Produced by Curtis Weyant, Christine P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) OEUVRES COMPLTES DE FRDRIC BASTIAT LA MME DITION EST PUBLIE EN SEPT BEAUX VOLUMES IN-8 Prix des 7 volumes: 35 fr. OEUVRES COMPLTES DE FRDRIC BASTIAT MISES EN ORDRE REVUES ET ANNOTES D'APRS LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR TOME SEPTIME ESSAIS--BAUCHES--CORRESPONDANCE PARIS GUILLAUMIN ET Cie, LIBRAIRES diteurs du Journal des conomistes, de la Collection des principaux conomistes, du Dictionnaire de l'conomie politique, du Dictionnaire universel du Commerce et de la Navigation, etc. 14, RUE RICHELIEU 1864 AVERTISSEMENT Au commencement du tome Ier, j'ai expliqu par quel motif je me dcidais runir dans un volume final toutes les productions de Bastiat que l'dition prsente ajoute l'dition de 1855. Je vais dire maintenant comment je les ai classes dans ce tome VII, qui fait lui seul toute la diffrence entre les deux ditions. J'ai mis au premier rang les articles de journaux, en les rangeant suivant l'ordre chronologique, quand je n'avais pas de bonnes raisons pour m'en carter un peu. Ces articles sont le fruit d'un travail rapide, mais dfinitif. Ensuite viennent les bauches, extraites des cahiers et des papiers de l'auteur. Ce n'est certes pas dans cet tat qu'il et consenti les livrer au public; mais, puisqu'il n'est plus l pour les finir, je ne me fais pas scrupule de les donner telles qu'elles sont, et j'espre que peu de lecteurs m'en sauront mauvais gr. Aux bauches, j'ai joint quelques lettres dont le sujet m'invitait les y rattacher. La correspondance termine le volume. Elle se compose de lettres dont les destinataires, deux exceptions prs, n'ont pas figur, au tome Ier, parmi les correspondants de Bastiat. La srie la plus longue et la plus intressante m'a t communique par M. Domenger. Quand on fera plus tard une dition nouvelle, il conviendra de classer les volumes autrement. Les tomes III, IV, V et VI de l'dition actuelle, qui contiennent les oeuvres dont Bastiat lui-mme a entendu faire des livres, devront, si l'on m'en croit, commencer la srie et prendre les numros I, II, III, IV; puis la matire des tomes I, II et VII, rapproche, mise en ordre et formant trois volumes posthumes, achvera la srie, sous les numros V, VI et VII. P. PAILLOTTET. MLANGES 1.--D'UNE PTITION EN FAVEUR DES RFUGIS POLONAIS[1]. [Note 1: Il est probable, mais je n'en suis pas sr, que cet article, extrait d'un cahier de Bastiat et crit de sa main, a t insr dans un journal de Bayonne, en 1834. (_Note de l'diteur._)] On signe en ce moment Bayonne une ptition la Chambre des dputs pour demander que la loi du 21 avril 1832, relative aux rfugis, ne soit pas renouvele l'poque de son expiration. Nous apprenons avec plaisir que des hommes de toutes les opinions se proposent d'apposer leur signature cette ptition. En effet, il ne s'agit point ici de demander la Chambre un acte qui satisfasse telle ou telle coterie; qui favorise la _libert_ aux dpens de l'_ordre_, ou l'_ordre_ aux dpens de la _libert_ (si tant est que ces deux choses ne soient pas insparables). Il s'agit de _justice_, d'_humanit_ envers nos frres malheureux; il s'agit de ne pas jeter de l'absinthe et du fiel dans la coupe de la proscription, dj si amre. Pendant la guerre de la Pologne, on pouvait remarquer en France divergence d'opinions, de projets, relativement cette guerre: les uns auraient voulu que la France vnt au secours des Polonais par les armes, les autres par l'argent, les autres par la diplomatie; d'autres enfin croyaient tous secours inutiles. Mais, s'il y avait des avis divers, il n'y avait qu'un voeu, qu'une sympathie, et elle tait toute pour la Pologne. Quand les restes de cette nation infortune vinrent en France pour se soustraire la haine des rois absolus, cette sympathie fut fidle au courage malheureux. Cependant, depuis deux ans, quel est le sort des Polonais en France? On en jugera par la lecture de la loi qui les a placs sous le pouvoir discrtionnaire du Ministre et dont voici le texte: ART. 1er.--Le Gouvernement est autoris runir dans une ou plusieurs villes qu'il dsignera les trangers rfugis qui rsident en France. ART. 2.--Le Gouvernement pourra les astreindre se rendre dans celle de ces villes qu'il aura indique; il pourra leur enjoindre de sortir du royaume, s'ils ne se rendent pas cette destination ou s'il juge leur prsence susceptible de troubler l'ordre et la tranquillit publique. ART. 3.--La prsente loi ne pourra tre applique aux trangers rfugis qu'en vertu d'un ordre sign par un ministre. ART. 4.--La prsente loi ne sera en vigueur que pendant une anne compter du jour de sa promulgation. Maintenant, nous demandons s'il ne serait pas indigne de la France de rendre une telle loi dfinitive ou, ce qui revient au mme, de la proroger indfiniment par des renouvellements successifs. Le voeu le plus ardent que puisse former un proscrit, aprs celui de voir cesser son exil, est sans doute de se livrer quelque travail, de se crer quelques ressources par l'industrie. Mais pour cela il faut pouvoir choisir le lieu de sa rsidence; il faut que ceux qui pourraient se rendre utiles dans des maisons de commerce rsident dans des villes commerciales, que ceux qui ont une aptitude pour quelque industrie manufacturire puissent s'approcher des pays de fabrique, que ceux qui ont quelques talents habitent les villes o les beaux-arts sont encourags. Il faut encore qu'ils ne puissent pas en tre expulss du soir au lendemain, et que le glaive de l'arbitraire ne soit pas constamment suspendu sur leur tte. La loi du 21 avril est calcule de manire ce que les Polonais qui ne peuvent recevoir de chez eux ni secours ni nouvelles, dont les familles sont opprimes, tranes en Sibrie, dont les compatriotes sont errants et disperss sur le globe, ne puissent cependant rien faire pour adoucir leur sort. Ce ne sont plus des rfugis, ce sont de vritables prisonniers de guerre, agglomrs par centaines dans des bourgades qui ne leur offrent aucune ressource, empchs mme par l'incertitude o on les laisse d'adopter plusieurs mesures qui pourraient diminuer leurs dpenses. Nous les avons vus recevoir 9 heures l'ordre de quitter une ville midi, etc. Ce systme de perscution se fonde sur la ncessit de conserver l'ordre et la tranquillit publique en France. Mais tous ceux qui ont eu occasion de connatre les Polonais savent qu'ils ne sont pas des fauteurs de troubles et de dsordres; qu'ils savent fort bien que les intrts de la France doivent tre dbattus par des Franais; enfin s'il s'en trouvait quelqu'un qui n'et pas l'intelligence de sa position et de ses devoirs, les tribunaux sont l, et il n'est nullement ncessaire qu'un ministre plac deux cents lieues _juge_ et condamne sans entendre et sans voir, sans mme s'assurer, ou du moins sans tre oblig de s'assurer qu'il ne commet pas une erreur de nom ou de personnes. Il rsulte de l qu'il suffit qu'un Polonais ait un ennemi personnel bien en cour pour qu'il soit jet hors du territoire sans jugement, sans enqute et sans les garanties qu'obtiendrait en France le dernier des malfaiteurs. Et d'ailleurs, est-ce de bonne foi qu'on craint que la prsence des Polonais trouble la tranquillit publique? Nous nions qu'ils veuillent troubler l'ordre; et s'ils avaient une telle prtention, nous serions disposs croire que ce sont les mesures acerbes employes contre eux qui ont irrit et gar leurs esprits. Mais notre Gouvernement est-il si peu solide qu'il ait redouter la prsence de quelques centaines de proscrits? Ne ferait-il pas sa propre satire en avanant qu'il ne peut rpondre de l'ordre public si l'on ne l'arme pas envers eux de pouvoirs arbitraires? Il est donc bien vident que la ptition, qui se signe en ce moment, n'est pas et ne doit pas tre l'oeuvre d'un parti; mais qu'elle doit tre accueillie par tous les Bayonnais, sans distinction d'opinion politique, pourvu qu'ils aient dans l'me quelque tincelle d'humanit et de justice. 2.--D'UN NOUVEAU COLLGE FONDER BAYONNE[2]. [Note 2: J'ai rpter sur cet article ce que je viens de dire sur le prcdent. (_Note de l'dit._)] Il a t question au conseil municipal de doter Bayonne d'un collge. Mais que voulez-vous? on ne saurait tout faire la fois; il fallait courir au plus press, et la ville s'est ruine pour se donner un _thtre_: le plaisir d'abord; l'instruction attendra. D'ailleurs, le thtre, n'est-ce point aussi une cole, et une cole de moeurs encore? Demandez au vaudeville et au mlodrame. Cependant, en matire de fiscalit, Bayonne se tient la hauteur de la civilisation, et l'on peut esprer que la question financire ne l'arrtera pas. Dans cette confiance je demande la permission de lui soumettre quelques ides sur l'instruction publique. la premire nouvelle du projet municipal, je me suis demand si un collge qui donnerait l'instruction _scientifique et industrielle_ n'aurait pas quelques chances de succs. Il ne manque pas d'tablissements autour de Bayonne qui enseignent, ou pour parler plus exactement, qui font semblant d'enseigner le grec, le latin, la rhtorique, voire mme la philosophie. Larresole, Orthez, Olron, Dax, Mont-de-Marsan, Saint-Sever, Aire, distribuent l'ducation classique. L, la jeune gnration qui doit nous succder au comptoir et l'atelier, au champ et la vigne, au bivouac et au tillac, se prpare remplir sa rude tche en se morfondant sur la dclinaison et la conjugaison des langues qu'on parlait il y a quelque deux ou trois mille ans. L, nos fils, en attendant qu'ils aient des machines diriger, des ponts construire, des landes dfricher, des vaisseaux livrer aux quatre vents du ciel, une comptabilit svre tenir, apprennent _scander_ gentiment sur le bout de leurs doigts... _Tityre, tu patu l recu_, etc.--Soyons justes toutefois, avant de les lancer dans le monde, et vers les approches de leur majorit, on leur donnera une ide vague de la numration, peut-tre mme quelques aperus d'histoire naturelle sous forme de commentaires de Phdre et d'sope, le tout, bien entendu, pourvu qu'ils ne perdent pas un iota du _Lexicon_ et du _Gradus ad Parnassum_. Supposons que, par une singularit inoue, Bayonne prt justement le contre-pied de cette mthode, qu'il ft de la _science_, de la connaissance de _ce qui est_, de l'tude des _causes_ et des _effets_, le principal, la base, et, de la lecture des potes anciens, l'accessoire, l'ornement de l'ducation, ne pensez-vous pas que cette ide, toute bouffonne qu'elle parat premier coup d'oeil, pourrait sourire beaucoup de pres de famille? Car enfin de quoi s'agit-il? de composer ce bagage intellectuel qui nourrira ces enfants dans le rude voyage de la vie. Quelques-uns sont appels dfendre, clairer, moraliser, reprsenter, administrer le peuple, dvelopper, perfectionner nos institutions et nos lois, le plus grand nombre, de beaucoup, devra chercher dans le travail et l'industrie les moyens de vivre et de faire vivre femme et enfants. Et, dites-moi, est-ce dans Horace et dans Ovide qu'ils apprendront ces choses? Pour tre un bon agriculteur, faut-il passer dix ans apprendre lire les _Georgiques_? Pour mriter les paulettes, est-il ncessaire d'user sa jeunesse dchiffrer Xnophon? Pour devenir homme d'tat, pour s'imprgner des moeurs, des ides et des ncessits de notre poque, faut-il se plonger pendant vingt ans dans la vie romaine, se faire les contemporains des Lucullus et des Messaline, respirer le mme air que les Brutus et les Gracques? Non-seulement ce long sjour de l'enfance dans le pass ne l'initie pas au prsent, mais il l'en dgote; il fausse son jugement, il ne prpare qu'une gnration de rhteurs, de factieux et d'oisifs. Car qu'y a-t-il de commun entre la Rome antique et la France moderne? Les Romains vivaient de rapine, et nous vivons d'industrie; ils mprisaient et nous honorons le travail; ils laissaient aux esclaves la tche de produire, et c'est justement la tche dont nous sommes chargs; ils taient organiss pour la guerre et nous pour la paix, eux pour la spoliation et nous pour le commerce; ils aspiraient la domination, et nous tendons la fusion des peuples. Et comment voulez-vous que ces jeunes hommes chapps de Sparte et de Rome ne troublent pas notre sicle de leurs ides, que, comme Platon, ils ne rvent pas de chimriques rpubliques; que, comme les Gracques, ils n'aient pas le regard fix sur le mont Aventin? que comme Brutus, ils ne mditent pas la gloire sanglante d'un sublime dvouement. Je concevrais l'ducation littraire si nous tions, comme les Athniens, un peuple d'oisifs. Disserter perte de vue sur la mtaphysique, l'loquence, la mythologie, les beaux-arts, la posie, c'est, je crois, le meilleur usage que puisse faire de ses loisirs un peuple de patriciens qui se meut au-dessus d'une multitude d'esclaves. Mais, qui doit crer lui-mme le _nutritum_, le _vestitum_ et le _tectum_, que servent les subtilits de l'cole et les rvasseries des sept sages de la Grce? Si Charles doit tre laboureur, il faut qu'il apprenne ce que sont _en ralit_ l'eau, la terre et les plantes, et non ce qu'en ont dit Thals et picure. Il lui faut la physique des faits et non la physique des potes, la science et non l'rudition. Notre sicle est comme Chrysale: Il vit de bonne soupe, et non de beau langage. J'entends d'ici Belise se rcrier: Se peut-il rencontrer un homme aussi prosaque, aussi vulgaire, Un esprit compos d'atomes si bourgeois? Et n'est-il pas triste de voir, pour parler le jargon du jour (qui ressemble assez celui de Belise), _le Fait touffer l'Ide_? Je rpondrai que l'Ide de l'ge hroque, ide de domination, de rapine et d'esclavage, n'est ni plus grande ni mme plus potique que l'Ide de l'ge industriel, ide de travail, d'galit et d'unit, et j'ai pour moi l'autorit de deux grands potes, Byron et Lamartine. Quoi qu'il en soit, si l'homme ne vit pas seulement de pain, il vit encore moins d'ambroisie, et j'oserais dire (en priant d'excuser le jeu de mots) que dans notre systme d'ducation, c'est l'ide, l'ide fausse, qui touffe le fait. C'est elle qui pervertit notre jeunesse, qui lui ferme les avenues de la fortune, qui la pousse vers la carrire des places, ou vers une dsesprante oisivet. Et dis-moi, ma ville natale, toi que des lois vicieuses (filles aussi d'une instruction errone) ont dpouille de ton commerce, toi qui explores de nouvelles routes, qui files la laine et le lin, qui coules le fer, qui arraches le Kaolin tes entrailles et ne sais pas t'en servir, toi qui cres des navires, qui as ta ferme-modle, toi enfin qui cherches la force dans un peu d'eau chauffe et la lumire dans un filet d'air,--s'il te faut des bras pour accomplir tes entreprises et des intelligences pour les diriger, n'es-tu pas force d'appeler ton aide des enfants du Nord, pendant que tes fils, si pleins de courage et de sagacit, battent le pav de tes rues faute d'avoir appris ce qu'aujourd'hui il est indispensable de savoir? Mais admettons que l'instruction classique soit rellement la plus utile. On conviendra du moins que c'est la condition de mettre l'acheteur en possession de la marchandise qu'elle dbite. Or ces langues mortes si gnralement enseignes sont-elles gnralement sues? Vous qui me lisez, et qui tiez peut-tre le laurat de votre classe, vous arrive-t-il souvent de vous promener, aux bords de la Nive et de l'Adour, un Perse ou un Sophocle la main? Hlas! dans notre ge mr, peine nous reste-t-il de tant d'tudes de quoi dnicher le sens d'une simple pigraphe. Je me souviens que, dans une socit nombreuse, une dame s'avisa de demander ce que signifiait cette fameuse devise de Louis XIV: _Nec pluribus impar_. On fit la _construction_, puis le _mot mot_, on disserta sur la force des deux ngations, chacun fit sa version.... il n'y en eut pas deux de semblables. Voil donc pour quel rsultat vous fatiguez l'enfance, vous la saturez de syntaxe dix heures par jour et sept annes durant!--Vous l'touffez sous la dclinaison et la conjugaison, vous l'affadissez, vous l'hbtez, vous lui donnez des nauses, et puis vous dites: Mon fils est charmant, il est plein d'intelligence, il comprend, il devine demi-mot, mais il est lger, paresseux, _il ne veut pas se captiver_... Pauvre petit tre! que n'est-il assez sage pour rpondre: Voyez, la nature m'a donn le got et le besoin de la diversion; elle m'a fait curieux et questionneur pour que j'apprenne toutes choses, et que deviennent en vos mains ces prcieuses dispositions? Vous enchanez tous mes moments une seule tude, une tude ingrate et aride, qui ne m'explique rien, qui ne m'apprend rien, ni la cause de ce soleil qui tourne, de cette pluie qui tombe, de cette eau qui coule, de ce grain qui germe; ni quelle force soutient le navire sur l'eau ou l'oiseau dans l'air; ni d'o vient le pain qui me nourrit et l'habit qui me couvre. Aucun fait n'entre dans ma tte; des mots, toujours des mots, heure aprs heure, jour aprs jour, et toujours et sans fin, d'un bout de ma jeunesse l'autre. Vouloir que ma noble volont se concentre tout entire sur ces tristes formules, vouloir que je ne regarde ni le papillon qui voltige, ni l'herbe qui verdit, ni le vaisseau qui marche sans rame et sans voile, vouloir que mes jeunes instincts ne cherchent pas pntrer ces phnomnes, aliment de mes sensations, substance de ma pense, c'est exiger plus que je ne puis. mon pre, si vous en faisiez vous-mme l'exprience, si vous vous imposiez seulement pendant un mois cette _chemise de force_, vous jugeriez qu'elle ne peut convenir aux remuantes allures de l'enfance. Donc si Bayonne instituait un collge o le latin occupt une heure par jour, ainsi que doit faire un utile accessoire, o le reste du temps ft consacr aux mathmatiques, la physique, la chimie, l'histoire, aux langues vivantes, etc., je crois que Bayonne rpondrait un besoin social bien senti et que l'administration actuelle mriterait les bndictions de la gnration qui nous presse. 3.--RFLEXIONS SUR LA QUESTION DES DUELS. (Compte rendu)[3]. [Note 3: _La Chalosse_, journal de l'arrondissement de Saint-Sever, n du 11 fvrier 1838. cette poque, Bastiat et son ami M. Flix Coudroy, l'auteur de la brochure sur _le Duel_, se croyaient l'un et l'autre vous l'obscurit. Ce fut seulement sept ans aprs que le premier fut appel manifester les qualits de son esprit sur un vaste thtre. Pour l'y suivre, s'associer ses travaux et se rvler comme loi au monde civilis, il n'a manqu qu'une chose M. Coudroy, la sant. On a dj pu voir l'opinion de Bastiat sur le mrite de son ami en lisant les lettres insres au tome Ier. Voici une lettre de plus crite en 1845: Mon cher Flix, cause de la difficult de lire, je ne puis bien juger le style; mais ma conviction sincre (tu sais que l-dessus je mets de ct toute modestie de convenance), c'est que nos styles ont des qualits et des dfauts diffrents. Je crois que les qualits du tien sont celles qui, lorsqu'on s'exerce, amnent le vrai talent: je veux dire un style vif, anim, avec des ides gnrales et des aperus lumineux. Copie toujours sur de petits feuillets; s'il faut en modifier quelqu'un, ce sera peu de chose. En copiant, tu pourras peut-tre polir; mais, pour moi, je remarque que le premier jet est toujours plus rapide et plus la porte des lecteurs de nos jours, qui n'approfondissent gure. N'as-tu pas le tmoignage de M. Dunoyer? (_Note de l'dit._)] La centralisation littraire est porte de nos jours un tel point en France, et la province y est si bien faonne, qu'elle ddaigne d'avance tout ce qui ne s'imprime pas Paris. Il semble que le talent, l'esprit, le bon sens, l'rudition, le gnie ne puissent exister hors de l'enceinte de notre capitale. Aurait-on donc dcouvert depuis peu que le calme silencieux de nos retraites soit essentiellement nuisible la mditation et aux travaux de l'intelligence? L'crit que nous annonons est nos yeux une protestation loquente contre cet aveugle prjug. son dbut, l'auteur, jeune homme ignor et qui peut-tre s'ignore lui-mme, s'attaque une de nos plus brillantes illustrations littraires et politiques; et cependant quiconque comparera avec impartialit le rquisitoire fameux de M. Dupin sur le duel, et les _rflexions_ de M. Coudroy, trouvera, nous osons le dire, que sous le rapport de la saine philosophie, de la haute raison et de la chaleureuse loquence, ce n'est point M. le procureur gnral qui est sorti victorieux de la lutte. M. Coudroy examine d'abord le duel dans ses rapports avec la lgislation existante, et il nous semble qu' cet gard sa rfutation de la doctrine de M. Dupin ne laisse rien dsirer. En appliquant au suicide l'argumentation par laquelle M. le procureur gnral a fait rentrer le duel sous l'empire de notre loi pnale, il montre d'une manire sensible que c'est une interprtation force, aussi antipathique au bon sens qu' la conscience publique, qui a entran la Cour assimiler le duel au meurtre volontaire et prmdit. M. Coudroy recherche ensuite si cet arrt ne porte point atteinte notre constitution. Il nous semble difficile de n'tre point frapp de la justesse de cet aperu. Notre constitution, en effet, reconnat que c'est l'opinion, par l'organe du pouvoir lgislatif et spcialement de la chambre lective, qui classe les actions dans la catgorie des crimes, dlits et contraventions. Nul ne peut tre puni pour un fait que ce pouvoir n'a pas soumis une peine. Mais, si au lieu d'attendre que la peine s'tende l'action, le pouvoir judiciaire peut faire plier l'action la peine, en dclarant que cette action, jusque-l rpute innocente, _n'est qu'une espce comprise dans un genre dtermin par la loi_, je ne vois pas comment on pourrait empcher le magistrat de se substituer au lgislateur, et le fonctionnaire choisi par le pouvoir au mandataire lu par le peuple. Aprs ces considrations, l'auteur aborde la question morale et philosophique; et ici, il faut le dire, il comble l'immense lacune qui se laisse apercevoir dans le rquisitoire de M. Dupin. Dans son culte superstitieux pour la loi, tous les efforts de ce magistrat se bornent prouver qu'elle entend assimiler le duel l'assassinat. Mais quels sont les effets du duel sur la socit; quels sont les maux qu'il prvient et qu'il rprime; quel autre remde ces maux pourrait-on lui substituer; quels changements faudrait-il introduire dans notre lgislation pour crer l'honneur la sauvegarde des lois, dfaut de celle du courage; comment arriverait-on donner aux dcisions juridiques la sanction de l'opinion, et empcher que l'octroi de dommages-intrts ne ft pour l'offens une seconde fltrissure; quels rsultats produirait l'affaiblissement de la sensibilit de tous les citoyens l'honneur et l'opinion de leurs semblables? Ce sont autant de graves questions dont M. Dupin ne parat point s'tre mis en peine, et qui ont t traites par notre compatriote avec une remarquable supriorit. Parmi les considrations qui nous ont le plus frapp dans cette substantielle discussion, nous citerons le passage dans lequel l'auteur expose la raison de l'inefficacit des peines pour rprimer les atteintes l'honneur. Dans les crimes et dlits ordinaires, les tribunaux ne font que constater et punir des actions basses dont l'opinion fltrit la source impure; la sanction judiciaire et la sanction populaire sont d'accord. Mais, en matire d'honneur, ces deux sanctions marchent en sens oppos; et si le tribunal prononce une peine afflictive contre l'offenseur, l'opinion inflige, avec plus de rigueur encore, une peine infamante l'offens qui a recours la force publique pour se faire respecter. Ces jugements de l'opinion sont si unanimes, qu'ils sont dans le coeur du magistrat lui-mme, alors que sa bouche est force d'en prononcer de tout contraires. On sait l'histoire de ce juge, devant qui un officier se plaignait d'un soufflet reu: Comment, Monsieur! s'criait-il avec indignation, vous avez reu un soufflet, et vous venez... mais vous faites bien, vous obissez aux lois. Nous signalerons encore cette belle rfutation d'un passage de Barbeyrac cit par M. Dupin, o l'auteur nous montre comment le cercle de la pnalit humaine s'tend en raison des progrs de la civilisation, sans qu'il puisse nanmoins franchir d'une manire permanente cette limite au del de laquelle les inconvnients de la rpression dpasseraient ceux du dlit. La loi elle-mme a reconnu cette limite, lorsque, par exemple, elle a dfendu la recherche de la paternit. Elle n'a pas prtendu qu'en dehors de sa sphre d'activit il n'y et des actions condamnes par la religion et la morale, dont cependant elle a cru devoir s'interdire la connaissance. C'est dans cette classe qu'il faut ranger les atteintes l'honneur. Mais il nous est impossible de suivre l'auteur dans la carrire qu'il a parcourue; analyser une argumentation aussi nerveuse, ce serait en dtruire la force et l'enchanement. Nous renvoyons donc la brochure elle-mme, en prvenant toutefois qu'elle exige d'tre lue, comme elle a t crite, avec conscience et rflexion. C'est la matire d'un gros livre rduite quelques pages. Elle diffre en cela de la plupart des crits publis de nos jours, que dans ceux-ci le nombre des feuilles semble s'accumuler en raison du vide des ides. M. Coudroy, au contraire, est prodigue de fconds aperus et sobre de dveloppements. Son crit vaut mieux par les penses qu'il suggre que par celles qu'il exprime. C'est le cachet du vrai mrite. Peut-tre mme pourrait-on reprocher l'auteur de s'tre trop restreint. On sent en le lisant qu'il y a eu lutte constante entre ses ides, qui voulaient se faire jour, et sa volont dtermine ne les montrer qu' demi. Mais tout le monde ne peut pas, comme Cuvier, reconstruire l'animal tout entier la vue d'un fragment. Nous vivons dans un sicle o l'auteur doit dire, au lecteur tout ce qu'il pense.--Un homme d'esprit crivait: Excusez la longueur de ma lettre; je n'ai pas le temps d'tre plus court. La plupart des lecteurs ne pourraient-ils pas dire aussi: Votre livre est trop court; je n'ai pas le temps de le lire? 4.--LIBERT DU COMMERCE[4]. [Note 4: Article indit paraissant avoir t destin un journal du midi de la France. Il est de 1844. (_Note de l'dit._)] Dans la sance du 29 fvrier dernier, M. Guizot a dit: On parle sans cesse de la faiblesse du Gouvernement du Roi vis--vis de l'Angleterre. Je ne peux pas laisser passer cette calomnie. En Espagne, personne ne peut dire que nous ayons concouru maintenir ce que l'Angleterre maintenait, renverser ce qu'elle renversait. On a parl d'un trait de commerce qui serait impos par l'Angleterre; a-t-il t conclu? N'avons-nous pas rendu ces ordonnances qui ont chang les rapports commerciaux de l'Angleterre et de la France sur les questions des fils et tissus de lin? M. le Prsident du Conseil n'a-t-il pas fait rendre sur les tarifs d'Algrie une ordonnance qui a bless, sur plus d'un point, des intrts anglais respectables? De tout quoi il rsulte que si le pouvoir n'est pas sous le joug de l'Angleterre, coup sr il est sous le joug du Monopole. Quoi! le public n'ouvrira-t-il pas enfin les yeux sur cette honteuse mystification dont il est dupe? Il y a quelques annes, on aurait pu croire que le Rgime Prohibitif n'avait que quelques annes d'existence. Le systme de la _Protection_, ruin en thorie, ne se glissa dans la lgislation que comme mesure transitoire. Le ministre qui lui donna le plus d'extension, M. de Saint-Cricq, ne cessait d'avertir que ces _taxes mutuelles_, que les travailleurs se payent les uns aux autres, sont injustes au fond; qu'elles ne sont justifiables que comme _moyen momentan_ d'encourager certaines industries naissantes; et il est certain que le Privilge lui-mme ne rclamait pas alors la Protection comme un _droit_, mais comme une _faveur_ de nature essentiellement temporaire. Les faits qui s'accomplissaient en Europe taient de nature accrotre les esprances des amis de la libert. La Suisse avait ouvert ses frontires aux produits de toutes provenances, et elle s'en trouvait bien. La Sardaigne tait entre dans cette voie et n'avait pas s'en repentir. L'Allemagne avait substitu une multitude de barrires intrieures une seule ceinture de douanes fonde sur un tarif modr. En Angleterre, le plus vigoureux effort qu'aient jamais tent les classes moyennes tait sur le point de renverser un systme de restrictions qui, dans ce pays, n'est qu'une transformation de la puissance fodale. L'Espagne mme semblait comprendre que ses quinze provinces agricoles taient injustement sacrifies une province manufacturire. Enfin la France se prparait entrer dans le rgime de la libert par la transition des traits de commerce et de l'union douanire avec la Belgique. Ainsi le travail humain allait tre affranchi. Sur quelque point du globe que le sort les et fait natre, les hommes allaient reconqurir le droit naturel d'changer entre eux le fruit de leurs sueurs, et nous touchions au moment de voir se raliser la sainte alliance des peuples. Comment la France s'est-elle laiss dtourner de cette voie? comment est-il arriv que ses enfants, qui s'enorgueillissaient d'tre les premiers de la civilisation, saisis tout coup d'ides Napoloniennes, aient embrass la cause de l'isolement, de l'antagonisme des nations, de la spoliation des citoyens les uns par les autres, de la restriction au droit de proprit, en un mot de tout ce qu'il y a de barbarie au fond du Rgime prohibitif? Pour chercher l'explication de ce triste phnomne, il faut que nous nous cartions un moment en apparence de notre sujet. Si, au sein d'un conseil gnral, un membre parvenait crer une majorit contre l'administration, il ne s'ensuivrait pas ncessairement que le Prfet ft destitu, et moins encore que le chef de l'opposition ft nomm Prfet sa place. Aussi, bien que les conseillers gnraux soient ptris du mme limon que les dputs, leur ambition ne trouve pas se satisfaire par les manoeuvres d'une opposition systmatique, ce qui explique pourquoi on ne les voit pas se produire dans ces assembles. Il n'en est pas ainsi la Chambre. C'est une maxime de notre droit public que si un Dput est assez habile pour opposer une majorit au Ministre, il devient lui-mme Ministre _ipso facto_, et livre l'administration en proie ceux de ses collgues qui se sont associs son entreprise. Les consquences de cette organisation sautent aux yeux. La Chambre n'est plus une assemble de _Gouverns_, qui viennent prendre connaissance des mesures projetes par les _Gouvernants_, pour admettre, modifier, ou rejeter ces mesures, selon l'intrt public qu'ils reprsentent; c'est une arne o l'on se dispute le Pouvoir qui est mis au concours et dpend d'un scrutin. Donc, pour renverser le Ministre, il suffit de lui enlever la majorit; pour lui enlever la majorit, il faut le dconsidrer, le dpopulariser, l'avilir. La Loi elle-mme, combine avec l'irrmdiable faiblesse du coeur humain, a arrang les choses ainsi. M. Guizot aura beau s'crier: N'apprendrons-nous jamais nous attaquer, nous combattre, nous _renverser_, sans nous imputer des motifs honteux! j'avoue que ces plaintes me semblent puriles.--Vous admettez que vos adversaires aspirent vous remplacer, et vous avez la bonhomie de leur conseiller de ngliger les moyens de russir!-- cet gard, M. Guizot, chef d'opposition, fera contre M. Thiers, Ministre, ce que M. Guizot, Ministre, reproche M. Thiers, chef d'opposition. Nous devons donc admettre que notre mcanisme reprsentatif est organis de telle sorte que, l'opposition et toutes les oppositions runies n'ont et ne peuvent avoir qu'un seul but: Avilir le ministre, quel qu'il soit, pour le renverser et le remplacer. Or le plus sr moyen, en France, d'avilir le Pouvoir, c'est de le reprsenter comme tratre, comme lche, comme dvou l'tranger, comme oublieux de l'honneur national. Ce fut, contre M. Mol, la tactique de M. Guizot coalis avec les lgitimistes et les Rpublicains; c'est, contre M. Guizot, la tactique de M. Thiers, coalis avec les Rpublicains et les lgitimistes. L'un se servait d'Ancne comme l'autre se sert de Tati. Mais les oppositions ne se bornent pas agir au sein des Chambres. Elles ont encore besoin d'entraner leurs vues l'opinion publique et le corps lectoral. Les journaux de toutes les oppositions sont donc forcment amens travailler de concert, exalter, irriter, garer le sentiment national, reprsenter la Patrie comme descendue, par l'oeuvre du Ministre, au dernier degr d'avilissement et d'opprobre, et il faut avouer que notre susceptibilit nationale, les souvenirs de l'Empire, et l'ducation _toute Romaine_ qui a prvalu parmi nous, donnent cette tactique parlementaire de grandes chances de succs. Cet tat de choses tant donn, il est ais de prvoir tout le parti qu'ont d en tirer les Industries Privilgies. Au moment o le Monopole allait tre renvers et la libre communication des peuples graduellement fonde, que pouvait faire le Privilge? Perdre son temps riger le systme de la Protection en corps de doctrine et opposer la _thorie de la Restriction_ la _thorie du libre change_? C'et t une vaine entreprise; sur le terrain d'une libre et loyale discussion l'Erreur a peu de chances contre la Vrit. Non, le Privilge a mieux vu ce qui pouvait prolonger son existence; il a compris qu'il continuerait puiser paisiblement dans les poches du public tant qu'une irritation factice prviendrait le rapprochement et la fusion des peuples. Ds lors, il a port ses forces, son influence, ses richesses, son activit du ct des _haines nationales_; il a, lui aussi, pris le masque du patriotisme; il a soudoy les journaux qui n'taient pas encore enrls sous la bannire d'un faux honneur national; et l'on peut dire que cette monstrueuse alliance a arrt la marche de la civilisation. Au milieu de ces tranges circonstances, la Presse Dpartementale, la Presse Mridionale surtout, et pu rendre de grands services. Mais, soit qu'elle n'ait pas aperu le mobile de ces machiavliques intrigues, soit qu'elle ait cd la crainte de _paratre_ faiblir devant l'tranger, toujours est-il qu'elle a niaisement uni sa voix celle des journaux stipendis par le Privilge, et aujourd'hui il peut se croiser les bras, en nous voyant, nous, hommes du Midi, nous hommes spolis et exploits, _faire son oeuvre_, comme il et pu la faire lui-mme et consacrer toutes les ressources de notre intelligence, toute l'nergie de nos sentiments consolider les entraves, perptuer les extorsions qu'il nous inflige. Cette faiblesse a port ses fruits. Pour repousser les accusations dont on l'accable, le Gouvernement n'avait qu'une chose faire, et il l'a faite: il nous a sacrifis. Les paroles de M. Guizot, que j'ai cites en commenant, n'quivalent-elles pas en effet ceci: Vous dites que je soumets ma politique la politique anglaise, mais voyez mes actes. Il tait juste de rendre aux Franais le _droit d'changer_, confisqu par quelques privilgis. Je voulais rentrer dans cette voie par des traits de commerce; mais on a cri: _ la trahison!_ et j'ai rompu les ngociations. Je pensais que s'il faut que les Franais achtent au dehors des fils et tissus de lin, mieux vaut en obtenir plus que moins, pour un prix donn; mais on a cri: _ la trahison!_ et j'ai cr les droits diffrentiels. Il tait de l'intrt de notre jeune colonie africaine d'tre pourvue de toutes choses bas prix, pour crotre et prosprer. Mais on a cri: _ la trahison!_ et j'ai livr l'Algrie au Monopole. L'Espagne aspirait secouer le joug d'une province. C'tait son intrt; c'tait le ntre; mais c'tait aussi celui des Anglais; on a cri: _ la trahison!_ et pour touffer ce cri importun, j'ai _maintenu_ ce que l'Angleterre voulait _renverser_: l'exploitation de l'Espagne par la Catalogne. Voil donc o nous en sommes. La machine de guerre de tous les partis, c'est la _haine de l'tranger_. gauche et droite on s'en sert pour battre en brche le Ministre; au centre, on fait plus, on la traduit en actes pour faire preuve d'indpendance, et le Monopole s'empare de cette disposition des esprits pour se perptuer en soufflant la discorde. O tout cela nous conduira-t-il? Je l'ignore, mais je crois que ce jeu des partis recle des dangers; et je m'explique pourquoi, en pleine paix, la France entretient quatre cent mille hommes sous les armes, augmente sa marine militaire, fortifie sa capitale, et paye un milliard et demi d'impts. 5.--D'AUTRES QUESTIONS SOUMISES AUX CONSEILS GNRAUX DE L'AGRICULTURE, DES MANUFACTURES ET DU COMMERCE[5]. [Note 5: Lorsque Bastiat crivait un article, une fois sa tche faite et le manuscrit livr l'diteur, il n'y pensait gure et n'en parlait plus. Les lignes que nous allons reproduire devaient faire suite, dans _le Journal des conomistes_, l'article intitul: _Une question soumise aux Conseils gnraux_, etc. (Voir _Oeuvres compltes_, t. Ier, p. 392 et suiv.) Mais, restes indites par suite d'une omission contre laquelle l'auteur n'a pas rclam, elles n'ont t remises dans mes mains que postrieurement 1855. (_Note de l'dit._)] Je me suis laiss entraner par le premier sujet qui est tomb sous ma plume, et il me reste peu d'espace donner aux autres questions poses par. M. le Ministre. Je ne terminerai pas cependant sans en dire quelques mots. Certes, je m'attends ce que le dveloppement illimit qu'on parat vouloir donner la Douane soit rtorqu contre l'cole conomiste. Vous repoussez la mesure, dira-t-on, parce qu'elle accrot d'une manire exorbitante l'intervention du Pouvoir dans l'Industrie, et c'est prcisment pour cela que nous l'appuyons. Ne ft-elle pas trs-bonne en elle-mme, elle a au moins cette heureuse tendance d'agrandir le rle de l'tat, et vous savez bien que le Progrs, suivant la mode du jour, n'est autre chose que l'absorption successive de toutes les activits individuelles dans la grande activit collective ou gouvernementale. Je sais en effet que telle est la tendance irrflchie de l'poque. Je sais qu'il faut observer pour comprendre l'_organisation naturelle_ de la socit et qu'il est plus court d'imaginer des _organisations artificielles_. Je sais qu'il n'est plus un jeune Rhtoricien, chapp aux treintes de Salluste et de Tite-Live, qui n'ait invent son _ordre social_, qui ne se croie de la force de Minos et de Lycurgue, et je comprends que, pour obliger les hommes _ porter docilement le joug de la flicit publique_, il faut bien qu'ils commencent par les dpouiller de toute libert et de toute volont. Une fois l'tat matre de tout, il ne s'agira plus que de se rendre matre de l'tat. Ce sera l'objet d'une lutte entre MM. les fourriristes, communistes, saint-simoniens, humanitaires et fraternitaires. Quelle secte demeurera matresse du terrain? Je l'ignore; mais, n'importe laquelle, ce qu'il y a de sr, c'est que nous lui devrons une _organisation_ d'o la libert sera soigneusement exclue, car toutes, malgr les abmes qui les sparent, ont au moins en commun cette devise emprunte notre grand chansonnier: Mon coeur en belle haine A pris la libert. Fi de la libert! bas la libert! force de bruit, ces coles sont enfin parvenues pousser leurs ides jusque dans les hautes rgions administratives, comme le prouvent quelques-unes des questions adresses aux conseils par M. le Ministre du commerce. L'insuffisance du crdit agricole, dit la circulaire, et l'_absence d'institutions propres en favoriser le dveloppement_ mritent galement toute l'attention des conseils comme elles excitent la sollicitude du Gouvernement. Proclamer l'_insuffisance du crdit agricole_, c'est avouer que les capitalistes ne recherchent pas cet emploi de leurs fonds; et comme, en matire de placements, leur sagacit n'est pas douteuse, c'est de plus avouer que le prt ne rencontre pas dans l'agriculture les avantages qu'il trouve ailleurs. Donc, de l'insuffisance du crdit agricole, ce quoi il faut conclure ce n'est pas l'_absence d'institutions propres le favoriser_, mais bien _la prsence d'institutions propres le contrarier_. Cela sduit moins les imaginations vives. Il est si doux d'inventer! Le rle d'_Organisateur_, de _Pre des nations_ a tant de charmes! surtout quand il vous ouvre la chance de disposer un jour des capitaux et des capitalistes! Mais que l'on y regarde de prs; on trouvera peut-tre qu'il y a, en fait de crdit agricole, plus d'obstacles artificiels dtruire que d'institutions gouvernementales fonder. Car que le dveloppement en ait t, sous beaucoup de rapports, lgislativement arrt, c'est ce qu'on ne peut pas mettre en doute.--C'est d'abord l'impt qui, par son exagration, empche les capitaux de se former dans nos campagnes.--C'est ensuite le crdit public qui, aprs avoir attir lui les capitaux par l'appt de nombreux et injustes privilges, les dissipe bien souvent aux antipodes ou par de l l'Atlas, sans qu'il en revienne autre chose au public qu'une _rente perptuelle_ payer.--Il y a de plus les lois sur l'usure qui, agissant contre leur but intentionnel, font obstacle l'gale diffusion et au nivellement de l'_intrt_.--Il y a encore le rgime hypothcaire imparfait, procdurier et dispendieux.--Il y a enfin le Systme protecteur qui, on peut le dire sans exagration, a jet la France hors de ses voies et substitu sa vie naturelle une vie factice, prcaire, qui ne se soutient que par le galvanisme des tarifs. Ce dernier sujet est trs-vaste. Je ne puis le traiter ici; mais on me pardonnera quelques courtes observations. Les classes agricoles ne sont certainement pas les moins pres et les moins exigeantes en fait de protection. Comment ne s'aperoivent-elles pas que c'est la Protection qui les ruine? Si les capitaux, en France, eussent t abandonns leur tendance propre, les verrait-on se livrer, comme ils font, l'imitation britannique? Suffit-il que les capitaux anglais trouvent un emploi naturel dans des mines inpuisables, pour que les ntres aillent s'engouffrer dans des mines drisoires? Parce que les Anglais exploitent avantageusement _le fer et le feu_ dont les lments abondent dans leur le, est-ce une raison pour que nous persistions avoir chez nous, bon gr malgr, _du fer et du feu_, en ngligeant _la terre, l'eau et le soleil_, qui sont les dons que la nature avait mis notre porte? Ce n'est pas leur gravitation qui pousse ainsi nos capitaux hors de leur voie, c'est l'action des tarifs; car l'anglomanie peut bien envahir les esprits, mais non les capitaux. Pour les engager et les retenir dans cette carrire de striles et ineptes singeries, o une perte vidente les attendait, il a fallu que la Loi, sous le nom de Tarifs, impost au public des taxes suffisantes pour transformer ces pertes en bnfices.--Sans cette funeste intervention de la Loi, il ne faudrait pas aujourd'hui demander des institutions artificielles un crdit agricole qu'ont dtruit d'autres institutions artificielles. La France serait la premire nation agricole du monde. Pendant que les capitaux anglais auraient t chercher _pour nous_ de la houille et du fer dans les entrailles de la terre, pendant que _pour nous_, ils auraient fait tourner des rouages et fumeries oblisques du Lancastre, les ntres auraient distribu sur notre sol privilgi les eaux de nos magnifiques rivires. L'Ocan n'engloutirait pas les richesses incalculables qui s'coulent dans le lit de nos fleuves sans laisser nos champs desschs la moindre trace de leur passage. Le vigneron ne maudirait pas le soleil qui prpare sur nos coteaux une ruineuse abondance. Nous aurions moins de _broches_ et de _navettes_ en mouvement, mais plus de gras troupeaux sur de plus riches pturages; moins de proltaires dans les faubourgs de nos villes, mais plus de robustes laboureurs dans nos campagnes. L'agriculture n'aurait pas dplorer non-seulement que les capitaux lui soient soustraits pour recevoir, de par les tarifs, une autre destination, mais encore qu'ils ne puissent couvrir les pertes qu'ils subissent dans ces carrires privilgies qu'au moyen d'une chert factice qui lui est, toujours de par les tarifs, impose elle-mme. Encore une fois, nous aurions laiss nos frres d'outre-Manche le fer et le feu, puisque la nature l'a voulu ainsi, et gard pour nous la terre, l'eau et le soleil, puisque la Providence nous en a gratifis. Au lieu de nous extnuer dans une lutte insense, ridicule mme, dont l'issue doit _ncessairement_ tourner notre confusion, puisque l'invincible nature des choses est _contre nous, nous adhrerions l'heure qu'il est _ l'Angleterre par la plus puissante des cohsions, la fusion des intrts; nous _l'inonderions_, pour son bien, de nos produits agricoles; elle nous envahirait, pour notre avantage, par ces mmes produits auxquels elle aurait donn, plus conomiquement que nous, la faon manufacturire; l'_entente cordiale_, non celle des ministres mais celle des peuples, serait fonde et scelle jamais. Et pour cela que fallait-il? Prvoir? non, les capitaux ont leur prvoyance plus sre que celle des hommes d'tat; rgenter? gouverner? encore moins, mais _laisser faire_. Le mot n'est pas la mode. Il est un peu _collet mont_. Mais les modes ont leur retour, et quoiqu'il soit tmraire de prophtiser, j'ose prdire qu'avant dix ans, il sera la devise et le cri de ralliement de tous les hommes intelligents de mon pays. Donc, qu'on cherche faire revivre le crdit agricole en corrigeant les institutions qui l'ont dtruit, rien de mieux. Mais qu'on le veuille fonder directement, par des institutions spciales, c'est ce qui me parat au moins chimrique. Ces capitaux dont vous voulez gratifier l'agriculture, d'o les tirerez-vous? Votre astrologie financire les fera-t-elle descendre de la lune? ou les extrairez-vous par une moderne alchimie des votes du Parlement? La Lgislation vous offre-t-elle aucun moyen d'ajouter une seule obole au capital que le travail actuel absorbe? Non; les cent volumes du Bulletin des lois suivis de mille autres encore ne peuvent vous investir tout au plus que du pouvoir de le dtourner d'une voie pour le pousser dans une autre. Mais si celle o il est aujourd'hui engag est la plus profitable, quel secret avez-vous de dterminer ses prfrences pour la perte et ses rpugnances pour le bnfice? Et si c'est la carrire o vous voulez l'attirer qui est la plus lucrative, qu'a-t-il besoin de votre intervention? Vraiment, il me tarde de voir ces institutions l'oeuvre. Aprs avoir forc le capital, par l'artifice des tarifs, dserter l'agriculture pour affluer vers les fabriques, avertis par l'tat stationnaire ou rtrograde de nos champs, vous reconnaissez votre faute, et que proposez-vous? De modifier les tarifs? Pas le moins du monde. Mais de faire refluer le capital des fabriques vers l'agriculture par l'artifice des banques; en sorte que ce gnie _organisateur_ qui se donne tant de mal aujourd'hui pour faire marcher cette pauvre socit qui marcherait bien toute seule, se borne la surcharger de deux institutions inutiles, d'un tarif agissant en sens inverse de la banque, et d'une banque neutralisant les effets du tarif!... Mais allons plus loin. Supposons le problme rsolu comme on dit l'cole. Voil vos agents tout prts, votre bureaucratie toute monte, votre caisse tablie; et le public bnvole y verse le capital flots, heureux (il est bien de cette force) de vous livrer son argent sous forme d'impts, dans l'espoir que vous le lui rendrez titre de prt. Voil qui va bien; fonctionnaires et public, tout le monde est content, l'opration va commencer.--Oui, mais voici une difficult imprvue. Vous entendez veiller sans doute ce que les fonds prts l'agriculture reoivent une destination raisonnable, qu'ils soient consacrs des amliorations agricoles qui les reproduisent; car si vous alliez les livrer de petits propritaires affams qui en acquitteraient leurs douzimes ou des fermiers besoigneux pour payer leur fermage, ils seraient bientt consomms sans retour. Si votre caisse avance des capitaux indistinctement et sans s'occuper de l'emploi qui en sera fait, votre belle institution de crdit courra grand risque de devenir une dtestable institution d'aumne. Si au contraire l'tat veut suivre dans toutes ses phases le capital distribu des millions de paysans, afin de s'assurer qu'il est consacr une consommation reproductive, il faudra un _garnisaire comptable_ par chaque ferme, et voici reparatre, aux mains de je ne sais quelle administration nouvelle, cette puissance inquisitoriale qui est l'apanage des Droits runis et menace de devenir bientt celui de la Douane. Ainsi, de tous cts nous arrivons ce triste rsultat: ce qu'on nomme Organisation du travail ne cache trop souvent que l'Organisation de la Bureaucratie, vgtation parasite, incommode, tenace, vivace, que l'industrie doit bien prendre garde de ne pas laisser attacher ses flancs. * * * * * Aprs avoir manifest sa sollicitude pour les agriculteurs, M. le Ministre se montre, avec grande raison, fort soucieux du sort des ouvriers. Qui ne rendrait justice au sentiment qui le guide? Ah! si les bonnes intentions y pouvaient quelque chose, certes, les classes laborieuses n'auraient plus rien dsirer. Dieu ne plaise que nous songions nous lever contre ces gnreuses sympathies, contre cette ardente passion d'galit qui est le trait caractristique de la littrature moderne! Et nous aussi, qu'on veuille le croire, nous appelons de tous nos voeux l'lvation de toutes les classes un commun niveau de bien-tre et de dignit. Ce ne sont pas les bonnes intentions qui nous manquent, c'est l'excution qui nous proccupe. Nous souhaitons, comme nos frres dissidents, que notre marine et notre commerce prosprent, que nos laboureurs ne soient jamais arrts faute de capital, que nos ouvriers soient abondamment pourvus de toutes choses, du ncessaire, du confortable et mme du superflu. Malheureusement, n'ayant en notre pouvoir ni une baguette magique ni une conception organisatrice qui nous permette de verser sur le monde un torrent de capitaux et de produits, nous sommes rduit attendre toute amlioration dans la condition des hommes, non de nos bonnes intentions et de nos sentiments philanthropiques, mais de leurs propres efforts. Or nous ne pouvons concevoir aucun effort sans vue d'avenir, ni aucune vue d'avenir sans prvoyance. Toute institution qui tend diminuer la prvoyance humaine ne nous semble confrer quelque bien au prsent que pour accumuler des maux sans nombre dans l'avenir; nous la jugeons antagonique au principe mme de la civilisation; et, pour trancher le mot, nous la croyons _barbare_. C'est donc avec une extrme surprise que nous avons vu dans la circulaire ministrielle la question relative au sort des ouvriers formule de la manire suivante: Ainsi que l'agriculture, l'industrie a de graves intrts en souffrance; la situation des ouvriers hors d'tat de travailler est souvent malheureuse: elle est toujours prcaire. L'opinion publique s'en est proccupe juste titre, et le Gouvernement a cherch dans les plans proposs les moyens d'y porter remde. MALHEUREUSEMENT _rien jusqu' ce jour n'a paru pouvoir suppler la_ PRVOYANCE _prive_. Aucune question n'est plus digne de la sollicitude des conseils. Ils rechercheront quelles caisses de secours ou de retraite ou quelles institutions peuvent tre fondes pour le soulagement des travailleurs invalides. Si l'on ne devait pas admettre que tout est srieux dans un document de cette nature, on serait tent de croire que M. le Ministre a voulu tout la fois embarrasser les conseils, en les mettant en prsence d'une impasse, et dcocher une pigramme contre tous ces plans d'organisation sociale que chaque matin voit clore. Est-ce bien srieusement que vous demandez l'amlioration des classes laborieuses des institutions qui les dispensent de Prvoyance? Est-ce bien sincrement que vous dplorez le malheur de n'avoir pas encore imagin de telles institutions? Suppler la Prvoyance! mais c'est suppler l'pargne, l'aliment ncessaire du travail; en mme temps que renverser la seule barrire qui s'oppose la multiplication indfinie des travailleurs. C'est _augmenter l'offre et diminuer la demande_ des bras, en d'autres termes combiner ensemble l'action des deux plus puissantes causes qu'on puisse assigner la dpression des salaires! Suppler la Prvoyance! mais c'est suppler la modration, le discernement, l'empire sur les passions, la dignit, la moralit, la raison, la civilisation, l'homme mme, car peut-elle porter le nom d'homme, la crature qui n'a plus rien dmler avec son avenir? Sans la Prvoyance, peut-on concevoir la moralit qui n'est autre chose que le sacrifice du prsent l'avenir? Sans la Prvoyance, peut-on concevoir la civilisation? Anantissez par la pense tout ce que la Prvoyance a prpar et accumul sur le sol de la France, et dites-moi en quoi elle diffrera des forts amricaines, empire du buffle et du sauvage? Mais, dira-t-on, il n'est pas question de supprimer la Prvoyance, mais de la transporter de l'homme l'institution. Je voudrais bien savoir comment les institutions peuvent tre prvoyantes quand les hommes qui les conoivent, les soutiennent, les appliquent et les subissent ne le sont pas. Les institutions n'agissent pas toutes seules. Vous admettez du moins que cette noble facult de prvoir devra se rfugier dans les hautes rgions administratives.--Eh bien! qu'aurez-vous ajout la dignit de la race humaine, en quoi aurez-vous augment ses chances de bonheur, qu'aurez-vous fait pour le rapprochement des conditions, pour l'avancement du principe de l'galit et de la Fraternit parmi les hommes, quand la Pense sera dans le Gouvernement et l'abrutissement dans la multitude? Qu'on ne se mprenne pas nos paroles. Nous ne blmons pas M. le Ministre d'avoir saisi les conseils d'une question grave qui, comme il le dit, proccupe avec raison l'opinion publique. Seulement, nous croyons que c'est dans des institutions propres dvelopper la prvoyance prive, et non la suppler, que se trouve la solution rationnelle du problme. Nous n'attachons pas plus d'importance qu'il ne faut quelques expressions htrodoxes, chappes sans doute l'auteur de la circulaire, et qui trs-probablement ne rpondent pas sa pense. Si cependant nous avons cru devoir les relever, c'est que, comme on a pu en juger par l'accueil qu'elles ont reu de certains journaux, elles ont paru donner une sorte de conscration cette voie dplorable o l'opinion n'a que trop de pente s'engager. 6.--PROJET DE LIGUE ANTI-PROTECTIONISTE[6]. [Note 6: _Mmorial bordelais_ du 8 fvrier 1846. (_Note de l'dit._)] On assure que Bordeaux est en travail d'une association pour la libert commerciale. Sera-t-il permis l'auteur de cet article, quelque besoin qu'il ait d'avis en toute autre matire, d'exprimer le sien en celle-ci? Il a tudi les travaux, l'esprit et les procds de la Ligue anglaise; il en connat les chefs; il sait quels obstacles ils ont eu vaincre, quels piges djouer, quels cueils viter, quelles objections rsoudre; quelles qualits de l'esprit et du coeur ils doivent leurs glorieux succs; il a vu, entendu, observ, approfondi. Il ne fallait pas moins pour qu'il et la prsomption d'lever la voix dans une ville o il y a tant de citoyens capables de mener bien une grande entreprise, pour qu'il ost tracer une sorte de programme de la ligue franaise anti-protectioniste. Si je m'adresse Bordeaux, ce n'est pas que je dsire voir cette ville s'emparer du rle principal, et encore moins d'un rle exclusif, dans le grand mouvement qui se prpare. Non; l'abngation individuelle est une des conditions du succs, et l'on doit en dire autant de l'abngation locale ou dpartementale. Arrire toute pense de prminence et de fausse gloire! Que chaque ville de France forme son comit; que tous les comits se fondent dans la grande association dont le centre naturel est Paris; et Bordeaux, renonant la gloire de Manchester, saura bien remettre les rnes l o elles peuvent tre places avec le plus d'avantage. Voulons-nous russir? ne voyons que _le but de la lutte_, sans nous laisser sduire par ce que la lutte elle-mme peut donner de satisfactions l'esprit d'gosme et de localit. Mais Bordeaux est dj descendu bien des fois dans la lice; les ides librales, en matire de commerce, y sont trs-rpandues; il n'est pas de ville dont la protection ait plus froiss les intrts; elle est le centre de vastes et populeuses provinces qui touffent sous la pression du rgime restrictif; elle est fconde en hommes ardents, dvous, prts faire une grande cause nationale de gnreux sacrifices; elle est le berceau de cette _Union vinicole_, qui a accompli tant de travaux si mritoires quoique si infructueux, et qui forme comme la pierre d'attente d'une organisation plus vaste. Il n'est donc pas surprenant que Bordeaux donne le signal de l'agitation, tout prpar qu'il est, j'en suis convaincu, cder Paris les rnes de la direction aussitt que le bien de la cause exigera de lui ce sacrifice. Voil pourquoi j'adresse Bordeaux cette premire vue gnrale des conditions auxquelles il faut acheter la victoire; elles sont dures, mais inflexibles. 1 D'abord la Ligue doit proclamer UN PRINCIPE et y adhrer indissolublement, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, dans ses revers et dans ses triomphes, soit qu'il veille ou non les chos de la presse et de la tribune, soit qu'il excite ou non les sympathies du Pouvoir et des Chambres. La Ligue ne doit point se faire le champion d'un intrt spcial, d'un trait de commerce, d'une modification douanire; sa mission est de proclamer et de faire triompher _un principe absolu_, un droit naturel, la libert des changes, l'abrogation de toute loi ayant _pour objet_ d'influer sur le prix des produits, afin de rgler les profits des producteurs. La Ligue doit rclamer pour tout Franais le droit (qu'on peut s'tonner de ne pas voir crit dans la Charte), le droit d'changer ce qu'il a le droit de consommer. La loi nous laisse tous la pleine libert de _vendre_; il faut qu'elle nous laisse aussi la pleine libert d'_acheter_. Vendre et acheter, ce sont deux actes qui s'impliquent rciproquement, ou plutt ce sont les deux termes d'un seul et mme contrat. L o l'un des termes manque, l'autre fait dfaut par cela mme; et il est mathmatiquement impossible que les _ventes_ ne soient pas contraries sur tous les points du globe, si sur tous les points du globe la loi contrarie les _achats_. Au reste, il n'est pas question ici de prouver la doctrine. Il faut admettre qu'elle est la foi inbranlable des premiers ligueurs, et c'est pour la propager qu'ils se liguent. Eh bien! je leur dis: En vous ralliant un principe absolu, vous vous priverez, je le sais, du concours d'une multitude de personnes, car rien n'est plus commun que l'horreur d'un principe, l'amour de ce qu'on nomme une _sage_ libert, une protection _modre_. Ce perfide concours, sachez vous en passer, il entraverait bientt toutes vos oprations. Ne soyez que cent, ne soyez que cinquante, ne soyez que dix et moins encore, s'il le faut, mais soyez unis par une entire conformit de vues, par une parfaite identit de doctrine. Or un tel lien ne saurait tre ailleurs que dans un _principe_. Rclamez, poursuivez, exigez jusqu'au bout la complte ralisation de la _libert des changes_; n'admettez ni transactions, ni conditions, ni transitions, car o vous arrteriez-vous? Comment conserverez-vous l'unit de vos dmarches si vous laissez pntrer parmi vous l'ide d'une seule exception? Chacun ne voudra-t-il pas placer son industrie dans cette exception? L'un, grand renfort de belliqueux patriotisme, voudra qu'un petit bout de protection reste la marine marchande, et sa grande raison est qu'il est armateur. L'autre, la larme l'oeil, vous fera un tableau touchant de l'agriculture. Il la faut protger, dira-t-il, c'est notre nourrice tous; et il ne manquera pas de vous rappeler que l'empereur de la Chine trace tous les ans un sillon. Un troisime, au contraire, vous demandera grce pour les _produits perfectionns_, vous abandonnant gnreusement les matires premires, _vierges de tout travail humain_, quoi il sera facile de reconnatre un fabricant.--Alors vous ne serez plus que la doublure du comit Mimerel, et ce que vous aurez de mieux faire, ne pouvant vous entendre sur l'galit dans la libert, ce sera de tcher au moins, comme lui, de vous entendre sur l'galit dans le privilge. 2 La Ligue doit se hter de proclamer encore qu'en demandant la libert absolue des changes, elle n'entend pas intervenir dans les droits du fisc. Elle ne rclame pas la destruction de la douane, mais l'abrogation d'une des fins laquelle la douane a t injustement et impolitiquement dtourne. Les ligueurs, en tant que tels, n'ont rien dmler avec les dpenses publiques. Ils n'ont pas la prtention de s'accorder sur tous les points; la quotit et le mode de perception des impts est pour chacun d'eux une question rserve. Que la douane subsiste donc, s'il le faut, comme machine fiscale, comme octroi national, mais non comme moyen de protection. Ce qu'elle procure au trsor public n'est pas de notre comptence; ce qu'elle confre au monopole, c'est l ce qui nous regarde et quoi nous devons nous opposer. Si l'tat a tellement besoin d'argent, qu'il faille taxer les marchandises qui passent la frontire, la bonne heure; les sommes ainsi prleves proviennent de tous et sont dpenses au profit de tous. Mais que les tarifs soient appliqus enrichir une classe aux dpens de toutes les autres, organiser au sein de la communaut un systme de spoliation rciproque, c'est l un abus auquel il est grand temps que l'opinion publique mette un terme. 3 Une troisime condition de succs, non moins essentielle que les deux autres, c'est l'abjuration de tout _esprit de parti_...... Mais voil assez de sujets de mditation pour un jour. 7.--2e ARTICLE[7]. [Note 7: _Mmorial bordelais_ du 9 fvrier 1846. (_Note de l'dit._)] J'en suis rest l'_esprit de parti_. Il semble assez inutile de s'en occuper dj. Hlas! notre Ligue est natre; quoi sert de prvoir le temps o l'on recherchera son alliance? Mais c'est avant d'lever l'difice qu'il faut s'assurer de la qualit des matriaux. Les destines de la Ligue se ressentiront toujours de l'esprit de ses fondateurs. Faible et chancelante, s'ils flottent au gr de toutes les doctrines conomiques; factieuse, isole, n'ayant de puissance que pour le mal, s'ils rvent d'avance autre chose que son principe avou.--Ligue, triomphe, principe, libert, vous n'tes peut-tre que les fantmes adors d'une imagination trop facile se laisser sduire tout ce qui offre l'image du bien public! Mais il n'est pas impossible, puisque cela s'est vu ailleurs, que ces fantmes se revtent de ralit. Ce qui est impossible, tout fait impossible, c'est que la Ligue puisse avoir force, vie, influence utile, si elle se laisse entamer par _l'esprit de parti_. La Ligue ne doit tre ni monarchique, ni rpublicaine, ni orthodoxe, ni dissidente; elle n'intervient ni dans les hautes questions mtaphysiques de lgitimit, de souverainet du peuple, ni dans la polmique dont le Texas, le Liban et le Maroc font les frais. Son royaume n'est pas de ce monde qu'on nomme _politique_; c'est un terrain neutre o M. Guizot peut donner la main M. Garnier Pags, M. Berryer M. Duchtel, et l'vque de Chartres M. Cousin. Elle ne provoque ni n'empche les crises ministrielles, elle ne s'en mle pas et ne s'y intresse mme pas. Elle n'a qu'un objet en vue: _la libert des changes_. Cette libert, elle la demande la droite, la gauche et aux centres, mais sans rien promettre en retour, car elle n'a rien donner; et son influence, si jamais elle a une influence, appartient exclusivement son principe. La force phmre d'un parti, c'est un auxiliaire qu'elle ddaigne; et, quant elle, elle ne veut tre l'instrument d'aucun parti. Elle n'est pas ne, nul ne saurait dire ce qu'elle sera, mais j'ose prdire ce qu'elle ne sera jamais; elle ne sera pas le pidestal d'un ministre en titre, ni le marchepied d'un ministre en expectative, car le jour o elle se laisserait absorber par un parti, ce jour-l on la chercherait en vain, elle se serait dissipe comme une fume. 4 La plus grande difficult, en apparence, que puisse rencontrer la formation d'une Ligue, c'est _la question de personnes_. Il n'est pas possible qu'un corps gigantesque, travaillant une oeuvre immense, travers une multitude d'oppositions extrieures et peut-tre de rivalits intestines, puisse se dispenser d'obir une impulsion unique et pour ainsi dire une omnipotence volontairement dlgue. Mais qui sera le dpositaire de cette puissance morale? On est justement effray quand on songe aux qualits minentes et presque inconciliables que suppose un tel rle. Tte froide, coeur de feu, main ferme, formes attachantes, connaissances tendues, coup d'oeil sr, talent oratoire, dvouement sans bornes, abngation entire; voil ce qu'il faudrait trouver dans un seul homme, et de plus ce charme magntique qui ptrifie l'envie et dsarme les amours-propres. Eh bien! cette difficult n'en est pas une. Si les temps sont mrs en France pour l'agitation commerciale, l'homme de la Ligue surgira. Jamais grande cause n'a failli faute d'un homme. Pour qu'il se trouve, il suffit qu'on ne se proccupe pas trop de le chercher. Y a-t-il quelqu'un que sa position seule place naturellement notre tte et consent-il tre notre chef? acceptons-le par acclamation et acceptons aussi avec joie le rle, quelque humble qu'il soit, qu'il jugera utile de nous assigner. Amis de la libert, unissons-nous d'abord, mettons avec confiance la main l'oeuvre, pensons toujours au succs de notre principe, jamais nos propres succs, et laissons la cause, dans sa marche progressive, le soin de nous porter en avant. Quand la lutte sera engage, assez de rsistances nous mettront l'preuve, pour que chacun dploie ses ressources; et qui sait alors combien se rvleront de talents ignors et de vertus assoupies? _L'agitation_ est un grand crible qui classe les individualits selon leur pesanteur spcifique. Elle manifestera un homme et plusieurs hommes; et nous nous trouverons, sans nous en apercevoir, coordonns dans une naturelle et volontaire hirarchie. Faut-il le dire? Ce que je crains, ce n'est pas que l'homme de gnie fasse dfaut la Ligue; mais plutt que la Ligue fasse dfaut l'homme de gnie. Les vertus individuelles jaillissent de la vertu collective comme l'tincelle lectrique de nuages saturs d'lectricit. Si chacun de nous apporte la Ligue un ample tribut de zle, de conviction, d'efforts et d'enthousiasme, ah! ne craignons pas que ces forces demeurent inertes, faute d'une main qui les dirige! Mais si le corps entier est apathique, indiffrent, dgot, inconstant et railleur, alors sans doute les hommes nous manqueront,--et qu'en ferions-nous? Ce qui a fait le succs de la Ligue, en Angleterre, c'est une chose, une seule chose, la _foi dans une ide_. Ils n'taient que sept, mais ils ont cru; et, parce qu'ils ont cru, ils ont voulu; et, parce qu'ils ont voulu, ils ont soulev des montagnes. La question pour moi n'est pas de savoir s'il y a des hommes Bordeaux, mais s'il y a de la foi dans Isral. 5 Je voulais parler aujourd'hui de la _question financire_, mais le sujet est trop vaste pour l'espace qui me reste. Je le remplirai par quelques considrations gnrales.--D'aprs ce qui a pu me revenir, on se promet beaucoup d'une grande dmonstration publique, d'un appel solennel fait au Gouvernement. Oh! combien se trompent ceux qui pensent qu' cela se rduisent les travaux d'une ligue! Une ligue a pour mission de dtruire successivement tous les obstacles qui s'opposent la libert commerciale. Et quels sont ces obstacles? Nos erreurs, nos prjugs, l'gosme de quelques-uns, l'ignorance de presque tous. L'ignorance, c'est l le monstre qu'il faut touffer; et ce n'est pas l'affaire d'un jour! Non, non, l'obstacle n'est pas au ministre, c'est tout au plus l qu'il se rsume. Pour modifier la pense ministrielle, il faut modifier la pense parlementaire; et pour changer la pense parlementaire, il faut changer la pense lectorale; et pour rformer la pense lectorale, il faut rformer l'opinion publique. Croyez-vous que ce soit une petite entreprise que de renouveler les convictions de tout un peuple? J'ignore quelles sont les doctrines conomiques de M. Guizot; mais ft-il M. Say, il ne pourrait rien pour nous, ou bien peu de chose. Son trait avec l'Angleterre n'a-t-il pas chou? Son union douanire avec la Belgique n'a-t-elle pas chou? La volont du ministre a t surmonte par une volont plus forte que la sienne, celle du parlement. Faut-il en tre surpris? Je ne sache pas que la _libert des changes_, comme principe, ait la Chambre, je ne dis pas la majorit, mais mme une minorit quelconque, et je ne lui connais pas un seul dfenseur, je dis _un seul_, dans l'enceinte o se font les lois. Peut-tre le principe y vit-il endormi au fond de quelque conscience. Mais que nous importe si, l'on n'ose l'avouer?--Il est un dput sur lequel on avait fond quelques esprances. Entr la Chambre jeune, sincre, plein de coeur, avec des facults dveloppes par l'tude et la pratique des affaires commerciales, les amis de la libert avaient les yeux fixs sur lui. Mais un jour, jour funeste! je ne sais quel mauvais gnie fit briller ses yeux la lointaine perspective d'un portefeuille; et depuis ce jour il semble que la crainte de se _rendre impossible_ fausse toutes ses dterminations et paralyse son nergie. Le moyen d'tre ministre, si l'on affiche avant le temps cette dangereuse chose, un principe!--Ami, cette page arrtera peut-tre un moment tes regards. Qu'elle soit pour toi le bouclier d'Ubalde; qu'elle te reproche, mais ne dise qu' toi ta molle oisivet; qu'elle t'arrache de trompeuses illusions! Natura Del coraggio in tuo cuor la flamma accese... Il tuo dover compisce e nostra speme[8]. [Note 8: Ce reproche discret et potique, que Bastiat adressait l'un de ses anciens condisciples de Sorrze, resta sans effet. (_Note de l'dit._)] 8.--3e ARTICLE[9]. [Note 9: _Mmorial bordelais_ du 10 fvrier 1846. (_N. E._)] Il sufft de dire le but de la Ligue, ou plutt le moyen d'atteindre ce but, pour tablir qu'il lui faut,--lchons le grand mot,--de l'argent, et beaucoup d'argent. Rpandre la vrit conomique, et la rpandre avec assez de profusion pour changer le cours de la volont nationale, voil sa mission. Or les communications intellectuelles ont besoin de vhicules matriels. Les livres, les brochures, les journaux, ne natront pas au souffle de la Ligue, _comme les fleurs au souffle du zphir_. M. Conte (directeur des postes) ne lui a pas encore donn la _franchise_, ni mme la taxe modre; et si l'usage des Quinconces est gratuit, elle ne saurait y tablir sa comptabilit, ses bureaux, ses archives et ses sances. L'argent, ce n'est pas pour les ligueurs des dners, des orgies, des habits somptueux, de brillants quipages: c'est du travail, de la locomotion, des lumires, de l'organisation, de l'ordre, de la persvrance, de l'nergie. Personne ne nie cela. _Tout le monde en convient et nul n'y contredit._ Cependant, qui sait si la Ligue trouvera Bordeaux cette assistance mtallique que chacun reconnat ncessaire? Si Bordeaux tait une ville besogneuse et lsineuse, cela s'expliquerait; mais sa gnrosit, je dirai mme sa prodigalit, est proverbiale. Si Bordeaux n'avait pas de convictions, cela s'expliquerait encore. On pourrait le plaindre de n'avoir pas de convictions, non le blmer, n'en ayant pas, d'agir en consquence. Mais Bordeaux est, de toutes les villes de France, celle qui a le sentiment le plus vif de ce qu'il y a d'injuste et d'impolitique dans le rgime protecteur. Comment donc expliquer cette rserve pcuniaire, que beaucoup de gens semblent craindre? Il ne faut pas se le dissimuler, la question financire est en France l'cueil de toute association. Souscrire, contribuer pcuniairement une oeuvre, quelque grande qu'elle soit, cela semble nous imposer le rle de _dupes_, et heurte cette prtention que nous avons tous de paratre clairvoyants et aviss. Il est difficile de concilier une telle dfiance avec la loyaut, que nous nous plaisons regarder comme le trait caractristique de notre nation; car justifier cette dfiance en allguant qu'elle est le triste fruit de trop frquentes preuves, ce serait reconnatre que la loyaut franaise a t trop souvent en dfaut. Puisse la Ligue effacer les dernires traces de la triste disposition que je signale! Il semble beaucoup de gens que lorsqu'ils versent quelques fonds une socit qui a en vue un objet d'utilit publique, ils font un cadeau, un acte de pure libralit; j'ose dire qu'ils s'aveuglent, qu'ils font tout simplement un march, et un excellent march. Si nous avions pour voisin un peuple riche et industrieux, capable de beaucoup changer avec nous, et si nous tions spars de ce peuple par de grandes difficults de terrain, assurment nous souscririons volontiers pour qu'un chemin de fer vnt unir son territoire au ntre, et nous croirions faire, non de la gnrosit, mais de la spculation. Eh bien! nous sommes spars de l'Espagne, de l'Italie, de l'Angleterre, de la Russie, des Amriques, du monde entier, par des obstacles,--artificiels, il est vrai,--mais qui, sous le rapport des communications, ont absolument les mmes effets que les difficults matrielles. Et c'est pour cela que Bordeaux, souffre, languit et dcline; et ces obstacles s'appuient sur des prjugs; et ces prjugs ne peuvent tre dtruits que par un vaste et laborieux enseignement; et cet enseignement ne peut tre distribu que par une puissante association. Vous pouvez opter entre les inconvnients de la restriction et ceux de la souscription; mais vous ne pouvez pas considrer la souscription comme un don gratuit, puisqu'elle aura pour rsultat de briser les liens qui vous gnent. Je dis encore que c'est une bonne spculation, un march beaucoup plus avantageux que ceux que vous avez coutume de faire. S'il s'agissait de dtruire les obstacles naturels qui vous sparent des autres nations, il n'y a pas une parcelle de l'oeuvre qu'il ne faudrait payer beaux deniers, l'excution comme la conception; mais les triomphes de la Ligue seront dus en partie, en trs-grande partie, de nobles efforts qui ne cherchent pas de rcompense pcuniaire. Vous aurez des agents zls, des orateurs, des crivains qui ne s'enrichiront pas d'une obole, et qui, pris d'amour pour les biens qu'ils attendent de la _libre communication des peuples_, donneront cette grande cause, sans compte et sans mesure, leur intelligence, leurs travaux, leurs sueurs et leurs veilles. Soyons justes toutefois, et reconnaissons que, dans la souscription volontaire, il y a un ct noble et gnreux. Chacun pourrait se dire: On fera bien sans moi; et, quand la cause sera gagne, elle le sera mon profit, bien que je n'y aie pas concouru. Voil le calcul qu'on pourrait faire. Les Bordelais le repousseront avec ddain. Ce sera leur gloire, et ce n'est pas moi qui voudrai la mconnatre. La _souscription_ ne doit pas tre envisage exclusivement au point de vue matriel. Elle procure des jouissances morales dont je suis surpris qu'on ne tienne pas compte. N'est-ce rien que de s'affilier un corps nombreux qui poursuit un grand rsultat par d'honorables moyens? Je me suis dit quelquefois que la civilisation et la diffusion des richesses amneraient infailliblement le got des associations philanthropiques. Lorsque le riche oisif a sitt puis des jouissances matrielles, fort peu apprciables en elles-mmes, et qui n'ont d'attrait que parce qu'elles le distinguent de la masse, quel plus satisfaisant usage pourrait-il faire de sa fortune que de s'associer une utile entreprise? C'est l qu'il trouvera un aliment ses facults, des relations agrables, du mouvement, de la vie, quelque chose qui fait circuler le sang et dilate la poitrine. Il y avait, prs de Manchester, un riche manufacturier retir, qui vivait seul, ennuy, et n'avait jamais voulu prendre part aucune des nombreuses entreprises qui se font, dans cette ville, par souscription. La Ligue tenait voir figurer son nom dans ses rles; car c'tait le tmoignage le plus frappant qu'elle pt donner de la sympathie qu'elle excitait dans le pays. Elle lui dcocha M. Bright, le meilleur ngociateur en ce genre qu'elle pt choisir; car, selon lui, demander pour la Ligue, ce n'tait pas demander. Aprs beaucoup d'objections, il obtint de l'avare quatre cents guines[10]. Quand il annona cette nouvelle ses amis: Vous avez d lui faire faire une laide grimace? lui dirent-ils.--Point du tout, rpondit M. Bright;--je crois sincrement que cet homme me devra le bonheur du reste de sa vie. Et en effet, depuis ce jour les ennuis de l'avare se sont dissips, ses dgots se sont fondus; il s'intresse la Ligue, il en suit les progrs avec anxit, il la regarde comme son oeuvre; et ces sentiments nouveaux ont pour lui tant de charmes, qu'il n'est plus une institution charitable laquelle il ne s'empresse de concourir. [Note 10: 10,000 francs.] Mais, pour que l'esprit d'association prvale, une condition est essentielle; c'est que toute garantie soit donne aux souscripteurs. Je le rpte, ce n'est pas la perte de quelque argent qu'ils redoutent, c'est le ridicule qui, en ce genre, suit toujours la dception. Personne n'aime montrer en public la face d'une dupe. On a donn 100 francs; on en donnerait 1,000 pour les retirer. Donc, si la Ligue franaise veut voir affluer dans ses caisses d'abondantes recettes, son premier soin doit tre de forcer dans toutes les convictions une confiance absolue. Elle y parviendra par deux moyens: le choix le plus scrupuleux des membres du comit, et la publicit la plus explicite de ses comptes. Je voudrais que, de son premier argent, elle s'assurt du plus mticuleux teneur de livres de Bordeaux, et que le bureau de la comptabilit ft plac, si c'tait possible, dans un difice de verre. Je voudrais que les livres de la Ligue fussent constamment ouverts l'oeil des amis, et surtout des ennemis. 9.--ASSOCIATION POUR LA LIBERT DES CHANGES[11]. [Note 11: _Mmorial bordelais_ du 18 fvrier 1846. (_N. E._)] Au moment d'engager contre le monopole une lutte qui pourra tre longue et acharne, il peut se trouver, parmi vos lecteurs, des hommes qui, absorbs par la gestion de leurs affaires, n'ont pas le loisir de mesurer dans toute son tendue la grande question de la libert commerciale. Ils me pardonneront, j'espre, d'attirer leur attention sur ce vaste sujet. L'affranchissement du commerce est une question de prosprit, de justice, d'ordre et de paix. C'est une question de prosprit.--J'entends de prosprit gnrale; mais, puisque nous sommes Bordeaux, parlons de Bordeaux.--Que veut dire _restriction_? Cela veut dire certains changes _empchs_. Donc que signifie absence de restriction ou affranchissement du commerce? Cela signifie _plus d'changes_. Mais plus d'changes, c'est plus de produits imports et exports, plus de voitures mises en mouvement, plus de navires allant et venant, moins de temps composer une cargaison, plus de courtages, d'emballages, de pilotages, de roulages, plus de commissions, de consignations, de constructions, de rparations; en un mot, plus de travail pour tout le monde. _changer_, c'est donner une chose que l'on fait facilement contre une autre chose que l'on ferait plus difficilement.--Donc _changer_ implique moins d'efforts pour une satisfaction gale, ou plus de satisfactions pour des efforts dtermins. _change_, c'est division mieux entendue du travail, c'est application plus lucrative des capitaux, c'est coopration plus efficace des forces de la nature; et, en dfinitive, plus d'changes, c'est non-seulement plus de travail, mais encore un meilleur rsultat de chaque portion donne de travail,--c'est plus de richesses, de bien-tre, de prosprit matrielle, d'instruction, de moralit, de grandeur et de dignit. C'est une question de justice.--Il y a injustice vidente dpouiller qui que ce soit de la facult d'accomplir un change qui ne blesse ni l'ordre public ni les bonnes moeurs. Le droit de proprit implique le droit d'changer aussi bien que de consommer. Vainement dirait-on que, lorsque la lgislation douanire exproprie un citoyen ou une classe de ce droit sacr de proprit, elle gurit la blessure qu'elle fait au corps social par l'avantage qu'elle procure un autre citoyen ou une autre classe; car c'est en cela mme que consiste l'injustice. Encore si la protection pouvait s'tendre tous, elle serait une erreur, elle ne serait pas une iniquit. Mais l'activit nationale s'exerce dans une foule de carrires qui ne sont point susceptibles de protection douanire; le commerce, dans ses innombrables ramifications, les fonctions publiques, le clerg, la magistrature, le barreau, la mdecine, le professorat, les sciences, la littrature, les beaux-arts, la plupart des mtiers; voil une masse immense du travail national qui subit les inconvnients du systme protecteur, sans en pouvoir jamais partager les illusoires avantages. C'est une question d'ordre.--Les hommes qui dirigent les affaires publiques savent dans quelle norme proportion ils seraient soulags du fardeau de leur responsabilit, si le prjug national n'avait remis en leurs mains la laborieuse tche de rgler, quilibrer et pondrer les profits relatifs des diverses industries. Depuis cet instant funeste, il n'est pas de gnes, de souffrances, de misres et de calamits qui ne soient attribues l'tat. Les citoyens ont appris ne plus compter sur leur prudence, sur leur habilet, sur leur nergie, mais sur la protection. Chacun fait effort pour arracher la lgislature un lambeau de monopole; et, comme si ce n'tait pas assez de la foule des solliciteurs que la soif des emplois pousse dans les avenues des ministres, le peuple en masse, le peuple des champs et des ateliers, s'est transform tout entier en solliciteur. Il s'agite, il se soulve, il se plaint, il encombre les rouages administratifs; et il serait difficile de citer un acte du Gouvernement, un trait, une ngociation, que l'esprit du monopole ne soit parvenu fausser, entraver ou empcher d'aboutir. C'est une question de paix.--Avec la libert du commerce, les rivalits nationales ne peuvent tre autre chose que de l'mulation industrielle; et, par une admirable dispensation de la divine Providence, il arrive que, dans cette lutte pacifique, c'est le vaincu qui recueille les fruits de la victoire par l'abondance et le bon march des produits auxquels il a eu la sagesse d'ouvrir ses ports et ses frontires. Cette vrit, universellement comprise, est destine briser le contrat colonial en ce qu'il a d'exclusif, dcrditer le prestige des conqutes et l'erreur des guerres de dbouchs, touffer l'antagonisme international, dlivrer les peuples du fardeau et du danger des grandes armes permanentes et des puissantes marines militaires, et unir les hommes de tous les pays, de toutes les langues, de tous les climats et de toutes les races par les liens d'une bienveillance rciproque et d'une universelle fraternit. C'est pour cooprer cet avenir de bien-tre, de justice et de paix que l'Association bordelaise a lev le drapeau de la libert des changes. Enfants de Bordeaux, puisqu'il vous a t donn de prendre l'initiative de ce grand mouvement, n'oubliez pas quel prix la victoire s'achte: assez d'obstacles vous attendent au dehors, prservez-vous de tout obstacle intrieur, et que le moindre symptme de division soit touff dans son germe par votre abngation et votre zle; que le dissolvant de la critique ne s'attache pas quelques ngligences, quelques ttonnements insparables d'une premire et prompte organisation; ne laissez pas dire que Bordeaux, qui a toujours les mains ouvertes tous les actes de philanthropie isole, a laiss mourir, faute d'aliments, une grande rforme sociale; ne laissez pas dire que Bordeaux, cette ville si fconde en hommes minents, et qui a jet tant de lustre sur les cours de judicature, les assembles lgislatives et les conseils de la Couronne, a nanmoins manqu de cette intelligence collective, de cet esprit de hirarchie volontaire qui est le sceau de toute civilisation avance et l'me de toute grande entreprise! Levez-vous comme un seul homme et prodiguez sans mesure le tribut de toutes vos facults votre sainte cause. Et, au jour du triomphe, lorsque Bordeaux se revtira d'une splendeur nouvelle, lorsqu'une activit trop longtemps assoupie animera ses quais, ses chantiers, ses entrepts et ses magasins; lorsque le chant laborieux du matelot retentira sur toute la ligne de cette rade splendide, magnifique prsent du ciel, si le monopole n'tait parvenu le couvrir de silence et de vide;--alors, certains que votre prosprit n'est point achete par les souffrances de vos frres et alimente par d'injustes privilges, mais qu'elle est, pour ainsi dire, une des ondulations de la prosprit gnrale, se communiquant du centre aux extrmits, et des extrmits au centre de l'empire;--alors, dis-je, vous pourrez vous rendre le tmoignage que vous ne vous tes pas levs pour une cause solitaire et goste; et, rompant vos rangs, comme une milice fidle au retour de la paix, vous dissoudrez cette Association, avec la consolation de penser qu'elle aura ajout une noble et glorieuse page aux annales de votre belle cit. 10.-- M. LE RDACTEUR DU _JOURNAL DE LILLE_, ORGANE DES INTRTS DU NORD[12]. [Note 12: _Mmorial bordelais_ du 19 fvrier 1846. (_N. E._)] MONSIEUR, Vous vous occupez de l'_Association pour la libert des changes_, et cela, il faut le dire, en trs-bons termes. Cette modration est d'un trop-bon augure pour que nous ne nous empressions pas de la reconnatre et de l'imiter. Vous prenez acte d'abord de ce que l'association se donne pour mission de propager la vrit conomique avec assez de profusion pour changer le cours de la volont nationale.--Puis, vous vous demandez si une telle mission est opportune; et, bien entendu, vous rsolvez la question ngativement.--Et pourquoi n'est-il pas opportun de rpandre la vrit?--C'est, dites-vous, parce que l'opinion n'est pas encore fixe. N'avons-nous pas, en France, des intrts d'agriculture qui demandent la protection, et d'autres intrts d'agriculture qui demandent la libert des changes; des industries qui veulent tre protges, et des industries qui se plaignent du rgime restrictif? Dans nos ports de mer, telle branche de commerce _vit de la protection_, et telle autre proteste contre elle. Tout cela ne forme-t-il pas une mle confuse? Eh! sans doute, les uns sont _pour_ et les autres _contre_. Mais, par le grand Dieu du ciel! ils n'ont pas tous raison en mme temps. On se trompe de part ou d'autre; et, puisque les partisans du monopole, par leurs journaux, leurs comits, leurs souscriptions, rpandent assez leurs ides pour qu'elles se traduisent en lois, pourquoi les amis de la libert ne feraient-ils pas de mme? Y a-t-il quelque moyen, du faire cesser cette confusion dont vous parlez que de dbattre fond la question devant le publie? Ou bien les armes dont l'erreur fait usage sont-elles interdites la vrit, et faut-il que les monopoleurs aient encore le monopole de la parole? Quand les conflits auront peu peu disparu par la force des choses,--dites-vous,--alors surgira pour nous, comme pour l'Angleterre, cette grande question de rforme, que l'Association bordelaise cherche en vain aujourd'hui prcipiter contre-temps. Fort bien: quand tout le monde sera d'accord, vous nous permettrez de parler; et quand la lumire se sera faite _par la force des choses_, vous ne verrez plus d'inconvnient ce que nous en appelions _ la force des raisons_.--Trouvez bon que nous ne nous laissions pas renfermer dans ce cercle vicieux. Vraiment, vous vous faites la part trop belle, car votre proposition revient ceci: Maintenant, il y a conflit d'opinions; que les moyens d'information soient tous de notre ct, et si, malgr cela, la doctrine de la libert triomphe par la seule force des choses, alors la rforme commerciale pourra surgir, non en fait, mais l'tat de _question_. Ensuite, toujours pour prouver que notre principe est faux et qu'en tout cas il est inutile de chercher le rpandre, vous dites: Il y a vingt-six ans et plus que cette doctrine de la libert s'agite en Angleterre. MM. Huskisson, Bowring et d'autres hommes minents avaient form cole et poursuivaient avec un zle infatigable la ralisation de leurs plans. Il a fallu cependant prs d'un quart de sicle, dans un pays o les principes conomiques sont admirablement tudis et compris, il a fallu qu' des doctrines nouvelles _des faits vinssent, un un, graduellement_ et par une sorte d'attraction, prter toute l'autorit d'un problme rsolu, avant qu'un homme d'tat, abdiquant ses convictions passes, ses antcdents politiques, ost proclamer la face de son pays qu'il tait prt entreprendre une oeuvre que jadis il et combattue. Il s'est fait chez sir Robert Peel une rvolution dans ses ides et dans son esprit. Pour qu'un tel homme fasse consciencieusement et sans sourciller un pareil aveu, _ne faut-il pas que l'vidence l'ait treint de toute part? etc._ Certes, si l'on voulait dmontrer tout la fois la vrit de la doctrine librale et la ncessit de constants efforts pour la propager, on ne pourrait mieux dire. Quoi! malgr ce qu'a de spcieux la doctrine de la restriction, les faits sont venus un un, comme par une sorte d'attraction, prter la doctrine oppose l'autorit d'un problme rsolu! Quoi! malgr ses convictions et ses engagements protectionistes, sir Robert Peel a t _treint de toute part d'une vidence telle_ qu'elle l'a amen confesser publiquement qu'une rvolution s'tait opre dans ses ides et dans son esprit!--Et vous ne voulez pas que nous tenions cette doctrine pour vraie! D'un autre ct, il a fallu vingt-six ans un peuple qui _tudie_ et qui comprend; il a fallu d'infatigables efforts Huskisson, Bowring et leur cole, avant que l'Angleterre ait pu mettre sa lgislation en harmonie avec cette vrit;--et vous en concluez que les amis de la libert, en France, n'ont qu' garder le silence et laisser agir la _force des choses_!--En vrit, je ne puis comprendre par quelle trange liaison d'ides de telles prmisses vous ont conduit de telles conclusions. C'est,--dites-vous,--la fameuse Ligue Cobden, moins Cobden, que Bordeaux vise copier. Avez-vous voulu faire la satire de la France? Certes, il n'est personne qui puisse refuser son admiration l'homme minent qui a conduit la nation anglaise triompher des whigs, des tories, de l'aristocratie, du monopole, et, ce qui tait plus difficile, de sa propre apathie et de ses prjugs.--Est-ce dire qu'il n'y a dans notre pays ni intelligence ni dvouement? Et la France est-elle tellement puise d'hommes de mrite, qu'il n'en puisse plus surgir pour rpondre aux ncessits du temps et ses esprances? Mais le systme protecteur, ajoutez-vous, n'a pas le mme caractre en France qu'en Angleterre, et l'Association de Bordeaux a tort de copier la Ligue de Manchester. Eh! qui vous dit qu'on veut copier la Ligue? La Ligue a adopt la tactique qui lui tait impose par le caractre de la lutte qu'elle avait souvenir; l'Association fera de mme. 11.--THORIE DU BNFICE[13]. [Note 13: _Mmorial bordelais_, du 26 fvrier 1846. (_N. E._)] Lundi, en sortant de l'assemble, un monsieur m'accoste et me dit: Je vous ai cout avec attention, vous avez articul ces paroles: Il faut savoir enfin de quel ct est la vrit. Si nous nous trompons, qu'on pousse la protection jusqu'au bout. Si nous sommes dans le vrai, rclamons la libert, etc., etc.--Or, Monsieur, cela suppose que _libert_ et _restriction_ sont incompatibles. --Il me semble que cela rsulte des termes eux-mmes. --Vous n'avez donc pas lu le _Moniteur industriel_? Il prouve clairement que _libert_, _protection_, _prohibition_, tout cela s'accommode fort bien ensemble, en vertu de la thorie du _bnfice_. --Quelle est donc cette thorie? --La voici en peu de mots. L'homme aspire consommer. Pour consommer, il faut produire; pour produire, il faut travailler; et pour travailler il faut avoir en perspective un _bnfice_ probable, ou, mieux encore, assur. --Fort bien, et la conclusion? --La conclusion, elle est bien simple: coutez le _Moniteur_! quelles mesures doit avoir recours un peuple qui veut tel produit, qui cherche arriver la plus grande production possible, afin d'arriver ainsi, par le plus court chemin possible, une plus grande consommation, un plus grand bien-tre? videmment il doit _assurer des bnfices_ quiconque entreprend telle industrie. Il doit assurer des bnfices aux producteurs. --Et le moyen? --coutez encore le _Moniteur_: Pour dvelopper le plus possible le travail, tantt la prohibition est bonne, tantt c'est la protection, et tantt c'est la libert. Vous voyez que le _Moniteur industriel_ n'est pas plus pour la prohibition, que pour la protection, que pour la libert. --En d'autres termes: il faut que toute industrie gagne, de manire ou d'autre. celle qui donne un bnfice naturel, libert, concurrence; celle qui donne naturellement de la perte, le droit de convertir cette perte en profit par le pillage organis. Il y aurait bien des choses dire l-dessus. Mais vous me rappelez une scne dont j'ai t tmoin ces jours-ci. Voulez-vous me permettre de la raconter? --J'coute. --J'tais chez M. le maire, lorsqu'est survenu un solliciteur industriel, et voici le dialogue que j'ai entendu. _L'Industriel._--monsieur le Maire, j'ai dcouvert dans mon jardin une terre rougetre qui m'a paru contenir du fer, et j'ai l'intention d'tablir chez moi, au milieu de la ville, un haut fourneau. _Le Maire._--Vous vous ruinerez. _L'Industriel._--Pas du tout, je suis sr de gagner. _Le Maire._--Comment cela? _L'Industriel._--Tout simplement par le bnfice. _Le Maire._--O sera le bnfice, si vous tes forc de vendre au cours, c'est--dire 12 ou 15 francs, du fer qui vous reviendra peut-tre 100 francs, peut-tre 1,000 francs? _L'Industriel._--C'est pour cela que je viens vous trouver. Mettez-moi mme de ranonner vos administrs non-seulement jusqu' concurrence de mes pertes, mais encore au del, et vous aurez assur mon industrie des _bnfices_. _Le Maire._--Mon autorit ne va pas jusque-l. _L'Industriel._--Pardon, monsieur le Maire, n'avez-vous pas un octroi? _Le Maire._--Oui; et, par parenthse, je voudrais bien qu'il ft possible d'asseoir les revenus de la ville sur un autre moyen. _L'Industriel._--Eh bien! mettez l'octroi mon service: qu'il ne laisse pas une parcelle de fer passer la barrire. Les Bordelais seront bien forcs de venir acheter mon fer, et mon prix. _Le Maire._--Tous les autres travailleurs jetteront de hauts cris. _L'Industriel._--Vous leur accorderez tous les mmes faveurs. _Le Maire._--Fort bien. En sorte que, comme vous aurez bien peu de fer fournir, nous aurons aussi peu de pain, peu de vtements, peu de toutes choses. Ce sera le rgime de _la moindre quantit_. _L'Industriel._--Qu'importe, si nous ralisons tous des _bnfices_, en nous pillant les uns les autres lgalement et avec ordre? _Le Maire._--Monsieur, votre plan est fort beau; mais les Bordelais ne s'y soumettront pas. _L'Industriel._--Pourquoi pas? Les Franais s'y soumettent bien. Je ne demande l'octroi que ce que d'autres demandent la Douane. _Le Maire._--Eh bien! puisqu'elle est si bnvole, adressez-vous elle et ne me rompez plus la tte. L'octroi est charg de prlever un impt, et non de procurer des _bnfices_ aux industriels. _L'Industriel._--Monsieur le Maire, encore un mot. Supposez que ma requte ait prvalu il y a vingt ans; vous auriez aujourd'hui un haut fourneau au milieu de la ville, qui ferait vivre au moins trente ouvriers. _Le Maire._--Oui, et Bordeaux serait rduit peut-tre deux mille mes de population. _L'Industriel._--Vous comprenez que si, dans mon hypothse, on voulait renverser l'octroi, mes trente ouvriers seraient sans ouvrage. _Le Maire._--Et Bordeaux tendrait redevenir ce qu'il est, une splendide cit de cent mille habitants. _L'Industriel_, en s'en allant.