Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) _1 fr. 25 c. le volume._ Gustave AIMARD & J.-B. D'AURIAC LES TERRES D'OR [Illustration] PARIS A. DEGORCE-CADOT, diteur, 9, rue de Verneuil _Proprit exclusive de l'diteur_ EXTRAIT DU CATALOGUE DE LA LIBRAIRIE DEGORCE-CADOT COLLECTION DES ROMANS HONNTES 1 fr. 25 le volume. MADAME V. ANCELOT Vol. Un Noeud de rubans 1 Georgine 1 BERNARDIN DE ST-PIERRE Paul et Virginie, suivi de la Chaumire indienne (avec gravures) 1 BERTHET (LIE) Le Capitaine Rmy 1 La Bte du Gvaudan 2 Les Mystres de la Famille 1 Le Garde-Chasse 1 Le Val d'Andorre 1 La Dernire Vendetta 1 Le Colporteur et la Croix de l'afft 1 La Gentilhomme verrier 1 La Tour du Tlgraphe 1 La Directrice des postes 1 Antonia 1 Le Jur 1 Le Spectre de Chtillon 1 BILLAUDEL (ERNEST) La Mare aux Oies 1 Un Mariage lgendaire 1 Ma Tante Lys 1 CHATEAUBRIAND (DE) _Tous les volumes sont orns Gravures sur acier._ Atala et Ren 1 Les Natchez 2 Gnie du Christianisme 2 DESLYS (CHARLES) Le Mesnil-au-Bois 1 La Jarretire rose 1 GONDRECOURT (A. DE) Mademoiselle de Cardonne 1 Le Lgataire 1 Le Baron la Gazette 2 Un Ami diabolique 1 Le Rubicon 2 FOUDRAS (MARQUIS DE) Lord Algernon 1 Jacques de Brancion 2 La Comtesse Alvinzi 1 Madame de Miremont 1 LANDELLE (DE LA) Les Iles de Glaces 1 Une Haine bord 1 LE TASSE La Jrusalem dlivre PERCEVAL (VICTOR) Batrix 1 Un Excentrique 1 La Plus laide des Sept 1 MADAME RATTAZZI Si j'tais Reine Le Rve d'une Ambitieuse Nice la Belle 1 ROBERT (ADRIEN) Les Diables roses 1 THIRY (VICTOR) La Dame au Pistolet 1 _Cette Collection de Romans, la fois_ =intressants et honntes=, _s'augmente mensuellement de deux ou trois volumes_. LES TERRES D'OR OEUVRES DE GUSTAVE AIMARD A 3 fr. le volume LES CHASSEURS MEXICAINS, avec gravure 1 vol. DOA FLOR 1 vol. LES FILS DE LA TORTUE, 2e dition, avec gravure 1 vol. L'ARAUCAN, 2e dition, avec gravure 1 vol. A 2 fr. le volume UNE VENDETTA MEXICAINE, avec gravure 1 vol. OUVRAGES GRAND IN-4o ILLUSTRS _Voir le Catalogue gnral de la Librairie DEGORCE-CADOT, 9, rue de Verneuil, Paris_ GUSTAVE AIMARD ET JULES D'AURIAC A 1 fr. 25 le volume L'AIGLE-NOIR DES DACOTAHS 1 vol. LES PIEDS-FOURCHUS 1 vol. LE MANGEUR DE POUDRE 1 vol. L'ESPRIT BLANC 1 vol. LE SCALPEUR DES OTTAWAS 1 vol. LES FORESTIERS DU MICHIGAN 1 vol. OEIL-DE-FEU 1 vol. COEUR-DE-PANTHRE 1 vol. LES TERRES D'OR 1 vol. JIM L'INDIEN 1 vol. RAYON-DE-SOLEIL 1 vol. LA CARAVANE DES SOMBREROS 1 vol. GUSTAVE AIMARD & J.-B. D'AURIAC LES TERRES D'OR PARIS A. DEGORCE-CADOT, DITEUR 9, RUE DE VERNEUIL, 9 Tous droits de proprit expressment rservs LES TERRES D'OR CHAPITRE PREMIER DEUX SOLITAIRES Bien loin, bien loin de la civilisation, s'tendent l'infini, dans les vastes Amriques, des plaines immenses entrecoupes de prairies plus immenses encore. C'est, ou plutt, ce fut le territoire Indien. Ces TERRES d'OR, convoites par d'acharns aventuriers, sont devenues la proie du premier occupant; elles ont t divises, morceles, mises en lambeaux par leurs insatiables htes: la solitude a t mise au pillage; chacun a voulu avoir sa part la cure. Arpenteurs, spculateurs, locataires, fermiers, trafiquants, forestiers, chasseurs, et par-dessus tout chercheurs d'aventures, se sont abattus par lgions sur le patrimoine Indien et s'en sont empars violemment, par droit de conqute. Les enfants perdus de la civilisation se sont installs l comme chez eux, et bientt les noms de Kansas, de Nebraska, sont devenus aussi familiers que ceux de New-York, Londres, ou Paris: les Pawnies, les Ottawas, les Ottoes, les Kickappos, les Puncas, toutes les peuplades aborignes ont disparu successivement comme des foyers teints, refoules par l'incessante et implacable pression des Faces-Ples. Des ogres au dsert; des oiseaux de proie; d'insolents usurpateurs; des voleurs sans retenue et sans conscience; les Blancs ont t tout cela et pis encore dans ce malheureux Nouveau-Monde qui aurait bien voulu rester toujours inconnu. Le grand et vieux fleuve qui descend des rgions mystrieuses et inexplores des montagnes Rocheuses a d se plier au joug des envahisseurs: ses flots majestueux, jusqu'alors purs et calmes comme l'azur des cieux, ont cum sous les coups redoubls de la vapeur, se sont souills des dtritus d'usines, ont charri des fardeaux, ont t rduits en esclavage. En mme temps, des fermes, des parcs, des avenues, des villages, des villes, des palais ont surgi comme par enchantement sur les rives du vnrable cours d'eau. La solitude et son paisible silence, le dsert et sa paix profonde, ont disparu. _V victis!_ tel a t le premier et dernier mot de la civilisation. Et pourtant, elle tait si grande cette belle nature, sortie des mains du Crateur comme un reflet de son immensit, qu'aux dserts absorbs ont succd les dserts, et que les plus effronts chercheurs en ignorent encore les bornes! Parmi les plus aventureux pionniers de la Nebraska, se trouvait Thomas Newcome. Quoique venu du Connecticut, il tait n Anglais, et s'il avait gagn le _Far-West_, c'tait moins pour chercher la fortune, que pour satisfaire les caprices d'une imagination fantasque, dsordonne, ennemie de toute gne. Son existence tenait du roman;--comme cela arrive beaucoup trop frquemment pour l'ordre et le bonheur de la socit--il avait t le hros d'une msalliance qui avait fait grand bruit dans le monde Londonien. A une poque o il tait jardinier dans les proprits d'une noble famille, il avait su se faire adorer par la fille de la maison, l'avait enleve, et avait fui avec elle en Amrique. La malheureuse et imprudente victime de cette passion s'tait aperue trop tard de son funeste aveuglement; il lui avait fallu dvorer dans l'humiliation et les larmes le pain amer de la pauvret, assaisonn de remords et d'affronts,--car son sducteur n'tait qu'un coeur faux, un esprit misrable, tout fait indigne du sacrifice consomm en sa faveur. Enchane ce misrable poux, Mistress Newcome avait perdu non-seulement amis et famille, mais encore sa fortune et ses esprances, car elle avait t dshrite. Thomas n'avait convoit en elle que la richesse; quand il la vit pauvre il la prit en horreur. La malheureuse femme trana pendant quelques annes une existence dsespre; puis elle mourut, laissant une fille unique laquelle elle lguait sa beaut, son esprit fin, distingu, impressionnable, et, par dessus tout, les noirs chagrins qui l'avaient tue. La jeune Alice habitait avec son pre une _clterie_ sur les rives du Missouri. Leur habitation, grossirement construite en troncs d'arbres, tait installe sur la bordure des bois, et occupait peu prs le centre du domaine. Ce _Settlement_, bien dlimit sur trois cts par des ruisseaux d'une certaine importance, n'avait, sur le quatrime ct, que des confins extrmement indcis. Dans ces contres exubrantes d'espace la terre se mesure et se distribue largement: les grands spculateurs,--un autre nom moins honorable serait peut-tre plus juste,--qui revendent la toise les territoires achets la lieue carre, s'inquitent peu d'attribuer deux ou trois acqureurs le mme lambeau de terre: dans ces marchs troubles, auxquels personne ne comprend rien, qui commencent par une goutte d'encre et finissent par des ruisseaux de sang, il n'y a rien de sr, rien de dtermin; la seule chose certaine, c'est qu'ils sont traits de coquins sclrats, et que leur unique sanction repose sur le droit du plus fort. Il s'y trouve toujours _un ct douteux_. Or, le _quatrime ct_ du Settlement de Newcome tait plus que douteux: force d'tre disput entre voisins, il tait sur le point de n'appartenir personne. Les _prtendants_ les plus signals taient quatre jeunes gens concessionnaires d'un important territoire au milieu duquel tait implante leur rustique habitation. Un matin, Newcome avait trouv toute une range de pieux solidement plants sur ce qu'il regardait comme son bien--du quatrime ct. Il ne fut pas long les arracher pour les replanter bien loin en arrire, rendant ainsi, avec usure, usurpation pour usurpation. Deux jours aprs les poteaux taient rintgrs leur place premire: les jeunes voisins faisaient en mme temps sommation d'avoir respecter leur clture; Newcome rpondait sur le champ par une sommation contraire. Chacun, bien entendu, avait la carabine au dos, le revolver en poche; il devint facile de prciser l'instant o la conversation s'chaufferait et ferait parler la poudre. La tremblante Alice ne vivait qu'au milieu des transes, mais elle ne pouvait apporter remde cet tat de choses, car elle tait absolument sans influence sur l'esprit de son pre. Quoique jeune elle tait srieuse, raisonnable, prudente, et dirigeait la maison paternelle en mnagre accomplie. Sans se dcourager, elle plaidait sans cesse pour la paix et la modration; mais elle prchait littralement dans le dsert; rien ne faisait impression sur l'esprit brutal, emport, indomptable de son pre. Un matin qu'il s'tait rveill dans un tat d'exaspration extraordinaire, il s'agitait dans la maison, la parcourant grands pas et adressant ses voisins toutes sortes d'imprcations. Alice, esprant faire diversion ses penses hargneuses, se hasarda lui dire timidement: --M. Mallet, du Comptoir d'change, est venu vous demander. --Qu'est-ce qu'il me veut aussi? ce damn Franais de malheur! fut la gracieuse rponse du pre. --Il ne me l'a pas expliqu: seulement il m'a annonc qu'il reviendrait dans un jour ou deux. Newcome regarda sa fille de travers: --En effet! poursuivit-il aigrement, il doit avoir d'importantes affaires par ici, je le suppose! combien de temps est-il rest? Que vous a-t-il dit, ce maroufle? La jeune fille plit et rougit successivement..mais son motion tait cause plutt par le ton et les manires choquantes de son pre que par le souvenir de son entrevue avec le jeune Franais. Les paroles empreintes de soupon qui venaient de lui tre adresses la troublrent au point de rendre sa rponse hsitante et embarrasse. --Je ne saurais vous rapporter ce qu'il a dit, rpondit-elle en balbutiant; il me semble qu'il a lou l'emplacement de notre maison;.... il a expliqu que tout ce territoire lui tait parfaitement familier;... qu'il tait en tat de me raconter une foule d'histoires fort intressantes sur les moeurs, les guerres, les lgendes des Indiens... etc... --Vraiment! j'en suis touch! Je parierais qu'il en sait une provision d'histoires;... toutes plus intressantes les unes que les autres! Il doit tre extrmement instruit en faons indiennes. Et, qu'a-t-il chant encore, ce bel oiseau?... --Il m'a demand si j'avais des frres et des soeurs. Il trouve que je ne dois pas mener une existence agrable dans ce Settlement sauvage et solitaire, toute seule avec vous... surtout si on pense que vous tes dehors la majeure partie du temps. --En vrit! Et il suppose que vous avez besoin de socit, n'est-ce pas?... Eh bien! l, franchement! je ne suis en aucune faon de son avis. Et, je vous le dis, Alicia Newcome! si ce polisson de Franais vient encore rder par ici, sous prtexte de me demander; s'il a l'effronterie de faire des pauses pour vous distraire par sa conversation... je m'arrangerai de faon ce que vous vous mordiez les doigts de vous tre prte ces familiarits l! --Mais! comment puis-je m'y prendre pour l'empcher de venir ici, et de me parler s'il vient?... demanda la jeune fille moiti chagrine, moiti irrite de l'apostrophe paternelle. --Allons! bien! il faudra que je vous fasse la leon sur ce point, n'est-ce pas? Comme si toute femme ne connaissait pas d'instinct le moyen de se dbarrasser d'un importun? --Mais, je ne suis qu'une pauvre fille sans exprience, mon pre; je ne sais rien, si ce n'est qu'il faut rpondre civilement qui me parle avec civilit. --Eh! eh! eh! ricana l'irascible et grincheux Settler, tout le sang de sa mre, damnation! Petite effronte! prenez garde de vous montrer trop fidle _votre sang_! vous comprenez? Je ne vous dis que a! Et, sachez que je ne veux pas vous voir, comme votre mre, prodiguer vos plus gracieux sourires quiconque les sollicitera! Il tait dans les habitudes grossires de Newcome de se venger sur sa noble femme de la pauvret qu'elle lui avait apporte en dot; ces brutales rcriminations avaient toujours fait grand fonds dans la couronne d'pines que la pauvre martyre avait d supporter pendant sa vie. Quoique accoutume voir sa mre rudoye par son indigne tyran et froisse dans ses sentiments les plus dlicats, Alice, depuis la mort de cette unique et prcieuse amie, n'avait pu supporter les insultes adresses sa mmoire chrie. Aux paroles cruelles de son pre, des larmes brlantes jaillirent de ses yeux et sillonnrent lentement ses joues plissantes: mais elle se hta de les essuyer furtivement, de peur qu'elles ne servissent de prtexte quelques nouvelles cruauts. La cabane de Newcome tait assurment bien misrable pour servir d'habitation cette gracieuse et mignonne fille. Mais, heureusement pour elle, la pauvret ne lui avait jamais sembl un mal srieux; sa mre avait fortifi sa jeune me par de salutaires enseignements; tout en lui faisant apprcier par-dessus tout les richesses de l'intelligence,--ce luxe du pauvre aussi bien que du riche,--elle lui avait appris embellir l'indigence mme, par les ressources de l'esprit, de la grce et d'une rsignation inaltrable. Ainsi, dans cette rustique et prosaque demeure, Alice avait su faire rgner une atmosphre de propret, d'ordre, de distinction, d'lgance mme, o l'oeil le moins dlicat trouvait aussitt un reflet des prcieuses qualits dployes par la jeune mnagre. Mais, au fond, le contraste tait frappant; il tait pnible de songer qu'une si aimable enfant se trouvait condamne hanter pareille demeure. Trs-probablement des penses de ce genre vinrent en esprit Thomas Newcome. Il se rendit involontairement justice, en regardant d'un oeil furtif la pauvre Alice qui meurtrissait ses petites mains en s'efforant de tirer elle les lourds volets pour oprer la fermeture quotidienne de la maison. Probablement, dans l'me sordide de ce manant, s'leva un cri de la conscience, lorsqu'il se demanda quelles seraient les apprciations de la _Gentry_ civilise, si cette jeune fille lui apparaissait malheureuse, dclasse, courbe sous la froide treinte de la misre et de l'abandon. Mais tout, chez cet homme, aboutissait la colre. Il secoua violemment ces ides importunes, se leva en sursaut et jetant sa chaise sur le plancher, avec un bruit infernal, il se mit marcher de long en large, suivant son habitude, comme un ours dans sa cage. --Au lit! fille! au lit! s'cria-t-il enfin; je veux djeuner demain matin, de bonne heure; car il faudra aller tenir tte ces _rogneurs de terre_. S'ils ont besoin d'une leon je leur en donnerai une: au point du jour je serai en observation, et malheur eux si je trouve un seul poteau dplac! Jamais Alice n'avait vu son pre dployer une telle violence. Toute tremblante, elle se retira, sans mot dire, dans le sombre rduit qui lui servait de chambre coucher. Thomas s'tendit sur un banc dans la pice commune: bientt le silence--sinon le sommeil--rgna sous le triste toit de ces deux misrables cratures. CHAPITRE II UNE JOYEUSE VEILLE La soire s'tait coule tout autrement chez les _Squatters_ (concessionnaires, dfricheurs) du _Claim_ voisin. Pour donner ample satisfaction leurs instincts de sociabilit, de confort et d'conomie, quatre jeunes _chasseurs de terres_ avaient imagin de vivre ensemble dans la mme habitation: ils avaient, par cet ingnieux moyen, conomis la construction et l'ameublement de trois cabanes, sur quatre. Ils avaient, en mme temps, satisfait une des principales lois de leur concession, savoir, la prise de possession par le fait d'un tablissement demeure. Au moyen d'une dlimitation artistement combine, ils avaient fait converger au centre les quatre lignes de dmarcation, et, sur ce centre, ils avaient bti leur rustique palais; ils avaient runi en commun toutes leurs richesses--plus de bonne humeur que d'argent;--et ils vivaient l, contents, insouciants, oublieux du pass, du prsent et de l'avenir. Au demeurant c'taient quatre beaux garons, tout de rouge habills, barbus, chevelus, costums, quips d'une faon phnomnale. Nanmoins, au premier coup d'oeil, on reconnaissait, dans leur tournure et leurs manires des gens qui avaient vu de meilleurs jours: La rude existence du dsert avait bronz leurs visages, assur leur dmarche, durci leurs mains, tout en rpandant sur toute leur personne la mle beaut, l'lgance robuste, la souplesse infatigable de la force unie la sant. Ce quatuor d'amis tait issu de quatre professions bien diffrentes: l'un avait t Docteur es-sciences, mais n'avait jamais _pratiqu_; l'autre tait un Lgiste qui s'en tait galement tenu la thorie; le troisime tait Gomtre; le quatrime, diteur-libraire. Ces deux derniers avaient une lgre exprience de ce qu'ils prtendaient avoir pratiqu. Ils vivaient paisiblement, en bonne harmonie, dans leur hutte raboteuse et grossire, qui, pour tout mobilier, avait deux trteaux en planches servant de lits, un fourneau de cuisine, une table en sapin, et quelques ustensiles de mnage en fer battu. Pour abrger, il avait t convenu entre eux que chacun serait appel par son titre professionnel ou une abrviation de ce titre. Ainsi donc _Doc_, _Squire_, _Ed_, et _Flag_; (Docteur), (Bachelier lgiste ou cuyer), (diteur) et (Porte-Drapeau ou Arpenteur-Gomtre), telles taient les appellations servant dsigner la personnalit de chacun de ces gentlemen. Leurs vrais noms apparatront plus tard en temps propice. --Je vous le dis, garons, il fait joli aujourd'hui, n'est-ce pas?.. dit _Squire_ en se dandinant sur ses jambes comme un enfant de quatre ans. Puis il continua sa gymnastique sur un lit. --Joli! rpta _Doc_; je pourrais croire que cette expression est juste votre gard, jeune homme, en vous voyant gigotter sur ce lit. Mais, pour moi, je ne considre qu'une chose, c'est que voil mon quatrime jour de cuisine. Vraiment, j'ai le dos rompu! --Peuh! vous parlez comme une femme, observa _Flag_ d'un ton superlativement ddaigneux pour ce symptme de faiblesse. --Ah! misricorde! reprit _Doc_ piteusement, je ne voudrais qu'une seule chose;... entendre ici la voix d'une _vraie_ femme! --Sans aucun doute, interrompit philosophiquement _Squire_, de tous les animaux domestiques la femme est le plus usuel. Tout homme peut s'organiser une maison confortable sans chien, ni chat, ni cheval, ni vache: mais, sans femme, rien ne va bien. La femme est pour moi le rsum du monde domestique. --Je trouve que vous parlez bien peu respectueusement du beau sexe! observa _Doc_ avec gravit; je saurais m'exprimer sur ce point avec plus de convenance. --Vous croyez? fit _Squire_ d'un ton insouciant et moqueur. --Allons! reprit _Doc_; voil le souper prt. Le caf sera, j'espre, assez chaud pour vous brler la langue et la punir de ses mfaits. Le souper fut bientt termin; les plats furent empils dans un chaudron sans tre lavs; l'intressante tche du rcurage tait rserve _Ed_, en ce moment hors de la maison. --Ah! bien, oui! je ne ferai pas, durant une minute de plus, l'ouvrage de Master Ed:--trois jours chacun, c'est la rgle; ce paresseux a esquiv un jour de son service suivant sa coutume; et a m'est tomb dessus, naturellement! Parlant ainsi, Doc se jeta en gmissant sur le lit que Flag lui abandonna par dfrence pour le lumbago dont il se plaignait. --Oui, Ed est un _carotteur_, c'est un fait, observa Squire sentencieusement. Doc gardait un silence prcurseur du sommeil. --Je suis de cet avis, compltement! appuya Flag. Master Ed sait trs-bien s'approprier tout ce que nous avons de bon, et ce qui nous a souvent cot bien de la peine nous procurer: en revanche, il n'apporte jamais rien. --C'est parfaitement juste, approuva Doc; Ed est un fainant et un goste. --Si nous lui faisions une bonne farce? proposa Squire. --Ah! certes, bien volontiers! mais que pourrions-nous imaginer? --On peut tre sr, reprit Squire, qu'il se gardera bien de rien apporter pour son souper; or, voici un plan dlicieux pour le mystifier: laissons sur la table, d'une faon ngligente, le pain et quelques rogatons froids, comme si nous les avions oublis. Je parie cent contre un, qu'au lieu de se faire cuire la moindre chose, notre paresseux dvorera tout cela belles dents. --Mais je ne vois l rien de bien farceur, interrompit Doc; c'est prcisment ce qu'il fait toujours, sans se gner. --Patience! jeune homme! vous n'avez pas la parole; rpondit Squire en voix de fausset: je continue: Alors, nous sortirons tous, et nous resterons dehors, juste assez longtemps pour qu'il ait le loisir de bien goinfrer: puis, l'opration fatale accomplie, nous reparatrons, nous constaterons le fait, et nous lui donnerons, d'un air funbre, l'aimable assurance qu'il vient d'engloutir des boulettes loups empoisonnes, de la strychnine et tout ce qui s'ensuit! Seigneur quelle charge! de le voir souffler, gigoter, hurler!... il se croira perdu!! --Charmant! s'cria Doc. --Superlatif! appuya Flag: mais dpchons-nous, je crois l'entendre siffler dans le lointain. --Vite! vite! les victuailles sur la table! et... filons! camarades! Doc, vif et alerte comme une sauterelle, oublia son lumbago; la petite troupe des conspirateurs s'envola comme un seul passereau. --H! les autres! o allez-vous comme a? demanda Ed qui arrivait au mme instant. --Nous allons vrifier, lui dit Squire prcipitamment, si cette vieille bte de Newcome ne dmolit pas nos cltures au clair de lune, pour les replanter trente pas en arrire au profit de son _claim_. Et, toujours courant, les trois conjurs se retirrent dans un coin, attendant la moment favorable. Ed, sans la moindre mfiance, s'attabla avec l'empressement d'un convive affam, et fit consciencieusement disparatre tous les vivres qui lui tombrent sous la main. Ensuite, pour faciliter la digestion, il tira de sa poche un journal tout _rcent_, qui datait d'au moins quinze jours. Pendant cet intervalle, les autres taient revenus. --Vous tes tardif, ce soir, observa Flag pendant que ses complices prenaient place en sourdine; apportez-vous quelques nouvelles? --Euh! pas grand'chose. J'ai l seulement des dtails sur la Crime; les pisodes de cette guerre sont fabuleux. Mais une vraie calamit, c'est de n'en avoir connaissance que lorsque ce sont des nouvelles vieilles de quinze jours. Quel malheur d'tre dans un pareil dnuement! ne trouvez-vous pas? --Sans doute, mon garon; mais nous ne sommes pas les seuls dans ce cas. Ce n'est l qu'une affaire d'habitude. --Mon Dieu, oui! comme en toute chose, du reste; appuya Doc. Avez-vous soup, Ed? ajouta-t-il avec une indiffrence calcule. --Oui: je me suis accommod de ces restes; je pense que cela me suffira. Doc se retourna vers la table avec un tressaillement admirable de naturel. --Misricorde du ciel! s'cria-t-il; vous avez mang ces rogatons? --Oui. Il y avait quelques crotons de pain et deux ou trois morceaux de viande froide: ce n'tait ni indigeste par la quantit, ni merveilleux par la qualit. Mais pourquoi cette question effare? Vous avez tous des airs lugubres et stupfiants! --Ah! mon pauvre ami! vous tes un homme mort! s'cria Doc en se laissant tomber sur un banc. --Des boulettes loups! farcies de strychnine! s'exclamrent la fois Squire et Flag d'une voix horripilante. --Que me dites-vous? C'tait... empoisonn? bgaya Ed terrifi, pendant que son visage passait par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel et que ses jambes flageolaient. --Doc! quel est le contre-poison pour la strychnine? hurla Squire avec des intonations convulsives; il n'est peut-tre pas encore trop tard pour le sauver. --Mais, c'est que la strychnine agit immdiatement! grommela Flag, comme s'il se fut parl lui-mme, tout en ayant soin de se faire parfaitement entendre du patient. --Huile! saindoux! lard! graisse! dit Doc avec volubilit; nous avons ici du lard et de l'huile, je vais en essayer l'usage. Ed, convaincu de son funeste sort, se roulait sur un banc avec de piteux hoquets, et se tenait l'estomac serr deux mains, d'un air agonisant. Sans perdre une seconde, Doc coupa une norme tranche de lard et la lui prsenta. --Oh! il n'y a pas besoin... murmura Ed; il est trop tard, le poison a commenc son oeuvre diabolique. Oh! quelles souffrances! Oh! cher... cher ami! comment pouvez-vous tre si imprudent? --Pardonnez-moi, Ed! avant de mourir,... si toutefois vous succombez; rpliqua l'autre qui avait toutes les peines du monde se contenir. Enfin, peut-tre en rchapperez-vous, mon bon, mon vieux camarade: Allons, vivement, avalez-moi ce lard;--il n'y a pas une minute perdre:--avalez vigoureusement. Tout mourant qu'il se croyait, Ed eut la force de penser que dvorer plein gosier une demie livre de lard froid tait une opration pnible et ardue. Nanmoins il essaya d'en grignoter un petit morceau, perdit courage, et se laissa tomber sur le lit, dsespr. --Il ne faut pas vous dcourager ainsi, Ed, dit Flag avec autorit; essayons de l'huile, ce sera plus facile avaler. Allons! de l'nergie!... que diable! vous tes un homme, je pense! Ainsi press jusque dans ses derniers retranchements, Ed fit un effort dsespr et avala d'une seule gorge tout le nausabond contenu de la cruche qui lui tait prsente. --Est-ce qu'il n'y en a pas assez, l, pour me tirer d'affaire, docteur? demanda le patient qui, ses souffrances imaginaires, sentait se joindre une horrible plnitude d'estomac. --Je ne sais trop... trouvez-vous ce remde-l plus ais prendre que le lard? --Oh non! je ne trouve pas cela commode du tout. Il me semble que si le lard tait fondu ou coup en petits morceaux je l'avalerais plus facilement. Mais, j'y pense, si l'un de vous me frictionnait la poitrine. Squire et Flag se mirent le frotter d'importance, outrepassant mme de beaucoup ses dsirs. En mme temps Doc fit fondre du lard, dans un vaste bol, sur la flamme de la chandelle, car le feu tait teint. --Je... je... trouve que les frictions me font du bien, bgaya la triste victime en cherchant reprendre haleine sous les poings furibonds de ses amis. --C'est aussi mon avis, dit Doc sentencieusement; et maintenant si vous pouvez absorber ce bol de graisse fondue, je crois que nous arriverons vous sauver. --Ah! Seigneur! misricorde! s'cria Ed, lorsque par un effort surhumain, il et russi ingurgiter l'atroce breuvage; c'est au moins aussi mauvais que le poison! --Jamais! mon bon! jamais! observa Squire: si vous en rchappez, il faudra bnir cette mdication bienfaisante. --Mes amis! je m'en vais! c'est fini, je le sens! voyez plutt! hurla le patient qui se laissa tomber presque inanim sur le sol. Les trois impitoyables farceurs eurent un moment d'anxit: Ed se tordait dans les angoisses trs-relles d'une indigestion monstrueuse. Heureusement la vigueur de sa constitution prit le dessus, d'abondants vomissements le soulagrent: il s'endormit tout bris et tout endolori, d'un profond sommeil. La farce tait joue; les trois conspirateurs se retirrent en leurs lits respectifs, dans le ravissement d'avoir aussi bien et aussi compltement russi. Puis, ils s'abandonnrent batement aux douceurs du repos. Mais une heure indue de la nuit, vers le matin, tous les dormeurs furent veills en sursaut par un bruit trange; il leur sembla entendre quelqu'un entrer furtivement dans la chambre. --Est-ce vous Doc? demanda en baillant Squire qui occupait le mme lit avec Flag. --Non, rpondit l'autre: Je parie que c'est Ed: en tout cas il n'est pas dans le lit. --H! l'ami Ed! qu'avez-vous donc pour tre si matinal? Vous sentiriez-vous plus mal? --Mal...! grommela l'infortun, d'une voix de somnambule; je voudrais bien savoir si vous ne seriez pas dolents et tourments, ayant le corps bourr d'huile et de graisse! Un gros rire demi touff fut la seule rponse. Ed s'en formalisa: --Il vous est facile de rire, Messieurs, je n'en doute pas: je voudrais seulement que quelqu'un de vous et t aussi proche d'un empoisonnement mortel, et qu'il et souffert toutes les preuves qu'il m'a fallu traverser; nous verrions bien s'il trouverait la chose aussi rjouissante! --C'est un fait! observa Squire avec un accent sympathique. Mais comprenez, cher, qu' prsent vous voil hors d'affaire: nous en sommes heureux... mais heureux...! au point d'en avoir le fou rire. --D'ailleurs, ajouta Flag! nous ne rions pas de votre accident; Dieu nous en garde! nous trouvons seulement, que votre mdication,--si compltement efficace,--avait un cachet,... comment dirai-je?... un caractre... fort bizarre. Enfin, je pense, mon brave Ed, que vous restez notre dbiteur d'au moins trois belles peaux de loups; car en