Produced by Curtis Weyant, Christine P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) OEUVRES COMPLTES DE FRDRIC BASTIAT LA MME DITION EST PUBLIE EN SIX BEAUX VOLUMES IN-8 Prix des 6 volume: 30 fr. CORBEIL, typ. et str. de CRT. OEUVRES COMPLTES DE FRDRIC BASTIAT MISES EN ORDRE REVUES ET ANNOTES D'APRS LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR Deuxime dition. TOME DEUXIME LE LIBRE-CHANGE. PARIS GUILLAUMIN ET Cie, LIBRAIRES diteurs du Journal des conomistes, de la Collection des principaux conomistes, du Dictionnaire de l'conomie politique, du Dictionnaire universel du Commerce et de la Navigation, etc. RUE RICHELIEU, 14 1862 LE LIBRE-CHANGE[1] [Note 1: En composant ce volume presque exclusivement d'articles extraits d'une feuille hebdomadaire, lesquels, dans la pense de l'auteur, n'taient pas destins tre ainsi runis, nous essayons de les classer dans l'ordre suivant: 1 Exposition du but de l'association libre-changiste, de ses principes et de son plan d'oprations; -- 2 articles relatifs la question des subsistances; -- 3 polmique contre les journaux, et apprciation de divers faits; -- 4 discours publics; -- 5 varits et nouvelle srie de _sophismes conomiques_.--(_Note de l'diteur._)] ASSOCIATION POUR LA LIBERT DES CHANGES. 1.--DCLARATION. 10 mai 1846. Au moment de s'unir pour la dfense d'une grande cause, les soussigns sentent le besoin d'exposer leur _croyance_; de proclamer le _but_, la _limite_, les _moyens_ et l'_esprit_ de leur association. L'CHANGE est un droit naturel comme la PROPRIT. Tout citoyen, qui a cr ou acquis un produit, doit avoir l'option ou de l'appliquer immdiatement son usage, ou de le cder quiconque, sur la surface du globe, consent lui donner en change l'objet de ses dsirs. Le priver de cette facult, quand il n'en fait aucun usage contraire l'ordre public et aux bonnes moeurs, et uniquement pour satisfaire la convenance d'un autre citoyen, c'est lgitimer une spoliation, c'est blesser la loi de la justice. C'est encore violer les conditions de l'ordre; car quel ordre peut exister au sein d'une socit o chaque industrie, aide en cela par la loi et la force publique, cherche ses succs dans l'oppression de toutes les autres! C'est mconnatre la pense providentielle qui prside aux destines humaines, manifeste par l'infinie varit des climats, des saisons, des forces naturelles et des aptitudes, biens que Dieu n'a si ingalement rpartis entre les hommes que pour les unir, par l'change, dans les liens d'une universelle fraternit. C'est contrarier le dveloppement de la prosprit publique; puisque celui qui n'est pas libre d'_changer_ ne l'est pas de choisir son travail, et se voit contraint de donner une fausse direction ses efforts, ses facults, ses capitaux, et aux agents que la nature avait mis sa disposition. Enfin c'est compromettre la paix entre les peuples, car c'est briser les relations qui les unissent et qui rendront les guerres impossibles, force de les rendre onreuses. L'Association a donc pour but la LIBERT DES CHANGES. Les soussigns ne contestent pas la socit le droit d'tablir, sur les marchandises qui passent la frontire, des taxes destines aux dpenses communes, pourvu qu'elles soient dtermines par la seule considration des besoins du Trsor. Mais sitt que la taxe, perdant son caractre fiscal, a pour but de repousser le produit tranger, au dtriment du fisc lui-mme, afin d'exhausser artificiellement le prix du produit national similaire et de ranonner ainsi la communaut au profit d'une classe, ds cet instant la Protection ou plutt la Spoliation se manifeste; et c'est l le principe que l'Association aspire ruiner dans les esprits et effacer compltement de nos lois, indpendamment de toute rciprocit et des systmes qui prvalent ailleurs. De ce que l'Association poursuit la destruction complte du rgime protecteur, il ne s'ensuit pas qu'elle demande qu'une telle rforme s'accomplisse en un jour et sorte d'un seul scrutin. Mme pour revenir du mal au bien et d'un tat de choses artificiel une situation naturelle, des prcautions peuvent tre commandes par la prudence. Ces dtails d'excution appartiennent aux pouvoirs de l'tat; la mission de l'Association est de propager, de populariser le principe. Quant aux moyens qu'elle entend mettre en oeuvre, jamais elle ne les cherchera ailleurs que dans des voies constitutionnelles et lgales. Enfin l'Association se place en dehors de tous les partis politiques[2]. Elle ne se met au service d'aucune industrie, d'aucune classe, d'aucune portion du territoire. Elle embrasse la cause de l'ternelle justice, de la paix, de l'union, de la libre communication, de la fraternit entre tous les hommes; la cause de l'intrt gnral, qui se confond, partout et sous tous les aspects, avec celle du _Public consommateur_. [Note 2: L'anne suivante, l'auteur commentait ainsi cette phrase: Est-il possible de penser de mme sur la libert commerciale et de diffrer en politique? Il nous suffirait de citer des noms d'hommes et de peuples pour prouver que cela est trs-possible et trs-frquent. Le problme politique, ce nous semble, est celui-ci: Quelles sont les formes de gouvernement qui garantissent le mieux et au moindre sacrifice possible chaque citoyen sa sret, sa libert et sa proprit? Certes, on peut ne pas tre d'accord sur les formes gouvernementales qui constituent le mieux cette garantie, et tre d'accord sur les choses mmes qu'il s'agit de garantir. Voil pourquoi il y a des conservateurs et des hommes d'opposition parmi les libre-changistes. Mais, par cela seul qu'ils sont libre-changistes, ils s'accordent en ceci: que la libert d'changer est une des choses qu'il s'agit de garantir. Ils ne pensent pas que les gouvernements, n'importe leurs formes, aient mission d'arracher ce droit aux uns pour satisfaire la cupidit des autres, mais de le maintenir tous. Ils sont encore d'accord sur cet autre point qu'en ce moment l'obstacle la libert commerciale n'est pas dans les formes du gouvernement, mais dans l'opinion. Voil pourquoi l'Association du libre-change n'agite pas les questions purement politiques, quoique aucun de ses membres n'entende aliner cet gard l'indpendance de ses opinions, de ses votes et de ses actes. Extrait du _Libre-change_, du 14 novembre 1847.--(_Note de l'diteur._)] 2.--LIBRE-CHANGE. 19 Dcembre 1846. On nous reproche ce titre. Pourquoi ne pas dguiser votre pense! nous dit-on. Les villes hsitent, les hommes pratiques sentent qu'il y a _quelque chose faire_. Vous les effrayez. N'osant aller vous et ne pouvant rester neutres, les voil qui vont grossir les rangs de vos adversaires. Quelques dfections passagres ne nous feront pas dserter le drapeau auquel nous avons mis notre confiance. Libre-change! Ce mot fait notre force. Il est notre pe et notre bouclier. Libre-change! C'est un de ces mots qui soulvent des montagnes. Il n'y a pas de sophisme, de prjug, de ruse, de tyrannie qui lui rsiste. Il porte en lui-mme et la dmonstration d'une Vrit, et la dclaration d'un Droit, et la puissance d'un Principe. Croyez-vous que nous nous sommes associs pour rclamer tel ou tel changement partiel dans la _pondration_ des tarifs! Non. Nous demandons que tous nos concitoyens, libres de travailler, soient libres d'changer le fruit de leur travail; et il y a trop de justice dans cette demande pour que nous essayions de l'arracher la loi par lambeaux et l'opinion par surprise. Cependant, et pour viter toute fausse interprtation, nous rpterons ici qu'il est la libert d'changer une limite qu'il n'entre pas dans nos vues, en tant qu'association, de conseiller ou de repousser. change, proprit, c'est la mme chose nos yeux, malgr l'opinion contraire de M. Billault[3]. [Note 3: M. Billault, rcemment ministre de l'intrieur, a plusieurs fois mis comme avocat et comme reprsentant, des vues protectionnistes. (V. tome IV, pages 511 et suiv.)--(_Note de l'diteur._)] Si donc l'tat a besoin d'argent, qu'il le prlve sur la proprit ou sur l'change, nous ne voyons pas l la violation d'un principe. Peut-tre l'impt sur l'change a-t-il plus d'inconvnients que l'impt sur la proprit. On le croit en Suisse, on pense le contraire aux tats-Unis. Peut-tre la France, avec son budget, n'est-elle pas libre de choisir. En tout cas, l'association ne s'est pas forme pour comparer entre elles les diverses natures de taxes; et ceux qui l'accusent de ne point combattre l'octroi prouvent qu'elle sait se renfermer dans sa mission. Mais si un simple citoyen vient dire un autre: Tu as travaill, tu as touch ton salaire; je te dfends de l'changer d'une faon qui t'arrange, mais qui me drange, nous disons que c'est l une insupportable tyrannie. Et si, au lieu de prononcer l'interdiction de sa pleine autorit, il a assez de crdit pour la faire prononcer par la loi, nous disons que la tyrannie n'en est que plus insupportable et plus scandaleuse. Et si, de plus, il a pour lui l'opinion gare, cela peut bien nous forcer d'agir sur l'opinion pour arriver la loi; mais non nous faire reconnatre que l'acte en soit moins tyrannique dans sa nature et dans ses effets. Nous rptons encore que nous n'avons jamais demand une rforme brusque et instantane; nous dsirons qu'elle s'opre _avec le moins de dommage possible_, en tenant compte de tous les intrts. Sachons une fois o nous allons, et nous verrons ensuite s'il convient d'aller vite ou lentement. _La Presse_[4] nous disait ces jours-ci que si elle croyait, comme nous, le rgime protecteur injuste et funeste, elle rclamerait la libert immdiate. Nous l'engageons faire l'application de ce puritanisme la question de l'esclavage. [Note 4: cette poque, le journal _la Presse_ n'tait pas encore converti au principe de la libert.--(_Note de l'diteur._)] Partisans de l'affranchissement du commerce, si le sentiment de la justice entre pour quelque chose dans vos convictions, levez courageusement le drapeau du Libre-change. Ne cherchez pas de dtours; n'essayez pas de surprendre nos adversaires. Ne cherchez point un succs partiel et phmre par d'inconsquentes transactions.--Ne vous privez pas de tout ce qu'il y a de force dans un principe, qui trouvera tt ou tard le chemin des intelligences et des coeurs. On vous dira que le pays repousse les abstractions, les gnralits, qu'il veut de l'actuel et du positif, qu'il reste sourd toute ide qui ne s'exprime pas en chiffres. Ne vous rendez pas complice de cette calomnie. La France se passionne pour les principes et aime les propager. C'est le privilge de sa langue, de sa littrature et de son gnie. La lassitude mme dont elle donne au monde le triste spectacle en est la preuve; car si elle se montre fatigue des luttes de parti, c'est qu'elle sent bien qu'il n'y a rien derrire que des noms propres. Plutt que de renoncer aux ides gnrales, on la verrait s'engouer des systmes les plus bizarres. N'esprez pas qu'elle se rveille pour une modification accidentelle du tarif. L'aliment qu'il faut son activit, c'est un principe qui renferme en lui-mme tout ce qui, depuis des sicles, a fait battre son coeur. La libert du commerce, les libres relations des peuples, la libre circulation des choses, des hommes et des ides, la libre disposition pour chacun du fruit de son travail, l'galit de tous devant la loi, l'extinction des animosits nationales, la paix des nations assure par leur mutuelle solidarit, toutes les rformes financires rendues possibles et faciles par la paix, les affaires humaines arraches aux dangereuses mains de la diplomatie, la fusion des ides et par consquent l'ascendant progressif de l'ide dmocratique, voil ce qui passionnera notre patrie, voil ce qui est compris dans ce mot: Libre-change; et il ne faut point tre surpris si son apparition excite tant de clameurs. Ce fut le sort du _libre examen_ et de toutes les autres liberts dont il tire sa populaire origine. Ce n'est pas que nous soyons assez fanatiques pour voir dans cette question la solution de tous les problmes sociaux et politiques. Maison ne peut nier que la libre communication des peuples ne favorise le mouvement de l'humanit vers le bien-tre, l'galit et la concorde; et s'il est vrai que chaque peuple ait sa mission et chaque gnration sa tche, la preuve que l'affranchissement de l'change est bien l'oeuvre dvolue nos jours, c'est que c'est la seule o les hommes de tous les partis trouvent un terrain neutre et peuvent travailler de concert. Gardons-nous donc de compromettre ce principe par des transactions inintelligentes, par le puril attrait d'un succs partiel et prmatur. Vit-on jamais le systme des expdients raliser dans le monde quelque chose de grand[5]? [Note 5: V. ci-aprs, n 44, la fin du discours prononc la salle Taranne, le 3 juillet 1847.--(_Note de l'diteur._)] 3.--BORNES QUE S'IMPOSE L'ASSOCIATION POUR LA LIBERT DES CHANGES. 3 Janvier 1847. Nous appelons l'impartiale et srieuse attention du lecteur sur les limites que nous dclarons trs-hautement imposer notre action. Certes, si nous courions aprs un succs de vogue, nous nous bornerions crier: libert! libert! sans nous embarrasser dans des distinctions subtiles et risquer de consumer de longues veilles nous faire comprendre. Mais ces subtilits, nous les avons regardes en face; nous nous sommes assurs qu'elles sont dans la nature des choses et non dans notre esprit. Ds lors, aucune considration ne nous induira rejeter la difficile tche qu'elles nous imposent. Croit-on que nous ne sentions pas tout ce que, _en commenant_, nous aurions de force si nous nous prsentions devant le public avec un programme d'un seul mot: Libert? Si nous demandions l'abolition pure et simple de la douane, ou si du moins, ainsi que cela a eu lieu en Angleterre, nous posions comme _ultimatum_ la radiation totale et immdiate d'un article bien impopulaire du tarif? Nous ne le faisons pas nanmoins. Et pourquoi? Parce que nous mettons nos devoirs avant nos succs. Parce que nous sacrifions, volontairement, et les yeux bien ouverts, un moyen certain de popularit ce que la raison signale comme juste et lgitime, acceptant d'avance toutes les lenteurs, tous les travaux auxquels cette rsolution nous expose. La premire limite que nous reconnaissons la libert des transactions, c'est l'honntet. Est-il ncessaire de le dire? et ces hommes ne se dcouvrent-ils pas, ne laissent-ils pas voir qu'ils nous cherchent des torts imaginaires, ne pouvant nous en trouver de rels, qui nous accusent d'entendre par libert le droit de tout faire, le mal comme le bien,--de tromper, frelater, frauder et violenter? Le mot libert implique de lui-mme absence de fraude et de violence; car la fraude et la violence sont des atteintes la libert. En matire d'changes, nous ne croyons pas que le gouvernement puisse se substituer compltement l'action individuelle, dispenser chacun de vigilance, de surveillance, avoir des yeux et des oreilles pour tous. Mais nous reconnaissons que sa mission principale est prcisment de prvenir et rprimer la fraude et la violence; et nous croyons mme qu'il la remplirait d'autant mieux, qu'on ne mettrait pas sa charge d'autres soins qui, au fait, ne le regardent pas. Comment voulez-vous qu'il perfectionne l'art de rechercher et punir les transactions dshonntes, quand vous le chargez de la tche difficile et, nous le croyons, impossible, de _pondrer_ les transactions innocentes, d'quilibrer la production et la consommation[6]? [Note 6: V. au tome IV, pages 327 et 342, les pamphlets _l'tat, la Loi_; et dans les _Harmonies_, le chap. XVII.--(_Note de l'diteur._)] Une autre limite la libert des changes, c'est l'IMPT. Voil une distinction, ou si l'on veut une subtilit laquelle nous ne chercherons pas chapper. Il est vident pour tous que la douane peut tre applique deux objets fort diffrents, si diffrents que presque toujours ils se contrarient l'un l'autre. Napolon a dit: La douane ne doit pas tre un instrument fiscal, mais un moyen de protection.--Renversez la phrase, et vous avez tout notre programme. Ce qui caractrise le droit _protecteur_, c'est qu'il a pour mission d'_empcher_ l'change entre le produit national et le produit tranger. Ce qui caractrise le droit fiscal, c'est qu'il n'a d'existence que par cet change. Moins le produit tranger entre, plus le droit protecteur atteint son but. Plus le produit tranger entre, plus le droit fiscal atteint le sien. Le droit protecteur pse sur tous et profite quelques-uns. Le droit fiscal pse sur tous et profite tous. La distinction n'est donc point arbitraire. Ce n'est pas nous qui l'avons imagine. En l'acceptant nous ne faisons pas une concession, un pas rtrograde. Ds le premier jour, nous avons dit dans notre manifeste: Les soussigns ne contestent pas la socit le droit d'tablir, sur les marchandises qui passent la frontire, des taxes destines aux dpenses communes, pourvu qu'elles soient dtermines par la seule considration des besoins du trsor. Pour rendre notre pense plus claire, nous comparerons la douane l'octroi. Le tarif de l'octroi peut tre plus ou moins bien conu. Mais enfin chacun comprend qu'il a pour but _exclusif_ l'impt. Si un propritaire parisien, qui aurait des arbres dans l'enclos de son htel, venait dire au conseil municipal: Quadruplez, dcuplez, centuplez le droit d'entre sur les bches, prohibez-les mme, afin que je tire un meilleur parti de mon bois; et si, les bches n'arrivant plus du dehors, vous perdez une partie de vos recettes, frappez un impt sur le peuple pour combler le vide. N'est-il pas clair que cet homme voudrait enter sur l'octroi un nouveau principe, une nouvelle pense;--qu'il chercherait le faire dvier de son but; et ne serait-il pas naturel qu'une socit se formt dans Paris pour combattre cette prtention, sans pour cela s'lever contre le tarif fiscal de l'octroi, sans le juger, sans mme s'en occuper. Cet exemple montre quelle est l'attitude que la Socit du libre-change entend garder l'gard des impts. Cette attitude est celle de la _neutralit_. Ainsi que nous l'avons dit dans notre manifeste, nous aspirons ruiner la protection dans les esprits, afin qu'elle disparaisse de nos lois. Vouloir en outre dtruire la douane fiscale, ce serait nous donner une seconde mission toute diffrente de la premire. Ce serait nous charger de juger les impts, dire ceux qu'il faut supprimer, par quoi il faut les remplacer. Certes aucun de nous ne renonce au droit sacr de scruter et combattre au besoin telle ou telle taxe. Nous trouvons mme naturel que des associations se forment dans ce but. Mais ce n'est pas le ntre. En tant qu'association, nous n'avons qu'un adversaire, c'est le principe restrictif qui s'est ent sur la douane et s'en est fait un instrument. On nous demande: Pourquoi, dans ce cas, demander le libre-change et non l'abolition du rgime des douanes? Parce que nous ne regardons pas l'impt _en lui-mme_ comme une atteinte la libert. Nous demandons la libert de l'change comme on demandait la libert de la presse, sans exclure qu'une patente dt tre paye par l'imprimeur. Nous demandons la libert de l'change comme on demande le respect de la proprit, sans refuser d'admettre l'impt foncier. On nous dit: Quand la douane, vos yeux, cesse-t-elle d'tre fiscale pour commencer tre protectrice? Quand le droit est tel que, s'il tait diminu, il donnerait autant de revenu. On insiste et l'on dit: Comment reconnatre dans la pratique ce point insaisissable? Eh! mon Dieu, c'est bien simple, avec de la bonne volont. Que l'opinion soit amene comprendre, c'est--dire repousser la protection, et le problme sera bientt rsolu. Il n'y a pas de ministre des finances qui n'y donne la main. La difficult, la seule difficult est de faire qu'il soit soutenu par l'opinion publique. 4.--SUR LES GNRALITS. 13 Dcembre 1846. Le grand reproche qui nous arrive de divers quartiers, amis et ennemis, c'est de rester dans les _gnralits_. Abordez donc la _pratique_, nous dit-on, entrez dans les dtails, descendez des nuages et laissez-y en paix les principes. Qui les conteste? qui nie que l'change ne soit une bonne, une excellente chose, _in abstracto_? Il faut pourtant bien que nous ne nous soyons pas tout fait fourvoys et que nos coups n'aient pas toujours port faux. Car, s'il en tait ainsi, comment expliquerait-on la fureur des protectionnistes? Qu'on lise le placard qu'ils ont fait afficher dans les fabriques, pour l'dification des ouvriers, et la lettre qu'ils ont adresse aux ministres[7]. Croit-on que ce soit la _pure abstraction_ qui les jette ainsi hors de toute mesure? [Note 7: La lettre adresse au conseil des ministres, et signe de MM. A. Odier, A. Mimerel, J. Prier et L. Lebeuf, finissait par cette menace: Ne faites jamais que vos ennemis soient arms par ceux qui veulent toujours contribuer avec vous la prosprit du pays. Quant au placard, en voici quelques phrases: Ils (les libre-changistes) semblent ne pas s'apercevoir que, par l, ils travaillent ruiner leur pays et qu'ils appellent l'Anglais rgner en France..... Celui qui veut une semblable chose n'aime pas son pays, n'aime pas l'ouvrier.--(_Note de l'diteur._)] Nous sommes dans les _gnralits_!--Mais cela est forc, car nous dfendons l'intrt _gnral_.--N'avons-nous pas d'ailleurs combattre une gnralit? Le systme protecteur est-il autre chose? Sur quoi s'appuie-t-il? sur des raisonnements subtils: _l'puisement du numraire_, _l'intrt du producteur_, _le travail national_, _l'inondation_, _l'invasion_, _l'ingalit des conditions de production_, etc., etc.--Charitables donneurs d'avis, faites-nous la grce de nous dire ce qu'on peut opposer de faux arguments, si ce n'est de bons arguments? Opposez-leur des faits, nous dit-on, citez des faits, de petits faits bien simples, bien isols, bien actuels, entremls de quelques chiffres bien frappants. C'est merveille; mais le fait et le chiffre n'apprennent rien par eux-mmes. Ils ont leurs causes et leurs consquences, et comment les dmler _sans raisonner_? Le pain est cher, voil un fait. Qui le vend s'en rjouit; qui le mange s'en afflige. Mais comment ce fait affecte-t-il en dfinitive l'intrt gnral? Tchez de me l'apprendre _sans raisonner_. Le peuple souffre; voil un autre fait. Souffrirait-il moins si un plus vaste march s'ouvrait ses ventes et ses achats? Essayez de rsoudre le problme _sans raisonner_. La restriction lve le prix du fer; voil un troisime fait. Et remarquez qu'il n'y a pas contestation sur le fait lui-mme. M. Decaze ne le nie pas, ni sa clientle non plus. Seulement l'un dit: _tant mieux_; et l'autre: _tant pis_. Des deux cts on raisonne pour prouver qu'on a raison. Entreprenez donc de juger _sans raisonner_. Nous dirons nos amis: Vos intentions sont excellentes sans doute; mais en nous interdisant les _gnralits_, vous ne savez pas toute la force que vous portez nos communs adversaires; vous abondez dans leur sens, allez au-devant de leurs dsirs. Ils ne demandent pas mieux que de voir bannir de la discussion les ides _gnrales_ de vrit, libert, galit, justice; car ils savent bien que c'est avec ces ides que nous les battrons. Ils ne peuvent souffrir qu'on sorte du fait actuel et tout au plus de son effet immdiat. Pourquoi? Parce que toute injustice a pour effet immdiat un bien et un mal. Un bien, puisqu'elle profite quelqu'un; un mal, puisqu'elle nuit quelque autre. Dans ce cercle troit, le problme serait insoluble et le _statu quo_ ternel. C'est ce qu'ils veulent. Laissez-nous donc suivre les consquences de la protection jusqu' l'effet dfinitif, qui est un mal gnral. Et puis, ne faites-vous pas trop bon march de l'intelligence du pays? vous entendre, on croirait nos concitoyens incapables de lier deux ides. Nous avons d'eux une autre opinion, et c'est pourquoi nous continuerons nous adresser leur raison. Les prohibitionnistes aussi en veulent beaucoup aux _gnralits_. Que trouve-t-on dans leurs journaux, au rang desquels _le Constitutionnel_ vient de s'enrler? d'interminables dclamations contre le raisonnement. Il faut que ces messieurs en aient bien peur. Vous voulez des faits, messieurs les prohibitionnistes, rien que des faits; eh bien! en voici: Le _fait_ est que nous sommes trente-cinq millions de Franais qui _vous dfendez_ d'acheter du drap en Belgique, parce que vous tes fabricants de drap. Le _fait_ est que nous sommes trente-cinq millions de Franais qui _vous dfendez_ de faire les choses contre lesquelles nous pourrions acheter du drap en Belgique.--Il est vrai que ceci sent un peu la gnralit, car il faut raisonner pour comprendre que cette seconde prohibition est implique dans la premire.--Revenons donc aux faits. Le _fait_ est que vous avez introduit dans la loi dix-huit prohibitions de ce genre. Le _fait_ est que ces prohibitions sont bien votre oeuvre, car vous les dfendez avec acharnement. Le _fait_ est que vous avez fait charger le fer et la houille, d'un droit norme, afin d'en lever le prix, parce que vous tes marchands de fer et de houille. Le _fait_ est que, par suite de cette manoeuvre, les actions, de vos mines ont acquis une valeur fabuleuse, tel point qu'il est tel d'entre vous qui ne les cderait pas pour dix fois le capital primitif. Le _fait_ est que le salaire de vos ouvriers n'a pas hauss d'une obole; d'o il est permis d'infrer, si vous voulez bien nous permettre cette licence, que, sous prtexte de dfendre le salaire des ouvriers, vous dfendez vos profits. Or, ces faits, d'ailleurs incontestables, sont-ils conformes la justice? Vous aurez bien de la peine le prouver sans raisonner... et mme en draisonnant. 5.--D'UN PLAN DE CAMPAGNE PROPOS L'ASSOCIATION DU LIBRE-CHANGE. 14 Novembre 1847. Quelques-uns de nos amis, dans un but louable, nous avertissent que, selon eux, nous manquons de tactique et de savoir-faire. Nous pensons comme vous, disent-ils, que _les produits s'changent contre des produits; qu'on ne doit d'impt qu' l'tat, etc., etc._ Mais, en poursuivant ces ides gnrales, pourquoi provoquer la fois toutes les rsistances et la coalition de tous les abus? Que ne profitez-vous du grand exemple de la Ligue anglaise? Elle s'est bien garde de sonner l'alarme et d'ameuter contre elle tous les intrts, en menaant le principe mme de la protection; elle a sagement fait un choix et appel au combat un seul champion, clef de vote du systme, et, cette pice une fois tombe, l'difice a t branl. Voil bien, ce nous semble, ce que rptait dernirement encore, dans une occasion solennelle, l'honorable prsident de la chambre de commerce du Havre. Peut-tre aussi est-ce la pense de quelques hommes d'tat, gmissant en secret dans leur servitude, dont ils ne seraient pas fchs d'tre affranchis par une concentration des forces de notre association contre un des monopoles les plus dcris. Il vaut donc la peine de rpondre. Que nous conseille-t-on? Selon la chambre de commerce du Havre, nous eussions d attaquer _corps corps la seule industrie des producteurs de fer_. Eh bien, plaons-nous dans cette hypothse. Nous voil associs dans un but spcial; nous voil essayant de dmontrer aux consommateurs de fer qu'il serait de leur avantage d'avoir du fer bon march. Nul ne contesterait cela, et les consommateurs de fer moins que personne. Ils font souvent des ptitions dans ce but; mais les chambres, domines par les intrts coaliss, passent l'ordre du jour motiv sur la ncessit de _protger le travail national_; quoi le gouvernement ne manque jamais d'ajouter que _le travail national doit tre protg_. Nous voil, ds le dbut, amens discuter cette thorie du _travail national_; prouver qu'il ne peut jamais tre compromis par l'change, parce que celui-ci implique autant d'exportations que d'importations. Nous voil alarmant, par notre argumentation contre le monopole des fers, tous les monopoles qui vivent du mme sophisme. Nos honorables conseillers voudraient-ils bien nous enseigner les moyens d'viter cet cueil? Est-ce qu'on peut tromper ainsi la sagacit de l'gosme? Est-ce que les privilgis n'taient pas coaliss longtemps avant notre association? Est-ce qu'ils n'taient pas bien convenus entre eux de se soutenir mutuellement, de ne pas permettre qu'on toucht une pierre de l'difice, de ne se laisser entamer par aucun ct? Est-ce que d'ailleurs le systme tout entier, aussi bien que chacune de ses parties, n'a pas sa base dans une opinion publique gare? N'est-ce pas l qu'il faut l'attaquer, et peut-on l'attaquer l autrement que par des raisonnements qui s'appliquent chaque partie comme l'ensemble? Mais, dit-on, la Ligue anglaise a bien fait ce que nous conseillons. La rponse est simple: c'est qu'il n'en est rien. Il est bien vrai que l'_anti-corn-law-league_, comme son titre l'indique, a d'abord concentr ses efforts contre la loi crale. Mais pourquoi? Parce que le monopole des bls tait, dans le rgime restrictif de la Grande-Bretagne, la part des mille lgislateurs anglais. Ds lors, les Ligueurs disaient avec raison: Si nous parvenons soustraire nos mille lgislateurs leur part de monopole, ils feront bon march du monopole d'autrui. Voil pourquoi, quand la loi-crale a t vaincue, M. Cobden a quitt le champ de bataille; et quand on lui disait: Il reste encore bien des monopoles abattre, il rpondait: _The landlords will do that_, les landlords feront cela. Y a-t-il rien de semblable en France? Les matres de forges sont-ils seuls lgislateurs et le sont-ils par droit de naissance? Ont-ils, en cette qualit, accord quelques bribes de privilges aux autres industries pour justifier les privilges normes qu'ils se seraient vots eux-mmes? Si cela est, la tactique est tout indique. Forons ceux qui font la loi de ne pas la faire leur profit, et rapportons-nous-en eux pour ne pas la faire leur prjudice. Mais puisque notre position n'est pas celle de la Ligue, qu'on nous permette, tout en admirant ses procds, de ne pas les prendre pour modle. Qu'on ne perde pas de vue d'ailleurs qu'il est arriv aux manufacturiers anglais prcisment ce qui nous arriverait, disons-nous, nous-mmes, si nous appelions notre aide toutes les classes de monopoleurs, hors une, pour attaquer celle-l. L'aristocratie anglaise n'a pas manqu de dire aux manufacturiers: Vous attaquez nos monopoles, mais vous avez aussi des monopoles; et les arguments que vous dirigez contre nos privilges se tournent contre les vtres. Qu'ont fait alors les manufacturiers? Sur la motion de M. Cobden, la chambre de commerce de Manchester a dclar qu'avant d'attaquer la protection l'agriculture, elle renonait solennellement toute protection en faveur des manufactures. En mai 1843, le grand conseil de la Ligue formula ainsi son programme: Abolition totale, immdiate et sans attendre de rciprocit, de tous droits protecteurs quelconques en faveur de l'agriculture, des manufactures, du commerce et de la navigation[8]. [Note 8: V. tome III, pages 30 et suiv.--(_Note de l'diteur._)] Maintenant, nous le demandons, pour suivre la mme stratgie, sommes-nous dans la mme situation? Les industriels privilgis; qu'on nous conseille d'enrler dans une campagne contre les matres de forges, sont-ils prpars, ds la premire objection, faire le sacrifice de leurs propres privilges? Les fabricants de drap, les leveurs de bestiaux, les armateurs eux-mmes sont-ils prts dire: Nous voulons soumettre les matres de forges la libert; mais il est bien entendu que nous nous y soumettons nous-mmes.--Si ce langage leur convient, qu'ils viennent, nos rangs leur sont ouverts[9]. Hors de l comment pourraient-ils tre nos auxiliaires?--En ayant l'air de les mnager, vous les amnerez se fourvoyer, dit-on. Mais, encore une fois, la ruse ne trompe pas des intrts aussi bien veills sur la question, des intrts qui taient veills, associs et coaliss avant notre existence. [Note 9: C'est l'exemple qu'ont donn M. Nicolas Koechlin, M. Bosson de Boulogne,--M. Dufrayer, M. Duchevelard, agriculteurs, ainsi que les armateurs de Bordeaux et de Marseille.] Nous ne pouvons donc accepter de tels conseils. Notre arme n'est pas l'_habilet_, mais la raison et la bonne foi. Nous attaquons le principe protecteur, parce que c'est lui qui soutient tout l'difice; et nous l'attaquons dans l'opinion publique, parce que c'est l qu'il a sa racine et sa force.--La lutte sera longue, dit-on; cela ne prouve autre chose, sinon que ce principe est fortement enracin. En ce cas, la lutte serait bien plus longue encore, et mme interminable, si nous vitions de le toucher. _Hommes pratiques_ qui nous offrez ce beau plan de campagne, qui nous conseillez d'appeler notre aide les monopoleurs eux-mmes, dites-nous donc comment libre-changistes et protectionnistes pourraient s'entendre et marcher ensemble seulement pendant vingt-quatre heures? Ne voyez-vous pas qu' la premire parole, au premier argument, l'association serait rompue? Ne voyez-vous pas que les concessions de principe, par lesquelles nous aurions d ncessairement passer pour maintenir un moment cette monstrueuse alliance, nous feraient bientt tomber, aux yeux de tous, au rang des hommes sans consistance et sans dignit? Qui resterait alors pour dfendre la libert? D'autres hommes, direz-vous.--Oui, d'autres hommes, qui auraient appris par notre exemple le danger des alliances impossibles, et qui feraient prcisment ce que vous nous reprochez de faire. On voudrait encore que nous indiquassions, dans les moindres dtails, la manire dont il faut oprer la rforme, le temps qu'il y faut consacrer, les articles par lesquels il faut commencer. Vritablement ce n'est pas notre mission. Nous ne sommes pas lgislateurs. Nous ne sommes pas le gouvernement. Notre dclaration de principes n'est pas un projet de loi, et notre programme se borne montrer, en vue d'clairer l'opinion publique, le but auquel nous aspirons, parce que sans le concours de l'opinion publique il n'y a pas de rforme possible, ni mme dsirable[10]. Or ce but est bien dfini: Ramener la douane au but lgitime de son institution; ne pas tolrer qu'elle soit, aux mains d'une classe de travailleurs, un instrument d'oppression et de spoliation l'gard de toutes les autres classes. [Note 10: V. les chapitres _Responsabilit_, _Solidarit_, dans les _Harmonies_.--(_Note de l'diteur._)] Quant au choix et la dtermination des rformes, nous attendrons que le gouvernement, qui appartient l'action, prenne l'initiative; et alors nous discuterons ses projets, et, autant qu'il est en nous, nous nous efforcerons d'clairer sa marche, toujours en vue du principe dont nous sommes les dfenseurs. Et quand nous disons nos amis qu'il ne nous appartient pas d'isoler un monopole pour le combattre corps corps, il est bon d'observer que la chambre du Havre, qui n'est pourtant pas une association enchane un principe, mais qui, dans son caractre officiel, est un des rouages du gouvernement du pays, a t entrane, son insu peut-tre, agir comme nous; car elle rclame la fois, et tout d'abord, la rforme des tarifs sur les crales, sur le fer, la fonte, la houille, le sucre, le caf, le bois d'bnisterie, et jusque sur les bois de construction quarris la hache, etc., etc.--Sans doute, elle n'entend pas nous conseiller une autre conduite que la sienne; et pourtant, loin de concentrer ses efforts sur un seul point, elle se montre dispose n'en exclure gure qu'un seul, celui qui a t dj rduit si peu de chose par nos traits de rciprocit. Nous avons appris sans tonnement l'accueil que la chambre de commerce du Havre a fait aux avances du comit Odier-Mimerel[11]. En fait de libert commerciale, elle avait fait ses preuves longtemps avant la naissance de notre Association. Nous ne renions certes pas nos parrains; si nous allons plus loin qu'eux, dans le sens des mmes principes, sur _la question des sucres_ ou sur celle _des lois de navigation_, nous n'en resterons pas moins unis de vues gnrales ainsi que de coeur avec nos honorables devanciers. [Note 11: Naturellement, la chambre de commerce avait repouss de telles avances.--(_Note de l'diteur._)] 6.--RFLEXIONS SUR L'ANNE 1846. 30 Janvier 1847. L'anne 1846 sera pour l'conomiste et l'homme d'tat un prcieux sujet d'tude. En France et en Angleterre dans les deux pays les plus clairs, toutes les lois restrictives, qui devaient amener l'abondance, tombent devant la disette. Chose tonnante! on a recours, pour nourrir le peuple, cette mme libert qui, disait-on, est un principe de souffrance et de ruine. Il y a l une contradiction flagrante, et s'il est dans la nature de la restriction d'assurer des _prix de revient_ aux industries agricole et manufacturire, et, par suite, des salaires aux ouvriers, c'tait le cas plus que jamais de renforcer le systme restrictif, alors que les prix de revient chappaient aux agriculteurs, et, par suite, les salaires aux ouvriers; mais si on et t assez fou, on n'et pas t assez fort. En France comme en Angleterre, les mesures qu'on a dcrtes pour ramener l'abondance sont _provisoires_, comme si l'on voulait que la subsistance du peuple ne ft assure que _provisoirement_. Car, enfin, les rgimes opposs de la restriction, et de la libert ont chacun leurs tendances. Lequel des deux tend accrotre les moyens de subsistance et de satisfaction? Si c'est le rgime restrictif, il le faut conserver en tout temps, et surtout quand les causes d'un autre ordre menacent nos approvisionnements. Si c'est le rgime libre, acceptons donc la libert, non pas d'une manire transitoire, mais permanente. Un trait fort caractristique de notre poque, c'est que sous l'empire de la ncessit, on a eu recours, des deux cts de la Manche, des mesures librales, tout en dclamant contre la libert. On s'est beaucoup lev au Parlement et dans nos Chambres contre l'avidit des spculateurs. On leur reproche les bnfices qu'ils font, soit sur le bl, soit sur les transports; et l'on ne prend pas garde que c'est prcisment ce bnfice qui est le stimulant de l'importation, et qui fait surgir, quand le besoin s'en manifeste, des moyens de transport. Ces moyens ont manqu entre Marseille et Lyon; et l'on reproche, d'une part, aux voituriers d'avoir hauss le prix de leurs services, et, de l'autre, au gouvernement de n'tre pas intervenu pour forcer les entrepreneurs de charrois travailler sur le principe de la philanthropie[12]. [Note 12: Voir le chap. VI de _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_, tome V, page 356.--(_Note de l'diteur._)] Supposons qu'il y ait 100 tonneaux transporter d'un point un autre, et qu'il n'y ait de ressources que pour porter 10 tonneaux. Si l'intervention du gouvernement, ou mme le sentiment philanthropique empche le prix de transport de s'lever, qu'arrivera-t-il? 10 tonneaux seront transports Lyon, et les consommateurs de ces 10 tonneaux, s'ils n'ont point un excdant de prix payer pour le transport, auront cependant surpayer le bl, prcisment parce que 10 tonneaux seulement seront arrivs. En dfinitive, Lyon aura 90 tonneaux de dficit et Marseille 90 tonneaux d'excdant. Il y aura perte pour tout le monde, perte pour le spculateur marseillais, perte pour le consommateur lyonnais, perte pour l'entrepreneur de transport. Si, au contraire, la libert est maintenue, le transport sera cher, nous en convenons, puisque, dans l'hypothse, il n'y a de ressources que pour le transport de 10 tonneaux quand il y a 100 tonneaux transporter. Mais c'est cette chert mme qui fera affluer de tous les points les voitures vers Marseille, en sorte que la concurrence rtablira le prix du fret un taux quitable, et les 100 tonneaux arriveront leur destination. Nous comprenons que, lorsqu'un obstacle se prsente, la premire pense qui vienne l'esprit, c'est de recourir au gouvernement. Le gouvernement dispose de grandes forces; et, ds lors, il peut presque toujours vaincre l'obstacle qui gne. Mais est-il raisonnable de s'en tenir cette premire consquence et de fermer les yeux sur toutes celles qui s'ensuivent? Or, si le premier effet de l'action gouvernementale est de vaincre l'obstacle prsent, le second effet est d'loigner et de paralyser toutes les forces individuelles, toute l'activit commerciale. Ds lors pour avoir agi une fois, le gouvernement se voit dans la ncessit d'agir toujours. Il arrive ce que nous voyons en Irlande, o l'tat a insensiblement accept la charge impossible de nourrie, vtir et occuper la population tout entire. Un autre trait fort remarquable, c'est l'accs inattendu de philanthropie qui a saisi tout coup les monopoleurs. Eux, qui pendant tant d'annes ont opr systmatiquement la chert du bl leur profit, ils se rvoltent maintenant avec une sainte ardeur contre tout ce qui tend renchrir le bl, notamment contre les profits du commerce et de la marine. la Chambre des lords, le fameux protectionniste lord Bentinck a fait une violente sortie contre les _spculateurs_; et rappelant que Nadir Shah avait fait pendre un Armnien pour avoir accumul du bl et cr ainsi une hausse artificielle: Je suivrais volontiers cette politique, a-t-il ajout, seulement en modifiant la forme du chtiment. Hlas! si depuis 1815 on avait pendu tous ceux qui ont caus artificiellement une hausse du prix des produits, toute l'Angleterre y aurait pass, commencer par l'aristocratie, et lord Bentinck en tte. En France, il faudrait pendre les trois quarts de la nation, et notamment tous les pairs et tous les dputs, puisqu'ils viennent de voter qu'au mois d'aot prochain la _chert artificielle_ recommencerait par la rsurrection de l'chelle mobile. 