--Ce que c'est que d'avoir affaire un thoricien! Ne pas comprendre la thorie du _bnfice_!--Mais j'irai trouver le directeur des Douanes, et ma cause n'est pas perdue. 12.-- M. LE RDACTEUR DE _L'POQUE_[14]. [Note 14: _Mmorial bordelais_ du 8 mars 1846. (_N. E._)] MONSIEUR, Permettez-moi de fliciter l'_Association pour la libert des changes_ de l'attention qu'elle obtient de ses adversaires. C'est un premier succs, qui, j'espre, sera suivi de bien d'autres. Le temps n'est plus o le monopole accablait de ses mpris ou touffait sous la conspiration du silence tout effort dans le sens de la libert. Tout en nous prchant la modration, vous nous en donnez l'exemple; ce n'est pas nous qui refuserons de le suivre. Mais, Monsieur, il s'agit ici de modration dans la forme, car, quant au fond, en conscience, nous ne pouvons pas tre _modrs_. Nous sommes convaincus que _deux et deux font quatre_, et nous le soutiendrons opinitrement, sauf le faire avec toute la courtoisie que vous pouvez dsirer. Il y en a qui professent que deux et deux font tantt trois, tantt cinq, et l-dessus ils se vantent de n'avoir pas de _principes absolus_; ils se donnent pour des hommes srieux, modrs, prudents, pratiques; ils nous accusent d'intolrance. Il y a de par le monde, dites-vous, des hommes qui s'arrogent le monopole de la science conomique. Qu'est-ce dire? Nous avons foi en la libert comme vous en la protection. N'avons-nous pas le mme droit que vous de faire des proslytes? Si nous employions la violence, votre reproche serait fond. Singuliers monopoleurs, qui se bornent rclamer la libert pour les autres comme pour eux-mmes! Vous mettons-nous le pistolet sur la gorge pour vous forcer _changer_, quand cela ne vous convient pas? Mais c'est bien _par la force_ que les protectionistes nous _empchent d'changer_ lorsque cela nous convient. Pourquoi ne font-ils pas comme nous? pourquoi, si l'change est aussi funeste qu'ils le disent, n'en dtournent-ils pas leurs concitoyens par la persuasion? Nous demandons la _libert_, ils imposent la _restriction_; et ils nous appellent monopoleurs! Vous nous reprochez d'tre des thoriciens, puis vous dites: Les restrictions de la douane, qui sont un obstacle au dveloppement des nations peu avances ou de celles qui sont la tte de la civilisation, ont t reconnues un puissant moyen d'mulation pour celles qui ont encore quelques degrs franchir. En conomie sociale, je ne connais rien de plus systmatique, si ce n'est les quatre ges de la vie des nations imagins par M. de Girardin; vous vous rappelez cette bouffonnerie. C'est dire, en d'autres termes: L'change a deux natures opposes. Au haut et au bas de l'chelle sociale, il est bon, il faut le laisser libre; dans les degrs intermdiaires, il est mauvais, il faut le restreindre. En d'autres termes encore: _Deux et deux font quelquefois trois, quelquefois cinq, quelquefois quatre._ Eh bien! Monsieur, que vous le vouliez ou non, c'est l une _thorie_, et, qui plus est, une thorie fort trange; si trange, que vous devriez bien vous donner la peine de la dmontrer. Car comment l'change, utile un peuple pauvre, devient-il nuisible un peuple ais, pour redevenir utile un peuple riche? Tracez-nous donc les limites exactes o s'oprent, dans la nature intime du _troc_, ces tonnantes mtamorphoses. Voici le systme de M. de Girardin: PREMIER GE.--_Importation._--(C'est le temps heureux o les peuples reoivent sans donner.) SECOND GE.--_Protection._--(Alors on ne reoit ni ne donne.) TROISIME GE.--_Exportation._--(Devenu plus avis, le peuple, pour s'enrichir, _donne_ toujours, sans _recevoir_ jamais.) QUATRIME GE.--_Libert._--(Chacun fait librement ses ventes et ses achats, dtestable rgime, dont M. de Girardin nous dgote, en ayant soin de nous prvenir qu'il ne convient qu'aux nations en dcadence et en dcrpitude, comme l'Angleterre.) Votre systme est plus simple, mais il repose sur la mme ide, qui est celle-ci: Sous le rgime de la libert, les nations les plus avances craseraient les autres de leur supriorit. Mais cette supriorit, quoi se rduit-elle? Les Anglais ont de la houille et du fer en abondance, des capitaux inpuisables, auxquels ils ne demandent que 2-1/2 pour 100, des ouvriers habiles, disposs travailler seize heures par jour.--Fort bien! quoi cela aboutit-il? fournir l'ouvrier, pour 50 centimes, le couteau ou le calicot qui, sans cela, lui coteraient 3 francs. Quel est le vrai gagnant? --Les Polonais ont un sol fertile, qui ne cote rien d'achat et presque rien de culture. Eux-mmes se contentent d'une chtive rmunration, en sorte qu'ils peuvent inonder la France de bl 8 francs l'hectolitre.--Je ne crois pas le fait, mais supposons-le vrai; que faut-il en conclure? Que le pain en France sera bon march. Or qui profite le bon march? Est-ce au vendeur ou l'acheteur? Si c'est l'acheteur, quelle n'est pas l'inconsquence de la loi franaise d'interdire la population franaise l'achat du bl polonais, sur le fondement qu'il ne cote presque rien! On dit que le travail s'arrterait, en France, faute d'aliment, si l'tranger tait admis pourvoir tous nos besoins.--Oui, si les besoins et les dsirs de l'homme n'taient pas illimits. L'ternel cercle vicieux de nos adversaires est celui-ci: ils supposent que la production gnrale est une quantit invariable, et apercevant que, grce l'change, elle sera obtenue avec une rduction de travail, ils se demandent ce que deviendra cette portion de travail surabondant. Ce qu'il deviendra?--Ce qu'est devenu le travail que la bonne nature a mis en disponibilit quand elle nous a donn gratuitement de l'air, de l'eau, de la lumire. Ce qu'est devenu le travail que l'imprimerie a rendu inutile pour un nombre donn d'exemplaires d'un mme livre, lorsqu'elle s'est substitue au procd des copistes. Ce que devient mon travail, quand le boulanger avec une heure de peine m'en pargne six; ce que devient le vtre, quand le tailleur vous fait, en un jour, l'habit qui vous prendrait un mois, si vous le faisiez vous-mme. La somme des satisfactions[15] restant la mme, tout travail rendu superflu par l'invention ou par l'change est une conqute pour le genre humain, un moyen d'tendre le cercle de ses jouissances. [Note 15: Ici le mot _satisfactions_, prfr par l'auteur _consommations_, montre que, longtemps avant d'crire _les Harmonies_, il jugeait ncessaire d'introduire quelques modifications dans la langue de l'conomie politique. (_Note de l'diteur._)] Vous ne sauriez croire, Monsieur, combien je suis douloureusement affect quand je viens songer qu'une nuance presque imperceptible spare, au moins en doctrine, les amis de la libert de ceux de la protection. Il suffirait, pour que nous nous accordions, que ces derniers, par une petite volution, aprs avoir vu, comme aux Gobelins, le revers de la tapisserie, consentissent aller contempler sur l'autre face l'effet dfinitif.--Essayez: placez-vous un moment au point de vue, non du producteur, mais du consommateur; non du _vendeur_, que toute concurrence importune, mais de l'_acheteur_, qui elle profite. Demandez-vous si les besoins des uns sont faits pour tre exploits par les autres; si les estomacs ont t crs et mis au monde pour l'avantage des propritaires fonciers; si nos membres nous ont t donns pour que monsieur tel ou tel ait le privilge de les vtir. Mettez-vous du ct de ceux qui ont faim et froid, qui sont dnus et ignorants, et vous serez bientt rang sous la bannire de l'_abondance_, d'o qu'elle vienne. Quelle que soit la magie du mot _libert_, dites-vous, il y a une autre ide qui exerce plus d'empire sur les populations, c'est celle des droits du travail. Les droits du travail! Vous voulez dire les droits des travailleurs? Eh bien! parmi ces droits, ainsi que l'a dit le digne prsident de l'Association bordelaise, en est-il un plus naturel, plus respectable, plus sacr, que celui de troquer ce que l'on a produit la sueur de son front? Voyez o vous vous jetez: le _droit_ mis en opposition avec la libert! le _droit_ plac dans la _restriction_! Enfin, vous nous menacez d'une coalition de producteurs. Nous ne la craignons pas. Elle n'est pas natre; elle agit, elle fonctionne, elle exploite la protection. Cette entente cordiale d'intrts divergents est un vrai miracle au sein du pays. Aprs tout, le pis qui puisse nous arriver, c'est qu'elle persvre, et nous avons mille chances pour qu'elle s'vanouisse. 13.--LE LIBRE CHANGE EN ACTION[16]. [Note 16: _Mmorial bordelais_, du 12 mars 1846. (_N. E._)] Monsieur le Rdacteur, Nous avons dj fait bien de la thorie sur la _libert commerciale_. Nous en ferons encore, je l'espre; mais voici de la libert pratique, vivante, en chair et en os. Il ne s'agit plus de livres, d'articles de journaux, de raisonnements; il s'agit de deux millions d'hommes placs au centre de l'Europe, pratiquant le _libre change_, dans le sens le plus rigoureux du mot, c'est--dire se soumettant volontairement toutes les concurrences, sans se dfendre lgislativement contre aucune. Je crois donc utile que vous admettiez dans vos colonnes des extraits un peu tendus d'un _rapport_ fait la Chambre des Communes, par l'honorable reprsentant de Kilmarnock, sur l'tat du commerce et de l'industrie en Suisse. ..... C'est une chose bien faite pour exciter l'attention de toute personne rflchie que les manufactures suisses, presque inaperues et entirement prives de _protection_, soient graduellement parvenues couler leurs produits sur tous les marchs du monde, quelque loigns et inaccessibles qu'ils parussent. Certes on ne peut attribuer un rsultat aussi remarquable la position gographique de la Suisse; car, d'une part, elle ne produit pas les matires premires ncessaires ses fabriques, de l'autre, elle n'a d'autres points d'expdition que ceux que les puissances voisines consentent lui prter, aux conditions qu'il leur plat. Aucune de ses fabriques ne doit sa prosprit la _protection_ ou l'intervention de la loi. Cependant il n'est pas moins vrai que, sans le concours des douanes pour amortir l'action de la rivalit extrieure, ses progrs sont sans exemple dans l'histoire des pays manufacturiers. Je m'attendais bien trouver en Suisse un vivant et instructif exemple de la vrit des principes conomiques rduits en pratique; mais je ne pouvais souponner qu'ils avaient produit une si grande somme de contentement et de bonheur, et qu'ils eussent lev une si grande proportion de la classe ouvrire la dignit et au bien-tre. S'il y a des dfauts et des lacunes dans les dtails que j'ai soumettre vos Seigneuries, j'espre qu'elles n'oublieront pas qu'il est fort difficile de recueillir les faits, dans un pays o la puissance publique n'intervient nullement dans l'industrie, o il n'existe ni douane, ni aucun systme de taxes qui ncessitent des rapports officiels. Dans de tels pays, les questions de consommation, d'entre et de sortie chappent ncessairement toute apprciation rigoureuse, quant leur fluctuation et leur progrs. Quoique j'aie rencontr tous les gouvernements suisses sans aucune exception, trs-disposs me communiquer toutes les informations qui taient en leur pouvoir, cependant il est toujours arriv que les connaissances statistiques ne m'ont pas t accessibles. Mais il est impossible de se mprendre sur le mrite d'une politique dont le rsultat clate dans la satisfaction et la prosprit gnrales. Dans la plupart des cantons manufacturiers de la Suisse, le pouvoir lgislatif est, non pas indirectement, mais trs-directement aux mains des classes populaires. Si leur systme commercial tait oppos l'intrt commun, il ne pourrait pas subsister un seul jour; mais il est sanctionn par l'universelle exprience et l'universelle approbation. Deux millions d'hommes, placs dans les conditions les plus dsavantageuses, ont fait systmatiquement l'preuve de la libert absolue du commerce. Les rsultats incontestables sont de nature dtruire tous les doutes de l'observateur honnte et dsintress. La Suisse est trs-loigne de tout grand centre commercial; le coton qu'elle fabrique doit y tre transport, pendant des centaines de milles, de la Mditerrane ou des rivages encore plus loigns de l'Atlantique. Elle importe la soie de la France et de l'Italie, et la laine de l'Allemagne. Lorsque ses produits cherchent un march extrieur, ils rencontrent les mmes droits, les mmes risques et les mmes frais d'un transit lent, difficile et dispendieux; il faut qu'ils traversent les montagnes du Jura ou des Alpes. Cependant, malgr ces obstacles, on les trouve sur tous les grands marchs de l'univers, et la raison en est simple: en Suisse, l'industrie est abandonne elle-mme; la richesse n'a point t dtourne par les lois de sa tendance naturelle; on n'y a pas vu cette lutte stupide encourage par le gouvernement entre les monopoles du petit nombre et les intrts des masses. Le consommateur est rest libre d'acheter au meilleur march, comme le producteur de vendre au march le plus lev, et la situation actuelle de l'industrie suisse, ainsi que son avenir, examin dans ses dtails, auront quelque influence sur les personnes auxquelles les principes de la libert commerciale sont antipathiques. On aurait pu s'attendre ce que le rgime prohibitif, par lequel les tats circonvoisins ont dfendu leurs frontires, et jet l'alarme parmi les manufacturiers suisses et les et entrans chercher des allis commerciaux, en adoptant une lgislation semblable, faussement appele protectrice; mais telle n'a pas t la tendance de l'opinion, ni les enseignements de l'exprience en Suisse. Plusieurs des manufacturiers les plus clairs m'ont assur que quoiqu'ils aient t fort alarms en 1814 par les grands changements politiques de cette poque, et fort dsireux de contracter des arrangements avec d'autres puissances, bass sur la rciprocit, ils taient maintenant convaincus que la politique du libre change et du libre transit tait la plus sage et la meilleure. Malgr les dsavantages naturels des cantons suisses, raison de leur position gographique, je suis persuad qu'il n'existe pas dans le monde une industrie manufacturire plus saine, plus vigoureuse et plus lastique que celle de ce pays. Quoique, d'un ct, elle soit un objet de terreur pour les intrts protgs des manufacturiers franais, quoique les marchs d'Allemagne et d'Italie se resserrent de plus en plus pour elle, continuellement elle gagne du terrain et fait des progrs vers de nouvelles rgions. La consommation qu'elle trouvait autrefois en Europe est maintenant dpasse de beaucoup par celle des tats transatlantiques, et la Suisse, en persvrant courageusement dans sa politique intelligente, a tabli ses manufactures sur la large et inbranlable base de la production bon march. En traversant les diffrents districts, j'ai constamment rencontr des marchands et des manufacturiers qui avaient nou des relations avec les contres les plus loignes du globe. Ils ont assur qu'ils taient maintenant dgags des anxits que leur avaient fait prouver les lignes de douane dont la France, l'Allemagne et l'Italie avaient entour leurs frontires; qu'en fait ils taient indpendants de la politique troite et goste qui avait cr les tarifs de tant de nations europennes; que ces tarifs mmes les avaient forcs d'explorer des champs plus vastes, et o leurs capitaux ainsi que tous leurs moyens de production trouvaient un emploi illimit. En 1820, la Dite suisse, au sein de laquelle des rclamations nergiques s'taient produites contre les mesures prohibitives du Gouvernement franais, essaya, par voie de reprsailles, d'introduire le rgime protecteur dans la lgislation du pays. En ralit, il n'eut que quelques mois d'existence, et les obstacles la libert des communications succombrent graduellement sous la pression de l'opinion publique et l'instinct des intrts bien entendus. Il n'est aucun sujet sur lequel j'aie trouv une telle communaut de sentiments que celle qui existe l'gard des bienfaits que la libert commerciale a rpandus sur le pays. Mme parmi les industriels qui, en apparence, auraient t les plus intresss la protection et la prohibition, plusieurs avouaient que leurs opinions taient changes. Un certain nombre de fabricants, qui d'abord avaient t les ardents promoteurs des droits de douane sur les produits trangers, et se considraient comme ayant un droit exclusif la consommation nationale, notamment quand les tats voisins repoussaient leurs propres produits, taient maintenant convaincus par l'exprience que leurs vues avaient t errones, et que leurs tablissements avaient acquis une force et une solidit qu'une lgislation prohibitive n'aurait jamais pu leur donner. L'un des principaux filateurs disait: Dans tous les magasins, dans toutes les boutiques du pays, les produits anglais et franais sont tals cte cte avec les ntres; ils n'ont pay aucun droit; les ntres n'ont reu aucune protection; et quelque insignifiants qu'aient t nos premiers essais, quelque restreints qu'aient t nos dbouchs, le Gouvernement crut devoir nous refuser une main secourable et nous forcer aviser pour nous-mmes. Cependant, en dpit de la terrible concurrence du capital britannique et du got franais, nous avons russi. L'histoire du dernier sicle n'est pour nous que l'histoire de nos progrs. Malgr tous les obstacles, faibles comme nous sommes, sans aucun port d'expdition que ceux que nous tenons du bon plaisir de nos voisins, nos articles se sont fait jour et se dbitent dans les quatre coins du monde. Les rflexions se prsentent en foule la lecture de ce rapport. On pourrait demander aux protectionistes: O sont donc les invasions, les inondations de produits trangers qui eussent d tuer le travail national en Suisse? On pourrait faire bien d'autres questions encore. J'aime mieux laisser ce prcieux document toute la force qu'il porte en lui-mme. 14.--QU'EST-CE QUE LE COMMERCE[17]? [Note 17: _Courrier franais_ du 1er avril 1846. (_N. E._)] L'argument qu'il est de mode aujourd'hui d'opposer la libert des changes a t port la tribune nationale par M. Corne. C'est celui-ci: Attendons, afin de pouvoir lutter avec l'tranger _ armes gales_, que nous ayons autant que lui de capitaux, de fer, de houille, de routes, et alors nous affronterons les prils de la concurrence. Ceci implique que le bon march auquel l'tranger peut nous livrer certains produits est justement le motif pour lequel on nous dfend de les acheter. L-dessus je me demande: _Qu'est-ce que le commerce_? Une chose est meilleur march dans tel pays tranger qu'en France; est-ce une raison pour nous abstenir de commercer avec ce pays? ou bien est-ce un motif de commercer avec lui le plus tt possible? Si les monopoleurs ne s'en mlaient pas, la question serait bientt rsolue. Non-seulement les ngociants dcideraient que c'est l un motif suffisant pour dterminer le commerce, mais encore que c'est le motif unique, qu'il n'y en a pas d'autre possible, ni mme imaginable. Mais ces messieurs raisonnent autrement, en fait de commerce, que les commerants. Ils disent: Ce qui est plus cher au dehors qu'au dedans, laissons-le entrer librement; et ce qui est meilleur march, repoussons-le _de par la loi_. Il est possible que le _principe absolu_ de la prohibition ne soit pas dans les actes de ces lgislateurs, mais il est trs-certainement dans leur _expos des motifs_. LIBERT, GALIT. M. Corne a mis l'_galit_ en opposition avec la _libert_. Cela seul devrait l'avertir qu'il y a un vice radical dans sa doctrine. En tout cas, une chose m'tonne: comment ose-t-on prendre sur soi d'opter, quand on a le malheur de croire que la libert et l'galit sont incompatibles? M. Corne a opt, nanmoins; et, rduit sacrifier l'une ou l'autre, c'est la libert qu'il immole. La libert! mais c'est la justice! Pierre rencontre Paul, et lui dit: Mon ami, je fais de la toile, et je vous en vendrai, pourvu que vous me permettiez de mettre la main dans votre poche et d'en retirer un prix qui me satisfasse.--Paul rpond: Ne prenez pas cette peine, je sais quelqu'un qui me donnera de la toile moiti prix.--De quel ct est le bon droit?--La loi tranche la question en mettant au service de Pierre la baonnette du douanier. Qu'y faire? dites-vous: la justice et la libert sont d'un ct; l'galit et la prosprit, de l'autre; il faut choisir. Triste alternative, ou plutt drisoire blasphme. Non, il n'est pas vrai qu'il y ait entre le _juste_ et l'_utile_ un irrmdiable conflit. Cette doctrine contredit les faits autant qu'elle choque la raison. Car enfin qui protgez-vous? Celui qui lve des bestiaux, _aux dpens_ de ceux qui mangent de la viande; celui qui a obtenu des concessions houillres ou qui possde des forts, _au dtriment_ de ceux qui ont besoin de faire cuire leurs aliments ou de rchauffer leurs membres engourdis; le petit nombre, _au prjudice_ du grand nombre. Vous parlez de la classe ouvrire. Et quel est le langage que tient le monopoleur au charpentier, au maon, au cordonnier, cette innombrable famille d'artisans auxquels la douane n'a aucune compensation donner? Le voici: Il vous faut du pain, du vin, des vtements, du feu, du fer. Prenez une bche, et si vous trouvez un coin de terre inoccup, labourez-le; semez-y du bl, du lin et du gland; plantez-y de la vigne, cherchez-y du minerai, faites-y patre vos troupeaux, et rien ne vous manquera. Hlas! dit chaque ouvrier, votre conseil est excellent, mais je ne puis le suivre. Heureusement que j'ai des bras. Je puis tailler la pierre, ou manier la hache et pousser le rabot. On me payera, et avec mon salaire j'achterai les objets ncessaires au maintien de mon existence. Mais alors, dit chacun le monopoleur: Pain, bois, viande, laine, je te forcerai de l'acheter ma boutique, ainsi que ta truelle, ta hache et ton rabot. J'ai mme fait une loi pour que tu n'en obtiennes que le moins possible en change de ton labeur. Et puis il ajoute: _Tu n'es pas libre,--mais que l'galit te console!_ 15.-- M. LE MINISTRE DE L'AGRICULTURE ET DU COMMERCE[18]. [Note 18: _Mmorial bordelais_, du 6 avril 1846. (_N. E._)] MONSIEUR LE MINISTRE, Lorsque vous tes mont la tribune pour proclamer la politique commerciale du cabinet, nous nous attendions ce que vous vous prononceriez sur cette question: _En matire d'changes, la restriction vaut-elle mieux que la libert?_ Si, aprs avoir reconnu que la restriction est un mal, qu'elle implique ncessairement fausse application de travail humain et dperdition de services naturels, qu'elle quivaut, par consquent, une limitation de force, de richesse, de bien-tre et de puissance, vous eussiez ajout: Nanmoins, nous ne proposons pas l'abolition du rgime restrictif, parce que l'opinion publique le soutient, et que, sous un gouvernement reprsentatif, la conviction ministrielle doit cder devant la volont nationale,--nous comprendrions ce langage. Il nous ferait entrevoir que le ministre sympathise avec les associations qui se forment pour propager les saines doctrines conomiques et pour contre-balancer l'influence, jusqu'ici prpondrante, des coalitions protectionistes. Si vous aviez dit encore: Alors mme que la majorit apercevrait la funeste dception qui est au fond du rgime protecteur, de ce rgime qui voit un profit national dans tout ce que les industries s'arrachent les unes aux autres, il n'en est pas moins vrai qu'il a cr un tat de choses artificiel, que le Gouvernement ne peut dtruire sans mnager la transition, sans prparer surtout des ressources aux ouvriers dclasss ou hors d'tat d'entreprendre de nouvelles carrires,--nous vous comprendrions assurment, et nous nous fliciterions d'apprendre que le cabinet a un but vers lequel il est prt marcher. Mais tel n'a point t votre langage, et nous vous avons entendu, avec regret, attaquer l'change dans son principe. Car vous avez dit formellement que la protection ne doit se relcher qu' mesure que l'industrie nationale peut lutter _ armes gales_ contre l'industrie trangre. Ce qui quivaut ceci: tant qu'une diffrence dans le prix de revient dterminerait l'change international, il sera interdit. Nous le permettrons sitt qu'il cessera d'tre utile. Or c'est bien l le condamner dans sa seule raison d'tre. En Angleterre, dites-vous, le fer et la houille se trouvent en abondance, presque partout; dans les mmes localits, les moyens de transport vers l'intrieur et vers la mer, par les rivires, les canaux et les chemins de fer, sont multiplis et faciles, les ports et les rades sont en grand nombre, srs et dans le meilleur tat..... Les capitaux et les moyens de crdit surabondent, d'immenses tablissements industriels ont presque tous rachet leur mise de fondation, etc. Voil certes bien des avantages naturels et acquis. Ne serions-nous pas heureux que les Anglais nous les cdassent _gratuitement_? Et c'est ce qui arriverait par la libert des changes. Car en quoi se rsument ces avantages?--En bon march.--Et qui profite le bon march?-- l'acheteur.--Donc laissez-nous acheter. Si l'on cherche la cause de la modicit du prix auquel les Anglais livrent leur fer et leur houille, on trouve qu'elle provient de ce que les avantages que vous numrez concourent _gratuitement_ la cration de ces produits. Les Anglais, comme dit M. Lestiboudois, se contentent de retirer un intrt fort abaiss de leurs capitaux; leurs ouvriers livrent beaucoup de travail contre peu de salaire; et quant la sret des rades, la facilit des roules, l'abondance et la proximit du combustible et du minerai, tout cela ils le donnent _par-dessus le march_. C'est une coopration trs-effective, qui pourtant n'entre pour rien dans le prix; c'est un don gratuit fait au consommateur, si celui-ci n'avait pas la folie de le repousser. Tel est le bnfice de l'change, non-seulement dans ce cas particulier, mais dans tous les cas imaginables. Il rend l'acheteur participant des _avantages naturels_ dont le vendeur n'est qu'en possession apparente. Je dis plus, celui-ci n'en est que le dpositaire, le dispensateur; et c'est celui-l qui en recueille tout le fruit. Par le bon march du sucre, l'avantage de la haute temprature des tropiques est vritablement confr aux Europens; par le bon march du pain, l'avantage d'une chute d'eau est rellement confr ceux qui le consomment. Lors donc qu'avec MM. Corne et Lestiboudois vous avez dit: Attendons, pour proclamer la libert, de pouvoir lutter avec les Anglais, _ armes gales_,--vous avez condamn radicalement les changes, puisque votre proposition implique qu'ils doivent tre interdits prcisment par le motif mme qui les dtermine. Vous dites que la marche suivie par l'Angleterre n'est pas un hommage rendu la thorie absolue de la libert commerciale; que l'Angleterre retire la protection celles de ses industries _qui peuvent s'en passer_; qu'elle se fait enfin librale l seulement o elle n'a rien craindre du rgime libral. De telles assertions, rptes par un grand nombre d'orateurs et de journaux, ont lieu de nous surprendre. Elles seraient incontestables, si M. Peel se ft born rduire les droits sur la houille, le fer, les tissus de lin et de coton. Mais quoi l'Angleterre a-t-elle ouvert ses ports? Aux crales, aux bestiaux, au beurre, aux fromages, aux laines. Or, dans des ides restrictives, n'avait-elle pas autant de motifs pour repousser ces choses que nous pouvons en avoir pour repousser la houille et le fer? Qu'invoquaient les propritaires et les fermiers anglais pour demander le maintien de la protection? L'lvation du prix des terres et de la main-d'oeuvre, l'infertilit du sol, la pesanteur des taxes, l'impossibilit, par ces motifs, de soutenir la concurrence trangre.--Et que leur a rpondu le cabinet?--Toutes ces circonstances se traduisent en _chert des aliments_, et la chert, qui arrange le producteur, mais qui nuit au consommateur, nous n'en voulons plus.--Et ce n'est point l un hommage rendu la thorie du libre change! Qu'invoquent nos actionnaires de mines et de forges pour perptuer la protection? La difficult des transports, la distance qui spare le combustible du minerai, l'impossibilit par ces motifs de soutenir la concurrence trangre. Et que leur rpondez-vous?--Toutes ces circonstances se traduisent en _chert de la houille et du fer_, et la chert, qui nuit au consommateur, mais qui arrange le producteur, nous la maintiendrons. Vous pouvez bien croire que l'Angleterre se trompe, mais vous ne pouvez pas dire qu'elle agit selon votre principe. Vous ajoutez, il est vrai, qu'elle a tir du rgime prohibitif tout le parti qu'on en peut tirer.--Ceci suppose que c'est un bon instrument de richesses, et mme c'est sur lui que vous comptez pour porter notre marine, notre industrie et nos capitaux au niveau de ceux de nos voisins. Mais c'est l la question. Il s'agit de savoir si capitaux, marine, industrie, ne grandiraient pas plus vite par le travail et l'change _libres_ que par le travail et l'change _contraris_. Vous affirmez que la protection, qui, selon vous, a port si haut la puissance anglaise, produit chez nous des effets aussi grands que rapides. En ce cas, il n'y a rien faire, si ce n'est de la renforcer; et nous pourrions tre surpris que vous annonciez un projet de loi qui adoucira nos tarifs. Nous aimons mieux nous en fliciter et vous venir en aide dans la sphre o il nous est donn d'agir. Vous mditez une rforme. Mais personne, assurment, n'est plus en mesure que vous de savoir combien vous rencontrerez de rsistances, non-seulement dans les intrts alarms, mais encore dans une opinion publique sincre, mais gare. Voulez-vous un point d'appui? Nous vous l'offrons.--Depuis longtemps, grce la puissance de l'association, l'cole protectioniste se fait seule entendre en France. C'est aussi au moyen de l'association que nous voulons donner une voix l'cole librale. Soyez neutre. Nous propagerons le principe de la libert pendant que d'autres prcheront le principe de la protection. La vrit jaillira du dbat. Et si nous parvenons faire prvaloir notre doctrine dans l'esprit public, quelle vaste perspective s'ouvre devant nous! La douane, rendue sa destination essentielle, versera certainement cent millions de plus au trsor; la paix, solidement tablie, vous permettra certainement aussi de retrancher cent millions au budget de la guerre. Avec un excdant de deux cents millions, que de grandes choses ne pouvez-vous pas entreprendre! Que d'impts onreux ou impopulaires ne pouvez-vous pas dgrever! Oui, si la libert commerciale est en elle-mme une grande et magnifique rforme, elle est le point de dpart de rformes plus grandes et plus magnifiques encore, bien dignes d'veiller une noble ambition dans le sein d'un cabinet auquel on reproche, avec quelque raison, une immobilit dont le pays s'tonne, et dont il commencera bientt peut-tre se lasser. 16.-- MONSIEUR LE RDACTEUR DU _COURRIER FRANAIS_[19]. [Note 19: _Courrier franais_ du 11 avril 1846. (_N. E._)] J'aie toujours trouv fort hardi, presque impertinent, l'usage d'attribuer le langage d'un journal au personnage qu'on suppose en tre le patron, et de se servir de ces locutions: _M. Guizot dit_;--_M. Thiers affirme_;--_M. de Metternich nous rpond_,--et cela propos d'un _premier Paris_ dont il est plus que probable que ces illustres patrons n'ont eu aucune connaissance. Ce n'est pas que j'aie la simplicit d'ignorer, tout villageois que je suis, les liens qui attachent certaines feuilles certains hommes politiques; mais, je le rpte, la formule banale dont je parle me semble renfermer une double insulte; elle dit au patron qu'on interpelle: Tu n'as pas le courage d'avouer tes paroles!--et au client suppos: Tu n'es qu'un commis gages! Aussi je me garderai de faire remonter M. Thiers la responsabilit de l'article qui a paru hier dans le _Constitutionnel_, _sur_ ou _contre_ la libert des changes. Et pourtant, quand on voit ce manifeste suivre de si prs celui du _Journal des Dbats_, et ces deux feuilles lever bannire contre bannire, ne peut-on pas supposer, sans sortir du domaine des conjectures permises, que M. Thiers et M. Guizot ont transport leur lutte sur le terrain de la rforme commerciale? S'il en est ainsi, on ne peut pas fliciter M. Thiers du rle qu'il a pris.--Se placer dans les ides rtrogrades, planter sa tente au milieu du camp des monopoles, chercher la force dans la sympathie des intrts gostes, c'est assurment manquer de tact; c'est engager la partie avec des chances, peut-tre _actuellement_ favorables, mais qui, de leur nature, doivent aller toujours s'amoindrissant; c'est abandonner son adversaire des auxiliaires puissants: la libert, la vrit, la justice, l'intrt gnral et le dveloppement naturel de la raison publique. Mais laissons l le champ des conjectures, et, sans nous occuper des ressorts plus ou moins problmatiques qui agissent sur le journalisme, examinons en lui-mme l'article du _Constitutionnel_. La premire erreur o tombe cette feuille, c'est de supposer que les associations qui se forment pour la dfense de la libert, en matire d'changes, aspirent supprimer la douane, et qu'elles attribuent cette porte la rforme de sir Robert Peel. lire la plupart des apprciations de la mesure de sir Robert Peel, et quand on ignore les conditions d'existence mercantile de la Grande-Bretagne, on est tent de croire que, sous peu, il n'y aura plus chez nos voisins, ni taxes l'entre, ni douanes. C'est, il faut le dire, une illusion bien nave; car, malgr les rformes, le gouvernement anglais s'arrange de manire retirer encore des douanes un revenu de 450 500 millions de francs. Malgr les rformes, il n'y aura pas un douanier de moins sur cette vaste tendue de ctes; malgr les rformes, le mtier de _smuggler_ sera encore trs-lucratif; malgr les rformes, enfin, le tabac, le th, les eaux-de-vie, les vins continueront tre frapps de taxes tellement exorbitantes, qu'on chercherait en vain dans les tarifs des autres peuples des droits aussi levs sur les mmes articles. Si vous appelez cela de la libert commerciale, il faut avouer que vous tes faciles contenter et que vous tes d'excellente composition pour l'application des principes. Oui, nous sommes d'excellente composition avec le fisc, dont, _en tant qu'association_, nous ne nous occupons pas. Mais nous sommes moins faciles l'gard de la _protection_, avec laquelle, je l'espre, nous ne transigerons jamais. Au moment o beaucoup de bons esprits sentent la ncessit de s'unir pour la propagation des saines doctrines conomiques, nous croyons utile d'insister sur cette distinction fondamentale et de fixer, de manire ce qu'on ne puisse plus s'y mprendre, le vrai caractre des associations qui se forment.--Nous n'avons pas besoin de dire que nous n'exprimons ici que notre opinion personnelle. Napolon a dit: La douane n'est pas seulement un instrument fiscal, elle doit tre encore et surtout un moyen de protger l'industrie. Prenant le contre-pied de cette sentence, nous disons: La douane ne doit pas tre un moyen de protger l'industrie et de restreindre les changes; mais elle peut tre un moyen comme un autre de prlever l'impt. L est toute la pense de l'_Association_. Elle ne doit pas, elle ne _peut_ pas tre ailleurs. Nous ferons encore connatre son esprit et sa porte par une autre opposition. Sous le titre de _Comit central pour la dfense du travail national_, une socit s'est forme en France, et son objet avou est d'exploiter l'institution des douanes, non-seulement au dtriment du _public consommateur_, mais au dtriment du fisc lui-mme. L'Association pour la libert des changes a pour mission de propager le principe directement oppos celui du _Comit central_. Elle rclame pour tout Franais, en ce qui ne blesse ni l'ordre public ni les bonnes moeurs, la _plnitude du droit de proprit_, lequel implique la facult d'opter entre la consommation et l'change. Elle demande que la _libert d'acheter_ au dehors soit reconnue et garantie aussi bien que la _libert de vendre_ au dehors, d'autant plus que ce qui restreint l'une limite ncessairement l'autre. De ce que l'association rclame pour tous les produits le libre passage de la frontire, il ne s'ensuit pas qu'elle s'oppose ce qu'une taxe fiscale les atteigne soit l'entre soit la sortie. Sans renoncer discuter accessoirement l'opportunit et la quotit de ces taxes, _il suffit quelles soient calcules exclusivement dans un but de fiscalit_, pour qu'elles sortent de la comptence de l'Association. Elle ne s'attaque pas au fisc, mais la protection. Elle s'lve contre le systme qui consiste exagrer le droit, mme au prjudice du trsor, dans le but avou d'lever le prix d'une denre, afin d'accrotre, aux dpens du consommateur, la rmunration naturelle du producteur. Elle soutient que c'est l une violation de la proprit et une usurpation commise par la loi. Ici se prsente une difficult que je crois devoir aborder ouvertement, car, d'un ct, sous peine d'introduire la dissension dans son sein, l'Association ne doit pas se laisser entraner poursuivre des rformes, quelque sduisantes qu'elles paraissent, _qui ne sont pas dans son principe_; et, d'une autre part, il importe qu'on sache bien au dehors o elle commence, o elle s'arrte, quelle est la sphre de son activit et le terme prcis de ses prtentions. Nous l'avons dj dit, un droit de douane peut tre soit fiscal, soit protecteur. Malheureusement il peut tre aussi, et il est presque toujours la fois l'un et l'autre. Il est _fiscal_ quand la charge qu'il impose au public profite _tout entire_ au trsor, c'est--dire au public lui-mme. Tels sont les droits sur le _th_ et les autres denres qui n'ont pas de similaires dans le pays. En ce cas, pas de difficult, l'Association ne s'en mle pas. De tels droits peuvent tre fort diffremment apprcis, et, cet gard, l'opinion de chaque socitaire est rserve. Mais enfin c'est une question d'impt; la protection n'y est pour rien, et l'Association non plus. Pour le dire en passant, on voit combien le _Constitutionnel_ s'est mpris quand, pour prouver que la rforme anglaise est _tout ce qu'il y a de plus vulgaire_, il cite prcisment les taxes qu'elle a laisses subsister sur les denres de cette catgorie. Il ne voit pas que c'est en cela que consiste tout le libralisme de la mesure. Le droit est exclusivement _protecteur_ quand il empche l'importation de la marchandise trangre, comme dans les cas de prohibition ou de droits prohibitifs.--Dans ce cas encore, pas de difficult. C'est l l'abus contre lequel l'Association s'est forme; sa tche est de dmontrer que d'une telle mesure, gnralise et rduite en systme, rsulte pour tout Franais interdiction de tirer tout l'avantage possible de son travail, contrainte de s'adresser un vendeur plus malhabile ou moins bien situ. Ici, l'acheteur n'acquitte pas une taxe au trsor, dont il profite comme citoyen; il paye un excdant de prix qui ne lui reviendra sous aucune forme; il subventionne une industrie privilgie; il est soumis une extorsion; il est dpouill sans compensation d'une partie de sa proprit; il travaille pour autrui et, dans une certaine mesure, sans rmunration; il est esclave dans toute la rigueur du mot, car l'esclavage consiste non dans la forme, mais dans le fait d'une spoliation permanente et lgale.--C'est ce rgime que l'Association veut dtruire. Mais on nous dit: Vous admettez un droit _fiscal_. Or, chaque fois qu'un produit tranger a un similaire au dedans, est-il possible de le frapper d'un droit, mme _fiscal_, qui n'lve le prix vnal de ce produit et n'agisse, par consquent, comme droit protecteur? Voici, dans ce cas, comment il me semble que l'Association doit comprendre l'application de son principe. Chaque fois qu'un droit est arriv cette limite infrieure, au-dessous de laquelle il ne pourrait descendre, sans compromettre d'une manire permanente le revenu qu'en tire le trsor, on peut dire qu'il est _essentiellement_ fiscal et _involontairement_ protecteur. C'est cette limite que l'action de l'Association doit s'arrter, parce que tout ce que l'on pourrait discuter au del serait une question d'impt. Ainsi, par exemple, si l'on abaissait successivement le droit sur les fers 20, 15 et 10 pour 100, cherchant, sans se proccuper aucunement de nos forges, le point o il donne le plus gros revenu possible, c'est--dire o il entre le plus de fer possible sans nuire au trsor,--je dis qu' cette limite le droit devrait tre considr comme fiscal et soustrait aux discussions de nos assembles. Ce n'est pas dire que cet impt, _comme impt_, ft l'abri de toute objection. Il resterait savoir s'il est d'une bonne administration de renchrir le prix du fer. Mais cette considration rentre dans les questions gnrales relatives toute contribution publique. Elle se prsente aussi bien propos du sel et du port des lettres qu'au sujet des douanes. Elle sort de la comptence de l'Association, parce que l'Association ne discute pas les impts, mme mauvais; elle n'a qu'un but: le renversement du systme protecteur. Il ne faut pas se le dissimuler, cette dclaration ouvre une brche au monopole. chaque abaissement du tarif, il s'criera: Arrtez! non dans mon intrt, mais dans celui du trsor. C'est un inconvnient; mais ce serait bien pis si l'Association ignorait ce qu'elle veut et quoi elle tend. Quand une difficult rsulte de la nature des choses, il n'y a nul avantage fermer les yeux pour se la dissimuler soi-mme. Je sais que beaucoup de personnes ont de la peine admettre cette distinction. Elles voient, dans toute restriction douanire, alors mme qu'elle a un but fiscal, une atteinte la _libert des changes_, et elles en concluent que l'Association dsavouerait son propre titre, si elle se bornait combattre le systme protecteur. Mais une taxe n'infirme pas plus le principe de la libert commerciale, qu'un impt n'infirme le principe de la proprit. Si l'Association voulait intervenir dans les questions que peuvent soulever, propos de tous les cas particuliers, l'opportunit, la quotit, la forme, l'assiette ou la perception des contributions publiques, elle n'aurait aucune chance de dure, car les avis y seraient bientt partags;--et une institution de cette nature, ce n'est pas la _majorit_ qu'il faut, c'est l'_unanimit_. Entre associs, il n'y a qu'un lien possible: _la communaut du principe_.--_Pas de protection!_ Voil notre mot de ralliement.--Que le lgislateur ramne le tarif sa destination originaire, qui est de prlever sur tous une taxe qui profite tous. Mais nous ne voulons pas de taxes qui, sans rentrer au trsor, psent sur le grand nombre pour profiter au petit nombre. Attachons-nous ce principe, ne nous en laissons jamais sparer. C'est un rocher inbranlable qui repose sur deux bases ternelles: la justice et la vrit. 17.--RFORME POSTALE[20]. [Note 20: _Mmorial bordelais_ du 23 avril 1846. (_Note de l'dit._)] Que sont devenues cette nergie franaise, cette audace, cette initiative qui frappaient le monde d'admiration? Nous sommes-nous rapetisss la taille des Lilliputiens? L'intrpide gant s'est-il fait nain timide et trembleur? Notre orgueil national se contente-t-il qu'on dise encore de nous: Ce sont les premiers hommes du monde pour donner et recevoir des coups de sabre,--et sommes-nous dcids ddaigner la solide gloire de marcher rsolument dans la voie des rformes fondes sur la justice et la vrit? On serait tent de le croire, quand on lit ce rachitique projet man de la commission de la Chambre, intitul emphatiquement: _Rforme postale_. L'tat s'est empar du transport et de la distribution des lettres. Je ne songe pas lui disputer, au nom des droits de l'activit individuelle, ce dlicat service, puisqu'il l'accomplit du consentement de tous. Mais de ce que, par des motifs d'ordre et de sret, il s'est dtermin dpouiller les citoyens de la facult de se transmettre rciproquement leurs dpches comme ils l'entendent, ne s'ensuit-il pas qu'il ne doit rien leur demander au del du service rendu? Voyez les routes. Elles servent la circulation des hommes et des choses, quoi l'on a attach tant de prix, que l'tat, aprs avoir consacr des sommes normes leur confection, les livre, sans aucune rmunration, l'usage des citoyens. Eh quoi! la circulation de la pense, l'change des sentiments, la transmission des nouvelles, les relations de pre fils, de frre soeur, de mre fille, seraient-elles nos yeux moins prcieuses? Cependant, non-seulement l'tat se fait rembourser, pour le transport des lettres, le prix du service rendu, mais il le surcharge d'un impt ingal et exorbitant. Il faut des revenus au trsor, j'en conviens. Mais on conviendra aussi que les rapports des parents, les panchements de l'amiti, l'anxit des familles, devraient tre la dernire des _matires imposables_. Chose singulire! Par une double inconsquence, on imprime la poste un caractre fiscal qu'on refuse la douane, les dtournant ainsi l'une et l'autre de leur destination rationnelle. Un citoyen a certainement le droit de dire l'tat: Vous ne pouvez, sans porter atteinte mes plus chers privilges, me dpouiller de la facult de faire parvenir comme je l'entends une dpche dont dpendent peut-tre ma fortune, ma vie, mon honneur et le repos de mon existence. Tout ce que vous pouvez avec justice, c'est de me dterminer avoir _volontairement_ recours vous, en m'offrant les moyens de correspondance les plus prompts, les plus srs et les plus conomiques. Que si on posait en principe (je demande grce pour cette expression peu parlementaire) que l'tat ne doit point bnficier sur le transport des lettres, on arriverait avec une facilit merveilleuse la solution de tous les problmes que soulve la rforme _postale_, car je n'ai jamais entendu faire contre la taxe infrieure et uniforme qu'une seule objection: Le trsor perdrait tant de millions (perdre, en style administratif, c'est ne pas gagner). Remboursement rel, remboursement uniforme, voil les deux sujets sur lesquels j'essaierai d'appeler l'attention du lecteur. Mais, avant tout, je crois devoir rendre un hommage clatant l'administration des postes. On dit qu'en Angleterre, c'est dans le post-office que s'organise la rsistance la rforme. En France, au contraire, elle est ne dans les bureaux, s'il est vrai que la premire publication qui ait trait ce sujet doive tre attribue un haut fonctionnaire de la rue Jean-Jacques-Rousseau. Jamais je n'ai lu un ouvrage plus dgag d'esprit bureaucratique et fiscal, plus empreint d'ides leves, gnreuses, philanthropiques, et qui respire plus, chaque page, l'amour du progrs et du bien public. Remboursement rel des frais.--Fidle au principe que je posais tout l'heure, je dois d'abord chercher quelle devrait tre la taxe ou plutt le prix de chaque lettre. La circulation fut, en 1844, de 108 millions de lettres, et il est impossible qu'elle ne dpasst pas, avec la taxe rduite, 200 millions. Les dpenses se sont leves fr. 30,000,000 dduire: Paquebots du Levant fr. 5,200,000} Produit ralis des places dans } la malle-poste 2,300,000} Envois d'argent 1,100,000} 11,000,000 Remboursement par les offices } continentaux 400,000} Produit ralis des journaux 2,000,000} ---------------- Reste la charge des lettres fr. 19,000,000 Encore les frais administratifs devraient-ils tre imputs rigoureusement, dans la proportion d'un tiers, aux services accessoires. Reste toujours que 200 millions de lettres 10 centimes, produisant 20 millions, couvriraient et au del leurs frais. Remarquons qu' ce prix les lettres payeraient encore un impt de 5 centimes ou 100 p. 100, puisqu'elles dfrayeraient le transport gratuit des dpches administratives gales leur propre poids. Par cette dernire considration, je le dis ouvertement, si nous ne vivions dans un temps o il semble qu'on a horreur du bien quand il se prsente sous une forme un peu absolue et dgag d'une dose de mal qui le fasse accepter, je dirais que la lettre simple ne doit payer que 5 centimes; et certes les avantages de la rforme seraient alors si complets, que peut-tre ne devrait-on pas hsiter.--Mais admettons 10 centimes, moiti rmunration, moiti impt. Le premier avantage de cette modicit, je n'ai pas besoin de le dire, ce serait la juste satisfaction donne au plus dlicat, au plus respectable des besoins de l'homme, dans l'ordre moral. Le second, d'accrotre l'ensemble des transactions et des affaires, fort au del probablement de ce qui serait ncessaire pour restituer par d'autres canaux, au trsor public, la perte du produit net actuel des postes. Le troisime, de mettre la correspondance la porte de tous. La commission fixe 10 centimes le prix des lettres adresses aux soldats. Elle oublie une chose, c'est que, sur 34 _millions_ d'habitants, il y en a 8 _millions_ qui sont des soldats aussi, les soldats de l'industrie, et qui, aprs avoir pourvu aux premires ncessits de la vie, n'ont pas toujours le sou de poche. Enfin, un quatrime et prcieux avantage, ce serait de restituer tout Franais la facult de transporter des lettres et de ne pas faire arbitrairement une catgorie de dlits artificiels. Je suis surpris qu'on ne soit pas frapp du grave inconvnient qu'il y a toujours classer lgislativement, parmi les dlits et les crimes, des actions innocentes en elles-mmes, et souvent louables. Et ici, voyez dans quelle srie d'absurdits et d'immoralits on s'engage ncessairement quand on fonde la poste sur le principe de la fiscalit. La taxe est fiscale; donc elle doit dpasser de beaucoup le prix du service rendu; donc les particuliers seront excits faire la concurrence l'tat; donc il faut leur ter une libert innocente, quelquefois prcieuse; donc il faut une sanction pnale. Et quelle sanction! Peut-on lire sans une insurmontable rpugnance l'article 7 du projet de la Commission? Un acte de simple obligeance puni comme un forfait! Le port d'une lettre entraner une amende qui peut aller 6,000 francs! Combien de crimes contre les proprits, mme contre les personnes, n'exposent point une telle pnalit! Avec la taxe 10 centimes,--ou mieux 5 centimes,--vous n'avez pas besoin de crer de dlits. La nomenclature en est dj assez longue. Vous pouvez rendre chacun la libert. On ne s'amusera pas chercher des occasions incertaines, quand on aura sous la main la plus conomique, la plus commode, la plus directe, la plus sre et la plus prompte des occasions. Puisque j'ai parl de chtiments, je dois faire ressortir dans le projet de la Commission, un contraste dont je suis sr que le sentiment public sera rvolt. Un homme se charge d'une lettre. En lui-mme, l'acte n'est pas coupable. Ce n'est pas la nature des choses, c'est la loi, la loi seule, qui l'a fait tel. Cet homme peut tre puni de 6,000 francs d'amende, et, qui plus est, par une autre fiction lgale, le chtiment peut tomber sur un tiers qui n'a pas mme eu connaissance du fait (art. 8). Un fonctionnaire abuse du contre-seing. Il y a fraude aussi, et qui pis est fraude du plus mauvais caractre, fraude prmdite, calcule, intentionnelle. De plus, il y a faux, et faux commis par un homme public en critures publiques; il y a abus de confiance; il y a violation de serments.--L'amende est de 25 francs! Que dirai-je de l'article 10: _L'administration pourra transiger avant comme aprs jugement_, etc.? De telles dispositions portent avec elles-mmes leur commentaire. Ainsi, transactions gnes, sentiments froisss, liens de famille relchs, affaires gnes, libert restreinte, taxes ingales, crimes fictifs, chtiments arbitraires; telles sont les consquences ncessaires du principe de la fiscalit introduit dans la loi des postes. Donc il faut recourir cet autre principe, que la poste doit rendre le service auquel elle est destine, au prix le plus bas possible, c'est--dire un prix qui couvre ses frais. Il me reste parler de l'uniformit de la taxe, et aussi des moyens de combler le dficit du trsor. Ce sera l'objet d'un second article. 18.--DEUXIME ARTICLE[21]. [Note 21: _Mmorial bordelais_, 30 avril 1846. (_Note de l'dit._)] L'uniformit de la taxe a des avantages si nombreux, si incontestables, si clatants, que, pour ne pas les voir, il faut fermer volontairement les yeux. On fait cette objection: L'uniformit rsiste au principe mme que vous avez pos, celui du simple remboursement du service reu, car il est juste de le payer d'autant plus qu'il est plus dispendieux. L'galit apparente ne serait qu'une relle ingalit. Mais tous, tant que nous sommes, n'crivons-nous pas tantt de grandes, tantt de petites distances? L'galit se rtablit donc par l, et rien n'empche de faire de toutes les distances une moyenne que chaque lettre est cense avoir parcourue[22]. [Note 22: Recevez dans l'anne 4 lettres 3 dcimes, 4 lettres 2 dcimes et 2 lettres 1 franc; n'est-ce point comme si vous aviez pay pour chaque lettre le taux fixe de 40 centimes qui est la moyenne du systme actuel?] Partout o, dans des cas analogues, l'uniformit est tablie pour le port des journaux, pour les envois d'argent, il faut qu'on s'en trouve bien, car personne n'y contredit. D'ailleurs, il est un point o, dans la pratique, tout est forc de s'arrter, mme la justice rigoureuse; c'est quand on arrive des diffrences microscopiques, des infiniment petits, un fractionnement si minutieux, que l'excution en devient onreuse tout le monde. Est-ce que le systme de la Commission a la prtention de raliser l'galit mathmatique? Fait-il payer plus la lettre remise huit heures que la lettre dlivre neuf? Observe-t-il la proportionnalit entre le destinataire plac 39 ou 40 kilomtres? Lors donc qu'on parle d'galit, il faut entendre une galit possible, praticable, qui n'exige pas, par exemple, qu'on prenne de la monnaie d'un centime. Et c'est prcisment ce qui arriverait dans le systme de la taxe graduelle, s'il tenait compte de cette quit infinitsimale dont il se masque. Car il est prouv que les frais de locomotion, les frais qui affectent diversement les lettres, ne font varier la dpense, d'une zone l'autre, que de 1/2 centime[23]. [Note 23: Nous renvoyons pour la dmonstration l'excellent rapport de M. Chgaray (Sance du 5 juillet 1844, p. 10 et suiv.).] Mais puisque c'est au nom de l'galit et de l'quit que la Commission s'est dcide pour la taxe graduelle, examinons son systme ce point de vue. D'abord elle est partie de ce principe, que la poste devait tre un instrument fiscal, et que, tandis que l'tat puise ses revenus pour faciliter la circulation des marchandises, il devait se faire une source de revenus de la circulation des sentiments, des affections et des penses. Il suit de l qu'il y a trois choses dans un port de lettre: 1 Un impt; 2 Le remboursement de frais communs toutes les lettres; 3 Le remboursement de frais variables selon les distances. Il est clair que l'uniformit de la taxe devrait exister pour toutes les lettres, en ce qui concerne les deux premiers lments, et que la gradualit ne peut rsulter, avec justice, que du troisime. Il est donc ncessaire d'en dterminer l'importance. Les frais gnraux communs toutes les lettres, administration, inspection, surveillance, etc., s'lvent 12 millions que nous pouvons rduire 10, parce qu'une partie de ces frais est absorbe par des services trangers au sujet qui nous occupe, tels que le transport de cinquante mille voyageurs, les envois d'argent, les paquebots, etc. Les frais de locomotion sont de 17,800,000 fr. qui se rduisent aussi 10 millions, ainsi que nous l'avons vu dans l'article prcdent, si l'on en dduit, comme on le doit, ceux qui ne concernent pas les dpches. Ces frais doivent se rpartir sur: 875,000 kilog. de lettres reprsentant 116 millions de lettres simp. 1,000,000 -- journaux et imprims 133 -- 1,000,000 -- dpches administratives 133 -- --------- TOTAL 382 millions. Soit, en nombre rond, 400 millions de lettres simples. Ainsi, 10 millions de frais fixes rpartis sur 400 millions de lettres donnent pour chacune 2 c. 1/2 10 millions de frais graduels ajoutent en moyenne au prix de revient 2 c. 1/2 -------- TOTAL 5 cent. Enfin, le cot moyen d'une lettre tant aujourd'hui de 42 c. 1/2, il s'ensuit que chacun des trois lments y entre dans les proportions suivantes: cent. Frais fixes 2-1/2 Frais graduels 2-1/2 Impt 37-1/2 ------ TOTAL 42 c. 1/2 Si, comme le demandent les partisans de la rforme radicale, la partie purement fiscale tait supprime, le port serait fix 5 centimes, prix de revient.--En ce cas, l'tat aurait subventionner le port des dpches administratives. Ou, si l'on adoptait 10 centimes, les lettres des particuliers paieraient encore un impt suffisant pour dfrayer le service public. Dans l'un et l'autre cas, l'uniformit est force, car les frais de locomotion, les seuls qui pussent justifier la gradualit, n'tant en moyenne que de 1/2 centime, il en rsulte que la plus petite distance cote 1 c. 1/4 et la plus grande 5 centimes. Voici donc quel devrait tre le tarif fond sur ce principe. Frais fixes. Frais graduels. Total ou tarif. 1re zone 2-1/2 1-1/4 3-3/4 2e -- 2-1/2 1-6/8 4-3/8 3e -- 2-1/2 2-1/2 5 4e -- 2-1/2 3-3/4 6-1/4 5e -- 2-1/2 5 7-1/2 Tarif videmment inexcutable. Il ne le serait pas moins, si l'on y ajoute une taxe fiscale, puisqu'elle devrait tre immuable, par exemple 20 centimes.--Et l'on aurait alors ce monstrueux tarif: 1re zone, 23 c. 1/2;--2e, 24 c. 3/8;--3e, 25 c., etc. Or, qu'a fait la Commission sous le manteau de l'galit? Elle a ingalis l'impt, et son tarif dcompos donne les rsultats suivants: Frais Frais Impt. Total de la taxe gnraux. graduels. propose. 1re zone 2-1/2 1-1/4 6-1/4 10 2e -- 2-1/2 1-1/8 15-5/8 20 3e -- 2-1/2 2-1/2 25 30 4e -- 2-1/2 5-1/4 33-3/4 40 5e -- 2-1/2 5 42-1/2 50 N'avais-je pas raison de dire que le systme de la Commission tablissait un impt aussi ingal qu'exorbitant, puisqu'il s'lve pour quelques-uns deux fois, pour d'autres dix fois le prix du service rendu. Il n'y a donc de srieuse galit que dans l'uniformit. Mais une taxe uniforme implique une taxe modique, et, pour ainsi dire, rduite au minimum praticable. On a beaucoup parl de 20 centimes.--Mais ce taux, il vous faut une catgorie de lettres 10 centimes (celles qui circulent dans le rayon d'un bureau); de l la ncessit du tri, de la taxation; de l, l'impossibilit d'arriver jamais l'affranchissement obligatoire. Je viens de prononcer le mot affranchissement obligatoire. Il n'est possible qu'avec une taxe de 10 ou mieux de 5 centimes, et les avantages en sont si vidents, qu'il y a lieu d'tre surpris qu'on recule devant cette objection: la perte du trsor,--comme si le trsor n'tait pas le public. Qu'on se figure quel est le travail actuel de la poste, ce qu'il sera encore aprs la rforme telle que la Commission nous l'a faite. Cent lettres sont jetes la poste. Chacune d'elles peut appartenir, pour la distance, onze zones et pour le poids neuf classes, ce qui lve le nombre des combinaisons quatre-vingt-dix-neuf pour chaque lettre, et voil M. le directeur, consultant tour tour son tableau et sa balance, rduit faire 9,900 recherches en quelques minutes. Aprs cela il constatera le poids sur un coin et la taxe au beau milieu des adresses. Faut-il affranchir? Il recevra l'argent, donnera la monnaie, inscrira l'adresse sur je ne sais combien de registres, enveloppera la lettre dans un bulletin qui relate, pour la troisime ou la quatrime fois, le nom du destinataire, le lieu du dpart, le lieu de l'arrive, le poids, la taxe, le numro. Puis vient la distribution; autres comptes interminables entre le directeur et le facteur, le facteur et le destinataire, et toujours contrle sur contrle, paperasse sur paperasse. Que dirai-je du travail qu'occasionnent les rebuts; et les trop taxs, et les moins taxs, et cette comptabilit gnrale, chef-d'oeuvre de complication, destine, et il le faut bien, s'assurer la fidlit des agents de tous grades? N'est-il pas singulier qu'on prodigue des millions pour faire gagner aux malles une heure de vitesse, et qu'on prodigue d'autres millions pour faire perdre cette heure aux distributeurs? Avec l'affranchissement obligatoire, toutes ces lenteurs, toutes ces complications, toutes ces paperasses, tous ces rebuts, les plus trouvs, les moins trouvs, les tris, les taxes, cette comptabilit prodigieuse en matire et en finances, tout cela disparat tout coup. La poste et l'enregistrement vendent des enveloppes et des timbres 5 ou 10 centimes, et tout est dit. On objectera qu'il y aurait de l'arbitraire priver l'envoyeur de la facult de faire partir une lettre non affranchie. On ne l'en prive pas. Rappelons-nous que, dans ce systme, il est matre de faire parvenir ses lettres comme il le juge propos, il n'a donc pas se plaindre, si la poste, pour rendre le service aussi prompt et aussi conomique que possible, veut rester matresse de ses moyens. Disons les choses comme elles sont. Sous le rapport moral, au point de vue de la civilisation, des affaires, des affections, quant la commodit, la simplicit et la clrit du service, enfin dans l'intrt de la justice et de la vraie galit, il n'y a pas d'objection possible contre la taxe uniforme et modre. La perte du revenu!--Voil le seul et unique obstacle. La perte du revenu!--Voil pourquoi on frappe d'un impt norme et ingal les communications de la pense, la transmission des nouvelles, les anxits du coeur et les tourments de l'absence! Voil pourquoi on grossit nos Codes de crimes fictifs et de chtiments rels. Voil pourquoi on perd la distribution des lettres le temps qu'on gagne sur la vitesse des malles. Voil pourquoi on surcharge le service de complications inextricables! Voil pourquoi on l'assujettit une comptabilit qui porte sur 40 millions diviss en somme de 40 centimes, dont chacune donne lieu au moins une douzaine d'critures! Mais, en dfinitive, combien se monte cette perte? Admettons qu'elle soit de 20 millions. On accordera sans doute que cette somme, laisse la disposition des contribuables, achtera du sucre, du tabac, du sel, par quoi la perte du trsor sera attnue. On accordera aussi que la frquence et la facilit des relations, multipliant les affaires, ragiront favorablement sur tous les canaux des revenus publics. Le nombre des lettres ne peut pas manquer non plus de s'accrotre d'anne en anne. Enfin le service, simplifi dans une proportion incalculable, permettra certainement de notables conomies. Toutes ces compensations faites, supposons encore la perte du revenu de 10 millions. La question est de savoir si vous pouvez employer 10 millions d'une manire plus utile, et j'ose vous dfier de me montrer dans le budget, tout gros qu'il est, une dpense mieux entendue. Eh quoi! c'est au moment o vous prodiguez 1 milliard pour faciliter la circulation des hommes et des choses, que vous hsitez sacrifier 10 millions pour faciliter la circulation des ides! Vous vous demandez s'il est sage de ngliger une rentre de 10 millions, quand il s'agit de confrer au public des avantages inapprciables? Car si le nombre des lettres vient seulement doubler, qui osera assigner une valeur aux affaires engages, aux affections satisfaites, aux anxits dissipes par ce surcrot de correspondance? Et n'est-ce rien que d'effacer de vos Codes des crimes chimriques, des chtiments arbitraires, et ces transactions immorales entre le caprice administratif et les arrts de la justice? N'est-ce rien que de remettre un pauvre manoeuvre la lettre de son fils, si longtemps attendue, sans lui arracher, et presque tout pour l'impt, le fruit de quinze heures de sueur? N'est-ce rien que de ne pas rduire une misrable veuve, afin d'amasser les 24 sous qu'on exige (dont 22 sont une pure contribution) laisser sjourner quinze jours la poste la lettre qui doit lui apprendre si sa fille vit encore? Aujourd'hui mme je lisais dans le _Moniteur_ que le chiffre des recettes publiques s'accrot de trimestre en trimestre. Comment donc le moment n'arrive-t-il jamais o les rformes les plus urgentes ne sont pas ajournes ou gtes par cette ternelle considration: la perte du revenu? Mais enfin, vous faut-il absolument 10 millions? Vous avez un moyen simple de vous les procurer. Rentrez, sous un double rapport, dans la vrit des choses.--En mme temps que vous terez la poste, rendez la douane le caractre fiscal. Diminuez seulement d'un quart les droits sur le fer, la houille, les bestiaux et le lin. Le trsor et le public s'en trouveront bien. Chacune de ces rformes facilitera l'autre, vous aurez rendu hommage deux principes d'ternelle justice, et vos prochaines professions de foi se baseront au moins sur quelque chose de plus substantiel que l'ordre avec la libert et la paix avec l'honneur, lieux communs qui, s'ils n'engagent rien, ne trompent non plus personne. 19.--LIBERT COMMERCIALE[24]. [Note 24: _Mmorial bordelais_ du 2 mai 1846. (_Note de l'dit._)] Comment trouvez-vous Philis?--Belle, admirable, adorable.--N'est-ce pas qu'elle a de beaux yeux?--Oui, mais ils louchent.--Et son teint?--Il est un peu couperos.--Et que dites-vous de son nez?--Il fait honte celui de la Sulamite que l'poux compare la tour du mont Liban.--Oui d! mais en quoi donc trouvez-vous que Philis soit si belle?--Elle est incomparable dans l'ensemble, mais elle ne supporte pas le dtail. C'est de cette faon qu'on traite aussi la libert commerciale. Tant qu'elle reste thorie, on la salue, on la respecte, on la flatte; il n'y a rien de plus beau sous le soleil. S'avise-t-elle de vouloir tre ralise? montre-t-elle le pied, la main ou le visage? c'est une horreur depuis les pieds jusqu' la tte. Le _Constitutionnel_, par exemple, se garderait bien de rien objecter, _en principe_, contre la libert des changes. Mais il soulve contre toutes ses applications l'arme entire des sophismes protectionistes. Nous n'avons pas la prtention de les combattre tous. Bornons-nous ceux qui sont le plus la mode. D'abord le _Constitutionnel_ affirme que le monde entier se mprend sur les rformes de sir Robert Peel. Nous avons tabli, dit-il, que les rformes anglaises laissent subsister, _pour ainsi dire en entier_, le rgime commercial et douanier de la Grande-Bretagne et que la libert des transactions, qu'on a cru dcouvrir dans les mesures de sir Robert Peel n'tait qu'_une pure illusion_. Ainsi l'Association bordelaise, qui s'appuie sur l'exemple de l'Angleterre pour rclamer la libert commerciale, commet tout simplement _une grosse inconsquence_. Plus bas il ajoute: L'Angleterre, tout en demandant aux autres nations la libert commerciale, s'est bien garde de leur donner un pareil exemple. C'est l une assertion qu'on a beaucoup rpte la Chambre. Nous n'y rpondrons pas. Nous prions seulement le _Constitutionnel_ de vouloir bien dresser un petit tableau en deux colonnes, dont l'une aura pour titre: _Tarif de 1840_;--l'autre, _tarif de 1846_. Au-dessous figureront les droits, pour les deux poques, des articles suivants: Froment, seigle, orge, avoine, mas, boeufs, veaux, vaches, moutons, brebis, agneaux, viandes fraches et sales, beurre, fromage, cuir, laine, coton, lin, soie, huile, bois, gants, bottes, souliers, tissus de laine, de coton, de lin, de soie. Alors il nous sera possible de dcider la question par le fait; nous verrons bien si l'Angleterre _s'est bien garde_ d'entrer dans la voie de la libert; puis il restera au _Constitutionnel_ nous dire quelle nation elle a demand cette libert comme condition des mesures qu'elle a cru devoir prendre. Ensuite le _Constitutionnel_, exploitant habilement cette ancienne tactique qui consiste mettre les intrts aux prises et les irriter en les touchant par le ct sensible, demande aux Bordelais s'ils sont prpars une rforme du tarif en ce qui concerne les droits de navigation. Je n'ai me porter fort pour personne. Je sais que si l'on demande tour tour tous les privilgis: _Voulez-vous voir cesser votre privilge?_--on court grand risque qu'ils ne rpondent: _non_ ou au moins _pas encore_. Nous sommes tous _de Lille_ en ce point.... Et voil pourquoi je comprends trs-bien cette stratgie de la part d'un protectioniste, car elle seconde merveilleusement ses desseins; mais je ne la comprends pas de la part d'un homme qui cherche sincrement le triomphe de la libert et de la justice pour tous. Mais entrons dans le fond de la question. Le _Constitutionnel_ affirme que les ports de mer se sont toujours levs contre la rciprocit, en matire de navigation. C'est possible, mais en mme temps les ports se plaignent que la marine marchande dcline sans cesse. Et quoi conduit, en fait de navigation, la non-rciprocit? Le voici: Un armateur du Havre avait fait construire trois magnifiques bateaux vapeur pour faire un service rgulier entre cette ville et Saint-Ptersbourg. Il acquitta 300,000 francs de droits pour les machines qui taient anglaises. Elles taient servies par des mcaniciens franais, comme les bateaux taient monts par des marins franais. Ainsi l'honorable armateur, en organisant cette belle entreprise, avait servi les intrts de notre marine aussi bien que ceux du commerce. Les choses en taient l, quand la France augmenta les droits sur les graines olagineuses et la _surtaxe_ de celles qui arrivent par navires trangers. Voil donc les navires russes exclus de nos ports. La Russie a senti le coup, et par un ukase elle a lev de 50 pour 100 les droits sur les produits arrivant en Russie, sous pavillon franais. Et voil nos navires exclus des ports russes. Or, qu'arrive-t-il de l? C'est que dornavant tout btiment, laquelle des deux nations qu'il appartienne, doit faire _deux voyages pour un fret_. Car, s'il est russe, il faut qu'il vienne _ vide_, chez nous, chercher des marchandises; et s'il est franais, force est qu'il aille _ vide_ chercher des produits russes. Ainsi la rciprocit s'est tablie, mais c'est une rciprocit de gnes, d'entraves et de _travail perdu_. Voil-t-il pas un beau rsultat? Mais coutons la fin de l'histoire. L'entreprise de l'armateur du Havre ne pouvant plus continuer, il est sur le point de _vendre ses trois steamers des Anglais_. Et remarquez ceci: les Anglais ne lui rembourseront certainement pas les 300,000 francs de droits qu'ont acquitts les machines. Ils ne payeront pas non plus toute la valeur des steamers, dont le propritaire n'a que faire. Ils pourront donc, au besoin, tablir le fret au-dessous du taux normal, et se servir de nos capitaux pour nous battre chez nous. Et tout cela parce qu'ils ont un trait de rciprocit avec la Russie et que nous n'en avons ni n'en voulons. Un mot encore sur l'intrt maritime. Un constructeur de Marseille me disait: Le navire que je livre aux Italiens pour 70,000 francs, cote aux Franais 100,000 francs, cause des droits. Mettons d'abord le trsor hors de cause. Le _Constitutionnel_ nous apprend que la douane lui vaut 160 millions, et il est plus que douteux, ajoute-t-il, qu'un accroissement dans les transactions et _une augmentation d'impts indirects_, qui en seraient la consquence, _au dire_ des libres-changistes, remplirait le vide caus par la suppression des douanes. O le _Constitutionnel_ a-t-il pris que les partisans du libre-change invoquent _une augmentation d'impts indirects_? C'est l une insinuation dont la porte est facile comprendre. Elle a sans doute pour but de jeter l'alarme dans le pays, de soulever contre nous l'opinion publique. Toujours de la stratgie! mais encore faudrait-il qu'elle ft fonde sur quelque chose de spcieux. En quoi l'abrogation de la protection compromettrait-elle le trsor? J'ai toujours compris qu'une marchandise _qui n'entre pas_ ne paye pas de droits.... au trsor s'entend, car elle fait peser sur le consommateur une taxe odieuse. Je prie le _Constitutionnel_ de nous dire combien le trsor retire des droits sur le fer. Pour lui viter des recherches, je le lui dirai: c'est _trois millions_.--Au reste, si l'tat veut affermer la douane 160 millions, la condition de n'lever aucuns droits et de les abaisser tous, j'ose dire qu'une compagnie sera prte avant la fin de l'anne. Que le monopole ne parle donc plus du trsor qu'il opprime, comme il opprime le consommateur. Mais voici la grande difficult: Il est difficile d'arriver une pondration exacte et rigoureuse de tous les intrts. Un changement brusque de rgime douanier, favorisant les uns, ruinerait videmment les autres. _Brusquerie_ part, qui donc demande que le gouvernement pondre tous les intrts? Ce qu'on lui demande, c'est qu'il les laisse se pondrer entre eux par l'change.--Et puis, n'y a-t-il aucune distinction faire entre deux intrts dont l'un demande n'tre pas opprim par l'autre? Nous n'examinerons pas dit le _Constitutionnel_, si le rgime protecteur prend sa source dans une erreur des gouvernements ou dans la ncessit des industries qui se sont tablies dans le pays. Il suffit qu'il existe et qu'il ait cr de nombreux intrts pour qu'on n'y touche qu'avec prudence. Vous n'examinez pas!... Mais prcisment c'est ce qu'il faut examiner. Il n'est pas indiffrent que la protection douanire soit ou non une erreur, soit ou non une injustice. Cela change compltement la position des parties belligrantes. Les _droits acquis_, dont le monopole se fait un titre, perdent bien de leur force, s'ils sont _mal acquis_, s'ils sont acquis aux dpens d'autrui. Quand le cholra rgnait Paris, il y favorisait certaines industries; les mdecins, les pharmaciens, les droguistes, les entrepreneurs de pompes funbres, tendaient se multiplier sous son influence. Si l'tat et trouv un moyen de chasser ce flau, qu'aurait-on pens d'un publiciste qui serait venu dire: Je n'examine pas si le cholra est un bien ou un mal; il suffit qu'il existe et qu'il ait cr de nombreux intrts pour qu'on n'y touche qu'avec prudence?-- 20.--PREMIRE LETTRE AU RDACTEUR DU _JOURNAL DES DBATS_[25]. [Note 25: _Journal des Dbats_ du 2 mai 1846. (_Note de l'dit._)] MONSIEUR, Me permettrez-vous d'ajouter quelque chose aux judicieuses observations que vous faites, dans votre feuille du 28 avril, au sujet des modifications que l'Angleterre fait subir ses tarifs? Vous envisagez cette rforme au point de vue spcial de l'influence qu'elle pourra exercer sur notre commerce. Vous faites remarquer que nos ventes dans le Royaume-Uni devront ncessairement s'accrotre, puisque les droits d'entre y seront considrablement rduits, quelquefois abolis sur une foule d'articles, tels que crales, bestiaux, beurre, fromage, eau-de-vie, vinaigre, soieries, tissus de laine et de lin, peaux ouvres, savons, chapeaux, bottes, horlogerie, carrosserie, ouvrages en mtaux, cuivre, bronze, plomb ou tain, papiers de tenture, etc., etc. Vous pensez, avec raison, que cette grande mesure aura pour effet de dvelopper considrablement les changes de la Grande-Bretagne avec les tats continentaux. Assurment, il n'est pas possible de douter que la rforme anglaise n'ouvre de nouveaux dbouchs aux produits des autres peuples. Mais qui s'emparera de ces dbouchs nouveaux? Il me semble vident que ce sont les nations qui les premires rformeront leurs propres tarifs. Tout ngociant sait que ce qui favorise ou entrave les exportations, c'est le plus ou moins de facilit oprer les retours. Vendre pour de l'argent, c'est une demi-opration qui supporte les frais d'une opration entire, et qui, par ce motif, sourit beaucoup moins aux ngociants qu'aux thoriciens de cabinet. Je me ferai comprendre par un exemple. Vous avez cit le beurre parmi les articles dont notre exportation pourra s'accrotre. Je suppose que deux navires entrent dans la Tamise, l'un venant de France, l'autre de Hollande, tous les deux chargs de beurre. Je suppose encore que le prix de revient soit identique. Ici on pourra m'arrter et me dire que de telles suppositions ne se ralisent jamais; mais comme je cherche l'influence de deux systmes de douane diffrents sur deux oprations analogues, je dois bien raisonner comme les gomtres, sur cette formule: _toutes choses gales d'ailleurs_. Ainsi admettons qu'en entrant en rivire le beurre normand et le beurre hollandais reviennent 100 fr. les 100 kilogr.; admettons encore que le fret ajoutera 5 fr. ce prix, et que les spculateurs veulent faire un bnfice de 10 p. 100. Voici le compte du ngociant franais: Prix de revient du beurre 100 fr. Fret 5 Retour vide du navire 5 Bnfice 10 -------- TOTAL 120 fr. Au-dessous de ce cours, il y aurait perte, tout au moins absence de bnfice, et ce genre de commerce ne pourrait continuer. Voici maintenant le compte du ngociant hollandais: Prix de revient du beurre 100 fr. Fret 5 Retour du navire: _nant_, puisque les frais en seront supports par la cargaison de retour 0 Bnfice, comme ci-dessus 10 -------- TOTAL 115 fr. Par o l'on voit que le Hollandais pourra tablir le cours 115 fr., gagner encore et chasser le Franais du march. Et il le fera mme ncessairement sous l'aiguillon de la concurrence que lui feront ses compatriotes. Je pourrais, monsieur le Rdacteur, tirer de l bien des consquences; faire voir que le beurre franais n'attendra pas d'tre chass des marchs anglais; que par cela seul qu'il ne pourra s'y vendre, il ne sera pas produit en Bretagne et en Normandie; qu'il y aura donc dans ces provinces moins de prairies artificielles et naturelles, moins de bestiaux, moins d'engrais, moins de capitaux engags dans l'agriculture, etc., etc. On me dira sans doute que, d'un autre ct, par cela seul que le navire franais n'a pu rapporter de la toile et des rails, ces mmes capitaux payeront des fileurs et des mineurs. Reste savoir si cet emploi forc est plus avantageux que l'autre. Je me garderai bien d'entrer ici dans cette discussion, et je terminerai en faisant observer que le beurre n'a t pris que comme exemple; ce que j'en ai dit s'applique l'ensemble de nos transactions. Aprs avoir montr l'influence de la rforme anglaise sur celles de nos industries nationales qu'elle semble d'abord devoir dvelopper, il serait utile de rechercher la condition qu'elle prpare nos productions les plus protges. Ce sera peut-tre l'objet d'un second article. Agrez, etc. 21.--DEUXIME LETTRE AU _JOURNAL DES DBATS_[26], INSRE DANS LE NUMRO DU 11. [Note 26: Reproduite par le _Mmorial bordelais_ du 14 mai 1846.] MONSIEUR LE RDACTEUR, J'ai essay de montrer par un exemple, et en vitant la dissertation, comment l'immense dbouch qui va s'ouvrir dans la Grande-Bretagne aux produits europens ne profiterait gure qu'aux nations qui, les premires, modifieront leurs tarifs. Il est ais de comprendre que les autres, rduites par la difficult des _retours_ mettre au compte _d'une demi-opration_ les frais d'une opration, seront hors d'tat de soutenir la lutte. Il suit de l que nos industries nationales, celles dont notre climat et notre gnie favorisent le dveloppement, gagneront moins qu'on ne devait s'y attendre la rforme anglaise. Comment s'en trouveront nos industries protges? Si quelque chose m'tonne, c'est qu'elles n'aient pas dj jet leur cri d'alarme, car je les crois de beaucoup les plus menaces. D'o leur vient cette scurit? Est-ce confiance en elles-mmes, est-ce dcouragement? Notre tarif actuel est calcul pour un ordre de choses qui videmment va cesser. La protection qu'il a en vue est corrlative au prix qu'ont les choses au dehors; or, ce prix venant baisser, la protection deviendra naturellement inefficace. Quand un homme rencontre une barrire, il a deux moyens de la surmonter: le premier, c'est de l'abaisser; le second, c'est d'exhausser le sol autour d'elle. Les Anglais ont devant eux la barrire de nos tarifs; ils ne peuvent rien sur notre lgislation, et par consquent il ne dpend pas d'eux de diminuer la _hauteur absolue_ de l'obstacle. Que font-ils? Ils en diminuent la _hauteur relative_, en accumulant ses pieds des produits et en les allgeant pour ainsi dire d'une partie de leur prix. Voyons comment les choses vont se passer. Nous fabriquons un produit X pour 150 fr. Les Anglais peuvent vendre, l'entrept, X 100 fr. L'tat qui, selon l'expression de M. de Saint-Cricq, _dispose_ des consommateurs et les _rserve_ aux producteurs, frappe le produit anglais d'un droit de 50 fr., et rtablit ainsi, aux dpens du public franais, ce qu'on appelle l'_galit des conditions_. Mais, sous le rgime actuel des tarifs anglais, plusieurs lments entrent dans ce prix de 100 fr. du produit X, lesquels vont disparatre par la rforme. 1 La _matire premire_ ne payera plus de taxe, ce qui permettra une rduction de 10 fr. peut-tre la vente. 2 La _vie bon march_, donne au peuple, entranera une baisse gale. 3 La _facilit des retours_, qui n'existe pas maintenant et que la rforme va confrer aux Anglais, peut quivaloir une diminution de 5 fr. C'est donc 75 fr. au lieu de 100 fr. que le produit X pourra tre livr dans notre entrept. Ajoutez-y les 50 fr. de droits, et vous n'arrivez qu' 125 fr., le produit franais restant toujours 150 fr. S'il veut tre fidle au principe de la protection, l'tat devra donc lever le droit de 50 75 fr. Or, le droit de 50 fr. sur une marchandise de 100 fr. quivalait 50 pour 100; celui de 75 fr. sur un produit de 75 fr. sera de 100 pour 100. Par o l'on voit que si le prix baisse d'un quart, il faut que le tarif s'lve du double. Les industries privilgies peuvent donc prparer leurs armes, leurs manoeuvres secrtes, leurs requtes et leurs dolances. Et le ministre aussi peut s'attendre une laborieuse campagne. Dj il a bien du mal maintenir la trve entre ceux qui profitent et ceux qui souffrent du rgime protecteur; que sera-ce, quand il sera tiraill dans les deux sens opposs avec une double intensit? quand les monopoleurs apporteront d'excellentes raisons pour motiver l'exhaussement du tarif, prcisment l'instant o, pour le faire abaisser, les consommateurs donneront de meilleures raisons encore? Mais, puisque j'ai nomm _le consommateur_, permettez-moi une rflexion. Au point de vue des hommes qui se disent _socialistes_, j'encourrai, je le sens, un grave reproche pour avoir dit que la _vie bon march_, fruit de la rforme anglaise, se traduira en baisse du produit fabriqu. Vous voyez bien, diront-ils, que c'est toujours la guerre du riche contre le pauvre, du capital contre le travail. Voil la secrte pense des manufacturiers, le machiavlisme britannique qui se dvoile. Ce qu'on veut, c'est abaisser le taux des salaires, c'est se mettre en mesure de sous-vendre (_undersell_) tous les rivaux. L'ouvrier, c'est une machine dont on cherche un emploi plus conomique, etc., etc. J'ignore si les Anglais ont fait ce calcul; mais s'ils l'ont fait, j'admire leur philanthropie; car, quoi de plus gnreux que d'appeler le monde entier au bnfice de leur rforme? Si, mesure qu'ils abrogent les taxes sur les matires premires, ou qu'ils rduisent le taux de la main-d'oeuvre, ou qu'ils se mettent mme de naviguer meilleur compte, ils abaissent proportionnellement le prix du produit; s'ils font l'acheteur une remise de 10 francs raison de la premire circonstance, de 10 francs pour la seconde, de 5 francs pour la troisime,--je le demande, qui donc, en dfinitive, recueillera le fruit de la rforme, le plus clair et le plus net de ses avantages? n'est-ce pas l'acheteur, le _consommateur_, le Franais, le Russe, l'Italien, l'homme rouge, noir ou jaune, quiconque, en un mot, n'est pas assez fou pour s'interdire, par d'absurdes tarifs, toute participation aux bienfaits de cette grande mesure? Et voil, messieurs les Socialistes, la vraie fraternit, non point la fraternit fouririste, mais l fraternit providentielle: que les nations ne puissent rien accomplir de grand et de beau, mme dans des vues gostes, qui ne profite aussitt l'humanit tout entire. J'aimerais aborder ce vaste sujet, mais je ne dois pas abuser de votre complaisance et de la patience du lecteur. Sans vouloir faire ici _du prospectus_, me sera-t-il permis de dire qu'il est trait d'une manire gnrale dans un article du _Journal des conomistes_ emprunt l'Encyclopdie du dix-neuvime sicle, intitul: _De la concurrence_. 22.--DU CHEMIN DE FER DE BORDEAUX BAYONNE[27]. (Lettre adresse une commission de la Chambre des dputs.) [Note 27: _Mmorial bordelais_, du 19 mai 1846, reproduisant _la Patrie_.] MESSIEURS, Les partisans du trac _direct_ et ceux du trac _courbe_ ont beau s'vertuer, il n'y a de part et d'autre qu'un argument srieux. Les premiers disent: Notre ligne est plus courte de 29 kilomtres. Les seconds rpondent: La ntre dessert une population quatre fois plus dense. Ou, sous la forme agressive, les uns: Votre trac _courbe_ renchrit les transports pour les points extrmes; Les autres: Votre trac direct passe dans le dsert et sacrifie tous les intrts du pays. La question ainsi pose, on comprend quelle importance les partisans de la ligne directe devaient attacher prouver, d'une part, que le dsert n'est pas aussi dsert qu'on le suppose; de l'autre, que les valles ne sont ni aussi riches ni aussi peuples qu'on le dit. C'est l'argumentation laquelle a eu recours la commission d'enqute des Basses-Pyrnes, et, dans l'impartial expos des motifs de M. le Ministre des travaux publics, on la voit reproduite en ces termes: Il convient de remarquer que, dans les cantons des grandes Landes, la population s'est constamment accrue, depuis quarante ans, dans une proportion moyenne de 50 pour 100, tandis que dans les valles elle est demeure stationnaire et _mme a dcru_ sur quelques points. J'ai lieu de croire que le fait qu'on invoque a t puis dans un mmoire que j'ai publi sur la _rpartition de l'impt_ dans le dpartement des Landes, mmoire qu'on ne manquera pas sans doute de faire passer sous vos yeux. Il doit donc m'tre permis de protester contre l'usage trange qu'on en prtend faire. Je n'ai pas la prtention de plaider pour ou contre une des deux lignes rivales, mais j'ai celle de m'opposer ce que, pour loigner le chemin de nos valles, on fasse argument de tout, mme de leurs souffrances. Tout homme qui s'est occup du vaste sujet de la population sait qu'elle crot plus rapidement, d'ordinaire, dans les pays o elle est rare que dans ceux o elle a atteint une grande densit. Dire que c'est l un motif pour accorder la prfrence aux premiers, en fait de chemin de fer, c'est dire qu'ils sont plus utiles en Russie qu'en Angleterre, et dans les Landes que dans la Normandie. Ensuite on a gnralis un fait local. Il n'est pas vrai que la population diminue dans la valle de la Garonne, de la Midouze et de l'Adour. Elle y crot lentement, il est vrai, prcisment parce qu'elle y est trs-presse. Ce qui est vrai, ce que je ne rtracte pas, c'est que, dans un petit pays, qu'on nomme la Chalosse, situ sur la rive gauche de l'Adour, et spcialement dans quatre cinq cantons vinicoles de cette province, _le nombre des dcs surpasse rgulirement, depuis vingt ans, le nombre des naissances_. C'est l une perturbation dplorable, un phnomne unique dans le sicle, et il ne se montre nulle part, pas mme en Turquie. Pour savoir ce qu'on en doit conclure, relativement la question qui nous occupe, il ne suffit pas de constater le fait, il faut encore le rattacher sa cause. _La population a dcru_, disent les commissaires enquteurs. Ce mot est bientt prononc. Ah! ils ne savent pas tout ce qu'il implique! Ils n'ont pas assiste ce douloureux travail par lequel s'accomplit une telle rvolution! Ils ne savent pas ce qu'elle suppose de souffrances morales et physiques. Je vais le leur dire. C'est une funbre histoire, mais elle est pleine d'enseignement. La Chalosse est un des pays les plus fertiles de la France. Autrefois, on y rcoltait des vins qui descendaient l'Adour. Une partie se consommait aux environs de Bayonne; l'autre s'exportait au nord de l'Europe. Ce commerce extrieur occupait Bayonne l'activit et les capitaux de dix ou douze maisons honorables, dont un de vos collgues, M. Chgaray, pourrait au besoin citer les noms. cette poque les vins avaient une valeur soutenue. L'aisance s'tait rpandue dans le pays, et avec elle la population. L'tendue des mtairies s'tait naturellement restreinte; elles ne comportaient pas plus de deux trois hectares. Chacune de ces petites exploitations, travaille comme un jardin, fournissait une famille des moyens assurs d'existence. Les revenus des propritaires et des mtayers faisaient vivre une classe nombreuse d'artisans, et l'on conoit quel degr de densit la population avait d parvenir sous ce rgime. Mais les choses ont bien chang! La politique commerciale qui a prvalu parmi les peuples a ferm la Chalosse ses dbouchs extrieurs. L'exportation a t, je ne dirai pas rduite, mais dtruite, compltement anantie. D'un autre ct, le systme des contributions indirectes a beaucoup restreint ses dbouchs intrieurs. En affranchissant de l'impt de consommation, en faveur du propritaire, le vin rcolt sur son fonds, il a altr, en matire de viniculture, la division du travail. Il a agi comme ferait une loi qui porterait: Le pain sera soumis un impt, except celui que chacun fera dans son mnage. videmment une telle disposition tendrait dtruire la boulangerie. Enfin, l'Adour cesse graduellement d'tre navigable. Des documents authentiques constatent que les bateaux remontaient jusqu' Aire.--Les vieillards du pays les ont vus aller Grenade; je les ai, moi-mme, vus charger Saint-Sever. Maintenant ils s'arrtent Mugron, et d'aprs les difficults qu'on prouve les y conduire, il est ais de prvoir que dans peu ils ne dpasseront pas le confluent de la Midouze. Je n'ai point raisonner sur les causes. Elles existent, c'est positif. Quels ont t les effets? D'abord de diminuer le revenu des propritaires; ensuite de rendre la part du mtayer insuffisante pour son existence et celle de sa famille. Il a donc fallu que, sur ce qui lui restait de revenu, le propritaire ft un fort prlvement pour parfaire au mtayer ce qui est rigoureusement ncessaire au maintien de la vie. L'un a t ruin. Vainement il a lutt contre les sductions du luxe dont le sicle l'entoure de toute part; vainement il s'est impos les plus durs sacrifices, la parcimonie la plus minutieuse, il n'a pu chapper aux cuisantes douleurs qui accompagnent une dgradation invitable. Le mtayer n'a plus t un mtayer; sa part colonne ne servant qu' diminuer sa dette, il est devenu un journalier auquel on donne pour tout salaire une ration quotidienne de mas. En d'autres termes, on a reconnu que l'tendue des exploitations, bonne pour d'autres circonstances, tait maintenant trop borne; et en ce moment il s'opre, dans la constitution agricole du pays, une rvolution remarquable. Les vins n'ayant plus de dbouchs, deux hectares de vigne ne peuvent plus constituer un corps d'exploitation. Il y a tendance manifeste organiser la proprit sur d'autres bases. De deux mtairies de vigne, on en fait une qui renferme une juste proportion de labourables. On comprend que, sous l'empire des causes numres, ce n'est plus deux ou trois hectares qu'il faut, mais cinq ou six pour faire vivre une famille de mtayers. L aussi on fait des fusions, mais des fusions qui altrent les sources de la vie. Dans la commune que j'habite, trente maisons de mtayers ont t dmolies depuis le cadastre, et plus de cent cinquante dans le canton dont les intrts judiciaires me sont confis; et remarquez ceci, ce sont autant de familles voues une complte destruction. Leur sort est de souffrir, dcliner et disparatre. Oui, la population a diminu dans une partie de la Chalosse, et j'ajouterai, dt-on retourner contre elle cet aveu, que cette dpopulation, si elle accuse notre dtresse, est bien loin d'en donner la mesure. Si vous parcouriez mon malheureux pays, vous apprendriez combien les hommes peuvent souffrir sans mourir, et qu'une vie de moins sur vos froides statistiques est le symptme d'incalculables tortures. Et maintenant ce sont nos souffrances qu'on invoque contre nous! Et pour nous refuser des dbouchs, on nous parle des douleurs que le dfaut des dbouchs nous inflige!--Encore une fois, je ne me prononce pas sur le trac du chemin de fer. Je sais que les intrts de la Chalosse pseront bien peu dans la balance. Mais, si je ne m'attends pas ce qu'ils soient un argument pour le _trac des valles_, je ne veux pas qu'on en fasse un argument contre, parce qu'un tel argument est aussi faux que cruel. N'est-ce point, en effet, une impitoyable cruaut que de venir nous dire: Vous avez un beau ciel, un sol fcond, de fraches valles, des coteaux sur lesquels le travail de vos pres avait rpandu l'aisance et le bonheur. Grce ces dons de la nature et de l'art, votre population tait aussi presse que dans nos plus riches provinces. Les dbouchs vous ont fait dfaut tout coup, et la dtresse a succd l'aisance, les larmes aux chants de joie. Or, pouvant disposer d'un immense dbouch, nous ne savions encore si nous en doterions le dsert ou si nous le mettrions votre porte. Vos souffrances nous dcident. Elles sont bien avres; le pouvoir lui-mme les a constates par ces expressions laconiques: _ce n'est rien, c'est la population qui diminue_. Il n'y a rien rpliquer cela; et nous voil bien dcids rejeter le chemin dans la grande Lande. Cette dtermination, en ruinant toutes vos villes, acclrera la dpopulation qui vous attriste; mais la _chance_ de peupler le dsert ne vaut-elle pas bien la _certitude_ de dpeupler les valles? Ah! Messieurs, donnez au chemin la direction que, dans votre sagesse, vous jugerez la plus utile l'intrt gnral; mais si vous en frustrez notre valle, ne dites pas dans vos _considrants_, comme on vous y engage, que ce sont ses malheurs, _et ses malheurs seuls_, qui vous dterminent. 23.