Produced by Curtis Weyant, Christine P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) OEUVRES COMPLTES DE FRDRIC BASTIAT LA MME DITION EST PUBLIE EN SIX BEAUX VOLUMES IN-8 Prix des 6 volume: 30 fr. CORBEIL, typ. et str. de CRT. OEUVRES COMPLTES DE FRDRIC BASTIAT MISES EN ORDRE REVUES ET ANNOTES D'APRS LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR Deuxime dition. TOME TROISIME COBDEN ET LA LIGUE OU L'AGITATION ANGLAISE POUR LA LIBERT DES CHANGES. 3e DITION PARIS GUILLAUMIN ET Cie, LIBRAIRES diteurs du Journal des conomistes, de la Collection des principaux conomistes, du Dictionnaire de l'conomie politique, du Dictionnaire universel du Commerce et de la Navigation, etc. RUE RICHELIEU, 14 1864 INTRODUCTION La personne la plus expose se faire illusion sur le mrite et la porte d'un livre, aprs l'auteur, c'est certainement le traducteur. Peut-tre n'chapp-je pas cette loi, car je n'hsite pas dire que celui que je publie, s'il obtenait d'tre lu, serait pour mon pays une sorte de rvlation. La libert, en matire d'changes, est considre chez nous comme une utopie ou quelque chose de pis. On accorde bien, abstraitement, la vrit du principe, on veut bien reconnatre qu'il figure convenablement dans un ouvrage de thorie. Mais on s'arrte l. On ne lui fait mme l'honneur de le tenir pour vrai qu' une condition: c'est de rester jamais relgu, avec le livre qui le contient, dans la poudre des bibliothques, de n'exercer sur la pratique aucune influence, et de cder le sceptre des affaires au principe antagonique, et par cela mme abstraitement faux, de la prohibition, de la restriction, de la protection. S'il est encore quelques conomistes qui, au milieu du vide qui s'est fait autour d'eux, n'aient pas tout fait laiss chapper de leur coeur la sainte foi dans le dogme de la libert, peine osent-ils, d'un regard incertain, en chercher le douteux triomphe dans les profondeurs de l'avenir. Comme ces semences recouvertes d'paisses couches de terre inerte et qui n'cloront que lorsque quelque cataclysme, les ramenant la surface, les aura exposs aux rayons vivifiants du soleil, ils voient le germe sacr de la libert enfoui sous la dure enveloppe des passions et des prjugs, et ils n'osent compter le nombre des rvolutions sociales qui devront s'accomplir, avant qu'il soit mis en contact avec le soleil de la vrit. Ils ne se doutent pas, ils ne paraissent pas du moins se douter que le pain des forts, converti en lait pour les faibles, a t distribu sans mesure toute une gnration contemporaine; que le grand principe, le droit d'changer, a bris son enveloppe, qu'il s'est rpandu comme un torrent sur les intelligences, qu'il anime toute une grande nation, qu'il y a fond une opinion publique indomptable, qu'il va prendre possession des affaires humaines, qu'il s'apprte absorber la lgislation conomique d'un grand peuple! C'est l la _bonne nouvelle_ que renferme ce livre. Parviendra-t-elle vos oreilles, amis de la libert, partisans de l'union des peuples, aptres de l'universelle fraternit des hommes, dfenseurs des classes laborieuses, sans qu'elle rveille dans vos coeurs la confiance, le zle et le courage? Oui, si ce livre pouvait pntrer sous la froide pierre qui couvre les Tracy, les Say, les Comte, je crois que les ossements de ces illustres philanthropes tressailliraient de joie dans la tombe. Mais, hlas! je n'oublie pas la restriction que j'ai pose moi-mme: _Si ce livre obtient d'tre lu._--COBDEN! LIGUE! AFFRANCHISSEMENT DES CHANGES!--Qu'est-ce que Cobden? Qui a entendu parler, en France, de Cobden? Il est vrai que la postrit attachera son nom une de ces grandes rformes sociales qui marquent, de loin en loin, les pas de l'humanit dans la carrire de la civilisation; la restauration, non du droit _au_ travail, selon la logomachie du jour, mais du droit sacr _du_ travail sa juste et naturelle rmunration. Il est vrai que Cobden est Smith ce que la propagation est l'invention; qu'aid de ses nombreux compagnons de travaux, il a vulgaris la science sociale; qu'en dissipant dans l'esprit de ses compatriotes les prjugs qui servent de base au monopole, cette spoliation au dedans, et la conqute, cette spoliation au dehors; en ruinant ainsi cet aveugle antagonisme qui pousse les classes contre les classes et les peuples contre les peuples, il a prpar aux hommes un avenir de paix et de fraternit fond, non sur un chimrique renoncement soi-mme, mais sur l'indestructible amour de la conservation et du progrs individuels, sentiment qu'on a essay de fltrir sous le nom d'intrt bien entendu, mais auquel, il est impossible de ne pas le reconnatre, il a plu Dieu de confier la conservation et le progrs de l'espce; il est vrai que cet apostolat s'est exerc de notre temps, sous notre ciel, nos portes, et qu'il agite encore, jusqu'en ses fondements, une nation dont les moindres mouvements ont coutume de nous proccuper l'excs. Et cependant, qui a entendu parler de Cobden? Eh, bon Dieu! nous avons bien autre chose faire qu' nous occuper de ce qui, aprs tout, ne tend qu' changer la face du monde. Ne faut-il pas aider M. Thiers remplacer M. Guizot, ou M. Guizot remplacer M. Thiers? Ne sommes-nous pas menacs d'une nouvelle irruption de barbares, sous forme d'huile gyptienne ou de viande sarde? et ne serait-il pas bien fcheux que nous reportassions, un moment, sur la libre communication des peuples une attention si utilement absorbe par Noukahiva, Papti et Mascate? La _Ligue_! De quelle Ligue s'agit-il? L'Angleterre a-t-elle enfant quelque Guise ou quelque Mayenne? Les catholiques et les anglicans vont-ils avoir leur bataille d'Ivry? L'agitation que vous annoncez se rattache-t-elle l'agitation irlandaise? Va-t-il y avoir des guerres, des batailles, du sang rpandu? Peut-tre alors notre curiosit serait-elle veille, car nous aimons prodigieusement les jeux de la force brutale, et puis nous prenons tant d'intrt aux questions religieuses! nous sommes devenus si bons catholiques, si bons papistes, depuis quelque temps. _Affranchissement des changes!_ Quelle dception! quelle chute! Est-ce que le droit d'changer, si c'est un droit, vaut la peine que nous nous en occupions? Libert de parler, d'crire, d'enseigner, la bonne heure; on peut y rflchir de temps en temps, moments perdus, quand la question suprme, la question ministrielle, laisse nos facults quelques instants de rpit, car enfin ces liberts intressent les hommes qui ont des loisirs. Mais la libert d'acheter et de vendre! la libert de disposer du fruit de son travail, d'en retirer par l'change tout ce qu'il est susceptible de donner, cela intresse aussi le peuple, l'homme de labeur, cela touche la vie de l'ouvrier. D'ailleurs, changer, trafiquer, cela est si prosaque! et puis c'est tout au plus une question de bien-tre et de justice. _Le bien-tre!_ oh! c'est trop matriel, trop matrialiste pour un sicle d'abngation comme le ntre! La _justice_! oh! cela est trop froid. Si au moins il s'agissait d'_aumnes_, il y aurait de belles phrases faire. Et n'est-il pas bien doux de persvrer dans l'injustice, quand en mme temps on est aussi prompt que nous le sommes faire montre de charit et de philanthropie? Le sort en est jet, s'criait Kepler, j'cris mon livre; on le lira dans l'ge prsent ou dans la postrit; que m'importe? il pourra attendre son lecteur.--Je ne suis pas Kepler, je n'ai arrach la nature aucun de ses secrets; et je ne suis qu'un simple et trs-mdiocre traducteur. Et cependant j'ose dire comme le grand homme: Ce livre peut attendre; le lecteur lui arrivera tt ou tard. Car enfin, pour peu que mon pays s'endorme quelque temps encore dans l'ignorance volontaire o il semble se complaire, l'gard de la rvolution immense qui fait bouillonner tout le sol britannique, un jour il sera frapp de stupeur l'aspect de ce feu volcanique..... non, de cette lumire bienfaisante qu'il verra luire au septentrion. Un jour, et ce jour n'est pas loign, il apprendra, sans transition, sans que rien la lui ait fait prsager, cette grande nouvelle: l'Angleterre ouvre tous ses ports; elle a renvers toutes les barrires qui la sparaient des nations; elle avait cinquante colonies, elle n'en a plus qu'une, et c'est l'univers; elle change avec quiconque veut changer; elle achte sans demander vendre; elle accepte toutes les relations sans en exiger aucune; elle appelle sur elle l'_invasion_ de vos produits; l'Angleterre a affranchi le travail et l'change.--Alors, peut-tre, on voudra savoir comment, par qui, depuis combien de temps cette rvolution a t prpare; dans quel souterrain impntrable, dans quelles catacombes ignores elle a t ourdie, quelle franc-maonnerie mystrieuse en a nou les fils; et ce livre sera l pour rpondre: Eh, mon Dieu! cela s'est fait en plein soleil, ou du moins en plein air (car on dit qu'il n'y a pas de soleil en Angleterre). Cela s'est accompli en public, par une discussion qui a dur dix ans, soutenue simultanment sur tous les points du territoire. Cette discussion a augment le nombre des journaux anglais, en a allong le format; elle a enfant des milliers de tonnes de brochures et de pamphlets; on en suivait le cours avec anxit aux tats-Unis, en Chine, et jusque chez les hordes sauvages des noirs Africains. Vous seuls, Franais, ne vous en doutiez pas. Et pourquoi? Je pourrais le dire, mais est-ce bien prudent? N'importe! la vrit me presse et je la dirai. C'est qu'il y a parmi nous deux grands corrupteurs qui soudoient la publicit. L'un s'appelle _Monopole_, et l'autre _Esprit de parti_. Le premier a dit: J'ai besoin que la haine s'interpose entre la France et l'tranger, car si les nations ne se hassaient pas, elles finiraient par s'entendre, par s'unir, par s'aimer, et peut-tre, chose horrible penser! par _changer_ entre elles les fruits de leur industrie. Le second a dit: J'ai besoin des inimitis nationales, parce que j'aspire au pouvoir; et j'y arriverai, si je parviens m'entourer d'autant de popularit que j'en arracherai mes adversaires, si je les montre vendus un tranger prt nous envahir, et si je me prsente comme le sauveur de la patrie.--Alors l'alliance a t conclue entre le monopole et l'esprit de parti, et il a t arrt que toute publicit, l'gard de ce qui se passe au dehors, consisterait en ces deux choses: Dissimuler, dnaturer. C'est ainsi que la France a t tenue systmatiquement dans l'ignorance du fait que ce livre a pour objet de rvler. Mais comment les journaux ont-ils pu russir? Cela vous tonne?--et moi aussi. Mais leur succs est irrcusable. Cependant, et prcisment parce que je vais introduire le lecteur (si j'ai un lecteur) dans un monde qui lui est compltement tranger, il doit m'tre permis de faire prcder cette traduction de quelques considrations gnrales sur le rgime conomique de la Grande-Bretagne, sur les causes qui ont donn naissance la Ligue, sur l'esprit et la porte de cette association, au point de vue social, moral et politique. On a dit et on rpte souvent que l'cole conomiste, qui confie leur naturelle gravitation les intrts des diverses classes de la socit, tait ne en Angleterre; et on s'est ht d'en conclure, avec une surprenante lgret, que cet effrayant contraste d'opulence et de misre, qui caractrise la Grande-Bretagne, tait le rsultat de la doctrine proclame avec tant d'autorit par Ad. Smith, expose avec tant de mthode par J. B. Say. On semble croire que la libert rgne souverainement de l'autre ct de la Manche et qu'elle prside la manire ingale dont s'y distribue la richesse. Il avait assist, disait, ces jours derniers, M. Mignet, en parlant de M. Sismondi, il avait assist la grande rvolution conomique opre de nos jours. Il avait suivi et admir les brillants effets des doctrines qui avaient affranchi le travail, renvers les barrires que les jurandes, les matrises, les douanes intrieures et les monopoles multiplis opposaient ses produits et ses changes; qui avaient provoqu l'abondante production et la _libre circulation_ des valeurs, etc. Mais bientt il avait pntr plus avant, et des spectacles moins propres l'enorgueillir des progrs de l'homme et le rassurer sur son bonheur s'taient montrs lui, _dans le pays mme_ o les thories nouvelles s'taient le plus vite et le plus compltement dveloppes, _en Angleterre o elles rgnaient avec empire_. Qu'y avait-il vu? Toute la grandeur, mais aussi tous les excs de la production illimite,... chaque march ferm rduisant des populations entires mourir de faim, les drglements de la concurrence, cet tat de nature des intrts, souvent plus meurtrier que les ravages de la guerre; il y avait vu l'homme rduit tre un ressort d'une machine plus intelligente que lui, entass dans des lieux malsains o la vie n'atteignait pas la moiti de sa dure, o les liens de famille se brisaient et les ides de morale se perdaient... En un mot, il y avait vu l'extrme misre et une effrayante dgradation racheter tristement et menacer sourdement la prosprit et les splendeurs d'un grand peuple. Surpris et troubl, il se demanda si _une science qui sacrifiait_ le bonheur de l'homme la production de la richesse... tait la vraie science... Depuis ce moment, il prtendit que l'conomie politique devait avoir beaucoup moins pour objet la production abstraite de la richesse que son quitable distribution. Disons en passant que l'conomie politique n'a pas plus pour objet la production (encore moins la production _abstraite_), que la distribution de la richesse. C'est le travail, c'est l'change qui ont ces choses-l pour objet. L'conomie politique n'est pas un art, mais une science. Elle n'impose rien, elle ne conseille mme rien, et par consquent elle ne _sacrifie rien_; elle dcrit comment la richesse se produit et se distribue, de mme que la physiologie dcrit le jeu de nos organes; et il est aussi injuste d'imputer l'une les maux de la socit qu'il le serait, d'attribuer l'autre les maladies qui affligent le corps humain. Quoiqu'il en soit, les ides trs-rpandues, dont M. Mignet s'est rendu le trop loquent interprte, conduisent naturellement l'arbitraire. l'aspect de cette rvoltante ingalit que la thorie conomique, tranchons le mot, que la libert est cense avoir engendre, _l o elle rgne avec le plus d'empire_, il est tout naturel qu'on l'accuse, qu'on la repousse, qu'on la fltrisse et qu'on se rfugie dans des arrangements sociaux artificiels, dans des organisations de travail, dans des associations _forces_ de capital et de main-d'oeuvre, dans des utopies, en un mot, o la libert est pralablement sacrifie comme incompatible avec le rgne de l'galit et de la fraternit parmi les hommes. Il n'entre pas dans notre sujet d'exposer la doctrine du libre-change ni de combattre les nombreuses manifestations de ces coles qui, de nos jours, ont usurp le nom de socialisme et qui n'ont entre elles de commun que cette usurpation. Mais il importe d'tablir ici que, bien loin que le rgime conomique de la Grande-Bretagne soit fond sur le principe de la libert, bien loin que la richesse s'y distribue d'une manire naturelle, bien loin enfin que, selon l'heureuse expression de M. de Lamartine, chaque industrie s'y fasse par la libert une justice qu'aucun systme arbitraire ne saurait lui faire, il n'y a pas de pays au monde, sauf ceux qu'afflige encore l'esclavage, o la thorie de Smith,--la doctrine du laissez-faire, laissez-passer,--soit moins pratique qu'en Angleterre, et o l'homme soit devenu pour l'homme un objet d'exploitation plus systmatique. Et il ne faut pas croire, comme on pourrait nous l'objecter, que c'est prcisment la libre concurrence qui a amen, la longue, l'asservissement de la main-d'oeuvre aux capitaux, de la classe laborieuse la classe oisive. Non, cette injuste domination ne saurait tre considre comme le rsultat, ni mme l'abus d'un principe qui ne dirigea jamais l'industrie britannique; et, pour en fixer l'origine, il faudrait remonter une poque qui n'est certes pas un temps de libert, la conqute de l'Angleterre par les Normands. Mais sans retracer ici l'histoire des deux races qui foulent le sol britannique et s'y sont livr, sur la forme civile, politique, religieuse, tant de luttes sanglantes, il est propos de rappeler leur situation respective au point de vue conomique. L'aristocratie anglaise, on le sait, est propritaire de toute la surface du pays. De plus elle tient en ses mains la puissance lgislative. Il ne s'agit que de savoir si elle a us de cette puissance dans l'intrt de la communaut ou dans son propre intrt. Si notre Code financier, disait M. Cobden, en s'adressant l'aristocratie elle-mme, dans le Parlement, si le _statute-book_ pouvait parvenir dans la lune, seul et sans aucun commentaire historique, il n'en faudrait pas davantage pour apprendre ses habitants qu'il est l'oeuvre d'une assemble de seigneurs matres du sol (_Landlords_). Quand une race aristocratique a tout la fois le droit de faire la loi et la force de l'imposer, il est malheureusement trop vrai qu'elle la fait son profit. C'est l une pnible vrit. Elle contristera, je le sais, les mes bienveillantes qui comptent, pour la rforme des abus, non sur la raction de ceux qui les subissent, mais sur la libre et fraternelle initiative de ceux qui les exploitent. Nous voudrions bien qu'on pt nous signaler dans l'histoire un tel exemple d'abngation. Mais il ne nous a jamais t donn ni par les castes dominantes de l'Inde, ni par ces Spartiates, ces Athniens et ces Romains qu'on offre sans cesse notre admiration, ni par les seigneurs fodaux du moyen ge, ni par les planteurs des Antilles, et il est mme fort douteux que ces oppresseurs de l'humanit aient jamais considr leur puissance comme injuste et illgitime[1]. [Note 1: Deux penses, que l'auteur devait dvelopper plus tard, en crivant la seconde srie des _Sophismes_, apparaissent dans ce paragraphe et ceux qui suivent. De l'une procde le chapitre _les Deux morales_; de l'autre, le chapitre _Physiologie de la spoliation_. V. t. IV, p. 127 et 148. (_Note de l'diteur._)] Si l'on pntre quelque peu dans les ncessits, on peut dire fatales, des races aristocratiques, on s'aperoit bientt qu'elles sont considrablement modifies et aggraves par ce qu'on a nomm le principe de la population. Si les classes aristocratiques taient stationnaires de leur nature; si elles n'taient pas, comme toutes les autres, doues de la facult de multiplier, un certain degr de bonheur et mme d'galit serait peut-tre compatible avec le rgime de la conqute. Une fois les terres partages entre les familles nobles, chacune transmettrait ses domaines, de gnration en gnration, son unique reprsentant, et l'on conoit que, dans cet ordre de choses, il ne serait pas impossible une classe industrieuse de s'lever et de prosprer paisiblement ct de la race conqurante. Mais les conqurants pullulent tout comme de simples _proltaires_. Tandis que les frontires du pays sont immuables, tandis que le nombre des domaines seigneuriaux reste le mme, parce que, pour ne pas affaiblir sa puissance, l'aristocratie prend soin de ne les pas diviser et de les transmettre intgralement, de mle en mle, dans l'ordre de primogniture; de nombreuses famille de _cadets_ se forment et multiplient leur tour. Elles ne peuvent se soutenir par le travail, puisque, dans les ides nobiliaires, le travail est rput infme. Il n'y a donc qu'un moyen de les pourvoir; ce moyen, c'est l'exploitation des classes laborieuses. La spoliation au dehors s'appelle guerre, conqutes, colonies. La spoliation au dedans se nomme impts, places, monopoles. Les aristocraties civilises se livrent gnralement ces deux genres de spoliation; les aristocraties barbares sont obliges de s'interdire le second par une raison bien simple, c'est qu'il n'y a pas autour d'elles une classe industrieuse dpouiller. Mais quand les ressources de la spoliation extrieure viennent aussi leur manquer, que deviennent donc, chez les barbares, les gnrations aristocratiques des branches cadettes? Ce qu'elles deviennent? On les touffe; car il est dans la nature des aristocraties de prfrer au travail la mort mme. Dans les archipels du grand Ocan, les cadets de famille n'ont aucune part dans la succession de leurs pres. Ils ne peuvent donc vivre que des aliments que leur donnent leurs ans, s'ils restent en famille; ou de ce que peut leur donner la population asservie, s'ils entrent dans l'association militaire des _arreoys_. Mais, quel que soit celui des deux partis qu'ils prennent, ils ne peuvent esprer de perptuer leur race. L'impuissance de transmettre leurs enfants aucune proprit et de les maintenir dans le rang o ils naissent, est sans doute ce qui leur a fait une loi de les touffer[2]. [Note 2: Anderson, 3e _Voyage de Cook_.] L'aristocratie anglaise, quoique sous l'influence des mmes instincts qui inspirent l'aristocratie malaie (car les circonstances varient, mais la nature humaine est partout la mme), s'est trouve, si je puis m'exprimer ainsi, dans un milieu plus favorable. Elle a eu, en face d'elle et au-dessous d'elle, la population la plus laborieuse, la plus active, la plus persvrante, la plus nergique et en mme temps la plus docile du globe; elle l'a mthodiquement exploite. Rien de plus fortement conu, de plus nergiquement excut que cette exploitation. La possession du sol met aux mains de l'oligarchie anglaise la puissance lgislative; par la lgislation, elle ravit systmatiquement la richesse l'industrie. Cette richesse, elle l'emploie poursuivre au dehors ce systme d'empitements qui a soumis quarante-cinq colonies la Grande-Bretagne; et les colonies lui servent leur tour de prtexte pour lever, aux frais de l'industrie et au profit des branches cadettes, de lourds impts, de grandes armes, une puissante marine militaire. Il faut rendre justice l'oligarchie anglaise. Elle a dploy, dans sa double politique de spoliation intrieure et extrieure, une habilet merveilleuse. Deux mots, qui impliquent deux prjugs, lui ont suffi pour y associer les classes mmes qui en supportent tout le fardeau: elle a donn au monopole le nom de _Protection_, et aux colonies celui de _Dbouchs_. Ainsi l'existence de l'oligarchie britannique, ou du moins sa prpondrance lgislative, n'est pas seulement une plaie pour l'Angleterre, c'est encore un danger permanent pour l'Europe. Et s'il en est ainsi, comment est-il possible que la France ne prte aucune attention cette lutte gigantesque que se livrent sous ses yeux l'esprit de la civilisation et l'esprit de la fodalit? Comment est-il possible qu'elle ne sache pas mme les noms de ces hommes dignes de toutes les bndictions de l'humanit, les Cobden, les Bright, les Moore, les Villiers, les Thompson, les Fox, les Wilson et mille autres qui ont os engager le combat, qui le soutiennent avec un talent, un courage, un dvouement, une nergie admirables? C'est une pure question de libert commerciale, dit-on. Et ne voit-on pas que la libert du commerce doit ravir l'oligarchie et les ressources de la spoliation intrieure,--les monopoles,--et les ressources de la spoliation extrieure,--les colonies,--puisque monopoles et colonies sont tellement incompatibles avec la libert des changes, qu'ils ne sont autre chose que la limite arbitraire de cette libert! Mais que dis-je? Si la France a quelque vague connaissance de ce combat mort qui va dcider pour longtemps du sort de la libert humaine, ce n'est pas son triomphe qu'elle semble accorder sa sympathie. Depuis quelques annes, on lui a fait tant de peur des mots libert, concurrence, sur-production; on lui a tant dit que ces mots impliquent misre, pauprisme, dgradation des classes ouvrires; on lui a tant rpt qu'il y avait une conomie politique anglaise, qui se faisait de la libert un instrument de machiavlisme et d'oppression, et une conomie politique franaise qui, sous les noms de philanthropie, socialisme, organisation du travail, allait ramener l'galit des conditions sur la terre,--qu'elle a pris en horreur la doctrine qui ne se fonde aprs tout que sur la justice et le sens commun, et qui se rsume dans cet axiome: Que les hommes soient libres d'changer entre eux, quand cela leur convient, les fruits de leurs travaux.--Si cette croisade contre la libert n'tait soutenue que par les hommes d'imagination, qui veulent formuler la science sans s'tre prpars par l'tude, le mal ne serait pas grand. Mais n'est-il pas douloureux de voir de vrais conomistes, pousss sans doute par la passion d'une popularit phmre, cder ces dclamations affectes et se donner l'air de croire ce qu'assurment ils ne croient pas, savoir: que le pauprisme, le proltariat, les souffrances des dernires classes sociales doivent tre attribus ce qu'on nomme concurrence exagre, sur-production? Ne serait-ce pas, au premier coup d'oeil, une chose bien surprenante que la misre, le dnment, la privation des produits eussent pour cause..... quoi? prcisment la surabondance des produits? N'est-il pas singulier qu'on vienne nous dire que si les hommes n'ont pas suffisamment de quoi se nourrir, c'est qu'il y a trop d'aliments dans le monde? que s'ils n'ont pas de quoi se vtir, c'est que les machines jettent trop de vtements sur le march? Assurment le pauprisme en Angleterre est un fait incontestable; l'ingalit des richesses y est frappante. Mais pourquoi aller chercher ces phnomnes une cause si bizarre, quand ils s'expliquent par une cause si naturelle: la spoliation systmatique des travailleurs par les oisifs? C'est ici le lieu de dcrire le rgime conomique de la Grande-Bretagne, tel qu'il tait dans les dernires annes qui ont prcd les rformes partielles, et certains gards trompeuses, dont, depuis 1842, le Parlement est saisi par le cabinet actuel. La premire chose qui frappe dans la lgislation financire de nos voisins, et qui est faite pour tonner les propritaires du continent, c'est l'absence presque totale _d'impt foncier_, dans un pays grev d'une si lourde dette et d'une si vaste administration. En 1706 (poque de l'Union, sous la reine Anne), l'impt foncier entrait dans le revenu public pour 1,997,379 liv. st. L'accise, pour 1,792,763 La douane, pour 1,549,351 En 1841, sous la reine Victoria: Part contributive de l'impt foncier (_land tax_) 2,037,627 Part contributive de l'accise 12,858,014 Part contributive de la douane 19,485,217 Ainsi l'impt direct est rest le mme pendant que les impts de consommation ont dcupl. Et il faut considrer que, dans ce laps de temps, la rente des terres ou le revenu du propritaire a augment dans la proportion de 1 7, en sorte que le mme domaine qui, sous la reine Anne, acquittait 20 pour 100 de contributions sur le revenu, ne paie pas aujourd'hui 3 pour 100. On remarquera aussi que l'impt foncier n'entre que pour un vingt-cinquime dans le revenu public (2 millions sur 50 dont se composent les recettes gnrales). En France, et dans toute l'Europe continentale, il en constitue la portion la plus considrable, si l'on ajoute la taxe annuelle les droits perus l'occasion des mutations et transmissions, droits dont, de l'autre ct de la Manche, la proprit immobilire est affranchie, quoique la proprit personnelle et industrielle y soit rigoureusement assujettie. La mme partialit se montre dans les taxes indirectes. Comme elles sont uniformes au lieu d'tre gradues selon les qualits des objets qu'elles frappent, il s'ensuit qu'elles psent incomparablement plus sur les classes pauvres que sur les classes opulentes. Ainsi le th Pekoe vaut 4 shillings et le Bohea 9 deniers; le droit tant de 2 shillings, le premier est tax raison de 50, et le second raison de 300 pour 100. Ainsi le sucre raffin valant 71 shillings, et le sucre brut 25 shillings, le droit fixe de 24 shillings est de 34 pour 100 pour l'un, et de 90 pour 100 pour l'autre. De mme le tabac de Virginie commun, le tabac du pauvre, paie 1200 pour 100, et le Havane 105 pour 100. Le vin du riche en est quitte pour 28 pour 100. Le vin du pauvre acquitte 254 pour 100. Et ainsi du reste. Vient ensuite la loi sur les crales et les comestibles (_corn and provisions law_), dont il est ncessaire de se rendre compte. La loi-crale, en excluant le bl tranger ou en le frappant d'normes droits d'entre, a _pour but_ d'lever le prix du bl indigne, _pour prtexte_ de protger l'agriculture, et _pour effet_ de grossir les rentes des propritaires du sol. Que la loi-crale ait pour but d'lever le prix du bl indigne, c'est ce qui est avou par tous les partis. Par la loi de 1815, le Parlement prtendait trs-ostensiblement maintenir le froment 80 shillings le quarter; par celle de 1828, il voulait assurer au producteur 70 shillings. La loi de 1842 (postrieure aux rformes de M. Peel, et dont par consquent nous n'avons pas nous occuper ici) a t calcule pour empcher que le prix ne descendt au-dessous de 56 shillings qui est, dit-on, strictement rmunrateur. Il est vrai que ces lois ont souvent failli dans l'objet qu'elles avaient en vue; et, en ce moment mme, les fermiers, qui avaient compt sur ce prix lgislatif de 56 shillings et fait leurs baux en consquence, sont forcs de vendre 45 shillings. C'est qu'il y a, dans les lois naturelles qui tendent ramener tous les profits un commun niveau, une force que le despotisme ne parvient pas facilement vaincre. D'un autre ct, que la prtendue protection l'agriculture soit un prtexte, c'est ce qui n'est pas moins vident. Le nombre des fermes louer est limit; le nombre des fermiers ou des personnes qui peuvent le devenir ne l'est pas. La concurrence qu'ils se font entre eux les force donc se contenter des profits les plus borns auxquels ils peuvent se rduire. Si, par suite de la chert des grains et des bestiaux, le mtier de fermier devenait trs-lucratif, le seigneur ne manquerait pas de hausser le prix du bail, et il le ferait d'autant mieux que, dans cette hypothse, les entrepreneurs viendraient s'offrir en nombre considrable. Enfin, que le matre du sol, le _landlord,_ ralise en dfinitive tout le profit de ce monopole, cela ne peut tre douteux pour personne. L'excdant du prix extorqu au consommateur doit bien aller quelqu'un; et puisqu'il ne peut s'arrter au fermier, il faut bien qu'il arrive au propritaire. Mais quelle est au juste la charge que le monopole des bls impose au peuple anglais? Pour le savoir, il suffit de comparer le prix du bl tranger, _ l'entrept_, avec le prix du bl indigne. La diffrence, multiplie par le nombre de _quarters_ consomms annuellement en Angleterre, donnera la mesure exacte de la spoliation lgalement exerce, sous cette forme, par l'oligarchie britannique. Les statisticiens ne sont pas d'accord. Il est probable qu'ils se laissent aller quelque exagration en plus ou en moins, selon qu'ils appartiennent au parti des spoliateurs ou des spolis. L'autorit qui doit inspirer, le plus de confiance est sans doute celle des officiers du bureau du commerce (_Board of trade_), appels donner solennellement leur avis devant la Chambre des communes runie en comit d'enqute. Sir Robert Peel, en prsentant, en 1842, la premire partie de son plan financier, disait: Je crois que toute confiance est due au gouvernement de S. M. et aux propositions qu'il vous soumet, d'autant que l'attention du Parlement a t srieusement appele sur ces matires dans l'enqute solennelle de 1839. Dans le mme discours, le premier ministre disait encore: M. Deacon Hume, cet homme dont je suis sr qu'il n'est aucun de nous qui ne dplore la perte, tablit que la consommation du pays est d'un quarter de bl par habitant. Rien ne manque donc l'autorit sur laquelle je vais m'appuyer, ni la comptence de celui qui donnait son avis, ni la solennit des circonstances dans lesquelles il a t appel l'exprimer, ni mme la sanction du premier ministre d'Angleterre. Voici, sur la question qui nous occupe, l'extrait de cet interrogatoire remarquable[3]. [Note 3: Voir la traduction de ce document, avant l'appendice.] Le prsident: Pendant combien d'annes avez-vous occup des fonctions la douane et au bureau du commerce? M. Deacon Hume: J'ai servi trente-huit ans dans la douane et ensuite onze ans au bureau du commerce. D. Vous pensez que les droits protecteurs agissent comme une taxe directe sur la communaut, en levant le prix des objets de consommation? R. Trs-dcidment. Je ne puis dcomposer le prix que me cote un objet que de la manire suivante: une portion est le prix naturel; l'autre portion est le droit ou la taxe, encore que ce droit passe de ma poche dans celle d'un particulier au lieu d'entrer dans le trsor public... D. Avez-vous jamais calcul quel est le montant de la taxe que paie la communaut par suite de l'lvation de prix que le monopole fait prouver au froment et la viande de boucherie? R. Je crois qu'on peut connatre trs-approximativement le montant de cette charge additionnelle. On estime que chaque personne consomme annuellement un quarter de bl. On peut porter 10 shellings ce que la protection ajoute au prix naturel. Vous ne pouvez porter moins du double ce qu'elle ajoute, en masse, au prix de la viande, orge, avoine, foin, beurre et fromage. Cela monte 36 millions sterling par an (900 millions de francs); et, au fait, le peuple paie cette somme de sa poche tout aussi infailliblement que si elle allait au trsor, sous la forme de taxes. D. Par consquent, il a plus de peine payer les contributions qu'exige le revenu public? R. Sans doute; ayant pay les taxes personnelles, il est moins en tat de payer des taxes nationales. D. N'en rsulte-t-il pas aussi la souffrance, la restriction de l'industrie de notre pays? R. Je crois mme que vous signalez l l'effet le plus pernicieux. Il est moins accessible au calcul, mais si la nation jouissait du commerce que lui procurerait, selon moi, l'abolition de toutes ces protections, je crois qu'elle pourrait supporter aisment un accroissement d'impts de 30 shellings par habitant. D. Ainsi, d'aprs vous, le poids du systme protecteur excde celui des contributions? R. Je le crois, en tenant compte de ses effets directs et de ses consquences indirectes plus difficiles apprcier. Un autre officier du _Board of trade_, M. Mac-Grgor, rpondait: Je considre que les taxes prleves, dans ce pays, sur la production de la richesse due au travail et au gnie des habitants, par les droits restrictifs et prohibitifs, dpassent de beaucoup, et probablement de plus du double, le montant des taxes payes au trsor. M. Porter, autre membre distingu du _Board of trade_, et bien connu en France par ses travaux statistiques, dposa dans le mme sens[4]. [Note 4: M. G. R. Porter, qui n'a pas survcu longtemps Bastiat, a publi une traduction anglaise de la premire srie des _Sophismes_. Voir, au tome Ier, la notice biographique. (_Note de l'diteur._)] Nous pouvons donc tenir pour certain que l'aristocratie anglaise ravit au peuple, par l'opration de cette seule loi (_corn and provisions law_), une part du produit de son travail, ou, ce qui revient au mme, des satisfactions lgitimement acquises qu'il pourrait s'accorder, part qui s'lve 1 _milliard_ par an, et peut-tre 2 _milliards_, si l'on tient compte des effets indirects de cette loi. C'est l, proprement parler, le lot que les aristocrates-lgislateurs, les _ans_ de famille, se sont fait eux-mmes. Restait pourvoir les _cadets_; car, ainsi que nous l'avons vu, les races aristocratiques ne sont pas plus que les autres prives de la facult de multiplier, et, sous peine d'effroyables dissensions intestines, il faut bien qu'elles assurent aux branches cadettes un sort _convenable_,--c'est--dire, en dehors du travail, en d'autres termes, par la spoliation,--puisqu'il n'y a et ne peut y avoir que deux manires d'acqurir: Produire ou ravir. Deux sources fcondes de revenus ont t ouvertes aux _cadets_: le trsor public et le systme colonial. vrai dire, ces deux conceptions n'en font qu'une. On lve des armes, une marine, en un mot des taxes pour conqurir des colonies, et l'on conserve les colonies pour rendre permanentes la marine, les armes ou les taxes. Tant qu'on a pu croire que les changes, qui s'oprent, en vertu d'un contrat de monopole rciproque, entre la mtropole et ses colonies, taient d'une nature diffrente et plus avantageuse que ceux qui s'accomplissent entre pays libres, le systme colonial a pu tre soutenu par le prjug national. Mais lorsque la science et l'exprience (et la science n'est que l'_exprience mthodique_) ont rvl et mis hors de doute cette simple vrit: _les produits s'changent contre des produits_, il est devenu vident que le sucre, le caf, le coton, qu'on tire de l'tranger, n'offrent pas moins de dbouchs l'industrie des regnicoles que ces mmes objets venus des colonies. Ds lors ce rgime, accompagn d'ailleurs de tant de violences et de dangers, n'a plus pour point d'appui aucun motif raisonnable ou mme spcieux. Il n'est que le prtexte et l'occasion d'une immense injustice. Essayons d'en calculer la porte. Quant au peuple anglais, je veux dire la classe productive, il ne gagne rien la vaste extension de ses possessions coloniales. En effet, si ce peuple est assez riche pour acheter du sucre, du coton, du bois de construction, que lui importe de demander ces choses la Jamaque, l'Inde et au Canada, ou bien au Brsil, aux tats-Unis, la Baltique? Il faut bien que le travail manufacturier anglais paie le travail agricole des Antilles, comme il paierait le travail agricole des nations du Nord. C'est donc une folie que de faire entrer dans le calcul les prtendus _dbouchs_ ouverts l'Angleterre par ses colonies. Ces dbouchs, elle les aurait alors mme que les colonies seraient affranchies, et par cela seul qu'elle y excuterait des achats. Elle aurait de plus les dbouchs trangers, dont elle se prive en restreignant ses approvisionnements ses possessions, en leur en confrant le monopole. Lorsque les tats-Unis proclamrent leur indpendance, les prjugs coloniaux taient dans toute leur force, et tout le monde sait que l'Angleterre crut son commerce ruin. Elle le crut si bien, qu'elle se ruinait d'avance en frais de guerre pour retenir ce vaste continent sous sa domination. Mais qu'est-il arriv? En 1776, au commencement de la guerre de l'Indpendance, les exportations anglaises l'Amrique du Nord taient de 1,300,000 liv. sterl., elles s'levrent 3,600,000 liv. sterl. en 1784, aprs que l'indpendance eut t reconnue; et elles montent aujourd'hui 12,400,000 liv. sterl., somme qui gale presque celle de toutes les exportations que fait l'Angleterre ses quarante-cinq colonies, puisque celles-ci n'ont pas dpass, en 1842, 13,200,000 liv. sterl.--Et, en effet, on ne voit pas pourquoi des changes de fer contre du coton, ou d'toffes contre des farines, ne s'accompliraient plus entre les deux peuples. Serait-ce parce que les citoyens des tats-Unis sont gouverns par un prsident de leur choix au lieu de l'tre par un lord-lieutenant pay aux frais de l'chiquier? Mais quel rapport y a-t-il entre cette circonstance et le commerce? Et si jamais nous nommions nos maires et nos prfets, cela empcherait-il les vins de Bordeaux d'aller Elbeuf, et les draps d'Elbeuf de venir Bordeaux? On dira peut-tre que, depuis l'acte d'indpendance, l'Angleterre et les tats-Unis repoussent rciproquement leurs produits, ce qui ne serait pas arriv si le lien colonial n'et pas t rompu. Mais ceux qui font l'objection entendent sans doute prsenter un argument en faveur de ma thse; ils entendent insinuer que les deux pays auraient gagn changer librement entre eux les produits de leur sol et de leur industrie. Je demande comment un _troc_ de bl contre du fer, ou de tabac contre de la toile, peut tre nuisible selon que les deux nations qui l'accomplissent sont ou ne sont pas politiquement indpendantes l'une de l'autre?--Si les deux grandes familles anglo-saxonnes agissent sagement, conformment leurs vrais intrts, en restreignant leurs changes rciproques, c'est sans doute parce que ces changes sont funestes; et, en ce cas, elles auraient galement bien fait de les restreindre alors mme qu'un gouverneur anglais rsiderait encore au Capitole.--Si au contraire elles ont mal fait, c'est qu'elles se sont trompes, c'est qu'elles ont mal compris leurs intrts, et l'on ne voit pas comment le lien colonial les et rendues plus clairvoyantes. Remarquez en outre que les exportations de 1776 s'levant 1,300,000 liv. sterl., ne peuvent pas tre supposes avoir donn l'Angleterre plus de vingt pour 100, ou 260,000 liv. sterl. de bnfice; et pense-t-on que l'administration d'un aussi vaste continent n'absorbait pas dix fois cette somme? On s'exagre d'ailleurs le commerce que l'Angleterre fait avec ses colonies et surtout les progrs de ce commerce. Malgr que le gouvernement anglais contraigne les citoyens se pourvoir aux colonies et les colons la mtropole; malgr que les barrires de douane qui sparent l'Angleterre des autres nations se soient, dans ces dernires annes, prodigieusement multiplies et renforces, on voit le commerce tranger de l'Angleterre se dvelopper plus rapidement que son commerce colonial, comme le constate le tableau suivant: EXPORTATIONS. ____________________________ / \ TOTAL. aux colonies. l'tranger. 1831 10,254,940 l. st. 26,909,432 l. st. 37,164,372 l. st. 1842 13,261,436 34,119,577 47,381,023 Aux deux poques, le commerce colonial n'entre que pour un peu plus du quart dans le commerce gnral.--L'accroissement, dans onze ans, est de trois millions environ. Et il faut remarquer que les Indes orientales, auxquelles ont t appliqus, dans l'intervalle, les principes de la libert, entrent pour 1,300,000 liv. dans cet accroissement, et Gibraltar,--qui ne donne pas lieu un commerce colonial, mais un commerce tranger, avec l'Espagne,--pour 600,000 liv. sterl.; en sorte qu'il ne reste pour l'augmentation relle du commerce colonial, dans un intervalle de onze ans, que 1,100,000 liv. sterl.--Pendant ce mme temps, et en dpit de nos tarifs, les exportations de l'Angleterre en France se sont leves de liv. sterl. 602,688 3,193,939. Ainsi le commerce _protg_ a progress dans la proportion de 8 pour 100, et le commerce _contrari_ de 450 pour 100! Mais si le peuple anglais n'a pas gagn, s'il a mme normment perdu au systme colonial, il n'en est pas de mme des branches cadettes de l'aristocratie britannique. D'abord ce systme exige une arme, une marine, une diplomatie, des lords-lieutenants, des gouverneurs, des rsidents, des agents de toutes sortes et de toutes dnominations.--Quoiqu'il soit prsent comme ayant pour but de favoriser l'agriculture, le commerce et l'industrie, ce n'est pas, que je sache, des fermiers, des ngociants, des manufacturiers que ces hautes fonctions sont confies. On peut affirmer qu'une grande partie de ces lourdes taxes, que nous avons vues peser principalement sur le peuple, sont destines salarier tous ces instruments de conqute, qui ne sont autres que les puns de l'aristocratie anglaise. C'est un fait connu d'ailleurs que ces nobles aventuriers ont acquis de vastes domaines dans les colonies. La protection leur a t accorde; il est bon de calculer ce qu'elle cote aux classes laborieuses. Antrieurement 1825, la lgislation anglaise sur les sucres tait trs-complique. Le sucre des Antilles payait le moindre droit; celui de Maurice et des Indes tait soumis une taxe plus leve. Le sucre tranger tait repouss par un droit prohibitif. Le 5 juillet 1825, l'le Maurice, et, le 13 aot 1836, l'Inde anglaise furent places avec les Antilles sur le pied de l'galit. La lgislation simplifie ne reconnut plus que deux sucres: le sucre colonial et le sucre tranger. Le premier avait acquitter un droit de 24 sh., le second de 63 sh. par quintal. Si l'on admet, pour un instant, que le _prix de revient_ soit le mme aux colonies et l'tranger, par exemple, 20 sh., on comprendra aisment les rsultats d'une telle lgislation, soit pour les producteurs, soit l'gard des consommateurs. L'tranger ne pourra livrer ses produits sur le march anglais au-dessous de 83 sh., savoir: 20 sh. pour couvrir les frais de production, et 63 sh., pour acquitter la taxe.--Pour peu que la production coloniale soit insuffisante alimenter ce march; pour peu que le sucre tranger s'y prsente, le prix vnal (car il ne peut y avoir qu'un prix vnal), sera donc de 83 sh., et ce prix, pour le sucre colonial, se dcomposera ainsi: 20 sh. Remboursement des frais de production. 24 Part du trsor public ou taxe. 39 Montant de la spoliation ou monopole. ------ 83 Prix pay par le consommateur. On voit que la loi anglaise avait pour but de faire payer au peuple 83 sh. ce qui n'en vaut que 20, et de partager l'excdant, ou 63 sh., de manire ce que la part du trsor ft de 24, et celle du monopole de 39 sh. Si les choses se fussent passes ainsi, si le but de la loi avait t atteint, pour connatre le montant de la spoliation exerce par les monopoleurs au prjudice du peuple, il suffirait de multiplier par 39 sh. le nombre de quintaux du sucre consomm en Angleterre. Mais, pour le sucre comme pour les crales, la loi a failli dans une certaine mesure. La consommation limite par la chert n'a pas eu recours au sucre tranger, et le prix de 83 sh. n'a pas t atteint. Sortons du cercle des hypothses et consultons les faits. Les voici soigneusement relevs sur les documents officiels. +--------+------------+------------+--------------+--------------+ | | | | PRIX | PRIX | | |CONSOMMATION|CONSOMMATION| du | du | |ANNES | | |SUCRE COLONIAL|SUCRE TRANGER| | | TOTALE. |PAR HABITANT| l'entrept. | l'entrept. | +--------+------------+------------+--------------+--------------+ | | | | sh. d. | sh. d. | | | | | | | | 1837 | 3,954,810 | 16-12/13 | 34 7 | 21 3 | +--------+------------+------------+--------------+--------------+ | 1838 | 3,909,365 | 16-8/13 | 33 8 | 21 3 | +--------+------------+------------+--------------+--------------+ | 1839 | 3,825,599 | 15-12/13 | 39 9 | 22 2 | +--------+------------+------------+--------------+--------------+ | 1840 | 3,594,834 | 14-7/9 | 48 1 | 21 6 | +--------+------------+------------+--------------+--------------+ | 1841 | 4,058,435 | 16-1/2 | 39 8 | 20 6 | +--------+------------+------------+--------------+--------------+ |MOYENNES| 3,868,668 | 16-1/6 | 39 5 | 21 5 | +--------+------------+------------+--------------+--------------+ De ce tableau, il est fort ais de dduire les pertes normes que le monopole a infliges, soit l'chiquier, soit au consommateur anglais. Calculons en monnaies franaises et en nombres ronds pour la plus facile intelligence du lecteur. raison de 49 fr. 20 c. (39 sh. 5 d.), plus 30 fr. de droits (24 sh.), il en a cot au peuple anglais, pour consommer annuellement 3,868,000 quintaux de sucre, la somme de 306 millions et demi, qui se dcompose ainsi: 103-1/2 millions qu'aurait cots une gale quantit de sucre tranger au prix de 29 fr. 75 (21 sh. 5 d.). 116 millions impt pour le revenu 30 fr. (24 sh.). 86-1/2 millions part du monopole rsultant de la diffrence du prix colonial au prix tranger. -------- 306 millions. Il est clair que, sous le rgime de l'galit et avec un impt uniforme de 30 fr. par quintal, si le peuple anglais et voulu dpenser 306 millions de francs en ce genre de consommation, il en aurait eu, au prix de 26 fr. 75, plus 30 francs de taxe, 5,400,000 quintaux ou 22 kil. par habitant au lieu de 16.--Le trsor, dans cette hypothse, aurait recouvr 162 millions au lieu de 116. Si le peuple se ft content de la consommation actuelle, il aurait pargn annuellement 86 millions, qui lui auraient procur d'autres satisfactions et ouvert de nouveaux dbouchs son industrie. Des calculs semblables, que nous pargnons au lecteur, prouvent que le monopole accord aux propritaires de bois du Canada cote aux classes laborieuses de la Grande-Bretagne, _indpendamment de la taxe fiscale_, un excdant de 30 millions. Le monopole du caf leur impose une surcharge de 6,500,000 fr. Voil donc, sur trois articles coloniaux seulement, une somme de 123 millions enleve purement et simplement de la bourse des consommateurs en excdant du prix naturel des denres ainsi que des taxes fiscales, pour tre verse, sans aucune compensation, dans la poche des colons. Je terminerai cette dissertation, dj trop longue, par une citation que j'emprunte M. Porter, membre du _Board of trade_. Nous avons pay en 1840, et sans parler des droits d'entre, 5 millions de livres de plus que n'aurait fait pour une gale quantit de sucre toute autre nation. Dans la mme anne, nous avons export pour 4,000,000 l. st. aux colonies sucre; en sorte que nous aurions gagn un million suivre le vrai principe, qui est d'acheter au march le plus avantageux, alors mme que nous aurions fait cadeau aux planteurs de toutes les marchandises qu'ils nous ont prises. M. Ch. Comte avait entrevu, ds 1827, ce que M. Porter tablit en chiffres. Si les Anglais, disait-il, calculaient quelle est la quantit de marchandises qu'ils doivent vendre aux possesseurs d'hommes, pour recouvrer les dpenses qu'ils font dans la vue de s'assurer leur pratique, ils se convaincraient que ce qu'ils ont de mieux faire, c'est de leur livrer leurs marchandises pour rien et d'acheter, ce prix, la libert du commerce. Nous sommes maintenant en mesure, ce me semble, d'apprcier le degr de libert dont jouissent en Angleterre le travail et l'change, et de juger si c'est bien dans ce pays qu'il faut aller observer les dsastreux effets de la libre concurrence sur l'quitable distribution de la richesse et l'galit des conditions. Rcapitulons, concentrons dans un court espace les faits que nous venons d'tablir. 1 Les branches anes de l'aristocratie anglaise possdent toute la surface du territoire. 2 L'impt foncier est demeur invariable depuis cent cinquante ans, quoique la rente des terres ait septupl. Il n'entre que pour un vingt-cinquime dans les recettes publiques. 3 La proprit immobilire est affranchie de droits de succession, quoique la proprit personnelle y soit assujettie. 4 Les taxes indirectes psent beaucoup moins sur les objets de qualits suprieures, l'usage des riches, que sur les mmes objets de basses qualits, l'usage du peuple. 5 Au moyen de la loi-crale, les mmes branches anes prlvent, sur la nourriture du peuple, un impt que les meilleures autorits fixent _un milliard_ de francs. 6 Le systme colonial, poursuivi sur une trs-grande chelle, ncessite de lourds impts; et ces impts, pays presque en totalit par les classes laborieuses, sont, presque en totalit aussi, le patrimoine des branches cadettes des classes oisives. 7 Les taxes locales, comme les dmes (_tithes_), arrivent aussi ces branches cadettes par l'intermdiaire de l'glise tablie. 8 Si le systme colonial exige un grand dveloppement de forces, le maintien de ces forces a besoin, son tour, du rgime colonial, et ce rgime entrane celui des monopoles. On a vu que, sur trois articles seulement, ils occasionnent au peuple anglais une perte sche de 124 millions. J'ai cru devoir donner quelque tendue l'expos de ces faits parce qu'ils me paraissent de nature dissiper bien des erreurs, bien des prjugs, bien des prventions aveugles. Combien de solutions aussi videntes qu'inattendues n'offrent-ils pas aux conomistes ainsi qu'aux hommes politiques? Et d'abord, comment ces coles modernes, qui semblent avoir pris tche d'entraner la France dans ce systme de spoliations rciproques, en lui faisant peur de la concurrence, comment, dis-je, ces coles pourraient-elles persister soutenir que c'est la libert qui a suscit le pauprisme en Angleterre? Dites donc qu'il est n de la spoliation, de la spoliation organise, systmatique, persvrante, impitoyable. Cette explication n'est-elle pas plus simple, plus vraie et plus satisfaisante la fois? Quoi! La libert entranerait le pauprisme! La concurrence, les transactions libres, le droit d'changer une proprit qu'on a le droit de dtruire, impliqueraient une injuste distribution de la richesse! La loi providentielle serait donc bien inique! Il faudrait donc se hter d'y substituer une loi humaine, et quelle loi? Une loi de restriction et d'_empchement_. Au lieu de laisser faire, il faudrait _empcher_ de faire; au lieu de laisser passer, il faudrait _empcher_ de passer; au lieu de laisser changer, il faudrait _empcher_ d'changer; au lieu de laisser la rmunration du travail celui qui l'a accompli, il faudrait en investir celui qui ne l'a pas accompli! Ce n'est qu' cette condition qu'on viterait l'ingalit des fortunes parmi les hommes! Oui, disiez-vous, l'exprience est faite; la libert et le pauprisme coexistent en Angleterre. Mais vous ne pourrez plus le dire. Bien loin que la libert et la misre y soient dans le rapport de cause effet, l'une d'elles du moins, la libert, n'y existe mme pas. On y est bien libre de travailler, mais non de jouir du fruit de son travail. Ce qui coexiste en Angleterre, c'est un petit nombre de spoliateurs et un grand nombre de spolis; et il ne faut pas tre un grand conomiste pour en conclure l'opulence des uns et la misre des autres. Ensuite, pour peu qu'on ait embrass dans son ensemble la situation de la Grande-Bretagne, telle que nous venons de la montrer, et l'esprit fodal qui domine ses institutions conomiques, on sera convaincu que la rforme financire et douanire qui s'accomplit dans ce pays est une question europenne, humanitaire, aussi bien qu'une question anglaise. Il ne s'agit pas seulement d'un changement dans la distribution de la richesse au sein du Royaume-Uni, mais encore d'une transformation profonde de l'action qu'il exerce au dehors. Avec les injustes privilges de l'aristocratie britannique, tombent videmment et la politique qu'on a tant reproche l'Angleterre, et son systme colonial, et ses usurpations, et ses armes, et sa marine, et sa diplomatie, en ce qu'elles ont d'oppressif et de dangereux pour l'humanit. Tel est le glorieux triomphe auquel aspire la LIGUE lorsqu'elle rclame l'abolition totale, immdiate et sans condition de tous les monopoles, de tous les droits protecteurs quelconques en faveur de l'agriculture, des manufactures, du commerce et de la navigation, en un mot la libert absolue des changes[5]. [Note 5: Rsolution du conseil de la Ligue, mai 1815.] Je ne dirai que peu de chose ici de cette puissante association. L'esprit qui l'anime, ses commencements, ses progrs, ses travaux, ses luttes, ses revers, ses succs, ses vues, ses moyens d'action, tout cela se manifestera plein d'action et de vie dans la suite de cet ouvrage. Je n'ai pas besoin de dcrire minutieusement ce grand corps, puisque je l'expose respirant et agissant devant le public franais, aux yeux de qui, par un miracle incomprhensible d'habilet, la presse subventionne du monopole l'a si longtemps tenu cach[6]. [Note 6: Bon nombre des publicistes enrls dans la presse quotidienne eussent pu, mais seulement en s'avouant coupables de lgret et d'ignorance, se laver de l'accusation de vnalit que l'auteur portait contre eux, en 1845. (_Note de l'diteur._)] Au milieu de la dtresse que ne pouvait manquer d'appesantir sur les classes laborieuses le rgime que nous venons de dcrire, sept hommes se runirent Manchester au mois d'octobre 1838, et, avec cette virile dtermination qui caractrise la race anglo-saxonne, ils rsolurent de renverser tous les monopoles par les voies lgales, et d'accomplir, sans troubles, sans effusion de sang, par la seule puissance de l'opinion, une rvolution aussi profonde, plus profonde peut-tre que celle qu'ont opre nos pres en 1789[7]. [Note 7: Voici les noms de ces hommes bien dignes de notre sympathique estime: Edward Baxter, W. A. Cunningham, Andrew Dalziel, James Howie, James Leslie, Archibald Prentice, Philip Thomson. Il nous parat juste d'ajouter ces sept noms celui de M. W. Rawson, arriv un peu trop tard au rendez-vous o la ligue fut rsolue, mais qui s'associa de tout coeur la rsolution que ses amis venaient de prendre en son absence. (_Note de l'diteur._)] Certes, il fallait un courage peu ordinaire pour affronter une telle entreprise. Les adversaires qu'il s'agissait de combattre avaient pour eux la richesse, l'influence, la lgislature, l'glise, l'tat, le trsor public, les terres, les places, les monopoles, et ils taient en outre entours d'un respect et d'une vnration traditionnels. Et o trouver un point d'appui contre un ensemble de forces si imposant? Dans les classes industrieuses? Hlas! en Angleterre comme en France, chaque industrie croit son existence attache quelque lambeau de monopole. La protection s'est insensiblement tendue tout. Comment faire prfrer des intrts loigns et, en apparence, incertains des intrts immdiats et positifs? Comment dissiper tant de prjugs, tant de sophismes que le temps et l'gosme ont si profondment incrusts dans les esprits? Et supposer qu'on parvienne clairer l'opinion dans tous les rangs et dans toutes les classes, tche dj bien lourde, comment lui donner assez d'nergie, de persvrance et d'action combine pour la rendre, par les lections, matresse de la lgislature? L'aspect de ces difficults n'effraya pas les fondateurs de la Ligue. Aprs les avoir regardes en face et mesures, ils se crurent de force les vaincre. L'_agitation_ fut dcide. Manchester fut le berceau de ce grand mouvement. Il tait naturel qu'il naqut dans le nord de l'Angleterre, parmi les populations manufacturires, comme il est naturel qu'il naisse un jour au sein des populations agricoles du midi de la France. En effet, les industries qui, dans les deux pays, offrent des moyens d'change sont celles qui souffrent le plus immdiatement de leur interdiction, et il est vident que s'ils taient libres, les Anglais nous enverraient du fer, de la houille, des machines, des toffes, en un mot, des produits de leurs mines et de leurs fabriques, que nous leur paierions en grains, soies, vins, huiles, fruits, c'est--dire en produits de notre agriculture. Cela explique jusqu' un certain point le titre bizarre en apparence que prit l'association: ANTI-CORN-LAW-LEAGUE[8]. Cette dnomination restreinte n'ayant pas peu contribu sans doute dtourner l'attention de l'Europe sur la porte de l'_agitation_, nous croyons indispensable de rapporter ici les motifs qui l'ont fait adopter. [Note 8: Association contre la loi-crale.] Rarement la presse franaise a parl de la Ligue (nous dirons ailleurs pourquoi), et lorsqu'elle n'a pu s'empcher de le faire, elle a eu soin du moins de s'autoriser de ce titre: _Anti-corn-law_, pour insinuer qu'il s'agissait d'une question toute spciale, d'une simple rforme dans la loi qui rgle en Angleterre les conditions de l'importation des grains. Mais tel n'est pas seulement l'objet de la Ligue. Elle aspire l'entire et radicale destruction de tous les privilges et de tous les monopoles, la libert absolue du commerce, la concurrence illimite, ce qui implique la chute de la prpondrance aristocratique en ce qu'elle a d'injuste, la dissolution des liens coloniaux en ce qu'ils ont d'exclusif, c'est--dire une rvolution complte dans la politique intrieure et extrieure de la Grande-Bretagne. Et, pour n'en citer qu'un exemple, nous voyons aujourd'hui les _free-traders_ prendre parti pour les tats-Unis dans la question de l'Orgon et du Texas. Que leur importe, en effet, que ces contres s'administrent elles-mmes sous la tutelle de l'Union, au lieu d'tre gouvernes par un prsident mexicain ou un lord-commissaire anglais, pourvu que chacun y puisse vendre, acheter, acqurir, travailler; pourvu que toute transaction honnte y soit libre? ces conditions ils abandonneraient encore volontiers aux tats-Unis et les deux Canada et la Nouvelle-cosse, et les Antilles par-dessus le march; ils les donneraient mme sans cette condition, bien assurs que la libert des changes sera tt ou tard la loi des transactions internationales[9]. [Note 9: On se rappelle les discours de lord Aberdeen et de sir Robert Peel l'occasion du message du nouveau prsident des tats-Unis. Voici comment s'exprimait ce sujet M. Fox, dans un meeting de la Ligue et aux applaudissements de six mille auditeurs: Quel est donc ce territoire qu'on se dispute? 300,000 milles carrs dont nous revendiquons le tiers; dsert aride, lave dessche, le Sahara de l'Amrique, le Botany-Bay des Peaux-Rouges, empire des buffles, et tout au plus de quelques Indiens fiers de s'appeler Ttes-Plates, Nez-Fendus, etc. Voil l'objet de la querelle! Autant vaudrait que Peel et Polk nous poussassent nous disputer les montagnes de la Lune! Mais que la race humaine s'tablisse sur ce territoire, que les hommes qui n'ont pas de patrie plus hospitalire en soumettent la culture les parties les moins infertiles; et lorsque l'industrie aura promen autour de ses frontires le char de son paisible triomphe, lorsque de jeunes cits verront fourmiller dans leurs murs d'innombrables multitudes, quand les montagnes Rocheuses seront sillonnes de chemins de fer, que des canaux uniront l'Atlantique et la mer Pacifique, et que le Colombia verra flotter sur ses eaux la voile et la vapeur, alors il sera temps de parler de l'Orgon. Mais alors aussi, sans bataillons, sans vaisseaux de ligne, sans bombarder des villes ni verser le sang des hommes, le _libre commerce_ fera pour nous la conqute de l'Orgon et mme des tats-Unis, si l'on peut appeler conqute ce qui constitue le bien de tous. Ils nous enverront leurs produits; nous les paierons avec les ntres. Il n'y aura pas un pionnier qui ne porte dans ses vtements la livre de Manchester; la marque de Sheffield sera imprime sur l'arme qui atteindra le gibier; et le lin de Spitalfield sera la bannire que nous ferons flotter sur les rives du Missouri. L'Orgon sera conquis, en effet, car il travaillera volontairement pour nous; et que peut-on demander de plus un peuple conquis? C'est pour nous qu'il fera crotre le bl, et il nous le livrera sans nous demander en retour que nous nous imposions des taxes, afin qu'un gouverneur anglais contrarie sa lgislature ou qu'une soldatesque anglaise sabre sa population. Le libre commerce! voil la vraie conqute; elle est plus sre que celles des armes. Voil l'empire, en ce qu'il a de noble, voil la domination fonde sur des avantages rciproques, moins dgradante que celle qui s'acquiert par l'pe et se conserve sous un sceptre impopulaire. (Acclamations prolonges.)] Mais il est facile de comprendre pourquoi les _free-traders_ ont commenc par runir toutes leurs forces contre un seul monopole, celui des crales: c'est qu'il est la clef de vote du systme tout entier. C'est la part de l'aristocratie, c'est le lot spcial que se sont adjug les lgislateurs. Qu'on leur arrache ce monopole, et ils feront bon march de tous les autres. C'est d'ailleurs celui dont le poids est le plus lourd au peuple, celui dont l'iniquit est la plus facile dmontrer. L'impt sur le pain! sur la nourriture! sur la vie! Voil, certes, un mot de ralliement merveilleusement propre rveiller la sympathie des masses. C'est certainement un grand et beau spectacle que de voir un petit nombre d'hommes essayant, force de travaux, de persvrance et d'nergie, de dtruire le rgime le plus oppressif et le plus fortement organis, aprs l'esclavage, qui ait pes jamais sur un grand peuple et sur l'humanit, et cela sans en appeler la force brutale, sans mme essayer de dchaner l'animadversion publique, mais en clairant d'une vive lumire tous les replis de ce systme, en rfutant tous les sophismes sur lesquels il s'appuie, en inculquant aux masses les connaissances et les vertus qui seules peuvent les affranchir du joug qui les crase. Mais ce spectacle devient bien plus imposant encore, quand on voit l'immensit du champ de bataille s'agrandir chaque jour par le nombre des questions et des intrts qui viennent, les uns aprs les autres, s'engager dans la lutte. D'abord l'aristocratie ddaigne de descendre dans la lice. Quand elle se voit matresse de la puissance politique par la possession du sol, de la puissance matrielle par l'arme et la marine, de la puissance morale par l'glise, de la puissance lgislative par le Parlement, et enfin de celle qui vaut toutes les autres, de la puissance de l'opinion publique par cette fausse grandeur nationale qui flatte le peuple et qui semble lie aux institutions qu'on ose attaquer; quand elle contemple la hauteur, l'paisseur et la cohsion des fortifications dans lesquelles elle s'est retranche; quand elle compare ses forces avec celles que quelques hommes isols dirigent contre elle,--elle croit pouvoir se renfermer dans le silence et le ddain. Cependant la Ligue fait des progrs. Si l'aristocratie a pour elle l'glise tablie, la Ligue appelle son aide toutes les glises dissidentes. Celles-ci ne se rattachent pas au monopole par la dme, elles se soutiennent par des dons volontaires, c'est--dire par la confiance publique. Elles ont bientt compris que l'exploitation de l'homme par l'homme, qu'on la nomme esclavage ou protection, est contraire la charte chrtienne. Seize cents ministres dissidents rpondent l'appel de la Ligue. Sept cents d'entre eux, accourus de tous les points du royaume, se runissent Manchester. Ils dlibrent; et le rsultat de leur dlibration est qu'ils iront prcher, dans toute l'Angleterre, la cause de la libert des changes comme conforme aux lois providentielles qu'ils ont mission de promulguer. Si l'aristocratie a pour elle la proprit foncire et les classes agricoles, la Ligue s'appuie sur la proprit des bras, des facults et de l'intelligence. Rien n'gale le zle avec lequel les classes manufacturires s'empressent de concourir la grande oeuvre. Les souscriptions spontanes versent au fonds de la Ligue 200,000 fr. en 1841, 600,000 en 1842, un million en 1843, 2 millions en 1844; et en 1845 une somme double, peut-tre triple, sera consacre l'un des objets que l'association a en vue, l'inscription d'un grand nombre de _free traders_ sur les listes lectorales. Parmi les faits relatifs cette souscription, il en est un qui produisit sur les esprits une profonde sensation. La liste, ouverte Manchester le 14 novembre 1844, prsenta, la fin de cette mme journe, une recette de 16,000 livres sterling (400,000 francs). Grce ces abondantes ressources, la Ligue, revtant ses doctrines des formes les plus varies et les plus lucides, les distribue parmi le peuple dans des brochures, des pamphlets, des placards, des journaux innombrables; elle divise l'Angleterre en douze districts, dans chacun desquels elle entretient un professeur d'conomie politique. Elle-mme, comme une universit mouvante, tient ses sances en public dans toutes les villes et tous les comts de la Grande-Bretagne. Il semble d'ailleurs que celui qui dirige les vnements humains ait mnag la Ligue des moyens inattendus de succs. La _rforme postale_ lui permet d'entretenir, avec les comits lectoraux qu'elle a fonds dans tout le pays, une correspondance qui comprend annuellement plus de 300,000 dpches; les chemins de fer impriment ses mouvements un caractre d'ubiquit, et l'on voit les mmes hommes qui ont _agit_ le matin Liverpool agiter le soir dimbourg ou Glasgow; enfin la _rforme lectorale_ a ouvert la classe moyenne les portes du Parlement, et les fondateurs de la Ligue, les Cobden, les Bright, les Gibson, les Villiers, sont admis combattre le monopole, en face des monopoleurs et dans l'enceinte mme o il fut dcrt. Ils entrent dans la Chambre des communes, et ils y forment, en dehors des Whigs et des Torys, un parti, si l'on peut lui donner ce nom, qui n'a pas de prcdents dans les annales des peuples constitutionnels, un parti dcid ne sacrifier jamais la vrit absolue, la justice absolue, les principes absolus aux questions de personnes, aux combinaisons, la stratgie des ministres et des oppositions. Mais il ne suffisait pas de rallier les classes sociales sur qui pse directement le monopole; il fallait encore dessiller les yeux de celles qui croient sincrement leur bien-tre et mme leur existence attachs au systme de la protection. M. Cobden entreprend cette rude et prilleuse tche. Dans l'espace de deux mois, il provoque quarante meetings au sein mme des populations agricoles. L, entour souvent de milliers de laboureurs et de fermiers, parmi lesquels on pense bien que se sont glisss, l'instigation des intrts menacs, bien des agents de dsordre, il dploie un courage, un sang-froid, une habilet, une loquence, qui excitent l'tonnement, si ce n'est la sympathie de ses plus ardents adversaires. Plac dans une position analogue celle d'un Franais qui irait prcher la doctrine de la libert commerciale dans les forges de Decazeville ou parmi les mineurs d'Anzin, on ne sait ce qu'il faut le plus admirer, dans cet homme minent, la fois conomiste, tribun, homme d'tat, tacticien, thoricien, et auquel je crois qu'on peut faire une juste application de ce qu'on a dit de Destutt de Tracy: force de bon sens, il atteint au gnie. Ses efforts obtiennent la rcompense qu'ils mritent, et l'aristocratie a la douleur de voir le principe de la libert gagner rapidement au sein de la population voue l'agriculture. Aussi le temps n'est plus o elle s'enveloppait dans sa morgue mprisante; elle est enfin sortie de son inertie. Elle essaye de reprendre l'offensive, et sa premire opration est de calomnier la Ligue et ses fondateurs. Elle scrute leur vie publique et prive, mais, force bientt d'abandonner le champ de bataille des personnalits, o elle pourrait bien laisser plus de morts et de blesss que la Ligue, elle appelle son secours l'arme de sophismes qui, dans tous les temps et dans tous les pays, ont servi d'tai au monopole. _Protection l'agriculture, invasion des produits trangers, baisse des salaires rsultant de l'abondance des subsistances, indpendance nationale, puisement du numraire, dbouchs coloniaux assurs, prpondrance politique, empire des mers_; voil les questions qui s'agitent, non plus entre savants, non plus d'cole cole, mais devant le peuple, mais de dmocratie aristocratie. Cependant il se rencontre que les Ligueurs ne sont pas seulement des agitateurs courageux; ils sont aussi de profonds conomistes. Pas un de ces nombreux sophismes ne rsiste au choc de la discussion; et, au besoin, des enqutes parlementaires, provoques par la Ligue, viennent en dmontrer l'inanit. L'aristocratie adopte alors une autre marche. La misre est immense, profonde, horrible, et la cause en est patente; c'est qu'une odieuse ingalit prside la distribution de la richesse sociale. Mais au drapeau de la Ligue qui porte inscrit le mot JUSTICE, l'aristocratie oppose une bannire o on lit le mot CHARIT. Elle ne conteste plus les souffrances populaires; mais elle compte sur un puissant moyen de diversion, l'aumne. Tu souffres, dit-elle au peuple; c'est que tu as trop multipli, et je vais te prparer un vaste systme d'migration. (Motion de M. Butler.)--Tu meurs d'inanition; je donnerai chaque famille un jardin et une vache. (_Allotments._)--Tu es extnu de fatigue; c'est que l'on exige de toi trop de travail, et j'en limiterai la dure. (Bill de dix heures.) Ensuite viennent les souscriptions pour procurer gratuitement aux classes pauvres des tablissements de bains, des lieux de rcrations, les bienfaits d'une ducation nationale, etc. Toujours des aumnes, toujours des palliatifs; mais quant la cause qui les ncessite, quant au monopole, quant la distribution factice et partiale de la richesse, on ne parle pas d'y toucher. La Ligue a ici se dfendre contre un systme d'agression d'autant plus perfide, qu'il semble attribuer ses adversaires, entre autres monopoles, le monopole de la philanthropie, et la placer elle-mme dans ce cercle de justice exacte et froide qui est bien moins propre que la charit, mme impuissante, mme hypocrite, exciter la reconnaissance irrflchie de ceux qui souffrent. Je ne reproduirai pas les objections que la Ligue oppose tous ces projets d'institutions prtendues charitables, on en verra quelques-unes dans le cours de l'ouvrage. Il me suffira de dire qu'elle s'est associe celles de ces oeuvres qui ont un caractre incontestable d'utilit. C'est ainsi que, parmi les _free-traders_ de Manchester, il a t recueilli prs d'un million pour donner de l'espace, de l'air et du jour aux quartiers habits par les classes ouvrires. Une somme gale, provenant aussi de souscriptions volontaires, a t consacre dans cette ville l'tablissement de maisons d'cole. Mais en mme temps la Ligue ne s'est pas lasse de montrer le pige cach sous ce fastueux talage de philanthropie: Quand les Anglais meurent de faim, disait-elle, il ne suffit pas de leur dire: Nous vous transporterons en Amrique o les aliments abondent; il faut laisser ces aliments entrer en Angleterre.--Il ne suffit pas de donner aux familles ouvrires un jardin pour y faire crotre des pommes de terre; il faut surtout ne pas leur ravir une partie des profits qui leur procureraient une nourriture plus substantielle.--Il ne suffit pas de limiter le travail excessif auquel les condamne la spoliation; il faut faire cesser la spoliation mme, afin que dix heures de travail en valent douze.--Il ne suffit pas de leur donner de l'air et de l'eau, il faut leur donner du pain ou du moins le droit d'acheter du pain. Ce n'est pas la philanthropie mais la libert qu'on doit opposer l'oppression; ce n'est pas la charit mais la justice qui peut gurir les maux de l'injustice. L'aumne n'a et ne peut avoir qu'une action insuffisante, fugitive, incertaine et souvent dgradante. bout de ses sophismes, de ses faux-fuyants, de ses prtextes dilatoires, il restait une ressource l'aristocratie: la majorit parlementaire, la majorit qui dispense d'avoir raison. Le dernier acte de l'agitation devait donc se passer au sein des collges lectoraux. Aprs avoir popularis les saines doctrines conomiques, la Ligue avait donner une direction pratique aux efforts individuels de ses innombrables proslytes. Modifier profondment les constituants (_constituencies_), le corps lectoral du royaume, saper l'influence aristocratique, attirer sur la corruption les chtiments de la loi et de l'opinion: telle est la nouvelle phase dans laquelle est entre l'_agitation_, avec une nergie que les progrs semblent accrotre. _Vires acquirit eundo_. la voix de Cobden, de Bright et de leurs amis, des milliers de _free-traders_ se font inscrire sur les listes lectorales, des milliers de monopoleurs en sont rays, et, d'aprs la rapidit de ce mouvement, on peut prvoir le jour o le snat ne reprsentera plus une classe, mais la communaut. On demandera peut-tre si tant de travaux, tant de zle, tant de dvouement, sont demeurs jusqu'ici sans influence sur la marche des affaires publiques, et si le progrs des doctrines librales dans le pays ne s'est pas rflchi quelque degr dans la lgislation. J'ai expos, en commenant, le rgime conomique de l'Angleterre antrieurement la crise commerciale qui a donn naissance la Ligue; j'ai mme essay de soumettre au calcul quelques-unes des extorsions que les classes dominatrices exercent sur les classes asservies par le double mcanisme des impts et des monopoles. Depuis cette poque, les uns et les autres ont t modifis. Qui n'a pas entendu parler du _plan financier_ que sir Robert Peel vient de soumettre la Chambre des communes, plan qui n'est que le dveloppement de rformes commences en 1842 et 1844, et dont la complte ralisation est rserve des sessions ultrieures du Parlement? Je crois sincrement qu'on a mconnu en France l'esprit de ces rformes, qu'on en a tour tour exagr ou attnu la porte. On m'excusera donc si j'entre ici dans quelques dtails, que je m'efforcerai du reste d'abrger le plus qu'il me sera possible. La spoliation (qu'on me pardonne le retour frquent de ce terme; mais il est ncessaire pour dtruire l'erreur grossire qui est implique dans son synonyme _protection_), la spoliation, rduite en systme de gouvernement, avait produit toutes ses naturelles consquences: une extrme ingalit des fortunes, la misre, le crime et le dsordre au sein des dernires couches sociales, une diminution norme dans toutes les consommations, par suite, l'affaiblissement des recettes publiques et le dficit, qui, croissant d'anne en anne, menaait d'branler le crdit de la Grande-Bretagne. videmment il n'tait pas possible de rester dans une situation qui menaait d'engloutir le vaisseau de l'tat. L'_Agitation_ irlandaise, l'_Agitation_ commerciale, l'Incendiarisme, dans les districts agricoles, le Rbeccasme dans le pays de Galles, le Chartisme dans les villes manufacturires, ce n'taient l que les symptmes divers d'un phnomne unique, la souffrance du peuple. Mais la souffrance du peuple, c'est--dire des masses, c'est--dire encore de la presque universalit des hommes, doit la longue gagner toutes les classes de la socit. Quand le peuple n'a rien, il n'achte rien; quand il n'achte rien, les fabriques s'arrtent, et les fermiers ne vendent pas leur rcolte; et s'ils ne vendent pas, ils ne peuvent payer leurs fermages. Ainsi les grands seigneurs lgislateurs eux-mmes se trouvaient placs, par l'effet mme de leur loi, entre la banqueroute des fermiers et la banqueroute de l'tat, et menacs la fois dans leur fortune immobilire et mobilire. Ainsi l'aristocratie sentait le terrain trembler sous ses pas. Un de ses membres les plus distingus, sir James Graham, aujourd'hui ministre de l'intrieur, avait fait un livre pour l'avertir des dangers qui l'entouraient: Si vous ne cdez une partie, vous perdrez tout, disait-il, et une tempte rvolutionnaire balayera de dessus la surface du pays non-seulement vos monopoles, mais vos honneurs, vos privilges, votre influence et vos richesses mal acquises. Le premier expdient qui se prsenta pour parer au danger le plus immdiat, le dficit, fut, selon l'expression consacre aussi par nos hommes d'tat, d'_exiger de l'impt tout ce qu'il peut rendre_. Mais il arriva que les taxes mmes qu'on essaya de renforcer furent celles qui laissrent le plus de vide au Trsor. Il fallut renoncer pour longtemps cette ressource, et le premier soin du cabinet actuel, quand il arriva aux affaires, fut de proclamer que l'impt tait arriv sa dernire limite: _I am bound to say that the people of this country has been brought to the utmost limit of taxation._ (Peel, discours du 10 mai 1842.) Pour peu que l'on ait pntr dans la situation respective des deux grandes classes, dont j'ai dcrit les intrts et les luttes, on comprendra aisment quel tait, pour chacune d'elles, le problme rsoudre. Pour les _free-traders_, la solution tait trs-simple: _abroger tous les monopoles_. Affranchir les importations, c'tait ncessairement accrotre les changes et par consquent les exportations; c'tait donc donner au peuple tout la fois du pain et du travail; c'tait encore favoriser toutes les consommations, par consquent les taxes indirectes, et en dfinitive rtablir l'quilibre des finances. Pour les _monopoleurs_, le problme tait pour ainsi dire insoluble. Il s'agissait de soulager le peuple sans le soustraire aux monopoles, de relever le revenu public sans augmenter les taxes, et de conserver le systme colonial sans diminuer les dpenses nationales. Le ministre Whig (Russell, Morpeth, Melbourne, Baring, etc.) prsenta un plan qui se tenait entre ces deux solutions. Il affaiblissait, sans les dtruire, les monopoles et le systme colonial. Il ne fut accept ni par les monopoleurs ni par les _free-traders_. Ceux-l voulaient le monopole absolu, ceux-ci la libert illimite. Les uns s'criaient: _Pas de concessions!_ les autres: _Pas de transactions!_ Battus au Parlement, les Whigs en appelrent au corps lectoral. Il donna amplement gain de cause aux Torys, c'est--dire la protection et aux colonies. Le ministre Peel fut constitu (1841) avec mission expresse de trouver l'introuvable solution, dont je parlais tout l'heure, au grand et terrible problme pos par le dficit et la misre publique; et il faut avouer qu'il a surmont la difficult avec une sagacit de conception et une nergie d'excution remarquables. J'essayerai d'expliquer le plan financier de M. Peel, tel du moins que je le comprends. Il ne faut pas perdre de vue que les divers objets qu'a d se proposer cet homme d'tat, eu gard au parti qui l'appuie, sont les suivants: 1 Rtablir l'quilibre des finances; 2 Soulager les consommateurs; 3 Raviver le commerce et l'industrie; 4 Conserver autant que possible le monopole essentiellement aristocratique, la loi crale; 5 Conserver le systme colonial et avec lui l'arme, la marine, les hautes positions des branches cadettes; 6 On peut croire aussi que cet homme minent, qui plus que tout autre sait lire dans les _signes du temps_, et qui voit le principe de la Ligue envahir l'Angleterre pas de gant, nourrit encore au fond de son me une pense d'avenir personnelle mais glorieuse, celle de se mnager l'appui des _free-traders_ pour l'poque o ils auront conquis la majorit, afin d'imprimer de sa main le sceau de la consommation l'oeuvre de la libert commerciale, sans souffrir qu'un autre nom officiel que le sien s'attache la plus grande rvolution des temps modernes. Il n'est pas une des mesures, une des paroles de Sir Robert Peel qui ne satisfasse aux conditions prochaines ou loignes de ce programme. On va en juger. Le pivot autour duquel s'accomplissent toutes les volutions financires et conomiques dont il nous reste parler, c'est l'_income-tax_. L'income-tax, on le sait, est un subside prlev sur les revenus de toute nature. Cet impt est essentiellement temporaire et patriotique. On n'y a recours que dans les circonstances les plus graves, et jusqu'ici, en cas de guerre. Sir Robert Peel l'obtint du parlement en 1842, et pour trois ans; il vient d'tre prorog jusqu'en 1849. C'est la premire fois qu'au lieu de servir des fins de destruction et infliger l'humanit les maux de la guerre, il sera devenu l'instrument de ces utiles rformes que cherchent raliser les nations qui veulent mettre profit les bienfaits de la paix. Il est bon de faire observer ici que tous les revenus au-dessous de 150 liv. sterl. (3,700 fr.) sont affranchis de la taxe, en sorte qu'elle frappe exclusivement la classe riche. On a beaucoup rpt, de ce ct comme de l'autre ct du dtroit, que l'_income-tax_ tait dfinitivement inscrit dans le Code financier de l'Angleterre. Mais quiconque connat la nature de cet impt et le mode d'aprs lequel il est peru, sait bien qu'il ne saurait tre tabli d'une manire permanente, du moins dans sa constitution actuelle; et, si le cabinet entretient cet gard quelque arrire-pense, il est permis de croire qu'en habituant les classes aises contribuer dans une plus forte proportion aux charges publiques, il songe mettre l'impt foncier (_land-tax_), dans la Grande-Bretagne, plus en harmonie avec les besoins de l'tat et les exigences d'une quitable justice distributive. Quoi qu'il en soit, le premier objet que le ministre Tory avait en vue, le rtablissement de l'quilibre dans les finances, fut atteint, grce aux ressources de l'income-tax; et le dficit qui menaait le crdit de l'Angleterre a, du moins provisoirement, disparu. Un excdant de recettes tait mme prvu ds 1842. Il s'agissait de l'appliquer la seconde et la troisime condition du programme: _Soulager les consommateurs; raviver le commerce et l'industrie_. Ici nous entrons dans la longue srie des rformes douanires excutes en 1842, 1843, 1844 et 1845. Notre intention ne peut tre de les exposer en dtail; nous devons nous borner faire connatre l'esprit dans lequel elles ont t conues. Toutes les prohibitions ont t abolies. Les boeufs, les veaux, les moutons, la viande frache et sale, qui taient repousss d'une manire absolue, furent admis des droits modrs: les boeufs, par exemple, 25 fr. par tte (le droit est presque double en France), ce qui n'a pas empch M. Gauthier de Rumilly de dire en pleine Chambre, en 1845, sans tre contredit par personne, tant les journaux ont eu soin de nous tenir dans l'ignorance sur ce qui se passe de l'autre ct de la Manche, que les bestiaux sont encore prohibs en Angleterre. Les droits furent abaisss dans une trs-forte proportion, et quelquefois de moiti, des deux tiers et des trois quarts sur 650 articles de consommation: entre autres les farines, l'huile, le cuir, le riz, le caf, le suif, la bire, etc., etc. Ces droits, d'abord abaisss, ont t compltement abolis en 1845 sur 430 articles, parmi lesquels figurent toutes les matires premires de quelque importance, la laine, le coton, le lin, le vinaigre, etc., etc. Les droits d'exportation furent aussi radicalement abrogs. Les machines et la houille, ces deux puissances dont, dans des ides troites de rivalit commerciale, il serait peut-tre assez naturel que l'Angleterre se montrt jalouse, sont en ce moment la disposition de l'Europe. Nous en pourrions jouir aux mmes prix que les Anglais, si, par une bizarrerie trange, mais parfaitement consquente au principe du systme protecteur, nous ne nous tions placs nous-mmes, par nos tarifs, dans des conditions d'infriorit l'gard de ces instruments essentiels de travail, au moment mme o l'galit nous tait offerte ou pour mieux dire confre sans condition. On conoit que l'abrogation totale d'un droit d'entre doit laisser un vide dfinitif; et l'abaissement, un vide au moins momentan dans le Trsor. C'est ce vide que les excdants de recette dus l'_income-tax_ sont destins couvrir. Cependant l'_income-tax_ n'a qu'une dure limite. Le cabinet Tory a espr que l'accroissement de la consommation, l'essor du commerce et de l'industrie ragirait sur toutes les branches de revenus de manire ce que l'quilibre des finances ft rtabli en 1849, sans que la ressource de l'income-tax ft plus longtemps ncessaire. Autant qu'on en peut juger par les rsultats de la rforme partielle de 1842, ces esprances ne seront pas trompes. Dj les recettes gnrales de 1844 ont dpass celles de 1843 de liv. sterl. 1,410,726 (35 millions de francs). D'un autre ct, tous les faits concordent tmoigner que l'activit a repris dans toutes les branches du travail, et que le bien-tre s'est rpandu dans toutes les classes de la socit. Les prisons et les workhouses se sont dpeuples; la taxe des pauvres a baiss; l'accise a fructifi; le Rbeccasme et l'Incendiarisme se sont apaiss; en un mot, le retour de la prosprit se montre par tous les signes qui servent la rvler, et entre autres par les recettes des douanes. Recettes de l'anne 1841 (sous le systme ancien) 19,900,000 l. st. -- 1842 18,700,000 -- 1843, premire anne de la rforme 21,400,000 -- 1844 23,500,000 Maintenant si l'on considre que, pendant cette dernire anne, les marchandises qui ont pass par la douane n'ont rien pay _ la sortie_ (abrogation des droits d'exportation), et n'ont acquitt _ l'entre_ que des taxes rduites, au moins pour 650 articles (abaissement des droits d'importation), on en conclura rigoureusement que la masse des produits imports a d augmenter dans une proportion norme pour que la recette totale, non-seulement n'ait pas diminu, mais encore se soit leve de cent millions de francs. Il est vrai que, d'aprs les conomistes de la presse et de la tribune franaises, cet accroissement d'importations ne prouve autre chose que la dcadence de l'industrie de la Grande-Bretagne, l'_invasion_, l'_inondation_ de ses marchs par les produits trangers, et la stagnation de son _travail national_! Nous laisserons ces messieurs concilier, s'ils le peuvent, cette conclusion avec tous les autres signes par lesquels se manifeste la renaissante prosprit de l'Angleterre; et, pour nous, qui croyons que _les produits s'changent contre des produits_, satisfaits de trouver, dans l'accord des faits qui prcdent, une preuve nouvelle et clatante de la vrit de cette doctrine, nous dirons que Sir Robert Peel a rempli la seconde et la troisime condition de son programme: _Soulager le consommateur; raviver le commerce et l'industrie_. Mais ce n'tait pas pour cela que les Torys l'avaient port, le soutenaient au pouvoir. Encore tout mus de la frayeur que leur avait cause le plan bien autrement radical de John Russell, et de l'orgueil de leur rcent triomphe sur les Whigs, ils n'taient pas disposs perdre le fruit de leur victoire, et ils entendaient bien ne laisser agir l'homme de leur choix, dans l'accomplissement de son oeuvre, qu'autant qu'il ne toucherait pas ou qu'il ne toucherait que d'une manire illusoire aux deux grands instruments de rapine que s'est lgislativement attribus l'aristocratie anglaise: La loi-crale et le systme colonial. C'est surtout dans cette difficile partie de sa tche que le premier ministre a dploy toutes les ressources de son esprit fertile en expdients. Lorsqu'un droit d'entre a fait arriver le prix d'un produit ce taux que la concurrence intrieure ne permet, en aucun cas, de dpasser, tout son effet protecteur est obtenu. Ce qu'on ajouterait ce droit serait purement nominal, et ce qu'on en retrancherait, dans les limites de cet excdant, serait videmment inefficace. Supposez qu'un produit franais, soumis la rivalit trangre, se vende 15 fr., et qu'affranchi de cette rivalit, il ne puisse, cause de la concurrence intrieure, s'lever au-dessus de 20 fr. En ce cas, un droit de 5 ou 6 fr. sur le produit tranger donnera au similaire national toute la protection qu'il soit au pouvoir du tarif de confrer. Le droit, ft-il port 100 fr., n'lverait pas d'un centime le prix du produit, d'aprs l'hypothse mme, et par consquent toute rduction, qui ne descendrait pas au-dessous de 5 ou 6 fr., serait de nul effet pour le producteur et pour le consommateur. Il semble que l'observation de ce phnomne ait dirig la conduite de sir Robert Peel, en ce qui concerne le grand monopole aristocratique, le bl, et le grand monopole colonial, le sucre. Nous avons vu que la loi-crale, qui avait pour but avou d'assurer au producteur national 54 sh. par quarter de froment avait failli dans son objet. L'chelle mobile (_sliding scale_) tait bien calcule pour atteindre ce but, car elle ajoutait au prix du bl tranger l'entrept un droit graduel qui devait faire ressortir le prix vnal 70 sh. et plus. Mais la concurrence des producteurs nationaux, d'une part, et, de l'autre, la diminution de consommation qui suit la chert, ont concouru retenir le bl un taux moyen moins lev et qui n'a pas dpass 56 sh. Qu'a fait alors sir Robert Peel? Il a tranch dans cette portion de droit qui tait radicalement inefficace, et il a baiss l'chelle mobile de manire, ce qu'il pensait, fixer le froment 56 sh., c'est--dire au prix le plus lev que la concurrence intrieure lui permette d'atteindre, dans les temps ordinaires; en sorte qu'en ralit il n'a rien arrach l'aristocratie ni rien confr au peuple. cet gard, sir Robert n'a pas cach cette politique de prestidigitateur, car toute demande de droits plus levs, il rpondait: Je crois que vous avez eu des preuves concluantes que vous tes arrivs l'extrme limite de la taxe utile (_profitable taxation_), sur les articles de subsistances. Je vous conseille de ne pas l'accrotre, car, si vous le faites, vous serez certainement djous dans votre but. _Most assuredly you will be defeated in your object._ Je n'ai parl que du froment, mais il est bon d'observer que la mme loi embrasse les crales de toutes sortes. De plus, le beurre et le fromage, qui entrent pour beaucoup dans les revenus des domaines seigneuriaux, n'ont point t dgrevs. Il est donc bien vrai que le monopole aristocratique n'a t que trs-inefficacement entam. La mme pense a prsid aux diverses modifications introduites dans la loi des sucres. Nous avons vu que la prime accorde aux planteurs, ou le droit diffrentiel entre le sucre colonial et le sucre tranger, tait de 39 sh. par quintal. C'est l la marge que la spoliation avait devant elle; mais cause de la concurrence que se font entre elles les colonies, elles n'ont pu extorquer au consommateur, en excdant du prix naturel et du droit fiscal, que 18 sh. (Voir ci-dessus, pages 24 et suiv.) Sir Robert pouvait donc abaisser le droit diffrentiel de 39 sh. 18 sans rien changer, si ce n'est une lettre morte, dans le _statute-book_. Or, qu'a-t-il fait? Il a tabli le tarif suivant: Sucre colonial, brut 14 sh. -- terr 16 Sucre tranger (libre), brut 23 -- terr 28 Sucre tranger (esclave) 63 Il estime qu'il entrera en Angleterre, sous l'empire de ce nouveau tarif, 230,000 tonnes de sucre colonial; et la protection tant de 10 sh. par quintal ou 10 liv. st. par tonne, la somme extorque au consommateur, pour tre livre sans compensation aux planteurs, sera de 2,300,000 liv. st., ou fr. 57,000,000, au lieu de 86 millions. (Voir page 25.) Mais d'un autre ct, il dit: La consquence sera que le Trsor recevra du droit sur le sucre, par suite de la rduction, liv. st. 3,960,000. Le revenu obtenu de cette denre, l'anne dernire, a t de 5,216,000 liv.; il y aura donc pour l'anne prochaine une perte de revenu de 1,300,000 liv. sterl., soit fr. 32,500,000, et c'est l'_income-tax_, c'est--dire un nouvel impt, qui est charg de remplir le vide laiss l'chiquier; en sorte que si le peuple est soulag, en ce qui concerne la consommation du sucre, ce n'est pas au prjudice du monopole, mais aux dpens du Trsor, et comme on rend celui-ci par l'_income-tax_ ce qu'il perd sur la douane, il en rsulte que les spoliations et les charges restent les mmes, et c'est tout au plus si l'on peut dire qu'elles subissent un lger dplacement. Dans tout l'ensemble des rformes relles ou apparentes accomplies par sir Robert Peel, sa prdilection en faveur du systme colonial ne cesse de se manifester, et c'est l surtout ce qui le spare profondment des _free-traders_. Chaque fois que le ministre a dgrv une denre trangre, il a eu soin de dgrver, dans une proportion au moins aussi forte, la denre similaire venue des colonies anglaises; en sorte que la _protection_ reste la mme. Ainsi, pour n'en citer qu'un exemple, le bois de construction _tranger_ a t rduit des cinq siximes; mais le bois des colonies l'a t des neuf diximes. Le patrimoine des branches cadettes de l'aristocratie n'a donc pas t srieusement entam, pas plus que celui des branches anes, et, ce point de vue, l'on peut dire que le plan financier (_financial statement_), l'audacieuse exprience (_bold experiment_), du ministre dirigeant, demeurent renferms dans les bornes d'une question anglaise, et ne s'lvent pas la hauteur d'une question humanitaire; car l'humanit n'est que fort indirectement intresse au rgime intrieur de l'chiquier anglais, mais elle et t profondment et favorablement affecte d'une rforme, mme financire, impliquant la chute de ce systme colonial qui a tant troubl et menace encore si gravement la paix et la libert du monde. Loin que sir Robert Peel suive la Ligue sur ce terrain, il ne perd pas une occasion de se prononcer en faveur des colonies, et, dans l'expos des motifs de son plan financier, aprs avoir rappel la Chambre que l'Angleterre possde quarante-cinq colonies, aprs avoir mme demand ce sujet un accroissement d'allocations, il ajoute: On pourra dire qu'il est contraire la sagesse d'tendre autant que nous l'avons fait notre systme colonial. Mais je m'en tiens au fait que vous avez des colonies, et que, les ayant, il faut les pourvoir de forces suffisantes. Je rpugnerais d'ailleurs, quoique je sache combien ce systme entrane de dpenses et de dangers, je rpugnerais condamner cette politique qui nous a conduits jeter sur divers points du globe les bases de ces possessions animes de l'esprit anglais, parlant la langue anglaise et destines peut-tre s'lever dans l'avenir au rang de grandes puissances commerciales! Je crois avoir dmontr que sir Robert Peel a rempli avec habilet les plus funestes parties de son programme. Il me resterait justifier les motifs des prvisions qui m'ont fait dire: On peut croire encore que cet homme minent qui, plus que tout autre, sait lire dans les _signes du temps_, et qui voit le principe de la Ligue envahir l'Angleterre pas de gant, nourrit au fond de son me une pense personnelle, mais glorieuse, celle de se mnager l'appui des _free-traders_ pour l'poque o ils auront conquis la majorit, afin d'imprimer de ses mains le sceau de la consommation l'oeuvre de la libert commerciale, sans souffrir qu'un autre nom officiel que le sien s'attache la plus grande rvolution des temps modernes. Comme il ne s'agit ici que d'une simple conjecture qui, vu l'humble source d'o elle mane, ne peut avoir pour le lecteur qu'une faible importance, je ne vois aucune utilit la justifier ses yeux[10]. Je ne crois pas qu'elle ait rien de chimrique pour quiconque a tudi la situation conomique du Royaume-Uni, le dnoment probable des rformes qu'il subit, le caractre de celui qui les dirige, le mouvement et le dplacement, mme actuels, des majorits, et surtout les rapides progrs de l'opinion dans les masses et au sein du corps lectoral. Jusqu'ici sir Robert Peel s'est montr grand financier, grand ministre, grand homme d'tat peut-tre; pourquoi n'aspirerait-il pas au titre de grand homme, que la postrit ne dcernera plus sans doute qu'aux bienfaiteurs de l'humanit? [Note 10: Cette conjecture n'a pas tard se vrifier compltement; mais l'auteur, tout en applaudissant aux mesures librales prises enfin par le grand ministre, ne l'a pas absous d'en tre venu l si tard.(V. tome V, pag. 544 et suiv.) (_Note de l'diteur._)] Il ne sera peut-tre pas sans intrt pour le lecteur d'entrevoir l'issue probable des rformes dont nous ne connaissons encore que les premiers linaments. Une brochure rcente vient de rvler un _plan financier_ qui doit rallier les membres influents de la Ligue. Nous le mentionnerons ici, tant cause de son admirable simplicit et de sa parfaite conformit aux principes les plus purs de la libert commerciale, que parce qu'il est loin d'tre dpourvu de tout caractre officiel. Il mane, en effet, d'un officier du _Board of trade_, M. Mac-Grgor, comme la rforme postale eut pour promoteur un employ du _post-office_, M. Rowland-Hill. On peut ajouter qu'il a assez d'analogie avec les changements oprs par sir Robert Peel pour laisser supposer qu'il n'a pas t jet dans le public l'insu, et moins encore contre la volont du premier ministre. Voici le plan du secrtaire du _Board of trade_. Il suppose que les dpenses s'lveront comme aujourd'hui, 50 millions st. Elles devront subir sans doute une grande diminution, car ce plan entrane une forte rduction dans l'arme, la marine, l'administration des colonies et la perception de l'impt; en ce cas, les excdants de recettes pourront tre affects, soit au remboursement de la dette, soit au dgrvement de la contribution directe dont il va tre parl. Les recettes se puiseraient aux sources suivantes: _Douane._--Les droits seraient uniformes, que les produits viennent des colonies ou de l'tranger. Il n'y aurait que huit articles soumis aux droits d'entre, savoir: 1 Th; 2 sucre; 3 caf et cacao; 4 tabac; 5 esprits distills; 6 vins; 7 fruits secs; 8 piceries. Produit 21,500,000 l. st.} Esprits distills l'intrieur 5,000,000 } 31,500,000 l. st. Drche tant indigne qu'importe 4,000,000 } Ces deux derniers impts runis l'administration des douanes. _Timbre._--On en liminerait les droits sur les assurances contre les risques de mer et d'incendie, et l'on y runirait les licences, ci 7,500,000 Taxe foncire, non rachete 1,200,000 Dficit couvrir, la premire anne, par un impt direct qui est une combinaison de l'_income-tax_ et du _land-tax_ 9,800,000 ---------- Total gal de la dpense 50,000,000 l. st. Quant la poste, M. Mac-Grgor pense qu'elle ne doit pas tre une source de revenus. On ne peut pas abaisser le tarif actuel, puisqu'il est rduit la plus minime monnaie usite en Angleterre; mais les excdants de recettes seraient appliqus l'amlioration du service et au dveloppement des paquebots vapeur. Il faut observer que dans ce systme: 1 La protection est compltement abolie, puisque la douane ne frappe que des objets que l'Angleterre ne produit pas, except les esprits et la drche. Mais ceux-ci sont soumis un droit gal leurs similaires trangers. 2 Le systme colonial est radicalement renvers. Au point de vue commercial, les colonies sont indpendantes de la mtropole et la mtropole des colonies, car les droits sont uniformes; il n'y a plus de privilges, et chacun reste libre de se pourvoir au march le plus avantageux. Il suit de l qu'une colonie qui se sparerait politiquement de la mre patrie n'apporterait aucun changement dans son commerce et son industrie. Elle ne ferait que soulager ses finances. 3 Toute l'administration financire de la Grande-Bretagne se rduit la perception de l'impt direct, la douane, considrablement simplifie, et au timbre. Les _assessed taxes_ et l'accise sont supprimes, et les transactions intrieures et extrieures laisses une libert et une rapidit dont les effets sont incalculables. Tel est, trs en abrg, le plan financier qui semble tre comme le type, l'idal vers lequel on ne peut s'empcher de reconnatre que tendent de fort loin, il est vrai, les rformes qui s'accomplissent sous les yeux de la France inattentive. Cette digression servira peut-tre de justification la conjecture que j'ai os hasarder sur l'avenir et les vues ultrieures de sir Robert Peel. Je me suis efforc de poser nettement la question qui s'agite en Angleterre. J'ai dcrit et le champ de bataille, et la grandeur des intrts qui s'y discutent, et les forces qui s'y rencontrent, et les consquences de la victoire. J'ai dmontr, je crois, que, bien que toute la chaleur de l'action semble se concentrer sur des questions d'impt, de douanes, de crales, de sucre,--au fait il s'agit de monopole et de libert, d'aristocratie et de dmocratie, d'galit ou d'ingalit dans la distribution du bien-tre. Il s'agit de savoir si la puissance lgislative et l'influence politique demeureront aux hommes de rapine ou aux hommes de travail, c'est--dire si elles continueront jeter dans le monde des ferments de troubles et de violences, ou des semences de concorde, d'union, de justice et de paix. Que penserait-on de l'historien qui s'imaginerait que l'Europe en armes, au commencement de ce sicle, ne faisait excuter, sous la conduite des plus habiles gnraux, tant de savantes manoeuvres ses innombrables armes que pour savoir qui resteraient les champs troits o se livrrent les batailles d'Austerlitz ou de Wagram? Les dynasties et les empires dpendaient de ces luttes. Mais les triomphes de la force peuvent tre phmres; il n'en est pas de mme de ceux de l'opinion. Et quand nous voyons tout un grand peuple, dont l'action sur le monde n'est pas conteste, s'imprgner des doctrines de la justice et de la vrit, quand nous le voyons renier les fausses ides de suprmatie qui l'ont si longtemps rendu dangereux aux nations, quand nous le voyons prt arracher l'ascendant politique une oligarchie cupide et turbulente, gardons-nous de croire, alors mme que l'effort des premiers combats se porterait sur des questions conomiques, que de plus grands et plus nobles intrts ne sont pas engags dans la lutte. Car, si travers bien des leons d'iniquit, bien des exemples de perversit internationale, l'Angleterre, ce point imperceptible du globe, a vu germer sur son sol tant d'ides grandes et utiles; si elle fut le berceau de la presse, du jury, du systme reprsentatif, de l'abolition de l'esclavage, malgr les rsistances d'une oligarchie puissante et impitoyable; que ne doit pas attendre l'univers de cette mme Angleterre, alors que toute sa puissance morale, sociale et politique aura pass aux mains de la dmocratie, par une rvolution lente et pnible, paisiblement accomplie dans les esprits, sous la conduite d'une association qui renferme dans son sein tant d'hommes, dont l'intelligence suprieure et la moralit prouve jettent un si grand clat sur leur pays et sur leur sicle? Une telle rvolution n'est pas un vnement, un accident, une catastrophe due un enthousiasme irrsistible, mais phmre. C'est, si je puis le dire, un lent cataclysme social qui change toutes les conditions d'existence de la socit, le milieu o elle vit et respire. C'est la justice s'emparant de la puissance, et le bon sens entrant en possession de l'autorit. C'est le bien gnral, le bien du peuple, des masses, des petits et des grands, des forts et des faibles devenant la rgle de la politique; c'est le privilge, l'abus, la caste disparaissant de dessus la scne, non par une rvolution de palais ou une meute de la rue, mais par la progressive et gnrale apprciation des droits et des devoirs de l'homme. En un mot, c'est le triomphe de la libert humaine, c'est la mort du monopole, ce Prote aux mille formes, tour tour conqurant, possesseur d'esclaves, thocrate, fodal, industriel, commercial, financier et mme philanthrope. Quelque dguisement qu'il emprunte, il ne saurait plus soutenir le regard de l'opinion publique; car elle a appris le reconnatre sous l'uniforme rouge, comme sous la robe noire, sous la veste du planteur, comme sous l'habit brod du noble pair. Libert tous! chacun juste et naturelle rmunration de ses oeuvres! chacun juste et naturelle accession l'galit, en proportion de ses efforts, de son intelligence, de sa prvoyance et de moralit. Libre change avec l'univers! Paix avec l'univers! Plus d'asservissement colonial, plus d'arme, plus de marine que ce qui est ncessaire pour le maintien de l'indpendance nationale! Distinction radicale de ce qui est et de ce qui n'est pas la mission du gouvernement et de la loi! L'association politique rduite garantir chacun sa libert et sa sret contre toute agression inique, soit au dehors, soit au dedans; impt quitable pour dfrayer convenablement les hommes chargs de cette mission, et non pour servir de masque, sous le nom de _dbouchs_, l'usurpation extrieure, et, sous le nom de _protection_, la spoliation des citoyens les uns par les autres: voil ce qui s'agite en Angleterre, sur le champ de bataille, en apparence si restreint, d'une question douanire. Mais cette question implique l'esclavage dans sa forme moderne, car, comme le disait au Parlement un membre de la Ligue, M. Gibson: S'emparer des hommes pour les faire travailler son profit, ou s'emparer des fruits de leur travail, c'est toujours de l'esclavage'; il n'y a de diffrence que dans le degr. l'aspect de cette rvolution qui, je ne dirai pas se prpare, mais s'accomplit dans un pays voisin, dont les destines, on n'en disconvient pas, intressent le monde entier; l'aspect des symptmes vidents de ce travail humanitaire, symptmes qui se rvlent jusque dans les rgions diplomatiques et parlementaires, par les rformes successives arraches l'aristocratie depuis quatre ans; l'aspect de cette _agitation_ puissante, bien autrement puissante que l'agitation irlandaise, et bien autrement importante par ses rsultats, puisqu'elle tend, entre autres choses, modifier les relations des peuples entre eux, changer les conditions de leur existence industrielle, et substituer dans leurs rapports le principe de la fraternit celui de l'antagonisme,--on ne peut s'tonner assez du silence profond, universel et systmatique que la presse franaise semble s'tre impos. De tous les phnomnes sociaux qu'il m'a t donn d'observer, ce silence, et surtout son succs, est certainement celui qui me jette dans le plus profond tonnement. Qu'un petit prince d'Allemagne, force de vigilance, ft parvenu, pendant quelques mois, empcher le bruit de la rvolution franaise de retentir dans ses domaines, on pourrait, la rigueur, le comprendre. Mais qu'au sein d'une grande nation, qui se vante de possder la libert de la presse et de la tribune, les journaux aient russi soustraire la connaissance du public, pendant sept annes conscutives, le plus grand mouvement social des temps modernes, et des faits qui, indpendamment de leur porte humanitaire, doivent exercer et exercent dj sur notre propre rgime industriel une influence irrsistible, c'est l un miracle de stratgie auquel la postrit ne pourra pas croire et dont il importe de pntrer le mystre. Je sais que c'est manquer de prudence, par le temps qui court, que de heurter la presse priodique. Elle dispose arbitrairement de nous tous. Malheur qui fuit son despotisme qui veut tre absolu! Malheur qui excite son courroux qui est mortel! Le braver, ce n'est pas courage, c'est folie, car le courage affronte les chances d'un combat, mais la folie seule provoque un combat sans chances; et quelle chance peut vous accompagner devant le tribunal de l'opinion publique, alors que, mme pour vous dfendre, il vous faut emprunter la voix de votre adversaire, alors qu'il peut vous craser son choix par sa parole ou son silence?--N'importe! Les choses en sont venues au point qu'un acte d'indpendance peut dterminer, dans le journalisme mme, une raction favorable. Dans l'ordre physique, l'excs du mal entrane la destruction, mais dans le domaine imprissable de la pense, il ne peut amener qu'un retour au bien. Qu'importe le sort du tmraire qui aura _attach le grelot_? Je crois sincrement que le journalisme trompe le public; je crois sincrement en savoir la cause, et, advienne que pourra, ma conscience me dit que je ne dois pas me taire. Dans un pays o ne rgne pas l'esprit d'association, o les hommes n'ont ni la facult, ni l'habitude, ni peut-tre le dsir de s'assembler pour discuter au grand jour leurs communs intrts, les journaux, quoi qu'on en puisse dire, ne sont pas les organes mais les promoteurs de l'opinion publique. Il n'y a que deux choses en France, des individualits isoles, sans relations, sans connexion entre elles, et une grande voix, la presse, qui retentit incessamment leurs oreilles. Elle est la personnification de la critique, mais ne peut tre critique. Comment l'opinion lui servirait-elle de frein, puisqu'elle fait rgle, et rgente elle-mme l'opinion? En Angleterre, les journaux sont les commentateurs, les rapporteurs, les vhicules d'ides, de sentiments, de passions qui s'laborent dans les meetings de Conciliation-Hall, de Covent-Garden et d'Exeter-Hall. Mais ici, o ils dirigent l'esprit public, la seule chance qui nous reste de voir la longue l'erreur succomber et la vrit triompher, c'est la contradiction qui existe entre les journaux eux-mmes et le contrle rciproque qu'ils exercent les uns sur les autres. On conoit donc que, s'il tait une question entre toutes que les journaux de tous les partis eussent intrt reprsenter sous un faux jour, ou mme couvrir de silence; on conoit, dis-je, que, dans l'tat actuel de nos moeurs et de nos moyens d'investigation, ils pourraient, sans trop de tmrit, entreprendre d'garer compltement l'opinion publique sur cette question spciale.--Qu'aurez-vous opposer cette ligue nouvelle?--Arrivez-vous de Londres? Voulez-vous raconter ce que vous avez vu et entendu? Les journaux vous fermeront leurs colonnes. Prendrez-vous le parti de faire un livre? Ils le dcrieront, ou, qui pis est, ils le laisseront mourir de sa belle mort, et vous aurez la consolation de le voir un beau jour Chez l'picier, Roul dans la boutique en cornets de papier. Parlerez-vous la tribune? Votre discours sera tronqu, dfigur ou pass sous silence. Voil prcisment ce qui est arriv dans la question qui nous occupe. Que quelques journaux eussent pris en main la cause du monopole et des haines nationales, cela ne devrait surprendre personne. Le monopole rallie beaucoup d'intrts; le faux patriotisme est l'me de beaucoup d'intrigues, et il suffit que ces intrigues et ces intrts existent pour que nous ne soyons pas tonn qu'ils aient leurs organes. Mais que toute la presse priodique, parisienne ou provinciale, celle du Nord comme celle du Midi, celle de gauche comme celle de droite, soit unanime pour fouler aux pieds les principes les mieux tablis de l'conomie politique; pour dpouiller l'homme du _droit d'changer_ librement selon ses intrts; pour attiser les inimitis internationales, dans le but patent et presque avou d'empcher les peuples de se rapprocher et de s'unir par les liens du commerce, et pour cacher au public les faits extrieurs qui se lient cette question, c'est un phnomne trange qui doit avoir sa raison. Je vais essayer de l'exposer telle que je la vois dans la sincrit de mon me. Je n'attaque point les opinions sincres, je les respecte toutes; je cherche seulement l'explication d'un fait aussi extraordinaire qu'incontestable, et la rponse cette question: Comment est-il arriv que, parmi ce nombre incalculable de journaux qui reprsentent tous les systmes, mme les plus excentriques que l'imagination puisse enfanter, alors que le socialisme, le communisme, l'abolition de l'hrdit, de la proprit, de la famille, trouvent des organes, le droit d'changer, le droit des hommes troquer entre eux le fruit de leurs travaux n'ait pas rencontr dans la presse un seul dfenseur? Quel trange concours de circonstances a amen les journaux de toutes couleurs, si divers et si opposs sur toute autre question, se constituer, avec une touchante unanimit, les dfenseurs du monopole, et les instigateurs infatigables des jalousies nationales, l'aide desquelles il se maintient, se renforce et gagne tous les jours du terrain? D'abord, une premire classe de journaux a un intrt direct faire triompher en France le systme de la protection. Je veux parler de ceux qui sont notoirement subventionns par les comits monopoleurs, agricoles, manufacturiers ou coloniaux. touffer les doctrines des conomistes, populariser les sophismes qui soutiennent le rgime de la spoliation, exalter les intrts individuels qui sont en opposition avec l'intrt gnral, ensevelir dans le plus profond silence les faits qui pourraient rveiller et clairer l'esprit public: telle est la mission qu'ils se sont chargs d'accomplir, et il faut bien qu'ils gagnent en conscience la subvention que le monopole leur paye. Mais cette tche immorale en entrane une autre plus immorale encore. Il ne suffit pas de systmatiser l'erreur, car l'erreur est phmre par nature. Il faut encore prvoir l'poque o la doctrine de la libert des changes, prvalant dans les esprits, voudra se faire jour dans les lois; et ce serait certes un coup de matre que d'en avoir d'avance rendu la ralisation impossible. Les journaux auxquels je fais allusion ne se sont donc pas borns prcher thoriquement l'isolement des peuples. Ils ont encore cherch susciter entre eux une irritation telle qu'ils fussent beaucoup plus disposs _changer_ des boulets que des produits. Il n'est pas de difficults diplomatiques qu'ils n'aient exploites dans cette vue: vacuation d'Ancne, affaires d'Orient, droit de visite, Tati, Maroc, tout leur a t bon. Que les peuples se hassent, a dit le monopole, qu'ils s'ignorent, qu'ils se repoussent, qu'ils s'irritent, qu'ils s'entr'gorgent, et, quel que soit le sort des doctrines, mon rgne est pour longtemps assur! Il n'est pas difficile de pntrer les secrets motifs qui rangent les journaux dits de l'_opposition parlementaire_ parmi les adversaires de l'union et de la libre communication des peuples. D'aprs notre constitution, les contrleurs des ministres deviennent ministres eux-mmes, s'ils donnent ce contrle assez de violence et de popularit pour avilir et renverser ceux qu'ils aspirent remplacer. Quoi qu'on puisse penser, d'autres gards, d'une telle organisation, on conviendra du moins qu'elle est merveilleusement propre envenimer la lutte des partis pour la possession du pouvoir. Les dputs candidats au ministre ne peuvent gure avoir qu'une pense, et cette pense, le bon sens public l'exprime d'une manire triviale mais nergique: te-toi de l, que je m'y mette. On conoit que cette opposition personnelle tablit naturellement le centre de ses oprations sur le terrain des questions extrieures. On ne peut pas tromper longtemps le public sur ce qu'il voit, ce qu'il touche, ce qui l'affecte directement; mais sur ce qui se passe au dehors, sur ce qui ne nous parvient qu' travers des traductions infidles et tronques, il n'est pas indispensable d'avoir raison, il suffit, ce qui est facile, de produire une illusion quelque peu durable. D'ailleurs, en appelant soi cet esprit de nationalit si puissant en France, en se proclamant seul dfenseur de notre gloire, de notre drapeau, de notre indpendance; en montrant sans cesse l'existence du ministre lie un intrt tranger, on est sr de le battre en brche avec une force populaire irrsistible: car quel ministre peut esprer de rester au pouvoir si l'opinion le tient pour _lche, tratre et vendu un peuple rival_[11]? [Note 11: Voir, au tome V, les _Incompatibilits_ parlementaires, p. 516. _(Note de l'diteur.)_] Les chefs de parti et les journaux qui s'attellent leur char sont donc forcment amens fomenter les haines nationales; car comment soutenir que le ministre est lche, sans tablir que l'tranger est insolent; et que nous sommes gouverns par des tratres, sans avoir pralablement prouv que nous sommes entours d'ennemis qui veulent nous dicter des lois? C'est ainsi que les journaux dvous l'lvation d'un nom propre concourent, avec ceux que les monopoleurs soudoient, rendre toujours imminente une conflagration gnrale, et par suite loigner tout rapprochement international, toute rforme commerciale. En s'exprimant ainsi, l'auteur de cet ouvrage n'entend pas faire de la politique, et encore moins de l'esprit de parti. Il n'est attach aucune des grandes individualits dont les luttes ont envahi la presse et la tribune, mais il adhre de toute son me aux intrts gnraux et permanents de son pays, la cause de la vrit et de l'ternelle justice. Il croit que ces intrts et ceux de l'humanit se confondent loin de se contredire, et ds lors il considre comme le comble de la perversit de transformer les haines nationales en _machine de guerre_ parlementaire. Du reste, il a si peu en vue de justifier la politique extrieure du cabinet actuel, qu'il n'oublie pas que celui qui la dirige employa contre ses rivaux les mmes armes que ses rivaux tournent aujourd'hui contre lui. Chercherons-nous l'impartialit internationale et par suite la vrit conomique dans les journaux lgitimistes et rpublicains? Ces deux opinions se meuvent en dehors des questions personnelles, puisque l'accs du pouvoir leur est interdit. Il semble ds lors que rien ne les empche de plaider avec indpendance la cause de la libert commerciale. Cependant, nous les voyons s'attacher faire obstacle la libre communication des peuples. Pourquoi? Je n'attaque ni les intentions ni les personnes. Je reconnais qu'il y a, au fond de ces deux grands partis, des vues dont on peut contester la justesse, mais non la sincrit. Malheureusement, cette sincrit ne se manifeste pas toujours dans les journaux qui les reprsentent. Quand on s'est donn la mission de saper journellement un ordre de choses qu'on croit mauvais, on finit par n'tre pas trs-scrupuleux dans le choix des moyens. Embarrasser le pouvoir, entraver sa marche, le dconsidrer: telles sont les tristes ncessits d'une polmique qui ne songe qu' dblayer le sol des institutions et des hommes qui le rgissent, pour y substituer d'autres hommes et d'autres institutions. L, encore, le recours aux passions patriotiques, l'appel aux sentiments d'orgueil national, de gloire, de suprmatie, se prsentent comme les armes les plus efficaces. L'abus suit de prs l'usage; et c'est ainsi que le bien-tre et la libert des citoyens, la grande cause de la fraternit des nations, sont sacrifis sans scrupule cette oeuvre de _destruction pralable_, que ces partis considrent comme leur premire mission et leur premier devoir. Si les exigences de la polmique ont fait un besoin la presse opposante de sacrifier la libert du commerce, parce que, impliquant l'harmonie des rapports internationaux, elle leur ravirait un merveilleux instrument d'attaque, il semble que, par cela mme, la presse ministrielle soit intresse la soutenir. Il n'en est pas ainsi. Le gouvernement, accabl sous le poids d'accusations unanimes, en face d'une impopularit qui fait trembler le sol sous ses pieds, sent bien que la voix peu retentissante de ses journaux n'touffera pas la clameur de toutes les oppositions runies. Il a recours une autre tactique.--On l'accuse d'tre vou aux intrts trangers.... Eh bien! il prouvera, par des faits, son indpendance et sa fiert. Il se mettra en mesure de pouvoir venir dire au pays:--Voyez, j'aggrave partout les tarifs; je ne recule pas devant l'hostilit des droits diffrentiels; et, parmi les les innombrables du grand Ocan, je choisis, pour m'en emparer, celle dont la conqute doit susciter le plus de collisions et froisser le plus de susceptibilits trangres! La presse dpartementale aurait pu djouer toutes ces intrigues, en les dvoilant. Une pauvre servante au moins m'tait reste, Qui de ce mauvais air n'tait pas infecte. Mais au lieu de ragir sur la presse parisienne, elle attend humblement, niaisement son mot d'ordre. Elle ne veut pas avoir de vie propre. Elle est habitue recevoir par la poste l'ide qu'il faut dlayer, la manoeuvre laquelle il faut concourir, au profit de M. Thiers, de M. Mol ou de M. Guizot. Sa plume est Lyon, Toulouse, Bordeaux, mais sa tte est Paris. Il est donc vrai que la stratgie des journaux, qu'ils manent de Paris ou de la province, qu'ils reprsentent la gauche, la droite ou le centre, les a entrans s'unir ceux que soudoient les comits monopoleurs, pour tromper l'opinion publique sur le grand mouvement social qui s'accomplit en Angleterre; pour n'en parler jamais, ou, si l'on ne peut viter d'en dire quelques mots, pour le reprsenter, ainsi que l'abolition de l'esclavage, comme l'oeuvre d'un machiavlisme profond, qui a pour objet dfinitif l'exploitation du monde, au profit de la Grande-Bretagne, par l'opration de la libert mme. Il me semble que cette purile prvention ne rsisterait pas la lecture de ce livre. En voyant agir les _free-traders_, en les entendant parler, en suivant pas pas les dramatiques pripties de cette agitation puissante, qui remue tout un peuple, et dont le dnoment certain est la chute de cette prpondrance oligarchique qui est prcisment, selon nous-mmes, ce qui rend l'Angleterre dangereuse; il me semble impossible que l'on persiste s'imaginer que tant d'efforts persvrants, tant de chaleur sincre, tant de vie, tant d'action, n'ont absolument qu'un but: tromper un peuple voisin en le dterminant fonder lui-mme sa lgislation industrielle sur les bases de la justice et de la libert. Car enfin, il faudra bien reconnatre, cette lecture, qu'il y a en Angleterre deux classes, deux peuples, deux intrts, deux principes, en un mot: aristocratie et dmocratie. Si l'une veut l'ingalit, l'autre tend l'galit; si l'une dfend la restriction, l'autre rclame la libert; si l'une aspire la conqute, au rgime colonial, la suprmatie politique, l'empire exclusif des mers, l'autre travaille l'universel affranchissement; c'est--dire rpudier la conqute, briser les liens coloniaux, substituer, dans les relations internationales, aux artificieuses combinaisons de la diplomatie, les libres et volontaires relations du commerce. Et n'est-il pas absurde d'envelopper dans la mme haine ces deux classes, ces deux peuples, ces deux principes, dont l'un est, de toute ncessit, favorable l'humanit si l'autre lui est contraire? Sous peine de l'inconsquence la plus aveugle et la plus grossire, nous devons donner la main au peuple anglais ou l'aristocratie anglaise. Si la libert, la paix, l'galit des conditions lgales, le droit au salaire naturel du travail, sont nos principes, nous devons sympathiser avec la Ligue; si, au contraire, nous pensons que la spoliation, la conqute, le monopole, l'envahissement successif de toutes les rgions du globe sont, pour un peuple, des lments de grandeur qui ne contrarient pas le dveloppement rgulier des autres peuples, c'est l'aristocratie anglaise qu'il faut nous unir. Mais, encore une fois, le comble de l'absurde, ce qui serait minemment propre nous rendre la rise des nations, et nous faire rougir plus tard de notre propre folie, ce serait d'assister cette lutte de deux principes opposs, en vouant aux soldats des deux camps la mme haine et la mme excration. Ce sentiment, digne de l'enfance des socits et qu'on prend si bizarrement pour de la fiert nationale, a pu s'expliquer jusqu'ici par l'ignorance complte o nous avons t tenus sur le fait mme de cette lutte; mais y persvrer alors qu'elle nous est rvle, ce serait avouer que nous n'avons ni principes, ni vues, ni ides arrtes: ce serait abdiquer toute dignit; ce serait proclamer la face du monde tonn que nous ne sommes plus des hommes, que ce n'est plus la raison, mais l'aveugle instinct qui dirige nos actions et nos sympathies. Si je ne me fais pas illusion, cet ouvrage doit offrir aussi quelque intrt au point de vue littraire. Les orateurs de la Ligue se sont souvent levs au plus haut degr de l'loquence politique, et il devait en tre ainsi. Quelles sont les circonstances extrieures et les situations de l'me les plus propres dvelopper la puissance oratoire? N'est-ce point une grande lutte o l'intrt individuel de l'orateur s'efface devant l'immensit de l'intrt public? Et quelle lutte prsentera ce caractre, si ce n'est celle o la plus vivace aristocratie et la plus nergique dmocratie du monde combattent avec les armes de la lgalit, de la parole et de la raison, l'une pour ses injustes et sculaires privilges, l'autre pour les droits sacrs du travail, la paix, la libert et la fraternit dans la grande famille humaine? Nos pres aussi ont soutenu ce combat, et l'on vit alors les passions rvolutionnaires transformer en puissants tribuns des hommes qui, sans ces orages, fussent rests enfouis dans la mdiocrit, ignors du monde et s'ignorant eux-mmes. C'est la rvolution qui, comme le charbon d'Isae, toucha leurs lvres et embrasa leurs coeurs; mais cette poque, la science sociale, la connaissance des lois auxquelles obit l'humanit, ne pouvait nourrir et rgler leur fougueuse loquence. Les systmatiques doctrines de Raynal et de Rousseau, les sentiments suranns emprunts aux Grecs et aux Romains, les erreurs du XVIIIe sicle, et la phrasologie dclamatoire, dont, selon l'usage, on se croyait oblig de revtir ces erreurs, si elles n'trent rien, si elles ajoutrent mme au caractre chaleureux de cette loquence, la rendent strile pour un sicle plus clair: car ce n'est pas tout que de parler aux passions, il faut aussi parler l'esprit, et, en touchant le coeur, satisfaire l'intelligence. C'est l ce qu'on trouvera, je crois, dans les discours des Cobden, des Thompson, des Fox, des Gibson et des Bright. Ce ne sont plus les mots magiques mais indfinis, libert, galit, fraternit, allant rveiller des instincts plutt que des ides; c'est la science, la science exacte, la science des Smith et des Say, empruntant l'agitation des temps le feu de la passion, sans que sa pure lumire en soit jamais obscurcie. Loin de moi de contester les talents des orateurs de mon pays. Mais ne faut-il pas un public, un thtre, une cause surtout pour que la puissance de la parole s'lve toute la hauteur qu'il lui est donn d'atteindre? Est-ce dans la guerre des portefeuilles, dans les rivalits personnelles, dans l'antagonisme des coteries; est-ce quand le peuple, la nation et l'humanit sont hors de cause, quand les combattants ont rpudi tout principe, toute homognit dans la pense politique; quand on les voit, la suite d'une crise ministrielle, faire entre eux change de doctrines en mme temps que de siges, en sorte que le fougueux patriote devient diplomate prudent, pendant que l'aptre de la paix se transforme en Tyrte de la guerre? est-ce dans ces donnes troites et mesquines que l'esprit peut s'agrandir et l'me s'lever? Non, non, il faut une autre atmosphre l'loquence politique. Il lui faut la lutte, non point la lutte des individualits, mais la lutte de l'ternelle justice contre l'opinitre iniquit. Il faut que l'oeil se fixe sur de grands rsultats, que l'me les contemple, les dsire, les espre, les chrisse, et que le langage humain ne serve qu' verser dans d'autres mes sympathiques ces puissants dsirs, ces nobles desseins, ce pur amour et ces chres esprances. Un des traits les plus saillants et les plus instructifs, entre tous ceux qui caractrisent l'_agitation_ que j'essaye de rvler mon pays, c'est la complte rpudiation parmi les _free-traders_ de tout _esprit de parti_ et leur sparation des Whigs et des Torys. Sans doute l'_esprit de parti_ a toujours soin de se dcorer lui-mme du nom d'_esprit public_. Mais il est un signe infaillible auquel on peut les distinguer. Quand une mesure est prsente au Parlement, l'esprit public lui demande: _Qu'es-tu?_ et l'esprit de parti: _D'o viens-tu?