absorbant ainsi leur ragot futur, vous nous avez fait tort d'une superbe rafle; la nuit tait magnifique pour la sortie du loup. --Que la peste vous confonde tous! vous et les loups! gronda la victime en continuant se heurter et l dans les tnbres, au milieu de ses volutions inquites. --Allons, ami Ed, calmez-vous, ne vous faites pas de bile! Il n'y a eu l-dedans qu'un oubli bien involontaire. Doc va doubler ses jours de corve, pour vous remplacer; il fera la cuisine pendant trois jours encore, en punition de sa ngligence. Il ne fallait rien moins que cette flatteuse promesse pour calmer le malade: peu peu son agitation fut calme, tout le monde se rendormit. Ds les premires lueurs de l'aube, le quatuor fut debout; on expdia vivement le djener afin de mettre en train, sans retard, les affaires de la journe. Les jeunes _squatters_ se doutaient bien que Newcome ne manquerait pas de draciner leurs cltures pour les reculer sa ligne idale de dmarcation sur le terrain de Squire et de Doc: ces deux derniers formrent donc le projet de se tenir sur les lieux afin de s'opposer l'usurpation. Flag avait rendez-vous avec une compagnie d'arpenteurs qui devaient l'occuper une assez grande distance, et le retenir jusqu' la nuit. Ed dclara que son intention tait d'aller la chasse, si, aprs le repas, il se sentait la force de porter son fusil. --Vous ferez acte de bonne camaraderie notre gard, observa Flag, en fusillant les loups que vous avez mis hors de danger cette nuit. --Que la peste vous confonde, Flag! Je ne sais ce qui m'a empch de faire feu sur vous ou sur Doc, ou sur celui qui a laiss traner cette strychnine sur la table. Je ne suis pas encore bien sr que toute cette aventure ne serve pas de base une bonne plainte de ma part contre vous tous, qui amnerait parfaitement votre arrestation. --Non, mon chri, rpliqua Doc avec un sourire agaant, car il n'y avait pas plus de strychnine que sur ma main. Le tour a t bien jou, croyez-moi. Ed lana successivement un regard sur Squire et sur Flag; il les vit gonfls d'un clat de rire tout prt faire explosion. La vrit se fit aussitt jour dans son esprit; il avala la hte sa tasse de caf, et, sans prendre aucune autre nourriture, il se leva de table, prit son fusil et sortit sans dire un seul mot. --Whew...! il s'en va plus ahuri qu'un chat bouillant, dit Flag en riant; je ne serais point tonn qu'il mditt de prendre une clatante revanche. --Certainement: une autre bonne farce serait de faire mettre son aventure dans les journaux. Ah! ah! ah! serait-il enrag! Sa dignit _ditoriale_ recevrait un cruel chec. Dans tous les cas il ne nous pardonnera pas, soyez-en srs. --Bah! une tempte dans une thire! fit Squire en pirouettant. --C'est cela; et l'orage sera pass d'ici l'heure du dner: Ed n'a presque rien mang ce matin; or, la faim est un puissant ractif pour amener l'ennemi composition, rpondit Doc philosophiquement. --Eh bien! adieu mes amis, il faut que je parte, dit Flag en se levant et faisant ses prparatifs: Ayez soin de vous, Doc; prenez bien garde que Ed ne nous fasse aucune cuisine d'ici quinze jours; il nous empoisonnerait pour tout de bon. A ces mots, le jeune arpenteur tourna les talons et s'loigna en sifflant. --Flag est un bon garon, observa Doc; ce serait dommage qu'il ne russt pas. CHAPITRE III UNE TRAGDIE DANS LES BOIS Les splendeurs joyeuses d'une belle matine printanire semblaient avoir donn toute chose une vie et une animation particulires. Partout, dans les bois, retentissaient le chant des oiseaux, le murmure des insectes, l'harmonie charmante et inexprimable de ces mille petites voix confuses qui se runissent pour former l'hymne grandiose de la nature heureuse dans sa solitude. Dans les clairires on voyait et l, foltrer gracieusement les jeunes loups des prairies, glisser de monstrueux serpents rouls en anneaux tincelants, voler des papillons, courir des cureuils aux branches les plus ariennes des arbres. Henry Edwards et Frdric Allen (_Doc_ et _Squire_ du prcdent chapitre) ne pouvaient contenir leur admiration l'aspect du ravissant spectacle qui merveillait chaque pas leurs regards. Leur route ctoyait les bois des collines, en suivant un sentier qui sparait la prairie des rgions boises: d'un ct ondulait l'Ocan de la verte plaine; de l'autre, la fort profonde, comme une toison luxuriante, couvrait perte de vue les croupes fuyantes des collines dont les pentes douces descendaient jusqu'au Missouri. Par intervalles quelques longues avenues livraient passage aux regards, et dans le fond lumineux de ces votes ombreuses, on voyait scintiller les flots majestueux du _Pre des Eaux_. Un ciel dont l'azur sans tache annonait une atmosphre pure, un soleil radieux, dans l'air et sur la terre les effluves balsamiques du jeune printemps, le bonheur de vivre, la force, la sant, le courage, l'espoir, tout souriait aux jeunes voyageurs. La hache sur leurs robustes paules, alertes, gais, heureux, ils cheminaient enchantant, parlant et riant. O verte jeunesse! sourire de la vie! fleur de l'existence! que ton me reste joyeuse! ton soleil brillant! ton ciel sans nuages!... Et pourtant, par cette douce matine, il y avait une jeune et charmante crature qui ployait tristement la tte sous le fardeau de la vie. Aprs avoir prpar le repas de son pre, et mis tout en ordre dans sa pauvre cabane, Alice tait sortie pas lents avec une corbeille pour cueillir les fraises qui, par millions, tapissaient le sol humide des bois. Elle tait, au milieu de ce paysage enchanteur, une ravissante apparition, avec son blanc chapeau de paille que dbordaient de partout les boucles soyeuses de ses cheveux blonds, son chle carlate crois sur la poitrine et nou derrire la taille, sa robe gris-perle flottant au gr de la brise matinale. Doc et Squire, en l'apercevant au sortir d'un bosquet, ne purent retenir une exclamation admirative; leurs regards la suivirent avec une sympathie facile concevoir. Ils ne songeaient dj plus qu'ils taient partis pour aller disputer, pied pied, leur territoire son pre. Alice Newcome leur tait personnellement inconnue, mais sa rputation de beaut, bien rpandue parmi les settlers, tait depuis longtemps parvenue jusqu' eux. Il leur suffit d'un coup d'oeil pour deviner qu'elle tait cette charmante glaneuse de fraises, prs de laquelle ils allaient passer. Les deux jeunes gens lui adressrent un respectueux salut, mais continurent leur route en ralentissant le pas et se creusant la tte pour trouver quelque bon prtexte qui leur permt de lui adresser la parole. De son ct, Alice leur avait adress un timide regard, mais sans coquetterie. Elle ignorait tout artifice, la nave enfant; ses beaux yeux, limpides comme l'azur, refltaient son me pure, franche, loyale. A peine les voyageurs eurent-ils fait quelques pas, qu'un cri de terreur se fit entendre: c'tait la jeune fille qui l'avait pouss. Ils revinrent en toute hte vers elle, et la trouvrent immobile et comme ptrifie par la terreur, les yeux fixs sur un grand buisson tout proche. Un coup d'oeil suffit aux jeunes gens pour juger de la situation: deux normes serpents enrouls ensemble froissaient les hautes herbes sous leurs monstrueux replis et s'avanaient vers le sentier. --N'ayez pas peur, ces animaux ne sont point d'une espce dangereuse; miss... miss Newcome, je prsume? dit Fred Allen. La jeune fille poussa un soupir de soulagement: --Merci, messieurs, rpondit-elle, je vous demande mille pardons d'avoir interrompu votre course; je suis d'une poltronnerie extrme en prsence des serpents, et je ne sais pas distinguer ceux qui sont inoffensifs de ceux qui sont venimeux. Tout en parlant, Alice et ses deux auxiliaires s'taient rapidement loigns de l'horrible groupe des reptiles. --Je ne m'tonne nullement de votre frayeur, miss, se hta de dire le docteur, vos impressions sont exactement les miennes; je frissonne toujours des pieds la tte quand j'aperois un serpent, venimeux ou non. Mais, permettez-moi de pendre pour quelques instants votre corbeille, vous tes encore toute tremblante. --Je vous remercie, sir; ma corbeille est trop petite pour me paratre lourde; d'ailleurs elle n'est qu' moiti pleine, ajouta Alice en souriant, et je ne pense pas qu'il m'arrive de la remplir aujourd'hui. --Vous avez peur d'avoir peur encore?... rpliqua gament Allen. Puis il ajouta, en prenant la corbeille: Voyons si vous en avez assez pour votre dner: Ah! mais non! elle n'est qu' moiti pleine. coutez, mon claim fourmille de fraises; le docteur et moi nous allons nous mettre l'oeuvre et vous complter votre provision en un clin d'oeil, si vous voulez nous le permettre. Une expression d'inquitude vint aussitt troubler le visage d'Alice; elle s'avana vivement, la main tendue, pour reprendre sa corbeille. --Non, non! rpondit-elle prcipitamment; vous tes trop bon, je ne veux pas vous dranger plus longtemps. Les jeunes gens furent surpris du ton avec lequel fut dite cette phrase, et ne parvinrent pas dissimuler leur tonnement. La jeune fille s'en aperut fort bien, mais son trouble parut s'accrotre, elle poursuivit avec une nuance d'amertume. --N'tes-vous pas, je crois, les gentlemen avec lesquels mon pre est en dispute relativement aux limites des claims? J'ignore de quel ct est le bon droit. En conscience, je suis oblige de reconnatre que mon pre est violent, irascible; mais, sirs, je crains qu'il n'arrive quelque malheur si ces discussions se perptuent. En finissant, la voix d'Alice tait tremblante, des larmes roulaient sur ses paupires. Allen et son ami furent touchs; le chagrin d'une aussi charmante afflige ne pouvait manquer d'tre contagieux. --Ne vous alarmez pas pour votre pre, miss Newcome, lui dit Allen avec la plus grande douceur; je vous donne ma parole de ne jamais user de violence dans aucune occasion. --Je vous fais, de tout mon coeur, la mme promesse, dit le docteur. --C'est que je suis bien en peine, reprit douloureusement la jeune fille: je ne dois pas vous cacher, sirs, que mon pre est sorti ce matin avec son fusil, dans un tat d'emportement terrible. --Eh bien! dit Allen en prenant un air d'indiffrence affecte, votre pre n'a rien craindre et nous seuls sommes en danger; car, ainsi que vous pouvez le voir, nous ne sommes point arms. Alice tait peu habitue de semblables conversations; elle garda timidement le silence, mais son doux regard fit Allen une rponse bien plus expressive que tous les discours du monde. Le jeune homme, touch jusqu'au coeur par ce muet appel sa bienveillante modration, se hta de dire d'une voix mue: --Maintenant, en signe de paix et de rconciliation, vous allez nous permettre de cueillir nos fraises pour en remplir votre corbeille; vous regagnerez ensuite votre logis, gentiment approvisionne, et nous arriverons peut-tre enfin conclure une trve toutes ces discussions. N'est-ce pas, docteur? --Oui! je serais bien heureux d'en finir avec ces tiraillements pnibles, rpliqua ce dernier en prenant doucement la corbeille o son compagnon commenait dj jeter des fraises. Ainsi presse, la jeune fille les laissa faire en souriant. Intrieurement il lui semblait que cette petite aventure n'avait rien de dangereux, et, qu'au contraire, le retard apport dans la marche des jeunes gens serait utile, puisqu'il les ferait arriver moins vite sur les lieux contests; pendant ce temps la colre de Newcome aurait le temps de s'apaiser un peu la fracheur du matin. Cette pense, et quelques autres sentiments dont elle ne se rendait pas compte, ramenrent le calme dans son esprit, les teintes roses sur ses joues, le sourire sur ses lvres: elle reut la corbeille remplie jusqu'au bord, en remerciant avec effusion. --Adieu maintenant, miss Newcome, dit Allen; peut-tre avant ce soir votre pre nous invitera en manger chez vous. --Dieu le veuille! j'en serais bien heureuse! rpondit l'enfant avec une nave ardeur. Puis, tout coup se rappelant les svres paroles de son pre, et songeant que sa conversation avec des trangers avait dur trop longtemps, Alice rougit, baissa la tte et s'enfuit. Aprs l'avoir suivie des yeux jusqu' ce qu'elle et disparu derrire les arbres, Squire et Doc continurent leur promenade matinale. En arrivant sur le territoire litigieux, ils trouvrent leurs pieux arrachs entirement, une nouvelle range plante fort avant sur leur claim, en dtachait une portion considrable. Cet empitement audacieux, en tranchant dans le vif sur leur proprit, la dpouillait d'un superbe pturage et d'une futaie magnifique. Leur premier mouvement fut loin d'tre pacifique, et ils n'auraient pas eu besoin d'tre beaucoup excits pour recourir aux moyens violents. Quoiqu'ils eussent pour eux dj le droit lgal d'une concession authentique, le _droit du plus fort_ commenait leur paratre prfrable. Cependant, disons-le leur louange, le souvenir des pacifiques promesses qu'ils venaient de faire la tremblante Alice leur revint l'esprit; ils formrent la bonne rsolution d'y rester fidles. --Tout ce que nous pouvons faire en cette occurrence, dit Allen, c'est d'imiter ce vieux singe de Newcome; arrachons ses cltures et transportons-les leur place lgitime. --Adopt l'unanimit! rpondit gament le docteur; je ne vois gure d'autre parti prendre. Aussitt les jeunes gens se mirent vigoureusement l'oeuvre. Ils travaillrent ainsi pendant une heure et demie sans tre troubls dans leur occupation solitaire; mais lorsqu'ils arrivrent la fort, ils aperurent Newcome qui, appuy sournoisement derrire un arbre, guettait tous leurs mouvements. Ne voulant pas avoir l'air de le reconnatre, jusqu' ce qu'il s'annont lui-mme, ils continurent leur besogne comme si rien n'tait; arrachant, replantant, consolidant leurs pieux. Lorsqu'ils furent tout fait proches de lui, l'action s'engagea: --Vous verrez sous peu votre travail perdu, leur dit l'irascible voisin avec un affreux sourire. --Eh bien! nous recommencerons la partie ds que vous aurez fait votre jeu, rpliqua aigrement le docteur. --Oui, mais viendra le moment o vous aurez recommenc une fois de trop, gronda l'autre. --Est-ce une menace? par hasard! demanda le docteur d'une voix de cuivre. --Rappelez-vous notre promesse, Doc! murmura Allen son oreille, de faon ce que Newcome ne l'entendt pas; laissez aboyer ce vieux dogue, il ne peut nous faire grand mal. --Oh! oh! quand je n'aboie plus, je mords, moi! riposta avec une sauvage emphase Newcome, qui avait compris les derniers mots. Allen se doutait bien que cette escarmouche verbale ne finirait pas bien; pour donner son ami le temps de se calmer, il s'empressa de prendre la parole avant le docteur. --Nous ne pouvons croire, M. Newcome, dit-il posment, que vous ayez l'intention de commettre vis--vis de nous quelque acte violent ou illgal. Si nous ne pouvons arriver au rglement de cette difficult entre nous, il faudra la dfrer au claim-club ou une cour de district, comme vous aimerez mieux. --Oh! mais non! vous ne me fourvoierez pas dans les buissons de la chicane, mes beaux mignons! reprit Newcome en ricanant: je sais trop bien o s'en iraient mes droits, dans cette hypothse. Des gens comme vous ne sont pas gns par un excs d'honntet!... Je m'entends, et je prfre rgler moi-mme mes petites affaires. --Prenez garde ce que vous dites! s'cria le docteur dont le sang irlandais se mettait promptement en bullition. --Bast! n'coutons donc pas ce pauvre fou! dit Allen en se dtournant avec une expression de mpris. Au mme instant Newcome lui lana sur la tte un norme gourdin qu'il avait tenu tout prt: Allen aurait t assomm, si le docteur n'et par le coup avec sa hache en coupant le bton, et le rejetant sur Newcome. Les yeux de ce dernier tincelrent comme ceux d'un loup; instinctivement il prit et arma son fusil qui, jusque-l, tait rest appuy contre un arbre. --Faites attention! Newcome! Malheur vous si vous faites feu! cria Allen. Je retirerai si vous voulez mes propos offensants, que vous avez pourtant provoqus. Croyez-moi, restons-en l, avant qu'il survienne entre nous matire quelque terrible regret. --Pas de trve, non! cet homme doit tre mis en arrestation! vocifra le docteur hors de lui. --Eh bien! arrtez-moi si vous pouvez! rpondit Newcome en serrant les dents. A ces mots, il jeta son fusil sur son paule et disparut dans le fourr. Les jeunes gens restrent durant quelques minutes en dlibration, ne sachant quelle allure donner cette mchante affaire, en prsence d'un tel ennemi. Tout coup un clair brilla dans l'ombre du bois, une dtonation se fit entendre; le docteur tomba la renverse en s'criant: --Allen! mon Dieu! je suis frapp mort! Allen fut tellement abasourdi de cette catastrophe, qu'il resta pendant quelques instants sans savoir que faire. Cependant, au bout de quelques secondes, s'tant assur que le pauvre Doc tait rellement mort, le jeune homme reprit un peu son sang-froid et songea poursuivre le meurtrier. Mais dsesprant de l'atteindre, seul et sans armes, il courut au plus prs, c'est dire au Comptoir de la Compagnie d'Hudson: l il demanda aide et vengeance. Sur le champ le Settlement tout entier fut sur pied, la recherche du criminel. Chose trange! ce dernier n'avait pas mme song fuir: on le trouva dans le bois, proximit du thtre de son crime. Quand il vit arriver la foule menaante et irrite, il promena sur elle des regards hautains et resta firement immobile: mais lorsque les clameurs dont il tait le but lui eurent appris qu'on l'accusait d'avoir commis un homicide volontaire sur la personne d'Henry Edwards, il eut un tressaillement terrible et renversa sa tte en arrire avec une expression de mortelle angoisse. Le corps inanim d'Edwards fut transport Fairview, le chef-lieu du comt; l il fut dpos dans un caveau provisoire, en attendant la session des assises criminelles du district. CHAPITRE IV L'INFORMATION C'tait Allen qui soutenait l'accusation contre Newcome; lorsqu'on lui demanda quel autre tmoignage pourrait tre fourni dans l'enqute prparatoire, il fut forc, bien contre-coeur, de nommer Alice Newcome comme tant la seule personne qui pt confirmer la terrible vrit. Cependant il devait y avoir d'autres individus informs des sentiments hostiles que le prvenu nourrissait contre sa victime; suivant l'usage, le juge les adjura de se produire pour clairer la justice. D'autre part, il semblait par trop cruel de demander la propre fille du prisonnier des rvlations fatales pour son pre: chacun comprenait bien les angoisses dans lesquelles devait tre plonge la malheureuse enfant. Allen s'offrit pour aller la trouver et entrer en pourparlers avec elle. La cabane de Thomas Newcome tait place au centre d'une clairire, sur le sommet d'une colline dont la pente gazonne descendait en ondulant jusqu' la rivire Iowa: de cette lvation la vue dcouvrait un riant paysage tout le long du Missouri. Cette esplanade naturelle tait couverte, sur trois cts, par une paisse ceinture de hautes futaies; verdoyants remparts tout crnels de festons fleuris o s'entrelaaient la liane odorante et la vigne sauvage. Devant la maison surgissaient partout des groseillers, des fraisiers, des ronces aux fruits rouges et des arbrisseaux disposs en bosquets irrguliers; le tout formant un fouillis adorable comme tous les trsors naturels que la main prodigue du Crateur a sems au sein de cette heureuse nature vierge. La jeune matresse du logis s'occupait diligemment de prparer le repas de midi, mais non sans faire de frquentes pauses pour aller sur le seuil enguirland de la chaumire rjouir ses yeux l'aspect des cieux, des bois, des flots joyeux: comme un cho vivant des harmonies printanires, la gracieuse enfant chantait aussi en mme temps que les oiseaux et les brises murmurantes. En s'approchant de la cabane, Allen entendit la frache voix d'Alice: ses genoux flchirent sous lui, le coeur lui manquait pour broyer cette joie innocente sous le fardeau de la douleur! La jeune fille trottait allgrement par la maison; Allen le reconnaissait aux notes, tantt assourdies, tantt clatantes de sa voix. Au moment o il apparaissait dans la clairire, Alice venait une dernire fois sur le seuil de la porte sourire avec la belle journe, messagre du printemps. Elle tait ravissante voir, toute rose de l'exercice auquel elle venait de se livrer, couronne de ses beaux cheveux blonds flottant dans un joyeux dsordre, les yeux anims et riants, les lvres entr'ouvertes comme une grenade en fleur. A l'aspect de ce visiteur imprvu, ses joues plirent un peu, sa physionomie devint srieuse; elle tendit involontairement ses mains comme pour repousser une vision importune. Allen s'approcha, saisit avec un tendre respect ses doigts mignons, encore teints des rougeurs de la fraise ou de la cerise. Il la fit rentrer dans la maison: la table tait mise et portait sur son milieu la belle corbeille pleine, cueillie le matin par les deux jeunes gens. --Ah! bgaya-t-il en essayant un sourire, vous offrirez bien, sans doute, quelques-uns de ces beaux fruits au convive qui vous surprend sans tre invit? Puis il se tut, retenant toujours les mains d'Alice dans ses mains tremblantes, et fixa ses yeux sur elle avec tristesse, mais ne put ajouter un mot. La jeune fille, impressionne par l'trange contenance d'Allen, restait muette, effare, immobile, pressentant quelque chose de terrible, n'osant mme pas faire une question. Allen, de son ct, ne savait comment rompre le silence: tout coup des bruits de voix animes s'approchrent, il se vit forc de parler pour prserver Alice de quelque secousse plus foudroyante. --Pauvre enfant! s'cria-t-il d'une voix navre, j'ai de malheureuses nouvelles vous apprendre... Votre pre est en prison, et... Il ne put achever sa phrase; la jeune fille s'arracha de ses mains et bondit en arrire avec garement, puis elle retomba vanouie. Allen la relevait et s'efforait de la ranimer, lorsqu'un constable apparut sur le seuil de la porte, accompagn de deux citoyens de Fairview. Le constable, au milieu de sa rude profession, avait conserv un coeur accessible la sensibilit: il fut mu et hsita remplir son pnible devoir. --Pauvre crature! comme elle a pris cela coeur! murmura-t-il; ouf! je n'aime pas ces affaires-l; et puis, a me fend le coeur de voir les femmes mles de semblables catastrophes; elles n'ont pas la force de supporter a comme les hommes. Allen ne rpliqua rien. Il songeait amrement la triste fonction qu'il remplissait dans cette lamentable occurrence, et se figurait l'aversion que la jeune fille allait prouver contre lui... lui, l'accusateur de son pre! --Eh! mais! ce n'est qu'une enfant, remarqua l'un des deux assistants regardant par-dessus l'paule du constable: n'est-ce pas trange qu'elle compost, elle seule, toute la famille de Newcome--ce vieux gredin! --En vrit, on se demande d'o elle tient sa beaut, dit l'autre; elle est positivement trs-jolie, c'est formel. --Retirez-vous un peu, gentlemen, s'il vous plat, dit Allen avec un mouvement d'impatience, vous empchez l'air d'arriver jusqu' elle. --Elle reprend connaissance, observa le constable en se reculant jusqu'au dehors. Les deux citoyens de Fairview avaient moins de dlicatesse que le recors; ils firent semblant de bouger, mais ils restrent proximit pour surveiller les mouvements de la jeune fille. Allen les aurait soufflets s'il ne s'tait retenu. Il garda un sombre silence, s'occupant avec une sollicitude et une dlicatesse toutes fminines rparer le dsordre des vtements d'Alice. Quelques mouvements convulsifs entremls de sanglots annoncrent bientt que la jeune fille revenait elle: --Oh! mon pre! mon pauvre pre! s'cria-t-elle. En mme temps ses yeux s'ouvrirent et manifestrent une expression d'effroi en rencontrant tous ces regards trangers fixs sur elle. Cet entourage inattendu sembla lui inspirer une rsolution effare qui ranima ses forces. Elle comprima ses sanglots et se leva debout dans une attitude dsole, pendant que des larmes brlantes roulaient sur ses joues ples et glaces. --Prenez courage, miss Newcome, dit Allen: votre pre est sain et sauf pour le moment. Peut-tre la Providence lui ouvrira une voie de salut; en tout cas, il est trop tt pour vous livrer au dsespoir. Le constable qui s'tait approch pour savoir comment elle allait, entreprit de lui fournir aussi des consolations. --L! l! oui, miss, lui dit-il avec sa grosse voix enroue; de par tous les diables!... je veux dire, n'ayez pas peur! Eh! il n'y aurait plus d'hommes sur la terre si la moiti seulement des accuss taient coupables. Qui sait s'il ne surviendra pas quelque incident de nature , tablir que ce coup de feu a t purement accidentel? De par tous les diables!... je veux dire, n'ayez pas peur. --Serait-il vrai?... mon pre a donc tu quelqu'un...? s'cria Alice avec dsespoir. Mais.... vous tes vivant, sir, continua-t-elle en s'adressant Allen; et... et... qui donc... a t tu? --Mon ami, le docteur Edwards a t frapp d'un coup de fusil, rpliqua sombrement Allen, tout palpitant au souvenir de la scne sanglante arrive le matin. Alice resta muette; mais les douloureuses contractions de son visage trahissaient l'amertume intrieure de son me. Bientt elle remarqua la prsence persistante des trangers, et comprit qu'ils attendaient quelque chose. Allen tait rest assis prs d'elle; elle lui demanda voix basse quelles pouvaient tre leurs intentions. Allen fit approcher le constable: --Ce gentlemen, dit-il, vous expliquera ce qu'on attend de vous. --Ma chre miss, commena celui-ci embarrass; de par tous les diables!... je veux dire, n'ayez pas peur: c'est toujours parfaitement dsagrable pour une fille de porter tmoignage contre son pre; et, pour votre bonheur, j'espre que vous n'aurez pas grand'chose dire sur son compte, quand on vous interrogera; pour votre bonheur, je l'espre. Mais la loi et la justice le veulent; de par tous les diables!... je veux dire, n'ayez pas peur: oui, il faut qu'aujourd'hui mme, devant le juge, vous dclariez ce que vous savez sur cette affaire. Alice avait dvor avec angoisse les moindres paroles de cet homme, esprant, jusqu' la fin, y trouver quelque lueur de consolation. Lorsqu'elle et compris que tout ce verbiage ne signifiait qu'une seule chose: dposer contre son pre! le dsespoir la gagna; malgr tous ses efforts pour se raidir contre eux, ses sanglots clatrent lui briser la poitrine, et elle s'cria d'une faon dchirante: --Oh! mon pre! mon pauvre pre! Ce spectacle navrant arracha des larmes tous ceux qui l'entouraient. --De par tous les diables!... murmura le bon constable en se plongeant les poings dans les yeux; je veux dire... non... Enfin, bref,... nous avons encore trois bonnes heures devant nous, en attendant que l'information commence: nous ferions bien de retourner en ville, et de dpcher ici quelques femmes pour consoler cette pauvre afflige. Sans cette prcaution elle ne fera qu'un cri, comme a, jusqu' ce soir. Allen fit un pnible effort pour parler: --Miss Newcome, je suis oblig d'aller au village pour vaquer aux soins funbres qui concernent mon pauvre ami. Vous enverrai-je quelqu'un? --Oh! non! non! non! je ne veux voir personne, si ce n'est mon pre: pourrai-je le voir? demanda-t-elle en regardant le constable. --Je ne puis rien vous dire l-dessus, jeune lady, je suis vraiment dsol, de par tous les diables,... mais il vous sera impossible de voir votre pre avant l'interrogatoire. --Reviendrai-je vous voir dans l'aprs-midi? demanda Allen esprant que, dpourvue d'amis comme elle l'tait, Alice accepterait ses services, que, du reste, il lui offrait de bon coeur. --Non! non! sir, rpondit-elle avec une nuance de froideur: j'irai bien toute seule au village. Mais o faudra-t-il me rendre? --Plat-il? fit l'honnte constable toujours mu; ah! trs-bien... il sera dans la maison du Juge, je pense, car nous n'avons pas encore de prison Fairview. J'amnerai mon cabriolet pour vous prendre en passant: ne vous proccupez de rien si ce n'est de surmonter votre chagrin. Eh!... de par tous les diables!... Je veux dire, n'ayez pas peur: tout a tournera peut-tre moins mal que nous ne le pensons. Sur ce propos consolant, le constable se mit en route, emmenant avec lui ses deux _assistants_ qui ne le suivaient qu' regret, car c'tait pour eux un grand crve-coeur de voir Allen rester encore, et de ne pas assister jusqu'au bout cette lamentable _reprsentation_. --Je tiens beaucoup vous affirmer, miss Newcome, dit Allen, que je n'ai nullement manqu ma promesse de ce matin, ma conduite a t compltement civile et calme: j'aurais donn tout au monde afin que cette catastrophe ne vnt pas briser ainsi plusieurs