7.--DE L'INFLUENCE DU RGIME PROTECTEUR SUR LA SITUATION DE L'AGRICULTURE EN FRANCE. (_Journal des conomistes_, Dcembre 1846.) Il n'est certainement aucun peuple qui se brle lui-mme autant d'encens que le peuple franais, quand il se considre en masse, et, pour ainsi dire, en nation abstraite. Notre terre est la terre des braves; notre pays, le pays de l'honneur et de la loyaut par excellence; nous sommes gnreux et magnifiques; nous marchons la tte de la civilisation, et ce qu'ont de mieux faire tous les habitants de cette plante, c'est de recevoir nos ides, d'imiter nos moeurs et de copier notre organisation sociale. Que si nous venons, hlas! nous considrer classe par classe, fraction par fraction, non-seulement ces puissantes vibrations du dithyrambe n'arrivent plus notre oreille, mais elles font place une clameur d'accusations, un feu crois de reproches, qui, s'ils taient vrais, nous rduiraient accepter humblement la terrible condamnation de Rousseau. Peuple franais, tu n'es peut-tre pas le plus esclave, mais tu es bien le plus valet de tous les peuples. coutez, en effet, ce que disent les Dputs des Ministres, les lecteurs des Dputs, les Proltaires des lecteurs! Selon le Commerce, le temple de Thmis est une fort noire; suivant la Magistrature, le Commerce n'est plus que l'art de la fraude. Si l'esprit d'association ne se dveloppe que lentement, le faiseur d'entreprises s'en prend la dfiance qu'prouve l'actionnaire, et l'actionnaire la dfiance qu'inspire le faiseur d'entreprises. Le paysan est un routinier; le soldat, un instrument passif prt faire feu sur ses frres; l'artisan, un tre anormal qui n'est plus retenu par le frein des croyances sans l'tre encore par celui de l'honneur. Enfin, si la moiti ou le quart seulement de ces rcriminations taient fondes, il faudrait en conclure que le misanthrope de Genve nous a traits avec mnagement. Ce qu'il y a de singulier, c'est que nous en usons d'une faon tout oppose envers nos voisins d'outre-Manche. En masse, nous les accablons de nos mpris. Mfiez-vous de l'Angleterre, elle ne cherche que des dupes, elle n'a ni foi ni loi; son Dieu est l'intrt, son but l'oppression universelle, ses moyens l'astuce, l'hypocrisie et l'abus de la force.--Mais, en dtail, nous lui levons un pidestal afin de la mieux admirer. Quelle profondeur de vues dans ses hommes d'tat! quel patriotisme dans ses reprsentants quelle habilet dans ses manufacturiers! quelle audace dans ses ngociants! Comment l'association mettrait-elle en oeuvre dans ce pays trente milliards de capitaux, si elle ne marchait pas dans la voie de la loyaut? Voyez ses fermiers, ses ouvriers, ses mcaniciens, ses marins, ses cochers, ses palefreniers, ses grooms, etc., etc. Mais cette admiration outre se manifeste surtout par le plus sincre de tous les hommages: _l'imitation_. Les Anglais font-ils des conqutes? Nous voulons faire des conqutes, sans examiner si nous avons, comme eux, des milliers de cadets de famille pourvoir. Ont-ils des colonies? nous voulons avoir des colonies, sans nous demander si, pour eux comme pour nous, elles ne cotent pas plus qu'elles ne valent. Ont-ils des chevaux de course? nous voulons des chevaux de course, sans prendre garde que ce qui peut tre recherch par une aristocratie amante de la chasse et du jeu est fort inutile une dmocratie dont le sol fractionn n'admet gure la chasse, mme pied. Voyons-nous enfin leur population dserter les campagnes pour aller s'engloutir dans les mines, s'agglomrer dans les villes manufacturires, se matrialiser dans de vastes usines? aussitt notre lgislation, sans gard la situation, l'aptitude, au gnie de nos concitoyens, se met en devoir de les attirer, par l'appt de faveurs dont ils supportent, en dfinitive, tous les frais, vers les mines, les grandes usines, et les villes manufacturires.--Qu'il me soit permis d'insister sur cette observation, qui me conduit d'ailleurs au sujet que j'ai traiter. Il est constat que les deux tiers de la population habitent, en Angleterre, les villes, et en France, la campagne. Deux circonstances expliquent ce phnomne. La premire, c'est la prsence d'une aristocratie territoriale. Au del du dtroit, d'immenses domaines permettent d'appliquer la culture du sol des moyens mcaniques et paraissent mme rendre plus profitable l'extension du pturage. D'un autre ct, la situation gographique de l'Angleterre, place entre le Midi et le Nord de l'Europe, et sur la route des deux hmisphres, la multitude et la profondeur de ses rades, le peu de pente de ses rivires qui donne tant de puissance aux mares, l'abondance de ses mines de fer et de houille, le gnie patient, ordonn, mcanicien de ses ouvriers, les habitudes maritimes qui naissent d'une position insulaire, tout cela la rend minemment propre remplir, pour son compte et souvent pour le compte des autres peuples, l'avantage de tous, deux grandes fonctions de l'industrie: la fabrication et le voiturage des produits. Lors donc que la Grande-Bretagne aurait t abandonne par le gnie de ses hommes d'tat au cours naturel des choses, lorsqu'elle n'aurait pas cherch tendre au loin sa domination, lorsqu'elle n'aurait employ sa puissance qu' faire rgner la libert du commerce et des mers, il n'est pas douteux qu'elle ne ft parvenue une grande prosprit, et j'ajouterai, selon mes convictions profondes, un degr de bonheur et de solide gloire qu'on peut certainement lui contester. Mais, parce qu'ailleurs cette migration de la campagne la ville s'est opre naturellement, tait-ce une raison pour que la France dt chercher la dterminer par des moyens artificiels? Dieu ne plaise que je veuille m'lever ici d'une manire gnrale contre l'esprit d'imitation. C'est le plus puissant vhicule du progrs. L'invention est au gnie, l'imitation est tous. C'est elle qui multiplie l'infini les bienfaits de l'invention. En matire d'industrie surtout, l'imitation, _quand elle est libre_, a peu de dangers. Si elle n'est pas toujours rationnelle, si elle se fourvoie quelquefois, au bout de chaque exprience il y a une pierre de touche, _le compte des profits et pertes_, qui est bien le plus franc, le plus logique, le plus premptoire des redresseurs de torts. Il ne se contente pas de dire: l'exprience est contre vous. Il empche de la poursuivre, et cela forcment, sans appel, avec autorit; car la raison ne ft-elle pas convertie, la bourse est sec. Mais quand l'_imitation_ est impose tout un peuple par mesure administrative, quand la loi dtermine la direction, la marche et le but du travail, il ne reste plus qu'un souhait faire: c'est que cette loi soit infaillible; car si elle se trompe, au moment o elle donne une impulsion dtermine l'industrie, celle-ci doit suivre toujours une voie funeste. Or, je le demande, le sol, le soleil de la France, sa position gographique, la constitution de son rgime foncier, le gnie de ses habitants justifient-ils des mesures coercitives, par lesquelles on pousserait la population des travaux agricoles aux travaux manufacturiers et du champ l'usine? Si la fabrication tait plus profitable, on n'avait pas besoin de ces mesures coercitives. Le profit a assez d'attrait par lui-mme. Si elle l'est moins,--en dplaant les capitaux et le travail, en faisant violence la nature physique et intellectuelle des hommes, on n'a fait qu'appauvrir la nation. Je ne m'attacherai pas dmontrer que la France est essentiellement un pays agricole; aussi bien, je ne me rappelle pas avoir jamais entendu mettre cette proposition en doute. Je n'entends pas dire que toutes les fabriques, tous les arts doivent en tre bannis. Qui pourrait avoir une telle pense? Je dis qu'abandonne ses instincts, sa pente, son impulsion naturelle,--les capitaux, les bras, les facults se distribueraient entre tous les modes d'activit humaine, agriculture, fabrication, arts libraux, commerce, navigation, _exertions_ intellectuelles et morales, dans des proportions toujours harmoniques, toujours calcules pour faire sortir de chaque effort le plus grand bien du plus grand nombre. J'ajoute, sans crainte d'tre contredit, que, dans cet ordre naturel de choses, l'agriculture et la fabrication seraient entre elles dans le rapport du principal l'accessoire, quoiqu'il en puisse tre tout diffremment en Angleterre. On nous accuse, nous partisans du libre-change, de copier servilement un exemple venu d'Angleterre. Mais si jamais imitation a t servile, maladroite, inintelligente, c'est assurment le rgime que nous combattons, le rgime protecteur. Examinons-en les effets sur l'agriculture franaise. Tous les agronomes (je ne dis pas les _agronomanes_, ceux-ci dcuplent le revenu des terres avec une facilit sans gale), tous les agronomes, dis-je, sont d'accord sur ce point, que ce qui manque notre agriculture, ce sont les capitaux. Sans doute, il lui manque aussi des lumires; mais l'art arrive avec les moyens d'amliorer, et il n'est paysan si routinier qui ne st fort bien placer sur sa mtairie ses pargnes bon intrt, s'il en pouvait faire. La plus petite amlioration de dtail exige des avances; plus forte raison une amlioration d'ensemble. Voulez-vous perfectionner vos voitures de transport? Vous tes entran largir, niveler, et graveler les chemins de la ferme. Voulez-vous dfricher? Outre qu'il y faut beaucoup de main-d'oeuvre, il faut songer augmenter les frais de semences, labours, cultures, moissons, transports, etc. Mais vous vient-il dans l'ide de faire faire votre exploitation ce pas plus dcisif, qui en change toutes les conditions, je veux dire de substituer la culture de deux crales avec jachre, un assolement o crales, plantes sarcles, vgtaux textiles et fourrages divers viennent occuper tour tour chaque division du sol, dans un ordre rgulier? Malheur vous, si vous n'avez pas prvu la trs-notable augmentation de capital qui vous est ncessaire? Ds qu'un tel changement s'introduit dans le domaine, une activit inaccoutume se manifeste. La terre ne _se repose_ plus, et ne laisse pas reposer les ttes et les bras. La jachre, les prairies permanentes, les pturages sont soumis l'action de la charrue. Les labours, les hersages, les semailles, les sarclages, les moissons, les transports se multiplient; et le temps est pass o l'on pouvait se contenter d'instruments grossiers fabriqus en famille. Les semences de trfle, de lin, de colza, de betterave, de luzerne, etc., ne laissent pas que d'exiger de gros dbours. Mais c'est surtout le dpartement des tables, soit qu'on y entretienne des vaches laitires, des boeufs l'engrais, ou des moutons de races perfectionnes, qui devient un vritable atelier industriel, fort lucratif quand il est bien conduit, mais plein de dception si on le fonde avec un capital insuffisant. Dans ce systme, pour doubler le produit net, il faut, non pas doubler, mais sextupler peut-tre le produit brut, en sorte qu'une exploitation qui prsentait 5,000 fr. de produit net, avec un compte de 15,000 fr. en entre et sortie,--pour tre amene donner 10,000 fr. de profit, devra prsenter un compte de dpenses et de recettes de 60 80,000 francs. Les avantages de la culture perfectionne sont tellement clairs, tellement palpables, ils ont t dmontrs dans tant de livres rpandus profusion, proclams par tant d'agronomes dont l'exprience est incontestable, confirms par tant d'exemples, que, s'il n'a pas t fait plus de progrs, il faut bien en chercher la cause ailleurs que dans l'attachement aux vieilles coutumes et dans cette routine, que, fort routinirement, on accuse toujours de tout. Les agriculteurs, croyez-le bien, sont un peu faits comme tout le monde; et le bien-tre ne leur rpugne en aucune faon. D'ailleurs, il y a partout des hommes disposs combattre cette nature de rsistance. Ce qui a manqu, ce qui manque encore, c'est le capital. C'est l ce qui a rduit les tentatives un bien petit nombre, et, dans ce petit nombre, c'est l ce qui a entran tant de revers. Les agronomes les plus renomms, les Young, les Sinclair, les Dombasle, les Pictet, les Thar, ont recherch quel tait le capital qui serait ncessaire pour amener les pratiques au niveau des connaissances agricoles. Leurs livres sont pleins de ces calculs. Je ne les produirai pas ici. Je me bornerai dire que ces avances doivent tre d'autant plus grandes que l'exploitation est plus petite, et que, pour la France, ce ne serait peut-tre pas trop d'un capital gal en valeur la valeur du sol lui-mme. Mais si un norme supplment de capital est indispensable au perfectionnement de l'agriculture, est-il permis d'esprer qu'elle le tire de son propre sein? Il faut bien que les publicistes ne le pensent pas, car on les voit tous la recherche de ce problme: _Faire refluer les capitaux vers l'agriculture_. Tantt on a song rformer notre _rgime hypothcaire_. On devrait supposer _ priori_, a-t-on dit avec raison, que le prteur sur hypothque ne recherche pas un taux d'intrt suprieur la rente de la terre, puisque celle-ci sert de gage au prt et qu'elle est mme assujettie des chances (ravages pour cause d'inondation, insolvabilit des fermiers, etc.) dont le prt est exempt. Cependant un emprunt sur hypothque revient 6, 7 et 8 pour 100, tandis que la rente du sol ne dpasse pas 3 ou 4 pour 100; d'o l'on a conclu que notre systme hypothcaire doit tre entach de nombreuses imperfections. D'autres ont imagin des banques agricoles, des institutions financires qui auraient pour rsultat de mobiliser le sol et de le faire entrer, pour ainsi dire comme un billet au porteur, dans la circulation.--Il y en a qui veulent que le prt soit fait par l'tat, c'est--dire par l'impt, cet ternel et commode point d'appui de toutes les utopies. Des combinaisons plus excentriques sont aussi fort en vogue sous les noms beaucoup moins clairs qu'imposants, d'_organisation_ ou _rorganisation du travail_, _association du travail et du capital_, _phalanstres_, etc., etc. Ces moyens peuvent tre fort bons, on peut en attendre d'excellents effets; mais il en est un qu'ils ne parviendront jamais produire, c'est de _crer_ de nouveaux moyens de production. Dplacer les capitaux, les dtourner d'une voie pour les attirer dans une autre, les pousser alternativement du champ l'usine et de l'usine au champ, voil ce que la loi peut faire; mais il n'est pas en sa puissance d'en augmenter la masse, un moment donn; vrit bien simple et constamment nglige. Ainsi, si la rforme du rgime hypothcaire parvenait attirer une plus grande portion du capital national vers l'agriculture, ce ne pourrait tre qu'en le dtournant de l'industrie proprement dite, des prts l'tat, des chemins de fer, des canaux, de la colonisation d'Alger, des hauts-fourneaux, des mines de houille, des grandes filatures, en un mot des diverses issues ouvertes son activit. Avant donc d'imaginer des moyens artificiels pour lui faire faire cette volution, ne serait-il pas bien naturel de rechercher si une cause, galement artificielle, n'a pas dtermin en lui l'volution contraire? Eh bien! oui, il y a une cause qui explique comment certaines entreprises ont aspir le capital agricole. Cette cause, je l'ai dj dit, c'est l'imitation mal entendue du rgime conomique de l'Angleterre, c'est l'ambition, favorise par la loi, de devenir, avant le temps, un peuple minemment manufacturier, en un mot, c'est _le systme protecteur_. Si le travail, les capitaux, les facults eussent t abandonns leur pente naturelle, ils n'auraient pas dsert prmaturment l'agriculture, alors mme que chaque Franais et t saisi de l'anglomanie la plus outre. Il n'y a pas d'anglomanie qui dtermine, d'une manire permanente, un homme ne gagner qu'un franc au lieu de deux, un capital se placer 10 pour 100 de perte, au lieu de 10 pour 100 de profit. Sous le rgime de la libert, le rsultat est l qui avertit chaque instant si l'on fait ou non fausse route[13]. [Note 13: V. _Harmonies_, chap. XX.--(_Note de l'diteur._)] Mais quand l'tat s'en mle, c'est tout diffrent; car quoiqu'il ne puisse pas changer le rsultat gnral et faire que la perte soit bnfice, il peut fort bien altrer les rsultats partiels et faire que les pertes de l'un retombent sur l'autre. Il peut, par des taxes plus ou moins dguises, rendre une industrie lucrative aux dpens de la communaut, attirer vers elle l'activit des citoyens, par un dplorable dplacement du capital, et, les forant l'_imitation_, rduire l'anglomanie en systme. L'tat donc, voulant implanter en France, selon l'expression consacre, certaines industries manufacturires, a t conduit prendre les mesures suivantes: 1 Prohiber ou charger de forts droits les produits fabriqus au dehors; 2 Donner de fortes subventions ou primes aux produits fabriqus au dedans; 3 Avoir des colonies et les forcer consommer nos produits, quelque coteux qu'ils soient, sauf forcer le pays consommer, bon gr mal gr, les produits coloniaux. Ces moyens sont diffrents, mais ils ont ceci de commun qu'ils soutiennent des industries _qui donnent de la perte_, perte qu'une cotisation nationale transforme en bnfice.--Ce qui perptue ce rgime, ce qui le rend populaire, c'est que le bnfice crve les yeux, tandis que la cotisation qui le constitue passe inaperue[14]. [Note 14: V. le chap. VII de _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_, tome V, page 363.--(_Note de l'diteur._)] Les publicistes, qui savent que l'intrt du consommateur est l'intrt gnral, proscrivent de tels expdients. Mais ce n'est pas sous ce point de vue que je les considre dans cet article; je me borne rechercher leur influence sur la direction du capital et du travail. L'erreur des personnes (et elles sont nombreuses) qui soutiennent de bonne foi le rgime protecteur, c'est de raisonner toujours comme si cette portion d'industrie que ce systme fait surgir tait alimente par des capitaux tombs du ciel. Sans cette supposition toute gratuite, il leur serait impossible d'attribuer des mesures restrictives aucune influence sur l'accroissement du _travail national_. Quelque onreuse que soit sous un rgime libre la production d'un objet, ds qu'on le _prohibe_, elle peut devenir _une bonne affaire_. Les capitaux sont sollicits vers ce genre d'entreprise par la hausse artificielle du prix. Mais n'est-il pas vident qu'au moment o le dcret est rendu il y avait dans le pays un capital dtermin? Une partie de ce capital tait employe produire la chose qui s'changeait contre l'objet exotique. Qu'arrive-t-il? Ce produit national est moins demand, son prix baisse, et le capital tend dserter cet emploi. Au contraire, le produit similaire l'objet exotique renchrit, et le capital se trouve pouss vers cette nouvelle voie. Il y a volution, mais non cration de capital; volution, et non cration de travail. L'un entrane l'autre du champ l'atelier, du labour l'usine, de France en Algrie. Entre les partisans de la libert et ceux de la protection, la question se rduit donc ceci: la direction artificielle, imprime au capital et au travail, vaut-elle mieux que leur direction naturelle? Un agriculteur de mes amis, sur la foi d'un prospectus qui promettait monts et merveilles, prit cinq actions dans une filature de lin la mcanique. Certes, on ne prtendra pas que ces 5,000 francs, il les avait tirs du nant. Il les devait ses sueurs et ses pargnes. Il aurait pu certainement les employer sur sa ferme, et, de quelque manire qu'il l'et fait, ils auraient, en dfinitive, pay de la main-d'oeuvre; car je dfie qu'on me prouve qu'une dpense quelconque soit autre chose que le salaire d'un travail actuel ou antrieur. Ce qui est arriv mon ami est arriv tous ceux qui se sont lancs dans les industries privilgies; et il me semble impossible qu'on se refuse reconnatre qu'il ne s'agit pas, en tout ceci, de cration, mais de direction de capital et de travail. Or, en supposant (ce qui n'est pas) que la filature et tenu ses promesses, ces 5,000 francs ont-ils t plus productifs qu'ils ne l'eussent t sur la ferme? Oui, si l'on ne voit que le capitaliste; non, si l'on considre l'ensemble des intrts nationaux. Car, si mon ami a tir 10 pour 100 de ses avances, c'est que la force est intervenue pour contraindre le consommateur lui payer un tribut. Ce tribut entre peut-tre pour les deux tiers ou les trois quarts dans ces 10 pour 100. Sans l'intervention de la force, ces 5,000 francs auraient donn et _au del_ de quoi payer l'tranger le filage excut en France. Et la preuve, c'est le fait mme qu'il a fallu la _force_ pour en dterminer la dviation. Il me semble qu'on doit commencer entrevoir comment le rgime protecteur a port un coup funeste notre agriculture. Il lui a nui de trois manires: 1 En forant les agriculteurs surpayer les objets de consommation, fer, instruments aratoires, vtements, etc., et en empchant ainsi la formation de capitaux au sein mme de l'industrie agricole; 2 En lui retirant ses avances pour les engager dans les industries protges; 3 En dcourageant la production agricole dans la mesure de ce qu'elle et d produire pour acquitter les services industriels que, sous le rgime de la libert, la France et demands au dehors. La premire proposition est vidente de soi; je crois avoir insist assez sur la seconde; la troisime me parat prsenter le mme degr de certitude. Lorsqu'un homme, un dpartement, une province, une nation, un continent, un hmisphre mme, s'abstiennent de produire une chose parce que les frais de cration dpassent ceux d'acquisition, il ne s'ensuit nullement, comme on le rpte sans cesse, que le travail de cet homme ou de cette circonscription territoriale diminue de tout ce qu'et exig cette cration; il s'ensuit seulement qu'une part de ce travail est consacre produire les moyens d'acquisition, et une autre, reste disponible, satisfaire d'autres besoins. Cette dernire est le profit net de l'change[15]. [Note 15: V. le chap. _change_, tome VI.--(_Note de l'diteur._)] Un tailleur donne tout son temps la confection des vtements. Il serait bien mauvais _praticien_, s'il en dtachait trois heures pour faire des souliers, et plus mauvais _thoricien_, s'il s'imaginait avoir par l allong sa journe. Il en est de mme d'un peuple. Quand le Portugal veut toute force faire des mouchoirs et des bonnets de coton, il se trompe assurment, s'il ne s'aperoit pas qu'il appauvrit la culture de la vigne et de l'oranger, qu'il se prive des moyens d'amliorer le lit et de dfricher les rives du Tage. D'un autre ct, si l'Angleterre, par des mesures coercitives, force les capitaux lever la vigne et l'oranger en serre chaude, elle amoindrit d'autant des ressources qui seraient mieux employes dans ses fabriques. Encore une fois, il y a l volution, et non accroissement des moyens de production. Ainsi, en mme temps que le rgime prohibitif a enlev l'agriculture la facult de s'amliorer, il lui en a t l'occasion; car quoi bon produire les objets, crales, vins, fruits, soies, lins, etc., pour acquitter des services trangers qu'il n'est pas permis d'acheter? Si le rgime protecteur ne nous et pas entrans imiter les Anglais, il est possible que nous ne les galerions pas dans ces industries qui ont pour agents le fer et le feu; mais il est certain que nous aurions dvelopp, bien plus que nous ne l'avons fait, celles qui ont pour agents la terre et l'eau. En ce moment nos montagnes seraient reboises, nos fleuves contenus, notre sol sillonn de canaux et soumis l'irrigation, la jachre aurait disparu, des rcoltes varies se succderaient sans interruption sur toute la surface du pays; les campagnes seraient animes, les villages offriraient l'oeil le doux aspect du contentement, de l'aisance et du progrs. Le travail et l'intelligence auraient suivi le capital dans la voie des amliorations agricoles; des hommes de mrite auraient tourn vers les champs l'activit, les lumires et l'nergie que d'injustes faveurs ont attires vers les manufactures. Il y aurait peut-tre quelques ouvriers de moins au fond des galeries d'Anzin, ou dans les vastes usines de l'Alsace, ou dans les caves de Lille. Mais il y aurait de vigoureux paysans de plus dans nos plaines et sur nos coteaux, et, sous quelque rapport que ce soit, pour la force dfensive, pour l'indpendance, pour la scurit, pour le bien-tre, pour la dignit, pour la scurit de notre population, je ne pense pas que nous eussions rien envier nos voisins. On objectera peut-tre que, dans ce cas, la nation franaise et t purement agricole: je ne le crois pas; pas plus que la nation anglaise n'et t exclusivement manufacturire. Chez l'une, le grand dveloppement de la fabrication et encourag l'agriculture. Chez l'autre, la prosprit de l'agriculture et favoris la fabrication; car malgr la libert la plus complte dans les relations des peuples, il y a toujours des matires premires qu'il est avantageux de mettre en oeuvre sur place. On peut mme concevoir (et pour moi du moins c'est un phnomne qui n'a rien d'trange) que, produisant beaucoup plus de matires premires, la France en envoyt une grande partie se manufacturer en Angleterre, et en et encore assez fabriquer chez elle pour que son industrie manufacturire dpasst l'activit que nous lui voyons aujourd'hui; peu prs comme Orlans a probablement plus d'industrie, malgr tout ce qui lui arrive de Paris, que si Paris n'existait pas. Mais ces manufactures, nes l'air de la libert, auraient le pied sur un terrain solide, inbranlable, et elles ne seraient pas la merci d'un article d'un des cent tarifs de l'Europe. 8.--INANIT DE LA PROTECTION DE L'AGRICULTURE. 31 Janvier 1847. Si les agriculteurs, que le pass a si peu instruits, ne commencent pas ouvrir les yeux sur l'avenir, il faut qu'ils soient trangement sduits par ce que semble renfermer de promesses ce mot mme, _protection_.--_tre protg!_--Et pourquoi pas, quand on le peut? Pourquoi refuserions-nous des faveurs, des mesures qui amliorent nos prix de vente, cartent des rivaux redoutables, et, si elles ne nous enrichissent gure, retardent au moins notre ruine?--Voil ce qu'ils disent; mais ne nous laissons pas tromper par un mot, et allons au fond des choses. La protection est une mesure par laquelle on interdit au producteur national les marchs trangers, au moins dans une certaine mesure, lui rservant en compensation le march national. Qu'on lui ferme, dans une certaine mesure, les marchs extrieurs, cela est vident de soi. Pour s'en convaincre, il sufft de se demander ce qui arriverait si la protection tait pousse jusqu' sa dernire limite. Supposons que tous les produits trangers fussent prohibs. En ce cas, nous n'aurions aucun payement excuter au dehors, et, par consquent, nous n'exporterions rien. Sans doute, l'tranger pourrait encore, pendant quelque temps, venir nous acheter quelques objets contre des cus. Mais bientt l'argent abonderait chez nous, il y serait dprci; en d'autres termes, nos produits seraient chers et nous ne pourrions plus en vendre. La dfense de rien importer quivaudrait celle de rien exporter. Dans aucun pays, le systme protecteur n'a t pouss jusque-l. Par cela seul qu'il est irrationnel, on ne l'adopte jamais compltement. On y fait de nombreuses exceptions, et il est tout naturel, comme on va le voir, que l'on place dans l'exception, avant tout et principalement, le produit agricole. Le systme protecteur repose sur cette mprise: il considre dans chaque produit, non point son utilit pour la consommation, mais son utilit pour le producteur. Il dit: le fer est utile en ce qu'il procure du travail aux matres de forges, le bl est utile en ce qu'il procure du travail au laboureur, etc. C'est l une absurde ptition de principe. Mais cette absurdit, fort difficile dmler l'gard de beaucoup de produits, saute aux yeux, quant aux produits agricoles, quand le besoin s'en fait sentir. Ds que la disette arrive, les esprits les plus prvenus comprennent parfaitement que le bl est fait pour l'estomac, et non l'estomac pour le bl.--Et voil pourquoi, aux premiers symptmes de famine, la thorie protectrice s'vanouit, et la porte s'ouvre aux bls trangers. Ainsi, la protection la plus importante des productions agricoles, celle des crales, est compltement illusoire; car elle ne manque jamais d'tre retire, prcisment aux poques o elle aurait quelque efficacit.--Quand la rcolte est bonne, il n'y a pas craindre l'invasion des bls trangers, et notre loi stipule la protection, mais ne l'opre pas. Quand la rcolte manque, c'est alors que l'introduction du bl tranger est provoque par la diffrence des prix; c'est alors aussi que le principe de la protection, qui consiste voir l'utilit des choses au point de vue du producteur national, c'est alors; disons-nous, que ce principe devrait dominer notre lgislation.--Et c'est prcisment alors qu'il la dserte. Pourquoi? Parce que ce principe est faux, et que le cri de la faim fait bientt prvaloir la vrit du principe contraire, l'intrt du consommateur. Aussi, le bl est la seule chose qui soit soumise au jeu de l'chelle mobile, parce que c'est la seule chose o la vrit des principes ait surmont les prjugs protectionnistes. La chert du fer et du drap est certainement de la mme nature que la chert du bl. Elle produit des inconvnients, sinon gaux, au moins du mme ordre, et qui ne diffrent que par le degr. Mais la loi maintient la chert du fer et du drap envers et contre tous, parce que la population laisse faire, parce qu'elle peut se passer de fer et de drap sans mourir. En fait de bl, elle ne laisse pas faire. Aussi le bl n'est protg que dans les annes d'abondance, c'est--dire qu'il n'est pas protg du tout. Car si le tarif, en fait de bl, et t consquent son principe et fidle l'intrt producteur, voici comment il et raisonn (puisqu'il raisonne ainsi en toute autre matire): Je dois assurer l'agriculteur le prix de revient de son bl. L'anne dernire, l'agriculteur a labour, hers, ensemenc et sarcl son champ, qui lui a donn 10 hectolitres de bl. Ses avances et sa juste rmunration s'lvent 180 fr.--Il a vendu son bl 18 fr. Il doit tre satisfait.--Cette anne il a fait les mmes avances en labours, hersages, semailles, etc.;--Mais la moisson a tromp son attente, et il n'a que 5 hectolitres de bl. Il faut donc qu'il le vende 36 fr., sans quoi il perd, et j'ai t dcrt prcisment pour le garantir de cette perte, pour lui assurer son prix de revient. Or, c'est justement cette anne-l que le tarif dserte son principe et dit: L'intrt des estomacs est l'intrt dominant.--Il embrasse ainsi _involontairement_ le principe de la libert, le seul principe vrai et raisonnable, et il ouvre les portes. Le tarif trompe donc l'agriculteur. Il lui assure le prix de revient quand ce prix est assur par la nature des choses, et ne s'en mle plus quand son intervention serait efficace. Mais ce n'est pas tout.--Une lgislation base sur un principe faux s'arrte toujours avant les dernires consquences, parce que les dernires consquences d'un faux principe sont elles-mmes d'une absurdit qui saute aux yeux. Aussi voyons-nous qu'il est de nombreux produits auxquels on n'accorde la protection qu'en tremblant; ce sont ceux dont l'utilit, pour le consommateur, est tellement palpable, qu' leur gard le vrai principe se fait jour malgr qu'on en ait. Pour tcher de rconcilier ici les principes, on a fait de ces produits une classe qu'on appelle _matires premires_; et puis on a dit que la protection sur ces produits avait de grands dangers[16]. Or, qu'est-ce que cela veut dire? Cela veut dire: L'utilit de ces choses, relativement au consommateur, est telle qu'ici du moins nous sommes forcs, sinon de rendre hommage explicitement la vrit des principes, du moins d'agir comme si nous les reconnaissions, sauf mettre nos doctrines, l'abri, en entassant subtilits sur subtilits. [Note 16: V. au tome IV, le chap. XXI, page 105.--(_Note de l'diteur._)] Mais si les agriculteurs voulaient y voir un peu plus loin que le bout de leur nez, ils sauraient quoi cela mne. Car une chose est bien claire: c'est que le rgime restrictif, aprs leur avoir donn, quant aux crales, une protection inefficace et illusoire, abandonnera aussi en premire ligne, grce la fameuse thorie des matires premires, la laine, le lin, le chanvre et tous les produits agricoles. Et quand les agriculteurs auront livr leurs produits aux manufacturiers au prix fix par l'universelle concurrence, ils rachteront ces mmes produits faonns en toile et en drap, aux prix du monopole. En d'autres termes, il y aura deux classes de travail en France: le travail agricole non privilgi, et le travail manufacturier privilgi.--L'effet de ce rgime sera de faire sortir de plus en plus les hommes et les capitaux de l'agriculture pour les pousser vers les fabriques, jusqu' ce que ces deux grands effets dfinitifs se produisent: 1 La concurrence intrieure, parmi les fabricants, leur arrachera les profits que la protection avait prtendu leur confrer; 2 Un grand dplacement se sera opr, une grande dperdition de forces se sera accomplie; pendant que les dbouchs extrieurs seront ferms nos fabriques, la ruine, au dedans, du public consommateur, dont la classe agricole forme les deux tiers, leur fermera aussi les dbouchs intrieurs; et l'industrie manufacturire portera le double chtiment de ses prtentions injustes et de ses funestes erreurs. On a beau dire et beau faire. Il n'y a qu'une bonne politique: c'est celle de la _Justice_. Certainement, nous ne chercherons pas nous concilier la classe agricole par de trompeuses promesses. Nous lui disons tout net qu'elle ne doit pas tre, qu'elle ne peut pas tre et qu'elle n'est pas protge; que la protection dont elle croit jouir, quant aux crales, est illusoire; que celle qu'elle retient encore sur les _matires premires_ va lui chapper. Mais nous ajoutons: si l'on ne peut pas donner aux agriculteurs des _supplments de prix_, au moyen de taxes (qu'ils payent eux-mmes pour les deux tiers), il ne faut pas du moins les forcer, au moyen d'autres taxes, de donner des _supplments de prix_ aux matres de forges, aux manufacturiers, aux armateurs, aux actionnaires de mines. Libert, justice, galit pour tout le monde. 9.--L'CHELLE MOBILE. 24 Janvier 1847. Le gouvernement a demand que le jeu de l'chelle mobile ft suspendu pendant les huit mois qui sont devant nous. Hlas! que n'a-t-il la puissance de donner cette mesure un effet rtroactif et de faire que l'chelle mobile ait t suspendue pendant les huit mois qui viennent de s'couler! Nous n'en serions pas o nous en sommes; la _crise des subsistances_ et la _crise financire_ auraient probablement pass inaperues. Notre loi crale sduit beaucoup d'esprits par son air de bonhomie et d'impartialit. Quoi de plus simple! Y a-t-il abondance? La porte d'entre se ferme d'elle-mme et l'agriculteur n'est pas ruin.--Y a-t-il disette? La porte s'ouvre naturellement, et le consommateur n'est pas affam. Ainsi un niveau salutaire est toujours maintenu par une loi si prvoyante, et personne n'a se plaindre. Mais, dans l'application, ce nivellement si dsir rencontre des difficults qu'on n'avait pas prvues et qu'on n'a pas assez tudies. D'abord, comment se reconnat l'abondance ou la disette? par le prix. Et comment signifier la douane, _ chaque instant donn, le prix rel_, afin qu'elle sache si elle doit renforcer ou relcher ses exigences? videmment cela n'est pas possible. Ce n'est donc jamais le prix rel qui sert de rgle, mais un prix ancien, fictif, rsultat de moyennes fort difficiles constater, en sorte que l'action de la loi n'a de relations qu'avec un tat de choses pass, que l'on suppose fort gratuitement durer encore quand elle opre. Nous ne parlerons pas ici des zones qu'il a fallu crer, des marchs qu'il a fallu prendre pour types, des prix rgulateurs, des prix moyens, des relations entre le prix du froment et celui des autres grains, toutes choses qui ne constituent qu'une srie de fictions, modifies par d'autres fictions, le tout rig chaque mois en corps de systme. Et voil sur quelles bases on veut que le commerce tablisse ses oprations! Le commerce a bien assez des chances que lui prsentent les variations naturelles des prix, sans s'exposer toutes celles qui rsultent de ces combinaisons factices. Quand on fait venir du bl, on consent s'exposer perdre sur la vente, mais non ce que la vente elle-mme soit dfendue au moment de l'arrivage. Ainsi, dans l'tat actuel des choses, il n'y a aucune rgularit dans les oprations commerciales relatives au bl, et, par consquent, aucune fixit dans le taux de la subsistance. La question est de savoir si, avec une entire libert d'importation et d'exportation, on n'approcherait pas plus srement de ce nivellement si recherch, de cette rgularit des prix si prcieuse. Supposons que la libert commerciale ft le droit des nations, et cherchons nous rendre compte de ce qui serait arriv cette anne. Certes, nous ne dirons pas qu'il n'y et pas eu une crise des subsistances. Sous quelque rgime que ce soit, la perte d'une rcolte ne saurait tre une chose indiffrente. Il aurait fallu, pour vivre, avoir recours aux bls trangers et, par consquent, les payer. Il y aurait donc eu probablement un drangement dans l'alimentation du peuple, et un drangement corrlatif dans la circulation montaire. Mais combien l'une et l'autre de ces crises n'eussent-elles pas t adoucies et affaiblies! Ds les premiers symptmes du dficit de la rcolte, la spculation et commenc son oeuvre. Elle aurait prpar ses moyens dans tous nos ports de l'Ocan et de la Mditerrane. On n'aurait pas vu des grains devant tre consomms Bayonne aller se dnationaliser Gnes et acquitter les droits Cherbourg. On aurait fait des achats considrables dans la mer Noire, dans la Baltique, aux tats-Unis, en temps opportun. Ces approvisionnements se seraient prsents, par arrivages successifs, dans chacun de nos ports et en proportion du besoin qui s'y serait manifest. Les moyens de transport pour l'intrieur se seraient organiss avec ensemble. On n'aurait pas vu des masses normes arriver le mme jour, sans savoir comment se faire interner, mais soumises une hte fivreuse par la crainte de quelque drangement dans le jeu de notre chelle mobile. La hausse et t moins brusque, moins sensible, moins effrayante, moins propre frapper et exalter les imaginations. Il est permis de croire que l'ensemble des achats l'tranger se ft fait des prix moins levs. Nous ne savons pas ce qui se passe dans les ports de la mer Noire; mais nous serions bien tromps si des ordres considrables, plus ou moins imprvus, se manifestant subitement, n'y ont pas produit de la confusion et une hausse anormale des prix. Probablement ce qui est arriv ici, pour le transport du point de dbarquement au lieu de consommation, a d se rpter l-bas pour le transport du lieu de production au port d'embarquement. Probablement les dtenteurs de bls, les entrepreneurs de charrois, les capitaines de navires ont tir parti de l'empressement convulsif que chacun mettait parcourir vite, cote que cote, le cercle de la spculation. Quand on peut tre accueilli en France par une loi qui vous dit: la porte est close,--on ne regarde pas quelques frais. Si donc le grain ft arriv successivement, depuis l'instant o le besoin s'est fait sentir, s'il et cot moins cher de prix d'achat, s'il et occasionn moins de frais, soit pour le transport par mer, soit pour les deux transports par terre en Russie et en France, le rsultat vident est que nous aurions t mieux approvisionns et un taux moins lev. En outre, nous aurions eu moins d'argent payer aux trangers, soit pour le bl lui-mme, soit pour les frais accessoires. L'exportation du numraire et t moindre et rpartie sur un temps plus long. En d'autres termes, la crise montaire et t moins sensible. Ce n'est pas tout encore; sous un rgime de libert commerciale tabli de longue main, les peuples qui nous envoient des crales se seraient accoutums consommer des produits de notre travail et de notre industrie. Nous les payerions en grande partie en toffes, en instruments aratoires, en vins, en soieries; et notre exportation de mtaux prcieux aurait t neutralise dans la mme proportion. La loi actuelle n'a donc rien fait pour diminuer les souffrances du peuple, les embarras commerciaux et financiers de notre situation. Elle a, au contraire, beaucoup fait pour aggraver tous les effets de cette crise.