_ Le ministre fait cette proposition,--donc elle est mauvaise ou doit l'tre; et la raison, c'est qu'elle mane du ministre qu'il s'agit de renverser. L'esprit de parti est le plus grand flau des peuples constitutionnels. Par les obstacles incessants qu'il oppose l'administration, il empche le bien de se raliser l'intrieur; et comme il cherche son principal point d'appui dans les questions extrieures, que sa tactique est de les envenimer pour montrer que le cabinet est incapable de les conduire, il s'ensuit que l'esprit de parti, dans l'opposition, place la nation dans un antagonisme perptuel avec les autres peuples et dans un danger de guerre toujours imminent. D'un autre ct, l'esprit de parti, aux bancs ministriels, n'est ni moins aveugle ni moins compromettant. Puisque les existences ministrielles ne se dcident plus par l'habilet ou l'impritie de leur administration, mais coup de boules, rsolues tre noires ou blanches _quand mme_, la grande affaire, pour le cabinet, c'est d'en recruter le plus possible par la corruption parlementaire et lectorale. La nation anglaise a souffert plus que toute autre de la longue domination de l'esprit de parti, et ce n'est pas pour nous une leon ddaigner que celle que donnent en ce moment les _free-traders_ qui, au nombre de plus de cent la Chambre des communes, sont rsolus examiner chaque mesure en elle-mme, en la rapportant aux principes de la justice universelle et de l'utilit gnrale, sans s'inquiter s'il convient Peel ou Russell, aux Torys ou aux Whigs qu'elle soit admise ou repousse. Des enseignements utiles et pratiques me semblent devoir encore rsulter de la lecture de ce livre. Je ne veux point parler des connaissances conomiques qu'il est si propre rpandre. J'ai maintenant en vue la tactique constitutionnelle pour arriver la solution d'une grande question nationale, en d'autres termes l'_art de l'agitation_. Nous sommes encore novices en ce genre de stratgie. Je ne crains pas de froisser l'amour-propre national en disant qu'une longue exprience a donn aux Anglais la connaissance, qui nous manque, des moyens par lesquels on arrive faire triompher un principe, non par une chauffoure d'un jour, mais par une lutte lente, patiente, obstine; par la discussion approfondie, par l'ducation de l'opinion publique. Il est des pays o celui qui conoit l'ide d'une rforme commence par sommer le gouvernement de la raliser, sans s'inquiter si les esprits sont prts la recevoir. Le gouvernement ddaigne, et tout est dit. En Angleterre, l'homme qui a une pense qu'il croit utile s'adresse ceux de ses concitoyens qui sympathisent avec la mme ide. On se runit, on s'organise, on cherche faire des proslytes; et c'est dj une premire laboration dans laquelle s'vaporent bien des rves et des utopies. Si cependant l'ide a en elle-mme quelque valeur, elle gagne du terrain, elle pntre dans toutes les couches sociales, elle s'tend de proche en proche. L'ide oppose provoque de son ct des associations, des rsistances. C'est la priode de la discussion publique, universelle, des ptitions, des motions sans cesse renouveles; on compte les voix du Parlement, on mesure le progrs, on le seconde en purant les listes lectorales, et, quand enfin le jour du triomphe est arriv, le verdict parlementaire n'est pas une rvolution, il n'est qu'une constatation de l'tat des esprits; la rforme de la loi suit la rforme des ides, et l'on peut tre assur que la conqute populaire est assure jamais. Sous ce point de vue, l'exemple de la Ligue m'a paru mriter d'tre propos notre imitation. Qu'on me permette de citer ce que dit ce sujet un voyageur allemand. C'est Manchester, dit M. J. G. Kohl, que se tiennent les sances permanentes du comit de la Ligue. Je dus la bienveillance d'un ami de pntrer dans la vaste enceinte o j'eus l'occasion de voir et d'entendre des choses qui me surprirent au dernier point. George Wilson et d'autres chefs renomms de la Ligue, assembls dans la salle du Conseil, me reurent avec autant de franchise que d'affabilit, rpondant sur-le-champ toutes mes questions et me mettant au fait de tous les dtails de leurs oprations. Je ne pouvais m'empcher de me demander ce qui adviendrait, en Allemagne, d'hommes occups attaquer avec tant de talent et de hardiesse les lois fondamentales de l'tat. Il y a longtemps sans doute qu'ils gmiraient dans de sombres cachots, au lieu de travailler librement et audacieusement leur grande oeuvre, la clart du jour. Je me demandais encore si, en Allemagne, de tels hommes admettraient un tranger dans tous leurs secrets avec cette franchise et cette cordialit. J'tais surpris de voir les Ligueurs, tous hommes privs, marchands, fabricants, littrateurs, conduire une grande entreprise politique, comme des ministres et des hommes d'tat. L'aptitude aux affaires publiques semble tre la facult inne des Anglais. Pendant que j'tais dans la salle du conseil, un nombre prodigieux de lettres taient apportes, ouvertes, lues et rpondues sans interruption ni retard. Ces lettres, affluant de tous les points du Royaume-Uni, traitaient les matires les plus varies, toutes se rapportant l'objet de l'association. Quelques-unes portaient les nouvelles du mouvement des Ligueurs ou de leurs adversaires; car l'oeil de la Ligue est toujours ouvert sur les amis comme sur les ennemis.... Par l'intermdiaire d'associations locales, formes sur tous les points de l'Angleterre, la Ligue a tendu maintenant son influence sur tout le pays, et est arrive un degr d'importance vraiment extraordinaire. Ses festivals, ses expositions, ses banquets, ses meetings apparaissent comme de grandes solennits publiques.... Tout membre qui contribue pour 50 l. (1,250 fr.) a un sige et une voix au conseil... Elle a des comits d'ouvriers, pour favoriser la propagation de ses doctrines parmi les classes laborieuses; et des comits de dames, pour s'assurer la sympathie et la coopration du beau sexe. Elle a des professeurs, des orateurs qui parcourent incessamment le pays, pour souffler le feu de l'agitation dans l'esprit du peuple. Ces orateurs ont frquemment des confrences et des discussions publiques avec les orateurs du parti oppos, et il arrive presque toujours que ceux-ci sortent vaincus du champ de bataille.... Les Ligueurs crivent directement la reine, au duc de Wellington, sir Robert Peel et autres hommes distingus, et ne manquent pas de leur envoyer leurs journaux et des rapports circonstancis et toujours fidles de leurs oprations. Quelquefois ils dlguent auprs des hommes les plus minents de l'aristocratie anglaise une dputation charge de leur jeter la face les vrits les plus dures. On pense bien que la Ligue ne nglige pas la puissance de ce Briare aux cent bras, la _Presse_. Non-seulement elle rpand ses opinions par l'organe des journaux qui lui sont favorables; mais encore elle met elle-mme un grand nombre de publications priodiques exclusivement consacres sa cause. Celles-ci contiennent naturellement les comptes rendus des oprations, des souscriptions, des meetings, des discours contre le rgime prohibitif, rptant pour la millime fois que le monopole est contraire l'ordre de la nature et que la Ligue a pour but de faire prvaloir l'ordre quitable de la Providence.--.... L'association pour la libert du commerce a surtout recours ces pamphlets courts et peu coteux, appels _tracts_, arme favorite de la polmique anglaise: c'est avec ces courtes et populaires dissertations, deux sous, dues la plume d'crivains minents tels que Cobden et Bright, que la Ligue attaque perptuellement le public, et entretient comme une continuelle fusillade petit plomb. Elle ne ddaigne pas des armes plus lgres encore; des affiches, des placards qui contiennent des devises, des penses, des sentences, des aphorismes, des couplets, graves ou gais, philosophiques ou satiriques, mais tous ayant trait ces deux objets prcis: le _Monopole_ et le _Libre-change_... La Ligue et l'anti-Ligue ont port leur champ de bataille jusque dans les Abcdaires, semant ainsi les lments de la discussion dans l'esprit des gnrations futures. Toutes les publications de la Ligue sont non-seulement crites, mais imprimes, mises sous enveloppe et publies dans les salles du comit de Manchester. Je traversai une foule de pices o s'accomplissent ces diverses oprations jusqu' ce que j'arrivai la grande salle de dpt, o livres, journaux, rapports, tableaux, pamphlets, placards, taient empils, comme des ballots de mousseline ou de calicot. Nous parvnmes enfin la salle des rafrachissements, o le th nous fut offert par des dames lgantes. La conversation s'engagea, etc... Puisque M. Kohl a parl de la participation des dames anglaises l'oeuvre de la Ligue, j'espre qu'on ne trouvera pas dplaces quelques rflexions ce sujet. Je ne doute pas que le lecteur ne soit surpris, et peut-tre scandalis, de voir la femme intervenir dans ces orageux dbats. Il semble que la femme perde de sa grce en se risquant dans cette mle scientifique toute hrisse des mots barbares _Tarifs_, _Salaires_, _Profits_, _Monopoles_. Qu'y a-t-il de commun entre des dissertations arides et cet tre thr, cet ange des affections douces, cette nature potique et dvoue dont la seule destine est d'aimer et de plaire, de compatir et de consoler? Mais si la femme s'effraie l'aspect du lourd syllogisme et de la froide statistique, elle est doue d'une sagacit merveilleuse, d'une promptitude, d'une sret d'apprciation qui lui font saisir le ct par o une entreprise srieuse sympathise avec le penchant de son coeur. Elle a compris que l'effort de la Ligue est une cause de justice et de rparation envers les classes souffrantes; elle a compris que l'aumne n'est pas la seule forme de la charit. Nous sommes toujours prtes secourir l'infortune, disent-elles, mais ce n'est pas une raison pour que la loi fasse des infortuns. Nous voulons nourrir ceux qui ont faim, vtir ceux qui ont froid; mais nous applaudissons des efforts qui ont pour objet de renverser les barrires qui s'interposent entre le vtement et la nudit, entre la subsistance et l'inanition. Et d'ailleurs, le rle que les dames anglaises ont su prendre dans l'oeuvre de la Ligue n'est-il pas en parfaite harmonie avec la mission de la femme dans la socit?--Ce sont des ftes, des soires donnes aux _free-traders_;--de l'clat, de la chaleur, de la vie, communiqus par leur prsence ces grandes joutes oratoires o se dispute le sort des masses;--une coupe magnifique offerte au plus loquent orateur ou au plus infatigable dfenseur de la libert. Un philosophe a dit: Un peuple n'a qu'une chose faire pour dvelopper dans son sein toutes les vertus, toutes les nergies utiles. C'est tout simplement d'_honorer ce qui est honorable et de mpriser ce qui est mprisable_. Et quel est le dispensateur naturel de la honte et de la gloire? C'est la femme; la femme, doue d'un tact si sr pour discerner la moralit du but, la puret des motifs, la convenance des formes; la femme, qui, simple spectateur de nos luttes sociales, est toujours dans des conditions d'impartialit trop souvent trangres notre sexe; la femme, dont un sordide intrt, un froid calcul ne glace jamais la sympathie pour ce qui est noble et beau; la femme, enfin, qui dfend par une larme et qui commande par un sourire. Jadis, les dames couronnaient le vainqueur du tournoi. La bravoure, l'adresse, la clmence se popularisaient au bruit enivrant de leurs applaudissements. Dans ces temps de troubles et de violences, o la force brutale s'appesantissait sur les faibles et les petits, ce qu'il tait bon d'encourager, c'tait la gnrosit dans le courage et la loyaut du chevalier unie aux rudes habitudes du soldat. Eh quoi! parce que les temps sont changs; parce que les sicles ont march; parce que la force musculaire a fait place l'nergie morale; parce que l'injustice et l'oppression empruntent d'autres formes, et que la lutte s'est transporte du champ de bataille sur le terrain des ides, la mission de la femme sera termine? Elle sera pour toujours relgue en dehors du mouvement social? Il lui sera interdit d'exercer sur des moeurs nouvelles sa bienfaisante influence, et de faire clore, sous son regard, les vertus d'un ordre plus relev que rclame la civilisation moderne? Non, il ne peut en tre ainsi. Il n'est pas de degr dans le mouvement ascensionnel de l'humanit, o l'empire de la femme s'arrte jamais. La civilisation se transforme et s'lve; cet empire doit se transformer et s'lever avec elle, et non s'anantir; ce serait un vide inexplicable dans l'harmonie sociale et dans l'ordre providentiel des choses. De nos jours, il appartient aux femmes de dcerner aux vertus morales, la puissance intellectuelle, au courage civil, la probit politique, la philanthropie claire ces prix inestimables, ces irrsistibles encouragements qu'elles rservaient autrefois la seule bravoure de l'homme d'armes. Qu'un autre cherche un ct ridicule cette intervention de la femme dans la nouvelle vie du sicle; je n'en puis voir que le ct srieux et touchant. Oh! si la femme laissait tomber sur l'abjection politique ce mpris poignant dont elle fltrissait autrefois la lchet militaire! si elle avait pour qui trafique d'un vote, pour qui trahit un mandat, pour qui dserte la cause de la vrit et de la justice, quelques-unes de ces mortelles ironies dont elle et accabl, dans d'autres temps, le chevalier flon qui aurait abandonn la lice ou achet la vie au prix de l'honneur!... Oh! nos luttes n'offriraient pas sans doute ce spectacle de dmoralisation et de turpitude qui contriste les coeurs levs, jaloux de la gloire et de la dignit de leur pays... Et cependant il existe des hommes au coeur dvou, l'intelligence puissante; mais, l'aspect de l'intrigue partout triomphante, ils s'environnent d'un voile de rserve et de fiert. On les voit, succombant sous la rpulsion de la mdiocrit envieuse, s'teindre dans une douloureuse agonie, dcourags et mconnus. Oh! c'est au coeur de la femme comprendre ces natures d'lite.--Si l'abjection la plus dgotante a fauss tous les ressorts de nos institutions; si une basse cupidit, non contente de rgner sans partage, s'rige encore effrontment en systme; si une atmosphre de plomb pse sur notre vie sociale, peut-tre faut-il en chercher la raison dans ce que la femme n'a pas encore pris possession de la mission que lui a assigne la Providence. En essayant d'indiquer quelques-uns des enseignements que l'on peut retirer de la lecture de ce livre, je n'ai pas besoin de dire que j'en attribue exclusivement le mrite aux orateurs dont je traduis les discours, car, quant la traduction, je suis le premier en reconnatre l'extrme faiblesse; j'ai affaibli l'loquence des Cobden, des Fox, des George Thompson; j'ai nglig de faire connatre au public franais d'autres puissants orateurs de la Ligue, MM. Moore, Villiers et le colonel Thompson; j'ai commis la faute de ne pas puiser aux sources si abondantes et si dramatiques des dbats parlementaires; enfin, parmi les immenses matriaux qui taient ma disposition, j'aurais pu faire un choix plus propre marquer le progrs de l'_agitation_. Pour tous ces dfauts, je n'ai qu'une excuse prsenter au lecteur. Le temps et l'espace m'ont manqu, l'espace surtout; car, comment aurais-je os risquer plusieurs volumes, quand je suis si peu rassur sur le sort de celui que je soumets au jugement du public? J'espre au moins qu'il rveillera quelques esprances au sein de l'cole des conomistes. Il fut un temps o elle tait raisonnablement fonde regarder comme prochain le triomphe de son principe. Si bien des prjugs existaient encore dans le vulgaire, la classe intelligente, celle qui se livre l'tude des sciences morales et politiques, en tait peu prs affranchie. On se sparait encore sur des questions d'opportunit, mais, en fait de doctrines, l'autorit des Smith et des Say n'tait plus conteste. Cependant vingt annes se sont coules, et bien loin que l'conomie politique ait gagn du terrain, ce n'est pas assez de dire qu'elle en a perdu, on pourrait presque affirmer qu'il ne lui en reste plus, si ce n'est l'troit espace o s'lve l'Acadmie des sciences morales. En thorie, les billeveses les plus tranges, les visions les plus apocalyptiques, les utopies les plus bizarres ont envahi toute la gnration qui nous suit. Dans l'application, le monopole n'a fait que marcher de conqute en conqute. Le systme colonial a largi ses bases; le systme protecteur a cr pour le travail des rcompenses factices, et l'intrt gnral a t livr au pillage; enfin, l'cole conomiste n'existe plus qu' l'tat, pour ainsi dire, historique, et ses livres ne sont plus consults que comme les monuments qui racontent notre ge les penses d'un temps qui n'est plus. Cependant un petit nombre d'hommes sont rests fidles au principe de la libert. Ils y seraient fidles encore alors qu'ils se verraient dans l'isolement le plus complet, car la vrit conomique s'empare de l'me avec une autorit qui ne le cde pas l'vidence mathmatique. Mais, sans abandonner leur foi dans le triomphe dfinitif de la vrit, il n'est pas possible qu'ils ne ressentent un dcouragement profond l'aspect de l'tat des esprits et de la marche rtrograde des doctrines. Ce sentiment se manifeste dans un livre rcemment publi, et qui est certainement l'oeuvre capitale qu'a produite depuis 1830 l'cole conomiste. Sans sacrifier aucun principe, on voit, chaque ligne, que M. Dunoyer en confie la ralisation un avenir loign; alors qu'une dure exprience, dfaut de la raison, aura dissip ces prjugs funestes que les intrts privs entretiennent et exploitent avec tant d'habilet. Dans ces tristes circonstances, je ne puis m'empcher d'esprer que ce livre, malgr ses dfauts, offrira bien des consolations, rveillera bien des esprances, ranimera le zle et le dvouement au coeur de mes amis politiques, en leur montrant que si le flambeau de la vrit a pli sur un point, il jette sur un autre un clat irrsistible; que l'humanit ne rtrograde pas, mais qu'elle progresse pas de gant, et que le temps n'est pas loign o l'union et le bien-tre des peuples seront fonds sur une base immuable: _La libre et fraternelle communication des hommes de toutes les rgions, de tous les climats et de toutes les races_. COBDEN ET LA LIGUE OU L'AGITATION ANGLAISE La Ligue fut fonde Manchester en 1838. Ce ne fut qu'en 1843 qu'elle commena ses oprations dans la mtropole, et nous n'avons pas cru devoir remonter plus haut dans le compte rendu de ses travaux. C'et t, sans doute, rclamer du lecteur plus d'attention qu'il n'est dispos nous en accorder.--Cependant, avant de suivre la Ligue Londres, nous avons jug utile de traduire le discours prononc Manchester, par M. Cobden, en octobre 1842, parce qu'il rsume les progrs accomplis jusque-l et les plans ultrieurs de cette puissante association. M. COBDEN.--Monsieur le prsident, ladies et gentlemen: C'est pour l'avenir de notre cause une circonstance d'un augure favorable que de voir tant de personnes distingues, et particulirement un si grand nombre de dames runies dans cette enceinte. Je me rjouis surtout d'y apercevoir de nombreux reprsentants de la classe ouvrire. (Applaudissements.) J'ai entendu avec satisfaction les rapports qui nous ont t lus et qui ne laissent aucun doute sur les progrs que nous avons faits, non-seulement dans cette cit, mais dans toutes les parties du royaume. Parmi ces rapports, il en est un qui exige que je m'y arrte un instant. M. Murray a fait allusion au mcontentement qu'a excit parmi les fermiers la baisse des produits agricoles. De graves erreurs ont prvalu ce sujet. Les fermiers se plaignent amrement de ce qu'ils n'obtiennent plus, pour leurs bestiaux, le prix accoutum, et ils s'en prennent ce que les changements introduits rcemment dans les tarifs par sir Robert Peel auraient amen du dehors une invasion de quadrupdes.--Je maintiens que c'est l une illusion. Tous les bestiaux que les trangers nous ont envoys ne suffiraient pas alimenter la consommation de Manchester pendant une semaine. La baisse des prix provient d'une tout autre circonstance, qu'il est utile de signaler parce qu'elle a un rapport direct avec notre cause. La vritable raison de cette baisse, ce n'est pas l'importance des arrivages du dehors, mais la ruine complte l'intrieur de la clientle des fermiers. (coutez! coutez!) J'ai fait des recherches ce sujet, et je me suis assur qu' Dundee, Leeds, Kendal, Carlisle, Birmingham, Manchester, la consommation de la viande, compare ce qu'elle tait il y a cinq ans, a diminu d'un tiers; et comment serait-il possible qu'une telle dpression dans le pouvoir de consommer n'ament une dpression relative dans les prix? Pour nous, manufacturiers, qui sommes accoutums nous enqurir du sort de nos acheteurs, dsirer leur prosprit, en calculer les effets sur notre propre bien-tre, nous n'aurions point conclu comme les fermiers. Quand notre clientle dcline, quand nous la voyons prive des moyens de se pourvoir, nous savons que nous ne pouvons qu'en souffrir comme vendeurs. Les fermiers n'ont point encore appris cette leon. Ils s'imaginent que la campagne peut prosprer quand la ville dcline. (coutez! coutez!) la foire de Chester, le fromage est tomb de 20 sh. le quintal, et les fermiers de dire: Il y a du Peel l-dessous. Mais l'absurdit de cette interprtation rsulte videmment de ce que rien n'a t chang au tarif sur ce comestible. Le prix du fromage, du lait, du beurre a baiss, et pourquoi? parce que les grandes villes manufacturires sont ruines et que Stockport, par exemple, paie en salaires 7,000 l. s. (175,000 fr.) de moins, par semaine, qu'il ne faisait il y a quelques annes. Et en prsence de tels faits qui leur crvent les yeux, comment les fermiers peuvent-ils aller quereller sir Robert Peel, et chercher dans son tarif la cause de leur adversit? Au dernier meeting de Waltham, le duc de Rutland a essay de nier cette dprciation. Il a eu tort; elle est relle, et nous ne devons pas mconnatre les souffrances des fermiers, mais leur en montrer les vraies causes.--Il peut paratre trange que ce soit moi qui vienne ici exonrer sir Robert des reproches que lui adressent ses propres amis. Nous ne sommes pas plus opposs sir Robert Peel qu' tout autre ministre. Nous ne sommes pas des hommes de parti, et s'il se rencontre des partis politiques, qu'ils s'intitulent whigs ou torys, qui s'efforcent d'attribuer sir Robert des maux rsultant de la mauvaise politique commerciale adopte par toutes les administrations successives qui ont dirig les affaires de ce pays, il est de notre devoir de rendre justice sir Robert Peel lui-mme, et de remettre les fermiers sur la bonne voie. (Applaudissements.) L'orateur dcrit ici la dtresse des villes manufacturires et continue ainsi: On s'en prend encore, de nos souffrances, au tarif rcemment adopt par les tats-Unis, et les journaux du monopole ne se font faute de railler, ce sujet, la lgislation amricaine. Mais s'ils taient sincres lorsqu'ils professent que nous devons nous suffire nous-mmes, et pourvoir directement tous nos besoins par le travail national, assurment ils devraient reconnatre que cette politique, qui est bonne pour nous, est bonne pour les autres, et en saluer avec joie l'avnement parmi toutes les nations du globe. Mais les voil qui invectivent les Amricains parce qu'ils agissent d'aprs nos propres principes. (Applaudissements.) Eh bien! qu'ils plaident notre cause au point de vue amricain s'ils le trouvent bon. Nous les laisserons dans le bourbier de leur inconsquence. (Applaudissements.) Mais quelle a t l'occasion de ce tarif? Nous ne devons pas perdre de vue que ce sont nos fautes qui nous ont ferm les marchs d'Amrique. Remontons jusqu' 1833. cette poque, une grande excitation existait aux tats-Unis au sujet des droits levs imposs aux produits de nos manufactures; le mcontentement tait extrme, et dans un des tats, la Caroline du Sud, il fut jusqu' se manifester par la rbellion. Il s'ensuivit qu'en 1833, la lgislature adopta une loi selon laquelle les droits d'entre devaient tre abaisss d'anne en anne, de manire ce qu'au bout de dix ans il n'y en et aucun qui dpasst le maximum fix 20 pour cent. Ce terme est expir cet t. Eh bien! qu'a fait notre gouvernement? qu'a fait notre pays pour rpondre cette politique librale et bienveillante? Hlas! un fait si important n'a pas plus excit l'attention de nos gouvernements successifs, et je suis fch de le dire, du peuple lui-mme, que s'il se ft pass dans une autre plante. Nous n'avons eu aucun gard aux tentatives qu'ont faites les Amricains pour raviver nos changes rciproques. Maintenant ils se mettent considrer les effets de leur politique, et qu'aperoivent-ils? c'est qu'au bout des dix ans, leur commerce avec ce pays est moindre qu'il n'tait avant la rduction. Leur coton, leur riz, leur tabac a baiss de prix, et ce sont les seules choses que nous consentons recevoir d'eux. Nous avons repouss leurs crales. Les Amricains ont donc pens qu'ils n'avaient aucun motif de persvrer dans leur politique, et il a t facile un petit nombre de leurs monopoleurs manufacturiers d'obtenir de nouvelles mesures dont l'effet sera d'exclure du continent amricain les produits de nos fabriques. Cela ne ft point arriv, si nous avions tendu, nos frres d'au del de l'Atlantique, la main de rciprocit, sous forme d'une loi librale qui, admettant leurs crales, aurait intress les tats agricoles de l'Union voter pour nous, au lieu de voter contre nous. Nous eussions ouvert leurs crales un dbouch dcuple de celui que leur offrent leurs manufacturiers monopoleurs. Les Amricains sont gens aviss et clairvoyants; et quiconque les connat sait bien que jamais ils n'eussent support le tarif actuel, si nous avions rpondu leurs avances, et reu leurs produits agricoles en change de nos produits manufacturs. (Applaudissements.) Je ne veux point dire que les Amricains ont agi sagement en adoptant ce tarif; il n'a pour rsultat, leur gard, que de dtruire leur propre revenu. Mais enfin les voil, d'un ct, se tordant les mains l'aspect de leurs greniers pliant sous le poids des rcoltes prcdentes, tandis que le vent agite dans leurs vastes plaines des rcoltes nouvelles; et voici, d'un autre ct, les Anglais contemplant, les bras croiss, leurs magasins encombrs et leurs usines silencieuses. L, on manque de vtements, ici on meurt de faim, et des lois aussi absurdes que barbares s'interposent entre les deux pays pour les empcher d'changer et de devenir l'un pour l'autre, un dbouch rciproque. (coutez! coutez!) Oh! cela ne peut pas continuer. Un tel systme ne peut durer. (Applaudissements.) Il rpugne trop l'instinct naturel, au sens commun, la science, l'humanit, au christianisme. (Applaudissements.) Un tel systme ne peut durer. (Nouveaux applaudissements.) Croyez que, lorsque deux nations telles que l'Amrique et l'Angleterre sont intresses des changes mutuels, il n'est au pouvoir d'aucun gouvernement de les isoler toujours. (Applaudissements.) Et je crois sincrement que dans dix ans tout ce mcanisme de restriction, ici comme au del des mers, ne vivra plus que dans l'histoire. Je ne demande que dix ans pour qu'il devienne aussi impossible aux gouvernements d'intervenir dans le travail des hommes, de le restreindre, de le limiter, de le pousser vers telle ou telle direction, qu'il le serait pour eux de s'immiscer dans les affaires prives, d'ordonner les heures des repas, et d'imposer chaque mnage un plan d'conomie domestique. (coutez! coutez!) Il y a prcisment le mme degr d'absurdit dans ce systme, que dans celui qui prvalait, il y a deux sicles, alors que la loi rglait la grandeur, la forme, la qualit du linge de table, prescrivait la substitution d'une agrafe un bouton, et indiquait le lieu o devait se tisser la serge, et celui o devait se fabriquer le drap (Rires et applaudissements.) C'est l le principe sur lequel on agit encore. Alors on intervenait dans l'industrie des comts: aujourd'hui on intervient dans l'industrie des nations. Dans l'un et l'autre cas, on viole ce que je soutiens tre le droit naturel de chacun:--changer l o il lui convient. (Applaudissements.)--Messieurs, ce systme, cet abominable systme ne peut pas durer. (Acclamations.) C'est pourquoi je me rjouis que nous ayons entrepris de venger les lois et les droits de la nature, en employant tous nos efforts pour le renverser. (Applaudissements.) Mais, pour arriver au triomphe de notre principe, il faut d'abord que nous dtruisions, en nous-mmes et dans le pays, les prjugs qui lui font obstacle, car, quoique la doctrine que nous combattons nous apparaisse, nous, comme videmment funeste et odieuse, nous ne devons pas oublier qu'elle prvaut, dans ce monde, peu prs depuis qu'il est sorti des mains du Crateur. Notre rle est vritablement celui de rformateurs; car nous sommes aux prises avec le monopole, systme qui, sous une forme ou sous une autre, remonte, je crois, la priode adamique, ou du moins aux temps diluviens. (Rires.) Ce ne sera pas la moindre gloire de l'Angleterre, qui a donn au monde des institutions libres, la presse, le jury, les formes du gouvernement reprsentatif, si elle est encore la premire lui donner l'exemple de la libert commerciale. (Bruyantes acclamations.) Car, ne perdez pas de vue que ce grand mouvement se distingue, parmi tous ceux qui ont agit le pays, en ce qu'il n'a pas exclusivement en vue, comme les autres, des intrts locaux, ou l'amlioration intrieure de notre patrie. Vous ne pouvez triompher dans cette lutte, sans que les rsultats de ce triomphe se fassent ressentir jusqu'aux extrmits du monde; et la ralisation de vos doctrines n'affectera pas seulement les classes manufacturires et commerciales de ce pays, mais les intrts matriels et moraux de l'humanit sur toute la surface du globe. (Applaudissements.) Les consquences morales du principe de la libert commerciale, pour lequel nous combattons, m'ont toujours paru, parmi toutes celles qu'implique ce grand mouvement, comme les plus imposantes, les plus dignes d'exciter notre mulation et notre zle. Fonder la libert commerciale, c'est fonder en mme temps la paix universelle, c'est relier entre eux, par le ciment des changes rciproques, tous les peuples de la terre. (coutez! coutez!) C'est rendre la guerre aussi impossible entre deux nations, qu'elle l'est entre deux comts de la Grande-Bretagne. On ne verra plus alors toutes ces vexations diplomatiques, et deux hommes, force de protocoliser, par un combat de dextrit entre un ministre de Londres et un ministre de Paris, finir par envelopper deux grandes nations dans les horreurs d'une lutte sanglante. On ne verra plus ces monstrueuses absurdits, alors que dans ces deux grandes nations, unies comme elles le seront par leurs mutuels intrts, chaque comptoir, chaque magasin, chaque usine, deviendra le centre d'un systme de diplomatie qui tendra la paix, en dpit de tout l'art des hommes d'tat pour faire clater la guerre. (Tonnerre d'applaudissements.) Je dis que ce sont l de nobles et glorieux objets qui, s'ils rclament toute l'nergie du sexe qui reviennent le poids et la fatigue de la lutte, mritent aussi le sourire et les encouragements des dames que je suis heureux de voir autour de moi. (Applaudissements prolongs.) C'est une oeuvre qui devait nous assurer, et qui nous a valu, en effet, l'active coopration de tout ce qu'il y a dans le pays de ministres chrtiens. (Acclamations.) Tel est l'objet que nous avons en vue, et gardons-nous de le considrer jamais, ainsi qu'on le fait trop souvent, comme une question purement pcuniaire, et affectant exclusivement les intrts d'une classe de manufacturiers et de marchands. Dans le cours des oprations qui ont eu lieu au commencement de la sance, j'ai appris, avec une vive satisfaction, que, sous les auspices de notre infatigable, de notre indomptable prsident (acclamations), la Ligue se prpare une campagne d'hiver plus audacieuse, et j'espre plus dcisive qu'aucune de celles qu'ait jamais entreprises cette grande et influente association. En entrant dans les bureaux, j'ai t frapp l'aspect de quatre normes colis emballs et cords comme les lourdes marchandises de nos magasins. J'ai pris des informations, et l'on m'a dit que c'taient des brochures,--environ cinq quintaux de brochures--adresses quatre de nos professeurs, pour tre immdiatement et gratuitement distribus. (On applaudit.) J'ai t curieux de vrifier dans nos livres o en sont les affaires, en fait d'impressions.--L'impression sur coton, vous le savez, va mal, et menace d'aller plus mal encore; mais l'impression sur papier est conduite avec vigueur, sous ce toit, depuis quelque temps. Depuis trois semaines la Ligue a reu des mains des imprimeurs trois cent quatre-vingt mille brochures. C'est bien quelque chose pour l'oeuvre de trois semaines, mais ce n'est rien relativement aux besoins du pays. Le peuple a soif d'information; de toutes parts on demande des brochures, des discours, des publications; on veut s'clairer sur ce grand dbat. Dans ces circonstances, je crois qu'il nous suffit de faire connatre au public les moyens d'excution dont nous pouvons disposer,--que la moisson est prte, qu'il ne manque que des bras pour l'engranger,--et le public mettra en nos mains toutes les ressources ncessaires pour conduire notre campagne d'hiver, avec dix fois plus d'nergie que nous n'en avons mis jusqu'ici. Nous dpensons 100 l. s. par semaine, ce que je comprends, pour _agiter_ la question. Il faut en dpenser 1,000 par semaine d'ici fvrier prochain. Je crains que Manchester ne se soit un peu trop attribu le monopole de cette lutte. Quel que soit l'honneur qui lui en revienne, il ne faut pas que Manchester monopolise toutes les invectives de la Presse privilgie. Ouvrons donc cordialement nos rangs ceux de nos nombreux concitoyens des autres comts, qui dsirent, j'en suis sr, devenir nos collaborateurs dans cette grande oeuvre. Leeds, Birmingham, Glasgow, Sheffield ne demandent pas mieux que de suivre Manchester dans la lice. Cela est dans le caractre anglais. Ils ne souffriront pas que nous soyons les seuls les dlivrer des treintes du monopole; ce serait s'engager d'avance se reconnatre redevables envers nous de tout ce qui peut leur choir de libert et de prosprit, et il n'est pas dans le caractre des Anglais de rechercher le fardeau de telles obligations. Que font nos compatriotes dans les luttes moins glorieuses de terre et de mer? Avez-vous entendu dire, avez-vous lu dans l'histoire de votre pays, qu'ils laissent un vaisseau ou un rgiment tout l'honneur de la victoire? Non, ils se prsentent devant l'ennemi, et demandent qu'on les place l'avant-garde.--Il en sera ainsi de Leeds, de Glasgow, de Birmingham; offrons-leur une place honorable dans nos rangs.--Messieurs, la premire considration, c'est le nerf de la guerre. Il faut de l'argent pour conduire convenablement une telle entreprise. Je sais que notre honorable ami, qui occupe le fauteuil, a dans les mains un plan qui ne va rien moins, vous allez tre surpris, qu' demander au pays un subside de 50,000 l. s. (coutez! coutez!) C'est juste un million de shillings; et, si deux millions de signatures ont rclam l'abrogation de la loi-crale, quelle difficult peut prsenter le recouvrement d'un million de shillings?...--Ladies et gentlemen, ce quoi nous devons aspirer, c'est de dissminer profusion tous ces trsors d'informations enfouis dans les enqutes parlementaires et dans les oeuvres des conomistes. Nous n'avons besoin ni de force, ni de violence, ni d'exhibition de puissance matrielle (applaudissements); tout ce que nous voulons, pour assurer le succs de notre cause, c'est de mettre en oeuvre ces armes bien plus efficaces, qui s'attaquent l'esprit. Puisque j'en suis sur ce sujet, je ne puis me dispenser de vous recommander la rcente publication des oeuvres du colonel Thompson (applaudissements); c'est un arsenal qui contient plus d'armes qu'il n'en faut pour atteindre notre but, si elles taient distribues dans tout le pays. Il n'est si chtif berger qui, pour abattre le Goliath du monopole, n'y trouve un caillou qui aille son bras. Je ne saurais lever trop haut ceux de ces ouvrages qui se rapportent notre question. Le colonel Thompson a t pour nous un trsor cach. Nous n'avons ni apprci ni connu sa valeur. Ses crits, publis d'abord dans la _Revue de Westminster_, ont pass inaperus pour un grand nombre d'entre nous. Il vient de les runir en corps d'ouvrage, en six volumes complets, au prix de sacrifices pcuniaires trs-considrables, dont je sais qu'il n'a gure de souci, pourvu qu'ils fassent progresser la bonne cause. Je n'hsite pas reconnatre que tout ce que nous disons, tout ce que nous crivons aujourd'hui, a t mieux dit et mieux crit, il y a dix ans, par le colonel Thompson. Il n'est que lieutenant-colonel dans l'arme, ce que je crois, mais c'est un vrai Bonaparte dans la grande cause de la libert. Cette cause, nous la ferons triompher en propageant les connaissances qui sont exposes dans ses ouvrages, en les publiant par la voie des journaux et des revues, en les placardant aux murs de tous les ateliers, afin que le peuple soit forc de lire et de comprendre. Qu'on ne dise pas que de tels moyens manquent d'efficacit. Je sais qu'ils sont tout-puissants. (Applaudissements.) Je ne suis certainement pas entr la chambre des communes sous l'influence de prventions favorables cette assemble, mais je puis dire qu'elle n'est pas une reprsentation infidle de l'opinion publique. Cette assertion vous tonne; mais songez donc que, sur cent personnes, il y en a quatre-vingt-dix-neuf qui ne concourent en rien la formation de l'opinion publique; elles ne veulent pas penser par elles-mmes. (Applaudissements.) ce point de vue, je dis que la chambre des communes reprsente assez fidlement l'esprit du pays. Ne rpond-elle pas d'ailleurs aux moindres changements de l'opinion, avec autant de sensibilit et de promptitude qu'en met le vaisseau obir au gouvernail? Voulez-vous donc emporter, dans la chambre des communes, quelque question que ce soit? Instruisez le peuple, levez son intelligence au-dessus des sophismes qui sont en usage au Parlement sur cette question; que les orateurs n'osent plus avoir recours de tels sophismes, dans la crainte d'une juste impopularit au dehors, et la rforme se fera d'elle-mme. (Applaudissements.) C'est ce qui a t fait dj l'occasion de grandes mesures, et c'est ce que nous ferons encore. (Applaudissements.) Ne craignez pas que, pour obir la voix du peuple, le Parlement attende jusqu' ce que la force matrielle aille frapper sa porte. Les membres de la Chambre ont coutume d'interroger de jour en jour l'opinion de leurs constituants, et d'y conformer leur conduite. Ils peuvent bien traiter, avec un mpris affect, les efforts de cette association, ou de toute autre, mais soyez srs qu'en face de leurs commettants ils seront rampants comme des pagneuls. (Rires et bruyants applaudissements.) Tout nous encourage donc faire, pendant cette session, un effort herculen.--Je m'entretenais aujourd'hui avec un gentleman de cette ville qui arrive de Paris. Il a travers la Manche avec un honorable membre, crature du duc de Buckingham. Dans mon opinion, disait l'honorable dput, le droit actuel sur les crales sera converti en un droit fixe, dans une trs-prochaine session, et j'espre que ce droit sera assez modr pour tre permanent.--Mais quant nous, veillons ce qu'il n'y ait pas de droit du tout. (Applaudissements.) Si nous avons pu amener une crature du duc de Buckingham dsirer une taxe assez modre pour que ces messieurs soient srs de la conserver, quelques efforts de plus suffiront pour convaincre les fermiers qu'ils n'ont attendre ni stabilit, ni loyale stipulation de rentes, ni apaisement de l'agitation actuelle, jusqu' ce que tous droits protecteurs soient entirement abrogs. C'est pourquoi je vous dis: Attachez-vous ce principe: _abrogation totale et immdiate_. (Applaudissements.) N'abandonnez jamais ce cri de ralliement: _abrogation totale et immdiate!_ Il y en a qui pensent qu'il vaudrait mieux transiger; c'est une grande erreur. Rappelez-vous ce que nous disait sir Robert Peel, M. Villiers et moi: Je conviens, disait-il, que, comme avocats du rappel[12] total et immdiat, vous avez sur moi un grand avantage dans la discussion. Nous sparer de ce principe absolu, ce serait donc renoncer toute la puissance qu'il nous donne,--etc. [Note 12: Le mot anglais repeal a t mal traduit en franais par le mot _rappel_. Repeal signifie; abrogation, rvocation, cessation. L'usage ayant maintenant donn le mme sens au mot _rappel_, j'ai cru pouvoir le maintenir.] MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE. 16 mars 1843. Une brillante dmonstration a eu lieu hier soir au thtre de Drury-Lane. peine le bruit s'est-il rpandu que la Ligue devait tenir dans cette vaste enceinte sa premire sance hebdomadaire, que les cartes d'entres ont t enleves. La foule encombrait les avenues et les couloirs de l'difice longtemps aprs que la salle, les galeries et le parterre taient occups par la runion la plus distingue et la mieux choisie dont il nous ait jamais t donn d'tre les tmoins.--Les dames assistaient en grand nombre la sance et paraissaient en suivre les travaux avec le plus vif intrt. Nous avons remarqu sur l'estrade MM. Cobden, m. P.[13], Williams, m. P., Ewart, m. P., Thomely, m. P., Bowring, m. P., Gibson, m. P., Leader, m. P., Ricardo, m. P., Scholefield, m. P., Wallace, m. P., Chrestie, m. P., Bright, m. P., etc. [Note 13: m. P., abrviation qui signifie membre du parlement.] M. George Wilson occupe le fauteuil. Le prsident annonce qu'il est prvenu que quelques perturbateurs se sont introduits dans l'assemble avec le projet d'occasionner du dsordre, soit en teignant le gaz ou en criant au feu; si de pareilles manifestations ont lieu, que chacun se tienne sur ses gardes et reste calme sa place. M. Ewart parle le premier. M. Cobden lui succde (bruyants applaudissements). Il s'exprime ainsi: Monsieur le prsident, ladies et gentlemen: J'ai assist un grand nombre de meetings contre les _lois-crales_[14]. J'en ai vu d'aussi imposants par le nombre, le bon ordre et l'enthousiasme; mais je crois qu'il y a dans cette enceinte la plus grande somme de puissance intellectuelle et d'influence morale qui se soit jamais trouve runie dans un difice quelconque, pour le progrs de la grande cause que nous avons embrasse. Plus cette influence est tendue, plus est grande notre responsabilit l'gard de l'usage que nous en saurons faire. Je me sens particulirement responsable des quelques minutes pendant lesquelles j'occuperai votre attention, et je dsire les faire servir au progrs de la cause commune. Je n'ai jamais aim, dans aucune circonstance, faire intervenir des personnalits dans la dfense d'un grand principe. On m'assure cependant qu' Londres on est assez enclin ranger les opinions politiques sous la bannire des noms propres. Peut-tre, au milieu du perptuel mouvement d'ides qui s'agitent dans cette vaste mtropole, cet usage a-t-il prvalu, afin de fixer l'attention, par un intrt plus incisif, sur les questions particulires. Mais, ce dont je suis sr, c'est que ce qui a fait notre succs Manchester, le fera partout o la nature humaine a acquis ces nobles qualits, qui la distinguent au sein de la capitale industrielle du Royaume-Uni, je veux dire, la ferme conviction que, si l'on se renferme dans la dfense des principes, on acquerra, la longue, d'autant plus d'influence, qu'on se sera, avec plus de soin, interdit le dangereux terrain des personnalits. (coutez! coutez!) Je suis pourtant forc de revenir, contre ma volont, sur ce qui vient de se passer la chambre haute. Nous avons t assaillis--violemment, amrement, malicieusement assaillis,--par un personnage (lord Brougham) qui fait profession de partager nos doctrines, d'aimer, d'estimer les membres les plus minents de la Ligue. Je vois, dans les journaux de ce matin, un long discours dont les deux tiers sont une continuelle invective contre la Ligue, dont l'autre tiers est consacr dfendre ses principes. (coutez!) Je pense que le plus juste chtiment que l'on pourrait infliger l'homme minent qui s'est rendu coupable de la conduite laquelle je fais allusion, ce serait de l'abandonner ses propres rflexions; car, ce qu'on peut dcouvrir de plus clair dans la longue diatribe du noble lord, c'est que, quelque mcontent qu'il soit de la Ligue, il est encore plus mcontent de lui-mme. Il est vrai que le noble et docte lord n'a pas t trs-explicite quant aux personnes contre lesquelles il a entendu diriger ses attaques ritres. Eh bien, je lui pargnerai l'embarras de dsignations plus spciales, en prenant pour moi le poids de ses invectives et de ses sarcasmes. (Applaudissements.) Bien plus, il a attaqu la conduite des membres de notre dputation; il a blm les actes des ministres de la religion qui cooprent notre oeuvre. Eh bien, je me porte fort pour cette conduite et pour ces actes. Il ne s'est pas prononc une parole,--et je dsire qu'on comprenne bien toute la porte de cette dclaration,--il n'a pas t prononc une seule parole par un ministre de la religion dans nos assembles et nos confrences, dont je ne sois prt accepter toute la responsabilit, pourvu qu'on ne lui prte qu'une interprtation honnte et loyale..... J'ai t blm de n'avoir pas rcus le langage du Rv. M. Bailey de Sheffield. J'ai t accus d'tre son complice, parce que je ne m'tais pas lev pour rpudier l'imputation dirige contre lui d'avoir excit le peuple de ce pays commettre un meurtre.--Eh, mon Dieu! cela ne m'est pas plus venu dans la pense que d'aller trouver le lord-maire, pour cautionner M. Bailey contre une accusation de cannibalisme. M. Bailey, objet de ces imputations, travers lesquelles perce le dsir d'atteindre et de dtruire la Ligue, est environn de respect et de confiance par une nombreuse congrgation de chrtiens qui le soutiennent par des cotisations volontaires. (Bruyants applaudissements.) C'est un homme de zle ardent, de sentiments levs, un coeur chaud et ami du bien public. Il y a longtemps qu'il s'est dvou une oeuvre qui n'a pas d'exemple dans ce pays, la fondation d'un collge pour les classes laborieuses. C'est un homme d'un talent remarquable, suprieur.--Mais travers ces belles qualits, il peut manquer de ce tact, de cette discrtion qui nous est si ncessaire, nous qui savons quelle sorte d'ennemis et de faux amis nous avons affaire. Il n'eut pas plutt prononc le discours, qui a t si insidieusement comment, que je l'avertis de ce qui l'attendait. Mais ne souffrons pas que ses paroles soient dfigures. M. Bailey venait d'avancer que la dpression morale du peuple de Sheffield tait la consquence de sa dtrioration physique. Pour tablir son argumentation, pour montrer la profonde dsaffection des basses classes, il a dit qu'un homme s'tait vant d'appartenir une socit de cent personnes, qui devaient tirer au sort pour savoir qui serait charg d'assassiner le premier ministre. M. Bailey a exprim son indignation cet gard, en termes nergiques, et cela tait peine ncessaire. Et voil ce dont on s'empare pour insinuer, par une basse calomnie, que M. Bailey est engag dans une socit d'assassins? Il est temps de rejeter, la face des calomniateurs de haut et de bas tage, ces fausses imputations; et j'ai honte de ne l'avoir pas fait plus tt. (Approbation.)--La Ligue, le pays, l'univers entier, doivent une reconnaissance profonde aux ministres dissidents pour leur coopration notre grande cause. (Bruyantes acclamations.) Il y a deux ans, sur l'invitation de leurs frres, sept cents ministres de ce corps respectable se runirent Manchester pour protester contre les _lois-crales_, contre ce Code de la famine; et il est ma connaissance, que quelques-uns d'entre eux se sont loigns de plus de deux cents milles de leurs rsidences pour concourir cette protestation. Quand des hommes ont montr un tel dvouement, je rougirais de moi-mme si, par la considration d'obligations passes, j'hsitais me lever pour les dfendre. (Acclamations.) Mais nous avons perdu assez de temps au sujet du noble lord. Je pourrais gmir sur sa destine, quand je compare ce qu'il est ce qu'il a t. (coutez! coutez!) Je n'ai pas oubli ce temps o, encore enfant, je me plaisais frquenter les cours de judicature, pour contempler, pour entendre celui que je regardais comme un fils prdestin de la vieille Angleterre. Avec quel enthousiasme ne me suis-je pas abreuv de son loquence! avec quel orgueil patriotique n'ai-je pas suivi, mesur tous ses pas vers les hautes rgions o il est parvenu! Et qu'est-il maintenant? hlas! un nouvel exemple, un triste, mais clatant exemple du naufrage qui attend toute intelligence que ne prserve pas la rectitude morale. (Applaudissements.) Oui, nous pourrions le comparer ces ruines majestueuses, qui, dsormais, loin d'offrir un sr abri au voyageur, menacent de destruction quiconque ose se reposer sous leur ombre. J'en finis avec ce sujet, sur lequel je n'aurais pas dtourn votre attention, si je n'y avais t provoqu, et j'arrive l'objet principal de cette runion. [Note 14: J'ai cru pouvoir, pour abrger, transporter dans notre langue quelques-uns de ces mots composs de deux substantifs, si frquents en anglais, et sacrifier la logique grammaticale la commodit.] Qu'est-ce que les _lois-crales_? Vous ptes le comprendre Londres, le jour o elles furent votes. Il n'y eut pas alors (1815) un ouvrier qui ne pressentt les maux horribles qui en sont sortis. Il en est beaucoup parmi vous qui je n'ai pas besoin de rappeler cette funbre histoire; la chambre des communes, sous la garde de soldats arms, la foule se pressant aux avenues du Parlement, les dputs ne pouvant pntrer dans l'enceinte lgislative qu'au pril de leur vie..... Mais sous quel prtexte maintient-on ces lois? On nous dit: Pour que le sol soit cultiv, et que le peuple trouve ainsi de l'emploi. Mais, si c'est l le but, il y a un autre moyen de l'atteindre.--Abrogez les lois-crales, et s'il vous plat ensuite de faire vivre le peuple par le moyen des taxes, ayez recours l'impt, et non la disette des choses mmes qui alimentent la vie. (Applaudissements.)-- supposer que la mission du lgislateur soit d'assurer du travail au peuple, et, dfaut de travail, du pain, je dis: Pourquoi commencer par imposer ce pain lui-mme? Imposez plutt les revenus, et mme, si vous le voulez, les machines vapeur (rires), mais ne gnez pas les changes, n'enchanez pas l'industrie, ne nous plongez pas dans la dtresse o nous succombons, sous prtexte d'occuper dans le Dorsetshire quelques manouvriers 7 sh. par semaine. (Rires et applaudissements.) Le fermier de ce pays est son seigneur ce qu'est le fellah d'gypte Mhmet-Ali. Traversant les champs de l'gypte, arm d'un fusil et accompagn d'un interprte, je lui demandais comment il rglait ses comptes avec le pacha. Avez-vous pris des arrangements? lui demandai-je.--Oh! me rpondit-il, nos arrangements ont peu prs la porte de votre fusil (rires); et quant aux comptes, il n'y a pas d'autre manire de les rgler, sinon que le pacha prend tout, et nous laisse de quoi ne pas mourir de faim. (Rires et bruyantes acclamations.) L'orateur continue pendant longtemps.--M. Bright lui succde.-- 10 heures le prsident ferme la sance. MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE. 30 mars 1843. Le troisime meeting de la Ligue contre les lois-crales s'est tenu hier au thtre de Drury-Lane. La vaste enceinte avait t envahie de bonne heure par une socit des plus distingues. Nous avons remarqu sur l'estrade les personnages dont les noms suivent: MM. Villiers, Cobden, Napier, Scholefield, James Wilson, Gisborne, Elphinstone, Ricardo, etc. La sance est ouverte 7 heures, sous la prsidence de M. George Wilson. Le prsident justifie le comit de s'tre vu forc de refuser un grand nombre de billets. La salle et-elle t deux fois plus vaste, elle n'aurait pas pu contenir tous ceux qui dsiraient assister la sance. Des arrangements sont pris pour que ceux qui n'ont pu tre admis aujourd'hui aient leur tour la semaine prochaine.--L'intention de votre prsident tait de vous prsenter ce soir un rapport sur les progrs de notre cause. Mais la liste des orateurs qui doivent prendre la parole contient des noms trop connus de vous pour que je veuille retarder le plaisir que vous vous promettez les entendre. La tribune sera occupe d'abord par M. James Wilson de Londres (applaudissements), ensuite par M. W. J. Fox, de Finsburg (applaudissements), Th. Gisborne (applaudissements), et enfin, en l'absence de M. Milner Gibson (reprsentant de Manchester), que de douloureuses circonstances empchent d'assister la runion, j'aurai le plaisir de vous prsenter l'honorable M. Richard Cobden. (Applaudissements bruyants et prolongs.) M. JAMES WILSON se lve.--Aprs l'annonce que vous venez d'entendre, je me sens oblig d'tre aussi concis que possible dans les remarques que j'ai vous prsenter, et je me renfermerai strictement dans mon sujet, ayant une trop haute opinion de ceux qui m'coutent, pour croire qu'un autre but que celui que la Ligue a en vue, les a dtermins se runir dans cette enceinte. Je ne m'carterai donc pas des principes et des faits qu'implique cette grande cause nationale. (Approbation.) La question est celle-ci: Les lois qui affectent l'importation des crales et le prix des aliments du peuple, doivent-elles, ou non, tre maintenues? Je ne fais aucun doute que l'opinion publique, quelle que soit celle de la lgislature, ne les regarde comme incompatibles avec l'tat de choses actuel. Qu'un changement dans cette lgislation soit devenu indispensable, c'est ce qui est admis par toute la communaut, sinon par le Parlement. Il est vrai que l'opinion se divise sur la nature de ce changement. Le commerce des crales sera-t-il entirement affranchi, ou soumis un _droit fixe_? Dans ces derniers temps, le systme du _droit fixe_ a rencontr beaucoup de dfenseurs[15]. La _protection_ a t par eux abandonne, et le principe auquel ils adhrent est celui du _droit fixe_, non point en tant que _droit protecteur_, mais en tant que _droit fiscal_. Mais la Ligue lve contre ce droit, renferm dans ces limites, une objection premptoire, savoir qu'il viole les principes d'aprs lesquels doit se prlever le _revenu public_. Le premier de ces principes, c'est que l'impt doit donner la plus grande somme possible de revenus l'tat, avec la moindre charge possible sur la communaut. Mais, sous l'un et l'autre rapport, le but est manqu par le _droit fixe_, car il ne peut produire un revenu sans agir comme _protection_, en levant le prix des crales de tout le montant du droit lui-mme. Aux poques o il serait efficace, il produirait du revenu, mais il lverait le prix des grains. Aux poques o il ne serait pas efficace, il n'influerait pas sur le prix, mais il ne remplirait pas non plus le but du chancelier de l'chiquier. On a dit que le droit serait support par l'tranger et non par les habitants de ce pays; alors, je demande pourquoi fixer le droit 8 sh.? Pourquoi pas 10, 15, 20 sh.? C'est une grande inconsquence que de rpondre: Au del de 8 sh., le droit restreindrait l'importation; 20 sh., il quivaudrait une prohibition. Car, n'en rsulte-t-il pas ceci: que 8 sh. laisse plus de place l'importation que 10 sh.? et ds lors ne suis-je pas fond dire que l'importation serait plus grande avec le droit de 5 sh.; plus grande encore avec celui de 2 sh., et la plus grande possible avec la libert absolue? (Approbation.) Il n'y a pas en conomie politique de proposition mieux tablie que celle-ci: Le prix varie suivant la proportion de l'offre la demande.--Si la libert amne de plus grands approvisionnements que le _droit fixe_, il est clair que celui-ci restreint l'offre, lve le prix et agit dans le sens de la _protection_. C'est pourquoi je comprendrais qu'on dfendt le _droit fixe_ en tant que _protecteur_, mais je ne puis comprendre qu'on le soutienne au point de vue du _revenu public_, et comme indiffrent toute action protectrice.--Un droit fixe serait certainement quelquefois une source de revenus; autant on en peut dire du _droit graduel_ (_sliding scale_). Mais la question, pour le public, est prcisment de savoir si c'est l un mode juste et conomique de prlever l'impt. (Approbation.) Les partisans eux-mmes du droit fixe conviennent que lorsque le froment serait arriv 70 sh. le quarter, il faudrait renoncer la taxe et affranchir l'importation. C'est avouer qu'il implique tous les inconvnients de l'chelle mobile, qu'il nous rejette dans les embarras des _prix-moyens_, et dans tous les dsavantages du systme actuel[16].--Je crois tre l'interprte fidle des membres de la Ligue, en disant que le bl n'est pas une matire qui se puisse convenablement imposer; mais s'il doit tre impos, la taxe doit retomber aussi bien sur le bl indigne, que sur le bl tranger. (Applaudissements). Les Hollandais mettent une taxe de 9 deniers sur le bl, la mouture. Une taxe semblable donnerait autant de revenu l'chiquier que le droit de 8 sh. sur le bl tranger, et elle n'lverait le prix du bl pour le consommateur, que de 9 deniers au lieu de 8 sh.--Mais le bl,--ce premier aliment de la vie,--est la dernire chose qu'un gouvernement doive imposer. (Approbation.)--C'est un des premiers principes du commerce, que les matires premires ne doivent pas tre taxes. C'est sur ce principe que notre lgislature a rduit les droits sur toutes les matires premires. L'honorable reprsentant de Dumfries (M. Ewart) a tabli, dans une des prcdentes sances, que le bl est matire premire, et cela est vrai. Mais il y a plus, c'est la principale matire premire de toute industrie.--Prenez, au hasard, un des articles qui s'exportent le plus de ce pays, l'acier poli, par exemple, et considrez l'extrme disproportion qu'il y a entre la valeur de la matire premire et le prix de l'ouvrage achev.--Depuis le moment o le minerai a t arrach de la terre, jusqu' celui o il s'est transform en brillant acier, la quantit de travail humain qui s'est combine avec le produit est vraiment immense. Or, ce travail reprsente des aliments. Les aliments sont donc de la matire premire. (Approbation.) La classe agricole est aveugle cet gard, comme aussi sur l'intrt dont sont pour elle le commerce et l'industrie de ce pays. C'est pourtant ce que lui montrent clairement les faits qui se sont passs l'anne dernire. En 1842, nos exportations sont tombes de 4,500,000 l. s. C'est l la vraie cause de la dtresse qui rgne dans nos districts agricoles; car, pour combien les produits de l'agriculture entrent-ils dans ce chiffre? Le fer, la soie, la laine, le coton, dont ces objets auraient t faits, ne peuvent tre estims plus de 1,500,000 l. Le reste, ou trois millions de livres auraient t dpenses en travail humain; et le travail, je le rpte, reprsente des aliments ou des produits agricoles; en sorte que, sur un dficit de 4,500,000 l. dans nos exportations, la part de perte supporte par l'agriculture est de trois millions. (Assentiment.) [Note 15: Le cabinet whig avait propos un droit de 8 sh. par quarter. Le droit actuel est progressif; de 1 sh., quand le bl est 73 sh., il s'lve 20 sh., quand le bl est 50 sh. ou au-dessous.] [Note 16: On comprend que le droit se proportionnant au prix, il faut connatre chaque instant ce prix, ce qui exige un appareil administratif considrable.] On a beaucoup parl de la dpendance o les importations nous placeraient l'gard des nations trangres. Mais l'Angleterre devrait tre la dernire des nations recourir un tel argument; car, mme aujourd'hui, il est bien peu de choses que nous ne tirions pas du dehors, et le commerce extrieur est certainement la base de notre prosprit et de notre grandeur. Je suis heureux de voir que le prsident du conseil, lord Wharncliffe, abandonnant enfin cet insoutenable terrain, reconnaisse que la protection ne peut plus tre soutenue par des motifs tirs d'une fausse vue sur ce qui constitue l'indpendance nationale. Cependant le noble lord, arguant de ce que l'agriculture s'est amliore depuis vingt-cinq ans, sous l'empire des lois-crales, a conclu en gnral que la protection tait ncessaire au perfectionnement de l'industrie nationale. Mais, en fait, depuis vingt-cinq ans, il n'est aucune branche d'industrie qui soit demeure aussi stationnaire que l'agriculture. Et qui a jamais entendu parler d'amliorations agricoles, si ce n'est depuis l'poque rcente o la protection est menace? On peut voir maintenant que la libre concurrence a effectu ce que la protection n'avait pu faire, et que la Ligue a t plus utile l'agriculture que la prohibition. Je crois sincrement que lorsque l'agitation actuelle sera arrive au jour de son triomphe, les intrts territoriaux s'apercevront qu'il n'est rien quoi ils soient plus redevables qu'aux efforts de la Ligue. (Approbation.) L'argument fond sur la ncessit de protger l'industrie nationale me parat reposer sur une illusion. Je ne puis faire aucune distinction entre du bl d'Amrique ou du comt de Kent, pour s'changer contre des objets manufacturs en Angleterre. Il est un autre argument dont s'est servi lord Wharncliffe et que je dois relever. C'est celui tir de la _sur-production_. Nos adversaires attribuent toutes nos souffrances la sur-production. Je pense que c'est l une maladie dont nous sommes en bon train de gurir radicalement.--Reportons-nous en 1838, alors que survint la premire mauvaise rcolte, et que, par suite, la loi-crale fut de fait ressuscite, puisqu'une longue succession de bonnes annes l'avait pour ainsi dire enterre. Le pays a mis en oeuvre: En 1838, 4,800,000 l. de soie brute. En 1842, 4,300,000 l. En 1838, 1,600,000 quintaux de lin. En 1842, 1,100,000 q. En 1838, 56 millions de l. de laines tr. En 1842, 44 millions. C'est l, je pense, une grave atteinte cette surabondance de production qui est l'objet de tant de plaintes; et si elle tait la vraie cause de nos maux, certes, ils commenceraient disparatre. Malheureusement, il se trouve qu' mesure que la production diminue, la misre et l'inanition s'tendent sur le pays. Il est ensuite devenu de mode de parler de rciprocit, et un sentiment hostile a t excit contre les peuples trangers comme s'ils taient des rivaux dangereux et non d'utiles amis. De l est ne cette politique de notre gouvernement, qui consiste ne confrer des avantages au pays, qu' la condition de dcider les autres nations en faire autant. Mais l'Angleterre ne devrait pas oublier la grande influence que ses lois et son exemple exercent sur le reste du monde. Il n'est pas possible ce pays d'accrotre ses importations sans accrotre dans le mme rapport ses exportions sous une forme ou sous une autre. Que ce soit en produits manufacturs, en denres coloniales ou trangres, ou en numraire, il ne se peut pas que ces changes n'augmentent l'emploi de la main-d'oeuvre, et mme, lorsque nous payons les marchandises trangres en argent, cet argent reprsente le produit d'un travail national. Il est tellement impossible de prvenir les transactions internationales, lorsqu'elles sont avantageuses que, pendant la dernire guerre, lorsque les armes de Napolon et les flottes de l'Angleterre taient leves pour s'opposer toutes communications entre les deux peuples, cependant, dans cette mme anne 1810, le Royaume-Uni importa plus de bl de France qu'il n'avait fait aucune autre poque. D'un autre ct, c'est un fait historique que le prince de Talleyrand, chef du cabinet, non-seulement tolra la fraude des marchandises anglaises, mais encore la conseilla, l'encouragea, et mme en tira un grand profit personnel; en sorte que les Franais taient vtus de draps anglais, comme les Anglais taient nourris de bls franais, tmoignage remarquable de la faiblesse et de l'impuissance des gouvernements quand ils prtendent contrarier les grands intrts des nations. (Applaudissements.) On a rcemment fait une proposition qui, je le crois, ne rencontrera pas beaucoup de sympathie dans cette enceinte. On a parl d'organiser une migration systmatique (murmures), afin de se dlivrer des embarras d'une excessive multiplication de nos frres. (Honte! honte!) Je n'incrimine pas les intentions. Au bas du mmoire adress ce sujet sir Robert Peel, j'ai vu figurer le nom de personnes que je sais tre incapables de rien faire sciemment qui soit de nature infliger un dommage, soit au pays, soit une classe de nos concitoyens. Mais il s'agit ici d'une question qui veut tre aborde avec prudence, d'une question d'o peuvent sortir des dangers et des maux sans nombre. Avant de vous faire une opinion cet gard, laissez-moi mettre sous vos yeux quelques documents statistiques. Depuis dix ans, six cent mille Anglais ont migr, moiti vers les tats-Unis, moiti vers nos autres possessions rpandues sur la surface du globe. C'est une chose surprenante qu'aprs deux sicles d'migration, on songe aujourd'hui pour la premire fois transformer les migrants en acheteurs, pour leur avantage comme pour celui de la mre-patrie. Il y a, dans les tablissements de l'Union amricaine, une population compose d'hommes qui taient nagure nos compatriotes; une population qui, tout entire, se rattache nous par les liens d'une langue et d'une origine communes; elle est active, industrieuse, capable de beaucoup produire et de beaucoup consommer; n'est-ce pas une chose tonnante qu'avant de penser la renforcer, on n'ait pas d'abord song tablir entre elle et nous un systme d'changes libres? J'en dirai autant de Java avec ses sept millions, du Brsil avec ses huit millions d'habitants. Ce sont l des pays riches et fertiles, et tout ce qu'il y a faire, c'est de leur offrir des transactions fondes sur la base d'une juste rciprocit. Il n'en faudrait pas davantage pour absorber rapidement tout le travail national qui se trouve maintenant sans emploi. (Applaudissements.) Il rgne de grandes prventions en faveur des colonies. Pendant la guerre, on les regarde comme les soutiens de nos forces navales. En temps de paix, on les considre comme offrant au commerce les dbouchs les plus tendus et les mieux assurs. Mais qu'y a-t-il de vrai en cela? Le quart seulement de nos exportations va aux colonies, les trois quarts sont destins l'tranger. Je ne suis point antipathique aux colonies, mais je proteste contre un systme qui courbe la mtropole sous le joug d'une vidente oppression. (Applaudissements.) La production des Antilles est tombe de trois deux millions de quintaux de sucre. Ce n'est pas, comme on l'a dit, une consquence de l'mancipation des noirs; car quoique nos exportations dans ces les aient d'abord descendu 2 millions de livres sterling, elles se sont depuis releves 3 millions et demi. Mais il est absurde que ces les prtendent au privilge exclusif d'approvisionner de sucre notre population toujours croissante. Aussi qu'est-il arriv? Cet approvisionnement s'est considrablement rduit, et tandis qu'il y a vingt ans, la consommation moyenne tait de vingt-quatre livres par habitant, elle n'est plus que de quinze livres, ce qui est infrieur ce qu'on accorde aux matelots et mme aux indigents dans les maisons de travail. Veut-on savoir ce que cote ce pays le privilge de faire le commerce de l'le Maurice? Nous payons le sucre de Maurice 15 shil. plus cher que le sucre tranger que nous pourrions acheter dans les docks de Londres et de Liverpool, ce qui constitue pour nous un excdant de dbourss de 450,000 liv. sterl. par an. En retour, nous avons le privilge de vendre cette colonie pour 350,000 liv. sterl. d'objets manufacturs.--J'arrive nos possessions des Indes occidentales. En 1840, nous y avons export pour 3,500,000 liv. sterl., et nos importations ont t de deux millions de quintaux de sucre et treize millions de livres de caf. Le cot diffrentiel de ces articles, si nous les eussions achets ailleurs, nous aurait pargn 2,500,000 liv. sterl. Sur ces bases, il est clair que nous payons aux planteurs des Antilles 2 millions et demi par an le privilge de leur livrer pour 3 millions et demi des produits de notre travail.--Voil pour quels avantages illusoires nous ngligeons nos meilleurs dbouchs, nous sacrifions les contres o ils existent, et nous nous efforons ensuite de les remplacer, en poussant, par des lois restrictives et la famine artificielle, le peuple de ce pays une migration gnrale. (Approbation.) Je crains de fatiguer l'attention de l'assemble. (Non, non, continuez.) Si elle me le permet, je terminerai par la rfutation d'un reproche qu'on a adress la Ligue. Quelle que soit l'opinion du moment, la postrit reconnatra, j'en suis convaincu, que l'agitation actuelle, qui est irrprochable en principe, aura tourn principalement l'avantage des classes agricoles. Quelle a t la conduite de la Ligue? En a-t-elle appel aux passions de la multitude? (Non, non.) Tous ses efforts n'ont-ils pas tendu amliorer l'esprit public, rpandre la lumire parmi les classes laborieuses? N'a-t-elle pas cherch par l redresser, relever et clairer l'opinion? Ne s'est-elle pas applique encourager les sentiments les plus moraux? Et n'a-t-elle pas cherch son point d'appui dans la classe moyenne, dans cette classe qui est le plus ferme soutien du gouvernement, qui seule a su jusqu'ici faire triompher les grandes rformes constitutionnelles? (Applaudissements.) Quiconque a visit les nations trangres et a pu les comparer cette grande communaut, a sans doute remarqu que ce qui caractrise les habitants de ce pays, c'est le respect, je dirai presque le culte des lois et des institutions, sentiment si profondment enracin dans le coeur de nos concitoyens. Il a t choqu, sans doute, l'tranger, de l'absence des sentiments de cette nature. Il ne faut pas douter que ce respect dont les Anglais entourent la constitution ne soit n parmi nous de ce que le peuple possde des pouvoirs et des privilges, ce qui l'accoutume respecter les pouvoirs et les privilges des autres classes. Je crois que le respect que montre le peuple d'Angleterre, pour la proprit des classes aristocratiques, est fond sur cette profonde conviction, que ceux qui elle est chue en partage ont des devoirs remplir aussi bien que des droits exercer. (M. Wilson reprend sa place au bruit d'applaudissements ritrs. Ces applaudissements se renouvellent lorsque le prsident annonce que la parole est M. Fox.) M. J. W. Fox.--L'orateur qui vient de s'asseoir a relev plusieurs reproches qui ont t adresss la Ligue et nos meetings, mais il en a oubli un, savoir, que les arguments que nous apportons cette tribune n'ont rien de nouveau. J'admets, en ce qui me concerne, la vrit de cette accusation. Je crois que les arguments contre la loi-crale sont entirement puiss, et tout ce que nous devons attendre, c'est que ces vieux arguments se renouvellent aussi longtemps que se renouvellera dans le pays le progrs de la misre et du mcontentement, l'accroissement du nombre des banqueroutes, et l'extension de la souffrance et de la famine. (Bruyantes acclamations.) Il n'est, en tout cela, aucun argument nouveau contre le monopole, parce qu'on ne saurait rien dire de neuf contre l'oppression et le vol, contre l'injustice inflige la classe pauvre et dnue, contre cette lgislation, plus meurtrire que la guerre et la peste, qui restreint l'alimentation du peuple et couvre le pays de longs dsordres et de tombeaux prmaturs. Il n'y a pas de nouveaux arguments, parce que le moment est venu o il faut agir plus que parler, et c'est le sentiment profond de cette vrit qui attire vers ces meetings d'innombrables multitudes. C'est l ce qui soumet l'aristocratie un problme rsoudre,--problme qui implique tout ce que la question renferme de nouveaut,--et ce problme est celui-ci: Jusqu'o peut aller la force de l'opinion publique et la rsistance du gouvernement? (Acclamations.) Ce n'est pas la discussion qui rsoudra ce problme; si cela tait en son pouvoir, il y a longtemps qu'il serait rsolu. La discussion a commenc dans les revues et les journaux; elle s'est continue dans des joutes orales; elle a t claire par les recherches des statisticiens et les mditations des conomistes; elle a fait pntrer des convictions profondes dans les esprits aussi bien que des sentiments nergiques dans les coeurs, l'gard de ces sinistres intrts dont la dtresse publique ne rvle que trop la prsence. (Applaudissements.) Je reviendrai pourtant encore sur quelques-uns de ces vieux arguments, bien qu'ils se prsentent naturellement quiconque a un peu de logique dans la cervelle. J'aurais voulu pargner nos seigneurs terriens et leurs organes des objections qui les fatiguent. S'il leur plaisait de mnager nos poches, nous mnagerions leur attention. (Rires.) Mais aussi longtemps qu'ils lveront une taxe sur le pain du peuple, le peuple en lvera une sur leur patience. (Nouveaux rires et applaudissements.)--Les arguments sont puiss, dit-on, mais le sujet ne l'est pas; sans cela, que ferions-nous ici?--Les arguments sont puiss! et pourquoi? parce que le principe de la libert du commerce a surgi, a surmont tous les tmoignages qu'on a produits contre lui. De toutes parts, au dedans comme au dehors, ce grand et irrsistible principe a t oppos des intrts de caste. Si vous considrez nos relations extrieures, qu'a fait la loi-crale, si ce n'est provoquer l'inimiti et la guerre? Comme question extrieure, elle a mis en mouvement contre nous, sinon des armes, du moins des tarifs hostiles; elle a dtruit les relations amicales des gouvernements et ces sentiments de bienveillance et de fraternit qui devaient cimenter l'union des peuples. (Acclamations.) Comme question intrieure, les lois-crales font que l'Angleterre n'est plus la patrie des Anglais (applaudissements prolongs; les cris de bravo retentissent dans toute l'assemble); car, forcer les hommes s'expatrier, plutt que de laisser importer des aliments, n'est-ce pas systmatiser la dportation des tres humains? (Acclamations.) L'esprit de cette loi ne diffre pas de ce qui se pratiquait en Angleterre, il y a plusieurs sicles, alors que les seigneurs saxons levaient de jeunes hommes pour les vendre comme esclaves. Ils les exportaient vers des terres lointaines, mais ils les nourrissaient du moins pour accomplir leurs desseins. Ils leur donnaient des aliments afin d'en lever le prix, tandis que les lois-crales affament le peuple pour lever le prix des aliments. (Bruyantes acclamations; on agite les chapeaux et les mouchoirs dans toutes les parties de la salle.)--Au point de vue financier, la question est aussi puise. Et que faut-il penser d'un chancelier de l'chiquier qui ne s'aperoit pas qu'arracher 40 millions de livres sterling au peuple, pour l'avantage d'une classe, c'est diminuer la puissance de ce peuple contribuer aux dpenses nationales? (Approbation.) En outre, des tats statistiques montrent distinctement qu' mesure que le prix du bl s'lve, le revenu public diminue. Dans cet tat de choses, je plains les personnes qui voient sans s'mouvoir les souffrances du pays, l'augmentation rapide du nombre des faillites, la diminution des mariages, l'accroissement des dcs parmi les classes pauvres, l'extension du crime et de la dbauche; oui, ce sont l de vieux arguments contre les lois-crales. Si l'aristocratie en veut d'autres, elle les trouvera sous l'herbe paisse qui couvre les tombeaux de ceux dont un honnte travail et d soutenir l'existence.--Eh quoi! la charit elle-mme est engage dans la question; car nous ne saurions soulager le pauvre sans payer tribut aux seigneurs, et il n'est pas jusqu'au pain de l'aumne dont ils ne s'adjugent une fraction. Notre gracieuse souveraine a beau ouvrir une souscription en faveur des pauvres de Paisley et d'ailleurs, lorsque les 100,000 liv. sterl. seront recueillies, la rapacit de la classe dominante viendra en prlever le tiers ou la moiti; la charit en sera restreinte et bien des infortunes resteront sans soulagement. C'est ainsi que la commisration elle-mme est soumise la taxe, et que des limites sont poses aux meilleurs sentiments du coeur humain. Ce n'est pas l la leon que nous donne ce livre sacr que les monopoleurs eux-mmes font profession de rvrer. Il nous enseigne demander le pain de chaque jour. Mais les seigneurs taxent au contraire le pain de chaque jour. Le mme livre nous montre un jeune homme qui demande ce qu'il doit faire. Et il lui est rpondu: Vendez votre bien et distribuez-le aux pauvres. Mais notre lgislation prend ce prcepte au rebours, car elle procde de ce principe: ter au pauvre pour donner au riche. (Applaudissements.) Si je viens considrer la question du ct politique, je dirai que l'oppression ne cesse pas d'tre oppression pour se cacher sous des formes lgales. Un peuple dont le pain est tax est un peuple esclave, de quelque manire que vous le preniez. La prpondrance aristocratique a pass sur les esprits comme la herse sur le champ vide, et la corruption y a fait germer une ample moisson de votes antipathiques, mais infods. C'est donc une question de classes, comme toutes celles qui s'agitent dans ce pays. Mais quelle est la classe d'habitants intresss au maintien de ces lois? Ce ne sont pas les fermiers, car la rente leur arrache jusqu'au dernier shilling qu'elles ajoutent au prix du bl! Ce n'est pas la classe ouvrire, puisque les salaires sont arrivs leur dernire expression. Ce n'est pas la classe marchande, car nos ports sont dserts et nos usines silencieuses. Ce n'est pas la classe littraire, car les hommes ont peu de got la nourriture de l'esprit quand le corps est puis d'inanition. Eh quoi! ce ne sont pas mme les seigneurs terriens, si ce n'est un petit nombre d'entre eux qui possdent encore la proprit nominale de domaines chargs d'hypothques. Et c'est dans le seul intrt de ce petit nombre de privilgis, pour satisfaire leurs exigences, pour alimenter leur prodigalit, que tant de maux seront accumuls sur les masses, et que la valeur mme du sol sera ravie leurs descendants! Et que gagnent-ils ce systme? Ne faut-il pas qu'ils en rachtent les avantages passagers en s'endurcissant le coeur? Car ils sentent bien qu'il ne sera pas en leur pouvoir de dtourner les consquences terribles qui menacent eux-mmes et le pays; et dj ils voient les classes industrieuses, dont les travaux infatigables et la longue rsignation mritaient plus de sympathies, se lever, non pour les bnir, mais pour les maudire. Ils n'chapperont pas toujours aux lois de cette justice distributive qui entre dans les desseins de l'ternelle Providence..... (Applaudissements.) On dit que la loi-crale doit tre continue pour maintenir le salaire de l'ouvrier. Mais, comme ce philosophe d'autrefois, qui dmontra le mouvement en se prenant marcher, l'ouvrier rpond en montrant son mtier abandonn et sa table vide. (Applaudissements.)--On dit encore que nous devons nous rendre indpendants de l'tranger; mais la dpendance et l'indpendance sont toujours rciproques, et rendre la Grande-Bretagne indpendante du monde, c'est rendre le monde indpendant de la Grande-Bretagne. (Bruyantes acclamations.) Le monopole isole le pays de la grande famille humaine; il dtruit ces liens et ces avantages mutuels que la Providence avait en vue le jour o il lui plut de rpandre tant de diversit parmi toutes les rgions du globe. La loi-crale est une exprience faite sur le peuple; c'est un dfi jet par l'aristocratie l'ternelle justice; c'est un effort pour lever artificiellement la valeur de la proprit d'un homme aux dpens de celle de son frre. Ceux qui taxent le pain du peuple taxeraient l'air et la lumire s'ils le pouvaient; ils taxeraient les regards que nous jetons sur la vote toile; ils soumettraient les cieux avec toutes les constellations, et la chevelure de Cassiope, et le baudrier d'Orion, et les brillantes Pliades, et la grande et la petite Ourse au jeu de l'chelle mobile. (Rires et applaudissements prolongs.)--On a fait valoir en faveur de la nouvelle loi un autre argument. Elle est jeune, a-t-on dit, exprimentez-la encore quelque temps. Oh! l'exprience a dj dpass tout ce que le peuple peut endurer; et il est temps que ceux qui la font sachent bien qu'ils assument sur eux, non plus seulement une responsabilit ministrielle, mais ce qui est plus solennel et plus srieux, une responsabilit toute personnelle. (Applaudissements prolongs.) La Ligue fait aussi son exprience. Elle est venue de Manchester pour exprimenter _l'agitation_. Il fallait bien que l'exprience des landlords et sa contre-preuve; il fallait bien savoir s'ils seront tout jamais les oppresseurs des pauvres. (Applaudissements.) La Ligue et sir Robert Peel ont, aprs tout, une cause commune. L'une et l'autre sont les sujets ou plutt les esclaves de l'aristocratie. L'aristocratie, en vertu de la possession du sol, rgne sur la multitude comme sur les majorits parlementaires. Elle commande au peuple et la lgislature. Elle possde l'arme, donne la marine ses enfants, s'empare de l'glise et domine la souveraine. Notre Angleterre, grande, libre et glorieuse, est attele son char. Nous ne pouvons nous enorgueillir du pass et du prsent, nous ne saurions rien augurer de l'avenir; nous ne pouvons nous rallier ce drapeau qui, pendant tant de sicles, a brav le feu et l'ouragan; nous ne pouvons exalter cet audacieux esprit d'entreprise qui a promen nos voiles sur toutes les mers; nous ne pouvons faire progresser notre littrature, ni rclamer pour notre patrie ce que Milton appelait le plus lev de ses privilges: enseigner la vie aux nations. Non, toutes ces gloires n'appartiennent pas au peuple d'Angleterre; elles sont l'apanage et comme les dpendances domaniales d'une classe cupide.... La dgradation, l'insupportable dgradation, sans parler de la dtresse matrielle, qu'il faut attribuer la loi-crale, est devenue horrible, intolrable. C'est pourquoi, nous, ceux d'entre nous qui appartiennent la mtropole, nous accueillons avec transport la Ligue au milieu de nous; nous devenons les enfants, les membres de la Ligue; nous vouons nos coeurs et nos bras la grande oeuvre; nous nous consacrons elle, non point pour obir l'aiguillon d'un meeting hebdomadaire, mais pour faire de sa noble cause le sujet de nos mditations journalires et l'objet de nos infatigables efforts. (Bruyantes acclamations.) Nous adoptons solennellement la Ligue; nous nous engageons elle comme un _covenant religieux_ (applaudissements enthousiastes); et nous jurons, par celui qui vit dans tous les sicles des sicles, que la loi-crale, cette insigne folie, cette basse injustice, cette atroce iniquit, sera radicalement abolie. (Tonnerre d'applaudissements. L'assemble se lve d'un mouvement spontan. Les mouchoirs et les chapeaux s'agitent pendant longtemps.) M. GISBORNE succde M. FOX. Le Prsident: Avant de donner la parole M. Cobden, je dois informer l'assemble qu' l'occasion du dernier dbat du parlement, des ptitions nombreuses sont parvenues l'honorable gentleman, celle de Bristol tant revtue de quatorze mille signatures. M. COBDEN: Aprs les remarquables discours que vous venez d'entendre, et quoique je sois un vieux praticien de semblables meetings, je dois dire que je n'en ai jamais entendu qui les aient surpasss; aprs le discours si philosophique de M. Wilson, l'loquence mouvante de M. Fox, l'ingnieuse et satirique allocution de mon ami, M. Gisborne, il et mieux valu, sans doute, et j'aurais dsir que vous eussiez t laisss vos mditations; mais l'autorit de votre prsident est absolue, et, si je lui cde, c'est qu'elle constitue la meilleure forme de gouvernement, le despotisme infaillible. (Rires...) Il est difficile, aprs ce que vous venez d'entendre, de dire quelque chose de neuf sur le sujet qui nous occupe; mais M. Wilson a parl d'migration. C'est une question qui se lie aux lois-crales, et cette connexit n'est pas nouvelle, car chaque fois que le rgime restrictif a jet le pays dans la dtresse, on n'a jamais manqu de dire: Transportez les hommes au loin. Cela fut ainsi dans les annes 1819, 1829 et 1839. C'est encore ainsi en 1843. toutes ces poques, on entendit la mme clameur: Dfaisons-nous d'une population surabondante.--Les boeufs et les chevaux maintiennent leur prix sur le march; mais quant l'homme, cet animal surnumraire, la seule proccupation de la lgislation parat tre de savoir comment on s'en dbarrassera, mme perte. (Approbation.) Je vois maintenant que les banquiers et les marchands de Londres commencent aussi se montrer. Ils ne sont plus les froids et apathiques tmoins de la misre du pays, et les voil qui se prsentent avec un plan pour la soulager. Ils proposent une migration systmatique opre par les soins du gouvernement. Mais qui veulent-ils expatrier? Si l'on demandait quelle est la classe de la communaut qui contient le plus grand nombre d'tres inutiles, il ne faudrait certes pas aller les chercher dans les rangs infrieurs. (coutez! coutez!)--Je demandais un gentleman, signataire de la ptition, si, par hasard, les marchands avaient dessein d'migrer.--Oh! non; aucun de nous, me rpondit-il.--Qui donc voulez-vous renvoyer? lui demandai-je.--Les pauvres, ceux qui ne trouvent pas d'emploi ici.--Mais ne vous semble-t-il pas que ces pauvres devraient au moins avoir une voix dans la question? (coutez!) Ont-ils jamais ptitionn le parlement pour qu'il les ft transporter? (coutez!) ma connaissance, depuis cinq ans, cinq millions d'ouvriers ont prsent des ptitions, pour qu'on laisst les aliments venir eux, mais je ne me souviens pas qu'ils aient demand une seule fois tre envoys vers les aliments. (coutez!) Les promoteurs de ce projet s'imaginent-ils que leurs compatriotes n'ont aucune valeur? Je leur dirai ce qu'on en pense aux tats-Unis. J'ai lu dernirement, dans les journaux de New-York, un document qui tablit que tout Anglais qui dbarque sur le sol de l'Union y porte une valeur intrinsque de 2,000 dollars. Un ngre s'y vend 1,000 dollars. Ne pensez-vous pas qu'il vaut mieux garder notre population, qui a une valeur double de toute autre, nombre gal? Ne vaut-il pas mieux que l'Angleterre conserve ses enfants pour l'enrichir et la dfendre, plutt que de les expatrier? Mais on dit: Ces pauvres tisserands! (tant on a de sympathie pour les pauvres tisserands) certainement il faut les renvoyer.--Mais qu'en disent les tisserands eux-mmes?--Voici M. Symons, commissaire intelligent, qui a t charg de faire une enqute sur la condition des ouvriers. Il rapporte leur avoir frquemment demand s'ils taient favorables au systme de l'migration, et qu'ils ont constamment rpondu: Il serait bien plus simple et bien plus raisonnable de porter les aliments vers nous, que de nous porter vers les aliments. (Applaudissements.) Car pourquoi expatrier le peuple? quel est le but de cette mesure? C'est littralement pour le nourrir; il n'y a pas d'autre raison de le jeter sur des plages trangres.--Mais recherchons un moment la possibilit pratique de ce systme d'migration. Nous sommes dans une priode de dtresse accablante; dans quelle mesure l'migration pourrait-elle y remdier? Et d'abord, comment transporter un million et demi de pauvres travers les mers? Consultez l'histoire; fait-elle mention qu'aucun gouvernement, quelque puissant qu'il ft, ait jamais fait traverser l'Ocan une arme de cinquante mille hommes? Et puis, que ferez-vous d'un million et demi de pauvres, dans le Canada, par exemple? Mme en Angleterre, malgr l'accumulation des capitaux et des ressources de dix sicles, vous trouvez que les maintenir est dj une charge assez lourde. Qui donc les maintiendra au Canada? Ceux qui s'adressent sir Robert Peel imaginent-ils qu'il soit possible de jeter sur une terre dserte une population succombant sous le poids d'une dtresse invtre, sans apporter sur cette terre le capital par lequel cette population sera employe? Si vous transportez dans de vastes solitudes une population nombreuse, elle doit comprendre tous les lments de socit et de vie qui la composent dans la mre patrie. Vous voyez bien qu'il vous faudra transporter en mme temps des fermiers, des armateurs, des fabricants et mme des banquiers... (Applaudissements prolongs qui ne nous permettent pas de saisir la fin de la phrase.) N'est-il pas dplorable de voir, dans cette mtropole, proposer de tels remdes de telles souffrances? Je crois apercevoir devant moi quelques-uns des signataires de la ptition, et je m'en rjouis; ce sera peut-tre l'occasion d'imprimer une autre direction l'esprit de la cit de Londres. (coutez!) Ces messieurs ont t circonvenus. Ainsi que je l'ai dit souvent, tout se fait moutonnirement dans cette cit. Il semble que ses habitants ont renonc penser par eux-mmes. Si j'avais faire prvaloir quelque rsolution, comment pensez-vous que je m'y prendrais? Je m'adresserais M. tel, puis M. tel, et, quand j'aurais une demi-douzaine de signatures, les autres viendraient la file. Personne ne lirait le mmoire, mais chacun le signerait. (Rires et cris: Oui, cela se ferait ainsi.)--Je dois quelques mots d'avis ceux de mes amis, parmi les membres de la Ligue, qui ont attach leur nom cette ptition. Qu'ils se donnent la peine de remonter sa source, qu'ils recherchent quels en sont les principaux colporteurs. Ne sont-ce point des armateurs habitus passer avec le gouvernement des contrats de transport? des propritaires de terres dans le Canada, ou des actionnaires dans les spculations onreuses de la Nouvelle-Zlande ou de la Nouvelle-Galles du Sud? Oh! laissons-les suivre leurs plans tant qu'ils ne font des dupes que parmi les monopoleurs. Mais je tiens voir les membres de la Ligue passer pour des hommes trop aviss pour tomber dans ces piges grossiers. Oh! comme le gouvernement et les monopoleurs se riraient de nous, si nous leur apportions ce moyen de diversion, ce prtexte pour ajourner l'affranchissement du commerce! Sans doute, sir Robert Peel, qui, vous le savez, est un admirable tacticien, ne se ferait pas personnellement le patron de la ptition, mais avec quel empressement ne saisirait-il pas cette excellente occasion de venir dire: Je suis forc de reconnatre que la question est grave, entoure de grandes difficults, et qu'elle exige, de la part du gouvernement de Sa Majest, une prudente rserve (rire gnral); quelles que soient mes vues personnelles sur ce sujet, on ne peut s'empcher d'admettre qu'une proposition de cette nature, mane du corps respectable des banquiers et ngociants de cette vaste mtropole, mrite une considration lentement mrie, laquelle ne lui manquera pas. (L'orateur excite les applaudissements et les rires de toute l'assemble par la manire heureuse dont il contrefait la pose, les gestes et jusqu' l'organe du trs-honorable baronnet la tte du gouvernement.) Qui sait alors si la Chambre ne se formera pas en comit, et ne nommera pas un commissaire pour rechercher lentement jusqu' quel point l'exportation des hommes est praticable et peut suppler l'importation du bl? Quelle joie pour les monopoleurs! Je suis bien sr que la moiti des ptitionnaires ont donn leurs signatures sans en connatre la porte. Il y a d'ailleurs ce systme d'migration systmatique par les soins du gouvernement un obstacle auquel ses promoteurs n'ont probablement pas song; c'est que le peuple ne consentira pas se laisser transporter. Je puis dire du moins que les habitants de Stockport[17], quoique arrivs au dernier degr de misre, seraient unanimes pour rpondre: Nous savons trop bien ce qu'est la tendre clmence du gouvernement chez nous pour nous mettre sa merci de l'autre ct de l'Atlantique. (Applaudissements.) Je n'ai aucune objection faire contre l'migration volontaire. Dans un pays comme celui-ci, il y a toujours des hommes que leur got ou les circonstances poussent vers d'autres rgions. Mais l'migration, lorsqu'elle provient de la ncessit de fuir la _famine lgale_, c'est de la dportation et pas autre chose. (Bruyantes acclamations.) Si l'on venait vous raconter qu'il existe une le dans l'ocan Pacifique, quelques milles du continent, dont les habitants sont devenus les esclaves d'une caste qui s'empara du sol il y a quelque sept sicles; si l'on vous disait que cette caste fait des lois pour empcher le peuple de manger autre chose que ce qu'il plat au conqurant de lui vendre; si l'on ajoutait que ce peuple est devenu si nombreux, que le territoire ne suffit plus sa subsistance, et qu'il est rduit se nourrir de racines; enfin, si l'on vous apprenait que ce peuple est dou d'une grande habilet, qu'il a invent les machines les plus ingnieuses, et que nanmoins ses matres l'ont dpouill du droit d'changer les produits de son travail contre des aliments; si ces dtails vous taient rapports par quelque voyageur philanthrope, par quelque missionnaire rcemment arriv des mers du Sud, et s'il concluait enfin en vous annonant que la caste dominante de cette le s'apprte en transporter l'habile et industrieuse population vers de lointaines et striles solitudes, que diriez-vous, habitants de Londres? que dirait-on Exeter-Hall[18], dans cette enceinte dont l'usage a t refus la ligue? (Honte! honte!) Oh! Exeter-Hall retentirait des cris d'indignation de ces philanthropes dont la charit ne s'exerce qu'aux antipodes! On verrait la foule des dames lgantes tremper leurs mouchoirs brods de larmes de piti, et le clerg appellerait le peuple souscrire pour que des flottes anglaises aillent arracher ces malheureux aux mains de leurs oppresseurs! (Applaudissements.) Mais cette hypothse, c'est la ralit pour nos compatriotes! (Nouveaux applaudissements.) Rendez au peuple de ce pays le droit d'changer le fruit de ses labeurs contre du bl tranger, et il n'y a pas en Angleterre un homme, une femme ou un enfant qui ne puisse pourvoir sa subsistance et jouir d'autant de bonheur, sur sa terre natale, qu'il en pourrait trouver dans tout autre pays sur toute la surface de la terre. [Note 17: M. Cobden reprsente au parlement la ville de Stockport.] [Note 18: C'est la salle o se tiennent les assembles de l'association pour la propagation des missions trangres.] Mais puisqu'il s'agit de plans, j'en ai aussi un proposer aux monopoleurs-gouvernants.--Qu'ils laissent les manufacturiers travailler _en entrept_, qu'ils mettent la population du Lancastre _en entrept_;--non pour qu'elle chappe aux contributions dues la reine,--non, nous ne voulons pas soustraire un farthing au revenu public,--mais qu'ils tirent un cordon autour du Lancastre, afin que le duc de Buckingham soit bien assur qu'aucun grain de cet infme bl tranger ne pntre dans le Cheshire et le Buckinghamshire. L, les fabricants travailleront _ l'entrept_, payant exactement leur subside la reine, mais affranchis des exactions des monopoleurs oligarques. Si l'on nous permet de suivre ce plan, nous ne serons pas embarrasss pour obtenir des subsistances abondantes pour la population du Lancastre, quelque dense qu'elle soit; et bien loin de redouter de la voir s'augmenter, nous la verrons avec joie crotre de gnration en gnration. Le plan que je propose, au lieu de dissoudre le lien social, donnera de l'emploi et du bien-tre tous; il montrera combien ragirait sur le commerce intrieur un peu d'encouragement donn au commerce extrieur par l'admission du bl tranger. Cela ne vaut-il pas mieux que d'expatrier les hommes? Mais la question a encore des aspects moraux qu'il est de notre devoir d'examiner. L'homme, a-t-on dit, est de tous les tres crs le plus difficile dplacer du lieu de sa naissance. L'arracher son pays est une tche plus lourde que celle de draciner un chne. (Applaudissements.) Oh! les signataires de la ptition se sont-ils jamais trouvs au dock de Sainte-Catherine au moment o un des navires de l'migration s'apprtait entreprendre son funbre voyage? (coutez!) Ont-ils vu les pauvres migrants s'asseoir pour la dernire fois sur les dalles du quai, comme pour s'attacher jusqu'au moment suprme cette terre o ils ont reu le jour? (coutez! coutez!) Avez-vous considr leurs traits? Oh! vous n'avez pas eu vous informer de leurs motions, car leur coeur se peignait sur leur visage! Les avez-vous vus prendre cong de leurs amis? Si vous l'aviez vu, vous ne parleriez pas lgrement d'un systme d'migration force. Pour moi, j'ai t bien des fois tmoin de ces scnes dchirantes. J'ai vu des femmes vnrables disant leurs enfants un ternel adieu! J'ai vu la mre et l'aeule se disputer la dernire treinte de leurs fils. (Acclamations.) J'ai vu ces navires de l'migration abandonner la Mersey pour les tats-Unis; les yeux de tous les proscrits se tourner du tillac vers le rivage aim et perdu pour toujours, et le dernier objet qui frappait leurs avides regards, alors que leur terre natale s'enfonait jamais dans les tnbres, c'taient ces vastes greniers, ces orgueilleux entrepts (vhmentes acclamations), o, sous la garde, j'allais dire de notre reine,--mais non,--sous la garde de l'aristocratie, taient entasses comme des montagnes, des substances alimentaires venues d'Amrique, seuls objets que ces tristes exils allaient chercher au del des mers. (Applaudissements enthousiastes.) Je ne suis pas accoutum faire du sentiment; on me dpeint comme un homme positif, comme un homme d'action et de fait, tranger aux impulsions de l'imagination. Je raconte ce que j'ai vu. J'ai vu ces souffrances, oui, et je les ai partages! et c'est nous, membres de la Ligue, nous qui voulons aider ces malheureux demeurer en paix auprs de leurs foyers, c'est nous qu'on dnonce comme des gens cupides, comme de froids conomistes! Quelles seraient vos impressions, si un vote du Parlement vous condamnait l'migration, non point une excursion temporaire, mais une ternelle sparation de votre terre natale! Rappelez-vous que c'est l, aprs la mort, la plus cruelle pnalit que la loi inflige aux criminels! Rappelez-vous aussi que les classes populaires ont des liens et des affections comme les vtres, et peut-tre plus intimes; et si vous ressentez au coeur ces vives impressions, que le cri qui a provoqu le gouvernement organiser l'migration soit comme un tocsin qui rallie tous vos efforts contre cette cruelle calamit. (Applaudissements.) Je terminerai en rptant que vous ne devez pas venir ici comme un lieu de diversion. L'objet que nous avons en vue rclame des efforts personnels, nergiques et persvrants. Parler sert de peu, et j'aurais honte de paratre devant vous, si la parole n'tait pas le moindre des instruments que j'ai mis au service de notre cause. (Applaudissements.) On a dit que c'tait ici l'agitation de la classe moyenne. Je n'aime pas cette dfinition, car je n'ai pas en vue l'avantage d'une classe, mais celui de tout le peuple. Que si, cependant, c'est ici l'agitation de la classe moyenne, je vous adjure de ne pas oublier ce qu'est cette classe. C'est elle qui nomme les lgislateurs; c'est elle qui soutient la presse. Il est en son pouvoir de signifier sa volont au Parlement; il est en son pouvoir, et je l'engage en user, de soutenir cette portion de la presse par qui elle est soutenue. (Acclamations vhmentes.) Faites cela, et vous dtournerez la ncessit de transporter sur des terres lointaines la plus prcieuse production des domaines de Sa Majest, le peuple; faites cela, et le peuple vivra en paix et en joie, l'ombre de sa vigne et de son figuier, sans qu'aucun homme ose l'affliger. (Vhmentes acclamations.) Le prsident, en proposant un vote de remercment envers les orateurs, saisit cette occasion pour engager les assistants propager dans tout le pays les journaux qui contiendront le compte rendu le plus fidle du prsent meeting. MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE. 5 avril 1843. L'assemble est aussi nombreuse qu'aux sances prcdentes, et nous n'y avons jamais remarqu autant de dames. L'attention soutenue prte aux orateurs, l'ordre et la dcence qui rgnent dans toutes les parties de la salle, tmoignent que la Ligue agit avec calme, mais avec efficacit sur l'esprit de cette mtropole. Nous avons remarqu sur l'estrade MM. Villiers, Gibson Hume, Cobden, Ricardo, le cap. Plumridge, Malculf, Scholefield, Holland, Bowring, tous membres du Parlement; Moore, Heyworth, l'amiral Dundas, Pallison, etc., etc. Le prsident, M. Georges Wilson, en ouvrant la sance, annonce que plusieurs meetings ont t tenus sur divers points du territoire: un Salford, prsid par le premier officier de la municipalit; un autre Doncastre, o plusieurs propritaires du voisinage se sont fait entendre. Dans tous les deux, des rsolutions ont t prises contre le monopole. Vendredi dernier, un meeting a eu lieu Norwich, auquel assistait une dputation de la Ligue, compose du col. Thompson, de M. Moore et de M. Cobden. Plus de 4,000 personnes assistaient cette runion, et les applaudissements dont elles ont salu la dputation tmoignent assez de leur sympathie pour notre cause. Samedi, un autre meeting, spcialement destin la classe des agriculteurs, a t tenu dans la mme ville avec l'assistance de la mme dputation. Aucun murmure de dsapprobation, aucune parole hostile, ne se sont fait entendre[19]. la fin de la sance, le clbre philanthrope M. John-Joseph Gurney de Norwich a invit le peuple mettre de ct tout esprit de parti, toutes prventions politiques, et ne voir dans cette cause qu'une question de justice et d'humanit. (Applaudissements.) Le prsident se flicite de voir aussi l'Irlande entrer dans le mouvement. La semaine dernire un grand meeting a eu lieu Newtownards, sur la proprit de lord Londonderry. (Bruyante hilarit.) Faute d'un local assez vaste, la runion a eu lieu en plein air, malgr la rigueur du temps.--Quelque importantes que soient ces grandes assembles, la Ligue n'a pas nglig ses autres devoirs. Les professeurs d'conomie politique ont continu leurs cours. Ds l'origine, la Ligue a senti combien il tait dsirable qu'elle concourt de ses efforts l'avancement d'un bon systme d'ducation librale. Elle aspire se prparer, pour l'poque o elle devra se dissoudre, d'honorables souvenirs, en guidant le peuple dans ces voies d'utilit publique qu'elle a eu le mrite d'ouvrir. On l'a accuse d'tre rvolutionnaire; mais les trois quarts de ses dpenses ont pour but la diffusion des saines doctrines conomiques. Si la Ligue est rvolutionnaire, Adam Smith et Ricardo taient des rvolutionnaires, et le bureau du commerce (_board of trade_) est lui-mme rempli de rvolutionnaires[20]. (Approbation.) Ce n'est pas ses propres opinions, mais les opinions de ces grands hommes, que la Ligue s'efforce de propager; elles commencent dominer dans les esprits et sont destines dominer aussi dans les conseils publics, dans quelques mains que tombent le pouvoir et les portefeuilles.--Il faut excuser les personnes que leur intrt aveugle sur la question du monopole; mais il est pnible d'avoir dire que, dans quelques localits, le clerg de l'glise tablie n'a pas craint de dgrader son caractre en maudissant les crits de la Ligue, auxquels il n'a ni le talent ni le courage de rpondre[21]. (Bruyantes acclamations.) Le doyen de Hereford a abandonn la prsidence de la _Socit des ouvriers_, parce que l'excellent secrtaire de cette institution avait dpos dans les bureaux quelques exemplaires de notre circulaire contre la _taxe du pain_ (bread-tax). M. le doyen commena bien par offrir la facult de retirer le malencontreux pamphlet; mais le secrtaire ayant prfr son devoir un acte de courtoisie envers le haut dignitaire de l'glise, il en est rsult que la circulaire est reste et que c'est le doyen qui est sorti. (Rires.) J'ai devant moi une lettre authentique qui tablit un cas plus grave. Dans un bourg de Norfolk, un gentleman avait t charg de faire parvenir, par l'intermdiaire du sacristain, quelques brochures de la Ligue au cur et la noblesse du voisinage. Le sacristain dposa ces brochures sur la table du vestiaire; mais lorsque le ministre entra pour revtir sa robe, il s'en empara, les porta l'glise et en fit le texte d'un discours violent, o il traita les membres de la Ligue d'assassins (clats de rires), ajoutant qu'un certain Cobden (on rit plus fort) avait menac sir Robert Peel d'tre assassin s'il ne satisfaisait aux voeux de la Ligue; aprs quoi il fit brler les brochures dans le pole, disant qu'elles exhalaient une odeur de sang. (Nouveaux rires.) Je conviens qu'une telle conduite mrite plus de compassion que de colre, compassion pour le troupeau confi la garde d'un tel ministre; compassion surtout pour le ministre lui-mme, qui demande son Crateur le pain de chaque jour avec un coeur ferm aux souffrances de ses frres; pour un ministre qui oublie ce point la saintet du sabbat et la majest du temple, que de convertir le service divin en diffamation et le sanctuaire en une scne de scandale[22].--La parole sera d'abord M. Joseph Hume, cet ami prouv du peuple. Vous entendrez ensuite MM. Brotherton et Gibson. Nous comptions aussi sur la coopration de M. Bright, mais il est all samedi Nottingham et Durham pour prendre part, dans l'intrt de la libert du commerce, aux luttes lectorales de ces bourgs. [Note 19: On conoit qu'en Angleterre c'est la classe agricole qui s'oppose la libert des changes, comme en France la classe manufacturire.] [Note 20: Le _Board of trade_ est une sorte de ministre du commerce. Son prsident est membre du cabinet.--C'est dans ce bureau, c'est grce aux lumires de ses membres, MM. Porter, Deacon Hume, M'Gregor, que s'est prpare la rvolution douanire qui s'accomplit en Angleterre. Nous traduisons la fin de ce volume le remarquable interrogatoire de M. Deacon Hume, sur lequel nous appelons l'attention du lecteur.] [Note 21: Le clerg d'Angleterre se rattache au monopole par la dme. Il est vident que plus le prix du bl est lev, plus la dme est lucrative. Il s'y rattache encore par les liens de famille qui l'unissent l'aristocratie.] [Note 22: J'ai conserv ces dtails comme peinture de moeurs et aussi pour faire connatre la chaleur de la lutte et l'esprit des diverses classes qui y prennent part.] M. HUME se lve au bruit d'acclamations prolonges. Lorsque le silence est rtabli, il s'exprime en ces termes: Je suis venu ce meeting pour couter et non pour parler; mais le comit a fait un appel mon zle, et ne pouvant comme d'autres allguer le prtexte de l'inhabitude[23] (rires), j'ai d m'excuter malgr mon insuffisance. C'est avec plaisir que j'obis, car je me rappelle un temps, qui n'est pas trs-loign, o les opinions aujourd'hui gnralement adoptes, non-seulement au sein de la communaut, mais encore parmi les ministres de la couronne, taient par eux vivement controverses. Mais ces hommes, autrefois si opposs la libert du commerce, reconnaissent enfin la vrit des doctrines de la Ligue, et c'est avec une vive satisfaction que j'ai rcemment entendu tomber de la bouche mme de ceux qui furent nos plus chauds adversaires, cette dclaration: Le principe du libre-change est le principe du sens commun[24]. (Acclamations.) Je me prsente ce meeting sous des auspices bien diffrents de ceux qui auraient pu m'y accompagner l'poque laquelle je fais allusion. Il y a quelque quatorze ans que je fis une motion devant une assemble compose de six cent cinquante-huit gentlemen. (Rires. coutez, coutez!) qui n'taient pas des hommes ignorants et illettrs, mais connaissant, ou du moins censs connatre leurs devoirs envers eux-mmes et envers le pays. Je proposai ces six cent cinquante-huit gentlemen de retoucher la loi-crale, de telle sorte que l'chelle mobile ft graduellement transforme en droit fixe, et que le droit fixe ft place en dfinitive la libert absolue. (Applaudissements.) Mais sur ces six cent cinquante-huit gentlemen, quatorze seulement me soutinrent. (coutez, coutez.) Chaque anne, depuis lors, des efforts sont tents par quelques-uns de mes collgues, et il est consolant d'observer que chaque anne aussi notre grande cause gagne du terrain. Je suis fch de voir que les landlords, et ceux qui vivent sous leur dpendance, persistent ne considrer la question que par le ct qui les touche. Plusieurs d'entre eux font partie de la lgislature, et, se plaant leur point de vue personnel, ils ont fait des lois dont le but avou est de favoriser leurs intrts privs sans gard l'intrt public. C'est l une violation des grands principes de notre constitution, qui veut que les lois embrassent les intrts de toutes les classes. (Approbation.) Malheureusement la chambre des communes ne reprsente pas les opinions de toutes les classes. (Approbation.) Elle ne reprsente que les opinions d'une certaine classe, celle des lgislateurs eux-mmes, qui ont fait tourner la puissance lgislative leur propre avantage, au dtriment du reste de la communaut. (Applaudissements.) Je voudrais demander ces hommes, qui sont riches et possdent plus que tous autres les moyens de se protger eux-mmes, comment ils peuvent, sans que leur conscience soit trouble, trouver sur leur chevet un paisible sommeil aprs avoir fait des lois, tellement injustes et oppressives, qu'elles vont jusqu' priver de moyens d'existence plusieurs millions de leurs frres. (Applaudissements.) C'est sur ce principe que j'ai toujours plaid la question, et voici la seule rponse que j'aie pu obtenir: Si nous croyions mal agir, nous n'agirions pas ainsi. (Rires.) Vous riez. Messieurs, et cependant je puis vous assurer qu'il y a beaucoup de personnes, et mme de personnages, qui sont si ignorants des plus simples principes de l'conomie politique, qu'ils n'hsiteraient pas venir rpter cette assertion devant la portion la plus claire du peuple de ce pays. Mais une lumire nouvelle s'est leve l'horizon des intelligences, et il y a dans les temps des signes capables de rveiller ceux-l mmes qui sont les plus attachs leurs sordides intrts. (Applaudissements.) Il est temps qu'ils regardent autour d'eux et qu'ils s'aperoivent que le moment est venu, o, en toute justice, la balance doit enfin pencher du ct de ceux qui sont pauvres et dnus.--L'tat de dtresse qui pse sur le pays est la consquence d'une injuste lgislation; c'est pour la renverser que nous sommes unis, et j'espre qu'en dpit de la calomnie, la Ligue ne tardera pas tre considre comme l'amie la plus claire de l'humanit. Cette grande association, j'en ai la confiance, se montrera suprieure aux traits qu'il plaira la malignit de lui infliger; elle apprendra, comme une longue exprience me l'a appris moi-mme, que plus elle se tiendra dans le sentier de la justice, plus elle sera en butte la perscution. (Applaudissements.) Lorsqu'il m'est arriv que quelque portion de la communaut m'a assailli par des paroles violentes, ma rgle invariable a t de considrer attentivement les imputations diriges contre moi. Si je leur avais trouv quelque fondement, je me serais empress de changer de conduite. Dans le cas contraire, j'y ai vu une forte prsomption que j'tais dans le droit sentier et que mon devoir tait d'y rester. Je ne puis que conseiller la Ligue de faire de mme. Vous tes noblement entrs dans cette grande entreprise; vous n'avez pargn ni votre argent ni votre temps; vous avez fait pour le triomphe d'une noble cause tout ce qu'il est humainement possible de faire, et le temps approche o le succs va couronner vos gnreux efforts. (Applaudissements.) C'est une ide trs-rpandue que les intrts territoriaux font la force de ce pays; mais les intrts territoriaux puisent eux-mmes leur force dans la prosprit du commerce et des manufactures, et ils commencent enfin comprendre ce qu'ils ont gagn priver le travail et l'industrie de leur juste rmunration. L'ouvrier ne trouve plus de salaire, les moyens d'acheter les produits du sol lui chappent: de l, ces plaintes sur l'impossibilit de vendre le btail et le bl. La souffrance pse en ce moment sur les dernires classes, mais elle gagne les classes moyennes, elle atteindra les classes leves, et le jour, peu loign, o celles-ci se sentiront froisses, ce jour-l elles reconnatront qu'un changement radical au prsent systme est devenu indispensable. (Approbation.) En me rappelant ce qui s'est pass aux dernires lections gnrales, je ne puis m'empcher de remarquer combien le peuple s'est gar, lorsqu'il a cru, en appuyant les monopoleurs, soutenir les vrais intrts du pays. Les dfenseurs de la libert du commerce voient aujourd'hui avec orgueil que ceux-l mmes qui les accusaient d'tre des novateurs et qui combattaient la doctrine du libre-change, ne sont pas plutt arrivs au pouvoir, qu'ils se sont retourns contre leurs amis pour devenir les champions de nos principes. (Applaudissements.) Tout ce que je leur demande, c'est de suivre ces principes dans leurs consquences. Il n'y a pas un homme, dans la chambre des communes ni dans toute l'Angleterre, plus capable que sir Robert Peel d'exposer clairement et distinctement les doctrines qui devraient rgir notre commerce, et qui sont les mieux calcules pour promouvoir les intrts et la prosprit de ce pays. (Marques d'approbation.) Le trs-honorable baronnet a fait un pas dans cette voie, mais ce n'est qu'un pas. Il s'attarde et s'alanguit sur la route, sans doute parce que son parti ne lui permet pas d'avancer. Il a proclam le principe, il ne lui reste qu' l'appliquer pour assurer au pays une paix solide et une prosprit durable. (Applaudissements.)--Il y a un grand nombre de personnes bien intentionnes qui ne peuvent comprendre pourquoi une rforme commerciale est plus urgente aujourd'hui qu' des poques antrieures. Les fermiers s'imaginent que, parce que au temps de la guerre, ils ont obtenu des prix levs en mme temps que les fabriques ralisaient de grands profits, il ne s'agit que d'avoir encore la guerre pour ramener et ces prix et ces bnfices. Cette illusion existe mme parmi quelques manufacturiers; dans les classes agricoles elle est presque universelle; mais il est ais d'en montrer l'inanit. Si les circonstances taient les mmes qu'aux poques qui ont prcd 1815, elles amneraient sans doute les mmes rsultats. Bien heureusement, sous ce rapport du moins, la situation de l'Angleterre a tellement chang, qu'il est impossible que des consquences semblables dcoulent d'une lgislation identique. Pendant la guerre, qui a rempli ce quart de sicle qui s'est termin en 1815, il n'y avait pas de manufactures sur le continent, et la paix, l'Angleterre, qui tait en possession de pourvoir tous les marchs du monde, put maintenir pour un temps les hauts prix occasionns par la guerre. C'est ce qu'elle fit, bien que le prix des aliments ft alors plus lev de 50 p. 100, dans ce pays que partout ailleurs. Mais quel est l'tat actuel des choses? La paix rgne en Europe et en Amrique, et la population s'y partage entre l'industrie et l'agriculture. Elle rivalise, sur les marchs neutres, avec le fabricant anglais, et moins que celui-ci ne puisse tablir les mmes prix, il lui est impossible de soutenir la concurrence. Que veut-il donc quand il demande l'abrogation des lois restrictives? Il veut que les ports de l'Angleterre soient ouverts aux denres du monde entier, afin qu'elles s'y vendent leur prix naturel, et que les Anglais soient placs sur le mme pied que toutes les autres nations. Craignez-vous qu' ces conditions le gnie industriel, le capital et l'activit de la Grande-Bretagne aient rien redouter? (Acclamation.) Vos acclamations rpondent, _Non_. Ne nous lassons donc pas de rclamer la libert du commerce.--J'adresserai maintenant quelques paroles ceux qui jouissent du privilge d'envoyer des reprsentants au Parlement. Une grande responsabilit pse sur eux; car ils ne doivent pas oublier que le mandat qu'ils confrent dure sept ans, et pendant ce temps, quelles que soient leurs souffrances, ft-ce une ruine totale, ils ne peuvent plus rien pour eux-mmes. C'est l un grave sujet de rflexions pour tous les lecteurs. Tous sont intresss voir le pays florissant, et ce n'est certes pas son tat actuel. Le seul moyen d'y arriver, c'est d'ouvrir nos ports toutes les marchandises du monde. Je pourrais nommer plusieurs nations dont les produits nous conviennent: je n'en citerai qu'une. un meeting tenu en septembre dernier, sous la prsidence du duc de Rutland, M. Everett, ministre plnipotentiaire de l'Union amricaine, fut appel prendre la parole, et dit en substance: Mon pays dsire changer ses produits contre les vtres. Vous avez beaucoup d'objets qui lui manquent, et il a pour vous payer des marchandises qui encombrent ses quais, jusqu' ce point qu'on a t oblig de se servir de salaisons comme de combustibles. (Et en effet un citoyen des tats-Unis m'a confirm qu'il y avait sur les quais de la Nouvelle-Orlans des amas de salaisons qu'on pourrait vendre 6 deniers la livre, et qu'on employait en guise de charbon, bord des bateaux vapeur.) Nous avons, ajoutait M. Everett, du bl qui pourrit dans nos magasins, et nous manquons de vtements et d'instruments de travail. Qui s'oppose l'change de ces choses? Le gouvernement britannique: ce que nous rclamons, c'est cette libert d'changes avec le monde entier. Chaque climat, chaque peuple a ses productions spciales. Que toutes puissent librement arriver dans ce pays, pour s'y changer contre ce qu'il produit en surabondance, et tout le monde y gagnera. Le manufacturier tendra ses entreprises; les salaires hausseront; la consommation des produits agricoles s'accrotra; la proprit foncire et le revenu public sentiront le contre-coup de la prosprit gnrale. Mais avec notre lgislation restrictive, les usines sont de moins en moins occupes, les salaires de plus en plus dprims, les productions du sol de plus en plus dlaisses, et le mal s'tend toutes les classes. Que ceux donc qui ont coeur le bien-tre de la patrie consacrent ces graves sujets leurs plus srieuses mditations. N'est-il pas vrai que le pays dcline visiblement, et ne donneriez-vous pas cette assertion votre tmoignage unanime?... [Note 23: On sait qu'au Parlement M. Hume est toujours sur la brche. Il laisse rarement passer un article du budget des dpenses sans demander une conomie.] [Note 24: Ce mot est sir James Graham, ministre secrtaire d'tat au dpartement de l'intrieur.] On a dit que la loi-crale tait ncessaire pour soutenir les fermiers; mais voil la quatrime fois que les fermiers sont dupes de cette assertion. Le prix de leurs produits s'avilit et ne se relvera pas tant que le travail manquera au peuple. Les propritaires leur disent: Si vous ne pouvez payer la rente, prenez patience, la dprciation ne sera pas permanente; le cours de vos denres se relvera, comme il fit aprs les crises de 1836 et 1837. Mais comment pourrait-on assimiler la dtresse actuelle celle d'aucune autre poque antrieure? J'ai reu aujourd'hui mme d'un fermier de Middlesex, nomm M. Fox, un document qui tablit que le capital des tenanciers tait tomb de 25 p. 100 dans ces cinq dernires annes. Il a calcul que 32 millions de btes laine, sept millions de btes cornes et 60 millions de quarters de bl, formant ensemble une valeur de 468 millions de livres sterling, ont perdu 25 p. 100, ce qui constitue pour les fermiers une perte de 117 millions de livres. Ce n'est pas l un tableau imaginaire, et, si les capitaux dcroissent dans une aussi effrayante proportion, comment le pays pourra-t-il supporter 55 56 millions de subsides? Les _lois-crales_ ont pour objet l'avantage des landlords; mais, dans mon opinion, elles ne leur ont pas plus profit qu'aux autres classes de la communaut. Tout ce qu'on peut dire d'eux, c'est qu'aprs tout ils n'ont que ce qu'ils mritent, puisque ces lois sont leur oeuvre. (Rires.) Soyez certains que les rentes tomberont aussitt qu'interviendront entre les fermiers et les seigneurs de nouveaux arrangements; car, si le prix des denres dcline, il faut bien que les fermages diminuent. Quelle sera alors la situation du propritaire? Le sol est grev d'une premire charge, qui est le pauvre; avant que le seigneur touche sa rente, il faut que le pauvre soit nourri. Or, il est de fait que, dans ces derniers temps, la taxe des pauvres a doubl et mme tripl! Dans ma paroisse, Mary-le-Bone, qu'on pourrait croire une des plus trangres la crise actuelle, elle s'est leve de 8,500 17,000 l. s. Ainsi une portion considrable de la rente rduite passera aux pauvres. Vient ensuite le clerg; et l'on sait que depuis la dernire commutation de la loi des dmes, le seigneur ne saurait toucher un farthing de sa rente, que les ministres ne soient pays. Voil une seconde charge.--Et puis, voici venir Sir Robert Peel, avec son _income-tax_, qui dit: Vous ne palperez pas un shilling sur vos baux que l'chiquier ne soit satisfait. Cette taxe a produit un million huit cent mille livres sterling pendant ce quartier; mais selon toute apparence, une faible partie de cette somme aura t acquitte par les seigneurs, car ils sont toujours les derniers payer. (Rires.) C'est une troisime charge de la proprit.--Enfin, s'il est vrai, comme je l'ai ou dire, qu'une grande portion du sol est hypothque, c'est une quatrime charge.--Que reste-t-il donc aux propritaires campagnards? Je leur conseille d'y regarder de prs. La difficult est le fruit de leur impritie, et elle ne fera que s'accrotre jusqu' ce qu'ils viennent eux-mmes offrir leur assistance la Ligue. (coutez! coutez!) Gentlemen, les circonstances travaillent pour vous; l'income-tax plaide pour vous; l'abaissement des revenus tmoigne pour vous, et il le fallait peut-tre, car il y en a beaucoup qui ne s'meuvent que lorsque leur bourse est compromise.--D'un autre ct, les prisons regorgent; cent cinquante mille personnes y passent tous les ans, chacune desquelles suffit ensuite pour en corrompre cinquante autres. C'est pourquoi je dis que c'est ici une question qui touche vos devoirs de chrtiens. Nous demandons justice! Nous demandons que le gouvernement ne persvre pas dans une voie qui conduit le pays dans un tat de ruine et de mendicit capable de faire frissonner le coeur de tout homme honnte! (Applaudissements.) M. BROTHERTON: Ce n'est pas ici la cause d'un parti, mais celle de tout un peuple, ce n'est pas la cause de l'Angleterre, mais celle du monde entier; car c'est la cause de la justice et de la fraternit. Mon honorable ami a dit que la Ligue soutenait le principe du sens commun, et il a t reconnu au Parlement, par le premier ministre de la couronne, que vendre et acheter aux prix les plus avantageux, taient le droit de tous les Anglais et de tout homme. Lui aussi a proclam que le principe de la libert des changes tait le principe du sens commun, mais ce qu'il faut faire sortir de ce principe, c'est un peu de commune honntet. (Acclamation.) Les lgislateurs savent bien ce qui est juste; tout ce que le peuple demande, c'est qu'ils le mettent en pratique. J'aurai bientt l'honneur de prsenter la Chambre des communes une ptition de mes commettants pour le retrait de la loi-crale (rires), et je crains bien qu'elle n'y reoive qu'un froid accueil. Mes commettants nanmoins veulent que j'en appelle non-seulement la Chambre, mais ce meeting. C'est au peuple de cette mtropole que la nation doit en appeler. Le peuple de la mtropole tient dans ses mains les destines de l'empire. Il y a longtemps que les provinces _agitent_ cette grande question; elles en comprennent toute l'importance. C'est la condition la plus favorable une prochaine solution; car dans mon exprience, j'ai toujours reconnu que comme toute corruption descend de haut en bas, toute rforme procde de bas en haut. (Applaudissements.) L'agitation actuelle a commenc parmi de pauvres tisserands. Leurs sentiments furent d'abord mconnus, mme par les manufacturiers, mais ils reconnaissent aujourd'hui que les pauvres tisserands avaient raison... J'ai toujours combattu les lois-crales au point de vue de la justice; car je les considre comme injustes, inhumaines et impolitiques. Je dis qu'une loi qui protge une classe de la communaut aux dpens des autres classes est une loi injuste. Je ne conteste pas aux landlords le droit de disposer de leurs proprits leur plus grand avantage, et mme d'exporter le bl s'ils le peuvent produire meilleur march qu'au dehors; mais les landlords ont fait une loi qui dpouille l'ouvrier du droit de disposer du produit de son travail selon sa convenance; et c'est pourquoi je dis qu'une telle loi ne saurait se maintenir, voyant qu'elle est si manifestement injuste.--La loi-crale a encore le tort d'affecter les diverses classes de la socit d'une manire fort ingale; si elle te cinq pour cent au riche, elle arrache cinquante pour cent aux pauvres, et moi qui ne suis tax qu' cinq pour cent, je finis par oublier jusqu'au sens du mot _justice_. Ce qui fait que beaucoup d'hommes ne comprennent pas toute la signification de ce mot, c'est que l'intrt personnel les aveugle. Je me rappelle qu'un gentleman, discutant au milieu d'un grand nombre de gens d'glise, ne pouvait leur faire comprendre le sens d'un terme que je supposerai tre ce mot _justice_. Il crivit ce mot et demanda: Qu'est-ce que cela signifie? Un des ministres s'cria: _Justice_. Le gentleman posa une guine sur le mot et dit: Que voyez-vous maintenant? et le ministre rpondit: Rien,--car l'or lui interceptait la vue. (Rires.)--On dit que ces lois ont t faites, non pour l'avantage des landlords, mais pour celui des fermiers et des ouvriers des campagnes. Mais il n'est personne qui, aprs avoir observ les effets de ces lois, ne soit arriv cette conclusion, qu'elles ont profit aux manouvriers des districts agricoles; et quant aux fermiers, s'ils taient appels en tmoignage, ils dclareraient qu'ils n'en ont tir certainement aucun bnfice. Les seigneurs sont donc les seuls auxquels on pourrait supposer qu'elles ont profit; mais on reconnatra la fin qu'il n'en a pas t ainsi. Je suis assez vieux pour me rappeler les dmonstrations d'enthousiasme avec lesquelles les seigneurs terriens accueillirent la guerre de France, dclarant que, pour la soutenir, ils dpenseraient leur dernire guine et leur dernire acre de terre; et chacun se hta de faire honneur de leur dsintressement leur patriotisme. Tant que dura la guerre, ils empruntrent comme ils purent. Enfin, la paix revint, et avec elle l'abondance et le bon march; mais les landlords qui avaient emprunt de l'argent commencrent rechercher comment ils pourraient en viter le payement. Quoiqu'ils eussent engag leur dernire acre et leur dernier cu cette cause glorieuse, payer n'tait jamais entr dans leurs intentions. (coutez! coutez!) Leur premier soin fut de dbarrasser leurs paules de 14 millions d'impts fonciers, et puis ils firent la _loi-crale_, afin de maintenir le taux lev des rentes. Ils savaient bien que les rentes flchiraient naturellement comme le prix des bls, et ils inventrent les lois-crales. Lorsqu'elles furent portes pour la premire fois devant la lgislature, lord Liverpool admit avec franchise et loyaut qu'elles auraient pour effet, et par voie d'induction, qu'elles avaient pour but, d'empcher la dpression des rentes. Ainsi, l'aristocratie qui avait hypothqu ses domaines, dans des vues soi-disant patriotiques, au lieu de payer elle-mme ses dettes, saisit la premire occasion d'en reporter le fardeau sur les classes laborieuses; et aprs avoir emprunt jusqu' concurrence de la valeur des terres, elle en a lgislativement doubl la rente, en levant le prix du pain, c'est--dire que c'est le peuple et non elle qui paye les arrrages. Voil comment on en a agi envers le peuple de ce pays; c'est lui de dire si cela doit continuer. Le duc de Newcastle a demand s'il n'avait pas le droit d'user comme il l'entendrait de sa proprit. (Rires.) Je n'ai pas d'objection faire contre cette doctrine convenablement dfinie; mais puisque nous nous donnons pour un peuple loyal et religieux, nous devons bien reconnatre que nul n'a le droit de faire de sa proprit ce qu'il veut, moins que ce qu'il veut ne soit juste. Il me semble qu'il nous est command de faire aux autres ce que nous voudrions qui nous ft fait. Les landlords cependant ont fait des lois pour obtenir un prix artificiel des fruits de leurs terres, et en mme temps pour empcher le peuple de recevoir le prix naturel de son travail. C'est l une grande injustice, et il n'est personne dont ce ne soit le devoir d'en poursuivre le redressement. La dtresse publique est profonde, quoique plusieurs puissent ne pas l'prouver. Elle ne s'est pas encore appesantie sur Londres dans toute son intensit, ou plutt elle y est moins aperue qu'ailleurs, parce que les hautes classes s'y proccupent peu du sort du peuple. Je suis dispos croire, comme M. Hume, qu'il rgne ici une grande apathie; mais il n'en est pas moins vrai que la population souffre, et nous venons demander aide et assistance aux habitants de cette mtropole. Il est de leur devoir de rpondre cet appel, et de faire tous leurs efforts pour ramener la prosprit dans le pays. La dtresse a gagn les classes agricoles, et elles s'aperoivent enfin que les meilleurs dbouchs consistent en une clientle prospre, ou dans le bien-tre gnral. Il est des personnes qui s'imaginent qu'en poursuivant le retrait des lois-crales, les manufacturiers travaillent pour leur avantage au dtriment des autres classes. C'est l une illusion; la chose est impossible. Il n'est pas possible que l'activit et l'extension des affaires profitent aux uns au prjudice des autres. (Cris: Non, non!) Notre population s'accrot de trois cent mille habitants chaque anne. Il faut que cet excdant soit occup et nourri. S'il n'est pas nourri au dehors des _workhouses_, il faudra qu'il soit nourri au dedans. Mais s'il trouve de l'emploi, des moyens de subsistance, par cela mme il ouvrira aux produits du sol de nouveaux dbouchs. Aujourd'hui la lgislation prive les ouvriers de travail, en s'interposant dans leurs changes; elle en fait un fardeau pour la proprit. Ainsi que l'a dit M. Hume, il faut bien que ces ouvriers soient secourus, et mesure que leur masse toujours croissante psera de plus en plus sur la proprit, l'aristocratie reconnatra que l'honntet et t une meilleure politique. (coutez! coutez!) Voulez-vous le maintien des lois-crales? (Non, non!) Eh bien! j'en appelle tout homme qui s'intresse l'amlioration du sort du peuple, au progrs de son ducation intellectuelle et morale, la prosprit de l'industrie et du commerce, rallions-nous la Ligue! unissons nos efforts pour effacer de nos codes ces lois iniques et dtestables. (Applaudissements prolongs.) M. MILNER GIBSON se lve, et aprs quelques considrations il continue en ces termes: Je ne puis jeter les yeux sur cette nombreuse et brillante assemble, sans me sentir assur que nous agitons ici une question nationale. On a parl de _meetings_ runis par surprise; mais tant d'hommes distingus ne sauraient se runir que pour une cause qui proccupe un haut degr l'esprit public. (Assentiment.) Certes, s'il s'agissait de discourir sur le flau de l'abondance, sur les charmes de la disette, sur les bienfaits des restrictions industrielles et commerciales, une plus troite enceinte suffirait[25]. (Rires.) Un autre trait caractristique de ces assembles, et dont je dois vous fliciter, c'est d'tre sanctionnes et embellies par la plus gracieuse portion de la communaut. Comment expliquer la prsence du beau sexe dans cette enceinte? Il n'est pas dispos d'ordinaire s'intresser de pures questions d'argent, et d'arides problmes d'conomie politique. Pour avoir mrit son attention, il faut bien que notre cause renferme une question de philanthropie, une question qui touche aux intrts de l'humanit, la condition morale et physique du plus grand nombre de nos frres! et si les dames viennent applaudir aux efforts de la Ligue, c'est qu'elles entendent soutenir ce grand principe vanglique, ce dogme de la fraternit humaine que peuvent seuls raliser l'affranchissement du commerce et la libre communication des peuples. (Applaudissements prolongs.) Une autre leon qui drive de cette grande dmonstration, c'est que la philanthropie n'a pas besoin de s'garer dans les rgions lointaines pour trouver un but ses efforts. La dtresse rgne autour de nous; c'est notre propre patrie maintenant qui rclame ces nobles travaux humanitaires par lesquels elle se distingue avec autant d'honneur. (Applaudissements.) J'apprcie les motifs et la gnrosit de ceux qui s'efforcent de rpandre jusqu'aux extrmits du globe les bienfaits de la foi et de la civilisation; mais je dois dire qu'il y a tant de souffrances autour de nos foyers, qu'il n'est plus ncessaire d'aller chercher aux antipodes ou en Chine un aliment notre bienveillance. (Applaudissements.) Je regrette l'absence d'un gentleman qui devait prendre ce soir la parole. (De toutes parts: il est arriv. En effet, M. Bright vient de monter sur l'estrade.) Je veux parler du colonel Thompson, et je suis fch de n'avoir pas plus tt prononc son nom. Je regrette l'absence de ce gentleman, qui, par ses crits et ses discours, a plus que tout autre fourni des arguments contre le monopole. C'est de ses nombreuses publications, et particulirement de son Catchisme contre les lois-crales que j'ai tir les matriaux dont je me suis servi pour combattre ces lois. On raconte que Georges III rencontra par hasard un mot heureux. Une personne lui disait que les avocats taient des gens habiles, possdant dans leur tte une immense provision de science lgale pour tous les cas. Non, dit Georges III, les avocats ne sont pas plus habiles que d'autres et ils n'ont pas plus de lois dans la tte: mais ils savent o en trouver quand ils en ont besoin. (Rires.) Dans les ouvrages du colonel Thompson, vous trouverez la solution de toutes les questions qui se rattachent notre cause, et vous vous rendrez matres des arguments qu'il faut opposer aux lois-crales. Que sont ces lois, aprs tout? On a dit qu'elles taient ncessaires,--pour protger l'industrie nationale,--pour assurer de l'emploi aux ouvriers des campagnes,--pour placer le pays dans un tat d'indpendance l'gard de l'tranger.