Produced by Renald Levesque, the Online Distributed Proofreading Team, and BNQ (Bibliotheque nationale du Quebec) LA TETE DE MARTIN COMEDIE EN UN ACTE PAR MM. E. Grange, Decourcelle et Th. Barriere. QUATRE PERSONNAGES. Arrangee pour cercles de jeunes gens, par REGIS ROY. MONTREAL C.O. BEAUCHEMIN & FILS, LIBRAIRES-IMPRIMEURS 256 et 258, rue St-Paul 1900 LA TETE DE MARTIN COMEDIE EN UN ACTE. A M. EDOUARD CHATEAUVERT OTTAWA DISTRIBUTION DE LA PIECE: DURAND (de Hull), 50 ans. VENCESLAS DURAND, son neveu, 28 ans. ISIDORE MARTIN, 28 ans. BERTRAND, hotelier. LA TETE DE MARTIN COMEDIE EN UN ACTE. (La scene est de nos jours, dans un hotel garni. Une salle avec plusieurs portes surmontees de numeros. Entree par le fond.) SCENE I BERTRAND, _seul_. (_Il est assis devant une table a droite_). Maintenant, voyons si l'on a bien inscrit tous les voyageurs... (_Il ouvre un registre_). M, Dubois, tres bien; M. Lefevre; M. Coquelet, tres bien; au numero 9, M. Martin, profession, proprietaire; au numero 11, M. Martin... Tiens, encore un Martin! profession: professeur de prothese dentaire; au numero 13, M. Martin!... Ah! ca, il n'y a donc que des Martin cette annee?... profession: clerc de notaire et celibataire!... Ah! je le connais, celui-la... c'est le casse-cou qui est ici depuis un mois. SCENE II BERTRAND, DURAND, puis VENCESLAS. DURAND (_du seuil de la porte_). Pardon, monsieur, n'auriez-vous pas ici un nomme Martin? BERTRAND. Oui, Monsieur; j'en ai meme plusieurs. DURAND. Plusieurs Martin valent mieux qu'un. (_A la cantonade_.) Viens, Venceslas. BERTRAND. Monsieur desire une chambre? DURAND. Deux; une pour moi, et une pour mon neveu. BERTRAND. (_designant 2 portes a gauche_). Voici justement deux chambres qui se touchent. DURAND. Tres bien! BERTRAND. Monsieur veut-il me dire son nom? DURAND. Durand; Maleck-Adel Durand. Ce prenom vous etonne; ca ne m'etonne pas. Voici comment je le recus: ma mere venait de lire le roman de Madame Cottin, lorsque je vins au monde, jeune, mais bien constitue pour mon age. Elle desira que le nom du heros turc devint le mien. Le bedeau fit quelques objections, a cause de Maleck, qui n'est pas dans le calendrier; mais on lui fit observer qu'Adele s'y trouvait; cette consideration vainquit ses scrupules; et je fus nomme Maleck-Adel... Mettez Durand seulement. BERTRAND (_ecrivant_). M. Durand... Derniere residence? DURAND. Hull, patrie de Eddy, des allumettes souffrees et des piles de planches... Mettez Hull seulement; rue des Trois-Cailloux, vingt-deux (les deux cocottes)... mettez seulement 22. BERTRAND (_designant Venceslas_). Et Monsieur... DURAND. C'est Venceslas Durand, mon neveu; 28 ans; un coeur d'or et des bras de boulanger... Mettez seulement Venceslas Durand. (_Venceslas va s'asseoir au fond, a droite._) BERTRAND. C'est ce que j'ai fait. DURAND. Et bien vous fites. BERTRAND. Monsieur est-il a Ottawa pour longtemps? DURAND. Ah! je donnerais une forte prime a celui qui pourrais me le dire!... BERTRAND. Monsieur vient sans doute pour affaires? DURAND. Connaissez-vous l'article 1983? BERTRAND. L'article 1983? DURAND. Du Code Civil?--je l'ai toujours sur moi--pas l'article; le Code; mais, puisque, quand j'ai le Code, j'ai l'article, ca peut se dire. Ecoutez-le; vous comprendrez alors la fausse position dans laquelle je me trouve et vous pourrez peut-etre m'aider a en sortir. BERTRAND. Moi? DURAND. On a souvent besoin d'un plus petit que soi. Voici ce que chante cet article:--je ne sais pas l'air. (_Il rit, lisant._) "Le proprietaire d'une rente viagere ne peut en demander les arrerages qu'en justifiant de son existence ou de celle de la personne sur la tete de laquelle elle a ete constituee, quand elle est constituee sur la tete d'un tiers."