--AUX MEMBRES DE L'ASSOCIATION POUR LA LIBERT DES CHANGES[28]. [Note 28: _Mmorial bordelais_ du 14 juin 1846.] MES CHERS COLLGUES, Quelques esprits ardents s'affligent de ce que l'Association parisienne a fait si peu de progrs. Je voudrais les convaincre qu'ils se pressent trop de dsesprer. Paris offre tous les lments de succs. Sans doute le travail de cohsion et d'organisation est lent; il peut tre souvent interrompu par les circonstances, comme il l'est maintenant par les lections gnrales, qui absorbent bon droit l'attention publique; mais l'oeuvre sera reprise en temps opportun, et le triomphe en est assur. Eh quoi! Une noble et belle cause peut-elle faillir quand elle rallie toutes les fortes intelligences d'une poque, toutes les illustrations, toutes les renommes, tous les titres que le gnie lve au-dessus du sicle! J'exposerai devant vous le dnombrement de nos forces, et vous verrez s'il y a lieu de dsesprer. Si l'on vous demandait quel est l'homme qui lguera nos annales la renomme parlementaire la plus solide et la plus pure; qui, par la hauteur de ses vues, la constance de ses convictions, plus encore que par l'clat de son nom, s'est lev au plus haut degr d'influence qu'on puisse acqurir en dehors du pouvoir, vous nommeriez l'illustre pair qui a consacr sa vie l'abolition de l'esclavage; mais vous ne seriez pas tonn d'apprendre qu'il n'est pas moins favorable l'abolition du monopole; car l'esclavage et le monopole reposent sur le mme principe. Si l'on vous demandait: Quel est le _pote du sentiment_, qui a fait vibrer dans nos coeurs les cordes les plus intimes et les plus mystrieuses? Quel est le _pote du peuple_, dont les chants, aux jours de notre jeunesse, pntraient comme un fluide puissant et rapide dans toutes les couches de la socit? Quel est le prosateur inimitable, ou plutt le _pote des ides_, qui a su jeter sur le monde des abstractions le manteau d'un style la fois simple, gracieux, touchant, nergique, expression d'une belle me tourmente par l'inquitude du gnie? Quel est le savant qui, soumettant les lans de l'imagination aux lois du calcul, a sond le plus avant la mystrieuse profondeur des harmonies clestes, pour venir ensuite distribuer la science aux profanes, sous les formes les plus accessibles? Quel est l'orateur, quelle que soit sa bannire, qui a fait revivre notre tribune nationale les traditions des Foy et des Mirabeau? Quel est l'homme d'tat, quelque opinion qu'on se fasse de sa pense politique, qui, par l'loquence et le caractre, a su la faire dominer sur un peuple encore tout frmissant des agitations et des esprances de Juillet? Quel est l'heureux du sicle qui une habilet d'un autre ordre, qui a aussi son gnie, a fait donner le nom de _roi de la finance_? Vous rpondriez: C'est le duc de Broglie, c'est Lamartine, Branger, Lamennais, Arago, Berryer, Guizot, Rothschild, qui tous, avec des vues diverses, souvent opposes, ont march, chacun dans sa voie, jusqu'aux bornes qui semblent assignes au domaine intellectuel de notre poque. Eh bien! Messieurs, une cause est-elle perdue, quand elle a pour elle des autorits si imposantes, et auxquelles leur diversit mme communique une force irrsistible? Je ne veux pas dire que tous ces personnages illustres prendront une part directe notre association, mais je sais que tous adhrent son principe et nous entourent de leur sympathique assentiment[29]. [Note 29: Aucun de ces personnages ne fit partie de l'association pour laquelle, dans des conversations particulires, ils n'avaient pas hsit tmoigner de la bienveillance. La plupart n'avaient pas assez tudi la question, et les plus comptents n'taient pas assez convaincus pour embrasser ouvertement la cause du libre-change, sans s'inquiter des obstacles qui pouvaient en retarder le triomphe. (_Note de l'dit._)] Que les monopoleurs, arms du tlescope, cherchent donc dans tout l'horizon intellectuel une petite toile pour faire quilibre cette crasante constellation. On dit qu'ils ont pour eux M. Thiers. C'est beaucoup; mais, en vrit, cela ne suffit pas. cette nomenclature assez rassurante, et que j'aurais pu allonger beaucoup, se joint un autre symptme encore plus propre peut-tre vous inspirer de la confiance. Je veux parler du mouvement qui s'est opr dans la presse franaise. L'opinion des journaux fait-elle celle des abonns, ou celle des abonns fait-elle celle des journaux? ou bien, ce qui est plus probable, exercent-elles l'une sur l'autre une action rciproque? Quoi qu'il en soit, et dans toutes les hypothses, un principe est bien prs de son triomphe quand on voit tous les journaux venir l'un aprs l'autre se ranger sous son drapeau. Vous avez vu l'attitude ferme et dcide qu'a prise le _Journal des Dbats_, cette feuille qui, par ses relations, le public auquel elle s'adresse, le mrite de sa rdaction, est une des grandes forces du pays, presque un des pouvoirs de l'tat, sinon dfini par la Charte, du moins crit dans les faits.--Le _Journal des Dbats_ est pour vous. Le _Courrier franais_, qui n'a d'engagements avec aucun parti, est pour vous. C'est une sentinelle avance, courageuse et mme un peu aventureuse, telle qu'il en faut une doctrine qui sort de l'abstraction pour entrer dans la carrire militante. La _Patrie_ est pour vous. Les journaux qui se forment ou se reforment, comme le _Commerce_ et l'_Ocan_, cherchent un abri sous votre bannire. La _Rforme_ ne ment pas son titre: elle est pour vous. La _Dmocratie pacifique_ est pour vous. Sans doute la _libert d'changer_ n'a qu'une importance secondaire ses yeux auprs de la merveilleuse _organisation_ qu'elle rve et qui doit effacer tous les pchs du monde ainsi que toutes ses misres; mais elle convient que, pour tre matres de s'_associer_, les hommes doivent au moins s'appartenir eux-mmes; d'o il suit que la lutte contre le monopole doit prcder le travail de l'_organisation_. Il est un journal que je regrette de ne pas voir dans nos rangs et au premier rang, c'est le _National_. Quoique cette feuille soit l'organe d'un parti, elle est considre dans tous, cause du mrite transcendant de ses crivains et de sa rputation bien tablie d'indpendance et d'austrit politique. Je sais que le _National_ est favorable la libert commerciale comme toutes les liberts. S'il ne descend pas dans la lice, cela tient ses vues sur la politique gnrale de l'Europe, qui lui font penser que le moment n'est pas venu o la France pourrait, sans pril, s'engager par les liens du commerce avec des puissances oligarchiques ou absolues, hostiles aux principes de notre rvolution. Mais, quoi! les nations les plus avances en industrie ne sont-elles pas les plus claires en politique?--Et le _commerce libre_, ce grand distributeur des produits, n'est-il pas aussi le grand propagateur des ides? Enfin, si je jette un coup d'oeil sur la presse dpartementale, je n'y vois aucun motif de dcouragement. Les trois grands journaux de Bordeaux dfendent nergiquement notre principe. Le _Courrier de Marseille_ consacre cette cause un talent de premier ordre. Le _Smaphore_ suit la mme voie; je ne connais qu'un journal Lyon, et il est pour nous, ainsi que le _Journal du Havre_, qui a acquis en ces matires une grande autorit. Tel est, dans la presse franaise, le dnombrement de nos forces. Quels sont nos adversaires? La _Presse_ et le _Constitutionnel_. Encore ces deux journaux s'accordent-ils reconnatre la vrit et la justice de notre doctrine. Ils se bornent en ajourner indfiniment l'application. En principe, disent-ils, vous avez raison. Ah! ils ne comprennent pas sans doute toute la porte d'une telle concession! Nous avons raison _en principe_! Et qu'est-ce que cela veut dire? Cela veut dire que la restriction est un systme faux et oppressif;--donc il faut le renverser. Cela veut dire que le monopole est une injustice, une spoliation, un dplacement forc et violent de la richesse, transporte des uns aux autres sans compensation;--donc il faut rtablir le rgne de la justice et de l'intgrit du droit de proprit. Cela veut dire que la protection est une illusion, une dception, qu'elle opprime le travail en prtendant le favoriser; que ses effets sont directement contraires ses promesses; qu'elle retranche au bien-tre des masses et porte ainsi atteinte leur dignit et leur moralit. Voil ce qui est impliqu dans cet aveu: _La libert des changes est vraie en principe_; car elle serait fausse en thorie comme en pratique, s'il tait au pouvoir de la restriction de faire plus de bien que la libert. Aussi les journaux auxquels je fais allusion ne pourront pas tenir longtemps la position qu'ils ont prise. Les principes ont d'autres exigences, et les abonns aussi. Ce n'est pas impunment qu'on peut dire longtemps un principe (c'est--dire la vrit): Je te respecte et te salue, mais je te tourne le dos. Il vient un moment o le lecteur voit une insulte dans ce langage[30]. [Note 30: On vient de voir l'auteur, s'adressant ses collgues, manifester une ferme esprance. Dans la pice suivante, n 24, il emprunte, pour s'adresser un ministre, le fier langage d'Achille. Sa lettre M. Duchtel eut des rsultats bien divers, sur lesquels les pages 73 et 74 du tome Ier fournissent des renseignements. (_Note de l'dit._)] 24.-- M. TANNEGUY DUCHTEL, MINISTRE DE L'INTRIEUR[31]. [Note 31: _Mmorial bordelais_ du 30 juin 1846. (_Note de l'dit._)] MONSIEUR LE MINISTRE, Un bruit assez trange est venu jusqu' moi, Seigneur; je l'ai jug trop peu digne de foi. On dit, et sans horreur je ne puis le redire, Que _la Ligue_ aujourd'hui par vos ordres expire. Serait-il vrai que vous vous efforciez d'anantir l'Association pour la libert des changes, vous qui avez crit ces lignes: Nous dfendons, avec nos propres intrts, ceux des consommateurs en gnral, et ceux de toutes les branches d'industrie auxquelles les prohibitions enlvent de vastes dbouchs. Entre tous ces intrts DOIT SE FORMER UNE LIGUE PUISSANTE, dont les voeux n'appellent ni privilges ni monopoles, mais se bornent rclamer les bienfaits de la libre concurrence, le naturel dveloppement de la prosprit gnrale. Mais non; j'aime mieux croire qu'en entourant le berceau de la Ligue,--de votre ligue,--d'une feinte perscution, vous avez voulu lui donner un ingnieux tmoignage de votre sympathie. Que deviendrait-elle, en effet, sans cet adroit stimulant? l'conomie politique est une belle science, mais elle n'a rien de gai et de bien saisissant. Livre elle-mme, notre agitation commerciale aurait conserv son caractre scientifique et se serait vue relgue dans la rgion glace de la dissertation. Chez nous, elle ne se mle pas, comme en Angleterre, l'ternelle lutte du peuple contre l'aristocratie. L, le monopole est une des formes de l'oppression fodale, et la rsistance qu'on lui oppose a quelque chose de cette ardeur fivreuse qui, en 89, faisait battre le coeur de nos pres. Ici, il n'est qu'un _faux systme_; et qu'opposer un faux systme, si ce n'est la froide argumentation? De l'autre ct du dtroit, le privilge retranche directement sur la subsistance du peuple pour ajouter au faste des grands, semant dans les masses la misre, l'inanition, la mort et le crime. C'est donc une de ces questions de charit immdiate si propres veiller la sympathie du beau sexe, et les agitateurs anglais trouvaient, jusque dans le coeur des femmes, le plus puissant des encouragements et la plus douce des rcompenses. Mais, chez nous, comment intresser le peuple au syllogisme et les dames la _balance du commerce_? Il est vrai qu'elles font, dans leur mnage, de l'conomie politique, et de la plus orthodoxe encore. On leur entend dire souvent: Je renonce au tricot, parce que c'est une manire dispendieuse d'acheter des bas; si je fais de la tapisserie, c'est que cela m'amuse, et je sais que j'y perds.--Hlas! il est triste de penser qu'il nous faut, vous et moi et bien d'autres, accumuler des volumes pour dmontrer aux savants ce que comprennent de simples femmes, et pour prouver que l'conomie des nations est fonde sur le mme principe que l'conomie des mnages! Il n'en reste pas moins que notre thorique association devait rsolment renoncer ces ovations qui, d'ordinaire, accompagnent les rformateurs et soutiennent leur courage. Une seule porte pouvait laisser arriver jusqu' nous la sympathie populaire, vous l'avez compris sans doute, et c'est pour cela que vous avez voulu l'ouvrir,--c'est la porte de la perscution. La perscution! Ah! l'aptre qui se dvoue un principe ne la recherche pas; mais il ne la craint pas non plus. Peut-tre la dsire-t-il, dans le secret de son coeur, car il sait bien qu'elle est le prcurseur et le gage du succs. Si c'est de la stratgie, de la diplomatie de vieil conomiste, elle est fort adroite, sans doute; mais n'offre-t-elle pas quelques dangers? Il y avait au fond de nos codes une loi si odieuse, si exorbitante, que vous n'osiez pas vous en servir. Vous craigniez qu' sa premire apparition, la rprobation publique n'en demandt le retrait; et vous prfriez la laisser sommeiller, inerte, inefficace, la rservant pour ces cas rares o l'horreur du crime fait oublier le danger de la prcaution. Cette loi, en voici le texte: Nulle association, etc., ne pourra se former qu'avec l'agrment du Gouvernement, et sous les conditions qu'il _plaira_ l'autorit publique d'_imposer_ la socit. Ce qui veut bien dire: En fait d'association, il n'y a pas de loi, il n'y a que le _bon plaisir_ du ministre. Voil o en est la grande nation de 89 et de 1830! Voil le respect qu'obtient chez nous la dignit de l'homme! Cependant l'Association parisienne pour la libert des changes avait dclar qu'elle n'agirait jamais que par les voies lgales. En consquence, elle vous demanda l'autorisation et les conditions qu'_il vous plairait de lui imposer_. Beaucoup l'ont blme; pour moi, je l'approuve, et cette ligne de conduite me semble toujours avantageuse; car de deux choses l'une: ou l'on rencontre une loi juste et prudente, et alors quel motif de ne pas s'y soumettre? ou l'on se heurte contre une mesure arbitraire, inique, dgradante, et, en ce cas encore, en exiger la stricte application, c'est le meilleur moyen d'en exposer au grand jour les inconvnients et de la frapper de l'animadversion publique. Voyez en effet ce qui est arriv. Je vous laisse juger, monsieur le Ministre, si, aprs cette exprience, l'article 291 peut longtemps dfigurer nos codes. Il y a deux classes d'industriels en France: les uns prtendent que leur travail laisse naturellement de la perte, et ils veulent tre autoriss la combler par une taxe sur les consommateurs. (C'est vous qui l'avez dit: _mmoire sur le systme des douanes_, page 6.)--Les autres demandent que chacun soit propritaire de ses propres facults et de leur produit. Ils soutiennent que la nation ne doit payer de taxes que pour faire face aux services publics. La question ne pouvait tre loyalement porte qu'au tribunal de l'opinion; et vous, Monsieur, qui avez jadis provoqu l'existence de la Ligue, vous deviez au moins rester neutre. Eh bien! les monopoleurs _s'associent_ en toute libert. Ils _s'organisent_ comme ils l'entendent; ils _se coalisent_; ils ont des runions, des comits, des journaux, un systme de contributions qui fonctionne aussi rgulirement que celui de votre collgue des finances. Grce ces ressources, au jour marqu, et quand ils le jugent utile leurs intrts, la foule de leurs dlgus accourt de tous les points du territoire vers le centre du Gouvernement; elle le circonvient, elle obsde l'administration, elle pse d'un poids immense sur les rsolutions des pouvoirs publics, et il n'y a pas de lgislature qui ne se voie contrainte de lui prodiguer les deniers des contribuables. D'un autre ct, les amis de la libert et de la justice demandent bnvolement _s'associer_ aussi. Ils n'aspirent qu' discuter leurs droits, rpandre l'information, clairer les esprits. Que les deux systmes soient admis se faire couter, disent-ils: si le ntre est faux il succombera; s'il est vrai, n'est-il pas juste qu'il triomphe? Et vous nous refusez l'autorisation!... Ah! monsieur le Ministre, prenez garde et voyez sur quel terrain vous transportez le dbat. Entre vous et nous, il n'est pas question de libert commerciale; c'est une lutte que nous soutiendrons contre les monopoleurs et dont l'opinion sera juge. Ce que nous vous demandons, c'est de tenir la balance gale, de ne pas nous fermer la bouche, de ne pas nous accabler seuls sous les pouvoirs exorbitants que la lgislation ne vous a pas confis cette fin. Si, pour arriver faire prvaloir nos droits de contribuables, nous sommes rduits dfendre d'abord nos droits de citoyens; s'il nous faut pralablement discuter et renverser l'article 291 et sa ligne de septembre, nous sommes prts. Odieuses en elles-mmes, l'usage que vous faites de ces armes achvera de les discrditer, et nous les briserons dans vos mains. Mais, en mme temps, nous ne mconnatrons pas le service que vous rendez notre cause. Combien d'auxiliaires inattendus ne poussez-vous pas sous notre drapeau! La presse opposante y accourra toute entire. Elle hsitait; ses convictions conomiques, ce qu'il semble, sont encore douteuses. Ce combat d'avant-garde la fera arriver dans nos rangs, et elle y restera; car elle apprendra qu'on y respire l'air de la justice et de la libert. Je suis, monsieur le Ministre, votre serviteur. 25.--LA LOGIQUE DU _MONITEUR INDUSTRIEL_[32]. [Note 32: _Mmorial bordelais_ du 1er juillet 1846. (_Note de l'dit._)] Le _Moniteur industriel_, toujours fidle au monopole, commente aujourd'hui la dclaration de l'Association du libre-change. Aprs avoir dit qu'elle tient compte de quelques _ides gnrales_ dont il ne conteste pas la justesse, il ajoute qu'elle ne tient pas compte de la _vie relle_; d'o il suit, selon lui, qu'il y a incompatibilit entre la _vie_ et les _ides_. Sous l'influence de cette pense, le _Moniteur_ affirme que la dclaration est bonne pour l'Acadmie des sciences morales, mais dtestable pour le rgime d'un peuple raisonnable; d'o il suit encore qu'il y a incompatibilit entre l'Acadmie et la raison. Le _Moniteur_ rsume ainsi sa thorie: Ce qui doit nous proccuper, c'est de dvelopper, c'est de doubler, c'est de quadrupler, si nous le pouvons, toutes nos industries. Est-ce que, si nous parvenions _quadrupler_ toutes nos industries, nous ne serions pas _dix fois_ plus riches? Voil donc le _Moniteur_ fouririste et entich du _quadruple produit_, avec cette variante que, d'aprs lui, _quatre_ fois plus de produits donnent _dix_ fois plus de richesses!--Et ces messieurs nous appellent utopistes! Et ils nous reprochent de n'avoir pas mis de chiffres dans notre manifeste! J'en pourrais, par malheur, faire d'aussi mchants, Mais je me garderais de les montrer aux gens. Cependant accordons au _Moniteur_ qu'il serait bon de _quadrupler_ toutes nos industries. Et qui en doute, alors mme que nos richesses n'en seraient pas _dcuples_?--Reste savoir si le moyen propos par le _Moniteur_ est bon, et si les industries se peuvent quadrupler toutes la fois, par la vertu du pillage qu'elles exercent les unes sur les autres. Supposons vingt-quatre industries, autant que de lettres dans l'alphabet. Leurs profits sont divers: A gagne normment, B beaucoup, C joliment, D moins, et ainsi de suite jusqu' Y, qui joint peine les deux bouts, et Z qui est en perte. Dans cette situation, Z demande prlever une petite somme sur les profits de chacune de ses soeurs, par une taxe directe, sous le nom de prime, ou par un impt dguis sous le nom de protection, de manire, non-seulement ne plus perdre, mais _quadrupler_ son importance. La plus grande des niaiseries imaginables serait de voir l un profit gnral, car l'importance de Z ne s'accrot qu'en diminuant celle de toutes les autres industries. Y, en particulier, qui tait sur la limite de la perte, y entre de plein saut. Y a la ressource de demander l'autorisation de piller ses vingt-trois soeurs, y compris Z. C'est le tour de X de tomber dans le domaine de la perte. Nouveau recours au pillage, qui entrane V, puis U, puis T, jusqu' ce que toutes les soeurs se ruinent les unes par les autres. Alors le systme est complet, et on se flatte d'avoir _quadrupl_ toutes les industries. Messieurs du _Moniteur_, de grce, prouvez-nous une fois pour toutes que par la restriction nous pillons l'tranger. Nous examinerons alors la question de _justice nationale_, mais nous nous avouerons battus sur celle du _profit national_. Que si cette portion de bnfice procur par la protection un Franais est paye exclusivement par d'autres Franais, cessez de nous le prsenter comme un bnfice net, clair, liquide, national. C'est l qu'est la dception, c'est l que nous vous ramnerons sans cesse. Il y a, dans l'article du _Moniteur_, un autre sophisme qui est du reste fort rpandu et que, par ce motif, nous relverons ici. Il consiste assimiler le commerce la guerre et les changes de produits aux changes de coups de poing. Aprs avoir rabaiss humblement la France et exalt la supriorit infinie de l'Angleterre, le _Moniteur_ s'crie: Voil Goliath et David en prsence. Eh bien! pour galiser leurs forces, on propose David de laisser l sa fronde et d'aller _se colleter_ avec Goliath. Quelle conomie politique! C'est le _Moniteur_ qui fait cette exclamation notre endroit, et non nous au sien. On pourrait aisment s'y tromper. Eh! qui parle David de s'aller _colleter_ avec Goliath? Ce que nous disons David, c'est ceci: Mets tes forces et ton temps faire une chose, moins que Goliath ne te la cde en change d'une autre chose qui te cotera moins de temps et de forces. Il s'agit de commerce, et non de pugilat. Est-ce que dans l'industrie, dit le _Moniteur_, les plus forts n'ont pas toujours tu les plus faibles? Non pas que nous sachions. En guerre, les plus forts _tuent_ les plus faibles. En industrie, ils les servent en leur pargnant une inutile dperdition de travail.--Je voudrais bien savoir si l'auteur de l'article auquel je rponds l'a lui-mme imprim. Non sans doute, et il n'en est pas mort. Pourquoi? C'est qu'en fait d'imprimerie, auprs de lui, M. Lange est un Goliath; et ce Goliath n'a pas tu David, il lui a au contraire rendu service. Messieurs, je vous en prie, ne commenons pas par confondre les changes avec les coups, si nous ne sommes pas dcids draisonner tout du long. Le _Moniteur_ termine par un argument qui aspire soulever contre nous les ouvriers; et cet argument, chose singulire, il le ruine lui-mme. Voici comment il s'exprime: L'autre jour, Elbeuf, une machine _qui pouvait faire le travail de vingt ouvriers_, mais qui ne remplaait pas vingt ouvriers, et _qui devait au contraire augmenter le nombre des ouvriers_ dans l'atelier de M. Aroux, a provoqu une meute; et vous osez proposer des doctrines qui, rduites en lois, jetteraient sur le pav et condamneraient la faim et la mort plus tard des milliers d'ouvriers! prsent je reconnais que la lutte est srieusement engage entre le monopole et la libert, puisque le monopole, faisant appel aux prventions de l'ignorance, nous place et se place lui-mme sur le cratre enflamm de l'meute. J'avais toujours pens qu'il en viendrait l, que ce serait son suprme argument, et qu'aprs avoir abus de la loi, il abuserait de la force brutale. Il le fait, il faut le dire, avec maladresse. Il parle d'une machine qui, _faisant l'ouvrage de vingt ouvriers, doit nanmoins en augmenter le nombre_, et cela dans l'atelier mme o elle est employe. Nous n'allons pas aussi loin. Nous ne nions pas que les machines, comme la libert, ne dplacent du travail. Nous disons seulement qu'en tenant compte des pargnes qu'elles procurent aux consommateurs, pargnes qui payent d'autre main-d'oeuvre, dans l'ensemble, elles favorisent le travail plus qu'elles ne lui nuisent.--Autant en fait la libert.--La thse du _Moniteur_ donne de l'-propos un article de M. Coudroy, insr dans le _Mmorial_ du 12 juin. Nous le recommandons MM. les manufacturiers. Qu'ils sachent bien une chose: l'change et les machines, pour le bien et pour le mal, oprent exactement de mme. Relativement aux ouvriers, l'tranger est une machine conomique, comme la machine est un concurrent tranger. En soulevant contre nous la classe ouvrire, les fabricants la soulvent donc, et plus immdiatement, contre eux-mmes; car elle est plus prs des ateliers o fonctionnent les machines que du cabinet o s'labore la pense de l'conomiste. 26.--TOAST PORT AU BANQUET OFFERT COBDEN PAR LES LIBRE-CHANGISTES DE PARIS[33]. [Note 33: _Courrier franais_ du 19 aot 1846. (_Note de l'dit._)] Frdric Bastiat: _Aux dfenseurs de la libert commerciale dans les deux Chambres!_ Messieurs, le grand principe de vrit et de justice, auquel cette runion a pour but de rendre hommage, vient d'acqurir, par les dernires lections, de nouveaux et zls dfenseurs. Flicitons-les des circonstances favorables qui accompagnent leur entre au parlement. Jamais, peut-tre, un pareil avenir ne s'ouvrit des coeurs anims d'une plus gnreuse ambition. Ils arrivent avec des noms que je ne reproduirai point dans cette enceinte, parce qu'ils sont prcds d'une renomme europenne. Au dedans des Chambres, ils ne seront point accueillis avec cette froideur calcule et cet esprit de raillerie intress que rencontraient jusqu'ici les promoteurs de la moindre rforme conomique. Au dehors, une association naissante s'apprte crer autour d'eux l'appui d'une formidable opinion publique. L'Europe, l'Amrique, l'Asie mme, travaillent l'envi accomplir cette grande rvolution sociale qu'ils ont si souvent appele de leurs voeux. Voil les circonstances dans lesquelles la confiance du pays leur offre l'occasion d'aborder la tribune franaise, cette chaire du monde intellectuel, o il leur sera peut-tre donn de consommer la grande oeuvre dont ils jetrent les bases dans leurs crits. Mais, si la gloire les attend, une grande responsabilit leur incombe. La France et le monde exigent d'eux d'tre, par leur zle, leur courage, et, s'il le faut, par leur abngation, au niveau de la mission qui leur est confie. J'ai la confiance qu'ils ne tromperont aucune des esprances qui reposent sur leur tte. Mais, en flicitant les nouveaux dputs sur le bonheur des circonstances qui les entourent, n'oublions pas de payer un juste tribut d'admiration et de sympathie ces vtrans du libre-change, dont quelques-uns sont prsents cette assemble, et qui, depuis bien des annes, soutiennent dans les deux Chambres le poids d'une lutte ingale; ces hommes dont on peut dire, sans rien exagrer, qu'ils se sont faits volontairement les martyrs de leurs profondes et honntes convictions. Leur tche, Messieurs, a t bien rude! Rduits par l'indiffrence ou l'hostilit de leur auditoire faire entendre, par intervalles, quelques protestations impuissantes, abandonns mme par les intrts dont ils taient les dfenseurs clairs, mais soutenus par le tmoignage de leur conscience, ils n'ont pas dsespr de la cause pour laquelle leurs efforts semblaient inutiles. Non, ils n'taient pas inutiles, puisqu'ils nous ont lgu un noble exemple. Mais enfin le jour de la rtribution est venu; et, quoique bien des hivers et bien des travaux aient blanchi leur tte, j'espre qu'ils vivront assez pour voir la chute des barrires qui sparent les coeurs aussi bien que les intrts des peuples. Messieurs, je dsire que ce toast soit aussi un tmoignage de sympathie pour les dputs sortants qui ont noblement succomb sur le champ de bataille lectoral, en tenant haut et ferme le drapeau de la libert des changes. Par l, ils ont rendu un prcieux service et maintenu, dans toute leur intgrit, ces rgles de droiture et de dignit morale, dont il n'est pas permis de s'carter, mme sous le spcieux prtexte de l'utilit. Peut-tre auraient-ils pu assurer leur lection en laissant leurs principes dans l'ombre; ils ne l'ont pas voulu, et l'opinion publique doit leur en savoir gr. Il n'y a pas deux bases d'apprciation pour les actions humaines. Nous honorons le soldat qui meurt en s'enveloppant de son drapeau, et nous livrons au mpris public celui qui n'est toujours victorieux que parce qu'il se met toujours du ct du nombre. Transportons ce jugement dans la politique, en accordant notre cordiale sympathie ceux qui, ne pouvant s'lever avec leur principe, ont voulu tomber avec lui. Aux anciens et aux nouveaux dfenseurs du libre-change, la Chambre des pairs et la Chambre des dputs! 27.--LA LOI DES CRALES ET LE SALAIRE DES OUVRIERS[34]. [Note 34: _Courrier franais_ du 24 aot 1846.] En Angleterre, les deux journaux protectionistes _le Morning Herald_ et _le Standard_ ont fait grand bruit d'une rduction de salaires qui a eu lieu dans quatre ou cinq fabriques.--Voyez-vous, ont-ils dit, les effets de la libert des transactions? Vive la restriction pour mettre les gens l'aise!--Et les journaux protectionistes de Paris de s'crier: Voil les effets de cette maudite libert! Il n'y a que le monopole pour enrichir le peuple. D'abord ces bons amis du peuple se sont un peu trop hts, car enfin, si la loi anglaise a dcrt la libert, on sait qu'elle a donn, sous les rapports les plus importants, trois ans de rpit au monopole. Comment donc pourrait-on imputer ce _bon march du pain_, qui n'existe pas encore, les calamits qu'on allgue? La prtendue retenue de 5 pour 100 opre sur les salaires par des manufacturiers, en vue du bon march des aliments, serait donc par eux anticipe, ou, comme nous disons en Gascogne, _antichipe_! Ensuite les partisans du libre-change prdisent-ils que, sous le rgne de leurs principes, il n'y aura plus aucune fluctuation dans les salaires? Ce serait assurment se bercer d'esprances chimriques. Dites-moi, Messieurs, n'y a-t-il pas eu du haut et du bas, du bas surtout pour les ouvriers tant qu'a rgn la protection? Vraiment on croirait qu'en 1842 et en 1843, quand vous tiez les matres, quand vous mettiez en oeuvre, selon votre bon plaisir, le mcanisme des restrictions, le pauvre peuple tait sur des roses! Mais le fait, direz-vous, le fait! Rien n'est plus entt qu'un fait! Les salaires ont baiss de 5 pour 100 _dans toute l'Angleterre_, c'est le _Morning Herald_ qui l'a dit, et lord Bentinck, le Darblay britannique, l'a rpt. Rcuserez-vous cette autorit? En fait de faits, je tiens surtout l'exactitude, quoi qu'ils prouvent ou semblent prouver. Ne pouvant cependant vrifier par moi-mme celui qu'on allgue, j'ai cru devoir au moins consulter les journaux du lieu o l'on dit qu'il se passe. Voici comment s'exprime le _Manchester Times_: Nos lecteurs connaissent sans doute la fable des _Trois Corneilles_, invente pour montrer ce qu'on peut chafauder d'impostures sur un petit brin de vrit. Depuis quelques jours, certains journaux et certaines harangues nous donnent une version de la fable presque aussi instructive que la fable elle-mme. Vendredi dernier, nous annoncions que quelques fabricants de rouleaux, dans les environs, de Manchester, avaient manifest l'intention de rduire de 5 pour 100 le salaire de leurs ouvriers, mais notre correspondant ne nous avait pas donn les dtails de cette affaire. Il parat qu'il y a quelques mois les ouvriers employs la fabrication des rouleaux, quoiqu'ils gagnassent plus qu'ils n'avaient jamais fait, demandrent une rduction d'une heure dans la journe de travail, sans une rduction correspondante de salaire. Aprs quelque hsitation, les fabricants accdrent la demande. Ils consentirent payer aux ouvriers les mmes salaires pour dix heures que pour onze heures de travail, et mme ils levrent de 5 pour 100 le prix de l'ouvrage la tche, en les avertissant nanmoins que ce changement devait tre considr comme une exprience et que l'augmentation du salaire serait subordonne celle du prix des rouleaux. La dpression rcente de l'industrie cotonnire ayant nui la demande des machines, le prix des rouleaux s'en est ressenti, et les fabricants, en vertu de la rserve convenue, ont annonc une rduction de 5 pour 100 sur les salaires de certaines classes d'ouvriers. Ces fabricants sont au nombre de CINQ. Quel parti a-t-on tir de ce fait dans les journaux de Londres et la Chambre des communes? La premire amplification est due au _Morning Herald_ qui s'exprime en ces termes: Les fabricants de rouleaux de Stockport, Park, Bridge, Oldham, Ashton-under-Lyne, Dunkenfield et autres lieux, ont annonc leurs ouvriers qu'ils allaient abaisser leurs salaires de 5 pour 100. Cet avis a naturellement cr une grande excitation parmi les ouvriers, qui attribuent avec amertume cette rduction au rappel des lois crales. Ils demandent leurs patrons pourquoi ils rduisent les salaires sitt aprs la chute des monopoles, et les matres leur rpondent:--Le pain est prsent bon march, vous n'avez plus besoin de gagner autant. Voil certes un rcit bien enfl. Cependant le _Standard_ a renchri sur son confrre. Mais il appartenait lord Georges Bentinck de porter l'hyperbole jusqu' son paroxysme, en s'exprimant ainsi: La nouvelle loi crale et le vote de la loi des sucres n'ont pas suffi pour assurer la prosprit des manufacturiers. Oldham, Ashton, Stockport et autres villes du Yorkshire, les fabricants ont annonc leurs ouvriers une rduction de salaire de 5 pour 100, en leur disant que, puisque les aliments taient bas prix, ils pouvaient bien travailler bon march. Comme les manufacturiers, particulirement dans les endroits nomms par lord Georges Bentinck, n'ont opr aucune rduction de salaire, il est clair que toutes ces dclamation reposent sur le simple fait que nous avons nous-mmes rapport, etc., etc. Telle est la version du _Manchester Times_. Je n'ai point me prononcer entre ce journal et le _Morning Herald_. Je ferai seulement observer que la feuille de Manchester se rdige et s'imprime sur les lieux, qu'elle se distribue aux ouvriers, qu'elle ne peut pas songer leur en imposer sur un fait qui les touche de si prs. Enfin il est notoire que les ouvriers anglais font des _meetings_ publics quand ils le veulent et pour des circonstances moins graves. Jusqu' ce qu'ils se plaignent eux-mmes, il nous est donc permis de mettre les exagrations de lord Bentinck et du _Morning Herald_ sur le compte d'un dpit mal dguis. Il est regretter que les journaux franais s'y soient laiss prendre. 28.--LETTRE AU _MONITEUR INDUSTRIEL_[35]. [Note 35: _Courrier franais_ du 29 aot 1846. (_Note de l'dit._)] MONSIEUR, Nous avons toujours dit ceci: La protection fait supporter au consommateur _national_ des pertes hors de toute proportion avec les profits qu'elle procure au producteur _national_. Dans votre numro d'hier, vous nous en fournissiez une preuve aussi claire, ce me semble, que la lumire du jour. Voici ce que vous dites: Le capital primitif de Decazeville tait de 7,200,000 fr.--Or, depuis 1826 jusqu'en 1840, _pendant quatorze annes_, il ne produisit aux actionnaires ni un dcime de dividende ni un centime d'intrt! En tenant compte des intrts, le capital s'levait, en 1842, 12,621,807 francs, soit 5,260 fr. par action. Alors il fut fait un emprunt d'un million, ce qui porta le capital engag 13,621,807 fr. Ce capital a t encore augment depuis par de nouveaux emprunts. Quoi qu'il en soit, voil les chiffres du capital. Voici maintenant les immenses dividendes distribus aux actionnaires depuis les premiers jours de l'entreprise. De 1826 1840, pendant quatorze annes, ni dividendes ni intrts. Pour l'exercice de 1840-41, il a t distribu 90 francs par action au capital de 5,260 francs, soit 1 et 7/10 pour 100 d'intrt, et pas un centime de dividende. Pour l'exercice de 1841-42, il a t distribu 270 francs par action, soit 5 pour 100 d'intrt et 10 centimes de dividende pour 100 francs de capital. Pour l'exercice de 1842-43, il a t distribu 300 francs par action, soit 5 pour 100 d'intrt et 70 centimes de dividende pour 100 francs de capital. Idem pour les exercices de 1843-44 et 1844-45. Pour l'exercice de 1845-46, il a t distribu 360 francs par action, soit 5 pour 100 d'intrt et 1 fr. 84 de dividende pour 100 francs de capital. Il rsulte de l que les producteurs _privilgis_ de Decazeville ont plac leurs capitaux, pendant vingt ans, 1/2 pour 100 en moyenne. Tout autre placement leur et donn 4-1/2 pour 100; ils ont donc perdu 3 pour 100 chaque anne, ou en tout _seize millions_. Recherchons maintenant combien le pays a _perdu_ pour aider M. Decaze et ses associs _perdre_ 16 millions. Voici ce que je lis dans un rapport de M. le ministre du commerce (1841): Le prix moyen de la fonte franaise tait de 18 fr. 64, et celui de la fonte anglaise de mme nature ne revenait, _dans nos entrepts_, qu' 13 fr. 75. _Il en rsultait une surcharge_ de 4 fr. 89. De mme le prix du fer tait en France de 48 fr. 15, et le fer anglais, _rendu dans nos ports_, ne revenait qu' 22 fr. 88. _Il en rsultait une surcharge_ de 25 fr. 30. Dans un tableau n 4 A, annex ce rapport, nous voyons que la consommation de la fonte en France, pendant vingt ans, a t de 42 millions de quintaux mtriques. La surcharge de 4 fr. 89 quivaut donc 205 millions de francs. Dans le tableau n 4 B, on voit que la consommation du fer, durant le mme espace de temps, a t de 34 millions de quintaux. La surcharge de 25 fr. 30 a donc inflig au consommateur une perte de 860 millions. Ces deux pertes runies s'lvent plus d'_un milliard_! Et cela pour dcider les pauvres matres de forges,--que le bon Dieu les assiste!-- placer perte des capitaux que, sans la protection, ils eussent placs profit. Vous me direz sans doute,--je m'y attends,--que l'argent de M. Decaze, en allant s'engouffrer dans les mines, _a fait vivre des ouvriers_. J'en conviens; mais convenez aussi que s'il en et fait un emploi un peu moins malencontreux, s'il en et retir, par exemple, 4-1/2 pour 100, comme font les simples paysans, ses treize millions, qui s'lveraient aujourd'hui trente, _auraient fait vivre plus d'ouvriers encore_. Enfin, et c'est ceci qui importe, si le public n'et pas perdu _un milliard_ dans l'affaire, il se serait donn du bien-tre et des satisfactions jusqu' concurrence de cette somme, et toutes les industries en eussent t encourages d'autant. Croyez, Monsieur, que _deux pertes ne font pas un profit_, et agrez mes civilits. 29.--AUX NGOCIANTS DU HAVRE. Trois lettres en faveur du libre-change, crites et publies au Havre, pendant le sjour de l'auteur. I[36] [Note 36: _Mmorial bordelais_ du 22 octobre 1846. (_Note de l'dit._)] l'aspect de cette ville o se concentre une grande partie du commerce franais, o tant de puissantes facults combinent des oprations lointaines et des entreprises dont la hardiesse nous tonne, je me disais:--Tout ce travail, toute cette activit, tout ce gnie n'ont qu'un objet: accomplir les changes de la nation franaise avec les autres nations, et je me demandais:--Ces changes ne seraient-ils pas plus nombreux, s'ils taient libres? En d'autres termes, ces quais, ces magasins, ce port, ces bassins, ne seraient-ils pas bientt trop troits pour l'activit havraise s'exerant en libert? J'avoue que l'affirmative est si vidente mes yeux, qu'elle ne me parat pas susceptible de dmonstration. Vous savez que les gomtres n'ont jamais pu prouver cet axiome sur lequel repose toute leur science: _Le plus court chemin d'un point un autre, c'est la ligne droite_. De mme, dire que les changes seraient plus nombreux s'ils taient libres, c'est noncer une proposition plus claire que toutes celles qu'on pourrait faire servir la dmontrer. Et, de plus, je croirais manquer toutes les convenances, si je m'avisais de venir exposer devant les ngociants du Havre les inconvnients du rgime protecteur. Ils me diraient sans doute: Votre intervention est superflue; l'exprience nous en apprend l-dessus plus que toutes les thories. Lisez les crits mans de notre Chambre de commerce ou de nos Commissions spciales; voyez l'esprit de nos journaux; faites-vous raconter les efforts, les dmarches de nos dlgus auprs du Gouvernement et des Chambres, et vous resterez convaincu qu'ils ont toujours eu pour objet la _libert commerciale_. Il ne s'agit donc point ici de dissertations conomiques. Nous avons le mme but; tchons de nous entendre sur les moyens de l'atteindre. La premire pense qui se prsente, c'est de laisser cette oeuvre aux Chambres de commerce. Le lgislateur ne saurait, en effet, puiser de meilleures sources les lumires dont il a besoin pour accomplir la rforme. Cependant l'exprience a prouv que l'action de ces corps est insuffisante. Il y a longtemps qu'ils rclament la modification du rgime restrictif par les raisons les plus concluantes. Qu'ont-ils obtenu? Rien.--Pourquoi? Parce que des demandes en sens contraire manent des classes agricole et manufacturire, qui, plus nombreuses, entranent par leur poids les rsolutions lgislatives. L'obstacle, le vritable obstacle, est donc une opinion publique gare, prvenue, voyant la libert avec des terreurs chimriques, et fondant sur la restriction des esprances plus chimriques encore. Il faut donc redresser l'opinion. C'est notre unique ressource. Le chemin est long, mais il n'y en a pas d'autre. Telle est la mission, pour ainsi dire prparatoire, de l'Association pour la libert des changes. Habitants du Havre, nous venons vous demander de donner cette entreprise, en vous y associant, l'autorit de votre influence morale, l'assistance de vos cotisations, le tribut de vos efforts, de votre exprience et de vos lumires. Maintenant, qu'il me soit permis de rpondre quelques objections qu'on a leves contre la porte, les vues et les procds de cette Association. On a dit: que nous nous tenions trop dans le domaine des gnralits; Que nous aurions d concentrer nos efforts sur un seul monopole, et qu'en les attaquant tous nous effrayions trop d'intrts; Que, dans notre programme, nous avions gard le silence sur l'intrt maritime. Si l'on veut bien s'assurer o est l'obstacle la libert commerciale, la premire objection disparat. Il est tout entier, en effet, dans la puissance d'une _gnralit_ trs-populaire, et c'est celle-ci: Il ne faut rien tirer du dehors de ce qu'on peut faire au dedans; un peuple ne doit pas se procurer par l'change ce qu'il peut se procurer par la production. Ce principe (car c'en est un, seulement il est faux) tend anantir le commerce extrieur. Il a la prtention de favoriser le _travail national_ et repose sur cette prsomption que, lorsque nous consommons un produit tranger, ce produit n'est pas d notre travail. Je n'ai pas besoin de dire ici que c'est l une erreur. Sans doute le produit est tranger; mais sa valeur est nationale, puisqu'on l'a acquise avec du travail national donn en change. Elle est un peu comme ces sermons de l'abb Roquette, dont on disait: Moi qui sais qu'il les achte, Je soutiens qu'ils sont lui. Ceci me rappelle que, visitant le palais de la reine d'Espagne, je m'extasiais sur la beaut des meubles, des tapis, des rideaux, et demandais un grave concierge castillan si c'taient des produits de l'industrie espagnole. Il me rpondit firement: _Hombre, aqui todo es espaol..... pues lo hemos pagado_. Ainsi l'obstacle qui est devant nous, c'est une thorie, une _gnralit_. Que pouvons-nous faire que de lui opposer une autre gnralit? C'est le moyen d'extirper une erreur que de fonder la vrit contraire. Dieu me prserve de repousser pour cela le concours des praticiens, des hommes instruits par l'exprience et le maniement des affaires. C'est leur collaboration surtout que nous recherchons, que nous sollicitons comme la plus prcieuse et la plus efficace. Ce sont les ngociants qui, ayant non-seulement compris mais _senti_ les inconvnients des restrictions douanires, avec lesquelles ils sont perptuellement en lutte, peuvent les exposer dans ce langage simple, clair et prcis, qui force la conviction. Enfin, quand l'opinion sera prpare et qu'il sera temps d'en venir l'excution, ce sont encore eux qui fourniront aux hommes d'tat les indications les plus sres. Puisqu'on a pu dire de la vertu mme: _Pas trop n'en faut_, permettez-moi de ne pas faire trop d'conomie politique en un jour et de renvoyer demain l'examen des deux autres objections. 30.--II[37] [Note 37: _Mmorial bordelais_ du 23 octobre 1846.] On nous reproche de n'avoir pas concentr tous nos efforts contre le monopole du fer. On a la bont de supposer que, par cette adroite tactique, nous n'aurions pas alarm l'ensemble des intrts privilgis; et enfin on nous cite l'exemple de l'Angleterre. D'abord nous avons attaqu le monopole du fer et nous l'attaquons tous les jours. Si mme la rforme devait frapper isolment un produit (ce qui n'est pas mon avis), une foule de raisons nous justifieraient de rclamer, pour commencer, la libre entre du fer et, par suite, l'abaissement du prix du combustible. Mais croire que le camp de la protection en serait moins alarm, c'est se faire illusion. En effet, aprs avoir trait la question sociale et pratique, aprs avoir dit que la chert du fer, et mme le manque absolu du fer, paralyse toutes nos entreprises, suspend les travaux des chemins de fer, retarde notre navigation transatlantique, impose une taxe toutes nos manufactures, notre industrie agricole, notre marine marchande, porte atteinte aux moyens dj si borns, qu'a le peuple franais de se garantir du froid et de s'assurer des aliments; aprs avoir dit tout cela et bien d'autres choses encore, que du reste on crie depuis vingt ans, pouvons-nous nous flatter que les matres de forges resteront la bouche close? Non, ils se dfendront, et eux aussi rpteront ce qu'ils disent depuis vingt ans. Ils diront qu'il vaut mieux produire chrement au dedans que d'acheter bon march au dehors, qu'il faut protger le _travail national_; que plus il en cote pour mettre un quintal de fer la porte du consommateur, plus cela prouve que cette industrie distribue du travail et des salaires. En un mot, ils diront tout ce que pourraient dire les autres industries protges.--Et ce sera nous d'aborder aussi ces gnralits. Vous voyez bien qu'il y faudra venir sous peine d'tre battus. Il faudra soutenir la lutte sur le terrain des thories, et ds lors nous n'aurons pas russi mettre les protectionistes sur une fausse qute. Il est donc plus simple et plus loyal de poser d'abord le principe de la _libert commerciale_. Ce principe est vrai ou il est faux. S'il est faux, la discussion le montrera. S'il est vrai, il triomphera, j'en ai la certitude. Le nombre des adversaires n'y fait rien, au contraire; plus ils seront, plus ils se contrediront entre eux. Notre principe triomphera, pourvu que nous y soyons fidles, que nous le dfendions avec une virile nergie, que nous n'abandonnions jamais notre position sur ce roc inbranlable: la vrit et la justice. La justice!... ce mot, je me demande si, alors que la protection est devenue un systme, qu'elle s'est tendue un grand nombre d'industries, alors que les charges qu'elle impose chacune d'elles absorbent les profits qu'elle lui promettait (et c'est en cela qu'elle est une dception), je me demande s'il est juste de procder ainsi isolment, et s'il ne serait pas plus juste et plus prudent d'adopter une mesure d'ensemble et une rduction uniforme. Si par exemple on disait: En vue du revenu, il n'est pas possible de demander, sur un produit, plus du dixime de sa valeur; si, partant de cette donne, on ramenait tout le tarif ce taux au _maximum_, et cela en cinq ans, par rduction annuelle d'un cinquime, il me semble que nul n'aurait se plaindre. Ce qu'on perdrait d'un ct, on le gagnerait de l'autre, et mme avec avantage, et la perturbation serait insensible, beaucoup plus insensible qu'on ne se le figure.--Je n'entends pas proposer un plan, nous n'en sommes pas l, je cherche faire comprendre ma pense. Mais dire aux matres de forges: Nous allons rduire le prix du fer, sans rduire pour vos ouvriers le prix des aliments, des vtements et du combustible,--cela ne me semble pas s'accorder avec notre principe, et j'avoue que j'aurais quelque peine adopter cette marche, mme comme procd stratgique. On nous cite l'exemple de la Ligue anglaise. J'admire autant qu'un autre, et plus qu'un autre, l'habilet des chefs de la Ligue. Mais il ne s'ensuit pas que je croie devoir imiter servilement cette partie de leur tactique, dtermine par des circonstances qui ne nous sont pas applicables. En Angleterre, il y avait deux classes: l'une se livrait au travail, l'autre possdait la terre; celle-ci faisait aussi la loi. Tout en laissant pntrer dans la loi quelques privilges industriels, elle s'tait servie du pouvoir lgislatif pour exclure les produits agricoles trangers et constituer son profit le plus incommensurable des monopoles, le monopole de l'alimentation du peuple. Qu'ont fait les manufacturiers? Ils ont dit: Nous commenons par dclarer que nous ne voulons pas de protection, et nous attaquons celle que les lgislateurs se sont attribue eux-mmes; bien convaincus que si nous les forons lcher prise, ils n'iront pas, eux qui font la loi, maintenir des privilges industriels dont ils ne profitent pas, dont ils souffrent eux-mmes, et qu'ils n'ont accords que pour faire passer les leurs. Aussi, quand on demandait M. Cobden pourquoi il dissolvait la Ligue avant que toute protection ft retire aux manufacturiers, il a pu rpondre, et tout le monde a senti la force de cette rponse: _The landlords will do that._ Je le demande, quelle analogie trouve-t-on entre cette position et la ntre? Les matres de forges ont-ils le privilge de faire la loi en France, par cela mme qu'ils sont matres de forges, comme les _landlords_ font la loi en Angleterre parce qu'ils sont _landlords_? Toutes nos industries se runissent-elles pour dire aux matres de forges lgislateurs: Nous abandonnons notre monopole, abandonnez le vtre? Rien de semblable. Ce qui, en Angleterre, soutenait le systme, c'tait la loi des crales. Ce qui le soutient, en France, c'est l'erreur, l'erreur renferme dans ce simple mot: _travail national_. Attaquons donc cette erreur. Runissons contre elle toutes nos forces. C'est elle qui est notre lgislateur puisqu'elle a fait notre lgislation. Combattons-la dans toutes ses formes, dmasquons-la sous tous ses dguisements; poursuivons-la au sein des Chambres, dans le corps lectoral, dans le peuple, au ministre, dans la presse, dans les coteries, et ne nous proccupons pas tant de pratique et d'excution; car, lorsqu'enfin nous l'aurons expose toute nue aux yeux de l'intelligence nationale, nous serons tout tonns de voir la grande rforme s'accomplir d'elle-mme, aux applaudissements du _Moniteur industriel_. Mais je m'aperois que le fer a envahi ces colonnes et votre attention. Que voulez-vous? Il est un peu enfant gt, habitu aux prsances et mme aux envahissements. Il faut donc que la navigation attende demain. Elle reste dans son rle. 31.--III[38] [Note 38: _Mmorial bordelais_ du 25 octobre 1846. (_Note de l'dit._)] Me voici arriv une question difficile et brlante, dit-on, celle de la situation qui serait faite, sous l'empire de la libert du commerce, notre marine marchande. J'ose prdire, disent les uns, que les armateurs n'entreront dans le mouvement anti-protectioniste que sous la rserve des privilges accords au pavillon national. J'oserais parier, disent les autres, que l'Association ne saura pas sortir de cette difficult, force qu'elle est de renoncer son principe, si elle cde aux armateurs; ou de perdre leur puissant concours, bien plus, de les avoir pour adversaires, si elle leur rsiste. Et moi, je dis: Messieurs de la galerie, faites vos paris, engagez vos enjeux, vous ne perdrez ni les uns ni les autres; car les armateurs maintiendront leurs prtentions, l'Association maintiendra son principe, et cependant ils seront d'accord et marcheront ensemble vers le grand dnouement qui s'approche, quoi qu'on en dise: la libert du travail et de l'change. Je n'ai ni l'intention ni la prtention d'approfondir ici toutes les questions qui se rattachent la marine marchande. Je n'aspire qu' tablir quelques _principes_ qui, malgr la dfaveur du mot, concilieront, je crois, toutes les convictions. Sous le rgime de libert qui se prpare, l'industrie maritime, _en tant qu'industrie_, n'a droit aucune faveur. Elle n'a droit qu' la libert, mais elle a droit la libert. Le service qu'elle rend est d'oprer les transports; et si, par l'incapacit de ses agents, ou par quelque cause naturelle d'infriorit, elle ne peut le faire qu'avec perte, elle n'a pas droit de se couvrir de cette perte au moyen d'une taxe sur le public, de quelque faon que cette taxe soit dguise. Si les armateurs levaient une telle prtention, de quel front demanderaient-ils que la protection ft retire au fer, au drap, au bl, etc.? Que pourraient-ils dire? Que leur industrie fait vivre des marins? Mais les matres de forges disent aussi que la leur fait vivre des ouvriers. En quoi les _transports_ sont-ils par eux-mmes plus intressants que les _produits_? Comment, si la nation est ridiculement dupe, quand elle comble par une taxe le dficit d'un producteur de bl, ne sera-t-elle pas dupe, si elle comble le dficit d'un voiturier de bl par terre ou par mer? Tout ce qu'on peut dire pour ou contre le _travail national_ subventionn, on peut le dire pour ou contre les transports nationaux subventionns. La libert n'admet pas ces distinctions qui ne reposent sur rien. Si l'on veut tre juste, il faut laisser tous les services humains s'changer entre eux sur le pied de la plus parfaite galit et les protger _tous_, aux dpens les uns des autres,--ce qui est absurde,--ou n'en protger _aucun_. Ainsi le principe de l'Association est absolu. Mais ce principe est-il en collision avec cet autre principe: Celui qui cause un dommage doit le rparer; celui qui reoit un service doit le rendre; celui qui exige un sacrifice doit un sacrifice? Nullement; quant moi, je ne puis sparer dans ma pense l'ide de _libert_ de celle de _justice_. C'est la mme ide sous deux aspects. Ainsi, s'il arrivait que les industries nationales, toutes parfaitement libres, exigeassent d'une d'entre elles, et dans leur intrt, des sacrifices particuliers, ne seraient-elles pas tenues offrir une compensation, et pourrait-on voir dans cette compensation une drogation au principe de la libert? Je ne pense pas qu'il y ait un seul homme raisonnable qui ose soutenir l'affirmative. On peut diffrer d'avis sur la valeur du sacrifice, sur la valeur ou la forme de la compensation, mais non sur le principe que l'une est la juste consquence de l'autre; et j'irai mme plus loin: Si l'on soutenait qu'il y a dans un tel arrangement violation de la libert absolue, je dirais qu'elle n'est pas imputable celui qui fait le sacrifice. Mais nous tomberions ici dans une dispute de mots. Appliquons ces prmisses l'industrie maritime. Voil toutes les industries, toutes les transactions libres. Nulle n'est protge, mais nulle n'est entrave. Vendez, achetez au dedans, au dehors, l'tat ne s'en mle pas. Mais l'tat, c'est--dire la nation, c'est--dire encore l'ensemble des industries, veut se mettre l'abri des agressions extrieures. Pour cela, il lui faut une marine; pour crer cette marine de toutes pices, il lui faut cent millions par an, charge rpartir entre tous les travailleurs. Cependant il aperoit un moyen d'arriver au mme rsultat avec cinquante millions. Ce moyen, c'est d'imposer des charges et des entraves particulires la marine marchande. L'tat lui dira par exemple: Je te dfends d'acheter au dehors ton outil principal, le navire, parce que je veux former des constructeurs! Je te dfends d'emporter au dehors le capital, parce que je veux que le navire soit exclusivement franais. Je te dfends de louer des matelots au dehors, parce que j'entends avoir des marins qui tiennent au pays. Je te dfends de faire toucher ton navire par des charpentiers ou calfats autres que ceux que j'ai placs sous un rgime exceptionnel, et qui, par consquent, demandent des salaires exceptionnels. Je t'ordonne d'avoir bord plus de matelots et d'officiers qu'il ne t'en faudrait, parce que j'en veux avoir une ppinire bien fournie. Je t'ordonne de les nourrir de telle faon, de les ramener de tout port o tu les auras congdis. Et, pour l'excution de ces conditions et de bien d'autres, je me fais l'intermdiaire entre toi et ton quipage. Je le demande, la suite de ce discours, n'attend-on pas naturellement cette conclusion: Et en compensation, etc. Je n'entre pas ici dans un calcul; encore une fois, je discute le principe. Et remarquez une chose: toutes ces mesures sont prises, non pas dans l'intrt de l'armateur ni de la marine marchande, mais dans l'intrt de la dfense nationale, dans l'intrt de toutes les industries. Mais ce n'est pas tout: outre que la compensation est exige par un motif de _justice_, elle est dtermine encore par une considration non moins grave, le _succs_. Car ne serait-il pas bien singulier que tant de mesures fussent prises pour aboutir un dsappointement complet, l'absence totale des moyens de dfense? Or, en dehors de la compensation, c'est ce qui arriverait infailliblement. Les dispositions analogues celles que je viens de supposer ont toutes ce commun rsultat d'exhausser, pour l'armateur, le prix de revient de ses moyens de transport. Si aucune indemnit ne lui est accorde, il cessera de naviguer en concurrence avec l'tranger, car toute la puissance du Gouvernement ne saurait le forcer naviguer perte. Nous voil donc sans marins et sans dfense. Certes mieux et valu ne pas intervenir dans cette industrie, mme avec la chance de la voir succomber. Le pire de tout, c'est de faire comme je ne sais quel philosophe: _acheter fort cher un regret_. On m'a demand ce que je dciderais dans ce cas. Supposez la marine marchande entirement libre, et que cependant elle ne puisse pas se soutenir. Je n'aime gure m'vertuer sur des problmes imaginaires; mais enfin je crois qu'on peut dduire de ce qui prcde les solutions suivantes, dont aucune, ce me semble, n'est incompatible avec la justice ni avec la libert. La nation aurait dcider: d'abord si elle veut s'assurer des moyens de dfense; ensuite s'il n'y a aucun moyen plus conomique et plus sr que d'assister, de soudoyer la marine marchande; enfin, s'il n'y en a pas de meilleur, qu'il faut s'y rsoudre. Mais ce que je voudrais qui ft bien entendu, pour l'honneur des thories (car j'avoue mon respect des thories), c'est ceci: que lorsque des considrations suprieures vous rduisent soudoyer une industrie qui tomberait sans cela, il ne faut pas s'imaginer que cette industrie soit lucrative, que le travail et les capitaux qu'elle occupe reoivent industriellement un bon emploi; il faut savoir qu'on _perd_, il faut savoir qu'on fait un _sacrifice_ la sret nationale; il ne faut pas surtout s'tayer de cet exemple pour appliquer d'autres industries le mme procd, sans avoir le mme motif. J'aurais, bien d'autres considrations prsenter, mais l'espace et le temps m'obligent me rsumer. Armateurs du Havre, de Bordeaux, de Marseille et de Nantes, si vous tes partisans de la libert du commerce, votre position particulire ne doit pas vous empcher d'apporter notre Association le tribut de vos lumires et de votre influence. Votre rle vis--vis de la nation est tout trac. Demandez, pour vous comme pour tout le monde, le _droit commun_, c'est--dire la libert. Qu'au grand air de la libert vous puissiez ou non vous soutenir, demandez toujours la libert, car vous n'avez pas le droit d'exiger que la nation y renonce pour votre avantage, et vous vous placeriez dans une position fausse et indigne de vous, si vous le demandiez.--Que si la nation, pour sa dfense et dans l'intrt commun, a besoin de votre concours, de vos sacrifices, stipulez des conditions dans lesquelles votre patriotisme ait une gnreuse part; mais surtout gardez-vous de laisser donner l'indemnit qui vous sera offerte le nom de _protection_ ou _privilge_, car les fausses dnominations font les fausses ides; que votre cri soit: Libert!... et compensation pour ceux qu'on en prive.--Nos adversaires ne viendront point alors vous jeter de prtendues contradictions la face. 32.-- M. LE RDACTEUR EN CHEF DE _LA PRESSE_[39]. [Note 39: _Courrier franais_ du 22 aot 1846. (_Note de l'dit._)] MONSIEUR, Que faut-il penser du nouveau tarif amricain? Les journaux anglais le vantent comme trs-libral, se fondant sur ce qu'il a en vue le revenu public et non la protection.--C'est justement ce dont vous le blmez, quand vous dites: Il faut qu'il soit bien entendu que les tats-Unis, se plaant _sur le terrain troit et goste de la fiscalit_, n'ont pas eu la prtention de se poser en champions ou en adversaires de la libert commerciale.--Difficile problme, ajoutez-vous ailleurs, que l'on _cherche_ agiter en France. Vous tes donc d'accord avec les journaux anglais sur ce fait que le tarif amricain a t combin en vue du revenu public. C'est pour cela qu'ils le disent _libral_, et c'est prcisment pour cela que vous le proclamez _troit et goste_. Mais un droit de douane ne peut avoir qu'un de ces deux objets: le _revenu_ ou la _protection_. Dire que la fiscalit, en matire de tarifs, est un _terrain troit et goste_, c'est dire que la protection est un _terrain large et philanthropique_. Alors, Monsieur, faites-moi la grce de m'expliquer sur quel fondement vous donnez si facilement raison, _en principe_, aux partisans de la libert des changes, lesquels ont dclar hautement que ce qu'ils combattent dans nos tarifs, ce n'est pas le but _fiscal_, mais le but _protecteur_[40]. [Note 40: Voir la dclaration de l'Association pour la libert des changes, t. II, p. 1 et 2. (_Note de l'dit._)] Le tarif amricain nous semble libral par deux motifs. Le premier, c'est qu'il est fond tout entier sur le systme des droits _ad valorem_, le seul qui fasse justice au consommateur. Il se peut que l'application en soit difficile; mais le droit la pice, au poids ou la mesure est inique; car quoi de plus inique que de frapper de la mme taxe la veste de l'ouvrier et l'habit du dandy?--Placs entre une difficult et une iniquit, les Amricains ont bravement accept la difficult; et il est impossible de ne pas reconnatre que, sous ce rapport du moins, ils se sont montrs, vraiment libraux. Ils n'ont pas moins agi selon les rgles du vrai libralisme, lorsqu'ils ont refus de faire de la douane un privilge pour certaines classes de citoyens. Il ne peut pas, ce me semble, tomber dans l'esprit d'un homme impartial qu'en soumettant les produits trangers une taxe, on puisse avoir une autre intention, dans un pays o tous les citoyens sont gaux devant la loi, que de crer des ressources au Trsor, ressources qui sont ou sont censes tre dpenses au profit de tous. En ce cas, il est vrai que la taxe retombe sur les consommateurs. Mais sur qui donc voulez-vous qu'elle retombe? N'est-ce point eux qui profitent des dpenses publiques? Vous dites: Croit-on, par exemple, qu'on ait eu le moindre souci des intrts des consommateurs, lorsqu'on a frapp d'une taxe de 100 pour 100 les eaux-de-vie et les liqueurs, pour lesquelles on aurait pu aller jusqu' la franchise, sans provoquer les plaintes d'une double industrie agricole et manufacturire _qui n'existe pas aux tats-Unis_? Eh! ne voyez-vous pas que c'est l ce qui constitue le _libralisme_ du tarif amricain? Il frappe de forts droits les produits qui n'ont pas de similaires au dedans.--Nous faisons le contraire. Pourquoi? parce qu'ils ont en vue le revenu public, et nous le monopole. Le droit, il est vrai, est trs-lev, mme dans l'intrt du trsor, et comme aucun autre intrt n'a pu dterminer l'adoption d'un chiffre aussi exagr, il faut qu'on ait eu un autre motif. Nous le trouverons dans l'expos de M. J. R. Walker, secrtaire du Trsor, qui l'Amrique doit la rforme. Les amliorations dans nos lois de finances sont fondes sur les principes suivants: 1 Qu'il ne soit rien prlev au del de ce qui est ncessaire pour les besoins du gouvernement conomiquement administr; 2 Qu'aucun droit ne soit impos, sur aucun article, au-dessus du taux le plus bas o il donne le plus grand revenu; 3 Que, selon l'utilit des produits, ce droit puisse tre abaiss et mme aboli; 4 Que le maximum du droit soit prlev sur les objets de luxe; 5 Que tous minimums et droits spcifiques soient abolis pour tre remplacs par des droits _ad valorem_. Voil, Monsieur, ce qui explique la taxe norme que l'Union a impose l'eau-de-vie. Elle l'a considre comme un objet de _luxe_ et peut-tre comme un objet pernicieux. Vous pouvez allguer que c'est une faute, financirement. Je serai de votre avis, car rien ne me semble plus monstrueux qu'une taxe qui gale la valeur de l'objet impos. Vous pouvez dire que la douane est un mauvais moyen de moralisation. J'en tomberai d'accord, car je suis d'avis que ce n'est point elle qu'il faut confier la rforme des moeurs[41]. Mais vous ne pouvez pas conclure de cette disposition exceptionnelle que le tarif amricain ne soit pas combin, dans son ensemble, selon les vrais principes de la libert commerciale. [Note 41: Voir t. VI, p. 415 et suiv. (_Note de l'dit._)] Au reste, avons-nous le droit de nous plaindre de la rigueur d'autrui, l'gard des boissons, nous qui mettons sur nos alcools une taxe de 82 fr. 50 par hectolitre? Ce qui est certain, c'est que le tarif amricain rpudie le principe de la PROTECTION (nous n'en demandons pas davantage au ntre), et je n'en veux pour preuve que ce que je trouve dans le _Boston Atlas_, organe des intrts privilgis. Voici ce curieux morceau d'loquence que j'offre l'imitation de nos monopoleurs: Le peuple, dont les voeux ont t mconnus, dont les ptitions ont t rejetes avec mpris, dont les droits ont t fouls aux pieds, n'a plus qu'une esprance. Renverser les auteurs de ces calamits est pour lui le seul moyen d'effectuer la RESTAURATION du tarif. Poussons ce cri de ralliement. Qu'il retentisse, sur les ailes du vent, dans les profondeurs de l'Est l'Ouest. _ bas les gouvernants qui nous ont ruins au dedans et humilis au dehors!_ RESTAURATION du TARIF de =1842=! Que toute la Nouvelle-Angleterre au moins se lve comme un seul homme! Tous, tant que nous sommes, quels que soient nos drapeaux, whigs, libraux ou radicaux, nous tous qui voulons la PROTECTION en faveur du TRAVAIL AMRICAIN, nous tous qui voulons nous opposer l'abaissement du salaire des ouvriers, quand le prix des aliments s'accrot; nous enfin qui voulons rtablir le tarif de 1842, tel qu'il tait avant qu'on nous et frustrs de ses avantages;--serrons nos rangs, marchons comme un seul homme pour le grand oeuvre de la RESTAURATION. Un grand et glorieux objet nous unit. La patrie souffrante nous appelle; un peuple outrag implore notre secours, etc. Ainsi, Monsieur, ce qui a suivi, comme ce qui a prcd l'adoption du tarif de 1846, montre que le principe de la _protection_ y est entirement abandonn. C'est tout ce que je voulais prouver. Agrez, etc. 33.-- M. LE RDACTEUR EN CHEF DE _LA PRESSE_[42]. [Note 42: _Courrier franais_ du 2 septembre 1846.] MONSIEUR, Dans votre rponse ma lettre sur le tarif amricain, de graves erreurs se mlent des observations dont je ne contesterai pas la justesse; car je ne cherche pas d'autre triomphe que celui de la vrit. Ainsi, je reconnais que le nouveau tarif est encore fort lev; qu'il laisse subsister de grands obstacles aux relations de l'Europe, et, en particulier, de la France avec les tats-Unis; et que le commerce, qui se proccupe plus de pratique que de thorie, et du prsent que de l'avenir, ne sera gure port voir une compensation dans la pense librale et fconde qui a prsid cette oeuvre. Cependant, monsieur, mme sous le rapport des droits, le tableau que vous avez donn, dans votre numro du 20 aot, est de nature induire le public en erreur. Vous portez les vins 12 et 9 pour 100 dans l'ancien tarif, tandis que c'est 12 et 9 _cents_ le gallon. De mme, vous n'attribuez la soie qu'un droit de 15 et 16 pour 100, quand c'est 15 ou 16 _cents par livre_ qu'il faudrait dire. En faisant les rectifications sur ces bases, vous verrez que les vins et les soies, surtout dans les qualits ordinaires, ont t plutt dgrevs que surchargs. Il est fcheux que ces erreurs concernent prcisment nos deux principaux articles d'exportation. Vous ne parlez pas non plus du mcanisme d'aprs lequel on prlevait jusqu'ici le prtendu droit _ad valorem_ sur tous les tissus de coton. Le tarif faisait figurer, il est vrai, le modeste chiffre de 20 pour 100. Mais, par une ruse digne du gnie du monopole, il avait suppos que tous les tissus de colon valaient _au moins 30 cents_ le yard carr (_shall be deemed to have cost 30 cents the square yard_), en sorte que sur une toffe de la valeur relle de 6 _cents_, on prlevait _cinq fois_ le droit, soit 100 pour 100.--Il en tait de mme de tous les articles l'occasion desquels le monopole avait cru devoir se dguiser et faire, comme on dit, _patte de velours_. Maintenant le droit est fix 25 pour 100 de la valeur relle. Le _privilge_ a donc perdu du terrain dans la proportion de 75 pour 100, au moins, l'gard des toffes les plus communes, c'est--dire les plus consommes. Vous tes surpris que nous nous flicitions de ces rsultats, et vous nous demandez pourquoi nous en voulons tant aux _droits protecteurs_, puisque les _droits fiscaux_ n'opposent pas de moindres obstacles notre commerce. Je vais vous le dire. Nous nous attaquons aux _droits protecteurs_, parce qu'une fois que le monopole, dtournant les tarifs de leur destination, les a accords ses vues cupides, aucune rforme n'est plus possible qu'aprs une lutte acharne entre le droit et le privilge. Et maintenant qu'aux tats-Unis la protection a t vaincue, vous-mme vous montrez avec quelle facilit on pourra dsormais faire disparatre du tarif ce qu'il a de dfectueux et d'exorbitant. Qu'on veuille diminuer le droit sur le vin, qu'est-ce qui s'y opposera? Ce ne sera point le fisc, puisqu'il recouvrera plus avec un droit moindre. Ce ne sera pas l'industrie indigne, puisqu'elle ne fait pas de vin. Qu'on dgrve le th en France, nul ne contredira; mais qu'on touche au fer, et vous verrez un beau tapage. Nous nous attaquons aux droits protecteurs, parce qu'ils dcuplent et centuplent le sacrifice du consommateur. Si la douane peroit un million sur le th, sans doute c'est un million mis la charge du consommateur; mais ce million lui est rendu sous forme de route et de scurit, puisqu'il rentre tout entier au trsor. Mais quand la douane prlve un million sur le fer tranger, elle fait hausser de 5 ou 10 fr. par 100 kilos, non-seulement le fer import, mais encore tout celui qui se produit dans le pays, imposant ainsi au public une taxe incalculable qui n'entre pas au Trsor, et par consquent n'en sort pas. Nous nous attaquons aux _droits protecteurs_, parce qu'ils sont _injustes_, parce qu'ils violent la proprit; et, pour mon compte, je suis surpris que l'vidence de cette vrit ne vous ait pas dj ralli _tout fait_ notre cause. Il n'y a pas bien longtemps que les monopoleurs anglais demandaient une transaction sir Robert Peel. Il leur rpondit: Je vous ai accord un dlai de trois ans, et je ne me rtracterai pas. Mais peut-tre ai-je t trop loin. Je croyais alors que c'tait une question de finances et d'conomie politique, et sur de telles questions on peut transiger. Aujourd'hui je suis convaincu que c'est une _question de justice_; il n'y a pas de transaction possible. Enfin nous attaquons le _rgime protecteur_, parce que c'est la racine qui alimente chez les peuples l'esprit de domination et de conqute. Et voyez ce qui se passe. Tant qu'elle a obi ce systme, l'Angleterre a t un fardeau pour le monde, qu'elle aspirait envahir. Aujourd'hui elle affranchit commercialement ses colonies, qui lui ont cot tant de sang et de trsors. Dans cinq ans, un Anglais n'y aura pas plus de privilges qu'un Russe ou un Franais; et je demande quelle raison elle aura alors de retenir ou d'acqurir des colonies. Voil pourquoi, Monsieur, nous nous rjouissons de voir le systme protecteur succomber sur quelque point du globe que ce soit. Voil pourquoi nous avons accueilli avec joie le nouveau tarif amricain, quoique nous le considrions comme trs-dfectueux au point de vue fiscal. ce sujet, je ne crois pas, comme vous, que les Amricains, en maintenant des droits monstrueux de 40 et de 100 pour 100, aient song rduire le chiffre total de leurs importations, de crainte qu'il ne surpasst celui des exportations. Ce serait les supposer encore encrots dans la _balance du commerce_, et ils ne mritent pas cette pigramme. Mais, direz-vous, si ce n'est ni l'intrt de la protection ni celui du fisc qui les a dcids, comment expliquer ces droits absurdes sur le vin et l'eau-de-vie?--Je les explique par le _sentimentalisme_. En Amrique, comme ailleurs, il est fort la mode. On veut faire de la moralisation coups d'impts et de tarifs. Les socits de temprance, les _teetotallers_ ont voulu imposer leur doctrine au lieu de la prcher, voil tout. C'est un chapitre de plus ajouter l'histoire de l'_intolrance bonne intention_; mais, quel que soit l'intrt du sujet, ce n'est pas ici le lieu de le traiter. Me permettrez-vous, Monsieur, de vous faire remarquer que la dernire phrase de votre article cache le sophisme qui sert de prtexte tous les privilges? Vous dites: Si les manufactures amricaines ne peuvent pas demeurer victorieuses sur leur propre march, c'est qu'il y a en elles _un germe incurable d'impuissance_... Ce germe, c'est la chert des capitaux et de la main-d'oeuvre. En d'autres termes, les Amricains ne sont impuissants filer le coton que parce qu'ils _gagnent plus_ faire autre chose. Les plaindre ce sujet, c'est comme si l'on disait M. de Rothschild: Il est vraiment fcheux pour vous que votre tat de banquier vous donne un million de rente; cela vous met dans l'_impuissance incurable_ de soutenir la concurrence avec les cordonniers, s'il vous prenait fantaisie de faire des souliers. Si pourtant la loi s'en mlait, je ne rponds pas qu'au moyen de certains privilges, elle ne pt rendre le mtier de cordonnier fort lucratif. Agrez, etc.[43]. [Note 43: _La protection_ s'est releve, en Amrique, du coup que lui avait port le tarif de 1846. Il n'y a pas lieu de s'en tonner. Ce n'est pas d'une mesure gouvernementale, c'est de l'opinion publique que dpend le sort dfinitif d'un systme. Or l'opinion publique, aux tats-Unis, n'en est pas encore arrive reconnatre ce qu'a d'inique et de malfaisant le systme protecteur. Bastiat l'avait crue plus avance. (_Note de l'd._)] 34.-- M. LE RDACTEUR EN CHEF DU _NATIONAL_[44]. [Note 44: _Courrier franais_ du 10 novembre 1846.] MONSIEUR, Si j'ai bien compris la porte des nouvelles attaques que vous dirigez contre le libre-change (_National_ des 6 et 7 novembre), elles peuvent se rsumer ainsi: D'abord il va sans dire que le PRINCIPE _du libre-change est le vtre_. _La libert commerciale est fille de vos ides; l'avenir que vous esprez, c'est l'alliance des peuples, et il serait absurde d'aspirer cette alliance, cette fraternit des nations, sans vouloir l'change libre de leurs produits, qu'ils manent de l'intelligence ou qu'ils soient les fruits de l'industrie et du travail._ Fort bien. Mais il se prsente une petite difficult. Cette libert qu'il est absurde de ne pas vouloir quand on aspire l'alliance des peuples, il se rencontre qu'_elle doit tre le_ RSULTAT _de cette alliance_, ce qui fait que vous n'avez plus vous occuper du principe fils de vos ides (si ce n'est pour le combattre), lequel se manifestera de lui-mme, _comme sanction de votre idal politique, quand la carte de l'Europe sera refaite_, etc. La seconde objection est tire de ce que nous payons de lourdes taxes mal rparties. Nous manquons d'institutions de crdit, la proprit est immobilise, le capital monopolis; d'o il suit clairement que le _droit d'change_ n'a qu' attendre que votre idal financier, comme votre idal politique, soit ralis sur tout le globe.--C'est tout comme la _Dmocratie pacifique_ qui salue respectueusement le _principe_ du libre-change, mais qui demande qu'il soit ajourn seulement jusqu' ce que l'univers se soit soumis l'idal fouririste. Enfin, quand il y aurait avantage matriel ce que les changes fussent libres, l'avantage matriel est chose vile et abjecte aux yeux des classes laborieuses; l'aisance, l'indpendance, la scurit, la dignit qui en sont la suite, doivent tre sacrifies, si elles nous tent la chance de _nous brouiller_ avec l'Autriche et l'Angleterre. Ces tranges opinions, que votre plume a su rendre spcieuses, je les discuterai dans cet ordre. Le principe du libre-change est le vtre.--Monsieur, je crois pouvoir vous assurer que vous vous faites illusion. Tout votre article est l pour prouver que vous n'tes pas fix sur la question conomique. Cela n'est pas surprenant, puisque vous n'y attachez qu'une importance trs-secondaire.--Vous avez crit ceci: Quand ces mmes rsultats (de la libert commerciale) seraient aussi certains _qu'ils sont hypothtiques et faux_, et encore: Au point de vue conomique, la libert des changes est incontestablement utile aux peuples arrivs l'apoge de l'industrie... Elle est utile encore aux peuples qui n'ont pas d'industrie... En est-il de mme pour une nation comme la ntre? etc. Eh bien! Monsieur, puisque vous croyez que la libert d'oprer des changes est funeste tous les hommes, except ceux qui sont les premiers et les derniers en industrie, j'ose dire que la nature de l'change, du moins telle que nous la comprenons, vous est compltement trangre, et je ne puis voir sur quel fondement vous vous en dclarez le partisan en _principe_. Vous tes protectioniste, plus protectioniste que ne le furent jamais les Darblay, les Saint-Cricq, les Polignac ou les aristocrates britanniques. Vous soulevez, Monsieur, une question pleine d'intrt. _L'alliance des peuples doit-elle tre le rsultat de la libert commerciale, ou bien la libert commerciale de l'alliance des peuples?_ Pour traiter cette question sans trop de rpugnance, il faudrait bien tre fix sur la valeur conomique de l'change; car s'il est dans sa nature de ruiner ceux qui le font, il y a incompatibilit radicale entre l'union des peuples et leur bien-tre. Que ce soit l'change qui amne l'alliance ou l'alliance qui amne l'change, le rsultat sera toujours l'universelle misre. La seule diffrence qu'on puisse apercevoir entre les deux cas, c'est que, dans le premier, on se soumet une chose mauvaise, savoir _l'change_, pour arriver une bonne, savoir l'alliance, tandis que dans le second on commence par la chose bonne, l'alliance, pour aboutir la mauvaise, l'change. Dans tous les cas, l'humanit est place dans cette alternative d'tre unie et ruine, ou riche et dsunie. J'avoue, Monsieur, que je ne me sens pas la force de choisir. Si, au contraire, l'change est d'une bonne nature conomique, s'il ne s'excute jamais qu'au profit des deux hommes ou des deux pays contractants, alors il peut tre intressant de s'assurer s'il est cause ou effet de l'alliance des peuples pour savoir quoi il faut d'abord travailler; mais quelque parti que nous prenions, nous aurons toujours la consolation de penser que nous travaillons des rsultats harmoniques; et en vrit je ne comprendrais pas que vous poursuiviez de vos sarcasmes ceux qui veulent arriver l'union politique par l'union commerciale, uniquement parce que vous prfrez la marche inverse, alors que cette double union est le but de nos communs efforts. Il serait donc aussi essentiel que logique de vider cette question pralable: Quelle est la vraie nature de l'change? Pour cela il faudrait refaire un cours d'conomie politique; j'aime mieux m'en rfrer ceux qui sont dj faits, et je raisonnerai dans la supposition que cette nature est bonne _de soi_. C'est d'ailleurs ce que vous avez fait vous-mme, car vos objections viennent aprs cette hypothse: Supposez que la libert des changes procure aux consommateurs franais trente, quarante, cinquante millions par an. Je ferai remarquer ici que vous affaiblissez considrablement, dans l'expression, les effets de l'change _suppos bon_. Il ne s'agit pas de trente, de cinquante millions; il s'agit de plus de pain pour ceux qui ont faim, de plus de vtements pour ceux qui ont froid, de plus de loisirs pour ceux que la fatigue accable, de plus de ces joies domestiques que l'aisance introduit dans les familles, de plus d'instruction et de dignit personnelle, d'un avenir mieux assur, etc. Voil ce qu'il faut entendre par les biens matriels qui vous paraissent si secondaires. Le libre-change devant accrotre ces biens, selon notre hypothse, la question est de savoir s'il est ncessaire de les sacrifier la _communion des peuples dans les mmes ides et les mmes principes_.--S'ils doivent porter atteinte, dites-vous, l'expansion de nos ides, la mission de la France au sein de l'Europe, les hommes qui ont le moindre instinct soit du pouvoir, soit de la dmocratie, _n'y consentiront jamais_. C'est une chose prcieuse que l'expansion des ides, surtout quand elles sont bonnes. Cependant aux fouriristes, communistes, dmocrates, conservateurs et autres, je demanderai d'abord quel droit ils ont d'pancher au dehors leurs ides, en empchant l'expansion de mes produits; et, en second lieu, en quoi l'expansion de mes produits nuit l'expansion de leurs ides? Est-ce srieusement, monsieur, que vous reprsentez le commerce libre comme faisant obstacle la grande mission que vous attribuez la France? La propagande ne se fait-elle qu' la bayonnette? Les principes qu'elle doit promulguer sont-ils d'une nature telle qu'on ne puisse les faire accepter que le sabre au poing? Et la dmocratie ne grandit-elle parmi nous que pour remettre en honneur le culte de la force brutale? Vous craignez que si la France s'unit troitement par le commerce l'Autriche et l'Angleterre, _elle ne puisse plus se brouiller avec elles_, et vous allez jusqu' dire: La libert commerciale serait grosse de tous les bienfaits qu'on lui attribue (ce que vous mettez toujours en doute) qu'il faudrait la sacrifier ces intrts suprmes. (Celui, entre autres, de la brouillerie.) Vous avez emprunt l'ide et presque l'expression de l'_Atelier_. Croyez-vous, m'crivait-il, que la France veuille _sacrifier au soin du rtelier ses causes d'animosit nationale_? L'_Atelier_ et le _National_ tiennent donc bien guerroyer! Ils y tiennent tellement qu'ils n'hsitent pas sacrifier ce qu'ils appellent l'_intrt matriel_ ce qu'ils nomment l'intrt politique, c'est--dire, en bon franais, l'aisance du peuple au maintien des _brouilleries_ et des _animosits nationales_. Oublient-ils que c'est toujours le peuple qui paie de son sang et de sa bourse les frais de la guerre? Et quel motif d'ailleurs ont les classes laborieuses franaises et russes de s'entr'gorger? Est-ce parce que les malheureux russes sont encore soumis au rgime du knout? Faut-il les tuer pour leur apprendre vivre? Ce n'est pas aux travailleurs que nous en voulons, direz-vous. Ce n'est pas aux opprims, mais aux oppresseurs, l'autocrate russe, l'oligarchie anglaise. Et moi, je vous demanderai si vous avez foi dans vos ides dmocratiques. Si vous y avez foi, ne parquez donc pas les peuples, laissez-les se voir, se connatre, se mler, changer leurs produits, _qu'ils manent de l'intelligence ou qu'ils soient les fruits de l'industrie et du travail_. Laissez leurs intrts s'entrelacer au point qu'il devienne impossible aux oligarques et aux diplomates d'embraser l'Europe, tantt pour un lopin de dsert en Syrie; tantt pour un rocher dans le grand Ocan, tantt pour les pousailles d'un jeune prince avec une gracieuse infante. Laissez pntrer dans les pays encore soumis au joug du despotisme nos ides, nos principes avec notre langue, notre littrature, nos arts, nos sciences, notre commerce et notre industrie. C'est l la vraie, l'efficace propagande, et non celle qui se fait coups de canon. Est-ce que d'ailleurs toutes les liberts ne se tiennent pas? Ouvrez donc les yeux, et voyez ce qui se passe. Il y a six mois peine, le monopole des crales a t frapp en Angleterre, et dj tous les monopoles sont branls Paris, Rome, Naples, Saint-Ptersbourg et Madrid; dj le systme colonial s'croule de toute part. L'Angleterre, cette orgueilleuse mtropole de tant de possessions lointaines, leur rend le droit de rgler leur commerce et la facult de s'approvisionner o elles l'entendront, par quelque pavillon qu'il leur plaira de choisir. N'est-ce pas un fait immense? Est-ce qu'il ne nous annonce pas que l're de la domination et de la conqute est finie pour toujours? Je dis Plus, il est ais de voir que c'en est fait du rgne funeste de l'aristocratie anglaise et de son action sur l'indpendance et les liberts du genre humain. Car lorsque les colonies anglaises n'offriront plus la mtropole aucun privilge maritime, industriel et commercial, lorsque ces privilges auront succomb non point devant un acte de philanthropie, on pourrait s'en mfier, mais devant un calcul, devant la dmonstration vidente qu'ils cotent plus qu'ils ne rapportent; quand les ports de toutes ces dpendances seront ouverts aux changes du monde entier; croyez-vous que le peuple d'Angleterre ne se fatiguera pas bientt d'entretenir seul, dans ces rgions mancipes, des soldats, des flottes, des gouverneurs et des lords-commissaires? Ainsi l'affranchissement du travail porte un double coup l'aristocratie britannique; car voil qu'une seule campagne lui arrache ses injustes monopoles au dedans, et menace, au dehors, ses fiers cantonnements et ses grandes existences. Au milieu de ces grands vnements, les plus imposants, aprs la Rvolution franaise, que l'Europe ait vus depuis des sicles, quelle attitude prend notre dmocratie? Il semble qu'elle veuille rester trangre tout ce qui se passe, et que cette chute de la plus forte aristocratie qui ait jamais pes sur le monde, du systme d'envahissement qu'elle a organis, n'ouvre aucune chance devant nous. Que dis-je? si sortant un moment de sa sceptique indiffrence, notre dmocratie daigne jeter les yeux sur ce grand mouvement social, c'est pour le nier ou en contester la porte. Par le plus trange renversement d'ides, toutes ses sympathies sont pour les tyrans britanniques, tous ses sarcasmes, toutes ses dfiances pour ces multitudes si longtemps opprimes, qui brisent le joug odieux qui pse la fois sur elles et sur le monde. Tantt elle va fouiller dans les journaux torys pour y trouver un fait isol, qu'elle exploite, pendant des mois entiers; et ayant appris que, dans je ne sais quelle fabrique, il y avait eu une discussion entre le matre et les ouvriers, elle se hte de fltrir la rforme, de lui assigner pour but l'oppression des ouvriers, comme si les dominateurs du sol n'y avaient introduit le monopole que pour lever le taux des salaires. Tantt, prenant un chiffre pour un autre, elle croit dcouvrir que l'abaissement des droits a restreint les importations, et, forte de cet argument contre la libert, elle entonne un chant de triomphe et semble dire: Non, non, le temps des lourdes taxes, des fortifications, des arsenaux et de la conscription n'est pas prs de finir! Pour moi, j'appartiens de toutes les manires la dmocratie; mais je ne la comprends qu'autant qu'elle inscrit sincrement sur sa bannire: _Paix et libert_. Si je voyais les hommes qui se posent comme les meneurs du parti populaire, comme les dfenseurs exclusifs des classes laborieuses, si je les voyais, dis-je, repousser systmatiquement tout ce qui tend dvelopper nos liberts et faire rgner la paix parmi les hommes, je ne me croirais pas tenu de les suivre; mais au contraire de les avertir qu'ils s'garent et qu'ils ont choisi un terrain qui manquera sous leurs pieds. Il me reste prouver que la pesanteur et la mauvaise rpartition des taxes antrieures ne justifie pas le rgime protecteur. 35.-- M. LE RDACTEUR EN CHEF DU _NATIONAL_[45]. [Note 45: _Courrier franais_ du 11 novembre 1846.] MONSIEUR, J'ai essay de combattre les raisons politiques que vous allguez l'appui du rgime restrictif. Il me semble que ces faisons sont sans valeur, surtout au point de vue dmocratique. Rejeter le bien-tre des travailleurs de peur qu'il n'loigne les chances de la guerre, repousser la libert parce qu'elle est favorable la paix, c'est un double machiavlisme dont la dmocratie franaise devrait laisser l'odieux l'aristocratie britannique. Il est trange de voir deux lments sociaux si divers fraterniser aujourd'hui au nom d'une si dplorable doctrine. Pour moi, quand je suis les vnements du jour, quand je vois deux grandes nations prtes se prcipiter, ou plutt tre prcipites l'une sur l'autre par des intrigues de cour, quand je comprends que, dans ce moment mme, notre sang et nos trsors dpendent d'une visite de lord Normanby, bien loin de dire: Arrire la libert du commerce qui pourrait prvenir la guerre! je m'crie de toutes mes forces: Hommes de la classe laborieuse, travaillons plus que jamais raliser la libert du commerce, la plus prcieuse des liberts, puisqu'il est en sa puissance d'arracher le gouvernement du monde aux dangereuses mains de la diplomatie! Mais pour tre dvou de coeur la libert des transactions internationales, il faut croire son utilit conomique, et ceci me conduit examiner votre seconde objection, beaucoup plus spcieuse que la premire. Je la reproduis textuellement: Prenez garde, partisans de la libert au dehors, que vous n'ayez pas une ombre de libert commerciale l'intrieur. Voyez votre tat social, l'assiette de vos impts, la rpartition inique des charges publiques, l'tablissement de votre crdit, le mouvement de vos capitaux: tout pressure votre industrie, le travail est accabl de taxes normes, toute denre arrive avec des surcharges, crasantes au milieu de vos propres consommateurs... Quoi! vous avez une organisation intrieure aussi fatale l'industrie, des capitaux sans circulation, une proprit frapp d'immobilit, des impts crasant le travail et pargnant la rente, des octrois ajoutant au prix des subsistances et par consquent la main-d'oeuvre; et c'est le malheureux producteur, plac dans ces conditions dtestables, que vous allez menacer de la concurrence trangre! Cette objection contre la libert commerciale est assez spcieuse pour tre prsente et accueillie de bonne foi, pour jeter du doute dans les esprits les plus sincres. J'ai le droit de rclamer pour la rponse que j'ai y faire une srieuse attention. J'admets que, dans un pays donn, les impts soient lourds et vexatoires. La question que je pose est celle-ci: Un tel tat de choses justifie-t-il la _protection_? Le poids des charges en est-il allg? Est-il sage de repousser la concurrence extrieure parce qu'elle arrive sur le march affranchie de charges semblables? On voit que je n'lude ni n'affaiblis la difficult. J'ajoute qu'elle ne se prsente pas ici dans toute son tendue, et je veux mettre les choses au pire. Il y a en effet deux sortes d'impts, les bons et les mauvais. J'appelle _bon impt_ celui en retour duquel le contribuable reoit un service suprieur ou du moins quivalent son sacrifice. Si l'tat, par exemple, prend, en moyenne, 1 franc chaque citoyen, et si, avec les 36 millions qui en proviennent, il fait un canal qui conomise tous les ans l'industrie 5 ou 6 millions de frais de transport, on ne peut pas dire que l'opration nous place dans une condition infrieure au peuple voisin, qui, _cteris paribus_, ne paye pas les 36 millions, mais n'a pas non plus le canal. S'agit-il du fer? Il est bien vrai qu'en raison de la taxe son prix de revient sera augment dans une proportion quelconque; mais, en raison du canal, il sera diminu dans une proportion plus forte encore, en sorte que, si le matre de forges fait son compte, il trouvera que son fer lui cote moins qu'avant la taxe. Or, il est vident qu'un impt de cette nature (et tous devraient l'tre) ne justifie pas une protection spciale en faveur du fer. Il s'en passait avant la taxe, _ fortiori_, il peut s'en passer aprs. J'appelle _mauvais impt_ celui qui ne confre pas au contribuable un avantage gal son sacrifice. La taxe est dtestable si le contribuable ne reoit rien, et odieuse s'il reoit en retour, comme cela s'est vu, une vexation. Il n'est pas sans exemple qu'un peuple ait pay pour tre opprim, et qu'on lui ait arrach son argent pour lui ravir sa libert. Quelquefois la taxe est pour lui le chtiment d'anciennes folies. En ce moment, chaque Anglais paye 25 francs par an et chaque Franais 6 francs, pour les frais d'une guerre acharne, qui, ce qu'il me semble, n'a pas fait grand'chose pour l'_expansion des ides_ et la _communion des principes_. Il est permis de croire que vingt ans de paix y eussent servi davantage. Eh bien! j'admets que cette dernire nature d'impts pse sur le pays F, tandis que le pays A en est exempt. Je raisonne dans cette hypothse par dfrence pour la logique, car, en fait, on aurait de la peine citer un pays o les classes laborieuses ne payent pas d'impts ou n'en payent que de bons. Voil donc tous les citoyens de F, et particulirement les travailleurs, chargs de lourdes contributions. Dans ce pays, que nous supposons commercialement libre, on m'accordera, j'espre, qu'il se produit quelque chose. Mettons que ce soit du fer et du bl, que chaque quintal de fer, comme chaque hectolitre de bl, revienne 15 francs sans la taxe, et 20 francs avec la taxe. Dans ces circonstances, les matres de forges adressent cette ptition aux Dputs: Messieurs, nous, nos fournisseurs et nos ouvriers, nous succombons sous le poids des impts. Notre industrie en souffre, tandis qu'elle prosprerait ravir si vous daigniez nous dgrever. Nanmoins, sachant que votre intention n'est pas de lcher prise d'un centime, tout ce que nous vous demandons, c'est de dcharger notre cote contributive et de charger d'autant celle de nos compatriotes qui ne font pas de fer, par exemple, les laboureurs. Ceux-ci ne seront-ils pas fonds contre-ptitionner en ces termes: Honorables dputs, les matres de forges se plaignent de payer beaucoup de taxes; ils ont raison. Ils disent que cela nuit leur industrie; ils ont encore raison. Mais ils vous demandent que leur part du fardeau soit ajoute celle que nous portons comme eux; en cela, ils ont tort. Les matres de forges ne se tiennent pas pour battus. Ne pouvant pas faire passer, sous une forme par trop nave, une injustice aussi criante, ils imaginent une combinaison plus ruse et font aux dputs cette nouvelle adresse: Messieurs,--nous reconnaissons que le moyen que nous avons indiqu pour nous dgrever de notre part d'impt tait inadmissible. Il avait le tort, non point d'tre injuste, mais de laisser trop clairement apercevoir l'injustice. Les laboureurs l'ont aperue et notre plan a chou. Mieux aviss, nous venons vous en proposer un autre, tendant aux mmes fins, et auquel, ce que nous esprons, nos revches co-contribuables ne verront que du feu. Ainsi que nous avons eu l'honneur de vous l'exposer, nous sommes, comme eux, accabls de taxes. Nous avons calcul que cela monte 5 francs, par chaque quintal de fer, que la concurrence trangre nous force vendre 20 francs, d'o il suit qu'il ne nous reste que 15 fr.