--D'abord, en ce qui touche le _travail national_, la protection n'est qu'un mot spcieux. Il implique une faveur confre par la lgislature aux personnes protges. Quand on y regarde de prs, en effet, on s'aperoit que tout se rduit dcourager quelques branches d'industrie pour en encourager d'autres, c'est--dire gratifier de certaines faveurs des classes dtermines. (Ici l'orateur examine l'influence des lois restrictives sur la proprit, le fermage et la main-d'oeuvre.) Si l'on considre les consquences des lois-crales relativement l'industrie, on ne peut nier qu'elles n'aient pour objet direct de la contenir dans de certaines limites. Le but qu'on se propose, avec une intention bien arrte, c'est de prvenir l'mancipation et l'accroissement des classes industrieuses, d'abord pour conserver aux landlords des rentes exagres, ensuite pour les maintenir dans leur position au plus haut degr de l'chelle sociale. (Applaudissements.) Je rpte que les landlords ont pour but de conserver cet ascendant qu'ils exercent sur le pays, ascendant qu'ils ne doivent certes pas leurs talents ou leur supriorit; ils le veulent conserver nanmoins pour demeurer toujours les dominateurs des classes moyennes et laborieuses. (Applaudissements.) Ils voient d'un oeil d'envie les progrs de la richesse et de l'intelligence parmi les classes rivales, et, dans leur fol amour des distinctions fodales, ils ont fait des lois pour assurer leur domination. (Bravos prolongs.) On a dit encore que nous proposions une mesure violente, et que, eu gard aux tenanciers et aux capitaux engags dans l'agriculture, il ne fallait pas, par trop de prcipitation, ajouter aux embarras de la situation actuelle. Je rponds, dans l'intrt des tenanciers eux-mmes, que rien ne saurait leur tre plus profitable que l'abrogation absolue et immdiate de la loi. (Assentiment.) C'est dans leur intrt surtout qu'il faut renouveler entirement les bases de notre police commerciale. Des changements priodiques et successifs ne feraient, pour ainsi dire, qu'organiser le dsordre. Il vaut mieux pour eux que la rvolution s'opre compltement et d'un seul coup. Puisqu'on reconnat la justice du principe de la libert commerciale, je le demande, pourquoi refuse-t-on de le mettre en pratique? C'est en rclamant, d'une manire absolue, l'abrogation immdiate et totale de toutes les lois restrictives; c'est en suivant cette ligne de conduite, la seule qui ait pour elle l'autorit des principes, que la Ligue a ralli autour d'elle tout ce qu'il y a dans le pays d'intelligence, d'enthousiasme et de dvouement. Ce n'est pas que je veuille nier qu'une mesure de transaction, telle que le droit fixe de 8 shillings, si le dernier cabinet l'et fait prvaloir, n'et confr au pays de grands avantages et rsolu pour un temps de graves questions, etc..... [Note 25: Allusion aux meetings des prohibitionnistes qui se tiennent dans le salon d'une maison particulire de _Bond-Street_.] Puisque j'ai parl du droit fixe, je dois rpondre cette trange assertion, que le droit sur le bl est pay par l'tranger. S'il en est ainsi, il ne s'agirait que d'augmenter ce droit pour rejeter sur l'tranger tout le fardeau de nos taxes. (Rires et applaudissements.) Si toutes nos importations provenaient d'une petite le comme Guernesey, je pourrais comprendre qu'elles seraient trop disproportionnes avec la consommation du pays, pour qu'un droit prlev sur ce faible supplment pt affecter le prix du bl indigne. Dans cette hypothse, abolir le droit, ce serait en faire profiter le propritaire de Guernesey. Mais avec la libert du commerce, les arrivages nous viendraient de tous les points du globe, et feraient au bl indigne une concurrence suffisante pour le maintenir bas prix. Dans de telles circonstances, une taxe sur le bl tranger ne peut qu'lever le prix du bl national, et soumettre par consquent le peuple un impt beaucoup plus lourd que celui qui rentre l'chiquier..... On dit encore que, si nous supprimons la taxe sur le bl exotique, l'tranger pourra le soumettre un droit d'exportation, et attirer vers son trsor public une source de revenu, qui maintenant va notre trsor. Si les trangers interrompaient ainsi le commerce du bl, nos agriculteurs du moins ne devraient pas s'en plaindre, puisque c'est ce qu'ils font eux-mmes.--Mais commenons par mettre de notre ct la chance que l'tranger s'abstiendra d'tablir de tels droits. (Approbation.) Ouvrons nos ports, et s'il se rencontre un gouvernement qui taxe le bl destin l'Angleterre, il sera victime de son impritie, car nous irons chercher nos approvisionnements ailleurs. Il est un autre sophisme qui a fait son entre dans le monde sous le nom de _traits de commerce_[26]. On nous dit: N'abrogez pas les lois-crales jusqu' ce que l'tranger rduise les droits sur nos produits manufacturs. Ce sophisme repose sur l'opinion que le gouvernement d'un pays est dispos modifier son tarif la requte des trangers; il tend subordonner toute rforme chez un peuple des rformes chez tous les autres. [Note 26: En 1842, sir Robert Peel, en prsentant au Parlement la premire partie de cette rforme commerciale que nous voyons se dvelopper en 1845, disait qu'il n'avait pas touch plusieurs articles importants, tels que le sucre, le vin, etc., pour se mnager les moyens d'obtenir des traits de commerce avec le Brsil, la France, l'Espagne, le Portugal, etc.; mais il reconnaissait en principe, que si les autres nations refusaient de recevoir les produits britanniques, ce n'tait pas une raison pour priver les Anglais de la facult d'aller acheter l o ils trouveraient le faire avec le plus d'avantage. Ses paroles mritent d'tre cites: We have reserved many articles from immediate reduction in the hope that ere long we may attain what is just and right, namely increased facilities for our exports in return; at the same time, I am bound to say, that it is for the interest of this country to buy cheap, whether other countries will buy cheap from us or no. We have right to exhaust all means to induce them to do justice, but if they persevere in refusing, the penalty is on us if we do not buy in the cheapest market. (Speech of Sir Robert Peel, 10th May 1842.) Toute la science conomique, en matire de douanes, est dans ces dernires lignes.] Mais quelle est, au sein d'un peuple, la force capable de dtruire la protection? Ce n'est pas les prtentions de l'tranger, mais l'union et l'nergie du peuple, fatigu d'tre victime d'intrts privilgis. Voyez ce qui se passe ici. Qu'est-ce qui maintient les lois restrictives? C'est l'gosme et la rsolution de nos monopoleurs, les Knatchbull, les Buckingham, les Richmond. Si l'tranger venait leur demander l'abandon de ces lois, adhreraient-ils une telle requte? Certainement non. Les exigences de l'tranger ne rendraient nos seigneurs ni plus gnreux, ni plus indiffrents leurs rentes, ni moins soucieux de leur prpondrance politique. (Applaudissements.) Eh bien, en cela les autres pays ne diffrent pas de celui-ci; et si nous allions rclamer d'eux des rductions de droits, ils ont aussi des Knatchbull et des Buckingham engags dans des privilges manufacturiers, et on les verrait accourir leur poste pour y dfendre vigoureusement leurs monopoles. Ailleurs, comme ici, ce n'est que la force de l'opinion qui affranchira le commerce. (coutez! coutez!) Je vous conseille de ne pas vous laisser prendre ce vieux conte de _rciprocit_; de ne point vous laisser dtourner de votre but par ces histoires d'ambassadeurs allant de nation en nation pour ngocier des traits de commerce et des rductions rciproques de tarifs. Le peuple de ce pays ne doit compter que sur ses propres efforts pour forcer l'aristocratie lcher prise. (Acclamations.)--La question maintenant est de savoir sous quelle forme nous nous adresserons la lgislature. Demanderons-nous aux landlords l'abrogation des lois restrictives comme un acte de charit et de condescendance? solliciterons-nous titre de faveur, ou exigerons-nous comme un droit la libre et entire disposition des fruits de notre travail, soit que nous les devions nos bras ou notre intelligence? (Bravos prolongs.) On a dit, je le sais, que le joug de l'oppression avait pes si longtemps sur la classe moyenne, qu'elle avait perdu jusqu'au courage de protester, et que son coeur et son esprit avaient t dompts par la servilit. Je ne le crois pas. (Applaudissements.) Je ne puis pas croire que les classes moyennes et laborieuses, du moment qu'elles ont la pleine connaissance des maux que leur infligent les nombreuses restrictions imposes leur industrie par la lgislature, reculent devant une dmonstration chaleureuse et unanime (bruyantes acclamations), pour demander d'tre places, avec les classes les plus favorises, sur le pied d'une parfaite galit.--Les propritaires terriens me demanderont si, lorsque je rclame l'abolition de leurs monopoles, je suis autoris par les manufacturiers abandonner toutes les protections dont ils jouissent. Je rponds qu'ils sont prts faire cet abandon (applaudissements), et je rougirais de paratre devant cette assemble pour y plaider la cause de l'abrogation des lois-crales, si je ne rclamais en mme temps l'abolition radicale de tous les droits protecteurs, en quoi qu'ils puissent consister. (Applaudissements.) C'est sur ce terrain que nous avons pris position et que nous entendons nous maintenir. Les lois-crales, aussi bien que les autres droits protecteurs, ont pass au Parlement alors que les classes manufacturires et commerciales n'y taient pas reprsentes, une poque o ce corps nombreux et intelligent, qui forme la grande masse de la communaut, ne pouvait s'y faire entendre par l'organe de ses dputs. Vainement reproche-t-on aux manufacturiers de jouir des bienfaits de la protection, comme par exemple de droits l'entre des toffes de coton Manchester, ou de la houille Newcastle. (Rires.) N'est-il pas clair que les landlords ont admis ces privilges illusoires pour faire passer les leurs? (Approbation.) Ce ne sont pas les manufacturiers qui ont tabli ces droits, c'est l'aristocratie, qui, pntrant dans leurs comptoirs, a la prtention de leur dicter quand, o et comment ils doivent accomplir des importations et des changes. Il est puril de reprocher l'industrie ces droits protecteurs, car les lois existantes n'manent pas d'elle; et la responsabilit en appartient tout entire, ainsi que celle de la dtresse nationale, au Parlement britannique. (Acclamations prolonges.) On a dit que, si la cit de Londres tait lente entrer dans ce mouvement, c'est qu'elle ne voulait pas recevoir de lois. Je n'ai jamais compris que la Ligue ait cherch s'imposer qui que ce soit. Nous sommes ici pour un objet commun, le bien-tre de la communaut, et, par-dessus tout, celui du commerce de Londres. Est-il possible, par une interprtation absurde, de nous accuser d'outrecuidance, lorsque nous nous bornons venir dire aux classes laborieuses: Votre industrie sera mieux place sous votre direction que sous celle des chasseurs de renards de la Chambre des communes (rires et applaudissements); elle prosprera mieux sous le rgime de la libert que sous le contrle oppresseur de ces gentilshommes que des votes corrompus ont transforms en lgislateurs. (Tonnerre d'applaudissements.)--J'arrive maintenant cette question: L'abrogation de la loi-crale est-elle une mesure praticable? Si nous pouvons convaincre le premier ministre et l'administration que l'opinion publique est favorable cette mesure, je suis convaincu qu'elle sera propose au Parlement; elle n'est pas hors de notre porte, nous ne courons pas aprs un objet impraticable. Des rformes plus profondes ont t prpares et amenes par la discussion, par l'appel la raison publique et au moyen de ce qu'on nomme aujourd'hui _agitation_. Je crois que l'aristocratie elle-mme, si elle voit que le pays est dcid, acquiescera par pudeur, et, sinon par pudeur, du moins par crainte. (Bruyantes acclamations.) Vous redoutez la Chambre des lords. Mais, quoi! il n'y a pas dans tout le pays un corps plus complaisant! (Rires.) Il n'y a pas dans toute la mtropole quatre murs qui renferment une collection d'hommes si timides! Que le pays manifeste donc sa rsolution, et l'administration proposera la mesure, les communes la renverront aux lords qui la voteront leur tour. Peut-tre n'obtiendra-t-elle pas les suffrages du banc des vques, mais Leurs Rvrences en seront quittes pour aller se promener un moment en dehors de la salle. (Rires.) Les grands propritaires ont dj montr d'autres sympathies de docilit, par exemple en votant l'admission des bestiaux trangers, ce qu'ils se sont hts de faire lorsqu'ils ont vu qu'abandonner le ministre, c'tait renoncer la portion d'influence que, par certains arrangements, le cabinet actuel leur a assure. Les promesses solennelles faites aux fermiers ne les ont pas arrts. En parcourant ces jours derniers un livre d'histoire naturelle, je suis tomb sur la description d'un oiseau, et j'en ai t frapp, tant elle s'applique aussi ces gentilshommes campagnards envoys au Parlement comme monopoleurs, et qui nanmoins admettent enfin les principes de la libert commerciale. Le naturaliste dit, en parlant du rouge-queue (bruyants clats de rires): Son chant sauvage n'a rien d'harmonieux; mais lorsqu'il est apprivois, il devient d'une docilit remarquable. Il apprend des airs la serinette; il va mme jusqu' parler. (Rires prolongs.) Que l'administration prsente donc une mesure dcisive, et les grands seigneurs s'y soumettront, car tout le monde peut avoir remarqu que, dans la dernire session, leurs discours ont eu une teinte apologtique, et semblent avoir t calculs plutt pour excuser que pour soutenir les lois-crales. Quelques personnes pourront penser que je vais trop loin en demandant l'abrogation totale (non, non); mais je les prie d'observer qu'une _protection modre_ empcherait l'entre d'une certaine quantit de bl, et que, relativement cette quantit, elle agirait comme une _prohibition absolue_. C'est donc un sophisme de dire que la protection diffre en principe de la prohibition. La diffrence n'est pas dans le principe, mais dans le degr. La Ligue a rpudi le principe mme de la protection. Elle proclame que toutes les classes ont un droit gal la libert des changes et la rmunration du travail. (Approbation.) Je sais qu'on me dira que l'Angleterre est un pays favoris, et qu'elle devrait se contenter de ses avantages; mais je ne puis voir aucun avantage ce que les ouvriers de l'Angleterre ne soient pas pourvus des choses ncessaires la vie aussi bien que ceux des tats-Unis ou d'ailleurs. On peut se laisser blouir et sduire par les parties ornementales de notre constitution et l'antiquit vnrable de nos institutions; mais la vraie pierre de touche du mrite et de l'utilit des institutions, c'est, mon sens, que le grand corps de la communaut atteigne une juste part des ncessits et du confort de la vie. Je dis que, dans un pays comme celui-ci, qui possde tant de facilits industrielles et commerciales, tout homme sain de corps et de bonne volont, doit pouvoir atteindre non-seulement ce qui soutient, mais encore ce qui amliore, je dis plus, ce qui embellit l'existence. (Applaudissements.) C'est ce qu'admet la cit de Londres, dans le mmoire qu'elle a rcemment soumis au premier ministre, au sujet de la colonisation. N'ayant pas lu ce mmoire, je ne m'en fais pas le juge, mais je sais qu'il a t sign par des adversaires comme par des partisans de la libert commerciale. Quant aux premiers, je leur demanderai, avec tout le respect que je leur dois, comment ils peuvent, sans tomber en contradiction avec eux-mmes, nous engager crer au loin et gros frais de nouveaux marchs pour l'avenir, quand ils nous refusent l'usage des marchs dj existants. Je ne puis concilier le refus qu'on nous fait du libre-change avec les tats-Unis, o il existe une population nombreuse, qui a les mmes besoins et les mmes gots que celle de ce pays, avec l'ardeur qu'on montre crer de nouveaux marchs, c'est--dire provoquer l'existence d'une population semblable celle des tats-Unis, et cela pour ouvrir dans l'avenir des dbouchs notre industrie. C'est l une inconsquence manifeste. Quant ceux qui soutiennent la fois et les principes de la Ligue et le projet de colonisation, n'ont-ils pas craindre de s'tre laiss entraner appuyer une mesure que le monopole considre certainement comme une porte de secours, comme une diversion de ce grand mouvement que la Ligue a excit dans le pays? (coutez!) Je ne veux pas contester les avantages de la colonisation; mais il me semble qu'il faut savoir, avant tout, si l'ouvrier veut ou ne veut pas vivre sur sa terre natale. (Approbation.) Je sais bien que les personnes auxquelles je m'adresse n'entendent pas appuyer l'_migration force_; je suis loin de leur imputer une telle pense. Mais il y a deux manires de forcer les hommes l'exil. (coutez! coutez!) La premire, c'est de les prendre pour ainsi dire corps corps, de les jeter sur un navire, et de l sur une plage lointaine; la seconde, c'est de leur rendre la patrie si inhospitalire qu'ils ne puissent pas y vivre (acclamation), et je crains bien que l'effet des lois restrictives ne soit de pousser l'expatriation des hommes qui eussent prfr le foyer domestique. (Applaudissements.) Messieurs, j'ai abus de votre patience. (Non, non, parlez, parlez.) On vous dira que les autres nations sont, comme celle-ci, charges d'entraves et de droits protecteurs; cela n'affaiblit en rien mon argumentation. Nous devons un exemple au monde. C'est nous, par notre foi en nos principes, dterminer les autres peuples se dbarrasser des liens dont les gouvernements les ont chargs. Notre exemple sera-t-il suivi? C'est ce que nous ne saurions prdire. Notre but est le bien gnral, notre moyen un grand acte de justice. C'est ainsi que dj nous avons mancip les esclaves; et puisque les lois-crales sont aussi l'esclavage sous une autre forme, je ne puis mieux terminer que par ces paroles de Sterne, car il n'y en a pas de plus vraies: Dguise-toi comme il te plaira, esclavage, ta coupe est toujours amre, et elle n'a pas cess de l'tre parce que des milliers d'tres humains y ont tremp leurs lvres. (L'orateur s'assoit au bruit d'applaudissements prolongs.) Le prsident, en introduisant M. Bright, dit que quoiqu'il ne puisse pas le prsenter l'assemble comme reprsentant de Durham, il n'est personne qui mrite plus de sa part un chaleureux et gracieux accueil. M. Bright raconte qu'tant Nottingham pour y poser en face des lecteurs la question commerciale, qui, selon toute apparence, triomphera dans la personne d'un membre de la Ligue, M. Gisborne (applaudissements), il apprit qu'une rlection allait avoir lieu Durham, o un grand nombre d'lecteurs taient disposs en faveur d'un candidat _free-trader_[27]. Je m'empressai de m'y rendre, continue M. Bright, sans la moindre intention de me prsenter moi-mme aux suffrages des lecteurs, mais pour appuyer tout candidat qui professerait nos principes. Par suite de quelques malentendus, aucun candidat libral ne se prsentant, des hommes graves et rflchis me pressrent de me porter moi-mme. Le temps me manquait pour prendre conseil de mes amis politiques; je me dterminai publier une adresse qui parut huit heures; onze l'lection commena.--Lorsqu'on considre que Durham est une ville piscopale (rires); que le marquis de Londonderry exerce sur ce bourg une influence norme quoique trs-inconstitutionnelle, disposant de cent lecteurs qui votent comme un seul homme sous ses inspirations; que mon adversaire est un homme d'un rang lev; qu'il a dj reprsent Durham, et qu'il a eu tout le temps qu'il a voulu pour prparer l'lection, je crois qu'on peut voir dans ce qui vient de se passer le prsage certain d'un prochain triomphe, puisque j'ai obtenu 406 suffrages contre 507, ce qui constitue la plus forte minorit que le parti libral ait jamais obtenue Durham depuis le bill de rforme, etc. [Note 27: _Free-trader_, partisan de la libert commerciale.] L'orateur continue son discours au milieu d'applaudissements ritrs. Le prsident, en fermant la sance, renouvelle tous les assistants la recommandation de propager autant que possible les journaux qui insreront le procs-verbal dans leurs colonnes. MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE 13 avril 1843. Il devient maintenant inutile de parler de l'immense concours qu'attirent ces runions. Quelque vaste que soit le thtre de Drury-Lane, il est notre connaissance qu'un grand nombre de personnes n'ont pu tre admises. Le bruit s'tant rpandu qu'il n'y aurait pas d'autres meetings jusqu'aprs les ftes de Pques, une foule considrable affluait dans les rues adjacentes. Il nous a sembl que les dames taient plus nombreuses que dans les occasions prcdentes, et l'assemble prsentait un air de distinction bien propre soutenir le caractre de ces meetings, qui est de reprsenter la classe moyenne. Nous avons remarqu sur la plate-forme un grand nombre de membres du Parlement. Le prsident annonce qu'il n'y aura pas de runion la semaine prochaine. Dans l'intervalle, les membres de la Ligue se disperseront dans le pays pour exciter cette _agitation_ dont les rsultats sont sensibles Londres. Il rend compte de plusieurs meetings tenus dans les comts par les adversaires et par les partisans de la libert commerciale, et particulirement de celui de Somerset, dans lequel se sont fait entendre MM. Cobden, Bright et Moore. De semblables runions auront lieu successivement dans chaque comt du royaume tous les samedis. M. Cobden s'est engag y assister. (Bruyantes acclamations.) Ce systme d'agitation ne sera plus abandonn tant qu'il restera visiter un coin du territoire. Nous commenons prouver les bons effets de la distribution des brochures dans les districts agricoles. La faiblesse de nos adversaires y devient visible. Nous sommes dtermins porter la guerre jusque dans leurs propres citadelles, et arracher de leurs mains cette influence politique dont ils ont tant abus. (Acclamations.) Vous aurez le plaisir d'entendre ce soir mon excellent ami, le docteur Bowring, m. P. (applaudissements), ensuite M. Elphinstone, m. P. (applaudissements), et enfin votre estimable concitoyen, le rvrend John Burnet. (Bruyantes acclamations.) Avant la clture de la sance, M. Heyworth, de Liverpool, vous soumettra une proclamation qui a t approuve par le conseil de la Ligue, et que nous nous proposons d'adresser au peuple d'Angleterre. Le procs-verbal de la dernire sance est lu et adopt. Le docteur BOWRING se lve au bruit des applaudissements enthousiastes. L'honorable gentleman s'exprime en ces termes: Ladies et gentlemen: Il est permis d'prouver quelque embarras et quelque anxit en prsence d'un auditoire aussi imposant. Quant moi, qui ai vu les commencements de la Ligue et ses premiers combats, quand je compare cette multitude assemble avec le petit nombre d'hommes qui rsolurent d'veiller l'attention publique sur cette grave question, et de renoncer tout repos jusqu' ce qu'ils eussent vaincu le grand abus dont ils voyaient souffrir leurs concitoyens, je vous assure, mes amis, que je me sens encourag, car j'prouve que d'honorables et vertueux efforts trouvent toujours une digne rcompense. (Applaudissements.) Nous avons tous une mission qui nous a t confie par la Providence. Comme hommes, comme chrtiens, comme citoyens, nous avons des devoirs remplir. La femme aussi a sa mission, sa haute et sainte mission! Sa prsence dans cette enceinte nous prouve qu'elle en comprend toute l'tendue et qu'elle se sent appele porter l'efficace tribut de son concours dans la grande lutte o nous sommes engags. (Bruyantes acclamations.) Les peuples ont aussi leur mission; et l'Angleterre, la plus grande des nations,--l'Angleterre, qui possde plus de pouvoir et d'influence qu'il n'en avait jamais t confi aucune association d'tres humains,--l'Angleterre, plus grande que la Phnicie, alors que Tyr et Sidon remplissaient le monde du bruit de leur renomme,--cette noble Angleterre, qui tend ses bras jusqu'aux extrmits du globe, qui a fait pntrer son influence parmi les hommes de tous les climats, de toutes les races, de toutes les langues, de toutes les religions,--l'Angleterre a aussi la plus haute et la plus noble des missions, celle d'enseigner au monde que le commerce doit tre libre (acclamations),--que tous les hommes sont faits pour s'aimer et s'entr'aider les uns les autres,--pour se communiquer rciproquement les avantages et les bienfaits divers qui leur ont t dpartis par la nature,--pour vivre en bon voisinage comme des frres, sans gard aux fleuves ou aux montagnes qui les sparent. Oui, c'est la mission de l'Angleterre de montrer aux hommes qu'ils remplissent un devoir commun, qu'ils font un moral usage des prrogatives qui leur ont t confres par la Providence, qu'ils tmoignent de leur fraternit comme enfants d'un mme pre, lorsqu'ils consacrent leurs efforts manciper le travail, lorsqu'ils ouvrent toute la terre aux libres et amicales communications des peuples, lorsqu'ils renversent ces barrires leves, non dans l'intrt de tous, mais dans l'intrt du petit nombre, dans le sinistre intrt d'une aristocratie qui, pour le malheur de l'humanit, ayant usurp le pouvoir lgislatif, n'en usa jamais que dans des vues gostes et personnelles. (Applaudissements.) Que si les peuples ont leur mission, les cits ont aussi la leur. Birmingham a _agit_ pour le bill de rforme lectorale, pour l'mancipation politique de l'Angleterre. (Acclamations.) Manchester s'est leve son tour pour l'accomplissement d'un devoir plus lev, d'une oeuvre plus grande et plus sainte; Manchester s'est leve pour manciper le monde industriel; et Manchester,--honneur cette cit!--a produit des hommes dignes que cette sublime mission leur ft confie! (Acclamations prolonges.) Mes amis, je l'ai dj dit, nous ne reprsentons point ici un goste et sinistre intrt. Les doctrines que nous enseignons ici n'intressent pas nous seuls, elles intressent toute la grande confraternit humaine; car la voix de l'Angleterre, cette voix majestueuse, quand elle s'lve, retentit jusqu'aux confins de la terre, et les vrits que nous proclamons, revtues de notre belle langue, sont portes sur les ailes de tous les vents du ciel. (Applaudissements.) J'ai devant moi un document venu de la Chine, cette terre fleurie du Cleste Empire; il est rempli des oprations de la Ligue. (Acclamations.) L, vous avez fond un nouveau pouvoir; vous avez port la terreur de votre nom au milieu d'un peuple innombrable, et que vous dit l'cho qui revient de ce lointain pays? Il vous dit: Si vous voulez tirer parti de votre influence, affranchissez votre commerce, mettez-nous mme d'changer avec vous, ralisez les opinions que votre premier ministre a proclames devant votre Chambre des communes; prouvez-nous que lorsque sir Robert Peel a dclar que acheter bon march et vendre cher, tait la politique du sens commun, il croyait ses propres paroles; faites pntrer dans vos lois cette thorie qu'il a exalte comme celle de tout homme consciencieux et de toute nation intelligente et honnte. (Applaudissements.) J'ai encore devant moi une longue lettre d'Ava, le royaume du seigneur au pied d'or et de l'lphant blanc, et cette lettre m'annonce que ce qui se passe en Angleterre produit une telle excitation dans ces lointaines contres, que l'on s'y est soulev contre les monopoles. Le peuple s'est aperu que son souverain le pille sous prtexte de le protger, et il est en train de lui donner une leon qui promet des modifications dans les conseils de l'empire. (Rires et applaudissements.) Voyez l'gypte! Il y a dans cette assemble des hommes distingus venus des bords du Nil. Ils dsirent savoir si on laissera enfin les surabondantes productions de cette terre privilgie venir rassasier le peuple affam de l'Angleterre. Les patriarches des anciens temps descendirent en gypte pour y trouver du soulagement contre les maux de la famine, une poque que nous qualifions de barbare, et cependant aucune loi n'empcha les fils de Jacob d'aller sur les rives du Nil, et de rapporter en Palestine la nourriture dont ils avaient besoin. Au temps de la rvlation mosaque, et mme dans les temps antrieurs, aucun obstacle ne s'opposait ces communications. Sera-t-il dit que le christianisme a laiss dgnrer les hommes au-dessous du niveau moral auquel ils taient parvenus ds ces temps reculs! Est-ce ainsi que nous devons appliquer le commandement de faire aux autres ce que nous voudrions qui nous ft fait? Est-ce l l'interprtation que nous donnons la plus sublime de toutes les leons: Aimez-vous les uns les autres comme des frres? Ah! l'enseignement du monopole est: Hassez-vous, dpouillez-vous les uns les autres. (Bruyantes acclamations.)--Mais la libert du commerce enseigne une tout autre doctrine. Elle introduit parmi les hommes et dans leurs transactions journalires la religion de l'amour. La libert du commerce, j'ose le dire, c'est le christianisme en action. (Applaudissements.) C'est la manifestation de cet esprit de bnignit, de bienveillance et d'amour qui cherche partout loigner le mal, qui s'efforce en tous lieux d'augmenter le bien. (Immenses acclamations.)--On parle de l'Orient. Il a t dans ma destine d'errer parmi les ruines de ces anciennes cits auxquelles je faisais tout l'heure allusion. J'ai vu les colonnes de Tyr dans la poussire. J'ai vu ce port vers lequel affluaient jadis les vaisseaux de ses marchands fastueux, princes et dominateurs de la terre, vtus de pourpre et de lin, et maintenant, il n'y a pas une colonne qui soit reste debout; elles sont caches sous le flot et sous le sable; la gloire s'est exile de ces lieux!--Et qui en a recueilli l'hritage? qui, si ce n'est les enfants de l'Angleterre? Quand je compare ces vicissitudes et ces destines, quand je me rappelle qu'au temps de la prosprit de Tyr et de Sidon, au temps o la Phnicie reprsentait tout ce qu'il y avait de grand et de glorieux sur la terre, notre le n'tait qu'un dsert habit par une poigne de sauvages, je puis bien me demander quelle cause l'une doit son dclin, et l'autre sa prodigieuse lvation. C'est le commerce qui nous a faits grands; c'est le travail de nos mains industrieuses qui a lev notre puissance. L'industrie a cr nos richesses, et nos richesses ont cr cette influence politique qui attire sur nous les regards de l'humanit. Et maintenant le monde se demande quel enseignement nous allons lui donner. Ah! nous n'avons que trop dissmin sur le globe des leons de folie et d'injustice! Le temps n'est-il pas venu o il est de notre devoir de donner des leons de vertu et de sagesse?--Et cette cit,--cette cit qui dans ces temps reculs chappait aux regards de la renomme; cette cit qui surpasse par le nombre des habitants plusieurs des nations et royaumes qui se sont fait un nom dans l'histoire,--ne voudra-t-elle pas aussi se montrer digne de sa destine? (Applaudissements.) Non, elle ne restera pas en arrire. (Nouveaux applaudissements.) Des runions comme celle-ci ne laissent aucune incertitude, et rpondent loquemment ceux qui disent que la Ligue travaille en vain, qu'elle se lassera de son oeuvre, et que le monopole peut dormir en paix l'ombre du mancenillier qu'il a plant sur le sol de la patrie. Oh! qu'il ne compte pas sur un tel avenir! Si l'effort que nous faisons maintenant, pour affranchir le commerce, le travail et l'change, ne suffit pas, nous en ferons un plus grand (acclamations), et puis un plus grand encore. (Tonnerre d'applaudissements.) Nous creuserons de plus en plus la mine sous le temple du monopole; nous y amoncellerons de plus en plus les matires explosibles, jusqu' ce que le Parlement en approche l'tincelle fatale, et que l'orgueilleux difice vole en clats dans les airs. Alors de libres relations existeront entre toutes les nations de la terre, et ce sera la gloire de l'Angleterre d'avoir ouvert la noble voie. S'il fallait des exemples pour prouver les fatales consquences du monopole, l'histoire nous en fournirait de toutes parts. Considrez les plus belles portions du globe. Voyez l'Espagne. Vous avez entendu parler de ses fleuves, qui, selon les potes, roulent des sables d'or; vous avez entendu parler de ses riches valles, de ses huiles, de ses vins et de ses troupeaux; vous avez entendu raconter ses gloires navales et militaires, alors que ses grands hommes, marchant de conqutes en conqutes, ajoutaient des mondes entiers aux domaines de ses souverains. L'Espagne ne manifesta pas moins sa supriorit intellectuelle par la voix de ses potes, de ses fabulistes et de ses romanciers. Et maintenant qu'est-elle devenue? Vainement elle a subjugu un monde, plant ses bannires au nord et au sud des continents amricains, acquis des les innombrables, rapport de l'hmisphre occidental des trsors qu'elle ne comptait pas, exerc en Europe une prpondrance laquelle aucune nation n'tait parvenue,--l'Espagne a adopt le systme prohibitif et protecteur, et la voil plonge dans l'ignorance et la dsolation. (Applaudissements.) Ses marchands sont des fraudeurs, ses ngociants des contrebandiers; et ces grandes cits, d'o s'lancrent les Pizarre et les Cortez, voient l'herbe crotre dans leurs rues et le lzard familier se rchauffer sur leurs murs.--Reportez maintenant vos regards vers une autre contre qui la nature avait refus tant d'avantages. Regardez la Hollande, votre voisine. Son sol est plac au-dessous du niveau de la mer; il n'a pu tre arrach aux flots de l'Atlantique que par la plus haute intelligence et la plus active industrie, unies au plus ardent patriotisme. Mais la Hollande a dcouvert le secret de la grandeur des nations: la libert. Par la libert du commerce, bientt elle soumit, dompta, enchana l'Espagne; et tant qu'elle fut fidle ses principes, tant qu'elle professa et mit en pratique les doctrines de ses grands hommes, elle fut, malgr ses troites limites, assez influente pour tre compte parmi les plus puissantes associations humaines. Et voyez combien, dans des rgions loignes, la tradition porte haut le nom de la Hollande! Parmi les importations rcemment arrives de la Chine, se trouve un exemplaire de la gographie enseigne dans les coles du Cleste Empire. Comment croyez-vous qu'on y dcrit l'Angleterre? le voici: L'Angleterre est une petite le de l'Occident, subjugue et gouverne par les Hollandais. (Hilarit prolonge.) D'aprs cette exhibition de l'tat de l'instruction en Chine, vous ne serez point surpris que l'Empereur ait t saisi d'une inconcevable stupfaction, lorsque son commissaire Ke-Shen lui apprit qu'une poigne de ces barbares avait mis en droute la plus forte arme qu'il lui et t possible de rassembler. Vous vous rappelez qu'il ordonna que Ke-Shen ft sci en deux quand celui-ci arriva avec la malencontreuse nouvelle. Mais je ne doute pas qu'avant que la prsente anne ait fini son cours, une nouvelle gographie, ou du moins une dition revue et corrige ne soit introduite dans les coles du Royaume du Milieu. (Rires et applaudissements.)--Portez maintenant vos yeux vers l'Italie; il n'est pas de pays plus fertile en utiles enseignements. Ses pieds sont baigns par la Mditerrane, tous ses habitants ont une commune origine; mais les uns sont livrs aux bienfaisantes influences de la libert commerciale, tandis que les autres reoivent les secours et la protection du monopole. Comparez la situation de la Toscane celle des tats Pontificaux. En Toscane, tout prsente l'aspect d'une riante flicit.--Le coeur s'y rjouit la vue d'une population satisfaite, d'une moralit leve, d'un commerce florissant et d'une production toujours croissante; car depuis le temps de Lopold, elle a t fidle aux principes poss par cet admirable souverain.--Passez la frontire.--Entrez dans les tats Romains. C'est le mme sol, le mme climat, le mme soleil radieux et vivifiant; ce sont les mmes puissances de production; les hommes s'y vantent d'une plus haute origine, et s'y proclament avec orgueil les fils des plus illustres hros qui aient jamais foul la surface de ce globe. Je me rappelle avoir t introduit auprs du Pape par son secrtaire qui se nommait Publio-Mario. Il affirmait descendre de Publius-Marius, et il vivait, disait-il, sur les mmes terres que ses anctres occupaient avant la venue de Jsus-Christ. (Rires.) Eh bien! dans quel tat est l'industrie de Rome? Pourriez-vous croire qu' l'heure qu'il est, sous le rgime protecteur, les Romains foulent la laine de leurs pieds nus, et que les moulins farine sont d'un usage peu rpandu dans les tats du Pape infaillible? En fait, que faut-il entendre par l'mancipation du commerce? Pourquoi combattons-nous? pourquoi sommes-nous runis? Nous voulons donner tout homme, tout ouvrier, toute entreprise, les plus grandes raisons possibles de marcher de perfectionnement en perfectionnement. Nous dsirons que les Anglais disent au monde: Nous n'apprhendons rien dans la carrire o nous entrons. Nous ne demandons qu' tre dlivrs des liens qui psent sur nos membres. Brisez ces chanes; et nous, race de Saxons, nous qui avons port notre langue, la langue de Shakespeare et de Milton aux quatre coins de la terre; nous qui avons enseign le grand droit de reprsentation au monde altr de libert; nous qui avons sem des nations destines nous surpasser nous-mmes en nombre, en puissance, en gloire et en dure, nous ne craignons aucune rivalit (bruyants applaudissements), pourvu, car il faut toujours en venir cette simple proposition, que nous soyons libres de _vendre aussi cher et d'acheter aussi bon march_ que nous pourrons le faire. (Applaudissements.) Et quelle est, mes amis, la signification de ces magnifiques meetings, tels que celui auquel je m'adresse? Ils signifient que vous avez compris ce langage du premier ministre de la Grande-Bretagne; que vous ne souffrirez pas que ce langage se dissipe aux vents comme une oiseuse thorie qui ne doit tre l'hritage de personne; que vous l'avez relev; que vous avez conquis sir Robert Peel; que vous lui ferez de sa dclaration un cercle de fer (applaudissements); que vous rclamerez du Parlement d'Angleterre, au dedans de l'enceinte lgislative, la mme vigueur, la mme nergie que le peuple dploie au dehors. (Applaudissements.) Mes amis, on dit que, dans cette Chambre des communes, nous ne sommes qu'une minorit dsesprante. Mais, l aussi, il y en a plusieurs qui ont rendu d'admirables services la cause populaire, dont l'nergie n'a jamais fait dfaut, dont les voix n'ont jamais t touffes, dont les votes ne se sont jamais gars, et qui en appellent toujours vous pour marcher, sans cesse et sans relche, vers le noble but plac au bout de la carrire. (Applaudissements.) Mais aprs tout, mes amis, nous ne sommes, nous, que le petit nombre, et vous, vous tes le grand nombre, et c'est vous de dcider s'il appartient aux intrts, la voix, la volont du grand nombre, de prdominer, ou si la Chambre continuera rester aveugle, sourde, insoucieuse et indiffrente la dtresse qui l'entoure de toutes parts. En ce qui me concerne, je nourris dans mon coeur des esprances plus hautes et plus consolantes, car je crois fermement que l'nergique volont de l'Angleterre n'a qu' se dclarer, comme elle le fait en ce moment, pour que toute rsistance s'vanouisse. (L'orateur reprend son sige au bruit des applaudissements enthousiastes.) MM. ELPHINSTONE, BURNET et HEYWORTH se font entendre; une proclamation au peuple est vote l'unanimit, et la sance est leve 10 heures. MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE. 26 avril 1843. L'affluence est aussi considrable que dans les prcdentes occasions. On remarque dans l'assemble plusieurs des membres les plus respectables de la socit des wesleyens. 7 heures, le prsident, M. Georges Wilson, ouvre la sance. Il expose les travaux et les progrs de la Ligue depuis la dernire runion.--Nous avons distribu, dit-il, des plis contenant douze brochures (_tracts_), chacun des lecteurs de 160 bourgs et de 24 comts.--Pendant la lecture de la liste de ces bourgs et comts, l'assemble applaudit avec vhmence, principalement quand il s'agit de circonscriptions lectorales places sous l'influence de l'aristocratie.--Le prsident annonce que ce systme de distribution sera tendu tout le pays, jusqu' ce qu'il n'y ait pas un seul lecteur dans tout le royaume qui ne soit sans excuse, s'il met un vote contraire aux intrts de ses concitoyens.--Depuis notre dernire runion, de nombreux meetings ont eu lieu, auxquels assistait la dputation de la Ligue, lundi Plymouth, mardi Devonport, mercredi Tavistock, jeudi Devonport, samedi Liskeard, dans le comt de Cornouailles. En outre, mardi, les ouvriers de Manchester ont donn une soire laquelle assistaient quatre mille personnes, et qui a eu lieu dans les salons de la Ligue (_free-trade hall_). Elle avait pour objet la prsentation d'une adresse M. Cobden. Jeudi il y a eu meeting Sheffield, vendredi Wakefield, lundi Macclesfield. Il y a eu aussi des runions dans le Cheshire et dans le Sunderland, prsides par les premiers officiers municipaux, et j'ai la satisfaction d'annoncer qu'elles seront suivies de beaucoup d'autres.--C'est le 9 mai prochain que M. Pelham Villiers portera la Chambre des communes sa motion annuelle pour le retrait des lois-crales. (Bruyantes acclamations.) Des dlgus de toutes les associations du royaume affilies la Ligue seront Londres pour surveiller les progrs de notre cause pendant la discussion[28]. La parole est au Rvrend Thomas Spencer. (Applaudissements.) [Note 28: On comprendra aisment et j'ai senti moi-mme que ces brves analyses tent au compte rendu des sances ce que les dtails leur donnent toujours de piquant et quelquefois de dramatique. Oblig de me borner, j'ai prfr sacrifier ce qui pouvait plaire ce qui doit instruire.] M. SPENCER: Je n'ai jamais port la parole devant une aussi imposante assemble, quoique je sois habitu aux grandes runions, ce dont je me flicite en ce moment; car si je n'tais enhardi par l'exprience, le courage me manquerait en prsence d'un tel auditoire. Je me prsente ici comme un tmoin indpendant dans la lutte entre la classe manufacturire et la classe agricole. Je n'appartiens ni l'une ni l'autre. J'ai observ la marche de toutes les deux, sans intrt personnel dans leur conflit; je n'ai de prfrence pour aucune, et je respecte dans tous les partis les hommes bien intentionns. C'est pourquoi j'espre que ce meeting me permettra d'exposer ce qui est ma conviction sincre dans cette grande lutte nationale. (Approbation.)--J'ai observ depuis son origine les procds de la Ligue; j'ai entendu beaucoup de discours, j'ai lu beaucoup d'crits mans de cette puissante association, et, du commencement la fin, je n'y ai rien vu qui ne ft juste, loyal et honorable; rien qui tendt le moins du monde sanctionner la violence, et quoiqu'on ait accus les membres de la Ligue de vouloir ravir la _protection_ aux fermiers, tout en la conservant pour eux-mmes, je dois dire que je les ai toujours entendus repousser cette imputation, et proclamer qu'ils n'entendaient ni laisser profiter personne ni profiter eux-mmes de ce systme de privilges. (Applaudissements.) Spectateur dsintress de ce grand mouvement, je me suis efforc de le juger avec impartialit d'esprit, et de rechercher s'il portait en lui-mme les lments du succs.--J'ai vu natre des entreprises qui ne pouvaient russir, et des projets placs sous le patronage de prjugs que le temps devait dissiper.--Mais, quant cette grande _agitation_, j'aperois clairement qu'il est dans sa nature de triompher, et je vous en dirai la raison. Je vois des changements dans mon pays, et l'histoire m'enseigne qu'il ne recule pas, mais qu'il avance; qu'il ne se modifie pas dans un sens rtrograde, mais dans un sens progressif. Sans remonter bien loin, dans mon enfance on ne connaissait ni l'clairage au gaz, ni les bateaux vapeur, ni les chemins de fer, et maintenant le gaz illumine toutes nos rues, la vapeur parcourt toutes nos rivires, les rails sillonnent toutes les provinces de l'empire. (Applaudissements.) Dans mon enfance, un catholique romain, quelles que fussent sa bonne foi et ses lumires, ne pouvait entrer au Parlement, il n'en est pas de mme aujourd'hui; dans mon enfance, nul ne pouvait tre charg d'une fonction publique, s'il n'avait reu les sacrements de l'glise tablie, il n'en est pas de mme aujourd'hui; dans mon enfance, aucun Anglais, n'importent ses scrupules, ne pouvait tre mari que par un ministre de cette glise, il n'en est pas de mme aujourd'hui. (Applaudissements.) De cette progression, qui n'est pas, si l'on veut, arithmtique ou gomtrique, mais qui certes est une progression intellectuelle, politique et nationale, je tire cette conclusion, que non-seulement d'autres progrs nous attendent, mais qu'on en pourrait presque calculer la rapidit. Le temps pass tant donn, on pourrait presque dire ce que sera le temps qui le suit. En astronomie, des savants avaient remarqu dans le systme solaire un mystre qui leur semblait inexplicable: ils avaient vu que les distances du soleil aux plantes taient entre elles comme des nombres harmoniques, sauf qu'il y avait dans la srie une lacune qui les confondait. tel point du ciel, disaient-ils, il devrait y avoir une plante.--Et en effet, les astronomes modernes, arms de plus puissants tlescopes, ont dcouvert la place indique quatre petites plantes qui compltent la srie des nombres harmoniques et prouvent la justesse du raisonnement qui avait souponn leur existence. Et moi, je dis qu'en considrant la srie des progrs dans les affaires humaines, j'y vois aussi une place vide, quelque chose qui manque, et jugeant par le pass, je dis que si le principe de la libert des transactions est vrai, il doit triompher. (Applaudissements.) J'ai un autre motif pour esprer ce triomphe: quiconque est engag dans une grande entreprise doit avoir foi dans le succs, sous peine de sentir ses mains faiblir et ses genoux plier. C'est l d'ailleurs un rsultat qu'il est dans les lois de la civilisation d'amener. Plusieurs personnes agitaient, il y a quelque temps, la question de savoir si la civilisation tait favorable au bonheur de l'homme; quelques-unes se prononaient pour la ngative. Je leur demandai ce qu'elles entendaient par _civilisation_, et je dcouvris, bien plus, elles avourent qu'elles avaient donn ce mot une interprtation errone. Il y a plusieurs degrs de civilisation: si vous enseignez un sauvage quelque chose des moeurs de la vieille Europe, il mettra probablement son honneur dans ses vtements; il s'adonnera la mollesse, aux liqueurs spiritueuses, et votre civilisation lui donnera la mort. Il en sera de mme si vous prodiguez l'or un indigent. Mais regardez dans les rangs levs de la socit; considrez un membre de vos nobles familles, qui toute sa vie a t accoutum ces jouissances et ce luxe, et remarquez cet autre niveau de civilisation qui prvaut dans les classes suprieures; et, cet gard, je puis dire avec sincrit que l'aristocratie anglaise donne un grand et utile exemple toutes les aristocraties du monde; elle les a devances de bien loin dans la saine entente de la vie civilise. Les lords d'Angleterre ont abandonn l'orgueil des vtements, et ils ont jet leurs livres leurs domestiques; fuyant la mollesse et les excs, ils couchent sur la dure et ont introduit la simplicit sur leurs tables; ils ont renonc aux excs de la boisson. Plus vous vous levez dans l'chelle sociale, plus vous trouverez que les hommes agissent sur ce principe, de conserver un esprit sain dans un corps vigoureux. Le bonheur de l'homme ne consiste pas dans les jouissances des sens, mais dans le dveloppement des facults physiques, intellectuelles et morales, qui le rendent capable de faire du bien pendant une longue vie. (Applaudissements.) S'il est dans la nature de la civilisation de tendre tout simplifier, qu'y a-t-il de plus simple, en matire d'changes, que la libert; et si l'Angleterre est le pays du monde le plus civilis, ne dois-je pas m'attendre voir, dans un temps prochain, ce grand rsultat du progrs, la _simplification_, s'introduire dans nos lois commerciales? Il est une autre chose qui doit rsulter aussi du progrs de la civilisation, c'est que le Parlement se rende un compte plus clair de sa propre mission. Les membres du Parlement, dans les deux Chambres, ont blm, et quelquefois dans un langage brutal, les ministres de la religion, pour avoir pris part cette _agitation_ au sujet d'une chose aussi temporelle, disent-ils, que les lois-crales. Ils demandent ce qu'il y a de commun entre ces lois et le saint ministre; mais ils savent bien que tout tre humain qui paye une taxe, et qui travaille pour subsister, est profondment affect par ces lois; ils savent bien que tout homme qui aime son frre, et qui voit ce qui se passe dans le pays, est tenu en conscience de prendre part cette grande agitation. (Approbation.) Eh quoi! les ministres de la religion n'ont-ils pas t spcialement appels considrer cette question? et la lettre de la reine, qui leur a t envoye pour tre lue dans toutes les paroisses, ne leur en fait-elle pas, pour ainsi dire, un devoir? (Approbation.) Cette lettre, que je dois moi-mme lire dans l'glise de ma paroisse, tablit qu'une profonde dtresse rgne sur les districts manufacturiers, que cette dtresse a pour cause la stagnation du commerce, et elle provoque des souscriptions pour subvenir aux besoins des indigents. Certes il n'appartient pas un tre intelligent, aprs avoir appris que la dtresse pse sur son pays, de rentrer dans l'inaction sans s'inquiter des causes qui l'ont amene. L'criture nous dit: Occupez votre esprit de tout ce qui est juste, vrai, honnte et aimable. Mais pourquoi en occuper votre esprit? Qui voudrait penser, sans jamais raliser sa pense dans quelque effet pratique? S'il est bon de penser, il est bon d'agir, et s'il est bien d'agir, il est bien de se lever pour prendre part ce grand mouvement. (Bruyantes acclamations.) Je suis enclin croire que les personnes, dans l'une et l'autre Chambre, qui accusent les ministres de la religion de sortir de leur sphre pour s'immiscer dans cette agitation, sont moiti envahies par les erreurs du Pusisme. (Applaudissements.) Le Pusisme tablit une profonde dmarcation entre l'ordre du clerg et les autres ordres, distinction injuste et indigne de tout esprit libral et clair. Ne voyez-vous pas d'ailleurs que le mme argument par lequel on voudrait m'empcher d'intervenir, servirait galement prvenir l'intervention de toute autre personne, moins qu'elle n'intervnt du ct du monopole, auquel cas on est toujours bien reu. (Applaudissements prolongs.) N'ont-ils pas dit, dans leurs assembles, que M. Bright n'avait que faire de parcourir et d'enseigner le pays, et qu'il ferait mieux de rester dans son usine? N'en ont-ils pas dit autant des dames qui assistent ces runions? Avec cet argument, il n'est personne qu'ils ne puissent exclure de toute participation la vie publique. Nous avons tous un emploi, une profession spciale; mais notre devoir n'en est pas moins de nous occuper en commun de ce qui intresse la communaut. Je crains bien que le Parlement ne cherche endormir le peuple par cette argumentation. Et lui aussi a sa mission spciale qui est de faire des lois pour le bien de tous; et lorsqu'il fait des lois au dtriment du grand nombre, ne peut-on pas lui reprocher de se mler de ce qui ne le regarde pas? Ce n'est pas le clerg dissident qui sort de sa sphre, c'est le Parlement. Nous supportons le poids des taxes, en temps de paix comme en temps de guerre; nous partageons les souffrances et le bien-tre du peuple. Nous sommes donc justifis dans notre rsistance; mais le Parlement n'est pas justifi lorsqu'il entrave le commerce et envahit le domaine de l'activit prive. (Applaudissements.) Lorsqu'il intervient et dit: Je connais les intrts de cet homme mieux qu'il ne les connat lui-mme; je lui prescrirai sa nourriture et ses vtements, je m'enquerrai du nombre de ses enfants et de la manire dont il les lve (applaudissements prolongs), les citoyens seraient fonds rpondre: Laissez-nous diriger nos propres affaires et lever nos enfants, ces choses-l ne sont point dans vos attributions; autant vaudrait que nous nommions aussi des commissions d'enqute pour savoir si les membres de l'aristocratie gouvernent convenablement leurs domaines et leurs familles. Mais c'est l un jeu dans lequel le droit n'est pas plus d'un ct que de l'autre. Que l'aristocratie sache donc qu'il ne lui appartient pas de restreindre les changes et le commerce de la nation. J'ai dit que je me prsentais comme un tmoin indpendant et impartial dans cette lutte entre les intrts manufacturiers et les intrts agricoles; mais je dclare que, dans ma conviction, les intrts, bien compris, ne font qu'un. Ce qui affecte l'un affecte l'autre. Supposez qu'il n'y et au monde qu'une seule famille. Un des membres laboure la terre, un autre garde et soigne les troupeaux, un troisime confectionne les vtements, etc.--Si, pendant que le laboureur porte la nourriture au berger, il rencontre des entraves et des taxes, ne regarderiez-vous pas ces taxes et ces entraves comme un dommage pour toute la famille? Tout ce qui empche, tout ce qui retarde, tout ce qui entrane des dpenses, est une perte pour la communaut. Le mme raisonnement s'applique aux nations, quelles que soient la multiplicit des professions et la complication des intrts. En ce qui concerne l'tat actuel de ce pays, vous avez t informs par une haute autorit, par un ministre d'tat, que la misre, le pauprisme et le crime rgnaient sur cette terre dsole. C'est celui qui admet l'existence de ces maux prouver que la Ligue en mconnat la cause lorsqu'elle les attribue cette lgislation qui s'interpose entre l'homme et l'homme; lorsqu'elle affirme que la libert du commerce entranerait l'augmentation des salaires, que l'augmentation des salaires amnerait la satisfaction des besoins et la diffusion des connaissances, et enfin que l'extinction du pauprisme serait suivie de l'extinction de la criminalit. (Applaudissements.) Si la Ligue a raison, que la lgislation soit change; si elle a tort, que ses adversaires le prouvent. Je sais qu'il est de mode de railler les manufacturiers et leur prtendu gosme; de dire qu'ils exploitent leur profit des milliers d'ouvriers. J'ai visit les districts manufacturiers aussi bien que les districts agricoles, et je demande quels sont ceux qui fournissent les cotisations les plus abondantes quand il s'agit d'une souscription nationale? O recueille-t-on 1,000 l. s. dans une seule sance? Manchester. J'ai dans les mains la liste de plusieurs individus qui donnent 63 liv. par an aux missions trangres, c'est--dire de quoi entretenir un missionnaire. Je ne vois rien de semblable dans les districts agricoles, je ne connais aucun gentilhomme campagnard qui maintienne ses frais un de ces hommes utiles qui s'expatrient pour faire le bien. La semaine dernire, j'ai visit une des grandes manufactures de Bolton, et je n'ai jamais rencontr nulle part une sollicitude plus claire pour le bien-tre, l'instruction et le bonheur des ouvriers. L'orateur continue examiner le systme restrictif dans ses rapports avec l'union des peuples, et termine au milieu des applaudissements. M. EWART et M. BRIGHT prennent successivement la parole. Ce dernier rend compte des nombreux meetings auxquels il a assist dans les districts agricoles. SEPTIME MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE. 5 mai 1843. Longtemps avant l'ouverture de la sance, toutes les places sont envahies et l'entre a d tre refuse plus de trois mille personnes. Le prsident annonce que, par suite d'une nouvelle rsolution prise par le directeur du thtre de Drury-Lane, cet difice ne sera plus la disposition de la Ligue! Mais les intrigues du monopole seront encore djoues. Manchester nous avons construit en six semaines une salle capable de contenir dix mille personnes. Nous ferons de mme Londres, s'il le faut.--Il rend compte des meetings tenus dans les provinces pendant cette semaine. LE RV. DOCTEUR COX: Si l'on me demandait pourquoi je me prsente devant vous, moi, ministre protestant, tranger aux pompes du thtre (rires), quoique familier avec la chaire, je rpondrais: _Homo sum, nil humani alienum puto_; je suis homme, et, comme tel, je ne suis tranger rien de ce qui intresse mon pays et l'humanit. (Approbation.) J'ai eu ma part de blme pour m'tre runi avec mes confrres Manchester, il y a deux ans.--J'entendis alors, je ne dirai pas les murmures, mais les clameurs d'une partie de la presse (honte!), qui nous reprochait de nous tre rassembls l'occasion d'une loi trangre notre position et nos tudes. Maintenant l'on dit qu'en se runissant Manchester, les ministres protestants avaient fait tout ce qu'ils avaient faire. Monsieur, je ne puis adhrer ces sentiments. Je dis que notre cause rclame toujours nos efforts, et j'adopte sans hsiter la maxime de Csar: Rien n'est fait tant qu'il reste quelque chose faire! (Applaudissements.) Il ne m'appartient pas de dcider si une nouvelle Convention des Ministres dissidents serait convenable; mais engags, comme nous le sommes, au nombre de sept cents, dans notre caractre collectif, je ne vois pas pourquoi nous ne nous efforcerions pas individuellement de faire triompher cette cause que nous avons embrasse avec vous, Monsieur, avec M. Cobden, avec les membres de la Ligue, cause que nous regardons comme intressant au plus haut degr le bien-tre de nos frres. (Approbation.) Et quel est mon frre? Ce n'est pas celui qui vit dans mon voisinage, dans la rue ou la ville prochaine,--mais c'est l'homme. (Applaudissements.) L'homme, quelles que soient les circonstances dans lesquelles il se trouve. Le christianisme m'enseigne la sympathie pour toute la race humaine, et d'atteindre, si je le puis, par mon influence morale, jusqu'aux extrmits du monde. On nous dit que comme Ministres nous devons nous en tenir nos fonctions spirituelles;--que nous ne sommes point prsums comprendre des questions d'conomie politique. Ma rponse est celle-ci: Je ne me reconnais pas plus incomptent pour comprendre une question, si je veux l'tudier, que tout autre individu dou d'honntet et de quelque sens commun. J'ai d'ailleurs prsent l'esprit que le Sauveur du monde, Notre-Seigneur, ne montra pas moins de sollicitude pour les intrts temporels que pour les intrts spirituels des hommes. (coutez, coutez.) Il ne se borna pas enseigner son ternel vangile, mais il eut aussi compassion de la multitude et lui donna une nourriture miraculeuse; ce qui doit me dterminer faire tous mes efforts pour lui donner une nourriture naturelle; et si ceux qui font profession d'tre les disciples de Jsus-Christ, je veux dire les vques de ce pays (grands cris de honte! honte!), qui occupent une si haute position et qui s'assoient sur les siges de velours du Parlement, si les vques, dis-je, combattaient au lieu de les soutenir ces lois-crales qui ont inflig tant de maux la communaut, je leur pardonnerais d'occuper une situation que je regarde comme incompatible avec leur caractre sacr (applaudissements), et j'oublierais, pour un moment, que j'ai vu la pompe de l'hermine et l'clat de la mitre, l o je me serais attendu rencontrer le manteau de bure et la couronne d'pines! (coutez, coutez.) J'ai fait allusion au Parlement, c'est pour moi un sujet dlicat traiter; je crois que nous sentons tous que c'est l que nos intrts ont t sacrifis l'esprit de parti. (Bruyantes acclamations.) C'est l, je crois, que les luttes et les rivalits pour le pouvoir et l'influence, pour les places et les honneurs, ont fait obstacle plusieurs des grands principes que nous voulons faire prvaloir; et cependant nous pouvons tourner nos regards vers cette enceinte leve avec quelque esprance, dans la conviction que le sentiment populaire, qui ne peut y tre toujours mconnu, y fera tt ou tard assez d'impression pour dterminer le triomphe des principes que nous avons coeur. Monsieur, je dfendrai la cause de la Ligue au point de vue de l'humanit, du patriotisme et de la religion. (Applaudissements.) Je dis d'abord, quant la question d'humanit, que la population de ce pays s'est accrue et s'accrot tous les jours, et que la premire loi de la socit est que l'homme doit gagner son pain la sueur de son front. Mais ici, pendant que la population s'accrot d'anne en anne, pendant que le travail de l'homme s'accrot de jour en jour, l'ouvrier ne peut gagner son pain la sueur de son front, parce qu'il y a des obstacles sur son chemin, et ce sont ces obstacles que la Ligue a pour but de renverser. (Applaudissements.) Je plaide cette cause sur le terrain de l'humanit, parce que si les intrts manufacturiers souffrent, tous les autres ne peuvent manquer de souffrir aussi, et la dtresse s'tend sur tout le pays. Je me souviens qu'il y a bien des annes, M. Fox, combattant dans la Chambre des communes les mesures de son antagoniste, M. Pitt, disait ces paroles prophtiques: Si vous persistez dans ce que vous appelez des guerres justes et ncessaires, vous finirez par tre charg d'une dette nationale de huit cents millions et d'un fardeau de taxes qui crasera et ruinera le pays. Les lgislateurs de l'poque se moqurent de M. Fox; ils riaient de ses prvisions et de ce qu'ils appelaient ses folles prophties; qu'est-il arriv cependant? N'avons-nous pas cette dette nationale qui avait t prdite? N'avons-nous pas cette taxe que les citoyens ne peuvent supporter, moins d'avoir quelques moyens extraordinaires, quelques proprits hrditaires--ou, ce qui est la proprit du peuple, le droit de chercher et d'obtenir du travail?--Je plaide cette cause sur le terrain de l'humanit, car sans m'appesantir sur la condition profondment misrable des habitants des comts septentrionaux, je pourrais signaler dans cette mtropole,-- nos portes,--des circonstances de la nature la plus affligeante. J'ai en main un rapport qui me vient de la source la plus authentique, qui constate que dans le mois de mars dernier et dans une seule semaine, il y a eu quatre cas de mort provenant d'inanition. (coutez, coutez.) Il est tabli par les verdicts que deux de ces malheureux sont morts d'puisement; un la suite d'un complet dnment, et le quatrime d'inanition absolue. (coutez, coutez.) Mais au fait, tous ces mots sont synonymes, et ils signifient que, dans Londres, au sein du luxe et de l'abondance, quatre personnes dans une semaine sont mortes littralement de faim. (Honte! honte!) Vous faites allusion l'enceinte o se tiennent nos sances; vous parlez de tragdies! Voil certainement de la tragdie, non point de celle qui a pour but de distraire le peuple, mais de la tragdie faite pour arracher des larmes et veiller la sympathie la plus profonde. Me plaant donc sur le terrain de l'humanit, lorsqu'il a t prouv surabondamment que, par l'effet des lois-crales, des milliers et des millions d'hommes sont dnus, non-seulement des moyens de vivre dans l'aisance, mais encore, strictement parler, des moyens de vivre, quand le peuple souffre depuis le centre de cette mtropole jusques aux districts les plus reculs du royaume,--lorsque le dnment, la stagnation du travail, la famine, avec tous les maux qu'elles engendrent, psent de tout leur poids sur le pays,--lorsque l'humanit saigne par tous les pores, alors, Monsieur, je ne regarde pas si je suis un ministre de la religion, mais je me lve en dpit du blme et de la calomnie pour dfendre la cause de l'homme, qui est essentiellement la cause de Dieu. (Tonnerre d'applaudissements.) J'ai dit, en second lieu, que je soutiendrais la cause de la Ligue sur le terrain du patriotisme, et ici je devrais me rpter, car les souffrances des manufactures ne sont-elles pas les souffrances de la masse? La dtresse du centre ne s'tend-elle pas aux extrmits? Je maintiens qu'en principe il est faux qu'une partie de la communaut prosprera par la dtresse d'une autre partie de cette mme communaut; que l'aristocratie, par exemple, s'lvera par l'abaissement des classes ouvrires. Que j'entende ou non l'conomie politique, j'en sais assez sur cette matire, j'en sais assez surtout sur la morale du christianisme, pour dire que la vraie prosprit d'un peuple consiste en ce que chacun trouve le contentement de son coeur dans la prosprit de tous; en ce que les volonts soient unanimes pour porter le pays au plus haut degr de gloire et de flicit temporelle. Ce n'est qu'alors que l'Angleterre s'lvera comme un monument digne d'attirer les regards de l'univers; ce n'est qu'alors qu'elle apparatra brillante la clart du jour, et rpandra sa gloire sur toutes les nations; ce n'est qu'alors, quand tout privilge aura disparu, quand chaque classe, chaque parti se rjouira du bonheur des autres, quand ils travailleront tous leur mutuelle satisfaction, que l'Angleterre sera pour l'tranger un objet d'tonnement et d'envie, et pour ses enfants un objet d'orgueil et de dlices! Aprs quelques autres considrations, l'orateur continue ainsi: Enfin, je dfends la cause de la libert commerciale au point de vue religieux; je dis que la misre engendre l'gosme, les mauvais penchants, les dissensions domestiques.--Elle engendre l'abattement d'esprit; elle aboutit au suicide et trop souvent au meurtre. Les liens les plus tendres, les sympathies les plus douces de la vie domestique ont t brises par la pression de la dtresse, par l'impuissance de se procurer des moyens de subsistance au sein du pays ruin. L'insanit s'en est suivie, et le tombeau prmatur s'est ferm sur ses victimes infortunes[29]. Dans ces circonstances je dis, Monsieur, que les dominateurs de ce monde se sont placs sous une effrayante responsabilit. (coutez, coutez.) C'est pour nous un devoir de chrtiens de secourir le pauvre dans sa souffrance et dans sa dtresse; mais prier pour son soulagement et son bien-tre, n'est que la moiti de notre devoir. Nous devons encore plaider sa cause et faire tous nos efforts pour relever sa condition. cet gard, permettez-moi une citation que je recommande vos mditations. Les affections qui cimentent la socit ne sont gure moins importantes que les affections domestiques. Le sentiment de l'indpendance et de la dignit personnelle, l'amour de la justice, le respect des droits de la proprit, la satisfaction de notre position sociale, l'attachement clair aux institutions qui nous rgissent,--ce sont l des lments essentiels au corps politique, et dont la destruction ne peut tre considre que comme une calamit nationale. Cependant nous les voyons prir autour de nous. Quelque noble rpugnance que les classes ouvrires aient montre accepter le secours de la paroisse, il n'est que trop vrai que le coeur de plusieurs a t courb par un long dsespoir devant cette humiliation; le sentiment du droit s'est vanoui aux approches de la famine, et les hommes ont appris se demander s'il n'existait pas un droit primordial, antrieur au droit de proprit, qui les justifie de prendre l o ils le rencontrent, ce qui est indispensable au soutien de la vie; et finalement, nos institutions nationales si longtemps et si cordialement vnres, ont t accuses, sinon d'tre la source incurable du mal, du moins de constituer toute la force agressive et dfensive de ceux qui perptuent cet abus intolrable. (coutez, coutez.) Nous sommes dans un temps d'agitation, de grande et juste agitation parmi le peuple, le tonnerre commence gronder; des bruits prophtiques se font entendre sur tous les points de l'horizon, cris pleins d'agonie, de dsespoir et de dtermination; l'lectricit s'accumule et la tempte commence clater. Le peuple est rsolu,--non comme tant d'autres fois l'pe la main et en esprit de rbellion, mais en esprit de paix et de lgalit,-- revendiquer les droits qu'il tient de l'auteur des choses, et dont il a t si injustement dpouill. Le peuple veut vaincre et il vaincra. Le flot s'avance, les vagues grossissent, et rien ne pourra les arrter.--Les effets de ces lois ont t un haut degr prjudiciables aux intrts de la religion. En beaucoup d'endroits, les hommes du peuple, faute de vtements convenables, se sont loigns du service divin. (coutez.) Les lois-crales tendent en outre directement restreindre les effets de ces institutions charitables, dont l'tendue et la bienveillance ont jet tant de gloire sur le nom britannique, car mesure que la dtresse gagne du terrain, toutes les classes sont successivement envahies, toutes, except celles que dfendent la naissance aristocratique et les possessions hrditaires. Ces lois ont encore un plus funeste rsultat en prvenant l'extension de l'ducation, ce grand objet que le gouvernement pourrait abandonner lui-mme si la misre ne forait avoir recours lui. (coutez, coutez.) Je n'ajouterai qu'un mot, comme ami de la libert en toutes choses. Libert d'action, libert de pense, libert d'change,--car tout ce qu'il y a de bon sur cette terre est n de la libert,--je dfendrai cette grande cause tant que j'aurai un coeur pour sentir, une voix pour parler et un bras pour agir. (Bruyantes acclamations.) [Note 29: On sait que le suicide est presque toujours attribu dans les verdicts la dmence, _insanity_.] M. COBDEN s'avance au bruit des applaudissements et s'exprime en ces termes: Le Rvrend Ministre qui vient de s'asseoir s'est rendu coupable au moins d'une oeuvre de surrogation (rires) lorsqu'il a jug ncessaire de dfendre les Ministres du culte pour la noble part qu'ils ont prise cette agitation. (Bruyantes acclamations.) Si je regrette quelque chose dans le cours de nos oprations relatives aux lois-crales, c'est de ne les avoir peut-tre pas suffisamment considres comme affectant les moeurs, la religion et l'ducation. On parle d'ducation; l'on demande si le peuple dsire l'ducation. Je puis affirmer qu'il n'est aucune classe, mme la plus humble, o les hommes, s'ils en avaient les moyens, ne se montrassent aussi empresss de procurer leurs enfants le bienfait de l'ducation qu'on peut l'tre dans les classes suprieures. Dans les annes 1835 et 1836, lorsque le nord de l'Angleterre florissait, lorsque l'nergie du peuple n'tait pas assoupie, lorsque nous n'tions pas engags comme aujourd'hui dans un humiliant combat pour du pain.--Je me rappelle qu'il y eut plusieurs magnifiques meetings Manchester pour l'avancement de l'ducation, et dans l'espace de quelques mois on recueillit 12,000 livres parmi les classes manufacturires, dans le but de construire des maisons d'cole convenables. (Applaudissements.) Mais la loi-crale s'lve comme un obstacle sur le seuil de toute amlioration morale. Qu'elle soit abroge, et les classes industrieuses auront le moyen, comme elles ont la volont, d'lever leurs enfants. Je regarde encore la question de la libert commerciale comme impliquant la question de la paix universelle. Si, comme on peut me l'objecter, de grandes puissances, de grandes cits commerciales ont t renommes pour leurs guerres et leurs conqutes, c'est parce qu'elles ne pouvaient accrotre leur commerce que par l'agrandissement du territoire. Il est certain cependant que toutes les fois que les villes commerciales se sont confdres, elles ont eu pour but de conserver la paix et non de faire la guerre. (Approbation.) Telle fut la confdration des villes Ansatiques. Nous nous efforons maintenant de raliser une re nouvelle; nous cherchons, par la libert du commerce, accrotre nos richesses et notre prosprit, tout en accroissant les richesses et la prosprit de toutes les nations du monde. (Bruyantes acclamations.) Introduisez le principe de la libert commerciale parmi les peuples, et la guerre sera aussi impossible entre eux qu'elle l'est entre Middlesex et Surrey. Nos adversaires ont cess de nous opposer des arguments, du moins des arguments dignes d'une discussion srieuse. Mais, quoiqu'ils en soient venus admettre peu prs nos principes, ils refusent de les mettre en pratique, sous prtexte que ces principes, quelque justes et incontestables qu'ils soient, ne sont pas encore adopts par les autres nations. Ces Messieurs se lvent la Chambre des communes et nous disent que nous ne devons pas recevoir le sucre du Brsil et le bl des tats-Unis jusqu' ce que ces peuples admettent, sur le pied de l'galit, nos fers et nos tissus. Mais ce que nous combattons, ce n'est point les marchands brsiliens ou amricains, c'est la peste des monopoles intrieurs. (Acclamations prolonges.) La question n'est pas brsilienne ni amricaine, elle est purement anglaise, et nous ne la laisserons pas compliquer par des considrations extrieures. Telle qu'elle est, notre tche a assez de difficults.--Que demandons-nous? Nous demandons la chute de tous les monopoles, et d'abord, et surtout, la destruction de la loi-crale, parce que nous la regardons comme la clef de vote de l'arche du monopole. Qu'elle tombe, et le lourd difice s'croulera tout entier. (coutez, coutez.) Et qu'est-ce que le monopole? C'est le droit ou plutt le tort qu'ont quelques personnes de bnficier par la vente exclusive de certaines marchandises. (coutez, coutez.) Voil ce que c'est que le monopole. Il n'est pas nouveau, dans ce pays. Il florissait en Angleterre il y a deux cent cinquante ans, et la _loi-crale_ n'en est qu'une plus subtile varit. Le systme du monopole avait grandi au temps des Tudors et des Stuarts, et il fut renvers, il y a deux sicles et demi, au moins dans ses aspects les plus odieux, sous les efforts de nos courageux anctres. Il est vrai qu'il revtait, dans ces temps reculs, des formes navement grossires; on n'avait pas encore, cette poque, invent les ruses de l'_chelle mobile_ (coutez, coutez); mais ce n'en taient pas moins des monopoles, et des monopoles trs-lourds. Voici en quoi ils consistaient: les ducs de ces temps-l, un Buckingham, un Richmond, sollicitaient de la reine lisabeth ou du roi Jacques des lettres-patentes en vertu desquelles ils s'assuraient le monopole du sel, du cuir, du poisson, n'importe. Ce systme fut pouss une exagration si dsordonne que le peuple refusa de le supporter, comme il le fait aujourd'hui. Il s'adressa ses reprsentants au Parlement pour appuyer ses dolances. Nous avons les procs-verbaux des discussions auxquelles ces rclamations donnrent lieu, et quoique les discours n'y soient point rapports assez au long pour nous faire connatre les arguments qu'on fit valoir de part et d'autre, il nous en reste quelques lambeaux qui ne manquent pas d'intrt. Voici ce que disait un M. Martin, membre de la Ligue, assurment (rires), et peut-tre reprsentant de Stockport (nouveaux rires,) car il s'exprimait comme j'ai coutume de le faire. Je parle pour une ville qui souffre, languit et succombe sous le poids de monstrueux et intolrables monopoles. Toutes les denres y sont accapares par les sangsues de la rpublique. Tel est l'tat de ma localit, que le commerce y est ananti; et si on laisse encore ces hommes s'emparer des fruits que la terre nous donne, qu'allons-nous devenir, nous qu'ils dpouillent des produits de nos travaux et de nos sueurs, forts qu'ils sont des actes de l'autorit suprme auxquels de pauvres sujets n'osent pas s'opposer? (Acclamations.) Voil ce que disait M. Martin, il y a deux cent cinquante ans, et je pourrais aujourd'hui tenir pour Stockport le mme langage.--On nous fait ensuite connatre la liste des monopoles dont le peuple se plaignait. Nous y voyons figurer drap, fer, tain, houille, verre, cuir, sel, huile, vinaigre, fruit, vin, poisson. Ainsi ce que lord _Stanhope_ et le _Morning-Post_ appellent _protection de l'industrie nationale_, s'tendait toutes ses branches. (Rires et acclamations prolongs.) Le malin journaliste ajoute: Lorsque la liste des monopoles a t lue, une voix s'est crie: _et le monopole des cartes jouer!_ ce qui a fait rougir sir Walter Raleigh, car les cartes sont un de ses monopoles. Les hommes de cette poque taient dlicats sans doute; car, quoique nous ayons un lustre puissant la Chambre des communes, jamais, depuis que j'en fais partie, je n'ai vu le rouge monter au front de nos monopoleurs. (clats de rire.) Le journal continue: Aprs la seconde lecture de la liste des monopoles, M. Hackewell (autre ligueur sans doute) (rires) se lve et dit: Le pain ne figure-t-il point dans cette liste?--Le pain! dit l'un;--Le pain! s'crie un second.--Cela est trange, murmure un troisime.--Eh bien, reprend M. Hackewell, retenez mes paroles, si l'on ne met ordre tout ceci, _le pain y passera_. (Bruyantes acclamations.)--_Et le pain y a pass_, et c'est pour cela, Messieurs, que nous sommes runis dans cette enceinte. (Applaudissements prolongs.) Le journaliste continue: Quand la reine lisabeth eut connaissance des plaintes du peuple, elle se rendit au Parlement et le remercia d'avoir attir son attention sur un si grand flau. S'indignant ensuite d'avoir si longtemps t trompe par ses _varlets_ (c'est le terme dont elle jugea propos de se servir l'gard de ses ministres monopoleurs), pensent-ils, s'cria-t-elle, demeurer impunis, ceux qui vous ont opprims, qui ont mconnu leurs devoirs et l'honneur de la reine? Non, assurment. Je n'entends pas que leurs actes oppressifs chappent au chtiment qu'ils mritent. Je vois maintenant qu'ils en ont agi envers moi comme ces mdecins (rires, coutez, coutez) qui ont soin de relever par une saveur aromatique le breuvage amer qu'ils veulent faire accepter, ou qui, voulant administrer une pilule (cris rpts: coutez, coutez, c'est le docteur Tamworth), ne manquent pas de la dorer. (Rires universels et applaudissements.) Vraiment, on pourrait presque souponner dans ces paroles quelques rapports prophtiques avec un certain docteur homme d'tat de notre poque. (Nouveaux clats de rire.) Telle fut, Messieurs, la conduite de la reine lisabeth. Nous vivons maintenant sous une reine qui occupe dignement le trne de cette souveraine. (Acclamations.) J'ai la conviction que Sa Majest ne voudrait pas sanctionner personnellement un tort fait au plus pauvre ou au plus humble de ses sujets, et quoiqu'elle ne soit pas dispose, sans doute, venir la Chambre des lords pour y dnoncer ses ministres comme des varlets (rires), je crois qu'elle donnerait sans difficult son assentiment l'abolition absolue des lois-crales. (Applaudissements et cris rpts: Dieu sauve la reine!) Tels taient les privilges autrefois; aujourd'hui les monopoleurs, agissant suivant des principes identiques, si ce n'est pires, ont introduit de grands raffinements dans les dnominations des choses; ils ont invent l'_chelle mobile_ et le mot _protection_. En reconstruisant ces monopoles, l'aristocratie de ce pays s'est forme en une grande socit par actions pour l'exploitation des abus de toute espce; les uns ont le bl, les autres le sucre, ceux-ci le bois, ceux-l le caf, ainsi de suite. Chacune de ces classes de monopoleurs dit aux autres: Aidez-moi arracher le plus d'argent possible au peuple, et je vous rendrai le mme service. (coutez.) Il n'y a pas, en principe, un atome de diffrence entre le monopole de nos jours et celui d'autrefois. Et si nous n'avons pas russi nous dbarrasser des abus qui psent sur nous, il faut nous en prendre notre ignorance, notre apathie, ce que nous n'avons pas dploy ce mle courage que montrrent nos anctres dans des circonstances bien moins avantageuses, une poque o il n'y avait pas de libert dans les communes, et o la Tour de Londres menaait quiconque osait faire entendre la vrit. (coutez.) Quelle diffrence pourrait-on trouver dans les deux cas? Voici des hommes qui se sont rendus possesseurs de tout le bl du pays, qui ne suffit pas, selon eux-mmes, la consommation. Cependant ils n'admettent de bl tranger que ce qu'il leur plat, et jamais assez pour ne pas retirer le plus haut prix possible de celui qu'ils ont vendre. (coutez, coutez.) Que faisaient de plus les monopoleurs du temps d'lisabeth? Les monopoleurs de sucre ne fournissent pas au peuple d'Angleterre la moiti de celui qu'il pourrait consommer, s'il tait libre de s'en procurer au Brsil, prix dbattu, et en change de son travail. Il en est de mme pour le caf et autres articles de consommation journalire. Combien de temps faudra-t-il donc au peuple d'Angleterre pour comprendre ces choses et pour faire ce que firent ses anctres il y a plus de deux sicles? Ils renversrent l'oppression: pourquoi ne le ferions-nous pas? (Applaudissements.) Vraiment, je sens qu'il y a quelque chose de vrai dans ce que disait hier soir mon ami John Bright: Nous ne sommes, la Chambre des communes, que de beaux diseurs la langue mielleuse et dore. Nous ne savons pas parler comme les Martin et les Hackewell d'autrefois. (coutez! coutez!) Bien que, aprs tout, ce n'est point dans de rudes paroles mais dans de fortes actions qu'il faut placer notre confiance. (Applaudissements.) Ainsi que je vous le disais tout l'heure, lorsque nous demandons au gouvernement de mettre un terme ce systme, il nous envoie au dehors, au Brsil par exemple, et nous dit de dcider ce peuple recevoir nos marchandises contre son sucre; mais quelle est donc cette dception dont on nous berce depuis si longtemps? Quel est l'objet pratique de ces traits de commerce si attendus? Y a-t-il quelque pays, un degr de latitude donn, qui produise des choses que ne puissent produire d'autres pays dans la mme latitude? Pourquoi, je le demande, devons-nous nous adresser au Portugal, et lui donner le privilge exclusif de nous vendre ses vins, lui confrant ainsi un monopole contre nous-mmes? Pourquoi nous priver de l'avantage de la concurrence de notre voisine, la France, dont le Champagne est dcidment suprieur, dans mon opinion, au vin pais de Porto? (Applaudissements.) On nous dit qu'en donnant la prfrence au Portugal, nous forcerons la France rduire ses droits sur nos fils et tissus de lin. Mais cela ne pourrait-il pas avoir l'effet contraire? l'exprience en est faite. Voil plus de cent ans que nous avons conclu le fameux trait de Methuen, et au lieu de concilier les peuples il les a diviss, et a, plus que toute autre chose, provoqu ces guerres dsastreuses qui ont dsol l'Europe. Au lieu de forcer cette brave nation de l'autre ct du canal venir acheter nos produits, il n'a eu d'autre effet que de la dcider doubler les droits sur nos marchandises. (Approbation.) Non, non, agissons la faon des ligueurs du temps d'lisabeth. Renversons nos propres monopoles; montrons aux nations que nous avons foi dans nos principes; que nous mettons ces principes en pratique, en admettant, _sans condition_, le bl, le sucre et tous les produits trangers. S'il y a quelque chose de vrai dans nos principes, une prosprit gnrale suivra cette grande mesure, et lorsque les nations trangres verront, par notre exemple, ce que produit le renversement des barrires restrictives, elles seront infailliblement disposes le suivre. (Applaudissements.) Ce sophisme, qu'un peuple perd l'excdant de ses importations sur ses exportations, ou qu'un pays peut toujours nous donner sans jamais recevoir de nous, est de toutes les dceptions la plus grande dont j'aie jamais entendu parler. Elle dpasse les cures par l'eau froide et les machines volantes. (clats de rires.) Cela revient tout simplement dire qu'en refusant les produits des autres pays, de peur qu'ils n'acceptent pas nos retours, nous obissons la crainte que l'tranger, saisi d'un soudain accs de philanthropie, ne nous inonde jusqu'aux genoux de bl, de sucre, de vins, etc. (Applaudissements.) Au lieu de mesurer l'tendue de notre prosprit commerciale par nos exportations, j'espre que nous adopterons la doctrine si admirablement expose hier la Chambre des communes par M. Villiers, et que c'est par nos importations que nous apprcierons les progrs de notre industrie. (Approbation.) Quels sont les pays qui aient adopt le systme des libres importations, et qui ne tmoignent pas, par leur prosprit, de la bont de ce systme! Parcourez la Mditerrane. Visitez Trieste et Marseille, et comparez leurs progrs. Le commerce de Marseille est protg et encourag, comme on dit, depuis des sicles par la plus grande puissance du continent. Mais il n'a fallu que quelques annes Trieste pour dpasser Marseille.--Et pourquoi? parce que Trieste jouit de la libert d'importation en toutes choses. (Bruyants applaudissements.) Voyez Hambourg; c'est le port le plus important de toute la partie occidentale de l'Europe.--Et pourquoi? parce que l'importation y est libre! La Suisse vous offre un autre exemple de ce que peut la libert. J'ai pntr dans ce pays par tous les cts: par la France, par l'Autriche et par l'Italie, et il faut vouloir tenir ses yeux ferms pour ne pas apercevoir les remarquables amliorations que la libert du commerce a rpandues sur la rpublique; le voyageur n'a pas plutt travers la frontire, qu'elles se manifestent lui par la supriorit des routes, par l'activit et la prosprit croissante des habitants. D'o cela provient-il? de ce que, en Suisse, aucune loi ne dcourage l'importation. Les habitants des pays voisins, les Italiens, les Franais, les Allemands y apportent leurs produits sans qu'il leur soit fait la moindre question, sans prouver ni empchement ni retard. Et pense-t-on que pour cela le sol ait moins de valeur en Suisse que dans les pays limitrophes? J'ai constat qu'il valait trois fois plus qu'au del de la frontire, et je suis prt dmontrer qu'il y vaut autant qu'en Angleterre, acre par acre, et galit de situation et de nature, quoiqu'en Suisse la terre seule paye la moiti de toutes les taxes publiques. (coutez! coutez!) Et d'o vient cette grande prosprit? de ce que tout citoyen qui a besoin de quelques marchandises, de quelque instrument, ou de quelque matire premire, est libre de choisir le point du globe sur lequel il lui convient de s'en approvisionner. Je me souviens d'avoir visit, avec un ami, le march de Lausanne, un samedi. La ville tait remplie de paysans vendant du fruit, de la volaille, des oeufs, du beurre et toute espce de provisions. Je m'informai d'o ils venaient?--De la Savoie, pour la plupart, me dit mon ami, en me montrant du doigt l'autre rive du lac de Genve.--Et entrent-ils sans payer de droit? demandai-je.--Ils n'en payent d'aucune espce, me fut-il rpondu, ils entrent librement et vendent tant que cela leur convient. Je ne pus m'empcher de m'crier: Oh! si le duc de Buckingham voyait ceci, il en mourrait assurment. (Rires et acclamations.) Mais comment ces gens-l reoivent-ils leur payement? demandai-je, car je savais que le monopole fermait hermtiquement la frontire de Savoie, et que les marchandises suisses ne peuvent y pntrer. Pour toute rponse, mon ami me mena en ville dans l'aprs-dne, et l, je vis les paysans italiens fourmillant dans les boutiques et magasins, o ils achetaient du tabac, des tissus, etc., qu'on arrangeait en paquets du poids de 6 livres environ, pour en faciliter l'entre en fraude en Italie. (Rires.) Eh bien, si vous ouvrez les ports d'Angleterre, et si les autres nations ne veulent pas retirer les droits qui psent sur nos produits, j'ose prdire que les trangers qui nous porteront du bl ou du sucre rapporteront de nos marchandises en ballots de 6 livres, pour viter la surveillance de leur douane. Mais, aprs tout, ce ne sont l que des excuses et de vains prtextes; nous y sommes accoutums, nous y sommes prpars, on ne peut plus nous y prendre; et le mieux est de ne pas les couter. Sommes-nous d'accord sur ce point, qu'il est juste de renverser le monopole? Qu'on ne nous parle pas de la Russie, du Portugal ou de l'Espagne; nous nous en occuperons plus tard (bien, bien); nous ne manquons pas chez nous d'ennemis d'une pire espce (bravos); ne perdons pas de vue l'objet de notre association, qui est d'emporter le retrait des lois-crales, _absolument, immdiatement et sans condition_[30]. Si nous renoncions au mot _sans condition_, nous aurions un nouveau dbordement de prtextes chaque semaine. [Note 30: Le mot: _unconditional_ (sans condition), adopt par la Ligue, se rapporte l'tranger et signifie: sans demander des concessions rciproques.] Ici l'orateur rend compte de la tourne qu'il a faite dans les districts agricoles et de l'tat de l'opinion parmi les fermiers. J'ai assist dans le comt de Hertford, un meeting o taient runis plus de deux mille fermiers; il avait t annonc longtemps l'avance. Je m'y suis prsent seul (applaudissements) sans tre accompagn d'un ami, sans avoir une seule connaissance dans tout le comt. (Bravos.) Nous nous runmes d'abord dans le _Shire Hall_ (salle du comt); mais n'tant pas assez spacieuse, nous tnmes le meeting ciel ouvert, Plough-Meal o se font ordinairement les lections. Je pris ma place sur un wagon; je dbitai mon thme pendant prs de deux heures (rires et applaudissements); et sur le champ mme o, il y a prs de deux ans, la fine fleur de la chevalerie du comt, sous la bannire du _conservatisme_, fit lire par les fermiers trois partisans du monopole et de la protection, sur ce mme champ, je plaidai, il y a une semaine, la cause de l'abrogation totale et immdiate des lois-crales. (Applaudissements.)... Les fermiers se divisrent; les uns parlrent pour, les autres contre; je ne pris plus aucune part aux dbats et abandonnai entirement la discussion elle-mme. Vous avez su qu'au moment du vote, la motion en faveur du maintien de la protection n'avait pas runi plus de douze suffrages. Ici M. Cobden annonce qu'un des fermiers de Hertford, M. Latimore, est auprs de lui et se fera entendre pendant la sance. L'assemble applaudit avec enthousiasme. M. Cobden continue: Saisissons cette occasion, puisque nous avons parmi nous un reprsentant de cette digne et excellente classe d'hommes, de lui exprimer les sentiments dont nous sommes anims pour l'ordre dont il est un membre si distingu. Disons la _landocratie_ du pays, qui prtend maintenir son injuste suprmatie,--je dis injuste, parce qu'elle se fonde sur le monopole,--disons-lui qu'il n'est plus en son pouvoir de sparer, d'exciter l'une contre l'autre ces deux grandes classes industrieuses, les manufacturiers et les fermiers (applaudissements), identifis dsormais dans les mmes intrts publics, conomiques et sociaux. Prsentons la main de l'amiti M. Latimore et l'ordre auquel il appartient, et qu'il soit bien convaincu que toute la puissance qu'exerce la Ligue sur l'opinion publique, sera employe obtenir pour les fermiers la mme justice que nous rclamons pour nous-mmes. Le temps approche o, industriels et fermiers, serrant leurs rangs, marcheront cte cte l'attaque des monopoles. (Applaudissements.) Souvenez-vous de mes paroles! le temps approche o la foule des fermiers, mle la foule des Ligueurs, tous anims de la mme ardeur, tous sous le poids de la mme anxit, attendront dans les couloirs de la Chambre des communes le dnoment de cette grande question; et j'avertis la landocratie qu'elle se trompe compltement si elle compte sur le concours de ses tenanciers pour combattre la population urbaine, quand elle se lve pour la cause de la justice. J'en ai vu assez pour tre assur que c'est autour des chteaux de l'aristocratie que se trouvent les penchants les moins aristocratiques. Que les lois-crales oprent quelque temps encore leur oeuvre destructive parmi les fermiers, et je ne voudrais pas tre charg de braver l'indignation morale qui s'lvera des districts agricoles... Je voudrais bien savoir o les landlords iront dsormais chercher leur appui. Je les ai combattus jusque dans leurs places fortes. (Applaudissements.) Je les ai rencontrs dans les comts de Norfolk, de Hertford et de Somerset. (Applaudissements.) La semaine prochaine je serai dans le Buckinghamshire, la semaine d'aprs Dorchester, et le samedi suivant dans le Lincoln. (Applaudissements.) Je l'annonce ici publiquement. Je sais que les landlords n'ont pas vu jusqu'ici mes prgrinations avec indiffrence, et quand ils n'ont pas dtourn nos fermiers d'assister nos meetings, ils les ont engags y occasionner du dsordre. Je leur dis publiquement o je vais, et ils n'osent pas venir m'y regarder en face. S'ils n'osent pas justifier leur loi en prsence de leurs propres tenanciers, o donc pouvons-nous esprer de les rencontrer, si ce n'est la chambre des communes et la chambre des lords?... J'ai eu un attachement si passionn pour la libert du commerce, que je n'ai jamais regard au del; mais il y a des hommes qui regardent au del et qui comptent sur la Ligue pour une oeuvre bien autrement radicale que celle qu'elle a en vue. Je n'ai pas d'avis donner l'aristocratie de ce pays; mon affection pour elle ne va pas jusque-l; mais si elle ferme les yeux, dans son orgueil, sur le travail qui s'opre au-dessous d'elle, elle verra peut-tre la question se porter fort au del d'une simple lutte de libert commerciale, par des hommes qui, aprs avoir accompli une utile rforme, en poursuivront une autre bien autrement profonde. (Acclamations.) Si l'on persvre dans ce systme, alors que le pays rend contre lui un tmoignage unanime, je rpte ici ce que j'ai dit dans une autre enceinte (bruyantes acclamations), la responsabilit tout entire en retombera sur le pouvoir excutif (applaudissements), et cette responsabilit deviendra tous les jours plus terrible. (Nouveaux applaudissements.) Sir Robert Peel dirige le gouvernement en sens contraire de ses propres opinions. (Assentiment.) Je n'incrimine les intentions de personne; j'observe la conduite des hommes publics, et c'est sur elle que je les juge. Mais quand je trouve qu'un ministre suit une marche diamtralement oppose ses opinions avoues, j'ai le droit de m'enqurir de ses intentions, parce qu'alors sa conduite n'est pas dirige par les rgles ordinaires. Et de qui se sert-il pour faire triompher ses rsolutions? il les obtient d'une majorit brutale. Je dis _brutale_, parce qu'elle est irrationnelle; et je ne l'appelle pas irrationnelle parce qu'elle ne s'accorde pas avec moi, mais parce qu'elle suit un chef qui s'accorde avec moi en principe, et adopte une autre marche en pratique. Le ministre qui dirige l'administration avec un tel instrument, sachant qu'il est le produit de l'intrigue, de l'erreur et de la corruption, lorsqu'il voit les mmes hommes, autrefois tromps par ses cratures, s'assembler aujourd'hui la clart du jour, et, au milieu de l'aristocratie cheval, voter comme un seul homme contre cet odieux systme, ce ministre, dis-je, encourt une immense responsabilit. L'orateur annonce que le thtre de Drury-Lane n'est plus la disposition de la Ligue; et rpondant aux personnes qui voudraient que les meetings se tinssent en plein air, il dit: Les personnes se mprennent sur ce qui constitue l'opinion publique, qui disent que des meetings Islington-Green auraient plus d'influence que ceux-ci. Ce ne sont pas les tacticiens de l'cole moderne qui pensent qu'une grande question d'intrt public peut tre rsolue devant une arme de trente quarante mille hommes rassembls Islington ou ailleurs. Mon opinion est que depuis la rforme lectorale, qui a mis la puissance politique aux mains de plus d'un million de personnes appartenant la classe claire de ce pays, si cette classe veut agir, sa puissance ne sera pas branle, ni par les efforts de l'aristocratie d'un ct, ni par les dmonstrations populaires de l'autre.--Sans vouloir ngliger la coopration d'aucune classe, je pense que ceux qui veulent emporter une grande question, doivent le faire prcisment par cette classe dont je suis en ce moment entour. Les applaudissements de la foule, l'enthousiasme manifest par un grand choeur de voix humaines, Islington, pourraient bien nous amuser ou flatter notre amour-propre, mais si nous sommes anims d'une passion sincre, si nous voulons faire triompher la libert, ainsi que nous y avons engag nos fortunes, et s'il le faut, nos vies, alors nous prendrons conseil de quelque chose de mieux que de la vanit, et nous choisirons parmi nos moyens ceux qui sont les plus propres amener le succs. Rien n'est plus propre le garantir que de semblables runions. C'est un axiome parmi les auteurs dramatiques, que le jugement du public est sans appel. Au foyer, les critiques peuvent diffrer et se combattre. Mais si la pice a russi Drury-Lane, elle russira dans tout le royaume. Vous devez bien penser que ce n'est pas sans quelque anxit que nous avons port notre oeuvre devant vous. Mais forts de nos prcdents, nous rappelant que le succs n'avait jamais manqu nos dmarches les plus hardies, nous rsolmes d'affronter votre jugement Drury-Lane. Vous l'avez prononc, ce jugement, aprs plusieurs preuves ritres. De semaine en semaine votre enthousiasme a grandi; de sance en sance, les dames, cette meilleure partie de la cration, sont venues en plus grand nombre sourire nos efforts. (Acclamations.) Maintenant, qu'ils nous retirent l'usage de cette enceinte privilgie!--Nous les remercions de ce qu'ils ont fait.--Vous avez condamn le monopole; votre verdict est prononc.... Il n'en sera pas fait appel. (L'honorable gentleman s'assoit au milieu des acclamations enthousiastes. L'assemble se lve dans un tat d'excitation tumultueux qui se prolonge plusieurs minutes.) MM. LATIMORE et MOORE prennent successivement la parole. MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE LA SALLE DE L'OPRA. 13 mai 1843. l'occasion de la discussion sur les lois-crales, discussion qui a occup cinq sances entires de la Chambre des communes et qui n'est pas encore termine, la Ligue s'est runie, samedi 13 mai, la salle de l'Opra. Aprs un discours loquent de M. Fox, la parole est M. Cobden. M. COBDEN: C'est avec surprise que j'ai vu figurer mon nom sur l'affiche de la distribution des rles. (Rires.) Notre prsident est d'un despotisme achev, et ne laisse ni voix dlibrative ni voix consultative ce sujet. Si j'tais libre, j'aimerais mieux, pardonnez-le-moi, aller me reposer, car il tait cinq heures ce matin quand je suis sorti du Parlement, aprs avoir assist une scne..... comment la qualifierai-je?..... Une scne digne des btes sauvages d'phse. (Rires et applaudissements.) Ce n'est pas d'ailleurs une tche aise que de succder M. Fox. Je regrette qu'il ne puisse pas rpter, lundi prochain, l'loquent discours que vous venez d'entendre, la Chambre des communes, o son grand talent, vous en conviendrez avec moi, devrait lui assurer une place. Mais quoique l'occasion lui en soit refuse, je pense qu'il en sera dit quelque chose lundi soir, car autant les membres du Parlement sont impatients de la critique qui s'attache leurs _reprsentations_ de Saint-Stephen, autant ils aiment critiquer nos _reprsentations_ de Drury-Lane et de l'Opera-House. Il n'a gure t question d'autre chose dans les derniers dbats, et nos oprations sont devenues le thme favori du Parlement. Un autre sujet inpuisable pour ces Messieurs, c'est le blme et les plaintes dirigs contre le reprsentant de Stockport. (Rires.) Je ne suis pas surpris que les membres des communes supportent impatiemment la critique du public, et puisque leurs belles manires devaient se manifester par une violence si inusite, ils ont agi prudemment d'exclure de l'enceinte lgislative les trangers et les journalistes.--Je voudrais que mes compatriotes de la classe ouvrire eussent t derrire les coulisses pour voir comment se comportent, en quelques occasions, ceux qui se disent leurs suprieurs. (Rires et applaudissements.) Je ne sais vraiment que vous dire sur le fond de la question; je me sens tout fait dans la thse de sir Robert Peel. Je n'ai pas de nouveaux arguments faire valoir, et je ne puis que vous chanter toujours le mme refrain. (Rires.) Mais, croyez-moi bien, les plus vieux arguments sont les meilleurs. (coutez! coutez!) Le tout est de les bien comprendre. Je ne suis pas bien sr que vous ayez aucune raison, ni mme aucun droit obtenir la libert des changes, si vous ne la comprenez parfaitement, si vous ne la dsirez avec ardeur. Mais, une chose dont je suis sr, c'est qu'en l'absence de cette intelligence et de cette volont, vous l'auriez aujourd'hui, que vous la perdriez demain.--Je vais donc continuer mon cours; ce sera sans doute toujours le vieux refrain. Mais je vois parmi vous des jeunes gens; pourquoi ne les instruirions-nous pas? pourquoi ne les mettrions-nous pas mme de convertir les vieux monopoleurs, en retournant leurs foyers? (Approbation.) Qu'est-ce que le monopole du pain? c'est la disette du pain. Vous tes surpris d'apprendre que la lgislation de ce pays, ce sujet, n'a pas d'autre objet que de produire la plus grande disette de pain qui se puisse supporter? et cependant ce n'est pas autre chose. (coutez! coutez!) La lgislation ne peut atteindre le but qu'elle poursuit que par la disette. Ne vous semble-t-il pas que c'est assez clair?--Quelle chose dgotante de voir la Chambre des communes....., je dis dgotante ici, ailleurs le mot ne serait pas parlementaire. Mon ami, le capitaine Bernal, leur a dit le mot en face; mais rappel l'ordre par le prsident, il a d s'excuser et retirer l'expression. Mais allez, comme je l'ai fait, d'abord la barre de la Chambre des lords, et puis la Chambre des communes, et vous verrez que le fond de leurs discours c'est: rentes! rentes! rentes! chert! chert! chert! rentes! rentes! rentes! (Rires et applaudissements.) Qu'est-ce que cela signifie? Voil une collection de grands seigneurs, de dignes gentilshommes assurment, et faisant figure sur les coussins de soie de la Chambre des lords, mais, du reste, ne dpassant gure le niveau de l'intelligence ordinaire, et fort peu au-dessus de la mdiocrit, selon ce que j'en puis savoir, en vertus et en connaissance;--mais enfin les voil. Et que sont-ils?--des marchands de bl et de viande. (Bruyants applaudissements.) C'est l ce qui les fait vivre, et ils vont la lgislature, pour assurer, par acte du parlement, un prix lev, un prix de monopole, la chose qu'ils mettent en vente. C'est l leur grande affaire. Ce que je dis peut n'tre pas parlementaire, mais c'est la vrit. (Applaudissements.) Voil encore de grands seigneurs la Chambre des communes, trs-dignes gens sans doute, et qui reprsentent fidlement les lumires et les vertus de leurs commettants. Cependant, je suis fch de le dire, la plupart d'entre eux tirent leurs revenus de la vente des bls et des bestiaux; et quelle a t leur occupation pendant toute cette semaine? de combattre vigoureusement pour maintenir, par acte du Parlement, le prix de leurs marchandises. (Applaudissements.) S'il y avait un Pasquin sur les murs de Saint-Stephen, j'crirais en vers, au-dessus de son effigie: _Ici rsident les marchands de grains_.--Vous ne voyez pas les hommes qui ont des cotons, des draps, des soieries, ou des fers vendre, quelle que soit la dtresse de leur commerce, entrer d'un pas dlibr la Chambre des communes, et y faire des lois pour s'assurer des prix levs; pourquoi les matres de forges, les imprimeurs sur toffes, n'auraient-ils pas aussi leur chelle mobile? Ils pourraient s'adjuger 1 sh. 2 d. de protection. Et pourquoi pas 1 sh. 6 d.? on peut bien tre gnreux quand on l'est envers soi-mme. Mais il n'y a pas jusqu'aux grooms qui gardent leurs chevaux la porte de la Chambre qui ne riraient aprs eux. Pourquoi donc tolrez-vous que les grands seigneurs aillent la Chambre des communes, et convertissent en une halle ce qui devrait tre le temple de la justice? (Approbation.) Pourquoi le peuple tolre-t-il cela? parce que, fascin par le vieux systme fodal, il voit avec indulgence, que dis-je? avec vnration, de la part des possesseurs du sol, des actions pour lesquelles il honnirait les hommes qui dirigent, dans la boutique ou l'atelier, une honnte industrie. (Applaudissements.) Mais mon devoir est d'instruire les enfants mmes, afin que, rentrs chez eux, ils catchisent jusqu' leurs grand'mres. (clats de rire.) Ces enfants entendront dire sans doute que la protection n'a pas pour but d'lever le prix du bl, mais d'en augmenter la production intrieure. Et comment veut-on arriver ce rsultat? d'abord le moyen est bizarre, et le sens commun peut trouver trange qu'on essaye de procurer l'abondance en excluant l'abondance. (coutez!) Mais voyons les effets. Le peuple est-il nourri de pain blanc? Selon le docteur Marsham, cinq millions d'habitants vivent de pain d'avoine, et cinq autres millions de pommes de terre. Que l'enfant revienne donc vers sa grand'mre, et qu'il lui dise: Le plan a failli, car le peuple n'est pas nourri. Quelle objection peut-on faire alors l'essai de notre plan, en laissant entrer le bl tranger? Qui le mangera? Ce ne sont pas sans doute ceux qui assistent ce meeting; ils en ont plus qu'il ne leur en faut. Si donc il en entre davantage, il sera consomm par ceux qui n'en mangent pas assez ou ceux qui n'en mangent pas du tout. (Applaudissements.) Donc, laissez arriver le bl. Mais ici vous tes assaillis d'un dbordement d'arguments tirs des charges qui psent sur le sol, du danger de dpendre de l'tranger, du dveloppement exagr des machines, etc. La rponse laquelle l'enfant doit se tenir attach, est celle-ci: Toutes ces choses peuvent tre trs-fcheuses, mais rien n'est plus fcheux que la raret des aliments; il pourrait tre bon de ne pas dpendre de l'tranger, si nous ne dpendions pas de gens qui nous traitent plus mal chez nous. Mes malheureux commettants de Stockport dpendent de la production intrieure, et ils se trouvent si mal nourris, depuis tantt cinq ans, qu'ils aimeraient mieux dpendre des Russes, des Polonais, des Allemands ou des Amricains, ou de quelque nation que ce soit sur la surface de la terre, plutt que de se fier aux nobles marchands qui ont rig le systme exclusif. Mais les landlords objectent qu'ils payent de plus lourdes taxes que les autres classes de la socit. En admettant que, possdant le pouvoir de manipuler les taxes, ces anges de dsintressement les aient toutes places sur leurs propres paules, comme Sancho Pana; eh bien! dans ce cas mme, qu'ils les rectifient, qu'ils les fassent passer sur d'autres; mais cela ne justifie point la raret des aliments. Il y a une autre grande duperie mise en avant par l'ennemi, et qui a tromp beaucoup d'enfants de tous ges. C'est la question des machines. Mais une aiguille est une machine, un d coudre est une machine, c'est un grand progrs sur l'ongle du pouce. (Rires.) J'ai toujours trouv que les plus grandes clameurs contre les machines partent de gens qui, d'une faon ou d'une autre, se servent de machines pour leurs propres affaires. Mais ils ont entendu parler de quelque merveilleuse invention dans le nord de l'Angleterre, et les monopoleurs se sont empresss de les mettre sur une fausse qute, en leur persuadant que c'est l ce qui nuit au peuple, et non la taxe du pain. J'ai rencontr Yarmouth un de ces hommes qui vont vocifrant contre les machines. Je lui demandai de quelle espce de machine il se plaignait; il me rpondit: Du power-loom. Vous en servez-vous Yarmouth? lui dis-je.-- Yarmouth, nous ne tissons ni ne filons, mais nous prenons du poisson.--Et quel poisson?--Du hareng.--De quoi vous servez-vous pour le prendre?--De filets, et de trs-grands filets encore.--Pourquoi ne vous servez-vous pas de lignes et d'hameons? (Acclamations.)--La rponse me prouva qu'il est dangereux de s'immiscer dans les affaires des autres, car un vieux pcheur prit ma question en trs-mauvaise part, et me dit: Nous n'avons que faire d'hameons.--Mais pourquoi? insistai-je.--Parce que ce serait trop de peine, rpondit le vieux pcheur.--Voil tout le secret; voil aussi la raison pour laquelle on ne file plus avec la quenouille et le fuseau.--Ce serait trop de peine. En ce qui concerne le manque d'emploi occasionn par les machines, il n'y a jamais eu de plus grande mprise depuis le commencement du monde. Il y a dans le comt de Lancastre un million cinq cent mille habitants, dont cinq cent mille n'y sont pas ns, mais sont venus des comts o les machines sont inconnues, vers celui o les inventions les plus merveilleuses pargnent de plus en plus le travail de l'homme. C'est l que la population s'est le plus rapidement accrue depuis vingt ans. Que pensez-vous que soient devenus les enfants dans les villages o la population se montre stationnaire? Il y a, dans les districts ruraux du Lancastre, des villages qui ne sont pas maintenant plus populeux qu' l'poque o Guillaume le Conqurant fit dresser le doomsday-book. Cela peut paratre tonnant, mais cela est vrai. Un de mes amis, qui est ct de moi, s'est beaucoup occup de rfuter cette erreur. Il a pris la peine de parcourir une grande partie du Lancastre, principalement l o les machines n'ont pas t introduites; il a compuls les registres des baptmes et des funrailles, et il a trouv, en gnral, trois naissances contre deux dcs; qu'est donc devenue cette population excdante? Elle a afflu vers Blackburn, vers Bolton, vers les villes o elle a t employe par ces mmes machines qu'on accuse de dtruire l'emploi des bras. Je vous dirai quelle est l'utilit des machines: c'est d'accrotre la puissance de la production; mais mesure qu'elles se multiplient, il faut que le march du monde s'ouvre devant nous. Si nous avions la libert du commerce, chaque perfectionnement mcanique serait suivi d'une diminution dans le prix de revient du produit, diminution qui mettrait le marchand mme de lui trouver de nouveaux dbouchs. Le bon march toujours croissant pousserait toujours nos produits plus loin vers les extrmits du globe.-- 1 shilling, tel article peut tre envoy en Allemagne;--rduisez-le 8 d., et il ira en Italie; diminuez-le jusqu' 6 d., et il pntrera en Turquie;-- 4, il se montrera en Perse; 2, il pntrera jusque dans les rgions les plus loignes de l'Asie centrale. (Bruyants applaudissements.) Mais comment le marchand pourrait-il tendre ses oprations, s'il ne lui tait pas permis de rapporter chez nous, en change de nos produits, les produits que les autres peuples ont nous donner? Le _statute-book_ laisse nos ngociants exploiter le monde entier, y chercher des objets de convenance et de luxe pour la classe riche; mais il ne permet pas qu'ils rapportent cette denre, qui, parmi toutes les autres, pourrait contribuer au bien-tre et au bonheur des ouvriers et de leurs familles, et cependant c'est le rude travail de leurs mains calleuses qui paye ces superfluits qu'on tolre, comme il payerait les denres utiles qu'on exclut. Les lgislateurs donnent un libre accs aux objets de luxe qui peuvent dcorer leurs personnes et embellir leurs fastueux palais: mais pourquoi dfendent-ils l'entre du bl? Pourquoi empchent-ils la Russie, la Pologne, l'Amrique de nous fournir du bl? Pourquoi? Parce qu'ils sont marchands de bl! Ils devraient inscrire sur la porte de leurs demeures ces mots: Marchands de bl; aucune concurrence n'est permise. (Bruyantes acclamations.)--Je vous ai dit que les tourdis qui se laissent prendre de pareilles jongleries, ne sont que des enfants, quel que soit leur ge, et en effet, ne faut-il pas tre bien novice, que ce soit faute d'annes ou faute d'intelligence, pour tomber dans des piges aussi grossiers? Les lois-crales affectent galement toute la communaut, et la _taxe du pain_ cote plus aux habitants de Londres qu' tous ceux du Lancastre; et n'est-ce point une vritable purilit que de se laisser mettre sur une fausse qute, et d'aller chercher la cause du mal dans le Lancastre, sans regarder autour de nous et chez nous? Mais enfin, admettons que les machines aient l'effet qu'on leur attribue;--condamnons ces puissantes inventions, ces merveilleuses applications de la science, qui ont arrach l'espce humaine l'tat sauvage, et qui ont fait, pour ainsi dire, le fer lui-mme participant de la vie; ne voyons dans ces merveilles que maldictions pour le pays; levons-nous contre la Divinit elle-mme: reprochons-lui d'avoir souffl dans l'esprit humain le dsir et la facult de s'lever dans le champ indfini des dcouvertes; accordons tout cela. Qu'en rsultera-t-il? Est-ce que les choses en iront mieux, parce qu'une _taxe sur le pain_ viendra ajouter ses nuisibles effets aux nuisibles effets de ces machines maudites? (Vhmentes acclamations.) Je le rpte, il n'y a que l'enfance, l'enfance morale, qui puisse tre dupe de ces clameurs contre les machines, puisque nos maux sont les mmes, que les machines soient une maldiction, ou qu'elles soient un bienfait; puisqu'ils psent galement sur nous tous, soit que nous travaillions avec nos dents et nos ongles, soit que nous appelions notre aide les forces des vents et de la vapeur,--et ce que je dis des machines, je le dis aussi de toutes autres clameurs leves pour faire perdre de vue le grand flau, la grande iniquit:--la raret des aliments. Quelques personnes parlent d'un changement dans la valeur des espces mtalliques. Nous ne nous y opposons pas; mais ce dont souffre le pays, ce n'est pas la raret du numraire, c'est la raret des _aliments_, et jamais nos efforts ne se ralentiront, jusqu' ce que nous ayons renvers toutes les barrires qui nous en sparent. (Bruyantes acclamations.) J'appelle une lourde responsabilit, comme chrtien et comme citoyen, sur quiconque nglige de plaider l'abrogation de la loi-crale. Je ne veux pas qu'on infre de mes paroles qu'il n'y a pas, selon moi, des hommes consciencieux parmi nos adversaires; mais, dans l'tat prsent du pays, la neutralit n'a pas d'excuse. Une loi, parmi les Spartiates, condamnait mort les citoyens qui ne prenaient pas parti dans les grandes questions d'intrt public. Quoique la Ligue n'entende pas infliger ceux qui restent neutres d'exclusion physique, il est une exclusion civile dont elle frappera les citoyens qui n'entrent pas dans ses rangs. Si les banquiers, les armateurs et les marchands de la cit de Londres ne trouvent pas de loisirs pour tudier cette grande question, qu'ils soient moralement dposs du rang qu'ils occupent dans l'opinion publique, qu'ils descendent dans l'estime de leurs concitoyens au niveau de leurs commis et de leurs portiers; ils ne mritent pas d'tre levs sur un pidestal d'or pour tre vnrs comme des idoles. Qu'ils soient jugs selon leur mrite. (Applaudissements.) Tout homme qui comprend la question doit sortir de l'inaction et s'efforcer de rallier ses semblables la vrit, car ce n'est que par la force de l'opinion que cette grande rforme peut tre rsolue. Il n'est personne qui ne puisse beaucoup pour l'avancement de notre cause. Des hommes, dont les noms taient jusqu'ici inconnus, ont rendu de grands services en propageant autour d'eux les doctrines de la libert commerciale. Je citerai un membre de la Socit des Amis, qui, depuis deux annes, a mis distribuer les pamphlets de la Ligue une prodigieuse activit. Il a parcouru pied tout le pays, depuis le comt de Warwick jusqu'au Hampshire, et a dissmin partout les vrits et les lumires. Avec le secours de tels auxiliaires, il nous est bien permis d'entretenir l'espoir d'un triomphe prochain et dfinitif. Cet humble serviteur de notre oeuvre n'a t dirig que par la conscience d'accomplir envers ses frres un grand devoir de charit. (Bruyantes acclamations.) Voil un homme qui ne verserait pas une goutte de sang, mme pour dfendre sa propre vie, qui a visit plus de vingt mille maisons, y a dpos le germe de la vrit et de la justice, et qui, pour cette grande cause, a support plus de fatigues et de travaux que ne fit jamais le duc de Wellington lui-mme. (Nouvelles acclamations.) Et quand le monde saura apprcier la vraie moralit des actions, c'est la mmoire de ce quaker obscur et modeste, plutt qu' celle de Wellington, qu'il dressera des statues. (Bravos.) Cet homme excellent, de mme que beaucoup d'autres de ses frres en religion, s'est efforc de propager les principes de la Ligue, non-seulement parce qu'il croit que la libert commerciale fera descendre l'aisance et le bien-tre dans la masse du peuple, mais encore parce qu'il la considre comme le seul moyen humain d'unir toutes les nations par les liens d'une paix durable, de faire cesser jamais le flau de la guerre et d'extirper du sein des nations cette force brutale qui, maintenue sous prtexte de les dfendre, retombe sur elles d'un poids accablant, sous la forme de marine militaire et d'arme permanente, funestes et prodigieuses crations qui n'ont servi jusqu'ici qu' lever par une route sanglante les Clives et les Wellington. (Acclamations prolonges.) Vous avez entendu dire, dans le dernier dbat du Parlement, que le principe de la libert des changes, quoique vrai, ne s'adaptait pas aux circonstances actuelles. Un honorable membre a dit que c'tait la vrit abstraite et sans application aux temps modernes. (coutez! coutez!) Quoi donc! Faut-il conclure de l que nos chambres lgislatives n'ont rien de commun avec la justice et la vrit? La mission du Parlement est de faire justice; et depuis quand la justice n'est-elle point applicable la population de ce pays? Voulez-vous savoir pourquoi la justice n'est pas applicable? C'est que la plupart des membres de cette assemble sont intresss au maintien de l'injustice. Le chef des monopoleurs s'est lev dans la chambre et il a dit en propres termes au ministre de sa cration: Tu iras jusque-l, tu n'iras pas plus loin. Que penser d'un premier ministre qui se soumettrait une telle domination? (Tonnerre d'applaudissements.) Pour moi, si je me complais dans la dfense du grand principe de la libert, c'est que, dans ma profonde conviction, il implique les plus chers intrts de l'humanit; il tend unir de plus en plus les nations de la terre, faire prvaloir la paix, la moralit, la sage administration; saper la domination des classes privilgies. J'en appelle mon pays, j'adjure tous nos concitoyens de se rallier ce grand mouvement contre le monopole, s'ils veulent partager la douce satisfaction qui nat de l'accomplissement d'un devoir et de la conscience qu'on n'a point refus aide et assistance la cause de l'humanit. (Applaudissements.) Au mois d'octobre 1843, la ville de Londres dut procder l'lection d'un membre de la Chambre des communes. Le candidat tait M. Baring, chef de la premire maison de banque d'Angleterre, frre de lord Ashburton, appuy tout la fois par l'aristocratie, la banque, le haut commerce, le monopole et le gouvernement. C'est dans ces circonstances que la Ligue voulut essayer ses forces et son influence. Elle suscita pour concurrent M. Baring un de ses membres, M. Pattison. Un grand meeting tenu Liverpool, le 4 octobre, prit l'unanimit la rsolution suivante: Qu'une vacance ayant lieu dans la reprsentation de la cit de Londres, ce meeting remontrera srieusement aux lecteurs de la mtropole qu'ils sont appels exercer leurs droits dans un moment dcisif; qu'il importe que la premire cit commerciale du monde dise si elle entend soutenir un ami ou un ennemi de ce commerce qui est la base de sa grandeur; que ce meeting fera un appel aux citoyens de Londres pour qu'ils accordent leurs suffrages un avocat de _l'abolition totale, immdiate et sans condition des lois-crales, et de tous les monopoles_, et pour qu'ils aident ainsi les amis de la libert commerciale faire consacrer le droit, pour tout Anglais, de disposer du fruit de son travail sur le march du monde. Ds que cette rsolution fut prise, la Ligue commena _agiter_, comme elle a coutume de le faire dans toutes les circonstances importantes. Il n'entre pas dans notre sujet de consigner ici tous les pisodes cette lutte. Les principaux traits s'en sont reproduits dans la sance tenue Covent-Garden le 10 octobre, sance dont nous donnons un extrait. On sait d'ailleurs que la Ligue remporta un signal triomphe par la nomination de M. Pattison. GRAND MEETING COVENT-GARDEN. Octobre 1843. L'objet spcial de ce meeting explique l'affluence extraordinaire qu'il attire. Malgr qu'il ait t construit des galeries supplmentaires, la salle ne peut contenir la moiti des personnes qui se prsentent. sept heures, M. Villiers, m. P., monte au fauteuil et prononce un discours frquemment interrompu par les applaudissements. M. COBDEN ....... Le prsident vous a clairement expliqu l'objet de ce meeting. Nous ne cherchons pas cacher que notre but est d'en appeler vos suffrages, de rclamer votre concours lectoral. vrai dire, tous nos meetings ont un caractre lectoral. Mais, dans cette circonstance, tous les lecteurs de Londres ont t invits assister la sance..... Nous sommes venus vous demander si vous voulez donner vos voix au _monopole_ ou la _libert_. Par libert, nous n'entendons pas l'abolition de tous droits de douane, ainsi que l'un de vos candidats, M. Baring, nous l'impute, sans doute par ignorance. Nous avons rpt mille fois que nous n'aspirons point arracher de la douane les agents de Sa Majest, mais les agents que des classes particulires y ont introduits dans leur intrt priv, et pour y percevoir des droits qui ne vont pas au trsor public. (Applaudissements.) Il y a quelque chose de si videmment juste et honnte dans notre cause, que tout crivain qui se recueille dans le silence du cabinet, et qui aspire voir son oeuvre survivre au terme d'une anne, est d'accord avec nous en doctrine. Bien plus, nous avons assez vcu pour voir les hommes d'tat les plus pratiques, pendant qu'ils sont aux affaires, amens par la force de la logique et les lumires de leur sicle, admettre la justesse de notre principe, quoiqu'ils condescendent bassement gouverner par le principe oppos. Il y a plus encore; vos candidats, aussi bien M. Baring que M. Pattison, se placent en thorie sur le mme terrain. Il n'y a entre eux que cette diffrence: l'un promet d'tre consquent avec lui-mme, et l'autre s'y refuse. (Bruyants applaudissements.) Eh bien! nous venons demander si vous voulez choisir pour votre reprsentant un homme qui, reconnaissant la justice de la libert en matire d'changes, nous la refuse nanmoins. Le prfrez-vous un homme qui s'engage mettre d'accord sa conduite et ses opinions?--M. Baring admet que nos principes sont vrais, _in abstracto_; cela veut dire que sa pratique sera fausse _in abstracto_. (Applaudissements.) Quoi! avez-vous jamais ou parler d'un pre qui enseigne ses enfants l'obissance aux commandements de Dieu, _in abstracto_? Avez-vous jamais entendu un accus, aprs le verdict de condamnation, s'crier: J'ai vol ce mouchoir, mais c'est une abstraction. --Et le monopole est-il une abstraction? S'il en est ainsi, je cde volontiers la place M. Baring et son lection. Mais c'est l une abstraction qui se montre sous la forme trs-corporelle de certains monopoleurs, qui se permettent d'abstraire ou de soustraire la moiti de votre sucre et de votre pain. (Rires et applaudissements.)--Mais plaons-nous un moment sur le terrain de nos adversaires et examinons leur raisonnement, quoiqu' vrai dire ils se sont eux-mmes interdit la facult de raisonner en admettant que ce qui est vrai en principe est faux en consquence. Sur quel fondement refusent-ils de mettre leur thorie en pratique? Si vous abandonnez le monopole, disent-ils d'abord, il vous sera impossible de prlever des taxes suffisantes. Mais, si je comprends bien l'objection, elle signifie que nous serons hors d'tat de payer la reine des impts pour la marine, l'arme, la magistrature, moins que nous ne nous mettions sur le dos des taxes peu prs gales en faveur du duc de Buckingham, du duc de Richmond et compagnie. (Rires.--coutez! coutez!) L'objection signifie cela, ou elle ne signifie rien. C'est un pauvre compliment faire notre sicle que de lui attribuer la dcouverte de cet argument, car il n'tait certes venu l'esprit de personne quand on tablit les monopoles. Mais voyons comment les monopoles favorisent les recettes publiques. En 1834, 35, 36 et 37, le prix du bl fut en moyenne 45 sh. Il arriva que le chancelier de l'chiquier eut des excdants de recettes, et put diminuer les impts. En 1838, 39, 40 et 41, lorsque le monopole, s'il froissait le peuple, devait au moins, selon nos adversaires, favoriser le trsor, qu'est-il arriv? les recettes ont baiss; et pendant que le bl tait 65 sh., nous avons entendu le premier ministre dclarer que la puissance contributive du peuple tait puise, et qu'il ne lui restait d'autre ressource que de mettre un _income-tax_ sur les classes moyennes. J'avoue que les faits et l'exprience me paraissent des guides plus srs, pour se faire une opinion, que l'autorit, et notamment l'autorit de M. Baring.--Venons au sucre. Que fait le sucre pour le trsor?--quel est le prix du sucre l'entrept? 21 sh. Que le payez-vous? 41 sh.[31]. Vous payez donc un excdant de 20 sh. par quintal, sur 4 millions de quintaux. Il vaut la peine de lutter, n'est-ce pas? (Applaudissements.) Et vous, boutiquiers, artisans, ouvriers, boulangers de Londres, que vous revient-il de ce monopole? Le monopole! oh! c 'est un personnage mystrieux qui s'assoit avec votre famille autour de la table th, et quand vous mettez un morceau de sucre dans votre coupe, il en prend vitement un autre dans le sucrier (rires et applaudissements); et lorsque votre femme et vos enfants rclament ce morceau de sucre qu'ils ont bien gagn et qu'ils croient leur appartenir, le mystrieux filou, le monopole, leur dit: je le prends pour votre protection. (clats de rire.) Et combien prend le trsor sur le sucre? M. Mac-Grgor, secrtaire du _Board of trade_, dans l'enqute de 1840, affirme que si le droit protecteur tait aboli, la consommation serait double, et le trsor gagnerait trois millions sterling. M. Mac-Grgor est encore secrtaire du _Board of trade_, position qu'il est certes bien digne d'occuper, et son tmoignage est l qui nous condamne aux yeux du monde. Quel est donc le prtexte du monopole du sucre? On ne peut pas dire qu'il est tabli dans l'intrt du trsor, ni dans celui des fermiers anglais, ni dans celui des ngres des Antilles? Quel est donc le prtexte qu'on met en avant? que nous ne devons pas acheter du _sucre-esclave_[32]. [Note 31: Non compris le droit fiscal de 24 sh.] [Note 32: _Slave-grown sugar, free-grown sugar._ Il faudrait traduire sucre produit par les esclaves, ou par les hommes libres. Pour abrger, je me suis permis ces nologismes: Sucre-esclave, sucre-libre.] Je crois que l'ambassadeur du Brsil est ici prsent, et sans le blesser, je puis lui faire jouer un rle dans une petite scne avec le ministre du commerce. Son Excellence est admise une audience avec toute la courtoisie due son rang. Il prsente ses lettres de crance, et annonce qu'il vient pour arranger un trait de commerce. Il me semble voir le ministre prendre une attitude recueillie, solennelle et religieuse[33] (rires) et dire: Vous tes du Brsil. Nous serions heureux de faire des changes avec votre pays, mais nous ne pouvons, en conscience, recevoir des produits-esclaves. Son Excellence entend bien les affaires (cela est assez ordinaire aux gens qui viennent du dehors pour traiter avec nous). (coutez! coutez!) Eh bien, dit-elle, nous verrons vous payer de quelque autre manire. Qu'avez-vous nous vendre?--Des toffes de coton, dit le ministre, nous sommes en ce genre les plus grands pourvoyeurs du monde.--Du coton, s'crie l'ambassadeur, et d'o le tirez-vous?--Des tats-Unis.--Et est-il produit par des esclaves ou par des hommes libres? Je vous laisse penser la rponse et la contenance de notre prsident du _Board of trade_. (Applaudissements.) (Ici quelque confusion se manifeste dans la salle par suite de la chute d'un banc.) Ne vous effrayez pas, dit M. Cobden, c'est le prsage et le symbole de la chute des monopoleurs. (clats de rire.)--Y en a-t-il quelques-uns parmi vous dont l'humanit et les sympathies se soient laiss prendre ces clameurs contre le sucre-esclave! Connaissez-vous la loi cet gard? Nous envoyons nos produits manufacturs au Brsil, par exemple; nous les changeons contre du sucre-esclave. Ce sucre, nous le raffinons dans des entrepts, c'est--dire dans des magasins o les Anglais seuls ne peuvent pas acheter. De l, il est envoy par nos marchands, par ces mmes marchands qui dclament aujourd'hui contre le sucre-esclave, et envoy en Russie, en Chine, en Turquie, en gypte, en un mot, aux quatre coins de la terre. Il se distribue parmi cinq cents millions d'hommes, et vous seuls ne pouvez y toucher; et pourquoi? parce que vous tes ce que ne sont pas les autres hommes, les esclaves de votre oligarchie. Oh! hypocrites! hypocrites!... [Note 33: Ce ministre tait M. Gladstone, que l'on sait tre sorti depuis des affaires pour des scrupules religieux.] M. Baring a dit, ce que m'apprennent les journaux du jour, que nous, hommes du Lancastre, nous n'avons rien voir dans l'lection de Londres. Je voudrais bien savoir s'il se fait une loi qui n'oblige pas dans le Lancastre aussi bien que dans le Middlesex? L'oligarchie du sucre se borne-t-elle piller ses commettants?--Au reste, cette prtention va bien aux monopoleurs. Il est assez naturel que les hommes qui prtendent isoler les nations, veuillent aussi isoler les provinces. Ils sont consquents, et nous montrent jusqu'o ils portent leurs vues. (Applaudissements.) Ici, M. Cobden dit qu'en parlant de l'opposition que certains ngociants font l'lection de M. Pattison, il n'entend pas prtendre que toute la classe des ngociants est contraire la libert illimite du commerce. Il cite l'opinion de MM. Rothschild, Samuel-Jones Lloyd et autres riches banquiers. Il continue ainsi: De toutes parts on alarme, on stimule les propritaires; on les appelle venir dfendre les droits de la proprit qu'on accuse la Ligue de vouloir renverser, et je suis personnellement l'objet de ces vaines clameurs. J'ose dire que s'il est un homme en Angleterre qui plaide la cause de la proprit, cet homme, c'est moi. Et que fais-je autre chose depuis cinq ans? quoi sont consacrs tous les travaux de ma vie publique, si ce n'est rendre leurs droits de proprit ceux qui en ont t injustement dpouills? (Vhmentes acclamations.) Comme il y a une espce particulire de proprit, que M. Baring semble perdre entirement de vue, je ne crois pas pouvoir mieux faire que de le renvoyer Ad. Smith. Cet crivain s'exprime ainsi: La proprit du travail, tant le fondement de toutes les autres, est la plus sacre et la plus inviolable. Le patrimoine du pauvre consiste dans la vigueur et la dextrit de ses bras. L'empcher d'employer cette vigueur et cette dextrit, comme il l'entend, sans nuire autrui, c'est une violation de la plus sacre de toutes les proprits; c'est une usurpation manifeste des droits de l'ouvrier et de ceux qui pourraient l'occuper. Fort de l'autorit d'Adam Smith, je dis que M. Baring et ceux qui l'appuient, en tant qu'ils soutiennent les monopoles, violent le droit de proprit dans la personne des ouvriers, et en agissant ainsi, je rpte ici ce que je leur ai dit au dernier meeting, je les avertis qu'ils sapent les fondements mmes de la proprit de quelque espce qu'elle soit. (Applaudissements.) Ici, l'orateur dmontre par des faits nombreux que la prosprit de chaque industrie dpend de la prosprit de toutes les autres. Il vient parler ensuite de la corruption lectorale. Nous traduirons un extrait de cette partie du discours de M. Cobden, pour montrer l'importance et la hardiesse des rsolutions de la Ligue. Notre adversaire, si l'on en croit le bruit public, a eu recours ailleurs des pratiques que nous ne devons pas tolrer Londres. Il faut que l'on sache ce qui se passa Yarmouth en 1835. On me dira que tout se fit l'insu du candidat. Mais alors cette question se prsente naturellement: Qui dirigeait ces manoeuvres? (coutez! coutez!) C'est ma ferme conviction qu'aucun acte corrupteur n'a lieu sans que le candidat l'autorise et le paye... Je dis cela aprs avoir t candidat moi-mme. Je n'ai jamais dpens 10 l. s. sans savoir pourquoi, et je ne prsume pas que d'autres avancent des 12,000 l. sans en recevoir la contre-valeur en suffrages. (Rires et approbation.) Je vois dans les journaux que vraisemblablement on aura recours aux mmes manoeuvres dans un quartier de Londres. Le corps lectoral (_constituency_) de Londres est le plus honnte parce qu'il est le plus nombreux. Mais il y a un cancer rongeur l'une des extrmits de la mtropole. Je crois utile de prvenir les personnes qui pourraient se laisser envelopper dans ces intrigues, qu'elles courent aujourd'hui un danger plus grand que par le pass, en acceptant des prsents, ou d'tre dfrayes de leurs dpenses. Que si l'on dit un pauvre lecteur: Allez en avant; tout s'arrangera quand le terme prescrit par la loi sera pass, je le prviens qu'il n'y a pas de prescription pour la fraude. La Ligue, parmi les objets qu'elle a en vue, considre, comme un des plus importants, de vaincre la corruption lectorale; et elle est bien dcide mettre en oeuvre, dans la prsente lection, le plan qu'elle a conu pour atteindre ce but. C'est notre intention de poursuivre criminellement quiconque pourra tre convaincu d'avoir offert, reu, donn ou demand un prsent. De plus, l'intention de la Ligue est d'accorder une rcompense de 100 l. s. celui dont le tmoignage aura amen la condamnation du coupable. Que l'lecteur pauvre sache que s'il offre son suffrage pour une somme d'argent, ou si quelqu'un lui offre de l'argent pour sa voix, ce sont l deux actes criminels passibles d'une peine. Je conseille donc au pauvre lecteur, si on lui offre de l'argent, de saisir le corrupteur au collet, de le livrer l'officier de police et de le suivre devant le premier magistrat, veillant bien ce que, dans le trajet, l'accus ne se dfasse d'aucun objet, ou ne dtruise aucun papier. (Rires et applaudissements.) Je crois que nous parviendrons ainsi prvenir la corruption dans la Cit. Je ne dis rien des ptitions contre l'lection frauduleuse, parce que nous entendons bien que M. Baring ne sera pas lu; mais, lu ou non, tout homme que l'on pourra esprer de convaincre d'un acte corrupteur, sera poursuivi criminellement devant la Cour de justice. (Applaudissements.) Dans les cas ordinaires, la pnalit est d'un an de prison.