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CHAPITRE III.--Contenant des pisodes du voyage en Bretagne d'Alphe Aynard, en 1798 et du voyage Paris de Th. Ay., en 1815 CHAPITRE IV.--O l'on verra quatre personnes parcourant la Suisse dans une grande voiture, mais petites journes, en 1834 CHAPITRE V.--Voyage en voiturin d'Allemagne en Italie, o l'on met quarante jours pour aller de Francfort-sur-le-Mein Florence sur l'Arno, et retour en Auvergne par Gnes, Marseille et les Cvennes, en 1839 CHAPITRE VI.--Souvenirs d'Angleterre et d'cosse, en 1844 CHAPITRE VII.--Service des postes et des diligences en 1790, 1810 et 1850. Comparaison des moyens de transport mis la disposition des voyageurs, sous les rapports de la frquence des dparts, du nombre de places offertes au public, et de la dure des voyages, par les diligences et les chemins de fer en 1790, 1810, 1850 et 1888 TABLEAU RSUM DU CHAPITRE VII PILOGUE * * * VOYAGES AU TEMPS JADIS _Et quorum pars parva fui, sed magna parentes_. (Imit de VIRGILE.) * * * _AVANT-PROPOS_ Votre mmoire est une lampe que vous avez promene pieusement dans les galeries du pass, o elle rallume celles des salons, qui ne sont plus, hlas! que celles des tombeaux. Arthur DE GRAVILLON. _Dans cette nouvelle rminiscence que j'offre mes amis, en prenant pour pigraphe une phrase toute moderne de l'auteur de_ Peau d'ne, _petit-fils et petit-neveu des Jordan Prier, que j'ai cits dans les_ Salons d'autrefois, _j'ai un double motif_: _D'abord, celui de tmoigner ma reconnaissance tous ceux qui ont bien voulu me remercier de mes envois, en choisissant dans cette nombreuse correspondance un des passages les plus lgants_. _Ensuite, de montrer, que si quelquefois je cite les anciens et toujours j'aime me souvenir du pass, ce n'est pas le moins du monde pour le mettre au-dessus du prsent, dont j'apprcie, plus que d'autres peut-tre, tous les avantages et tous les mrites_. _Il est bien entendu que, dans ce moment, je ne fais pas de politique, et que je ne pense ni au pouvoir lgislatif, ni l'excutif, ni leurs familles_. _Dans les lettres trop aimables qui m'ont t adresses, on m'a fait cependant un reproche, celui d'avoir t trop court_. _Les uns m'ont dit que j'aurais d parler de salons que je n'ai pas frquents et de belles dames que je n'ai pas connues_.--_D'autres ont trouv que je ne donnais pas assez de dtails sur les personnes et les salons que j'ai cits_. * * * _Aux premiers je rponds, que j'ai pour principe d'tre vridique; je ne pouvais donc raconter que des choses vues et entendues_. _Aux seconds je rponds, que j'ai aussi pour principe d'tre discret; lorsque j'cris sur le temps pass, c'est plus encore pour mon plaisir que pour celui des autres; car si je revois les tableaux complets d'un autre ge, tout en restant dans le vrai, ma plume ne peut en retracer qu'une partie_. _Cela me rappelle une dame qui disait, qu'il ne lui serait pas difficile d'avoir de l'esprit, si comme sa voisine, elle voulait dire tout ce qui lui passait par la tte_. _Moi aussi, peut-tre, j'aurais pu me rendre plus intressant et plus amusant, si j'avais racont tout ce qui passait dans la mienne; mais je n'ai pas eu la prtention de faire douze volumes, comme_ les Mmoires _du duc de Saint-Simon_. * * * _En racontant quelques voyages de nos pres et du temps de ma jeunesse, en outre du plaisir que j'prouve revivre avec ceux qui_ _ne sont plus, et bien souvent lire entre les lignes, comme je viens de le dire, mon but principal est d'apprendre ceux qui l'ignorent, et ils sont nombreux, la diffrence norme qui existe pour les voyages, entre jadis et aujourd'hui; et quelle contrarit ils prouveraient, s'ils taient obligs de revenir aux moyens de transport d'il y a un sicle, et mme d'un demi-sicle_. * * * _C'est encore ma mmoire, en grande partie, que j'invoque; mais cette fois ce n'est plus une lampe de salon, car elle va me conduire sur les grandes routes, que toute ma vie j'ai beaucoup pratiques et sur lesquelles je vous invite me suivre, ami lecteur, s'il ne vous dplat pas de courir le monde avec moi, assis sur un bon fauteuil et les pieds sur les chenets en cas de froidure, ou bien l'ombre, sur le banc de votre jardin, si le soleil luit_. * * * _Ceci bien pos, que c'est de votre plein gr que je vous emmne, partons!_ * * * VOYAGES AU TEMPS JADIS CHAPITRE PREMIER O l'on voit le roi Louis XI, la poste et les postillons. Dans un de mes derniers voyages de Genve, une jeune dame assez jolie, autant qu'il m'en souvient, occupait avec moi le mme compartiment d'un train express; le hasard seul avait fait notre rencontre, comme celle de la petite Sonia avec Tartarin sur les Alpes. Il me fut facile de reconnatre que ce n'tait pas le moins du monde une nihiliste russe, mais tout spirituellement une parisienne pur sang, dont la socit ne m'exposait pas faire connaissance avec les gendarmes, comme cela m'tait une autre fois arriv; j'aurai peut-tre l'occasion de vous le dire. En traversant le tunnel du Credo, elle s'tonnait que partie de Genve onze heures du matin, elle ne pouvait arriver Paris... le mme jour, qu' onze heures du soir. Elle n'avait aucune ide de l'tat de chose antrieur aux chemins de fer; elle les avait trouvs en venant au monde, elle les supposait aussi vieux que lui. Je l'aurais tonne, je crois, en lui disant que ce n'tait pas dans un wagon de premire qu'Adam et ve avaient dmnag de l'den. Plus je pense cette rencontre, plus je pense aussi que notre gnration disparue, bien des gens seront comme ma parisienne, et ne pourront se faire aucune ide des voyages au temps jadis. Il y a donc un certain intrt revenir sur ce pass, dont quelques-uns encore se souviennent et pourront me contrler, et qui pour tous sera bientt lettre close. Mon titre a dj besoin d'explication: qui sait aujourd'hui ce qu'tait un voyage en poste? Pour vous, jeune lecteur, la poste se rsume dans l'uniforme, assez laid et souvent crott, d'un facteur apportant lettres et journaux, et qui jamais, au premier de l'an, n'oublie de rclamer ses trennes; qu'entre nous soit dit, il mrite gnralement mieux que beaucoup d'autres; puis encore, dans une vilaine petite bote, chez le marchand de tabac, o vous dposez vous-mme votre correspondance, quand vous voulez tre sr qu'elle ne sera pas oublie dans la poche d'un commissionnaire; comme le faisait toujours le comte J..., ministre des travaux publics sous Louis-Philippe, tant sa confiance dans son personnel tait grande. On est bien loin d'tre assur, cependant, qu'elle arrive sa destination, car on peut la drober en route; je le sais par une exprience ennuyeuse et rcente, que je tacherai d'oublier avant le 1er janvier, en pensant que c'est mon voleur qui a t vol. Enfin, vous connaissez peut-tre aussi le bureau de la poste restante, si vous n'en connaissez pas les mystres, et le guichet, o vous tes oblig de faire queue pour payer vos dettes lointaines et transmettre aussi quelquefois vos cadeaux distance, comme je l'espre pour vous, et surtout pour les destinataires. Mais qu'il y a loin de cette poste, qui n'est plus qu'un service de distribution, la poste ancienne, qui faisait elle-mme le transport des lettres et des personnes. La poste dont je vais parler datait de l'dit de Doullens, en 1464. Elle a disparu au milieu de notre sicle; elle a donc vcu quatre cents ans. Combien voyons-nous de choses qui ne durent pas si longtemps? Sans compter celles qui n'ont que dix-huit ans et qui durent dj beaucoup trop pour l'intrt de la chose publique et de bien des choses particulires. Au dire de ses contemporains, le roi Louis XI tait fort curieux de nouvelles et voulait, en outre, transmettre rapidement ses ordres dans tout le royaume. Le premier, il fit tablir dans les principales directions, des relais de chevaux de selle; en 1483, l'Angleterre suivit son exemple. Le chef de chaque dpt o les chevaux taient posts, c'est de l que vient le nom, s'appelait d'abord matre coureur; ce n'est que plus tard qu'il prit le nom de matre du poste, et enfin, celui de _matre de poste_. Ce n'tait pas alors une institution prcisment dmocratique, car il tait formellement dfendu de monter sur ces chevaux _sans mandement du Roi, sous peine de la vie_. Ce grand roi n'y allait pas de main morte. Comme M. Thiers, interrompu par les clameurs de l'extrme gauche, disait la Chambre: J'ai l'habitude d'appeler Monseigneur les princes dont les familles ont rgn sur la France. De mme, j'ai l'habitude d'appeler grands les rois qui l'ont agrandie. Le rgne de Louis XI nous a donn le Maine, l'Anjou, la Bourgogne et la Provence! Ce grand prince donc, n'y allait pas de main morte; aussi les mauvaises langues de son temps, et mme du ntre, lui reprochent, tort ou raison (_adhuc sub judice lis est_), d'avoir fait pendre haut et court, sans autre forme de procs, ceux qu'il souponnait de tramer complots contre l'tat et contre lui surtout. Ce fait parat certain, cependant, non seulement par les peintures un peu charges de Walter Scott, dans Quantin Durward ( qui dirait-on la vrit si ce n'est ses amis!) mais par l'ensemble des traditions historiques qui prouvent qu'il gouvernait plus par la crainte que par tout autre moyen; que, fils sans coeur, il fut aussi roi sans piti, et que s'il abaissait les grands, il ne mnageait pas les petits; car il accablait, dit-on, le peuple d'impts, beaucoup moins qu'aujourd'hui cependant. Bien des gens sont ports, non pas l'absoudre, mais lui pardonner un peu, cause de son amour pour le principe d'autorit, dont le besoin se fait plus que jamais sentir; il est bien entendu que je parle de celle qui mrite ce nom. Si l'on n'avait pas alors la libert de la tribune et de la presse, il parat que les moines ne se gnaient gure pour dire dans leurs sermons ce qu'ils pensaient de sa justice sommaire, de son prvt Tristan et de ses excuteurs, qui supprimaient la prison prventive autrement que voulait le faire Napolon III, quand il envoyait en Angleterre M. Valentin-Smith, pour tudier cette question. Le roi ayant appris que le cordelier Maillard s'tait permis de l'attaquer indirectement en chaire, il l'envoya prvenir que s'il recommenait, il le ferait jeter la rivire. Sans s'intimider, le disciple de Saint-Franois rpondit l'envoy: Va dire ton matre que je ne crains rien; malgr la protection de Notre-Dame d'Embrun, dont il porte la mdaille son bonnet, je suis plus sr d'arriver au paradis par la voie d'eau, que lui avec tous ses chevaux de poste. Louis XI se le tint pour dit, eut le bon esprit d'en rire, et laissa les moines tranquilles. De notre temps, on s'empresserait de laciser le couvent, aprs un sige en rgle en cas de rsistance; puis quelque agence interlope de Limoges et de Tours proposerait aux Cordeliers de changer leur corde contre le cordon de la Lgion d'honneur, moyennant finances bien entendu. C'est deux cents ans plus tard, sous Louis XIV, en 1664, que le marquis de Crnan, charg de ce service, fit construire les premires chaises roulantes dans lesquelles il fut dfendu, par arrt de 1680, _de courre la poste deux personnes dans la mme chaise_. L'invention se perfectionna plus tard. la fin du sicle dernier la chaise de poste deux roues pouvait contenir deux personnes et mme trois. Le public fut autoris faire traner ses voitures par les chevaux du roi. En mme temps, les lettres n'taient plus transportes dans la sacoche ou le porte-manteau d'un courrier cheval; on les mettait dans une malle charge sur les voitures du gouvernement, qui partaient rgulirement et heure fixe dans les principales directions. C'est de l qu'est venu le nom de _Malle de poste_ donn l'ensemble du systme qui sert au transport de la correspondance. S'il n'y a plus aujourd'hui de malles de poste proprement dites, on appelle encore malle des Indes, le train rapide qui porte les dpches d'Angleterre aux Indes, ainsi que les navires vapeur qui se trouvent sur leur parcours. La premire malle de poste que j'ai vue, consistait en un briska, voiture quatre roues, d'origine russe, ne contenant que deux places: une pour le courrier, responsable des dpches et l'autre pour un voyageur payant sa place. Plus tard, de 1825 1850, sur les principales directions, le briska fut remplac par un grand et confortable coup trois places; un quatrime voyageur pouvait encore se placer dans le cabriolet de devant avec le courrier; ce qui l'obligeait l'aider dans la distribution sur la route des paquets de correspondance, et supporter pendant tout le voyage l'odeur de la mare dont ces agents faisaient un petit commerce leur profit, tolr dans l'intrt de quelques gourmets de province; car les turbots, les soles et les homards n'avaient aucun autre moyen rapide d'arriver sur les tables de l'intrieur de la France. Le service des malles tant rgulier et obligatoire, les chevaux taient toujours prts et choisis; elles allaient donc plus vite que les chaises particulires. Dans toutes les plus petites villes, et souvent dans des hameaux situs sur les routes impriales, royales ou nationales suivant le temps, il y avait des matres de poste; ils n'taient pas fonctionnaires publics, mais souvent ils taient subventionns par l'tat et jouissaient de certains privilges; en compensation, ils taient obligs d'entretenir un certain nombre de chevaux dtermin par l'importance de la circulation et au moins une voiture lgre, qui devaient toujours tre la disposition du public, d'un relai l'autre dans les deux sens. Quand arrivs au relai, les chevaux n'avaient pas la chance de trouver une voiture de retour, ils revenaient haut le pied leur rsidence. Lorsque deux chaises marchant en sens inverse se rencontraient vers le milieu d'un relai, on faisait un change de chevaux et de postillons. Le tarif de la poste tait fix par cheval et par postillon pour la distance d'une poste, qui correspondait deux lieues soit 8 kilomtres. Les relais taient espacs de 16 20 kilomtres, soit deux postes deux postes et demie. Tous ceux qui voyageaient de cette manire avaient chez eux le livre de poste, comme nous avons le livret Chaix. Le livre de poste tait bien moins rpandu; car de tous les livres de notre littrature moderne et mme de l'ancienne, le livret Chaix est certainement celui qui, chaque anne, a le plus fort tirage; beaucoup de gens ne lisent pas d'autre livre que celui-l! Dans le livre de poste, on trouvait toutes les routes de France, avec l'indication des relais et des prix, dans les circonstances diverses qui pouvaient se prsenter. Il en tait de mme dans tous les pays d'Europe, o le service de la poste aux chevaux tait tabli. Une chaise de poste tait une espce de cabriolet deux grandes roues, avec de forts brancards, dont la caisse tait trs bien suspendue et qui demandait deux chevaux. Le cheval plac entre les brancards ou limons, se nommait le limonier, l'autre sur lequel montait le postillon, se plaait gauche et se nommait le porteur; on l'attelait avec un palonnier. Tous les harnais taient bricole. Le cheval de droite portait aussi le nom de sous-verge, parce qu'il se trouvait sous le fouet (ou verge), plac dans la main droite du postillon. Il y a encore de vieux cochers, qui distinguent les deux chevaux d'une voiture timon, par les noms de porteur et sous-verge. Les anciennes traditions ont quelquefois la vie si dure, qu'aprs plusieurs sicles il y a des mariniers qui distinguent encore les rives du Rhne et de la Sane, par ces dnominations: ct de l'Empire, rive gauche; ct du Royaume, rive droite. Autre exemple: Rome, le Ier janvier 1888, les Italiens qui se pressaient pour assister dans l'glise de Saint-Pierre, la messe jubilaire du pape Lon XIII, pour exprimer leur impatience, criaient encore: _per Bacco_! (par Bacchus.) Les voitures quatre roues exigeaient un plus grand nombre de chevaux; quatre chevaux obligeaient deux postillons. Le nombre de personnes dans une voiture, au-dessus de deux, influait sur le nombre de chevaux obligatoires. Le prix tait I fr. 50 par poste et par cheval, et 75 centimes par postillon. On pouvait quelquefois viter les chevaux supplmentaires en les payant I franc par poste, bien qu'on ne les mt pas. C'est ce qui faisait dire Balzac, dans un de ses romans, propos d'une certaine dame: Son mari tait un personnage tout fait fantastique; il ressemblait au troisime cheval qu'on paie toujours quand on court la poste et qu'on ne voit jamais. De nos jours c'est encore de mme, il en est plus d'un et plus d'une que je pourrais citer: et vous? On appelait poste royale, une poste qui se payait double, l'entre et la sortie de quelques grandes villes, et de celles o rsidait la Cour. Quand on voulait tre bien men, il suffisait de dire aux postillons ces mots magiques: _En avant et doubles guides_. Cela voulait dire que si l'on tait content, on payerait I fr. 50 au lieu de 75 centimes par poste et par postillon; alors les chevaux ne quittaient pas le galop de tout le relai. Lorsqu'on tait press, et qu'on ne regardait pas la dpense pour voyager en prince, on envoyait un courrier en avant. Un postillon cheval partait franc-trier, arrivait au premier relai avant vous, et faisait prparer le nombre de chevaux dont vous aviez besoin; cela se rptait chaque changement de chevaux. De cette manire on ne perdait point de temps aux relais. Il parat que dans tout pays la poste tait chre, il y a un proverbe italien qui dit: _La posta e spesa di principe ed un mestire di facchino_. La poste dpense de prince est mtier d'homme de peine. On peut se rendre compte de ce que cotait un voyage de Lyon Paris et rciproquement, pour une ou deux personnes. Quand on avait sa chaise, la traction seule s'levait 400 francs environ, plus ou moins, suivant l'tat des chemins et la saison. Si l'on n'avait pas de chaise il fallait en louer une, ce qui cotait une centaine de francs en moyenne, ce prix tait variable suivant les circonstances. C'tait donc une dpense d'environ 500 francs, sans compter les frais des htels qui l'augmentaient beaucoup, si l'on ne marchait pas jour et nuit. Ce chiffre peut tre considr comme exact. Au moment de la premire invasion du cholra Paris en 1832, qui dbuta d'une manire foudroyante, emportant Casimir Prier, alors prsident du conseil des ministres, mes parents furent trs inquiets, et se dcidrent venir me chercher. On tait si terrifi qu'ils arrivrent seuls Paris dans une grande diligence vingt places; celles qu'ils rencontraient en sens inverse taient au contraire toutes pleines de fuyards. M'ayant trouv bien portant et pas effray du tout, ils durent repartir tout de suite, par l'ordre des mdecins; mais toutes les voitures publiques, malles et diligences tant encombres, ils ne purent partir qu'en poste, en louant une calche Paris. Ils me laissrent 500 francs pour prendre aussi la poste et revenir Lyon au galop, si le cholra arrivait l'Ecole polytechnique. Quoique fortement menace au milieu du quartier Mouffetard, o les habitants taient dcims, grce Dieu l'Ecole fut prserve, fort heureusement pour moi, pour mes 500 francs et pour beaucoup d'autres. Le prix du voyage par la malle tait beaucoup moins cher, 92 francs par personne; mais il tait fort difficile d'avoir des places sans les retenir longtemps d'avance. Pour ceux qui n'en avaient pas l'habitude, le rglement avec les postillons tait ennuyeux et souvent compliqu. Mon pre, fort expert dans cette manire de voyager, m'y avait initi de bonne heure. Nous allions souvent Sury, prs de Montbrison; pour faire la course en une journe, il n'y avait que la poste. Longtemps avant que j'eusse barbe au menton, on m'avait confi ce service, qui n'tait pas toujours commode. Un jour nous partmes de Lyon dans une petite calche avec un seul cheval, le ntre; la poste de Brignais, naturellement, on en mit deux; Rive-de-Gier on en mit encore deux, mais on en fit payer trois; Saint-Chamond on voulait en mettre trois et nous en faire payer quatre. Exaspr de cette progression croissante, je fis mettre les quatre chevaux et deux postillons. C'est ainsi que nous fmes une entre triomphante Saint-Etienne, sur la place Chavannel, dans la cour de la manufacture d'armes, qu'habitait mon oncle. Les officiers d'artillerie se mettaient aux fentres, croyant une inspection imprvue du ministre de la guerre; ce n'tait qu'un colier en vacances qui avait voulu faire claquer son fouet tout comme un autre. Lorsque mon grand-pre conduisait sa famille Sury, avec sa voiture et ses chevaux, il couchait toujours en route. Les chemins taient si mauvais avant 1820, qu'il tait tout fait extraordinaire si, pendant le trajet, on ne versait qu'une fois. Fcheuses consquences des guerres de Napolon Ier, qui avait supprim l'entretien des routes pour mieux assurer l'entretien de ses armes. C'tait une belle institution, la poste aux chevaux, surtout dans le moment de sa grande activit. Rien n'tait plus vivant, et ne donnait plus envie de voyager, que de voir une grande berline avec sige devant et derrire, attele de quatre beaux chevaux conduits par des postillons alertes, en habits bleus, bords de rouge et galonns, avec leurs grosses bottes, assez dures pour les prserver du contact des brancards et des timons. De loin on entendait le claquement des fouets se mlant au bruit joyeux des grelots, pour faire carter les autres voitures; car c'tait un privilge de la poste royale. On devait lui laisser le haut du pav, ou le milieu de la chausse. C'tait ordinairement de cette manire que faisaient leurs voyages de noces les jeunes maris de bonne maison. Mais quelques-uns partant la nuit tombante, n'allaient que jusqu'au premier relai, revenaient en ville la nuit close, et rentraient discrtement pied dans leur maison, o personne ne venait les voir pendant quinze jours. Sur les lettres d'invitation au mariage, on imprimait rgulirement en post-scriptum: _On part pour la campagne_, cela voulait dire: nous n'avons pas besoin de vous, ce n'est donc pas la peine de vous dranger. Ce n'tait point un mensonge; on partait bien, en effet, pour _le pays de Tendre_; car alors, si l'on ne lisait dj plus l'_Astre_ d'Honor d'Urf et les romans de Mlle de Scudri, on en conservait encore les traditions. Comme beaucoup de choses de ce monde, hlas! le postillon a disparu; ce n'est plus sur son cheval, mais seulement sur la scne, qu'on pourra voir encore le Postillon de Lonjumeau, quand l'Opra-Comique sera reconstruit, car lui aussi vient de disparatre dans un affreux dsastre, sans emporter cependant nos anciens souvenirs. Les matres de poste ont fait comme le postillon; j'ai connu les deux derniers de Paris et de Lyon, MM. Dailly et Mottard; tous deux aimaient tant leurs chevaux qu'ils n'ont pas voulu s'en sparer. C'est une affection que je comprends; car, si quelquefois ces rudes serviteurs ont des caprices, et qui n'en a pas! souvent ils montrent leur reconnaissance, en lchant la main qui les nourrit; et surtout jamais ils ne disent du mal de vous. Il y a cependant des savants qui ne connaissent ces nobles btes que sous le nom de _moteurs anims_. Avez-vous jamais, lecteur, conduit grandes guides un quadrige de superbes normands ou de vigoureux Percherons? Je pourrais, je crois, parier cent contre un, que cela ne vous est jamais arriv. Avez-vous jamais dirig une vritable locomotive? Il y a encore moins de chances pour que vous me donniez une rponse affirmative. Eh bien! par extraordinaire et volontairement, je me suis trouv dans des circonstances qui m'ont permis de me livrer ces deux exercices. De 1841 1845, avant l'ouverture du chemin de fer du Nord, pour le service de la navigation, j'allais plusieurs fois la semaine Pontoise, par la berline qui, en partant de Paris, traversait les Champs-Elyses. Du conducteur je m'tais fait un ami, pour que cette liaison me mt en rapport direct avec ses magnifiques gris-pommels. J'avais obtenu la faveur de me placer ct de lui sur son sige, et tout naturellement ses guides passaient souvent de ses mains dans les miennes; car les hommes de travail perdent rarement une bonne occasion qui se prsente de se reposer. Quelques annes plus tard, en 1848, allant tous les jours de Paris Versailles, pour le chemin de fer de Rennes, je montais trs souvent sur la locomotive ct du mcanicien, alors sans aucun abri, afin de m'initier aux dtails pratiques de son mtier (car dans cette anne d'effervescence gnrale, les ingnieurs furent obligs plusieurs fois d'assurer _eux-mmes_ le service). Souvent ma main novice maniait sous ses yeux le rgulateur, et la machine docile m'obissait comme son vritable matre. Vous me croirez sans peine si je vous dis que j'avais infiniment plus de plaisir et d'motions contenir, exciter, entendre hennir et voir piaffer les coursiers de mon _Four in hand_, qu' entendre souffler, siffler et grincer sous ma main la locomotive de Versailles R. G. Pour conserver ce qu'ils appelaient leur cavalerie, en change de leurs brevets aristocratiques de Matres de Poste, MM. Dailly et Mottard, ont obtenu Paris et Lyon des concessions d'omnibus qui sont remplacs dj par les tramways plus dmocratiques encore. _Sic transit gloria mundi_, qu'on peut traduire ainsi en s'inspirant de Lamartine: Ainsi tout change, ainsi tout passe, Ainsi nous-mmes nous passons Sur le railway qui prend la place De la poste et des postillons. Tout ce que je viens de dire pourrait s'intituler: Expos thorique de la poste aux chevaux; la pratique souvent n'tait pas aussi brillante. Le mauvais tat gnral des routes, surtout en hiver, leurs lacunes nombreuses et le manque de ponts sur le plus grand nombre des rivires, rendaient les voyages trs difficiles. Pour vous donner une ide vraie sur ce point des moeurs et usages du vieux temps, je me propose de faire passer sous vos yeux, si mon livre y est encore, quelques pisodes de mes voyages et de ceux de ma famille, que j'ai retrouvs, partie dans mes souvenirs, partie dans des manuscrits authentiques que j'ai eu la chance heureuse de rencontrer. Cela fera l'objet des chapitres suivants. CHAPITRE II Qui contient des extraits authentiques du Journal de voyage en Italie et Sicile d'Antoine-Henri Jordan, fils et petit-fils d'chevin, en 1787 et 1788, et quelques autres choses. Au commencement du XVIIIe sicle vivait Lyon Henri Jordan, fils d'Abraham et petit-fils de Lantelme dont le testament est de 1611; ce Jordan, premier du nom de Henri, tait mari Jeanne de Grando. Son fils, Henri Jordan l'an, qui fut chevin en 1779 et 1780, avait pous Magdeleine Briasson, fille de Charles-Claude Briasson, chevin lui-mme en 1757 et 1758. M. Briasson tait fabricant d'toffes de soie; c'est une tradition de famille qu'il avait mis quelques annes pour faire sa fortune, toujours avec les deux mmes dessins: ses robes l'clipse et ses robes la comte avaient brill d'un vif clat sur les paniers des grandes dames, dans les salons de Versailles. Que les temps sont changs! combien aujourd'hui faut-il d'annes, et combien de dessins par anne, un fabricant pour faire sa fortune, quand il y arrive? Une autre fille de M. Briasson avait t marie au pre du baron Rambaud, qui fut maire de Lyon de 1818 1826. Henri Jordan, l'chevin, n'eut qu'un fils, Antoine-Henri, et trois filles, Mmes Vionnet, Coste et Bergasse. Pierre Jordan, frre de l'chevin, mari lisabeth Prier de Grenoble (tante du clbre Casimir), eut cinq fils qui furent des hommes distingus, ainsi que leurs descendants: Alexandre Jordan, receveur des finances, pre d'Alexandre Jordan, ingnieur en chef des ponts et chausses, grand-pre de Camille Jordan, ingnieur des mines, membre de l'Institut, et de Mme Giraud-Jordan, fille de Camille Jordan, magistrat; Camille Jordan, clbre dput aux Cinq Cents en 1795, puis la Chambre sous la Restauration, pre d'Auguste Jordan, ingnieur en chef des ponts et chausses, grand-pre d'Arthur de Gravillon et de Mme Boube-Jordan; Augustin Jordan, secrtaire d'ambassade, grand-pre d'Omer Despatys, ancien magistrat, membre du Conseil municipal de Paris; Nol Jordan qui fut longtemps le vnrable cur de Saint-Bonaventure Lyon; Csar Jordan, pre d'Alexis Jordan, le savant botaniste. la fin du sicle dernier, Henri Jordan l'an tait banquier et marchand de soie Lyon dans la rue Lafont et plus tard dans sa maison l'angle de la rue Puits-Gaillot et du port Saint-Clair. En l'anne 1787 il avait dans son commerce comme associ son fils unique, Antoine-Henri, troisime du nom et Barthlemy-Gabriel Magneval, fort jeune alors, qui depuis est devenu dput du Rhne de 1815 1822. cette poque la Chine et le Japon n'taient pas encore invents comme pays de production des fils de soie; nous n'en tirions que des porcelaines et des foulards. La fabrique lyonnaise faisait venir toutes ses soies du Dauphin, du midi de la France, de l'Italie et de la Sicile. La maison Jordan avait fait d'assez fortes avances une maison Cajoli, de Turin, qui venait de suspendre ses payements; il y avait intrt suivre de prs cette affaire. La traiter par correspondance n'tait pas chose trs facile; les lettres pour une grande partie de l'Italie ne partaient qu'une fois par semaine et rciproquement. Quant au tlgraphe lectrique, Ampre tait bien n, mais il n'avait pas encore mrit une statue avec des sirnes ses pieds, qui semblent Lyon, je ne sais pas pourquoi, l'accessoire oblig de nos grands hommes. On dcida qu'Antoine-Henri Jordan fils irait Turin pour recouvrer le plus qu'il pourrait de la crance Cajoli; qu'il profiterait de ce voyage pour voir tous les correspondants de la maison, en visitant l'Italie pour en augmenter le nombre et complter son ducation. Il y a quelques annes, ayant hrit de la bibliothque d'une de mes tantes, j'ai trouv, sur un des derniers rayons, un manuscrit sculaire assez bien conserv. Comme il tait hriss de renseignements commerciaux d'un autre ge, je n'y avais pas fait d'abord trs grande attention. Plus tard, ayant quelques loisirs je me suis appliqu la lecture de ce volume, qui m'a vivement intress, les renseignements qu'il me donnait rentrant tout fait dans le cadre que je m'tais trac, c'est--dire la comparaison des voyages de jadis et de ceux d'aujourd'hui. Ce voyage de mon grand-pre tait pour lui un voyage d'agrment autant qu'un voyage d'affaires; l'emploi de son temps est rsum dans des notes crites jour par jour, depuis son dpart, le 11 aot 1787, jusqu' son retour Marseille, le 22 juillet 1788, et quelques jours aprs Lyon; cela fait une anne complte. Elles forment deux parties distinctes: l'une contient ses impressions de touriste et les faits matriels du voyage; l'autre s'applique aux affaires de la soie, et longuement aux questions de change et de monnaie, alors trs importantes cause de leur diversit, chaque principaut d'Italie ayant la sienne propre. Je ne m'occuperai que de la premire partie de ces notes, par la bonne raison que je ne comprends rien la seconde, dont presque tous les termes, crits en abrviations, sont pour moi des hiroglyphes pour lesquels il me faudrait un nouveau Champollion. Mme dans la premire partie, je passerai beaucoup de descriptions de monuments que tout le monde connat. Je dis tout le monde, comme les journalistes disent _Tout-Paris_, quand ils le font tenir dans une salle de spectacle, ou la chambre des dputs. Je me bornerai donc aux citations qui font connatre le voyage proprement dit, et les moeurs de l'poque dans les pays parcourus. Bien qu'elles soient du sicle dernier, je peux les appeler des notes tlgraphiques et photographiques; cause de leur concision et de leur prcision vridique, deux qualits qui ont caractris mon grand-pre pendant toute sa vie. Antoine-Henri Jordan, fils et petit-fils d'chevin tait fort jeune alors, il n'avait que vingt-quatre ans; sa famille tait dans une bonne position de fortune et d'honorabilit, l'avenir lui souriait; il n'tait pas encore mari; il partait l'esprit content, libre de toute proccupation. On tait deux annes de la convocation des tats gnraux; rien ne pouvait faire prvoir les tristes vnements qui devaient les suivre. Dans ce temps-l, il n'y avait aucune voiture publique allant de Lyon en Italie; il partait donc en poste dans la chaise de son pre, accompagn d'un fidle domestique (Laforest), convenablement muni de lettres de recommandation et de crdit. * * * =Notes de voyage d'Antoine-Henri Jordan en Italie et en Sicile.= J'ouvre le cahier de notes et je copie: * * * _10 aot 1787_.--Parti de Lyon, six heures du soir, je suis arriv le lendemain au Pont-de-Beauvoisin six heures du matin. Beau temps, sans retard extraordinaire. (Il avait mis douze heures, il faut aujourd'hui deux heures par le train omnibus.) * * * _11 aot 1787._--Pass au Pont, sans tre visit la douane sarde, si ce n'est pour la forme; malle dtache et rattache sans autre crmonie. Entr dans les tats de Savoie, passage la monte de la Chaille dont la vue est magnifique; arriv la monte de la Grotte, ouverte en 1670 par Charles-Emmanuel II, suivant l'inscription qu'on peut lire; une des beauts de la Savoie. Entre Saint-Jean-de-Cou et Chambry, cascade de 200 toises de hauteur. Vu Chambry... J'ai t oblig d'y rester deux heures pour faire remettre des clous la chaise. Route continue sans accident jusqu' Lanslebourg. (Arriv l, le voyage se compliquait; non seulement le tunnel du mont Cenis n'existait pas, mais la route voiture pour traverser les Alpes n'tait pas construite; on ne pouvait donc franchir la montagne qu' pied ou cheval. La route n'a t faite que sous Napolon Ier. Il fallait dmonter la voiture et faire transporter dos d'homme sparment la caisse, les roues et les brancards.) * * * _12 aot_--Il faut faire march avec les muletiers pour le transport des bagages, avec les porteurs pour sa chaise, avec le matre de poste pour les chevaux de selle, avec l'aubergiste; cela n'en finit pas. Aprs dner, c'est--dire deux heures, je suis mont cheval, arriv sain et sauf Novalse, n'ayant pas souffert de la chaleur sur la montagne, grce au brouillard qui cachait le soleil. Couch Novalse, aprs avoir reu les quipages en bon tat, fait remonter la voiture, dont le trajet a t fort heureux et tout prpar pour le dpart du lendemain qui s'est fait deux heures du matin. * * * _13 aot_.--Arriv Turin, dix heures et demie du matin. Je n'ai pas t visit l, plus qu'ailleurs. Log l'htel d'Angleterre. (Parti de Lyon, le 10 aot six heures du soir, il tait arriv le 13 dix heures et demie du matin, il avait donc mis cinquante-deux heures pour un trajet qu'on peut faire aujourd'hui en neuf heures. Il n'est reparti de Turin que le 8 octobre, il y est rest prs de deux mois. Ses notes contiennent, jour par jour, un rsum de toute sa correspondance au sujet de l'affaire Cajoli, des renseignements sur les nombreux correspondants de la maison, le prix des soies, la valeur du change, etc., en outre, il rsume l'emploi de son temps en dehors des affaires.) * * * _14 aot_.--Je suis all voir M. de Bianchi, qui m'a engag venir loger dans son appartement; me voici transport armes et bagages dans le canton de Saint-Frdric, prs de la rue Neuve maison Vigna. Description de la ville de Turin.... * * * _17 aot_.--Partie de campagne chez M. Ferraris.... * * * _19 aot_.--Autre partie chez M. Negri.... * * * _22 aot_.--Il y a trois salles de spectacle Turin: le thtre du roi qui touche son palais; on y joue l'opra, ouvert seulement en carnaval; le thtre du prince de Carignan, sur la place du mme nom; on y joue la comdie, la tragdie, des arlequinades et l'opra-comique. Un troisime thtre chez le marquis d'Anglesne est petit, mais bien dcor. * * * _23 aot 1787_.--Partie de campagne chez M. Negri... visite Moncalieri chez Mme Nasi, M. Bianchi au chteau. De l, dner Castel-Nuovo; on me garde coucher. Nous partons six heures pour aller la comdie Moncalieri; acteurs meilleurs que ceux de Turin... * * * _24 aot_.--Retour Turin six heures du soir, partie pied, partie en carrosse, aussi gai que la venue. * * * _25 aot_.--Visite M. de Choiseul (notre ambassadeur Turin) qui m'a reu avec son air leste, sa toilette, et m'a congdi ensuite, sans crmonie, quand elle a t faite. * * * _26 aot_.--Partie de campagne chez M. Brouzet la Colline, o nous avons dn en trs bonne compagnie; maison fort agrable et trs champtre. Nous partons de Turin, le 28, cinq heures du soir, avec M. Negri, pour sa maison de campagne, pour tre porte de Moncalieri. * * * _29 aot_.