--Chassez le fer tranger; nous vendrons le ntre 25 francs peut-tre 30. Ce sera comme si nous payions plus la taxe; mais vous n'y perdrez rien, puisqu'elle se trouvera naturellement repasse sur le dos des acheteurs de fer, de ces bons laboureurs qui, sans s'en douter, payeront leur part et la ntre. Nous aurons mme la chance de raliser, en fin de compte, si nous vendons au-dessus de 25 francs, un boni leurs dpens. J'ai quelques raisons de penser que cette ruse pourrait avoir du succs la Chambre. Qui sait si elle n'y exciterait pas une noble mulation et si le laboureur ne se coaliserait pas avec le matre de forges, pour s'emparer, lui aussi, de cet ingnieux moyen de se dbarrasser de sa taxe en la rejetant sur d'autres, tels que armateurs, artisans, etc. Mais, en supposant qu'ils veuillent rester sur la dfensive, si ces braves laboureurs y voyaient plus loin que leur nez, ils devraient, ce me semble, s'empresser de rpondre: Messieurs les Dputs,--la nouvelle combinaison prsente par les matres de forges ne diffre en rien de la premire. Que nous acquittions, leur dcharge, 5 francs au fisc, ou que nous leur payions le fer 5 francs de plus, cela revient absolument au mme pour eux et pour nous. Si nous n'avions pas nous-mmes payer 5 francs de taxe par hectolitre de bl, la chose serait proposable; mais ce que l'on veut, c'est ceci: que les laboureurs payent 10 francs, et les matres de forges rien du tout,--_ quoi, si nous avons le moindre instinct de la justice et de notre dignit, nous ne consentirons jamais_. Supposons maintenant que la Chambre passe outre et dcrte la protection. Les impts dont vous vous plaignez avec raison n'en seraient pas moins lourds; seulement ils seraient autrement rpartis; une iniquit vidente serait consomme dans le pays, et le mal ne s'arrterait pas l. Ce vote dsastreux changerait les conditions des deux industries mtallurgique et agricole. L'une deviendrait lucrative relativement l'autre. Le travail et les capitaux auraient une forte tendance dserter celle-ci pour se porter vers celle-l. On ferait plus de fer et moins de bl; et, veuillez remarquer ceci, les nouvelles usines s'tabliraient dans des situations dfavorables jusqu' ce que le moment arrivt o, vendant le fer 25 francs, elles ne gagneraient pas plus que les anciennes ne faisaient avec le prix de 20 francs.--C'est un trs-vaste point de vue, il va au coeur de la question et je le livre votre sagacit. Ne nous mprenons donc pas sur la nature et les effets de la _protection_. Les impts directs et indirects tant rpartis tant bien que mal, quelque nombre de millions ou de milliards qu'ils s'lvent, quel que soit l'emploi bon ou mauvais qu'on en fasse, la population n'est pas soulage d'une obole par cela seul que les diverses industries se les repassent les unes aux autres. N'oublions pas d'ailleurs qu'il y a un nombre considrable de professions, et les plus _dmocratiques_, qui sont par leur nature dans l'impossibilit radicale de prendre part ce jeu, si ce n'est pour y perdre. Tel est, en premire ligne, le travail manuel dont la rmunration est _le salaire_. Si les taxes sont mal rparties, qu'on change la rpartition; rien de mieux. Si elles sont mal employes, qu'on les supprime; d'accord. Mais tant qu'elles existent, tant qu'elles versent au trsor quinze cents millions, n'allons pas nous imaginer que c'est un prtexte raisonnable, encore moins une raison lgitime, de diminuer la part de Jean en augmentant celle de Pierre; et c'est l tout ce que fait et peut faire _la protection_. Que si Pierre obtient le mme privilge, la taxe va toujours s'accumulant sur d'autres professions et particulirement sur celles qui ne peuvent recevoir la protection douanire. Un peuple surcharg d'impt perd, j'en conviens, une partie de ses forces. Mais, sous l'empire du libre-change, il a du moins la ressource de tirer le meilleur parti possible de celles qui lui restent. Ses taxes agissent comme tout autre obstacle naturel. Le pays F est faible relativement au pays A, comme si sa terre tait moins fconde ou sa population moins vigoureuse. C'est un malheur, je le sais, mais un malheur sur lequel le rgime restrictif agit comme aggravation, non comme compensation. L'illusion cet gard provient de ce que, comparant sans cesse le peuple tax au peuple non tax, on reconnat celui-ci des lments de supriorit;--et qui en doute? Ce qu'il faut comparer, c'est le peuple tax lui-mme sous les deux rgimes, celui de la restriction et celui de la libert. Il y avait, aux environs de Paris, un hospice pour les aveugles. Ils travaillaient les uns pour les autres et ne faisaient des changes qu'entre eux. Leur pitance tait chtive, car ils taient condamns excuter des travaux bien difficiles et bien longs pour des aveugles. Le directeur de l'tablissement leur donna enfin la libert d'acheter et de vendre au dehors. Leur bien-tre s'en augmenta progressivement, non pas jusqu' galer celui d'hommes clairvoyants, mais du moins jusqu' dpasser de beaucoup ce qu'il tait du temps de la restriction. _P. S._ Le _National_ dit aujourd'hui qu'il n'a pas trop su dmler qui et quoi je rponds. Me serais-je mpris sur le sens et la porte de son opposition au libre-change? Veut-il, comme nous, que l'entrelacement des intrts unisse les classes laborieuses de tous les pays de manire djouer les calculs pervers ou imprudents de l'aristocratie? Oh! Dieu le veuille! Je serais heureux de reconnatre mon erreur, et de voir avec nous, au moins sous ce rapport, un journal qui s'adresse des hommes sincres et convaincus. 36.--LE ROI LIBRE-CHANGISTE[46]. [Note 46: _Libre-change_ du 30 mai 1847. (_Note de l'd._)] Dclamez donc contre les journaux! Plaignez-vous de ce qu'ils sont aussi peu intressants qu'instructifs! quelle calomnie! Pour nous, nous y trouvons chaque instant des choses inattendues, surprenantes, merveilleuses. Par exemple, l'_Impartial de Rouen_ nous rvle qu'un haut personnage est _libre-changiste_. Ce personnage, l'_Impartial_ ne le nomme pas, car il craint la charte et les lois de septembre. Or, dire de quelqu'un qu'il est libre-changiste, c'est, aux yeux de la feuille Normande, lui faire une mortelle injure. Nous qui n'avons pas les mmes raisons d'interprter ainsi la charte, et qui pensons qu'on peut, sans se dshonorer, prfrer, en fait de trocs, la libert aux entraves, nous ne craignons pas de dire, nos prils et risques, que le personnage dont il s'agit n'est autre que Louis-Philippe, roi des Franais. Le Roi est donc _libre-changiste_. C'est de Rouen qu'en vient la nouvelle. Jusqu'ici rien ne nous l'avait fait souponner, et nous devons mme confesser, peut-tre notre honte, que nous n'avons pas song nous en informer. Quelquefois, il est vrai, quand il a plu au caprice de ces rves, que l'on nomme _chteaux en Espagne_, de placer sur notre tte la couronne de France, (car Au moins quelques instants qui n'est roi dans ses rves?) nous nous rappelions ce vers touchant: Si j'tais roi, je voudrais tre juste. Et nous nous disions: Nos sujets disposeraient librement du fruit de leurs sueurs; des restrictions ne seraient pas imposes au Midi pour l'avantage du Nord, ni au Nord pour l'avantage du Midi. Nous voudrions que chaque citoyen, pour amliorer son sort, comptt un peu plus sur lui-mme et un peu moins sur la caisse publique. Nous voudrions que l'tat ft dcharg de l'effrayante responsabilit qu'il assume en entreprenant de pondrer toutes les industries. Nous voudrions que la vie de notre peuple ft douce et facile; qu'aucun obstacle ne s'interpost entre la source voisine et sa lvre altre. S'il ne lui tait pas donn d'chapper toutes les souffrances, nous voudrions du moins qu'il ne lui en ft inflig aucune par notre administration. Nous voudrions que la libert des transactions ft pour lui le gage le plus assur de la paix. Alors nous pourrions rendre la ferme et l'atelier ces jeunes hommes dont les familles pleurent l'absence. Alors nous pourrions supprimer toutes les taxes qui psent sur les malheureux.... Ces ides nous venaient trop naturellement, nous, roi chimrique, pour que nous n'admettions pas qu'elles puissent se prsenter aussi l'esprit des rois _srieux_, comme on dit aujourd'hui. Si donc nous sommes rest dans l'indiffrence l'endroit des opinions conomiques de l'auguste personnage, c'est que, selon nous, dans le sicle o nous sommes, le libre-change, comme toutes les grandes choses, est un fruit qui mrit dans les rgions populaires de l'opinion publique et non dans les palais des rois. Mais enfin il n'est pas indiffrent d'avoir, mme sans s'en douter, des monarques pour allis. Aussi nous nous rjouirions de la nouvelle qui nous arrive de Rouen, si elle tait fonde sur autre chose que sur une conjecture fort hasarde. D'o l'_Impartial_ l'a-t-il tire? Voici comment lui-mme raconte la chose: En 1789, Philippe-galit fut envoy en mission Londres. Selon quelques lambeaux de correspondance arrangs par l'_Impartial_ avec toute l'impartialit que son titre lui impose, il paratrait que Pitt s'empressa de faire du prince un _libre-changiste_, et lui montra en perspective la couronne des Pays-Bas, s'il obtenait la libert absolue du commerce entre la France et l'Angleterre. Le prince crivit donc M. de Montmolin: Je crois la libert absolue avantageuse aux deux nations, mais je ne crois ni l'une ni l'autre assez claires pour adopter ces grands principes. Cependant il offrait de travailler un trait qui s'en rapprochait le plus possible. Or, vous le savez, en langue protectioniste, rendre deux nations la libert de troquer, c'est vendre l'une l'autre. Il est donc clair que Philippe-galit tait un tratre. Cet homme, dit l'_Impartial_, trahissait la France et mditait de livrer son commerce l'Angleterre... et cela pour tre fait roi des Pays-Bas. Comprenez-vous maintenant?--Quoi donc?--Comprenez-vous pourquoi Louis-Philippe ne peut tre qu'un libre-changiste?--Pas le moins du monde. Est-ce que lord Palmerston a aussi promis au roi des Franais la couronne des Pays-Bas contre la libert absolue du commerce?--L'_Impartial_ ne le dit pas, mais il le faut bien, car, sans cette identit de motifs, comment la feuille rouennaise pourrait-elle conclure de la politique du pre la politique du fils?--Morbleu! parlez-moi de l'art de tirer habilement les consquences des choses[47]! [Note 47: On a vu, dans un grand nombre des articles qui prcdent, et notamment aux numros 10 12, 14 16, 19 21, 25, 27, 28, 32 36, les premiers efforts de l'auteur pour amener les journaux franais l'tude des vrits conomiques, et au respect de la libert, sous toutes ses formes. La continuation des mmes efforts est prsente, au tome II, dans les numros 16 29. (_Note de l'dit._)] 37.--DISCOURS LA SALLE DUPHOT[48]. [Note 48: _Libre-change_ du 13 juin 1847. (_Note de l'd._)] MESSIEURS, Je regrette que, dans son excessive indulgence, notre digne prsident ait cru devoir m'introduire auprs de vous sous une forme qui vous fera peut-tre attendre de moi un discours brillant. Mon intention est simplement de vous soumettre quelques rflexions l'occasion des comptes qui viennent de vous tre prsents, et qui me semblent fconds en utiles enseignements. Dans une position analogue celle o se trouvent le conseil et celui qui parle maintenant en son nom, il est de tradition de faire grand talage des succs obtenus, et de montrer l'avenir sous les couleurs les plus flatteuses. Je ne saurais suivre cet exemple, et je parlerai avec une entire franchise de ce qui a t fait, de ce qui reste faire, de nos difficults et de nos esprances. D'ailleurs, le seul fait que le conseil vient vous exposer un compte financier qui n'a rien de brillant, vous prouve qu'il est dcid agir toujours avec la plus parfaite sincrit. Vous l'avez vu, les recettes se sont leves, pour Paris, 25,000 francs. Pardonnez-moi ce trait de statistique; sur une population d'un million d'habitants, c'est 2 c. 1/2 par personne. Certes, si nous venons nous rappeler que nous sommes ici dans la ville la plus intresse qu'il y ait au monde la libert commerciale, celle que le gnie de ses habitants met au-dessus de toute rivalit trangre, celle qui a tout gagner en richesse et en influence intellectuelle la libre communication des peuples, celle qui s'puise en efforts inous pour jeter vers nos frontires des lignes de fer qui n'y doivent rencontrer que la barrire de la prohibition, la ville enfin qui a t, en Europe, le berceau de toutes les liberts, on peut s'tonner bon droit que sa sympathie pour la libert d'changer ne se soit manifeste que par une coopration aussi modique. Mais si la liste de nos souscripteurs n'est pas trs-longue, elle prsente des noms bien faits pour relever notre confiance. Elle vous a t lue. Je n'y reviendrai pas. Je dirai seulement que notre seconde liste, ouverte le 10 mai, prsente dj des adhsions nouvelles et importantes. Le compte des dpenses n'est pas moins instructif. Elles s'lvent en tout 18,000 francs; savoir: 9,000 pour le journal, et 9,000 pour tout le reste. Le premier acte de toute oeuvre de propagande est la fondation d'un journal. Un journal, c'est la vie, la pense, la lien, l'organe de toute association. Quelle que ft l'importance des autres moyens que nous aurions dsir mettre en oeuvre, nous devions les subordonner tous aux ressources qui nous resteraient aprs que l'existence de notre journal serait assure. Or, vous le savez, Messieurs, le cautionnement, le timbre, la poste rendent ces entreprises difficiles. Rien n'est devenu plus hasardeux en France que la fondation d'un journal depuis l'invention de la presse bon march, depuis qu'elle est constitue sur ce singulier cercle vicieux: Voulez-vous des abonns, ayez pralablement des annonces; voulez-vous des annonces, ayez pralablement des abonns. Aussi, mme en y consacrant la moiti de nos ressources, nous n'aurions pu venir bout de cette oeuvre sans le concours efficace de Bordeaux, Marseille et Lyon. C'est donc 9,000 francs qui nous sont rests pour faire face tous nos autres moyens de propagande. De cette somme, veuillez dduire par la pense les frais accessoires, achat de mobilier, loyer, appointements, frais de bureau, et si vous vous rappelez que nos travaux remontent au mois de mars 1846, vous reconnatrez que nous avons d nous trouver bien limits dans notre action. Aussi, Messieurs, nous avouons sincrement que nous n'avons pas fait tout ce que les amis de la libert commerciale pouvaient attendre de nous. Mais, en tenant compte de l'obstacle dont je viens de parler, et de bien d'autres encore qui se sont rencontrs sur notre route, est-il exact de dire que rien n'a t fait? Dans l'espace d'un an, une vaste association s'est fonde. Si elle ne s'est pas manifeste au dehors par une action aussi nergique qu'on aurait pu le dsirer, elle a du moins achev tout le travail de son organisation intrieure. Dissmine dans de grands centres de population fort loigns les uns des autres, Paris, Bordeaux, Marseille, Lyon, elle a ramen toutes ces socits affilies une action uniforme et concentr en partie leurs ressources dans un but commun. Nous nous sommes mis d'accord sur notre dclaration de principe. C'est par l qu'il fallait dbuter, car une association ne vit que par son principe. Cette premire manifestation n'avait rien de difficile. Il l'tait davantage de formuler l'application du principe toutes les questions spciales, car, en voulant, en dfinitive, la mme chose, on diffre souvent sur la dure et le mode de la transition, l'ordre et la priorit des rformes. Nous nous sommes mis d'accord sur tous ces points dlicats, et si cette discussion a absorb une portion notable de notre temps, nous avons enfin un programme que nous pouvons montrer nos amis et nos ennemis. Nous avons russi faire accueillir par la population l'exposition publique de nos doctrines. C'tait un essai que beaucoup de personnes jugeaient hasardeux. Sept sances ont attir de plus en plus d'auditeurs la salle Montesquieu. Nous pouvons donc dire que cet important essai a compltement russi. En m'exprimant ainsi, je ne fais pas allusion au mrite qui a pu se dployer sur l'estrade. Il ne m'appartient pas de le juger. Je veux parler de ce qui est bien plus important mes yeux, de cette attention soutenue, de ce sentiment exquis des convenances qui se sont constamment manifests dans l'auditoire, et qui font du public parisien le premier public du monde. Cet exemple portera ses fruits en province; et il est bien acquis maintenant que nous pourrons, sans compromettre le principe de l'association en France, continuer et dvelopper ce moyen de propagande. Enfin, nous avons tabli un journal que les quatre associations sont rsolues maintenir. Messieurs, fonder quatre associations, toutes pourvues d'une bonne organisation, toutes lies entre elles par le mme principe et par une troite sympathie, s'accorder sur l'exposition de la doctrine et sur la marche pratique des rformes demander, faire une heureuse exprience de l'enseignement public, tablir un journal hebdomadaire, n'est-ce rien pour une premire anne? On demande: O sont les rsultats? Et quand nous n'aurions d'autres rsultats vous prsenter que de nous tre prpars en recueillir, pourrions-nous tre accuss d'avoir perdu notre temps? Nous avons faire une longue et difficile navigation. Le vaisseau est construit, appareill, mont d'un bon quipage, il est prt faire voile; il n'attend plus qu'un peu de brise; elle ne lui manquera pas. (Bien! bien!) Mais je vais plus loin, et j'affirme que des rsultats ont t dj obtenus. Le premier de tous a t de soulever l'opposition des intrts qui exploitent ou s'imaginent exploiter la protection. Ces intrts ont fait tout ce qu'ils pouvaient faire; ils ont puis tous leurs sophismes, dpens toutes leurs munitions. Associations, cotisations, ptitions, crits, menaces, nos adversaires ont tout mis en oeuvre, et quoi ont-ils abouti? Remarquez bien ceci: Il y a deux ans, ils dominaient le prsent et se croyaient matres de l'avenir. Aujourd'hui ils sont partout sur la dfensive. Alors, ils n'avaient que cette question se faire: _Quelle nouvelle restriction allons-nous imposer au public?_ Maintenant ils se demandent: _Quelle restriction pouvons-nous sauver du naufrage?_ N'est-ce rien, Messieurs, que d'avoir ainsi dplac le terrain de la discussion? d'avoir organis la partie de telle sorte que ce n'est plus dsormais une libert, mais une restriction qui en fera l'enjeu. Et permettez-moi de rappeler ce que je disais, il y a quinze mois, Bordeaux, une poque o des mesures rcentes sur le ssame et les tissus de lin donnaient peut-tre quelque valeur la prdiction: on tait au moment d'ouvrir la souscription qui devait dcider du sort de l'Association. Dans deux heures, disais-je, nous saurons si le mouvement ascensionnel de la protection est arrt; si l'arbre du monopole a fini sa croissance. Oui, que Bordeaux fasse aujourd'hui son devoir,--et il le fera,--je dfie tous les prohibitionistes, et tous leurs comits, et tous leurs journaux, de faire dsormais hausser le chiffre des tarifs d'une obole! Eh bien! Messieurs, qu'est-il arriv? Comparez la loi de douanes actuellement soumise aux Chambres, toute timide, toute mesquine qu'elle est, aux mesures sanctionnes jusqu'ici par la lgislature. N'tes-vous pas frapps de ce fait, que le rgime protecteur non-seulement n'avance plus, mais recule? (C'est vrai!) Un autre rsultat que nous avons obtenu, et il est considrable, c'est qu'aujourd'hui on peut prononcer le mot _Libert du commerce_. On oublie vite en France. Rappelons-nous nanmoins qu'il y a quelque temps ce mot aurait attir sur le dput, assez malheureux pour s'en servir, un torrent d'invectives. Les protectionistes, voulant dpopulariser la chose, avaient t assez habiles pour dpopulariser le nom. Un homme trs-haut plac, un pair de France, ancien ministre, sincre ami du libre-change, me disait, il y a quelque temps: Je ne combats jamais le monopole de front, je lui emprunte ses arguments. Le seul moyen de mater un nouveau privilge, c'est de montrer qu'il compromet un privilge ancien. Invoquer la libert par le temps qui court, c'est la compromettre! Grce au ciel, ces ruses ne sont pas aujourd'hui ncessaires, et l'on peut, avec un peu de courage, avoir raison sans rougir. J'avoue qu'il est assez triste d'avoir prsenter ce rsultat comme un succs. Nous en avons obtenu un autre bien propre nous donner des esprances, c'est de fournir une foule d'hommes clairs, dissmins sur toute la surface du royaume, l'occasion de se faire connatre et d'entrer bravement dans la lutte. M. Duchevalard Montbrison, M. Avril Nevers, M. Godineau la Rochelle, M. Duverg Limoges, M. Darthez Pau, M. Dufrayer Mont-de-Marsan, M. d'Haqueville Lisieux, et bien d'autres encore, ont dj exerc autour d'eux une influence qui est de bon augure. Ce sont l de prcieux auxiliaires, et ils nous font pressentir qu' la fin de cette campagne, l'Association, au lieu de quatre comits en province, en comptera douze. Quelques personnes s'effrayent de l'espce d'unanimit avec laquelle les socits d'agriculture, sur la provocation de nos adversaires, se sont prononces contre nous; mais qu'on veuille bien remarquer une chose: ce qu'elles paraissent redouter surtout, ce n'est pas la rforme, mais la rforme _instantane_. Au fait, aprs s'tre leves contre la libert du commerce, toutes concluent des abaissements graduels du tarif. Enfin, Messieurs, nous pouvons affirmer, sans trop de prsomption, que notre entreprise a veill quelque sympathie chez les nations voisines. Des socits de _Libre-change_ se sont fondes en Espagne, en Italie, en Belgique, en Prusse. Sans doute, les ides favorables la libre communication des peuples existaient dans ces pays; mais peut-tre notre exemple a-t-il contribu les mettre en action. Nous savons bien que ce qui s'est pass en Angleterre a eu une grande influence, et cependant nous avons ici une preuve de plus que c'est toujours la France qui a le noble privilge de rendre les questions europennes, et nous avons lu dans un manifeste italien ces propres paroles: La Ligue anglaise a soulev une question anglaise; elle a combattu un obstacle anglais, les _corn-laws_. L'Association franaise aura la gloire d'avoir pos la question universelle, la question de principe, dans son titre mme, le _Libre-change_. (Applaudissements prolongs.) Notre prsident vient de vous dire que l'Association belge a conu la pense de runir, Bruxelles, un congrs conomique, o cette grande question sera traite dans une assemble compose d'hommes de toutes les nations, Franais, Anglais, Belge, Russe, Germain. Oh! ce sera un grand et magnifique spectacle que celui d'hommes venus de tous les points du globe pour discuter paisiblement l'utilit et l'opportunit de renverser, par la seule puissance de l'esprit public, les barrires qui les sparent. Et il me semble que ce qui doit sortir de l, c'est la ralisation de ce voeu national, exprim, il y a dj longtemps, par le grand interprte de la pense franaise: Peuples, formez une sainte alliance, Et donnez-vous la main. (Bravo.) Mais si quelque chose a t fait, il reste certainement beaucoup plus faire. Quand on entreprend de raliser un grand changement dans une des branches de la lgislation du pays, non par la force, mais par la conviction publique, on se soumet traverser quatre phases: La premire est celle de l'organisation. Il est indispensable de constituer d'abord l'Association qui doit donner le mouvement. Tel a t le travail de notre premire campagne. La seconde est celle de la propagande. Il faut bien former cette conviction publique dont on entend faire son seul instrument de succs. Et, dans cette priode, tous les soins de l'Association doivent tendre perfectionner et propager son organe. Son mot d'ordre doit tre: _Aux abonnements! aux abonnements!_ Il n'est pas un de nos collgues qui ne doive s'imposer le devoir de dcider s'abonner tous ceux de ses amis dont les opinions sont encore incertaines. mesure que la conviction se forme dans le pays, il faut l'amener manifester ses progrs, en exerant une pression de plus en plus forte sur la lgislature. Le mot d'ordre de cette priode est: _Aux ptitions! aux ptitions!_ Enfin, si la lgislature rsiste, il faut se servir du changement de l'opinion publique pour changer par elle la lgislature elle-mme, et alors le mot d'ordre est: _Aux lections! aux lections!_ Et n'oublions pas que, si notre mot d'ordre peut varier chaque priode de notre agitation, il en est un qui doit toujours dominer, c'est celui-ci: _Aux souscriptions! aux souscriptions!_ (Trs-bien!) Sans doute, Messieurs, nous ne renonons pas user d'ores et dj et simultanment de ces trois moyens d'action. Nous ferons des ptitions quand cela sera ncessaire, et nous interviendrons dans les lections toutes les fois que nous pourrons le faire avec avantage. (Adhsion.) Mais ne l'oublions pas, l'oeuvre spciale de la prochaine campagne, et peut-tre de plusieurs annes, c'est la propagande. Animer les convictions sympathiques, raffermir les convictions chancelantes, ramener les convictions hostiles, parler, crire, discuter, donner une grande publicit tous les travaux de mrite qui surgiront, soit dans la capitale, soit dans les provinces, spcialement ceux qui se distingueront par la verve et la clart, organiser des comits dans les dpartements, correspondre avec eux, les visiter; telle est pendant longtemps notre laborieuse mission. Associez-vous nergiquement cette tche, Messieurs, et soyons bien convaincus d'une chose, c'est que, s'il est un pays, une ville, appels plus que tous autres recueillir en bien-tre, en influence morale et politique, les fruits de la libre circulation des produits et des ides, cette ville c'est Paris, ce pays c'est la France. (Applaudissements.) 38.--PROJET DE DISCOURS LIBRE-CHANGISTE PRONONCER BAYONNE[49]. [Note 49: C'est au sortir de Marseille (voir t. II, p. 293 et suiv.) que l'auteur eut l'ide de visiter sa ville natale, et d'y prendre la parole en faveur de la libert d'changer. J'ignore pourquoi ce projet ne fut pas excut. (_Note de l'dit._)] MESSIEURS, Mon intention est de soumettre votre examen quelques vues gnrales sur la libert du commerce. En cela, je m'carterai des conseils que m'ont donns mes amis. On m'a dit souvent: Partout o vous aurez occasion de parler, traitez la question au point de vue des intrts de vos auditeurs. Pour moi, je me suis aperu que ce qui proccupe la plupart des hommes, dans l'opposition qu'ils font au libre-change, ce n'est pas autant leurs intrts privs que l'intrt gnral. Cela est vrai surtout dans les villes de commerce. L on comprend parfaitement que la libert des changes en multiplierait le nombre. Plus d'changes, c'est plus de consignations, de commissions, de transports, de fret, de ngociations, de courtages, de magasinages; c'est plus d'affaires, plus de travail pour toutes les classes de la population. Si, malgr ces avantages vidents, les villes de commerce sont lentes se rallier notre cause, il faut bien qu'elles soient retenues par des considrations d'un autre ordre. Elles peuvent se tromper, je crois sincrement qu'elles se trompent; mais leur erreur mme tmoigne hautement qu'elles ne cdent pas un sentiment goste ainsi qu'on le rpte sans cesse. Si je voulais prendre mes dmonstrations dans des circonstances locales, quelle ville pourrait m'en fournir de plus puissantes? Ces jours-ci je considrais l'Ocan de la pointe de Latalaye. Je voyais, ma droite, la cte de France dans la direction de Bordeaux, et, ma gauche, la cte d'Espagne jusqu'au cap Saint-Vincent. Je me disais: Est-il possible que cette conomie politique soit la vraie qui nous enseigne que tous les changes que Bayonne fait avec une de ces ctes sont d'une nature diffrente de ceux qu'elle fait avec l'autre? Je voyais l'embouchure de la Bidassoa et je me disais: Quoi! tous les hommes qui vivent sur la rive gauche de ce ruisseau ont avantage changer vers le couchant, et ils ne pourront changer vers le levant sans se nuire eux-mmes! Ce sera prcisment le contraire pour ceux qui sont ns sur la rive droite! Les uns et les autres devront s'estimer heureux que la loi soit venue dtruire ces facilits de transactions que la rivire et la mer leur ont prpares! Me tournant vers l'embouchure de l'Adour, je me disais: Pourquoi n'est-ce pas cette limite, plutt qu' celles de la Bidassoa, que les changes commencent devenir funestes! Quelle est donc cette conomie politique qui, comme dit Pascal, est vrit au del d'un fleuve, et mensonge en de? L'change n'a-t-il pas une nature qui lui soit propre? Est-il possible qu'il soit utile ou funeste selon le caprice de ces dlimitations arbitraires? Non, un tel systme ne peut tre la vrit. L'intelligence humaine ne peut pas accepter jamais de pareilles inepties. Cependant, quelque absurde que soit au premier coup d'oeil cette conomie politique de la restriction, elle s'appuie sur des arguments spcieux, puisqu'enfin elle a prvalu dans les esprits et dans les lois. Je ne puis aujourd'hui rfuter tous ces arguments. Je m'attacherai un de ceux qui m'ont paru faire le plus d'impression. C'est celui que l'on tire de la supriorit des capitaux anglais. Je choisis ce sujet, parce qu'il me conduira examiner aussi les fondements de l'opposition que le parti dmocratique parat tre dcid faire la libert du commerce. On dit: Nous voulons bien lutter contre les autres peuples, mais armes gales. S'ils nous sont suprieurs, soit par les dons de la nature, soit par l'abondance et le bon march des capitaux, ils nous craseront. Ce ne sera plus de la concurrence, ce sera du monopole en leur faveur contre nous. Dans ce raisonnement on oublie une chose. C'est l'intrt du consommateur national. La supriorit de l'tranger, de quelque nature qu'elle soit, se traduit en bon march du produit, et le bon march du produit est tout au profit non du peuple vendeur, mais du peuple acheteur. Cela est vrai des capitaux. Si les Anglais se contentent de tirer 2 pour 100 des capitaux engags dans leurs usines, ou mme si ces capitaux sont _amortis_, ils chargent d'autant moins le prix du produit, circonstance qui profite exclusivement celui qui l'achte. C'est une des plus belles et des plus fcondes harmonies de l'ordre naturel des socits, harmonie dont les protectionistes ne tiennent pas compte, parce qu'ils ne se proccupent jamais du consommateur, mais seulement du producteur national. Eh bien! je veux me placer leur point de vue et examiner aussi l'intrt producteur. ce point de vue, la supriorit des capitaux trangers est un dsavantage pour nous. Mais on m'accordera sans doute que ce serait un bien triste et bien absurde remde que celui qui se bornerait paralyser dans nos mains le peu de capitaux qui s'y trouvent. Or c'est l ce que fait le rgime protecteur. Nous nous plaignons que la somme de nos capitaux ou le capital national est faible. Et que fait ce rgime? Il nous astreint en prlever, pour chaque entreprise dtermine, une portion plus grande que celle qui serait ncessaire sous le rgime de la libert. Qu'un Anglais fonde en Angleterre une fabrique et qu'un Franais veuille tablir en France une usine parfaitement identique. En dgageant par la pense ces oprations de toutes autres circonstances, et ne tenant compte que du rgime protecteur, comme il faut le faire pour en apprcier les effets, n'est-il pas vrai que le Franais sera oblig, cause de ce rgime, de se pourvoir d'un capital fixe plus considrable que celui de l'Anglais, puisqu'il ne peut pas, comme l'Anglais, aller chercher ses machines partout o elles sont meilleur march? N'est-il pas vrai qu'il en sera de mme du capital circulant, puisque ce rgime a pour effet et mme pour but d'lever le prix de toutes les matires premires? Ainsi vous vous plaignez de ce que le Franais prouve dj le dsavantage de payer son capital 5 pour 100 quand l'Anglais ne le paye que 3 pour 100; et que faites-vous pour compenser ce dsavantage? Vous obligez le Franais emprunter 400,000 francs pour faire ce que l'Anglais fait avec 300,000! Il en est de mme en agriculture. Ou ce qu'on appelle protection l'agriculture n'a aucun effet, ou elle a pour effet d'lever le prix des produits agricoles. Cela pos, j'ai un champ qui me donne en moyenne 100 francs par an nets. Je puis le vendre pour 2,000 francs. Si, par l'effet du rgime protecteur, j'en tire 150 francs, je le vendrai 3,000 francs.--Or voyez ici les consquences du systme. Une fois que j'ai vendu mon champ, ce n'est pas l'agriculture, c'est moi capitaliste qui recueille tout le profit. Le nouveau propritaire n'est pas enrichi par le systme; car, s'il tire 150 francs au lieu de 100, il a pay 3,000 francs au lieu de 2,000. Le fermier n'est pas plus riche non plus, car, s'il vend le bl un peu plus cher, il paye un fermage de 150 au lieu de 100. Et, quant au manouvrier, il paye le pain plus cher, voil tout. En dfinitive l'opration se rsume ainsi: La loi fait un cadeau de 50 francs de rentes que le public paye sous forme de chert du pain. Et maintenant qu'il s'agisse de faire une entreprise agricole. Il est bien clair que l'entrepreneur aura besoin d'un capital plus fort. S'il achte la terre, il faut qu'il la paye 3,000 francs au lieu de 2,000. S'il la prend bail, il faut qu'il paye 150 au lieu de 100. Il se refera sans doute en ranonnant son tour le public par le prix du bl. Mais toujours est-il qu'une entreprise identique exige de lui un capital plus considrable. C'est ce que je voulais prouver. Le commerce n'chappe pas cette ncessit. J'en ai eu une preuve bien convaincante Marseille. Un constructeur de navires vapeur et en fer, qui a obtenu l'autorisation de travailler l'entrept, c'est--dire avec des matriaux trangers, la charge de rexporter, avait fait un superbe btiment. Un acqureur se prsente. Combien voulez-vous de votre navire? dit-il au constructeur.--De quel pays tes-vous? rpond celui-ci.--Que vous importe, pourvu que je vous paye en monnaie franaise?--Il m'importe que si vous tes Franais, le navire vous cotera 300,000 francs, si vous tes Gnois, vous l'aurez pour 250,000.--Comment cela se peut-il? dit l'acqureur qui tait Franais.--Oh! dit le vendeur, vous tes _protg_, c'est un avantage qu'il faut payer.--En consquence, les Gnois naviguent avec des navires de 250,000 francs, et les Franais avec des navires de 300,000 francs, tous construits par des Franais et en France. Vous voyez, Messieurs, les rsultats de ce systme pour toutes nos industries. supposer, comme on le dit, qu'elles soient dans un tat d'infriorit, il ne fait qu'accrotre cette infriorit. C'est certes le plus absurde remde qu'on puisse imaginer. Mais voyons maintenant son effet sur l'ouvrier. Puisque sur le capital national, il faut prlever une plus grande part pour chaque entreprise industrielle, agricole ou commerciale, le rsultat dfinitif et ncessaire est une diminution dans le nombre des entreprises. Une foule d'entreprises ne se font pas parce qu'un capital national dtermin ne peut faire face un mme nombre d'entreprises, toutes plus dispendieuses, et aussi parce que souvent la convenance cesse. Telle opration qui pouvait prsenter du bnfice avec un capital de 300,000 francs, offre de la perte s'il faut un capital de 400,000 francs. Or la rduction dans le nombre des entreprises, c'est la rduction dans la demande de la main-d'oeuvre ou dans les salaires. Ainsi ce systme a pour les ouvriers deux consquences aussi tristes l'une que l'autre. D'un ct, il grve d'une chert factice leurs aliments, leurs vtements, leurs outils et tous les objets de leur consommation. De l'autre, il rpartit le capital national sur un moins grand nombre d'entreprises, restreint la demande des bras, et dprime ainsi le taux des salaires. Oui, je le dis et je le rpte sans cesse, parce que c'est l ma conviction profonde, la classe ouvrire souffre doublement de ce rgime, et c'est la seule laquelle il n'offre et ne peut offrir aucune compensation. Aussi un des phnomnes les plus tranges de notre poque, c'est de voir le parti dmocratique se prononcer avec aigreur, avec passion, avec colre, avec haine contre la libert du commerce. Ce parti fait profession d'aimer la classe ouvrire, de dfendre ses intrts, de poursuivre le redressement des injustices dont elle peut tre l'objet. Comment donc se fait-il qu'il soutienne un rgime de restrictions et de monopole qui n'est envers les travailleurs, et surtout ceux qui n'ont que leurs bras, qu'un tissu d'iniquits? Pour moi, je le dis hautement, j'ai toujours appartenu au parti dmocratique. Rien ne s'oppose ce que je le dclare ici, car, par cela mme que notre Association n'arbore aucune couleur politique, elle ne dfend personne d'avouer son drapeau. Si par le triomphe de la dmocratie on entend la participation de tous aux charges et aux avantages sociaux, l'impartialit de la loi envers les petits comme envers les grands, envers les pauvres comme envers les riches, le libre jeu, le libre dveloppement laiss aux tendances sociales vers l'galit des conditions, je suis du parti dmocratique. Et je me flicite de pouvoir le dire ici, devant mes compatriotes, dans cette ville o je suis n, o j'ai pass ma jeunesse, parce que s'il m'chappait une parole qui s'cartt de la vrit, cinquante voix s'lveraient pour me dmentir. Y a-t-il quelqu'un parmi vous qui puisse citer dans toute ma carrire un mot, un acte qui n'ait t inspir par l'esprit de la dmocratie, par le libralisme le plus avanc? S'il en est un, qu'il se lve et qu'il me confonde. Comment donc se fait-il que, lorsque je mets mes forces, tout insuffisantes qu'elles sont, au service d'une libert, de la plus prcieuse des liberts pour l'homme du peuple, de la libert du travail et de l'change, je rencontre sur mon chemin le parti dmocratique? C'est que ce parti se trompe, et ceux qui le mnent le trompent. Je dis que ceux qui le mnent le trompent, et je m'explique. Loin de moi la pense que les hommes du parti dmocratique manquent en cette circonstance de sincrit. Je ne crois pas qu'il y ait un homme sur la terre moins dispos que moi imputer des motifs coupables. J'ai assez rflchi sur les objets qui divisent les hommes pour savoir ce qu'il y a de spcieux dans les opinions les plus diverses; et ds lors, quand on ne partage pas la mienne, je ne me permets pas de supposer d'autre motif qu'une conviction, selon moi gare, mais sincre. Mais lorsqu'un homme me dclare que _j'ai raison en principe_, et que nanmoins il fait ce principe une guerre sourde et incessante, alors je me dis: Cet homme s'carte de toutes les rgles de logique et de moralit qui dirigent les actions humaines; il va au-devant de toutes les interprtations; il me donne le droit de rechercher le secret mobile qui dtermine chez lui un tel excs d'inconsquence avoue. Cette inconsquence, je l'ai entendu expliquer ainsi et j'avoue que tout mon tre rpugne cette explication. On attribuait aux rous du parti dmocratique ce calcul odieux: Le peuple souffre, et sous le rgime restrictif, ses souffrances ne peuvent qu'augmenter. De plus, il ignore la cause de ses souffrances, et nous pouvons facilement tourner sa haine contre ce qui nous dplat. Il est dans la condition la plus favorable pour devenir en nos mains un instrument de perturbation. Notre rle est de l'aigrir, et non de l'clairer. Au contraire, faisons la guerre ceux qui lui montrent la vrit, la cause et le remde de ses souffrances; car si elles venaient s'adoucir, le peuple se rallierait l'ordre social actuel, et ne se prterait plus docilement nos desseins. Une perversit aussi machiavlique ne peut germer que dans bien peu de ttes. J'aime mieux examiner l'explication que donnent les dmocrates eux-mmes de leur opposition au libre-change, tout en reconnaissant que c'est un principe de vrit et de justice. Quand je leur ai demand les motifs de leur opposition, ils m'ont rpondu: D'abord, le Gouvernement favorise votre entreprise. Ensuite, le libre-change, par ses tendances pacifiques, interromprait la grande mission de la France qui est de propager en Europe l'ide dmocratique, au besoin par les armes. Quant au premier motif, je dclare de la manire la plus formelle que l'Association du libre-change n'a eu avec le Gouvernement aucune communication, si ce n'est pour obtenir l'autorisation exige par la loi. Pour ce qui me regarde, je n'ai jamais vu M. Guizot ni M. Duchtel. Un discours de M. Guizot me fait prsumer qu'il a le sentiment confus qu'en matire d'changes, la libert vaut mieux que la restriction. M. Duchtel, avant d'tre ministre, a fait une brochure o les vrais principes conomiques sont exposs avec une grande clart. Mais quoi! sommes-nous tenus de repousser une libert prcieuse parce que M. Duchtel a crit, dans sa jeunesse, une brochure en sa faveur? Et quand il serait vrai que les secrtes sympathies du Ministre fussent pour nous, quand il serait vrai que, fatigus des exigences, des obsessions des protectionistes, les Ministres songeassent dcharger le Gouvernement du joug que le systme restrictif fait peser sur lui, devrions-nous pour cela dfendre ce systme? Je sais bien que c'est ainsi que raisonnent les partis: Entravons la marche du Gouvernement, _ruat coelum_. Jamais je ne m'associerai cette tactique. O est le vrai, l'honnte, le juste, le bien et le bon, c'est de ce ct que je me porte, sans examiner si le Gouvernement est pour ou contre. Ergoter contre la vrit uniquement parce que le Gouvernement s'est mis de son ct, c'est fausser sciemment l'esprit public; et j'ai la confiance qu'un des bienfaits accessoires de notre Association sera de discrditer ce genre d'opposition immorale et dangereuse. Vous ne voulez pas du Ministre, c'est sans doute que vous le croyez mauvais. S'il est mauvais, il est vulnrable; attaquez-le par l, soit. Mais le combattre sur le terrain de la justice et de la vrit, quand par hasard il s'est plac sur ce terrain, et cela en vous plaant vous-mme sur le terrain de l'injustice et du mensonge, ce n'est plus esprit d'opposition, c'est esprit de faction. Le parti contre lequel je me dfends ici se fonde encore sur ce que la France a pour mission de rpandre l'ide dmocratique par les armes. J'aime croire que ce n'est pas l la pense de la dmocratie franaise, mais de quelques meneurs qui se sont faits ses infidles organes. Pour moi, je crois que la doctrine la plus consciencieuse n'a qu'un droit, celui de combattre par la parole, de vaincre par la persuasion, de se propager par l'exemple. L'infaillibilit elle-mme aurait tort de recourir la violence. Quand le christianisme voulut s'imposer aux consciences par le dploiement de la force brutale, se fondant sur ce que lui seul possdait la vrit, que lui disait la philosophie? Si vous possdez la vrit, prouvez-le. C'est une puissance assez grande pour que vous n'y ajoutiez pas celle des armes. Faut-il maintenant tenir le mme langage la dmocratie? faut-il lui dire: Si vous avez la vrit prouvez-le. Montrez-le au monde par votre exemple. Que la France soit le pays le mieux ordonn, le mieux gouvern, le plus clair, le plus moral, le plus heureux de la terre, et pour faire de la propagande, vous n'aurez qu' ouvrir vos ports et vos frontires, afin que chacun vienne contempler parmi vous les miracles de la libert. Croyez-vous hter le triomphe de la dmocratie en vous montrant toujours prt fondre sur le monde, le cimeterre d'une main et votre Koran de l'autre? Si les autres peuples sont dans l'erreur, l'erreur prit-elle sous le sabre et la baonnette? Ne craignez-vous pas qu'ils ne finissent par se dire: Cette nation prtend avoir reu du ciel la mission de convertir toutes les autres la vraie foi politique, qui est la fraternit et voyez: elle transforme ses laboureurs en soldats, ses charrues en pes, ses navires marchands en vaisseaux de guerre; elle hrisse le sol d'arsenaux, de casernes et de citadelles; elle gmit sous le poids des taxes, elle a remis toutes ses forces vives entre les mains de quelques chefs d'arme, ah! gardons-nous de l'imiter! Puisque je suis sur ce sujet, je vous demanderai la permission de montrer l'intime connexit qu'il y a d'un ct entre le rgime restrictif et l'esprit de guerre, de l'autre entre le libre-change et l'esprit de paix. C'est le ct le plus important et peut-tre le moins compris de notre belle cause. Je suis forc de recourir une dissertation conomique, car ce n'est pas aux passions, ni mme au sentiment que je m'adresse, mais la conviction. Deux systmes conomiques sont en prsence. L'un, celui qui domine dans les lgislations et dans les intelligences, fait consister le progrs dans l'excdant des ventes sur les achats, dans l'excdant des exportations sur les importations, en un mot dans ce qu'on a appel la _balance du commerce_. L'autre, celui que nous nous efforons de propager, en est justement le contre-pied. Il ne voit dans ce qu'un peuple exporte que le _payement_ de ce qu'il importe. nos yeux, l'essentiel, c'est que chaque payement, le moindre possible, rponde la plus grande somme possible d'importations; et voil pourquoi notre maxime est: Laissez chacun la facult d'aller acheter l o les produits sont meilleur march, et vendre l o ils sont le plus chers; car videmment c'est le moyen de donner le moins pour recevoir le plus possible. C'est, du reste, sur ce dernier principe, que tous les hommes agissent naturellement et instinctivement, quand la loi ne vient pas les contrarier. Je ne rechercherai pas lequel de ces deux systmes diamtralement opposs est dans la vrit conomique, je me bornerai montrer leur relation avec l'esprit de guerre et l'esprit de paix, quel est celui qui renferme un levain d'universel antagonisme, et celui qui contient le germe de la fraternit humaine. Le premier, ai-je dit, se rsume ainsi: importer peu; exporter beaucoup. Pour atteindre l'un de ces rsultats, _importer peu_, il a les lois restrictives. Il charge des corps arms, sous le nom de douaniers, de repousser les produits trangers; et si ce systme est bon, nous ne pouvons pas trouver surprenant ni mme mauvais que chaque nation en fasse autant. Reste le complment du systme: _exporter beaucoup_. La chose n'est pas facile. Puisque chaque peuple est occup de repousser les importations, comment chacun parviendra-t-il beaucoup exporter? Il est bien clair que ce qui est exportation pour l'un est importation pour l'autre, et si personne ne veut acheter, il n'y a de vente possible pour personne. Remarquez que c'est bien l de l'antagonisme, car ne faut-il pas donner ce nom un ensemble d'efforts qui se font partout en mme temps en sens oppos, chacun voyant un bien pour lui, dans la chose mme que tous considrent comme un mal pour eux? Vous voyez qu'au fond de ce systme, il y a cette fameuse et triste maxime: _Le profit de l'un est le dommage de l'autre._ Cependant, il faut exporter, c'est la condition du progrs. Mais comment faire, puisque personne ne veut recevoir? Il n'y a qu'un moyen, LA FORCE. Il ne s'agit que de conqurir des consommateurs. Ce systme pousse donc logiquement l'usurpation, la conqute; et remarquez qu'il y pousse tous les peuples la fois. En dfinitive, c'est le droit du plus fort ou du plus rus. La politique des peuples est toute trace. Emparons-nous d'une le, puis d'une seconde, puis d'une troisime, puis d'un continent, et, en mme temps, forons les habitants consommer exclusivement nos produits. Voil le monde. Messieurs, sous le rgime prohibitif, si on le suppose consquent avec lui-mme, et il faut que j'aie le jugement bien fauss si ce systme n'implique pas que la guerre est l'tat naturel de l'homme. On me dira sans doute: Mais le monde est sous l'empire du rgime restrictif, et cependant nous ne le voyons pas en proie une guerre universelle. Il vient de traverser quarante annes de paix. Oui; mais pourquoi? Parce que tous les peuples ne peuvent pas tre la fois les plus forts. Il y en a un qui la prdominance reste. Celui-l s'empare de tout ce dont il peut s'emparer sans trop de danger; il tend ses conqutes en Asie, en Afrique, en Amrique, dans les archipels de la Mditerrane comme dans les archipels du grand Ocan. Quant aux autres, qu'ils ne se fassent pas illusion, ce n'est pas l'envie qui leur manque, c'est la force. L'Espagne et le Portugal n'ont-ils pas tendu leur domination autant qu'ils l'ont pu? La Hollande n'a-t-elle pas disput l'Angleterre l'Inde, Ceylan et le cap de Bonne-Esprance? Nous-mmes, est-ce volontairement que nous sommes rduits la Martinique et Bourbon? que nous avons cd le Canada, l'le de France et Calcutta? que nous avons perdu Saint-Domingue? N'envahissons-nous pas en ce moment le nord de l'Afrique? Dans ce sens, chaque peuple fait tout ce qu'il peut, voil la vrit; s'il obit la pense du rgime restrictif, il est conqurant par nature, et s'il s'arrte, sa prtendue modration est de l'impuissance, pas autre chose. Ainsi, Messieurs, vous voyez que le rgime prohibitif, ce rgime fond sur la doctrine de la balance du commerce, ce rgime qui voit le bien dans l'excdant des exportations, mne logiquement l'abus de la force, la violence, l'usurpation, et tout le machiavlisme diplomatique, qui est la ruse des nations mise au service de leur injustice. Prpondrance, prpotence, suprmatie, voil les grands mots sous lesquels chacun cache sa perversit; et ce qu'il faut bien observer, c'est que si ce systme est vrai, l'esprit de haine, de jalousie, d'antagonisme et de domination est indestructible, puisqu'il a sa racine dans la vrit mme. Mais que la doctrine oppose vienne triompher dans les esprits, que chaque peuple, se considrant comme un tre collectif, adopte le raisonnement de l'individu et se dise: Mon avantage est dans la quantit de ce que je reois, et non dans la quantit de ce que je donne, en d'autres termes, mon avantage est d'acheter bon march et de vendre cher, en d'autres termes encore, mon avantage est de laisser faire mes ngociants et d'affranchir les changes; l'instant les consquences changent du tout au tout, comme le principe change du tout au tout. l'instant ce qui tait considr comme un mal, savoir l'_importation_, est regard comme un bien, et le _payement_ que l'on prenait pour le beau ct n'est plus vu que comme le ct dsavantageux de l'change. L'effort de chaque peuple se fait en sens inverse, et au lieu de lutter pour imposer ses produits, il n'a plus d'autre mulation que celle d'ouvrir au plus tt ses ports et ses frontires aux produits des autres peuples.--Et cela, sans s'inquiter de l'exportation ou du payement, dont nos fournisseurs s'occuperont pour eux-mmes. Il est clair que dans ce systme l'usurpation, la domination, les colonies, et par suite la force brutale et la ruse diplomatique sont frappes d'inutilit. Il ne faut pas un si grand appareil pour importer. Mais si chaque peuple s'abstient de menacer les autres, non par gnrosit, mais pour obir son intrt, quel immense changement est introduit dans le monde! Je ne crains pas de dire que l'adhsion des peuples notre doctrine sera la plus grande, la plus bienfaisante rvolution dont le monde ait t tmoin depuis dix-huit sicles. C'est dans le mois o nous sommes et presque pareil jour que Christophe Colomb dcouvrit le nouveau monde[50], et c'est de cette dcouverte que datent le rgime prohibitif ainsi que les guerres et les dissensions qui en ont t la suite; car ce faux principe tait comme envelopp dans l'or de l'Amrique. Messieurs, signalons aux peuples, dans l'ordre moral, un monde nouveau, un monde de paix, d'harmonie, de bien-tre et de fraternit. [Note 50: Le 5 septembre 1492. (_Note de l'dit._)] Sachons toutefois que cette immense rvolution ne sera pas le fruit du _libre-change_ seulement, mais aussi et surtout de l'_esprit du libre-change_.--Le libre-change pourrait tre obtenu par surprise, par un engouement momentan de l'opinion publique, en dehors de convictions gnrales et bien arrtes. Il pourrait aussi s'introduire dans la lgislation sous la pression de circonstances extraordinaires. Mais alors l'esprit du monopole survivrait au monopole. Le principe exclusif dominerait encore les intelligences et menacerait le monde d'autant de maux que s'il rgnait encore dans nos lois. Je n'en veux pour preuve que ce qui se passe en Angleterre. Vous le savez, la Ligue s'efforait d'tendre dans les trois royaumes l'esprit du libre-change, mais son oeuvre tait loin d'tre acheve, lorsqu'une maladie mystrieuse, dans le rgne vgtal, anantit une grande partie des subsistances du peuple. L'aristocratie cdant, non la persuasion, mais la ncessit, se dcida ouvrir les ports, ce qui arracha Cobden cette rflexion juste et triste: C'est une chose humiliante et bien propre rabaisser l'orgueil de l'homme qu'une tache noire sur la plus humble des racines alimentaires ait plus fait pour la libert du commerce que nos sept annes d'efforts, de dvouement et de sacrifices. Aussi qu'est-il arriv? Une chose laquelle on devait s'attendre: c'est que l'esprit du monopole qui, au Parlement, a cd sur un point et sans conviction l'empire de la ncessit, n'en dirige pas moins la politique de la Grande-Bretagne[51]. [Note 51: Ici s'arrte le manuscrit du discours projet. Quelques notes qui y sont jointes indiquent comment l'auteur entendait le terminer. Il devait exposer que l'esprit de libert et l'esprit d'oppression se livreraient encore plus d'un combat au Parlement; que le parti libral y tait devenu plus fort depuis les dernires lections; que ce parti, d'aprs ses actes anciens et rcents, mritait la confiance et la sympathie de la France. En d'autres termes, il devait dvelopper devant le public de Bayonne la mme ide qu'on trouve dans quelques-uns de ses crits, notamment t. III, p. 459, et au prsent volume, dans l'bauche intitule et ANGLOMANIE, ANGLOPHOBIE. (_Note de l'dit._)] 39.-- MM. LES MEMBRES DU CONSEIL GNRAL DE LA SEINE[52]. [Note 52: _Libre-change_ du 14 novembre 1847. (_Note de l'd._)] MESSIEURS, Pour vous dcider persister dans la rserve o vous avez cru devoir vous renfermer l'anne dernire, l'Association qui ne veut pas que les changes soient libres vous a prsent quelques considrations auxquelles nous esprons que vous nous permettrez de rpondre. Cette Association annonce avoir consult un grand nombre d'assembles, et elle a eu, dit-elle, la satisfaction de les voir presque toutes se prononcer en faveur du _principe_ de la protection. Est-ce une raison pour que vous vous prononciez dans le mme sens? Ce que vous tes appels exprimer, ce n'est pas l'opinion d'autrui, mais la vtre. Le rsultat de semblables enqutes serait bien illusoire, si chaque conseil gnral, renonant penser pour lui-mme, se bornait rechercher quel a t l'avis des autres conseils, afin d'y conformer le sien. Or, Messieurs, quand nous voyons les normes dpenses auxquelles notre pays se soumet pour faciliter ses changes par les chemins de fer, nous ne pouvons pas croire que l'assemble qui reprsente la capitale du monde civilis consente mettre un vote favorable au _principe_ de la restriction des changes. Un vote contre les chemins de fer serait certainement plus consquent ce principe. Car si l'introduction de produits trangers doit nuire la richesse du pays, mieux vaut ne pas favoriser cette introduction que de lui crer d'abord de dispendieuses facilits pour lui opposer ensuite de dispendieux obstacles. Messieurs, nous vous prions d'examiner surtout la question au point de vue de la justice. Est-il juste, par exemple, que les propritaires franais jouissent d'un privilge, dans quelque mesure que ce soit, pour la vente de leur bl? Possder le sol, c'est dj pour eux un grand avantage, et ne devraient-ils pas s'en contenter? Quand une rare population s'tablit dans un pays o, comme aux tats-Unis, la terre surabonde et n'a pas de valeur, chacun en prend autant qu'il en peut cultiver. Si quelques hommes exercent d'autres industries, ils ne peuvent pas tre opprims; car, s'ils l'taient, ils prendraient aussi de la terre. Mais quand tout le territoire est possd et que la population continue s'accrotre, les nouveaux venus ne seront-ils pas les esclaves des propritaires, si ceux-ci s'arrogent le droit exclusif de vendre du bl? Est-ce qu'une telle prtention n'est pas inique et de nature branler dans les esprits le principe mme de la proprit? Reprsentants de Paris, dciderez-vous qu'un Franais, n aprs que tout le territoire est possd, n'a pas le droit de tirer au moins parti de ses facults, en changeant son travail contre des aliments trangers? N'est-il pas vident d'ailleurs que cette libert a pour consquence de retenir la valeur des terres et de leurs produits dans des limites justes et naturelles, et de ne pas leur laisser acqurir une valeur exagre, factice, prcaire, et par l dangereuse pour le propritaire lui-mme? On vous dit que chacun est la fois _producteur et consommateur_. C'est possible. Nous ne voulons pas discuter ici cette assertion. Mais ce qui est certain, c'est que, sous le rgime restrictif, chacun est consommateur payant tribut ce rgime; tandis que si chacun est producteur, chacun n'est pas du moins _producteur protg_. Veuillez, Messieurs, faire le classement des habitants de Paris par mtiers et professions; nous osons affirmer que vous n'en trouverez pas un vingtime, peut-tre un centime, parmi les participants aux faveurs de la douane. Nos adversaires mettent beaucoup d'application insinuer qu'il s'agit ici d'une question anglaise. Ce qui prcde suffit pour montrer qu'elle est franaise et trs-franaise. La question est de savoir si la libert et l'industrie d'un Franais seront sacrifies aux convenances d'un autre Franais. Aprs cela, nous ne craignons pas de les suivre sur le terrain tranger. Ils prsentent la crise qui tourmente l'Angleterre comme un rsultat de la libert commerciale. Quoi! l'Angleterre souffre parce qu'elle paye moins de droits sur le caf, le sucre, le bl et le coton? C'est l un bien trange paradoxe. Mais l'Angleterre est un pays de publicit; rien n'est plus ais que de savoir ce qu'elle pense, et nous n'y voyons personne, sauf quelques lords dsappoints, donner la crise une si trange explication. Certes, les ouvriers qui manquent de travail et de pain, seraient bien excusables, dans le paroxysme des souffrances, de les attribuer la rforme rcente des tarifs. Cependant, nulle part on ne les voit rclamer le rtablissement des droits levs. Pourquoi? parce qu'ils savent bien qu'en Angleterre, comme en France, la libre introduction du bl a t vote sous l'empire de la ncessit la plus absolue, et que si elle a t un remde insuffisant au mal, elle n'en a pas au moins t la cause. Ils savent bien qu'une nation ne peut tre aussi florissante quand la rcolte a t emporte par un flau que lorsqu'elle a russi; quand une partie considrable de substances alimentaires se dtriore que lorsqu'elle se conserve. Ils savent bien qu'ils ne peuvent pas filer et tisser autant de coton quand le coton manque que lorsqu'il ne manque pas. Ils savent bien que lorsqu'on engage imprudemment plusieurs milliards dans des entreprises qu'on ne peut pas achever, ces milliards font dfaut au travail et l'industrie. Ils savent bien, ou du moins ils commencent apprendre que lorsqu'un peuple veut faire des conqutes et exercer partout une injuste suprmatie, lorsqu'il s'accable lui-mme d'impts et de dettes pour payer ses marins, ses soldats, ses diplomates, toute l'activit dploye pour satisfaire sa gloriole est perdue pour la satisfaction de ses justes et lgitimes besoins. Les ouvriers savent cela, et l'on demande au conseil gnral de Paris de proclamer qu'il l'ignore! On vous dit encore que si l'anne dernire nous avions modifi notre tarif, cette anne l'Angleterre nous et inonds. Quoi! c'est au moment o le coton lui manque qu'elle nous et inonds de coton? C'est au moment o les Anglais empruntent 8 pour 100 pour payer leurs dettes les plus pressantes qu'ils auraient agrandi toutes leurs industries la fois pour nous inonder?--Mais il y a dans le monde des pays qui jouissent de quelque libert. Ont-ils t inonds? L'Union amricaine, la Suisse, la Hollande et la Toscane ont-elles t inondes? On vous parle ensuite de l'industrie de Paris comme si elle ne s'occupait que de modes et de luxe. Vous savez mieux que personne que la ville que vous reprsentez a une bien autre importance industrielle. Vous savez aussi qu'elle est en possession d'un noble et lgitime monopole, celui du got; et lorsqu'on voit quelle immense supriorit, sous le rgime de la libert, le got, l'art et le gnie donnent Paris sur les provinces, il est permis de croire qu'ils donneraient cette mme supriorit la France sur l'tranger, surtout si, pour satisfaire d'injustes prtentions, l'on ne mettait pas hors de sa porte les matriaux, les instruments et les dbouchs de son industrie. Enfin, Messieurs, on vous fait observer que le _Sicle_, le _National_, la _Revue nationale_, l'_Atelier_, la presse dmocratique, en un mot, repousse ce qu'on nomme _notre thorie_, c'est--dire le droit de disposer du fruit de son travail. Nous ne le nions pas, et c'est pour nous un sujet d'tonnement et d'affliction. Nous sommes profondment surpris et affligs de voir, nous ne dirons pas la dmocratie franaise, mais les meneurs du parti dmocratique se ranger, aprs quelques moments d'hsitation, du ct des restrictions et des privilges. Quel est leur but? quel est leur plan? Nous l'ignorons; mais ils en ont un, peu susceptible d'tre avou sans doute, puisqu'avant de nous attaquer avec acharnement, ils ont proclam que nous avions raison _en principe_, c'est--dire que nous avons pour nous la justice et la vrit. Nous ne savons ce qui les a dcids se tourner contre la justice et la vrit; mais ce que nous savons, c'est que les dmocrates de tous les pays et de tous les temps se lvent pour les confondre. Aux tats-Unis, le peuple vote, et il a repouss le principe restrictif. En Suisse le peuple vote, et il a voulu la libert absolue. La Hollande, aux traditions rpublicaines, a le tarif le plus modr. L'Italie rvolutionnaire aspire au rgime commercial de la Toscane. En Angleterre, le combat contre la protection n'est qu'un effort de la dmocratie contre l'aristocratie; et ce qui parle plus haut encore au coeur des vrais dmocrates, c'est l'exemple de nos pres. Aujourd'hui chacun fait sa guise parler le peuple; mais le peuple a parl deux fois par lui-mme, et deux fois il a fait de la douane un simple instrument de fiscalit, et non une machine privilges. La Chambre du double vote a rendu nos tarifs le caractre aristocratique. 1791 et 1825, voil deux dates plus significatives que tout ce que nous pourrions dire. Exhumez de vos archives, Messieurs, les deux tarifs qui s'y rfrent et prononcez. Et en prononant, rappelez-vous que les dlibrations du Conseil gnral de la Seine ne sont pas voues l'obscurit et l'oubli. C'est une grave responsabilit que celle de parler au nom du foyer des lumires, des rformes et du progrs, et nous esprons bien qu'il ne sortira pas du sein de votre assemble un voeu rtrograde qu'avant longtemps Paris aurait dsavouer. Agrez, Messieurs, etc. 40.--CONSEIL GNRAL DE LA NIVRE[53]. [Note 53: _Libre-change_ du 21 novembre 1847. (_Note de l'd._)] Voici d'abord le vote du conseil gnral de la Nivre: Le Conseil renouvelle le voeu qu'il a mis la session ordinaire de 1846, dans les termes suivants: Le dpartement de la Nivre a rpondu, depuis un demi-sicle, l'appel des gouvernements qui se sont succd dans cette grande poque. Il a mis successivement profit les exigences de la guerre et les ressources de la paix pour dvelopper ses anciennes industries et pour en crer de nouvelles. Il a conquis un des premiers rangs dans l'exercice des arts dont l'importance a le plus grandi, des arts qui procurent aux autres les moyens d'action et de travail. Notre dpartement fournil l'tat des armes, des projectiles, des ancres et des cbles de fer; il fournit la capitale du chauffage et du btail; la Bourgogne, des bls; la France entire des aciers, des fers, des fontes, des tles, des cuivres tirs ou lamins, des papiers, des verres, des maux, des produits tous les degrs de finesse pour les besoins des diverses classes, et surtout des classes infrieures. Voil les industries dont il entend conserver la vie et poursuivre le progrs. Le dpartement de la Nivre rougirait d'appeler _libert_, soit pour ses fabriques, soit pour son agriculture, l'exemption des charges publiques exigibles comme contributions indirectes ou directes. Il respecte trop le nom sacr de libert pour le prostituer au dsir de ne pas partager les charges que tous les citoyens doivent supporter. Si le commerce prtend qu'il doit introduire en France les produits de l'tranger, en repoussant, comme une atteinte _ sa part des droits de l'homme_, toute contribution leve sur des produits trangers similaires aux produits franais, qui supportent, eux, de si lourdes charges, l'agriculture et les manufactures protesteront contre cet trange abus de l'gosme et du langage. Si l'on invoque ici ce qu'on ose appeler la _libert_, nous invoquerons, nous, l'_galit_! L'galit, moins mensongre et plus puissante auprs des Franais, parce qu'elle est essentiellement l'_quit_, qui passe avant l'_immunit_. Nous demanderons tous ne plus rien payer pour nos champs, nos charrues, nos outils et nos ateliers, ni pour nos changes de terres, si le commerce prtend ne rien payer pour ses changes avec l'tranger; privilge qu'il appelle habilement _son droit et sa libert_. Nous exprimons le voeu que le Ministre se proccupe avant tout, comme font ailleurs les gouvernements aviss et sages, de faciliter aux produits franais de nouveaux dbouchs, en empchant que des puissances moins bruyantes, mais plus positives, ne se procurent des avantages notre dtriment auprs des tiers. Voil la sollicitude que nous prfrons celle qui se propose, avant tout, de remplacer sur notre sol des produits franais par des produits trangers. Sur le march national, nous ne rclamons, pour les produits de la terre et des ateliers, que des protections claires et _modres_. Mais nous les rclamons _suffisantes_ et surtout _persvrantes_, afin que les oprations longs termes, celles qui conduisent aux grandes prosprits, puissent compter sur l'avenir, se fonder avec confiance et se dvelopper en pleine scurit. Nous esprons que le Ministre et les Chambres s'uniront pour procurer plus que jamais l'industrie franaise cette indispensable scurit. Nous rclamons, des pouvoirs reprsentatifs, la dclaration publique et solennelle qu'ils ont la ferme intention de conserver ces bienfaits notre patrie; de les conserver aujourd'hui surtout, que la propagande trangre s'efforce d'garer l'opinion publique, en fermant les yeux des classes ouvrires sur leurs propres intrts. Ces intrts, en effet, se trouveraient sacrifis par des concurrences qu'une administration patriotique et sage maintiendra toujours en de prudentes limites, qui prviennent aussi bien la ruine des nations que celle des individus. Et maintenant voyons. La _Nivre_ fournit l'tat des armes et des projectiles. Rien de mieux, si l'tat en a besoin, et si la _Nivre_ ne les lui fait pas surpayer. Ce que nous reprochons au rgime protecteur, c'est d'augmenter le besoin de ces choses et d'en rendre l'acquisition plus onreuse. La _Nivre_ fournit la capitale du chauffage et du btail. Soit. Mais la Nivre a-t-elle droit des mesures lgislatives qui renchrissent pour le peuple de Paris le combustible et la viande? Le peuple de Paris n'a-t-il pas le droit de pourvoir, par les moyens les plus conomiques possibles, aux besoins de se chauffer et de manger? Ces besoins ont-ils t crs et mis au monde pour tre lgislativement exploits par les habitants de la _Nivre_? Est-ce l'objet de la loi d'irriter les besoins des uns pour favoriser l'industrie des autres? Faute de libert, un grand nombre de personnes souffriront du froid et de la faim cet hiver Paris. Ce sera le fait, non de la nature, mais de la loi. Avec la libert, le besoin qu'ont les Parisiens de combustible et de viande provoquerait la production de ces choses partout o il y a convenance les changer contre des produits de l'industrie parisienne. Il s'tablirait un prix pour le combustible et le btail; et si ce prix convient aux habitants de la Nivre, rien de plus juste qu'ils en profitent. C'est au prix naturel qu'ont les choses sur le march signaler aux producteurs la convenance qu'il y a pour eux y amener ces choses, et non la convenance des producteurs de dterminer lgislativement le prix du march. loigner le combustible et le btail du march de Paris, afin que la population y souffre du froid et de la faim, et soit dispose faire de plus grands sacrifices pour se soustraire cette souffrance; en d'autres termes, lever artificiellement le prix du chauffage et de la viande, afin d'augmenter la convenance dans la Nivre exploiter les mines et les prairies, c'est une police rebours dont l'absurdit gale l'injustice. M. Dupin (non point le dput de la Nivre, mais son frre, _qui depuis... mais alors..._), M. Ch. Dupin, dans son ouvrage sur les forces commerciales de la France, constate qu'un tiers de nos concitoyens ne mangent jamais de viande; et rcemment tous les journaux ont fait savoir que les arrivages de btail Paris avaient subi, le mois dernier, une diminution norme. C'est la meilleure rponse aux prtentions du conseil gnral de la _Nivre_. Le dpartement de la Nivre rougirait d'appeler _libert_ l'exemption des charges publiques. Il respecte trop le _nom_ sacr de libert pour le prostituer au dsir de ne pas partager les charges que tous les citoyens doivent supporter. Sophistes! Vous respectez le _nom_, mais vous ne respectez gure la chose. Qui parle de s'exempter de taxes? Voulez-vous le savoir? C'est vous, et de la manire la plus formelle; voici comment: Vous arguez de vos taxes pour faire hausser lgislativement le prix des choses dont vous tes marchands. Par consquent, vous demandez tre rembourss de votre part de taxes par vos acheteurs, _qui payent leurs taxes aussi_. Or, demander d'tre rembours de ses taxes, c'est demander de n'en pas payer; et demander en tre rembours aux dpens d'un tiers qui paye dj les siennes, c'est demander que ce tiers paye deux fois, une fois pour lui et une fois pour vous. Vous accusez le _commerce_ de repousser les taxes sur les produits trangers comme une atteinte sa part _des droits de l'homme_, mots que vous soulignez pour les livrer, sans doute, la drision publique. Quelle trange confusion! D'abord, quand le drap est prohib, ce n'est pas le commerce qui paye une taxe, c'est le misrable qui a besoin de se garantir du froid et qui est forc par la loi _surpayer_ le drap. Cet excdant de prix est une taxe qu'il paye, non au Trsor, mais au fabricant de drap. Et, de plus, le drap tranger, n'tant pas entr, n'a rien pay au Trsor. Le Trsor est vide d'autant. Il faut donc que le malheureux acheteur de drap paye encore une taxe sur son sel et ses ports de lettres, pour remplacer celle que le Trsor a refus de percevoir sur le drap tranger. Quant au ngociant, il n'est pour rien l dedans, si ce n'est qu'il voit restreindre _lgislativement_ le nombre de ses affaires. Mais o a-t-on vu qu'il refuse de payer des taxes directes ou indirectes? Est-ce que le ngociant ne paye pas sa patente et sa cote mobilire? Est-ce que le ngociant ne paye pas ses impts indirects quand il boit du vin, fume du tabac, reoit ses lettres, joue aux cartes, sucre son caf et sale son beurre? Si vous trouvez que la patente ne soit pas assez forte, levez-la. Mais quel rapport ont les taxes publiques avec les taxes que la loi nous force nous payer les uns aux autres, au moyen des restrictions? Quand nous demandons la libert du commerce, ce n'est pas en faveur du ngociant, mais du consommateur; c'est pour que le peuple se chauffe et mange de la viande meilleur march que ne le lui permet le conseil gnral de la _Nivre_. Si l'on invoque ici ce que l'on ose appeler la _libert_, nous invoquerons, nous, l'_galit_. Soit, l'_galit_ devant la loi, nous ne demandons pas autre chose. Si vous vous appartenez vous-mme, je demande m'appartenir moi-mme; voil l'galit dans la libert. Ou si la loi vous donne le moyen de me ranonner, je demande qu'elle me donne le moyen de vous ranonner mon tour; voil encore l'galit dans l'oppression. Je demande l'une ou l'autre _galit_. Je suis ouvrier; si la loi n'lve pas le prix de mon salaire, je demande qu'elle n'lve pas le prix de votre viande, et si elle lve le prix de votre viande, je demande qu'elle lve le prix de mon salaire.--Et quand vous, propritaire de boeufs et de prairies, vous lecteur et dput, vous lgislateur, faites une loi qui affranchit vos boeufs de la concurrence et abandonne nos bras la concurrence, vous commettez l'iniquit; et si, de plus, vous la commettez au nom de l'_galit_, vous joignez l'injustice le plus dtestable des sarcasmes. L'_galit_, dit le conseil gnral de la Nivre, est plus puissante que la _libert_, parce qu'elle est essentiellement l'_quit_, qui passe avant l'_immunit_. Voil certes une dissertation en rgle, digne des bancs de l'cole. Ces messieurs cherchent l'galit en dehors de la libert, attendu, sans doute, que l'une exclut l'autre, comme le disait l'an dernier M. Corne. L'galit, pour eux, consiste dans les privilges que la Chambre du double vote confra aux grands propritaires. C'est cette galit-l, repousse par le peuple de 1791, qui est essentiellement l'_quit_. C'est par pure quit que l'leveur de boeufs ranonne lgislativement son maon, sans que le maon puisse ranonner lgislativement l'leveur de boeufs; car nous dfions tout le conseil gnral de la Nivre, son prsident en tte, de nous dire comment la douane a pourvu protger le maon et tous les artisans et tous les ouvriers de France.--Voil le genre d'_quit_ qui passe avant l'_immunit_, et c'est par haine de l'_immunit_ que l'leveur de boeufs adresse la loi cette requte: Je paye des taxes, et mon maon en paye aussi; mais si vous tes assez bonne pour lever le prix de la viande de deux sous par livre, il se trouvera que ma part de taxes sera repasse sur le dos du maon, qui payera ainsi sa part et la mienne, et n'y verra que du feu. Et voil les hommes qui nous accusent de rclamer l'_immunit_, de prostituer le nom sacr de libert. Nous demandons, nous, s'ils ne prostituent pas hypocritement les noms d'quit et d'galit. Nous exprimons le voeu que le Ministre se proccupe avant tout, comme font ailleurs les gouvernements aviss et sages, de faciliter aux produits franais de _nouveaux dbouchs_, en empchant que les puissances moins bruyantes, mais plus positives, ne se procurent des avantages notre dtriment auprs des tiers. Voil la sollicitude que nous prfrons celle qui se propose avant tout de remplacer sur notre sol des produits franais par des produits trangers. Des dbouchs! Ah! voil le grand mot! Mais soyez donc justes et logiques une fois dans la vie. Si vous trouvez votre systme bon, pourquoi voulez-vous que les autres nations ne le trouvent pas bon aussi? Si vous ne voulez pas que les produits espagnols remplacent sur notre sol les produits franais, pourquoi voulez-vous que les Espagnols consentent ce que les produits franais remplacent sur leur sol les produits espagnols? L'change a deux termes, donner et recevoir; supprimer l'un, c'est les supprimer tous les deux; absolument comme supprimer le premier terme d'une quation, c'est supprimer l'quation tout entire. Vous tes affams de dbouchs. Et que faites-vous? Non-seulement vous fermez les dbouchs du dehors, mais vous restreignez les dbouchs du dedans; car ce mme peuple que vous forcez de surpayer votre btail et votre combustible, il reste d'autant moins de ressources pour se procurer d'autres satisfactions, et par consquent encourager d'autres industries. Vous voulez des dbouchs; la _Presse_ nous avertit aujourd'hui mme qu'un des effets des rformes commerciales de l'Angleterre est de chasser nos soieries des marchs trangers. Cela est-il surprenant, quand les ouvriers de Lyon sont forcs de payer outre leurs propres impts, les impts des leveurs de btail? Le conseil gnral de la Nivre ne manque pas de donner nos efforts le nom de _propagande trangre_. Que, dans ce mouvement confus de la presse quotidienne, o chacun cache ses vues et ses passions sous le voile de l'anonyme, de pareilles imputations se fassent jour, cela n'a rien de bien surprenant ni de bien alarmant; car, ainsi qu'on l'a dit, la presse, comme la lance d'Achille, gurit les blessures qu'elle fait. Mais nous ne pouvons nous empcher d'prouver un mouvement d'indignation quand nous voyons un corps officiel abaisser ce degr de dloyaut la dfense d'une mauvaise cause. Enfin, le conseil gnral de la Nivre, aprs s'tre prononc contre la concurrence trangre qui ruine les nations, finit par s'lever contre la concurrence intrieure qui ruine les individus. C'est logique, mais a mne loin. Le conseil aurait d ajouter son plan _communiste_ tous ceux qui paraissent chaque jour. Nous disons _communiste_; car sans concurrence, il n'y a pas libre disposition de sa proprit, il n'y a pas _proprit_. Nous recommandons au conseil gnral de la Nivre de rparer cet oubli l'anne prochaine. 41. Paris, 22 janvier 1848[54]. [Note 54: Lettre publie par l'_conomiste belge_, n du 1er septembre 1860. (_Note de l'dit._)] MONSIEUR JOBARD, Vous me provoquez exprimer mon opinion sur le grand problme de la proprit intellectuelle. Je n'ai pas cet gard des ides assez arrtes pour prtendre ce qu'elle exercent la moindre influence sur les hommes qui peuvent, par leur position, raliser vos vues. Je vous ai dit, il est vrai, que si l'on faisait jamais passer la rgion intellectuelle dans le domaine de la proprit, cette grande Rvolution tendrait le _champ de l'conomie politique_, sans changer aucune de ses lois, aucune de ses notions fondamentales; je persiste dans cette opinion. Je crois que si un sauvage _Joway_ faisait de l'conomie politique, il arriverait aux mmes notions que nous sur la nature de la richesse, de la valeur, du capital, de l'change, etc., etc. Je crois que l'conomie politique, comme science, est la mme dans le dpartement des Landes o il y a beaucoup de terres communales, et dans celui de la Seine o il n'y en a pas; dans une ville o il y a une fontaine commune, et dans une autre o chaque maison a son puits; au Maroc et en France, quoique la proprit foncire y soit constitue sur des bases diffrentes. Mais si le sauvage _Joway_, aprs avoir t appel expliquer les lois conomiques, tait interrog sur les effets qui rsulteraient de l'appropriation personnelle du sol, il serait forc de se livrer des conjectures, ou, si vous voulez, des dductions, ce phnomne n'tant jamais tomb sous l'preuve de l'observation directe. C'est peu prs la position o je me trouve l'gard de la proprit des inventions. Je me pose deux questions: 1 Y a-t-il dans l'invention, l'lment constitutif de la proprit? 2 Dans cette hypothse, est-il au pouvoir du gouvernement de garantir cette proprit? En d'autres termes, avez-vous pour vous la vrit du principe, et la possibilit de l'application? Je reconnais que l'lment constitutif de la proprit me semble se manifester dans une invention. La proprit, selon moi, n'est que l'_attribution de la satisfaction qui suit un effort, celui qui a fait cet effort_. Ici il y a travail, il y a jouissance, et il parat naturel que _la jouissance soit la rmunration de celui qui a fait le travail_. Mais celui qui a invent et excut une charrue, a-t-il un droit exclusif, non-seulement sur cette charrue, mais encore sur le modle mme de cette charrue, de sorte que nul n'en puisse construire une semblable? Si cela est, l'_imitation_ est exclue de ce monde, et j'avoue que j'attache l'imitation une trs-grande et trs-bienfaisante importance. Je ne puis exposer mes raisons dans une lettre, mais je les ai consignes dans un article du _Journal des conomistes_, intitul: _De la concurrence_. Permettez-moi, Monsieur, de soumettre votre principe une preuve, celle de l'_exagration_. Il y a beaucoup de gens qui n'admettent pas cette mthode; je la crois excellente. Quand un principe est bon, plus il agit sans obstacles, plus il rpand de bienfaits. _Sismondi_ s'levant contre les machines, se demande que deviendrait l'humanit, si un roi pouvait tout produire en tournant une manivelle? Je rponds: Que chaque homme ait une semblable manivelle, et nous serons tous infiniment riches, moins de prtendre que Dieu est le plus misrable des tres, parce qu'il n'a pas mme besoin de manivelle et qu'un _fiat_ lui suffit. Cela pos, supposons qu'il existe encore un descendant de Triptolme, et que la proprit du droit de faire des charrues se soit conserve de pre en fils jusqu' lui. C'est la circonstance la plus favorable pour votre principe, s'il est bon. J'admets que cette famille ait temporairement dlgu ce droit, pour en retirer tout le profit possible. Mais pensez-vous que l'humanit aurait retir de la charrue tous les avantages que cet instrument a rpandus? D'une autre part, un tel droit n'aurait-il pas introduit dans le monde, le germe d'une ingalit sans limites? Et puis ce mot _invention_ me parat bien lastique. Parce que j'aurais t le premier mettre des sabots, tous les hommes sur la surface de la terre, sont-ils tenus _en droit_ d'aller pieds nus? Voil mes doutes, Monsieur; vous me direz que ce n'est pas un doute, mais une solution. Non, car, ainsi que je l'ai dit en commenant, je suis dans la position de l'_Ioway_. Il aurait pu tre, et il aurait t probablement trs-frapp des inconvnients de la proprit foncire, et la force de son intelligence n'aurait pas suffi lui en rvler tous les avantages. Il me semble aussi que, dans l'appropriation du domaine intellectuel, il y a toute une rvolution aussi imposante, peut-tre aussi bienfaisante que celle qui a fait passer le sol de l'tat commun l'tat de proprit prive. Ce que je crains, c'est l'abus. Ce que je n'aperois pas clairement, c'est la limite entre ce qui constitue rellement l'_invention_ et cette multitude de choses que nous inventons tous journellement. Je redoute l'accaparement des procds les plus usuels[55]. Peut-tre, absorb par d'autres travaux, n'ai-je pas assez tudi vos ouvrages, au point de vue pratique. Ce que je puis dire, Monsieur, c'est qu'il y a dans votre pense quelque chose de grand, de sduisant, de logique, qui ne contredit pas, comme les projets socialistes, les notions fondamentales de la science, et j'admire sincrement le dvouement et la persvrance avec laquelle vous en poursuivez la ralisation. Je suis, etc. [Note 55: L'expropriation pour cause d'utilit publique y remdie. (_Note de M. Jobard._)] 42. SOUS LA RPUBLIQUE[56] [Note 56: Dans le t. II, p. 459 465, figure le contingent fourni par Bastiat aux _Petites affiches de Jacques Bonhomme_. Grce l'obligeance de M. G. de Molinari, nous pouvons reproduire maintenant de courts articles qu'crivit Bastiat pour deux autres des feuilles publiques, qui eurent une courte existence en 1848, _la Rpublique franaise et Jacques Bonhomme_. (_Note de l'd._)] Paris, 26 fvrier 1848[57]. [Note 57: _La Rpublique franaise_, n du 27 fvrier 1848. (_Note de l'd._)] Nul ne peut dire quel sera, en Europe, le contre-coup de la Rvolution. Plaise au ciel que tous les peuples sachent se soustraire la triste ncessit de se prcipiter les uns sur les autres, au signal des aristocraties et des rois. Mais supposons que les puissances absolues conservent encore, pendant quelque temps, leurs moyens d'action au dehors. Nous posons ici deux faits qui nous paraissent incontestables et dont on va voir les consquences: 1 La France ne peut pas prendre l'initiative du dsarmement. 2 Sans le dsarmement, la Rvolution ne peut remplir que trs-imparfaitement les esprances du peuple. Ces deux faits, disons-nous, sont incontestables. Quant au dsarmement, le plus grand ennemi de la France ne pourrait le lui conseiller, tant que les puissances absolues sont armes. Il est inutile d'insister l-dessus. Le second fait est aussi vident. Se tenir arme de manire garantir l'indpendance nationale, c'est avoir trois ou quatre cent mille hommes sous les drapeaux; c'est tre dans l'impossibilit de faire, sur les dpenses publiques, aucun retranchement assez srieux pour remanier immdiatement notre systme d'impts. Accordons que, par une taxe somptuaire, on puisse rformer l'impt du sel et quelques autres contributions exorbitantes. Est-ce l une chose dont puisse se contenter le peuple franais? On rduira, dit-on, la bureaucratie: soit. Mais, nous l'avons dit hier, la diminution probable des recettes compensera et au del ces rformes partielles, et, ne l'oublions pas, le dernier budget a t rgl en dficit. Or, si la Rvolution est mise dans l'impossibilit de remanier un systme d'impts iniques, mal rpartis, qui frappent le peuple et paralysent le travail, elle est compromise. Mais la Rvolution ne veut pas prir. Voici, relativement aux trangers, les consquences ncessaires de cette situation. Certes, ce n'est pas nous qui conseillerons jamais des guerres d'agression. Mais la dernire chose qu'on puisse demander un peuple, c'est de se suicider. Si donc, mme sans nous attaquer directement, l'tranger, par son attitude arme, nous forait tenir trois ou quatre cent mille hommes sur pied, c'est comme s'il nous demandait de nous suicider. Pour nous, il est de la dernire vidence que si la France est place dans la situation que nous venons de dcrire, qu'elle le veuille ou non, elle jettera sur l'Europe la lave rvolutionnaire. Ce sera le seul moyen de crer aux rois des embarras chez eux, qui nous permettent de respirer chez nous. Que les trangers le comprennent. Ils ne peuvent chapper au danger qu'en prenant avec loyaut l'initiative du dsarmement. Le conseil leur paratra bien tmraire. Ils se hteront de dire: Ce serait une imprudence. Et nous, nous disons: Ce serait de la prudence la plus consomme. C'est ce que nous nous chargerons de dmontrer. 43. 26 fvrier 1848. Lorsqu'on parcourt les rues de Paris, peine assez spacieuses pour contenir les flots de la population, et qu'on vient se rappeler qu'il n'y a dans cette immense mtropole, en ce moment, ni roi, ni cour, ni gardes municipaux, ni troupes, ni police autre que celle que les citoyens exercent eux-mmes; quand on songe que quelques hommes, sortis hier de nos rangs, s'occupent seuls des affaires publiques;-- l'aspect de la joie, de la scurit, de la confiance qui respire dans toutes les physionomies, le premier sentiment est celui de l'admiration et de la fiert. Mais bientt on fait un retour sur le pass, et l'on se dit: Il n'est donc pas si difficile un peuple de se gouverner qu'on voulait nous le persuader, et le gouvernement bon march n'est pas une utopie. Il ne faut pas se le dissimuler: en France on nous a habitus tre gouverns outre mesure, merci et misricorde. Nous avions fini par croire que nous nous dchirerions tous les uns les autres, si nous jouissions de la moindre libert, et si l'tat ne rglait pas tous nos mouvements. Voici une grande exprience qui dmontre qu'il y a dans le coeur des hommes d'indestructibles principes d'ordre. L'ordre est un besoin et le premier des besoins, sinon pour tous, du moins pour l'immense majorit. Ayons donc confiance et tirons de l cette leon que le grand et dispendieux appareil gouvernemental, que les _intresss_ nous reprsentaient comme indispensable, peut et doit tre simplifi. 44. 27 fvrier 1848[58]. [Note 58: _La Rpublique franaise_, n du 28 fvrier 1848. (_Note de l'd._)] Nous partageons cette pense de la _Presse_: Ce qu'il faut demander un gouvernement provisoire, des hommes qui se dvouent au salut public au milieu d'incalculables difficults, ce n'est pas de gouverner exactement selon toutes nos ides, mais de gouverner. Il faut lui prter assistance, le soutenir, lui faciliter sa rude tche et renvoyer un autre temps la discussion des doctrines. Ce ne sera pas un des phnomnes les moins glorieux de notre rvolution que l'accord de tous les journaux dans cette voie. Nous pouvons nous rendre le tmoignage que nous payons autant qu'il est en nous ce tribut d'abngation au salut de la cause commune. Dans quelques-uns des dcrets qui se succdent, nous voyons poindre l'application d'une doctrine qui n'est pas la ntre. Nous l'avons combattue, nous la combattrons encore en temps opportun. Deux systmes sont en prsence: tous deux manent de convictions sincres, tous deux ont pour but le bien gnral. Mais, il faut le dire, ils procdent de deux ides diffrentes, et, qui plus est, opposes. Le premier, plus sduisant, plus populaire, consiste prendre beaucoup au peuple, sous forme d'impts, pour beaucoup rpandre sur le peuple, sous forme d'institutions philanthropiques. Le second veut que l'tat prenne peu, donne peu, garantisse la scurit, laisse un libre champ l'exercice honnte de toutes les facults: l'un consiste tendre indfiniment, l'autre restreindre le plus possible les attributions du pouvoir. Celui de ces deux systmes auquel nous sommes attachs[59] par une entire conviction a peu d'organes dans la presse; il ne pouvait avoir beaucoup de reprsentants au pouvoir. [Note 59: Ici et ailleurs, l'emploi du pluriel montre que Bastiat parlait au nom de ses collaborateurs comme au sien. ce moment, il signait avec eux le journal, et acceptait la solidarit de leurs opinions. (_Note de l'dit._)] Mais pleins de confiance dans la droiture des citoyens auxquels l'opinion publique a confi la mission de jeter un pont entre la monarchie dchue et la rpublique rgulire qui s'avance, nous ajournons volontiers la manifestation de notre doctrine et nous nous bornons semer des ides d'ordre, de mutuelle confiance et de gratitude envers le gouvernement provisoire. 45. Paris, 27 fvrier 1848. Le _National_ examine aujourd'hui notre situation l'gard de l'tranger. Il se demande: Serons-nous attaqus? Et aprs avoir jets un coup d'oeil sur les difficults de l'Autriche, de la Prusse et de la Russie, il se prononce pour la ngative. Nous partageons entirement cet avis. Ce que nous redoutons, ce n'est pas d'tre attaqus, c'est que les puissances absolues, avec ou sans prmditation, _et par le seul maintien du statu quo militaire_, ne nous rduisent chercher dans la propagande arme le salut de la rvolution. Nous n'hsitons pas nous rpter afin d'tre compris ici et ailleurs. Ce que nous disons avec une entire conviction, c'est ceci: nous ne pouvons pas prendre l'initiative du dsarmement, et nanmoins le simple _statu quo_ militaire nous met dans l'alternative de prir ou de nous battre; c'est aux rois de l'Europe calculer la porte de cette alternative fatale. Ils n'ont qu'un moyen de se sauver, _c'est de dsarmer les premiers et immdiatement_. Qu'on nous permette une fiction. Supposez une petite le qui a t, pendant longues annes, plutt exploite que gouverne; les impts, les entraves, les abus y sont innombrables; le peuple succombe sous le faix, et, en outre, pour se prmunir contre les menaces continuelles du dehors, il arrache au travail, tient sur pied, arme et nourrit une grande partie de sa population valide. Tout coup il dtruit son gouvernement oppresseur; il aspire se dlivrer du poids des taxes et des abus. Mais le gouvernement tomb lui laisse le fardeau d'une dette norme. Mais, au premier moment, toutes les dpenses s'accroissent. Mais, dans les premiers temps, toutes les sources de revenus diminuent. Mais il y a des taxes si odieuses qu'il est moralement et matriellement impossible de les maintenir, mme provisoirement. Dans cette situation, les chefs qui exploitent toutes les les voisines tiennent la Rpublique naissante ce langage: Nous te dtestons, mais nous ne voulons pas t'attaquer, de peur que mal ne nous en arrive. Nous nous contenterons de t'entourer d'une ceinture de soldats et de canons. Ds lors la jeune Rpublique est force de lever aussi beaucoup de soldats et de canons. Elle ne peut retrancher aucune taxe, mme la plus impopulaire. Elle ne peut tenir envers le peuple aucune de ses promesses. Elle ne peut pas remplir les esprances de ses citoyens. Elle se dbat dans les difficults financires; elle multiplie les impts avec leur cortge d'entraves. Elle ravit la population, mesure qu'il se forme, le capital qui est la source des salaires. Dans cette situation extrme, rien au monde peut-il l'empcher de rpondre: Votre prtendue modration nous tue. Nous forcer tenir sur pied de grandes armes, c'est nous pousser vers des convulsions sociales. Nous ne voulons pas prir, et, plutt, nous irons soulever chez vous tous les lments de dsaffection que vous avez accumuls au sein de vos peuples, puisqu'aussi bien vous ne nous laissez pas d'autre planche de salut. Voil bien notre position l'gard des rois et des aristocraties de l'Europe. Les rois, nous le craignons, ne le comprendront pas. Quand les a-t-on vus se sauver par la prudence et la justice? Nous ne devons pas moins le leur dire. Il ne leur reste qu'une ressource: tre justes envers leurs peuples, les soulager du poids de l'oppression, _et prendre sur le champ l'initiative du dsarmement_. Hors de l, leur couronne est livre au hasard d'une grande et suprme lutte. Ce n'est pas la fivre rvolutionnaire, ce sont les prcdents et la nature mme des choses qui l'ordonnent. Les rois diront: N'est-ce pas notre droit de rester arms? Sans doute, c'est leur droit, leurs risques et prils. Ils diront encore: La simple prudence n'exige-t-elle pas que nous restions arms? La prudence veut qu'ils dsarment de suite et plutt aujourd'hui que demain. Car tous les motifs qui pousseront la France au dehors, si on la force armer, la retiendront au dedans, si on la met mme de rduire ses forces militaires. Alors la Rpublique sera intresse supprimer en toute hte les impts les plus odieux; laisser respirer le peuple; laisser se dvelopper le capital et le travail; abolir les gnes et les entraves insparables des lourdes taxes. Elle accueillera avec joie la possibilit de raliser ce grand principe de _fraternit_ qu'elle vient d'inscrire sur son drapeau. 46. 27 fvrier 1848. Tout notre concours, toute notre faible part d'influence sont acquis au gouvernement provisoire. Certains de la puret de ses intentions, nous n'avons pas discuter en dtail toutes ses mesures. Ce serait tre bien exigeants, et nous dirons mme bien injustes, que de rclamer la perfection dans des travaux d'urgence dont le poids dpasse presque la limite des forces humaines. Nous trouvons tout naturel que, dans ce moment o la municipalit a besoin de tant de ressources, l'octroi soit maintenu; et c'est un devoir pour tous les citoyens de veiller ce que ses recettes soient fructueuses. Mais nous aurions dsir que le gouvernement provisoire ne se donnt pas l'apparence de prjuger une grande question par ces mots: _Cet impt doit tre rvis; il le sera prochainement; il doit tre modifi de manire le rendre moins pesant pour les classes ouvrires_. Nous pensons qu'il ne faut pas chercher modifier l'octroi, mais viser le supprimer. 