--Nous prfrerions de beaucoup poursuivre celui qui offre que celui qui reoit un don corrupteur; c'est pourquoi nous disons au pauvre lecteur d'y aviser et de voir s'il ne vaut pas mieux, pour lui, gagner 100 l. s. honntement, que 30 sh. en vendant son suffrage. Il est surprenant que l'on ait fait lois sur lois contre la corruption, qu'on les ait entasses jusqu' en faire la rise du peuple, sans qu'on se soit jamais avis d'un moyen aussi simple de la djouer. On raconte que le chancelier Thurlow, s'embarrassant au milieu des dfinitions techniques qu'il voulait donner de la corruption, comme les gens de sa profession ont coutume de le faire, un plaisant de la Chambre s'cria: Ne prenez pas tant de peine; il n'est aucun de nous qui ne sache fort bien ce que c'est. (clats de rire.)--Voil, Messieurs, ce que nous ferons pour en finir avec la corruption lectorale. Nous ne nous adresserons pas au Parlement, nous ne lui demanderons pas de casser l'lection; nous en appellerons directement un jury de nos concitoyens. Y a-t-il quelqu'un qui puisse dire qu'il n'y a pas autant de puret dans notre but que dans nos moyens? Qu'on parle tant qu'on voudra de notre violence, du caractre rvolutionnaire de nos procds, nous ne nous sommes jamais carts des voies lgales et paisibles, etc. L'orateur, aprs quelques autres considrations, termine au milieu des applaudissements. M. BRIGHT lui succde. Le caractre chaleureux de son loquence a, comme toujours, le privilge d'exciter au plus haut degr l'enthousiasme de l'assemble. M. W. J. FOX: Dans le choix important que les lecteurs de la cit de Londres vont tre appels faire sous peu de jours, il est remarquable que le plus solide argument, en faveur d'un des candidats, a t fourni par l'autre. Si l'on me demandait, a dit M. Baring, vendredi dernier, dans son exposition de principes aux lecteurs: Reconnaissez-vous abstractivement la justice de la doctrine de la libert en matire d'changes? je rpondrais: Oui. Si l'on me demandait: Dsirez-vous voir le commerce dgag de toutes les entraves qui le restreignent? je rpondrais: Oui. Voil les principes proclams par M. Baring, voil ses voeux avous. Ce sont prcisment les principes que M. Pattison s'engage faire pntrer dans la pratique; ce sont prcisment les voeux que sa carrire parlementaire aurait pour objet de transformer en ralits. (Applaudissements.) Pourquoi donc M. Baring ne se trouve-t-il pas parmi les partisans de M. Pattison? (Rires et applaudissements.) Pourquoi n'agit-il pas dans le sens de ses propres dsirs? Pourquoi repousse-t-il l'application de ses propres principes? Est-ce lchet? est-ce hypocrisie? Est-il de ceux qui mettent toujours un je n'ose aprs un je voudrais; ou bien qui jettent en avant des phrases sonores pour leurrer les simples et les dbonnaires? tale-t-il le principe pour capter vos votes, et l'exception pour rserver le sien? (Applaudissements.) C'est la vulgaire stratgie des sophistes, quand ils s'lvent directement contre un grand principe, de lui rendre en paroles un hommage rvrencieux, et d'envelopper le principe antagonique sous la forme d'une exception, et c'est l la stratgie qui est l'me de tout le discours de M. Baring. Il adhre d'abord largement et clairement au principe de la libert des changes; mais ensuite tout le discours est calcul de manire montrer comment et pourquoi ce principe ne doit pas tre appliqu, comment et pourquoi il faut transiger dans l'intrt d'une classe, d'un parti, du trsor, de la dfense nationale, ou sous prtexte d'humanit envers les noirs. Mais la chose qu'il plaide, et qu'il nomme _protection_, tandis que le vrai nom est _monopole_, n'est pas une exception au principe de la libert, c'est un autre principe antagonique celui-l. Ce qu'il nomme protection, c'est ce qui lve le prix des subsistances. Protection signifie ce qui diminue la capacit d'acheter. Protection signifie ce qui arrache l'honnte ouvrier une part de son juste salaire. Protection dsigne toutes les formes varies du monopole, et, entre autres choses en ce moment, le fardeau de l'_income-tax_. (Applaudissements.) Et qui entend-il accorder protection? Voyez ses votes. Il protge les tablissements ecclsiastiques dans leur orgueil et leur splendeur, mais il ne protge pas le pauvre dissident contre la saisie de son lit et de sa Bible, pour parfaire la taxe de l'glise. Il protge le riche lecteur qui peut se prsenter au Poll, sr de ne souffrir ni dans ses moyens pcuniaires, ni dans sa position sociale, mais il ne protge pas celui que la duret des temps a arrir d'un terme dans le paiement des taxes, et qui aurait besoin de la protection du scrutin contre les menaces et les perscutions des puissants du jour. (Applaudissements.) En un mot, sa protection est acquise aux riches, mais non aux pauvres; au petit nombre des oppresseurs, mais non aux multitudes opprimes et mises au pillage. (Applaudissements.) J'essaierai, si vous le permettez, de poursuivre, dans cette argumentation, la srie des exceptions qu'il oppose son propre principe. Il dit: Les principes de la libert du commerce doivent tre modifis par les besoins de la dfense nationale, par les ncessits du trsor, par l'intrt de quelques classes et par les exigences de l'humanit et de la philanthropie. D'o il suit que ces principes de libert auxquels il fait profession d'adhrer, il les croit en mme temps en collision avec la sret du pays, avec ses ressources, avec quelques-unes de ses classes les plus importantes, et enfin avec les devoirs de la charit,--trange manire de recommander un principe.... Je crains bien que son but, sous prtexte de la dfense nationale, ne soit de favoriser quelques intrts monopoleurs. Il cite Adam Smith, pour prouver que l'acte de navigation fut un des meilleurs rglements commerciaux de l'Angleterre. Mais il ne cite qu'une partie de l'opinion de ce grand homme, et ce n'est certainement pas celle qui a le mieux rsist l'preuve de l'examen et de l'exprience, car la loi dont parle Adam Smith n'est pas celle qui nous rgit. L'intervention et les reprsailles de l'Amrique et de la Prusse nous forcrent la modifier profondment; les hommes d'tat que M. Baring fait profession de rvrer l'ont juge inexcutable, l'ont efface du _statute-book_, et M. Peel lui-mme, ce que je crois, a contribu la rduire ses minimes dimensions actuelles. Si M. Baring et cit le passage entier, la porte de l'argument et t toute diffrente, et il me semble que c'est manquer de probit logique que d'omettre ce membre de phrase. L'acte de navigation n'est pas favorable au commerce extrieur, ni au dveloppement de la richesse qui en provient. L'intrt d'une nation, dans ses relations commerciales, comme l'intrt du marchand dans ses transactions, est d'acheter au prix le plus bas et de vendre au prix le plus haut possible. En diminuant le nombre de nos vendeurs, nous diminuons ncessairement le nombre de nos acheteurs, et nous nous plaons dans cette position, non-seulement d'acheter les produits trangers plus cher, mais encore de vendre les ntres meilleur march que si l'change et t libre.--Aprs tout, que gagne la dfense nationale cette premire exception au principe, en faveur de la navigation? La marine marchande d'Angleterre doit-elle sa supriorit au monopole? La chert artificielle du bois de construction nous donne-t-elle de plus grands et de plus solides vaisseaux? La chert artificielle des subsistances nous met-elle mme de les mieux approvisionner, et la libert empcherait-elle qu'il n'y et des marins sur nos rivages? Qu'a donc fait l'acte de navigation pour notre puissance maritime, si ce n'est d'engendrer cette loi violente, opprobre de notre civilisation, la presse des matelots? La dfense nationale en est rduite ce qu'on peut arracher dans les rangs de l'industrie, par la pratique de la presse des matelots. (Applaudissements.) Nous n'avions pas besoin de l'intervention de cet usage odieux pour repousser les agressions du dehors, et un moyen beaucoup plus sr de pourvoir, en tout temps et en toutes circonstances, notre sret, c'et t de laisser au peuple quelque chose dfendre de plus qu'il ne possde en ce moment. (Bruyantes acclamations.) Il ne se battra pas pour dfendre la taxe du pain; il ne se battra pas pour servir l'oligarchie qui le foule aux pieds; il ne se battra pas pour maintenir des institutions qui favorisent le riche, mais qui crasent le pauvre. Dans l'extension, la vaste et rapide extension d'affaires qui natrait de l'abolition de toutes les entraves commerciales, nous trouverions une dfense plus sre que celle des armes: la dpendance rciproque des peuples, et par l leur mutuelle bienveillance. Cela est plus sr que l'acte de navigation et la loi sur la presse des matelots. La rponse d'un vieux matre de boxe trouve ici son application. Quelle est, lui demandait un jeune homme querelleur, quelle est la meilleure pose dfensive?--La meilleure pose de dfense, rpondit le vtran, c'est de n'avoir jamais dans votre bouche qu'une langue prudente et honnte. (Rires.) Le commerce travaillant sans cesse entrelacer et galiser les intrts, les besoins et les jouissances des peuples, le progrs vers cette unit de sentiment et d'esprit, qui nat d'une communication universelle, d'un perptuel change de produits, de capitaux, d'nergies et d'ides, voil pour la sret des nations des garanties plus solides que les armes, les marines, l'esprit de lutte et de jalousie. Et si Burke a pu dire que l'honneur tait pour les nations le plus conomique des moyens de dfense, nous pouvons le dire plus forte raison du commerce. Ce n'est pas seulement une dfense conomique, c'est une dfense qui tend abolir la pauvret, distribuer dans les masses des satisfactions et du bien-tre. La seconde exception que fait M. Baring au principe de la libert est fonde sur les intrts du revenu public. Elle dnote une ignorance grossire qui a t souvent expose dans cette enceinte. On vous a dit et rpt bien souvent que cette agitation n'a rien dmler avec les taxes qui ont pour but, qui ont honntement et prudemment pour but le revenu public, mais bien avec les taxes qui sont imposes au peuple pour satisfaire la rapacit de quelques classes particulires. Ses exemples me semblent d'ailleurs mal choisis. Il a dit qu'avec la libert du commerce il serait impossible de taxer le tabac 1,000 pour cent, et le th 300 pour cent. Une telle impossibilit le fait frissonner, et il y trouve une raison suffisante de modifier son principe (coutez! coutez!); car ne s'ensuivrait-il pas cet horrible vnement, que vous ne payeriez plus quatre guines pour un sou valant de tabac, et que vous auriez pour six sous le th qui vous cote aujourd'hui 2 sh.? Voil un dnouement, un tat de choses qui ne saurait tre endur, et il vient vous demander de l'envoyer au Parlement, pour s'opposer ce que ses propres principes ne ralisent de si terribles rsultats. (Rires.)--Arrivant ensuite la troisime exception son principe tire des intrts particuliers, M. Baring, candidat de la grande cit commerciale de Londres,--dsigne cette classe qu'il s'agit de favoriser. Et quelle classe pensez-vous qu'il en a vue? les ngociants de cette mtropole? ses marchands, ses ouvriers? C'est la classe agricole dont il signale les intrts particuliers, comme tant de ceux devant qui les principes de la libert doivent courber la tte et passer outre, reconnaissant qu'ils sont sans aucune application en cette matire. Mais ce n'est l qu'un des traits de cette disposition que montre en toutes circonstances le candidat dont je commente les prtentions parlementaires. L'esprit des Ashburton vit en lui. Si vous l'envoyez au Parlement, il aura le pied sur le premier degr de cette chelle de Jacob, qui s'lve au-dessus des barons et des chevaliers, et le portera un jour au troisime ciel parmi les pairs du royaume. (Rires.) Dans sa premire adresse, il exalte des services qu'il rendrait, comme membre de la Chambre des communes, aux intrts commerciaux, qui ont dans ce pays, dit-il, une importance nationale. Il en parle comme d'une chose qui a assez grandi pour mriter son patronage, une chose laquelle on peut tendre une main condescendante, tandis que, citoyen de Londres, il n'en devrait parler qu'avec fiert. Il ne comprend pas cette virile indpendance, cette noble franchise que l'industrie a souffle dans l'esprit de l'homme, et qui valut nagure un monarque de ce royaume cette fire rponse. Dans un moment d'humeur, il menaait de s'loigner avec sa cour, comme si la destruction de la cit avait d s'ensuivre. J'espre, lui dit respectueusement un citoyen, qu'il plaira Sa Majest de laisser la Tamise derrire elle. (Rires.) Mais cette cit a nourri des hommes qui connaissent leurs droits et qui les maintiendront..... L'orateur, avec une force de logique et une vigueur d'loquence qui nous fait regretter d'tre forc d'abrger ce discours, discute ici les opinions de M. Baring, et le poursuit travers ses nombreuses contradictions. Nous nous bornerons citer quelques extraits, o il combat des sophismes qui ont aussi bien cours de ce ct que de l'autre ct de la Manche. ..... Nous produisons (dit M. Baring, et c'est un de ses arguments pour maintenir le monopole des aliments); j'ose dire que, grce nos machines, les manufacturiers de ce pays disposent d'une puissance de production capable de rpondre tous les besoins des contres qui pourraient nous fournir du bl. S'il en est ainsi, ce doit tre en effet une puissance merveilleuse que celle qui peut accrotre indfiniment la production, sans exiger plus de travail humain. Je n'ai jamais ou parler de machines, quelque ingnieuses qu'elles soient, qui se passent de la direction de l'homme, et qui, ayant produit jusqu'ici des rsultats dtermins avec un travail humain dtermin, soient en tat de doubler ces rsultats sans rclamer l'intervention d'un travail additionnel. Mais admettons ce phnomne. Quel en est le remde? Tant qu'il y aura des besoins satisfaire, et que cette puissance de production sera le moyen d'atteindre ce but, on serait tent de la considrer comme le don le plus prcieux du ciel.--Mais admettant qu'elle soit funeste, quel en est le remde? L'arrter, l'anantir. Nous avons un excdant de pouvoir producteur qu'il ne faut pas mettre en exercice. N'est-ce point un singulier tat de choses qu'une immense puissance de production, que la cration de choses utiles doivent tre rprimes et forces l'inertie? Eh quoi! si nous voulions suivre les consquences logiques de cette doctrine, quelles absurdits ne nous conduirait-elle pas? Elle nous induirait remplacer une machine puissante par une machine moins puissante, et pourquoi pas diminuer aussi la puissance de la machine humaine qui met en oeuvre toutes les autres? Si les hommes travaillent trop, s'ils ont le pouvoir d'acheter du pain au dehors et l'audace de rclamer ce droit, eh bien, diminuez cette puissance, coupez-leur les bras et qu'ils ne travaillent dsormais que dans des limites raisonnables qui satisfassent le systme protecteur. Je m'imagine que nous serions quelque peu surpris si un voyageur nous racontait que, dans ses prgrinations, il a vu un pays o tous les ouvriers avaient subi l'amputation de deux doigts, et notre tonnement ne diminuerait pas sans doute si un homme politique,--un reprsentant de cette mtropole, ou qui aspire l'tre, disait: Je devine que ces hommes s'taient rendus coupables de sur-production. (Rires.) Ils travaillaient tant avec leurs cinq doigts infatigables que cela ne pouvait plus se tolrer. Le pays ne produisait pas assez de bl pour les satisfaire, et la production du bl devant tre protge, les propritaires ont jug propos de couper les doigts aux ouvriers, en sorte que ce peuple _tridigite_ nous offre le plus bel exemple de la sagesse du rgime protecteur, et combien il est beau d'exclure les _principes abstraits_ de la lgislation commerciale. (Applaudissements.) L'orateur dit que M. Baring se contredit encore en manifestant sa prfrence pour le _droit fixe_ tout en s'engageant soutenir l'_chelle mobile_. ..... Ainsi, dit-il, son opinion est pour le droit fixe, et sa volont pour l'chelle mobile. Son opinion contredit sa volont, et toutes deux violent le principe de la libert, auquel M. Baring fait profession d'adhrer aussi.--Et voil l'homme que soutiennent ceux qui mettaient nagure toute leur nergie renverser l'administration whig parce qu'elle avait os proposer un droit fixe! Je passe sa quatrime exception, fonde sur les exigences de ses sentiments philanthropiques. Je comprends qu'un homme hsite quand il sent qu'il y a contradiction entre les principes et les sentiments d'humanit, bien qu'une telle contradiction soit certainement une chose trange. Mais ici quel est le prtexte de cet talage de charit? On veut que le sucre consomm dans ce pays soit pur de la tache de l'esclavage. M. Baring a tant de sympathie pour les noirs qu'il exclut de l'Angleterre le sucre-esclave, tandis qu'il souffre trs-bien que ces mmes noirs adoucissent leur grog avec du sucre-esclave, venu du Brsil en Angleterre pour y tre raffin et en tre rexport. (coutez coutez!) Singulire philanthropie, vraiment! Oh! ce ne sont pas les noirs, ce sont les planteurs qui vous proccupent. Vous ne trouvez pas leurs profits satisfaisants. Le noir n'a que faire d'une sympathie de cette nature. Il ne regrette pas le fouet et la canne sucre. Sa condition actuelle lui convient. Eh quoi! ne se plaint-on pas dj de ce qu'il devient trop riche? de ce que sa femme porte des robes de soie, de ce que lui-mme figure dans son cabriolet comme un homme respectable, et de ce qu'il marchande aujourd'hui la proprit qu'il bchait autrefois?.... Et voil sous quel vain prtexte on maintient un systme qui restreint la consommation du sucre dans ce pays, tel point que, malgr la population toujours croissante, elle est aujourd'hui ce qu'elle tait il y a vingt ans, au dtriment des jouissances et du bien-tre des classes pauvres! Non, non, travers toutes ces exceptions, rgne un mme esprit, un mme principe. Dchirez le masque, et vous trouverez derrire la hideuse et dgotante figure du monopole.--Monopole de la navigation, monopole du bl, monopole du sucre, les voil, se couvrant du manteau de la dfense nationale, du revenu public, de l'humanit, mais au fond ne signifiant qu'une seule et mme chose, la spoliation de la multitude laborieuse par le petit nombre. Et c'est pour maintenir un tel systme qu'on nous invite sacrifier nos principes, comme M. Baring mprise les siens. C'est pour maintenir ces anomalies, ces absurdits, cette oppression et ces abus que nous abandonnerions l'homme qui veut mettre de l'accord entre ses opinions et ses actes, pour nommer celui qui dclare publiquement que sa conduite politique ne sera qu'une perptuelle exception, bien plus, une flagrante violation des principes que lui-mme reconnat fonds sur la justice et la vrit? Gentlemen, je ne suis pas un de ces hommes qui ont leurs foyers dans le Lancastre, ce qui, dans certains lieux, semble tre une fcheuse recommandation. Mais j'aimerais mieux tre du Lancastre et avoir fait mes compatriotes de Londres ce noble appel que leur adressent les citoyens de Liverpool, que d'tre de Londres, et d'mettre, au mpris de cet appel, un vote favorable au monopole et funeste mes frres. Eh! qu'importe d'o viennent ceux qui vous adjurent de nommer M. Pattison? J'augurerais mal de Londres, si je pouvais croire qu'on y sera arrt par cette frivole objection. Londres s'est-il tellement rtrci et rapetiss qu'il n'y ait pas place, qu'il n'y ait pas droit de bourgeoisie pour quiconque porte un coeur dvou et travaille avec ardeur au triomphe de la justice? La patrie de ces hommes du Lancastre est partout o prvaut l'amour du bien et du vrai. En quelque lieu que la science pntre, en quelque lieu que parviennent leurs innombrables crits, partout o leurs discours ont clair les intelligences et passionn les coeurs, c'est l qu'est la Ligue. Partout o un infatigable travail est priv de sa juste rmunration, partout o dans nos populeuses cits l'ouvrier n'a qu'une insuffisante nourriture distribuer sa famille, partout o, dans nos campagnes, le laboureur ne peut donner sa femme et ses enfants des habits dcents qui leur permettent la frquentation de l'glise, c'est l qu'est la Ligue, pour relever l'abattement par l'esprance et inspirer l'affliction la confiance en des jours meilleurs. Partout o, dans des contres lointaines, la fertilit du sol est frappe d'inertie, partout o la terre est condamne une strilit artificielle, parce que le monopole s'interpose entre les libres et volontaires changes des hommes, c'est l qu'est la Ligue, promettant au moissonneur de plus abondantes rcoltes et au vigneron de plus riches vendanges. Et partout aussi o se livrera cette grande lutte sur le terrain lectoral, partout o le gnie du monopole opposera ses derniers et convulsifs efforts au gnie de la libert, c'est l que la Ligue plantera sa tente pour stimuler les forts et encourager les faibles, saluer le candidat dvou aux intrts sociaux, et montrer que ce pays a encore une longue carrire de gloire parcourir. (Applaudissements.) Et j'espre bien que le rsultat de cette lection sera de montrer au monde que partout o il y a une reprsentation qui tient en mains les destines d'un grand empire, c'est l que sera aussi l'esprit de la Ligue pour tmoigner que la JUSTICE,--non point la justice abstraite, mais la justice relle envers toutes les classes, depuis la plus leve jusqu' la plus infime,--que la justice, dis-je, est le guide le plus sr de la lgislation, comme elle est la source la plus abondante de la prosprit nationale. (Applaudissements prolongs.) L'AGITATION EN COSSE Nous croyons devoir donner ici un compte rendu succinct des travaux de la Ligue en cosse, du 8 au 18 janvier 1844. Rien ne nous semble plus propre donner une ide de la puissance de l'association, de la vie politique qu'elle fait circuler dans le corps social, et de son influence sur la diffusion des lumires. Comment ne pas admirer l'activit prodigieuse, le dvouement infatigable des Cobden, des Bright, des Thompson? Et quel est le but de tant d'efforts? propager, vulgariser un grand principe. Nous aurions pu choisir toute autre semaine de l'anne: elle nous aurait montr la mme nergie. On devinera aisment pourquoi nous avons prfr suivre la Ligue en cosse.--Il existe en France un prjug contre les conomistes anglais. On y est imbu de l'ide que s'ils proclament le principe de la libert commerciale, s'ils paraissent mme travailler la raliser dans la pratique, tout cela n'est que ruse, hypocrisie, machiavlisme. On rpte contre l'agitation commerciale ce qu'on a dit contre l'agitation abolitionniste. Ce sont des dmonstrations, dit-on, qui cachent un but secret et funeste aux intrts des nations. Le caractre cossais est beaucoup moins impopulaire, et c'est le motif pour lequel j'ai, de prfrence, rendu compte de l'agitation en cosse. On sera peut-tre bien aise de voir comment sont accueillis les principes de la libert du commerce, sur cette terre loyale, parmi ce peuple clair, qui a le premier entendu la grande voix d'Adam Smith. CARLISLE. Extrait du _Carlisle Journal_, 8 janvier 1844. Lundi soir, 8 janvier, il y a eu un th la salle de l'Athne. L'objet de cette runion tait de recevoir une dputation du conseil de la Ligue, et d'activer la souscription nationale (_the League fund of l. s. 100,000_). Le meeting a commenc 6 heures, sous la prsidence de M. Joseph Fergusson. Vers 8 heures, M. John Bright, m. P., est entr dans la salle et a t reu par des applaudissements enthousiastes. On remarquait dans cette runion les principaux ngociants et manufacturiers de la cit, et un grand nombre de dames. Le prsident, aprs avoir expos l'objet de la runion, donne la parole M. Bright. M. BRIGHT s'exprime avec sa vigueur et son loquence accoutume. Le cadre que nous nous sommes impos ne nous permet pas de donner ici ce remarquable discours. M. Pierre Dixon soumet au meeting la rsolution suivante: Le meeting exprime son inaltrable confiance en la Ligue, et s'engage l'aider de tous ses efforts dans sa grande lutte pour la libert commerciale. Nous remarquons dans le discours de M. Dixon le passage suivant: J'ai t grandement dsappoint par le bill de rforme lectorale qui a tant agit ce pays. Nous avons eu un Parlement rform, et qu'a-t-il fait? Au lieu de veiller aux intrts des masses, les reprsentants n'ont paru s'occuper que de leurs propres intrts. Qu'a fait lord Grey, si ce n'est procurer des places ses cousins? (Rires; coutez!) Nous lui devons sans doute le bill de rforme, mais on en a fait un mauvais usage, et cette mesure m'a, je le rpte, extrmement dsappoint. Mais pendant que le Parlement oublie les souffrances du peuple, la Ligue s'est leve pure de tout esprit de parti. C'est l'esprit de parti qui ruine le pays, et nous venons d'entendre les membres de la Ligue dclarer leur ferme dtermination d'en finir avec toutes ces questions de factions et de personnes. Le bon sens et la vrit prvaudront. eux appartient l'empire du monde. Je sens une profonde reconnaissance envers ces hommes qui sacrifient gnreusement leur temps et leur tranquillit l'avancement de notre cause. peine M. Bright a-t-il vu ses foyers depuis un an. Nous ne saurions trop honorer de tels services, puisqu'ils sont au-dessus de nos forces. Plusieurs autres orateurs se font entendre.-- la fin de la sance, on procde la souscription. Elle s'lve 403 l. s.--Nous remarquons sur la liste M. Marshal, m. P., pour 40 l. s. GLASGOW. BANQUET POUR LE SOUTIEN DES PRINCIPES DE LA LIBERT COMMERCIALE. Extrait du _Glasgow-Argus_, 10 janvier 1844. Cette grande et imposante dmonstration, en faveur de la libert commerciale, et spcialement du rappel des lois-crales, a eu lieu mercredi soir, 10 de ce mois, dans la salle de la Cit (_City hall_). Ainsi que nous l'avions prvu, jamais l'ouest de l'cosse n'avait vu une semblable manifestation de l'opinion publique; jamais, Glasgow, runion n'avait prsent de tels caractres de distinction, d'ordre, de lumires et d'nergie. La vaste salle contenait plus de deux mille personnes, cent cinquante dames occupaient la galerie de l'ouest. Le fauteuil tait tenu par l'honorable lord prvt. Nous avons remarqu sur l'estrade MM. Fox Maule, m. P., James Oswald, m. P., le col. Thompson, le Rv. M. Moore, John Bright, m. P., Arch. Hastie, m. P., le prvt Bain, et une foule d'autres personnages. Lecture est faite des lettres d'excuses adresses par MM. Dunfermline, m. P., lord Kinnaird, m. P., Villiers, m. P., Stewart, m. P., Georges Duncan, m. P. Ces honorables reprsentants ont t empchs, malgr leur dsir, d'assister au banquet de Glasgow, soit parce qu'ils sont appels d'autres meetings, qui ont pour objet la mme cause, soit pour d'autres motifs. Sur la demande du lord prvt, le doct. Wardlaw, dans une belle et touchante prire, appelle sur l'assemble la bndiction divine. Le lord prvt est accueilli par des applaudissements enthousiastes, lorsqu'il se lve pour proposer le premier toast. Messieurs, dit-il, c'est avec une profonde satisfaction que j'occupe le fauteuil dans cette circonstance. Il y a longtemps que les principes de la libert commerciale ont prvalu parmi les citoyens de Glasgow et beaucoup d'entre eux, vers la fin du dernier sicle, soutinrent avec zle les saines doctrines si admirablement exposes et dveloppes par l'immortel Adam Smith, lorsqu'il occupait une des chaires de notre Universit. (Applaudissements.) Je suis heureux de voir qu'aujourd'hui les ngociants et les manufacturiers si clairs de cette cit prennent un intrt toujours croissant cette grande cause qui embrasse toutes les autres, savoir: l'abolition de tous les monopoles,--et rien ne peut m'tre plus agrable que de remplir mon devoir de premier magistrat de la cit, en prtant aide et assistance, quand l'occasion s'en prsente, ces rformes qui ont pour objet le bien-tre des classes ouvrires et la prosprit de cette mtropole commerciale de l'cosse. Aprs quelques observations, le lord prvt conclut en ces termes: Je vous invite vous joindre moi pour rendre hommage notre gracieuse souveraine. La vie de son pre, ses propres sentiments ne nous laissent aucun doute que nous avons en elle une amie claire de toute mesure qui tend au bien-tre, la prosprit et au bonheur du peuple. la reine! (Applaudissements prolongs. Toute l'assemble se lve et reste debout pendant que l'orchestre excute l'hymne national.) M. FOX MAULE, reprsentant de Perth,--aprs quelques rflexions, porte le second toast: _ la libert des changes!_ Messieurs, je ne m'tendrai pas sur ces grands principes qui, s'ils vivent quelque part, doivent vivre surtout dans cette cit qui, la premire, entendit les leons d'Adam Smith. Ils pntrent de jour en jour, et avec tant de force dans les esprits, qu'il serait inutile et pour ainsi dire dplac, de les dvelopper devant vous. Je considre que le but de cette runion est d'examiner en commun les ides pratiques qui pourront nous tre soumises sur le mode la fois le plus prompt, le plus efficace et le plus sr de faire enfin pntrer ces principes dans notre gouvernement et notre lgislature. Vous admettez, je crois, que le vieux systme des _protections spciales_, alors mme qu'on pourrait lui attribuer quelques effets momentanment favorables, n'est pas la base sur laquelle doivent reposer les grands intrts permanents de ce pays. Le monopole est une plante qu'on peut la rigueur lever en serre chaude, mais qui ne saurait enfoncer profondment ses racines dans notre sol, et exposer ses branches tous les vents de notre climat. Nous sommes des hommes libres. Pourquoi n'aurions-nous pas un commerce libre? (Bruyants applaudissements.) La raison dit que ce systme est le meilleur, le plus propre rpandre le bien-tre parmi les hommes, qui met toutes les denres du monde notre porte et laisse refluer les produits de notre travail sur tous les points de la terre. L'orateur traite la question dans ses rapports avec l'agriculture; il tmoigne toute son admiration pour les utiles efforts de la Ligue, et termine en portant ce toast: la libert du commerce; la chute du monopole qui est le flau du pays et du peuple. (Applaudissements enthousiastes.) Le lord prvt porte la sant de la dputation de la Ligue. M. Cobden remercie et prononce un discours qui fait sur l'assemble une profonde impression. M. Alexandre GRAHAM: Aux ministres de la religion qui se sont runis la cause de la libert du commerce. Dans le cours de ces dernires annes, deux appels ont t faits au clerg. La premire fois, sept cents ministres dissidents de toutes les dnominations se sont runis Manchester, et plus de neuf cents, dans leurs lettres d'excuse, ont donn leur approbation l'objet de la Ligue. La seconde runion de plus de deux cents ministres, eut lieu dimbourg. L'orateur, dans un discours que nous supprimons regret, examine les causes qui tiennent le clerg de l'glise tablie loign de ce grand mouvement.--Il traite ensuite la question de la libert commerciale, au point de vue religieux. Le Rv. doct. HEUGH: Au progrs des connaissances, ncessaire et seule garantie de l'extension et de la permanence des institutions libres. (Immenses applaudissements. Ce magnifique texte fait le sujet d'un discours du rv. ministre, qui est cout avec recueillement.) D'autres discours sont prononcs par MM. Bright, Thompson, Oswald, Hastie. La souscription de Glasgow, au fonds de la Ligue, parat devoir s'lever plus de 5,000 l. s. (125,000 fr.) L'assemble se spare 8 heures du soir. GRAND MEETING D'DIMBOURG POUR LE SOUTIEN DE LA LIGUE. Extrait du _Scotchman_, 11 janvier 1844. Mardi, 11 de ce mois, un grand meeting a eu lieu dans cette cit, pour recevoir la dputation de la Ligue, compose de MM. Cobden, Bright, le col. Thompson et Moore.--L'objet spcial de la runion tait de concourir la souscription au fonds la Ligue (_the_ 100,000 l. _League fund_). La salle de la Socit philharmonique, la plus vaste d'dimbourg, tait entirement occupe, et, faute de places, plus de mille billets d'entre ont d tre refuss. On remarquait dans l'assemble les citoyens les plus clairs et les plus influents, un grand nombre de dames et trente-quatre ministres du culte. Le trs-honorable lord prvt occupait le fauteuil. Les villes de Leith, Dalkeith, Musselburgh avaient envoy des dputations. Nous ne fatiguerons pas le lecteur par la traduction des discours prononcs dans cette mmorable sance. Nous nous bornerons reproduire un passage du discours de M. Cobden, parce qu'il rpond un argument que l'on oppose souvent l'affranchissement du commerce, aussi bien de ce ct que de l'autre ct de la Manche. Tout le monde, ou du moins toutes les personnes dont l'opinion a quelque poids, s'accordent sur ce point, que le principe de la libert des changes est le principe du sens commun, et que, considr d'une manire abstraite, il est aussi juste qu'incontestable. (Assentiment.) Mais lorsque vous sommez ces personnes de raliser dans la pratique des principes dont, en thorie, elles reconnaissent si volontiers la justice et la vrit, on vous objecte que les circonstances du pays s'y opposent. Quelles sont ces circonstances? D'abord, nous dit-on, par l'anciennet de la protection, le pays se trouve dans une situation conomique tout artificielle. cela je rponds que si nous sommes dans une situation artificielle, c'est que nous y avons t amens par des lois arbitraires contraires aux lois de la nature. Nous ne pouvons remdier ce mal qu'en revenant aux lois naturelles et en mettant notre lgislation en harmonie avec les desseins visibles de la divine Providence.--Ensuite, on allgue que la dette publique et l'chiquier imposent l'Angleterre de lourdes charges, etc. PERTH. Extrait du _Perthshire-Advertiser_, 12 janvier 1844. Selon l'avis qui en avait t donn, un grand meeting public a eu lieu mercredi, 12 de ce mois, dans une des glises de cette ville (_North-United secession church_), pour entendre MM. Cobden, Thompson et Moore, dputs de la Ligue nationale. Plus de deux mille personnes taient prsentes, presque toutes appartenant aux classes moyennes, et l'on a remarqu l'attention soutenue que les fermiers et les agriculteurs, venus de tous les points du comt, ont prte aux discours qui ont occup une sance de plus de quatre heures. M. Maule, m. P., occupait le fauteuil. Nous ne pouvons rapporter ici les discours prononcs par MM. Maule, Cobden, lord Kinnaird, M'Kinloch, Moore, etc.--Cependant, comme les arguments qu'on fait valoir en faveur du monopole, sous le nom de protection, sont les mmes en France qu'en Angleterre, nous croyons devoir citer de courts extraits du discours de M. Cobden, o quelques-uns de ces arguments sont heureusement rfuts. Les fermiers et les ouvriers de campagne ont plus souffert que tous autres des lois-crales, et, cet gard, j'invoque le tmoignage de ceux d'entre eux qui m'coutent. Depuis 1815, poque o passa cette loi, la Chambre des communes ne s'est pas runie moins de six fois en comit pour s'enqurir de la dtresse agricole, et, depuis 1837, elle a t solennellement proclame cinq fois dans le discours de la reine l'ouverture du Parlement. J'ai parcouru le pays dans tous les sens; j'ai assist une multitude de meetings; partout j'ai pos aux fermiers cette question: Avez-vous, dans un certain nombre d'annes, et avec un capital donn, ralis autant de profits que les personnes engages dans des industries qui ne reoivent pas de protection, tels que les drapiers, carrossiers, piciers, etc.--Partout, invariablement, on m'a fait la mme rponse: Non, l'industrie agricole est la moins rmunre. Si le fait est incontestable, il doit avoir une cause, et comme ce ne peut tre l'absence de la protection, c'est sans doute la protection elle-mme. Pour moi, je crois qu'il est mauvais de taxer l'industrie; il n'y a qu'une chose qui soit pire, c'est de la _protger_. (Applaudissements.) Montrez-moi une industrie _protge_, et je vous montrerai une industrie qui languit. Si l'on accordait, par exemple, des privilges aux piciers qui habitent tel quartier, pensez-vous que les propritaires des maisons n'en exigeraient pas de plus forts loyers? Ils le feraient indubitablement; et c'est ce qu'ont fait les landlords, l'gard des fermiers, sous le manteau de la loi-crale. Un pauvre fermier gallois, nomm John Jonnes, a parfaitement expliqu le jeu de cette loi. Il disait: La loi a promis aux fermiers des prix parlementaires. Sur cette promesse, les fermiers ont promis aux seigneurs des rentes parlementaires. Mais la halle, le prix parlementaire ne s'est presque jamais ralis, et il n'en a pas moins fallu acquitter la rente parlementaire. Toute la question-crale est l. Pour persuader aux fermiers qu'ils ne peuvent soutenir la concurrence trangre, on leur dit qu'ils ont de lourdes taxes payer, et cela est vrai. Ils payent la taxe des routes, mais ils ont les routes, et je puis vous assurer que les fermiers russes et polonais voudraient bien en avoir au mme prix. Essayez de porter vos denres au march, par monts et par vaux et dos de mulet, et vous vous convaincrez que l'argent mis sur les chemins n'est pas perdu, mais plac, et plac bon intrt.--Ils payent encore la taxe des pauvres et les taxes ecclsiastiques; mais il y a aussi des prtres et des pauvres sur le continent. M. Cobden cite plusieurs exemples pour dmontrer que les industries libres prosprent mieux que les industries protges. Voyez la laine; c'est un fait notoire que c'est, depuis qu'elle n'est plus favorise, une branche beaucoup plus lucrative que la culture du froment.--Voyez le lin. Pendant que M. Warnes se donnait beaucoup de mouvement, dpensait beaucoup d'encre et de paroles pour prouver que le fermier anglais ne pouvait soutenir la concurrence du dehors, lui-mme substituait, et avec succs, la culture du lin, qui n'est pas protge, celle du froment, qui est l'objet de tant de prdilections lgislatives..... Quant aux avantages que la loi-crale est cense confrer aux simples ouvriers des campagnes, j'avance ce fait, et je dfie qui que ce soit de le contredire: c'est que les salaires vont toujours diminuant mesure qu'on s'loigne des districts manufacturiers et qu'on s'enfonce au coeur des districts agricoles. En arrivant dans le Dorsetshire, le plus agricole et par consquent le plus protg de tous les comts, on trouve le taux des salaires fix 6 sh. par semaine. Pour moi, je donne 12 sh. au moindre de mes ouvriers. J'en ai qui gagnent 20, 30 et mme 35 sh. Mais quant ceux qui ne donnent que le travail le plus brut, qui ne font que ce que tout homme peut faire, ils reoivent au moins 12 sh.--Je n'en tire pas vanit. Ce n'est ni par plaisir ni par philanthropie que j'accorde ce taux; je le fais parce que c'est le taux tabli par la libre concurrence. Voil un fait gnral qui ne permet plus de dire que la loi-crale favorise l'ouvrier des campagnes. (coutez! coutez!)--Mais j'aperois ici bon nombre d'ouvriers des fabriques. Quant eux, il est certain que la loi-crale les dpouille, sans aucune compensation, et j'expliquerai comment cela se fait. Il y a une certaine doctrine l'usage des ignorants imberbes, selon laquelle les salaires peuvent tre fixs par acte du Parlement. Je mettrai en lumire et cette doctrine et le caractre de la loi-crale, par une anecdote qui se rapporte un fait parlementaire qui m'est personnel. Lorsque sir Robert Peel prsenta la dernire loi-crale la Chambre des communes, loi qui avait pour but avou de maintenir le prix du bl 56 sh., ainsi que l'auteur le dclare expressment, je fis, par voie d'amendement, cette motion: Qu'il est expdient, avant de fixer le prix du pain par acte du Parlement, de rechercher les moyens de fixer aussi un taux relatif des salaires qui soit en harmonie avec ce prix artificiel des aliments. Proposition bien raisonnable, ce qu'il me parat, mais qui fut combattue par MM. Peel, Gladstone et leurs collgues, au dedans et au dehors des Chambres, par cette rponse: Oh! nous ne pouvons rgler ou fixer le prix du travail, cela est au-dessus de notre puissance. Le taux des salaires s'tablit par la concurrence sur le march du monde.--Nanmoins, quoique je reconnusse la validit de ce raisonnement, comme je le crois aussi bien applicable au bl qu'au travail, et que je n'aime pas voir des rgles diffrentes appliques des cas intrinsquement identiques, j'insistai pour que ma motion ft mise aux voix; et elle fut soutenue par vingt ou trente membres qui pensaient, comme moi, que le taux des salaires devait tre positivement fix, si l'on tait dcid dpouiller l'ouvrier, par un prix des aliments artificiellement lev. Mais, ainsi que je m'y attendais, les monopoleurs de la Chambre refusrent de faire une franche et loyale application de leur propre principe, et tous, jusqu'au dernier, votrent contre ma motion.--Sans doute, il est incontestable que le rgulateur naturel des salaires, c'est le march, la concurrence, le rapport de l'offre la demande. Mais n'est-il pas vident que le bl doit tre soumis la mme rgle, et valoir plus ou moins, selon les besoins d'une part et la facult de payer de l'autre? Qu'on laisse donc le prix du bl s'tablir dans le mme march o le travail est contraint de chercher sa rmunration. Oh! qui pourrait sonder la profonde immoralit de ces hommes qui s'adjugent eux-mmes un certain prix pour leur bl, et qui nanmoins refusent de fixer un prix proportionnel pour les salaires qui doivent acheter ce bl? (Applaudissements prolongs.) GREENOCK. Extrait du _Greenock-Advertiser_, 15 janvier 1844. Lundi, 15 de ce mois, une dputation de la Ligue, compose de M. Bright, m. P., et du col. Thompson, a assist un grand meeting tenu la chapelle de... Le prvt occupait le fauteuil. Des discours ont t prononcs par MM. Steete, Stewart, m. P., col. Thompson, Bright, Robert Wallace, m. P. Nous avons remarqu, dans le discours du colonel Thompson, la dmonstration suivante, qui prsente, sous une forme sensible, les inconvnients des lois restrictives. Suivons vos marchandises sur les marchs trangers, et observons ce qui arrive. Je suppose que vous les envoyez Hambourg. Le capitaine dbarque, et, s'adressant un ngociant de cette ville, il lui dit: J'amne de Greenock tant de balles de marchandises que je dsire vendre.--Bien, dit le marchand, je vous en donnerai dix thalers.--J'accepte, rpond le capitaine; et maintenant que pourrais-je acheter avec dix thalers, car je dsire revenir Greenock avec un chargement de retour?--Je trouve, dit le Hambourgeois, que le bl est meilleur march ici qu'en Angleterre; achetez du bl.--Oh! rpond le capitaine, je ne puis pas rapporter du bl, car nous avons dans notre pays une loi qui le dfend.--Eh bien! prenez du bois de construction.--Nous avons encore une loi qui l'empche.--Dieu me pardonne! s'crie le Hambourgeois, je crois que, vous autres Anglais, vous repoussez les choses qui vous sont les plus ncessaires, et n'admettez que ce qui ne vous est bon rien, des sifflets et des cure-dents, peut-tre. (clats de rire.)--Je crains bien qu'il n'en soit ainsi, reprend l'Anglais, et je vois que ce que j'ai de mieux faire, c'est de m'en retourner sur lest et de ne plus remettre les pieds Hambourg.--C'est ainsi que prennent fin nos relations avec Hambourg, et successivement avec les autres ports trangers.--Et ne voyez-vous pas que le chargeur de Greenock sera forc de limiter sa fabrication plus qu'il n'aurait fait, si son capitaine lui et port de meilleures nouvelles? Que si la fabrication se ralentit, le travail est moins demand, les salaires sont plus dprcis, en mme temps que les subsistances renchrissent? etc........ ABERDEEN. Extrait de l'_Aberdeen-Herald_, 15 janvier 1844. La dmonstration en faveur de la Ligue a dpass tout ce que l'on pouvait attendre. Lundi, 15 de ce mois, deux meetings ont t tenus, l'un le matin, l'autre le soir, et, dans l'un et l'autre, l'accueil le plus enthousiaste a t fait MM. Cobden et Moore. Le meeting du matin a eu lieu dans la vaste salle du thtre, qui s'est trouve cependant trop troite pour le grand nombre de citoyens distingus qui dsiraient assister la sance. Rien n'gale l'intrt qu'a excit le discours clair et nerveux de M. Cobden, et nous avons pu remarquer que des hommes, qui prennent rarement part des dmonstrations publiques, joignaient chaleureusement leurs applaudissements ceux de la foule. Le soir, les classes ouvrires et laborieuses affluaient la salle de la Socit de Temprance, et nous avons entendu dire M. Cobden qu'il n'avait jamais parl devant un auditoire plus attentif et plus intelligent. Nous avons assist bien des meetings publics, nous avons entendu tous les grands orateurs de l'poque, mais nous devons dire que jamais nous n'avons assist un spectacle plus imposant et plus instructif que celui qui a t offert aujourd'hui la population d'Aberdeen. (Suit le compte rendu de la sance.) DUNDEE. 16 janvier 1844. Mardi soir, 16 du courant, une _soire_ a t donne, dans le cirque royal, MM. Cobden et Moore, dputs de la Ligue nationale. M. Edouard Baxter, esquire, occupait le fauteuil. Les orateurs qui se sont fait entendre, outre MM. Cobden et Moore, sont MM. Baxter, James Brow, lord Kinnaird, Georges Duncan, m. P., etc. PAISLEY. Extrait du _Glasgow-Argus_, 16 janvier 1844. Mardi soir, 16 de ce mois, une _soire_ a eu lieu, dans une des glises dissidentes de Paisley (_secession church_), l'effet d'accueillir MM. Thompson et Bright, membres de la Ligue, et sous la prsidence du prvt Henderson. Nous avons remarqu sur l'estrade MM. Stewart, Wallace et Hastie, membres du Parlement, et un grand nombre de ministres du culte. Nous croyons devoir nous dispenser de donner en dtail le compte rendu de ce meeting, ainsi que de ceux qui suivent, pour viter de dpasser les bornes que nous nous sommes prescrites. AYR. Extrait de _l'Ayr-Advertiser_. Mardi matin, 16 de ce mois, un grand meeting public a t tenu au thtre de cette ville, sous la prsidence du prvt Miller pour entendre MM. Bright et Thompson, membres de la Ligue. MONTROSE. Extrait du _Montrose-Review_, 16 janvier 1844. MM. Cobden et Moore, de passage dans cette ville, pour se rendre d'Aberdeen Dundee, ont t sollicits de s'arrter quelques heures dans l'objet de tenir un meeting public. Malgr la brivet du temps qu'avaient devant eux les amis de la libert commerciale, une telle affluence s'est porte _Guild-Hall_, l'heure dsigne, que le meeting a d immdiatement se transporter _George Free Church_. Le prvt Paton a t unanimement appel au fauteuil. Aprs un discours de M. Cobden, qui a fait sur l'assemble une profonde impression, M. Alexandre Watson fait cette motion: Que le meeting approuve hautement les infatigables travaux de la Ligue, et en particulier les virils et nobles efforts de MM. Cobden et Moore, pour propager les principes de la libert commerciale; et que, pour offrir aux citoyens de Montrose l'occasion de contribuer au fonds de la Ligue, il nomme, l'effet de recueillir les souscriptions, une commission compose de MM. etc. La motion est vote l'unanimit. FORFAR. Le mme journal rend compte du meeting tenu Forfar, le samedi 10 janvier, l'occasion de la prsence en cette ville, de MM. Cobden et Moore. Les honorables dputs de la Ligue n'ont pas eu plutt accd aux vives instances qui leur taient adresses pour qu'ils s'arrtassent un moment Forfar, que toute la population a t convoque l'glise de la paroisse au son du tambour. Les fonctions de prsident taient remplies par le Rv. ministre, M. Lowe, etc. KILMARNOCK. Un grand meeting a t tenu dans cette ville, le mardi 16 janvier 1844, l'effet d'entendre M. Bright et le colonel Thompson, membres de la Ligue. CUPAR. Extrait du _Fife-Sentinel_, 18 janvier 1844. L'annonce de la visite d'une dputation de la Ligue avait excit au plus haut degr l'intrt du comt. Des dlgations de toutes les villes environnantes s'taient rendues Cupar.--MM. Cobden et Moore sont arrivs le 18, 2 heures. Le meeting avait t convoqu l'glise de Westport; mais cet difice tant insuffisant contenir la foule qui se pressait, il a t dcid qu'on se transporterait dans Old-Church. Le prvt Nicol occupait le fauteuil. LEITH. Extrait du _Caledonian-Mercury_, 19 janvier 1844. Un meeting nombreux a t tenu, vendredi soir 19 du courant, dans Relief-Church. MM. Cobden, Thompson, Moore, ont t couts avec l'intrt le plus manifeste et la plus vive sympathie, etc. DUMFRIES. Extrait du _Dumfries-Courrier_, 17 janvier 1844. Ce journal rend compte du meeting tenu le mercredi 17 janvier, l'occasion de la visite de MM. Bright et Thompson; il prsente le mme caractre que les prcdents. Si nous avons donn au lecteur cette nomenclature aride des nombreux meetings que la dputation de la Ligue a provoqus en cosse, pendant un sjour de si courte dure, c'est que nous sommes nous-mme convaincu qu'en France, comme en Angleterre, comme dans tous les pays constitutionnels, le seul moyen d'emporter une grande question, c'est d'clairer et de passionner le public. Notre but a t d'appeler l'attention sur l'activit et l'nergie que dploie la Ligue, et dont les premiers rsultats se montrent aujourd'hui aux yeux de l'Europe tonne dans le _plan financier_ de sir Robert Peel. GRAND MEETING DE COVENT-GARDEN. 25 janvier 1844. Aprs une interruption de deux mois, la Ligue a repris ses meetings au thtre de Covent-Garden. Jeudi soir, la foule avait envahi le vaste difice. Dans aucune des prcdentes occasions elle n'avait montr plus de sympathie et d'enthousiasme. 7 heures, le prsident, M. George Wilson, monte au fauteuil. Il ouvre la sance par le rapport des travaux de la Ligue, dont nous extrayons quelques passages. Ladies et gentlemen: Je ne doute pas que la premire question que vous m'adresserez au moment de la reprise de nos sances, ne soit: Qu'a fait la Ligue depuis la dernire session? D'abord, je n'ai pas besoin de vous dire _qu'elle n'est pas morte_, ainsi que ses ennemis l'ont tant de fois rpt. Il est vrai que le duc de Buckingham ne s'y est pas encore ralli; le duc de Richmond ne nous a pas signifi son approbation; sir Edward Knatchbull compte toujours sur le monopole pour payer des dots et des hypothques, et le colonel Sibthorp a gratifi de 50 l. s. l'association protectionniste. (Rires.) Mais d'un autre ct, le marquis de Westminster a donn 500 l. s. la Ligue. (Applaudissements.) Que nous ayons fait quelques progrs, c'est ce que nos adversaires ne pourront nier, et ce dont vous jugerez vous-mmes d'aprs les meetings qui ont eu lieu et dont je vais vous faire l'numration. Ici le prsident nomme les villes o ont t tenus les meetings et les sommes qui y ont t souscrites. Liverpool, 6,000 l. s. Ashton, 4,300 Leeds, 2,700; la maison Marshall a souscrit pour 800 l. s. Halifax, 2,000 Huddersfield, 2,000 Bradford, 2,000 Bacup, 1,345 Bolton, 1,205 Leicester, 800 Derby, 1,200; la maison Strutt a donn 500 l. s. Nottingham, 520 Burnley, 1,000 Oldham, 1,000 Todmorden, 611 Strond, 558 (M. Wilson cite encore une douzaine de meetings o des sommes moindres ont t recueillies.) En outre, une dputation de la Ligue, compose de MM. Cobden, Bright, Thompson, Moore, Ashworth a parcouru l'cosse. Nous avons reu: Glasgow, 3,000 l. s. dimbourg, 1,500 Dundee, 500 Leith, 350 Paisley, 230 Hawick, 70 (De bruyants applaudissements accompagnent cette lecture.) Tel est le tmoignage que nous avons rendre des progrs que fait notre cause dans l'esprit public. C'est un nouveau gage d'union, un nouveau pacte, un nouveau _covenant_ auquel les amis de la Ligue en cosse et dans le nord de l'Angleterre ont attach leur nom, s'engageant tous envers eux-mmes, envers vous et envers le pays, persvrer dans la voie qu'ils se sont trace, et ne prendre aucun repos tant qu'ils se sentiront un reste de force et que la Ligue n'aura pas atteint le but qu'elle a en vue...... M. Bouverie prononce un discours instructif sur la situation financire de l'Angleterre et sur la rpartition des taxes entre les diverses classes de la socit. M. W. J. Fox s'avance au bruit des applaudissements; quand le silence est rtabli, il s'exprime en ces termes: Je suis appel prendre la parole l'entre de cette nouvelle anne d'agitation, dans un moment o la confusion, l'anxit et l'incertitude rgnent dans le pays. La lgislature est convoque; le peuple attend plutt qu'il n'espre; la Ligue a recrut des adhrents, augment ses moyens et disciplin ses forces; les partis politiques pient les chances de se maintenir dans leur position ou de conqurir celle de leurs adversaires; des anti-Ligues se forment dans plusieurs comts. Dans ces circonstances, il est propos d'tablir le _principe_ autour duquel se rallie notre association, ce principe que nous avons tant de fois, mais pas encore assez proclam; ce principe qui est l'objet et le but d'efforts et de travaux qui ne cesseront qu'au jour de son triomphe:--la libert absolue des changes,--et, en ce qui concerne sa ralisation pratique et actuelle,--l'abrogation immdiate, totale et sans condition[34] de la _loi-crale_! (Bruyants applaudissements.) Voil notre toile polaire; voil le point unique vers lequel nous naviguons, sans nous proccuper d'aucune autre considration. Nous n'avons rien de commun avec les factions politiques; nous n'avons aucun gard aux dmarcations qui sparent les partis de vieille ou de frache date; peu nous importent les inconsquences de tel ou tel meneur d'une portion de la Chambre des communes.--L'abrogation totale, immdiate, sans condition des _lois-crales_, voil ce que nous demandons, tout ce que nous demandons.--Nous n'exigeons pas plus, nous n'accepterons pas moins--de Robert Peel ou de John Russell,--de lord Melbourne d'un ct, ou de lord Wellington de l'autre, ou de lord Brougham de tous les cts. (Rires et approbation.) Nous sommes en paix avec tous ceux qui reconnaissent ce principe. Mais nous ferons une guerre ternelle ceux qui ne l'accordent pas.--Et prcisment parce que c'est un _principe_, il n'admet, dans nos esprits, aucune _transaction_ quelconque. (Applaudissements.) C'est l notre mot d'ordre. Il y a une classe dans le pays qui ne cesse de crier: _Pas de concessions._ Et nous, nous lui rpondons: _Pas de transaction._ Si ce mouvement, ainsi qu'on l'a quelquefois faussement reprsent, n'tait qu'une pure combinaison industrielle; s'il avait pour objet de relever telle ou telle branche de fabrication ou de commerce;--ou bien s'il tait l'effort d'un parti et s'il aspirait dplacer le pouvoir au dtriment d'une classe et au profit d'une autre classe d'hommes politiques; ou encore si notre cri: _Libert d'changes_, n'tait qu'un de ces cris populaires, mis en avant dans des vues personnelles ou politiques, comme le cri: _ bas le papisme!_ et autres semblables, qui ont si souvent gar la multitude et jet la confusion dans le pays, oh! alors, nous pourrions transiger. Mais nous soutenons un _principe_ l'gard duquel notre conviction est faite, et qui est comme la substance de notre conscience; nous revendiquons pour l'homme un droit antrieur mme toute civilisation, car s'il est un droit qu'on puisse appeler naturel, c'est certainement celui qui appartient tout homme d'changer le produit de son honnte travail, contre ce qu'il juge le plus utile sa subsistance ou son bien-tre. (Approbation.) Ce n'est pas l une question qui admette des degrs, ni qui se puisse arranger par des fractions. Nous respectons tous les droits; mais nous ne respectons aucun abus. (Applaudissements.) Nous ne comprenons pas cette doctrine qui consiste tolrer un certain degr de vol, d'iniquit ou d'oppression, au prjudice d'un individu ou de la communaut. Nous considrons au point de vue du _juste_ et de l'_injuste_ la proprit, quelle qu'elle soit, ralise par le travail et sanctionne par les lois et les institutions humaines. Nous proclamons notre profond respect pour la proprit de cette classe qui est la plus ardente s'opposer nos rclamations. Les domaines du seigneur lui appartiennent, nous ne prtendons pas y toucher, mettre des limites leur agglomration et leur division. Nous n'intervenons pas dans l'administration de ce qui lui est acquis par achat ou par hritage. Qu'il en fasse ce qu'il jugera propos; il est justiciable de l'opinion s'il viole les lois des convenances ou de la moralit. Tant qu'il se renferme dans les limites que lui prescrivent les ncessits des socits humaines, nous respectons tous ses droits. Qu'il proscrive ou tolre la chasse; qu'il abatte ou conserve ses forts; qu'il accorde ou refuse des baux, nous ne nous en mlons pas. Les produits de ses domaines sont lui ou ceux qui il les loue. Mais il y a une chose qui n'est pas lui, et c'est le travail d'autrui, c'est l'industrie de ses frres, et leur habilet, et leur persvrance, et leurs os et leurs muscles, et nous ne lui reconnaissons pas le droit de diminuer, par des taxes son profit, le pain qui est le fruit de leurs travaux et de leurs sueurs. (Bruyantes acclamations.) Ils sont ses frres, et non pas ses esclaves. Les bras de l'ouvrier sont sa proprit, et non pas celle du landlord. Nous rclamons pour nous ce que nous accordons aux seigneurs, et notre _principe_ exige le mme respect, la mme vnration pour la proprit de celui qui n'a au monde que sa force physique pour se procurer le pain du soir par le travail du jour, que pour celle de l'hritier du plus vaste domaine dont on puisse s'enorgueillir dans la Grande-Bretagne. (Applaudissements.) Dans notre attachement ce principe, nous nous opposons tout empitement sur la proprit de la classe industrieuse, de quelque forme qu'on le revte, quel que soit le but auquel on veuille le faire servir. Notre principe exclut le _droit fixe_ aussi bien que le _droit graduel_. (Approbation.) L'un est aussi bien que l'autre une invasion sur les droits du peuple, car quelle est leur commune tendance? videmment d'lever le prix des aliments, et tout ce qui lve le prix des aliments, diminue le lgitime bien-tre des classes laborieuses. Lorsque nous nous rappelons la condition de ces classes; quand nous venons songer que l'ouvrier se lve avant le jour, et qu'il est dj bien tard quand il peut goter quelque repos et manger le pain de l'anxit; quand nous nous rappelons par quels fatigants efforts il obtient dans ce monde sa chtive pitance, et combien il y a de malheureuses cratures autour de nous dont toute l'histoire est rsume dans ces tristes vers si populaires: Travaillons, travaillons, travaillons Jusqu' ce que nos yeux soient rouges et obscurcis; Travaillons, travaillons, travaillons Jusqu' ce que le vertige nous monte au cerveau. [Note 34: _Unconditional_; la Ligue entend par l que l'abolition des droits d'entre, sur les grains trangers, ne doit pas tre subordonne des dgrvements accords par les autres nations aux produits anglais.] Quand nous sommes tmoins d'une telle destine, nous disons que le _droit fixe_ ne doit pas prendre mme un farthing sur la part exigu du pauvre pour augmenter les trsors d'un duc de Buckingham ou de Richmond. (Applaudissements prolongs.) Bien plus, il est des cas o le droit fixe aurait plus d'inconvnients que l'chelle mobile elle-mme. On a dj fait cette objection contre le droit fixe, et je crois qu'elle a dj frapp ses partisans. Que ferez-vous de votre droit de 10, de 8, de 5 sh. lorsque le bl s'lvera, comme cela peut et doit quelquefois arriver, un prix de famine, _a famine price_? (coutez! coutez!) Et l'on a rpondu: Alors, on le suspendra.--Mais quel est le pouvoir qui dcidera cette suspension, et sur quelle preuve? Ralisez dans votre imagination la situation d'un premier ministre oblig d'observer le pays pour dcider si le temps approche, si le temps est arriv o le droit fixe sur le bl sera remis, parce que les aliments ont atteint le prix de famine! Il faudra qu'il compte dans les journaux combien d'tres humains ont t relevs dans nos rues, tombs par dfaut de nourriture. Combien faudra-t-il de cas de _morts par inanition_? quelle somme de maladies, de typhus, de mortalit sera-t-il ncessaire de constater pour justifier la remise du droit? Voil donc les occupations d'un premier ministre! Il faudra donc qu'il veille auprs du pays, qu'il compte ses pulsations, comme fait le mdecin d'un rgiment quand on flagelle un soldat,--la main sur son poignet, l'oeil sur la blessure saignante, l'oreille attentive au bruit du fouet tombant sur les paules nues, prt s'crier: Arrtez; il se meurt! (Acclamations.) Est-ce l le rle du premier ministre du gouvernement d'un peuple libre? (Non, non.)--La pente est glissante quand on quitte le sentier de la justice. Oubliez la justice, et vous oublierez bientt la charit, et l'humanit vous trouvera sourde ses cris.--Un droit fixe! Mais c'est toujours la protection sous un autre nom, et la protection, c'est cela mme que la Ligue est rsolue de combattre et d'anantir jamais.--Et qu'entend-on protger? L'agriculture, dit-on; mais quelle branche d'agriculture? quelle classe de personnes? Non, non, dpouille de sophismes, d'nigmes, de circonlocutions, cette protection, c'est _la protection des rentes_, et rien de plus. (Approbation.) Protection aux fermiers!--Et quel fermier s'est jamais enrichi par elle?--Protection l'ouvrier des campagnes! Oh! oui! vous l'avez protg jusqu' ce qu'il ait descendu tous les degrs de l'chelle sociale; jusqu' ce que ses vtements aient t convertis en haillons; sa chaumire en une hutte; jusqu' ce que sa femme et ses enfants, faute de vtements, aient t forcs de fuir le service divin. Votre protection l'a poursuivi du champ la maison de travail, et de la maison de travail la cour de justice, et de la cour de justice au cachot, et du cachot la tombe. C'est sous la froide pierre qu'il trouvera enfin plus de protection relle qu'il n'en obtint jamais de vos lois. (Acclamations prolonges)..... Et pourquoi privilgier une classe? Qu'y a-t-il dans la condition d'un rentier qui lui donne droit tre protg aux dpens de la communaut? Pourquoi pas protger aussi le philosophe, l'artiste, le pote? pareil jour naquit un pote, et les cossais qui m'entendent savent qui je fais allusion, car beaucoup de leurs compatriotes sont runis aujourd'hui pour clbrer l'anniversaire de Robert Burns. La nature en avait fait un pote; la protection aristocratique en fit un employ. Mais la seule protection qui lui convint, c'est celle qu'il devait ses bras vigoureux et son me leve. Le servilisme lui faisait dire: Je n'ai pas besoin de me courber si bas, Car, grce Dieu, j'ai la force de labourer; Et quand cette force viendra me faire dfaut, Alors, grce Dieu, je pourrai mendier. Et il se sentait l'indpendance du mendiant, et, en ralit, elle est plus digne et plus respectable que l'indpendance pcuniaire de ceux qui l'ont acquise par la rapine et l'oppression. ..... Et pourquoi la Ligue transigerait-elle aujourd'hui? Si elle n'y a pas song quand elle tait faible, comment y songerait-elle quand elle est forte? Si nous avons repouss toute transaction quand nous n'tions qu'un petit nombre, pourquoi l'accepterions-nous quand nous sommes innombrables? Habitants de Londres, permettez-moi de vous le dire, vous n'avez pas l'ide de la puissance de la Ligue, et il serait dsirer que vous envoyassiez dans les comts du Nord une dputation charge d'observer la nature de cette puissance, sa progression, son intensit. (coutez! coutez!) L, vous verriez les multitudes, hommes, femmes, enfants, accourir, s'assembler et mettre la main cette oeuvre si bien faite pour veiller les plus intimes sympathies du coeur humain; les matres et les ouvriers porter leur cordiale contribution; les femmes payer leur tribut, car elles ont compris qu'il leur appartient de soulager ceux qui souffrent, et de sympathiser avec les opprims, et l'enfant mme, respirer comme une atmosphre d'_agitation_ patriotique, pressentant qu'un jour viendra,--alors que tant de glorieux dvouements auront assur le triomphe de la libert commerciale,--o il pourra dire avec orgueil:--Et moi aussi j'tais, encore enfant, un soldat de la Ligue! Oh! si vous pouviez voir l'ardeur qui les anime, vous comprendriez que l'arrt de mort du monopole est prononc; oui, le jour o Londres prendra le rle qui lui revient, le jour o la voix des provinces rveillera l'cho de la mtropole, le jour o votre libralit, votre enthousiasme, votre ferme rsolution, votre foi dans la vrit galera la libralit, l'enthousiasme, la dtermination et la foi de vos frres du Nord, ce jour-l, l'oeuvre sera consomme et le monopole ananti. (Acclamations prolonges.) L'ide de transiger n'entrerait pas dans la tte des chefs de la Ligue, alors mme qu'ils seraient seuls dans la lutte. Rappelez-vous qu'ils n'taient que sept quand ils proclamrent pour la premire fois le principe de l'abrogation immdiate et totale. Ils persvreraient encore, quand bien mme l'opinion publique n'aurait pas t veille, quand bien mme ces vastes meetings n'auraient pas encourag leurs efforts, car, lorsqu'une fois un principe s'empare de l'me, il est indomptable. C'est ce qui fait le martyre ou la victoire! Il peut y avoir des victimes, mais il n'y a pas de dfaite.--C'est cette foi individuelle, cette rsolution de ne jamais transiger sur un principe, que nous devons tout ce qu'il y a de grand et de beau sur cette terre. Sans cette foi, nous n'aurions pas eu la libert politique, la rformation, la religion chrtienne. Si la Ligue pouvait flchir dans sa marche; si ceux qui la dirigent pouvaient la trahir, eh bien! qu'importe? ils ne sont que l'avant-garde, la grande arme leur passerait sur le corps et marcherait toujours jusqu' la grande consommation. (Acclamations.) Je le rpte donc, pas de transactions. On nous dfie, on nous appelle au combat; les seigneurs nous jettent le gant et ils veulent, disent-ils, abattre la Ligue. (Rires ironiques.) Eh bien, nous en ferons l'preuve.--Ce ne sont plus les fiers barons de Runnymde. Le temps de la chevalerie est pass; il est pass pour eux surtout, car il n'y a rien de chevaleresque se faire marchand de bl et fouler le pays pour grossir son lucre.--Mais o veulent-ils en venir en s'isolant ainsi au milieu de la communaut? Ils crent la mfiance parmi les fermiers, la haine et l'insubordination parmi les ouvriers; ils se dclarent en guerre avec tous les intrts nationaux; ils rejettent les Spencer, les Westminster, les Ducie, les Radnor; ils se dpouillent de ce qui constitue leur force et leur dignit; o veulent-ils en venir, en se sparant du mouvement social, en rvant qu'ils seront toujours assez forts pour craser leurs concitoyens? Ils n'ont rien attendre de cette politique, si ce n'est ruine et confusion! S'ils y persistent, ils ne tarderont pas s'apercevoir qu'ils n'ont d'autre perspective qu'une vie de dangers et d'apprhensions; ils sentiront la terre trembler sous leurs pas, comme on dit qu'elle tremblait partout o se posait le pied du fratricide Can. Qu'ils parcourent l'univers; nulle part ils ne rencontreront la sympathie de l'affection et le sourire de la bienveillance. Ah! qu'ils se joignent nous; qu'ils s'unissent la nation; c'est l que les attendent le respect, la richesse, le bonheur; mais s'ils lui dclarent la guerre, la destruction menace cette caste orgueilleuse. L'orateur discute quelques-uns des sophismes sur lesquels s'appuie le rgime restrictif, et en particulier le prtexte tir de l'_indpendance nationale_. Il poursuit en ces termes: _tre indpendants de l'tranger_, c'est le thme favori de l'aristocratie. Elle oublie qu'elle emploie le _guano_ fertiliser les champs, couvrant ainsi le sol britannique d'une surface de sol _tranger_ qui pntrera chaque atome de bl, et lui imprimera la tache de cette _dpendance_ dont elle se montre si impatiente. Mais qu'est-il donc ce grand seigneur, cet avocat de l'indpendance nationale, cet ennemi de toute dpendance trangre? Examinons sa vie. Voil un cuisinier _franais_ qui prpare _le dner pour le matre_, et un valet _suisse_ qui apprte le _matre pour le dner_. (clats de rire.) Milady, qui accepte sa main, est toute resplendissante de perles qu'on ne trouve jamais dans les hutres britanniques, et la plume qui flotte sur sa tte ne fut jamais la queue d'un dindon anglais. Les viandes de sa table viennent de la Belgique; ses vins, du Rhin et du Rhne. Il repose sa vue sur des fleurs venues de l'_Amrique du Sud_, et il gratifie son odorat de la fume d'une feuille apporte de l'_Amrique du Nord_. Son cheval favori est d'origine _arabe_, son petit chien de la race du _Saint-Bernard_. Sa galerie est riche de tableaux _flamands_ et de statues _grecques_. Veut-il se distraire, il va entendre des chanteurs _italiens_ vocifrant de la musique _allemande_, le tout suivi d'un ballet _franais_. S'lve-t-il aux honneurs judiciaires, l'hermine qui dcore ses paules n'avait jamais figur jusque-l, sur le dos d'une bte britannique. (clats de rire.) Son esprit mme est une bigarrure de contributions exotiques. Sa philosophie et sa posie viennent de la Grce et de Rome; sa gomtrie, d'Alexandrie; son arithmtique d'Arabie, et sa religion de Palestine. Ds son berceau, il presse ses dents naissantes sur le corail de l'ocan Indien, et lorsqu'il mourra, le marbre de Carrare surmontera sa tombe. (Bruyants applaudissements.) Et voil l'homme qui dit: Soyons indpendants de l'tranger! Soumettons le peuple la taxe; admettons la privation, le besoin, les angoisses et les treintes de l'inanition mme; mais soyons indpendants de l'tranger! (coutez!) Je ne lui dispute pas son luxe; ce que je lui reproche c'est le sophisme, l'hypocrisie, l'iniquit de parler d'indpendance, quant aux aliments, alors qu'il se soumet dpendre de l'tranger pour tous ces objets de jouissance et de faste. Ce que les trangers dsirent surtout nous vendre, ce que nos compatriotes dsirent surtout acheter, c'est le bl; et il ne lui appartient pas, lui, qui n'est de la tte aux pieds que l'oeuvre de l'industrie trangre, de s'interposer et de dire: Vous serez indpendants, moi seul je me dvoue porter le poids de la dpendance. Nous ne transigeons pas avec de tels adversaires, non, ni mme avec la lgislature. Nous ne recourrons pas la lgislature dans cette session. (coutez! coutez!) Plus de ptitions. (Approbation.) Membres de la Chambre des communes, membres de la Chambre des lords, faites ce qu'il vous plaira et comme il vous plaira,--nous en appelons _ vos matres_. (Tonnerre d'applaudissements qui se renouvellent plusieurs reprises.) La Ligue en appelle vos commettants, aux crateurs des lgislateurs; elle leur dit qu'ils ont mal rempli leur tche, elle leur enseigne la mieux remplir la premire occasion. (Nouveaux applaudissements.) C'est sur ce terrain que nous transportons la lutte; et nos moyens sont, non point, comme on l'a dit faussement, la calomnie, l'erreur, la corruption, mais de persvrants efforts pour faire pntrer dans ceux qui possdent le pouvoir politique, l'intelligence et l'indpendance qui ennoblissent l'humanit. Remarquons qu'un notable changement s'est dj manifest dans les lections, depuis que la Ligue a adopt cette nouvelle ligne de conduite. Tandis que ses adversaires recherchent tous les sales recoins, toutes les taches de boue qui peuvent se trouver dans le caractre de l'homme, pour btir l-dessus; tandis que les gens qui exploitent en grand le monopole du sol britannique, vont chassant au tailleur et au cordonnier et lui disent: N'avez-vous pas aussi quelque petit monopole? Soutenez-nous, nous vous soutiendrons. Tandis qu'ils gouvernent avec les mauvaises passions, avec ce qu'il y a de folie et de bassesse dans la nature humaine, la Ligue s'efforce de mettre en oeuvre les principes, la vrit; et rveillant, non la partie brutale, mais la partie divine de l'me, de raliser cet esprit d'indpendance sans lequel ni les institutions, ni les garanties politiques, ni les droits de suffrage, ne firent et ne feront jamais un peuple grand et libre. C'est pour cela qu'ils nous appellent des _trangers_ et des _intrus_... L'orateur tablit ici des documents statistiques qui prouvent que la _mortalit_ et la _criminalit_ ont toujours t en raison directe de l'lvation du prix des aliments. Il continue ainsi: Voil l'exprience d'un grand nombre d'annes rsume en chiffres. Elle fait connatre les rsultats de ce systme, horrible calcul, qui montre l'me succombant aussi bien que les corps, les tendances les plus gnreuses et les plus naturelles conduisant au crime, l'amour de la famille transform en un irrsistible aiguillon au mal, et la perversit dcrte pour ainsi dire par acte de la lgislature. (coutez! coutez!) Oh! je le dclare la face du ciel et de la terre, j'aimerais mieux comparatre la barre d'Old-Bailey comme prvenu d'un de ces crimes auxquels poussent fatalement ces lois iniques, que d'tre du nombre de ceux qui profitent de ces lois pour extraire de l'or des entrailles, du coeur et de la conscience de leurs frres. (Immenses acclamations, l'auditoire se lve en masse, agitant les chapeaux et les mouchoirs.) Nous dira-t-on qu'il faut attendre une plus longue exprience? Qu'il faut prouver encore le tarif de R. Peel ou de nouvelles formes du monopole? Mais, c'est exprimenter la privation, l'incertitude, la souffrance, la faim, le crime et la mort. C'est un vieil axiome mdical que les expriences doivent se faire sur la vile matire. Mais voici des lois qui exprimentent cruellement sur le corps mme d'une grande et malheureuse nation. (Applaudissements.) Oh! c'en est assez pour rveiller tous les sentiments de l'me; hommes, femmes, enfants, levons-nous, prchons la croisade contre cette horrible iniquit, et fermons l'oreille toute proposition jusqu' ce qu'elle soit anantie jamais. Habitants de cette mtropole, prenez dans nos rangs la place qui vous convient. Combinons nos efforts, et ne nous accordons aucun repos jusqu' ce que nos yeux soient tmoins de ce spectacle si dsir: le gant du _travail libre_ assis sur les ruines de tous les monopoles. (Applaudissements.) C'est pour cela que nous _agitons_ d'anne en anne, et tant qu'il restera un atome de restriction sur le _statute-book_, tant qu'il restera une taxe sur la nourriture du peuple, tant qu'il restera une loi contraire aux droits de l'industrie et du travail; nous ne nous dsisterons jamais de l'_agitation_, jamais! jamais! jamais! (Applaudissements enthousiastes.) Nous marchons vers la consommation de cette oeuvre, convaincus que nous ralisons le bien, non de quelques-uns, mais de tous, mme de ceux qui s'aveuglent sur leurs vrais intrts, car l'universelle libert garantit aussi bien le plus vaste domaine que l'humble travail de celui qui n'a que ses bras. Nous croyons que la libert commerciale dveloppera la libert morale et intellectuelle, enseignera toutes les classes leur mutuelle dpendance, unira tous les peuples par les liens de fraternit, et ralisera enfin les esprances du grand pote qui fut donn, pareil jour, l'cosse et au monde: Prions, prions pour qu'arrive bientt Comme il doit arriver, ce jour O, sur toute la surface du monde, L'homme sera un frre pour l'homme! (Longtemps aprs que l'honorable orateur a repris son sige, les acclamations enthousiastes retentissent dans la salle.) MM. Milner Gibson et le Rv. J. Burnett parlent aprs M. Fox. La sance est leve 11 heures. SECOND MEETING AU THTRE DE COVENT-GARDEN. 1er fvrier 1844. Le second meeting hebdomadaire de la Ligue avait attir, mardi soir, au thtre de Covent-Garden, une foule nombreuse et enthousiaste. Le nom de lord Morpeth circule dans toute la salle. On parle d'une entrevue qui eut lieu Wakefield, hier, entre le noble lord, membre de la dernire administration, et M. Cobden. Cette nouvelle provoque une vive satisfaction, laquelle succde le dsappointement lorsqu'on apprend que Sa Seigneurie n'a pas compltement rpondu aux esprances que la Ligue avait fondes sur son noble caractre, son humanit et son patriotisme. Le prsident rend compte des nombreux meetings qui ont t tenus dans les provinces depuis la dernire sance, ainsi que des sommes qui ont t recueillies. Au moment o nous sommes parvenus, un grand changement s'est opr dans l'attitude de l'aristocratie. Jusqu'ici nous l'avons vue ddaigner le rveil de l'opinion publique, et chercher l'garer en lui prsentant, comme remde aux souffrances du peuple, des plans plus ou moins _charitables_, plus ou moins ralisables, tantt le travail limit par la loi (le bill des dix heures), tantt l'migration force. Aujourd'hui que l'action intellectuelle et morale de la Ligue menace de devenir irrsistible, l'aristocratie sort enfin de sa ddaigneuse apathie. L'apaisement de l'agitation irlandaise et la dissolution du meeting de Clontarf lui donnent l'esprance d'touffer l'agitation commerciale par l'intervention de la loi. Et en mme temps qu'elle dnonce, comme dangereux et illgaux, les meetings de la Ligue, par une contradiction manifeste, elle organise un vaste systme d'associations affilies entre elles, ayant pour but, sous le nom d'anti-Ligue, le maintien des monopoles et de la protection.--La lutte devient donc plus serre, plus personnelle, plus anime. Chacune de son ct, la Ligue et l'anti-Ligue avaient espr que leurs efforts, influant sur la marche des affaires, trouveraient quelque cho dans le discours de la reine. Les _free-traders_ espraient que Sir Robert Peel donnerait, dans la prsente session, quelque dveloppement son plan de rforme financire et commerciale. Les prohibitionnistes ne doutaient pas, au contraire, que le premier ministre, cdant la pression de cette majorit qui l'a port au pouvoir, ne revnt sur quelques-unes des mesures librales adoptes en 1842. Mais le discours du trne, prononc dans la journe mme, a tromp l'attente des deux partis. Le ministre y garde le silence le plus absolu l'gard de la dtresse publique et des moyens d'y remdier. Tels sont les objets qui servent de texte aux discours prononcs, dans le meeting du 1er fvrier, par le docteur Bowring, le col. Thompson et M. Bright. Bien qu'ils doivent avoir pour le public anglais un intrt plus actuel, plus incisif, que des dissertations purement conomiques, fidles la loi que nous nous sommes impose de sacrifier ce qui peut plaire ce qui doit instruire, nous nous abstenons d'appeler l'attention du public franais sur cette nouvelle phase de l'agitation. Nous croyons utile, cependant, de donner une relation succincte de l'entrevue de lord Morpeth avec M. Cobden. Lord Morpeth, ayant t un des chefs influents de l'administration whig, renverse en 1841 par les torys, on comprend que son adhsion aux principes absolus de la Ligue devait tre considre comme un fait grave, et de nature exercer une grande influence sur le mouvement des majorits et des partis. L'attitude de ces deux hommes d'ailleurs, la franchise de leurs explications, leur fidlit aux principes, nous ont sembl une peinture de moeurs constitutionnelles, dignes d'tre proposes pour exemple nos hommes politiques. WAKEFIELD. Extrait du _Morning-Chronicle_, 31 janvier 1844. La dmonstration des _free-traders_ du West-Riding du Yorkshire a eu lieu ce soir dans la vaste salle de la Halle aux bls, qui tait magnifiquement dcore de draperies et orne de fleurs. Six cent trente-trois siges avaient t prpars autour de la table du banquet. Vingt-cinq villes du Yorkshire avaient envoy des dlgus la sance.--Le fauteuil est occup par M. Marshall, qui a, sa droite, lord Morpeth, et sa gauche M. Cobden. Aprs les toasts d'usage, le prsident se lve et dit: Nous sommes runis aujourd'hui, en dehors de toute distinction de partis et d'opinions politiques, pour discuter les avantages de la libert absolue de l'industrie, du travail et du commerce. Nous reconnaissons ce grand principe comme l'unique objet du meeting. Il y a dans cette enceinte des hommes qui reprsentent toutes les nuances des opinions politiques, et ils entendent bien se rserver, cet gard, toute leur indpendance. Quand nous jetons nos regards autour de nous, quand nous voyons ce qu'est l'Angleterre, ce que l'industrie l'a faite, et que nous venons penser que le peuple, qui a lev la nation ce degr de grandeur, travaille sous le poids des chanes, sous la pression des monopoles, au milieu des entraves de la restriction, ne sentons-nous pas la honte nous brler le front? Pouvons-nous tre tmoins d'un phnomne aussi trange, sans sentir profondment grav dans nos coeurs le dsir de vouer toute notre nergie combattre une telle servitude, jusqu' ce qu'elle soit radicalement dtruite, jusqu' ce que notre industrie soit aussi libre que nos personnes et nos penses? Je ne m'tendrai pourtant pas sur ce sujet qu'il appartient d'autres que moi de traiter. Je me bornerai rapporter une preuve, et de la bont de notre cause, et de l'efficacit avec laquelle elle a t soutenue; et cette preuve, c'est le nombre toujours croissant de nouveaux adhrents nos principes qui, de toutes les classes de la socit, et de tous les points du royaume, accourent en foule dans notre camp. Ces conqutes n'ont t acquises la ligue par aucune concession, par aucune transaction sur son principe. C'est au principe qu'il faut nous attacher; il est le gage de notre union et de notre force. Ce n'est pas un de nos moindres encouragements que de voir maintenant nos plus fermes soutiens sortir des rangs les plus nobles et des plus opulents propritaires terriens (applaudissements), des plus habiles et des plus riches agriculteurs, aussi bien que des classes manufacturires. Mais si nous offrons notre accueil hospitalier tant de nouveaux adhrents, il en est un surtout dont nous devons saluer la bienvenue, lord Morpeth. (Ici l'assemble se lve comme un seul homme, et des salves d'applaudissements se succdent pendant plusieurs minutes. Parfois, il semble que le silence va se rtablir, mais les acclamations se renouvellent plusieurs reprises avec une nergie croissante.) Lord Morpeth n'est pas un nouveau converti aux principes de la libert du commerce; ce n'est pas la premire fois qu'il assiste aux meetings du West-Riding. C'est parce que nous le connaissons bien, parce que nous apprcions en lui l'homme priv aussi bien que l'homme d'tat, parce que nous admirons la puissance de son intelligence comme les qualits de son coeur, c'est pour ce motif que le retour de lord Morpeth parmi nous est accueilli avec ce respect, cette cordialit que devait exciter la coopration notre oeuvre d'un nom aussi distingu. Gentlemen, je propose la sant du trs-honorable vicomte Morpeth. Lord MORPETH se lve (applaudissements), et aprs avoir remerci, il s'exprime ainsi: Si je ne me trompe, le principal objet de cette runion est, de la part du West-Riding du Yorkshire, d'honorer et d'encourager la Ligue, ainsi que sa dputation ici prsente, et de dterminer, autant que cela dpend d'elle, l'abrogation totale et immdiate des lois-crales. (Bruyants applaudissements.) Vous m'informez que c'est bien l le but de cette assemble. (Oui, certainement.) Eh bien, je sais qu'il me sera demand par les amis comme par les ennemis: tes-vous prpar aller aussi loin? La dernire fois, ainsi que vous vous le rappelez sans doute, que je me suis occup des lois-crales, c'tait en 1841, alors que, comme membre du cabinet de cette poque, j'tais un des promoteurs du droit fixe de 8 shillings. (coutez! coutez!) Cette proposition entrana notre chute, parce que les dfenseurs du systme actuel, qui taient nos adversaires alors, comme ils sont les vtres aujourd'hui, pensrent que nous accordions trop, et que notre mesure tait surabondamment librale envers le consommateur. Mais bien loin que l'insuccs m'ait chang et que notre chute m'ait branl, je crois qu'il est maintenant trop tard pour transiger sur ces termes (ici l'assemble se lve en masse et applaudit avec enthousiasme), et que ce qui tait alors considr comme _trop_ par les constituants de l'empire, serait _trop peu_ aujourd'hui. En outre, le fait mme de ma prsence dans cette enceinte, libre de toute influence, sans avoir pris conseil de personne, sans m'tre entendu avec qui que ce soit, agissant entirement et exclusivement pour moi-mme, tout cela, gentlemen, vous donne la preuve que je ne refuse pas de reconnatre le zle et l'nergie dploys par la Ligue (sans accepter naturellement la responsabilit de tout ce qu'elle a pu dire ou pu faire); que je ne refuse pas ma sympathie cette lutte que vous, mes commettants du Yorkshire, vous soutenez avec tant de courage, et comme vous l'avez prouv rcemment, avec tant de libralit, dans une cause o vous pensez, et vous pensez avec raison (applaudissements), que vos plus chers intrts sont profondment engags. Mais, gentlemen, quoiqu'il me ft facile de m'envelopper dans de vagues gnralits, et de m'abstenir de toute expression contraire mme ceux d'entre vous dont les ides sont les plus absolues, cependant en votre prsence, en prsence de vos htes distingus, duss-je rprimer ces applaudissements que vous avez fait retentir autour de moi, et refroidir l'ardeur qui se montre dans votre accueil, je me fais un devoir de dclarer que je ne suis pas prpar m'interdire pour l'avenir,--soit que je vienne penser que l'intrt bien entendu du trsor le rclame, ou que je ne voie pas d'autre solution plus efficace la question qui nous agite, soit encore que je le considre comme un grand pas dans la bonne voie,--dans ces hypothses et autres semblables, je ne m'interdis pas la facult d'acquiescer un droit fixe et modr. (Grands cris: Non, non, cela ne nous convient pas. Marques de dsapprobation.) Je m'attendais ce que la libert que je dois nanmoins me rserver provoquerait ces signes de dissentiment. Mais aprs m'tre prononc comme je crois qu'il appartient un honnte homme, qui ne saurait prvoir dans quel concours de circonstances il peut se trouver engag, je dclare, avec la mme franchise, que je ne suis nullement infatu du _droit fixe_. vrai dire, rduit au taux modr que j'ai indiqu, je ne lui vois plus cette importance qu'y attachent ses dfenseurs et ses adversaires; et je suis sr au moins de ceci: que je prfrerais l'abrogation, mme l'abrogation totale et immdiate, la permanence de la loi actuelle pendant une anne. (Tonnerre d'applaudissements.) Et mme, si dans le cours de la prsente anne l'abrogation totale et immdiate pouvait tre emporte,--comme je me doute que cela arriverait, gentlemen, si la dcision dpendait de vous,--je ne serais certainement pas inconsolable, ni bien longtemps en prendre mon parti. (Applaudissements.)--Sa Seigneurie dclare qu'elle a partag la satisfaction de l'assemble lorsque M. Plint a rendu compte des progrs de la cause de la libert. Elle annonce qu'elle va porter ce toast: la prosprit du West-Riding; puissent les classes agricoles, manufacturires et commerciales, reconnatre que leurs vrais et permanents intrts sont indissolublement unis et ont leur base la plus solide dans la libert du travail et des changes. Aprs avoir peint en termes chaleureux les heureux rsultats du commerce libre, le noble lord ajoute: Je ne veux pas, gentlemen, dvelopper ici une argumentation srieuse et solennelle, peu en harmonie avec le caractre de cette fte, quoique je ne doute pas que votre dtermination ne soit calme, mais srieuse. (Oui! oui! nous sommes dtermins.) Mais ce que je voudrais faire pntrer dans l'esprit de nos adversaires, des adversaires de la libert de l'industrie, c'est que leur systme lutte contre la nature elle-mme et contre les lois qui rgissent l'univers. (Applaudissements.) Car, gentlemen, quelle est l'vidente signification de cette diversit rpandue sur la surface du globe, ici tant de besoins, l tant de superflu; tant de dnment sur un point, et, sur un autre, une profusion si librale? Les potes se sont plu quelquefois peupler de voix les brises du rivage, et prter un sens aux chos des montagnes; mais les mots rels que la nature fait entendre, dans l'infinie varit de ses phnomnes, c'est: _Travaillez, changez_, etc. Le maire de Leeds porte la sant de MM. Cobden, Bright et des autres membres de la dputation de la Ligue. M. COBDEN. (Pendant plusieurs minutes les acclamations qui retentissent dans la salle empchent l'orateur de se faire entendre. Quand le silence est rtabli, il dclare qu'il n'accepte pour lui et pour M. Bright qu'une partie des loges qui ont t exprims par le maire de Leeds. Il y a dans la Ligue d'nergiques ouvriers dont le nom n'est gure entendu au del de la salle du conseil, et qui cependant ne travaillent pas avec moins de dvouement et d'efficacit que ceux qui, par la nature de leurs fonctions, sont plus en contact avec le public. Aprs quelques autres considrations, l'orateur continue ainsi): On nous a object dans une autre enceinte que le bl tait une _matire imposable_. Gentlemen, comme _free-traders_, nous n'entendons pas nous immiscer dans le systme des taxes leves sur le pays, et si l'on proposait de lever loyalement et quitablement un impt sur le bl, sans que cet impt, par une voie insidieuse, impliqut un odieux monopole, je ne pense pas qu'en tant que membres de la Ligue nous soyons appels intervenir, quoique une taxe sur le pain soit une mesure dont je ne connais aucun exemple dans l'histoire des pays mme les plus barbares. Mais que nous propose-t-on? De taxer le bl tranger sans taxer le bl indigne; et l'objet notoire de ce procd, c'est de confrer une _protection_ au producteur national. Eh bien! nous nous opposons cela, parce que c'est du monopole; nous nous opposons cela en nous fondant sur un principe, et notre opposition est d'autant plus nergique, qu'il s'agit d'une taxe qui n'offre aucune compensation la trs-grande majorit de ceux qu'elle frappe. Il n'est pas au pouvoir du gouvernement, en effet, de donner _protection_ aux manufacturiers et aux ouvriers; et, quant eux, le monopole du pain est une pure injustice. S'il y a quelques personnes qui dsirent, en toute honntet, asseoir une taxe sur le bl, qu'elles proposent, afin de montrer la loyaut de leur dessein, de prlever cette taxe, par l'accise, et sur le bl, _ la mouture_. Personnellement, je rsisterai cet impt. Mais parlant comme _free-trader_, je dis que si l'on veut une loi crale qui n'inflige pas un monopole au pays, il faut taxer les crales de toutes provenances la mouture, et laisser entrer librement les grains trangers. Alors quiconque mangera du pain paiera la taxe; et quiconque produira du bl ne bnficiera pas par la taxe. Je crois que lorsque la proposition se prsentera sous cette forme, elle ne rencontrera pas _l'agitation_ dans le pays, pas plus que la taxe du sel qui ne confre personne d'injustes avantages (Applaudissements.) S'il faut que le trsor public prlve un revenu sur le bl, il en tirera dix fois plus d'une taxe _ la mouture_ que d'un droit de douane, sans que le premier mode lve plus que le second le prix du pain[35]. [Note 35: Cela se comprend aisment. Supposons que la consommation du bl en Angleterre soit de 60 millions d'hectolitres, dont 54 millions de bl indigne et 6 millions de bl tranger. Supposons encore que ce dernier vaut _ l'entrept_ 20 fr. l'hectolitre. Un droit de 2 fr. la mouture frapperait les 60 millions d'hectolitres et donnerait au trsor un produit de 120 millions. De plus, il tablirait le cours du grain sur le march 22 francs. Un droit de douane de 2 fr. fixerait aussi le cours du bl 22 fr., puisque, d'aprs l'hypothse, l'tranger ne saurait vendre au-dessous. Mais le droit, ne se prlevant que sur 6 millions d'hectolitres, ne produirait l'chiquier que 12 millions. Ce sont les monopoleurs qui gagnent la diffrence.] M. Cobden rpond l'accusation qu'on a dirige contre la Ligue, d'tre trop absolue. Il adjure le meeting de ne se sparer jamais de la justice abstraite et des principes absolus. Nos progrs, dit-il, dmontrent assez ce qu'il y a de force dans la ferme adhsion un principe. Nous avions instruire la nation, et qu'est-ce qui nous a soutenus? la vrit, la justice, le soin de ne nous laisser pas dtourner par la sduction d'un avantage momentan, par aucune considration de parti, ou de stratgie parlementaire. M. COBDEN continue ainsi: Nous ne sommes point des hommes politiques; nous ne sommes point des hommes d'tat, et n'avons jamais aspir l'tre. Nous avons t arrachs nos occupations presque sans nous y attendre. Je le dclare solennellement, si j'avais pu prvoir il y a cinq ans que je serais graduellement et insensiblement port la position que j'occupe, et dont je ne saurais revenir par aucune voie qui se puisse concilier avec l'honneur (bruyantes acclamations), si j'avais prvu, dis-je, tout ce que j'ai eu sacrifier de temps, d'argent et de repos domestique cette grande cause, quel que soit le dvouement qu'elle m'inspire, je crois que je n'aurais pas os, considrant ce que je me dois moi-mme, ce que je dois ceux qui tiennent de la nature des droits sacrs sur mon existence, accepter le rle qui m'a t fait. (Acclamations.) Mais notre cause s'est peu peu leve la hauteur d'une grande question politique et nationale; et maintenant que nous l'avons porte au premier rang entre toutes celles qui proccupent le snat, il nous manque des hommes dans ce snat;--des hommes dont le caractre comme hommes d'tat soit tabli dans l'opinion,--des hommes qui, par leur position sociale, leurs privilges et leurs prcdents, soient en possession d'tre considrs par le peuple comme des chefs politiques. Il nous manque de tels hommes dans la Chambre qui nous puissions confier le dnoment de cette lutte. (Applaudissements.) Et s'il est un sentiment qui, dans mon esprit, ait prvalu sur tous les autres, quand je suis entr dans cette enceinte, sachant que j'allais y rencontrer cet homme d'tat distingu que ses commettants considrent autant et plus que tout autre, comme le chef prdestin la conduite des affaires publiques de ce pays, si, dis-je, un sentiment a prvalu dans mon esprit, c'tait l'espoir de saluer le nouveau Mose qui doit, travers le dsert, nous faire arriver la terre de promission. (Acclamations longtemps prolonges.) Je le dclare de la manire la plus solennelle, en mon nom, comme au nom de mes collgues, c'est avec bonheur que nous remettrions notre cause entre les mains d'un tel homme, s'il se faisait la Chambre des communes le dfenseur de notre principe; c'est avec bonheur que nous travaillerions encore aux derniers rangs, l o nos services seraient le plus efficaces, afin d'aider loyalement un tel homme d'tat attacher son nom la plus grande rforme, que dis-je? la plus grande rvolution dont le monde ait jamais t tmoin. (Applaudissements.)--Gentlemen, je ne dsespre pas (les acclamations redoublent); nous travaillerons une autre anne. (Applaudissements.) Je crois que le noble lord a parl d'une anne, il a demand une anne. Eh bien, nous travaillerons volontiers pour lui encore une anne. (Applaudissements.) Et alors, quand il aura rflchi sur nos principes; quand il se sera assur de la justice de notre cause; quand ses calmes mditations, guides par la dlicatesse de sa conscience, l'auront amen cette conviction que le droit et la justice sont de notre ct, j'espre qu'au terme de l'anne qu'il se rserve, il se lvera courageusement, pour imprimer notre cause, au sein des communes, le sceau du triomphe. (Bruyantes acclamations.) Mais, aprs avoir exprim cette sincre esprance, je dois vous rappeler que nous sommes ici comme membres de la Ligue. Nous sommes engags un principe, et je dois vous dire, habitants du West-Riding, qu'il est de votre devoir de montrer une entire loyaut dans votre attachement ce principe. Vous pouvez tre appels faire le sacrifice d'une affection personnelle aussi bien place que bien mrite, consommer, comme lecteurs de ce pays, le plus douloureux sacrifice qui puisse vous tre command. Je ne cherche ni sduire ni menacer le noble lord. Je sais qu'il est comptent, par l'tendue de son esprit et l'intgrit de son caractre, juger par lui-mme. Mais quant nous, nos engagements ne sont pas envers les whigs ou envers les torys, mais envers le peuple. Je n'ajouterai qu'un mot. Le noble lord nous a dit: Dieu vous protge; vous tes dans la bonne voie, et j'espre que vous y avancerez sous votre bannire triomphante. Et moi je lui dis: Vous tes dans le droit sentier, et Dieu vous protge tant que vous n'en dvierez pas!... Quelle que soit l'loquence dploye par les orateurs qui se sont succd, l'assemble demeure longtemps encore sous l'impression de cette confrence qui laisse indcis un vnement d'une haute importance.--Elle se spare minuit, des trains spciaux ayant t retenus sur tous les chemins de fer, pour ramener chacun des assistants son domicile. MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE. 15 fvrier 1844. Le meeting hebdomadaire de la Ligue a eu lieu jeudi soir au thtre de Covent-Garden.--En l'absence du prsident, M. George Wilson, M. Villiers, membre du Parlement, occupe le fauteuil. Nous avons extrait de son discours les passages suivants: Messieurs, notre estimable ami, M. Wilson, forcment retenu la campagne, m'a requis d'occuper le fauteuil. Malgr mon inexprience, j'ai accept cette mission, parce que je crois que le temps est venu o il n'est permis personne de rejeter le fardeau sur autrui, et de refuser sa cordiale assistance l'oeuvre de cette grande et utile association. L'objet de la Ligue est identifi avec le bien-tre de la nation, mais le sinistre intrt que nous combattons est malheureusement identifi avec le pouvoir et les majorits parlementaires. La Ligue a donc surmonter de graves difficults, et il lui faut redoubler d'nergie. (Applaudissements.) Nous vivons dans un temps o l'on ne manque pas de tirer avantage de ce qu'il reste au peuple d'ignorance et d'apathie l'gard de ses vrais intrts, et il ne faut pas esprer d'arriver un gouvernement juste et sage, autrement que par la vigoureuse expression d'une opinion publique claire. C'est ce rsultat, c'est rprimer le sordide abus de la puissance lgislative que la Ligue a consacr ses efforts incessants et dvous. Le soin que mettent ses adversaires calomnier ses desseins, montre assez combien ils redoutent ses progrs, et combien sa marche ferme et loyale trompe leur attente. L'objet que la Ligue a en vue a toujours t clair et bien dfini; je ne sache pas qu'il ait chang. Elle aspire populariser, rendre manifestes, aux yeux de tous, ces doctrines industrielles et commerciales, qui ont t proclames par les plus hautes intelligences. (coutez! coutez!) Doctrines dont la vrit est accessible aux intelligences les plus ordinaires, dont l'application, commande d'ailleurs par les circonstances de ce pays, a t conseille par tout ce qu'il renferme d'hommes pratiques, prudents et expriments. Ce but, de quelque manire qu'il plaise aux monopoleurs et aux ministres qui leur obissent de le prsenter, mrite bien l'appui et la sympathie de quiconque porte un coeur ami du bien et de la justice. Depuis notre dernire runion, je comprends que ce mot que l'autorit a mis la mode, et sur lequel elle compte pour touffer les plaintes de nos frres d'Irlande (immenses acclamations), je veux dire le mot _conspiration_, a t appliqu ces meetings. (Rires ironiques.) Jusqu' quel point ce mot s'applique-t-il avec quelque justesse nos runions? Je l'ignore. Ce que je sais, c'est que considrant le but pour lequel on allgue que nous sommes associs, il n'y a pas lieu de s'tonner si nos travaux ont rpandu la colre et l'alarme dans le camp ennemi, et si nous sommes dsigns comme des conspirateurs, sur l'autorit de celui qui l'on attribue d'avoir proclam que les doctrines que nous cherchons faire prvaloir sont les doctrines du _sens commun_[36]. (Rires.) Car, certes, on ne saurait rien concevoir de plus funeste que le _sens commun_, ceux qui ont fond leur puissance sur les prjugs, l'ignorance et les divisions du peuple, ceux qui ont tout redouter de sa sagesse, et rien gagner son perfectionnement. (Applaudissements.) S'ils dploient maintenant contre la Ligue une nouvelle nergie, peut-tre faut-il les excuser, car elle nat de cette conviction qui a envahi leur esprit, que nos doctrines font d'irrsistibles progrs, et que le temps approche o ce sentiment profond qu'on appelle _sens commun_ prvaudra enfin dans le pays. En cela, du moins, je crois qu'ils ont raison, et tout--jusqu'aux procds de l'anti-Ligue, qui a sans doute en vue autre chose que le sens commun,--concourt ce rsultat. Lorsqu'il s'agit de disculper une loi qui a provoqu contre elle cette puissante agitation, il faut autre chose, le _sens commun_ rclame autre chose que l'invective, qui fait le fond de leur loquence. Il faut autre chose pour disculper une loi accuse de n'avoir t faite une autre fin que d'infliger la famine une terre chrtienne (coutez! coutez!), alors surtout que cette loi, condamne par les hommes de l'autorit la plus comptente, par les Russell et les Fitzwilliams, condamne par le spectacle des maux qu'elle rpand au sein d'une population toujours croissante, est maintenue par des lgislateurs qui ont la maintenir un intrt direct et pcuniaire. Je le rpte, si l'invective grossire est la seule rponse que l'on sait faire des imputations si graves et si srieuses, c'est qu'il n'y en a pas d'autre; et alors le peuple est bien prs de comprendre que demander pour le travail honnte sa lgitime rmunration, pour les capitaux leurs profits naturels, sans la funeste intervention de la loi, que vouloir rduire la classe oisive et improductive sa proprit, c'est proclamer non-seulement la doctrine du _sens commun_, mais la doctrine de l'ternelle justice. Les _conspirateurs_ qui se sont unis pour rpandre cette doctrine parmi le peuple, recueilleront, en dpit de l'injuste censure de l'autorit, l'honnte et cordial assentiment d'une nation reconnaissante. (Applaudissements prolongs.) [Note 36: Prtendre enrichir un peuple par la disette artificielle, c'est une politique en contradiction avec le sens commun. (Sir James Graham, ministre de l'intrieur.)] Le meeting entend MM. Hume et Christie, membres du Parlement. La parole est ensuite M. J. W. Fox. M. FOX: Si les honorables membres du Parlement que vous venez d'entendre taient condamns subir cet arrt qui, grces au ciel, se prsente plus rarement qu'autrefois sur les lvres du juge: Qu'on les ramne d'o ils sont venus, ils pourraient, je crois, annoncer la Chambre des communes que _la Ligue vit encore_; car, pas plus tard qu'hier, on y affirmait que, depuis la dclaration de sir Robert Peel, au premier jour de la session, notre _agitation_ tait _tombe dans l'insignifiance_[37]. (Rires.) Oui, elle est tombe de chute en chute, d'un revenu de 50,000 liv. sterl. un revenu de 100,000 liv.;--de petits meetings provinciaux de splendides runions comme celle qui m'entoure, et de l'humiliation de ptitionner la Chambre l'honneur de guider dans la lutte les matres de cette assemble. (Acclamations.) Quelle ide confuse, imparfaite, trange, ne faut-il pas se faire de la Ligue, pour imaginer qu'elle va s'anantir au souffle des membres du Parlement ou des ministres de la couronne! Eh quoi! les lgislateurs du monopole ne verraient-ils dans la Ligue qu'une mesquine coterie, qu'une pitoyable manoeuvre de parti, choses qui leur sont beaucoup plus familires que les grands principes de la vrit et de la justice, que les puissants mouvements de l'opinion nationale? Et celui, entre tous, devant la volont de qui la Ligue est le moins dispose se courber, c'est ce ministre dont la bouche a si souvent souffl le chaud et le froid, et qui dnonait jadis, comme destructives de la constitution politique et de l'tablissement religieux du royaume, ces mmes mesures dont il se soumet maintenant se faire l'introducteur. L'existence de la Ligue, le triomphe prochain qui l'attend, ne dpendent ni de Sir Robert Peel, ni d'aucun autre chef de parti. Nous abjurons toute alliance avec les partis. L'anti-Ligue s'enorgueillissait rcemment d'avoir ralli elle un grand nombre de whigs. Tant pis pour les whigs, mais non pas pour la Ligue. (coutez!) Notre force est dans notre principe; dans la certitude que la libert du commerce est fatalement arrte dans les conseils de Dieu comme un des grands pas de l'homme dans la carrire de la civilisation. Les droits de l'industrie la libert des changes peuvent tre momentanment viols, confisqus par la ruse ou la violence; mais ils ne peuvent tre refuss d'une manire permanente aux exigences de l'humanit. (Applaudissements.)... Mais ce que le monopole n'a pu faire avec toutes les ressources d'une constitution partiale, il espre le raliser par le concours d'associations volontaires et d'efforts combins. Non content de cette grande anti-Ligue, la Chambre des lords, et de cette anti-Ligue supplmentaire, la Chambre des communes, il couvre le pays de petites associations qui vont s'criant: Oh! laissez mon petit navire tendre aussi sa voile, Partager la mme brise et courir au mme triomphe. [Note 37: Sir Robert Peel avait annonc que son intention n'tait pas de reviser la _loi-crale_.] Et voyez jusqu'o les conduit l'esprit d'imitation! Elles se prennent nous copier nous-mmes. Elles commencent ptitionner le Parlement, justement quand nous en avons fini avec les ptitions.--Elles dnoncent l'_agitation_. L'agitation est immorale, s'crie le duc de Richmond, et disant cela, il se met la tte d'une agitation nouvelle... Les monopoleurs dclarent que nous sommes passibles des peines de la loi. Mais s'il y a quelque impartialit dans la distribution de la justice, que font-ils autre chose, en nous imitant, que nous garantir contre ces peines? Non que je prenne grand souci du mot _conspiration_[38]; et en dbutant tout l'heure, j'aurais pu aussi bien choisir ce terme que tout autre et vous apostropher ainsi: _Mes chers conspirateurs._ Je ne tiens pas dshonneur qu'on m'applique cette expression ou toute autre, quand j'ai la conscience que je poursuis un but lgitime par des moyens lgitimes. (Applaudissements.) Quel que soit l'objet spcial de notre runion, je rougirais de moi-mme et de vous, si nous usions du privilge de la libre parole et du libre meeting, sans exprimer notre sympathie envers ceux de nos frres d'Irlande que menacent des chtiments pour avoir us des mmes droits. (Acclamations enthousiastes et prolonges.) Je dis que c'est de la sympathie pour nous-mmes et non pour eux. Car, entre tous les hommes, _celui-l_, sans doute, a moins besoin de sympathie que nul autre, qui, du fond de son cachot, si on l'y plonge, rgnera encore sur la pense, sur le coeur, sur le dvouement de la nation laquelle il a consacr ses services. (Les acclamations se renouvellent.) C'est nous-mmes qu'elle est due, c'est au plus sacr, au plus cher des droits que possde le peuple de ce pays,--le droit de s'assembler librement,--en nombre proportionn la grandeur de ses souffrances,--pour exposer ses griefs et en demander le redressement. Ce droit ne doit tre menac, o que ce soit, l'gard de qui que ce soit, sans qu'aussitt une protestation nergique et passionne mane de quiconque apprcie la libert publique et les intrts d'une nation qui n'a d'autres garanties que la hardiesse de sa parole et son esprit d'indpendance. (Acclamations.)--Mais je reviens aux associations des prohibitionnistes. Incriminer la Ligue, semble tre leur premier besoin et leur premire pense. Mais de quoi nous accusent-ils? Parmi leurs plates et mesquines imputations, les plus pitoyables figurent toujours au premier rang. La premire rsolution prise par une de ces associations agricoles consiste dclarer que la Ligue fait une chose intolrable en envoyant dans le pays des professeurs salaris. Mais au moins elles ne peuvent pas nous accuser de salarier des rustres pour porter le dsordre dans leurs meetings. Elles oublient aussi que la Ligue dispose d'une puissance d'enseignement qu'aucune richesse humaine ne saurait payer; puissance invisible, mais formidable, descendue du ciel pour pntrer au coeur de l'humanit; puissance qui ouvre l'oreille de celui qui coute et enflamme la lvre de celui qui parle; puissance immortelle, partout engage faire triompher la libert, renverser l'oppression; et le nom de cette puissance, c'est l'_amour de la justice_. (Applaudissements.) Elles se plaignent aussi de nos ptitions, maintenant que nous y avons renonc. Une foule d'anecdotes nous sont attribues, parmi lesquelles celle d'un homme qui aurait inscrit de faux noms au bas d'une ptition contre la loi-crale. Ils racontent, avec assez peu de discernement dans le choix de leur exemple, qu'un homme a t vu dans les cimetires inscrivant sur la ptition des noms relevs sur la pierre des tombeaux. (Rires.) Il ne manquait pas de subtilit, le malheureux, s'il en a agi ainsi, et il faut que le sens moral de nos adversaires soit bien mouss pour qu'ils osent citer un tel fait l'appui de leur accusation; car combien d'tres inanims peuplent les cimetires de nos villes et de nos campagnes, qui y ont t pousss par l'effet de cette loi maudite. Ah! si les morts pouvaient se mler notre oeuvre, des myriades d'entre eux auraient le droit de signer des ptitions sur cette matire. Ils ont t victimes de ce systme qui pse encore sur les vivants, et s'il existait une puissance qui pt souffler sur cette poussire aride pour la rveiller, si ces penses et ces sentiments d'autrefois pouvaient reprendre possession de la vie, si la tombe pouvait nous rendre ceux qu'elle a reus sans cortge et sans prires: Car elle est petite la cloche qui annonce la hte le convoi du pauvre; s'ils accouraient du champ de repos vers ce palais o l'on codifie sur la mort et sur la vie, oh! la foule serait si presse que les avenues du Parlement seraient inaccessibles; il faudrait une arme, Wellington en tte, pour frayer aux snateurs un passage travers cette multitude, et peut-tre ils ne parviendraient l'orgueilleuse enceinte que pour entendre le chapelain de Westminster prcher sur ce texte: Le sang de ton frre crie vers moi de la terre. (Vive sensation.) [Note 38: Il faut se rappeler que ce discours fut prononc l'poque du procs d'O'Connell.] Aprs cette folle disposition calomnier la Ligue, ce qui caractrise le plus les socits monopolistes, c'est une avalanche de professions d'_attachement l'ouvrier_. Cette tendresse dfraye leurs rsolutions et leurs discours; il semble que le bien-tre de l'ouvrier soit la cause finale de leur existence. (Rires.) Il semble, les entendre, que les landlords n'ont t crs et mis au monde que pour aimer les ouvriers. (Nouveaux rires). Ils aiment l'ouvrier avec tant de tendresse, qu'ils prennent soin que des vtements trop amples et une nourriture trop abondante ne dguisent pas sa grce et n'altrent pas ses belles proportions. Ils aiment sans doute, sur le principe invoqu par certain pasteur qui l'on reprochait une douteuse orthodoxie. Que voulez-vous? disait-il, je ne puis croire qu' raison de 80 liv. sterl. par an, tandis que mon vque croit sur le taux de 15,000 livres. (clats de rires.) C'est ainsi que, dans leurs meetings, les landlords font montre envers les ouvriers d'un amour de 50 et 80,000 livres par an, mais ceux-ci ne peuvent les payer de retour que sur le pied de 7 8 shillings par semaine. (Rires prolongs...) Mais quand donc a commenc cet amour? Quelle est l'histoire de cette tendresse ardente et passionne de l'aristocratie pour l'habitant des campagnes? Dans quel sicle est-elle ne? Est-ce dans les temps reculs o le vieux cultivateur tait tenu de dnoncer sur son bail le nombre d'_attelages de boeufs_ et le nombre d'_attelages d'hommes_? Lorsque l'on engraissait les esclaves dans ce pays pour les vendre en Irlande, jusqu' ce qu'il y et sur le march engorgement de ce genre de produits? Est-ce dans le quatorzime sicle, lorsque la peste ayant dpeupl les campagnes, et que le manque de bras et pu lever le taux de la main-d'oeuvre, l'aristocratie dcrta le _Code des ouvriers_,--loi dont on a fait l'loge de nos jours,--qui ordonnait que les ouvriers seraient forcs de travailler sous le fouet et sans augmentation de salaires? Est-ce dans le quinzime sicle, quand la loi voulait que celui qui avait t cultivateur douze ans, ft pour le reste de sa vie attach aux manches de sa charrue, sans qu'il pt mme faire apprendre un mtier son fils, de peur que le matre du sol ne perdt les services d'un de ses serfs? Est-ce dans le seizime sicle, quand un landlord pouvait s'emparer des vagabonds, les forcer au travail, les rduire en esclavage et mme les _marquer_, afin qu'ils fussent reconnus partout comme sa proprit? Est-ce l'poque plus rcente qui a prcd immdiatement la naissance de l'industrie manufacturire, priode pendant laquelle les salaires mesurs en froment, baissrent de moiti, tandis que le prix de ce mme froment haussa du double et plus encore? Est-ce dans les temps postrieurs, sous l'ancienne ou la nouvelle loi des pauvres, qui, tantt assujettissait l'ouvrier la dgradation de recevoir de la paroisse, titre d'aumne, un salaire honntement gagn, tantt lui disait: Tu arrives trop tard au banquet de la nature, il n'y a pas de couvert pour toi; sois _indpendant_? Est-ce maintenant enfin, o l'ouvrier est gratifi de 2 shillings par jour quand il fait beau, qu'il perd s'il vient pleuvoir, et o sa vie se consume en un travail incessant, jour aprs jour, et de semaine en semaine? quelle poque donc trouvons-nous l'origine, o lisons-nous l'histoire, o voyons-nous les marques de cette paternelle sollicitude, qui, en croire l'aristocratie, a plac la classe ouvrire sous sa tendre et spciale protection? (Acclamations bruyantes et prolonges.) Si tels sont les sentiments de l'aristocratie envers les ouvriers, pourquoi ne donne-t-elle pas une attention plus exclusive leurs intrts? Les lgislateurs de cette classe ne s'abstiennent pas, d'habitude, de se mler des affaires d'autrui. Ils se proccupent des manufactures, o les salaires sont pourtant plus levs que sur leurs domaines; ils rglementent les heures de travail et les coles; ils sont toujours prts s'ingrer dans les fabriques de soie, de laine, de coton, en toutes choses au monde; et, sur ces entrefaites, voil ces ouvriers qu'ils aiment tant, les voil les plus misrables et les plus abandonns de toutes les cratures! Quelquefois peut-tre on distribuera ceux d'entre eux qui auront servi vingt ans le mme matre un prix de 10 shillings, toujours accompagn de la part du rvrend prsident du meeting de cette allocution: Mfiez-vous des novateurs, car la Bible enseigne qu'il y aura toujours des pauvres parmi vous. (Honte! honte!) Et que dirons-nous de la prtention des propritaires au titre d'agriculteurs? On n'est pas savant parce qu'on possde une bibliothque; et comme l'a dit nergiquement M. Cobden: on n'est pas marin parce qu'on est armateur. Les propritaires de grands domaines n'ont pas davantage droit au titre honorable d'agriculteurs. Ils ne cultivent pas le sol; ils se bornent en recueillir les fruits, ayant soin de s'adjuger la part du lion. Si un tel langage prvalait en d'autres matires, s'il fallait juger des qualits personnelles et des occupations d'un homme, par l'usage auquel ses proprits sont destines, il s'ensuivrait qu'un noble membre de la Ligue, le marquis de Westminster[39] serait le plus grand tuilier de Londres (rires), que le duc de Bedfort[40] en serait le musicien et le dramatiste le plus distingu, et que les membres du clerg de l'abbaye de Westminster, dont les proprits sont affectes un usage fort quivoque, seraient d'minents professeurs de prostitution. (Rires et applaudissements.) Entre la Ligue et ses adversaires toute la question, dgage de ces vains sophismes, se rduit savoir si les seigneurs terriens, au lieu de n'tre dans la nation qu'une classe respectable et influente, absorberont tous les pouvoirs et seront la nation, toute la nation, car c'est quoi ils aspirent. Ils reconnaissent la reine, mais ils lui imposent des ministres; ils reconnaissent la lgislature, mais ils constituent une Chambre et tiennent l'autre sous leur influence; ils reconnaissent la classe moyenne, mais ils commandent ses suffrages et s'efforcent de nourrir dans son sein les habitudes d'une dgradante servilit; ils reconnaissent la classe industrielle, mais ils restreignent ses transactions et paralysent ses entreprises; ils reconnaissent la classe ouvrire, mais ils taxent son travail, et ses os, et ses muscles, et jusqu'au pain qui la nourrit. (Applaudissements.) J'accorde qu'ils furent autrefois la nation. Il fut un temps o les possesseurs du sol en Angleterre formaient la nation, et o il n'y avait pas d'autre pouvoir reconnu. Mais qu'tait-ce que ce temps-l? Un temps o le peuple tait serf, tait chose, pouvait tre fouett, marqu et vendu. Ils taient la nation! Mais o taient alors tous les arts de la vie? o taient alors la littrature et la science? Le philosophe ne sortait de sa retraite que pour tre, au milieu de la foule ignorante, un objet de dfiance et peut-tre de perscution; bon tout au plus vendre au riche un secret magique pour gagner le coeur d'une dame ou paralyser le bras d'un rival. Ils taient la nation! et on les voyait s'lancer dans leur armure de fer, conduisant leurs vassaux au carnage, tandis que les malheureux qu'ils foulaient aux pieds n'avaient d'autres chances pour s'en dfaire que de les craser, comme des crustacs dans leur caille. Ils taient la nation! et quel tait alors le sort des cits? Tout citoyen qui avait quelque chose perdre tait oblig de chercher auprs du trne un abri contre leur tyrannie, et de renforcer le despotisme pour ne pas demeurer sans ressources devant ces oligarques; en ce temps-l, s'il y avait eu un Rothschild, ils auraient eu sa dernire dent pour arriver son dernier cu. Quand ils taient la nation, aucune invention n'enrichissait le pays, ne faisait excuter au bois et au fer l'oeuvre de millions de bras; la presse n'avait pas dissmin les connaissances sur toute la surface du pays et fait pntrer la lumire jusque dans la mansarde et la cabane; la marine marchande ne couvrait pas la mer et ne prsentait pas ses voiles tous les vents du ciel, pour atteindre quelque lointain rivage et en rapporter le ncessaire pour le pauvre et le superflu pour le riche. Non, non, la domination du sol n'est pas la nationalit; la pairie n'est pas la nation. Les coeurs et les cerveaux entrent pour quelque chose dans la constitution d'un peuple. Le philosophe qui pense, l'homme d'tat qui agit, le pote qui chante, la multitude qui travaille; voil la nation. (Applaudissements.) L'aristocratie y prend noblement sa place, lorsque, ainsi que plusieurs de ses membres qui appartiennent notre association, elle coopre du coeur et du bras la cause de la patrie et au perfectionnement de l'humanit. De tels hommes rachtent l'ordre auquel ils appartiennent et le couvrent d'un lustre inhrent leur propre individualit. Nous regardons comme membre de la communaut quiconque travaille, soit par l'intelligence, soit d'une main calleuse, rendre la nation grande, libre et prospre! Certes, si nous considrons la situation des seigneurs terriens dans ce pays, nous les voyons dots de tant d'avantages, dont ils ne sauraient tre dpouills par aucune circonstance, aucun vnement, moins d'une convulsion sociale, terrible et universelle, qu'en vrit ils devraient bien s'en contenter, trop heureux s'ils connaissaient leur bonheur. Car il est vrai, comme on l'a dit souvent, que l'Angleterre est le paradis des propritaires, grce l'indomptable nergie, l'audacieux esprit d'entreprise de ses enfants. Que veulent-ils de plus? Le sol n'est-il pas eux d'un rivage l'autre? N'est-il pas eux, l'air que sillonnent les oiseaux du ciel? Il n'est pas un coin de la terre o nous puissions enfoncer la charrue sans leur permission, btir une chaumire sans leur consentement; ils foulent le sol anglais comme s'ils taient les dieux qui l'ont tir du nant, et ils veulent encore lever artificiellement le prix de leurs produits! Matres du sol, ils veulent encore tre les matres de l'industrie et s'adjuger une part jusque sur le pain du peuple! Que leur faut-il donc pour les contenter? Ils ont affranchi de toutes charges ces domaines acquis non par une honnte industrie, mais par l'pe, la rapine et la violence. Jadis ils avaient soutenir l'glise et l'tat, lever les corps de troupes, quand il plaisait au roi de les requrir, pour la conqute, ou pour la dfense nationale. Maintenant l'aristocratie a su convertir en sources d'moluments les charges mmes qui pesaient sur ses terres, et elle tire de l'arme, de l'glise et de toutes nos institutions, des ressources pour ses enfants et ses cratures; et cependant elle veut encore craser l'industrie sous le poids d'un fardeau plus lourd qu'aucun de ceux qui pesrent jamais sur ses domaines!--Libre change! ce fut, il y a des sicles, le cri de Jean Tyler et de ses compagnons, que le flau des monopoles avait pousss l'insurrection. L'pe qui le frappa brille encore dans l'cusson de la corporation de Londres, comme pour nous avertir de fuir toute violence, nous qui avons embrass la mme cause et lev le mme cri: Libre change! (Applaudissements enthousiastes.) Libre change, non pour l'Angleterre seulement, mais pour tout l'univers. (Acclamations.) Quoi! ils trafiquent librement de la plume, de la parole et des suffrages lectoraux, et nous ne pouvons pas changer entre nous le fruit de nos sueurs? Nous demandons que l'change soit libre comme l'air, libre comme les vagues de l'Ocan, libre comme les penses qui naissent au coeur de l'homme! (Applaudissements.) Ne prennent-ils pas aussi leur part, et la part du lion, dans la prosprit commerciale? Qu'ont fait les machines, les bateaux vapeur, les chemins de fer, pour le bien-tre du peuple, qui n'ait servi aussi lever la valeur du sol et le taux de la rente? Leurs journaux font grand bruit depuis quelques jours de ce qu'ils appellent un grand fait. Le froment, disent-ils, n'est pas plus cher aujourd'hui qu'en 1791, et comment le cultivateur pourrait-il soutenir la concurrence trangre, lorsque, pendant cette priode, ses taxes se sont accrues dans une si norme proportion? Mais ils omettent de dire que, quoique le prix du bl n'ait pas vari depuis 1791, la rente a doubl et plus que doubl. (coutez!) Et voil le vrai fardeau qui pse sur le fermier, qui l'crase, comme il crase tout notre systme industriel.--Oh! que l'aristocratie jouisse de sa prosprit, mais qu'elle cesse de contrarier, d'enchaner l'infatigable travail auquel elle la doit. Nous ne la craignons pas, avec ses forfanteries et ses menaces. Nous sommes ici librement, et ils sigent Westminster par mandat royal; nos assembles sont accessibles tous les hommes de coeur, et leurs salles snatoriales ne sont que des enceintes d'exclusion. Ici, nous nous appuyons sur le _droit_; l, ils s'appuient sur la _force_; ils nous jettent le gant, nous le relevons et nous leur jetons le dfi la face. (Acclamations, l'assemble se lve saisie d'enthousiasme; on agite pendant plusieurs minutes les chapeaux et les mouchoirs.) Nous marcherons vers la lutte,--opinion contre force,--respectant la loi, _leur loi_, en esprit d'ordre, de paix et de moralit; nous ferons triompher cette grande cause, et ainsi nous affranchirons,--_eux_, de la maldiction qui pse toujours sur la tte de l'oppresseur,--_nous_, de la spoliation et de l'esclavage,--le pays, de la confusion, de l'abattement, de l'anarchie et de la dsolation. (Applaudissements.) Le sicle de la fodalit est pass; l'esprit de la fodalit ne peut plus gouverner ce pays. Il peut tre fort encore du prestige du pass; il peut briller dans la splendeur dont les efforts de l'industrie l'ont environn; il peut se retrancher derrire les remparts de nos institutions; il peut s'entourer d'une multitude servile; mais l'esprit fodal n'en doit pas moins succomber devant le gnie de l'humanit. L'esprit, le gnie, le pouvoir de la fodalit, ont fait leur temps. Qu'ils fassent place aux droits du travail, aux progrs des nations vers leur affranchissement commercial, intellectuel et politique! (L'orateur reprend sa place au milieu d'applaudissements enthousiastes qui se renouvellent longtemps avec une nergie dont il est impossible de donner une ide.) [Note 39: Propritaire d'une partie de Londres.] [Note 40: Propritaire du thtre de Covent-Garden.] LE PRSIDENT: Ladies et gentlemen, les travaux du meeting sont termins. Aprs l'admirable discours que vous venez d'entendre, je suis fch de vous retenir un moment; mais un fait vient de parvenir ma connaissance et je crois devoir le communiquer au meeting avant qu'il se disperse.--L'homme minent auquel M. Fox a fait allusion dans son loquent discours, ce grand homme qui, par la cause qu'il reprsente et le traitement qu'il a reu, excite, j'ose le dire, plus d'intrt et de sympathie que tout autre sujet de la reine, M. O'Connell (tonnerre d'applaudissements), a t pri d'assister au prochain meeting, et toujours fidle notre cause, il a dclar qu'il saisirait la premire occasion de manifester son attachement inbranlable aux principes de la Ligue. (Acclamations.) Le meeting se spare aprs avoir pouss trois hurrahs en faveur de M. O'Connell. MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE AU THTRE DE COVENT-GARDEN. 21 fvrier 1844. Le meeting mtropolitain de la Ligue, tenu mercredi dernier au thtre de Covent-Garden, formera certainement un des traits les plus remarquables dans l'histoire de l'_agitation_ commerciale. Le nombre des billets demands pendant la semaine a dpass trente mille. Il n'y a aucune exagration dire que si la salle et pu contenir ce nombre d'assistants, elle aurait t encore bien troite relativement aux besoins de la circonstance. Longtemps avant cinq heures, la foule encombrait toutes les avenues du thtre; elle est devenue telle, en peu de temps, qu'on a jug propos d'ouvrir toutes les portes. Aussitt toutes les parties de la salle ont t envahies, une foule paisse a stationn pendant toute la soire dans les rues adjacentes, rpondant par des applaudissements enthousiastes aux acclamations qui s'levaient dans l'enceinte du meeting. sept heures, le prsident, accompagn des membres du conseil et d'un grand nombre de personnages de distinction, s'est prsent sur l'estrade, mais M. O'Connell n'est arriv qu' prs de 8 heures. Lorsque l'honorable membre a fait son entre, l'enthousiasme de l'assemble n'a plus connu de bornes. Les acclamations de l'auditoire, rptes au dehors, ont dur un quart d'heure, et il n'a fallu rien moins pour les apaiser que l'puisement des forces physiques. Une autre circonstance, qui a excit au plus haut degr l'intrt du meeting, c'est la prsence de M. Georges Thompson, rcemment arriv de l'Inde. Nous avons remarqu, sur la plate-forme, des Aldermen, plusieurs gnraux et une trentaine de membres du Parlement. M. James Wilson a la parole. Malgr l'excitation de l'assemble, ce profond conomiste traite avec sa vigueur accoutume quelques points relatifs la libert du commerce. Il est plusieurs fois interrompu par la fausse annonce de M. O'Connell. Enfin on apprend que le grand patriote irlandais va paratre. Toute l'assemble se lve spontanment et branle les votes de Covent-Garden par des salves ritres d'applaudissements. Les acclamations durent sans interruption pendant dix minutes conscutives. Toutes les voix s'unissent, tous les bras sont tendus, on agite les chapeaux, les mouchoirs, les shalls. M. O'Connell s'avance et salue l'assemble plusieurs reprises, mais chacun de ses saluts ne fait que provoquer de nouvelles manifestations d'enthousiasme. Enfin l'honorable gentleman prend sa place, et M. Wilson continue son discours. Mais c'est surtout quand M. O'Connell se prsente devant la table des orateurs que l'enthousiasme atteint son paroxysme. Covent-Garden en est branl jusques aux fondements. Il est impossible d'exprimer ce qu'il y a d'imposant dans les acclamations de six mille voix auxquelles rpondent du dehors les applaudissements d'une multitude innombrable. M. O'Connell parat trs-mu. Il essaye en vain de se faire entendre. Enfin le silence s'tant fait, il s'exprime en ces termes: En me prsentant au milieu de vous, mon intention tait de faire ce soir un discours loquent; mais j'en cde la partie la plus sonore un autre, et je commence par vous prsenter 100 l. s. de la part d'un de mes amis qui est aussi un _ami de la justice_. (Applaudissements.) De telles souscriptions ont aussi leur loquence, et si vous en obtenez 999 semblables, vous aurez vos 100,000 l. s. (Rires d'approbation.) Mais hlas! l s'arrte mon loquence, car o trouverais-je des expressions, de quel langage humain pourrais-je revtir les sentiments de gratitude et de reconnaissance dont mon coeur est en ce moment pntr? On dit que ma chre langue irlandaise excelle exprimer les affections tendres, mais il n'est pas au pouvoir d'une langue humaine, il n'est pas au pouvoir de l'loquence, ft-elle imprgne de la plus sraphique douceur, de rendre ces lans de gratitude, d'orgueil, d'excitation d'me que votre accueil me fait prouver. (Nouvelles acclamations.) Oh! cela est bien vous! et c'est pour cela que vous l'avez fait. Cela est gnreux de votre part, et vous avez voulu me donner cette consolation! toute autre poque de ma vie j'aurais t justement fier de votre rception; mais je puis dire que je me trouve dans des circonstances, auxquelles je ne ferai pas autrement allusion[41],--qui dcuplent et centuplent ma reconnaissance.--Je suis venu ici ce soir rsolu garder cette neutralit politique qui est le caractre distinctif de votre grande lutte. Il doit m'tre permis de dire cependant, puisqu'aussi bien cela ne s'carte pas de la question des lois-crales, que je me rjouis de voir les ducs de Buckingham et de Richmond commencer souponner qu'ils pourraient bien, eux aussi, tre des conspirateurs[42]. (Approbation et rires.) C'est pourquoi ils sont partis--couple de vaillants chevaliers,--et de peur de se laisser entraner par trop de vaillance, ils s'adressent un magicien, dans le temple--un certain M. Platt--bonne crature--et lui demandent humblement: Dites, sommes-nous des _conspirateurs_?--Non, dit M. Platt, vous ne l'tes pas.--Il les regarde et voit qu'ils n'appartiennent pas cette classe qui produit les conspirateurs, car le conspirateur penche toujours quelque peu du ct populaire. (Nouveaux rires.)--Non, rpte M. Platt, vous n'tes pas des conspirateurs. Mais malgr cette dcision, je ne conseille pas aux nobles ducs de tenter l'preuve de l'autre ct du canal. (Rires prolongs et acclamations.) Oui, votre rception m'est dlicieuse, et je sens mon coeur prt clater sous le sentiment de la joie, l'aspect de cette sympathie entre les enfants de l'Angleterre et de l'Irlande. (Bruyantes acclamations.) Je vous ai dit que votre gnrosit me touche. Ah! croyez bien que s'il existe sous le ciel une vertu qui surpasse la virile gnrosit des Anglais, on ne pourrait la trouver que dans la reconnaissance des Irlandais.--Oui, je le rpte, votre conduite est noble, mais elle ne s'adresse pas un ingrat. [Note 41: M. O'Connell parut au meeting de L'Anti-corn-law-league, dans l'intervalle qui spara sa condamnation de son emprisonnement (21 fvrier 1844).] [Note 42: cette poque, l'aristocratie anglaise organisait une _agitation_ en faveur des monopoles; la loi lui tait aussi bien applicable qu' l'agitation irlandaise.] Votre vnr prsident a daign m'introduire auprs de vous par quelques paroles bienveillantes. Il m'a rendu justice en disant que je suis, que j'ai toujours t un constant ami de la Ligue. Je le suis non par choix ou par prdilection, mais par la profonde conviction que ses principes sont ceux du bien gnral. (coutez! coutez!) J'ai t lu au prsent Parlement par deux comts d'Irlande qui prsentent ensemble une population agricole de plus de 1,100,000 habitants: les comts de Meath et de Cork. Je reprsente le comt de Cork qui contient 756,000 habitants vous l'agriculture. Je n'avais aucun moyen d'acheter ou d'intimider leurs suffrages, aucun ascendant seigneurial pour influencer leurs convictions consciencieuses; mon lection ne m'a pas cot un shilling, et une majorit de 1,100 votants, dans un district agricole, m'a envoy au Parlement, sachant fort bien mes sentiments l'gard des lois-crales, et que j'tais l'ennemi trs-dcid de toute taxe sur le pain du peuple. (Acclamations.) Bien plus, non-seulement mon opinion tait connue, mais je l'avais si souvent mise et dveloppe, que la mme conviction s'tait tendue dans tout le pays, tel point que les monopoleurs n'ont pas essay d'un seul meeting dans toute l'Irlande.