--Or, et il faut bien remarquer ceci, cette loi dont les malheurs publics rvlent le vice, _puisqu'on la met de ct_, n'a pourtant agi que dans le sens de ses propres tendances. Donc ces tendances sont mauvaises. Elles le sont en temps d'abondance comme en temps de disette. Seulement ce n'est que lorsque le malheur arrive que nous ouvrons les yeux, et nous nous figurons alors qu'il suffit de suspendre momentanment la loi. Comme ce malade qui l'on dit: Ce qui aggrave vos souffrances, c'est que vous suivez un mauvais rgime hyginique.--Eh bien! rpondit-il je vais le suspendre..... _tant que je souffrirai_. 10.--L'CHELLE MOBILE ET SES EFFETS. 1er Mai 1847. Si cet article tombe aux mains de quelque agriculteur, nous le prions de le lire avec impartialit. Les agriculteurs tiennent l'_chelle mobile_, et il ne faut pas en tre surpris. Cette lgislation se prsente avec toutes les apparences de la modration et de la sagesse. Le principe sur lequel elle repose est celui-ci: Assurer l'agriculture un prix rmunrateur. Quand le bl tend descendre au-dessous de ce prix, elle vient en aide au producteur. Quand il tend le dpasser, elle dfend l'intrt du consommateur. Quoi de plus raisonnable, du moins si l'on fixe un taux normal qui s'loigne de toute exagration? En tous pays, le bl a certainement un _prix de revient_. Il faut bien que ce prix soit assur l'agriculteur si l'on veut qu'il continue ses travaux, sans quoi la subsistance du peuple serait compromise.--D'un autre ct, l'estomac a aussi ses droits, et une fois le prix rmunrateur atteint, il n'est pas juste que le vendeur soit le matre absolu de l'acheteur. Si donc le prix dpasse le taux normal, l'importation sera facilite. La digue s'lve ou s'abaisse selon que l'inondation est craindre ou dsirer. Tout le monde ne doit-il pas tre satisfait? On se promet aussi de ce systme un autre avantage: la fixit des prix. Ce simple mcanisme, dit-on, tend videmment contenir les grandes fluctuations, puisque le droit, dans sa priode croissante, prvient l'encombrement, comme dans sa priode dcroissante, il prvient la disette. L'excessif bon march est ainsi rendu aussi impossible que l'excessive chert, et tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Nous nous proposons d'exposer les effets de cette lgislation en Angleterre. On sait que _l'chelle mobile_ tait la mme, _quant au principe_, des deux cts de la Manche. Il n'y avait de diffrence que _dans le degr_. La loi franaise ne place pas aussi haut que la loi anglaise le _taux normal_ du bl. Toutes deux ont donc d oprer _dans le mme sens_, quoique _avec des intensits diffrentes_; et, si nous dcouvrons les consquences de l'une, nous pourrons nous tenir pour assurs que les consquences de l'autre ont t analogues, quoique moins tranches. C'est un pendule observ au point le plus loign du pivot, parce que c'est l que les oscillations sont le plus sensibles. Mais nous avons la certitude que, sur tous les autres points de la tige, les oscillations sont exactement proportionnelles. Un autre motif nous dtermine tudier l'chelle mobile par les effets qu'elle a produits en Angleterre. C'est tout simplement que la statistique anglaise nous offre plus de matriaux que celle de notre pays. Pendant les dernires annes de la guerre, le prix du bl s'tait maintenu en Angleterre 106 et jusqu' 122 sh. le quarter.--En 1814, il tomba 72 sh., et en 1815, 63 sh. Ces prix, si infrieurs ceux auxquels on tait habitu, effrayrent les agriculteurs. Le gouvernement conut l'ide de maintenir le bl, par l'intervention de la loi, un _taux normal_. Il procda une enqute, consulta les propritaires et les fermiers. Ceux-ci, allguant la chert des terres, la pesanteur des taxes, le haut prix de la main-d'oeuvre, etc., affirmrent que le vrai _prix de revient_ du bl en Angleterre tait de 90 100 sh. C'est sur cette donne que fut base la loi de 1815. Elle disposa que le bl tranger serait entirement prohib, tant que le bl indigne n'aurait pas persvr, pendant trois mois, un taux moyen de 80 sh. (_Le quarter_ = 200 _litres_ 78/100.) La promesse lgale d'un prix aussi lev eut bientt ses effets naturels. L'on fonda sur la culture des crales de grandes esprances. Une concurrence active se manifesta pour obtenir des terres exploiter. La rente s'leva, ce qui amena le haut prix des terres elles-mmes; et le premier effet de la mesure fut d'ajouter au sol une valeur artificielle, de gratifier les Landlords d'un capital factice dont le consommateur de bl devait payer l'intrt. Cependant les agriculteurs commencrent leurs oprations. Elles ne se rglrent pas sur les besoins du pays, indiqus par le taux naturel du bl, mais bien sur le taux anormal promis par la loi. Ce taux offrait la perspective d'normes profits. Aussi on ensemena en bl les terres des qualits les plus infrieures, on dfricha des landes et des marais, on les fertilisa avec des engrais achets fort cher et venus de fort loin. Sous l'influence de cette excitation extraordinaire, une portion tout fait inusite du capital national dserta les autres canaux de l'industrie pour venir se fixer dans les exploitations agricoles; et un homme d'tat contemporain nous apprend qu' cette poque le sol de l'Angleterre fut littralement pav de guines. Nous devons faire observer ici qu' ce grand dveloppement de l'agriculture rpondit une crise commerciale et industrielle. Cela s'explique aisment: d'un ct, le capital dsertait le commerce et les manufactures, et, d'un autre ct, la chert de la subsistance forait le gros du public restreindre toutes ses autres consommations. Mais quelle tait la situation des agriculteurs? Il est facile de comprendre qu'alors mme que le haut prix du bl se serait maintenu, tout n'aurait pas t profit pour eux. D'abord ils payaient de fortes rentes. Ensuite, ils empruntaient des capitaux un taux lev et, en outre, ils cultivaient de mauvaises terres par des procds fort dispendieux. Il saute aux yeux que le _prix de revient_ tait beaucoup plus lev pour eux qu'il ne l'et t sous un rgime libre, et qu'ils taient loin de profiter de toute la charge impose au public consommateur. Quand la loi aurait maintenu le bl 1,000 sh. au lieu de 80, il y et eu videmment perte sche pour la nation, si ce prix et dtermin les agriculteurs semer du bl jusque dans les galeries houillres de la Cornouailles, et s'il leur ft revenu eux-mmes 990 sh. Mais le prix ft-il maintenu 80 sh.? On prvoit d'avance qu'il ne put en tre ainsi. La fivreuse activit imprime la culture du froment, par les promesses de la loi, ne tarda pas jeter sur les marchs anglais des approvisionnements inconsidrs; et les prix baissrent successivement comme suit: 1817 94 sh. 1818 83 1819 72 1820 65 1821 54 1822 45 Soit la moiti environ du prix promis par la loi. Quelle dception! Et remarquez que ce mme bl, qu'on tait forc de vendre 45 sh., revenait fort cher, puisqu'il n'avait t amen l'existence que par des efforts dispendieux. Aussi la fin de cette priode d'avilissement dans les prix fut marque par une pouvantable crise agricole. Les fermiers furent ruins; les lords ne purent recouvrer leurs rentes. Les uns et les autres maudirent la culture du froment, nagure l'objet de tant d'esprances. On convertit les terres arables en pturages, calculant qu'elles donneraient un meilleur revenu livres la dpaissance des bestiaux que soumises au travail de l'homme; et l'on sait qu' cette poque fut pratique, trs en grand, l'opration appele _Clearance_, qui ne consistait en rien moins qu' raser des villages entiers, en chasser les habitants, pour substituer sur le sol la race ovine la race humaine. Pendant cette crise agricole, l'esprit d'entreprise reut une impulsion galement dsordonne et non moins funeste. Le capital revenait en masse de l'agriculture l'industrie. En admettant que la consommation de l'Angleterre soit de 16 millions de quarters de bl, la dpense du pays pour la nourriture prsentait, comparativement aux annes de chert, une conomie annuelle de 32 millions de livres sterling, ou 800 millions de francs. Une masse aussi norme de fonds disponibles, un moment donn et inattendu, occasionna comme une plthore dans la circulation. Il n'est pas d'opration hasardeuse qui ne parvnt sduire les capitalistes. C'est alors que furent engouffres des sommes considrables, et jamais perdues, dans les mines du Mexique et dans les nombreux emprunts des jeunes rpubliques amricaines. La raction devait suivre naturellement. Nous avons vu que la culture du froment, devenue ruineuse, avait t abandonne dans une proportion norme. L'encombrement des bls disparut peu peu et fit place une nouvelle disette. Les prix firent une nouvelle ascension: 1822 45 sh. 1823 51 1824 62 1825 66 1826, et jusqu'en 1831 66 environ. Quelle fut alors la situation des fermiers? Le prix s'tait relev sans doute, mais non leur profit, ou du moins dans une mesure trs-borne; car cette disette provenait prcisment de ce qu'ils avaient restreint leurs cultures. Ce fut donc l'tranger qui ralisa les grands prix, d'autant que l'chelle mobile, dcrte pendant cette crise (en 1828), diminua l'obstacle absolu mis par la loi antrieure l'importation. Aussi, tandis que l'Angleterre n'avait tir du dehors que six hectolitres de bl, dans les deux dernires annes de la priode de bon march (1821 et 1822), elle, en importa 14 millions d'hectolitres, au prix de 350 millions de francs, dans les annes 1829, 1830 et 1831. Singulier effet de l'intervention de la loi! quand l'agriculteur fait de grands efforts, se livre une culture dispendieuse, en un mot, quand le bl lui revient fort cher, il le vend vil prix, parce que ces efforts mmes inondent le march. Quand, averti par ces cruelles dceptions, il restreint ses travaux, le prix remonte; mais ce n'est pas lui seul, c'est l'tranger aussi qui vient en profiter. De ce que les poques de bon march ont dvelopp des crises dans l'industrie agricole, il ne faut donc pas se hter de conclure que les temps de chert lui ont apport une compensation suffisante. Mais ces annes de chert eurent, sur toutes les autres branches du travail, les effets dsastreux qui suivent toujours la disette. Si nous ne craignions de dpasser les bornes d'un article de journal, nous pourrions apporter ici des preuves nombreuses l'appui de cette assertion, tires de la statistique des banques, des importations et des exportations, de la criminalit, de la mortalit, etc. Cependant, le prix du bl s'tait soutenu, comme on vient de le voir, pendant plusieurs annes. Les fermiers crurent que l'_chelle mobile_, inaugure en 1828, avait rsolu le problme de la fixit des prix. La nouvelle loi leur promettait, d'ailleurs, une rmunration avantageuse. Pleins de confiance, ils se mirent tendre la culture du froment, en confondant toujours le prix naturel, qui indique la ralit des besoins, avec le prix artificiel, qui est l'oeuvre phmre et dcevante de la lgislation. Ne doutant pas que ce prix de 66 70 sh. tait dsormais invariable, ils travaillrent eux-mmes encombrer de nouveau le march. partir de 1831, l'excs de production amena l'avilissement des prix: 1831 66 sh. 1832 58 1833 52 1834 46 1835 39 Voici de nouveau le cours tomb environ la moiti de celui promis par la loi[17]. [Note 17: Il n'est pas inutile de faire remarquer ici qu'en France les propritaires, ds 1818, jetaient de hauts cris contre l'avilissement ruineux du prix du bl. La loi du 21 juillet 1821, faite sous leur influence, avait la prtention de fixer le taux de 20 24 francs. De quelque faon qu'on l'explique, toujours est-il qu'elle trompa cruellement les esprances des agriculteurs. Voici le cours officiel du bl pendant les quatre annes qui ont suivi la loi: 1821 18 fr. 65 c. 1822 15 08 1823 17 20 1824 15 86 1825 14 80] Inutile de dire que tous les effets dcrits, pour la priode de 1822, se reproduisirent ici. Crise agricole. Les fermiers ne payent pas leurs rentes. Les propritaires sont frustrs dans leurs injustes prtentions. L'importation du bl cesse; l'avilissement du prix retombe exclusivement sur l'agriculteur national. Enfin, la culture du froment est de nouveau dcourage, et nous en verrons tout l'heure les consquences. D'un autre ct, dans cette mme priode, l'industrie reoit une excitation exagre. Le capital reflue vers elle et s'accrot par l'conomie sur la subsistance. Une demande extraordinaire d'objets manufacturs se manifeste. Des usines s'lvent de tous cts, plutt en proportion de la demande exceptionnelle du moment que des besoins rels de l'avenir. Elles ne suffisent pas absorber les capitaux disponibles. Les banques regorgent. On entreprend des chemins de fer sur une chelle inconsidre, etc. Toute production qui ne couvre pas ses frais cesse ou se restreint. On ne cultive pas longtemps du bl, surtout par des moyens dispendieux, pour le vendre la moiti du prix attendu. Nous devons donc nous attendre un affaiblissement dans la production, et, par suite, un retour vers la hausse. En effet, le prix s'lve, de 1835 38 sh. 1836 48 1837 55 1838 64 1839 70 Mmes faits, toujours suivis des mmes rsultats. L'agriculture ne profite que dans une mesure fort limite de ces hauts prix; car tandis qu'en 1835 et 1836 l'importation n'est que de 95,000 quarters, elle s'lve pour 1838 et 1839 4,500,000 quarters, qui cotent plus de 300 millions de francs. Et, comme accompagnement oblig, crise montaire, crise industrielle, crise commerciale, stagnation des ateliers, baisse des salaires, famine, pauprisme, incendiarisme, rbeccasme, crimes, mortalit; voil les traits qui signalent la chert de ces annes 1838 et 1839. cette poque, les yeux des fermiers commencrent s'ouvrir sur les illusoires promesses de la loi. Ils comprirent qu'il n'tait pas au pouvoir du parlement de fixer un taux lev le prix du bl, puisque cette lvation mme, provoquant la surproduction, amenait l'encombrement des marchs; et les plus clairs d'entre eux s'unirent la _Ligue_ pour renverser la _loi crale_. Ce que nous avons dit jusqu'ici suffit sans doute pour que le lecteur prvoie ce qui s'est pass depuis. Le prix de famine de 1839 marqua l'poque d'un retour vers l'abondance. 1839 70 sh. 1840 66 1841 64 1842 57 1843 50 1844 51 1845, premiers mois 45 Et cette priode n'a pas manqu d'tre suivie de la raction vers la chert, dont nous sommes tmoins aujourd'hui. Il est de notorit que la fin de cette premire priode a t signale par le phnomne de la plthore financire et industrielle, qui a jet l'Angleterre dans des spculations dsordonnes sur les chemins de fer; et nous n'avons pas besoin de dire que le triste cortge, qui accompagne toujours les annes de disette (1846), ne fait pas non plus dfaut en 1847. En rsum, nous voyons quatre poques de disette alterner avec trois poques d'abondance. Il est des personnes qui seront portes croire que c'est l un jeu de la nature, un caprice des saisons. Nous pensons au contraire qu'il est peu de produits de l'industrie humaine dont le cours, sous un rgime entirement libre, ft plus rgulier que celui du bl. Et, sans entrer ici dans des considrations l'appui de cette opinion, nous nous contenterons de dire que la permanence des prix a t d'autant plus constante, dans divers pays, que ces pays ont joui de plus de libert, ou du moins ont adopt une lgislation moins exagre que celle de la Grande-Bretagne. Les dsastreuses fluctuations que nous venons de dcrire sont dues presque exclusivement l'_chelle mobile_. Et qu'on n'imagine pas que les priodes de prosprit, qui ont succd si rgulirement des priodes de souffrance, ont t pour l'Angleterre une compensation suffisante. Sans doute, les quatre poques des grandes crises, semblables celles dont nous sommes tmoins aujourd'hui, sont celles o le mal se manifeste; mais les trois poques de prosprit _anormale_ sont celles o il se prpare. Dans celles-ci, l'norme pargne, que le pays ralise dans l'achat des subsistances, accumule des capitaux considrables dans les banques et aux mains des classes industrielles. Ces capitaux ne trouvent pas immdiatement un emploi profitable. De l un agiotage effrn, un tmraire esprit d'entreprise; oprations lointaines et hasardeuses, chemins de fer, usines, tout se dveloppe sur une chelle immense, et comme si l'tat de choses actuel devait toujours durer. Mais les poques de chert surviennent, et alors il se trouve qu'une grande partie du capital national a t aussi certainement englouti que si on l'et jet dans la mer. Il est permis de croire que, sous un rgime de libert, ces excessives fluctuations dans le prix du bl eussent t vites. Alors le capital se serait partag, dans des proportions convenables, entre l'agriculture et l'industrie. Elles auraient prospr d'un pas gal et par l'action rciproque qu'elles exercent l'une sur l'autre. On n'aurait pas eu le triste spectacle de deux grandes moitis de l'Angleterre paraissant avoir des intrts opposs, chacune d'elles subissant des crises terribles, prcisment quand l'autre tait embarrasse de sa prosprit. Nous regrettons de traiter si la hte un sujet de cette importance, forcs que nous sommes de ngliger une foule de documents et de considrations qui auraient, nous en sommes srs, entran les convictions du lecteur. Puissions-nous en avoir dit assez pour lui faire souponner que l'intervention de la loi, dans la fixation du prix du bl, est fallacieuse, funeste tous les intrts, et principalement celui qu'elle prtend servir, nous voulons dire l'intrt agricole. 11.-- QUOI SE RDUIT L'INVASION. 27 Dcembre 1846. Si nous avons une foi entire dans le triomphe de notre cause, malgr la formidable opposition qu'elle rencontre, c'est que nous nous attendons voir les faits venir l'un aprs l'autre dposer en sa faveur. Au moment o nous crivons, les ports de France sont ouverts aux crales du monde entier. Except Bayonne, o le jeu de l'chelle mobile amne des rsultats fort bizarres.--Le froment y manque et est 28 fr. Le mas y abonde et ne vaut que 11 fr. Tout naturellement les Bayonnais voudraient _changer_ du mas contre du froment. Mais l'opration est doublement contrarie et voici comme.--Je voudrais _faire sortir_ du mas, dit le Bayonnais.--Payez l'amende, rpond le douanier.--Et le motif?--Le motif, c'est que le froment vaut 28 fr. sur le march. L'ami, vous choisissez mal votre temps pour exporter des aliments.--Oh! que l'tat soit sans crainte, je n'ai pas envie de mourir de faim. Aussi, en retour du mas, veux-je _faire entrer_ du froment.--Vous payerez encore l'amende, dit le douanier.--Et la raison?--La raison, c'est que le froment n'est, ou n'tait, il y a deux mois, qu' 22 fr... Toulouse. Vous connaissez nos moyennes. Quand Toulouse a mang, Bayonne doit tre rassasi.--Mais, monsieur le douanier, il y a soixante lieues de mauvaises routes d'ici Toulouse.--Faites venir le froment par la Garonne et Bordeaux.--Mais, monsieur le douanier, vous conviendrez que ce froment de Toulouse reviendra moins cher arriv Bordeaux que parvenu Bayonne.--Cela va sans dire.--Comment donc se fait-il que Bordeaux puisse recevoir du froment tranger, et non pas Bayonne?--On voit bien que vous ne comprenez rien nos belles combinaisons de moyennes, de prix et marchs rgulateurs, de zones, etc., etc. Sauf donc Bayonne, tous les ports de France sont ouverts aux crales du monde entier. L'inondation qui, selon nos adversaires, devrait suivre cette mesure, avilir les prix, arrter la culture, rendre les champs aux ronces, cette inondation a-t-elle eu lieu? videmment non, puisque chacun se proccupe de savoir si nous aurons assez de pain pour passer l'hiver. Cependant les circonstances n'taient-elles pas minemment propres dterminer l'inondation? Cela vaut la peine d'tre examin. Dans sa circulaire aux prfets, M. le ministre du commerce tablit que dans les trois rgions du Nord, ainsi que dans les trois rgions du Centre, la rcolte en froment, mteil, seigle et orge, a t gnralement infrieure une anne ordinaire et que, dans les trois rgions du Midi, les rapports accusent une infriorit de rcolte encore plus marque. La perte de la pomme de terre parat aller au quart ou au tiers d'une anne commune. En outre, l'anne dernire n'a pas t une anne favorable, et si elle prsentait un boni de quelques millions d'hectolitres, le mauvais rsultat de la rcolte des pommes de terre, en augmentant la consommation des crales, l'avait considrablement rduit. Ainsi, du ct de la France, tout semblait se runir pour provoquer, en cas d'ouverture des ports, une inondation de bls trangers. D'un autre ct, les circonstances extrieures favorisaient au plus haut degr ce phnomne. En effet, dit monsieur le ministre, l'approvisionnement des grands marchs est en ce moment trs-considrable; la rcolte des grains a t magnifique dans les anciennes provinces polonaises et les gouvernements de la Nouvelle-Russie, qui alimentent les places d'Odessa dans la mer Noire, de Taganrog, Rostow, Marioupole, etc., dans la mer d'Azow. L'norme exportation des annes 1844 et 1845 avait donn dans ces contres une grande impulsion la culture des crales; la temprature extraordinairement favorable de l't en a favoris le dveloppement... La rcolte en gypte a t suprieure aux produits d'une anne commune. Elle excde de beaucoup les besoins de la consommation; la moyenne des exportations annuelles est d'environ 990,000 hectolitres; Alexandrie peut en livrer facilement cette anne de 1,700,000 1,800,000... Aux tats-Unis, les deux rcoltes abondantes de 1845 et 1846 ont accumul d'importantes quantits de grains disponibles pour l'exportation; et un rapport officiel du 30 septembre dernier n'value pas cette rcolte moins de 26 millions d'hectolitres de mas, et plus de 49 millions d'hectolitres de froment. Les deux phnomnes qui, dans leur coexistence, sont les plus propres dterminer une invasion de produits trangers se prsentent donc ici, savoir: dficit chez nous, extrme abondance dans les autres pays producteurs. Nous ajouterons qu'au point de vue du systme restrictif, qui se proccupe surtout de celui qui produit le bl et non de celui qui le mange, il tait impossible de choisir un plus mauvais moment pour ouvrir les ports. Aprs bien du travail et des fatigues, le laboureur voit son bl dtruit par la pluie; ce qui lui en reste ne peut le rcompenser de ses soins et de ses avances qu'autant qu'il le vendra un prix lev. Et c'est dans ce moment que vous donnez un libre accs au bl tranger, cultiv sur une terre qui ne cote rien, par des mains qu'on ne paye pas, dans un pays exempt d'impts, et o, par surcrot de fatalit, la rcolte a t magnifique? Qu'est donc devenue votre thorie de la _lutte forces gales_, de l'galisation des conditions du travail? Vous avez mis tous ces arguments de ct, vous avez ouvert les ports sans mnagements, sans transition, sans ces sages tempraments qui, dans d'autres circonstances, sont un commode prtexte pour ne rien faire du tout. La peur de la faim a surmont la peur de l'inondation. Vous vous tes fait libre-changiste pratique, dans toute la force du terme. Vous avez t non moins radical que Cobden et plus que sir Robert Peel. Vous avez prononc, en fait de crales, la libert totale, immdiate, sans condition, sans stipuler aucune rciprocit.--C'est une grande exprience. Et que nous apprend-elle? C'est que _l'inondation_, loin de nous submerger, ne se fait pas assez vite au gr de vos dsirs; le commerce, la spculation, la diffrence des prix, l'ingalit des conditions de production, rien de tout cela ne peut hter assez cette concurrence trangre si redoute; et pour la surexciter, vous tes rduit y appliquer les deniers publics et les vaisseaux de l'tat. Laisserons-nous passer un fait aussi grave sans en retirer quelque enseignement? Ce que vous avez fait aujourd'hui sans dommage, videmment vous pouvez le faire toujours sans danger. Car enfin, de quelle manire peuvent se combiner les rcoltes relatives de la France et de l'tranger? nous n'en connaissons que quatre, savoir: Abondance partout; Dficit partout; Abondance chez nous, dficit ailleurs; Abondance ailleurs, dficit chez nous. Parmi ces quatre combinaisons possibles, il n'y a que la dernire qui puisse rendre l'inondation redoutable. S'il y a abondance partout, il y a bon march partout. C'est le cas actuel, sauf que le prix serait plus bas en France, et par consquent l'importation moins lucrative. Le rayon de l'approvisionnement serait plus restreint. S'il y a dficit partout, il y a chert partout. C'est encore le cas actuel, sauf que le prix serait plus lev en Bessarabie, en gypte, aux tats-Unis; et nous serions dans le cas de faire plus, s'il tait possible, que d'ouvrir les ports. Quant la troisime hypothse, abondance chez nous, dficit ailleurs, c'est certainement celle o la possibilit de l'inondation est son moindre degr. Il n'y a donc qu'un cas o cette singulire inondation d'aliments puisse _ priori_ paratre imminente; c'est le cas o les aliments nous manquent tandis qu'il y en a ailleurs. C'est le cas o nous nous trouvons; c'est le cas, le seul cas o la loi restrictive ait quelque chose de logique et de justifiable, au point de vue troit de l'intrt producteur. Or, nous y sommes dans cette ventualit, et, par une inconsquence bien remarquable, nous avons rejet la protection, non-seulement _quoique_, mais _parce que_ nous nous trouvons dans l'hypothse mme qui lui sert de prtexte et d'excuse. Et qui plus est, nous en sommes regretter de ne l'avoir pas plus tt rejete. De fait, notre loi crale est abolie, GARDONS-NOUS DE LA RTABLIR. Il ne faut pas nous crer pour l'avenir des difficults. Il ne faut pas fournir un nouvel aliment aux prjugs et aux vaines alarmes des cultivateurs ou plutt des possesseurs du sol. Les voil soumis la concurrence trangre, il faut les y laisser, puisqu'aussi bien elle ne leur sera jamais aussi prjudiciable qu'elle peut l'tre aujourd'hui. Les vnements ont fait ce que tous les raisonnements du monde n'auraient pu faire; la rvolution est accomplie; ce qu'il peut y avoir de fcheux dans le premier choc est pass; il ne faut point en perdre le bienfait permanent, en oprant la contre-rvolution. Les prix intrieurs et extrieurs sont nivels, l'agriculture franaise a subi la concurrence dans les circonstances les plus dfavorables pour elle; il ne faut pas lui restituer d'injustes et inutiles privilges. Enfin, il faut apprendre dans ce grand fait que le plus important de tous les produits est pass, _sans transition_, du rgime de la restriction celui de la libert, et que la rforme, immdiate, absolue, n'en a t que moins douloureuse. Que toutes les associations du libre-change s'unissent donc pour empcher que la loi crale ne soit jamais ressuscite. Sur ce terrain elles auront une force immense. Il est plus facile d'obtenir le maintien d'une rforme dj ralise que le renversement d'un abus. Dans la prvision d'une libert prochaine et invitable, les manufacturiers, qui ont l'intelligence de la situation, seront avec nous. Le peuple ne saurait nous combattre sans dserter, non-seulement son intrt le plus vident, mais encore son droit le plus sacr, celui d'changer son salaire contre la plus grande somme possible d'aliments, celui d'acheter le bl au prix rduit par la concurrence, quand il vend son travail au prix rduit par la concurrence. Et quant au propritaire (car l'agriculteur est hors de cause), croyons qu'il est assez juste envers le peuple pour renoncer une taxe sur le pain, qui n'a d'autre effet que d'lever artificiellement le capital de la terre. Que si, d'abord, il se tourne contre nous, il nous reviendra quand nous demanderons que les classes manufacturires fassent leur tour, en toute justice envers lui, l'abandon de leurs injustes et inefficaces privilges. 12.--SUBSISTANCES. 8 Mai 1847. Quand nous avons entrepris de renverser le rgime protecteur, nous nous attendions rencontrer de grands obstacles. Nous savions que nous soulverions contre nous de puissants intrts, aveugls par les trompeuses promesses de la lgislation actuelle, et nous ne nous dissimulions pas l'influence que les grands manufacturiers, les grands propritaires et les matres de forges exercent dans les chambres et sur la presse priodique. Il n'tait pas difficile de prvoir que les industries protges entraneraient pour un temps leurs ouvriers. Quoi de plus ais que de faire un pouvantail de la concurrence, quand on ne la montre chacun que dans ses rapports avec l'industrie qu'il exerce? Nous pensions bien que certains chefs de parti, toujours avides de recruter des boules, se poseraient aux yeux des protectionnistes comme les patrons de leurs injustes privilges, et qu'ils ne manqueraient pas de faire, au nom de l'opposition, une campagne contre la libert. C'est avec cette triste tactique qu'on s'enfonce dans la dgradation morale; mais qu'importe, si l'on atteint le but immdiat, celui d'enlever quelques voix des adversaires politiques? Mais de tous les obstacles, le plus puissant, c'est l'ignorance du pays en matire conomique. L'Universit, qui dcide ce que les Franais apprendront ou n'apprendront pas, juge propos de leur faire passer leurs premires annes parmi des possesseurs d'esclaves, dans les rpubliques guerrires de la Grce et de Rome. Est-il surprenant qu'ils ignorent le mcanisme de nos socits libres et laborieuses? Enfin, nous ne sommes pas de ceux qui pensent qu'un cabinet quelconque puisse accomplir une rforme importante contre le gr de l'opinion publique; et eussions-nous eu cette pense, les faits nous dmontraient que celui qui dirige les affaires du pays n'tait nullement dispos risquer son existence dans une telle entreprise. C'est donc avec la pleine connaissance des difficults qui nous entouraient que nous avons commenc notre oeuvre. Cependant, nous devons l'avouer, jamais nous n'aurions pu croire que la France offrirait au monde l'trange et triste spectacle qu'elle prsente; Que, pendant que l'Angleterre, les tats-Unis et Naples affranchissent leur commerce, pendant que la mme rforme s'labore en Espagne, en Allemagne, en Russie, en Italie, la France se contenterait de rpter, sans oser rien entreprendre: Je marche la tte de la civilisation; Que des chambres de commerce, comme celles de Metz, de Mulhouse, de Dunkerque, qui demandaient nergiquement la libert il y a quelques annes, s'en montreraient aujourd'hui pouvantes. Mais il n'est que trop vrai. Par les efforts combins des protectionnistes et de certains journaux, le pays a t saisi tout coup d'une crainte immense, inoue, et, osons trancher le mot, ridicule. Car, que voyons-nous? Nous voyons la disette dsoler la population, le pain et la viande hors de prix, des hommes, au dire des journaux, tomber d'inanition dans les rues de nos villes.--Et les ministres n'osent pas dclarer que les Franais auront, au moins pendant un an, le droit d'acheter du pain au dehors. Ils n'osent pas le dclarer, parce que le pays n'ose pas le demander; et le pays n'ose pas le demander, parce que cela dplat aux journaux protectionnistes, socialistes et soi-disant dmocratiques. Oui, nous le disons hautement, avant peu on refusera de croire que la France a tal aux yeux de l'univers une telle pusillanimit; chacun se vantera d'avoir fait exception, et, comme ces vieux soldats qui disent avec orgueil: J'tais Wagram et Waterloo, on dira: En 1847, je dployai un grand courage; j'osai demander le droit de troquer mon travail contre du pain. O en sommes-nous, grand Dieu! On crit de Mulhouse: La consommation intrieure de nos produits est arrte cause de la chert de nos subsistances; les ateliers se ferment, les ouvriers sont sans ouvrage, le bl est 50 fr. l'hectolitre; la Suisse est prs de nous; nous serions heureux d'obtenir la permission d'aller y chercher de la viande, mais nous n'osons pas la demander. On mande de Lyon qu'il serait dangereux de soumettre aux ouvriers une ptition pour la libre entre des aliments. Il faudrait, dit-on, que cette proposition mant du parti dmocratique; et il s'y oppose parce qu'il a fait alliance avec le privilge. Bien plus. tes-vous convaincus que l'entre libre des bls doit tre provoque? Il ne vous est pas permis de dire vos raisons. Telle est la libralit de nos libraux, qu'ils ne souffrent mme pas la discussion sur ce point. De suite, ils vous attribuent des motifs honteux. Vous tes des pessimistes, des alarmistes, des tratres, et pis que cela, si c'est possible. C'est ainsi que le _Journal des Dbats_ s'est attir un torrent d'invectives de ce genre pour avoir demand la prorogation de la loi qui autorise la libre entre des crales, et surtout pour avoir motiv sa demande. Vous alarmez le pays, lui a-t-on dit; votre but est de l'agiter; votre but est de faire baisser les fonds; votre but est de rompre un chanon du systme protecteur; votre but est de nous ravir notre popularit, etc., etc. Alarmer le pays! Eh quoi! est-ce que pour un peuple, pas plus que pour un homme, le courage consiste fermer les yeux devant le danger? Est-ce que le plus sr moyen de lutter contre les obstacles et d'en triompher, ce n'est pas de les voir? Est-il possible d'employer le remde sans parler du mal, et suffit-il de dire: La rcolte sera magnifique, surabondante, prcoce; ne vous proccupez pas de l'avenir, rapportez-vous-en au hasard; fiez-vous au ministre; sauf l'accabler si vos illusions sont trompes[18]? [Note 18: On se rappelle que le _Constitutionnel_, aprs avoir numr toutes les raisons qui selon lui font un devoir au ministre de ne pas laisser entrer le bl tranger, terminait ainsi son article: Cependant, si malheur arrive, nous serons vos plus terribles accusateurs!] Que disait pourtant le _Journal des Dbats_? Il n'arguait pas d'une mauvaise rcolte. Il ne pouvait le faire, puisque c'est encore le secret de l'avenir. Il se fondait sur des faits connus, incontestables. Il disait: D'une part, la production des substances alimentaires sera diminue de tout ce qu'on a ensemenc en moins de pommes de terre; de l'autre, nos greniers seront vides. Or, en temps ordinaire, il y a une rserve. Donc les prix seront plus levs qu'en temps ordinaire, mme en supposant une bonne rcolte. Certes, c'tait bien l le langage de la modration et de la prudence. Pour nous, nous disons aux propritaires: En premier lieu, vous n'avez pas craindre que la libert avilisse le prix des bls l'anne prochaine. Il est de notorit que le bl est cher parce qu'il manque, non-seulement en France, mais sur presque toute la surface de l'Europe, en Angleterre, en Belgique, en Italie. En ce moment mme, nous apprenons qu'un des greniers de l'univers, la Prusse, est en proie des convulsions causes par la chert du pain. Il est de notorit que les approvisionnements des autres pays producteurs, l'gypte, la Crime, les tats-Unis, ne sont pas inpuisables, puisque le bl s'y tient des prix levs. Dans de telles circonstances, ne pas permettre au commerce de prparer ses oprations, c'est les empcher, c'est travailler perptuer la famine. En second lieu et surtout, vous n'avez pas le droit de faire ce que vous faites. Vous abusez de la puissance lgislative. Le dernier des manoeuvres a plus le droit d'changer, la fin de sa journe, son chtif salaire contre du pain tranger, que vous n'avez celui de l'en empcher pour votre avantage. Si vous le faites, c'est de l'oppression dans toute la force du mot; c'est de la spoliation lgale, la pire de toutes.--On parle de la responsabilit du pouvoir. Ce n'est pas nous de l'en exonrer. Mais nous disons que la plus grande part de responsabilit pse sur les lgislateurs-propritaires. Que la famine se prolonge; et, si parmi tous les ouvriers de France, il en est un seul qui succombe pour n'avoir pu acheter, avec son salaire, autant de pain qu'il l'et fait sous un rgime libre, qui donc, nous le demandons, devra compte de cette vie? Non, cette terreur pusillanime ne peut durer. Il est par trop absurde et insultant de dire aux Franais: Nous voyons le mal qui vous menace, c'est la chert du pain. Il n'y a qu'un remde possible, c'est la libre entre du bl tranger. Mais, pour rclamer cette libert, il faut parler du danger, et vous n'avez pas assez de courage pour qu'on parle, devant vous, mme de dangers ventuels. Donc nous n'en parlerons pas; nous ne souffrirons pas qu'on en parle. Que les autres peuples aillent faire leurs approvisionnements, le commerce franais doit rester dans l'oisivet; parce que le seul fait d'aller chercher du bl, pour apaiser votre faim, troublerait votre quitude. 13.--DE LA LIBRE INTRODUCTION DU BTAIL TRANGER. 14 Mars 1847. La Belgique vient de suspendre le droit d'entre sur le btail. Ainsi, l'heure qu'il est les Belges, les Anglais, les Suisses, ont le droit de se livrer tout _travail national_ qui trouve s'changer contre de la viande trangre. Nous autres, Franais, nous n'avons pas ce droit, ou nous devons l'acheter par une taxe,--taxe que nous payons contre-coeur, car elle ne va pas au Trsor et n'est pas dpense au profit de la communaut. En tous temps, un prlvement, par quelques particuliers, sur le prix de la viande, nous semble injuste. En ce moment, il nous parat cruel. Il faut que l'esprit de monopole soit bien enracin chez nous pour rsister, non plus seulement aux dmonstrations de la science, mais au cri de la faim. Quoi! un ouvrier de Paris, qui la nature a donn le besoin de manger et des bras pour travailler, ne pourra pas changer son travail contre des aliments? Quoi! si l'artisan franais peut faire sortir de la viande de son marteau, de sa hache ou de sa navette, cela lui sera dfendu! Cela sera dfendu trente-cinq millions de Franais, pour plaire quelques leveurs! Ah! plus que jamais nous persistons rclamer la libert de l'change, qui implique la libert et le bon choix du travail, non comme une bonne police seulement, mais comme _un droit_. S'il plat la Providence de nous envoyer la famine, nous nous rsignerons. Mais nous ne pouvons nous rsigner ce que la famine, dans une mesure quelconque, soit dcrte par la loi. Nous dfions qui que ce soit de nous prouver que l'ouvrier doive une redevance l'leveur, pas plus que l'leveur l'ouvrier. Puisque la loi n'lve pas le taux du salaire, elle ne doit pas lever le taux de la viande. On dit que cette mesure restrictive a pour objet de favoriser l'espce particulire de _travail national_ qui a pour objet la production de la viande. Mais si ce travail a pour fin unique de fournir des aliments la consommation, quelle inconsquence n'est-ce pas que de commencer par restreindre la consommation des aliments, sous prtexte d'en protger la production? En fait d'aliments, l'essentiel est d'_en avoir_, et non point de les produire par tel ou tel procd. Que les leveurs fassent de la viande, mais qu'ils nous laissent la libert d'en faire coups de hache, d'aiguille, de plume et de marteau, comme nous faisons l'or, le caf et le th. Nous voudrions viter (car il n'est pas de notre intrt d'irriter les passions), mais nous ne pouvons nous empcher de dire que la loi, qui restreint le travail et les jouissances de tous au profit de quelques-uns, est une loi oppressive. Elle prend une certaine somme dans la poche de Jean pour la mettre dans la poche de Jacques, _avec perte dfinitive d'une somme gale pour la communaut_[19]. [Note 19: La circonstance indique par les mots souligns fait le fond du dbat entre le libre-change et la restriction. (V. ci-aprs n{os} 56 et 57.)] Il est de mode aujourd'hui de rire du _laissez faire_. Nous ne disons pas que les gouvernements doivent tout _laisser faire_. Bien loin de l, nous les croyons institus prcisment pour _empcher de faire_ certaines choses, et entre autres pour empcher que Jacques ne prenne dans la poche de Jean. Que dire donc d'une loi qui _laisse faire_, bien plus, qui _oblige de faire_ la chose mme qu'elle a pour mission peu prs exclusive d'empcher? On dit qu'il est utile de restreindre l'entre de la viande pour favoriser notre agriculture; que cette restriction accrot chez nous la production du btail et par consquent de l'engrais. Quelle drision! Voyons, sortez de ce dilemme. Votre taxe l'entre augmente-t-elle le prix de la viande, oui ou non? Si vous dites _oui_, nous rpondons: Puisqu'elle accrot le prix moyen de la viande, il y a donc _moins de btail_ dans le pays sous l'empire de cette taxe; car d'o peut venir l'augmentation de prix, sinon de la raret relative de la chose? Et si, tous les moments donns, il y a _moins de btail_ dans le pays, comment y aurait-il _plus d'engrais_? Si vous dites que le droit n'lve pas le prix, nous vous demanderons pourquoi vous le maintenez? On parle toujours de l'intrt agricole; mais en a-t-on une vue complte? Est-ce que l'agriculture n'achte pas autant de boeufs qu'elle en vend? Est-ce que, parmi nos innombrables mtayers et petits propritaires, il n'y en a pas vingt qui achtent deux boeufs de travail pour un qui vend un boeuf de boucherie? Est-ce que la restriction n'affecte pas, au prjudice des agriculteurs, le prix de ces quarante boeufs de travail, comme elle affecte, au bnfice de l'leveur, le prix du boeuf, qu'il livre la consommation? Enfin, est-ce que les agriculteurs, qui forment les deux tiers de notre population, ne mangent pas quelque peu de viande? et, sous ce rapport, aprs avoir fait tous les frais de la protection sur les quarante boeufs de travail, ne supportent-ils pas encore, pour les deux tiers ou du moins dans une forte proportion, les frais de la protection accorde sur le boeuf de boucherie? Aprs tout, si l'agriculture a cette grande importance que personne ne conteste, c'est uniquement par le motif qu'elle fournit la nation des aliments. Il est absurde, contradictoire et cruel, sous prtexte de favoriser l'agriculture, de diminuer l'alimentation du peuple. 