d'un homme avant qu'il ne ft expir." -- Quelle abominable comparaison! fit encore observer la baronne de Mascranny. -- Ma pauvre Sibylle avait presque raison de ne pas vouloir de votre histoire. Dcidment, vous avez un vilain genre d'imagination, ce soir. -- Voulez-vous que je m'arrte? -- rpondit le conteur, avec une sournoise courtoisie et la petite rouerie d'un homme sr de l'intrt qu'il a fait natre. -- Par exemple! -- reprit la baronne; -- est-ce que nous pouvons rester, maintenant, l'attention en l'air, avec une moiti d'histoire? -- Ce serait aussi par trop fatigant! -- dit, en dfrisant une de ses longues anglaises d'un beau noir bleu, Mlle Laure d'Alzanne, la plus languissante image de la paresse heureuse, avec le gracieux effroi de sa nonchalance menace. -- Et dsappointant, en plus! -- ajouta gament le docteur. -- Ne serait-ce pas comme si un coiffeur, aprs vous avoir ras un ct du visage, fermait tranquillement son rasoir et vous signifiait qu'il lui est impossible d'aller plus loin?... -- Je reprends donc, -- reprit le conteur, avec la simplicit de l'art suprme qui consiste surtout se bien cacher... -- En 182..., j'tais dans le salon d'un de mes oncles, maire de cette petite ville que je vous ai dcrite comme la plus antipathique aux passions et l'aventure; et, quoique ce ft un jour solennel, la fte du roi, une Saint-Louis, toujours grandement fte par ces ultras de l'migration, par ces quitistes politiques qui avaient invent le mot mystique de l'amour pur: Vive le roi quand mme! on ne faisait, dans ce salon, rien de plus que ce qu'on y faisait tous les jours. On y jouait. Je vous demande bien pardon de vous parler de moi, c'est d'assez mauvais got, mais il le faut. J'tais un adolescent encore. Cependant, grce une ducation exceptionnelle, je souponnais plus des passions et du monde qu'on n'en souponne d'ordinaire l'ge que j'avais. je ressemblais moins un de ces collgiens pleins de gaucherie, qui n'ont rien vu que dans leurs livres de classe, qu' une de ces jeunes filles curieuses, qui s'instruisent en coutant aux portes et en rvant beaucoup sur ce qu'elles y ont entendu. Toute la ville se pressait, ce soir-l, dans le salon de mon oncle, et, comme toujours, -- car il n'y avait que des choses ternelles dans ce monde de momies qui ne secouaient leurs bandelettes que pour agiter des cartes, -- cette socit se divisait en deux parties, la partie qui jouait, et les jeunes filles qui ne jouaient pas. Momies aussi que ces jeunes filles, qui devaient se ranger, les unes auprs des autres, dans les catacombes du clibat, mais dont les visages, clatants d'une vie inutile et d'une fracheur qui ne serait pas respire, enchantaient mes avides regards. Parmi elles, il n'y avait peut-tre que Mlle Herminie de Stasseville qui la fortune et permis de croire ce miracle d'un mariage d'amour, sans droger. Je n'tais pas assez g, ou je l'tais trop, pour me mler cet essaim de jeunes personnes, dont les chuchotements s'entrecoupaient de temps autre d'un rire bien franc ou doucement contenu. En proie ces brlantes timidits qui sont en mme temps des volupts et des supplices, je m'tais rfugi et assis auprs du dieu du chelem, ce Marmor de Karkol, pour lequel je m'tais pris de belle passion. Il ne pouvait y avoir entre lui et moi d'amiti. Mais les sentiments ont leur hirarchie secrte. Il n'est pas rare de voir, dans les tres qui ne sont pas dvelopps, de ces sympathies que rien de positif, de dmontr, n'explique, et qui font comprendre que les jeunes gens ont besoin de chefs comme les peuples qui, malgr leur ge, sont toujours un peu des enfants. Mon chef, moi, et t Karkol. Il venait souvent chez mon pre, grand joueur comme tous les hommes de cette socit. Il s'tait souvent ml nos rcrations gymnastiques, mes frres et moi, et il avait dploy devant nous une vigueur et une souplesse qui tenaient du prodige. Comme le duc d'Enghien, il sautait en se jouant une rivire de dix-sept pieds. Cela seul, sans doute, devait exercer sur la tte de jeunes gens comme nous, levs pour devenir des hommes de guerre, un grand attrait de sduction; mais l n'tait pas le secret pour moi de l'aimant de Karkol. Il fallait qu'il agt sur mon imagination avec la puissance des tres exceptionnels sur les tres exceptionnels, car la vulgarit prserve des influences suprieures, comme un sac de laine prserve des coups de canon. Je ne saurais dire quel rve j'attachais ce front, qu'on et cru sculpt dans cette substance que les peintres d'aquarelle appellent terre de Sienne; ces yeux sinistres, aux paupires courtes; toutes ces marques que des passions inconnues avaient laisses sur la personne de l'cossais, comme les quatre coups de barre du bourreau aux articulations d'un rou; et surtout ces mains d'un homme, du plus amolli des civiliss, chez qui le sauvage finissait au poignet, et qui savaient imprimer aux cartes cette vlocit de rotation qui ressemblait au tournoiement de la flamme, et qui avait tant frapp Herminie de Stasseville, la premire fois qu'elle l'avait vu. Or, ce soir-l, dans l'angle o se dressait la table de jeu, la persienne tait moiti ferme. La partie tait sombre comme l'espce de demi-jour qui l'clairait. C'tait le whist des forts. Le Mathusalem des marquis, M. de Saint-Albans, tait le partner de Marmor. La comtesse du Tremblay avait pris pour le sien le chevalier de Tharsis, officier au rgiment de Provence avant la Rvolution et chevalier de Saint-Louis, un de ces vieillards comme il n'y en a plus debout maintenant, un de ces hommes qui furent cheval sur deux sicles, sans tre pour cela des colosses. un certain moment de la partie, et par le fait d'un mouvement de Mme du Tremblay de Stasseville pour relever ses cartes, une des pointes du diamant qui brillait son doigt rencontra, dans cette ombre projete par la persienne sur la table verte, qu'elle rendait plus verte encore, un de ces chocs de rayon, intersects par la pierre, comme il est impossible l'art humain d'en combiner, et il en jaillit un dard de feu blanc tellement lectrique, qu'il fit presque mal aux yeux comme un clair. -- Eh! eh! qu'est-ce qui brille? -- dit, d'une voix flte, le chevalier de Tharsis, qui avait la voix de ses jambes. -- Et, qui est-ce qui tousse? -- dit simultanment le marquis de Saint-Albans, tir par une toux horriblement mate de sa proccupation de joueur, en se retournant vers Herminie, qui brodait une collerette sa mre. -- C'est mon diamant et c'est ma fille, -- fit la comtesse du Tremblay avec un sourire de ses lvres minces, en rpondant tous les deux. -- Mon Dieu! comme il est beau, votre diamant, Madame! -- reprit le chevalier. -- Jamais je ne l'avais vu tinceler comme ce soir; il forcerait les plus myopes le remarquer. On tait arriv, en disant cela, la fin de la partie, et le chevalier de Tharsis prit la main de la comtesse: -- Voulez-vous permettre?... -- ajouta-t-il. La comtesse ta languissamment sa bague, et la jeta au chevalier sur la table de jeu. Le vieil migr l'examina en la tournant devant son oeil comme un kalidoscope. Mais la lumire a ses hasards et ses caprices. En roulant sur les facettes de la pierre, elle n'en dtacha pas un second jet de lumire nuance, semblable celui qui venait si rapidement d'en jaillir. Herminie se leva et poussa la persienne, afin que le jour tombt mieux sur la bague de sa mre et qu'on en pt mieux apprcier la beaut. Et elle se rassit, le coude la table, regardant aussi la pierre prismatique; mais la toux revint, une toux sifflante, qui lui rougit et lui injecta la nacre de ses beaux yeux bleus, d'un humide radical si pur. -- Et o avez-vous pris cette affreuse toux, ma chre enfant? -- dit le marquis de Saint-Albans, plus occup de la jeune fille que de la bague, du diamant humain que du diamant minral. -- Je ne sais, monsieur le marquis, -- fit-elle, avec la lgret d'une jeunesse qui croyait l'ternit de la vie. -- Peut-tre me promener le soir, au bord de l'tang de Stasseville. Je fus frapp alors du groupe qu'ils formaient eux quatre. La lumire rouge du couchant immergeait par la fentre ouverte. Le chevalier de Tharsis regardait le diamant; M. de Saint-Albans, Herminie; Mme du Tremblay, Karkol, qui regardait d'un oeil distrait sa dame de carreau. Mais ce qui me frappa surtout, ce fut Herminie. La Rose de Stasseville tait ple, plus ple que sa mre. La pourpre du jour mourant, qui versait son transparent reflet sur ses joues ples, lui donnait l'air d'une tte de victime, rflchie dans un miroir qu'on aurait dit tam avec du sang. Tout coup, j'eus froid dans les nerfs, et par je ne sais quelle vocation foudroyante et involontaire, un souvenir me saisit avec l'invincible brutalit de ces ides qui fcondent monstrueusement la pense rvolte, en la violant. Il y avait quinze jours, peu prs, qu'un matin j'tais all chez Marmor de Karkol. Je l'avais trouv seul. Il tait de bonne heure. Nul des joueurs qui, d'ordinaire, jouaient le matin chez lui, n'tait arriv. Il tait, quand j'entrai, debout devant son secrtaire, et il semblait occup d'une opration fort dlicate qui exigeait une extrme attention et une grande sret de main. Je ne le voyais pas; sa tte tait penche. Il tenait entre les doigts de sa main droite un petit flacon d'une substance noire et brillante, qui ressemblait l'extrmit d'un poignard cass, et, de ce flacon microscopique, il panchait je ne sais quel liquide dans une bague ouverte. -- Que diable faites-vous l? -- lui dis-je en m'avanant. Mais il me cria avec une voix imprieuse: N'approchez pas! restez o vous tes; vous me feriez trembler la main, et ce que je fais est plus difficile et plus dangereux que de casser quarante pas un tire- bouchon avec un pistolet qui pourrait crever. C'tait une allusion ce qui nous tait arriv, il y avait quelque temps. Nous nous amusions tirer avec les plus mauvais pistolets qu'il nous ft possible de trouver, afin que l'habilet de l'homme se montrt mieux dans la faiblesse de l'instrument, et nous avions failli nous ouvrir le crne avec le canon d'un pistolet qui creva. Il put insinuer les gouttes du liquide inconnu qu'il laissait tomber du bec effil de son flacon. Quand ce fut fait, il ferma la bague et la jeta dans un des tiroirs de son secrtaire, comme s'il avait voulu la cacher. Je m'aperus qu'il avait un masque de verre. -- Depuis quand, -- lui dis-je, en plaisantant, -- vous occupez- vous de chimie? et sont-ce des ressources contre les pertes au whist que vous composez? -- Je ne compose rien, -- me rpondit-il, -- mais ce qui est l- dedans (et il montrait le flacon noir) est une ressource contre tout. C'est, -- ajouta-t-il avec la sombre gat du pays des suicides d'o il tait, -- le jeu de cartes biseautes avec lequel on est sr de gagner la dernire partie contre le Destin. -- Quelle espce de poison? -- lui demandai-je, en prenant le flacon dont la forme bizarre m'attirait. -- C'est le plus admirable des poisons indiens, me rpondit-il en tant son masque. -- Le respirer peut tre mortel, et, de quelque manire qu'on l'absorbe, s'il ne tue pas immdiatement, vous ne perdez rien pour attendre; son effet est aussi sr qu'il est cach. Il attaque lentement, presque languissamment, mais infailliblement, la vie dans ses sources, en les pntrant et en dveloppant, au fond des organes sur lesquels il se jette, de ces maladies connues de tous et dont les symptmes, familiers la science, dpayseraient le soupon et rpondraient l'accusation d'empoisonnement, si une telle accusation pouvait exister. On dit, aux Indes, que des fakirs mendiants le composent avec des substances extrmement rares, qu'eux seuls connaissent et qu'on ne trouve que sur les plateaux du Thibet. Il dissout les liens de la vie plus qu'il ne les rompt. En cela, il convient davantage ces natures d'Indiens, apathiques et molles, qui aiment la mort comme un sommeil et s'y laissent tomber comme sur un lit de lotos. Il est fort difficile, du reste, presque impossible de s'en procurer. Si vous saviez ce que j'ai risqu, pour obtenir ce flacon d'une femme qui disait m'aimer!... J'ai un ami, comme moi officier dans l'arme anglaise, et revenu comme moi des Indes o il a pass sept ans. Il a cherch ce poison avec le dsir furieux d'une fantaisie anglaise, -- et plus tard, quand vous aurez vcu davantage, vous comprendrez ce que c'est. Eh bien! il n'a jamais pu en trouver. Il a achet, au prix de l'or, d'indignes contrefaons. De dsespoir, il m'a crit d'Angleterre, et il m'a envoy une de ses bagues, en me suppliant d'y verser quelques gouttes de ce nectar de la mort. Voil ce que je faisais quand vous tes entr. Ce qu'il me disait ne m'tonnait pas. Les hommes sont ainsi faits, que, sans aucun mauvais dessein, sans pense sinistre, ils aiment avoir du poison chez eux, comme ils aiment avoir des armes. Ils thsaurisent les moyens d'extermination autour d'eux, comme les avares thsaurisent les richesses. Les uns disent: Si je voulais dtruire! comme les autres: Si je voulais jouir! C'est le mme idalisme enfantin. Enfant, moi-mme, cette poque, je trouvai tout simple que Marmor de Karkol, revenu des Indes, possdt cette curiosit d'un poison comme il n'en existe pas ailleurs, et, parmi ses kandjars et ses flches, apports au fond de sa malle d'officier, ce flacon de pierre noire, cette jolie babiole de destruction qu'il me montrait. Quand j'eus bien tourn et retourn ce bijou, poli comme une agate, qu'une Alme peut-tre avait port entre les deux globes de topaze de sa poitrine, et dans la substance poreuse duquel elle avait imprgn sa sueur d'or, je le jetai dans une coupe pose sur la chemine, et je n'y pensai plus. Eh bien! le croiriez-vous? c'tait le souvenir de ce flacon qui me revenait!... La figure souffrante d'Herminie, sa pleur, cette toux qui semblait sortir d'un poumon spongieux, ramolli, o dj peut-tre s'envenimaient ces lsions profondes que la mdecine appelle, -- n'est-ce pas, docteur? -- dans un langage plein d'pouvantements pittoresques, des cavernes; cette bague qui, par une concidence inexplicable, brillait tout coup d'un clat si trange au moment o la jeune fille toussait, comme si le scintillement de la pierre homicide et t la palpitation de joie du meurtrier; les circonstances d'une matine qui tait efface de ma mmoire, mais qui y reparaissaient tout coup: voil ce qui m'afflua, comme un flot de penses, au cerveau! De lien pour rattacher les circonstances passes l'heure prsente, je n'en avais pas. Le rapprochement involontaire qui se faisait dans ma tte tait insens. J'avais horreur de ma propre pense. Aussi m'efforai-je d'touffer, d'teindre en moi cette fausse lueur, ce flamboiement qui s'tait allum, et qui avait pass dans mon me comme l'clair de ce diamant qui tait pass sur cette table verte!... Pour appuyer ma volont et broyer sous elle la folle et criminelle croyance d'un instant, je regardais attentivement Marmor de Karkol et la comtesse du Tremblay. Ils rpondaient trs bien l'un et l'autre par leur attitude et leur visage, que ce que j'avais os penser tait impossible! Marmor tait toujours Marmor. Il continuait de regarder sa dame de carreau comme si elle et reprsent l'amour dernier, dfinitif, de toute sa vie. Mme du Tremblay, de son ct, avait sur le front, dans les lvres et dans le regard, le calme qui ne la quittait jamais, mme quand elle ajustait l'pigramme, car sa plaisanterie ressemblait une balle, la seule arme qui tue sans se passionner, tandis que l'pe, au contraire, partage la passion de la main. Elle et lui, lui et elle, taient deux abmes placs en face l'un de l'autre; seulement, l'un, Karkol, tait noir et tnbreux comme la nuit; et l'autre, cette femme ple, tait claire et inscrutable comme l'espace. Elle tenait toujours sur son partner des yeux indiffrents et qui brillaient d'une impassible lumire. Seulement, comme le chevalier de Tharsis n'en finissait pas d'examiner la bague qui renfermait le mystre que j'aurais voulu pntrer, elle avait pris sa ceinture un gros bouquet de rsdas, et elle se mit le respirer avec une sensualit qu'on n'et, certes, pas attendue d'une femme comme elle, si peu faite pour les rveuses volupts. Ses yeux se fermrent aprs avoir tourn dans je ne sais quelle pmoison indicible, et, d'une passion avide, elle saisit avec ses lvres effiles et incolores plusieurs tiges de fleurs odorantes, et elle les broya sous ses dents, avec une expression idoltre et sauvage, les yeux rouverts sur Karkol. Etait-ce un signe, une entente quelconque, une complicit, comme en ont les amants entre eux, que ces fleurs mches et dvores en silence?... Franchement, je le crus. Elle remit tranquillement la bague son doigt, quand le chevalier l'eut assez admire, et le whist continua, renferm, muet et sombre, comme si rien ne l'avait interrompu. Ici, encore, le conteur s'arrta. Il n'avait plus besoin de se presser. Il nous tenait tous sous la griffe de son rcit. Peut- tre tout le mrite de son histoire tait-il dans sa manire de la raconter... Quand il se tut, on entendit, dans le silence du salon, aller et venir les respirations. Moi, qui allongeais mes regards par-dessus mon rempart d'albtre, l'paule de la comtesse de Damnaglia, je vis l'motion marbrer de ses nuances diverses tous ces visages. Involontairement, je cherchais celui de la jeune Sibylle, de la sauvage enfant qui s'tait cabre aux premiers mots de cette histoire. J'eusse aim voir passer les clairs de la transe dans ces yeux noirs qui font penser au tnbreux et sinistre canal Orfano, Venise, car il s'y noiera plus d'un coeur. Mais elle n'tait plus sur le canap de sa mre. Inquite de ce qui allait suivre, la sollicitude de la baronne avait sans doute fait sa fille quelque signe de furtive dpartie, et elle avait disparu. En fin de compte, -- reprit le narrateur, -- qu'y avait-il dans tout cela qui ft de nature m'mouvoir si fort et se graver dans ma mmoire comme une eau-forte, car le temps n'a pas effac un seul des linaments de cette scne? Je vois encore la figure de Marmor, l'expression du calme cristallis de la comtesse, se fondant pour une minute dans la sensation de ces rsdas respirs et triturs avec un frissonnement presque voluptueux. Tout cela m'est rest, et vous allez comprendre pourquoi. Ces faits dont je ne voyais pas trs bien la relation entre eux, ces faits mal clairs d'une intuition que je me reprochais, dans l'cheveau entortill desquels le possible et l'incomprhensible apparaissaient, reurent plus tard une goutte de lumire qui en dbrouilla pour jamais en moi le chaos. Je vous ai dit, je crois, que j'avais t mis fort tard au collge. Les deux dernires annes de mon ducation s'y coulrent sans que je revinsse dans mon pays. Ce fut donc au collge que j'appris, par les lettres de ma famille, la mort de Mlle Herminie de Stasseville, victime d'une maladie de langueur dont personne ne s'tait dout qu' la dernire extrmit, et quand la maladie avait t incurable. Cette nouvelle, qu'on me transmettait sans aucun commentaire, me glaa le sang du mme froid que j'avais senti lorsque, dans le salon de mon oncle, j'avais entendu pour la premire fois cette toux qui sonnait la mort, et qui avait dress en moi tout coup de si pouvantables inductions. Ceux qui ont l'exprience des choses de l'me me comprendront, quand je dirai que je n'osai pas faire une seule question sur cette perte soudaine d'une jeune fille, enleve l'affection de sa mre et aux plus belles esprances de la vie. J'y pensai d'une manire trop tragique pour en parler qui que ce ft. Revenu chez mes parents, je trouvai la ville de *** bien change; car, en plusieurs annes, les villes changent comme les femmes: on ne les reconnatrait plus. C'tait aprs 1830. Depuis le passage de Charles X, qui l'avait traverse pour aller s'embarquer Cherbourg, la plupart des familles nobles que j'avais connues pendant mon enfance vivaient retires dans les chteaux circonvoisins. Les vnements politiques avaient frapp d'autant plus ces familles, qu'elles avaient cru la victoire de leur parti et qu'elles taient retombes d'une esprance. En effet, elles avaient vu le moment o le droit d'anesse, relev par le seul homme d'Etat qu'ait eu la Restauration, allait rtablir la socit franaise sur la seule base de sa grandeur et de sa force; puis, tout coup, cette ide, doublement juste de justesse et de justice, qui avait brill aux regards de ces hommes, dupes sublimes de leur dvouement monarchique, comme un ddommagement leurs souffrances et leur ruine, comme un dernier lambeau de vair et d'hermine qui doublt leur cercueil et rendt moins dur leur dernier sommeil, prir sous le coup d'une opinion publique qu'on n'avait su ni clairer ni discipliner. La petite ville dont il a t si souvent question dans ce rcit, n'tait plus qu'un dsert de persiennes fermes et de portes cochres qui ne s'ouvraient plus. La rvolution de Juillet avait effray les Anglais, et ils taient partis d'une ville dont les moeurs et les habitudes avaient reu des vnements une si forte rupture. Mon premier soin avait t de demander ce qu'tait devenu M. Marmor de Karkol. On me rpondit qu'il tait retourn aux Indes sur un ordre de son gouvernement. La personne qui me dit cela tait prcisment cet ternel chevalier de Tharsis, l'un des quatre de la fameuse partie du diamant (fameuse, du moins elle l'tait pour moi), et son oeil, en me renseignant, se fixa sur les miens avec l'expression d'un homme qui veut tre interrog. Aussi, presque involontairement, car les mes se devinent bien avant que la volont n'ait agi: -- Et Mlle du Tremblay de Stasseville?... -- lui dis-je. -- Vous saviez donc quelque chose?... -- me rpondit-il assez mystrieusement, comme si nous avions eu cent paires d'oreilles nous couter, et nous tions seuls. -- Mais non, -- lui dis-je, -- je ne sais rien. -- Elle est morte, -- reprit-il, -- de la poitrine, comme sa fille, un mois aprs le dpart de ce diable de Marmor de Karkol. -- Pourquoi cette date? -- fis-je alors, -- et pourquoi me parlez- vous de Marmor de Karkol?... -- C'est donc la vrit, rpondit-il, -- que vous ne savez rien! Eh bien! mon cher, il parat qu'elle tait sa matresse. Du moins l'a-t-on fait entendre ici, quand on en parlait voix basse. prsent, on n'ose plus en parler. C'tait une hypocrite du premier ordre que cette comtesse. Elle l'tait comme on est blonde ou brune, elle tait ne cela. Aussi pratiquait-elle le mensonge au point d'en faire une vrit, tant elle tait simple et naturelle, sans effort et sans affectation en tout. travers une habilet si profonde qu'on n'a su que depuis bien peu de temps que c'en tait une, il a transpir des bruits bientt touffs par la terreur qui les transmettait... les entendre, cet Ecossais qui n'aimait que les cartes, n'a pas t seulement l'amant de la comtesse, laquelle ne le recevait jamais chez elle comme tout le monde, et, mauvaise comme le dmon, lui campait son pigramme comme pas un de nous, quand l'occasion s'en prsentait!... Mon Dieu, ceci ne serait rien, s'il n'y avait que cela! Mais le pis est, dit-on, que le dieu du chelem avait fait chelem toute la famille. Cette pauvre petite Herminie l'adorait en silence. Mlle Ernestine de Beaumont vous le dira si vous le voulez. C'tait comme une fatalit. Lui, l'aimait-il? Aimait-il la mre? Les aimait-il toutes les deux? Ne les aimait-il ni l'une ni l'autre? Trouvait-il seulement la mre bonne pour entretenir sa mise au jeu?... Qui sait? Ici l'histoire est fort obscure. Tout ce qu'on certifie, c'est que la mre, dont l'me tait aussi sche que le corps, s'tait prise d'une haine pour sa fille, qui n'a pas peu contribu la faire mourir. -- On dit cela! -- repris-je, plus pouvant d'avoir pens juste que je ne l'avais t d'avoir pens faux, -- mais qui peut savoir cela?... Karkol n'tait pas un fat. Ce n'est pas lui qui se serait permis des confidences. On n'a pu jamais rien savoir de sa vie. Il n'aura pas commenc d'tre confiant, ou indiscret, propos de la comtesse de Stasseville. -- Non, -- rpondit le chevalier de Tharsis. -- Les deux hypocrites faisaient la paire. Il est parti comme il est venu, sans qu'aucun de nous ait pu dire: "Il tait autre chose qu'un joueur." Mais, si parfaite de ton et de tenue que ft dans le monde l'irrprochable comtesse, les femmes de chambre, pour lesquelles il n'est point d'hrones, ont racont qu'elle s'enfermait avec sa fille, et qu'aprs de longues heures de tte- -tte, elles sortaient plus ples l'une que l'autre, mais la fille toujours davantage et les yeux abms de pleurs. -- Vous n'avez pas d'autres dtails et d'autres certitudes, chevalier? -- lui dis-je, pour le pousser et voir plus clair. -- Mais vous n'ignorez pas ce que sont des propos de femmes de chambre... On en saurait probablement davantage par Mlle de Beaumont. -- Mlle de Beaumont! -- fit le Tharsis. -- Ah! elles ne s'aimaient pas, la comtesse et elle, car c'tait le mme genre d'esprit toutes les deux! Aussi la survivante ne parle-t-elle de la morte qu'avec des yeux imprcatoires et des rticences perfides. Il est sr qu'elle veut faire croire les choses les plus atroces... et qu'elle n'en sait qu'une, qui ne l'est pas... l'amour d'Herminie pour Karkol. -- Et ce n'est pas savoir grand-chose, chevalier, -- repris-je. -- Si l'on savait toutes les confidences que se font les jeunes filles entre elles, on mettrait; sur le compte de l'amour la premire rverie venue. Or, vous avouerez qu'un homme comme ce Karkol avait bien tout ce qui fait rver. -- C'est vrai, -- dit le vieux Tharsis, -- mais on a plus que des confidences de jeunes filles. Vous rappelez-vous... non! vous tiez trop enfant, mais on l'a assez remarqu dans notre socit... que Mme Stasseville, qui n'avait jamais rien aim, pas plus les fleurs que tout le reste, car je dfie de pouvoir dire quels taient les gots de cette femme-l, portait toujours vers la fin de sa vie un bouquet de rsdas sa ceinture, et qu'en jouant au whist, et partout, elle en rompait les tiges pour les mchonner, si bien qu'un beau jour Mlle de Beaumont demanda Herminie, avec une petite roulade de raillerie dans la voix, depuis quand sa mre tait herbivore?... -- Oui, je m'en souviens, -- lui rpondis-je. Et de fait, je n'avais jamais oubli la manire fauve, et presque amoureusement cruelle, dont la comtesse avait respir et mang les fleurs de son bouquet, cette partie de whist qui avait t pour moi un vnement. -- Eh bien! -- fit le bonhomme, -- ces rsdas venaient d'une magnifique jardinire que Mme de Stasseville avait dans son salon. Oh! le temps n'tait plus o les odeurs lui faisaient mal. Nous l'avions vue ne pouvoir les souffrir, depuis ses dernires couches, pendant lesquelles on avait failli la tuer, nous contait- elle langoureusement, avec un bouquet de tubreuses. prsent, elle les aimait et les recherchait avec fureur. Son salon asphyxiait comme une serre dont on n'a pas encore soulev les vitrages midi. cause de cela, deux ou trois femmes dlicates n'allaient plus chez elle. C'taient l des changements! Mais on les expliquait par la maladie et par les nerfs. Une fois morte, et quand il a fallu fermer son salon, -- car le tuteur de son fils a fourr au collge ce petit imbcile, que voil riche comme doit tre un sot, -- on a voulu mettre ces beaux rsdas en pleine terre et l'on a trouv dans la caisse, devinez quoi!... le cadavre d'un enfant qui avait vcu... Le narrateur fut interrompu par le cri trs vrai de deux ou trois femmes, pourtant bien brouilles avec le naturel. Depuis longtemps, il les avait quittes; mais, ma foi, pour cette occasion il leur revint. Les autres, qui se dominaient davantage, ne se permirent qu'un haut-le-corps, mais il fut presque convulsif. -- Quel oubli et quelle oubliette! -- fit alors, avec sa lgret qui rit de tout, cette aimable petite pourriture ambre, le marquis de Gourdes, que nous appelons le dernier des marquis, un de ces tres qui plaisanteraient derrire un cercueil et mme dedans. -- D'o venait cet enfant? -- ajouta le chevalier de Tharsis, en ptrissant son tabac dans sa bote d'caille. -- De qui tait-il? Etait-il mort de mort naturelle? L'avait-on tu?... Qui l'avait tu?... Voil ce qu'il est impossible de savoir et ce qui fait faire, mais bien bas, des suppositions pouvantables. -- Vous avez raison, chevalier, -- lui rpondis-je, renfonant en moi plus avant ce que je croyais savoir de plus que lui. -- Ce sera toujours un mystre, et mme qu'il sera bon d'paissir jusqu'au jour o l'on n'en soufflera plus un seul mot. -- En effet, -- dit-il, -- il n'y a que deux tres au monde qui savent rellement ce qu'il en est, et il n'est pas probable qu'ils le publient, ajouta-t-il, avec un sourire de ct. -- L'un est ce Marmor de Karkol, parti pour les Grandes-Indes, la malle pleine de l'or qu'il nous a gagn. On ne le reverra jamais. L'autre... -- L'autre? -- fis-je tonn. -- Ah! l'autre, -- reprit-il, avec un clignement d'oeil qu'il croyait bien fin, -- il y a encore moins de danger pour l'autre. C'est le confesseur de la comtesse. Vous savez, ce gros abb de Trudaine, qu'ils ont, par parenthse, nomm dernirement au sige de Bayeux. -- Chevalier, . -- lui dis-je alors, frapp d'une ide qui m'illumina, mieux que tout le reste, cette femme naturellement cache, qu'un observateur lunettes comme le chevalier de Tharsis appelait hypocrite, parce qu'elle avait mis une nergique volont par-dessus ses passions, peut-tre pour en redoubler l'orageux bonheur, -- chevalier, vous vous tes tromp. Le voisinage de la mort n'a pas entrouvert l'me scelle et mure de cette femme, digne de l'Italie du seizime sicle plus que de ce temps. La comtesse du Tremblay de Stasseville est morte... comme elle a vcu. La voix du prtre s'est brise contre cette nature impntrable qui a emport son secret. Si le repentir le lui et fait verser dans le coeur du ministre de la misricorde