--Je me trompe, ils en ont eu un o ils furent battus (rires); milord Mountcashel y assistait. (Murmures et sifflets.) Le pauvre homme! il y tait, et en vrit il y faisait une triste figure; car il disait: Nous autres, de la noblesse, nous avons des dettes, nos domaines sont hypothqus, et nous avons des charges domestiques. Un pauvre diable s'cria dans la foule: Que ne les payez-vous? (Rires.) Quelle fut la rponse, ou du moins le sens de la rponse? Grand merci, dit milord, je ne paierai pas mes dettes, mais les classes laborieuses les paieront. J'obtiens un prix lev de mes bls sous le rgime actuel. Je serais dispos tre un bon matre et rduire les fermages, si je le pouvais. Mais j'ai des dettes, je dois maintenir mes rentes, pour cela assurer mes bls un prix lev, et, au moyen de cette extorsion, je paierai mes cranciers... quand il me plaira. (Rires.)--Il n'y a en tout cela qu'une proposition qui soit parfaitement assure, c'est que milord Mountcashel obtiendra un grand prix de son bl; quant l'acquittement des dettes, il reste dans ce qu'on appelle l'cole le _paul post futurum_, c'est--dire cela arrivera une fois ou autre. (Rires.) Et, pas plus tard qu'hier, voici que le duc de Northumberland s'crie, dans une proclamation ses tenanciers: Vous devez former des associations pour le maintien des lois-crales; car ces misrables et importuns conspirateurs de la Ligue vous disent que si ces lois sont abroges, vous aurez le pain bon march. N'en croyez pas un mot, ajoute-t-il.--Je pense pouvoir vous prouver qu'il ne s'en croit pas lui-mme. Ne serait-ce pas une chose curieuse de voir un noble duc forc de reconnatre qu'il ne croit pas ses propres paroles? (Rires.) Cependant en voici la preuve. Il a conclu par ces mots: La protection nous est ncessaire. Mais quel est le sens de ce mot: _protection_? Protection veut dire 6 deniers de plus pour chaque pain. C'est l la vraie traduction irlandaise. (Rires et applaudissements.) Protection, c'est le mot anglais qui signifie 6 deniers additionnels, et, qui plus est, 6 deniers _extorqus_.--Vous voyez bien que _protection_, c'est _spoliation_ (applaudissements) et spoliation du pauvre par le riche; car si le pauvre et le riche paient galement ce prix additionnel de 6 deniers par chaque pain, le pain n'entre pas pour la millime partie dans la dpense d'un Northumberland, tandis qu'il constitue les neuf diximes de celle de la pauvre veuve et de l'ouvrier; mais c'est un de vos puissants aristocrates, un de vos excessivement grands hommes, et son ombre ose peine le suivre. (Rires bruyants et prolongs.) En voici un autre qui est un _Ligueur_, mais de cette Ligue qui a pour objet la chert du pain; c'est un autre protectionniste, c'est un autre homme de rapine. (Rires.) Il dit: Oh! ne laissez pas baisser le prix du pain, cela serait horrible! (Ici quelque confusion se manifeste au fond du parterre.)--Je crois qu'il y a l-bas quelques mangeurs de gens qui viennent troubler nos oprations.--Ce grand homme dit donc: Cela serait horrible de vendre le pain bon march, car alors les bras seraient moins employs, et le taux des salaires baisserait. Voyons comment cela peut tre. Si le pain tait bon march, ce serait parce que le bl viendrait des pays o on l'obtient bas prix. Pour chaque livre sterling de bl que vous achteriez dans ces pays, vous y enverriez pour une livre sterling d'objets manufacturs, de manire qu'au lieu de voir les salaires diminus, vous verriez certainement les bras plus recherchs. Cela est clair comme 2 et 2 font 4, et l'objection tombe compltement. Je parle ici comme un reprsentant de l'Irlande, et fort de la connaissance que j'ai de ce pays essentiellement agricole. Si votre lgislation devait avoir pour effet d'lever le taux des salaires, cet effet se serait fait sentir surtout en Irlande. Oserait-on dire qu'il en a t ainsi? Oh! non, car vous pouvez y faire travailler un homme tout un jour pour 4 deniers. (Honte! honte!) L'ouvrier regarde comme son bienfaiteur le matre qui lui paie 6 deniers, et il croit atteindre la flicit suprme quand il obtient 8 deniers.--Tel est l'effet de la loi-crale, elle agit en Irlande dans toute sa force, elle fait pour ce pays tout ce qu'elle peut faire, et cependant voil le taux des salaires, et ce qu'il y a de pis, c'est que l'on n'y trouve pas d'emploi, mme ce taux.--Voil pourquoi le peuple d'Irlande, et ceux mme de la noblesse qui tudient en conscience les affaires publiques, voient cette question au mme point de vue que je la vois moi-mme; en sorte que bien loin que l'Irlande soit un obstacle sur votre route, bien loin qu'elle soit _une de vos difficults_ (rires), elle est vous tout entire, et de coeur et d'me. (Applaudissements enthousiastes.) N'en avons-nous pas une preuve dans la prsence au milieu de nous du reprsentant de Rochdale (acclamations), qui est un des plus grands propritaires de l'Irlande, et un ami, vous le savez, de la libert partout et pour tous. Je fais allusion M. Crawford, qui reprsentait un comt d'Irlande avant de reprsenter un bourg d'Angleterre, et qui tait Ligueur dans l'me avant d'tre membre du Parlement. (Bruyantes acclamations.) Il est donc clair que vous avez pour vous l'assentiment et les voeux de l'Irlande, et vous n'aurez pas peu de part dans sa reconnaissance, quand elle apprendra l'accueil que je reois de vous. Non, Anglais, le bruit des acclamations dont vous avez salu ma prsence n'expirera pas dans les murs de cette enceinte. Il retentira dans votre mtropole; les vents d'orient le porteront en Irlande; il remontera les rives du Shannon, de la Nore, de la Suir et du Barrow; il rveillera tous les chos de nos valles; l'Irlande y rpondra par des accents d'affection et de fraternit; elle dira que les enfants de l'Angleterre ne doivent pas tre affams par la loi. (Acclamations qui durent plusieurs minutes.)--Je vous dclare que l'injustice et l'iniquit de l'aristocratie m'accablent d'une horreur et d'un dgot que je suis incapable d'exprimer. Eh quoi! si la loi-crale actuelle n'existait pas; si le ministre osait prsenter un bill de taxes sur le pain; s'il plaait un agent la porte du boulanger, charg d'exiger le tiers du prix de chaque pain, taxe que le boulanger se ferait naturellement rembourser par le consommateur, y a-t-il un homme dans tout le pays qui supporterait une telle oppression? (Grands cris: coutez! coutez!) Il ne servirait de rien au ministre de dire: Cet argent est ncessaire mes plans financiers; j'en ai besoin pour l'quilibre des recettes et des dpenses. John Bull vocifrerait: Taxez ce qu'il vous plaira, mais ne taxez pas le pain. Mais ne voit-on pas que, par le chemin dtourn de la _protection_, ils font absolument la mme chose? Ils taxent le pain, non pour le bien de l'tat,--du moins chacun y participerait,--non pour repousser l'invasion trangre et pour maintenir la paix intrieure, mais pour le profit d'une classe, pour mettre l'argent dans la poche de certains individus. (coutez! coutez!) Vritablement, c'est trop mauvais pour que vous le supportiez et prtendiez passer pour un peuple jaloux de ses droits. (Rires.) Je ne voudrais pas sans doute en ce moment vous manquer de respect; mais tout ceci dnote quelque chose de dur et d'pais dans les intelligences que je ne m'explique pas. (Murmures d'approbation.) Duc de Northumberland! vous n'tes pas mon roi! je ne suis pas votre homme-lige, je ne vous paierai pas de taxes. (Bruyantes acclamations.) Duc de Richmond! il y a eu des Richmond avant vous, vous pouvez avoir du sang royal dans vos veines; vous n'tes pas mon roi cependant, je ne suis pas votre homme-lige, et je ne vous paierai pas de taxes! (Applaudissements.) Qu'ils s'unissent tous; c'est nous de nous unir aussi,--paisibles, mais rsolus,--tranquilles, mais fermes, dcids en finir avec ces sophismes, ces tromperies et ces extorsions.--J'aimerais voir un de ces nobles ducs prlever sa taxe en nature.--J'aimerais le voir, pntrant dans une des troites rues de nos villes manufacturires, et s'avanant vers le pauvre pre de famille qui, aprs le poids du jour, affecte d'tre rassasi pour que ses enfants affams se partagent une bouche de plus,--ou vers cette malheureuse mre qui s'efforce en vain de donner un peu de lait son nourrisson, pendant que son autre fils verse des larmes parce qu'il a faim.--J'aimerais, dis-je, voir le noble duc survenir au milieu de ces scnes de dsolation, s'emparer de la plus grosse portion de pain, disant: Voil ma part, la part de ma taxe, mangez le reste si vous voulez. Si la taxe se prlevait ainsi, vous ne la tolreriez pas, et cependant, voil ce que fait le lord, sous une autre forme. Il ne vous laisse pas entrevoir le fragment de pain, avant de l'emporter, seulement il prend soin qu'il ne vous arrive pas, et il vous fait payer de ce pain un prix pour lequel vous pourriez avoir et ce pain et le fragment en sus, si ce n'tait la loi. (coutez! coutez!) Oh! j'aurais mieux augur de l'ancienne noblesse d'Angleterre; je me serais attendu quelque chose de moins vil de la part de ces hommes qui, je ne dirai pas _conspirent_, car ils ne sont pas _conspirateurs_,--je ne dirai pas _se concertent_, quoique ce soit un crime qu'on ne punit gure que chez les pauvres,--mais qui _se runissent_ pour dcider que le peuple paiera le pain plus cher qu'il ne vaut. Je rpterai ma proposition encore et encore, parce que je dsire la fixer dans l'esprit de ceux qui m'coutent; c'est du vol, c'est du pillage. Ne nous laissons pas prendre l'appt de l'_augmentation des salaires_. Augmentation des salaires! mais ouvrez le premier livre venu d'conomie politique, vous y verrez que chaque fois que le pain a t bas prix, les salaires ont t levs; ils ont t doublement levs puisque l'ouvrier avait plus d'argent et achetait plus de choses avec le mme argent. Tout cela est aussi clair que le soleil--et nous nous laissons embarrasser par ces sophismes! Il semble que nous soyons des bipdes sans tte et qui pis est sans coeur. Oh! finissons-en avec ce systme! (Applaudissements.) Le Parlement n'est-il pas compos de monopoleurs? n'y sont-ils pas venus en grande majorit, non-seulement des comts, grce la clause Chandos, moins encore en achetant des bourgs[43]! [Note 43: Il y a la Chambre des communes deux classes de reprsentants, ceux des comts et ceux des bourgs.--Pour tre lecteur de comt, il suffit d'avoir une proprit (_freehold_) de 40 sh. de rente. C'est ce qu'on nomme la clause Chandos. Il est ais de comprendre que les possesseurs du sol ont pu faire autant d'lecteurs qu'ils ont voulu. C'est en mettant en oeuvre cette clause sur une grande chelle qu'ils acquirent, en 1841, cette majorit qui renversa le cabinet whig. Jusqu'ici la Ligue n'avait pu porter la bataille lectorale que dans les villes et bourgs. On verra plus loin que M. Cobden a propos et fait accepter un plan qui semble donner des chances aux _free-traders_ mme dans les comts. Ce plan consiste dcider tous les amis de la libert du commerce, et particulirement les ouvriers, consacrer en acquisitions de _freeholds_ toutes leurs conomies.] Il y a deux ans, on admettait ouvertement, aux deux cts de la Chambre, que jamais la corruption n'avait autant influenc l'lection d'un Parlement. M. Roebuck le proclamait d'un ct; sir R. Peel l'admettait de l'autre sans difficult. Quoique opposs en toute autre chose, ils taient au moins parfaitement d'accord sur ce point. (Rires.)--Et voil vos modles de vertu et de pit; voil les soutiens de l'glise; voil les hommes qui puniraient volontiers un malheureux s'il venait se tromper le dimanche sur le chemin qui conduit au temple; oui, ces grands modles de moralit lvent vers le ciel le blanc des yeux, contrists qu'ils sont par l'iniquit d'autrui, lorsqu'eux-mmes mettent les mains dans les poches du malheureux qui a besoin de nourrir sa famille! (Immenses acclamations.) Oh! cela est trop mauvais. Voil ce qu'il faudrait proclamer dans tout le pays. Voil ce qui doit inspirer aux hommes justes et sages de la dfiance, de la dsaffection et du dgot. Si les nobles seigneurs pousent la cause du pauvre et du petit, oh! que toutes les bndictions du ciel se rpandent sur eux; mais s'ils persistent appauvrir le pauvre, augmenter la souffrance de celui qui souffre, accrotre la misre et le dnment,--afin que le riche devienne plus riche et fasse servir la taxe du pain librer ses domaines, alors je dis: Honte eux, qui pratiquent l'iniquit; et honte ceux qui ne font pas entendre leurs dolances, jusqu' ce que la grande voix de l'humanit, comme un tonnerre, effraye le coupable, et donne au pays et au peuple la libert. (Bruyantes acclamations.) Oui, mes seigneurs, vous entrez dans la bonne voie et je suis convaincu que vos efforts pour contre-balancer ceux de la Ligue auront un effet contraire. Nous voici donc mme d'argumenter avec eux. Amenez-les raisonner, et ils sont perdus. Qu'ils viennent l'cole primaire (et beaucoup d'entre eux n'ont gure jamais t au del), nous leur disputerons le terrain pied pied; nous les combattrons de point en point. Plus ils entraneront de monde leurs meetings, plus nous aurons de chances de voir la vrit se rpandre, et les fermiers surmonter l'illusion dont on les aveugle.--Pourquoi les seigneurs n'accordent-ils pas de baux aux fermiers? Ceux-ci ne seraient-ils pas mis mme par l de nourrir leurs ouvriers et de prendre part dans leur voisinage aux associations de bienfaisance? Mais non; le seigneur veut tout avoir. Son nom est Behemoth, et il est insatiable. (Rires et applaudissements.) Vous tes engags dans une lutte glorieuse, et je suis fier qu'il me soit donn d'y prendre part avec vous. C'est avec une joie profonde que j'y apporte la coopration de mes talents, quelque faibles qu'ils soient, et le secours d'une voix fatigue par de longues preuves. Tels qu'ils sont, je les consacre de grand coeur votre cause sacre. (Applaudissements.) Je me hasarderai dire de moi-mme qu'on m'a trouv du ct de la libert dans toutes les questions qui ont t agites, depuis que je fais partie du Parlement. Je ne demande pas quelle race, quelle caste, quelle couleur appartient une crature humaine, je rclame pour elle les privilges et les droits de l'homme, et la protection, non du vol et du pillage, mais la protection contre l'iniquit quelle qu'elle soit. (Bruyantes acclamations.) Je ne puis donc que m'unir vous; et, quel que soit le sort qui m'attend,--que ce soit la prison ou mme l'chafaud (grands cris: Non, non, jamais! jamais!)--je suis convaincu que si cela dpendait de vos votes, il n'en serait pas ainsi. (Une voix: Nous ne sommes pas contre vous.) Je crois votre sincrit (rires),--je me flicite d'tre engag avec vous dans cette lutte. J'en comprends toute la porte. Je sais combien la libert des changes favoriserait votre commerce en vous ouvrant des dbouchs; je sais combien elle contribuerait renverser l'ascendant politique d'une classe, ascendant qui me semble avoir sa racine dans la loi-crale. C'est l un stimulant tous les genres d'iniquit. L'aristocratie comprend l'injustice de sa position, et elle appelle sa dfense toute la force, toutes les formalits de la lgislation. Mais elle ne russira pas,--les yeux du peuple sont ouverts; l'esprit public est veill. Jamais l'Angleterre n'a voulu et voulu en vain.--Jadis elle poussa sa volont jusqu' l'extravagance, et fit tomber sur l'chafaud la tte d'un monarque insens. Ce fut une folie, car elle amena le despotisme militaire qui suit toujours la violence. Plus tard, le fils de ce roi viola les lois du pays, et le peuple, instruit par l'exprience, n'abattit pas sa tte, mais se contenta de l'exiler pour avoir foul aux pieds les droits de la nation.--Ces violentes mesures ne sont plus ncessaires; elles ne sont plus en harmonie avec notre poque. Ce qui est ncessaire, c'est un effort concert et public; cet effort commun qui nat de la sympathie, de l'lectricit de l'opinion publique. Oh oui! cette puissante lectricit de l'opinion s'tendra sur tout l'empire. L'cosse partagera notre enthousiasme; les classes manufacturires sont dj debout, les classes agricoles commencent comprendre qu'elles ont les mmes intrts. Le temps approche... il est irrsistible. Ils peuvent tromper et l quelques lecteurs; d'autres peuvent tre intimids; mais l'intelligence publique marche, comme les puissantes vagues de l'Ocan. Le tyran des temps anciens ordonna aux flots de s'arrter, mais les flots s'avancrent malgr ses ordres et engloutirent l'insens qui voulait arrter leurs progrs.--Pour nous, nous n'avons pas besoin d'engloutir les grands seigneurs, nous nous contenterons de leur mouiller la plante des pieds. (Rires.) Mais, vraiment, cette lutte offre un spectacle magnifique; quel pays sur la surface de la terre aurait pu faire ce que vous avez fait? L'anne dernire, vous avez souscrit 50,000 liv. sterl., c'est le revenu de deux ou trois petits souverains d'Allemagne. Cette anne vous aurez 100,000 liv. sterl., et, s'il le faut, vous en aurez le double l'anne prochaine. (Applaudissements.) Oui, ce mouvement prsente le spectacle d'un majestueux progrs. Chaque jour de nouvelles recrues grossissent nos rangs; et nous, vtrans de cette grande cause, nous contemplons avec dlices et la force toujours croissante de notre arme et l'esprit de paix qui l'anime.--La puissance de l'opinion se manifeste en tous lieux. Les plus violents despotes, l'exception du monstre Nicolas, s'interdisent ces actes cruels qui leur taient autrefois familiers. L'esprit de l'Angleterre veille, il ne s'endormira plus jusqu' ce que le pauvre ait reconquis ses droits et que le riche soit forc d'tre honnte. (L'honorable et docte gentleman s'assoit au bruit d'acclamations vhmentes et prolonges.) M. GEORGE THOMPSON s'avance au bruit des applaudissements et s'exprime en ces termes: M. le prsident, quand je suis venu ce soir dans cette enceinte pour assister la rception de M. O'Connell, je ne pensais pas tre appel prendre la parole, et je sens bien que je ne puis gure tre que cette ombre dont parlait M. O'Connell, qui ne suivait de loin son matre qu'avec crainte. Messieurs, le spectacle dont je suis tmoin est bien fait pour enivrer mon coeur. Depuis deux ans, j'ai t absent de mon pays, et j'ai parcouru des rgions lointaines qui n'ont jamais vu des scnes, qui n'ont jamais entendu des accents tels que ceux qui viennent de rjouir ma vue et mes oreilles. Mais quoique je me sois loign de plus de 15,000 milles de l'endroit o nous sommes runis, jamais je ne suis parvenu en un lieu o ne soit pas arriv le bruit de vos glorieux travaux; partout j'ai entendu parler de cette association gigantesque, qui a entrepris de purifier, de diriger et de prparer pour un grand et dfinitif triomphe les sentiments et l'opinion publique de la Grande-Bretagne. Il a t dans ma destine, sinon de m'associer intimement aux efforts de la Ligue, du moins de suivre ses progrs depuis son origine, et de compter mes meilleurs et mes plus vieux amis parmi ceux qui ont accept avec tant de dvouement le poids du travail et la chaleur du jour. De retour sur ma terre natale, je me plais comparer la situation de cette cause ce qu'elle tait quand je pris cong Manchester d'un meeting rassembl pour le mme objet qui vous runit dans cette enceinte. Je me sparai de la Ligue au milieu d'une assemble provinciale de douze cents personnes, et je la retrouve reprsente par six fois ce nombre dans le plus vaste difice de la mtropole. Alors, vous luttiez contre des adversaires silencieux,--pleins de confiance en leur rang, en leurs richesses, en leurs grandeurs,--spectateurs muets de vos progrs parmi les classes laborieuses.--Maintenant je vous retrouve combattant ouvertement et armes courtoises ces mmes adversaires; mais ils ont rompu le silence; leurs plans sont dconcerts, leurs esprances vanouies, leurs forces diminues, et les voil forcs, dans l'intrt de leur dfense, de recourir ces mmes mesures qu'ils ont tant de fois blmes. (Acclamations.) Faut-il mal augurer de votre cause parce qu'ils imitent vos procds? Non, certainement. Je crois au contraire que rien ne peut vous tre plus favorable que d'tre mis mme de connatre tous les _arguments_,--si on peut leur donner ce nom,--par lesquels ils s'efforcent de soutenir, au dedans comme au dehors des Chambres, les monopoles dont ils profitent. Gentlemen, je vous flicite de vos progrs; je vous flicite de la fermet avec laquelle vous avez toujours adhr aux vrais principes, et de l'assentiment que vous avez obtenu des intelligences les plus claires. Je vous flicite d'avoir maintenant runi autour de votre bannire peu prs tout ce qu'il y a d'estimable et d'excellent dans notre chre patrie.--Partout o j'ai port mes pas, en gypte comme dans l'Inde, j'ai vu le plus vif intrt se manifester pour les travaux de cette association; partout j'ai entendu exprimer le plus profond tonnement de la folie et de l'infatuation de ceux qui prtendent fonder leur prosprit sur les dsastres et la pauvret, et la faim, et la nudit et le crime du peuple, prosprit bien odieuse et bien coupable achete ce prix! Il n'y a qu'une opinion cet gard parmi les hommes que n'aveuglent pas l'esprit de parti ou l'intrt personnel. Ils ne peuvent traverser des plaines incommensurables, en calculer les ressources, estimer la facilit avec laquelle on pourrait transporter sur le rivage, et de l travers l'Ocan, vers notre pays, des objets propres soutenir la vie de tant de nos frres qui prissent jusque sous nos yeux; ils ne peuvent savoir que la valeur de ces aliments reviendrait vers les lieux de leur origine sous une autre forme galement avantageuse; ils ne peuvent, dis-je, voir et comprendre ces choses sans tre frapps d'tonnement l'aspect de la monstrueuse et rvoltante spoliation qui se pratique dans ce pays. (Acclamations.) Gentlemen, je n'ai jamais eu qu'une vue sur le rgime restrictif, et c'est une vue qui les embrasse toutes; qui satisfait pleinement mon esprit et qui a fait de moi ce que je suis: un ennemi dclar absolu, universel, ternel des lois qui circonscrivent les bienfaits de la divine Providence, et disent aux dons que Dieu a rpandus avec tant de libralit sur la surface de la terre: Vous irez jusque-l, vous n'irez pas plus loin. (Tonnerre d'applaudissements.) Tout point de vue troit,--je dirai mme national,--de la question,--perd mes yeux de son importance, quand je viens penser qu'il n'a pu entrer dans les desseins de Dieu, qu'un peuple toujours croissant, dans l'enceinte de frontires immuables, dpendt de son sol pour sa subsistance; tandis que les routes de l'Ocan, le gnie des hommes de science, la bravoure de nos marins, l'audace de nos armateurs, la fcondit des rgions lointaines, la prosprit du monde, et la varit qui se montre dans la dispensation et dans la paternelle sollicitude de notre Crateur, rvlent assez qu'il a voulu que les hommes changeassent entre eux les dons divers qu'ils tiennent de sa munificence, et que l'abondance d'une rgion contribut au bien-tre et au bonheur de toutes. (Acclamations.) mes yeux, l'offense commise par les promoteurs de ces lois, est une de celles qui atteint le trne de Dieu mme. Le monopole, c'est la ngation pratique des dons que le Tout-Puissant destinait ses cratures. Il arrte ces dons au moment o ils s'chappaient des mains de la Providence pour aller rjouir le coeur et ranimer les forces dfaillantes de ceux qui elle les avait destins. Sur une rive, les aliments surabondent; sur l'autre, voil des hommes affams qui commettraient un crime s'ils touchaient un grain de ces moissons jaunissantes qui ont t prodigues la terre pour le bien de tous. Que me parle-t-on d'intrts engags, de droits acquis, du droit exclusif de l'aristocratie ces moissons? Je connais ces droits. Je respecte le rang de l'aristocratie, alors surtout qu'elle y joint ce qui est plus respectable que le rang, cette sympathie pour ses frres qui doit s'accrotre en proportion de ce que Dieu a t bon pour elle, et qu'il a jug propos de leur retirer ses bienfaits temporels. (Acclamations.) Que le seigneur garde ce qui lui appartient loyalement; qu'il possde ses enclos, ses parcs et ses chasses; qu'il les entoure de murs, s'il le veut, et qu'il fasse inscrire sur les poteaux: Ici on a tendu des piges aux hommes. Je n'entreprendrai pas sur ses domaines, je ne regarderai pas par-dessus ses murs, je me contenterai de suivre la route poudreuse, pourvu qu'arriv au terme de mon voyage, je puisse acheter pour ma famille le pain que la bont de Dieu lui a destin. (Applaudissements.) L'opulent seigneur demande _protection_! Mais il la possde. Il la possde dans la supriorit de ses domaines, dans leur proximit des centres de population; il la possde dans l'loignement des plaines rivales, dans les temptes et les naufrages auxquels sont exposs sur l'Ocan les vaisseaux qui apportent dans ce pays les productions trangres; dans les frais de toutes sortes, assurances, magasinages, commissions dont ces produits sont grevs. Voil ce qui constitue en sa faveur une protection naturelle aussi durable que l'Ocan et dont personne ne peut le priver. Mais il veut plus; il veut que la loi lve encore artificiellement le prix de son bl, et que le pauvre lui-mme soit forc de le lui acheter, ne lui rendant le droit de se pourvoir dans le march du monde que lorsque la possibilit lui chappe de bnficier par la confiscation de ce droit. ..... Gentlemen, la lgislation de ce pays a beaucoup pris sur elle. On parle de dsaffection, d'insubordination, de conspiration! Je demande o sont les causes de ces maux. Je cherche le coupable; je m'adresse celui qui tient en ses mains le chtiment, et je lui dis: c'est toi! (coutez!) Une loi injuste, c'est un germe rvolutionnaire. Suivez-la dans son action jusqu' ce qu'elle commence fltrir, appauvrir, fouler et provoquer l'humanit. Puis vient le temps de l'appel des patriotes; puis celui de l'cho populaire; puis l'attitude de la dtermination et du dfi, et puis enfin les perscutions, la prison, l'chafaud, les martyres. (Acclamations.) Mais je remonte aux criminels originaires, aux hommes qui ont conu la funeste loi, et je leur dis: Vous avez foment la dsaffection, vous avez popularis la rsistance patriotique; vous avez provoqu les plaintes du peuple; vous avez organis la perscution; c'est vous qui commettez le crime, c'est vous qui devez subir le chtiment. Gentlemen, telle est mon opinion; si les gouvernements taient justes, l'esprit de sdition mourrait faute d'aliment (coutez), et si les lois taient quitables, les chanes seraient livres la rouille. C'est pourquoi je m'en prends aux mauvaises lois, et j'en vois beaucoup dans cette le et plus encore dans une le voisine. Elles nous avertissent que si nous voulons rtablir la paix et l'amiti, maintenir l'union et la loyaut, si nous voulons que la Grande-Bretagne soit ce qu'elle a toujours t, matresse des mers, invincible dans les combats, nous devons faire justice au peuple, et non-seulement rendre la libert aux noirs des Antilles, mais encore affranchir le pain de l'ouvrier anglais. (Applaudissements.) Sance du 28 fvrier 1844. M. ASHWORTH: Ce n'est pas une chose ordinaire que de voir un manufacturier du Nord abandonner ses foyers et ses occupations pour se montrer devant une telle assemble. Un manufacturier a autre chose faire, et il est peu enclin recourir ses concitoyens alors mme qu'il se sent ls. Il rpugne naturellement l'_agitation_; et absorb par l'tude pratique des sciences et des arts qui se lient l'accomplissement de son oeuvre, il aimerait ne pas s'loigner de ses intrts domestiques, s'il n'y tait forc par des lois pernicieuses. Messieurs, c'est avec une pleine confiance que j'en appelle vous, comme manufacturier, parce que j'ai la conviction que j'appartiens une classe d'hommes qui ne rclame que ses droits. (Applaudissements.) On les a accuss d'tre difficiles dans leurs marchs; ils ont cela de commun avec tous les hommes prudents, et vous comme les autres, sans doute. (Rires.) Mais on ne peut au moins leur imputer d'avoir une grande maison commerciale, sous le nom de Parlement, de s'en servir pour circonvenir les intrts de la communaut, et fixer eux-mmes le prix de leur marchandise. Messieurs, les manufacturiers ne jouissent d'aucune protection; ils n'en demandent pas; ils repoussent le systme protecteur tout entier, et tout ce qu'ils rclament, c'est que tous les sujets de S. M. soient placs cet gard, ainsi qu'eux-mmes, sur le pied de l'galit. (coutez! coutez!) Est-ce l une exigence draisonnable? (Bien.) Les landlords vous disent qu'ils ont besoin de protection; qu'ils ont droit tre protgs par certaines considrations. Je ne vous dirai pas quelles sont ces considrations. Je laisse ce soin lord Mountcashel et sir Edward Knatchbull. Ils ne vous l'ont pas laiss ignor[44]. (Rires et applaudissements.) Ils disent encore qu'ils ont besoin de protection pour lutter contre l'tranger. Pour ce qui me regarde, je ne sais pas sous quels rapports le peuple anglais est infrieur aux autres peuples. Je suis convaincu que les fermiers anglais, et notamment les ouvriers des campagnes, sont capables d'autant de travail que toute autre classe de la communaut; et il n'en est pas qui soient plus en mesure de soutenir la concurrence trangre, pourvu que les landlords leur permettent de se procurer les aliments un prix naturel. (Applaudissements.) Les manufacturiers sont bien exposs cette concurrence. Pourquoi les landlords en seraient-ils affranchis? (Trs-bien.) Je le rpte, les manufacturiers ne jouissent d'aucuns privilges; ils n'en veulent pas. Ils n'ont, sous le rapport des machines, aucun avantage qui ne soit commun au monde entier. (coutez! coutez!) Nous empruntons aux autres peuples leurs inventions et leurs perfectionnements; nous les appliquons nos machines et en augmentons ainsi la puissance; et si l'exportation de ces machines perfectionnes fut autrefois prohibe, elle est libre aujourd'hui, et il n'est aucun peuple qui ne puisse se les procurer aussi bon march que nous-mmes. La loi prohibitive de l'exportation des machines a t abroge, il y a un an ou deux; et quoique cette poque notre industrie ft dans une situation dplorable,--quoiqu'il ne manqut pas de bons esprits qui regardaient la libre exportation de nos belles machines, comme une mesure hasardeuse pour le maintien de notre supriorit manufacturire,--cependant, nous ne fmes aucune opposition cette mesure, et nous la laissmes s'accomplir sans hsiter, sans incidenter, en esprit de justice et de loyaut. (Acclamations.) Ainsi, aprs avoir confr l'tranger tous les avantages que nous pouvions retirer de la supriorit de nos machines, nous demandons tre affranchis de toutes restrictions, et nous posons en principe que, puisque les manufacturiers sont abandonns l'universelle concurrence, ils ont le droit de dire qu'il leur est fait injustice si une autre classe--et notamment l'opulente classe des landlords--jouit d'avantages exclusifs, d'avantages qui ne soient pas communs toutes les autres. [Note 44: Allusion l'aveu fait par ces deux personnages que la protection leur tait ncessaire pour payer leurs dettes, dgager leurs domaines et doter leurs filles.] On a dit que le march intrieur tait le plus important pour l'industrie manufacturire.--Je suis en mesure d'valuer l'importance du march intrieur en ce qui concerne ma propre industrie, l'industrie cotonnire. Elle s'alimente principalement par l'exportation. On voit dans l'ouvrage de Brom, qu'une balle seulement de coton sur sept est mise en oeuvre pour la consommation du pays, et, par consquent, cette consommation ne paie qu'un septime de la main-d'oeuvre britannique qui est consacre cette branche, ou environ un jour par semaine. (coutez! coutez!) Ne perdez pas de vue que c'est l la totalit de la consommation du pays. Ainsi, cette clientle de l'aristocratie terrienne, qu'on nous dpeint en termes si pompeux, se rduit, quand nous venons l'examiner de prs, payer une fraction d'un jour pour une semaine de travail; et quant aux dbouchs que nous offrent les autres classes,--car les landlords ne sont pas nos seuls acheteurs,--je me bornerai dire que cette mtropole seule consomme plus que toute l'Irlande; et la ville de Manchester, plus que le comt de Buckingham. (coutez! coutez!)--Venons aux exportations.--Je viens de vous dire qu'elles s'lvent aux six septimes de ce que nous fabriquons. Il en rsulte que nous dpendons de l'tranger pour les six septimes de notre travail, et comme nous n'avons aucun empire sur la lgislation trangre, nous sommes incapables de recevoir aucune protection, dans cette mesure, alors qu'elle nous serait offerte.--Considrons maintenant l'intrt agricole. La _fabrication des aliments_ n'est pas, dans ce pays, une industrie d'exportation. Elle possde, dans le pays mme, le meilleur march du monde, et jouit encore de la protection. Il fut un temps o les produits agricoles de l'Angleterre taient exports, o les landlords vendaient leurs crales au dehors. Ce temps n'est plus. Aujourd'hui notre population consomme tous les grains que le pays peut produire, et ses besoins en rclameraient bien davantage, s'il lui tait permis d'en recevoir. (coutez! coutez!) Ainsi, les propritaires, voyant que notre population manufacturire consomme tous leurs produits, ont cess de les exporter, car ils ont l'avantage de vendre cet insuffisant produit sur un march o l'offre est constamment infrieure la demande. Ce n'est point l, comme je viens de le dmontrer, la situation de l'industrie manufacturire. Les six septimes de ses produits sont exports. Arrtez un moment votre attention aux consquences de cet tat de choses, _les aliments sont la matire premire du travail_, prcisment comme le coton est la matire premire de l'toffe. Il s'ensuit que les balles de produits fabriqus que nous exportons contiennent _virtuellement_ du froment et autres produits agricoles aussi bien que du coton. (coutez! coutez!) C'est ainsi que les propritaires du sol, tout en cessant de vendre directement au dehors, se sont dchargs de ce soin sur les manufacturiers, et se sont mis en possession d'un moyen indirect d'exportation beaucoup plus commode et surtout plus profitable. Ils se sont pargn les embarras de convertir leurs denres en argent sur les marchs trangers, et les manufacturiers, par la circulation que je viens de dcrire, ont pris cette peine leur charge. (coutez! coutez!) Ainsi le manufacturier anglais, qui accomplit ses oprations sous l'influence des lois-crales, est d'abord contraint de payer un prix _lgislativement artificiel_ pour ses aliments et ceux de ses ouvriers; ensuite, puisque ses produits sont destins l'exportation, et puisqu'ils sont une sorte d'incarnation de denres agricoles anglaises, combines, sous forme de travail, avec le coton et autres matires premires, il devient l'intermdiaire malheureux de la revente de ces mmes aliments, livr la concurrence du monde entier, sur des marchs lointains, o les produits similaires se vendent peut-tre pour la moiti du prix qu'ils lui ont cot dans la Grande-Bretagne. (Applaudissements.) Ainsi, nous sommes devenus les instruments du propritaire pour la dfaite de ses denres, et, ce qu'il y a de pire, l'opration nous constitue en perte pour la moiti de leur valeur. (coutez! coutez!) Comme manufacturier travaillant pour l'exportation, je m'arrterai encore un moment sur cette partie de mon sujet. Vous n'aurez pas de peine comprendre cet axiome gnral: _Les importateurs sont des acheteurs_. Donc, le criterium de la prosprit d'un pays ce n'est pas ses _exportations_, mais ses _importations_. Je le rpte, _les importateurs sont des acheteurs_. Permettez-moi d'clairer ceci par un exemple. Le navire qui aborde nos rivages charg de marchandises, n'importe la provenance, est la personnification d'un marchand tranger la bourse bien garnie; car le chargement est bientt converti en argent, et cet argent est la disposition du consignataire pour tre de nouveau converti en marchandises d'exportation. Plus donc il nous arrive de ces navires, plus il nous arrive d'acheteurs.--Au sujet de nos impts, je vous ferai observer que les marchandises qui nous viennent du dehors ne passent pas directement du rivage au magasin du ngociant. Elles s'arrtent d'abord la douane, et l, elles payent un droit fiscal. Comme _free-traders_ nous n'avons pas d'objection contre un tel droit. Il est juste et convenable d'asseoir une partie des recettes publiques sur les marchandises trangres. Mais ici nous distinguons et nous disons: S'il est juste que nous payions un droit pour le revenu public, il ne l'est pas que nous en payions un autre pour des avantages personnels, et notamment pour grossir les rentes des propritaires du sol. Messieurs, nos importations devraient tre libres. Dans un pays clair, elles seraient libres comme les vents qui les poussent vers nos rivages. (Applaudissements.) Supposez-vous transports par la pense dans un autre pays,--car je ne veux pas vous offenser inutilement en citant votre propre patrie,--supposez que vous voyez sur les ctes des hommes en uniforme, allant et venant, un mousquet d'une main et une lunette de l'autre. Si l'on vous disait qu'il s'agit d'un service prventif, d'un service destin par le gouvernement empcher l'arrivage des navires, et, par suite, l'introduction des produits trangers, ne dclareriez-vous pas que c'est l pour ce pays, l'indice d'une ignorance qui va jusqu'au suicide? et ne jugeriez-vous pas que ses lois commerciales remontent aux sicles les plus barbares? C'est pourtant l'esprit, je regrette de le dire, qui caractrise notre lgislation. Nos lois admettent les objets de luxe, les vins, les soieries, les rubans l'usage des grands et des riches; elles laissent librement entrer ces choses moyennant un droit fiscal, et elles prohibent l'importation des aliments, c'est--dire de ce qui affecte le plus les classes pauvres et laborieuses. De telles lois sont le fruit de l'injustice, et nous nous levons contre leur partialit. Les seigneurs disent que c'est l une question manufacturire. S'ils l'ont ainsi stigmatise, c'est qu'ils ont surtout trouv les manufacturiers prompts et persvrants combattre leurs privilges. Mais nous repoussons leur imputation. Non, ce n'est pas la cause des manufacturiers; c'est _votre_ cause; c'est la _mienne_, c'est la cause de _tous_. Ce n'est pas une question _individuelle_, c'est une question _gnrale_, qui intresse toute la communaut! Le manufacturier voit son industrie lse, ses ouvriers affams, et ds lors il lui appartient, il appartient tout homme dans cette situation, de se plaindre.--Cette vaine clameur des landlords est suivie d'une autre. C'est la _sur-production_[45], disent-ils, qui fait tout le mal. On les entend crier: Ces manufacturiers prtendent vtir l'univers entier. Peut-tre feraient-ils mieux de nous laisser d'abord vtir l'univers, et si, par l, nous portions le trouble et la misre dans le pays, ils seraient temps de gmir. (Rires et approbations.) Cependant examinons la question de plus prs. Supposez que nous parvinssions habiller l'univers entier, nous n'avons pas encore trouv le secret de faire des calicots ternels (rires), ils s'usent, et ds lors ceux que nous avons accoutums en porter en rclameront d'autres. Voil donc une source permanente de travail. (coutez!) Ne serait-ce point une chose plaisante de voir venir cette tribune un manufacturier du Lancastre, pleurant comme Alexandre, de ce qu'il ne lui reste point un autre monde, non _conqurir_, mais _habiller_? (clats de rire.) En tout cas, au milieu de son chagrin, il aurait au moins cette consolation, fondement d'une esprance lgitime, que s'il parvient vtir l'univers, c'est bien le moins qu'il ait le droit d'tre nourri. (Acclamations.) Je n'ai encore entendu personne se plaindre qu'il avait trop de vtements. (Une voix dans les galeries: Je suis sans. Rire universel.) Quel que soit leur bas prix, nul ne se fche de les avoir trop bon march. Les landlords se runissent de temps autre, et on les entend se flatter d'tre de bons patriotes, parce qu'ils font deux coupes de foin l o ils n'en faisaient qu'une autrefois. Gentlemen, ce compte, je puis aussi, comme manufacturier, rclamer le titre de patriote, car je fais maintenant deux chemises pour moins qu'une seule ne me cotait il y a quelques annes. (Rires). Mais je n'accepte ni pour les landlords ni pour moi-mme la qualification de patriote ou de philanthrope ce titre. La mme cause, la mme impulsion nous fait agir, et c'est notre _intrt clair_. (coutez! coutez!) Mais voici une autre clameur de l'aristocratie. Elle s'en prend aux machines. [Note 45: Sur-production, autre nologisme pour traduire le mot _over-production_, excs de production. Ici au moins je puis m'tayer de l'autorit de M. de Sismondi.] Ici l'orateur combat l'erreur qui fait considrer les machines comme nuisibles l'emploi du travail humain. Il tablit, par des faits nombreux, qu'il y a dans tous les comts o les machines ne sont pas employes, une tendance migrer vers ceux o elles sont le plus multiplies. Ce sujet ayant dj t trait par d'autres orateurs, et notamment par M. Cobden, nous supprimons, quoiqu' regret, cette partie du remarquable discours de M. Ashworth. Sance du 17 avril.--Prsidence de M. Cobden. Le prsident rend compte des nombreux meetings auxquels les dputations de la Ligue ont assist, depuis la dernire runion de Covent-Garden, Bristol, Wolwerhampton, Liverpool, etc.--Il parle aussi des mesures prises par l'association pour porter principalement la discussion partout o se font des lections, afin de rpandre la lumire prcisment au moment o l'excitation, qui accompagne toujours les luttes lectorales, dispose le public la recevoir. C'est pourquoi dornavant la Ligue portera toutes ses forces dans tout bourg o un certain nombre d'lecteurs, quelque petit qu'il soit, sera dispos appuyer la candidature d'un _free-trader_. M. WARD, membre du Parlement, prononce un discours plein de faits curieux, de donnes statistiques et de solides arguments. Le colonel THOMPSON succde M. Ward. Ce vtran de la cause de la libert commerciale s'est acquis en Angleterre une immense rputation par ses discours et ses nombreux crits. Nous aurions beaucoup dsir le faire connatre au public franais. Malheureusement pour nous, le brave officier est dans l'usage de revtir des penses profondes de formes originales, et d'un langage incisif et populaire entirement intraduisible.--Nous essayerons peut-tre, la fin de cet ouvrage, de faire passer dans notre langue, au risque de les affaiblir, quelques-unes de ses _penses_. LE PRSIDENT. J'ai l'honneur de vous prsenter un des orateurs les plus accomplis de l'poque, un homme qui a dj dploy des talents de l'ordre le plus lev dans une grande cause humanitaire, gale en importance celle qui nous runit aujourd'hui. Il a puissamment contribu l'mancipation des esclaves de nos colonies des Indes occidentales et, quant moi, je n'ai jamais pu apercevoir la moindre diffrence entre spolier l'homme tout entier en le forant au travail et le dpouiller du fruit de son travail. J'introduis auprs de vous M. George Thompson. (Tonnerre d'applaudissements.) Les vnements qui se passent dans la Grande-Bretagne ont naturellement leur retentissement dans les meetings de la Ligue, surtout quand ils ont quelque connexit avec la cause qu'elle dfend. On a pu voir dj l'opinion qui s'tait manifeste au sein de cette puissante association au sujet de l'migration force (_compulsory emigration_), quand cette question tait traite au Parlement. On a vu aussi l'effet qu'avait produit sur la Ligue l'accusation de conspiration dirige contre O'Connell et l'agitation irlandaise.-- l'poque o nous sommes parvenus, une seconde modification dans les tarifs tait soumise aux Chambres par le cabinet Peel, et comme elle servira dornavant de texte plusieurs orateurs, il n'est pas sans utilit de dire ici en quoi ces modifications consistent. Le droit sur le sucre colonial tait de 24 sh., et sur le sucre tranger de 63. La diffrence ou 39 sh. tait ce qui constituait proprement la _protection_.--Le gouvernement proposait, tout en maintenant le droit sur le sucre des colonies 24, de rduire le droit sur le sucre tranger 34, c'est--dire de limiter la protection 10 sh.--C'et t un grand pas dans la voie de la libert commerciale, si le cabinet anglais n'et en mme temps restreint le dgrvement au sucre _produit par le travail libre_ (_free-grown sugar_). Mais en laissant peser le droit de 63 sh. sur le sucre produit dans les pays esclaves (_slave-grown sugar_), on excluait les sucres du Brsil, de Cuba, etc. Cette distinction tant videmment un moyen indirect de maintenir le monopole, autant que la diffusion des lumires et les circonstances le permettaient, elle avait la chance de rallier beaucoup d'hommes honntes, en leur prsentant la mesure propose comme dirige contre l'esclavage; et la preuve que les monopoleurs avaient bien calcul, c'est qu'ils sont parvenus rallier leurs vues un grand nombre d'abolitionnistes, et de se crer ainsi en Angleterre un appui sur lequel ils ne pouvaient compter que grce cette distinction hypocrite.--On verra dans la suite l'opinion des _free-traders_ et les pripties de ce dbat. M. George THOMPSON, aprs avoir rclam, vu l'tat de sa sant, l'indulgence de l'assemble, s'exprime ainsi: Comme l'honorable et brave officier qui vient de s'asseoir, je pense que la question de la libert commerciale, et notamment de l'abrogation des lois-crales, en tant qu'elle touche au bien-tre et au bonheur de la race humaine, la stabilit et l'honneur de l'empire britannique, ne le cde point en grandeur et en solennit cette autre question laquelle, dans d'autres temps, je consacrai mes efforts. Si je rclamais alors la libert de l'homme, je rclame aujourd'hui la franchise de ses aliments. (Acclamations.) Dieu a voulu que l'homme ft libre; et je crois qu'il a voulu aussi que l'homme vct. C'est un crime de lui ravir la libert, mais c'est aussi un crime d'lever le prix, d'altrer la qualit ou de diminuer la quantit de ses aliments; et quand je viens considrer que la loi-crale affecte les salaires, rompt l'quilibre entre l'offre et la demande des bras, jette hors d'emploi des millions d'ouvriers, ne laisse ceux qui sont assez heureux pour s'en procurer que la moiti d'une juste rmunration, et les force en outre de payer le pain un prix double de celui qu'il aurait sans son intervention, alors je dis qu'une telle loi m'apparat comme une monstrueuse spoliation (applaudissements), et comme la violation de cette charte descendue du ciel sur la terre: Homme, tu mangeras les fruits de la terre; la saison de semer et la saison de moissonner, l'hiver et l't se succderont perptuit, afin que les cratures de Dieu ne soient pas prives de nourriture. Quel est le grand principe d'conomie sociale dont nous confions la propagation nos concitoyens, pour leur bonheur, celui de la patrie et du monde? Quelle est cette doctrine que la Ligue, comme une mouvante universit, prche et enseigne en tous lieux? C'est que toutes les classes de la communaut doivent tre abandonnes leur libre action, dans la conduite de leurs transactions commerciales, tout autant que ces transactions soient en elles-mmes honntes et honorables;--c'est qu'on ne doit souffrir aucune intervention, aucun contrle, et moins encore aucune contrainte lgislative en matire de travail, d'industrie et d'changes. (coutez! coutez!) Nous avons foi dans la vrit de cette doctrine; mais nous ne nous bornons pas l'riger en un systme abstrait, qu'on prend et qu'on laisse volont. Nous la regardons comme d'une importance pratique et capitale pour ce pays et pour tous les pays, pour ce temps et pour tous les temps. Dans son application honnte et impartiale, elle implique la chute de toutes les restrictions qui ont t si souvent dnonces dans cette enceinte; elle ouvre le monde au travail de l'homme; elle soustrait au domaine de la loi anglaise l'change des fruits de notre travail et de notre habilet avec les nations du globe; elle appelle sur nos rivages les innombrables tribus rpandues sous tous les climats. Comme la pit, elle est deux fois bnie; bnie dans celui qui donne, bnie dans celui qui reoit. (coutez!) Ce n'est pas sans un sentiment profond de douleur que nous pouvons, comme Anglais, contempler les scnes de dsolation qui se sont passes sous nos yeux depuis deux ans; et si la situation de ce pays est pour nous un juste sujet d'orgueil, d'un autre ct elle est bien propre exciter notre compassion. Notre grandeur comme nation est incontestable. Des rivages de cette le, nous nous sommes lancs sur le vaste Ocan; nous y avons promen nos voiles aventureuses; nous avons visit et explor les rgions les plus recules de la terre; nous avons fait plus, nous avons cultiv et colonis les plus belles et les plus riches contres du globe; aux hommes qui reconnaissent l'empire de notre gracieuse et bien-aime souveraine, nous avons ajout des hommes de tous les climats et de toutes les races; par la valeur de nos soldats et de nos marins, l'habilet de nos officiers de terre et de mer, l'esprit d'entreprise de nos armateurs et de nos matelots, les talents de nos hommes d'tat au dedans et de nos diplomates au dehors, nous avons soumis bien des nations, form des alliances avec toutes, fait reconnatre en tous lieux notre prminence industrielle, et c'est ainsi que la puissance combine de notre influence morale, physique et politique a rendu l'univers notre tributaire, le forant de jeter nos pieds ses innombrables trsors. (Acclamations prolonges.) En ce moment, nos capitaux surabondent, nos vaisseaux flottent sur toutes les eaux et n'attendent que le signal de cette nation,--que de voir se drouler au vent le drapeau de la libert illimite du commerce pour amener et verser sur nos rivages les produits de notre mre commune. Des millions d'tre humains ne demandent qu' changer les fruits de leur jeune civilisation contre les produits plus coteux, plus labors de notre civilisation avance. (Nouvelles acclamations.) Ici la puissance de la production est incommensurable; sous nos pieds gisent d'insondables couches de minraux divers, dans un si troit voisinage, que des mtaux plus prcieux que l'or peuvent tre extraits, fondus et faonns sur place pour l'usage des hommes de tous les pays. Dans nos vertes valles, se prcipitent des rivires capables de mouvoir dix mille fois dix mille machines, et l'homme rgne sur cette le, qui est comme un diadme de gloire sur la cration. Le premier, quoique entr le dernier dans la carrire de la civilisation, montrant au monde combien est vaste sa capacit et combien il doit la libralit de la nature; apprciant la valeur et la destination de toutes les puissances qui l'entourent, il a un oeil pour la beaut, une intelligence pour la science, un bras pour le travail, un coeur pour la patrie, une me pour la religion. (Applaudissements.) L'air, la terre, l'ocan lui sont familiers dans tous leurs aspects, leurs changements, leurs usages et leurs applications. Chacun d'eux paye ses investigations le tribut qu'il refuse une apathique ignorance; chacun d'eux lui rvle ses secrets avec certitude, quoique avec une lente rserve. Le voil debout, ternel objet d'tonnement et de terreur pour les peuples lches, objet d'une noble mulation pour les nations dignes de la libert. la hauteur o il est parvenu, s'lever encore ou tomber, voil sa seule alternative. Il ne peut s'arrter, et il ddaigne de tomber, car la trempe de son esprit le soutient et la vigueur de son gnie le pousse en avant. Telles sont quelques-unes des circonstances que j'avais l'esprit quand je vous disais que, comme Anglais, nous sommes justifis de nous complaire dans des sentiments d'orgueil national. Mais, hlas! combien de causes ne viennent-elles pas froisser ces sentiments et les convertir en une profonde humiliation! Car pourrait-on jamais croire que cette Angleterre, si illimite dans son empire, si riche de ressources, si suprieure par ses armes et sa marine, si fire de ses alliances, si incomparable dans son gnie productif, quelles que soient l'abondance de ses capitaux, la surabondance de ses bras et de son habilet, orgueilleuse de sa littrature puise aux sources les plus pures, de sa moralit qui respire la bienveillance universelle, et de sa religion qui est divine,--que l'Angleterre ne peut pas, ne veut pas nourrir ses propres enfants; mais qu'elle les voit errer dans l'oisivet, s'accroupir dans l'abattement, et languir et mourir d'inanition sous les murs de ses monuments, sur les marches de ses palais, sous les portiques et jusque dans le sanctuaire de ses temples! Quel est l'tranger connaissant notre position gographique, l'tendue et les ressources de notre empire, le gnie, l'habilet et l'nergie de nos concitoyens, qui pourrait jamais croire qu'ici o sige le gouvernement, dans ce pays, la grande usine du monde, le centre du commerce; dans ce pays o s'entreposent tant de richesses, o s'laborent tant d'ides et d'intelligence, il y a plus d'oisivet, de misre, de privation, de souffrances physiques et morales, qu'on n'en pourrait trouver, population gale, dans aucune autre contre du monde? Et pourtant voil o en est la puissante Angleterre. Peut-tre les choses se sont-elles un peu amliores dans quelques comts de la Grande-Bretagne, et, s'il en est ainsi, nous en remercions le Dieu tout-puissant, au nom des malheureux et des indigents. Mais mme en ce moment, vous pouvez rencontrer des multitudes d'hommes oisifs tout le jour, tandis que ceux qui sont occups ne reoivent que d'insuffisants salaires et n'obtiennent, aprs une longue semaine de travail incessant, qu'une chtive pitance peine suffisante au soutien de la vie... Oh! si vous cherchez, vous trouverez bien des intrieurs dsols,--o le feu s'est teint au foyer,--o la coupe est vide,--o les couches ont t dpouilles et les couvertures vendues pour du pain,--o la mre a laiss sur la paille l'enfant s'endormir au bruit de ses propres vagissements,--o le pre de famille qui, s'il et t libre, aurait pu et voulu tre un artisan honnte, actif et satisfait, n'est qu'un vagabond affam, sans ressources, sans courage et sans espoir;--triste famille, ou plutt, quand elle est runie dans sa sale nudit, triste juxtaposition de cratures dgrades, dont l'irrsistible action de la misre a dtruit les mutuelles sympathies. L, vous ne rencontrerez plus le sentiment de la dignit personnelle. L, le murmure s'lve contre Dieu, comme la maldiction contre les gouvernants et les lgislateurs. L, s'est teinte toute vnration pour les lois sociales ou pour les divins commandements. L, des projets de rapine se complotent sans remords. L, enfin, des cratures proscrites, se croyant abandonnes de Dieu et de l'homme, se regardent comme les victimes de la lgislation, ou sentant du moins qu'elle n'est pour elles ni une protection ni un refuge, s'insurgent contre la socit, puisque aussi bien le sort qui les attend ne saurait tre pire que celui qu'elles endurent. (Bruyantes acclamations.) Voil ce qui se passe en Angleterre.--Je veux que vous compreniez bien que l'existence d'un tel tat de choses rvle l'existence de quelque mauvaise loi, qui touffe le commerce de ce pays, qui nous ferme les marchs du monde, en empchant les produits des autres contres de venir ici pour satisfaire nos besoins. Une misre aussi profonde, une indigence aussi abjecte, une souffrance aussi incurable n'existe ailleurs nulle part. Quoi qu'aient pu faire dans d'autres pays le despotisme et la superstition, ils ne sont point parvenus, comme nos lois, affamer une population active et laborieuse, qui il reste au moins la facult d'changer ce qu'elle produit contre ce dont elle a besoin. (Acclamations bruyantes et prolonges.)--J'ai beaucoup voyag; j'ai vu l'ignorance la plus profonde; la superstition la plus sombre et la plus terrible; le despotisme le plus illimit et le plus rigoureux; la thocratie la plus orgueilleuse et la plus tyrannique; mais une misre semblable celle que je vois ici et qui nous entoure, je ne l'ai vue nulle part. (Applaudissements.) Ici l'orateur discute le principe et les effets des lois-crales, et arrivant la question des sucres, il continue en ces termes: Je viens de vous parler des lois-crales; permettez-moi de vous entretenir de la loi des sucres.--Personne ne me souponnera, je pense, de dsirer le maintien de l'esclavage. S'il se trouvait dans cette enceinte quelque personne dispose diriger contre moi une telle accusation, il me suffirait de lui dire, en signalant l'histoire de mes actes et de ma vie passe:--Voil ma rponse. (Acclamation.)--J'ai le regret de diffrer d'opinion avec d'anciens amis, qui, dirigs par les plus pures intentions, croient maintenant devoir s'opposer au triomphe de la libert commerciale dans la question des sucres. J'ai examin la question maturment, pendant de longues annes; je me suis efforc d'arriver une saine et juste conclusion, et je combattrai nergiquement, sans m'carter du respect et de l'affection que je leur ai vous, cette doctrine qu'il appartient au gouvernement de fermer au sucre produit par les esclaves l'accs de notre march national. Nous sommes d'accord sur l'esclavage; nous l'avons galement en horreur; nous croyons que rduire ou retenir les hommes dans l'esclavage, les forcer au travail, tout en retenant le juste salaire qui leur est d, ce sont des crimes aux yeux de Dieu, et d'horribles empitements sur les droits et l'galit des hommes. Nous croyons aussi que c'est le devoir de tout homme clair et de tout chrtien d'lever la voix contre l'esclavage sous toutes ses formes, et d'employer tous les moyens moraux et lgitimes pour avancer le jour o cessera la servitude et avec elle le trafic sur l'espce humaine. (coutez! coutez!) Il faut donc se demander, d'abord, quels sont les droits du peuple de ce pays; ensuite, quels sont les moyens de saper l'esclavage qu'on peut considrer comme honntes et lgitimes, c'est--dire qui, tout en ayant pour fin la justice due aux hommes des autres contres, n'interviennent pas cependant dans l'action de la libert civile et dans les justes prrogatives de nos concitoyens.--J'admets la vrit de cette proposition: que les hommes ont droit la libert personnelle; qu'ils doivent demeurer en plein exercice de leur libert, dans le choix de leurs chefs[46], de la nature et du lieu de leurs occupations, et du march sur lequel ils jugent propos d'apporter ou leur travail, ou les rsultats de leur travail.--Mais il est galement clair mon esprit que les hommes de ce pays et de tous les pays doivent tre libres aussi (je veux dire libres par rapport l'intervention de la loi civile) de choisir, comme consommateurs, parmi tous les produits ports des diverses rgions du globe sur le march commun. (Bruyantes acclamations.) Je ne vois pas qu'ils puissent avec justice tre empchs d'acheter les produits du Brsil et de Cuba sur le fondement que ces produits sont le fruit de l'esclavage. Je ne vois pas qu'ils puissent, avec justice tre placs dans l'alternative ou d'acheter les produits des Antilles britanniques, ou de se passer d'une chose qui leur est ncessaire. [Note 46: Employers.] J'admets que c'est un droit et un devoir de dnoncer l'esclavage, et de propager les saines ides parmi toutes les classes, relativement la criminalit de ce systme. C'est un droit et un devoir de mettre en lumire l'obligation, pour chacun, de retirer tout encouragement ceux qui commettent le crime de retenir les hommes en servitude. Chaque fois que, par le raisonnement, la persuasion et la prire, nous amnerons un homme agir comme nous, en cette matire, on pourra dire, dans le langage de l'criture: Tu as gagn ton frre! C'est l un moyen lgitime de dtourner les hommes d'une pratique mauvaise et un pas fait dans la bonne voie, vers l'extinction d'un systme que nous avons en gale excration. Mais la prohibition lgislative, c'est de la violence et non du raisonnement; c'est de la force et non de la raison; de la tyrannie et non de la persuasion. De tels actes sont la perversion et l'abus de la puissance lgislative. Il n'y a pas de garantie contre un tel exercice de l'autorit. C'est, de la part du Parlement, une usurpation sur la conscience des hommes, dans un sujet o ils ont le droit de juger par eux-mmes et de se conduire comme des tres moraux et responsables. Une loi telle que celle laquelle je fais allusion, et qui est en ce moment en pleine vigueur dans ce pays, ne peut tre considre comme mane du peuple ou comme un acte conforme sa volont; car, s'il en tait ainsi, la loi elle-mme serait superflue, et le produit qu'elle prohibe, dbarqu sur nos rivages et expos en vente, ne trouverait pas d'acheteurs et serait dlaiss comme fltri de la pollution morale qui y est attache.--Mme, en tant qu'impose par des hommes parlementaires, cette loi prohibitive manque manifestement de sincrit; car ces mmes hommes permettent que le sucre-esclave soit dbarqu et raffin dans ce pays,--ils en encouragent l'exportation sur des btiments anglais; ils sanctionnent le commerce qu'en font nos ngociants avec les nations trangres.--Ils savent bien qu'il est consomm au dehors, l'tat raffin, et malgr cette coteuse prparation, un prix moins lev que le sucre brut dans notre le. Ils encouragent ce commerce, jusqu' ce qu'il approche de cette limite o il affecterait leur propre monopole, et alors seulement ils le prohibent sous le prtexte qu'il porte la tache de la servitude... Malheureusement pour la sincrit de ces hommes, ils sont les mmes qui, dans les temps passs, mirent tant d'loquence au service de la cause de l'esclavage. (coutez! coutez!) J'ouvre le livre bleu; il mentionne les noms de ceux qui ont reu indemnit sur le fonds de vingt millions vot pour oprer l'mancipation, et je trouve qu'ils taient les principaux copartageants de ce qu'ils appellent maintenant le prix de l'injustice. Je scrute leurs votes au Parlement, et je les vois rsistant opinitrement, d'anne en anne, toute tentative pour adoucir les horreurs de l'esclavage des ngres, jusque-l qu'ils repoussaient l'abolition de cette coutume barbare, la flagellation des femmes. (coutez!) Je rencontre les mmes hommes imposant des droits monstrueux sur le sucre de l'Inde, quoique produit par un travail libre; je les rencontre encore prodiguant annuellement des millions sous la forme de _drawbacks_, de primes, de protection, aux planteurs des Antilles, possesseurs d'esclaves.--Eh quoi! ils taient alors producteurs de sucre comme ils le sont aujourd'hui; ils taient, comme ils le sont encore, producteurs de crales. Montrez-leur un article qu'ils ne produisent pas, et ils en permettront volontiers l'importation et la consommation, ft-il satur des larmes et du sang des malheureux esclaves (acclamations): mais montrez-leur un article qu'ils produisent, et ils prohibent les articles similaires, que ce soit du bl de l'Ohio ou des Indes, ou du sucre du Brsil ou de Cuba. (coutez! coutez!)--Est-ce l de la philanthropie sincre? (coutez! coutez!) Tout homme dou de sentiments droits ne peut qu'prouver les nauses d'un indicible dgot, en voyant ces hommes se poser au Parlement comme les lises de l'abolition, et verser des larmes de feinte compassion sur les souffrances des travailleurs du Brsil. Voil pourtant les hommes qui vous contestaient le droit d'intervenir dans leurs proprits quand ils taient possesseurs d'esclaves. Ils nous arrtaient chaque pas, quand nous nous efforcions de dtruire par la loi ce qui avait t cr par la loi. (coutez!) Ils dfendirent jusqu'au dernier moment les prtendus droits des planteurs, et refusrent d'accorder la libert aux ngres jusqu' ce qu'on leur et jet et qu'ils se fussent partag la plus grande somme d'argent qui ait jamais t vote dans des vues d'humanit! Alors comme aujourd'hui, ils taient les organes du monopole; ils parlaient et agissaient comme des hommes profondment intresss au maintien des restrictions. Le sentiment public tait contre eux alors; le sentiment national est encore contre eux maintenant.--Ils n'taient pas sincres alors, ou ils pratiquent la dception aujourd'hui. Ils parlent et votent contre leur conscience maintenant, ou ils doivent tre prpars dire qu'ils parlaient et votaient contre leur conscience autrefois. (coutez!) Pour nous, nous sommes sur le terrain o nous tions il y a quatorze ans. Nous disons que l'esclavage est un crime; que travailler par des moyens honntes son abolition, c'est le devoir des individus et des nations. C'tait notre droit de ptitionner contre l'esclavage; c'tait le droit de la lgislature de l'abolir par acte du Parlement pass en conformit de la volont nationale.--Mais forcer trente millions de citoyens de payer des sommes normes sous forme de prix additionnel pour une denre de premire ncessit;--diminuer de moiti, par l'emploi de la force brutale, l'approvisionnement de cette denre;--dpouiller les hommes du droit d'acheter ce qui est port sur le march, parce que dans les oprations de la production une injustice a t commise en pays trangers,--ce n'est pas du droit, c'est de la rapine (bruyants applaudissements); et agir ainsi sous le prtexte de prendre en main la cause de la libert et de l'humanit, quand nous savons (autant qu'il est possible d'avoir cette certitude) que ce prtexte est faux, vide et hypocrite, c'est ajouter la fraude mentale la tyrannie lgislative, et pratiquer la dissimulation aux yeux de Dieu en mme temps que l'injustice l'gard des hommes. Ce serait au moins faire montre de quelque honntet que d'appliquer le principe avec impartialit; mais c'est ce qu'on ne fait pas. Le droit sur le sucre du Brsil est prohibitif. Pourquoi n'augmentent-ils pas aussi le droit sur le tabac jusqu' ce qu'il produise le mme effet que pour le sucre, c'est--dire jusqu' ce qu'il en prvienne la consommation?--Parce que ces hommes ne produisent pas le tabac, et qu'ils sont cet gard sans intrt personnel.--Pourquoi n'appliquent-ils pas leur principe au coton, produit par des esclaves, et ne se contentent-ils pas du coton excru sur ces vastes plaines que je viens de parcourir? Nous admettons le coton des tats-Unis, et nous repoussons leur bl! triste inconsquence! S'ils permettent nos armateurs de porter du coton, produit de l'esclavage, nos courtiers de le vendre, nos capitalistes de le filer et de le tisser dans de vastes usines, aux femmes et aux enfants de ce pays de le faonner pour l'usage des citoyens, depuis la reine sur le trne jusqu'au mendiant de la rue; pourquoi, lorsque nos industrieux compatriotes ont gagn par le travail de la semaine un chtif salaire, leur dfendent-ils d'en employer une partie, le samedi soir, l'achat d'un peu de sucre bon march? Pourquoi? Parce qu'ils ne sont pas producteurs de coton, tandis qu'ils sont producteurs de sucre; il n'y a pas d'autre raison. Voici trente annes que nous affirmons, que nous essayons de prouver que le travail libre revient moins cher que le travail des esclaves; que les mettre loyalement aux prises, c'est le moyen le plus pacifique et le plus efficace de dtruire l'esclavage. C'est pour propager cette vrit que nous avons distribu profusion les crits de Fearon, de Hodgson, de Cropper, de Jrmie, de Conder, de Dickson et de bien d'autres. Donnerons-nous maintenant un dmenti pratique nos affirmations antrieures en invoquant la prohibition, funeste mme au travail libre, et l'intervention arbitraire de la loi dans le domaine de la raison individuelle et de la libre action de l'homme?--J'ai lu avec plaisir une dclaration solennelle et officielle mane des chefs des abolitionnistes, par laquelle ils expriment que, dans leur conviction, il est funeste et dispendieux, dangereux et criminel, de faire intervenir les armes dans la cause de l'abolition. Je partage cette conviction[47]. L'arithmtique et l'histoire prouveront la premire partie de cette proposition; le sens commun et le christianisme se chargent de la seconde. Mais l'analogie n'est-elle pas parfaite entre l'intervention arme et des actes du Parlement, qui seraient vains et de nul effet, s'ils ne puisaient leur force dans les peines, les chtiments, le blocus de nos ctes et les armes permanentes? Qu'est-ce qui communique quelque puissance cette loi, naturellement oppose aux droits et aux sentiments du peuple? N'est-ce point l'irrsistible force physique du gouvernement? Quelles seraient les suites de la dsobissance? Nous savons tous que peu de personnes respectent une loi qui force le peuple assister au rembarquement du sucre du Brsil, raffin ici pour tre vendu ailleurs 4 d., tandis que lui-mme ne peut obtenir le sucre brut qu' 8 d.; mais chacun craint d'enfreindre la loi cause des consquences terribles attaches cette infraction. Aussi, ce n'est point aux vues et aux ides des monopoleurs que l'on croit; mais c'est le douanier, la cour de l'chiquier, l'amende et le cachot que l'on craint. (Approbation.) Est-ce ainsi qu'il convient de rendre les hommes abolitionnistes? Est-ce ainsi qu'il faut rendre l'esclave la libert? Toutes nos anciennes maximes d'conomie politique sont-elles changes? N'est-il pas possible d'atteindre l'objet que nous avons en vue par l'action combine du travail libre au dehors, et d'un loyal appel la conscience des hommes au dedans? [Note 47: Ceci prouve, pour le dire en passant, que le droit de visite n'tait pas, de l'autre ct du dtroit, aussi populaire qu'on le suppose en France, puisqu'il tait repouss par deux puissantes associations: les _abolitionnistes_ et les _free-traders_.] Je comprends, qu'autant pour se montrer consquents avec leurs principes que pour dcourager l'esclavage, les hommes s'abstiennent de l'usage des produits du travail des noirs; mais je dnie formellement la lgislature (alors surtout qu'elle ne s'appuie pas sur la voix du peuple) le droit de forcer qui que ce soit une semblable privation. C'est nos yeux, je l'avoue, une choquante inconsquence de prtendre maintenir un principe par la violation d'un autre principe;--de dfendre dans un sens les droits des hommes et de les usurper et de les dtruire dans un autre sens. (coutez!) Combien il serait plus noble de dire: Nos ports sont ouverts;--ouverts aux produits de tous les climats, afin que notre peuple se procure toutes choses au meilleur march possible. Nous n'intervenons dans la conscience de personne. Nous ne forons qui que ce soit acheter ceci, s'abstenir de cela. Aux nations qui conservent des esclaves nous disons: Nous ne nous battrons pas avec vous, car ce serait faire le mal pour que le bien se fasse; nous n'imposerons pas des droits prohibitifs, car ce serait violer le principe de la libert des changes, et employer l'gard de nos citoyens des mesures coercitives. Mais nous ne cesserons jamais de vouer votre systme d'esclavage la censure et l'excration universelles; de faire retentir nos protestations comme individus, comme associations, comme peuple. (Applaudissements.) Nous encouragerons dans tous les recoins du globe le travail libre, votre rival. Nous rendrons enfin, comme gouvernement, justice et libert nos magnifiques possessions. Au lieu d'arrter le dveloppement de l'industrie indigne dans l'Inde, nous l'encouragerons par de nobles rcompenses. Nous accueillerons le sucre, le riz, le coton, le tabac des contres o les soupirs de l'esclave ne se mlent pas au murmure des vents, mais o la joyeuse voix du travailleur volontaire retentit sur des champs aims, autour de foyers indpendants et heureux.--Vendez comme vous pourrez vos sucres et vos cafs. En attendant, nous travaillerons la conscience des hommes jusqu' ce qu'ils rejettent volontairement tout ce qui porte la tache de l'esclavage. (Applaudissements.) Oui, et nous attaquerons aussi vos consciences. Nos canons sont enclous et livrs la rouille; mais nous aurons recours aux armes morales, et nous porterons des coups qui, s'ils ne brisent pas les membres et ne rpandent pas le sang, pntrent nanmoins jusqu'au coeur des hommes, les forcent cder la voix de la justice, et leur enseignent que l'honntet est la meilleure politique. (coutez! coutez! et applaudissements.) Nous ne tomberons pas dans cette contradiction de blmer chez vous la spoliation des facults humaines, pendant que nous tolrons chez nous la spoliation du produit de ces facults; nous n'aurons donc point de lois restrictives. Nous avons foi dans les principes universels d'une saine et honnte conomie sociale. Nous avons foi dans la puissance de l'exemple, que n'affaiblissent pas la restriction et la contrainte. Nous avons foi dans la fcondit de ces rgions o l'esclavage n'a pas port sa rouille et ses maldictions. Nous avons foi dans cette doctrine qu'un but honnte n'a pas besoin de la coopration de moyens dshonntes. Nous nourrissons d'autres esprances; et, tant que nous pourvoirons aux besoins et veillerons sur les droits de nos laborieux enfants; tant que nous donnerons un grand exemple au monde en renversant les barrires qui environnent cette maison de servitude, en ouvrant nos ports aux produits de tous les climats, afin que ceux qui ont faim soient rassasis, et que ceux qui sont oisifs soient occups; tant que nous prfrerons le fruit du travail libre au produit du travail servile, nous esprons que Dieu rpandra sur nous ses bndictions, et nous choisira entre tous les peuples pour arracher les nations aux voies tortueuses et mauvaises, et les replacer dans le droit sentier de la justice et de la libert. (Applaudissements.) Que si nos adversaires nous menacent des consquences de la libert commerciale, nous acceptons ces consquences, car nous avons foi en nos principes; nous avons foi dans la parole de Dieu; nous avons foi dans la rciprocit des intrts humains; nous croyons que le systme le plus simple, le plus quitable, le plus juste, est aussi celui qui rpandra le plus de bienfaits sur les habitants de ce pays. (Acclamations.) loignons donc de nous toute impression de doute ou de dcouragement l'gard de l'issue de notre entreprise. Un progrs rapide et sans prcdent a t fait. Des difficults normes ont t vaincues et tout nous prsage un prochain triomphe. Des sicles d'obscurit et d'ignorance, d'erreurs et de mprises, quant aux effets des lois protectrices, se sont couls. Notre pernicieux exemple, il est vrai, a entran les autres peuples, par de fausses inductions, adopter nos suicides[48] thories. Tout le mcanisme des luttes de parti, tout le poids de l'influence gouvernementale, ont t engags en faveur de la cause du monopole.--Mais enfin le jour se fait. Des vrits caches pendant des sicles ont t mises en lumire. Le monde, dans ses belles et infinies varits de sols, de climats, de productions et d'intrts, a t observ la lumire du sens commun, et sous l'impression du dsir sincre et respectueux de discerner la volont de Dieu, rvle par les oeuvres de ses mains et par les dispensations de sa providence. On a constat une consolante harmonie entre les maximes les plus profondes de l'conomie sociale et les plus nobles desseins de la philanthropie et d'une religion d'amour et de paix. Ce n'est pas tout. Des hommes ont apparu, qu'on peut avec justice signaler comme les aptres de la libert commerciale. (coutez! coutez!) Ils ont rvl des vrits dcouvertes dans le silence du cabinet par le philosophe, ou dduites par l'homme du monde de l'observation claire de la situation, des circonstances spciales et de la dpendance mutuelle des hommes et des nations, et ils ont parcouru le pays dans tous les sens proclamant et vulgarisant ces grandes vrits. Leur voix vibrante a frapp l'oreille de millions de nos concitoyens. La chaire, la bourse, la place publique, le salon du riche, le parloir du fermier, le boudoir, et jusqu'aux chemins et aux sentiers de l'Empire, tout est devenu le thtre de cette discussion anime et instructive. Aucune portion de la population n'a t oublie, ou mprise, ou nglige. L'almanach du _free-trader_ est suspendu au mur de la chaumire; le pamphlet du _free-trader_ se trouve sur la table du plus humble citoyen, et celui mme qui ne sait pas lire a t instruit par des peintures loquentes. Chacun a pu tudier et comprendre la philosophie du travail, de l'change, des salaires, de l'offre et de la demande. La lumire a pntr l o elle tait le plus ncessaire,--dans le Snat. Un conomiste s'est rencontr qui a revtu la vrit du langage le plus convaincant, qui a su disposer son argumentation dans un degr de simplicit et de clart qui n'avait jamais t gal, qui a fait dominer les principes sur le tumulte des luttes parlementaires. Son loquence et sa modration ont arrach l'admiration de ses adversaires, et on les aurait vus accourir sous son drapeau s'ils n'eussent t retenus par les liens des hypothques et par la soif indomptable des rentes leves. Cet homme a demand audience aux monopoleurs, et il les a forcs d'entendre sa voix retentir sous les votes de leurs orgueilleux palais; ils ont t muets pendant qu'il parlait, et ils sont rests muets quand il cessait de parler; car, triste alternative! ils ne savaient point rpondre et ils ne voulaient pas cder. (Bruyantes acclamations.) Ayez donc bon courage. Fuyez les piges, les manoeuvres et les expdients de l'esprit de parti. Laissez aux principes leur propre poids et leur lgitime influence. Quand le jour de l'preuve sera venu, soyez justes et ne craignez rien.--Le devoir est nous; les consquences appartiennent Dieu. Celui qui suit les inspirations de sa conscience, les lois de la nature et les commandements du ciel, peut en toute scurit abandonner le reste. Au lit de mort, son esprit revenant sur ses actions passes, prononcera ce verdict consolant: Tu as vu ton devoir et tu l'as rempli.--(Applaudissements prolongs.) [Note 48: On a fait des adjectifs des mots homicides, rgicides, liberticides. On peut dire une thorie homicide. Pourquoi ne ferait-on pas aussi un adjectif du mot _suicide_.--Qu'on me permette donc encore ce nologisme, sans lequel il n'est pas possible de traduire ces mots: _suicidal_, _self-destructing_.] Sance du 1er mai 1844. Le fauteuil est occup par un membre de l'aristocratie, lord Kinnaird, un des plus grands propritaires et des plus savants agronomes de la Grande-Bretagne. Cette circonstance rpand un nouvel intrt sur cette sance. Je n'ai pourtant pas cru devoir traduire le discours du noble lord, tant parce que l'espace et le temps me font dfaut, qu' cause du caractre agricole et pratique de ce discours, qui, quoique trs-adapt au but de la Ligue, n'offrirait que peu d'intrt au public franais. M. RICARDO. (L'orateur se livre quelques rflexions gnrales et continue ainsi:) Je viens ici sous l'impression du dgot et n'esprant plus rien de cette autre enceinte o je me suis efforc de soutenir votre cause. Je viens ici pour en appeler de l'oppresseur l'opprim,--de ceux qui font la loi ceux qui sont victimes de la loi. (Bruyante approbation). Ce n'est pas qu'en quelques occasions, je n'aie entendu dvelopper au Parlement d'excellentes doctrines conomiques. J'y ai entendu professer les plus saines doctrines propos de _liges_ (rires), et je me suis d'abord tonn de l'unanime accueil qu'elles y ont reu. (coutez! coutez!) Mais en regardant autour de moi, j'ai vu qu'il n'y avait pas de fabricants de bouchons dans la Chambre. (Nouveaux rires.) J'ai vu encore taler d'excellents principes au sujet de _paille tresse_; mais il n'y a pas d'ouvriers empailleurs derrire les bancs de la trsorerie (on rit plus fort), et cette nuit mme, j'ai t surpris de voir comme a t bien reu le dogme de la libert propos de raisins de Corinthe. Seulement, je me suis pris penser que, dans tous mes voyages en chemin de fer dans le pays, je n'ai jamais travers une plantation de cette espce. De tout cela je conclus que vous pouvez en user sans faon avec les pauvres bouchonniers, empailleurs, et renverser toute la niche des petits monopoles; mais tez un brin de paille la ruche des grands monopoles, et vous serez assailli par une nue de frelons (bruyants applaudissements), qui vous feraient un mauvais parti si leur aiguillon rpondait leur bourdonnement. (Rires et acclamations.) Il n'est pas hors de propos de dire comment nous avons t traits dans cette Chambre. Je me souviens que les seuls arguments qu'on opposa M. Villiers, la premire fois qu'il porta la question au Parlement, ce furent des murmures et des ricanements. Mais quand l'opinion publique a t veille dans le pays, ils ont jug prudent de rompre le silence, et, descendant de leur ddaigneuse position, ils se sont mis parler de _droits acquis_. Plus tard, et mesure que le public a pris la question avec plus de chaleur, ils ont commenc argumenter. Battus sur tous les points, chasss de position en position, incapables de rester debout, les voil maintenant qui reviennent sur leurs pas et ne savent plus qu'invoquer les _droits acquis_. Notre noble Prsident a dj fort bien dvoil la nature de ces droits acquis. Excusez-moi si je m'arrte un moment expliquer en quoi ils consistent. ma manire de voir, possder un droit acquis, c'est avoir drob quelque chose quelqu'un. (Rires.) C'est avoir vol la proprit d'autrui et prtendre qu'on y a droit parce qu'on l'a vole depuis _longtemps_. (Acclamations.)--Il en est beaucoup d'entre vous qui ont t en France, et ils savent qu'on n'y connat pas cette classe d'hommes que nous appelons _boueurs_ (Rires.) On est dans l'usage de dposer les cendres et les balayures devant les maisons. Certains industriels, qu'on nomme _chiffonniers_ viennent remuer cette ordure pour y ramasser les chiffons et autres objets de quelque valeur, et se procurent ainsi une chtive subsistance. l'poque du cholra, le gouvernement franais pensa que ces tas d'immondices contribuaient tendre le flau et ordonna leur enlvement; mais en cela il touchait aux _droits acquis_ des chiffonniers. Ceux-ci se soulevrent; ils avaient des droits acquis sur les immondices, si bien que l'administration, craignant une meute, ne put prendre des mesures de salubrit et ne les a pas prises encore. (Rires.) La mme chose est arrive Madrid. Il est d'usage dans cette capitale d'approvisionner les maisons d'eau apporte d'une distance considrable. Il fut question de construire un aqueduc; mais les porteurs d'eau trouvrent que c'tait toucher leurs _droits acquis_. Ils avaient un droit acquis sur l'eau et nul ne pouvait s'en procurer qu'en la leur achetant haut prix. Eh bien! quelque absurdes et ridicules que paraissent ces exemples de droits acquis, je dis qu'il s'en faut de beaucoup qu'ils soient aussi absurdes, aussi dshonntes, aussi funestes que les _droits acquis_ qu'invoque l'aristocratie de ce pays. (Approbation.) Quelle fut l'origine de ces prtendus droits? Une guerre longue et terrible, et le prix lev auquel elle porta les aliments ne fut pas le moins dsastreux de ses effets. Elle fut un flau pour le pays, mais un bienfait pour les propritaires terriens. Aussi, quand elle fut termine, au prix des plus grands sacrifices, ils vinrent la Chambre des communes, et, s'appuyant sur ces mmes baonnettes qui avaient combattu l'ennemi, ils firent passer une loi qui avait pour but de maintenir la disette artificielle des aliments et de dpouiller le pays du plus grand bienfait que la paix puisse confrer. (Approbation.) Ils ont, eux aussi, des droits acquis la disette. Mais le pays a des droits acquis l'abondance, droits fonds sur une loi antrieure celles qui manent du Parlement, car les produits sont rpandus dans le monde, non pour l'avantage exclusif des lieux o ils naissent, mais afin que tous les hommes, par des changes rciproques, puisent la masse commune une juste part des bienfaits qu'il a plu la Providence de rpandre sur l'humanit. (Acclamations.) Quand nous voyons ces choses, quand nous ne pouvons nous empcher de les voir, quand il n'est pas un ngociant, un manufacturier, un fermier, un propritaire, un ouvrier qui elles ne sautent aux yeux, ne faut-il pas s'tonner, je le demande, de voir tout un peuple demeurer dans l'apathie l'aspect de ses droits fouls aux pieds, l'aspect de milliers de cratures humaines pousses par la faim dans les maisons de travail? Ne devons-nous pas tre frapps de surprise, quand nous entendons un membre du parti protectionniste dire (et pour tout l'univers je ne voudrais pas qu'on et me reprocher ces insolentes paroles) que, pour ceux qui n'ont pas de pain, il y a de l'avoine et des pommes de terre? et lorsque, pour toute rponse, un ministre d'tat vient nous affirmer que plusieurs millions de quarters de bl pourrissent, en ce moment, dans les greniers de l'Amrique, et qu'il considrerait leur introduction dans ce pays comme une calamit publique? (Applaudissements.) Quoi! les citoyens des tats-Unis, les habitants de l'Ukraine et de Pultawa voient leur bl se pourrir; et on vient nous dire que l'change de ce bl, dont nous manquons, contre des marchandises, dont ils ont besoin, serait une calamit universelle! mais quand ils proclament ouvertement de telles doctrines, en ont-ils bien pes toutes les consquences? Ne s'aperoivent-ils pas que pendant qu'ils croient, par des lois de fer, environner leurs proprits d'un mur impntrable, il est fort possible qu'ils ne fassent que susciter des ennemis la proprit elle-mme? Qu'ils se rappellent les paroles qui ont t prononces, non par un ligueur, non dans cette enceinte, mais par un serviteur du pouvoir: Le peuple de ce pays reconnat le droit de proprit. Mais si quelqu'un vient nous dire qu'il y a dans sa proprit quelque attribut particulier qui l'autorise envahir la ntre, que nous avons acquise par le travail de nos mains, il est possible que nous nous prenions penser qu'il y a, dans cette nature de proprit, quelque anomalie, quelque injustice que nous devons loyalement nous efforcer de dtruire. (Approbation.) Ce sont l des sujets sur lesquels je n'aime pas m'appesantir. Il n'a fallu rien moins pour m'y dcider que le souvenir du traitement qu'on nous fait prouver. (coutez!) Je ne vous retiendrai pas plus longtemps; mais avant de m'asseoir, je rclamerai votre assistance, car vous pouvez et vous pouvez seuls nous assister. Nous prsentons le clou, mais vous tes le marteau qui l'enfonce. (Bruyants applaudissements.) Vos anctres vous ont lgu la libert civile et religieuse. Ils la conquirent la pointe de l'pe, au pril de leur vie et de leur fortune. Je ne vous demande pas de tels sacrifices; mais n'oubliez pas que vous devez aussi un hritage vos enfants, et c'est _la libert commerciale_. (Tonnerre d'applaudissements.) Si vous l'obtenez, vous ne regretterez pas vos efforts et vos sacrifices. Rappelez-vous que vos noms seront inscrits dans les annales de la patrie, et, en les voyant, vos enfants et les enfants de vos enfants diront avec orgueil: Voil ceux qui ont affranchi le commerce de l'Angleterre. (L'honorable membre reprend sa place au bruit d'applaudissements prolongs.) M. SOMMERS, fermier du comt de Somerset, succde M. Ricardo, et traite la question au point de vue de l'intrt agricole. La parole est ensuite M. Cobden. peine le prsident a prononc ce nom, que les applaudissements clatent dans toute la salle et empchent pendant longtemps l'honorable orateur de se faire entendre. Le calme tant enfin rtabli, M. COBDEN s'exprime en ces termes: ..... Que vous dirai-je sur la question gnrale de la libert du commerce, Messieurs, puisque vous tes tous d'accord ce sujet? Je ne puis que me borner vous fliciter de ce que, pendant cette semaine, notre cause n'a pas laiss que de faire quelque progrs en haut lieu. Nous avons eu la prsentation du budget,--je ne puis pas dire que ce soit un budget _free-trader_, car lorsque nous autres, ligueurs, arriverons au pouvoir, nous en prsenterons un beaucoup meilleur (Rires; coutez! coutez!); mais enfin, il a t fait quelques petites choses lundi soir la Chambre des communes, et tout ce qui a t fait, a t dans le sens de la libert du commerce. Que faisaient pendant ce temps-l le duc de Richmond et les protectionnistes? Runis dans le parloir de Sa Grce, ils ont, ce que je crois, dclar que le premier ministre tait all si loin, qu'il ne lui sera pas permis de passer outre. Mais il est vident pour moi que le premier ministre ne s'inquite gure de leur ardeur chevaleresque, et qu'il compte plus sur nous qu'il ne les redoute. (coutez!)--Il y a une mesure prise par le gouvernement, et qui est excellente en ce qu'elle est _totale_ et _immdiate_[49]. Je veux parler de l'abolition du droit protecteur sur la laine.--Il y a vingt-cinq ans qu'il y eut une leve en masse de tous les Knatchbulls, Buckinghams et Richmonds de l'poque, qui dirent: Nous exigeons un droit de 6 d. par livre sur la laine trangre, afin de protger nos produits. Leur volont fut faite. cinq ans de l, M. Huskisson dclara que, selon les avis qu'il recevait des manufactures de Leeds, si ce droit n'tait pas profondment altr et presque aboli, toutes les fabriques de drap taient perdues, et que, ds lors, les fermiers anglais verraient se fermer pour leurs laines le march intrieur. force d'habilet et d'loquence, M. Huskisson rduisit alors ce droit de 6 1 denier, et c'est ce dernier denier dont nous nous sommes dbarrasss la semaine dernire.--Lorsqu'il fut propos de toucher ce droit, les agriculteurs (j'entends les Knatchbulls et les Buckinghams d'alors) exposrent que, s'il tait aboli, il n'y aurait plus de bergers ni de moutons dans le pays. les entendre, les bergers seraient contraints de se rfugier dans les workhouses, et quant aux pauvres moutons, on aurait dit qu'ils portaient sur leurs dos toute la richesse et la prosprit du pays. Enfin il ne resterait plus qu' pendre les chiens.--Les voil forcs maintenant d'exercer l'industrie pastorale sans protection. Pourquoi ne pratiqueraient-ils pas la culture et la vente du bl sur le mme principe? Si l'abolition _totale_ et _immdiate_ des droits sur le bl est draisonnable, pourquoi le gouvernement opre-t-il l'abolition _totale_ et _immdiate_ du droit sur la laine? Ainsi, chaque pas que font nos adversaires, nous fournit un sujet d'esprance et de solides arguments. Voyez pour le caf! nous n'en avons pas _entirement fini_, mais _ moiti fini_ avec cette denre. Le droit tait primitivement et est encore de 4 d. sur le caf colonial et de 8 d. sur le caf tranger. Cela confrait justement une prime de 4 d. par livre aux monopoleurs, puisqu'ils pouvaient vendre 4 d. plus cher qu'ils n'auraient fait sans ce droit. Sir Robert Peel a rduit la taxe sur le caf tranger, sans toucher celle du caf colonial, ne laissant plus celui-ci qu'une prime de 2 deniers par livre. Je ne puis donc pas dire: _C'en est fait_, mais _c'est moiti fait_. Nous obtiendrons l'autre moiti en temps et lieu. (Trs-bien.) Vient ensuite le sucre. Mesdames, vous ne pouvez faire le caf sans sucre, et toute la douceur de vos sourires ne parviendrait pas le sucrer. (Rires.) Mais nous nous trouvons dans quelque embarras ce sujet, car il est survenu au gouvernement de ce pays des _scrupules de conscience_. Il ne peut admettre le sucre tranger, parce qu'il porte la _tache de l'esclavage_. Gentlemen, je vais divulguer un secret d'tat. Il existe sur ce sujet une correspondance secrte entre les gouvernements anglais et brsilien. Vous savez que les hommes d'tat crivent quelquefois leurs agents au dehors des lettres et des instructions confidentielles, qui ne sont publies qu'au bout de _cent ans_, quand elles n'ont plus qu'un intrt de curiosit. Je vais vous en communiquer une de notre gouvernement son ambassadeur au Brsil, qui ne devait tre publie que dans cent ans. Vous n'ignorez pas que c'est sur la question des sucres que le cabinet actuel vina l'administration antrieure. Lord Sandon, lorsqu'il s'opposa, par un amendement, l'introduction du sucre tranger propose par le ministre whig, se fonda sur ce qu'il serait impie de consommer du sucre-esclave. Mais il ne dit pas un mot du caf. La lettre dont je vais vous donner connaissance vous expliquera le reste: Informez le gouvernement brsilien que nous avons des engagements relativement au sucre, et qu'en prsentant le budget, nous nous verrons forcs de dire au peuple d'Angleterre, trs-crdule de sa nature et dispos accueillir tout ce qu'il nous plaira, de lui dire de dessus nos siges de la Chambre des communes, qu'il serait criminel d'encourager l'esclavage et la traite par l'admission du sucre du Brsil.--Mais afin de prouver au gouvernement brsilien que nous n'avons aucune intention de lui nuire, nous aurons soin de faire prcder nos rserves, l'gard du sucre, de la dclaration que nous admettons le caf brsilien sous la rduction de 2 d. par livre du droit actuel.--Et comme quatre esclaves sur cinq sont employs au Brsil sur les plantations de caf, et que cet article forme les trois cinquimes de toutes les exportations de ce pays (toutes choses que le peuple d'Angleterre ignore profondment), le gouvernement auprs duquel vous tes accrdit demeurera convaincu que nous ne voulons aucun mal ses plantations, que l'esclavage et la traite ne nous proccupent gure, mais que nous sommes contraints d'exclure leur sucre par les exigences de notre parti et de notre position particulire. Mais faites-lui bien comprendre en mme temps avec quelle adresse nous avons dsaronn les whigs par cette _manoeuvre_. (Rires et applaudissements.) Telle est la teneur de la dpche du cabinet actuel son envoy extraordinaire et ministre plnipotentiaire au Brsil, dpche qui sera publie dans cent ans d'ici. Il n'est pas douteux que beaucoup de gens se sont laiss prendre cet talage d'intrt affect au sujet de l'esclavage; bons et honntes philanthropes, si tant est que ce ne soit pas trop s'avancer que de dcerner ce titre des hommes qui se complaisent dans la pure satisfaction d'une conscience aveugle, car la bienveillance du vrai philanthrope doit bien tre guide par quelque chose qui ressemble la raison. Il y a une classe d'individus qui se sont acquis de nos jours une certaine renomme, qui veulent absolument nous assujettir, non aux inspirations d'une charit claire, mais au contrle d'un pur fanatisme. Ces hommes, sous le prtexte d'tre les avocats de l'_abolition_, ptitionnent le gouvernement pour qu'il interdise au peuple de ce pays l'usage du sucre, moins qu'il ne soit prouv que ce sucre est pur de la _tache de l'esclavage_, comme ils l'appellent. Y a-t-il quelque chose dans l'ordre moral, analogue ce qui se passe dans l'ordre physique, d'o l'on puisse infrer que certains objets sont _conducteurs_, d'autres _non conducteurs_ d'immoralit? (Rires.) Que le caf, par exemple, n'est pas _conducteur_ de l'immoralit de l'esclavage; mais que le _sucre_ est trs-_conducteur_, et qu'en consquence il n'en faut pas manger? J'ai rencontr de ces philanthropes sans logique, et ils m'ont personnellement appel rpondre leurs objections contre le _sucre-esclave_. Je me rappelle, entre autres circonstances, avoir discut la question avec un trs-bienveillant gentleman, envelopp d'une belle cravate de mousseline blanche. (Rires.) N'ajoutez pas un mot, lui dis-je, avant d'avoir arrach cette cravate de votre cou. (clats de rire.) Il me rpondit que cela n'tait pas praticable. (Oh! oh!) J'insiste, lui rpondis-je, cela est praticable, car je connais un gentleman qui se refuse des bas de coton, mme en t (rires), et qui ne porterait pas des habits cousus avec du fil de coton s'il le savait. (Nouveaux rires.) Je puis vous assurer que je connais un philanthrope qui s'est impos ce sacrifice.--Mais, ajoutai-je, s'il n'est pas praticable pour vous, qui tes l devant moi avec du produit esclave autour de votre cou, de vous passer de tels produits, cela est-il praticable pour tout le peuple d'Angleterre? Cela est-il praticable pour nous comme nation? (Applaudissements.) Vous pouvez bien, si cela vous plat, dfendre par une loi l'introduction du sucre-esclave en Angleterre. Mais atteindrez-vous par l votre but? Vous recevez dans ce pays du sucre-libre; cela fait un vide en Hollande ou ailleurs qui sera combl avec du _sucre-esclave_. (Applaudissements.) Avant que des hommes aient le droit de prcher de telles doctrines et d'appeler leur aide la force du gouvernement, qu'ils donnent, par leur propre abngation, la preuve de leur sincrit. (coutez! coutez!) Quel droit ont les Anglais, qui sont les plus grands consommateurs de coton du monde, d'aller au Brsil sur des navires chargs de cette marchandise, et l, levant les yeux au ciel, versant sur le sort des esclaves des larmes de crocodile, de dire: Nous voici avec nos chargements de cotons; mais nous prouvons des scrupules de conscience, des spasmes religieux, et nous ne pouvons recevoir votre sucre-esclave en retour de notre coton-esclave? (Bruyants applaudissements.) Il y a l la fois inconsquence et hypocrisie. Croyez-moi, d'habiles fripons se servent du fanatisme pour imposer au peuple d'Angleterre un lourd fardeau. (coutez! coutez!) Ce n'est pas autre chose. Des hommes russ et gostes exploitent sa crdulit et abusent de ce que sa bienveillance n'est pas raisonne. Nous devons en finir avec cette dictature que la raison ne guide pas. (Applaudissements.) Oseront-ils dire que je suis l'avocat de l'esclavage, parce que je soutiens la libert du commerce? Non, je proclame ici, comme je le ferai partout, que deux principes galement bons, justes et vrais, ne peuvent jamais se contrarier l'un l'autre. Si vous me dmontrez que la libert du commerce est calcule pour favoriser, propager et perptuer l'esclavage, alors je m'arrterai dans le doute et l'hsitation, j'examinerai laquelle des deux, de la libert personnelle ou de la libert des changes, est la plus conforme aux principes de la justice et de la vrit; et comme il ne peut y avoir de doute que la possession d'tres humains, comme choses ou marchandises, ne soit contraire aux premiers principes du christianisme, j'en conclurai que l'esclavage est le pire flau, et je serai prpar abandonner la cause de la libert commerciale elle-mme. (Applaudissements enthousiastes.) Mais j'ai toujours t d'opinion avec les grands crivains qui ont trait ce sujet, avec les Smith, les Burke, les Franklin, les Hume,--les plus grands penseurs du sicle,--que le travail esclave est plus coteux que le travail libre, et que s'ils taient livrs la libre concurrence, celui-ci surmonterait celui-l. [Note 49: On a vu ailleurs que c'est la formule employe par la Ligue dans ses rclamations.] L'orateur dveloppe cette proposition. Il dmontre par plusieurs citations d'enqutes et de dlibrations manes de la socit contre l'esclavage (_anti-slavery society_), que cette grande association a toujours considr la libre concurrence comme le moyen le plus efficace de dtruire l'esclavage, en abaissant assez le prix des produits pour le rendre onreux. Et maintenant, continue-t-il, j'adjure les abolitionnistes de faire ce que font les _free-traders_, _d'avoir foi dans leurs propres principes_ (applaudissements), de se confier, travers les difficults de la route, la puissance de la vrit. Comme _free-traders_, nous ne demandons pas l'admission du sucre-esclave, parce que nous prfrons le travail de l'esclave celui de l'homme libre, mais parce que nous nous opposons ce qu'un injuste monopole soit inflig au peuple d'Angleterre, sous le prtexte d'abolir l'esclavage. Nous nions que ce soit l un moyen loyal et efficace d'atteindre ce but. Bien au contraire, c'est assujettir le peuple de la Grande-Bretagne un genre d'oppression et d'extorsion qui n'est dpass en iniquit que par l'esclavage lui-mme. Nous soutenons, avec la Convention des abolitionnistes (_anti-slavery convention_), que le libre travail, mis en concurrence avec le travail esclave, ressortira moins cher, sera plus productif, qu'il l'touffera la fin, force de rendre onreux au planteur l'affreux systme de retenir ses frres en servitude. (Applaudissements.) Eh quoi! ne serait-ce point une chose monstrueuse que, dans la disposition du gouvernement moral de ce monde, les choses fussent arranges de telle sorte que l'homme ft rmunr pour avoir exerc l'injustice envers son semblable! L'abondance et le bon march: voil les rcompenses promises ds le commencement ceux qui suivent le droit sentier. Mais si un meilleur march, une plus grande abondance, sont le partage de celui qui s'empare de son frre et le force au travail sous le fouet, plutt que de celui qui offre une loyale rcompense l'ouvrier volontaire; s'il en est ainsi, je dis que cela bouleverse toutes les notions que nous nous faisions du juste, et que c'est en contradiction avec ce que nous croyons du gouvernement moral de l'univers. (Bruyants applaudissements.) Si donc il est dans la destine de la libre concurrence de renverser l'esclavage, je demande aux abolitionnistes qui ont proclam cette vrit, comment ils peuvent aujourd'hui, en restant consquents avec eux-mmes, venir ptitionner la Chambre des communes, lui demander d'interdire cette libre concurrence, c'est--dire d'empcher que les moyens mmes qu'ils ont proclams les plus efficaces contre l'esclavage ne soient mis en oeuvre dans ce pays. Je veux bien croire que beaucoup de ces individus sont honntes. Ils ont prouv leur dsintressement par les travaux auxquels ils se sont livrs; mais qu'ils prennent bien garde de n'tre pas les instruments aveugles d'hommes subtils et gostes; d'hommes qui ont intrt maintenir le monopole du sucre, qui est aussi pour ce pays l'esclavage sous une autre forme, d'hommes qui, pour arriver leur fin personnelle et inique, s'empareront effrontment des sentiments de ce peuple, et exploiteront sans scrupule cette vieille horreur britannique contre l'esclavage. Le reste de ce discours a trait aux mesures prises par l'association pour largir et purifier les cadres du corps lectoral. La Ligue s'tant plus tard exclusivement occupe de cette oeuvre, nous aurons occasion de faire connatre ses plans et ses moyens d'excution. On remarquera les efforts auxquels sont obligs de se livrer les _free-traders_ pour prmunir le peuple contre l'exploitation par les monopoleurs du sentiment public l'gard de l'esclavage; ce qui prouve au moins l'existence, la sincrit et mme la force aveugle de ce sentiment. Sance du 14 mai 1844. Le fauteuil est occup par M. John Bright, m. P., qui ouvre la sance par l'allocution suivante, dont nous donnons ici des extraits, quoiqu'elle n'ait qu'un rapport indirect avec la question de la libert commerciale, mais parce qu'elle nous parat propre initier le lecteur franais dans les moeurs anglaises, sous le rapport lectoral. Ladies et gentlemen, le prsident du conseil de la Ligue devait aujourd'hui occuper le fauteuil; mais quand je vous aurai expliqu la cause de son absence, vous serez, comme moi, convaincus qu'il ne pouvait pas tre plus utilement occup dans l'intrt de notre cause. Il est en ce moment engag dans les dispositions qu'exige la grande lutte lectorale qui se prpare dans le Sud-Lancastre; et connaissant, comme je le fais, l'habilet extraordinaire de M. G. Wilson en cette matire, je suis certain qu'il n'est aucun homme dont on et plus mal propos nglig les services. (Bruyantes acclamations.) Lorsque je promne mes regards sur la foule qui se presse dans ce vaste difice, quand je considre combien de fois elle y a dploy son enthousiasme, combien de fois elle y est accourue, non pour s'abreuver des charmes de l'loquence, mais pour montrer au monde qu'elle adhre pleinement aux principes que la Ligue veut faire prvaloir, je suis certain aussi qu'en ce moment des milliers de coeurs battent dans cette enceinte, anims du vif dsir de voir la lutte qui vient de s'ouvrir dans le Lancastre se terminer par le triomphe de la cause de la libert commerciale. (Acclamations prolonges.) Il y a des bourgs de peu d'importance o nous ne pouvons compter sur aucune ou presque aucune voix indpendante, et, sous ce rapport, les rsolutions du Lancastre ont plus de poids que celles d'une douzaine de bourgs tels que Woodstock ou Abingdon. C'est pourquoi les vives sympathies de ce meeting se manifestent au sujet de la lutte actuelle, et il dsire que les lecteurs du Lancastre sachent bien toute l'importance qu'il y attache. Et quelle que soit notre anxit, je crains encore que nous ne voyons pas ce grand dbat avec tout l'intrt qu'il mrite (coutez!) J'ai souvent rencontr des personnes dans le sud de l'Angleterre qui parlent du Lancastre comme d'un comt d'une importance ordinaire; comme n'en sachant pas autre chose, si ce n'est--qu'il renferme un grand nombre de manufacturiers avares et cupides, dont quelques-uns trs-riches, et une population compacte d'ouvriers brutaliss, mal pays et dgrads;--qu'il contient un grand nombre de villes considrables, de morne apparence, relies entre elles par des chemins de fer (rires); que chaque trait de ce pays est plus fait pour inspirer la tristesse que le contentement; qu'il n'a de valeur que par ce qu'on en retire; que c'est une terre, en un mot, dont le touriste et l'amateur du pittoresque doivent soigneusement s'loigner. (Rires et applaudissements.)--Je suis n dans ce comt, j'y ai vcu trente ans; j'en connais la population, l'industrie et les ressources, et j'ai la conviction, j'ai la certitude qu'il n'y a pas en Angleterre un autre comt qui puisse lui tre compar, et dont l'importance influe au mme degr sur le bien-tre et la grandeur de l'empire. (Bruyantes acclamations.) C'est certainement le plus populeux, le plus industrieux, le plus riche comt de l'Angleterre. Comment cela est-il arriv? Il fut un temps o il prsentait un aspect bien diffrent. On le considrait comme un dsert, il y a deux cent quarante ans. Cambden, dans son voyage, traversa le pays de York Durham, et sur le point de pntrer dans le Lancastre, son esprit se remplit d'apprhension. J'approche du Lancastre, crivait-il, avec une sorte de terreur. (De notre temps il ne manque pas de gens qui ne pensent aussi au Lancastre qu'avec terreur.) (Rires et applaudissements.) Puisse-t-elle n'tre pas un triste prsage! cependant pour n'avoir pas l'air d'viter ce pays, je suis dcid tenter les hasards de l'entreprise, et j'espre que l'assistance de Dieu, qui m'a accompagn jusqu'ici, ne m'abandonnera pas en cette circonstance. (coutez! coutez!) Il parle de Rochdale, Bury, Blackburn, Preston, Manchester, comme de villes de quelque industrie; il mentionne _Liverpool_--_Litherpool_, et par abrviation _Lerpool_, comme une petite place sur le rivage, bien situe pour faire voile vers l'Irlande. Mais il ne dit pas un mot de Ashton, Bolton, Oldham, Salford et autres villes, et il n'y a aucune raison de croire qu'elles taient connues cette poque. (coutez! coutez!) Il n'est pas inutile de consacrer quelques instants examiner le prodigieux accroissement de valeur qu'a acquis la proprit dans ce comt. En 1692, il y a un sicle et demi, la valeur annuelle tait de 7,000 liv. sterl. En 1841, elle tait de 6,192,000 liv. sterl. (Bruyantes acclamations.) Ainsi l'accroissement moyen dans ce comt, pendant cent cinquante ans, a t de 6,300 pour cent. Par l les landlords peuvent apprcier combien l'industrie ragit favorablement sur la proprit. L'orateur entre ici dans quelques dtails statistiques sur les tonnants progrs du Lancastre, et poursuit ainsi: qui sont dus ces grands changements? (Acclamations.) Est-ce aux seigneurs terriens? (Non, non.) Il y a quarante-quatre ans que l'antiquaire Whittaker, dans son histoire de Whalley, dpeignait l'tat des propritaires terriens du Lancastre, comme n'ayant subi aucun changement depuis deux sicles. Ils aiment, disait-il, la vie de famille; sont sans curiosit et sans ambition. Ils demeurent beaucoup chez eux, et s'occupent d'amusements domestiques peu dlicats, mais aussi peu coteux. Il ajoute qu'il ne rencontra parmi eux qu'un homme ayant de la littrature. (Rires.) Si tels taient les propritaires du Lancashire, ce ne sont donc pas eux qui l'ont fait ce qu'il est. Il existe dans ce comt beaucoup de vieilles demeures, rsidences d'anciennes familles, maintenant teintes pour la plupart; elles se sont vu dpasser dans la carrire par une autre classe d'hommes. Leurs habitations sont transformes en manufactures, et elles-mmes ont t balayes de toute la partie mridionale du comt; non qu'elles aient souffert la perscution ou la guerre, car elles ont eu les mmes chances ouvertes tous les citoyens; mais, _fruges consumere nati_, elles n'ont pas jug ncessaire de cultiver leur intelligence, elles n'ont cru devoir se livrer aucun travail. D'autres hommes se sont levs, qui, s'emparant des inventions de Watt et d'Arkwright, ddaignes par les classes nobles, ont effac les anciens magnats du pays et se sont mis la tte de cette grande population. (Acclamations.) C'est l'industrie, l'intelligence et la persvrance de ces gnrations nouvelles qui, en se combinant, ont fait du Lancastre ce que nous le voyons aujourd'hui. Ses minraux sont inapprciables; mais gisant depuis des sicles sous la surface de son territoire, il a fallu que des races nouvelles, pleines de sve et de jeunesse, les ramenassent la lumire, pour les transformer en ces machines puissantes si mprises par d'autres classes; machines qui sont comme les bras de l'Angleterre, dont elle se sert pour dissminer dans le monde les richesses de son industrie, rapporter et rpandre avec profusion, au sein de l'empire, les trsors accumuls dans tout l'univers. (Tonnerre d'applaudissements.) Ce souple et lger duvet arrach la fleur du cotonnier, telle est la substance laquelle cette grande nation doit sa puissance et sa splendeur. (Applaudissements.) Ainsi, le Lancastre est l'enfant du travail et de l'industrie sous leurs formes les plus magnifiques. Nagure il essayait encore ses premiers pas dans la vie; il est maintenant plein de force et de puissance, et dans le court espace de temps qui suffit l'enfant pour devenir homme, il est devenu un gant aux proportions colossales. Et pourtant, malgr sa vigueur, ce gant languit comme abattu sous les liens et les chanes qu'une politique imprvoyante, ignorante et arrire a imposs ses membres musculeux. (Applaudissements prolongs.) La question, pour les lecteurs du Lancastre, est donc de savoir si ces entraves doivent durer toujours. (coutez! coutez!) Riveront-ils eux-mmes ces fers par leurs suffrages, ou sauront-ils s'en dgager comme des hommes? Si les lecteurs savaient tout ce qui dpend de leurs votes, quel est l'homme, dans ce comt, ou ailleurs, qui oserait aller leur demander leurs voix en faveur de ce flau pestilentiel--la loi-crale, et tous les monopoles qui l'accompagnent? (Bruyantes acclamations.) S'ils taient pntrs de cette conviction (et je crois qu'elle a gagn beaucoup d'entre eux) que la dtresse des cinq dernires annes doit son origine cette loi; s'ils savaient qu'elle a prcipit bien des ngociants de la prosprit la ruine, et bien des artisans de l'aisance la misre; qu'elle a pouss le peuple l'expatriation, port la dsolation dans des milliers de chaumires, la douleur et le dcouragement dans le coeur de millions de nos frres; s'ils savaient cela, croyez-vous qu'ils iraient appuyer de leurs suffrages la plus aveugle, la plus hypocrite folie qui soit jamais entre dans l'esprit de la lgislation d'aucun peuple de la terre? (Acclamations prolonges.) Oh! si les lecteurs pouvaient voir ce meeting; si chacun d'eux, debout sur cette estrade, pouvait sentir les regards de six mille de ses compatriotes se fixer sur son coeur et sur sa conscience et y chercher si l'on y dcouvre quelque souci du bien public, quelque trace de l'amour du pays, je vous le demande, en est-il un seul assez dur et assez stupide pour se prsenter ensuite aux hustings et y lever la main en faveur de cet effroyable flau?--Mais je conois d'autres et de meilleures esprances. J'espre que le rsultat de cette lutte tournera la gloire de notre grande cause. Le principe de la libert gagne du terrain de toutes parts.--Il peut arriver encore, pendant quelque temps, que vous ne russirez pas dans les lections; il se peut que votre minorit actuelle dans le Parlement ne soit pas prs de se transformer en majorit; il peut se rencontrer encore des organes de la presse qui nient nos progrs, raillent nos efforts et cherchent les paralyser.--Tout cela peut tre; mais le flot est en mouvement; il s'enfle, il s'avance et ne reculera pas. Dans les assembles publiques, comme au sein des foyers domestiques, partout o nous allons, partout o nous nous mlons, nous voyons le prjug de la protection mis nu, et le principe de la libert dominer les intelligences. (Applaudissements bruyants et prolongs.) La lutte actuelle du Lancashire nous offre encore un sujet de satisfaction. Le candidat des _free-traders_ est le chef d'une des maisons de commerce les plus puissantes de ce royaume, et peut-tre du monde. C'est un homme de haute position, de longue exprience, de vastes richesses, et de grand caractre. Il a d'normes capitaux engags, soit dans des entreprises commerciales, soit dans des proprits territoriales. Ses principales relations sont aux tats-Unis, et c'est ce qui me plat dans sa candidature. Il a vcu longtemps en Amrique; il y a un tablissement considrable; il sent avec quelle profusion la Providence a accord ce pays les moyens de satisfaire les besoins de celui-ci, et combien, d'un autre ct, le gnie, l'industrie et le capital de l'Angleterre sont merveilleusement calculs pour rpandre sur nos frres d'outre-mer les bienfaits de l'aisance et du bien-tre. (Acclamations.) Il est un de ces hommes qui sont debout, pour ainsi dire, sur les rivages de cette le, comme reprsentant les classes laborieuses, et qui changent, par-dessus l'Atlantique, les vtements que nous produisons contre les aliments qui nous manquent. Si ce n'tait cette loi, que sa mission au Parlement sera de draciner jamais; si ce n'tait cette loi, il ne rapporterait pas seulement d'Amrique du coton, du riz, du tabac, et d'autres produits de cette provenance, mais encore et surtout ce qui les vaut tous, l'_aliment_, l'aliment substantiel pour les millions de nos concitoyens rduits la plus cruelle des privations. (Les acclamations se renouvellent avec un enthousiasme toujours croissant.) L'accueil que vous faites aux sentiments que j'exprime prouve qu'il y a dans cette assemble une anxit profonde quant au rsultat de cette grande lutte lectorale, et que nous, qu'elle concerne plus spcialement, dans les meetings que nous tiendrons dans le Lancastre, dans les discours que nous y prononcerons, dans les crits que nous y ferons circuler, nous sommes autoriss dire aux 18,000 lecteurs de ce comt que les habitants de cette mtropole, reprsents par la foule qui m'entoure, les prient, les exhortent, les adjurent, par tout ce qu'il y a de plus sacr au monde, de rejeter au loin toute manoeuvre, tout prjug, tout esprit de parti; de mpriser les vieux cris de guerre des factions; de marcher noblement et virilement sous la bannire qui fait flotter dans les airs cette devise: _Libert du commerce pour le monde entier; pleine justice aux classes laborieuses de l'Angleterre_. la fin de ce brillant discours, l'assemble se lve en masse et fait retentir pendant plusieurs minutes des applaudissements enthousiastes, au milieu desquels M. Bright reprend le fauteuil. Au bout d'un moment, il s'avance encore et dit: Le meeting entendra maintenant M. James Wilson que j'ai le plaisir d'introduire auprs de vous comme un des plus savants conomistes de l'poque. M. JAMES WILSON s'avance et est accueilli par des marques de satisfaction. Il s'exprime en ces termes: Monsieur le prsident, ladies et gentlemen, pour ceux qui, depuis plusieurs annes, ont suivi avec un profond intrt les progrs de cette question, il n'est peut-tre pas de spectacle plus consolant la fois et plus encourageant que celui que nous offrent ces vastes runions. Nous ne devons pas perdre de vue cependant que la forte conviction qui nous anime n'a pas encore gagn l'ensemble du pays, la grande masse des lecteurs du royaume, et malheureusement la plus grande portion de la lgislature; et nous devons nous rappeler que, sur le sujet qui nous occupe, les esprits flottent encore au gr d'un grand nombre de prjugs spcieux, qu'il est de notre devoir de combattre et de dissiper par tous les moyens raisonnables. Un de ces sophismes, qui peut-tre en ce moment nuit plus que tout autre au progrs de la cause de la libert commerciale, c'est l'accusation d'inconsquence qui nous est adresse, relativement une double assertion que nous avons souvent reproduire. Cette imputation est souvent rpte au dedans et au dehors des Chambres; elle est dans la bouche de toutes les personnes qui soutiennent des doctrines opposes aux ntres, et je crois que, prsente sans explication, elle ne manque pas d'un certain degr de raison apparente. Par ce motif, nous devons nous attacher dtruire ce prjug. J'ai l'habitude de considrer ces meetings comme des occasions d'instruction plutt que d'amusement. Lors donc que je me propose d'lucider une ou deux difficults qui me paraissent, dans le moment actuel, agir contre le progrs de notre cause, j'ai la confiance que vous m'excuserez si je renferme mes remarques dans ce qui est capable de procurer une instruction solide, plutt que dans ce qui serait de nature divertir les esprits ou exciter les passions. Cette inconsquence, laquelle je faisais allusion, et qu'on nous attribue trop souvent, consisterait en ceci: que, lorsque nous nous adressons aux classes manufacturires et commerciales, nous reprsentons les effets des lois-crales comme dsastreux, en consquence de la _chert des aliments qu'elles infligent au consommateur_; tandis que d'un autre ct, quand nous nous adressons la population agricole, nous lui disons que la libert commerciale ne _nuira pas ses intrts quant aux prix actuels_, et moins encore peut-tre, quant aux _prix relatifs_.--Ces assertions, j'en conviens, paraissent se contredire, et cependant je crois pouvoir prouver qu'elles sont toutes deux exactes.--Il faut toujours avoir prsent l'esprit que la chert et le bon march peuvent tre l'effet de deux causes distinctes.--La _chert_ peut provenir ou de la raret, ou d'une grande puissance de consommation dans la communaut. Si la chert provient de la raret, alors les prix s'lvent pour les consommateurs au-dessus de leurs moyens relatifs d'acquisition. Si la chert est l'effet d'un accroissement dans la demande, cela implique une plus grande puissance de consommation, ou, en d'autres termes, le progrs de la richesse publique. D'un autre ct, le bon march drive aussi de deux causes. Il peut tre le rsultat de l'_abondance_, et alors c'est un bien pour tous; mais il peut tre produit aussi, ainsi que nous en avons eu la preuve dans ces deux dernires annes, par l'impuissance du consommateur acheter les objets de premire ncessit.--Maintenant, ce que je soutiens, c'est que les restrictions et les monopoles tendent crer cette sorte de _chert_ qui est prjudiciable, parce qu'elle nat de la _raret_; tandis que la libert du commerce pourrait bien aussi amener la chert, mais seulement cette sorte de chert qui suit le progrs de la richesse et accompagne le dveloppement de la puissance de consommation.--De mme, il peut arriver que les mesures restrictives soient suivies du bon march, non de ce bon march qui est l'effet de l'_abondance_, mais de ce bon march qui prouve l'absence de facults parmi les consommateurs. C'est pourquoi je dis que la premire tendance des lois-crales, l'objet et le but mme de notre lgislation restrictive, c'est de _limiter la quantit_. Si elles limitent la quantit, leur premier effet, j'en conviens, est d'lever le prix.--Mais l'effet d'approvisionnements restreints, c'est diminution d'industrie, suivie de diminution dans l'emploi, suivie elle-mme de diminution dans les moyens de consommer, d'o rsulte, pour effet dernier et dfinitif, diminution de prix. (Bruyants applaudissements.) Sur ce fondement, je soutiens que les lois-crales, ou toutes autres mesures restrictives, manquent leur propre but, et cessent, la longue, de profiter ceux-l mmes dont elles avaient l'avantage en vue. En effet, ce systme produit d'abord des prix levs, mais trompeurs, parce qu'il ne peut les maintenir. Il entrane dans des marchs qu'on ne peut tenir, dans des contrats qui se terminent par le dsappointement; il sape dans leur base mme les ressources de la communaut, parce qu'il lse les intrts et dtruit les facults de la consommation. Combien est clair et palpable cet enchanement d'effets, en ce qui concerne la restriction, qui nous occupe principalement, la _loi-crale_! Sa tendance est d'abord de limiter la quantit des aliments, et par consquent d'en lever le prix; mais sa seconde tendance est de dtruire l'industrie.--Cependant, le fermier a stipul sur son bail une rente calcule sur le haut prix promis par la lgislature; mais, dans la suite des vnements, l'industrie est paralyse, le travail dlaiss, les moyens de consommer diminuent, et en dfinitive, le prix des aliments baisse, au dsappointement du fermier et pour la ruine de tout ce qui l'entoure. (Approbation.)--Raisonnons maintenant dans l'hypothse d'une parfaite libert dans le commerce des crales. L'argument serait le mme pour toute autre denre, mais bornons-nous aux crales.--Si l'importation tait libre, la tendance immdiate serait d'augmenter la quantit, et il s'ensuivrait peut-tre une diminution de prix. Mais avec des quantits croissantes vous auriez un travail croissant, et avec un travail croissant, plus d'emploi pour vos navires et vos usines, vos marins et vos ouvriers, plus de communications intrieures, une meilleure distribution des aliments parmi les classes de la communaut, finalement plus de travail, afin de crer prcisment les choses que vous auriez donner en payement du bl ou du sucre. Je dis donc que, quoique la premire tendance de la libert commerciale soit de rduire les prix, son effet ultrieur est de les relever, de les maintenir un niveau plus gal et plus rgulier que ne peut le faire le systme restrictif. Il n'y a peut-tre pas d'erreur plus grossire que celle qui consiste attribuer trop d'importance aux _prix absolus_. Quand nous parlons de diminuer les droits, on nous dit sans cesse: Cela fera tout au plus une diffrence d'un farthing ou d'un penny par livre, et qu'est-ce que cela dans la consommation d'un individu? Mais quand la diffrence serait nulle, quand le sucre conserverait son prix actuel, s'il est vrai que la diminution du droit doit amener dans le pays une quantit additionnelle de sucre, cela mme est un grand bien pour la communaut. En un mot si la nation peut importer plus de sucre, et payer, la plus grande quantit au mme prix qu'elle payait la plus petite, c'est l prcisment ce qui tmoigne de son progrs, parce que cela prouve que son travail s'est assez accru pour la mettre en mesure de consommer, au mme taux, des quantits additionnelles. Nous avons eu, l'anne dernire, des preuves remarquables de la vrit de ces principes. Au commencement de l'an, les prix en toutes choses taient extraordinairement rduits. Les produits agricoles de toute nature, les objets manufacturs de toute espce taient trs-bon march, et les matires premires de toute sorte, des prix plus bas qu'on ne les avait jamais vues. La consquence de ce bon march (et ces faits se suivent toujours aussi rgulirement que les variations du mercure suivent, dans le baromtre, les variations de la pesanteur de l'air), la consquence de ce bon march, dis-je, fut de donner l'industrie une impulsion qui ragit sur les prix. Pendant l'anne, vous avez vu s'accrotre l'importation de presque toutes les matires premires, et spcialement de cet article (la laine) dont s'occupe maintenant la lgislature et qui tmoigne si hautement de la vrit de nos principes. Le duc de Richmond se plaint amrement de ce que sir Robert Peel se propose d'abolir le droit sur la laine. Il est persuad que la libre introduction de la laine trangre diminuera la valeur des toisons que lui fournissent ses nombreux troupeaux du nord de l'cosse. Mais si le noble duc s'tait donn la peine d'examiner la statistique commerciale du pays (et il n'a certes pas cette prtention), il aurait trouv que nos plus fortes importations ont toujours concid avec l'lvation du prix des laines indignes, et que c'est quand nous cessons d'importer que ces prix s'avilissent. En 1819, la laine trangre tait assujettie un droit de 6 d. par livre, et nos importations taient de 19,000,000 livres. M. Huskisson dcida le gouvernement et la lgislature rduire le droit 1 d., et depuis ce moment, l'importation s'accrut jusqu' ce qu'elle a atteint, en 1836, le chiffre de 64,000,000 liv.; durant cette priode, le prix de la laine indigne, au lieu de baisser par l'effet d'importations croissantes, s'leva de 12 19 d. par livre. Depuis 1836 (et ceci est remarquer), pendant les annes des crises commerciales, l'importation de la laine est tombe de 64 millions 40 millions de livres (1842), et pendant ce temps, bien que la laine indigne n'ait eu lutter que contre une concurrence trangre rduite de 20 millions de livres, elle a baiss de 19 d. 10 d.--Enfin, l'anne dernire, l'tat des affaires s'est amlior. J'ai dans les mains un document qui constate l'importation des trois premiers mois de l'anne dernire, compare celle de la priode correspondante de cette anne. Je trouve qu'elle fut alors de 4,500,000 livres, et qu'elle a t maintenant de 9,500,000 livres; et dans le moment actuel, le producteur anglais, malgr une importation plus que double, reoit un prix plus lev de 25 pour 100. Ces principes sont si vrais, que les faits viennent, pour ainsi dire, les consacrer de mois en mois. J'en rappellerai encore un bien propre rsoudre la question, et je le soumets au noble duc et tous ceux qui s'opposent la mesure propose par le ministre. Je viens de dire qu'en 1842 l'importation fut de 4,500,000 livres, et le prix de 10 d.,--en 1843, l'importation a t de 9,500,000 livres et le prix de 13 d. Mais il faut examiner l'autre face de la question; il faut s'enqurir de nos exportations d'toffes de laine, car c'est l qu'est la solution du problme. Nous ne pouvons en effet acheter au dehors sans y vendre; y augmenter vos achats, c'est y augmenter vos ventes. Il est vident que l'tranger ne vous donne rien pour rien, et si vous _pouvez_ importer, cela prouve que vous _devez_ exporter. (Bruyantes acclamations.) Je trouve que, dans les trois premiers mois de 1842, quand vous importiez peu de laines et que les prix taient avilis, vos exportations ne s'levrent qu' 1,300,000 l. st. Mais cette anne, avec une importation de 9,500,000 l. st., avec des prix beaucoup plus levs, vous avez export pour 1,700,000 l. st. C'est l qu'est l'explication. Vos croissantes importations ont amen de croissantes exportations et une amlioration dans les prix. (coutez! coutez!) Je voudrais bien demander au duc de Richmond et ceux qui pensent comme lui en cette matire, quelle condition ils amneraient l'industrie de ce pays, s'ils donnaient pleine carrire leurs principes restrictifs? S'ils disent: Nous circonscrirons l'industrie de la nation ses propres produits, il s'ensuit que nous aurons de moins en moins de produits changer, de moins en moins d'affaires, de moins en moins de travail, et finalement de plus en plus de pauprisme.--Au contraire, si vous agissez selon les principes de la libert, plus vous leur laisserez d'influence, plus leurs effets se feront sentir. Tout accroissement d'importation amnera un accroissement correspondant d'exportation et rciproquement, et ainsi de suite sans limite et sans terme. Plus vous ajouterez la richesse et au bien-tre de la race humaine, dans le monde entier, plus elle aura la puissance et la volont d'ajouter votre propre richesse, votre propre bien-tre. (Applaudissements.) chaque pas, le principe de la restriction s'aheurte une nouvelle difficult; tandis qu' chaque pas le principe de la libert acquiert plus d'influence sur le bonheur de la grande famille humaine. (Les applaudissements se renouvellent.) Il y a, dans les doctrines que les gouvernements ont de tous temps appliques et appliquent encore au commerce, une inconsquence dont il est difficile de se rendre compte. Ce n'est pas que le principe pour lequel nous combattons soit nouveau, car il n'est pas d'hommes d'tat, de philosophes, d'hommes d'affaires et mme de grands seigneurs, dous d'une vaste intelligence, qui ne rptent depuis des sicles, dans leurs crits et leurs discours, les mmes paroles qu' chaque meeting nous faisons retentir cette tribune. Nous en trouvons partout la preuve; hier encore, il me tomba par hasard sous les yeux un discours prononc il y a quatre-vingts ans la Chambre des communes, par lord Chatam, et le langage qu'il tenait alors ne serait certes pas dplac aujourd'hui dans cette enceinte. En parlant de l'extension du commerce, il disait: Je ne dsespre pas de mon pays, et je n'prouve aucune difficult dire ce qui, dans mon opinion, pourrait lui rendre son ancienne splendeur. Donnez de la libert au commerce, allgez le fardeau des taxes, et vous n'entendrez point de plaintes sur vos places publiques. Le commerce tant un change de valeurs gales, une nation qui ne veut pas acheter ne peut pas vendre, et toute restriction l'importation fait obstacle l'exportation. Au contraire, plus nous admettrons les produits de l'tranger, plus il demandera de nos produits. Que notre absurde systme de lois-crales soit graduellement, prudemment aboli; que les productions agricoles de l'Europe septentrionale, de l'Amrique et de l'Afrique entrent librement dans nos ports, et nous obtiendrons, pour nos produits manufacturs, un dbouch illimit. Une conomie svre, efficace, systmatique des deniers publics, en nous permettant de supprimer les taxes sur le sel, le savon, le cuir, le fer et sur les principaux articles de subsistance, laissera toute leur influence nos avantages naturels; et par notre position insulaire, par l'abondance de nos mines, de nos combustibles, par l'habilet et l'nergie de notre population, ces avantages sont tels, que, si ce n'taient ces restrictions absurdes et ces taxes accablantes, la Grande-Bretagne serait encore pendant des sicles le grand atelier de l'univers. (Pendant la lecture de cette citation, les applaudissements clatent plusieurs reprises.) Ainsi, ces principes ont t proclams par tous les hommes qui se sont fait un nom dans l'histoire comme hommes d'tat et comme philosophes. Cependant, nous trouvons que jusqu' ce jour, ces mmes principes sont rpudis par tous les gouvernements sur la surface de la terre. Quel tmoignage plus clatant de l'inconsquence de leur politique que ce principe qui la dirige, savoir: _La chose dont le pays manque le plus sera le plus rigidement exclue; la chose que le pays possde en plus grande abondance sera le plus librement admise._ (coutez! coutez!) La France nous donne un remarquable exemple de cette inconsquence, et il vaut la peine de le rapporter, car nous jugeons toujours avec plus de sang-froid, de calme et d'impartialit la folie d'autrui que la ntre. Il y a environ trois ans, un de mes amis fut envoy sur le continent par le dernier cabinet pour conclure un trait avec la France. Elle consentait admettre nos fers ouvrs, notre coutellerie et nos tissus de lin, des droits plus modrs. Mais la principale chose que les Franais stipulrent en retour, c'est qu'ils pourraient recevoir nos machines filer et tisser le lin. Cela tait regard par la France comme une grande concession. Elle se souciait peu des _machines_ filer le coton, ayant appris depuis longtemps les faire aussi bien que nous. Mais elle dsirait ardemment recevoir nos _machines linires_, branche d'industrie dans laquelle nous faisions de rapides progrs.