--Vous avez entendu? BERTRAND. Oh! parfaitement, mais je n'ai pas compris. DURAND (_a part_). C'est une buche. (_Haut_). Je m'explique; j'ai une rente de $1.000 constituee sur la tete d'un tiers (que je ne connais pas et que je n'ai jamais vu) repondant au nom de... BERTRAND. (_l'interrompant_). Qu'entendez-vous par constituee sur la tete d'un tiers? DURAND (_a part_). Mettons-nous a sa portee. (_Haut._) Je suppose que je veuille vous faire $1.000 de rente (mais je ne le veux pas). Eh bien, je vous dis: Je vous assure $1.000 par an, votre vie durant (Durand c'est mon nom, mais je l'emploie ici adverbialement). C'est ainsi que cela se mijote habituellement. Mais, au lieu d'agir aussi simplement, je puis vous dire: je vous servirai $1.000 par an, tant que vivra votre domestique. C'est un droit que j'ai, Comprenez-vous? BERTRAND. Tres bien. DURAND. C'est heureux. Or, Jean Martin, mon parent eloigne, mais mon parent, m'a constitue une rente du chiffre precite sur la tete de son neveu. BERTRAND. Pourquoi cela? DURAND. Ah; pourquoi cela? nous y voila!--Monsieur, il n'y a pas de jour, que dis-je? d'heure... que dis-je? de minute, ou je ne me pose cette question; mais pourquoi diable cet animal-la m'a-t-il constitue une rente sur la tete de son neveu? S'il voulait me faire une politesse... viagere, il etait si simple de me l'adresser directement; il m'eut epargne bien des tribulations... C'est au point que je commence a croire que son bienfait est une vengeance habillee en piastres. BERTRAND C'est un joli costume. DURAND. Joli, au premier abord, mais difficile a endosser. Hier, je vais chez Maitre Tetreau, notaire a Hull, et je lui dis:--Tetreau, je viens toucher ma rente.--Tres bien, me dit-il; mais tu sais que pour toucher tu dois prouver l'existence de Martin. Prouve et je paie.--Prouver, comment? Martin n'est pas ici.--Ou est-il? me dit-il.--Je n'en sais rien, lui dis-je--Eh bien, me dit-il, cherche, apporte et tu toucheras. Alors, l'oeil morne et la tete baissee, je suis venu jusqu'ici, demandant a chacun en route, s'il n'avait pas par aventure vu M. Martin. Mais j'eus beau demander, personne ne put me renseigner. Et vous dites que vous avez des locataires de ce nom? BERTRAND. Trois, monsieur; l'un au 9; l'autre au 11, et le troisieme... DURAND. Je vais interroger le 9... Venceslas! (_Venceslas sur une chaise, au fond a droite, dort_). Il dort! BERTRAND. C'est sans doute la fatigue du voyage? DURAND. Ca m'etonnerait, attendu qu'il est a Ottawa depuis huit jours. BERTRAND. Ah! DURAND. Il m'y avait precede pour l'achat de la corbeille, car Venceslas va devenir mon bru... Mon cher hote, je vous prie d'annoncer ma visite au numero 9. (_Il sort avec Bertrand._) SCENE III VENCESLAS (_seul, se levant_). Tiens! je crois que je m'etais endormi... Oh! quand le pere Durand se met a raconter des histoires, j'ai beau faire, il me semble que j'avale une potee d'opium. SCENE IV VENCESLAS, DURAND. DURAND. Je suis fume! Je sors du 9, ce n'est pas mon homme; mais, ce qu'il y a de particulier, c'est que, de meme que je l'ai pris pour le Martin que je cherche, de meme il m'a pris pour un Durand qui le poursuit. Or, ce Durand est un huissier, de sorte qu'il m'a menace de me jeter par la fenetre. Il allait perpetrer ce delit, quand, fort heureusement, le quiproquo s'est decouvert. Il m'a serre la