existences prcieuses. --Ah! pauvre malheureuse que je suis! Ai-je vous remercier pour cela, M. Allen, puisque ce sera prcisment la condamnation de mon pre. --Souvenez-vous bien d'une chose, pauvre enfant, c'est que le crime de M. Newcome n'est connu de personne, et qu'il ne rsulte d'aucune preuve juridique. Il vous sera facile de gouverner vos paroles et vos actions en consquence. Et maintenant je dois vous quitter afin de me prparer pour l'information qui va avoir lieu. Pendant les courtes heures qui vont prcder cette solennit, pesez et prparez tout ce qui pourra tre favorable votre pre. --Je vous remercie sincrement de ces gnreux conseils, rpliqua Alice pendant que le jeune homme s'en allait grands pas, dans le but de rejoindre le constable. Miss Newcome n'avait mme pas song faire quelques questions sur l'vnement imput son pre, tant elle tait convaincue que ce dernier mditait depuis longtemps un acte de violence. Dans la droiture de sa conscience elle le reconnaissait coupable, et n'esprait pas son acquittement. Jeune et inexprimente, elle ne comprenait pas que son tmoignage aurait une importance fatale, bien suprieure celle de toute autre personne, l'exception d'un tmoin oculaire. Comme elle ignorait les circonstances du meurtre, naturellement elle pouvait, sans altrer la vrit, dire qu'elle ne savait rien: elle pouvait aussi, sans blesser sa conscience, prsenter sa dposition sous le jour le plus favorable; enfin, tout espoir ne lui semblait pas perdu, surtout lorsqu'elle se rappelait les dernires paroles d'Allen. Ces rflexions rallumrent dans son me une lueur de confiance, elle se sentit un peu plus courageuse pour comparatre devant le tribunal. Lorsque trois heures de l'aprs-midi furent arrives, le logement du Juge, temporairement converti en salle d'audience, fut envahi par la population de Fairview qui s'y touffait concurremment avec les curieux de tout le voisinage. Au milieu de la salle, sur une table grossire tait tendu le corps du dfunt; un chirurgien l'avait examin, et avait extrait la balle de sa blessure mortelle. A une extrmit de cette table tait le prisonnier; l'autre, l'accusateur. Un peu en arrire, le Juge sigeait magistralement entre ses deux assesseurs. Lorsqu'Alice apparut l'audience, le prvenu et un tressaillement terrible et il frona les sourcils d'une faon convulsive: chacun le remarqua. Aprs le lger murmure qui avait accueilli l'entre de la jeune fille, rgna un silence profond: les officiers de loi procdaient. Allen fut le premier entendu: il relata avec une saisissante nergie tous les pisodes de cette rencontre funeste et de la mort de son ami Edwards. En parlant, il s'anima au point d'oublier totalement Alice et l'intrt qu'elle lui avait inspir; il fut crasant pour l'inculp. D'autres personnes vinrent certifier ce qu'elles savaient, concernant les ternelles discussions de Newcome au sujet de la dlimitation des Claims, ses colres, ses propos menaants contre ses jeunes voisins. Dcidment la situation de l'accus ne devenait pas bonne. Enfin Alice fut entendue: il passa un frisson dans la foule, lorsqu'on remarqua ses joues ples et les regards dsols qu'elle adressait son pre. Chose trange! ce dernier tint constamment ses yeux dtourns d'elle; tout le monde l'observa. La pauvre enfant, d'une voix si faible qu' peine on pouvait l'entendre, expliqua que son pre s'tait souvent exprim avec agitation au sujet des disputes de limites, avait parl d'arracher les pieux de ses voisins, mais qu'il n'avait jamais manifest l'intention d'employer une arme feu contre ses adversaires. Questionne sur le caractre et les habitudes de Newcome, elle confessa ingnment qu'il tait irritable et la rudoyait quelquefois; mais, ajouta-t-elle en levant la voix avec un peu plus de courage, au milieu de ses plus grandes vivacits il ne m'a jamais frappe, d'o je conclus que ses colres n'ont jamais t dangereuses. On n'en demanda pas davantage la jeune fille, mais d'autres questions galement importantes et d'un grand intrt furent dbattues. On examina la nature et la direction de la plaie; on constata que la balle qui en avait t extraite s'adaptait parfaitement au calibre du fusil de Newcome: on constata encore que lorsqu'il avait t arrt, un canon de son arme tait charg tandis que l'autre venait de faire feu. Le dfenseur de l'inculp rappela que le premier tmoin avait parl de _deux_ coups de feu tirs presque simultanment, et lui posa cette question: --Le tmoin sait-il, ou pour prciser davantage, a-t-il vu qui a tir ces deux coups ou l'un des deux? --Non. --Le tmoin a-t-il remarqu quelque diffrence dans l'loignement des deux dtonations? --Maintenant qu'on voque mes souvenirs ce sujet, il me semble que j'ai observ une diffrence de proximit entre eux. --Est-ce le premier ou le second coup qui a atteint le docteur Edwards? --Je ne pourrais le dire; j'avais entendu les deux coups lorsqu'il est tomb. Le dfenseur, poursuivant ses investigations, dsira connatre la direction prise par l'inculp lorsqu'il s'tait loign des deux jeunes gens: puis, par comparaison, voulut savoir en quel endroit se trouvait le meurtrier. --Je ne pourrais rpondre d'une faon prcise, rpliqua celui-ci: dans l'motion du premier moment, j'ai seulement constat que le meurtrier se trouvait dans le bois ct de nous; mais je n'ai pas pris garde si c'tait droite ou gauche. Le chirurgien dcouvrit alors le cadavre et dmontra, par l'examen de la blessure, que la balle avait d, pour frapper Edwards, avoir t lance par un ennemi plac sa gauche, et que le meurtrier devait tre post dans un terrain plus bas que celui o se trouvait la victime. Au moment o le corps fut dvoil, l'assistance prouva une sensation poignante: seul, le prisonnier ne sourcilla pas, ne manifesta aucune motion: il laissa mme voir un certain intrt suivre les intelligentes dmonstrations du chirurgien. Cette froide impassibilit n'chappa personne, et fut l'objet de maint commentaire. L'enqute termine, le Juge dcida que le prvenu serait soumis une autre information, et qu'il devrait tre dfr aux assises du Grand-Jury. La foule qui, semblable un norme serpent, ondulait du dehors l'intrieur de la salle, ne se montra pas satisfaite d'une sentence qui, en temporisant, contrariait ses ides de justice expditive. On commena murmurer; puis on cria qu'il fallait en finir avec le vieux sclrat! le pendre... le jeter dans le Missouri... Enfin les cris se changrent en hurlements, et le moment arriva o les choses prirent une tournure inquitante. Newcome ne s'mut pas davantage de ces dmonstrations menaantes, qu'il ne s'tait inquit de l'enqute: il resta froid, calme, ddaigneux. Pendant un moment de silence obtenu grand-peine, le Juge lui demanda s'il avait quelque chose rpondre pour sa dfense: --Je n'ai pas tu Edwards, rpondit-il d'une voix assure: il y avait, avant moi, un autre individu dans la fort. Le tumulte recommena: le shriff, le constable et plusieurs agents entourrent le prisonnier; le Juge fit sommation la foule de se retirer paisiblement; il ajouta, pour la dcider, que la loi et la justice ne failliraient point leur mission; que le coupable serait puni; que les citoyens raisonnables se feraient reconnatre leur modration..... Il ajouta mille choses auxquelles le public ne prta l'oreille qu'en murmurant et en grondant toujours. Enfin, peu peu la salle fut vacue: mais alors se passa une scne dchirante. La pauvre malheureuse Alice, dont la dposition avait t si dfavorable son pre, l'attendait, toute sanglottante, pour obtenir de lui un mot de pardon, avant que les portes solitaires du cachot se refermassent sur lui. Se tranant genoux sur le seuil de la porte, elle abaissa sa tte dans ses mains, et se rpandit en plaintes dsespres. --Oh! mon pre! pourquoi ne suis-je pas morte avant de faire cette malheureuse dposition? Si l'on vous condamne, que je sois condamne aussi! qu'on me tue avec vous!... Sera-t-elle assez misrable, ma triste vie, sans pre ni mre! oh ciel! malheureuse!... malheureuse que je suis! Newcome la regardait d'un air rancuneux, sans manifester la moindre motion: --Oui! grommela-t-il sourdement, qu'elle crie, qu'elle se lamente, celle qui a tout fait pour se dbarrasser de son pre! mais elle ne recevra pas misricorde de celui pour lequel elle n'a eu aucune piti!--Enfin, elle me fatigue cette fille, avec ses dolances; allons-nous en d'ici! A ces mots, il se leva et sortit avec ses gardiens en cartant du pied la malheureuse enfant. Cette cruaut dnature faillit occasionner un mauvais parti l'inculp; la foule fut sur le point de faire un retour agressif, et nul n'aurait pu prvoir l'issue des choses, si on ne se fut ht de faire disparatre l'intraitable Newcome. Dans tous les cas, sa conduite confirma dans tous les esprits la certitude de sa culpabilit. Heureusement pour Alice, les assistants ne possdaient pas tous la mme duret de coeur. La femme du constable se sentit touche du compassion et lui offrit asile et protection: --Pauvre petite crature du bon Dieu! murmura-t-elle, en s'essuyant les yeux avec un immense mouchoir de cotonnade jaune, tout barbouill de tabac; elle ne sera pas orpheline de pre et de mre, non! je serai sa mre, et mon mari la traitera comme une fille. --Oui!... de par tous les diables!... je veux dire, n'ayez pas peur! ajouta en forme de conclusion l'honnte constable; oui, miss; elle a bien parl ma femme, mistress Wyman. Oui! de par tous les diables!... Je veux dire;... quel endurci coquin! bon pendre! Ces discours, pleins de bonnes intentions, furent suivis d'effets immdiats; la jeune abandonne fut aussitt reue, soigne, choye tendrement chez ces braves gens au coeur d'or sous une enveloppe rustique et inculte. Depuis ce jour mmorable mistress Hypurlock, femme de Silas Wyman, conquit un rang lev dans l'estime et la considration du village et conserva, jusqu' sa mort, une notable influence. CHAPITRE V UN REVENANT Le mme soir, l'un des joyeux membres du _quatuor_, actuellement rduit au _trio_, Flag le gomtre, revenait au gte, harrass de fatigue, devanant un peu l'heure habituelle du repas. Il se rencontra inopinment avec Ed, le camarade mystifi; ce dernier tait mont sur un poney, et cheminait tout doucement dans l'ombre du sentier. --Oh! c'est vous, Ed?... comment a va-t-il, maintenant? --a ne vous regarde pas, rpliqua Ed brutalement. --Allons, allons! venez par ici, mon vieux; allez-vous faire une affaire d'une plaisanterie?... Souvenez-vous de ce que dit la Bible: Ne laissez pas coucher le soleil sur votre colre... Or, le soleil est couch; donnez-moi donc une poigne de main, de bonne amiti, mon cher; oublions tout a, jusqu' ce que vous puissiez me rendre la pareille. --Peuh! ne prenez donc pas la peine d'tre sentimental, matre Flag! Je suppose que j'ai bien le droit d'tre de l'humeur qui me plat, sans que vous n'ayez rien y voir. Quant prendre une revanche, soyez sr que je n'y manquerai pas, l'occasion; alors il sera temps d'changer des poignes de main. --Tout votre aise, cher! rpondit Flag d'un ton de bonne humeur; et j'espre que ce ne sera pas long. O vous tes-vous procur ce poney? --Je l'ai achet. --Eh! il n'a pas mauvaise tournure: un bon et joli petit bidet. Combien l'avez-vous pay? --J'ai donn mon fusil en change un Omaha. --Avez-vous fait chasse aujourd'hui? --Non: il m'a pris ide d'aller voir un claim sur la Platte; c'est l que j'ai vu cet animal et que j'ai t tent d'en faire l'acquisition. --J'espre que Doc a prpar le souper, dit Flag lorsqu'ils furent en vue de la maison; cependant je n'aperois aucune lumire, pas de feu, et partant pas de souper. Cela tombe mal, car j'ai un apptit de loup enrag. Flag entra et se dbarrassa de son attirail de voyage; Ed resta au dehors pour prendre soin du poney. --Je ne puis concevoir ce que Doc et Squire peuvent faire si tard dehors, ce soir, s'cria Flag; j'ai ide d'aller au village chercher de quoi souper: qu'en dites-vous; allons-nous ensemble? Ed se tenait droit comme un poteau, dans un tat de distraction si profonde qu'il tressaillit lorsque son camarade s'approcha de lui. --Je n'ai pas faim, rpondit-il, mais je suis horriblement las. Je vais rester ici et me coucher. --Trs-bien! je vous souhaite une bonne nuit, sournois, paresseux! Et Flag s'loigna, moiti riant, moiti irrit de l'humeur farouche manifeste par Ed. Il tait prs de minuit lorsque Flag revint accompagn d'Allen et de quelques habitants de Fairview qui s'taient offerts pour transporter le corps d'Edwards. La nuit tait splendide, tide, lumineuse. Les vnements de la terre, qui nous agitent si fort, ont bien peu d'chos dans la nature. Tout en marchant vers la maison, les jeunes gens entretenaient une conversation active sur les vnements de la journe, et leur imagination surexcite passait en revue mille circonstances relatives leur ami dfunt. Toutes ces rminiscences agites avaient compltement chass le sommeil de leurs paupires, aussi lorsque, rests seuls, ils se couchrent enfin, ce ne fut nullement pour fermer les yeux, mais pour reposer leurs membres fatigus: ils continurent leur conversation. --Nous devrions veiller Ed, je suppose, proposa Flag, et lui apprendre cet vnement. --Oh non! pas cette nuit, rpliqua Squire avec accablement; j'ai eu assez d'motions aujourd'hui; il n'y a aucune ncessit de le priver de son sommeil, puisqu'il peut dormir. --J'ai beaucoup entendu parler de la fille de Newcome dans le village: d'aprs ce qu'on en dit, elle parat tre une fille bien remarquable. --Si vous voulez dire par l qu'elle est intelligente et jolie dans des conditions bien suprieures sa position de famille, vous avez raison. J'ajouterai mme qu'elle est tout fait gentille et dvoue son pre plus qu'il ne le mrite: ses manires distingues, son instruction, tout m'tonne en elle; je ne puis comprendre o elle a pris tout cela. --C'est bien ce que l'on dit dans Fairview. Il parat que la femme du Juge serait trs-bien porte pour elle, et qu'elle est extrmement contrarie de voir que la femme du constable s'en soit empare. --Eh bien! mon avis, elle est tombe en trs-bonnes mains: elle en avait besoin, la pauvre infortune, car le malheur l'a brise. Je l'ai aperue, ce matin, avant notre funeste rencontre avec son pre; elle tait rose, souriante, dlicieuse voir. Maintenant toutes ces secousses l'ont bien change; on dirait une ombre plore. --Tout le monde s'accorde dire que son pre s'est conduit envers elle comme un affreux gueux, comme un gredin sans coeur. Croyez-vous qu'il puisse y avoir quelque doute relativement celui qu'on accuse d'avoir fusill notre pauvre Doc? J'ai entendu quelqu'un raconter que tout cela n'tait pas entirement clair, malgr les preuves accablantes qui s'lvent contre Newcome. --Oh! tout ce qui n'est pas matriellement prouv peut tre l'objet d'un doute; quant moi, si quelques esprits hsitent encore, je demanderai alors ce qu'il faut pour tablir une conviction. Car enfin, Doc n'avait pas un ennemi dans le monde entier, que je sache: il tait si gnreux avec les hommes, si courtois avec les femmes, que je lui ai si souvent envi ce pouvoir d'attraction avec lequel il influenait tout ce qui l'approchait. Cette fatale querelle de claim est la seule discussion laquelle je l'ai vu prendre part. --Oui, et ce qui rend la chose pire, c'est qu'il a t tu mchamment dans cette affaire. Cependant, si, comme on le prtend, un autre coup de feu avait t tir?... --Eh bien! dans ce cas, comment admettriez-vous qu'il existt un sclrat assez vil pour se cacher en pareille circonstance et laisser peser sur un innocent une charge aussi terrible? J'avoue que cela ne m'entre pas dans l'esprit; et si Newcome ne trouve, pour sa dfense, rien de mieux que cette supposition, il sera immanquablement condamn! Les deux jeunes gens restrent pendant quelques instants silencieux; plongs dans de pnibles rflexions. Il n'y avait pas de lumire dans la chambre: la clart extrieure de la lune, filtrant au travers des volets sans rideaux, clairait assez nanmoins pour qu'on pt distinguer les objets. Et mme, Flag se souvint plus tard, que jamais cette espce de crpuscule n'avait rpandu plus de clart dans la maison; tellement que les moindres dtails de l'ameublement taient trs-visibles. Pendant qu'ils taient ainsi tous deux muets, promenant leurs regards tout autour d'eux, une ombre passant devant la fente d'un volet, intercepta momentanment les rayons de la lune. Mais ils ne distingurent pas le moindre bruit. Pourtant ils regardrent aussitt vers la porte qui s'ouvrit au bout d'une seconde, dans le plus profond silence; et ils aperurent la figure bien connue de leur ami dfunt, qui s'approchait de leur lit. L, le fantme s'arrta, ouvrit son vtement, posa le doigt sur sa blessure, pendant que sa tte vacillante, claire par la lune, avait une expression d'agonie terrible voir. Il se dtourna ensuite, toujours silencieux, dsigna Ed qui dormait profondment, et disparut lentement comme une vapeur qui se dissipe. Les deux jeunes gens furent tellement ptrifis d'horreur et de saisissement, qu'ils restrent pendant quelques secondes sans rien dire, sans faire un mouvement. Squire, le premier, reprit un peu de sang-froid et murmura: --Avez-vous vu, Flag?... --Que me demandez-vous? rpliqua l'autre en frissonnant; vous avez donc vu?... --J'ai vu Doc debout ct de notre lit. --Moi aussi..... serait-ce un tour de M. Ed? Il me fait l'effet de dormir d'un sommeil trange; nos alles et venues, le bruit de nos voix, rien ne l'a veill: a me parat louche. --Bah! il ne sait rien. Levons-nous, allons voir dehors. Ils sautrent bas de leurs lits, ouvrirent la porte, et jetrent un regard investigateur sur les environs. La clairire tait entirement claire, sans aucun point obscur o une crature quelconque et pu se cacher: elle tait silencieuse et dserte; le petit poney indien achet par Ed broutait paisiblement l'herbe humide de rose; nul tre vivant ou remuant n'apparaissait. --C'est vraiment trange! murmura Squire debout sur le seuil de la porte, aprs avoir avidement, regard de tous cts et s'tre convaincu que les alentours taient dans une solitude absolue. --Attention! dit Flag; voici Ed qui s'veille. --Qu'y a-t-il donc? demanda ce dernier, au moment o ils se retournrent vers lui; O est Doc? Est-ce qu'il lui est arriv quelque chose? Pourquoi tes-vous hors du lit? --Pourquoi me demandez-vous s'il est arriv quelque chose Doc? demanda Squire, en imposant, par un signe, silence Flag. --Je viens de rver.--Doc ne s'est pas couch. Pourquoi donc ne me donnez-vous aucune explication? Mais parlez donc! dit-il en se levant sur son coude. --Ah! la chose est trs-srieuse, Ed. --Doc a reu un coup de feu! s'cria l'autre en sautant prcipitamment bas du lit. --Oui, il a t atteint d'un coup de fusil. Mais, comment le saviez-vous? --Ah! c'est mon rve! Et il est mort? --Oui, mort: il a t tu deux heures aprs votre dpart. Une exclamation de douleur chappa au jeune homme, qui, moiti vtu, se mit arpenter la chambre d'un pas agit. --Mais, au nom du ciel! pourquoi ne m'avez-vous pas parl plus tt de a? Dites-moi comment c'est arriv. Aprs avoir racont la scne sanglante qui avait occasionn la mort de Doc, Squire pria Ed de lui expliquer son rve. --J'ai rv!... dit l'autre en marchant plus vite encore, de long en large; j'ai rv que je voyais le docteur entrer dans la chambre, vous montrer sa blessure, en lanant des regards effrayants!... oui, effrayants! --A-t-il fait quelque autre signe, avant ou aprs le geste qui indiquait sa blessure? --Non; pourquoi cette question? --Uniquement pour savoir jusqu'o tait alle l'identit entre ce que vous avez _vu en dormant_, et ce que j'ai _vu veill_; car, moi aussi, j'ai vu le docteur entrer et montrer sa blessure. Est-ce galement ce que vous avez vu, Flag? --Exactement! --Grand Dieu! murmura Ed, c'est fort trange! Squire raconta encore une fois tous les incidents de ce drame, Ed qui, graduellement, redevint calme et finit par ne plus manifester que son indiffrence habituelle. Enfin ils revinrent tous trois leurs lits, dans l'espoir d'y trouver un peu de repos; mais le jour les trouva veills comme au premier moment; rien n'avait pu les arracher leurs sombres et pnibles penses. CHAPITRE VI LE JUGE LYNCH Les funrailles du docteur Edwards furent clbres avec une certaine pompe; lorsque son corps eut t confi la terre de cette prairie, vierge de spultures, la foule regagna lentement le village, impressionne de ce spectacle toujours mouvant,--l'ensevelissement d'un jeune homme, d'un tranger, dans la terre trangre;--mais l'exaspration publique contre le meurtrier ne s'tait nullement calme. Dans la grande _log-tavern_ (taverne en troncs d'arbres rustiques) de Fairview il y avait une grande motion et meeting en permanence. On avait beaucoup causer, par-dessus tout, avec les jeunes gens qui avaient conduit le deuil de leur ami: leur entre dans cet illustre tablissement, ils furent entours de tout ce qui formait la partie importante de la population: dans ce nombre taient les habitants des villages voisins; il y avait mme des voyageurs que le bruit de cet vnement avait retenus dans la localit. Ordinairement dans ces contres aventureuses, on ne fait aucune attention un nouveau venu--le _nouveau-venu_ est le pain quotidien du dsert;--on se borne l'endoctriner autant que possible pour lui vendre quelque coin de ces _Terres d'or_, quelque claim auquel on attribue un mrite fabuleux: on cherche voir s'il a l'_oeil amricain_, le sonder, pour mieux le perforer ensuite dans les affaires. Mais, en cette solennelle circonstance, l'esprit de spculation s'tait assoupi, tous les instincts rapaces ou autres avaient disparu devant la grandissime _attraction_ du jour. Un gentlemen superbe d'aspect, entre deux ges, soutint longtemps la conversation et fournit, sans respirer, une dissertation prodigieuse sur _la tragique affaire_. On l'couta tant qu'il voulut parler; jamais orateur ne fut moins interrompu. --Je n'ai jamais vu des hommes plus affligs que deux de ces jeunes gens, remarqua un des assistants; la perte d'un frre ne leur aurait pas caus plus de chagrin. --Oui, rpondit un autre, ce sont deux beaux et bons garons. L'un d'eux est un Lgiste, fils du vieux juge Allen de l'Ohio;--j'en viens aussi, moi, de ce pays-l;--l'autre est un arpenteur du Michigan; je ne me rappelle plus son nom, car ils ont eu la bizarre ide de l'appeler _Flag_, entre eux... tout comme je vous le dis. Je ne connais gure le troisime; il a un air qui ne me convient pas parfaitement. --Eh bien! ni moi non plus. Il m'a fait l'effet de ne pas rpandre une seule larme de bon coeur... c'tait tout pleurs de crocodile, mon avis. Et puis, avez-vous remarqu la faon dont il regardait les spectateurs par-dessous son chapeau? Et son mouchoir?... on aurait dit qu'il allait s'en servir pour jouer colin-maillard. Sans mentir! il ne me donne pas dans l'oeil: je m tonne qu'Allen soit tellement li avec lui. --C'est vrai: des gens comme a ne devraient pas tre reus partout sans examen, observa sentencieusement un assistant, qui peut-tre, tout le premier, aurait t sujet l'examen. --Indubitablement! Moi, je dis que le meilleur de tous tait celui qui vient d'aller _ad patres_. Il aimait rire et aussi tre srieux; il tait encore meilleure tte qu'Allen, courageux, et farceur dans l'occasion: un vrai luron, quoi! --Oui, oui, oui!... Ah! je trouve que nous avons mal fait de ne pas mettre la main sur ce vieux sorcier de Newcome, pour le suspendre tout droit entre ciel et terre. Il n'y a pas d'autre systme employer vis vis de pareils copains!--Fusiller comme a un homme, de sang-froid! que c'est lche! --coutez! a se serait bien pass ainsi, mais on a eu piti de sa fille. Chacun en avait le coeur gros; vraiment elle est bien malheureuse, cette pauvre enfant! --Son pre a t comme une brute froce pour le malheureux docteur: vous savez qu'il tait fianc une jeune fille du district des Lacs. Le matre de poste a dit qu'il a reu avant-hier une lettre d'elle, pour lui: pensez un peu l'impression qu'elle prouvera en apprenant que le docteur est mort, mort assassin! Il est certain que si elle voit Newcome du mme oeil que nous,--et mon avis ce serait passablement naturel,--le vieux sclrat ne doit pas compter sur son amiti. Mais bah! quand un homme est assez dsespr pour en tuer un autre, il ne s'arrte pas une bagatelle d'amiti. --On dit que la fille de Newcome est au dsespoir d'avoir rendu tmoignage contre son pre: elle a pleur grands cris toute la nuit dernire, lui demandant pardon... Ah! Messieurs, je vous le demande, ce vieil endurci ne mrite-t-il pas d'tre pendu, rien que pour sa duret envers cette aimable enfant? --Oui, mais quand sa dsagrable carcasse prendra l'air entre ciel et terre, que deviendra l'intressante orpheline? Je parie qu'elle ne connat pas une me dans tout le district; et puis elle est si jeune! gure plus de quinze ans, je suppose,--et si dcourage! --Sa beaut lui servira de dot; observa un galant discoureur. --Ah! oui, parlez-en! voil une fameuse richesse.... un beau visage, et rien pour le soigner! --Ceci est un fait. Cependant je me rappelle avoir entendu le vieux Malicorne parler, avec une ardeur rutilante, de la jeune fille et de sa beaut: c'tait justement la veille du meurtre. Ma foi, il avait l'air d'un homme prt faire des folies pour elle. Cependant il y aurait danger pour lui essayer ce mariage, car sa squaw Indienne, qui est jalouse comme une panthre, le criblerait tout net de coups de tomahawk: au surplus, il n'est pas sr qu'il soit dispos pouser la fille d'un assassin. --Et moi, je dis qu'elle est en bonnes mains: la femme de Wyman s'en est charge de bien bon coeur; Wyman lui-mme ferait les choses grandement pour elle, s'il n'tait pas si pauvre; car il lui porte un vritable intrt. Pour un constable, il a l'me sensible. --L, l! De par tous les diables! il n'est pas si pauvre qu'il n'ait du pain assez pour une bouche de plus, dit le constable lui-mme, faisant tout coup apparition: personne, mes gentlemen, ne sait ce que l'avenir tient en rserve; et, par exemple, pouvons-nous dire si elle perdra, ou non, son pre... Enfin, quoiqu'il arrive, je lui donnerai tous mes soins, elle sera l'enfant de la maison, tant qu'elle voudra y rester: ma femme l'a dit. Et maintenant, croyez-moi, il est inutile de lui prophtiser malheur, ou d'augurer mal de sa jolie figure. --Hurrah pour Wyman! crirent plusieurs voix. Mais le brave constable n'tait pas venu pour recevoir des applaudissements ou pour prendre part aux bavardages; il n'avait eu d'autre intention que de surveiller un peu ce qui se passait en ce fameux meeting; aussi allait-il se retirer tout doucement, comme il tait arriv, lorsqu'un tranger qui venait de se glisser dans la salle, le prit par le bras, en homme qui a besoin d'un renseignement. --Pardonnez-moi, sir, lui dit-il, si je me permets de vous adresser une question: j'aurais besoin de quelques renseignements relatifs un individu appel Thomas Newcome: le connaissez-vous? --Oui, sir, je connais un homme de ce nom. --Pourriez-vous me faire connatre sa nationalit? --On le considre comme Anglais, quoiqu'il soit, je pense, du Connecticut. --Des environs d'Hartford, n'est-ce pas? --Oui, c'est bien cela, j'imagine. --Et, il a une fille.