47. Paris, 28 fvrier 1848[60]. [Note 60: _La Rpublique franaise_, n du 29 fvrier 1848. (_Note de l'dit._)] Le bien gnral, la plus grande somme possible de bonheur pour tous, le soulagement immdiat des classes souffrantes,--c'est l'objet de tous les dsirs, de tous les voeux, de toutes les proccupations. C'est aussi la plus grande garantie de l'ordre. Les hommes ne sont jamais mieux disposs s'entr'aider que lorsqu'ils ne souffrent pas, ou du moins quand ils ne peuvent accuser personne, ni surtout le gouvernement, de ces souffrances insparables de l'imperfection humaine. La rvolution a commenc au cri de _Rforme_. Alors ce mot s'appliquait seulement une des dispositions de notre constitution. Aujourd'hui c'est encore la _rforme_ que l'on veut, mais la rforme dans le fond des choses, dans l'organisation conomique du pays. Le peuple, rendu toute sa libert, va se gouverner lui-mme. Est-ce dire qu'il arrivera de plein saut la ralisation de toutes ses esprances? Ce serait une chimre que d'y compter. Le peuple choisira les mesures qui lui paratront les mieux coordonnes son but, choisir implique la possibilit de se tromper. Mais le grand avantage du gouvernement de la nation par la nation, c'est qu'elle ne peut s'en prendre qu' elle-mme du rsultat de ses erreurs, et qu'elle est toujours en mesure de mettre profit son exprience. Sa prudence maintenant doit consister ne pas permettre que les faiseurs de systmes fassent trop d'exprience sur elle et ses dpens. Ainsi que nous l'avons dit, deux systmes longtemps dbattus par les polmistes sont en prsence. L'un aspire faire le bonheur du peuple par des mesures directes. Il dit: Si quelqu'un souffre de quelque manire que ce soit, l'tat se chargera de le soulager. Il donnera du pain, des vtements, du travail, des soins, de l'instruction tous ceux qui en auront besoin. Si ce systme tait possible, il faudrait tre un monstre pour ne pas l'embrasser. Si l'tat a quelque part, dans la lune par exemple, une source toujours accessible et inpuisable d'aliments, de vtements et de remdes, qui pourrait le blmer d'y puiser pleines mains, au profit de ceux qui sont pauvres et dnus? Mais si l'tat ne possde par lui-mme et ne produit aucune de ces choses; si elles ne peuvent tre cres que par le travail; si tout ce que peut faire l'tat, c'est de les prendre par l'impt aux travailleurs qui les ont cres, pour les livrer ceux qui ne les ont pas cres; si le rsultat naturel de cette opration doit tre, loin d'augmenter la masse de ces choses, d'en dcourager la production; si, sur cette masse rduite, l'tat en garde forcment une partie pour ses agents; si ces agents chargs de l'opration sont eux-mmes soustraits au travail utile; si, en dfinitive, ce systme, tout sduisant qu'il est au premier abord, doit engendrer beaucoup plus de misres qu'il n'en gurit, alors il est bien permis de concevoir des doutes et de rechercher si le bonheur des masses ne peut pas natre d'un autre procd. Celui que nous venons de dcrire ne peut videmment tre mis en oeuvre que par l'extension indfinie de l'impt. moins de ressembler ces enfants qui se dpitent de ce qu'on ne leur donne pas la lune la premire rquisition, il faut bien reconnatre que, si nous chargeons l'tat de rpandre partout l'abondance, il faut lui permettre d'tendre partout l'impt: il ne peut rien donner qu'il ne l'ait pris. Or de grands impts impliquent toujours de grandes entraves. S'il ne s'agissait de demandera la France que cinq six cents millions, on peut concevoir, pour les recueillir, un mcanisme financier extrmement simple. Mais s'il faut lui arracher quinze dix-huit cents millions, il faut avoir recours toutes les ruses imaginables de la fiscalit. Il faut l'octroi,--l'impt du sel, l'impt des boissons, la taxe exorbitante des sucres; il faut entraver la circulation, grever l'industrie, restreindre le consommateur; il faut une arme de percepteurs; il faut une bureaucratie innombrable; il faut empiter sur la libert des citoyens;--et tout cela entrane les abus, la convoitise des fonctions publiques, la corruption, etc., etc. On voit que si le systme de l'abondance puise par l'tat dans le peuple, pour tre par lui rpandue sur le peuple, a un ct sduisant, c'est nanmoins aussi une mdaille qui a son revers. Nous sommes convaincus, nous, que ce systme est mauvais et qu'il en est un autre pour faire le bien du peuple, ou plutt pour que le peuple fasse son propre bien: celui-ci consiste donner l'tat tout ce qu'il faut pour qu'il remplisse bien sa mission essentielle, qui est de garantir la scurit extrieure et intrieure, le respect des personnes et des proprits, le libre exercice des facults, la rpression des crimes, dlits et fraudes,--et aprs avoir libralement donn cela l'tat, _ garder le reste pour soi_. Puisque enfin le peuple est appel exercer son droit, qui est de choisir entre ces deux systmes, nous les comparerons souvent devant lui, sous tous leurs aspects politiques, moraux, financiers--et conomiques. 48.--LES ROIS DOIVENT DSARMER[61]. [Note 61: _La Rpublique franaise_, n du 29 fvrier 1848.] Si les rois de l'Europe taient seulement prudents, que feraient-ils? L'Angleterre renoncerait spontanment au droit de visite; elle reconnatrait spontanment l'Algrie comme franaise; elle n'attendrait pas que ces questions brlantes fussent souleves, et licencierait la moiti de sa marine; elle ferait tourner cette conomie au profit du peuple, en dgrevant les droits sur le th et le vin. Le roi de Prusse libraliserait l'informe constitution de son pays, et, donnant cong aux deux tiers de son arme, il s'assurerait l'attachement du peuple en le soulageant du poids des taxes et du service militaire. L'empereur d'Autriche vacuerait en toute hte la Lombardie, et se mettrait en mesure, par la rduction de l'arme, d'accrotre la proverbiale puissance des Autrichiens. L'empereur de Russie rendrait la Pologne aux Polonais. Alors la France, tranquille pour son avenir, s'absorberait dans ses rformes intrieures et laisserait agir l'influence morale seule. Mais les rois de l'Europe croiraient se perdre par cette conduite qui seule peut les sauver. Ils feront tout le contraire; ils voudront touffer le libralisme. Pour cela ils armeront; les peuples armeront aussi. La Lombardie, la Pologne, peut-tre la Prusse, deviendront le thtre de la lutte. Cette alternative pose par Napolon: _L'Europe sera rpublicaine ou cosaque_, devra se rsoudre coups de canon. La France, malgr son ardent amour pour la paix manifest par l'unanimit des journaux, mais force par son intrt vident, ne pourra s'empcher de jeter son pe dans la balance, et... _les rois prissent; les peuples ne prissent pas_. 49.--LES SOUS-PRFECTURES[62]. [Note 62: _La Rpublique franaise_, n du 29 fvrier 1848.] Qu'est-ce qu'une sous-prfecture? Une bote aux lettres. Le Prfet crit: Monsieur le Sous-prfet, voici une dpche pour le maire de...; vous la lui adresserez sans retard et m'enverrez la rponse avec votre avis. Le Sous-prfet rpond: Monsieur le Prfet, j'ai reu la dpche pour le maire de...; je vais la lui envoyer sans retard et vous adresserai la rponse avec mon avis. Pour ce service, il y a dans chaque arrondissement un sous-prfet 3,000 francs d'appointements, 3,000 francs de frais de bureau, un secrtaire, un loyer, etc., etc. Nous nous trompons: les sous-prfets avaient encore une mission relle, celle d'influencer et de corrompre les lections. Combien de jours les sous-prfectures survivront-elles la rvolution de fvrier? En gnral, on nous trouvera peu empresss demander des changements de personnes, mais fort ardents rclamer la suppression des places inutiles. 50. Paris, 29 fvrier 1848[63]. [Note 63: N du 1er mars 1848 de la _Rpublique franaise_. (_Note de l'dit._)] Un journal n'atteint pas une immense circulation sans rpondre quelques ides dominantes dans le pays. Nous reconnaissons que la _Presse_ a toujours su parler aux instincts du moment, et mme qu'elle a souvent donn de bons conseils; c'est ainsi qu'elle a pu semer, sur le sol de la patrie, avec le bon grain, beaucoup d'ivraie qu'il faudra bien du temps pour extirper. Depuis la rvolution, il faut le dire, son attitude est franche et dcide. Nous adhrons compltement, pour notre compte, aux deux cris qu'elle fait entendre aujourd'hui: pas de diplomatie! pas de cure de places! Pas de diplomatie! Qu'a affaire la rpublique de cette institution, qui a fait tant de mal et qui n'a peut-tre jamais fait de bien; o la _rouerie_ est tellement traditionnelle qu'on en met aux choses les plus simples; o la sincrit est rpute niaiserie? C'est par un diplomate et pour la diplomatie qu'a t dit ce mot: La parole a t donne l'homme pour dguiser sa pense. Un des plus purs dmocrates anglais, M. Cobden, passant Madrid, y reut la visite de M. Bulwer. Il lui dit: Monsieur l'ambassadeur, dans dix ans l'Europe n'aura plus besoin de vous. Quand il est de principe que les nations sont la proprit des rois, on conoit la diplomatie et mme la rouerie diplomatique. Il faut prparer de loin des vnements, des alliances, des guerres, qui agrandissent le domaine du matre. Mais un peuple qui s'appartient, qu'a-t-il ngocier? Toute sa diplomatie se fait au grand jour des assembles dlibrantes: ses ngociants sont ses _ngociateurs_, diplomates d'union et de paix. Il est vrai que, mme pour les peuples libres, il y a une question territoriale de la plus haute importance, celle des _frontires naturelles_. Mais cette question exige-t-elle l'intervention de la diplomatie? Les nations savent bien qu'il est de l'intrt commun, intrt d'ordre et de paix, que chacune d'elles ait ses frontires. Elles savent que si la France rentrait dans ses limites, ce serait un gage de plus donn la scurit de l'Europe. En outre, le principe que les peuples s'appartiennent eux-mmes garantit que, si la fusion doit se faire, elle se fera par le libre consentement des intresss, et non par l'invasion arme. La rpublique n'a qu' proclamer hautement cet gard ses droits, ses voeux et ses esprances. Il n'est pas besoin d'ambassadeurs ni de roueries pour cela. Sans les ambassadeurs et les rois, nous n'aurions pas eu, dans ces derniers temps, la question des mariages espagnols. S'est-on jamais proccup du mariage d'un prsident des tats-Unis? Quant la _cure des places_, notre voeu est celui de la Presse. Nous voudrions bien que la France de fvrier ne donnt pas au monde ce triste et dgotant spectacle. Mais nous ne l'esprons gure, car nous ne pouvons nous faire illusion sur les faiblesses du coeur humain. Le moyen de rduire la _cure_, c'est de rduire les places elles-mmes. Il est puril d'attendre que les solliciteurs se contiennent eux-mmes; c'est au public de les contenir. C'est pour cela que nous rpterons sans cesse: Supprimez toutes les fonctions inutiles. On donne pour conseil aux enfants de tourner trois fois la langue dans la bouche avant de dire une chose hasarde. Et nous, nous disons au gouvernement: Brisez trente plumes avant de signer la cration d'une place nouvelle. Une sincure supprime contrarie le titulaire et ne l'irrite pas; une sincure passant de mains en mains exaspre le destitu, dsappointe dix postulants et mcontente le public. La partie la plus pnible de la tche dvolue au gouvernement provisoire sera sans doute de rsister au torrent des sollicitations. D'autant que quelques coles, fort en faveur aujourd'hui, aspirent largir indfiniment les attributions du gouvernement et tout faire faire par l'tat, c'est--dire coups de contributions. D'autres disent: Il faut bien que l'tat dpense beaucoup pour faire vivre beaucoup de monde. Est-il donc si difficile de voir que, lorsque le gouvernement dpense l'argent des contribuables, les contribuables ne le dpensent pas? 51.--LA PRESSE PARISIENNE[64]. [Note 64: N du 1er mars 1848 de la _Rpublique franaise_. (_Note de l'dit._)] La presse parisienne n'offre pas un spectacle moins extraordinaire, moins imposant que la population des barricades. Qu'est devenue cette ardente et souvent brutale polmique des derniers temps? Les vives discussions reviendront sans doute. Mais n'est-il pas bien consolant de voir qu'au moment du danger, quand la patrie a besoin avant tout de scurit, d'ordre, de confiance, toutes les rancunes s'oublient, et que mme les doctrines les plus excentriques s'efforcent de se prsenter sous des formes rassurantes? Ainsi le _Populaire_, journal des communistes, s'crie: _Respect la proprit!_ M. Cabet rappelle ses adhrents qu'ils ne doivent chercher le triomphe de leurs ides que dans la discussion et les convictions publiques. La _Fraternit_, journal des ouvriers, publie un long programme que les conomistes pourraient avouer tout entier, sauf peut-tre une ou deux maximes plus illusoires que dangereuses. L'_Atelier_, autre journal rdig par des ouvriers, conjure ses frres d'arrter le mouvement irrflchi qui les portait, dans le premier moment, briser les machines. Tous les journaux s'efforcent l'envi de calmer et de fltrir un autre sentiment barbare que malheureusement l'esprit de parti avait travaill pendant quinze ans soulever; nous voulons parler des prventions nationales. Il semble qu'un jour de rvolution a fait disparatre, en la rendant inutile, cette machine de guerre de toutes les oppositions. Paix extrieure, ordre intrieur, confiance, vigilance, fraternit, voil les mots d'ordre de toute la presse[65]. [Note 65: partir du second numro de la _Rpublique franaise_, celui du 27 fvrier jusqu'au n 5, du 1er mars 1848, le nom de Bastiat figure la dernire ligne du journal avec les noms de ses autres rdacteurs. Il n'en est plus ainsi dans les numros suivants: Bastiat ne signe plus le journal; il se borne signer ses propres articles. (_Note de l'dit._)] 52.--PTITION D'UN CONOMISTE[66]. [Note 66: N du 2 mars 1848 de la _Rpublique franaise_. (_Note de l'dit._)] On signe en ce moment une ptition qui demande: _Un ministre du progrs ou de l'organisation du travail._ ce sujet la _Dmocratie pacifique_ s'exprime ainsi: Pour organiser le travail dans la socit franaise, il faut savoir l'organiser dans l'atelier alvolaire de la nation, dans la commune. Toute doctrine srieuse de transformation sociale doit donc pouvoir se rsoudre dans une organisation de l'atelier lmentaire, et s'exprimenter d'abord sur une lieue carre de terrain. Que la rpublique cre donc un ministre du progrs et de l'organisation du travail, dont la fonction sera d'tudier _tous les plans proposs_ par les diffrentes doctrines socialistes, et d'en favoriser l'exprience locale, libre et volontaire sur l'unit territoriale, la _lieue carre_. Si cette ide se ralise, nous demanderons qu'on nous donne aussi notre lieue carre pour exprimenter notre systme. Car enfin pourquoi les diffrentes coles socialistes auraient-elles seules le privilge d'avoir leur disposition des _lieues carres_, des ateliers alvolaires, des lments territoriaux, en un mot, des communes? On dit qu'il s'agit d'expriences _libres et volontaires_. Entend-on que les habitants de la commune qu'il s'agit de soumettre l'exprimentation socialiste devront y consentir, et que, d'une autre part, l'tat ne devra pas intervenir avec des contributions leves sur les autres communes? Alors quoi bon la ptition, et qui empche les habitants des communes de faire librement, volontairement et leurs frais, une exprience socialiste sur eux-mmes? Ou bien veut-on que l'exprience soit force, ou tout au moins seconde par des fonds prlevs sur la communaut tout entire? Mais cela mme rendra l'exprience fort peu concluante. Il est bien vident qu'avec toutes les ressources de la nation on peut verser une grande somme de bien-tre sur une lieue carre de terrain. En tout cas, si chaque inventeur d'organisation sociale est appel faire son exprience, nous nous inscrivons et demandons formellement une commune organiser. Notre plan du reste est fort simple. Nous percevrons sur chaque famille, et par l'impt unique, une trs-petite part de son revenu, afin d'assurer le respect des personnes et des proprits, la rpression des fraudes, des dlits et des crimes. Cela fait, nous observerons avec soin comment les hommes s'organisent d'eux-mmes. Les cultes, l'enseignement, le travail, l'change y seront parfaitement libres. Nous esprons que sous ce rgime de libert et de scurit, chaque habitant ayant la facult, par la libert des changes, de crer, sous la forme qui lui conviendra, la plus grande somme de valeur possible, les capitaux se formeront avec une grande rapidit. Tout capital cherchant s'employer, il y aura une grande concurrence parmi les capitalistes. Donc les salaires s'lveront; donc les ouvriers, s'ils sont prvoyants et conomes, auront une grande facilit pour devenir capitalistes; et alors il pourra se faire entre eux des combinaisons, des associations dont l'ide sera conue et mrie par eux-mmes. La taxe unique tant excessivement modre, il y aura peu de fonctions publiques, peu de fonctionnaires, pas de forces perdues, peu d'hommes soustraits la production. L'tat n'ayant que des attributions fort restreintes et bien dfinies, les habitants jouiront de toute libert dans le choix de leurs travaux; car il faut bien remarquer que toute fonction publique inutile n'est pas seulement une charge pour la communaut, mais une atteinte la libert des citoyens. Dans la fonction publique qui s'impose au public et ne se dbat pas, il n'y a pas de milieu: elle est utile ou sinon essentiellement _nuisible_; elle ne saurait tre neutre. Quand un homme exerce _avec autorit_ une action, non sur les choses, mais sur ses semblables, s'il ne leur fait pas de bien, il doit ncessairement leur faire du mal. Les impts ainsi rduits au minimum indispensable pour procurer tous la _scurit_, les solliciteurs, les abus, les privilges, l'exploitation des lois dans des intrts particuliers seront aussi rduits au _minimum_. Les habitants de cette commune exprimentale ayant, par la libert d'changer, la facult de produire le maximum de valeur avec le minimum de travail, la lieue carre fournira autant de bien-tre que l'tat des connaissances, de l'activit, de l'ordre et de l'conomie individuelle le permettra. Ce bien-tre tendra se rpartir d'une manire toujours plus gale; car les services les plus rtribus tant les plus recherchs[67], il sera impossible d'acqurir d'immenses fortunes; d'autant que la modicit de l'impt n'admettra ni grands marchs publics, ni emprunts, ni agiotage, sources des fortunes scandaleuses que nous voyons s'accumuler dans quelques mains. [Note 67: En ce sens qu'ils attirent le plus la concurrence. (_Note de l'd._)] Cette petite communaut tant intresse n'attaquer personne, et toutes les autres tant intresses ne pas l'attaquer, elle jouira de la paix la plus profonde. Les citoyens s'attacheront au pays, parce qu'ils ne s'y sentiront jamais froisss et restreints par les agents du pouvoir; et ses lois, parce qu'ils reconnatront qu'elles sont fondes sur la justice. Convaincu que ce systme, qui a au moins le mrite d'tre simple et de respecter la dignit humaine, est d'autant meilleur qu'il s'applique un territoire plus tendu et une population plus nombreuse, parce que c'est l qu'on obtient le plus de scurit avec le moins d'impts; nous en concluons que s'il russit sur une commune il russira sur la nation. 53.--LIBERT D'ENSEIGNEMENT[68]. [Note 68: N du 4 mars 1848 de la _Rpublique franaise_. (_Note de l'd._)] Tous les actes du gouvernement provisoire relatifs l'instruction publique sont conus, nous sommes fchs de le dire, dans un esprit qui suppose que la France a renonc la libert de l'enseignement. On a pu s'en convaincre par la circulaire du ministre aux recteurs. Voici venir un dcret qui cre une commission des tudes scientifiques et littraires. Sur vingt membres qui la composent, il y en a quinze, au moins, si nous ne nous trompons, qui appartiennent l'Universit. En outre, le dernier article de l'arrt dispose que cette commission s'adjoindra dix membres, choisis par elle, est-il dit, _parmi les fonctionnaires de l'instruction primaire et secondaire_. Nous ne pouvons nous empcher de faire remarquer ici que, de toutes les branches de l'activit nationale, celle peut-tre qui a fait le moins de progrs, c'est l'enseignement. Il est encore peu prs ce qu'il tait dans le moyen ge. Les idylles de Thocrite et les odes d'Horace sont encore la base de l'instruction qu'on donne la jeunesse du dix-neuvime sicle. Cela semble indiquer qu'il n'y a rien de moins progressif et de plus immuable que ce qui se fait par le monopole gouvernemental. Il y a en France une cole nombreuse qui pense que, sauf rpression lgale de l'abus, tout citoyen doit tre en possession du libre exercice de ses facults. Non-seulement c'est le droit, mais c'est la condition du progrs. C'est ainsi qu'on comprend la libert aux tats-Unis, et cette exprience vaut bien celles qu'on a faites en Europe du monopole. Il est remarquer qu'aucun des hommes qui appartiennent cette cole, connue sous le nom d'cole _conomiste_, n'a t appel dans aucune des commissions qu'on vient d'organiser. Qu'ils aient t tenus loigns des fonctions publiques rtribues, cela n'est pas surprenant. Ils s'en sont tenus loigns eux-mmes, et ils le devaient, puisque leur idal est de rduire les places ce qui est indispensable pour maintenir l'ordre, la scurit intrieure et extrieure, le respect des personnes et des proprits, et, tout au plus, la cration de quelques travaux d'utilit nationale. Mais que l'on ddaigne systmatiquement leur tmoignage dans de simples enqutes, c'est un symptme significatif; il prouve que le torrent nous entrane vers le dveloppement illimit de l'action gouvernementale, vers la compression indfinie de la vraie libert. 54.--CURE DES PLACES[69]. [Note 69: N du 5 mars 1848 de la _Rpublique franaise_. (_Note de l'd._)] Tous les journaux, sans exception, s'lvent contre la cure des places dont l'Htel de ville donne le triste spectacle. Cette rapacit effrne nous indigne et nous dgote plus que personne. Mais enfin il faut voir la cause du mal, et il serait puril d'exiger que le coeur humain ft fait autrement qu'il n'a plu la nature de le faire. Dans un pays o, depuis un temps immmorial, le travail libre est partout gn et comprim, o l'ducation propose pour modle toute la jeunesse les moeurs de la Grce et de Rome, o le commerce et l'industrie sont constamment exposs par la presse la rise des citoyens sous les noms de _mercantilisme_, _industrialisme_, _individualisme_, o la carrire des places mne seule la fortune, la considration, la puissance, o l'tat fait tout et se mle de tout par ses innombrables agents,--il est assez naturel que les fonctions publiques soient avidement convoites. Comment dtourner l'ambition de cette direction funeste et refouler l'activit des classes claires vers les carrires productives? videmment en supprimant beaucoup de fonctions, en limitant l'action gouvernementale, en laissant un champ plus vaste, plus libre et plus honor l'activit prive, en diminuant le salaire des hautes positions publiques. Que faut-il donc penser de ces systmes, si en vogue de nos jours, qui aspirent faire passer dans le domaine des fonctions rtribues ce qui tait encore rest dans la sphre de l'industrie? La _Dmocratie pacifique_ veut que l'tat fasse les assurances, le transport des voyageurs, le roulage, le commerce des bls, etc., etc., etc.? N'est-ce pas fournir de nouveaux aliments cette funeste passion qui indigne tous les citoyens honntes? Nous ne voulons pas parler ici des autres inconvnients de ce systme. Examinez l'une aprs l'autre toutes les industries exerces par l'tat, et voyez si ce ne sont pas celles au moyen desquelles les citoyens sont le plus mal et le plus chrement pourvus. Voyez l'enseignement qui se borne obstinment l'tude de deux langues mortes depuis deux mille ans. Voyez quel tabac on vous donne et pour quel prix. Comparez, sous le rapport de la rgularit et du bon march, la distribution des imprims excute par l'administration publique de la rue Jean-Jacques-Rousseau, ou par les entreprises particulires de la rue de la Jussienne. Mais, en mettant de ct ces considrations, n'est-il pas vident que la _cure des places_ est et sera toujours en proportion de l'aliment offert cette _cure_? N'est-il pas vident que faire exercer l'industrie par l'tat, c'est soustraire du travail l'activit honnte pour le livrer l'intrigue paresseuse et nonchalante? N'est-il pas vident, enfin, que c'est rendre permanent et progressif ce dsordre dont l'Htel de ville est tmoin et qui attriste les membres du gouvernement provisoire? 55.--ENTRAVES ET TAXES[70]. [Note 70: N du 6 mars 1848 de la _Rpublique franaise_. (_Note de l'd._)] Pendant qu'un mouvement peut-tre irrsistible nous emporte vers l'extension indfinie des attributions de l'tat, vers la multiplication des taxes ainsi que des entraves et des vexations qui en sont le cortge invitable, une volution en sens contraire, trs-prononce, se manifeste en Angleterre et entranera peut-tre la chute du ministre. L, chaque exprience, chaque effort pour raliser le bien par l'intervention de l'tat, aboutit une dception. Bientt on s'aperoit que le bien ne se ralise pas et que l'exprience ne laisse aprs elle qu'une chose: la _taxe_. Ainsi, l'anne dernire, on a fait une loi pour rgler le travail des manufactures, et l'excution de cette loi a exig la cration d'un corps de fonctionnaires. Aujourd'hui, entrepreneurs, ouvriers, inspecteurs et magistrats s'accordent pour reconnatre que la loi a ls tous les intrts dont elle s'est mle. Il n'en reste que deux choses: le dsordre et la _taxe_. Il y a deux ans, la lgislature bcla une constitution pour la Nouvelle-Zlande, et vota de grandes dpenses pour la mettre en vigueur. Or ladite constitution a fait une lourde chute. Mais il y a une chose qui n'est pas tombe, c'est la _taxe_. Lord Palmerston a cru devoir intervenir dans les affaires du Portugal. Il a ainsi attir sur le nom anglais la haine d'une nation allie, et cela au prix de quinze millions de francs ou d'une forte _taxe_. Lord Palmerston persiste saisir les navires brsiliens engags dans la traite. Pour cela il expose la vie d'un nombre considrable de marins anglais; il appelle des avanies sur les sujets britanniques tablis au Brsil; il rend impossible un trait entre l'Angleterre et Rio-Janeiro; et tous ces dommages s'achtent au prix de flottes et de tribunaux, c'est--dire de _taxes_. Ainsi il se trouve que les Anglais payent, non pour recevoir des avantages, mais pour prouver des dommages. La conclusion que nos voisins paraissent vouloir tirer de ce phnomne est celle-ci: Que le peuple, aprs avoir pay l'administration ce qui est ncessaire pour garantir sa scurit, _garde le reste pour lui_. C'est une pense bien simple, mais elle fera le tour du monde. 56.--LA LIBERT[71]. [Note 71: 1er numro du _Jacques Bonhomme_, du 11 au 15 juin 1848. (_Note de l'dit._)] J'ai beaucoup vcu, beaucoup vu, observ, compar, tudi, et je suis arriv cette conclusion: Nos pres avaient raison de vouloir tre LIBRES, et nous devons le vouloir aussi. Ce n'est pas que la libert n'ait des inconvnients; tout en a. Arguer contre elle de ces inconvnients, c'est dire un homme qui est dans le bourbier: N'en sortez pas, car vous ne le pouvez sans quelque effort. Ainsi il serait souhaiter qu'il n'y et qu'une foi dans le monde, pourvu que ce ft la vraie. Mais o est l'autorit infaillible qui nous l'imposera? En attendant qu'elle se montre, maintenons la _libert d'examen et de conscience_. Il serait heureux que le meilleur mode d'enseignement ft universellement adopt. Mais qui le possde, et o est son titre? Rclamons donc la _libert d'enseignement_. On peut s'affliger de voir des crivains se complaire remuer toutes les mauvaises passions. Mais entraver la presse, c'est entraver la vrit aussi bien que le mensonge. Ne laissons donc jamais prir la _libert de la presse_. C'est une chose fcheuse que l'homme soit rduit gagner son pain la sueur de son front. Il vaudrait mieux que l'tat nourrt tout le monde; mais c'est impossible. Ayons du moins la _libert du travail_. En s'associant, les hommes peuvent tirer un plus grand parti de leurs forces. Mais les formes de l'association sont infinies; quelle est la meilleure? Ne courons pas la chance que l'tat nous impose la plus mauvaise, cherchons ttons la bonne et rclamons la _libert d'association_. Un peuple a deux manires de se procurer une chose: la premire, c'est de la faire; la seconde, c'est d'en faire une autre et de la troquer. Il vaut certainement mieux avoir l'option que de ne l'avoir pas. Exigeons donc la _libert de l'change_. Je me mle aux dbats publics, je m'efforce de pntrer dans la foule pour prcher toutes les _liberts_ dont l'ensemble forme la _libert_. 57.--LAISSEZ FAIRE[72]. [Note 72: Mme numro.] _Laissez faire!_--Je commence par dire, pour prvenir toute quivoque, que _laissez faire_ s'applique ici aux choses honntes, l'tat tant institu prcisment pour _empcher_ les choses dshonntes. Cela pos, et quant aux choses innocentes par elles-mmes, comme le travail, l'change, l'enseignement, l'association, la banque, etc., il faut pourtant opter. Il faut que l'tat _laisse faire_ ou _empche de faire_. S'il _laisse faire_, nous serons libres et conomiquement administrs, rien ne cotant moins que de _laisser faire_. S'il _empche de faire_, malheur notre libert et notre bourse. notre libert, puisqu'_empcher_ c'est lier les bras: notre bourse, car pour _empcher_, il faut des agents, et pour avoir des agents, il faut de l'argent. cela les socialistes disent: Laissez faire! mais c'est une horreur!--Et pourquoi, s'il vous plat?--Parce que, quand on les laisse faire, les hommes font mal et agissent contre leurs intrts. Il est bon que l'tat les dirige. Voil qui est plaisant. Quoi! vous avez une telle foi dans la sagacit humaine que vous voulez le _suffrage universel_ et le gouvernement _de tous par tous_; et puis, ces mmes hommes que vous jugez aptes gouverner les autres, vous les proclamez inaptes se gouverner eux-mmes! 58.--L'ASSEMBLE NATIONALE[72]. [Note 72: Mme numro.] --Matre Jacques, que pensez-vous de l'Assemble nationale? --Je la crois excellente, bien intentionne, passionne pour le bien. Elle est peuple, elle aime le peuple, elle le voudrait heureux et libre. Elle fait honneur au _suffrage universel_. --Cependant que d'hsitation! que de lenteurs! que d'orages sans causes! que de temps perdu! Quels biens a-t-elle raliss? quels maux a-t-elle empchs? Le peuple souffre, l'industrie s'teint, le travail s'arrte, le trsor se ruine, et l'Assemble passe son temps couter d'ennuyeuses harangues. --Que voulez-vous? L'Assemble ne peut changer la nature des choses. La nature des choses s'oppose ce que neuf cents personnes gouvernent avec une volont ferme, logique et rapide. Aussi voyez comme elle attend un pouvoir qui rflchisse sa pense, comme elle est prte lui donner une majorit compacte de sept cents voix dans le sens des ides dmocratiques. Mais ce pouvoir ne surgit pas, et ne peut gure surgir dans le provisoire o nous sommes. --Que faut-il donc que fasse l'Assemble? --Trois choses: pourvoir l'urgence, faire la Constitution, et s'en aller. 59.--L'TAT.[73] [Note 73: Mme numro.] Il y en a qui disent: C'est un homme de finances qui nous tirera de l, Thiers, Fould, Goudchaux, Girardin. Je crois qu'ils se trompent. --Qui donc nous en tirera? --Le peuple. --Quand? --Quand il aura appris cette leon: L'tat, n'ayant rien qu'il ne l'ait pris au peuple, ne peut pas faire au peuple des largesses. --Le peuple sait cela, car il ne cesse de demander des rductions de taxes. --C'est vrai; mais, en mme temps, il ne cesse de demander l'tat, sous toutes les formes, des libralits. Il veut que l'tat fonde des crches, des salles d'asile et des coles gratuites pour la jeunesse; des ateliers nationaux pour l'ge mr et des pensions de retraite pour la vieillesse. Il veut que l'tat aille guerroyer en Italie et en Pologne. Il veut que l'tat fonde des colonies agricoles. Il veut que l'tat fasse les chemins de fer. Il veut que l'tat dfriche l'Algrie. Il veut que l'tat prte dix milliards aux propritaires. Il veut que l'tat fournisse le capital aux travailleurs. Il veut que l'tat reboise les montagnes. Il veut que l'tat endigue les rivires. Il veut que l'tat paye des rentes sans en avoir. Il veut que l'tat fasse la loi l'Europe. Il veut que l'tat favorise l'agriculture. Il veut que l'tat donne des primes l'industrie. Il veut que l'tat protge le commerce. Il veut que l'tat ait une arme redoutable. Il veut que l'tat ait une marine imposante. Il veut que l'tat..... --Avez-vous tout dit? --J'en ai encore pour une bonne heure. --Mais enfin, o en voulez-vous venir? -- ceci: tant que le peuple voudra tout cela, il faudra qu'il le paye. Il n'y a pas d'_homme de finances_ qui fasse quelque chose avec rien. _Jacques Bonhomme_ fonde un prix de cinquante mille francs dcerner celui qui donnera une bonne dfinition de ce mot, L'TAT; car celui-l sera le sauveur des finances, de l'industrie, du commerce et du travail[74]. [Note 74: On reconnat, dans cet article et le suivant, l'esquisse du pamphlet _l'tat_, publi trois mois aprs. Voir t. IV, p. 327. (_Note de l'd._)] 60.--PRENDRE CINQ ET RENDRE QUATRE CE N'EST PAS DONNER[75]. [Note 75: N 2 de _Jacques Bonhomme_, du 15 au 18 juin 1847.] L, soyons de bon compte, qu'est-ce que l'tat? N'est-ce pas la collection de tous les fonctionnaires publics? Il y a donc dans le monde deux espces d'hommes, savoir: les fonctionnaires de toute sorte qui forment l'tat, et les travailleurs de tout genre qui composent la socit. Cela pos, sont-ce les fonctionnaires qui font vivre les travailleurs, ou les travailleurs qui font vivre les fonctionnaires? En d'autres termes, l'tat fait-il vivre la socit, ou la socit fait-elle vivre l'tat? Je ne suis pas un savant, mais un pauvre diable qui s'appelle Jacques Bonhomme, qui n'est et n'a jamais pu tre que travailleur. Or, en qualit de travailleur, payant l'impt sur mon pain, sur mon vin, sur ma viande, sur mon sel, sur ma fentre, sur ma porte, sur le fer et l'acier de mes outils, sur mon tabac, etc., etc., j'attache une grande importance cette question et je la rpte: Les fonctionnaires font-ils vivre les travailleurs, ou les travailleurs font-ils vivre les fonctionnaires? Vous me demanderez pourquoi j'attache de l'importance cette question, le voici: Depuis quelque temps, je remarque une disposition norme chez tout le monde demander l'tat des moyens d'existence. Les agriculteurs lui disent: Donnez-nous des primes; de l'instruction, de meilleures charrues, de plus belles races de bestiaux, etc. Les manufacturiers: Faites-nous gagner un peu plus sur nos draps, sur nos toiles, sur nos fers. Les ouvriers: Donnez-nous de l'ouvrage, des salaires et des instruments de travail. Je trouve ces demandes bien naturelles, et je voudrais bien que l'tat pt donner tout ce qu'on exige de lui. Mais, pour le donner, o le prend-il? Hlas! il prend un peu plus sur mon pain, un peu plus sur mon vin, un peu plus sur ma viande, un peu plus sur mon sel, un peu plus sur mon tabac, etc., etc. En sorte que ce qu'il me donne, il me le prend et ne peut pas ne pas me le prendre. Ne vaudrait-il pas mieux qu'il me donnt moins et me prt moins? Car enfin, il ne me donne jamais tout ce qu'il me prend. Mme pour prendre et donner, il a besoin d'agents qui gardent une partie de ce qui est pris. Ne suis-je pas une grande dupe de faire avec l'tat le march suivant?--J'ai besoin d'ouvrage. Pour m'en faire avoir tu retiendras cinq francs sur mon pain, cinq francs sur mon vin, cinq francs sur mon sel et cinq francs sur mon tabac. Cela fera vingt francs. Tu en garderas six pour vivre et tu me feras une demande d'ouvrage pour quatorze. videmment je serai un peu plus pauvre qu'avant; j'en appellerai toi pour rtablir mes affaires, et voici ce que tu feras. Tu rcidiveras. Tu prlveras autres cinq francs sur mon pain, autres cinq francs sur mon vin, autres cinq francs sur mon sel, autres cinq francs sur mon tabac; ce qui fera autres vingt francs. Sur quoi tu mettras autres six francs dans ta poche et me feras gagner autres quatorze francs. Cela fait, je serai encore d'un degr plus misrable. J'aurai de nouveau recours toi, etc. Si maladia Opiniatria Non vult se guarire, Quid illi facere? --Purgare, saignare, clysterisare, Repurgare, resaignare, reclysterisare. Jacques Bonhomme! Jacques Bonhomme! J'ai peine croire que tu aies t assez fou pour te soumettre ce rgime, parce qu'il a plu quelques crivailleurs de le baptiser: _Organisation et Fraternit_. 61.--UNE MYSTIFICATION[76]. [Note 76: N 2 de _Jacques Bonhomme_, du 15 au 18 juin 1847.] Ainsi que vous savez, j'ai beaucoup voyag et j'ai beaucoup raconter. Parcourant un pays lointain, je fus frapp de la triste condition dans laquelle paraissait tre le peuple, malgr son activit et la fertilit du territoire. Pour avoir l'explication de ce phnomne, je m'adressai un grand ministre, qui s'appelait _Budget_. Voici ce qu'il me dit: J'ai fait faire le dnombrement des ouvriers. Il y en a un million. Ils se plaignant de n'avoir pas assez de salaire, et j'ai d m'occuper d'amliorer leur sort. D'abord j'imaginai de prlever deux sous sur le salaire quotidien de chaque travailleur. Cela faisait rentrer 100,000 fr. tous les matins dans mes coffres, soit _trente millions_ par an. Sur ces _trente millions_, j'en retenais dix pour moi et mes agents. Ensuite je disais aux ouvriers: il me reste _vingt millions_, avec lesquels je ferai excuter des travaux, et ce sera un grand avantage pour vous. En effet, pendant quelque temps ils furent merveills. Ce sont d'honntes cratures, qui n'ont pas beaucoup de temps eux pour rflchir. Ils taient bien un peu contraris de ce qu'on leur subtilist deux sous par jour; mais leurs yeux taient beaucoup plus frapps des millions ostensiblement dpenss par l'tat. Peu peu, cependant, ils se ravisrent. Les plus fins d'entre eux disaient:--Il faut avouer que nous sommes de grandes dupes. Le ministre _Budget_ commence par prendre chacun de nous trente francs par an, et _gratis_; puis il nous rend vingt francs, non pas _gratis_, mais contre du travail. Tout compte fait, nous perdons dix francs et nos journes cette manoeuvre. --Il me semble, seigneur _Budget_, que ces ouvriers-l raisonnaient assez bien. --J'en jugeai de mme, et je vis bien que je ne pouvais continuer leur soutirer leurs gros sous d'une faon aussi nave. Avec un peu plus de ruse, me dis-je, au lieu de deux j'en aurai quatre. C'est alors que j'inventai l'_impt indirect_. Maintenant, chaque fois que l'ouvrier achte pour deux sous de vin, il y a un son pour moi. Je prends sur le tabac, je prends sur le sel, je prends sur la viande, je prends sur le pain, je prends partout et toujours. Je runis ainsi, aux dpens des travailleurs, non plus trente millions, mais cent. Je fais bombance dans de beaux htels, je me prlasse dans de beaux carrosses, je me fais servir par de beaux laquais, le tout jusqu' concurrence de dix millions. J'en donne vingt mes agents pour guetter le vin, le sel, le tabac, la viande, etc; et, avec ce qui me reste de leur propre argent, je fais travailler les ouvriers. --Et ils ne s'aperoivent pas de la mystification? --Pas le moins du monde. La manire dont je les puise est si subtile qu'elle leur chappe. Mais les grands travaux que je fais excuter blouissent leurs regards. Ils se disent entre eux: Morbleu! voil un bon moyen d'extirper la misre. Vive le citoyen _Budget_! Que deviendrions-nous, s'il ne nous donnait de l'ouvrage? --Est-ce qu'ils ne s'aperoivent pas qu'en ce cas vous ne leur prendriez plus leurs gros sous, et que, les dpensant eux-mmes, ils se procureraient de l'ouvrage les uns aux autres? --Ils ne s'en doutent pas. Ils ne cessent de me crier: _Grand homme d'tat, fais-nous travailler un peu plus encore_. Et ce cri me rjouit, car je l'interprte ainsi: _Grand homme d'tat, sur notre vin, sur notre sel, sur notre tabac, sur notre viande, prends-nous un plus grand nombre de sous encore_. 62.--FUNESTE GRADATION[77]. [Note 77: N 3 du _Jacques Bonhomme_, du 20 au 23 juin 1848.] Les dpenses ordinaires de l'tat sont fixes, par le budget de 1848, _un milliard sept cents millions_. Mme avec l'impt des 45 centimes, on ne peut arracher au peuple plus de _un milliard cinq cents millions_. Reste un dficit net de _deux cents millions_. En outre l'tat doit _deux cent cinquante millions_ de bons du trsor, _trois cents millions_ aux caisses d'pargne, sommes actuellement exigibles. Comment faire? L'impt est arriv sa dernire limite. Comment faire? L'tat a une ide: s'emparer des industries lucratives et les exploiter pour son compte. Il va commencer par les chemins de fer et les assurances; puis viendront les mines, le roulage, les papeteries, les messageries, etc., etc. Imposer, emprunter, usurper, funeste gradation! L'tat, je le crains bien, suit la route qui perdit le pre Mathurin. J'allai le voir un jour, le pre Mathurin. Eh bien! lui dis-je, comment vont les affaires? --Mal, rpondit-il; j'ai peine joindre les deux bouts. Mes dpenses dbordent mes recettes. --Il faut tcher de gagner un peu plus. --C'est impossible. --Alors, il faut se rsoudre dpenser un peu moins. -- d'autres! Jacques Bonhomme, vous aimez donner des conseils, et moi, je n'aime pas en recevoir. quelque temps de l, je rencontrai le pre Mathurin brillant et reluisant, en gants jaunes et bottes vernies. Il vint moi sans rancune. Cela va admirablement! s'cria-t-il. J'ai trouv des prteurs d'une complaisance charmante. Grce eux, mon budget, chaque anne, s'quilibre avec une facilit dlicieuse. --Et, part ces emprunts, avez-vous augment vos recettes? --Pas d'une obole. --Avez-vous diminu vos dpenses? --Le ciel m'en prserve! bien au contraire. Admirez cet habit, ce gilet, ce gibus! Ah! si vous voyiez mon htel, mes laquais, mes chevaux! --Fort bien; mais calculons. Si l'an pass vous ne pouviez joindre les deux bouts, comment les joindrez-vous, maintenant que, sans augmenter vos recettes, vous augmentez vos dpenses et avez des arrrages payer? --Jacques Bonhomme, il n'y a pas de plaisir causer avec vous. Je n'ai jamais vu un interlocuteur plus maussade. * * * * * Cependant ce qui devait arriver arriva. Mathurin mcontenta ses prteurs, qui disparurent tous. Cruel embarras! Il vint me trouver. Jacques, mon bon Jacques, me dit-il, je suis aux abois; que faut-il faire? --Vous priver de tout superflu, travailler beaucoup, vivre de peu, payer au moins les intrts de vos dettes, et intresser ainsi votre sort quelque juif charitable qui vous prtera de quoi passer un an ou deux. Dans l'intervalle, vous renverrez vos commis inutiles, vous vous logerez modestement, vous vendrez vos quipages, et, peu peu, vous rtablirez vos affaires. --Matre Jacques, vous tes toujours le mme; vous ne savez pas donner un conseil agrable et qui flatte le got des gens. Adieu. Je ne prendrai conseil que de moi-mme. J'ai puis mes ressources, j'ai puis les emprunts; maintenant je vais me mettre ... --N'achevez pas, je vous devine. 63.--AUX CITOYENS LAMARTINE ET LEDRU-ROLLIN[78]. [Note 78: N 3 du _Jacques Bonhomme_, du 20 au 23 juin 1848.] Dissolvez les ateliers nationaux. Dissolvez-les avec tous les mnagements que l'humanit commande, mais _dissolvez-les_. Si vous voulez que la confiance renaisse, dissolvez les ateliers nationaux. Si vous voulez que l'industrie reprenne, dissolvez les ateliers nationaux. Si vous voulez que les boutiques se vident et s'emplissent, dissolvez les ateliers nationaux. Si vous voulez que les fabriques se rouvrent, dissolvez les ateliers nationaux. Si vous voulez que la province se calme, dissolvez les ateliers nationaux. Si vous voulez que la garde nationale se repose, dissolvez les ateliers nationaux. Si vous voulez que le peuple vous bnisse, y compris cent mille travailleurs de ces ateliers sur cent trois mille, dissolvez les ateliers nationaux. Si vous n'avez pas rsolu que la stagnation des affaires, et puis celle du travail, et puis la misre, et puis l'inanition, et puis la guerre civile, et puis la dsolation, deviennent le cortge de la rpublique, dissolvez les ateliers nationaux. Si vous n'avez pas rsolu de ruiner les finances, d'craser les provinces, d'exasprer les paysans, dissolvez les ateliers nationaux. Si vous ne voulez pas que la nation tout entire vous souponne de faire dessein planer incessamment l'meute sur l'Assemble nationale, dissolvez les ateliers nationaux. Si vous ne voulez pas affamer le peuple, aprs l'avoir dmoralis, dissolvez les ateliers nationaux. Si vous ne voulez pas tre accuss d'avoir imagin un moyen d'oppression, d'pouvante, de terreur et de ruine qui dpasse tout ce que les plus grands tyrans avaient invent, dissolvez les ateliers nationaux. Si vous n'avez pas l'arrire-pense de dtruire la rpublique en la faisant har, dissolvez les ateliers nationaux. Si vous ne voulez pas tre maudits dans le prsent, si vous ne voulez pas que votre mmoire soit excre de gnration en gnration, dissolvez les ateliers nationaux. Si vous ne dissolvez pas les ateliers nationaux, vous attirerez sur la patrie tous les flaux la fois. Si vous ne dissolvez pas les ateliers nationaux, que deviendront les ouvriers lorsque vous n'aurez plus de pain leur donner et que l'industrie prive sera morte? Si vous conservez les ateliers nationaux dans des desseins sinistres, la postrit dira de vous: C'est sans doute par lchet qu'ils proclamaient la rpublique, puisqu'ils l'ont tue par trahison. 64.--LE CAPITAL[79]. [Note 79: _Almanach rpublicain_ pour 1849, 1 vol. in-32. Paris, Pagnerre. N'oublions pas qu' cette poque des voix retentissantes prodiguaient au capital les pithtes d'_infme_ et d'_infernal_. (_Note de l'dit._)] Qui ne se rappelle le frisson d'pouvante qui fit tressaillir l'Europe stupfaite, lorsque des voyageurs, revenant de pays lointains, jetrent ses oreilles cette nouvelle: L'Inde a vomi sur le monde le _cholra-morbus_! Il grandit, il s'tend, il s'avance, dcimant les populations sur son passage, et notre civilisation ne l'arrtera pas. Serait-il vrai que la civilisation son tour, jalouse de la barbarie, et enfant un flau mille fois plus terrible, un monstre dvorant, un cancer s'attaquant ce qu'il y a de plus sacr, au _travail_, cet aliment de la vie des peuples, un tyran implacable toujours occup creuser entre les hommes le gouffre de l'ingalit, appauvrir le pauvre pour enrichir le riche, semer sur ses pas la misre, l'extnuation, la faim, l'envie, la rage et l'meute, remplir incessamment les bagnes, les prisons, les hospices et les tombeaux, flau plus funeste dans son action continue et ternelle que le _cholra_ et la _peste_, le CAPITAL, puisqu'il faut l'appeler par son nom! En vrit, les hommes ne sont pas prs de s'entendre, car ce mme Capital que les uns peignent sous des couleurs si odieuses, d'autres, et je suis du nombre, en font le pain des pauvres, l'universel agent de l'galit, l'instigateur du progrs, le librateur des classes laborieuses et souffrantes. Qui a tort, qui a raison? Ce n'est pas une question de pure curiosit, car enfin, si le capital est un flau destructeur, nous devons nous ranger dans les rangs nombreux de ceux qui lui font une guerre acharne. Si, au contraire, il est le bienfaiteur de l'humanit, cette guerre insense a cela d'trange que les assaillants se portent eux-mmes tous les coups qu'ils dirigent contre lui. Qu'est-ce donc que le capital? Quelle est son origine? Quelle est sa nature? Quelle est sa mission? Quels sont ses lments? Quels sont ses effets? Les uns disent: C'est le _sol_, cette source de toute richesse, qui a t accapar par quelques-uns. D'autres disent: C'est l'_argent_, ce vil mtal objet de tant de sales cupidits qui ensanglantent la terre depuis qu'elle est habite. Assistons la naissance, la premire formation du capital; c'est le moyen de nous en faire une ide juste. Quand ce hros pacifique ternellement chri de toutes les gnrations d'enfants, Robinson Cruso, se trouva jet par la tempte sur une le dserte, le besoin le plus imprieux de notre fragile nature le fora poursuivre, au jour le jour, la proie qui devait l'empcher de mourir. Il aurait bien voulu construire une hutte, clore un jardin, rparer ses vtements, fabriquer des armes; mais il s'apercevait que, pour se livrer ces travaux, il faut des matriaux, des instruments, et surtout des provisions, car nos besoins sont gradus de telle sorte qu'on ne peut travailler satisfaire les uns que lorsqu'on a _accumul_ de quoi satisfaire les autres. Et-il vcu pendant l'ternit tout entire, jamais Robinson n'aurait pu entreprendre la construction d'une hutte ou la confection d'un outil, s'il n'avait pralablement mis en rserve ou pargn du gibier ou du poisson. C'est pourquoi il se disait souvent: Je suis le plus grand propritaire du monde et le plus misrable des hommes. Le sol n'est pas pour moi un _capital_. J'aurais sauv du naufrage un sac de louis que je n'en serais pas plus avanc, l'argent ne serait pas pour moi un _capital_. Mon travail unique et forc, c'est la chasse. La seule chose qui pourrait me permettre de passer d'autres occupations, ce serait de prendre chaque jour un peu plus de gibier qu'il ne m'en faut pour la journe, et d'avoir ainsi des _provisions_. Pendant que je vivrais sur ces provisions, je pourrais fabriquer des armes qui rendraient ma chasse plus productive, me permettraient d'augmenter mes provisions, et mettraient mon temps en disponibilit pour des travaux de plus longue haleine. Je vois bien que le premier des capitaux, ce sont les _provisions_, le second, les _instruments_. _Matriaux_, _instruments_, _provisions_, voil le capital de l'homme isol, trois choses sans lesquelles il est enchan la poursuite de la pure subsistance, trois choses sans lesquelles il n'y a pour lui ni travail ultrieur, ni par consquent progrs possible, trois choses qui supposent que sa consommation a pu tre moindre que sa production, qu'une rserve, une pargne a pu tre ralise. Et voil aussi, pour l'homme en socit, la vraie dfinition du capital. Le capital d'une nation, c'est la totalit de ses matriaux, provisions et instruments. Quand je parle des _matriaux_, je dsigne ceux qui sont le fruit du travail et de l'pargne. Sans cette condition, ils n'appartiennent personne. Sous cette condition, ils appartiennent naturellement ceux qui les ont produits, et qui, pouvant les consommer, se sont abstenus. Pour faire quoi que ce soit en ce monde, il faut dans une mesure quelconque une ou deux de ces choses ou les trois runies. Comment pourrions-nous btir, construire, labourer, tisser, filer, forger, lire, tudier, si, par le travail et l'pargne, nous n'avions acquis des matriaux, des instruments et, en tout cas, quelques provisions? Quand, pendant son travail actuel, un homme consomme du capital qu'il a lui-mme form, on peut le considrer comme runissant toutes les qualits de producteur, consommateur, prteur, emprunteur, dbiteur, crancier, capitaliste, ouvrier; et, le phnomne conomique s'accomplissant tout entier dans un seul individu, le mcanisme en est d'une simplicit extrme, ainsi que nous le montre l'exemple de Robinson. Mais, si cet homme _use_ des matriaux, instruments et provisions travaills et pargns par autrui, le phnomne se complique. Il ne les obtient qu' la suite d'une transaction, et cette transaction stipule toujours une rmunration en faveur du prteur. Celui qui emprunte ainsi, pour un an, par exemple, les trois choses sans lesquelles il ne pourrait rien faire et mourrait de faim, doit-il autre chose que la simple et intgrale restitution des objets emprunts? L'affirmative me parat incontestable, et elle a t telle pour tous les hommes depuis le commencement du monde jusqu' Proudhon. En effet, si Robinson se prive aujourd'hui d'une partie de sa nourriture, s'il met du gibier de ct, afin de pouvoir se livrer demain un travail plus profitable que la chasse, et si Vendredi lui emprunte ce gibier, il est clair qu'il ne pourra l'obtenir moyennant la simple restitution, moins que, pour rendre service, Robinson ne veuille s'infliger lui-mme un dommage. La base de la transaction sera celle-ci: Robinson prtera, s'il calcule que sa journe du lendemain employe la chasse, plus la rtribution stipule, lui vaudront mieux que le travail qu'il se proposait de faire. Vendredi empruntera, s'il calcule que le travail auquel cet emprunt lui permet de se livrer, dduction faite de la rtribution stipule, lui vaudra encore mieux que celui auquel il serait rduit sans cet emprunt. Ainsi on peut affirmer qu'il y a dans le capital le principe d'une rmunration. Puisqu'il est avantageux celui qui l'a form, celui-ci ne peut tre justement tenu de le cder sans compensation. Cette compensation prend des noms fort divers selon la nature de l'objet prt. Si c'est une maison, on l'appelle _loyer_; si c'est une terre, _fermage_, etc. Dans les socits compliques, il est rare que le prteur ait justement la chose dont l'emprunteur a besoin. C'est pourquoi le prteur convertit son capital (matriaux, instruments et provisions) en numraire, et il prle l'argent l'emprunteur qui peut alors se procurer le genre de matriaux, instruments et provisions qui lui sont ncessaires. La rtribution du capital prt sous cette forme s'appelle _intrt_. Comme la plupart des prts exigent pour la commodit, cette double conversion pralable du capital en numraire et du numraire en capital, on a fini par confondre le capital avec le numraire. C'est une des plus funestes erreurs en conomie politique. L'argent n'est qu'un moyen de faire passer les choses, les _ralits_, d'une main l'autre. Aussi, souvent de simples billets, de simples revirements de comptes suffisent. Combien donc ne se fait-on pas illusion, quand on croit augmenter les matriaux, les instruments et les provisions du pays en augmentant l'argent et les billets! Naturellement nous venons tous au monde sans capital, ce que l'on est trop port oublier. Les uns en reoivent beaucoup de leur pre, les autres un peu, d'autres pas du tout. Ces derniers seraient comme Robinson dans son le, si personne avant eux et autour d'eux n'avait _travaill_ et _pargn_. Ils sont donc forcs d'emprunter, ce qui, nous l'avons vu, signifie travailler sur des matriaux, avec des instruments, et en vivant de provisions que d'autres ont produites et pargnes,--et en payant pour cela une rtribution. Cela pos, quel est leur intrt? C'est que cette rtribution leur soit aussi peu onreuse que possible; c'est--dire que la part cder sur le travail pour l'usage du capital se restreigne dans des limites de plus en plus troites. Plus sera rduite, en effet, cette part que le capitaliste prlve sur le proltaire, plus celui-ci sera en mesure d'_pargner_ son tour, de former du capital. Oui, que le proltaire le sache et qu'il en reste bien convaincu, son intrt, son intrt dominant et fondamental, c'est que le capital abonde autour de lui, c'est que le pays regorge de _matriaux_, d'_instruments_ et de _provisions_, car ces choses aussi se font concurrence entre elles. Plus il y en a dans le pays, moins on exige de rtribution de ceux qui on les prte. Le proltaire est intress pouvoir mettre ses bras aux enchres, pouvoir quitter un capitaliste exigeant pour un autre plus facile. Quand les capitaux abondent, le salaire hausse: cela est aussi sr qu'il est sr que le plateau d'une balance baisse quand on y jette des poids. Proltaires, ne vous en laissez pas imposer. Rien n'est plus beau, plus doux que la _fraternit_. Elle peut gurir bien des maux partiels, jeter du baume sur bien des plaies. Mais ce qu'elle ne peut faire, c'est de hausser le taux gnral des salaires. Non, elle ne peut pas le faire, parce que ni les mots, ni les sentiments, ni les voeux ne peuvent faire qu'une quantit donne d'_instruments_ et de _matriaux_ donne plus d'ouvrage, qu'une quantit donne de _provisions_ donne chacun une part plus grande. On vous dit que le capital tire lui le plus clair des profits. Oui, quand il est rare; non, quand il est abondant. On vous dit que le capital fait concurrence au travail: c'est plus qu'une erreur, c'est une absurdit ridicule. L'abondance des instruments et des matriaux ne peut nuire au travail; l'abondance des provisions ne peut irriter les besoins. Les travailleurs se font concurrence entre eux; le travail se fait concurrence lui-mme. Les capitalistes se font concurrence entre eux; le capital se fait concurrence lui-mme. Voil la vrit. Mais dire que le capital fait concurrence au travail, c'est dire que le pain fait concurrence la faim, que la lumire fait obstacle la vue. Et s'il est vrai, proltaires, que vous n'ayez qu'une planche de salut, qui est l'accroissement indfini du capital, l'accumulation incessante des _matriaux_, _instruments_ et _provisions_, que devez-vous dsirer? C'est que la socit soit dans les conditions les plus favorables cet accroissement, cette accumulation. Quelles sont ces conditions? La premire de toutes c'est la _scurit_. Si les hommes ne sont pas srs de jouir du fruit de leur travail, ils ne travaillent pas, ils n'accumulent pas. Dans un rgime d'incertitude et de frayeur, le capital ancien se cache, se dissipe ou dserte, le capital nouveau ne se forme pas. La masse des provisions s'brche, la part de chacun diminue, commencer par la vtre. Demandez donc au gouvernement scurit, et aidez-le la fonder. La seconde c'est la _libert_. Quand on ne peut travailler librement, on travaille moins, la part de l'pargne est moindre, le capital ne s'accrot pas en proportion du nombre des bras, le salaire baisse et la misre vous dcime. Alors, la charit elle-mme est un vain remde, sinon pour quelques individus, au moins pour les masses; car, si elle a des mrites immenses, elle n'a pas, comme le travail, celui de multiplier les pains. La troisime c'est l'_conomie_. Quand toutes les pargnes annuelles d'une nation sont dissipes par les folies de son gouvernement ou par le luxe des particuliers, le capital ne peut grossir. Franais, faut-il le dire? notre chre patrie brille aux yeux des peuples par des qualits minentes; mais ce n'est pas parmi nous qu'il faut chercher ces trois conditions essentielles pour la formation des capitaux: _scurit_, _libert_, _conomie_. C'est l, et l seulement, qu'est la cause du pauprisme. 65.--PROFESSION DE FOI D'AVRIL 1849. MES CHERS COMPATRIOTES, Vous m'avez donn un mandat qui touche son terme. Je l'ai rempli dans l'esprit qui me l'a fait donner. Rappelez-vous les lections de 1848. Que vouliez-vous? Quelques-uns d'entre vous avaient salu avec transport l'avnement de la Rpublique; d'autres ne l'avaient ni provoque ni dsire; d'autres encore la redoutaient. Mais, par un lan de bon sens admirable, vous vous untes tous dans cette double pense: 1 Maintenir et essayer loyalement la Rpublique; 2 La faire rentrer dans la voie de l'ordre et de la scurit. L'histoire dira que l'Assemble nationale, au milieu d'immenses prils, a t fidle ce programme. En se sparant elle laisse l'anarchie et la raction vaincues; la scurit rtablie; les utopies subversives frappes d'impuissance; un gouvernement rgulier; une Constitution qui admet des perfectionnements ultrieurs; la paix maintenue; des finances chappes aux plus grands dangers. Oui, quoique souvent battue par l'orage, _votre_ Assemble a t l'expression de _votre_ volont. Elle m'apparat comme un miracle inespr du suffrage universel. La calomnier, c'est vous calomnier vous-mmes. Pour moi, je me suis toujours retremp de l'esprit qui vous animait tous, en avril 1848. Bien souvent, quand, sous la pression de difficults terribles, je voyais vaciller le flambeau qui devait me guider, j'ai voqu le souvenir des nombreuses runions o j'avais comparu devant vous, et je me suis dit: Il faut vouloir ce que mes commettants ont voulu: La Rpublique honnte. Compatriotes, je suis forc de vous parler de moi, je me bornerai des faits. Au 23 fvrier, je n'ai pas pris part l'insurrection. Par hasard, je me suis trouv la fusillade de l'htel des Capucines. Pendant que la foule fuyait perdue, je remontai le courant et, en face de ce bataillon dont les fusils taient encore chauds, aid de deux ouvriers, j'ai donn mes soins, pendant cette nuit funbre, aux victimes mortellement frappes. Ds le 25, j'ai pu prvoir le dbordement des ides subversives dont le foyer devait se concentrer bientt au Luxembourg. Pour les combattre, je fondai un journal. Voici le jugement qu'en porte une Revue qui me tombe sous la main et qui n'est pas suspecte, elle est intitule: _Bibliographie catholique, destine aux prtres, aux sminaires, aux coles, etc._ La Rpublique franaise, feuille qui a paru le lendemain de la Rvolution; crite avec talent, modration et sagesse, en opposition au socialisme, au Luxembourg et aux circulaires. Survint ce qu'on a appel avec raison la _cure des places_. Plusieurs de mes amis taient tout-puissants, entre autres M. de Lamartine, qui m'avait crit quelques jours avant: Si jamais l'orage me porte au Pouvoir, vous m'aiderez faire triompher nos ides. Il m'tait facile d'arriver de hautes positions; je n'y ai seulement pas pens. lu par vous, la presque unanimit, j'entrai l'Assemble le 5 mai. Le 15 nous fmes envahis. Ce jour-l mon rle s'est born rester mon poste, comme tous mes collgues. Nomm membre et vice-prsident du comit des Finances, il fut bientt manifeste que nous aurions rsister une opinion alors fort accrdite parce qu'elle est fort sduisante. Sous prtexte de donner satisfaction au peuple, on voulait investir d'une puissance exorbitante le Gouvernement rvolutionnaire; on voulait que l'tat suspendt le remboursement des caisses d'pargne et des Bons du Trsor; qu'il s'empart des chemins de fer, des assurances, des transports. Le ministre poussait dans cette voie, qui ne me semble autre chose que la _spoliation rgularise par la loi et excute par l'impt_. J'ose dire que j'ai contribu prserver mon pays d'une telle calamit. Cependant une collision effroyable tait menaante. Le travail vrai des ateliers particuliers tait remplac par le travail mensonger des ateliers nationaux. Le peuple de Paris organis et arm tait le jouet d'utopistes ignorants et d'instigateurs de troubles. L'Assemble, force de dtruire une une, par ses votes, ces illusions trompeuses, prvoyait le choc et n'avait gure, pour y rsister, que la force morale qu'elle tenait de vous. Convaincu qu'il ne suffisait pas de voter, mais qu'il fallait clairer les masses, je fondai un autre journal qui aspirait parler le simple langage du bon sens, et que, par ce motif, j'intitulai _Jacques Bonhomme_. Il ne cessait de rclamer la dissolution, tout prix, des forces insurrectionnelles. La veille mme des Journes de Juin, il contenait un article de moi sur les ateliers nationaux[80]. Cet article, placard sur tous les murs de Paris, fit quelque sensation. Pour rpondre certaines imputations, je le fis reproduire dans les journaux du Dpartement. [Note 80: _Jacques Bonhomme_, n du 20 au 23 juin; au prsent volume, p. 246. (_Note de l'd._)] La tempte clata le 24 juin. Entr des premiers dans le faubourg Saint-Antoine, aprs l'enlvement des formidables barricades qui en dfendaient l'accs, j'y accomplis une double et pnible tche: Sauver des malheureux qu'on allait fusiller sur des indices incertains; pntrer dans les quartiers les plus carts pour y concourir au dsarmement. Cette dernire partie de ma mission volontaire, accomplie au bruit de la fusillade, n'tait pas sans danger. Chaque chambre pouvait cacher un pige; chaque fentre, chaque soupirail pouvait masquer un fusil. Aprs la victoire, j'ai prt un concours loyal l'administration du Gnral Cavaignac, que je tiens pour un des plus nobles caractres que la Rvolution ait fait surgir. Nanmoins, j'ai rsist tout ce qui m'a paru mesure arbitraire, car je sais que l'exagration dans le succs le compromet. L'empire sur soi-mme, la modration en tous sens, telle a t ma rgle, ou plutt mon instinct. Au faubourg Saint-Antoine, d'une main je dsarmais les insurgs, de l'autre je sauvais les prisonniers. C'est le symbole de ma conduite parlementaire. Vers cette poque, j'ai t atteint d'une maladie de poitrine qui, se combinant avec l'immensit de l'enceinte de nos dlibrations, m'a interdit la tribune. Je ne suis pas pour cela rest oisif. La vraie cause des maux et des dangers de la socit rsidait, selon moi, dans un certain nombre d'ides errones, pour lesquelles ces classes qui ont pour elle le nombre et la force s'taient malheureusement enthousiasmes. Il n'est pas une de ces erreurs que je n'aie combattues. Certes, je savais que l'action qu'on cherche exercer sur les causes est toujours trs-lente, qu'elle ne suffit pas quand le danger fait explosion. Mais pourriez-vous me reprocher d'avoir travaill pour l'avenir, aprs avoir fait pour le prsent tout ce qu'il m'a t possible de faire? Aux doctrines de Louis Blanc, j'ai oppos un crit intitul: _Individualisme et Fraternit_[81]. [Note 81: Je n'ai pas dcouvert qu'on ait jamais imprim un travail de Bastiat sous le titre d'_Individualisme et Fraternit_. A-t-il, par mgarde, dsign l'bauche reproduite ci-aprs (n 76) comme un travail publi? Aurait-il achev cette bauche pour quelque publication qui me soit reste inconnue? Je ne sais quelle conjecture m'arrter. (_Note de l'd._)] La Proprit est menace dans son principe mme; on cherche tourner contre elle la lgislation: je fais la brochure: _Proprit et loi_. On attaque cette forme de Proprit particulire qui consiste dans l'appropriation individuelle du sol: je fais la brochure: _Proprit et spoliation_, laquelle, selon les conomistes anglais et amricains, a jet quelque lumire sur la difficile question de la _rente des terres_. On veut fonder la fraternit sur la contrainte lgale; je fais la brochure: _Justice et Fraternit_. On ameute le travail contre le capital; on berce le Peuple de la chimre de la _Gratuit du crdit_; je fais la brochure: _Capital et rente_. Le communisme nous dborde. Je l'attaque dans sa manifestation la plus pratique, par la brochure: _Protectionisme et Communisme_. L'cole purement rvolutionnaire veut faire intervenir l'tat en toutes choses et ramener ainsi l'accroissement indfini des impts; je fais la brochure intitule: _l'tat_, spcialement dirige contre le manifeste montagnard. Il m'est dmontr qu'une des causes de l'instabilit du Pouvoir et de l'envahissement dsordonn de la fausse politique, c'est la guerre des Portefeuilles; je fais la brochure: _Incompatibilits parlementaires_. Il m'apparat que presque toutes les erreurs conomiques qui dsolent ce pays proviennent d'une fausse notion sur les fonctions du numraire; je fais la brochure: _Maudit argent_. Je vois qu'on va procder la rforme financire par des procds illogiques et incomplets; je fais la brochure: _Paix et libert, ou le Budget Rpublicain_. Ainsi, dans la rue par l'action, dans les esprits par la controverse, je n'ai pas laiss chapper une occasion, autant que ma sant me l'a permis, de combattre l'erreur, qu'elle vnt du Socialisme ou du Communisme, de la Montagne ou de la Plaine. Voil pourquoi j'ai d voter quelquefois avec la gauche, quelquefois avec la droite; avec la gauche quand elle dfendait la libert et la rpublique, avec la droite quand elle dfendait l'ordre et la scurit. Et si l'on me reproche cette prtendue double alliance, je rpondrai: je n'ai fait alliance avec personne, je ne me suis affili aucune coterie, J'ai vot, dans chaque question, selon l'inspiration de ma conscience. Tous ceux qui ont bien voulu lire mes crits, quelque poque qu'ils aient t publis, savent que j'ai toujours eu en horreur les majorits et les oppositions systmatiques. Est arrive l'lection du Prsident de la Rpublique. Nous tions encore en face de grands dangers, entre autres la guerre extrieure. Je ne savais ce qu'on pouvait attendre de Napolon, je savais ce qu'on pouvait attendre de Cavaignac, qui s'tait prononc pour la Paix. J'ai eu mes prfrences, je les ai loyalement exprimes. C'tait mon droit, c'tait mme mon devoir, de dire ce que je faisais et pourquoi je le faisais. C'est cela que je me suis born. Le suffrage universel m'a donn tort. Je me suis ralli comme je le devais sa volont toute-puissante. Je dfie qu'on me signale un vote d'opposition systmatique l'lu du 20 dcembre. Je me considrerais comme un factieux, si j'entravais, par une rancune ridicule, la grande et utile mission qu'il a reue du Pays. Comme membre du Comit des finances et plus tard de la commission du Budget, j'ai travaill, autant que l'tat de nos finances le permettait, aux rformes qui, vous le savez, ont toujours t le but de mes efforts. J'ai concouru la rduction de l'impt du sel et de la poste. Membre de la Commission des boissons, nous avions prpar une rforme radicale, que les moments compts de l'Assemble ajournent un autre temps. J'ai fortement insist pour la diminution de l'arme, et j'aurais voulu arriver adoucir la dure loi du recrutement. Sur la question de la dissolution de l'Assemble, je n'ai jamais vari. Faire les lois organiques indispensables la mise en oeuvre de la constitution, rien de plus, rien de moins. Compatriotes, voil mes actes, je les livre votre impartialit. Si vous jugez propos de me rlire, je vous dclare que je persvrerai dans la ligne que vous m'avez trace, en avril 1848: _Maintenir la Rpublique; fonder la scurit_. Que si, sous l'influence des jours mauvais que vous avez traverss, vous avez conu d'autres ides, d'autres esprances, si vous voulez poursuivre un but nouveau et tenter de nouvelles aventures, alors je ne puis plus tre votre mandataire; je ne renoncerai pas l'oeuvre que nous avons entreprise en commun, au moment de recueillir le fruit de nos efforts. La scurit est sans doute le premier besoin de notre poque et le premier des biens en tous temps. Mais je ne puis croire qu'on la fonde d'une manire solide par l'abus du triomphe, par l'irritation, par la violence, par les emportements de la raction. Celui que vous honorerez de vos suffrages n'est pas le reprsentant d'une classe mais de toutes. Il ne doit pas oublier qu'il y a de grandes souffrances, de profondes misres, de criantes injustices dans le pays. Comprimer, toujours comprimer, cela n'est ni juste, ni mme prudent. Rechercher les causes de la souffrance, y apporter tous les remdes compatibles avec la justice, c'est un devoir aussi sacr que celui de maintenir l'ordre. Sans doute il ne faut pas transiger avec la vrit; il ne faut pas flatter les esprances chimriques, il ne faut pas cder aux prjugs populaires, et moins que jamais, quand ils se manifestent par l'insurrection. Mes actes et mes crits sont l pour tmoigner que, sous ce rapport, on n'a pas de reproche me faire. Mais qu'on ne me demande pas non plus de m'abandonner des mouvements de colre et de haine contre des frres malheureux et gars, que leur ignorance expose trop souvent de perfides suggestions. Le devoir d'une assemble nationale, mane du suffrage universel, est de les clairer, de les ramener, d'couter leurs voeux, de ne leur laisser aucun doute sur son ardente sympathie. AIMER, C'EST TOUTE LA LOI, a dit un grand aptre. Nous sommes une poque o cette maxime est aussi vraie en politique qu'en morale. Je suis, chers compatriotes, votre dvou. 66.--RAPPORT PRSENT AU CONSEIL GNRAL DES LANDES, SESSION DE 1849, SUR LA QUESTION DES COMMUNAUX. MESSIEURS, Vous avez renvoy votre troisime Commission la question des communaux. Elle m'a charg de vous faire son rapport. Qu'il me soit permis de regretter que ce travail n'ait pu tre achev par celui de vos collgues[82], qui, l'anne dernire, l'avait si bien commenc. [Note 82: M. Victor Lefranc. (_Note de l'dit._)] Deux ides diamtralement opposes ont toujours domin dans cette question. Les uns, frapps du spectacle de strilit qu'offrent partout ces terres fltries du nom de _vagues_ et _vaines_, sachant, d'ailleurs, que ce qui est tous est bien exploit par tous, mais n'est soign par personne, ont hte de voir le domaine commun passer dans le domaine priv et invoquent, pour la ralisation de leur systme, le secours de la loi. D'autres font observer que l'agriculture et, par consquent, tous les moyens d'existence de ce pays reposent sur le communal. Ils demandent ce que deviendrait le domaine priv sans les ressources du domaine commun. moins qu'on ne trouve un assolement qui permette de se passer d'engrais (rvolution agricole qui n'est pas prs de s'accomplir) ils considrent l'alination comme une calamit publique et, pour la prvenir, ils invoquent, eux aussi, le secours de la loi. Il a sembl votre Commission que ni l'une ni l'autre de ces conclusions ne tenaient assez compte d'un fait qui domine toute la matire, et simplifie beaucoup la tche du lgislateur. Le fait, c'est la proprit devant laquelle le lgislateur lui-mme doit s'incliner. En effet, demander si la loi doit _forcer_, ou si elle doit _empcher_ les alinations, n'est-ce pas commencer par donner aux communes le droit de proprit? Nous avons t frapps du peu de cas qu'on fait de ce droit, soit dans les questions poses par les Ministres, soit dans les rponses manes du Conseil, antrieurement la rvolution de fvrier. Voici comment la circulaire ministrielle tablissait le problme en 1846: Quel est le meilleur emploi faire des communaux? Faut-il les laisser tels qu'ils sont aujourd'hui? Ou les louer court ou long bail? Ou les partager, ou les vendre? Est-ce l une question qu'on puisse faire quand il s'agit d'une proprit, moins qu'on ne la nie? Et quelle a t la rponse du Conseil? Aprs avoir parl en termes justificatifs, presque laudatifs des anciens moyens d'appropriation, tels que la perprise et l'usurpation, moyens qui n'existent plus aujourd'hui, il concluait la ncessit d'aliner, et ajoutait: Le consentement des Conseils municipaux qui, nanmoins, seront toujours consults, ne serait pas absolument indispensable pour l'alination des communaux l'tat de landes ou vacants.... Et plus loin: Le Conseil municipal serait consult sur la ncessit d'aliner, et, _quel que ft son avis_, la proposition _communique_ au Conseil d'arrondissement, soumise au Conseil gnral, et par celui-ci approuve, motiverait l'ordonnance qui autoriserait l'acte de vente? Il faut avouer que ce dialogue entre le Ministre et le Conseil mconnaissait entirement le droit de proprit. Or, il est dangereux de laisser croire que ce droit s'efface devant la volont du lgislateur. Sans doute, on invoquait des raisons de bien public et de progrs; mais n'invoquaient-ils pas aussi ces raisons, ceux qu'on a vus depuis faire si bon march de la proprit prive? Et ici il tait d'autant plus fcheux que le droit de la commune ft perdu de vue, que c'est prcisment dans ce droit que rside la solution des nombreuses difficults qui se rattachent la question des communaux. Quelle est, en effet, la principale de ces difficults? C'est l'extrme diffrence que l'on observe entre les situations et les intrts des localits diverses. On voudrait bien faire une loi gnrale; mais quand on met la main l'oeuvre, on se heurte contre l'impossible et l'on commence comprendre qu'il faudrait, pour satisfaire toutes les ncessits, faire autant de lois qu'il y a de communes. Pourquoi? Parce que chaque commune, selon ses antcdents, ses mthodes agricoles, ses besoins, ses usages, l'tat de ses communications, la valeur vnale des terres, a, relativement ses communaux, des intrts diffrents. La dlibration du Conseil gnral de 1846 en convenait en ces termes: Le dveloppement des considrations qui doivent dcider consulter, pour chaque dpartement et chaque commune, la situation des intrts particuliers, conduirait trop loin. On se contente d'noncer, ici, que rien n'est possible si cette premire loi n'est pas observe; c'est surtout en cette matire que l'usage local doit tenir une grande place dans la loi, et que la loi elle-mme, dans ses dispositions capitales, doit laisser une grande libert et une grande autorit aux corps lectifs chargs de reprsenter ou de protger la commune. L'impossibilit de faire une loi gnrale ressort, chaque page, du rapport que vous fit l'anne dernire M. Lefranc. Parmi les destinations que l'on peut donner nos biens communaux, disait-il, il faut, dans chaque dpartement, choisir celle qui permettra, ici le desschement et l'irrigation, l, les transports faciles et prompts; dans les Landes, les semis et les plantations; dans la Chalosse, le perfectionnement de l'agriculture, etc. En vrit, il me semble que cela veut dire: puisqu'il y a autant d'intrts distincts que de communes, laissons chaque commune administrer son communal. En d'autres termes, ce qu'il y a faire, ce n'est pas de violer la proprit communale, mais de la respecter. Alors, celle qui n'a que les communaux indispensables la dpaissance des troupeaux ou la confection des engrais, les gardera. Celle qui a plus de landes qu'il ne lui en faut, les vendra, les affermera, les mettra en valeur, suivant les circonstances et l'occasion. N'est-il pas heureux que, dans cette occasion, comme dans bien d'autres, le respect du droit, en harmonie avec l'utilit publique, soit, en dfinitive, la meilleure solution. Cette solution paratra bien simple; trop simple peut-tre. Nous sommes enclins, de nos jours, vouloir faire des expriences sur les autres. Nous ne souffrons pas qu'ils dcident pour eux-mmes, et quand nous avons enfant une thorie, nous cherchons la faire prvaloir, pour aller plus vite, par mesure coercitive. Laisser les communes disposer de leurs communaux, cela paratra une folie aux partisans comme aux adversaires de l'amlioration. Les communes sont routinires, diront les premiers, elles ne voudront jamais vendre; elles sont imprvoyantes, diront les autres, et ne sauront rien garder. Ces deux craintes se dtruisent l'une par l'autre. Rien d'ailleurs ne les justifie. En premier lieu, le fait prouve que les communes ne font pas l'alination une opposition absolue. Depuis dix ans, plus de quinze mille hectares ont pass dans le domaine priv, et l'on peut prvoir que le mouvement s'acclrera avec le perfectionnement de la viabilit, l'accroissement de la population et la hausse de la valeur vnale des terres. Quant la crainte de voir les communes s'empresser de se dpouiller, elle est plus chimrique encore. Toutes les fois que le zle administratif s'est tourn vers les alinations, n'a-t-il pas rencontr la rsistance des communes? N'est-ce pas cette rsistance, dite routinire, qui provoque incessamment le lgislateur et toutes nos dlibrations? M. Lefranc ne vous rappelait-il pas, l'anne dernire, que la Convention elle-mme n'avait pu faire prvaloir dans ce pays un mode d'alination qui devait sembler bien sduisant aux communiers: _le partage!_ Je ne puis me refuser citer ici les paroles de notre collgue: Pour qu'un lgislateur, aussi puissant dans son action, aussi radical dans sa volont, que l'tait le lgislateur de 1793, ait hsit prescrire le partage d'une manire uniforme, et violenter ce qu'il appelait les ides rtrogrades des provinces, il fallait qu'il et le sentiment intime, invincible, d'un droit sacr, d'un intrt puissant, d'une ncessit imprieuse, cachs sous la routine des traditions. Pour que des populations aussi violemment entranes dans le courant rvolutionnaire n'aient pas, d'une manire presque unanime, trouv, dans leur sein, un tiers des voix amies de la nouveaut, dsireuses d'une satisfaction immdiate et personnelle, oublieuses, ce prix, de l'intrt et du droit du communal, dcides introduire, au milieu des rsistances, le niveau d'une loi uniforme, il fallait que l'tat de choses qu'on voulait dtruire et sa raison d'tre ailleurs que dans la routine et dans l'ignorance. D'aprs ce qui prcde, Messieurs, vous pressentez la conclusion: que la loi intervenir se borne reconnatre aux communes leur droit de proprit avec toutes ses consquences. Mais la proprit communale n'est pas place sous la seule sauvegarde des Conseils municipaux. Ces Conseils se renouvellent frquemment. Il peut se rencontrer dans l'un d'eux une majorit qui soit le produit d'une surprise momentane, surtout sous l'empire d'une loi toute nouvelle, et qui est, pour ainsi dire, l'tat d'exprience. Il ne faut pas qu'une intrigue puisse entraner pour la commune un dommage irrmdiable. Encore que les conseillers municipaux soient les administrateurs naturels des communaux, il a sembl votre commission, qu' l'gard des mesures importantes, comme serait l'alination par grandes masses, le Conseil gnral pouvait tre arm d'un veto suspensif, sans que le droit de proprit ft compromis. Il aurait le droit d'ajourner l'excution de la dlibration du conseil municipal, jusqu' ce qu'une lection et mis les habitants de la commune mme de faire connatre leur opinion sur l'importance de la mesure. Nous ne pouvons terminer ce rapport sans attirer votre attention sur l'opinion qui a t mise par M. le Prfet[83], non que nous partagions en tout ses vues, mais parce qu'elles respirent les sentiments les plus gnreux envers les classes pauvres, et tmoignent de toute sa sollicitude pour le bien public. [Note 83: M. Adolphe de Lajonkaire.] M. le Prfet fonde de grandes esprances sur le communal, non comme moyen d'accrotre la richesse du pays, car il convient que l'appropriation personnelle remplit mieux ce but, mais comme moyen de l'galiser. Il est difficile de comprendre, je l'avoue, comment il peut se faire que l'exploitation du commun, si elle donne moins de bl, moins de vin, moins de laine, moins de viande que l'appropriation personnelle, arrive nanmoins ce rsultat, de faire que tous, et mme les pauvres, soient mieux pourvus de toutes choses. Je ne veux pas discuter ici cette thorie, mais je dois faire remarquer ceci: la foi de M. le Prfet dans la puissance du communal est telle qu'il se prononce, non-seulement pour l'inalinabilit absolue, mais encore pour la formation d'un communal l o il n'y en a plus. Quoi donc! entrerons-nous maintenant dans la voie de faire passer le domaine priv dans le domaine commun, lorsque tant d'annes ont t consacres par l'Administration faire passer le domaine commun dans le domaine priv? Rien n'est plus propre, ce me semble, nous donner confiance en la solution que nous vous avons prsente: le respect de la proprit avec toutes ses consquences. Il faut que la loi s'arrte l o elle rencontre le droit qu'elle est charge de maintenir et non de dtruire. Car enfin, si pendant une srie d'annes la loi force l'alination du communal, parce que cette ide prvaut: Que le communal est nuisible; et si pendant une autre srie d'annes la loi force la reconstitution du communal, parce qu'on pense qu'il est utile; que deviendront les pauvres habitants des campagnes? Il faudra donc qu'ils soient pousss dans des directions opposes, par une force extrieure et selon la thorie du jour? Ceci vous avertit que la question est mal pose, quand on demande: Que faut-il faire du communal? Ce n'est pas au lgislateur, mais au propritaire, qu'il appartient d'en disposer. Mais la commission s'associe pleinement aux vues de M. le Prfet, quand il parle de l'utilit qu'il y aurait, pour les communes, mettre en valeur les terres vagues qui ne sont pas indispensables aux besoins de l'agriculture. Le conseil secondera, sans doute, ses efforts dans ce sens, et le pays le rcompensera par sa reconnaissance. Par ces motifs, la troisime commission me charge de vous soumettre le projet de dlibration suivante: Le Conseil gnral pense qu'une loi sur les communaux ne peut faire autre chose que de reconnatre ce genre de proprits et de rgler le mode de leur administration; Il estime que le Conseil municipal doit tre naturellement charg de cette administration, au nom des habitants de la commune; Il est d'avis que, dans le cas o le Conseil municipal aurait vot une alination, le Conseil gnral doit avoir le droit de suspendre, s'il le juge utile, l'effet de ce vote, jusqu' ce qu'il soit confirm par le Conseil municipal de l'lection suivante. BAUCHES 67.--SOPHISMES LECTORAUX. Je suis engag. Je ne nomme pas M. tel, parce qu'il ne m'a pas demand mon suffrage. Je vote pour M. tel, parce qu'il m'a rendu service. Je vote pour M. tel, parce qu'il a rendu des services la France. Je vote pour M. tel, parce qu'il m'a promis un service. Je vote pour M. tel, parce que je dsire une place. Je vote pour M. tel, parce que je crains pour ma place. Je vote pour M. tel, parce qu'il est du Pays. Je vote pour M. tel, parce qu'il n'est pas du Pays. Je vote pour M. tel, parce qu'il _parlera_. Je vote pour M. tel, parce que s'il n'est pas nomm, notre prfet ou notre sous-prfet seront destitus. Chacun de ces sophismes a son caractre spcial, mais il y a aussi au fond de chacun d'eux quelque chose qui leur est commun et qu'il s'agit de dmler. Tous reposent sur cette double donne: _L'lection se fait dans l'intrt du candidat._ _L'lecteur est propritaire exclusif d'une chose, savoir: son suffrage, dont il peut disposer sa guise et en faveur de qui il l'entend._ La fausset de cette doctrine et l'application qui en est faite journellement ressortiront de l'examen auquel nous allons nous livrer. I.--Je ne vote pas pour M. A., parce qu'il ne m'a pas rclam mon suffrage. Ce sophisme, comme tous les autres, repose sur un sentiment qui, en lui-mme, n'est pas rprhensible, sur le sentiment de la dignit personnelle. Il est rare en effet que les paradoxes par lesquels les hommes s'en imposent eux-mmes, pour s'encourager une action mauvaise, soient compltement faux. C'est un tissu dans lequel on aperoit toujours quelques fils de bon aloi. Il y a toujours en eux quelque chose de vrai, et c'est par ce ct qu'ils en imposent. S'ils taient faux de tous points, ils ne feraient pas tant de dupes. Celui que nous examinons revient ceci: M. A. aspire la dputation. La dputation est le chemin des honneurs et de la fortune. Il sait que mon suffrage peut concourir sa nomination. C'est bien la moindre chose qu'il me le demande. S'il fait le fier, je ferai le fier mon tour; et quand je consens disposer en faveur de quelqu'un d'une chose aussi prcieuse que mon vote, j'entends qu'on m'en sache gr, qu'on ne ddaigne pas de venir chez moi, d'entrer en relation avec moi, de me serrer la main, etc., etc. Il est bien clair que l'lecteur qui raisonne ainsi tombe dans la double erreur que nous avons signale. 1 Il croit que son vote est donn pour l'utilit du candidat. 2 Il pense, qu'en fait de services, il est le matre d'en rendre qui il lui plat. En un mot, il fait abstraction des biens et des maux publics qui peuvent rsulter de son choix. Car s'il avait prsent l'esprit que le but de tout le mcanisme lectoral est de faire arriver la Chambre des Dputs consciencieux et dvous, il ferait probablement le raisonnement contraire et dirait: Je voterai pour M. A. par ce motif, entre autres, qu'il ne m'a pas demand mon suffrage! En effet, aux yeux de qui ne perd pas de vue l'objet de la dputation, je ne crois pas qu'il puisse s'lever de plus forte prsomption contre un candidat que son empressement quter des suffrages. Car enfin, qui pousse cet homme venir me tourmenter jusque chez moi, s'efforcer de me prouver que je dois lui donner ma confiance? Lorsque je sais que tant de Dputs, deux boules la main, ont fait la loi aux ministres et se sont fait adjuger de bonnes places, ne dois-je pas craindre que ce candidat n'ait pas autre chose en vue, qui vient, quelquefois de l'autre extrmit du Royaume, implorer la confiance de gens qu'il ne connat pas? On peut sans doute tre trahi par le Dput qu'on a spontanment choisi. Mais si nous, lecteurs, allons chercher un homme dans sa retraite (et nous ne pouvons l'y aller chercher que parce que sa rputation d'intgrit est parfaitement tablie), si nous l'arrachons sa solitude pour l'investir d'un mandat qu'il ne demandait pas, ne mettrons-nous pas de notre ct toutes les chances possibles de dposer ce mandat en des mains pures et fidles? Si cet homme et voulu faire une affaire de la Dputation, il l'aurait recherche. Il ne l'a pas fait, donc il n'a point de funeste arrire-pense. D'ailleurs celui qui la dputation est spontanment dfre, comme le libre tmoignage de la confiance gnrale et de l'estime universelle, celui-l doit se sentir tellement honor, tellement reconnaissant envers sa propre renomme, qu'il se gardera de la ternir. Et, aprs tout, ne serait-il pas bien naturel que les choses se passassent ainsi? De quoi est-il question? S'agit-il de rendre service M. un tel, de le favoriser, de le mettre sur le chemin de la fortune? Non, il s'agit de nous donner un mandataire qui ait notre confiance. Ne serait-il pas bien simple que nous nous donnassions la peine de le chercher? Il s'agissait d'une importante tutelle. Un nombreux conseil de famille tait runi dans le prtoire. Un homme arrive hors d'haleine, couvert de sueur, aprs avoir crev plusieurs chevaux. Nul ne le connat personnellement. Tout ce que l'on en sait, c'est qu'il gre au loin les proprits des mineurs et que bientt il va avoir des comptes rendre. Cet homme supplie qu'on le nomme tuteur. Il s'adresse aux parents paternels, et puis aux parents maternels, Il fait longuement son propre loge; il parle de sa probit, de sa fortune, de ses alliances; il prie, il promet, il menace. On lit sur ses traits une anxit profonde, un dsir immodr de russir. Vainement lui objecte-t-on que la tutelle est trs-charge; qu'elle prendra beaucoup sur le temps, sur la fortune, sur les affaires de celui qui elle sera impose.--Il lve toutes les difficults. Son temps, il ne demande pas mieux que de le consacrer au service des pauvres orphelins;--sa fortune, il est prt en faire le sacrifice, tant il se sent dans le coeur un dsintressement hroque;--ses affaires, il les verra pricliter d'un oeil stoque, pourvu que celles des mineurs prosprent en ses mains.--Mais vous grez leur fortune.--Raison de plus; je me rendrai des comptes moi-mme, et qui est plus en mesure de les examiner que celui qui les a faits? Je le demande, le conseil de famille agirait-il d'une manire raisonnable en confiant ce solliciteur empress les fonctions qu'il demande? N'agirait-il pas plus sagement d'en investir un parent connu par sa probit, son exactitude, surtout s'il se rencontrait que ce parent et avec les mineurs des intrts identiques, en sorte qu'il ne pt leur faire ni bien ni mal sans en recueillir sa part?............. II.--Je vote pour M. A., parce qu'il m'a rendu un service. La reconnaissance, a-t-on dit, est la seule vertu dont on ne puisse pas abuser.--C'est une erreur. Il y a un moyen fort usit d'en abuser, c'est d'acquitter, _aux dpens d'autrui_, la dette qu'elle nous impose. Je ne disconviens pas qu'un lecteur qui a reu de frquents tmoignages de bienveillance de la part d'un candidat, dont il ne partage pas les opinions, se trouve dans une des positions les plus dlicates, et les plus pnibles, si ce candidat a l'impudeur de lui demander son suffrage. L'ingratitude est en elle-mme une chose qui rpugne; aller jusqu' en faire, pour ainsi dire, un talage officiel, cela peut devenir un vritable supplice.--Vous aurez beau colorer cette dfection par les motifs politiques les mieux dduits, il y a au fond de la conscience universelle un instinct qui vous condamnera.--C'est que les moeurs politiques n'ont pas fait ni pu faire les mmes progrs que la morale prive. C'est que le public voit toujours dans votre suffrage une proprit dont vous pouvez disposer, et il vous blmera de ne pas le laisser diriger par une vertu aussi populaire, aussi honorable que la reconnaissance. Cependant examinons. La question, telle qu'elle se pose en France, devant le corps lectoral, est le plus souvent tellement complexe, qu'elle laisse, ce semble, une grande latitude la conscience. Il y a deux candidats: l'un est pour le ministre, l'autre pour l'opposition.--Oui, mais si le ministre a fait bien des fautes, l'opposition a bien des torts aussi. D'ailleurs voyez les programmes des deux comptiteurs, l'un veut l'ordre et la libert,--l'autre demande la libert avec l'ordre. Il n'y a de diffrence qu'en ce que l'un met en seconde ligne ce que l'autre place au premier rang; au fond, ils veulent la mme chose. Il ne valait pas la peine, pour de telles nuances, de trahir les droits que des bienfaits reus donnaient sur votre vote l'un des candidats. Vous n'tes donc pas excusable. Mais supposons que la question pose devant les lecteurs soit moins vague, et vous verrez s'affaiblir non-seulement les droits, mais encore la popularit et mme les prtentions de la reconnaissance. En Angleterre, par exemple, une longue exprience du gouvernement reprsentatif a appris aux lecteurs qu'il ne fallait pas poursuivre toutes les rformes la fois, mais ne passer la seconde que lorsqu'on aurait emport la premire, et ainsi de suite. Il en rsulte qu'il y a toujours devant le public une question principale, sur laquelle se concentrent tous les efforts de la Presse, des associations, et des lecteurs. tes-vous pour ou contre la rforme lectorale? tes-vous pour ou contre l'mancipation catholique? tes-vous pour ou contre l'affranchissement des esclaves? En ce moment, la question est uniquement celle-ci: tes-vous pour ou contre la libert des changes? Quand elle sera vide, on posera sans doute cette autre: tes-vous pour ou contre le systme volontaire en matire de religion? Tant que dure l'_agitation_ relative une de ces questions, tout le monde y prend part, tout le monde cherche s'clairer, tout le monde s'engage dans un parti ou dans l'autre. Sans doute, les autres grandes rformes politiques, quoique mises dans l'ombre, ne sont pas entirement ngliges. Mais c'est un dbat qui s'engage dans le sein de chaque parti, et non d'un parti l'autre. Ainsi aujourd'hui, quand les _free-traders_ ont opposer un candidat aux monopoleurs, ils ont des assembles prparatoires, et l celui-l est proclam candidat qui, indpendamment de la conformit de ses principes avec ceux des _free-traders_, en matire commerciale, convient mieux en outre la majorit raison de ses opinions sur l'Irlande, ou le Bill de Maynooth, etc., etc.--Mais au jour de la grande lutte on ne demande aux candidats que ceci: tes-vous _free-traders_?