14.--SUR LA DFENSE D'EXPORTER LES CRALES. 20 Mars 1847. Proposer un peuple de laisser exporter les aliments en temps de disette, c'est certainement soumettre sa foi dans le libre-change la plus rude de toutes les preuves. Quoi de plus naturel, quand on est forc d'aller chercher du bl au dehors, que de commencer par retenir celui qu'on possde? Au milieu des efforts que font simultanment plusieurs nations pour assurer leurs approvisionnements, pourquoi nous exposerions-nous ce que la plus riche vnt, prix d'or, diminuer les ntres?--Il ne faut donc pas tre surpris de voir les gouvernements les plus clairs faillir aux principes dans les conjonctures difficiles; alors mme qu'ils seraient convaincus de l'inefficacit de semblables restrictions, ils ne seraient pas assez forts pour les refuser aux alarmes populaires; ce qui nous ramne toujours ceci: l'opinion fait la loi; c'est l'opinion qu'il faut clairer[20]. [Note 20: Sur la souverainet de l'opinion, voyez tome IV, pages 132 146.--(_Note de l'diteur._)] Le premier inconvnient des mesures qui restreignent l'exportation, c'est d'tre fondes sur un principe dont on ne peut gure, quand on en fait l'application gnrale, refuser sans inconsquence l'application partielle. Devant cette forte tendance, qui se manifeste dans chaque commune, s'opposer l'exportation du bl, quelle est la force morale d'un ministre qui vient de signer la prohibition la sortie? Chaque localit pourrait lui rpondre par les arguments de son expos des motifs. On peut bien alors avoir recours aux baonnettes, mais il faut renoncer invoquer des raisons. Au moment o les rcoltes des pays producteurs sont emmagasines, l'approvisionnement gnral du monde est dcid. Si ces rcoltes sont insuffisantes, s'il doit y avoir disette, les lois restrictives ne l'empcheraient pas; car il n'est pas en leur pouvoir d'ajouter au produit de ces rcoltes _un seul grain de bl_. La question se rduit donc savoir si ces lois peuvent changer, avec avantage, la distribution naturelle d'une quantit donne de subsistance. Nous croyons qu'il n'est personne qui ose l'affirmer. Au reste, l'exprience de cette anne, cet gard, sera fort instructive. Plusieurs nations, la France entre autres, ont prohib la sortie des crales. L'Angleterre, quoique presse par la disette autant qu'aucune d'elles, a adopt une autre police. Ainsi, dans ce moment, tout chargement de bl tranger, qui entre en France, n'en peut plus sortir, et n'a devant lui qu'un march. S'il entre en Angleterre, il peut se diriger ailleurs, et a le choix de tous les marchs du monde. Qu'en rsulte-t-il? C'est que l'Angleterre tend devenir l'entrept provisoire de tous les pays. Il y a peu de navires, venant du nord de l'Europe ou de l'Amrique, qui ne commencent par aller Hall ou Liverpool pour _prendre langue_, comme on dit; il y a peu de ngociants qui ne donnent ordre leurs expditions de se diriger vers la Grande-Bretagne, prfrant naturellement, une poque o les fluctuations de prix peuvent tre si brusques, se rserver plusieurs chances que de se rduire une. Une fois le bl Liverpool, il s'y vendra prix gal, ou mme un prix un peu infrieur; car, dans ce genre d'affaires, le ngociant aspire _raliser_, et d'autant plus qu'on approche davantage de l'poque prvue d'une raction dans les prix. L'Angleterre, par le fait mme qu'elle a laiss l'exportation libre, sera le pays le mieux approvisionn, et de plus elle fera un profit sur l'approvisionnement des autres peuples. (_V. tome IV, pages 94 97._) C'est ce que lord John Russell, rpondant M. Baillie, a expos en ces termes: Nous savons parfaitement qu'il y a de grandes demandes de bl en France et en Belgique; que le prix s'lve et s'lvera probablement encore dans ces pays. Mais nous sommes d'opinion, gnralement parlant, que prohiber l'exportation du bl, c'est le moyen le plus sr d'en empcher l'importation dans nos ports. (Assentiment.) Nous croyons que tout marchand importateur, s'il est assur en introduisant du bl chez nous, soit de le vendre pour le consommateur, soit de pouvoir le porter sur d'autres marchs, selon ses convenances, aura des raisons dterminantes pour le porter ici. (coutez, coutez.) Nous considrons, au contraire, que s'il sait que son bl, une fois entr, ne peut plus sortir, cela le portera fuir un march o sa denre serait emprisonne, et la porter ailleurs. On trouve dans les _Voyages du capitaine Basil-Hall_ le rcit d'un fait analogue. En 1812, l'Inde fut dsole par la famine. Partout on s'empressa d'interdire l'exportation du riz. Il se rencontra, Bombay, une administration compose d'hommes clairs et nergiques. En face de la disette, elle maintint la libert des transactions. Le rsultat fut que toutes les expditions de riz se dirigrent sur Bombay. C'est l que les navires se rendaient d'abord, pour combiner leurs oprations ultrieures. Trs-souvent, ils se dfaisaient de leurs cargaisons, mme des prix rduits, prfrant recommencer un second voyage. C'est Bombay que l'Inde alla s'approvisionner, et c'est l aussi que la famine se fit le moins sentir. Indpendamment du tort gnral que fait presque toujours l'intervention directe de l'tat en matire de commerce, elle est accompagne, comme tout ce qui est brusque et imprvu, d'inconvnients accessoires dont on ne tient pas assez compte. Dernirement, vingt navires furent frts pour aller charger du mas Bayonne. En arrivant dans ce port, les chargeurs signifirent aux capitaines une ordonnance qui dfendait l'exportation du mas, ou, qui pis est, la soumettait un droit de 17 fr. par hectolitre; et, par ce motif, ils voulurent se dispenser d'expdier. Mais les capitaines rpondirent: Il n'y a pas force majeure; acquittez le droit et chargez. Force a t de donner ceux-ci l'indemnit qu'ils ont exige, et peut-tre en faudra-t-il faire autant envers les destinataires, qui se croiront en droit d'exiger l'excution des marchs. Comme le mas a t trs-abondant dans le sud-ouest de la France, le prix en tait peu lev. La dfense d'exportation survenue, le prix baissa encore. Alors, les ngociants s'avisrent de faire des marchs Rouen, Nantes, Paris, ce que facilita beaucoup l'norme diffrence qui existait entre le cours du mas et celui du froment. Ces ngociants reviennent Bayonne excuter les achats. En arrivant, ils apprennent que les svres lois de la boulangerie ont t bouleverses, que le mlange de la farine de mas avec celle de froment a t autoris, que, par suite de cette rsolution aussi subite qu'imprvue, le prix du mas s'est lev de 5 6 fr. par hectolitre, et que leurs marchs sont devenus inexcutables ou ruineux. Croit-on que le commerce mis, par ces brusques revirements de lgislation, dans l'impossibilit de rien prvoir, soit trs-dispos remplir sa tche bienfaisante, qui est de distribuer les produits de la manire la plus uniforme? Nous pourrions faire des rflexions analogues au sujet de la dtermination qui a t prise par un trs-grand nombre de villes d'assurer leurs approvisionnements pour six mois. L'intention est certainement irrprochable; mais oserait-on affirmer que le rsultat n'a pas t funeste, que ces mesures n'ont pas concouru la hausse extraordinaire du prix du bl? Lorsque les approvisionnements se font dans le pays d'une manire successive, et arrivent dans nos ports de semaine en semaine, si chacun veut mettre dans sa maison la provision de toute l'anne, comment est-il possible que le prix ne s'lve pas? Qu'arriverait-il la halle aux bls de Paris, si chaque chef de famille s'y prsentait pour acheter, un moment donn, les trois quatre hectolitres qu'il juge ncessaires sa subsistance, et celle de sa femme et de ses enfants pendant six mois? Les prix s'lveraient certainement un taux extravagant, pour faire, bientt aprs, une chute non moins considrable. Les villes annoncent qu'elles revendront ce bl (achet pendant le paroxysme de la hausse occasionne par elles-mmes) au prix cotant. Et si la baisse arrive, que feront-elles de ce bl? forceront-elles le consommateur l'acheter au prix cotant? Elles feront des pertes, dira-t-on, ce qui importe peu. Mais qui supporte ces pertes, sinon les consommateurs eux-mmes, qui acquittent les droits d'octroi et les autres contributions qui forment les revenus municipaux? On dira que nous sommes trs-dcourageants, et que, dans notre foi au _laissez faire_, nous conseillons de se croiser les bras. entendre ce langage, il semblerait qu'en dehors de l'tat et des municipalits, il n'y a pas d'action dans le monde; que ceux qui dsirent vendre et ceux qui ont besoin d'acheter sont des tres inertes et privs de tout mobile. Si nous conseillons le _laissez faire_, ce n'est point parce qu'on ne _fera pas_, mais parce qu'on _fera plus et mieux_. Nous persisterons dans cette croyance jusqu' ce qu'on nous prouve une de ces deux choses: ou que les lois restrictives ajoutent un grain de plus aux rcoltes, ou qu'elles rendent la distribution des subsistances plus uniforme et plus quitable. 15.--HAUSSE DES ALIMENTS, BAISSE DES SALAIRES. 21 Mars 1847. _Quelle est l'influence du prix des aliments sur le taux des salaires?_ C'est un point sur lequel les partisans de la libert et ceux de la restriction diffrent compltement. Les protectionnistes disent: Quand les aliments sont chers, on est bien oblig de payer de forts salaires, car il faut que l'ouvrier vive. La concurrence rduit la classe ouvrire se contenter des simples moyens de subsistance. Si celle-ci renchrit, il faut bien que le salaire s'lve. Aussi M. Bugeaud disait: Que le pain et la viande soient chers, tout le monde sera heureux. Par la mme raison, selon ces messieurs, le bon march de la subsistance entrane le bon march des salaires. C'est sur ce principe qu'ils disent et rptent tous les jours que les manufacturiers anglais n'ont renvers les _lois-crales_ que pour rduire, dans la mme proportion, le prix de la main-d'oeuvre. Remarquons en passant que, si ce raisonnement tait fond, la classe ouvrire serait entirement dsintresse dans tout ce qui arrive en ce monde. Que les restrictions ou les intempries, ou ces deux flaux runis, renchrissent le pain, peu lui importe: le salaire se mettra au niveau. Que la libert ou la rcolte amne l'abondance et la baisse, peu lui importe encore: le salaire suivra cette dpression. Les _libre-changistes_ rpondent: Quand les objets de premire ncessit sont bas prix, chacun dpense pour vivre une moindre partie de ses profits. Il en reste plus pour se vtir, pour se meubler, pour acheter des livres, des outils, etc. Ces choses sont plus demandes, il en faut faire davantage; cela ne se peut sans un surcrot de travail, et tout surcrot de travail provoque la hausse des salaires. Au rebours, quand le pain est cher, un nombre immense de familles est rduit se priver d'objets manufacturs, et les gens aiss eux-mmes sont bien forcs de rduire leurs dpenses. Il s'ensuit que les dbouchs se ferment, que les ateliers chment, que les ouvriers sont congdis, qu'ils se font concurrence entre eux sous la double pression du chmage et de la faim, en un mot il s'ensuit que les salaires baissent. Et comment pourrait-il en tre autrement? Eh quoi! les choses seraient tellement arranges que lorsque la disette, absolue ou relative, naturelle ou artificielle, dsole le pays, la classe ouvrire seule ne supporterait pas sa part de souffrance? Le salaire venant compenser, par son lvation, la chert des subsistances, maintiendrait cette classe un niveau ncessaire et immuable! Aprs tout, voici une anne qui dcidera entre le raisonnement des protectionnistes et le ntre.--Nous saurons si, malgr tous les efforts qu'on a faits pour accrotre le fonds des salaires, malgr les emprunts que se sont imposs les villes, les dpartements et l'tat, malgr qu'on ait fait travailler les ouvriers avec des ressources qui n'existent pas encore, malgr qu'on ait engag l'avenir, nous saurons si le sort des ouvriers a joui de ce privilge d'immutabilit qu'implique l'trange doctrine de nos adversaires. Nous demandons que toutes les sources d'informations soient explores; qu'on consulte les livres des hpitaux, des hospices, des prisons, des monts-de-pit; qu'on dresse la statistique des secours donns domicile; qu'on relve les registres de l'tat civil; qu'on suppute le nombre des morts, des naissances, des mariages, des abandons, des infanticides, des vols, des faillites, des expropriations; que l'on compare ces donnes, pour l'anne 1847, avec celles que fournissent les annes d'abondance et de bon march. Si la dtresse publique ne se manifeste pas par tous les signes la fois; s'il n'y a pas accroissement de misre, de maladie, de mortalit, de crimes, de dettes, de banqueroutes; s'il ne s'est pas ferm plus d'ateliers, s'il ne rgne pas dans la classe ouvrire plus de souffrances et d'apprhensions, pour tout dire en un mot, _si le taux du salaire s'est maintenu_, alors nous passerons condamnation. Nous nous dclarerons battu sur le terrain des doctrines, et nous baisserons notre drapeau devant celui de la rue Hauteville. Mais si les faits nous donnent raison, s'il est prouv que la chert des bls a vers sur notre pays, et spcialement sur la classe ouvrire, des calamits sans nombre, s'il est dmontr que le mot disette a un sens, une signification, et que ce phnomne se manifeste de quelque manire (car la thorie des protectionnistes ne va rien moins qu' prtendre que la disette n'est rien), qu'ils nous permettent de rclamer avec une nergie toujours croissante la libre entre des subsistances et des instruments de travail dans le pays, qu'ils nous permettent de manifester notre aversion pour la disette et surtout pour la disette lgale. Elle peut convenir ceux qui possdent la source des subsistances, le sel, ou l'instrument du travail, le capital; ou du moins ils peuvent se le figurer. Mais, qu'ils se fassent ou non illusion (et nous croyons que leur illusion cet gard est complte), toujours est-il que la raret des aliments est le plus grand des flaux pour ceux qui n'ont que des bras. Nous croyons que les produits avec lesquels se paye le travail tant moindres, la masse du travail restant la mme, il est invitable qu'il reoive une moindre rmunration. Les protectionnistes diront, sans doute, que nous altrons leur thorie; qu'ils n'ont jamais pouss l'absurdit au point de prconiser la disette; qu'ils dsirent comme nous l'abondance, mais seulement celle qui est le fruit du _travail national_. quoi nous rpondrons que l'abondance dont jouit un peuple est toujours le fruit de son travail, alors mme qu'il aurait cd quelques-uns des produits de ce travail contre une gale valeur de produits trangers. Quoi qu'il en soit, la question n'est pas ici de comparer la disette l'abondance, la chert au bon march, dans toutes leurs consquences, mais seulement dans leurs effets sur le taux des salaires. Disent-ils ou ne disent-ils pas que le bon march des subsistances entrane le bon march des salaires? N'est-ce pas sur cette assertion qu'ils s'appuient pour enrler leur cause la classe ouvrire? N'affirment-ils pas tous les jours que les manufacturiers anglais ont voulu ouvrir les portes aux denres venues du dehors, dans l'unique but de rduire le taux de la main-d'oeuvre? Nous dsirons et nous demandons instamment qu'une enqute soit ouverte sur les fluctuations du salaire et sur le sort des classes laborieuses, dans le cours de cette anne. C'est le moyen de vider, une fois pour toutes et par les faits, la grande question qui divise les partisans de la restriction et ceux de la libert[21]. [Note 21: V. ci-aprs, n 46, le second discours prononc Lyon, et, au tome VI, le chap. XIV.--(_Note de l'diteur._)] 16.--LA TRIBUNE ET LA PRESSE, PROPOS DU TRAIT BELGE. (_Journal des conomistes._) Avril 1846. Voici quelque chose de nouveau,--ce que les Anglais appellent _a free-trade debate_,--une joute entre deux principes, la libert et la protection.--Pendant bien des annes, les chefs de la Ligue ont provoqu, au sein des Communes, de semblables discussions. Srs d'tre dfaits, ils ne regardaient pas comme inutiles ces longues et laborieuses veilles o s'laborait cette reine du monde, l'opinion;--l'opinion qui assure enfin leur victoire. Pendant ce temps-l, il ne se ft pas trouv chez nous un dput assez audacieux pour articuler cette impopulaire expression: _un principe_. L'inattention, le ddain, la raillerie, peut-tre quelque chose de pis, eussent prouv au tmraire qu'il est des poques o, si l'on n'est pas sceptique, il faut du moins le paratre, et o quiconque croit quelque chose n'est propre rien. Enfin, voici venir l're des discussions thoriques, les seules, il faut le reconnatre, qui grandissent les questions, clairent l'esprit public. La protection et la libert se sont prises corps corps, propos du _trait belge_.--Je dis _ propos_, car il tait le prtexte plutt que le sujet du dbat. Chacun savait d'avance que le projet ministriel ne rencontrerait pas d'opposition srieuse au scrutin. Nous n'avons donc pas l'examiner, et nous nous bornerons une remarque. En toutes choses, il est un signe auquel le progrs se fait reconnatre: c'est la _simplification_. S'il en est ainsi, rien de plus rtrograde que le trait belge, car il complique d'une manire exorbitante l'action de la douane. La voil donc charge, non-seulement de constater la valeur des objets imports pour prlever une taxe proportionnelle, mais, si c'est du fil, de s'assurer de son origine; de lui ouvrir ou de lui fermer certains bureaux; de lui appliquer, selon l'occurrence, ou le droit de 22 pour 100, ou celui de 11 pour 100, ou ce dernier augment de la moiti de la diffrence, ou bien encore des trois quarts de la diffrence.--Et si c'est de la toile? Oh! alors viennent de nouvelles complications: on comptera le nombre des fils contenus dans l'espace de cinq millimtres, sur quatre points diffrents du tissu, et la fraction de fil ne sera prise pour fil entier qu'autant qu'elle se trouvera trois fois sur quatre. Et tout cela, pourquoi? De peur que le bon peuple de France ne soit inond de mouchoirs et de chemises, malheur qui arriverait assurment, si la douane se bornait recouvrer le revenu de l'tat. Non, la vrit ne saurait tre dans ce ddale de subtilits. On a beau dire que nous sommes _absolus_. Oui, nous le sommes, et nous disons: Si le public est fait pour quelques producteurs, nos adversaires ont raison et il faut repousser les produits belges; s'il s'appartient lui-mme, laissez-le se pourvoir comme il l'entend. J'ajouterai une observation plus grave. Les _traits de commerce_ sont toujours et ncessairement contraires aux saines doctrines, parce qu'ils reposent tous sur cette ide que l'importation est funeste _en soi_. Si on la croyait utile, videmment on ouvrirait ses portes, et tout serait dit. Ils ont de plus l'inconvnient d'veiller l'hostilit de tous les peuples, hors un.--_Je veux bien acheter des vins, pourvu qu'ils ne soient pas franais._--Voil le trait de Mthuen.--_Je veux bien acheter des toiles, pourvu qu'elles ne soient pas bon march, c'est--dire anglaises._--Voil le trait belge.--Quand notre sicle sera vieux, je crains bien qu'il ne dise: quarante-six ans, dans mon ge mr, j'tais encore bien novice. Mais laissons la douane, et ses fils, et ses fractions de fils, et ses moitis et ses quarts de diffrence; et passons la lutte des doctrines, seule chose qui, dans cette discussion, ait une importance relle. _M. Lestiboudois_ a ouvert la brche avec sa thorie de l'an pass. Vous la rappelez-vous?--Le commerce extrieur ruine une nation qui achte avec ses capitaux des objets de consommation fugitive. Avec ou sans commerce, on se ruine quand on dpense plus qu'on ne gagne, ce que font les gens paresseux, dsordonns et prodigues. En quoi la douane y peut-elle quelque chose? Si, cet t, il plaisait Paris de se croiser les bras, de ne rien faire, si ce n'est boire, manger et s'battre; si, aprs avoir dvor ses provisions, il s'en procurait d'autres en vendant, dans les provinces, ses meubles, ses bijoux, ses instruments, ses outils, et jusqu' son sol et ses palais, il se ruinerait coup sr. Mais remarquez ceci: ses vices tant donns, loin qu'il pt imputer sa ruine ses relations avec les provinces, ce sont ces relations qui retarderaient le jour de la souffrance et du dnment.--Tant que la France sera laborieuse et prvoyante, ne craignons pas que le commerce extrieur lui enlve ses capitaux.--Que si jamais elle devient fainante et fastueuse, le commerce extrieur la fera vivre plus longtemps sur ses capitaux acquis. _M. Ducos_ est venu ensuite. Il a dploy du talent. Mais ce n'est pas ce dont il faut le plus le louer. Sachons apprcier surtout son courage et son dsintressement. Il faut du courage pour faire retentir le mot _libert_ au sein d'une Chambre et en face d'un pays presque exclusivement hostiles. Il faut du dsintressement pour rompre en visire avec le parti qui seul peut vous ouvrir l'accs du pouvoir, et dans une cause qui seule peut vous le fermer. Que dirons-nous de _M. Corne_? Il a dfendu le rgime protecteur avec un accent de conviction qui atteste sa sincrit. Mais plus M. Corne est sincre, plus il est plaindre, puisque sa logique l'a conduit ces affligeantes conclusions: La libert est antipathique l'galit, et la justice au bien-tre. _M. Wustemberg_ a paru vouloir se poser, ds le dbut, en homme _pratique_, c'est--dire dgag de tout principe absolu, partisan tour tour, selon l'occurrence, de la libert et de la protection.--Nous avons d'abord t surpris de cette profession d'_absence de foi_. Ce n'est pas que nous ignorions le vernis de sagesse et de modration qu'elle donne. Comment rvoquer en doute la supriorit de l'homme qui juge tous les partis, se prserve de toute exagration, discerne le fort et le faible de toute thorie?--Mais ces praticiens ont beau dire, si la restriction est mauvaise en soi, tout ce qu'on peut concder la _restriction modre_, c'est d'tre _modrment_ mauvaise. Aussi nous avons t heureux d'apprendre, quand M. Wustemberg a dvelopp sa pense, qu'il condamne le principe de la protection, qu'il avoue le principe de la libert et que sa modration doit s'entendre du passage d'un systme l'autre. (_V. ci-aprs le n 49._) Il y aurait peu d'utilit passer en revue tous les discours qui ont occup trois sances. Je me hte d'arriver celui qui a fait, sur l'assemble et le public, l'impression la plus profonde. Ce ne sera pas cependant sans rendre hommage une courte, mais substantielle allocution de M. Koechlin, qui a relev avec nettet les faits et les calculs errons que le monopole invoquait son aide. On y voit combien il faut se tenir en garde contre la statistique. Ce n'est pas chose aise que d'apprcier les paroles d'un premier ministre. Faut-il les juger en elles-mmes, en se bornant rechercher leur conformit avec la vrit abstraite? Faut-il les apprcier au point de vue des opinions de l'orateur, manifestes par ses actes et ses discours antrieurs? Ne peut-on point douter qu'elles soient l'expression, du moins complte, de sa pense intime? Est-il permis d'esprer qu'un chef de cabinet viendra exposer sa doctrine, comme un professeur, sans se soucier ni des exigences de l'opinion, ni des passions de la majorit, ni du retentissement de ses paroles, ni des craintes et des esprances qu'elles peuvent veiller? Si encore M. Guizot tait un de ces hommes, comme on peint le duc de Wellington, qui ne savent parler que tout juste assez pour dire ce qu'ils ont sur le coeur? Mais on reconnat qu'il possde au plus haut degr toutes les ressources oratoires, et qu'il excelle particulirement dans l'art de mettre, non point les maximes en pratique, mais les pratiques en maximes, selon le mot qu'on attribue M. Dupin. Ce n'est donc qu'avec beaucoup de circonspection qu'on peut apprcier la porte et la pense d'un tel discours; et, le meilleur moyen, c'est de se mettre la place de l'orateur et de peser les circonstances dans lesquelles il a parl. Quelles sont ces circonstances? D'un ct, une grande nation qui passe pour habile en matire commerciale, au sein de laquelle les connaissances sont trs-rpandues, exige l'_application_ du principe proclam vrai d'ailleurs par tous les hommes, sans exception, qui ont fait de la science conomique l'tude de toute leur vie. En outre, un ministre auquel l'Europe dcerne le titre de grand homme d'tat, un cabinet compos d'hommes suprieurs, les chefs de toutes les oppositions s'accordent un moment pour rendre ce principe le plus sincre des hommages, la ralisation. Eh bien! pense-t-on que, lorsque le monde entier assiste ce grand spectacle, M. Guizot pourra, sans compromettre sa renomme, venir lever la tribune franaise le drapeau de la protection? D'un autre ct, il s'adresse des hommes qui, presque tous, croient, je ne dirai pas leur fortune, mais celle de leurs commettants, lie au rgime protecteur. Bien plus, ils ont la conviction que la fortune de la France est attache au maintien de ce rgime. Enfin, au dehors des Chambres, l'opinion, la presse sont pour le monopole; et s'il y a une association un peu forte en France, c'est celle qui s'est voue le dfendre. Pense-t-on que le premier ministre arborera le drapeau de la libert? Que fera-t-il donc? Il dbutera par un pompeux loge de la rforme anglaise, mais ensuite, en entassant distinctions sur distinctions, il prouvera qu'elle n'est pas applicable la France. Il dira, par exemple, que la population de la Grande-Bretagne tant en trs-grande majorit compose d'ouvriers des manufactures, il y avait intrt lui donner bon march le pain, la viande et tous les aliments;--ce qui est sans application notre pays agricole. Comme si, prcisment parce que notre population est, en trs-grande majorit, voue aux travaux de l'agriculture, il n'y avait pas galement intrt lui donner la houille, le fer et le vtement bon march. Mais enfin, il faudra bien que le ministre se prononce. Qu'est-ce donc qui est applicable la France? Est-ce la restriction? est-ce la libert? Ni l'une ni l'autre. Il faut voir, examiner, rsoudre les questions une une, mesure qu'elles se prsentent, et sans les rattacher aucun systme; en un mot, poursuivre la marche que le cabinet s'est trace dans la voie du progrs.--(Car, quel ministre peut avouer qu'il n'est pas dans le progrs?) En sorte que, lorsque le chef du cabinet descend de la tribune, les libraux se disent: Il y a une pense de libert dans ce discours-l. Et les monopoleurs: Si le progrs futur va du mme train que le progrs pass, nous pouvons dormir tranquilles. Ceci n'est pas une critique. Peut-tre aurons-nous un jour le spectacle d'un premier ministre venant dire aux Chambres: Voil mon principe:--vous le repoussez, je me retire. Ma place est la chaire, au journal; elle ne saurait tre au banc ministriel. En attendant, il faut bien se rsigner ce que, sans sacrifier explicitement ses convictions sur une question spciale, il consulte l'opinion publique, cherche mme la modifier, mais qu'en dfinitive il prfre gouverner avec elle que de ne pas gouverner du tout. M. Peel, cet homme d'tat qu'il est aujourd'hui de mode d'exalter dmesurment comme l'instrument, presque l'inventeur de la rforme commerciale, n'a pas fait autre chose[22]. [Note 22: V. tome III, pages 438 et suiv.--(_Note de l'diteur._)] Il y a longtemps que M. Peel est conomiste, malgr la comdie de sa confession. Mais il ne s'est pas avis de devancer l'opinion, il l'a laisse se former; et pendant que d'autres ouvriers, dont la postrit vnrera la mmoire, se chargeaient de cette tche laborieuse, lui se contentait, selon l'expression anglaise, de lui _tter le pouls_. Il l'a aide mme, par des expriences partielles, qu'il savait bien devoir russir; et, quand le moment est venu, quand il a vu derrire lui une opinion publique capable de contre-balancer l'influence qui l'avait lev, il s'est plac du ct de la force, et il a dit aux monopoleurs: Je pensais comme vous; mais l'tude et l'exprience m'ont dtromp.--Et il a accompli la rforme. Le discours mme, par lequel il a introduit aux Communes cette grande mesure, se ressent des mnagements que doivent s'imposer les ministres qui redoutent plus l'loignement des affaires que l'inconsquence thorique. Pense-t-on que M. Peel ne soit pas plus libral au fond que sa rforme et surtout que son discours? Combien d'hrsies n'a-t-il pas articules, contre sa conviction intime, uniquement pour ne pas trop heurter une partie de son auditoire! Et par exemple, quand il a dit: Qu'avons-nous craindre? Nous avons de la houille, du fer et des capitaux. Nous battrons tous les manufacturiers du monde. Vous nous battrez!--Peut-tre: et en tout cas, trs-honorable baronnet, vous savez bien qu'en ce genre de lutte, c'est le vaincu qui recueille le butin. Vous nous battrez, en nous admettant, par droit d'change, _en communaut_ de vos avantages. Vous nous battrez comme la Beauce bat Paris en lui vendant du bl, comme Newcastle bat Londres en lui vendant du combustible. Mais il fallait flatter John Bull et ce qui lui reste encore de prjugs. De l ce mlange de doctrines antagonistes. Qu'en est-il rsult? ce qui rsultera toujours de cette stratgie. L'Europe n'a retenu que cette rodomontade de M. Peel. On l'a cite notre tribune. L'influence morale de la rforme en a t neutralise; et malgr les prcdents, malgr les faits, malgr la renonciation toute rciprocit, la prvention traditionnelle contre le machiavlisme de la perfide Albion est demeure, ou peu s'en faut, dans toute sa force. Mais enfin, ne reste-t-il rien du discours de M. Guizot? N'y a-t-il rien conclure de ces paroles qui ont eu en France tant de retentissement? S'il faut dire ce que j'en pense, je crois qu' travers beaucoup de distinctions et de prcautions, une pense de libert s'y laisse apercevoir. Il est vrai que M. Guizot a dit et rpt: Nous sommes conservateurs, nous sommes protecteurs.--Mais il a dit aussi: M. Peel est conservateur et protecteur. Donc, dans sa pense, l'esprit de conservation et de protection n'est pas incompatible avec une rforme plus ou moins radicale. Il a t plus loin lorsqu'il a dit: Nous avons intrt rformer progressivement nos tarifs, tendre nos relations au dehors, nous donner nous-mmes de nouveaux gages de bons rapports et de paix, amliorer ainsi la condition du _public consommateur_. Et encore: Il faut avancer toutes les fois que cela se peut sans danger pour nos grandes industries, avec profit pour notre influence politique dans le monde, avec profit pour le _public consommateur_. Le voil donc prononc le grand mot, le mot _consommateur_, le mot qui rsout tous les problmes; car, enfin, la consommation est le but dfinitif de tout effort, de tout travail, de toute production. Le consommateur est mis en scne; il n'en sortira pas, et bientt il l'occupera tout entire. (V. _tome_ IV, _page_ 72.) Il est permis de croire que M. Guizot n'a pas fait de la science de Smith et de Say une tude spciale. Nul homme ne peut tout savoir. Mais j'ose prendre sur moi d'affirmer qu'il tient dans sa main le fil qui le conduira srement travers tous les dtours de ce labyrinthe. Qu'il attache sa pense ce phnomne de la consommation, et il sera bientt plus conomiste que beaucoup d'conomistes de profession. Il arrivera cette simple conclusion: Le tarif doit tre une source de revenu public, et non une source de faveurs partielles. (_V. le chap. XI du tome_ VI.) Rapprochons les paroles de M. Guizot de celles de M. Cunin-Gridaine. Ds aujourd'hui nous pouvons annoncer que des tudes poursuivies de concert, par les dpartements du commerce et des finances, auront pour rsultat la prsentation, la session prochaine, d'un projet de loi de douanes qui comprendra de nombreuses _modifications_. Et, pour qu'on ne s'y mprenne pas, le ministre s'est servi, un moment avant, du mot _adoucissements_. Ainsi, il n'en faut pas douter, l'heure de la rparation approche. Et pourquoi ne concevrions-nous pas cet espoir? Les monopoleurs ne s'y sont pas tromps. Ils ne s'en sont point laiss imposer par les grands mots: _conservation_, _protection_. M. Grandin s'est cri: On vous fera bientt des propositions; prenez garde! ne vous y laissez pas prendre. M. le ministre des affaires trangres, il est vrai, ne vous parle pas encore d'admettre les produits anglais. Il sait bien qu'aujourd'hui il rencontrerait _encore_ dans cette Chambre une forte opposition. Mais ces ides, je le crains bien, germent dans son esprit, et peut-tre ne fait-il que les ajourner. M. le ministre a bien dit qu'il tait partisan du rgime protecteur. Mais en mme temps il a dclar qu'il fallait largir ce systme, et successivement le modifier, l'gard surtout des industries privilgies; ce qui veut dire sans doute que ces industries doivent s'attendre, un jour ou l'autre, entrer en concurrence avec l'tranger. Oui, cela veut dire qu'_un jour ou l'autre_ le droit de proprit sera reconnu en France, et que quiconque travaille, matre du fruit de ses sueurs, sera libre de le consommer, ou de l'changer, si tel est son intrt, mme ailleurs que chez M. Grandin. Ainsi, je le rpte, l'heure approche. Nous ne sommes pas arrivs sans doute au temps de la rforme, de l'application des grands principes d'conomie politique et d'ternelle justice. Mais nous entrons dans l're des _essais_. Nous nous rapprochons de l'Angleterre six ans de distance. Les _experiments_ que sir Robert Peel commena en 1841, M. Guizot les commencera en 1847, et leur succs en provoquera d'autres jusqu' ce que la justice rgne dans le pays. L'heure approche. Mais le temps qui nous en spare doit tre consacr la discussion et la lutte. Amis de la libert, je vous dirai comme M. Grandin sa phalange: Prenez garde! ne vous laissez pas surprendre! Prenez garde! ce n'est pas le ministre qui dcidera la rforme. Ce n'est pas la Chambre, ce ne sont pas mme les trois pouvoirs; c'est l'_opinion_. Et tes-vous prts pour le combat? avez-vous tout prpar? avez-vous un organe avou et dvou? vous tes-vous occups des moyens d'agir sur l'esprit public? de faire comprendre aux masses comment on les exploite? disposez-vous d'une force morale que vous puissiez apporter ce ministre, ou tout autre, qui osera toucher l'arche du privilge? Prenez garde! le monopole ne s'endort pas. Il a son organisation, ses coalitions, ses finances, sa publicit. Il a runi en un faisceau tous les intrts gostes. Il a agi sur la presse, sur la Chambre, sur les lections. Il met en oeuvre, et c'est son droit, tout le mcanisme constitutionnel. Il vous battra certainement, si vous restez dans l'indiffrence. Vous comptez sur le pouvoir. Sa dclaration vous suffit. Ah! _ne vous y laissez pas prendre_. Le pouvoir ne fait que ce que l'opinion veut qu'il fasse. Il ne peut, il ne _doit_ pas faire autre chose. Ne voyez-vous pas qu'il cherche, qu'il sollicite, qu'il implore un point d'appui? et vous hsitez le lui donner! Plusieurs d'entre vous sont dcourags. Ils disent: L'intrt gnral, parce qu'il est gnral, touche tout le monde, mais touche peu. Jamais il ne pourra se mesurer l'intrt priv.--C'est une erreur. La vrit, la justice ont une force irrsistible. C'est l'esprit de doute qui la paralyse.--Pour l'honneur du pays, croyons que le bien public a encore la puissance de faire battre les coeurs. Unissez-vous donc: agissez. quoi servent les garanties conquises par tant de sacrifices? quoi servent les droits de parler, d'crire, d'imprimer, de nous associer, de ptitionner, d'lire, si tous ces droits nous les laissons dans l'inertie? Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble que quelque chose circule dans l'air qui annonce l'affranchissement commercial des peuples. Ce n'est pas la tribune seulement qui a eu son _dbat thorique_, il a envahi la presse quotidienne. Quelle et t, il y a quelques mois, l'attitude des journaux?--Et voil que _le Courrier franais_, _le Sicle_, _la Patrie_, _l'poque_, _la Rforme_, _la Dmocratie pacifique_ ont pass dans notre camp[23]; et tout le monde a t frapp de l'orthodoxie et du ton de rsolution qui rgne dans le manifeste du _Journal des Dbats_, habituellement si prudent et si mesur. [Note 23: L'auteur reconnut bientt que quelques-unes des adhsions qu'il enregistre ici n'taient ni solides ni compltes.--(_Note de l'diteur._)] Il est vrai que nous avons contre nous _la Presse_, _l'Esprit public_, _le Commerce_ et _le Constitutionnel_.--Mais _la Presse_ ne combat plus, depuis sa correspondance avec M. Blanqui, sur le terrain des principes. Elle veut la libert, la justice; seulement elle y veut arriver avec une lenteur dsesprante. Quant au _Constitutionnel_, on ne peut pas dire qu'il se prononce; il s'efforce de nous dcourager. Mais ses arguments sont si faibles qu'ils manquent leur but, et il semble qu'une secrte rpugnance dominait la plume qui les a formuls. Ils reposent tous sur une perptuelle confusion entre les tarifs protecteurs, que nous attaquons, et les tarifs fiscaux que nous laissons en paix. Ainsi, _le Constitutionnel_ nous apprend que la rforme de sir Robert Peel _est tout ce qu'il y a de plus vulgaire_. Et quelle preuve en donne-t-il? C'est qu'elle laisse subsister de forts droits sur le th, le tabac, les eaux-de-vie, les vins, droits qui n'ont et ne peuvent avoir rien de protecteur, puisque ces produits n'ont pas de similaires en Angleterre. Il ne voit pas que c'est en cela que consiste la libralit de la mesure.--Il nous assure qu'il y a, en Suisse, beaucoup d'obstacles la circulation des marchandises; mais il ne disconvient pas que ces obstacles sont communs aux marchandises indignes et aux marchandises exotiques; que les unes et les autres y sont traites sur le pied de la plus parfaite galit, d'o il rsulte seulement une chose, c'est que la Suisse prospre sans _protection_, malgr la mauvaise assiette de l'impt. Encore quelques efforts. Que Paris se rveille; qu'il fasse une dmonstration digne de lui; que les six mois qui sont devant nous soient aussi fconds que ceux qui viennent de s'couler, et la question de principe sera emporte. 17.--LE PARTI DMOCRATIQUE ET LE LIBRE-CHANGE. 14 Mars 1847. Quand nous avons entrepris de dfendre la cause de la libert des changes, nous avons cru et nous croyons encore travailler principalement dans l'intrt des classes laborieuses, c'est--dire de la dmocratie, puisque ces classes forment l'immense majorit de la population. La restriction douanire nous apparat comme une taxe sur la communaut au profit de quelques-uns. Cela est si vrai qu'on pourrait y substituer un systme de primes qui aurait exactement les mmes effets. Certes, si, au lieu de mettre un droit de cent pour cent sur l'entre du fer tranger, on donnait, aux frais du trsor, une prime de cent pour cent au fer national, celui-ci carterait l'autre du march tout aussi srement qu'au moyen du tarif. La restriction douanire est donc un privilge confr par la lgislature, et l'ide mme de dmocratie nous semble exclure celle de privilge. On n'accorde pas des faveurs aux masses, mais, au contraire, aux dpens des masses. Personne ne nie que l'isolement des peuples, l'effort qu'ils font pour tout produire en dedans de leurs frontires ne nuise la bonne division du travail. Il en rsulte donc une diminution dans l'ensemble de la production, et, par une consquence ncessaire, une diminution correspondante dans la part de chacun au bien-tre et aux jouissances de la vie. Et s'il en est ainsi, comment croire que le peuple en masse ne supporte pas sa part de cette rduction? comment imaginer que la restriction douanire agit de telle sorte, que, tout en diminuant la masse des objets consommables, elle en met plus la porte des classes laborieuses, c'est--dire de la gnralit, de la presque totalit des citoyens? Il faudrait supposer que les puissants du jour, ceux prcisment qui ont fait ces lois, ont voulu tre seuls atteints par la rduction, et non-seulement en supporter leur part, mais encore encourir celle qui devait atteindre naturellement l'immense masse de leurs concitoyens. Or, nous le demandons, est-ce l la nature du privilge? Sont-ce l ses consquences naturelles? Si nous dtachons de la dmocratie la classe ouvrire, celle qui vit de _salaires_, il nous est plus impossible encore d'apercevoir comment, sous l'influence d'une lgislation qui diminue l'ensemble de la richesse, cette classe parvient augmenter son lot. On sait quelle est la loi qui gouverne le taux des salaires, c'est la loi de la concurrence. Les industries privilgies vont sur le march du travail et y trouvent des bras prcisment aux mmes conditions que les industries non privilgies. Cette classe de salaris, qui travaillent dans les forges, les mines, les fabriques de drap et de coton, n'ont donc aucune chance de participer au privilge, d'avoir leur quote-part dans la taxe mise sur la communaut.