--Comment la nomme-t-on? --Alice. --O est cet homme--ce Thomas Newcome? --Pour le moment, il est prisonnier dans la maison du shriff, parce que nous n'avons pas encore de prison btie dans le village. Hier, un homme a t tu d'un coup de fusil, on suppose que Newcome est l'auteur de ce meurtre. Je ne puis vous dire ce qu'il y a de vrai; je lui souhaite d'tre innocent. --Ah! et sa fille, qu'est-elle devenue? --Elle est chez moi. --Pourrais-je la voir? --Je ne saurais vous dire; tes-vous de sa connaissance? --Hum!... j'ai... je lui porte beaucoup d'intrt; ce que j'ai lui dire peut tre fort important pour elle. En tout cas, il faut que je la voie personnellement. --Mais, sir, je crois qu'elle ne voudra pas vous recevoir, fussiez-vous son meilleur ami; elle a la tte perdue de cette affaire si grave pour son pre. --Je ne veux autre chose que la voir; je ne lui dirai rien, je ne la troublerai en aucune faon. Je veux seulement constater une question d'identit. --Trs-bien! je ne vois rien objecter, en ce qui me concerne. Vous pouvez venir la maison avec moi, si, comme vous venez de le dire, il y a utilit pour elle. --J'ai dit, peut-tre, je dsire, prcisment, acqurir une certitude. La maison du constable n'tait pas loigne; en trois minutes ils furent arrivs. Le constable expliqua sa femme les prtentions du mystrieux tranger. --Misricorde! elle n'est plus reconnaissable, rpondit la mnagre en se dirigeant vers une petite chambre proprette au premier tage; le mdecin lui a fait couper hier ses beaux cheveux; c'tait piti de voir mettre les ciseaux dans ces charmantes boucles si soyeuses. Ah! mon Dieu! qu'elle est change, la pauvre enfant! elle fait peur. Alice tait au lit, dvore par une fivre ardente: ses traits, empreints de la gracilit naturelle la jeunesse, taient ples, amaigris, et semblaient plus grles, plus diaphanes encore cause de l'absence de sa chevelure. Un souffle--le souffle du malheur,--avait fltri la fleur juvnile de sa beaut. L'tranger la considra longtemps en silence, et demanda ensuite, en posant le doigt sur des cheveux pars dans une corbeille. --C'est l sa chevelure? --Oui: rpondit mistress Wyman; j'ai voulu les conserver jusqu' ce que les autres soient revenus. a fait piti, vraiment! L'tranger tira de son sein une petite miniature sur ivoire, la prsenta mistress Wyman, en lui demandant si, tant en bonne sant, Alice avait quelque ressemblance avec ce portrait. --Mon doux Seigneur! s'cria la bonne femme avec admiration; peut-il avoir exist une crature aussi jolie que a? Mon Dieu! c'est tout comme une peinture invente! Je ne comprends pas qu'il y ait eu quelque part, beaut semblable! C'est encore plus charmant que la pauvre chre enfant; je ne l'aurais pas cru possible. --Ainsi donc, reprit l'tranger, vous trouvez que miss Newcome ressemble ce portrait? --Oh! oui, normment! ce sont les mmes yeux si doux; les mmes cheveux dors; le mme sourire d'ange; Alice, seulement, a la bouche moins parfaite, et le visage moins fier. A ce moment, la jeune fille s'agita fivreusement dans son lit, et murmura le cri sans cesse rpt dans son dlire. Oh! mon pre! piti! piti pour votre enfant! --Vous voyez son tat; dit mistress Wyman; elle ne dit pas autre chose, depuis sa dposition devant la justice. La duret de son pre la tuera, elle aussi. --Peut-tre avons-nous troubl son repos, rpondit l'tranger en sortant de la chambre: puis, il plaa une bourse dans la main de mistress Wyman et ajouta:--Voici une somme assez importante que je vous prie d'employer ses besoins. Ne la laissez manquer de rien, procurez-lui tout le confort possible. --Mais, sir, rpliqua mistress Wyman prcipitamment et d'un ton offens, nous n'avons pas besoin d'tre aids, ni secourus, pour avoir soin d'elle: notre intention est de la traiter comme notre enfant. --Je le sais, et je m'aperois que vous avez dj commenc excuter vos bonnes intentions. Nanmoins ne refusez pas: l'argent est toujours d'une grande utilit, miss Newcome peut en avoir besoin: d'ailleurs, c'est elle que je donne et non vous. --Wyman m'a dit que vous aviez lui communiquer une nouvelle peut-tre avantageuse. Voulez-vous revenir auprs d'elle pour lui parler; ou bien prfrez-vous nous charger de lui rapporter votre explication lorsqu'elle sera mieux portante? --Non, je n'ai rien lui communiquer; ne lui dites rien. Je peux attendre, elle aussi. Sur ce propos, l'tranger prit cong du constable et de sa femme puis il revint la log-tavern qui tait la seule htellerie logeable du pays. Pendant la dernire heure coule, cet tablissement important avait vu affluer dans son enceinte une foule htroclite qui s'attribuait le nom magnanime de peuple du territoire. Cette sage et tumultueuse assemble avait dcid l'unanimit qu'on ne pouvait abandonner aux incertitudes de la justice territoriale un coquin aussi vil que l'assassin du docteur Edwards. Malgr ses fers, il trouverait indubitablement le moyen de s'chapper, car la maison du shriff n'tait pas une prison srieuse. En peu de jours il arriverait sans peine se dbarrasser de ses chanes; d'autant mieux que le prisonnier tait accessible quiconque voulait l'approcher. Il importait au salut de la socit de ne pas mme courir le risque d'une vasion aussi dangereuse. Le prvenu avait parfaitement trahi sa brutalit dans la faon dont il avait traita sa fille... Il l'aurait tue, s'il l'avait pu! Et peut-tre... s'il parvenait s'vader, commettrait-il ce second crime plus atroce encore!! Tous ces raisonnements et beaucoup d'autres semblables amenrent l'honorable assemble conclure qu'il serait minemment opportun d'appliquer la _loi de Lynch_. Plus on discutait, plus on s'chauffait; enfin on tomba dans une sorte d'ivresse furieuse; les cris, les vocifrations s'ensuivirent; le tumulte devint froce. Vainement quelques assistants plus calmes essayrent d'arrter l'lan sanguinaire, on faillit leur faire un mauvais parti. Bientt la conflagration des esprits fit explosion comme un volcan; toute cette foule hurlante, altre de sang, courut comme un seul homme la maison du shriff. Cet honnte magistrat, le constable, tout le personnel de la justice, se grouprent pour recevoir les furieux et dfendre le prisonnier jusqu'au dernier souffle. Mais les _Lynchers_ ne parurent mme pas s'apercevoir de ce frle rempart; on culbuta les braves dfenseurs de la loi, on fora les portes, on dlia le prisonnier et on l'emmena triomphalement au lieu choisi pour l'excution. Aprs s'tre forms en bataillon carr, ils placrent leur victime au milieu, puis ils la forcrent suivre la marche. C'tait un spectacle trange de voir le misrable, ple, hagard, dfait, suivant le terrible cortge d'un pas ferme, sans se montrer effray du sort affreux qu'on lui prparait. En rponse aux injures et aux excrations dont il tait l'objet, il lanait ses bourreaux des regards de dfi et de haine, mais il ne prononait pas une parole. Le cortge ne tarda pas arriver dans une petite valle encaisse profondment entre deux collines; l, un arbre et une corde avaient t prpars; au milieu d'un profond et redoutable silence les funbres prparatifs furent accomplis, le noeud coulant fut pass au cou du patient, et on allait le lancer dans l'ternit lorsque Allen survint, hors d'haleine, et s'interposa entre Newcome et les Lynchers. Sa subite apparition et son allure effare firent impression dans la foule: pendant quelques instants l'attention se porta sur lui, on couta curieusement ce qu'il avait dire. Ds qu'il et repris sa respiration d'une manire suffisante pour se faire entendre, il leur adressa le speech suivant avec toute l'nergie dont il tait capable. --Hommes de Fairview, coutez-moi attentivement! Il s'agit d'une chose extrmement srieuse; vous tes sur le point de commettre la plus norme erreur!... peut tre un crime! car enfin, il n'est pas sr que cet homme soit le vrai coupable. --Oh! oh! que dites-vous l? s'cria la foule; la preuve!... la preuve!... N'y a-t-il pas eu mort d'homme? --J'en conviens, reprit Allen; oui, un homme, mon ami, a t lchement assassin d'un coup de feu... --Vous le voyez! il en convient! hurla la foule; mort l'assassin! tirez la corde! --Arrtez! mes amis, coutez-moi! Thomas Newcome est suspect, je le reconnais d'autant mieux que je l'ai accus moi-mme, le premier. Voyons, rpondez, pouvez-vous douter de moi, qui suis l'accusateur? --C'est vrai... murmurrent les moins exalts. Allen puisa un nouveau courage dans cette ombre d'assentiment qu'il venait d'obtenir. --Donc, si je vous parle de modration, il faut que j'aie des raisons extraordinairement srieuses... --Alors, dites-les, vos raisons! et soyez bref, crirent les plus acharns Lynchers. --D'abord, continua Allen, il est reu qu'un homme, mme accus, est toujours considr comme innocent, jusqu' ce que son crime soit prouv d'une manire incontestable. --Propos d'avocat, tout cela! cria une voix rude; le juge Lynch n'a pas besoin de discours, il lui faut des faits... --Oui! oui!! gronda la foule comme un sinistre cho; des faits, ou la mort! Allen sentit son courage chanceler, les chances favorables diminuaient. --Cependant, Gentlemen, reput-il en enflant sa voix, ai-je, oui ou non, port contre Thomas Newcome une accusation terrible?... ai-je, oui ou non, fait comparatre la propre fille de l'accus, pour qu'elle rappelt les menaces de son pre contre moi et contre le malheureux docteur?... --Eh bien! vocifra-t-on, voil des preuves convaincantes; celui qui menaait a excut ses menaces, c'est lui qui est l'assassin! --Hommes de Fairview! continua Allen; une chose que vous ignorez, je vais vous l'apprendre; c'est que dans la fort il y avait certainement un autre homme, un ennemi, en mme temps que Newcome. Deux coups de feu ont t tirs; lequel a t le coup mortel?... que celui-l qui pourra le dire se prsente et fasse connatre la vrit! qu'il vienne dposer sous la foi sacre du serment! qu'il dirige un doigt accusateur contre l'inconnu ou contre Newcome, et qu'il dise: mon choix est fait, voil le vrai coupable! Mais aussi, que le sang innocent retombe sur sa tte s'il se trompe! Il y eut un murmure annonant l'indcision dans la foule: le jeune orateur avait tout gagn en gagnant du temps. --coutez! coutez! crirent plusieurs voix. --Il ne me reste plus que quelques mots dire: vous n'avez song qu'au crime, vous avez oubli les victimes. Cette jeune fille, malheureuse enfant aujourd'hui brise par la douleur, vous allez la rendre orpheline, sans considrer si le coup sous lequel tombera son pre ne la tuera pas aussi. Hommes de Fairview! ne craignez-vous pas les nuits sans sommeil, et les rves fivreux pendant lesquels vous apparatront les ombres vengeresses de deux innocents immols par vos froces caprices?... Lequel d'entre vous voudrait qu'on agt envers lui, comme vous agissez envers Newcome?... Retenez bien mes paroles; moi l'accusateur, moi le premier instigateur de cette affaire, moi presque l'ennemi de Newcome, je vous dclare que je le crois innocent.--Et maintenant, pour venger un assassinat, assassinez votre tour, si vous voulez; ce sera un compte rgler entre vous et Dieu. Lorsque Allen eut fini de parler, il s'aperut avec surprise que la solitude s'tait faite autour de lui, le choeur des Lynchers s'tait successivement amoindri; l'accus restait seul avec quelques personnes sages et prudentes qui ne voulaient ni le Lyncher ni le laisser chapper. Ce dernier n'en pouvait croire ses oreilles, et attachait sur le jeune homme des regards stupfaits: nanmoins il resta muet, et se laissa ramener en prison sans avoir prononc une parole. L'orateur pt tre fier du succs de sa harangue; il avait obtenu un vrai triomphe, et les loges ne lui furent pas pargns. L'tranger que nous avons vu s'intresser Alice, et qui avait t l'impassible tmoin de toute cette scne, ne pt s'empcher d'adresser Allen un signe de satisfaction qu'il accompagna de quelques mots flatteurs. --Vous pouvez vous flatter d'avoir dbut par une victoire, Squire, s'cria son tour Ed en fixant sur Allen un regard scrutateur. --Et tout ira de mieux en mieux, si l'on coute mes avis, rpliqua Allen en accompagnant sa rponse d'un coup d'oeil aigu comme la pointe d'une pe. --Vous avez l'air de tenir singulirement jeter sur quelque autre le crime de Newcome. --Je tiens, et tiendrai toujours ce que _la vraie justice_ soit faite, Ed; voil tout! --Et mme, je suppose que vous seriez dispos exciter les soupons contre quelque autre, dans le but de sauver le vieux Newcome. Par ma foi, mon honorable camarade, vous manifestez un trange intrt pour l'homme qui, dans votre opinion intime, est le meurtrier de notre ami. --Comment savez-vous si bien ma pense? demanda Allen avec vivacit. --Je vous ai entendu parler avec Flag. --Ah! je croyais _que vous rviez_, alors: dit srieusement Allen. Ed poussa un clat de rire bref et trange; mais il dtourna les yeux sans rpondre et reprit le chemin du claim en grommelant qu'il avait se trouver un rendez-vous. Le lendemain matin, Ed annonait que d'importantes affaires l'appelaient dans l'Ouest; et le mme jour il quitta le settlement. Squire resta donc seul avec Flag, dans le claim: pendant longtemps leurs conversations roulrent sur la fin tragique de leur ami, et sur le mystre insondable qui continuait planer sur l'identit du vrai coupable. Plus d'une fois, au milieu de ces rveries pnibles, il leur arriva des penses et des soupons si extraordinaires qu'ils ne voulurent pas s'y arrter. Ils se contentrent de conserver au fond de leur me leurs soupons intimes, en attendant que la vrit se manifestt dans des circonstances imprvues. CHAPITRE VII UN ANNIVERSAIRE DU BON VIEUX TEMPS --Vraiment oui! je vous le dclare, vous voil redevenue vous-mme, ce matin; entirement vous-mme, sauf les cheveux, s'cria la bonne mistress Wyman aprs avoir soigneusement habill, pomponn sa jeune protge, et l'avoir confortablement installe dans un hamac, au meilleur coin du parloir. --Je vous crois, ma bonne mistress Wyman; en effet, je commence me sentir mieux. Je vous remercie mille fois de vos bons soins, vous me gtez en me dorlotant ainsi; je suis mieux traite qu'une princesse. Voil un beau jour, n'est-ce pas? Jamais le ciel ne m'avait sembl plus beau que ce matin. --Cela vient de ce que vous avez longtemps gard la chambre, sans respirer l'air du dehors, chre enfant. Moi, je trouve qu'en juin il fait meilleur encore: C'est en juin, dans la saison des roses, que je me suis marie. Il est convenu avec Silas que tous les ts nous clbrerons l'anniversaire de ce bon jour: c'est aujourd'hui cet anniversaire, dit la brave femme du constable en riant si joyeusement qu'elle oublia de s'asseoir sur la chaise qu'elle venait de se prparer. --Sans doute, vous alliez organiser une petite fte, cette occasion, demanda Alice; je voudrais bien tre assez forte pour vous aider un peu. --Oh! pourvu que vous ayez bon oeil et bon apptit, c'est tout ce qu'on vous demande. Ce n'est plus chez nous comme autrefois; nous n'aurons pas grande socit; tout est bien chang maintenant: notre fils unique est mort; notre fille est marie bien loin; l'incendie a dvor nos proprits; nous menons petite vie maintenant, afin que cela dure jusqu' la fin de nos vieux jours. Je prpare pour nous un petit dner; Silas a invit quelques amis pour nous aider venir bout de ce festin. Ainsi tenez-vous en bonne sant, soyez riante, car vous serez la joie de notre fte... Ah! chre! je sens mon gteau qui brle, j'y cours. --Seigneur! j'espre bien que ce bon gteau n'est pas avari! s'cria Alice, en suivant de l'oeil la bonne mnagre qui trottinait du parloir la cuisine. Bientt mistress Wyman reparut, une bouteille dans une main, un bouquet dans l'autre: --Oh! que nenni, il n'y a pas de mal, un peu de beurre rpandu; du reste tout va bien. Mais regardez-moi les jolis cadeaux! tout a est pour vous. Ne dirait-on pas que c'est votre anniversaire et non pas le mien?... M. Mallet vous envoie ce flacon... il y a de la liqueur Franaise,--_lixir de Chartreuse_--certes! la jolie couleur d'meraude! M. Allen vous envoie ces fleurs. Avec la bouteille il y a long comme le bras de compliments... Quant aux fleurs, un petit garon a seulement dit qu'elles arrivaient de la part de M. Allen, pour miss Newcome. Alice rougit de plaisir; sans rpondre, elle prit d'abord le flacon, le regarda avec curiosit, et admira les jolis reflets de la liqueur: mais lorsqu'elle reut les fleurs, ses mains tressaillirent de joie, elle leur sourit en les pressant contre son coeur. Mistress Wyman lui offrit de les mettre rafrachir dans un verre d'eau; ce ne fut pas sans peine qu'Alice se dcida les lui confier, encore se rserva-t-elle un bouton de rose qu'elle fixa son corsage. --N'ayez pas peur, ma mignonne, je les placerai sur la table dans un beau vase, dit mistress Wyman en observant d'un petit air malicieux le regard inquiet avec lequel la jeune fille suivait le cher bouquet; ce sera l'ornement du dner. Nous y placerons aussi le flacon d'lixir, il servira vous mettre en apptit. --Chre mistress Wyman! fit Alice avec un tressaillement nerveux; je sais que mon pre ne voulait aucunement me voir accepter des cadeaux de M. Mallet. Que me conseillez-vous de faire en cette circonstance? --Oh! oh! votre pre penserait-il?... Ici la bonne femme s'interrompit:--Mais, je ne vois aucun inconvnient ce que le riche et vieux M. Mallet envoie une bouteille de sa cave, une pauvre petite enfant comme vous. Je sais bien que les mchantes langues trouvent mal parler sur tout; cependant il faut faire une large part aux habitudes d'un homme qui a pass presque toute son existence chez les Indiens. Mallet, aprs tout, est un coeur gnreux: mon mari n'a jamais eu qu' se louer de lui. --J'aimerais envoyer cela mon pre, rpondit tristement la jeune fille, si je pensais qu'il voult l'accepter. --Je crois qu'il refusera, chre enfant; nanmoins mon mari m'a dit qu'il commenait se radoucir. Sans nul doute, le discours adress aux Lynchers par Allen lui a fait impression: ce jeune homme est all visiter votre pre il y a un couple de jours. --Qu'il est bon et gnreux, M. Allen! Je voudrais bien le voir, pour le remercier. --M'est avis que vous l'apercevrez un peu, rpliqua l'excellente femme, car je crois l'avoir invit notre dner. Allons, tendez-vous dans votre hamac et reposez gentiment; moi, je vais surveiller ma cuisine, mes gteaux, mon pudding. Reste seule, Alice passa une heure rver, demi-veille, au milieu des alternations de crainte et d'espoir; balanant, dans sa pense, les chances heureuses ou malheureuses que pouvait prsenter l'affaire de son pre; s'efforant de trouver quelque bonne raison pour avoir confiance. Depuis le premier jour, except dans les moments o elle avait perdu connaissance, la pauvre enfant n'avait eu que cette unique proccupation dans laquelle elle s'absorbait tout entire. Cette constante mlancolie l'avait un peu transforme et l'avait rendue plus touchante, en donnant sa beaut un caractre moins enfantin, en imprimant toute sa personne une gravit juvnile pleine d'un charme particulier. Elle resta longtemps ainsi, renverse dans son hamac, silencieuse et absorbe dans mille penses diverses; rpondant de loin en loin, par monosyllabes, aux questions que mistress Wyman lui faisait du fond de sa cuisine o elle brassait avec ardeur, plats, gteaux et pudding. Comme il arrive toujours aux mes dlicates et faibles, le dcouragement finit par l'emporter, les esprances furtives se dissiprent comme le crpuscule devant la nuit; Alice sentit son coeur se serrer, ses yeux devenir humides; quelques larmes brlantes roulrent sur ses joues. Mais au fond de son chagrin survivait toujours une pense qui dominait les autres; c'tait un sentiment de reconnaissance profonde pour _celui_ qu'elle avait trouv si bon, si dvou en ces tristes circonstances. Elle prit deux mains le bouquet envoy par Allen. --Oh! comme je vous aime! bien! bien! bien fort! rptait-elle avec une ferveur de tendresse dont elle ne se rendait pas compte. Tout entire ses proccupations, elle ne s'aperut pas qu'Allen arrivait et devenait l'heureux tmoin des caresses prodigues ses fleurs. Lorsqu'elle entendit sa voix douce et harmonieuse lui adresser un salut amical et s'informer affectueusement de sa sant, elle faillit s'vanouir et ne put lui rpondre que par des larmes mles de sourire: finalement elle se mit sangloter, sans savoir pourquoi. Quoique jeune et inexpriment lui-mme, Allen comprit un peu quelle pouvait tre la cause de ce grand trouble; il s'assit auprs de la jeune fille. --Ainsi donc, lui demanda-t-il d'une voix caressante, ma jeune malade aime les fleurs que je lui ai envoyes?... Elle rougit et trembla fort avant de pouvoir rpondre. Tout--coup elle s'cria: --Oh! M. Allen! c'est vous que j'aime! vous avez t si bon pour moi depuis le premier jour o je vous ai vu. Cette dclaration avait quelque chose de si inattendu, et en mme temps de si extraordinaire, qu'Allen faillit perdre contenance: il se trouva surpris et mu comme une jeune fille; en mme temps, cette situation lui parut presque inconvenante: mais ce dernier sentiment se dissipa comme un furtif nuage, surtout lorsqu'il et envisag pendant quelques instants la pure, chaste et nave figure de celle qui venait de lui parler ainsi. --Je suis heureux, bien heureux de ce que vous me dites, rpondit-il d'une voix mue; car, moi aussi, je vous aime tendrement. L'innocente Alice ne fit aucune attention la nuance exprime par les derniers mots du jeune homme. Elle ne comprit qu'une chose, c'est que leur amiti tait mutuelle; aussi elle lui sourit avec la franche joyeuset d'un enfant qui rpond une caresse maternelle. --Avez-vous de bonnes nouvelles de mon pre? demanda-t-elle ensuite. --Non, chre miss. Mais je peux vous confier un consolant secret: vous le garderez, pour vous seule, et n'en parlerez personne. Je regarde comme certain que votre pre sera acquitt: j'ai l'oeil sur un homme qui, pour moi, est le vrai coupable. Je ne saurais vous en dire davantage; mais vous pouvez me croire, il y a toute certitude que je ne me trompe pas. Alice ne put rpondre; cette soudaine invasion de plusieurs bonheurs inesprs lui remplissait l'me, et dbordait en pleurs de joie. --Oh! miss, murmura Allen, ne soyez donc pas si reconnaissante envers moi; je ne suis que l'instrument de la Providence. --Oui, oui, insista-t-elle en lui adressant un regard anglique, vous tes pour moi, pauvre orpheline, un envoy du ciel. Tout a coup une voix cordiale et bien connue s'cria vivement la porte: --Eh bonjour! M, Allen, comment ne vous ai-je pas vu entrer?... trouvez-vous qu'elle va mieux notre intressante petite malade? Excusez-moi; je vais revenir dans une minute. Et la bonne mistress Wyman disparut comme elle tait arrive. Son but tait uniquement de prvenir jusqu' l'ombre des inconvnients qui eussent pu rsulter de ce tte--tte; sa maternelle intervention produisit compltement l'effet dsir, Allen se leva vivement pour lui rpondre et la conversation prit un autre courant. Bientt la mnagre revint toute rouge du feu sacr de la cuisine: --Votre jeune pensionnaire me considre comme un phnix, mistress Wyman, dit Allen en riant; je ne sais comment supporter tant d'honneur. --Oh! faites donc le modeste!.... comme si vous n'tiez pas accoutum entendre dire du bien de vous! --Allons bon! vous vous mettez aussi de la partie! En vrit, si des compliments pouvaient donner bon apptit un convive, je serais un vrai phnix votre table, mistress Wyman. --Je suis ravie de vous voir en si bonnes dispositions, car le dner est prt. Mais Silas n'arrive pas: se mettrait-il en retard aujourd'hui? --Non! De par tous les diables!... je veux dire, n'ayez pas peur qu'un galant homme soit inexact un jour d'anniversaire! s'cria du vestibule la bonne grosse voix du constable. Il entra, salua ses htes, embrassa sa femme sur les deux joues, et poursuivit joyeusement. --En ce bienheureux jeudi, il y a vingt-sept ans, tais-je en retard, ma chre amie? --Si vous l'tiez, rpliqua celle-ci, mon nom n'est pas Mary Wyman! Le constable changea ensuite une poigne de main avec la jeune convalescente; puis, avec Allen. --Eh! donc, regardez cette enfant, observa-t-il; la voil qui reprend bon air, bon oeil, bonne sant. Il ne lui manque que les cheveux: on dirait qu'elle a pass par les mains d'une bande de scalpeurs.--A propos, on a arrt Elktown, avant-hier, trois voleurs de bestiaux (qui font aussi un peu tous les mchants mtiers); on les a fustigs d'importance et on les a chasss du territoire en les prvenant qu' leur premire rapparition, la fustigation ne les empcherait pas d'tre pendus. --Mais, o donc ces criminels trouvent-ils un asile? demanda Alice; j'aurais pens que la prairie devait leur offrir peu de refuges. --Oh! ils se fourrent dans les ravins, dans des espces de terriers creuss au flanc des collines; sur leurs petits chevaux rapides ils traversent plus aisment la plaine que dans une rgion boise; enfin, ils n'ont qu' traverser la rivire pour se trouver dans l'Iowa.--Tenez, voici une histoire sur ces coquins: il y a sur le bord des marais un gros fermier qui, la semaine dernire, avait achet une superbe paire de chevaux. Il avait pris pour palefrenier une espce de grand gaillard, de fort bonne mine, muni de magnifiques certificats: cet individu faisait parfaitement son service, et le fermier en tait ravi. Un beau matin, en ouvrant l'curie, on n'a plus trouv ni chevaux ni palefrenier. Le filou les avait emmens pour les vendre dans l'Iowa oriental, on l'a su depuis. Il n'a qu' revenir dans ces parages, son compte sera bon!... --Assez sur les voleurs de chevaux, Silas; le dner est prt; s'il refroidit nous n'aurons rien de bon.--Allen, chargez-vous de conduire cette petite fille sa place; je suis si vieille que je ne suis plus bonne pour soigner les enfants. Chacun obit la mnagre; la petite fille consentit fort gracieusement se confier au bras empress d'Allen; on prit gament place table, Alice d'un ct, Allen de l'autre, vis--vis d'elle. Les fleurs et la bouteille d'lixir figuraient honorablement devant la jeune fille: mistress Wyman en expliqua la provenance son mari, avec grande abondance de priodes laudatives l'adresse de M. Mallet. Le dner commena joyeusement et s'acheva de mme; on fit si bien honneur la liqueur de M. Mallet qu'au dessert il n'en restait plus une goutte. --Votre petite fille a t assez bonne pour m'accorder une affection fraternelle, dit Allen avec une lgre pointe de malice, lorsqu'on fut revenu s'installer au parloir; vous allez juger, mistress Wyman, si je me conduis en bon frre. J'ai pens que lorsque la sant de miss Newcome serait rtablie, elle dsirerait faire quelque chose de plus que bien dormir, bien manger, bien se promener (suivant vos prescriptions, mistress Wyman).