--tes-vous monopoleurs? Et, par consquent, c'est sur cela seul que les lecteurs ont se prononcer. Or il est ais de comprendre qu'une question pose en des termes aussi simples, ne laisse s'insinuer au sein des partis aucun des sophismes que ce livre a pour objet de combattre, et notamment le sophisme de la reconnaissance. J'aurai rendu dans la vie prive de grands services un lecteur. Mais je sais qu'il est pour la libert commerciale, tandis que je me prsente comme le candidat des partisans du rgime protecteur. L'ide mme ne me viendra pas d'exiger de lui, par reconnaissance, le sacrifice d'une cause laquelle je sais qu'il a vou tous ses efforts, pour laquelle il a souscrit, en faveur de laquelle il s'est affili des associations puissantes. Que si je le faisais, la rponse serait claire et logique, et elle obtiendrait l'assentiment du public, non-seulement dans son parti, mais encore dans le mien. Il me dirait: Je vous ai des obligations personnelles. Je suis prt m'acquitter personnellement. Je n'attendrai pas que vous me le demandiez et je saisirai toutes les occasions de vous prouver que je ne suis pas un ingrat. Il est pourtant un sacrifice que je ne puis vous faire, c'est celui de ma conscience. Vous savez que je suis engag dans la cause de la libert commerciale, que je crois conforme l'intrt public. Vous, au contraire, vous soutenez le principe oppos. Nous sommes ici runis pour savoir lequel de ces deux principes a l'assentiment de la majorit. De mon vote, peut dpendre le triomphe ou la dfaite du principe que je soutiens. En conscience, je ne puis pas lever la main pour vous. Il est vident qu' moins d'tre un malhonnte homme le candidat ne pourrait pas insister pour prouver que l'lecteur est li par un bienfait reu. La mme doctrine doit prvaloir parmi nous. Seulement les questions tant beaucoup plus compliques, elles donnent ouverture une contestation pnible entre le bienfaiteur et l'oblig. Le bienfaiteur dira: Mais pourquoi me refusez-vous votre suffrage? est-ce parce que nous sommes spars par quelques nuances d'opinions? Mais pensez-vous exactement comme mon comptiteur? Ne savez-vous pas que mes intentions sont pures? Ne veux-je pas, ainsi que vous, l'ordre, la libert, le bien publie? Vous craignez que je ne vote telle ou telle mesure que vous dsapprouvez; et qui sait si elle sera prsente aux Chambres dans cette session? Vous voyez bien que vous n'avez pas de motifs suffisants pour oublier ce que j'ai fait pour vous. Vous ne cherchez qu'un prtexte pour vous dgager de toute reconnaissance. Il me semble que la mthode anglaise, celle de ne poursuivre qu'une rforme la fois, indpendamment de ses avantages propres, a encore l'avantage trs-grand de classer invariablement les lecteurs, de les mettre l'abri des mauvaises influences, de ne laisser pas prise aux sophismes, en un mot de former de franches et fermes moeurs politiques. Aussi je voudrais qu'on l'adoptt en France. En ce cas il est quatre rformes qui se disputeraient la priorit. 1 La rforme lectorale; 2 La rforme parlementaire; 3 La libert d'enseignement; 4 La rforme commerciale. Je ne sais laquelle de ces questions mon pays donnerait le pas.--Si j'avais voix au chapitre cet gard, je dsignerais la _rforme parlementaire_, comme la plus importante, la plus urgente, celle laquelle l'opinion est le mieux prpare, celle qui est la plus propre favoriser le triomphe des trois autres. C'est par ce motif que j'en dirai quelques mots la fin de ce livre................. III.--Je vote pour M. A., parce qu'il a rendu de grands services au pays. une certaine poque, on sollicitait la voix d'un lecteur pour un gnral de mrite.--Qui donc, dans le pays, disait-on, a rendu plus de services la patrie. Il a vers son sang sur de nombreux champs de bataille. Il doit tous ses grades son courage et ses talents militaires.--Il s'est fait lui-mme et qui plus est il a lev des postes importants ses frres, ses neveux, ses cousins.--Notre arrondissement est-il menac? disait l'lecteur, fait-on une leve en masse? Est-il question de choisir un chef militaire? Ma voix est acquise l'honorable gnral, tout ce que vous m'en dites et ce que j'en sais lui donnent des titres irrcusables ma confiance. Non, dit le solliciteur, il s'agit de nommer un dput, un lgislateur.--Quelles seront les fonctions?--Faire des lois, rviser le code civil, le code de procdure, le code pnal, rtablir l'ordre dans les finances, surveiller, contenir, rprimer et au besoin accuser les ministres.--Et qu'ont de commun les grands coups d'pe qu'a distribus le gnral aux ennemis avec les fonctions lgislatives?--Il ne s'agit pas de cela; il est question de lui dcerner, dans la dputation, une rcompense digne de ses services.--Mais si, par ignorance, il fait de mauvaises lois, s'il vote pour des plans financiers dsastreux, qui devra en subir les consquences? --Vous-mme et le public. --Et puis-je en conscience investir le gnral du droit de faire des lois s'il doit en faire de mauvaises? --Vous insultez un homme d'un grand talent et d'un noble caractre. Le supposez-vous ignorant ou mal intentionn? --Dieu m'en garde. Je suppose que s'tant occup toute sa vie de l'_cole de peloton_, il est fort savant en stratgie. Je ne doute pas qu'il ne passe admirablement une revue. Mais encore une fois qu'y a-t-il de commun entre ces connaissances et celles qui sont ncessaires un reprsentant ou plutt aux reprsents? ........................................................ 68.--LES LECTIONS. Dialogue entre un profond Publiciste et un Campagnard. LE PUBLICISTE. Enfin vous allez jouir pour la premire fois d'un des plus beaux rsultats de la Rvolution. Vous allez entrer en possession d'une portion de la souverainet; vous allez exercer un des plus beaux droits de l'homme. LE CAMPAGNARD. Je viens tout simplement donner ma procuration celui que je croirai le plus capable de grer cette portion de mes affaires qui sont communes tous les Franais. LE PUBLICISTE. Sans doute. Mais vous voyez la chose sous le point de vue le plus trivial. Peu importe.--Vous avez sans doute rflchi l'acte solennel que vous tes venu accomplir. LE CAMPAGNARD. Il me parat si simple que je n'ai pas cru devoir consacrer beaucoup de temps le mditer. LE PUBLICISTE. Y pensez-vous? C'est une chose simple que de nommer un lgislateur! Vous ne savez donc pas combien notre politique extrieure est complique, combien de fautes a commises notre ministre, combien de factions cherchent, en sens divers, entraner le pouvoir. Choisir parmi les candidats l'homme le plus propre apprcier tant de combinaisons, mditer tant de lois qui nous manquent, distinguer entre tous les partis le plus patriote pour le faire triompher et abattre les autres, n'est pas une chose aussi simple que vous pouvez le croire. LE CAMPAGNARD. la bonne heure. Mais je n'ai ni le temps ni la capacit ncessaires pour tudier tant de choses. LE PUBLICISTE. En ce cas, rapportez-vous-en ceux qui y ont rflchi. Venez dner avec moi, chez le gnral B., je vous dirai qui il convient que vous donniez votre vote. LE CAMPAGNARD. Souffrez que je n'accepte ni vos offres ni vos conseils. J'ai ou dire que le gnral B. se met sur les rangs; je ne puis accepter son dner, tant bien rsolu ne le point nommer. LE PUBLICISTE. Vous me surprenez. Tenez, emportez cette notice biographique sur M. B. Vous verrez combien il a de titres votre choix. Il est plbien comme vous. Il ne doit sa fortune qu' sa bravoure et son pe. Il a rendu d'clatants services la France. C'est aux Franais de le rcompenser. LE CAMPAGNARD. Je ne m'y oppose pas. S'il a rendu des services rels la France, que la France lui donne des croix ou mme des pensions. Mais je ne vois pas que je doive lui donner mes pouvoirs pour des affaires auxquelles je le crois impropre. LE PUBLICISTE. Le gnral impropre aux affaires, lui qui a command des corps d'arme, qui a gouvern des provinces, qui connat fond la politique de tous les cabinets, qui parle comme Dmosthne! LE CAMPAGNARD. Raison de plus pour que je ne le nomme pas. Plus il aura de capacit, plus il sera redoutable pour moi, car je suis persuad qu'il s'en servirait contre mes intrts. LE PUBLICISTE. Vos intrts ne sont-ils pas ceux de votre patrie? LE CAMPAGNARD. Sans doute. Mais ils ne sont pas ceux du gnral. LE PUBLICISTE. Expliquez-vous, je ne vous comprends nullement. LE CAMPAGNARD. Je ne vois aucun inconvnient m'expliquer. Comme agriculteur, j'appartiens la classe laborieuse et paisible, et je me propose de me faire reprsenter par un homme paisible et laborieux, et non par un homme que sa carrire et ses habitudes ont pouss vers le pouvoir et la guerre. LE PUBLICISTE. Le gnral affirme qu'il dfendra la cause de l'agriculture et de l'industrie. LE CAMPAGNARD. la bonne heure, mais, quand je ne connais pas les gens, leur parole ne me suffit pas; il me faut une garantie plus sre. LE PUBLICISTE. Laquelle? LE CAMPAGNARD. Leur intrt. Si je nomme un homme qui soit agriculteur et contribuable comme moi, j'ai la certitude qu'il dfendra mes intrts en dfendant les siens. LE PUBLICISTE. Le gnral est propritaire comme vous. Pensez-vous qu'il sacrifie la proprit au pouvoir? LE CAMPAGNARD. Un gnral est soldat avant tout. Ses intrts comme payant ne peuvent tre mis en balance avec ses intrts comme pay. LE PUBLICISTE. Et quand cela serait, son dvouement la patrie n'est-il pas connu? N'est-il pas enfant de la rvolution? Celui qui a vers son sang pour la France, la trahira-t-il pour un peu d'or? LE CAMPAGNARD. J'admets que le gnral soit un parfait honnte homme. Mais je ne puis croire que l'homme qui n'a fait dans sa vie que commander et obir, qui ne s'est lev que par le pouvoir, qui ne s'est enrichi que par l'impt, reprsente parfaitement celui qui paye l'impt. Il me parat absurde que, trouvant le pouvoir trop lourd, je nomme pour l'allger un homme qui le partage; que, trouvant les impts trop onreux, je confie le soin de les diminuer un homme qui vit d'impts. Le gnral peut avoir beaucoup de renoncement lui-mme, mais je n'en veux pas faire l'preuve mes risques, et, pour tout dire en un mot, vous sollicitez de moi une inconsquence que je ne suis pas dispos commettre. L'lecteur campagnard, un Cur. LE CUR. Eh bien, mon cher ami, vous m'avez procur une vive satisfaction. On m'a assur que vous aviez noblement refus votre voix au candidat de la faction librale; en cela vous avez fait preuve de bon sens. Est-ce quand la monarchie est en pril, quand la religion plore tend vers vous ses mains suppliantes, que vous consentiriez donner une force nouvelle aux ennemis de la Religion et du Roi? LE CAMPAGNARD. Pardonnez-moi, monsieur le Cur, si j'ai refus ma voix un gnral, ce n'est pas que je le croie ennemi de la Religion ni du Roi. C'est qu'au contraire, je suis convaincu que sa position ne lui permet pas de tenir entre les moyens des contribuables et les exigences du pouvoir une balance bien juste. LE CUR. N'importent vos motifs. Il est certain que vous avez raison de vous mfier de l'ambition de cet homme. LE CAMPAGNARD. Vous ne m'entendez pas, monsieur le Cur. Je ne porte aucun jugement sur le caractre du gnral. Je dis seulement qu'il me parat imprudent de confier mes intrts un homme qui ne pourrait les dfendre sans sacrifier les siens. C'est une chance qu'aucun homme raisonnable ne veut courir sans ncessit. LE CUR. Je vous rpte que je ne scrute pas vos motifs. Vous venez de prouver votre dvouement au roi. Eh bien, achevez votre ouvrage. Vous loignez un ennemi, c'est beaucoup; mais ce n'est pas assez, donnez-lui un ami. Il vous l'a lui-mme dsign; nommez le digne prsident du collge. LE CAMPAGNARD. Je croirais commettre une absurdit plus grande encore. Le Roi a l'initiative et la sanction des lois, il nomme la Chambre des pairs. Les lois tant faites pour la nation, il a voulu qu'elle concourt leur confection, et j'irais nommer ceux que le pouvoir dsigne? Mais le rsultat serait une Monarchie absolue avec des formes constitutionnelles. LE CUR. Vous supposez donc que le Roi abuserait de ce pouvoir pour faire de mauvaises lois? LE CAMPAGNARD. coutez, monsieur le Cur, disons les choses comme elles sont rellement. Le Roi ne connat pas personnellement les quatre cent cinquante candidats qu'il dsigne; ce sont les ministres qui rellement les offrent nos choix. Or l'intrt du ministre est d'augmenter sa puissance et sa richesse. Mais il ne peut augmenter sa puissance qu'aux dpens de ma libert, et sa richesse qu'aux dpens de ma bourse. Il faut donc, si je veux l'en empcher, que je nomme un dput contribuable comme moi, qui le surveille, et mette des bornes ses empitements. LE CUR. C'est--dire un dput de l'opposition? LE CAMPAGNARD. Sans doute. Entre celui qui vit d'impts et celui qui les paye, l'opposition me parat naturelle. Quand j'achte, je tche de le faire bon march, mais quand je vends, je mets ma marchandise au plus haut prix. Entre l'acheteur et le vendeur un dbat est infaillible. Si je voulais faire acheter une charrue en fabrique, donnerais-je procuration au fabricant pour en fixer le prix? LE CUR. Voil une politique bien triviale et bien intresse. Il s'agit bien d'acheter et de vendre, de prix et de fabriques. Insens! il s'agit du Roi, de sa dynastie, de la paix des peuples, du maintien de notre sainte Religion. LE CAMPAGNARD. Eh bien, selon moi encore, il s'agit de vente et de prix. Le pouvoir est compos d'hommes, le clerg est galement compos d'hommes formant un corps.--Le pouvoir et le clerg sont deux corps composs d'hommes. Or, il est dans la nature de tous les corps de tendre leur agrandissement. Les contribuables seraient absurdes s'ils ne formaient aussi un corps pour se dfendre contre les agrandissements du pouvoir et du clerg. LE CUR. Malheureux! et si ce dernier corps triomphe, vous dtruiriez la Monarchie et la Religion. O en sommes-nous, bon Dieu! LE CAMPAGNARD. Ne vous pouvantez pas, monsieur le Cur. Jamais le peuple ne dtruira le pouvoir, car le pouvoir lui est ncessaire. Jamais, il ne renversera la Religion, car elle lui est indispensable. Seulement il contiendra celui-l et celle-ci dans les limites d'o ils ne peuvent sortir sans pril pour tout le monde. De mme que j'ai fait recouvrir ma maison d'un toit pour me mettre l'abri du soleil et de la pluie, je veux payer des magistrats et des officiers de police, pour qu'ils me prservent des malfaiteurs. De mme que je m'abonne volontairement un mdecin pour soigner mon corps, je m'abonnerai un ministre de la Religion pour soigner mon me. Mais de mme aussi que je fais en sorte que mon toit se fasse aussi conomiquement et aussi solidement que possible, de mme que je dbats avec mon mdecin le prix de l'abonnement, je veux dbattre avec le clerg et le pouvoir le prix de leurs services, puisque, grce au ciel, j'en ai la facult. Et comme je ne puis le faire moi-mme, trouvez bon, monsieur le Cur, que j'en charge un homme qui ait les mmes intrts que moi, et non un homme qui appartienne directement ou indirectement au clerg ou au pouvoir. L'lecteur campagnard, un Candidat constitutionnel. LE CANDIDAT. Je ne crains pas d'arriver trop tard pour vous demander votre voix, Monsieur, bien convaincu que vous n'aurez pas cru devoir l'accorder ceux qui m'ont prcd. J'ai deux concurrents dont je reconnais le talent, et dont j'honore le caractre personnel, mais qui, par leur position, me paraissent n'tre point vos reprsentants naturels. Je suis contribuable comme vous, comme vous j'appartiens non la classe qui exerce, mais celle sur qui s'exerce le pouvoir. Je suis profondment convaincu que ce qui nuit actuellement l'ordre, la libert et la prosprit en France, ce sont les dimensions dmesures du gouvernement. Non-seulement mes opinions me font un devoir, mais encore mes intrts me font un besoin de faire tous mes efforts pour mettre des bornes cette effrayante tendue de l'action du pouvoir. Je pense donc que je me rends utile la cause des contribuables en me mettant sur les rangs, et si vous partagez mes ides, j'espre que vous me donnerez votre voix. LE CAMPAGNARD. J'y suis bien rsolu. Vos opinions sont les miennes, vos intrts me garantissent que vous agirez selon vos opinions; vous pouvez compter sur mon suffrage. 69. Me promenant, oisif, dans les rues d'une de nos grandes villes, je fis rencontre d'un mien ami qui me parut de mauvaise humeur. Qu'avez-vous, lui dis-je, que vous tes _plus ple qu'un rentier, l'aspect d'un arrt qui retranche un quartier_? (Sous le Grand Roi on retranchait des quartiers de rentes.) Lors mon ami tirant de sa poche une liasse de paperasses: Je suis, me dit-il, moi millime, _actionnaire_ dans l'entreprise d'un canal. Nous avons confi l'excution de l'entreprise un habile homme qui nous rend ses comptes tous les ans. Chaque anne, il fait de nouveaux appels de fonds, il multiplie le nombre de ses agents, et l'oeuvre n'avance pas. Je me rends une assemble o tous les actionnaires vont nommer une commission pour vrifier, contrler, approuver ou rectifier les comptes de notre homme. Et sans doute, rpliquai-je, vous allez composer cette commission des agents de votre entrepreneur et lui donner pour chef l'entrepreneur lui-mme. Vous plaisantez, rpondit-il, aucun homme sur la terre ne serait capable d'une telle nerie.--Oh! oh! fis-je, ne dcidez pas si vite; en mon pays, elle se renouvelle plus de cent fois par an. 70.--RFORME PARLEMENTAIRE[84]. [Note 84: Cette esquisse, c'est ainsi que l'auteur la dsigne en marge, reste l'tat de fragment, est postrieure 1840. (_Note de l'diteur._)] La Rvolution de Juillet a plac le sol de la patrie sous un drapeau o sont inscrits ces deux mots: _Libert_, _Ordre_. Si l'on met de ct quelques systmes compltement excentriques, apocalypses de nos illumins modernes, ce qui fait le fond des dsirs communs, de l'opinion gnrale, c'est l'aspiration vers la ralisation simultane de ces deux biens: _Libert_, _Ordre_. Ils comprennent en effet tout ce que les hommes ont demander aux Gouvernements.--Les coles excentriques dont je parlais tout l'heure vont, il est vrai, beaucoup plus loin. Elles demandent aux Gouvernements la richesse pour tous, la moralit, l'instruction, le bien-tre, le bonheur, que sais-je?--Comme si le gouvernement tait lui-mme autre chose qu'un produit de la socit, et comme si, loin de pouvoir lui donner la sagesse et l'instruction, il n'tait pas lui-mme plus ou moins sage et clair selon que la socit a plus ou moins de vertus et de lumires. Quoi qu'il en soit, le point sur lequel la gnralit des hommes se rallie est celui-ci: admettre toute rforme qui tende la Libert en mme temps qu'elle consolide l'Ordre,--repousser toute innovation qui compromet l'un _et_ l'autre de ces bienfaits. Mais ce qui tablit la plus grande sparation parmi les esprits, c'est la prfrence ou plutt la prminence qu'ils accordent la libert ou l'ordre. Je n'ai pas besoin de dire que je ne parle point ici des hommes qui se mettent derrire des doctrines pour satisfaire leur ambition. Ceux-l se font les aptres de l'ordre ou de la libert, selon qu'ils ont gagner ou perdre une innovation quelconque.--Je n'ai en vue que les esprits calmes, impartiaux, qui font, aprs tout, l'opinion publique.--Je dis que ces esprits ont cela de commun que tous ils veulent la libert et l'ordre; mais ils diffrent en ceci, que les uns se proccupent davantage de la libert, les autres prennent surtout souci de l'ordre. De l dans les chambres le centre et les extrmits, de l les libraux et les conservateurs, les progressistes et ce qu'on a nomm improprement les bornes. Remarquons en passant qu'entre les hommes consciencieux qui fixent principalement leurs yeux sur un des mots de la devise de juillet, les accusations rciproques sont vritablement puriles. Parmi les amis de la libert, il n'en est aucun qui admt un changement dans la loi, s'il lui tait dmontr que ce changement dt amener le dsordre dans la socit, surtout d'une manire permanente. D'une autre part, au sein du parti de l'ordre, il n'est pas un homme tellement _borne_ qu'il n'accueillt une rforme favorable au dveloppement de la libert, s'il tait compltement rassur sur le maintien de l'ordre, et plus forte raison s'il pensait qu'elle aurait encore pour effet de rendre le pouvoir plus fort, plus stable, plus capable de remplir sa mission et de garantir la scurit des personnes et des proprits. Si donc, parmi les Rformes, dont l'esprit public se proccupe depuis quelques annes, il en tait une qui dt satisfaire la fois cette double condition, dont le rsultat vident fut, d'une part, de faire rentrer le pouvoir dans ses attributions relles, en arrachant de ses mains tout ce qui s'y trouve par suite d'empitements sur les liberts publiques, et, d'autre part, de rendre ce pouvoir ainsi born dans son oeuvre, une stabilit, une permanence, une libert d'action, une popularit, qu'il ne connat pas aujourd'hui, cette rforme, j'ose le dire, pourrait bien tre repousse par ceux qui profitent de l'abus qu'il s'agit de ruiner, mais elle devrait tre accueillie par les hommes consciencieux sur tous les bancs de la Chambre, et, dans le public, par toutes les opinions que ces hommes reprsentent. Telle est, ce me semble, la rforme parlementaire. Pour savoir ce que la libert et l'ordre auraient gagner ou risquer de cette rforme, il faut rechercher comment ils sont affects par l'tat de choses actuel. Sous l'empire de la loi lectorale qui nous rgit, environ cent cinquante deux cents fonctionnaires publics ont pntr dans l'enceinte lgislative, et ce nombre peut s'augmenter encore. Nous rechercherons quelle influence il doit en rsulter sur la libert. En outre, toujours sous l'empire de cette loi, les dputs qui ne sont pas fonctionnaires et qui, raison de leurs prcdents ou de leurs engagements envers les lecteurs, ne peuvent pas le devenir en s'alliant un Ministre, peuvent faire irruption dans la rgion du Pouvoir par une autre voie, par celle de l'opposition.--Nous rechercherons les rsultats de cet tat de choses par rapport la stabilit du pouvoir, et l'_ordre social_. Nous examinerons les objections que l'on a faites contre le principe de l'incomptabilit. Nous tcherons enfin de proposer les bases d'une bonne loi, en tenant compte de celles de ces objections qui ont quelque chose de rel..... 1er.--De l'influence de l'admissibilit des dputs aux fonctions publiques sur la libert. Aux yeux de la classe d'hommes qui se disent _libraux_, qui sont bien loin de croire que tous les progrs de la socit dans le sens de la libert se font aux dpens de l'_ordre public_, qui sont au contraire convaincus que rien n'est plus propre affermir la tranquillit, la scurit, le respect de la proprit et des droits, que les lois qui sont conformes la justice absolue, pour cette classe d'hommes, dis-je, la proposition que j'ai dmontrer ici semble si vidente qu'il parat peu ncessaire d'insister beaucoup sur sa dmonstration. Quel est en effet le principe du gouvernement reprsentatif? C'est que les hommes qui composent un peuple ne sont la proprit ni d'un prince, ni d'une famille, ni d'une caste, c'est qu'ils s'appartiennent eux-mmes; c'est que l'administration doit se faire non point dans l'intrt de ceux qui administrent, mais dans l'intrt de ceux qui sont administrs; c'est que l'argent des contribuables doit tre dpens pour l'avantage des contribuables et non pour l'avantage des agents entre qui cet argent se distribue; c'est que les lois doivent tre faites par la masse qui y est soumise et non par ceux qui les dcrtent ou les appliquent. Il suit de l que cette immense portion de la nation qui est gouverne a le droit de surveiller la petite portion qui le gouvernement est confi; qu'elle a le droit de dcider en quel sens, dans quelles limites, quel prix elle veut tre administre; d'arrter le Pouvoir quand il usurpe des attributions qui ne sont pas de sa comptence, et cela soit directement en rejetant les lois qui organisent ces attributions, soit indirectement en refusant tout salaire aux agents par qui ces attributions malfaisantes sont exerces. La nation en masse ne pouvant exercer ces droits, elle le fait par reprsentants; elle choisit dans son sein des dputs auxquels elle confie cette mission de contrle et de surveillance. Ne tombe-t-il pas sous le sens que ce contrle risque de devenir compltement inefficace, si les lecteurs nomment pour leurs dputs les hommes mmes qui administrent, qui grent, qui gouvernent, c'est--dire si le pouvoir et le contrle sont livrs aux mmes mains? Nos charges de toute nature dpassent 1,500 millions, et nous sommes 34 millions; nous payons donc en moyenne chacun 45, ou par famille de cinq personnes 225 fr. Cela est certes exorbitant. Comment en sommes-nous venus l, en temps de paix, et sous un rgime, o nous sommes _censs_ tenir les cordons de la bourse. Eh mon Dieu! la raison en est simple; c'est que si nous, contribuables, sommes censs tenir les cordons de la bourse, nous ne les tenons pas rellement; nous les avons un moment entre nos doigts pour les dnouer bien bnignement, et, cela fait, nous les remettons aux mains de ceux qui y puisent. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que nous nous tonnons ensuite de la sentir s'allger de jour en jour. Ne ressemblons-nous pas cette cuisinire qui, en sortant, disait au chat: Gardez bien les ortolans, et, si le chien vient, montrez-lui les griffes. Ce que je dis de l'argent on peut le dire de la libert! vrai dire, et quoique cela paraisse un peu prosaque, argent, libert, cela ne fait qu'un.--Dveloppement de cette pense..... Je me suppose roi; je suppose qu'amen par les vnements octroyer une constitution mon peuple, je dsire cependant retenir autant d'influence et de pouvoir que possible, comment m'y prendrais-je? Je commencerais par dire: On n'accordera aux dputs aucune indemnit. Et pour faire passer cet article, je ne manquerais pas de faire du sentimentalisme, de vanter la beaut morale de l'abngation, du dvouement, du sacrifice.--Mais en ralit, je comprendrais parfaitement que les lecteurs ne pourraient envoyer la chambre que deux classes d'hommes: ceux qui possdent une _grande existence_, comme dit M. Guizot, et ceux-l sont toujours disposs se rallier cour;--et puis une foule de prtendants la fortune, incapables de rsister aux entranements de la vie parisienne, aux blouissements de la richesse, placs entre leur ruine infaillible et celle de leur famille et un essor assur vers les hautes rgions de la fortune et de la prpondrance. Je saurais bien que quelques natures privilgies sortiraient triomphantes de l'preuve, mais enfin, une telle disposition me permettrait d'esprer au moins une grande influence sur la formation des majorits. Mais comment sduire ces dputs? Faudra-t-il leur offrir de l'argent? Mais d'abord, il faut le reconnatre l'honneur de notre pays, la corruption sous cette forme est impraticable au moins sur une chelle un peu vaste; d'ailleurs, ma liste civile n'y suffirait pas; il est bien plus habile et plus divertissant de faire payer la corruption par ceux-l mmes qui en souffrent, et de prendre dans la poche du public de quoi solder l'apostasie de ses dfenseurs. Il suffira donc qu'une constitution porte ces deux dispositions: Le roi nomme toutes les places; Les dputs peuvent arriver toutes les places. Il faudrait que je fusse bien malhabile ou la nature humaine bien perfectionne si, avec ces deux bouts de charte, je n'tais pas matre du parlement. Remarquez, en effet, combien le pas est glissant pour le dput. Il ne s'agit pas ici d'une corruption abjecte, de votes formellement achets et vendus.--Vous tes habile, M. le dput, vos discours dploient de grandes connaissances en diplomatie; la France sera trop heureuse que vous la reprsentiez Rome ou Vienne.--Sire, je n'ai pas d'ambition; j'aime par-dessus tout la retraite, le repos, l'indpendance.--Monsieur, on se doit son pays.--Sire, vous m'imposez le plus rude des sacrifices.--Tout le public vous en sera reconnaissant. Un autre est simple juge de paix de son endroit et s'en contente. --Vraiment, monsieur, votre position n'est gure en harmonie avec le mandat lgislatif. Le procureur du roi qui vous fait la cour aujourd'hui peut vous gronder demain.--Sire, je tiens ma modeste place; elle faisait toute l'ambition du grand Napolon.--Il faut pourtant la quitter: vous devez tre conseiller de cour royale.--Sire, mes intrts en souffriront; puis les dplacements, les dpenses...--Il faut savoir faire des sacrifices, etc. On a beau vouloir faire du sentimentalisme; il faut n'avoir aucune connaissance du coeur humain, ne s'tre jamais tudi sincrement, n'avoir jamais suivi le conseil de l'oracle: _Nosce te ipsum_, et ignorer la subtilit des passions pour s'imaginer que les _dputs_, qui sont appels faire une certaine figure dans le monde, sur qui l'on a les yeux ouverts, dont on exige une libralit exceptionnelle, repousseront constamment les moyens de se donner de l'aisance, de la fortune, de l'influence, d'lever et de placer leurs fils, et cela par une voie qu'on a soin de leur prsenter comme honorable, mritoire. Est-il besoin de reproduire ici la secrte argumentation qui, dans le fond du coeur, dterminera leur chute? On dit: il faut bien avoir confiance en ceux qui gouvernent.--L'objection est purile. Si la dfiance n'est pas admissible quoi bon le gouvernement reprsentatif? Des publicistes d'un grand talent, et entre autres M. de Lamartine, ont repouss la rforme parlementaire et la loi des incompatibilits, sous le prtexte que la France est la patrie de l'honneur, de la gnrosit, du dsintressement; qu'on ne peut pas supposer qu'un dput, en tant que tel, largisse le pouvoir dont il est investi en tant que fonctionnaire, ou en grossisse les moluments; que ce l serait une nouvelle loi des suspects, etc. Eh mon Dieu! y a-t-il dans nos sept codes une seule loi qui ne soit une loi de mfiance? Qu'est-ce que la Charte, si ce n'est tout un systme de barrires et d'obstacles aux empitements possibles du roi, de la pairie, des ministres? La loi de l'inamovibilit a-t-elle t faite pour la commodit des juges ou en vue des consquences funestes que pourrait avoir leur position dpendante? Je ne puis souffrir, je l'avoue, qu'au lieu d'examiner scrupuleusement une mesure, on la rpousse avec de grands mots, des phrases sonores, qui sont du reste en contradiction flagrante avec toute la srie des actes qui constituent notre vie prive. Je voudrais bien savoir ce que M. de Lamartine dirait son rgisseur, si celui-ci lui tenait ce langage: Je vous apporte les comptes de ma gestion, mais la mauvaise foi ne se prsume pas. En consquence, j'espre que vous me laisserez le soin de les vrifier moi-mme et de les faire vrifier par mon fils. Il faut vritablement fermer volontairement les jeux la lumire, ne pas consentir voir le coeur humain et les mobiles de nos actions, tels qu'ils sont, pour dire que l'honneur, la dlicatesse, la vertu devant toujours se prsumer, il est indiffrent de remettre le contrle du pouvoir au pouvoir lui-mme. Il serait bien plus simple de supprimer le contrle. Si vous tes si confiants, poussez donc la confiance jusqu'au bout. Ce serait encore un bon calcul; car, je le dis en toute sincrit, nous serons certainement moins tromps par des hommes qui auront la pleine responsabilit de leurs actes que s'ils peuvent nous dire: Vous aviez le droit de m'arrter et vous m'avez laiss aller; je ne suis pas le vrai coupable.... Maintenant, je le demande, une fois que la majorit sera acquise au pouvoir, non point par le concours libre, par l'assentiment raisonn des dputs, mais parce que ceux-ci seront successivement enrls dans les rangs des gouvernants, pourra-t-on dire que nous sommes encore dans les conditions sincres du gouvernement reprsentatif? Voil une loi. Elle froisse les intrts et les ides de ceux qu'elle est destine rgir.--Ils sont appels dclarer par l'organe de leurs reprsentants s'ils l'admettent ou la repoussent.--videmment, ils la rejetteront si ces reprsentants reprsentent en effet _ceux que la loi est destine rgir_.--Mais s'ils reprsentent ceux qui la proposent, la soutiennent et sont appels l'excuter, elle sera admise sans difficult. Est-ce l le gouvernement reprsentatif?... 71.--LETTRE M. ***, EN RPONSE LA SIENNE DU 12 JANVIER[85]. [Note 85: Cette lettre, prpare sur un cahier, il y a trente ans peu prs, fut-elle mise au net et envoye au destinataire, dont je supprime le nom? Je l'ignore. Mais je crois utile de la reproduire, ne ft-ce que pour montrer une fois de plus combien Bastiat prenait au srieux le gouvernement reprsentatif, et aimait conformer ses actes ses thories. Je la fais suivre d'une lettre qui fut adresse quelques annes plus tard M. Dampierre. (_Note de l'diteur._)] MONSIEUR, J'ai reu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'crire, en date du 12 de ce mois, dans le but, selon vos expressions, de _solliciter mon suffrage et celui de mes amis_. Je ne puis rien vous dire, monsieur, sur les intentions de mes amis; je ne leur cache pas mon vote, mais je ne cherche pas influencer le leur. Quant au mien, il ne m'appartient pas au point de l'engager. L'intrt public le dtermine, et, jusqu' l'instant o il tombe dans l'urne, je n'ai d'engagement qu'envers le public et ma conscience. La notorit publique attribue au gnral Durrieux, votre concurrent, des opinions favorables au ministre actuel, et, par consquent dfavorables, selon moi, aux intrts de la France et spcialement de la France mridionale. Aucun acte de sa part n'est venu m'autoriser regarder comme mal fonde l'opinion publique cet gard; bien, au contraire, sa position personnelle me le fait regarder comme un trs-mauvais reprsentant de nos intrts, soit gnraux, soit vinicoles. C'est vous dire que je ne lui donnerai pas mon suffrage. Mais, par la mme raison, je ne puis la donner un candidat qui, il y a peine un an, _appelait de tous ses voeux la candidature du gnral Durrieux_, et encore moins si ce mme homme affiche maintenant des opinions diffrentes; car, ou il n'tait pas sincre alors, ou il ne l'est pas aujourd'hui. Vous me dites, monsieur, que les voix du Gouvernement _vous chapperont_. Vous les avez sans doute laiss _chapper_; vous les sollicitiez l'anne dernire avec tant d'instance, que vous ne rpugniez pas faire agir sur les fonctionnaires ces deux grands ressorts, la _crainte des destitutions_ et l'_esprance de l'avancement_. J'ai sous les yeux une lettre dans laquelle vous sollicitiez le suffrage d'un fonctionnaire, _sous les auspices de son chef_ (ce qui quivaut une menace) et o vous lui parliez de votre influence Paris (ce qui quivaut une promesse). Aujourd'hui, c'est aux hommes indpendants que vos promesses s'adressent; ou celles d'aujourd'hui, ou celles d'alors ne sont pas sincres. Et puis, que nous promettez-vous? Des _faveurs_. Les faveurs ne s'accordent pas au public, mais aux dpens du public, sans quoi ce ne serait pas des _faveurs_. Ensuite, pour obliger des _favoris_, il faut au moins le dsirer, et vous dites que vous ne _dsirerez_ rien des ministres. Enfin, monsieur, depuis quelques jours que les lecteurs se communiquent rciproquement les lettres dont vous les _favorisez_, on en voit d'adresses aux ministriels et aux patriotes, aux nobles et aux roturiers, aux carlistes, aux philippistes, etc. Dans toutes, vous sollicitez l'obligeance des lecteurs, vous demandez des votes comme on demande des services; il est permis d'en conclure, qu'en vous nommant, on rendrait service au candidat plutt qu'au public. 72. 3 Juillet 1846. MONSIEUR DAMPIERRE, Comme vous, je regrette de ne m'tre pas trouv chez moi quand vous m'avez fait l'honneur de venir me voir, et je le regrette encore plus, depuis que j'ai reu votre bienveillante lettre du 30 juin. Je ne m'arrterai pas vous remercier de tout ce qu'elle contient d'obligeant; je crains bien qu'on ne vous ait fort exagr les efforts que j'ai pu consacrer quelquefois ce qui m'a paru le bien du pays. Je me bornerai rpondre ce que vous me dites, touchant les prochaines lections, et je le ferai avec toute la franchise que je dois au ton de sincrit qui respire dans toute votre lettre. Je suis dcid mettre ma dclaration de principes; ds que la chambre sera dissoute, et abandonner le reste aux lecteurs que cela regarde. C'est vous dire que, ne sollicitant pas leurs suffrages pour moi-mme, je ne puis les engager dans la combinaison dont vous m'entretenez. Quant ma conduite personnelle, j'espre que vous en trouverez la raison dans la brochure que je vous envoie par ce courrier[86]. Permettez-moi d'ajouter ici quelques explications: Une alliance entre votre opinion et la mienne est une chose grave, que je ne puis admettre ou rejeter, sans vous exposer, un peu longuement peut-tre, les motifs qui me dterminent. [Note 86: Aux lecteurs de l'arrondissement de Saint-Sever. T. Ier, p. 461. (_Note de l'diteur._)] Vous tes lgitimiste, monsieur, vous le dites franchement dans votre profession de foi, et, par consquent, je suis plus loin de vous que des vrais conservateurs. Ainsi, si nous avions aux prochaines lections un candidat _conservateur_, par opinion, mais indpendant par position, tels que MM. Basquiat, Poydenot, etc., etc., je ne pourrais pas songer un moment, en cas d'chec de mon parti, me rallier au vtre. La perspective de dterminer une crise ministrielle ne me dciderait pas; et j'aimerais mieux voir triompher l'opinion, dont je ne diffre que par des nuances, que celle dont je suis spar par les principes. Je dois vous avouer, d'ailleurs, que ces coalitions des partis extrmes me paraissent des duperies artificieusement arranges par des ambitieux et leur profit. Je me place exclusivement au point de vue du contribuable, de l'administr, du public, et je me demande ce qu'il peut gagner des combinaisons qui n'ont pour but que de faire passer le pouvoir d'une main dans une autre. En admettant le succs d'une alliance entre les deux opinions, quoi cela peut-il mener? videmment, elles ne s'entendent un moment qu'en laissant sommeiller les points par lesquels elles diffrent, et s'abandonnant au seul dsir qui leur soit commun: Renverser le cabinet.--Mais aprs?--Lorsque M. Thiers, ou tout autre, sera aux affaires, que fera-t-il avec une minorit de gauche, qui n'aura t majorit un instant que par l'appoint des lgitimistes; appoint qui lui sera dsormais refus? Je vois d'ici une coalition nouvelle se former entre la droite et M. Guizot. Au bout de tout cela, j'aperois bien confusion, crises ministrielles, embarras administratifs, ambitions satisfaites, mais je ne vois rien pour le public. Ainsi, monsieur, je n'hsite pas vous dire: je ne pourrais, dans aucun cas, aller vous, si c'tait rellement l'opinion conservatrice qui se prsentt aux prochaines lections. Mais il n'en est pas ainsi, je vois dans un secrtaire des commandements, le reprsentant, non d'une opinion politique, mais d'une pense individuelle, et de cette pense mme laquelle le droit lectoral doit servir de barrire. Une telle candidature nous jette hors du rgime reprsentatif, elle en est plus que la dviation, elle en est la drision; et il semble qu'en la proposant, le pouvoir ait rsolu d'exprimenter jusqu'o peut aller la simplicit du corps lectoral[87]. Sans avoir d'objection personnelle contre M. Larnac, j'en ai une si grave contre sa position, que je ne le nommerai pas, quoi qu'il arrive; et, de plus, si besoin est, je nommerai son adversaire, ft-ce un lgitimiste.--Quelle que puisse tre la pense secrte des partisans de la branche ane, je la redoute moins que les desseins du pouvoir actuel, manifests par l'appui qu'il prte une telle candidature. Je hais les rvolutions; mais elles prennent des formes diverses, et je considre, comme une rvolution de la pire espce, ce systmatique envahissement de la reprsentation nationale par les agents du pouvoir, et, qui pis est, du pouvoir irresponsable. Si donc je me trouve dans la cruelle alternative d'opter entre un secrtaire des commandements et un lgitimiste, mon parti est pris, je nommerai le lgitimiste. Si l'arrire-pense qu'on prte ce parti, a quelque ralit, je la dplore; mais je ne la redoute pas, convaincu que le principe de la souverainet nationale a assez de vie, en France, pour triompher encore une fois de ses adversaires. Mais, avec une Chambre peuple de cratures du pouvoir, le pays, sa fortune et sa libert, sont sans dfense; et c'est l qu'est le germe d'une rvolution plus dangereuse que celle que votre parti peut mditer. [Note 87: Il est facile d'infrer de ce passage et de plusieurs autres, que Bastiat eut port deux jugements sur ce qu'on nomme aujourd'hui _les candidatures officielles_. 1 Il y aurait vu une drision du rgime reprsentatif; 2 cette drision lui eut sembl plus triste que nouvelle. (_Note de l'diteur._)] En rsum, monsieur, comme candidat, je me bornerai publier une profession de foi, et assister aux runions publiques, si j'y suis appel; comme lecteur, je voterai d'abord pour un homme de la gauche, dfaut, pour un conservateur indpendant, et, dfaut encore, pour un lgitimiste franc et loyal, tel que vous, plutt que pour un secrtaire des commandements de M. le duc de Nemours. Veuillez, etc..... 73.--PROJET DE PRFACE POUR LES HARMONIES[88]. [Note 88: Ce projet, en forme de lettre adresse l'auteur, fut bauch par lui vers la fin de 1847. (_Note de l'diteur._)] MON CHER FRDRIC, C'en est donc fait: tu as quitt notre village. Tu as abandonn les champs que tu aimais, ce toit paternel o tu jouissais d'une si complte indpendance, tes vieux livres tout tonns de dormir ngligemment sur leurs poudreux rayons, ce jardin ou dans nos longues promenades nous causions perte de vue _de omni re scibili et quibusdam aliis_, ce coin de terre dernier asile de tant d'tres que nous chrissions, o nous allions chercher des larmes si douces et de si chres esprances. Te souvient-il comme la racine de la foi reverdissait dans nos mes l'aspect de ces tombes chries? Avec quelle abondances les ides affluaient dans notre esprit sous l'inspiration de ces cyprs? peine pouvions-nous leur donner passage tant elles se pressaient sur nos lvres. Mais rien n'a pu te retenir. Ni ces bons justiciables de la campagne accoutums chercher des dcisions dans tes honntes instincts plus que dans la loi; ni notre cercle si fertile en bons mots que deux langues n'y suffisaient pas, et o la douce familiarit, la longue intimit remplaaient bien les belles manires; ni ta basse qui semblait renouveler sans cesse la source de tes ides; ni mon amiti; ni cet empire absolu sur tes actions, tes heures, tes tudes, le plus prcieux des biens peut-tre. Tu as quitt le village et te voil Paris, dans ce tourbillon o comme dit Hugo: .................................................................. Frdric, nous sommes accoutums nous parler coeur ouvert; eh bien! je dois te le dire, ta rsolution m'tonne, je dis plus, je ne saurais l'approuver. Tu t'es laiss sduire par l'amour de la renomme, je ne veux pas dire de la gloire, et tu sais bien pourquoi. Combien de fois n'avons-nous pas dit que dsormais la gloire ne serait plus le prix que d'intelligences d'une immense supriorit! Il ne suffit plus d'crire avec puret, avec grce, avec chaleur; dix mille personnes en France crivent ainsi. Il ne suffit pas d'avoir de l'esprit; l'esprit court les rues. Ne te souvient-il pas qu'en lisant les moindres feuilletons, souvent si dpourvus de bon sens et de logique, mais presque toujours si tincelants de verve, si riches d'imagination, nous nous disions: bien crire va devenir une facult commune l'espce, comme bien marcher et bien s'asseoir. Comment songer la gloire avec le spectacle que tu as sous les yeux? Qui pense aujourd'hui Benjamin Constant, Manuel? Que sont devenues ces renommes qui semblaient ne devoir jamais prir? de si grands esprits te crois-tu comparable? As-tu fait leurs tudes? Possdes-tu leurs vastes facults? As-tu pass comme eux toute ta vie au milieu de la socit la plus spirituelle? As-tu les mmes occasions de te faire connatre, la mme tribune; es-tu entour au besoin de la mme camaraderie? Tu me diras peut-tre que si tu ne parviens briller par tes crits tu te distingueras par tes actions.--Eh bien! vois o en est la renomme de Lafayette. Feras-tu comme lui retentir ton nom dans les deux mondes et pendant trois quarts de sicle? Traverseras-tu des temps aussi fertiles en vnements? Seras-tu la figure la plus saillante dans trois grandes rvolutions? Te sera-t-il donn de faire et dfaire des rois? Te verra-t-on martyr Olmultz et demi-Dieu l'Htel de ville? Seras-tu commandant-gnral de toutes les Gardes nationales du royaume? Et quand ces hautes destines te seraient rserves, vois o elles aboutissent: jeter au milieu des nations un nom sans tache, que dans leur indiffrence elles ne daignent pas ramasser; les accabler de nobles exemples et de grands services qu'elles s'empressent d'oublier. Mais non, je ne puis croire que l'orgueil t'ait mont la tte ce point de te faire sacrifier le bonheur rel une renomme qui, tu le sais bien, n'est pas faite pour toi, et qui, en tout cas, ne serait que bien phmre. Ce n'est pas toi qui aspireras jamais devenir: Dans les journaux du jour le grand homme du mois. Tu dmentirais tout ton pass. Si ce genre de vanit t'avait sduit, tu aurais commenc par rechercher la dputation. Je t'ai vu plusieurs fois candidat, et toujours ddaignant ce qu'il faut faire pour russir. Tu disais sans cesse: Voici le temps o l'on s'occupe un peu des affaires publiques, o on lit et parle de ce qu'on a lu. J'en profiterai pour distribuer sous le manteau de la candidature quelques vrits utiles,--et au del tu ne faisais aucune dmarche srieuse. Ce n'est donc pas l'peron de l'amour-propre qui a dirig ta course vers Paris. Mais alors quelle inspiration as-tu cd? Est-ce au dsir de contribuer en quelque chose au bien de l'humanit? Sous ce rapport encore j'ai bien des observations te faire. Comme toi j'aime toutes les liberts et, parmi elles, la plus universellement utile tous les hommes, celle dont on jouit chaque instant du jour et dans toutes les circonstances de la vie,--la libert du travail et de l'change. Je sais que l'appropriation est le pivot de la socit et mme de la vie humaine. Je sais que l'change est impliqu dans la proprit; que restreindre l'un, c'est branler les fondements de l'autre. Je t'approuve de te dvouer la dfense de cette libert, dont le triomphe doit amener le rgne de la justice internationale et, par suite, l'extinction des haines, des prventions de peuple peuple et des guerres qui en sont la suite. Mais, en vrit, te prsentes-tu dans la lice avec des armes qui conviennent et la renomme, si tant est que tu y songes, et au succs mme de ta cause? De quoi es-tu occup, exclusivement occup? D'une dmonstration, d'un calcul, de la solution d'un problme unique, savoir: La restriction ajoute-t-elle la colonne des profits ou la colonne des pertes dans le livre de comptes d'une nation? Voil sur quel sujet tu puises toute ton intelligence! voil les bornes o tu as circonscrit cette grande question! Pamphlets, livres, brochures, articles de journaux, discours, tout est consacr dgager cette inconnue: La nation, par le fait de la libert, aura-t-elle cent mille francs de plus ou cent mille francs de moins? Il semble que tu t'attaches mettre sous le boisseau toute clart qui ne jette sur ce thorme qu'un jour indirect. Il semble que tu t'appliques refouler dans ton coeur toutes ces flammes sacres que l'amour de l'humanit y avait allumes. Ne crains-tu pas que ton esprit se sche et se rtrcisse cette oeuvre analytique, cette ternelle contention toujours concentre sur un calcul algbrique? Rappelle-toi ce que nous avons dit bien souvent: moins qu'on n'ait la prtention de faire faire un progrs une branche isole des connaissances humaines, ou plutt, moins qu'on n'ait reu de la nature un crne qui ne se distingue que par une protubrance dominatrice; il vaut mieux, surtout quand on n'est comme nous qu'amateurs philosophes, laisser errer sa pense dans tout le domaine de l'intelligence, que de l'asservir la solution d'un problme. Il vaut mieux chercher le rapport des sciences entre elles et l'harmonie des lois sociales, que de s'puiser clairer un point douteux, au risque de perdre jusqu'au sentiment de ce qu'il y a de grandeur et de majest dans l'ensemble. C'est pour cela que nos lectures taient si capricieuses, et que nous mettions tant de soin secouer le joug des jugements de convention. Tantt nous lisions Platon, non pour admirer sur la foi des sicles, mais pour nous assurer de l'extrme infriorit de la socit antique; et nous disions: Puisque c'est l la hauteur o s'est lev le plus beau gnie de l'ancien monde, rassurons-nous, l'homme est perfectible et la foi dans ses destines n'est pas trompeuse. Tantt nous nous faisions suivre dans nos longues promenades de Bacon, de Lamartine, de Bossuet, de Fox, de Lamennais, et mme de Fourrier. L'conomie politique n'tait qu'une pierre de l'difice social que nous cherchions construire dans notre esprit, et nous disions: Il est utile, il est heureux que des gnies patients et infatigables se soient attachs comme Say observer, classer, et exposer dans un ordre mthodique tous les faits qui composent cette belle science. Dsormais, l'intelligence peut poser le pied sur cette base inbranlable pour s'lever de nouveaux horizons. Aussi combien nous admirions les travaux de Dunoyer et de Comte qui, sans jamais dvier de la ligne rigoureusement scientifique trace par M. Say, transportent avec tant de bonheur ces vrits acquises dans le domaine de la morale et de la lgislation. Je ne te le dissimulerai pas; quelquefois, en t'coutant, il me semblait que tu pouvais ton tour prendre ce mme flambeau, des mains de tes devanciers, et en projeter la lumire dans quelques recoins obscurs des sciences sociales, et dans ceux surtout que de folles doctrines ont rcemment plong dans l'obscurit. Au lieu de cela, te voil tout occup d'claircir un seul des problmes conomiques que Smith et Say ont dj dmontr cent fois mieux que tu ne pourras le faire. Te voil analysant, dfinissant, calculant, distinguant. Te voil, le scalpel la main, cherchant ce qu'il y a au juste au fond de ces mots _prix_, _valeur_, _utilit_, _chert_, _bon march_, _importations_, _exportations_. Mais, enfin, si ce n'est pour toi, si tu ne crains pas de t'hbter l'oeuvre, crois-tu avoir choisi, dans l'intrt de la cause, le meilleur plan qu'il y ait suivre? Les peuples ne sont pas gouverns par des X, mais par des instincts gnreux, par des sentiments, par des sympathies. Il fallait leur prsenter la chute successive de ces barrires qui parquent les hommes en communes ennemies, en provinces jalouses, en nations guerroyantes. Il fallait leur montrer la fusion des races, des intrts, des langues, des ides, la vrit triomphant de l'erreur dans le choc des intelligences, les institutions progressives remplaant le rgime du despotisme absolu et des castes hrditaires, les guerres extirpes, les armes dissoutes, la puissance morale remplaant la force physique, et le genre humain se prparant par l'unit aux destines qui lui sont rserves. Voil ce qui et passionn les masses, et non point tes sches dmonstrations. Et puis, pourquoi te limiter? pourquoi emprisonner ta pense? Il me semble que tu l'as mise au rgime cellulaire avec l'uniforme crote de pain sec pour tout aliment, car te voil rongeant soir et matin une question d'argent. J'aime autant que toi la libert commerciale. Mais tous les progrs humains sont-ils renferms dans cette libert? Autrefois, ton coeur battait pour l'affranchissement de la pense et de la parole, encore enchanes par les entraves universitaires et les lois contre l'association. Tu t'enflammais pour la rforme parlementaire et la sparation radicale de la souverainet qui dlgue et contrle, de la puissance excutive dans toutes ces branches. Toutes les liberts se tiennent. Toutes les ides forment un tout systmatique et harmonieux; il n'en est pas une dont la dmonstration n'et servi dmontrer les autres. Mais tu fais comme un mcanicien qui s'vertue expliquer, sans en rien omettre, tout ce qu'il y a de minutieux dtails dans une pice isole de la machine. On est tent de lui crier: Montrez-moi les autres pices; faites-les mouvoir ensemble; elles s'expliquent les unes par les autres..... 74.--ANGLOMANIE, ANGLOPHOBIE[89]. [Note 89: Cette bauche est de 1847. L'auteur voulait en faire un chapitre pour la seconde srie des _Sophismes conomiques_, qui parut la fin de l'anne.] Ces deux sentiments sont en prsence, et il n'est gures possible, chez nous, de juger l'Angleterre avec impartialit, sans tre accus par les anglomanes d'tre anglophobe et par les anglophobes d'tre anglomane. Il semble que l'opinion publique exagrant, en France, une ancienne loi de Sparte, nous frappe de mort morale si nous ne nous jetons pas dans une de ces deux extrmits. Pourtant ces deux sentiments subsistent, ils ont dj une date ancienne. Donc ils ont leur raison d'tre; car dans le monde des sympathies et des antipathies, comme dans le monde matriel, il n'est pas d'effet sans cause. Il est facile de se rendre compte de la coexistence de ces deux sentiments. La grande lutte entre la dmocratie et l'aristocratie, entre le droit commun et le privilge, se poursuit, sourde ou dclare, avec plus ou moins d'ardeur, avec plus ou moins de chance, sur tous les points du globe. Mais nulle part, pas mme en France, elle n'a autant de retentissement qu'en Angleterre. Je dis pas mme en France. Chez nous, en effet, le privilge, comme principe social, tait teint avant notre rvolution. En tous cas, il reut le coup de grce dans la nuit du 4 aot. Le partage gal de la proprit sape incessamment l'existence de toute classe oisive. L'oisivet est un accident, le lot phmre de quelques individus; et quoi que l'on puisse penser de notre organisation politique, toujours est-il que la dmocratie fait le fonds de notre ordre social. Sans doute le coeur humain ne change pas; ceux qui arrivent la puissance lgislative cherchent bien se crer une petite fodalit administrative, lectorale ou industrielle; mais rien de tout cela n'a de racine. D'une session l'autre, le souffle du moindre amendement peut renverser le fragile difice, supprimer toute une cure de places, effacer la protection, ou charger les circonscriptions lectorales. Si nous jetons les yeux sur d'autres grandes nations, comme l'Autriche et la Russie, nous voyons une situation bien diffrente. L, le Privilge, appuy sur la force brutale, rgne en matre absolu. C'est peine si nous pouvons distinguer le sourd bruissement de la dmocratie faisant son oeuvre souterraine, comme un germe s'enfle et se dveloppe loin de tout regard humain. En Angleterre, au contraire, les deux puissances sont pleines de force et de vigueur. Je ne dirai rien de la monarchie, espce d'idole laquelle les deux armes sont convenues d'imposer une sorte de neutralit. Mais considrons un peu les lments de force et la trempe des armes avec lesquelles l'aristocratie et la dmocratie se livrent combat. L'aristocratie a pour elle la puissance lgislative. Elle seule peut entrer la Chambre des lords, et elle s'est empare de la Chambre des communes, sans qu'on puisse dire quand et comment elle pourra en tre dloge. Elle a pour elle l'glise tablie, dont tous les postes sont envahis par les cadets de famille, institution purement anglaise ou anglicane, comme son nom le dit, et purement politique, dont le monarque est le chef. Elle a pour elle la proprit hrditaire du sol et les substitutions, garantie contre le morcellement des terres. Par l elle est assure que sa puissance, concentre en un petit nombre de mains, ne sera point dissmine et ne perdra pas ce qui la caractrise. Par la puissance lgislative, elle a la disposition des taxes; et ses efforts tendent naturellement en rejeter le fardeau sur la dmocratie, tout en s'en rservant le profit. Aussi la voit-on commander l'arme et la marine, c'est--dire tre encore matresse de la force brutale; et la manire dont se recrutent ces corps garantit qu'ils ne passeront pas du ct de la cause populaire. On peut remarquer de plus qu'il y a dans la discipline militaire quelque chose la fois d'nergique et de dgradant, qui aspire effacer, dans l'me de l'arme, toute participation aux sentiments communs de l'humanit. Avec les trsors et les forces du pays, l'aristocratie anglaise a pu procder successivement la conqute de tous les points du globe qu'elles a jugs utiles sa scurit et sa politique. Dans cette oeuvre, elle a t merveilleusement seconde par le prjug populaire, l'orgueil national et le _sophisme conomique_, qui rattachent tant de folles esprances au systme colonial. Enfin toute la diplomatie britannique est concentre aux mains de l'aristocratie; et comme il y a toujours un lien sympathique entre tous les privilges et toutes les aristocraties de la terre, comme elles sont fondes sur le mme principe, que ce qui menace l'une menace l'autre, il en rsulte que tous les lments de la vaste puissance que je viens de dcrire sont en opposition perptuelle avec le dveloppement de la dmocratie, non-seulement en Angleterre, mais dans le monde entier. Ainsi s'expliquent la guerre contre l'indpendance des tats-Unis et la guerre plus acharne encore contre la Rvolution franaise; guerre poursuivie non-seulement avec le fer, mais encore et surtout avec l'or, soit qu'il servt soudoyer des coalitions, soit qu'il ft rpandu pour entraner notre dmocratie l'exagration, au dsordre, la guerre civile. Il n'est pas ncessaire d'entrer en plus de dtails, d'indiquer l'intrt qu'a pu avoir l'aristocratie anglaise touffer partout, en mme temps que le principe dmocratique, tout lment de force, de puissance et de richesse; il n'est pas ncessaire d'exposer historiquement l'action qu'elle a exerce dans ce sens sur les peuples,--action qui a reu la dnomination de _systme de bascule_,--pour montrer que l'_anglophobie_ n'est pas un sentiment tout fait aveugle, et qu'il a, comme je le disais en commenant, sa raison d'tre. Quant l'_anglomanie_, si on l'explique par un sentiment puril, par l'espce de fascination qu'exerce toujours sur les esprits lgers le spectacle de la richesse, de la puissance, de l'nergie, de la persvrance et du succs, ce n'est pas de celle-l que je m'occupe. Je veux parler des causes srieuses de sympathie que l'Angleterre peut, bon droit, exciter dans d'autres pays. Je viens d'numrer les forces de l'oligarchie anglaise: proprit du sol, chambre des lords, chambre des communes, taxes, glise, arme, marine, colonies, diplomatie. Les forces de la dmocratie n'ont rien d'aussi dtermin. Celle-ci a pour elle la parole, la presse, l'association, le travail, l'conomie, la richesse croissante, l'opinion, le bon droit et la vrit. Il me semble que le progrs de la dmocratie est sensible. Voyez quelles larges brches elle a faites dans le camp oppos. L'oligarchie anglaise, ai-je dit, avait la possession du sol. Elle l'a encore; mais ce qu'elle n'a plus, c'est un privilge ent sur ce privilge, la loi crale. Elle avait la Chambre des communes. Elle l'a encore; mais la dmocratie est entre au Parlement par la brche du _Reform-Bill_, brche qui s'largira sans cesse. Elle avait l'glise tablie. Elle l'a encore; mais dpouille de son ascendant exclusif par la multiplication et la popularit des glises dissidentes et le _bill_ de l'_mancipation catholique_. Elle avait les taxes. Elle en dispose encore; mais, depuis 1815, tous les ministres, whigs ou torys, se sont vus forcs de marcher de rforme en rforme, et, la premire difficult financire, l'_incom-tax_ provisoire sera converti en impt foncier permanent. Elle avait l'arme. Elle l'a encore, mais chacun sait avec quel soin jaloux le peuple anglais veut qu'on lui pargne la vue des habits rouges. Elle avait les colonies, c'tait sa plus grande puissance morale; car c'est par les promesses illusoires du rgime colonial qu'elle s'attachait un peuple enorgueilli et gar.--Et le peuple brise ce lien, en reconnaissant la chimre du systme colonial. Enfin, je dois mentionner ici une autre conqute populaire, et la plus grande sans doute. Par cela mme que les armes du peuple sont l'opinion, le bon droit et la vrit, par cela encore qu'il possde dans toute sa plnitude le droit de dfendre sa cause par la presse, la parole et l'association, le peuple ne pouvait manquer d'attirer, et il a en effet attir sous son drapeau les hommes les plus intelligents et les plus honntes de l'aristocratie. Car il ne faut pas croire que l'aristocratie anglaise forme un ensemble compacte et dtermin. Nous la voyons, au contraire, se partager dans toutes les grandes circonstances; et, soit frayeur, habilet, ou philanthropie, ce sont d'illustres privilgis qui viennent sacrifier aux exigences dmocratiques une partie de leurs propres privilges. Si l'on veut appeler _anglomanes_ ceux qui prennent intrt aux pripties de cette grande lutte et aux progrs de la cause populaire sur le sol britannique, je le dclare, je suis _anglomane_. Il me semble qu'il n'y a qu'une vrit, qu'il n'y a qu'une justice, que l'galit prend partout la mme forme, que la libert a partout les mmes rsultats, et qu'un lien fraternel et sympathique doit unir les faibles et les opprims de tous les pays. Je ne puis pas ne pas voir qu'il y a deux Angleterre; puisqu'il y a, en Angleterre, deux sentiments, deux principes, deux causes ternellement en lutte[90]. [Note 90: Voir l'article intitul _Deux Angleterre_, t. III, p. 459. (_Note de l'diteur._)] Je ne puis pas oublier que si le principe aristocratique voulut, en 1776, courber sous son joug l'indpendance amricaine, il trouva dans quelques dmocrates anglais une rsistance telle, qu'il lui fallut suspendre la libert de la presse, l'_habeas corpus_, et fausser le jury. Je ne puis pas oublier que si le principe aristocratique voulut, en 1791, touffer notre glorieuse rvolution, il lui fallut commencer par lancer chez lui sa soldatesque sur les hommes du peuple, qui s'opposaient la perptration de ce crime contre l'humanit. J'appelle _anglomane_ celui qui admire indistinctement les faits et gestes des deux partis. J'appelle _anglophobe_ celui qui les enveloppe tous deux dans une rprobation aveugle et insense. Au risque d'attirer sur ce pauvre petit volume la lourde massue de l'impopularit, oui, je l'avoue, ce grand, cet ternel, ce gigantesque effort de la dmocratie pour se dgager des liens de l'oppression et rentrer dans la plnitude de ses droits, offre mes yeux, en Angleterre, des circonstances particulirement intressantes, qui ne se prsentent pas dans les autres pays, au moins au mme degr. En France, l'aristocratie est tombe en 89, avant que la dmocratie fut prpare se gouverner elle-mme. Celle-ci n'avait pu dvelopper et perfectionner dans tous les sens ces qualits, ces puissances, ces vertus politiques, qui seules pouvaient conserver le pouvoir dans ses mains et lui en faire faire un prudent et utile usage. Il en est rsult que chaque parti, chaque homme mme, a cru pouvoir hriter de l'aristocratie; et la lutte s'est tablie entre le peuple et M. Decaze, le peuple et M. de Villle, le peuple et M. de Polignac, le peuple et M. Guizot. Dans cette lutte, aux proportions mesquines, nous faisons notre ducation constitutionnelle, et le jour o nous serons assez avancs, rien ne nous empchera de prendre possession de la direction de nos affaires; car la chute de notre grand antagoniste, l'aristocratie, a prcd notre ducation politique. Le peuple anglais, au contraire, grandit, se perfectionne, et s'claire par la lutte elle-mme. Des circonstances historiques, inutiles rappeler ici, ont paralys dans ses mains l'emploi de la force physique. Il a d recourir la puissance seule de l'opinion; et la premire condition pour que l'opinion ft une puissance, c'tait que le peuple lui-mme s'clairt sur chaque question particulire jusqu' l'unanimit. L'opinion n'aura pas se faire aprs la lutte, elle s'est faite et se fait pendant, pour et par la lutte mme. C'est toujours dans le parlement que se gagne la victoire, et l'aristocratie est force de la sanctionner. Nos philosophes et nos potes ont brill avant notre rvolution qu'ils ont prpare; mais, en Angleterre, c'est pendant la lutte que la philosophie et la posie font leur oeuvre. Du sein du parti populaire surgissent de grands crivains, de puissants orateurs, de nobles potes, qui nous sont entirement inconnus. Nous nous imaginons ici que Milton, Shakespeare, Young, Thompson, Byron forment toute la littrature anglaise. Nous ne nous apercevons pas que, parce que la lutte se poursuit toujours, la chane des grands potes n'est pas interrompue; et le feu sacr anime les Burn, les Campbell, les Moore, les Akenside et mille autres, qui travaillent sans cesse renforcer la dmocratie en l'clairant. Il rsulte encore de cet tat de choses que l'aristocratie et la dmocratie se retrouvent en prsence propos de toutes les questions. Rien n'est plus propre les animer, les grandir. Ce qui ailleurs n'est qu'un dbat administratif ou financier est l une guerre sociale. peine une question a surgi qu'on s'aperoit, de part et d'autre, que les deux grands principes sont engags. Ds lors, de part et d'autre, on fait des efforts immenses, on se coalise, on ptitionne, on propage par d'abondantes souscriptions d'innombrables crits, bien moins pour la question elle-mme qu' cause du principe toujours prsent, toujours vivant qui y est engag. Cela s'est vu non-seulement l'occasion des lois crales, mais de toute loi qui touche aux taxes, l'glise, l'arme, l'ordre politique, l'ducation, aux affaires extrieures, etc. Il est ais de comprendre que le peuple anglais a d s'habituer ainsi remonter, propos de toute mesure, jusqu'aux principes primordiaux, et poser la discussion sur cette large base. Aussi, en gnral, les deux partis sont extrmes et exclusifs. On veut _tout ou rien_, parce qu'on sent, des deux cts, que concder quelque chose, si peu que ce soit, c'est concder le principe. Sans doute, dans le vote, il y a quelquefois transaction. On est bien forc d'accommoder les rformes au temps et aux circonstances; mais dans les dbats on ne transige pas, et la rgle invariable de la dmocratie est celle-ci: Prendre tout ce qu'on lui accorde et continuer demander le reste.--Et mme elle a eu l'occasion d'apprendre que le plus sr pour elle est d'exiger _tout_, pendant cinquante ans s'il le faut, plutt que de se contenter d'_un peu_, au bout de quelques sessions. Aussi les anglophobes les plus prononcs ne peuvent pas se dissimuler que les rformes, en Angleterre, portent un cachet de radicalisme, et par l de grandeur, qui tonne et subjugue l'esprit. L'abolition de l'esclavage a t emporte tout d'une pice. un jour marqu, une minute dtermine, les fers sont tombs des bras des pauvres noirs dans toutes les possessions de la Grande-Bretagne. On raconte que, dans la nuit du 31 juillet 1838, les esclaves s'taient rassembls dans les glises de la Jamaque. Leur pense, leur coeur, leur vie tout entire semblaient attachs l'aiguille de l'horloge. Vainement le prtre s'efforait de fixer leur attention sur les plus imposants sujets qui puissent captiver l'intelligence humaine. Vainement il leur parlait de la bont de Dieu et de leurs futures destines. Il n'y avait qu'une seule me dans l'auditoire, et cette me tait dans une fivreuse attente. Lorsque le marteau fit retentir le premier coup de minuit, un cri de joie, comme jamais oreille humaine n'en avait entendu, branla les votes du temple. La parole et le geste manquaient ces pauvres cratures pour donner passage l'exubrance de leur bonheur. Ils se prcipitaient en pleurant dans les bras les uns des autres, jusqu' ce que, ce paroxysme calm, on les vit se jeter genoux, lever vers le ciel leurs bras reconnaissants, puis confondre dans leurs bndictions et la nation qui les dlivrait, et les grands hommes, les Clarkson, les Wilberforce qui avaient embrass leur cause, et la Providence qui avait fait descendre dans le coeur d'un grand peuple un rayon de justice et d'humanit. S'il a fallu cinquante ans pour raliser d'une manire absolue la libert personnelle, on est arriv plus vite, mais seulement une transaction, une trve, sur les liberts politique et religieuse. Le _reform-bill_ et le bill de l'mancipation catholique, d'abord soutenus comme principes, ont t livrs l'_expdient_. Aussi l'Angleterre a encore deux grandes agitations traverser: la charte du peuple et le renversement de l'glise tablie comme religion officielle. La campagne contre le rgime protecteur est une de celles qui ont t conduites par les chefs sous la sauvegarde et l'autorit du _principe_. Le principe de la libert des transactions est vrai ou faux, il devait triompher ou succomber tout entier. Transiger, c'et t avouer que la proprit et la libert ne sont pas des droits, mais, selon le temps et le lieu, des circonstances accessoires, utiles ou funestes. Accepter le dbat sur ce terrain, c'et t se priver volontairement de tout ce qui fait l'autorit et la force; c'et t renoncer mettre de son ct le sentiment de justice qui vit dans tous les coeurs.--Le principe de la libert commerciale a triomph; il a t appliqu aux objets ncessaires la vie, et il le sera promptement tout ce qui peut faire l'objet des transactions internationales. Ce culte de l'absolu a t transport dans des questions d'un ordre infrieur. Quand il s'est agi de la rforme postale, on s'est demand si les communications individuelles de la pense, les panchements de l'amiti, de l'amour maternel, de la pit filiale, taient une _matire imposable_. L'opinion a rpondu par la ngative; et ds lors on a poursuivi la rforme radicale, absolue, sans s'inquiter de quelque embarras ou de quelque dficit au Trsor. On a rduit le port de la lettre au taux de la plus petite monnaie anglaise, parce que cela suffisait pour payer l'tat le service rendu et lui rembourser ses frais. Et comme la poste laisse encore un profit, il ne faut pas douter qu'on rduisit encore le port des lettres, s'il y avait en Angleterre une monnaie au-dessous du _penny_. J'avoue qu'il y a dans cette audace et cette vigueur quelque chose de grand, qui me fait suivre avec intrt les dbats du parlement anglais et plus encore les dbats populaires qui ont lieu dans les associations et les meetings. C'est l que l'avenir s'labore, c'est l que de longues discussions dgagent au pralable cette inconnue: un principe est-il engag dans la question?--Et si la rponse est affirmative, on peut ignorer le jour du triomphe, mais on peut tre sr que le triomphe est assur. Avant de revenir au sujet de ce chapitre, l'anglomanie et l'anglophobie, je dois prmunir le lecteur contre une fausse interprtation qui pourrait se glisser dans son esprit. Bien que la lutte entre l'aristocratie et la dmocratie, toujours prsente et palpitante au fond de chaque question, donne certainement de la chaleur et de la vie aux dbats; bien qu'en retardant et loignant la solution, elle contribue mrir les ides et former les moeurs politiques du peuple; il ne faut pas conclure de l que je considre comme un dsavantage absolu pour mon pays de n'avoir pas le mme obstacle vaincre, et consquemment de ne pas sentir le mme aiguillon, de n'avoir pas les mmes lments de vie et d'ardeur. Les principes ne sont pas moins engags chez nous qu'en Angleterre. Seulement les dbats devraient tre, chez nous, beaucoup plus gnraux, beaucoup plus _humanitaires_ (puisque le mot est consacr), comme, chez nos voisins, ils doivent tre plus nationaux. L'obstacle aristocratique, pour eux, est chez eux. Pour nous, il est dans le monde entier. Rien, certes, ne nous empcherait de prendre les principes une hauteur que l'Angleterre ne peut encore atteindre. Nous ne le faisons pas, et cela dpend uniquement du degr insuffisant de respect, de dvouement pour les principes, auquel nous sommes parvenus. Si l'_anglophobie_ n'tait chez nous qu'une naturelle raction contre l'oligarchie anglaise, dont la politique est si dangereuse pour les nations et en particulier pour la France, ce ne serait plus de l'anglophobie, mais, qu'on me pardonne ce mot barbare (et qui n'en est que plus juste, puisqu'il runit deux ides barbares), de l'_oligarcophobie_. Malheureusement il n'en est pas ainsi; et l'occupation la plus constante de nos grands journaux est d'irriter le sentiment national contre la dmocratie britannique, contre ces classes laborieuses qui demandent au travail, l'industrie, la richesse, au dveloppement de leurs facults, les forces qui doivent les affranchir. C'est prcisment l'accroissement de ces forces dmocratiques, la perfection du travail, la supriorit industrielle, l'extension des machines, l'aptitude commerciale, l'accumulation des capitaux, c'est prcisment, dis-je, l'accroissement de ces forces qu'on nous reprsente comme dangereux, comme oppos nos propres progrs, comme impliquant de toute ncessit un dcroissement proportionnel dans les forces analogues de notre pays. C'est l le _sophisme conomique_ que j'ai combattre, c'est par l que se rattache l'esprit de ce livre le sujet que je viens de traiter, et qui a pu paratre jusqu'ici une oiseuse digression. D'abord, si ce que j'appelle ici un _sophisme_ tait une vrit, combien elle serait triste et dcourageante! Si le mouvement progressif, qui se manifeste sur un point du globe, occasionnait un mouvement rtrograde sur un autre point, si l'accroissement des richesses d'un pays ne se faisait qu'au moyen d'une perte correspondante rpartie sur tous les autres, il n'y aurait videmment, dans l'ensemble, pas de progrs possible; et, de plus, toutes les jalousies nationales seraient justifies. Des ides vagues d'humanit, de fraternit, ne suffiraient certes pas pour dterminer une nation se rjouir des progrs faits ailleurs, puisqu'ils se seraient faits ses dpens. Les fraternitaires ne changeront jamais ce point le coeur humain, et, dans l'hypothse que j'envisage, cela n'est pas mme dsirable. Qu'y aurait-il d'honnte, de dlicat me rjouir de ce qu'un peuple s'lve vers le superflu, s'il en doit rsulter qu'un autre peuple descende au-dessous du ncessaire? Non, je ne suis tenu ni moralement ni religieusement faire, ft-ce au nom de ma patrie, cet acte d'abngation. Ce n'est pas tout. Si cette espce de _bascule_, tait la loi des nations, elle serait aussi la loi des provinces, des communes, des familles. Le progrs national n'est pas d'une autre nature que le progrs individuel; par o l'on voit que si l'axiome, dont je m'occupe, tait une vrit au lieu d'tre un sophisme, il n'y a pas un homme sur la terre qui ne dt perptuellement s'efforcer d'touffer le progrs de tous les autres, sauf rencontrer chez tous le mme effort contre lui-mme. Ce conflit gnral serait l'tat naturel de la socit, et la Providence, en dcrtant que _le profit de l'un est le dommage de l'autre_, aurait condamn l'homme une guerre sans terme, et l'humanit un niveau primitif invariable. Il n'y a donc pas dans les sciences sociales de proposition qu'il soit plus important d'claircir. C'est la clef de vote de tout l'difice. Il faut absolument connatre la nature propre du progrs, et l'influence que la condition progressive d'un peuple exerce sur la condition des autres peuples. S'il est dmontr que le progrs, dans une circonscription donne, a pour cause ou pour effet une dpression proportionnelle dans le reste de la race humaine, il ne nous reste plus qu' brler nos livres, renoncer toute esprance du bien gnral, et entrer dans l'universel conflit, avec la ferme volont d'tre le moins possible crass en crasant le plus possible les autres. Ce n'est pas l de l'exagration, c'est de la logique la plus rigoureuse, de la logique trop souvent applique. Une mesure politique qui se rattache si bien l'axiome--le profit de l'un est le dommage de l'autre,--parce qu'elle en est comme l'incarnation, l'_acte_ de navigation de la Grande-Bretagne fut plac ouvertement sous l'invocation de ces paroles clbres de son prambule: _Il faut que l'Angleterre crase la Hollande ou qu'elle en soit crase._ Et nous avons vu la _Presse_ invoquer les mmes paroles pour faire adopter en France la mme mesure. Rien de plus simple, ds qu'il n'est pas d'autre alternative pour les peuples, comme pour les individus, que d'craser ou d'tre crass.--Par o l'on voit le point o l'erreur et l'atrocit viennent se confondre. Mais la triste maxime que je mentionne mrite bien d'tre combattue dans un chapitre spcial. Il ne s'agit point en effet de lui opposer de vagues dclamations sur l'humanit, la charit, la fraternit, l'abngation. Il faut la dtruire par une dmonstration pour ainsi dire mathmatique. En me rservant de consacrer quelques pages cette tche, je poursuis ce que j'ai dire sur l'anglophobie. J'ai dit que ce sentiment, en tant qu'il s'attache cette politique machiavlique que l'oligarchie anglaise a fait peser si longtemps sur l'Europe, tait un sentiment justifiable, qui avait sa raison d'tre et ne devait mme pas s'appeler anglophobie. Il ne mrite ce nom que lorsqu'il enveloppe dans la mme haine et l'aristocratie et cette portion de la socit anglaise qui a souffert autant et plus que nous de la prpondrance oligarchique, et lui a fait rsistance, cette classe laborieuse, faible et impuissante d'abord, mais qui a grandi en richesse, en force, en influence assez pour entraner de son ct une partie de l'aristocratie et tenir l'autre en chec; classe laquelle nous devrions tendre la main, dont nous devrions partager les sentiments et les esprances, si nous n'tions retenus par cette funeste et dcourageante pense que les progrs qu'elle doit au travail, l'industrie et au commerce menacent notre prosprit et notre indpendance; les menacent sous une autre forme, mais autant que pouvait le faire la politique des Walpole, des Pitt, etc., etc. C'est ainsi que l'anglophobie s'est gnralise, et j'avoue que je ne puis voir qu'avec dgot les moyens qui ont t employs pour l'entretenir et l'irriter. Premier moyen bien simple et non moins odieux; il consiste tirer parti de la diversit des langues. On a profit de ce que la langue anglaise tait peu connue en France pour nous persuader que toute la littrature et le journalisme anglais n'taient qu'outrages, insultes et calomnies perptuellement vomis contre la France; d'o elle ne pouvait manquer de conclure qu'elle tait, de l'autre ct du dtroit, l'objet d'une haine gnrale et inextinguible. En cela on tait merveilleusement servi par la libert illimite de la presse et de la parole qui existe chez nos voisins. En Angleterre, comme en France, il n'y a pas de question sur laquelle les avis ne se partagent; en sorte qu'il est toujours possible, dans chaque occasion, de dnicher un orateur ou un journal qui a pris la question du ct qui nous blesse. L'odieuse tactique de nos journaux a t d'aller extraire, de ces discours et ces crits, les passages les plus propres humilier notre orgueil national, et de les donner comme l'expression de l'opinion publique en Angleterre, en ayant bien soin de tenir dans l'ombre tout ce qui s'tait dit ou crit dans le sens oppos, mme par les journaux les plus influents et les orateurs les plus populaires. Le rsultat a t ce qu'il serait, en Espagne, si la presse de ce pays tout entire s'entendait pour puiser toute citation de nos journaux dans la _Quotidienne_. Un autre moyen, qui a t employ avec beaucoup de succs, c'est le silence. Chaque fois qu'une grande question s'est agite, en Angleterre, et qu'elle a t de nature rvler ce qu'il y avait dans ce pays de vie, de lumire, de chaleur et de sincrit, on peut tre sr que nos journaux se sont attachs empcher, par le silence, que le fait ne vnt la connaissance du public franais; et, s'il l'a fallu, ils se sont impos dix ans de mutisme. Quelque extraordinaire que cela paraisse, l'_agitation_ anglaise contre le rgime protecteur en fait foi. Enfin, une autre _fraude patriotique_ dont on a us amplement, ce sont les fausses traductions, les additions, suppressions et substitutions de mots. En altrant ainsi le sens et l'esprit des discours, il n'est pas d'indignation qu'on n'ait pu soulever dans l'me de nos compatriotes. Il suffisait, par exemple, quand on trouvait _gallant French_ qui veut dire braves franais (_gallant_, c'est le mot vaillant qui a t transport en Angleterre et qui n'a subi d'autre changement que celui du _v_ initial en _g_, l'inverse de ce qui s'est fait pour les mots: garant, _warrant_, gupe, _wasp_, guerre, war), de traduire ainsi: nation effmine, galante, corrompue. Quelquefois on allait jusqu' substituer le mot haine au mot amiti, et ainsi de suite[91]. [Note 91: On pourrait plaider, en faveur des journaux franais, une circonstance attnuante. Il y eut, ce me semble, de leur part, ignorance spciale, prvention, inadvertance plutt que calcul, dans la plupart des mfaits que Bastiat leur reproche. Qu'on examine, par exemple, les lettres qu'il dut adresser, en septembre et en novembre 1846, deux des coryphes du journalisme parisien, les rdacteurs en chef de la _Presse_ et du _National_, et l'on se convaincra que ces deux feuilles, n'entrevoyaient ni la marche ni l'importance du dbat sur les _Corn-Laws_, en Angleterre.--Voir pages 148 166. (_Note de l'dit._)] ce propos, qu'il me soit permis de raconter l'origine du livre que je publiai, en 1845, sous le titre de COBDEN ET LA LIGUE. J'habitais un village, au fond des Landes. Dans ce village, il y a un cercle, et j'tonnerais probablement beaucoup les membres du Jockey-club, si je transcrivais ici le budget de notre modeste association. Pourtant j'ose croire qu'il y rgne une franche gaiet et une verve qui ne dshonorerait pas les somptueux salons du boulevard des Italiens. Quoi qu'il en soit, dans notre cercle on ne rit pas seulement, on politique aussi (ce qui est bien diffrent); car sachez qu'on y reoit deux journaux. C'est dire que nous tions patriotes renforcs et anglophobes de premier numro.--Pour moi, aussi vers dans la littrature anglaise qu'on peut l'tre au village, je me doutais bien que nos gazettes exagraient quelque peu la haine que, selon elles, le nom franais inspirait nos voisins, et il m'arrivait parfois d'exprimer des doutes cet gard. Je ne puis comprendre, disais-je, pourquoi l'esprit qui rgne dans le journalisme de la Grande-Bretagne ne rgne pas dans ses livres. Mais j'tais toujours battu, pices en main. Un jour, le plus anglophobe de mes collgues, la fureur dans les yeux, me prsente le journal et me dit: Lisez et jugez. Je lus en effet que le premier ministre d'Angleterre terminait ainsi un discours: Nous n'adopterons pas cette mesure; si nous l'adoptions, nous tomberions, comme la France, au dernier rang des nations.--Le rouge du patriotisme me monta aussi au visage. Cependant, la rflexion, je me disais: il semble bien extraordinaire qu'un ministre, un chef de cabinet, un homme qui, par position, doit mettre tant de rserve et de mesure dans son langage, se permette envers nous une injure gratuite, que rien ne motive, ne provoque ni ne justifie. M. Peel ne pense pas que la France soit tombe au dernier rang des nations, et, le penst-il, il ne le dirait pas en plein Parlement. Je voulus en avoir le coeur net. J'crivis le jour mme Paris pour qu'on m'abonnt un journal anglais, en priant qu'on ft remonter l'abonnement un mois. Quelques jours aprs, je reus une trentaine de numros du _Globe_[92]. Je cherchai avec empressement la malencontreuse phrase de M. Peel, et je vis qu'elle disait: Nous ne pourrions adopter cette mesure sans descendre au dernier rang des nations.--Les mots _comme la France_ n'y taient pas. [Note 92: _Globe and Traveller._] Ceci me mit sur la voie, et je pus constater depuis lors bien d'autres _pieuses fraudes_ dans la manire de traduire de nos journalistes. Mais ce n'est pas l tout ce que m'apprit le _Globe_. Je pus y suivre, pendant deux ans, la marche et les progrs de la _Ligue_. cette poque, j'aimais ardemment, comme aujourd'hui, la cause de la libert commerciale; mais je la croyais perdue pour des sicles; car on n'en parle pas plus chez nous qu'on n'en parlait probablement, en Chine, dans le sicle dernier. Quelles furent ma surprise et ma joie, quand j'appris que cette grande question _agitait_, d'un bout l'autre, l'Angleterre et l'cosse; quand je vis cette succession non interrompue d'immenses meetings, et l'nergie, la persvrance, les lumires des chefs de cette admirable association!... Mais ce qui me surprenait bien davantage, c'tait de voir que la Ligue s'tendait, grandissait, versait sur l'Angleterre des flots de lumire, absorbait toutes les proccupations des ministres et du Parlement, sans que nos journaux nous en dissent jamais un mot!... Naturellement je me doutai qu'il y avait quelque corrlation entre ce silence absolu sur un fait aussi grave, et le systme des _fraudes pieuses_ en matire de traduction. Pensant navement qu'il suffisait que ce silence ft rompu une fois pour qu'on n'y pt persister plus longtemps, je me dcidai, en tremblant me faire crivain; et j'envoyai, sur la Ligue, quelques articles la _Sentinelle_ de Bayonne. Mais les journaux de Paris n'y firent aucune attention.--Je me mis traduire quelques discours de Cobden, de Bright et de Fox, et les envoyai aux journaux de Paris eux-mmes; ils ne les insrrent pas.--Il n'est pas possible, me dis-je, que le jour o la libert commerciale sera proclame en Angleterre nous surprenne dans cette ignorance. Je n'ai qu'une ressource, c'est de faire un livre..... 75.--LE PROFIT DE L'UN EST LE DOMMAGE DE L'AUTRE[93]. [Note 93: bauche de 1847. L'auteur s'en est tenu ce court prambule du chapitre qu'il promettait dans l'bauche prcdente. Il s'aperut bien vite que, pour la rfutation projete, un chapitre ne suffisait pas. C'tait un livre qu'il fallait; et il crivit les _Harmonies_. (_Note de l'dit._)] Sophisme type, sophisme souche, d'o sortent des multitudes de sophismes, sophisme polype, qu'on ne peut couper en mille que pour donner naissance mille sophismes, sophisme anti-humain, anti-chrtien, anti-logique; bote de Pandore d'o sont sortis tous les maux de l'humanit, haines, dfiances, jalousies, guerres, conqutes, oppressions; mais d'o ne pouvait sortir l'esprance. Hercule! qui tranglas Cacus, Thse! qui assommas le Minotaure, Apollon qui tuas le serpent Python, que chacun de vous me prte sa force, sa massue, ses flches pour dtruire le monstre qui, depuis six mille ans, arme les hommes les uns contre les autres. Mais, hlas! il n'est pas de massue qui puisse craser un sophisme. Il n'est donn la flche ni mme la baonnette de percer une proposition. Tous les canons de l'Europe runis Waterloo n'ont pu effacer du coeur des peuples un principe; et ils n'effaceraient pas davantage une erreur. Cela n'est rserv qu' la moins matrielle de toutes les armes, ce symbole de lgret, la plume. Donc ce ne sont ni les dieux ni les demi-dieux de l'antiquit qu'il faut invoquer. Si je voulais parler au coeur, je m'inspirerais du fondateur de la religion chrtienne.--Puisque c'est l'esprit que je m'adresse et qu'il s'agit d'essayer une _dmonstration_, je me place sous l'invocation d'Euclide et de Bezout, tout en appelant mon aide les Turgot, les Say, les Tracy, les Ch. Comte. On dira c'est bien froid. Qu'importe, pourvu que la dmonstration se fasse..... 76.--INDIVIDUALISME ET FRATERNIT. Une vue systmatique de l'histoire et de la destine de l'homme s'est rcemment produite qui me semble aussi fausse que dangereuse. Selon ce systme, trois principes se partagent le monde: l'_Autorit_, l'_Individualisme_ et la _Fraternit_. L'autorit rpond aux ges aristocratiques; l'Individualisme au rgne de la bourgeoisie; la Fraternit au triomphe du peuple. Le premier de ces principes s'est surtout incarn dans le Pape. _Il mne l'oppression par l'touffement de la personnalit._ Le second, inaugur par Luther, _mne l'oppression par l'anarchie_. Le troisime, _annonc par les penseurs de la Montagne_, enfante la vraie libert, en enveloppant les hommes dans les liens d'une harmonieuse association. Le peuple n'ayant t le matre que dans un pays, la France, et dans une courte priode, celle de 93, nous ne connaissons encore la valeur thorique et les charmes pratiques de la fraternit que par l'essai _qui en fut fait tumultueusement_ cette poque. Malheureusement _l'union et l'amour_, personnifis dans Robespierre, _ne purent touffer qu' demi l'Individualisme, qui reparut le lendemain du 9 thermidor. Il rgne encore._ Qu'est-ce donc que l'_Individualisme_? L'auteur de l'ouvrage auquel nous faisons allusion le dfinit ainsi: Le principe d'individualisme est celui qui, prenant l'homme en dehors de la socit, le rend seul juge de ce qui l'entoure et de lui-mme, lui donne un sentiment exalt de ses droits sans lui indiquer ses devoirs, l'abandonne ses propres forces, et, pour tout gouvernement, proclame le laisser-faire[94]. [Note 94: _Histoire de la Rvolution Franaise_, par Louis Blanc, t. Ier, p. 9.] Ce n'est pas tout. L'Individualisme, ce mobile de la bourgeoisie, devait envahir les trois grandes branches de l'activit humaine, la religion, la politique et l'industrie. De l trois grandes coles individualistes: l'cole philosophique, _dont Voltaire fut le chef_, en demandant la libert de penser, _nous a amens une profonde anarchie morale_; l'cole politique, fonde par Montesquieu, _au lieu de la libert politique, nous a valu une oligarchie de censitaires_; et l'cole conomiste, _reprsente par Turgot, au lieu de la libert de l'industrie, nous a lgu la concurrence du riche et du pauvre, au profit du riche_[95]. [Note 95: Louis Blanc, _Histoire de la Rvolution_, t. Ier, p. 350.] On voit que l'humanit a t bien mal inspire jusqu'ici, et qu'elle s'est trompe dans toutes les directions. Ce n'a pourtant pas t faute d'avertissements, car le principe de la _fraternit_ a toujours fait ses protestations et ses rserves par la voix de Jean Huss, de Morelli, de Mably, de Rousseau et par les efforts de Robespierre. Mais qu'est-ce que la fraternit? Le principe de la fraternit est celui qui, regardant comme solidaires les membres de la grande famille, tend organiser un jour les socits, oeuvre de l'homme, sur le modle du corps humain, oeuvre de Dieu, et fonde la puissance de gouverner sur la persuasion, sur le volontaire assentiment du coeur[96]. [Note 96: Bastiat n'ayant pas achev de copier de sa main, sur son manuscrit, le passage du livre dont il s'occupe, j'ai d combler cette lacune et donner la phrase entire. propos des derniers mots, je me permets de dire qu'ils impliquent contradiction avec la pense de raliser un systme social quelconque par l'intervention de l'tat, c'est--dire par la force. Ceux qui proposent des systmes sociaux de leur invention ne bornent, pas plus que Robespierre, leur prtention _persuader_, obtenir _le volontaire assentiment des coeurs_, et ne sont pas mieux fonds que lui se placer sous le drapeau de la libert. (_Note l'diteur._)] Tel est le systme de M. Blanc. Ce qui le rend dangereux, mes yeux, outre le talent avec lequel il est expos, c'est que le vrai et le faux s'y mlent en proportions qu'il est difficile d'apprcier. Je n'ai pas l'intention de l'examiner dans toutes ses branches symtriques. Pour me conformer aux exigences de ce recueil, je le considrerai principalement au point de vue de l'conomie politique. J'avoue que lorsqu'il s'agit d'noncer le principe qui, une poque donne, anime le corps social, je voudrais qu'il ft exprim par des mots moins vagues que ceux d'_individualisme_ et _fraternit_. L'_individualisme_ est un mot nouveau simplement substitu au mot _gosme_. C'est l'exagration du sentiment de la personnalit. L'homme est un tre essentiellement sympathique. Plus sa puissance de sympathie se concentre sur lui-mme, plus il est goste. Plus elle se rpand sur ses semblables, plus il est philanthrope. L'gosme est donc comme tous les autres vices, comme toutes les autres dviations de nos qualits morales, c'est--dire aussi ancien que l'homme mme. On en peut dire autant de la philanthropie. toutes les poques, sous tous les rgimes, dans toutes les classes, il y a eu des hommes durs, froids, personnels, rapportant tout eux-mmes, et d'autres bons, gnreux, humains, dvous. Il ne me semble pas qu'on puisse faire d'une de ces dispositions de l'me, pas plus que de la colre ou de la douceur, de l'nergie ou de la faiblesse, le principe sur lequel repose la socit. Il est donc impossible d'admettre qu' partir d'une date dtermine dans l'histoire, par exemple partir de Luther, tous les efforts de l'humanit aient t, systmatiquement et pour ainsi dire providentiellement, consacrs au triomphe de l'individualisme. Sur quel fondement pourrait-on prtendre que l'exagration du sentiment de la personnalit est ne dans les temps modernes? Est-ce que les peuples anciens, quand ils pillaient et ravageaient le monde, quand ils rduisaient les vaincus en esclavage, n'agissaient pas sous l'influence d'un gosme port au plus haut degr? Si, pour s'assurer la victoire, pour vaincre la rsistance, pour chapper au sort affreux qu'elles rservaient ceux qu'elles appelaient barbares, ces associations guerrires sentaient le besoin de l'union, si mme l'individu tait dispos y faire de vritables sacrifices, l'gosme, pour tre collectif, en tait-il moins de l'gosme? J'en dirai autant de la domination par l'autorit thologique. Que, pour asservir les hommes, on emploie la force ou la ruse, qu'on exploite leur faiblesse ou leur crdulit, le fait mme d'une domination injuste ne rvle-t-il pas dans le dominateur le sentiment de l'gosme? Le prtre gyptien, qui imposait de fausses croyances ses semblables pour se rendre matre de leurs actions et mme de leurs penses, ne recherchait-il pas son avantage _personnel_ par les moyens les plus immoraux? mesure que les peuples sont devenus forts, ils ont repouss la spoliation ralise par la force.--Ils se sont avancs vers la proprit du travail et la libert de l'industrie; et voil que vous dcouvrez dans la libert de l'industrie une premire manifestation de l'individualisme! Mais vous qui ne voulez pas que le travail soit libre, vous voulez donc qu'il soit contraint, car il n'y a pas de terme moyen. Il y en a un, dites-vous, l'association.