ternelle, on n'aurait rien trouv dans la jardinire du salon. Le conteur avait fini son histoire, ce roman qu'il avait promis et dont il n'avait montr que ce qu'il en savait, c'est--dire les extrmits. L'motion prolongeait le silence. Chacun restait dans sa pense et compltait, avec le genre d'imagination qu'il avait, ce roman authentique dont on n'avait juger que quelques dtails dpareills. Paris, o l'esprit jette si vite l'motion par la fentre, le silence, dans un salon spirituel, aprs une histoire, est le plus flatteur des succs: -- Quel aimable dessous de cartes ont vos parties de whist! -- dit la baronne de Saint-Albiti, joueuse comme une vieille ambassadrice. -- C'est trs vrai ce que vous disiez. moiti montr il fait plus d'impression que si l'on avait retourn toutes les cartes et qu'on et vu tout ce qu'il y avait dans le jeu. -- C'est le fantastique de la ralit, -- fit gravement le docteur. -- Ah! -- dit passionnment Mlle Sophie de Revistal, -- il en est galement de la musique et de la vie. Ce qui fait l'expression de l'une et de l'autre, ce sont les silences bien plus que les accords. Elle regarda son amie intime, l'altire comtesse de Damnaglia, au buste inflexible, qui rongeait toujours le bout d'ivoire, incrust d'or, de son ventail. Que disait l'oeil d'acier bleutre de la comtesse?... Je ne la voyais pas, mais son dos, o perlait une sueur lgre, avait une physionomie. On prtend que, comme Mme de Stasseville, la comtesse de Damnaglia a la force de cacher bien des passions et bien du bonheur. -- Vous m'avez gt des fleurs que j'aimais, -- dit la baronne de Mascranny, en se retournant de trois quarts vers le romancier. Et, cassant le cou une rose bien innocente qu'elle prit son corsage et dont elle parpilla les dbris dans une espce d'horreur rveuse: -- Voil qui est fini! -- ajouta-t-elle; -- je ne porterai plus de rsdas. un dner d'athes Ceci est digne de gens sans Dieu. (ALLEN) Le jour tombait depuis quelques instants dans les rues de la ville de ***. Mais, dans l'glise de cette petite et expressive ville de l'Ouest, la nuit tait tout fait venue. La nuit avance presque toujours dans les glises. Elle y descend plus vite que partout ailleurs, soit cause des reflets sombres des vitraux, quand il y a des vitraux, soit cause de l'entrecroisement des piliers, si souvent compars aux arbres des forts, et aux ombres portes par les votes. Cette nuit des glises, qui devance un peu la mort dfinitive du jour au dehors, n'en fait gure nulle part fermer les portes. Gnralement, elles restent ouvertes, l'Angelus sonn, -- et mme quelquefois trs tard, la veille des grandes ftes par exemple, dans les villes dvotes, o l'on se confesse en grand nombre pour les communions du lendemain. Jamais, aucune heure de la journe, les glises de province ne sont plus hantes par ceux qui les frquentent qu' cette heure vesprale o les travaux cessent, o la lumire agonise, et o l'me chrtienne se prpare la nuit, -- la nuit qui ressemble la mort et laquelle la mort peut venir. cette heure-l, on sent vraiment trs bien que la religion chrtienne est la fille des catacombes et qu'elle a toujours quelque chose en elle des mlancolies de son berceau. C'est ce moment, en effet, que ceux qui croient encore la prire aiment venir s'agenouiller et s'accouder, le front dans leurs mains, en ces nuits mystrieuses des nefs vides, qui rpondent certainement au plus profond besoin de l'me humaine, car si pour nous autres mondains et passionns, le tte--tte en cachette avec la femme aime nous parat plus intime et plus troublant dans les tnbres, pourquoi n'en serait-il pas de mme pour les mes religieuses avec Dieu, quand il fait noir devant ses tabernacles, et qu'elles lui parlent, de bouche oreille, dans l'obscurit? Or, c'est ainsi qu'elles semblaient lui parler dans l'glise de *** ce jour-l, les mes pieuses qui y taient venues faire leurs prires du soir, selon leur coutume. Quoique dans la ville, grise d'un crpuscule brumeux d'automne, les rverbres ne fussent pas encore allums, -- ni la petite lampe grillage de la statue de la Vierge, qu'on voyait la faade de l'htel des dames de la Varengerie, et qui n'y est plus prsent, -- il y avait plus de deux heures que les Vpres taient finies, -- car c'tait dimanche, ce jour-l, -- et le nuage d'encens qui forme longtemps un dais bleutre dans l'en-haut des votes du choeur, aprs les Offices, s'y tait vapor. La nuit, paisse dj dans l'glise, y talait sa grande draperie d'ombre qui semblait, comme une voile tombant d'un mt, dferler des cintres. Deux maigres cierges, perchs au tournant de deux piliers de la nef, assez loigns l'un de l'autre, et la lampe du sanctuaire, piquant sa petite toile immobile dans le noir du choeur, plus profond que tout ce qui tait noir l'entour, faisaient ramper sur les tnbres qui noyaient la nef et les bas-cts, une lueur fantmale plutt qu'une lumire. cette filtration de clart incertaine, il tait possible de se voir douteusement et confusment, mais il tait impossible de se reconnatre... On apercevait bien, ici et l, dans les pnombres, des groupes plus opaques que les fonds sut lesquels ils se dtachaient vaguement, -- des dos courbs, -- quelques coiffes blanches de femmes du peuple agenouilles par terre, -- deux ou trois mantelets qui avaient baiss leurs capuchons; mais c'tait tout. On s'entendait mieux qu'on ne se voyait. Toutes ces bouches qui priaient voix basse, dans ce grand vaisseau silencieux et sonore, et par le silence rendu plus sonore, faisaient ce susurrement singulier qui est comme le bruit d'une fourmilire d'mes, visibles seulement l'oeil de Dieu. Ce susurrement continu et menu, coup, par intervalles, de soupirs, ce murmure labial, -- si impressionnant dans les tnbres d'une glise muette, -- n'tait troubl par rien, si ce n'est, parfois, par une des portes des bas-cts, qui roulait sur ses gonds et claquait en se refermant derrire la personne qui venait d'entrer; -- le bruit alerte et clair d'un sabot qui longeait l'ore des chapelles; -- une chaise qui, heurte dans l'obscurit, tombait; - - et, de temps en temps, une ou deux toux, de ces toux retenues de dvotes qui les musiquent et qui les fltent, par respect pour les saints chos de la maison du Seigneur. Mais ces bruits qui n'taient que le passage rapide d'un son, n'interrompaient pas ces mes attentives et ferventes dans le train-train de leurs prires et l'ternit de leur susurrement. Et voil pourquoi, de ce groupe de fidles, recueillis et rassembls chaque soir dans l'glise de ***, aucun ne prit garde un homme qui en et assurment tonn plus d'un, s'il avait fait assez de jour ou de clart pour qu'il ft possible de le reconnatre. Ce n'tait pas, lui, un hanteur d'glise. On ne l'y voyait jamais. Il n'y avait pas mis le pied depuis qu'il tait revenu, aprs des annes d'absence, habiter momentanment sa ville natale. Pourquoi donc y entrait-il ce soir-l?... Quel sentiment, quelle ide, quel projet l'avait dcid franchir le seuil de cette porte, devant laquelle il passait plusieurs fois par jour comme si elle n'et pas exist?... C'tait un homme haut en tout, qui avait d courber sa fiert autant que sa grande taille pour passer sous la petite porte basse cintre, et verdie par les humidits de ce pluvieux climat de l'Ouest; et qu'il avait prise pour entrer. Il ne manquait pas, aprs tout, de posie dans sa tte de feu. Quand il entra dans ce lieu, qu'il avait probablement dsappris, fut-il frapp de l'aspect presque tombal de cette glise, qui, de construction, ressemble une crypte, car elle est plus basse que le pav de la place sur laquelle elle est btie, et son portail, escalier intrieur de quelques marches, plus lev que le matre autel?... Il n'avait pas lu sainte Brigitte. S'il l'avait lue, il aurait, en entrant dans cette atmosphre nocturne, pleine de mystrieux chuchotements, pens la vision de son Purgatoire, ce dortoir, morne et terrible, o l'on ne voit personne et o l'on entend des voix basses et des soupirs qui sortent des murs... Quelle que ft, du reste, son impression, toujours est-il qu'il s'arrta, peu sr de lui-mme et de ses souvenirs, s'il en avait, au milieu de la contre-alle dans laquelle il s'tait engag. Pour qui l'et observ, il cherchait videmment quelqu'un ou quelque chose, qu'il ne trouvait pas dans ces ombres... Cependant, quand ses yeux s'y furent un peu faits et qu'il put retrouver autour de lui les contours des choses, il finit par apercevoir une vieille mendiante, croule, plutt qu'agenouille, pour dire son chapelet, l'extrmit du banc des pauvres, et il lui demanda, en la touchant l'paule, la chapelle de la Vierge et le confessionnal d'un prtre de la paroisse qu'il lui nomma. Renseign par cette vieille habitue du banc des pauvres qui, depuis cinquante ans peut-tre, semblait faire partie du mobilier de l'glise de *** et lui appartenir autant que les marmousets de ses gargouilles, l'homme en question arriva, sans trop d'encombre, travers les chaises dranges et disperses par les Offices de la journe, et se planta juste debout devant le confessionnal qui est au fond de la chapelle. Il y resta les bras croiss, comme les ont presque toujours, dans les glises, les hommes qui n'y viennent pas pour prier et qui veulent pourtant y avoir une attitude convenable et grave. Plusieurs dames de la congrgation du Saint-Rosaire, alors en oraison autour de cette chapelle, si elles avaient remarqu cet homme, n'auraient pu le distinguer autrement que par je ne dirai pas l'impit, mais la non pit de son attitude. D'ordinaire, il est vrai, les soirs de confession, il y avait auprs de la quenouille de la Vierge, orne de ses rubans, un cierge tors de cire jaune allum et qui clairait la chapelle; mais, comme on avait communi en foule le matin et qu'il n'y avait plus personne au confessionnal, le prtre de ce confessionnal, qui y faisait solitairement sa mditation, en tait sorti, avait teint le cierge de cire jaune, et tait rentr dans son espce de cellule en bois pour y reprendre sa mditation, sous l'influence de cette obscurit qui empche toute distraction extrieure et qui fconde le recueillement. Etait-ce ce motif, tait-ce hasard, caprice, conomie ou quelque autre raison de ce genre, qui avait dtermin l'action trs simple de ce prtre? Mais, coup sr, cette circonstance sauva l'incognito, s'il tenait le garder, de l'homme entr dans la chapelle, et qui, d'ailleurs, n'y demeura que peu d'instants... Le prtre, qui avait teint son cierge avant son arrive, l'ayant aperu travers les barreaux de sa porte claire-voie; rouvrit toute grande cette porte, sans quitter le fond du confessionnal dans lequel il tait assis; et l'homme, dcroisant ses bras, tendit au prtre un objet indiscernable qu'il avait tir de sa poitrine: -- Tenez, mon pre! -- dit-il d'une voix basse, mais distincte. -- Voil assez longtemps que je le trane avec moi! Et il n'en fut pas dit davantage. Le prtre, comme s'il et su de quoi il s'agissait, prit l'objet et referma tranquillement la porte de son confessionnal. Les dames de la congrgation du Saint- Rosaire crurent que l'homme qui avait parl au prtre allait s'agenouiller et se confesser, et furent extrmement tonnes de le voir descendre le degr de la chapelle d'un pied leste, et regagner la contre-alle par o il tait venu. Mais, si elles furent surprises, il fut encore plus surpris qu'elles, car, au beau milieu de cette contre-alle qu'il remontait pour sortir de l'glise, il fut saisi brusquement par deux bras vigoureux, et un rire, abominablement scandaleux dans un lieu si saint, partit presque deux pouces de sa figure. Heureusement pour les dents qui riaient qu'il les reconnut, si prs de ses yeux! -- Sacr nom de Dieu! -- fit en mme temps le rieur mi-voix, mais pas de manire cependant qu'on n'entendt pas, prs de l, le blasphme et l'autre irrvrente parole, -- qu'est-ce que tu fous donc, Mesnil, dans une glise, pareille heure? Nous ne sommes plus en Espagne, comme au temps o nous chiffonnions si joliment les guimpes des religieuses d'Avila. Celui qu'il avait appel Mesnil eut un geste de colre. -- Tais-toi! -- dit-il, en rprimant l'clat d'une voix qui ne demandait qu' retentir. -- Es-tu ivre?... Tu jures dans une glise comme dans un corps de garde. Allons! pas de sottises! et sortons d'ici dcemment tous deux. Et il doubla le pas, enfila, suivi de l'autre, la petite porte basse, et quand, dehors et l'air libre de la rue, ils eurent pu reprendre la plnitude de leur voix: -- Que tous les tonnerres de l'enfer te brlent, Mesnil! -- continua l'autre, qui paraissait comme enrag. -- Vas-tu donc te faire capucin?... Vas-tu donc manger de la messe?... Toi, Mesnilgrand, toi, le capitaine de Chamboran, comme un calotin, dans une glise! -- Tu y tais bien, toi! -- dit Mesnil, avec tranquillit. -- J'y tais pour t'y suivre. Je t'ai vu y entrer, plus tonn de a, ma parole d'honneur, que si j'avais vu violer ma mre. Je me suis dit: Qu'est-ce donc qu'il va faire dans cette grange prtraille?... Puis j'ai pens qu'il y avait l quelque damne anguille de jupe sous roche, et j'ai voulu voir pour quelle grisette ou pour quelle grande dame de la ville tu y allais. -- Je n'y suis all que pour moi seul, mon cher, -- dit Mesnil, avec l'insolence froide du plus complet mpris, de ce mpris qui se soucie bien de ce qu'on pense. -- Alors, tu m'tonnes plus diablement que jamais! -- Mon cher, -- reprit Mesnil, en s'arrtant, -- les hommes... comme moi, n'ont t faits, de toute ternit, que pour tonner les hommes... comme toi. Et, tournant le dos et htant le pas, comme quelqu'un qui n'entend pas tre suivi, il monta la rue de Gisors et regagna la place Thurin, dans un des angles de laquelle il demeurait. Il demeurait chez son pre, le vieux M. de Mesnilgrand comme on l'appelait par la ville, quand on en parlait. C'tait un vieillard riche et avare (prtendait-on), dur la dtente, -- c'tait le mot dont on se servait, -- qui depuis longues annes vivait retir de toutes compagnies, except pendant les trois mois que son fils, qui habitait Paris, venait passer dans la ville de ***. Alors, ce vieux M. de Mesnilgrand, qui ne voyait pas un chat d'ordinaire, se mettait inviter et recevoir les anciens amis et camarades de rgiment de son fils et se gaver de ces somptueux dners d'avare, faire partout, disaient les rabelaisiens de l'endroit, fort malproprement et fort ingratement aussi, car la chre (cette chre de vilain vante par les proverbes) y tait excellente. Pour vous en donner une ide, il y avait, cette poque-l, dans la ville de ***, un fameux receveur particulier des finances, qui avait, quand il y arriva, produit l'effet d'un carrosse six chevaux entrant dans une glise. C'tait un assez mince financier que ce gros homme, mais la nature s'tait amuse en faire, de vocation, un grand cuisinier. On racontait qu'en 1814, il avait apport Louis XVIII, dtalant vers Gand, d'une main la caisse de son arrondissement, et de l'autre un coulis de truffes qui semblait avoir t cuisin par les sept diables des pchs capitaux, tant il tait dlicieux; Louis XVIII avait, comme de juste, pris la caisse sans dire seulement merci; mais, de reconnaissance pour le coulis, il avait orn l'estomac prpotent de ce matre queux de gnie, pouss en pleines finances, de son grand cordon noir de Saint-Michel, qu'on n'accordait gure qu' des savants ou des artistes. Avec ce large cordon moir, toujours plaqu sur son gilet blanc, et son crachat d'or allumant sa bedaine, ce Turcaret de M. Deltocq (il s'appelait Deltocq), qui, les jours de Saint-Louis, portait l'pe et l'habit de velours la franaise, orgueilleux et insolent comme trente-six cochers anglais poudrs d'argent, et qui croyait que tout devait cder l'empire de ses sauces, tait pour la ville de ***, un personnage de vanit et de faste presque solaire... Eh bien! c'est avec ce haut personnage dnatoire, qui se vantait de pouvoir faire quarante-neuf potages maigres d'espces diffrentes, mais qui ne savait pas combien il en pouvait faire de gras, -- c'tait l'infini! -- que la cuisinire du vieux M. de Mesnilgrand luttait, et qui elle donnait des inquitudes, pendant le sjour *** de son fils, au vieux M. de Mesnilgrand! Il en tait fier, de son fils; -- mais aussi, il en tait triste, ce grand vieillard de pre, et il y avait de quoi! Son jeune homme, comme il l'appelait, quoiqu'il et quarante ans passs, avait eu la vie brise du mme coup qui avait mis l'Empire en miettes et renvers la fortune de Celui qui alors n'tait plus que l'EMPEREUR, comme s'il avait perdu son nom dans sa fonction et dans sa gloire! Parti comme vlite dix-huit ans, de l'toffe dans laquelle se taillaient les marchaux cette poque, le fils Mesnilgrand avait fait les guerres de l'Empire, ayant sur son kolback tous les panaches de l'esprance; mais le tonnerre final de Waterloo avait brl jusqu' ras de terre ses dernires ambitions. Il tait de ceux que la Restauration ne reprit pas son service, parce qu'ils n'avaient pu rsister la fascination du retour de l'le d'Elbe, qui fit oublier leurs serments aux hommes les plus forts, comme s'ils avaient perdu leur libre arbitre. Le chef d'escadron Mesnilgrand, celui dont les officiers de Chamboran, ce rgiment romanesquement brave, disaient: On peut tre aussi brave que Mesnilgrand; mais davantage, c'est impossible! vit de ses camarades de rgiment, qui n'avaient pas des tats de service comparables aux siens, devenir, sa moustache, colonels des plus beaux rgiments de la Garde Royale; et, quoiqu'il ne ft pas jaloux, ce lui fut une cruelle angoisse... C'tait une nature de l'intensit la plus redoutable. La discipline militaire d'un temps o elle fut presque romaine, fut seule capable d'endiguer les passions de ce violent qui -- de ses passions inexprimablement terribles -- avait rvolt sa ville natale avant dix-huit ans, et failli mourir. Avant dix-huit ans, en effet, des excs de femmes, des excs insenss, lui avaient donn une maladie nerveuse, une espce de tabes dorsal pour lequel il avait fallu lui brler la colonne vertbrale avec des moxas. Cette mdication effrayante qui pouvanta la ville de *** comme ses excs l'avaient pouvante, fut un genre de supplice exemplaire dont les pres de famille de la ville infligrent la vue leurs fils, pour les moraliser, comme on moralise les peuples par la terreur. Ils les menrent voir brler le jeune Mesnilgrand, qui n'chappa aux morsures du feu, dirent les mdecins, que grce une organisation d'enfer; c'tait le mot, puisqu'elle avait si bien rsist la flamme. Aussi quand, avec cette organisation si prodigieusement exceptionnelle, qui, aprs les moxas, rsista plus tard aux fatigues, aux blessures et tous les flaux qui puissent fondre sur un homme de guerre, Mesnilgrand, robuste encore, se vit, en pleine maturit, sans le grand avenir militaire qu'il avait rv, sans but dsormais, les bras casss et l'pe cloue au fourreau, ses sentiments s'exasprrent jusqu' la fureur la plus aigu. S'il fallait, pour le faire comprendre, chercher dans l'histoire un homme qui comparer Mesnilgrand, on serait oblig de remonter jusqu'au fameux Charles le Tmraire, duc de Bourgogne. Un moraliste ingnieux, proccup du non-sens de nos destines, a, pour l'expliquer, prtendu que les hommes ressemblent des portraits dont les uns ont la tte ou la poitrine coupe par leurs cadres, sans proportion avec leur grandeur naturelle, et dont les autres disparaissent, rapetisss et rduits l'tat de nains par l'absurde immensit du leur. Mesnilgrand, fils d'un simple hobereau bas-normand, qui devait mourir dans l'obscurit de la vie prive, aprs avoir manqu la grande gloire historique pour laquelle il tait n, se rencontra avoir, -- et pour quoi en faire? -- l'pouvante puissance de furie continue, d'envenimement et d'ulcration enrage, qu'avait ce Tmraire, que l'histoire appelle aussi le Terrible Waterloo, qui l'avait jet sur le pav, fut pour lui, en une fois, ce que Granson et Morat avaient t, en deux, pour cette foudre humaine qui s'teignit dans les neiges de Nancy. Seulement, il n'y eut pas de neige et de Nancy pour Mesnilgrand, le chef d'escadron dgomm, comme disent les gens qui dshonorent tout, avec leur bas vocabulaire. cette poque, on crut qu'il se tuerait, ou qu'il deviendrait fou. Il ne se tua point, et sa tte rsista. Il ne devint pas fou. Il l'tait dj, dirent les rieurs, car il y a toujours des rieurs. S'il ne se tua pas, -- et, sa nature tant donne, ses amis auraient pu lui demander, mais ne lui demandrent pas pourquoi, -- il n'tait pas homme se laisser manger le coeur par le vautour, sans essayer d'craser le bec du vautour. Comme Alfiri, cet incroyable volontaire d'Alfiri, qui, ne sachant rien que dompter des chevaux, apprit le grec quarante ans et fit mme des vers grecs, Mesnilgrand se jeta, ou plutt se prcipita dans la peinture, c'est--dire dans ce qu'il y avait de plus loign de lui, exactement comme on monte au septime tage pour se tuer mieux, en tombant de plus haut, quand on veut se jeter par la fentre. Il ne savait pas un mot de dessin, et il devint peintre comme Gricault, qu'il avait, je crois, connu aux Mousquetaires. Il travailla... avec la furie de la fuite devant l'ennemi, disait-il, avec un rire amer, exposa, fit clat, n'exposa plus, crevant ses toiles aprs les avoir peintes, et recommenant de travailler avec un infatigable acharnement. Cet officier, qui avait toujours vcu le bancal la main, emport par son cheval travers l'Europe, passa sa vie piqu devant un chevalet, sabrant la toile de son pinceau, et tellement dgot de la guerre, -- le dgot de ceux qui adorent! -- que ce qu'il peignait le plus, c'taient des paysages, des paysages comme ceux qu'il avait ravags. Tout en les peignant, il mchait je ne sais quel mastic d'opium, ml au tabac qu'il fumait jour et nuit, car il s'tait fait construire une espce de houka de son invention, dans lequel il pouvait fumer, mme en dormant. Mais ni les narcotiques, ni les stupfiants, ni aucun des poisons avec lesquels l'homme se paralyse et se tue en dtail, ne purent endormir ce monstre de fureur, qui ne s'assoupissait jamais en lui et qu'il appelait le crocodile de sa fontaine, un crocodile phosphorescent dans une fontaine de feu! D'aucuns, qui le connaissaient mal, le crurent longtemps carbonaro. Mais, pour ceux qui le connaissaient mieux, il y avait trop de dclamation et de libralisme bte dans le carbonarisme, pour qu'un homme aussi absolu tombt dans des niaiseries qu'il jugeait, avec la ferme judiciaire de son pays. Et de fait, en dehors de ses passions, dont l'extravagance avait t quelquefois sans limites, il avait le sentiment net de la ralit qui distingue les hommes de race normande. Il ne donna jamais dans l'illusion des conspirations. Il avait prdit au gnral Berton sa destine. D'un autre ct, les ides dmocratiques sur lesquelles les Imprialistes s'appuyrent sous la Restauration, pour mieux conspirer, lui rpugnaient d'instinct. Il tait profondment aristocrate. Il ne l'tait pas seulement de naissance, de caste, de rang social; il l'tait de nature, comme il tait lui, et pas un autre, et comme il l'et t encore, aurait-il t le dernier cordonnier de sa ville, Il l'tait enfin, comme dit Henri Heine, par sa grande manire de sentir, et non point bourgeoisement, la faon des parvenus qui aiment les distinctions extrieures. Il ne portait pas ses dcorations. Son pre, le voyant la veille de devenir colonel, quand s'croula l'Empire, lui avait constitu un majorat de baron; mais il n'en prit jamais le titre, et, sur ses cartes et pour tout le monde, il ne fut que le chevalier de Mesnilgrand. Les titres, vids des privilges politiques dont ils taient bourrs autrefois, et qui en faisaient de vraies armes de guerre, ne valaient pas plus ses yeux que des corces d'orange quand l'orange n'y est plus, et il s'en moquait bien, mme devant ceux qui les respectaient. Il en donna la preuve, un jour, dans cette petite ville de ***, entiche de noblesse, o les anciens seigneurs terriens du pays, ruins et vols par la Rvolution, avaient, peut-tre pour se consoler, l'inoffensive manie de s'attribuer entre eux des titres de comte et de marquis, que leurs familles trs anciennes, et n'ayant nul besoin de cela pour tre trs nobles, n'avaient jamais ports. Mesnilgrand, qui trouvait cette usurpation ridicule, prit un moyen hardi pour la faire cesser. Un soir de runion dans une des maisons les plus aristocratiques de la ville, il dit au domestique: Annoncez le duc de Mesnilgrand. Et le domestique, tonn, annona d'une voix de Stentor: Monsieur le duc de Mesnilgrand! Ce fut un haut-le- corps gnral. Ma foi, dit-il, voyant l'effet qu'il avait produit, en tant que tout le monde se donne un titre, j'ai mieux aim prendre celui-l! On ne souffla mot. Et mme quelques-uns de bonne humeur se mirent rire dans les petits coins; mais on ne recommena plus. Il y a toujours des Chevaliers errants dans le monde. Ils ne redressent plus les torts avec la lance, mais les ridicules avec la raillerie, et Mesnilgrand tait de ces Chevaliers-l. Il avait le don du sarcasme. Mais ce n'tait pas le seul don que le Dieu de la force lui et fait. Quoique, dans son conomie animale, le caractre ft sur le premier plan, comme chez presque tous les hommes d'action, l'esprit, rest en seconde ligne, n'en tait pas moins, pour lui et contre les autres, une puissance. Nul doute que si le chevalier de Mesnilgrand avait t un homme heureux, il n'et t trs spirituel; mais, malheureux, il avait des opinions de dsespr et, quand il tait gai, chose rare, une gat de dsespr; et rien ne casse mieux que la pense fixe du malheur le kalidoscope de l'esprit et ne l'empche mieux de tourner, en blouissant. Seulement, ce qu'il avait par-dessus tout, c'tait, avec les passions qui fermentaient dans son sein, une extraordinaire loquence. Le mot qu'on a dit de Mirabeau et qu'on peut dire de tous les orateurs: Si vous l'eussiez entendu!... semblait fait spcialement pour lui. Il fallait le voir, la moindre discussion, sa poitrine de volcan souleve, passant du ple un ple plus profond, le front labour de houles de rides -- comme la mer dans l'ouragan de sa colre, -- les pupilles jaillissant de leur corne, comme pour frapper ceux qui il parlait, -- deux balles flamboyantes! fallait le voir haletant, palpitant, l'haleine courte, la voix plus pathtique mesure qu'elle se brisait davantage, l'ironie faisant trembler l'cume sur ses lvres, longtemps vibrantes aprs qu'il avait parl, plus sublime d'puisement, aprs ces accs, que Talma dans Oreste, plus magnifiquement tu et cependant ne mourant pas, n'tant pas achev par sa colre, mais la reprenant le lendemain, une heure aprs, une minute aprs, phnix de fureur, renaissant toujours de ses cendres!... Et en effet, n'importe quel moment on toucht de certaines cordes, immortellement tendues en lui, il s'en chappait des rsonances renverser celui qui aurait eu l'imprudence de les effleurer. Il est venu passer hier la soire la maison, disait une jeune fille une de ses amies. Ma chre, il y a rugi tout le temps. C'est un dmoniaque. On finira par ne plus le recevoir du tout, M. de Mesnilgrand. Sans ces rugissements de mauvais ton, pour lesquels ne sont faits ni les salons, ni les mes qui les habitent, peut-tre aurait-il intress les jeunes filles qui en parlaient avec cette moqueuse svrit. Lord Byron commenait devenir fort la mode dans ce temps-l, et quand Mesnilgrand tait silencieux et contenu, il y avait en lui quelque chose des hros de Byron. Ce n'tait pas la beaut rgulire que les jeunes personnes me froide recherchent. Il tait rudement laid; mais son visage ple et ravag, sous ses cheveux chtains rests trs jeunes, son front rid prmaturment, comme celui de Lara ou du Corsaire, son nez pat de lopard, ses yeux glauques, lgrement bords d'un filet de sang comme ceux des chevaux de race trs ardents, avaient une expression devant laquelle les plus moqueuses de la ville de *** se sentaient troubles. Quand il tait l, les plus ricaneuses ne ricanaient plus. Grand, fort, bien tourn, quoiqu'il se vott un peu du haut du corps, comme si la vie qu'il portait et t une armure trop lourde, le chevalier de Mesnilgrand avait, sous son costume moderne l'air perdu qu'on retrouve dans certains majestueux portraits de famille. C'est un portrait qui marche, disait encore une jeune fille qui le voyait entrer dans un salon pour la premire fois. D'ailleurs, Mesnilgrand couronnait tous ces avantages par un avantage suprieur tous les autres, aux yeux de ces fillettes: il tait toujours divinement mis. Etait-ce l une dernire coquetterie de sa vie d'homme femmes, ce dsespr, et qui survivait cette vie finie, enterre, comme le soleil couch envoie un dernier rayon rose au flanc des nuages derrire lesquels il a sombr?... Etait-ce un reste du luxe satrapesque, tal autrefois par cet officier de Chamboran qui avait fait payer au vieil avare son pre, quand son rgiment fut licenci, vingt mille francs seulement de peaux de tigre pour ses chabraques et ses bottes rouges? Mais, le fait est qu'aucun jeune homme de Paris ou de Londres ne l'et emport par l'lgance sur ce misanthrope, qui n'tait plus du monde, et qui, pendant les trois mois de son sjour ***, ne faisait que quelques visites, et puis aprs n'en faisait plus. Il y vivait, comme Paris, livr sa peinture jusqu' la nuit. Il se promenait peu dans cette ville propre et charmante, l'aspect rveur, btie pour des rveurs, cette ville de potes, o il n'y en avait peut-tre pas un. Quelquefois, il y passait dans quelques rues, et le boutiquier disait l'tranger qui remarquait sa hautaine tournure: C'est le commandant Mesnilgrand, comme si le commandant Mesnilgrand devait tre connu de toute la terre! Qui l'avait vu une fois ne l'oubliait