--Il y a maintenant un certain nombre d'enfants Fairview; une cole serait la meilleure, chose du monde; je propose d'en fonder une sous la direction de miss Newcome. _J'ai calcul que vous seriez capable de tenir cole, puisque vous tes du vieux Connecticut_, ajouta-t-il an mimant d'une faon grotesque l'accent nasillard d'un pur yankee du Centre. Alice se mit rire de bon coeur, mais elle ne sut que rpondre. --Certainement qu'elle en sera capable, dit Wyman, mais elle a trop de modestie pour le dire. Cependant, je trouve qu'elle n'en a nul besoin: il y a assez pour tout le monde dans mon humble demeure; Alice peut rester ici et servir de compagne ma femme. Elle est trop jeune pour entreprendre quelque chose toute seule et livre elle-mme. --Que dites-vous donc par l? demanda la mnagre, --Ah! ma chre amie, c'est Allen qui propose d'installer cette petite fille la tte d'une cole. Qu'en dites-vous, Mary? --Ce que j'en dis? a n'a pas le sens commun! je ne puis comprendre comment vous vous fourrez de pareilles ides en tte, M. Allen! s'cria vivement mistress Wyman. --S'il vous plat, je trouverais cela fort bien, moi! riposta Alice avec une irritation contenue qui faisait trembler sa voix. --Ma bonne mistress Wyman, reprit doucement Allen, je ne prtendrais nullement vous priver de miss Newcome, si ce n'est pendant les heures d'cole; et je me garderais bien de la soustraire aucunement votre maternelle protection. C'est la femme du Juge qui m'a parl de cela, la premire; j'ai consult tous les pres de famille qui peuplent la ville, ils ont accueilli trs-favorablement l'ide d'avoir une cole. Sans doute ce n'est pas l une spculation de nature enrichir miss Newcome, mais elle y rcoltera assez d'argent pour acheter des vtements sa poupe;--car les jeunes personnes s'occupent de poupes jusqu' leur mariage, n'est-ce pas, miss Alice?... La jeune fille rpondit par un joyeux sourire, au fond duquel se lisait le bon accueil fait la plaisanterie d'Allen. --Trs-bien! fit M. Wyman, j'opine pour la chose; elle peut avoir du bon, aprs tout, Mary: d'ailleurs si a convient l'enfant, c'est dj beaucoup. --Enfin! si elle en a tant envie, elle pourra essayer lorsqu'elle sera bien portante, grommela mistress Wyman en secouant avec nergie des grains de poussire ou des miettes imaginaires qui auraient pu figurer sur son tablier; dans tous les cas, elle n'a pas besoin de faire ce mtier-l,--aucun besoin, je vous le dis. Elle a de l'argent, en bonne quantit, et pour longtemps. --Mais, chre mistress Wyman! s'cria Alice tonne; je ne possde rien, vous tes dans une complte erreur. --Oh! que nenni! ma mignonne; je ne me trompe pas; vous ignorez ce que je sais, entendez-moi bien. _Il_ m'avait recommand de ne rien dire; mais le voil parti, et, qui sait s'il reviendra? Je n'en ai parl personne autre que Silas. Mais, je dteste les secrets, et, en ma qualit de femme, je ne sais pas mieux les garder qu'une autre: a m'touffe, je le sens, quand il faut contenir un mystre, aussi, je vais m'en dbarrasser le plus vite possible. Il est venu, l'autre jour, pendant que vous tiez malade et en dlire, un gentlemen, un vrai gentlemen, qui nous a fait, mon mari et moi, beaucoup de questions sur vous. Ensuite, il a voulu vous voir de ses propres yeux: alors, nous l'avons men dans votre chambre, o il vous a longuement examine. On venait, justement, de vous couper les cheveux; il les a caresss du bout des doigts sur la table o ils taient placs, mais il n'a rien dit de plus. Sans prendre le temps de respirer, la brave mistress Wyman narra longuement tout le reste de son secret, puis elle courut chercher le petit trsor confi par l'tranger. Bientt elle revint toute triomphante, et versa dans les mains d'Alice une poigne de brillantes pices d'or. L'blouissement naf manifest par la jeune fille l'amusait fort. --a ne vient pas de mes conomies, je vous l'affirme, continua-t-elle aprs avoir joui de l'tonnement gnral. Je ne connais personne qui soit mme de me fournir une telle somme, ainsi donc vous voyez que je ne me suis pas trompe. --Laissez-moi examiner un peu cela, dit Allen; je suis lgiste de naissance, et il m'appartient de tirer au clair ce mystre. D'abord, cet or est Anglais; ensuite, je vois sur cette bourse des armoiries et une couronne brodes; cela indique que le tout provient d'une personne importante et d'un haut rang. Peut-tre allons-nous dcouvrir que cette petite fille est une princesse dguise: du reste ce n'est pas la premire fois que cette ide m'est venue l'esprit; et cet tranger est sans doute un magicien qui a mtamorphos notre Cendrillon. --C'est vraiment une chose curieuse, observa sentencieusement le constable;--mais qu'avez-vous donc? vous plissez, chre enfant! je parie que vous tes fatigue par toutes ces agitations d'aujourd'hui. --Oh non! merci, ce n'est rien, je n'prouve aucune fatigue. Quand pourrai-je commencer cette bienheureuse cole? demanda prcipitamment la jeune fille, pour dtourner la conversation. --Seulement lorsque vous serez bien portante et forte, rpliqua Allen; mistress Wyman ne vous le permettra pas plus tt. Vous ne voulez donc pas faire usage de cette petite fortune, et vous prfrez travailler comme institutrice. --Oui, si j'en suis capable. --Cependant votre curiosit doit tre pique ce sujet: ne vous semble-t-il pas qu'il y a l-dedans un mystre tout plein d'heureux prsages? --Oh non! rpliqua Alice avec un sourire embarrass. --Eh bien! moi, je ne suis pas de votre avis, reprit Allen: assurment, dans la conduite de cet tranger votre gard, il y a autre chose qu'une simple et vulgaire bienveillance. N'auriez-vous pas quelque riche parent que vous ne connaissiez pas? Excusez cette question, miss, elle n'a d'autre but que votre utilit. --Non! personne que je sache! rpondit la jeune fille en rougissant. --Vous voulez dire, personne que vous connaissiez _vous-mme_,... mais, votre famille?... --Ma mre... peut-tre;... vous me ferez plaisir, M. Allen, en ne m'adressant plus aucune question ce sujet. --Certainement, miss, je serais dsol de vous paratre indiscret et de vous peiner en aucune manire; ne parlons donc plus de cela, mais bien de notre future cole; je vais m'occuper de trouver un btiment convenable, ajouta le jeune homme en se levant pour partir. --Ah oui! vous me ferez grand plaisir: mais comment pourrai-je jamais reconnatre toutes vos bonts, M. Allen? --En me permettant de venir quelquefois parmi vos lves, miss: mon ducation a t cruellement nglige dans mon enfance, ce sera une bonne fortune pour moi de combler cette lacune. Allons, adieu, petite soeur; si mistress Wyman n'y fait pas d'objection, je reviendrai vous voir quelquefois. La bonne matresse de la maison rpondit gracieusement qu'il serait toujours le bienvenu, et le jeune homme quitta la maison en compagnie du constable. --Je le dclare, s'cria mistress Wyman avec emphase, lorsqu'Allen fut parti; je n'ai jamais vu un jeune homme ayant meilleur coeur; il me rappelle mon pauvre cher fils que nous avons perdu. Une mre ne pouvait dcerner un plus flatteur loge qu'en proclamant la ressemblance d'Allen avec son enfant ador. CHAPITRE VIII TEMPTES INTRIEURES Le Comptoir de la Cie d'Hudson tait situ environ un mille de Fairview, sur les confins intrieurs du claim de Newcome. L'emplacement tait admirable, et occupait une des stations les plus pittoresques de la rivire: adosse au flanc d'une colline boise, protge contre les inondations par des enrochements naturels, cette maison, importante pour toute la contre, reprsentait le monument le plus estim de la colonie. On avait fort habilement choisi un site qui tenait le milieu entre la rgion habite et la rgion sauvage; on avait conserv les grands bouquets de ronces, de vignes sauvages, de sapins touffus qui bordaient la rivire, en groupes irrguliers. Au milieu de cette nature luxuriante et solitaire serpentaient des sentiers isols, mystrieux, qui conduisaient la rivire, la plaine ou la montagne, au choix des voyageurs. Cet tat des lieux plaisait aux trappeurs Indiens ou sang-mls qui venaient pour trafiquer de leurs fourrures ou de leurs venaisons. Cependant les alles et venues de ces htes errants de la prairie n'taient plus, beaucoup prs, aussi frquentes que par le pass; les races rouges du dsert ayant t successivement refoules par les invasions successives de la race blanche. Par intervalles, seulement, on voyait glisser comme des fantmes silencieux, le chef Indien, drap dans sa couverture, ou la squaw peine protge par un troit vtement de calicot fan. Au Comptoir galement, tout tait calme et inoccup; on aurait dit une ferme des frontires. L'agent de la Cie et quelques Indiens ou demi-sang apprivoiss composaient tout le personnel de cet tablissement. L'difice particulirement occup par l'agent formait un btiment en troncs d'arbres, plus long que large, couvert d'un immense toit une seule pente, tout badigeonn de blanc. A chaque tage un grand balcon extrieur; au rez-de-chausse un promenoir couvert, tels taient les ornements apparents de cette habitation qui tait en tout point conforme au style adopt dans les Settlements franais du Sud. Sur le balcon du second tage, l'agent lui-mme daignait se reposer, en fumant un norme cigare, aux bienfaisants rayons du soleil couchant: de temps autre ses regards mditatifs faisaient un tour de promenade sur les rives splendides du fleuve; ensuite ils erraient avec nonchalance sur les dpendances du Comptoir. Apercevant dans la cour un jeune garon sang-ml, il lui fit signe de venir. --Henry! arrive ici vaurien! --Oui sir, je cours! rpondit l'enfant dont les yeux noirs et l'allure indolente dnotaient le mlange dans ses veines du sang Franais et Indien. Au bout d'une seconde il fut ct du fauteuil de son matre. --As-tu port les cerises et le flacon cette jeune lady, comme je te l'ai ordonn? --Oui, sir: rpondit l'enfant, sans laisser mouvoir un muscle de son impassible figure. --Qu'a-t-elle dit? --Elle a dit: Je vous remercie; c'est trs-joli, reprit le jeune drle, toujours avec un visage de bronze. --Lui as-tu annonc que, vers dix heures, j'irais me promener _par l_, en voiture? --Oui, sir. Et qu'a-t-elle encore dit cela? --Elle a dit: Je vous remercie; ce sera bien joli aussi. Sur ce propos matre Henry touffa un furtif sourire. --Elle a rpondu ainsi? ce sont les paroles de la jeune lady elle-mme?... Dis-tu bien la vrit, affreux petit gredin? --Je ne peux pas bien affirmer, parce qu'elle ne m'a pas parl; c'est une vieille lady que j'ai rencontre, rpliqua l'enfant, sur le qui-vive. --Ugh! dmon! le diable te!... Mais Henry fut plus prompt que le fouet du matre; avant qu'il et fini son moulinet, il dgringolait l'escalier. A la dernire marche il rencontra dame Ka-Shaw, la matresse indienne du logis. --Qu'est-ce qu'il y a encore de nouveau? demanda-t-elle en fort bon anglais. --Rien! rpondit l'enfant, en essayant de s'chapper. --Ah! vraiment, rien?... alors, parlez, et dites-moi tout! ou bien, a ira mal! reprit-elle d'une voix pleine d'orages. Le jeune drle savait trop bien ce qui se passait quand a allait mal, pour en courir le risque. Il s'arrta humblement devant la terrible questionneuse et rpondit: --Mallet m'a charg d'un message pour une lady; et j'ai mal fait la commission. --Ah! ah! c'tait la fille Newcome? demanda l'indienne dont les yeux brillrent. Toute rflexion faite, Henry jugea plus prudent et moins compromettant pour lui, de rpondre affirmativement. Mais cela ne suffit pas; il lui fallut expliquer en dtail toute la teneur et composition du message. --Ah! ah! ah! fit la princesse _Rouge_, in crescendo, des cerises que j'avais cueillies moi-mme ce matin! Apparemment il s'imagine que je vais lui fournir des fruits pour en faire hommage aux ladys blanches de son choix! A ce moment on entendit la voix imprieuse du matre qui appelait: Henry! Henry! Le jeune garon remonta tout doucement les escaliers, avec mille prcautions concernant le fouet. Cependant l'instrument redout ne fonctionna pas, quoique lev d'une faon inquitante: il y avait mme quelque chose de rassurant dans les yeux du matre, malgr ses sourcils froncs. --Ah! vous mentirez donc toujours, canaille indienne! vous devez tre un Pawnie; ce sont tous des menteurs et des filous. Oui, vous tes un Pawnie, jeune louveteau! Les yeux de l'enfant tincelrent: --Moi Omaha! Mallet! grommela-t-il. --Eh bien! les Omahas sont des menteurs! vous n'avez rien rpondre. Courez vite dire Jos d'atteler les chevaux, les noirs, Henry. Dites-lui aussi qu'il s'arrange de manire ce que l'quipage ait trs-bonne faon; sans quoi je vous fouaillerai tous les deux. Henry disparut avec empressement; l'_Agent principal_ (comme il se nommait lui-mme), se recueillit quelques moments pour achever son cigare; ensuite il quitta le balcon pour rentrer dans l'appartement. L il trouva Ka-Shaw qui l'attendait. --O est mon plus bel habit, Ka-Shaw? --Quel besoin avez-vous de votre plus bel habit, Mallet? quel besoin avez-vous de descendre la rivire aujourd'hui? --Je veux inviter quelques amis, Ka-Shaw, et je suis fort press. O m'avez-vous donc cach a, dites-moi? --Mallet ne peut avoir son habit, rpliqua tranquillement l'Indienne. --Ah a! que signifie cette mauvaise plaisanterie? demanda Mallet commenant se mettre en colre. --Vous pouvez bien aller voir cette fille Newcome avec vos vieux habits, riposta la squaw avec un sourire malicieux qui dissimulait mal sa fureur jalouse. --Bah! bah! vous voil encore jalouse, Ka-Shaw, dit l'agent en reprenant aussitt son sang-froid, et s'asseyant avec nonchalance sur le bord du lit: est-ce que je n'ai pas t fidle vous et votre tribu, depuis dix-sept ans? Ne vous ai-je pas accord tous les privilges que vous pouviez dsirer? Toutes nos plus belles marchandises, toute notre meilleure monnaie, toutes les prfrences n'ont-elles pas t pour vous? que vous faut-il donc de plus? --Je veux que vous restiez fidle votre femme indienne, Mallet! --Trs-bien! trs-bien! rservez votre colre pour une autre occasion, Ka-Shaw. Mais n'ayez pas la prtention de me tenir ternellement en lisire: si j'ai des amis dans votre tribu, j'en ai aussi parmi mon peuple; voyons, soyez raisonnable, donnez-moi cet habit. --Si Mallet veut l'avoir, qu'il le cherche, rpondit la squaw, sur un ton amer, et sans bouger de la place o elle s'tait assise par terre. L'agent se leva et fouilla dans une armoire ct de la chemine. Finalement il trouva l'objet cherch, mais dans quel tat! trou, dchir, en haillons! --Qu'est-ce que a signifie? hurla-t-il en fureur. La squaw, sans rien dire, le regarda d'un air diabolique. --Ah! vieille louve! vocifra Mallet hors de lui; je te chasserai hors d'ici, sur l'heure! Ka-Shaw, qui nourrissait une bonne petite vengeance l'Indienne, bondit exaspre, et, un couteau la main, s'lana sur Mallet avec l'agilit d'un chat sauvage. L'agent, pris au dpourvu, s'effora de lui arracher son arme en la saisissant par les deux mains: mais la squaw, souple et forte comme tous ceux de sa race, avait pris le dessus; pesant sur lui de tout son corps, elle le renversa sur le lit, de faon lui rendre la lutte impossible. Heureusement, cet instant critique, un employ du Comptoir survint et s'interposa en faveur de son patron. Ka-Shaw dut battre en retraite, et se retira, humble et repentante en apparence, mais la rage dans l'me. Mallet, bonhomme au fond et sans rancune, la conduisit jusqu' la porte en lui adressant force remontrances et observations philosophiques; en mme temps il lui promit de ne point la chasser si elle voulait se bien conduire l'avenir. --Il verra! il verra un jour! grommela Ka-Shaw lorsque la porte se fut referme sur elle: Ka-Shaw n'est pas une Pawnie, elle n'est pas une Oto, pour souffrir une insulte pareille. Une demi-heure plus tard, on n'aurait pu dcouvrir chez le galant Franais aucun souvenir de cette chauffoure, lorsqu'il aidait la tremblante Alice monter dans sa voiture. Ce qui agitait la jeune fille, c'tait la conscience de faire l une chose qui dplairait aux deux personnes dont elle ambitionnait surtout l'approbation--Allen et son pre. Cependant elle avait t encourage par mistress Wyman qui lui avait dclar ne voir aucun inconvnient ce qu'elle ft une petite promenade avec le vieux bonhomme. Dans l'opinion de la mnagre, l'extrme distance des deux ges autorisait cette innocente familiarit; Mallet tait un vieillard, Alice une enfant et une enfant convalescente. En dfinitive, il n'y avait pas une lady qui n'et tressailli de joie, et mis ses plus belles plumes son chapeau, en se voyant courtise aussi civilement par le riche et aimable Franais. D'ailleurs, Alice ne tarderait pas tre absorbe par les travaux de son cole, et en attendant elle ne pouvait mieux faire que d'accepter une politesse aussi inoffensive. Ainsi rassure, Alice se sentit bientt remise; le grand air, le mouvement, la beaut du jour, les gracieux compliments de son compagnon, tout contribuait lui rendre agrable et salutaire cette partie de plaisir. Au trot rapide des chevaux, on traversa le village; on dpassa la maison o Newcome tait prisonnier; on adressa un bonjour sonore la femme du Juge, un signe amical Allen debout sur le seuil de son bureau; et on se lana en pleine campagne. --L'air vif et frais a rappel sur vos joues leurs roses accoutumes, miss Newcome; lui dit M. Mallet avec sa fine fleur de galanterie habituelle. Alice reut ce compliment avec son franc et naf sourire, exempt d'amour-propre et de coquetterie; mais elle ne rpondit rien, car elle n'tait pas de ces jeunes filles hardies et loquaces que rien n'intimide. --Ce serait bien dommage de les condamner plir dans une cole, poursuivit Mallet. --Je ne suppose pas que mes futures fonctions soient terribles ce point. --Vous tes assez jeune pour tre encore une colire, au lieu de devenir institutrice, ma chre miss. --Oh oui! et assez ignorante, surtout! ajouta la jeune fille avec un petit soupir. --Mais non! mais non! Loin d'tre ignorante pour votre ge, vous tes au contraire remarquablement intelligente et sympathique. Toute jeune que vous tes, vous savez charmer quiconque vous approche. Au surplus, je pensais qu'il serait infiniment meilleur que vous allassiez passer un an ou deux dans quelque bon pensionnat de grande ville, au lieu d'entreprendre la tche de pdagogue dans un pays comme celui-ci! Ne prfriez-vous pas cela? --Si c'tait possible! rpartit vivement Alice, je serais trop heureuse! --Tout ce qui est en mon pouvoir ne devient-il pas possible pour vous? demanda M. Mallet en piant avec soin l'effet produit par ses paroles. --Vous... M. Mallet? s'cria-t-elle en rougissant de surprise joyeuse. --Certainement, riposta-t-il avec un sourire gracieux; comment ne serais-je pas charm de me rendre utile ou agrable une ravissante enfant comme vous, surtout dans les circonstances actuelles? --Moi, je ne connais rien tout cela, M. Mallet, et ne puis rien dcider par moi-mme; je voudrais, avant tout, consulter mes amis. Je ne pense pas que mon pre consente vous avoir une telle obligation. --Vous consulterez votre pre, miss; peut-tre ne sera-t-il pas aussi hostile cette ide que vous le craignez, insista Mallet en la regardant avec une admiration visible: mais, si Newcome se dcide me confier l'agrable mission de veiller amicalement sur vous, quels autres amis voudriez-vous donc consulter? --J'aimerais avoir l'avis de mistress Wyman, et... celui de M. Allen, rpondit Alice en hsitant. --Vraiment, c'est moi d'tre surpris, maintenant, miss Newcome! Je ne sache pas qu'il soit reu ou mme convenable que les jeunes filles consultent, sur leurs affaires, les jeunes gens de vingt-trois ou de vingt-quatre ans. Le jugement de M. Allen vous semble-t-il donc plus empreint de maturit que le mien? Le ton demi-moqueur, demi-svre, pris par le rus Franais, fit compltement perdre contenance la jeune fille. --Il a t si bon pour moi... balbutia-t-elle. --Mais moi aussi, je ne demande pas mieux que d'tre bon pour vous,... si vous voulez bien me le permettre, rpartit vivement Mallet avec un sourire aigre-doux. --Oh! sir, vous avez eu dj bien des bonts pour moi, et je vous en suis trs-reconnaissante. Tout le monde m'a combl d'amitis, bien au del de mes mrites. --Personne n'a rien fait de trop, mignonne rose de la prairie! Qui n'aimerait cultiver et possder une aussi charmante fleur que vous?--M. Allen est un garon d'avenir, et qui donne des esprances, comme tous les jeunes gens: mais il n'est ni assez g, ni assez sage, ni assez riche, ni assez bien pos pour devenir le protecteur d'une charmante jeune lady comme vous. --Et vous tes tout cela?... demanda Alice avec une intention malicieuse. --Mais, je pense que oui! Au surplus, afin de ne pas laisser vos susceptibilits enfantines l'ombre d'un prtexte, je me charge de vous rconcilier avec votre pre. Aurez-vous quelques bons sentiments pour moi, miss Alice, lorsque j'aurai accompli cette promesse? --Oh! sir, je serai si heureuse! si reconnaissante! oui, oui, heureuse! murmura la jeune fille en tournant, avec une expression adorable, vers Mallet, ses beaux yeux ingnus, tout humides de larmes. --Certes, ft-ce impossible, je le ferai! rpondit Mallet. Elle n'osa pas lui demander par quels moyens il comptait mener bonne fin une tche aussi difficile. Dans sa candeur confiante et inexprimente, elle considrait comme tout naturel qu'un homme d'ge et d'importance, tel que Mallet, russt o elle avait chou. Elle s'estima heureuse de rencontrer tant d'amis si chauds et si dvous; ces penses agrables se refltrent en teintes joyeuses et roses sur son charmant visage, sans qu'aucune mfiance ni aucune autre ide vnt s'y mler. Lorsqu'au retour, la voiture traversa de nouveau le village, Alice aperut de loin Allen debout sur le seuil de son bureau: mais elle remarqua qu'il rentra ddaigneusement chez lui sans se retourner pour lui adresser un regard. Cet incident, tout minime qu'il ft, inquita la jeune fille et lui gta tout le plaisir de sa promenade. --Adieu, miss Newcome, dit Mallet en la dposant la porte de mistress Wyman; ne vous installez pas dans votre cole avant que j'aie vu votre pre. Ensuite, aprs l'avoir salue d'un gracieux signe de main, l'aimable sducteur fit voler son attelage au triple galop, et disparut, comme un brillant mtore, au milieu d'un tourbillon de poussire. Le mme soir Allen se prsenta chez mistress Wyman; il venait voir si sa petite soeur pensait tre bientt assez forte pour entreprendre sa grande tche d'institutrice. La jeune fille, qui parmi ses excellentes qualits, avait surtout une rare franchise, lui fit connatre de point en point tout ce que l'Agent-Principal avait dit. --Ainsi donc, vous n'hsiteriez pas vous livrer la gnrosit de cet homme! demanda Allen, lorsqu'elle eut fini. --Je ne pense pas que mon pre y consente, rpondit-elle vasivement. --Alors, si votre pre y consentait, vous vous abandonneriez aux soins de ce trafiquant Indien? poursuivit Allen d'un ton amer et ddaigneux. Alice avait toujours les larmes proches de ses paupires; un ruisseau coula aussitt le long de ses joues. --Je voudrais avoir aussi votre consentement, murmura-t-elle d'une voix humble. --Et si je ne le donnais pas? --Oh! alors je n'aurais aucun dsir de me prter tout cela. Ce fut presque en sanglottant qu'elle fit cette dernire rponse. Le jeune homme imposa silence ses penses tumultueuses: --Tenez, petite soeur, vos larmes sont folles, lui dit-il en la prenant par les mains, et la faisant lever de dessus sa chaise; la lune brille, la brise est douce, le ciel est pur; courez vite demander mistress Wyman la permission de faire avec moi un tour de promenade sur le bord de la rivire. La permission fut gracieusement donne, avec recommandation de ne pas aller trop loin, et de prendre des vtements chauds. Alice ne se sentit pas de joie lorsqu'elle fut en route, le bras au bras du jeune homme, allongeant ses petits pas pour les accorder avec sa dmarche souple et agile. Allen reprit, sans tergiverser, la conversation, au point o elle en tait reste: --Vous dites donc que vous ne vous laisserez pas envoyer en pension par ce Franais, si je ne donne pas mon approbation cet arrangement? demanda-t-il avec un lger accent de triomphe dans la voix. --Je serais trs-malheureuse si je faisais quelque chose contre votre gr. --Vraiment! malgr l'assentiment de tous vos autres amis, vous craindriez de faire quelque chose qui me dplairait? J'en conclus que vous tenez mon avis en grande estime. Savez-vous bien, miss, que c'est pour moi un compliment flatteur. --Je suis sre que vous le mritez: ne m'avez-vous pas donn dj les preuves de la plus sincre et de la plus prudente amiti? Je me sens fire et heureuse lorsque vous m'appelez petite soeur. --Je voudrais ne plus vous donner ce nom, chre Alice, mais _un autre_ qui me fournt la possibilit de mettre distance ce _chercheur_ de liaisons avec les jeunes filles. Enfin, si ce monsieur franais voulait vous pouser aprs vous avoir tenue en pension un an ou deux que diriez-vous? --Oh! M. Allen! comment pouvez-vous imaginer des choses aussi... aussi choquantes? s'cria la jeune fille avec un accent mutin, et se dbattant pour retirer les mains qu'Allen tenait dans les siennes. --C'est justement ce que je pensais, moi, rpondit Allen avec un sourire; ce serait une indignit _choquante_ de voir une frache et charmante enfant, comme vous, unie ce vieux singe rabougri. Eh bien! croyez-moi, je parie qu'il tripote dans ce but odieux, et qu'il arrivera se procurer le consentement de votre pre. --Comment admettre cela? Mon pre, la veille du... malheur, me parlait de lui en fort mauvais termes, et me prvenait amrement contre lui. --Tout est chang pour votre pre, maintenant; Mallet est riche, entreprenant; or les riches arrivent ordinairement leurs fins, dans tout pays; Mallet y arrivera. Et maintenant, poursuivit Allen avec tendresse, que dirait petite soeur si Allen la demandait pour pouse? Il s'arrta, piant avec un vif battement de coeur la rponse qu'il esprait lire sur le visage d'Alice. Mais elle se dtourna vers l'ombre, en baissant la tte sans rien dire. Allen attendit quelques moments en silence; puis voyant que la jeune fille ne faisait aucun signe: --Vous ne me rpondez rien, chre, chre Alice! un mot, un seul mot me rendrait heureux: je ne puis supporter cette ide, qu'un vieillard odieux obtienne ce triomphe, et que votre pre abus, influenc, vous abandonne un pareil homme! Il n'y a donc rien, dans votre coeur, qui s'indigne d'une pareille perspective? rien qui vous parle en ma faveur? Le silence rgna encore entre eux pendant quelques instants; enfin Alice rpliqua d'une voix tremblante: --M. Allen, je ne ferai jamais rien pour dsobir mon pre; non, je ne le dois pas. --Ah! c'est que vous ne m'aimez pas! dit Allen sombrement. --Mais si! M. Allen; je suis bien sre que je vous aime, plus que personne au monde. Cependant je ne ferai jamais rien sans que mon pre le sache et y consente. S'il m'envoie o M. Mallet le dsire, j'irai, dt un pareil sacrifice me briser le coeur! --Croyez-vous donc que votre pre a le droit de vous sacrifier ainsi? --Je ne sais... mais bien sr, jamais je n'agirai contre le gr de mon pre! non, non, jamais! fit Alice avec une explosion de larmes. --Alors, ma bien-aime, je dois me retirer, et disparatre de votre existence, n'est-ce pas? --Mais non! en vrit, la vie me semblerait dserte sans votre amiti. Et qui sait?... ajouta la jeune fille avec un sourire d'esprance, peut-tre non pre consentira!... --Eh bien! dans ce dernier cas, miss Alice consentirait-elle devenir un jour ma femme? --Ce sera comme M. Allen voudra, murmura Alice d'une voix plus insaisissable qu'un souffle. En ce moment, retentit quelque distance la voix de M. Wyman qui appelait les deux promeneurs les croyant perdus. Ce fut comme une trompette clatante sonnant le rveil: on reprit la hte le chemin du logis. En route, Allen dit Alice: --Je vais, sans tarder, travailler assurer notre bonheur: je verrai votre pre ds demain, et, s'il ne dpend que de moi, le vieux Franais ne vous promnera plus dans son carrosse. CHAPITRE IX SACRIFICE Lorsque Alice se rveilla le lendemain matin, elle trouva la bonne mistress Wyman debout devant son lit: --Vous tes paresseuse ce matin, lui dit la bon femme; je parie que vous vous tes trop fatigue hier; cependant vous seriez veille et alerte comme une caille si vous aviez pu prvoir les bonnes nouvelles que je vous apporte. --Mon pre serait-il en libert, demanda vivement la jeune fille: En mme temps, secouant un reste de sommeil, elle sauta prestement bas du lit. --Non, ma petite chatte; mais je m'attendais cette question, car je connais votre bon coeur. Cependant il s'agit de votre pre. Il a fait dire ce matin qu'il dsirait vous voir, et comme je savais d'avance toute la joie que vous prouveriez, je n'ai pas eu la patience d'attendre votre lever.--Mais quoi?... ajouta-t-elle en remarquant la pleur et l'motion silencieuse d'Alice; a ne vous transporte pas comme je l'aurais cru? --Si bien! mistress Wyman; oh si! je suis heureuse, s'cria enfin la pauvre enfant; mais le saisissement, la surprise,... je vous remercie de m'avoir veille. Je vais m'habiller bien vite: ne m'attendez pas pour djeuner. --L! l! enfant; quelle agitation! Il y a une bonne heure que nous avons djeun: Silas est parti en ville. Mais je vous ai gard quelque chose de chaud; vous le prendrez quand vous serez prte. Lorsque Alice descendit pour djeuner, elle trouva sur la table une dlicieuse corbeille pleine de cerises fraches sur lesquelles tait cette note _A ma charmante pupille._ --Le petit groom de M. Mallet, dit mistress Wyman, a expliqu que son matre serait ici neuf heures avec la voiture, pour vous mener voir votre pre.