--C'est une confusion de mots, car si l'association est volontaire, le travail ne cesse pas d'tre libre. Ce n'est pas aliner sa libert que de former avec ses semblables des conventions, des associations volontaires. mesure que les hommes se sont clairs, ils ont ragi contre les superstitions, les fausses croyances, les opinions imposes. Et voil que vous dcouvrez dans le _libre examen_ une seconde manifestation de l'Individualisme! Mais vous qui n'admettez ni l'autorit ni le libre examen, que mettez-vous donc la place? La fraternit, dites-vous. La fraternit mettra-t-elle dans mon intelligence des ides qui ne soient ni reues par elle toutes faites, ni labores par son propre exercice? Vous ne voulez pas que l'homme examine les opinions! Je conois cette intolrance dans les thologiens. Ils sont consquents. Ils disent: cherchez la vrit en toutes choses, _traditus est mundus disputationibus eorum_, quand Dieu ne l'a pas rvle. L o il a dit: voil la vrit, il serait absurde que vous voulussiez examiner. Mais les modernes socialistes, de quel droit nous refusent-ils le libre examen dont ils usent si amplement? Ils n'ont qu'un moyen de courber nos esprits; c'est de se prtendre inspirs. Quelques-uns l'ont essay, mais jusqu'ici ils n'ont pas montr leurs titres de prophtes. Sans accuser les intentions, je dis qu'il y a au fond de ces doctrines le plus irrationnel de tous les despotismes, et, par consquent, de tous les _individualismes_. Quoi de plus tyrannique que de vouloir rgenter notre travail et notre intelligence, abstraction faite de toute autorit surnaturelle qu'on n'invoque mme pas? Il n'est pas surprenant qu'on aboutisse voir le type, le hros, l'aptre de la fraternit ainsi comprise dans Robespierre. Si l'individualisme n'est pas le mobile exclusif d'une priode prise dans l'histoire moderne, il n'est pas davantage le principe qui dirige une classe l'exclusion de toutes les autres. Dans les sciences morales, une certaine symtrie d'exposition se prend souvent pour la vrit. Mfions-nous de cette superficielle apparence. C'est ainsi que s'est accrdite cette opinion que les nations modernes se composent de trois classes: aristocratie, bourgeoisie, peuple. De l on conclut qu'il y a le mme antagonisme entre les deux dernires classes qu'entre les deux premires. La bourgeoisie, dit-on, a renvers l'aristocratie et s'est mise sa place. l'gard du peuple, elle constitue une autre aristocratie et sera son tour renverse par lui. Pour moi, je ne vois dans la socit que deux classes. Des conqurants qui fondant sur un pays, s'emparent des terres, des richesses, de la puissance lgislative et judiciaire; et un peuple vaincu, qui souffre, travaille, grandit, brise ses chanes, reconquiert ses droits, se gouverne tant bien que mal, fort mal pendant longtemps, est dupe de beaucoup de charlatans, est souvent trahi par les siens, s'claire par l'exprience et arrive progressivement l'galit par la libert, et la fraternit par l'galit. Chacune de ces deux classes obit au sentiment indestructible de la personnalit. Mais si ce sentiment mrite le nom d'_individualisme_, c'est certainement dans la classe conqurante et dominatrice. Il est vrai qu'au sein du peuple, il y a des hommes plus ou moins riches des degrs infinis. Mais la diffrence de richesses ne suffit pas pour constituer deux classes. Tant qu'un homme du peuple ne se retourne pas contre le peuple lui-mme pour l'exploiter, tant qu'il ne doit sa fortune qu'au travail, l'ordre, l'conomie, quelques richesses qu'il acquire, quelque influence que lui donnent les richesses, il reste peuple; et c'est un abus de mots que de prtendre qu'il entre dans une autre classe, dans une classe aristocratique. S'il en tait ainsi, voyez quelles seraient les consquences. L'artisan honnte, laborieux, prvoyant, qui s'impose de dures privations, qui accrot sa clientle par la confiance qu'il inspire, qui donne son fils une ducation un peu plus complte que celle qu'il a reue lui-mme, cet artisan serait sur le chemin de la bourgeoisie. C'est un homme dont il faut se mfier, c'est un aristocrate en herbe, c'est un _individualiste_. S'il est, au contraire, paresseux, dissip, imprvoyant, s'il manque tout fait de cette nergie si ncessaire pour accumuler quelques pargnes, alors on sera sr qu'il restera peuple. Il appartiendra au principe de la fraternit. Et maintenant, tous ces hommes retenus dans les rangs les plus infimes de la socit par l'imprvoyance, le vice, et trop souvent, j'en conviens, par le malheur, comment entendront-ils le principe de l'galit et de la fraternit? Qui sera leur dfenseur, leur idole, leur aptre? ai-je besoin de le nommer?.... Abandonnant le terrain de la polmique, j'essayerai, autant que mes forces et le temps me le permettent, de considrer la _personnalit_ et la _fraternit_ au point de vue de l'conomie politique. Je commencerai par le dclarer trs-franchement: le sentiment de la personnalit, l'amour du moi, l'instinct de la conservation, le dsir indestructible que l'homme porte en lui-mme de se dvelopper, d'accrotre la sphre de son action, d'augmenter son influence, l'aspiration vers le bonheur, en un mot, l'individualit me semble tre le point de dpart, le mobile, le ressort universel auquel la Providence a confi le progrs de l'humanit. C'est bien vainement que ce principe soulverait l'animadversion des socialistes modernes. Hlas! qu'ils rentrent en eux-mmes, qu'ils descendent au fond de leur conscience, et ils y retrouveront ce principe, comme on trouve la gravitation dans toutes les molcules de la matire. Ils peuvent reprocher la Providence d'avoir fait l'homme tel qu'il est; rechercher, par passe-temps, ce qu'il adviendrait de la socit, si la Divinit, les admettant dans son conseil, modifiait sa crature sur un autre plan. Ce sont des rveries qui peuvent amuser l'imagination; mais ce n'est pas sur elles qu'on fondera les sciences sociales. Il n'est aucun sentiment qui exerce dans l'homme une action aussi constante, aussi nergique que le sentiment de la personnalit. Nous pouvons diffrer sur la manire de comprendre le bonheur, le chercher dans la richesse, dans la puissance, dans la gloire, dans la terreur que nous inspirons, dans la sympathie de nos semblables, dans les satisfactions de la vanit, dans la couronne des lus; mais nous le cherchons toujours et nous ne pouvons pas ne pas le chercher. De l il faut conclure que l'_individualisme_, qui est le sentiment de la personnalit pris dans un mauvais sens, est aussi ancien que ce sentiment lui-mme, car il n'est pas une de ses qualits, surtout la plus inhrente sa nature, dont l'homme ne puisse abuser, et n'ait abus toutes les poques. Prtendre que le sentiment de la personnalit a toujours t contenu dans de justes bornes, except depuis le temps de Luther et parmi les bourgeois, cela ne peut tre considr que comme un jeu d'esprit. Je pense qu'on pourrait avec plus de raison soutenir la thse contraire, en tous cas plus consolante, et voici mes raisons. C'est une vrit triste, mais d'exprience, que les hommes en gnral donnent pleine carrire au sentiment de la personnalit, et par consquent en abusent, jusqu'au point o ils le peuvent faire avec impunit. Je dis en gnral, parce que je suis loin de prtendre que les inspirations de la conscience, la bienveillance naturelle, les prescriptions religieuses n'aient pas suffi souvent pour empcher la personnalit de dgnrer en gosme. Mais on peut affirmer que l'obstacle gnral au dveloppement exagr, l'abus de la personnalit n'est pas en nous, mais hors de nous. Il est dans les autres personnalits dont nous sommes entours et qui ragissent, quand nous les froissons, au point de nous tenir en chec, qu'on me pardonne cette expression. Cela pos, plus une agglomration d'hommes s'est trouve environne d'tres faibles ou crdules, moins elle a rencontr d'obstacles en eux, plus en elle le sentiment de la personnalit a d acqurir d'nergie, et franchir les limites conciliables avec le bien gnral. Aussi, nous voyons les peuples de l'antiquit dsols par la guerre, l'esclavage, la superstition et le despotisme, toutes manifestations de l'gosme chez les hommes plus forts ou plus clairs que leurs semblables. Ce n'est jamais par son action sur lui-mme, pour obir aux lois de la morale, que le sentiment de la personnalit est rentr dans ses justes limites. Pour l'y rduire, il a fallu que la force et la lumire devinssent l'hritage commun des masses; et alors il a bien fallu que, manifest par la force, l'individualisme s'arrtt devant une force suprieure, et que, manifest par la ruse, il prt faute d'tre aliment par la crdulit publique. On trouvera peut-tre que reprsenter les personnalits comme dans un tat d'antagonisme toujours virtuellement existant, et qui ne peut tre contenu que par l'quilibre des forces et des lumires, c'est une doctrine bien triste. Il s'ensuivrait que, ds que cet quilibre est rompu, ds qu'un peuple ou une classe se reconnaissent dous d'une force irrsistible, ou d'une supriorit intellectuelle propre leur asservir les autres peuples ou les autres classes, le sentiment de la personnalit est toujours prt franchir ses limites et dgnrer en gosme, en oppression. Il ne s'agit pas de savoir si cette doctrine est triste, mais si elle est vraie, et si la constitution de l'homme n'est pas telle qu'il doive conqurir son indpendance, sa scurit par le dveloppement de ses forces et de son intelligence. _La vie est un combat._ Cela a t vrai jusqu'ici, et nous n'avons aucune raison de croire que cela cessera de l'tre jamais, tant que l'homme portera dans son coeur ce sentiment de la personnalit, toujours si dispos sortir de ses bornes. Les coles socialistes s'efforcent de remplir le monde d'esprances que nous ne pouvons nous empcher de considrer comme chimriques, prcisment parce qu'elles ne tiennent aucun compte, dans leurs vaines thories, de ce sentiment indlbile et de la pente irrsistible qui le pousse, s'il n'est contenu, vers sa propre exagration. Nous avons beau chercher, dans leurs systmes de sries, d'harmonies, l'obstacle l'abus de la personnalit, nous ne le trouvons jamais. Les socialistes nous paraissent tourner sans cesse dans ce cercle vicieux: si tous les hommes voulaient tre dvous, nous avons trouv des formes sociales qui maintiendront entre eux la fraternit et l'harmonie. Aussi, quand ils arrivent proposer quelque chose qui ressemble de la pratique, on les voit toujours diviser l'humanit en deux parts. D'un ct l'tat, le pouvoir dirigeant, qu'ils supposent infaillible, impeccable, dnu de tout sentiment de personnalit; de l'autre le peuple, n'ayant plus besoin de prvoyance ni de garanties. Pour raliser leurs plans, ils sont rduits confier la direction du monde une puissance prise, pour ainsi dire, en dehors de l'humanit. Ils inventent un mot: l'_tat_. Ils supposent que l'tat est un tre existant par lui-mme, possdant des richesses inpuisables, indpendantes de celles de la socit; qu'au moyen de ces richesses, l'tat peut fournir du travail tous, assurer l'existence de tous. Ils ne prennent pas garde que l'tat ne peut jamais que rendre la socit des biens qu'il a commenc par lui prendre; qu'il ne peut mme lui en rendre qu'une partie; que de plus l'tat est compos d'hommes, et que ces hommes portent aussi en eux-mmes le sentiment de la personnalit, enclin chez eux, comme chez les gouverns, dgnrer en abus; qu'une des plus grandes tentations pour que la personnalit d'un homme froisse celle de ses semblables, c'est que cet homme soit puissant, en mesure de vaincre les rsistances. Les socialistes, la vrit, esprent sans doute, quoiqu'ils ne s'expliquent gure ce sujet, que l'tat sera soutenu par des institutions, par les lumires, la prvoyance, la surveillance assidue et svre des masses. Mais, s'il en est ainsi, il faut que ces masses soient claires et prvoyantes; et le systme que j'examine tend prcisment dtruire la prvoyance dans les masses, puisqu'il charge l'tat de pourvoir toutes les ncessits, de combattre tous les obstacles, de prvoir pour tout le monde. Mais, dira-t-on, si le sentiment de la personnalit est indestructible, s'il a une pente funeste dgnrer en abus, si la force qui le rprime n'est pas en nous, mais hors de nous, s'il n'est contenu dans de justes bornes que par la rsistance et la raction des autres personnalits, si les hommes qui exercent le pouvoir n'chappent pas plus cette loi que les hommes sur qui le pouvoir s'exerce, alors la socit ne peut se maintenir dans le bon ordre que par une vigilance incessante de tous ses membres l'gard les uns des autres, et spcialement des gouverns l'gard des gouvernants, un antagonisme radical est irrmdiable; nous n'avons d'autres garanties contre l'oppression qu'une sorte d'quilibre entre tous les individualismes repousss les uns par les autres, et la fraternit, ce principe si consolant, dont le seul nom touche et attire les coeurs, qui pourrait raliser les esprances de tous les hommes de bien, unir les hommes par les liens de la sympathie, ce principe proclam, il y a dix-huit sicles, par une voix que l'humanit presque tout entire a tenue pour divine, serait jamais banni du monde. Dieu ne plaise que telle soit notre pense. Nous avons constat que le sentiment de l'individualit tait la loi gnrale de l'homme, et nous croyons ce fait hors de doute. Il s'agit maintenant de savoir si l'intrt bien entendu et permanent d'un homme, d'une classe, d'une nation est radicalement oppos l'intrt d'un autre homme, d'une autre classe, d'une autre nation. S'il en est ainsi, il faut le dclarer avec douleur, mais avec vrit: la fraternit n'est qu'un rve; car il ne faut pas s'attendre ce que chacun se sacrifie aux autres; et cela ft-il, on ne voit pas ce que l'humanit y gagnerait, puisque le sacrifice de chacun quivaudrait au sacrifice de l'humanit entire: ce serait le malheur universel. Mais si, au contraire, en tudiant l'action que les hommes exercent les uns sur les autres, nous dcouvrons que leurs intrts gnraux concordent, que le progrs, la moralit, la richesse de tous sont la condition du progrs, de la moralit, de la richesse de chacun, alors nous comprendrons comment le sentiment de l'individualit se rconcilie avec celui de la fraternit. une condition cependant: c'est que cet accord ne consiste pas en une vaine dclamation; c'est qu'il soit clairement, rigoureusement, scientifiquement dmontr. Alors, mesure que cette dmonstration sera mieux comprise, qu'elle pntrera dans un plus grand nombre d'intelligences, c'est--dire mesure du progrs des lumires et de la science morale, le principe de la fraternit s'tendra de plus en plus sur l'humanit. Or c'est cette dmonstration consolante que nous nous croyons en mesure de faire. Et d'abord que faut-il entendre par le mot _fraternit_? Faut-il prendre ce mot, comme on dit, au pied de la lettre? et implique-t-il que nous devons aimer tous les hommes actuellement vivants sur la surface du globe comme nous aimons le frre qui a t conu dans les mmes entrailles, nourri du mme lait, dont nous avons partag le berceau, les jeux, les motions, les souffrances et les joies? videmment ce n'est pas dans ce sens qu'il faut comprendre ce mot. Il n'est pas un homme qui pt exister quelques minutes, si chaque douleur, chaque revers, chaque dcs qui survient dans le monde devait exciter en lui la mme motion que s'il s'agissait de son frre; et si MM. les socialistes sont exigeants ce point (et ils le sont beaucoup.... pour les autres), il faut leur dire que la nature a t moins exigeante. Nous aurions beau nous battre les flancs, tomber dans l'affectation, si commune de nos jours, _en paroles_, nous ne pourrions jamais, et fort heureusement, exalter notre sensibilit ce degr. Si la nature s'y oppose, la morale nous le dfend aussi. Nous avons tous des devoirs remplir envers nous-mmes, envers nos proches, nos amis, nos collgues, les personnes dont l'existence dpend de nous. Nous nous devons aussi la profession, aux fonctions qui nous sont dvolues. Pour la plupart d'entre nous, ces devoirs absorbent toute notre activit; et il est impossible que nous puissions avoir toujours la pense et pour but _immdiat_ l'intrt gnral de l'humanit. La question est de savoir si la force des choses, telle qu'elle rsulte de l'organisation de l'homme et de sa perfectibilit, ne fait pas que l'intrt de chacun se confond de plus en plus avec l'intrt de tous, si nous ne sommes pas graduellement amens par l'observation, et au besoin par l'exprience, dsirer le bien gnral, et, par consquent, y contribuer; auquel cas, le principe de la fraternit natrait du sentiment mme de la personnalit avec lequel il semble, au premier coup d'oeil, en opposition. Ici j'ai besoin de revenir sur une ide fondamentale, que j'ai dj expose dans ce recueil, aux articles intituls: _concurrence_, _population_. l'exception des relations de parent et des actes de pure bienveillance et d'abngation, je crois qu'on peut dire que toute l'conomie de la socit repose sur un change volontaire de services. Mais, pour prvenir toute fausse interprtation, je dois dire un mot de l'abngation, qui est le sacrifice volontaire du sentiment de la personnalit. On accuse les conomistes de ne pas tenir compte de l'abngation, peut-tre de la ddaigner. Dieu ne plaise que nous voulions mconnatre ce qu'il y a de puissance et de grandeur dans l'abngation. Rien de grand, rien de gnreux, rien de ce qui excite la sympathie et l'admiration des hommes ne s'est accompli que par le dvouement. L'homme n'est pas seulement une intelligence, il n'est pas seulement calculateur. Il a une me, dans cette me il y a un germe sympathique, et ce germe peut tre dvelopp jusqu' l'amour universel, jusqu'au sacrifice le plus absolu, jusqu' produire ces actions gnreuses dont le simple rcit appelle les larmes nos paupires. Mais les conomistes ne pensent pas que le train ordinaire de la vie, les actes journaliers, continus, par lesquels les hommes pourvoient leur conservation, leur subsistance et leur dveloppement, puissent tre fonds sur le principe de l'abngation. Or ce sont ces actes, ces transactions librement dbattues qui font l'objet de l'conomie politique. Le domaine en est assez vaste pour constituer une science. Les actions des hommes ressortent de plusieurs sciences: en tant qu'elles donnent lieu la contestation, elles appartiennent la science du droit; en tant qu'elles sont soumises l'influence directe du pouvoir tabli, elles appartiennent la politique; en tant qu'elles exigent cet effort qu'on nomme vertu, elles ressortent de la morale ou de la religion. Aucune de ces sciences ne peut se passer des autres, encore moins les contredire. Mais il ne faut pas exiger qu'une seule les embrasse toutes compltement. Et quoique les conomistes parlent peu d'abngation, parce que ce n'est pas leur sujet, nous osons affirmer que leur biographie, sous ce rapport, peut soutenir le parallle avec celle des crivains qui ont embrass d'autres doctrines. De mme le prtre qui parle peu de valeur, de concurrence, parce que ces choses ne rentrent que bien indirectement dans la sphre de ses prdications, excute ses achats et ses ventes absolument comme le vulgaire. On en peut dire autant des socialistes. Disons donc que, dans les actions humaines, celles qui font le sujet de la science conomique consistent en _change de services_. Peut-tre trouvera-t-on que c'est ravaler la science; mais je crois sincrement qu'elle est considrable, quoique plus simple qu'on ne le suppose, et qu'elle repose tout entire sur ces vulgarits: _donne-moi ceci, et je te donnerai cela; fais ceci pour moi, et je ferai cela pour toi_. Je ne puis pas concevoir d'autres formes aux transactions humaines. L'intervention de la monnaie, des ngociants, des intermdiaires, peut compliquer cette forme lmentaire, et nous en obscurcir la vue. Elle n'en est pas moins le type de tous les faits conomiques..... 77.--BARATARIA[97]. [Note 97: En publiant ce court fragment d'une brochure projete, il est de mon devoir de rapporter une rflexion de l'auteur. Je parlais avec regret, devant lui, peu de jours avant sa mort, de ce projet deux fois form et deux fois abandonn. Il s'empressa de dire qu'il avait bien fait de laisser l ce sujet, et que, dans l'opinion des masses, l'conomie politique n'tait que trop entache de positivisme et d'gosme. C'et t, ajouta-t-il, alimenter ce prjug dfavorable que de placer le langage du bon sens, de la vrit conomique dans la bouche de Sancho Pana, et le langage du socialisme, de l'utopie dans la bouche de Don Quichotte. (_Note de l'diteur._)] Il n'est rien de tel que les eaux des Pyrnes. On y rencontre des hommes de tout pays, gens qui ont beaucoup vu et beaucoup retenu, prts d'ailleurs beaucoup raconter. Ce qui n'est pas moins prcieux, on y trouve aussi en grand nombre, surtout aux Eaux-Bonnes, d'autres hommes disposs beaucoup couter, et pour cause. Depuis plusieurs jours, nous, vrais malades, malades _srieux_, comme on dit aujourd'hui (ce qui ne nous empche pas d'tre gais), nous faisons cercle autour d'un hidalgo valencian, qui a visit en dtail l'le de Barataria, et nous en conte des choses merveilleuses. On sait que cette le a eu pour lgislateur le grand Sancho Pana, qui crut devoir s'carter, dans ses institutions, des donnes classiques de Minos, Lycurgue, Solon, Numa et Platon. Barataria, le principe du gouvernement est de laisser les gouverns juger et dcider pour eux-mmes en toutes matires, et de n'exiger rien d'eux que le respect de la justice. Le gouvernement ne promet rien non plus; il ne se charge de rien et ne rpond de rien que de la scurit universelle. Une autre fois je vous raconterai les effets de ce systme, au dire de don Juan Jose. Pour aujourd'hui, je me borne transcrire ici quelques lettres qui furent changes entre don Quichotte et Sancho, pendant le rgne du clbre laboureur Manchego, lettres qu'on conserve prcieusement dans la bibliothque de Barataria. Malheureusement le chevalier de la Triste-Figure, non plus que son cuyer, n'ont eu soin de dater leur correspondance. On suppose qu'elle n'a d avoir lieu que plusieurs mois aprs que Sancho eut pris possession de son le. Cela se reconnat au style. Il dnote chez don Quichotte la perte du peu de bon sens qui lui restait, et, chez Sancho, une moindre dose d'aimable navet. Quoi qu'il en soit, tout ce qui vient de ces deux hros est trop prcieux pour n'tre pas conserv. DON QUICHOTTE SANCHO. Ami Sancho, je ne puis me rappeler combien est difficile le gouvernement des nommes, sans prouver quelques remords de t'avoir prpos gouverner l'le de Barataria, mission pour laquelle ta tte et ton coeur n'avaient pas t peut-tre assez prpars. C'est pourquoi je prends la rsolution de te donner dsormais de frquents avis, que tu suivras, j'espre, avec cette docilit qui est impose aux cuyers par les lois de la chevalerie. Combien tu dois maintenant dplorer la grossire existence que tu as mene jusqu'au jour o tu t'associas, avec ton ne, mes glorieuses entreprises, mes nobles destines. Les hauts faits dont tu as t tmoin et auxquels tu n'as pas laiss, l'occasion, que de prendre part, auront arrach ton me aux proccupations vulgaires du village. Mais a-t-elle eu le temps de s'lever toute la hauteur que doit atteindre l'me d'un lgislateur? Je crains, ami Sancho, qu'appel jouer sur la scne du monde le rle d'un Minos, d'un Lycurgue, d'un Solon, d'un Numa, tu ne te sois pas encore assez identifi avec la pense et le but de ces grands hommes. Comme eux, tu es plus que prince, tu es lgislateur; et sais-tu ce que c'est qu'un lgislateur? Celui qui ose entreprendre d'instituer un peuple doit se sentir en tat de changer, pour ainsi dire, la nature humaine, de transformer chaque individu, qui par lui-mme est un tout parfait et solitaire, en partie d'un plus grand tout dont cet individu reoive, en quelque sorte, sa vie et son tre; d'altrer la constitution de l'homme pour la renforcer; de substituer une existence partielle et morale l'existence physique et indpendante que nous avons tous reue de la nature. Il faut, en un mot, qu'il te l'homme ses propres forces pour lui en donner qui lui soient trangres, et dont il ne puisse faire usage sans le secours d'autrui[98]. [Note 98: Nous avions quelque peine comprendre comment Don Quichotte avait pu citer Rousseau, et il nous est naturellement venu la pense que ce pouvait bien tre Rousseau qui avait fait des emprunts Don Quichotte. Mais considrant que l'antiquit est le seul sujet d'tude et d'admiration des modernes, nous prfrons croire une simple concidence, qui n'a rien de surprenant. (_Note de l'auteur._) Tous les passages placs entre guillemets ou crits en italique, sont tirs du _Contrat social_. (_Note de l'diteur._)] Ami Sancho, tu as tre l'inventeur d'abord, puis le mcanicien d'une machine, dont les Baratariens seront les matriaux et les ressorts. N'oublie pas que, dans cette machine tout doit tre combin, non pour la gloire de l'inventeur ou le bonheur du mcanicien, mais pour le bonheur et la gloire de la machine elle-mme. La premire difficult que tu vas rencontrer sera de faire accepter tes lois. Il ne serait pas mal que tu pusses persuader aux Baratariens que tu es en commerce secret avec quelque desse. Tu proclamerais ta lgislation un jour d'orage, au milieu du tonnerre et des clairs. Elle s'imprimerait ainsi dans leur me avec le sentiment d'une salutaire terreur. Ton code ne serait pas seulement un code, il serait une religion; violer la loi serait commettre un sacrilge, et encourir non-seulement des chtiments humains, mais encore le courroux des dieux. C'est de cette manire que tu donneras de la stabilit ta ville, et que tu forceras les citoyens _ porter docilement le joug de la flicit publique_. Une telle imposture serait, il est vrai, odieuse chez tout autre, mais elle est trs-permise un lgislateur. Tous s'en sont servis, depuis Lycurgue jusqu' Mahomet, et de nos jours encore, si tu lis les crits des publicistes qui aspirent refaire la socit, tu y remarqueras un ton de mysticisme qui prouve qu'ils ne seraient pas fchs de passer pour des inspirs et des prophtes. Ceux qui ont recours ces supercheries sont plus qu'excusables, ils sont mritoires puisqu'ils _honorent les dieux de leur propre sagesse_. Tu auras ensuite rsoudre cette question importante: tabliras-tu ou non l'esclavage? Il y a beaucoup de pour et de contre. Si, comme nous gens clairs, tu avais pass toute ta jeunesse avec les Grecs et les Romains, tu saurais que la vertu est incompatible avec le travail; qu'il n'y a de noble que le mtier des armes, de grand que la guerre, et que nos mains ne sauraient dignement s'exercer qu'aux arts qui servent la domination ou la destruction; ceux qui nous font exister tant essentiellement bas, honteux et serviles. Il suit de l que, pour faire fleurir la vertu dans ton le, il faut en bannir le travail. Mais en bannir le travail, ce serait en bannir la vie. Voici comment tu pourrais rsoudre la difficult. Tu partagerais les Baratariens en deux classes. Les uns ( peu prs 95 sur 100) seraient vous, sous le nom d'esclaves, aux travaux serviles. On les marquerait au front pour les reconnatre; on les enchanerait au cou pour prvenir les rvoltes. Les autres vivraient alors noblement. Ils s'exerceraient la lutte, au pugilat; ils se perfectionneraient dans l'art de tuer, en un mot, leur seule occupation serait la vertu. C'est ainsi que tu raliseras la libert.--_Quoi donc! me diras-tu, la libert ne peut-elle fleurir qu' l'aide de la servitude?--Peut-tre._ Mdite ces paroles, ami Sancho, et rponds-moi sans retard. RPONSE DE SANCHO. Je me suis fait lire votre lettre par mon secrtaire, et, quoique j'y comprenne fort peu de chose, je m'empresse d'y rpondre. vous dire vrai, je ne m'aperois pas que j'aie rien appris de bien utile mon gouvernement pendant le cours de nos aventures; et mme il y a cela d'trange que la plupart de vos discours me sont sortis de la tte, tandis que les sentences de notre cur, les proverbes de Carasco et surtout les maximes de Thrse Pana me sont aujourd'hui d'un grand secours. Quant aux exploits dont vous parlez et auxquels vous avez la bont de dire que j'ai pris ma part, je ne me les rappelle pas non plus, ne pouvant gure considrer comme tels vos singulires luttes contre des moulins ou des moutons, dont d'ailleurs je suis rest le tmoin inactif. Mais, au contraire, je me rappelle fort bien les coups de bton qui m'ont rompu les os, dans le bois o nous avons combattu vingt muletiers. Enfin me voici, comme vous dites, lgislateur, prince et gouverneur. Je prends note d'abord qu' votre avis la Socit baratarienne doit tre une machine dont les Baratariens seront les matriaux et dont je dois tre l'inventeur, l'excuteur et le mcanicien. Je me suis fait relire trois fois ce passage de votre honore lettre, sans jamais pouvoir en comprendre le premier mot. Les Baratariens, que vous n'avez peut-tre jamais vus, sont faits comme vous et moi, ou approchant, car il n'y en a gure qui atteignent votre maigreur ou ma rotondit. cela prs, ils nous ressemblent beaucoup. Ils ont des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, et leur tte, si je ne me trompe, contient une cervelle. Ils se meuvent, pensent, parlent et paraissent tous fort occups des arrangements qu'ils ont prendre pour tre heureux. vrai dire, ils ne s'occupent jamais d'autre chose, et je ne comprends pas que vous les ayez pris pour des matriaux. J'ai remarqu aussi que les Baratariens ont un autre trait de ressemblance avec les habitants de mon village, en ce que chacun d'eux est si avide de bonheur qu'il le recherche quelquefois aux dpens d'autrui. Pendant plusieurs semaines, mon secrtaire n'a fait que me lire des ptitions tonnantes sous ce rapport. Toutes, soit qu'elles manent d'individus ou de communauts, peuvent se rsumer en ces deux mots:--Ne nous prenez pas d'argent, donnez-nous de l'argent.--Cela m'a fait beaucoup rflchir. J'ai envoy qurir mon ministre de la _hacienda_, et je lui ai demand s'il connaissait un moyen de donner toujours de l'argent aux Baratariens sans jamais leur en prendre.--Le ministre m'a affirm que ce moyen lui tait inconnu.--Je lui ai demand si je ne pourrais pas au moins donner aux Baratariens un peu plus d'argent que je ne leur en prendrais. --Il m'a rpondu que c'tait tout le contraire, et qu'il tait de toute impossibilit de donner _dix_ mes sujets sans leur prendre au moins _douze_, cause des frais. Alors je me suis fait ce raisonnement: si je donne chaque Baratarien ce que je lui ai pris, sauf les frais, l'opration est ridicule. Si je donne plus aux uns, c'est que je donnerai moins aux autres; et l'opration sera injuste. Tout bien considr, je me suis dcid agir d'une autre manire et selon ce qui m'a paru tre juste et raisonnable. J'ai donc convoqu une grande assemble de Baratariens et je leur ai parl ainsi: Baratariens! En examinant comment vous tes faits et comment je suis fait moi-mme, j'ai trouv qu'il y avait beaucoup de ressemblance. Ds lors j'en ai conclu qu'il ne m'tait pas plus possible qu'il ne le serait au premier venu d'entre vous de faire votre bonheur tous; et je viens vous dire que j'y renonce. N'avez-vous pas des bras, des jambes et une volont pour les diriger? Faites donc votre bonheur vous-mmes. Dieu vous a donn des terres; cultivez-les, faonnez-en les produits. changez les uns avec les autres. Que ceux-ci labourent, que ceux-l tissent, que d'autres enseignent, plaident, gurissent, que chacun travaille selon son got. Pour moi, mon devoir est de garantir chacun ces deux choses: la libert d'action,--la libre disposition des fruits de son travail. Je m'appliquerai constamment rprimer, o qu'il se manifeste, le funeste penchant vous dpouiller les uns les autres. Je vous donnerai tous une entire _scurit_. Chargez-vous du reste. N'est-ce pas une chose absurde que vous me demandiez autre chose? Que signifient ces monceaux de ptitions? Si je les en croyais, _tout le monde volerait tout le monde_, Barataria,--et cela par mon intermdiaire!... Je crois, au contraire, avoir pour mission d'empcher que _personne ne vole personne_. Baratariens, il y a bien de la diffrence entre ces deux systmes. Si je dois tre, suivant vous, l'instrument au moyen duquel _tout le monde vole tout le monde_, c'est comme si vous disiez que toutes vos proprits m'appartiennent, que j'en puis disposer ainsi que de votre libert. Vous n'tes plus des hommes, vous tes des brutes. Si je dois tre l'instrument au moyen duquel il n'y ait personne de vol, ma mission sera d'autant plus restreinte que vous serez plus justes. Alors je ne vous demanderai qu'un trs-petit impt; alors vous ne pourrez vous en prendre qu' vous-mmes de tout ce qui vous arrivera; en tout cas, vous ne pourrez pas avec justice vous en prendre moi. Ma responsabilit en sera bien rduite, et ma stabilit d'autant mieux assure. Baratariens, voici donc nos conventions: Faites comme vous l'entendrez; levez-vous tard ou de bonne heure,--travaillez ou vous reposez,--faites ripaille ou maigre chre,--dpensez ou conomisez,--agissez isolment ou en commun, entendez-vous ou ne vous entendez pas. Je vous tiens trop pour des hommes, je vous respecte trop pour intervenir dans ces choses-l. Elles ne me sont certes pas indiffrentes. J'aimerais mieux vous voir actifs que paresseux, conomes que prodigues, sobres qu'intemprants, charitables qu'impitoyables; mais je n'ai pas le droit, et, en tout cas, je n'ai pas la puissance de vous jeter dans le moule qui me convient. Je m'en fie vous-mmes et cette loi de responsabilit laquelle Dieu a soumis l'homme. Tout ce que je ferai de la force publique qui m'est confie, c'est de l'appliquer ce que chacun se contente de sa libert, de sa proprit, et soit contenu dans les bornes de la justice. Voil ce que j'ai dit, mon cher matre. Vous ayant fait connatre ainsi mes paroles, faits et gestes, je dsire savoir ce que vous en pensez avant de rpondre au surplus de votre lettre. J'ai d'ailleurs grand besoin de me reposer, car je n'avais encore rien dict d'aussi long. 78.--LETTRE UN ECCLSIASTIQUE[99]. [Note 99: _conomiste belge_ du 14 Janvier 1860.] Mugron, 28 mars 1848. MONSIEUR ET HONOR COMPATRIOTE, En arrivant de Bayonne, j'ai trouv votre lettre du 22, par laquelle vous me faites savoir que vous subordonnez votre suffrage en ma faveur une question que vous m'adressez. En mme temps, on me met la mme preuve dans le Maransin. Je serais un singulier reprsentant si j'entrais l'Assemble nationale aprs et pour avoir reni la libert commerciale et la libert religieuse. Il ne me manquerait plus que d'abandonner aussi la libert d'enseignement pour me concilier certains votes. En tout cas, mon cher monsieur, je vous remercie d'avoir cru la sincrit de ma rponse. Vous dsirez connatre mon opinion sur le traitement allou au clerg; je ne dois pas dguiser ma pense mme pour m'attirer des suffrages dont je pourrais bon droit m'honorer. Il est vrai que j'ai crit que chacun devrait concourir _librement_ soutenir le culte qu'il professe; cette opinion, je l'ai exprime et je la soutiendrai comme publiciste et comme lgislateur, sans enttement cependant, et jusqu' ce que de bonnes raisons me fassent changer. Ainsi que je l'ai dit dans ma profession de foi[100], mon idal c'est la _justice universelle_. Les rapports de l'glise et de l'tat ne me semblent pas fonds actuellement sur la justice: d'une part on force les catholiques salarier les cultes protestant et judaque, avant peu vous payerez peut-tre l'abb Chtel,--cela peut froisser quelques consciences; d'un autre ct, l'tat se prvaut de ce qu'il dispose de votre budget pour intervenir dans les affaires du clerg ou pour y exercer une influence que je n'admets pas. Il est pour quelque chose dans la nomination des vques, des chanoines, des curs de canton; et certes la rpublique peut prendre une direction telle, que ce joug ne vous plaira plus. Cela me parat contraire la libert et multiplie entre la puissance temporelle et la puissance spirituelle de dangereux points de contact. [Note 100: Celle du 22 mars 1848. (_Oeuvres compltes_, t. I, p. 506.)] En outre, j'ai foi dans une fusion future entre toutes les religions chrtiennes, ou, si vous voulez, dans l'absorption des sectes dissidentes par le catholicisme. Mais pour cela il ne faut pas que les glises soient des institutions politiques. Vous ne pouvez nier que le rle attribu Victoria, dans la religion anglicane, et Nicolas, dans la religion russe, ne soit un grand obstacle la runion de tout le troupeau sous un mme pasteur. Quant l'objection tire de la situation o placerait trente mille prtres une mesure telle que la suppression de leur traitement par l'tat, vous raisonnez, je crois, dans l'hypothse o elle serait prise violemment et non dans un esprit de charit. Dans ma pense, elle implique l'indpendance absolue du clerg; et, en outre, en la dcrtant, on devrait tenir compte du trait intervenu en 89, et que vous rappelez. Il me faudrait un volume pour dvelopper ma thse; mais aprs avoir aussi franchement exprim ma manire de voir et rserv toute mon indpendance comme lgislateur et comme publiciste, j'espre que vous ne rvoquerez pas en doute la sincrit de ce qu'il me reste vous dire. Je crois que la rforme dont je vous entretiens doit tre et sera, pendant bien des annes encore, peut-tre pendant bien des gnrations, matire discussion plutt que matire lgislation. La prochaine Assemble nationale aura simplement pour mission de concilier les esprits, de rassurer les consciences; et je ne pense pas qu'elle veuille soulever, et encore moins rsoudre, dans un sens contraire l'opinion des masses, la question que vous me soumettez. Considrez, en effet, qu'alors mme que mon opinion serait la vrit, elle n'est professe que par un bien petit nombre d'hommes; si elle triomphait maintenant dans l'enceinte lgislative, ce ne pourrait tre sans alarmer et jeter dans l'opposition la presque totalit de la nation. C'est donc, pour ceux qui pensent comme moi, une croyance dfendre et propager, non une mesure de ralisation immdiate. Je diffre de bien d'autres en ceci que _je ne me crois pas infaillible_; je suis tellement frapp de l'infirmit native de la raison individuelle que je ne cherche ni ne chercherai jamais imposer mes systmes. Je les expose, les dveloppe, et, pour la ralisation, j'attends que la raison publique se prononce. S'ils sont justes, ce temps arrivera certainement; s'ils sont errons, ils mourront avant moi. J'ai toujours pens qu'aucune rforme ne pouvait tre considre comme mre, ayant de profondes racines, en un mot, comme utile, que lorsqu'un long dbat lui avait concili l'opinion des masses. C'est sur ce principe que j'ai agi relativement la libert commerciale. Je ne me suis pas adress au pouvoir, mais au public et me suis efforc de le ramener mon avis. Je considrerais la libert commerciale comme un prsent funeste si elle tait dcrte avant que la raison publique la rclame. Je vous jure sur mon honneur que si j'tais sorti des barricades membre du gouvernement provisoire, avec une dictature illimite, je n'en aurais pas profit, l'exemple de Louis Blanc, pour imposer mes concitoyens mes vues personnelles. La raison en est simple: c'est qu' mes yeux une rforme ainsi introduite par surprise n'a aucun fondement solide et succombe la premire occasion. Il en est de mme de la question que vous me proposez. Cela dpendrait de moi que je n'accomplirais pas violemment la sparation de l'glise et de l'tat; non que cette sparation ne me paraisse bonne en soi, mais parce que l'opinion publique, qui est la reine du monde, selon Pascal, la repousse encore. C'est cette opinion qu'il faut conqurir. Sur cette question et sur quelques autres, il ne m'en cotera pas de rester toute ma vie peut-tre dans une imperceptible minorit. Un jour viendra, je le crois, o le clerg lui-mme sentira le besoin, par une nouvelle transaction avec l'tat, de reconqurir son indpendance. En attendant, j'espre que mon opinion, qu'on peut considrer comme purement spculative, et qui, en tout cas, est bien loin d'tre hostile la religion, ne me fera pas perdre l'honneur de votre suffrage. Si cependant vous croyez devoir me le retirer, je ne regretterai pas pour cela de vous avoir rpondu sincrement. Votre dvou compatriote, etc. 79[101]. [Note 101: Ce projet d'article indique sa date lui-mme. (_Note de l'dit._)] J'ai toujours pens que la question religieuse remuerait encore le monde. Les religions positives actuelles retiennent trop d'_esprit_ et de _moyens_ d'exploitation pour se concilier avec l'invitable progrs des lumires. D'un autre ct, l'abus religieux fera une longue et terrible rsistance, parce qu'il est fondu et confondu avec la morale religieuse qui est le plus grand besoin de l'humanit. Il semble donc que l'humanit n'en a pas fini avec cette triste oscillation qui a rempli les pages de l'histoire: d'une part, on attaque les abus religieux et, dans l'ardeur de la lutte, on est entran branler la religion elle-mme. De l'autre, on se pose comme le champion de la religion, et, dans le zle de la dfense, on innocente les abus. Ce long dchirement a t dcid le jour o un homme s'est servi de Dieu pour faire d'un autre homme son esclave intellectuel, le jour o un homme a dit un autre: Je suis le ministre de Dieu, il m'a donn tout pouvoir sur toi, sur ton esprit, sur ton corps, sur ton coeur. Mais, laissant de ct ces rflexions gnrales, je veux attirer votre attention sur deux faits dont les journaux d'aujourd'hui font mention, et qui prouvent combien sont loin d'tre rsolus les problmes relatifs l'accord ou la sparation du spirituel et du temporel. On dit que c'est cette complte sparation qui rsoudra toutes les difficults. Ceux qui avancent cette assertion devraient commencer par prouver que le spirituel et le temporel peuvent suivre des destines indpendantes, et que le matre du spirituel n'est pas matre de tout. Quoi qu'il en soit, voici les deux faits, ou le fait. Monseigneur l'vque de Langres, ayant t choisi par les lecteurs du dpartement de..... pour les reprsenter, n'a pas cru devoir tenir cette lection comme suffisante, ni mme s'en remettre sa propre dcision. Il a un chef qui n'est ni Franais, ni en France, et, il faut bien le dire, qui est en mme temps roi tranger. C'est ce chef que Mgr l'vque de Langres s'adresse. Il lui dit: Je vous promets une entire et douce obissance; ferai-je bien d'accepter? Le chef spirituel (en mme temps roi temporel) rpond: L'tat de la religion et de l'_glise_ est si alarmant que vos services peuvent tre plus utiles sur la scne politique que parmi votre troupeau. L-dessus, Mgr de Langres fait savoir ses lecteurs qu'il accepte leur mandat; comme vque, il est forc de les quitter, mais ils recevront en compensation la bndiction apostolique. Ainsi tout s'arrange. Maintenant, je le demande, est-ce pour dfendre des dogmes religieux que le Pape confirme l'lection de....? Mgr de Langres va-t-il la Chambre pour combattre des hrsies? Non, il y va pour faire des lois civiles, pour s'y occuper exclusivement d'objets temporels. Ce que je veux faire remarquer ici, c'est que nous avons en France cinquante mille personnes, toutes trs-influentes par leur caractre, qui ont jur une entire et douce obissance leur chef spirituel qui est en mme temps roi tranger, et que le spirituel et le temporel se mlent tellement, que ces cinquante mille hommes ne peuvent rien faire, mme comme citoyens, sans consulter le souverain tranger, dont les dcisions sont indiscutables. Nous frmirions, si on nous disait: On va investir un roi, Louis-Philippe, Henri V, Bonaparte, Lopold, de la puissance spirituelle. Nous penserions que c'est fonder un despotisme sans limites. Cependant qu'on ajoute la puissance spirituelle la temporelle, ou qu'on superpose celle-ci celle-l, n'est-ce pas la mme chose? Comment se fait-il que nous ne pensions pas sans horreur l'usurpation du gouvernement des mes par l'autorit civile, et que nous trouvions si naturelle l'usurpation de la puissance civile par l'autorit sacerdotale? Aprs tout, S. S. Pie IX n'est pas le seul homme en Europe revtu de cette double autorit. Nicolas est empereur et pape; Victoria est reine et papesse. Supposons qu'un Franais professant la religion anglicane soit nomm reprsentant. Supposons qu'il crive et fasse publier dans les journaux une lettre ainsi conue: Gracieuse souveraine, Je ne vous dois rien comme reine; mais, place la tte de ma religion, je vous dois mon entire et douce obissance. Veuillez me faire savoir, aprs avoir consult votre gouvernement, s'il est dans les intrts de l'tat et de l'glise d'Angleterre que je sois lgislateur en France. Supposez que Victoria fasse et publie cette rponse: Mon gouvernement est d'avis que vous acceptiez la dputation. Par l vous pourrez rendre de grands services directement ma puissance spirituelle et, par suite, indirectement ma puissance temporelle; car il est bien clair que chacune d'elles sert l'autre. Je le demande, cet homme pourrait-il tre considr comme un loyal et sincre reprsentant de la France?... 80.--DE LA SPARATION DU TEMPOREL ET DU SPIRITUEL. (bauche indite)[102]. [Note 102: Extraite d'un cahier de l'auteur, et probablement crite en 1849.] Les affaires de Rome ont-elles une solution possible?--Oui.--Laquelle?--Qu'il se rencontre un pape qui dise: Mon royaume n'est pas de ce monde.--Vous croyez que ce serait la solution de la question romaine?--Oui, et de la question catholique et de la question religieuse. Si, en 1847, quelqu'un et propos d'anantir la Charte et d'investir Louis-Philippe du pouvoir absolu, c'et t contre une telle proposition une clameur gnrale. Si, de plus, on et propos de remettre Louis-Philippe, outre le pouvoir temporel, la puissance spirituelle, la proposition n'et pas succomb sous les clameurs, mais sous le ddain. Pourquoi cela? Parce que nous trouvons que le droit de gouverner les actes est dj bien grand, et qu'il n'y faut pas joindre encore celui de rgenter les consciences. Mais quoi! celui qui a le pouvoir temporel donner la puissance spirituelle, ou bien celui qui est le chef spirituel accorder le pouvoir temporel, est-ce donc bien diffrent? et le rsultat n'est-il pas absolument le mme? Nous nous ferions hacher plutt que de nous laisser imposer une telle combinaison; et nous l'imposons aux autres! Dialogue. --Mais, enfin, cet ordre de choses que vous critiquez a prvalu pendant des sicles. --C'est vrai; mais il a fini par rvolter les Romains. --Ne me parlez pas des Romains. Ce sont des brigands, des assassins, des hommes dgnrs, sans courage, sans vertu, sans bonne foi, sans lumires; et je ne puis comprendre que vous preniez leur parti contre le Saint-Pre. --Et moi, je ne puis comprendre que vous preniez le parti d'une institution qui a fait un peuple tel que vous le dcrivez. * * * * * Le monde est plein d'honntes gens qui voudraient tre catholiques et ne le peuvent pas. Hlas! c'est peine s'ils osent le paratre. Et ne pouvant pas tre catholiques, ils ne sont rien. Ils ont au coeur une racine de foi; mais ils n'ont pas de foi. Ils soupirent aprs une religion, et n'ont pas de religion. Ce qu'il y a de pire, c'est que cette dsertion s'accrot tous les jours; elle pousse tous les hommes hors de l'glise, commencer par les plus clairs. Ainsi la foi s'teint sans que rien la remplace; et ceux mmes qui, par politique, ou effrays de l'avenir, dfendent la religion, n'ont pas de religion.-- tout homme que j'entends dclamer en faveur du catholicisme, j'adresse cette question: Vous confessez-vous?--Et il baisse la tte. Certes, c'est l un tat de choses qui n'est pas naturel. Quelle en est la cause? Je le dirai franchement: selon moi, elle est tout entire dans l'union des deux puissances sur la mme tte. Ds le moment que le clerg a le pouvoir politique, la religion devient pour lui un instrument politique. Le clerg ne sert plus la religion; c'est la religion qui sert le clerg. Et bientt le pays est couvert d'institutions dont le but, religieux en apparence, est intress en fait. Et la religion est profane. Et nul ne veut jouer ce rle ridicule de laisser exploiter jusqu' sa conscience. Et le peuple repousse ce qu'il y a en elle de vrai avec ce qui s'y est ml de faux. Et alors le temps est venu o le prtre a beau crier: Soyez dvots, on ne veut pas mme tre pieux. Supposons que les deux puissances fussent spares. Alors la religion ne pourrait procurer aucun avantage politique. Alors le clerg n'aurait pas besoin de la surcharger d'une foule de rites, de crmonies propres touffer la raison. Et chacun sentirait reverdir au fond de son coeur cette racine de foi qui ne se dessche jamais entirement. Et les formes religieuses n'ayant plus rien de dgradant, le prtre n'aurait plus lutter contre le respect humain. Et la fusion de toutes les sectes chrtiennes en une communion ne rencontrerait plus d'obstacles. Et l'histoire de l'humanit ne prsenterait pas une plus belle rvolution. Mais le sacerdoce serait l'instrument de la religion, la religion ne serait pas l'instrument du sacerdoce. Tout est l. * * * * * Un des plus grands besoins de l'homme, c'est celui de la morale. Comme pre, comme poux, comme matre, comme citoyen, l'homme sent qu'il n'a aucune garantie, si la morale n'est un frein pour ses semblables. Ce besoin gnralement senti, il se trouve toujours des gens disposs le satisfaire. l'origine des socits, la morale est renferme dans une religion. La raison en est simple. La morale proprement dite serait oblige de raisonner; on a droit de mettre ses maximes en quarantaine. En attendant le monde.....[103]. La religion va au plus press. Elle parle avec autorit. Elle ne conseille pas, elle impose. Tu ne tueras pas. Tu ne prendras pas.--Pourquoi?--J'ai le droit de le dire, rpond la religion, et j'ai celui de ne pas le dire, parce que je parle au nom de Dieu, qui ne trompe ni ne se trompe. [Note 103: Le mot manque dans le manuscrit. Il est probable que l'intercalation de _prirait_ serait conforme la pense de l'auteur.] La religion a donc pour base la morale. De plus elle a des dogmes, des faits, une histoire, des crmonies, enfin des ministres. Au sein d'un peuple, les ministres de la religion sont des hommes trs-influents. Indpendamment du respect qu'ils s'attirent comme interprtes de la volont de Dieu, ils sont encore les distributeurs d'une des choses dont les hommes ont le plus besoin, la morale..... 81. N'en est-il pas en religion comme en conomie politique? et n'a-t-on point le tort de chercher la solution dans une _unit_ factice, impose, intolrante, perscutrice, socialiste, incapable d'ailleurs de fournir ses titres la domination et ses preuves de vrit? L'unit, en toutes choses, est la consommation suprme, le point vers lequel gravite et gravitera ternellement, sans jamais l'atteindre, l'esprit humain. Si elle devait se raliser dans l'humanit, ce ne serait qu' la fin de toutes les libres volutions sociales. C'est la varit, la diversit qui sont au commencement, l'origine, au point de dpart de l'humanit, car la diversit des opinions doit tre d'autant plus grande que le trsor des vrits acquises est plus petit et que l'esprit des hommes s'est mis d'accord, par la science, sur un moins grand nombre de points..... 82.--LES TROIS CONSEILS[104]. [Note 104: bauche publie par l'_conomiste belge_, n du 3 juin 1860. (_Note de l'diteur._)] Quand la patrie est en danger, chacun lui doit le _tribut_ de ce qu'il peut avoir acquis de lumire et d'exprience. C'est ainsi que dbute tout donneur d'avis. L'impt du conseil! En est-il de plus abondant et de plus volontaire? Je veux aussi payer cet impt, ainsi que tous les autres, afin de n'tre en reste, sous aucun rapport, envers mon pays. Quoique les millions et les millions de conseils qu'il reoit diffrent entre eux, ils ont cependant un point de ressemblance. Tous ont la prtention de sauver la socit; et ceux qui les donnent se bornent dire: voici mon systme, les choses iraient merveilleusement si tout le monde voulait penser comme moi. Cela revient, ceci: si nous tions d'accord, nous nous accorderions. Mettons-nous tous en phalanstre, dit l'un, et toutes nos disputes cesseront.--C'est fort bien; mais les 9999/10000 des Franais ont horreur du phalanstre.--Organisons, d'un consentement unanime, l'atelier social, dit l'autre, et la socit marchera comme sur des roulettes.--Sans doute; mais ceux qui on s'adresse aimeraient autant le bagne.--Inclinons-nous tous devant la Constitution, s'crie un troisime; ft-elle mauvaise, si chacun l'excute, elle sera bonne.--Rien n'est plus vrai, et je crois que c'est le plus sage et le plus plausible. Mais comment y amener ceux qui, dtestant la Constitution, s'y soumettent quand l'anarchie les menace, et la menacent ds que l'ordre leur donne du coeur? Il y en a qui disent: Le mal provient de ce que toute foi est teinte. Soyons bons catholiques, et les plaies sociales seront cicatrises.--Vous parlez ainsi parce que vous tes catholique vous-mme... et encore. Mais comment faire pour que ceux qui ne le sont pas le soient? D'autres, selon leurs prdilections, vous rptent: Unissons-nous tous la rpublique!--Rallions-nous tous la monarchie!--Remontons d'un commun accord vers le pass!--lanons-nous avec courage vers l'avenir! Enfin chacun consulte son opinion personnelle, rien de plus naturel,--et proclame que le monde est sauv si elle prvaut,--rien de plus sr. Mais aucune ne prvaut ni ne peut prvaloir, car tous ces efforts se neutralisent et chacun reste ce qu'il est. Parmi ces myriades de doctrines, il en est une seule,--je n'ai pas besoin de dire que c'est la mienne,--qui aurait le droit de runir l'assentiment commun. Pourquoi aurait-elle seule ce privilge? Parce que c'est la doctrine de la Libert, parce qu'elle est tolrante et juste pour toutes les autres. Fondez un phalanstre, si cela vous plat;--runissez-vous en atelier social, si tel est votre bon plaisir; discutez la Constitution tant qu'il vous plaira; manifestez ouvertement vos prfrences pour la rpublique ou la monarchie; allez confesse, si le coeur vous y porte; en un mot, usez de tous les droits de l'individu: pourvu que vous respectiez ces mmes droits en autrui, je me tiens pour satisfait; et, telle est ma conviction, la socit, pour tre juste, ordonne et progressive, n'a pas autre chose vous demander. Mais je n'ai pas la prtention aujourd'hui de dvelopper ce systme, qui devrait, ce me semble, tre aussitt adopt qu'expos. Est-il rien de plus raisonnable? Nous ne pouvons nous accorder sur les doctrines: eh bien! conservons, propageons chacun la ntre, et convenons de bannir d'entre nous toute oppression, toute violence. Me plaant au point de vue des faits tels qu'ils sont, de la situation telle que les vnements l'ont faite, supposant, comme je le dois, que je m'adresse des personnes qui, avant tout, veulent le repos et le bonheur de la France, je voudrais donner trois conseils pratiques,--l'un M. le prsident de la Rpublique, l'autre la majorit de la Chambre, le troisime la minorit. * * * * * Je voudrais que M. le prsident de la Rpublique se prsentt solennellement devant l'Assemble nationale et y ft l'allocution suivante: Citoyens reprsentants, Le plus grand flau de ce temps et de notre pays, c'est l'incertitude de l'avenir. En tant que cette incertitude peut se rattacher mes projets et mes vues, mon devoir est de la faire cesser; c'est aussi ma volont. On se demande: Qu'arrivera-t-il dans deux ans? la face de mon pays, sous l'oeil de Dieu, par le nom que je porte, je jure que le... mai 1852, je descendrai du fauteuil de la prsidence. J'ai reu du peuple un mandat en vertu de la Constitution. Je remettrai au peuple ce mandat conformment la Constitution. Il y en a qui disent: Mais si le peuple vous renomme? quoi je rponds: Le peuple ne me fera pas l'injure de me renommer malgr moi; et si quelques citoyens oublient ce point leurs devoirs, je tiens d'avance pour nuls et non avenus les bulletins qui, aux prochaines lections, porteraient mon nom. D'autres, se croyant beaucoup plus sages, pensent qu'on peut prolonger ma prsidence en modifiant la Constitution d'aprs les formes qu'elle a elle-mme tablies. Il ne m'appartient pas d'imposer des limites l'exercice lgal des droits de l'Assemble. Mais, si elle est matresse de ses rsolutions rgulires, je suis matre des miennes; et je dclare formellement que, la Constitution ft-elle modifie, ma premire prsidence ne sera pas immdiatement suivie d'une seconde. J'y ai rflchi, et voici sur quoi je me fonde: Notre rgle d'action est contenue dans ces mots: _La France avant tout_. De quoi souffre la France? De l'incertitude. S'il en est ainsi, citoyens, est-ce le moyen de faire cesser l'incertitude que de remettre tout en question? Quoi! la Constitution n'a qu'un an d'existence, et dj vous jetteriez au milieu de vous cette question brlante: Faut-il faire une autre Constitution? Si votre rponse est ngative, les passions du dehors en seront-elles calmes?--Si elle est affirmative, il faudra donc convoquer une nouvelle Constituante, remuer de nouveau tous les fondements de notre existence nationale, nous lancer vers un autre inconnu, et procder, dans quelques mois, trois lections gnrales. Ce parti extrme me semble le comble de l'imprudence. Je n'ai pas le droit de m'y opposer autrement qu'en dclarant de la manire la plus expresse qu'il n'avancerait en rien mes partisans; car, je le rpte, je n'accepterai pas la prsidence, sous quelque forme et de quelque manire qu'elle m'arrive. Telle est ma premire rsolution. Je l'ai prise par devoir; je la proclame avec joie, parce qu'elle peut contribuer au repos de notre patrie. Je serai assez rcompens si elle me donne pour successeur un rpublicain honnte, qui n'apporte la premire fonction de l'tat, ni rancune, ni utopie, ni engagement envers les partis. J'ai maintenant une seconde rsolution vous communiquer. Par la volont du peuple, je dois exercer le _pouvoir excutif_ pendant deux ans encore. Je comprends le sens de ce mot _pouvoir excutif_, et je suis rsolu m'y renfermer d'une manire absolue. La nation a donn deux dlgations. ses reprsentants, elle a confr le droit de faire des lois. moi, elle m'a confi la mission de les faire excuter. Reprsentants, faites les lois que vous croirez les meilleures, les plus justes, les plus utiles au pays. Quelles qu'elles soient, je les excuterai la lettre. Si elles sont bonnes, leur excution le prouvera; si elles sont mauvaises, l'excution en rvlera les dfauts, et vous les rformerez. Je n'ai pas le droit et je n'accepte pas la responsabilit de les juger. Tout ceci, sous la rserve de la facult qui m'est attribue par l'article... de la Constitution. J'excuterai donc vos dcrets sans distinction. Il en est cependant auxquels je me crois tenu, par le voeu national, de donner une attention toute spciale. Ce sont ceux qui concernent la rpression des dlits et des crimes, l'ordre dans les rues, le respect d aux personnes et aux proprits, prenant ce mot _proprit_ dans l'acception la plus large, qui comprend aussi bien le libre exercice des facults et des bras que la paisible jouissance de la richesse acquise. Ainsi, reprsentants, faites des lois. Que les citoyens discutent toutes les questions politiques et sociales dans leurs runions et dans leurs journaux. Mais que nul ne trouble l'ordre de la cit, la paix des familles, la scurit de l'industrie. Au premier signal de rvolte ou d'meute, je serai l. J'y serai avec tous les bons citoyens, avec les vrais rpublicains; j'y serai avec la brave garde nationale, j'y serai avec notre admirable arme. Il y en a qui disent: Peut-on compter sur le zle de la garde nationale, sur la fidlit de l'arme? Oui, dans la ligne que je viens de tracer, on peut y compter. J'y compte comme sur moi-mme, et nul n'a le droit de faire notre force arme l'injure de croire qu'elle prendrait parti pour les perturbateurs du repos public. Je veux,--j'ai le droit de vouloir, puisque le peuple m'a donn cette mission expresse, et que ma volont en ceci c'est la sienne,--je veux que l'ordre et la scurit soient partout respects. Je le veux, et cela sera. Je suis entour de soldats fidles, d'officiers prouvs; j'ai pour moi la force, le droit, le bon sens public; et si je ne craignais de blesser par l'apparence d'un doute les justes susceptibilits de ceux dont le concours m'est assur, je dirais que les dfections mme ne me feraient pas flchir. L'ordre lgal rgnera, duss-je y laisser la prsidence et la vie. Telle est, citoyens, ma seconde rsolution. Voici la troisime. Je me demande quelle est la cause de ces luttes incessantes et passionnes entre la Nation et le Gouvernement qu'elle-mme s'est donn. Il faut peut-tre l'attribuer des habitudes invtres d'opposition. Combattre le pouvoir, c'est se donner un rle qu'on croit hroque, parce qu'en effet cela a pu tre glorieux et dangereux autrefois. cela je ne sais d'autre remde que le temps. Mais, comme ces luttes perptuelles, le langage haineux et exagr qu'elles suscitent, sont un des grands flaux de notre Rpublique, j'ai d rechercher si elles n'avaient pas d'autres causes que des traditions irrationnelles, afin de faire cesser celles de ces causes sur lesquelles je puis avoir quelque action. Je crois sincrement que le pouvoir lgislatif et le pouvoir excutif mlent et confondent trop leurs rles. Je suis rsolu me renfermer dans le mien, qui est de faire excuter les lois quand vous les aurez votes. De la sorte, aux yeux mme des plus susceptibles, je n'aurai qu'une responsabilit restreinte. Si la nation est mal gouverne, pourvu que j'excute les lois, elle ne pourra pas s'en prendre moi. Le gouvernement et moi nous serons hors de cause dans les dbats de la tribune et de la presse. Je prendrai mes ministres hors de l'Assemble. Par l s'accomplira une sparation logique entre les deux pouvoirs. Par l avorteront au sein de la Chambre les coalitions et les guerres de portefeuilles, si funestes au pays. Mes ministres seront mes agents directs. Ils ne se rendront l'Assemble que lorsqu'ils y seront appels, pour rpondre des questions poses d'avance par la voie de messages rguliers. Ainsi vous serez parfaitement libres et dans des conditions parfaites d'impartialit pour la confection des lois. Mon gouvernement n'exercera sur vous, cet gard, aucune influence. De votre ct, vous n'en aurez aucune sur l'excution. Le contrle vous appartient sans doute, mais l'excution proprement dite est moi. Et alors, citoyens, est-il possible de concevoir une collision? Est-ce que vous n'aurez pas le plus grand intrt ce qu'il ne sorte de vos dlibrations que de bonnes lois? Est-ce que je pourrais en avoir un autre que leur bonne excution? Dans deux ans, la nation sera appele nommer un autre prsident. Son choix, sans doute, se portera sur le plus digne, et nous n'aurons redouter de lui aucun attentat contre la libert et les lois. En tout cas, j'aurai la satisfaction de lui lguer des prcdents qui l'enchaneront. Quand la prsidence ne se sera pas fixe sur le nom de Napolon, sur l'lu de sept millions de suffrages, est-il quelqu'un en France qui puisse rver pour lui-mme un coup d'tat et aspirer l'empire? Bannissons donc de vaines terreurs. Nous traverserons, sans danger, une premire, une seconde, une troisime prsidence... CORRESPONDANCE M. LAURENCE. Mugron, le 9 novembre 1844. MONSIEUR ET CHER COLLGUE, Je vous remercie de ce que vous me dites de bienveillant dans la lettre que vous avez bien voulu m'crire, au sujet de mon opuscule sur la rpartition de l'impt[105].--Je regrette sincrement qu'il n'ait pas agi avec plus d'efficacit sur votre conviction, car je reconnais que, dans les contestations auxquelles donnent lieu quelquefois les rivalits d'arrondissement, votre esprit lev vous met au-dessus de cette partialit mesquine dont d'autres ne savent pas se dgager. Pour moi, je puis affirmer que si quelque erreur ou quelque exagration s'est glisse dans mon crit, c'est tout fait mon insu.--Je suis loin de porter envie pour mon pays la prosprit du vtre; bien au contraire; et c'est ma ferme conviction que l'un des deux ne saurait prosprer sans que l'autre en profite. Je pense mme que cette solidarit embrasse les peuples. C'est pourquoi je dplore amrement ces _jalousies nationales_ qui sont le thme favori du journalisme. Si j'avais, comme vous le pensez, raisonn sur cette fausse donne que _toute la surface des pignadas est galement productive_, je me rtracterais sur-le-champ. Mais il n'y a rien dans mon crit qui puisse justifier cette allgation. Je n'ai pas parl non plus des grles, geles, incendies. Ce sont l des circonstances dont on a d tenir compte quand on a appliqu aux diverses cultures l'impt actuel.--C'est cet impt, tel qu'il est, qui est mon point de dpart. Je ne crois pas non plus avoir attribu la dtresse des pays de vignobles la mauvaise rpartition de l'impt. Mais j'ai dit que la rpartition de l'impt devait se modifier en consquence de cette dtresse, puisqu'il est de principe que l'impt se prlve sur les revenus.--Si le revenu d'un canton diminue d'une manire permanente, il faut que sa contribution diminue aussi, et que, par suite, celle des autres cantons augmente. C'est aussi une preuve de plus de la solidarit de toutes les portions du territoire; et la Grande-Lande se blessait elle-mme lorsque, par l'organe de notre collgue, M. Castagnde, elle s'opposait ce que la socit d'agriculture se ft, vis--vis du pouvoir, l'organe de nos dolances. [Note 105: _De la rpartition de la contribution foncire dans le dpartement des Landes_, t. Ier, p. 283. (_Note de l'diteur._)] Vous dites qu' Villeneuve l'agriculture a progress sans que la population ait augment. Cela veut dire sans doute que chaque individu, chaque famille a vu s'accrotre son aisance. Si cette aisance n'a pas favoris les mariages, les naissances, et prolong la dure moyenne de la vie, Villeneuve est, par une cause que je ne puis deviner, en dehors de toutes les lois naturelles qui gouvernent les phnomnes de la population. Enfin, Monsieur et cher collgue, vous me renvoyez aux tables de recrutement. Elles attestent, dites-vous, que les races les plus belles, les hommes les plus forts, appartiennent la rgion des labourables et des vignes.--Mais prenez garde qu'il n'entre pas dans mon sujet de comparer la population de la Lande celle de la Chalosse, mais seulement chacune de ces populations _ elle-mme_, deux poques diffrentes. La question pour moi n'est pas de savoir si la population de la Lande gale en vigueur et en densit celle de la Chalosse, mais si, depuis quarante ans, l'une a progress, l'autre a rtrograd sous ces deux rapports. Cette vrification m'tait facile quant au nombre. Pour ce qui est de la beaut des races, je serais bien aise de consulter les tables du recrutement, si elles existent la prfecture. Vous voyez que, comme tous les auteurs possibles, je ne conviens pas facilement d'avoir tort. Je dois pourtant dire que je n'ai pas suffisamment expliqu la porte du passage o j'ai rsum en chiffres (6,32) les considrations diverses dissmines dans mon crit. Je sais bien que le mouvement de la population ne peut pas tre une bonne base de rpartition; mon seul but a t de rendre mes conclusions sensibles par des chiffres, et je crois sincrement que les recherches _directes_ de l'administration donneront des rsultats qui ne s'loigneront pas de beaucoup de ceux auxquels je suis arriv, parce qu'il y a selon moi un rapport sinon rigoureux, du moins trs-approximatif entre le progrs de la population et celui du revenu. M. CH. DUNOYER, MEMBRE DE L'INSTITUT. Mugron, le 7 mars 1845. MONSIEUR, De tous les tmoignages que je pourrais ambitionner, celui que je viens de recevoir de vous m'est certainement le plus prcieux. Mme en faisant la part de la bienveillance dans les expressions si flatteuses pour moi que porte la premire page de votre livre, je ne puis m'empcher d'avoir la certitude que votre suffrage m'est acquis, sachant combien vous avez l'habitude de mettre d'accord votre langage avec votre pense. Dans mon extrme jeunesse, Monsieur, un heureux hasard mit dans mes mains le _Censeur europen_; et je dois cette circonstance la direction de mes tudes et de mon esprit. la distance qui nous spare de cette poque, je ne saurais plus distinguer ce qui est le fruit de mes propres mditations de ce que je dois vos ouvrages, tant il me semble que l'assimilation a t complte. Mais n'eussiez-vous fait que me montrer dans la _socit_ et ses vertus, ses vues, ses ides, ses prjugs, ses circonstances extrieures, les vrais lments des biens dont elle jouit et des maux qu'elle endure; quand vous ne m'auriez appris qu' ne voir dans les gouvernements et leurs formes que des rsultats de l'tat physique et moral de la socit elle-mme; il n'en serait pas moins juste, quelques connaissances accessoires que j'aie pu acqurir depuis, d'en rapporter vous et vos collaborateurs la direction et le principe. C'est assez vous dire, Monsieur, que rien ne pouvait me faire prouver une satisfaction plus vraie que l'accueil que vous avez fait mes deux articles du _Journal des conomistes_, et la manire dlicate dont vous avez bien voulu me l'exprimer. Votre livre va devenir l'objet de mes tudes srieuses, et c'est avec bonheur que j'y suivrai le dveloppement de la distinction fondamentale laquelle je faisais tout l'heure allusion. M. AL. DE LAMARTINE[106]. [Note 106: La lettre laquelle Bastiat rpond lui avait t adresse propos de l'article du _Journal des conomistes_, intitul: UN CONOMISTE A M. DE LAMARTINE. (Voir t. Ier, p. 406). (_Note de l'diteur._)] Mugron, le 7 mars 1845. MONSIEUR, Une absence m'a empch de venir vous exprimer plus tt la profonde gratitude que m'a fait prouver l'accueil que vous avez daign faire la lettre que je me suis permis de vous adresser par la voie du _Journal des conomistes_. Celle que vous avez bien voulu m'crire m'est bien prcieuse, et je la conserverai toujours, non-seulement cause de ce charme inimitable que vous avez su y rpandre, mais encore et surtout comme un tmoignage de la bienveillante condescendance avec laquelle vous encouragez les premiers essais d'un novice qui n'a pas craint de signaler dans vos admirables crits quelques propositions qu'il considre comme des erreurs chappes votre gnie. Peut-tre ai-je t trop loin en rclamant de vous cette rigueur d'analyse, cette exactitude de dissection qui explore le champ des dcouvertes, mais ne saurait l'agrandir. Toutes les facults humaines ont leur mission; c'est au gnie de s'lever de nouveaux horizons et de les signaler la foule. Ces horizons sont vagues d'abord, la ralit et l'illusion s'y confondent; et le rle des analystes est de venir aprs coup mesurer, peser, distinguer. C'est ainsi que Colomb rvle un monde. S'informe-t-on s'il en a relev toutes les ctes et trac tous les contours? Qu'importe mme qu'il ait cru aborder au Cathay?... D'autres sont venus; ouvriers patients et exacts, ils ont rectifi, complt l'oeuvre; leurs noms sont ignors, tandis que celui de Colomb retentit de sicle en sicle.--Mais, Monsieur, le gnie n'est-il pas le roi de l'avenir plutt que du prsent? Peut-il prtendre une influence immdiate et pratique? ses puissants lans vers des rgions inconnues sont-ils bien compatibles avec le maniement des hommes du sicle et des affaires? C'est un doute que je propose; votre avenir le rsoudra. Vous voulez bien reconnatre, Monsieur, que j'ai parcouru le domaine de la Libert, et vous me conviez m'lever jusqu' l'galit, et puis encore jusqu' la Fraternit. Comment n'essayerai-je point, votre voix, de nouveaux pas dans cette noble carrire? Je n'atteindrai pas, sans doute, les hauteurs o vous planez, car les habitudes de mon esprit ne me permettent plus d'emprunter les ailes de l'imagination. Mais je m'efforcerai du moins de porter le flambeau de l'analyse sur quelques coins du vaste sujet que vous proposez mes tudes. Permettez-moi de vous dire en terminant, Monsieur, que quelques dissidences accidentelles ne m'empchent pas d'tre le plus sincre et le plus passionn de vos admirateurs, comme j'espre tre un jour le plus fervent de vos disciples. M. PAULTON[107]. [Note 107: L'un des _lecturers_ de l'_Anti-corn-laws League_. (_Note de l'dit._)] Paris, 29 juillet 1845. Mon cher Monsieur, ainsi que je vous l'ai annonc, je vous envoie quatre exemplaires de ma traduction, que je vous prie de remettre aux diteurs du _Times_, du _Morning-Chronicle_, etc., etc. Je m'estimerais heureux que la presse anglaise accueillt avec faveur un travail que je crois utile. Cela me ddommagerait de l'indiffrence avec laquelle il a t reu en France. Tous ceux qui je l'ai donn ne cessent de manifester leur surprise l'gard des faits graves qui y sont rvls; mais personne ne l'achte, et cela n'est pas surprenant, puisqu'on ne sait pas de quoi il traite. Nos journaux d'ailleurs paraissent dcids ensevelir la question dans le silence. Il m'en cotera cher pour avoir tent d'ouvrir les yeux mon pays; mais le pis est de n'avoir pas russi[108]. [Note 108: Voyez ci-dessus, p. 325, la fin de l'bauche intitule: _Anglomanie_, _Anglophobie_. (_Note de l'diteur._)] En arrivant ici, j'ai trouv une lettre de sir Robert Peel. Comme il l'a crite avant d'avoir lu le livre, il n'a pas eu donner son opinion. Il a aussi vit de citer le titre (_Cobden et la Ligue_).--Si c'est de la diplomatie, il faut qu'elle soit bien dans les habitudes de votre premier ministre pour qu'il en fasse usage dans une aussi mince occasion. Au reste, voici le texte de ce billet. Wite-Hall, 24 July. Sir Robert Peel presents his compliments to M. Bastiat, and is most obliged to M. Bastiat's attention in transmitting for the acceptance of sir Robert Peel a copy of his recent publication. Sir Robert hopes to be enabled to profit by it, when he shall have leisure from the present severe pressure of parliamentary business. Cette lettre n'est pas signe. J'aurais t curieux de savoir si elle est crite de la main mme de sir Robert. J'ai trouv encore d'autres lettres, dont deux ne manquent pas d'importance. Une de M. Passy, pair de France, ex-ministre du commerce. Il donne son approbation sans restriction aux principes contenus soit dans l'introduction, soit dans vos travaux. L'autre lettre est de M. de Langsdorf, notre charg d'affaires dans le Grand-Duch de Bade. Il m'annonce qu'il a lu le livre avec ardeur, et appris, pour la premire fois, ce qui se passe en Angleterre. Il y a en ce moment, Carlsruhe, une runion de commissaires de tout le _Zollverein_ dcids boucher les plus petites voies par lesquelles le commerce tranger viendrait s'infiltrer sur le grand _march national_. Ce qu'il me dit cet gard vient l'appui de l'ide qu'avait M. Cobden de faire traduire en allemand un historique de la Ligue et un choix de vos discours. L'Angleterre, qui a fait traduire la Bible en trois ou quatre cents langues, ne pourrait-elle pas faire traduire aussi cet excellent cours d'conomie politique pratique, au moins en allemand et en espagnol? Je sais les raisons qui vous empchent de chercher, ds prsent, agir au dehors. Mais de simples traductions prpareraient les esprits, sans qu'on pt vous accuser de faire de la propagande. Si, plus tard, la Ligue peut sans inconvnient faire l'acquisition de quelques exemplaires de ma traduction, voici l'usage qui m'en parat le plus utile. C'est de prendre autant de villes, dans l'ordre de leur importance commerciale, et d'envoyer un exemplaire dans chacune, adress au cercle littraire ou la chambre de commerce. Je n'essayerai pas, Monsieur, de vous exprimer toute ma reconnaissance pour l'accueil fraternel que j'ai reu parmi vous. Je dsire seulement que l'occasion se prsente de vous la tmoigner en fait, et mon bonheur serait de rencontrer des Ligueurs en France. J'ai dj t deux fois chez M. Taylor sans le trouver. J'oubliais de vous dire que, la lettre de M. de Langsdorf tant confidentielle et mane d'un homme public, il est bien entendu que son nom ne peut figurer dans aucun journal[109]. [Note 109: Il me semble que je ne dois me faire aucun scrupule de livrer aujourd'hui la publicit le nom de M. de Langsdorf. Quel blme pourrait-il encourir, raison des secrtes sympathies tmoignes la cause de la libert commerciale, il y a dix-neuf ans? (_Note de l'dit._)] Agrez, mon cher Monsieur, l'assurance de ma sincre amiti, et veuillez me rappeler au souvenir de tous nos frres en travaux et en esprances. M. HORACE SAY. Mugron, le 24 novembre 1844. MONSIEUR, Permettez-moi de venir vous exprimer le sentiment de profonde satisfaction que m'a fait prouver la lecture de votre bienveillante lettre du 19 de ce mois. Sans des tmoignages tels que ceux que renferme cette lettre prcieuse, comment pourrions-nous savoir, nous, hommes de solitude, privs des utiles avertissements qu'on reoit au contact du monde, si nous ne sommes pas un de ces rveurs trop communs en province qui se laissent dominer par une ide exclusive?--Ne dites pas, Monsieur, que votre approbation ne peut avoir que peu de prix mes yeux. Depuis que la France et l'humanit ont perdu votre illustre pre, que je vnre aussi comme mon pre intellectuel, quel tmoignage peut m'tre plus prcieux que le vtre, surtout quand vos propres crits et les marques de confiance dont vous entoure la population parisienne, donnent tant d'autorit vos jugements? Parmi les crivains de l'cole de votre pre que la mort a respects, il en est un surtout dont l'assentiment a pour moi une valeur inapprciable, quoique je n'eusse pas os le provoquer. Je veux parler de M. Ch. Dunoyer. Ses deux premiers articles du _Censeur europen_ (De l'quilibre des nations) ainsi que ceux de M. Comte qui les prcdent, dcidrent, il y a dj bien longtemps, de la direction de mes ides et mme de ma conduite politique. Depuis, l'cole conomiste parat s'tre efface devant ces nombreuses sectes socialistes, qui cherchent la ralisation du bien universel, non dans les lois de la nature humaine, mais dans des organisations artificielles, produit de leur imagination: erreur funeste que M. Dunoyer a longtemps combattue avec une persvrance, pour ainsi dire, prophtique. Je n'ai donc pu m'empcher de ressentir un mouvement, je dirai presque d'orgueil, quand j'ai appris, par votre lettre, que M. Dunoyer avait approuv l'esprit de l'crit que vous avez bien voulu admettre dans votre estimable recueil. Vous avez l'obligeance, Monsieur, de m'encourager vous adresser un autre travail. Je consacre maintenant le peu de temps dont je puis disposer une oeuvre de patience, dont l'utilit me semble incontestable quoiqu'il ne s'agisse que de simples traductions. Il y a, en Angleterre, un grand mouvement en faveur de la libert commerciale: ce mouvement est tenu soigneusement cach par nos journaux; et si, de loin en loin, ils sont forcs d'en dire un mot, c'est pour en dnaturer l'esprit et la porte. Je voudrais mettre les pices sous les yeux du public franais; lui montrer qu'il y a de l'autre ct du dtroit un parti nombreux, puissant, honnte, judicieux, prt devenir le parti national, prt diriger la politique de l'Angleterre, et que c'est ce parti que nous devons donner la main. Le public serait ainsi mme de juger s'il est raisonnable d'embrasser toute l'Angleterre dans cette haine sauvage, que le journalisme s'efforce d'exciter avec tant d'opinitret et de succs. J'attends d'autres avantages de cette publication. On y verra l'_esprit de parti_ attaqu dans sa racine; les _haines nationales_ sapes dans leur base; la thorie des dbouchs expose non point mthodiquement, mais sous des formes populaires et saisissantes: enfin, on y verra en action, cette nergie, cette _tactique d'agitation_, qui fait qu'aujourd'hui en Angleterre, lorsqu'on attaque un abus rel, on peut prdire le jour de sa chute, peu prs comme nos officiers du gnie annoncent l'heure o les assigeants s'empareront d'une citadelle. Je compte me rendre Paris au mois d'avril prochain pour surveiller l'impression de cette publication; et si j'avais pu hsiter, vos offres bienveillantes, le dsir de faire votre connaissance et celle des hommes distingus qui vous entourent suffiraient pour me dterminer. Votre collgue, M. Duprier, a bien voulu m'crire aussi l'occasion de mon article. _C'est bon en thorie_, dit-il; j'ai envie de lui rpondre par cette boutade de M. votre pre: Morbleu! ce qui n'est pas bon pour la pratique n'est bon rien.--M. Duprier et moi suivons en politique des routes bien diffrentes. Je n'en ai que plus d'estime pour son caractre et la franchise de sa lettre. Par le temps qui court les candidats sont rares qui disent leurs adversaires ce qu'ils pensent. J'oubliais de dire que si le temps et ma sant me le permettent, sur votre encourageante invitation, j'enverrai un autre article au _Journal des conomistes_. Veuillez, Monsieur, tre mon interprte auprs de MM. Dussard, Fix, Blanqui, les remercier de leur bienveillance et les assurer que je m'associe de grand coeur leurs nobles et utiles travaux. _P. S._ Je prends la libert de vous envoyer un crit publi en 1842, l'occasion des lections, par un de mes amis, M. Flix Coudroy. Vous y verrez que les doctrines de MM. Say, Comte, Dunoyer ont germ quelque part sur notre aride sol des Landes. J'ai pens qu'il vous serait agrable d'apprendre que le feu sacr n'est pas tout fait teint. Tant qu'une tincelle brille encore, il ne faut pas dsesprer. Mugron, lundi, octobre 1847. .... Notre pays a bien besoin de recevoir l'instruction conomique. L'ignorance cet gard est telle, que j'en suis pouvant pour l'avenir. Je crains que les gouvernements n'aient un jour se repentir amrement d'avoir mis la lumire sous le boisseau. L'exprience que je viens de faire dans ce voyage me dmontre que nos livres et nos journaux ne suffisent pas rpandre nos ides. Outre qu'ils ont bien peu d'abonns, la plupart de ces abonns ne les lisent pas. J'ai vu le _Journal des conomistes_ encore aussi vierge que le jour o il est sorti de chez notre bon Guillaumin, et le _Libre-change_ empil sur les comptoirs, revtu de sa bande. N'est-ce pas dcourageant? Je pense que l'enseignement oral doit venir en aide l'enseignement crit. Parmi les personnes qui assistent une sance, il y en a toujours quelques-unes qui conoivent le dsir d'tudier la question. Il faudrait organiser des comits dans les villes et ensuite faire constamment voyager des professeurs. Mais combien en avons-nous qui puissent se dvouer cette oeuvre? Pour moi, je le ferais volontiers, si je pouvais arriver l'improvisation complte. Je suis tent d'en faire l'exprience Bordeaux. Sans cela, on ne peut que bien peu de chose..... Mugron, 12 avril 1848. Mon cher ami, je cherche toujours votre nom dans les journaux, mais ils ne s'occupent pas encore d'lections. Il est probable que les clubs leur taillent trop de besogne. Je ne puis m'expliquer que comme cela le silence de la presse parisienne. Peut-tre le thtre de Paris est-il trop agit pour vos habitudes et votre caractre. Je regrette maintenant que vous n'ayez pas song aller vous installer dans quelque dpartement. Les folies socialistes y ont excit une telle frayeur qu' cause de vos prcdents bien connus, vous auriez eu l de belles chances. Votre candidature a l'avantage de vous fournir l'occasion de rpandre les saines ides. C'est beaucoup, mais ce n'est pas assez pour notre cause. Tentez donc un effort suprme, mettez de ct pour quelques jours votre rserve habituelle, faites de l'agitation, enfin ne ngligez rien pour arriver l'Assemble constituante. Le salut du pays, je le crois sincrement, tient ce que nos principes aient la majorit. S'il n'y a pas de changement dans l'tat de l'opinion ici, mon lection est assure. Je crois mme que j'aurai l'universalit des suffrages, sauf ceux de quelques marchands de rsine, effrays par la libert du commerce. Tous les comits cantonaux me portent. Dimanche prochain, nous avons une runion gnrale et centrale. Il faudrait que je fisse un _fiasco_ bien complet pour changer les dispositions des lecteurs mon gard. Un fait bien trange, c'est l'ignorance o l'on est dans ce pays, sur les doctrines socialistes. On a horreur du communisme. Mais on ne voit dans le communisme que le partage des terres. Dimanche dernier, dans une nombreuse assemble publique, pour avoir dit que ce n'tait pas sous cette forme que le communisme nous menaait, on commenait murmurer. On avait l'air de conclure de ces paroles que je n'tais que fort tidement oppos ce communisme-l. La suite de mon discours a effac cette impression. Vraiment c'est bien dangereux de parler devant un public si peu au courant. On risque de n'tre pas compris..... Je vous avoue que l'avenir m'inquite beaucoup. Comment l'industrie pourra-t-elle reprendre, quand il est admis en principe que le domaine des dcrets est illimit? Quand chaque minute, un dcret sur les salaires, sur les heures de travail, sur le prix des choses, etc., peut dranger toutes les combinaisons? Adieu, mon cher M. Say, veuillez me rappeler au souvenir de madame Say et de M. Lon. _P. S._ La runion centrale des dlgus a eu lieu hier: je ne sais pourquoi elle a t avance. Aprs avoir rpondu aux questions, je me suis retir, et ce matin j'apprends que j'ai eu tous les suffrages moins deux. Ayant oubli de jeter ma lettre la poste avant de partir, je la rouvre pour vous faire part de ce rsultat qui peut vous tre agrable. Tentez un suprme effort, mon cher ami, pour que l'conomie politique, morte au collge de France[110], soit reprsente la chambre par M. Say. Honte au pays, s'il exclut un tel nom aussi dignement port! [Note 110: La chaire de M. Michel Chevalier avait t supprime et n'tait pas encore rtablie. (_Note de l'diteur._)] Mugron, 16 septembre 1849. Voici nos vacances qui, peine commences, vont finir, si mme on ne nous les abrge. Va-t-on nous rappeler pour terminer le gchis catholique? Hlas! il est craindre que nous ne fassions que le gcher encore un peu plus. Nous voil dans une impasse sans issue. La Rpublique, par la volont du ministre et au mpris de l'assemble nationale, s'est mise au service de l'inquisition. Il faut maintenant de deux choses l'une: ou qu'elle aille jusqu'au bout, se faisant plus jsuite que le jsuitisme, ou qu'elle revienne sur ses pas, donnant raison la Constituante, brisant le ministre et la majorit actuelle, courant la chance du dsordre intrieur et de la guerre universelle. Les principes sont, de mme que l'honneur, ... comme une le escarpe et sans bords; On n'y peut plus rentrer ds qu'on en est dehors. Et encore les difficults politiques sont ce qui m'effraye le moins. Ce qu'il y a de dsolant pour ce pays, c'est de voir tous les hommes en vidence sacrifier l'un aprs l'autre toute dignit morale et tout esprit de _consistance_. Il rsulte de l que toute foi se perd dans la population, et qu'elle cde au plus irrmdiable des dissolvants, le scepticisme. C'est pourquoi je voudrais que la solution du problme social, telle que la donne l'conomie politique la plus svre, c'est--dire le _self-government_, et un organe spcial. Il faut soumettre cette ide au public: que l'tat garantisse chacun sa scurit et qu'il ne se mle pas d'autre chose. Une publication mensuelle qui aurait ce but et se distribuerait, comme celles de L. Blanc et Lamartine, six francs par an pourrait tre un tirailleur utile auprs du _Journal des conomistes_. Nous en causerons bientt, car je compte partir de Bordeaux le 28, si j'ai place au courrier..... Mugron, 3 juin 1850. MON CHER AMI, ...................................................................... Pourquoi avez-vous renferm dans des limites si troites l'excellente lettre que vous avez envoye au dernier numro du _Journal des conomistes_? En ce qui concerne les faits et les causes, elle est pleine de sagacit et dcle une exprience des affaires dont on nous reproche souvent, et avec quelque raison, de manquer. De tels articles satisfont toujours les lecteurs, et avancent les principes sans en parler. Vous devriez dvelopper la pense que vous ne faites qu'indiquer la fin de votre lettre. Oui, par l'absence de spculation, les crales sont un prix plus bas qu'elles ne devraient tre, et il est infaillible qu'elles ne dpassent bientt le taux normal. C'est la loi gnrale de l'action et de la raction. La spculation aurait rapproch les deux extrmes d'une moyenne. Bien plus, elle aurait abaiss la moyenne elle-mme, car elle aurait prvenu des gaspillages et des exportations imprudentes. Un travail de vous sur ce sujet serait fort utile tant au point de vue pratique qu'au point de vue scientifique. Sous ce dernier rapport, il dissiperait le funeste prjug contre les _intermdiaires_ et l'_accaparement_. Mettez-vous donc l'oeuvre. Quoique je m'occupe peu de politique, j'ai pu me convaincre, avec douleur, que nos grands hommes d'tat n'ont que trop bien russi dans la premire partie de leur plan de campagne qui est de semer l'alarme pour l'exploiter. Partout o j'ai pass, j'ai vu rgner une terreur vraiment maladive. Il semble que la loi agraire nous menace. On croit Paris sur un volcan. On va jusqu' invoquer la lutte immdiate ou l'invasion trangre, non par des sentiments pervers, mais par peur de pis. On maudit la Rpublique, les rpublicains et mme les rsigns; on blesse les classes infrieures par un luxe d'pithtes outrageantes. Bref, il me semble qu'on oublie tout, mme la prudence. Dieu veuille que ce paroxysme passe vite! o nous mnerait-il?..... M. DOMENGER MUGRON. Paris, le 4 mars 1848. MON CHER DOMENGER, Vous avez bien raison de conserver votre calme. Outre que nous en aurons tous besoin, il faudrait que la tempte ft bien furieuse pour qu'elle se ft ressentir Mugron. Jusqu'ici Paris jouit de la tranquillit la plus parfaite, et ce spectacle est, mes yeux, bien autrement imposant que celui du courage dans la lutte. Nous venons d'assister la crmonie funbre. Il me semble que tout l'univers tait sur les boulevards. Je n'ai jamais vu tant de monde. Je dois dire que la population m'a paru sympathique mais froide. On ne peut lui arracher des cris d'enthousiasme. Cela vaut peut-tre mieux, et semble prouver que le temps et l'exprience nous ont mris. Les manifestations emportes ne sont-elles pas plutt un obstacle la bonne direction des affaires? Le ct politique de l'avenir occupe peu les esprits. Il semble que le suffrage universel et les autres droits populaires sont tellement dans le consentement unanime qu'on n'y pense pas. Mais ce qui assombrit notre perspective, ce sont les questions conomiques. cet gard l'ignorance est si profonde et si gnrale que l'on a redouter de rudes expriences. L'ide qu'il y a une combinaison encore inconnue, mais facile trouver, qui doit assurer le bien-tre de tous en diminuant le travail, voil ce qui domine. Comme elle est dcore des beaux noms de _fraternit_, de _gnrosit_, etc., personne n'ose attaquer ces folles illusions. D'ailleurs, on ne le saurait pas. On a bien instinctivement la crainte des consquences que peuvent entraner les esprances exagres de la classe laborieuse; mais de l tre en tat de formuler la vrit, il y a bien loin. Pour moi, je persiste penser que le sort des ouvriers dpend de la rapidit avec laquelle le capital se forme. Tout ce qui, directement ou indirectement, porte atteinte la proprit, branle la confiance, nuit la scurit, est un obstacle la formation du capital et retombe sur la classe ouvrire. Il en est de mme de toutes taxes, entraves et vexations gouvernementales. Que faut-il donc penser des systmes en vogue aujourd'hui, qui ont tous ces inconvnients la fois? Comme crivain, ou dans une autre situation, si mes concitoyens m'y appellent, je dfendrai jusqu'au dernier moment mes principes. La rvolution actuelle n'y change rien, non plus qu' ma ligne de conduite. Ne parlons plus du propos attribu F.... C'est bien loin derrire nous. Franchement, ce systme factice ne pouvait se soutenir. J'espre qu'on sera satisfait des choix faits dans notre dpartement. Lefranc est un brave et honnte rpublicain, incapable de tourmenter qui que ce soit, moins de graves et justes motifs. 3 septembre 1848. Demain nous commenons discuter la Constitution. Mais, quoi qu'on en dise, cette oeuvre portera toujours au coeur un chancre dvorant, puisqu'elle sera discute sous le rgime de l'tat de sige et en l'absence de la libert de la presse. Quant nous reprsentants, nous nous sentons parfaitement libres, mais cela ne suffit pas. Les partis exploiteront ce qu'il y a d'anormal dans notre situation pour miner et dcrditer la constitution. Aussi j'ai vot hier contre l'tat de sige. Je crois que Cavaignac fait la faute vulgaire et bien naturelle de sacrifier l'avenir au prsent. Tout dispos que je suis prter de la force ce gouvernement honnte et bien intentionn que nous avons rig, je ne puis aller jusque-l. Me voil donc votant encore avec la rpublique rouge, mais ce n'est pas ma faute. Il ne faut pas regarder _avec qui_, mais _pourquoi_ l'on vote. Je prsume qu'un nouvel effort sera tent en faveur de la libert de la presse. Je m'y associerai, avant tout je veux que la constitution soit respecte. S'il y a Paris des ferments de dsordre tels qu'on ne puisse maintenir l'empire des lois, eh bien, j'aime mieux que la lutte recommence, et que le pays apprenne se dfendre lui-mme. Il n'est bruit que de conspirations lgitimistes. Je ne puis pas y croire. Quoi! les lgitimistes, impuissants en 89, espreraient tre forts en 1848! Ah! Dieu les prserve de rveiller le lion rvolutionnaire! Si vous avez occasion de les voir, dites-leur bien qu'il ne faut pas qu'ils se fassent illusion. Ils ont contre eux tous les ouvriers, tous les socialistes, tous les rpublicains, tout le peuple, avec des chefs capables de pousser les choses jusqu' la dernire extrmit. Que le clerg surtout soit circonspect. Les hommes _principes_ qui, comme moi, ont foi dans la puissance de la vrit, ne demandent que la libre discussion et acceptent d'avance le triomphe de l'opinion, _quand mme_ (sauf la faire changer), ces hommes sont en petit nombre. Ceux qui acceptent la lutte ailleurs, sur le champ du combat, sont innombrables, dcids pousser les choses jusqu'au bout. Que les lgitimistes et le clerg ne donnent pas le signal de l'action; ils seraient crass. Le lgitimisme sait bien que son principe a fait son temps, et quant au clerg, s'il n'est pas tout fait aveugle, il ne peut ignorer son ct vulnrable. Qu'une certaine irritation populaire provenant de la crise industrielle et des embarras financiers ne leur inspire pas de dangereuses et folles esprances, moins qu'ils ne veuillent une bonne fois jouer leur _va tout_. Employez votre influence prserver notre cher dpartement des suites d'une lutte affreuse. Dieu ne plaise que je veuille priver qui que ce soit du droit d'exprimer et de faire valoir ses ides! Mais qu'on vite avec soin tout ce qui pourrait ressembler la conspiration. 