plus. Il imposait, comme tous les hommes qui ne demandent plus rien la vie; car qui ne demande rien la vie est plus haut qu'elle, et c'est elle alors qui fait des bassesses avec nous. Il n'allait point au caf avec les autres officiers que la Restauration avait rays de ses cadres de service, et auxquels il ne manquait jamais de donner une poigne de main, quand il les rencontrait. Les cafs de province rpugnaient son aristocratie. C'tait pour lui affaire de got que de ne pas entrer l. Cela ne scandalisait personne. Les camarades taient toujours srs de le rencontrer chez son pre, devenu, pendant son sjour, magnifique, d'avare qu'il tait pendant son absence, et qui leur donnait des festins appels par eux des Balthazars, quoiqu'ils n'eussent jamais lu la Bible. Il y assistait en face de son fils, et quoiqu'il ft vieux et semblt-il, par la tenue, un personnage de comdie, on voyait que le pre avait d tre, dans le temps, digne de procrer cette gniture dont il avait l'orgueil... C'tait un grand vieillard trs sec, droit comme un mt de vaisseau, qui tenait altirement tte la vieillesse. Toujours vtu d'une longue redingote de couleur sombre, qui le faisait paratre encore plus grand qu'il n'tait, il avait extrieurement l'austrit du penseur ou d'un homme pour lequel le monde n'avait ni pompes, ni oeuvres. Il portait, sans le quitter jamais, depuis des annes, un bonnet de coton avec un large serre-tte lilas; mais nul plaisant n'aurait song rire de ce bonnet de coton, la coiffure traditionnelle du Malade imaginaire. Le vieux M. de Mesnilgrand ne prtait pas plus la comdie qu' personne. Il aurait coup le rire sur les lvres joyeuses de Regnard, et rendu plus pensif le regard pensif de Molire. Quelle qu'et t la jeunesse de ce Gronte ou de cet Harpagon presque majestueux; cela remontait trop loin pour qu'on s'en souvnt. Il avait donn (disait-on) du ct de la Rvolution, quoiqu'il ft le parent de Vicq d'Azir, le mdecin de Marie- Antoinette, mais ce n'avait pas t long. L'homme du fait (les Normands appellent leur bien leur fait; expression profonde!), le possesseur, le terrien, avaient en lui promptement redress l'homme d'ide. Seulement, de la Rvolution, il tait sorti athe politique, comme il y tait entr athe religieux, et ces deux athismes combins en avaient fait un ngateur carabin, qui aurait effray Voltaire. Il parlait peu, du reste, de ses opinions, except dans ces dners d'hommes qu'il donnait pour fter son fils, o, se trouvant en famille d'ides, il laissait chapper des lueurs d'opinion qui auraient justifi ce qu'on disait de lui par la ville. Pour les gens religieux et les nobles dont elle tait pleine, c'tait, en effet, un vieux rprouv qu'il tait impossible de voir et qui s'tait fait justice, en n'allant chez personne... Sa vie tait trs simple. Il ne sortait jamais. Les limites de son jardin et de sa cour taient pour lui le bout du monde. Assis, l'hiver, sous le grand manteau de la chemine de sa cuisine, o il avait fait rouler un vaste fauteuil rouge brun de velours d'Utrecht, larges oreilles, silencieux devant les domestiques qu'il gnait de sa prsence, car devant lui ils n'osaient pas parler haut, et ils s'entretenaient voix basse, comme dans une glise; l't, il les dlivrait de sa prsence, et il se tenait dans sa salle manger, qui tait frache, lisant les journaux ou quelques bouquins d'une ancienne bibliothque de moines, achets par lui la crie, ou classant des quittances devant un petit secrtaire d'rable, coins cuivrs, qu'il avait fait descendre l, pour ne pas tre oblig de monter un tage, quand ses fermiers venaient, et quoique ce ne ft pas l un meuble de salle manger. S'il se passait autre chose que des calculs d'intrts dans sa cervelle, c'est ce que personne ne savait. Sa face, nez court, un peu crase, blanche comme la cruse et troue de petite vrole, ne laissait rien filtrer de ses penses, aussi nigmatiques que celles d'un chat, qui fait ronron au coin du feu. La petite vrole, qui l'avait cribl, lui avait rougi les yeux et retourn les cils en dedans, qu'il tait oblig de couper; et cette horrible opration, qu'il fallait rpter souvent, lui avait rendu la vue clignotante, si bien que, quand il vous parlait, il tait oblig de mettre la main sur ses sourcils comme un garde-vue, pour s'assurer le regard, en se renversant un peu en arrire, ce qui lui donnait tout la fois un grand air d'impertinence et de fiert. On n'et certainement, avec aucun lorgnon, obtenu un effet d'impertinence suprieur celui qu'obtenait le vieux M. de Mesnilgrand avec sa main tremblante, pose de champ sur ses sourcils pour vous ajuster et vous voir mieux, quand il vous interpellait... Sa voix tait celle d'un homme qui avait toujours eu le droit du commandement sur les autres, une voix de tte plus que de poitrine, comme celle d'un homme qui a lui-mme plus de tte que de coeur; mais il ne s'en servait pas beaucoup. On aurait dit qu'il en tait aussi avare que de ses cus. Il l'conomisait, non pas comme le centenaire Fontenelle conomisait la sienne, quand il interrompait sa phrase, lorsqu'il passait une voiture, pour la reprendre aprs que le roulement de la voiture avait cess. Le vieux M. de Mesnilgrand n'tait pas, comme le vieux Fontenelle, un bonhomme de porcelaine fle, perptuellement occup surveiller ses flures. C'tait, lui, un antique dolmen, de granit pour la solidit, et s'il parlait peu, c'est que les dolmens parlent peu, comme les jardins de La Fontaine. Quand cela lui arrivait, du reste, c'tait d'une brive faon, la Tacite. En conversation, il gravait le mot. Il avait le style lapidaire, -- et mme lapidant, car il tait n caustique, et les pierres qu'il jetait dans le jardin des autres atteignaient toujours quelqu'un. Autrefois, comme beaucoup de pres, il avait pouss des cris de cormoran contre les dpenses et les folies de son fils; mais depuis que Mesnil -- ainsi qu'il disait par abrviation familire -- tait rest pris comme un Titan sous la montagne renverse de l'Empire, il avait pour lui le respect d'un homme qui a pes la vie dans tous les trbuchets du mpris et qui trouvait que rien n'est plus beau, aprs tout, que la force humaine crase par la stupidit du destin! Et il le lui tmoignait sa manire, et cette manire tait expressive. Quand son fils parlait devant lui, il y avait de l'attention passionne sur cette froide face blafarde, qui semblait une lune dessine au crayon blanc sur papier gris, et dont les yeux, rougis par la petite vrole, eussent t passs la sanguine. D'ailleurs, la meilleure preuve qu'il pt donner du cas qu'il faisait de son fils Mesnil, c'tait, pendant le sjour chez lui de ce fils, le complet oubli de son avarice, de cette passion qui lche le moins, de sa poigne froide, l'homme qu'elle a pris. C'taient ces fameux dners qui empchaient M. Deltocq de dormir et qui agitaient les lauriers... de ses jambons, au-dessus de sa tte. C'taient ces dners comme le Diable peut seul en tripoter pour ses favoris... Et de fait, les convives de ces dners-l n'taient-ils pas les trs grands favoris du Diable?... Tout ce que la ville et l'arrondissement ont de gueux et de sclrats se trouve l, marmottaient les royalistes et les dvots, qui avaient encore les passions de 1815. Il doit s'y dire furieusement d'infamies -- et peut-tre s'y en faire, ajoutaient- ils. Les domestiques, qu'on ne renvoyait pas au dessert, comme aux soupers du baron d'Holbach, colportaient en effet des bruits abominables par la ville sur ce qu'on disait en ces ripailles; et la chose mme devint si forte dans l'opinion, que la cuisinire du vieux M. de Mesnilgrand fut circonvenue par ses amies et menace de ceci: que, pendant la visite du fils Mesnilgrand son pre, M. le cur ne la laisserait plus approcher des Sacrements. On prouvait alors, dans la ville de ***, pour ces agapes si tympanises de la place Thurin, une horreur presque gale l'horreur que les chrtiens, au Moyen Age, ressentaient pour ces repas des juifs, dans lesquels ils profanaient des hosties et gorgeaient des enfants. il est vrai que cette horreur tait un peu tempre par les convoitises d'une sensualit trs veille, et par tous les rcits qui faisaient venir l'eau la bouche des gourmands de la ville; quand on parlait devant eux des dners du vieux M. de Mesnilgrand. En province et dans une petite ville, tout se sait. La halle y est mieux que la maison de verre du Romain: elle y est une maison sans murs. On savait, un perdreau ou une bcassine prs, ce qu'il aurait ou ce qu'il y avait eu chaque dner hebdomadaire de la place Thurin. Ces repas, qui avaient ordinairement lieu tous les vendredis, raflaient le meilleur poisson et le meilleur coquillage la halle, car on y faisait impudemment chre de commissaire, en ces festins affreux et malheureusement exquis. On y mariait fastueusement le poisson la viande, pour que la loi de l'abstinence et de la mortification, prescrite par l'Eglise, ft mieux transgresse... Et cette ide-l tait bien l'ide du vieux M. de Mesnilgrand et de ses satans convives! Cela leur assaisonnait leur dner de faire gras les jours maigres, et, par-dessus leur gras, de faire un maigre dlicieux. Un vrai maigre de cardinal! Ils ressemblaient cette Napolitaine qui disait que son sorbet tait bon, mais qui l'aurait trouv meilleur s'il avait t un pch. Et que dis-je? un pch! Il aurait fallu qu'il en ft plusieurs pour ces impies, car tous, tant qu'ils taient, qui venaient s'asseoir cette table maudite, c'taient des impies, -- des impies de haute graisse et de crte carlate, de mortels ennemis du prtre, dans lequel ils voyaient toute l'Eglise, des athes, -- absolus et furieux, -- comme on l'tait cette poque; l'athisme d'alors tant un athisme trs particulier. C'tait, en effet, celui d'une priode d'hommes d'action de la plus immense nergie, qui avaient pass par la Rvolution et les guerres de l'Empire, et qui s'taient vautrs dans tous les excs de ces temps terribles. Ce n'tait pas du tout l'athisme du XVIIIe sicle, dont il tait pourtant sorti. L'athisme du XVIIIe sicle avait des prtentions la vrit et la pense. Il tait raisonneur, sophiste, dclamatoire, surtout impertinent. Mais il n'avait pas les insolences des soudards de l'Empire et des rgicides apostats de 93. Nous qui sommes venus aprs ces gens-l, nous avons aussi notre athisme, absolu, concentr, savant, glac, hasseur, hasseur implacable! ayant pour tout ce qui est religieux la haine de l'insecte pour la poutre qu'il perce. Mais, lui, non plus que l'autre, cet athisme- l, ne peut donner l'ide de l'athisme forcen des hommes du commencement du sicle, qui, levs comme des chiens par les voltairiens, leurs pres, avaient, depuis qu'ils taient hommes, mis leurs mains jusqu' l'paule dans toutes les horreurs de la politique et de la guerre et de leurs doubles corruptions. Aprs trois ou quatre heures de buveries et de mangeries blasphmatoires, la salle manger hurlante du vieux M. de Mesnilgrand avait de bien autres vibrations et une bien autre physionomie que ce pitre cabinet de restaurant, o quelques mandarins chinois de la littrature ont fait dernirement leur petite orgie cinq francs par tte, contre Dieu. C'taient ici de tout autres bombances! Et comme elles ne recommenceront probablement jamais, du moins dans les mmes termes, il est intressant et ncessaire, pour l'histoire des moeurs, de les rappeler. Ceux qui les faisaient, ces bombances sacrilges, sont morts et bien morts; mais cette poque ils vivaient, et mme c'est l'poque o ils vivaient le plus, car la vie est plus forte, quand ce ne sont pas les facults qui baissent, mais les malheurs qui ont grandi. Tous ces amis de Mesnilgrand, tous ces commensaux de la maison de son pre, avaient la mme plnitude de forces actives qu'ils eussent jamais eues, et ils en avaient davantage, puisqu'ils les avaient exerces, puisqu'ils avaient bu la bonde du tonneau de tous les excs du dsir et de la jouissance, sans avoir t foudroys par ces spiritueux renversants; mais ils ne tenaient plus entre leurs dents et leurs mains crispes la bonde du tonneau qu'ils avaient mordue, -- comme Cyngire son vaisseau, pour le retenir. Les circonstances leur avaient arrach des dents cette mamelle qu'ils avaient tte, sans l'puiser, et ils n'en avaient que plus soif, de l'avoir tte! C'tait pour eux aussi, comme pour Mesnilgrand, l'heure de l'enragement. Ils n'avaient pas la hauteur de l'me de Mesnil, de ce Roland le Furieux dont l'Arioste, s'il avait eu un Arioste, aurait d ressembler de gnie tragique Shakespeare. Mais leur niveau d'me, leur tage de passion et d'intelligence, ils avaient, comme lui, leur vie finie avant la mort, -- qui n'est pas la fin de la vie et qui souvent vient bien longtemps avant sa fin. C'taient des dsarms avec la force de porter des armes. Ils n'taient pas, tous ces officiers, que des licencis de l'arme de la Loire; c'taient les licencis de la vie et de l'Esprance. L'Empire perdu, la Rvolution crase par cette raction qui n'a pas su la tenir sous son pied, comme saint Michel y tient le dragon, tous ces hommes, rejets de leurs positions, de leurs emplois, de leurs ambitions, de tous les bnfices de leur pass, taient retombs impuissants, dfaits, humilis, dans leur ville natale, o ils taient revenus crever misrablement comme des chiens, disaient-ils avec rage. Au Moyen Age, ils auraient fait des pastoureaux, des routiers, des capitaines d'aventure; mais on ne choisit pas son temps; mais, les pieds pris dans les rainures d'une civilisation qui a ses proportions gomtriques et ses prcisions imprieuses, force leur tait de rester tranquilles, de ronger leur frein, d'cumer sur place, de manger et de boire leur sang, et d'en ravaler le dgot! Ils avaient bien la ressource des duels; mais que sont quelques coups de sabre ou de pistolet, quand il leur et fallu des hmorragies de sang vers, noyer la terre, pour calmer l'apoplexie de leurs fureurs et de leurs ressentiments? Vous vous doutez bien, aprs cela, des oremus qu'ils adressaient Dieu, quand ils en parlaient, car s'ils n'y croyaient pas, d'autres y croyaient: leurs ennemis! et c'tait assez pour maugrer, blasphmer et canonner dans leurs discours tout ce qu'il y a de saint et de sacr parmi les hommes. Mesnilgrand disait d'eux un soir, en les regardant autour de la table de son pre, et aux lueurs d'un punch gigantesque: qu'on en monterait un beau corsaire! -- Rien n'y manquerait, -- ajoutait-il, en guignant deux ou trois dfroqus, mls ces soldats sans uniforme, -- pas mme des aumniers, si c'tait l une fantaisie de corsaires que des aumniers! Mais, aprs la leve du blocus continental et l'poque folle de paix qui suivit, si ce ne fut pas le corsaire qui manqua, ce fut l'armateur. Eh bien! ces convives du vendredi, qui scandalisaient hebdomadairement la ville de ***, vinrent, suivant leur usage, dner l'htel Mesnilgrand le vendredi en suivant le dimanche o Mesnil avait t si brusquement apprhend dans l'glise par un de ses anciens camarades, tonn et furieux de l'y voir. Cet ancien camarade tait le capitaine Ranonnet, du 8e dragons, lequel, par parenthse, arriva un des premiers au dner de ce jour-l, n'ayant pas revu Mesnilgrand de toute la semaine et n'ayant pu encore digrer sa visite l'glise et la manire dont Mesnil l'avait reu et plant l, quand il lui avait demand des explications. Il comptait bien revenir sur cette chose stupfiante dont il avait t tmoin, et qu'il tenait claircir, en prsence de tous les convis du vendredi qu'il rgalerait de cette histoire. Le capitaine Ranonnet n'tait pas le plus mauvais garon des mauvais garons de la bande des vendredis. Mais il tait l'un des plus fanfarons, et tout la fois des plus nafs d'impit. Quoiqu'il ne ft pas sot, il en tait devenu bte. Il avait toujours l'ide de Dieu dans l'esprit, comme une mouche dans le nez. Il tait, de la tte aux pieds, un officier du temps, avec tous les dfauts et, les qualits de ce temps, ptri par la guerre et pour la guerre, et ne croyant qu' elle, et n'aimant qu'elle; un de ces dragons qui font sonner leurs gros talons, -- comme dit la vieille chanson dragonne. Des vingt-cinq qui dnaient ce jour-l l'htel Mesnilgrand, il tait peut-tre celui qui aimait le plus Mesnil, quoiqu'il et perdu le fil de son Mesnil, depuis qu'il l'avait vu entrer dans une glise. Est-il besoin d'en avertir?... la majorit de ces vingt-cinq convives se composait d'officiers, mais il n'y avait pas ce dner que des militaires. Il y avait des mdecins, -- les plus matrialistes des mdecins de la ville, -- quelques anciens moines, fuyards de leur abbaye et en rupture de voeux, contemporains du pre Mesnilgrand -- deux ou trois prtres soi- disant maris, mais en ralit concubinaires, et, brochant sur le tout, un ancien reprsentant du peuple, qui avait vot la mort du Roi... Bonnets rouges ou schakos, les uns rvolutionnaires tous crins, les autres bonapartistes effrns, prts se chamailler et s'arracher les entrailles, mais tous athes, et, sur ce point seul de la ngation de Dieu et du mpris de toutes les Eglises, de la plus touchante unanimit. Ce sanhdrin de diables plusieurs espces de cornes tait prsid par ce grand diable en bonnet de coton, le pre Mesnilgrand, la face blme et terrible sous cette coiffure, qui n'avait plus rien de bouffon avec pareille tte par- dessous, et qui se tenait droit au milieu de sa table, comme l'Evque mitr de la messe du Sabbat, vis--vis de son fils Mesnil, au visage fatigu de lion au repos, mais dont les muscles taient toujours prs de jouer dans son mufle rid et de lancer des clairs!... Quant lui, disons-le, il se distinguait -- imprialement -- de tous les autres. Ces officiers, anciens beaux de l'Empire, o il y eut tant de beaux, avaient, certes! de la beaut et mme de l'lgance; mais leur beaut tait rgulire, tempramenteuse, purement ou impurement physique, et leur lgance soldatesque. Quoique en habits bourgeois, ils avaient conserv le raide de l'uniforme, qu'ils avaient port toute leur vie. Selon une expression de leur vocabulaire, ils taient un peu trop ficels. Les autres convives, gens de science, comme les mdecins, ou revenus de tout, comme ces vieux moines, qui se souciaient bien d'un habit, aprs avoir port et foul aux pieds les ornements sacrs de la splendeur sacerdotale, ressemblaient par le vtement d'indignes pleutres... Mais lui, Mesnilgrand, tait -- eussent dit les femmes -- adorablement mis. Comme on tait au matin encore, il portait un amour de redingote noire, et il tait cravat (comme on se cravatait alors) d'un foulard blanc, de nuance crue sem d'imperceptibles toiles d'or brodes la main. Etant chez lui, il ne s'tait pas bott. Son pied nerveux et fin, qui faisait dire: Mon prince! aux pauvres assis aux bornes des rues quand il passait prs d'eux, tait chauss de bas de soie jour et de ces escarpins, trs dcouverts et talon lev, qu'affectionnait Chateaubriand, l'homme le plus proccup de son pied qu'il y et alors en Europe, aprs le grand-duc Constantin. Sa redingote ouverte, coupe par Staub, laissait voir un pantalon de prunelle reflets scabieuse et un simple gilet de casimir noir chle, sans chane d'or; car, ce jour-l, Mesnilgrand n'avait de bijoux d'aucune sorte, si ce n'est un came antique d'un grand prix, reprsentant la tte d'Alexandre, qui fixait sur sa poitrine les plis tendus de sa cravate sans noeud, -- presque militaire, - - un hausse-col. Rien qu'en le voyant en cette tenue, d'un got si sr, on sentait que l'artiste avait pass par le soldat et l'avait transfigur, et que l'homme de cette mise n'tait pas de la mme espce que les autres qui taient l, quoiqu'il ft tu et toi avec beaucoup d'entre eux. Le patricien de nature, l'officier n graine d'pinards, comme ils disaient de lui dans leur langue militaire, se rvlait et tranchait bien sur ce vigoureux repoussoir de soldats nergiques, excessivement vaillants, mais vulgaires et inaptes aux commandements suprieurs. Matre de maison, -- en seconde ligne, puisque son pre faisait les honneurs de sa table, -- Mesnilgrand, s'il ne s'levait pas quelqu'une de ces discussions qui l'enlevaient par les cheveux, comme Perse enleva la tte de la Gorgone, et lui faisaient vomir les flots de sa fougueuse loquence, Mesnilgrand parlait peu en ces runions bruyantes, dont le ton n'tait pas compltement le sien et qui, ds les hutres, montaient des diapasons de voix, d'aperus et d'ides si aigus, qu'une note de plus n'tait pas possible et que le plafond -- ce bouchon de la salle -- risqua bien souvent d'en sauter, aprs tous les autres bouchons. Ce fut midi prcis qu'on se mit table, selon la coutume ironique de ces irrvrents moqueurs, qui profitaient des moindres choses pour montrer leur mpris de l'Eglise. Une ide de ce pieux pays de l'Ouest est de croire que le Pape se met table midi, et qu'avant de s'y mettre, il envoie sa bndiction tout l'univers chrtien. Eh bien! cet auguste Benedicite paraissait comique ces libres penseurs. Aussi, pour s'en gausser, le vieux M. de Mesnilgrand ne manquait jamais, quand le premier coup de midi sonnait au double clocher de la ville, de dire du plus haut de sa voix de tte, avec ce sourire voltairien qui fendait parfois en deux son immobile face lunaire: table, Messieurs! Des chrtiens comme nous ne doivent pas se priver de la bndiction du Pape! Et ce mot, ou l'quivalent, tait comme un tremplin tendu aux impits qui allaient y bondir, travers toutes les conversations cheveles d'un dner d'hommes, et d'hommes comme eux. En thse gnrale, on peut dire que tous les dners d'hommes o ne prside pas l'harmonieux gnie d'une matresse de maison, o ne plane pas l'influence apaisante d'une femme qui jette sa grce, comme un caduce, entre les grosses vanits, les prtentions criantes, les colres sanguines et btes, mme chez les gens d'esprit, des hommes attabls entre eux, sont presque toujours d'effroyables mles de personnalits, prtes finir toutes comme le festin des Lapithes et des Centaures, o il n'y avait peut-tre pas de femmes non plus. En ces sortes de repas dcouronns de femmes, les hommes les plus polis et les mieux levs perdent de leur charme de politesse et de leur distinction naturelle; et quoi d'tonnant?... Ils n'ont plus la galerie laquelle ils veulent plaire, et ils contractent immdiatement quelque chose de sans- gne, qui devient grossier au moindre attouchement, au moindre choc des esprits les uns par les autres. L'gosme, l'inexilable gosme, que l'art du monde est de voiler sous des formes aimables, met bientt les coudes sur la table, en attendant qu'il vous les mette dans les cts. Or, s'il en est ainsi pour les plus athniens des hommes, que devait-il en tre pour les convives de l'htel Mesnilgrand, pour ces espces de belluaires et de gladiateurs, ces gens de clubs jacobins et de bivouacs militaires, qui se croyaient toujours un peu au bivouac ou au club, et parfois encore en pire lieu?... Difficilement peut-on s'imaginer, quand on ne les a pas entendues, les conversations btons rompus et vitres et verres casss de ces hommes, grands mangeurs, grands buveurs, bourrs de victuailles chauffantes, incendis de vins capiteux, et qui, avant le troisime service, avaient lch la bride tous les propos et fait feu des quatre pieds dans leurs assiettes. Ce n'taient pas toujours des impits, du reste, qui taient le fond de ces conversations, mais c'en taient les fleurs; et on peut dire qu'il y en avait dans tous les vases!... Songez donc! c'tait le temps o Paul-Louis Courier, qui aurait trs bien figur ces dners-l, crivait cette phrase pour fouetter le sang la France: La question est maintenant de savoir si nous serons capucins ou laquais. Mais ce n'tait pas tout. Aprs la politique, la haine des Bourbons, le spectre noir de la Congrgation, les regrets du pass pour ces vaincus, toutes ces avalanches qui roulaient en bouillonnant d'un bout l'autre de cette table fumante, il y avait d'autres sujets de conversation, temptes et tintamarres. Par exemple, il y avait les femmes. La femme est l'ternel sujet de conversation des hommes entre eux, surtout en France, le pays le plus fat de la terre. Il y avait les femmes en gnral et les femmes en particulier, -- les femmes de l'univers et celle de la porte ct, -- les femmes des pays que beaucoup de ces soldats avaient parcourus, en faisant les beaux dans leurs grands uniformes victorieux, et celles de la ville, chez lesquelles ils n'allaient peut-tre pas, et qu'ils nommaient insolemment par nom et prnom, comme s'ils les avaient intimement connues, sur le compte de qui, parbleu! ils ne se gnaient pas, et dont, au dessert, ils pelaient en riant la rputation, comme ils pelaient une pche, pour, aprs, en casser le noyau. Tous prenaient part ces bombardements de femmes, mme les plus vieux, les plus coriaces, les plus dgots de la femelle, ainsi qu'ils disaient cyniquement, car les hommes peuvent renoncer l'amour malpropre, mais jamais l'amour-propre de la femme, et, ft-ce sur le bord de leur fosse ouverte, ils sont toujours prts tremper leurs museaux dans ces galimafres de fatuit! Et ils les y tremprent, ce jour-l, jusqu'aux oreilles, ce dner qui fut, comme dchanement de langues, le plus cors de tous ceux que le vieux M. de Mesnilgrand et donns. Dans cette salle manger, prsentement muette, mais dont les murs nous en diraient de si belles s'ils pouvaient parler, puisqu'ils auraient ce que je n'ai pas, moi, l'impassibilit des murs, l'heure des vanteries qui arrive si vite dans les dners d'hommes, d'abord dcente, -- puis indcente bientt, -- puis dboutonne, -- enfin chemise leve et sans vergogne, amena les anecdotes, et chacun raconta la sienne... Ce fut comme une confession de dmons! Tous ces insolents railleurs, qui n'auraient pas eu assez de brocards pour la confession d'un pauvre moine, dite haute voix, aux pieds de son suprieur, en prsence des frres de son Ordre, firent absolument la mme chose, non pour s'humilier, comme le moine, mais pour s'enorgueillir et se vanter de l'abomination de leur vie, -- et tous, plus ou moins, crachrent en haut leur me contre Dieu, leur me qui, mesure qu'ils la crachrent, leur retomba sur la figure. Or, au milieu de ce dbordement de forfanteries de toute espce, il y en eut une qui parut... est-ce plus piquante qu'il faut dire? Non, plus piquante ne serait pas un mot assez fort, mais plus poivre, plus pice, plus digne du palais de feu de ces frntiques qui, en fait d'histoires, eussent aval du vitriol. Celui qui la raconta, de tous ces diables, tait le plus froid cependant... Il l'tait comme le derrire de Satan, car le derrire de Satan, malgr l'enfer qui le chauffe, est trs froid, -- disent les sorcires qui le baisent la messe noire du Sabbat. C'tait un certain et ci-devant abb Reniant, -- un nom fatidique! -- lequel, dans cette socit l'envers de la Rvolution, qui dfaisait tout, s'tait fait, de son chef, de prtre sans foi, mdecin sans science, et qui pratiquait clandestinement un empirisme suspect et, qui sait? Peut-tre meurtrier. Avec les hommes instruits, il ne convenait pas de son industrie. Mais, il avait persuad aux gens des basses classes de la ville et des environs qu'il en savait plus long que tous les mdecins brevets et diplmes... On disait mystrieusement qu'il avait des secrets pour gurir. Des secrets! ce grand mot qui rpond tout parce qu'il ne rpond rien, le cheval de bataille de tous les empiriques, qui sont maintenant tout ce qui reste des sorciers, si puissants jadis sur l'imagination populaire. Ce ci-devant abb Reniant -- car, disait-il avec colre, ce diable de titre d'abb tait comme une teigne sur son nom que toutes les calottes de brai n'auraient pu jamais en arracher! -- ne se livrait point par amour du gain ces fabrications caches de remdes, qui pouvaient tre des empoisonnements: il avait de quoi vivre. Mais il obissait au dmon dangereux des expriences, qui commence par traiter la vie humaine comme une matire exprimentations, et qui finit par faire des Sainte-Croix, et des Brinvilliers! Ne voulant pas avoir affaire avec les mdecins patents, comme il les appelait d'un ton de mpris, il tait le propre apothicaire de ses drogues, et il vendait ou donnait ses breuvages, -- car bien souvent il les donnait, -- condition pourtant qu'on lui en rapportt les bouteilles. Ce coquin, qui n'tait pas un sot, savait intresser les passions de ses malades sa mdecine. Il donnait du vin blanc, ml je ne sais quelles herbailles, aux hydropiques par ivrognerie, et aux filles embarrasses, disaient les paysans en clignant de l'oeil, des tisanes qui tout de mme faisaient fondre leurs embarras. C'tait un homme de taille moyenne, de mine frigide et discrte, vtu dans le genre du vieux M. de Mesnilgrand (mais en bleu), portant, autour d'une figure de la couleur du lin qui n'a pas t blanchi, des cheveux en rond (la seule chose qu'il et garde du prtre) d'une odieuse nuance filasse, et droits comme des chandelles; peu parleur, et compendieux quand il se mettait parler. Froid et propret comme la crmaillre d'une chemine hollandaise, en ces dners o l'on disait tout et o il sirotait mivrement son vin dans son angle de table quand les autres lampaient le leur, il plaisait peu ces bouillants, qui le comparaient du vin tourn de Sainte-Nitouche, un vignoble de leur invention. Mais cet air-l ne donna que plus de ragot son histoire, quand il dit modestement que, pour lui, ce qu'il avait fait de mieux contre l'infme de M. de Voltaire, 'avait t un jour -- dame! on fait ce qu'on peut! -- de donner un paquet d'hosties des cochons! ce mot-l, il y eut un tonnerre d'interjections triomphantes. Mais le vieux M. de Mesnilgrand le coupa de sa voix incisive et grle: -- C'est, sans doute, -- dit-il, -- la dernire fois, l'abb, que vous avez donn la communion? Et le pince-sans-rire