main, et nous avons ri beaucoup, cette canaille et moi. VENCESLAS. Encore une histoire! Cet homme-la a servi dans les _Mille et une Nuits_, bien sur. DURAND. Mais, ca n'est pas tout ca, il me faut mon Martin. L'hotelier m'a parle du n deg. 11... Allons-y. Enfant, je reviens (_il sort_). SCENE V VENCESLAS, BERTRAND, puis DURAND. BERTRAND (_entrant_). La chambre de monsieur est prete. VENCESLAS (_se promenant les mains derriere le dos)._ Bon! BERTRAND. Monsieur aime mieux rester ici? VENCESLAS (_se promenant_). Oui. BERTRAND. Comme monsieur voudra. VENCESLAS (_meme jeux_). Certes. BERTRAND. Monsieur attend sans doute le retour de son oncle? VENCESLAS. Oui. BERTRAND. C'est un drole de particulier que l'oncle de monsieur. VENCESLAS. Hein?... BERTRAND. Il a l'air un peu toque. (_Venceslas ne lui repond pas; il prend une chaise qu'il enleve a bras tendu_). Diable! monsieur est fort! (_Venceslas ne repond pas; il appuie sa main sur l'epaule de Bertrand, qui flechit, et rebondit a la troisieme fois, sautant a droite_). Pourquoi donc me derangez-vous comme ca? VENCESLAS. C'est pour vous montrer ce que je pourrais faire de vous dans le cas ou vous parleriez mal de mes parents... j'ai dit. (_Il recommence a se promener_). BERTRAND (_a part_). Quelle drole de famille! DURAND (_rentrant_). Ah! monsieur Bertrand, que le bon Dieu vous patafiole! BERTRAND. Moi, monsieur? DURAND. Vous me dites que mon Martin est au n deg. 11, et vous me lancez sur un sexagenaire, sourd, aveugle et myope; tandis que mon Martin a 3O ans tout au plus et jouit de tous ses organes. BERTRAND. Ce n'est pas ma faute, moi... Si monsieur veut voir celui du 13? DURAND. Merci, j'en ai assez comme ca... je veux, au prealable, aller prendre des renseignement au poste de police. De cette facon, je ne serai pas expose a bassiner un tas de braves gens, qui me le rendraient bien. BERTRAND. Comme monsieur voudra. (_Il sort._) DURAND. Toi, Venceslas, prends ton parapluie, ton plan d'Ottawa, et suis-moi. VENCESLAS. Nous irons donc a pied? DURAND. Certes oui! je me fais une fete de marcher sur les trottoirs en asphalte. Viens! (_Ils vont pour sortir, Durand se heurte contre un jeune homme qui entre brusquement._) SCENE VI DURAND, VENCESLAS, MARTIN. DURAND. Ah! MARTIN. Oh! DURAND. Faites donc attention! MARTIN Faites attention vous-meme. DURAND. Maladroit! MARTIN. Imbecile! DURAND Vous avez dit?... MARTIN. (_bien tranquillement_). J'ai dit: imbecile. DURAND Vous n'etes pas poli, monsieur. MARTIN. Vous non plus, monsieur. DURAND. Moi, monsieur, j'ai cinquante-deux ans. MARTIN Et moi, monsieur, vingt-neuf. DURAND C'est justement pour cela... MARTIN (_l'interrompant_). Qu'etant mon aine de vingt-trois ans, vous devez etre vingt-trois fois plus poli que moi. DURAND. Et s'il me plait d'etre vingt-trois fois plus grossier, moi? MARTIN (_allant s'asseoir_). Ah! vous m'ennuyez!... DURAND Jeune homme!... MARTIN. Allez au diable!... DURAND. Vous m'en rendrez raison aujourd'hui meme... VENCESLAS. Mon oncle! DURAND. Dans la personne de mon neveu. VENCESLAS. Plait-il? DURAND (_repetant_). Dans la personne de mon neveu. VENCESLAS. Pardon, mais... DURAND (_bas_). La main d'Amenaide est a ce prix. VENCESLAS. Quoi! vous voulez que j'aille frapper mon semblable? MARTIN. Son semblable!... monsieur, je vous prie de ne pas me dire d'injures. DURAND. Tu l'entends, il t'invective! VENCESLAS. Bah! ca ne fait rien, je n'ai pas compris. DURAND. Comment! tu refuses de laver mes cheveux blancs? VENCESLAS. Permettez donc... DURAND. Venceslas, n'aurais-tu