-- six heures du matin, nous descendons dans la plaine, o tait range la lgion d'accompagnement qui devait manoeuvrer sous les yeux du roi. (Description des manoeuvres... traverse du P... Dressement des tentes... etc.) Nous nous embarquons sur le P, avec Mme Aignon, ses filles, Mme Nasi, Mme Nasi Maggia et ses quatre soeurs, MM. Aignon et Nasi fils; nous descendons Moncalieri, nous dnons chez M. Nasi, et le soir, nous retournons coucher chez M. Negri. * * * _2 septembre_.--Dn la campagne Saint-Ange-Morel avec Barberis, Ballor, Jouben et autres, au nombre de douze, sur le chemin de la Superga un mille de Turin. * * * _8 septembre_.--Procession de la fte de la Vierge o vont les communauts religieuses, le chapitre de la cathdrale, l'archevque, le snat, la chambre des comptes, le consulat, les conseillers de ville et les corps nombreux de pnitents et pnitentes; concours trs considrable de toute la population. * * * _9 septembre_.--Dn la vigne de Doxa, presque la porte de la ville, avec M. Leclerc de Nice, Tollo pre et ses deux fils, Haldimand, etc. Ces deux jours, le spectacle du Thtre de Carignan tait magnifique; toutes les loges taient pleines, chose rare pour la saison. (On voit par ses notes de correspondance que pendant la fin de septembre, il s'est beaucoup occup de l'affaire Cajoli et autres.) * * * _8 octobre_.--Il part de Turin pour Bologne, toujours dans sa chaise de poste, en passant par Casale, Alexandrie, Tortone, Plaisance, Parme, Reggio et Modne. (Dans chaque ville il fait une description sommaire des pays traverss, qu'il serait trop long de transcrire ici, nous nous bornerons quelques extraits.) * * * _8 octobre 1787_.--On traverse cinq rivires pour aller de Turin Casal: la Stura, le Mollon, l'Eau-d'Or, la Dora-Balta et le P Casal mme, sur lesquelles il n'y avait point de ponts. * * * _10 octobre_.--Le thtre d'Alexandrie est grand, mais le parterre est bas. L'opra est bon; la premire chanteuse excellente; le ballet fort joli. Aprs le spectacle il y a bal, o tout le monde peut entrer en payant, mais il n'y a que les nobles qui peuvent danser! On voit Alexandrie un beau pont couvert sur le Tanaro qui a 620 pieds de long. * * * _14 octobre_.--Voyage Novi; on a rajust le chemin qui tait impraticable. On traverse Pozzalo, village dangereux cause des voleurs; il est prudent de ne pas y passer la nuit. * * * _16 octobre_.--Dpart d'Alexandrie pour aller Tortone; on passe la Scrivia; cette rivire est tantt guable, tantt d'une grande force; de sorte qu'il n'y a point de prix fixe pour le passage en bateau. Le mien a dur deux minutes. J'ai offert 5 sous; on m'a demand 3 livres, et l'on s'est content de 10 sous, sur la menace d'informer le commandant. Description de Plaisance... l'glise du Dme est grande, belle; beaucoup de peintures. * * * _17 octobre_.--Parti de Plaisance trois heures et demie, j'arrive cinq heures Fiorenzuola, petite ville o je ne trouve point de chevaux, cause de la foire; il faut se dcider coucher. Il y a grand monde l'auberge; je suis engag aller un bal que donnent quelques seigneurs des environs; j'y reste jusqu' deux heures du matin, puis je vais me coucher; en partant six heures et demie je rencontre quelques dames qui en sortaient. Description de Parme, Reggio et Modne. * * * _21 octobre_.--La grande tour de Modne, une des sept merveilles de l'Italie: il y a quatre cents marches monter. * * * _23 octobre_.--Arriv Bologne. Je me loge htel de la Paix. Description de Bologne. L'glise mtropolitaine de Saint-Pierre et la collgiale de San-Ptronio sont l'une et l'autre trs vastes et d'une trs grande hauteur. * * * _24 octobre_.--Partie de campagne chez le marquis de Rata, o j'ai vu le cardinal-lgat. Le soir, vu Mme Bianchi la mre qui m'a fait beaucoup d'amitis. * * * _25 octobre_.--Vu le doyen de Bianchi dont j'ai reu toutes les offres de service. Dn chez M. de Merendoni, avec le doyen qui ne m'a pas quitt de toute la journe; nous sommes alls ensemble San-Giovani-in-Monte, o se sont chants en grande crmonie la messe et les vpres en l'honneur de saint Antoine de Padoue, par une socit philharmonique compose de nobles. * * * _26 octobre_.--Le doyen m'a prt son domestique, qui m'a accompagn l'Institut, etc... Je suis all voir le marquis de Tauraro qui a de beaux tableaux de matres. Aprs le dner le doyen m'a conduit chez sa soeur, la comtesse de Pepoli, la campagne 3 milles de la ville, sur la route de Ferrare. J'y suis invit pour dimanche. * * * _28 octobre 1787_.--Vu la fameuse madone de Saint-Luc. Grande chapelle de la Vierge ou pour mieux dire grande glise situe sur la hauteur, 3 milles de Bologne; on y arrive par six cent vingts portiques tous couverts. Le chemin pour les carrosses est ct, et dans la monte les portiques passent trois fois par dessus. (Suit une grande description.) La chapelle est fonde et entretenue par souscriptions particulires des Bolognais; la premire pierre fut pose en 1733. * * * _1er novembre_.--Installation solennelle du gonfalonnier chef du Snat, premier magistrat de la ville de Bologne, qui n'a plus que l'ombre de son ancien pouvoir; depuis que Bologne s'est donne au Pape, l'autorit rside toute entire dans la personne du cardinal-lgat; ce qui n'empche pas qu'aujourd'hui on suive les mmes usages qu'autrefois. Le gonfalonnier change tous les deux mois; pendant quatre jours tous les deux mois, ce sont les mmes ftes et processions qui se renouvellent. * * * _2 novembre_.--Dpart de Bologne pour Florence neuf heures du matin; passage des Apennins par un vent violent. Je m'arrte trois heures Lojano, mchant village, pour faire raccommoder ma voiture laquelle trois boulons ont cass. * * * _Florence_.--J'arrive Florence dix heures du soir. En entrant en Toscane, il faut se faire visiter, ou consigner deux sequins (le sequin valait 12 livres) qui sont rendus Florence, quand on a visit la malle. Pour cela il faut aller la douane o j'ai perdu une matine. * * * _3 novembre_.--Sur la recommandation de Mme Spinosa, je me suis log l'Aigle Noir prs du Dme chez Pio Lombardi. La ville compte 95,000 habitants. (Ici grande description de la ville, de ses monuments, de ses palais, des glises et des muses; il visite le palais Capponi, berceau de Laurent Capponi qui s'est rendu clbre Lyon par sa gnrosit au XVIe sicle. Arriv le 2 novembre, il en est reparti le 7; ce n'tait pas trop pour voir toutes les merveilles de cette ville magnifique dans laquelle il devait s'arrter son retour.) * * * _7 novembre_.--Dpart de Florence pour Lucques, six heures et demie du matin. Attendu prs d'une demi-heure la porte pour laisser entrer les voitures des marachers; enfin nous sortons. Je m'arrte Cojano pour voir le palais Poggio au grand-duc, qu'on vante beaucoup, je ne sais pas pourquoi. Buggiano, je me suis disput avec le matre de poste qui voulait me mettre trois chevaux cause du mauvais chemin et de la pluie; par amiable composition, il a t convenu qu'au lieu de 4 pauls par cheval et par poste, je n'en donnerais que 3 ce qui a t excut. * * * _7 novembre_.--En arrivant Lucques, six heures du soir, il a fallu faire le tour de la ville le long des remparts, parce qu' la nuit les portes sont fermes l'exception d'une seule; pour entrer on paye 6 sous par voiture et 2 sous par personne pour se faire ouvrir. Lucques, rpublique aristocratique, comme Bologne l'tait autrefois, est gouverne par un gonfalonnier et huit anziani (anciens) qui changent tous les deux mois; il y a un grand conseil compos de cent cinquante nobles qui dcide de toutes les affaires. Log la Croix-de-Malte; pay le plus haut prix qu'on ait exig de moi jusqu' prsent 16 pauls par jour; mais il faut observer que je suis seul dans l'htel, et que je paye pour ceux qui n'y sont pas. * * * _9 novembre 1787_.--Arriv Pise le soir, log au Trois-Donzelles. (Description de Pise.) * * * _10 novembre_.--Parti aprs dner; arriv Livourne avant la nuit. * * * _11 novembre_.--Visit en mer deux btiments sudois avec Mme Redi et M. Ulric. Livourne ne brille pas par ses glises; les deux plus belles sont le Dme et les Dominicains. Par contre, le thtre est fort joli; il est grand, bien clair, avec cinq rangs de loges superposes; mais l'opra y est trs mauvais. * * * _17 novembre_.--Dpart de Livourne sept heures du matin pour retourner Florence. La ville de Livourne est un port franc, o tout peut entrer et sortir par mer; mais du ct de la terre, les douanes du grand-duc sont trs rigides. Avant de partir il faut faire visiter et plomber ses malles; sans cela on est visit la porte de Pise, de Florence, en un mot, dans toutes les villes de la Toscane. J'avais fait plomber ma malle Florence, pour aller jusqu' Rome sans la dfaire; arriv Florence neuf heures du soir, on a prtendu qu'il fallait visiter cette malle, parce qu'elle venait de Livourne ou bien aller la douane. Il a fallu consigner encore une fois ma voiture la douane pour la retirer le lendemain matin. J'ai eu la mauvaise chance d'tre pris pour un marchand d'chantillons, ce qui m'a fait traiter avec rigueur. * * * _19 novembre_.--Revu Florence. (Nouvelle description de la ville.) Revu la galerie du Grand-Duc _degli uffici_ avec un nouveau plaisir. (Le sentiment qu'il prouve de revoir Florence est partag par tous ceux qui ont eu la chance heureuse d'y aller et d'y retourner.) * * * _20 novembre_.--Dn chez M. Redi; aprs le spectacle et le souper je me suis mis en chaise onze heures et demie du soir pour me rendre Bologne o j'arrive aujourd'hui mardi cinq heures du soir. J'ai eu sur l'Apennin un vent trs froid, les chemins taient trs mauvais cause de la pluie. La premire fois tant parti de Bologne la nuit, je n'avais pas vu les environs; il y a des palais superbes; entre autres celui du marquis Aldrovandi Marescotti et celui du prince Hercolani encore plus beau. Parme, Modne et Bologne les trangers payent au spectacle le double du prix pay par les gens du pays. * * * _23 novembre_.--Parti de Bologne pour Ancne huit heures du matin; pass par Imola, petite ville o il y a beaucoup de noblesse. Faenza il y a une fabrique de faence considrable (c'est de l que vient son nom). J'y ai vu des ouvrages trs curieux imitant la porcelaine. (Il passe Cesena, Rimini et Pesaro.) * * * _25 novembre 1787_.--Parti de Pesaro une heure aprs midi, arriv Fossonbrone six heures avec de la pluie et de trs mauvais chemins. En arrivant j'ai trouv Pierre Moci, qui a voulu absolument me loger chez lui, ce quoi j'ai consenti, pour jouer un tour au matre de poste, qui avait le front de me demander 15 pauls pour une nuit. * * * _26 novembre_.--Sjour Fossonbrone cause de la neige. * * * _27 novembre_.--Je pars quatre heures du matin; beau clair de lune, temps froid; pass Sinigalia, trs joli petit port de mer sur l'Adriatique. Arriv trois heures Ancne, ville trs commerante, qui augmente tous les jours. * * * _28 novembre_.--Parti d'Ancne huit heures j'arrive Lorette midi. Je vois l'glise et la Sainte-Chapelle, Santa Casa, qui suivant une ancienne tradition est la maison o Notre-Seigneur Jsus-Christ s'est incarn. C'est--dire la maison de la sainte Vierge. On a laiss les murs dans leur tat naturel, on s'est born orner les lambris d'une grande quantit de lampes d'argent massif d'un poids considrable. Le trsor renferme des richesses incroyables, diamants, perles, rubis, etc., provenant des largesses des plus grands princes de l'Europe. Arriv Macerata quatre heures et demie je suis oblig de m'arrter pour faire remettre des vis ma chaise et parce qu'on m'annonce qu'il y a du danger sur le chemin. * * * _29 novembre_.--Parti de Macerata avant jour; arriv Tolentino, j'apprends que le passage du col Fiorito (Apennins) est intercept par les neiges et l'on me fait attendre trois heures. Je pars pourtant sur de nouveaux renseignements, qui annoncent qu'on a fait le passage; je trouve beaucoup de neige qui rend le chemin difficile; j'arrive non sans peine Serravalle au pied des Apennins. Le matre de poste de Ponte-della-Trava, voulant me faire coucher chez lui, m'avait annonc que je trouverais grand monde Serravalle, et que je ne pourrais pas me loger. Je ne me laisse pas faire et voyant surtout qu'il veut m'trangler pour le prix, je demande des chevaux; il me les refuse sous prtexte qu'il n'en a pas. Cependant il en arrive et me les fait payer un prix exorbitant, que je suis oblig de subir parce qu'il n'y a point de juge dans cet endroit. Me voici donc Serravalle, j'y soupe et j'y couche au prix assez fort de 10 pauls (5 fr. 60 environ), pour un mauvais souper et un mauvais lit; aprs avoir pass la soire avec la duchesse de Sampiari, de Naples, qui venait de traverser la montagne et se rendait petites journes Lorette. * * * _30 novembre_.--J'avais donn mes ordres pour partir au point du jour; je me lve sept heures, je fais chercher mes gens; tous la messe pour fter saint Andr! au retour il faut bien djeuner; au lieu de partir sept heures nous ne partons qu' huit heures et demie avec quatre chevaux et deux hommes pour soutenir la chaise dans les mauvais pas! Comme le ciel tait serein je fis le voyage trs heureusement, et j'arrivais deux heures et demie Foligno, ville d'Ombrie assez peuple; on y compte 22,000 habitants. * * * _1er dcembre 1787_.--Les matres de poste de la Romagne sont les plus grandes canailles qu'il y ait au monde; ils font aux voyageurs toutes les insolences dont ils peuvent s'aviser et cherchent toujours les duper s'ils n'ont aucun moyen de se faire rendre justice. * * * Au col de la montagne Fiorito, la marquise Ghilini, d'Alexandrie, qui l'a travers la veille de mon passage, avait avec elle vingt hommes pour faire le chemin; elle a vu cinq de ces malheureux, les couteaux la main, contre elle et son domestique, parce que ce dernier leur faisait le reproche, bien mrit, d'avoir expos par leur faute la marquise tomber dans le prcipice. Avec cette race, on est oblig de les remercier de ce qu'ils veulent bien prendre l'argent qu'ils vous forcent de donner. * * * Le ruspone, soit la pice de 3 sequins de Florence, est tarife 65 pauls et 1 bayoque romains, dans les tats du Pape. Dans la route de Lorette Rome, les matres de poste ne veulent le prendre que pour 63 pauls, quelques-uns mme pour 62. Les pauvres voyageurs, qui, sur la foi du tarif, n'ont dans leur poche que des triples sequins toscans, sont rduits, dans la route, perdre 2 ou 3 pauls par ruspone. Avis aux voyageurs d'avoir toujours dans leur escarcelle de l'argent du pays. Press d'arriver Rome pour y trouver les lettres qui m'y attendaient, je me dcide voyager jour et nuit; j'avais un beau clair de lune, j'y voyais comme en plein jour. J'ai travers, sans m'y arrter, Spolette, Terni, Narni, Otricolli, Castellana; toutes ces villes sont en pays de montagne. Avant d'arriver Rome quatre lieues de distance, on distingue le dme de Saint-Pierre. J'arrive Rome trois heures et demie par la porta et la piazza del Popolo. Je me loge chez Damon, htel des Franais, via della Croce, allant du Corso la place d'Espagne. * * * _2 dcembre_.--Le matin, toilette faite, je suis all la chapelle du Saint-Pre, o il chantait une messe solennelle pour l'ouverture de l'Avent, assist de tous les cardinaux, avec un monde considrable. Aprs la messe, tout le cortge ecclsiastique a fait la procession de la chapelle Sixtine la chapelle Paolina, pour clbrer l'ouverture des quarante heures. Aprs l'exposition du Saint-Sacrement, la procession est retourne d'o tait venue, et tout a t dit. Ces deux chapelles sont trs belles et mritent d'tre revues avec moins de foule. L'glise de Saint-Pierre, ct du Vatican, jouit avec raison de la rputation d'tre la premire glise du monde. Elle frappe au premier coup d'oeil par sa grandeur. (Description de Saint-Pierre.) L'aprs-dner s'est employ rendre les lettres de recommandation ainsi que la matine du lendemain; je n'ai vu que les rues et les places en courant en voiture. * * * _3 dcembre 1787_.--Le pont Saint-Ange... Le chteau Saint-Ange, c'est l qu'on a trouv dans le tombeau d'Adrien des oeuvres de Phidias... Castor et Pollux avec leurs chevaux, dont le plus grand mrite est leur antiquit. L'entre de Rome par la place del Popolo est majestueuse. Les carrosses font tous les soirs le cours dans la rue du milieu (il corso), surtout le dimanche quand il fait beau (depuis cent ans c'est toujours de mme). La villa Borghse, que nous avons visite cet aprs-dner, est fort intressante. J'y suis all avec M. et Mme Schulteis et Mme Veraci, Florentine, qui leur tait recommande. Arriv Rome le 1er dcembre 1787, Henri Jordan y est rest plus d'un mois, jusqu'au 5 janvier 1788; il y a pass quelques jours encore son retour de Sicile. Ceux qui ne connaissent pas Rome feront bien de passer rapidement les pages suivantes; ceux, au contraire, qui l'ont vue, retrouveront avec intrt les noms de toutes les choses qu'ils connaissent et qui depuis un sicle ont peu chang. Il serait trop long, et en dehors du cadre de cet crit, de copier en entier les descriptions qui se trouvent dans le manuscrit, je me bornerai donc, en gnral, une simple nomenclature. * * * _4 dcembre_.--Le matin Saint-Pierre... La fontaine Trvi... * * * _5 dcembre_.--Campo Vaccino ou Forum Romanum... Arc de Constantin... Arc de Septime Svre, temples de la Paix et de la Concorde, de Jupiter Tonnant, du Soleil et de la Lune, arc de Titus, amphithtre Flavien (Colise), les dehors du Capitole. * * * _6 dcembre_.--Sorti de la rue de la Croix, o je loge, suivi le Corso jusqu'au Capitole; vu Saint-Paul-hors-les-Murs. Sur la route, tombeau de Caius Sextius, et le mont Aventin. glise Sainte-Sabine, glises de Sainte-Marie-de-Lorette, in Cosmedin, gyptienne. Restes du temple de Vesta, o l'on a bti Sainte-Marie-du-Soleil. Traces du pont Sublicius, dfendu par Horatius Cocls. L'Arc de Saint-Lazare, le pont Palatin ou ponte Rotto. glises Saint-Nicolas-in-Carcere, restes du portique d'Octavie. glise Saint-Ange-in-Pescheria, thtre de Marcellus, o est le palais Orsini. L'Arc de Janus, l'Arc de Septime-Svre-in-Velabro. L'ouverture de la Cloaca Maxima, la fontaine de Saturne. La colonne Trajane, port de Rippa-Grande. * * * _7 dcembre_.--Sorti dix heures par la place d'Espagne. Trinit du Mont. glise de la Conception, Capucins; fontaine Barberini. glise Saint-Nicolas-de-Tolentin; glise Sainte-Marie-de-la-Victoire. Fontaine dei Termini, dite de Mose, Sainte-Marie-Majeure. glise Sainte-Prudentienne, glise Saint-Franois-de-Paule. * * * _8 dcembre 1787_.--glises Saint-Charles, Sainte-Agns, Saint-Jacques-des-Espagnols. Ces deux dernires place Navone; Trois-Fontaines et Oblisques. glises Saint-Jean-de-Latran, Baptistre de Constantin. Saint-Andr-di-Monte-Cavallo et la place. * * * _9 dcembre_.--glise des Chartreux, dite Sainte-Marie-des-Anges, le Panthon ou la Rotonde. La villa Mdicis. L'glise de la Minerve. * * * _10 dcembre_.--glise Saint-Jacques-des-Incurables, glise Jsus et Marie, palais Rondini. glise Sainte-Marie-di-Monte-Santo, des Miracles, del Popolo, sur la place. Palais Capponi, restes du mausole d'Auguste, glise Saint-Roch. glises Saint-Andr, Saint-Ignace, Saint-Sauveur-in-Lauro. * * * _11 dcembre_.--glises Saint-Luc, Saint-Yves-des-Bretons, place et collge Clmentin. L'Oblisque solaire d'Auguste, dans la cour du palais della Vignaccia. glise de la Trinit, prtres des Missions, glise Sainte-Marie-in-Campitelli. glises du Jsus, Sainte-Marie-d'Ara-Coeli; Sainte-Marie-Libratrice, les trois colonnes des Cornices, revu le Colise, mont au deuxime tage. * * * _12 dcembre_.--glise Saint-Jean-Baptiste-des-Florentins, la rue Julia, glise Sainte-Catherine-de-Sienne. Place et palais Farnse. Palais du cardinal, duc d'York. * * * _13 dcembre_.--Autre visite Saint-Pierre, mont sur le Dme avec un jeune Anglais, Higginthon, fort aimable compagnon (grands dtails sur l'glise de Saint-Pierre). * * * _14 dcembre_.--Vu le palais et la galerie Borghse; aprs-dner visit le palais Doria, nous en avons admir rapidement les beauts, parce que nous tions chasss par la nuit qui s'avanait grands pas, et nous avons promis de ne plus aller voir des peintures aprs-dner, parce qu'ici on dne plus de deux heures et que la nuit vient trop tt. * * * _14 dcembre_.--Le soir s'arrange une partie pour aller Tivoli pied, entre M. Higginthon, deux autres Anglais et un Pimontais, ancien secrtaire de M. de Bianchi, Bologne. J'arrive, on me la propose, je me laisse entraner et j'accepte; j'cris le soir mme quelques lignes la hte Mme Vionnet (sa soeur), par voie de Turin, pour lui annoncer ce voyage, et que je donnerai de mes nouvelles par le courrier suivant (c'est--dire dans huit jours). * * * _15 dcembre_.--Je suis rveill sept heures du matin par un garon cafetier, qui m'apporte de la part de mes compagnons de voyage une tasse de chocolat pour me donner du courage; je l'avale et je m'habille; cela fait, nous nous mettons en route comme des plerins. Nous partons sept heures et demie et nous arrivons, avec beau temps, Tivoli, une heure aprs midi. La distance est de 18 milles de la porte dite Saint-Laurent et 3 milles pour la gagner de notre auberge. (Le mille romain est de 1,500 mtres.) * * * Au milieu du chemin nous nous arrtons pour djeuner, nous trouvons pour tout potage un plat de petits poissons frits de la veille, du pain et du vin mdiocres; avec a nous djeunons gament et nous nous remettons en route. 13 milles de Rome, nous trouvons la Solfatare de Tivoli, canal qui conduit une eau bleue et sulfureuse, d'une odeur trs forte; nous nous lavons les mains et le visage avec cette eau fort claire et fort limpide. * * * 15 milles de Rome, nous passons une seconde fois sur le pont Lucano, le Tvrone, autrefois l'Arno, chant par Horace; au-del du pont est le tombeau de la famille Plautia, qui a servi de forteresse aux Goths lors de leur invasion. Nous laissons la villa Adriana sur la droite; un quart d'heure avant Tivoli, nous trouvons l'ancien temple de Latone transform en chapelle ddie la Vierge. Tivoli autrefois Tibur, lieu de dlices d'Horace et de Mcne, plus ancienne que Rome de 462 ans, est une ville mal pave et mal btie, avec des rues troites o il faut sans cesse monter et descendre, o l'on ne peut pas marcher, quand il pleut, tant le sol est glissant, comme nous l'prouvons en arrivant avec la pluie. Nous cherchons une auberge, on nous en indique une droite, o l'on nous reoit avec empressement; on nous montre nos lits, nous les trouvons mauvais et nos chambres pitoyables, nous nous empressons de sortir et nous finissons par tomber sur un gte passable, qui nous parat un palais. Nous demandons dner, nous nous reposons, attendant pendant trois heures les provisions qu'on avait t oblig d'aller chercher ailleurs. Quand nous sortmes de table il tait presque nuit, nous pmes voir seulement la cascade et les forges que les eaux mettent en mouvement. ct de la cascade se trouvent le temple de Vesta trs bien conserv et celui de la Sibylle qu'on dit fond par Numa, second roi de Rome, pour la nymphe Egrie. Nous rentrons et nous nous couchons de bonne heure. * * * _16 dcembre 1787_.--Le matin du dimanche je vais la messe avant jour, puis je vais rveiller mes compagnons qui me font perdre une heure parce qu'ils ont mal dormi. Aprs le djeuner nous retournons voir la cascade, le temple de Vesta et la villa d'Est. Btie il y a deux cent trente ans par un cardinal d'Est, elle est aujourd'hui plus dgrade que beaucoup d'difices romains. La vue est fort tendue et trs belle; elle appartient au duc de Modne. De l nous allons dans les dbris de l'ancienne villa de Mcne, dont on ne voit plus que les murs et la grandeur des chambres, qui ont des votes d'une hardiesse tonnante; ces murs subsistent depuis dix-sept cents ans et paraissent devoir subsister longtemps encore. On nous montre les ruines de la maison d'Horace et d'un temple d'Hercule; puis nous allons dner pour repartir midi. Au lieu de retourner Rome directement, on nous propose de voir Frascati; nous visitons la villa Adriana, par des chemins boueux et mauvais. Nous nous en tirons cependant parce que le temps s'tait remis au beau. Dans cette maison de plaisance de l'empereur Adrien, il n'y a plus que des ruines, mais de superbes ruines: un ancien amphithtre, un temple du dieu Canope (divinit gyptienne dont les prtres passaient pour magiciens), le temple d'Apollon et la salle des Gardes fixrent notre attention. * * * Nous cherchons le chemin de Frascati; en voulant couper court, contre mon avis, nous nous trompons de route, et nous sommes obligs de rejoindre le vrai chemin en passant travers champs et fosss. Enfin nous arrivons Frascati six heures du soir en pleine nuit; ayant travers la villa Braciani. Nous cherchons une htellerie; on nous conduit d'abord dans un cabaret, ensuite dans une table; enfin nous trouvons la bonne auberge o l'on nous offre trois lits pour six. Nous nous arrangeons cependant, en faisant mettre des matelas par terre; nous nous couchons, mais nous dormons mal. * * * _17 dcembre 1787_.--La villa Conti o je suis all ce matin m'a fait grand plaisir; il y a de beaux jardins et des jeux d'eau fort agrables; mais ceux de la villa Aldobrandini dite Belvdre, appartenant au prince Paul Borghse, sont encore suprieurs. On les fait jouer particulirement pour les visiteurs trangers; ils forment des effets merveilleux et des surprises de toute espce. Ce palais jouit d'une trs belle vue; il est orn de belles peintures du cavalier d'Arpin. Aprs dner nous passons Grotta-Ferrata, abbaye o nous admirons des fresques du Dominiquin. En rentrant nous trouvons 3 milles de Rome la fontaine d'Acquafelice, dont les eaux sont conduites dans la ville par des aqueducs magnifiques et trs bien conservs. * * * _19 dcembre_.--Revu Saint-Pierre avec un nouveau plaisir. * * * _20 dcembre_.--Consistoire public au Vatican pour la rception d'un cardinal, crmonie qui n'a d'intressant que l'importance des gens qui la font, et les compliments qui se rcitent en latin, que l'on n'entend gure. Il y a cependant beaucoup d'trangers, pour voir le Pape et les cardinaux en costume de gala. La fonction ne consiste, autant que j'ai pu le voir, qu' prsenter le nouveau cardinal au Pape, auquel il baise les mains, la poitrine et le front; il va donner ensuite une accolade ses confrres, et reoit exhortation du Saint-Pre sur ses devoirs et tout est dit. * * * _21 dcembre_.--Vu le Capitole et la villa Albani; pour les dtails je renvoie au livre de Vasi qui en parle assez bien; je dirai seulement que les tableaux du Capitole qui m'ont plu davantage sont la Fortune, du Guido, et celui de Mose faisant sortir l'eau du rocher, de Luc Giordano. La villa Albani passe pour la plus agrable des environs de Rome. (Aujourd'hui cette villa appartient la famille Torlonia.) * * * _22 dcembre_.--Nouvelle visite Saint-Pierre, remont dans la coupole pour jouir du magnifique coup d'oeil intrieur et extrieur. De l, visite, avec M. Emery (Suisse), du muse du Vatican. Vu les premiers chefs-d'oeuvre de sculpture, l'Apollon du Belvdre, le Laocoon, l'Antinos et beaucoup d'autres... Vu le jardin du Belvdre, o se trouve la pomme de pin du mausole d'Adrien, et le bassin o l'on voit un vaisseau dont les agrs sont forms par des jets d'eau. * * * _23 dcembre 1787_.--Pluie le dimanche. Je suis all, avec le signor Agostino, voir le chef-d'oeuvre de Raphal, le premier tableau de l'Univers: la Transfiguration de Notre-Seigneur qui se trouve Saint-Pierre-in-Montorio sur le Janicule (aujourd'hui au Vatican, avec la Communion de saint Jrme et la Vierge, de Foligno). Je n'ai pas regrett ma course faite par le mauvais temps pour admirer avec le plus grand plaisir ce bel ouvrage. J'ai vu en mme temps au sommet de la montagne (le Janicule), la fontaine Pauline, _aqua Paola_, remarquable par l'abondance de ses eaux, qui viennent de 12 lieues, et la simple architecture de la faade. De ce point, on a une des plus belles vues de Rome. Pass Sainte-Marie-in-Transtevere dans l'le du Tibre; mont au Quirinal, travers la rue Pia pour arriver la place dei Termini, o j'ai revu l'glise de Sainte-Marie-de-la-Victoire. * * * _24 dcembre_.--Vu la galerie Colonna, laquelle on donne ici le premier rang pour la richesse et la beaut, comme on le donne la galerie Borghse pour le nombre et le prix des tableaux. * * * _25 dcembre, Nol_.--Auguste crmonie dans la basilique de Saint-Pierre, au Vatican. Le pape (Pie VI) chante une grand'messe solennelle, assist du prince Doria, en qualit de diacre, et d'une grande quantit de cardinaux, prlats, etc.; belle et grande crmonie o il y a beaucoup d'trangers... J'ai t trs content de cette majestueuse fonction o il y avait un concours immense. Le temps tait beau, le cours trs brillant, le plus nombreux que j'eusse encore vu. * * * _26 dcembre_.--Vu l'glise de Saint-Jerme-de-la-Charit (S. Geralomo della Carita), o se trouve le fameux tableau de la Communion de saint Jerme, du Dominiquin, regard comme un des quatre premiers de Rome (aujourd'hui au Vatican). Le soir, ouverture du thtre Alemberti, o il y a grande foule, le parterre et six rangs de loges taient pleins. L'opra et les ballets n'ont pas enlev le suffrage du public. Ce thtre, comme tous ceux de Rome, est en bois; l'entre est dsagrable, mais l'intrieur est beau. Il n'y a point de femmes sur la scne, mais de jeunes phbes en costumes fminins, remplissant leurs rles, aprs avoir t prpars ds l'enfance par une ducation physique approprie, et quelques-uns font presque illusion. Les danseurs et danseuses fictives ont plu mdiocrement. * * * _27 dcembre_.--L'opra d'Argentine a t suprieur, les ballets taient assez bons. * * * _5 janvier 1788_.--Dpart de Rome pour Naples avec M. Febvre, de la maison veuve Poujol et ses fils, d'Amiens, qui, sur la recommandation de Torlonia (premier banquier de Rome, correspondant de la maison), j'ai donn une place dans ma chaise. (Ce Torlonia tait probablement le grand-pre du Maire de Rome, qui vient d'tre destitu par Crispi pour sa lettre de flicitation au Pape Lon XIII propos des ftes jubilaires de 1888.) Nous partons dix heures par un temps mdiocre, la suite de trois jours de pluie, nous trouvons le chemin trs mauvais pendant trois postes. La route tant devenue meilleure, la pluie revient. Le temps s'tant mis au beau, nous marchons toute la nuit et nous arrivons Naples le 6 janvier cinq heures du soir. (Dure du voyage trente-deux heures, on met aujourd'hui six heures.) Mon domestique, Laforest, a couru la poste la plus grande partie du chemin (M. Febvre ayant pris sa place dans la chaise); il a t fatigu par les bottes qui sont trop fortes et trop dures, et particulirement par les triers qui taient trop troits. Il a eu, dans la route, de mauvais chevaux qui l'ont jet par terre. M. Febvre a fait quelques postes cheval, ce que je n'ai pas pu faire, les bottes tant beaucoup trop grandes pour moi. * * * _6 janvier 1788_.--Nous voici Naples; nous descendons chez Mme Gaze, o j'avais charg Dtournes de nous arrter deux chambres, il n'y en a point; nous allons chez M. Menricoffre pour le prier de nous renseigner; trois htels qu'il nous indique sont pleins, nous trouvons un appartement dont on nous demande 60 ducats qui valent 255 livres tournois! Enfin, nous revenons chez Mme Gaze, o l'on nous loge, l'un dans la chambre du matre de la maison, l'autre dans celle d'un compatriote, en attendant mieux. Mme Gaze est une femme trs obligeante, dont je suis fort content; elle a d'assez mauvais logements, c'est vrai; mais elle traite bien les trangers, avec beaucoup d'attentions. * * * _8 janvier_.--Mardi soir, l'Acadmie des Amis, socit o l'on se runit tous les jours pour la conversation et la partie, plus particulirement, une fois par semaine, o il y a musique et bal. Ce jour-l, il y avait bal; les femmes du monde y vont, ainsi que les trangers, avec des billets qu'on se procure facilement. * * * _9 janvier_.--Je change d'appartements; Mme Gaze me transporte dans sa maison, sise la Marinella, l'extrmit de la ville, o elle me donne trois chambres trs agrablement situes, o l'on jouit d'une vue magnifique. * * * _11 janvier_.--Parti pour Portici avec des Anglais; disposs monter au Vsuve, qui tait fort tranquille, mais empchs par un vent violent. Belle vue de Naples... Thtre souterrain d'Herculanum... Le soir, Acadmie des Nobles dans le genre de celle des amis... musique. (Le 8 janvier, il avait crit Magneval une longue lettre pour lui annoncer son arrive Naples et ses impressions.) * * * _12 janvier_.--Lettre de Naples son pre, o il rend compte de sa rception par le duc de Pragnito, Rossi, Lignola et autres personnes auxquelles il est recommand. * * * _12 janvier_.--Vu le tombeau de Virgile, c'est--dire l'inscription et les quatre murs, tout ce qui en reste. Trs belle vue. Vu le tombeau du fameux Sannazar, pote italien et latin, n Naples, en 1458, d'origine thiopienne, dans l'glise. * * * _13 Janvier_.--Course Portici, nous allons voir la lave de 1767, qui forme une montagne. * * * _14 janvier 1788_.--Vu la chapelle de la maison de Sangro, o sont les mausoles de la famille depuis 150 ans; on y admire des chefs-d'oeuvre de sculpture. * * * _15 janvier_.--Voyage Caserte avec un officier russe! grande et belle description de la villa royale. Aimable rception par le chevalier de Montalto, qui les conduit pour voir le nouveau pont qui amne les eaux Caserte; mais au tiers du chemin, les chevaux lous ne veulent plus marcher; course remise un autre jour. * * * _14 janvier_.--Lettre son pre pour le remercier de ce qu'il le laisse libre de faire le voyage de Sicile; il cherche une occasion et des compagnons convenables s'il y a lieu. * * * _18 janvier_.--Vu le muse de Portici et la ville de Pompia, une journe. On voit au muse tout ce qui a t trouv; non seulement Pompia, mais encore Stabia et Herculanum; les premires, dtruites par les cendres du Vsuve comme Pompia, et la seconde, par la lave. En examinant ce muse, on retrouve les usages des anciens Romains, par la nature des meubles dont ils se servaient... leurs balances sont tout fait semblables aux ntres... tous ces objets fort instructifs sont bien faits pour intresser les connaisseurs et mme ceux qui ne le sont pas. Ce qui tonne le plus, ce sont leurs livres manuscrits, qui consistent en rouleaux de feuilles de papier. On en a trouv des quantits considrables; avec une grande patience on parvient les drouler et les mettre en tat d'tre lus; ils sont en grec pour la plupart. La ville de Pompia, dont il reste peut-tre les trois quarts dcouvrir, montre au naturel les habitations des anciens Romains; on voit la distribution de leurs appartements; jamais leurs fentres ne sont sur la rue, mais sur des cours intrieures, et mme trs leves au-dessus du sol; ce qui dnote, dit-on, leur penchant la jalousie. (Description des ruines du temple d'Isis et de deux thtres.) * * * _19 janvier_.--Voyage au Vsuve avec M. de Zybin et nos domestiques; nous allons en calche suivant l'usage, jusqu' Portici, 5 milles de Naples. De l, on va d'ordinaire sur des mulets jusqu'au pied de la montagne, l'espace de 4 milles, et l'on fait pied la monte rapide qui est environ d'un mille. Nous faisons tout pied pour ne pas tre dupes des muletiers, qui ont l'impertinence de nous demander le triple du tarif ordinaire. Le chemin n'est pas fort agrable; il est alternativement sablonneux et pierreux, peu cultiv; c'est pourtant ce qui produit le fameux vin de Lacryma Christi, dont il se fait trs peu, et dont, cependant, il se vend beaucoup. La plus grande partie du sol est recouverte par les laves de diffrentes poques, qu'il est impossible de travailler cause de leur duret. Nous arrivons au pied du Vsuve, l o les mulets s'arrtent; nous jouissons du superbe aspect de Naples et de tous ses environs qu'on domine en cet endroit, peu prs au tiers de la hauteur totale de la montagne. Nous sommes dsagrablement surpris par le brouillard, dans un chemin de pierres noires, qui roulent sous nos pieds; enfin, au bout de beaucoup de peine, nous arrivons au but de notre course, c'est--dire au bord du cratre. Le brouillard nous empche de voir le fond; nous sommes forcs de nous contenter de l'aspect des bords garnis de soufre et de bitume. Encore nous ne nous arrtons gure, parce que le froid du brouillard et du vent faisait un contraste trop grand avec la chaleur gagne en montant, et celle que nous avions sous nos pieds. Nous redescendons par le mme chemin, mais avec une facilit bien diffrente. Aprs avoir dn au pied de la montagne, nous retournons Portici et nous rentrons Naples dans notre calche. Partis de Naples onze heures du matin, de Portici midi, nous avons mis une heure et demie pour arriver au pied de la montagne, une heure vingt-cinq pour y monter, vingt-cinq minutes pour redescendre, une demi-heure pour dner, une heure dix pour retourner Portici. Total quatre heures trois quarts pour aller de Portici au sommet du Vsuve et revenir. De Naples Portici trois quarts d'heure. * * * _20 janvier 1788_.