mit sa main blanche et sche au-dessus de ses yeux, pour voir le Reniant, pos maigrement derrire son verre entre les deux larges poitrines de ses deux voisins, le capitaine Ranonnet, empourpr et flambant comme une torche, et le capitaine au 6e cuirassiers, Travers de Mautravers, qui ressemblait un caisson. -- Il y avait dj longtemps que je ne la donnais plus, -- reprit le ci-devant prtre, -- et que j'avais jet ma souquenille aux orties du chemin. C'tait en pleine rvolution, le temps o vous tiez ici, citoyen Le Carpentier, en tourne de reprsentant du peuple. Vous vous rappelez bien une jeune fille d'Hmevs que vous ftes mettre la maison d'arrt? une enrage! une pileptique! -- Tiens! -- dit Mautravers, -- il y a une femme mle aux hosties! L'avez-vous aussi donne aux cochons! -- Tu te crois spirituel, Mautravers? -- fit Ranonnet. -- Mais n'interromps donc pas l'abb. L'abb, finissez-nous l'histoire. -- Ah! l'histoire, -- reprit Reniant, -- sera bientt conte. Je disais donc, monsieur Le Carpentier, cette fille d'Hmevs, vous en souvenez-vous? On l'appelait la Tesson... Josphine Tesson, si j'ai bonne mmoire, une grosse mafle, -- une espce de Marie Alacoque pour le temprament sanguin, -- l'me damne des chouans et des prtres, qui lui avaient allum le sang, qui l'avaient fanatise et rendue folle... Elle passait sa vie les cacher, les prtres... Quand il s'agissait d'en sauver un, elle et brav trente guillotines. Ah! les ministres du Seigneur! comme elle les nommait, elle les cachait chez elle, et partout. Elle les et cachs sous son lit, dans son lit, sous ses jupes, et, s'ils avaient pu y tenir, elle les aurait tous fourrs et tasss, le Diable m'emporte! l o elle avait mis leur bote hosties -- entre ses ttons! -- Mille bombes! -- fit Ranonnet, exalt. -- Non, pas mille, mais deux seulement, monsieur Ranonnet, -- dit, en riant de son calembour, le vieux apostat libertin; -- mais elles taient de fier calibre! Le calembour trouva de l'cho. Ce fut une rise. -- Singulier ciboire qu'une gorge de femme! -- fit le docteur Bleny, rveur. -- Ah! le ciboire de la ncessit! -- reprit Reniant, qui le flegme tait dj revenu. Tous ces prtres qu'elle cachait, perscuts, poursuivis, traqus, sans glise, sans sanctuaire, sans asile quelconque, lui avaient donn garder leur Saint- Sacrement, et ils l'avaient camp dans sa poitrine, croyant qu'on ne viendrait jamais le chercher l!... Oh! ils avaient une fameuse foi en elle. Ils la disaient une sainte. Ils lui faisaient croire qu'elle en tait une. Ils lui montaient la tte et lui donnaient soif du martyre. Elle, intrpide, ardente, allait et venait, et vivait hardiment avec sa bote hosties sous sa bavette. Elle la portait de nuit, par tous les temps, la pluie, le vent, la neige, le brouillard, travers des chemins de perdition, aux prtres cachs qui faisaient communier les mourants, en catimini... Un soir, nous l'y surprmes, dans une ferme o mourait un chouan, moi et quelques bons garons des Colonnes Infernales de Rossignol. Il y en eut un qui, tent par ses matres avant-postes de chair vive, voulut prendre des liberts avec elle; mais il n'en fut pas le bon marchand, car elle lui imprima ses dix griffes sur la figure, une telle profondeur qu'il a d en rester marqu pour toute sa vie! Seulement, tout en sang qu'elle le mt, le mtin ne lcha pas ce qu'il tenait, et il arracha la bote bons dieux qu'il avait trouve dans sa gorge; et j'y comptai bien une douzaine d'hosties que, malgr ses cris et ses rues, car elle se rua sur nous comme une furie, je fis jeter immdiatement dans l'auge aux cochons. Et il s'arrta faisant jabot, pour une si belle chose, comme un pou sur une tumeur qui se donnerait des airs. -- Vous avez donc veng messieurs les porcs de l'Evangile, dans le corps desquels Jsus-Christ fit entrer des dmons, -- dit le vieux M. de Mesnilgrand de sa sarcastique voix de tte. -- Vous avez mis le bon Dieu dans ceux-ci la place du Diable: c'est un prt pour un rendu. -- Et en eurent-ils une indigestion, monsieur Reniant, ou bien les amateurs qui en mangrent, demanda profondment un hideux petit bourgeois nomm Le Hay, usurier cinquante pour cent de son tat, et qui avait l'habitude de dire qu'en tout il faut considrer la fin. Il y eut comme un temps d'arrt dans ce flot d'impits grossires. -- Mais toi, tu ne dis rien, Mesnil, de l'histoire de l'abb Reniant? -- fit le capitaine Ranonner, qui guettait l'occasion d'accrocher n'importe quoi son histoire de la visite de Mesnilgrand l'glise. Mesnil ne disait rien, en effet. Il tait accoud, la joue dans sa main, sur le bord de la table, coutant sans horripilation, mais sans got, toutes ces horreurs, dbites par des endurcis, et sur lesquelles il tait blas et bronz... Il en avait tant entendu toute sa vie dans les milieux qu'il avait traverss! Les milieux, pour l'homme, c'est presque une destine. Au Moyen Age, le chevalier de Mesnilgrand aurait t un crois brlant de foi. Au XIXe sicle, c'tait un soldat de Bonaparte, qui son incrdule de pre n'avait jamais parl de Dieu, et qui, particulirement en Espagne, avait vcu dans les rangs d'une arme qui se permettait tout, et qui commettait autant de sacrilges qu' la prise de Rome les soldats du conntable de Bourbon. Heureusement, les milieux ne sont absolument une fatalit que pour les mes et les gnies vulgaires. Pour les personnalits vraiment fortes, il y a quelque chose, ne ft-ce qu'un atome, qui chappe au milieu et rsiste son action toute-puissante. Cet atome dormait invincible dans Mesnilgrand. Ce jour-l, il n'aurait rien dit; il aurait laiss passer avec l'indiffrence du bronze ce torrent de fange impie qui roulait devant lui en bouillonnant, comme un bitume de l'enfer; mais, interpell par Ranonnet: -- Que veux-tu que je te dise? -- fit-il, avec une lassitude qui touchait la mlancolie. -- M. Reniant n'a pas fait l une chose si crne pour que, toi, tu puisses tant l'admirer! S'il avait cru que c'tait Dieu, le Dieu vivant, le Dieu vengeur qu'il jetait aux porcs, au risque de la foudre sur le coup ou de l'enfer, srement, pour plus tard, il y aurait eu l du moins de la bravoure, du mpris de plus que la mort, puisque Dieu, s'il est, peut terniser ta torture. Il y aurait eu l une crnerie, folle, sans doute, mais enfin une crnerie tenter un crne aussi crne que toi! Mais la chose n'a pas cette beaut-l, mon cher. M. Reniant ne croyait pas que ces hosties fussent Dieu. Il n'avait pas l-dessus le moindre doute. Pour lui, ce n'taient que des morceaux de pain chanter, consacrs par une superstition imbcile, et pour lui, comme pour toi-mme, mon pauvre Ranonnet, vider la bote aux hosties dans l'auge aux cochons, n'tait pas plus hroque que d'y vider une tabatire ou un cornet de pains cacheter. -- Eh! eh! -- fit le vieux M. de Mesnilgrand, se renversant sur le dossier de sa chaise, ajustant son fils sous sa main en visire, comme il l'et regard tirer un coup de pistolet bien en ligne, toujours intress par ce que disait son fils, mme quand il n'en partageait pas l'ide et ici il la partageait. Aussi doubla-t-il son: Eh! eh! -- Il n'y a donc ici, mon pauvre Ranonnet, reprit Mesnil, -- disons le mot... qu'une cochonnerie. Mais ce que je trouve beau, moi, et trs beau, ce que je me permets d'admirer, Messieurs, quoique je ne croie pas non plus grand-chose, c'est cette fille Tesson, comme vous l'appelez, monsieur Reniant, qui porte ce qu'elle croit son Dieu sur son coeur; qui, de ses deux seins de vierge fait un tabernacle ce Dieu de toute puret; et qui respire, et qui vit, et qui traverse tranquillement toutes les vulgarits, et tous les dangers de la vie avec cette poitrine intrpide et brlante, surcharge d'un Dieu, tabernacle et autel la fois, et autel qui, chaque minute, pouvait tre arros de son propre sang!... Toi, Ranonnet, toi, Mautravers, toi, Slune, et moi aussi, nous avons tous eu l'Empereur sur la poitrine, puisque nous avions sa Lgion d'Honneur, et cela nous a parfois donn plus de courage au feu de l'y avoir. Mais elle, ce n'est pas l'image de son Dieu qu'elle a sur la sienne; c'en est, pour elle, la ralit. C'est le Dieu substantiel, qui se touche, qui se donne, qui se marge, et qu'elle porte, au prix de sa vie, ceux qui ont faim de ce Dieu-l! Eh bien, ma parole d'honneur! je trouve cela tout simplement sublime... Je pense de cette fille comme en pensaient les prtres, qui lui donnaient leur Dieu porter. Je voudrais savoir ce qu'elle est devenue. Elle est peut-tre morte; peut-tre vit-elle, misrable, dans quelque coin de campagne; mais je sais bien que, fuss-je marchal de France, si je la rencontrais, chercht-elle son pain, les pieds nus dans la fange, je descendrais de cheval et lui terais respectueusement mon chapeau, cette noble fille, comme si c'tait vraiment Dieu qu'elle et encore sur le coeur! Henri IV, un jour, ne s'est pas agenouill dans la boue, devant le Saint-Sacrement qu'on portait un pauvre, avec plus d'motion que moi je ne m'agenouillerais devant cette fille-l. Il n'avait plus la joue sur sa main. Il avait rejet sa tte en arrire. Et, pendant qu'il parlait de s'agenouiller, il grandissait, et, comme la fiance de Corinthe dans la posie de Goethe, il semblait, sans s'tre lev de sa chaise, grandi du buste jusqu'au plafond. -- C'est donc la fin du monde! -- dit Mautravers, en cassant un noyau de pche avec son poing ferm, comme avec un marteau. -- Des chefs d'escadron de hussards genoux, maintenant, devant des dvotes! -- Et encore, -- dit Ranonnet, -- encore, si c'tait comme l'infanterie devant la cavalerie, pour se relever et passer sur le ventre l'ennemi! Aprs tout, ce ne sont pas l de dsagrables matresses que ces diseuses d'oremus, que toutes ces mangeuses de bon Dieu, qui se croient damnes chaque bonheur qu'elles nous donnent et que nous leur faisons partager. Mais, capitaine Mautravers, il y a pis pour un soldat que de mettre mal quelques bigotes: c'est de devenir dvot soi-mme, comme une poule mouille de pkin, quand on a tran le bancal!... Pas plus tard que dimanche dernier, o pensez-vous, Messieurs, qu' la tombe du jour j'ai surpris le commandant Mesnilgrand, ici prsent?... Personne ne rpondit. On cherchait; mais, de tous les points de la table, les yeux convergeaient vers le capitaine Ranonnet. -- Par mon sabre! -- dit Ranonnet, -- je l'ai rencontr... non pas rencontr, car je respecte trop mes bottes pour les traner dans le crottin de leurs chapelles; mais je l'ai aperu, de dos, qui se glissait dans l'glise, en se courbant sous la petite porte basse du coin de la place. Etonn, bahi. Eh! sacre-bleu! me suis- je dit, ai-je la berlue?... Mais c'est la tournure de Mesnilgrand, a!... Mais que va-t-il donc faire dans une glise, Mesnilgrand?... L'ide me regalopa au cerveau de nos anciennes farces amoureuses avec les satanes bguines des glises d'Espagne. Tiens! fis-je, ce n'est donc pas fini? Ce sera encore de la vieille influence de jupon. Seulement, que le Diable m'arrache les yeux avec ses griffes si je ne vois pas la couleur de celui-ci! Et j'entrai dans leur boutique messes... Malheureusement, il y faisait noir comme dans la gueule de l'enfer. On y marchait et on y trbuchait sur de vieilles femmes genoux, qui y marmottaient leurs patentres. Impossible de rien distinguer devant soi, lorsque force de ttonner pourtant dans cet infernal mlange d'obscurit et de carcasses de vieilles dvotes en prires, ma main rattrapa mon Mesnil, qui filait dj le long de la contre-alle. Mais, croirez-vous bien qu'il ne voulut jamais me dire ce qu'il tait venu faire dans cette galre d'glise?... Voil pourquoi je vous le dnonce aujourd'hui, Messieurs, pour que vous le forciez s'expliquer. -- Allons, parle, Mesnil. Justifie-toi. Rponds Ranonnet, -- cria-t-on de tous les coins de la salle. -- Me justifier! -- dit Mesnil, gament. -- Je n'ai pas me justifier de faire ce qui me plat. Vous qui clabaudez coeur de journe contre l'Inquisition, est-ce que vous tes des inquisiteurs en sens inverse, prsent? Je suis entr dans l'glise, dimanche soir, parce que cela m'a plu. -- Et pourquoi cela t'a-t-il plu?... -- fit Mautravers, car si le Diable est logicien, un capitaine de cuirassiers peut bien l'tre aussi. -- Ah! voil! -- dit Mesnilgrand, en riant. -- J'y allais... qui sait? peut-tre confesse. J'ai du moins fait ouvrir la porte d'un confessionnal. Mais tu ne peux pas dire, Ranonnet, que ma confession ait trop dur?... Ils voyaient bien qu'il se jouait d'eux... Mais il y avait dans cette jouerie quelque chose de mystrieux qui les agaait. -- Ta confession! mille millions de flammes! Ton plongeon serait donc fait? -- dit tristement Ranonnet, terrass, qui prenait la chose au tragique. Puis, se rejetant devant sa pense et se renversant comme un cheval cabr: -- Mais non, -- cria-t-il, -- tonnerre de tonnerres! c'est impossible! Voyez-vous, vous autres, le chef d'escadron Mesnilgrand confesse, comme une vieille bonne femme, deux genoux sur le strapontin, le nez au guichet, dans la gurite d'un prtre? Voil un spectacle qui ne m'entrera jamais dans le crne! Trente mille balles plutt. -- Tu es bien bon; je te remercie, -- fit Mesnilgrand avec une douceur comique, la douceur d'un agneau. -- Parlons srieusement, -- dit Mautravers, -- je suis comme Ranonnet. Je ne croirai jamais une capucinade d'un homme de ton calibre, mon brave Mesnil. Mme l'heure de la mort, les gens comme toi ne font pas un saut de grenouille effraye dans un baquet d'eau bnite. -- l'heure de la mort, je ne sais pas ce que vous ferez, Messieurs, -- rpondit lentement Mesnilgrand; -- mais quant moi, avant de partir pour l'autre monde, je veux faire tout risque mon portemanteau. Et, ce mot d'officier de cavalerie fut si gravement dit qu'il y eut un silence, comme celui du pistolet qui tirait, il n'y a qu'une minute, et tapageait, et dont la dtente a cass. -- Laissons cela, du reste, -- continua Mesnilgrand. -- Vous tes, ce qu'il parat, encore plus abrutis que moi par la guerre et par la vie que nous avons mene tous... Je n'ai rien dire l'incrdulit de vos mes; mais puisque toi, Ranonnet, tu tiens toute force savoir pourquoi ton camarade Mesnilgrand, que tu crois aussi athe que toi, est entr l'autre soir l'glise, je veux bien et je vais te le dire. Il y a une histoire l-dessous... Quand elle sera dite, tu comprendras peut-tre, mme sans croire Dieu, qu'il y soit entr. Il fit une pause, comme pour donner plus de solennit ce qu'il allait raconter, puis il reprit: -- Tu parlais de l'Espagne, Ranonnet. C'est justement en Espagne que mon histoire s'est passe. Plusieurs d'entre vous y ont fait la guerre fatale qui, ds 1808, commena le dsastre de l'Empire et tous nos malheurs. Ceux qui l'ont faite, cette guerre-l, ne l'ont pas oublie, et toi, par parenthse, moins que personne, commandant Slune! Tu en as le souvenir grav assez avant sur la figure pour que tu ne puisses pas l'effacer. Le commandant Slune, assis auprs du vieux M. de Mesnilgrand, faisait face Mesnil. C'tait un homme d'une forte stature militaire et qui mritait de s'appeler le Balafr encore plus que le duc de Guise, car il avait reu en Espagne, dans une affaire d'avant-poste, un immense coup de sabre courbe, si bien appliqu sur sa figure qu'elle en avait t fendue, nez et tout, en charpe, de la tempe gauche jusqu'au-dessous de l'oreille droite. l'tat normal, ce n'aurait t qu'une terrible blessure d'un assez noble effet sur le visage d'un soldat; mais le chirurgien qui avait rapproch les lvres de cette plaie bante, press ou maladroit, les avait mal rejointes, et la guerre comme la guerre! On tait en marche, et, pour en finir plus vite, il avait coup avec des ciseaux le bourrelet de chair qui dbordait de deux doigts l'un des cts de la plaie ferme; ce qui fit, non pas un sillon dans le visage de Slune, mais un pouvantable ravin. C'tait horrible, mais, aprs tout, grandiose. Quand le sang montait au visage de Slune, qui tait violent, la blessure rougissait, et c'tait comme un large ruban rouge qui lui traversait sa face bronze. Tu portes, -- lui disait Mesnil au jour de leurs communes ambitions, -- ta croix de grand-officier de la Lgion d'honneur sur la figure, avant de l'avoir sur la poitrine; mais sois tranquille, elle y descendra. Elle n'y tait pas descendue; l'Empire avait fini avant. Slune n'tait que chevalier. -- Eh bien, Messieurs, -- continua Mesnilgrand, -- nous avons vu des choses bien atroces en Espagne, n'est-ce pas? et mme nous en avons fait; mais je ne crois pas avoir vu rien de plus abominable que ce que je vais avoir l'honneur de vous raconter. -- Pour mon compte, -- dit nonchalamment Slune, avec la fatuit d'un vieil endurci qui n'entend pas qu'on l'meuve de rien, -- pour mon compte, j'ai vu un jour quatre-vingts religieuses jetes l'une sur l'autre, moiti mortes, dans un puits, aprs avoir t pralablement trs bien violes chacune par deux escadrons. -- Brutalit de soldats! -- fit Mesnilgrand froidement; -- mais voici du raffinement d'officier. Il trempa sa lvre dans son verre, et son regard cerclant la table et l'treignant: -- Y a-t-il quelqu'un d'entre vous, Messieurs, -- demanda-t-il, -- qui ait connu le major Ydow? Personne ne rpondit, except Ranonnet. -- Il y a moi, -- dit-il. -- Le major Ydow! si je l'ai connu! Eh! parbleu! il tait avec moi au 8e dragons. -- Puisque tu l'as connu, -- reprit Mesnilgrand, -- tu ne l'as pas connu seul. Il tait arriv au 8e dragons, arbor d'une femme... -- La Rosalba, dite la Pudica, -- fit Ranonnet, sa fameuse... - - Et il dit le mot crment. -- Oui, -- repartit Mesnilgrand, pensivement, -- car une pareille femme ne mritait pas le nom de matresse, mme de celle d'Ydow... Le major l'avait amene d'Italie, o, avant de venir en Espagne, il servait dans un corps de rserve avec le grade de capitaine. Comme il n'y a ici que toi, Ranonnet, qui l'ai connu, ce major Ydow, tu me permettras bien de le prsenter ces messieurs et de leur donner une ide de ce diable d'homme, dont. l'arrive au 8e dragons tapagea beaucoup quand il y entra, avec cette femme en sautoir... Il n'tait pas Franais, ce qu'il parat. Ce n'est pas tant pis pour la France. Il tait n je ne sais o et de je ne sais qui, en Illyrie ou en Bohme, je ne suis pas bien sr... Mais, o qu'il ft n, il tait trange, ce qui est une manire d'tre tranger partout. On l'aurait cru le produit d'un mlange de plusieurs races. Il disait, lui, qu'il fallait prononcer son nom la grecque: [image du mot grec], pour Ydow, parce qu'il tait d'origine grecque; et sa beaut l'aurait fait croire, car il tait beau, et, le Diable m'emporte! peut-tre trop pour un soldat. Qui sait si on ne tient pas moins se faire casser la figure, quand on l'a aussi belle? On a pour soi le respect qu'on a pour les chefs-d'oeuvre. Tout chef-d'oeuvre qu'il ft, cependant, il allait au feu avec les autres; mais quand on avait dit cela du major Ydow, on avait tout dit. Il faisait son devoir, mais il ne faisait jamais plus que son devoir. Il n'avait pas ce que l'Empereur appelait le feu sacr. Malgr sa beaut, dont je convenais trs bien, d'ailleurs, je lui trouvais au fond une mauvaise figure, sous ses traits superbes. Depuis que j'ai tran dans les muses, o vous n'allez jamais, vous autres, j'ai rencontr la ressemblance du major Ydow. Je l'ai rencontre trs frappante dans un des bustes d'Antinos... tenez! de celui-l auquel le caprice ou le mauvais got du sculpteur a incrust deux meraudes dans le marbre des prunelles. Au lieu de marbre blanc les yeux vert de mer du major clairaient un teint chaudement olivtre et un angle facial irrprochable; mais, dans la lueur de ces mlancoliques toiles du soir, qui taient ses yeux, ce qui dormait si voluptueusement ce n'tait pas Endymion: c'tait un tigre... et, un jour, je l'ai vu s'veiller!... Le major Ydow tait, en mme temps, brun et blond. Ses cheveux bouclaient trs noirs et trs serrs autour d'un front petit, aux tempes renfles, tandis que sa longue et soyeuse moustache avait le blond fauve et presque jaune de la martre zibeline... Signe (dit-on) de trahison ou de perfidie, qu'une chevelure et une barbe de couleur diffrente. Tratre? le major l'aurait peut-tre t plus tard. Il eut peut-tre, comme tant d'autres, trahi l'Empereur; mais il ne devait pas en avoir le temps. Quand il vint au 8e dragons, il n'tait probablement que faux, et encore pas assez pour ne pas en avoir l'air, comme le voulait le vieux malin de Souwarow, qui s'y connaissait... Fut-ce cet air-l qui commena son impopularit parmi ses camarades? Toujours est-il qu'il devint, en trs peu de temps, la bte noire du rgiment. Trs fat d'une beaut laquelle j'aurais prfr, moi, bien des laideurs de ma connaissance, il ne semblait n'tre, en somme, comme disent soldatesquement les soldats, qu'un miroir ... ce que tu viens de nommer, Ranonnet, propos de la Rosalba. Le major Ydow avait trente-cinq ans. Vous comprenez bien qu'avec cette beaut qui plat toutes les femmes, mme aux plus fires, -- c'est leur infirmit, -- le major Ydow avait d tre horriblement gt par elles et chamarr de tous les vices qu'elles donnent; mais il avait aussi, disait-on, ceux qu'elles ne donnent pas et dont on ne se chamarre point... Certes, nous n'tions pas, comme tu le dirais, Ranonnet, des capucins dans ce temps-l. Nous tions mme d'assez mauvais sujets, joueurs, libertins, coureurs de filles, duellistes, ivrognes au besoin, et mangeurs d'argent sous toutes les espces. Nous n'avions gure le droit d'tre difficiles. Eh bien! tels que nous tions alors, il passait pour bien pire que nous. Nous, il y avait des choses, -- pas beaucoup! mais enfin il y en avait bien une ou deux, dont, si dmons que nous fussions, nous n'aurions pas t capables. Mais, lui (prtendait-on), il tait capable de tout. Je n'tais pas dans le 8e dragons. Seulement, j'en connaissais tous les officiers. Ils parlaient de lui cruellement. Ils l'accusaient de servilit avec les chefs et de basse ambition. Ils suspectaient son caractre. Ils allrent mme jusqu' le souponner d'espionnage, et mme il se battit courageusement deux fois pour ce soupon entre-exprim; mais l'opinion n'en fut pas change. Il est toujours rest sur cet homme une brume qu'il n'a pu dissiper. De mme qu'il tait brun et blond la fois, ce qui est assez rare, il tait aussi la fois heureux au jeu et heureux en femmes; ce qui n'est pas l'usage non plus. On lui faisait payer bien cher ces bonheurs-l, du reste. Ces doubles succs, ses airs la Lauzun, la jalousie qu'inspirait sa beaut, car les hommes ont beau faire les forts et les indiffrents quand il s'agit de laideur, et rpter le mot consolant qu'ils ont invent: qu'un homme est toujours assez beau quand il ne fait pas peur son cheval, ils sont, entre eux, aussi petitement et lchement jaloux que les femmes entre elles, -- tout cet ensemble d'avantages tait l'explication, sans doute, de l'antipathie dont il tait l'objet; antipathie qui, par haine, affectait les formes du mpris, car le mpris outrage plus que la haine, et la haine le sait bien!... Que de fois ne l'ai-je pas entendu traiter, entre le haut et le bas de la voix, de dangereuse canaille, quoique, s'il et fallu prouver clairement qu'il en tait une, on ne l'et certainement pas pu... Et de fait, Messieurs, encore au moment o je vous parle, il est incertain pour moi que le major Ydow ft ce qu'on disait qu'il tait... Mais, tonnerre! -- ajouta Mesnilgrand avec une nergie mle une horreur trange, -- ce qu'on ne disait pas et ce qu'il a t un jour, je le sais, et cela me suffit! Cela nous suffira aussi, probablement, -- dit gament Ranonnet; - - mais, sacrebleu! quel diable de rapport peut-il y avoir entre l'glise o je t'ai vu entrer dimanche soir et ce damn major du 8e dragons, qui aurait pill toutes les glises et toutes les cathdrales d'Espagne et de la chrtient, pour faire des bijoux sa coquine de femme avec l'or et les pierres prcieuses des saints sacrements? -- Reste donc dans le rang, Ranonnet! -- fit Mesnil, comme s'il et command un mouvement son escadron, -- et tiens-toi tranquille! Tu seras donc toujours la mme tte chaude, et partout impatient comme devant l'ennemi? Laisse-moi manoeuvrer, comme je l'entends, mon histoire. -- Eh bien, marche! -- fit le bouillant capitaine, qui pour se calmer, lampa un verre de Picardan. Et Mesnilgrand reprit: -- Il est bien probable que sans cette femme qui le suivait, et qu'on appelait sa femme, quoiqu'elle ne ft que sa matresse et qu'elle ne portt pas son nom, le major Ydow et peu fray avec les officiers du 8e dragons. Mais cette femme, qu'on supposait tout ce qu'elle tait pour s'tre agrafe un pareil homme, empcha qu'on ne ft autour du major le dsert qu'on aurait fait sans elle. J'ai vu cela dans les rgiments. Un homme y tombe en suspicion ou en discrdit, on n'a plus avec lui que de stricts rapports de service; on ne camarade plus; on n'a plus pour lui de poignes de main; au caf mme, ce caravansrail d'officiers dans l'atmosphre chaude et familire du caf, o toutes les froideurs se fondent, on reste distance, contraint et poli jusqu' ce qu'on ne le soit plus et qu'on clate, s'il vient le moment d'clater. Vraisemblablement, c'est ce qui serait arriv au major; mais une femme, c'est l'aimant du diable! Ceux qui ne l'auraient pas vu pour lui, le virent pour elle. Qui n'aurait pas, au caf, offert un verre de schnick au major, ddoubl de sa femme, le lui offrait en pensant sa moiti, en calculant que c'tait l un moyen d'tre invit chez lui, o il serait possible de la rencontrer... Il y a une proportion d'arithmtique morale, crite, avant qu'elle le ft par un philosophe sur du papier, dans la poitrine de tous les hommes, comme un encouragement du Dmon: c'est qu'il y a plus loin d'une femme son premier amant, que de son premier au dixime, et c'tait, ce qu'il semblait, plus vrai avec la femme du major qu'avec personne. Puisqu'elle s'tait donne lui, elle pouvait bien se donner un autre, et, ma foi! tout le monde pouvait tre cet autre-l! En un temps fort court, au 8e dragons, on sut combien il y avait peu d'audace dans cette esprance. Pour tous ceux qui ont le flair de la femme, et qui en respirent la vraie odeur travers tous les voiles blancs et parfums de vertu dans lesquels elle s'entortille, la Rosalba fut reconnue tout de suite pour la plus corrompue des femmes corrompues, -- dans le mal, une perfection! Et je ne la calomnie point, n'est-ce pas, Ranonnet?... Tu l'as eue peut-tre, et si tu l'as eue, tu sais maintenant s'il fut jamais une plus brillante, une plus fascinante cristallisation de tous les vices! O le major l'avait-il prise?... D'o sortait- elle? Elle tait si jeune! On n'osa pas, tout d'abord, se le demander; mais ce ne fut pas long, l'hsitation! L'incendie -- car elle n'incendia pas que le 8e dragons, mais mon rgiment de hussards moi, mais aussi, tu t'en souviens, Ranonnet, tous les tats-majors du corps d'expdition dont nous faisions partie, -- l'incendie qu'elle alluma prit trs vite d'tranges proportions... Nous avions vu bien des femmes, matresses d'officiers, et suivant les rgiments, quand les officiers pouvaient se payer le luxe d'une femme dans leurs bagages: les colonels fermaient les yeux sur cet abus, et quelquefois se le permettaient. Mais de femmes la faon de cette Rosalba, nous n'en avions pas mme l'ide. Nous tions accoutums de belles filles, si vous voulez, mais presque toujours du mme type, dcid, hardi, presque masculin, presque effront; le plus souvent de belles brunes plus ou moins passionnes, qui ressemblaient de jeunes garons, trs piquantes et trs voluptueuses sous l'uniforme que la fantaisie de leurs amants leur faisait porter quelquefois... Si les femmes d'officiers, lgitimes et honntes, se reconnaissent des autres femmes par quelque chose de particulier, commun elles toutes, et qui tient au milieu militaire dans lequel elles vivent, ce quelque-chose-l est bien autrement marqu dans les matresses. Mais, la Rosalba du major Ydow n'avait rien de semblable aux aventurires de troupes et aux suiveuses de rgiment dont nous avions l'habitude. Au premier abord, c'tait une grande jeune fille ple, mais qui ne restait pas longtemps ple, comme vous allez voir, -- avec une fort de cheveux blonds. Voil tout. Il n'y avait pas de quoi s'crier. Sa blancheur de teint n'tait pas plus blanche que celle de toutes les femmes qui un sang frais et sain passe sous la peau. Ses cheveux blonds n'taient pas de ce blond tincelant, qui, a les fulgurances mtalliques de l'or ou les teintes molles et endormies de l'ambre gris, que j'ai vu quelques Sudoises. Elle avait le visage classique qu'on appelle un visage de came, mais qui ne diffrait par aucun signe particulier de cette sorte de visage, si impatientant pour les mes passionnes, avec son invariable correction et son unit. Au prendre ou au laisser, c'tait certainement ce qu'on peut appeler une belle fille, dans l'ensemble de sa personne... Mais les philtres qu'elle faisait boire n'taient point dans sa beaut... Ils taient ailleurs... Ils taient o vous ne devineriez jamais qu'ils fussent... dans ce monstre d'impudicit qui osait s'appeler Rosalba, qui osait porter ce nom immacul de Rosalba, qu'il ne faudrait donner qu' l'innocence, et qui, non contente d'tre la Rosalba, la Rose et Blanche, s'appelait encore la Pudique, la Pudica, par-dessus le march! -- Virgile aussi s'appelait "le pudique", et il a crit le Corydon ardebat Alexim, -- insinua Reniant, qui n'avait pas oubli son latin. -- Et ce n'tait pas une ironie, -- continua Mesnilgrand, -- que ce surnom de Rosalba, qui ne fut point invent par nous, mais que nous lmes ds le premier jour sur son front, o la nature l'avait crit avec toutes les roses de sa cration. La Rosalba n'tait pas