rien dans la poitrine, a gauche? Venceslas, serais-tu un lache? VENCESLAS. Un lache, moi? (_A part, levant les yeux au ciel._) O ma mere! (_s'approchant de Martin_). Monsieur... MARTIN. Eh bien, apres? Qu'est-ce que vous voulez? VENCESLAS. Monsieur, savez-vous que je suis extremement fort? MARTIN. Qu'est-ce que ca me fait? VENCESLAS. Savez-vous que je vous mettrais en morceaux extremement minces? MARTIN (_ironiquement_). En verite? VENCESLAS. En cannelle, monsieur, en poussiere, monsieur. MARTIN. Vous? VENCESLAS. Moi. MARTIN. Vous? VENCESLAS. Moi. MARTIN. As-tu fini! (_Il lui enfonce son chapeau jusqu'aux oreilles._) VENCESLAS. Oh! (_Il veut se jeter sur Martin, Durand se met en travers._) DURAND. Venceslas, l'honneur des Durand est endommage dans la personne de ton chapeau. Le fer seul peur le retaper. VENCESLAS. Il me semble que le premier chapelier venu... Joseph Cote, par exemple!... DURAND La main d'Amenaide est a ce prix. VENCESLAS. Vous etes charmant... mais si je succombe? DURAND. Amenaide ira deposer des tulipes sur ta tombe... Et moi aussi... VENCESLAS. Vous me le promettez? DURAND. Je te le jure. VENCESLAS. Allons, ca me decide... (_A martin._) Votre heure, monsieur? MARTIN. La votre? VENCESLAS. A midi, dans huit jours. MARTIN. J'aimerais mieux aujourd'hui. VENCESLAS. Bon! ou ca? MARTIN. Ou vous voudrez. VENCESLAS. Devant le Bureau de Poste. MARTIN. J'aimerais mieux le bois McKay. VENCESLAS. Va pour le bois McKay... avec quoi nous taperons-nous? MARTIN. Choisissez vous-meme les armes. VENCESLAS. Eh bien, le pistolet... A cent pas. MARTIN. J'aimerais mieux a vingt-cinq. VENCESLAS. A vingt-cinq, c'est convenu. A l'epee. MARTIN. Dans une heure je viendrai vous chercher. VENCESLAS. Dans une heure! MARTIN. Messieurs, enchante d'avoir fait votre connaissance. Une affaire m'appelle ailleurs. DURAND. Nous nous reverrons bientot. (_Martin sort._) SCENE VII DURAND, VENCESLAS. VENCESLAS. Eh bien, etes-vous content? DURAND. Je suis ravi. Tu me rappelles toute l'histoire humaine et une partie de l'Egypte. (_Il va pour sortir._) VENCESLAS. Ou allez-vous donc? DURAND. A la recherche de mon Martin... VENCESLAS. Et vous ne m'emmenez pas? DURAND. Non; il vaut mieux que tu restes ici a te refaire un peu la main. D'ailleurs, ne faut-il pas que tu ecrives a ta fiancee, mon pauvre garcon? VENCESLAS. Comment, ecrire? DURAND. Dame; si par malheur tu allais... VENCESLAS. Comme c'est adroit de me dire ca! DURAND. Il faut tout prevoir. Adieu, je vais faire mes courses. (_Il remonte. Declamant._) "Sors vainqueur d'un combat dont Naide est le prix." Adieu, mon petit Ceslas. Si j'ai le temps, j'acheterai quelques tulipes, a tout hasard... Adieu, mon petit Ceslas; je vole, vole, vole... SCENE VIII VENCESLAS (_seul_). Vieux hanneton! le diable l'emporte avec ses tulipes! Quand je pense que c'est pour lui que je vais risquer ma peau... Quand je dis pour lui, c'est pour Naide... puisque sa main depend de ce tournoi... Elle est si belle, ma cousine!... Elle a parfois un peu l'air d'une grue; mais c'est egal, c'est une femme bien agreable! (_Apres un moment._) Pourvu que mon adversaire n'aille pas me faire de mal! Peuh! il n'a pas grande apparence. Et puis, je tire assez proprement, moi! A Hull, je passe pour une fine lame! Du reste, je le verrai venir, et s'il m'a l'air de savoir son affaire, je vous lui allonge un petit coup en quarte basse... que je connais, rien de plus traitre... (_Faisant des armes avec la main._) Une, deux! (_Bruit de voix en dehors._) Tiens, on dirait le creux