--Enfin qu'avez-vous donc, ma chre fillette? Vous ne mangez rien: prenez donc quelques fruits; ils ont si bon air, ils sont cueillis de ce matin, j'en suis sre. --Merci, je n'en ai pas envie. Je ne goterai qu' votre dlicieux caf; il est fort de mon got. --Ah! pauvre amie! je pensais que ces bonnes nouvelles vous auraient donn bon apptit, et c'est tout le contraire. Je veux savoir pourquoi vous ne mangez pas, chre; je ne comprends rien votre trouble; est-ce que tout a ne vous semble pas bon? je vous ferai autre chose si vous voulez. --Vraiment vous me gtez par trop, bonne mistress Wyman, rpliqua Alice en essayant de sourire; tout le monde, ici, me choie comme un _baby_; il n'y a que moi qui soit une petite sotte, bonne rien. Malgr toutes les instances de la mnagre, Alice refusa de prendre autre chose qu'une tasse de caf, et se hta de procder sa toilette. A peine tait-elle prte que le pas des chevaux noirs de l'Agent rsonna sous les fentres; en mme temps ce galant gentilhomme vint se mettre sa disposition. Le trajet jusqu' la prison se fit en silence, chacun d'eux tant agit de penses impossibles communiquer. Lorsque Mallet donna la main la jeune fille pour l'aider descendre de voiture, il fut frapp de sa pleur extraordinaire, et, avec un rel intrt, lui en demanda la cause. Alice lui ayant rpondu simplement qu'elle tait dans son tat habituel, il la laissa l'entre du logement de son pre, puis, avec une profonde rvrence, lui annona qu'il se tenait sa disposition pour la ramener chez mistress Wyman. Lorsque la porte s'ouvrit pour la laisser entrer Alice prouva un si affreux battement de coeur, qu'elle chancela au point d'tre oblige de s'appuyer contre le mur pour ne pas tomber. Elle jeta un regard effray sur le visage morne et livide du prisonnier, et y lut quelque chose de fatal, d'implacable, qui la glaa jusqu' la moelle des os. --Ce n'est pas pour me rgaler de votre prsence, lui dit-il d'un ton dur et froid, ou pour tre assailli par vos jrmiades; j'ai seulement vous donner des ordres concernant votre position venir. Prenez une chaise et coutez-moi. --Oh! mon pre! lui rpondit-elle en tendant vers lui ses mains crispes par l'angoisse, vous ne me pardonnerez donc pas?... si vous saviez tout mon chagrin, si vous saviez combien je serai soumise.... --Ne me parlez donc pas d'obissance, fille d'une mre indiscipline! je saurai bien vous rduire la soumission; en tout cas, voici le moment d'obir. Il se renferma pendant quelques instants dans un sinistre silence: la malheureuse enfant resta immobile, laissant couler de grosses larmes amres. --Le trafiquant franais, reprit-il avec un mchant rire, s'est pris de votre superbe beaut; il veut, dit-il, vous _adopter_. Ce mot, pour moi, signifie que, lorsqu'il aura russi se dbarrasser de sa vermine Indienne, il prtend se marier avec vous. En mme temps, pour vous soustraire aux adorations de quelques jeunes galantins, il se dispose vous fourrer dans une cole o vous serez garde vue. Voyant qu'elle avait reu ce premier coup de boutoir avec une impassibilit de marbre, le mauvais pre s'irrita de cette rsignation et continua pour la pousser bout: --J'ai entendu raconter que vous avez commenc bien marcher dans les voies de votre mre. La nuit dernire vous tes alle faire une promenade sentimentale avec le monsieur qui a dnonc votre pre et l'a fait arrter comme meurtrier. --Ah! pour l'amour de Dieu! ne parlez pas ainsi, sanglotta la pauvre crature; M. Allen est plein de bons sentiments pour vous; il s'est montr mon gard le meilleur, le plus gnreux ami... Nanmoins, si cela vous dplat, je ne le reverrai plus. --Mallet y mettra bon ordre! ricana le vieux gredin. --Mon pre!--et elle se tranait sur ses genoux,--je romprai avec M. Allen, je vous obirai en ce qui concerne M. Mallet, je remplirai pieusement tous mes devoirs envers vous!... Mais je vous en supplie, mon pre! un mot d'affection, un regard, un signe!... permettez-moi de rester ici auprs de vous: tant que ces murs vous serviront de prison, soyons amis, pre! je vous en conjure. Une lueur de sensibilit faillit rchauffer le coeur de ce lche coquin sans entrailles. Qui n'aurait eu piti de cette enfant navre, dont l'unique proccupation tait de baiser la main qui la meurtrissait?... Mais la brutalit reprit sur le champ son empire, l'esprit du mal l'emportait sur l'ange. --En voil assez, fit-il schement; j'ai fini avec vous. Je vous ai livre Mallet, c'est lui que vous devez obissance. Excutez mes ordres, ou, par l'Enfer, a ira mal! Alice ne pt dire une parole; elle se rejeta en arrire, la tte dans les mains, et resta ainsi perdue de douleur et de dsespoir. L'unique sentiment prouv par Newcome fut le dsir de s'en dbarrasser; les pleurnicheries l'ennuyaient. Il se mit arpenter la chambre avec humeur et ferraillant avec ses chanes. Tout coup le shriff ouvrit la porte et annona un nouveau visiteur. Sans mme savoir de qui il s'agissait, Newcome le fit introduire: c'tait une diversion extrmement opportune. --Relevez-vous! sotte crature! dit-il sa fille, et soyez convenable. Allen tait dj entr, jugeant d'un coup d'oeil la triste situation. Il devina tout, comprit qu'il arrivait trop tard, et faillit laisser clater son indignation. Pourtant il se contint et adressa la parole au prisonnier, comme s'il n'et rien vu, comme s'ils eussent t entirement seuls. --M. Newcome, lui dit-il d'une voix ferme, j'ai dsir vous voir pour obtenir votre consentement mes fianailles avec votre fille: je l'aime, et je crois que ma demande est agre par elle. --Oh! oh! son ge, une fille a encore longtemps pour penser au mariage: cependant elle me parat bien hardie d'avoir os dj dcider cette question. --Rien, sans votre approbation, sir; elle n'a aucune pense qui ne soit soumise vos volonts. --Le sort de ma fille est autrement fix, rpondit schement Newcome. Voyant cet homme acharn dans son implacable obstination, Allen se tourna vers Alice qui tait reste la tte dans les mains, immobile comme la statue du dsespoir. --Vous avez donc t vendue ce Franais? lui demanda-t-il d'une voix amre, en dpit de ses efforts pour rester calme. La malheureuse enfant fit un geste affirmatif. --Et vous consentez pareil march! vous vous laisserez trafiquer comme une squaw? s'cria le jeune homme hors de lui. --J'obis mon pre, dit-elle d'un ton morne. --Votre pre! ah! vraiment, il a bien droit ce titre! Est-ce l un pre? Allen se tut, de peur d'en trop dire. A ce moment il avait un vif regret d'avoir arrt les _Lynchers_ dans leur excution sommaire. La jeune fille lui fit signe de s'approcher: --Ne devenez pas l'ennemi de mon pre, lui dit-elle, comme si elle eut devin ses penses secrtes; continuez de lui tre favorable dans cette malheureuse affaire. Allen ne rpondit que par un mouvement d'indignation, et par un serrement de main. --Alice, votre _Matre_ vous attend, fit le pre avec duret. Elle se leva sur le champ pour partir. --Pourrai-je revenir vous voir? demanda-t-elle timidement. --Mallet dcidera cela: allez! La pauvre crature, renfonant ses larmes, s'approcha de la chaise sur laquelle se tenait Newcome, et lui donna un baiser d'adieu, tout en tremblant d'tre repousse. Ensuite elle sortit la hte sans dire un mot ni adresser un regard Allen. Allen rprimant son vif dsir de la suivre, essaya de rester avec Newcome pour lui adresser les plus chaleureuses observations. Mais ce fut en vain qu'il se confondit en discours persuasifs, suppliants, admirables de douceur et de patience: le prisonnier finit par ne plus mme lui rpondre. Alors, le jeune homme se leva, gonfl d'amertume et de dsespoir, renonant prolonger la lutte avec cet tre vicieux et dnatur. --J'ai vous apprendre une nouvelle qui pourrait bien modifier vos intraitables rsolutions, lui dit-il au moment de partir: savez-vous que les parents maternels de votre fille font des dmarches pour la retrouver? Un flamboyant regard de bte fauve, lanc par Newcome, apprit Allen qu'il venait d'atteindre le point vulnrable. --Si cette protection tutlaire s'offrait votre fille, ne la prfreriez-vous pas celle de l'Agent franais. --Non! mille maldictions! hurla le prisonnier. J'aimerais mieux pour elle l'enfer avec Mallet! Allen s'enfuit pour ne pas succomber une froce tentation d'assommer ce misrable. CHAPITRE X CLAIRCISSEMENT DU MYSTRE --Oh! Hup! Comment va? s'cria Flag en faisant irruption dans le cabinet de Squire (Allen), et le trouvant plong dans ses mditations, l'air lugubre, la tte dans les mains, les coudes sur la table. Ah ! mon vieux garon, qu'est-ce donc que vous avez? Je ne vous ai jamais vu si abattu; qu'est-ce qui va mal?... les affaires, les amours, la sant?... --Tiens! c'est vous Flag! j'ai une joie prodigieuse de vous voir; rpondit Allen en lui errant les mains; depuis quand tes-vous ici? --Depuis une demi-heure: ma foi, il tait temps! Je viens de faire une tourne monstre jusqu' Elkhown et sur les confins de la Platte... glorieuse contre! je vous le dis. --Avez-vous dcouvert quelque emplacement meilleur que celui-ci? --Peuh! pas prcisment! J'aime tre proche de la rivire, de faon entendre quelquefois siffler le steam-boat. Que deviennent ces Irlandais nos voisins? --Je n'en sais rien; ils ne vont pas mal, je crois: c'est bien le dernier de mes soucis. Avez-vous revu Ed?... --Que le diable l'emporte! Il doit y avoir quelque cause sa disparition mystrieuse: voil six semaines qu'il est parti; nous devrions bien nous occuper un peu de a. --Je m'en suis occup, reprit Allen en se renversant dans son fauteuil, et faisant claquer ses doigts, et j'ai trouv plus que je ne cherchais.... Que diriez-vous si je vous apprenais que Ed est un voleur de chevaux? Flag fut si confondu qu'il ne put rien dire pendant quelques instants, et resta en contemplation devant Allen. --Mille dieux! s'cria-t-il enfin; et quand je pense que nous nous sommes acoquins avec un pareil gredin! ah! quelle parfaite canaille! --Tout sclrat, pour russir doit avoir adresse, audace et sang-froid; reprit Allen; or il possdait ces qualits au grand complet. Je ne l'ai surpris qu'une seule fois hors de garde. --Mais, comment avez-vous fait ces dcouvertes, Squire? Ed a-t-il t surpris en flagrant dlit? --Je vais vous raconter cela. Vous vous souvenez de l'apparition que nous vmes, une nuit? Nous pensions que Ed tait endormi. --Oh oui! je m'en souviens; je crois que je n'oublierai jamais cette nuit-l... Mais vous ne m'avez point parl de vos doutes cet gard. --Pour dire vrai, je n'ai eu d'abord qu'une ombre de soupon: ce n'est que plus tard, au moment de la procdure dirige contre Newcome, qu'un nouveau jour s'est fait dans mon esprit; je me suis rappel qu'il y avait eu _deux_ coups de feu, et les terribles indications du Fantme...--Il a bien montr du doigt Ed, dans son lit, n'est-ce pas? --Oh! oui certes! et avec quel regard! --Vous concevez, on a beau n'tre pas superstitieux et ne pas croire aux revenants... Il y avait l de quoi faire rflchir. J'ai donc prodigieusement song toute cette affaire; j'ai observ Ed; sa conduite n'a pas t naturelle... vous vous rappelez ce que je vous ai dit de mon dernier entretien avec lui, lors de l'affaire des Lynchers... --Oui, oui, il ne dormait pas, le tratre! --Et, depuis lors; depuis qu'il s'est vu perc jour, il a disparu! Flag rflchit pendant quelques instants: --trange! vraiment trange! dit-il enfin. Maintenant, une autre rflexion me vient l'esprit: le lendemain du meurtre il m'a dit avoir, vendu son fusil. Pourquoi cela? Il y tenait normment, et, dans une occasion prcdente, il avait refus de s'en dfaire. --Mon cher ami, interrompit Allen, apprenez qu'il ne l'a point vendu: j'ai fait ce sujet des recherches de chat, et je l'ai trouv, ce fusil, cach dans un arbre creux, peu de distance du thtre du meurtre, dans un creux de terrain correspondant parfaitement aux hypothses du docteur-mdecin qui a fait l'expertise. --Ma foi! voil des preuves irrcusables mon avis. Mais comment avez-vous su que Ed tait aussi voleur de chevaux? --Par induction certaine. Deux chevaux splendides ont t enlevs dans une ferme; on a eu le temps d'apercevoir distance le larron qui les emmenait; on m'a rapport son signalement; c'est celui de notre homme. --Oh! vous avez raison, Ed n'est autre chose qu'un vil sclrat. Qui aurait pu le croire tel... il faisait si bien l'hypocrite avec nous. Et dire que peut-tre tout cela n'est qu'une suite de notre dtestable plaisanterie envers Ed! ajouta Flag douloureusement; il aura voulu se venger.... Ah! je ne jouerai de ma vie pareils jeux! Enfin, je conclus de l que Newcome doit tre acquitt. --C'est ce qui arrivera, je suppose: aucun jury ne voudrait le condamner en prsence de pareilles incertitudes.... Quoique, vrai dire, ce ne soit qu'une autre varit de coquin. --Allons bon! il y a encore quelque chose de ce ct-l? Je le devine vos airs consterns. Voyons, racontez-moi toute cette affaire. Allen se trouvait justement dans la _priode des confidences_: il fit son ami le rcit minutieux de tout ce qui concernait Alice et leurs amours plores. --Vieux cormoran! vieux vautour! que ce Newcome, s'cria Flag: il mrite bien d'tre pendu aussi; ce serait un fameux dbarras pour la socit. Quant Mallet, tout n'ira pas comme il l'espre. Mistress Ka-Shaw est l, qui veillera au grain, je n'en doute pas... Vous connaissez ce dragon femelle?... --Tiens! au fait, je n'y avais pas song, rpliqua Allen dont le visage fut illumin par un sourire. Ce sera probablement un auxiliaire: d'autre part le mystrieux tranger reparatra; il faut l'esprer.--Mais, que vois-je?... Wyman accourt corps perdu, que vient-il nous annoncer? En effet l'honnte constable enfona la porte, plutt qu'il ne l'ouvrit, et vint tomber sur un banc comme une bombe. --De part tous les diables! je veux dire!... Elle est empoisonne!! s'cria-t-il d'une voix trangle, tout en essuyant la sueur qui baignait son visage. --Qui?... de qui parlez-vous?... demanda Allen devenu horriblement ple. --Ah! mon Dieu! la petite fille... De par tous les.... --Alice! fit le jeune homme d'une voix terrible, en se levant. --Elle est chez nous... Je devrais dire, son pauvre corps... soupira Wyman. --Allons! allons donc! hurla Allen en prenant ses pistolets et un couteau de chasse; ah! malheur! si tout est fini pour elle, d'infernales catastrophes commenceront dans Fairview!! Et il s'lana furieusement dans la direction de la maison o gisait la jeune fille. En arrivant il ne vit ni mistress Wyman en pleurs, ni le mdecin qui soignait Alice: il n'apercevait qu'elle, ple, froide, inanime, renverse dans un fauteuil. Il lui prit les mains, elles taient glaces; il lui parla, elle ne rpondit pas. Cependant le mdecin cherchait, par ses questions, tre quelque peu renseign sur les causes de cette catastrophe. --Qu'a-t-elle mang ce matin? demandait-il en prparant un vomitif. --Presque, rien, rpondait mistress Wyman; elle n'a pas mme voulu toucher ces cerises fraches, envoyes ce matin par Mallet; elle n'a bu qu'un peu de caf. --Quelqu'un a-t-il touch ces fruits? --Personne: les voil tels que je les avais placs sur l'tagre, en les recevant. --Il faut les ranger, dit Allen; on les soumettra une analyse. Pendant la nuit entire ou s'empressa autour de la malade et, vers le matin, quelques symptmes favorables apparurent. Le bruit de cet vnement tait promptement arriv aux oreilles de Mallet. Sur le champ ses soupons se portrent sur Ka-Shaw, la terrible Indienne; mais, allant au plus press, il s'lana vers l'curie pour enfourcher un cheval et courir chez Wyman. Par un hasard trange, Ka-Shaw se trouva sur son passage. --Ah! dmon! vocifra Mallet en sautant sur elle et la saisissant par le bras; tu l'as empoisonne, cette pauvre enfant qui ne t'avait jamais rien fait. Mais tu mourras aussi, vieille louve enrage! --Elle est donc morte, cette fleur blanche? fit-elle, l'oeil tincelant; ah! Ka-Shaw en est fche pour ce pauvre Mallet! --Misrable! avoue ton crime! reprit le Matre hors de lui. --Mallet est ivre, rpondit froidement l'Indienne, plus impassible que le bronze. --Que la foudre t'crase! hurla l'autre en la secouant avec violence. --Prends garde, Mallet! Une fille des Omahas n'oublie rien! dit Ka-Shaw avec un calme sinistre. --Omahas! tratres! voleurs! assassins! voil ce que vous tes!.... Il n'avait pas fini, qu'un clair brilla aux mains de l'Indienne et s'abattit sur l'paule du Matre: le sang coula aussitt d'une large blessure. Mais, avec une nergie double par la colre et le sentiment du danger, Mallet se dgagea des treintes de la squaw, lui arracha son couteau et le lui plongea dans la poitrine. Elle poussa un cri rauque et tomba raide morte en l'entranant dans sa chute. Tout cela s'tait pass avec la rapidit de l'clair. --Pauvre femme! murmura Mallet en se relevant sur un genou et contemplant sa victime, je crois en vrit que je l'ai tue. Cette sanglante scne, toute rapide qu'elle et t, fit rassembler autour des combattants le personnel entier du comptoir: les Blancs n'osrent rien dire, car ils avaient peur du _Matre_, d'ailleurs Ka-Shaw tait dteste cause de son caractre insolent et emport. Les Indiens seuls se rpandirent en murmures menaants. --Je ne puis prendre beaucoup de temps pour me soigner, dit Mallet au mdecin aussitt appel pour penser sa blessure: il faut que j'aille Rserve expliquer cette affaire aux Indiens, ou bien ils seront enrags pour avoir mon scalp. --Et vous ne feriez pas mal de porter avec vous quelques centaines de dollars.... cela ne serait pas sans influence sur le sentiment national des Indiens. --Mon Dieu oui! voil une affaire qui me cotera cher. Je suis fch d'avoir tu cette squaw, car je n'aime pas le sang; pourtant il est certain qu'elle avait empoisonn la petite Newcome, et, voyant qu'elle en est rchappe, la Sauvage aurait fort bien pu s'attaquer moi. De par tous les Diables! comme dit Wyman, il faudra que je plante l cette existence Indienne; j'en ai assez. Telle fut l'oraison funbre de Ka-Shaw, et la moralit de ce drame. CHAPITRE XI L'HISTOIRE D'UNE NUIT Deux mois s'taient couls, Alice tait toujours chez les poux Wyman. Sa convalescence avait t longue et chancelante; le mdecin l'avait dclar incapable de supporter la vie de pension. Nanmoins les projets de Mallet n'avaient nullement chang; et, sous prtexte de lui faire un trousseau, il transformait journellement le parloir de mistress Wyman en un bazar encombr d'toffes, de soieries et de somptueux colifichets destins la toilette. Mais la jeune fille tait loin d'accorder ces charmants objets l'attention joyeuse qu'ils semblaient mriter. Aux interjections admiratives mistress de Wyman elle ne rpondait que par un triste sourire de complaisance: sa jeunesse et sa gait semblaient s'tre vanouies ensemble. Un jour elle annona mistress Wyman son dsir d'aller visiter l'ancienne demeure paternelle, au _Claim_; et sur l'offre faite par la bonne femme de l'y accompagner, elle manifesta l'intention formelle de s'y rendre seule. Ce ne fut pas sans l'accabler de mille recommandations que l'excellente femme la laissa partir; mais il fallut en revanche promettre un trs-prompt retour. Lorsque, aprs avoir gagn le bord de la rivire, elle se trouva au milieu de la solitude solennelle de la prairie, ces mille penses tumultueuses assaillirent son esprit: le souvenir du jour terrible,--de la scne sanglante--dont le thtre tait sous ses yeux; le souvenir des vnements sombres qui s'taient succds depuis lors; le souvenir aim et redout la fois de _celui_ qui s'tait montr son seul, vrai, loyal ami; et toute une lgion de rveries amres, anxieuses, dsoles, vinrent tourbillonner dans sa tte, l'enveloppant, l'inondant comme un brouillard par une journe sans soleil. Elle marchait ainsi, le long des flots murmurants, sans voir un canot qui se glissait sous les ronces du rivage, sans s'apercevoir que des yeux tincelants suivaient ses pas. Tout coup une ombre, descendant de la colline, s'approcha d'elle, une voix bien connue la fit tressaillir en prononant son nom. --Quel bon gnie vous amne dans ces parages, chre Alice? demanda Allen. Alice prouva une commotion mle de joie et de douleur: --Je vais revoir encore une fois la maison, rpondit-elle d'une voix tremblante. --Vous tes encore si faible! je vous vois chanceler! Mais aussi vous commettez une imprudence en venant seule par ici. Songez donc que ces dserts sont infests de bandits qui seraient fort dangereux pour vous. Tenez, justement, je cherche vainement mon cheval depuis ce matin; il a disparu d'une faon inexplicable: je souponne la prsence de quelques effronts malfaiteurs. Marchons ensemble, et causons de bonne amiti; ces bosquets verts, cette prairie en fleur, seront pour nous un paradis terrestre. Alice ne pouvait refuser; et tous deux accomplirent le plerinage qu'elle projetait, babillant, rvant tout veills, oublieux du pass et de l'avenir. Les heures passrent rapides et heureuses, il fallut l'ombre naissante pour les faire songer au retour. Lorsqu'ils furent en vue du sentier bordant le fleuve, Alice poussa un cri: --Oh! j'aperois un homme qui marche furtivement dans le bois! --O donc? --Dans le ravin qui descend la rivire; voyez-vous? --Ah oui! mais n'ayez aucune frayeur, il ne peut nous dcouvrir travers les feuillages. Mais... Grand Dieu! poursuivit le jeune homme aprs quelques instants d'examen; je connais cet homme, Alice! c'est celui qui devrait tre la place de votre pre. Une motion terrible s'empara d'Allen; son front se couvrit de gouttes de sueur. --Vous sentez-vous capable d'un acte de bravoure, chre amie? Voulez-vous m'aider m'emparer de ce bandit? Oh! ne me regardez pas avec ces yeux effrays! Vous ne courrez aucun risque: je mourrais plutt que de hasarder un seul de vos cheveux. --Mais vous? murmura-t-elle; seul et sans armes? --Je saurai bien en venir bout, soyez tranquille. Le voil qui arrive par ici, dit Allen en suivant de l'oeil les allures de l'ennemi: s'il me voit il sera troubl et battra en retraite; si, au contraire, il n'aperoit que vous, rien ne l'inquitera. Et maintenant, chrie, si vous pouvez prendre sur vous d'affronter cette aventure, votre pre est sauv. Voulez-vous? Alice fit un lger signe de consentement; le temps pressait; Allen ne put que lui presser la main en forme d'encouragement, puis il se cacha dans un gros tronc d'arbre creux. La jeune fille se mit marcher tout doucement, tournant le dos Ed (car c'tait lui), et feignant de se diriger vers la cabane de son pre. Le rdeur ne tarda pas apercevoir le blanc vtement d'Alice qui flottait au gr du vent. --Oh! oh! dit-il; le jeune oiseau vient voltiger prs du nid, pendant que le vieux est en cage. Ce sera peut-tre une mdiocre rcration pour elle et pour moi de nous rencontrer. Mais, que diable vient-elle faire par ici? et moi aussi donc, qui m'a pouss par l? C'est bizarre... Quoi qu'il en soit, elle est furieusement jolie pour la fille d'un assassin. Oh! oh! oh! c'est bizarre! Et il fit entendre un ricanement sinistre. A ce moment il tait prcisment en face de la cachette d'Allen: et il s'arrta quelques instants, irrsolu et prs de retourner sur ses pas. --Eh mais! il faut se mfier... reprit-il; Squire pourrait bien tre la recherche de son cheval, aujourd'hui. Je ne sais pas s'il prend en bonne part ce genre de plaisanterie? Tiens, voil encore la petite Newcome... Bah! je vais la rejoindre et faire avec elle un petit bout de conversation; elle ne me reconnatra pas. --Mais je te reconnais, moi! s'cria une voix forte ses oreilles. En mme temps les mains vigoureuses d'Allen le serraient comme dans un tau et le contenaient dans une invincible treinte, malgr sa furieuse dfense. Dans la lutte, tous deux roulrent par terre, mais Allen sut garder l'avantage et russit lui arracher ses armes. Cependant, Ed,--ou pour lui donner son vrai nom, Jo Carnes, le fameux voleur de chevaux,--se dbattait avec une violence dsespre, et si Allen n'et t d'une force bien suprieure, l'issue du combat aurait t douteuse. --Aidez-moi, Alice! s'cria-t-il haletant; par ici! roulez ce lien autour de ses bras: bon! serrez fort! plus fort encore! un bon noeud maintenant! Employez toutes vos forces! La jeune fille obit avec l'nergie que lui inspirait le sentiment du danger; l'ardeur de ses propres efforts augmentait sa vigueur; ses petites mains ne tremblrent plus, elle russit lier fortement le prisonnier. Ce dernier, en se voyant vaincu, changea de visage: l'expression de rage et de frocit empreinte sur ses traits disparut pour faire place un air sarcastique. --Il est rare pour un homme d'avoir un tel honneur! dit-il; certes, c'est beau d'tre fait prisonnier par une jolie fille! Squire, je vous dois beaucoup... et un de ces jours, nous rglerons notre compte ensemble! Mais envers vous, miss Newcome, je ne pourrai jamais m'acquitter convenablement! --Combien j'ai vous remercier, courageuse amie, lui dit Allen en se relevant; mais je crains d'avoir abus de votre dvouement, car vous me semblez vraiment puise de crainte et d'horreur. Cependant, il faut en finir avec cet homme: je vous propose de rester encore quelques instants le garder ici, pendant que je cours chercher le constable. --Oh! pour l'amour de Dieu! ne me laissez pas seule! s'cria Alice avec terreur. --Rellement, je crois que c'est le meilleur parti: voici la nuit qui approche, il faut se hter. Je franchirai plus vite que vous ne pourriez le faire la distance qui nous spare du village, je serai promptement de retour. Pendant mon absence, vous n'avez rien craindre, cet homme est li de faon ne pouvoir se dtacher. --Mais s'il avait des camarades cachs dans les environs. --Je ne le pense pas: ils seraient dj l. A tout hasard, prenez ce couteau et ces pistolets, ils sont chargs et vous savez en faire usage s'il le fallait. Voyons! voulez-vous? --Je resterai, dit Alice sans pouvoir rprimer un frisson. --Bien! merci! courageuse enfant! Soyez sans inquitude; dans quelques instants je serai l. Et vous, prenez-garde, ajouta-t-il en s'adressant Carnes; au premier mouvement, miss Newcome a l'ordre--oui l'ordre--de faire feu sur vous. Et Allen partit eu courant. --Ce sera vraiment un bonheur de mourir d'une aussi jolie main, grommela le prisonnier, lorsque son adversaire fut distance. Miss Newcome, vous m'obligerez prodigieusement en m'envoyant une balle dans la tte; elle est suspendue d'une faon intolrable. --Je vais lui donner mon schall pour appui, rpliqua la jeune fille en lui procurant de son mieux le soulagement dsir. Jo Carnes la regarda faire avec une expression bizarre de surprise et de raillerie. --Vous avez donc piti de moi? --Je remplis un devoir en vous pargnant des souffrances. --Le prisonnier resta pendant quelques instants en silence, la regardant fixement. --Savez-vous pour qu'elle raison je suis ainsi trait? lui demanda-t-il. --Ne me faites aucune question, car je n'ai pas causer avec vous, rpondit-elle srieusement. --Si votre pre avait t aussi discret que vous, il ne serait pas dans l'embarras o il se trouve, rpliqua l'autre avec une expression malveillante. Voyant qu'elle ne rpondait rien, il continua se parler lui-mme, tout en se dbattant sur le sol. --Une damne situation pour un gentleman! H! jeune fille! si j'appelais un ami mon aide, que feriez-vous? --Je vous tirerais un coup de pistolet, srement! En parlant ainsi, la pauvre enfant se sentait mourir d'effroi. --Il va pleuvoir: observa-t-il aprs quelques instants de silence; j'ai senti une goutte d'eau sur le visage. Vous feriez bien de vous sauver jusqu' la maison, en me laissant l: assurment je ne pourrai m'vader. Mon seul regret sera de ne point vous servir d'escorte. En effet le jour s'assombrissait; d'pais et lourds nuages roulaient menaants dans le ciel, et s'abattaient sur les bois. Un frisson sourd grondait dans l'air et sur la terre; la nuit se faisait, prcdant l'orage. --Miss Newcome! dit Carnes, aprs un long silence. J'ai l-bas un canot cach sous les broussailles, coupez mes liens, laissez-moi fuir. Je vous garderai une reconnaissance ternelle, et je sauverai votre pre. Je vous le jure! Rpondez-moi... Avant qu'Alice et parl, un craquement immense dchira l'air, accompagn d'blouissantes lueurs; les arbres s'entrechoqurent sous le souffle de l'ouragan comme des gants en bataille. Puis il se fit un silence effrayant, spulcral. Mais ce moment de repos dura peine quelques secondes; une avalanche d'clairs, de dtonations foudroyantes, de tourbillons furieux branla la nature entire, et la pluie se mit tomber par torrents. Quoique fort prs l'un de l'autre, Alice et le prisonnier ne pouvaient s'apercevoir, tant l'obscurit tait profonde. La jeune fille toute ruisselante d'eau, continuait tenir machinalement le pistolet d'une main, le couteau de l'autre, n'ayant plus la conscience de ses actions. Le vent arriva un degr de violence tel, que les grands arbres ployrent comme des roseaux, et la terre se couvrit d'normes branches fracasses qui volaient comme des brins de paille devant la tempte. Un grand bruit, tout proche, annona la jeune fille qu'un arbre venait de tomber proximit: en mme temps surgirent des hurlements horribles. --J'ai un bras cass! vocifrait Carnes; vous tes donc aussi un bourreau, vous, fille d'assassin! puisque vous n'essayez mme pas de me soulager en relchant mes liens! Alice, demi-morte d'pouvante, d'horreur, de froid, chercha ttons le prisonnier, ne rencontrant que des branchages aigus qui dchiraient ses mains et son visage; s'enchevtrant dans les ronces avec ses vtements inonds; perdant, l'un aprs l'autre, les pistolets et le couteau. --Mon Dieu! mon Dieu! sanglota-t-elle; Allen ne reviendra donc jamais. Cependant Carnes hurlait toujours; c'tait une scne terrifiante que ce mlange d'clairs, d'ombres, de tonnerre, de plaintes, de blasphmes, d'averses ruisselantes, de rafales cheveles! Aux clarts fulgurantes qui l'blouissaient par intervalles, Alice distingua le prisonnier moiti enseveli sous les branches, formidables dbris d'un arbre gigantesque abattu par la foudre. Elle s'puisa en vains efforts pour relcher les liens de Carnes, et lui procurer quelque soulagement: peine pt-elle se dgager des lianes pineuses qui s'enlaaient comme des serpents autour de son corps meurtri. Enfin, puise, perdue, elle tomba sans forces dans le sol fangeux et attendit avec une muette