seulement une fille de l'air le plus tonnamment pudique pour ce qu'elle tait; c'tait positivement la pudeur elle-mme. Elle et t pure comme les Vierges du ciel, qui rougissent peut-tre sous le regard des Anges, qu'elle n'et pas t plus la Pudeur. Qui donc a dit -- ce doit tre un Anglais -- que le monde est l'oeuvre du Diable, devenu fou? C'tait srement ce Diable-l qui, dans un accs de folie, avait cr la Rosalba, pour se faire le plaisir... du Diable, de fricasser, l'une aprs l'autre, la volupt dans la pudeur et la pudeur dans la volupt, et de pimenter, avec un condiment cleste, le ragot infernal des jouissances qu'une femme puisse donner des hommes mortels. La pudeur de la Rosalba n'tait pas une simple physionomie, laquelle, par exemple, aurait, celle-l, renvers de fond en comble le systme de Lavater. Non, chez elle, la pudeur n'tait pas le dessus du panier; elle tait aussi bien le dessous que le dessus de la femme, et elle frissonnait et palpitait en elle autant dans le sang qu' la peau. Ce n'tait pas non plus une hypocrisie. Jamais le vice de Rosalba ne rendit cet hommage, pas plus qu'un autre, la vertu. C'tait rellement une vrit. La Rosalba tait pudique comme elle tait voluptueuse, et le plus extraordinaire, c'est qu'elle l'tait en mme temps. Quand elle disait ou faisait les choses les plus... oses, elle avait d'adorables manires de dire: "J'ai honte!" que j'entends encore. Phnomne inou! on tait toujours au dbut avec elle, mme aprs le dnoment. Elle ft sortie d'une orgie de bacchantes, comme l'innocence de son premier pch. Jusque dans la femme vaincue, pme, demi morte, on retrouvait la vierge confuse, avec la grce toujours frache de ses troubles et le charme auroral de ses rougeurs... Jamais je ne pourrai vous faire comprendre les raffolements que ces contrastes vous mettaient au coeur, le langage prirait exprimer cela! Il s'arrta. Il y pensait, et ils y pensaient. Avec ce qu'il venait de dire, il avait, le croira-t-on? transform en rveurs ces soldats qui avaient vu tous les genres de feux, ces moines dbauchs, ces vieux mdecins, tous ces cumeurs de la vie et qui en taient revenus. L'imptueux Ranonnet, lui-mme, ne souffla mot, Il se souvenait. Vous sentez bien, -- reprit Mesnilgrand, -- que le phnomne ne fut connu que plus tard. Tout d'abord, quand elle arriva au 8e dragons, on ne vit qu'une fille extrmement jolie quoique belle, dans le genre, par exemple, de la princesse Paufine Borghse, la soeur de l'Empereur, qui, du reste, elle ressemblait. La princesse Pauline avait aussi l'air idalement chaste, et vous savez tous de quoi elle est morte... Mais, Pauline n'avait pas en toute sa personne une goutte de pudeur pour teinter de rose la plus petite place de son corps charmant, tandis que la Rosalba en avait assez dans les veines pour rendre carlates toutes les places du sien. Le mot naf et tonn de la Borghse, quand on lui demanda comment elle avait bien pu poser nue devant Canova: "Mais l'atelier tait chaud! il y avait un pole!" la Rosalba ne l'et jamais dit. Si on lui et adress la mme question, elle se serait enfuie en cachant son visage divinement pourpre dans ses mains divinement roses. Seulement, soyez bien srs qu'en s'en allant, il y aurait eu par derrire sa robe un pli dans lequel auraient nich toutes les tentations de l'enfer! Telle donc elle tait, cette Rosalba, dont le visage de vierge nous pipa tous, quand elle arriva au rgiment. Le major Ydow aurait pu nous la prsenter comme sa femme lgitime, et mme comme sa fille, que nous l'aurions cru. Quoique ses yeux d'un bleu limpide fussent magnifiques, ils n'taient jamais plus beaux que quand ils taient baisss. L'expression des paupires l'emportait sur l'expression du regard. Pour des gens qui avaient roul la guerre et les femmes; et quelles femmes! ce fut une sensation nouvelle que cette crature qui, comme on dit avec une expression vulgaire, mais nergique, "on aurait donn le bon Dieu sans confession". Quelle sacre jolie fille! se soufflaient l'oreille les anciens, les vieux routiers; mais quelle mijaure! Comment s'y prend-elle pour rendre le major heureux?... Il le savait, lui, et il ne le disait pas... Il buvait son bonheur en silence, comme les vrais ivrognes, qui boivent seuls. Il ne renseignait personne sur la flicit cache qui le rendait discret et fidle pour la premire fois de sa vie, lui, le Lauzun de garnison, le fat le plus carabin et le plus fastueux, et qu' Naples, rapportaient des officiers qui l'y avaient connu, on appelait le tambour-major de la sduction! Sa beaut, dont il tait si vain, aurait fait tomber toutes les filles d'Espagne ses pieds, qu'il n'en et pas ramass une. cette poque, nous tions sur les frontires de l'Espagne et du Portugal, les Anglais devant nous, et nous occupions dans nos marches les villes les moins hostiles au roi Joseph. Le major Ydow et la Rosalba y vivaient ensemble, comme ils eussent fait dans une ville de garnison en temps de paix. Vous vous souvenez des acharnements de cette guerre d'Espagne, de cette guerre furieuse et lente, qui ne ressemblait aucune autre, car nous ne nous battions pas ici simplement pour la conqute, mais pour implanter une dynastie et une organisation nouvelle dans un pays qu'il fallait d'abord conqurir. Aucun de vous n'a oubli qu'au milieu de ces acharnements il y avait des pauses, et que, dans l'entre-deux des batailles les plus terribles, au sein de cette contre envahie dont une partie tait nous, nous nous amusions donner des ftes aux Espagnoles le plus afrancesadas des villes que nous occupions. C'est dans ses ftes que la femme du major Ydow, comme on disait, dj fort remarque, passa l'tat de clbrit. Et de fait, elle se mit briller au milieu de ces filles brunes d'Espagne, comme un diamant dans une torsade de jais. Ce fut l qu'elle commena de produire sur les hommes ces effets d'encharmement qui tenaient, sans doute, la composition diabolique de son tre, et qui faisaient d'elle la plus enrage des courtisanes, avec la figure d'une des plus clestes madones de Raphael. Alors les passions s'allumrent et allrent leur train, faisant leur feu dans l'ombre. Au bout d'un certain temps, tous flambrent, mme des vieux, mme des officiers gnraux qui avaient l'ge d'tre sages, tous flambrent pour "la Pudica", comme on trouva piquant de l'appeler. Partout et autour d'elle les prtentions s'affichrent; puis les coquetteries, puis l'clat des duels, enfin tout le tremblement d'une vie de femme devenue le centre de la galanterie la plus passionne, au milieu d'hommes indomptables qui avaient toujours le sabre la main. Elle fut le sultan de ces redoutables odalisques, et elle jeta le mouchoir qui lui plut, et beaucoup lui plurent. Quant au major Ydow, il laissa faire et laissa dire... Etait-il assez fat pour n'tre pas jaloux, ou, se sentant ha et mpris, pour jouir, dans son orgueil de possesseur, des passions qu'inspiraient ses ennemis la femme dont il tait le matre?... Il n'tait gure possible qu'il ne s'apert de quelque chose. J'ai vu parfois son oeil d'meraude passer au noir de l'escarboucle, en regardant tel de nous que l'opinion du moment souponnait d'tre l'amant de sa moiti; mais il se contenait... Et, comme on pensait toujours de lui ce qu'il y avait de plus insultant, on imputait son calme indiffrent ou son aveuglment volontaire des motifs de la plus abjecte espce. On pensait que sa femme tait encore moins un pidestal sa vanit qu'une chelle son ambition. Cela se disait comme ces choses-l se disent, et il ne les entendait pas. Moi qui avais des raisons pour l'observer, et qui trouvais sans justice la haine et le mpris qu'on lui portait, je me demandais s'il y avait plus de faiblesse que de force, ou de force que de faiblesse, dans l'attitude sombrement impassible de cet homme, trahi journellement par sa matresse, et qui ne laissait rien paratre des morsures de sa jalousie. Par Dieu! nous avons tous, Messieurs, connu de ces hommes assez fanatiss d'une femme pour croire en elle, quand tout l'accuse, et qui, au lieu de se venger quand la certitude absolue d'une trahison pntre dans leur me, prfrent s'enfoncer dans leur bonheur lche, et en tirer, comme une couverture par-dessus leur tte, l'ignominie! Le major Ydow tait-il de ceux-l? Peut-tre. Mais, certes! la Pudica tait bien capable d'avoir souffl en lui ce fanatisme dgradant. La Circ antique, qui changeait les hommes en btes, n'tait rien en comparaison de cette Pudica, de cette Messaline- Vierge, avant, pendant et aprs. Avec les passions qui brlaient au fond de son tre et celles dont elle embrasait tous ces officiers, peu dlicats en matire de femmes, elle fut bien vite compromise, mais elle ne se compromit pas. Il faut bien entendre cette nuance. Elle ne donnait pas prise sur elle ouvertement par sa conduite. Si elle avait un amant, c'tait un secret entre elle et son alcve. Extrieurement, le major Ydow n'avait pas l'toffe du plus petit bout de scne lui faire. L'aurait-elle aim, par hasard?... Elle demeurait avec lui, et elle aurait pu srement, si elle avait voulu, s'attacher la fortune d'un autre. J'ai connu un marchal de l'Empire assez fou d'elle pour lui tailler un manche d'ombrelle dans son bton de marchal. Mais c'est encore ici comme ces hommes dont je vous parlais. Il y a des femmes qui aiment... ce n'est pas leur amant que je veux dire, quoique ce soit leur amant aussi. Les carpes regrettent leur bourbe, disait Mme de Maintenon. La Rosalba ne voulut pas regretter la sienne. Elle n'en sortit pas, et moi j'y entrai. -- Tu coupes les transitions avec ton sabre! -- fit le capitaine Mautravers. -- Parbleu! -- repartit Mesnilgrand, -- qu'ai-je respecter? Vous savez tous la chanson qu'on chantait au XVIIIe sicle: Quand Boufflers parut la cour, On crut voir la reine d'amour. Chacun s'empressait lui plaire, Et chacun l'avait... son tour! J'eus donc mon tour. J'en avais eu, des femmes, et par paquets! Mais qu'il y en et une seule comme cette Rosalba, je ne m'en doutais pas. La bourbe fut un paradis. Je ne m'en vais pas vous faire des analyses la faon des romanciers. J'tais un homme d'action, brutal sur l'article, comme le comte Almaviva, et je n'avais pas d'amour pour elle dans le sens lev et romanesque qu'on donne ce mot, moi tout le premier... Ni l'me, ni l'esprit, ni la vanit, ne furent pour quelque chose dans l'espce de bonheur qu'elle me prodigua; mais ce bonheur n'eut pas du tout la lgret d'une fantaisie. Je ne croyais pas que l sensualit pt tre profonde. Ce fut la plus profonde des sensualits. Figurez-vous une de ces belles pches, chair rouge, dans lesquelles on mord belles dents, ou plutt ne vous figurez rien... Il n'y a pas de figures pour exprimer le plaisir qui jaillissait de cette pche humaine, rougissant sous le regard le moins appuy comme si vous l'aviez mordue. Imaginez ce que c'tait quand, au lieu du regard, on mettait la lvre ou la dent de la passion dans cette chair mue et sanguine. Ah! le corps de cette femme tait sa seule me! Et c'est avec ce corps-l qu'elle me donna, un soir, une fte qui vous fera juger d'elle mieux que tout ce que je pourrais ajouter. Oui, un soir, n'eut-elle pas l'audace et l'indcence de me recevoir, n'ayant pour tout vtement qu'une mousseline des Indes transparente, une nue, une vapeur, travers laquelle on voyait ce corps, dont la forme tait la seule puret et qui se teignait du double vermillon mobile de la volupt et de la pudeur!... Que le Diable m'emporte si elle ne ressemblait pas, sous sa nue blanche, une statue de corail vivant! Aussi, depuis ce temps, je me suis souci de la blancheur des autres femmes comme de a! Et Mesnilgrand envoya d'une chiquenaude une peau d'orange la corniche, par-dessus la tte du reprsentant Le Carpentier, qui avait fait tomber celle du roi. Notre liaison dura quelque temps, -- continua-t-il, -- mais ne croyez pas que je me blasai d'elle. On ne s'en blasait pas. Dans la sensation, qui est finie, comme disent les philosophes en leur infme baragouin, elle transportait l'infini! Non, si je la quittai, ce fut pour une raison de dgot moral, de fiert pour moi, de mpris pour elle, pour elle qui, au plus fort des caresses les plus insenses, ne me faisait pas croire qu'elle m'aimt... Quand je lui demandais: M'aimes-tu? ce mot qu'il est impossible de ne pas dire, mme travers toutes les preuves qu'on vous donne que vous tes aim, elle rpondait: "Non!" ou secouait nigmatiquement la tte. Elle se roulait dans ses pudeurs et dans ses hontes, et elle restait l-dessous, au milieu de tous les dsordres de sens soulevs, impntrable comme le sphinx. Seulement, le sphinx tait froid, et elle ne l'tait pas... Eh bien, cette impntrabilit qui m'impatientait et m'irritait, puis encore la certitude que j'eus bientt des fantaisies la Catherine II qu'elle se permettait, furent la double cause du vigoureux coup de caveon que j'eus la force de donner pour sortir des bras tout-puissants de cette femme, l'abreuvoir de tous les dsirs! Je la quittai, ou plutt je ne revins plus elle. Mais je gardai l'ide qu'une seconde femme comme celle-l n'tait pas possible; et de penser cela me rendit dsormais fort tranquille et fort indiffrent avec toutes les femmes. Ah! elle m'a parachev comme officier. Aprs elle, je n'ai plus pens qu' mon service. Elle m'avait tremp dans le Styx. -- Et tu es devenu tout fait Achille! -- dit le vieux M. de Mesnilgrand, avec orgueil. -- Je ne sais pas ce que je suis devenu, -- reprit Mesnilgrand; -- mais je sais bien qu'aprs notre rupture, le major Ydow, qui tait avec moi dans les mmes termes qu'avec tous les officiers de la division, nous apprit un jour, au caf, que sa femme tait enceinte, et qu'il aurait bientt la joie d'tre pre. cette nouvelle inattendue, les uns se regardrent, les autres sourirent; mais il ne le vit pas, ou, l'ayant vu, il n'y prit garde, rsolu qu'il tait, probablement, ne faire jamais attention qu' ce qui tait une injure directe. Quand il fut sorti: "L'enfant est-il de toi, Mesnil?" me demanda l'oreille un de mes camarades; et, dans ma conscience une voix secrte, une voix plus prcise que la sienne, me rpta la mme question. Je n'osais me rpondre. Elle, la Rosalba, dans nos tte--tte les plus abandonns, ne m'avait jamais dit un mot de cet enfant, qui pouvait tre de moi, ou du major, ou mme d'un autre... -- L'enfant du drapeau! -- interrompit Mautravers, comme s'il et donn un coup de pointe avec sa latte de cuirassier. -- Jamais, -- reprit Mesnilgrand, -- elle n'avait fait la moindre allusion sa grossesse; mais quoi d'tonnant? C'tait, je vous l'ai dit, un sphinx que la Pudica, un sphinx qui dvorait le plaisir silencieusement et gardait son secret. Rien du coeur ne traversait les cloisons physiques de cette femme, ouverte au plaisir seul... et chez qui la pudeur tait sans doute la premire peur, le premier frisson, le premier embrasement du plaisir! Cela me fit un effet singulier de la savoir enceinte. Convenons-en, Messieurs, prsent que nous sommes sortis de la vie bestiale des passions: ce qu'il y a de plus affreux dans les amours partages, -- cette gamelle! -- ce n'est pas seulement la malpropret du partage, mais c'est de plus l'garement du sentiment paternel; c'est cette anxit terrible qui vous empche d'couter la voix de la nature, et qui l'touffe dans un doute dont il est impossible de sortir. On se dit: Est-ce moi, cet enfant?... Incertitude qui vous poursuit comme la punition du partage, de l'indigne partage auquel on s'est honteusement soumis! Si on pensait longtemps cela, quand on a du coeur, on deviendrait fou; mais la vie, la vie puissante et lgre, vous reprend de son flot et vous emporte, comme le bouchon en lige d'une ligne rompue. -- Aprs cette dclaration faite nous tous par le major Ydow; le petit tressaillement paternel que j'avais cru sentir dans mes entrailles s'apaisa. Rien ne bougea plus. Il est vrai qu' quelques jours plus tard j'avais bien autre chose penser qu'au bambin de la Pudica. Nous nous battions Talavera, o le commandant Titan, du 9e hussards, fut tu la premire charge, et o je fus oblig de prendre le commandement de l'escadron. Cette rude peigne de Talavera exaspra la guerre que nous faisions. Nous nous trouvmes plus souvent en marche, plus serrs, plus inquits par l'ennemi, et forcment il fut moins question de la Pudica entre nous. Elle suivait le rgiment en char--bancs, et ce fut l, dit-on, qu'elle accoucha d'un enfant que le major Ydow, qui croyait en sa paternit, se mit aimer comme si rellement cet enfant avait t le sien. Du moins, quand cet enfant mourut, car il mourut quelques mois aprs sa naissance, le major eut un chagrin trs exalt, un chagrin folies, et on n'en rit pas dans le rgiment. Pour la premire fois, l'antipathie dont il tait l'objet se tut. On le plaignit beaucoup plus que la mre qui, si elle pleura sa gniture, n'en continua pas moins d'tre la Rosalba que nous connaissions tous, cette singulire catin arrose de pudeur par le Diable, qui avait, malgr ses moeurs, conserv la facult, qui tenait du prodige, de rougir jusqu' l'pine dorsale deux cents fois par jour! Sa beaut ne diminua pas. Elle rsistait toutes les avaries. Et, cependant, la vie qu'elle menait devait faire trs vite d'elle ce qu'on appelle entre cavaliers une vieille chabraque, si cette vie de perdition avait dur. -- Elle n'a donc pas dur? Tu sais donc, toi, ce que cette chienne de femme-l est devenue? -- fit Ranonnet, haletant d'intrt, excit, et oubliant pour une minute cette visite l'glise qui le tenait si dru. -- Oui, -- dit Mesnilgrand, -- concentrant sa voix comme s'il avait touch au point le plus profond de son histoire. Tu as cru, comme tout le monde, qu'elle avait sombr avec Ydow dans le tourbillon de guerre et d'vnements qui nous a envelopps et, pour la plupart de nous, disperss et fait disparatre. Mais je vais aujourd'hui te rvler le destin de cette Rosalba. Le capitaine Ranonnet s'accouda sur la table en prenant dans sa large main son verre, qu'il y laissa, et qu'il serra comme la poigne d'un sabre, tout en coutant. -- La guerre ne cessait pas, -- reprit Mesnilgrand. -- Ces patients dans la fureur, qui ont mis cinq cents ans chasser les Maures, auraient mis, s'il l'avait fallu, autant de temps nous chasser. Nous n'avancions dans le pays qu' la condition de surveiller chaque pas que nous y faisions. Les villages envahis taient immdiatement fortifis par nous, et nous les retournions contre l'ennemi. Le petit bourg d'Alcudia, dont nous nous emparmes, fut notre garnison assez de temps. Un vaste couvent y fut transform en caserne; mais l'tat-major se rpartit dans les maisons du bourg, et le major Ydow eut celle de l'alcade. Or, comme cette maison tait la plus spacieuse, le major Ydow y recevait quelquefois le soir le corps des officiers, car nous ne voyions plus que nous. Nous avions rompu avec les afrancesados, nous dfiant d'eux, tant la haine pour les Franais gagnait du terrain! Dans ces runions entre nous, quelquefois interrompues par les coups de feu de l'ennemi nos avant-postes, la Rosalba nous faisait les honneurs de quelque punch, avec cet air incomparablement chaste que j'ai toujours pris pour une plaisanterie du Dmon. Elle y choisissait ses victimes; mais je ne regardais pas mes successeurs. J'avais t mon me de cette liaison, et, d'ailleurs, je ne tranais aprs moi comme l'a dit je ne sais plus qui, la chane rompue d'aucune esprance trompe. Je n'avais ni dpit, ni jalousie, ni ressentiment. Je regardais vivre et agir cette femme, qui m'intressait comme spectateur, et qui cachait les dportements du vice le plus impudent sous les dconcertements les plus charmants de l'innocence. J'allais donc, chez elle, et devant le monde elle m'y parlait avec la simplicit presque timide d'une jeune fille, rencontre par hasard la fontaine ou dans le fond du bois. L'ivresse, le tournoiement de tte, la rage des sens qu'elle avait allume en moi, toutes ces choses terribles n'taient plus. Je les tenais pour dissipes, vanouies, impossibles! Seulement, lorsque je retrouvais inpuisable cette nuance d'incarnat qui lui teignait le front pour un mot ou pour un regard, je ne pouvais m'empcher d'prouver la sensation de l'homme qui regarde dans son verre vid la dernire goutte du champagne ros qu'il vient de boire, et qui est tent de faire rubis sur l'ongle, avec cette dernire goutte oublie. Je le lui dis, un soir. Ce soir-l, j'tais seul chez elle. J'avais quitt le caf de bonne heure, et j'y avais laiss le corps d'officiers engag dans des parties de cartes et de billard, et jouant un jeu trs vif. C'tait le soir, mais un soir d'Espagne o le soleil torride avait peine s'arracher du ciel. Je la trouvai peine vtue, les paules au vent, embrases par une chaleur africaine, les bras nus, ces beaux bras dans lesquels j'avais tant mordu et qui, dans de certains moments d'motion que j'avais si souvent fait natre, devenaient, comme disent les peintres, du ton de l'intrieur des fraises. Ses cheveux, appesantis par la chaleur, croulaient lourdement sur sa nuque dore, et elle tait belle ainsi, dchevele, nglige, languissante tenter Satan et venger Eve! moiti couche sur un guridon, elle crivait... Or, si elle crivait, la Pudica, c'tait, pas de doute! quelque amant, pour quelque rendez-vous, pour quelque infidlit nouvelle au major Ydow, qui les dvorait toutes, comme elle dvorait le plaisir, en silence. Lorsque j'entrai, sa lettre tait crite, et elle faisait fondre pour la cacheter, la flamme d'une bougie, de la cire bleue paillete d'argent, que je vois encore, et vous allez savoir, tout l'heure, pourquoi le souvenir de cette cire bleue paillete d'argent m'est rest si clair. -- O est le major? -- me dit-elle, me voyant entrer, trouble dj, -- mais elle tait toujours trouble, cette femme qui faisait croire l'orgueil et aux sens des hommes qu'elle tait mue devant eux! -- Il joue frntiquement ce soir, -- lui rpondis-je, en riant et en regardant avec convoitise cette friandise de flocon rose qui venait de lui monter au front; -- et moi, j'ai ce soir une autre frnsie. Elle me comprit. Rien ne l'tonnait. Elle tait faite aux dsirs qu'elle allumait chez les hommes, qu'elle aurait ramens en face d'elle de tous les horizons. -- Bah! -- fit-elle lentement, quoique la teinte d'incarnat que je voulais boire sur son adorable et excrable visage se ft fonce la pense que je lui donnais. -- Bah! vos frnsies vous sont finies. -- Et elle mit le cachet sur la cire bouillante de la lettre, qui s'teignit et se figea. -- Tenez! -- dit-elle, insolemment provocante, -- voil votre image! C'tait brlant il n'y a qu'une seconde, et c'est froid. Et, tout en disant cela, elle retourna la lettre et se pencha pour en crire l'adresse. Faut-il que je le rpte jusqu' satit? Certes! je n'tais pas jaloux de cette femme: mais nous sommes tous les mmes. Malgr moi, je voulus voir qui elle crivait, et, pour cela, ne m'tant pas assis encore, je m'inclinai par-dessus sa tte; mais mon regard fut intercept par l'entre-deux de ses paules, par cette fente enivrante et duvete o j'avais fait ruisseler tant de baisers, et, ma foi! magntis par cette vue, j'en fis tomber un de plus dans ce ruisseau d'amour, et cette sensation l'empcha d'crire... Elle releva sa tte de la table o elle tait penche, comme si on lui et piqu les reins d'une pointe de feu, se cambrant sur le dossier de son fauteuil, la tte renverse; elle me regardait, dans ce mlange de dsir et de confusion qui tait son charme, les yeux en l'air et tourns vers moi, qui tais derrire elle, et qui fis descendre dans la rose mouille de sa bouche entr'ouverte ce que je venais de faire tomber dans l'entre- deux de ses paules. Cette sensitive avait des nerfs de tigre. Tout coup, elle bondit: -- Voil le major qui monte, -- me dit-elle. -- Il aura perdu, il est jaloux quand il a perdu. Il va me faire une scne affreuse. Voyons! Mettez-vous l... je vais le faire partir. -- Et, se levant, elle ouvrit un grand placard dans lequel elle pendait ses robes, et elle m'y poussa. Je crois qu'il y a bien peu d'hommes qui n'aient t mis dans quelque placard, l'arrive du mari ou du possesseur en titre... -- Je te trouve heureux avec ton placard! -- dit Slune; -- je suis entr un jour dans un sac charbon, moi! C'tait, bien entendu, avant ma sacre blessure. J'tais dans les hussards blancs, alors. Je vous demande dans quel tat je suis sorti de mon sac charbon! -- Oui, -- reprit amrement Mesnilgrand, -- c'est encore l un des revenants-bons de l'adultre et du partage! En ces moments-l, les plus fendants ne sont pas fiers, et, par gnrosit pour une femme pouvante, ils deviennent aussi lches qu'elle, et font cette lchet de se cacher. J'en ai, je crois, mal au coeur encore d'tre entr dans ce placard, en uniforme et le sabre au ct, et, comble de ridicule! pour une femme qui n'avait pas d'honneur perdre et que je n'aimais pas! Mais je n'eus pas le temps de m'appesantir sur cette bassesse d'tre l, comme un colier dans les tnbres de mon placard et les frlements sur mon visage de ses robes, qui sentaient son corps me griser. Seulement, ce que j'entendis me tira bientt de ma sensation voluptueuse. Le major tait entr. Elle l'avait devin, il tait d'une humeur massacrante, et, comme elle l'avait dit, dans un accs de jalousie, et d'une jalousie d'autant plus explosive qu'avec nous tous il la cachait. Dispos au soupon et la colre comme il l'tait, son regard alla probablement cette lettre reste sur la table, et laquelle mes deux baisers avaient empch la Pudica de mettre l'adresse. -- Qu'est-ce que c'est que cette lettre?... fit-il, -- d'une voix rude. -- C'est une lettre pour l'Italie, -- dit tranquillement la Pudica. Il ne fut pas dupe de cette placide rponse. -- Cela n'est pas vrai! -- dit-il grossirement, car vous n'aviez pas besoin de gratter beaucoup le Lauzun dans cet homme pour y retrouver le soudard; et je compris, ce seul mot, la vie intime de ces deux tres, qui engloutissaient entre eux deux des scnes de toute espce, et dont, ce jour-l, j'allais avoir un spcimen. Je l'eus, en effet, du fond de mon placard. Je ne les voyais pas, mais je les entendais; et les entendre, pour moi, c'tait les voir. Il y avait leurs gestes dans leurs paroles et dans les intonations de leurs voix, qui montrent en quelques instants au diapason de toutes les fureurs. Le major insista pour qu'on lui montrt cette lettre sans adresse, et la Pudica, qui l'avait saisie, refusa opinitrement de la donner. C'est alors qu'il voulut la prendre de force. J'entendis les froissements et les pitinements d'une lutte entre eux, mais vous devinez bien que le major fut plus fort que sa femme. Il prit donc la lettre et la lut. C'tait un rendez-vous d'amour un homme, et la lettre disait que cet homme avait t heureux et qu'on lui offrait le bonheur encore... Mais cet homme-l n'tait pas nomm. Absurdement curieux comme tous les jaloux, le major chercha en vain le nom de l'homme pour qui on le trompait... Et la Pudica fut venge de cette prise de lettre, arrache sa main meurtrie, et peut-tre ensanglante, car elle avait cri pendant la lutte: "Vous me dchirez la main, misrable!" Ivre de ne rien savoir, dfi et moqu par cette lettre qui ne le renseignait que sur une chose, c'est qu'elle avait un amant, -- un amant de plus, -- le major Ydow tomba dans une de ces rages qui dshonorent le caractre d'un homme, et cribla la Pudica d'injures ignobles, d'injures de cocher. Je crus qu'il la rouerait de coups. Les coups allaient venir, mais un peu plus tard. Il lui reprocha, -- en quels termes! d'tre... tout ce qu'elle tait. Il fut brutal, abject, rvoltant; et elle, toute cette fureur, rpondit en vraie femme qui n'a plus rien mnager, qui connat jusqu' l'axe l'homme qui elle s'est accouple, et qui sait que la bataille ternelle est au fond de cette bauge de la vie deux. Elle fut moins ignoble, mais plus atroce, plus insultante et plus cruelle dans sa froideur, que lui dans sa colre. Elle fut insolente, ironique, riant du rire hystrique de la haine dans son paroxysme le plus aigu, et rpondant au torrent d'injures que le major lui vomissait la face par de ces mots comme les femmes en trouvent, quand elles veulent nous rendre fous, et qui tombent sur nos violences et dans nos soulvements comme des grenades feu dans de la poudre. De tous ces mots outrageants froid qu'elle aiguisait, celui avec lequel elle le dardait le plus, c'est qu'elle ne l'aimait pas -- qu'elle ne l'avait jamais aim: "jamais! jamais! jamais!" rptait-elle, avec une furie joyeuse, comme si elle lui et dans des entrechats sur le coeur! -- Or, cette ide -- qu'elle ne l'avait jamais aim -- tait ce qu'il y avait de plus froce, de plus affolant pour ce fat heureux, pour cet homme dont la beaut avait fait ravage, et qui, derrire son amour pour elle, avait encore sa vanit! Aussi arriva-t-il une minute o, n'y tenant plus, sous le dard de ce mot, impitoyablement rpt, qu'elle ne l'avait jamais aim, et qu'il ne voulait pas croire, et qu'il repoussait toujours: -- Et notre enfant? -- objecta-t-il, l'insens! comme si c'tait une preuve, et comme s'il et invoqu un souvenir! -- Ah! notre enfant! -- fit-elle, en clatant de rire. -- Il n'tait pas de toi! J'imaginai ce qui dut se passer dans les yeux verts du major, en entendant son miaulement trangl de chat sauvage. Il poussa un juron fendre le ciel. -- Et de qui est-il? garce maudite! -- demanda-t-il, avec quelque chose qui n'tait plus une voix. Mais elle continua de rire comme une hyne. -- Tu ne le sauras pas! -- dit-elle, en le narguant. Et elle le cingla de ce tu ne le sauras pas! mille fois rpt, mille fois inflig ses oreilles; et quand elle fut lasse de le dire, -- le croiriez-vous? -- elle