--Vu l'glise du Dme, Naples, consacre l'Assomption de la Vierge... l'glise des Prtres de l'Oratoire dits Geronimini... * * * _22 janvier_.--Vu l'glise des Chartreux ainsi que les fameux tableaux de Guido Reni, Spagnoletto, etc. Joui de la plus belle vue qui existe. * * * _23 janvier_.--Second voyage Caserte; admir le pont, aqueduc magnifique construit en sept annes par le roi Charles; trois rangs d'arcades superposes joignant deux montagnes et conduisant les eaux qui abreuvent Caserte et Naples. Au dire des connaisseurs c'est un des plus beaux monuments de l'architecture moderne. * * * _24 janvier_.--Vu la grotte de Pausilippe; c'est un grand chemin creus dans la montagne qui mne du ct de Pouzzoles; ce souterrain est assez large pour le passage de deux voitures. Il a plus d'un demi-mille sans compter les tranches dcouvertes aux abords. * * * _26 janvier_.--Vu les glises de Sainte-Claire couvent des dames nobles... celle de Saint-Paul sur les ruines du temple de Castor et Pollux... celle des Pres Thtins qui est superbe... * * * _27 janvier_.--Le cours de l'avenue de Tolde est trs brillant (aujourd'hui rue de Rome). Cet aprs-midi, il tait rempli de voitures de toute espce; mais il y avait peu de canestres, ce sont des cabriolets dcouverts, o les seigneurs ou autres, se mettent cinq ou six pour aller au cours, masqus, et jeter des drages dans les carrosses, aux fentres et sur les passants. De l on va au festin Saint-Charles, dont je me suis trouv fort content; il y avait beaucoup de monde, on y danse peu, mais on se promne beaucoup; le thtre est entirement illumin; la plate (le parterre) est leve la hauteur de la scne et porte du premier rang de loges; on ne peut y entrer qu'en masque et en domino. (C'est tout fait ce qui se passait Paris aux bals de l'Opra de 1830 1848.) * * * _28 janvier_.--Musique l'glise de Girolamini des Prtres de Saint-Philippe-de-Nri toute illumine; elle a lieu dans plusieurs glises de la ville o les religieux sont nobles; c'est ce qu'ils appellent le Carnovaletto. * * * _29 janvier 1788_.--Vu le lac d'Agnano et la grotte du Chien, dont j'ai fait faire l'exprience; de l Pausilippe. * * * _2 fvrier_.--Course Pouzzoles; nous nous mettons quatre dans un biroche deux chevaux pour aller dans cette ville ancienne, fort peu de chose maintenant; nous passons la grotte de Pausilippe; le chemin trs beau sur le bord de la mer; on prend ordinairement un cicrone, qui se charge de payer la barque pour traverser le golfe de Baa, et de toutes les trennes qu'il faut donner, c'est le moyen le plus conomique et le plus sr de n'tre pas dup par les habitants de Pouzzoles qui sont d'assez mauvais drles. Ce qu'il y a de plus beau Pouzzoles; c'est le temple de Srapis dont on voit encore le plan et l'architecture; c'est un des plus beaux qui existent encore. L'autel o l'on gorgeait les victimes subsiste presque en entier; il tait environn de petites chambres pour les prtres; on voit encore les conduits de l'eau lustrale, l'endroit o ils mettaient la portion des victimes qui leur tait destine, un tiers pour eux, un tiers pour les assistants et un tiers pour la divinit, que l'on brlait. Nous nous embarquons et nous voyons les restes d'un pont que Caligula avait commenc pour joindre Pouzzoles Baa. Dbarqus au pied du Monte-Nuovo, ainsi nomm parce qu'il a t form en une nuit par un tremblement de terre. Nous avons vu le lac Lucrin clbr par Horace cause de ses belles hutres; puis le lac d'Averne, au-dessus duquel les oiseaux ne pouvaient pas voler par suite de ses exhalaisons sulfureuses. Aujourd'hui tout est chang, c'est un des plus riants de la province. Au bord de ce lac, est la grotte de la Sybille, assez bien conserve. Presque au bout de cette grotte, une porte s'ouvre sur un long passage, au bout duquel on est oblig de se faire porter par des hommes du pays qui vont dans une eau boueuse qui leur monte jusqu'aux genoux; au-del, se trouve une grande caverne dont l'obscurit et la noirceur des murs, peine clairs par la lueur des torches, fait croire qu'on est aux enfers. * * * Nous revenons au lac Lucrin; nous montons en barque en ctoyant le rivage; nous voyons la maison de campagne de Nron, nous descendons dans un grand btiment divis en beaucoup de chambres, qu'on appelle ses bains, en assez mauvais tat. Le souterrain qui conduit la source minrale est bien conserv. Il y fait si chaud, qu'on est oblig de se dshabiller; sur-le-champ on est mouill par la vapeur, l'eau est brlante; on peut y faire cuire des oeufs. Pour la troisime fois, nous nous embarquons et nous arrivons une bettola (cabaret) o nous mangeons du pain, du fromage et des harengs secs, mais nous y buvons du vin de Falerne, qui nous rappelle encore Horace. Cela fait, nous nous prparons traverser l'Achron dans la barque Caron; nous passons dans un canal tranch dans le roc depuis deux ans, pour faire communiquer la mer avec le lac Acherontin, dit aujourd'hui Fusaro. Le roi a fait lever au milieu, un petit casino pour rendez-vous de chasse; nous voyons le temple de Mercure avec son tonnant cho; les temples de Vnus et de Diane, avec leurs grands souterrains, arms de bas-reliefs mdiocrement conservs. Pour la quatrime fois, nous nous embarquons pour revenir Pouzzoles; la mer, calme le matin, tait excessivement agite, nous arrivons cependant sains et saufs et reprenons notre voiture pour Naples. * * * _3 fvrier 1788_.--Grand cours de voitures dans la rue de Tolde avec peu de masques; la nuit, festin trs brillant o il y avait beaucoup de monde attir par la mascarade de la princesse d'Avelline; la seule de cette anne. * * * _5 fvrier_.--Cours encore plus nombreux que celui de dimanche. * * * Naples, il existe un usage pour les loyers, qui n'est pas ailleurs; les baux se passent pour une anne seulement, le locataire peut quitter au bout de l'anne, mais il peut rester si cela lui convient, sans augmentation de prix; le propritaire ne peut le renvoyer qu'en cas de vente, ou s'il veut habiter lui-mme son appartement. Naples la justice est dsastreuse plus que partout ailleurs; les procs n'en finissent plus, et les dettes les plus claires ne sont pas payes s'il faut plaider. Si un dbiteur vous dit ici: Je vous dois, mais je ne veux pas vous payer, il vaut mieux lui remettre la moiti de sa dette que de le faire assigner. Qui veut se faire une ide de l'enfer doit aller la Vicaria, lieux o sont runis tous les tribunaux. Les jours d'audience les salles sont remplies de procureurs, et d'avocats dits paillettes; ils sont dix mille; ils ressemblent des squelettes ambulants; on se presse, on se pousse, on se heurte pour solliciter les juges et les paillettes; on n'avance qu' force de distribuer de l'argent pleines mains. On crie chez nous contre la justice, que dirait-on, si c'tait comme Naples. Le muse dit Capo-di-Monte, renferme une des plus belles collections de tableaux que j'aie vue, etc. * * * _6 fvrier_.--Il crit de Naples son ami Magneval pour le fliciter de son mariage. Lettre son pre en rponse ses lettres du 18 et du 25 janvier reues par le mme courrier. J'ai vu M. Lalo, directeur de la poste aux chevaux, et le chevalier Ruscelli qui me donne une lettre pour son frre Palerme; la princesse di Ferolito m'en donne aussi; je pars demain matin; je donnerai de mes nouvelles de Palerme, et je resterai quinze jours sans en avoir. Laforest, mon domestique, prtend tre convenu expressment de 50 sous de gage par jour pour le voyage, sans autre explication, c'est aussi comme cela qu'il me paraissait que c'tait convenu. Ci-joint une lettre pour la femme de Laforest. Rossi et Cie m'ont compt 240 ducats sans rglement de change, parce qu'ils nous doivent en solde. Le change est bien favorable dans ce moment; ce serait peut-tre une spculation de faire tirer sur Lyon, aux rois, pour remettre un peu plus tard les fonds en soie la rcolte.--Envoi de mon certificat de vie. * * * _9 fvrier_.--Je prpare mon dpart, comptant m'embarquer le lendemain pour la Sicile, et je fais mes adieux tout mon monde. * * * _10 fvrier_.--Le lendemain, autre affaire: le vent a chang, il est au scirocco (vent du midi), il n'y a plus moyen de mettre la voile; je vais me promener au-dessus des Chartreux, pour jouir de la belle vue de ce canton. * * * _11 fvrier 1788_.--Je vais voir le magasin des porcelaines de la fabrique royale de Naples; il contient des figures de toutes sortes; on y conserve plusieurs antiquits, et particulirement une Vnus _alle belle chiappe_, qui par plusieurs est mise au-dessus de la Vnus de Mdicis de la galerie de Florence. * * * _12 fvrier_.--Toujours mme vent et mme impatience. crit Mme Vionnet (sa soeur) une lettre que Lefvre a d porter Rome pour le prochain courrier; j'y annonce mon dpart pour la Sicile. * * * _13 fvrier_.--Enfin le vent change, je m'embarque huit heures et demie; avant que les autres passagers soient arrivs, que le capitaine soit all prendre les derniers ordres du major et autres retards, nous n'avons lev l'ancre et nous ne sommes partis qu' onze heures du matin. Nous sommes sortis trs promptement du golfe, et neuf heures du soir nous avions fait la moiti du chemin, tant le vent tait fort et favorable; mais tout coup il nous a manqu compltement, alors nous avons chemin trs lentement. Au lieu d'arriver le quatorze comme nous comptions, nous ne nous sommes trouvs en vue de Palerme que le quinze, la pointe du jour; avec le vent contraire nous avons t forcs de louvoyer. Sur les neuf heures, l'air a frachi et nous a facilit l'entre du golfe, et enfin du port, o nous avons jet l'ancre midi, aprs le voyage le plus agrable. J'ai support passablement la mer; je n'ai souffert que le soir du premier jour; le second jour et surtout la matine du troisime, je me suis trs bien port. Notre capitaine Raty, gnois de nation, est un fort aimable homme, M. Lieutaut, mon compagnon de chambre, un fort bon garon; nous avons eu pendant toute la traverse un temps doux et serein. (Pour faire la traverse de Naples Palerme ils avaient mis plus de cinquante heures par un beau temps. Aujourd'hui les bateaux vapeur mettent quinze seize heures par tous les temps.) * * * _15 fvrier_.--Palerme est une belle ville, en plaine, environne de trs prs par de hautes montagnes; elle se prsente trs bien quand on y arrive par mer et qu'on est prs du mle. Il y a deux superbes rues qui se croisent; et de la croise de ces rues, qu'on appelle la place, on aperoit les quatre portes de la ville. Le climat de Palerme est trs doux, parce que les montagnes le prservent des vents; mais pour la mme raison, il est humide l'hiver. * * * Les choses les plus curieuses voir sont: la promenade la Marina, sur le bord de la mer, rendez-vous de la socit lgante; elle se termine par la Flora ou jardin public; le couvent de Saint-Martin; Sainte-Rosalie, et Bagheria o sont beaucoup de belles maisons de campagne. Le Campo-Santo commenc par M. de Carraccoli, s'il est achev suivant le projet, sera le plus beau d'Italie, il surpasserait de beaucoup celui de Pise. Les plus belles glises sont Saint-Joseph, Saint-Dominique et la cathdrale (ou le Dme) ddie Sainte-Rosalie, patronne des Palermitains, que l'on rebtit actuellement sur un plan du chevalier Fuga. Il laisse subsister dans la nouvelle glise tout ce qui peut tre conserv de la partie suprieure gothique, et fait rebtir neuf la partie infrieure la moderne ce qui fait un trs bel effet. Il y a deux thtres Palerme; dans l'un on joue des opras en temps ordinaire, et des oratorios pendant le carme. L'autre thtre est pour les farces. * * * La noblesse palermitaine est extrmement affable, et reoit trs bien les trangers; il y a beaucoup de trs jolies femmes qui sont assez agrables, quoiqu'elles ne soient pas trs spirituelles. Les Capucins ont leur glise et leur couvent une distance d'un mille de la ville, en belle situation, avec un magnifique jardin o sont des citronniers et des orangers. Au-dessous de l'glise est le cimetire o les corps sont conservs aprs avoir t desschs; beaucoup de nobles s'y font enterrer. * * * _23 fvrier 1788_.--Parti pour Saint-Martin, couvent de Bndictins. Ces religieux sont fort riches et reoivent trs bien les trangers qui viennent les visiter dans leur solitude. On dit qu'ils y sont obligs par les rgles de leur fondation; dans tous les cas, ils s'acquittent de leur obligation d'une manire honorable. Ils leur donnent dner splendidement, et reoivent coucher tous ceux qui sont dans ce cas; les femmes ne sont pas admises. Ils ont fait btir dans un endroit trs sauvage, un superbe palais au lieu mme o tait leur ancienne habitation. La faade n'est qu'bauche, ainsi que les cours et les jardins; jusqu' prsent ils n'ont pens qu' l'intrieur le plus urgent. On trouve en entrant un grand pristyle avec vingt-quatre colonnes et douze pilastres, un bassin de fontaine en marbre de Sicile fort beau, ainsi que le pav en mosaque. Au fond, est une statue questre de saint Martin, donnant un pauvre la moiti de son manteau. Cette oeuvre capitale, tout en marbre blanc, est considre comme le chef-d'oeuvre d'un sculpteur palermitain dont le nom m'est inconnu. Un escalier double rampe, tout en marbre, est vritablement tonnant; il ne cde en magnificence qu' celui de Caserte; les plafonds sont peut-tre plus beaux. Il s'lve jusqu'au second tage, un autre vestibule, galement revtu de marbre avec colonne, etc... Au premier on trouve d'un ct le salon de l'abb, vaste pice trs bien dcore, qui communique avec ses appartements, o sont des tableaux de prix entre autres un Raphal, etc.... De l'autre ct se trouve le dortoir au fond duquel on aperoit une belle fontaine de marbre.... Ces moines ont de l'eau en abondance dans tous les coins de leur maison. L'glise est grande et d'une noble simplicit; on y voit six tableaux de Raphal et une madone du Titien. L'orgue est un des trois fameux d'Italie pour la force la justesse et la diversit des sons; nous l'avons entendu avec le plus grand plaisir; les deux autres sont Catane et Mantoue. Ils ont une bibliothque bien choisie de 34,000 volumes, dans une salle qui peut en contenir 50,000. Il y a beaucoup d'anciens manuscrits et des ditions des premires preuves de l'imprimerie. Ils ont aussi beaucoup de mdailles siciliennes. En revenant nous avons vu beaucoup de belles maisons de campagne dans des situations magnifiques en vue de la ville et de la mer. Je suis log Palerme chez Barotti, plus connu sous le nom de sa femme la Montagna; c'est la seule auberge passable et c'est beaucoup dire. On y est mdiocrement, ou plutt mal servi, et si mal nourri que des gens officieux nous engagent et nous obligent dner chez eux tous les jours, plutt que de nous laisser manger l'auberge. Pendant mon sjour Palerme, je n'ai pas pu y dner une fois. Monsieur Vella m'a fait promettre, mon arrive, d'aller chez lui toutes les fois que je ne serais pas pri ailleurs, comme faisaient mes compatriotes Lieutaud et Pondrel, je n'ai pu y aller que deux fois. * * * _25 fvrier 1788._--Je suis all ce matin me promener Montral, petite ville 3 milles de Palerme; il n'y a de curieux que la vue qui est superbe et l'glise des Bndictins, trs ancienne, du style gothique, aussi belle que les plus belles de Palerme; on y voit d'antiques mosaques, dont une surtout est trs renomme; elle reprsente le Pre ternel. (Grande description de l'glise et du monastre.) * * * _26 fvrier._--Je suis all ce matin cheval, avec le secrtaire de M. Gamelin, la Bagheria; c'est un quartier 10 milles de Palerme, o la plus grande partie des seigneurs ont leur maison de plaisance; on en distingue particulirement deux: Celle du prince de Palangonia, remarquable par le mauvais got qui rgne partout; le propritaire s'est tudi y placer ce qu'il y a de plus original et de plus bizarre en tout genre; il n'y a peut-tre pas de palais o il y ait autant de statues, mais elles sont pouvantables: ce sont autant de monstres plus hideux les uns que les autres. Le susdit prince y a plac un argent prodigieux, qui aurait pu servir dcorer richement et raisonnablement trois ou quatre palais plus grands que le sien. En sortant de cette villa, on est bien ddommag, quand on entre dans celle du prince Valguamera, qui brille par sa noble simplicit. Une entre majestueuse conduit dans une cour dcore de portiques dans le genre de la place Saint-Pierre de Rome; l'intrieur n'est pas charg d'ornements, mais fort bien orn de peintures champtres. La maison est entoure de belles terrasses, d'o l'on jouit d'une jolie vue qui s'embellit encore lorsqu'on monte un pavillon construit sur une minence en forme de pain de sucre, dominant tout le panorama des environs, qui comprend Palerme, la mer, Sainte-Rosalie et les montagnes. Toute cette rgion est trs vivante au mois de mai, temps o les nobles sont en villgiature. * * * _27 fvrier._--Parti de Palerme une heure du matin, dans une esperonnade maltaise, conduite par sept braves marins, qui, aids d'un trs beau temps, m'ont amen Messine en trente-quatre heures sans perdre de vue les ctes de Sicile par une mer presque toujours calme ou lgrement agite par un vent favorable. Le mont Etna, ou Gibel, montre sa tte au-dessus de toutes les autres montagnes; il est couvert de neige et la saison n'est pas bonne pour y monter; il ne jette point de feu, chose rare. gauche, j'ai laiss les les Lipari, dont la dernire, Stromboli, vomit continuellement des flammes. Le dtroit de Messine, si fameux dans la posie des anciens, ne m'a rien prsent d'effrayant; j'ai pass sous le phare et doubl le cap sans que la mer ft en courroux. Si le village de Scylla n'existait pas sur la rive de Calabre, il n'y aurait plus aucune trace des vieux Charybde et Scylla. En entrant dans le dtroit, on aperoit Messine qui, de loin, prsente un aspect imposant, beaux restes de son ancienne grandeur; de prs le spectacle change. Le fort est considrable, mais la Marina, qui tait autrefois borde de magnifiques constructions trois tages, ne prsente plus qu'un triste tableau, rsultat des tremblements de terre de 1783. On dmolit ce qui reste encore debout, de peur que les murs lzards ne tombent eux-mmes et ne causent de nouveaux accidents. Dans l'intrieur de la ville, c'est encore plus affreux; on ne voit que des maisons moiti dtruites, qui rendent ce sjour encore plus horrible que je ne m'y attendais. La tristesse de cette ville dpasse les descriptions que j'avais entendues; peine quelques btiments ont t pargns ou reconstruits. Le plus grand nombre des Messinois se sont tablis dans des cabanes de bois, qui annoncent la misre et la crainte. En marchant dans les nouveaux quartiers, on se croirait dans un village de Savoie des plus tristes et des plus sauvages. toutes les portes de la ville on voit de ces constructions misrables, dans lesquelles se sont rfugis les habitants de cette fameuse Messine, qui comptait plus de 30,000 mes. M. de Chapeau-Rouge m'a dit qu'il avait pri plus de 900 personnes dans ce dernier cataclysme. (Cette dclaration est bien diffrente de celle du guide Joanne (1879), o l'on trouve cette phrase: Messine a t ravage plusieurs fois par les tremblements de terre, celui de 1783 fit prir 40,000 personnes. Cela s'applique probablement toute la rgion.) * * * _1er mars 1788._--Je suis rest trois jours Messine, et je ne vois rien autre chose signaler que le port, un des plus srs et des plus vastes de la Mditerrane, la situation qui est charmante et le fort qui peut contenir 1,000 pices de canon. Il n'y a pas d'autre spectacle qu'un thtre de marionnettes assez plaisant; on dit qu'en carnaval on s'y est fort amus! Dans ce moment, la socit y manque entirement; l'loignement des habitations empche les Messinois de se voir; ils sont spars par la ville entire qui est en ruine. Ils habitent, comme je l'ai dit, des baraques en dehors des portes, et ne peuvent pas les lever au-dessus du rez-de-chausse, l'intention du gouvernement tant qu'on rebtisse Messine dans ses anciens murs. Autrefois la Marina ou le port tait le rendez-vous des voitures, il y en avait peine vingt dimanche et le temps tait beau. (Aujourd'hui Messine est reconstruite entirement neuf.) * * * _4 mars._--Ayant t content de mes sept marins maltais, je les ai arrts de nouveau pour me ramener Naples dans leur esperonnade, en passant par Reggio. Nous partons neuf heures du matin et nous traversons le dtroit en deux heures. Cette ancienne ville a t si compltement dtruite par le tremblement de terre de 1783, que l'on s'est dcid tout raser pour faire une ville neuve sur le plan de Turin, mais ce plan ne s'excutera pas de sitt, faute d'argent. En attendant, les riches habitants se sont retirs dans leur terre, et d'autres ont bti de fort jolies baraques en dehors de la ville. Les pauvres se sont logs comme ils ont pu, c'est--dire fort mal, car la misre est encore plus grande Reggio qu' Messine. On y compte 12,000 habitants. (On en compte 35,000 aujourd'hui dans la nouvelle ville, 1888.) Le pays produit des soies, des limons et de l'essence de bergamotte. Aprs avoir dn chez M. Cimino, je voulais partir, mais le temps tait orageux; il n'tait pas prudent de passer le Phare pendant la nuit. (Le Phare est un des noms du dtroit de Messine.) Il fallut donc rester, ce qui m'a permis de bien voir la ville qu'on commence rebtir, ainsi que les environs. La situation de Reggio est des plus agrables, la vue est charmante. Elle s'tend sur le Phare, Messine, le mont Gibel et une grande partie de la Sicile. Sans les tremblements de terre, ce serait un dlicieux sjour. La chaleur de l't est tempre par les courants d'air du dtroit. * * * Deux lgers tremblements de terre, le 29 janvier et avant-hier 2 mars, ont t ressentis de mme qu' Messine; tant la campagne, je ne m'en suis pas aperu. * * * _5 mars 1788._--Nous quittons Reggio cinq heures du matin, par un temps couvert, nous passons en vue de Messine, nous traversons le Phare, nous tions en dehors du dtroit dix heures. Comme il faisait du vent et que la mer tait grosse, j'ai pu observer les courants qui rendent ce passage difficile dans les gros temps; mais pourtant pas autant qu'on le dit, il n'y a rien craindre pour de bons pilotes. Nous avons pass devant Scylla, ville qui a souffert aussi beaucoup des secousses de 1783, qui lui ont fait perdre un tiers de ses habitants. Bagnera de mme. L, des montagnes se sont croules, des fleuves out disparu; ailleurs, des lacs se sont forms, sur toute la cte de Calabre, on voit des traces de cet affreux cataclysme. Le temps tant toujours sombre, et la mer forte, la tombe de la nuit, nous avons pris terre Tropea. Cette ville, la cime d'un rocher fort escarp, se trouve bien dlabre; il y a plusieurs couvents et peu d'habitants. * * * _6 et 7 mars._--Le vent contraire ayant continu, nous n'avons pas pu partir. Je suis rduit faire de grandes promenades pour me dsennuyer. J'ai parcouru le pays aux environs; il est bien cultiv, quoique les habitants paraissent fort misrables. Le vent d'ouest est fort et la mer toujours grosse, ce qui me donne peu d'espoir de quitter cette cte, mme demain samedi. Une autre barque venant de Messine, se trouve dans le mme cas; il y a dedans un moine et un chanoine, qui ne me paraissent pas d'une grande ressource. Je mange, je lis, j'cris, je dors dans mon esperonnade, que mes matelots ont tire sur la rive, comme si j'tais l'auberge. Malgr a, j'attends avec impatience le changement de temps pour m'en aller, quoique la vgtation soit de deux mois en avance sur notre climat lyonnais. * * * _8 mars 1788._--Mme histoire que les jours prcdents; le vent qui tait la traverse a bien voulu changer, mais pas en bien; un sirocco trs violent ne nous invite pas partir. Le soir, il arrive une autre esperonnade contenant un noble sicilien et son domestique; ils font pause ct de nous. * * * _9 mars._--Dimanche mme vent; temps nbuleux, mare haute; de sorte que notre sjour est encore prolong; je vais me promener avec les ecclsiastiques siciliens, mais j'aimerais mieux m'en aller. Pour me distraire, je vois fabriquer les fameuses couvertures de coton dites de Naples; elles se font toutes Tropea, ou dans les environs. Il y a des mtiers dans toutes les maisons; les plus belles se font dans la ville, elles sont chres mme sur les lieux; le bnfice des marchands qui les exportent se fait sur la largeur; ici, elles ont toutes cinq largeurs, celles qu'on vend en France n'en ont que quatre. * * * _10 mars._--Enfin! le temps paraissant convenable, nous nous embarquons: les prtres en font autant; quant au baron palermitain, il attend des compagnons de route. Nous partons trois heures du matin; avec l'intention de couper droit, mes conducteurs s'loignent du rivage et rament pendant cinq heures; mais tout coup le vent devient contraire, et nous force de revenir sur nos pas, en mettant la voile; nous rabattons ainsi sur Rochetta, petite ville situe 12 milles seulement de Tropea, d'o nous tions partis. Nous y dbarquons midi; le moine et le chanoine siciliens ont disparu. Rochetta est entirement renverse par le tremblement de terre. La maison Pignatelli-Monteleone, qui possde ce fief, a fait reconstruire quelques baraques pour loger une partie des habitants. Je trouve l, un Franais, M. Cauvin de Marseille, agent du duc de Monteleone, qui me fait entrer chez lui comme compatriote et m'offre dner. sept heures du soir, le ciel tant serein et le vent frais, nous repartons la voile; la nuit a t fort belle et nous avons bien march jusqu' deux heures du matin. Alors le vent cesse, mes matelots prennent la rame, pendant quelque temps. Ils marchent alternativement la rame et la voile. Sur les dix heures, le vent toujours favorable devient tellement fort, qu'il soulve prodigieusement la mer, et que pendant deux heures, nous sommes toujours inonds au point que nous tions compltement mouills; les matelots taient sans cesse occups enlever, avec des ponges et mme avec des seaux, l'eau qui remplissait la barque. midi l'orage ayant cess et nous tant rapprochs de la cte, nous avons continu fort heureusement notre route. Nous avons retrouv nos compagnons, les prtres siciliens, qui, ayant suivi le rivage, se reposaient Belvdre, d'o nous sommes venus ensemble jusqu' Cirelle, o nous devons passer la nuit sans savoir si nous en partirons demain. La ville de Cirelle tait situe autrefois sur une montagne trs leve; il en reste peine quelque murs pargns par le flau. * * * _12 mars 1788_.--Aprs avoir dormi dans la rade de Cirelle, nous en partons sept heures du matin; nous traversons le golfe de Policastro, nous avons eu bon vent pendant une heure, mais la mer devient grosse, et force de rames nous arrivons cinq heures du soir dans une petite rade, au milieu des rochers, o nous mettons pied terre, nos marins ayant grand besoin de repos, aprs avoir ram toute la journe par un temps chaud et lourd; le vent du midi ayant assez de force pour chauffer l'atmosphre, mais pas assez pour nous pousser. Dans la nuit le temps change, se met la traverse qui nous amne une pluie abondante; elle cesse deux reprises le matin; peine nous disposions-nous partir, qu'elle reprend encore; cependant sept heures et demie nous partons en quittant cette rade, nomme Linfreschi. Mais peine avons-nous fait un mille, que nos matelots, effrays par des vagues menaantes et un nuage norme que poussait vers nous le vent contraire, sont obligs de virer de bord; nous vmes alors le plus bel arc-en-ciel que j'ai vu de ma vie; le demi-cercle tait complet et ses couleurs des plus vives. La barque des Siciliens qui nous suivait imite notre manoeuvre, et nous rentrons avec ensemble dans la rade de Linfreschi que nous venions de quitter. Nous sommes rduits passer la journe et la nuit dans ce beau port de mer, d'o il n'y a pas moyen de sortir pour se promener sur des rochers pic entours d'affreux prcipices. Il n'y a qu'une maison de paysan o nous trouvons des oeufs pour tout potage. * * * _14 mars_.--Le lendemain matin, sept heures, nous nous acheminons du ct de Naples; aprs avoir ram l'espace de 12 milles; un vent de sirocco bien dsir nous fait tendre nos voiles, et souffle dedans avec tant de force qu'il nous amne Naples le soir mme, avec une rapidit incroyable et surtout inaccoutume. Nous entrons dans la rade neuf heures du soir, aprs avoir franchi 150 milles. Mais nouveau contre-temps! personne n'entre par mer dans Naples pendant la nuit; nous voil donc forcs de jeter l'ancre encore une fois, et de passer encore une nuit dans la barque. * * * _15 mars._--L'inspecteur de la sant nous fait attendre toute la matine; enfin onze heures nous mettons le pied sur la terre ferme, aprs un voyage assez long et assez mouvement. Je revois Naples avec un sensible plaisir, et je trouve avec une joie encore plus grande de bonnes nouvelles de ma famille qui s'y taient accumules. (Depuis le 13 fvrier, jour de son dpart pour Paenne, il avait pens que son voyage de Sicile serait de quinze jours; il avait dur plus d'un mois.) Parti de Messine le 4 mars, arriv Naples le 15, il avait mis onze jours pour un trajet qui peut se faire maintenant en une journe, il est vrai qu'il avait vu le pays autrement qu'on le voit aujourd'hui; il y a bien peu de touristes de nos jours qui connaissent les fabriques de couvertures de Tropea, les rades de Policastro et de Linfreschi, etc. * * * _17 mars._--Je sjourne Naples trois jours (15, 16, 17) employs en critures, courses et visites. On ne peut entrer Naples, ni en sortir, ni voyager dans tout le royaume sans un passeport; on ne peut pas non plus prendre la poste sans une permission spciale. L'un et l'autre se donnent sur un billet de l'ambassadeur de la nation du voyageur, et chose rare, cela ne cote rien! * * * _18 mars 1788_.--J'avais retrouv ma chaise. Je pars de Naples midi et crac! Au milieu de la ville la dent de loup d'un de mes ressorts se casse; il faut donc s'arrter et la faire raccommoder sur-le-champ; cela fait, le reste du voyage se passe sans accident. Nuit et jour je cours la poste sans m'arrter et je me trouve la porte de Rome le lendemain, trois heures et demie du soir, ce qui fait vingt-six heures et demie de la porte de Naples la porte de Rome. Le chemin est trs beau de Naples Albano, mais il m'a fallu quatre heures pour les deux dernires postes, les chemins tant gts par les pluies; chaque instant je craignais de sentir ma chaise se briser. * * * _19 mars_.--J'entre croyant trouver en arrivant un _Lascia-passare_ que Dtournes m'avait promis; je ne le trouve pas la poste. Il faut donc aller la Douane, o le visiteur fort heureusement fait semblant de me visiter, en m'expdiant fort gracieusement. Je me loge dans la rue Frattina en chambres garnies, peu prs dans le mme quartier que la premire fois. * * * _20 mars_.--Jeudi-Saint, grande crmonie la chapelle du Pape au Vatican; office, lavement des pieds, bndiction sur la place Saint-Pierre qui offre vraiment le plus beau coup d'oeil, par le spectacle auguste qu'elle prsente et la foule qui la reoit. Le Pape se prsente au balcon du milieu sous un dais, assist de plusieurs cardinaux, au son des cloches et des canons du chteau Saint-Ange; il bnit le peuple trois reprises. Le soir de ce mme jour et le lendemain, Vendredi-Saint, grand concours dans l'glise de Saint-Pierre pour voir l'illumination de la basilique, par une grande et unique croix embrase, suspendue au-dessus du matre-autel. C'est un bel effet que des peintres viennent copier. * * * _22 mars_.--Vendredi et Samedi saints; office le matin dans la chapelle du Pape, on chante aussi les trois jours, mercredi, jeudi et vendredi les tnbres suivies d'un miserere, auquel les matres de chapelle concourent l'envi. * * * _23 mars_.--Le jour de Pques, grand'messe aussi solennelle que le jour de Nol, chante Saint-Pierre par le pape Pie VI, avec le mme appareil; comme le Jeudi-Saint bndiction sur la place, _urbi et orbi_; il y avait encore plus de monde et le coup d'oeil tait encore plus beau. Le soir, part la girandole; c'est un feu d'artifice qu'on tire du chteau Saint-Ange, dont les dessins ont t donns par le cavalier Bernin et d'autres grands artistes; la situation et la quantit de poudre qu'on y brle se runissent pour en faire un trs beau spectacle. On le tire encore le jour de la Saint-Pierre, mais de plus ce jour-l, toute la coupole est illumine l'extrieur par des feux qui, plusieurs fois et presque instantanment, changent de couleurs. C'est d'un effet saisissant. * * * _25 mars_.--Le jour de l'Annonciation, le Pape se rend en crmonie l'glise Santa-Maria-sopra-Minerva (ainsi nomme parce que l'glise est btie sur l'emplacement de l'ancien temple de Minerve) o se chante une grand'messe l'issue de laquelle il donne la bndiction nuptiale un certain nombre de jeunes filles qu'il dote en mme temps. _Du 26 mars au 6 avril 1788_.--Vu la villa Pamphili, du prince Doria, etc.; la villa Ludovici, le casino Cossini, etc. Revu la villa Borghse, etc. Vu la villa Farnesine dont on emporte ce qu'il y a de plus beau pour le muse de Naples, entre autre le taureau Farnse, groupe le plus considrable de l'antiquit. Vu le palais du Pape Monte-Cavallo (le Quirinal), o se trouve la Sainte Ptronille, du Guerchin, etc. La galerie Doria... L'glise Sainte-Croix de Jrusalem... Saint-Martin des Carmes et Saint-Pierre-in-Vincoli sont de belles glises qui ailleurs qu' Rome passeraient pour des merveilles. La fabrique de tapisserie de Ripa grande sur le plan des Gobelins, mais moins belle. Revu le chteau Saint-Ange, etc. * * * _6 avril_.--(En compagnie de trois personnes il fait un second voyage de Tivoli sur lequel il donne moins de dtails que la premire fois.) * * * _7 avril_.--On trouve aux notes de sa correspondance: Rponse la lettre de mon pre du 28 mars (Cette lettre avait t plus de douze jours en route); prire d'adresser la rponse Gnes poste restante... Il a neig dans les montagnes dimanche, il parat que l'air se radoucit. On en a grand peur pour la rcolte des soies mais on espre aujourd'hui que ce froid passager ne fera pas de mal. crit Mme Jordan Prier (sa tante) et M. Vionnet (son beau-frre), qui j'envoie trois de mes portraits, dans une bote son adresse pour remettre ma mre et mes soeurs. (Quels pouvaient bien tre ces trois portraits? Des cames coquilles probablement qui sont une spcialit de Rome.) Avis de mon dpart fix demain. * * * _10 avril_.--Je pars, en effet, minuit pour Sienne; je chemine toute la journe du 11 sans m'arrter, et sans vnement extraordinaire jusqu' quatre heures aprs midi; tout coup une des barres de fer qui soutiennent en dessous les ressorts de la chaise vient se rompre Saint-Laurent-le-Neuf, prs d'Orvito; il faut dmonter le ressort, le raccommoder et recharger, ce qui prend une heure; je me remets en route; je voyage toute la nuit et j'arrive Sienne sans accident, dix heures du matin, le samedi 12. * * * _12 avril_.--Sienne est une petite ville de 18,000 mes, situe sur la hauteur avec une vue fort tendue. Le pav y est form de briques poses sur champ jointes par un fort mastic, contrairement ceux de toutes les autres villes de Toscane qui sont larges dalles joints irrguliers. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est la cathdrale qui date de 1630; elle est d'une trs belle architecture gothique; on y admire une mosaque en marbre noir et blanc, qui reprsente les traits principaux de l'Histoire sainte. Log chez Marchi sur l'adresse donne par Sauveur Marotti. La socit y est fort agrable, on y reoit trs bien les trangers; le langage y est trs pur; beaucoup d'Anglais vont y passer l't, pour se perfectionner dans la langue italienne. On prtend, mal propos, que Sienne a t fonde par Remus, frre de Romulus; elle doit son origine aux Gaulois, qui, sous la conduite de Brennus, firent le sige de Rome et se retirrent sur ce point lorsque Camille les repoussa en 354 de la fondation de Rome. Une des curiosits de Sienne est le mange, qui est trs bien mont, o l'on fait faire aux chevaux tous les exercices possibles. (Cette observation sur le mange de Sienne ne pouvait tre faite que par un amateur de chevaux; elle me rappelle que mon grand-pre tait trs bon cavalier. Je me souviens peine de l'avoir vu monter cheval, mais je sais qu'il montait souvent avec ma mre avant son mariage. Par suite de cette ancienne habitude, il a toujours conserv dans son curie un cheval de selle, mme Lyon, sur la place Tolozan, que mes oncles avaient surnomm le bidet paternel. De 1825 1835, il n'y avait que moi pour le monter; mais les bottes revers jaunes de mon grand-pre taient toujours soigneusement entretenues dans son vestiaire, comme s'il allait s'en servir; car cheval elles taient obligatoires avec les culottes courtes, qu'il a toujours portes.) * * * _14 avril 1788_.--Dpart de Sienne sept heures du matin, arriv Florence cinq heures du soir sans aucune particularit. * * * _15 avril_.--Revu Florence.... La chapelle S. Lorenzo qui n'est pas termine et qui cote dj plus de 9 millions de livres tournois. * * * _16 avril_.--Revu le jardin di Boboli, plus intressant au printemps qu'au mois de novembre. Log Florence chez Vincent Girotti, place Saint-Pancrace, adresse donne par Schulteis. * * * _17 avril_.-- cinq heures du matin, je suis parti pour visiter la fabrique de porcelaine de la famille Genori, moins importantes que celles de Svres et de Naples, qui appartiennent des souverains; j'y ai vu avec grand intrt tous les dtails de la fabrication. Au retour, je suis mont cheval pour aller Pratolino, maison de plaisance du Grand-Duc, 7 milles de Florence, on y voit des jeux d'eau trs curieux. On voit aussi Pratolino le fameux colosse de Jean de Bologne, il a 35 brasses de hauteur (la brasse est 1/2 aune), je suis entr dans le cou et dans la tte. Revu le dme de Florence... trs belle vue du sommet de la coupole plus agrable encore que celle de Rome. * * * _18 avril_.--Dpart de Florence six heures du matin, arriv Livourne quatre heures et demie du soir, sans autre aventure que celle d'un cheval de brancard qui s'est abattu en partant de la poste de Cassel del Bosco, et m'a tenu l une demi-heure; pour le dgager, il a fallu couper une des sangles de la sellette. Les douanes du Grand Duc sont trs rigoureuses, soit l'entre soit la sortie, on est venu me visiter l'auberge, et trs srieusement. * * * _20 avril_.--Partie sur mer avec Ubrich et les deux fils Dupouy, pour voir le fanal et la tour del Marcosso, toute en marbre, qui a 140 degrs jusqu'au sommet. * * * _24 avril_.--Autre promenade sur mer avec Ricard Fascio, fils du premier complimentaire de Berte (premier fond de pouvoir), nous allons dans un btiment anglais charg pour le compte de sa maison, la Minerva, trois mts. * * * _25 avril 1788_.--Vu la fabrique de corail et les cimetires des diffrentes nations et religions; la synagogue des juifs est trs belle. Les grecs schismatiques font aujourd'hui leur vendredi-saint; j'ai assist une partie de l'office qu'ils font en grec, avec beaucoup d'appareil. * * * _26 avril_.--Ayant reu ce matin de Lyon des lettres conformes mes dsirs, je me dcide prendre une felouque et m'embarquer pour Gnes. * * * _27 avril_.--J'arrte la felouque du patron Fiore de Lerici, sur laquelle je monte le 27 au soir, chargeant avec moi ma chaise. Aprs un trajet de cinquante heures, pendant lequel j'ai toujours eu la mer calme ou le vent contraire, je suis arriv Gnes force de rames. (Maintenant le mme voyage se fait en cinq ou six heures.) * * * _29 avril_.--Je suis entr dans le port le 29, neuf heures du soir; il a fallu y passer la nuit et dbarquer seulement le mercredi huit heures du matin. Les faquins ou crocheteurs de Gnes sont de la plus grande insolence; il faut faire prix avec eux pour le transport de vos bagages et quipages, et comme on ne peut pas se servir d'autre ministre que du leur, ils ranonnent d'importance les voyageurs sans qu'ils puissent s'y opposer. * * * _30 avril_.--Pass en arrangements et visites. * * * _1er mai_.--On entend pareil jour dans toutes les rues de Gnes, les tambours, les trompettes et autres instruments, la porte de tous les nobles; cet usage parat assez gnralement rpandu dans beaucoup de villes d'Italie. Le doge en grande crmonie, accompagn des Snateurs, se rend en dehors des murs la grand'messe dans l'glise de Saint-Jacques et de Saint-Philippe, occupe par des religieuses. Aprs la messe il entre dans le couvent et fait son compliment l'abbesse avec force salutations l'illustrissima Signora. Je suis all cette petite fte avec le marquis de Grimaldi; de l nous avons visit le casino d'Hippolyte Durazzo, situ sur les anciens remparts, d'o l'on a une vue magnifique sur la ville, la mer et la campagne. Visit l'hpital administr par douze nobles, qui contient 1,300 malades, tous couchs dans des lits spars (ce qui n'existait pas en France cette poque). Ces nobles sont chargs gratuitement de toute l'administration et sont tuteurs des orphelins, cette charge ne se refuse jamais. * * * _2 mai_.--Une des merveilles de Gnes est le pont Carignan, construit aux frais de la famille Pauli pour joindre deux montagnes. (Description de Gnes et de ses environs.) Tous les environs sont garnis de maisons de campagne entre la ville et la montagne; l'aspect en est ravissant quand on arrive par mer. * * * _3 mai 1788_.--Aujourd'hui grande fte pour le peuple gnois; c'est le jour des Carasses. Cette crmonie se faisait autrefois le Jeudi-Saint; elle consiste aller visiter dvotement la cathdrale en procession, en portant l'image du saint patron sur un brancard, ou caisse dite carasse. Peu peu cette institution dvote est devenue une affaire d'appareil; on a pens qu'il valait mieux ne pas la faire le Jeudi-Saint; on a donc jug convenable de la transporter au jour de l'Invention de la Sainte-Croix. Vingt et une confrries de pnitents s'acheminent en procession chacune leur tour, au son de la musique (qui n'est pas toujours excellente), portant en triomphe leurs carasses ornes de fleurs et de bougies o l'on voit jusqu' cinq ou six statues travailles par de bons matres; l'une d'elles tait claire par quatre cent cinquante bougies. Ces processions durent depuis trois heures aprs midi, jusqu' une heure aprs minuit. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est de les voir monter les escaliers de Saint-Laurent (la cathdrale) parce que ceux qui portent la croix et la carasse se font un point d'honneur de les monter en courant. Le plus intressant dans cette fte c'est le concours immense qu'elle attire, et l'air de jubilation qui rgne sur tous les visages; on prtend que les Gnois deviennent tous fous ce jour-l. * * * _5 mai_.--Dn la campagne de Jean-Luc Durazzo; c'est un fort beau palais sur le bord de la mer avec un grand jardin, pour Gnes. Plusieurs nobles et ngociants ont tabli la Poncevera, un casino fort agrable, on y joue, et deux fois par semaine on y danse. * * * _6 mai_.--Course Peggi, o l'ex-Doge Lomellini a sa maison de campagne, un vrai bijou qui ne ressemble en rien aux autres. Le jardin est petit, on se croirait dans un parc immense. L'art y parat peu quoiqu'il y en ait beaucoup. Il y a un dsordre qui plat, les arbres semblent poss au hasard. On voit une le o l'on aborde par des ponts plus grands que l'le. D'un autre ct se trouvent un thtre de verdure et une salle de bal avec jardins et statues, etc. Le palais est bien distribu et orn de belles peintures. Le prince Doria possde prs de l une maison de plaisance peuple d'orangers, de citronniers et de cdres, son thtre est fort joli et ses tableaux magnifiques. L'glise de la Madone-des-Vignes est grande, belle et bien dcore; on voit ici beaucoup de marbre de Carrare; ils sont bas prix car il y en a des montagnes entre Gnes et Livourne, sur le bord de la mer. Livourne toute la ville est port franc, il n'en est pas de mme Gnes. Ce qui se consomme dans la ville paie des droits la Rpublique; mais il y a sur le port des magasins de port franc o toutes les marchandises sont mises en entrept, et sortent librement par mer; ces magasins sont une curiosit de Gnes. Le port est trs beau mais pas compltement l'abri des vents. Le dme de Saint-Laurent est grand; l'glise de l'Annonciation est riche, celle de l'Oratoire de Saint-Philippe est petite mais de bon got. Le palais de Jerme Durazzo, rue Balbi est le plus grand de Gnes, orn de belles statues antiques et modernes et de tableaux choisis, entre autres la Magdeleine aux pieds de Notre-Seigneur, par Paul Vronse, le plus beau de Gnes. * * * _9 mai 1788_.--Vu l'albergo dei Poveri, avec M. de Grimaldi, pour les pauvres et les orphelins. Il est immense, il n'y a pas de ville aussi charitable que Gnes, mais il n'y en a pas non plus o les pauvres soient si misrables et aussi importuns. * * * _12 mai_.--Dn la campagne chez Mayster Rivarole. Ils louent un appartement au quatrime tage, et ils appellent cela tre la campagne, il est vrai que le voisinage du Casino fait que sur ce point les locations sont trs recherches. * * * _12 mai_.--Autre partie chez Cambiaso (Charles) qui loue le palais Spinosa de l'autre ct de la Poncevera; c'est un des plus beaux et des mieux situs. * * * _13 mai_.--Dpart de Gnes une heure aprs midi, arriv Novi huit heures et demie; route trs agrable dans cette saison, borde de palais superbes et de sites dlicieux. * * * _14 mai_.--Sjour Novi, avec trs mauvais temps. * * * _15 mai_.--Parti de Novi cinq heures du matin, arriv Pavie une heure et demie. Les douaniers impriaux sont trs rigoureux; ils ont visit ma voiture et mes bagages avec le plus grand dtail; ils m'ont tenu la porte une heure et demie avant de me laisser entrer, quand ils ont bien vu que je n'avais rien de suspect. Un ambassadeur d'Espagne qui vient de passer, il y a deux jours, a subi la mme crmonie, sans gard pour sa dignit. * * * _15 mai_.--Dans Pavie, ce qu'il y a de plus remarquable, c'est l'universit que l'Empereur Joseph II vient de rtablir avec une grande splendeur, en engageant la noblesse germanique y envoyer ses enfants; belles salles, belles collections et surtout, professeurs minents. Le chteau des rois lombards annonce l'antiquit de la ville. En sortant sur la route de Milan 5 milles de la ville, droite, se trouve la fameuse et imposante chartreuse fonde par Jean-Galeas Visconti, duc de Milan en 1396. La faade gothique de l'glise est orne d'une foule de statues d'un effet grandiose, elle parat cependant un peu trop basse pour sa largeur. L'intrieur de l'glise est d'une magnificence qui frappe au premier coup d'oeil; et plus encore lorsqu'on examine les dtails. Elle est construite sur les dessins du Dme de Milan, mais elle est beaucoup plus claire; elle l'emporte encore par la richesse. L'autel du milieu et ceux des huit chapelles latrales sont en mosaques de pierres prcieuses. Le premier a cot, dit-on, 900 mille livres; ce qui n'est croyable qu'aprs l'avoir vu. Les Chartreux avaient des trsors immenses en calices et autres ustensiles d'glise; l'empereur Joseph II, s'en est empar et a renvoy les moines chacun chez eux, en les relevant de leurs voeux de sa propre autorit et leur donnant chacun 100 doppes de pension, ce qui fait 2,000 livres tournois et 4,000 l'abb. leur place, on a mis une vingtaine de moines de Cteaux, auxquels on fait une pension convenable. On voit dans la sacristie, un ouvrage ancien fort prcieux: c'est une mosaque faite avec des dents de chevaux marins, reprsentant l'histoire sainte en septante petits tableaux, dont chacun contient un sujet. C'est un travail d'une dlicatesse inoue, qui fait l'admiration des connaisseurs. On dit que c'est le monastre le plus somptueux du monde. Aprs une visite d'une heure et demie, je suis remont dans ma chaise et je suis parti pour Milan. * * * _16 mai 1788_.--Ne trouvant pas de place l'htel Imprial, je me suis log aux Trois-Rois, o je suis bien. * * * _17 mai_.--Milan est bien chang et bien embelli depuis quelques annes. L'empereur Joseph II ayant supprim beaucoup de communauts religieuses, on a ouvert beaucoup de rues nouvelles, larges et fort belles. Le cours de la porta Rauza, ou porte Orientale, est une promenade publique pas encore acheve. On en fait une autre sur la place des Chartreux, o concourent tous ceux qui n'ont pas d'quipages. Les dames et autres gens carrosses viennent y faire un tour avant de se rendre au Corso. Les beauts de Milan sont: Le dme, ouvrage immense qui ne sera jamais fini. Si le plan est complet un jour, ce sera d'un effet magnifique. L'hpital par sa grandeur, ses richesses et la manire dont il est administr, doit tenir un des premiers rangs parmi les institutions de ce genre. Le cimetire appel Fappone est curieux par la manire dont il est construit, ainsi que la grande glise du milieu, en forme de croix grecque. Le lazaret est immense; il est situ en dehors de la porte Orientale; il ne sert pas grand'chose, mais il mrite d'tre vu. Le chteau est remarquable par ses fortifications; l'glise Saint-Alexandre par ses richesses; il faut voir aussi la bibliothque ambroisienne, le palais archiducal, le palais Beljooso, l'glise Saint-Ambroise et autres. Il y a de fort belles maisons de campagne aux environs entre autres celle de l'archiduc Monza; la maison Busca Castelago o il y a de trs beaux jardins et des jeux d'eau que l'on compare ceux de Frascati, mais qui ne les valent pas, mon avis. * * * _22 mai_.--Jour de la Fte-Dieu, brillante procession laquelle concourent tout le clerg sculier et rgulier, une grande partie de la ville, les nobles, l'archiduc, l'archiduchesse et les dames; cette procession vritablement imposante se fait avec beaucoup de dignit et de respect. * * * _25 mai_.--Autre procession au chteau o tout le monde militaire assiste; elle tait peu nombreuse aujourd'hui, les troupes tant presque toutes sur les champs de bataille de Hongrie. * * * _25 mai_.--Dpart le jour mme, dimanche minuit, dans ma chaise, pour Casal et de Casal Turin. (Il fait un second sjour d'un mois Turin, et pendant tout ce temps-l, il n'y a plus aucune note sur son cahier de touriste; mais, sur son livre de correspondance il est fait mention de quinze lettres crites soit son pre, soit Magneval pour les affaires de la maison, entre autres, la conclusion de l'affaire Cajoli.) * * * _27 juin 1788._--Pris un voiturier Turin pour me conduire dans le Pimont jusqu' Nice, aux prix de 10 livres par jour et deux jours en sus pour le retour, la condition de mettre au moins huit jours pour la tourne. (Il parat qu'il n'y avait pas de matre de poste dans la direction qu'il voulait suivre.) Pass Raconnis, Pavillan, Saluces, Verzol, Castiglione, Busca, Mondovi et Coni, mis six jours parcourir toute cette rgion. * * * _1er juillet._--Parti de Coni pour les montagnes, trois heures aprs midi; couch Limone. * * * _2 juillet._--Pass le fameux col de Tende o le roi de Sardaigne a fait faire un chemin magnifique en adoucissant la pente autant que possible; comme cette route n'est pas praticable l'hiver cause des neiges, on a projet de percer la montagne; l'ouvrage est commenc... * * * _3 juillet._--Arriv Nice midi; cette ville n'a rien de remarquable, si ce n'est la douceur de son climat en hiver; il y a une belle alle d'arbres qui forme le cours o l'on se rassemble le soir; une terrasse au-dessus domine la mer. Le port est trs petit. La marine du roi de Sardaigne s'abrite dans celui de Villafranca, assez voisin. * * * _6 juillet._--Parti de Nice trois heures du matin, pass le Var heureusement (en bateau), au bord duquel j'ai attendu plus d'une heure; arriv Grasse dix heures, o j'ai pass la journe. * * * Vu Antibes, d'Antibes Grasse, chemin pouvantable. Grasse est mal distribue, elle est compose de mauvaises rues bien sales. Les oliviers qui l'entourent forment un beau coup d'oeil et un beau revenu; la rcolte d'huile produit 2,000,000 en moyenne par anne. On tire aussi, dit-on, 500,000 livres des fleurs qu'on cultive dans les jardins pour la parfumerie. (Il passe ensuite Draguignan, aux Arcs, o il voit les familles Fdon et Dain, Brignoles et Toulon.) * * * _18 juillet_.--Je pars le soir pour Marseille, o je suis arriv six heures du matin avec beaucoup de poussire. L s'arrtent les notes du voyage de touriste; il ne dit rien de son retour Lyon. * * * Comme je l'ai dit en commenant, une grande partie de ses notes est relative aux affaires de commerce de la maison Jordan et sa correspondance. Pour en donner une ide, je choisis quelques passages, les moins ennuyeux, qui peuvent rappeler les moeurs et usages de l'poque. * * * _19 aot 1787, de Turin_.--Echantillons demander, Lyon, de satin pour broder, la dernire mode, couleurs plutt sombres; on prfrerait un faonn ou mouchet pour le prince Joujoupouf. * * * _25 aot, de Turin_.--M. de Bianchi m'a annonc une demande de lettre de recommandation pour la maison, en faveur d'un seigneur de la Cour de ses amis. * * * _1er septembre, de Turin_.--M. de Bianchi demande un satin mouchet dans le dessin de l'chantillon, en bleu et vert, pour habit, et deux paires de culottes pour lui; si l'on est oblig de faire fabriquer, il serait bien aise de voir plusieurs chantillons qui craignent moins que le lilas. * * * _26 septembre 1787, de Turin_.--Autre commission de M. de Bianchi d'un habit et de deux paires de culottes jaune et bleue, ou autres couleurs sombres, petites mouches, pour broder, avec une aune de satin blanc pour gilet, qu'il fera broder ici. * * * _13 janvier 1788_.--Le duc de Fragnito le prie de demander pour lui, Lyon, deux habits de printemps, velours la Reine, couleurs la mode, proportionnes son ge, sept aunes de chaque pour habit, veste et culottes, et deux vestes brodes assorties, le tout _ad libitum_ et expdier l'aise. * * * _26 fvrier, de Palerme_.--Rien faire en soie avec Palerme; si l'occasion se prsente de travailler en banque, j'invite le faire avec Caillol, Nicaud et Cie, associs en commandite avec S. M. S. et Cie, de Marseille. Rien faire en commission, ni avec les marchands qui ne valent rien, ni avec la noblesse, qui paie horriblement mal, et qui, par ce fait, a ruin les dtaillants palermitains. * * * _29 fvrier, de Messine_.--La maison Jacques et Silvestre Loffreda est dirige par Silvestre, qui est sur le point de quitter les affaires; il a achet depuis deux ans un fief considrable de 150,000 cus de Sicile; en attendant, il excute volontiers les commissions qu'on lui donnera de compte demi, mais il n'excute plus rien pour compte. * * * _3 mars, de Messine_.--Charles-Antoine Loffreda m'a promis des expditions de soie pour notre maison; ce sont des gens fort aimables et trs honntes. D. Silvestre, leur cousin, m'a annonc que par le courrier prochain il crirait la maison pour lui donner commission de trois robes de noce pour sa nice, Mlle Picolo, qui doit se marier avec un signor cavaliere di Giovanni, des premires maisons de Messine. On s'en rapportera, dit-il, au got de nos messieurs pour les couleurs et le prix, pourvu que ce soit la dernire mode. Ce D. Silvestre n'est pas Loffreda, mais Jacques Loffreda dfunt, en lui donnant sa fille, l'a oblig prendre son nom pour lui laisser son hritage. * * * _17 mars, de Naples_.--La princesse Ferolito ne s'est pas corrige de son ancienne habitude d'tre mauvaise payeuse, et surtout fort litigieuse, elle a cinq ou six procs sur les bras. Le duc de Fragnito a t trs satisfait de la commission du 13 janvier; il m'en aurait compt le montant, mais le change est si dfavorable pour lui, qu'il veut attendre quelques semaines encore pour voir s'il ne se bonifiera pas; je lui ai dit qu'il tait le matre. Que le change devienne meilleur ou non, il a promis de remettre la somme dans un mois; ce brave seigneur n'est pas bien riche, mais il mrite la plus entire confiance. * * * _18 avril, de Florence_.--J'cris mon pre en rponse sa lettre du 4. Je lui dis que je ne sais rien de plus au sujet des robes de la commission de Loffreda, de Messine; que les robes de vritable gala se font toujours comme autrefois, avec paniers et longues queues; que comme aujourd'hui elles servent trs peu, je serais d'avis de n'en faire ainsi qu'une, la plus belle, et de faire les autres suivant les dernires modes. * * * _30 juin 1788, de Mondovi._--Le comte de Vozo est trs estim dans sa patrie et regard comme un seigneur fort son aise; on lui donne 20,000 livres de rentes, je crois que c'est gratuitement, mais je crois que 10,000 ne doivent pas lui manquer. Sa manufacture de drap lui prend des fonds, indpendamment de ceux qu'il a mis dans le commerce de Gervasio et Rossi. Le comte Cordero di San Quiatino, associ de Ballio, est la premire maison de Mondovi, et peut-tre du Pimont; on la met en balance avec celle des frres Aignon, qu'on dit la plus riche de Turin; elle nous donne toute prfrence. * * * Comme il inscrivait la date de toutes ses lettres et mme quelquefois le sommaire, on peut juger de l'tendue de cette correspondance: Les lettres son pre et sa mre sont au nombre de 75 Magneval, son associ et son ami 27 ses soeurs et beaux-frres 33 son grand-pre Briasson, sa tante Jordan-Prier, ses nices Coste et autres 15 ---- Total 150 Ce qui fait peu prs une lettre tous les deux jours; chaque courrier, partant d'Italie une fois par semaine, emportait donc trois de ses lettres en moyenne. * * * Comme nous voyageons petites journes, et que notre temps n'est pas compt, je demande au lecteur, avant de commencer un autre voyage de placer ici quelques souvenirs qui ont un intrt historique. Je ne sais rien sur la vie de mon grand-pre Jordan jusqu' son mariage en 1792 avec Catherine Dugas, fille unique de M. Jean-Baptiste Cognet-Dugas, seigneur de Chassagny. * * * Les deux familles Jordan et Dugas s'taient runies pour donner en dot leurs enfants, Antoine-Henri Jordan et Catherine Dugas, la terre et le chteau de Sury-le-Comtal dans le dpartement de la Loire, qu'ils avaient achets ensemble de M. de Laffrasse de Sury, ancien seigneur de Sury, de Saint-Romain-le-Puy et autres lieux avant 1789. * * * M. de Laffrasse, ci-devant capitaine au rgiment de Touraine, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, tait alors auditeur de camp; il remplissait Lyon les fonctions de procureur du Roi devant le Conseil de guerre. * * * Jean-Baptiste Cognet-Dugas, mon bisaeul maternel, tait n dans la premire moiti du sicle dernier, quelques annes avant la bataille de Fontenoy (1745), il est mort vers 1816, l'ge de quatre-vingt-quatre ans. Quand je l'ai connu c'tait un grand et beau vieillard compltement aveugle, ayant conserv la libert de ses mouvements et toute son intelligence; car oblig d'avoir un guide et un soutien, il tait toujours accompagn non par un domestique ou un infirmier, mais par son secrtaire, Berthet, qui lisait et crivait ses lettres sous sa dicte. Il marchait s'appuyant sur son bras, et sur une canne pomme d'ivoire, qui est encore conserve. La rvolution avait pass emportant les souvenirs des temps qui l'avait prcde, personne ne savait dans la famille (du moins personne ne nous en avait jamais parl), d'une partie intressante de sa vie; si je la sais, je le dois une circonstance assez extraordinaire. * * * Ma mre conduite par les vnements sjourner Francfort pendant deux annes 1837 et 1838, avait tudi l'allemand; pour s'y perfectionner, elle s'tait abonne une revue hebdomadaire plus ou moins semblable nos journaux illustrs, qui parlent de tout, et d'autres choses encore. Quelle fut sa surprise d'y trouver un jour, l'histoire de son grand-pre Dugas, qui lui tait tout fait inconnue. Voici ce qu'elle apprit et ce qu'elle m'a racont: Jean-Baptiste Dugas ayant eu l'occasion d'aller Zurich, ou y tant all dans cette intention, avait tudi srieusement la fabrication des rubans, et l'avait importe Saint-Chamond, sa ville natale. Ce fut vers la fin du rgne du Louis XV, qu'il fonda la premire fabrique de rubans sous le nom, je crois, de Dugas frres, qui s'est perptue dans la famille pendant plus d'un sicle, avec des annes d'une prosprit inoue, quelques inventaires se sont levs jusqu' 1,500,000 francs. Elle a fait la fortune de deux gnrations, de ses neveux et petits-neveux. Elle a subsist jusqu'en 1860 environ, son dernier reprsentant fut Camille, fils de Thomas Dugas, neveu de Dugas-Montbel, qui tous deux y taient intresss par l'hritage de leur pre, Camille, frre de Jean-Baptiste. C'est en souvenir de sa fortune faite Saint-Chamond que Dugas-Montbel, le traducteur d'Homre, a lgu sa bibliothque sa ville natale. Dans sa jeunesse, Thomas Dugas avait voyag pour la maison jusqu'en Russie; c'est de l qu'il avait rapport les noms d'Osippe et Yvanna qu'il avait donns deux de ses enfants. Une fois l'lan donn, d'autres imitrent J.-B. Dugas; partie de Saint-Chamond au commencement de ce sicle, l'industrie des rubans s'est propage dans tout le dpartement de la Loire, et particulirement Saint-Etienne, o elle a fait la prosprit du pays. Le fait de l'importation en France de la fabrication des rubans, par J.-B. Dugas, gnralement oubli aujourd'hui, fut si bien constat son origine, que Louis XVI lui donna des lettres de noblesse titre de rcompense nationale. Comme il n'eut qu'une fille de son mariage avec Mlle Balas et que d'un second mariage avec Mlle Royer de la Batie il n'eut point d'enfant, ses lettres de noblesse tombrent en quenouille et furent ngliges. Aprs avoir gagn une jolie fortune, il prit sa retraite la campagne, non loin de Lyon, entre Givors et Mornant, au chteau de Chassagny, qu'il avait achet de la famille Ravel de Montagny, vers 1785. J.-B. Dugas, devint alors seigneur de Chassagny, jusqu'en 1789, comme l'avait t avant lui Louis Dumarest, chevin de Lyon en 1735 (ces renseignements sont tirs des anciens almanachs officiels de Lyon). Le vieux chteau de Chassagny, de forme carre, avec cour intrieure entoure de portiques, conserve encore l'aspect de son ancienne origine. Il tait ceint de fosss profonds, qui subsistent encore de trois cts; on voit sur la faade de l'entre principale, toutes les anciennes dispositions d'un pont-levis, remplac par un pont fixe; c'est au premier tage, au-dessus de l'entre que se trouve la chapelle. On lit encore sur le couronnement de la porte, la date de 1570, avec cette inscription latine: _Porta patens esto; nulli claudaris honesto_, qu'on peut ainsi traduire: Sois porte ouverte deux battants, ne te referme qu'aux mchants. Aux deux angles de la faade principale, s'lvent deux grosses tours rondes; dans celle du levant, au premier, se trouvait la bibliothque; aux angles opposs, on voit encore les traces de deux tourelles en encorbellement. L'orage de la rvolution commenait gronder; par prudence, J.-B. Dugas qui avait en 1789 perdu son titre de seigneur, fit dmolir les tourelles et raser la partie suprieure des grandes tours, que l'on pouvait apercevoir de la route de Saint-Etienne. Mais, si les tours de son chteau rases la hauteur du toit, passaient ainsi sous le niveau de l'galit, sa rputation honorable, sa fortune et sa noblesse n'en attirrent pas moins l'attention des niveleurs de l'poque. On vint le chercher Chassagny, pour le conduire comme suspect dans la prison de Saint-Chamond. Fort heureusement pour lui la procdure fut longue, grce peut-tre la reconnaissance secrte de quelques-uns de ses bons ouvriers, qui se trouvaient parmi les juges; car dans ce temps-l, comme toujours, bien des moutons peureux, dans la crainte d'tre mangs, hurlaient avec les loups. Bref, plus heureux que beaucoup d'autres, il retrouva sa libert le 9 thermidor (27 juillet 1994). Quand le calme fut rtabli, Jean-Baptiste Dugas revint habiter modestement Chassagny. Il y passait toute l'anne ayant souvent auprs de lui sa fille unique, Mme Jordan et sa nombreuse famille. En outre de la terre de Chassagny il avait de nombreux domaines Tartara, Saint-Maurice et ailleurs trs paternellement administrs. Yzieux, prs de l'glise, une petite maison de campagne o est n son petit-fils Henri Jordan, a servi longtemps de retraite ses vieux serviteurs. Le jardin, qui existe encore sur le coteau, a t coup par le chemin de fer. Jean-Baptiste Dugas avait quatre frres et deux soeurs: Camille Dugas, pre de Thomas Dugas et de Dugas-Montbel; Jacques Dugas du Villars, chef de la branche du Villars; Jean Dugas-Vialis, chef de la branche Vialis; Claude Dugas de la Boissony, pre de Laurent, Victor, Camille, et de Mmes Guigou et Bouchardier; Jeanne Dugas (Mme Regnault), aeule des Thiollire, Neyran, Chazotte, Grangier et Borel; Josephine Dugas (Mme Chaland), aeule des Chaland et Finaz. Au moment o Jean-Baptiste Dugas a quitt ce monde, le nombre de ses enfants, petits-enfants, neveux ou petits-neveux s'levait plus de cent cinquante. Dans ce moment o j'cris, la postrit du pre de Jean-Baptiste Dugas s'lve plus de sept cents personnes; s'il en tait de mme dans toute la France, on ne se plaindrait pas de la dpopulation. Aussi depuis longtemps, Saint-Chamond, le clan des Dugas est connu sous le nom de la grande famille. Pendant que Jean-Baptiste Dugas tait, dans les prisons de Saint-Chamond, incertain de son sort, des choses plus tristes encore se passaient Lyon, dans la famille de sa fille. Avec tous les Lyonnais elle avait support courageusement les dangers et les fatigues du sige de 1793. * * * Le chef de la maison, Henri Jordan, l'ancien chevin, avait t arrt, condamn mort, puis excut le 31 Janvier 1794, il avait alors 70 ans. Le motif sommaire de sa condamnation, que j'ai lu dans un journal de l'poque conserv pendant longtemps au monument des Brotteaux, tait simplement celui-ci: Avoir contribu la dfense de la ville par une souscription de 1700 livres. Si l'on n'avait pas trouv ce motif, on en aurait invent un autre, son ge ne pouvant pas le faire considrer comme belligrant. * * * Lorsque mon grand-pre traversait gament le Rhne en 1787, en partant pour l'Italie, il ne prvoyait pas que son pre le traverserait quelques annes plus tard pour tre massacr aux Brotteaux! Il ne pouvait pas non plus penser, que lui-mme, pour chapper aux perscutions qui suivirent le sige, traverserait le pont Morand avec sa jeune femme, dguiss tous deux en villageois, conduisant un ne, qui dans un de ses paniers portait leur fille ane, Henriette, alors ge de quelques mois. Je ne peux jamais voir un tableau reprsentant la fuite en Egypte, sans penser ce premier voyage de ma mre. Tandis que la jeune Mme Jordan trouvait une cordiale hospitalit Givors, dans la famille Marcellin, parce qu'elle ne pouvait pas se sauver Chassagny, chez son pre, M. Dugas, alors dtenu Saint-Chamond, Antoine-Henri Jordan fut oblig de chercher auprs de ses correspondants, un refuge ignor, dans les montagnes du Dauphin. Que les temps taient changs depuis les joyeuses parties de campagne dans son voyage de 1787 et 1788. Madame Jordan-Briasson, sa mre, veuve de l'chevin, a survcu longtemps son mari; elle n'est morte qu'en 1813, au premier tage de sa maison, l'angle de la place Tolozan et de la rue Puits-Gaillot. Elle m'a connu, mais pour dire toute la vrit je ne me la rappelle pas. C'tait une femme remarquable sous tous les rapports au moral et au physique. Par une loi d'atavisme assez gnrale, ses qualits aimables et srieuses avaient t transmises, dit-on la fille de son fils, Henriette Jordan. Comme ses trois soeurs, elle avait achev son ducation Paris (chose rare pour l'poque et mme encore aujourd'hui) chez son oncle Briasson, imprimeur distingu, qui faisait partie du consulat, ou Tribunal de commerce parisien. Les portraits de M. Briasson en costume d'chevin, et de ses quatre filles en costumes allgoriques des quatre saisons, peints par Nonnotte, sont encore conservs dans la famille. Pendant la Rvolution, Mme Jordan-Briasson avait reu chez elle Monseigneur Daviau du Bois-de-Sansay, vque de Vienne et d'Embrun, puis archevque de Bordeaux, qui se cachait sous le nom de M. Fortun, alors que les glises taient fermes et les prtres mis mort. Quand l'ordre fut rtabli par Napolon Ier, Monseigneur Daviau fut replac sur le sige de Bordeaux. De l, il crivit plusieurs fois Mme Jordan-Briasson et faisant allusion la bonne et gnreuse hospitalit qu'il avait reue, il signait toujours: _L'Archevque de Bordeaux, jadis Fortun_. Par suite d'un accident survenu dans sa vieillesse, Mme Jordan-Briasson marchait difficilement, s'appuyant sur une canne trois pieds; elle ne sortait plus que pour aller la messe Saint-Pierre, dans une chaise porteurs; c'est la dernire que l'on a vue circuler dans les rues de Lyon, transportant une personne de qualit, comme disaient nos aeux. Elle tait propritaire d'une ferme la Guillotire, connue sous le nom de _la Mouche_. L o se trouvent actuellement la gare des marchandises, le fort de la Vitriolerie et beaucoup d'autres constructions, il n'y avait encore en 1830 que des champs et des prs. Quelques annes aprs, au moment du partage Jordan, cette ferme fut vendue l'hectare comme terrain de culture; les acqureurs l'ont revendue au mtre comme terrain btir! La gare de la Mouche et la rue de la Croix-Jordan rappellent par leurs noms cette ancienne origine. Il existait au bout de cette rue, l'embranchement des rues de Gerland et des Culattes, un petit espace triangulaire autrefois accessible tous, dans une enceinte rserve, qui depuis quelques annes a t runi par des murs la proprit voisine. Sur cet emplacement s'lve une croix de pierre qui porte sur son pidestal l'inscription suivante grave en creux: L'an de grce 1810, le 5 du mois de septembre, Magdeleine Briasson, veuve de Henri Jordan, a rtabli ce monument consacr la pit des fidles par ses prdcesseurs. Cette croix existe encore, je l'ai vue et touche aujourd'hui 6 fvrier 1888, mais par suite de l'exhaussement du terrain tout autour, il ne m'a plus t possible de voir l'inscription que j'avais releve moi-mme sur place, il y a trente ans. Les souvenirs s'oublient si vite, ou si souvent s'altrent en vieillissant, qu'il m'a paru d'un intrt historique local de prserver de l'oubli le nom de Jordan, nom minemment lyonnais, qui dj sur quelques mauvais plans de Lyon est remplac par celui de Jourdan. Sur la pente de la Croix-Rousse, il y a trente ans la rue Camille-Jordan avait t transforme en rue Camille-Jourdan. J'en fis l'observation au service de la voirie; _le lendemain_ l'erreur du peintre fut rpare sur l'ordre de l'ingnieur en chef Bonnet, fort empress de conserver nos anciennes traditions, car tout en transformant merveilleusement nos vieux quartiers, il cherchait toujours maintenir dans chacun d'eux les avantages anciens dont ils jouissaient; systme minemment moral et conservateur que l'on devrait toujours imiter dans l'administration d'une grande ville, pour l'amliorer, sans perturbation dans les intrts respectables de ses habitants. Je ne pense pas pouvoir mieux terminer ce chapitre sur mon grand-pre qu'en rappelant l'inscription de Loyasse mise par ses enfants sur son tombeau: HIC JACET IN RESURRECTIONEM TERNAM ANTONIUS HENRICUS JORDAN, QUI FIRMA IN DEUM PIETATE, CARITATE IN OMNES ET PRSCIPUO VERI AMORE INSIGNIS, ANNO SEPTUAGESIMO SECUNDO TATIS SU DIE TERTIO JANUARII MDCCCXXXV OBIIT. INNOCENS MANIBUS ET MUNDO CORDE QUI NON ACCEPIT IN VANO ANIMAM SUAM NEC JURAVIT IN DOLO PROXIMO SUO. CHAPITRE III Racontant des pisodes du voyage en Bretagne d'Alphe Aynard, 1788, et du voyage Paris de Th.