--Et quant l'ensemble des salaris, puisqu'ils offrent sur le march un nombre dtermin de bras, et qu'il y a sur ce mme march moins de produits qu'il n'y en aurait sous le rgime de la libert, il faut bien qu'ils donnent plus de travail pour une rmunration gale, ou plus exactement, autant de travail pour une moindre rmunration en produits;-- moins qu'on ne prtende qu'on peut tirer d'un tout plus petit des parts individuelles plus grandes. Forts de cette conviction, nous devions nous attendre rallier notre cause les organes de la dmocratie. Il n'en a pas t ainsi; et ils croient devoir faire la libert des changes une opposition acerbe, aigre, empreinte d'une couleur haineuse aussi triste que difficile expliquer. Comment est-il arriv que ceux qui se posent, devant le pays, comme les dfenseurs exclusifs des liberts publiques, aient choisi entre toutes une des plus prcieuses de l'homme, celle de disposer du fruit de son travail, pour en faire l'objet de leur ardente opposition? Assurment, si les meneurs actuels du parti dmocratique (car nous sommes loin d'tendre tout le parti nos observations) soutenaient systmatiquement la restriction douanire, comme chose bonne en soi, nous ne nous reconnatrions pas le droit d'lever le moindre doute sur leurs intentions. Les convictions sincres sont toujours respectables, et tout ce qu'il nous resterait faire, ce serait de ramener ce parti nos doctrines en les appuyant de dmonstrations concluantes. Tout au plus, nous pourrions lui faire observer qu'il a tort de se croire plac en tte des opinions librales, puisqu'en toute sincrit, il juge dangereuse et funeste la libert mme qui est la plus immdiate manifestation de la socit, la libert d'changer. Mais ce n'est point l la position qu'ont prise les organes du parti dmocratique. Ils commencent par reconnatre que la libert des changes est vraie _en principe_. Aprs quoi, ce principe vrai, ils le contrarient dans son dveloppement, et ne perdent pas une occasion de le poursuivre de leurs sarcasmes[24]. [Note 24: V. les chap. XIV et XVIII du tome IV, pages 76 et 94.--(_Note de l'diteur._)] Par cette conduite, le parti dmocratique nous pousse fort au del d'une simple discussion de doctrine. Il nous donne le droit et de lui souponner des intentions qu'il n'avoue pas et de rechercher quelles peuvent tre ces intentions. En effet, qu'on veuille bien suivre par la pense tout ce qu'implique cette concession: _La doctrine du libre-change est vraie en principe_. Ou cela n'a aucun sens, ou cela veut dire: La cause que vous dfendez est celle de la vrit, de la justice et de l'utilit gnrale. La restriction est un privilge arrach la lgislature par quelques-uns aux dpens de la communaut. Nous reconnaissons qu'elle est une atteinte la libert, une violation des droits de la proprit et du travail, qu'elle blesse l'galit des citoyens devant la loi. Nous reconnaissons qu'elle devrait nous tre essentiellement antipathique, nous qui faisons profession de dfendre plus spcialement la libert, l'galit des droits des travailleurs. Voil le sens et la porte de ces mots: _Vous avez raison en principe_; ou ils ne sont qu'une strile formule, une prcaution oratoire, indigne d'hommes de coeur et de chefs de parti. Or, quand des publicistes ont fait une telle dclaration, et qu'on les voit ensuite ardents touffer non par le raisonnement, ils n'en ont plus le droit, mais par l'ironie et le sarcasme, le principe dont ils ont proclam la justice et la vrit, nous disons qu'ils se placent dans une position insoutenable, qu'il y a dans cette tactique quelque chose de faux et d'anormal, une dviation des rgles de la polmique sincre, une inconsquence dont nous sommes autoriss rechercher les secrets motifs. Qu'il n'y ait pas ici de malentendu. Nous sommes les premiers respecter dans nos antagonistes le droit de se former une opinion et de la dfendre. Nous ne nous croyons pas permis, en gnral, de suspecter leur sincrit, pas plus que nous ne voudrions qu'ils suspectassent la ntre. Nous comprenons fort bien qu'on puisse, par une vue, selon nous, fausse ou incomplte du sujet, adopter systmatiquement le rgime protecteur, quelque opinion politique que l'on professe. chaque instant nous voyons ce systme dfendu par des hommes sincres et dsintresss. Quel droit avons-nous de leur supposer un autre mobile que la conviction? Quel droit avons-nous opposer des crivains comme MM. Ferrier, Saint-Chamans, Mathieu de Dombasle, Dezeimeris, autre chose que le raisonnement? Mais notre position est toute diffrente l'gard des publicistes qui commencent par nous accorder que nous avons raison _en principe_. Eux-mmes nous interdisent par l de raisonner, puisque la seule chose que nous puissions et voulions tablir par le raisonnement, c'est justement celle-l, que _nous avons raison en principe_, en laissant ce mot son immense porte. Or, nous le demandons tout lecteur impartial, quelle que soit d'ailleurs son opinion sur le fond de la question, les journaux qui montrent l'irritation la plus acerbe contre un principe qu'ils proclament vrai, qui se vantent d'tre les dfenseurs des liberts publiques et proscrivent une des plus prcieuses de ces liberts, tout en reconnaissant qu'elle est de droit commun comme les autres, qui talent tous les jours dans leurs colonnes leur sympathie pour le pauvre peuple, et lui refusent la facult d'obtenir de son travail la meilleure rmunration, ce qui est d'aprs eux-mmes le rsultat de la libert, puisqu'ils la reconnaissent _vraie en principe_, ces journaux n'agissent-ils pas contre toutes les rgles ordinaires? Ne nous rduisent-ils pas scruter le but secret d'une inconsquence aussi manifeste? car enfin, on a un but quand on s'carte aussi ouvertement de cette ligne de rectitude, en dehors de laquelle il n'y a pas de discussion possible. On dira sans doute qu'il est fort possible d'admettre sincrement un principe et d'en juger avec la mme sincrit l'application inopportune. Oui, nous en convenons, cela est possible, quoique vrai dire il nous soit difficile d'apercevoir ce qu'il y a d'inopportun restituer aux classes laborieuses la facult d'accrotre leur bien-tre, leur dignit, leur indpendance, ouvrir la nation de nouvelles sources de prosprit et de vraie puissance, lui donner de nouveaux gages de scurit et de paix, toutes choses qui se dduisent logiquement de cette concession, _vous avez raison en principe_. Mais enfin, quelque juste, quelque bienfaisante que soit une rforme, nous comprenons qu' un moment donn elle puisse paratre inopportune certains esprits prudents jusqu' la timidit. Mais si l'opposition, que nous rencontrons dans les meneurs du parti dmocratique, tait uniquement fonde sur une imprudence excessive, sur la crainte de voir se raliser trop brusquement ce rgne de justice et de vrit auquel ils accordent leur sympathie _en principe_, on peut croire que leur opposition aurait pris un tout autre caractre. Il est difficile de s'expliquer, mme dans cette hypothse, qu'ils poursuivent de leurs sarcasmes amers les hommes qui, selon eux, dfendent la cause de la justice et les droits des travailleurs, et qu'ils s'efforcent de mettre au service de l'injustice et du monopole l'opinion gare de cette portion du public sur laquelle ils exercent le plus spcialement leur influence, et qui a le plus souffrir des privilges attaqus. De l'aveu du parti dmocratique (aveu impliqu dans cette dclaration: _Vous avez raison en principe_), la question du libre-change a mis aux prises la justice et l'injustice, la libert et la restriction, le droit commun et le privilge. En supposant mme que ce parti, saisi tout coup d'un esprit de modration et de longanimit assez nouveau, nous considre comme des dfenseurs trop ardents de la justice, de la libert et du droit commun, est-il naturel, est-ce une chose consquente ses prcdents, ses vues ostensibles, et sa propre dclaration, qu'il s'attache, avec une haine mal dguise, ruiner notre cause et relever celle de nos adversaires? De quelque manire donc qu'on envisage la ligne de conduite adopte par les meneurs du parti dmocratique dans ce dbat, on arrive cette conclusion qu'elle a t trace par des motifs qu'on n'avoue pas. Ces motifs, nous ne les connaissons pas, et nous nous abstiendrons ici de hasarder des conjectures. Nous nous bornerons dire que, selon nous, les publicistes auxquels nous faisons allusion sont entrs dans une voie qui doit ncessairement les dconsidrer et les perdre aux yeux de leur parti. Se lever ouvertement ou jsuitiquement contre la justice, le bien gnral, l'intrt vraiment populaire, l'galit des droits, la libert des transactions, ce n'est pas un rle que l'on puisse mener bien loin, quand on s'adresse la dmocratie et qu'on se dit dmocrate. Et la prcaution oratoire qu'on aurait prise, de se dclarer _pour le principe_, ne ferait que rendre l'inconsquence plus vidente et le dnoment plus prochain. 18.--DMOCRATIE ET LIBRE-CHANGE. 25 Avril 1847. Un philosophe devant qui on niait le mouvement se prit marcher. C'est un mode d'argumentation que nous mettrons en usage chaque fois que l'on nous en fournira l'occasion. Nous l'avons dj employ propos du trait de Mthuen. On assurait que ce trait avait ruin le Portugal, nous en avons donn le texte. Maintenant nous sommes en face d'une autre question. Les _amis du peuple_ font au libre-change une opposition haineuse. Sur quoi nous avons nous demander: Le _libre-change_, quant aux choses les plus essentielles, est-il ou n'est-il pas dans l'intrt du peuple? Chacun fait, comme il l'entend, parler et agir le peuple. Mais voyons comment le peuple a parl et agi lui-mme quand il en a eu l'occasion. Depuis un demi-sicle, nous avons eu des constitutions fort diverses. En 1795, aucun Franais n'tait exclu du suffrage lectoral. En 1791, il n'y avait d'exclus que ceux qui ne payaient aucun impt. En 1817, taient exclus ceux qui payaient moins de 300 francs. En 1822, l'influence de la grande proprit fut renforce par le double vote. Ces quatre assembles, manes de sources diverses, depuis la dmocratie la plus extrme jusqu' l'aristocratie la plus restreinte, ont vot chacune son tarif. Il nous est donc ais de comparer la volont de tous exprime par tous, la volont de quelques-uns exprime par quelques-uns. Nous soumettons le tableau suivant aux mditations de nos concitoyens de toutes classes. ----------------------------+---------------+---------------+---------------+--------------- | TARIF DE 1795 | TARIF DE 1791 | TARIF DE 1817 | TARIF DE 1822 | TOUT FRANAIS | TOUT | CENS DE 300 | DOUBLE VOTE. | est lecteur. | CONTRIBUABLE | FRANCS. | | | est lecteur. | | Aliments. +---------------+---------------+---------------+--------------- | | | | Froment, seigle, mas, | | | | orge, avoine, riz, | | | | l'hectol. | nant. | nant. | nant. | 25 c. 15 f. Boeufs | | | 3 f. 30 | 55 f. Veaux | | | 1 f. 10 | 27 50 Moutons | | | 0 f. 27-1/2 | 5 50 Graisse (les 100 kilog.) | | | 11 30 f. | 11 f. 30 f. | | | | { d'olive | 0 f. 90 | 9 f. | 27 f. 50 | 38 f. 50 { (les 100 kilog.) | | | | et 44 f. Huile { de fabrique | 0 f. 90 | 9 f. | 16 f. 50 | 27 f. 50 { | | | | et 33 f. { de graisses | 0 f. 90 | 9 f. | 13 f. 20 | 27 f. 50 { grasses | | | | et 33 f. | | | | Matires ncessaires | | | | l'industrie. | | | | | | | | { fondu | 0 f. 30 | 3 f. | 49 f. 50 | 110 { (les 100 kilog.) | | | | Acier { en barres | 0 f. 30 | 3 f. | 49 f. 50 | 66 { en tle | 0 f. 30 | 3 f. | 49 f. 50 | 66 | | | | { brute | nant. | nant. | 2 f. 20 | 4 f. 40 { | | | | et 9 f. 10 Fonte { maze | | | 2 f. 20 | f. 16 { | | | | et 50 f. | | | | { en barres, | 0 f. 40 | 4 f. | 16 f. 50 | 16 f. 50 { au bois | | | et 27 f. 50 | et 27 f. 50 { --, la houille | nant. | nant. | 16 f. 50 | 27 f. 50 { | | | et 27 f. 50 | et 55 f. Fer { feuillard | 0 f. 60 | 6 f. | 44 | 44 { en tle | 1 f. 20 | 6 f. | 44 | 40 | | | | Houille { par terre | 0 f. 04 | 0 f. 20 | 0 f. 33 | 1 f. 33 { (100 kilog.) | | | et 0 f. 66 | et 0 f. 66 { par mer | 0 f. 11 | 0 f. 54 | 1 f. 10 | 1 f. 10 | et 0 f. 18 | et 0 f. 98 | et 1 f. 65 | et 1 f. 65 | | | | Laine { brute | nant. | nant. | nant. | 0 f. 11 commune { lave | | | | 22 f. | | | | et 33 f. | | | | Laine { brute | | | | 0 f. 22 fine { lave | | | | 44 f. | | | | et 66 f. | | | | Lin { taill | | | 3 f. 30 | 11 { peign | | | 6 f. 60 | 33 | | | | Sucre { colonies | | | | { franaises | | 3 f. 20 | 49 f. 50 | 49 f. 50 { tranger | 3 f. 60 | 18 | 104 f. 50 | 104 f. 50 | | | | Caf { colonies | nant. | 7 f. 60 | 55 f. 50 | 55 f. { franaises | | | et 66 f. 50 | et 66 f. 50 { tranger | 6 f. | 60 f. | 104 f. 50 | 104 f. { | | | et 110 f. 50 | et 110 f. | | | | Suif | nant. | nant. | 2 f. 75 | 16 f. 50 | | | et 5 f. 50 | et 19 f. 80 ----------------------------+---------------+---------------+---------------+--------------- Certes, nous ne croyons pas que le peuple de 1795 ft plus avanc en conomie politique que le corps lectoral de 1847. Mais alors on posait cette question: Ceux qui mangent de la viande et du pain ou se servent de fer payeront-ils une taxe ceux qui produisent ces choses? Et comme les mangeurs de pain taient en majorit, la majorit disait: _Non_. Aujourd'hui on pose la mme question. Mais ceux qui font du bl, de la viande ou du fer sont seuls consults, et ils dcident qu'il leur sera pay une gratification, un supplment de prix, une taxe. Il n'y a rien l qui doive nous surprendre. La Suisse est le seul pays, en Europe, o tout le monde concourt faire la loi; c'est aussi le seul pays, en Europe, o des taxes sur le grand nombre en faveur du petit nombre n'ont pu pntrer. En Angleterre, la loi tait faite exclusivement par les propritaires du sol. Aussi nulle part on n'avait attribu la production du bl des primes si exorbitantes. Aux tats-Unis, le parti whig et le parti dmocrate se disputent et obtiennent tour tour l'influence. Aussi le tarif s'lve ou s'abaisse, suivant que le premier l'emporte sur le second ou le second sur le premier. En prsence de ces faits crasants, quand nous avons soulev la question du libre-change, quand nous avons essay de ragir contre cette prtention d'une classe de faire des lois son profit, comment est-il arriv que nous ayons rencontr une opposition ardente et haineuse, parmi les meneurs du parti dmocratique? C'est ce que nous expliquerons sous peu de manire tre compris. En attendant, puisse le tableau qui prcde, si propre rendre les hommes du droit commun plus clairvoyants, rendre aussi les hommes du privilge plus circonspects! Il nous semble difficile qu'ils n'y puisent pas des motifs srieux de faire tourner au profit de tous, sinon par esprit de justice, au moins par esprit de prudence, cette puissance de faire des lois qui est concentre en leurs mains. Pour aujourd'hui, nous terminons par une question, que nous adressons aux prtendus patriotes, ceux qui disent que le droit d'changer est d'_importation anglaise_. Nous leur demanderons si la Constituante et la Convention taient soudoyes par l'Angleterre? 19.--LE NATIONAL. 18 Avril 1847. Le _National_ adresse ce dfi au _Journal des Dbats_: Aidez-nous renverser l'octroi, nous vous aiderons renverser le rgime protecteur. Ceci prouve une chose, que le _National_, comme il l'a laiss croire jusqu'ici, ne voit pas une calamit publique dans l'change et le _droit de troquer_; car nous ne lui ferons pas l'injure de penser que la phrase puisse se construire ainsi: qu'on nous aide faire un bien, et nous aiderons faire un mal. Cependant le _National_ ajoute: Le dernier mot des _Dbats_, le secret de leur conduite, le voici: l'alliance anglaise a t compromise par les mariages espagnols. Pour renouer les liens de l'entente cordiale, rien ne doit nous coter. _Immolons aujourd'hui notre agriculture_, demain notre industrie la Grande-Bretagne. Si la lutte contre le rgime protecteur ne peut tre inspire que par des motifs aussi coupables, et ne peut avoir que d'aussi funestes rsultats, comment le _National_ offre-t-il de s'y associer? Une telle contradiction ne fait que relever le triste aveuglement de la polmique la mode. Admettant donc que le _National_ regarde le libre-change comme un _bien_, qu'il voudrait voir raliser sur nos frontires et nos barrires, il resterait savoir pourquoi il s'en est montr depuis peu l'ardent adversaire. Peut-tre pourrions-nous demander aussi pourquoi il subordonne la poursuite d'une bonne rforme au parti que d'autres croient devoir prendre sur une rforme de tout autre nature? Mais laissons de ct ces rcriminations inutiles. Que le concours du _National_ nous arrive; nous l'accueillerons avec joie, convaincus qu'il n'y a pas de journal mieux plac pour jeter la bonne semence en bonne terre. Pour donner mme au _National_ la preuve que nous apprcierons son concours, nous allons lui expliquer pourquoi il nous est impossible, _en tant qu'association_, de combattre ses cts dans la lutte qu'il soutient contre l'octroi. Nous saisirons avec d'autant plus d'empressement cette occasion de nous expliquer l-dessus, que ce que nous avons dire jettera, nous l'esprons, quelque lumire sur le but prcis de notre association. Il y a probablement cent rformes faire dans notre pays et dans le seul dpartement des finances: douane, hypothques, postes, boissons, sel, octroi, etc., etc.; le _National_ nous accordera bien qu'une association ne s'engage pas les poursuivre toutes, par cela seul qu'elle entreprend d'en obtenir une. Cependant, au premier coup d'oeil, il semble que notre titre: _Libre-change_, nous astreint embrasser dans notre action la _douane_ et l'_octroi_. Qu'est-ce que la douane? un octroi national. Qu'est-ce que l'octroi? une douane urbaine. L'une restreint les changes aux frontires; l'autre les entrave aux barrires. Mais il semble naturel d'affranchir les transactions que nous faisons entre nous, avant de songer celles que nous faisons avec l'tranger; et nous ne sommes pas surpris que beaucoup de personnes, l'exemple du _National_, nous poussent guerroyer contre l'octroi[25]. [Note 25: Voir notamment le n 3, page 7.--(_Note de l'diteur._)] Mais, nous l'avons dit souvent, et nous serons forcs de le rpter bien des fois encore: La similitude, qu'on tablit entre la douane et l'octroi, est plus apparente que relle. Si ces deux institutions se ressemblent par leurs procds, elles diffrent par leur esprit: l'une gne forcment et accidentellement les transactions, pour arriver procurer aux villes un revenu; l'autre interdit systmatiquement l'change, mme alors qu'il pourrait procurer un revenu au trsor, considrant l'change comme chose _mauvaise en soi_, de nature appauvrir ceux qui le font. Nous ne voulons pas nous faire ici les champions de l'octroi, mais enfin, personne ne peut dire qu'il a pour _but_ d'interdire des changes. Ceux qui l'ont institu, ceux qui le maintiennent, ne le considrent que comme moyen de crer un revenu public aux villes. Tous dplorent qu'il ait pour _effet_ de soumettre les transactions des entraves gnantes, et de diminuer les consommations des citoyens. Cet _effet_ n'est certainement pas l'objet qu'on a eu en vue. Jamais on n'a entendu dire: Il faut mettre un droit sur le bois brler, l'entre de Paris, _ cette fin_ que les Parisiens se chauffent moins. On est d'accord que l'octroi a un bon et un mauvais ct; que le bon ct c'est le revenu, et le mauvais ct, la restriction des consommations et des changes. On ne peut donc pas dire que, dans la question de l'octroi, le principe du libre-change soit engag. L'octroi est un impt mauvais, mal tabli, gnant, ingal, entach d'une foule d'inconvnients et de vices, soit; mais enfin c'est un impt. Il ne cote pas un centime au consommateur (sauf les frais de perception), qui ne soit dpens au profit du public. Ds l'instant que le public veut des fontaines, des pavs, des rverbres, il faut qu'il donne de l'argent. On peut imaginer un mode de percevoir cet argent plus convenable que l'octroi, mais on ne peut supprimer l'octroi sans y substituer un autre impt, ou sans renoncer aux fontaines, aux pavs et aux rverbres. Les deux questions engages dans l'octroi sont donc celles-ci: 1 Le revenu provenant de l'octroi rend-il au public autant qu'il lui cote? 2 Y a-t-il un mode de prlever ce revenu plus conomique et plus juste? Ces deux questions peuvent et doivent tre poses propos de toutes les contributions existantes et imaginables. Or, sans nier, de beaucoup s'en faut, l'importance de ces questions, l'association du libre-change ne s'est pas forme pour les rsoudre. L'octroi entrerait immdiatement dans la sphre d'action de l'Association, si, s'cartant de sa fin avoue, il manifestait la prtention de diminuer les changes pour satisfaire quelques intrts privilgis. Supposons, par exemple, une ville qui aurait mis sur les lgumes un droit de 5 p. 100, dont elle tirerait une recette de 20,000 fr. Supposons que le conseil municipal de cette ville vnt tre chang, et que le nouveau conseil se compost de propritaires, qui, presque tous, auraient de beaux jardins dans l'enceinte des barrires. Supposons enfin que la majorit du conseil, ainsi constitu, prt la dlibration suivante: Considrant que l'entre des lgumes fait sortir le numraire de la ville; Que l'horticulture locale est la mre nourricire des citoyens et qu'il faut la protger; Que, vu la chert de nos terrains (les pauvres gens!), la pesanteur des taxes municipales et l'lvation des salaires en ville, nos jardins ne peuvent pas lutter _ armes gales_ avec les jardins de la campagne placs dans des conditions plus favorables; Que, ds lors, il est expdient de dfendre nos concitoyens, par une prohibition absolue ou un droit excessif qui en tienne lieu, de se pourvoir de lgumes ailleurs que chez nous; Considrant que le profit que nous ferons ainsi leurs dpens est un gain gnral; Que si l'octroi abandonnait les propritaires de jardins une concurrence effrne, dsordonne, ruineuse, telle qu'elle existe pour tout le monde, ce serait leur imposer _un sacrifice_; Que le libre-change est une thorie, que les conomistes n'ont pas de coeur, ou, en tout cas, n'ont qu'un coeur sec, et que c'est fort mal propos qu'ils invoquent la justice, puisque la justice est ce qui nous convient; Par ces motifs, et bien d'autres inutiles rappeler, parce qu'on les trouve dissmins dans tous les exposs de motifs des lois de douanes, et dans tous les journaux, mme patriotes, nous dclarons que l'entre des lgumes de la campagne est prohibe... ou bien soumise un droit de 200 p. 100. Et, attendu que le droit modr que payaient jusqu'ici les lgumes trangers, faisait rentrer dans la caisse municipale 20,000 francs, que lui fera perdre la prohibition (ou le droit prohibitif), nous dcidons en outre qu'il sera ajout des centimes additionnels la cote personnelle, sans quoi notre premire rsolution teindrait nos quinquets et tarirait nos fontaines. Si, disons-nous, l'octroi se modelait ainsi sur la douane (et nous ne voyons pas pourquoi il n'en viendrait pas l, s'il y a quelque vrit dans la doctrine fonde par le double vote et soutenue par la presse dmocrate), l'instant nos coups se dirigeraient sur l'octroi, ou plutt l'octroi viendrait de lui-mme se prsenter nos coups. Et c'est ce qui est arriv. Quand Rouen a allgu qu'il levait le droit d'octroi sur l'eau-de-vie pour protger le cidre, quand M. le ministre des finances a dclar qu'il prfrait un droit sur l'eau-de-vie, qui dpasse la limite de la loi, un droit sur le cidre, qui n'atteint pas cette limite, uniquement parce que l'impt sur le cidre est _impopulaire_ en Normandie, nous avons cru devoir lever la voix. Maintenant, le _National_ sait pourquoi notre Association combat la douane et non l'octroi. Ce que nous attaquons dans la douane, ce n'est pas la pense _fiscale_, mais la pense _fodale_; c'est la protection, la faveur, le privilge, le systme conomique, la fausse thorie de l'change, le but avou de rglementer, de limiter et mme d'interdire les transactions. Comme institution _fiscale_, la douane a des avantages et des inconvnients. Chaque membre de notre Association a individuellement pleine libert de la juger, ce point de vue, selon ses ides. Mais l'Association n'en veut qu' ce faux principe de monopole qui s'est ent sur l'institution fiscale et l'a dtourne de sa destination. Nous faisons ce que pourrait faire, dans la ville dont nous parlions tout l'heure, une runion de citoyens qui viendrait s'opposer aux nouvelles prtentions du conseil municipal. Il nous semble qu'ils pourraient fort bien, et sans inconsquence, formuler ainsi le but prcis et limit de leur association: Tant qu'un droit modr sur les lgumes a fait entrer 20,000 fr. dans la caisse municipale, c'tait une question de savoir si ces 20,000 fr. n'auraient pas pu tre recouvrs de quelque autre manire moins onreuse la communaut. Cette question est toujours pendante, s'tend tous les impts, et aucun de nous n'entend aliner, cet gard, la libert de son opinion. Mais voici que quelques propritaires de jardins veulent systmatiquement empcher l'entre des lgumes afin de mieux vendre les leurs; voici que, pour justifier cette prtention, ils mettent une bizarre thorie de l'change, qui reprsente ce fondement de toute socit comme funeste en soi; voici que cette thorie envahit les convictions de nos concitoyens et que nous sommes menacs de la voir applique successivement tous les articles du tarif de l'octroi; voici que, grce cette thorie qui dcrdite les importations, les arrivages vont diminuer, jusqu' affaiblir les recettes de l'octroi, en sorte que nous verrons accrotre dans la mme proportion les autres impts: nous nous associons pour combattre cette thorie, pour la ruiner dans les intelligences, afin que la force de l'opinion fasse cesser l'influence qu'elle a exerce et qu'elle menace d'exercer encore sur nos tarifs. 20.--LE MONDE RENVERS. 18 Avril 1847. Un navire arriva au Havre, ces jours-ci, aprs un long voyage. Un jeune officier, quelque peu dmocrate, dbarque, et rencontrant un de ses amis: Oh! des nouvelles, des nouvelles! lui dit-il, j'en suis _affam_. --Et nous, nous sommes affams aussi. Le pain est hors de prix. Chacun emploie s'en procurer tout ce qu'il gagne; l'norme dpense qui en rsulte arrte la consommation de tout ce qui n'est pas subsistance, en sorte que l'industrie souffre, les ateliers se ferment, et les ouvriers voient baisser leurs salaires en mme temps que le pain renchrit. --Et que disent les journaux? --Ils ne sont pas d'accord. Les uns veulent laisser entrer le bl et la viande afin que le peuple soit soulag, que les aliments baissent de prix, que toutes les autres consommations reprennent, que le travail soit ranim et que la prosprit gnrale renaisse; les autres font la libre entre des subsistances une guerre ouverte ou sourde, mais toujours acharne. --Et quels sont les journaux pour et contre? --Devine. --Parbleu! le journal des _Dbats_ dfend les gros propritaires, et le _National_ le peuple. --Non, les _Dbats_ rclament la libert et le _National_ la combat. --Qu'entends-je? que s'est-il donc pass? --Les mariages espagnols. --Qu'est-ce que les mariages espagnols, et quel rapport ont-ils avec les souffrances du peuple? --Un prince franais a pous une princesse espagnole. Cela a dplu un homme qui s'appelle lord Palmerston. Or, le _National_ accuse les _Dbats_ de vouloir ruiner tous les propritaires franais pour apaiser le courroux de ce lord.--Et le _National_, qui est trs-patriote, veut que le peuple de France paye le pain et la viande cher pour faire pice au peuple d'Angleterre. --Quoi! c'est ainsi qu'on traite la question des subsistances? --C'est ainsi que, depuis ton dpart, on traite toutes les questions. 21.--SUR L'EXPORTATION DU NUMRAIRE. 11 Dcembre 1847. l'occasion de la situation financire et commerciale de la Grande-Bretagne, le _National_ s'exprime ainsi: La crise a d tre d'autant plus violente, que les produits trangers, les crales, ne s'changeaient pas contre des produits anglais. La balance entre les importations et les exportations tait toute au dsavantage de la Grande-Bretagne, et la diffrence se soldait en or. Il y aurait lieu, cette occasion, d'examiner la part de responsabilit qui revient au libre-change dans ce rsultat; mais nous nous rservons de le faire plus tard. Contentons-nous de constater aujourd'hui que cette _vieillerie_ qu'on appelle la balance du commerce, si ddaigne, si mprise, du reste, par _certaine cole_ conomiste, mrite cependant qu'on y prenne garde; et la Grande-Bretagne, en comparant ce qu'elle a reu ce qu'elle a envoy depuis un an, doit s'apercevoir que les plus belles thories ne peuvent rien contre ce fait trs-simple: quand on achte du bl en Russie, et que la Russie ne prend pas en change du calicot anglais, il faut payer bel et bien ce bl en argent. Or, le bl consomm, l'argent export, que reste-t-il l'acheteur? Son calicot, peut-tre, c'est--dire une valeur dont il ne sait que faire et qui dprit entre ses mains. Nous serions curieux de savoir si le _National_ regarde en effet la balance du commerce comme une _vieillerie_, ou si cette expression, prise dans un sens ironique, a pour objet de railler une _certaine cole_ qui se permet de regarder, en effet, la _balance du commerce_ comme une _vieillerie_. La question vaut la peine qu'on y prenne garde, dit le _National_. Oui, certes, elle en vaut la peine, et c'est pour cela que nous aurions voulu que cette feuille ft un peu plus explicite. Il est de fait que chaque ngociant, pris isolment, fort attentif sa propre _balance_, ne se proccupe pas le moins du monde de la _balance gnrale du commerce_. Or, il est remarquer que ces deux _balances_ apprcient les choses d'une manire si oppose, que ce que l'une nomme _perte_, l'autre l'appelle _profit_, et _vice vers_. Ainsi, le ngociant qui a achet en France pour 10,000 fr. de vin, et l'a vendu pour le double de cette somme aux tats-Unis, recevant en payement et faisant entrer en France 20,000 fr. de coton, croit avoir fait une bonne affaire.--Et la _balance du commerce_ enseigne qu'il a perdu son capital _tout entier_. On conoit combien il importe de savoir quoi s'en tenir sur cette doctrine; car, si elle est juste, les ngociants tendent invinciblement se ruiner, ruiner le pays, et l'tat doit s'empresser de les mettre tous en tutelle,--ce qu'il fait. Ce n'est pas le seul motif qui oblige tout publiciste digne de ce nom se faire une opinion sur cette fameuse balance du commerce; car, selon qu'il y croit ou non, il est conduit _ncessairement_ une politique toute diffrente. Si la thorie de la balance du commerce est vraie, si le profit national consiste augmenter la masse du numraire, il faut _peu acheter_ au dehors, afin de ne pas laisser sortir des mtaux prcieux, et _beaucoup vendre_, afin d'en faire entrer. Pour cela, il faut empcher, restreindre et prohiber. Donc, point de libert au dedans;--et comme chaque peuple adopte les mmes mesures, il n'y a d'espoir que dans la force pour rduire l'tranger la dure condition de _consommateur_ ou _tributaire_. De l les conqutes, les colonies, la violence, la guerre, les grandes armes, les puissantes marines, etc. Si, au contraire, la balance du ngociant est un thermomtre plus fidle que la _balance du commerce_,--pour toute valeur donne sortie de France,--il est dsirer qu'il entre la plus grande valeur possible, c'est--dire que le chiffre des importations surpasse le plus possible dans les tats de douane, le chiffre des exportations. Or, comme tous les efforts des ngociants ont ce rsultat en vue,--ds qu'il est conforme au bien gnral, il n'y a qu' les _laisser faire_. La libert et la paix sont les consquences ncessaires de cette doctrine. L'opinion que l'exportation du numraire constitue une perte tant trs-rpandue, et selon nous trs-funeste, qu'il nous soit permis de saisir cette occasion d'en dire un mot. Un homme qui a un mtier, par exemple un chapelier, rend des _services effectifs_ ses pratiques. Il garantit leur tte du soleil et de la pluie, et, en rcompense, il entend bien recevoir son tour des _services effectifs_ en aliments, vtements, logements, etc. Tant qu'il garde les cus qui lui ont t donns en payement, il n'a pas encore reu ces _services effectifs_. Il n'a entre les mains pour ainsi dire que des _bons_ qui lui donnent droit recevoir ces services. La preuve en est que s'il tait condamn, dans sa personne et sa postrit, ne jamais se servir de ces cus, il ne se donnerait certes pas la peine de faire des chapeaux pour les autres. Il appliquerait son propre travail ses propres besoins. Par o l'on voit que, par l'intervention de la monnaie, le _troc de service contre service_ se dcompose en deux changes. On rend d'abord un service contre lequel on reoit de l'argent, et l'on donne ensuite l'argent contre lequel on reoit un service. Ce n'est qu'alors que le _troc_ est consomm. Il en est ainsi pour les peuples. Quand il n'y a pas de mines d'or et d'argent dans un pays, comme c'est le cas pour la France et l'Angleterre, il faut ncessairement rendre des _services effectifs_ aux trangers pour recevoir leur numraire. On les nourrit, on les abreuve, on les meuble, etc.; mais tant qu'on n'a que leur numraire, on n'a pas encore reu d'eux les _services effectifs_ auxquels on a droit. Il faut bien en arriver la satisfaction des besoins rels, en vue de laquelle on a travaill. La prsence mme de cet or prouve que la nation a satisfait au dehors des besoins rels et qu'elle est crancire de services quivalant ceux qu'elle a rendus. Ce n'est donc qu'en exportant cet or contre des produits consommables qu'elle est _efficacement_ paye de ses travaux. (_V. tome V, p. 64 et suiv._) En dfinitive, les nations entre elles, comme les individus entre eux, se rendent des _services rciproques_. Le numraire n'est qu'un moyen ingnieux de faciliter ces _trocs de services_. Entraver directement ou indirectement l'exportation de l'or, c'est traiter le peuple comme on traiterait ce chapelier qui l'on dfendrait de jamais retirer de la socit, en dpensant son argent, des services aussi efficaces que ceux qu'il lui a rendus. Le _National_ nous oppose la crise actuelle de l'Angleterre; mais le _National_ tombe dans la mme erreur que la _Presse_, en parlant de l'exportation du numraire, sans tenir compte de la perte des rcoltes, sans mme la mentionner. Le jour o les Anglais, aprs avoir labour, hers, ensemenc leurs champs, ont vu leurs bls dtruits et leurs pommes de terre pourries, ce jour-l, il a t dcid qu'ils devaient souffrir d'une manire ou d'une autre. La forme sous laquelle cette souffrance devait naturellement se prsenter, vu la nature du phnomne, c'tait l'_inanition_. Heureusement pour eux, ils avaient autrefois rendu des services aux peuples contre ces _bons_, qu'on appelle monnaies, et qui donnent droit recevoir, en temps opportun, l'quivalent de ces services. Ils en ont profit dans cette circonstance. Ils ont rendu l'or et reu du bl; et la souffrance, au lieu de se manifester sous forme d'_inanition_, s'est manifeste sous forme d'_appauvrissement_, ce qui est moins dur. Mais cet appauvrissement, ce n'est pas l'exportation du numraire qui en est _cause_, c'est la perte des rcoltes. C'est absolument comme le chapelier dont nous parlions tout l'heure. Il vendait beaucoup de chapeaux, et, se soumettant des privations, il russit accumuler de l'or. Sa maison brla. Il fut bien oblig de se dfaire de son or pour la reconstruire. Il en resta plus pauvre. Fut-ce parce qu'il s'tait dfait de son or? Non, mais parce que sa maison avait brl.--Un flau est un flau. Il ne le serait pas si l'on tait aussi riche aprs qu'avant. Le bl consomm, l'argent export, que reste-t-il l'acheteur? demande le _National_.--Il lui reste de n'tre pas mort de faim, ce qui est quelque chose. Nous demanderons notre tour: Si l'Angleterre n'et consomm ce bl et export cet argent, que lui resterait-il? des cadavres[26]. [Note 26: V. sur la balance du commerce, tome IV, page 52, et tome V, page 402; puis le chap. _change_, tome VI.--(_Note de l'diteur._)] 22.--DU COMMUNISME. 27 Juin 1847. Les prjugs conomiques ne sont peut-tre pas le plus grand obstacle que rencontrera la libert commerciale. Entre hommes qui diffrent d'opinion sur un point, la vrit fort important, d'conomie politique, la discussion est possible, et la vrit finit toujours par jaillir de la discussion. Mais il est des systmes si compltement trangers toutes les notions reues, qu'entre eux et la science il ne se trouve pas un terrain commun qui puisse servir de point de dpart au dbat. Tel est le _communisme_, tels sont les systmes qui n'admettent pas la proprit, et ceux qui reposent sur cette donne: que la socit est un arrangement artificiel imagin et impos par un homme qu'on appelle _lgislateur_, _fondateur des tats_, _pre des nations_, etc. Sur ces systmes, l'observation des faits et l'exprience du pass n'ont pas de prise. L'inventeur s'enferme dans son cabinet, ferme les rideaux des croises et donne libre carrire son imagination. Il commence par admettre que tous les hommes, sans exception, s'empresseront de se soumettre la combinaison sociale qui sortira de son cerveau, et, ce point admis, rien ne l'arrte. On conoit que le nombre de ces combinaisons doit tre gal au nombre des inventeurs, _tot capita, tot sensus_. On conoit encore qu'elles doivent prsenter entre elles des diffrences infinies. Elles ont cependant un point commun. Comme toutes supposent l'acquiescement universel, toutes visent aussi raliser la perfection idale. Elles promettent tous les hommes, sans distinction, un lot gal de richesses, de bonheur et mme de force et de sant. Il est donc assez naturel que les hommes, qui ont bu la coupe de ces rves illusoires, repoussent les rformes partielles et successives, ddaignent cette action incessante que la socit exerce sur elle-mme pour se dlivrer de ses erreurs et de ses maux. Rien ne peut les contenter de ce qui laisse aux gnrations futures quelque chose faire. Notre poque est fertile en inventions de ce genre. Chaque matin en voit clore, chaque soir en voit mourir. Elles sont trop irralisables pour tre dangereuses en elles-mmes; leur plus grand tort est de dtourner des saines tudes sociales une somme norme d'intelligences. Pourtant, parmi ces systmes, il en est un qui menace vritablement l'ordre social, car il est d'une grande simplicit apparente, et, cause de cette simplicit mme, il envahit les esprits dans les classes que le travail manuel dtourne de la mditation; nous voulons parler du _communisme_[27]. [Note 27: V. tome IV, page 275, le pamphlet _Proprit et Loi_, et tome VI, le chapitre _Proprit, Communaut_.