le lui chanta comme une fanfare! Puis, quand elle l'eut assez fouett avec ce mot, assez fait tourner comme une toupie sous le fouet de ce mot, assez roul avec ce mot dans les spirales de l'anxit et de l'incertitude, cet homme, hors de lui, et qui n'tait plus entre ses mains qu'une marionnette qu'elle allait casser; quand, cynique force de haine, elle lui eut dit, en les nommant par tous leurs noms, les amants qu'elle avait eus, et qu'elle eut fait le tour du corps d'officiers tout entier: "Je les ai eus tous, -- cria-t-elle, -- mais ils ne m'ont pas eue, eux! Et cet enfant que tu es assez bte pour croire le tien, a t fait par le seul homme que j'aie jamais aim! que j'aie jamais idoltr! Et tu ne l'as pas devin! Et tu ne le devines pas encore?" Elle mentait. Elle n'avait jamais aim un homme. Mais elle sentait bien que le coup de poignard pour le major tait dans ce mensonge, et elle l'en dagua, elle l'en larda, elle l'en hacha, et quand elle en eut assez d'tre le bourreau de ce supplice, elle lui enfona pour en finir, comme on enfonce un couteau jusqu'au manche, son dernier aveu dans le coeur: -- Eh bien! -- fit-elle, -- puisque tu ne devines pas, jette ta langue aux chiens, imbcile! C'est le capitaine Mesnilgrand. Elle mentait probablement encore, mais je n'en tais pas si sr, et mon nom, ainsi prononc par elle, m'atteignit comme une balle travers mon placard. Aprs ce nom, il y eut un silence comme aprs un gorgement. -- L'a-t-il tue au lieu de lui rpondre? pens-je, lorsque j'entendis le bruit d'un cristal, jet violemment sur le sol, et qui y volait en mille pices. Je vous ai dit que le major Ydow avait eu, pour l'enfant qu'il croyait le sien, un amour paternel immense et, quand il l'avait perdu, un de ces chagrins folies, dont notre nant voudrait terniser et matrialiser la dure. Dans l'impossibilit o il tait, avec sa vie militaire en campagne, d'lever son fils un tombeau qu'il aurait visit chaque jour, -- cette idoltrie de la tombe! -- la major Ydow avait fait embaumer le coeur de son fils pour mieux l'emporter avec lui partout, et il l'avait dpos pieusement dans une urne de cristal, habituellement place sur une encoignure, dans sa chambre coucher. C'tait cette urne qui volait en morceaux. -- Ah! il n'tait pas moi, abominable gouge! -- s'cria-t-il. Et j'entendis, sous sa botte de dragon, grincer et s'craser le cristal de l'urne, et pitiner le coeur de l'enfant qu'il avait cru son fils! Sans doute, elle voulut le ramasser, elle! l'enlever, le lui prendre, car je l'entendis qui se prcipita; et les bruits de la lutte recommencrent, mais avec un autre, -- le bruit des coups. -- Eh bien! puisque tu le veux, le voil, le coeur de ton marmot, catin dhonte! -- dit le major. Et il lui battit la figure de ce coeur qu'il avait ador, et le lui lana la tte comme un projectile. L'abme appelle l'abme, dit-on. Le sacrilge cra le sacrilge. La Pudica, hors d'elle, fit ce qu'avait fait le major. Elle rejeta sa tte le coeur de cet enfant, qu'elle aurait peut- tre gard s'il n'avait pas t de lui, l'homme excr, qui elle et voulu rendre torture pour torture, ignominie pour ignominie! C'est la premire fois, certainement, que si hideuse chose se soit vue! un pre et une mre se souffletant tour tour le visage, avec le coeur mort de leur enfant! Cela dura quelques minutes, ce combat impie... Et c'tait si tonnamment tragique, que je ne pensai pas tout de suite peser de l'paule sur la porte du placard, pour la briser et intervenir... quand un cri comme je n'en ai jamais entendu, ni vous non plus, Messieurs, -- et nous en avons pourtant entendu d'assez affreux sur les champs de bataille! -- me donna la force d'enfoncer la porte du placard, et je vis... ce que je ne reverrai jamais! La Pudica, terrasse, tait tombe sur la table o elle avait crit, et le major l'y retenait d'un poignet de fer, tous voiles relevs, son beau corps nu, tordu, comme un serpent coup, sous son treinte. Mais que croyez-vous qu'il faisait de son autre main, Messieurs?... Cette table crire, la bougie allume, la cire ct, toutes ces circonstances avaient donn au major une ide infernale, -- l'ide de cacheter cette femme, comme elle avait cachet sa lettre -- et il tait dans l'acharnement de ce monstrueux cachetage, de cette effroyable vengeance d'amant perversement jaloux! -- Sois punie par o tu as pch, fille infme! -- cria-t-il. Il ne me vit pas. Il tait pench sur sa victime, qui ne criait plus, et c'tait le pommeau de son sabre qu'il enfonait dans la cire bouillante et qui lui servait de cachet! Je bondis sur lui; je ne lui dis mme pas de se dfendre, et je lui plongeai mon sabre jusqu' la garde dans le dos, entre les paules, et j'aurais voulu, du mme coup, lui plonger ma main et mon bras avec mon sabre travers le corps, pour le tuer mieux! -- Tu as bien fait, Mesnil! dit le commandant Slune; -- il ne mritait pas d'tre tu par devant, comme un de nous, ce brigand- l! -- Eh! mais c'est l'aventure d'Abailard, transpose Hlose! -- fit l'abb Reniant. -- Un beau cas de chirurgie, -- dit le docteur Bleny, -- et rare! Mais Mesnilgrand, lanc, passa outre: Il tait, -- reprit-il, -- tomb mort sur le corps de sa femme vanouie. Je l'en arrachai, le jetai l, et poussai du pied son cadavre. Au cri que la Pudica avait jet, ce cri sorti comme d'une vulve de louve, tant il tait sauvage! et qui me vibrait encore dans les entrailles, une femme de chambre tait monte. "Allez chercher le chirurgien du 8e dragons; il y a ici de la besogne pour lui, ce soir!" Mais je n'eus pas le temps d'attendre le chirurgien. Tout coup, un boute-selle furieux sonna, appelant aux armes. C'tait l'ennemi qui nous surprenait et qui avait gorg au couteau, silencieusement, nos sentinelles. Il fallait sauter cheval. Je jetai un dernier regard sur ce corps superbe et mutil, immobilement ple pour la premire fois sous les yeux d'un homme. Mais, avant de partir, je ramassai ce pauvre coeur, qui gisait terre dans la poussire, et avec lequel ils auraient voulu se poignarder et se dchiqueter, et je l'emportai, ce coeur d'un enfant qu'elle avait dit le mien, dans ma ceinture de hussard. Ici, le chevalier de Mesnilgrand s'arrta, dans une motion qu'ils respectrent, ces matrialistes et ces ribauds. -- Et la Pudica?... -- dit presque timidement Ranonnet, qui ne caressait plus son verre. Je n'ai plus eu jamais des nouvelles de la Rosalba, dite la Pudica, -- rpondit Mesnilgrand. -- Est-elle morte? A-t-elle pu vivre encore? Le chirurgien a-t-il pu aller jusqu' elle? Aprs la surprise d'Alcudia, qui nous fut si fatale, je le cherchai. Je ne le trouvai pas. Il avait disparu, comme tant d'autres, et n'avait pas rejoint les dbris de notre rgiment dcim. -- Est-ce l tout? -- dit Mautravers. -- Et si c'est l tout, voil une fire histoire! Tu avais raison, Mesnil, quand tu disais Slune que tu lui rendrais, en une fois, la petite monnaie de ses quatre-vingts religieuses violes et jetes dans le puits. Seulement, puisque Ranonnet rve maintenant derrire son assiette, je reprendrai la question o il l'a laisse: Quelle relation a ton histoire avec tes dvotions l'glise, de l'autre jour?... -- C'est juste, -- dit Mesnilgrand. -- Tu m'y fais penser. Voici donc ce qui me reste dire, Ranonnet et toi: j'ai port plusieurs annes, et partout, comme une relique, ce coeur d'enfant dont je doutais; mais quand, aprs la catastrophe de Waterloo, il m'a fallu ter cette ceinture d'officier dans laquelle j'avais espr de mourir, et que je l'eus port encore quelques annes, ce coeur, -- et je t'assure, Mautravers, que c'est lourd, quoique cela paraisse bien lger, -- la rflexion venant avec l'ge, j'ai craint de profaner un peu plus ce coeur si profan dj, et je me suis dcid le dposer en terre chrtienne. Sans entrer dans les dtails que je vous donne aujourd'hui, j'en ai parl un des prtres de cette ville, de ce coeur qui pesait depuis si longtemps sur le mien, et je venais de le remettre lui-mme, dans le confessionnal de la chapelle, quand j'ai t pris dans la contre- alle bras-le-corps par Ranonnet. Le capitaine Ranonnet avait probablement son compte. Il ne pronona pas une syllabe, les autres non plus. Nulle rflexion ne fut risque. Un silence plus expressif que toutes les rflexions leur pesait sur la bouche tous. Comprenaient-ils enfin, ces athes, que, quand l'Eglise n'aurait t institue que pour recueillir les coeurs -- morts ou vivants - - dont on ne sait plus que faire, c'et t assez beau comme cela! -- Servez donc le caf! -- dit, de sa voix de tte, le vieux M. de Mesnilgrand. -- S'il est, Mesnil, aussi fort que ton histoire, il sera bon. La vengeance d'une femme Fortiter. J'ai souvent entendu parler de la hardiesse de la littrature moderne; mais je n'ai, pour mon compte, jamais cru cette hardiesse-l. Ce reproche n'est qu'une forfanterie... de moralit. La littrature, qu'on a dit si longtemps l'expression de la socit, ne l'exprime pas du tout, -- au contraire; et, quand quelqu'un de plus crne que les autres a tent d'tre plus hardi, Dieu sait quels cris il a fait pousser! Certainement, si on veut bien y regarder, la littrature n'exprime pas la moiti des crimes que la socit commet mystrieusement et impunment tous les jours, avec une frquence et une facilit charmantes. Demandez tous les confesseurs, -- qui seraient les plus grands romanciers que le monde aurait eus, s'ils pouvaient raconter les histoires qu'on leur coule dans l'oreille au confessionnal. Demandez-leur le nombre d'incestes (par exemple) enterrs dans les familles les plus fires et les plus leves, et voyez si la littrature, qu'on accuse tant d'immorale hardiesse, a os jamais les raconter, mme pour en effrayer! cela prs du petit souffle, -- qui n'est qu'un souffle, -- et qui passe -- comme un souffle -- dans le Ren de Chateaubriand, -- du religieux Chateaubriand, -- je ne sache pas de livre o l'inceste, si commun dans nos moeurs, -- en haut comme en bas, et peut-tre plus en bas qu'en haut, -- ait jamais fait le sujet, franchement abord, d'un rcit qui pourrait tirer de ce sujet des effets d'une moralit vraiment tragique. La littrature moderne, laquelle le bgueulisme jette sa petite pierre, a-t- elle jamais os les histoires de Myrrha, d'Agrippine et d'dipe, qui sont des histoires, croyez-moi, toujours et parfaitement vivantes, car je n'ai pas vcu -- du moins jusqu'ici -- dans un autre enfer que l'enfer social, et j'ai, pour ma part, connu et coudoy pas mal de Myrrhas, d'dipes et d'Agrippines, dans la vie prive et dans le plus beau monde, comme on dit. Parbleu! cela n'avait jamais lieu comme au thtre ou dans l'histoire. Mais, travers les surfaces sociales, les prcautions, les peurs et les hypocrisies; cela s'entrevoyait... Je connais -- et tout Paris connat -- une Mme Henri III, qui porte en ceinture des chapelets de petites ttes de mort, ciseles dans de l'or, sur des robes de velours bleu, et qui se donne la discipline, mlant ainsi au ragot de ses pnitences le ragot des autres plaisirs de Henri III. Or, qui crirait l'histoire de cette femme, qui fait des livres de pit, et que les jsuites croient un homme (joli dtail plaisant!) et mme un saint?... Il n'y a dj pas tant d'annes que tout Paris a vu une femme, du faubourg Saint-Germain, prendre sa mre son amant, et, furieuse de voir cet amant retourner sa mre qui, vieille, savait mieux pourtant se faire aimer qu'elle, voler les lettres trs passionnes de cette dernire cet homme trop aim, les faire lithographier et les jeter, par milliers, du Paradis (bien nomm pour une action pareille) dans la salle de l'Opra, un jour de premire reprsentation. Qui a fait l'histoire de cette autre femme-l?... La pauvre littrature ne saurait mme par quel bout prendre de pareilles histoires, pour les raconter. Et c'est l ce qu'il faudrait faire si on tait hardi. L'Histoire a des Tacite et des Sutone; le Roman n'en a pas, -- du moins en restant dans l'ordre lev et moral du talent et de la littrature. Il est vrai que la langue latine brave l'honntet, en paenne qu'elle est, tandis que notre langue, nous, a t baptise avec Clovis sur les fonts de Saint-Remy, et y a puis une imprissable pudeur, car cette vieille rougit encore. Nonobstant, si on osait -- oser, un Sutone ou un Tacite, romanciers, pourraient exister, car le Roman est spcialement l'histoire des moeurs, mise en rcit et en drame, comme l'est souvent l'Histoire elle-mme. Et nulle autre diffrence que celles-ci: c'est que l'un (le Roman) met ses moeurs sous le couvert de personnages d'invention, et que l'autre (l'Histoire) donne les noms et les adresses. Seulement, le Roman creuse bien plus avant que l'Histoire. Il a un idal, et l'Histoire n'en a pas: elle est bride par la ralit. Le Roman tient, aussi, bien plus longtemps la scne. Lovelace dure plus, dans Richardson, que Tibre dans Tacite. Mais, si Tibre, dans Tacite, tait dtaill comme Lovelace dans Richardson, croyez-vous que l'Histoire y perdrait et que Tacite ne serait pas plus terrible?... Certes, je n'ai pas peur d'crire que Tacite, comme peintre, n'est pas au niveau de Tibre comme modle, et que, malgr tout son gnie, il en est rest cras. Et ce n'est pas tout. cette dfaillance inexplicable, mais frappante, dans la littrature, quand on la compare, dans sa ralit, avec la rputation qu'elle a, ajoutez la physionomie que le crime a pris par ce temps d'ineffables et de dlicieux progrs! L'extrme civilisation enlve au crime son effroyable posie et ne permet pas l'crivain de la lui restituer. Ce serait par trop horrible, disent les mes qui veulent qu'on enjolive tout, mme l'affreux. Bnfice de la philanthropie! d'imbciles criminalistes diminuent la pnalit, et d'ineptes moralistes le crime, et encore ils ne le diminuent que pour diminuer la pnalit. Cependant, les crimes de l'extrme civilisation sont, certainement, plus atroces que ceux de l'extrme barbarie par le fait de leur raffinement, de la corruption qu'ils supposent, et de leur degr suprieur d'intellectualit. L'Inquisition le savait bien. une poque o la foi religieuse et les moeurs publiques taient fortes, l'Inquisition, ce tribunal qui jugeait la pense, cette grande institution dont l'ide seule tortille nos petits nerfs et escarbouille nos ttes de linottes, l'Inquisition savait bien que les crimes spirituels taient les plus grands, et elle les chtiait comme tels... Et, de fait, si ces crimes parlent moins aux sens, ils parlent plus la pense; et la pense, en fin de compte, est ce qu'il y a de plus profond en nous. Il y a donc, pour le romancier, tout un genre de tragique inconnu tirer de ces crimes, plus intellectuels que physiques, qui semblent moins des crimes la superficialit des vieilles socits matrialistes, parce que le sang n'y coule pas et que le massacre ne s'y fait que dans l'ordre des sentiments et des moeurs... C'est ce genre de tragique dont on a voulu donner ici un chantillon, en racontant l'histoire d'une vengeance de la plus pouvantable originalit, dans laquelle le sang n'a pas coul, et o il n'y a eu ni fer ni poison; un crime civilis enfin, dont rien n'appartient l'invention de celui qui le raconte, si ce n'est la manire de le raconter. Vers la fin du rgne de Louis-Philippe, un jeune homme enfilait, un soir, la rue Basse-du-Rempart qui, dans ce temps-l, mritait bien son nom de la Rue Basse, car elle tait moins leve que le sol du boulevard, et formait une excavation toujours mal claire et noire, dans laquelle on descendait du boulevard par deux escaliers qui se tournaient le dos, si on peut dire cela de deux escaliers. Cette excavation, qui n'existe plus et qui se prolongeait de la rue de la Chausse-d'Antin la rue Caumartin, devant laquelle le terrain reprenait son niveau; cette espce de ravin sombre, o l'on se risquait peine le jour, tait fort mal hante quand venait la nuit. Le Diable est le Prince des tnbres. Il avait l une de ses principauts. Au centre, peu prs, de cette excavation, borde d'un ct par le boulevard formant terrasse, et, de l'autre, par de grandes maisons silencieuses portes cochres et quelques magasins de bric--brac, il y avait un passage troit et non couvert o le vent, pour peu qu'il ft du vent, jouait comme dans une flte, et qui conduisait, le long d'un mur et des maisons en construction, jusqu' la rue Neuve-des- Mathurins. Le jeune homme en question, et trs bien mis du reste, qui venait de prendre ce chemin, lequel ne devait pas tre pour lui le droit chemin de la vertu, ne l'avait pris que parce qu'il suivait une femme qui s'tait enfonce, sans hsitation et sans embarras, dans la suspecte noirceur de ce passage. C'tait un lgant que ce jeune homme, -- un gant jaune, comme on disait des lgants de ce temps-l. -- Il avait dn longuement au Caf de Paris, et il tait venu, tout en mchonnant son cure-dents, se placer contre la balustrade mi-corps de Tortoni ( prsent supprime), et guigner de l les femmes qui passaient le long du boulevard. Celle-l tait justement passe plusieurs fois devant lui; et, quoique cette circonstance, ainsi que la mise trop voyante de cette femme et le tortillement de sa dmarche fussent de suffisantes tiquettes; quoique ce jeune homme, qui s'appelait Robert de Tressignies, ft horriblement blas et qu'il revnt d'Orient, -- o il avait vu l'animal femme dans toutes les varits de son espce et de ses races, -- la cinquime passe de cette dambulante du soir, il l'avait suivie... chiennement, comme il disait, en se moquant de lui-mme, -- car il avait la facult de se regarder faire et de se juger mesure qu'il agissait, sans que son jugement, trs souvent contraire son acte, empcht son acte, ou que son acte nuisit son jugement: asymptote terrible! - - Tressignies avait plus de trente ans. Il avait vcu cette niaise premire jeunesse qui fait de l'homme le Jocrisse de ses sensations, et pour qui la premire venue qui passe est un magntisme. Il n'en tait plus l. C'tait un libertin dj froidi et trs compliqu de cette poque positive, un libertin fortement intellectualis, qui avait assez rflchi sur ses sensations pour ne plus pouvoir en tre dupe, et qui n'avait peur ni horreur d'aucune. Ce qu'il venait de voir, ou ce qu'il avait cru voir, lui avait inspir la curiosit qui veut aller au fond d'une sensation nouvelle. Il avait donc quitt sa balustrade et suivi... trs rsolu pousser fin la trs vulgaire aventure qu'il entrevoyait. Pour lui, en effet, cette femme qui s'en allait devant lui, dferlant onduleusement comme une vague, n'tait qu'une fille du plus bas tage; mais elle tait d'une telle beaut qu'on pouvait s'tonner que cette beaut ne l'et pas classe plus haut, et qu'elle n'et pas trouv un amateur qui l'et sauve de l'abjection de la rue, car, Paris, lorsque Dieu y plante une jolie femme, le Diable, en rplique, y plante immdiatement un sot pour l'entretenir. Et puis, encore, il avait, ce Robert de Tressignies, une autre raison pour la suivre que la souveraine beaut que ne voyaient peut-tre pas ces Parisiens, si peu connaisseurs en beaut vraie et dont l'esthtique, dmocratise comme le reste, manque particulirement de hauteur. Cette femme tait pour lui une ressemblance. Elle tait cet oiseau moqueur qui joue le rossignol, dont parle Byron, dans ses Mmoires, avec tant de mlancolie. Elle lui rappelait une autre femme, vue ailleurs... Il tait sr, absolument sr, que ce n'tait pas elle, mais elle lui ressemblait s'y mprendre, si se mprendre n'avait pas t impossible... Et il en tait, du reste, plus attir que surpris, car il avait assez d'exprience, comme observateur, pour savoir qu'en fin de compte il y a beaucoup moins de varit qu'on ne croit dans les figures humaines, dont les traits sont soumis une gomtrie troite et inflexible, et peuvent se ramener quelques types gnraux. La beaut est une. Seule, la laideur est multiple, et encore sa multiplicit est bien vite puise. Dieu a voulu qu'il n'y et d'infini que la physionomie, parce que la physionomie est une immersion de l'me travers les lignes correctes ou incorrectes, pures ou tourmentes, du visage. Tressignies se disait confusment tout cela, en mettant son pas dans le pas de cette femme, qui marchait le long du boulevard, sinueusement, et le coupait comme une faux, plus fire que la reine de Saba du Tintoret lui-mme, dans sa robe de satin safran, aux tons d'or, cette couleur aime des jeunes Romaines, et dont elle faisait, en marchant, miroiter et crier les plis glacs et luisants, comme un appel aux armes! Exagrment cambre, comme il est rare de l'tre en France, elle s'treignait dans un magnifique chle turc larges raies blanches, carlate et or; et la plume rouge de son chapeau blanc - - splendide de mauvais got -- lui vibrait jusque sur l'paule. On se souvient qu' cette poque les femmes portaient des plumes penches sur leurs chapeaux, qu'elles appelaient des plumes en saule pleureur. Mais rien ne pleurait en cette femme; et la sienne exprimait bien autre chose que la mlancolie. Tressignies, qui croyait qu'elle allait prendre la rue de la Chausse-d'Antin, tincelante de ses mille becs de lumire, vit avec surprise tout ce luxe piaffant de courtisane, toute cette fiert impudente de fille enivre d'elle-mme et des soies qu'elle tranait, s'enfoncer dans la rue Basse-du-Rempart, la honte du boulevard de ce temps! Et l'lgant, aux bottes vernies, moins brave que la femme, hsita avant d'entrer l-dedans... Mais ce ne fut gure qu'une seconde... La robe d'or, perdue un instant dans les tnbres de ce trou noir, aprs avoir dpass l'unique rverbre qui les tatouait d'un point lumineux, reluisit au loin, et il s'lana pour la rejoindre. Il n'eut pas grand-peine: elle l'attendait, sre qu'il viendrait; et ce fut, alors, qu'au moment o il la rejoignit elle lui projeta bien en face, pour qu'il pt en juger, son visage, et lui campa ses yeux dans les yeux, avec toute l'effronterie de son mtier. Il fut littralement aveugl de la magnificence de ce visage empt de vermillon, mais d'un brun dor comme les ailes de certains insectes, et que la clart blme, tombant en maigre filet du rverbre, ne pouvait pas plir. -- Vous tes Espagnole? -- fit Tressignies, qui venait de reconnatre un des plus beaux types de cette race. -- Si, -- rpondit-elle. Etre Espagnole, cette poque-l, c'tait quelque chose! C'tait une valeur sur la place. Les romans d'alors, le thtre de Clara Gazul, les posies d'Alfred de Musset, les danses de Mariano Camprubi et de Dolors Serral, faisaient excessivement priser les femmes orange aux joues de grenade, -- et, qui se vantait d'tre Espagnole ne l'tait pas toujours, mais on s'en vantait. Seulement, elle ne semblait pas plus tenir sa qualit d'Espagnole qu' toute autre chose qu'elle aurait fait chatoyer; et, en franais: -- Viens-tu? -- lui dit-elle, brle-pourpoint, et avec le tutoiement qu'aurait eu la dernire fille de la rue des Poulies; existant aussi alors. Vous la rappelez-vous? Une immondice! Le ton, la voix dj rauque, cette familiarit prmature, ce tutoiement si divin -- le ciel! -- sur les lvres d'une femme qui vous aime, et qui devient la plus sanglante des insolences dans la bouche d'une crature pour qui vous n'tes qu'un passant, auraient suffi pour dgriser Tressignies par le dgot, mais le Dmon le tenait. La curiosit, pimente de convoitise, dont il avait t mordu, en voyant cette fille qui tait plus pour lui que de la chair superbe, tasse dans du satin, lui aurait fait avaler non pas la pomme d'Eve, mais tous les crapauds d'une crapaudire! -- Par Dieu! -- dit-il, -- si je viens! -- Comme si elle pouvait en douter! Je me mettrai la lessive demain, -- pensa-t-il. Ils taient au bout du passage par lequel on gagnait la rue des Mathurins; ils s'y engagrent. Au milieu des normes moellons qui gisaient l et des constructions qui s'y levaient, une seule maison reste debout sur sa base, sans voisines, troite, laide, rechigne, tremblante, qui semblait avoir vu bien du vice et bien du crime tous les tages de ses vieux murs branls, et qui avait peut-tre t laisse l pour en voir encore, se dressait, d'un noir plus sombre, dans un ciel dj noir. Longue perche de maison aveugle, car aucune de ses fentres (et les fentres sont les yeux des maisons) n'tait claire, et qui avait l'air de vous raccrocher en ttonnant dans la nuit! Cette horrible maison avait la classique porte entrebille des mauvais lieux, et, au fond d'une ignoble alle, l'escalier dont on voit quelques marches claires d'en haut, par une lumire honteuse et sale... La femme entra dans cette alle troite, qu'elle emplit de la largeur de ses paules et de l'ampleur foisonnante et frissonnante de sa robe; et, d'un pied accoutum de pareilles ascensions, elle monta lestement l'escalier en colimaon, -- image juste, car cet escalier en avait la viscosit... Chose inaccoutume ces bouges, en montant, cet abominable escalier s'clairait: ce n'tait plus la lueur paisse du quinquet puant l'huile qui rampait sur les murs du premier tage, mais une lumire qui, au second, s'largissait et s'panouissait jusqu' la splendeur. Deux griffes de bronze, charges de bougies, incrustes dans le mur, illuminaient avec un faste trange une porte, commune d'aspect, sur laquelle tait colle, pour qu'on st chez qui on entrait, la carte o ces filles mettent leur nom, pour que, si elles ont quelque rputation et quelque beaut, le pavillon couvre la marchandise. Surpris de ce luxe si dplac en pareil lieu, Tressignies fit plus attention ces torchres, d'un style presque grandiose, qu'une puissante main d'artiste avait tordues, qu' la carte et au nom de la femme, qu'il n'avait pas besoin de savoir, puisqu'il l'accompagnait. En les regardant, -- pendant qu'elle faisait tourner une clef dans la serrure de cette porte si bizarrement orne et inonde de lumire, le souvenir lui revint des surprises des petites maisons du temps de Louis XV. Cette fille-l aura lu, -- pensa-t-il, -- quelques romans ou quelques mmoires de ce temps, et elle aura eu la fantaisie de mettre un joli appartement, plein de voluptueuses coquetteries, l o on ne l'aurait jamais souponn... Mais ce qu'il trouva, la porte une fois ouverte, dut redoubler son tonnement, -- seulement dans un sens oppos. Ce n'tait, en effet, que l'appartement trivial et dsordonn de ces filles-l... Des robes, jetes et l confusment sur tous les meubles, et un lit vaste, -- le champ de manoeuvres, -- avec les immorales glaces au fond et au plafond de l'alcve, disaient bien chez qui on tait... Sur la chemine, des flacons qu'on n'avait pas pens reboucher, avant de repartir pour la campagne du soir, croisaient leurs parfums dans l'atmosphre tide de cette chambre o l'nergie des hommes devait se dissoudre la troisime respiration... Deux candlabres allums, du mme style que ceux de la porte, brlaient des deux cts de la chemine. Partout, des peaux de btes faisaient tapis par-dessus le tapis. On avait tout prvu. Enfin, une porte ouverte laissait voir, par-dessous ses portires, un mystrieux cabinet de toilette, la sacristie de ces prtresses. Mais, tous ces dtails, Tressignies ne les vit que plus tard. Tout d'abord, il ne vit que la fille chez laquelle il venait de monter. Sachant o il tait, il ne se gna pas. Il se mit sans faon sur le canap attirant entre ses genoux cette femme qui avait t son chapeau et son chle, et qui les avait jets sur le fauteuil. Il la prit la taille, comme s'il l'et boucle entre ses deux mains jointes, et il la regarda ainsi de bas en haut, comme un buveur qui lve au jour, avant de le boire, le verre de vin qu'il va sabler! Ses impressions du boulevard n'avaient pas menti. Pour un dgustateur de femmes, pour un homme blas, mais puissant, elle tait vritablement splendide. La ressemblance qui l'avait tant frapp dans les lueurs mobiles et coupes d'ombre du boulevard, cette femme l'avait toujours, en pleine lumire fixe. Seulement, celle qui elle le faisait penser n'avait pas sur son visage, aux traits si semblables qu'ils en paraissaient identiques, cette expression de fiert rsolue et presque terrible que le Diable, ce pre joyeux de toutes les anarchies, avait refuse une duchesse et avait donne -- pour quoi en faire? -- une demoiselle du boulevard. Quand elle eut la tte nue, avec ses cheveux noirs, sa robe jaune, ses larges paules dont ses hanches dpassaient encore la largeur, elle rappelait la Judith de Vernet (un tableau de ce temps), mais par le corps plus fait pour l'amour et par le visage plus froce encore. Cette frocit sombre venait peut-tre d'un pli qui se creusait entre ses deux beaux sourcils, qui se prolongeaient jusque dans les tempes, comme Tressignies en avait vu quelques Asiatiques, en Turquie, et elle les rapprochait, dans une proccupation si continue qu'on aurait dit qu'ils taient barrs. Souffletant contraste! cette fille avait la taille de son mtier; elle n'en avait pas la figure. Ce corps de courtisane, qui disait si loquemment: Prends! -- cette coupe d'amour aux flancs arrondis qui invitait la main et les lvres, taient surmonts d'un visage qui aurait arrt le dsir par la hauteur de sa physionomie, et ptrifi dans le respect la volupt la plus brlante... Heureusement, le sourire volontairement assoupli de la courtisane, et dont elle savait profaner la courbure idalement ddaigneuse de ses lvres, ralliait bientt elle ceux que la fiert cruelle de son visage aurait pouvants. Au boulevard, elle promenait ce raccrochant sourire, tal impudiquement sur ses lvres rouges; mais, au moment o Tressignies la tenait debout entre ses genoux, elle tait srieuse, et sa tte respirait quelque chose de si trangement implacable, qu'il ne lui manquait que le sabre recourb aux mains pour que ce dandy de Tressignies pt, sans fatuit se croire Holopherne. Il lui prit ses mains dsarmes, et il s'en attesta la beaut suzeraine. Elle