-A., 1815. En suivant l'ordre des dates, le second voyage dont je vais parler est celui de mon pre en Bretagne, la fin du sicle dernier. Si, comme celui de mon grand-pre, Jordan, c'tait un voyage d'affaires, ce n'tait pas le moins du monde, en mme temps, un voyage d'agrment. la suite du sige de Lyon, tous ceux qui avaient contribu la dfense taient recherchs, et le plus souvent mis mort, sans autre forme de procs. Joseph Aynard, fabricant de draps, chef de la section de la rue Buisson, avait fait son devoir de bon citoyen; cela suffisait pour le dsigner la vengeance; c'est le seul motif invoqu dans les journaux de l'poque, pour justifier sa condamnation, que j'ai lue, formule simplement en ces termes: Joseph Aynard, chef de la section de la rue Buisson, condamn mort et excut sur la place des Terreaux, le 15 dcembre 1793, 60 ans. Aprs sa mort, ses magasins et sa maison de campagne, la Bastero, Sainte-Foy, avaient t saccags et pills. C'est cette poque que furent vols les plats clbres de Bernard de Palissy, qu'il avait rapports de Paris, o ils les avait achets lors de la vente mobilire du duc de Richelieu en 1788. Ces objets, qui figurent aujourd'hui avec honneur dans nos muses, ont t rachets de M. de Migieu, Dijon, il y a 80 ans, sans que l'on st alors quelle tait leur origine (Rapport de Martin-d'Aussigny, 15 octobre 1859). D'aprs les recherches de M. Amde d'Avaize, le nom de la proprit la Bastero vient de Bernadin Bastero, turinois, naturalis franais en 1657. Pour chapper aux poursuites diriges contre les survivants de l'arme du gnral de Prcy, deux des fils Aynard, Aubin et Franois, se sauvrent Paris, o ils furent arrts et mis en prison aux Bndictins anglais, dans la rue Saint-Jacques (alors rue de l'Observatoire). Ce fait rsulte non seulement des rcits que j'ai entendus dans ma jeunesse, mais il est constat par Mme de Barn, ne Pauline de Tourzelle, dans son livre publi en 1833, sous le titre de _Souvenirs de 40 ans_. Elle se trouvait dans la mme prison avec sa mre, dame d'honneur de Mme la Dauphine. Elle raconte que de jeunes Lyonnais, MM. Aynard, avaient trouv le moyen d'apporter une distraction la tristesse des jeunes prisonnires en tablissant une escarpolette. Leur soeur, Mme Adlade Soret, avait aussi son mari dans cette prison. Age de 23 ans seulement, mais avec une nergie gale sa beaut, elle tait partie courageusement toute seule pour Paris et avait fini par les dcouvrir. Dans ces visites, elle s'tait lie avec Mlle de Tourzelle, et leurs relations se sont continues fort longtemps, car elles avaient commenc dans des circonstances qui ne s'oublient jamais. Enfin, le 9 thermidor mit fin leur captivit, et la maison de Joseph Aynard, de Lyon, reprit ses oprations sous la direction de trois de ses fils, Claude, Franois et Alphe. Le quatrime, Aubin, d'un caractre ardent et aventureux, s'tait embarqu avec le capitaine Surcouf pour faire la guerre aux Anglais. De l il est all dans l'Amerique du Sud, o il s'est mari; il n'a plus donn de ses nouvelles depuis 1827. Avant la Terreur, la maison Aynard avait fait des affaires importantes avec la Bretagne, il lui tait d des sommes assez fortes; on tait l'poque des guerres de Vende; la correspondance et les envois d'argent taient sinon impossibles, au moins trs difficiles. Il fut dcid qu'Alphe, le plus jeune des trois, ferait le voyage pour retirer ce qu'il pourrait de ces crances. Mon pre avait une grande activit, beaucoup de courage, une bonne sant, il accepta donc avec empressement cette prilleuse mission. Il a d faire ce voyage en 1798. Je n'ai jamais su l'poque bien prcise; il en parlait souvent, mais jamais il n'en fixait la date; il devait avoir vingt ans l'poque de son dpart. Ce voyage dura prs d'un an et ne fut pas sans danger; car il se faisait dans un pays compltement boulevers par la guerre; la Bretagne et la Vende ayant rsist pendant plusieurs annes la tyrannie rvolutionnaire. Il n'y avait aucun autre moyen de transport que la poste, il partit donc dans un cabriolet jaune deux roues, que l'on appelait encore une chaise. cette poque, le gouvernement de la Rpublique ajoutant le vol la cruaut, voulait accaparer toute la monnaie; il avait ordonn sous peine de mort, de porter dans les caisses publiques toutes les valeurs d'or et d'argent; en change, il donnait des assignats en papier qui furent bientt dprcies et causrent un dsastre presque gnral dans toutes les fortunes, en donnant des gens peu dlicats le moyen de payer leurs dettes avec des valeurs fictives. Alphe Aynard parcourut toutes les villes grandes et petites de la Bretagne, de la Vende, de l'Anjou et de la Touraine et n'eut qu' se louer de la loyaut des habitants, des Bretons surtout, qui tous, au pril de leur vie, avaient conserv de l'argent monnoy pour payer leurs dettes; il put rapporter peu prs tout ce qui tait d sa famille. La seule aventure que je connaisse de ce voyage, mrite d'tre raconte. Au moment de son dpart de Nantes pour revenir Paris, on prvient mon pre qu'une dame veut lui parler; il se rend aussitt l'adresse indique, chez Mme de Bec de Livre, appartenant la premire noblesse du pays. On s'informe s'il est bien M. Aynard de Lyon, qui doit partir prochainement pour Paris. Sur son affirmation, Mme de Bec de Livre lui demande pardon de l'avoir drang, en ajoutant que ce n'tait pas un jeune homme de vingt ans qu'elle pouvait s'adresser pour le service dont elle avait besoin. Mon pre insiste pour connatre ce mystre; enfin, il apprend qu'il s'agit de conduire Paris, pour une cause que j'ignore, Mlle de Bec de Livre, jeune fille de dix-sept dix-huit ans. Il ne pouvait pas refuser une pareille mission. Il avait une bonne voiture, beaucoup de bonne volont et, ce qui ne gte jamais rien, un extrieur et des manires agrables; les occasions taient rares, en temps de rvolution surtout, la ncessit passe avant les convenances; de plus, mon pre tait Lyonnais; par consquent, royaliste fervent aux yeux de la noblesse de Vende. Bref, aprs beaucoup d'exclamations de la part de la mre et force protestations rassurantes du ct de mon pre, sans faire elle-mme d'objections, Mlle de Bec de Livre monta dans la chaise de poste avec une femme de chambre. Je ne connais pas les dtails de ce voyage qui dura cinq ou six jours. Mon pre conduisit cette jeune fille Paris sans aucun accident et la remit une de ses tantes, au faubourg Saint Germain. Des annes se passrent, Mlle de Bec de Livre est devenue la femme du marchal de Bourmont, ministre de la guerre, sous Charles X, et chef de l'expdition qui fit la conqute d'Alger. Les affaires de mon pre le mettaient en relations directes avec le ministre de la guerre. Il eut l'occasion de revoir souvent Mme de Bourmont qui avait conserv pour lui beaucoup de reconnaissance. J'ai rencontr moi-mme M. de Bourmont et ses fils Genve, en 1834, peu d'annes aprs 1830, qui avait bris leur fortune en renversant la branche ane des Bourbons, j'ai pu constater que le souvenir laiss par la complaisance de mon pre avait t conserv gracieusement par toute la famille de la Marchale. Voil tout ce que je sais de ce voyage de Bretagne. J'ai vu encore la voiture lmentaire dans laquelle mon pre l'avait fait, car c'est dans cette mme chaise que j'ai fait mon premier voyage de Paris (qui justifie cette partie de mon pigraphe, _quorum pars parva fui_, puisque j'avais alors trois ans et demi). Les Autrichiens taient dj venus Lyon en 1814; ils menaaient de revenir en 1815, et l'on supposait qu'ils n'y entreraient pas sans combat. Ma mre, qui habitait le quai du Rhne, eut peur d'tre expose particulirement aux dangers du sige; l'ennemi devait arriver par le Dauphin; elle obtint de mon pre de l'accompagner Paris o l'appelaient ses affaires. Nous partmes donc tous les trois avec une femme de chambre qui me tenait sur ses genoux, dans la mme chaise de poste qui avait ramen Mme de Bourmont de Nantes Paris dix-sept ans auparavant. Ce voyage est un de mes plus anciens souvenirs; nous tions au milieu de juin 1815, cette date est trs prcise. Je me rappelle parfaitement le mouvement de bascule qu'on imprimait la voiture, lorsqu' chaque relai on changeait les chevaux, sans nous faire descendre. Je me rappelle encore qu'au dpart, c'tait notre domestique qui nous avait conduits en postilion, jusqu'au premier relai; il avait deux cocardes, une blanche et une tricolore, qu'il tait oblig de mettre son chapeau alternativement, suivant l'opinion des groupes ou des villages que nous traversions. Quand on criait: bas la cocarde tricolore! il la fourrait dans sa poche, et s'empressait de mettre la blanche; alors on le laissait passer; un peu plus loin, on criait: bas la cocarde blanche! il s'empressait de faire l'change afin de pouvoir marcher. Ce qui prouve, qu'en politique, il y a soixante et treize ans, on n'tait pas beaucoup plus d'accord qu'aujourd'hui dans notre pauvre France. Depuis, en prenant des annes, j'ai vu dans ma vie beaucoup de gens qui, pour avancer, faisaient comme notre postilion de 1815. Mais pour tre juste, je dois dire aussi: de notre temps, nous avons vu beaucoup d'honntes gens qui, fort disposs crier vive le roi! ont prfr s'arrter, que de crier vive la ligue! Pendant que nous tions en route, de Lyon Paris, la guerre fut termine par la bataille de Waterloo, le 18 juin. Aussi les Autrichiens entrrent Lyon sans coup frir. L'occupation dura plus de deux mois, et cota 3 millions au moins, tant la ville qu'aux particuliers. Un gnral autrichien avait pris ses quartiers la Croix-Rousse, alors commune distincte de Lyon; le Maire tait mon oncle Chevallier, le pre du paysagiste de ce nom; il avait pous la plus jeune des soeurs de mon pre, Victoire Aynard. Afin d'adoucir autant que possible ce que l'occupation trangre pourrait avoir de trop dur pour les habitants, M. Chevallier se rendit auprs du gnral pour parlementer. Le gnral vit tout de suite qu'il avait affaire un ancien militaire; il lui demanda quelles taient ses campagnes et dans quelle arme il avait servi. Le Maire de la Croix-Rousse tait un ancien capitaine au 6e rgiment de cuirassiers; il cita les diffrentes batailles o il s'tait trouv et les pays d'Autriche qu'il avait traverss. Le gnral lui dit alors qu'il avait peut-tre habit son chteau, dont il lui rappela le nom. Mon oncle, en effet, put lui parler de sa famille et des bons souvenirs qu'il en avait conservs. Aprs lui avoir demand son nom, et pris quelques renseignements, il le fit revenir et lui dit: Capitaine Chevallier, vous vous tes trs bien conduit chez moi quand vous tiez vainqueur, nous nous conduirons trs bien chez vous aujourd'hui que les rles sont changs. Je vous en donne ma parole de soldat. Ayez soin que mes hommes ne manquent pas du ncessaire et les habitants n'auront pas s'en plaindre. La promesse fut tenue, et les Croix-Roussiens profitrent ainsi, sans le savoir, de la bonne conduite de leur Maire dans un temps o la fortune nous tait meilleure. Cette histoire est authentique; on trouvera peut-tre que c'est une digression hors de propos; pour excuse, je peux dire que l'ayant rencontre sur ma route, je m'y suis arrt, profitant de ce que nous voyageons autrement qu'en chemin de fer; et pensant qu'il est toujours bon de conserver le souvenir de ce qui est bien. Au moment o ces choses allaient se passer la Croix-Rousse, nous arrivions Paris aprs un voyage de cinq ou six jours; car bien que nous marchions aussi vite que les chevaux pouvaient nous emporter sur une mauvaise route, nous nous arrtions toutes les nuits pour coucher dans les auberges, car notre chaise deux roues ne ressemblait pas le moins du monde un sleeping-car. Paris ne ressemblait pas non plus ce qu'il est aujourd'hui; la ligne du boulevard de la Magdeleine la Bastille existait dj depuis longtemps, mais elle n'avait pas du tout le mme aspect; les premires constructions avaient t faites sur l'emplacement des anciens remparts ou boulevards fortifis de l'enceinte de Louis XIV, c'est de l que vient leur nom. Les terres-pleins des bastions n'avaient pas t nivels, et beaucoup de vieux arbres existaient encore; il en rsultait une grande varit dans les perspectives. Un grand nombre de maisons avaient des jardins avec grilles sur la voie publique; d'autres jardins taient en terrasses la hauteur du premier tage. leur rencontre avec le boulevard, beaucoup de rues se terminaient par des pavillons arrondis d'une belle architecture; enfin chaque maison avait son cachet particulier, et pour se reconnatre on n'tait pas oblig de se rappeler un numro. Mme dans l'intrieur de Paris on trouvait de nombreux jardins ailleurs qu'au faubourg Saint-Germain, qui seul encore en conserve quelques-uns. Nous n'tions pas logs l'htel, mon oncle Franois avait pu nous recevoir chez lui. Depuis sa sortie de prison, sa position avait bien chang; la maison Aynard qu'il reprsentait Paris avait fait de belles affaires. Tandis que le commerce lyonnais souffrait beaucoup du blocus continental, la fabrication des fusils Saint-Etienne et celle des draps de troupes Lyon et ailleurs taient sous le premier empire les seules industries prospres. L'empereur avait exig la construction des deux grandes fabriques de Montluel et d'Ambrieux qui occupaient chacune plusieurs centaines d'ouvriers. Bien que situ au premier tage l'appartement de mon oncle avait la jouissance d'un beau jardin en terrasse sur la rue Louis-le-Grand, prs du boulevard et de la rue de la Paix. Je me souviens que je couchais dans une chambre de plain-pied avec le jardin, et que les murs de cette chambre taient entirement couverts de grands tableaux cadres dors; il y en avait de mme dans tout l'appartement; alors je ne pouvais pas trop juger s'ils taient beaux; mais depuis j'ai toujours entendu dire qu'il y en avait pour plus d'un million et demi. Cette collection tait cite de 1820 1825 comme une des plus belles de Paris. Le Tniers et _le Messager_, de Terburg, deux perles de notre muse de Lyon, viennent de cette galerie; ont-ils t donns, ou vendus? je l'ignore; mais s'ils ont t vendus, il y a plus de soixante ans, les prix d'alors, compars leur valeur actuelle, ne mettent pas une bien grande diffrence entre une vente et une donation. Mon pre avait retrouv Paris, dans l'intimit de son frre, un ancien camarade de collge, leur ami et celui des Jordan, M. Franchet d'Espray, qui se trouvait dj dans une haute position. Accus fort injustement, quoiqu'il en fut bien capable, d'avoir fait circuler clandestinement une bulle du pape, M. Franchet avait t mis en prison sous l'Empire. L, pendant trois ans, il tait rest squestr de sa famille, mais en bonne compagnie; car il s'tait li avec le comte Alexis de Noailles, qui avait pu l'apprcier. En 1814, M. Alexis de Noailles nomm commissaire extraordinaire Lyon avait pris M. Franchet pour secrtaire intime; ils allrent ensemble au congrs de Vienne, ce fut l'origine de sa fortune politique sous la Restauration, qui le conduisit jusqu' la direction gnrale de la police du royaume. Le nom de l'avenue de Noailles aux Brotteaux rappelle cette poque. Ce n'est pas sans raison qu'en parlant de la fortune de M. Franchet j'ai ajout le mot politique, car l'inverse de qui se passe de nos jours, il a quitt le pouvoir sans y amasser des trsors. On cite de lui un trait qui mrite de n'tre pas oubli; au moment, ou par suite d'un changement de ministre, il quitta la direction gnrale de la police pour le conseil d'Etat, il porta lui-mme au Roi le reste de la caisse des fonds secrets, qui dit-on s'levait plusieurs millions. Certainement, bien des gens que je connais, auraient fait de mme; mais beaucoup d'autres, que j'aime mieux ne pas connatre, auraient fait autrement. Peu de jours aprs notre arrive Paris, la ville tait en fte pour le retour de Louis XVIII. Je me rappelle trs bien avoir vu le Roi recevoir les couronnes de fleurs que le peuple lui lanait du jardin des Tuileries sur un balcon du chteau entre le pavillon de Flore et le pavillon de l'horloge. Tout le monde tait dans la joie; et la paix gnrale tait acclame avec un enthousiasme indescriptible. Quinze ans plus tard en 1830, je fis mon second voyage Paris, peu de jours aprs la rvolution de juillet. Le mme peuple de Paris, aussi mobile que les flots de la mer, dont il a le flux et le reflux, aprs trois jours d'meute, renvoyait sans savoir pourquoi, les Bourbons qu'il acclamerait certainement aujourd'hui avec la mme ardeur qu'en 1815, s'ils revenaient, comme alors, nous apporter l'ordre, la justice et la paix dont l'Europe entire a si grand besoin. Ce deuxime voyage se fit en diligence car dj sous la Restauration les routes, si mauvaises sous l'Empire, s'taient considrablement amliores. De 1830 1852, j'ai fait plus de trente fois le trajet de Paris Lyon, soit en diligence soit en malle de poste. En temps ordinaire la diligence mettait trois jours et trois nuits; dans la mauvaise saison on mettait souvent quatre jours. La malle de poste ne mettait que quarante-deux heures, cela se comprend; au lieu de vingt voyageurs, il n'y en avait que quatre; les voitures taient beaucoup plus lgres que les diligences, et le nombre des chevaux presque le mme. Dans un chapitre spcial je donnerai la comparaison des moyens actuels de transport avec ceux d'autrefois. CHAPITRE IV O l'on verra quatre personnes parcourant la Suisse dans une grande voiture, mais petites journes en 1834 En commenant ce nouveau chapitre, je dirai au lecteur que mon intention n'est pas de faire une description de l'Helvtie, dans une dition rtrospective du guide Joanne, mais uniquement de rappeler une des anciennes manires de voyager dans ce magnifique pays, qui perd beaucoup tre travers la vapeur et vu vol d'oiseau. * * * Avant de nous mettre en route, il est dans l'ordre de faire connatre le personnel du voyage. Il y a cinquante-quatre ans, ces voyageurs taient: ma mre, mon frre, une de nos cousines et moi. * * * En parlant dans le chapitre II de ma bisaeule, Mme Jordan-Briasson, j'ai rappel que dans la famille tous disaient, que sa petite-fille Henriette Jordan lui ressemblait beaucoup. Comme elle, en effet, ma mre runissait toutes les qualits qui font une femme bonne, aimable, srieuse et distingue. * * * Ne en 1793, emporte par sa famille dans sa fuite en Dauphin, aprs le sige de Lyon, son enfance s'tait passe dans de tristes souvenirs. Elle avait fait son ducation chez les dames Harent; aprs la dispersion des maisons religieuses, ces dames appartenant au meilleur monde, victimes elles-mmes de la Rvolution, avaient form toute une gnration de jeunes femmes, qui furent l'honneur de la cit et le bonheur de leurs familles. En dehors de la maison de l'Hormat elle avait pass sa jeunesse la campagne chez ses parents, Chassagny et Sury. Ma mre s'tait marie jeune, dix-huit ans. Dire ce qu'elle a t pour ses enfants, l'amour, l'estime et le respect que ses enfants avaient pour elle, et la part toujours si vive qu'elle a dans mes plus douces souvenances, sans que les affections srieuses et profondes que le ciel m'a donnes aient jamais pu me la faire oublier, serait sortir du cadre trac pour ce rcit; et plus que jamais, en pensant ma mre, je dis: ma main ne peut crire, qu'une bien faible partie de ce que mon coeur ressent. * * * En 1834, ma mre, quarante et un ans, avait conserv toute la sant et toute l'agilit de sa jeunesse; car si dans mon enfance elle m'avait enseign, sur ses cahiers et ses cartes des dames Harent, le franais et la gographie qu'on n'apprenait pas alors au collge, quand je fus jeune homme, c'est avec elle encore, que je faisais mes premires courses cheval, comme elle-mme la campagne avait chevauch avec son pre. * * * Dans l'hiver de 1830, au premier grand bal o j'tais all, chez le gnral Paultre de la Motte, bien des gens taient loin de se douter que je faisais vis--vis ma mre; elle avait alors trente-sept ans et moi dix-huit. * * * Mon frre Adolphe, plus jeune que moi de quatre ans, venait de terminer ses tudes, avec les plus grands succs, au Lyce de Lyon, dont il avait suivi les cours comme externe, ainsi que je l'avais fait moi-mme. Il avait un caractre aimable et sympathique, qui charmait encore plus que sa jolie figure, qui cependant n'tait pas ordinaire. Comme tous, et plus que tous, je l'aimais beaucoup. * * * Je venais d'entrer dans la carrire des Ponts et Chausses et aprs un hiver pass Paris aux tudes spciales qui suivent l'cole Polytechnique, j'tais venu Lyon en mission d'lve, sous la direction paternelle de l'ingnieur en chef Kermaingant, l'cole des Jordan et des Marinet, jeunes ingnieurs alors, mais dj distingus. * * * Ma mre ne connaissait pas la Suisse, on voyageait si peu dans ce temps-l; elle dsirait la connatre; mais elle tenait encore plus nous donner une distraction instructive et salutaire. C'est elle qui eut l'ide de ce voyage, au moment des vacances qui commenaient alors invariablement au 1er septembre. Il lui fut facile d'obtenir pour moi le cong qui m'tait ncessaire. Pour un voyage un peu long il faut tre en nombre pair, afin que personne ne soit expos rester seul. Mon pre ne pouvait pas nous accompagner; il tait trop occup de sa manufacture d'Ambrieux, et plus encore des premiers bateaux vapeur de la Sane, dont son frre Franois et lui furent les premiers organisateurs; il fallait donc trouver une quatrime personne pour qui ce ft un plaisir, pour elle comme pour nous. * * * Mme Soret (Adlade Aynard), soeur ane de mon pre, dont j'ai dj parl au chapitre prcdent, avait trois filles, aussi grandes et presque aussi bien doues que leur mre: Clonice, Zo et Zlie, leurs noms rappellent l'poque de leur naissance. * * * Clonice, l'ane, tait peu prs de l'ge de ma mre; je crois mme que la tante tait plus jeune que la nice. Ayant pass leur vie ensemble, leur intimit tait celle de deux soeurs. Clonice n'tait pas marie, non plus que Zlie malgr son idale et ravissante beaut, qui jamais ne sera surpasse. J'avais trois ans quand elle en avait quinze; elle fut ma premire institutrice, en me donnant mes premires leons de lecture. Zo, la seconde, plus de trente ans, s'tait marie M. B...., qui, veuf d'un premier mariage, avait dj plusieurs grandes filles. * * * Un oncle de mon pre, ancien officier dans les gardes franaises, disait souvent dans le style de l'poque, qu'en voyant arriver dans un bal Mme Soret et ses filles, on croyait toujours voir la desse Minerve entrant dans l'Olympe, avec un cortge de nymphes plus belles que Calypso. * * * Mais redescendons de ces hautes rgions; le mari de ma tante tait fabricant de velours; sous l'empire de Napolon Ier, le commerce des soies allait trs mal Lyon; la mort de M. Soret, sa femme se trouva compltement ruine, prcisment l'ge o ses filles auraient pu se marier. * * * Bien loin de se dcourager, Mme Soret retrouva toute l'nergie de sa jeunesse; avec le concours empress de ses frres, elle rorganisa compltement le commerce de son mari, dans la grande maison Tolozan; ayant ses magasins sous la mme cl que son appartement, un premier tage sur la cour. * * * Aprs plusieurs annes de travail et de privations noblement supportes, elle tait parvenue faire quelques conomies. Bien conseille par le mari de sa fille, elle les plaa en actions de Terrenoire; c'tait le bon moment! En peu de temps ses capitaux furent quintupls. Elle se retira quelques annes plus tard avec une jolie fortune. * * * Ce fut notre cousine Clonice que ma mre fit la proposition de venir avec nous. Elle voulut bien accepter, et nous fmes ravis, car elle avait un charmant caractre, et mme dans les jeunes, il et t difficile de trouver une compagne de voyage plus accommodante. * * * Ma mre avait le jugement trs bon; quoique rien de bien srieux ne pt alors le faire supposer, elle craignait que les bateaux vapeur de la Sane, invention toute nouvelle, ne donnassent pas tous les bnfices que mon pre en esprait, aussi tout en voulant nous faire un plaisir, elle dsirait le faire de la manire la plus conomique; elle ne voulait pas dpenser plus de 1,000 francs, en parcourant la Suisse pendant un mois. Aujourd'hui le problme serait difficile et presque impossible, en 1834 nous avons pu le raliser. * * * Dans ce temps-l, c'tait bien le cas de le dire, l'or tait une chimre, car on n'en voyait presque point. Quand je fis changer un sac de 1,000 francs chez le changeur de la place des Terreaux, on me le fit payer 8 francs. Je n'avais jamais vu tant de _louis d'or_ la fois. La Californie n'tait pas encore exploite. * * * Voici comment nous devions voyager: mon pre avait une grande calche assez lgre, qui pouvait marcher avec un seul cheval; elle avait siges devant et derrire, et quatre places dans l'intrieur. Nous emmenions avec nous un domestique qui devait monter derrire, lorsque mon frre ou moi serions sur le sige de devant. Naturellement, nous ne devions aller qu' petites journes, marchant toujours avec le mme cheval. * * * Nous partmes exactement le 1er septembre, par un trs beau temps, et nous arrivmes le soir Ambrieux, o nous avons couch la manufacture de mon pre, chez M. Chevret, qui en tait le directeur. * * * Le lendemain matin, en repartant pour Nantua, nous n'avions plus le mme coursier; le nouveau tait beaucoup plus fort que le premier, qui n'aurait pas pu nous conduire dans les montagnes; c'tait une attention imprvue de M. Chevret, qui connaissait parfaitement le pays. * * * Le second jour, nous avons couch Bellegarde; c'tait la premire fois que je voyais la perte du Rhne et la Valserine. Simple lve de premire anne, je ne me doutais pas alors que dix-neuf ans aprs je viendrais comme ingnieur en chef tablir un chemin de fer dans un pays si pittoresque et d'un accs si difficile. Les chemins de fer taient compltement inconnus en Suisse, et l'on peut mme dire en France, car il n'y avait que celui de Saint-Etienne uniquement destin au transport des charbons. * * * Cette premire visite de Bellegarde a t ma premire impression de voyage en pays de montagne et ne s'est jamais efface. * * * Entre Bellegarde et le fort l'cluse, il nous arriva une aventure: nous tions descendus de notre calche pour admirer le paysage; Clonice s'tant approche trop prs du bassin d'une cascade, son pied avait gliss; sa robe tait bien releve, mais dans sa chute, elle avait compltement mouill le bas de ce vtement intime qu'il est shocking de nommer et qu'il serait encore plus shocking de ne pas porter. Bref, il tait ncessaire d'en changer; la chose n'tait pas commode, sur une grande route et en rase campagne. * * * Le linge de nos dames tait dans ce qu'on appelait alors une vache, grand coffre en cuir plat de plus d'un mtre carr, qui occupait toute l'impriale. Nous fmes obligs de la dcharger et de l'ouvrir terre sur la route. S'abritant tant bien que mal derrire un buisson, Clonice, riant la premire de son infortune, dut procder l'opration avec l'aide de ma mre, tandis que les hommes travaillaient au rechargement de la calche. Mais patatra! au moment le plus scabreux, nous entendons une diligence de Lyon qui arrivait, au grand galop, troubler la solitude si ncessaire dans cette circonstance dlicate. La route tait tout le monde, il n'y avait rien autre faire que de nous ranger pour la laisser passer. Parmi les vingt personnes qui se trouvaient entasses dans cette voiture, quelques-unes peut-tre nous ont reconnus; ils doivent en avoir ri comme nous, car notre accident n'avait absolument rien de tragique. Malgr cet arrt imprvu, nous pmes arriver Genve le soir. Nous avions mis trois jours pour venir de Lyon. La ville de Genve ne ressemblait pas le moins du monde ce qu'elle est aujourd'hui. Le chemin de fer de Lyon l'a compltement transforme. C'tait alors une place forte de 25,000 habitants, ferme par des fosss et de hautes murailles, flanques de bastions dans le systme de Vauban. On ne pouvait y entrer qu'en passant sur un pont-levis, et dposant la porte un passeport qu'on ne vous rendait que le lendemain. La dernire maison de la ville, sur la rive droite du Rhne, en amont, tait l'htel des Bergues, qui venait d'tre rcemment construit, ainsi que le pont du mme nom sous la direction du gnral Dufour. Le lendemain, aprs avoir employ toute la journe visiter la ville, nous passmes notre soire avec la famille du marchal de Bourmont, visite dont j'ai parl au Chapitre III. De Genve nous sommes alls Lausanne, Vevey, Chillon, puis de Lauzanne Payern, Fribourg, Berne et Interlaken. Voici comment nous avions organis nos journes: nous partions de bonne heure, vers huit heures du matin, aprs avoir pris l'htel le petit djeuner suisse, caf au lait, beurre, miel et quelquefois des oeufs. Au milieu du jour, nous nous arrtions pendant deux heures, dans un village ou hameau pour faire reposer notre cheval; nous nous promenions pied, je dessinais et nous faisions, ordinairement en plein air, un lger repas avec des vivres emports dans notre voiture. En arrivant le soir, nous dnions table d'hte, ou autrement, suivant les circonstances, puis nous nous couchions de bonne heure dans deux chambres deux lits. Nous abandonnions Antoine, notre domestique, le soin du cheval, de la voiture et de sa personne. Notre objectif principal tait l'Oberland. Arrivs Interlaken, nous tions au point d'o nous devions rayonner; l nous fmes obligs de modifier notre manire de voyager; notre cheval et notre voiture ne pouvaient plus nous servir; nous les avons envoys nous attendre Lucerne, par les voies carrossables, sans tre bien certains qu'ils y arriveraient; car au dpart, Antoine m'avait bien assur qu'il avait souvent conduit des chevaux en France, mais qu'il ne pouvait pas rpondre de ce qu'il saurait faire l'tranger! Malgr ce manque de confiance dans ses talents, nous lui souhaitmes un bon voyage, en lui donnant un peu d'argent et une carte de visite sur laquelle nous avions crit en grosses lettres _Nach Lucern_, et le nom de l'htel o il devait aller nous attendre. Nous passmes quatre ou cinq jours Interlaken, pour parcourir les environs, qui sont merveilleux. Non contents de visiter ce que tout le monde peut voir, en prenant les petites voitures du pays, c'est--dire la valle de Lauterbrun, la cascade du Staubach, le glacier du Grindelwald, etc., nos intrpides voyageuses acceptrent de faire avec nous l'ascension du Faulhorn, qui tait alors une course pnible rserve aux vritables touristes, et qui n'est pas encore des plus faciles aujourd'hui. Monter sur un cheval tait pour ma mre une chose ordinaire; mais pour Clonice, grande, forte et bien moins exprimente, c'tait une autre affaire; enfin avec beaucoup de bonne volont de sa part, beaucoup d'aide de la part des guides et de la ntre, nous parvnmes l'tablir solidement en selle, et si bien, qu'une fois installe, il nous fut impossible de la faire descendre jusqu' l'arrive, mme dans les passages un peu difficiles. Mon frre et moi nous tions pied avec les guides. Cette course, partir d'Interlaken, demandait deux jours, car il fallait coucher sur le Faulhorn, pour jouir du lever et du coucher du soleil. Dans ce temps-l il n'y avait pas encore d'htel, car on ne pouvait pas dsigner de ce nom, une simple cabane en bois, o l'on portait du pain une fois par semaine. On ne pouvait y coucher que trs difficilement, surtout si les voyageurs taient nombreux. La hauteur du Faulhorn est de 2,680 mtres; nous montmes au moins pendant quatre heures, par le plus beau temps et sans le moindre accident. Les chemins taient mauvais, mais avec leurs guides nos amazones s'en tirrent fort bien. La vue tait si belle, si grandiose et pour nous si imprvue, que nous tions bien rcompenss de nos efforts. En arrivant au sommet, ma mre, s'appuyant sur mon paule, sauta lestement en bas de son cheval, comme elle en avait l'habitude. Mais pour Clonice ce fut bien diffrent; si elle avait t de son temps une intrpide valseuse de Bernoise, il y avait plus de quinze ans que ce temps tait pass; on fut oblig, pour la faire descendre, d'employer tous les procds en usage pour le dchargement des objets prcieux et fragiles; cela put se faire trs heureusement, sans altrer le moins du monde sa bonne humeur habituelle. En arrivant, notre premier soin fut d'organiser notre campement pour la nuit; car il ne s'agissait pas de choisir nos chambres, c'est tout au plus si l'on pouvait appeler des lits les espces de caisses que l'on nous montra. Cela fait, avant de penser dner, nous nous pressmes d'aller voir le magnifique spectacle que nous tions venus chercher, et qui ne nous fit pas dfaut, comme cela n'arrive que trop souvent dans ces hautes montagnes, sjour habituel des nuages. En route, nous avions admir dj le splendide panorama des Alpes Bernoises, qui se droulait derrire nous mesure que nous montions; mais arrivs au sommet, nous ne pmes pas contenir l'expression dbordante de notre admiration. Le temps avait t magnifique toute la journe. Le soleil couchant embrasait de ses feux la Jungfrau, blanche reine de ces montagnes, ainsi que les pointes aigus du Finsteraarhorn, du Schreekhorn et du Vetterhorn, ses acolytes, qui tous s'lvent plus de 4,000 mtres de hauteur. Cette grande ligne blanche dentele, se dtachant sans aucun nuage sur le ciel bleu, formait un admirable tableau, qui prenait une teinte rose mesure que le soleil arrivait l'horizon; c'tait blouissant de splendeur. On dit que du Faulhorn, en regardant au couchant, du ct oppos la chane des Alpes, on peut apercevoir quatorze lacs, avec de bons yeux ou de bonnes lunettes. Les lacs de Thun et de Brienz taient nos pieds; quant aux autres, nous n'avons pas pu mme essayer de les compter, car tout coup se sont levs des nuages sortant des valles, qui ont inond la vaste tendue des terres, devant nous et au-dessous, sans nous cacher le soleil toujours trs brillant. Il paraissait se coucher dans un immense ocan, dont la surface moutonne prsentait des vagues normes avec des crtes resplendissantes de lumire; c'tait un spectacle ferique et imprvu qui nous a laiss une impression ineffaable. Enfin quand le soleil eut disparu, que les monts eurent repris leur teinte uniformment blanche, nous nous apermes que nous grelottions de froid, car nous tions dans la rgion des neiges, il tait temps de rentrer, souper d'abord et nous coucher ensuite, car le lendemain le rveil tait press. Heureusement nous avions avec nous quelques provisions, car il y avait peu de chose l'auberge pour assaisonner le pain dur que nous y avions trouv. Comme je l'ai dit, les lits avaient triste apparence; mais s'ils taient durs, au moins ils taient chauds. Il est vrai que nous nous tions couchs presque tout habills, et que nous avions pour nous couvrir d'assez confortables dredons; c'est la seule fois de ma vie que je m'en suis servi avec plaisir. Le lendemain matin, nous emes le spectacle inverse du lever du soleil, derrire la chane des Alpes, avec des effets fantastiques de lumire, chaque fois qu'une valle blanche nouvelle tait claire. Ce beau spectacle n'tait pas cependant comparer celui que nous avions vu la veille, dont aucune description ne peut rendre compte. Nous prouvmes presque autant de difficults pour descendre, que nous en avions eues pour monter; bien que les guides ne lchassent pas les chevaux, nos dames n'taient pas rassures en les voyant marcher aux bords des prcipices, chose toujours plus effrayante la descente qu' la monte. Arrivs sains et saufs Grindelwald, nous avons regagn Interlaken en voiture. Pour aller Lucerne, nous avons d'abord travers le dlicieux lac de Brienz dans une barque rames couverte d'une tente, car il n'y avait pas encore de bateaux vapeur. En route, nous fmes une pause la gracieuse cascade du Giesbach, o l'htel n'existait pas encore; mais une famille patriarcale recevait cordialement les trangers, et leur faisait les honneurs des chos du lac, avec la trompe traditionnelle du pays. Au bout du lac une voiture lgre nous conduisit Meyringen, o nous avons couch. Le lendemain matin, aprs avoir admir la belle cascade du Reienbach, nous prmes quatre chevaux de selle et deux guides pour traverser le col du Brunig, et cheminer ainsi jusqu' Alpenach sur le bord du lac de Lucerne. Au sommet du Brunig, nous entrmes dans un pais brouillard qui nous cachait presque compltement le chemin; les chevaux des dames taient conduits la main par nos guides, et les ntres suivaient docilement leurs chefs de file. Nous arrivmes ainsi sans encombre Lungern o nous retrouvmes notre ami le soleil, qui aprs deux heures d'absence ne nous a plus quitts. Nous y fmes halte; aprs djeuner, pendant que ces dames se promenaient, du bout de mon crayon, je