18 janvier 1849. Nous sommes peu prs tous d'accord ici sur la ncessit de nous dissoudre. Cependant un trs-grand nombre (et sans la crainte des lections ce serait la totalit) ne voudraient pas cder une pression violente et factice. Beaucoup craignent aussi pour l'existence mme de la Rpublique. S'il n'y avait qu'un prtendant, ce serait l'affaire d'une rvolution (dont Dieu nous prserve); mais comme il y en a plusieurs, c'est une question de guerre civile. Il est bien permis d'hsiter. 3 fvrier 1849. Je vais m'occuper de la ferme du Peyrat et du canal. C'est pourquoi je remets une autre fois de vous en parler. Le mauvais tat de ma sant concide avec le coup de feu du travail. Tenant ou croyant tenir une pense financire, je l'ai expose mon bureau. Elle a fait fortune, puisqu'il m'a nomm de la commission du Budget la presque unanimit. Devant cette commission je voulais renouveler l'preuve mais sous prtexte de gagner du temps, elle a interdit la discussion gnrale. Il a donc fallu aborder d'emble les dtails, ce qui interdit toute vue d'ensemble de se produire. Que dites-vous d'un tel procd en face d'une situation financire dsespre et qui ne peut tre sauve que par une grande pense, s'il s'en prsente? Alors j'ai cru devoir en appeler l'Assemble et au public par une brochure dont je me suis occup hier et ce matin. Je ne me dissimule pas que tout cela ne peut gure aboutir. Les grandes assembles n'ont pas d'initiative. Les vues y sont trop diverses, et rien de bien ne se fait si le cabinet est inerte. Or le ntre est systmatiquement inerte: je crois sincrement que c'est une calamit publique. Le ministre actuel pouvait faire du bien. J'y compte plusieurs amis, et je sais qu'ils sont capables. Malheureusement, il est arriv au pouvoir avec l'ide prconue qu'il n'aurait pas le concours de l'Assemble et qu'il fallait manoeuvrer pour la renvoyer. J'ai la certitude absolue qu'il s'est tromp; et, en tout cas, n'tait-ce pas son devoir d'essayer? S'il tait venu dire la chambre: L'lection du 10 dcembre clt la priode rvolutionnaire; maintenant occupons-nous de concert du bien du peuple et de rformes administratives et financires, la chambre l'aurait suivi avec passion, car elle a la passion du bien et n'a besoin que d'tre guide. Au lieu de cela, le ministre a commenc par bouder. Il a conjectur le dsaccord, en se fondant sur ce que l'assemble s'tait montre sympathique Cavaignac. Mais il y a une chose que l'Assemble met mille fois au-dessus de Cavaignac, c'est la volont du peuple, manifeste par le suffrage universel. Pour montrer sa parfaite soumission, elle et prodigu son concours au chef du pouvoir excutif. Que de bien pouvait en rsulter! Au lieu de cela le ministre s'est renferm dans l'inertie et la taquinerie. Il ne propose rien ou ne propose que l'inacceptable. Sa tactique est de prolonger la stagnation des affaires par l'inertie, bien certain que la nation s'en prendra l'Assemble. Le pays a perdu une magnifique occasion de marcher, et il ne la trouvera plus, car je crains bien que d'autres orages n'attendent la prochaine assemble. Lettre sans date. Mon malencontreux rhume m'tant la possibilit de me servir de la tribune, j'ai quelquefois recours la plume. Je vous envoie deux brochures. L'une n'a gure d'intrt pour la province. Elle est intitule _Capital et rente_. Mon but est de combattre un prjug qui a fait de grands ravages parmi les ouvriers et mme parmi les jeunes gens des coles. Ce prjug consiste penser que l'intrt d'un capital est un vol. J'ai donc cherch exposer la nature intime et la raison d'tre de l'intrt. J'aurais pu rendre cette brochure piquante, le sujet y prtait. J'ai cru devoir m'en abstenir pour ne pas irriter ceux que je voulais convaincre. Il en est rsult que je suis tomb dans la pesanteur et la monotonie. Si jamais je fais une seconde dition, je refondrai tout cela. L'autre brochure est un projet de budget, ou plutt la pense fondamentale qui, selon moi, doit prsider la rforme graduelle de notre systme financier. Elle se ressent de la rapidit de l'excution. Il y a des longueurs, des omissions, etc. Quoi qu'il en soit, l'ide dominante y est assez en relief. Je ne me suis pas born crire ces ides, je les ai exposes dans les bureaux et devant la commission du Budget dont je fais partie. Ce qui me semble de la prudence la plus vulgaire, y passe pour de la tmrit insense. D'ailleurs, le ministre tant rsolu demeurer dans l'inertie, il est impossible que la commission fasse rien de bon. Une runion nombreuse d'hommes, privs des ressources que fournit l'administration, ne peut poursuivre un plan systmatique. Les projets s'y heurtent. Les ides gnrales sont repousses comme perte de temps, et l'on finit par ne s'occuper que des dtails. Notre Budget de 1849 sera un _fiasco_. Je crois que l'histoire en rejettera la responsabilit sur le cabinet. Les lections approchent: j'ignore ce que l'Assemble dcidera relativement aux congs. Pourrai-je aller vous voir? Je le dsire sous plusieurs rapports. D'abord pour respirer l'air du pays et serrer la main mes amis; ensuite pour combattre quelques prventions qui ont pu s'attacher ma conduite parlementaire; enfin, pour dire aux lecteurs dans quel esprit il me semble qu'ils doivent faire leurs choix. Selon moi, ils ne sauraient mieux faire que de rester fidles l'esprit qui les dirigea en avril 1848. Ils ne croient pas avoir fait une bonne assemble. J'affirme le contraire. Elle s'est un peu altre par les lections partielles qui nous ont envoy d'un ct plusieurs rvolutionnaires, de l'autre beaucoup d'intrigants. Dieu prserve mon pays de recourir ainsi aux extrmes exagrations des deux partis! Il en rsulterait un choc violent. Sans doute le pays ne peut nommer que d'aprs ses impressions et ses opinions actuelles. S'il est ractionnaire, il nommera des ractionnaires. Mais qu'il choisisse au moins des hommes nouveaux. S'il envoie d'anciens dputs, au coeur plein de rancunes, rompus aux intrigues parlementaires, dcids tout renverser, tendre des piges aux institutions nouvelles, faire saillir le plus tt possible les dfauts qui peuvent entacher notre Constitution, tout est perdu! Nous en avons bien la preuve. Notre Constitution met en prsence deux pouvoirs gaux sans moyen de rsoudre les conflits possibles. C'est un grand vice. Et qu'est-il arriv? Au lieu d'attendre au moins que ce vice se rvlt et que le temps ament le conflit, le ministre s'est ht de le faire surgir sans ncessit.--C'est la pense d'un homme qui a hte de faire sortir des faits la critique de nos institutions. Et pourquoi cet homme a-t-il agi ainsi? Est-ce ncessit? Non. Mais il est un de ceux que la rvolution a cruellement froisss, et, sans s'en rendre compte, il prend plaisir se venger aux dpens du pays. Quant mon sort personnel, j'ignore ce qu'il sera. Le pays pourra me reprocher d'avoir peu travaill! En vrit, ma sant a t un obstacle invincible. Elle a paralys mes forces physiques et morales. J'ai ainsi tromp l'attente de mes amis. Mais est-ce ma faute? Quoi qu'il en soit, si le mandat m'est retir, je reprendrai, sans trop d'amertume, mes chres habitudes solitaires. Adieu. Sans date. Votre lettre m'arrive accole celle de M. Dup... M. le ministre du commerce m'avait d'abord fait des promesses. Plus tard j'ai su que Duv... insistait avec l'acharnement que vous lui connaissez. Hier soir, je me suis rendu chez Buffet, emmenant avec moi Turpin. Comme celui-ci a assist au Conseil gnral, il pouvait attester ce qui s'y est pass, et il l'a fait en termes trs-formels. Nous y avons rencontr Dampierre, qui nous a aids. Malgr tout cela, j'ai vu que le ministre tait mal l'aise; il faut que les obsessions de Duv... lui fassent peur. Il nous a dit: Si je refuse Duv... sa ferme, il en mourra. J'avais dj crit Buffet une lettre trs-motive, j'en vais faire une autre que je terminerai ainsi: La France dsire la _dcentralisation_ administrative. Si M. le ministre, quand il s'agit de savoir o sera tablie une ferme, croit pouvoir ddaigner les voeux de tous les organes rguliers du dpartement pour ne faire que sa propre volont, il peut certes supprimer l'institution des Conseils gnraux, ils ne sont qu'une mystification. Je vous prie, mon cher D., de vouloir m'excuser auprs de M. Dup., si je ne lui rponds pas aujourd'hui. Je le ferai quand je saurai quelque chose. Vous voyez combien la loi des clubs agite Paris. Le ministre a t bien imprudent de soulever cette question. Mais sa malheureuse tactique est de dconsidrer l'Assemble; et je crois qu'il voulait se faire refuser la loi pour jeter sur elle toute la responsabilit de l'avenir. Jamais vote ne m'a plus cot que celui que j'ai mis hier. Vous savez que j'ai t toujours pour la _libert sauf la rpression des abus_. J'avoue qu'en face des clubs ce principe m'a paru devoir flchir. Quand je considre la frayeur qu'ils inspirent tous les gens tranquilles, les souvenirs qu'ils rveillent, etc., etc., je me dis que ceux qui aiment sincrement la Rpublique devraient comprendre qu'il faut la faire aimer. C'est la compromettre que de vouloir imposer forcment au pays une institution ou mme une libert qui l'pouvante.--J'ai donc vot pour la suppression des clubs. En agissant ainsi je ne me suis pas dissimul les inconvnients personnels d'une telle conduite. Pour russir en politique, il faut s'attacher un parti, et si l'on peut, au parti le plus fort.--Voter consciencieusement tantt avec la droite, tantt avec la gauche, c'est s'exposer tre abandonn de tous deux.--Mais avant d'arriver ici j'avais pris la rsolution de ne consulter jamais que mon jugement et ma conscience et de ne pas mettre un _vote de parti_. Cela se rattache la proposition que j'ai faite. Ces majorits et minorits systmatiques sont la mort du gouvernement reprsentatif. Je crois que notre gouvernement fera de grands efforts pour viter la guerre. Autrefois on aurait pu craindre qu'il ne ft entran par les sympathies populaires en faveur de l'Italie; mais les choses sont bien changes. Les dsordres de la Pninsule ont calm ces sympathies. Il est probable que Ch. Albert sera battu, sans qu'on ait le temps de dlibrer sur l'opportunit de ce qu'il y a faire. Mais une fois les Autrichiens Turin, tout ne sera pas fini, il s'en faut. Je ne sais mme si ce n'est pas alors que les difficults srieuses commenceront. Oh! comme les hommes ont de la peine s'entendre, quand ce serait si facile! 25 mars 1849. La dernire fois que je vous ai crit, je l'ai fait fort la hte et ai oubli, je crois, de vous parler lections. Le moment approche, et puisque vous tes dtermin me placer sur votre liste, je vous serai bien oblig de me faire savoir de temps en temps ce qui se dit et ce qui se fait. Je me doute qu'il y a dans le pays beaucoup de prventions contre moi, et qu'elles sont entretenues, peut-tre envenimes par les aspirants ou quelqu'un d'entre eux. Je sens combien une explication avec mes commettants serait utile, et cependant je ne puis quitter l'Assemble nationale qu'au moment o elle prononcera sa dissolution. C'est pourquoi j'enverrai bientt un compte rendu. Je me doute que j'aurai peu d'appui l o il me serait le plus ncessaire, c'est--dire Saint-Sever. S'il s'opre un arrangement entre les trois arrondissements, et que chacun prsente deux candidats, je ne serai sans doute pas sur la liste de Saint-Sever; et alors mme que les deux autres arrondissements en auraient quelques regrets, ces regrets n'iront pas jusqu' rompre la transaction. Je serai donc, comme on dit, _entre trois selles_ etc. Ayant la conscience que j'ai fait mon devoir, l'chec pourra m'tre sensible au premier moment. Je m'en consolerai bientt, je l'espre. Je ne manque pas d'autres travaux faire, en dehors de la lgislature. Mais, au point de vue politique, je regarderai comme un grand malheur que les lections donnent un rsultat fort diffrent de celles de 1848. Si on voulait y rflchir avec quelque impartialit, on reconnatrait que l'Assemble a rempli sa mission, qu'elle a surmont les plus grandes difficults matrielles et morales, qu'elle a fini par ramener l'ordre dans les faits et le calme dans les esprits, que les utopies les plus dangereuses sont venues se briser devant elle, quoiqu'elle-mme, l'origine, ft fort imbue de chimriques esprances. Cette assemble est dans la bonne voie. Elle aurait accompli en finances, si elle en et eu le temps, tout ce qu'il est possible de faire. Est-ce le moment de la chasser, de la remplacer par d'autres hommes, imbus d'un autre esprit, le coeur plein de rancune? Je puis vous dire que le ministre est fort inquiet de l'avenir cet gard. Ne cesserons-nous jamais de courir les aventures? Il me semble donc que ce qu'il y aurait de mieux faire, ce serait de persvrer dans l'esprit lectoral de 1848, sauf liminer les hommes, en petit nombre, qui se sont montrs, droite et gauche, anims d'un mauvais esprit de turbulence. Dans notre dpartement on ne peut gure adresser ce reproche aux reprsentants. Un seul a produit, de bonne foi sans doute, un systme dangereux, l'impt progressif, l'accaparement par l'tat de plusieurs industries prives. Maintenir la Rpublique honnte, telle a t la devise de la dputation. La question devrait donc se poser ainsi: renverra-t-on les mmes reprsentants, ou fera-t-on de nouveaux choix dans de nouvelles vues? Ce sera, l'exprience me le prouve, une chose bien petite que la lutte des arrondissements, si elle clate. Je puis vous assurer que l'arrondissement de Saint-Sever est celui qui me donne le moins d'affaires. Je ne me rappelle pas d'avoir reu une seule lettre des chefs-lieux, de Hagermau, d'Amon, de Geaune, d'Aire. Mugron mme m'en a envoy seulement trois pour des choses qui ne sont pas incompatibles avec le mandat de dput. Dax et le Saint-Esprit m'en ont fourni davantage. Au total, je suis difi de voir combien l'esprit de sollicitation s'est puis. 8 avril 1849. Vos lettres me sont toujours prcieuses, c'est une consolation pour moi de penser que des amis impartiaux et clairs ne se laissent pas entamer par les prventions dont je suis l'objet. J'ai en effet parl de nouveau Buffet. Je lui ai lch l'argument le plus propre faire effet. Je lui ai dit: Si, quand il s'agit d'une question de pure localit, de savoir o une ferme modle peut rendre le plus de services, le voeu unanime de trente conseillers gnraux est mis de ct, ne nous parlez plus de dcentralisation.--Il m'a rpondu: Je suis dcid, dans les questions semblables, cder aux voeux du pays.--Malgr cela sa rsolution n'est pas prise, il redoute notre persvrant et obstin adversaire. On m'assure que celui-ci se rpand contre moi en invectives. C'est un _libral_ d'une singulire espce. J'ai reu une lettre de M. Dup... Il me demande d'adresser une note au Ministre. Je lui ai dj adress un mmoire. Comptez que nous ne ngligerons rien pour faire triompher la note du Conseil gnral. Mon ami, je voudrais vous parler lections et politique. Mais, en vrit, il y a tant dire que je n'ose l'entreprendre. Le besoin d'ordre, de scurit, de confiance, est ce qui domine dans le pays. C'est bien naturel. Mais je suis convaincu qu'il gare en ce moment les populations sur les rapports du ministre et de l'Assemble. Je voudrais bien pouvoir aller dans le dpartement pour rectifier de funestes malentendus. L'Assemble devrait se dissoudre et permettre ainsi aux reprsentants d'aller s'expliquer, non dans leur intrt, mais dans un intrt d'avenir. Car il importe que les lections ne s'accomplissent pas sous l'influence de fausses proccupations. Les ministres actuels sont honntes, bien intentionns, et dcids maintenir l'ordre. Ce sont mes amis personnels, et je crois qu'ils comprennent la vraie libert. Malheureusement ils sont entrs au pouvoir avec l'ide prconue que l'Assemble qui s'tait montre pour Cavaignac, devait ncessairement faire de l'opposition Bonaparte. En mon me et conscience, c'tait une fausse apprciation; et elle a eu les consquences les plus funestes. Les ministres n'ont plus song qu' renvoyer l'Assemble et, pour cela, qu' la dconsidrer. Ils affectent de ne faire aucun cas de ses votes, mme quand elle rclame l'excution des lois. Ils s'abstiennent de toute initiative. Ils nous laissent la bride sur le cou. Ils assistent aux dlibrations comme les trangers des tribunes. Se sentant soutenus par le vent de l'opinion, ils animent la lutte, parce qu'ils pensent qu'elle tournera leur avantage aux yeux du pays. Ils l'habituent ainsi placer fort bas le premier pouvoir de tout gouvernement reprsentatif. Ils font plus, ils prsentent des lois inadmissibles pour en provoquer le rejet. C'est ce qui arrive pour les _Clubs_. Vous me dites que mon vote sur cette loi m'a rconcili quelque peu avec les lecteurs. Eh bien! je dois vous annoncer que ce vote est le seul que j'aie sur la conscience, car il est contraire tous mes principes; et si j'avais eu quelques minutes de rflexion calme, je ne l'aurais certes pas mis. Ce qui me dtermina, c'est ceci. Je disais mes voisins: Si nous voulons que la Rpublique se maintienne, il faut la faire aimer, il ne faut pas la rendre redoutable. Le pays a peur des clubs, il en a horreur; sachons les sacrifier.--La suite de la loi a prouv qu'il et mieux valu adhrer aux principes, accorder tous les moyens de rpression possibles, mais ne pas supprimer la libert. Cette loi ne fait autre chose qu'organiser les socits secrtes. Depuis j'ai vot trois fois, et toujours regret, contre le Ministre. On m'en voudra dans le pays, et cependant ces votes sont consciencieux. 1 Affaire d'Italie.--Comme la montagne, j'ai repouss l'ordre du jour qui pousse une invasion dans le Pimont, mais par un motif oppos. La Montagne ne trouvait pas cet ordre du jour assez belliqueux; je le trouvais trop. Vous savez que je suis contre l'intervention: cela explique mon vote. D'ailleurs, je n'approuve pas la diplomatie faite en parlement. On prend des engagements tmraires qui embarrassent plus tard. Je prfrais l'ordre du jour pur et simple pour lequel j'ai vot. 2 L'affaire des prfets.--Si le Ministre et fait un aveu franc, j'aurais pass par-dessus. Mais il a voulu soutenir que quarante prfets s'taient trouvs infirmes le mme jour. Ce sont de ces subtilits qui rvoltent le sens commun. 3 L'affaire Changarnier.--Mme raison. Si le Ministre et demand la prolongation d'un tat de choses contraire aux lois en se fondant sur les ncessits de l'ordre, on et accord. Mais il vient dire: Nous demandons l'arbitraire, _et l'Assemble nationale n'est pas juge du temps que cet arbitraire doit durer_! Le plus grand despote du monde ne peut pas demander autre chose. Je ne pouvais acquiescer. Quant aux lections, elles seront ce que le bon Dieu voudra. Si je dois succomber, j'en ai pris mon parti d'avance; car j'ai bien des travaux faire en dehors du Parlement. J'ai un ouvrage dans la tte dont je crains de ne pouvoir accoucher. Si les lecteurs me font des loisirs, je m'en consolerai en travaillant ce livre, qui est ma chimre. Je dsire seulement qu'ils ne me remplacent pas d'une manire trop indigne. Il est tel nom qui, mis ma place, ne ferait pas honneur au dpartement. 29 avril 1849. J'ai bien tard de rpondre votre lettre du 14, que voulez-vous? La nature m'a ptri de bizarrerie; et il semble que je deviens plus inerte au moment o j'aurais besoin de plus d'activit. Ainsi depuis qu'il est question d'lections, je me suis mis en tte un travail de pure thorie qui m'attache, m'absorbe et me prend tous les moments dont je puis disposer. Les nouvelles fort rares qui me parviennent ne me laissent gure de doutes sur le rsultat du vote en ce qui me concerne; j'ai perdu la confiance du pays. Je me l'explique: mon tort, et ce n'en est un qu'au point de vue personnel, a t de voir les deux exagrations opposes et de ne m'associer aucune. Mon ami, elles nous conduisent la guerre civile, la guerre du pauvre contre le riche. Le pauvre demande _plus_ que ce qui est juste; le riche ne veut pas accorder _mme_ ce qui est juste. Voil le danger. On a repouss l'_impt progressif avec la richesse_, et l'on a eu raison; mais on maintient l'_impt progressif avec la misre_, et par l on fournit de bons arguments au peuple. Personne ne sait mieux que moi combien il fait de rclamations absurdes, mais je sais aussi qu'il a des _griefs fonds_. La simple prudence, dfaut d'quit, me traait donc la conduite suivre. Combattre les exigences chimriques du peuple, faire droit ses requtes fondes. Mais, hlas! la notion de justice est _fausse_ dans l'esprit des pauvres, et le sentiment de justice est _teint_ dans le coeur du riche. J'ai donc d m'aliner les deux classes. Il ne me reste qu' me rsigner. Puiss-je tre un faux prophte! Avant fvrier, je disais[111]: Une _rsistance_ toujours _croissante_ dans le Ministre, un _mouvement_ toujours plus actif dans l'opposition, cela ne peut finir que par un dchirement. Cherchons le point o est la justice, il nous sauvera. Je ne me suis pas tromp. Les deux partis ont persist, et la rvolution s'est faite. [Note 111: Ceci nous donne la date de la profession de foi en forme de lettre MM. Tonnelier, Degon, Bergeron, etc. Fin du tome Ier. (_Note de l'dit._)] Aujourd'hui je dis: Le pauvre demande trop, le riche n'accorde pas assez, cherchons la justice; c'est l qu'est la conciliation et la scurit!--Mais les partis persistent, et nous aurons la guerre sociale. Nous l'aurons, je le crains bien, dans des conditions fcheuses, car plus on refuse au peuple ce qui est quitable, plus on donne de force morale et matrielle sa cause. Aussi elle fait des progrs effrayants. Ces progrs sont masqus par une raction momentane et dtermine par le besoin gnral de scurit; mais ils sont rels. L'explosion sera retarde, mais elle clatera. J'en tais l de ma lettre, quand j'en ai reu une de nos amis de Mugron. Je vous ai quitt pour leur rpondre, et naturellement, j'ai rpt ce qui prcde; car je ne puis dire que ce dont mon coeur est plein. On me presse d'aller au pays, mais qu'y ferais-je? Est-on dispos former de grandes runions? Sans cela comment pourrais-je entrer en relation avec un si grand nombre d'lecteurs? Je reois, 30 avril, votre lettre du 27. Je vais aller tout l'heure l'Assemble, et je verrai si je puis, sans inconvnient, obtenir un cong. Je rpugnerais beaucoup le demander au moment o l'on va discuter le budget de la guerre. J'ai concouru le prparer, et je serai peut-tre appel le dfendre. Tout le monde veut _l'conomie_ en gnral. Mais tout le monde combat chaque _conomie_ en particulier. * * * * * Sans date. Mon lection, que j'appris il y a deux jours, va me donner plus d'affaires aprs qu'avant: car, si j'ai pu la ngliger un peu, je ne dois pas au moins oublier d'exprimer mes amis toute ma reconnaissance, non pas du service qu'ils m'ont rendu, mais de l'attachement et de la confiance qu'ils m'ont tmoigns. Vous tes en premire ligne, et je suis profondment touch du zle que vous y avez mis, d'autant que cela a d beaucoup vous coter. Je sais que vous rpugnez cette agitation lectorale et que depuis longtemps vous aspirez n'y prendre qu'une part toute personnelle. D'un autre ct, vous avez d vous mettre en opposition avec beaucoup de vos amis. Croyez que toutes ces circonstances me font d'autant plus apprcier votre dvouement. Quelle sera la destine de la nouvelle assemble? On fonde sur elle de grandes esprances. Dieu veuille que ce ne soient pas de grandes illusions. Elle ne sera certainement pas mieux intentionne que celle qui vient de mourir. Mais que font les intentions? Je pense comme la _Presse_; la meilleure assemble ne vaut rien que pour empcher le mal. Pour faire le bien, il faut l'initiative d'un pouvoir plus concentr; nous en avons la preuve depuis cinq mois. Le ministre a born son rle susciter et soutenir un conflit, et la chambre avec ses bonnes intentions n'a pu rien faire. Ce qui rend l'avenir redoutable, c'est l'ignorance. La classe pauvre s'enrgimente et marche comme un seul homme une guerre insense, sans se douter qu'elle se suicide elle-mme, car quand elle aura dtruit le capital et le mobile mme qui le forme, quel sera son sort? Au fond, il ne devrait y avoir entre les deux classes qu'une question d'impts. Arriver l'impt proportionnel, c'est tout ce que la justice exige; au del il n'y a qu'injustice, oppression et malheur pour tous. Mais comment le faire comprendre des hommes qui s'en prennent au principe mme de la proprit? Je vous dirai que j'ai dans la tte une pense qui m'absorbe, me dtourne de mes devoirs et me fait ngliger mes amis. C'est une explication nouvelle de ces deux mots: _Proprit_, _Communaut_. Je crois pouvoir dmontrer de la manire la plus vidente que l'ordre naturel des socits fonde, sur la proprit mme, la plus belle, la plus large et la plus progressive communaut. Cela vous paratra paradoxal, mais j'ai dans l'esprit _certitude complte_. Il me tarde de pouvoir jeter cette pense dans le public, car il me semble qu'elle rconciliera les hommes sincres de toutes les coles. Elle ne ramnera pas sans doute les chefs de sectes. Mais elle empchera la jeunesse des coles d'aller s'enrler sous les drapeaux du communisme. Suis-je sous l'empire d'une illusion?--C'est possible, mais le fait est que je sche du dsir de publier mon ide. Je crains toujours de n'avoir pas le temps et lorsque le cholra dcimait l'Assemble, je disais Dieu: Ne me retirez pas de ce monde avant que je n'aie accompli ma mission. Mardi, 13. (t de 1849.) Vous me demandez de vous donner des nouvelles. Savez-vous que je pourrais en demander? Depuis quelques jours je me suis fait ermite, et ce qui m'arrive tient du rve. J'tais fatigu, indispos; bref je me dcidai demander un cong, et je le passe au pavillon du Butard. Qu'est-ce que le Butard? Le voici: Connaissez-vous la contre qui s'tend de Versailles Saint-Germain, embrassant Bougival, La Celle-Saint-Cloud, Vaucresson, Marly, etc.? C'est le pays le plus dlicieux, le plus accident et certes le plus bois, aprs les forts d'Amrique, qu'il y ait au monde. C'est pourquoi Louis XIV, n'ayant pas assez de vue Versailles, fit btir le chteau de Marly; aussitt les Montespan, Maintenon et plus tard Dubarry, firent construire les dlicieuses villas de Luciennes, Malmaison, Lajonchre, Beauregard, etc. Aujourd'hui tout cela est habit par des personnes de ma connaissance. Vers le centre, au milieu d'une fort paisse, isol comme un nid d'aigle, s'lve le pavillon du Butard, que le Roi avait plac au point convergent de mille avenues comme rendez-vous de chasse. Il tire son nom de sa position leve. Or, un _ractionnaire_, qui a su que depuis longtemps je dsirais goter de ce pittoresque et sauvage sjour, et que je mditais quelque chose sur la _Proprit_, m'a laiss camper dans son Butard, qu'il a lou de l'tat avec les chasses environnantes. Me voici donc tout seul, et je me plais tellement cette vie qu' l'expiration de mon cong, je me propose d'aller la chambre et de revenir ici tous les jours. Je lis, je me promne, je joue de la basse, j'cris, et le soir j'enfile une des avenues, qui me conduit chez un ami. C'est ainsi que j'ai appris hier la mort de Bugeaud. C'est un homme regretter. Sa franchise militaire inspirait la confiance; et il est telle situation donne (fort possible) o il nous aurait t bien utile. Je suis venu Paris. J'y trouve les affaires dans un bien triste tat. La stupide audace de ********* passe toute croyance...... Ces hommes s'amusent fouler aux pieds toutes les rgles du gouvernement reprsentatif, Constitution, Lois, Dcrets; ils ne s'aperoivent pas qu'ils rendent impossible mme cette monarchie qu'ils rvent! En outre, ils se jouent de l'honneur, de la parole et mme de la scurit de la France; ils compromettent son propre principe, et noient la justice dans le sang. C'est plus que du dlire. Dans de telles circonstances, je vais tre forc de quitter mon Butard, ou, du moins, dpasser une partie des journes sur les grands chemins. Je devrai aussi interrompre l'ouvrage que j'avais commenc baucher, et que j'tais dcid faire paratre mme l'tat informe. 13 novembre 1849. La Haute-Cour de Versailles vient de prononcer son verdict. On ne le connat pas encore dans tous ses dtails, on sait seulement que onze prvenus, dont un reprsentant, ont t acquitts. Tous les autres reprsentants sont condamns la dportation, ainsi que Guinard. Je n'ai pas assez suivi les dbats pour avoir une opinion. Je m'incline devant la justice et regrette seulement que la dfense ait t circonscrite dans ses moyens. C'est toujours un fcheux prcdent.--L'autorit de la cause juge n'y gagne pas. Vous avez sans doute appris mon rapide voyage en Angleterre. Parti le lundi soir aprs la sance, j'tais de retour le samedi matin; et pendant quatre jours je n'ai vu que grandes choses et grands hommes, du moins selon mon jugement. En arrivant, j'ai reu une sorte de cartel fort courtois des socialistes. Il s'agit de discuter fond devant le public ouvrier, et contre Proudhon, la question de savoir si l'intrt des capitaux est lgitime: question plus difficile et plus dangereuse que celle de la proprit, en ce qu'elle est plus gnrale. J'ai cru pouvoir faire quelque bien en acceptant la lutte. ce propos, je vous dirai, mon cher Domenger, que les lecteurs landais pourront bien se lasser de mon inaction apparente. Il est vrai que j'ai le travail capricieux; il faut me prendre avec mes dfauts. Mais je crois sincrement que le danger actuel n'est ni au pouvoir ni l'Assemble; il est dans les garements de l'opinion populaire. C'est aussi de ce ct que je porte mes faibles efforts. Je souhaite que le bon sens de nos compatriotes leur fasse comprendre que chacun a sa mission en ce monde et que je remplis la mienne. 25 dcembre 1849. Je ne puis vous crire que quelques mots, car mon rhume m'a mis sur le flanc. Je vous assure qu'il me rend l'existence pnible. L'affaire de l'hospice est de celles pour lesquelles je me dcide aller m'garer dans le labyrinthe des bureaux. Hier je me suis assur que l'approbation de l'change ne rencontrerait aucune difficult, et le dcret qui l'autorise a t rdig sous mes yeux. Mais il ne peut tre port l'lyse pour la signature que sur l'avis du Conseil d'tat. Un de mes amis m'a promis de faire expdier cette affaire le plus tt possible. Quant la subvention, vous aurez quelque chose, mais non 1,000 francs. Le fonds ce destin n'est que de 300,000 francs pour toute la France, et les besoins sont illimits, de telle sorte que chaque anne dvore d'avance l'allocation de l'anne suivante:--je persiste croire qu'il vaudrait mieux que le gouvernement ne se mlt pas de cela, puisque aussi bien il met une foule d'employs en mouvement pour aboutir une mystification. Et n'est-ce pas une chose bien ridicule que Mugron et M. Lafaurie ne puissent changer leurs maisons sans l'avis du Conseil d'tat et la permission du prisonnier de Ham? Vraiment la France se cre des embarras et des entraves pour avoir le plaisir d'en faire les frais. Il m'est impossible de vous envoyer ma polmique avec Proudhon, car je n'ai pas conserv les numros de la _Voix du Peuple_ o sont nos lettres; mais on m'assure qu'elles vont tre recueillies en un volume que je vous ferai adresser. C'est du reste assez ennuyeux. 18 fvrier 1850. L'avenir politique est toujours bien sombre. Aux griefs rels se mlent malheureusement beaucoup de passions et de soupons factices: c'est toujours ainsi en rvolution. Moi qui vois des hommes de tous les partis, je puis pour ainsi dire mesurer ce qu'il y a de faux dans leurs accusations rciproques. Mais la haine, fonde ou non, produit les mmes effets. Je crois que la majorit comprend que ce qu'il y a de plus prudent c'est de rester en rpublique. Son tort est de ne pas en prendre assez rsolment son parti. quoi bon dnigrer et menacer sans cesse ce qu'on ne veut pas changer? De son ct, la minorit cherche ressaisir le pouvoir par des moyens qui lui en rendraient le fardeau bien lourd. Elle excite des esprances qu'elle ne pourrait satisfaire. Cependant je ne dsespre pas, la discussion clairant bien des questions. Le tout est de gagner du temps. Paris, le 22 mars 1850. J'ai lieu de croire que le dcret qui autorise l'change d'immeubles de l'hospice de Mugron arrivera la prfecture des Landes le jour o cette lettre vous parviendra. Je me suis assur que le Prsident de la Rpublique l'a sign; que le secrtariat du ministre de l'Intrieur en a fait donner l'ampliation, et que le bureau des hospices se tient prt.--Le reste vous regarde. Il y a dj deux ou trois jours que j'ai donn l'ordre mon diteur de vous expdier trois exemplaires de ma discussion avec Proudhon, et trois de mon discours sur l'enseignement, dgnr en brochure; car mon rhume est devenu extinction de voix.--Ce n'est certes pas que je veuille vous faire avaler _trois fois_ ces lucubrations; mais je vous prie de donner de ma part un exemplaire de chaque Flix et Justin. Les journaux me dispensent de vous parler politique. Je crois que l'aveuglement ractionnaire est dans ce moment notre plus grand danger: on nous mne une catastrophe. Quel moment choisit-on pour faire de telles expriences? Celui o le peuple parat se discipliner et renoncer aux moyens illgaux. Le grand parti dit de l'ordre a rencontr cent trente mille adversaires aux lections et n'y a men que cent vingt-cinq mille adhrents. Quel va tre le rsultat des lois proposes? Ce sera de faire passer immdiatement quarante ou cinquante mille individus de droite gauche, de donner ainsi la gauche plus de force et le sentiment du droit, et de concentrer cette force sur un moins grand nombre de journaux, ce qui revient lui communiquer plus d'homognit, de suite et de stratgie: cela me semble de la folie. Je l'avais prvu du jour o Bordeaux nous envoya les Thiers et les Mol, c'est dire des ennemis de la Rpublique. Aujourd'hui nous sommes comme la veille de 1830 et de 1848: mme pente, mme char et mmes cochers. Mais alors l'esprit pouvait saisir le contenu d'une rvolution; aujourd'hui qui peut dire ce qui succdera la Rpublique? Pise, le 8 octobre 1850. Qui nous aurait dit, la dernire fois que j'eus le plaisir de vous voir, que ma premire lettre serait date d'Italie? J'y suis venu par les prescriptions formelles de la facult. Je ne doute pas en effet, s'il est encore temps que ma gorge soit modifie par quelque chose, que ce ne soit par l'air pur et chaud de Pise. Malheureusement, ce n'est qu'un ct de la question. Le plus beau climat du monde n'empche pas que lorsqu'on ne peut parler, ni crire, ni lire, ni travailler, il ne soit bien triste d'tre seul dans un pays tranger. Cela me fait regretter Mugron, et je crois que j'aimerais mieux grelotter en Chalosse que de me rchauffer en Toscane. J'prouve ici toute espce de dceptions. Par exemple, il me serait facile d'avoir des relations avec tous les hommes distingus de ce pays-ci. La raison en est que, l'conomie politique entrant dans l'tude du droit, cette science est cultive par presque tous les hommes instruits. En voulez-vous une preuve singulire? Turin, quoiqu'on y parle principalement italien, il s'est vendu plus de mes _Harmonies_ (dition franaise[112]) qu' _Marseille_, _Bordeaux_, _Lyon_, _Rouen_, _Lille_ runis, et il en est de mme de tous les ouvrages conomiques. Vous voyez, mon cher, dans quelle illusion nous vivons en France, quand nous croyons tre la tte de la civilisation intellectuelle.--Ainsi, je me trouvais avoir accs auprs de toutes les notabilits et personnages, j'tais parfaitement plac pour tudier ce pays fond.--Eh bien, ma proccupation constante est de ne voir personne, d'viter les connaissances. Bien plus, des amis intimes vont m'arriver de Paris; ils visiteront Florence et Rome en vrais connaisseurs, car ils apprcient les arts et y sont fort initis. Quelle bonne fortune en toute autre circonstance ou avec une tout autre maladie! Mais le _mutisme_ est un abme qui isole, et je serai forc de les fuir. Oh! je vous assure que j'apprends bien la patience. [Note 112: Deux mois plus tard, je rencontrai, Livourne, la contrefaon belge qui s'y vendait fort bien. (_Note de l'diteur._)] Parlons des dames X... J'ai toujours remarqu que la dvotion habituelle ne changeait rien la manire d'agir des hommes, et je doute beaucoup qu'il y ait plus de probit, plus de douceur, plus de respects et d'gards les uns pour les autres, parmi nos trs-dvotes populations du Midi, que parmi les populations indiffrentes du Nord. De jeunes et aimables personnes assisteront tous les jours au sacrifice sanglant de leur Rdempteur, et lui promettront beaucoup plus que la simple quit; tous les soirs elles pareront de fleurs les autels de Marie; elles rpteront chaque instant: Prservez-nous du mal, ne nous laissez pas succomber; le bien d'autrui tu ne prendras ni retiendras, etc., etc.--Et puis, que l'occasion se prsente, elles prendront le plus possible dans l'hritage paternel aux dpens de leurs frres, juste comme feraient des mcrants. Pourquoi pas? n'en est-on pas quitte avec un acte de contrition et un autre de ferme propos? On fait de bonnes oeuvres, on donne un liard aux pauvres, moyennant quoi on a l'absolution. Et alors qu'a-t-on craindre? qu'a-t-on se reprocher, puisqu'on a russi se donner le ministre de Dieu et Dieu lui-mme pour complices? Il me semble que Mme D.... avait quelque ide de faire la semaine sainte Rome. Si ce projet se ralisait, je ferais peut-tre mes dvotions auprs d'elle: sa prsence et par consquent la vtre me seraient bien agrables, du moins si je puis articuler quelques mots. Autrement, ne considrer que moi, j'aime autant que vous restiez o vous tes, car vous savoir prs de moi et tre rduit vous viter serait un supplice de plus. Rome, le .. novembre 1850[113]. [Note 113: Ici la date prcise importe, cause des apprciations politiques qui suivent, et Bastiat a laiss le quantime en blanc; mais la suscription offre trs-net le timbre de la Sardaigne du 1er dcembre, d'o il suit que la lettre fut probablement crite et jete ta poste Rome le 28 novembre. (_Note de l'diteur._)] Je suis bien heureux d'tre venu Rome o j'ai trouv des soins et quelques ressources, je ne sais comment je m'en serais tir Pise. La gorge est devenue si douloureuse que c'est pour moi une grande affaire que de manger et de boire. Il faut qu'on me fasse des prparations spciales, et sous ce rapport mes amis m'ont t bien utiles.--Je ne puis vous dire si je suis mieux. D'un jour l'autre je n'aperois pas de changement; mais si je me compare moi-mme de mois en mois, je ne puis m'empcher de reconnatre un affaiblissement progressif assez prononc. Puiss-je, mon cher D..., avoir la force, au mois de fvrier, de regagner Mugron! On a beau clbrer les vertus du climat, il ne remplace pas le chez soi. D'ailleurs j'envisage ma maladie dans les deux hypothses de la gurison et de la grande conclusion. Si je dois succomber, je voudrais tre couch dans le _dortoir_ o dorment mes amis et mes parents. Je voudrais que nos amis du cercle m'accompagnassent cette dernire demeure et que ce ft notre excellent cur de Mugron qui pronont pour moi ce voeu sublime: _Lux perpetua luceat ei!_ etc., etc.--Aussi, si je le puis, je me propose de profiter des beaux jours de fvrier pour aller Marseille, o Justin pourra me venir chercher. Si jamais je rentre au gte, ce sera pour moi un grand crve-coeur d'avoir pass plusieurs mois Rome et de n'y avoir rien vu. Je n'ai visit que Saint-Pierre, cause de l'immuabilit de sa temprature. Je me borne aller tous les jours m'exposer au soleil sur le mont Pincio, o je ne puis rester longtemps, puisqu'il n'y a pas de bancs. Je n'aurai donc vu Rome qu' vol d'oiseau. Malgr cela, quelques connaissances vous arrivent toujours par la lecture, la conversation, l'atmosphre. Ce qui me frappe le plus, c'est la solidit de la tradition chrtienne et l'abondance des tmoignages irrcusables. Mon ami, le rcent dnouement politique me fait bien plaisir, puisqu'il donne du rpit notre France. Il me semble justifier compltement ma ligne de conduite. Lors des premires lections je promis d'essayer loyalement la Rpublique honnte, et je suis sr que c'tait le voeu gnral. Par un motif ou par un autre, prtres, nobles, plbiens s'accordaient l-dessus, quoique avec des esprances diverses. Lgitimistes et Orlanistes s'effacrent compltement en tant que tels. Mais qu'est-il arriv? ds qu'ils l'ont pu ils se sont mis dcrier, fausser, calomnier, embarrasser la Rpublique au profit du lgitimisme, de l'orlanisme, du bonapartisme. Tout cela choue. Et maintenant ils font ce qu'ils avaient promis de faire, ce que j'ai fait et ce dont ils se sont carts pendant deux ans. Ils ont agit la France inutilement. J'ai eu trs-grand tort, je l'avoue, de vous parler comme je l'ai fait des dames X... j'tais sous l'empire de cette ide que la dvotion, quand elle se charge de pratiques minutieuses, oublie la vraie morale, et j'en avais sous les yeux de frappants exemples. Mais il est certain que cela n'avait rien de commun avec ces dames. M. GEORGE WILSON, PRSIDENT DE L'ANTI-CORN LAWS LEAGUE[114]. [Note 114: Voici le texte de l'invitation laquelle Bastiat rpond: (_Note de l'diteur._) BANQUET TO CELEBRATE THE FINAL REPEAL OF THE CORN LAWS. Newall's Buildings, Manchester, January 9, 1849. MY DEAR SIR, The Act for the repeal of our Corn Laws will come into operation on the 1st February next, and it has been resolved to celebrate the event by a banquet in the Free Trade Hall in this City, on the 31st January. The prominent part you have taken in your own country, in the adversary of the principles of Commercial Freedom, and the warm sympathy you have always manifested in our movement, has induced the Committee to direct me respectfully to invite you to be present as a Guest. In conveying this invitation, permit me to hope that you may be able to make it convenient to make one among us at our festival. Believe me, dear Sir, Your faithful and obedient servant, GEORGE WILSON, Chairman.] Paris, 15 janvier 1849. MONSIEUR, Veuillez exprimer votre Comit toute ma reconnaissance pour l'invitation flatteuse que vous m'adressez en son nom. Il m'et t bien doux de m'y rendre: car, monsieur, je le dis hautement, il ne s'est rien accompli de plus grand dans le monde, mon avis, que cette rforme que vous vous apprtez clbrer. J'prouve l'admiration la plus profonde pour les hommes que j'eusse rencontrs ce banquet, pour les George Wilson, les Villiers, les Bright, les Cobden, les Thompson et tant d'autres qui ont ralis le triomphe de la libert commerciale, ou plutt, donn cette grande cause une premire et dcisive impulsion. Je ne sais ce que j'admire le plus de la grandeur du but que vous avez poursuivi ou de la moralit des moyens que vous avez mis en oeuvre. Mon esprit hsite quand il compare le bien direct que vous avez fait au bien indirect que vous avez prpar; quand il cherche apprcier, d'un ct, la rforme mme que vous avez opre, et, de l'autre, l'art de poursuivre lgalement et pacifiquement toutes les rformes, art prcieux dont vous avez donn la thorie et le modle. Autant que qui que ce soit au monde, j'apprcie les bienfaits de la libert commerciale, et cependant je ne puis borner ce point de vue les esprances que l'humanit doit fonder sur le triomphe de votre _agitation_. Vous n'avez pu dmontrer le droit d'changer sans discuter et consolider, chemin faisant, le droit de proprit. Et peut-tre l'Angleterre doit-elle votre propagande de n'tre pas, l'heure qu'il est, infeste, comme le continent, de ces fausses doctrines communistes qui ne sont, ainsi que le protectionisme, que des ngations, sous formes diverses, du droit de proprit. Vous n'avez pu dmontrer le droit d'changer, sans clairer d'une vive lumire les lgitimes attributions du gouvernement et les limites naturelles de la loi. Or une fois ces attributions comprises, ces limites fixes, les gouverns n'attendront plus des gouvernements prosprit, bien-tre, bonheur absolu, mais justice gale pour tous. Ds lors les gouvernements, circonscrits dans leur action simple, ne comprimant plus les nergies individuelles, ne dissipant plus la richesse publique mesure qu'elle se forme, seront eux-mmes dgags de l'immense responsabilit que les esprances chimriques des peuples font peser sur eux. On ne les culbutera pas chaque dception invitable, et la principale cause des rvolutions violentes sera dtruite. Vous n'avez pu dmontrer, au point de vue conomique, la doctrine du libre change, sans ruiner jamais dans les esprits ce triste et funeste aphorisme: _Le bien de l'un, c'est le dommage de l'autre._ Tant que cette odieuse maxime a t la foi du monde, il y avait incompatibilit radicale entre la prosprit simultane et la paix des nations. Prouver l'harmonie des intrts, c'tait donc prparer la voie l'universelle fraternit. Dans ses aspects plus immdiatement pratiques, je suis convaincu que votre rforme commerciale n'est que le premier chanon d'une longue srie de rformes plus prcieuses encore. Peut-elle manquer, par exemple, de faire sortir la Grande-Bretagne de cette situation violente, anormale, antipathique aux autres peuples, et par consquent pleine de dangers, o le rgime protecteur l'avait entrane? L'ide d'accaparer les consommateurs vous avait conduits poursuivre la domination sur tout le globe. Eh bien! je ne puis plus douter que votre systme colonial ne soit sur le point de subir la plus heureuse transformation. Je n'oserai prdire, bien que ce soit ma pense, que vous serez amens, par la loi de votre intrt, vous sparer volontairement de vos colonies; mais alors mme que vous les retiendriez, elles s'ouvriront au commerce du monde, et ne pourront plus tre raisonnablement un objet de jalousie et de convoitise pour personne. Ds lors que deviendra ce clbre argument en cercle vicieux: Il faut une marine pour avoir des colonies, il faut des colonies pour avoir une marine. Le peuple anglais se fatiguera de payer _seul_ les frais de ses nombreuses possessions dans lesquelles il n'aura pas plus de privilges qu'il n'en a aux tats-Unis. Vous diminuerez vos armes et vos flottes; car il serait absurde, aprs avoir ananti le danger, de retenir les prcautions onreuses que ce danger seul pouvait justifier. Il y a encore l un double et solide gage pour la paix du monde. Je m'arrte: ma lettre prendrait des proportions inconvenantes, si je voulais y signaler tous les fruits dont le libre change est le germe. Convaincu de la fcondit de cette grande cause, j'aurais voulu y travailler activement dans mon pays. Nulle part les intelligences ne sont plus vives; nulle pari les coeurs ne sont plus embrass de l'amour de la justice universelle, du bien absolu, de la perfection idale. La France se ft passionne pour la grandeur, la moralit, la simplicit, la vrit du libre-change. Il ne s'agissait que de vaincre un prjug purement conomique, d'tablir pour ainsi dire un compte commercial, et de prouver que l'change, loin de nuire au _travail national_, s'tend toujours tant qu'il fait du bien, et s'arrte, par sa nature, en vertu de sa propre loi, quand il commencerait faire du mal: d'o il suit qu'il n'a pas besoin d'obstacles artificiels et lgislatifs. L'occasion tait belle, au milieu du choc des doctrines qui se sont heurtes dans ce pays, pour y lever le drapeau de la libert. Il et certainement ralli lui toutes les esprances et toutes les convictions. C'est dans ce moment qu'il a plu la Providence, dont je ne bnis pas moins les dcrets, de me retirer ce qu'elle m'avait accord de force et de sant. Ce sera donc un autre d'accomplir l'oeuvre que j'avais rve; et puisse-t-il se lever bientt! C'est ce motif de sant, ainsi que mes devoirs parlementaires, qui me forcent de m'abstenir de paratre la dmocratique solennit laquelle vous me conviez. Je le regrette profondment, c'et t un bel pisode de ma vie et un prcieux souvenir pour le reste de mes jours. Veuillez faire agrer mes excuses au Comit, et permettez-moi, en terminant, de m'associer de coeur votre fte par ce toast: la libert commerciale des peuples! la libre circulation des hommes, des choses et des ides! au libre change universel et toutes ses consquences conomiques, politiques et morales! Je suis, Monsieur, votre trs-dvou. M. LE COMTE ARRIVABENE[115]. [Note 115: La lettre de M. le comte Arrivabene, laquelle Bastiat rpond, tait relative un passage du chapitre III des _Harmonies_, publi en dcembre 1848 dans le _Journal des conomistes_. Ce passage se trouve pages 73 et 74 du tome VI. (_Note de l'diteur._)] Paris, 21 dcembre 1848. MON CHER MONSIEUR, Le doute que vous m'exprimez est bien naturel. Il est possible que, forant un peu les termes, je sois all au del de ma pense. Les mots: _par anticipation_ insrs dans le passage que vous rapportez vous annoncent que j'ai l'intention de traiter la question fond. Dans un prochain article je parlerai de l'_change_, ensuite j'exposerai ce que j'ai la hardiesse d'appeler _ma thorie de la valeur_. Je vous prie de vouloir bien suspendre jusqu'alors votre jugement. Vous ne devez pas douter qu'aprs cela j'accueillerai vos observations avec reconnaissance, car elles me mettront mme ou de mieux expliquer ou de rectifier, selon l'occasion. Vous reconnatrez, j'espre, que ce qui parat nous diviser n'est pas trs-srieux. Je crois que la _valeur_ est dans les services changs et non dans les choses. _Matriaux_ et _forces matrielles_ sont fournis _gratuitement_ par la nature, et passent gratuitement de main en main. Mais je ne dis pas que deux travaux, considrs comme gaux en intensit et dure, soient galement rmunrs. Celui qui est plac de manire rendre un _service_ plus prcieux cause des matriaux ou des forces dont il dispose, se fait mieux rtribuer; son travail est plus intelligent, plus heureux si vous voulez, mais la valeur est dans ce travail et non dans les choses. La preuve en est que le mme phnomne se montre, alors mme qu'aucun objet matriel ne se prsente pour nous faire illusion et paratre revtir _la valeur_. Ainsi, si j'prouve le dsir d'entendre la plus belle voix du monde, si je suis dispos pour cela faire de grands sacrifices, je m'adresserai Jenny Lind. Comme elle est la seule au monde qui puisse me rendre ce _service_, elle y mettra le prix qu'elle voudra. Son travail sera plus rtribu qu'un autre, il aura plus de _valeur_; mais cette valeur est dans le _service_. Je crois qu'il en est de mme quand un objet matriel intervient; et si nous lui attribuons la _valeur_, c'est par pure _mtonymie_. Prenons un de vos exemples. Un homme crase son bl entre deux pierres. Plus tard il profite de ce qu'il est plac sur une hauteur visite par les vents et tablit un moulin. Je rclame de lui le _service_ de moudre mon bl. Beaucoup d'autres personnes en font autant, et comme il dispose d'une grande force, il peut rendre beaucoup de _services_ semblables. Il est fortement rtribu. Qu'est-ce que cela prouve? que son intelligence est rcompense, que son travail est heureux, mais non que la valeur soit dans le vent. La nature ne reoit jamais aucune rtribution; je ne la donne qu' un homme, et je ne la lui donne que parce qu'il me rend un _service_. Ce service, je l'apprcie par ce qu'il m'en coterait pour me le rendre moi-mme ou pour le rclamer d'autres. Donc la valeur est dans l'apprciation compare des divers services changs. Cela est si vrai que, si la concurrence s'en mle, le meunier baissera son prix; son service plus offert aura moins de valeur, quoique l'action du vent reste la mme et conserve toute son _utilit_. C'est moi, consommateur, qui profiterai gratuitement de cette baisse. Ce n'est pas l'utilit du vent qui a chang, c'est la valeur du service. Vous voyez qu'au fond c'est une dispute de mots. Qu'importe, me direz-vous, que la valeur soit dans une force naturelle ou dans le service que me rend, par l'intermdiaire de cette force, celui qui s'en est empar? le rsultat est le mme pour moi. Je ne puis dire ici les consquences, selon moi trs-importantes, qui dcoulent de cette distinction. Je crois sincrement que si je parviens faire prvaloir ma thse, j'aurai bris tous les arguments socialistes, communistes, etc., tout comme j'aurai redress beaucoup d'erreurs chappes aux conomistes relativement la proprit, la rente, au crdit, etc. C'est peut-tre une illusion d'auteur, mais j'avoue qu'elle s'est empare de tout mon tre, et je regrette de n'avoir que quelques instants consacrer cette tude. Veuillez recevoir, mon cher Monsieur, l'assurance de mon respectueux attachement. Pise, le 28 octobre 1850. J'ai t profondment touch, mon cher Monsieur, de la marque si spontane et si dlicate d'intrt que vous me donnez en m'envoyant une lettre d'introduction auprs de madame Primi. Vous avez bien devin ce qui va ma position et surtout mon caractre, et je vous avoue que non-seulement la Toscane, mais encore le Paradis lui-mme auraient pour moi peu de charmes si je n'y rencontrais un coeur sympathique. Jugez donc avec quel empressement j'aurais fait la connaissance de madame Primi. Malheureusement elle est en villgiature; et je crains bien de n'avoir plus l'occasion de lui rendre mes devoirs, car je me dispose transporter mes pnates Rome pour cet hiver. C'est justement le besoin de quelques relations affectueuses qui me dtermine. Rome je trouverai un de mes parents, excellent prtre, et le beau-frre de M. Say avec sa famille. Ne pouvant aller en socit et, ce qui est bien pire, ne pouvant travailler, je n'aurais en face de moi qu'un isolement forc, dsoeuvr, insupportable, si quelques amis ne voulaient bien me supporter, moi et mes misres. Tout ce que vous me dites de madame Primi et de sa soeur me fait vivement regretter de manquer cette occasion de faire leur connaissance. Si je suis mieux au printemps, il est probable que je traverserai de nouveau la Toscane en revenant en France: car on ne peut gure, quand on a fait tant que de venir ici, se dispenser d'tudier un pays aussi curieux par ses institutions et son histoire. En ce cas, je me ddommagerai de la privation que mon dpart subit m'impose aujourd'hui. Je me suis rappel qu' notre dernire entrevue Paris, vous m'aviez parl de M. Gioberti. Je suis all le voir et je lui dois d'excellentes recommandations pour lesquelles ma reconnaissance remonte jusqu' vous. Adieu, mon cher Monsieur, votre dvou. MADAME SCHWABE. 17 janvier 1848. MADAME, J'apprends avec bien du plaisir que M. Schwabe a fait un heureux voyage et qu'il a trouv la situation de l'Angleterre en voie d'amlioration. Je vous remercie d'avoir song m'envoyer le _Punch_. J'y trouverai peut-tre quelque chose pour le _Libre-change_, aprs quoi je le ferai passer M. Anisson, ou vous le reporterai moi-mme. Voici cinq numros du dernier _Libre-change_. J'ai fait le premier article sur les _armements_, dans l'espoir qu'il peut exercer quelque influence en Angleterre. Il m'est donc bien agrable d'apprendre que vous vous chargez de l'y faire parvenir. 27 janvier 1848. Je vous prie d'agrer l'hommage d'un petit volume que je viens de faire paratre. C'est bien peu de chose; il ne contient que la reproduction de quelques plaisanteries dj publies dans les journaux. On m'assure que cette forme superficielle a son genre d'utilit. C'est ce qui m'a dcid persister dans cette voie qui n'est nullement de mon got[116]. [Note 116: Il s'agit de la deuxime srie des _Sophismes conomiques_. (_Note de l'diteur._)] 16 fvrier 1848. Je suis bien reconnaissant de toutes les bonts dont vous m'accablez. J'ai reu vos excellents sirops qui achveront ma gurison. J'espre aussi aller ce soir au concert, mais un peu tard, car je dne chez M. de Lamartine, et vous comprenez qu'il en cote de quitter la musique de sa parole mme pour celle de Chopin. Cependant, comme le concert commence tard, je m'arracherai au charme de la conversation de notre grand pote. Paris, 17 mai 1848. Vous devez me trouver bien peu Franais de tarder autant vous remercier, ainsi que votre mari, de tant de tmoignages d'affection que vous m'avez prodigus tous les deux pendant votre sjour Paris. Ce n'est certainement pas que je les oublie, le souvenir ne s'en effacera jamais de mon coeur; mais vous savez que je suis all dans mes chres Pyrnes. D'un autre ct, je ne savais o adresser mes lettres; celle-ci va suivre l'impulsion du hasard. L'Assemble nationale est runie. Que sortira-t-il de cette fournaise ardente? la paix ou la guerre? le bonheur ou le malheur de l'humanit? Jusqu' prsent elle est comme un enfant qui _bgaye_ avant de _parler_. Figurez-vous une enceinte vaste comme la place de la Concorde. L, neuf cents membres dlibrants et trois mille spectateurs. Pour avoir la chance de se faire entendre et comprendre, il faut pousser des cris aigus accompagns de gestes tlgraphiques, ce qui ne tarde pas dterminer, chez l'orateur, une explosion de colre sans motif. Voil comment nous procdons notre organisation intrieure. Cela absorbe beaucoup de temps, et le public n'a pas le bon sens de comprendre que cette perte de temps est invitable. Les journaux vous ont appris les vnements du 15. L'Assemble a t envahie par les masses populaires. Une manifestation en faveur de la Pologne a t le prtexte. Pendant quatre heures, elles ont essay de nous arracher les votes les plus subversifs. L'Assemble a support cette tempte avec calme, et, pour rendre justice notre population et notre sicle, je dois dire que nous n'avons pas nous plaindre de violence personnelle. Cet attentat a eu pour rsultat de faire connatre les voeux du pays tout entier. Il permet au pouvoir excutif de prendre des mesures de prudence auxquelles il ne pouvait avoir recours en l'absence de toute provocation. Il est fort heureux que les choses aient t pousses aussi loin. Sans cela les projets des factieux n'auraient jamais t bien constats. Leur hypocrisie leur faisait des partisans. Ils n'en ont plus; ils se sont dmasqus; encore une fois le doigt de la Providence s'est montr. Il y avait dix mille chances pour que les choses ne tournassent pas aussi bien. Je prsume que vous voyez madame Cobden. Je vous prie de lui exprimer les sentiments d'admiration que j'ai conus pour elle, d'aprs tout ce que vous m'en avez dit. Adieu, Madame, ne me donnerez-vous pas quelque espoir que nous nous reverrons encore? Vos enfants ne savent pas assez de franais, et l'une d'entre elle est _citoyenne_ et rpublicaine[117]. Il faudra bien lui faire respirer l'air de la patrie. Je serre bien affectueusement la main M. Schwabe. [Note 117: Une des filles de madame Schwabe, ne Paris, peu aprs la rvolution de fvrier. (_Note de l'diteur._)] M. SCHWABE. Paris, 1er juillet 1848. MON CHER MONSIEUR, Je vous remercie de l'intrt affectueux qui vous a fait penser moi, l'occasion des terribles vnements qui ont afflig cette capitale. Grce au ciel, la cause de l'ordre et de la civilisation l'a emport. Nos excellents amis MM. Say et Anisson taient la campagne, l'un Versailles, l'autre en Normandie. Leurs fils ont pris part la lutte et en sont sortis avec honneur, mais sans blessure. Ce sont les fausses ides _socialistes_ qui ont mis les armes la main nos frres. Il faut dire aussi que la misre y a beaucoup contribu; mais cette misre elle-mme peut tre attribue la mme cause, car depuis qu'on a voulu faire de la _fraternit_ une prescription lgale, les capitaux n'osent plus se montrer. Voici un moment bien favorable pour prcher la vrit. Pendant tous ces jours de troubles, il m'est arriv de parcourir les rangs de la garde nationale, essayant de montrer que chacun devait demander sa propre nergie les moyens d'existence et n'attendre de l'tat que justice et scurit. Je vous assure que cette doctrine a t pour la premire fois bien accueillie, et quelques amis m'ont facilit les moyens de la dvelopper en public, ce que je commencerai lundi. Vous me demanderez peut-tre pourquoi je ne remplis pas cette mission au sein de l'Assemble nationale, dont la tribune est si retentissante. C'est que l'enceinte est si vaste et l'auditoire si impatient que toute dmonstration y est impossible. C'est bien malheureux, car je ne crois pas qu'il y ait jamais eu, en aucun pays, une assemble mieux intentionne, plus dmocratique, plus sincre amie du bien, plus dvoue. Elle fait honneur au suffrage universel, mais il faut avouer qu'elle partage les prjugs dominants. Si vous jetez un coup d'oeil sur la carte de Paris, vous vous convaincrez que l'insurrection a t plus forte que vous ne paraissez le croire. Quand elle a clat, Paris n'avait pas plus de huit mille hommes de troupes, qu'en bonne tactique il fallait concentrer, puisque c'tait insuffisant pour oprer. Aussi l'meute s'est bientt rendue matresse de tous les faubourgs, et il ne s'en est pas fallu de deux heures qu'elle n'envaht notre rue. D'un autre ct elle attaquait l'Htel de ville, et, par le _Gros-Caillou_, menaait l'Assemble nationale, au point que nous avons t rduits, nous aussi, la ressource des _barricades_. Mais, au bout de deux jours, les renforts nous sont arrivs de province. Vous me demandez si cette insurrection sera la dernire. J'ose l'esprer. Nous avons maintenant de la fermet et de l'unit dans le pouvoir. La chambre est anime d'un esprit d'ordre et de justice, mais non de vengeance. Aujourd'hui notre plus grand ennemi, c'est la misre, le manque de travail. Si le gouvernement rtablit la scurit, les affaires reprendront, et ce sera notre salut. Vous ne devez pas douter, mon cher Monsieur, de l'empressement avec lequel je me rendrais votre bonne invitation et celle de madame Schwabe, si je le pouvais. Quinze jours passs auprs de vous, causer, promener, faire de la musique, caresser vos beaux enfants, ce serait pour moi le bonheur. Mais, selon toute apparence, je serai oblig de me le refuser. Je crains bien que notre session ne dure longtemps. Soyez sr, du moins, que si je puis m'chapper, je n'y manquerai pas. Douvres, 7 octobre 1848. Je ne veux pas quitter le sol d'Angleterre, mon cher Monsieur, sans vous exprimer le sentiment de reconnaissance que j'emporte, et aussi sans vous demander un peu pardon pour tous les embarras que vous a occasionns mon sjour auprs de vous. Vous serez peut-tre surpris de voir la date de cette lettre. Pendant que je cherchais M. Faulkner Folkestone, le bateau vapeur m'a fait l'impolitesse de prendre le large, me laissant sur le quai, indcis si je sauterais bord. Il y a vingt ans je l'aurais essay. Mais je me suis content de le regarder, et ayant appris qu'un autre steamer part ce soir de Douvres, je suis venu ici, et je ne regrette pas l'accident, car Douvres vaut bien la peine de rester un jour de plus en Angleterre. C'est mme ce que je ferais, si je n'tais dpourvu de tous mes effets. Enfin j'ai pu faire votre commission M. Faulkner tout mon aise. ..... Les deux jours que j'ai passs avec M. Cobden ont t bien agrables. Son impopularit momentane n'a pas altr la gaiet et l'galit de son humeur. Il dit, et je crois avec raison, qu'il est plus prs du _dsarmement_ aujourd'hui qu'il n'tait prs du _free-trade_ quand il fonda la ligue. C'est un grand homme; et je le reconnais ceci: que son intrt, sa rputation, sa gloire ne sont jamais mis par lui en balance avec l'intrt de la justice et de l'humanit. Veuillez, etc. Paris, 25 octobre 1848. ...................................................................... Je vous remercie de vos offres obligeantes. On ne quitte jamais d'aussi bons amis sans projeter de les revoir. Il serait trop cruel de ne pas nourrir cette esprance. Mais hlas! elle n'est souvent qu'une illusion, car la vie est bien courte et Manchester est bien loin. Peut-tre me sera-t-il donn de vous faire les honneurs de mes chres Pyrnes. Je rve souvent que votre famille, celle de Cobden, celle de Say et moi, nous nous trouverons un jour tous runis dans une de mes fraches valles. Ce sont l des plans que les hommes excuteraient certainement s'ils savaient vivre. Paris continue tre tranquille. Les boulevards sont gais et brillants, les spectacles attirent la foule, le caractre franais se montre dans toute sa lgre insouciance. Ceci vaut encore cent fois mieux que Londres, et pour peu que les rvolutions d'Allemagne continuent, je ne dsespre pas de voir notre Paris devenir l'asile de ceux qui fuiront les temptes politiques. Que nous manque-t-il pour tre la plus heureuse des nations? Un grain de bon sens. Il semble que c'est bien peu de chose. Je conois que le cholra vous effraye, vous qui tes entour d'une aussi aimable et nombreuse famille. Plus nous sommes heureux par nos affections, plus aussi nous courons de dangers. Celui qui est _seul_ n'est vulnrable que par le point le moins sensible, qui est lui-mme. Heureusement que ce redoutable flau semble tout confus de son impuissance, comme un tigre sans dents et sans griffes. Je me rjouis, cause de mes amis de l'autre ct du dtroit, de voir par les journaux que le cholra n'a de redoutable que le nom, et qu'au fait, il fait moins de ravage que le rhume de cerveau. Adieu, etc. MADAME SCHWABE. 14 novembre 1848. MADAME, Si ma pense, guide par le souvenir d'une bonne et cordiale hospitalit, prend souvent la direction de Crumpsall-house et de Manchester, elle y a t porte avec plus de force encore hier au soir: car on jouait la _Sonnambula_ aux Italiens, et je n'ai pu m'empcher de violer l'ordonnance des mdecins pour aller revoir cette pice. Chaque morceau, chaque motif me transportait en Angleterre; et soit attendrissement soit faiblesse de constitution, je sentais toujours mes yeux prts dborder. Qui pourrait expliquer ce qu'il y a d'intime dans la musique! Pendant que j'entendais le duo si touchant et le beau finale du premier acte, il me semblait que plusieurs mois s'taient anantis, et que, les deux reprsentations se confondant ensemble, je n'prouvais qu'une mme sensation. Cependant, je dois le dire, sans vouloir critiquer vos chanteurs, la pice est infiniment mieux excute ici, et si votre premier tnor gale le ntre, il est certain que madame Persiani surpasse infiniment votre prima donna.--Et puis cette langue italienne a t invente et faite exprs pour la musique. Quand j'ai entendu, dans le rcitatif, madame Persiani s'crier: _Sono innocente_, je n'ai pu m'empcher de me rappeler le singulier effet que produit cette traduction rhythme de la mme manire: _I am not guilty._--Que voulez-vous? La langue des affaires, de la mer et de l'conomie politique ne peut pas tre celle de la musique. 28 dcembre 1848. Je reconnais votre bont et celle de M. Schwabe l'insistance que vous mettez m'attirer une seconde fois sous le toit hospitalier de _Crumpsall-house_. Croyez que je n'ai pas besoin d'autres excitations que celles de mon coeur, alors mme que vous ne m'offririez pas en perspective le bonheur de serrer la main Cobden et d'entendre la grande artiste Jenny Lind. Mais vraiment Manchester est trop loin. Ceci n'est peut-tre pas trs-galant pour un Franais; mais mon ge on peut bien parler raison. Acceptez au moins l'expression de ma vive reconnaissance. Est-ce que mademoiselle Jenny Lind a conu de la _haine_ pour ma chre patrie? D'aprs ce que vous me dites, son coeur doit tre tranger ce vilain sentiment. Oh! qu'elle vienne donc Paris! Elle y sera environne d'hommages et d'enthousiasme. Qu'elle vienne jeter un rayon de joie sur cette ville dsole, si passionne pour tout ce qui est gnreux et beau! Je suis sr que Jenny Lind nous fera oublier nos discordes civiles. Si j'osais dire toute ma pense, j'entrevois pour elle la plus belle palme cueillir. Elle pourrait arranger les choses de manire rapporter, sinon beaucoup d'argent, au moins le plus doux souvenir de sa vie. Ne paratre Paris que dans deux concerts et choisir elle-mme les bienfaits rpandre. Quelle pure gloire et quelle noble manire de se venger, s'il est vrai, comme on le dit, qu'elle y a t mconnue! Voyez, bonne madame Schwabe, prendre la grande cantatrice par cette corde du coeur. Je rponds du succs sur ma tte. Nous touchons une nouvelle anne. Je fais des voeux pour qu'elle rpande la joie et la prosprit sur vous et sur tout ce qui vous entoure. 11 mars 1849. Je suis en effet d'une ngligence horrible; horrible, c'est le mot, car elle approche de l'ingratitude. Comment pourrais-je l'excuser, aprs toutes les bonts dont j'ai t combl _Crumpsall-house_? Mais il est certain que mes occupations sont au-dessus de mes forces. J'en serai peut-tre dbarrass bientt. D'aprs les avis que je reois de mon pays, je ne serai pas _returned_. On m'avait envoy pour maintenir la Rpublique. Maintenant on me reproche d'avoir t fidle ma mission. Ce sera une blessure pour mon coeur, car je n'ai pas mrit cet abandon; et en outre, il faut gmir sur un pays qui dcourage jusqu' l'honntet. Mais ce qui me console, c'est que je pourrai reprendre mes relations d'amiti et les chers travaux de la solitude. ..... C'est avec surprise et satisfaction que j'apprends votre prochain passage Paris. Je n'ai pas besoin de vous dire avec quel plaisir je vous serrerai la main ainsi qu' M. Schwabe. Seulement je crains que cette date ne concide prcisment avec celle de nos lections. En ce cas, je serai deux cents lieues, si du moins je me dcide courir les chances du scrutin. Mon esprit n'est pas encore fix l-dessus. Comme vous pensez bien, je suis avec le plus vif intrt les efforts de notre ami Cobden. J'en fais mme ici la contrepartie. Hier, nous avons eu de la commission du budget un retranchement de deux cent mille hommes sur notre effectif militaire. Il n'est pas probable que l'Assemble et le ministre acceptent un changement aussi complet; mais n'est-ce pas un bon symptme que ce succs auprs d'une commission nomme par l'Assemble elle-mme? ..... Adieu, Madame, je me propose de vous crire plus rgulirement bientt. Aujourd'hui je suis absorb par un dbat important que j'ai soulev dans l'Assemble et qui me force quelques recherches. 14 octobre 1849. Ne craignez pas, Madame, que vos conseils m'importunent. Est-ce qu'ils ne prennent pas leur source dans l'amiti? Est-ce qu'ils n'en sont pas le plus sr tmoignage?... C'est en vain que vous prsentez l'avenir mes yeux comme renfermant des chances d'un tardif bonheur. Il n'en est plus pour moi, mme dans la poursuite, mme dans le triomphe d'une ide utile l'humanit; car ma sant me condamne dtester le combat. Chre dame, je n'ai vers dans votre coeur qu'une goutte de ce calice d'amertume qui remplit le mien. Voyez, par exemple, quelle est ma pnible position politique, et vous jugerez si je puis accepter la perspective que vous m'offrez. De tout temps j'ai eu une pense politique simple, vraie, intelligible pour tous et pourtant mconnue. Que me manquait-il? Un thtre o je pusse l'exposer. La rvolution de fvrier est venue. Elle me donne un auditoire de neuf cents personnes, l'lite de la nation dlgue par le suffrage universel, ayant autorit pour la ralisation de mes vues.--Ces neuf cents personnes sont animes des meilleures intentions. L'avenir les effraye. Elles attendent, elles cherchent une ide de salut. Elles font silence dans l'espoir qu'une voix va s'lever; elles sont prtes s'y rallier. Je suis l; c'est mon droit et mon devoir de parler. J'ai la conscience que mes paroles seront accueillies par l'Assemble et retentiront dans les masses. Je sens l'ide fermenter dans ma tte et dans mon coeur..... et je suis forc de me taire. Connaissez-vous une torture plus grande? Je suis forc de me taire, parce que c'est dans ce moment mme qu'il a plu Dieu de m'ter toute force; et quand d'immenses rvolutions se sont accomplies pour m'lever une tribune, je ne puis y monter. Je me sens hors d'tat non-seulement de parler, mais mme d'crire. Quelle amre dception! quelle cruelle ironie! Depuis mon retour, pour avoir voulu seulement faire un article de journal, me voil confin dans ma chambre. Ce n'est pas tout, un espoir me restait. C'tait, avant de disparatre de ce monde, du jeter cette pense sur le papier, afin qu'elle ne prit pas avec moi. Je sais bien que c'est une triste ressource, car on ne lit gure aujourd'hui que les auteurs grande renomme. Un froid volume ne peut certes pas remplacer la prdication sur le premier thtre politique du monde. Mais enfin l'ide qui me tourmente m'aurait survcu. Eh bien! la force d'crire, de mettre en ordre un systme tout entier, je ne l'ai plus. Il me semble que l'intelligence se paralyse dans ma tte. N'est-ce pas une affliction bien poignante? Mais de quoi vais-je vous entretenir? Il faut que je compte bien sur votre indulgence. C'est que j'ai si longtemps renferm mes peines en moi-mme, qu'en prsence d'un bon coeur je sens toutes mes confidences prtes s'chapper. Je voudrais envoyer vos chers enfants un petit ouvrage franais plein d'me et de vrit, qui a fait le charme de presque toutes les jeunes gnrations franaises. Il fut mon compagnon d'enfance; plus tard, il n'y a pas bien longtemps encore, dans les soires d'hiver, une femme, ses deux enfants et moi nous mlions nos larmes cette lecture.--Malheureusement M. Hron est parti; je ne sais plus comment m'y prendre. J'essaierai de le faire parvenir M. Faulkner de Folkestone. Adieu, chre dame, je suis forc de vous quitter. Quoique souffrant, il faut que j'aille dfendre la cause des Noirs dans un de nos comits, sauf regagner ensuite mon seul ami, l'_oreiller_. M. ET MADAME CHEUVREUX (_Extrait_). Bruxelles, htel de Bellevue, 1849. ..... Pour moi, j'en suis rduit aimer une abstraction, me passionner pour l'humanit, pour la science. D'autres portent leurs aspirations vers Dieu. Ce n'est pas trop des deux. C'est ce que je pensais tout l'heure en sortant d'une salle d'asile dirige par des religieuses qui se vouent soigner des enfants malades, idiots, rachitiques, scrofuleux. Quel dvouement! quelle abngation! Et aprs tout, cette vie de sacrifices ne doit pas tre douloureuse, puisqu'elle laisse sur la physionomie de telles empreintes de srnit. Quelques conomistes nient le bien que font ces saintes femmes. Mais ce dont on ne peut douter, c'est la sympathique influence d'un tel spectacle. Il touche, il attendrit, il lve; on se sent meilleur, on se sent capable d'une lointaine imitation l'aspect d'une vertu si sublime et si modeste.--Je me disais: Je ne puis me faire moine, mais j'aimerai la science et je ferai passer tout mon coeur dans ma tte..................................................... Paris, 11 avril 1850. ... Nous autres souffreteux, nous avons, comme les enfants, besoin d'indulgence; car plus le corps est faible, plus l'me s'amollit, et il semble que la vie son premier comme son dernier crpuscule souffle au coeur le besoin de chercher partout des attaches. Ces attendrissements involontaires sont l'effet de tous les dclins; fin du jour, fin de l'anne, demi-jour des basiliques, etc. Je l'prouvais hier sous les sombres alles des Tuileries... Ne vous alarmez cependant pas de ce diapason lgiaque. Je ne suis pas Millevoye, et les feuilles, qui s'ouvrent peine, ne sont pas prs de tomber. Bref, je ne me trouve pas plus mal, au contraire, mais seulement plus faible; et je ne puis plus gure reculer devant la demande d'un cong. C'est en perspective une solitude encore plus solitaire. Autrefois je l'aimais; je savais la peupler de lectures, de travaux capricieux, de rves politiques avec intermdes de violoncelle. Maintenant tous ces vieux amis me dlaissent, mme cette fidle compagne de l'isolement, la mditation. Ce n'est pas que ma pense sommeille. Elle n'a jamais t plus active; chaque instant elle saisit de nouvelles harmonies, et il semble que le livre de l'humanit s'ouvre devant elle. Mais c'est un tourment de plus, puisque je ne puis transcrire aucune page de ce livre mystrieux sur un livre plus palpable dit par Guillaumin. Aussi je chasse ces chers fantmes, et comme le tambour-major grognard qui disait: Je donne ma dmission et que le gouvernement s'arrange comme il pourra;--moi aussi, je donne ma dmission d'conomiste et que la postrit s'en tire, si elle peut..... Mugron, juin 1850. ... Je m'tais fait un peu d'illusion sur l'influence de l'air natal. Quoique la toux soit moins frquente, les forces ne reviennent pas. Cela tient ce que j'ai, toutes les nuits, un peu de fivre. Mais la fivre et les Eaux-Bonnes n'ont jamais pu compatir ensemble. Aussi dans quatre jours je serai guri. Je voudrais bien gurir aussi d'un _noir dans l'me_ que je ne puis m'expliquer. D'o vient-il? Est-ce des lugubres changements que Mugron a subis depuis quelques annes? Est-ce de ce que les ides me fuient sans que j'aie la force de les fixer sur le papier, au grand dommage de la postrit? Est-ce... est-ce...? mais si je le savais, cette tristesse aurait une cause, et elle n'en a pas.--Je m'arrte tout court, de peur d'entonner la fade jrmiade des spleentiques, des incompris, des blass, des gnies mconnus, des mes qui cherchent une me,--race maudite, vaniteuse et fastidieuse, que je dteste de tout mon coeur, et laquelle je ne veux pas me mler. J'aime mieux qu'on me dise tout simplement comme Basile: C'est la fivre; buona sera..... Mugron, juillet 1850. ... Vous veniez de perdre une amie d'enfance. Dans ces circonstances, le premier sentiment est celui du regret; ensuite on jette un regard troubl autour de soi, et on finit par faire un retour sur soi-mme. L'esprit interroge le _grand inconnu_, et, ne recevant aucune rponse, il s'pouvante. C'est qu'il y a l un mystre qui n'est pas accessible l'esprit, mais au coeur.--_Peut-on douter sur un tombeau?_.... Mugron, 14 juillet 1850. ... Vous tes bien bon, mon cher Monsieur, de m'encourager reprendre ces insaisissables _Harmonies_. Je sens aussi que j'ai le devoir de les terminer, et je tcherai de prendre sur moi d'y consacrer ces vacances. Le champ est si vaste qu'il m'effraye. En disant que les lois de l'conomie politique sont harmoniques, je n'ai pu entendre seulement qu'elles sont harmoniques entre elles, mais encore avec les lois de la politique, de la morale et mme de la religion (en faisant abstraction des formes particulires chaque culte). S'il n'en tait pas ainsi, quoi servirait qu'un ensemble d'ides prsentt de l'harmonie, s'il tait en discordance avec des groupes d'ides non moins essentielles?--Je ne sais si je me fais illusion, mais il me semble que c'est par l, et par l seulement, que renatront au sein de l'humanit ces vives et fcondes croyances dont M.... dplore la perte.--Les croyances teintes ne se ranimeront plus, et les efforts qu'on fait, dans un moment de frayeur et de danger, pour donner cette ancre la socit, sont plus mritoires qu'efficaces. Je crois qu'une preuve invitable attend le catholicisme. Un acquiescement de pure apparence, que chacun exige des autres et dont chacun se dispense pour lui-mme, ce ne peut tre un tat permanent. Le plan que j'avais conu exigeait que l'conomie politique d'abord ft ramene la certitude rigoureuse, puisque c'est la base. Cette certitude, il parat que je l'ai mal tablie, puisqu'elle n'a frapp personne, pas mme les conomistes de profession. Peut-tre le second volume donnera-t-il plus de consistance au premier..... M. PAILLOTTET. Paris, 14 juillet 1849. Mon cher Paillottet, je vous suis bien reconnaissant de vous tre souvenu de moi dans nos Pyrnes, et en mme temps je suis fier de l'impression qu'elles ont faite sur vous. Que j'aurais t heureux de vous suivre dans vos courses! Nous aurions peut-tre refroidi et vulgaris ces beaux paysages, en y mlant de l'conomie politique. Mais non; les lois sociales ont leurs _harmonies_ comme les lois du monde physique. C'est ce que je m'efforce de dmontrer dans le livre que j'ai en ce moment sur le mtier.--Je dois avouer que je ne suis pas content de ce qu'il est. J'avais un magnifique sujet, je l'ai manqu et ne suis plus temps de refaire, parce que les premires feuilles sont sous presse. Peut-tre ce _fiasco_ n'est-il pas de ma faute. C'est une chose difficile sinon impossible de parler dignement des harmonies sociales un public qui ignore ou conteste les notions les plus lmentaires. Il faut tout prouver jusqu' la lgitimit de l'intrt, etc.--C'est comme si Arago voulait montrer l'harmonie des mouvements plantaires des gens qui ne sauraient pas la numration. En outre, je suis mal dispos et ne sais quoi l'attribuer, car ma sant est bonne. J'habite le Butard, o je croyais trouver des inspirations; au lieu de cela, elles se sont envoles. On assure que l'Assemble va se proroger du 15 aot au 1er octobre. Dieu le veuille! J'essayerai de me relever dans mon second volume, o je tirerai les consquences du premier par rapport notre situation actuelle. Problme social.--Problme franais... L'conomie politique vous doit beaucoup et moi aussi pour votre zle _nous_ recommander. Continuez, je vous prie. Un converti en fait d'autres. Le pays a bien besoin de cette science qui le sauvera. Adieu! Votre bien dvou. Mugron, 19 mai 1850. Mon cher Paillottet, je vous remercie de l'intrt que vous prenez ma sant et mon voyage. Celui-ci s'est fait trs-heureusement et plus rgulirement que vous ne l'aviez prvu. Il n'y a pas eu de malentendu entre ma place et moi. En route, de Tours Bordeaux, j'ai rencontr de fervents adeptes de l'conomie politique, ce qui m'a fait plaisir, mais m'a forc de parler un peu trop. Bordeaux, je n'ai pu viter quelque chose de pis que la simple causerie, car la raction y est arrive un tel excs qu'il faudrait tre de marbre pour couter froidement ses blasphmes.--Tout cela fait que mon larynx est arriv ici un peu fatigu, et les panchements de l'amiti, quelque dlicieux qu'ils soient, ne sont pas propres le dlasser. Pourtant, considrant les choses en gros, je me trouve un peu mieux; j'ai plus de force de corps et de tte. Voil certes un long bulletin de ma sant; votre amiti me l'a demand, prenez-vous-en elle. Je reus hier le _Journal des conomistes_, en mme temps que votre lettre; j'ai lu mon article. Je ne sais comment vous vous y tes pris, mais il m'a t impossible d'y reconnatre les _reprises_, tant elles se confondent avec le tissu. L'ide dominante de cet article n'y est peut-tre pas mise assez en saillie. Malgr cela, elle devrait frapper les bons esprits; et si j'avais t Paris, j'aurais fait tirer part 500 copies pour les distribuer l'Assemble. L'article n'tant pas long, il me semble que la _Voix du peuple_ devrait le reproduire dans un de ses _lundis_. Si vous en entendez parler, faites-moi savoir ce qu'on en dit. ... Vous voil charg de mes affaires publiques et prives. En tout cas, n'y consacrez, je vous prie, que vos moments perdus. Vous voudriez beaucoup faire une renomme mes pauvres _Harmonies_. Cela vous sera difficile. Le temps seul y russira, si elles valent la peine que le temps s'occupe d'elles.--J'ai obtenu tout ce que je pouvais raisonnablement dsirer, savoir: que quelques jeunes hommes de bonne volont tudient le livre. Cela suffit pour qu'il ne tombe pas, s'il mrite de se tenir debout. M. de Fontenay aura beaucoup fait pour moi, s'il russit obtenir l'insertion d'un compte rendu dans la _Revue des deux mondes_. Il fera plus encore l'avenir par les dveloppements qu'il saura donnera l'ide principale. C'est tout un continent dfricher. Je ne suis qu'un pionnier, commenant avec des instruments fort imparfaits. La culture perfectionne viendra plus tard, et je ne saurais trop encourager de Fontenay s'y prparer. En attendant, tchez, par notre ami Michel Chevalier, de nous rendre M. Buloz favorable. J'oublie probablement bien des choses, mais cela se retrouvera; car j'espre que vous voudrez bien m'crire le plus souvent possible, et quant moi, je vous donnerai souvent de mon criture dbrouiller. Mugron, 2 juin 1850. ... Mon cousin est parti avant-hier pour Paris. Il y arrivera peu prs en mme temps que cette lettre et vous remettra une bonne moiti de l'article que je fais pour complter la brochure[118]. Mais cet article a pris un tel dveloppement que nous ne pouvons lui faire suivre cette destination. Il y aura prs de cinquante pages de mon criture, c'est--dire de quoi faire un nouveau pamphlet, s'il en vaut la peine. C'est un essai. Vous savez que j'ai toujours eu l'ide de savoir ce qu'il adviendrait si je m'abstenais de refaire. Ceci a t crit peu prs par improvisation. Aussi je crains que cela ne manque de la prcision ncessaire au genre pamphlet. Dans quelques jours, je vous enverrai la suite. Quand vous aurez l'ensemble, vous dciderez. [Note 118: Ce travail, au lieu de servir de complment au pamphlet _Spoliation et loi_, devint un pamphlet spar, sous ce titre: _La loi_.--Voir t. IV, p. 342, et t. V, p. 1. (_Note de l'diteur._)] Eaux-Bonnes, 23 juin 1850. ... Me voici la prtendue source de la sant. Je fais les choses en conscience; c'est vous dire que je travaille trs-peu. N'ayant pas envie de me mettre continuer les _Harmonies_, j'achve le pamphlet _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_, et je serai probablement en mesure de vous l'envoyer d'ici quelques jours. Je vous remercie de l'article que vous avez insr dans l'_Ordre_. Il vient d'tre reproduit dans les journaux de mon dpartement. C'est probablement tout ce qu'on y saura jamais de mon livre. Un autre compte rendu a paru dans le _Journal des conomistes_. Je ne puis comprendre comment M. Clment a jug propos de critiquer mon chapitre _futur_ sur la Population. Ce qui a paru offre bien assez de prise, sans aller s'en prendre d'avance ce qui n'a pas paru. J'ai annonc, il est vrai, que j'essayerai de dmontrer cette thse: La densit de la population quivaut une facilit croissante de production.--Il faudra bien que M. Clment en convienne, ou qu'il nie la vertu de l'change et de la division du travail. La critique qu'il fait du chapitre _Proprit foncire_ me fait penser qu'il serait peut-tre utile de rimprimer en brochure les quatre ou cinq articles qui ont paru dans les _Dbats_ sous le titre de _Proprit et Spoliation_[119]. Ce sera d'ailleurs un anneau de notre propagande, ncessaire ceux qui n'ont pas la patience de lire les _Harmonies_. Ne m'oubliez pas auprs de MM. Quijano et de Fontenay. [Note 119: Voir t. IV, p. 394. (_Note de l'diteur._)] Eaux-Bonnes, 28 juin 1850. ... Voici la premire partie de l'article _Loi_[120]. Je n'ai rien ajout. Je suppose l'autre partie en route.--C'est bien srieux pour un pamphlet. Mais l'exprience m'a appris que ce sur quoi l'on compte le moins russit quelquefois le mieux, et que l'_esprit_ est nuisible l'_ide_. Je voulais vous envoyer _Ce qu'on voit_; mais je ne le trouve pas _russi_. L j'aurais d reprendre la plaisanterie, au lieu de tourner au srieux, et qui pis est au genre gomtrique[121]. C'est avec plaisir que je recevrai l'ouvrage de Michel Chevalier. S'il me fait l'honneur de m'emprunter quelques points de vue, en revanche il me donne beaucoup de faits et d'exemples: c'est du libre change. Notre propagande a bon besoin de sa plume. [Note 120: Non plus en manuscrit, mais en preuve imprime. (_Note de l'diteur._)] [Note 121: Voir au tome V la note de la page 336. (_Note de l'diteur._)] Eaux-Bonnes, 2 juillet 1850. ... Votre observation sur _la Loi_ est juste. Je n'ai pas prouv comment l'gosme qui pervertit la loi est _inintelligent_. Mais maintenant il n'est plus temps. Cette preuve, d'ailleurs, rsulte de l'ensemble des brochures prcdentes et rsultera mieux encore des suivantes. On verra que la main svre de la justice providentielle s'appesantit tt ou tard cruellement sur ces gosmes. Je crains bien que la classe moyenne de notre poque n'en fasse l'exprience. C'est une leon qui n'a pas manqu aux rois, aux prtres, aux aristocraties, aux Romains, aux Conventionnels, Napolon. J'crirais M. de Fontenay pour le remercier de sa bonne lettre, s'il ne m'annonait son dpart pour la campagne.--Il y a de l'toffe chez ce collgue. D'ailleurs, les jeunes gens de notre temps ont une souplesse de style au moyen de laquelle ils nous dpasseront. Ainsi va et _doit aller_ le monde. Je m'en flicite. quoi servirait qu'un auteur ft une dcouverte, si d'autres ne venaient la fconder, la rectifier au besoin, et surtout la propager? Mon intention est de partir d'ici le 8 et d'arriver Paris vers le 20. Je mettrai ma sant sous votre direction. Lyon, 14 septembre 1850. Je ne veux pas me lancer dans la seconde moiti de mon voyage, sans vous dire que tout s'est assez bien pass jusqu'ici. Je n'ai t un peu prouv que dans le trajet de Tonnerre Dijon; mais cela tait presque invitable. Je crois que le mieux et t de sacrifier une nuit et de prendre le courrier. C'est toujours le meilleur systme. Coucher en route vous assujettit prendre des pataches, des coucous, tre jet sur l'impriale au milieu d'hommes ivres, etc.; et vous arrivez dans un mauvais cabaret pour recommencer le lendemain. Je ne vous ai pas dit, mon ami, combien j'ai t sensible l'ide qui vous a un moment travers l'esprit de m'accompagner jusqu'en Italie. Je vous suis tout aussi reconnaissant que si vous eussiez excut ce projet. Mais je ne l'aurais pas souffert. C'et t priver madame Paillottet de l'occasion de voir un jour ce beau pays, ou du moins c'et t diminuer ses chances. D'ailleurs, ne pouvant pas causer, tout le charme de voyager ensemble et t perdu. Ou nous aurions souvent viol la consigne, ce qui nous et caus des remords; ou nous l'aurions observe, et ce n'et pas t sans une lutte pnible et perptuelle. Quoi qu'il en soit, je vous remercie du fond du coeur; et si madame Paillottet en a le courage, venez me chercher ce printemps, quand je ne serai plus muet. Rappelez de Fontenay mon conseil, je dis plus, ma pressante invitation de faire imprimer son _Capital_. Pise, 11 Octobre 1850. ... J'ignore combien durera la lgislation actuelle sur la presse et la signature obligatoire. En attendant voil, pour nos amis, une bonne occasion de se faire dans la presse une honorable renomme. J'ai remarqu avec plaisir des articles de Garnier, bien traits, bien soigns, et o l'on voit qu'il ne veut pas compromettre l'honneur du professorat. Je l'engage continuer. Sous tous les rapports, le moment est favorable. Il peut se faire une belle position en rpandant une doctrine pour laquelle les sympathies publiques sont prtes s'veiller.--Dites-lui de ma part que, si l'occasion s'en prsente, il ne permette ni M. de Saint-Chamans ni qui que ce soit d'assimiler ma position celle de M. Benoist d'Azy dans la question des tarifs.--Il y a ces trois diffrences essentielles: 1 D'abord, quand il serait vrai que je suis pouss par l'amour de ma province, cela n'est pas la mme chose que d'tre pouss par l'amour de l'argent. 2 Tout mon patrimoine, tout ce que j'ai au monde est _protg_ par nos tarifs. Plus donc M. de Saint-Chamans me suppose _intress_, plus il doit me croire sincre quand je dis que la protection est un flau. 3 Mais ce qui ne permet, en aucune faon, d'assimiler le rle la Chambre des protectionistes et des libre-changistes, c'est l'abme qui spare leur requte. Ce que M. Benoist d'Azy demande la loi, c'est qu'elle me dpouille son profit. Ce que je demande la loi, c'est qu'elle soit neutre entre nous et qu'elle garantisse ma proprit comme celle du matre de forges. Molinari est charg, ce qu'il parat, dans la _Patrie_, d'une partie plus vive et plus saillante. De grce, qu'il ne la traite pas la lgre. Que de bien il peut faire en montrant combien sont infectes de socialisme les feuilles qui s'en doutent le moins! Comment a-t-il laiss passer l'article du _National_ sur le livre de Ledru-Rollin et cette phrase: En Angleterre, il y a dix monopoles ents les uns sur les autres; donc c'est la libre concurrence qui fait tout le mal. L'Angleterre ne jouit que d'une prosprit prcaire parce qu'elle repose sur l'injustice. Voil pourquoi, si l'Angleterre rentre dans les voies de la justice, comme le propose Cobden, sa dcadence est invitable. Et c'est pour avoir fait ces dcouvertes que le _National_ dcerne Ledru-Rollin le titre de _grand homme d'tat_!... Adieu, je suis fatigu. FIN TABLE DES MATIRES DU SEPTIME VOLUME. ESSAIS. 1.--D'une ptition en faveur des rfugis polonais 1 2.--D'un nouveau collge fonder 4 3.--Compte rendu sur la question des duels 10 4.--Libert du commerce 14 5.--Questions soumises aux Conseils gnraux, en 1845 20 6.--Projet de ligue anti-protectioniste 30 7.--Mme sujet 34 8.--Mme sujet 38 9.--Association Bordeaux 43 10.--Au rdacteur du _Journal de Lille_ 47 11.--Thorie du bnfice 50 12.--Au rdacteur de _l'poque_ 53 13.--Le libre-change en action 58 14.--Qu'est-ce que le commerce? 63 15.-- M. le Ministre du commerce 66 16.--Au rdacteur du _Courrier franais_ 71 17.--La rforme postale 78 18.--Mme sujet 83 19.--La libert commerciale 91 20.--1re lettre au _Journal des Dbats_ 96 21.--2e lettre 99 22.--Du chemin de fer de Bordeaux Bayonne 103 23.--Aux membres de l'Association 108 24.-- M. Tanneguy-Duchtel 114 25.--La logique du _Moniteur industriel_ 119 26.--Toast 122 27.--La loi des crales et le salaire 125 28.--Au _Moniteur industriel_ 128 29 31.--Aux ngociants du Havre 131 32 et 33.--Au rdacteur de _la Presse_ 143 34 et 35.--Au rdacteur du _National_ 152 36.--Le Roi libre-changiste 167 37.--Discours la salle Duphot 170 38.--Projet de discours Bayonne 178 39.--Aux membres du Conseil gnral de la Seine 193 40.--Aux membres du Conseil gnral de la Nivre 199 41.-- M. Jobard 207 42 45.--Courts articles dans la _Rpublique franaise_, du 27 fvrier au 6 mars 1848 210 56 63.--Courts articles dans le _Jacques-Bonhomme_, du 11 au 23 juin 1848 235 64.--Le Capital 248 65.--Profession de foi de 1849 255 66.--Rapport au Conseil gnral des Landes 263 BAUCHES. 67.--Sophismes lectoraux 271 68.--Dialogue lectoral 280 69.--Fragment 289 70.--Rforme parlementaire 289 71.--Lettre un candidat 298 72.--Lettre M. Dampierre 300 73.--Projet de prface pour les Harmonies 303 74.--Anglomanie, Anglophobie 309 75.--Le profit de l'un est le dommage de l'autre 327 76.--Individualisme et Fraternit 328 77.--Barataria 343 78.--Lettre un ecclsiastique 351 79.--Question religieuse 353 80.--De la sparation du temporel et du spirituel 357 81.--Pense 361 82.--Les trois conseils 361 CORRESPONDANCE. Lettre M. Laurence 369 Lettre M. Dunoyer 371 Lettre M. de Lamartine 373 Lettre M. Paulton 374 Cinq lettres M. Horace Say 377 Dix-sept lettres M. Domenger 385 Lettre M. George Wilson 412 Deux lettres M. le comte Arrivabene 416 Onze lettres M. et madame Schwabe 420 Cinq lettres M. et madame Cheuvreux 432 Huit lettres M. Paillottet 436 FIN DE LA TABLE DES MATIRES. CORBEIL.--Typ. et str. de CRT. [Notes au lecteur de ce fichier numrique: Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve. --Page 5: "Tityre, tu patu l recu", les voyelles de cette phrase sont surmontes d'une brve.] End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Compltes de Frdric Bastiat, tome 7, by Frdric Bastiat License: Share Alike