lui laissait faire silencieusement tout cet examen de sa personne, et elle le regardait aussi, non pas avec la curiosit futile ou sordidement intresse de ses pareilles, qui, en vous regardant, vous soupsent comme de l'or suspect... Evidemment, elle avait une autre pense que celle du gain qu'elle allait faire ou du plaisir qu'elle allait donner. Il y avait dans les ailes ouvertes de ce nez, aussi expressives que des yeux et par o la passion, comme par les yeux, devait jeter des flammes, une dcision suprme comme celle d'un crime qu'on va accomplir. -- Si l'implacabilit de ce visage tait, par hasard; l'implacabilit de l'amour et des sens, quelle bonne fortune pour elle et pour moi, dans ce temps d'puisement! -- pensa Tressignies, qui, avant de s'en passer la fantaisie, la dtaillait comme un cheval anglais...Lui, l'expriment, le fort critique en fait de femmes, qui avait marchand les plus belles filles sur le march d'Andrinople et qui savait le prix de la chair humaine, quand elle avait cette couleur et cette densit, jeta, pour deux heures de celle-ci, une poigne de louis dans une coupe de cristal bleu, pose niveau de main sur une console, et qui; probablement, n'avait jamais reu tant d'or. -- Ah! je te plais donc?... -- s'cria-t-elle audacieusement et prte tout, sous l'action du geste qu'il venait de faire; peut- tre impatiente de cet examen dans lequel la curiosit semblait plus forte que le dsir, ce qui, pour elle, tait une perte de temps ou une insolence. -- Laisse-moi ter tout cela, -- ajouta-t- elle, comme si sa robe lui et pes, et en faisant sauter les deux premiers boutons de son corsage... Et elle s'arracha de ses genoux pour aller dans le cabinet de toilette d' ct... Prosaque dtail! voulait-elle mnager sa robe? La robe, c'est l'outil de ces travailleuses... Tressignies, qui rvait devant ce visage l'inassouvissement de Messaline, retomba dans la plate banalit. Il se sentit de nouveau chez la fille -- la fille de Paris, malgr la sublimit d'une physionomie qui jurait cruellement avec le destin de celle qui l'avait. Bah! -- pensa-t-il encore, -- la posie n'est jamais qu' la peau avec ces drlesses, et il ne faut la prendre que l o elle est. Et il se promit de l'y prendre, mais il la trouva aussi ailleurs, -- et l o, certes, il ne se doutait pas qu'elle ft, la posie! Jusque-l, en suivant cette femme, il n'avait obi qu' une irrsistible curiosit et une fantaisie sans noblesse; mais, quand celle qui les lui avait si vite inspires sortit du cabinet de toilette, o elle tait alle se dfaire de tous ses caparaons du soir, et qu'elle revint vers lui, dans le costume, qui n'en tait pas un, de gladiatrice qui va combattre, il fut littralement foudroy d'une beaut que son oeil exerc, cet oeil de sculpteur qu'ont les hommes femmes, n'avait pas, au boulevard, devine tout entire, travers les souffles rvlateurs de la robe et de la dmarche. Le tonnerre entrant tout coup, au lieu d'elle, par cette porte, ne l'aurait pas mieux foudroy... Elle n'tait pas entirement nue; mais c'tait pis! Elle tait bien plus indcente, -- bien plus rvoltamment indcente que si elle et t franchement nue. Les marbres sont nus, et la nudit est chaste. C'est mme la bravoure de la chastet. Mais cette fille, sclratement impudique, qui se serait allume elle-mme, comme une des torches vivantes des jardins de Nron, pour mieux incendier les sens des hommes, et qui son mtier avait sans doute appris les plus basses rubriques de la corruption, avait combin la transparence insidieuse des voiles et l'os de la chair, avec le gnie et le mauvais got d'un libertinage atroce, car, qui ne le sait? en libertinage, le mauvais got est une puissance... Par le dtail de cette toilette, monstrueusement provocante, elle rappelait Tressignies cette statuette indescriptible devant laquelle il s'tait parfois arrt, expose qu'elle tait chez tous les marchands de bronze du Paris d'alors, et sur le socle de laquelle on ne lisait que ce mot mystrieux: Madame Husson. Dangereux rve obscne! Le rve tait ici une ralit. Devant cette irritante ralit, devant cette beaut absolue, mais qui n'avait pas la froideur qu'a trop souvent la beaut absolue, Tressignies, retour de Turquie, aurait t le plus blas des pachas trois queues qu'il et retrouv les sens d'un chrtien, et mme d'un anachorte. Aussi, quand, trs sre des bouleversements qu'elle tait accoutume produire, elle vint imptueusement lui, et qu'elle lui poussa, hauteur de la bouche, l'ventaire des magnificences savoureuses de son corsage, avec le mouvement retrouv de la courtisane qui tente le Saint dans le tableau de Paul Vronse, Robert de Tressignies, qui n'tait pas un saint, eut la fringale... de ce qu'elle lui offrait, et il la prit dans ses bras, cette brutale tentatrice, avec une fougue qu'elle partagea, car elle s'y tait jete. Se jetait-elle ainsi dans tous les bras qui se fermaient sur elle? Si suprieure qu'elle ft dans son mtier ou dans son art de courtisane, elle fut, ce soir-l, d'une si furieuse et si hennissante ardeur, que mme l'emportement de sens exceptionnels ou malades n'aurait pas suffi pour l'expliquer. Etait-elle au dbut de cette horrible vie de fille, pour la faire avec une semblable furie? Mais, vraiment, c'tait quelque chose de si fauve et de si acharn, qu'on aurait dit qu'elle voulait laisser sa vie ou prendre celle d'un autre dans chacune de ses caresses. En ce temps-l, ses pareilles Paris, qui ne trouvaient pas assez srieux le joli nom de lorettes que la littrature leur avait donn et qu'a immortalis Gavarni, se faisaient appeler orientalement: des panthres. Eh bien! aucune d'elles n'aurait mieux justifi ce nom de panthre... Elle en eut, ce soir-l, la souplesse, les enroulements, les bonds, les gratignements et les morsures. Tressignies put s'attester qu'aucune des femmes qui lui taient jusque-l passes par les bras ne lui avait donn les sensations inoues que lui donna cette crature, folle de son corps rendre la folie contagieuse, et pourtant il avait aim, Tressignies. Mais, faut-il le dire la gloire ou la honte de la nature humaine? Il y a dans ce qu'on appelle le plaisir, avec trop de mpris peut-tre, des abmes tout aussi profonds que dans l'amour. Etait-ce dans ces abmes qu'elle le roula, comme la mer roule un fort nageur dans les siens? Elle dpassa, et bien au del, ses plus coupables souvenirs de mauvais sujet, et mme jusqu'aux rves d'une imagination comme la sienne, tout la fois violente et corrompue. Il oublia tout, -- et ce qu'elle tait, et ce pour quoi il tait venu, et cette maison, et cet appartement dont il avait eu presque, en y entrant, la nause. Positivement, elle lui soutira son me, lui, dans son corps, elle... Elle lui enivra jusqu'au dlire, des sens difficiles griser. Elle le combla enfin de telles volupts, qu'il arriva un moment o l'athe l'amour, le sceptique tout, eut la pense folle d'une fantaisie close tout coup dans cette femme, qui faisait marchandise de son corps. Oui, Robert de Tressignies, qui avait presque dans la trempe la froideur d'acier de son patron Robert Lovelace, crut avoir inspir au moins un caprice cette prostitue, qui ne pouvait tre ainsi avec tous les autres, sous peine de bientt prir consume. Il le crut deux minutes, comme un imbcile, cet homme si fort! Mais la vanit qu'elle avait allume, au feu d'un plaisir cuisant comme l'amour, eut soudainement, entre deux caresses, le petit frisson d'un doute subit... Une voix lui cria du fond de son tre: Ce n'est pas toi qu'elle aime en toi! car il venait de la surprendre, dans le temps o elle tait le plus panthre et le plus souplement noue lui, distraite de lui et toute perdue dans l'absorbante contemplation d'un bracelet qu'elle avait au bras, et sur lequel Tressignies avisa le portrait d'un homme. Quelques mots en langue espagnole, que Tressignies, qui ne savait pas cette langue, ne comprit pas, mls ses cris de bacchante, lui semblrent l'adresse de ce portrait. Alors, l'ide qu'il posait pour un autre, -- qu'il tait l pour le compte d'un autre, -- ce fait, malheureusement si commun dans nos misrables moeurs, avec l'tat surchauff et dprav de nos imaginations, ce ddommagement de l'impossible dans les mes enrages qui ne peuvent avoir l'objet de leur dsir, et qui se jettent sur l'apparence, se saisit violemment de son esprit et le glaa de frocit. Dans un de ces accs de jalousie absurde et de vanit tigre dont l'homme n'est pas matre, il lui saisit le bras durement, et voulut voir ce bracelet qu'elle regardait avec une flamme qui, certainement, n'tait pas pour lui, quand tout, de cette femme, devait tre lui dans un pareil moment. -- Montre-moi ce portrait! lui dit-il, avec une voix encore plus dure que sa main. Elle avait compris; mais, sans orgueil: -- Tu ne peux pas tre jaloux d'une fille comme moi, -- lui dit- elle. Seulement, ce ne fut pas le mot de fille qu'elle employa. Non, la stupfaction de Tressignies, elle se rima elle-mme en tain, comme un crocheteur qui l'aurait insulte. -- Tu veux le voir! -- ajouta-t-elle. -- Eh bien! regarde. Et elle lui coula prs des yeux son beau bras, fumant encore de la sueur enivrante du plaisir auquel ils venaient de se livrer. C'tait le portrait d'un homme laid, chtif, au teint olive, aux yeux noirs jeunes, trs sombre, mais non pas sans noblesse; l'air d'un bandit ou d'un grand d'Espagne. Et il fallait bien que ce ft un grand d'Espagne, car il avait au cou le collier de la Toison- d'Or. -- O as-tu pris cela? -- fit Tressignies, qui pensa: Elle va me faire un conte. Elle va me dbiter la sduction d'usage, le roman du premier, l'histoire connue qu'elles dbitent toutes... -- Pris! -- repartit-elle, rvolte. -- C'est bien lui, POR DIOS, qui me l'a donn! Qui lui? ton amant, sans doute? -- dit Tressignies. -- Tu l'auras trahi. Il t'aura chasse, et, tu auras roul jusqu'ici. Ce n'est pas mon amant, -- fit-elle froidement, avec l'insensibilit du bronze, l'outrage de cette supposition. -- Peut-tre ne l'est-il plus, -- dit Tressignies. -- Mais tu l'aimes encore: je l'ai vu tout l'heure dans tes yeux. Elle se mit rire amrement. -- Ah! tu ne connais donc rien ni l'amour, ni la, haine? -- s'cria-t-elle. -- Aimer cet homme! mais je l'excre! C'est mon mari. -- Ton mari! -- Oui, mon mari, -- fit-elle, le plus grand seigneur des Espagnes, trois fois duc, quatre fois marquis, cinq fois comte, grand d'Espagne plusieurs grandesses, Toison-d'Or. Je suis la duchesse d'Arcos de Sierra-Leone. Tressignies, presque terrass par ces incroyables paroles, n'eut pas le moindre doute sur la vrit de cette renversante affirmation. Il tait sr que cette fille n'avait pas menti. Il venait de la reconnatre. La ressemblance qui l'avait tant frapp au boulevard tait justifie. Il l'avait rencontre dj, et il n'y avait pas si longtemps! C'tait Saint-Jean-de-Luz, o il tait all passer la saison des bains une anne. Prcisment, cette anne-l, la plus haute socit espagnole s'tait donn rendez-vous sur la cte de France, dans cette petite ville, qui est si prs de l'Espagne qu'on s'y rverait en Espagne encore, et que les Espagnols les plus pris de leur pninsule peuvent y venir en villgiature, sans croire faire une infidlit leur pays. La duchesse de Sierra-Leone avait habit tout un t cette bourgade, si profondment espagnole par les moeurs, le caractre, la physionomie, les souvenirs historiques; car on se rappelle que c'tait l que furent clbres les ftes du mariage de Louis XIV, le seul roi de France qui, par parenthse, ait ressembl un roi d'Espagne, et que c'est l aussi que vint chouer, aprs son naufrage, la grande fortune dmte de la princesse des Ursins. La duchesse de Sierra- Leone tait alors, disait-on, dans la lune de miel de son mariage avec le plus grand et le plus opulent seigneur de l'Espagne. Quand, de son ct, Tressignies arriva dans ce nid de pcheurs qui a donn les plus terribles flibustiers au monde, elle y talait un faste qu'on n'y connaissait plus, depuis Louis XIV, et, parmi ces Basquaises qui, en fait de beaut, ne craignent la rivalit de personne, avec leurs tailles de canphores antiques et leurs yeux d'aigue-marine, si plement pers, une beaut qui pourtant terrassait la leur. Attir par cette beaut, et d'ailleurs d'une naissance et d'une fortune pouvoir pntrer dans tous les mondes, Robert de Tressignies s'effora d'aller jusqu' elle, mais le groupe de socit espagnole dont la duchesse tait la souveraine, strictement ferm, cette anne-l, ne s'ouvrit aucun des Franais qui passrent la saison Saint-Jean-de-Luz. La duchesse, entrevue de loin, ou sur les dunes du rivage, ou l'glise, repartit sans qu'il pt la connatre, et, pour cette raison, elle lui tait reste dans le souvenir comme un de ces mtores, d'autant plus brillants dans notre mmoire qu'ils ont pass et que nous ne les reverrons jamais! Il parcourut la Grce et une partie de l'Asie; mais aucune des cratures les plus admirables de ces pays, o la beaut tient tant de place qu'on ne conoit pas le paradis sans elle, ne put lui effacer la tenace et flamboyante image de la duchesse. Eh bien, aujourd'hui, par le fait d'un hasard trange et incomprhensible, cette duchesse, admire un instant et disparue, revenait dans sa vie par le plus incroyable des chemins! Elle faisait un mtier infme; il l'avait achete. Elle venait de lui appartenir. Elle n'tait plus qu'une prostitue, et encore de la prostitution la plus basse, car il y a une hirarchie jusque dans l'infamie... La superbe duchesse de Sierra-Leone, qu'il avait rve et peut-tre aime, -- le rve tant si prs de l'amour dans nos mes! -- n'tait plus... tait-ce bien possible? qu'une fille du pav de Paris!!! C'tait elle qui venait de se rouler dans ses bras tout l'heure, comme elle s'tait roule probablement, la veille, dans les bras d'un autre, -- le premier venu comme lui, -- et comme elle se roulerait encore dans les bras d'un troisime demain, et, qui sait? peut-tre dans une heure! Ah! cette dcouverte abominable le frappait la poitrine et au front d'un coup de massue de glace. L'homme, en lui, qui flambait il n'y avait qu'une minute, -- qui, dans son dlire, croyait voir courir du feu jusque sur les corniches de cet appartement, embras par ses sensations, restait dsenivr, transi, cras. L'ide, la certitude que c'tait l rellement la duchesse de Sierra-Leone, n'avait pas ranim ses dsirs, teints aussi vite qu'une chandelle qu'on souffle, et ne lui avait pas fait remettre sa bouche, avec plus d'avidit que la premire fois, au feu brlant o il avait bu pleines gorges. En se rvlant, la duchesse avait emport jusqu' la courtisane! Il n'y avait plus ici, pour lui, que la duchesse; mais dans quel tat! souille, abme, perdue, une femme la mer, tombe de plus haut que du rocher de Leucade dans une mer de boue, immonde et dgotante ne pouvoir l'y repcher. Il la fixait d'un oeil hbt, assise droite et sombre, mtamorphose, et tragique; de Messaline, change tout coup il ne savait en quelle mystrieuse Agrippine, sur l'extrmit du canap o ils s'taient vautrs tous deux; et l'envie ne le prenait pas de la toucher du bout du doigt, cette crature dont il venait de ptrir, avec des mains idoltres, les formes puissantes, pour s'attester que c'tait bien l ce corps de femme qui l'avait fait bouillonner, -- que ce n'tait pas une illusion, -- qu'il ne rvait pas, -- qu'il n'tait pas fou! La duchesse; en mergeant travers la fille, l'avait ananti. -- Oui, -- lui dit-il, d'une voix qu'il s'arracha de la gorge o elle tait colle, tant ce qu'il avait entendu l'avait strangul! -- je vous crois (il ne la tutoyait dj plus), car je vous reconnais. Je vous ai vue Saint-Jean-de-Luz, il y a trois ans. ce nom rappel de Saint-Jean-de-Luz, une clart passa sur le front qui venait pour lui de s'envelopper, avec son incroyable aveu, dans de si prodigieuses tnbres. -- Ah! -- dit-elle; sous la lueur de ce souvenir, -- j'tais alors dans toutes les ivresses de la vie, et prsent... L'clair tait dj teint, mais elle n'avait pas baiss sa tte volontaire. -- Et prsent?... dit Tressignies, qui lui fit cho. -- prsent, -- reprit-elle, -- je ne suis plus que dans l'ivresse de la vengeance... Mais je la ferai assez profonde, -- ajouta-t-elle avec une violence concentre, -- pour y mourir, dans cette vengeance, comme les mosquitos de mon pays, qui meurent, gorgs de sang, dans la blessure qu'ils ont faite. Et, lisant sur le visage de Tressignies: -- Vous ne comprenez pas, dit-elle, -- mais je m'en vais vous faire comprendre. Vous savez qui je suis, mais vous ne savez pas tout ce que je suis. Voulez- vous le savoir? Voulez-vous savoir mon histoire? Le voulez-vous? - - reprit-elle avec une insistance exalte. -- Moi, je voudrais la dire tous ceux qui viennent ici! Je voudrais la raconter toute la terre! J'en serais plus infme, mais j'en serais mieux venge. -- Dites-la! -- fit Tressignies, crochet par une curiosit et un intrt qu'il n'avait jamais ressentis ce degr, ni dans la vie, ni dans les romans, ni au thtre. Il lui semblait bien que cette femme allait lui raconter de ces choses comme il n'en avait pas entendu encore. Il ne pensait plus sa beaut. Il la regardait comme s'il avait dsir assister l'autopsie de son cadavre. Allait-elle le faire revivre pour lui?... -- Oui, -- reprit-elle, -- j'ai voulu bien des fois dj la raconter ceux qui montent ici; mais ils n'y montent pas, disent- ils, pour couter des histoires. Lorsque je la leur commenais, ils m'interrompaient ou ils s'en allaient, brutes repues de ce qu'elles taient venues chercher! Indiffrents, moqueurs, insultants, ils m'appelaient menteuse ou bien folle. Ils ne me croyaient pas, tandis que vous, vous me croirez. Vous, vous m'avez vue Saint-Jean-de-Luz, dans toutes les gloires d'une femme heureuse, au plus haut sommet de la vie, portant comme un diadme ce nom de Sierra-Leone que je trane maintenant la queue de ma robe dans toutes les fanges, comme on tranait la queue d'un cheval, autrefois, le blason d'un chevalier dshonor. Ce nom, que je hais et dont je ne me pare que pour l'avilir, est encore port par le plus grand seigneur des Espagnes et le plus orgueilleux de tous ceux qui ont le privilge de rester couverts devant Sa Majest le Roi, car il se croit dix fois plus noble que le roi. Pour le duc d'Arcos de Sierra-Leone, que sont toutes les plus illustres maisons qui ont rgn sur les Espagnes: Castille, Aragon, Transtamare, Autriche et Bourbon?... Il est, dit-il, plus ancien qu'elles. Il descend, lui, des anciens rois Goths, et par Brunehild il est alli aux Mrovingiens de France. Il se pique de n'avoir dans les veines que de ce sang azul dont les plus vieilles races, dgrades par des msalliances, n'ont plus maintenant que quelques gouttes... Don Christoval d'Arcos, duc de Sierra-Leone et otros ducados, ne s'tait pas, lui, msalli en m'pousant. Je suis une Turre-Cremata, de l'ancienne maison des Turre-Cremata d'Italie, la dernire des Turre-Cremata, race qui finit en moi, bien digne du reste de porter ce nom de Turre-Cremata (tour brle), car je suis brle tous les feux de l'enfer. Le grand inquisiteur Torquemada, qui tait un Turre-Cremata d'origine, a inflig moins de supplices, pendant toute sa vie, qu'il n'y en a dans ce. sein maudit... Il faut vous dire que les Turre-Cremata n'taient pas moins fiers que les Sierra-Leone. Diviss en deux branches, galement illustres, ils avaient t, durant des sicles, tout-puissants en Italie et en Espagne. Au quinzime, sous le pontificat d'Alexandre VI, les Borgia, qui voulurent, dans leur enivrement de la grande fortune de la papaut d'Alexandre, s'apparenter toutes les maisons royales de l'Europe, se dirent nos parents; mais les Turre-Cremata repoussrent cette prtention avec mpris, et deux d'entre eux payrent de leur vie cette audacieuse hauteur. Ils furent, dit-on, empoisonns par Csar. Mon mariage avec le duc de Sierra-Leone fut une affaire de race race. Ni de son ct, ni du mien, il n'entra de sentiment dans notre union. C'tait tout simple qu'une Turre-Cremata poust un Sierra-Leone. C'tait tout simple, mme pour moi, leve dans la terrible tiquette des vieilles maisons d'Espagne qui reprsentait celle de l'Escurial, dans cette dure et compressive tiquette qui empcherait les coeurs de battre, si les coeurs n'taient pas plus forts que ce corset de fer. Je fus un de ces coeurs-l... J'aimai Don Esteban. Avant de le rencontrer, mon mariage sans bonheur de coeur (j'ignorais mme que j'en eusse un) fut la chose grave qu'il tait autrefois dans la crmonieuse et catholique Espagne, et qui ne l'est plus, prsent, que par exception, dans quelques familles de haute classe qui ont gard les moeurs antiques. Le duc de Sierra-Leone tait trop profondment Espagnol pour ne pas avoir les moeurs du pass. Tout ce que vous avez entendu dire en France de la gravit de l'Espagne, de ce pays altier, silencieux et sombre, le duc l'avait et l'outrepassait... Trop fier pour vivre ailleurs que dans ses terres, il habitait un chteau fodal, sur la frontire portugaise, et il s'y montrait, dans toutes ses habitudes, plus fodal que son chteau. Je vivais l, prs de lui, entre mon confesseur et mes camristes, de cette vie somptueuse, monotone et triste, qui aurait cras d'ennui toute me plus faible que la mienne. Mais j'avais t leve pour tre ce que j'tais: l'pouse d'un grand seigneur espagnol. Puis, j'avais la religion d'une femme de mon rang, et j'tais presque aussi impassible que les portraits de mes aeules qui ornaient les vestibules et les salles du chteau de Sierra-Leone, et qu'on y voyait reprsentes, avec leurs grandes mines svres, dans leurs garde-infants et sous leurs buscs d'acier. Je devais ajouter une gnration de plus ces gnrations de femmes irrprochables et majestueuses, dont la vertu avait t garde par la fiert comme une fontaine par un lion. La solitude dans laquelle je vivais ne pesait point sur mon me, tranquille comme les montagnes de marbre rouge qui entourent Sierra-Leone. Je ne souponnais pas que sous ces marbres dormait un volcan. J'tais dans les limbes d'avant la naissance, mais j'allais natre et recevoir d'un seul regard d'homme le baptme de feu. Don Esteban, marquis de Vasconcellos, de race portugaise, et cousin du duc, vint Sierra-Leone; et l'amour, dont je n'avais eu l'ide que par quelques livres mystiques, me tomba sur le coeur comme un aigle tombe pic sur un enfant qu'il enlve et qui crie... Je criai aussi. Je n'tais pas pour rien une Espagnole de vieille race. Mon orgueil s'insurgea contre ce que je sentais en prsence de ce dangereux Esteban, qui s'emparait de moi avec cette rvoltante puissance. Je dis au duc de le congdier sous un prtexte ou sous un autre, de lui faire au plus vite quitter le chteau..., que je m'apercevais qu'il avait pour moi un amour qui m'offensait comme une insolence. Mais don Christoval me rpondit, comme le duc de Guise l'avertissement que Henri III l'assassinerait: "Il n'oserait!" C'tait le mpris du Destin, qui se vengea en s'accomplissant. Ce mot me jeta Esteban... Elle s'arrta un instant; -- et il l'coutait, parlant cette langue leve qui, elle seule, lui aurait affirm, s'il avait pu en douter, qu'elle tait bien ce qu'elle disait: la duchesse de Sierra-Leone. Ah! la fille du boulevard tait alors entirement efface. On et jur d'un masque tomb, et que la vraie figure, la vraie personne, reparaissait. L'attitude de ce corps effrn tait devenue chaste. Tout en parlant, elle avait pris derrire elle un chle, oubli au dos du canap, et elle s'en tait enveloppe... Elle en avait ramen les plis sur ce sein maudit, -- comme elle l'avait nomm, -- mais auquel la prostitution n'avait pu enlever la perfection de sa rondeur et sa fermet virginale. Sa voix mme avait perdu la raucit qu'elle avait dans la rue... Etait-ce une illusion produite par ce qu'elle disait? mais il semblait Tressignies que cette voix tait d'un timbre plus pur, -- qu'elle avait repris sa noblesse. Je ne sais pas, -- continua-t-elle, -- si les autres femmes sont comme moi. Mais cet orgueil incrdule de don Christoval, ce ddaigneux et tranquille: "Il n'oserait!" en parlant de l'homme que j'aimais, m'insulta pour lui, qui, dj, dans le fond de mon tre, avait pris possession de moi comme un Dieu. -- "Prouve-lui que tu oseras!" -- lui dis-je, le soir mme, en lui dclarant mon amour. Je n'avais pas besoin de le lui dire. Esteban m'adorait depuis le premier jour qu'il m'avait vue. Notre amour avait eu la simultanit de deux coups de pistolet tirs en mme temps, et qui tuent... J'avais fait mon devoir, de femme espagnole en avertissant don Christoval. Je ne lui devais que ma vie, puisque j'tais sa femme, car le coeur n'est pas libre d'aimer; et, ma vie, il l'aurait prise trs certainement, en mettant la porte de son chteau don Esteban; comme je le voulais. Avec la folie de mon coeur dchan, je serais morte de ne plus le voir, et je m'tais expose cette terrible chance. Mais puisque lui, le duc, mon mari, ne m'avait pas comprise, puisqu'il se croyait au-dessus de Vasconcellos, qu'il lui paraissait impossible que celui-ci levt les yeux et son hommage jusqu' moi, je ne poussai pas plus loin l'hrosme conjugal contre un amour qui tait mon matre... Je n'essaierai pas de vous donner l'ide exacte de cet amour. Vous ne me croiriez peut-tre pas, vous non plus... Mais qu'importe, aprs tout, ce que vous penserez! Croyez-moi, ou ne me croyez pas! ce fut un amour tout la fois brlant et chaste, un amour chevaleresque, romanesque, presque idal, presque mystique. Il est vrai que nous avions vingt ans peine, et que nous tions du pays des Bivar, d'Ignace de Loyola et de sainte Thrse. Ignace, ce chevalier de la Vierge, n'aimait pas plus purement la Reine des cieux que ne m'aimait Vasconcellos; et moi, de mon ct, j'avais pour lui quelque chose de cet amour extatique que sainte Thrse avait pour son Epoux divin. L'adultre, fi donc! Est-ce que nous pensions que nous pouvions tre adultres? Le coeur battait si haut dans nos poitrines, nous vivions dans une atmosphre de sentiments si transcendants et si levs, que nous ne sentions en nous rien des mauvais dsirs et des sensualits des amours vulgaires. Nous vivions en plein azur du ciel; seulement ce ciel tait africain, et cet azur tait du feu. Un tel tat d'mes aurait-il dur? Etait-ce bien possible qu'il durt? Ne jouions- nous pas l, sans le savoir, sans nous en douter, le jeu le plus dangereux pour de faibles cratures, et ne devions-nous pas tre prcipits, dans un temps donn, de cette hauteur immacule?... Esteban tait pieux comme un prtre, comme un chevalier portugais du temps d'Albuquerque; moi, je valais assurment moins que lui, mais j'avais en lui et dans la puret de son amour une foi qui enflammait la puret du mien. Il m'avait dans son coeur, comme une madone dans sa niche d'or, -- avec une lampe ses pieds, -- une lampe inextinguible. Il aimait mon me pour mon me. Il tait de ces rares amants qui veulent grande la femme qu'ils adorent. Il me voulait noble, dvoue, hroque, une grande femme de ces temps o l'Espagne tait grande. Il aurait mieux aim me voir faire une belle action que de valser avec moi souffle souffle! Si les anges pouvaient s'aimer entre eux devant le trne de Dieu, ils devraient s'aimer comme nous nous aimions... Nous tions tellement fondus l'un dans l'autre, que nous passions de longues heures ensemble et seuls, la main dans la main, les yeux dans les yeux, pouvant tout, puisque nous tions seuls, mais tellement heureux que nous ne dsirions pas davantage. Quelquefois, ce bonheur immense qui nous inondait nous faisait mal force d'tre intense, et nous dsirions mourir, mais l'un avec l'autre ou l'un pour l'autre, et nous comprenions alors le mot de sainte Thrse: Je meurs de ne pouvoir mourir! ce dsir de la crature finie succombant sous un amour infini, et croyant faire plus de place ce torrent d'amour infini par le brisement des organes et la mort. Je suis maintenant la dernire des cratures souilles; mais, dans ce temps-l, croirez-vous que jamais, les lvres d'Esteban n'ont touch les miennes, et qu'un baiser dpos par lui sur une rose, et repris par moi, me faisait vanouir? Du fond de l'abme d'horreur o je me suis volontairement plonge, je me rappelle chaque instant, pour mon supplice, ces dlices divines de l'amour pur dans lesquelles nous vivions, perdus, perdus, et si transparents, sans doute, dans l'innocence de cet amour sublime, que don Christoval n'eut pas grand'peine voir que nous nous adorions. Nous vivions la tte dans le ciel. Comment nous apercevoir qu'il tait jaloux, et de quelle jalousie! De la seule dont il ft capable: de la jalousie de l'orgueil. Il ne nous surprit pas. On ne surprend que ceux qui se cachent, Nous ne nous cachions pas. Pourquoi nous serions-nous cachs? Nous avions la candeur de la flamme en plein jour qu'on aperoit dans le jour mme, et, d'ailleurs, le bonheur dbordait trop de nous pour qu'on ne le vt pas, et l duc le vit! Cela creva enfin les yeux son orgueil, cette splendeur d'amour! Ah! Esteban avait os! Moi aussi! Un soir nous tions comme nous tions toujours, comme nous passions notre vie depuis que nous nous aimions, tte tte, unis par le regard seul; lui, mes pieds, devant moi, comme devant la Vierge Marie, dans une contemplation si profonde que nous n'avions besoin d'aucune caresse. Tout coup, le duc entra avec deux noirs qu'il avait ramens des colonies espagnoles, dont il avait t longtemps gouverneur. Nous ne les apermes pas, dans la contemplation cleste qui enlevait nos mes en les unissant, quand la tte d'Esteban tomba lourdement sur mes genoux. Il tait trangl! Les noirs lui avaient jet autour du cou ce terrible lazo avec lequel on trangle au Mexique les taureaux sauvages. Ce fut la foudre pour la