croquais quelques paysannes en costume pittoresque du canton, jupons courts et cheveux relevs la chinoise, avec une crte norme de dentelles sur le chignon. Aprs avoir travers la valle, et ctoy le petit lac de Sarnen, aujourd'hui presque dessch, nous quittmes nos montures prs d'Alpenach, pour entrer dans une petite barque rames que deux vigoureux descendants de Guillaume Tell conduisirent en quelques heures Lucerne, sur le beau lac des Quatre-Cantons, dont l'aspect abrupte et vari diffre compltement de celui de Genve. Nous n'emes pas la tentation de monter au Righi, ce jour-l couvert de nuages; nous avions assez du Faulhorn, o nous tions monts assez haut pour voir les nuages l'envers et nous tions persuads que nous ne pourrions rien voir de plus beau. Ce qui fait la renomme du Righi, c'est le panorama des Alpes Bernoises, dont nous venions de jouir d'un observatoire beaucoup plus rapproch. Nous retrouvmes exactement notre fidle Antoine, qui depuis deux jours nous attendait avec nos quipages; c'est alors qu'il nous fit la fameuse rponse bien souvent cite depuis, et qui n'en mrite pas moins d'tre conserve: En nous contant les embarras de sa route et les peines qu'il avait eues pour se faire comprendre, lorsqu'il demandait son chemin, il nous disait: Les gens de ce pays sont si btes! ils ne comprennent ni le franais ni le patois, enfin rien! absolument rien! c'est bien tonnant que j'aie pu m'en tirer. Enfin il y tait, c'tait l'essentiel; rien ne manquait dans notre matriel de voyage et, chose surprenante, on ne l'avait pas trop corch! Aprs une journe passe Lucerne, pour voir la ville, ses glises, le fameux lion commmoratif de la dfense du roi Louis XVI par les rgiments suisses Versailles, et les vieux ponts de bois aux curieuses peintures, nous continuons notre voyage par Soleure. Ma mre tait heureuse de faire une visite inattendue M. Franchet d'Espray qui s'y tait rfugi aprs la chute des Bourbons en 1830. Cette occasion de le voir tait aussi pour moi un plaisir; j'en avais entendu parler si souvent! Il tait seul avec ses fils, madame et ses filles taient absentes. M. Franchet nous reut comme de vieux amis; il embrassa cordialement ma mre et ma cousine. Les jeunes gens baisrent respectueusement les mains de ces dames; quoiqu'ils fussent encore bien petits, ils avaient dj de grandes manires; cela du reste n'avait rien qui pt nous tonner, l'un d'eux tait filleul du roi Louis XVIII. De Soleure nous rentrmes en France, toujours petites journes, par Neufchtel, Pontarlier et Dle, o nous restmes un jour chez mon oncle Camille Jordan, qui s'y tait fix aprs son mariage. Nous avons t de retour Lyon exactement pour le Ier octobre, aprs un voyage d'un mois, par le plus beau temps du monde, car nous n'avions eu qu'une demi-journe de pluie, entre Thun et Interlaken. Nous tions arrivs en mme temps, au bout de notre voyage et au bout de notre argent. Voici le rsum sommaire et approximatif de nos dpenses: * * * Le prix des tables d'hte dans les premiers htels ne dpassait jamais 3 francs vin compris, souvent il tait infrieur; dans les chambres doubles, le prix d'un lit tait en gnral de 1 franc par jour. Le djeuner du matin ne cotait que 50 60 cent. Notre dpense normale par personne tait donc de 5 francs par jour peu prs; pour quatre, cela faisait 20 francs, pour trente jours 600 francs. Il nous tait donc rest 400 francs pour le domestique, le cheval et les dpenses supplmentaires de l'Oberland. Aujourd'hui, pour le mme temps et le mme parcours, il faudrait certainement dpenser le triple. Je le sais par exprience, car je suis retourn bien souvent en Suisse depuis 1834; j'ai revu presque toutes les villes que j'avais alors visites; j'ai revu l'Oberland, il n'y a pas trs longtemps. De tous mes voyages, le plus ancien, que je viens de raconter, est celui dont je me souviens le mieux; si mon esprit et ma mmoire ont conserv une vive impression des magnificences vues cette poque lointaine, mon coeur conserve avec plus de charme encore le souvenir de mes compagnes et de mon compagnon. CHAPITRE V Voyage en voiturin d'Allemagne en Italie o l'on met quarante jours pour aller de Francfort-sur-le-Mein Florence, sur l'Arno, et retour en Auvergne par Gnes, Marseille et les Cvennes, en 1839. Les trois voyageurs dont je vais vous parler vous les connaissez dj, lecteur, c'taient ma mre, mon frre et moi. Depuis notre voyage en Suisse, de 1834, nos situations avaient chang. Poursuivant ma carrire, j'avais t envoy comme ingnieur du Gouvernement Clermont, en Auvergne, o j'tais depuis 1836. Mon pre et mon oncle, Franois Aynard, taient bien venus, les premiers, pour tablir des bateaux vapeur sur la Sane et sur la Mditerrane, de Marseille Naples; mais cette application d'une invention nouvelle, encore dans l'enfance, ne leur avait pas donn les rsultats qu'ils en attendaient. Il tait arriv ce qui arrive presque toujours, c'est--dire, qu' leurs dpens, ils avaient ouvert la voie pour d'autres, qui, bientt aprs eux, devaient y faire des grandes fortunes. Mon frre, qui dsirait suivre la carrire du commerce, avait d chercher ailleurs. Dsirant tudier la banque, il avait obtenu de M. Louis Mas, alli de notre famille, chef d'une grande maison en rapports frquents avec l'Allemagne, une recommandation pour M. de Neuville, banquier Francfort-sur-le-Mein; M. de Neuville avait bien voulu le recevoir chez lui, et ma mre l'avait accompagn dans ce noviciat l'tranger. Aprs deux hivers passs Francfort, ma mre y fut trs malade; les mdecins dclarrent, au mois de janvier 1839, que le pays ne lui convenait pas, et qu'il fallait absolument le climat de l'Italie pour la gurir. Il fut donc dcid que ma mre et mon frre partiraient le plus tt possible pour Florence, petites journes, et que, si je pouvais, je ferais avec eux ce voyage. Diverses circonstances de service m'avaient dj mis en rapport avec M. Legrand, directeur gnral des Ponts et Chausses, alors tout puissant, qui voulut bien m'accorder un cong motiv, de deux mois, pour accompagner ma mre. Je partis de Clermont au milieu de fvrier; je me rendis Lyon par la diligence et de Lyon Strasbourg par la malle de poste. Je ne pouvais pas y passer sans faire les deux choses obligatoires: visiter la cathdrale de la base au sommet de la flche, et faire une commande Doyen, rue du Dme, ptissier de vieille souche, pour un cadeau de ma mre M. de Neuville. Aprs avoir travers le Rhin sur un pont de bateaux, j'allai jusqu' Francfort par les voitures publiques du grand-duch de Bade. Je vis en passant Carlsrhue, ville de rsidence ducale, Heidelberg avec son vieux chteau et Darmstad avec ses larges rues. Dans cette rgion, l'industrie du transport des personnes et des lettres faisait l'objet d'une concession, dont le titulaire tait le prince La Tour et Taxis; lui seul avait le droit d'tablir des voitures publiques suivant un tarif fix d'avance et modr; mais en change de ce privilge, il tait oblig de transporter _tous_ les voyageurs, quel qu'en ft le nombre. Quand il n'y avait plus de places dans les grandes voitures du service rgulier, on faisait partir de petites voitures de supplment; ce systme avait le grand avantage de ne pas obliger les voyageurs, comme en France, retenir leurs places longtemps d'avance, sous peine de ne pas partir au moment voulu. Je trouvai ma mre trs change; sa vie cependant ne paraissait pas en danger; elle souffrait de violents maux d'estomac. L'poque de notre dpart fut fix, et je restai une dizaine de jours Francfort, assez de temps pour tre prsent dans les principales maisons o ma famille tait reue. Je trouvai des moeurs et des habitudes bien diffrentes des ntres. On tait au milieu de l'hiver; il faisait trs froid; cependant, dans les appartements, toutes les portes intrieures taient ouvertes. Les portes extrieures donnaient toutes sur des tambours qui permettaient toujours d'avoir doubles portes, vitant ainsi l'introduction directe de l'air du dehors. Sur un grand nombre des portes extrieures, on lisait cette inscription en gros caractres: _Man bittet die thuren zuzu machen_ (on est pri de fermer les portes). La temprature tait uniforme dans l'intrieur de l'appartement; une fois entr, on n'avait donc plus se proccuper de fermer les portes, qui souvent mme n'existaient pas; ni d'tre expos aux courants d'air, puisqu'ils ne sont que le rsultat de la diffrence de temprature entre deux milieux. Cette chaleur uniforme s'obtenait au moyen de grandes poles de faence qui chauffaient sans montrer le feu. De mme qu'en Angleterre, on ne reoit jamais dans une chambre coucher. Quelquefois, on recevait dans la salle manger, ou je crois plutt que l'on mange quelquefois dans la pice o l'on reoit les visites. On met et on enlve les tables et le couvert trs rapidement, de sorte que l'espace est entirement libre quand on ne mange pas. Aussitt que nous tions reus dans une visite, quelle que ft l'heure, on nous apportait des tasses de caf et des gteaux sur une petite table mobile. Dans beaucoup de maisons, la fentre prs de laquelle madame travaillait, une glace incline refltait tout ce qui se passait dans la rue. Quand une visite frappait la porte, la matresse de maison distinguait parfaitement celui qui se prsentait. Avec ma famille, je suis all dner chez le vieux M. Gontard (alt Gontard), suivant la faon de parler du pays; c'tait une des fortes ttes de la ville, et le chef d'une des premires maisons de banque. On ne buvait jamais l'eau et le vin mlangs; le grand verre tait pour l'eau, les petits pour le vin; les dames n'en buvaient presque pas. Les pains ordinaires taient partout des petits pains tendres comme les pains dits viennois, que l'on mange Paris depuis peu de temps, relativement Francfort. C'est l, chez M. alt Gontard, que pour la premire fois et la seule jusqu' prsent, j'ai mang du caviar, oeufs d'esturgeons sals; c'tait un mets rare, qui venait directement de Russie; il parat qu'on nous faisait beaucoup d'honneur; je pensais, en me tordant la bouche, que c'tait se donner beaucoup de peine et dpenser beaucoup d'argent pour quelque chose de bien mauvais. Dans une visite chez M. Maurice Betmann, j'ai vu, je crois, la plus belle statue des temps modernes, l'Ariane du sculpteur Dannecker; elle est assise sur un lopard. Ce groupe en marbre blanc, parfaitement quilibr, peut tourner facilement sur un pivot, pour recevoir la lumire sur toutes ses faces. J'ai assist, avec mon frre, un grand bal, dans un des htels magnifiques de la Zeil, chez un des principaux banquiers de la ville, dont j'ai oubli le nom. En dehors des grands bals officiels de Paris, aux Tuileries ou l'Htel de Ville, je n'ai jamais vu plus belle fte; elle prsentait un aspect particulier pour un Franais. Tout le monde arrivait l'heure indique, neuf heures, je crois. La rception avait lieu dans de grands salons, o rien n'tait dispos pour la danse, mais au contraire, tout tait dispos pour s'asseoir. un signal donn, chaque cavalier prenait le bras de sa danseuse et suivait la file, qui se dirigeait au travers d'un autre grand salon, garni de chaque ct d'une trentaine de tables de jeux, autour desquelles les joueurs de whist taient dj installs. Au bout du salon de jeux, une grande porte cintre s'ouvrait devant les danseurs, qui pntraient alors dans une grande galerie formant salle de bal; ici tout tait prpar pour la danse; il y avait de la place pour soixante groupes de valseurs au moins. La valse tait l'exercice dominant; elle commenait toujours par une promenade au pas rythm, pendant laquelle on pouvait causer avec sa danseuse et faire une espce de connaissance. On jouait les valses de Strauss, alors dans toute leur nouveaut. Il n'y avait l que des jeunes filles; on me montra, comme chose extraordinaire et peu convenable, deux jeunes femmes. Les mres taient restes dans les salons de conversation; il y en avait mme plusieurs qui taient restes chez elles, confiant leurs filles leurs amies. Toutes parlaient bien le franais. Ayant tmoign une de mes danseuses ma surprise de trouver des habitudes si diffrentes de celles de la France, o les jeunes filles alors allaient peu dans les grands bals, elle me rpondit par cette question: Comment les jeunes filles peuvent-elles se marier? Lui ayant dit qu'en France, les parents se chargeaient le plus souvent d'arranger les choses, elle ajouta: Oh! ici, nous aimons mieux faire nous-mmes cette besogne. Dans ce pays, les filles, en gnral, avaient trs peu de dot; tout jeune homme admis dans une maison pouvait concourir pour obtenir la jeune fille qui lui plairait davantage et de laquelle il serait agr. L'admission dans une socit ne se faisait pas la lgre; il fallait tre connu ou avoir de bons rpondants. Il rsultait de ces habitudes une grande libert d'allures entre les jeunes gens et les jeunes filles, surprenant les Franais qui n'y taient pas accoutums. Ma qualit de Franais tait alors, dans ce pays d'outre-Rhin, un titre particulier la considration; hlas! aujourd'hui, il n'en serait plus de mme. On sut bientt que j'tais ingnieur des Ponts et Chausses; on s'empressa de me montrer ce qui pouvait m'intresser, sans attendre que j'en fisse la demande. On venait d'tablir une distribution d'eau, au moyen de captage de sources, au Taunus, prs de la Fort-Noire, par des galeries souterraines; on m'y conduisit avec empressement. Les employs firent jouer exprs pour moi quelques-uns des jets d'eau rservs pour les cas d'incendie. Ainsi, dj en 1839, on jouissait Francfort d'un tablissement qui n'a t install Lyon que vingt ans plus tard. La maladie de ma mre nous obligeait aux plus grandes prcautions, et de plus une alimentation particulire. Les mdecins, qu'elle avait consults, lui avaient ordonn de se nourrir uniquement de jambon. Nous en fmes donc provision, c'taient des jambons fums de Mayence; nous tions dans le pays. Nous les avions fait cuire chez le boulanger, dans une enveloppe de pte, recette alors en France inconnue. On les mettait dans le four aussitt aprs la cuisson du pain. Nous nous sommes si bien trouvs pour ma mre de ce rgime thrapeutique, et pour tous de ce procd culinaire, qui et fait le bonheur de Brillat-Savarin, que je considre cette double communication mes lecteurs, comme une indemnit suffisante de la peine qu'ils ont prise de me lire jusqu'ici. Nous devions faire le voyage en voiturin petites journes; c'est--dire, prendre une voiture particulire d'une ville l'autre, en sjournant un peu dans chacune, suivant son importance et surtout suivant les forces de ma mre. Nous sommes partis la fin de fvrier, dans une calche qui nous conduisit d'abord Aschaffenbourg, puis Wurtzbourg, ville assez curieuse; j'ai conserv particulirement le souvenir du pont dit: Pont-aux-vques, ainsi nomm cause des statues qui le dcorent. Nous arrivmes le Ier mars Nuremberg, ville ancienne, situe sur la Pegnitz, affluent du Danube, et des plus intressantes. On y trouve un grand nombre de maisons du Moyen Age bien entretenues et bien conserves. On voit un chteau des Kaisers (Csars), beaucoup de tableaux d'Holbein, d'Hemeling et surtout d'Albert Durer et de son matre Lucas Krannach. Albert Durer, n en 1471, tait nurembergeois; plusieurs de ces peintures m'ont laiss le souvenir d'oeuvres bien suprieures celles que nous avons en France, des mmes auteurs. Il y a dans le mme chteau, une chapelle byzantine de 1100, et des sculptures en bois trs remarquables de Wreit-Stoss. L'htel de ville (Rathhaus) est fort curieux, il date de 1340; il faut voir le plafond de la galerie du deuxime tage. * * * Les glises les plus importantes sont: Saint-Laurent dit Munster ou dme de style gothique, remarquable par le nombre des statues et de belles stalles sculptes; Fraunkirche, vieux gothique, avec de trs beaux vitraux; enfin, Saint-Sbalde, transition du saxon au gothique. C'est l qu'est le tombeau en bronze de saint Sbalde, fait par Ptrus Fischer; il est orn de nombreuses petites statuettes, dont j'ai trouv par hasard, Paris, deux reproductions en pltre, que j'ai toujours prcieusement conserves: l'une reprsente saint Sbalde portant dans sa main, le modle de son glise et l'autre Ptrus Fischer lui-mme, en costume de travail. Ce tombeau est un chef-d'oeuvre tout fait hors ligne. Dans la chapelle de Saint-Maurice, prs de Saint-Sbalde il y a un muse de tableaux remarquables; le plus beau de tous est un _Ecce homo_, de grandeur naturelle, par Albert Durer. Pour les amateurs du Moyen Age, je doute qu'il existe au monde une ville plus curieuse que Nuremberg pour elle-mme et pour ses collections de tableaux, etc., elle mrite elle seule le voyage de Bavire. Chose assez trange aujourd'hui le grand commerce de Nuremberg, ville gothique, est la fabrication des jouets d'enfants. Nous avons pass Augsbourg les 5, 6 et 7 mars. Il y a de belles choses voir: l'htel de ville avec sa grande salle dite salle d'or et de superbes glises o sont de beaux tableaux de l'ancienne cole allemande et autres, ainsi que dans la galerie royale. Dans une petite ville ignore, entre Augsbourg et Nuremberg, o nous avions couch, je demandai la servante qui prparait nos chambres, si elle voyait beaucoup de voyageurs; elle me rpondit que la veille on avait log dans l'htel, des Anglais comme nous. Comment connaissez-vous que nous sommes des Anglais? ma question elle s'empressa de rpondre: Parce que vous parlez franais. La conclusion naturelle de ce petit entretien, c'est que le franais est la langue trangre la plus rpandue en Allemagne, puisqu'elle sert de moyen de communication entre les Anglais et les Allemands. Dans tous les htels nous trouvions des domestiques parlant franais et dans presque dans toutes les boutiques nous pouvions nous faire comprendre. Avant d'arriver Augsbourg, nous avions travers le Danube, presque sans nous en douter, Donnauworth, non loin de sa source. En quelques heures nous sommes alls d'Augsbourg Munich, toujours de la mme manire en voiturin de location; nous y avons pass plusieurs jours, car la ville le mrite. Nous tions trs bien logs l'htel du Cerf-d'Or. Je n'entreprendrai pas d'en faire la description, cela serait beaucoup trop long. Les muses connus sous les noms de Glyplothque (sculpture) et de Pynacothque (peinture) mritent particulirement l'attention. Dans une seule et magnifique salle j'ai vu quatre-vingts tableaux de Rubens. La bibliothque est construite sur le modle des palais italiens du Moyen Age. Il y a beaucoup d'glises trs belles et tout fait modernes copies sur les diffrents styles anciens. On visitait alors Munich la clbre fabrique de verre et d'instruments d'optique de Erthel. Nous vmes aussi l'Isaar-Thor, porte de l'Isaar, prs de la rivire de ce nom, sur laquelle se trouvait une fresque trs curieuse de Neher et Koegel, reprsentant une entre triomphale. Dans ces diffrentes villes, ma mre se reposait en se levant tard; mon frre et moi nous voyons dans la matine tout ce que nous pouvions, et nous conduisons ensuite ma mre en voiture sur les lieux remarquables. Nous nous dirigemes sur l'Italie par Innsbruck (pont sur l'Inn). Cette ville est au fond d'une valle profonde entoure de montagnes trs leves alors couvertes de neige. Nous avons eu trs froid, et nous avions beaucoup de peine en prserver ma mre, malgr de nombreuses couvertures et des bouillottes dont nous changions l'eau dans chaque village. Ce qu'il y a de plus curieux Innsbruck aprs sa position, c'est le tombeau de Maximilien Ier, empereur en 1493, dans l'glise de la cour; il est orn de bas-reliefs en marbre blanc et entour de vingt-huit statues de guerriers colossaux en bronze, qui font un effet des plus surprenants. Il y avait encore cette poque, des hommes et des femmes portant le costume tyrolien, dont j'ai conserv le souvenir dans mon album. De l nous nous sommes dirigs sur Vrone, en traversant le Brenner, montagne qui spare la valle de l'Inn, affluent du Danube, de la valle de l'Adige, affluent du P. Il y a donc quarante-neuf ans que dans le mme mois de mars, je suivais mais en sens inverse, la route que suivent aujourd'hui le 11 mars 1888, le malheureux Kronprinz et l'impratrice Victoria allant de San Remo Berlin recevoir la couronne laisse par Guillaume Frdric III. C'est plus que jamais le cas de dire devant cette tombe, ce que dit Lamartine pour Napolon: Dieu l'a jug, silence! Quant nous pauvres Franais de 1888! que nous prparent ces grandes catastrophes de l'histoire? Sans nous laisser abattre par les tristesses de notre malheureux pays, coutons encore du ct de Rome les chos du 1er janvier 1888, dans la basilique de Saint-Pierre; prions, esprons et disons: Dieu seul le sait, courage! Le kronprinz doit aller en trente-six heures de San-Remo Berlin, sans quitter le chemin de fer, et mme sans changer de voiture ou de salon; notre voyage ne se faisait pas prcisment dans les mmes conditions. Le Brenner tait tout blanc de neige; la route tait impraticable aux voitures; on fut oblig de dmonter la ntre, et de mettre la caisse sur un traneau, aprs avoir enlev les roues. Nous tions le 16 mars 1839 au col du Brenner. On faisait des travaux considrables et fort ingnieux, pour empcher les encombrements. La neige tait assez dure pour qu'on pt la couper en blocs cubiques de 0m30 0m40 de ct; avec ces blocs on construisait des murailles trs paisses et trs hautes, perpendiculaires la direction du vent; derrire ces murs, la neige s'accumulait, au lieu de venir encombrer la route. En descendant du Brenner, nous avons travers Brixen, Botzen et Trente dans la valle de l'Adige. La route tait bonne, mais souvent trop troite; dans certains passages deux voitures pouvaient peine s'y croiser; avant Vrone l'entre de la Lombardie, elle est trs escarpe; l'Adige coule entre deux massifs de rochers taills pic. Trente, capitale du Tyrol italien, nous avons visit la cathdrale o s'est tenu le clbre concile; elle est de style roman. Le souvenir particulier que j'en ai conserv, est une porte latrale, dont les colonnes extrieures reposent par leurs bases sur des animaux fantastiques. Aprs un voyage aussi mouvement, ma mre avait besoin de repos. Elle s'arrta quelques jours Vrone avec mon frre; ils devaient aller plus tard Venise. Je profitai de cette halte pour y faire tout seul une excursion, chose qui ne me serait pas possible de faire plus tard; je n'en tais qu' une journe. Je m'en applaudis d'autant plus que je n'ai pas eu l'occasion d'y retourner. Aprs avoir visit les arnes, monument romain trs bien conserv, je quittai la patrie de Paul Vronse pour me diriger sur Venise, en passant par Vicence, o j'admirai, de la diligence, un beau monument de Palladio (XVIe sicle). J'arrivai Venise pendant la nuit, une heure du matin, le 20 mars. Il n'y avait alors aucune voie de communication entre la ville et la terre ferme; on ne pouvait donc y aborder qu'en bateau. Les voitures dchargeaient au bord de la mer les voyageurs et les bagages; l on entrait dans des gondoles couvertes pouvant contenir huit ou dix personnes, conduites par deux rameurs qui se tenaient debout aux deux extrmits du bateau, en dehors de la partie couverte, manoeuvrant chacun avec une seule rame. C'est ainsi que nous arrivmes au bout de trois quarts d'heure au quai des Esclavons, l'htel de l'Europe (buona locanda). Tout le monde aujourd'hui connat assez Venise la belle, ou pour l'avoir vue, ou par des photographies, pour qu'il soit ncessaire d'en faire la description. En consultant mes notes de voyage j'y trouve cette phrase la page de Venise: _Niente dire, bisogna vedere et ricordarsi_. Ce mauvais italien peut ainsi se traduire: On ne peut rien dire, il faut voir et se souvenir. Je ne parlerai donc pas de Saint-Marc, du Palais des Doges, du grand canal, du Rialto, que le lecteur connat aussi bien que moi. J'tais descendu l'htel de l'Europe; l'expression n'est pas juste, j'aurais d dire mont; car de la gondole au quai, je n'tais pas descendu, et j'avais d monter bien davantage pour aller au bureau de l'htel. Venise, les tages suprieurs taient alors les plus recherchs, cause de l'humidit et de la mauvaise odeur des canaux. La table d'hte et les meilleures chambres, y compris la mienne, taient au quatrime tage. En 1839, il en tait ainsi partout; on m'a dit que, maintenant, cet usage est moins gnral. Mon voyage Venise tait tout fait improvis; je n'avais donc aucune espce de recommandation; mais j'avais dj assez l'exprience des hommes et des choses pour me tirer d'affaire, mme en pays tranger. Il est vrai que si je n'avais pas la modestie d'Antoine, de notre voyage de Suisse, j'avais ma carte de visite qui portait ma double qualit de Franais et d'ingnieur des Ponts et Chausses, tablie du reste par mon passeport, dont il tait tout fait indispensable d'tre porteur, quand on voyageait hors de France, surtout dans les tats autrichiens, dont Venise faisait partie. Je pus constater que cette double qualit pouvait facilement, comme Francfort, m'ouvrir toutes les portes. Notre consul, que j'allai voir, m'offrit une lettre d'introduction pour l'ingnieur en chef. Elle portait sur l'enveloppe cette inscription: _ l'illustrissimo signor Bisognini inggniere in capo_. (Au trs illustre seigneur Bisognini ingnieur en chef.) En Italie il suffisait d'avoir une position pour tre dcor du titre d'illustre ou mme trs illustre. Le signor ingnieur en chef tait un fort brave homme qui me tmoigna beaucoup d'intrt, mit tous ses bureaux ma disposition et me fournit beaucoup de renseignements sur les travaux du port de Venise, dont il s'occupait particulirement. Il me donna beaucoup de documents imprims, plans devis, cahiers des charges employs dans son service, et je pus constater que les Italiens avaient prcieusement conserv toutes les traditions de ce qui avait t tabli par les ingnieurs des Ponts et Chausses franais, l'poque o la Lombardie nous appartenait par droit de conqute, ou peut-tre simplement par conqute. Le matin de mon arrive, un gondolier m'avait fait ses offres de service sur le quai des Esclavons. Pour la somme de 3 francs par jour, pour lui et sa gondole, il me servit de gondolier et de guide pendant tout mon sjour, soit dans les canaux, soit dans les rues de Venise. Mon temps tait trs limit; je ne pouvais y passer que trois jours; c'tait assez pour voir l'extrieur de la ville, mais pas assez pour voir l'intrieur des palais et leurs collections. Mais on ne verrait que Saint-Marc et le Palais des Doges que ce serait assez. Dans toutes les villes trangres que j'ai visites, il y en a deux qui ont un cachet particulier, mais bien diffrent, qui les distingue de toutes les autres: Venise, et Edimbourg dont je parlerai plus tard; toutes deux m'ont laiss un profond souvenir. Je retrouvai ma mre assez bien pour continuer notre voyage; nous tions dj en Italie, mais nous n'avions pas encore retrouv la chaleur. Pendant tout mon sjour Venise, je n'avais pas quitt mon manteau. Notre projet tait de conduire ma mre Florence, o elle devait sjourner quelque temps. Nous trouvmes Vrone, un voiturin de retour qui, pour un prix modr, se chargeait de nous transporter Florence (80 ou 100 francs). Dans le prix du voyage, tout tait compris, le transport, le logement et la nourriture dans les auberges o nous devions coucher, au sommet des Apennins et ailleurs. La voiture avait quatre bonnes places d'intrieur. Le conducteur nous dit qu'un autre voyageur tait dispos venir avec nous, si nous voulions l'admettre, et que naturellement, il payerait un quart de la dpense. La personne en question s'tant prsente, nous vmes un Franais d'assez bonne figure, de trente-cinq quarante ans, qui n'avait pas la tournure d'un commis-voyageur; mais, je crois cependant que ce n'tait pas autre chose. Il n'y avait pas de raison apparente pour refuser sa socit, il y en avait deux pour l'admettre: La premire, c'est que nous tions un peu inquiets de traverser ces montagnes la discrtion d'un conducteur inconnu, qui devait nous faire passer la nuit dans son auberge; tout naturellement, les histoires de brigands italiens nous venaient l'esprit, et nous ne pouvions pas nous empcher de fredonner les airs de _Fra Diavolo_. Le nouveau voyageur nous paraissait donc un renfort, qui n'tait pas ddaigner. Le second motif tait d'une autre nature: la bourse de ma mre n'tait pas inpuisable; une conomie n'tait donc pas refuser. L'quipage tait des plus engageants; nous partmes de Vrone au bruit rjouissant des grelots de quatre petits chevaux noirs comme le jais, harnachs d'une manire brillante, la mode italienne, avec des pompons du rouge le plus clatant, en ttes et queues. Au moment o nous sortions de la ville, deux jeunes filles se prsentrent et firent signe au cocher d'arrter. Il descendit de son sige et nous dit fort poliment, en italien, bien entendu (depuis que nous avions quitt l'Allemagne personne ne nous parlait plus franais), que ces _Donne_ demandaient la faveur de monter dans la voiture, c'est--dire ct de lui sur le sige couvert, qui formait un compartiment tout fait spar. Les _Donne_ taient d'un extrieur agrable et trs dcent; nous n'avions pas de motifs srieux pour refuser le service qu'on nous demandait; les voil donc bien vite installes ct de notre conducteur; nous supposmes que ce coup de thtre tait prpar d'avance. peine fmes-nous arrivs en dehors des dernires maisons, qu'une de ces jeunes filles se mit chanter; elle avait une voix trs belle et savait parfaitement s'en servir. Nous emes cette distraction pendant une grande partie du voyage. Au moment des repas, nous fmes plus ample connaissance, bien qu'elles n'entendissent pas un mot de franais. Elles taient fort convenables; cependant, quelque chose dans leurs allures, si elles eussent t franaises, aurait pu nous faire supposer que nous avions rencontr des actrices. Elles se nommaient Maria Biffi et Camilla Beltromelli, Bolognese, _ambe due_: nous n'en smes jamais davantage. Malgr nos apprts de dfense, en cas d'attaque pendant la nuit par les brigands, dont notre aubergiste devait faire partie, et il faut convenir que les apparences de la locanda pouvaient donner lieu cette supposition, le jour arriva sans le moindre incident; et nous constatmes avec plaisir qu'on pouvait dormir paisiblement au sommet des Apennins comme ailleurs. Avant d'y arriver, nous avions travers Mantoue, place trs fortifie, entoure d'eau, formant une le au milieu du Mincio; ces fortifications sont l'ouvrage des Franais. Aprs Mantoue, nous emes le P traverser; il n'y avait aucun pont, ni mme de bac traille, mais un simple bac amarr une trs longue corde, supporte de distance en distance par de petits batelets. Le fleuve tant trs sinueux, la corde tait attache sur une des rives, en un point qui formait le centre d'un trs grand cercle, dont le bateau dcrivait une partie de la circonfrence, en passant d'une rive l'autre. Tout cela tait si mal organis, qu'en s'embarquant, un de nos chevaux tomba dans l'eau; ce n'est pas sans peine qu'on put l'en retirer sain et sauf. Nous avons travers rapidement Modne et Bologne; nous y avons sjourn peine le temps ncessaire pour que je pus y prendre quelques croquis. Mon frre savait naturellement trs bien l'allemand; quant moi, j'tais cens savoir l'italien, que j'avais appris en quarante leons pendant mon anne de philosophie, d'un professeur qui donnait en mme temps des leons ma mre, il signor Cardelli, qui avait la dsinvolture d'un vque habill en bourgeois (on m'a dit depuis, que si ce n'tait pas un vque, c'tait au moins un abb dfroqu). Je constatai avec peine que mes quarante leons, qui me permettaient de lire peu prs l'italien (Dante except), taient bien loin de me mettre en tat de bien parler, et surtout de bien comprendre la langue parle. Deux mois en Italie auraient mieux fait que mes quarante leons. Nous arrivmes sans encombre Florence; nous descendmes l'htel de l'Europe, chez Mme Humbert (elle vivait encore, en 1880, quand j'ai pass Florence, en allant Rome avec mon fils, mais elle avait quitt l'htel de l'Europe). Je ne devais y passer que quelques jours. Je n'entreprendrai pas de faire la description des beauts de Florence, si remarquable par ses palais, son site, ses riches collections de tableaux et de statues, ses glises et ses jardins. Il y avait alors dans le palais degli Ufficii une petite salle appele la Tribuna, dans laquelle se trouvaient les statues antiques: la Vnus de Mdicis, l'Apolline, le Faune dansant, les Lutteurs et l'mouleur. Dans une grande et belle salle, nous vmes les dix-sept statues du groupe de Niob. Je pus rester six jours Florence, pendant lesquels je ne perdis pas mon temps. Il me faudrait plusieurs pages pour nommer seulement les richesses artistiques des palais degli Ufficii, Vecchio et Pitti; c'est dans ce dernier que se trouve la clbre Vierge la Chaise de Raphal, si souvent reproduite. Je ne puis quitter Florence sans citer ses glises: le Dme avec son campanile, le Baptistre, dont les portes de bronze ont servi de type pour celles de la Magdeleine Paris, la chapelle San-Lorenzo, enrichie par les Mdicis, o l'on admire la fameuse statue dite du Penseroso (le penseur), et les magnifiques tables en mosaque du palais Pitti. Il faisait encore trs froid, et nous avions de la peine nous chauffer; il y avait bien quelques chemines, mais quelle diffrence avec les poles allemands! Il est vrai que dans ces chemines toutes petites et imparfaites on avait du feu tout de suite, avec quelques fagots et des bches que l'on tait oblig de placer verticalement comme des fusils dans un faisceau, tandis que dans les auberges d'Allemagne o nous arrivions pour souper et nous coucher, nous avions trs chaud, mais seulement le lendemain matin, au moment de notre dpart: cela pouvait tre trs commode pour les voyageurs arrivant aprs nous. Malgr tout le plaisir que j'aurais eu de rester plus longtemps, il fallait penser revenir; j'avais deux mois de cong, il me restait juste le temps pour le retour. Le chemin le moins long demandait au moins huit jours par Livourne, Gnes, Marseille, Nmes et Mende. Il fallait changer souvent de moyen de transport. Lorsque je la quittai, ma mre tait dj beaucoup mieux; elle devait rester Florence jusqu' son rtablissement complet. Cette nouvelle sparation tait dure pour moi; mais que faire? Sinon mon devoir, sur lequel je n'avais pas la moindre incertitude. Aprs avoir fait mes adieux ma mre et mon frre, que je ne devais pas revoir d'une anne, je pris une place dans la voiture publique de Florence Livourne. Aprs avoir entrevu Pise, je pris Livourne le bateau vapeur qui faisait le service de Naples Marseille, en s'arrtant dans les villes principales du littoral. Nous tions dans les premiers jours d'avril; c'tait le moment du retour des Anglais qui ont pass l'hiver en Italie, le bateau tait surcharg de voyageurs, je ne trouvai pas de cabine disponible, on me donna pour lit un canap du salon avec un matelas. Nous avions deux nuits passer en mer. Si aujourd'hui j'aime assez mes aises en voyage, je peux dire qu' cette poque la chose m'tait peu prs indiffrente. Nous partmes de Livourne le soir, entre quatre et cinq heures, on se mit table presque immdiatement; nous tions cent vingt voyageurs aux premires, ou peu prs; il y avait beaucoup de dames anglaises; c'tait un coup d'oeil trs beau et trs anim. Quand la nuit fut venue et le couvert enlev, je procdai mon campement. Il faisait si chaud, qu'il me fut impossible de dormir, j'eus alors l'ide de transporter mon matelas sur le pont; la nuit tait magnifique; deux ou trois de mes compagnons firent de mme. L en plein air, envelopps dans nos couvertures, nous tions beaucoup mieux qu'en bas. Au milieu de la nuit, quand j'avais dj fait un somme, je fus rveill tout coup par un grand bruit et beaucoup de mouvement sur le pont: on courait, on criait en italien et en anglais! Dans l'obscurit o nous tions, j'eus quelque peine comprendre ce qui causait tout ce tumulte, augment de la terreur des Anglaises qui, sorties prcipitamment de leurs cabines, n'ayant pas eu le temps ni le soin de reprendre leurs vtements de dessus, circulaient dans tous les sens comme des fantmes blancs perdus, ou comme les nonnes de Palerme dans l'opra de Robert. Nous marchions toute vitesse, un petit bateau