de mon oncle. (_Allant regarder au fond._) Mais oui, c'est lui, avec... Viendraient-ils deja me chercher? SCENE IX VENCESLAS, DURAND, MARTIN DURAND (_a Martin_). Non, jeune homme, vous ne me quitterez pas avant que je vous aie accable du poids de ma reconnaissance. VENCESLAS (_etonne, a part_). Sa reconnaissance! MARTIN. Eh! mon Dieu, je vous repete que ca ne vaut pas la peine... DURAND. Pas la peine!... Lorsque sans vous je pouvais etre broye. VENCESLAS. Broye? DURAND. Ah; quel evenement!... J'en suis encore tout perplexe... (_A Venceslas._) Figure-toi... VENCESLAS (_a part_). Bon! troisieme histoire! DURAND. Figure-toi, dis-je, qu'en sortant d'ici, je me decide a monter en fiacre. VENCESLAS. Mais vous vouliez aller a pied?... DURAND. Je le voulais, et point ne le fis. Que n'ai-je persiste dans cette resolution! Elle m'eut economise une forte venette. Enfin, je monte en fiacre. A peine, eumes-nous fait quelques pas, que, par un hasard sans precedent dans l'histoire moderne, les chevaux prennent le mors aux dents... VENCESLAS Des chevaux de fiacre? DURAND. Frappe de terreur, je crie au cocher de retenir ses coursiers. Il veut les rappeler, mais sa voix les effraye. Deux fleches, Venceslas, deux fleches... lancees a toute vapeur et des cahots... a desarticuler mes bretelles. C'etait effrayant!... je me trouvais dans la position d'Hippolyte sur son char... Seulement, au lieu d'etre dessus, j'etais dedans. Bref, une catastrophe devenait imminente... lorsque, tout a coup, cet intrepide jeune homme s'elance, au peril de sa vie... saisit les renes, arrete la machine... et j'ai la satisfaction de me retrouver sur le pave, le sein palpitant, mais sain et sauf. VENCESLAS. Comment, c'est monsieur qui?... DURAND. Oui, c'est monsieur qui a execute ce brillant sauvetage. MARTIN. Oh! calmez-vous! j'en aurais fait autant pour le premier venu... DURAND. Cela ne diminue pas votre merite a mes yeux! Ah! jeune homme, que n'ai-je sur moi un balancier! je vous frapperais incontinent une medaille commemorative. Mais si, a defaut de cet ornement, une modeste cotelette... MARTIN. Merci, j'ai dejeune. DURAND. Il est desinteresse comme un terre-neuve. MARTIN (_a part_). Ah! il m'ennuie, ce gros-la; je suis fache d'avoir arrete son sapin. (_Il entre au n deg. 13._) DURAND. Mais au moins, dites-moi le nom de mon sauveur! SCENE X DURAND, VENCESLAS, BERTRAND. DURAND. Eh bien! eh bien! il s'en va sans m'apprendre son noble nom. BERTRAND (_qui vient d'entrer_). Son nom!... vous ne le savez pas?... c'est monsieur Isidore Martin. DURAND. Isidore Martin? BERTRAND. Du numero 13. Le neveu d'un brave capitaine... DURAND. Le capitaine Martin? BERTRAND. Precisement. DURAND. C'est lui! BERTRAND. Qui, lui? DURAND. Le Martin que je cherche. BERTRAND. Et que vous n'avez pas voulu voir! DURAND (_avec joie_). Enfin, je le tiens!... (_Tout a coup en jetant un cri._) Ah! grand Dieu! BERTRAND. Quoi donc? VENCESLAS Qu'est-ce qui vous prend? DURAND, Quand je songe que tout a l'heure, il pouvait etre escoffie par les chevaux du fiacre!... Je perdais, helas!... BERTRAND Un ami qui vous est bien cher? DURAND. Non... mille piastres de rente... BERTRAND. Oh! du reste, il ne faut pas que ca vous etonne... Monsieur Isidore n'en fait jamais d'autres. DURAND. Comment! tous les matins il arrete un fiacre emporte! BERTRAND. Non, mais il ne se passe guere de jour sans qu'il risque les siens pour sauver quelqu'un ou quelque chose. DURAND. Hein?... qu'est-ce que j'apprends la!... mais c'est donc une manie! BERTRAND. Ah! c'est un