--La stipulation fut arrte, nos manufacturiers consults acquiescrent libralement l'exportation des _machines linires_.--Sur ces entrefaites, l'ancien cabinet fut renvers et le trait de commerce n'eut pas de suite.--Cependant, l'anne dernire, notre gouvernement, sans avoir en vue aucun trait, affranchit le commerce des machines, comme il devrait faire de tous les autres. Il purgea notre Code commercial, notre tarif, de ce flau, la prohibition de l'exportation des machines.--Eh bien, quoique la libre exportation des machines linires de ce pays pour la France ft prcisment la stipulation qui lui tenait tant au coeur, il y a trois ans, quelle a t sa premire dmarche alors que nous avons affranchi ces machines de tous droits? Dans cette session, dans ce moment mme, elle fait des lois pour exclure nos machines; et ce qui est le comble de l'inconsquence, elle va mettre un droit de 30 fr. par cent kilog. sur les machines cotonnires dont elle ne s'inquitait pas, et un droit de 50 fr. sur les machines linires dont elle dsirait avec tant d'ardeur la libre introduction. (coutez! coutez!) Et comment justifie-t-on une conduite si draisonnable? Si vous parlez de cela un Franais, il vous dira: L'Angleterre est devenue puissante par ses machines; donc il importe un pays d'avoir des machines, et par ce motif nous exclurons les vtres afin d'encourager nos propres mcaniciens. Voil une manire d'agir qui nous semble bien inconsquente, bien extravagante dans les Franais; mais il n'est pas une des restrictions que nous imposons notre commerce qui ne soit entache de la mme inconsquence, d'une semblable absurdit. (coutez! coutez!) Passez en revue tous les articles de notre tarif; choisissez les articles dont nous avons le plus grand besoin, et vous les verrez assujettis aux plus svres restrictions. Prenez ensuite les objets qui ne nous sont pas ncessaires, et vous les trouverez affranchis de toute entrave. (coutez! coutez!) Il est notoire que ce pays-ci manque de produits agricoles et que nous sommes obligs d'en importer priodiquement des quantits normes. Eh bien, ce sont ces produits qui sont exclus avec le plus de rigueur. peine laisse-t-on cette branche de commerce comme une soupape de sret, sous la forme de l'chelle mobile (_sliding scale_), de peur que la chaudire ne s'chauffe trop et ne vole en clats. (Approbation.) L'importation est donc tolre dans les annes de cruelles dtresses.--Mais les choses que vous avez en abondance ne sont assujetties aucune restriction. Ainsi, cette mme inconsquence que nos ministres reprochent aux gouvernements trangers, et au sujet de laquelle ils crivent tant de notes diplomatiques, ils la pratiquent sur nous-mmes. (Acclamations.) Ils la pratiquent non-seulement l'gard des choses que nous ne produisons pas au dedans en assez grande abondance, mais aussi l'gard des produits insuffisants de nos colonies. S'il est une denre dont les colonies nous laissent manquer, c'est celle-l mme que l'on repousse par de fortes taxes. Voyez le sucre, objet de premire ncessit, dont la production coloniale ne rpond pas notre consommation; c'est prcisment l'article que notre gouvernement exclut avec le plus de rigueur et soumet la plus forte taxe. Mais enfin, la libert commerciale obtient en ce moment ce que je considre comme un triomphe signal. Le ministre actuel, aprs avoir renvers le cabinet whig propos de la question des sucres, entran maintenant par les ncessits du pays et par le progrs de l'opinion publique, prsente une mesure dans le sens de la libert. (coutez! coutez!) Je suis loin de vouloir dprcier le changement propos[50], et je serais plutt dispos lui attribuer plus d'importance que ne semblent l'admettre les ministres et les planteurs des Antilles. Je regarde cette mesure comme aussi librale, plus librale mme (en tant qu'un droit de 34 sh. est moindre qu'un droit de 36 sh.) que celle l'occasion de laquelle lord Sandon et sir Robert Peel renversrent lord John Russell et ses collgues. Il est bien vrai qu'il y a entre les deux mesures une prtendue diffrence. La dernire aspire tablir une distinction entre le _sucre-libre_ et le _sucre-esclave_. (coutez! coutez!) Mais la moindre investigation suffit pour dmontrer que cette distinction n'a rien de rel. Si le ministre et prsent le plan que M. Hawes soumit l'anne dernire la Chambre des communes, et qui ne parlait ni de sucre-libre ni de sucre-esclave, le rsultat et t absolument le mme; et en ce qui me concerne, je me rjouis que cela n'ait pas t aperu; car, si cela et t aperu, il n'est pas douteux qu'on n'et fait une plus large part la protection. Examinons, en effet, la porte de cette prtendue diffrence. On nous dit que nous ne pouvons, sans nous mettre en contradiction avec les principes de moralit que nous professons et avec ce que nous avons fait pour abolir l'esclavage, recevoir du sucre produit l'tranger par le travail des esclaves. Je crois que ceux qui soutiennent aujourd'hui la libert commerciale, furent aussi les plus ardents dfenseurs de la libert personnelle. (Acclamations.) C'est pourquoi, dans les observations que j'ai prsenter, veuillez ne pas supposer un seul instant que je sois favorable au maintien de l'esclavage dans aucune partie du monde. Seulement, je pense que la mesure propose ne tend point directement ni efficacement l'abolition; je crois que, comme peuple, nous nous livrons au mpris du monde, lorsque, sous prtexte de poursuivre un but louable, que nous savons bien ne pouvoir atteindre par ce moyen, nous en avons en vue un autre moins honnte, auquel nous tendons par voie dtourne, n'osant le faire ouvertement. (Applaudissements.) On nous dit que nous pourrons porter sur le march autant de sucre-libre que nous voudrons. En examinant de prs quelle est la quantit de sucre-libre dont nous pouvons disposer, je trouve que Java, Sumatra et Manille en produisent environ 93,000 tonnes annuellement. En mme temps, j'ai la conviction que, sous l'empire du droit propos, nous ne pouvons, sur ces 93,000 tonnes, en consommer plus de 40,000. Il en restera donc plus de 50,000 tonnes qui devront se vendre sur le continent ou ailleurs et au cours. Vous voyez donc que celui qui arrivera ici sera prcisment au mme prix que le sucre-esclave sur le continent. Chaque quintal de ce sucre que nous importons, lequel aurait t en Hollande, en Allemagne ou dans la Mditerrane, y sera remplac par un quintal de sucre-esclave que nous aurons refus de l'Amrique. Ainsi, bornons-nous dire que nous recevons le sucre destin la Hollande et l'Allemagne, o cela occasionne un vide qui sera combl par du sucre-esclave. Transport sur _nos_ navires, achet de _notre_ argent, chang contre _nos_ produits, ce sucre-esclave sera _ntre_, entirement _ntre, sauf qu'il ne nous sera pas permis de le consommer_. Nous l'enverrons remplacer ailleurs le sucre-libre que nous aurons port ici. Ne serons-nous donc pas les agents de toutes ces transactions, tout comme si nous introduisions ce sucre-esclave dans nos magasins? (coutez! coutez!) Eh quoi! nous le portons dans nos magasins, nous l'y entreposons pour le raffiner! Nous nous rendrons la rise de l'Europe continentale, etc. [Note 50: Les droits sur les sucres taient: Sucre tranger. Sucre colonial. En 1840 69 sh. 24 sh. Proposition Russell 36 24 Proposition Peel 34 24 Mais selon le projet de M. Peel, converti en loi, on n'admet au droit de 34 sh. que le sucre produit du travail libre.] L'orateur continue discuter la question des sucres. Il traite ensuite avec une grande supriorit la question du numraire et des instruments d'change, propos du bill de renouvellement de la Banque d'Angleterre, prsent par sir Robert Peel. Cette question n'ayant pas un intrt actuel pour le public franais, nous supprimons, mais non sans regret, cette partie du discours de M. Wilson. La parole est prise successivement par M. TURNER, fermier dans le Somersetshire, et le Rv. JOHN BURNET. La sance est leve. Sance du 22 mai 1844.--Prsidence du gnral Briggs. Le meeting entend d'abord le Rv. SAM. GREENE; ensuite M. RICHARD TAYLOR, common-councilman de Faringdon. Le prsident donne la parole M. George Thompson. M. THOMPSON est accueilli par des salves ritres d'applaudissements. Quand le silence est rtabli, il s'exprime en ces termes: Monsieur le prsident, ladies et gentlemen, en me levant devant ce splendide meeting, j'prouve un embarras qui prend sa source dans le sentiment de mon insuffisance; mais je me console en pensant que vous entendrez aprs moi un orateur qui vous ddommagera amplement du temps que vous m'accorderez. J'espre donc que vous m'excuserez si je me dcharge, sinon entirement, du moins en grande partie, du devoir qui vient de m'tre inopinment impos par le conseil de la Ligue. (Cris: non! non!) Monsieur le prsident, je regrette infiniment que cette assemble n'ait pas eu ce soir l'occasion d'entendre votre opinion sur la grande question qui nous rassemble. Je sais pertinemment qu'il est en votre pouvoir d'tablir devant ce meeting des faits et des arguments d'une grande valeur pour notre cause, des faits et des arguments qui ne sont pas la disposition de la plupart de nos orateurs, parce qu'il en est bien peu qui aient eu, comme vous, l'occasion d'tudier les hommes et les choses dans les contres lointaines; il en est peu qui aient pass, comme vous, une grande partie de la vie l o le flau du monopole et les effets des lois restrictives se montrent d'une manire plus manifeste que dans ce pays; dans ce pays qui, quels que soient les liens qui arrtent son essor, est, grce au ciel, notre terre natale. Car, aprs tout, nous avons une patrie que, malgr ses erreurs et ses fautes, nous pouvons aimer, non-seulement parce que nous y avons reu le jour, mais encore parce qu'elle est riche de bndictions obtenues par le courage, l'intgrit et la persvrance de nos anctres. (Acclamations.) J'ai la confiance que vous n'avez qu'ajourn l'accomplissement d'un devoir dont j'esprais vous voir vous acquitter aujourd'hui, et que vous vous empresserez de remplir, j'en ai la certitude, dans une prochaine occasion. Je pensais ce soir combien c'est un glorieux spectacle que de voir une grande nation presque unanime, poursuivant un but tel que celui que nous avons en vue, par des moyens aussi conformes la justice universelle que ceux qu'emploie l'_Association_. En 1826, le secrtaire d'tat, qui occupe aujourd'hui le ministre de l'intrieur, fit un livre pour persuader aux monopoleurs de renoncer leurs privilges, et il les avertissait que, s'ils ne s'empressaient pas de cder et de subordonner les intrts privs aux grands et lgitimes intrts des masses, le temps viendrait o, dans ce pays, comme dans un pays voisin, le peuple se lverait dans sa force et dans sa majest, et balaierait de dessus le sol de la patrie et leurs honneurs, et leurs titres, et leurs distinctions, et leurs richesses mal acquises. Qu'est-ce qui a dtourn, qu'est-ce qui dtourne encore cette catastrophe dont l'ide seule fait reculer d'horreur? C'est l'intervention de la _Ligue_ avec son action purement morale, intellectuelle et pacifique, rassemblant autour d'elle et accueillant dans son sein les hommes de la moralit la plus pure, non moins attachs aux principes du christianisme qu' ceux de la libert, et dcids ne poursuivre leur but, quelque glorieux qu'il soit, que par des moyens dont la droiture soit en harmonie avec la lgitimit de la cause qu'ils ont embrasse. Si l'ignorance, l'avarice et l'orgueil se sont unis pour retarder le triomphe de cette cause sacre, une chose du moins est propre nous consoler et soutenir notre courage, c'est que chaque heure de retard est employe par dix mille de nos associs propager les connaissances les plus utiles parmi toutes les classes de la communaut. Je ne sais vraiment pas, s'il tait possible de supputer le bien qui rsulte de l'_agitation_ actuelle, je ne sais pas, dis-je, s'il ne prsenterait pas une ample compensation au mal que peuvent produire, dans le mme espace de temps, les lois qu'elle a pour objet de combattre. Le peuple a t clair, la science et la moralit ont pntr dans la multitude, et si le monopole a empir la condition physique des hommes, l'association a lev leur esprit et donn de la vigueur leur intelligence. Il semble qu'aprs tant d'annes de discussions les faits et les arguments doivent tre puiss. Cependant nos auditeurs sont toujours plus nombreux, nos orateurs plus fconds, et tous les jours ils exposent les principes les plus abstraits de la science sous les formes les plus varies et les plus attrayantes. Quel homme, attir dans ces meetings par la curiosit, n'en sort pas meilleur et plus clair! Quel immense bienfait pour ce pays que la Ligue! Pour moi, je suis le premier reconnatre tout ce que je lui dois, et je suppose qu'il n'est personne qui ne se sente sous le poids des mmes obligations. Avant l'existence de la _Ligue_, avais-je l'ide de l'importance du grand principe de la libert des changes? l'avais-je considr sous tous ses aspects? avais-je reconnu aussi distinctement les causes qui ont fait peser la misre, rpandu le crime, propag l'immoralit parmi tant de millions de nos frres? savais-je apprcier, comme je le fais aujourd'hui, toute l'influence de la libre communication des peuples sur leur union et leur fraternit? avais-je reconnu le grand obstacle au progrs et la diffusion par toute la terre de ces principes moraux et religieux qui font tout la fois la gloire, l'orgueil et la stabilit de ce pays? Non, certainement non. D'o est sorti ce torrent de lumire? _De l'association pour la libert du commerce._ Ah! c'est avec raison que les amis de l'ignorance et de la compression des forces populaires s'efforcent de renverser la _Ligue_, car sa dure est le gage de son triomphe, et plus ce triomphe est retard, plus la vrit descend dans tous les rangs et s'imprime dans tous les coeurs. Quand l'heure du succs sera arrive, il sera dmontr qu'il est d tout entier la puissance morale du peuple. Alors ces vivaces nergies, devenues inutiles notre cause, ne seront point perdues, dissmines ou inertes; mais, j'en ai la confiance, elles seront convoques de nouveau, consolides et diriges vers l'accomplissement de quelque autre glorieuse entreprise. Il me tarde de voir ce jour, par cette raison entre autres, que la lumire, qui a t si abondamment rpandue, a rvl d'autres maux et d'autres griefs que ceux qui nous occupent aujourd'hui. La rgle et le cordeau qui nous ont servi mesurer ce qu'il y a de malfaisant dans le monopole des aliments du pauvre, ont montr aussi combien d'autres institutions, combien de mesures, combien de coutumes s'loignent des prescriptions de la justice et violent les droits nationaux, et j'ajouterai les droits naturels du peuple. Htons donc le moment o, vainqueurs dans cette lutte, sans que notre drapeau ait t terni, sans que nos armes soient teintes de sang, sans que les soupirs de la veuve, de l'orphelin ou de l'afflig se mlent nos chants de triomphe, nous pourrons diriger sur quelque autre objet cette puissante arme qui s'est leve contre le monopole, et conduire de nouveaux succs un peuple qui aura tout la fois obtenu le juste salaire de son travail et fait l'preuve de sa force morale. Nous faisons une exprience dont le monde entier profitera. Nous enseignons aux hommes de tous les pays comment on triomphe sans intrigue, sans transaction, sans crime et sans remords, sans verser le sang humain, sans enfreindre les lois de la socit et encore moins les commandements de Dieu. J'ai la confiance que le jour approche o nous serons dlivrs des entraves qui nous gnent, et o les autres nations, encourages par les rsultats que nous aurons obtenus, entreront dans la mme voie et imiteront notre exemple. Quelle est en effet, monsieur, l'opinion qu'on a de nous en pays tranger, grce ces funestes lois-crales? Un excellent philanthrope, dont le coeur embrasse le monde, fut, aux tats-Unis, charg d'une mission de bienfaisance en faveur des malheureux ngres de ce pays, je veux parler de M. Joseph Sturge. (Bruyantes acclamations.) Il n'y avait pas trente-six heures qu'il tait dbarqu, qu'un heureux hasard le conduisit l'htel o j'tais avec ma femme et mes enfants. Mais quelles furent les paroles dont on le salua son arrive New-York? Ami, lui dit-on, retournez en Angleterre. Vous avez des lois-crales qui affament vos compatriotes. Regardez leurs ples figures et leurs formes extnues, et lorsque vous aurez aboli ces lois, lorsque vous aurez affranchi l'industrie britannique, revenez et laissez clater votre mpris pour notre systme d'esclavage. (Applaudissements.) Quel tait, il y a quelques jours, le langage d'un des grands journaux de Paris[51]? Angleterre, orgueilleuse Angleterre, efface de ton cusson le fier lion britannique et mets la place un ouvrier mourant en implorant vainement du pain. (Acclamations prolonges.) Que rpondit Mhmet-Ali un Anglais qui lui reprochait son systme de monopole, car il est le grand et universel monopoleur de l'gypte? Allez, dit le pacha, allez abolir chez vous le monopole des crales, et vous me trouverez prt ensuite vous accorder toutes les facilits commerciales que vous pouvez dsirer. Ainsi, soit le grave pacha d'Alexandrie, soit l'Amricain susceptible ou le Franais aux formes polies, chacun nous jette la face notre propre inconsquence; et on ne peut pas comprendre comment le peuple d'Angleterre, qui prtend se gouverner par un Parlement de son choix, tolre ce flau destructeur qu'on appelle _lois-crales_. (Acclamations.) Mais il est consolant de penser que nous sommes enfin aux prises avec la dernire difficult. La Chambre des communes n'tait pas notre plus grand obstacle. Je crois qu'on peut dire avec vrit de la plupart des grandes questions, qu'elles seront emportes, quelle que soit la composition de la Chambre des communes, aussitt que le peuple apprciera pleinement, gnralement et universellement la nature et la porte de ce qu'il demande. Je ne puis voir avec dcouragement la Chambre des communes, toute mauvaise qu'elle est. Considre en elle-mme et dans les lments de rforme qu'elle recle, elle est incurable, dpourvue qu'elle est de tout germe de restauration ou de rnovation. Mais je sais aussi, par l'histoire des trente dernires annes, que le peuple n'a qu' tre unanime pour russir. (Bruyants applaudissements.) Si nous avons obtenu le rappel de l'acte de coopration, d'un Parlement anglican,--l'mancipation catholique, d'une lgislature Orangiste,--la rforme lectorale d'une Chambre nomme par les bourgs-pourris,--l'abolition de la traite et de l'esclavage, d'une assemble de possesseurs d'hommes, eh bien! nous arracherons la libert commerciale un Parlement de monopoleurs. (Applaudissements.) [Note 51: _Le National._] Permettez-moi de vous dire quelques mots sur la question des sucres. Je le fais avec quelque rpugnance, car dans une occasion rcente, o ma sant m'a empch d'assister votre runion, vous avez entendu sur ce sujet un orateur dont je reconnais l'extrme supriorit; je veux parler de ce profond conomiste, qui, malgr sa modestie, quelque soin qu'il prenne de se cacher, n'en est pas moins un des plus utiles ouvriers de notre cause, M. James Wilson. (Applaudissements.) Mais j'ai plusieurs motifs pour dire ce soir quelques mots sur la question des sucres. D'abord, parce qu'il existe sur ce sujet une _honnte_ diffrence d'opinion parmi nous; je dis une _honnte_ diffrence, car je reconnais la sincrit de nos adversaires, comme je me plais croire que la ntre n'est pas conteste.--Ensuite, parce que cette branche si importante de la question commerciale sera bientt discute au Parlement, et que les oprations de la lgislature, du moins quant aux rsultats, subissent toujours l'influence de l'opinion publique du dehors. J'ai peut-tre t plus mme qu'un autre d'apprcier les scrupules de ceux de nos amis qui ont embrass l'autre ct de la question, ayant toujours t uni eux, comme je le suis encore, en ce qui concerne l'objet gnral qu'ils ont en vue, quoique, mon grand regret, je ne partage pas leur opinion sur l'objet spcial dont il s'agit maintenant. Je respecte leur manire de voir; je sais qu'ils n'en changeront pas si nous ne parvenons les vaincre par de fortes et suffisantes raisons,--je retire le mot _vaincre_,--si nous ne parvenons leur dmontrer que les sentiments d'humanit, auxquels ils croient devoir cder, trouveront une plus ample et prompte satisfaction dans le triomphe de nos desseins que dans l'accomplissement de leurs vues. Et enfin, parce que j'aime rencontrer des occasions qui mettent nos principes l'preuve. Voici une de ces occasions. Un abolitionniste me demande: tes-vous pour la libert commerciale, alors mme qu'elle donnerait accs dans ce pays aux produits du travail esclave? Je rponds formellement: Je suis pour la libert commerciale; si elle ne peut s'tablir universellement, ou si elle conduit l'esclavage, le principe est faux; mais je l'adopte parce que je le crois juste; comme je m'unis aux abolitionnistes, parce que leur principe est juste. Deux principes justes ne peuvent s'entre-croiser et se combattre; ils doivent suivre des parallles pendant toute l'ternit. Si notre principe est bon pour ce pays, il est bon pour les hommes de toutes les races, de toutes les conditions, il engendre le bien dans tous les temps et dans tous les lieux. (Applaudissements.) Plusieurs de nos amis de l'association contre l'esclavage disent qu'ils ne peuvent s'accorder avec nous sur ce sujet. Je me suis fait un devoir d'assister au meeting d'Exeter-Hall, vendredi soir. (Applaudissements.) Je n'y aurais pas paru si je n'avais consult que mes sentiments personnels, l'amiti ou la popularit. J'ai gard le silence sur cette partie de la question. J'ai cru que mes amis taient dans l'erreur, et que, contre leur intention, ils faisaient tort une noble cause en mettant des arguments dans la bouche de nos adversaires. Dans mon opinion, ils favorisaient, et en tant qu'ils agissent selon leur principe, ils favoriseront la perptration d'une fraude dplorable au sein du Parlement. J'aurais voulu voir le monopole s'y montrer dans sa nudit, dans sa laideur et dans son gosme. J'aurais voulu le voir rduit ces arguments qui se rfutent d'eux-mmes, tant ils sont empreints d'avarice et de personnalit. Je regrette qu'il soit aujourd'hui plac dans des circonstances qui lui permettent de jeter derrire lui ces arguments et de leur en prfrer d'autres, qui lui sont fournis du dehors par une association estimable, et qui sont sanctionns par le principe de l'humanit. (Applaudissements.) Les feuilles publiques vous ont appris les rsultats de cette mmorable sance. (coutez! coutez!) Si j'prouve un sentiment de satisfaction du succs qu'a obtenu dans cette assemble un amendement dans le sens de la libert commerciale, je regrette encore plus peut-tre qu'une telle dmarche ait t ncessaire et qu'elle ait rencontr l'opposition d'une aussi forte minorit. Cependant, les membres de cette minorit ont mis un vote sincre. Ds qu'ils seront convaincus, ils seront avec nous; leur intgrit et leur inflexibilit seront de notre ct, ds qu'ils comprendront, ce qui, je l'espre, ne peut tarder, que le grand principe auquel ils veulent faire des exceptions dans des cas particuliers, doit rgner universellement pour le bien de l'humanit. J'ai reu bien des lettres de mes amis qui m'accusent d'inconsquence, parce qu'ayant t jusqu'ici l'avocat de l'abolition, je me prsente aujourd'hui, disent-ils, comme un promoteur de l'esclavage. Monsieur, en mon nom, au nom de tous ceux qui partagent mes vues, je proteste contre cette imputation. Je ne suis pas plus le promoteur de l'esclavage, parce que je dfends la libert commerciale, que je ne suis un ami de l'erreur parce que je m'oppose ce que la peine de mort soit inflige quiconque met ou propage de fausses opinions. (Applaudissements.) Je crois que l'esclavage est efficacement combattu par la libert des changes, comme je crois que la vrit n'a pas besoin pour se dfendre de gibets, de chanes, de tortures et de cachots. (Bruyantes acclamations.) Eh quoi! appeler le monopole en aide l'abolition de l'esclavage! mais l'esclavage a sa racine dans le monopole. Le monopole l'a engendr; il l'a nourri, il l'a lev, il l'a maintenu et le maintient encore. _La mort du monopole, il y a cinquante ans, c'et t probablement, certainement, la mort de l'esclavage_ (coutez! coutez!) et cela sans croisires, sans protocoles, sans traits, sans l'intervention de l'agitation abolitionniste, sans la dpense de 20 millions sterl. (coutez! coutez!) Je demande qu'il me soit permis de dire que je n'ai pas chang d'opinion cet gard. Pour vous en convaincre, je vous lirai quelques lignes d'un discours que je prononai, en 1839, longtemps avant que j'eusse jamais pris la parole dans un meeting de la Ligue, parce qu'alors j'tais absorb par d'autres occupations et n'avais encore pris aucune part au mouvement actuel. Le discours auquel je fais allusion fut prononc Manchester, au sujet de l'abolition de l'esclavage, et de l'amlioration de la condition des Indiens, dans le but de faire progresser simultanment leur bien-tre et celui de la population de ce pays. Veuillez me pardonner ce qu'il y a de personnel dans cette remarque, si j'ajoute que, dans le mme espace de temps, je ne sache pas qu'aucun homme ait travaill, avec plus d'ardeur et d'nergie que je ne l'ai fait, veiller l'attention du peuple d'Angleterre sur la ncessit d'encourager le travail libre dans toutes les parties de l'univers. (coutez! coutez!) En plaidant la cause du travail libre, je disais: Quoique le dsir de mon coeur, et ma prire de tous les jours, soit que le jour arrive bientt o il n'y ait plus une fibre du coton travaill ou consomm dans ce pays, qui ne soit le produit du travail libre, cependant je ne demande ni restrictions, ni rglements, ni droits prohibitifs, ni rien qui ferme nos ports aux produits de quelque provenance et de quelque nature que ce puisse tre, que ce soit du coton pour vtir ceux qui sont nus, ou du bl pour nourrir ceux qui ont faim. Grce aux imprescriptibles lois qui gouvernent le monde social, de tels remdes ne sont pas ncessaires. Je ne demande que libert, justice, impartialit, convaincu que, si elles nous sont accordes, tout systme fond sur le monopole, ou mis en oeuvre par l'esclavage, s'croulera pour toujours. Je tenais ce langage dans un meeting mmorable de la _Socit des Amis_ Manchester, devant un auditoire compos en grande partie de membres de ce corps respectable de chrtiens. Le lendemain, dans la mme enceinte, je disais: Si nous laissons une libre carrire la concurrence du travail libre de l'Orient et du travail esclave de l'Occident, nous pouvons ouvrir tous nos ports, laisser toutes les nations du globe la chance de vendre leurs produits sur notre march, bien assurs que le gnie de la libert l'emportera sur la torpeur de la servitude. J'adhre encore ce sentiment, je crois fermement que tout autre moyen est comparativement impuissant. Je ne veux pas dire que tous les autres doivent tre exclus. Je ne prsente pas la libert commerciale comme le seul agent de l'abolition. J'admets qu'il peut se combiner avec d'autres moyens, pourvu qu'ils soient justes, tels que la chaire, la tribune et la presse. Que le Parlement fasse son devoir, non en imposant, mais en dtruisant les restrictions, en affranchissant l'industrie, en lui laissant sa rmunration lgitime. Si je suis dans l'erreur sur ce sujet, c'est avec les hommes les plus remarquables de la Socit contre l'esclavage. (coutez! coutez!) Il fut un temps, et principalement vers l'poque de son triomphe, o j'tais intimement identifi cette association estimable, qui avait avec la Ligue bien des traits de ressemblance. Je me souviens qu' cette poque elle me fournissait des ouvrages o je pus puiser des exemples et des arguments propres dvoiler l'iniquit et le faux calcul de l'esclavage. Je conserve ces ouvrages et je les trouve encore minemment instructifs. J'y cherche quel tait alors notre symbole abolitionniste. Voici une lettre d'un grand mrite adresse en 1823 M. J. B. Say, par M. Adam Hodgson, chef d'une grande maison de Liverpool, sur la dpense du travail esclave compare celle du travail libre. Cette lettre fut rpandue profusion dans tout le royaume. Que disait M. Hodgson? La nation ne consentira pas longtemps soutenir un ruineux systme de culture, au prix de ses plus chers intrts, sacrifiant pour cela ses transactions avec 100 millions de sujets de la Grande-Bretagne. Le travail esclave de l'ouest doit succomber devant le travail libre de l'est. (Approbation.) Voici encore un livre dont je dsire vous citer quelques extraits. J'espre que vous m'excuserez. Nous ne devons pas perdre de vue que les discours prononcs dans cette enceinte s'adressent aussi au dehors. Grce ces messieurs, devant moi, dont les plumes rapides fixent en caractres indlbiles des penses qui, sans cela, s'vanouiraient dans l'espace, les sentiments que nous exprimons ici arrivent aux extrmits de la terre. Qu'il me soit donc permis de parler, de cette tribune, des amis absents, des hommes que j'honore et que j'aime, et puiss-je les convaincre qu'ils ne sauraient mieux faire que de venir grossir nos rangs; que nous marchons sur une ligne droite qui ne heurte aucun principe de rectitude et qui s'associe spcialement avec la grande cause qu'ils ont pris tche de faire prvaloir.--Ce livre me fut donn, il y a bien des annes, par l'_Anti-slavery Society_. Il est crit avec soin, et a pour but de montrer que si le travail libre et le travail esclave taient laisss une loyale concurrence, le dernier, cause de sa chert, devrait succomber devant la perfection plus conomique du premier. L'auteur est M. Sturge, non point Joseph Sturge, mais son frre jamais regrett, qui, s'il m'est permis de prononcer un jugement, est mort trop tt pour la cause de l'humanit et de la bienfaisance. Quel tait le principe fondamental sur lequel il s'appuyait? Aucun systme qui contredit les lois de Dieu, et qui blesse sa crature raisonnable, ne peut tre dfinitivement avantageux. Comme _free-traders_, ces paroles couvrent entirement notre position. (coutez! coutez!) Nous soutenons que les restrictions et les taxes, qui ferment nos ports aux productions des autres rgions, qui interdisent l'change entre un homme industrieux qui produit une chose et un autre homme industrieux qui en produit une autre,--sont contraires aux lois de Dieu et funestes sa crature raisonnable, et que ce systme ne peut tre dfinitivement avantageux ni aux individus ni aux masses. Voyons ce qu'ajoute M. Sturge: Nous croyons que les faits que nous allons tablir convaincront tout observateur sincre et dgag de passion de la vrit de cet axiome: Le travail de l'homme libre est plus conomique que celui de l'esclave. En poursuivant les consquences de ce principe gnral, nous aurons frquemment l'occasion d'admirer la sagesse consomme qui a prpar par un moyen si simple un remde au plus dtestable abus qu'ait jamais invent la perversit humaine. Nous sentirons la consolation pntrer dans nos coeurs, lorsque, dtournant nos regards des crimes et des malheurs de l'homme, et de l'inefficacit de sa puissance, nous viendrons contempler l'action silencieuse mais irrsistible de ces lois qui ont t assignes, dans les conseils de la Providence, pour mettre un terme l'oppression de la race africaine. (coutez! coutez!) Monsieur le prsident, ce n'est pas la premire fois que je cite ces extraits. Ce livre est couvert de notes que j'y crivis il y a douze ans, quand il me fut remis alors que, pour la premire fois, ces nobles sentiments rveillant toutes les sympathies de mon coeur, je me levai pour proclamer ces glorieux principes et cette doctrine fatale au maintien de la servitude. Je pourrais multiplier les citations. Je me bornerai une dernire. Veuillez remarquer le fait qu'tablit M. Sturge comme preuve de la vrit de son axiome: Il y a quarante ans, il ne s'exportait pas d'indigo des Indes orientales. Tout ce qui s'en consommait en Europe tait le produit du travail esclave. Quelques personnes employrent leur capital et leur intelligence diriger l'industrie des habitants du Bengale vers cette culture, leur enseigner prparer l'indigo pour les marchs de l'Europe, et quoique de graves obstacles leur aient t opposs dans le commencement, cependant, les droits ayant t nivels, leurs efforts furent couronns d'un plein succs. Telle a t la puissance du capital et de l'habilet britannique, que, quoique les premires importations eussent supporter un fret quintuple du taux actuel, l'indigo de l'Inde a graduellement remplac sur le march l'indigo produit par les esclaves, jusqu' ce qu'enfin, grce la libert du commerce, il ne se vend plus en Europe une once d'indigo qui soit le fruit de la servitude. (Acclamations.) Vous savez trs-bien, monsieur, ce que M. Sturge appelle _libert du commerce_; le principe mme n'en tait pas reconnu cette poque, etc. L'orateur cite encore un passage dans lequel M. Sturge tablit que ce qui est arriv pour l'indigo arriverait pour le sucre. Il se termine ainsi: Ces faits sont de la plus haute importance, non-seulement parce qu'ils confirment le principe gnral que nous proclamons, mais encore parce qu'ils nous conduisent au but de nos recherches, et nous signalent le moyen spcifique d'abolir l'esclavage et la traite. Laissez sa libre action ce principe, et il tendra sa bnigne influence sur toute crature humaine actuellement retenue en servitude. (coutez! coutez!) Et qui donc a abandonn ce principe? Trs-certainement ce n'est pas nous.--J'arrive maintenant la Convention de 1840, laquelle, dans une occasion rcente, faisait allusion ce grand homme qui dirige la Ligue, notre matre tous, qui s'est cr lui-mme ou qui a t cr cette fin, je veux parler de M. Cobden. (Des applaudissements enthousiastes clatent dans toute la salle.) L'orateur cite ici des dlibrations, des rapports, des enqutes mans de la Convention, et qui dmontrent que cette association s'tait rattache au principe expos plus haut par M. Sturge. Il continue ainsi: Je le demande encore: Qui rend maintenant hommage ce principe? N'est-ce pas ceux qui disent: Nous ne reculons pas devant les rsultats; nous n'avons pas pos un principe comme tant la loi de la nature et de Dieu; nous n'avons pas prouv par les annales de l'humanit que le malheur et la ruine ont toujours suivi sa violation, pour venir, maintenant que le temps de l'application est arriv, dans les circonstances les plus favorables, reculer et dire: Nous n'en parlions que comme d'une abstraction; nous n'osons pas le mettre en oeuvre; nous contemplons avec horreur le moment o il va lutter loyalement contre le principe oppos!--Que l'on ne dise pas que nous voulons favoriser l'esclavage et la traite; car bien loin de l, quand nous plaidons la cause de la libert illimite du commerce, nous sommes influencs par cette ferme croyance qu'elle est le moyen le plus doux, le plus pacifique de raliser l'abolition de la traite et de l'esclavage. Nous marchons dans vos sentiers; nous adoptons vos doctrines; nous applaudissons l'habilet avec laquelle vous avez rvl la beaut de cette loi divine qui a ordonn que, dans tous les cas o une franche rivalit est admise, les systmes fonds sur l'oppression doivent tre dtruits par ceux qui ont pour base l'honntet et la justice. Nous vous imitons en tout, except dans votre pusillanimit et dans ce que nous ne pouvons nous empcher de regarder comme votre inconsquence. Ne nous blmez pas de ce que notre foi est plus forte que la vtre. Nous honorons vos sentiments d'humanit. Votre erreur consiste, selon nous, en ce que vous vous laissez entraner par ces sentiments quelque chose qui ressemble la ngation de vos propres doctrines. Tout ce que nous vous demandons, c'est de rester attachs vos principes; de les appliquer courageusement; et si vous ne l'osez, permettez-nous du moins de ne pas suivre les conseils d'hommes qui manquent de courage, quand le moment est venu de prouver qu'ils ont foi dans l'infaillibilit des principes qu'ils ont proclams eux-mmes.--Aujourd'hui nos amis fondent leur opposition leur grand principe, sur ce qu'il ne saurait tre appliqu d'une manire absolue sans entraner des consquences dsastreuses. Mais je leur rappellerai que ce n'est point ainsi qu'ils raisonnaient autrefois. Ils en demandaient l'application immdiate sans gard aux consquences fatales que prdisaient leurs adversaires. Ils croyaient sincrement ces craintes chimriques, et fussent-elles fondes, ce n'tait pas une raison, disaient-ils, pour ajourner un grand acte de justice. On nous disait: Vous faites tort ceux qui vous voulez faire du bien, aux ngres. On nous opposait sans cesse le danger pour les noirs de leur affranchissement immdiat. Un membre du Parlement m'affirmait un jour, devant des milliers de nos concitoyens runis pour nous entendre discuter cette question, que si nous mancipions les ngres, ils rtrograderaient dans leur condition; qu'au lieu de se tenir debout comme des hommes, ils prendraient bientt l'humble attitude des quadrupdes. (Rires.) Il faisait un tableau effrayant de la misre qui les attendait, et y opposait la potique description de leur bonheur, de leur innocence et mme de leur luxe actuels. (Rires.) Si vous doutez de ce que je dis, informez-vous auprs du membre du Parlement qui parla le dernier, hier soir, la Chambre. (Rires.) Oui, on nous disait gravement que l'mancipation empirerait le sort des noirs, et paralyserait les philanthropiques projets des planteurs. Les Antilles, d'ailleurs, allaient tre inondes de sang, les habitations incendies, et nos navires devaient pourrir dans nos ports. Vous pouvez, monsieur le prsident, attester la vrit de mes paroles. On calculait le nombre de vaisseaux devenus inutiles et les millions anantis. Au milieu de tous ces pronostics funbres, quelle tait notre devise? _Fiat justitia, ruat coelum._ Quelle tait notre constante maxime? Le devoir est nous; les vnements sont Dieu. Non, le triomphe d'un grand principe ne peut avoir une issue funeste. Lancez-le au milieu du peuple, et il en est comme lorsqu'une montagne est prcipite dans l'Ocan: l'onde s'agite, tourbillonne, cume, mais bientt elle s'apaise et son niveau poli reflte la splendeur du soleil. (Applaudissements prolongs.) Avons-nous, ou n'avons-nous pas un principe dans ce grand mouvement? Si nous l'avons, poussons-le jusqu'au bout. Il a t loquemment dmontr dans une prcdente sance, par l'orateur qui doit me succder cette tribune, que ce que nous dfendons, c'est la cause de la moralit; par des centaines de ministres accourus de toutes les parties du royaume, que c'est la cause de la religion; que c'est le droit de l'homme, le devoir de la lgislature, que l'honneur et la prosprit de ce pays, que les intrts des rgions lointaines sont attachs au triomphe de ce principe; eh bien, poussons-le jusqu'au bout. (Applaudissements.) Mais, disent quelques-uns de nos amis, nous exceptons Cuba et le Brsil. Je ne rpterai pas, avec M. Wilson, qu'il est indiffrent pour les ngres que vous consommiez du sucre-esclave ou du sucre-libre, car si c'est de ce dernier, il ne peut arriver sur notre march qu'en faisant quelque part un vide qui sera combl par du sucre-esclave; mais je demanderai nos adversaires quel droit ils ont de rclamer l'intervention de la lgislature dans une matire aussi exclusivement religieuse que celle-ci, o il s'agit d'incriminer ou d'innocenter telle ou telle consommation? Ils n'en ont aucun. Je veux qu'on runisse des hommes appartenant toutes les sectes religieuses, les hommes de la plus haute intelligence; je veux qu'ils aient le respect le plus profond pour la volont du Crateur et toute la dlicatesse imaginable en matire de moralit et de scrupules; et j'ose affirmer qu'ils ne s'accorderont pas sur la question de savoir s'il est criminel de se servir d'une chose, parce que sa production, dans des contres lointaines, a donn lieu quelques abus, et je crois que la grande majorit d'entre eux dcidera qu'une telle question est entre la conscience individuelle et Dieu. Je suis certain du moins qu'elle n'est point du domaine de la Chambre des communes. (coutez! coutez!) Un mot encore, et je finis. Je voudrais conseiller nos amis de bien rflchir avant de fournir de tels arguments au cabinet actuel ou tout autre. Si sir Robert Peel n'avait pas t mis mme de drouler sur le bureau de la Chambre le mmoire abolitionniste qui porte la vnrable signature de M. Thomas Clarkson, il et t priv du plus fort argument dont il s'est servi pour rsister au principe que nous soutenons, la libert d'changes avec le Brsil comme avec l'univers. Mais il a impos silence ses adhrents. Il a dit aux planteurs des Antilles: Tenez-vous tranquilles. J'ai par devers moi quelque chose qui vaut mieux que tout ce que vous pourriez dire comme propritaires dans les Indes occidentales. Et s'adressant la Chambre des communes, il a dit: Les abolitionnistes sont contre vous. Ils nous adjurent au nom de l'humanit d'exclure les produits du Brsil. Si nous le faisons, ce n'est pas parce que nous possdons de grandes plantations dans l'Inde et Demerara; parce que les Chandos et les Buckingham ont de vastes proprits la Jamaque. Non, nous ne cdons pas de telles considrations. Ce n'est pas non plus parce que nous sommes obligs de mnager les colons, d'autant plus que si nous les blessions, ils renverseraient ds demain la loi-crale. Nous ne sommes dtermins par aucune de ces raisons; nous sommes parfaitement dsintresss, et nous ferions bon accueil au sucre du Brsil, s'il n'tait teint du sang des esclaves. Il est vrai que nous fmes toujours les adversaires de l'mancipation, et que lorsqu'il ne nous a plus t possible de reculer, nous avons impos la nation une charge de vingt millions sterling que nous avons distribus non aux esclaves, mais leurs oppresseurs. (Bruyantes acclamations.) Le sens du juste est si dlicat chez nous que nous avons indemnis le tyran et non la victime. (Nouvelles acclamations.) Nous avons pay les planteurs pour qu'ils s'abstinssent du crime; nous avons sauv leur rputation et peut-tre leur me. Nous avons fait tout cela, c'est vrai, mais nous sommes bien changs aujourd'hui. N'ai-je pas assist aux meetings d'Exeter-Hall? N'y ai-je point pror? N'y ai-je point entendu l'orgue saluer la prsence et la parole de Daniel O'Connell? Nous sommes bien changs. Nous sommes maintenant les disciples, les reprsentants des Grenville, des Sharpe, des Wilberforce, qui se reposent de leurs travaux. Nous nous couvrons de leur manteau, et nous vous adjurons, au nom de deux millions et demi d'esclaves, de ne pas manger de sucre du Brsil. (Applaudissements prolongs.) Aprs ce discours, il regardera sans doute les monopoleurs par-dessus les paules, et dira: Vous ne vous souciez gure du caf, n'est-ce pas?--Non, disent-ils.--Trs-bien, reprend sir Robert, nous rduirons le droit du caf de 25 p. 0/0, et nous prohiberons le sucre.--Et c'est ainsi que toute cette belle philanthropie passe de la cafetire dans le sucrier. (Rires.) Aprs quelques autres considrations, M. Thompson, revenant cette ide, que l'abstention de la consommation du sucre-esclave est une affaire de conscience, termine ainsi: Ma force est dans mes arguments, et je n'en appelle qu' la raison. Si je puis veiller votre conscience et convaincre votre jugement, vous m'appartenez. Si je ne le puis, que Dieu vous juge, quant moi, je ne vous jugerai pas. Je m'efforcerai de vous persuader de bien faire, et vous plaindrai si vous faites mal. Je poursuivrai le bien moi-mme, et n'emploierai d'autres efforts pour conqurir mes frres que la raison, la tolrance et l'amour. ( la fin de ce discours, l'assemble se lve en masse, les chapeaux et les mouchoirs s'agitent, et les applaudissements retentissent pendant plusieurs minutes.) * * * * * La sance du 29 mai fut prside par le comte Ducie, qui a trait longuement la question de la libert commerciale au point de vue de l'agriculture pratique. Le meeting a entendu MM. Cobden, Perronet Thompson, Holland, propritaire dans le Worcestershire, et M. Bright, m. P. Sance du 5 juin 1844. Le fauteuil est occup par M. George Wilson. Le premier orateur entendu est M. EDWARD BOUVERIE, membre du Parlement pour Kilmarnock. L'honorable membre examine l'esprit de la lgislature actuelle manifest par ses actes. La majorit ayant toujours maintenu les lois-crales, sous le prtexte de faire fleurir l'agriculture, et avec elle toutes les classes qui se livrent aux travaux des champs, M. Cobden a demand qu'il ft fait une enqute dans les comts agricoles, afin de savoir si la loi avait atteint son but, et si, sous l'empire de cette loi, les fermiers et les ouvriers des campagnes jouissaient de quelque aisance et de quelque scurit. Il semble que les amis du monopole, qui s'intitulent exclusivement aussi les amis des fermiers, auraient d saisir avidement cette occasion de montrer qu'en appuyant la protection, ils suivaient une saine politique. Mais, continue M. Bouverie, ils ont dit: Nous ne voulons pas d'enqute. Et pourquoi? Parce qu'ils savent bien qu'elle dmontrerait l'absurdit et la futilit de leurs doctrines; que la protection n'est que dception; que ce n'est autre chose que le public mis au pillage. Ils prfrent les tnbres la lumire. Ils craignent la lumire, parce que leurs actions ne sont pas pures. Est venu ensuite le bill sur les travaux des manufactures, connu sous le nom de bill des dix heures. Et qu'avons-nous vu? Une majorit talant sa fastueuse sympathie pour les classes ouvrires, dclarant que le peuple de ce pays est soumis un trop rude travail, et que l'intensit de ce travail, pour les femmes et les enfants, est incompatible avec la sant de leur corps et mme de leur me. Mais quoi! c'est cette mme majorit qui, en maintenant la loi-crale, force le peuple demander sa subsistance un travail excessif. La loi-crale dit au peuple: Tu n'auras pas ta disposition les mmes moyens d'existence que si le commerce des bls tait libre. Tu n'auras pas les mmes moyens de travail que si de grandes importations provoquaient des exportations correspondantes et augmentaient ainsi l'emploi des bras. C'est donc cette loi qui broie le peuple et le force chercher une maigre pitance dans des sueurs excessives, dans un travail incessant, incompatible avec le maintien de sa sant, de ses forces et de son bien-tre. Mais nous avons vu autre chose. Nous avons vu tomber cette philanthropie affecte; et ds l'instant que le ministre eut dclar qu'il s'opposait cette proposition et en faisait une question de cabinet, nous avons vu la majorit dfaire ce qu'elle avait fait, moins soucieuse de sa prtendue sympathie pour le peuple que de maintenir le pouvoir aux mains des ministres de son choix. Ce n'est pas qu'il n'ait t fait quelques timides pas dans la voie de la libert commerciale. On a diminu les droits sur les raisins de Corinthe (_currants_). (Rires.) J'en flicite sincrement les amateurs de _puddings_. (clats de rire.) Mais il faut autre chose que du raisin pour faire du _pudding_. Il y entre aussi de la farine; et en abrogeant la taxe sur le bl, on et mieux servi les intrts de ceux qui mangent du _pudding_, et de l'immense multitude de nos frres qui n'en ont jamais vu, mme en rve. C'est au peuple de leur dire: Vous deviez faire ces choses, sans ngliger le reste. L'orateur aborde la question des sucres et la distinction propose entre le produit du travail libre et celui du travail esclave.--Si nous adoptons cette distinction en principe, dit-il, o nous arrterons-nous? Si nous devons nous enqurir de la tradition sociale, morale et politique de tous les peuples avec lesquels il nous sera permis d'entretenir des relations, o poserons-nous la limite? Une grande partie du bl qui arrive dans ce pays, mme sous la loi actuelle (et il en viendrait davantage si elle ne s'y opposait), provient d'un pays o l'esclavage est dans toute sa force, je veux parler de la Russie. (Grognements.) Vraiment, je suis surpris que les socits en faveur de la protection, qui battent les buissons pour chasser aux arguments, et ne sont pas difficiles, ne se soient pas encore empares de celui-ci: Maintenons la loi-crale pour exclure le bl russe. M. MILNER GIBSON, m. P. pour Manchester. (Nous sommes forc par le dfaut d'espace nous renfermer dans l'analyse et quelques extraits du remarquable discours de l'honorable reprsentant de Manchester.) Monsieur le prsident, c'est avec bonheur que je vous ai entendu dclarer, l'ouverture de la sance, que vous tiez rsolu ne jamais ralentir vos efforts jusqu'au triomphe de la libert commerciale. Je me rjouis de vous entendre exprimer que vous sentez profondment la justice de cette cause, car je sais que cette association et ces meetings ne surgissent pas d'une impulsion nouvelle et soudaine, mais qu'ils sont fonds sur la large et ternelle base de la justice immuable. (Acclamations.) La libert commerciale n'est pas une question de sous, de shillings et de guines. C'est une question qui implique les droits de l'homme, le droit, pour chacun, d'acheter et de vendre, le droit d'obtenir une juste rmunration du travail; et je dis qu'il n'est aucun des droits, pour la protection desquels les gouvernements sont tablis, qui soit plus prcieux que celui de vivre d'un travail libre de toute entrave et de toute restriction. (Acclamations.) L'honorable orateur traite longuement la question ce point de vue. Je me rappelle que le duc de Richmond disait dans une occasion: Si l'on abroge les lois-crales, je quitte le pays. (clats de rire.) On lui rpondit: Au moins vous n'emporterez pas vos terres. (Nouveaux rires.) Mais considrons la position o se place un homme qui fait une telle dclaration. Qu'est-ce que la loi-crale? Quelle est sa nature? Cela se rduit ceci: Des gens qui tiennent boutique d'objets de consommation ne veulent pas que d'autres vendent des objets similaires. Le noble duc est grandement engag dans ce genre d'affaires, et il voudrait bien tre une sorte de marchand brevet. (Rires.) Mais je dis que tout Anglais a le mme droit que lui d'approvisionner le march de bl, pourvu qu'il l'ait acquis honntement. Comme Anglais, j'ai le droit de vendre du bl que je me suis procur par l'change, justement comme le duc de Richmond a le droit de vendre du bl qu'il s'est procur par la culture. Mais, me dit-on, vous ne devez pas le faire, parce que cela empcherait le noble duc de tirer un parti aussi avantageux de sa proprit. Et quel droit ce grand seigneur a-t-il sur moi? Je ne sache pas lui devoir quelque chose, qu'il existe des comptes entre lui et moi, et qu'il doive avoir un contrle sur mon industrie.-- ce point de vue, oh! combien est monstrueuse l'intervention de la loi-crale sur la libert civile des sujets de S. M. la reine! (Acclamations.) Quel est le but du gouvernement? quel est le but de la socit? L'objet unique du gouvernement est d'empcher les citoyens de se faire dloyalement du tort les uns aux autres, d'empcher une classe d'envahir les droits d'une autre classe. Or, je dis que le droit de suivre une branche d'affaires, le commerce, est ma porte, que c'est une proprit que le gouvernement doit me garantir. Mais qu'a fait le gouvernement? Il a aid une classe de la communaut me dpouiller de ce droit, de cette proprit, m'interdire l'change du produit de mon travail; il s'est dparti de sa vraie et seule lgitime mission. (Acclamations.) J'espre, monsieur, que l'on me pardonnera d'insister autant sur ce sujet (Continuez, continuez!); mais je considre ce point de vue comme le plus important dans la question. Je crois qu'on n'a pas assez considr le systme protecteur au point de vue de la libert civile. Je soutiens que, comme vous avez aboli l'esclavage dans vos colonies, comme vous avez aboli, dans toute l'tendue des possessions britanniques, la facult pour l'homme de faire de son frre sa proprit, vous devez, pour tre consquent ce principe, abolir aussi le monopole. (Acclamations.) Qu'est-ce que l'esclavage? La prtention, de la part d'une classe d'hommes, au contrle du travail d'une autre classe et l'usurpation des produits de ce travail;--mais n'est-ce pas l le monopole? (Applaudissements prolongs.) En dtruisant l'un, vous vous tes engag dtruire l'autre. La servitude reconnat, dans un homme, un droit personnel s'emparer de l'esprit, du corps et des muscles de son semblable. Le monopole reconnat aussi le droit inhrent l'aristocratie de s'emparer de la rmunration industrielle qui appartient et doit tre laisse aux classes laborieuses. (Applaudissements longtemps prolongs.) Entre l'esclavage et le monopole, je ne vois de diffrence que le degr. En principe, c'est une seule et mme chose. Car pourquoi le planteur avait-il des esclaves? Ce n'est pas pour en faire parade ou pour les garder comme des canaris en cage, mais pour consommer le fruit de leur travail. Or, c'est prcisment l le principe qui dirige les dfenseurs de la loi-crale. Ils veulent s'attribuer, sur le produit des classes manufacturires et commerciales, une plus grande part que celle laquelle ils ont un juste droit... La question, dans ses rapports avec la libert civile, me parat donc aussi simple qu'importante. Cependant j'ai entendu de profonds thologiens, verss dans la philosophie ancienne, dans les mathmatiques, capables d'crire et de composer en hbreu et en sanscrit, dclarer que cette loi-crale tait si complique, si difficile, si inextricable, qu'ils n'osaient s'en occuper. Je crains bien que ces excellents thologiens de l'glise d'Angleterre n'aperoivent ces difficults que parce qu'ils oublient cette maxime, que pourtant ils citent souvent: Mon royaume n'est pas de ce monde. Je crains que l'acte de commutation des dmes ecclsiastiques n'ait introduit dans leur esprit des ides prconues, et que ce qu'ils redoutent surtout, c'est que l'abrogation des lois-crales, en diminuant le prix du pain, ne diminue aussi la valeur de leur dme. Si ce n'tait cette apprhension, j'ose croire que le clerg anglican serait pour nous, car le principe de la libert est en parfaite harmonie avec la morale chrtienne, et les meilleurs arguments qu'on puisse invoquer en sa faveur se trouvent encore dans la Bible. (Applaudissements.) ..... La libert commerciale tend raliser par elle-mme tout ce qui fait l'objet des voeux du philanthrope. Elle offre les moyens de rpandre la civilisation et la libert religieuse, non-seulement dans les possessions britanniques, mais dans toutes les parties du globe. Si nous voulons voir le Brsil et Cuba affranchir leurs esclaves, il ne faut pas isoler ces contres des nations plus civilises o l'esclavage est en horreur. Quelle tait notre conduite, alors que nous tions nous-mmes possesseurs d'esclaves, alors que nous tous, hlas! et jusqu'aux vques de la Chambre des lords, soutenions la traite des ngres? Comment agissions-nous? Le gouvernement de ce pays connaissait bien l'influence des communications commerciales sur la propagation des ides, et il ne manqua pas d'interdire toutes relations entre nos colonies occidentales et Saint-Domingue de peur de leur inoculer le venin de la libert. Les transactions commerciales sont, croyez-le bien, les moyens auxquels la Providence a confi la civilisation du genre humain, ou du moins la diffusion des vrits civilisatrices. En ce moment, l'empereur de Russie est Londres. (Grognements et sifflets.) Quand j'ai nomm ce souverain, je n'ai pas voulu provoquer des marques de dsapprobation. Je pense que nous ne devons voir en cette circonstance que la simple visite d'un homme priv, sans reporter notre pense sur l'tat de la Russie. Quoi qu'il en soit, ce monarque est parmi nous, ainsi que le roi de Saxe, et l'on attend le roi des Franais. On nous assure que les visites rciproques de ces augustes personnages tendent affermir la paix du monde. Je me rjouis d'tre tmoin de ces communications amicales; mais pour tablir la paix sur des bases solides, il faut autre chose, il faut faire triompher les principes de la Ligue, il faut attacher les nations les unes aux autres par les liens d'un commun intrt, et touffer l'esprit d'antagonisme dans son germe, la jalousie nationale. (Acclamations.) Les empereurs et les ambassadeurs y peuvent quelque chose sans doute, mais leur influence est bien inefficace auprs de cet intrt commun qui natra parmi les peuples de la libert de leurs transactions. Que les hommes soient tous entre eux des clients rciproques, qu'ils dpendent les uns des autres pour leur bien-tre, pour la rmunration de leur travail; et vous verrez s'lever une opinion publique parmi les nations qui ne permettra pas aux souverains et leurs ambassadeurs de les entraner dans la guerre, comme cela est trop souvent arriv autrefois..... Nous citerons un dernier extrait de ce discours pour montrer que la question est plus prs de sa solution qu'on ne s'en doute en France. Le ministre demande tre forc; il vous invite le forcer. Plus vous le presserez, plus il vous accordera. Je suis persuad qu' aucune poque de notre histoire, on n'a vu les ministres de la couronne en appeler aussi directement l'agitation et insinuer l'opposition qu'ils ne demandent qu' avoir la main force. Vous les voyez frquemment emporter les questions, non par le secours de leurs amis qui ne sont que des dupes, mais par l'influence de leurs adversaires. Voyez, disent-ils, le bruit que font tous ces messieurs engags dans la Ligue; nous ne pouvons plus maintenir ces lois de protection. Vous devez y renoncer. Le pays est en danger; si vous n'abandonnez pas la protection, vous serez rduits abandonner bien davantage. Soyez donc prudents propos, car la pression est devenue trop forte pour pouvoir y rsister. Vous ne pouvez chercher les lments d'une administration dans la Socit centrale pour la protection de l'agriculture, ni dans l'association des Antilles. Elles ne prsentent pas des hommes assez forts. Pour avoir un cabinet conservateur, il vous faut avoir recours nous, et (ajoute sir Robert Peel), je vous le dclare, gentlemen, la pression du parti _free-trader_ est devenue irrsistible, et je ne veux pas que de vaines considrations, une exagration de persistance, viennent me faire obstacle quand j'ai un grand devoir remplir. Ainsi, acceptez la libert commerciale, ou renoncez mon concours. (Rires prolongs.) C'est l un bon et prudent avis. Nous suivons, je le crois, une marche convenable et patriotique tous gards, soit au point de vue des considrations morales, soit sous le rapport de l'accumulation des richesses. Je dis que nous suivons une marche convenable, quand nous nous efforons de former, autant qu'il est en nous, une opinion publique qui est l'instrument dont le ministre se servira pour abroger ces lois funestes. Quand il dit l'aristocratie qu'elle doit renoncer la protection, ou bien d'autres privilges plus importants, il lui donne un sage conseil, car je me rappelle, et beaucoup d'entre vous se rappellent aussi, sans doute, l'loquente expression du rvrend Robert Stall, qui disait: Il y a une tache de putridit la racine de l'arbre social qui gagnera les branches extrmes et les fltrira, quelque leves qu'elles puissent tre. (M. Gibson reprend sa place au bruit d'applaudissements enthousiastes.) M. ROBERT MOORE lui succde. * * * * * Les deux grandes questions sur lesquelles se portent les efforts opposs des _free-traders_ et des prohibitionnistes, savoir: la loi-crale et la loi des sucres, approchent enfin, sinon de leur dnoment dfinitif, du moins de la solution provisoire qu'elles doivent recevoir cette anne par un vote du Parlement. Nous terminerons donc, du moins pour cette campagne, l'oeuvre que nous avons entreprise, par l'analyse succincte des dbats et des pripties parlementaires auxquels auront donn lieu ces votes mmorables. Commenons par la loi des sucres. Il semble que cette question n'a qu'un mdiocre intrt pour le public franais; cependant elle a fait ressortir d'une manire si remarquable les aberrations de l'esprit de parti, et le soin minutieux qu'ont pris les membres de la Ligue de se dfaire de cette rouille, qui semblait inhrente aux gouvernements constitutionnels, que l'on ne lira pas sans intrt, nous le croyons, les phases de cette grande lutte, qui, on se le rappelle, compromit un instant l'existence du ministre. tablissons d'abord l'tat de la question. La lgislation ancienne, et encore en vigueur au moment du vote, frappait le sucre colonial d'un droit de 24 sh., et le sucre tranger d'une taxe de 63 sh.--La diffrence, ou 39 sh., tait donc la part faite la _protection_. Sous le ministre de lord John Russell, le gouvernement proposa de modifier ainsi ces taxes: Sucre colonial, 24 sh.--Sucre tranger, 36 sh. Ainsi, la protection tait rduite 12 sh. au lieu de 39, et l'abandon de ce systme colonial, auquel on croit l'Angleterre si attache, consomm dans cette mesure. C'est l'occasion de cette proposition que, par l'influence combine des monopoleurs, le cabinet whig fut renvers. Les torys arrivs au pouvoir avec la mission expresse de maintenir la protection, forcs eux-mmes de cder aux exigences de l'opinion publique claire par les travaux de la Ligue, proposrent, en 1844, par l'organe de M. Peel, la modification suivante: Sucre colonial, 24 sh.--Sucre tranger, 34 sh. La protection est ainsi rduite 10 sh. Il semble d'abord que cette mesure, prsente par les torys, soit plus librale que celle qui les mit mme de renverser les whigs. Mais il faut prendre garde que la rduction de 63 34 sh. n'est accorde par sir R. Peel qu'au sucre tranger produit par le _travail libre_ (_free-grown sugar_). Ainsi, le monopole se trouve affranchi de la concurrence de Cuba et du Brsil, qui tait pour lui la plus redoutable. Les monopoleurs, qui, leur grand regret, ne peuvent marcher qu'avec l'opinion publique, se sont empars ici, avec une habilet incontestable, du sentiment d'horreur que l'esclavage inspire toutes les classes du peuple anglais. Ce sentiment foment, exalt pendant les quarante annes de l'_agitation abolitionniste_, a servi, dans son aveuglement, la perptration d'une fraude grossire dans le Parlement. On a vu dans le compte rendu des meetings de la Ligue, l'opinion de cette association relativement cette distinction entre le sucre-libre et le sucre-esclave. Il est bon de dire ici, qu'en prsentant cette loi, sir Robert Peel a dclar que, si l'tat du revenu public le permettait, il se proposait de pousser beaucoup plus loin la rforme en 1845, mais qu'il tenait faire prvaloir en principe, et ds cette anne, la distinction entre les deux sucres, afin de la faire reparatre lorsqu'il s'agirait d'un nouvel abaissement des droits. Il est permis de croire que son _arrire-pense_ tait de se mnager un moyen de conclure un trait de commerce avec le Brsil, et nous savons en effet que des commissaires anglais sont en ce moment chargs de cette mission. Ainsi, la mesure soumise au Parlement tait celle-ci: Sucre colonial, 24 sh.--Sucre-libre tranger, 34 sh.--Sucre-esclave tranger, 63 sh. Le premier amendement fut propos par lord John Russell. Il tendait faire disparatre la distinction entre le sucre-libre et le sucre-esclave; en d'autres termes, il proposait 24 sh. pour le sucre colonial, et 34 pour le sucre tranger, de toutes provenances. Cet amendement fut repouss par 197 voix contre 128. Un second amendement fut prsent par M. Ewart, membre de la Ligue. En harmonie avec les doctrines de cette puissante association, il n'allait rien moins qu' la suppression de tous droits diffrentiels, non point entre le sucre-libre et le sucre-esclave, mais entre le sucre colonial et le sucre tranger. En un mot, M. Ewart proposait le droit de 24 sh. pour tous les sucres, sans distinction d'aucune espce. Les Ligueurs ne pouvaient esprer de faire triompher leurs vues, mais ils voulaient une discussion de principes; et en effet, dans cette sance mmorable, les principes de la libert absolue, les vices du systme colonial furent exposs avec une grande force par MM. Ewart, Bright, Cobden, Roebuck et Warburton. Cependant l'amendement fut repouss par 259 voix contre 36. Enfin est venu le captieux amendement de M. Philips Miles, dput de Bristol, qui a un moment branl le cabinet tory. Voici cet amendement: Sucre colonial, 20 sh.--Sucre-libre tranger, d'une certaine qualit, 30 sh. (_brown, muscovado or clayed_).--Sucre-libre tranger, d'une autre qualit, 34 sh. (_white clayed or equivalent_). Cet amendement tait parfaitement calcul pour jeter le trouble dans toutes les dispositions de la Chambre des communes. Il laissait la protection une marge de 10 sh. dans un cas, et de 14 dans l'autre. Il pouvait plaire aux _free-traders_, car il paraissait abaisser le niveau gnral des droits de tous les sucres, mme coloniaux. Il devait convenir aux monopoleurs qui le mettaient en avant, sachant bien que dans la pratique il leur donnerait une prime de 14 sh., presque tout le sucre qui s'importe en Angleterre tant de cette qualit spciale soumise au droit de 34 sh. Aussi cet amendement passa-t-il la premire preuve. Mais la confusion fut bien plus grande encore lorsque le ministre vint dclarer qu'il se retirerait si la Chambre persistait dans sa rsolution. On comprend facilement que l'_esprit de parti_ vint s'attacher beaucoup plus la question de cabinet qu' la question des sucres. Par le fait, l'une et l'autre taient la disposition de la Ligue. Disposant de plus de cent voix, elle pouvait son gr faire pencher la balance en faveur des whigs ou des torys. Chacun avait les yeux fixs sur les Ligueurs. Quelle fut pourtant leur conduite? Quoique naturellement plus ports pour Russell que pour Peel, ils se mirent tudier la question, abstraction faite de tout esprit de parti, de toute combinaison parlementaire et ministrielle, et au seul point de vue de la _libert commerciale_. Ils crurent que la proposition du gouvernement tait plus _librale_ que celle de M. Miles. Ils repoussrent l'amendement, et le ministre Peel fut maintenu. On a beaucoup reproch aux ligueurs cette conduite. On a dit qu'ils avaient sacrifi une simple question d'argent une grande rvolution ministrielle, qui aurait plus tard profit au principe de la libert commerciale. Le remarquable discours prononc par M. Cobden au meeting de la Ligue du 19 juin, fera connatre les motifs de l'Association, et initiera le lecteur cet esprit nouveau qui surgit en Angleterre, et qui touffera jusqu'aux derniers restes du flau destructeur qu'on nomme: Esprit de parti. Sance du 19 juin 1844. M. Cobden est reu avec enthousiasme par une assemble des plus nombreuses et des plus distingues qui ait jamais assist aux meetings de Covent-Garden. Quand le silence est rtabli, il s'exprime en ces termes: Monsieur le prsident, ladies et gentlemen, je viens d'apprendre que le docteur Bowring, que vous espriez entendre ce soir, avait t invitablement forc de s'absenter. Je me prsente donc pour remplir la place qu'il a malheureusement laisse vide. Des sujets nouveaux sur notre grande cause me feraient dfaut peut-tre, si, devenue prdominante dans tout le pays, elle ne prsentait chaque semaine quelque phase nouvelle pour servir de texte nos entretiens. Gentlemen, la semaine dernire, nous avons eu deux discussions la Chambre des communes, et si l'esprit de parti n'avait pas mis de ct la pauvre conomie politique, cette assemble serait devenue une grande cole bien propre instruire le public sur une matire qui, je crois, n'est pas suffisamment comprise. Je veux parler de ce qu'on nomme _Droits diffrentiels_. (coutez! coutez!) Malheureusement aux deux cts de la Chambre, plusieurs personnages, au lieu de ne voir dans le dbat que 4 sh. de plus ou de moins accorder la protection du sucre, se sont persuads qu'il s'agissait de places, de pouvoir, d'influence conqurir pour eux-mmes. (coutez! coutez!) La vraie question a t ainsi absorbe dans des rcriminations, des invectives, des reproches rtrospectifs, l'occasion d'actes qui remontent 1835. En un mot, ceux qui sont en dehors comme ceux qui sont au dedans du pouvoir, paraissaient sous l'influence d'une seule cause d'anxit, savoir, si les uns chasseraient les autres et se mettraient leur place. (Applaudissements.) Ladies et gentlemen, cette enceinte est aussi une cole d'conomie politique, et si vous le permettez, je vous donnerai une leon sur le sujet qui tait le vrai texte du dbat la Chambre des communes, et qui a t touff, au grand dtriment de l'intrt public, par d'autres matires, selon moi, beaucoup moins importantes. Je voudrais que le pays comprt bien la signification de ces expressions: _Droits diffrentiels_; et je crois pouvoir en donner une explication si simple, qu'aprs l'avoir entendue, un enfant sera en mesure de faire son tour la leon son vieux grand-pre auprs du foyer.--Vous savez que le march de Covent-Garden, o se vendent les lgumes pour la consommation de la mtropole, appartient au duc de Bedfort.--Je supposerai qu'un certain nombre de jardiniers, propritaires d'une tendue limite de terrain dans le voisinage, par exemple, la paroisse de Hammersmith, dcident le duc de Bedfort tablir un droit de 10 sh. par charge sur tous les choux qui viendront des environs, comme Battersea et autres paroisses, en exceptant celle de Hammersmith. Quelle serait la consquence? Comme la paroisse laquelle serait confr le privilge ne produit pas assez de choux pour la consommation de la mtropole, les jardiniers de Hammersmith s'abstiendraient de vendre jusqu' ce qu'ils pussent obtenir le mme prix que ceux de Battersea, lesquels, ayant payer 10 sh. au duc de Bedfort, ajouteraient naturellement le montant de ce droit au prix naturel de leurs lgumes. Que rsulterait-il donc de l? Le voici: le noble duc de Bedfort recevrait 10 sh. par charge pour tous les choux venus de Battersea ou d'ailleurs.--Les jardiniers de Hammersmith vendraient aussi 10 sh. plus cher qu'autrefois, et n'ayant pas payer le droit, ils l'empocheraient; quant au public, _il paierait 10 sh. d'extra, sur les choux de toutes les provenances_. Supposons maintenant que le noble duc a besoin de tirer de ces choux un peu plus de revenu, et que voulant nanmoins continuer favoriser les jardiniers de Hammersmith, il propose de prlever sur leurs choux une taxe de 10 sh., mais en mme temps de porter 20 sh., le droit sur les choux de Battersea et d'ailleurs. Voyons l'effet de cette mesure. Comme dans le cas prcdent, les hommes de Hammersmith tiendront la main haute, jusqu' ce que le prix des choux soit fix par les jardiniers de Battersea qui ont payer un droit de 20 sh., tandis que leurs concurrents ne paient que 10 sh. De quelle manire ces combinaisons affecteront-elles le public?--Il paiera 20 sh. au del de la valeur naturelle sur tous les choux qu'il achtera. Le duc de Bedfort recouvrera la totalit du droit de 20 sh. sur les choux de Battersea, il recouvrera aussi 10 sh. sur ceux de Hammersmith, et les jardiniers de Hammersmith empocheront les 10 autres shillings. Mais quant au public il paiera dans tous les cas une taxe de 20 sh. Quelque temps aprs, les jardiniers de Hammersmith dsirent avoir un peu plus de monopole. En ayant got les douceurs, ils veulent y revenir, cela est bien naturel (rires); et, en consquence, ils s'assemblent et mettent toutes leurs ruses en commun. Ils ne jugent pas propos de rclamer du duc de Bedfort une nouvelle aggravation de droits sur les choux de Battersea, parce que la mesure serait extrmement impopulaire. Ils imaginent d'lever ce cri: _Les choux bon march!_ et disent au noble propritaire de Covent-Garden: Rduisez le droit sur les choux de Hammersmith de 10 6 sh., laissant la taxe sur ceux de Battersea telle qu'elle est maintenant 20 sh. Revtus du manteau du patriotisme, ils s'adressent lord John Russell et le prient d'intervenir auprs de son frre, le duc de Bedfort, afin qu'il adopte cette admirable combinaison. Le noble duc, que je suppose un homme avis, rplique: Votre devise: _les choux bon march!_ n'est qu'un prtexte pour cacher votre gosme.--Si je rduis votre taxe de 4 sh., laissant celle de Battersea 20 sh. comme prsent, vous continuerez vendre vos choux au mme prix que vos concurrents, et le seul rsultat, c'est que je perdrai 4 sh. que vous empocherez, et le public paiera prcisment le mme prix qu'auparavant. (Applaudissements.) Mettez le mot sucre la place du mot chou, et vous aurez une complte intelligence de la motion rcemment propose par nos anciens adversaires, les planteurs des Indes occidentales. (coutez! coutez!) Le gouvernement avait propos de fixer le droit sur le sucre tranger 34 sh. et le sucre colonial 24 sh., c'tait donner au producteur de ce dernier un _extra-prix_ de 10 sh., parce que, comme dans l'hypothse des choux de Hammersmith, les fournitures des colons sont insuffisantes pour notre march, et ils ne vendront pas une once de leur sucre jusqu' ce qu'ils retirent le mme prix que les planteurs de Java, lesquels, sur ce prix, ont payer un droit de 10 sh. plus lev que nos colons. Voyons combien monte ce droit _protecteur_? Nos colonies fournissent, en nombre rond, ce pays, environ 4,000,000 quintaux de sucre; 10 sh. par quintal, sur cette quantit, cela fait bien, si je sais compter, 2 millions sterling. Cette somme immense, c'est la prime, ou, comme on l'appelle, la _protection_ que le gouvernement propose d'accorder aux planteurs des Indes occidentales. Gentlemen, quelle a t la conduite des _free-traders_ par rapport ce monopole? Nous avons mis en avant une motion pour l'galisation des droits sur tous les sucres, afin que tous les producteurs de sucre payassent une taxe gale, sous forme de droit, la reine Victoria, et qu'il ne ft permis aucun de mettre une portion de cette taxe dans sa poche. (Bruyants applaudissements.) Nous avons soutenu cette proposition la Chambre des communes, et bien que, ce que je crois, nous les ayons indubitablement battus par les arguments, ils nous ont battus par les votes. Est venu alors l'amendement de M. Miles, qui proposait un droit de 20 sh. sur le sucre colonial, et 30 sh. sur le sucre tranger. Mais en mme temps, introduisant dans sa mesure une distinction omise dans le projet du gouvernement, il voulait que tout sucre tranger, d'une espce particulire appele _white-clayed_, payt 34 sh.--Je suis inform qu'un grand nombre de personnes, mme dans cette capitale claire, pensent que les _free-traders_ ont eu tort de rsister l'amendement de M. Miles. (coutez!) D'abord, un fort soupon, pour ne rien dire de plus, s'attachait l'origine de cette proposition; cependant, je ne la juge pas d'aprs cette circonstance. Les planteurs des Antilles se plaignaient de ce que la motion de sir Robert Peel causait leur ruine, et c'est pourquoi ils lui opposaient l'amendement de M. Miles. Il y a pourtant des gens assez bnvoles pour croire que cette dernire mesure est moins protectrice que la premire. Mais ne jugeons pas sur l'apparence; n'apprcions pas la mesure par le caractre de ceux qui la proposent, mais examinons-en la porte et la tendance relle. La rduction de 4 sh. sur le sucre colonial embrasse tout le sucre colonial, quelle qu'en soit la qualit. La rduction de 4 sh. sur le sucre tranger, c'est seulement la rduction sur une certaine qualit de sucre tranger. Recherchons donc quelle est la nature du sucre tranger que l'on excepte de cette rduction et sur lequel le droit de 34 sh. continuera tre prlev, car c'est l qu'est toute la question. Les hommes qui ne sont pas verss dans le commerce du sucre, ne sont que des juges fort incomptents du mrite et des effets de l'exception propose. Quelques-uns d'entre nous, _free-traders_, nous avons pens qu'il valait la peine d'aller aux informations dans la Cit, pour savoir enfin ce que c'tait que ce _clayed sugar_, qui nous vient de pays trangers. Nous avons cru que nous n'avions rien de mieux faire, et, en consquence, nous avons consult une vingtaine de raffineurs et de marchands parmi lesquels, etc... M. Cobden cite ici l'opinion d'un grand nombre d'hommes spciaux qui s'accordent dire que cette qualit de sucre tranger (_white clayed_), qui est excepte par l'amendement de M. Miles du bnfice de la rduction de 4 sh., forme en ce moment et formera en toutes circonstances les trois quarts de l'importation trangre. D'aprs cela, messieurs, je n'hsite pas dclarer que l'amendement de M. Miles n'tait autre chose qu'un pige tendu aux _free-traders_ inattentifs. (coutez! coutez!) Je n'accuse pas M. Miles d'tre l'inventeur ou le complice de cette dception calcule. Mais je crois que ce plan artificieux a t combin Minenglane par des hommes qui savaient trs-bien ce qu'ils faisaient, et qui espraient enlacer les _free-traders_ de la Chambre des communes dans leurs spcieux artifices. Quel et t l'effet de l'amendement s'il et t adopt? Le droit sur le sucre colonial et t abaiss de 24 20 sh. La grande masse de sucre tranger et pay 34 sh. Ainsi, la prime de protection en faveur des intrts coloniaux et t de 14 sh. au lieu de 10 que leur accorde la proposition ministrielle. (coutez! coutez!) Cependant il y a des hommes simples qui nous disent: Pourvu que l'amendement Miles nous fasse obtenir le sucre meilleur march, quel mal y a-t-il ce que les planteurs y trouvent aussi quelque avantage? Mais le fait est qu'il ne nous fera pas avoir le sucre meilleur march. Une rduction de 4 sh. sur le sucre colonial se bornerait faire passer une certaine somme du revenu public dans la poche des monopoleurs. 4 sh. sur 4,000,000 quintaux qui viennent annuellement de nos colonies, quivalent 800,000 1. st. qui seraient enleves l'chiquier national et que vous vous verriez contraints d'y restituer par quelque autre impt. Prenez bien garde ceci: le revenu public et le revenu national naviguent dans la mme barque; les monopoleurs sont dans une autre, et si vous tez au revenu public pour donner au monopole, il faut vous soumettre des taxes nouvelles. Qu'est-ce que le plan de M. Miles? Rien autre chose que l'absorption par les monopoleurs d'un revenu destin la reine Victoria, c'est le renouvellement de mesures qui nous ont dj conduits l'_income-tax_. (Approbation.) Il y en a qui disent que la somme ainsi distraite de l'chiquier est insignifiante. Mais il faut se rappeler qu'il s'agit de 800,000 liv. st. par an, et que cette somme 4 pour 0/0 rpond un capital de 20 millions de liv. st. Ainsi la proposition de M. Miles revient ceci, ni plus ni moins: Prendre, pour la seconde fois, 20 millions dans les poches du public pour les livrer aux intrts coloniaux. J'ai dit mes amis et je rpte ici,--car je reconnais certains signes qu'il y en a parmi vous qui ont t dupes de cette proposition insidieuse,--je rpte qu'une rduction de droit sur le sucre colonial ne fera pas baisser le sucre d'un farthing tant que le droit sur le sucre tranger restera le mme.--Et puisqu'on nous a annonc qu' une poque trs-prochaine, probablement dans un an, il y aurait un changement profond dans les droits sur le sucre, profitons du temps pour bien apprendre d'ici l notre leon et savoir ce que c'est que les _droits diffrentiels_; et si nous parvenons en bien faire comprendre au public la vraie nature, soyez certains qu'en fvrier prochain, il n'est pas de ministre qui ose les proposer. (Applaudissements.) Je vous rpte encore que, si le gouvernement venait effacer radicalement le droit sur le sucre colonial, laissant subsister le droit actuel sur le sucre tranger, vous n'en payeriez pas votre sucre un farthing de moins. Vous ne pouvez obtenir cet article meilleur march qu'en augmentant la quantit importe. Il n'y a pas d'autre moyen d'abaisser le prix des choses que d'en accrotre l'offre, la demande restant la mme. Ainsi, le seul rsultat de l'abolition totale du droit sur le sucre colonial serait de transfrer quatre ou cinq millions par an du trsor public aux monopoleurs, somme que vous auriez restituer l'chiquier par un autre _income-tax_. Que ces questions soient enfin bien comprises, que le public y voie ce qu'elles renferment; et nous en aurons bientt fini avec toutes ces impositions infliges au peuple dans des intrts privs, sous forme de droits diffrentiels. Quand les colons viennent au Parlement et proposent la protection comme le remde tous leurs maux, enqurons-nous du moins si ce systme de protection profite mme ceux qui le rclament. Eh quoi! j'ai vu les honorables gentlemen, propritaires aux Indes occidentales, se lever la Chambre des communes, pleurer sur leur dtresse et celle de leurs familles. Nous sommes ruins, disaient-ils; notre proprit est sans valeur; au lieu de tirer du revenu de nos domaines, nous sommes forcs d'envoyer d'ici de l'argent pour leur entretien. Et dans quelles circonstances les frappe cette dtresse? Dans un moment o ils jouissent d'une protection illimite; o ils sont affranchis de toute concurrence trangre: car vous ne pouvez acheter du sucre nul autre qu' eux qu'en vous soumettant au droit de 64 sh. qui quivaut une prohibition. Si ce systme de monopole ne les a pas mis en tat de soutenir avantageusement leur industrie; s'ils dclinent et tombent sous une telle protection, cela ne prouve-t-il pas qu'ils sont dans une mauvaise voie, et que ce systme, si onreux pour les consommateurs, n'a pas eu les rsultats qu'en attendaient ceux-l mmes en faveur de qui il nous fut impos? Il faut voir les choses sous leur vrai jour. Mon honorable ami, M. Milner Gibson, dans sa manire ingnieuse, disait une chose bien juste. Au lieu d'envelopper subrepticement des primes aux monopoleurs, dans un acte du Parlement qui a pour but ostensible d'allouer des subsides la couronne, votons sparment ces subsides, et si les colons ont de justes droits sur nous faire valoir, qu'ils les tablissent clairement, et accordons-leur aussi sparment ce qui leur est lgitimement d. Mais ds qu'ils se prsenteront devant nous dans cette nouvelle attitude, nous aurons pousser notre enqute au del du fait matriel de leur dtresse. Il faudra savoir s'ils ont convenablement gr leurs proprits. Quand un homme runit ses cranciers, et leur dclare qu'il ne peut faire honneur ses engagements, ils s'enquirent naturellement des habitudes de cet homme, et ils examinent s'il a conduit ses affaires avec prudence et habilet. Nous poserons quelques questions semblables aux planteurs des Antilles, si vous le voulez bien. Je dis qu'ils sont au-dessous de leurs affaires parce qu'ils les ont diriges sans habilet et sans conomie. Je me rappelle avoir travers l'Atlantique, il y a sept ans, avec un voyageur trs-clair et qui avait parcouru toutes les rgions du globe o crot la canne sucre; il me disait: Il y a entre la culture et la fabrication du sucre, dans nos colonies occidentales, et celles des pays qui ne jouissent pas du mme monopole, autant de diffrence qu'il peut y en avoir entre vos filatures actuelles et celles dont vous faisiez usage en 1815. Donc, s'il en est ainsi, je dis: Arrire cette tutelle de la protection qui rend paresseux et impotents ceux qui s'endorment sous son influence. Mettez ces colons sur le pied d'une loyale et parfaite galit avec leurs concurrents, et qu'ils luttent pour eux-mmes, sans faveurs et armes gales, comme nous sommes obligs de le faire nous-mmes. Gentlemen, j'ai expos devant vous les motifs qui m'ont dtermin voter contre l'amendement de M. Miles. Je vous avouerai franchement que je ne me suis pas dout du pige qu'on nous tendait jusqu' vendredi matin, c'est--dire jusqu'au jour mme du vote. Le jeudi encore, j'tais dcid l'adopter, m'imaginant, simple que j'tais, que quelque chose de bon pouvait venir de l'honorable reprsentant de Bristol. (Rires.) Je veux croire, je ne doute mme pas que plusieurs _free-traders_, et des plus ardents, ont vot pour l'amendement, sous l'influence du mme malentendu qui me l'aurait fait accueillir moi-mme, si le dbat et eu lieu la veille du jour o les informations me sont parvenues. Mais, messieurs, si les _free-traders_ ont t gars de bonne foi, nous ne devons pas nous dissimuler que d'autres personnages, dans la Chambre des communes, n'ont vu en tout ceci qu'une question de parti. (coutez! coutez!) Je vois bien que les journaux, organes de ces partis, sont trs-mcontents de ce que nous, qui avons en vue des principes et non des combinaisons de partis et des desseins factieux, nous avons refus d'accueillir un amendement pire que la mesure, dj assez mauvaise, de sir Robert Peel, alors que, par ce moyen, nous pouvions contribuer arrter le char politique. (Approbation.) Je ne vois pas, dans les oprations du Parlement, une occasion de lutte pour les partis. Je n'ai jamais mis au Parlement un vote factieux, et j'espre que je ne le ferai jamais. (Acclamations.) Je cherche obtenir le mieux possible. Je ne proposerai jamais une mesure mauvaise, je n'appuierai jamais le pire quand le mieux se prsentera. Mais alors mme que je serais un homme de parti; quand je serais dispos ne voir cette question que dans ses rapports avec la tactique des partis, et travers le prisme de l'opposition, que devrais-je encore penser de la sagesse de cette tactique en cette occasion? Voici une coalition.--Et quelle coalition?--J'ai entendu dire des hommes raisonnables que nous verrions bientt une coalition dans la Chambre des communes; qu'il y a 250 membres des plus modrs sur les bancs des Torys, et 100 membres des plus conservateurs du ct des Whigs, dont les vues politiques sont maintenant si prs d'tre homognes, qu'ils pourraient siger cte cte sous la conduite du mme chef, si ce n'tait la difficult de concilier les prtentions personnelles. Il est des gens qui pensent qu'il y a du bon sens et de la politique dans une coalition de cette nature. Mais quelle sorte de coalition tait celle de lundi dernier, entre les libraux d'un ct et les ultra-monopoleurs de l'autre, entre lord John Russell avec ses Whigs et lord John Manners avec sa jeune Angleterre? Si l'esprit de faction n'aveuglait pas les hommes; s'il ne les empchait pas de voir plus loin que leur nez, ne se demanderaient-ils pas quoi cela peut mener? En admettant que cette combinaison russt renverser leur rival, o les conduirait-elle eux-mmes? Au premier vote, on verrait une majorit, compose de tels ingrdients, se dissoudre et se transformer en une impuissante minorit. Et qu'en rsulterait-il pour sir Robert Peel? Supposez que la reine envoie chercher lord John Russell et lui demande de former un cabinet, quel conseil donnerait lord John Sa Majest? Probablement d'envoyer querir sir Robert de nouveau. Pense-t-on qu'avec une majorit de 90 voix, dans toutes les questions politiques, sir Robert peut tre dpossd par d'aussi misrables manoeuvres? Si les partis se balanaient peu prs, s'ils prsentaient les mmes forces 10 ou 20 voix prs, il y aurait peut-tre ouverture cette tactique des partis. Mais, avec une majorit de 90 100 voix du ct de sir Robert Peel, comment de telles intrigues porteraient-elles ses adversaires au pouvoir? Non, non, le moyen d'arriver au pouvoir, si lord John Russell et les Whigs le dsirent tant, ce n'est pas de s'associer, au mpris des principes, avec les ultra-monopoleurs; cette tactique ne russirait pas, mme en France, o les hommes politiques sont moins scrupuleux qu'en Angleterre, et moins retenus par le contrle clair de l'opinion publique; mais si ce noble lord veut arriver au pouvoir, qu'il dploie sa force au dehors, afin d'accrotre son influence dans la Chambre des communes. (Acclamations.) Et quel est pour lui, comme pour tout homme politique, le moyen d'acqurir du crdit au dehors? Ce n'est point de faire obstacle cette libert commerciale qu'il fait profession d'admettre en principe, mais, au contraire, d'adhrer troitement ce principe, prt s'lever ou tomber avec lui. Je suis fch de dire que telles sont les ides des deux grands partis parlementaires,--je veux parler des Whigs et des Torys,--que le peuple ne se soucie gure de l'un plus que de l'autre, (coutez! coutez!) et je crois vraiment qu'il les vendrait tous les deux pour une lgre rduction de taxes et de prohibitions. (Rires.) Gentlemen, la Ligue, au moins en ce qui me concerne, n'appartient aucune de ces deux factions. Ni les Whigs ni les Torys ne sont des _free-traders_ pratiques. Nous ne tenons encore aucun gage du chef des Whigs non plus que du chef des Torys, duquel nous puissions infrer qu'il est prt pousser bout le principe de la libert des changes. Nous avons bien entendu de vagues dclarations, mais cela ne peut nous suffire, et il nous faut des _votes_ l'appui. On trouve toujours quelque prtexte pour continuer la protection du sucre et quelque justification en faveur de la protection du bl. Tant que nous n'aurons pas amen l'un ou l'autre parti politique embrasser, sans arrire-pense, la cause de la libert contre celle de la protection, qui n'est que le pillage organis, je ne crois pas que la Ligue, comme Ligue, agirait avec sagesse et politique, si elle s'identifiait avec l'un des deux. Gentlemen, mon opinion est, qu'encore que nous soyons isols comme corps, pourvu que nous soyons un corps, nous aurons plus de force la Chambre et dans le pays, quoique privs de la force numrique, que si nous nous laissions absorber par les Whigs ou les Torys. (Acclamations.) Je vois la confusion des partis et le chaos dans lequel tombent les factions politiques; je ne m'en afflige pas. Mais je dis: Formons un corps compacte de _free-traders_, et plus sera grande la confusion et la complication entre les Whigs et les Torys, plus tt nous russirons faire triompher notre principe. (Applaudissements enthousiastes.) Le rvrend T. SPENCER: Monsieur le prsident, ladies et gentlemen, comme vous tous, j'ai cout avec le plus grand intrt le discours de M. Cobden, et je me rjouis de voir l'esprit de parti tomber enfin dans le discrdit; je me rjouis de penser que bientt disparatront les vaines dnominations de Whigs et de Torys. J'espre,--et il y a longtemps que je nourris cette esprance,--que sur les ruines de ces partis, il s'en lvera un troisime que le peuple appellera le _parti de la justice_ (bruyants applaudissements), parce qu'il n'aura d'autre rgle que la justice, non justice pour quelques-uns, mais justice pour tous (acclamations); parce qu'il ne favorisera pas la classe riche, ou la classe pauvre, ou la classe moyenne, mais qu'il tiendra la balance gale, faisant ce qui est bien et ce qui est droit, en tout temps et en toutes circonstances. (Acclamations.) J'espre voir en mme temps changer l'esprit des journaux. Au lieu d'tre calculs et crits pour garer le public, ou pour acqurir de la popularit; au lieu d'en appeler constamment aux passions; au lieu de ces vieux journaux Whigs et Torys, j'espre voir les _journaux de la Vrit_, constater les vnements sans chercher les colorer, enregistrer les faits tels qu'ils sont (applaudissements), de manire ce que le peuple puisse croire ce qu'il lit, ce qu'il ne peut faire maintenant, oblig qu'il est, pour arriver la vrit, de lire les journaux de tous les partis et de juger entre eux. (Acclamations.) Comme prtre de l'glise d'Angleterre, je dois me dfier de ma propre opinion quand je vois la grande majorit du clerg penser autrement que moi en matire politique. Cependant, il n'est pas impossible que la minorit ait raison. On a vu la vrit soutenue par le petit nombre, et mme un homme rester seul debout; et en tout cas penser pour soi-mme est le droit de chacun. Il s'agit de savoir de quel ct est la vrit et non de quel ct est le nombre. (Approbation.) Je suis fch d'tre, cet gard, de l'avis de l'vque Butler, qui disait: La plupart des hommes pensent par les autres; je ne veux rien dire qui s'carte du respect que je dois mes semblables, mais je crois que le prlat avait raison, et que beaucoup d'hommes sont moralement, sinon physiquement, indolents. Ils n'aiment pas tudier, travailler, penser, et mme quand ils lisent, ils font souvent, comme il disait encore: acte de paresse. Nous les voyons dvorer un roman,--cela n'est pas une tude;--ou parcourir un journal;--il n'y a pas l travail intellectuel, investigation, recherche de la vrit. C'est ainsi qu'on se charge la mmoire, qu'on se bourre l'esprit, jusqu' ce qu'un accs d'indigestion vide l'un et l'autre; car, permettez-moi de vous le dire, rien n'affaiblit plus la mmoire que ces immenses lectures que la mditation ne transforme pas, par le travail intime de l'assimilation, en la substance mme de notre esprit. J'attribue le premier obstacle que rencontre la Ligue ce dfaut de _pense_ de la part du peuple. La Ligue est oblige de penser pour lui. Il est comme ces hommes qui abandonnent leur sant au mdecin, leurs domaines l'intendant, leurs discussions l'avocat et leur me au prtre. (Rires et applaudissements.) Ils ne suivent pas l'criture, car elle dit: Examinez, et eux disent: Qu'un autre examine pour moi. (Rires.) C'est ainsi qu'ils se dchargent de toute responsabilit et ne font rien que par procuration. (Nouveaux rires.) Mais aussitt que le peuple de ce pays voudra penser par lui-mme,--surtout quand il examinera par lui-mme ce que c'est que la vraie religion, quand il comprendra qu'elle ne consiste pas en de vaines simagres, montrer des figures allonges, rciter des prires et chanter des psaumes, mais mettre la rectitude et la justice dans nos paroles et nos actions, alors la Ligue parcourra le pays, recrutant tant de proslytes, que ses triomphes de quelques semaines effaceront ceux qu'elle doit plusieurs annes de labeurs. (Applaudissements.) La seconde raison qui empche la Ligue de faire des progrs plus rapides, c'est que parmi ceux-l mmes qui _pensent un peu_ (et penser mne ncessairement au principe de la libert commerciale), il en est beaucoup qui laissent d'autres le soin d'_agir_. Ils disent: Il n'est pas ncessaire que je me donne tant de peine; voil M. Cobden (tonnerre d'applaudissements), voil M. Cobden, il pourvoira tout. Voil notre reprsentant la Chambre des communes; c'est un brave homme, il parlera pour moi. Voici des hommes qui tiennent des meetings et signent des ptitions. Voici des agents salaris et d'autres qui ne le sont pas, et voici la Ligue, et ses journaux, et ses pamphlets; tout cela fait merveille. quoi bon dpenser mon temps, mes peines, mon argent, me faire des ennemis, ngliger mes affaires? Je m'en rapporte aux autres. (Applaudissements.) Voil ce qui a perdu plus d'une noble cause. (Cris: coutez!) L'homme vritablement grand se dit: _J'agirai_, fuss-je seul. Si les autres ngligent leur devoir, je ferai le mien, et quoique j'aie foi dans la suprme intervention de la Providence, je travaillerai comme si elle n'aidait que ceux qui s'aident eux-mmes. L'orateur traite ici la question de la libert commerciale au point de vue religieux. Il cherche des autorits dans la Bible, dans le livre de prires, dans les opinions des sectaires les plus clbres. Nous regrettons que le dfaut de temps et d'espace ne nous permette pas de reproduire cette argumentation si trange pour des oreilles franaises, et si propre initier le lecteur dans le gnie de la nation britannique. De la prire pour obtenir la pluie, l'orateur conclut que l'glise demande l'abondance, ce qui est le but de la libert commerciale. La prire en faveur du Parlement lui fournit l'occasion d'interpeller sir Robert Peel. Dieu, dit cette prire, faites que tout s'ordonne et s'arrange par les efforts du Parlement sur la base la plus solide, afin que la paix et le bonheur, la vrit et la justice, la religion et la pit rgnent parmi nous jusqu' la dernire gnration.--Or, sir Robert a reconnu que la plus solide base du commerce tait de laisser chacun acheter et vendre au march le plus avantageux; d'o l'orateur tire cette consquence que, puisque sir Robert Peel ne donne pas la libert au commerce, il ne peut honntement faire la prire du dimanche. Il aborde ensuite la question l'ordre du jour, la distinction entre les deux sucres. Comme on devait s'y attendre, il dploie un grand luxe d'rudition biblique pour dmontrer que le gouvernement n'a pas le droit d'imposer au consommateur une telle distinction; et malgr que tout semble avoir t dit par les prcdents orateurs, M. Spencer ne laisse pas que d'opposer au projet du gouvernement une solide argumentation. Je suis convaincu, dit-il, que le matre que nous servons, notre Crateur, n'a pas entendu nous assujettir examiner l'origine de toutes les choses dont nous nous servons. Ce livre (montrant le livre de prires) est fait avec du coton produit par le travail esclave. Dieu n'attend pas de nous que nous tremblions chaque pas, et ne nous imputera pas pch l'usage de tels objets. C'est pourquoi je pense que le gouvernement a tort de s'emparer de telles ides, momentanment dominantes dans le public, pour s'en faire des arguments de circonstance. Je ne doute pas que chacun des membres qui composent le cabinet a des ides plus justes; mais ils ne veulent pas froisser les sentiments de ceux qui pensent diffremment. Il est regretter que ce sentiment ait prvalu; il est regretter qu'il existe dans l'esprit d'un grand nombre d'hommes honntes. Quand la piti et la charit prennent dans l'esprit la place de la justice, il en rsulte toutes sortes de mprises. Tout ce que je puis dire, c'est que la Bible ne sanctionne pas cette substitution de la charit la justice. Elle dit: Soyez justes, et ensuite: Aimez la piti, fondez toutes choses sur la vrit, sur l'honntet, sur la loyaut, sur l'quit; payez ce que vous devez; faites ce qui est bien, et ensuite, si vous en avez les moyens, montrez-vous gnreux[52]. Et mme encore la charit de la Bible n'est pas la charit moderne,--cette charit qui s'exerce aux dpens du public,--qui dit aux hommes: Soyez bien vtus, bien chauffs, en ajoutant: Adressez-vous la paroisse; non, la charit de la Bible est volontaire, et chacun la puise dans son coeur et dans sa bourse. (Applaudissements.) Je vous raconterai un acte de vraie charit dont j'ai eu hier connaissance. Un de mes amis me racontait qu'il voyageait dans une voiture publique, de compagnie avec un lord anglais, par une terrible nuit d'hiver. Il y avait sur la voiture la femme d'un soldat et son enfant exposs une pluie battante et un vent glacial. Le noble lord, ds qu'il apprit cette circonstance, et quoique le voyage ft long, tablit la femme du soldat et son enfant dans sa bonne place de l'intrieur, et supporta pendant de longues heures les assauts d'une violente tempte. (Applaudissements.) Ce gentleman est un noble _free-trader_ dont le nom est _Radnor_. (L'assemble se lve en masse et applaudit outrance.)--Le principe que je voulais tablir devant vous est celui-ci: Quand la dtresse rgne dans le pays, il ne faut pas se contenter, selon le systme moderne, de repltrer, de corriger, de rapicer, il faut aller la source du mal et en dtruire la cause. [Note 52: l'poque o ce discours fut prononc, le parti qui soutenait le monopole des crales et la chert du pain proposait une foule de plans philanthropiques pour le soulagement du peuple.] Et ailleurs: Je n'admets pas qu'on puisse revenir sans cesse sur une rgle solidement tablie. Si un homme, par exemple, aprs avoir examin la Bible, s'est une fois assur, par l'vidence intrieure et extrieure, que ses pages sont pures et authentiques, il ne peut tre reu pointiller sur chaque expression particulire, et il doit adhrer sa conclusion gnrale et primitive. (coutez! coutez!) Chaque science prend pour reus un certain nombre d'axiomes et de dfinitions. Euclide commence par les tablir. Si vous les admettez l'origine, vous devez les regarder comme tablis pendant tout le cours de la dmonstration. De mme, sir Isaac Newton pose des axiomes et des propositions simples l'entre de son livre des _Principes_. Si nous les lui accordons une fois, il ne faut pas, plus tard, faire porter la discussion sur ce point. Il en est de mme pour la libert commerciale. Reconnaissons-nous que la libert d'changer est un des droits de l'homme; que chacun est admis tirer pour lui-mme le meilleur parti de ses forces dans le march du monde; vous ne devez point ensuite dvier de ce principe chaque occasion particulire. Vous ne pouvez plus dire au peuple: Tu n'changeras pas avec la Russie, parce que la conduite de son empereur envers les Polonais n'a pas notre approbation; tu n'changeras pas avec tel peuple, parce qu'il est mahomtan; avec tel autre, parce qu'il est idoltre, et ne rend pas Dieu le culte qui lui est d. Le peuple anglais n'est pas responsable de ces choses. Ma question est celle-ci: Sommes-nous tombs d'accord que la libert des changes est fonde sur la justice? Si cela est, adhrez virilement ce que vous avez une fois approuv, soyez consquents et ne revenons pas sans cesse sur les fondements de cette croyance. (Applaudissements.) Qu'il me soit permis de faire ici une rflexion. La question des sucres, telle qu'elle est pose en Angleterre, n'a pas pour le lecteur franais un intrt actuel. Nous n'en sommes pas savoir si nous repousserons le sucre des Antilles comme portant la tache de l'esclavage. J'ai cru pourtant devoir citer quelques-uns des arguments qui se sont produits dans les meetings de la Ligue ce sujet, et mon but a t principalement de faire connatre l'tat de l'opinion publique en Angleterre. Nous autres Franais, grce l'influence d'une presse priodique sans conscience, nous sommes imbus de l'ide que l'horreur de l'esclavage n'est point, chez les Anglais, un sentiment rel, mais un sentiment hypocrite, un sentiment de pure parade, mis en avant pour tromper les autres peuples et masquer les calculs profonds d'une politique machiavlique. Nous oublions que le peuple anglais est, plus que tout autre peuple, peut-tre, sous l'influence des ides religieuses. Nous oublions que, pendant quarante ans, _l'agitation abolitionniste_ a travaill susciter ce sentiment dans toutes les classes de la socit. Mais comment croire que ce sentiment n'existe pas, quand nous le voyons mettre obstacle la ralisation de la libert commerciale, admise en principe par tous les hommes d'tat clairs du Royaume-Uni, quand nous voyons les chefs de la Ligue occups, meeting aprs meeting, en combattre l'exagration? qui s'adressent tous ces discours, tous ces arguments, toutes ces dmonstrations? Est-ce nos journaux franais qui ne s'occupent jamais de la Ligue et en ont peine rvl l'existence? qui fera-t-on croire que les monopoleurs, dans cette circonstance, se sont empars, leur profit, avec tant d'habilet, d'un sentiment public qui n'existe pas? On peut faire la mme rflexion sur l'agitation commerciale. Nos journaux n'en parlent jamais, ou, s'ils sont forcs par quelque circonstance imprieuse d'en dire un mot, c'est pour y chercher ce qu'ils appellent le machiavlisme britannique. les entendre, on dirait que ces efforts presque surhumains, tous ces discours, tous ces meetings, toutes ces luttes parlementaires et lectorales, n'ont absolument qu'un but: tromper la France, en imposer la France, l'entraner dans la voie de la libert pour l'y laisser plus tard marcher toute seule. Mais, chose extraordinaire, la France ne s'occupe jamais de la Ligue, pas plus que la Ligue ne parat s'occuper d'elle, et il faut avouer que, si l'agitation n'a que ce but hypocrite, elle s'enferre niaisement, car elle aboutit faire oprer en Angleterre mme ces rformes qu'on l'accuse de redouter, sans faire faire un pas notre lgislation douanire. Quand donc en finirons-nous avec ces purilits? Quand le public franais se fatiguera-t-il d'tre trait par la _Presse_, par le _Commerce_, par le comit _Mimerel_, comme une dupe, comme un enfant crdule, toujours prt se blesser, s'avilir lui-mme, pourvu qu'on fasse retentir ses oreilles ces grands mots: la France, la gnreuse France; l'Angleterre, la perfide Angleterre? Non, ils ne sont pas Franais ceux qui, par leurs sophismes, retiennent les Franais dans une enfance perptuelle; ils n'aiment pas vritablement la France, ceux qui l'exposent sciemment la rise des nations et travaillent de tout leur pouvoir abaisser notre niveau moral au plus bas degr de l'chelle sociale. Que penserions-nous, si nous venions apprendre que, pendant dix annes, la presse et l'opposition espagnoles, profitant de ce que la langue franaise est peu rpandue au del des Pyrnes, ont travaill et sont parvenues persuader au peuple que tout ce qui se fait, tout ce qui se dit en France, a pour but de tromper, d'opprimer et d'exploiter l'Espagne? que nos dbats sur l'adresse, sur les sucres, sur les fonds secrets, sur les rformes parlementaire et lectorale, ne sont que des masques que nous empruntons pour cacher, l'gard de l'Espagne, les plus perfides desseins? si, aprs avoir excit le sentiment national contre la France, les partis politiques s'en emparaient, comme d'une machine de guerre, pour battre en brche tous les ministres? Nous dirions: Bons Espagnols, vous tes des dupes. Nous ne nous occupons point de vous. Nous avons bien assez d'affaires. Tchez d'arranger les vtres, et croyez que tout un grand peuple n'agit pas, ne pense pas, ne vit pas, ne respire pas uniquement pour en tromper un autre. Faites rentrer vos journaux et vos hommes politiques dans une autre voie, si vous ne voulez tre un objet de mpris et de piti aux yeux de tous les peuples. La question est toujours de savoir ce qui vaut le mieux, de la libert ou de l'absence de libert. Au moins ceux qui admettent que la libert a des avantages doivent-ils admettre aussi que les Anglais la rclament de bonne foi; et n'est-ce point une chose monstrueuse et dcourageante d'entendre nos _libraux_ mettre la suite l'une de l'autre ces deux phrases contradictoires: La libert est le fondement de la prosprit des peuples.--Les Anglais travaillent depuis vingt ans conqurir la libert, mais avec la perfide arrire-pense de nous la faire adopter pour la rpudier eux-mmes l'instant d'aprs?--Se peut-il concevoir une absurdit plus exorbitante? Nous terminerons le compte rendu de cette sance par le discours de M. Fox, dont nous ne traduisons que l'exorde et la proraison. M. W. J. FOX: La motion que l'honorable M. Ch. Pelham Villiers doit proposer mardi prochain, pour l'abrogation des lois-crales, marque le terme d'une autre anne de l'_agitation_ de la Ligue. C'est le moment de constater les progrs de notre cause; et le rsultat de cette motion fera connatre l'tat de l'opinion du Parlement relativement la libert commerciale, compare ce qu'elle tait l'anne dernire. J'avoue que de ce ct je n'ai pas de grandes esprances. Le rvrend ministre, qui m'a prcd cette tribune, vous a fort propos rappel la prire qui se rpte dans toute l'Angleterre pour la Chambre des communes. Mais avec quelque sincrit qu'elle soit offerte, je crains qu'elle ne soit peu prs aussi inefficace qu'une proposition qu'on faisait il y a quelques jours, dans un village agricole o les fermiers souffrent de cette scheresse dont parlait M. Spencer. On invitait le cur dire une prire pour demander la pluie. Il consulta un vieux fermier des environs et voulut savoir s'il acquiesait la requte de ses autres paroissiens: Oh! monsieur le cur, dit le fermier, dans mon opinion, il est inutile de prier pour la pluie tant que le vent soufflera du nord-est. (Rires.) Et pour moi, je crains que les prires de l'glise ne soient aussi inefficaces amener l'tablissement de la libert commerciale sur les bases de la justice et de la vrit, par l'intervention de la Chambre des communes, tant que les vents rgnants y souffleront des froides et dures rgions du monopole. (Applaudissements.) J'attends peu de chose, dans une question qui s'agite entre une classe et le public, d'une assemble fonde et lue par cette classe. Le mal est dans les organes vitaux, et il ne faut rien moins qu'une rgnration du corps lgislatif pour que des millions de nos frres puissent esprer justice, sinon charit, de ceux qui se sont constitus les arbitres de nos destines. Il y a d'ailleurs des symptmes propres modrer notre attente sur le vote prochain du Parlement. Je ne serais pas surpris que nos forces parussent tre diminues depuis le dernier dbat, et je ne me laisserai pas dcourager par un tel phnomne; car il est remarquer que toutes les fois que le parti whig a entrevu le pouvoir en perspective, des phrases et des expressions, que le progrs de cette controverse semblait avoir vieillies, ne manquent pas de se reproduire; et dans les rcents vnements parlementaires, il n'a pas plutt aperu la chance de supplanter le parti rival qu'on a vu la doctrine du _droit fixe_ reparatre dans ses journaux. (UNE VOIX: Ils ont le droit d'agir ainsi.) Sans doute, ils ont le droit d'agir ainsi; ils ont le droit de faire revivre le droit fixe comme vous avez le droit d'arracher un cadavre la terre, si cette terre vous appartient. Mais vous n'avez pas le droit de jeter cette masse de corruption au milieu des vivants et de dire: Ceci est l'un de vous; il vient partager vos travaux et vos privilges. (Applaudissements.) Il n'y a pas encore bien longtemps, qu'au grand jour de la discussion publique le _droit fixe_ est mort, enseveli, corrompu et oubli pour toujours; et il ne reparat sur la scne que parce qu'un certain parti parlementaire croit avoir amlior sa position et s'tre ouvert une brche vers le pouvoir. Mais au _droit fixe_ comme l'chelle mobile, la Ligue dclare une guerre ternelle. (coutez!) L'intgrit de notre principe rpugne l'un comme l'autre. Nous ne transigerons jamais avec une taxe sur le pain, quel qu'en soit le mode, et nous les repousserons tous les deux, comme des obstacles divers qui viennent s'interposer entre les dons de la Providence et le bien-tre de l'humanit..... propos des crises ministrielles que venaient d'occasionner coup sur coup la loi sur les sucres et le bill des dix heures, l'orateur s'crie: Des symptmes de nos progrs se rvlent dans la condition actuelle des partis qui nous sont hostiles. O est cette phalange serre qui se leva contre nous il y a deux ans? O est cette puissance qui, aux lections de 1841, balayait tout devant elle comme un tourbillon? Divise sur toutes les questions qui surgissent, tourmente par une guerre intestine propos d'un vch dans le pays de Galles, propos des chapelles des dissidents, propos de la loi des pauvres, de celle du travail dans les manufactures, la voil encore livre l'anarchie au sujet de la loi des sucres. (Applaudissements.) Les voil! glise orthodoxe contre glise modre; vieux Torys contre conservateurs modernes; vieille Angleterre contre jeune Angleterre.--Voil la grande majorit dont sir Robert Peel a mis dix ans amalgamer les ingrdients. (Rires et applaudissements.) L'tat prsent de la Chambre des communes est une haute leon de moralit pour les hommes d'tat venir. Elle les avertit de la vanit des efforts qu'ils pourraient tenter pour former un parti sans un principe, ou, ce qui ne vaut gure mieux, avec une douzaine de principes antipathiques. Quand il tait dans l'opposition, sir Robert Peel courtisait tous les partis, vitant, avec une dextrit merveilleuse, de se commettre avec aucun. Il leur donnait entendre--confidentiellement sans doute--que la coalition tournerait leur avantage. Il ne s'agissait que de dplacer les Whigs. Tout le reste devait s'ensuivre. Enfin la coalition a russi; et voil qu'elle montre le trs-honorable baronnet dans la plus piteuse situation o se soit jamais trouv, ma connaissance, un premier ministre d'Angleterre. Accept seulement cause de sa dextrit, ncessaire tous, mpris de tous, contrari par tous, il est l'objet de rcriminations unanimes, et les reproches dont il est assailli de toutes parts se rsument cependant avec une crasante uniformit par le mot: Trahison..... C'tait hier l'anniversaire de la bataille de Waterloo. Les guerriers qui triomphrent dans cette terrible journe se reposent l'ombre de leurs lauriers. Plusieurs d'entre eux occupent des positions leves, et je dsirerais que cette occasion leur suggrt l'ide de rechercher quelles furent les causes qui avaient affaibli la puissance sociale de Napolon, longtemps avant que sa force militaire ret un dernier coup sur le champ de Waterloo. Pour les trouver, je crois que, remontant le cours des vnements, nous devrions revenir jusqu'au dcret de Berlin qui dclara le blocus des les Britanniques[53]. Les lois naturelles du commerce, on l'a dit avec raison, le brisrent comme un roseau. L'opinion s'tait retire de lui, sa politique avait perdu en Europe tout respect et toute confiance avant le prodigieux revers que ses armes subirent le 18 juin. Lui-mme s'tait port le premier coup par les proclamations antisociales auxquelles je fais allusion. Eh bien! que ces guerriers, qui renversrent alors le blocus de la Grande-Bretagne, y songent bien avant de s'unir une classe qui s'efforce de la soumettre un autre blocus. (coutez!) La loi-crale, c'est un blocus. Elle loigne de nos rivages les navires trangers; elle nous spare de nos aliments; elle nous traite en peuple assig; elle nous enveloppe comme pour nous chasser du pays par la famine. Le blocus que rompit le duc de Wellington ne portait pas les caractres essentiels d'un blocus plus que celui que nous impose le monopole; seulement le premier prtendait se justifier par une grande politique nationale, et le second ne s'appuie que sur les misrables intrts d'une classe. Il ne s'agit plus de l'empire du monde, mais d'une question de revenus privs. (Applaudissements.) Ce n'est plus la lutte des rois contre les nations; il n'y a d'engags que les intrts des oisifs propritaires du sol, et c'est pour cela qu'ils font la guerre, et c'est pour cela qu'ils renferment dans leur blocus les multitudes industrieuses et laborieuses de la Grande-Bretagne. (Applaudissements.) Le systme du monopole est aussi antinational que la politique commerciale de Napolon tait hostile aux vrais intrts de l'Europe, et il doit s'crouler comme elle. Il n'est pas de puissance, quels que soient ses succs passagers, qui puisse maintenir le monopole. Ce blocus nouveau aura aussi sa dfaite de Waterloo, et la lgislation monopoliste son rocher de Sainte-Hlne, par del les limites du monde civilis. (Acclamations prolonges.) J'ai la confiance que les guerriers qui s'assemblrent hier, contents de leurs triomphes passs, se rjouissent dans leur coeur de ce que l'occasion ne s'est plus offerte eux de conqurir de nouveaux lauriers, et de ce que la paix n'a pas t rompue. Oh! puisse-t-elle durer toujours! (coutez! coutez!) Mais, soit qu'il faille assigner la cessation de l'tat de guerre l'puisement des ressources des nations, ce qui y est sans doute pour beaucoup,--ou au progrs de l'opinion,--et j'espre qu'elle n'y a pas t sans influence--(j'entends cette opinion qui repousse le recours aux armes dans les questions internationales, qui, avec de la bonne foi et de la tolrance, peuvent tre amiablement arranges);--quelles que soient ces causes, ou dans quelques proportions qu'elles se combinent, les principes qui sont antipathiques la guerre sont galement antipathiques au monopole. Si les nations ne peuvent plus combattre parce qu'elles sont puises, certainement, par le mme motif, elles ne peuvent plus supporter le poids du monopole.--Si l'opinion s'est leve contre les luttes de nation nation, l'opinion se prononce aussi contre les luttes de classe classe, et spcialement s'il s'agit pour les riches et les puissants de s'attribuer une part dans la rmunration des classes pauvres et laborieuses. (Applaudissements.) L'action de ces causes dtruira, j'espre, l'un de ces flaux comme elle a dtruit l'autre. Leurs caractres sont les mmes. Si la guerre appauvrit la socit, si elle renverse le ngociant des hauteurs de la fortune, si elle dissipe les ressources des nations, et si elle enfonce le pauvre dans une pauvret de plus en plus profonde, le monopole reproduit les mmes scnes et exerce la mme influence. Si la guerre dvaste la face de la nature, change les cits en ruines, et transforme en dserts les champs que couvraient les moissons mouvantes, quelle est aussi la tendance du monopole, si ce n'est de faire pousser l'herbe dans les rues des cits autrefois populeuses, et de rendre solitaires et vides des provinces entires, qui, par la libert des changes, eussent prpar une abondante nourriture pour des milliers d'hommes laborieux, vivant sous d'autres cieux et dans des conditions diffrentes? Si la guerre tue, si elle imbibe de sang humain le champ du carnage, le monopole aussi dtruit des milliers d'existences, et cela aprs une lente agonie plus douloureuse cent fois que le boulet et la pointe de l'pe. Si la guerre dmoralise et prpare pour les temps de paix les recrues du cachot, le monopole ouvre aussi toutes les sources du crime, le propage dans tous les rangs de la socit, et dirige sur le crime et la violence la vengeance et le glaive de la loi. (Applaudissements.) Semblables par les maux qu'ils engendrent, mins par l'action des mmes causes, condamns pour la criminalit qui est en eux, par la mme loi morale, je m'en remets au mme plan providentiel de leur complte destruction. (Applaudissements enthousiastes.) [Note 53: M. Fox aurait pu s'tayer ici de l'opinion de Napolon lui-mme. En parlant du dcret de Berlin, il dit: La lutte n'est devenue prilleuse que depuis lors. J'en reus l'impression en signant le dcret. Je souponnai qu'il n'y aurait plus de repos pour moi et que ma vie se passerait combattre des rsistances. (_Note du traducteur._)] Nous ne pouvons pas nous dissimuler que l'_esprit de parti_, cette rouille des tats constitutionnels, fait en France, comme en Angleterre, comme en Espagne, d'pouvantables ravages. Grce lui, les questions les plus vitales, les questions dont dpendent le bien-tre national, la paix des nations et le repos du monde, ne sont pas envisages dans leurs consquences et considres en elles-mmes, mais seulement dans leur rapport avec le triomphe d'un nom propre. La presse, la tribune, et enfin l'opinion publique, y cherchent des moyens de dplacer le pouvoir, de le faire passer d'une main dans une autre. Sous ce rapport, l'apparition au Parlement britannique d'un petit nombre d'hommes rsolus n'avoir en vue, dans chaque question, que l'intrt public qui y est impliqu, est un fait d'une grande importance et d'une haute moralit. Le jour o un dput franais prendra cette position la Chambre, s'il sait la maintenir avec courage et talent, ce jour-l sera l'aurore d'une rsolution profonde dans nos moeurs et dans nos ides; car, il n'est pas possible que cet homme ne rallie lui l'assentiment et la sympathie de tous les amis de la justice, de la patrie et de l'humanit. Pleins de cette ide, nous esprons ne pas fatiguer inutilement le public en traduisant ici l'opinion d'un des organes de la presse anglaise, sur le rle qu'ont jou les _free-traders_ dans la question des sucres. Ce qu'il s'agissait de dmler, c'tait de savoir laquelle des deux propositions, celle de R. Peel et celle de M. Miles, s'approchait pratiquement le plus des principes de la libert commerciale. Et cette question, M. Miles la rsolvait lui-mme en fondant son amendement sur ce que le plan ministriel n'accordait pas une suffisante protection au monopole des planteurs des Antilles. Dpouille de ses artifices technologiques, elle tait calcule pour accrotre la protection en faveur du sucre colonial, et nous ne pouvons pas comprendre comment une pareille mesure aurait pu, sans inconsquence, recevoir l'appui de gens qui font profession de dnoncer toute protection comme injuste, et tout monopole comme funeste. On dit que, selon les rgles de moralit l'usage des partis, le principe abstrait aurait d cder devant les ncessits d'une manoeuvre, et que la proposition de M. Miles aurait d tre soutenue, afin que sir R. Peel, perdant la majorit, ft forc de rsigner le pouvoir; on fait entendre que, dans la crise ministrielle, les _free-traders_ auraient sans doute obtenu des avantages qu'on ne spcifie pas. Eh bien, mme sur ce terrain abject des expdients, et mettant de ct toute considration de principe, nous sommes convaincus qu'en votant avec sir R. Peel, les _free-traders_ ont adopt la ligne de conduite non-seulement la plus juste, mais encore la plus prudente qu'ils pussent choisir dans la circonstance. Il est bien clair qu'une majorit contre sir Robert Peel ne pouvait tre obtenue que par la coalition des partis. Mais voyons avec qui les _free-traders_ se seraient coaliss. Il suffit de jeter les yeux sur la liste des membres qui ont vot avec M. Miles, pour s'assurer qu'elle prsente les noms des plus fanatiques monopoleurs de l'empire, des plus dsesprs adhrents au vieux systme de privilges en faveur du sucre et des crales, tels qu'ils existaient dans les plus beaux jours des bourgs-pourris; gens qui n'ont rien oubli ni rien appris, pour qui le flot du temps coule en vain, et dont les voeux non dissimuls sont le retour des vieux abus et la restauration de la corruption lectorale.--Quel principe commun unit ces hommes aux _free-traders_? Absolument aucun. Leur concours fortuit n'et donc t qu'une coalition en dehors des principes, et l'histoire d'Angleterre a t crite en vain, si elle ne nous apprend pas que de telles coalitions ont toujours t funestes au pays. C'est l qu'a toujours t la pierre d'achoppement des Whigs, et la raison qui explique pourquoi les hommes d'tat de ce parti n'ont jamais inspir l'opinion publique une pleine confiance dans l'honntet et la droiture de leur politique. La fameuse coalition de M. Fox avec lord North, qu'il avait si souvent dpeint comme quelque chose de pis qu'un dmon incarn, fit reculer de plus d'un demi-sicle la cause de la rforme en Angleterre, et permit notre oligarchie de nous plonger dans une guerre contre la France, dont les consquences pseront encore sur bien des gnrations futures. Dans le dbat auquel donna lieu le trait de commerce avec la France, en fvrier 1787, on vit M. Fox plaider formellement l'exclusion des produits franais de nos marchs, se fondant sur ce que les Franais taient nos ennemis naturels, et qu'il fallait par consquent viter tout rapprochement commercial ou politique entre les deux nations. En se faisant, dans des vues spciales et temporaires, le hraut de ce vieux prjug, M. Fox rendit d'avance compltement inefficaces tous les efforts qu'il devait faire plus tard pour empcher la guerre contre la France. De mme, l'adoption temporaire de la bannire de la _protection_ par les chefs des Whigs dans la question des sucres, les et forcs, le jour o ils seraient arrivs aux affaires, se mettre en tat d'hostilit contre la libert du commerce.--La rcente coalition de lord John Russell avec lord Ashley, dont, pendant qu'il tait au pouvoir, il avait trait les propositions de toute la hauteur de son mpris[54], est un autre exemple du danger de subordonner les principes au triomphe rel ou imaginaire d'une manoeuvre de parti; et s'il rentre au pouvoir, il s'apercevra qu'il s'est prpar une srie d'embarras auxquels il ne pourra chapper qu'aux dpens de sa dignit.--Pour ne parler que du cabinet actuel, chacun sait que les plus grandes difficults que rencontre l'administration de sir R. Peel proviennent des encouragements pleins de partialit qu'il donna aux dmonstrations de lord Sandon, des calomnies prodigues au clerg d'Irlande, des appels faits aux prjugs nationaux contre le peuple irlandais, et de l'acquiescement plus qu'implicite par lequel il seconda les clameurs des classes privilgies contre les rformes commerciales, proposes par les Whigs en 1841. On dit proverbialement: C'est l'opposition Peel qui tue le ministre Peel. Avec de tels exemples sous les yeux, les _free-traders_ se seraient montrs incapables de profiter des leons de l'histoire et de l'exprience, s'ils fussent entrs dans une coalition immorale avec les fanatiques du monopole, dans le seul but de fomenter le dsordre d'une crise ministrielle. [Note 54: On sait que la motion de lord Ashley consiste limiter dix heures le travail des manufactures, et que sir Robert Peel, qui s'y oppose, en fait une question de cabinet.] Les chefs des Whigs viennent de se coaliser, dans deux occasions rcentes, avec les exalts du parti oppos, pour renverser le ministre. Mais leur influence morale dans le pays y a-t-elle gagn? Bien au contraire, et ils se sont placs eux-mmes dans cette situation que la victoire et amen leur ruine, et qu'ils ont trouv leur salut dans la dfaite. S'ils avaient renvers le gouvernement l'occasion du bill de lord Ashley, ils taient rduits se prsenter devant le pays sous l'engagement d'imposer des restrictions la libert du travail. Vainqueurs avec M. Miles, ils taient galement engags imposer des restrictions la libert du commerce. On a dit que la Ligue avait sauv sir R. Peel; mais on peut affirmer avec plus de raison qu'elle a affranchi le parti _libral_ de la honte de paratre en face de la nation, portant empreints sur son front les mots restriction et monopole. Mais, aprs tout, ce sont l des consquences de votes whigs ou torys, avec lesquelles les _free-traders_ n'ont rien dmler. Ils ont expos et soutenu leurs principes, sans gard aucune considration prise de l'esprit de parti; ils n'ont recul devant aucun engagement; ils n'ont parlement avec aucun monopole; ils n'ont abandonn aucun principe; ils ont adhr simplement et pleinement la vrit, refusant de transiger avec l'erreur. Quand viendra le jour de la justice, comme il viendra certainement, ils n'auront pas payer la dette du dshonneur, et ne seront pas rduits sacrifier, en tout ou en partie, l'intrt national, pour racheter des antcdents factieux. On pourra souponner ce jugement de partialit, comme man de la Ligue elle-mme. Mais nous pourrions prouver ici, en invoquant le tmoignage de la presse provinciale d'Angleterre, que l'opinion publique, un moment incertaine, a fini par sanctionner la conduite des _free-traders_. On comprend qu'au del, comme en de du dtroit, les journaux de la capitale doivent tre beaucoup plus engags dans les manoeuvres des partis. Aussi vit-on le _Morning-Chronicle_, qui d'ordinaire soutient la Ligue, s'lever avec indignation contre M. Cobden et ses adhrents. D'aprs ce journal, les _free-traders_ auraient d considrer qu'il ne s'agissait plus d'un droit sur le sucre un peu plus ou un peu moins lev, mais de choisir entre sir Robert Peel et son _chelle mobile_ d'un ct et lord John Russell et le _droit fixe_ de l'autre,--et qui sait? peut-tre entre sir Robert Peel et lord Spencer avec l'_abolition totale_. Il est consolant, pour les personnes qui se proccupent de l'avenir constitutionnel des nations, de voir avec quel ensemble la presse impartiale, la presse de province, a repouss cette manire de poser la question. Sur cent journaux, quatre-vingt-dix ont approuv la Ligue, parmi lesquels ceux-ci: _Liverpool-Mercury_, _Leeds-Mercury_, _Northern-Whig_, _Oxford-Chronicle_, _Manchester-Times_, _Sunderland-Herald_, _Kent-Herald_, _Edimburg-Weekly-Chronicle_, _Carlisle-Journal_, _Bristol-Mercury_, _Sussex-Advertiser_, etc. D'autres blmrent, dans le premier moment, et ne tardrent pas se rtracter. Aprs mr examen, dit le _Stirling-Observer_, nous nous voyons oblig de modifier profondment, sinon de retirer compltement nos premires remarques; et nous avouons avec franchise que les chefs de la Ligue ont vot d'aprs une connaissance des faits et des circonstances, que nous ne possdons nous-mmes que depuis peu de jours. Combien il serait dsirer que la presse dpartementale st se soustraire, en France, au despotisme de la presse parisienne; et quel immense service rendraient les journaux de province, s'ils se consacraient tudier les questions _en elles-mmes_, s'ils dmasquaient leurs confrres de Paris, toujours disposs et mme intresss transformer les plus graves questions en machines de guerre parlementaire! Les feuilles qui se publient Bordeaux, Nantes, Toulouse, Marseille, Lyon, ne sont pas soudoyes par l'ambassade russe, ou par les comits agricoles et manufacturiers, ou par les dlgus des colonies. Leurs rdacteurs n'entrent pas, par l'lvation de tel ou tel chef de parti, dans la rgion universitaire ou diplomatique. Rien donc n'explique l'abjection servile avec laquelle ils reoivent les inspirations de la presse parisienne, si ce n'est qu'ils sont dupes eux-mmes de cette stratgie cupide dont ils se font aveuglment les instruments ridicules. _Servum pecus!