--(_Note de l'diteur._)] On voit des hommes qui ont du superflu, d'autres qui n'ont pas le ncessaire, et l'on dit: Si l'on mettait toutes ces richesses en commun, tout le monde serait heureux. Quoi de plus simple et de plus sduisant, surtout pour ceux qu'affligent des privations relles; et c'est le grand nombre? Ce n'est pas notre intention de rfuter ici ce systme, de montrer qu'il paralyserait compltement dans l'homme le mobile qui le dtermine au travail, et tarirait ainsi pour tous la source du bien-tre et du progrs; mais nous croyons devoir prendre acte de la rfutation dcisive qui en a t faite, dans le dernier numro de l'_Atelier_, par des hommes qui appartiennent aux classes ouvrires. C'est certainement un symptme consolant de voir des systmes subversifs repousss et anantis, avec une grande force de logique, par des hommes que le sort a placs dans une position telle qu'ils seraient plus excusables que d'autres s'ils s'en laissaient sduire. Cela prouve non-seulement leur sincrit, mais encore que l'intelligence, quand on l'exerce, ne perd jamais le noble privilge de tendre vers la vrit. Pour beaucoup de gens, le _communisme_ n'est pas seulement une doctrine, c'est encore et surtout un moyen d'irriter et de remuer les classes souffrantes. En lisant l'article auquel nous faisons allusion, nous ne pouvions nous empcher de nous rappeler avoir entendu un fougueux dmocrate, appartenant ce qu'on nomme la classe leve, dire: Je ne crois pas au _communisme_, mais je le prche parce que c'est le levier qui soulvera les masses. Quel contraste! Une chose nous surprend de la part des rdacteurs de l'_Atelier_, c'est de les voir s'loigner de plus en plus de la doctrine de la libert en matire d'changes. Ils repoussent le _communisme_, donc ils admettent la proprit et la libre disposition de la proprit, qui constitue la proprit elle-mme. Ce n'est pas possder que de ne pouvoir troquer ce qu'on possde. L'_Atelier_ le dit en ces termes: Ce que nous prtendons, c'est que la libert veut et la possession individuelle et la concurrence. Il est absolument impossible de sacrifier ces deux conditions de la libert sans sacrifier la libert mme. Il est vrai que l'_Atelier_ ajoute: Mais est-il possible de limiter les droits de la proprit? Est-il quelque institution qui puisse ter la proprit les facults _abusives_ qu'elle a aujourd'hui? Nous le croyons, nous sommes certains de cette possibilit, comme aussi nous sommes convaincus que la concurrence peut tre discipline et ramene des termes tels qu'elle ait beaucoup plus le caractre de l'mulation que celui de la lutte. Dans ce cercle, il nous semble que l'_Atelier_ et le _Libre-change_ ne sont pas loin de s'entendre, et que ce qui les divise, c'est plutt des questions d'application que des questions de principe. Nous croyons devoir soumettre ce journal les rflexions suivantes: On peut abuser de tout et mme des meilleures choses, de la proprit, de la libert, de la philanthropie, de la charit, de la religion, de la presse, de la parole. Nous croyons que le gouvernement ou la force collective est institu principalement, et presque exclusivement, pour prvenir et rprimer les _abus_. Nous disons presque exclusivement, parce que c'est du moins l sa tche principale, et il la remplirait d'autant mieux, sans doute, qu'il serait dbarrass d'une foule d'autres attributions, lesquelles peuvent tre abandonnes l'activit prive. Quand nous parlons de proprit, de libert, nous n'en voulons pas plus que l'_Atelier_ les _abus_, et comme lui nous reconnaissons _en principe_ la force collective le droit et le devoir de les prvenir et de les rprimer. D'un autre ct, l'_Atelier_ voudra bien reconnatre qu'_en fait_ les mesures rpressives, et plus encore les mesures prventives, sont insparables de dpenses, d'impts, d'une certaine dose de vexations, de drangements, d'arbitraire mme, et qu'aprs tout la force publique n'acquiert pas certains dveloppements sans devenir elle-mme un danger. Dans chaque cas particulier, il y a donc ce calcul faire: les inconvnients insparables des mesures prventives et rpressives sont-ils plus grands que les inconvnients de l'abus qu'il s'agit de prvenir ou de rprimer? Ceci ne touche pas au droit de la communaut agissant collectivement, c'est une question d'opportunit, de convenance et non de principe. Elle se rsout par la statistique et l'exprience et non par la thorie du droit. Or, il arrive, et c'est sur ce point que nous appelons l'attention du lecteur, qu'il y a beaucoup d'_abus_ qui portent en eux-mmes, par une admirable dispensation providentielle, une telle force de rpression et de prvention, que la prvention et la rpression gouvernementales n'y ajoutent presque rien, et ne se manifestent ds lors que par leurs inconvnients. Telle est, par exemple, la paresse. Certainement, il serait dsirer qu'il n'y et pas de paresseux au monde. Mais si le Gouvernement voulait extirper ce vice, il serait forc de pntrer dans les familles, de surveiller incessamment les actions individuelles, de multiplier l'infini le nombre de ses agents, d'ouvrir la porte un arbitraire invitable; en sorte que ce qu'il ajouterait l'activit nationale pourrait bien n'tre pas une compensation suffisante des maux sans nombre dont il accablerait les citoyens, y compris ceux qui n'ont pas besoin, pour tre laborieux, de cette intervention. (V. _Harmonies_, chap. XX.) Et remarquez qu'elle est d'autant moins indispensable qu'il y a, dans le coeur humain, des stimulants,--dans l'enchanement des causes et des effets, des rcompenses pour l'activit, des chtiments pour la paresse, qui agissent avec une force laquelle l'action du pouvoir n'ajouterait que peu de chose. Ce sont ces stimulants, c'est cette rtribution naturelle dont ne nous paraissent pas tenir assez compte les coles qui, faisant bon march de la libert, veulent tout rformer par l'interfrence du Gouvernement. Ce n'est pas seulement contre les vices dont les consquences retombent sur ceux qui s'y livrent que la nature a prpar des moyens de prvention et de rpression, mais aussi contre les vices qui affectent les personnes qui en sont innocentes. Dans l'ordre social, outre la loi de _responsabilit_, il y a une loi de _solidarit_. Les vices de cette catgorie, par exemple la mauvaise foi, ont la proprit d'exciter une forte raction de la part de ceux qui en souffrent contre ceux qui en sont atteints, raction qui a certainement une vertu prventive et rpressive, toujours exactement proportionnelle au degr de lumire d'un peuple. Ce n'est point dire que le Gouvernement ne puisse concourir aussi punir ces vices, prvenir ces abus. Tout ce que nous prtendons, et nous ne pensons pas que cela puisse nous tre contest, c'est que cette pression gouvernementale doit s'arrter et laisser agir les forces naturelles, au point o elle-mme a, pour la communaut, plus d'inconvnients que d'avantages. Nous ajouterons qu'un des inconvnients de la trop grande intervention du pouvoir en ces matires, est de paralyser la raction des forces naturelles, en affaiblissant les motifs et l'exprience de cette police que la socit exerce sur elle-mme. L o les citoyens comptent trop sur les autorits, ils finissent par ne pas assez compter sur eux-mmes, et la cause la plus efficace du progrs en est certainement neutralise[28]. [Note 28: V. _Harmonies_, chap. XX et XXI.--(_Note de l'diteur._)] Si ces ides se rapprochent de celles que l'_Atelier_ a dveloppes dans l'article que nous avons en vue, nous ne devons pas tre peu surpris du ton d'irritation avec lequel il persiste s'exprimer sur la libert du commerce et ce qu'il nomme l'cole conomique _anglaise_. L'_Atelier_ est plein de douceur pour les _communistes_, qu'il vient de combattre et mme de terrasser, mais il conserve envers nous les allures les plus hostiles. C'est une inconsquence que nous ne nous chargeons pas d'expliquer, car il est videmment beaucoup plus loin du _communisme_ que de la libert du travail et de l'change. L'_Atelier_ croit la protection plus ncessaire que la libert la prosprit nationale. Nous croyons le contraire, et il conviendra du moins que les doctrines sur la proprit et la libert, qu'il a opposes aux _communistes_, mettent la prsomption de notre ct. Si la proprit est un droit, si la libert d'en disposer en est la consquence, la tche de prouver la supriorit des restrictions, l'_onus probandi_, incombe exclusivement celui qui les rclame. Nous n'abandonnerons pas le sujet du _communisme_ sans adresser quelques rflexions aux classes qui tiennent de notre constitution le pouvoir lgislatif, c'est--dire aux classes riches. Le _communisme_, il ne faut pas se le dissimuler, c'est la guerre de ceux qui ne possdent pas, ou le grand nombre, contre ceux qui possdent ou le petit nombre. Partant, les ides _communistes_ sont toujours un danger social pour tout le monde, et surtout pour les classes aises. Or ces classes ne jettent-elles pas de nouveaux aliments la flamme _communiste_ quand elles font en leur propre faveur des lois partiales? Quoi de plus propre que de telles lois semer l'irritation au sein du peuple, faire que, dans son esprit, ses souffrances ont leur cause dans une injustice; lui suggrer l'ide que la ligne de dmarcation entre le pauvre et le riche est l'oeuvre d'une volont perverse, et qu'une aristocratie nouvelle, sous le nom de bourgeoisie, s'est leve sur les ruines de l'ancienne aristocratie? De telles lois ne le disposent-elles pas embrasser les doctrines les plus chimriques, surtout si elles se prsentent avec le cachet d'une simplicit trompeuse; en un mot ne le poussent-elles pas fatalement vers le _communisme_? Contre le _communisme_, il n'y a que deux prservatifs. L'un, c'est la diffusion au sein des masses des connaissances conomiques; l'autre, c'est la parfaite quit des lois manes de la bourgeoisie. Oh! puisque, dans l'tat actuel des choses, nous voyons des ouvriers eux-mmes se retourner contre le _communisme_ et faire obstacle ses progrs, combien la bourgeoisie serait forte contre ce dangereux systme si elle pouvait dire aux classes laborieuses: De quoi vous plaignez-vous? De ce que nous jouissons de quelque bien-tre; mais nous l'avons acquis par le travail, l'ordre, l'conomie, la privation, la persvrance. Pouvez-vous l'attribuer d'autres causes? Examinez nos lois. Vous n'en trouverez pas une qui stipule pour nous des faveurs. Le travail y est trait avec la mme impartialit que le capital. L'un et l'autre sont soumis, sans restriction, la loi de la concurrence. Nous n'avons rien fait pour donner nos produits une valeur artificielle et exagre. Les transactions sont libres, et si nous pouvons employer des ouvriers trangers, de votre ct vous avez la facult d'changer vos salaires contre des aliments, des vtements, du combustible, venus du dehors, quand il arrive que nous tenons les ntres un taux lev. La bourgeoisie pourrait-elle aujourd'hui tenir ce langage? Ne l'a-t-on pas vue, il n'y a pas plus de huit jours, dcrter, en face d'une disette ventuelle, que les lois qui font obstacle l'entre des substances alimentaires animales n'en seraient pas moins maintenues? Ne l'a-t-on pas vue prendre une telle rsolution, sans admettre mme le dbat, comme si elle avait eu peur de la lumire, l o elle ne pouvait clairer qu'un acte d'injuste gosme? La bourgeoisie persvre dans cette voie, parce qu'elle voit le peuple, impatient de beaucoup d'injustices chimriques, mconnatre la vritable injustice qui lui est faite. Pour le moment, les journaux dmocratiques, abandonnant la cause sacre de la libert, sont parvenus garer ses sympathies et les concilier des restrictions dont il n'est victime qu' son insu. Mais la vrit ne perd pas ses droits; l'erreur est de nature essentiellement phmre; et le jour o le peuple ouvrira les yeux n'est peut-tre pas loign. Pour le repos de notre pays, puisse-t-il n'apercevoir alors qu'une lgislation quitable[29]! [Note 29: V. tome VI, chap. IV.--(_Note de l'diteur._)] 23.--RPONSE AU JOURNAL L'ATELIER. 12 Septembre 1847. (crite en voyage et adresse l'diteur du _Journal des conomistes_.) Si j'ai eu quelquefois la prtention de faire de la bonne conomie politique pour les autres, je dois au moins renoncer faire de la bonne conomie prive pour moi-mme. Comment est-il arriv que, voulant aller de Paris Lyon, je me trouve dans un cabaret par del les Vosges? Cela pourra vous surprendre, mais ne me surprend pas, moi qui ne vais jamais de la rue Choiseul au Palais-Royal sans me tromper. Enfin me voici arrt pour quelques heures, et je vais en profiter pour rpondre au violent article que l'_Atelier_ a dirig contre le _Libre-change_ dans son dernier numro. Si j'y rponds, ce n'est pas parce qu'il est violent, mais parce que cette polmique peut donner lieu quelques remarques utiles et surtout opportunes. Dans un prcdent numro de ce journal, nous avions remarqu cette phrase: Ce que nous prtendons, c'est que la libert veut et la possession individuelle et la concurrence. Il est absolument impossible de sacrifier ces deux conditions de la libert sans sacrifier la libert elle-mme. Cette phrase tant l'expression de notre pense, posant nettement les principes dont nous nous bornons rclamer les consquences, il nous semblait que l'_Atelier_ tait infiniment plus rapproch de l'_conomie politique_, qui admet, comme lui, ces trois choses: Proprit, libert, concurrence, que du _Communisme_, qui les exclut formellement toutes trois. C'est pourquoi nous nous tonnions de ce que l'_Atelier_ se montrt plein de douceur pour le communisme et de fiel pour l'conomie politique. Cela nous semblait une inconsquence. Car enfin, supposer que l'_Atelier_ et le _Libre-change_ diffrent d'avis sur quelques-unes des occasions o l'un peut trouver bon et l'autre mauvais que la loi restreigne la proprit, la libert et la concurrence; en admettant que nous ne posions pas exactement la mme place la limite qui spare l'usage de l'abus, toujours est-il que nous sommes d'accord sur les principes, et que nous diffrons seulement sur des nuances qu'il s'agit de discuter dans chaque cas particulier, tandis que, entre l'_Atelier_ et le _Populaire_, il y a autant d'incompatibilit qu'entre un _oui_ universel et un _non_ absolu. Comment donc expliquer les cajoleries de l'_Atelier_ envers le communisme, et son attitude toujours hostile l'conomie politique? cet gard, nous avons prfr nous abstenir que de hasarder des conjectures. Mais l'_Atelier_ nous donne lui-mme les motifs de sa sympathie et de son antipathie. Ils sont au nombre de trois. 1 Notre doctrine est en cours d'exprience, tandis que celle des communistes est inapplique et inapplicable; 2 Les conomistes appartiennent la classe riche et lettre, tandis que les communistes appartiennent la classe pauvre et illettre; 3 L'conomie politique est l'expression du ct infrieur de l'homme et est inspire par l'gosme, tandis que le communisme n'est que l'exagration d'un bon sentiment, du sentiment de la justice. Voil pourquoi l'_Atelier_, fort doucereux envers les communistes, se croit oblig de tirer sur nous, comme il le dit, boulets rouges et aussi rouges que possible. Examinons rapidement ces trois chefs d'accusation. Notre doctrine est en cours d'exprience! L'_Atelier_ veut-il dire qu'il y a quelque part des possessions individuelles reconnues, et que toute libert n'est pas dtruite? Mais comment en fait-il une objection contre nous, lui qui veut et la proprit, et la libert? Veut-il insinuer que la proprit est trop bien garantie, la libert trop absolue, et qu'on a laiss prendre ces deux principes, bons en eux-mmes, de trop grands dveloppements? Au point de vue spcial des changes, nous nous plaignons, il est vrai, du contraire. Nous soutenons que la prohibition est une atteinte la libert, une violation de la proprit, et principalement de la proprit du travail et des bras; d'o il suit que c'est un systme de spoliation rciproque, des avantages duquel un grand nombre est nanmoins exclu. Quiconque se dclare cet gard notre adversaire, est tenu de prouver une de ces choses: ou que la prohibition d'changer ne restreint pas la proprit, aux dpens des uns et l'avantage des autres (ce qui est bien spoliation), ou que la spoliation, au moins sous cette forme, est juste en principe et utile la socit. Ainsi, quant l'change, notre doctrine n'est pas applique. Et elle ne l'est pas davantage, si l'_Atelier_ veut parler de l'conomie politique en gnral. Non, certes, elle ne l'est pas, de bien s'en faut;--pour qu'on puisse dire qu'elle a reu la sanction de l'exprience, attendons qu'il n'y ait ni privilges, ni monopoles d'aucune espce; attendons que la proprit de l'intelligence, des facults et des bras soit aussi sacre que celle du champ et des meulires. Attendons que la loi, gale pour tous, rgle le prix de toutes choses, y compris les salaires, ou plutt qu'elle laisse le prix de toutes choses s'tablir naturellement; attendons qu'on sache quel est le domaine de la loi et qu'on ne confonde pas le gouvernement avec la socit; attendons qu'une grande nation de 36 millions de citoyens, renonant menacer jamais l'indpendance des autres peuples, ne croie pas avoir besoin, pour conserver la sienne, de transformer cinq cent mille laboureurs et ouvriers en cinq cent mille soldats; attendons qu'une norme rduction dans notre tat militaire et naval, la libert relle de conscience et d'enseignement, et la circonscription du pouvoir dans ses vritables attributions permettent de rduire le budget d'une bonne moiti; que, par suite, des taxes faciles prlever et rpartir avec justice suffisent aux dpenses publiques; qu'on puisse alors supprimer les plus onreuses, celles qui, comme l'impt du sel et de la poste, retombent d'un poids accablant sur les classes le moins en tat de les supporter, et celles surtout qui, comme l'octroi, la douane, les droits de mouvement et de circulation, gnent les relations des hommes et entravent l'action du travail; alors vous pourrez dire que notre doctrine est exprimente.--Et pourtant, nous ne prdisons pas la socit, comme font beaucoup d'coles modernes, qu'elle sera exempte de toutes souffrances; car nous croyons une rtribution naturelle et ncessaire, tablie par Dieu mme, et qui fait que, tant qu'il y aura des erreurs et des fautes dans ce monde, elles porteront avec elles les consquences destines prcisment chtier et rprimer ces fautes et ces erreurs. Il y a quelque chose de profondment triste dans le second grief articul contre nous, tir de ce que nous appartenons, dit-on, la classe _riche et lettre_. Nous n'aimons pas cette nomenclature de la socit en classe riche et classe pauvre. Nous comprenons qu'on oppose la classe privilgie la classe opprime partout o la force ou la ruse, transformes en loi, ont fond cette distinction. Mais sous un rgime o la carrire du travail serait loyalement ouverte tous, o la proprit et la libert, ces deux principes proclams par l'_Atelier_, seraient respectes, nous voyons des hommes de fortunes diverses, comme de taille et de sant diffrentes; nous ne voyons pas de _classes_ riche et pauvre. Encore moins pouvons-nous admettre que les riches soient un objet de haine pour les pauvres. Si l'conomie politique a rendu la socit un service, c'est bien lorsqu'elle a dmontr qu'entre la richesse due au travail et celle due la rapine, lgale ou non, il y a cette diffrence radicale que celle-ci est _toujours_ et celle-l n'est _jamais_ acquise aux dpens d'autrui. Le travail est vraiment crateur, et les avantages qu'il confre aux uns ne sont pas plus soustraits aux autres que s'ils fussent sortis du nant. Au contraire, il me serait facile de dmontrer qu'ils tendent se rpartir sur tous. Et voyez les consquences du sentiment exprim par l'_Atelier_. Il ne va rien moins qu' condamner la plupart des vertus humaines. L'artisan honnte, laborieux, conome, ordonn, est sur la route de la fortune; et il faudrait donc dire qu'en vertu de ses qualits mmes il court se ranger dans la classe maudite! La distinction entre classes riches et classes pauvres donne lieu, de nos jours, tant de dclamations que nous croyons devoir nous expliquer ce sujet. Dans l'tat actuel de la socit, et pour nous en tenir notre sujet, sous l'empire du rgime restrictif, nous croyons qu'il y a une classe privilgie et une classe opprime. La loi confre certaines natures de proprit des monopoles qu'elle ne confre pas au travail, qui est aussi une proprit. On dit bien que le travail profite par ricochet de ces monopoles, et la socit qui s'est forme pour les maintenir a t jusqu' prendre ce titre: Association pour la dfense du _travail national_, titre dont le mensonge clatera bientt tous les yeux. Une circonstance aggravante de cet ordre de choses, c'est que la proprit privilgie par la loi est entre les mains de ceux qui font la loi. C'est mme une condition, pour tre admis faire la loi, qu'on ait une certaine mesure de proprit de cette espce. La proprit opprime au contraire, celle du travail, n'a voix ni dlibrative ni consultative. On pourrait conclure de l que le privilge dont nous parlons est tout simplement la loi du plus fort. Mais il faut tre juste; ce privilge est plutt le fruit de l'erreur que d'un dessein prmdit. La classe qui vit de salaires ne parat pas se douter qu'elle en souffre; elle fait cause commune contre nous avec ses oppresseurs, et il est permis de croire que, ft-elle admise voter les lois, elle voterait des lois restrictives. Les journaux dmocratiques, ceux en qui la classe ouvrire a mis sa confiance, la maintiennent soigneusement, nous ne savons pourquoi, dans cette erreur dplorable. S'ils agissent en aveugles, nous n'avons rien dire; s'ils la trompent sciemment, comme il est permis de le souponner, puisqu'ils disent que nous avons raison _en principe_, ce sont certainement les plus excrables imposteurs qui aient jamais cherch garer le peuple. Toujours est-il que la classe ouvrire ne sait pas qu'elle est opprime et ce qui l'opprime. Aussi, tout en dfendant ses droits, comme nous l'avons fait jusqu'ici et comme nous continuerons le faire, nous ne pouvons nous associer ses plaintes contre les riches, puisque ces plaintes, portant faux, ne sont que de dangereuses et striles dclamations. Nous le disons hautement: ce que nous rclamons pour toutes les classes, dans l'intrt de toutes les classes, c'est la justice, l'impartialit de la loi; en un mot, la proprit et la libert. cette condition, nous ne voyons pas des classes, mais une nation. Malgr la mode du jour, notre esprit se refuse admettre que toutes les vertus, toutes les perfections, toutes les penses gnreuses, tous les nobles dvouements rsident parmi les pauvres, et qu'il n'y ait parmi les riches que vices, intentions perverses et instincts gostes. S'il en tait ainsi, si le bien-tre, le loisir, la culture de l'esprit pervertissaient ncessairement notre nature, il en faudrait conclure que l'ternel effort de l'humanit, pour vaincre la misre par le travail, est la manifestation d'un mobile la fois dprav et indestructible. Il faudrait condamner jamais le dessein de Dieu sur sa crature de prdilection[30]. [Note 30: V. au tome VI, chap. VI, _Moralit de la richesse_.--(_Note de l'diteur._)] Il ne me reste pas d'espace pour rfuter la troisime accusation formule contre l'conomie politique, celle fonde sur cette assertion, qu'elle est l'expression du _ct infrieur_ de l'homme. C'est, du reste, un vaste sujet sur lequel j'aurai l'occasion de revenir. Parce que l'conomie politique circonscrit le champ de ses investigations, on suppose qu'elle ddaigne tout ce qu'elle ne fait pas rentrer dans sa sphre. Mais, sur ce fondement, quelle science ne devrait-on pas condamner? L'conomie politique, il est vrai, n'embrasse pas l'homme tout entier; elle laisse leur part de cet inpuisable sujet l'anatomie, la physiologie, la mtaphysique, la politique, la morale, la religion. Elle considre surtout l'action des hommes sur les choses, des choses sur les hommes, et des hommes entre eux, en tant qu'elle concerne leurs moyens d'exister et de se dvelopper. Exister, se dvelopper, cela peut paratre aux rdacteurs de l'_Atelier_ chose secondaire et infrieure, mme en y comprenant, comme on doit le faire, le dveloppement intellectuel et moral aussi bien que le dveloppement matriel. Pour nous, aprs ce qui se rapporte aux intrts d'une autre vie, nous ne savons rien de plus important; et ce qui prouve que nous n'avons pas tout fait tort, c'est que tous les hommes, sans exception, ne s'occupent gure d'autre chose. Aprs tout, il ne peut jamais y avoir contradiction entre ce que les sciences diverses renferment de vrit. Si l'conomiste et le moraliste ne sont pas toujours d'accord, c'est que l'un ou l'autre se trompe indubitablement. On peut rfuter tel conomiste, comme tel moraliste, comme tel anatomiste; mais la guerre dclare l'conomie politique me parat aussi insense que celle que l'on ferait l'anatomie ou la morale[31]. [Note 31: V. au tome IV, _Justice et Fraternit_, p. 298.--(_Note de l'diteur._)] 24.--RPONSE DIVERS. 1er Janvier 1848. Un journal man de la classe laborieuse, _la Ruche populaire_, fait remonter au travail l'origine de la _proprit_. _On est propritaire de son oeuvre._ Nous pensons absolument comme ce journal. En mme temps, il attaque la libert d'changer. Nous l'adjurons de dire, la main sur la conscience, s'il ne se sent pas en contradiction avec lui-mme. Est-ce tre propritaire de son oeuvre que de ne la pouvoir changer sans blesser l'honntet et en payant l'impt l'tat? Suis-je propritaire de mon vin, si je ne le puis cder un Belge contre du drap, parce qu'il dplat M. Grandin que j'use du drap belge? Il est vrai que la _Ruche populaire_ ne donne pas d'autre raison de son opposition au libre-change, si ce n'est qu'il se produit dans notre pays _ l'encontre_ des journaux _indpendants_. En cela, fait-elle preuve elle-mme d'indpendance? L'indpendance, selon nous, consiste penser pour soi-mme, et oser dfendre la libert, mme _ l'encontre_ des journaux dits _indpendants_. La mme considration parat avoir dcid une feuille de Lyon et une autre de Bayonne se mettre du ct du privilge. Comment ne serions-nous pas pour le privilge, disent-elles, quand nous le voyons attaquer par les journaux ministriels? Donc, si le ministre s'avisait de rformer les contributions indirectes, ces journaux se croiraient tenus de les dfendre? Il est triste de voir les abonns se laisser traiter avec un tel mpris. Mais laissons parler le _Courrier de Vasconie_: Il est trs-vrai que le _Libre-change_ a trouv pour prneurs tous les journaux ministriels de France et de Navarre, ce qui prouve, pour nous, une impulsion _partie de haut lieu_. Ce qu'il y a de pire dans ces assertions, c'est que ceux qui se les permettent n'en croient pas un mot eux-mmes. Ils savent bien, et Bayonne en fournit de nombreux exemples, que l'on peut tre partisan de la libert sans tre ncessairement ministriel, sans recevoir l'impulsion de _haut lieu_. Ils savent bien que la libert commerciale, comme les autres, est la cause du peuple, et le sera toujours jusqu' ce qu'on nous montre un article du tarif qui protge _directement_ le travail des bras; car, quant cette protection _par ricochet_ dont on berce le peuple, pourquoi les manufacturiers ne la prennent-ils pas pour eux? pourquoi ne font-ils pas une loi qui double les salaires, en vue du bien qu'il leur en reviendra _par ricochet_? Les journaux, auxquels nous rpondons ici, savent bien que toutes les dmocraties du monde sont pour le libre-change; qu'en Angleterre la lutte est entre l'aristocratie et la dmocratie; que la Suisse dmocratique n'a pas de douanes; que l'Italie rvolutionnaire proclame la libert; que le triomphe de la dmocratie aux tats-Unis a fait tomber la protection; que 89 et 93 dcrtrent le droit d'changer, et que la _Chambre du double vote_ le confisqua. Ils savent cela, et ce sera l'ternelle honte de nos journaux _indpendants_ d'avoir dsert la cause du peuple. Un jour viendra, et il n'est pas loin, o on leur demandera compte de leur alliance avec le privilge, surtout ceux d'entre eux qui ont commenc par dclarer que la cause du _Libre-change_ tait vraie, juste et sainte _en principe_. Quant l'accusation, ou _conjecture_ du _Courrier de Vasconie_, nous lui dclarons qu'elle est fausse. Le signataire du _Libre-change_ affirme sur l'honneur qu'il n'a jamais t en _haut lieu_, qu'il ne connat aucun ministre, mme de vue, qu'il n'a eu avec aucun d'entre eux la moindre relation directe ou indirecte, que ses impulsions ne partent que de ses convictions et de sa conscience. 25.-- MONSIEUR F. BASTIAT, RDACTEUR EN CHEF DU LIBRE-CHANGE. Paris, 25 dcembre 1847. MONSIEUR, Voulez-vous me permettre de rpondre quelques mots l'_Avis charitable la_ DMOCRATIE PACIFIQUE, que vous avez insr dans votre numro du 12 de ce mois? Nous avons toujours t surpris, dit l'auteur en dbutant, de rencontrer les disciples de Fourier parmi les membres de la coalition qui s'est forme en France contre la libert des changes. Quelques lignes plus loin, l'auteur cite un fragment d'une brochure que j'ai publie en 1840, et il veut bien en faire prcder la reproduction des mots suivants: On a rarement crit des choses plus fortes, plus pressantes contre le systme actuel des douanes. Aprs la citation, il ajoute: Laissons part la dfinition de ce que M. Considrant appelle la protection _directe_..... Le rgime des douanes est dclar _anti-social_, _impolitique_, _ruineux_, _vexatoire_. L'abolition de ce systme fait partie de ce qui, selon le chef des phalanstriens, doit tre l'_me de la politique franaise_. On a donc lieu d'tre surpris de voir M. Considrant et ses amis se ranger _de fait_ parmi les dfenseurs de ce rgime; car toutes les fois qu'ils parlent de la libert des changes, n'est-ce pas pour la combattre ou la travestir? Comment des hommes intelligents peuvent-ils ainsi briser un de leurs plus beaux titres, etc.? Permettez-moi, monsieur, de vous faire observer que la personne _charitable_ qui voudrait nous tirer de l'abme de contradiction o elle nous croit tombs, tombe elle-mme dans une trange mprise. Son erreur vient d'une confusion que j'ai vraiment peine m'expliquer. Il y a, monsieur, trois choses: La question de la _protection_, celle des _douanes_ et celle de la _libert des changes_. Dans le passage cit de ma brochure, je montre de mon mieux la ncessit d'un _systme de protection_, et j'indique quelles conditions, mon tour, ce systme peut tre _bon_. Je cherche prouver que le _systme douanier_ est un dtestable procd de protection; j'expose enfin un systme de protection _directe_ qui remplacerait trs-avantageusement, suivant moi, _celui des douanes_. Ce systme, dont l'auteur de l'_avis charitable_ laisse part la dfinition, tout en protgeant les industries qui, toujours suivant moi, doivent tre protges, satisfait toutes les conditions de la libert des changes, puisqu'il enlve toute entrave l'introduction des produits trangers. Nous reconnaissons donc: 1 La ncessit de protger le dveloppement de beaucoup d'industries nationales, que la concurrence trangre anantirait dans leur marche au travail net; 2 La barbarie du systme douanier, au moyen duquel cette protection s'exerce aujourd'hui; 3 L'excellence du systme qui protgerait efficacement et directement les industries qu'il convient de soutenir, sans arrter par des entraves de douane la frontire les produits trangers. Vous, monsieur, vous ne voulez pas de protection, et vous ne vous levez pas contre le systme douanier. Vous acceptez les douanes, seulement vous voulez qu'elles fonctionnent comme instrument fiscal jusqu' 20 p. 100, mais non comme instrument protecteur. Nous, nous voulons la protection; mais nous ne la voulons pas par des douanes. Tant que l'on n'entrera pas dans le systme de protection _directe_, nous admettons la douane, en vue de la protection qu'elle exerce. Ds qu'on protgera directement avec une efficacit suffisante, nous demanderons la suppression absolue des douanes, que vous voulez conserver condition qu'elles ne prlvent pas plus de 20 p. 100. Vous voyez bien, monsieur, que nous n'avons jamais t d'accord, pas plus en 1840 qu'aujourd'hui. Nous sommes et nous avons toujours t protectionnistes: vous tes anti-protectionniste. Nous trouvons barbare et dtestable le systme douanier; nous ne le souffrons que temporairement, provisoirement, comme instrument d'une protection dont vous ne voulez pas, mais laquelle nous tenons beaucoup.--Vous, vous ne repoussez les douanes qu'autant qu'elles font de la protection au-dessus de 20 p. 100; vous les maintenez pour donner des revenus au trsor. En rsum, nous sommes plus _libre-changistes_ que vous, puisque nous ne voulons pas mme de la douane pour cause de fiscalit; et nous sommes, en mme temps, _protectionnistes_. Vous, monsieur, et vos amis, vous tes purement et simplement _anti-protectionnistes_. Les choses ainsi rtablies dans leur sincrit, vous reconnatrez, je l'espre, monsieur, que si nous ne sommes pas d'accord avec vous, nous avons du moins toujours t parfaitement d'accord avec nous-mmes. Agrez, etc. VICTOR CONSIDRANT. * * * * * MONSIEUR CONSIDRANT, DIRECTEUR DE LA DMOCRATIE PACIFIQUE, MEMBRE DU CONSEIL GNRAL DE LA SEINE. MONSIEUR, Il est certainement dsirer que les hommes sincres, qui ont le malheur de diffrer d'opinions sur un sujet grave, n'altrent pas la lettre ou l'esprit de ce qu'il leur convient de citer; sans quoi le public assiste un tournoi d'esprit au lieu de prendre une part utile une discussion qui l'intresse. Ainsi, nous aurions tort, si, en citant le passage o vous fltrissez, avec tant de force et de bon sens, la _protection par la douane_, o vous faites une analyse si complte des dommages sans nombre que ce systme inflige au pays, nous avions dissimul que vous tiez partisan d'une _protection directe_, d'une distribution de primes et de secours aux industries qu'il importe d'acclimater dans le pays. Mais nous ne sommes pas coupable d'une telle omission. Il suffit, pour s'en assurer, de jeter un coup d'oeil sur l'article de notre numro du 12 dcembre, qui a donn lieu votre rclamation. D'un autre ct, monsieur, permettez-moi de dire que vous interprtez mal la pense de notre association, quand vous dites QU'ELLE VEUT la douane fiscale. Elle ne la _veut_ pas, mais elle ne l'attaque pas. Elle a cru ne devoir se donner qu'une mission simple et spciale, qui est de montrer l'injustice et les mauvais effets de la protection. Elle n'a pas pens qu'elle pt agir efficacement dans ce sens, si elle entreprenait en mme temps la refonte de notre systme contributif. Chaque membre de notre association rserve son opinion sur la prfrence donner tel ou tel mode de percevoir l'impt. Supposez, monsieur, que certains propritaires des htels du faubourg Saint-Honor ou de la rue de Lille, s'emparant du Conseil municipal de la Seine, o vous ont appel votre mrite et les suffrages de vos concitoyens, fassent subir l'octroi un grave changement; qu'ils fassent voter la prohibition du bois brler et des lgumes, afin de donner plus de valeur aux jardins de ces htels. Est-il donc si difficile de comprendre qu'une association pourrait se former ayant pour but de combattre cette normit, ce fungus parasite ent sur l'octroi, sans nanmoins demander la suppression de l'octroi lui-mme, chaque membre de l'association rservant cet gard son opinion? N'est-il pas sensible qu'il y a l deux questions fort diffrentes? Supprimer l'octroi, c'est s'engager supprimer des dpenses ou bien imaginer d'autres impts. Cela peut faire natre des opinions fort diverses, parmi des hommes parfaitement d'accord, d'ailleurs, pour repousser l'injustice de messieurs les propritaires de jardins. Demander, comme vous le faites, la suppression de la douane, c'est demander la suppression de 160 millions de recettes. Si toutes les dpenses actuelles de l'tat sont utiles et lgitimes, il faudrait donc que nous indiquassions une autre source de contributions; et quoique notre Association compte dans son sein des hommes d'une imagination trs-fertile, je doute beaucoup qu'ils pussent trouver une nouvelle matire imposable. cet gard le champ de l'invention est puis. C'est donc la diminution des dpenses qu'il faudrait avoir recours; mais s'il y a des dpenses superflues dans notre budget pour 160 millions, supposer que nous russissions les liminer, la question qui se prsenterait est celle-ci: Quels sont les impts les plus vexatoires, les plus onreux, les plus ingaux? car, videmment, c'est ceux-l qu'il faudrait d'abord supprimer. Or, quels que soient les inconvnients de la douane fiscale, il y a peut-tre en France des impts pires encore; et quant moi, je vous avoue que je donne la prfrence (j'entends prfrence d'antipathie) l'octroi et l'impt des boissons tel qu'il est tabli. Nous comprenons que l'tat soit rduit _restreindre_ la libert, la proprit, l'change dans un but lgitime, tel qu'est la perception de l'impt. Ce que nous combattons, c'est la _restriction pour la restriction_, en vue d'avantages qu'on suppose la restriction mme. videmment, quand on prohibe le drap tranger, non-seulement sans profit pour le fisc, mais aux dpens du fisc, c'est qu'on se figure que la prohibition en elle-mme a plus d'avantages que d'inconvnients. J'arrive la protection directe. Mais avant, permettez-moi encore une rflexion. Vous proposez de supprimer la douane, c'est--dire de priver le trsor d'une recette de 160 millions. En mme temps vous voulez que le trsor fasse des largesses l'industrie, et apparemment ces largesses ne seront pas petites, car, pour peu que vous ne mettiez pas de ct l'agriculture, comme il y a plus de 2 millions de propritaires en France, 50 fr. chacun, cela passera vite cent millions. Monsieur, il est par trop facile de mettre la popularit de son ct, et de s'attirer les prventions bienveillantes du public inattentif quand on vient lui dire: Je vais commencer par te dgrver de toutes les taxes, et quand j'aurai mis le trsor sec, j'en tirerai encore de grosses sommes pour en faire une distribution gratuite. Ce langage peut flatter la cupidit; mais est-il srieux? Dans votre systme, je vois bien qui puise au trsor, mais je ne vois pas qui l'alimente. (_V. tome IV, pages 327 329._) Vous croyez indispensable que l'tat favorise, par des largesses, certaines industries afin qu'elles se dveloppent. Mais d'o l'tat tirera-t-il de quoi faire ces largesses? C'est ce que vous ne dites pas. Du contribuable? Mais c'est lui que vous prtendez soulager. Ensuite, quelles sont les industries qu'il faudra soutenir aux dpens du public? Apparemment celles qui donnent de la perte. Car vous ne voulez pas sans doute que l'tat prenne de l'argent dans la poche du menuisier, du maon, du charpentier, de l'artisan, de l'ouvrier, pour le distribuer aux gens dont l'industrie prospre, aux matres de forges, aux actionnaires d'Anzin, etc. Mais alors, ces industries ruineuses (devenues lucratives par des largesses du public), je vous demanderai avec quoi elles se dvelopperont. Avec du capital, sans doute. Et d'o sortira ce capital? Des autres canaux de l'industrie o il gagnait sans mettre la main au budget. Ce que vous proposez revient donc ceci: Dcourager les bonnes industries pour encourager les mauvaises; faire sortir le capital d'une carrire o il s'accrot pour le faire entrer dans une voie o il se dtruit, et faire supporter la destruction, non par l'industriel maladroit et malavis, mais par le contribuable. N'est-ce pas exactement les mmes injustices, les mmes dsastres que vous reprochez avec tant de vigueur la protection indirecte, quand vous dites: Chose incroyable que les industries vigoureuses soient toutes immoles aux industries dbiles, rachitiques ou parasites! Entre la protection directe et la protection indirecte, la similitude est telle, quant aux effets, que souvent nous avons cru dmasquer celle-ci en exposant celle-l. Permettez-moi de vous rappeler ce que j'en ai dit moi-mme dans un petit volume intitul: _Sophismes conomiques_. Ce passage commence ainsi (_V. tome IV, pages 49 et suiv._): Il me semble que la protection, sans changer de nature et d'effets, aurait pu prendre la forme d'une taxe directe prleve par l'tat et distribue en primes indemnitaires aux industries privilgies. Et, aprs avoir analys les effets de ce mode de protection, j'ajoute: J'avoue franchement ma prdilection pour le second systme (la protection directe). Il me semble plus juste, plus conomique et plus loyal. Plus juste, car si la socit veut faire des largesses quelques-uns de ses membres, il faut que tous y contribuent; plus conomique, parce qu'il pargnerait beaucoup de frais de perception et ferait disparatre beaucoup d'entraves; plus loyal, enfin, _parce que le public verrait clair dans l'opration et saurait ce qu'on lui fait faire_. Vous voyez, monsieur, que je n'ai pas attendu la lettre dont vous avez bien voulu m'honorer pour reconnatre tous les mrites de la protection directe. Oui, comme vous, et par d'autres motifs, il me tarde qu'on nous prenne notre argent sous une forme qui nous permette de voir o il passe. Il me tarde que chacun de nous puisse lire sur son bulletin de contribution combien se monte la redevance que nous imposent MM. tels ou tels[32]. [Note 32: V. au tome V, la note de la page 483.--(_Note de l'diteur._)] Veuillez recevoir, monsieur, l'expression de mes sentiments de considration et d'estime. FRDRIC BASTIAT. 26.