bien bon garcon que monsieur Martin, mais un fameux braque et qui ne tient pas plus a sa vie... DURAND. Mais j'y tiens, moi, j'y tiens a sa vie!... Heureusement me voici pres de lui, et... (_Jetant un nouveau cri._) Ah! grand Dieu! (_Bertrand impatiente sort._) VENCESLAS. Quoi donc encore?... vous m'avez fait peur!... DURAND. Et ce duel, ce malheureux duel! VENCESLAS. Ah! dame, c'est vous qui m'avez aguiche... DURAND. Tu ne te battras pas. VENCESLAS. Mais, mon oncle... DURAND. Tu ne te battras pas!... La main d'Amenaide est a ce prix!... VENCESLAS. Ah! ca, permettez... SCENE XI _Les memes,_ MARTIN (_avec des epees_). MARTIN. Messieurs, quand il vous plaira... DURAND (_a Martin_). Nous sommes a vous, (_A Venceslas._) Tu vas lui faire des excuses. VENCESLAS. Des excuses! pour le renfoncement qu'il m'a donne. DURAND. Un renfoncement n'est pas un soufflet... Ah! si c'etait un soufflet; mais c'est un renfoncement!... VENCESLAS. C'est deja bien gentil comme ca. MARTIN. Eh bien! messieurs, les fleurets s'impatientent. VENCESLAS. Voila!... (_Il fait un pas pour sortir._) DURAND (_vivement_). Venceslas, je vous defends!... (_a Martin._) Un instant, jeune homme. Avant tout, que diantre! il faut s'expliquer... MARTIN. C'est inutile! VENCESLAS. C'est inutile!... DURAND (_severement_). Venceslas!... (_A Martin._) Voyons, jeune homme, voyons... mon neveu est un peu vif; il a eu des torts... VENCESLAS. Moi? DURAND. Tu en as eu... mais tu les reconnais. VENCESLAS. Comment! je... DURAND (a Martin). Il les reconnait. VENCESLAS. Mais non; marchons. MARTIN. Marchons! DURAND (_aux cent coups, a part_). Mon Dieu! comment le desarmer?... Ah! (_A Martin._) Monsieur, le pauvre garcon est idiot... VENCESLAS. Moi?... DURAND. Hier encore, il etait a la Longue-Pointe, section des abrutis. VENCESLAS (_furieux_). Mais sacrebleu! DURAND (_bas, a Venceslas_). Dis que tu es idiot, et je double la dot. VENCESLAS. Vous doublez la dot? c'est different. DURAND (_a part_). J'aime mieux ca que de tout perdre. VENCESLAS (_a Martin_). Monsieur, croyez bien que je suis... MARTIN. Il suffit, monsieur, et puisque vous etes idiot... VENCESLAS. Pardon, je... DURAND. Oui, il est satisfait; je suis satisfait; l'honneur est satisfait; nous sommes tous satisfait. (_A Venceslas._) Va faire un tour, mon garcon! VENCESLAS. Mais je ne puis lui laisser croire... DURAND (_le poussant dehors_). Va mon garcon, va!... Enfin je respire! SCENE XII DURAND, MARTIN. MARTIN. Ah! vous etes bien bon de vous etre donne tant de mal. DURAND. Moi, dont vous avez sauve les jours, devrais-je souffrir que vous risquassiez les votres? MARTIN. Tenez, s'il faut vous l'avouer, je n'acceptais ce combat que comme un moyen d'en finir... DURAND. Vous dites?... MARTIN (_tirant sa montre_). Il est midi... Eh bien, mon brave homme, il se peut qu'a une heure je me fasse sauter la cervelle. DURAND. Sauter la cervelle! a une heure... (_A part._) Saperlotte! et ma rente!... (_Haut._) Vous avancez, jeune homme... vous avancez! MARTIN. Oh! pour quelques minutes de plus ou de moins... DURAND. Mais, malheureux! pourquoi cette resolution, que je qualifie d'insensee? MARTIN. Parce que... (_S'arretant._) Mais, bah! a quoi bon vous narrer?... DURAND. Narrez toujours... Je vous porte beaucoup, mais beaucoup d'interet; vous m'avez rendu un grand service, et si je pouvais a mon tour... MARTIN. Vous? allons donc! il s'agit de peines de coeur... DURAND. Vous etes amoureux? MARTIN. D'une femme... DURAND. Je m'en doutais! MARTIN. Qui, depuis huit jours, me fait