rapidit! Mais la foudre qui ne me tua pas. Je ne m'vanouis point, je ne criai pas. Nulle larme ne jaillit de mes yeux. Je restai muette et rigide, dans un tat sans nom d'horreur, d'o je ne sortis que par un dchirement de tout mon tre. Je sentis qu'on m'ouvrait la poitrine et qu'on m'en arrachait le coeur. Hlas! ce n'tait pas moi qu'on l'arrachait: c'tait Esteban, ce cadavre d'Esteban qui gisait mes pieds, trangl, la poitrine fendue, fouille, comme un sac, par les mains de ces monstres! J'avais ressenti, tant j'tais par l'amour devenue lui, ce qu'aurait senti Esteban s'il avait t vivant. J'avais ressenti la douleur que ne sentait pas son cadavre, et c'tait cela qui m'avait tire de l'horreur dans laquelle je m'tais fige quand ils me l'avaient trangl. Je me jetai eux: " mon tour!" leur criai-je. Je voulais mourir de la mme mort, et je tendis ma tte l'infme lacet. Ils allaient la prendre. -- "On ne touche pas la reine", fit le duc, cet orgueilleux duc qui se croyait plus que le Roi, et il les fit reculer en les fouettant de son fouet de chasse. "Non! vous vivrez, Madame, me dit-il, mais pour penser toujours ce que vous allez voir..." Et il siffla. Deux normes chiens sauvages accoururent. Qu'on fasse manger, -- dit-il, -- le coeur de ce tratre ces chiens! -- Oh! cela, je ne sais quoi se redressa en moi: -- Allons donc, venge-toi mieux! -- lui dis-je. -- C'est moi qu'il faut le faire manger! Il resta comme pouvant de mon ide... "Tu l'aimes donc furieusement?" -- reprit-il. -- Ah! je l'aimais d'un amour qu'il venait d'exasprer. Je l'aimais n'avoir ni peur ni dgot de ce coeur saignant, plein de moi, chaud de moi encore, et j'aurais voulu le mettre dans le mien, ce coeur... Je le demandai genoux, les mains jointes! Je voulais pargner, ce noble coeur ador, cette profanation impie, sacrilge... J'aurais communi avec ce coeur, comme avec une hostie. N'tait-il pas mon Dieu?... La pense de Gabrielle de Vergy, dont nous avions lu, Esteban et moi, tant de fois l'histoire ensemble, avait surgi en moi. Je l'enviais!... Je la trouvais heureuse d'avoir fait de sa poitrine un tombeau vivant l'homme qu'elle avait aim. Mais la vue d'un amour pareil rendit le duc atrocement implacable. Ses chiens dvorrent le coeur d'Esteba devant moi. Je le leur disputai; je me battis avec ces chiens. Je ne pus le leur arracher. Ils me couvrirent d'affreuses morsures, et tranrent et essuyrent mes vtements leurs gueules sanglantes. Elle s'interrompit. Elle tait devenue livide ces souvenirs... et, haletante, elle se leva d'un mouvement forcen, et, tirant elle un tiroir de commode par sa poigne de bronze, elle montra Tressignies une robe en lambeaux, teinte de sang plusieurs places: Tenez! -- dit-elle, -- c'est l le sang du coeur de l'homme que j'aimais et que je n'ai pu arracher aux chiens! Quand je me retrouve seule dans l'excrable vie que je mne, quand le dgot m'y prend, quand la boue m'en monte la bouche et m'touffe, quand le gnie de la vengeance faiblit en moi, que l'ancienne duchesse revient et que la fille m'pouvante, je m'entortille dans cette robe, je vautre mon corps souill dans ses plis rouges, toujours brlants pour moi, et j'y rchauffe ma vengeance. C'est un talisman que ces haillons sanglants! Quand je les ai autour du corps, la rage de le venger me reprend aux entrailles, et je me retrouve de la force, ce qu'il me semble, pour une ternit! Tressignies frmissait, en coutant cette femme effrayante. Il frmissait de ses gestes, de ses paroles, de sa tte, devenue une tte de Gorgone: il lui semblait voir autour de cette tte les serpents que cette femme avait dans le coeur. Il commenait alors de comprendre -- le rideau se tirait! -- ce mot vengeance, qu'elle disait tant, -- qui lui flambait toujours aux lvres! La vengeance! oui, -- reprit-elle, -- vous comprenez, maintenant, ce qu'elle est, ma vengeance! Ah! je l'ai choisie entre toutes comme on choisit de tous les genres de poignards celui qui doit faire le plus souffrir, le cric dentel qui doit le mieux dchirer l'tre abhorr qu'on tue. Le tuer simplement cet homme, et d'un coup! je ne le voulais pas. Avait-il tu, lui, Vasconcellos avec son pe, comme un gentilhomme? Non! il l'avait fait tuer par des valets. II avait fait jeter son coeur aux chiens; et son corps au charnier peut-tre! Je ne le savais pas. Je ne l'ai jamais su. Le tuer, pour tout cela? Non! c'tait trop doux et trop rapide! Il fallait quelque chose de plus lent et de plus cruel... D'ailleurs, le duc tait brave. II ne craignait pas la mort. Les Sierra-Leone l'ont affronte toutes les gnrations. Mais son orgueil, son immense orgueil tait lche, quand il s'agissait de dshonneur. Il fallait donc l'atteindre et le crucifier dans son orgueil. Il fallait donc dshonorer son nom dont il tait si fier. Eh bien! je me jurai que, ce nom, je le tremperais dans la plus infecte des boues, que je le changerais en honte, en immondice, en excrment! et pour cela je me suis faite ce que je suis, -- une fille publique, -- la fille Sierra-Leone, qui vous a raccroch ce soir!... Elle dit ces dernires paroles avec des yeux qui se mirent tinceler de la joie d'un coup bien frapp. -- Mais, -- dit Tressignies, -- le sait-il, lui, le duc, ce que vous tes devenue?... -- S'il ne le sait pas, il le saura un jour -- rpondit-elle, avec la scurit absolue d'une femme qui a pens tout, qui a tout calcul, qui est sre de l'avenir. -- Le bruit de ce que je fais peut l'atteindre d'un jour l'autre, d'une claboussure de ma honte! Quelqu'un des hommes qui montent ici peut lui cracher au visage le dshonneur de sa femme, ce crachat qu'on n'essuie jamais; mais ce ne serait l qu'un hasard, et ce n'est pas un hasard que je livrerais ma vengeance! J'ai rsolu d'en mourir pour qu'elle soit plus sre; ma mort l'assurera, en l'achevant. Tressignies tait dpays par l'obscurit de ces dernires paroles; mais elle en fit jaillir une hideuse clart: Je veux mourir o meurent les filles comme moi, -- reprit-elle. - - Rappelez-vous!... Il fut un homme, sous Franois Ier, qui alla chercher chez une de mes pareilles une effroyable et immonde maladie, qu'il donna sa femme pour en empoisonner le roi, dont elle tait la matresse, et c'est ainsi qu'il se vengea de tous les deux... Je ne ferai pas moins que cet homme. Avec ma vie ignominieuse de tous les soirs, il arrivera bien qu'un jour la putrfaction de la dbauche saisira et rongera enfin la prostitue, et qu'elle ira tomber par morceaux et s'teindre dans quelque honteux hpital! Oh! alors, ma vie sera paye! -- ajouta- t-elle, avec l'enthousiasme de la plus affreuse esprance; -- alors, il sera temps que le duc de Sierra-Leone apprenne comment sa femme, la duchesse de Sierra-Leone aura vcu et comment elle meurt! Tressignies n'avait pas pens cette profondeur dans la vengeance, qui dpassait tout ce que l'histoire lui avait appris. Ni l'Italie du XVIe sicle, ni la Corse de tous les ges, ces pays renomms pour l'implacabilit de leurs ressentiments n'offraient sa mmoire un exemple de combinaison plus rflchie et plus terrible que celle de cette femme, qui se vengeait mme elle, mme son corps comme mme son me! Il tait effray de ce sublime horrible, car l'intensit dans les sentiments, pousse ce point, est sublime. Seulement, c'est le sublime de l'enfer. Et quand il ne le saurait pas, -- reprit-elle encore, redoublant d'clairs sur son me, -- moi, aprs tout, je le saurais! Je saurais ce que je fais chaque soir, -- que je bois cette fange, et que c'est du nectar, puisque c'est ma vengeance!... Est-ce que je ne jouis pas, chaque minute, de la pense de ce que je suis?... Est-ce qu'au moment o je le dshonore, ce duc altier, je n'ai pas, au fond de ma pense, l'ide enivrante que je le dshonore? Est-ce que je ne vois pas clairement dans ma pense tout ce qu'il souffrirait s'il le savait?... Ah! les sentiments comme les miens ont leur folie, mais c'est leur folie qui fait le bonheur! Quand je me suis enfuie de Sierra-Leone, j'ai emport avec moi le portrait du duc, pour lui faire voir, ce portrait, comme si 'avait t lui-mme, les hontes de ma vie! Que de fois je lui ai dit, comme s'il avait pu me voir et m'entendre: "Regarde donc! regarde!" Et quand l'horreur me prend dans vos bras, tous vous autres, -- car elle m'y prend toujours: je ne puis pas m'accoutumer au got de cette fange! -- j'ai pour ressource ce bracelet, -- et elle leva son bras superbe d'un mouvement tragique; -- j'ai ce cercle de feu, qui me brle jusqu' la moelle et que je garde mon bras, malgr le supplice de l'y porter, pour que je ne puisse jamais oublier le bourreau d'Esteban, pour que son image excite mes transports, -- ces transports d'une haine vengeresse, que les hommes sont assez btes et assez fats pour croire du plaisir qu'ils savent donner! Je ne sais pas ce que vous tes, vous, mais vous n'tes certainement pas le premier venu parmi tous ces hommes; et cependant vous avez cru, il n'y a qu'un instant, que j'tais encore une crature humaine, qu'il y avait encore une fibre qui vibrait en moi; et il n'y avait en moi que l'ide de venger Esteban du monstre dont voici l'image! Ah! son image, c'tait pour moi comme le coup de l'peron, large comme un sabre, que le cavalier arabe enfonce dans le flanc de son cheval pour lui faire traverser le dsert. J'avais, moi, des espaces de honte encore plus grands dvorer, et je m'enfonais cette excrable image dans les yeux et dans le coeur, pour mieux bondir sous vous quand vous me teniez... Ce portrait, c'tait comme si c'tait lui! c'tait comme s'il nous voyait par ses yeux peints!... Comme je comprenais l'envotement des sicles o l'on envotait! Comme je comprenais le bonheur insens de planter le couteau dans le coeur de l'image de celui qu'on et voulu tuer! Dans le temps que j'tais religieuse, avant d'aimer cet Esteban qui a pour moi remplac Dieu, j'avais besoin d'un crucifix pour mieux penser au Crucifi; et, au lieu de l'aimer, je l'aurais ha, j'eusse t une impie, que j'aurais eu besoin du crucifix pour mieux le blasphmer et l'insulter! Hlas! -- ajouta-t-elle, changeant de ton et passant de l'pret des sentiments les plus cruels aux douceurs poignantes d'une incroyable mlancolie, -- je n'ai pas le portrait d'Esteban. Je ne le vois que dans mon me... et c'est peut-tre heureux, -- ajouta-t-elle. -- Je l'aurais sous les yeux qu'il relverait mon pauvre coeur, qu'il me ferait rougir des indignes abaissements de ma vie. Je me repentirais, et je ne pourrais plus le venger!... La Gorgone tait devenue touchante, mais ses yeux taient rests secs. Tressignies, mu d'une tout autre motion que celles-l par lesquelles jusqu'ici elle l'avait fait passer, lui prit la main, cette femme qu'il avait le droit de mpriser, et il la lui baisa avec un respect ml de piti. Tant de malheur et d'nergie la lui grandissaient: Quelle femme! -- pensait-il. Si, au lieu d'tre la duchesse de Sierra-Leone elle avait t la marquise de Vasconcellos, elle et, avec la puret et l'ardeur de son amour pour Esteban, offert l'admiration humaine quelque chose de comparable et d'gal la grande marquise de Pescaire. Seulement, -- ajouta-t-il en lui-mme, -- elle n'aurait pas montr, et personne n'aurait jamais su, quels gouffres de profondeur et de volont taient en elle. Malgr le scepticisme de son poque et l'habitude de se regarder faire et de se moquer de ce qu'il faisait, Robert de Tressignies ne se sentit point ridicule d'embrasser la main de cette femme perdue; mais il ne savait plus que lui dire. Sa situation vis--vis d'elle tait embarrasse. En jetant son histoire entre elle et lui, elle avait coup, comme avec une hache, ces liens d'une minute qu'ils venaient de nouer. Il y avait en lui un inexprimable mlange d'admiration, d'horreur, et de mpris; mais il se serait trouv de trs mauvais got de faire du sentiment ou de la morale avec cette femme. Il s'tait souvent moqu des moralistes, sans mandat et sans autorit, qui pullulaient dans ce temps-l o, sous l'influence de certains drames et de certains romans, on voulait se donner les airs de relever, comme des pots de fleurs renverss, les femmes qui tombaient, Il tait, tout sceptique qu'il ft, dou d'assez de bon sens pour savoir qu'il n'y avait que le prtre seul -- le prtre du Dieu rdempteur -- qui pt relever de pareilles chutes... et, encore croyait-il que, contre l'me de cette femme, le prtre lui- mme se serait bris. Il avait en lui une implication de choses douloureuses, et il gardait un silence plus pesant pour lui que pour elle. Elle, toute la violence de ses ides et de ses souvenirs, continua: Cette ide de le dshonorer, au lieu de le tuer, cet homme pour qui l'honneur, comme le monde l'entend, tait plus que la vie, ne me vint pas tout de suite... Je fus longtemps trouver cela. Aprs la mort de Vasconcellos, qu'on ne sut peut-tre pas dans le chteau, dont le corps fut probablement jet dans quelque oubliette avec les noirs qui l'avaient assassin, le duc ne m'adressa plus la parole, si ce n'est brivement et crmonieusement devant ses gens, car la femme de Csar ne doit pas tre souponne, et je devais rester aux yeux de tous l'impeccable duchesse d'Arcos de Sierra-Leone. Mais, tte tte et entre nous, jamais un seul mot, jamais une allusion; le silence, ce silence de la haine, qui se nourrit d'elle-mme et n'a pas besoin de parler. Don Christoval et moi, nous luttions de force et de fiert. Je dvorais mes larmes. Je suis une Turre- Cremata. J'ai en moi la puissante dissimulation de ma race qui est italienne, et je me bronzais, jusque dans les yeux, pour qu'il ne pt pas souponner ce qui fermentait sous ce front de bronze o couvait l'ide de ma vengeance. Je fus absolument impntrable. Grce cette dissimulation, qui boucha tous les jours de mon tre par lesquels mon secret aurait pu filtrer, je prparai ma fuite de ce chteau dont les murs m'crasaient, et o ma vengeance n'aurait pu s'accomplir que sous la main du duc, qui se serait vite leve. Je ne me confiai personne. Est-ce que jamais mes dugnes ou mes camristes avaient os lever leurs yeux sur mes yeux pour savoir ce que je pensais? J'eus d'abord le projet d'aller Madrid; mais, Madrid, le duc tait tout-puissant, et le filet de toutes les polices se serait referm sur moi son premier signal. Il m'y aurait facilement reprise, et, reprise une fois, il m'aurait jete dans l'in-pace de quelque couvent, touffe l, tue entre deux portes, supprime du monde, de ce monde dont j'avais besoin pour me venger!... Paris tait plus sr. Je prfrai Paris. C'tait une meilleure scne pour l'talage de mon infamie et de ma vengeance; et, puisque je voulais qu'un jour tout cela clatt comme la foudre, quelle bonne place que cette ville, le centre de tous les chos, travers laquelle passent toutes les nations du monde! Je rsolus d'y vivre de cette vie de prostitue qui ne me faisait pas trembler, et d'y descendre impudemment jusqu'au dernier rang de ces filles perdues qui se vendent pour une pice de monnaie, ft- ce des goujats! Pieuse comme je l'tais avant de connatre Esteban, qui m'avait arrach Dieu de la poitrine pour s'y mettre la place, je me levais souvent la nuit sans mes femmes, pour faire mes oraisons la Vierge noire de la chapelle. C'est de l qu'une nuit je me sauvai et gagnai audacieusement les gorges des Sierras. J'emportai tout ce que je pus de mes bijoux et de l'argent de ma cassette. Je me cachai quelque temps chez des paysans qui me conduisirent la frontire. Je vins Paris. Je m'y attelai, sans peur, cette vengeance qui est ma vie. J'en suis tellement assoiffe, de cette fureur de me venger, que parfois j'ai pens affoler de moi quelque jeune homme nergique et le pousser vers le duc pour lui apprendre mon ignominie; mais j'ai fini toujours par touffer cette pense, car ce n'est pas quelques pieds d'ordure que je veux lever sur son nom et sur ma mmoire: c'est toute une pyramide de fumier! Plus je serai tard venge, mieux je serai venge... Elle s'arrta. De livide, elle tait devenue pourpre. La sueur lui dcoulait des tempes. Elle s'enrouait. Etait-ce le croup de la honte?... Elle saisit fbrilement une carafe sur la commode, et se versa un norme verre d'eau qu'elle lampa. Cela est dur passer, la honte! -- dit-elle; mais il faut qu'elle passe! J'en ai assez aval depuis trois mois, pour qu'elle puisse passer! -- Il y a donc trois mois que ceci dure? -- (il n'osait plus dire quoi) fit Tressignies, avec un vague plus sinistre que la prcision. -- Oui, -- dit-elle, -- trois mois. Mais qu'est-ce que trois mois? -- ajouta-t-elle. -- Il faudra du temps pour cuire et recuire ce plat de vengeance que je lui cuisine, et qui lui paiera son refus du coeur d'Esteban qu'il n'a pas voulu me faire manger... Elle dit cela avec une passion atroce et une mlancolie sauvage. Tressignies ne se doutait pas qu'il pt y avoir dans une femme un pareil mlange d'amour idoltre et de cruaut. Jamais on n'avait regard avec une attention plus concentre une oeuvre d'art qu'il ne regardait cette singulire et toute-puissante artiste en vengeance, qui se dressait alors devant lui... Mais quelque chose, qu'il tait tonn d'prouver, se mlait sa contemplation d'observateur. Lui qui croyait en avoir fini avec les sentiments involontaires et dont la rflexion, au rire terrible, mordait toujours les sensations, comme j'ai vu des charretiers mordre leurs chevaux pour les faire obir, sentait que dans l'atmosphre de cette femme il respirait un air dangereux. Cette chambre, pleine de tant de passion physique et barbare, asphyxiait ce civilis. Il avait besoin d'une gorge d'air et il pensait s'en aller, dt-il revenir. Elle crut qu'il partait. Mais elle avait encore des cts lui faire voir dans son chef-d'oeuvre. -- Et cela? -- fit-elle, avec un ddain et un geste retrouv de duchesse, en lui montrant du doigt la coupe de verre bleu qu'il avait remplie d'or. -- Reprenez cet argent, -- dit-elle. -- Qui sait? Je suis peut- tre plus riche que vous. L'or n'entre pas ici. Je n'en accepte de personne. Et, avec la fiert d'une bassesse qui tait sa vengeance, elle ajouta: "je ne suis qu'une fille cent sous." Le mot fut dit comme il tait pens. Ce fut le dernier trait de ce sublime la renverse, de ce sublime infernal dont elle venait de lui taler le spectacle, et dont certainement le grand Corneille, au fond de son me tragique, ne se doutait pas! Le dgot de ce dernier mot donna Tressignies la force de s'en aller. Il rafla les pices d'or de la coupe et n'y laissa que ce qu'elle demandait. "Puisqu'elle le veut! dit-il, je pserai sur le poignard qu'elle s'enfonce, et j'y mettrai aussi ma tache de boue, puisque c'est de boue qu'elle a soif." Et il sortit dans une agitation extrme. Les candlabres inondaient toujours de leur lumire cette porte, si commune d'aspect, par laquelle il tait dj pass. Il comprit pourquoi taient plantes l ces torchres, quand il regarda la carte colle sur la porte, comme l'enseigne de cette boutique de chair. Il y avait sur cette carte en grandes lettres: LA DUCHESSE D'ARCOS DE SIERRA-LEONE Et, au-dessous, un mot ignoble pour dire le mtier qu'elle faisait. Tressignies rentra chez lui, ce soir-l, aprs cette incroyable aventure, dans une situation si trouble qu'il en tait presque honteux. Les imbciles -- c'est--dire peu prs tout le monde -- croient que rajeunir serait une invention charmante de la nature humaine; mais ceux qui connaissent la vie savent mieux le profit que ce serait. Tressignies se dit avec effroi qu'il allait peut- tre se retrouver trop jeune... et voil pourquoi il se promit de ne plus mettre le pied chez la duchesse, malgr l'intrt, ou plutt cause de l'intrt que cette femme inoue lui infligeait. Pourquoi, se dit-il, retourner dans ce lieu malsain d'infection, au fond duquel une crature de haute origine s'est volontairement prcipite? Elle m'a cont toute sa vie, et je peux imaginer sans effort les dtails, qui ne peuvent changer, de cette horrible vie de chaque jour. Telle fut la rsolution de Tressignies, prise nergiquement au coin du feu, dans la solitude de sa chambre. Il s'y calfeutra quelque temps contre les choses et les distractions du dehors, tte tte avec les impressions et les souvenirs d'une soire que son esprit ne pouvait s'empcher de savourer, comme un pome trange et tout-puissant auquel il n'avait rien lu de comparable, ni dans Byron, ni dans Shakespeare, ses deux potes favoris. Aussi passa-t-il bien des heures, accoud aux bras de son fauteuil, feuilleter rveusement en lui les pages toujours ouvertes de ce pome d'une hideuse nergie. Ce fut l un lotus qui lui fit oublier les salons de Paris, -- sa patrie. Il lui fallut mme le coup de collier de sa volont pour y retourner. Les irrprochables duchesses qu'il y retrouva lui semblrent manquer un peu d'accent... Quoiqu'il ne ft pas une bgueule, ce Tressignies, ni ses amis non plus, il ne leur dit pas un seul mot de son aventure, par un sentiment de dlicatesse qu'il traitait d'absurde, car la duchesse ne lui avait-elle pas demand de raconter tout venant son histoire, et de la faire rayonner aussi loin qu'il pourrait la faire rayonner?... Il la garda pour lui, au contraire. Il la mit et la scella dans le coin le plus mystrieux de son tre, comme on bouche un flacon de parfum trs rare, dont on perdrait quelque chose en le faisant respirer. Chose tonnante, avec la nature d'un homme comme lui! ni au Caf de Paris, ni au cercle, ni l'orchestre des thtres, ni nulle part o les hommes se rencontrent seuls et se disent tout, il n'aborda jamais un de ses amis sans avoir peur de lui entendre raconter, comme lui tant arrive, l'aventure qui tait la sienne; et, cette chose qui pouvait arriver faisait surgir en lui une perspective qui, dans les dix premires minutes d'une conversation, lui causait un lger tremblement. Nonobstant, il se tint parole, et non seulement il ne retourna pas rue Basse-du-Rempart, mais au boulevard. Il ne s'appuya plus, comme le faisaient les autres gants jaunes, les lions du temps, contre la balustrade de Tortoni. Si je revoyais flotter sa diable de robe jaune, se disait-il, je serais peut-tre encore assez bte pour la suivre. Toutes les robes jaunes qu'il rencontrait le faisaient rver... Il aimait prsent les robes jaunes, qu'il avait toujours dtestes. Elle m'a dprav le got, se disait-il, et c'est ainsi que le dandy se moquait de l'homme. Mais ce que Mme de Stal, qui les connaissait, appelle quelque part les penses du Dmon, tait plus fort que l'homme et que le dandy. Tressignies devint sombre. C'tait dans le monde un homme d'un esprit anim, dont la gat tait aimable et redoutable -- ce qu'il faut que toute gat soit dans ce monde, qui vous mpriserait si, tout en l'amusant, vous ne le faisiez pas trembler un peu. Il ne causa plus avec le mme entrain... Est-il amoureux? disaient les commres. La vieille marquise de Clrembault, qui croyait qu'il en voulait sa petite-fille, sortie tout chaud du Sacr-Coeur et romanesque comme on l'tait alors, lui disait avec humeur: Je ne puis plus vous sentir quand vous prenez vos airs d'Hamlet. De sombre, il passa souffrant. Son teint se plomba. Qu'a donc M. de Tressignies? disait-on, et on allait peut-tre lui dcouvrir le cancer l'estomac de Bonaparte dans la poitrine, quand, un beau jour, il supprima toutes les questions et inquisitions sur sa personne en bouclant sa malle en deux temps, comme un officier, et en disparaissant comme par un trou. O allait-il? Qui s'en occupa? Il resta plus d'un an parti, puis il revint Paris, reprendre le brancard de sa vie de mondain. Il tait un soir chez l'ambassadeur d'Espagne, o, ce soir-l, par parenthse, le monde le plus tincelant de Paris fourmillait... Il tait tard. On allait souper. La cohue du buffet vidait les salons. Quelques hommes, dans le salon de jeu, s'attardaient un whist obstin. Tout coup, le partner de Tressignies, qui tournait les pages d'un petit portefeuille d'caille sur lequel il crivait les paris qu'on faisait chaque rob, y vit quelque chose qui lui fit faire le Ah! qu'on fait quand on retrouve ce qu'on oubliait. -- Monsieur l'ambassadeur d'Espagne, -- dit-il au matre de la maison, qui, les mains derrire son dos, regardait jouer, -- y a- t-il encore des Sierra-Leone Madrid? -- Certes, s'il y en a! fit l'ambassadeur. -- D'abord, il y a le duc, qui est de pair avec tout ce qu'il y a de plus lev parmi les Grandesses. -- Qu'est donc cette duchesse de Sierra-Leone qui vient de mourir Paris, et qu'est-elle au duc? -- reprit alors l'interlocuteur. -- Elle ne pourrait tre que sa femme, rpondit tranquillement l'ambassadeur. Mais, il y a presque deux ans que la duchesse est comme si elle tait morte. Elle a disparu, sans qu'on sache pourquoi ni comment elle a disparu: -- la vrit est un profond mystre! Figurez-vous bien que l'imposante duchesse d'Arcos de Sierra-Leone n'tait pas une femme de ce temps-ci, une de ces femmes folies, qu'un amant enlve. C'tait une femme aussi hautaine pour le moins que le duc son mari, qui est bien le plus orgueilleux des Ricos hombres de toute l'Espagne. De plus, elle tait pieuse, pieuse d'une pit quasi monastique. Elle n'a jamais vcu qu' Sierra-Leone, un dsert de marbre rouge, o les aigles, s'il y en a, doivent tomber asphyxis d'ennui de leurs pics! Un jour, elle en a disparu, et jamais on n'a pu retrouver sa trace. Depuis ce temps-l, le duc, un homme du temps de Charles-Quint, qui personne n'a jamais os poser la moindre question, est venu habiter Madrid, et n'y a pas plus parl de sa femme et de sa disparition que si elle n'avait jamais exist. C'tait, en son nom, une Turre-Cremata, la dernire des Turre-Cremata, de la branche d'Italie. -- C'est bien cela, -- interrompit le joueur, Et il regarda ce qu'il avait crit sur un des feuillets de son calepin d'caille. - - Eh bien! -- ajouta-t-il solennellement, -- monsieur l'ambassadeur d'Espagne, j'ai l'honneur d'annoncer Votre Excellence que la duchesse de Sierra-Leone a t enterre ce matin, et, ce dont assurment vous ne vous douteriez jamais, qu'elle a t enterre l'glise de la Salptrire, comme une pensionnaire de l'tablissement! ces paroles, les joueurs tournrent le nez leurs cartes et les plaqurent devant eux sur la table, regardant tour tour, effars, celui-l qui parlait et l'ambassadeur. -- Mais oui! -- dit le joueur, qui faisait son effet, cette chose dlicieuse en France! -- Je passais par l, ce matin, et j'ai entendu le long des murs de l'glise un si majestueux tonnerre de musique religieuse, que je suis entr dans cette glise, peu accoutume de pareilles ftes... et que je suis tomb de mon haut, en passant par le portail, drap de noir et sem d'armoiries double cusson, de voir dans le choeur le plus resplendissant catafalque. L'glise tait peu prs vide. Il y avait au banc des pauvres quelques mendiants, et et l quelques femmes, de ces horribles lpreuses de l'hpital qui est ct, du moins de celles-l qui ne sont pas tout fait folles et qui peuvent encore se tenir debout. Surpris d'un pareil personnel auprs d'un pareil catafalque, je m'en suis approch, et j'ai lu, en grosses lettres d'argent sur fond noir, cette inscription que j'ai, ma foi! copie, de surprise et pour ne pas l'oublier: CI-GIT SANZIA-FLORINDA-CONCEPTION DE TURRE-CREMATA, DUCHESSE D'ARCOS DE SIERRA-LEONE FILLE REPENTIE, MORTE LA SALPETRIERE, LE... REQUIESCAT IN PACE! Les joueurs ne songeaient plus la partie. Quant l'ambassadeur, quoiqu'un diplomate ne doive pas plus tre tonn qu'un officier ne doive avoir peur, il sentit que son tonnement pouvait le compromettre: -- Et vous n'avez pas pris de renseignements?... -- fit-il, comme s'il et parl un de ses infrieurs. -- personne, Excellence, -- rpondit le joueur. -- Il n'y avait que des pauvres; et les prtres, qui peut-tre auraient pu me renseigner, chantaient l'office. D'ailleurs, je me suis souvenu que j'aurais l'honneur de vous voir ce soir. -- Je les aurai demain, fit l'ambassadeur. Et la partie s'acheva, mais coupe d'interjections, et chacun si proccup de sa pense, que tout le monde fit des fautes parmi ces forts whisteurs, et que personne ne s'aperut de la pleur de Tressignies, qui saisit son chapeau et sortit, sans prendre cong de personne. Le lendemain, il tait de bonne heure la Salptrire. Il demanda le chapelain, -- un vieux bonhomme de prtre, -- lequel lui donna tous les renseignements qu'il lui demanda sur le n 119 qu'tait devenue la duchesse d'Arcos de Sierra-Leone. La malheureuse tait venue s'abattre o elle avait prvu qu'elle s'abattrait... ce jeu terrible qu'elle avait jou, elle avait gagn la plus effroyable des maladies. En peu de mois, dit le vieux prtre, elle s'tait carie jusqu'aux os... Un de ses yeux avait saut un jour brusquement de son orbite et tait tomb ses pieds comme un gros sou... L'autre s'tait liqufi et fondu... Elle tait morte -- mais stoquement -- dans d'intolrables tortures... Riche d'argent encore et de ses bijoux, elle avait tout lgu aux malades, comme elle, de la maison qui l'avait accueillie, et prescrit de solennelles funrailles. Seulement, pour se punir de ses dsordres, -- dit le vieux prtre, qui n'avait rien compris du tout cette femme-l, -- elle avait exig, par pnitence et par humilit, qu'on mt aprs ses titres, sur son cercueil et sur son tombeau, qu'elle tait une FILLE... REPENTIE. -- Et encore, ajouta le vieux chapelain, dupe de la confession d'une pareille femme, par humilit, elle ne voulait pas qu'on mt repentie. Tressignies se prit sourire amrement du brave prtre, mais il respecta l'illusion de cette me nave. Car il savait, lui, qu'elle ne se repentait pas, et que cette touchante humilit tait encore, aprs la mort, de la vengeance! End of Project Gutenberg's Les diaboliques, by Jules Amde Barbey d'Aurevilly License: Share Alike