--LA LIGUE ANGLAISE ET LA LIGUE ALLEMANDE. Rponse la Presse. (_Journal des conomistes._) Dcembre 1845. La Ligue anglaise reprsente la libert, la Ligue allemande la restriction. Nous ne devons pas tre surpris que toutes les sympathies de la _Presse_ soient acquises la Ligue allemande. Les tats, dit-elle qui composent aujourd'hui l'association allemande, ont-ils se fliciter du systme qu'ils ont adopt en commun?... Si les rsultats sont d'une nature telle que l'Allemagne, encourage par les succs dj obtenus, ne puisse que persvrer dans la voie o elle est entre, alors ncessairement le systme de la Ligue anglaise repose sur de grandes illusions... Or, voyez les rsultats financiers... D'anne en anne le progrs est sensible et doublement satisfaisant: les frais diminuent, les recettes augmentent;... la masse de la population est soulage,... etc. Les rsultats conomiques ne sont pas moins significatifs. De grandes industries ont t fondes; de nombreux emplois ont t crs pour les facults physiques et pour l'intelligence des classes pauvres; d'abondantes sources de salaires se sont ouvertes; la population s'est accrue; la valeur de la proprit foncire s'est leve; etc. Enfin, les rsultats politiques se manifestent tous les yeux,... etc. Aprs ce dithyrambe, la conclusion ne pouvait tre douteuse. L'ensemble des faits acquis prouve que la _pense_ du Zollverein a t une pense minemment fconde;... que la combinaison des tarifs adopts par le Zollverein a t favorable au dveloppement de la prosprit intrieure. Nous en concluons que les principes qui ont prsid l'organisation du Zollverein ne sont pas prs d'tre rpudis; qu'ils ne peuvent au contraire qu'exercer une _influence contagieuse_ sur les autres parties du continent europen, et que, par consquent, les doctrines de la Ligue anglaise risquent de rencontrer, dans le mouvement des esprits au dehors, des obstacles de plus en plus insurmontables... Nous ferons observer que la _Presse_ a tort de parler de la _pense_ du Zollverein, car le Zollverein n'a pas eu qu'une pense, il en a eu _deux_, et, qui plus est, deux penses contradictoires: une pense de _libert_ et une pense de _restriction_. Il a _entrav_ les relations des Allemands avec le reste des hommes, mais il a _affranchi_ les relations des Allemands entre eux. Il a exhauss la grande barrire qui ceint l'Association, mais il a dtruit les innombrables barrires qui circonscrivaient chacun des associs. Tel tat, par exemple, a vu s'accrotre les difficults de ses relations par sa frontire mridionale, mais s'aplanir les obstacles qu'elles rencontraient jusqu'alors sur ses trois autres frontires. Pour les tats enclavs, le cercle dans lequel ils peuvent se mouvoir librement a t considrablement largi. Le Zollverein a donc mis en action deux principes diamtralement opposs. Or, il est clair que l'Allemagne ne peut attribuer la prosprit qui s'en est suivie l'oeuvre simultane de deux principes qui se contredisent. Elle a progress, d'accord; mais est-ce grce aux barrires _renforces_ ou aux barrires _renverses_? car, quelque fond que fasse le journalisme sur la crdulit de l'abonn, je ne pense pas qu'il le croie encore descendu ce degr de niaiserie qu'il faut lui supposer pour oser lui dire en face que _oui_ et _non_ sont vrais en mme temps. L'Allemagne ayant t tire vers le bien et vers le mal, si le bien l'a emport, comme on l'tablit, il reste encore se demander s'il faut en remercier l'abolition des tarifs particuliers ou l'aggravation du tarif gnral. La _Presse_ en attribue toute la gloire au principe de restriction gnrale: en ce cas, pour tre consquente, elle devait ajouter que le bien a t attnu par le principe de libert locale. Nous croyons, nous, que l'Allemagne doit ses progrs aux entraves dont elle a t dgage, et c'est pourquoi nous concluons qu'ils eussent t plus rapides encore si, l'oeuvre de l'affranchissement, ne s'tait pas mle une pense restrictive. L'argumentation de la _Presse_ n'est donc qu'un sophisme de confusion. L'Allemagne avait ses deux bras garrotts; le Zollverein est survenu qui a dgag le bras droit (commerce intrieur) et gn un peu plus le bras gauche (commerce extrieur); dans ce nouvel tat elle a fait quelque progrs. Voyez, dit la _Presse_, ce que c'est pourtant que de gner le bras gauche! Et que ne nous montre-t-elle le bras droit? Faut-il tre surpris de voir la _Presse_, en cette occasion, confondre les effets de la libert et du monopole? L'absence de principes, ou, ce qui revient au mme, l'adhsion plusieurs principes qui s'excluent, semble tre le caractre distinctif de cette feuille, et il n'est pas invraisemblable qu'elle lui doit une partie de sa vogue. Dans ce sicle de scepticisme, en effet, rien n'est plus propre donner un vernis de modration et de sagesse. Voyez la _Presse_, dit-on, elle ne s'enchane pas un principe absolu, comme ces hommes qu'elle appelle des _songe-creux_; elle plaide le pour et le contre, la libert et la restriction, selon les temps et l'occurrence. Pendant longtemps encore cette tactique aura des chances de succs; car, au milieu du choc des doctrines, le grand nombre est dispos croire que la vrit n'existe pas.--Et pourtant elle existe. Il est bien certain qu'en matire de relations internationales, elle se trouve dans cette proposition: _Il vaut mieux acheter autrui ce qu'il en cote plus cher de faire soi-mme._--Ou bien dans celle-ci: _Il vaut mieux faire les choses soi-mme, encore bien qu'il en cote moins cher de les acheter autrui._ Or, la _Presse_ raisonne sans cesse comme si chacune de ces propositions tait tour tour vraie et fausse. L'article auquel je rponds ici offre un exemple remarquable de cette cacophonie. Aprs avoir flicit le Zollverein des grands rsultats qu'il a obtenus par la _restriction_, elle le blme de _restreindre_ l'importation du sucre, et ses paroles mritent d'tre cites: 'a t, de la part de l'Association, une grande faute de laisser prendre un dveloppement si marqu, chez elle, au sucre de betterave... Si elle n'avait pas cd la tentation de fabriquer elle-mme son sucre, elle aurait pu tablir, avec le continent amricain et avec une portion de l'Asie, de relations trs-profitables... Pour s'assurer ces relations fcondes, l'Allemagne tait place dans une position unique; elle avait le bonheur de ne possder aucune colonie; par consquent, elle chappait la ncessit de crer des monopoles. Elle tait libre d'ouvrir son march tous les pays de vaste production sucrire, au Brsil, aux colonies espagnoles, aux Indes, la Chine; et Dieu sait la masse norme de produits qu'elle aurait exports comme contre-valeur de ces sucres exotiques, que ces populations auraient pu consommer des prix fabuleusement bas. Cette magnifique chance, elle l'a perdue le jour o elle s'est mis en tte de faire sur son propre sol du sucre de betterave. Y a-t-il dans ce passage un argument, un mot qui ne se retourne contre toutes les restrictions imaginables qui ont pour but de protger le travail, de provoquer la cration de nouvelles industries; restrictions dont le but gnral de l'article est de favoriser sur le continent l'_influence contagieuse_? Je suppose qu'il s'agisse de l'industrie mtallurgique en France. Vous dites: L'Allemagne a commis une grande faute de laisser prendre un dveloppement si marqu, chez elle, au sucre de betterave. Et moi, je dis: La France a commis une grande faute de laisser prendre un dveloppement si marqu, chez elle, la production du fer. Vous dites: Si l'Allemagne n'avait pas cd la tentation de fabriquer elle-mme son sucre, elle aurait pu tablir, avec le continent amricain et une partie de l'Asie, des relations trs-profitables. Et moi, je dis: Si la France n'avait pas cd la tentation de fabriquer elle-mme son fer, elle aurait pu tablir, avec l'Espagne, l'Angleterre, la Belgique, la Sude, des relations trs-profitables. Vous dites: L'Allemagne tait libre d'ouvrir son march tous les pays de vaste production sucrire, et Dieu sait la masse norme de produits qu'elle aurait exports comme contre-valeur de ces sucres exotiques, que sa population aurait consomms des prix fabuleusement bas. Et moi, je dis: La France tait libre d'ouvrir son march tous les pays de vaste production mtallurgique, et Dieu sait la masse norme de produits qu'elle aurait exports comme contre-valeur de ces fers exotiques, que sa population aurait consomms des prix fabuleusement bas. Vous dites: Cette magnifique chance, l'Allemagne l'a perdue le jour o elle s'est mis en tte de faire sur son propre sol du sucre de betterave. Et moi, je dis: Cette magnifique chance, la France l'a perdue le jour o elle s'est mis en tte de faire chez elle tout le fer dont elle a besoin. Ou si, revenant vos doctrines de prdilection, vous voulez justifier la protection que la France accorde l'industrie mtallurgique, je vous rpondrai par les arguments que vous dirigez contre la protection que l'Allemagne accorde l'industrie sucrire. Direz-vous que la production du fer est une source de travail pour les ouvriers franais? J'en dirai autant de la production du sucre pour les ouvriers allemands. Direz-vous que le travail allemand ne perdrait rien l'importation du sucre exotique, parce qu'il serait employ crer la contre-valeur? J'en dirai autant du travail franais l'gard de l'importation du fer. Direz-vous que si les Anglais nous vendent du fer, il n'est pas sr qu'ils prennent en retour nos _articles Paris_ et nos vins? Je vous rpondrai que si les Brsiliens vendent du sucre aux Allemands, il n'est pas certain qu'ils reoivent en change des produits allemands. Vous voyez donc bien qu'il y a une vrit, une vrit absolue, et que, comme dirait Pascal, ce qui est vrai au del ne saurait tre faux en de du Rhin. 27.--ORGANISATION ET LIBERT. (_Journal des conomistes._) Janvier 1847. Je n'ai pas l'intention de rpondre aux cinq lettres que M. Vidal a insres dans la _Presse_, et qui formeraient un volume. J'attendais une conclusion que j'aurais essay d'apprcier. Malheureusement M. Vidal ne conclut pas. Je me trompe, M. Vidal conclut, et voici comme: La restriction ne vaut rien, ni la libert non plus. Qu'est-ce donc qui est bon, selon M. Vidal? Il vous le dit lui-mme: Un systme rationnel et mme trop rationnel pour tre aujourd'hui possible. --En ce cas n'en parlons plus. Si fait, parlons-en, puisque aussi bien M. Vidal nous accuse de manquer de logique, en ce que nous ne demandons pas son systme rationnel-impossible. Si les libraux taient logiciens, dit-il, ils devraient demander ( qui?) l'association (sur quelles bases?) des producteurs et des consommateurs (vous dites qu'ils ne font qu'un) dans un centre dtermin (mais o, Paris, Rome ou Saint-Ptersbourg?). Ensuite l'association des diffrents centres, enfin un systme _quelconque_ (cela nous met l'aise) d'organisation de l'industrie... Ils devraient demander (mais qui?) la participation proportionnelle aux produits pour tous les travailleurs, l'abolition pralable de la guerre, la constitution du congrs de la paix, etc., etc. M. Vidal fait injustice ce qu'il nomme ddaigneusement les _libraux_. (Il est de mode aujourd'hui de traiter du haut en bas la libert et le libralisme.) Si les libraux ne demandent pas l'_association dans un centre_, puis l'_association des centres_, ce n'est pas qu'ils mconnaissent la puissance de l'organisation et le progrs qui est rserv l'humanit dans cette voie. Mais quand on nous parle de _demander_ une organisation _ priori_ et de toutes pices, qu'on nous dise donc ce qu'il faut _demander_, et qui il faut le _demander_. Faut-il _demander_ l'organisation Fourier, l'organisation Cabet, l'organisation Blanc, ou celle de Proudhon, ou celle de M. Vidal? Ou bien M. Vidal entend-il que nous devons aussi, tous et chacun de nous, inventer une organisation _quelconque_? Suffit-il de jeter sur le papier, ou, plus prudemment, de proclamer qu'on tient en rserve un systme impossible-rationnel ou rationnel-impossible, pour tre relevs, aux yeux de messieurs les socialistes, du rang infime qu'ils nous assignent dans la science? N'est-ce qu' cette condition qu'ils diront de l'conomiste: Dignus, dignus est intrare in nostro docto corpore! Que messieurs les socialistes veuillent bien croire une chose, c'est que nous sommes en mesure, nous aussi, d'imaginer des plans magnifiques et qui rendront l'humanit aussi heureuse qu'elle puisse l'tre, la seule condition qu'elle voudra bien les accepter ou se les laisser imposer.--Mais c'est l la difficult. Ces messieurs nous disent: _Demandez_. Mais que faut-il _demander_? Que messieurs les organisateurs me permettent de leur poser cette simple question: Ils veulent l'association universelle. Mais _entendent-ils que les hommes y entrent librement ou par contrainte_? Si c'est par contrainte (ce qu'il est permis de supposer, voir la rpugnance que la libert semble leur inspirer), voici une srie de petites difficults qu'ils ont rsoudre. 1 Trouver l'autorit ou plutt l'homme qui assujettira tous les mortels l'organisation demande. Sera-ce Louis-Philippe? sera-ce le pape? sera-ce l'empereur Nicolas?--Louis-Philippe, on en conviendra, a peu de chances de russir.--Le pape pourrait quelque chose sur les catholiques, mais bien peu sur les juifs et les protestants.--Et quant Nicolas, autant il a d'ascendant en Moscovie, autant il en aurait peu en Suisse et aux tats-Unis. 2 Mais supposons l'autorit trouve, il s'agit de la dterminer dans le choix du plan faire prvaloir. MM. Considrant, Blanc, Proudhon, Cabet, Vidal, etc., etc., dfendront chacun le leur, c'est bien naturel; faudra-t-il se dcider aprs une comparaison approfondie, ou bien tirer la courte paille? 3 Cependant le choix est fait, je l'accorde, et ce n'est pas une petite concession. J'admets que le plan Vidal soit prfr. M. Vidal conviendra lui-mme que son infaillibilit est bien dsirable, car quand une fois le _compelle intrare_ sera universellement en oeuvre, il serait bien fcheux que quelque plan plus beau vnt se produire, puisque de deux choses l'une, ou il faudrait persvrer dans une organisation comparativement imparfaite, ou force serait l'humanit de changer tous les matins d'organisation. Le seul moyen de sortir de l, c'est de dcrter qu' partir du jour o l'autorit aura jet son mouchoir, le flambeau de l'imagination devra s'teindre dans toutes les cervelles de la terre. 4 Enfin, il restera une difficult qui n'est pas petite. Quand on aura arm l'autorit, comme il le faut bien dans l'hypothse, de la puissance ncessaire pour vaincre toutes les rsistances physiques, intellectuelles, morales, conomiques, religieuses, comment empchera-t-on cette autorit de devenir despotique et d'exploiter le monde son profit? Il n'est donc pas possible, et il ne m'est pas venu dans la pense que M. Vidal ait entendu parler d'une association universelle impose par la force brutale. Reste donc l'association universellement persuade, ou autrement dit volontaire. Ici nous entrons dans une autre srie d'obstacles. Deux hommes ne s'associent volontairement qu'aprs que les avantages et les inconvnients possibles de l'association ont t par chacun d'eux mrement pess, mesurs et calculs. Et encore, le plus souvent, ils se sparent brouills. Maintenant, comment dterminer un milliard d'hommes former une Socit? Rappelons-nous que les cinq siximes ne savent pas lire, qu'ils parlent des langues diverses et ne s'entendent pas entre eux; qu'ils ont les uns contre les autres des prventions souvent injustes, quelquefois fondes; qu'un grand nombre, malheureusement, ne cherchent que l'occasion de vivre aux dpens du prochain, qu'ils ne s'accordent jusqu'ici sur rien, pas mme sur la question de savoir ce qui vaut mieux de la restriction ou de la libert. Comment rallier _immdiatement_ toutes ces convictions un systme _quelconque_ d'organisation? Alors surtout qu'on leur en prsente une quarantaine la fois, et que l'imprimerie peut en jeter trente tous les matins sur la place? Ramener instantanment le genre humain une conviction uniforme! Hlas! j'ai vu trois hommes s'unir dans la mme entreprise, sincrement persuads qu'un mme principe les animait; je les ai vus en dsaccord aprs une heure d'explication. Mais quand un plan, entre mille autres, obtiendrait l'assentiment au moins de la majorit, dans l'excution vous retrouveriez presque toutes les difficults de l'association _force_, le choix de l'autorit, la puissance lui confier, les garanties contre l'abus de cette puissance, etc.[33]. [Note 33: V. t. VI, chap. I.--(_Note de l'diteur._)] Vous voyez bien qu'une organisation de toutes pices n'est pas ralisable; et cela seul devrait nous induire rechercher s'il n'y a point dans l'ordre social une organisation naturelle non point parfaite, mais tendant au perfectionnement. Pour moi, je le crois, et c'est cette naturelle organisation que j'appelle l'_conomie_ de la socit. Les socialistes admettent le libre-change en principe. Seulement ils en ajournent l'avnement aprs la ralisation d'un de leurs systmes _quelconques_.--C'est plus qu'une question prjudicielle, c'est une fin de non-recevoir absolue.--Mais, aprs tout, qu'est-ce donc qu'une association volontaire? Elle suppose au moins que les hommes ont une volont. Pour mettre en commun sa proprit, il faut avoir une proprit, tre libre d'en disposer, ce qui implique le droit de la _troquer_. L'association elle-mme n'est qu'un change de services, et je prsume bien que les socialistes l'entendent ainsi. Dans leur systme rationnel, celui qui rendra des services en recevra son tour, moins qu'ils n'aient dcid que tous les services rendus seront d'un ct et tous les services reus de l'autre, comme sur une plantation des Antilles. Si donc ce quoi vous aspirez est une association volontaire, c'est--dire un change volontaire de services, c'est prcisment ce que nous appelons _libert des changes_, qui n'exclut aucune combinaison, aucune convention particulire, en un mot, aucune association, pourvu qu'elle ne soit ni immorale ni force. Que ces messieurs trouvent donc bon que nous rclamions la libert d'changer, sans attendre que tous les habitants de notre plante, depuis le Patagon jusqu'au Hottentot, depuis le Cafre jusqu'au Samode, se soient pralablement mis d'accord s'ils s'associeront, c'est--dire s'ils rgleront l'change de leurs services, selon l'invention Fourier ou selon la dcouverte Cabet. De grce, qu'il nous soit permis d'abord d'changer selon la forme vulgaire: _Donne-moi ceci, et je te donnerai cela; fais ceci pour moi, et je ferai cela pour toi._ Plus tard nous adopterons peut-tre ces formes perfectionnes par les socialistes, si perfectionnes qu'eux-mmes les dclarent au-dessus de l'intelligence de notre pays et de notre sicle. Que les socialistes ne concluent pas de l que nous repoussons l'association. Qui pourrait avoir une telle pense? Quand certaines formes d'association, par exemple les socits par actions, se sont produites dans le monde, nous ne les avons pas excommunies au nom de l'conomie politique; seulement, nous ne pensons pas qu'une forme dfinitive d'association puisse natre, un jour donn, dans la tte d'un penseur et s'imposer au genre humain. Nous croyons que l'association, comme tous les principes progressifs de l'humanit, s'labore, se dveloppe, s'tend successivement avec la diffusion des lumires et le perfectionnement des moeurs. Il ne suffit pas de dire aux hommes: Organisez-vous! il faut qu'ils aient toutes les connaissances, toute la moralit que l'organisation volontaire suppose; et pour qu'une organisation universelle prvale dans l'humanit (si c'est sa destine d'y arriver), il faut que des formes infinies d'associations partielles soient soumises l'preuve de l'exprience, et aient dvelopp l'esprit d'association lui-mme. En un mot, vous mettez au point de dpart et sous une forme arbitraire la grande inconnue vers laquelle gravite l'humanit. Il y a dix-huit sicles, une parole retentit dans le monde: _Aimez-vous les uns les autres._ Rien de plus clair, de plus simple, de plus intelligible. En outre, cette parole fut reue non comme un conseil humain, mais comme une prescription divine.--Et pourtant, c'est au nom de ce prcepte que les hommes se sont longtemps entre-gorgs en toute tranquillit de conscience. Il n'y a donc pas un moment o l'humanit puisse subir une brusque mtamorphose, se dpouiller de son pass, de son ignorance, de ses prjugs, pour commencer une existence nouvelle sur un plan arrt d'avance. Les progrs naissent les uns des autres, mesure que s'accrot le trsor des connaissances acquises. Chaque sicle ajoute quelque chose l'imposant difice, et nous croyons, nous, que l'oeuvre spciale de celui o nous vivons est d'affranchir les relations internationales, de mettre les hommes en contact, les produits en communaut et les ides en harmonie, par la rapidit et la libert des communications. Cette oeuvre ne vous parat-elle pas assez grande?--Vous nous dites: Commencez par demander l'abolition pralable de la guerre. Et c'est ce que nous demandons, car certainement l'abolition de la guerre est implique dans la libert du commerce. La libert assure la paix de deux manires: dans le sens ngatif, en extirpant l'esprit de domination et de conqute, et dans le sens positif, en resserrant le lien de solidarit qui unit les hommes.--Vous nous dites: Provoquez la constitution du congrs de la paix. Et c'est ce que nous faisons; nous provoquons un congrs, non d'hommes d'tat et de diplomates, car de ces congrs il ne sort bien souvent que des arrangements artificiels, des quilibres factices, des forces nullement combines et toujours hostiles; mais le grand congrs des classes laborieuses de tous les pays, le congrs o, sans mmorandum, ultimatum et protocole, se stipulera, par l'entrelacement des intrts, le trait de paix universelle. Comment se fait-il donc que les socialistes, dans leur amour de l'humanit, ne travaillent pas avec nous l'oeuvre de la libert, qui n'est au fond que l'affranchissement et la rhabilitation du travailleur?--Le dirai-je? C'est que, lancs la poursuite d'organisations imaginaires, ils ont trop ddaign d'tudier l'organisation naturelle, telle qu'elle rsulte de la libert des transactions. Que M. Vidal me permette de le lui dire: je crois sincrement qu'il condamne l'conomie politique sans l'avoir suffisamment approfondie. J'en trouve quelques preuves dans ses lettres la _Presse_. Adoptant la distinction favorite de ce journal, M. Vidal ferait bon march de la protection agricole et mtallurgique, et voici pourquoi: Une simple modification dans les tarifs peut jeter la perturbation dans l'industrie manufacturire. la diffrence des produits agricoles et des produits des mines, les produits manufacturs peuvent tre multiplis indfiniment..... Ici donc il faut oprer avec une prudence extrme. Toujours des subtilits pour chapper la grande loi de justice. Et ces subtilits, quelle valeur ont-elles en elles-mmes? Faites-nous donc la grce de nous dire comment on peut multiplier indfiniment le drap, produit manufactur, sans multiplier indfiniment la laine, produit agricole? Comment expliquez-vous que la production du fil et de la toile puisse tre illimite, si celle du lin est forcment borne? Le contraire serait plus vrai. La laine tant la matire dont le drap est fait, on peut concevoir qu'il se produise plus de laine que de drap, mais non assurment plus de drap que de laine. Et voil par quels raisonnements on justifie l'ingalit devant la loi! On peut dgrver notablement tous les objets que la France ne produit pas. Sans doute, on le peut, en faisant un vide au trsor. Direz-vous qu'on le comblera avec d'autres impts? Reste savoir s'ils ne seront pas plus onreux que celui qui grve le th et le cacao. Direz-vous qu'on diminuera les dpenses publiques? Reste savoir s'il ne vaut pas mieux faire servir l'conomie dgrver la poste et le sel que le cacao et le th. M. Vidal pose encore ce principe:--Les tarifs protecteurs devraient toujours tendre garantir nos agriculteurs et nos ouvriers _leurs frais rigoureux_. Ainsi, on ne sera plus dtermin faire la chose parce qu'elle couvre ses frais, mais l'tat assurera les frais, au moyen d'une subvention, parce qu'on se sera dtermin faire la chose. Il faut convenir que, sous un tel rgime, on peut tout entreprendre, mme de dessaler l'Ocan. N'est-il pas trange, s'crie M. Vidal, que nos manufacturiers manquent de dbouchs, quand les deux tiers de nos concitoyens sont vtus de haillons? Non, cela n'a rien d'trange sous un systme o l'on commence par ruiner la puissance de consommation des deux tiers de nos concitoyens pour assurer aux industries privilgies leurs frais rigoureux. Si les deux tiers de nos concitoyens sont couverts de haillons, cela ne prouve-t-il point qu'il n'y a pas assez de laine et de drap en France, et n'est-ce point un singulier remde la situation que de dfendre ces Franais mal vtus de faire venir du drap et de la laine des lieux o ces produits surabondent? Sans pousser plus loin l'examen de ces paradoxes, nous croyons devoir, avant de terminer, protester avec nergie contre l'attribution d'une doctrine qui, non-seulement n'est pas la ntre, mais que nous combattons systmatiquement comme nos devanciers l'ont combattue, doctrine qu'exclut le mot mme _conomie_ politique, _conomie_ du corps social. Voici les paroles de M. Vidal: Le principe fondamental des libraux, ce qui domine leurs thories politiques et leurs thories conomiques, c'est l'individualisme, l'individualisme pouss jusqu' l'exagration, pouss mme jusqu'au point de rendre toute socit impossible. Pour eux, tout mane de l'individu, tout se rsume en lui. Ne leur parlez point d'un prtendu droit social suprieur au droit individuel, de garanties collectives, de droits rciproques: ils ne reconnaissent que les droits personnels. Ce qui les proccupe surtout, c'est la libert dont ils se font une ide fausse, c'est la libert purement nominale. Selon eux, la libert est un droit ngatif bien plutt qu'un droit positif; elle consiste non point dans le dveloppement progressif et harmonique de toutes les facults humaines, dans la satisfaction de tous les besoins intellectuels, moraux et physiques, mais dans l'absence de tout frein, de toute limite, de toute rgle, principalement dans l'absence de subordination toute autorit quelconque. C'est la facult de faire tout ce qu'on veut, du moins tout ce qu'on peut, le bien comme le mal, la rigueur, sans admettre d'autre principe de conduite que l'intrt personnel. L'tat de socit, ils le subissent parce qu'ils sont forcs de reconnatre que l'homme ne peut s'y soustraire: mais leur idal serait ce qu'ils appellent l'tat de nature, ce serait l'tat sauvage. L'homme libre par excellence, leurs yeux, c'est celui qui n'est soumis aucune rgle, aucun devoir, dont le droit n'est point limit par le droit d'autrui; c'est l'homme compltement isol, c'est Robinson dans son le. Ils voient dans l'tat social une drogation la loi naturelle; ils pensent que l'homme ne peut s'associer ses semblables sans sacrifier une partie de ses droits primitifs, sans aliner sa libert. Ils ne comprennent pas que l'homme, crature intelligente et sympathique, c'est--dire _essentiellement_ sociable, nat, vit et se dveloppe en socit, et ne peut natre, vivre, se dvelopper sans cela; que ds lors le vritable tat de nature, c'est prcisment l'tat de socit. Dans un accs de misanthropie, ou plutt dans un accs de colre contre les vices de notre civilisation, Rousseau avait voulu rhabiliter la sauvagerie. Les libraux sont encore aujourd'hui sous l'influence de cet audacieux sophisme. Ils croient que tous sont d'autant plus libres que chacun peut donner le plus libre essor ses caprices, sa libert personnelle, sans s'inquiter de la libert et de la personnalit d'autrui. Autant vaudrait dire:--Dans une sphre dtermine, plus chacun prend d'espace, plus il en reste pour tous les autres. M. Vidal nous ferait presque douter qu'il et jamais ouvert un livre d'conomie politique, car ils ne sont autre chose que la rfutation mthodique de ce sophisme que M. Vidal leur impute. J.-B. Say commence ainsi son cours: _Les socits sont des corps vivants_, et ses six volumes ne sont que le dveloppement de cette pense. Quant _Rousseau_ et son prtendu _tat de nature_, il n'a jamais t rfut, ma connaissance, avec autant de logique que par Ch. Comte (_Trait de lgislation_). M. Dunoyer, prenant l'homme l'tat sauvage, et le suivant dans tous les degrs de civilisation, montre que plus il dploie de qualits _sociales_, plus il approche de sa _vraie nature_ (_De la libert du travail_). Ce n'est donc point dans nos rangs qu'il faut chercher des admirateurs de cette thorie de Rousseau. Pour les trouver dans notre dix-neuvime sicle, il faut s'adresser une cole qui se croit fort avance, parce que, selon elle, le pays n'est pas en tat de la comprendre. Voici ce qu'on lit dans la _Revue indpendante_. C'est M. Louis Blanc qui donne des conseils aux Allemands: Aprs avoir oppos l'_cole dmocratique_ l'_cole librale_; Aprs avoir dit que l'cole dmocratique est issue du _Contrat social_, qu'elle domina la Rvolution par le Comit de salut public, et (afin qu'il n'y ait point de mprise) qu'elle fut vaincue au 9 thermidor; Aprs avoir fait de l'_cole librale_ le mme portrait qu'en donne M. Vidal: elle proclame le laissez faire, elle nie le principe d'autorit, elle livre chacun ses propres forces, etc.; M. Blanc harangue ainsi son vaste auditoire: Et maintenant, souvenez-vous, Allemands, que le reprsentant de la Dmocratie, fonde sur l'unit et la fraternit, au dix-huitime sicle, _ce fut J.-J. Rousseau_. Or, J.-J. Rousseau n'avait pas t conduit par la pense dans le dsert o quelques-uns de vous s'garent; Jean-Jacques n'tait pas athe; Jean-Jacques, de la mme plume qui nous donna le _Contrat social_, crivait la _Profession de foi du vicaire savoyard_. Songez-y bien, Allemands, si vous prenez votre point de dpart dans la philosophie matrialiste o nous avons pris le ntre, philosophie que combattit en vain Jean-Jacques, grand homme _venu trop tt_, vous exposez l'Allemagne aux troubles mortels qui ont dsol la France. Ainsi la filiation est bien trace: Rousseau pour point de dpart, le Comit de salut public et les hommes vaincus au 9 thermidor pour modles. la bonne heure. Mais, quand on nous accuse, d'un ct de ne pas descendre de Rousseau, on ne devrait pas nous reprocher, de l'autre, d'tre sous l'influence de cet audacieux sophiste. 28.--RPONSE LA PRESSE SUR LA NATURE DES CHANGES. 10 Juillet 1847. propos du tableau des importations et exportations en 1846, rcemment publi par le _Moniteur_, la _Presse_ a fait quelques remarques que nous ne pouvons laisser passer sans commentaire. Aprs avoir constat un accroissement considrable dans l'importation des bls, et une diminution notable dans l'exportation de nos vins et eaux-de-vie, la _Presse_ dit: C'est donc avec nos pargnes que nous avons sold nos achats de bl, non avec notre travail de l'anne. Aussi, qu'est-il arriv? L'activit de nos usines et de nos manufactures s'est ralentie et devait se ralentir sous peine d'engorgement. Le prix de l'argent s'est lev mesure que le numraire migrait, et une crise qui dure encore est venue peser sur toutes les affaires. Ce seul fait, qui est aussi visible que le jour, que personne n'osera contester, renverse toute la thorie de ceux qui soutiennent qu'il est indiffrent pour un peuple de payer ses acquisitions au dehors avec de l'argent ou avec des produits. Payer avec de l'argent, c'est diminuer l'intrieur la masse des ressources disponibles, c'est accrotre la difficult des transactions, paralyser le travail, rduire les salaires, nuire plus ou moins profondment tous les intrts. Payer avec des produits, c'est, au contraire, fournir de nouveaux aliments au travail, crer des moyens d'utiliser tous les bras, rpandre, avec des salaires durables et abondants, l'aisance et le bien-tre dans toutes les classes. Il n'est donc pas vrai que ces deux modes d'changes se ressemblent, et qu'il n'y ait aucun intrt pour une nation suivre celui-ci plutt que celui-l. Chacun a pu, dans la sphre de ses relations ou de ses affaires, en acqurir la preuve depuis un an. Nous sommes d'accord avec la _Presse_ sur le _fait_ que, cette anne, la masse des ressources disponibles l'intrieur a diminu, que la difficult des transactions s'est accrue, que le travail a t paralys, que les salaires ont t rduits, que tous les intrts ont t plus ou moins profondment lss. Nous ne sommes pas d'accord avec la _Presse_ sur la _cause_ de ce fait. Les calamits qu'elle vient de dcrire, la _Presse_ les attribue ce que _nous avons pay le bl tranger avec de l'argent_. Nous les attribuons, nous, ce que le bl a t cher; et comme il a t cher parce que la rcolte a manqu, nous considrons tous les malheurs ultrieurs, la baisse des salaires, la difficult des transactions, etc., etc., comme les consquences du dficit de nos rcoltes. Nous disons plus: une fois ce dficit dcid, tous les malheurs qui en sont la suite ont t dcids galement. Ces malheurs eussent t bien plus grands encore, s'il ne nous tait rest au moins la facult de faire venir du bl du dehors, mme contre notre argent, mme contre nos pargnes. Cela est si vrai, que les restrictionnistes les plus renforcs ont acquiesc unanimement l'ouverture de nos ports. Ils ont bien compris que mieux vaut donner son argent pour avoir du pain, que de manquer de pain et garder son argent. Le dficit de la rcolte tant donn, l'exportation du numraire, loin de causer la crise dont on se plaint, l'a attnue. La _Presse_ prend donc le remde pour le mal; et, pour tre consquente, elle aurait d demander, cette anne plus que jamais, l'expulsion des bls trangers. Mais n'aurait-il pas mieux valu payer les bls avec des vins, des eaux-de-vie et des produits de notre industrie?--Oui, certes, cela aurait mieux valu; et probablement c'est de cette manire que nous aurions acquitt nos achats, au moins dans une beaucoup plus forte proportion, si la libert des changes avait, de temps immmorial, habitu les peuples producteurs de bl consommer nos produits, et notre industrie faire ce qui convient ces peuples. Il n'en est pas ainsi; chaque pays veut se suffire lui-mme; et lorsqu'un flau enlve l'un d'entre eux les choses les plus ncessaires la vie, il faut bien, ou qu'il s'en passe, ce qui quivaut mourir, ou que, pour les obtenir de l'tranger, il lui livre la seule marchandise qui est partout accueillie, l'instrument de l'change, le numraire. Mais, encore une fois, le manque de la rcolte et le systme restrictif tant supposs, l'exportation de l'argent, loin d'tre un mal, est un remde; moins qu'on ne prtende qu'il vaut mieux mourir d'inanition que de livrer ses cus contre des aliments. (_V. le n 20 qui prcde._) La _Presse_ insistera, nous en sommes persuads, et dira: Reste toujours que la fameuse maxime: _Les produits s'changent contre des produits_, est fausse et s'est montre fausse dans cette circonstance. Non, elle ne s'est pas montre fausse. Les cus que nous avons envoys en Russie taient eux-mmes venus du Mexique; et de mme que, pour les avoir des Franais, les Russes ont export du bl, pour les obtenir des Mexicains nous avions export des tissus, des vins et des soieries. En sorte qu'en dfinitive nous avons chang des produits contre des produits. Il aurait mieux valu garder ses cus, dit-on.--Oui, si nous avions eu assez de bl. Le mieux est d'avoir la fois le bl et les cus. Mais cela n'est pas possible du jour o la scheresse brle nos moissons. Donc c'est l l'origine et la cause du mal. La _Presse_ affirme que nous avons pay le bl, non-seulement avec nos cus, mais encore avec nos pargnes.--C'est fort possible.--Et rien n'est plus heureux, quand on comptait sur une moisson qui vous manque, que d'avoir au moins des pargnes pour acheter du pain. Est-ce que la _Presse_ s'attend, par hasard, lorsqu'un flau emporte nos rcoltes, ce qu'il n'en rsulte pas des maux qui se manifestent d'une manire quelconque? La forme la plus directe de ce malheur c'et t l'inanition. Grce nos pargnes et au sacrifice que nous avons fait, ce malheur a affect une autre forme, celle d'une crise commerciale et d'une gne industrielle. Sans doute, il aurait bien mieux valu ne souffrir d'aucune manire, recevoir tout le bl qui nous a manqu, et cependant, voir hausser les salaires, fleurir le travail, n'prouver aucune difficult dans nos transactions. Mais cela tait-il possible? Et puisque une anne de souffrance a t dcide le jour o les pis de nos champs ont t frapps de mort, ne valait-il pas mieux, qu' l'inanition gnrale, qui en tait la consquence naturelle, se substitut une crise financire, quelque dplorables qu'en soient les effets? On complique beaucoup ces questions en se mprenant sur les causes, ou en confondant les causes avec les effets. Aprs tout, une nation n'est qu'une grande famille, un peuple n'est qu'un grand individu collectif; et les lois de l'conomie sociale ne sont autres que celles de l'conomie domestique sur un plus vaste dveloppement. Un cordonnier fait des souliers; c'est l son gagne-pain. Du produit des souliers qu'il vend, il achte les choses qui lui sont ncessaires; et certes, pour lui, il est vrai de dire que _les produits s'changent contre des produits_, ou, si l'on veut, _les services contre des services_. Cependant, il est prvoyant. Il ne veut pas consommer immdiatement tous les _services_ auxquels son travail lui donne droit; en un mot, il fait des pargnes. L'invention du numraire sert merveilleusement ses desseins. mesure qu'il livre ses _services_ la socit, la socit lui donne des cus, qui ne sont autre chose que des _bons_ au moyen desquels il peut aller, quand il veut et dans la mesure qu'il veut, puiser dans la communaut des _services_ quivalents ceux qu'il lui a livrs. Il ne retire de ces services que ce qui lui est indispensable, et mnage prudemment ses _bons_, soit qu'il les accumule, soit qu'il les prte moyennant rtribution. Un jour fatal survient o notre homme se casse un bras. C'est un grand malheur qui en entranera bien d'autres. videmment les choses ne peuvent aller comme si le malheur ne ft pas arriv. Au lieu d'augmenter ses pargnes il les entame, et cela durera jusqu' ce qu'il soit guri. Il lui est pnible sans doute de toucher ses pargnes, de se dfaire de ses _bons_ si laborieusement acquis. Mais s'il ne le faisait pas, il mourrait, ce qui serait plus pnible encore. Entre deux maux, qui sont la consquence invitable du malheur qui lui est survenu, il choisit le moindre. Il s'adresse la communaut, et, ses bons la main, il rclame des produits, quitable payement de ceux qu'il lui a livrs; des services, juste rmunration de ceux qu'il lui a rendus. C'est toujours _des produits changs contre des produits; des services contre des services_. Seulement, les services dont le cordonnier rclame le prix _effectif_, ont t rendus depuis longtemps et par lui transforms en simples bons, en cus. Maintenant, dira-t-on que le vrai malheur de cet honnte artisan est de se dfaire de ses cus? Non; son vrai malheur est de s'tre cass le bras. Faisant abstraction de ce funeste accident, comme on fait abstraction de la perte des rcoltes; et appliquant l'individu ce que la _Presse_ dit de la nation, dira-t-on: C'est donc avec ses pargnes que le cordonnier solde ses achats et non avec son travail de chaque jour. Aussi qu'est-il arriv? L'activit de son atelier s'est ralentie, et une crise qui dure encore est venue peser sur toutes ses affaires. Ce seul fait, qui est aussi visible que le jour, que personne n'osera contester, renverse toute la thorie de ceux qui soutiennent qu'il est indiffrent pour _un cordonnier_ de payer ses acquisitions avec de l'argent ou avec des souliers. Payer avec de l'argent, c'est diminuer dans l'intrieur _de son mnage_ la masse des ressources disponibles. C'est accrotre la difficult des transactions, paralyser le travail, rduire les salaires _de ses ouvriers ou mme les renvoyer_, nuire plus ou moins profondment tous les intrts. Payer _avec des souliers_, c'est au contraire fournir de nouveaux aliments au travail, crer des moyens d'utiliser les bras, rpandre, avec les salaires, l'aisance et le bien-tre dans la classe des ouvriers cordonniers. Il n'est donc pas vrai que ces deux modes d'changes se ressemblent, ni qu'il n'y ait aucun intrt pour un _cordonnier_ suivre celui-ci plutt que celui-l. Tout cela est fort vrai; mais dans le cas national comme dans l'hypothse individuelle, il y a un fait primitif qu'on laisse dans l'ombre, dont on ne parle mme pas, savoir, la perte de la rcolte et le bras cass. Voil la vraie calamit, source de toutes les autres. Il est vritablement illogique de n'en pas tenir compte quand on s'afflige de voir une nation exporter son numraire, ou un artisan se dfaire de ses cus; car c'est la perte de la rcolte et le bras cass qui dterminent le procd qu'on signale comme la cause du mal, et qui, bien loin d'en tre la cause, en est l'effet et mme le remde. Si, pour rendre la comparaison plus exacte, on supposait qu'au lieu de se casser le bras, notre cordonnier a prouv un incendie, le raisonnement serait le mme. Mais enfin, o en veut venir la _Presse_? quoi conclut-elle? Veut-elle insinuer qu'on a eu tort d'ouvrir nos frontires? il le semble son langage. Mais alors qu'elle dise donc nettement que, pour un peuple, l'exportation des cus est pire que la famine. Elle pourra, sans se contredire, invoquer plus que jamais la restriction. Approuve-t-elle l'ouverture des ports? C'est dire qu'il valait mieux exporter des cus et importer du bl que mourir de faim; mais en ce cas, et quand, grce la libert, nous avons pu entre ces deux maux choisir le moindre, quelle inconsquence n'est-ce pas de lui attribuer le _moindre mal_ qu'elle nous a permis de choisir, sans lui tenir compte du _mal plus grand_ qu'elle nous a permis d'viter[34]? [Note 34: V. tome V, pages 336 et suiv.