tourner... DURAND. En bourrique je connais ca! Et c'est pour une pareille vetille que vous iriez... Eh! mon Dieu! les peines de coeur autant en emporte le vent! vous ferez comme moi, vous oublierez. MARTIN. Oublier?... encore un! merci! L'hiver dernier, je me mets a aimer une jeune fille; un beau matin, j'achete des gants pour aller lui demander l'adresse de son pere; va te promener!... partie pour la ville!... pour je ne sais ou en province... Je me dis comme vous: faut l'oublier!... Je parviens a en aimer une autre; et cette autre... DURAND. J'en conviens, c'est desagreable; mais que diable! prenez patience; votre Celimene finira par s'humaniser. J'entends qu'elle s'humanise... MARTIN. Vous? DURAND. Moi! donnez-moi son adresse; j'irai la voir, je lui parlerai a votre endroit; et, dans un mois, je veux danser a votre noce. MARTIN. Non. J'ai promis d'attendre, j'attendrai... j'attendrai encore un peu... et si je ne retrouve pas mon Amenaide... DURAND. Amenaide? MARTIN. Amenaide Durand. DURAND. Mais c'est ma fille! MARTIN. Ah!... c'est votre fille?... Eh bien! nous avons danse et valse ensemble l'hiver dernier; ca m'a suffi pour apprecier les qualites de son coeur; et je vous demande sa main. Voila! DURAND. Mais je l'ai donnee a Venceslas. MARTIN. Eh bien! vous la reprendrez... DURAND. Mais... MARTIN. Sa main! ou vous aurez ma mort sur la conscience. DURAND. Allons, bon! MARTIN. Decidez-vous. DURAND. Mais ce pauvre Venceslas... comment me degager!... Ah! j'ai un moyen! je l'enverrai faire lanlaire! c'est entendu! Vous l'aurez, mon ami... vous l'epouserez! SCENE XIII _Les memes,_ VENCESLAS. VENCESLAS. L'epouser? ma cousine?... eh bien! et moi? DURAND. Toi? tu iras te faire lanlaire... c'est convenu entre nous. VENCESLAS. Mais, sapristi, mous m'avez donne votre parole!... DURAND. Eh bien! oui, je t'ai donne ma parole, et je lui donne ma fille; je ne peux pas tout donner au meme. VENCESLAS. Eh bien! si je n'ai pas la main d'Amenaide, je tuerai monsieur. DURAND. Ciel! MARTIN. Et si monsieur epouse Amenaide, je me tue! DURAND. Double ciel! mes amis... mes bons amis... (_Avec desespoir_). Mais pourquoi donc cet animal de capitaine MARTIN va-t-il me constituer une rente sur la tete de son neveu? SCENE XIV _Les memes,_ BERTRAND (_une lettre a la main_). BERTRAND (_a Durand_). Une lettre pour M. Durand. DURAND. Donnez! (_Il parcourt la lettre._) C'est du capitaine Martin. Il me donne le mot du logogriphe. "Mon cher ami, sachant mon neveu tres braque et tres ecervele, j'ai constitue ta rente sur sa tete, afin de t'obliger par la a veiller sur lui". MARTIN (_a part_). C'est donc pour cela qu'il tenait tant a ma vie? DURAND. "Mais maintenant que je suis de retour, ce soin me regarde. J'ai regularise les choses en transferant la rente sur la tete de ta fille Amenaide". Enfin, j'echappe donc a la pression de ce vampire! (_A Martin_). Cher ami, tu n'auras pas ma fille! VENCESLAS (_avec joie_). Oh bonheur!... et moi, j'aurais... DURAND. Toi, je t'ai promis des tulipes, tu auras tes tulipes. DURAND (_au public_). AIR: _de Celine._ J'eus toujours l'ame tendre et bonne, Les moeurs douces, le coeur aimant; Je ne veux la mort de personne; Je suis bien vu dans mon departement. Eh bien! malgre cette humeur debonnaire, J'eprouverais un plaisir... enfantin, Si je voyais la salle entiere Applaudir la tet'de Martin!... Je voudrais que la salle entiere Applaudit la tet'de Martin!!! FIN End of the Project Gutenberg EBook of La tete de Martin by E. Grange, Decourcelle et Th. Barriere License: Share Alike