_ Pour moi, je l'avoue, quand au fond d'une province je dcouvre un homme qui ne manque pas de talent et mme de sincrit, qui sait manier une plume, et que le public qui l'entoure est habitu considrer comme une lumire; quand je vois cet homme se passionner sur le mot d'ordre de ses collgues de Paris; pour une question de cabinet, ngliger, froisser les intrts de l'humanit, de la France, et mme de son public spcial; soutenir, par exemple, ou les fortifications de Paris, ou le rgime protecteur, ou le mpris des traits, et cela uniquement pour faire pice un ministre, au profit d'intrts qui lui sont trangers comme ils le sont au pays, je crois avoir sous les yeux la personnification de la plus profonde dgradation o il soit donn l'espce humaine de descendre. * * * * * Le 25 juin 1844, l'ordre du jour de la Chambre des communes amena enfin la discussion sur la motion annuelle de M. Ch. Pelham Villiers, pour l'abrogation de la loi-crale. La composition actuelle de la Chambre ne permet pas de penser que les _free-traders_ se bercent de l'espoir de faire triompher cette mesure radicale. Ils la prsentent nanmoins, d'abord, pour faire natre l'occasion d'une discussion solennelle sur le terrain des principes, sachant fort bien que la raison, sinon le nombre, sera de leur ct, et qu' la longue le nombre se rallie la raison; ensuite, afin de constater l'tat de l'opinion publique, l o elle leur est certainement le plus dfavorable, c'est--dire au Parlement. L'annonce de cette grande discussion avait agit toute l'Angleterre. De toutes parts il se formait des meetings, o les lecteurs (_constituencies_) formulaient des requtes leurs mandataires pour les sommer de respecter les droits du travail, de l'industrie et du commerce. Ainsi qu'on l'a vu, dans le discours de M. Fox, les circonstances n'taient pas favorables la motion de M. Villiers. D'abord les Whigs, toujours prts mettre l'intrt gnral au second rang et l'intrt de parti au premier, se montraient peu disposs seconder les _free-traders_. Ils ne pouvaient oublier que, quelques jours avant, et dans deux occasions successives, les _free-traders_ leur avaient fait manquer l'occasion de ressaisir le pouvoir. Ils nous ont abandonns, disaient-ils, et nous les abandonnons notre tour. Mais il y a cette diffrence que les Cobden, les Gibson, les Villiers avaient sacrifi les partis aux principes, tandis que les Whigs sacrifiaient les principes aux partis. Les Whigs avaient d'ailleurs un autre motif de se montrer moins radicaux que l'anne prcdente. Les vnements rcents, en branlant le ministre Tory, leur avaient laiss entrevoir une chance d'arriver aux portefeuilles. Ds lors, ils avaient fait revivre le _droit fixe_, cet ancien projet de lord John Russell, et ils ne voulaient pas s'engager en votant pour l'abolition immdiate et totale de tous droits protecteurs. La forme que M. Villiers avait donne sa proposition tait aussi combine de manire faire reconnatre les forces des purs _free-traders_. C'tait, selon l'expression anglaise, _a rigid test_, une pierre de touche svre. En 1843, la motion de M. Villiers tait ainsi formule: Que la Chambre se forme en comit pour _examiner_ la convenance d'abroger les lois-crales. On conoit que les partisans du droit fixe, et les hommes sincres dont l'opinion n'est pas bien arrte, pouvaient se rallier une telle proposition, qui avait moins pour objet de rsoudre la question que de la mettre officiellement l'tude. Mais, en 1844, la motion de M. Villiers tait conue ainsi: Que la Chambre se forme en comit pour examiner les rsolutions suivantes: Il rsulte du dernier recensement que la population du royaume s'accrot rapidement; La Chambre reconnat qu'un trs-grand nombre de sujets de Sa Majest est insuffisamment pourvu des objets de premire ncessit; Que cependant une loi est en vigueur qui restreint les approvisionnements, et, par consquent, diminue l'abondance des aliments; Que toute restriction ayant pour objet d'empcher l'achat des choses ncessaires la subsistance du peuple est insoutenable en principe, funeste en fait, et doit tre abolie; Que, par ces motifs, il est expdient d'abroger immdiatement les _actes_ 5 et 6. _Victoria_, c. 14. Il est bien vident qu'une telle proposition ne pouvait tre accueillie que par les membres prpars reconnatre la vrit thorique et les avantages pratiques du principe de la libert illimite du commerce. Aprs un dbat qui se prolongea jusqu'au vendredi 28 juin, la division donna les rsultats suivants. Pour la motion de M. Villiers 124 voix. Contre 330 Majorit 206. ces 124 voix, il faut en ajouter 11, dites _paired_, selon les usages parlementaires de la Chambre[55], et 30 de membres absents, ce qui forme une masse compacte de purs _free-traders_ de 165 membres. [Note 55: Lorsque deux membres d'opinion diffrente ont besoin de s'absenter, ils s'entendent et sortent ensemble sans altrer le rsultat du vote.] En rsum, la majorit contre l'abrogation avait t, en 1842, de 303,--en 1843, de 256,--en 1844, de 206. Nous ne traduisons pas ici les discours prononcs dans cette mmorable circonstance de crainte de fatiguer le lecteur. Nous nous bornerons dire que, dans le cours de la discussion, on a accus les _free-traders_ de ne demander que la libert du commerce des crales, et on a, par consquent, prsent la motion comme faite dans un intrt purement manufacturier. M. Cobden a rpondu que le systme protecteur avait principalement en vue les intrts du sol; que les propritaires du sol tant en mme temps les matres du Parlement, la Ligue avait considr le systme tout entier comme n'ayant d'autre point d'appui que cette branche particulire de protection. Dans la ncessit de concentrer ses forces, pour leur donner plus d'efficacit, elle a rsolu d'attaquer surtout la loi-crale, sachant fort bien que, si elle en obtenait l'abrogation, les propritaires eux-mmes seraient les premiers dtruire toutes autres mesures protectrices. Je dclare ici, dit-il, trs-sincrement et trs-formellement, que je me prsente comme l'avocat de la libert des changes _en toutes choses_, et, dans le cas o vous vous formeriez en comit au sujet des lois-crales, si les rgles de la Chambre me le permettent, je suis prt ajouter la motion l'abrogation de tous les droits protecteurs sur quelque chose que ce soit. Nous avons remarqu encore un argument, man de M. Milner Gibson, et qui nous parat mriter l'attention des personnes qui aiment considrer les questions d'un point de vue philosophique. Aprs avoir expos les consquences funestes du rgime restrictif, M. Gibson ajoute: J'adjure le trs-honorable baronnet (sir Robert Peel), j'adjure le payeur gnral de l'arme (sir E. Knatchbull), dont l'exprience est si ancienne, et qui ont entendu dans cette session comme dans les prcdentes tant d'arguments pour et contre la question, je les adjure de se lever dans cette enceinte, et de dclarer, une fois pour toutes, sur quel fondement ils pensent que l'aristocratie de ce pays peut rclamer pour elle-mme, avec justice, le droit de s'interposer dans la libert de l'industrie. (coutez! coutez!) C'est l une interpellation loyale. Je me souviens d'avoir lu, l'Universit de Cambridge, dans les oeuvres du docteur Paley, que toute restriction tait _per se_ un mal; qu'il incombe ceux qui la proposent ou la maintiennent de prouver qu'elle apportait la communaut de grands et incontestables avantages, de le prouver distinctement, jusqu' l'vidence et par del l'ombre du doute. Il ajoutait qu'il n'incombe pas ceux qui en souffrent de faire aucunes preuves. C'est pourquoi je vous interpelle en stricte conformit des principes que j'ai appris dans vos universits. Au nom de la philosophie du docteur Paley, puisqu'il existe une restriction dont j'ai me plaindre, je vous somme, vous le lgislateur du pays, vous le gouvernement du pays, je vous somme, et j'ai le droit de le faire, de venir justifier votre restriction, et jusqu' ce que vous l'ayez fait clairement et explicitement, il m'appartient, sans autre explication, d'en demander l'abrogation complte et immdiate. Sir Robert Peel, sr de la majorit, ne paraissait gure dispos s'expliquer. Cependant, il est des convenances et une opinion publique qu'il faut bien respecter. Vaincu par ces interpellations directes, vers la fin du dbat, il prit la parole, et, selon sa coutume, il fit de larges concessions aux principes sans s'engager rien pour la pratique: Dans l'tat artificiel de la socit actuelle, dit-il, nous ne pouvons agir sur de pures abstractions, et nous dterminer par des maximes philosophiques dont, en principe, je ne conteste pas la vrit. Nous devons prendre en considration les circonstances dans lesquelles nous avons progress et les intrts engags. Aprs cette preuve, une sance gnrale de l'association pour la libert commerciale eut lieu au thtre de Covent-Garden, le 3 juillet 1844. Nous regrettons que le temps nous manque pour rapporter ici les discours remarquables de MM. Villiers, Cobden, Bright, etc. partir de cette poque, la Ligue s'est consacre surtout donner de nouveaux dveloppements son action. On peut partager sa carrire en trois grandes poques. Dans la premire, elle s'tait occupe de s'organiser, de fixer son but, de tracer sa marche, de runir dans son sein un grand nombre d'conomistes clairs. Dans la seconde, elle s'adressa l'opinion publique. Nous venons de la voir, multipliant les meetings dans toutes les provinces, envoyant de toutes parts des brochures, des journaux, des professeurs, essayant enfin de vaincre la rsistance du Parlement par la pression d'une opinion nationale forte et claire. l'poque o nous sommes parvenus, nous allons la voir donner ses travaux une direction plus pratique, et aspirer modifier profondment, dans son personnel, la constitution de la Chambre des communes. Pour cela, il s'agissait de mettre en oeuvre la loi lectorale et de tirer tout le parti possible des rformes introduites par les Whigs dans la lgislation. Ce n'est pas que la Ligue ft reste trangre jusque-l aux luttes lectorales. Dj elle avait essay ses forces sur ce terrain. Rarement elle avait manqu l'occasion de mettre, dans chaque bourg, un candidat _free-trader_ aux prises avec un candidat monopoleur. Partout on l'avait vue lever drapeau contre drapeau et principe contre principe. Elle consacrait une partie de son royal budget poursuivre devant les tribunaux la corruption lectorale, et l'on se rappelle qu'elle fit passer, Londres mme, un _free-trader_, M. Pattison, quoiqu'il et pour concurrent un des hommes les plus riches et les plus haut placs de cette mtropole, le banquier Baring, soutenu d'ailleurs par toutes les influences runies des aristocraties terrienne, commerciale, ecclsiastique et gouvernementale. Mais la Ligue n'apportait gure alors aux lections que son influence morale et n'oprait qu'avec les lments existants. Nous allons la voir essayer de changer ces lments eux-mmes, et de remettre la puissance lective aux mains des classes aises et laborieuses. Des comits s'organisent sur toute la surface du Royaume-Uni. Ils ont pour mission de faire porter sur les listes lectorales tout _free-trader_ qui remplit les conditions exiges par la loi, et d'en faire rayer tout monopoleur qui n'a pas le droit d'y figurer. Des milliers de procs sont soutenus la fois devant l'autorit comptente, et avec tant de succs, qu'on peut dj prvoir qu'au sein de beaucoup de collges la majorit sera dplace. Mais M. Cobden, cet homme minent qui est l'me de la Ligue, et qui la dirige, travers mille obstacles, d'une manire si habile et si ferme, conoit un plan bien autrement gigantesque. En France, pour tre lecteur, il faut payer 200 fr. d'impts directs. La loi anglaise ne procde point avec cette uniformit. Une multitude de positions diverses peuvent donner le droit de voter. Parmi les dispositions de la loi, il en est une, appele la clause Chandos, selon laquelle est lecteur quiconque a une proprit libre (_freehold_), donnant 40 sh. de revenu net, c'est--dire pouvant s'acqurir moyennant un capital de 50 60 1. s. Le plan de M. Cobden consiste faire arriver au droit lectoral, par le moyen de cette clause, un nombre suffisant d'hommes indpendants pour contre-balancer la masse d'lecteurs dont l'aristocratie anglaise dispose, comme d'une dpendance et appartenance de ses vastes domaines. Dans l'espace de quarante jours, M. Cobden s'est prsent devant trente-cinq meetings, principalement dans les comts de Lancastre, d'York, de Chester, afin de divulguer et de populariser son projet. La varit qu'il a su rpandre sur tant de discours, fonds sur le mme thme et tendant au mme but, rvle une puissance de facults et une tendue de connaissances qu'on est heureux de voir associes la vertu la plus pure et au caractre le plus lev. Son collgue, M. Bright, n'a pas dploy moins de zle, de talent et d'nergie. On n'attend pas de nous que nous suivions pas pas la Ligue dans cette nouvelle phase de l'agitation. Nous nous bornerons dornavant recueillir, dans les innombrables documents que nous avons sous les yeux, les arguments qui pourront nous paratre nouveaux et les circonstances propres jeter quelque jour sur l'esprit de la Ligue et les moeurs anglaises. Sance du 7 aot 1844. Nous voici arrivs l'poque o les relations entre la France et l'Angleterre, et par suite la paix du monde, paraissaient gravement compromises. La presse des deux cts du dtroit, et malheureusement dans des vues peu honorables, s'efforait de rveiller tous les vieux instincts de haine nationale. On dit que, dans la salle d'Exeter-Hall, des missionnaires fanatiques faisaient entendre des paroles irritantes peu en harmonie avec le caractre dont ils sont revtus. Sir Robert Peel enfin, peut-tre domin par le dchanement des passions ardentes du dehors, venait de prononcer devant le Parlement les paroles impolitiques et imprudentes qui rendaient si difficile l'arrangement des affaires de Tati. Jusqu' ce moment, pas une allusion n'avait t faite au sein des meetings de la Ligue sur les rapports de la France avec l'Angleterre. Cette circonstance nous semble mriter toute l'attention du lecteur impartial; car enfin, les occasions n'avaient pas manqu; l'affaire d'Alger, celle du Maroc, celle du droit de visite, l'hostilit de nos tarifs, manifeste par des droits diffrentiels mis la charge des produits anglais, et bien d'autres circonstances offraient aux orateurs de la Ligue un texte facile exploiter, dans l'intrt de leur popularit, un instrument fcond pour arracher des applaudissements la multitude. Comment se fait-il que ces hommes, parlant tous les jours en prsence de cinq six mille personnes runies, et dans les circonstances o il leur tait si facile de mnager leur amour-propre d'orateur toutes les ovations de l'enthousiasme politique, se soient constamment abstenus de cder cette si sduisante tentation? Comment des manufacturiers, des ngociants, des fermiers se sont-ils montrs cet gard si suprieurs des missionnaires, des journalistes, et mme aux hommes d'tat les plus haut placs? Il n'y a qu'une circonstance qui puisse expliquer raisonnablement ce phnomne, et cette circonstance est si importante, qu'il doit m'tre permis de la rvler au public franais.--C'est que la Ligue s'adresse la classe industrieuse et laborieuse, et que cette classe, en Angleterre, n'est point anime des sentiments haineux contre la France que nos journaux, par des motifs expliqus ailleurs, lui attribuent avec tant d'obstination.--J'ai lu plus de trois cents discours prononcs par les orateurs de la Ligue dans toutes les villes importantes de la Grande-Bretagne. J'ai lu un nombre immense de brochures, de pamphlets populaires, de journaux mans de cette puissante association, et j'affirme sur l'honneur que je n'y ai jamais vu un mot blessant pour notre dignit nationale, ni une allusion directe ou indirecte l'tat de nos relations politiques avec l'Angleterre. C'est que, dans ce pays, les classes industrieuses ont vraiment l'esprit d'industrie qui est oppos l'esprit militaire. C'est que les haines nationales, grce aux progrs de l'opinion, leur sont devenues aussi trangres que le sont maintenant parmi nous les haines de ville ville et de province province. Cependant, au moment o la paix du monde tait srieusement menace, il tait difficile que l'motion gnrale ne se ft pas aussi sentir parmi ces multitudes assembles Covent-Garden, ou dans le _free-trade-hall_ de Manchester. On verra, dans les discours qui suivent, quel point de vue les graves vnements du mois d'aot 1844 taient envisags par les membres de la Ligue. 7 aot 1844. Le dernier meeting de la Ligue, pour cette saison, a eu lieu mercredi soir au thtre de Covent-Garden. Une affluence extraordinaire de _free-traders_ remplissait toutes les parties du vaste difice. Pendant toute la sance, les dames, par leurs physionomies animes et leurs applaudissements ritrs, ont montr qu'elles prennent un vif intrt au sort des classes souffrantes et opprimes.--M. G. Wilson occupait le fauteuil. Un grand nombre de membres du Parlement et d'hommes distingus avaient pris place autour de lui sur l'estrade. Le prsident, en ouvrant la sance, annonce que la parole sera prise successivement par M. Milner Gibson, m. P., par M. Richard Cobden, m. P., en remplacement de M. George Thompson, absent, et par M. Fox. M. GIBSON: Monsieur, j'ai eu le bonheur d'assister un grand nombre de meetings de la Ligue, mais jamais une aussi magnifique assemble que celle qui est en ce moment runie dans ces murs n'avait encore frapp mes regards, et j'ajoute, monsieur, que cette marque signale de l'approbation publique, ce dernier meeting d'adieu, est pour nous un juste sujet d'esprance et de flicitation. l'aspect d'une assemble aussi imposante, il est impossible de croire qu'une cause rtrograde, d'imaginer qu'une question a perdu du terrain dans l'esprit et l'estime du peuple. (Applaudissements.) ....... Je crois sincrement que tout homme impartial qui jettera les yeux autour de lui, et qui se demandera quels sont les premiers besoins sociaux, quelles sont les ncessits qui se manifestent en premire ligne non-seulement dans les possessions britanniques, mais dans la plus grande partie de l'Europe, reconnatra que ces besoins et ces ncessits se lient intimement la souffrance physique. Il reconnatra que toute grande amlioration sociale ne peut venir qu'aprs l'amlioration matrielle de la condition du peuple. On montre un grand dsir d'instruire le peuple; on se plaint de son ignorance; on se plaint de ce qu'il manque d'ducation morale. Mais que sert de vouloir faire germer la vertu parmi des hommes courbs sous la misre, fltris par une pnurie dsesprante et qui ne sont point en tat de recevoir les leons du prtre ou du moraliste? Croyez-le bien, si nous voulons que la vertu, la science, la religion, prennent racine dans le coeur de l'homme laborieux, commenons par amliorer sa condition physique. Nous devons arracher l'ouvrier des campagnes l'tat d'abaissement o il est maintenant plac. En vain nous cherchons restreindre l'immoralit, diminuer le crime dans le pays, tant que la classe laborieuse, en levant les yeux sur ceux qui occupent des positions plus leves dans l'chelle sociale, se sentira d'une autre caste, pour ainsi dire, et se croira rejete comme une superftation inutile, aussi peu digne, moins digne d'gards peut-tre que la nature animale engraisse sur les domaines de l'aristocratie. L'orateur rappelle ici qu'ayant voulu parler la Chambre des communes de la situation de l'ouvrier des campagnes, et s'tant tay de l'autorit d'un ministre du culte dont le nom est vnr dans tout le royaume, M. Godolphin Osborn, le ministre secrtaire d'tat pour le dpartement de l'intrieur, avait parl de prlats courant aprs la popularit. Je voudrais de tout mon coeur, continue M. Gibson, voir beaucoup de nos prtres et mme de nos vques condescendre une telle conduite. Je me rappelle un clbre crivain qui disait qu'une trs-utile association pourrait tre fonde, et dans le fait cette institution manque l'Angleterre, dans le but de convertir l'piscopat au christianisme. (Applaudissements prolongs.) J'ai la certitude absolue que la libert du commerce est en parfaite harmonie avec l'esprit de l'vangile, et que la libre communication des peuples est le moyen le plus efficace de rpandre la foi et la civilisation sur toute la surface de la terre. Je ne pense pas que les efforts des missionnaires, quels que soient leurs bonnes intentions et leur mrite, puissent obtenir un succs complet tant que les gouvernements spareront les nations par des barrires artificielles, sous forme de tarifs hostiles, et leur inculqueront, au lieu de sentiments fraternels fonds sur des intrts rciproques, des sentiments de jalousie si prompts clater en vaste incendie. (Bruyantes acclamations.) C'est une chose surprenante que l'excessive dlicatesse, en matire d'honneur national, qui s'est tout coup rvle parmi nos grands seigneurs trafiquants de crales. On croirait voir des coursiers _entrans_ pour le turf. (Rires.) Mais qu'est-ce que cela signifie? Cela signifie que, pour ces messieurs, _guerre_ est synonyme de _rentes_. (Approbation et rires.) J'ignore s'ils aperoivent aussi clairement que je le fais la liaison de ces deux ides. La premire consquence de la guerre, c'est la chert du bl; la seconde, c'est un accroissement d'influence ministrielle, dont une bonne part revient toujours nos seigneurs terriens. Quelque lourdes que soient les charges, quelque lamentables que soient les maux que la guerre infligerait la communaut, tenez pour certain que, s'il est possible qu'elle profite une classe, ce sera la classe aristocratique. Je crois trs-consciencieusement qu'il y a dans ce pays un grand parti li avec l'intrt territorial, parti reprsent par le _Morning-Post_ (rires), qui s'efforce de susciter un sentiment antifranais (_an anti-french-feeling_), dans l'unique but de maintenir le monopole des grains. (Rires.) Qu'est-ce que la guerre pour ces messieurs? Ils s'en tiennent bien loin. (Rires.) Ils envoient leurs compatriotes au champ du carnage, et, quant eux, ils profitent de l'interruption du commerce pour tenir haut prix la subsistance du peuple; et quand revient la paix, ils se font un titre de cette chert mme, pour continuer et renforcer la protection. Nous avons vu tout cela dans la dernire guerre. (Applaudissements.) Une autre de leurs raisons pour pousser la guerre, c'est qu'ils y voient un moyen de dtourner l'attention publique de ces mouvements sociaux qui les mettent maintenant si mal l'aise. Une bonne guerre, disent-ils, c'est une excellente diversion. Il y a trs-peu de jours, un homme distingu, dont je ne me crois pas autoris proclamer le nom dans cette enceinte, me disait: Quoi qu'on en ait dit sur les maux de la guerre, quoi qu'en aient crit les moralistes et les philosophes, je crois que ce pays a besoin d'une bonne guerre, et qu'elle nous dlivrerait de bien des difficults. (Rires bruyants.)--C'est la vieille doctrine. Bien heureusement, il ne sera pas en leur pouvoir de pousser le peuple de ce pays vers ces folles exhibitions d'un faux patriotisme. Il y a dans la nation britannique un bon sens, un esprit de justice, qui, depuis les terribles luttes du commencement de ce sicle, ont jet de profondes racines; et il sera difficile de lui persuader de se lancer dans toutes les horreurs de la guerre pour le seul avantage de gorger notre riche aristocratie aux dpens de la communaut. (Applaudissements prolongs.) Qu'il nous soit permis de faire une remarque sur ce passage du discours de M. Gibson. Ne pourrait-il pas tre trs--propos prononc devant une assemble franaise? C'est une chose surprenante (dirait-on) que l'excessive dlicatesse, en matire d'honneur national, qui s'est tout coup rvle parmi nos trafiquants de fer et de houille. Mais qu'est-ce que cela signifie? Cela signifie que pour ces messieurs _guerre_ est synonyme de _chert_; entente cordiale est synonyme de commerce, d'changes, de concurrence redouter. Je crois trs-consciencieusement qu'il y a, dans ce pays, un grand parti li avec l'intrt _manufacturier_, parti reprsent par la _Presse_ et le journal du _Commerce_, qui s'efforce de susciter un sentiment anti-anglais, dans l'unique but de maintenir le haut prix des draps, des toiles, de la houille et du fer, etc., etc. Aprs cette courte observation, nous reprenons le compte rendu de la sance du 7 aot, et nous consignons ici notre regret de ne pouvoir traduire le remarquable discours de M. Cobden. Nous nous bornerons, forc que nous sommes de nous restreindre, citer quelques passages de l'allocution de M. Fox, et particulirement la proraison qui se lie au sujet trait par le reprsentant de Manchester. M. Fox. L'orateur, prenant texte d'un article du _Morning-Post_ qui annonce pour la vingtime fois que la Ligue est morte aprs avoir totalement chou dans sa mission, passe en revue le pass de cette institution, et montre l'influence qu'elle a exerce sur l'administration des Whigs et ensuite sur celle des Torys, influence laquelle il faut attribuer les modifications rcemment introduites dans la lgislation commerciale de la Grande-Bretagne. Il parle ensuite du progrs qu'elle a fait faire l'opinion publique. On peut dire de l'conomie politique ce qu'on disait de la philosophie, elle est descendue des nuages et a pntr dans la demeure des mortels; elle se mle toutes leurs penses et fait le sujet de tous leurs entretiens. C'est ainsi que la Ligue a propag dans le pays une sagacit politique qui finira par bannir de ce monde les prjugs, les sophismes et les faussets par lesquels le genre humain s'est laiss si longtemps garer. Nous touchons presque au temps o deux grands hommes d'tat, Pitt et Fox, remplissaient l'univers de leurs luttes; et l'on ne saurait encore dcider lequel des deux tait le plus profondment ignorant des doctrines conomiques. Et maintenant, il n'y a pas un dandy, un incroyable, qui se prsente devant les lecteurs d'un bourg-pourri, pour y recueillir un mandat de famille, qui ne se soit gorg d'Adam Smith, au moins dans l'dition de M. Cayley[56]. (Rires.) Quand un peuple a acquis de telles lumires, on ne se joue plus de lui. C'est pour la Ligue un sujet de juste orgueil d'avoir dissmin dans le pays, non-seulement des connaissances positives et de bonnes habitudes intellectuelles, mais encore un vritable esprit d'indpendance morale. Partout o je trouve une disposition secouer cette servilit abjecte qui a si longtemps pes sur une portion du peuple de ce pays; partout o je le vois donner aux choses leurs vrais noms, quels que soient les fallacieux synonymes dont on les dcore; quand je vois le faible et le fort, le pauvre et le riche, le paysan et le pair d'Angleterre, tous galement jugs selon les rgles du juste et de l'injuste; quand je rencontre une ferme volont de rendre tmoignage aux principes de l'quit et de la justice, en mme temps qu'une profonde sympathie pour les souffrances des classes malheureuses et opprimes, alors je reconnais l'influence de la Ligue; je la vois se rpandre dans toutes les classes de la socit, j'adhre cette ferme dtermination de faire rgner le bien, de dtruire le mal par des moyens paisibles, lgaux, mais honorables et srs, dont les fondateurs de cette grande institution ont eu la gloire de faire adopter l'usage par leurs concitoyens. (Applaudissements.) Je sais que ces grands et nobles rsultats n'ont pas atteint les limites auxquelles aspirent les hommes de coeur qui dirigent la Ligue. Nous en avons le tmoignage par des faits irrcusables, que nous ne nions pas et qu'au contraire nous regardons loyalement en face. Ils nous sont d'ailleurs rappels surabondamment par certains journaux. Voyez, disent-ils, dans combien d'lections la Ligue a chou, dans combien elle n'a pas os accepter le combat! Elle a t battue dans le Sud-Lancastre et Birmingham.--Il est vrai que nous n'avons pu soutenir la lutte Hortham, Cirencester et ailleurs. Qu'est-ce dire? Je ne m'en afflige pas. Il est bien que dans une cause comme celle-ci--qui intresse une multitude de personnes trangres aux agitations politiques et aux rudes travaux qui peuvent seuls assurer le succs d'une grande rforme sociale--il est bien qu'on ne se laisse point dominer par cette ide, qu'il suffit d'instruire le peuple de ce qui est juste et vrai, pour que le vrai et le juste triomphent d'eux-mmes. Car, si ces lections eussent amen d'autres rsultats, quel enseignement en aurions-nous obtenu? Quel effet auraient-elles produit sur le grand nombre de ceux qui, pour la premire fois, s'unissant la Ligue, se sont prcipits dans le tumulte de l'_agitation_? Ils n'auraient pas manqu de penser que les lecteurs sont libres dans leur opinion et dans leur action, que l'intimidation, la corruption et les menes de sinistres intrts n'interviennent pas pour pervertir la conscience des votants, et les vaincre en dpit de leurs ides et de leurs sentiments; et cet enseignement et t un mensonge. Ils en auraient conclu encore que le monopole, loin de songer faire des efforts vigoureux et dsesprs, loin d'avoir recours aux armes les plus dloyales, n'attend pour abandonner la lutte que de voir la vanit et l'injustice de ses prtentions bien comprises par le public;--et cet enseignement aussi et t un mensonge.--Ces faciles triomphes eussent fait croire que l'esprit de parti est vaincu; qu'il a appris la sagesse et la droiture; et que, dans le vain but de soutenir quelque point de sectairianisme politique, l'opposition ne se laisserait pas vaincre en se divisant alors qu'elle peut tre victorieuse par l'unit;--et cet enseignement aussi et t un mensonge.--Ils eussent encore suggr cette ide que les combinaisons lgislatives actuelles sont plus que suffisantes pour protger aux lections les droits et les intrts du peuple; que nos institutions et notre mcanisme politique ont toute la perfection qu'on peut imaginer et dsirer;--et cet enseignement aussi et t un mensonge,--un grossier mensonge.--Dans mon opinion, subir quelques dfaites partielles, quelques dsastres momentans, quelques retards dans le dnoment de cette grande lutte, ce n'est pas acheter trop cher les bonnes habitudes, l'exprience et la discipline que ces revers mmes font pntrer dans l'esprit de la multitude, la prparant travailler avec constance et avec succs la dfense des intrts de la communaut. ceux qui font de ces dfaites lectorales un sujet de mpris envers nous, et d'orgueil pour eux-mmes, je dirai: Vous vous jouez avec ce qui vous suscitera une puissance antagonique, une force laquelle rien ne pourra rsister. Ces mmes dfaites nous apprennent l'art d'_agiter_. Elles nous ont instruits, elles nous instruiront bien plus encore jusqu'au jour o la communaut s'apercevra qu'en croyant ne diriger son nergie que sur un seul point et ne poursuivre que le triomphe d'un seul principe, la Ligue a jet les fondements de tout ce qui constitue la dignit, la grandeur et la prosprit nationales. (Applaudissements.) [Note 56: M. Cayley avait cit des extraits d'Adam Smith qu'il avait rendus, en les falsifiant, favorables au systme protecteur.] Il est une autre chose que la Ligue a accomplie, et c'tait un objet bien digne de ses efforts. Elle a dmasqu les classes privilgies! (coutez! coutez!) Leurs traits sont maintenant connus de tous, et il n'est plus en leur pouvoir de se dguiser. Le temps n'est pas loign o rgnait une sorte de mystification l'gard des pairs et des hommes de haut parage, comme si le sang qui coule dans leurs veines tait d'une autre nature que celui qui fait battre le coeur du peuple. Il a fallu que les principes de la libert commerciale fussent soumis cette discussion serre, continuelle et anime qu'ils sont condamns subir, pour qu'on reconnt la vraie porte de ces associations fodales; pour qu'on s'assurt que ces grands hommes sont aussi bien des _marchands_ que s'ils ouvraient boutique Cheapside; et que ces cussons, regards jusqu'ici comme les emblmes d'une dignit quasi royale, ne sont autre chose que des enseignes o l'on peut lire: _Acres louer, bls vendre_. (Applaudissements.) Oui, ce sont des marchands; ce sont tous des marchands. Ils trafiquent de terres aussi bien que de bls. Ils trafiquent des aliments, depuis le pain de l'homme jusqu' la graine lgre qui nourrit l'oiseau prisonnier dans sa cage. (Rires.) Ils trafiquent de poissons, de faisans, de gibier; ils trafiquent de terrains pour les courses de chevaux; ils y perdent mme l'argent qu'ils y parient et font ensuite des lois au Parlement pour tre dispenss de payer leurs dettes. (Applaudissements.) Ils trafiquent d'toiles, de jarretires, de rubans--spcialement de rubans bleus--et, ce qui est le pis de tout, ils trafiquent des lois par lesquelles ils rendent leur ngoce plus lucratif. Ils poussent des clameurs contre le petit boutiquier qui instruit son apprenti dans l'art de tondre la pratique, tandis qu'ils font bien pis, eux nobles lgislateurs, car ils tondent la nation, et surtout, ils tondent court et ras l'indigent affam..... La Ligue a montr les classes privilgies sous un autre jour, en stimulant leurs vertus, en provoquant leur philanthropie. Oh! combien elles talent de charit, pourvu que la loi-crale s'en chappe saine et sauve! Des plans pour l'amlioration de la condition du peuple sont en grande faveur, et chaque section politique prsente le sien. L'orateur numre ici et critique un grand nombre de projets tous aspirant rparer par la charit les maux faits par l'injustice, tels que le systme des _allotments_ (V. p. 39), le bill des dix heures, les socits pour l'encouragement de telles ou telles industries, etc.--Il continue et termine ainsi: Si notre cause s'lve contre le monopole, elle est encore plus oppose une guerre qui prendrait pour prtexte l'intrt national. J'espre que les sages avertissements qui sont sortis de la bouche de l'honorable reprsentant de Manchester (M. Gibson) pntreront dans vos esprits et dans vos coeurs; car, quand nous voyons quels moyens le monopole a recours, il n'y a rien de chimrique redouter que, par un machiavlisme monstrueux, il ne s'efforce, dans un sordide intrt, de plonger la nation dans toutes les calamits de la guerre. Si nous tions menacs d'une telle ventualit, j'ai la confiance que le peuple de ce pays se lverait comme un seul homme pour protester contre tout appel ces moyens sanguinaires qui devront tre relgus jamais dans les annales des temps barbares. Cette agitation doit se maintenir et progresser, parce qu'elle se fonde sur une vue complte des vrais intrts nationaux et sur les principes de la morale. Oui, nous soulevons une question morale. Laissons nos adversaires les avantages dont ils s'enorgueillissent. Ils possdent de vastes domaines, une influence incontestable; ils sont matres de la Chambre des lords, de la Chambre des communes, d'une grande partie de la presse priodique et du secret des lettres (applaudissements); eux encore le patronage de l'arme et de la marine, et la prpondrance de l'glise. Voil leurs privilges, et la longue numration ne nous en effraye pas, car nous avons contre eux ce qui est plus fort que toutes ces choses runies: le sentiment du juste grav au coeur de l'homme. (Acclamations.) C'est une puissance dont ils ne savent pas se servir, mais qui nous fera triompher d'eux; c'est une puissance plus ancienne que leurs races les plus antiques, que leurs chteaux et leurs cathdrales, que l'glise et que l'tat; aussi ancienne, que dis-je? plus ancienne que la cration mme, car elle existait avant que les montagnes fussent nes, avant que la terre repost sur ses fondements; elle habitait avec la sagesse dans l'esprit de l'ternel. Elle fut souffle sur la face de l'homme avec le premier souffle de vie, et elle ne prira pas en lui tant que sa race n'aura pas compt tous ses jours sur cette terre. Il est aussi vain de lutter contre elle que contre les toiles du firmament. Elle verra, bien plus, elle oprera la destruction de tout ce qu'il y a d'injustice au fond de toutes les institutions politiques et sociales. Oh! puisse la Providence consommer bientt sur le genre humain cette sainte bndiction! (Applaudissements prolongs.) Aprs une courte allocution dans laquelle le prsident, au nom de la Ligue, adresse aux habitants de la mtropole des remercments et des adieux, la session de 1844 est close et l'assemble se spare. * * * * * Dans un des passages du discours prcdent, M. Fox avait fait allusion un meeting tenu, deux jours avant, Northampton. Le but de cette publication tant de jeter quelque jour sur les moeurs politiques de nos voisins, et de montrer, _en action_, l'immense libert d'association dont ils ont le bonheur de jouir, nous croyons devoir dire un mot de ce meeting. LES FREE-TRADERS ET LES CHARTISTES NORTHAMPTON. Lundi 5 juin 1844, un important meeting a eu lieu dans le comt et dans la ville de Northampton. Quelques jours d'avance, un grand nombre de manufacturiers, de fermiers, de ngociants et d'ouvriers avaient prsent une requte MM. Cobden et Bright, pour les prier d'assister au meeting et d'y discuter la question de la libert commerciale. Ces messieurs acceptrent l'invitation. Une autre requte avait t prsente, par les partisans du rgime protecteur, M. O'Brien, reprsentant du comt, et membre de la Socit centrale pour la protection agricole. M. O'Brien dclina l'invitation, se fondant sur ce que les requrants taient bien en tat de se former une opinion par eux-mmes, sans appeler des trangers leur aide. Enfin, les chartistes de Northampton avaient, de leur ct, rclam l'assistance de M. Fergus O'Connor qui, dans leur pense, devait s'unir M. O'Brien pour combattre M. Cobden. M. Fergus O'Connor avait promis son concours. Le square dans lequel se tenait le meeting contenait plus de 6,000 personnes. Les _free-traders_ proposrent pour prsident lord Fitz Williams, maire, mais les chartistes exigrent que le fauteuil ft occup par M. Grandy, ce qui fut accept. M. Cobden soumet l'assemble la rsolution suivante: Que les lois-crales et toutes les lois qui restreignent le commerce dans le but de protger certaines classes sont injustes et doivent tre abroges. M. Fergus O'Connor propose un amendement fort tendu qu'on peut rsumer ainsi: Les habitants de Northampton sont d'avis que toutes modifications aux lois-crales, toutes rformes commerciales, doivent tre ajournes jusqu' ce que la charte du peuple soit devenue la base de la constitution britannique. De nombreux orateurs se sont fait entendre. Le prsident ayant consult l'assemble, la rsolution de M. Cobden a t adopte une grande majorit. * * * * * Un autre trait caractristique des moeurs politiques que la libert parat avoir pour tendance de dvelopper, c'est l'affranchissement de la femme, et son intervention, du moins comme juge, dans les grandes questions sociales. Nous croyons que la femme a su prendre le rle le mieux appropri la nature de ses facults, dans une runion dont, par ce motif, nous croyons devoir analyser succinctement le procs-verbal. DMONSTRATION EN FAVEUR DE LA LIBERT COMMERCIALE WALSALL. Prsentation d'une coupe M. John B. Smith. En 1841, la lutte s'tablit entre le monopole et la libert aux lections de Walsall. M. Smith tait le candidat des _free-traders_, et l'influence de la corruption, porte ses dernires limites, assura aux monopoleurs un triomphe momentan. L'nergie et la loyaut, qui prsidrent la conduite de M. Smith dans cette circonstance, lui concilirent l'estime et l'affection de toutes les classes de la socit, et les clames de Walsall rsolurent de lui en donner un tmoignage public. Elles formrent entre elles une souscription dont le produit a t consacr faire ciseler une magnifique coupe d'argent. Mercredi soir (11 septembre 1844), une _soire_ a eu lieu dans de vastes salons, dcors avec got, et o tait runie la plus brillante assemble. M. Robert Scott occupait le fauteuil. Aprs le th, M. le prsident se lve pour proposer la sant de la reine. Dans une assemble, dit-il, embellie par la prsence d'un si grand nombre de dames, il serait inconvenant de ne pas commencer par payer un juste tribut de respect notre gracieuse et bien-aime souveraine. C'est une des gloires de l'Angleterre de s'tre soumise la domination de la femme, et ce n'est pas un des traits les moins surprenants de son histoire, que la nation ait joui de plus de bonheur et de prosprit, sous l'empire de ses souveraines, que n'ont pu lui en procurer les rgnes des plus grands hommes, etc. Aprs un discours de M. Walker, en rponse ce toast, le prsident arrive l'objet de la runion. Il rappelle qu'en 1841, un appel fut fait aux habitants de Walsall pour poser aux lecteurs la question de la libert commerciale. C'tait la premire fois que cette grande cause subissait l'preuve lectorale. Nous avions alors un candidat whig qui n'allait pas, sur cette matire, jusqu' l'affranchissement absolu des changes. Il sentit la ncessit de se retirer, et le champ restait libre aux manoeuvres du candidat conservateur. Un grand nombre d'lecteurs lui promirent imprudemment leurs votes, sans considrer que la loi leur a confi un dpt sacr dont ils ne sont pas libres de disposer leur avantage, mais dont ils doivent compte ceux qui ne jouissent pas du mme privilge. Vous vous rappelez l'anxit qui rgna alors parmi les _free-traders_, et les difficults qu'ils rencontrrent trouver un candidat qui l'on pt confier la dfense du grand principe que nous posions devant le corps lectoral. C'est dans ce moment qu'un homme d'une position leve, d'un noble caractre et d'un grand talent, M. Smith (applaudissements), accepta sans hsiter la candidature et entreprit de relever ce bourg de la longue servitude laquelle il tait accoutum. M. Smith tait alors prsident de la chambre de commerce de Manchester, prsident de la Ligue. Sur notre demande, il vint Walsall et dirigea la lutte avec une vigueur et une loyaut qui lui valurent, non-seulement l'estime de ses amis, mais encore l'approbation de ses adversaires. L'Angleterre et l'Irlande s'intressaient au succs de ce grand dbat, o les plus chers intrts du pays taient engags. Grce des influences que vous n'avez pas oublies, nous fmes vaincus cependant, mais non sans avoir rduit la majorit de nos adversaires dans une telle proportion qu'il ne leur reste plus aucune chance pour l'avenir. Les dames de Walsall, profondment reconnaissantes des services minents rendus par M. Smith la cause de la puret lectorale non moins qu' celle de la libert, rsolurent de lui donner un tmoignage public de leur estime. Je ne vous retiendrai pas plus longtemps, et ne veux point retarder les oprations qui sont l'objet principal de cette runion. Mme. Cox se lve, et s'adressant M. Smith, elle dit: J'ai l'honneur de vous prsenter cette coupe, au nom des dames de Walsall. M. Smith reoit ce magnifique ouvrage d'orfvrerie, d'un travail exquis, qui porte l'inscription suivante: _Prsent M. J. B._ SMITH, _esq._ Par les dames de Walsall, comme un tmoignage de leur estime et de leur gratitude, pour le courage et le patriotisme avec lesquels il a soutenu la lutte lectorale de 1841, dans ce bourg, contre un candidat monopoleur,--pour l'indpendance de sa conduite et l'urbanit de ses manires,--pour ses infatigables efforts dans la dfense des droits du travail contre les intrts gostes et la domination usurpe d'une classe. Puisse-t-il vivre assez pour jouir de la rcompense de ses travaux et voir la vrit triompher et la patrie heureuse! M. Smith remercie et prononce un discours que le cadre de cet ouvrage ne nous permet pas de rapporter. Le but que nous nous sommes propos tait de faire connatre la Ligue, ses principaux chefs, les doctrines qu'elle soutient, les arguments par lesquels elle combat le monopole; nous ne pouvions songer initier le lecteur dans tous les dtails des oprations de cette grande association. Il est pourtant certain que les efforts persvrants, mais silencieux, par lesquels elle essaye de rnover, non-seulement l'esprit, mais encore le personnel du corps lectoral, ont peut-tre une importance plus pratique que la partie apparente et populaire de ses travaux. Sans vouloir changer notre plan et attirer l'attention du lecteur sur les travaux lectoraux de la Ligue, ce qui exigerait de sa part l'tude approfondie d'un systme lectif beaucoup plus compliqu que le ntre, nous croyons cependant ne pouvoir terminer sans dire quelques mots et rapporter quelques discours relatifs cette phase de l'_agitation_. Nous avons vu prcdemment qu'il y a en Angleterre deux classes de dputs, et, par consquent, d'lecteurs.--158 membres du Parlement sont nomms par les comts, et tous sont dvous au monopole.--Jusqu' la fin de 1844, les _free-traders_ n'avaient en vue que d'obtenir, sur les dputs des bourgs, une majorit suffisante pour contre-balancer l'influence de ce corps compacte de 158 protectionnistes.--Pour cela, il s'agissait de faire inscrire sur les listes lectorales autant de _free-traders_, et d'en liminer autant de cratures de l'aristocratie que possible. Un comit de la Ligue a t charg et s'est acquitt pendant plusieurs annes de ce pnible et difficile travail, qui a exig une multitude innombrable de procs devant les cours comptentes (_courts of registration_), et le rsultat a t d'assurer aux principes de la Ligue une majorit certaine dans un grand nombre de villes et de bourgs. Mais, la fin de 1844, M. Cobden conut l'ide de porter la lutte jusque dans les comts. Son plan consistait mettre profit ce qu'on nomme la clause Chandos, qui confre le droit d'lire, au comt, quiconque possde une proprit immobilire donnant un revenu net de 40 schellings. De mme que l'aristocratie avait, en 1841, mis un grand nombre de ses cratures en possession du droit lectoral par l'action de cette clause, il s'agissait de dterminer les classes manufacturires et commerciales en faire autant, en investissant les ouvriers des mmes franchises, et en les transformant en _propritaires_, en _landlords_ au petit pied.--Le temps pressait, car on tait au mois de dcembre 1844, quand M. Cobden soumit son plan au conseil de la Ligue, et on n'avait que jusqu'au 31 janvier 1845, pour se faire inscrire sur les listes lectorales qui doivent servir en cas de dissolution jusqu'en 1847. Aussitt le plan arrt, la Ligue le mit excution avec cette activit prodigieuse qui ne lui a jamais fait dfaut, et que nous avons peine croire, tant elle est loin de nos ides et de nos moeurs politiques. Dans l'espace de dix semaines, M. Cobden a assist _trente-cinq_ grands meetings publics, tenus dans les divers comts du nord de l'Angleterre dans le seul but de propager cette nouvelle croisade lectorale.--Nous nous bornerons donner ici la relation d'un de ces meetings, celui de Londres, qui ouvre d'ailleurs la troisime anne de l'agitation dans la mtropole. GRAND MEETING DE LA LIGUE AU THTRE DE COVENT-GARDEN. 11 dcembre 1844. Six mille personnes assistent la runion. Le prsident de la Ligue, M. George Wilson, occupe le fauteuil. En ouvrant la sance, aprs quelques observations gnrales, le prsident ajoute: Vous avez peut-tre entendu dire que depuis notre dernier meeting la Ligue avait pris sa retraite. Mais soyez assurs qu'elle n'a pas perdu son temps dans les cours d'enregistrement (_registration courts_). Nous avons envoy des hommes expriments dans 140 bourgs, dans le but d'organiser des comits lectoraux l o il n'en existe pas, et de donner une bonne direction aux efforts des _free-traders_ l o il existe de semblables institutions. Depuis, les cours de rvision ont t ouvertes. C'est l que la lutte a t srieuse. Je n'ai pas encore les rapports relatifs la totalit de ces 140 bourgs, mais seulement 108 d'entre eux. Dans 98 bourgs nous avons introduit sur les listes lectorales plus de _free-traders_ que nos adversaires n'y ont fait admettre de monopoleurs; et d'un autre ct nous avons fait rayer de ces listes un grand nombre de nos ennemis. Dans 8 bourgs seulement la balance nous a t dfavorable, sans mettre cependant notre majorit en pril. (Applaudissements.) Le prsident entre ici dans des dtails de chiffres inutiles reproduire; il expose ensuite les moyens de conqurir une majorit dans les comts. M. Villiers, m. P., prononce un discours. La parole est ensuite M. Cobden. Nous extrayons du discours de l'honorable membre les passages qui nous ont paru d'un intrt gnral. M. COBDEN..... Les monopoleurs ont fait circuler profusion une brochure adresse aux ouvriers, qui porte pour pigraphe une sentence qui a pour elle l'autorit rpublicaine, celle de M. Henry Clay. Je suis bien aise qu'ils aient inscrit son nom et cit ses paroles sur le frontispice de cette oeuvre, car les ouvriers n'oublieront pas que, depuis sa publication, M. Henry Clay a t repouss de la prsidence des tats-Unis. Il demandait cet honneur trois millions de citoyens libres, et il fondait ses droits sur ce qu'il est l'auteur et le pre du systme protecteur en Amrique. J'ai suivi avec une vive anxit les progrs de cette lutte, et reu des dpches par tous les paquebots. J'ai lu le compte rendu de leurs discours et de leurs processions. Vraiment les harangues de Clay et de Webster auraient fait honneur aux ducs de Richmond et de Buckingham eux-mmes. (Rires.) Leurs bannires portaient toutes des devises, telles que celles-ci: Protection au travail national. Protection contre le travail non rmunr d'Europe. Dfense de l'industrie du pays. Dfense du systme amricain. Henry Clay et protection. (Rires.) Voil ce qu'on disait la dmocratie amricaine, comme vous le dit votre aristocratie dans ce mme pamphlet. Et qu'a rpondu le peuple amricain? Il a rejet Henry Clay; il l'a rendu la vie prive. (Applaudissements.) Je crois que nos socits prohibitionnistes, s'il leur reste encore un grand dpt de cette brochure, pourront l'offrir bon march. (Rires.) Elles seront toujours bonnes allumer des cigares. (Nouveaux rires.).... Eh bien! habitants de Londres! Qu'y a-t-il de nouveau parmi vous? Vous avez su quelque chose de ce que nous avons fait dans le Nord; que se passe-t-il par ici? Je crois que j'ai aperu quelques signes, sinon d'opposition, du moins de ce que j'appelle des tentatives de diversion. Vous avez eu de grands meetings, remplis de beaux projets pour le soulagement du peuple..... Mon ami M. Villiers vous a parl du grand dveloppement de l'esprit charitable parmi les monopoleurs et de leur manie de tout arranger par l'_aumne_. En admettant que cette charit soit bien sincre et qu'elle dpasse celle des autres classes, j'ai de graves objections opposer un systme qui fait dpendre une portion de la communaut des aumnes de l'autre portion. (coutez! coutez!) Mais je nie cette philanthropie elle-mme, et, relevant l'accusation qu'ils dirigent contre nous,--froids conomistes,--je dis que c'est parmi les _free-traders_ que se trouve la vraie philanthropie. Ils ont tenu un grand meeting, il y a deux mois, dans le Suffolk. Beaucoup de seigneurs, de nobles, de squires, de prtres se sont runis, et pourquoi? Pour remdier, par un projet philanthropique, la dtresse gnrale. Ils ont ouvert une souscription. Ils se sont inscrits sance tenante; et qu'est-il arriv depuis? O sont les effets de cette oeuvre qui devait fermer toutes les plaies? J'oserais affirmer qu'il est tel ligueur de Manchester qui a plus donn pour tablir dans cette ville des lieux de rcration pour les ouvriers, qu'il n'a t recueilli parmi toute la noblesse de Suffolk pour le soulagement des ouvriers des campagnes. Ne vous mprenez pas, messieurs, nous ne venons pas ici faire parade de gnrosit, mais dcrier ces accusations sans cesse diriges contre le corps le plus intelligent de la classe moyenne de ce pays, et cela parce qu'il veut se faire une ide scientifique et claire de la vraie mission d'un bon gouvernement. Ils nous appellent conomistes politiques; durs et secs utilitaires. Je rponds que les conomistes ont la vraie charit et sont les plus sincres amis du peuple. Ces messieurs veulent absolument que le peuple vive d'aumnes; je les somme de nous donner au moins une garantie qu'en ce cas le peuple ne sera pas affam. Oh! il est fort commode eux de fltrir, par une dnomination odieuse, une politique qui scrute leurs procds. (Rires.) Nous nous reconnaissons conomistes, et nous le sommes, parce que nous ne voulons pas voir le peuple se fier, pour sa subsistance, aux aumnes de l'aristocratie, sachant fort bien que, s'il le fait, sa condition sera vraiment dsespre. (Applaudissements.) Nous voulons que le gouvernement agisse sur des principes qui permettent chacun de pourvoir son existence par un travail honnte et indpendant. Ces grands messieurs ont tenu un autre meeting aujourd'hui. On y a trait de toutes sortes de sujets, except du sujet essentiel. (coutez!) Une runion a eu lieu ce matin Exeter-Hall, o il y avait des gens de toute espce, et dans quel but? Afin d'imaginer des moyens et de fonder une socit pour l'assainissement des villes. (Rires.) Ils vous donneront de la ventilation, de l'air, de l'eau, des desschements, des promenades, de tout, except du pain. (Applaudissements.) Cependant, du moins en ce qui concerne le Lancashire, nous avons les registres gnraux de la mortalit qui montrent distinctement le nombre des dcs s'levant et s'abaissant d'anne en anne, avec le prix du bl, et tous pouvez suivre cette connexit avec autant de certitude que si elle rsultait d'une enqute du coroner. Il y a eu trois mille morts de plus dans les annes de chert que depuis que le bl est descendu un prix naturel, et cela dans un trs-petit district du Lancastre. Et ces messieurs, dans leurs socits de bienveillance, parlent d'eau, d'air, de tout, except du pain qui est le soutien et comme l'toffe de la vie! Je ne m'oppose pas des oeuvres de charit; je les appuie de toute mon me; mais je dis: Soyons justes d'abord, ensuite nous serons charitables. (Applaudissements.) Je ne doute nullement de la puret des motifs qui dirigent ces messieurs; je ne les accuserai point ici d'hypocrisie, mais je leur dirai: Rpondez la question, ne l'escamotez pas. Je me plains particulirement d'une partie de l'aristocratie[57], qui affiche sans cesse des prtentions une charit sans gale, dont, sans doute par ce motif, les lois-crales froissent la conscience, et qui les maintient cependant, sans les discuter et mme sans vouloir formuler son opinion. Je fais surtout allusion un noble seigneur qui en a agi ainsi l'anne dernire, l'occasion de la motion de M. Villiers, quoique, en toutes circonstances, il fasse profession d'une grande sympathie pour les souffrances du peuple. Il ne prit pas part la discussion, n'assista pas mme aux dbats, et ne vint pas moins au dernier moment voter contre la motion. (Grands cris: Honte! honte! le nom! le nom!) Je vous dirai le nom; c'est lord Ashley. (Murmures et sifflets.) Eh bien, je dis: Admettons la puret de leurs motifs, mais stipulons au moins qu'ils discuteront la question et qu'ils l'examineront avec le mme soin qu'ils donnent aux approvisionnements d'eau et aux renouvellements de l'air. Ne permettons pas qu'ils ferment les yeux sur ce sujet. Comment se conduisent-ils en ce qui concerne la ventilation? Ils appellent leur aide les hommes de science. Ils s'adressent au docteur Southwood-Smith, et lui disent: Comment faut-il s'y prendre pour que le peuple respire un bon air? Eh bien! quand il s'agit de donner au peuple du travail et des aliments, nous les sommons d'interroger aussi les hommes de science, les hommes qui ont pass leur vie tudier ce sujet, et qui ont consign dans leurs crits des opinions reconnues pour vraies dans tout le monde clair. Comme ils appellent dans leurs conseils Southwood-Smith, nous leur demandons d'y appeler aussi Adam Smith, et nous les sommons ou de rfuter ses principes ou d'y conformer leurs votes. (Applaudissements.) Il ne suffit pas de se tordre les bras, de s'essuyer les yeux et de s'imaginer que dans ce sicle intelligent et clair le sentimentalisme peut tre de mise au snat. Que dirions-nous de ces messieurs qui gmissent sur les souffrances du peuple, si, pour des flaux d'une autre nature, ils refusaient de prendre conseil de la science, de l'observation, de l'exprience? S'ils entraient dans un hpital, par exemple, et si, l'aspect des douleurs et des gmissements dont leurs sens seraient frapps, ces grands philanthropes mettaient la porte les mdecins et les pharmaciens, et tournant au ciel leurs yeux attendris, ils se mettaient traiter et mdicamenter leur faon? (Rires et applaudissements.) J'aime ces meetings de Covent-Garden, et je vous dirai pourquoi. Nous exerons ici une sorte de police intellectuelle. Byron a dit que nous tions dans un sicle d'affectation; il n'y a rien de plus difficile saisir que l'affectation. Mais je crois que si quelque chose a contribu lever le niveau moral de cette mtropole, ce sont ces grandes runions et les discussions qui ont lieu dans cette enceinte. (Acclamations.) Il va y avoir un autre meeting ce soir dans le but d'offrir sir Henry Pottinger un don patriotique. Je veux vous en dire quelques mots. Et d'abord, qu'a fait sir Henry Pottinger pour ces monopoleurs?--Je parle de ces marchands et millionnaires monopoleurs, y compris la maison Baring et Cie, qui a souscrit pour 50 liv. st. Liverpool, et souscrira sans doute Londres. Je le demande, qu'a fait M. Pottinger pour provoquer cette dtermination des princes-marchands de la Cit? Je vous le dirai. Il est all en Chine, et il a arrach au gouvernement de ce pays, pour son bien sans doute, un tarif. Mais de quelle espce est ce tarif? Il est fond sur trois principes. Le premier, c'est qu'il n'y aura aucun droit d'aucune espce sur les crales et toutes sortes d'aliments imports dans le Cleste Empire. (coutez! coutez!) Bien plus, si un btiment arrive charg d'aliments, non-seulement la marchandise ne paye aucun droit, mais le navire lui-mme est exempt de tous droits d'ancrage, de port, etc., et c'est la seule exception de cette nature qui existe au monde. Le second principe, c'est qu'il n'y aura aucun droit _pour la protection_. (coutez!) Le troisime, c'est qu'il y aura des droits modrs _pour le revenu_. (coutez! coutez!) Eh quoi! c'est pour obtenir un semblable tarif, que nous, membres de la Ligue, combattons depuis cinq ans! La diffrence qu'il y a entre sir Henry Pottinger et nous, la voici: c'est que pendant qu'il a russi confrer, par la force, un tarif aussi avantageux au peuple chinois, nous avons chou jusqu'ici dans nos efforts pour obtenir de l'aristocratie, par la raison, un bienfait semblable en faveur du peuple anglais. (Applaudissements.) Il y a encore cette diffrence: c'est que, en mme temps que ces marchands monopoleurs prparent une splendide rception sir Henry Pottinger pour ses succs en Chine, ils dversent sur nous l'invective, l'insulte et la calomnie, parce que nous poursuivons ici, et inutilement jusqu' ce jour, un succs de mme nature. Et pourquoi n'avons-nous pas russi? Parce que nous avons rencontr sur notre chemin la rsistance et l'opposition de ces mmes hommes inconsquents, qui vont maintenant saluant de leurs toasts et de leurs hurrahs la libert du commerce... en Chine. (Applaudissements.) Je leur adresserai ce sujet une ou deux questions. Ces messieurs pensent-ils que le tarif que M. Pottinger a obtenu des Chinois sera avantageux pour ce peuple? en juger par ce qu'on leur entend rpter en toute occasion, ils ne peuvent rellement pas le croire. Ils disent que les aliments bon march et la libre importation du bl seraient prjudiciables la classe ouvrire et abaisseraient le taux des salaires. Qu'ils rpondent catgoriquement. Pensent-ils que le tarif sera avantageux aux Chinois? S'ils le pensent, quelle inconsquence n'est-ce pas de refuser le mme bienfait leurs concitoyens et leurs frres! S'ils ne le pensent pas, s'ils supposent que le tarif aura pour les Chinois tous ces effets funestes qu'un semblable tarif aurait, ce qu'ils disent, pour l'Angleterre, alors ils ne sont pas chrtiens, car ils font aux Chinois ce qu'ils ne voudraient pas qu'on ft eux-mmes. (Bruyantes acclamations.) Je les laisse entre les cornes de ce dilemme et entirement matres de choisir. [Note 57: L'orateur dsigne ici le parti qui s'intitule la jeune Angleterre, et qui a pour chefs lord Ashley, Manners, d'Israli, etc. Lord Ashley, cherchant rejeter sur les manufacturiers les imputations que la Ligue dirige contre les matres du sol, attribue les souffrances du peuple l'excs du travail. En consquence, de mme que M. Villiers propose chaque anne la libre introduction du bl tranger, lord Ashley propose la limitation des heures de travail. L'un cherche le remde la dtresse gnrale dans la libert, l'autre dans de nouvelles restrictions.--Ainsi, ces deux coles conomiques sont toujours et partout en prsence.] Il y a quelque chose de sophistique et d'erron reprsenter, comme on le fait, le tarif chinois comme un trait de commerce. Ce n'est point un trait de commerce. Sir Henry Pottinger a impos ce tarif au gouvernement chinois, non en notre faveur, mais en faveur du monde entier. (coutez! coutez!) Et que nous disent les monopoleurs? Nous n'avons pas d'objection contre la libert commerciale, si vous obtenez la _rciprocit_ des autres pays. Et les voil, cette heure mme, nous pourrions presque entendre d'ici leur _hip, hip, hip, hurrah! hurrah!_ les voil saluant et glorifiant sir Henry Pottinger pour avoir donn aux Chinois un tarif sans rciprocit avec aucune nation sur la surface de la terre! (coutez!) Aprs cela pensez-vous que sir Thomas Baring osera se prsenter encore devant Londres? (Rires et cris: Non! non!) Lorsqu'il manqua son lection l'anne dernire, il disait que vous tiez une race ignorante. Je vous donnerai un mot d'avis au cas qu'il se reprsente. Demandez-lui s'il est prpar donner l'Angleterre un tarif aussi libral que celui que sir Henry Pottinger a donn la Chine, et sinon, qu'il vous explique les motifs qui l'ont dtermin souscrire pour cette pice d'orfvrerie qu'on prsente M. Pottinger. Nous ne manquons pas, Manchester mme, de monopoleurs de cette force qui ont souscrit aussi ce don patriotique. On fait toujours les choses en grand dans cette ville, et pendant que vous avez recueilli ici mille livres sterling dans cet objet, ils ont lev l-bas trois mille livres, presque tout parmi les monopoleurs qui ne sont ni les plus clairs, ni les plus riches, ni les plus gnreux de notre classe, quoiqu'ils aient cette prtention. Ils se sont joints cette dmonstration en faveur de sir Henry Pottinger. J'ai t invit aussi souscrire. Voici ma rponse: Je tiens sir Henry Pottinger pour un trs-digne homme, suprieur tous gards beaucoup de ceux qui lui prparent ce splendide accueil. Je ne doute nullement qu'il n'ait rendu d'excellents services au peuple chinois; et si ce peuple peut envoyer un sir Henry Pottinger en Angleterre, si ce Pottinger chinois russit par la force de la raison (car nous n'admettons pas ici l'intervention des armes), si, dis-je, par la puissance de la logique, supposer que la logique chinoise ait une telle puissance (rires), il arrache au coeur de fer de notre aristocratie monopoliste le mme tarif pour l'Angleterre que notre gnral a donn la Chine, j'entrerai de tout mon coeur dans une souscription pour offrir ce diplomate chinois une pice d'orfvrerie. (Rires et acclamations prolongs.) Mais, gentlemen, il faut en venir parler d'affaires. Notre digne prsident vous a dit quelque chose de nos derniers travaux. Quelques-uns de nos pointilleux amis, et il n'en manque pas de cette espce,--gens d'un temprament bilieux et enclins la critique, qui, ne voulant ni agir par eux-mmes, ni aider les autres dans l'action, de peur d'tre rangs dans le _servum pecus_, n'ont autre chose faire qu' s'asseoir et blmer,--ces hommes vont rptant: Voici un nouveau mouvement de la Ligue; elle attaque les landlords jusque dans les comts; elle a chang sa tactique. Mais non, nous n'avons rien chang, rien modifi; nous avons dvelopp. Je suis convaincu que chaque pas que nous avons fait tait ncessaire pour lever l'_agitation_ l o nous la voyons aujourd'hui. (coutez!) Nous avons commenc par enseigner, par distribuer des pamphlets, afin de crer une opinion publique claire. Cela nous a tenu ncessairement deux ou trois ans. Nous avons ensuite port nos oprations dans les collges lectoraux des bourgs; et jamais, aucune poque, autant d'attention systmatique, autant d'argent, autant de travaux n'avaient t consacrs dpouiller, surveiller, rectifier les listes lectorales des bourgs d'Angleterre. Quant l'enseignement par la parole, nous le continuons encore; seulement, au lieu de nous faire entendre dans quelque troit salon d'un troisime tage, comme il le fallait bien l'origine, nous nous adressons de magnifiques assembles telles que celle qui est devant moi. Nous distribuons encore nos pamphlets, mais sous une autre forme: nous avons notre organe, le journal _la Ligue_, dont vingt mille exemplaires se distribuent dans le pays, chaque semaine. Je ne doute pas que ce journal ne pntre dans toutes les paroisses du royaume, et ne circule dans toute l'tendue de chaque district. Maintenant, nous allons plus loin, et nous avons la confiance d'aller troubler les monopoleurs jusque dans leurs comts. (Applaudissements.) La premire objection qu'on fait ce plan, c'est que c'est un jeu la porte des deux partis, et que les monopoleurs peuvent adopter la mme marche que nous. J'ai dj rpondu cela en disant que nous sommes dans cette heureuse situation de nous asseoir devant un tapis vert o tout l'enjeu appartient nos adversaires et o nous n'avons rien perdre. (coutez!) Il y a longtemps qu'ils jouent et ils ont gagn tous les comts. Mon ami M. Villiers n'a eu l'appui d'aucun comt la dernire fois qu'il a port sa motion la Chambre. Il y a l 152 dputs des comts, et je crois que si M. Villiers voulait prouver clairement qu'il peut obtenir la majorit, sans en dtacher quelques-uns, il y perdrait son arithmtique. Nous allons donc essayer de lui en donner un certain nombre. Ici l'orateur passe en revue les diverses clauses de la loi lectorale et indique, pour chaque position, les moyens d'acqurir le droit de suffrage soit dans les bourgs, soit dans les comts. Nous n'avons pas cru devoir reproduire ces dtails qui ne pourraient intresser qu'un bien petit nombre de lecteurs. ..... Les monopoleurs ont des yeux de lynx pour dcouvrir les moyens d'atteindre leur but. Ils dnichrent dans le bill de rforme la clause Chandos, et la mirent immdiatement en oeuvre. Sous prtexte de faire inscrire leurs fermiers sur les listes lectorales, ils y ont fait porter les fils, les neveux, les oncles, les frres de leurs fermiers, jusqu' la troisime gnration, jurant au besoin qu'ils taient associs la ferme, quoiqu'ils n'y fussent pas plus associs que vous. C'est ainsi qu'ils ont gagn les comts. Mais il y a une autre clause dans le bill de rforme, que nous, hommes de travail et d'industrie, n'avions pas su dcouvrir; celle qui confre le droit lectoral au propritaire d'un _freehold_ de 40 shillings de revenu. J'lverai cette clause contre la clause Chandos et nous les battrons dans les comts mmes. (Bruyantes acclamations.)..... ..... Il y a un trs-grand nombre d'ouvriers qui parviennent conomiser 50 60 liv. sterl., et ils sont peut-tre accoutums les dposer la caisse d'pargne. Je suis bien loign de vouloir dire un seul mot qui tende dprcier cette institution; mais la proprit d'un cottage et de son enclos donne un intrt double de celui qu'accorde la caisse d'pargne. Et puis, quelle satisfaction pour un ouvrier de croiser ses bras et de faire le tour de son petit domaine, disant: Ceci est moi, je l'ai acquis par mon travail! Parmi les pres dont les fils arrivent l'ge de maturit, il y en a beaucoup qui sont enclins les tenir en dehors des affaires et trangers au gouvernement de la proprit. Mon opinion est que vous ne sauriez trop tt montrer de la confiance en vos enfants et les familiariser avec la direction des affaires. Avez-vous un fils qui arrive ses vingt et un ans? Ce que vous avez de mieux faire, si vous le pouvez, c'est de lui confrer un vote de comt. Cela l'accoutume grer une proprit et exercer ses droits de citoyen, pendant que vous vivez encore, et que vous pouvez au besoin exercer votre paternel et judicieux contrle. Je connais quelques pres qui disent: Je mettrais mon fils en possession du droit lectoral, mais je redoute les frais. Je donnerai un avis au fils. Allez trouver votre pre et offrez-lui de faire vous-mme cette dpense. Si vous ne le voulez pas, et que votre pre s'adresse moi, je la ferai. (Applaudissements.) C'est ainsi que nous gagnerons Middlesex. Mais ce n'est pas tout que de vous faire inscrire. Il faut encore faire rayer ceux qui sont sans droit. On a dit que c'tait une mauvaise tactique et qu'elle tendait diminuer les franchises du peuple. Si nos adversaires consentaient ce que les listes s'allongeassent de faux lecteurs des deux cts, nous pourrions ne pas faire d'objections. Mais s'ils scrutent nos droits sans que nous scrutions les leurs, il est certain que nous serons toujours battus..... ..... L'cosse a les yeux sur vous. On dit dans ce pays-l: Oh! si nous n'tions soumis qu' ce cens de 40 shillings, nous serions bientt matres de nos 12 comts. L'Irlande aussi a les yeux sur vous. Son cens, comme en cosse, est fix 10 liv. sterlings.--Quoi! l'Angleterre, l'opulente Angleterre, n'aurait qu'un cens nominal de 40 shillings, elle aurait une telle arme dans les mains, et elle ne battrait pas cette oligarchie inintelligente et incapable qui l'opprime! Je ne le croirai jamais! Nous lverons nos voix dans tout le pays; il n'est pas de si lgre minence dont nous ne nous ferons un pidestal pour crier: Aux listes! aux listes! aux listes! Inscrivez-vous, non-seulement dans l'intrt de millions de travailleurs, mais encore dans celui de l'aristocratie elle-mme; car, si elle est abandonne son impritie et son ignorance, elle fera bientt descendre l'Angleterre au niveau de l'Espagne et de la Sicile, et subira le sort de la grandesse castillane. Pour dtourner de telles calamits, je rpte donc: Aux listes! aux listes! aux listes! (Tonnerre d'applaudissements.) Nous terminerons ce choix ou plutt ce recueil de discours (car nous pouvons dire avec vrit que le hasard nous a plus souvent guid que le choix), par le compte rendu du meeting tenu Manchester le 22 janvier 1845, meeting o ont t rendus les comptes de l'exercice 1844, et qui clt, par consquent, la cinquime anne de l'agitation. Encore, dans cette sance, nous nous bornerons traduire le discours de M. Bright qui rsume les travaux et la situation de la Ligue. M. Bright est certainement un des membres de la Ligue les plus zls, les plus infatigables et en mme temps les plus loquents. La verve et la chaleur de Fox, le profond bon sens et le gnie pratique de Cobden semblent tour tour tributaires du genre d'loquence de M. Bright. Ainsi que nous venons de le dire, au milieu des richesses oratoires qui taient notre disposition, nous avons d nous fier au hasard et nous nous apercevons un peu tard qu'il nous a mal servi en ceci que notre recueil ne renferme presque aucun discours de M. Bright. Nous saisissons donc cette occasion de rparer envers nos lecteurs un oubli involontaire. MEETING GNRAL DE LA LIGUE MANCHESTER. 22 janvier 1845. Une premire sance a lieu le matin. Elle a pour objet la reddition des comptes, au nom du conseil de la Ligue, aux membres de l'association. Les oprations de cette sance ne pourraient avoir qu'un faible intrt pour le public franais. Le soir, une immense assemble est runie dans la grande salle de l'difice lev Manchester par la Ligue. Plus de six cents des principaux membres de l'association sont sur la plate-forme. 7 heures, M. Georges Wilson occupe le fauteuil. On ne peut pas estimer moins de 10,000 le nombre des spectateurs prsents la runion. M. HICKIN, secrtaire de la Ligue, prsente le compte rendu des oprations pendant l'exercice de 1844. Nous nous bornerons extraire de ce rapport les faits suivants. En conformit du plan de la Ligue, l'Angleterre a t divise en treize districts lectoraux. Des agents clairs, rompus dans la connaissance et la pratique des lois, ont t assigns chaque district pour surveiller la formation des listes lectorales, et en poursuivre la rectification devant les tribunaux. L'opration a t excute dans 160 bourgs. La masse des informations ainsi obtenues permettra de donner l'avenir aux efforts de la Ligue plus d'ensemble et d'efficacit. Jusqu'ici, on peut considrer que les _free-traders_ ont eu l'avantage sur les monopoleurs dans 112 de ces bourgs, et, dans le plus grand nombre, cet avantage suffit pour assurer la nomination de candidats engags dans la cause du libre-commerce. Plus de 200 meetings ont t tenus en Angleterre et en cosse, ne parler que de ceux o ont assist les dputations de la Ligue. Les professeurs de la Ligue ont ouvert des cours dans trente-six comts sur quarante. Partout, et principalement dans les districts agricoles, on demande plus de professeurs que la Ligue n'en peut fournir. Il a t distribu 2 millions de brochures, et 1,340,000 exemplaires du journal _la Ligue_. Les bureaux de l'association ont reu un nombre immense de lettres et en ont expdi environ 300,000. Ce n'est que dans ces derniers temps que la Ligue a dirig son attention sur les listes lectorales des comts. En peu de jours, la balance en faveur des _free-traders_ s'est accrue de 1,750 pour le Lancastre du nord, de 500 pour le Lancastre du sud et de 500 pour le Middlesex. Le mouvement se propage dans les comts de Chester, d'York, etc. Les recettes de la Ligue se sont leves 86,009 liv. sterl. Les dpenses 59,333 ------ Balance en caisse 26,676 L'annonce de ces faits (que, press par l'espace, nous nous bornons extraire du rapport de M. Hickin), est accueillie par des applaudissements enthousiastes. M. BRIGHT. (Mouvement de satisfaction.) C'est, ce me semble, une chose convenable que le conseil de la Ligue vienne faire son rapport annuel cette assemble, dans cette salle et sur le lieu qu'elle occupe; car cette assemble est la reprsentation fidle des multitudes qui, dans tout le pays, ont engag leur influence dans la cause du _libre-commerce_. Cette salle est un temple lev l'indpendance, la justice, en un mot aux principes du _libre-commerce_, et ce lieu est jamais mmorable dans les fastes de la lutte du monopole et du _libre-commerce_; car, l'endroit mme o je parle, il y a un quart de sicle, vos concitoyens furent attaqus par une soldatesque lche et brutale, et l'on vit couler le sang d'hommes inoffensifs et de faibles femmes qui s'taient runis pour protester contre l'iniquit des lois-crales. (coutez! coutez!) Deux choses qui se lient ce sujet frappent mon esprit en ce moment. La premire c'est que l'objet et la tendance de toutes les lois-crales qui se sont succdes ont t les mmes, savoir: spolier les classes industrieuses par la famine artificielle; enrichir les grands propritaires du sol, ceux qui se disent la noblesse de la terre. (Bruyants applaudissements.) Lorsque la loi fut adopte en 1815, elle avait pour objet de fixer le prix du froment 80 sh. le quarter. Ce prix est maintenant 45 sh. ou un peu plus de moiti. Or, nous sommes convaincus que 80 sh. c'est un _prix de famine_. C'tait donc un prix de famine que la loi entendait rendre permanent. Il est vrai que, depuis cette poque, deux annes seulement ont vu le bl 80 sh. En 1817 et 1818, le prix de famine lgale fut atteint, et ce furent deux annes d'effroyable dtresse, de mcontentement, o l'insurrection faillit clater dans tous les districts populeux du royaume. Mais la loi entendait bien que le prix de famine ft maintenu, non point pendant deux ans, mais toujours, aussi longtemps qu'elle existerait elle-mme. Les vues de ses promoteurs, leur objet avou, n'avaient d'autre limite que celle-ci: approcher toujours du prix autant que cela sera compatible avec notre scurit. (Bruyantes acclamations.) Arracher l'industrie tout ce qu'elle voudra se laisser arracher tranquillement. (coutez!) Ne craignez pas d'affamer quelques pauvres; ils descendront prmaturment dans la tombe, et leur voix ne se fera plus entendre au milieu des dissensions des partis et des luttes que suscite la soif de la puissance politique. (Nouvelles acclamations.) Oh! cette loi est sans piti! et ses promoteurs furent sans piti.--Nous avons eu des priodes o le pays tait comparativement affranchi de sa dtresse habituelle; nous traversons maintenant un de ces courts intervalles; mais si nous ne sommes point plongs dans la dsolation, nous n'en devons aucune reconnaissance la loi. Vous avez entendu dire et je le rpte ici, qu'il y a une puissance, une puissance misricordieuse qui, dans ses voies caches, ne consulte pas les vues ignorantes et sordides des propritaires du sol britannique; c'est cette puissance infinie, qui voit au-dessous d'elle ces potentats qui sigent dans l'enceinte o s'laborent les lois humaines, c'est cette puissance qui, dconcertant les projets des promoteurs de la loi-crale, rpand en ce moment sur le peuple d'Angleterre le bien-tre et l'abondance. Nous apprenons quelquefois que l'esclave a fui loin du fouet et de la chane et qu'il a chapp la sagacit de la meute lance sur sa trace. Mais est-il jamais venu dans la pense de personne de faire honneur de sa fuite et de sa sret la clmence des matres ou celle des dogues altrs de sang? Est-il un homme qui ost dire que ce pays est redevable la protection, une clmence cache au fond du systme protecteur, s'il n'est point, cette heure, accabl sous le poids du pauprisme, et si ses nobles et chres institutions ne sont pas menaces par la rvolte de multitudes affames? La seconde chose que je veux rappeler, et qu'il ne faut pas perdre de vue un seul instant, c'est que cette loi a t impose par la force militaire et par cette force seule (coutez! coutez!), que, le jour o elle fut vote, on vit, dans cette terre de libert, une garnison occuper l'enceinte lgislative; que cette mme police, cette mme force arme, que nourrissent les contributions du peuple, fut employe imposer, river sur le front du peuple ce joug odieux, qui devait tre la fois et le signe de sa servitude et le tribut que lui cote son propre asservissement. Dans nos villes, c'est encore la force, dans nos campagnes, c'est la fraude qui maintient cette loi. Le peuple ne l'a jamais demande. On n'a jamais vu de ptitions au Parlement pour demander la disette. Jamais mme le peuple n'a tacitement accept une telle lgislation et, depuis l'heure fatale o elle fut promulgue, il n'a pas cess un seul jour de protester contre son iniquit. Ce meeting ensanglant, dont je parlais tout l'heure, n'tait qu'une protestation; et depuis ce moment terrible jusqu' celui o je parle, il s'est toujours rencontr des hommes, parmi les plus clairs de cet empire et du monde, pour dnoncer l'infamie de ces lois. (Applaudissements.) La Ligue elle-mme, qu'est-ce autre chose, sinon l'incarnation, pour ainsi dire, d'une opinion ancienne, d'un sentiment vivace dans le pays? Nous n'avons fait que relever la question qui proccupait profondment nos pres. Nous sommes mieux organiss, plus rsolus peut-tre, et c'est en cela seulement que cette agitation diffre de celle qui s'mut, il y a un quart de sicle, sur le lieu mme o s'lve cette enceinte.--Nos adversaires nous demandent souvent ce qu'a fait la Ligue. Quand il s'agit d'une oeuvre matrielle, de l'rection d'un vaste difice, le progrs se montre de jour en jour, la pierre vient se placer sur la pierre jusqu' ce que le noble monument soit achev. Nous ne pouvons pas nous attendre suivre de mme, dans ses progrs, la destruction du systme protecteur. Notre oeuvre, les rsultats de nos travaux, ne sont pas aussi visibles l'oeil extrieur. Nous aspirons crer le sentiment public, tourner le sentiment public contre ce systme, et cela avec une puissance telle que la loi maudite en soit virtuellement abroge, notre triomphe consomm, et que l'acte du Parlement, la sanction lgislative, ne soit que la reconnaissance, la formelle ratification de ce que l'opinion publique aura dj dcrt. (Applaudissements.) Je repassais nos progrs dans mon esprit, et je me rappelais qu'en 1839 la Ligue leva une souscription de 5,000 liv. sterl. (125,000 fr.), ce fut alors regard comme une chose srieuse; en 1840, une autre souscription eut lieu. En 1841, intervint ce meeting mmorable qui runit dans cette ville sept cents ministres de la religion, dlgus par autant de congrgations chrtiennes. Ces hommes, avec toute l'autorit que leur donnaient leur caractre et leur mission, dnoncrent la loi-crale comme une violation des droits de l'homme et de la volont de Dieu. Oh! ce fut un noble spectacle (applaudissements)! et il n'a pas t assez apprci! Mais dans nos nombreuses prgrinations travers toutes les parties du royaume, nous avons retrouv ces mmes hommes; nous avons vu qu'en se sparant Manchester, ils sont alls rpandre jusqu'aux extrmits de cette le les principes que ce grand meeting avait ravivs dans leur me, organisant ainsi en faveur du _libre-commerce_ de nombreux centres d'agitation, dont les rsultats nous ont puissamment seconds. En 1842, nous emes un bazar Manchester qui ralisa 10,000 l. s., somme qui dpasse de plusieurs milliers de livres celles qui ont t jamais recueillies dans ce pays par des tablissements analogues, quelque nobles que fussent leurs patrons et leurs dames patronnesses. En 1843, nous levmes une souscription de 50,000 l. s. (1,250,000 fr.) (Bruyantes acclamations.) En 1844, nous avons demand 100,000 l. s. (2,500,000 f.) et vous venez d'entendre que 83,000 l. s. avaient dj t reues, quoique un des moyens les plus puissants qui devait concourir cette oeuvre ait t ajourn[58]. Mais que dirai-je de l'anne 1845, dont le premier mois n'est pas encore coul? Sachez donc que depuis trois mois, sur l'appel du conseil de la Ligue, aid de nombreux meetings, auxquels la dputation a assist, les _free-traders_ des comts de Lancastre, d'York et de Chester ont certainement dpens un quart de million sterling pour acqurir des votes dans les comts que je viens de nommer. (Bruyantes acclamations.) Vous vous rappelez ce que disait le _Times_ il y a moins d'un an, alors qu'un petit nombre de manufacturiers, objets de vains mpris, souscrivaient Manchester et dans une seule sance 12,000 liv. sterl. (300,000 fr.) en faveur de la Ligue. On ne peut nier, disait-il, que ce ne soit un grand fait. Maintenant, je serais curieux de savoir ce qu'il dira de celui que je signale, savoir que, dans l'espace de trois mois, et notre recommandation, plus de 200,000 liv. sterl., j'oserais dire 250,000 liv. sterl. (6,250,000 fr.) ont t consacrs l'acquisition de proprits dans le seul but d'augmenter l'influence lectorale des _free-traders_ dans trois comts. (Applaudissements.) Je le demande ce meeting, aprs cette succincte description de nos progrs, ce mouvement peut-il s'arrter? (Cris: Non, non, jamais!) Je le demande ceux des monopoleurs qui ont quelque tincelle d'intelligence, et qui savent comment se rsolvent dans ce pays les grandes questions publiques; je demande aux ministres mmes du gouvernement de la reine, s'ils pensent qu'il peut y avoir quelque repos pour ce cabinet ou tout autre qui serait appel lui succder, tant que cette infme loi-crale dshonorera notre Code commercial. (Applaudissements et cris: Jamais!) Cette agitation naquit quand le commerce commena dcliner; elle se renfora quand ses souffrances furent extrmes; elle traversa cette douloureuse poque, et elle marche encore, d'un pas plus ferme et plus audacieux, aujourd'hui que les jours de prosprit se sont de nouveau levs sur l'Angleterre. Quelle illusion, quelle misrable illusion n'est-ce pas que de voir dans ce retour de prosprit industrielle la chute de notre agitation! Oh! les hommes que nous combattons ne nous ont jamais compris. Ils ont cru que nous tions comme l'un d'eux, que nous tions mus par l'intrt, la soif du pouvoir ou l'amour de la popularit. Mais quelle que soit la diversit de nos motifs, quelle que soit notre fragilit tous, j'ose dire qu'il n'est pas un membre de la Ligue qui obisse d'aussi indignes inspirations. (Tonnerre d'applaudissements.) Ce mouvement est n d'une conviction profonde--conviction qui est devenue une foi--foi entire ds l'origine, et qu'a renforce encore l'exprience des dernires annes. Nous avons devant nous des preuves si extraordinaires, que si on me demandait des faits pour tablir notre cause, je n'en voudrais pas d'autres que ceux que chaque anne qui passe apporte notre connaissance. (coutez! coutez!) Pendant cinq ans, de 1838 1842, le prix moyen du bl a t de 65 sh.,--il est maintenant de 45 sh.--c'est 20 sh. de diffrence. Qu'en rsulte-t-il? (coutez!) Si nous consommons 20 millions de quarters de bl, nous pargnons 20 millions de livres dans l'achat de notre subsistance, comparativement aux annes de chert auxquelles je faisais allusion.--Alors les seigneurs dominaient, et abaissant leur grande ponge fodale (rires), ils puisaient 20 millions de livres dans l'industrie des classes laborieuses, sans leur en rendre un atome sous quelque forme que ce soit. (Applaudissements.) Maintenant, ces 20 millions circulent par des milliers de canaux, ils vont encourager toutes les industries, fertiliser toutes les provinces, et rpandre en tous lieux le contentement et le bien-tre. (Immenses acclamations.) On parlait dernirement du bien que fait l'ouverture du march chinois. Cela est vrai, mais combien est plus favorable l'ouverture de ce nouveau march anglais. (Applaudissements.) Si vous considrez la totalit de nos exportations vers nos colonies, vous trouverez qu'elles se sont leves, en 1842, 13 millions. Les marchs runis de l'Allemagne, la Hollande, la France, l'Italie, la Russie, la Belgique et le Brsil nous ont achet pour 20,206,446 livres sterling.--Vous voyez bien que cette simple rduction de 20 sh. dans le prix du bl, nous a ouvert un dbouch intrieur gal celui que nous offrent toutes ces nations ensemble, et suprieur de moiti celui que nous ont ouvert nos innombrables colonies rpandues sur tous les points du globe. (Bruyantes acclamations.) Il est donc vrai que notre prosprit mme nous fait une loi de continuer cette agitation. (Nouvelles acclamations.) Et en tout cas la dtresse agricole nous en imposerait le devoir..... La lutte dans laquelle nous sommes engags est la lutte de l'industrie contre la spoliation seigneuriale. (Applaudissements.) Vous savez comment ils parlent de l'industrie. Vous savez ou vous devez savoir ce que le _Standard_ a dit de cette province. L'Angleterre serait aussi grande et chaque utile enfant de l'Angleterre aussi riche et heureux qu'ils le sont maintenant, alors mme que toutes les villes et toutes les provinces manufacturires du royaume seraient englouties dans une ruine commune. Oh! ce fut l une malheureuse inspiration! c'est l un horrible et diabolique sentiment! mais il ne dpare pas la feuille o il a trouv accs. On a bien des fois essay depuis de lui donner une interprtation moins odieuse, et on avait raison; car si ce sentiment doit tre considr comme l'expression relle des ides de nos adversaires, il ne sera pas difficile de susciter dans toutes les classes industrieuses du pays un cri d'excration contre une telle tyrannie, et de la balayer pour toujours de dessus la surface de l'empire. (Applaudissements.) C'est ici la lutte de l'honnte industrie contre l'oisivet dshonnte. On a dit que quelques-uns des promoteurs de ce mouvement taient filateurs ou imprimeurs sur toffes. Nous l'avouons. Nous confessons que nous sommes coupables et que nos pres ont t coupables de vivre de travail. Nous n'avons pas de prtention une haute naissance, ni mme de nobles manires. Si nos pres se sont courbs sur le mtier,--et je ne nierai jamais que ce fut la destine du mien (applaudissements),--nous n'en sommes pas moins ns sur le sol de l'Angleterre, et quel que soit le gouvernement qui dirige ses destines, nous sommes pntrs de cette forte conviction qu'il nous doit, comme aux plus riches et aux plus nobles de nos concitoyens, impartialit et justice. (Bruyantes acclamations.) Mais enfin l'industrie se relve, elle regarde autour d'elle, et ne perd pas de vue ceux qui l'ont jusqu'ici tenue courbe dans la poussire. L'industrie conquiert, sur les listes lectorales, ses droits de franchise. Ce grand mouvement, cette dernire arme aux mains de la Ligue, fait et fera encore des miracles en faveur du travail et du commerce de ce pays. Lorsque je considre les effets qu'elle a dj produits, l'enthousiasme qu'elle a excit, il me semble voir un champ de bataille: le monopole est d'un ct, et le libre-commerce de l'autre; la lutte a t longue et sanglante, les forces se balancent, la victoire est incertaine, lorsque une intelligence suprieure jette aux guerriers de la libert une armure invulnrable et des traits d'une trempe si exquise que la rsistance de leurs ennemis est devenue impossible. (Tonnerre d'applaudissements.) C'est une lutte solennelle, une lutte mort, une lutte d'homme homme, de principe principe. Mais ne sentons-nous pas grandir notre courage quand nous venons considrer le terrain dj conquis et les dangers dj surmonts? (Acclamations.) Je vous le demande, hommes de Manchester, vous dont la postrit dira, votre gloire ternelle, que dans vos murs fut fond le berceau de la Ligue, je vous le demande, ne voulez-vous point vous montrer encore valeureux? (Cris: Oui! oui!) Je sens qu' chaque pas le terrain se raffermit sous nos pieds; que l'ennemi bat en retraite de toutes parts, et par tout ce que je vois, par tout ce que j'entends, par la prsence de tant de nos concitoyens qui sont venus de tous les points de l'empire pour nous prter assistance, je sens que nous approchons du terme de ce conflit; et aprs les travaux, les prils et les sacrifices de la guerre, viendront enfin, comme une digne rcompense, les douceurs d'une paix ternelle et dignement acquise. ( la fin du discours de M. Bright l'assemble se lve en masse et les applaudissements retentissent longtemps dans la salle.) [Note 58: Le bazar de Londres qui a t tenu en mai 1845 et a produit plus de 25,000 liv. st. (625,000 fr.).] Ainsi s'est close la sixime anne de l'agitation. Nous devons ajouter que la motion annuelle de M. Villiers prsente cette anne au Parlement dans la forme la plus absolue, puisqu'elle avait pour objet l'abrogation _totale_ et _immdiate_ de la loi-crale, n'a t repousse que par une majorit de 132 voix, majorit qui, on le voit, va s'affaiblissant d'anne en anne. Ainsi le moment approche o va s'accomplir, en Angleterre, la rforme radicale que la Ligue a en vue. Je laisse aux hommes d'tat de mon pays le soin d'en calculer l'influence sur nos destines industrielles, et particulirement sur ces branches du travail national qui ne portent pas en elles-mmes des lments de vitalit. Si, d'un autre ct, le public apprend par ce livre quelle est la puissance de l'association, lorsqu'elle se renferme dans la dfense d'un principe, et qu'elle commence par faire pntrer, dans les esprits et dans les moeurs, la pense qu'elle veut introduire dans les lois; s'il reste convaincu que, dans les tats reprsentatifs, l'association est la fois l'utile complment et le frein ncessaire de la presse priodique, je croirai pouvoir rpter, aprs un orateur de la Ligue[59]: j'ai fait mon devoir, les vnements appartiennent Dieu! [Note 59: M. George Thompson. Voir pages 298 et 340.] Je termine en appelant l'attention du lecteur sur l'extrait suivant de l'interrogatoire de M. Deacon Hume, secrtaire du _Board of Trade_. INTERROGATOIRE DE JACQUES DEACON HUME, ESQ., Ancien secrtaire du _Board of trade_ SUR LA LOI DES CRALES, DEVANT LE COMIT DE LA CHAMBRE DES COMMUNES CHARG DE PRPARER LE PROJET RELATIF AUX DROITS D'IMPORTATION POUR 1839. Je trouve que M. Deacon Hume, cet homme minent dont tous dplorons tous la perte, tablit que la consommation de ce pays est d'un quartes de froment par personne. Sir ROBERT PEEL (sance du 9 fvrier 1842). LE PRSIDENT: Pendant combien d'annes avez-vous occup des fonctions la douane et au bureau du commerce?--J'ai demeur trente-huit ans dans la douane et ensuite onze ans au bureau du commerce. Vous vous tes retir l'anne dernire?--Il n'y a que quelques mois. M. VILLIERS: Qu'entendez-vous par le principe de la _protection_? est-ce de soutenir un intrt existant qui ne saurait se soutenir de lui-mme?--Oui; elle ne peut servir de rien qu' des industries qui sont naturellement en perte. Et ces industries peuvent-elles se soutenir si la communaut peut se pourvoir ailleurs meilleur march?--Non, certainement, si la protection leur tait ncessaire. La protection est donc toujours la charge du consommateur?--Cela est manifeste. Avez-vous toujours pens ainsi?--J'ai toujours cru que l'augmentation du prix, consquence de la protection, quivalait une taxe. Si la loi me force payer 1 sh. 6 d. une chose que sans elle j'aurais eue pour 1 sh., je regarde ces 6 d. comme une taxe, et je la paie regret, parce qu'elle n'entre pas au trsor public, et que ds lors je n'ai pas ma part dans l'emploi que le Trsor en aurait fait. Il me faudra lui payer une seconde taxe. LE PRSIDENT: Ainsi, vous pensez que tout droit protecteur opre comme une taxe sur la communaut?--Oui, trs-dcidment. M. VILLIERS: Pensez-vous qu'il imprime aussi une fausse direction au travail et aux capitaux?--Oui, il les attire dans une industrie par un appui factice, qui la fin peut tre trompeur. Je me suis souvent tonn que des hommes d'tat aient os assumer sur eux la responsabilit d'une telle politique. LE PRSIDENT: Les droits protecteurs et les monopoles soumettent-ils les industries privilgies des fluctuations?--Je pense qu'une industrie qui est arrache par la protection son cours naturel est plus expose qu'une autre de grandes fluctuations. M. TUFNELL: Ainsi, vous croyez que, dans aucune circonstance, il n'est au pouvoir des droits protecteurs de confrer la communaut un avantage gnral et permanent?--Je ne le crois pas; s'ils oprent en faveur de l'industrie qu'on veut favoriser, ils psent toujours sur la communaut; cette industrie reste en face du danger de ne pouvoir se soutenir par sa propre force, et la protection peut un jour tre impuissante la maintenir. La question est de savoir si l'on veut servir la nation ou un intrt individuel. M. VILLIERS: Avez-vous reconnu par exprience qu'une protection sert de prtexte pour en tablir d'autres?--Je crois que cela a toujours t l'argument des propritaires fonciers. Ils ont, dans un grand nombre d'occasions, considr la protection accorde aux manufactures comme une raison d'en accorder aux produits du sol..... Plusieurs intrts ne se font-ils pas un argument, pour rclamer la protection, de ce que la pesanteur des taxes et la chert des moyens d'existence les empchent de soutenir la concurrence trangre?--J'ai entendu faire ce raisonnement; et non-seulement je le regarde comme mal fond, mais je crois, de plus, que la vrit est dans la proposition contraire. Un peuple charg d'impts ne peut suffire donner des protections; un individu oblig de grandes dpenses ne saurait faire des largesses. Ne devons-nous pas conclure de l qu'il faut maintenir la protection chaque industrie ou la retirer toutes?--Oui, je pense que la considration des taxes entrane une protection universelle, jusqu' ce qu'en voulant affranchir tout le monde de la taxe, on finit par n'en affranchir personne. LE PRSIDENT: Avez-vous connaissance que les pays trangers, en s'imposant des droits d'entre, ont t entrans par l'exemple de l'Angleterre?--Je crois que notre systme a fortement impressionn tous les trangers; ils s'imaginent que nous nous sommes levs notre tat prsent de prosprit par le rgime de la protection, et qu'il leur suffit d'adopter ce rgime pour progresser comme nous. Lorsque vous parlez de donner l'exemple l'Europe, pensez-vous que, si l'Angleterre retirait toute protection aux toffes de coton et autres objets manufacturs, cela pourrait conduire les autres peuples adopter un systme plus libral, et, par consquent, recevoir une plus grande proportion de produits fabriqus anglais?--Je crois que trs-probablement cet effet serait obtenu, mme par cet abandon partiel, de notre part, du rgime protecteur; mais j'ai la conviction la plus forte que si nous l'abandonnions en entier, il serait impossible aux autres nations de le maintenir chez elles. Voulez-vous dire que nous devions abandonner la protection sans que l'tranger en fasse autant?--Trs-certainement, et sans mme le lui demander. J'ai la plus entire confiance que, si nous renversions le rgime protecteur, chacun des autres pays voudrait tre le premier, ou du moins ne pas tre le dernier, venir profiter des avantages du commerce que nous leur aurions ouvert. M. VILLIERS: Regardez-vous les reprsailles comme un dommage ajout celui que nous font les restrictions adoptes par les trangers?--Je les ai toujours considres ainsi. Je rpugne tous traits en cette matire; je voudrais acheter ce dont j'ai besoin, et laisser aux autres le soin d'apprcier la valeur de notre clientle. LE PRSIDENT: Ainsi, vous voudriez appliquer ce principe l'ensemble des relations commerciales de ce pays?--Oui, d'une manire absolue; je voudrais que nos lois fussent faites en considration de nos intrts, qui sont certainement de laisser la plus grande libert l'introduction des marchandises trangres, abandonnant aux autres le soin de profiter ou de ne pas profiter de cet avantage, selon qu'ils le jugeraient convenable. Il ne peut pas y avoir de doute que si nous retirions une quantit notable de marchandises d'un pays qui protgerait ses fabriques, les producteurs de ces marchandises prouveraient bientt la difficult d'en oprer les retours; et, au lieu de solliciter nous-mmes ces gouvernements d'admettre nos produits, nos avocats, pour cette admission, seraient dans leur propre pays. Il surgirait l des industries qui donneraient lieu, chez nous, des exportations. M. CHAPMAN: tes-vous d'opinion que l'Angleterre prosprerait davantage en l'absence de traits de commerce avec les autres nations?--Je crois que nous tablirions mieux notre commerce par nous-mmes, sans nous efforcer de faire avec d'autres pays des arrangements particuliers. Nous leur faisons des propositions qu'ils n'acceptent pas; aprs cela, nous prouvons de la rpugnance faire ce par quoi nous aurions d commencer. Je me fonde sur ce principe qu'il est impossible que nous importions trop; que nous devons nous tenir pour assurs que l'exportation s'ensuivra d'une manire ou de l'autre; et que la production des articles ainsi exports ouvrira un emploi infiniment plus avantageux au travail national que celle qui aura succomb la concurrence. LE PRSIDENT: Pensez-vous que les principes que vous venez d'exposer sont galement applicables aux articles de _subsistances_ dont la plupart sont exclus de notre march?--Si j'tais forc de choisir, la nourriture est la dernire chose sur laquelle je voudrais mettre des droits protecteurs. C'est donc la premire chose que vous voudriez soustraire la protection?--Oui, il est vident que ce pays a besoin d'un grand supplment de produits agricoles qu'il ne faut pas mesurer par la quantit des crales importes, puisque nous importons, en outre, et sur une grande chelle, d'autres produits agricoles qui peuvent crotre sur notre sol; cela prouve que notre puissance d'approvisionner le pays est restreinte, que nos besoins dpassent notre production; et, dans ces circonstances, exclure les approvisionnements, c'est infliger la nation des privations cruelles. Vous pensez que les droits protecteurs agissent comme une taxe directe sur la communaut en levant le prix des objets de consommation?--Trs-dcidment. Je ne puis dcomposer le prix que me cote un objet que de la manire suivante: Une portion est le prix naturel; l'autre portion est le droit ou la taxe, encore que ce droit passe de ma poche dans celle d'un particulier au lieu d'entrer dans le revenu public..... Vous avez souvent entendu tablir que le peuple d'Angleterre, plus surcharg d'impts que tout autre, ne pourrait soutenir la concurrence, en ce qui concerne le prix de la nourriture, si les droits protecteurs taient abolis?--J'ai entendu faire cet argument; et il m'a toujours tonn, car il me semble que c'est prcisment parce que le revenu public nous impose de lourdes taxes que nous ne devrions pas nous taxer encore les uns les autres. Vous pensez que c'est l une dception?--La plus grande dception qu'on puisse concevoir, c'est l'antipode mme d'une proposition vraie. (Le reste de cette enqute roule sur des effets particuliers de la loi des crales et a moins d'intrt pour un lecteur franais. Je me bornerai en extraire encore quelques passages d'une porte plus gnrale.) Vous considrez qu'il importe peu au consommateur de surpayer sa nourriture sous forme d'une taxe pour le Trsor ou sous forme d'une taxe de protection?--La cause de l'lvation de prix ne change rien l'effet. Je suppose qu'au lieu de protger la terre par un droit sur les grains trangers, le pays ft libre de se pourvoir au meilleur march et qu'une contribution ft impose dans le but spcial de favoriser la terre. L'injustice serait trop palpable; on ne s'y soumettrait pas. Je conois pourtant que l'effet du rgime actuel est absolument le mme pour le consommateur; et s'il y a quelque chose dire, la prime vaudrait mieux, serait plus conomique que la protection actuelle, parce qu'elle laisserait au commerce sa libert. En supposant qu'une taxe ft impose sur le grain au moment de la mouture, elle pserait sur tout le monde; ne pensez-vous pas qu'elle donnerait un revenu considrable?--Elle donnerait selon le taux. Le peuple en souffrirait-il moins que des droits protecteurs actuels?--Elle serait moins nuisible. Un grand revenu pourrait-il tre lev par ce moyen?--Oui, sans que le peuple payt le pain plus cher qu'aujourd'hui. Quoi! le Trsor pourrait gagner un revenu, et le peuple avoir du pain meilleur march?--Oui, parce que ce serait une taxe et non un obstacle au commerce. J'entends dans mes questions une parfaite libert de commerce et une taxe la mouture?--Oui, un droit intrieur et l'importation libre. La communaut ne serait pas aussi foule qu' prsent, et l'tat prlverait un grand revenu?--Je suis convaincu que si le droit impos la mouture quivalait ce que le public paye pour la protection, non-seulement le revenu public gagnerait un large subside, mais encore cela serait moins dommageable la nation. Vous voulez dire moins dommageable au commerce?--Certainement, et mme alors que la taxe serait calcule de manire maintenir le pain au prix actuel, malgr la libre importation du froment. LE PRSIDENT: Avez-vous jamais calcul ce que cote au pays le monopole des crales et de la viande?--Je crois qu'on peut connatre trs-approximativement le taux de cette charge. On estime que chaque personne consomme, en moyenne, un quarter de bl. On peut porter 10 sh. ce que la protection ajoute au prix naturel. Vous ne pouvez pas porter moins du double, ou 20 sh., l'augmentation que la protection ajoute au prix de la viande, orge pour faire la bire, avoine pour les chevaux, foin, beurre et fromage. Cela monte 36 millions de livres sterling par an; et, en fait, le peuple paye cette somme de sa poche tout aussi infailliblement que si elle allait au Trsor sous forme de taxes. Par consquent, il a plus de peine payer les contributions qu'exige le revenu public?--Sans doute; ayant pay des taxes personnelles, il est moins en tat de payer des taxes nationales. N'en rsulte-t-il pas encore la souffrance, la restriction de l'industrie de notre pays?--Je crois mme que vous touchez l l'effet le plus pernicieux. Il est moins accessible au calcul, mais si la nation jouissait du commerce que lui procurerait, selon moi, l'abolition de toutes ces protections, je crois qu'elle pourrait supporter aisment un accroissement d'impts de 30 sh. par habitant. Ainsi, d'aprs vous, le poids du systme protecteur excde celui des contributions?--Je le crois, en tenant compte de ses effets directs et de ses consquences indirectes, plus difficiles apprcier. APPENDICE FIN DE LA PREMIRE CAMPAGNE DE LA LIGUE ANGLAISE. Le triomphe que Bastiat prdisait aux ligueurs, dans les pages qui prcdent, ne se fit pas longtemps attendre; mais tout ne fut pas consomm, pour lui, le jour o il vit les lois-crales abolies et la Ligue dissoute. Du principe qui venait enfin de prvaloir dans la lgislation anglaise devaient dcouler bien d'autres lgitimes consquences. Et si dornavant les souscriptions, les prdications, les immenses meetings devenaient des armes inutiles, s'il n'tait plus besoin de la force du nombre, c'est que la puissance morale du principe allait agir d'elle-mme, c'est que les chefs de la Ligue sigeant au Parlement ne manqueraient pas d'y rclamer le complment naturel de leur victoire. Ces chefs avaient donc encore une tche, une grande tche, remplir. Bastiat les suivait de l'oeil et du coeur au milieu de leur efforts, et, pour lui, l o se signalaient Cobden et Bright, l tait la Ligue. En se plaant ce point de vue, il avait projet, sous le titre de _Seconde Campagne de la Ligue anglaise_, un crit qu'il n'eut pas le temps de composer. Divers matriaux destins cette oeuvre sont dans nos mains et mritent de passer sous les yeux du public. Qu'il nous soit cependant permis, avant de donner ces fragments sur _une seconde Campagne de la Ligue_, d'exposer en peu de mots comment se termina _la premire_[60]. [Note 60: Nous empruntons les dtails qui suivent l'excellent ouvrage de M. Archibald Prentice: _History of the Anti-corn-law League_.] En 1845, l'opinion publique se prononait de plus en plus contre les lois-crales. Elle se manifestait sur tous les points du Royaume-Uni par la frquentation plus empresse des meetings de la Ligue et le progrs des souscriptions pcuniaires. Pendant que la confiance et le zle des ligueurs recevaient cet encouragement, l'esprit de conduite et la rsolution abandonnaient leurs adversaires. Quant aux hommes politiques, ceux qui possdaient le pouvoir comme ceux qui aspiraient le possder, ceux qu'auraient d retenir des engagements lectoraux comme ceux qui n'taient retenus que par leur penchant pour les moyens termes, sir Robert Peel comme lord John Russell se rapprochaient peu peu des conclusions de la Ligue. Tout cela devenait manifeste pour les protectionnistes intelligents. Ils voyaient leur cause abandonne par l'homme mme sur l'habilet duquel ils avaient plac leur dernire esprance. De l leur colre et l'amertume de leur langage.--Ce fut dans la sance du 17 mars, la Chambre des communes, que M. d'Israli termina un discours plein de sarcasmes contre le premier ministre par cette vhmente apostrophe: Pour mon compte, si nous devons subir le libre-change, je prfrerais, parce que j'honore le talent, qu'une telle mesure ft propose par le reprsentant de Stockport (M. Cobden), au lieu de l'tre par une habilet parlementaire qui s'est fait un jeu de la confiance gnreuse d'un grand parti et d'un grand peuple. Oui, advienne que pourra! Dissolvez, si cela vous plat, le Parlement que vous avez trahi, appelez-en au peuple, qui, je l'espre, ne croit plus en vous; il me reste au moins cette satisfaction de dclarer publiquement ici, qu' mes yeux le cabinet conservateur n'est que l'hypocrisie organise.--Deux jours aprs s'engagea une mesquine discussion sur la graisse et le lard, articles dont le gouvernement proposait d'affranchir l'importation de toute taxe. Il se trouva des orateurs qui combattirent la mesure, au nom de l'intrt agricole, que menacerait, disaient-ils, l'invasion du beurre tranger; et pour les rassurer, un membre de l'administration exposa que le beurre tranger ne serait admis en franchise que mlang avec une certaine quantit de goudron, c'est--dire rendu impropre la nourriture de l'homme.--Le spirituel colonel Thompson, qui parcourait alors l'cosse, dit ce sujet dans une runion de libres-changistes cossais: Vous avez fond de nombreuses coles pour l'enfance, dans le voisinage de vos manufactures; mais dans les livres lmentaires, que vous mettez aux mains des lves, j'aperois une omission et vous engage la rparer. Il faut qu' la question,--_ quoi sert le gouvernement?_--ces enfants sachent rpondre:--_ mettre du goudron dans notre beurre_. Le 10 juin, l'honorable M. Villiers renouvela sa proposition annuelle[61], proposition toujours rejete par la Chambre et toujours reproduite, dans les dlais du rglement, par son habile et courageux auteur. Elle eut le mme sort que par le pass. Combattue par le ministre, elle fut repousse. Mais dans cet insuccs mme on pouvait trouver un point de vue rassurant. Les adversaires faiblissaient; et comme le dit avec beaucoup de justesse lord Howich, dans le cours du dbat, s'il se ft agi d'une abolition _graduelle_, la proposition de M. Villiers n'et pas pu tre mieux appuye que par le discours prononc par sir Robert Peel l'effet d'carter l'abolition _immdiate_. [Note 61: Voir p. 384 387.] Aussitt les journaux protectionnistes jetrent ce cri d'alarme: Voil le gouvernement qui admet explicitement les principes du libre-change et n'oppose plus leur application que l'inopportunit! Cette question devait encore appeler l'attention de la Chambre, dans la sance finale du 5 aot, qui fut, comme de coutume, consacre la revue rtrospective des actes du Parlement pendant la session. Pour lord John Russell ce fut une occasion nouvelle de dmontrer que les ministres actuels taient arrivs au pouvoir en dguisant leurs vritables opinions, notamment l'gard des lois-crales. Et comme, cette poque, la saison devenue pluvieuse faisait natre des inquitudes sur la rcolte, l'orateur en prit texte pour accuser le ministre d'ajouter, en matire de subsistances, une incertitude naturelle une incertitude artificielle, qui doublait l'ardeur des spculations hasardeuses, au grand dtriment du pays. Il rappela qu'un membre connu par son dvouement ministriel avait dclar publiquement, depuis peu de jours, que la loi-crale n'aurait probablement plus que deux ans de dure. S'il en est ainsi, ajouta-t-il, si cette loi doit tre abolie, pourquoi nous laisse-t-on dans une incertitude pleine de prils et de malheurs?-- cela sir James Graham rpliqua seulement par un argument _ad hominem_. Est-ce que le noble lord, qui tait au pouvoir en 1839, dans des circonstances bien autrement alarmantes pour le bien-tre du pays, se crut oblig de proposer comme un remde cette triste situation l'abolition des lois-crales? Non, il ne fit rien de semblable ni en 1839, ni en 1840, ni en 1841.--L'argument tait sans force contre les libres-changistes. Ceux-ci, par l'organe de MM. Villiers et Gibson, renouvelrent les protestations les plus chaleureuses contre l'inique monopole des landlords.--Bientt il fut reconnu que ce monopole avait rencontr un ennemi des plus redoutables dans le caprice des saisons. la suite d'un t pluvieux, il fut constat de la manire la plus certaine, vers le milieu d'octobre, que la rcolte en bl tait insuffisante en quantit comme en qualit, et que la rcolte en pommes de terre tait presque entirement perdue. Alors un cri en faveur de la libre entre des grains trangers s'leva dans toute l'Angleterre, cri devant lequel les protectionnistes les moins endurcis commencrent lcher pied, tandis qu'il doubla l'nergie des ligueurs. Dans un meeting tenu le 28 octobre Manchester, l'un des orateurs, M. Henry Ashworth, de Turton, pronona ces paroles: Je vois autour de moi nos dignes chefs, sur le front desquels la lutte des sept dernires annes a imprim des rides; mais je suis sr qu'ils sont prts tous mettre au service de notre cause, s'il en est besoin, sept autres annes de labeur et dpenser en outre un quart de million[62]. [Note 62: Un quart de million sterling, plus de six millions de francs.] De tout ct, cependant, on signalait au ministre la ncessit de prendre des mesures dcisives contre la disette. Il y avait mulation entre les conseils municipaux, les corporations et les chambres de commerce pour l'assaillir, cet effet, de ptitions, de mmoires, de remontrances. Au milieu de cette excitation, une lettre adresse d'dimbourg, le 22 novembre, par lord John Russell, aux lecteurs de Londres, fut publie. J'avoue, disait le noble lord, que, dans l'espace de vingt ans, mes opinions sur la loi-crale se sont grandement modifies... _le moment de s'occuper d'un droit fixe est pass_. Proposer maintenant, comme solution, une taxe sur le bl, si faible qu'elle ft, sans une clause d'abolition complte et prochaine, ne ferait que prolonger un dbat qui a produit dj trop d'animosit et de mcontentement... Le 24 septembre, lord Morpeth, autre membre de l'ancien cabinet Whig, exprima aussi par crit sa conviction que l'heure du rappel dfinitif de la loi-crale avait sonn.--Voil les Whigs rallis au programme de la Ligue: Que va faire Peel? ira-t-il jusqu' y donner de mme son adhsion? Cette question faisait le fond de toutes les conversations politiques, lorsque le _Times_, journal ordinairement bien inform, annona, dans son numro du 4 dcembre, que l'intention du gouvernement tait d'abolir la loi-crale et, cet effet, de convoquer en janvier les deux Chambres. Mais un autre journal, en relations connues avec certains membres du cabinet, le _Standard_, dmentit aussitt la nouvelle donne par le _Times_, en la qualifiant d'_atroce invention_. La vrit fut bientt rvle par la dmission collective des ministres, dont les uns accdaient la grande mesure _du rappel_, tandis que les autres ne s'y rsignaient pas ou du moins ne voulaient pas en tre les instruments[63]. Lord John Russell, qui se trouvait alors dimbourg, mand en toute hte par la reine, choua dans la tentative de crer un nouveau cabinet; en sorte que le jour mme o sir Robert Peel se prsentait devant la reine, pour prendre cong d'elle et remettre son portefeuille aux mains d'un successeur, il reut au contraire la mission de reconstituer un ministre, mission qu'il put remplir sans difficult. Except lord Stanley, qui se retira, et lord Wharncliffe qui mourut subitement, le cabinet nouveau conservait tous les membres de l'ancien. [Note 63: En se reportant cette phase des progrs de la Ligue, l'ascendant qu'elle parvint exercer sur les hommes politiques de tous les partis, il est impossible de ne pas reconnatre combien Bastiat, qui la voyait personnifie dans son principal chef, tait fond porter, quatre ans plus tard, le jugement suivant: Que dirai-je du libre-change, dont le triomphe est d Cobden, non Robert Peel; car l'aptre aurait toujours fait surgir un homme d'tat, _tandis que l'homme_ d'tat ne pouvait se passer de l'aptre? (Tom. VI, chap. XIV.)] La situation ne porta nullement les libres-changistes se relcher de leur vigilance et de leur activit. Un grand meeting eut lieu le 23 dcembre Manchester, auquel se rendirent toutes les notabilits manufacturires des environs. Il y fut rsolu l'unanimit de runir une somme de 250,000 livres sterling pour subvenir aux dpenses futures de la Ligue. Immdiatement ouverte, la souscription atteignit en peu d'instants le chiffre de 60 mille livres (1 million 500 mille francs). Cette manifestation frappante du zle des ligueurs leur gagna de nouveaux adhrents et consterna leurs adversaires. Au bout d'un mois, la souscription s'levait dj 150 mille livres. Ce fut le 19 janvier 1846 que s'ouvrit le Parlement. Dans le dbat sur l'_adresse_, sir Robert Peel fit une dclaration de principes, qu'un libre-changiste n'et pas dsavoue, et termina son discours par une allusion sa position personnelle vis--vis des torys. Je n'entends pas, dit-il, que dans mes mains le pouvoir soit rduit en servage. Huit jours aprs, il exposa son plan qui, l'gard de l'importation des grains, se rsumait ainsi: chelle mobile trs-rduite pendant trois annes encore; Suppression de tout droit, partir du 1er fvrier 1849. Le dlai de trois ans tait un mcompte pour la Ligue. Aussi ds le surlendemain, c'est--dire le 29 janvier, son conseil d'administration se runit Manchester et prit la rsolution de provoquer, par toutes les voies constitutionnelles, la suppression _immdiate_ de toute taxe sur les aliments provenant de l'tranger. Aucune crainte d'embarrasser sir Robert Peel ne pouvait arrter les ligueurs; et d'ailleurs, en prsence de l'opposition furieuse des conservateurs-borns, il tait vraisemblable qu'une opposition en sens contraire lui servirait plutt de point d'appui. La discussion sur l'ensemble des mesures qu'il proposait s'ouvrit le lundi 9 fvrier. Sauf de courtes interruptions, elle occupa, sans arriver son terme, toutes les sances de la chambre pendant cette semaine. Le lundi suivant, 10 heures du soir, le premier ministre prit la parole. Tour tour logicien serr, orateur entranant, administrateur habile, on et dit qu'affranchi d'un joug longtemps dtest, son talent se manifestait pour la premire fois dans toute sa plnitude. Il termina son discours, qui dura prs de trois heures, par cet appel aux sentiments de justice et d'humanit de la Chambre: Les hivers de 1841 et 42 ne s'effaceront jamais de ma mmoire, et la tche qu'ils nous donnrent doit tre prsente vos souvenirs. Alors, dans toutes les occasions o la reine assemblait le Parlement, on y entendait l'expression d'une sympathie profonde pour les privations et les souffrances de nos concitoyens, d'une vive admiration pour leur patience et leur courage. Ces temps malheureux peuvent revenir. Aux annes d'abondance peuvent succder les annes de disette... J'adjure tous ceux qui m'coutent d'interroger leur coeur, d'y chercher une rponse la question que je vais leur poser. Si ces calamits nous assaillent encore, si nous avons exprimer de nouveau notre sollicitude pour le malheur, rpter nos exhortations la patience et la fermet, ne puiserons-nous pas une grande force dans la conviction que nous avons repouss, ds aujourd'hui, la responsabilit si lourde de rglementer l'alimentation de nos semblables? Est-ce que nos paroles de sympathie ne paratront pas plus sincres? est-ce que nos encouragements la rsignation ne seront pas plus efficaces, si nous pouvons ajouter, avec orgueil, qu'en un temps d'abondance relative, sans y tre contraints par la ncessit, sans attendre les clameurs de la foule, nous avons su prvoir les poques difficiles et carter tout obstacle la libre circulation des dons du Crateur? Ne sera-ce pas pour nous une prcieuse et durable consolation que de pouvoir dire au peuple: Les maux que vous endurez sont les chtiments d'une Providence bienfaisante et sage qui nous les inflige bon escient, peut-tre pour nous rappeler au sentiment de notre dpendance, abattre notre orgueil, nous convaincre de notre nant; il faut les subir sans murmure contre la main qui les dispense, car ils ne sont aggravs par aucun pouvoir terrestre, par aucune loi de restriction sur la nourriture de l'homme! Dans la sance du lendemain, on lui prodiguait l'accusation de trahison, de manque de foi, de fourberie et de lchet. Alors M. Bright se lve m par un sentiment gnreux et prend la dfense de son ancien adversaire. J'ai suivi du regard le trs-honorable baronnet, dit-il, lorsque la nuit dernire il regagnait sa demeure, et j'avoue que je lui enviais la noble satisfaction qui devait remplir son coeur, aprs le discours qu'il venait de prononcer, discours, j'ose le dire, le plus loquent, le plus admirable qui, de mmoire d'homme, ait retenti dans cette enceinte. En poursuivant, il apostropha en ces termes ceux qui dversaient le blme et l'injure sur le ministre, aprs avoir t ses partisans dclars. Quand le trs-honorable baronnet se dmit rcemment de ses fonctions, il cessa d'tre _votre_ ministre, sachez-le bien; et quand il reprit le portefeuille, ce fut en qualit de ministre du souverain, de ministre du peuple,--non de ministre d'une coterie, pour servir d'instrument docile son gosme. ce tmoignage inattendu de bienveillance pour lui, les membres qui sigeaient prs de sir Robert Peel, virent des larmes mouiller sa paupire. La discussion gnrale durait encore le vendredi suivant. Dans cette nuit du vendredi au samedi, M. Cobden battit en brche avec grande vigueur un argument spcial, au moyen duquel les protectionnistes s'efforaient de renvoyer la dcision une autre lgislature. trois heures et demie du matin, on mit aux voix la question de savoir si la proposition ministrielle serait examine et discute dans ses dtails. 337 membres votrent pour l'affirmative et 240 contre. Si favorable que ft ce vote, il n'assurait pas l'adoption complte du plan soumis au dbat. Une scission pouvait se produire dans une majorit improvise, dont les lments taient fort htrognes; et la minorit ne manquait pas de chances pour obtenir que la taxe propose, tout en conservant le caractre mobile et temporaire, ft plus leve et plus durable que ne le voulaient les ministres. L'vnement ne confirma pas ces conjectures. En vain les protectionnistes disputrent le terrain et employrent tous les moyens de prolonger la lutte; le 27 mars, la seconde lecture du bill fut adopte par une majorit de 88 membres, et la troisime lecture, le 16 mai, par une majorit de 98 (327 contre 229). Dans la Chambre des lords, le bill rencontra moins d'obstacles et de lenteurs qu'on ne s'y attendait. Le 26 mai, il devint dfinitivement loi de l'tat. Peu aprs sir Robert Peel rentrait dans la vie prive. Au moment de quitter le pouvoir, dans un dernier discours parlementaire, il dit, au sujet des grandes mesures qu'il avait inaugures: Le mrite de ces mesures, je le dclare l'gard des honorables membres de l'opposition comme l'gard de nous-mmes, ce mrite n'appartient exclusivement aucun parti. Il s'est produit entre les partis une fusion qui, aide de l'influence du gouvernement, a dtermin le succs dfinitif. Mais le nom qui doit tre et sera certainement associ ces mesures, c'est celui d'un homme, m par le motif le plus dsintress et le plus pur, qui, dans son infatigable nergie, en faisant appel la raison publique, a dmontr leur ncessit avec une loquence d'autant plus admirable qu'elle tait simple et sans apprt; c'est le nom de RICHARD COBDEN. Maintenant, monsieur le Prsident, je termine ce discours, qu'il tait de mon devoir d'adresser la Chambre, en la remerciant de la faveur qu'elle me tmoigne pendant que j'accomplis le dernier acte de ma carrire politique. Dans quelques instants cette faveur que j'ai conserve cinq annes se reportera sur un autre; j'nonce le fait sans m'en affliger ni m'en plaindre, plus vivement mu au souvenir de l'appui et de la confiance qui m'ont t prodigus qu' celui des difficults rcemment semes sur ma voie. Je quitte le pouvoir, aprs avoir attir sur moi, je le crains, l'improbation d'un assez grand nombre d'hommes qui, au point de vue de la chose publique, regrettent profondment la rupture des liens de parti, regrettent profondment cette rupture non par des motifs personnels, mais dans la ferme conviction que la fidlit aux engagements de parti, que l'existence d'un grand parti politique est un des plus puissants rouages du gouvernement. Je me retire, en butte aux censures svres d'autres hommes qui, sans obir une inspiration goste, adhrent au principe de la protection et en considrent le maintien comme essentiel au bien-tre et aux intrts du pays. Quant ceux qui dfendent la protection par des motifs moins respectables et uniquement parce qu'elle sert leur intrt priv, quant ces partisans du monopole, leur excration est jamais acquise mon nom; mais IL SE PEUT QUE CE NOM SOIT PLUS D'UNE FOIS PRONONC AVEC BIENVEILLANCE SOUS L'HUMBLE TOIT DES OUVRIERS, DE CEUX QUI GAGNENT CHAQUE JOUR LEUR VIE LA SUEUR DE LEUR FRONT, EUX QUI AURONT DSORMAIS, POUR RPARER LEURS FORCES PUISES, LE PAIN EN ABONDANCE ET SANS PAYER DE TAXE,--PAIN D'AUTANT MEILLEUR QU'IL NE S'Y MLERA PLUS, COMME UN LEVAIN AMER, LE RESSENTIMENT CONTRE UNE INJUSTICE. Ces dernires paroles, expression d'un sentiment touchant, ont t graves, aprs la mort de sir R. Peel, sur le pidestal d'une des statues leves sa mmoire. Si le passant qui les lit donne l'homme d'tat un souvenir reconnaissant, sans doute il sentira dans son coeur une sympathie encore plus vive pour les gnreux citoyens dont le dvouement et la persvrance ont dot leur pays de la libert commerciale. Le 22 juillet, au sein du Conseil excutif de la Ligue, runi Manchester, les rsolutions suivantes furent adoptes: 1 Suspension des oprations de la Ligue; 2 exemption pour les souscripteurs au fonds de 250,000 livres de tout versement au del d'un -compte de 20 pour 100; 3 attribution aux membres du Conseil excutif, si le protectionnisme renouvelait quelques tentatives hostiles, de pleins pouvoirs pour rorganiser l'agitation qu'ils avaient conduite avec tant de zle et d'habilet.--Le cas prvu par cette dernire rsolution parut se raliser six ans plus tard, l'avnement du ministre Derby-d'Israli; et l'on vit aussitt la Ligue sur pied, jusqu' ce qu'il ft constat qu'il y avait eu fausse alerte. Dans cette mme sance du 22 juillet 1846, d'autres motions furent faites qui obtinrent l'assentiment unanime. M. Wilson, prsident, et les autres principaux membres du Conseil excutif, MM. Archibald Prentice, S. Lees, W. Rawson, T. Woolley, W. Bickham, W. Evans et Henry Rawson, furent pris d'accepter un tmoignage de gratitude pour les travaux incessants et gratuits dont ils s'taient acquitts. On offrit M. Wilson une somme de 10,000 livres st. (250,000 fr. environ), et chacun de ses collgues prcits un service th, en argent, du poids de 240 onces. Un autre tmoignage de gratitude suivit de prs la clture des oprations de la Ligue. Par un mouvement spontan, les libres-changistes anglais se runirent pour faire prsent leur chef reconnu, M. Cobden, d'une somme de 75,000 livres, et son ami, son digne auxiliaire, M. Bright, d'une magnifique bibliothque. Mais pour de tels hommes la plus prcieuse des rcompenses est la conviction d'avoir servi la cause de l'humanit. Quand on connat le but des ligueurs et les moyens employs pour l'atteindre, on ne saurait hsiter voir, dans l'oeuvre qu'ils ont accomplie, une des plus belles manifestations du progrs social dont puisse s'honorer notre sicle. Puisse cette oeuvre, apprcie sa juste valeur, leur assurer la reconnaissance de toutes les nations et particulirement celle de la France, o leur exemple a suscit Bastiat! (_Note de l'diteur._) SECONDE CAMPAGNE DE LA LIGUE (_Libre-change_, n du 7 novembre 1847.) Le Parlement anglais est convoqu pour le 18 de ce mois. C'est la situation critique des affaires qui a dtermin le cabinet hter cette anne la runion des Communes. Tout en dplorant la crise qui pse sur le commerce et l'industrie britanniques, nous ne pouvons nous empcher d'esprer qu'il en sortira de grandes rformes pour l'Angleterre et pour le monde. Ce ne sera pas la premire fois, ni la dernire sans doute, que le progrs aura t enfant dans la douleur. Le libre arbitre, noble apanage de l'homme, ou la _libert de choisir_, implique la possibilit de faire un mauvais choix. L'erreur entrane des consquences funestes, et celles-ci sont le plus dur mais le plus efficace des enseignements. Ainsi nous arrivons toujours, la longue, dans la bonne voie. Si la Prvoyance ne nous y a mis, l'Exprience est l pour nous y ramener. Nous ne doutons pas que des voix se feront entendre dans le Parlement pour signaler l'Angleterre la fausse direction de sa politique trop vante. _Rendre toutes les colonies, l'Inde comprise, la libert d'changer avec le monde entier, sans privilge pour la mtropole._ _Proclamer le principe de non-intervention dans les affaires intrieures des autres nations; mettre fin toutes les intrigues diplomatiques; renoncer aux vaines illusions de ce qu'on nomme influence, prpondrance, prpotence, suprmatie._ _Abolir les lois de navigation._ _Rduire les forces de terre et de mer ce qui est indispensable pour la scurit du pays._ Tel devra tre certainement le programme recommand et nergiquement soutenu par le parti libral, par tous les membres de la _Ligue_, parce qu'il se dduit rigoureusement du libre-change, parce qu'il est le libre-change mme. En effet, quand on pntre les causes qui soumettent tant de fluctuations et de crises le commerce de la Grande-Bretagne, tant de souffrances sa laborieuse population, on reste convaincu qu'elles se rattachent une Erreur d'conomie sociale, laquelle, par un enchanement fatal, entrane une fausse politique, une fausse diplomatie; en sorte que cette imposante mais vaine apparence qu'on nomme la _puissance anglaise_ repose sur une base fragile comme tout ce qui est artificiel et contre nature. L'Angleterre a partag cette erreur commune, que l'habilet commerciale consiste PEU ACHETER ET BEAUCOUP VENDRE, _afin de recevoir la diffrence en or_. Cette ide implique ncessairement celle de _suprmatie_, et par suite celle de _violence_. Pour _acheter peu_, la violence est ncessaire l'gard des citoyens. Il faut les soumettre des restrictions lgislatives. Pour _vendre beaucoup_ (alors surtout que les autres nations, sous l'influence de la mme ide, voulant _acheter peu_, se ferment chez elles et dfendent leur or), la violence est ncessaire l'gard des trangers. Il faut tendre ses conqutes; assujettir des consommateurs, accaparer des colonies, en chasser les marchands du dehors, et accrotre sans cesse le cercle des envahissements. Ds lors on est entran s'environner de forces considrables, c'est--dire dtourner une portion notable du travail national de sa destination naturelle, qui est de satisfaire les besoins des travailleurs. Ce n'est pas seulement pour tendre indfiniment ses conqutes qu'une telle nation a besoin de grandes forces militaires et navales. Le but qu'elle poursuit lui cre partout des jalousies, des inimitis, des haines contre lesquelles elle a se prmunir ou se dfendre. Et comme les inimitis communes tendent toujours se coaliser, il ne lui suffit pas d'avoir des forces suprieures celles de chacun des autres peuples, pris isolment, mais de tous les peuples runis. Quand un peuple entre dans cette voie, il est condamn tre, cote que cote, le plus fort partout et toujours. La difficult de soutenir le poids d'un tel tablissement militaire le poussera chercher un auxiliaire dans la ruse. Il entretiendra des agents auprs de toutes les cours; il fomentera et rchauffera partout les germes de dissensions; il affaiblira ses rivaux les uns par les autres; il leur crera des embarras et des obstacles; il suscitera les rois contre les peuples, et les peuples contre les rois; il opposera le Nord au Midi; il se servira des peuples au sein desquels l'esprit de libert a rveill quelque nergie pour tenir en chec la puissance des despotes, et en mme temps il fera alliance avec les despotes pour comprimer la force que donne ailleurs l'esprit de libert. Sa diplomatie sera toute ruse et duplicit; elle invoquera selon les temps et les lieux les principes les plus opposs; elle sera dmocrate ici, aristocrate l; autocrate plus loin, constitutionnelle, rvolutionnaire, philanthrope, dloyale, loyale mme au besoin; elle aura tous les caractres, except celui de la sincrit. Enfin, on verra ce peuple, dans la terrible ncessit o il s'est plac, aller jusqu' contracter des dettes accablantes pour soudoyer les rois, les peuples, les nations qu'il aura mis aux prises. Mais l'intelligence humaine ne perd jamais ses droits. Bientt les nations comprendront le but de ces menes. La dfiance, l'irritation et la haine ne feront que s'amasser dans leur coeur; et le peuple dont nous retraons la triste histoire sera condamn ne voir dans ses gigantesques efforts que les pierres d'attente, pour ainsi parler, d'efforts plus gigantesques encore. Or, ces efforts cotent du travail ce peuple.--Cela peut paratre extraordinaire, mais il est cependant certain, quoique les hommes n'en soient pas encore bien convaincus, que ce _qui est produit une fois ne peut pas tre dpens deux_, et que cette portion de travail qui est destine atteindre un but ne peut tre en mme temps consacre en obtenir un autre. Si la moiti de l'activit nationale est dtourne vers des conqutes ou la dfense d'une scurit qu'on a systmatiquement compromise, il ne peut rester que l'autre moiti de l'activit des travailleurs pour satisfaire les besoins rels (physiques, intellectuels ou moraux) des travailleurs eux-mmes. On a beau subtiliser et thoriser, les arsenaux ne se font pas d'eux-mmes, ni les vaisseaux de guerre non plus; ils ne sont pas pourvus d'armes, de munitions, de canons et de vivres par une opration cabalistique. Les soldats mangent et se vtissent comme les autres hommes, et les diplomates plus encore. Il faut pourtant bien que quelqu'un produise ce que ces classes consomment; et si ce dernier genre de consommation va sans cesse croissant comme le systme l'exige, un moment arrive de toute ncessit o les vrais travailleurs n'y peuvent suffire. Remarquez que toutes ces consquences sont contenues trs-logiquement dans cette ide: _Pour progresser, un peuple doit vendre plus qu'il n'achte_.--Et si cette ide est fausse, mme au point de vue conomique, quelle immense dception ne conduit-elle pas un peuple, puisqu'elle exige de lui tant d'efforts, tant de sacrifices et tant d'iniquits pour ne lui offrir en toute compensation qu'une chimre, une ombre? Admettons la vrit de cette autre doctrine: LES EXPORTATIONS D'UN PEUPLE NE SONT QUE LE PAIEMENT DE SES IMPORTATIONS. Puisque le principe est diamtralement oppos, toutes les consquences conomiques, politiques, diplomatiques, doivent tre aussi diamtralement opposes. Si, dans ses relations commerciales, un peuple n'a se proccuper que d'acheter au meilleur march, laissant, comme disent les _free-traders_, les exportations prendre soin d'elles-mmes,--comme acheter bon march est la tendance universelle des hommes, ils n'ont besoin cet gard que de libert. Il n'y a donc pas ici de violence exercer au dedans.--Il n'y a pas non plus de violences exercer au dehors; car il n'est pas besoin de contrainte pour dterminer les autres peuples _vendre_. Ds lors, les colonies, les possessions lointaines sont considres non-seulement comme des inutilits, mais comme des fardeaux; ds lors leur acquisition et leur conservation ne peuvent plus servir de prtexte un grand dveloppement de forces navales; ds lors on n'excite plus la jalousie et la haine des autres peuples; ds lors la scurit ne s'achte pas au prix d'immenses sacrifices; ds lors enfin, le travail national n'est pas dtourn de sa vraie destination, qui est de satisfaire les besoins des travailleurs.