rsignation. Au bout de quelques instants elle entendit un bruit de voix, et des pas furtifs rsonnrent parmi les branchages; puis, d'horribles hurlements retentirent ses oreilles, et des mains brutales la saisirent par les cheveux. Hlas! c'taient les amis du prisonnier, et au lieu d'aide, le sort dsastreux lui envoyait de nouvelles angoisses. Un cri suprme, dsespr, surhumain, s'chappa de sa poitrine, et, perant le fracas de la tempte, alla se rpercuter dans les bois; la voix d'Allen lui rpondit. Alors, sur quelques rapides observations du prisonnier, toute la bande s'enfuit, laissant Alice tendue dans la boue. Jo Carnes, dlivr de ses liens, n'avait plus le bras cass! Quelques secondes plus tard arrivait Allen baign de sueur et de pluie, fangeux, peine reconnaissable; aveugl par l'orage, il avait fait fausse route pendant quelques instants. --Oh! pauvre chre enfant! s'cria-t-il en la relevant avec tendresse, je ne me pardonnerai jamais l'preuve que vous venez de subir! n'tes-vous pas blesse? --Non, murmura Alice, mais j'ai cru que je mourrais de peur! tes-vous seul? --Wyman arrive avec une voiture, je l'ai devanc. Le prisonnier? --Ses partisans sont venus, l'ont dlivr et se sont enfuis avec lui. Allen se frappa le front avec rage: --Misrable lche que je suis! je vous ai abandonne ainsi aux outrages de la tempte et des bandits!... j'ai dsert mon poste d'honneur et de conscience; j'ai laiss chapper le salut de votre pre; ah! je suis pour moi-mme un objet d'horreur! --Le fait est, observa une voix svre intervenant dans la conversation, le fait est que vous lui aviez confi une terrible mission. De par tous les diables!... je veux dire, n'ayez pas peur, chre miss Newcome! Est-ce qu'on abandonne ainsi une enfant dans les bois? Allen se tordit les mains avec un tel dsespoir qu'Alice s'empressa de le consoler. --Non, mes chers amis, ce ne sera rien! tout est pass maintenant; voil le bleu du ciel qui reparat. M. Allen ne pouvait se douter de l'affreux orage qui devait survenir. --Et le prisonnier? demanda Wyman en cherchant autour de lui. --vad! murmura Allen d'une voix trangle. --Bon! De par tous les diables! il ne manquait plus que a! vous avez fait du bel ouvrage ce soir, M. Allen! --Oh mais! je le retrouverai! fit celui-ci en serrant les poings. --Dieu le veuille! reprit Wyman avec dcouragement; enfin, nous verrons cela plus tard; pour le moment, occupons-nous d'emmener cette enfant en lieu sr: je vais chercher la voiture que j'ai laisse quelques pas. Le constable s'loigna en toute hte, mais au bout de quelques instants on entendit ses exclamations entrecoupes de jurons nergiques. --De par tous les diables! o sont donc les chevaux? Est-ce que les damns coquins auraient os... Ah! c'est trop fort! il n'y a plus ni voiture ni attelage! Et il revint, toujours cherchant, toujours grommelant: --Les voleurs Rouges les ont enlevs, s'cria Allen au retour de Wyman et quand je songe que tout--l'heure nous tenions leur chef solidement garrott!... Ah! c'est devenir fou! --coutez, mon pauvre Allen, dit Wyman, ce n'est pas le moment de se lamenter; il faut agir: vous voyez, continua-t-il en montrant Alice qui chancelait, vous voyez que le plus press est de trouver un lieu de repos et un peu de chaleur pour cette malheureuse enfant puise de froid et de fatigue. Conduisez-la au _claim_ de son pre qui est proche; portez-la si elle ne peut marcher; de par tous les diables! htez-vous; moi, je vais courir au village pour rclamer des secours et prescrire des recherches au sujet des chevaux et de la voiture. Allen charg de son prcieux fardeau,--car Alice ne pouvait plus se soutenir--courut rapidement jusqu' la cabane de Newcome o il alluma un grand feu pendant que la jeune fille se jetait dans son lit, aprs s'tre dbarrasse de ses vtements glacs. Lorsque le brasier fut bien chaud, et qu'Alice, au fond de sa petite chambre, et donn avis qu'Allen pouvait en ouvrir les portes, le lit fut roul jusqu'auprs de la chemine. Bientt, sous la bienfaisante influence de la chaleur dont elle avait un si grand besoin, la jeune fille s'endormit d'un profond sommeil. Allen passa la nuit sur une chaise, veillant, entretenant le feu, et repassant dans son esprit les vnements tranges qui venaient de se succder. CHAPITRE XII UN REPAIRE DE BANDITS Au dbut de l'orage, une caravane de gomtres du gouvernement, pris au dpourvu en rase campagne, et n'ayant pas le temps de regagner leur campement, avait cherch refuge dans une espce de hutte misrable au bord de la rivire Papillon. La porte en tait ferme: --Voyons! qu'on frappe vivement l! dit quelqu'un de la troupe; et voyons un peu ce qu'il y a dans cette bicoque. --Frapper! mais il y a un quart d'heure que je ne fais pas autre chose! rpondit une voix. Personne ne rpond; enfonons la porte. Mais on n'y voit rien; mes allumettes ne brlent pas, elles sont mouilles, je pense. O donc est Flag? il a une boite de _chimiques allemandes_. La porte enfonce, Flag claira une petite allumette bougie dont la lueur fugitive rendit visibles des murs nus et des fentres sans volets. --Cap'taine! s'cria une voix; encore un peu de feu! j'ai cru apercevoir dans un coin quelque chose qui ressemble des provisions de bouche. --Ah! Dieu le veuille! rpondit Flag, car je suis plus affam que deux loups.--Oui! a doit se manger, ajouta-t-il en promenant la dcouverte une nouvelle allumette; mais comment faire, en l'absence de toute lumire? --Bah! rpondit quelqu'un, je trouverai parfaitement, sans chandelle, le chemin de ma bouche. --Hurrah! voici une lanterne! je l'ai aperue aux dernires lueurs de votre _chimique_; encore une allumette, cap'taine Flag! La lanterne allume, on s'assit gravement par terre, et on procda l'examen des victuailles. --Oh! oh! boeuf froid; venaison grille; pain; fromage; bire. Voil ce que j'appelle un splendide _en-cas_. Parole d'honneur! le gaillard qui niche dans ce claim n'est pas un sot! Qui, diable, est-ce que a peut tre? --Ma foi! c'est un bon drille! je bois sa sant. --Un autre toast au Flag (drapeau) de notre socit! Erin! la verte Erin pour toujours! comme dit l'orateur irlandais de Cincinnati. --Mes garons! dit Flag aprs quelques instants de rflexions, je vous remercie bien sincrement et vous souhaite en retour de vivre heureux trois fois plus longtemps que Mathusalem; mais, au lieu du _speech_ que j'aurais pu vous dbiter, je vais vous faire une communication intressante.--Mon opinion est que nous avons eu la chance de tomber sur une cahutte de voleurs de chevaux; car le propritaire de ce claim habite New-York et je suis certain qu'il n'est pas venu par ici cette anne. --Oh! oh! a va bien, cap'taine. J'espre que nous allons les voir arriver pendant notre souper. C'est gal! ils feront une drle de figure en s'apercevant que nous tirons si bon parti de leurs provisions. --Oui, ce serait charmant si nous tions bien arms, et s'il y avait parmi ces rdeurs certain individu de ma connaissance. --De votre connaissance?... Excusez! cap'taine, vous avez de belles relations! --Peuh! cela dpend... un de ces gredins a tu mon ami Doc. Je donnerais mille dollars pour mettre la main sur ce bandit. --Mais alors, vous voulez parler de l'affaire dans laquelle Newcome est compromis? --Prcisment; Allen partage mon opinion; il considre cet homme comme innocent. --Ah! Et pourquoi n'ayez-vous rien dit ni rien fait pour arriver au salut de l'un et la punition de l'autre? --Les preuves nous ont manqu jusqu'ici; mais nous ne laisserons pas chapper la premire occasion qui se prsentera. La fureur de la tempte atteignit son apoge en ce moment, et rendit toute conversation impossible. Les jeunes aventuriers se ddommagrent de leur silence forc en dvorant belles dents jusqu'aux dernires miettes des provisions. Ensuite ils s'tendirent cte cte sur le sol poudreux de la cabane, et, dfaut de sommeil, ils gotrent un repos dsir. Cependant, vers minuit, Flag, toujours en veil, ranima la vigilance de ses compagnons qui commenaient s'assoupir. Il venait de distinguer au travers des rafales un bruit de voix qui semblaient se rapprocher. Comme toute clart tait teinte au dedans comme au dehors, il tait impossible de se renseigner autrement que par l'intermdiaire des oreilles. Les gomtres coutrent donc avec attention. videmment trois individus s'approchaient: l'un d'eux faisait entendre des plaintes entremles de blasphmes et de jurements horribles: les autres le consolaient de leur mieux, dans un langage tout aussi violemment color. --Allons donc! Jim! damn animal! allume la lanterne, butor infernal! je vais encore tomber sur ces cailloux et me casser l'autre bras. Que toutes les maldictions de l'enfer crasent ce chien de Squire! je le tuerai aussi bien que l'autre ds que l'occasion se prsentera; il peut en tre sr. --Entendez-vous! chuchotta Flag; c'est l'homme dont je vous parlais, amis; je vais risquer ma vie pour m'emparer de lui: vous m'aiderez, j'espre. Nous sommes quatre, ils ne sont que trois; qu'importe qu'ils soient arms, nous avons l'avantage du nombre. Attention! coutez bien mes ordres et ne faites rien sans moi. Un des nouveaux venus mit la main sur le loquet: l'instrument, qui tait en bois et gonfl par la pluie, rsista; la porte fut branle mais ne s'ouvrit point. D'ailleurs, elle avait de bonnes raisons pour rester ferme; Flag la retenait vigoureusement. Aprs avoir vainement essay d'ouvrir, Jim recula avec humeur et dit: --Ah! mille tonnerres! cet infernal loquet est ensorcel, je ne peux le faire mouvoir. Essaie un peu, toi, Jo. --Attention! murmura Flag ses camarades, Voil l'homme! Effectivement, Carnes mettait la main au loquet: Flag avait cess de se cramponner la porte, elle s'ouvrit donc assez facilement. --Tu vois, animal indigne de vivre! dit Carnes Jim; n'ayant qu'un bras, j'ai russi o tu as chou, excrable butor! Allons! brute! gredin! idiot! prpare une allumette, je vais chercher la lanterne; puisque tu es si stupide, tu la... Il ne put achever, une couverture s'abattit sur sa tte et l'enveloppa entirement; des bras vigoureux le roulrent par terre o il resta maintenu sans pouvoir faire un mouvement. Toute cette opration fut accomplie avec une clrit et dans un silence tels que les deux camarades de Carnes ne s'en aperurent point: d'ailleurs la pluie les aveuglait, et le fracas de la tempte les assourdissait. Au bout de quelques minutes d'attente, Jim s'cria impatiemment: --Eh donc! Jo que fais-tu? on ne s'amuse pas ici! --Je ne peux pas trouver la lanterne, rpondit Flag en contrefaisant la voix de Carnes; cette damne pluie a perc le toit, et tout inond l-dedans. Arrivez vite pour m'clairer avec des allumettes. Les deux bandits franchirent ttons le seuil de la cabane, et furent reus comme Jo, c'est--dire qu'en un clin d'oeil ils furent troitement envelopps dans une couverture et soigneusement garrotts. Un assez long silence suivit, pendant lequel, dfaut des yeux, les oreilles s'exeraient avec la plus extrme vigilance. --Est-ce vous Flag? demanda tout--coup Jo qui avait russi sortir sa tte de la couverture. --Je connais votre voix, vous devez vous souvenir de la mienne, rpliqua schement le jeune gomtre. --Oh! oui, je la reconnais: reprit l'autre en touffant un gmissement. Mais pourquoi employez-vous une telle violence mon gard? C'est un vil mtier que de s'embusquer ainsi la nuit pour attaquer un homme inoffensif. J'ai eu tout l'heure le bras cass par une branche d'arbre qui a failli m'assommer; essayez, je vous prie, de me faire un pansement, car je souffre comme un damn. --Je ne m'entends point en chirurgie, rpliqua Flag; d'ailleurs on n'y voit pas. --Il y a une lanterne ici dans quelque coin. --Je le sais, mais la chandelle est brle. D'ailleurs, Ed, alors mme que j'aurais de la lumire, je ne saurais vous tre d'aucune utilit. Votre heure est venue; chacun son tour, apprenez-le. Je ne suis pas haineux; mais quand la voix du sang crie vengeance, je ne puis me dispenser de l'entendre. Vous avez t un dmon parmi nous; aujourd'hui votre punition commence. Carnes ne rpondit que par un sourd gmissement qui se termina en imprcation. --Si vous prenez ainsi les choses, vous allez pouvanter vos camarades, lui dit Flag ironiquement. --Que la foudre crase ces poltrons! si j'avais eu mes deux bras, vous ne m'auriez pas pris vivant. --Qu'est-ce qu'il dit donc l? interrompit Jim: je pense qu'il tait bien et dment pris, ce soir, quoiqu'il et ses deux bras... et par une fille, encore! qui lui servait de garde-du-corps. --Quelle fille? quelle aventure? demanda Flag curieusement. --Eh! la jolie fille de Newcome, rpondit Jim avec complaisance. --Retiens ta langue, Jim! grommela Carnes. --Je ne veux pas me taire. Si tu ne nous avais pas entrans dans tes folies, nous ne serions pas pincs comme nous voil. Carnes murmura une rponse que personne ne pt comprendre. Flag demanda d'autres explications que le bandit s'empressa de lui fournir. --C'tait un bon tour, n'est-ce pas? ajouta-t-il en terminant son rcit, d'enlever le chariot et les chevaux du bonhomme Wyman, l, sa barbe, on peut le dire! Oui, ce sera peut-tre le dernier, mais le meilleur tour de ma vie. Maintenant que nous n'en pouvons rien faire, j'aime autant vous dire o ils sont. Nous les avons cachs dans le petit bois qui est derrire la hutte de Newcome. Ma foi! les pauvres btes ont eu beau temps pour changer de couleur, si leur poil n'tait pas _bon teint_. Et le bandit s'arrta pour rire gorge dploye de sa plaisanterie. La nuit s'coula lentement au milieu de propos interrompus, d'exclamations et de blasphmes lancs par Jo lorsque ses douleurs devenaient trop intolrables. Au point du jour, les prisonniers, solidement lis ensemble, furent emmens Fairview et remis aux mains des autorits judiciaires, pour tre traits suivant leurs mrites. Dcidment Jo n'avait pas de chance, suivant l'expression de Jim. CHAPITRE XIII JUSTICE DE DIEU; JUSTICE DES HOMMES Mistress Wyman tait dans la plus grande consternation. Depuis un grand jour et une nuit entire son mari n'avait pas reparu.--Alice n'avait pas reparu.--Allen n'avait pas reparu! Ajoutons que, pendant l'orage, la bonne dame avait t dans des transes atroces; car elle craignait particulirement le tonnerre, les clairs, le vent, la pluie, et tout ce qui ressemblait un orage. De telle faon, qu'aux premiers indices de tempte, elle s'tait empresse de fermer double tour, portes, volets et fentres, et de baisser tous les rideaux. La maison, alors, se trouvait l'tat de chambre obscure au grand complet; mais le rsultat obtenu n'tait gure en rapport avec cette laborieuse prparation: en effet, le plus petit clair brillait d'une faon fulgurante dans cette ombre factice additionn des obscurits extrieures; chaque porte, serre sur ses gonds, rpondait comme une grosse caisse aux dtonations de la foudre; en un mot, l'arrangement lugubre de toute la maison tait fait pour tripler les frayeurs de la tremblante mnagre. Par une concidence malheureuse, la fureur de l'ouragan se porta surtout au village de Fairview; les clats du tonnerre s'y multipliaient avec le fracas d'une canonnade furieuse; le feu du ciel tomba mme sur la maison du shriff et l'embrasa tout entire. Au craquement affreux qui se produisit alors, mistress Wyman tomba la face dans un oreiller et y demeura moiti morte de terreur, le nez dans la plume, les mains sur les oreilles, jusqu' ce qu'un nouvel clat faisant trembler tout son logement, l'obliget quitter cette position asphyxiante et s'envelopper dans un grand rideau. Rellement, la pauvre mistress Wyman passa une nuit bien malheureuse! Se coucher! dormir!... impossible d'y songer!--Encore si elle avait eu auprs d'elle, Alice, pour partager ses terreurs!... mais non! personne!--Alors l'imagination de la brave dame partit pour les rgions fantastiques, et Dieu sait quelles hallucinations la tourmentrent pendant qu'elle trottinait de long en large dans sa chambre. ... Silas tait mort!... sans doute! ou, tu par la foudre, ou noy par la pluie, ou poignard par les bandits qui ne sortent qu'en de pareils moments!--Et Alice!... noye, brle, massacre, enleve!... Mais... comment savoir?... peut-tre Silas se serait enfui avec elle!... horreur! il serait devenu ravisseur et infidle!... fuite dans les bois! duel avec Allen! Ka-Shaw, un poignard d'une main, le poison de l'autre! Mallet cheval, arm de fusils! Indiens! Sauvages! voleurs! vampires! revenants! Newcome assassin! Edwards fusill! visions! tombeaux! valle de Josaphat! jugement dernier! trompette des Anges de la mort! bouleversements suprmes! fin du monde!! Tous les fantmes, toutes les terreurs vinrent excuter une danse macabre autour de la pauvre mistress Wyman, pendant que l'orage accompagnait ces rondes infernales de son orchestre foudroyant. Elle suivait mentalement une procession de squelettes portant en guise de cierges leurs doigts allums, lorsqu'on frappa sa porte en l'appelant par son nom. Elle courut ouvrir la porte, persuade que ce visiteur inattendu tait, pour le moins, un des quatre anges de l'Apocalypse: c'tait Allen! la raction fut aussi prompte qu'heureuse. --Bonjour mistress Wyman, lui dit-il d'un air riant! vous n'tes pas matinale aujourd'hui? ah! j'y songe; l'orage vous aura empche de dormir? --Oui; c'est que... prcisment... j'ai t bien tourmente. Je suis bien heureuse de vous voir M. Allen, car j'tais dans une inquitude mortelle. Mon mari?... en avez-vous quelques nouvelles? Alice?... qu'est-elle devenue?... voici prs de vingt-quatre heures que je n'ai vu personne. --Rassurez-vous, ma bonne mistress Wyman; tout est pour le mieux. J'ai laiss votre mari en parfaite sant; il en est de mme pour Alice, quoiqu'elle ait eu supporter cet affreux orage qui l'a transperce jusqu'aux os. --Oh Seigneur! racontez-moi donc cela. Allen lui fit un rcit rapide de tous les vnements accomplis dans cette nuit mmorable, et termina en la priant d'aller rejoindre miss Newcome avec des vtements secs. --Oh! la pauvrette! j'y cours! j'y vole!--Et Silas est-il revenu avec son wagon? --Il court aprs lui, mistress Wyman; mais une autre voiture nous attend pour nous transporter au claim, et en ramener Alice. Cinq minutes aprs la bonne dame s'embarquait avec une profusion d'habits et de linges, et Allen la conduisait au grand galop vers le claim. Mistress Wyman trouva la jeune fille encore endormie, elle la rveilla en l'embrassant tendrement: Alice la reut avec un joyeux sourire. --Non! rpondit-elle ses questions inquites, je ne me ressens en aucune faon des fatigues d'hier; j'ai si bien dormi: j'ai fait un si beau rve! --Vous allez me dire cela en vous habillant. --Bien volontiers. J'ai revu mon pre, en dormant: il s'tait rconcili avec moi. Nous tions revenus vivre dans cette maison; mais tout y tait brillant et confortable. Nous tions heureux. Mon pre me recommandait la sagesse et l'obissance: il a pos ses mains sur ma tte, par un mouvement plein de bont, et m'a dit avec un sourire affectueux: Sois toujours douce, bonne et sage, ma fille! sois toujours soumise! Puis mon rve a disparu: n'est-ce pas qu'il est beau? --Oui, ma petite; rpondit mistress Wyman en l'aidant sa toilette; il y a de quoi rjouir vraiment! je pense que c'est un heureux prsage. Ah! maintenant que vous avez fini, allons rejoindre M. Allen. Nous prendrons une goutte du bon caf que j'ai apport tout chaud; nous partirons ensuite. --Allons! dit Alice avec un bond de joie. Et, lgre comme une gazelle, elle courut dans la pice voisine o Allen tait rest. --Bonjour! bonjour! M. Allen, lui dit-elle avec une foltrerie d'enfant; voyez-vous comme je suis courageuse? il ne me reste plus aucune mmoire de nos fatigues d'hier; plus rien! ah! c'est que j'ai si bien dormi! j'ai fait un si beau rve! N'est-ce pas, maman Wyman. --Oui, chre enfant, oui c'est bon signe, mon avis. Figurez-vous, M. Allen, qu'elle a rv de son pre; il avait l'air rconcili avec elle. C'est ce qui la rend si heureuse. Moi, j'espre que a deviendra une ralit. Allen ne put dissimuler un subit tressaillement: --Je le crois aussi... dit-il avec une hsitation chagrine; dans le royaume des Esprits, les mes doivent penser autrement et mieux que sur cette terre. --Que voulez-vous dire?... que signifie votre tristesse?... demandrent les deux femmes en plissant. --M. Newcome n'est plus de ce monde: rpliqua Allen d'une voix grave. --Ah! mon pre! pauvre pre! s'cria la jeune fille, touffant ses sanglots. Parlez! M. Allen, poursuivit-elle en se raidissant contre la douleur; dites-moi tout...! --Dieu lui a envoy un messager de mort, dit le jeune homme; la foudre a frapp la maison du shriff, dans laquelle M. Newcome tait prisonnier. Le shriff et sa famille n'ont pu qu' grand'peine s'chapper du milieu des flammes, car, l'instant mme, tout l'difice a t embras.--J'arrivais ce moment; au milieu de la confusion et des bouleversements occasionns par la tempte il a t impossible de savoir ce qui s'est pass: mon opinion est que le prisonnier a t frapp et comme ananti par le fluide lectrique. Le premier choc pass, j'ai fait tous mes efforts pour pntrer dans la maison en flammes et sauver le prisonnier. L'incendie n'avait pas encore atteint la porte de la chambre, j'ai cherch l'branler pour l'ouvrir, en appelant M. Newcome mon aide: aucune rponse ne s'est fait entendre; il y avait dans cette pice un silence de mort. A ce moment, les planchers se sont effondrs et la maison n'tait plus qu'un monceau de ruines; tout espoir a disparu, le sinistre tait accompli. Alice ne pt prononcer un mot; elle ferma les yeux et se jeta dans les bras de mistress Wyman. --Partons, dit l'excellente femme; quittons ce lieu de lugubre mmoire, j'ai hte de voir l'orpheline sous un toit ami o nous lui remplacerons sa famille perdue. Et elle l'emporta comme un enfant jusqu' la voiture qui partit aussitt, conduite par Allen. Arrivs la porte du constable, nos voyageurs aperurent sur la place publique une foule tumultueuse: aprs avoir dpos les deux femmes dans la maison, Allen courut s'informer de l'aventure nouvelle, prsage par ce rassemblement. Aux premiers pas qu'il fit dans les groupes quelqu'un l'appela; il se trouva en face de son ami Flag. --Ah! ah! cria ce dernier avec animation, nous avons pinc votre homme, et deux autres avec! --Quel homme...? --Eh! parbleu! notre ex-camarade Ed, ou plutt Jo Carnes. Je l'ai empoign la nuit dernire d'une belle faon! Venez un peu le voir, pendant que je vous raconterai cette mmorable aventure. Allen le suivit avec force compliments, et couta curieusement le rcit de Flag. --Il m'a fallu dire aux gomtres de ma socit que ce Carnes tait l'assassin prsum du pauvre Doc, continua Flag aprs avoir termin son histoire; sans cela ils n'auraient pas voulu m'aider cette capture. Maintenant cela pourrait bien tourner quelque dsagrment: je souponne la foule d'avoir le projet de _lyncher_ ces hommes sance tenante: on se propose de vous interpeller sur ce que vous pouvez savoir. Entendez donc, quel bruit ils font! Allen fit le tour du chariot dans lequel taient les prisonniers: ses yeux se croisrent avec ceux de Carnes qui lui lana un regard audacieux tout plein de haine. Dsirant viter toute conversation avec ce bandit, le jeune homme prit place au milieu des groupes et se mit rpondre aux questions qui pleuvaient sur lui de toutes parts. --Vous dites que cet homme a tu le docteur Edwards? demanda une sorte d'orateur qui prorait depuis longtemps perte d'haleine. --C'est mon opinion, rpondit Allen. A ce moment s'leva autour de lui un concert d'apostrophes et d'interrogations: --Mais, vous avez t passablement dur pour Newcome! --Comment ce garon-l s'est-il trouv parmi les meurtriers d'Edwards? --Saviez-vous quelque chose contre Carnes lorsque vous vous tes interpos entre Newcome et les Lynchers? --Oui! oui! c'est un voleur de chevaux! il n'y a pas de coquins pareils! C'est du gibier de potence. --Qu'Allen s'explique, et ds que la chose sera claircie, nous trouverons un arbre et une corde; a vitera un drangement la justice. Il faut un exemple pour pouvanter toute cette canaille! --Ah! coutons donc toute l'histoire! --Newcome est mort en prison; s'il est innocent il faut le venger! --C'est ce que je me tue dire: c'est bien le moins qu'on lui accorde ce ddommagement! --Le plus sr est toujours de pendre ces coquins-l: au moins ils ne reviennent plus! --a n'empche pas d'couter l'accusation: il faut bien savoir pourquoi nous les pendrons. --Bah! si Allen ne veut pas parler, nous les pendrons tout de mme; il y a de quoi! --Rien qu' les voir on juge de ce qu'ils sont. --A la corde! tous trois; la corde! il n'y a rien de meilleur! Puis, mille autres propos semblables se croisrent, le tumulte augmenta, et les cris: Un speech! un speech! Allen! des preuves! Allen en avant! se firent entendre avec une telle force que le jeune homme se rendit aux dsirs de la foule. Il monta sur un tronc d'arbre renvers, et, de cette tribune improvise, il raconta tout ce qu'il savait; en mme temps il nona tous ses soupons. Il ne fut que trop loquent et persuasif, car avant qu'il et fini son discours des cris forcens l'interrompirent: --Assez! assez! la corde, le sclrat! il l'a bien mrit; la corde! --Non, mes amis! s'cria Allen; ce que vous faites l est illgal et injuste: si je l'avais pu prvoir, je ne vous aurais rien dit. Croyez-moi; remettons ces gens-l aux mains de la justice et du jury. --Nous sommes un jury suffisant, nous! --J'aperois parmi vous, reprit Allen, plusieurs personnes qui, l'autre jour, voulaient pendre Newcome: ne sont-elles pas bien aises aujourd'hui de l'avoir pargn? Je dois le croire, car je veux bien supposer que vous ne faites pas vos dlices du mtier de bourreau. D'ailleurs, dans l'intrt du malheureux Newcome, il faut qu'on instruise rgulirement le procs de ces accuss; par ce moyen, sera rhabilite la mmoire d'un innocent. --Mais il est impossible de trouver des charges plus fortes, fit une voix impatiente. --Je vous demande pardon; il n'y a aucune certitude, car personne N'A VU cet homme commettre le crime! --Je l'ai vu, moi! s'cria Jim, l'un des prisonniers. Ces paroles produisirent un effet lectrique; personne ne dit mot pendant prs d'une minute. Tout coup le tumulte recommena plus fort qu'auparavant; on se porta vers le chariot pour voir et entendre ce nouveau tmoin charge: on lui ordonna de parler. Le hardi coquin ne se fit pas prier, car il esprait ainsi amliorer sa propre cause, en dtournant l'attention sur l'autre. --A l'poque du coup de feu, dit-il, Carnes n'tait pas encore le chef de notre bande, il venait d'y tre admis rcemment. Le jour du meurtre j'avais un rendez-vous avec lui pour prparer une affaire superbe: j'arrivai un peu avant l'heure, et je me couchai, pour me reposer, dans un bosquet o l'on ne pouvait m'apercevoir. Bientt, je vis Carnes s'approcher en se glissant d'arbre en arbre; il guettait deux jeunes gens qui traversaient la clairire; quand ils ont t bonne porte, il a fait feu, l'un d'eux est tomb. Jo a aussitt recharg son fusil et je l'ai rejoint, mais sans lui dire ce que j'avais vu... il en aurait su autant que moi... Nous nous sommes ensuite cachs dans un ravin jusqu' ce que Newcome ait t pris; puis, nous sommes alls sur les bords de la Platte, afin de vendre des poneys rafls chez les Indiens Kansas. Personne n'couta ce rcit avec plus d'attention que Flag et Allen, car il jetait une vive lumire sur leurs soupons: ils trouvaient la pleine confirmation d'un fait rest jusque-l mystrieux. --N'avez-vous pas vu Newcome? demanda-t-on. --Oui, j'tais moiti chemin entre lui et Carnes. Je regardais attentivement ce dernier, et, tout d'abord j'ai pens qu'il en voulait Newcome: ce vieux bonhomme cheminait lentement, son fusil sur l'paule, secouant la tte d'un air mcontent, et grommelant des mots que je n'ai pu comprendre. Il tournait le dos aux jeunes gens lorsque Carnes a lch son coup de feu: sur-le-champ Newcome a saisi son fusil pour se mettre en tat de dfense; ce moment son arme est partie accidentellement, sans atteindre personne. Sans doute Carnes a eu connaissance de toutes les suites de cette affaire, car il m'a dit plus tard que Newcome avait t arrt la suite d'une querelle avec le docteur Edwards. Voil tout ce que je sais. --Cela est bien suffisant, observa Allen; mais pourquoi avez-vous souffert qu'un innocent ft arrt et presque condamn? --Ah, ma foi! a ne me regardait pas, reprit froidement le bandit; chacun pour soi, le diable pour tous! D'ailleurs, je ne pouvais dnoncer mon camarade. Les grognements de la foule recommencrent avec plus de force que jamais; on et dit les rugissements d'une Hydre mille ttes. Quelques citoyens, amis de l'ordre et de la lgalit, aprs de vains efforts pour apaiser cette effervescence, se retirrent pour rentrer chez eux. Allen, aussi, voyant que les choses prenaient mauvaise tournure, et ne voulant pas tre tmoin des sanglantes oprations du Juge Lynch, se hta de quitter le rassemblement et courut se barricader dans son bureau. Livre ses instincts farouches, la foule organisa rgulirement son oeuvre de mort; bientt, au milieu des cris les plus dsordonns, retentirent ces exclamations impratives: --Qu'on amne un barbier pour les raser! --A-t-on apport une corde? --Oui! mais on craint qu'elle ne soit pas assez forte! --Qu'on n'oublie pas les pioches pour creuser leurs fosses! Le spectacle devint hideux et horrible; toutes ces ttes grimaantes, cheveles, respirant la colre, composaient un pandemonium froce: les uns frappaient l'un contre l'autre leurs poings serrs; les autres, ples d'une ivresse furieuse, roulaient des yeux hagards et tincelants; d'autres, plus dangereux, ne disaient rien, mais travaillaient aux funbres prparatifs avec une telle nergie qu'ils en taient tout ruisselants de sueur. Le lieu choisi pour l'excution fut la place publique du village; on installa la potence juste en face des ruines de la maison du shriff; on planta le poteau auquel les patients devaient tre lis lorsqu'on les fouetterait. Le char contenant les trois criminels fut tran bras jusqu'au milieu de la place; l on les fit descendre, on les livra au barbier pour tre rass, et on les rangea en ligne, les pieds dans une flaque d'eau, sans misricorde. Les deux compagnons de Carnes faisaient assez bonne contenance, quoique leur mine ft piteuse: mais Jo paraissait fort abattu et tremblait de tous ses membres; lorsqu'il vit approcher le moment fatal, il ne put retenir ses pleurs, et se mit sanglotter convulsivement. Ces marques de faiblesse touchrent quelques mes sensibles, mais ce fut le trs-petit nombre; la foula accabla le misrable de ses hues; les deux autres bandits, eux-mmes, l'apostrophrent avec mpris. L'opration du barbier finie, on retira leurs vestes aux condamns, pour les laisser en manches de chemise. Pour ter la manche o tait le bras cass de Jo, il fallut couper l'toffe et le vtement se trouva ainsi fort dtrior. --Il n'y a pas de mal! cria un des assistants; ce paletot ne lui servira plus! Carnes se laissa tomber par terre et se rpandit en lamentations dsespres. --Lche! lui dit Jim; je te fouetterai moi-mme! --Hurrah! bien parl! cria la foule: ce garon-l mrite un verre de gin. --Oui, il faut qu'il se rchauffe un peu avant que son tour arrive! --Gentlemen! rpondit modestement Jim, je n'ai pas parl ainsi par amour-propre; j'ai simplement dit ce que je pensais. Carnes fut li au poteau, le fouet fut remis Jim, avec injonction de lui administrer quarante-neuf coups, frapps fort, raison de deux par seconde. Alors commena une scne pouvantable; cris de douleur, hurlements, blasphmes, menaces, railleries froces, grognements de la foule se succdrent comme une pluie d'orage; ce fut une seconde dition de la tempte. Carnes fut retir du poteau, sanglant, vanoui, inerte: sa place on mit son autre compagnon, Jim conservant ses fonctions temporaires de bourreau. Le nouveau patient tait un jeune homme d'assez bonne tournure, dont le visage dcompos attestait les profondes angoisses: nanmoins il gardait une contenance ferme. Quelques voix opinrent pour la clmence: --Gentlemen, dit Jim qui se donnait de l'importance, les sentiments bienveillants que vous manifestez sont parfaitement justes et honorables. Voici un pauvre innocent,--et il caressa de son fouet les paules du malheureux.