pcheur, l'ancre, s'tait trouv sur notre route; son quipage s'tait endormi, sans avoir allum le fanal rglementaire. Par une fatalit, qui arrive bien plus souvent qu'on ne pourrait le croire, la proue de notre navire l'avait rencontr; ces pauvres gens avaient eu un rveil encore plus pnible que le ntre. On s'empressa d'aller leur secours; il fallut mettre une chaloupe la mer et leur tendre une corde pour s'amarrer. Tout cela prit du temps, et nous tions fort inquiets des consquences de l'accident. Enfin nous apprmes avec plaisir qu'il n'y avait personne de noy; et notre navire se remit en marche. peine la machine avait-elle donn quelques coups de piston, que j'entendis distinctement crier: acqua! acqua! ces cris venaient de la mer; le btiment pcheur prenait l'eau et menaait d'tre submerg. On s'arrta de nouveau; dans l'obscurit o nous tions, je ne pus pas me rendre compte parfaitement de la manoeuvre qui fut opre; je crois cependant que tout le personnel du petit bateau monta sur le ntre, et que nous continumes remorquer la barque chavire jusqu'au port le plus voisin. Le calme se rtablit peu peu; les dames anglaises qui, pour la seconde fois taient sorties affoles de leurs cabines, y rentrrent rassures, et je repris ma position horizontale sur mon matelas tendu sur le pont, o il avait conserv sa place, remerciant Dieu d'en tre quitte pour si peu. Notre voyage se continua sans encombre et nous arrivmes Gnes de trs bonne heure le lendemain matin. Par une disposition de service, heureuse pour moi, le bateau devait s'y arrter toute la journe et repartir cinq heures du soir pour Marseille. Je pouvais donc voir un peu Gnes que je ne connaissais pas. Comme mon grand-pre Henri Jordan, je trouvai qu'en arrivant par mer, on est frapp de l'aspect magnifique de Gnes. La ville contient quelques belles rues, les autres sont pouvantables. Dans les belles rues, il y a des palais splendides dont j'ai pu visiter les intrieurs, ainsi que leurs superbes collections de tableaux, en donnant une lgre rtribution qui souvent, disent les mauvaises langues, serait partage entre les propritaires et les gardiens. Gnes contient aussi de trs belles glises. Aprs avoir vu tout ce que je pouvais voir en un jour, je remontais sur mon navire, faisant l'Italie mes adieux pour longtemps. D'aprs notre programme nous devions arriver Marseille le lendemain matin, mais nous avions certainement nglig la prire qu'Horace adressait au matre des vents, pour le vaisseau qui portait Virgile: _Ventorumque regat pater_. (Que le matre des vents le dirige.) Jusque-l nous avions navigu comme sur un lac tranquille, au calme le plus complet avait succd, non pas une tempte, car le ciel tait toujours splendide, mais un vent trs violent directement contraire; notre bateau tait fortement secou et notre marche considrablement ralentie. Bien que ce fut mon premier essai de la mer, j'avais fait jusque-l trs bonne contenance, mais aprs la seconde nuit je fus terriblement malade. Je n'tais pas du reste le seul; au djeuner la table d'hte si nombreuse la veille, tait presque dserte; chacun restait dans sa cabine, quand il avait la chance d'en avoir une; ceux qui, comme moi, en taient privs, avaient la triste ncessit d'exposer en public toute leur misre; du reste comme tout le monde, ou peu prs, en tait rduit au mme tat d'infortune, chacun s'occupait de sa pauvre personne, sans trop de pudeur et surtout sans avoir le temps de se moquer des autres. Les dames suppliaient le capitaine de relcher en route, sans aller jusqu' Marseille; le capitaine aurait peut-tre cd, mais nous avions devant nous un autre navire, la Concurrence; comme les marins le dsignaient, qui continuait bravement sa route, malgr le mauvais temps; son honneur tait engag, il prtendait ne pas pouvoir s'arrter, si la Concurrence ne s'arrtait pas; et l'infme Concurrence marchait toujours! Nous passmes en vue de la rade de Toulon; nous apercevions les sommets des mts par-dessus les rochers. Un nouveau groupe de dames plores fit encore une dmarche inutile auprs du capitaine, pour qu'il nous conduist au port. Le sort en tait jet, nous avions en perspective plusieurs heures de mal de coeur, et de vomissement gnral; horreur! nous tions affreusement ballots; cependant, nous marchions tout de mme; nous approchions en mme temps de la nuit et du port de Marseille. Je n'ai jamais prouv, je crois, un plus grand plaisir physique que le soulagement ressenti ce jour-l, en mettant le pied sur la terre ferme. Quand nous entrmes dans le port, il tait huit heures du soir, la douane tait ferme; il fallut laisser tous nos bagages au bateau jusqu'au lendemain, ce qui tait gnant; mais nous tions terre, le reste nous parut peu de chose. (Je ferai remarquer ici, que malgr la rvolution de 89, les habitudes de la douane n'avaient pas beaucoup chang depuis le voyage de mon grand-pre en 1787; c'est l'tablissement des chemins de fer que l'on doit pour les douanes, l'organisation d'un service de nuit.) Je ne pouvais pas passer Marseille sans voir nos bons amis Magneval et Salavy; je n'avais pas vu A... depuis l'poque o je l'avais trouve Lyon avec sa famille, fuyant le cholra qui fut si violent Marseille en 1835. La jeune fille d'alors tait devenue Mme de F...; quand je la vis dans la maison de sa mre, elle tenait dans ses bras son fils an, qui n'avait pas un an. Tous me reurent avec un cordial empressement, je quittai cependant cette famille avec un sentiment de tristesse dont je ne me rendais pas compte alors, et que plus tard les vnements ont pleinement justifi. De Marseille pour aller Clermont, ma rsidence, je pouvais suivre deux routes: par Lyon ou par Nismes qui taient peu prs de mme longueur. Je choisis celle de Nismes qui me permettrait peut-tre de revoir quelques-unes de mes anciennes connaissances de ma mission de 1835; je m'arrangeai pour y passer une journe. Je trouvai l mon brave ingnieur en chef, qu'entre camarades, on appelait le pre Vinard; il n'tait pas trop chang. Didion et Talabot taient absents et fort occups de leur premier chemin de fer d'Alais Tarascon. Le pre Vinard tait toujours trs conteur; avec sa bonhomie ordinaire, il me raconta que Didion faisait trs mal son service, parce qu'il s'occupait de tout autre chose; que plusieurs fois il tait all chez lui, exprs pour lui en faire trs srieusement le reproche, mais que ce garon-l tait si aimable, que jamais il n'avait eu le courage de lui rien dire ce sujet. Je n'avais pas trop le temps de faire d'autres visites; le hasard me fit rencontrer la promenade de Lafontaine, la sduisante Mme d'Au..., la reine des matines artistiques de 1835, dont j'ai parl dans mes salons d'autrefois; hlas! tout cela avait disparu; les matres de postes n'ont jamais t plus monts contre les chemins de fer, que ne l'tait alors cette pauvre Mme d'Au.... Didion et Talabot avaient t accapars, et les fameuses matines en taient mortes; Nismes n'tait plus tenable, aussi elle n'y resta pas longtemps. Je dsirais bien aussi m'arrter Anduze et au Pont-de-Salindre, o j'avais pass quelques mois comme lve en mission; mais la chose ne me paraissait pas possible. Je pris ma place dans une diligence qui, en trois jours et quatre nuits, devait me rendre Clermont. En route, il me vint une ide qui me permit de raliser cette visite d'Anduze, juge d'abord impossible. Les diligences prenaient toujours une heure de repos pour dner; on devait s'arrter Saint-Jean-du-Gard, plus loin que le Pont-de-Salindre; pendant le temps du relai Anduze, je m'informai rapidement si je pouvais trouver une petite voiture qui me conduirait Saint-Jean-du-Gard, et me ferait rejoindre la diligence la fin du dner. Ma combinaison put s'arranger, je prvins le conducteur; j'avais une heure pour revoir Anduze et mes anciennes connaissances. Un homme de loisir, qui n'a presque rien faire, trouve qu'une heure c'est bien peu de temps pour entreprendre quelque chose; quand on est trs press et qu'on sait s'y prendre, c'est tonnant ce qu'on peut faire en une heure! Je n'avais pas oubli le chemin de la poste aux lettres, je n'avais pas oubli non plus, que tenue par des dames, c'tait un bureau de renseignements. Rien n'tait chang depuis quatre ans; je m'empressai de le dire Mlle P..., jolie brune, qui le prit pour un compliment, comme c'tait du reste mon intention, en me disant, de son ct, qu'elle m'avait reconnu sans peine. Je lui demandai des nouvelles de tout le monde. Elle s'empressa d'appeler sa mre pour prendre sa place, et comprenant tout de suite que je n'avais pas de temps perdre, elle prit mon bras et me conduisit ct dans un grand jardin, o nous trouvmes Mlle F..., la blonde; au lieu de tenir comme autrefois sa guitare, elle portait dans ses bras un petit enfant qui lui appartenait; depuis mon dpart, elle avait su charmer un capitaine de la ligne, qui avait donn sa dmission pour l'pouser. Ma voiture m'attendait au moment convenu, je pris cong de ces dames et je m'acheminai vers la petite ville de Saint-Jean-du-Gard, aprs m'tre muni de pain et de fromage pour remplacer mon dner. En arrivant Salindre, j'eus le plaisir de traverser le Gardon sur le pont neuf, dont quatre ans auparavant j'avais commenc les fondations; je me rappelle avoir vu cette rivire, torrentielle s'il en fut, s'lever, par une crue subite, de 7 mtres de hauteur en une seule nuit. Je pus m'arrter quelques minutes chez mes anciens htes, qui habitaient toujours la mme maison; je les remerciai de nouveau de leur ancienne hospitalit presque cossaise, car ils m'en avaient donn pour beaucoup plus que mon argent. Quand j'arrivai Saint-Jean-du-Gard, on faisait l'appel des voyageurs, mon programme tait donc trs exactement rempli. Avant de m'endormir dans la diligence qui devait lentement me conduire Clermont, il me revint en mmoire un pisode assez original de mon sjour au Pont-de-Salindre, en 1835. Pour surveiller mes travaux, j'tais log dans l'unique maison qui se trouvait sur les lieux, dans une famille aux trois quarts bourgeoise et pour le reste campagnarde, celle que je venais de revoir, qui moyennant 2 francs par jour, voulait bien me donner le logement, la nourriture, le blanchissage, du caf au lait de chvre et des figues discrtion, de plus la permission de monter sur son cheval blanc, quand je prenais la fantaisie d'aller Anduze situ 3 kilomtres. Un de ces voyages fut agrment d'une manire assez pittoresque. Au moment de partir, mon hte vint me demander si je pouvais me charger de conduire sa fille chez sa marraine, tout prs d'Anduze; je m'empressai d'accepter, pensant qu'on allait atteler la carriole. Mais quel fut mon tonnement, quand je vis que rien n'tait chang dans les prparatifs ordinaires de mon voyage, si ce n'est qu'on avait ajout un petit coussin derrire ma selle. Le sort en tait jet, j'avais dit oui, il n'y avait pas moyen de reculer. Du reste, aprs tout, il parat que dans ce pays, il n'y avait rien de bien ridicule pour un jeune homme de paratre enlever une jeune fille; mais je m'empresse de le dire, ce n'tait qu'une petite fille d'une douzaine d'annes. Dans ce coin des Cvennes, les moeurs taient si patriarcales, qu'on m'aurait demand, je crois, avec la mme simplicit, d'emmener en croupe la fille ane, qui avait dix-huit ans. Notre quipe se fit sans autre aventure que la rencontre de la voiture publique, o les voyageurs ont pu faire sur mon compte toutes les suppositions qu'ils ont voulu, dont alors je ne fus pas plus mu que je ne le suis aujourd'hui aprs cinquante-trois ans. En rvant aux chevaliers de l'Arioste, qui prenaient en croupe des princesses errantes, je finis par m'endormir profondment pour la nuit et presque tout le reste du parcours jusqu' Clermont. Il se fit sans incident, ne m'ayant laiss le moindre souvenir, si ce n'est le passage au milieu de la ville de Mende, qui me parut affreuse, sans former contraste avec le reste du dpartement de la Lozre. Il y a prs d'un demi-sicle que j'ai fait ce grand et beau voyage, il faut qu'il ait produit sur moi une bien profonde impression pour que je puisse me le rappeler, ainsi que je viens de le dcrire, presque jour par jour; il est vrai, qu'en route, j'avais pris des notes et quelques dessins que je retrouve sur mes albums, toujours avec un plus vif plaisir. En arrivant Clermont, au moment de la fonte des neiges, je m'empressai de reprendre les tudes dont j'tais charg pour la rectification de la route, alors trs escarpe de Lyon Bordeaux, dans la traverse des monts Dmes. Ces tudes passionnaient le pays et la dputation: le projet dont je soutenais la supriorit avait mis contre moi la moiti du dpartement, mais j'avais pour moi le bon sens d'abord, puis MM. Chabrol de Volvic et Combarel de Leyval, deux dputs lgitimistes, parce que mon projet se trouvait favorable leurs proprits ainsi qu' leur rlection. J'avais naturellement contre moi le Prfet, qui sous Louis-Philippe ne pouvait pas faire cause commune avec les dputs lgitimistes. Quant moi, il va sans dire que je m'tais laiss guider par mon niveau et non par l'opinion; ce que je dis est si vrai que quelques annes plus tard mes tudes ont servi pour l'tablissement du chemin de fer de Bordeaux qui passe au-dessus de Volvic, Pontgibaud et remonte par la valle de la Sioule, exactement en suivant mon trac prfr de 1840. Ces tudes m'avaient mis en rapport avec M. le comte de Pontgibaud, que j'ai vu plusieurs fois sur les lieux et Paris. C'tait alors (1838-1840) un homme de cinquante-cinq soixante ans; il devait tre le fils de celui qui, pendant la Rvolution, avait pris le nom de Joseph Labrosse, dont parle M. Lon Galle dans la _Revue du Lyonnais_ (fvrier 1888). D'aprs la lgende qui avait cours dans le pays, on racontait que pendant l'migration, oblig de chercher comme tant d'autres un moyen de ne pas mourir de faim, M. de Pontgibaud s'tait fait d'abord colporteur, mais ne voulant pas exercer ce mtier sous le nom de M. le comte de Pontgibaud, colporteur, il avait t indcis pour savoir celui qu'il prendrait, et que sa femme alors l'avait dcid, par reconnaissance ou pour que cela portt bonheur leur commerce, de prendre le nom du premier objet qu'ils vendraient ou qu'ils avaient vendu. Il parat que ce fut, ou que c'tait une brosse. C'est de l que viendrait le nom de Joseph Labrosse, sous lequel M. le comte de Pontgibaud refit sa fortune. cette poque, on commenait attaquer en grand le gisement de plomb argentifre de Pontgibaud. On exploitait alors beaucoup d'esprances, et je crois, en dfinitive, que l comme ailleurs, on a surtout rcolt beaucoup... de dceptions. Dans mon titre gnral, j'indique comme anciens modes de transport le cheval et la patache; pour tre fidle mon programme, je vais citer un petit voyage qui s'applique la fois tous deux: Lorsque j'tais dbutant dans la carrire, un article du rglement disait, que chaque ingnieur ordinaire devait avoir un cheval de selle; mais dj cet article n'tait pas rigoureusement observ, car Lyon, en 1834, les ingnieurs ordinaires avaient bien un cheval, mais c'tait le mme pour tous les trois; ils ne trouvaient pas, du reste, que ce ft une manire commode de se conformer audit rglement; Clermont, pour moi, c'tait presque une ncessit et de plus un plaisir, j'avais donc mon cheval moi tout seul. Dans les salons d'autrefois, j'ai parl des dames Blot et Baudin, dont la maison des plus hospitalires tait ouverte aux ingnieurs. Mme Blot tait veuve, elle vivait avec sa soeur, qui avait pous l'ingnieur des mines; on les dsignait plus ordinairement sous le nom des dames (Adle et Sophie) de Tours, qui tait celui de leur famille trs bien pose Clermont. Ma liaison avec elles n'avait pas t immdiate comme avec les Kermaingant; ce n'est qu' la longue que notre intimit s'tait forme, si bien qu' la fin de mon sjour j'y passais toutes mes soires, quand je n'avais pas d'invitation positive ailleurs. Une circonstance particulire avait contribu me mettre trs bien avec elles. Elles devaient aller la campagne toutes seules, chez un de leurs parents assez loin de Clermont; il fallait une grande journe de voiture. Il se trouva que le mme jour je devais partir cheval, dans la mme direction; je les rencontrai sur la route, au dpart, sur le versant du Puy-de-Dme, o l'on ne pouvait marcher qu'au pas; pour tre dans le vrai, j'ai prvenu que c'tait mon habitude, je dois dire que cette rencontre n'tait pas imprvue. Pendant quelque temps nous cheminmes ensemble, elles dans leur voiture et moi sur mon coursier; une conversation suivie n'tait pas des plus faciles. Leur domestique tait un ancien cuirassier, qui montait naturellement bien cheval; au bout de quelques kilomtres, nous changemes nos positions, la satisfaction gnrale; d'autant plus que la voiture tait une patache, o le conducteur se trouve assis tout fait ct des autres voyageurs. Aprs avoir djeun dans une modeste auberge, Rochefort, sur l'autre versant des monts Dmes, nous arrivmes vers quatre heures du soir Laqueuille, qui tait le terme de mon voyage cheval; j'y avais donn rendez-vous pour le lendemain une brigade d'oprateurs pour commencer des nivellements dans la valle de la Sioule. Ces dames taient arrives de mme l'endroit o elles devaient changer de voiture, en quittant la grande route, pour aller par des chemins de traverse, dans la montagne jusqu' la proprit de leur cousin, une assez grande distance. Un nouveau conducteur tait venu les attendre, avec une autre patache; c'tait alors la seule voiture couverte du pays. Quand tout fut prt, ces dames montrent dans leur nouvel quipage, et partirent sous la conduite de leur nouveau guide, avec mes voeux de bon voyage, qui dans la circonstance ne paraissaient pas une politesse banale. Il ne s'tait pas coul une demi-heure qu'en me promenant sur la route, j'aperois de loin, dans la direction qu'elles avaient suivies; une de ces dames qui me faisait avec son mouchoir des signaux de dtresse. Je m'empresse de rpondre son appel; je trouve Mme Sophie toute ple, haletante, qui m'explique dans les termes les plus vifs, que leur conducteur est un jeune _innocent_ dans lequel elles n'ont pas la moindre confiance; que dj deux fois, il avait failli les verser, et qu'il leur est tout fait impossible de continuer ainsi. Bref, elle me demandait avec instance de vouloir bien les accompagner jusqu' leur destination. Pour moi, la proposition n'avait rien que de trs acceptable au premier abord, car j'tais un ge o je ne pouvais pas considrer sans un certain plaisir, l'occasion qui s'offrait de passer quelques heures dans l'intimit de deux charmantes jeunes femmes et peut-tre de partager leurs danger, si elles devaient en courir. Toute la question tait de savoir comment je pourrais tre de retour le lendemain matin, assez tt pour le rendez-vous donn ma brigade d'employs, que je ne voulais pas faire attendre; j'avais ma conscience professionnelle! Ces dames m'assurrent que l'on pourrait me donner une voiture pour revenir le lendemain matin, de trs bonne heure, Laqueuille; c'tait, comme je l'ai dit, le nom du village d'o nous allions partir. J'eus bientt donn quelques ordres et me voil de nouveau install prs de ces dames, mais cette fois titre de protecteur, je pourrais mme dire de sauveur, en voyant la reconnaissance qu'on me tmoignait. Toutes ces alles et toutes ces venues avaient pris du temps, il y avait prs d'une heure de perdue. La nuit venait grands pas, et le cheval tait bien loin de marcher avec la mme vitesse. Les chemins devenaient de plus en plus mauvais, et ce qui est plus grave, de plus en plus incertains; le pays m'tait tout fait inconnu; la pluie commenait tomber; on n'y voyait absolument rien, et nous n'avions point de lanterne. Aprs quelques indcisions, nous nous abandonnmes compltement notre rustique conducteur, et surtout la grce de Dieu. Nous tions tous trois dans la patache, faisant tous nos efforts pour adoucir les effets des cahots par des manoeuvres de position de plus en plus ingnieuses, tandis que notre guide tenait le cheval par la bride, se laissant mener par lui, encore plus qu'il ne le conduisait; chaque instant les roues de notre voiture passaient sur des monticules qui nous exposaient verser. La situation tait critique; mais elle avait en mme temps son ct comique; aussi nous avions pris franchement le parti d'en rire, pour ne pas nous en effrayer. Aprs plus d'une heure de cet exercice obscur et champtre, nous apermes dans le lointain des lumires en mouvement. On nous attendait, et l'on s'tonnait de ne voir rien venir. On avait donc envoy des hommes avec des torches de sapin, production naturelle du pays, la recherche de la patache et de son contenu. Enfin nous arrivmes 9 heures du soir, sains et saufs, et nous plaisantmes gament de notre aventure, en faisant un bon souper avec M. et Mme de Fontenille. Je repartis le lendemain matin la pointe du jour et je pus voir que nous n'avions pas couru de trs grands dangers, si ce n'est celui de nous garer et peut-tre de verser sur un vaste plateau couvert de grandes herbes et de beaucoup d'asprits, mais qui ne prsentait pas de prcipices dans le voisinage immdiat; car nous tions encore loin de la Dordogne, dont les rives sont trs escarpes et couvertes de sapins. La proprit de M. de Fontenille tait Savenne, sur la ligne de fate qui spare le bassin de cette rivire de celui de l'Allier, dont la Sioule est un affluent. Nous n'tions pas loin des bains du Mont-d'Or. Je retrouvai ma brigade de niveleurs, qui ne m'avaient pas attendu longtemps; je les mis l'oeuvre en leur donnant le programme de leurs oprations. Pas plus que les htes aimables que je venais de quitter, je ne me doutais alors que j'allais planter les premiers jalons du chemin de fer de Bordeaux, qui mettrait vingt ans plus tard leur vieux chteau de Savenne quelques heures de Clermont. CHAPITRE VI Souvenirs d'Angleterre et d'cosse (1844). Enfin nous sommes arrivs au dernier des voyages avant l'tablissement complet des chemins de fer, dont j'ai annonc le rcit. Je dis enfin! pour vous lecteurs, car jamais je ne me lasse de penser ceux que j'aimais autrefois, que j'aime encore, dont je raconte l'histoire; pour moi, c'est une manire de revivre avec eux. Tous m'ont quitt depuis longtemps, et j'espre que dans l'autre monde o ils nous attendent, ils m'approuvent d'essayer de perptuer leur souvenir chez leurs descendants. Et puis, la lecture des journaux qui nous disent l'histoire d'aujourd'hui est si navrante, que j'aime mieux, autant que cela m'est possible, me rajeunir dans le calme du pass, que de vieillir dans l'agitation si triste et si strile du prsent. la fin du chapitre V, j'tais rentr Clermont pour reprendre paisiblement mon service et ma vie de province, qui, soit dit entre nous, ne manquait pas de charme (sous le nom de province, je dsigne les villes, petites ou moyennes, qui permettent une intimit difficile dans les grandes, surtout maintenant). * * * Avant d'aller en Angleterre en partant de Paris, pour tre un historien correct, je dois dire comment j'y tais arriv. Ma famille tait venue s'y fixer au commencement de 1840, et j'avais demand au Ministre de quitter l'Auvergne pour me rapprocher d'elle. M. Legrand, notre directeur gnral, ne m'avait pas dissimul que la rsidence de Paris tait fort difficile obtenir pour un jeune ingnieur; cependant, il avait parfaitement reu ma mre; elle lui avait t prsente par mon ancien ingnieur en chef de Lyon, M. Kermaingant, devenu inspecteur gnral, qui lui tmoignait beaucoup d'affection, comme du reste tous ceux qui la connaissaient. * * * Je venais de terminer les tudes pour la traverse des monts Dmes, et de poser la dernire pierre du grand pont de Menat sur la Sioule, mon premier ouvrage, lorsqu'un beau jour, le 14 septembre 1840, au moment o je m'y attendais le moins, je reus l'ordre de me rendre immdiatement Paris dans le cabinet de M. Legrand. Je partis le lendemain par la malle de poste, assez intrigu de savoir ce qui m'attendait. Ma famille ne le savait pas plus que moi. mon entre dans son cabinet, M. Legrand me dit brle-pourpoint: Je vous ai fait officier du gnie, cela vous va-t-il? Si je n'avais pas dj su par les journaux qu'il tait srieusement question de la guerre d'Orient, et si je n'avais pas senti la poudre dans l'antichambre ministrielle, o l'on ne parlait pas d'autre chose, j'aurais t surpris de cette question. Je pensais en moi-mme, que si c'tait pour fortifier Beyrouth cela ne m'allait gure; je rpondis donc, que si c'tait pour fortifier Paris, cela m'allait tout fait. Par extraordinaire, il en tait ainsi: voici comment c'tait arriv: Des complications survenues dans l'ternelle question d'Orient faisaient craindre la guerre bref dlai; M. Thiers tait prsident du Conseil des Ministres; il venait peu de jours avant d'entrer dans la salle du Conseil, en disant qu'il fallait que Paris ft compltement fortifi en dix-huit mois. Le marchal Soult, ministre de la guerre, lui avait rpondu que la chose tait impossible, moins de dgarnir les places fortes, o les officiers du gnie taient fort occups. M. le comte Jaubert, alors ministre des travaux publics, d'un caractre ardent, s'empressa d'offrir M. Thiers des ingnieurs des Ponts et Chausses en aussi grand nombre qu'on voudrait pour excuter les travaux de fortification, dont les projets seraient faits par le gnie militaire. Cette proposition fut accepte sance tenante, et douze ingnieurs furent dsigns immdiatement pour la construction de l'enceinte. C'tait pour moi une chance inoue de voir raliser aussi vite ma plus chre esprance de rejoindre ma famille. En crant la fois un si grand nombre de places Paris, le hasard, qui est un des noms de la Providence, me donnait le moyen d'y arriver, quelques mois aprs ma demande. Pour les ingnieurs des Ponts et Chausses ce service dura peu: les chances de guerre ayant diminu, il n'y avait plus urgence; les officiers du gnie, un peu jaloux d'avoir vu des civils prendre leur place, s'empressrent de reprendre tous les travaux qui nous avaient t donns. Je fus replac dans un service si voisin de Paris, la navigation de l'Oise, que j'avais l'autorisation d'y rsider. J'tais dans cette position en 1844, lorsqu'une de mes tantes me proposa de l'accompagner en Angleterre et en cosse. Naturellement j'acceptai sa proposition avec enthousiasme. L'Administration ne demandait pas mieux que de voir les jeunes ingnieurs complter leur instruction l'tranger, j'obtins donc facilement un cong. La soeur de ma mre, Jenny Jordan, Mme Magneunin, tait, par son mari, belle-soeur de Mme Lacne et du grand Camille Jordan; elle avait alors quarante-huit ans, une trs bonne sant, beaucoup d'entrain, un caractre bon et dvou, qui faisait le charme de sa famille et de ses amis; et de plus, elle possdait la chose tout fait indispensable pour voyager, en Angleterre particulirement. Comme ma mre, lve des dames Harent, elle avait une instruction solide, augmente par beaucoup de lectures. N'ayant pas d'enfant et jouissant d'une entire libert, elle avait dj beaucoup voyag sur le continent, soit avec une femme de chambre, soit avec un vieux domestique de mon grand-pre, que nous appelions le petit Franois, et qu'en Italie on appelait son chapelain, cause de sa tournure suranne et lgrement monastique. Lui aussi cependant avait t jeune; on ne l'aurait pas pris pour un chapelain lorsqu'il accompagnait autrefois mon grand-pre dans ses frquents voyages cheval. Par suite d'un usage assez gnral en France aprs la Rvolution, j'avais conserv l'habitude de tutoyer ma tante, sans que cette preuve d'intimit et d'affection nuist en rien au respect que j'avais pour elle. la fin du mois de mai 1844, nous partmes par la diligence jusqu' Boulogne. De l un paquebot devait nous conduire Londres mme, en remontant la Tamise. Nous fmes la plus grande partie du trajet pendant la nuit et nous entrmes dans la Tamise au grand jour; c'est une arrive magnifique qui donne une haute ide de la marine anglaise. Le fleuve tait sillonn par un nombre considrable de vaisseaux qui augmentait toujours mesure que nous avancions. Dans Londres, la circulation des navires vapeur pouvait se comparer celle des omnibus sur le boulevard des Italiens. Je ne ferai pas plus la description de Londres que celle des villes d'Allemagne ou d'Italie; cela serait trop long et pour vous et pour moi. Ce qui vous frappe le plus quand on dbarque, c'est le mouvement que l'on trouve; celui de Paris est peu de chose en comparaison. Il y avait alors la mme diffrence entre la circulation de Londres et celle de Paris, qu'entre celles de Paris et de Lyon. Le pont dit pont de Londres (London-Bridge) vers lequel s'arrtent les grands bateaux vapeur est le premier que l'on rencontre en venant de France; si l'on n'en a point construit en aval, c'est dans l'intrt de la navigation des grands vaisseaux qui arrivent ainsi jusqu'au centre de la ville. C'est pour remplacer un pont qu'on a fait le tunnel sous la Tamise, ouvrage si difficile, qui a immortalis le nom de son auteur, le clbre Brunel, ingnieur franais. Le tunnel fut l'objet d'une de nos premires visites. Ma tante savait parfaitement lire l'anglais, mais elle n'osait pas le parler. Je l'avais un peu tudi et d'aprs ses indications, c'est moi qui me risquais tre le porte-parole; mais nous deux nous tions loin de pouvoir nous tirer d'affaire facilement. Nous tions logs Leicester-Square; l se trouvaient quelques htels o l'on tait cens parler franais. Dans ce temps-l dj c'tait un quartier qui ne passait pas pour un des plus aristocratiques. Il est devenu, dit-on, tout fait inhabitable, depuis qu'il a t envahi par les rfugis politiques. Matriellement, nous n'tions pas mal. Nous avions deux chambres coucher et un beau salon clair au gaz (sitting room), pice pour se tenir, qu'on donne toujours aux voyageurs, quand il y a des dames. D'aprs les usages, jamais une dame ne doit recevoir dans la chambre o elle couche; cela augmente beaucoup la dpense des htels. Notre salon tait en communication avec nos chambres. Ailleurs, plusieurs fois notre salon s'est trouv au premier et nos chambres d'autres tages, ce qui tait peu commode. Toutes les fentres taient faites dans le systme dit guillotine, c'est dire qu'elles se composaient de deux chassis dans le sens de la hauteur. Le chassis infrieur se relevait contre le chassis suprieur en glissant entre deux rainures latrales; des contrepoids placs dans les embrasures, facilitaient ce mouvement, qui s'oprait trs bien; on dit qu'il en existe encore beaucoup dans Londres. Nous mangions la table commune; on djeunait quand on voulait. Le djeuner se composait rgulirement d'normes pices de viandes froides: boeuf, veau, jambon, sur lesquelles on coupait sa convenance; des oeufs, des pommes de terre l'eau et du beurre compltaient le repas, le th et la bire taient discrtion; le vin tait tout fait un extra. Le dner, comme Paris, tait six heures; en mme temps que de la trs bonne viande rtie, il y avait toujours du poisson de mer, en trs grande abondance et trs bon. Entre les repas, nous nous arrtions chez les ptissiers, qui taient fort nombreux. Partout il y avait des dames au comptoir, qui fort discrtement proposaient ma tante de la conduire dans une pice retire l'arrire-boutique (and gentleman) o l'on trouvait une chose qui, cette poque tait fort rare dans les rues de Londres, ou du moins fort cache pour les trangers. Sans l'attention dlicate des ptissires, je ne sais pas trop comment nous aurions pu nous tirer d'affaire, pendant toutes nos journes hors de l'htel. En arrivant, j'avais t frapp de la forme du pav qui diffrait beaucoup du ntre. C'est chez eux que nous avons pris les pavs plus larges que longs, tels que nous les employons maintenant et qui ont remplac presque partout l'ancien gros pav de Paris, dont toutes les faces taient gales. La thorie du pav d'chantillon applique par les Anglais bien longtemps avant nous est celle-ci: Dans le sens de la marche, la longueur du pav doit tre assez petite pour que le pied du cheval, en se posant, puisse toujours tomber sur un joint. La premire chose que nous avions faite avait t d'acheter un bon plan de la ville et un bon guide. Cela nous a parfaitement suffi pour nous diriger seuls, sans avoir besoin de personne et mme sans tre oblig de demander. D'ailleurs personne ne parlait franais en dehors de notre htel; quand nous avons voulu faire quelque emplette il nous a t indispensable de prendre un interprte. Les monuments qui m'ont laiss particulirement un souvenir sont: l'glise Saint-Paul, dont la coupole est plus grande que celle de Sainte-Genevive; c'est un monument magnifique, mais plac d'une manire peu convenable. L'air manque autour; il gagnerait beaucoup tre plac sur un point plus lev. Westminster abbey, en franais, l'abbaye de Westminster, a t pendant longtemps un lieu de spulture des souverains, des grands hommes politiques et des littrateurs; c'est aujourd'hui une glise protestante, aussi remarquable par sa belle architecture gothique que par les tombeaux qu'elle renferme. Le palais de Westminster, construction moderne, dans le mme style, est peut-tre le plus vaste qui existe au monde; il contient les deux chambres du Parlement, les hautes Cours de justice avec toutes leurs dpendances. La tour de Londres, dont les constructions les plus anciennes datent de Guillaume le Conqurant, 1070, a jou un trs grand rle dans l'histoire d'Angleterre. Elle contenait un muse trs curieux d'armes anciennes, de chevaliers du Moyen Age, en grand nombre, cheval, couverts de leurs armures compltes. Les gardiens de la tour de Londres conservaient encore le costume traditionnel du temps de la reine lisabeth, fille de Henry VIII (1533 1603). Pour les trangers qui les voient pour la premire fois, cela ressemble une mascarade. (Les costumes de nos suisses d'glise nous feraient le mme effet si nous n'y tions pas accoutums.) L'Htel de Ville, dit Guide-hall, est le lieu o se fait l'lection du Lord Maire (lord mayor). Dans la premire salle, ouverte aux trangers, sont deux statues colossales en bois, double plus grandes que nature au moins, dites Gog et Magog, qui reprsentent un ancien Breton et un ancien Saxon; lors de l'lection du Lord Maire, on promenait ces statues dans la ville (ou des mannequins qui les reprsentent), au grand contentement du petit peuple. Cela se faisait il y a quelques annes; cela doit se faire encore, car les Anglais conservent pieusement leurs vieilles coutumes. La ville de Londres diffre de la ville de Paris par plusieurs cts: Londres est beaucoup plus tendu; il n'y a ni enceinte ni octroi. Dans l'intrieur sont plusieurs parcs considrables; le plus grand est Hyde-Park, c'est l que se rend rgulirement pendant l't toute la socit aristocratique, pour se promener en voiture ou cheval, les voitures de place ne peuvent pas y entrer. Le mois de juin, o nous tions, tait le meilleur moment pour voir ce mouvement dans tout son clat. Pendant l'hiver, l'aristocratie reste dans ses chteaux; elle ne revient Londres qu'au mois de mai. Il est impossible de se rendre compte, si on ne l'a pas vu, du coup d'oeil que prsente l'alle dite des Cavaliers, dans laquelle la circulation des voitures et des pitons est interdite. Les pitons peuvent se promener dans une contre-alle parallle qui n'en est spare que par une barrire. Cavaliers, hommes et femmes, monts sur de trs beaux chevaux, marchent au pas par groupes de cinq ou six de front, les amazones sont peut-tre les plus nombreuses; jamais je n'ai vu une aussi belle runion d'lgantes et jolies femmes et de superbes chevaux, et c'est le cas de le dire, les uns portant les autres. Prs d'Hyde Park (Hyde Park corner), se trouvait une exposition chinoise (Chinise Exhibition). On entrait dans un vaste btiment compltement chinois, par la dcoration et l'ameublement. droite et gauche de la galerie principale, comme les chapelles dans nos glises, se trouvaient de grandes pices spares contenant des personnages de grandeur naturelle, habills de vtements chinois, occups aux diffrentes fonctions ordinaires de leur pays, entours de tous les meubles et ustensiles qui leur sont propres. Il est probable que cela n'existe plus, au moins sur le mme emplacement. Londres a beaucoup de