--Et quant aux trangers, le seul voeu qu'on forme leur gard, c'est de les voir prosprer, progresser par une production de plus en plus abondante, de moins en moins dispendieuse, parlant toujours de ce point, que tout progrs qui se traduit en abondance et en bon march profite tous et surtout au peuple acheteur. L'importance des effets opposs, qui dcoulent des deux axiomes conomiques que nous avons mis en regard l'un de l'autre, serait notre justification si nous recherchions ici thoriquement de quel ct est la vrit. Nous nous en abstiendrons, puisque cette recherche est aprs tout l'objet de notre publication tout entire. Mais on nous accordera bien que les _free-traders_ d'Angleterre professent cet gard les mmes opinions que nous-mmes. Donc, leur rle, au prochain Parlement, sera de demander l'entire ralisation du programme que nous avons plac au commencement de cet article. Les vnements de 1846 et de 1847 leur faciliteront cette noble tche. En 1846, ils ont dtrn cette vieille maxime, que _l'avantage d'un peuple tait d'acheter peu et de vendre beaucoup pour recevoir la diffrence en or_. Ils ont fait reconnatre officiellement cette autre doctrine, que _les exportations d'un peuple ne sont que le paiement de ses importations_. Ayant fait triompher le principe, ils seront bien plus forts pour en rclamer les consquences. Il serait par trop absurde que l'Angleterre, renonant un faux systme commercial, retnt le dispendieux et dangereux appareil militaire et diplomatique que ce systme seul avait exig. Les vnements de cette anne donneront de la puissance et de l'autorit aux rclamations des _free-traders_. On aura beau vouloir attribuer la crise actuelle des causes mystrieuses, il n'y a pas de mystre l-dessous. Le travail nergique, persvrant, intelligent d'un peuple actif et laborieux ne suffit pas son bien-tre; pourquoi? parce qu'une portion immense de ce travail est consacre autre chose qu' son bien-tre, payer des marins, des soldats, des diplomates, des gouverneurs de colonies, des vaisseaux de guerre, des subsides,--le dsordre, le trouble et l'oppression. Certainement, la lutte sera ardente au Parlement, et nous n'avons pas l'espoir que les FREE-TRADERS emportent la place au premier assaut. Les abus, les prjugs, les droits acquis sont les matres dans cette citadelle. C'est mme l que leurs forces sont concentres. L'aristocratie anglaise y dfendra nergiquement ses positions. Les gouvernements l'extrieur, les hauts emplois, les grades dans l'arme et la marine, la diplomatie et l'glise, sont ses yeux son lgitime patrimoine; elle ne le cdera pas sans combat; et nous qui savons quelle est, dans son aveuglement, la puissance de l'orgueil national, nous ne pouvons nous empcher de craindre que l'oligarchie britannique ne trouve de trop puissants auxiliaires dans les prjugs populaires, qu'une politique dominatrice a su faire pntrer au coeur des travailleurs anglais eux-mmes. L, comme ailleurs, on leur dira que la destine des peuples n'est pas le bien-tre, qu'ils ont une mission plus noble, et qu'ils doivent repousser toute politique _goste_ et _matrialiste_.--Et tout cela, pour les faire persvrer dans le matrialisme le plus brutal, dans l'gosme sous sa forme la plus abjecte: l'appel la violence pour nuire autrui en se nuisant soi-mme. Mais rien ne rsiste la vrit, quand son temps est venu et que les faits, dans leur imprieux langage, la font clater de toutes parts. Si le peuple anglais, dans son intrt, abolit les lois de navigation, s'il rend ses colonies la libert commerciale, si tout homme, quelque nation qu'il appartienne, peut aller changer dans l'Inde, la Jamaque, au Canada, au mme titre qu'un Anglais, quel prtexte restera-t-il l'aristocratie britannique pour retenir les forces qui en ce moment crasent l'Angleterre? Dira-t-elle qu'elle veut conserver les possessions acquises? On lui rpondra que nul dsormais n'est intress les enlever l'Angleterre, puisque chacun peut en user comme elle, et de plus que l'Angleterre, par le mme motif, n'est plus intresse les conserver. Dira-t-elle qu'elle aspire de nouvelles conqutes? On lui objectera que le moment est singulirement choisi de courir de nouvelles conqutes quand, sous l'inspiration de l'intrt, d'accord cette fois avec la justice, on renonce des conqutes dj ralises. Dira-t-elle qu'il faut s'emparer au moins de positions militaires telles que Gibraltar, Malte, Hligoland? On lui rpondra que c'est un cercle vicieux; que ces positions taient sans doute une partie oblige du systme de domination universelle; mais qu'on ne dtruit pas l'ensemble pour en conserver prcisment la partie onreuse. Fera-t-elle valoir la ncessit de protger le commerce, dans les rgions lointaines, par la prsence de forces imposantes? On lui dira que le commerce avec des barbares est une dception, s'il cote plus indirectement qu'il ne vaut directement. Exposera-t-elle qu'il faut au moins que l'Angleterre se prmunisse contre tout danger d'invasion? On lui accordera que cela est juste et utile. Mais on lui fera observer qu'il est de la nature d'un tel danger de s'affaiblir, mesure que les trangers auront moins sujet de har la politique britannique et que les Anglais auront plus raison de l'aimer. On dira sans doute que nous nous faisons une trop haute ide de la _philanthropie_ anglaise. Nous ne croyons pas que la philanthropie dtermine aucun peuple, pas plus le peuple anglais que les autres, agir sciemment contre ses intrts permanents. Mais nous croyons que les intrts permanents d'un peuple sont d'accord avec la justice, et nous ne voyons pas pourquoi il n'arriverait pas, par la diffusion des lumires, et au besoin par l'exprience, la connaissance de cette vrit. En un mot, nous avons foi, une foi entire, dans le principe du libre-change. Nous croyons que, selon qu'un peuple prend ou ne prend pas pour rgle de son conomie industrielle la thorie de la _balance du commerce_, il doit adopter une politique toute diffrente. Dans le premier cas, il veut _vendre_ toute force; et ce besoin le conduit aspirer la domination universelle. Dans le second, il ne demande qu' _acheter_, sachant que le vendeur prendra soin du paiement; et, pour acheter, il ne faut faire violence personne. Or, si la violence est inutile, ce n'est pas se faire une trop haute ide d'un peuple que de supposer qu'il repoussera les charges et les risques de la violence. Et si nous sommes pleins de confiance, c'est parce que, sur ce point, le vrai intrt de l'Angleterre et de ses classes laborieuses nous parat d'accord avec la cause de la justice et de l'humanit. Car si nous avions le malheur de croire l'efficacit du rgime restrictif, sachant quelles ides et quels sentiments il dveloppe, nous dsesprerions de tout ordre, de toute paix, de toute harmonie. Toutes les dclamations la mode contre le _vil intrt_ ne nous feraient pas admettre que l'Angleterre renoncera sa politique envahissante et turbulente, laquelle, dans cette hypothse, serait conforme ses intrts. Tout au plus, nous pourrions penser qu'arrive l'apoge de la grandeur, elle succomberait sous la raction universelle; mais seulement pour cder son rle un autre peuple, qui, aprs avoir parcouru le mme cercle, le cderait un troisime, et cela sans fin et sans cesse jusqu' ce que la dernire des hordes rgnt enfin sur des dbris. Telle est la triste destine que la _Presse_ annonait ces jours derniers aux nations; et comme elle croit au rgime prohibitif, sa prdiction tait logique. Au moment o le Parlement va s'ouvrir, nous avons cru devoir signaler la ligne que suivra, selon nous, le parti libral. Si le monde est sur le point d'assister une grande rvolution pacifique, la solution d'un problme terrible:--l'croulement de la puissance anglaise en ce qu'elle a de pernicieux, et cela non par la force des armes, mais par l'influence d'un principe,--c'est un spectacle assurment bien digne d'attirer les regards impartiaux de la presse franaise. Est-ce trop exiger d'elle que de l'inviter ne pas envelopper de silence cette dernire volution de la Ligue comme elle a fait de la premire? Le drame n'intresse-t-il pas assez le monde et la France? Sans doute nous avons t profondment tonns et affligs de voir la presse franaise, et principalement la presse dmocratique, tout en fulminant tous les jours contre le machiavlisme britannique, faire une monstrueuse alliance avec les hommes et les ides qui sont en Angleterre la vie de ce machiavlisme. C'est le rsultat de quelque trange combinaison d'ides qu'il ne nous est pas donn de pntrer. Mais, moins qu'il n'y ait parti pris, ce que nous ne pouvons croire, de tromper le pays jusqu'au bout, nous ne pensons pas que cette combinaison d'ides, quelle qu'elle soit, puisse tenir devant la lutte qui va s'engager dans quelques jours au Parlement. DEUX ANGLETERRE (_Libre-change_ du 6 fvrier 1848.) Quand nous avons entrepris d'appeler l'attention de nos concitoyens sur la question de la libert commerciale, nous n'avons pas pens ni pu penser que nous nous faisions les organes d'une opinion en majorit dans le pays, et qu'il ne s'agt pour nous que d'enfoncer une porte ouverte. D'aprs les dlibrations bien connues de nombreuses chambres de commerce, nous pouvions esprer, il est vrai, d'tre soutenus par une forte minorit, qui, ayant pour elle le bon sens et le bien gnral, n'aurait que quelques efforts faire pour devenir majorit. Mais cela ne nous empchait pas de prvoir que notre association provoquerait la rsistance dsespre de quelques privilgis, appuye sur les alarmes sincres du grand nombre. Nous ne mettions pas en doute qu'on saisirait toutes les occasions de grossir ces alarmes. L'exprience du pass nous disait que les protectionnistes exploiteraient surtout le _sentiment national_, si facile garer dans tous les pays. Nous prvoyions que la politique fournirait de nombreux aliments cette tactique; que, sur ce terrain, il serait facile aux monopoleurs de faire alliance avec les partis mcontents; qu'ils nous creraient tous les obstacles d'une impopularit factice et qu'ils iraient au besoin jusqu' lever contre nous ce cri: Vous tes les agents de Pitt et de Cobourg. Il faudrait que nous n'eussions jamais ouvert un livre d'histoire, si nous ne savions que le privilge ne succombe jamais sans avoir puis tous les moyens de vivre. Mais nous avions foi dans la vrit. Nous tions convaincus, comme nous le sommes encore, qu'il n'y a pas une Angleterre, mais deux Angleterre. Il y a l'Angleterre oligarchique et monopoliste, celle qui a inflig tant de maux au monde, exerc et tendu partout une injuste domination, celle qui a fait l'acte de navigation, celle qui a fait la loi-crale, celle qui a fait de l'glise tablie une institution politique, celle qui a fait la guerre l'indpendance des tats-Unis, celle qui a d'abord exaspr et ensuite combattu outrance la rvolution franaise, et accumul, en dfinitive, des maux sans nombre, non-seulement sur tous les peuples, mais sur le peuple anglais lui-mme.--Et nous disons que, s'il y a des Franais qui manquent de patriotisme, ce sont ceux qui sympathisent avec cette Angleterre. Il y a ensuite l'Angleterre dmocratique et laborieuse, celle qui a besoin d'ordre, de paix et de libert, celle qui a besoin pour prosprer que tous les peuples prosprent, celle qui a renvers la loi-crale, celle qui s'apprte renverser la loi de navigation, celle qui sape le systme colonial, cause de tant de guerres, celle qui a obtenu le bill de la rforme, celle qui a obtenu l'mancipation catholique, celle qui demande l'abolition des substitutions, cette clef de vote de l'difice oligarchique, celle qui applaudit, en 1787, l'acte par lequel l'Amrique proclama son indpendance, celle qu'il fallut sabrer dans les rues de Londres avant de faire la guerre de 1792, celle qui, en 1830, renversa les torys prts former contre la France une nouvelle coalition.--Et nous disons que c'est abuser trangement de la crdulit publique que de reprsenter comme manquant de patriotisme ceux qui sympathisent avec cette Angleterre. Aprs tout, le meilleur moyen de les juger, c'est de les voir agir; et certes ce serait le devoir de la presse de faire assister le public cette grande lutte, laquelle se rattachent l'indpendance du monde et la scurit de l'avenir. Absorbe par d'autres soins, influence par des motifs qu'il ne nous est pas donn de comprendre, elle rpudie cette mission. On sait que la plus puissante manifestation de l'esprit du sicle, agissant par la Ligue contre la loi-crale, a agit pendant sept ans les trois royaumes, sans que nos journaux aient daign s'en occuper. Aprs les rformes de 1846, aprs l'abrogation du privilge foncier, au moment o la lutte va s'engager en Angleterre sur un terrain plus brlant encore, l'_acte de navigation_, qui a t le principe, le symbole, l'instrument et l'incarnation du rgime restrictif, on aurait pu croire que la presse franaise, renonant enfin son silence systmatique, ne pourrait s'empcher de donner quelque attention une exprience qui nous touche de si prs, une rvolution conomique qui, de quelque manire qu'on la juge, est destine exercer une si grande influence sur le monde commercial et politique. Mais puisqu'elle continue la tenir dans l'ombre, c'est nous de la mettre en lumire. C'est pourquoi nous publions le compte rendu de la sance par laquelle les chefs de la Ligue viennent pour ainsi dire de rorganiser Manchester cette puissante association. Nous appelons l'attention de nos lecteurs sur les discours qui ont t prononcs dans cette assemble, et nous leur demanderons de dire, la main sur la conscience, de quel ct est le vrai _patriotisme_; s'il est en nous, qui sympathisons de tout notre coeur avec l'infaillible et prochain triomphe de la Ligue, ou s'il est dans nos adversaires, qui rservent toute leur admiration pour la cause du privilge, du monopole, du rgime colonial, des grands armements, des haines nationales et de l'oligarchie britannique. Aprs avoir lu le discours, si nourri de faits, de M. Gibson, vice-prsident du _Board of trade_, l'loquente et chaleureuse allocution de M. Bright, et ces nobles paroles par lesquelles M. Cobden a prouv qu'il tait prt tout sacrifier, mme l'avenir qui s'ouvre devant lui, mme sa popularit, pour accomplir sa belle mais rude mission, nous demandons nos lecteurs de dire, la main sur la conscience, si ces orateurs ne dfendent pas ces vrais intrts britanniques qui concident et se confondent avec les vrais intrts de l'humanit? Le _Moniteur industriel_ et le _Journal d'Elbeuf_ ne manqueront pas de dire: Tout cela est du machiavlisme; depuis dix ans M. Cobden, M. Bright, sir R. Peel, jouent la comdie. Les discours qu'ils prononcent, comdie; l'enthousiasme des auditeurs, comdie; les faits accomplis, comdie; le rappel de la loi-crale, comdie; l'abolition des droits sur tous les aliments et sur toutes les matires premires, comdie; le renversement de l'acte de navigation, comdie; l'affranchissement commercial des colonies, comdie; et, comme disait il y a quelques jours un journal protectionniste, l'Angleterre se coupe la gorge devant l'Europe sur le simple espoir que l'Europe l'imitera. Et nous, nous disons que s'il y a une ridicule comdie au monde, c'est ce langage des protectionnistes. Certes, il faut prendre en considration les longues, et nous ajouterons les justes prventions de notre pays; mais ne faudrait-il pas rougir enfin de sa crdulit, si cette comdie pouvait tre plus longtemps reprsente devant lui au bruit de ses applaudissements? GRAND MEETING MANCHESTER Jeudi soir, 25 janvier 1848, un grand meeting de ligueurs a t tenu Manchester pour clbrer l'entre au Parlement des principaux aptres de la libert commerciale. Trois mille personnes s'taient rendues la runion. Au nombre des assistants on comptait une trentaine de membres du Parlement, et parmi eux MM. Cobden, Milner Gibson, Bright, Bowring, le colonel Thompson, G. Thompson, Ewart, W. Brown, Ricardo, le maire de Manchester et celui d'Ashton. Le meeting tait prsid par M. George Wilson, prsident de la Ligue. M. GEORGE WILSON, dans une brve allocution, signale d'abord le progrs qui s'est accompli dans les lections depuis le _Reform-bill_; les lecteurs, dit-il, s'occupent aujourd'hui beaucoup moins de la naissance que du mrite rel des candidats. On nous reproche, je le sais, ajoute-t-il, de nommer des gens dont les anctres n'ont jamais fait parler d'eux, mais qu'importe, s'ils ont la confiance du peuple? Nous les avons choisis cause de leur mrite et non pas cause de leurs titres. (Applaudissements.) L'orateur expose ensuite les progrs de la libert commerciale. Le succs du tarif libre-changiste de sir Robert Peel, dit-il, est maintenant reconnu par tout le monde, except par les protectionnistes exagrs, qui envoient encore de loin en loin de petites notes aux journaux. Le succs du tarif libre-changiste des tats-Unis n'a pas t moindre que celui du ntre. On peut se faire une ide aussi de l'influence rapide que l'opinion publique de l'Angleterre exerce sur les classes intelligentes et claires du continent, par la rception qui a t faite M. Cobden dans tous les pays qu'il a visits. (Applaudissements.) Il nous parat certain aujourd'hui que nos vieux amis les protectionnistes ont quitt le champ de bataille, et que la salle du n 17, Old-Bond-street, sera mise incessamment louer. Depuis les dernires lections aucun d'eux n'a propos, devant la plus petite assemble de fermiers, le rtablissement des _lois-crales_ qui doivent mourir en 1849. (Mouvement d'attention.) Je ne pense pas non plus qu'ils blmeraient beaucoup lord John Russell s'il faisait ce que je pense qu'il devrait faire, s'il suspendait les lois-crales jusqu' ce qu'elles soient dfinitivement abolies en 1849. (Vifs applaudissements.) Mais ils veulent combattre en faveur des lois de navigation. Eh bien! nous les suivrons sur ce terrain-l, et avec un vigoureux effort nous leur enlverons les lois de navigation comme nous leur avons enlev les lois-crales. Ils nous attaqueront ensuite sur les intrts des Indes occidentales; nous ne demandons pas mieux, et de nouveau nous les battrons sur cette question comme sur toutes les autres. (Applaudissements.) M. WILSON porte un toast la reine; aprs lui, M. ARMITAGE, maire de Manchester, propose le toast suivant: Aux membres libres-changistes des deux Chambres du Parlement; au succs de leurs efforts pour complter la chute de tous les monopoles! M. F. M. GIBSON, membre du Parlement de Manchester, et vice-prsident du _Board of trade_, rpond ce toast. L'orateur remercie d'abord l'auteur du toast au nom de ses collgues absents; puis il s'excuse sur son motion: Je devrais tre, direz-vous peut-tre, rassur comme le chasseur qui entend le son du cor; car ce n'est pas la premire fois que je prends la parole dans cette enceinte; mais je vous affirme que lorsque je pense quel public clair et au courant de la question j'ai affaire, il m'est impossible de matriser mon embarras. J'ai cru toutefois, qu'il tait de mon devoir de me trouver au milieu de mes commettants dans cette occasion importante. (Applaudissements.) J'ai cru que toute autre considration devait cder ce devoir; car, ancien membre de la Ligue, je m'honore, par-dessus tout, d'avoir fait partie de cette association qui, en clairant l'opinion publique, a permis au gouvernement d'abolir l'odieux monopole du bl. (Applaudissements.) Je regrette toutefois de paratre devant vous dans un moment de dpression commerciale, dans un moment de grande anxit pour tous ceux qui se trouvent engags dans les affaires, dans un moment o s'est manifeste une crise grave, laquelle nous n'avons pas encore entirement chapp. Mais je pense, messieurs, que la politique de la libert commerciale n'est pour rien dans les causes qui ont amen cette dpression (vifs applaudissements); je pense, au contraire, que la crise aurait t bien plus intense si les rformes commerciales n'avaient pas eu lieu. (Nouveaux applaudissements.) Quoique, actuellement, la confiance soit bien altre dans le monde commercial, il y a certains lments sur lesquels il est permis de compter pour le rtablissement de la prosprit future. L'approvisionnement des articles manufacturs est modr; les prix des matires premires sont bas, et nous avons en perspective un prix modr des subsistances. (Une voix: Non pas si les lois-crales sont remises en vigueur.) Nous avons devant nous toutes ces choses (mouvement d'attention), et je crois que l'on peut, sans se faire illusion, croire que le retour de la confiance amnera le retour de la prosprit. (Applaudissements.) Mais permettez-moi, messieurs, de demander ceux qui accusent par leurs vagues dclamations la libert commerciale d'avoir caus la dtresse actuelle, permettez-moi de leur demander d'tre intelligibles une fois et de dsigner les droits qui auraient prvenu cette dtresse, s'ils n'avaient point t abolis. tait-ce le droit sur le coton? tait-ce le droit sur la laine ou le droit sur le verre? (Applaudissements et rires.) Est-ce que, pendant une priode de famine, il aurait t sage de maintenir les droits sur les articles de subsistance? Quels sont donc les droits qui auraient empch la crise de se produire? (Applaudissements.) On nous accuse encore, nous autres libres-changistes, d'avoir prconis une politique qui a diminu le revenu. Diminu le revenu! Est-ce que ceux qui mettent de semblables assertions ont bien compar le revenu tel qu'il tait, avant les rformes commences en 1842, et tel qu'il a t depuis? Quels sont les faits? Le revenu, au 5 janvier 1842, s'levait environ 47,500,000 liv. st.; au 5 janvier 1848, il n'tait plus que de 44,300,000 liv. st. Mais quelles ont t, dans l'intervalle, les rductions opres dans les taxes? Il est vrai qu'on a tabli, en 1842, un _income-tax_ s'levant environ 5,500,000 liv. st. par an. Mais, d'un autre ct, on a retranch la fois de la douane et de l'excise des droits qui rapportaient environ 8,000,000 liv. st., ce qui donne en faveur des rductions une balance de 3,000,000 liv. st. Il ne saurait y avoir rien de bien mauvais dans une politique qui a augment le revenu par une rduction des droits sur les articles de consommation. Souvenez-vous aussi que cette politique a t adopte en 1842, aprs que l'on eut essay de la politique oppose, aprs que l'on eut essay d'augmenter le revenu en levant les droits de la douane et de l'excise. On ajouta 5% aux droits de douane; mais les douanes ne donnrent pas, avec cette augmentation, la moiti de ce qu'on avait estim qu'elles rendraient. L'augmentation choua compltement, et ce fut aprs la chute de cette exprience que l'on avait faite d'accrotre le revenu du pays en augmentant les droits de l'excise et de la douane, que l'on adopta heureusement l'impt direct, et qu'on affranchit de leurs entraves l'industrie et le commerce de ce pays, en rduisant les taxes indirectes. Si nous considrons isolment les chiffres du revenu des douanes et de l'excise, nous verrons qu'ils prsentent une justification remarquable de la politique adopte par sir Robert Peel. Aprs la rduction de 8,000,000 liv. st., dont 7,000,000 liv. st. environ pour la douane, la totalit de cette somme, l'exception de 7 8,000 liv. st., a t remplace par le pays; c'est peine s'il y a eu une baisse dans le revenu de la douane. On lve une autre accusation contre la libert du commerce, propos des exportations et des importations. On nous dit que nous avons import plus que nous n'avons export, et que nos importations ont plus de valeur que nos exportations. Je rponds: S'il en est ainsi, tant mieux! (Applaudissements.) Ce serait une chose singulire que des marchands exportassent leurs marchandises pour recevoir en retour des produits qui auraient prcisment la mme valeur: esprons qu'il y a quelque gain dans l'change des denres; et, si nos importations ont excd nos exportations, c'est nous qui avons gagn. Mais, ajoute-t-on, une quantit d'or est sortie du pays, notre numraire a t export et nos intrts commerciaux en ont souffert. cela je puis rpondre que si la balance, comme on la nomme, a t solde en numraire, c'est parce que le numraire tait cette poque la marchandise la plus convenable et la moins chre que l'on pt exporter, et qu'il y avait plus de bnfice l'exporter qu' exporter les autres marchandises. Voil tout! la vrit, on fait revivre aujourd'hui la vieille doctrine de la balance du commerce. Avant d'avoir lu les articles du _Blackwood's Magazine_ et de la _Quarterly Review_, j'esprais qu'elle tait morte et enterre, et qu'elle ne ressusciterait plus; mais nos adversaires y tiennent! Je ne vous ferais pas l'injure de dfendre davantage devant vous la politique de la libert commerciale,--laquelle certes n'a pas besoin d'tre dfendue,--si depuis quelque temps les organes du parti protectionniste ne s'taient plus que jamais efforcs de donner le change au pays, s'ils n'avaient prtendu que nous nous tions montrs de mauvais prophtes et qu'un grand nombre de nos prvisions n'avaient abouti qu' des dceptions; mais il m'est impossible de laisser passer de semblables accusations sans y rpondre. Voyons d'abord les prophties. Avons-nous oubli celles des protectionnistes? Avons-nous oubli qu'ils prdisaient que les bonnes terres de l'Angleterre seraient laisses sans culture si les _lois-crales_ taient rvoques (rires)? que les meilleurs terrains deviendraient des garennes de lapins et des repaires de btes fauves? (Rires.) Avez-vous oubli cela? Avez-vous oubli les menaces alarmantes que profrait un noble duc (le duc de Richmond) en 1839, lorsque j'eus l'honneur de paratre pour la premire fois devant vous? Souvenez-vous de la menace qu'il nous faisait de quitter le pays si les corn-laws taient rvoques. Souvenez-nous qu'il affirmait qu'alors l'Angleterre ne serait plus digne d'tre habite par des _gentlemen_. (Rires.) Mais flicitons-nous de possder encore parmi nous le noble duc, flicitons-nous de ce qu'il n'a point abandonn sa patrie (rires); et esprons qu'il demeurera longtemps parmi nous, afin de rendre ses concitoyens de meilleurs services que ceux qu'il leur a rendus jusqu'ici. (Tonnerre d'applaudissements.) Je me souviens de beaucoup d'autres prdictions qui ont t faites la Chambre des communes, au sujet du rappel des lois-crales. Je me rappelle que M. Hudson, l'honorable reprsentant de Sunderland, disait, en fvrier 1839, que si les lois-crales taient abolies, les fermiers anglais ne pourraient plus cultiver le sol, mme si la rente se trouvait entirement supprime, et que la terre devrait tre laisse en friche, parce qu'on ne pourrait plus trouver un prix rmunrateur pour ses produits. Je suis charm que M. Hudson ait montr un plus mauvais jugement en cette matire qu'il ne l'a fait dans la direction des entreprises de chemins de fer. Dans le monde des chemins de fer, il s'est montr un homme habile et entreprenant; mais, en fait de prophties, nous opposerions volontiers le plus mauvais prophte que la Ligue ait jamais produit, l'honorable reprsentant de Sunderland. (Applaudissements et rires.) L'orateur, aprs avoir rfut d'autres critiques qui se rattachent la situation des colonies anglaises, dans les Indes occidentales, poursuit en ces termes: Nous avons eu, dans ces derniers temps, des preuves si nombreuses des bons rsultats de la rduction des droits et des avantages de la suppression des entraves apportes au commerce, non-seulement dans ce pays, mais encore l'tranger, que je crois inutile de m'tendre plus longuement sur cet objet. Il y a cependant, dans nos relations extrieures, un fait sur lequel je veux appeler un instant votre attention: il s'agit de notre commerce avec la France. (Mouvement d'attention.) Considr d'une manire absolue, ce commerce peut tre regard comme faible encore, mais il n'y en a pas qui se soit dvelopp plus rapidement. La valeur dclare de nos exportations pour la France s'est leve, il y a peu de temps, 3,000,000 de liv. st., et maintenant elle est de 2,700,000 liv. st. Or, en 1815, elle tait peine de 300,000 liv. st. La plus grande partie de cet accroissement a eu lieu, il faut bien le remarquer, une poque rcente, et le progrs s'est accompli la suite des rductions opres dans notre tarif, sans qu'il y ait eu la moindre rciprocit de la part de la France. Je mentionne ce fait, parce qu'il renferme un trs-fort argument contre ce que l'on a nomm le systme de rciprocit. Vous avez augment matriellement votre commerce avec la France, en rduisant vos droits sur les importations de ce pays, quoiqu'il n'ait point, de son ct, rduit ses droits sur les importations anglaises. (Applaudissements.) Je cite aussi le commerce avec la France, pour vous prouver que nous faisons autant d'affaires avec ce pays qu'avec les Indes occidentales. Ainsi donc, ces terribles Franais, que l'on nous apprend considrer comme nos ennemis naturels, sont pour nous d'aussi bonnes pratiques que nos propritaires aims et privilgis des Indes occidentales. (Applaudissements.) Les Franais nous prennent pour 2,700,000 liv. st. de marchandises, et les propritaires des Indes occidentales pour 2 millions 300,000 liv. st. seulement. Et, de plus, les colons demandent pour leurs sucres une protection gale en valeur au montant de toutes nos exportations pour les Indes occidentales. Je n'exagre rien (applaudissements); je mentionne simplement les faits, avec les documents parlementaires sous les yeux. Maintenant, je vous le demande, quand on jette un coup d'oeil sur l'augmentation de notre commerce avec la France, ne s'aperoit-on pas en mme temps que ce commerce a tabli entre les deux pays des liens d'amiti et d'intrt, des liens qu'il serait plus difficile de briser que si leurs transactions en taient encore au chiffre de 300,000 liv. st. comme en 1815? (Applaudissements.) Pour moi, messieurs, j'ai la conviction entire, et je l'exprime sans hsiter devant cette assemble publique, que, nonobstant les services que les diplomates peuvent avoir rendus au monde, rien n'a autant de pouvoir pour prvenir la guerre et pour maintenir la paix que le dveloppement du commerce international. (Applaudissements prolongs.) On nous avertit cependant dans le sud,--et de plus on nous rappelle qu'une lettre mane d'un homme clbre dans ce district (rires) nous a donn le mme avis,--on nous avertit, dis-je, que, malgr cet accroissement de notre commerce avec la France, nous devons nous attendre une invasion de la part des Franais (explosion de rires), et que nous nous endormirions dans une scurit trompeuse si nous ne prparions des forces considrables pour repousser cette invasion longuement mdite. (Rires.) Eh bien! je ne saurais dire que je pense que vous puissiez vous dispenser de toute espce de force militaire. Je ne saurais dire et je ne crois pas que mon excellent ami M. Cobden ait jamais dit qu'il faille dtruire toutes nos dfenses militaires, de terre et de mer. Il y a, je le sais, des personnes qui seraient charmes que M. Cobden et propos cela, mais je ne crois pas qu'il l'ait fait. Mais voici ce que nous avons dire sur cette question. Nous sommes d'accord penser, la grande majorit des hommes s'accorde penser comme nous, que si les armes pouvaient tre supprimes par le fait du dveloppement des communications internationales, ce serait un immense progrs, le plus grand progrs qui et jamais t accompli dans le monde, et le meilleur auxiliaire qui ait t donn la civilisation, la moralit et au bon vouloir mutuel des peuples. (Applaudissements.) Nous sommes tous d'accord l-dessus. Aucun homme, aucun homme dou de sentiments d'humanit, pourvu qu'il n'ait pas intrt au maintien des choses (rires), ne saurait penser autrement. Nanmoins, je crois,--et je donne ici mon opinion personnelle,--que nous ne sommes pas dans une situation qui nous permette de nous dispenser de moyens de dfense. Nous avons dpens chaque anne, depuis 1815, 16,000,000 de liv. st. pour la dfense de notre pays, et je crois que nous avons toujours eu des moyens de dfense suffisants. Je nie qu'aucun fait se soit produit qui puisse nous faire redouter aujourd'hui cette soudaine invasion des Franais dont on nous menace. C'est, au reste, une vieille histoire que cette invasion. Je me souviens que M. Thomas Atwood, l'un des reprsentants de Birmingham, se leva, un jour, la Chambre des communes, et dans un discours de quatre heures, que beaucoup de gens considrrent comme un excellent discours d'invasion, prouva que l'on devait s'attendre ce que les Russes feraient un beau matin leur apparition au pont de Londres, sans en donner le moindre avis et sans que personne se ft dout le moins du monde de leur intention de nous envahir. (Rires.) Mais aujourd'hui nous laissons la Russie de ct; c'est de la France que nous avons peur. (Rires et mouvements.) Le budget franais nous annonce une rduction dans l'effectif militaire pour l'anne prochaine. Je ne vois donc dans ce budget aucune raison de craindre; je n'y vois rien qui me porte craindre que la France se prpare envahir l'Angleterre. Pourquoi rduit-on le budget de la marine, de telle sorte que l'on demandera en France, l'anne prochaine, 13 navires et 2,000 hommes de moins que les annes prcdentes? (Mouvement.) Mais les gentlemen de l'invasion nous disent: Il ne faut pas vous fier au budget; on ne le rduit que pour vous aveugler et vous plonger dans une fausse scurit. (Rires.) D'aprs cet argument, plus les Franais rduiront leurs armements, plus nous devrons augmenter les ntres. Probablement, la France a des mthodes de recueillir de l'argent que nous ne connaissons point; elle a des moyens de lever des hommes, d'armer des vaisseaux, dont personne ne sait rien; si bien qu'elle rduit son budget uniquement pour jeter de la poudre dans les yeux du pauvre John Bull! (Mouvements et rires.) Je sais peu de chose sur ces matires; mais je crois, en vrit, que tous ces rapports alarmistes ne mritent gure de crdit. Chaque fois que l'on construit en France un bassin pour l'amlioration d'un port, chaque fois que l'on y creuse un foss, c'est, aux yeux des trembleurs de l'invasion, pour y lancer des steamers de guerre. Selon ces gens-l, ces travaux ne sont nullement entrepris dans l'intention d'accrotre et de perfectionner l'industrie et le commerce de la France. Toutes les mesures adoptes pour amliorer la situation du peuple franais ou pour augmenter son commerce, telles, par exemple, que l'agrandissement des ports, le creusement de nouveaux bassins au Havre et Cherbourg, sont regardes par eux comme des moyens de prparer et de faciliter l'envahissement de la Grande-Bretagne. Ils disent que le peuple franais ne se soucie pas du commerce, et que les bassins creuss par les Franais ne sont pas destins aux vaisseaux marchands, mais bien aux steamers de guerre. Eh bien! je ne suis pas de cet avis, et je crois que nous tous, en Angleterre, nous avons intrt l'amlioration des ports de France. (coutez! coutez!) Comme Anglais, je n'prouve aucun sentiment de jalousie l'aspect de semblables travaux (applaudissements); au contraire, je ressens de la satisfaction et de la joie lorsque j'apprends que des amliorations ont lieu dans n'importe quelle partie du globe, dans n'importe quel pays! (Applaudissements prolongs.) Et si l'on me dit que nous devons voir avec jalousie les travaux qui s'oprent en France pour l'amlioration des ports et pour la construction de la digue de Cherbourg, laquelle est une oeuvre dont tout le monde profitera (applaudissements); si l'on me dit que nous devons regarder ces travaux avec des penses d'animosit et de haine, je rpondrai que je ne saurais partager de semblables penses (applaudissements), et qu'elles ne m'inspirent aucune sympathie. (Nouveaux applaudissements.) Je suis charm de tous ces progrs, et je crois en outre que vous n'avez pas le droit d'imputer une grande nation la pense d'une invasion digne tout au plus d'une horde de sauvages. (Vifs applaudissements.) Descendre en Angleterre sans aucun autre dessein que celui d'humilier le peuple de ce pays, de le priver du produit de son travail et d'insulter toutes les classes de la population, en vrit cela ne serait pas digne d'une grande nation. Vous n'avez pas le droit de jeter la face d'un peuple de semblables imputations. (Applaudissements.) Il y a une chose que nous pouvons dire, c'est que nous voulons conserver l'appareil militaire qui sera jug le plus convenable, parce que le monde ne nous parat pas encore en tat de se passer de moyens de dfense, et que nous voulons avoir les moyens de protger le pays; mais autre chose est d'imputer une nation voisine et amie des desseins qui ne peuvent manquer de soulever l'indignation de tout honnte homme en France! Quoi! aprs une si longue paix, aprs tant de relations amicales noues entre les deux pays, la France serait juge capable de si dtestables desseins! En vrit, messieurs, je ne saurais m'arrter patiemment cette ide que des hostilits soient encore ncessaires entre la France et l'Angleterre! (Applaudissements prolongs.) Je ne pense pas qu'il soit possible, dans l'tat actuel du monde, que ces nations voisines et maintenant en paix, l'une et l'autre avances en civilisation, soient maintenues par n'importe quelle ruse dans un tat de mutuelle haine! (Adhsions.) J'espre, messieurs, dans tout ce que j'ai dit, n'avoir pas employ un mot qui puisse faire mal interprter ma pense. Je sais que les hommes de Manchester n'aiment pas les titres; je sais qu'ils sont naturellement ports suspecter les membres du gouvernement (rires), et aujourd'hui mme j'ai entendu dire un honorable gentleman qu'il s'attendait ce que je serais atteint soudainement d'un accs de grippe (rires) et hors d'tat de me trouver au milieu de vous. Je sais que l'on croit gnralement que les hommes n'aiment pas dire leur pense lorsqu'ils sont aux affaires (rires); mais je n'ai jamais trouv que la franchise ft une mauvaise politique. (Applaudissements.) Je vous ai dit sincrement que je n'ai aucune sympathie pour ce que l'on appelle l'esprit militaire (applaudissements); je vous l'ai dit, mais je ne veux pas m'engager devant cette assemble agir de telle ou telle faon particulire dans cette question; j'ignore encore ce que veut faire le gouvernement; peut-tre a-t-il la mme opinion que moi sur l'invasion et sur la folie de la panique; mais tout ce que je puis dire, c'est ceci: attendez, attendez, et avant de prononcer sur ses actes sachez ce qu'il proposera. Donnez votre opinion sur la lettre du comt de Lancastre; donnez votre opinion sur M. Pigon[64] et sur la lettre du duc de Wellington; mais ne vous prononcez pas sur les intentions du gouvernement avant de les connatre. (Applaudissements.) Laissez-moi aussi toute ma libert d'opinion; et si mon vote ou ma conduite dans cette question ou dans toute autre vous dplat, vous aurez certainement l'occasion de rgler mon compte d'une manire que je ne veux point nommer devant cette assemble. [Note 64: M. Pigon, grand fabricant de poudre et l'un des principaux instigateurs de la panique.] L'orateur s'occupe ensuite de l'acte qui a rcemment affranchi les juifs de leurs incapacits lgales, et il prononce quelques paroles, chaudement applaudies, en faveur de la libert de conscience. J'espre, dit-il en terminant, aider dans le Parlement l'abolition de tous les monopoles qui subsistent encore aujourd'hui, et j'ai la confiance que, sur n'importe quel point o se porte la lutte des grands principes de la libert civile, commerciale ou religieuse, vous ne me trouverez pas en dfaut, non plus qu'aucun de mes amis les partisans de la libert des changes. (Tonnerre d'applaudissements.) M. KERSHAW, m. P., propose le toast suivant: Aux lecteurs du sud et du nord Lancastre; aux lecteurs du West-Riding de l'Yorkshire, et tous ceux qui ont envoy des _free-traders_ au Parlement. M. COBDEN se lve et est accueilli par de nombreuses salves d'applaudissements. Aprs avoir remerci l'auteur du toast, il continue ainsi: On m'a demand, messieurs, au moins une douzaine de fois, quel est l'objet de ce meeting. J'avoue que je ne dsire pas qu'il soit regard comme un meeting destin clbrer des triomphes passs, et encore moins nous glorifier nous-mmes ou les uns les autres. Je dsire plutt qu'on le considre comme ayant eu lieu pour tmoigner que nous sommes encore en vie pour l'avenir (applaudissements); qu'ayant obtenu une garantie sur le _statute-book_ pour la libert du commerce des grains, nous entendons en obtenir une autre pour la libert de la navigation; que nous entendons bien empcher les propritaires des Indes occidentales de taxer leur profit les membres de la communaut; et, en rsum, que nous entendons appliquer tous les articles du commerce les principes que nous avons appliqus au bl. (Applaudissements.) Messieurs, notre honorable reprsentant a trait d'une manire si habile et si complte quelques points dont j'avais l'intention de m'occuper, relativement la question des sucres et la justification de nos principes de libert commerciale, que je me trouve dgag de la ncessit d'y revenir, et je le remercie de tout mon coeur de son discours, l'un des meilleurs que j'aie entendus dans cette enceinte. (Applaudissements.) Je crois que la question de la libert du commerce,--la question de la libert du commerce dans tous ses dtails,--est connue de cette assemble; je crois que toutes les rformes dont je vous ai fait l'numration comme devant tre poursuivies par nous ont l'assentiment de cette assemble, et que tous les honorables membres qui m'coutent sur cette plate-forme se joindront nous pour obtenir la complte application de nos principes dans le Parlement. (coutez! coutez!) Maintenant, messieurs, je vais m'occuper d'un autre sujet, et quoique ce sujet soit intimement li la question de la libert commerciale, je dsire cependant qu'on ne pense pas que je veuille exprimer les sentiments d'aucun de mes collgues dans le Parlement; je parle seulement en mon nom, et je ne veux compromettre personne. Je touche, comme vous l'avez probablement devin, l'intention que l'on a manifeste d'augmenter nos armements. (Applaudissements.) Personne ne me dmentira si je dis que les hommes qui, pendant la longue agitation du _free-trade_, ont coopr le plus nergiquement cette oeuvre sont ceux qui prchaient la libert des changes, non pas seulement pour les avantages matriels qu'elle devait amener, mais aussi pour le motif beaucoup plus lev d'assurer la paix entre les nations. (Applaudissements.) Je crois que c'est ce motif qui a amen dans nos rangs la grande arme des ministres de la religion, laquelle a donn une impulsion si puissante nos progrs dans les commencements de la Ligue. J'ai connu un grand nombre des chefs de notre arme, j'ai eu l'occasion de savoir quels mobiles ils obissaient, et je crois que les plus ardents, les plus persvrants et les plus dvous d'entre nos collgues, ont t des hommes qui se trouvaient stimuls par le motif purement moral et religieux dont j'ai parl, par le dsir de la paix. (Applaudissements.) Et je suis certain que chacun de ces hommes a partag l'tonnement que j'ai prouv, lorsqu' peine douze mois aprs que notre nation s'est proclame libre-changiste la face du monde, on est venu nous annoncer qu'il fallait augmenter nos armements. (Applaudissements.) Quelle est, je le demande, la cause de cette panique? Probablement nous pourrons la trouver dans la lettre du duc de Wellington, dans les dmarches particulires qu'il annonce avoir faites auprs du gouvernement, et dans sa correspondance avec lord John Russell. Nous pouvons l'attribuer au duc de Wellington, sa lettre et ses dmarches particulires. Je ne professe pas, je l'avoue, l'admiration que quelques hommes prouvent pour les guerriers heureux; mais y a-t-il, je le demande, parmi les plus fervents admirateurs du duc, un homme dou des sentiments ordinaires d'humanit qui ne souhaitt que cette lettre n'et jamais t crite ni publie? (Mouvements d'attention et applaudissements.) Le duc a pass dj presque les limites de l'existence humaine, et nous pouvons dire sans figure oratoire qu'il est pench sur le bord de la tombe. N'est-il pas lamentable (applaudissements), n'est-ce pas un spectacle lamentable que cette main, qui n'est plus capable de soutenir le poids d'une pe, emploie le peu qui lui reste de forces crire une lettre,--probablement la dernire que ce vieillard adressera ses concitoyens,--une lettre destine susciter de mauvaises passions et des animosits dans les coeurs des deux grandes nations voisines? (Applaudissements.) N'aurait-il pas mieux fait de prcher le pardon et l'oubli du pass, que de raviver les souvenirs de Toulon, de Paris et de Waterloo, et de faire tout ce qu'il faut pour engager une nation courageuse user enfin de reprsailles, et se venger de ses dsastres passs? (coutez! coutez!) N'aurait-il pas accompli une oeuvre plus glorieuse en mettant de l'huile sur ces blessures, maintenant peu prs guries, au lieu de les rouvrir, en laissant une autre gnration le soin de rparer les maux accomplis par lui? En lisant la lettre du duc, je laisse de ct l'objet de cette lettre, et j'arrive la fin, lorsqu'il dit: Je suis dans ma 77e anne. Et moi j'ajoute: Cela explique et cela excuse tout! (Applaudissements.) Nous n'avons pas, au reste, nous occuper du duc de Wellington; nous avons nous occuper de ces hommes plus jeunes qui se servent de son autorit pour faire russir leurs desseins particuliers. (coutez! coutez!) Ce dont j'ai besoin d'abord de vous faire convenir, vous et le peuple anglais, c'est que la question qui nous occupe n'est ni une question militaire ni une question navale, mais que c'est une question qu'il appartient aux citoyens de dcider. (Mouvements d'attention et applaudissements.) Lorsque nous sommes en guerre, les hommes qui portent l'habit rouge et l'pe au ct peuvent prendre le pas sur nous pour aller leur besogne,--une besogne peu enviable et qu'un excellent militaire, sir Harry Smith, a trs-heureusement caractrise en disant que c'tait un damnable commerce. Mais nous sommes maintenant dans une situation diffrente, et nous voulons recueillir les fruits du pass. Il faut donc que nous calculions nous-mmes les probabilits d'une guerre. Je disais tout l'heure que c'tait une question du ressort des citoyens. C'est une question du ressort des contribuables, qui ont soutenir de leurs deniers l'arme et la flotte. (Applaudissements.) C'est une question du ressort des marchands, des manufacturiers, des boutiquiers, des ouvriers et des fermiers de ce pays. Et j'en demande pardon lord Ellesmere, mais c'est une question du ressort des imprimeurs de calicots aussi. (Applaudissements prolongs.) Quelles sont les chances de guerre? D'o la guerre doit-elle venir? Vous tes, je l'affirme, plus comptents pour en juger que les hommes de guerre, vous tes plus impartiaux, car, tout vnement, votre intrt n'est pas du ct de la guerre. Et tout homme qui est en tat de lire un livre renfermant une description de la France actuelle, tout homme qui est en tat de lire une traduction d'un journal franais, tout homme qui veut prendre la peine de consulter le tableau des progrs du commerce, des manufactures et de la richesse des Franais, tout homme, dis-je, qui est en tat d'tudier ces choses, est aussi comptent qu'un soldat pour juger des probabilits de la guerre. (Applaudissements.) J'ajoute qu'il n'y a aucune poque dans l'histoire de France o ce pays ait t plus qu'en ce moment dispos embrasser une politique pacifique, particulirement l'gard de l'Angleterre. Le peuple franais se trouve maintenant dans une situation qui doit l'loigner de la guerre. Il a travers une rvolution sociale qui a tellement galis le partage du sol, que la masse contribue peu prs d'une manire gale l'entretien du gouvernement. L'impt est en grande partie direct, ce qui rend le peuple trs-sensible l'endroit des dpenses publiques, et ce qui doit ncessairement le dtourner de la guerre. La proprit n'est pas en France ce qu'elle est dans ce pays. Il y a en France cinq six millions de propritaires de terres, tandis que nous n'avons pas ici la dixime partie de ce nombre. Tous sont des hommes laborieux, conomes de leurs pices de cinq francs, et trs-dsireux de laisser quelque chose leurs enfants. Je puis dire, sans crainte d'tre dmenti, qu'il n'y a pas au monde un peuple plus affectueux et mieux dou des sentiments de famille que le peuple franais. Aussi, ai-je vu avec horreur, honte et indignation, la manire dont quelques-uns de nos journaux en ont parl. Ils l'ont reprsent comme tant dans une situation misrable et dgrade, en proie une basse ignorance. Je suis bien charm que l'occasion se prsente moi de dmentir de pareilles fables, et de montrer sous leur vrai jour la situation et les sentiments vritables du peuple franais. Il y a dans cette ville un journal qui se servait, la semaine passe, de l'argument suivant; que nous tions obligs d'avoir une police Manchester pour nous protger contre les voleurs, les filous et les assassins, et, pour la mme raison, qu'il nous fallait une arme pour nous protger contre les Franais. (Rires.)--Comme si les Franais taient des voleurs, des filous ou des meurtriers! La nation franaise est maintenant aussi bien organise, elle jouit d'autant d'ordre que la ntre; il n'y a pas eu, depuis cinq ou six ans, plus de dsordres en France qu'en Angleterre. Il y a un autre journal Londres, un journal hebdomadaire[65], qui coutume d'crire avec beaucoup de gravit, mais qui la panique a probablement enlev son sang-froid (rires); ce journal nous affirme que le premier engagement avec la France aura lieu sans dclaration de guerre, et que nous serons obligs de protger Sa Majest, dans Osborne-house, contre ces Franais peu scrupuleux qui voudraient nous l'enlever. (Rires.) Quelle leon notre courageuse reine a donne rcemment ces gens-l! Elle est alle en France sans la moindre protection, et elle a abord au rivage du chteau d'Eu, littralement dans une baignoire. (Rires.) Il faut donc, messieurs, qu'il y ait un bien grand courage d'un ct, ou une insigne couardise de l'autre! (Rires et applaudissements.) Mais, vrai dire, cette panique est une sorte de maladie priodique. Je la compare quelquefois au cholra, car je crois qu'elle nous a visits, la dernire fois, en mme temps que le cholra. On nous disait alors que nous aurions une invasion des Russes, et je m'occupai de l'invasion des Russes. Je crois que si je n'avais pas t choqu de la folie de quelques journaux (et il y en a aujourd'hui qui sont presque aussi fous que ceux-l),--lesquels prtendaient que les Russes allaient aborder d'un moment l'autre Portsmouth,--je crois, dis-je, que je ne serais jamais devenu ni auteur ni homme public, que je n'aurais jamais crit de pamphlets ni prononc de discours, et que je serais demeur jusqu'aujourd'hui un laborieux imprimeur sur calicots. (Applaudissements prolongs.) Maintenant, messieurs, il importe que nous connaissions un peu mieux les trangers. Vous vous souvenez qu'il y a trois semaines ou un mois, j'eus l'occasion de prononcer quelques mots au sujet de l'lection de mon ami, M. Henri, Newton, et que je m'occupai de la rduction de nos armements; je dmontrai combien il tait ncessaire de rduire nos dpenses, si nous voulions poursuivre nos rformes fiscales. Dans le moment mme o je parlais, un grand meeting avait lieu Rouen, le Manchester de la France; 1800 lecteurs s'y trouvaient rassembls pour faire une manifestation en faveur de la rforme lectorale. Dans cette assemble, un orateur, M. Visinet, a prononc un discours dirig absolument dans le mme sens que le mien. Je vais vous en lire un morceau, en signalant les marques d'approbation donne dans l'auditoire. [Note 65: Le _Spectator_.] Aprs cette lecture, M. Cobden ajoute: Ces extraits sont un peu longs; mais j'ai pens qu'ils vous intresseraient (applaudissements); j'ai pens que vous seriez charms d'apprendre ce qui s'est pass au sein d'une assemble reprsentant l'opinion d'une immense ville manufacturire de France: et quand vous voyez que de pareils sentiments sont applaudis comme ils l'ont t dans une assemble franaise, comment voulez-vous croire, hommes de Manchester, que la France soit la nation de bandits que certains journaux vous dpeignent? (Applaudissements.) Je ne veux pas dire qu'il n'y ait des prjugs draciner en France comme il y en a en Angleterre; mais je dis qu'il ne faut pas chercher querelle un petit nombre d'hommes Paris,--d'hommes sans considration et sans influence en France;--mais que nous devons tendre la main aux hommes dont je vous parlais tout l'heure. (Applaudissements.) Maintenant, je tcherai de traiter avec vous d'une manire pratique et dtaille cette question des armements; car c'est probablement la dernire fois que j'aurai vous en parler, avant qu'elle ne soit porte devant la Chambre. C'est, je le rpte, une question sur laquelle la masse des citoyens doit prononcer; les hommes spciaux n'ont rien y voir. Je n'ai pas le dessein d'entrer dans les dtails du mtier; je ne crois pas qu'il soit utile pour vous d'avoir la moindre connaissance pratique de l'horrible mtier de la guerre. (Applaudissements.) Je veux seulement vous demander si, dans un tat de paix profonde, vous autres contribuables, vous voulez vous dcider courir les risques de la guerre en gardant votre argent dans vos poches, ou bien si vous voulez permettre un plus grand nombre d'hommes de vivre dans la paresse, en se couvrant d'une casaque rouge ou d'une jaquette bleue, sous le prtexte de vous protger? (Mouvement.) Pour moi, je crois que nous devons agir en toutes choses selon la justice et l'honntet, et partager la branche de l'olivier avec le monde entier; et aussi longtemps que nous agirons ainsi, je veux bien courir les risques de tout ce qui pourra arriver, sans payer un soldat ou un marin de plus! (Vifs applaudissements.) Mais ce n'est pas seulement la question de savoir si nous devons augmenter nos armements qu'il s'agit de dcider. Vous avez dj dpens, cette anne, 17,000,000 liv. st. en armements, et vous tes trs-aptes dcider si vous n'auriez pas pu faire un meilleur emploi de votre argent. (Applaudissements.) Vous tes-vous informs si la marine que vous payez si largement est employe de la meilleure manire possible? (coutez! coutez! et applaudissements.) O sont ces grands vaisseaux qui vous cotent si cher? Ordinairement ils voyagent en faisant un grand talage de puissance; mais ils ne vont ni Hambourg ni dans la Baltique, o il y a un si grand commerce. Non! ils ne vont pas l; la temprature est rude, et il y a peu d'agrment se trouver sur ces rivages. (Rires et applaudissements.) Vont-ils davantage dans l'Amrique du Nord, aux tats-Unis, avec lesquels nous faisons la cinquime ou la sixime partie de notre commerce tranger? Non pas! L'arrive d'un vaisseau de guerre anglais dans ces parages est signale par les journaux comme un vnement extraordinaire. Les matelots des navires de guerre sont fainants, et c'est pourquoi ils font bien de n'aller pas souvent dans ce pays-l. En rsum, on n'a besoin d'eux dans aucune rgion commerante. (Applaudissements.) la fin de notre petite session, j'ai demand un rapport sur les stations occupes par nos navires, et je vous prierai de jeter les yeux sur ce rapport. J'ai demand un rapport sur les forces navales qui se trouvaient dans le Tage et dans les eaux du Portugal, au commencement de chaque mois, pendant l'anne dernire, avec les noms des navires, le nombre des hommes et des canons. Lorsqu'il sera sous vos yeux, je ne serai aucunement surpris si vous lisez que les forces navales que nous avons dans le Tage et le Douro, et sur les ctes du Portugal, dpassent l'ensemble des forces navales amricaines. Il est vrai que Lisbonne est une ville agrable, je puis en tmoigner, car je l'ai visite;--le climat en est dlicieux; on voit l des graniums en plein air au mois de janvier. (Rires et applaudissements.) Je ne veux pas disputer sur les gots des capitaines et des amiraux qui ne demandent pas mieux que de passer l'anne dans le Tage, si vous voulez bien le leur permettre. (Applaudissements.) On vous affirme qu'ils y sont pour servir vos intrts; mais je puis vous assurer qu'il n'en est rien; votre flotte a t mise dans le Tage l'entire disposition de la reine de Portugal et de ses ministres; et elle est tenue de leur porter secours dans le cas o ils encourraient l'indignation du peuple par leur mauvaise administration. Voil tout! Sans manquer aux convenances, je puis dire qu'aujourd'hui le Portugal est le plus petit et le plus misrable des tats de l'Europe; et je me demande ce que l'Angleterre peut gagner prendre de semblables pays sous sa protection? Le Portugal compte environ 3 millions d'habitants; nous sommes srs de son commerce, par la raison fort simple que nous prenons les quatre cinquimes du vin de Porto qu'il produit;--et si nous ne le prenions pas, personne n'en voudrait. (Rires et applaudissements.) J'espre qu'on ne m'imputera point un sentiment odieux, j'espre que l'on prendra uniquement au point de vue conomique l'argument que je vais employer; mais je dis que si le tremblement de terre qui a ruin Lisbonne se faisait sentir de nouveau et engloutissait le Portugal sous les eaux de l'Ocan, une grande source de dilapidation serait ferme pour le peuple anglais. Je n'accuse point les Portugais; ils font ce qu'ils peuvent pour s'assister eux-mmes. Dernirement encore, un de leurs dputs a t renvoy aux cortez par le cri unanime du peuple, lequel, au dire de lord Palmerston et Cie, n'exerce aucune influence en Portugal (applaudissements); mais chaque fois que la nation essaie de se rvolter, les Anglais font usage de leur puissance pour comprimer ses efforts! Que la reine et ses ministres administrent convenablement leur pays et le peuple sera leur meilleur soutien! Je vous engage suivre cette question du Portugal; tudiez-la et examinez bien ses rapports avec la question des armements. Je sais qu'il y a en Angleterre une grande aversion pour la politique extrieure, et cela vient sans doute de ce que cette politique ne nous a jamais fait aucun bien. (Mouvement.) Mais je puis vous garantir que si vous voulez secouer votre apathie et exercer une surveillance active sur les faits et gestes du dpartement des affaires trangres, vous pargnerez de bonnes sommes d'argent,--ce qui, tout prendre, serait un bon rsultat par le temps qui court. (Applaudissements.)--Maintenant, messieurs, je poserai cette question: si les gens de Brighton,--si les vieilles femmes des deux sexes de Brighton,--craignent qu'on ne vienne les arracher de leurs lits (rires), pourquoi ne rappelle-t-on pas la flotte qui est dans le Tage pour la faire croiser dans la Manche? (Applaudissements.) Je ne suis pas marin; mais je crois qu'aucun marin ne me dmentira, si je dis qu'il vaudrait mieux pour nos quipages qu'ils naviguassent dans la Manche, que de croupir Lisbonne dans la paresse et la dmoralisation. Nous avons des navires de guerre qui vont de Portsmouth directement Malte, car Malte est le grand hpital de notre marine. (Applaudissements prolongs.) Je me trouvais Malte au commencement de l'hiver, au mois de novembre. Pendant mon sjour, un de nos vaisseaux de ligne arriva de Portsmouth; il entra dans le port de Valette et il y demeura pendant que j'allai de Malte Naples, et de l en Grce et en gypte; il y tait encore quand je retournai Malte. Les principaux officiers taient sur la cte, o ils vivaient dans les clubs, et le reste de l'quipage avait toutes les peines du monde se crer l'apparence d'une occupation utile, en hissant et en abaissant alternativement les voiles et en nettoyant le pont. (clats de rire.) Je fus introduit chez le consul amricain, qui m'entretint beaucoup de notre marine. Il me dit: Nous autres Amricains, nous regardons votre marine comme trs-molle.--Qu'entendez-vous par molle?--Oh! rpliqua-t-il, les quipages de vos navires sont trop paresseux; ils n'ont rien faire. Vous ne pouvez esprer d'avoir de bons quipages si vos navires sjournent pendant de longs mois dans le port. Nous autres Amricains, nous n'avons jamais plus de trois navires dans la Mditerrane, et un seul de ces trois navires est plus considrable qu'une frgate; mais les instructions de notre gouvernement sont que les navires amricains ne doivent jamais sjourner dans un port, qu'ils doivent traverser constamment la Mditerrane dans l'un ou l'autre sens; visiter tantt un port, tantt un autre, et donner la chasse aux pirates quand il s'en montre. Nos navires sont toujours en mouvement, et il en rsulte que leur discipline est meilleure que celle des navires anglais, dont les quipages demeurent dans un tat de perptuelle oisivet. (Mouvement.) L'orateur revient ensuite sur la mauvaise interprtation que l'on avait donne de son opinion, relativement la question du dsarmement. J'ai dclar franchement Stockport ce que je dclare encore aujourd'hui, ce que j'ai dclar depuis douze ans dans mes crits,-- savoir, que nous ne pourrons pas rduire matriellement nos armements aussi longtemps qu'il ne sera opr aucun changement dans les esprits, relativement la politique extrieure. Il faut que le peuple anglais se dfasse de cette ide, qu'il lui appartient de rgler les affaires du monde entier. Je ne blme pas le ministre de maintenir nos armements; je veux seulement appeler l'attention publique sur la folie que l'on commet en dirigeant aujourd'hui notre politique extrieure comme on le faisait autrefois. (Applaudissements.) Lorsque l'opinion publique,--lorsque la majorit de l'opinion publique,--se trouvera de mon ct, je serai charm de voir appliquer mes vues; mais jusque-l je veux bien tre en minorit, et en minorit je resterai jusqu' ce que je russisse transformer la minorit en majorit. (Applaudissements.) Mais la question qui s'agite devant vous n'est pas de savoir si nous devons dmanteler notre flotte; la question est de savoir si vous voulez ou non augmenter votre arme et votre marine. Tout en admettant que l'opinion publique n'adopte pas mes vues, ce point de consentir une rduction dans nos armements, je prtends, nanmoins, au nom du West-Riding de l'Yorkshire (applaudissements); au nom du comt de Lancastre, au nom de Londres, d'dimbourg et de Glascow, que l'opinion publique est avec moi. (Tonnerre d'applaudissements.--L'assemble se lve comme un seul homme en faisant entendre des hourras prolongs.) Et si l'opinion publique s'exprime partout comme elle vient de le faire ici, nos armements ne seront pas augments. (Applaudissements.) Mais que cette manifestation ait lieu ou non,--je parle pour moi-mme comme membre indpendant du Parlement,--on n'ajoutera pas un shilling au budget de notre arme et de notre flotte, sans qu'auparavant j'aie forc la Chambre une _division_ sur cet objet. (Vifs applaudissements.) Messieurs, en commenant, je vous ai montr le lien qui unit la question des armements celle de la libert du commerce; en terminant, je vous dirai que la question de la libert du commerce est grandement compromise en Europe par les mesures proposes au sujet de nos dfenses nationales. Je reois des journaux de Paris, et je vous dirai qu' Paris il y a des libres-changistes qui se sont associs et qui publient un journal hebdomadaire pour clairer les esprits, comme notre Ligue a publi le sien. Ce journal est dirig par mon habile et excellent ami M. Bastiat, et la semaine dernire il s'affligeait des remarques d'un autre journal, le _Moniteur industriel_, qui prtendait que l'Angleterre n'tait pas sincre dans sa politique de libert commerciale, et que, s'apercevant que les principes proclams par elle n'taient pas adopts en Europe, elle prparait ses armements pour enlever par la force ce qu'elle avait cru pouvoir enlever par la ruse. J'exhorte mes concitoyens rsister cette tentative, qui est faite pour rpandre de l'odieux sur nos principes. Nous avons commenc prcher la libert commerciale, avec la conviction qu'elle amnerait la paix et l'harmonie parmi les nations; mais les _free-traders_ les plus enthousiastes n'ont jamais dit, comme le prtendent certains journaux, qu'ils s'attendaient ce que la libert commerciale amnerait l're rve par les millnaires. Nous ne nous sommes jamais attendus rien de semblable. Nous nous sommes attendus ce que les autres nations demanderaient du temps, comme la ntre l'a fait, pour adopter nos vues; mais ce que nous avons toujours espr, le voici: c'est que les peuples de l'Europe ne nous verraient point douter nous-mmes les premiers de la tendance de nos propres principes, et nous armer contre les peuples avec lesquels nous voulions entretenir seulement des relations d'amiti. Nous avons entrepris de faire du libre-change l'avant-coureur de la paix; voil tout! Lorsque nous avons plant l'olivier, nous n'avons jamais pens que ses fruits mriraient en un jour, mais nous avons eu l'espoir de les recueillir dans leur saison; et avec l'aide du Ciel et la vtre, il en sera ainsi! (Applaudissements prolongs.) Le colonel THOMPSON propose un toast la Ligue et ses travaux, dont l'utilit a t si grande pour le pays et pour le monde. M. BRIGHT rpond ce toast: Si quelqu'un dans cette assemble avait, en venant ici, quelques doutes sur le vritable objet de notre runion, ses doutes doivent tre maintenant dissips. On m'a demand pourquoi nous nous runissions, maintenant que le monde politique est si calme, et que les rformes que nous avons poursuivies dans cette enceinte sont pour la plupart accomplies; j'ai rpondu que nous nous runissions pour faire honneur au grand principe qui a triomph, et un autre principe qui marche vers un plus grand triomphe encore,-- ce principe que, dans l'avenir, l'opinion du peuple sera le seul guide, et l'intrt du peuple le seul objet du gouvernement de ce pays. Je n'aurai pas besoin de faire longuement l'apologie de la libert commerciale. Si jamais principe a t triomphant, si jamais but poursuivi par une grande association a t justifi par les rsultats, c'est bien le principe de la libert du commerce et le but qui a t poursuivi par les agitateurs de notre association. (Applaudissements.) N'avons-nous pas entendu dire, pendant de longues annes, qu'il fallait que ce pays ft entirement indpendant de l'tranger? Et maintenant ne devons-nous pas avouer que c'est grce aux importations de subsistances de l'tranger que plusieurs millions de nos concitoyens ont conserv la vie, pendant ces dix-huit mois? Ne nous disait-on pas que le meilleur moyen d'avoir un approvisionnement sr et abondant de subsistance, c'tait de protger nos cultivateurs? Et n'est-il pas prouv prsent qu'aprs trente annes d'une protection rigoureuse, des millions de nos concitoyens seraient morts de faim, si nous n'avions pas reu du bl du dehors? Ne nous disait-on pas encore que si nous achetions du bl l'tranger, nous serions obligs d'exporter des masses considrables d'or, et que cet or servirait difier des manufactures rivales des ntres? Eh bien! il y a eu des importations et des exportations considrables de numraire destines au paiement du bl, mais o le numraire a-t-il t retenu? Ne nous revient-il pas, en ce moment, aussi vite qu'il s'en tait all? Et, de plus, la nation qui a pris la plus grande partie de cet or, les tats-Unis n'ont-ils pas doubl ou tripl leurs achats de nos marchandises depuis un an? (Applaudissements.) Si quelqu'un vient se plaindre moi de la libert commerciale,--quoique je doive dire que peu d'hommes s'en plaignent, si ce n'est quelques esprits obtus que nous ne parviendrons jamais convaincre,--si quelqu'un me demande si la libert commerciale a triomph, si notre politique a russi, je lui cite les seize millions de quarters de bl qui ont t imports dans les seize derniers mois et je lui demande: qu'auriez-vous fait sans cette importation? Vous auriez eu une anarchie, une ruine, une mortalit sans exemple dans aucun temps et dans aucun pays; vous auriez souffert toutes ces pouvantables calamits si votre politique de restriction et d'exclusion tait demeure plus longtemps en vigueur. (Applaudissements.) Jamais l'efficacit d'un principe n'a t aussi admirablement prouve que l'a t celle du ntre, pendant les douze derniers mois. Si un homme avait pu s'lever assez haut pour embrasser le monde de son regard, qu'aurait-il vu? Que faisait alors pour notre pays le gnie du commerce? Nous tions abattus par la peur, nous tions en proie la famine, nous implorions du monde entier notre salut; et le commerce nous a rpondu de toutes les rgions du globe. Sur les bords de la mer Noire et de la Baltique, auprs du Nil classique et du Gange sacr, sur les rives du Saint-Laurent et du Mississipi, dans les les loignes de l'Inde, dans le naissant empire de l'Australie, des cratures humaines s'occupaient de recueillir et d'expdier les fruits de leurs moissons pour nourrir le peuple affam de ce royaume. (Applaudissements.) L'orateur s'occupe ensuite des rsultats politiques de la libert des changes. Le rappel des lois-crales, dit-il, peut tre compar, dans le monde politique, la dbcle qui suit une longue gele. Lorsque le dgel arrive, vous voyez sur les fleuves des masses de glaons se disloquer et se disjoindre; ils se mettent sparment en marche; tantt ils se touchent, tantt ils se sparent, mais tous tendent au mme but, tous sont entrans vers l'Ocan. C'est ainsi que nous voyons dans notre Parlement les vieux partis se dissoudre pour toujours. Et dans notre Parlement comme au dehors, nous voyons la masse aspirer et marcher vers une libert plus grande que celle dont nous avons joui jusqu' ce jour. (Applaudissements.) O donc allons-nous? (L'orateur numre les rformes qui restent accomplir; en premire ligne il place la rforme de l'glise tablie, puis celle de la transmission des proprits.) Cette question de la tenure du sol et du mode selon lequel il doit tre transmis de main en main et de pre en fils, intresse l'Angleterre et l'cosse aussi bien que l'Irlande. Les abus qui subsistent depuis si longtemps ont pris naissance une poque o la population tait clair-seme et o le peuple n'avait aucun pouvoir. Il s'agit maintenant de les dtruire; et de mme que le Parlement a admis la libre introduction des bls trangers, de mme--quoi que puissent faire les influences aristocratiques--il admettra avant peu l'affranchissement du sol,--la libert sera donne la terre comme elle a t donne ses produits. (Applaudissements.) Il est singulier que, dans ce meeting, toutes les penses se soient tournes vers une question laquelle personne ne songeait il y a quelques semaines; je veux parler du cri de guerre qui a t jet dans le pays. J'entends dire de tout ct qu'il y a eu une panique. Eh bien! moi, je suis persuad du contraire: il n'y a pas eu de panique. Voici ce qui est arriv. Mon honorable ami le reprsentant du West-Riding de l'Yorkshire (M. Cobden) est all au fond du Cornouailles; il y a lu les journaux de Londres et il s'est imagin que nous ajoutions foi ce qu'ils disaient. (Rires.) Il faut que je vous donne une autre preuve de sa crdulit. Lorsqu'il se trouvait en Espagne, il m'crivit une lettre peu prs au moment o une querelle paraissait s'tre leve entre lord Palmerston et _quelqu'un_ Paris, propos du mariage de la reine d'Espagne, et savez-vous ce qu'il disait? Il nous suppliait de ne pas entreprendre une guerre ce sujet, il nous suppliait de ne pas nous livrer la manie de la guerre. tant en Espagne, il avait videmment tout fait oubli le caractre du peuple au milieu duquel il avait vcu! (Rires.) Il a lu les journaux de Londres, et il s'est imagin que nous tous y crivions des _premiers Londres_. Le fait est que la panique est demeure tout entire parmi les chefs du parti militaire de ce pays et les rdacteurs en chef des journaux. (Rires.) Pour moi, je suis persuad que toute cette panique n'est qu'une feinte. Je crois que je puis vous en donner le secret. C'est la coutume dans ce pays que plus un homme est riche, moins il laisse au plus grand nombre de ses enfants. (coutez--et applaudissements.) Si un honnte fabricant de coton, ou un marchand, ou un imprimeur sur calicots, vient amasser 20,000 ou 30,000 liv. st., il s'arrange ordinairement de manire partager galement cette somme entre ses enfants lorsqu'il quitte la terre. (Applaudissements.) Je ne sais vraiment comment un homme qui possde des sentiments naturels et une dose ordinaire d'honntet pourrait faire autrement. Mais plus un homme titr possde de proprits, surtout si ces proprits consistent en champs, plus il juge ncessaire que son fils an les possde toutes aprs lui. Le colonel Thompson, en donnant l'explication du fait, dit que l'intention de cet homme est de rendre _une main assez forte_ pour contraindre le public entretenir le reste de la famille. (Rires.) Or, vous savez que les familles aristocratiques se multiplient tout comme les familles des autres classes. (Rires.) Il y a d'abord un ou deux enfants autour de la table; puis,--petit petit,--il en vient six ou huit, ou dix ou douze, comme le bon Dieu les envoie. Tous ces enfants sont entretenus dans l'ide qu'ils souffriraient dans leur dignit, si on les voyait offrir quelque chose vendre. Ils n'embrassent pas la carrire commerciale, ils suivent celle des emplois publics. (Rires.) Ils sont tellement pleins de patriotisme qu'ils ne veulent rien faire, si ce n'est consacrer leurs services leurs concitoyens. Mais la pitance devient de jour en jour plus maigre. (Rires.) Les classes moyennes ont, de jour en jour, fourni un plus grand nombre d'hommes actifs, habiles et intelligents, qui sont venus faire concurrence aux membres de l'aristocratie, dans les services publics. La consquence de ce fait tait facile prvoir. Comme dirait le colonel Thompson, il est arriv que cette population a press sur les moyens de subsistance. (Rires.) Elle a besoin aujourd'hui d'une carrire plus large pour dployer son nergie,--qu'elle applique principalement ne rien faire et manger des taxes. (Rires et applaudissements.) Songez qu'il s'est pass, depuis une trentaine d'annes, des choses qui ont d plonger dans le dsespoir une portion considrable de la classe aristocratique. Prenez les vingt-cinq dernires annes et comparez-les n'importe quelle priode de vingt-cinq ans de notre histoire, et vous verrez que nous avons accompli une vritable rvolution, une rvolution glorieuse et pacifique, et d'autant plus glorieuse qu'elle a t plus pacifique. Nous avons eu, dans nos lois et dans nos institutions, dans la politique de notre gouvernement, dans la constitution mme du pouvoir, des changements plus considrables que d'autres n'en ont obtenu par des rvolutions sanglantes. Et qui sait ce qui pourra survenir encore? Si nous avons trente autres annes de paix et si des clubs pour la libert du commerce s'ouvrent dans toutes les grandes villes du royaume, disent les membres de l'aristocratie, nous voudrions bien savoir ce qui adviendra. Sans aucun doute, quelque chose de trs-srieux pour quelques-uns d'entre eux. Ils en sont, du reste, bien persuads. Il y a un duel mort entre l'esprit de guerre et le progrs politique, social et industriel. Nous servirions les desseins de cette classe antinationale, si nous permettions l'esprit de guerre de se rpandre dans la Grande-Bretagne. Laissez-le prvaloir, laissez la guerre dsoler de nouveau le monde, et vous aurez beau faire des meetings, aucune nouvelle rforme sociale et industrielle ne s'accomplira dans le gouvernement du Royaume-Uni. (Applaudissements.) Je sais bien que si vous jetez un regard sur les pages de notre histoire dans ces trente dernires annes, elles ne vous paratront pas aussi brillantes que celles des trente annes prcdentes. Il n'y a pas eu autant d'hommes ns pour tre de grands gnraux ou des amiraux; il n'y a pas eu autant de grandes victoires par mer et par terre; vos glises et vos cathdrales n'ont pas t, dirai-je _ornes_? ne devrais-je pas plutt dire _souilles_? par les trophes de la guerre. Un illustre Franais, Lamartine, a dit: Le sang est ce qui brille le plus dans l'histoire, cela est vrai, mais il tache. Le sang et la libert s'excluent, dit-il encore. Je vous en supplie, messieurs, par toutes les victoires que vous avez dj remportes, par toutes celles que vous pouvez remporter encore, rsistez, rsistez nergiquement tout ce que l'on pourrait vous dire pour entretenir en vous des penses hostiles aux trangers, tout ce que l'on pourrait vous dire pour vous engager augmenter la somme que vous dpensez en armements. (Applaudissements.) Messieurs, le pouvoir du peuple s'tend chaque jour; efforons-nous bien de prouver que ce pouvoir est un bienfait pour ceux qui le possdent. J'imagine quelles seront les exclamations de l'_United Service_ et du club de l'arme et de la marine, lorsque les journaux arriveront Londres avec un compte rendu de ce meeting. Oh! c'est une poque glorieuse que celle o des milliers de citoyens peuvent se runir librement! car il n'est pas de libert plus grande, plus fconde, que celle dont nous jouissons aujourd'hui,--de discuter librement et ouvertement, d'approuver librement ou de condamner librement la politique de ceux qui gouvernent ce grand empire. (Applaudissements.) Je suis rest souvent debout sur le rivage, lorsqu'il n'y avait pas un souffle d'air qui ridt la surface de l'Ocan. J'ai vu la mare s'lever, comme si elle tait mue par quelque impulsion mystrieuse et irrsistible qui lanait successivement les vagues sur le rivage. Nous qui sommes une grande et magnanime nation, ayons dans nos mes ce souffle mystrieux et irrsistible, cet amour pour la libert, cet amour pour la justice! Il nous poussera en avant, en avant toujours, et nous fera obtenir triomphe sur triomphe, jusqu' ce que cette nation soit--comme toutes les nations peuvent l'tre un jour--une communaut heureuse et fortune, que le monde se proposera pour modle. (Applaudissements prolongs.) M. BROTHERTON propose un autre toast la libert du commerce et la paix. M. GEORGE THOMPSON rpond au toast port par M. Brotherton. Ne laissons pas revivre, dit-il, les animosits nationales, lorsque les Franais eux-mmes nous donnent un exemple que nous pourrions suivre avec profit. Dans chacun des soixante banquets qui ont eu lieu rcemment pour la rforme lectorale, un toast a t port la libert, l'galit et la fraternit. M. le colonel Thompson se demandait alors ce que penserait un naturel d'un pays loign, converti au christianisme par un de nos missionnaires, si, venant dans ce pays, il nous trouvait occups nous prparer la guerre contre une nation qui ne nous a pas tmoign le moindre sentiment d'hostilit. Si les classes ouvrires sont appeles faire partie de la milice, qu'elles demandent au moins au gouvernement de connatre la cause pour laquelle elles sont destines combattre; qu'elles prennent avantage de l'obligation qu'on leur imposera de verser leur sang, s'il en est besoin, pour revendiquer les droits du citoyen et quelques biens qui valent la peine d'tre dfendus. (Applaudissements.) Des remercments sont ensuite vots aux membres du Parlement qui ont honor le banquet de leur prsence; puis l'assemble se spare. * * * * * partir de la rvolution de Fvrier, des devoirs nouveaux et imprieux rclament tous les instants de Bastiat. Il s'y dvoue avec une ardeur funeste sa sant et interrompt la tche qu'il s'tait donne de signaler la France les bienfaits de la libert commerciale en Angleterre. Une invitation lui parvint, le 11 janvier 1849, de la part des _free-traders_, qui avaient rsolu de clbrer Manchester le 1er fvrier, ce jour o, conformment aux prescriptions lgislatives, toute restriction sur le commerce des grains devait cesser. Nous reproduisons la rponse qu'il fit alors M. George Wilson, l'ancien prsident de la Ligue et l'organe du comit charg des prparatifs de cette fte. MONSIEUR, Veuillez exprimer votre comit toute ma reconnaissance pour l'invitation flatteuse que vous m'adressez en son nom. Il m'et t bien doux de m'y rendre, car, Monsieur, je le dis hautement, il ne s'est rien accompli de plus grand dans ce monde, mon avis, que cette rforme que vous vous apprtez clbrer. J'prouve l'admiration la plus profonde pour les hommes que j'eusse rencontrs ce banquet, pour les George Wilson, les Villiers, les Bright, les Cobden, les Thompson et tant d'autres qui ont ralis le triomphe de la libert commerciale, ou plutt, donn cette grande cause une premire et dcisive impulsion. Je ne sais ce que j'admire le plus de la grandeur du but que vous avez poursuivi ou de la moralit des moyens que vous avez mis en oeuvre. Mon esprit hsite quand il compare le bien direct que vous avez fait au bien indirect que vous avez prpar; quand il cherche apprcier, d'un ct, la rforme mme que vous avez opre, et de l'autre, l'art de poursuivre lgalement et pacifiquement toutes les rformes, art prcieux dont vous avez donn la thorie et le modle. Autant que qui que ce soit au monde, j'apprcie les bienfaits de la libert commerciale, et cependant je ne puis borner ce point de vue les esprances que l'humanit doit fonder sur le triomphe de votre _agitation_. Vous n'avez pu dmontrer le droit d'changer, sans discuter et consolider, chemin faisant, le droit de proprit. Et peut-tre l'Angleterre doit-elle votre propagande de n'tre pas, l'heure qu'il est infeste, comme le continent, de ces fausses doctrines communistes qui ne sont, ainsi que le protectionnisme, que des ngations, sous formes diverses, du droit de proprit. Vous n'avez pu dmontrer le droit d'changer, sans clairer d'une vive lumire les lgitimes attributions du gouvernement et les limites naturelles de la loi. Or, une fois ces attributions comprises, ces limites fixes, les gouverns n'attendront plus des gouvernements prosprit, bien-tre, bonheur absolu; mais justice gale pour tous. Ds lors les gouvernements, circonscrits dans leur action simple, ne comprimant plus les nergies individuelles, ne dissipant plus la richesse publique mesure qu'elle se forme, seront eux-mmes dgags de l'immense responsabilit que les esprances chimriques des peuples font peser sur eux. On ne les culbutera pas chaque dception invitable, et la principale cause des rvolutions violentes sera dtruite. Vous n'avez pu dmontrer, au point de vue conomique, la doctrine du libre-change sans ruiner jamais dans les esprits ce triste et funeste aphorisme: _Le bien de l'un, c'est le dommage de l'autre_. Tant que cette odieuse maxime a t la foi du monde, il y avait incompatibilit radicale entre la prosprit simultane et la paix des nations. Prouver l'harmonie des intrts, c'tait donc prparer la voie l'universelle fraternit. Dans ses aspects plus immdiatement pratiques, je suis convaincu que votre rforme commerciale n'est que le premier chanon d'une longue srie de rformes plus prcieuses encore. Peut-elle manquer, par exemple, de faire sortir la Grande-Bretagne de cette situation violente, anormale, antipathique aux autres peuples, et par consquent pleine de dangers, o le rgime protecteur l'avait entrane? L'ide d'accaparer les consommateurs vous avait conduits poursuivre la domination sur tout le globe. Eh bien! je ne puis plus douter que votre systme colonial ne soit sur le point de subir la plus heureuse transformation. Je n'oserais prdire, bien que ce soit ma pense, que vous serez amens, par la loi de votre intrt, vous sparer volontairement de vos colonies; mais alors mme que vous les retiendrez, elles s'ouvriront au commerce du monde, et ne pourront plus tre raisonnablement un objet de jalousie et de convoitise pour personne. Ds lors que deviendra ce clbre argument en cercle vicieux: Il faut une marine pour avoir des colonies, il faut des colonies pour avoir une marine? Le peuple anglais se fatiguera de payer _seul_ les frais de ses nombreuses possessions, dans lesquelles il n'aura pas plus de privilges qu'il n'en a aux tats-Unis. Vous diminuerez vos armes et vos flottes; car il serait absurde, aprs avoir ananti le danger, de retenir les prcautions onreuses que ce danger seul pouvait justifier. Il y a encore l un double et solide gage pour la paix du monde. Je m'arrte, ma lettre prendrait des proportions inconvenantes, si je voulais y signaler tous les fruits dont le libre change est le germe. Convaincu de la fcondit de cette grande cause, j'aurais voulu y travailler activement dans mon pays. Nulle part les intelligences ne sont plus vives; nulle part les coeurs ne sont plus embrass de l'amour de la justice universelle, du bien absolu, de la perfection idale. La France se ft passionne pour la grandeur, la moralit, la simplicit, la vrit du libre-change. Il ne s'agissait que de vaincre un prjug purement conomique, d'tablir pour ainsi dire un compte commercial, et de prouver que l'change, loin de nuire au _travail national_, s'tend toujours tant qu'il fait du bien, et s'arrte, par sa nature, en vertu de sa propre loi, quand il commencerait faire du mal; d'o il suit qu'il n'a pas besoin d'obstacles artificiels et lgislatifs. L'occasion tait belle,--au milieu du choc des doctrines qui se sont heurtes dans ce pays,--pour y lever le drapeau de la libert. Il et certainement ralli lui toutes les esprances et toutes les convictions. C'est dans ce moment qu'il a plu la Providence, dont je ne bnis pas moins les dcrets, de me retirer ce qu'elle m'avait accord de force et de sant; ce sera donc un autre d'accomplir l'oeuvre que j'avais rve, et puisse-t-il se lever bientt! C'est ce motif de sant, ainsi que mes devoirs parlementaires, qui me forcent m'abstenir de paratre la dmocratique solennit laquelle vous me conviez. Je le regrette profondment, c'et t un bel pisode de ma vie et un prcieux souvenir pour le reste de mes jours. Veuillez faire agrer mes excuses au comit et permettez-moi, en terminant, de m'associer de coeur votre fte par ce toast: la libert commerciale des peuples! la libre circulation des hommes, des choses et des ides! au libre-change universel et toutes ses consquences conomiques, politiques et morales! _Je suis, Monsieur, votre trs-dvou_, FRDRIC BASTIAT. 15 janvier 1849. M. George Wilson. RFORME COLONIALE EN ANGLETERRE DISCOURS PRONONC AU MEETING DE BRADFORD, PAR M. COBDEN. (_Journal des conomistes_, n du 15 fvrier 1850.) Les _free-traders_ anglais poursuivent, avec une ardeur que nous sommes, hlas! impuissants imiter, la rforme de la vieille lgislation conomique de la Grande-Bretagne. Aux protectionnistes qui demandent la restauration des vieux abus, ils ne rpondent qu'en exigeant incessamment des rformes nouvelles. Non contents d'avoir obtenu la suppression complte et dfinitive des lois-crales, la modification presque radicale des lois de navigation, l'galisation des droits sur les sucres, ils demandent aujourd'hui, entre autres rformes, la suppression entire du vieux rgime colonial, l'mancipation politique des colonies. Comme toujours, M. Cobden a pris les devants dans cette question. C'est dans la tourne qu'il vient de faire pour combattre dans ses foyers mmes l'agitation protectionniste, qu'il a fait lever ce nouveau livre, pour ainsi dire entre les jambes de ses adversaires. Les applaudissements qui ont accueilli ses paroles nous prouvent, du reste, que la cause de l'mancipation coloniale est dj plus qu' moiti gagne dans l'opinion, tant les saines doctrines de la science conomique sont devenues populaires dans la Grande-Bretagne! C'est dans un meeting convoqu la Socit de temprance de Bradford, et o affluait la population intelligente de cette ville, que M. Cobden, assist du colonel Thompson, a expos, avec le plus de dveloppements, ses ides sur la rforme coloniale. Nous reproduisons les principaux passages de son discours, qui est destin servir de point de dpart une rforme nouvelle. M. COBDEN. Je compte vous entretenir aujourd'hui principalement de nos relations avec nos colonies. Vous avez eu connaissance, sans doute, des mauvaises nouvelles qui sont venues du Canada, du cap de Bonne-Esprance et de l'Australie. Vous avez pu voir un manifeste, manant du Canada, dans lequel on attribue la dtresse prsente aux rformes commerciales. Les protectionnistes n'ont pas manqu d'en tirer parti. Voyez, se sont-ils cris, comme ces _free-traders_ de malheur ont ruin nos colonies! (Rires.) Examinons donc ce que disent nos concitoyens du Canada. Ils se plaignent de leur situation rtrograde, en comparaison de celle des tats-Unis. Ils nous disent que, tandis que les tats-Unis sont couverts de chemins de fer et de tlgraphes lectriques, ils possdent peine cinquante milles de chemins de fer. Encore ces tronons de chemins perdent-ils 50 ou 80 pour 100. Mais, je le demande, aucun homme sens pourra-t-il prtendre que la libert du commerce des grains, qui existe seulement depuis cette anne, a empch le Canada de construire des chemins de fer, tandis que les tats-Unis en construisent depuis plus de quinze ans?--On ne saurait nier que le Canada ne soit au moins de cinquante annes en arrire des tats-Unis. Il y a quelques annes, lorsque je voyageais dans le Canada, je demeurai frapp de cette infriorit. Cependant, alors, la protection tait pleinement en vigueur; le Canada jouissait de tous les bienfaits de cette protection prtendue. Pourquoi donc le Canada florissait-il moins alors que les tats-Unis? Tout simplement parce qu'il tait sous notre protection; parce que les tats-Unis dpendaient d'eux-mmes (applaudissements), se soutenaient et se gouvernaient eux-mmes (applaudissements), tandis que le Canada tait oblig non-seulement de recourir l'Angleterre pour son commerce et son bien-tre matriel, mais encore de s'adresser l'htel de Downing-street pour tout ce qui concernait son gouvernement. (Applaudissements.) Je poserai d'abord cette question prliminaire au sujet de notre rgime colonial. Le Canada, avec une surface cinq ou six fois plus considrable que celle de la Grande-Bretagne, peut-il dpendre toujours du gouvernement de l'Angleterre? N'est-ce pas une absurdit monstrueuse, une chose contraire la nature, de supposer que le Canada, ou l'Australie, qui est presque aussi grande que toute la partie habitable de l'Europe, ou le cap de Bonne-Esprance, dont le territoire est double du ntre; n'est-il pas, dis-je, absurde de supposer que ces pays, qui finiront probablement par contenir des centaines de millions d'habitants, demeureront d'une manire permanente la proprit politique de ce pays? (Applaudissements.) Eh bien! je le demande, est-il possible que les Anglais de la mre patrie et les Anglais des colonies engagent une guerre fratricide, l'occasion d'une suprmatie temporaire, que nous voudrions prolonger sur ces contres? (Applaudissements.) En ce qui concerne nos colonies, ma doctrine est celle-ci: Je voudrais accorder nos concitoyens du Canada ou d'ailleurs une aussi grande part de _self-government_ qu'ils pourraient en demander. Je dis que des Anglais, soit qu'ils vivent Bradford, ou Montral, ou Sidney, ou Cape-Town, ont naturellement droit tous les avantages du self-government. (Applaudissements.) Notre Constitution tout entire leur donne le droit de se taxer eux-mmes par leurs reprsentants, et d'lire leurs propres fonctionnaires. Ce droit, qui appartient aux Anglais au dehors, est le mme que celui dont nous jouissons ici.--Si nous accordions nos colonies le droit de se gouverner elles-mmes, cela impliquerait, sans doute, la suppression de la plus grande partie du patronage de notre aristocratie. Cela impliquerait le remplacement des Anglais de Downing-street, dans les fonctions coloniales, par les Anglais de l-bas. Il en rsulterait que nous lirions plus rarement dans la _Gazette_ des avis de cette espce: John Thompson, esquire, a t appel aux fonctions de solliciteur gnral, dans telle le, aux antipodes (rires); ou David Smith, esquire, a t appel aux fonctions de contrleur des douanes, dans tel autre endroit, peu prs inconnu (rires), et toute une srie de nominations de cette espce. Vous n'entendriez plus parler de ces sortes d'affaires, parce que les colons nommeraient eux-mmes leurs fonctionnaires et les salarieraient eux-mmes. (Applaudissements.) Que si vous persistez faire ces nominations et maintenir votre patronage sur les colonies, dans l'intrt de vos protgs de ce pays, il arrivera de deux choses l'une: ou que vous devrez continuer soutenir vos frais les fonctionnaires que vous aurez nomms, ou que les colons seront obligs de les payer eux-mmes; et, dans ce cas, ils se croiront naturellement en droit de vous demander quelques compensations en change. Jusqu' prsent, vous leur avez accord une protection illusoire, une protection qui, aux colonies comme dans la mtropole, a conduit aux plus funestes extravagances; mais le temps de cette protection est fini. (Applaudissements prolongs.) C'est au point de vue de la rforme financire que je veux surtout envisager la question. Vous ne pouvez plus faire aucune rforme importante; vous ne pouvez plus rduire les droits sur le th, sur le caf, sur le sucre; vous ne pouvez supprimer le droit sur le savon, la taxe odieuse qui, en grevant la fabrication du papier, atteint la diffusion des connaissances humaines (applaudissements); et cette autre taxe, la plus odieuse de toutes, qui pse sur les journaux (tonnerre d'applaudissements); vous ne pouvez modifier ou supprimer ces taxes et beaucoup d'autres encore, si vous ne commencez par remanier compltement votre systme colonial. (Applaudissements.) C'est le premier argument qu'on nous oppose la Chambre des communes, lorsque mon ami M. Hume ou moi nous demandons une rduction de notre effectif militaire. Nous proposons, par exemple, de renvoyer dix mille hommes dans leurs foyers. Aussitt M. Fox Maule, le secrtaire de la guerre, ou lord John Russell, ou tous les deux, se rcrient: Nous avons, disent-ils, au del de quarante colonies, et nous entretenons des garnisons dans toutes ces colonies; or, comme on ne peut se passer d'avoir dans la mtropole un nombre suffisant de dpts pour alimenter les garnisons de dehors, comme nous avons toujours plusieurs milliers d'hommes en mer, soit qu'ils se rendent dans nos colonies, soit qu'ils en reviennent, il nous sera impossible de rduire notre arme, aussi longtemps que nous aurons cet immense empire colonial soutenir. Pour moi, je voudrais dire aux colons: Je vous accorde dans toute son tendue le bienfait du self-government; et j'ajouterais: Vous serez tenus aussi de payer le prix du self-government. (Applaudissements.) Vous devrez en supporter tous les frais, comme font les tats-Unis, par exemple, qui cela russit si admirablement. Vous payerez pour votre marine, vous payerez pour vos tablissements civils et ecclsiastiques. (Applaudissements.) Que pourraient-ils objecter cela? Je suis convaincu qu'aucune assemble de colons, aucune assemble compose, comme celle-ci, d'Anglais clairs et intelligents, soit au Canada, au cap de Bonne-Esprance ou en Australie, n'infirmerait la justesse et l'opportunit de mes propositions. Je suis convaincu qu'aucune ne rclamerait le maintien des dpenses que nos colonies occasionnent aujourd'hui la mtropole. Nos colonies de l'Amrique du Nord, qui sont en contact immdiat avec les tats-Unis par une frontire de 2,000 milles de longueur, contiennent environ 2 millions d'habitants. Quelle force militaire croyez-vous que nous entretenions dans ces colonies? Nous y avons, dans ce moment, 8 9,000 hommes, sans compter les artilleurs, les sapeurs et les mineurs. Quelle est l'arme permanente des tats-Unis? 8,700 hommes! Voil quelle est l'arme permanente d'un pays qui compte environ 20 millions d'habitants. (Applaudissements.) En sorte que nous entretenons, pour 2 millions d'habitants, dans nos colonies de l'Amrique du Nord, la mme force qui suffit nos voisins pour 20 millions. Si l'arme des tats-Unis tait proportionne notre arme du Canada, elle serait de 80,000 hommes au lieu de 8,000. Je me demande o est la ncessit pour nous d'entretenir une arme dans le Canada. Souvenez-vous bien que nos colonies ne nous payent pas un shilling pour l'entretien de nos forces militaires. Rien de pareil s'est-il jamais vu sur la surface de la terre? Et je ne croirai jamais que si le gouvernement de ce pays et t entre les mains de la grande masse de nos classes moyennes, au lieu d'tre exclusivement entre les mains de l'aristocratie, je ne croirai jamais, dis-je, que ce ruineux systme colonial se ft maintenu. (Applaudissements.) D'autres nations, l'Espagne et la Hollande, russissent encore tirer quelque profit de leurs colonies. Mais, en Angleterre, lorsque je consulte notre budget annuel, je vois bien une multitude d'_item_ pour les gouverneurs, dputs, secrtaires, munitionnaires, vques, diacres et tout le reste; mais je ne vois jamais le moindre _item_ fourni par nos colonies pour le remboursement de ces dpenses. Je vous ai dit quel tait le montant de notre arme dans le Canada; mais nous y entretenons, en outre, tout un matriel de guerre, des quipements, de l'artillerie, etc. Rien qu'en matriel, nous y avons pour 650,000 liv. st. (Honte!) Ils ne contribuent pas mme entretenir les amorces de leurs fusils! Mais ce n'est pas tout encore: nous entretenons aussi leurs tablissements ecclsiastiques; j'en ai justement le dtail sous la main. L'vque de Montral nous cote 1,000 liv. st.; l'archevque de Qubec, 500 liv. st.; le recteur de Qubec, pour son loyer, 90 liv. st. (honte!); pour le cimetire des presbytriens, 21 liv. 18 sch. 6 pence. L'vque de la Nouvelle-cosse, 2,000 liv., etc., etc. Voil ce que nous cotent, chaque anne, les tablissements ecclsiastiques de l'Amrique du Nord. C'est nous qui faisons les frais de la nourriture spirituelle des catholiques, des piscopaux et des presbytriens de nos colonies. Ils ne peuvent ni tre baptiss, ni se marier, ni se faire enterrer leurs frais. (Applaudissements.) Je ne demande pas, certes, que nous tablissions des contributions sur nos colonies; car, comme Anglais, les colons pourraient nous rpondre, en se fondant sur notre Constitution, qu'une contribution sans reprsentation n'est autre chose qu'un vol. (Applaudissements.) Du reste, depuis notre essai malheureux de taxer nos colonies d'Amrique et la rupture qui en a t la suite, nous avons renonc ce systme. Mais comment donc se fait-il que nous n'en ayons pas moins continu tendre les limites de notre empire colonial? Comment se fait-il que nous ayons consenti augmenter par l mme, d'anne en anne, la somme de nos dpenses? Peut-on pousser plus loin la folie!--Les colonies n'ont pas gagn plus que nous ce systme. Comparez le Canada aux tats-Unis, et vous aurez la preuve que les dpenses normes que nous avons supportes pour entretenir les forces militaires de cette colonie, construire ses fortifications et ses places, soutenir ses tablissements ecclsiastiques, n'ont contribu en rien sa prosprit. J'ajoute que la situation prsente du Canada nous prouve aussi que, quels que soient les bnfices qu'une classe de sycophantes puisse raliser en trafiquant des places de nos tablissements militaires, quels que soient les avantages que les classes qui nous gouvernent retirent de ce systme, en y trouvant des moyens de patronage, et trop souvent aussi,--dans les temps passs,--des moyens de corruption, nanmoins, il n'est ni de l'intrt des colons, ni de l'intrt du peuple de le maintenir. Je dis que ce systme n'aurait jamais d tre maintenu, et qu'il ne doit pas l'tre davantage. (Applaudissements prolongs.) M. Cobden s'occupe ensuite de la colonie du Cap, qui a refus de recevoir les convicts de la mtropole.--Les colons nous menacent d'une rsistance arme,--et ils ont raison;--mais est-on bien fond prtendre que ces colons belliqueux ont besoin de 2,000 3,500 de nos meilleurs soldats pour se protger contre les sauvages? Ne sont-ils pas fort capables de se protger eux-mmes? L'Australie aussi ne veut plus de nos convicts. En effet, de quel droit rpandrions-nous notre virus moral parmi les populations des autres contres? Nos colonies ne sont-elles pas bien fondes refuser de nous servir de bagnes? Mais si elles ne peuvent mme nous tenir lieu de prisons, pourquoi en ferions-nous les frais?--M. Cobden s'lve encore contre la prise de possession d'un rocher sur la cte de Borno. Nous avons vot, dit-il, 2,000 liv. st. pour le gouverneur de ce rocher, qui ne possdait pas un seul habitant; c'est plus que ne cote le gouverneur de la Californie. Ce n'est pas tout. Notre rajah Brooke a fait une battue sur les ctes de Borno, et il a massacr environ 1,500 indignes sans dfense (honte!), et c'est nous qui avons support la honte et pay les frais de cette indigne guerre. Notre gouverneur des les Ioniennes nous a dconsidrs de mme, auprs de tous les peuples de l'Europe. Comme si nous n'avions pas assez de nos colonies, nous nous sommes aviss encore de protger un roi des Mosquitos. Il parat que le principal talent de ce monarque, qui a t couronn la Jamaque,--toujours nos frais,--consiste extraire une sorte d'insectes qui s'introduisent sous la plante des pieds. C'est, en un mot, un excellent pdicure. Cependant, c'est l'occasion d'un monarque de cette espce, que nous sommes en train de nous quereller avec les tats-Unis; quoi de plus pitoyable? Le systme colonial a toujours t funeste au peuple anglais. Nous nous sommes empars de certains pays loigns, dans l'ide que nous trouverions profit en accaparer le commerce, l'exclusion de tous les autres peuples. C'tait absolument comme si un individu de cette ville disait: Je ne veux plus aller au march pour acheter mes lgumes, mais je veux avoir un jardin moi pour cultiver moi-mme des lgumes. Notre langage est le mme en ce qui concerne les colonies. Nous disons: Nous voulons prendre exclusivement possession de cette le-ci ou de cette le-l, et nous voulons accaparer son commerce, en restreignant ses productions notre propre usage. Comme s'il n'tait pas infiniment plus profitable pour un peuple d'avoir un march ouvert o tout le monde puisse venir! Les colonies se trouvent, cet gard, dans la mme situation que nous. Comme nous, elles auraient plus d'intrt jouir d'une entire libert commerciale qu' vivre sous le rgime des restrictions. J'espre donc que vous pousserez unanimement le cri de _self-government_ pour les colonies; j'espre que vous demanderez qu'il ne soit plus vot un shilling dans ce pays pour les dpenses civiles et militaires des colonies. Si je vous ai longuement entretenus de cette question, c'est qu'elle sera un des principaux thmes des dbats du Parlement dans la prochaine session; c'est aussi que les destines futures de notre pays dpendent beaucoup de la manire dont elle sera comprise par vous. Nous devons reconnatre le droit de nos colonies se gouverner elles-mmes; et, en mme temps, comme elles sont en ge de rclamer les droits des adultes et de se tirer d'affaire elles-mmes, nous pouvons exiger qu'elles ne recourent plus leur vieux pre, dj suffisamment obr, pour couvrir les dpenses de leur mnage; cela ne saurait videmment devenir le sujet d'une querelle entre nous et nos colonies.--Si quelques-uns, exploitant un vieux prjug de notre nation, m'accusent de vouloir dmembrer cet empire par l'abandon de nos colonies, je leur rpondrai que je veux que les colonies appartiennent aux Anglais qui les habitent. Est-ce l les abandonner? Pourquoi en avons-nous pris possession, si ce n'est pour que des Anglais pussent s'y tablir? Et maintenant qu'ils s'y trouvent tablis, n'est-il pas essentiel leur prosprit qu'ils y jouissent des privilges du self-government? On m'objecte aussi que l'application de ma doctrine aurait pour rsultat d'affaiblir de plus en plus les liens qui unissent la mtropole et les colonies. Les liens politiques, oui, sans doute! Mais si nous accordons de plein gr, cordialement, nos colonies le droit de se gouverner elles-mmes, croyez-vous qu'elles ne se rattacheront pas nous par des liens moraux et commerciaux beaucoup plus solides qu'aucun lien politique? Je veux donc que la mre patrie renonce toute suprmatie politique sur ses colonies, et qu'elle s'en tienne uniquement aux liens naturels qu'une origine commune, des lois communes, une religion et une littrature communes ont donns tous les membres de la race anglo-saxonne dissmins sur la surface du globe. (Applaudissements.) N'oublions pas, non plus, que nous sommes des _free-traders_. Nous avons adopt le principe de la libert du commerce; et en agissant ainsi, nous avons dclar que nous aurions le monde entier pour consommateur. Or, s'il y a quelque vrit dans les principes de la libert du commerce, que nous avons adopts comme vrais, il doit en rsulter qu'au lieu de nous laisser confins dans le commerce, comparativement insignifiant, d'les ou de continents presque dserts, la libert du commerce nous donnera accs sur le march du monde entier. En abandonnant le monopole du commerce de nos colonies, nous ne ferons qu'changer un privilge misrable, contre le privilge du commerce avec le monde entier. Que personne ne vienne donc dire qu'en abandonnant ce monopole, l'Angleterre nuira sa puissance ou sa prosprit futures! On m'objecte enfin que nos colonies servent d'exutoires notre population surabondante, et, qu'en les laissant, nous fermerons ces exutoires utiles. quoi je rponds que si nous permettons nos colonies de se gouverner elles-mmes, elles offriront plus de ressources nos migrants que si elles continuent tre mal gouvernes par la mtropole. D'ailleurs, que se passe-t-il aujourd'hui? Beaucoup plus d'Anglais migrent chaque anne aux tats-Unis que dans toutes nos colonies runies. (Applaudissements.) Pourquoi? parce que, grce la libert dont jouissent les tats-Unis, l'accroissement du capital y est tel, qu'un plus grand nombre de travailleurs peuvent y trouver de bons salaires que dans les pays que nous gouvernons. Accordez nos colonies une libert et une indpendance semblables celles dont jouissent les tats-Unis, accordez-leur l'lection de leurs fonctionnaires et la facult de pourvoir elles-mmes leurs propres dpenses, accordez-leur ce stimulant; et elles progresseront bientt assez pour donner votre migration une issue plus large et meilleure. Un autre avantage que je trouve dans l'application du self-government nos colonies, c'est qu'elles ouvriront une carrire plus large l'ambition des classes suprieures. Les membres de ces classes se rendront aux colonies lorsque le self-government fournira une carrire leur capacit de juges, d'administrateurs, etc., tandis que la centralisation du bureau de Downing-street les dcourage aujourd'hui d'y aller. Ce n'est pas que je veuille jeter un blme spcial sur le colonial-office. Je crois que les colonies seraient gouvernes plus mal encore par la Chambre des communes; c'est le systme que je blme. Je conclus donc en vous suppliant de demander pour nos colonies les bienfaits de l'mancipation politique, et de refuser dsormais de subvenir leurs frais de gouvernement. Qu'elles nomment elles-mmes leurs gouverneurs, leurs contrleurs, leurs douaniers, leurs vques et leurs diacres, et qu'elles payent elles-mmes les rentes de leurs cimetires! (Applaudissements.) Cessons tout jamais de nous mler de leurs affaires. Ne nous occupons plus de cette question coloniale que pour la rgler la pleine et entire satisfaction de nos concitoyens des colonies, en leur accordant tous les droits politiques qu'ils pourront nous demander. (Applaudissements prolongs.) APPENDICE PLAN DE LORD JOHN RUSSELL (_Journal des conomistes_, n du 15 avril 1850.) Si l'on demandait quel est le phnomne conomique qui, dans les temps modernes, a exerc le plus d'influence sur les destines de l'Europe, peut-tre pourrait-on rpondre: C'est l'aspiration de certains peuples, et particulirement du peuple anglais, vers les colonies. Existe-t-il au monde une source qui ait vomi sur l'humanit autant de guerres, de luttes, d'oppression, de coalitions, d'intrigues diplomatiques, de haines, de jalousies internationales, de sang vers, de travail dplac, de crises industrielles, de prjugs sociaux, de dceptions, de monopoles, de misres de toutes sortes? Le premier coup port volontairement, scientifiquement au systme colonial, dans le pays mme o il a t pratiqu avec le plus de succs, est donc un des plus grands faits que puissent prsenter les annales de la civilisation. Il faudrait tre dpourvu de la facult de rattacher les effets aux causes pour n'y point voir l'aurore d'une re nouvelle dans l'industrie, le commerce et la politique des peuples. Avoir de nombreuses colonies et constituer ces colonies, l'gard de la mre patrie, sur les bases du monopole rciproque, telle est la pense qui domine depuis des sicles la politique de la Grande-Bretagne. Or, ai-je besoin de dire quelle est cette politique? S'emparer d'un territoire, briser pour toujours ses communications avec le reste du monde, c'est l un acte de violence qui ne peut tre accompli que par la force. Il provoque la raction du pays conquis, celle des pays exclus, et la rsistance de la nature mme des choses. Un peuple qui entre dans cette voie se met dans la ncessit d'tre partout et toujours le plus fort, de travailler sans cesse affaiblir les autres peuples. Supposez qu'au bout de ce systme, l'Angleterre ait rencontr une dception. Supposez qu'elle ait constat, pour ainsi dire arithmtiquement, que ses colonies, organises sur ce principe, ont t pour elle un fardeau; qu'en consquence, son intrt est de les laisser se gouverner elles-mmes, autrement dit, de les affranchir;--il est ais de voir que, dans cette hypothse, l'action funeste, que la puissance britannique a exerce sur la marche des vnements humains, se transformerait en une action bienfaisante. Or, il est certain qu'il y a en Angleterre des hommes qui, acceptant dans tout leur ensemble les enseignements de la science conomique, rclament non par philanthropie, mais par intrt, en vue de ce qu'ils considrent comme le bien gnral de l'Angleterre elle-mme, la rupture du lien qui enchane la mtropole ses cinquante colonies. Mais ils ont lutter contre deux grandes puissances: l'orgueil national et l'intrt aristocratique. La lutte est commence. Il appartenait M. Cobden de frapper le premier coup. Nous avons port la connaissance de nos lecteurs le discours prononc au meeting de Bradford, par l'illustre rformateur (v. pages 497 et suiv.); aujourd'hui nous avons leur faire connatre le plan adopt par le gouvernement anglais, tel qu'il a t expos par le chef du cabinet, lord John Russell, la Chambre des communes, dans la sance du 8 fvrier dernier. Le premier ministre commence par faire l'numration des colonies anglaises. Ensuite il signale les principes sur lesquels elles ont t organises: En premier lieu, dit-il, l'objet de l'Angleterre semble avoir t d'envoyer de ce pays des migrants pour coloniser ces contres lointaines. Mais, en second lieu, ce fut videmment le systme de ce pays,--comme celui de toutes les nations europennes cette poque,--de maintenir strictement le monopole commercial entre la mre patrie et ses possessions. Par une multitude de statuts, nous avons eu soin de centraliser en Angleterre tout le commerce des colonies, de faire arriver ici toutes leurs productions, et de ne pas souffrir qu'aucune autre nation pt aller les acheter pour les porter ici ou ailleurs. C'tait l'opinion universelle que nous tirions de grands avantages de ce monopole, et cette opinion persistait encore en 1796, comme on le voit par un discours de M. Dundas, qui disait: Si nous ne nous assurons pas, par le monopole, le commerce des colonies, leurs denres trouveront d'autres dbouchs, au grand dtriment de la nation. Un autre trait fort remarquable caractrisait nos rapports avec nos colonies, et c'est celui-ci: il tait de principe que partout o des citoyens anglais jugeaient propos de s'tablir, ils portaient en eux-mmes la libert des institutions de la mre patrie. ce propos, lord John Russell cite des lettres patentes manes de Charles Ier, desquelles il rsulte que les premiers fondateurs des colonies avaient le droit de _faire des lois, avec le consentement, l'assentiment et l'approbation des habitants libres des dites provinces_; que leurs successeurs auraient les mmes droits, comme s'ils taient ns en Angleterre, possdant toutes les _liberts, franchises et privilges attachs la qualit de citoyens anglais_. Il est ais de comprendre que ces deux principes, savoir: 1 le monopole rciproque commercial; 2 le droit pour les colonies de se gouverner elles-mmes, ne pouvaient pas marcher ensemble. Le premier a ananti le second, ou du moins il n'en est rest que la facult assez illusoire de dcider ces petites affaires municipales, qui ne pouvaient froisser les prjugs restrictifs dominants cette poque. Mais ces prjugs ont succomb dans l'opinion publique. Ils ont aussi succomb dans la lgislation par la rforme commerciale accomplie dans ces dernires annes. En vertu de cette rforme, les Anglais de la mre patrie et les Anglais des colonies sont rentrs dans la libert d'acheter et de vendre selon leurs convenances respectives et leurs intrts. Le lien du monopole est donc bris, et la franchise commerciale tant ralise, rien ne s'oppose plus proclamer aussi la franchise politique. Je pense qu'il est absolument ncessaire que le gouvernement et la Chambre proclament les principes qui doivent dsormais les diriger; s'il est de notre devoir, comme je le crois fermement, de conserver notre grand et prcieux empire colonial, veillons ce qu'il ne repose que sur des principes justes, propres faire honneur ce pays et contribuer au bonheur, la prosprit de nos possessions. En ce qui concerne notre politique commerciale, j'ai dj dit que le systme entier du monopole n'est plus. La seule prcaution que nous ayons dsormais prendre, c'est que nos colonies n'accordent aucun privilge une nation au dtriment d'une autre, et qu'elles n'imposent pas des droits assez levs sur nos produits pour quivaloir une prohibition. Je crois que nous sommes fonds leur faire cette demande en retour de la scurit que nous leur procurons. J'arrive maintenant au mode de gouvernement de nos colonies. Je crois que, comme rgle gnrale, nous ne pouvons mieux faire que de nous rfrer ces maximes de politique qui guidaient nos anctres en cette matire. Il me semble qu'ils agissaient avec justice et sagesse, quand ils prenaient soin que partout o les Anglais s'tablissaient, ils jouissent de la libert anglaise et qu'ils eussent des institutions anglaises. Une telle politique tait certainement calcule pour faire natre des sentiments de bienveillance entre la mre patrie et les colonies; et elle mettait ceux de nos concitoyens, qui se transportaient dans des contres lointaines, mme de jeter les semences de vastes communauts, dont l'Angleterre peut tre fire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _Canada._--Jusqu'en 1828, il y a eu de graves dissensions entre les ministres de la couronne et le peuple canadien. Le gouvernement de ce pays crut pouvoir rgler les impts du Canada, sans l'autorit et le consentement des habitants de la colonie. M. Huskisson proposa une enqute ce sujet. Le Parlement s'en occupa longuement: des comits furent runis, des commissions furent envoyes sur les lieux; mais la fin une insurrection clata. Le gouvernement, dont je faisais partie, jugea propos de suspendre, pour un temps, la constitution de la colonie. Plus tard, il proposa de runir les deux provinces et de leur donner d'amples pouvoirs lgislatifs. En tablissant ce mode de gouvernement, dans une colonie si importante, nous rencontrmes une question, qui, je l'espre, a t rsolue la satisfaction du peuple canadien, quoiqu'elle ne pt pas tre tranche de la mme manire dans une province moins vaste et moins peuple. Le parti populaire du Canada rclamait ce qu'il appelait un gouvernement responsable, c'est--dire qu'il ne se contentait pas d'une lgislature librement lue, mais il voulait encore que le gouverneur gnral, au lieu de nommer son ministre, abstraction faite de l'opinion de la lgislature, ainsi que cela tait devenu l'usage, ft oblig de le choisir dans la majorit de l'Assemble. Ce plan fut adopt. ..... Dans ces dernires annes, le gouvernement a t dirig, en conformit de ce que les ministres de Sa Majest croient tre l'opinion du peuple canadien. Quand lord Elgin vit que son ministre n'avait qu'une majorit insignifiante, il proposa, soit de le maintenir jusqu' ce qu'il rencontrt des votes dcidment adverses, soit de dissoudre l'Assemble. L'Assemble fut dissoute. Les lections donnrent la majorit l'opposition, et lord Elgin cda les portefeuilles ses adversaires. Je ne crois pas qu'il ft possible de respecter plus compltement et plus loyalement le principe de laisser la colonie s'administrer elle-mme. _New-Brunswick et Nouvelle-cosse._--Le ministre rappelle que, dans ces provinces, le conseil excutif est rcemment devenu lectif, de telle sorte que les affaires du pays se traitent par les habitants eux-mmes, ce qui a fait cesser les malheureuses dissensions qui agitaient ces provinces. _Cap de Bonne-Esprance._--Le ministre annonce qu'aprs de longues discussions et malgr de srieuses difficults, il a t dcid que le gouvernement reprsentatif serait introduit au cap de Bonne-Esprance. L'Assemble reprsentative sera lue par les habitants qui prsenteront certaines garanties. On demandera des garanties plus tendues pour lire les membres du Conseil. Les membres de l'Assemble seront lus pour cinq ans, ceux du Conseil pour dix ans, renouvelables, par moiti, tous les cinq ans. _Australie._--Je ne propose pas, pour l'Australie, une Assemble et un Conseil, en imitation de nos institutions mtropolitaines, mais un seul Conseil lu, pour les deux tiers, par le peuple, et pour un tiers, par le gouverneur. Ce qui m'a fait arriver cette rsolution, c'est que cette forme a prvalu avec succs dans la Nouvelle-Galles du Sud, et, autant que nous pouvons en juger, elle y est prfre par l'opinion populaire des institutions plus analogues celles de la mre patrie. (coutez! coutez! et cris: Non! non!) Tout ce que je puis dire, c'est que nous avons cru adopter la forme la plus agrable la colonie, et s'il et exist, dans la Nouvelle-Galles du Sud, une opinion bien arrte sur la convenance de substituer un Conseil et une Assemble la constitution actuelle, nous nous serions hts d'accder ce voeu.... J'ajoute que, tout en proposant pour la colonie cette forme de gouvernement, notre intention est de lui laisser la facult d'en changer. Si c'est l'opinion des habitants, qu'ils se trouveraient mieux d'un Conseil et d'une Assemble, ils ne rencontreront pas d'opposition de la part de la couronne. L'anne dernire, nous avions propos que les droits de douane actuellement existants la Nouvelle-Galles du Sud fussent tendus, par acte du Parlement, toutes les colonies australiennes. Quelque dsirable que soit cette uniformit, nous ne croyons pas qu'il soit convenable de l'imposer par l'autorit du Parlement, et nous prfrons laisser chacune de ces colonies voter son propre tarif, et dcider pour elle-mme. Nous proposons qu'un Conseil lectif, semblable celui de la Nouvelle-Galles du Sud, soit accord au district de Port-Philippe, un autre la terre de Van-Dimen, un autre l'Australie mridionale. Nous proposons, en outre, que, sur la demande de deux de ces colonies, il y ait une runion gnrale de tous ces Conseils australiens, afin de rgler, en commun, des affaires communes, comme l'uniformit du tarif, l'uniformit de la mise prix des terres vendre. Je n'entrerai pas dans plus de dtails sur la porte de ce bill, puisqu'il est sous vos yeux. J'en ai dit assez pour montrer notre disposition introduire, soit dans nos colonies amricaines, soit dans nos colonies australiennes, des institutions reprsentatives, de donner pleine carrire la volont de leurs habitants, afin qu'ils apprennent se frayer eux-mmes la voie vers leur propre prosprit, d'une manire beaucoup plus sre que si leurs affaires taient rglementes et contrles par des dcrets mans de la mre patrie. _Nouvelle-Zlande._--En ce qui concerne la Nouvelle-Zlande, nous montrmes ds 1846, et peut-tre d'une manire un peu prcipite, notre disposition introduire dans ce pays des institutions reprsentatives. L'homme suprieur qui gouverne en ce moment la colonie nous a signal la diffrence qui existe entre les naturels de la Nouvelle-Zlande et ceux de nos autres possessions, soit en Amrique, soit en Afrique, dans la Nouvelle-Hollande, ou la terre de Van-Dimen. Il nous a fait remarquer leur aptitude la civilisation et avec quelle rpugnance ils supporteraient la suprmatie d'un petit nombre de personnes de race anglaise, seules charges de l'autorit lgislative. Ces objections ont frapp le gouvernement par leur justesse, et, en consquence, nous proposmes de suspendre la constitution. Maintenant le gouverneur crit qu'il a institu un Conseil lgislatif dans la partie mridionale de la Nouvelle-Zlande. Il nous informe en outre que, dans son opinion, les institutions reprsentatives peuvent tre introduites sans danger et avec utilit dans toute la colonie. En consquence, et croyant son opinion fonde, nous n'attendons plus, pour agir, que quelques nouvelles informations de dtail et le terme fix par l'acte du Parlement. Le ministre expose ensuite le plan qu'il se propose de suivre l'gard de la Jamaque, des Barbades, de la Guyane anglaise, de la Trinit, de Maurice et de Malte. Il parle de la rpugnance que manifestent toutes les colonies recevoir les condamns la transportation, et en conclut la ncessit de restreindre ce mode de chtiment. Quant l'migration qui, dans ces dernires annes surtout, a acquis des proportions normes, il se flicite de ce que le gouvernement s'est abstenu de toute intervention au-del de quelques primes et secours temporaires. L'migration, dit-il, s'est leve, depuis trois ans, deux cent soixante-cinq mille personnes annuellement. Il n'estime pas moins de 1,500,000 livres sterling la dpense qu'elle a entrane. Les classes laborieuses ont trouv pour elles-mmes les combinaisons les plus ingnieuses. Par les relations qui existent entre les anciens migrants et ceux qui dsirent migrer, des fonds se trouvent prpars, des moyens de travail et d'existence assurs ces derniers, au moment mme o ils mettent le pied sur ces terres lointaines. Si nous avions mis la charge du trsor cette somme de 1,500,000 liv. st., indpendamment du fardeau qui en serait rsult pour le peuple de ce pays, nous aurions provoqu toutes sortes d'abus. Nous aurions facilit l'migration de personnes impropres ou dangereuses, qui auraient t accueillies avec maldiction aux tats-Unis et dans nos propres colonies. Ces contres n'auraient pas manqu de nous dire: Ne nous envoyez pas vos paresseux, vos impotents, vos estropis, la lie de votre population. Si tel est le caractre de votre migration, nous aurons certainement le droit d'intervenir pour la repousser. Telle et t, je n'en doute pas, la consquence de l'intervention gouvernementale exerce sur une grande chelle. Aprs quelques autres considrations, lord John Russell termine ainsi: Voici ce qui rsulte de tout ce que je viens de dire. En premier lieu, quel que soit le mcontentement, souvent bien fond, qu'a fait natre la transition pnible pour nos colonies du systme du monopole au systme du libre-change, nous ne reviendrons pas sur cette rsolution que dsormais votre commerce avec les colonies est fond sur ce principe: vous tes libres de recevoir les produits de tous les pays, qui peuvent vous les fournir meilleur march et de meilleure qualit que les colonies; et d'un autre ct les colonies sont libres de commercer avec toutes les parties du globe, de la manire qu'elles jugeront la plus avantageuse leurs intrts. C'est l, dis-je, qu'est pour l'avenir le point cardinal de notre politique. En second lieu, conformment la politique que vous avez suivie l'gard des colonies de l'Amrique du Nord, vous agirez sur ce principe d'introduire et maintenir, autant que possible, la libert politique dans toutes vos colonies. Je crois que toutes les fois que vous affirmerez que la libert politique ne peut pas tre introduite, c'est vous de donner des raisons pour l'exception; et il vous incombe de dmontrer qu'il s'agit d'une race qui ne peut encore admettre les institutions libres; que la colonie n'est pas compose de citoyens anglais, ou qu'ils n'y sont qu'en trop faible proportion pour pouvoir soutenir de telles institutions avec quelque scurit. moins que vous ne fassiez cette preuve, et chaque fois qu'il s'agira d'une population britannique capable de se gouverner elle-mme, si vous continuez tre leurs reprsentants en ce qui concerne la politique extrieure, vous n'avez plus intervenir dans leurs affaires domestiques, au del de ce qui est clairement et dcidment indispensable pour prvenir un conflit dans la colonie elle-mme. Je crois que ce sont l les deux principes sur lesquels vous devez agir. Je suis sr au moins que ce sont ceux que le gouvernement actuel a adopts, et je ne doute pas qu'ils n'obtiennent l'assentiment de la Chambre.... Non-seulement je crois que ces principes sont ceux qui doivent vous diriger, sans aucun danger pour le prsent, mais je pense encore qu'ils serviront rsoudre, dans l'avenir, de graves questions, sans nous exposer une collision aussi malheureuse que celle qui marqua la fin du dernier sicle. En revenant sur l'origine de cette guerre fatale avec les contres qui sont devenues les tats-Unis de l'Amrique, je ne puis m'empcher de croire qu'elle fut le rsultat non d'une simple erreur, d'une simple faute, mais d'une srie rpte de fautes et d'erreurs, d'une politique malheureuse de concessions tardives et d'exigences inopportunes. J'ai la confiance que nous n'aurons plus dplorer de tels conflits. Sans doute, je prvois, avec tous les bons esprits, que quelques-unes de nos colonies grandiront tellement en population et en richesse qu'elles viendront nous dire un jour: Nous avons assez de force pour tre indpendantes de l'Angleterre. Le lien qui nous attache elle nous est devenu onreux et le moment est arriv o, en toute amiti et en bonne alliance avec la mre patrie, nous voulons maintenir notre indpendance. Je ne crois pas que ce temps soit trs-rapproch, mais faisons tout ce qui est en nous pour les rendre aptes se gouverner elles-mmes. Donnons-leur autant que possible la facult de diriger leurs propres affaires. Qu'elles croissent en nombre et en bien-tre, et, quelque chose qui arrive, nous, citoyens de ce grand empire, nous aurons la consolation de dire que nous avons contribu au bonheur du monde. Il n'est pas possible d'annoncer de plus grandes choses avec plus de simplicit, et c'est ainsi que, sans la chercher, on rencontre la vritable loquence. La reproduction que nous venons de faire a d suffire pour dmontrer que si la Ligue n'agit plus en corps, son esprit est une des forces vives de la dmocratie anglaise, et qu'il anime des hommes dont la foi ardente, les lumires et les talents peuvent surmonter bien des obstacles. Bastiat, qui attendait beaucoup de ces hommes, vcut assez pour assister la ralisation d'une partie de ses esprances. Il vit l'Angleterre abolir ses droits de navigation et rformer profondment son rgime colonial. Depuis sa mort, de tristes vnements, en modifiant la situation de l'Europe, ont rendu bien difficile la seconde partie de la tche qu'il assignait aux ligueurs; nous voulons dire l'_application du principe de non-intervention et la rduction des forces militaires_. Mais quelque loign que puisse tre le jour o s'accompliront de tels voeux,--o la civilisation obtiendra des succs dcisifs dans sa lutte contre le flau de la guerre,--on peut affirmer ds aujourd'hui que les aptres du libre-change auront leur part dans les actions de grces et les bndictions qui accueilleront cette incomparable victoire. (_Note de l'diteur._) FIN. TABLE DES MATIRES DU TROISIME VOLUME INTRODUCTION 1 Meeting Manchester, en octobre 1842.--Discours de M. Cobden 81 Meeting Londres, 16 mars 1843, thtre de Drury-Lane.--Discours de M. Cobden 91 -- -- 30 mars 1843.--Discours de MM. James Wilson, J. W. Fox et Cobden 96 -- -- 5 avril 1843.--Expos du prsident; discours de MM. Hume, Brotherton, Milner Gibson 118 -- -- 13 avril 1843.--Discours du D. Bowring 144 -- -- 26 avril 1843.--Discours du R. Th. Spencer 153 -- -- 5 mai 1843.--Discours du R. Cox et de M. Cobden 160 -- -- 13 mai 1843, salle de l'Opra.--Discours de M. Cobden 179 -- -- octobre 1843, thtre de Covent-Garden.--Discours de MM. Cobden et J. W. Fox 190 Meetings en cosse, du 8 au 18 janvier 1844.--Allocutions diverses; extraits des discours de M. Cobden, Perth, et du colonel Thompson, Greenock, etc. 207 Meeting Londres, 25 janvier 1844, thtre de Covent-Garden.--Discours de MM. George Wilson et J. W. Fox 223 -- -- 1er fvrier 1844.--Compte rendu 236 Banquet Wakefield (Yorkshire), le 31 janvier 1844.--Allocution du prsident, M. Marshall, et discours de lord Morpeth et de M. Cobden 238 Meeting Londres, 15 fvrier 1844.--Discours de MM. Villiers et J. W. Fox 246 -- -- 21 fvrier 1844.--Compte rendu; discours de MM. O'Connell et George Thompson 259 -- -- 28 fvrier 1844.--Discours de M. Ashworth 275 -- -- 17 avril 1844.--Compte rendu; discours de M. George Thompson 281 -- -- 1er mai 1844.--Discours de MM. Ricardo et Cobden 298 -- -- 14 mai 1844.--Discours de MM. Bright et James Wilson 309 -- -- 22 mai 1844.--Discours de M. George Thompson 327 -- -- 5 Juin 1844.--Rsum d'un discours de M. Bouverie, et discours de M. Milner Gibson 343 Expos du dissentiment sur le tarif des sucres 351 Meeting Londres, le 19 juin 1844.--Discours du R. Th. Spencer et de MM. Cobden et Fox. Rflexions du traducteur 355 Dbat la Chambre des communes sur la proposition de M. Villiers.--Argument de M. Milner Gibson.--Rsum historique 384 Meeting Londres, le 7 aot 1844.--Considrations sur l'esprit de paix.--Discours de M. Milner Gibson et de M. Fox 391 Les _free-traders_ et les chartistes Northampton 403 Dmonstrations en faveur de la libert commerciale Walsall.--Prsentation d'une coupe M. John B. Smith 404 Grand meeting de la Ligue au thtre de Covent-Garden, 17 dcembre 1844.--Discours de M. Cobden 409 Meeting gnral de la Ligue Manchester, 22 janvier 1845. Discours de M. J. Bright 420 Interrogatoire de Jacques Deacon Hume, esq, ancien secrtaire du _Board of trade_, sur la loi des crales, devant le comit de la Chambre des communes charg de prparer le projet de loi relatif aux droits d'importation pour 1839 430 Appendice. Fin de la premire campagne de la Ligue anglaise 437 SECONDE CAMPAGNE DE LA LIGUE 449 Deux Angleterre 459 Meeting du 25 janvier 1848, Manchester.--Discours de MM. Milner Gibson, Cobden et J. Bright 463 Lettre de Bastiat M. G. Wilson, du 15 janvier 1849 492 La rforme coloniale en Angleterre.--Discours de M. Cobden Bradford 497 Discours de John Russell au Parlement 508 Rcapitulation des discours contenus dans ce volume et l'Appendice. 13 de M. Cobden pages 81, 92, 111, 167, 180, 190, 213 et 214, 242, 302, 355, 410, 474, 498. 6 de M. J. W. Fox -- 105, 197, 225, 248, 373, 398. 4 de M. Milner Gibson -- 133, 346, 388 et 394, 464. 3 de M. George Thompson -- 271, 283, 327. 3 de M. John Bright -- 310, 421, 486. 2 de M. James Wilson -- 97, 315. 2 du Rvrend Th. Spencer -- 154, 365. 1 de M. Hume -- 122. 1 du docteur Bowring -- 145. 1 du Rvrend Cox -- 161. 1 du colonel Perronet Thompson -- 218. 1 de M. George Wilson -- 238. 1 de M. Marshall -- 238. 1 de le lord Morpeth -- 239. 1 de M. Villiers -- 246. 1 de O'Connell -- 261. 1 de M. Ashworth -- 275. 1 de M. Ricardo -- 298. 1 de lord John Russell -- 510. FIN DE LA TABLE. CORBEIL, TYP. ET STR. DE CRT. [Note au lecteur de ce fichier numrique: Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve. Page 223: Dans la phrase "c'est ce que nos adversaires pourront nier", "ne" a t rajout, "c'est ce que nos adversaires ne pourront nier". Page 502: Dans la phrase "Je me demande o la ncessit pour nous d'entretenir", "est" a t rajout, "Je me demande o est la ncessit pour nous d'entretenir".] End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Compltes de Frdric Bastiat, tome 3, by Frdric Bastiat License: Share Alike