--Voici un jeune homme inexpriment que Carnes est all dbaucher,... enlever sa vieille mre, sur les bords les plus lointains du Missouri; je ne pourrais l'accuser d'une mauvaise action:... il ne mrite donc pas le dernier supplice. J'ose dire que vous ferez bonne justice en le renvoyant ses affaires: il a rflchi, je vous l'assure, et vous ne le rattraperez plus se mler de ce qui ne le regarde pas. Voil mon opinion sur lui, elle est raisonnable, vous pouvez me croire. Lorsque matre Jim et fini son speech, l'assemble entra en dlibration; pendant sa dure, le patient adressait la foule des regards suppliants qui auraient attendri des rochers, et qui cherchaient lire sur tous ces visages exalts une lueur d'esprance. Aprs quelques moments d'attente il ne se trouva personne qui et le courage de commander la fustigation; il obtint la sympathie gnrale et fut mis en libert avec injonction de disparatre au plus vite et de ne jamais remettre le pied sur le territoire de Nebraska. Cet acte de clmence attendrit prodigieusement l'honnte Jim; il versa un pleur ou deux en regardant partir l'adolescent qui dtalait de toute la vitesse de ses jambes. Peut-tre cette sensibilit s'appliquait un peu lui-mme: nanmoins il tint bon et ne demanda pas grce. Du reste, l'quitable assemble ne faillit point ses principes en matire de justice distributive. Trente coups de fouet, gnreusement appliqus, furent compts sur les paules de Jim. Disons sa gloire qu'il les reut avec une impassibilit digne d'une meilleure cause: quelques mauvaises langues prtendirent que son sang-froid tenait une grande habitude de pareilles aventures. Quoiqu'il en soit, on lui intima l'ordre de vider les lieux sans aucun retard, et on lui fit la promesse solennelle de le pendre s'il reparaissait dans le pays. Tout en reprenant philosophiquement ses habits, il fit ses adieux la foule; mais pour cela il s'tait prudemment loign de quelques pas. --Gentlemen, dit-il, je vous exprime ma reconnaissance, vous m'avez trait encore mieux que je ne le mritais; car j'ai vol dans ce pays-ci plus de chevaux que vous ne pourriez en lever en cinq ans. En signe d'amiti je vais vous apprendre o nous avons cach le bel alezan du squire Allen. Il est attach un arbre, dans le fourr, derrire le claim du moulin; j'imagine qu'il ne sera pas fch de recevoir une mesure de grain. Ce dernier avis donn, Jim fit un salut dans le genre noble, s'enfuit diligemment vers la rivire et s'y jeta la nage. La foule reporta alors son attention sur Carnes qui avait repris connaissance. Quelques motions furent hasardes, tendant le remettre aux mains de la justice: mais le plus grand nombre rejeta cet adoucissement, et opina pour une excution sommaire. Qu'tait-il besoin de prendre tant de mnagements avec un coquin pareil? les voies les plus expditives seraient les meilleures! L'exaltation froce de la multitude se ralluma; les propos pacifiques ne servirent qu' l'attiser; on et dit de l'huile sur le feu. Pourtant, quelques citoyens honntes firent de vigoureuses reprsentations: --C'est une honte! disait un mdecin qui s'tait introduit jusqu'au premier rang; oui, une honte de maltraiter ainsi une crature humaine en pareil tat. Voyez ses blessures, son bras cass! vous ne pendrez pas cet homme, si je puis l'empcher. --Eh! il mourra plus facilement! rpondit une voix railleuse. --Malheureux! tes-vous donc des sauvages, ou des btes fauves? s'cria le mdecin. --Nous sommes des VENGEURS! hurla la foule. Un des assistants touch de piti coupa la corde et s'en alla. --Bien! vocifra l'assemble, s'il ne peut tre pendu on le noiera! La rivire n'est pas loin. Au mme instant, Carnes fut enlev par vingt bras robustes et port vers le fleuve. Lorsqu'on fut arriv moiti chemin, on le dposa terre et on le fora de marcher jusqu'au rivage. L on le jeta dans un mauvais bateau que douze nageurs poussrent jusqu'au milieu du fleuve: puis ils le renversrent par une brusque secousse et mirent ainsi fin l'agonie du misrable. Ds que son corps inanim et disparu sous les vagues, la foule poussa un formidable hurrah qui fit frissonner les bois d'alentour. Un cho humain rpondit cette clameur; il venait du rivage Iowa: Jim envoyait, en guise d'oraison funbre, une dernire insulte son complice. CHAPITRE XIV RAPPARITIONS Mallet avait fait un voyage Saint-Louis pour s'occuper d'affaires de commerce et aussi pour choisir la future pension d'Alice. Il se considrait comme d'autant plus certain du succs de ses projets sur la jeune fille, que maintenant Newcome mort, lui, Mallet, restait seul matre et tuteur de l'intressante pupille. En consquence on avait recommenc de plus belle tous les prparatifs du trousseau; mistress Wyman tait dsormais dans les plus grandes occupations, elle ne rvait que robes, lingerie, couture et broderies. Plusieurs mois, couls paisiblement depuis les scnes violentes dont le rcit prcde, avaient successivement calm les douleurs d'Alice et raffermi sa sant, en apportant son me un peu d'oubli, ce baume infaillible du temps. Si sa gait juvnile et tourdie n'tait pas revenue tout entire, si une mlancolie lgre avait laiss une teinte touchante sur son visage, l'orpheline avait nanmoins repris ses bons et joyeux sourires, ses fraches couleurs; sa beaut tait devenue accomplie, en mme temps que son caractre avait acquis la maturit que donnent les preuves. Par une belle soire d'octobre, elle prenait le frais au clair de lune, devant la porte de la maison. Depuis quelques instants, seule et silencieuse, elle suivait la pente de ses rveries qui voltigeaient doucement du pass l'avenir, effleurant dans leur course bien des tres chers et disparus. Un lger bruit, une ombre auprs d'elle, la firent tressaillir: elle leva les yeux et aperut Allen. --Bonjour, chre Alice, dit le jeune homme. --C'est vous, M. Allen! je suis bien heureuse de vous voir. Il y a bien longtemps que vous n'aviez paru. --Je n'tais point coupable d'oubli, chre! Il a fallu d'imprieuses ncessits pour me retenir ainsi loign de vous. Allen poussa un soupir et se pencha vers elle: --Votre rsolution est toujours la mme, Alice? --Mon devoir est d'obir aux dsirs de mon pre. --Mais, maintenant qu'il a quitt cette terre, n'tes-vous pas dgage des liens de l'obissance, surtout lorsqu'elle tend causer votre malheur? tes-vous sre, d'ailleurs, qu'aujourd'hui il persisterait dans ses volonts? qu'il s'opposerait notre union? --Un sentiment secret me dit que j'agis suivant ses intentions, rpondit la jeune fille en soupirant son tour d'une faon qui dmentait un peu ses paroles. Allen se prit la tte dans les mains avec un mouvement de dsespoir: --Trs-chre Alice, dit-il d'un ton exalt, je crois inutile de faire assaut de paroles avec vous, car votre persistance inexplicable dans une rsolution qui nous afflige tous deux, me parat tre une sorte de monomanie inquitante. J'en attribue la cause aux preuves que vous avez subies, aux dfaillances de votre organisation trop impressionnable. Mais je ne puis supporter en silence de vous voir ainsi sacrifie une fausse et maladive interprtation de vos devoirs: il n'est pas un homme de coeur, Alice, qui ne penst et n'agt comme moi: permettez-moi de vous le dire, si la noblesse et la puret anglique de vos penses excite mon admiration, votre rsignation aveugle, fatale, excite ma piti et me dsole! Pardonnez-moi, Alice, je n'ai pu me taire! Ce que je viens de dire vous a-t-il paru excessif? --Non, M. Allen, rpondit tristement Alice, vous ne m'avez ni surprise ni offense. Je suis trs-sensible l'opinion d'autrui, et c'est l une de mes plus dures preuves. Il ne me parat pas trange qu'on ne me comprenne pas.--Non, on ne me comprend pas. --Vous croyez donc que je ne vous comprends pas, moi? demanda Allen avec une certaine motion. --Cher M. Allen il vous est impossible de savoir toutes les penses d'une pauvre enfant comme moi: j'ai mes ides, mes opinions qui restent incomprises, ignores par tout le monde, mme par vous. --Dites-moi donc, jeune lady, les motifs du refus que vous opposez ce gentleman, interrompit une voix grave mais bienveillante. Les deux amoureux eurent un tressaillement de surprise et de confusion, en apercevant Mallet et un autre gentleman qu'Allen reconnut sur-le-champ quoiqu'il ne l'et vu qu'une fois. --Pardonnez ma brusque arrive, miss Newcome, continua le nouveau venu. Excusez-moi M. Allen--c'est votre nom, je crois;--mais je remplis, cette heure, une mission qui ne souffre aucun retard. M. Mallet pourra vous expliquer plus au long ce dont il s'agit; quant moi, je me bornerai vous dire que je viens prendre en main la tutelle de cette jeune personne et le dbarrasser de cette charge. Ici M. Mallet ne put rprimer une grimace de dpit. --Ma nice veut-elle accepter la protection de son oncle? poursuivit l'tranger en prenant affectueusement la main de la jeune fille. --Oh! oui, je le dclare! dit vivement mistress Wyman qui, au bruit de ces voix nouvelles, intervenait avec une lampe. --Comment allez-vous, madame? lui demanda l'tranger. Vous ne m'avez pas oublie ce que je vois, bien que je vous aie apparu, puis, que j'aie disparu d'une faon mystrieuse pour laquelle je vous offre toutes mes excuses. Mais, comme dit mademoiselle ma nice, on a quelquefois des raisons que tout le monde ne connat point, ha! ha! --Veuillez vous asseoir, gentlemen, reprit mistress Wyman: j'ignore votre nom, sir; mais je suis ravie de vous voir, puisque vous tes un ami d'Alice. --Mon nom est Carleton, madame,--sir Deming Carleton dans mon pays,--Carleton tout court, aux tats-Unis. Je vous remercie, je m'asseoirai volontiers. --Bonsoir, dit Allen, du seuil de la porte. --Non, je vous demande pardon, je ne suis point encore prt vous dire bonsoir, M. Allen, rpliqua vivement sir Deming en se levant et retenant le jeune homme: Veuillez rester, sir, vous ne devez nullement craindre d'tre de trop, en un lieu o votre prsence est si dsirable, ajouta-t-il en lanant un regard Alice prs de laquelle il plaa une chaise.--Maintenant M. Mallet, veuillez expliquer cette jeune lady, la mission que nous venions remplir. Mallet fit une grimace lamentable et regarda son interlocuteur d'un air plor: mais ce dernier lui rpondit par un coup d'oeil imprieux et hautain auquel le trafiquant ne pt rsister. Aprs donc s'tre mouch humblement et avoir compos son visage en prparation ce qu'il allait dire, il bgaya le petit discours suivant, ou plutt le rcita comme un colier fait d'une leon sous l'oeil du matre: --Ce gentleman, fit-il en s'adressant Alice, malgr mes protestations et ma rsistance, a russi me convaincre que ses droits votre tutelle taient mieux fonds que les miens. En tout cas, je le reconnais, ils ont une base lgale, tandis que rien de semblable n'existe de mon ct. Indubitablement il est votre oncle maternel, et trs-capable de vous procurer tout le bien-tre que j'aurais t si heureux de vous fournir. Ici le sieur Mallet crut devoir s'arrter pour simuler une larme; il regarda timidement sir Deming et rencontra le mme coup d'oeil toujours svre et disant d'une faon loquente quoique muette: Allez!... mais allez donc! Il continua avec un soupir grotesque: --Toutefois, miss, je rsigne mes pouvoirs et vous remets en ses mains: il pourra vous dire que j'avais prpar son esprit trouver en vous ce qu'il y a de plus charmant et de plus aimable: je vous souhaite, chre miss Alice, tout le bonheur que vous mritez si bien! Le speech termin, Mallet donna jour un nouveau soupir dont la signification complexe indiquait la fois le soulagement d'avoir accompli une corve, et le dpit d'essuyer une dfaite qu'il proclamait lui-mme. --Malgr toutes les bonts de mon oncle pour moi, rpondit simplement Alice, je n'oublierai point les vtres, M. Mallet, et j'en garderai toute la reconnaissance qu'elles mritent... Croyez-le bien, vous n'avez pas eu affaire une ingrate. --Je sais que vous tes aussi bonne que belle, miss! repartit galamment le Franais. Puis, se tournant vers sir Deming d'un air gn et craintif: --Excusez-moi, sir: ma mission est remplie, votre nice est entre vos mains; il ne me reste plus qu' prendre cong de vous. J'ai hte de contremander les prparatifs d'un voyage que je devais faire demain sur la rivire. --Nous serions trs-aises de vous revoir ensuite, dit sir Deming avec une intonation indiquant qu'il ne pensait pas un mot de cette phrase. --Mille grces, Monsieur, riposta Mallet piqu au vif; je suis fort occup et ne peux me dranger ainsi tous les jours. Bonne nuit. Et il partit furieux. Tout le monde se mit rire; surtout les deux jeunes gens: --Mon Dieu! merci! fit Allen avec une ferveur comique. --De quoi remerciez-vous Dieu, monsieur Allen? demanda sir Deming avec un redoublement d'hilarit. --De ce qu'il exauce le voeu le plus cher de mon coeur, en replaant miss Alice sous une tutelle honorable et sre. Sir Deming se renversa sur sa chaise en riant toujours: --J'entends, vous teniez normment la voir changer de _propritaire_. Et,... continua le bon oncle en regardant curieusement la jeune fille,... miss Alice ne vous a pas encore fait connatre ses motifs peur refuser tout change. Peut-tre cette chre nice est ambitieuse, et prfrerait le vieux richard Franais? Alice devint rouge comme une cerise et baissa les yeux en silence. Mistress Wyman vint son secours. --Oh! que nenni, sir, elle n'avait pour lui aucune prfrence, j'en rponds; ce n'tait gure le chemin qu'elle aurait voulu prendre. Mais elle regardait l'obissance aux ordres de son pre comme une chose sacre; elle a voulu s'y soumettre mme aprs sa mort: Oui, sir, voil la vrit. --Chre et douce enfant! s'cria sir Deming en embrassant tendrement sa nice, c'est bien! trs-bien! ce que vous avez fait l. Votre sagesse et votre soumission vous ont gagn toute mon amiti,--car j'tais au courant de toutes vos petites affaires;--vous avez ainsi mrit de rentrer dans les bonnes grces de votre famille et de partager le haut rang qu'elle occupe dans le monde. Aprs quelques instants de silence le baronnet continua: --Je vais vous dire, M. Allen, quels ont t les motifs, entirement raisonnables et dignes d'loges, pour lesquels cette jeune fille refusait de suivre vos conseils et de se rendre vos instances, quoique ses propres dsirs en fussent contraris. Elle connaissait l'existence malheureuse de sa mre, et savait que toutes ses infortunes provenaient d'une premire dsobissance aux voeux de ses parents. Sa mre (ma soeur) tait la plus aimable et la plus charmante des femmes; mais un amour insens la fit dchoir de sa haute position, en la poussant une msalliance secrte avec un _jardinier_! Une vie de misre et d'angoisses fut le fruit de cette faute qui dsespra sa famille et ses amis. Avant sa mort, elle donna sa fille ses conseils suprmes pour la mettre en garde contre les cruelles erreurs qui l'avaient perdue. De son lit de mort, ma soeur m'crivit une longue lettre contenant sa douloureuse histoire, et me lguant le soin de l'orpheline. Depuis lors j'ai surveill Alice inostensiblement; sa conduite sage et prudente m'a convaincu que si elle avait la beaut de sa mre elle, n'en avait pas les dfauts. Oui, je suis content d'elle.--Dans mes bras! chre enfant; vous tes ma fille d'adoption, et, comme je l'ai promis votre pauvre mre, Dieu aidant, je vous rendrai heureuse comme vous le mritez! Alice embrassa son oncle qui l'attirait lui par un geste paternel: moins forte pour supporter le poids du bonheur qu'elle ne l'avait t pour soutenir celui de l'infortune, elle cacha sa tte dans les mains de cet excellent ami envoy par la Providence, et pleura longuement en silence. Lorsqu'elle fut remise de son motion, le baronnet s'adressa Allen: --Sir, dit-il, je vais vous faire une question bien intressante pour vous, si je m'en rapporte votre visage. Je lis, sur votre figure bouleverse, une inquitude bien vive; j'y lis mme la cause de cette anxit: vous voyez en moi un farouche ravisseur qui va enlever cette intressante fleur de la prairie pour la transplanter au sein du monde civilis? Rpondez-moi! --Sir Deming, balbutia Allen, mon coeur est tranquille, car je le sens, miss Alice est maintenant en mains sres. Quant son dpart avec vous,--ici la voix du jeune homme s'altra,--que pourrais-je vous dire?... Je lui souhaite, du meilleur de mon me, dans le monde civilis o elle ira vivre, oui, je lui souhaite des amitis profondes, aussi loyales, aussi sincres que celles de _quelques habitants_ de ce dsert. Le baronnet se dtourna pour dissimuler son motion; il regarda Alice, puis Allen; tous deux taient plus ples que des statues de marbre; les mains d'Alice taient devenues glaces. --Allen! mon fils! s'cria-t-il tout--coup; Alice! ma fille! Quand clbrerons-nous votre mariage? Tous deux restrent muets; Allen rougit comme une jeune fille. --Seigneur! murmura mistress Wyman stupfaite. --Bien! bien! trs-bien! reprit le baronnet; si je vous avais annonc une sparation ternelle, vous auriez bien su m'adresser des discours dchirants. J'mets un avis qui est parfaitement le vtre, vous vous taisez! c'est tout naturel: Qui ne dit rien consent. --Pardon, sir, dit Allen d'un ton grave; je ne voudrais pas placer miss dans une alternative embarrassante: le sentiment de mon infriorit m'impose le silence. --Allons, bon! vous tes donc bien subitement devenu un plbien bien infime, vous qui, il y a une heure peine, teniez de si beaux discours ma nice? --Sir Deming, tout est chang depuis votre arrive; les apparences d'galit qui existaient entre nous ont disparu. Or, vous blmez les msalliances... puis-je penser autrement que vous? --De mieux en mieux! vraiment! Entendez-vous, Alice, ce jeune rpublicain qui rejette toute alliance avec l'aristocratie anglaise! Je vous vois oblige de renoncer tous vos avantages de position et de fortune pour redevenir digne de lui! --Le ciel m'est tmoin, reprit Allen, que tous mes voeux les plus chers, mon amour le plus pur et le plus sincre s'adressaient miss Newcome: mais j'en saurai faire le sacrifice, en songeant que c'est pour son bonheur. Si j'tais riche et grand seigneur, le cas serait bien diffrent; mais, humble et pauvre comme je suis, je ne dois pas lui demander la charit d'une union semblable. --Par Jupiter! jeune Yankee, j'aime votre esprit rude et droit! On y trouve un parfum de cette terre sauvage, mais pleine de trsors. Cependant, il faut en finir: Alice voulez-vous que j'essaie auprs de cet hroque obstin une nouvelle demande; ou bien vous considrez-vous comme bien et dment refuse? --Vous avez le droit de me donner celui que vous aurez choisi, cher oncle, rpondit Alice toute rougissante, mais qui, nanmoins, avait fort adroitement soulign le mot donner. --O artifice du coeur fminin! s'cria le baronnet; qui, aussi bien qu'une femme, aurait russi trancher ainsi la difficult? Vous donner!... faut-il vous donner? Pour punir ce rpublicain orgueilleux, j'aurais bien envie de n'en rien faire. Mais, d'autre part, si je vous emmne avec moi, je crains fort que vous ne soyiez pas une socit fort gaie, pendant la traverse. Bah! je me dcide! Tenez M. Allen, je vous en fait cadeau; refusez si vous osez! Je vous adresse en mme temps mes flicitations. Mistress Wyman se joint moi, j'en suis sr. --Oh! Dieu puissant et bni! s'cria la bonne femme, pendant qu'Allen recevait dans ses mains tremblantes celles de la jeune fille; ah Seigneur! si jamais j'ai dsir passionnment une chose, c'est bien celle-ci! --Mistress Wyman, reprit le baronnet, il faut que ce mariage soit clbr cette semaine. Plus tard, je ne pourrais assister la crmonie. En ce moment entra Wyman. --Ah! voici mon complice! s'cria sir Deming en prenant amicalement la main du nouveau venu; il y a longtemps que nous prparions ensemble cette grande affaire; nous nous en sommes tirs, je l'espre, notre honneur et la satisfaction gnrale? --De par tous les diables! Je veux dire, n'ayez pas peur! ce n'a pas t sans peine, rpliqua l'honnte constable avec son gros rire; mais, voyez-vous, le proverbe dit vrai: Tout est bien qui finit bien. PILOGUE Quatre ou cinq ans s'taient couls depuis la joyeuse noce clbrs chez mistress Wyman. Fairview tait devenu une ville: le dsert avait fui devant la civilisation; plus de claires sauvages; plus de dsert; plus de prairies; les TERRES D'OR avaient produit leur opulente moisson. Flag tait devenu un _congressman_, un des hauts personnages de Washington; il avait pous une des plus belles et des plus riches hritires du comt. Par une belle soire d'automne il se promenait avec sa femme dans Pensylvania Avenue: --Voil un couple charmant, observa lady Flag son mari, en lui indiquant deux jeunes promeneurs. Flag jeta un regard dans la direction indique, et poussa une exclamation: --Allen! mon vieux camarade! quelle joie de vous revoir. --Flag! est-ce vous mon excellent ami? Et les deux jeunes gens s'embrassrent avec chaleur: --Je vous prsente ma femme, reprit Flag. --Lady Alicia Allen, ma bien-aime compagne, dit Allen en saluant et prsentant sa femme. --De quel continent arrivez-vous donc, mes charmants oiseaux de passage? demanda Flag aprs ces premiers changes de politesses. --Nous avons pass le printemps Paris, l't Londres, et nous voil! --Sir, demanda Alice, vous qui tes rest Amricain fidle, dites-moi, je vous prie, ce qu'est devenu le Claim Newcome? --Je l'ai achet, milady: c'est maintenant une belle et riche ferme, une des plus dlicieuses rsidences du haut Missouri. --Et Wyman?... et sa digne femme?... --Ils sont, je crois, dans une mdiocrit voisine de la misre: ces braves gens s'taient ports cautions pour un jeune homme qu'on leur avait recommand, et qui les a ruins en se ruinant aussi. Alice dit vivement quelques mots l'oreille de son mari: --Le Claim Newcome est-il vendre? demanda celui-ci. --Voudriez-vous l'acheter...? En ce cas il est votre disposition. --Une vraie rponse d'Yankee! rpliqua Allen en riant. Eh bien oui! j'en ai envie. --Pour l'habiter? --Peut-tre... l't prochain... Lady Allen voudrait y avoir une maison monte en forme de pied--terre, sous la direction des Wyman. --Toujours bonne! dit Flag en regardant Alice. Des larmes tremblaient aux longs cils de la douce et charmante jeune femme. Aprs un court silence, Flag amena la conversation sur un autre terrain. --Ah! que je vous dise une rencontre bizarre que j'ai faite il y a quelques mois dans le Kansas. Je traversais Leavenworth, lorsqu'au milieu d'un meeting mthodiste j'ai aperu... devinez qui...? --Je ne saurais... --L'un des deux compagnons de Carnes! le plus jeune, qui apparemment s'est converti, et qui est entr en religion. Il est ministre je me suis arrt quelques minutes pour l'couter prcher. Il parlait, ma foi! avec une loquence persuasive. Tout coup il s'est interrompu, fixant les yeux sur la foule, et s'est cri: --Jim! je vous reconnais! ne voulez-vous pas faire comme moi, vous repentir, et songer votre salut?--Oui! oui! a rpondu une voix que je reconnatrai toujours; je me suis repenti, mais je ne suis pas encore sauv. J'ai grand besoin de vos prires.--L-dessus, le pauvre ministre s'est mis genoux et a adress au ciel les plus touchantes prires... en mme temps, la congrgation runie autour de lui s'est agenouille et a pri de tout son coeur! N'tait-ce pas un trange spectacle...? --C'est vrai, rpondit Allen; mais je doute que les meilleures prires puissent sauver Jim. --Ah! encore autre chose: savez-vous ce qu'est devenu Mallet...? --Dites. --On l'a trouv, demi rong par les fourmis, au coin d'un bois, sur la Platte; il avait le corps travers par une flche Omaha. --La tribu de Ka-shaw? --Oui. --Ah! il ne fait pas bon encourir une _vendetta_ Indienne. --Sir, demanda vivement Alice pour dtourner la conversation, voulez-vous me faire un grand plaisir? --Si je pouvais le deviner, milady, ce serait dj fait! rpliqua courtoisement Flag. --Nous partirons demain pour Newcome-Claim, j'ai hte d'y installer ma bonne mistress Wyman. --Il sera fait comme vous le dsirez, lady Alice; et, je vous le prdis, vos jours seront longs et heureux sur cette TERRE D'OR; car votre arrive y est prcde d'une bonne action. FIN TABLE DES MATIRES Chapitres. Pages. I.--Deux solitaires 5 II.--Une joyeuse veille 17 III.--Une tragdie dans les bois 33 IV.--L'information 48 V.--Un revenant 68 VI.--Le juge Lynch 79 VII.--Un anniversaire du bon vieux temps 99 VIII.--Temptes intrieures 119 IX.--Sacrifice 140 X.--claircissements du mystre 151 XI.--L'histoire d'une nuit 161 XII.--Un repaire de bandits 178 XIII.--Justice de Dieu; justice des hommes 188 XIV.--Rapparitions 210 pilogue 226 FIN DE LA TABLE. End of the Project Gutenberg EBook of Les terres d'or, by Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac License: Share Alike