squares, chose presque inconnue dans nos grandes villes. Ce qui peut en donner une ide, c'est Paris, la place Royale; les jardins qui se trouvent ainsi au milieu des places ne sont pas des jardins tout fait publics; ils sont rservs l'usage des habitants des maisons qui les bordent. Il y en a cependant de publics; un des plus beaux est Trafalgar-Square, o l'on voit une colonne monumentale en l'honneur de l'amiral Nelson. Belgrave-Square est un des plus beaux quartiers; il est difficile, avec nos habitudes franaises, de faire comprendre l'aspect que prsentent ces aristocratiques htels et le luxe avec lequel ils sont tenus. Ils sont loin de la cit; c'est--dire loin du centre des affaires et du grand mouvement de la circulation. On ne voit point de boutiques dans le voisinage. De temps en temps, un magnifique quipage venait s'arrter au bas d'un perron; la porte de l'htel s'ouvrait, et deux laquais en grande livre droulaient un tapis sur toutes les marches de l'escalier; quand cette opration de la pose des tapis tait termine, et ce n'tait pas long, une ou plusieurs belles dames descendaient de la voiture, et le tapis tait relev derrire elles avec la mme rapidit; la porte se refermait, la voiture partait et tout rentrait dans le silence. Derrire ces splendides demeures, il y a des rues secondaires, qui sont destines aux curies et au remisage des voitures. C'est Belgrave-Square qu'tait log Henri V, lorsqu'en 1843 il reut la visite des dputs franais qui allrent publiquement lui porter l'hommage de leur fidlit et de leur dvouement et furent si glorieusement fltris; de ce nombre tait le clbre Berryer; ils donnrent leur dmission et furent immdiatement rlus. Toutes les affaires sont concentres dans ce qu'on appelle la Cit, c'est--dire le centre de la ville et les quartiers voisins. C'est l que se trouvent tous les comptoirs, les magasins, les cafs, les htels, les boutiques, les administrations publiques, mais ce n'est pas l qu'on habite. Au lieu de faire comme nous dans nos grandes villes, c'est--dire de nous entasser les uns au-dessus des autres, dans de vastes maisons six tages, les Anglais prfrent se loger plus loin de leurs affaires et avoir chacun leur maison. La maison anglaise ordinaire se compose d'un btiment trois tages au plus, y compris le rez-de-chausse, qui s'lve de quelques marches au-dessus du sol. Entre la maison et la rue se trouve une petite cour basse, qui donne de l'air et du jour au sous-sol contenant la cuisine et les dpendances. Cette petite cour a une entre directe sur la rue pour le service. On arrive de la rue la porte du rez-de-chausse, par un petit escalier port sur une vote, qui traverse la cour basse; la longueur de cette cour est celle de la faade de la maison; sa largeur est de 3 mtres environ. Au rez-de-chausse se trouvent le parloir et la pice o l'on mange; les tages suprieurs sont pour les chambres coucher o l'on ne reoit personne. On dit mme que les lits, dcouverts le matin, ne se font que le soir, afin de les mettre l'air pendant toute la journe. Ces maisons n'ont en gnral que trois fentres de faade; il va sans dire qu'il y en a de plus grandes; mais elles sont toutes peu prs sur le mme type, avec petite cour devant, loignant le voisinage direct de la rue. La cour basse est spare de la rue par une petite grille en fer pose sur un parapet en maonnerie. Avec cette disposition qui place les familles loin des marchs et des boutiques, la vie serait difficile, si les fournisseurs ne portaient pas chacun tout ce qui est ncessaire pour le mnage, peu prs du reste comme cela se fait en France, lorsque nous sommes la campagne, prs des grandes villes. Les services des eaux, du gaz et des gouts sont admirablement entendus. Depuis longtemps les fosses d'aisances sont supprimes dans toute la ville de Londres; tout se rend directement aux gouts qui sont lavs largement. la sortie de la ville, les eaux sont reprises et utilises pour l'arrosage et la fertilisation de vastes tendues de terrains, une assez grande distance. Quand j'ai fait ce voyage, je portais la barbe entire comme je la porte aujourd'hui, avec cette diffrence qu'elle tait brune; personne alors en Angleterre ne la portait ainsi. Dans les rues, on voyait trs peu de Franais; on me regardait comme une curiosit. Souvent des jeunes filles ne pouvaient pas s'empcher de se retourner en riant; j'tais bien loin de m'en offusquer, nous en rions aussi de notre ct; n'tait-ce pas ce qu'il y avait de mieux? Nous avons fait quelques excursions dans le voisinage. Nous avons visit en dtail Hampton-Court, o l'on conservait de trs beaux cartons de Raphal. Il y avait de trs beaux jardins et de belles serres; dans l'une d'elles, un seul pied de vigne couvrait une surface de 100 mtres carrs. Les cartons de Raphal, commands par Lon X pour faire des tapisseries de la chapelle Sixtine, furent achets au nombre de sept, par Charles Ier. Les tapisseries faites sur ces dessins sont maintenant au Vatican dans la galerie dite: Dei Arazzi, parce que la ville d'Arras a eu pendant longtemps la supriorit de cette fabrication. Wolwich, sur le bord de la Tamise, nous avons vu l'arsenal et des rgiments d'artillerie tenus avec un luxe et un soin auxquels nous ne sommes pas accoutums. Au chteau de Windsor, fond par Guillaume le Conqurant, duc de Normandie, la fin du XIe sicle, nous visitmes la chapelle et l'extrieur. Il n'tait pas possible d'y entrer cause de la prsence de la reine Victoria. Bien que notre visite ft incomplte, nous n'avons pas regrett notre peine; car ce que nous avons vu mritait bien le voyage. Ayant t prvenu peu de temps d'avance, je n'avais que deux lettres de recommandation pour des ingnieurs; ne les ayant pas rencontrs une premire fois, je n'y tais pas retourn, ne voulant pas laisser ma tante toute seule. Je n'ai donc pas pu pntrer dans des intrieurs anglais, chose que j'ai regrette, car ce n'est qu'ainsi qu'on peut bien tudier les moeurs. Ne voulant pas cependant me trouver Londres sans une rfrence, j'tais all voir en arrivant l'ambassadeur de France, M. de Saint-Aulaire. Je lui avais fait passer une carte avec mon titre et j'avais t reu tout de suite. Il ne me connaissait pas, mais je pouvais lui parler d'un de ses attachs d'ambassade Vienne, Aim Des Fayres, le cousin de ma tante Henri Jordan; cela rendit notre conversation un peu moins banale. Il me rassura sur le sjour de Londres, en me disant que personne ne nous demanderait rien, et que nous jouirions dans toute l'Angleterre d'une plus grande libert qu'en France. Il n'y a rien de tel que de voyager pour rabaisser l'orgueil national. Par une chance extraordinaire, nous avions trouv sur le paquebot de Boulogne, un prtre dont j'ai oubli la nationalit; il revenait d'Italie; nous l'avions abord les premiers, et nous avions pu gagner sa confiance, car il nous proposa de nous faire partager la faveur des recommandations qu'il pourrait avoir pour assister aux sances des deux assembles du parlement. Avec lui ou sans lui, je ne me le rappelle pas, mais grce lui, nous avons pu entrer la chambre des Lords et la chambre des Communes qui sigeaient alors toutes deux au palais de Westminster. Nous ne pouvions rien comprendre ce qui se disait; l'aspect gnral tait digne, malgr la simplicit des costumes. cette poque (1844), presque tous les Lords anglais portaient des pantalons gris de fantaisie, bariols comme ceux qui sont la mode en France depuis quelques annes, et qui nous sont venus d'Outre-Manche. Les prsidents seuls avaient un costume officiel, la robe noire de nos magistrats, avec la perruque poudre du sicle dernier. Je ne peux pas quitter Londres, sans dire un mot de l'immensit des bassins et des docks destins aux marchandises du monde entier, qui donnent une haute ide de la puissance commerciale de cette nation. C'est l que pour la premire fois j'ai vu le fer employ pour soutenir de vastes toitures, dans le genre de celles qui depuis ont t appliques nos gares de chemins de fer; c'est l aussi pour la premire fois que j'ai remarqu l'emploi de ces chariots mobiles sur des rails, suspendus de grandes hauteurs, qui servaient transporter facilement les plus lourds fardeaux d'une extrmit l'autre et tous les tages de ces prodigieux entrepts. Nous aurions bien voulu rester Londres plus longtemps, mais je n'avais qu'un cong limit. D'un autre ct la question d'argent tait considrer; le prix de toutes choses tait peu prs dans le rapport de 25 20 avec les prix de Paris. Comme tout le monde alors, ma tante avait lu et relu Walter Scott; elle l'aimait beaucoup et dsirait voir l'cosse. Nous n'avions pas de temps perdre; nous partmes de Londres au bout de dix jours peu prs, laissant nos malles et n'emportant avec nous, que des sacs de cuirs noirs que nous venions d'acheter (et que j'ai encore). Il y avait dj quelques chemins de fer, mais pas partout, nous ne pmes pas aller de cette manire plus loin qu'York. Nous nous y arrtmes le temps ncessaire pour admirer sa clbre cathdrale gothique. L nous avons pris une voiture publique, pour aller dans la direction d'Edimbourg. Cette voiture n'avait pas du tout l'aspect de nos lourdes diligences; c'tait tout simplement une grande berline n'ayant que quatre bonnes places d'intrieur; tous les autres voyageurs, au nombre de huit ou dix, montaient sur des banquettes dcouvert, devant, dessus et derrire (outside) c'est l que vont, ou plutt allaient, les gens du pays; l'intrieur (inside) tait beaucoup plus cher et frquent uniquement par les trangers. Au dpart, ma tante et moi nous tions seuls dans l'intrieur; l'impriale (outside) tait complte; il y avait mme des dames. Cette voiture, comparativement trs lgre, tait emporte par quatre magnifiques chevaux bais toujours au galop; chaque relai quatre chevaux semblables attendaient sur la route mme, et sous leurs couvertures. Chaque cheval tait tenu par un palefrenier. Immdiatement les chevaux arrivants taient remplacs par les chevaux frais; au signal donn les quatre palefreniers, placs gauche et droite, enlevaient ensemble les quatre couvertures; la voiture partait sans avoir perdu plus de deux minutes pour le relai. Le temps tait devenu mauvais, la pluie tombait en abondance; une jeune de fille de l'outside se dcide venir avec nous dans l'intrieur. Elle tait fort bien de toutes manires; elle n'aurait pas mieux demand et nous non plus, de faire la conversation, mais elle n'avait jamais voyag en Allemagne, elle ne parlait donc pas mieux le franais que nous l'anglais. Nous en tions rduits pour changer nos ides, de nous montrer les mots sur le dictionnaire. Fort heureusement nous en avions le temps, et quoique que ce mode de converser ne ft pas vif et anim, il n'en tait pas moins fort gai. Nous tions rendus Newcastle de bonne heure; c'tait le moment des plus longs jours, la seconde moiti de juin; aprs dner, vers 7 heures du soir, nous allmes en chemin de fer l'embouchure de la Tyne visiter un pont en fer d'une seule arche qui passait pour une merveille (je ne pensais pas alors que quelques annes plus tard j'aurais la chance d'en construire une encore plus grande, la trave mtallique de la Vzeronce sur la ligne de Genve); nous tions de retour le mme soir Newcastle, et nous avons pu nous coucher 11 heures sans aucune lumire; en s'approchant de la fentre, on y voyait assez pour lire facilement. Le lendemain matin nous partmes de la mme manire, c'est--dire en voiture publique pour Edimbourg; le voyage n'eut pas d'autre incident que de nous permettre de voir de loin sans nous y arrter, le chteau d'Abbotsford, rsidence favorite de Walter Scott, situ sur la rive droite de la Twed; autant que nous avons pu juger c'tait un chteau gothique trs bien restaur, au milieu d'un parc du plus bel aspect. Nous arrivmes le soir mme Edimbourg; comme je l'ai dit dj, j'ai conserv de cette ville un prcieux souvenir; elle ne ressemble rien de ce que j'avais vu jusque-l; des sites excessivement varis lui donnent un cachet particulier. Au centre de la ville une petite montagne nomme Calton-Hill, forme un point culminant, d'o l'on domine de tout ct les paysages environnants. Ce sommet est occup par un petit monument dans le style grec. En regardant l'est, on a une belle vue de la mer; un peu vers le nord, on voit l'embouchure du Forth, avec le port, les vaisseaux et tous les grands tablissements de la marine et du commerce. En tournant au nord et l'ouest on dcouvre toute la nouvelle ville magnifiquement construite avec ses rues larges, ses squares nombreux, ses monuments et ses jardins; tous ces quartiers neufs se terminent Princess-Street, rue splendide dont un seul ct est bti, l'autre est form par des jardins; c'est l que nous tions logs, prs du monument lev la mmoire de Walter Scott, mort en 1832. Le monument venait d'tre termin. En continuant le panorama de Calton-Hill, on trouve: au sud-ouest, le vieux chteau et la vieille ville; un peu plus loin, des forts et de magnifiques rochers; au sud toute la vieille ville, la Canongate; enfin, au sud-est, le chteau d'Holyrood, ancienne demeure royale, clbre par les malheurs de Marie Stuart, et pour nous Franais, clbre aussi parce qu'elle a servi de rsidence pendant plusieurs annes notre vieux roi Charles X exil, et son petit-fils Henri V, qui fut hlas! pendant longtemps notre esprance de salut. Nous tions trs bien logs Royal-Htel dans Princess-Street; personne n'y parlait franais; nous avions bien quelques embarras pour nous faire comprendre, mais notre hte tait fort complaisant et faisait tout pour nous tre agrable. Nous arrivions en dfinitive par faire d'assez bons dners, bien que la commande ne se ft pas sans peine; on s'tonnait beaucoup de nous voir apprcier le saumon, si vulgaire pour les cossais. De tous les pays que je connais, ce qui me rappelle le mieux un des aspects d'Edimbourg, c'est la vue du cours des Chartreux, prs de la place Rouville; notez bien que je dis: _un seul_ des aspects de ce magnifique panorama circulaire de Calton-Hill, unique au monde. Nous aurions bien dsir rester plus de trois jours, mais l comme ailleurs le temps nous pressait. Le chemin de fer nouvellement construit nous transporta d'Edimbourg Glascow, paralllement au canal de jonction du Forth la Clyde; sans nous arrter, nous montmes tout de suite sur le paquebot qui devait nous amener Liverpool. Il faisait trs mauvais temps, je n'ai pas conserv un agrable souvenir de cette trs grande ville, traverse au milieu du brouillard. Glascow contenait 350,000 habitants; Edimbourg seulement 200,000. Nous nous tions embarqus sur la Clyde; partir de Glascow, elle peut porter de trs gros navires. Le chenal navigable est maintenu la profondeur suffisante, au moyen de digues latrales construites avec d'normes blocs de pierre sur plusieurs kilomtres de longueur. Ces digues avaient d'autant plus d'intrt pour moi, que j'en avais beaucoup entendu parler dans mes cours des Ponts et Chausses. Le trajet de Glascow Liverpool se fit partie le jour, partie la nuit, au travers de la mer d'Irlande, sans prsenter aucune particularit qui m'ait laiss un souvenir, outre que celui du malaise physique que j'ai prouv. Je restai presque tout le temps couch dans ma cabine au fond du navire, spar de ma tante, qui tait, de son ct, toute seule dans le salon des dames, o elle ne se trouvait pas dans un bien meilleur tat. J'tais fort tourment par le mal de mer; en entendant contre mon oreille le mugissement des vagues de l'Ocan, dont je n'tais spar que par une mince cloison; je faisais d'assez tristes rflexions quand la douleur m'en laissait le loisir, je maudissais mon sort, en rptant pour me consoler la clbre imprcation d'Horace: Illi robur et s triplex Circa pectus erat, qui fragilem truci Commisit pelago ratem Primus........ (Il avait un coeur de chne, doubl d'un triple airain, celui qui le premier s'exposa sur un bateau fragile aux fureurs de l'Ocan.) Il faisait un trs mauvais temps quand nous avons travers Liverpool sans nous y arrter; c'est une grande ville, de date rcente, qui doit toute son importance au commerce. Un chemin de fer nous ramena directement Londres. D'York Edimbourg, nous avions voyag dans les dernires diligences anglaises, car on achevait le chemin de fer qui devait les remplacer dans quelques mois. Nous restmes encore deux jours Londres avant de partir pour Southampton o nous devions trouver un paquebot pour la France. Le trajet par mer jusqu'au Havre et du Havre Rouen, par la diligence, se fit sans aucun incident. Pour rentrer Paris, nous trouvmes le chemin de fer de Rouen, inaugur en 1843. Nous avions retrouv la France avec le plus grand plaisir et surtout, nous avons prouv un grand soulagement, lorsqu'en arrivant au Havre, nous avons compris ce qui se disait autour de nous. Ce qu'on prouve dans un pays dont on ne sait pas la langue, doit ressembler au supplice des sourds-muets. Notre voyage de prs d'un mois s'tait accompli sans le moindre accident. J'en rendis grce Dieu d'abord, puis, je remerciai cordialement ma tante de m'avoir pris pour son chevalier. De mon voyage, j'ai rapport ces impressions: j'avais dj voyag en Suisse, en Italie, en Allemagne et dans les pays autrichiens; partout j'avais constat l'influence franaise, partout la tendance tait de faire l'instar de Paris; en Angleterre c'tait autrement; on sent quand on y est, que les Anglais sont tout fait chez eux, et qu'ils ne veulent prendre modle sur personne. Les Anglais sont des gens excessivement pratiques, leurs maisons en gnral, simples l'extrieur, sont trs bien distribues l'intrieur pour les usages ordinaires de la vie de famille. On ne voit pas comme chez nous, dans des positions modestes, des salons somptueux qui servent trs peu, dont l'espace est vol sur l'ensemble de l'appartement, presque sans utilit, et dont les meubles se fanent sous des housses immobilises. Au lieu de recevoir ordinairement dans leurs chambres coucher, et dans les grands jours, dans un salon d'apparat, ils ont prs de l'entre, leur sitting room, qui est pourvue de tout ce qui est ncessaire pour les besoins ordinaires de la vie: chaises, fauteuils, canap, piano, table pour crire, bibliothque, etc.; qui est le lieu de rendez-vous gnral et de rception. Au lieu de s'entasser dans des quartiers o les loyers sont chers, ils prfrent pour leur famille, de l'air et de l'espace, et surtout l'indpendance des commrages que donne une maison complte, toute petite qu'elle soit, compare nos ruches franaises. La forme de leurs fauteuils ne suit pas la mode; les coussins sont placs l o il faut pour bien appuyer. Leurs chevaux marchent bien et leurs voitures roulent parfaitement sur un pav ou sur un macadam bien prpars et bien entretenus pour ce double effet. Leurs couteaux, leurs ciseaux, leurs rasoirs, coupent bien et longtemps, non seulement parce que l'acier est bon, mais parce que les lames sont disposes en biseau bomb, au lieu d'tre en creux; elles prsentent ainsi, bien plus de rsistance la dentelure. Leurs livres s'ouvrent bien et restent ouverts facilement; leurs cuirs sont d'une grande souplesse et d'une grande solidit. Leurs souliers ne blessent pas, sont impermables et leur forme ne varie pas, ni pour les bouts qui sont toujours larges, ni pour les talons qui sont toujours bas. Leurs serrures sont petites et incrochetables, et leurs cls microscopiques; leurs outils sont faits en gnral pour la main, bien plus que pour les yeux, et toujours disposs de la manire la plus convenable pour leur usage. C'est de Londres que j'ai rapport mon premier paletot lger et impermable. Dans tout ce qu'ils font en gnral les Anglais cherchent avant tout, l'effet utile, sans se proccuper de l'effet secondaire, du manque de symtrie ou d'lgance. J'ai prouv que les femmes elles-mmes comprennent bien les choses de la vie; rappelez-vous les ptissires? En rsum c'est le peuple pratique par excellence; il le montre du reste par ses institutions et le grand respect qu'il conserve pour ses traditions. CHAPITRE VII Service des postes et des diligences en 1790, 1810 et 1850. Comparaison des moyens de transport la disposition des voyageurs, sous les rapports de la frquence des dparts, du nombre de places offertes et de la dure du voyage, par les diligences et les chemins de fer, en 1790, 1810, 1850 et 1888. Les renseignements que nous donnons dans ce chapitre sur les transports des lettres et des personnes sont extraits en partie des almanachs officiels de Lyon en 1790 et 1810. SERVICE DES POSTES EN 1790 En 1790, le bureau gnral des postes tait dans la rue Saint-Dominique, M. Tabareau tait directeur. Pour Paris, par le Bourbonnais, les villes sur la ligne et l'Auvergne, les dparts avaient lieu les mardi, jeudi et samedi. Pour Paris, par la Bourgogne et les villes sur la ligne, l'Alsace et la haute Allemagne, les dparts avaient lieu les lundi, mercredi et vendredi. Le dimanche, il n'y avait pas de dpart. Pour le Dauphin et la Provence, tous les jours except le mercredi. Pour la Gascogne et le Barn, les mardi, vendredi et dimanche. Pour le Forez, tous les jours except le mercredi. Pour Genve et la Suisse, mardi, jeudi, vendredi et dimanche. Pour Milan, Savoie et Pimont, mardi et vendredi. Pour Gnes, la Toscane, Rome, Naples et la Sicile, le vendredi. On invitait le public mettre ses lettres la poste la veille du jour du dpart, pour viter la remise au dpart suivant. Il y avait six botes dans la ville o l'on faisait la leve tous les jours 7 heures du matin. la bote de la rue Saint-Dominique, la leve se faisait une fois par jour 11 heures du matin. Quant l'arrive, on ne fixait point de date; elle dpendait du temps et de la saison. On voit dans les lettres du prsident de Brosses, de 1739, que les lettres de France pour Rome avaient quelquefois neuf jours de retard, parce que le courrier, qui tait pay pour suivre la route de la Corniche, s'embarquait par conomie sur une felouque qui arrivait quand le vent tait favorable. DILIGENCES POUR PARIS EN 1790 Le bureau gnral des diligences et coches de Lyon pour Paris, par les routes de Bourgogne et du Bourbonnais, tait situ au Port-Neuville. Les diligences d'eau de Lyon Chlon partent rgulirement cinq fois par semaine. Les dimanche, lundi, mercredi, jeudi, vendredi 5 heures du matin et arrivent en deux jours Chlon. De Chlon, il part une diligence pour Paris, huit places, qui fait la route en trois jours. Lorsque la Sane n'est pas navigable, les diligences partent directement de Lyon. CARROSSES POUR PARIS PAR LE BOURBONNAIS Les carrosses de Lyon pour Paris, par le Bourbonnais, partent rgulirement le jeudi de chaque semaine et font la route en dix jours (on couchait en route probablement). Ces mmes carrosses correspondent avec celui de Roanne pour Clermont. DILIGENCES DE LYON A AVIGNON, MARSEILLE, NMES ET LE LANGUEDOC EN 1790 Les carrosses partent de Lyon deux fois la semaine, mercredi et samedi 4 heures du matin, et mettent quatre jours et demi de Lyon Avignon. Les hardes des voyageurs ainsi que les marchandises doivent tre portes au bureau la veille du dpart avant 5 heures du soir. Le lendemain de leur arrive d'autres carrosses partent d'Avignon pour Marseille, Montpellier et Toulouse. De cette faon, les personnes et les marchandises sont rendues Marseille et Montpellier le septime jour, sauf les retards causs par des cas extraordinaires, comme les rivires dbordantes, etc. Les dits carrosses ont quatre places, on n'a rien pargn pour qu'ils soient propres et commodes, on les a suspendus en berline pour qu'ils soient excessivement doux. Il y avait aussi des coches sur le bas Rhne. Les diligences d'eau, la descente, vont en deux jours en t et deux jours et demi en hiver de Lyon Avignon, moins de temps contraire. Les hardes des voyageurs doivent tre portes la veille. COCHES D'EAU SUR LE HAUT RHNE DE LYON SEYSSEL EN 1790 Un coche part tous les lundis et met sept jours de Lyon Seyssel, on embarque les voyageurs dans une chambre particulire. On charge, par ce coche, des marchandises pour la Savoie, la Suisse et l'Allemagne. CARROSSES POUR GENVE EN 1790 Les carrosses partent de Lyon le vendredi 4 heures du matin, font la route en trois jours quand il fait beau, par Montluel, Meximieux, Saint-Jean-le-Vieux, Nantua et Chtillon-de-Michaille, Collonge et Saint-Genis. Ils repartent de Genve le mardi. MESSAGERIES GNRALES DU COMT DE BOURGOGNE EN 1790 Le fermier des carrosses et messageries du comt de Bourgogne et des routes de Lyon Strasbourg, passant par Besanon, a des carrosses pour conduire les voyageurs et les marchandises. Les carrosses de Lyon partent les mardi et samedi, et se rendent en dix jours Strasbourg et cinq jours Besanon quand le temps le permet. Outre les carrosses, il a des chaises de poste qu'il fournira tous les jours de la semaine en avertissant une demi-journe d'avance. MESSAGERIES ROYALES DU FOREZ EN 1790 Carrosses de Lyon Saint-Etienne, trois fois par semaine, six places. Carrosses de Lyon au Puy, une fois par semaine. Carrosses de Lyon Roanne, une fois par semaine. SERVICE DES POSTES EN 1810 Bureau gnral des postes, rue Saint-Dominique, directeur, M. Monicault. Pour Paris, par le Bourbonnais, Limoges et Bordeaux, les dparts ont lieu les dimanche, mardi, jeudi et samedi. Pour Paris, par la Bourgogne, les lundi, mercredi, vendredi. Pour Grenoble, Gap, Turin, Milan, tous les jours. Pour Marseille et route, tous les jours. Pour Nmes et Montpellier, tous les jours except le jeudi. Pour Narbonne et Toulouse, dimanche, mardi et vendredi. Pour Strasbourg, Ble, Allemagne, lundi, mercredi, vendredi. Pour Rome, Naples et la Sicile, lundi et vendredi. Pour l'Espagne et le Portugal, dimanche, mardi, vendredi. Dans les quatre botes de la place Saint-Jean, de la rue des Augustins, du corridor de la Comdie et de la place de la Fromagerie, la leve des lettres se fait une fois par jour, 11 heures du matin. Dans celle de la rue Saint-Dominique, une heure du soir. La lettre simple tait taxe 30 cent. pour 100 kilomtres, 40 cent. pour 200 kilomtres, 50 cent. pour 300 kilomtres, 60 cent. pour 400 kilomtres, 70 cent. pour 500 kilomtres, etc. On payait ce prix-l pour Paris encore en 1840, etc., avec augmentation pour le poids et la distance. Le public tait prvenu que l'on ne pouvait recevoir aucune lettre pour l'Angleterre ou pour les pays occups par les Anglais (par suite du blocus continental). * * * SERVICE DES DILIGENCES EN 1810 ENTREPRISE DES MESSAGERIES _ Paris, rue Notre-Dame-des-Victoires,_ _ Lyon, quai Saint-Benot._ Il part tous les jours de Lyon et de Paris une diligence six places d'intrieur et deux de cabriolet passant par la Bourgogne et faisant le trajet en cent heures. Lyon, de la place des Terreaux, maison Antonio, ct des cafs. Il part tous les jours de Lyon et de Paris une diligence six places d'intrieur et deux de cabriolet passant par le Bourbonnais, faisant le trajet en cent heures. Le trajet de Lyon Chlon-sur-Sane et retour se fait galement tous les jours dans une diligence d'eau trs propre, dans laquelle les voyageurs pour Paris ont leur chambre particulire: sauf le cas o la navigation de la Sane est interrompue. TABLISSEMENT DE MM. GAILLARD FRRES EN 1810 _Quai Saint-Clair, maison basse des coches (aujourd'hui n 11)._ Les voitures qui partent de cet tablissement desservent la route de Lyon Genve, le trajet se fait en vingt-quatre ou vingt-six heures. Les dparts ont lieu rgulirement de deux jours l'un. Voitures huit places (comme pour Paris probablement). Messieurs Gaillard frres ont aussi une voiture pour Strasbourg qui part tous les deux jours; avec correspondance sur toute la ligne. MM. Allard et Cie ont des voitures de Lyon Genve, qui font le mme service en concurrence aussi de deux jours l'un (cette entreprise n'a pas dur longtemps). ENTREPRISE DES COCHES DU BAS RHNE ET MESSAGERIES DU MIDI, DE MM. RICHARD, GALLINE ET C$1 EN 1810 _Quai Saint-Antoine._ La messagerie part tous les jours minuit pendant neuf mois de l'anne et 5 heures du matin pendant les trois mois d'hiver. Fait le trajet en deux jours en t et trois jours en hiver jusqu' Avignon et quatre jours jusqu' Marseille. Six places dans l'intrieur et deux au cabriolet. COCHES DU BAS RHNE EN 1810 Ils partent les lundi, mercredi et vendredi au point du jour, font le trajet de Lyon Avignon en deux ou trois jours. On y embarque les voitures et chevaux des voyageurs et les marchandises; en temps de foire, ils vont jusqu' Beaucaire. ENTREPRISE DESCOURS ET RCAMIER EN 1810 _Place des Clestins._ Il part tous les jours de Lyon, 7 heures du matin une voiture qui arrive Saint-Etienne 5 heures du soir. Tous les jours il en part une autre de Saint-Etienne pour Montbrison et tous les deux jours une autre pour le Puy. AMLIORATION ET TRANSFORMATION DU SERVICE, DE 1830 1852 Sous la Restauration, les routes furent amliores; cependant en 1830 les choses avaient peu chang; il y avait cependant quelques progrs. Les routes tant meilleures on avait fait des voitures plus grandes; les deux diligences qui partaient tous les jours pour Paris pouvaient contenir dix-huit voyageurs chacune, trois dans le coup, six dans l'intrieur, six dans la rotonde et trois sur l'impriale. Le trajet se faisait assez rgulirement en trois jours et trois nuits dans la belle saison de Lyon Paris. Pour Genve on ne mettait plus que dix-huit heures. Pendant plus de vingt ans les choses restrent peu prs dans cet tat. L'invention des bateaux vapeur apporta cependant une amlioration dans le trajet de Lyon Chlon et dans celui de Lyon Avignon la descente seulement. C'est en 1852 que l'ouverture complte du chemin de Paris Lyon transforma radicalement les moyens de communication entre ces deux villes. Pour Marseille, ce fut en 1857 et pour Genve en 1858. Il faut avoir fait le voyage de Paris dans les anciennes diligences pour comprendre les avantages des chemins de fer. Il est impossible d'expliquer ceux qui ne l'ont pas prouv, le supplice de rester trois jours et trois nuits et quelquefois quatre, dans une espce de bote o l'on tait condamn une immobilit complte, d'o l'on ne pouvait sortir que deux fois par jour, pour le djeuner et le dner, cte cte avec des voyageurs inconnus, quelquefois aimables, il est vrai, mais le plus souvent le contraire, ou du moins indiffrents. Combien de fois m'est-il arriv de n'avoir pas de place ailleurs que dans la rotonde particulirement frquente par les nourrices; je ne peux pas dire combien j'ai souffert dans mon voyage de Marseille Lyon, en 1835, o nous touffions, suffoqus par la chaleur et la poussire. Les personnes qui pouvaient se le permettre avaient la malle de poste qui abrgeait le voyage de moiti et cotait le double. Par la malle, on partait de Lyon une heure du soir et l'on arrivait Paris le surlendemain matin. l'poque o j'allais aux coles, je partais seul, je savais d'avance le jour de mon dpart, je pouvais presque toujours prendre la malle, j'ai fait ainsi plus de vingt fois le trajet de Lyon Paris ou de Paris Lyon. C'tait relativement une manire agrable de voyager cause de la rapidit de la marche, la commodit des voitures et la socit qu'on y rencontrait. Mais de toutes les manires de voyager, la seule alors qui ft agrable et vritablement commode, c'tait la chaise de poste ou plutt la grande berline ou la grande calche conduite quatre chevaux avec deux postillons et avant-courrier, comme voyageaient autrefois les princes et le conseil d'administration du chemin de fer de Genve, lorsqu'il venait inspecter les travaux de ses ingnieurs. C'tait une manire de voyager bien prfrable au train ordinaire des chemins de fer. Il n'y a que les trains de luxe, o l'on a toutes ses aises, qui puissent les remplacer avec avantage. Esprons pour les futures gnrations que, peu peu, ce qu'on appelle aujourd'hui des trains de luxe finiront par devenir les trains ordinaires; de cette manire, on vitera beaucoup des inconvnients des voyages actuels o les voyageurs sont traits un peu trop comme sur les anciens bateaux vapeur du Rhne, o ils taient classs dans la catgorie des colis qui se transbordaient tous seuls et qui avaient ainsi l'avantage de ne pas tre sujets aux avaries dont l'Administration tait responsable. =_TABLEAU RSUM COMPARATIF_= diffrentes poques, DES MOYENS DE TRANSPORT POUR LES VOYAGEURS DANS LA DIRECTION DE LYON PARIS, MARSEILLE ET GENVE, SOUS LES RAPPORTS DE LA FRQUENCE DES DPARTS, DU NOMBRE DE PLACES OFFERTES AU PUBLIC ET DE LA DURE DES VOYAGES PAR LES DILIGENCES ET LES CHEMINS DE FER. +=======================================================================+ | LYON PARIS ET ROUTE | |_______________________________________________________________________| | | 1790 | 1810 | 1850 | 1888 | | | | | | | |Dparts |6 jours |Tous |Tous |12 | |et |par |les |les |trains par | |arrives. |semaine |jours |jours |jour dans | | |(1 dpart). |(1 dparts). |(2 dparts). |chaque sens. | | | | | | | |Nombre moyen| | | | | |de places | | | | | |par jour | | | | | |dan | | | | | |chaque sens.|7 places. |16 places. | 44 places. |Plus de 4,000.| | | | | | | |Dure minima| | | | | |du voyage. |7 jours. |4 jours. | 3 jours. |8 16 heures.| | |ou 175 heures.|ou 100 heures.|ou 75 heures.| | +=======================================================================+ | LYON MARSEILLE ET ROUTE | |_______________________________________________________________________| | | 1790 | 1810 | 1850 | 1888 | | | | | | | |Dparts |2 jours |Tous |Tous |10 | |et |par |les |les |trains par | |arrives. |semaine |jours |jours |jour dans | | |(1 dpart). |(1 dparts). |(1 dparts). |chaque sens. | |Nombre moyen| | | | | |de places | | | | | |par jour | | | | | |dan | | | | | |chaque sens.|2 places. |8 places. | 22 places. |Plus de 1,000.| | | | | | | |Dure minima| | | | | |du voyage. |7 jours. |4 jours. | 3 jours. |6 11 heures.| | |ou 175 heures.|ou 100 heures.|ou 75 heures.| | +=======================================================================+ | LYON GENVE ET ROUTE | |_______________________________________________________________________| | | 1790 | 1810 | 1850 | 1888 | | | | | | | |Dparts |2 jours |Tous |Tous |7 | |et |par |les |les |trains par | |arrives. |semaine |jours |jours |jour dans | | |(1 dpart). |(1 dparts). |(1 dparts). |chaque sens. | | | | | | | |Nombre moyen| | | | | |de places | | | | | |par jour | | | | | |dan | | | | | |chaque sens.|2 places. |4 places. | 16 places. |Plus de 2,000.| | | | | | | |Dure minima| | | | | |du voyage. |3 jours. |26 jours. | 18 jours. |4 5 heures. | | |ou 75 heures. | | | | +=======================================================================+ NOTES SUR LE TABLEAU PRCDENT En 1790, on ne voyageait pas la nuit, on couchait dans les auberges et l'on partait de trs grand matin. En 1790, 1810 et 1850, on compte les voitures de Paris par la Bourgogne et le Bourbonnais. En 1888, pour la direction de Paris on ne compte que les voyageurs par la Bourgogne. On n'a pas tenu compte des voyageurs par les coches du Rhne et de la Sane avant les bateaux vapeur; non plus que des voyageurs par bateaux vapeur entre Lyon, Avignon et Chlon, de 1830 1850. EPILOGUE Au moment o je termine ces rcits, 2 mai 1888, je viens de faire avec mon fils le voyage de Paris, de la manire la plus commode qui ait t applique en France jusqu' prsent. Partis de Lyon 2 heures et demie du soir, nous sommes arrivs Paris avant minuit. Si l'on supprimait l'arrt pour le dner au buffet de Tonnerre; on pourrait faire le trajet en huit heures. Nous tions dans un trs confortable salon, en communication avec un wagon restaurant, un fumoir et des cabinets de toilette et autres. Il n'y a probablement que moi Lyon et peut-tre en France, qui puisse soixante-treize ans de distance, faire par exprience la comparaison de cette manire de voyager avec celle de 1815. Quelles que soient les amliorations futures qui pourront tre apportes dans les moyens de communication, on peut dire, je crois, sans crainte de se tromper, que l'on ne verra jamais de changements aussi radicaux que ceux dont je suis aujourd'hui peut-tre le seul tmoin. Lyon, 2 mai 1888. _L'Inspecteur gnral honoraire des Ponts et Chausses_, Thodore AYNARD. End of the Project Gutenberg EBook of Voyages, by Thodore Aynard License: Share Alike