--(_Note de l'diteur._)] 29.--L'EMPEREUR DE RUSSIE. 8 Mai 1847. Il est maintenant certain que l'empereur de Russie, renouvelant l'opration faite rcemment avec la Banque de France, envoie une somme considrable Londres pour y acheter des fonds trangers. Certains journaux voient l un acte de perfidie, d'autres un acte de munificence. Il n'y faut voir qu'une spculation amene par la nature des choses et l'empire des circonstances. Un retour aussi prompt du numraire envoy en Russie, depuis quelques mois, pour l'achat des crales, est bien fait, ce nous semble, pour calmer les craintes de ceux qui s'imaginent qu'un pays peut tre puis de mtaux prcieux par l'importation de marchandises trangres[35]. [Note 35: Sur la fonction du numraire, voyez le pamphlet _Maudit argent!_ tome V, page 64.--(_Note de l'diteur._)] Lorsque des circonstances malheureuses, comme la perte partielle de plusieurs rcoltes successives, rduisent une nation aller acheter l'tranger d'immenses quantits de bl, par un commerce tout exceptionnel, pour lequel rien n'est prpar de longue main et qui par consquent ne peut s'excuter que par l'intervention du numraire, nous ne nions point qu'il n'en rsulte de grands embarras, de la gne et mme une crise financire pour le pays importateur. Nous croyons mme que la crise est d'autant plus violente que ce pays s'est plus appliqu se suffire lui-mme par le rgime protecteur; car alors, il est oblig d'aller se pourvoir dans des contres qui n'ont pas l'habitude de consommer de ses produits manufacturs, et les achats de bl doivent se faire, non en partie, mais en totalit, contre du numraire. Cependant, si l'on y regarde de prs, on s'assurera que le vrai malheur n'est pas dans l'exportation de l'argent, mais dans la disette. La disette tant donne, il est au contraire fort heureux que l'on puisse au moins, avec de l'argent, se procurer des moyens d'existence. (_V. le n 20._) Quoi qu'il en soit, le rsultat forc d'une telle situation est que le numraire devient fort rare et fort recherch dans le pays importateur, et au contraire fort abondant dans le pays exportateur. Il acquiert donc une trs-forte tendance revenir de celui-ci vers celui-l, et remarquez qu'il n'y peut revenir que contre des produits. Cela pos, examinons l'enchanement de cette opration si diversement commente par la presse. La France et l'Angleterre manquent de bl.--Il y en a en Russie.--Mais la France et l'Angleterre ayant toujours ferm la porte ce bl, les Russes ne connaissent pas nos objets manufacturs. Si l'on veut avoir leur bl, il faut leur donner de l'argent, et c'est ce qu'on fait; car, aprs tout, l'argent ne saurait tre mieux employ qu' se prserver de l'inanition. Il en rsulte une grande gne montaire en France et en Angleterre. D'un autre ct, les Russes ont beaucoup plus de numraire que ne le comporte l'tat de leurs transactions. Il tend revenir au point d'o il est parti. Comment ce numraire est-il parvenu en si peu de temps dans le trsor imprial? C'est ce que nous n'avons pas expliquer, et nous croyons mme que les cent millions dont il s'agit ne sont pas exactement ceux que nous avons exports. Cela est de peu d'importance; que ce soient les mmes pices d'or ou d'autres, qu'elles reviennent par le commerce, ou par le trsor public, peu importe. Il s'agit de suivre l'opration jusqu'au bout. Le ministre des finances de Saint-Ptersbourg, voyant que l'tat des marchs, relativement au numraire, s'est modifi de telle sorte qu'il ne se place plus que trs-mal en Russie, tandis qu'il se place trs-bien en France et en Angleterre, conoit le projet, non dans notre intrt, mais dans le sien, de nous envoyer celui dont il ne sait plus que faire. Or, quand on envoie de l'argent dans un pays, il n'y a pas d'autre moyen de s'en faire donner la contre-valeur que de recevoir des produits en change, ou de le placer intrt. _Acheter_ ou _prter_, voil les deux seuls moyens de se dfaire de l'argent. Si l'empereur de Russie et achet en France et en Angleterre pour cent millions de produits, il serait clair qu'en dfinitive nous pourrions ne pas tenir compte du mouvement des espces, et nous serions autoriss dire que nous avons chang des produits de notre industrie contre du bl. Mais l'empereur de Russie n'a pas besoin, sans doute, tout prsentement de nos produits agricoles ou manufacturs pour une aussi forte somme. En consquence, il achte des fonds publics, c'est--dire qu'il se met au lieu et place des prteurs originaires ou de leurs reprsentants. La portion d'intrts affrente ces cent millions (intrts que les gouvernements, ou plutt les contribuables, taient en tous cas tenus de servir) sera paye dsormais l'empereur de Russie au lieu de l'tre aux rentiers actuels. Mais ceux-ci n'ont perdu le droit de toucher 3 francs tous les ans au trsor, que parce qu'ils ont reu 78 francs une fois de l'autocrate russe. Tous les six mois, nous aurons donc lui payer environ un million, pour notre part. Il y a des personnes que cela alarme. Elles voient dans ce payement une lourde charge au profit de l'tranger. Ces personnes perdent de vue que l'tranger a donn le capital. Sans doute, l'opration, dans son ensemble, peut tre mauvaise, si ce capital vient remplacer un autre capital dissip en guerres ruineuses ou en folles entreprises. Elle serait mauvaise encore si nous prodiguions le nouveau capital en de semblables folies. Mais alors, c'est dans le fait de la dissipation qu'est le mal et non dans le fait de l'emprunt; car si, par exemple, nous mettons ces fonds qui nous cotent 4 pour 100 dans des travaux qui en rapportent 10, l'opration est videmment excellente. Il reste savoir comment l'Angleterre et la France payeront la Russie deux millions tous les six mois. Sera-ce en numraire? Cela n'est gure probable, car le numraire, comme le prouve la transaction elle-mme, est une marchandise peu recherche en Russie. On peut affirmer que le payement s'excutera par l'une des deux voies suivantes: 1 Nous enverrons des produits en Russie. Pour nous rembourser nous tirerons des traites sur les ngociants russes. Ces traites seront achetes sur place par les banquiers de Londres et de Paris, qui auront reu les rentes pour compte de l'empereur. Et ces banquiers enverront ces traites leurs confrres de Saint-Ptersbourg, qui les recouvreront et en verseront le produit au trsor imprial. 2 Ou bien, nous enverrons nos marchandises en Italie, en Allemagne, en Amrique. Le mouvement des billets sera un peu plus compliqu, et le rsultat sera le mme. Un beau jour, S. M. Impriale nous revendra ses fonds. Alors, tout rentrera dans l'ordre actuel. Toutes les phases de l'opration seront rvolues, et on peut les rsumer ainsi: Dans un moment de dtresse, la Russie nous envoie des bls; nous les payons peu peu avec des produits envoys d'anne en anne; dans l'intervalle, nous payons, jusqu' due concurrence, l'intrt de la valeur des bls. Voil les trois termes rels de l'opration. La circulation du numraire et des billets n'est que le moyen d'excution. 30.--LA LIBERT A DONN DU PAIN AU PEUPLE ANGLAIS. 1er Janvier 1848. La _Presse_ analyse les documents statistiques mans du _Board of trade_ et constate ces trois faits: 1 Rcolte trs-abondante de bl; 2 Importation de viande et de bl toujours croissante et plus considrable aujourd'hui _que pendant la disette mme_; 3 Affluence des mtaux prcieux. ces trois faits, nous en ajouterons deux autres non moins certains: 4 Le prix du bl n'est pas avili au point de faire supposer qu'on refuse de l'acheter; 5 Les fermiers sont de toutes les classes laborieuses celle qui se plaint le moins. Maintenant, des deux premiers faits, il nous semble impossible de ne pas tirer cette conclusion, que le peuple d'Angleterre est mieux nourri qu'il ne l'tait autrefois. Si la rcolte a t abondante, s'il arrive du dehors des avalanches de bl, et si cependant tout se vend comme l'indique la fermet des prix, la _Presse_ peut en tre contrarie, mais enfin elle ne peut se refuser reconnatre _qu'on mange en Angleterre plus de pain que jamais_. (_V. le n 20._) Et ceci nous montre que le peuple anglais a d bien souffrir avant la rforme des tarifs, et qu'il n'avait pas si tort de se plaindre, puisque, quand les rcoltes taient moins abondantes, et que nanmoins l'importation tait dfendue, il devait y avoir ncessairement en Angleterre moins de pain qu'aujourd'hui dans une norme proportion. Qu'on raisonne tant qu'on voudra sur les _autres_ effets de la rforme, celui-ci est du moins certain: LE PEUPLE EST MIEUX NOURRI; et c'est quelque chose. Protectionnistes, dmocrates, socialistes, gnreux patrons des classes souffrantes, vous qui vous remplissez sans cesse la bouche des mots _philanthropie_, _gnrosit_, _abngation_, _dvouement_; vous qui gmissez sur le malheureux sort de nos voisins d'outre-Manche qui voient les _mtaux prcieux_ abandonner leurs rivages, avouez du moins que ce malheur, s'il existe, n'est pas sans compensation. Vous disiez qu'en Angleterre les riches taient trop riches, et les pauvres trop pauvres; mais voici, ce nous semble, une mesure qui commence rapprocher les rangs; car si l'or s'en va, ce n'est pas de la poche des pauvres qu'il sort, et si la consommation du bl dpasse tout ce qu'on aurait pu prvoir, ce n'est pas dans l'estomac du riche qu'il s'engloutit. Mais, quoi! il n'est pas mme vrai que le numraire, s'exporte. Vous constatez vous-mmes qu'il rentre pleins chargements. _Moralit._ Quand les hommes qui font la loi veulent se servir de leur puissance pour ter leurs concitoyens la libert, cette maudite libert, cette libert si impopulaire aujourd'hui auprs de nos dmocrates,--ils devraient au moins commencer par avouer qu'elle donne du pain au peuple, et affirmer ensuite, s'ils l'osent, que c'est l un affreux malheur. 31.--INFLUENCE DU LIBRE-CHANGE SUR LES RELATIONS DES PEUPLES. 7 Mars 1847. Se conserver, subsister, pourvoir ses besoins physiques et intellectuels, occupe une si grande place dans la vie d'une nation, qu'il n'y a rien de surprenant ce que sa politique dpende du systme conomique sur lequel elle fonde ses moyens d'existence[36]. [Note 36: V. le chap. XIX, des _Harmonies_.--(_Note de l'diteur._)] Certains peuples ont eu recours la violence. Dpouiller leurs voisins, les rduire en esclavage, telle fut la base de leur prosprit phmre. D'autres ne demandent rien qu'au travail et l'change. Entre ces deux systmes, il en est un, pour ainsi dire mixte. Il est connu sous le nom de _Rgime prohibitif_. Dans ce systme, le travail est bien la source de la richesse, mais chaque peuple s'efforce d'imposer ses produits tous les autres. Or, il nous semble vident que la politique extrieure d'un peuple, sa diplomatie, son action en dehors doit tre toute diffrente, selon qu'il adopte un de ces trois moyens d'exister et de se dvelopper. Nous avons dit que l'Angleterre, instruite par l'exprience et obissant ses intrts bien entendus, passe du rgime prohibitif la libert des transactions, et nous regardons cette rvolution comme une des plus imposantes et des plus heureuses dont le monde ait t tmoin. Nous sommes loin de prtendre que cette rvolution soit, ds aujourd'hui, accomplie; que la diplomatie britannique ne se ressentira plus dsormais des traditions du pass; que la politique de ses gouvernants ne doit plus inspirer aucune dfiance l'Europe. Si nous nous exprimions ainsi, les faits contemporains et rcents se dresseraient pour condamner notre optimisme. Ne savons-nous pas que le parlement est peupl de lgislateurs hrditaires qui reprsentent le principe d'exclusion, qui ont oppos et opposent encore la rsistance la plus opinitre et au principe de libert qui s'est lev l'horizon, et la politique de justice et de paix qui en est l'infaillible corollaire? Mais cette rsistance est vaine. L'chafaudage tout entier s'croule entranant dans sa chute et la loi crale, et l'acte de navigation, et le systme colonial, et par consquent toute la politique d'envahissement et de suprmatie qui, sous le rgime de libert qui se prpare, n'a plus mme sa raison d'tre. Le _Moniteur industriel_ traite nos ides de _folies_. Il nous inflige l'pithte de philanthropes. Il nous apprend que, bien que la violence et la libert soient opposes par nature, elles produisent exactement les mmes effets, savoir la domination du fort et l'oppression du faible, et qu'il importe peu la paix du monde que les peuples changent volontairement leurs produits ou essayent de se les imposer rciproquement par la force. cela nous avons dit: S'il est dans la nature de la justice et de la libert de laisser subsister entre les peuples le mme antagonisme qu'ont engendr le monopole et l'exclusion, il faut dsesprer de la nature humaine; et puisque, sous quelque rgime que ce soit, la lutte et la guerre sont l'tat naturel de l'homme, tous nos efforts sont infructueux et le progrs des lumires n'est qu'un mot. Le _Moniteur industriel_ trouve cette rflexion ridicule, presque impertinente et surtout fort _dclamatoire_. Ne serait-ce point parce qu'il veut maintenir le monopole et l'exclusion? Il est du moins bien clair que les accusations qu'il dirige contre nous sont parfaitement consquentes avec ce dessein. Nous en conviendrons en toute franchise, si le _Moniteur industriel_ parvient nous prouver que la libert des transactions doit mettre entre les nations le mme esprit de jalousie et d'hostilit que le rgime restrictif, nous renoncerons pour toujours notre entreprise. Nous nous ferons un gosme rationnel pour nous y renfermer jamais, nous efforant, nous aussi, d'arracher, pour notre part, quelque lambeau de monopole la lgislature. Nous lui demanderons d'imposer des taxes nos concitoyens pour notre avantage, d'aller conqurir des nations lointaines et de les forcer d'acheter exclusivement nos produits un prix qui nous satisfasse, de nous dbarrasser au dedans et au dehors de toute concurrence importune, enfin, de mettre la fortune publique, les vaisseaux de nos ports, les canons de nos arsenaux et la vie de nos soldats au service de notre cupidit. Il ne peut pas y avoir de recherche plus utile que celle des effets compars de la _libert_ et de la _restriction_ sur la politique extrieure des peuples et sur la paix du monde. Nous remercions le _Moniteur Industriel_ de nous provoquer nous y livrer souvent. C'est ce que nous ne manquerons pas de faire. Aujourd'hui nous nous bornerons dire quelques mots sur la forme polmique dans laquelle notre antagoniste parat dcid persvrer. Nous pouvons d'autant plus nous abstenir de traiter la question de fond que nous l'avons fait dans un article de fvrier, intitul: _De la domination par le travail_, article rest sans rponse[37]. Il tait pourtant naturel que le _Moniteur_ daignt s'en occuper, puisque cet article tait la solution d'une objection pose par nous-mme dans le numro prcdent. Le _Moniteur industriel_ a prfr reproduire l'objection et passer la rponse sous silence. [Note 37: V. au tome IV, le chap. XVII de la seconde srie des _Sophismes_, p. 265.--(_Note de l'diteur._)] Le _Moniteur_ met en fait que nous demandons la libert pour le compte et dans l'intrt de l'Angleterre. Ce n'est plus une insinuation, une conjecture, c'est une chose convenue et notoire: _L'Angleterre_, dit-il, _nous prche et nous fait prcher la rciprocit des franchises commerciales; l'Angleterre prche la France les doctrines d'une libert qu'elle est loin d'adopter pour elle-mme. L'Association du libre-change est en France l'instrument le plus actif de la propagande britannique, etc., etc._ Est-il ncessaire d'insister sur ce que cette forme de discussion a d'odieux, nous dirons mme de criminel? Les champions du monopole connaissent l'histoire de notre rvolution. Ils savent que c'est avec des imputations de ce genre que les partis se sont dcims, et sans doute ils esprent nous imposer silence en faisant planer une nouvelle _terreur_ sur nos ttes. Cela ne serait-il pas bien habile et bien commode de nous ranonner, et, notre premire plainte, bien plus, notre premier effort pour obtenir qu'on discute nos droits, de tourner contre nous toutes les fureurs populaires, si l'on russissait les exciter, en disant: tez-lui la facult de parler; c'est un agent de Pitt et de Cobourg?--Faut-il dire toute notre pense? Cette tactique, emprunte aux mauvais jours de 93, est plus mprisable aujourd'hui; et si elle n'est pas aussi dangereuse, rendons-en grce au bon sens public et non pas aux monopoleurs. Nous disons qu'elle est plus mprisable. cette funbre poque au moins les dfiances populaires, quels qu'en aient t les terribles effets, taient au moins sincres. On vivait au milieu de prils imminents, de trahisons quelquefois certaines, l'exaltation tait arrive son plus haut degr de paroxysme. Aujourd'hui rien de semblable. Les insinuations des monopoleurs ne sont autre chose qu'un froid calcul, une manoeuvre prmdite, une combinaison concerte l'avance. Ils jouent avec l'immoralit de cette rouerie, non pour sauver la patrie, mais pour continuer accrotre leurs richesses mal acquises. Aussi qu'arrive-t-il? C'est que, malgr tous leurs efforts, le public ne les croit pas, parce qu'ils ne se croient pas eux-mmes, et M. Muret de Bord a dcrdit jamais cet odieux machiavlisme, quand il en a glac l'expression sur les lvres de M. Grandin, par cette interruption ineffaable: _Vous ne croyez pas ce que vous dites._ Nous comprenons que dans des temps de troubles, de prils, d'motions populaires, les hommes s'accusent rciproquement de trahison; mais mettre de telles imputations de sang-froid et _sans croire un mot de ce que l'on dit_, c'est assurment le plus dplorable moyen auquel puisse avoir recours celui qui aurait la conscience de dfendre une cause juste. Ce n'est pas que nous prtendions soustraire nos adversaires l'argument tir de ce que le libre-change pourrait favoriser l'Angleterre au dtriment de la France. C'est leur droit de dvelopper, s'ils la croient vraie, cette thorie, qu'un peuple ne prospre jamais qu'aux dpens d'un autre; ce que nous demandons, c'est qu'ils veuillent bien croire que nous pouvons, avec tout ce que l'Europe a produit d'hommes clairs dans les sciences conomiques, professer une doctrine toute contraire. Ce que nous leur demandons, c'est de ne pas affirmer, puisque aussi bien _ils n'en croient pas un mot_, que nous sommes les instruments de la propagande britannique. Et o avez-vous vu, Messieurs, que le principe de la libert des transactions ft purement, exclusivement anglais? Ne souhaitons-nous pas tous la libert des mers et la libert des mers est-elle autre chose que la libert commerciale? Ne nous plaignons-nous pas tous que l'Angleterre, par ses vastes conqutes, a ferm nos produits la cinquime partie du globe, et pouvons-nous recouvrer ces relations perdues autrement que par le libre-change? O avez-vous vu que l'Angleterre prche et fait prcher au dehors la rciprocit? L'Angleterre, par une lutte acharne et qui remonte au ministre de Huskisson, confre ses concitoyens le droit d'changer. Sans s'occuper de la lgislation des autres peuples, elle modifie sa propre lgislation selon ses intrts. Qu'elle compte sur l'influence de l'exemple, sur le progrs des lumires, qu'elle se dise: Si nous russissons, les autres peuples entreront dans la mme voie, nous ne le nions pas. N'est-ce pas l de la propagande lgitime? Mais ce qu'elle fait, elle le fait pour elle et non pour nous. Si elle rend ses concitoyens le droit de se procurer du bl bas prix, c'est--dire de recevoir une plus grande quantit d'aliments contre une somme donne de travail; ses colons le droit d'acheter leurs vtements sur tous les marchs du monde; ses ngociants le droit d'excuter leurs transports avec conomie, n'importe par quel pavillon, c'est parce qu'elle juge ces rformes conformes ses intrts. Nous le croyons aussi, et il parat que vous partagez cette conviction: voil donc un point convenu. En renonant au rgime protecteur, en adoptant la libert, l'Angleterre suit la ligne de ses intrts[38]. [Note 38: V. au tome III, la note de la page 137.--(_Note de l'diteur._)] La question, la vraie question entre nous est de savoir si ces deux principes si opposs par leur nature sont nanmoins identiques dans leurs effets; si ce sont les intrts de l'Angleterre tels qu'elle les comprenait autrefois, ou tels qu'elle les comprend aujourd'hui, qui concident avec les intrts de l'humanit; si le principe restrictif ayant engendr cette politique envahissante et jalouse qui a inflig tant de maux au monde, un autre principe diamtralement oppos celui-l, le principe de libert, peut engendrer aussi la mme politique. Vous dites _oui_, nous disons _non_: voil ce qui nous divise. Ne saurait-on puiser une conviction cet gard que dans les inspirations et peut-tre dans la bourse de l'tranger? Au reste, le temps est venu o l'abus de ces accusations en mousse le danger sans leur rien ter de ce qu'elles ont d'odieux. Nous voyons les partis politiques prendre tour tour cette arme empoisonne. L'opposition l'a longtemps dirige sur le centre, le centre la dcoche aujourd'hui sur l'opposition. Vous la lancez sur nous, nous pourrions vous la renvoyer, car ne vous proclamez-vous pas sans cesse les serviles imitateurs de l'Angleterre? Toute votre argumentation ne consiste-t-elle pas dire: L'Angleterre a prospr par le rgime protecteur; elle lui doit sa prpondrance, sa force, sa richesse, ses colonies, sa marine: donc la France doit faire comme elle? Vous tes donc les importateurs d'un principe anglais. Mais non, nous n'aurons pas recours ces tristes moyens. Dans vos rangs, il y a des personnes sincrement attaches la protection; elles y voient le boulevard de notre industrie; ce titre, elles dfendent ce principe et c'est leur droit. Elles n'ont point se demander s'il est n en France, en Angleterre, en Espagne ou en Italie. Est-il juste? est-il utile? C'est toute la question. Nous non plus, nous n'avons pas nous demander si le principe de la libert est n en Angleterre ou en France. Est-il conforme la justice? est-il conforme nos intrts permanents et bien entendus? est-il de nature replacer toutes les branches de travail, l'gard les unes des autres, sur le pied de l'galit? implique-t-il une plus grande somme de bien-tre gnral en proportion d'un travail donn? S'il en est ainsi, nous devons le soutenir, se ft-il rvl pour la premire fois, ce qui n'est pas, dans un cerveau britannique. Si, de plus, il est en harmonie avec le bien de l'humanit, s'il tend effacer les jalousies internationales, dtruire les ides d'envahissements et de conqutes, unir les peuples, dtrner cette politique troite et pleine de prils dont, l'occasion d'un mariage rcent, nous voyons se produire les tristes et derniers efforts; s'il laisse chaque peuple toute son influence intellectuelle et morale, toute sa puissance de propagande pacifique, s'il multiplie mme les chances des doctrines favorables l'humanit, nous devons travailler son triomphe avec un dvouement inaltrable, dussent les sinistres insinuations du _Moniteur industriel_ tourner contre nous des prventions injustes, au lieu d'appeler sur lui le ridicule. 32.--L'ANGLETERRE ET LE LIBRE-CHANGE. 6 Fvrier 1847. Pendant quelque temps, la tactique des prohibitionnistes consistait nous reprsenter comme des dupes et presque comme des agents de l'Angleterre. Obissant au mot d'ordre du comit central de Paris, tous les comits de province, d'un bout de la France l'autre, ont rpt que l'Anglais Cobden tait venu inspirer et organiser l'Association pour la libert des changes. En ce moment encore, une socit d'agriculture met en fait que--Cobden parcourt la France pour y propager ses doctrines, et elle ajoute, par voie d'insinuation, que les manufacturiers ses compatriotes ont mis cet effet deux millions sa disposition. Nous avons cru devoir traiter cette stratgie dloyale avec le mpris qu'elle mrite. Les faits rpondaient pour nous. L'association du libre-change a t fonde Bordeaux le 10 fvrier, Paris en mars, Marseille en aot, c'est--dire plusieurs mois avant le triomphe inattendu de la ligue anglaise, avant les rformes de sir R. Peel, avant que Cobden et jamais paru en France. C'est plus qu'il n'en faut pour nous justifier d'une accusation plus absurde encore qu'odieuse. D'ailleurs, Bordeaux n'a-t-il pas rclam de tout temps contre l'exagration des tarifs? MM. d'Harcourt et Anisson-Duperron ne dfendent-ils pas, depuis qu'il y a une tribune en France, le principe de la libert commerciale? M. Blanqui ne l'enseigne-t-il pas depuis dix-sept ans au Conservatoire, et M. Michel Chevalier depuis six ans au Collge de France? M. Lon Faucher n'a-t-il pas publi, ds 1845, ses _tudes sur l'Angleterre_? MM. Wolowski, Say, Reybaud, Garnier, Leclerc, Blaise, etc., ne soutiennent-ils pas la mme cause dans le _Journal des conomistes_, depuis la fondation de cette revue? Enfin, la grande lutte entre le _Droit commun_ et le _Privilge_ ne remonte-t-elle pas au temps de Turgot, et mme de Colbert et de Sully? Loin de croire que ces clameurs ridicules pussent arrter le progrs de notre cause, il nous paraissait infaillible qu'elles tournassent tt ou tard la confusion de ceux qui se les permettent. Nous sommes, disions-nous, devant un public intelligent, par qui de semblables moyens sont bientt apprcis ce qu'ils valent. Quand une grande question se pose devant lui, calomnier, incriminer les intentions, dnaturer les faits, tout cela n'a qu'un temps. Il arrive un moment o il faut enfin donner des raisons. C'est l que nous attendions nos adversaires, et c'est l qu'ils seront amens. Dj la dernire brochure mane du comit Odier s'abstient de ces emportements haineux et colriques qui ne prouvent qu'une chose: c'est que ceux qui s'y livrent sentent la faiblesse de leur cause. Cependant, n'avons-nous pas trop ddaign les traits empoisonns de la calomnie? Il y a longtemps que Basile l'a dit: Calomniez, calomniez, il en reste toujours quelque chose. Il en reste quelque chose, surtout quand, aprs avoir mis l'accusation, on a les moyens de la semer dans les ateliers o l'on sait bien que le dmenti ne parviendra pas; quand on s'est assur le concours de plusieurs organes de la presse, de ceux qui comptent leurs abonns par dizaines de mille; quand on peut ainsi rpter un fait faux, le sachant faux, pendant plusieurs mois, tous les matins, imprim en lettres majuscules. Oh! il faut avoir une bien grande foi dans la libert de la discussion et le triomphe de la vrit, pour ne pas se sentir dcourag l'aspect de cette triple alliance entre la calomnie, le monopole et le journalisme. Mais une circonstance qui seconde et rend plus dangereuse encore la machiavlique stratgie des monopoleurs, c'est que, lorsqu'ils cherchent irriter le sentiment de la nationalit et soulever les passions populaires contre l'Angleterre, ils s'adressent un sentiment existant dans le pays, qui y a de profondes racines, qui s'explique, nous dirons mme qui se justifie par l'histoire. Ils n'ont pas besoin de le faire natre; il leur suffit de lui donner une mauvaise direction, de l'garer dans une fausse voie. Nous croyons le moment venu de nous expliquer sur ce point dlicat. Une thorie, que nous croyons radicalement fausse, a domin les esprits pendant des sicles, sous le nom de _systme mercantile_. Cette thorie, faisant consister la richesse, non dans l'abondance des moyens de satisfaction, mais dans la possession des mtaux prcieux, inspira aux nations la pense que, pour s'enrichir, il ne s'agit que de deux choses: _acheter aux autres le moins possible, vendre aux autres le plus possible_. C'tait, pensait-on, un moyen assur d'acqurir le seul trsor vritable, l'or, et en mme temps d'en priver ses rivaux; en un mot, de mettre de son ct la balance du commerce et de la puissance. _Acheter peu_ conduisait aux tarifs protecteurs. Il fallait bien prserver, ft-ce par la force, le march national de produits trangers qui auraient pu venir s'y changer contre du numraire. _Vendre beaucoup_ menait imposer, ft-ce par la force, le produit national aux marchs trangers. Il fallait des consommateurs assujettis. De l, la conqute, la domination, les envahissements, le systme colonial. Beaucoup de bons esprits croient encore la vrit conomique de ce systme; mais il nous semble impossible de ne pas s'apercevoir que, pratiqu en mme temps par tous les peuples, il les met dans un tat forc de lutte. Il est manifeste que l'action de chacun y est antagonique l'action de tous. C'est un ensemble d'efforts perptuels qui se contrarient. Il se rsume dans cet axiome de Montaigne: Le profit de l'un est le dommage de l'autre. Or, cette politique, nul peuple ne l'a embrasse avec autant d'ardeur, ou, si l'on veut, de succs, que le peuple anglais. L'intrt oligarchique et l'intrt commercial, ainsi compris, se sont trouvs d'accord pour infliger au monde cette srie d'exclusions et d'empitements, qui a enfant ce qu'il y a d'artificiel dans la puissance britannique telle que nous la voyons aujourd'hui. Le point de dpart de cette politique fut l'_acte de navigation_, et le prambule de ce document disait en propres termes: Il faut que l'Angleterre crase la Hollande ou qu'elle soit crase. Il n'est pas surprenant, il est mme trs-naturel que cette action malfaisante de l'Angleterre sur le monde ait provoqu une raction plus ou moins sourde, plus ou moins explicite chez tous les peuples, et particulirement chez le peuple franais; car l'Angleterre ne peut manquer de rencontrer toujours la France en premire ligne sur son chemin, soit que celle-ci, obissant la mme politique, aspirt la mme domination, soit qu'elle chercht propager les ides d'affranchissement et de libert. Cet antagonisme d'ides et d'intrts n'a pu se poursuivre pendant des sicles, amener tant de guerres, se manifester dans tant de ngociations, sans dposer dans le coeur de nos concitoyens un levain d'irritation et de dfiance toujours prt clater. L'Angleterre, sous l'action du systme mercantile, y a subordonn toutes ses forces militaires, navales, financires, diplomatiques. Garantie par la mer contre toute invasion, place entre le nord et le sud de l'Europe, elle a profit de cette situation pour saper toute puissance qui osait se manifester, tantt menaant le despotisme septentrional des mouvements dmocratiques du Midi, tantt touffant les aspirations librales du Midi sous le despotisme soudoy du Nord. Les personnes, et elles sont nombreuses, qui croient encore, par un faux raisonnement ou par un faux instinct, au systme mercantile, considrent et doivent considrer le mal comme irrmdiable et la lutte comme ternelle. C'est ce qu'elles expriment par cette assertion qu'on croit profonde et qui n'est que triste: Les Franais et les Anglais sont des ennemis _naturels_. Cela dpend de savoir si la _thorie mercantile_, qu'a jusqu'ici professe et pratique l'Angleterre, et qui ne pouvait manquer de lui attirer la haine des peuples, est vraie ou fausse, bonne ou mauvaise.--Voil la question. Nous croyons, nous, qu'elle est fausse et mauvaise: mauvaise pour l'Angleterre elle-mme, _surtout pour elle_; qu'elle devait aboutir la mettre en guerre avec le genre humain, lui crer des rsistances sur tous les points du globe, tendre tous les ressorts de sa puissance, la mler toutes les intrigues diplomatiques, accrotre indfiniment le nombre de ses fonctions parasites, ses forces de terre et de mer, l'craser d'impts et de dettes, lever un difice toujours prt crouler, et si dispendieux que toute son nergie industrielle n'y pourrait suffire; et tout cela pour poursuivre un but chimrique et absurde en lui-mme, celui de vendre sans acheter, celui de donner sans recevoir, celui de nourrir et vtir les peuples ruins (comme le disait M. de Noailles)[39], c'est--dire, en dfinitive, celui de soumettre ses propres citoyens un travail excessif et comparativement priv de rmunration effective. [Note 39: V. ci-aprs le n 37.--(_Note de l'diteur._)] Or, ce systme spcieux mais faux, pourquoi ne provoquerait-il pas une raction parmi les classes laborieuses d'Angleterre, puisque c'est sur elles qu'en devraient retomber la longue les funestes consquences? Et c'est l tout ce que nous disons. Nous soutenons, non-seulement parce que c'est une dduction rationnelle notre point de vue, mais encore parce que c'est un fait qui crve les yeux, nous soutenons qu'il y a en Angleterre un parti nombreux, anim d'une foi conomique prcisment contraire celle qui a domin jusqu'ici dans les conseils de cette nation. Nous affirmons que, par les efforts de ce parti, soutenu par le progrs des lumires et les leons de l'exprience, l'Angleterre est amene changer du tout au tout son systme commercial et par suite son systme politique. Nous disons qu'au lieu de chercher la richesse par l'accroissement indfini des exportations, l'Angleterre comprend enfin que ce qui l'intresse est de beaucoup importer, et que ce qu'elle donne de ses produits n'est et ne peut tre que le payement de ce qu'elle reoit et consomme de produits trangers. C'est l, quoi qu'on en dise, l'inauguration d'une politique toute nouvelle, car si recevoir est l'essentiel, il s'ensuit qu'elle doit ouvrir ses portes au lieu de les fermer; il s'ensuit qu'elle doit dsirer, dans son propre intrt, le dveloppement du travail et l'activit de la production chez tous les peuples; il s'ensuit qu'elle doit successivement dmolir tout cet chafaudage de monopoles, d'envahissements, d'empitements et d'exclusion lev sous l'influence du rgime protecteur; il s'ensuit, enfin, qu'elle doit renoncer cette politique anti-sociale qui lui a servi fonder un monstrueux difice[40]. [Note 40: V. au tome III, _Deux Angleterres_, pages 459 et suiv.--(_Note de l'diteur._)] Sans doute nos adversaires ne peuvent comprendre ce changement. Attachs par conviction la thorie mercantile, c'est--dire un principe d'antagonisme international, ils ne peuvent pas se figurer qu'un autre peuple adopte le rgime de la libert, parce que, leur point de vue, cela supposerait un acte de dvouement, d'abngation et de pure philanthropie. Mais ils devraient au moins reconnatre qu' nos yeux il n'en est pas ainsi. Jamais nous n'avons dit que les rformes accomplies en Angleterre dans le sens libral, et celles qui se prparent encore, soient dues un accs de philanthropie qui aurait saisi tout coup la classe laborieuse de l'autre ct du dtroit. Notre conviction est qu'un peuple qui adopte le rgime restrictif se prcipite dans une politique antisociale et en mme temps fait pour lui-mme un mauvais calcul; qu'au contraire une nation qui affranchit ses changes fait un bon calcul pour elle-mme, tout en agissant dans le sens du bien universel. On peut dire que nous nous faisons illusion; on ne peut pas dire que ce ne soit pas l notre foi. Or, si telle est notre foi, comment pourrions-nous, sans inconsquence, envelopper dans la mme rprobation et cette ancienne politique qui, depuis l'acte de navigation jusqu' nos jours, a fait le malheur de l'humanit, et cette politique nouvelle que nous avons vue poindre en Angleterre, et qui grandit vue d'oeil, dveloppe et soutenue par une opinion publique claire? On nous dit: Vous tes dupes d'un simple revirement de tactique; l'Angleterre change de moyens, elle ne change pas de but: elle aspire toujours la domination. Maintenant qu'elle a tir de la protection, de la force, de la diplomatie, du machiavlisme, tout ce qu'ils peuvent donner, elle a recours la libre concurrence. Elle a commenc l'oeuvre de sa domination par la supriorit de ses flottes, elle veut l'achever par la supriorit de son travail et de ses capitaux. Loin de renoncer ses vues, le moment est venu pour elle de les raliser et d'touffer partout le travail et l'industrie sous l'action de sa rivalit irrsistible. Voil ce qu'on dit. Et nous trouvons ces apprhensions trs-naturelles chez les personnes qui n'ont point approfondi les lois gnrales par lesquelles les peuples prosprent et dprissent. Pour nous, nous ne croyons point qu'on puisse arriver la domination par la supriorit du travail libre. Il rpugne notre intelligence d'assimiler ainsi des choses contradictoires, telles que le travail et la force, la libert et le monopole, la concurrence et l'exclusion. Si des principes aussi opposs devaient conduire aux mmes rsultats, il faudrait dsesprer de la nature humaine et dire que l'anarchie, la guerre et le pillage sont l'tat naturel de l'humanit. Nous examinerons dans un prochain article[41] l'objection que nous venons de reproduire. Ici nous avons voulu expliquer le sentiment de dfiance qui existe dans notre pays l'gard de l'Angleterre. Nous avons voulu dire ce qui le justifie et dans quelle mesure nous le partageons. En Angleterre, deux partis, deux doctrines, deux principes sont en prsence et se livrent en ce moment une lutte acharne. L'un de ces principes s'appelle _privilge_; l'autre se nomme _droit commun_. Le premier a constamment prvalu jusqu' nos jours, et c'est lui que se rattache toute cette politique jalouse, astucieuse et antisociale qui a excit en France, en Europe, et en Angleterre mme, parmi les classes laborieuses, un sentiment de rpugnance et de rsistance que nous comprenons et que nous prouvons plus que personne. Par un juste retour des choses d'ici-bas, nous pensons que ce sentiment psera sur l'Angleterre et lui fera obstacle, mme longtemps aprs qu'elle aura officiellement renonc la politique qui l'a fait natre. [Note 41: V. au tome IV, le chap. _Domination par le travail_, page 265.--(_Note de l'diteur._)] Mais nous ne nous croyons pas tenus de partager cet gard le prjug vulgaire; et si nous voyons surgir de l'autre ct du dtroit le principe du _droit commun_, si nous le voyons soutenu par des hommes clairs et sincres, si c'est notre conviction que ce principe mine en dessous et fera bientt crouler l'difice lev par le principe oppos, nous ne voyons pas pourquoi, tout en attachant sur les manoeuvres oligarchiques un regard vigilant, nous n'accompagnerions pas de nos voeux et de nos sympathies un mouvement libral dans lequel nous voyons le signal de l'affranchissement du monde, le gage de la paix et le triomphe de la justice. 33.--CURIEUX PHNOMNE CONOMIQUE. 21 Fvrier 1847. Dans la sance du 9, M. Lon Faucher a appel l'attention de la Chambre sur les circonstances financires qui ont ht en Angleterre l'avnement des rformes commerciales. Il y a l tout un enchanement de faits, aussi intressants qu'instructifs, qui nous paraissent mriter d'tre soumis aux srieuses mditations de nos lecteurs, principalement de ceux qui exercent des industries privilgies. Ils y apprendront peut-tre que les monopoles, non plus que les taxes leves, ne tiennent pas toujours ce qu'ils semblent promettre. En 1837, l'insurrection du Canada ayant amen un accroissement de dpenses qui vint se combiner avec un affaiblissement dans la recette, l'quilibre des finances fut rompu en Angleterre, et elles prsentrent un premier dficit de 16 millions de francs. L'anne suivante, second dficit de 10 millions; 1839 laisse un dcouvert de 37 millions, et 1840 de 40 millions. L'administration songea srieusement fermer cette plaie toujours croissante. Il y avait choisir entre deux moyens: diminuer les dpenses ou accrotre les recettes. Soit qu'aux yeux du ministre, le cercle des rformes possibles, dans la premire de ces directions, et t parcouru depuis 1815, soit que, selon l'usage de tous les gouvernements, il se crt oblig d'puiser le peuple avant de toucher aux droits acquis des fonctionnaires, toujours est-il que sa premire pense fut celle qui s'offre tous les ministres: _demander l'impt tout ce qu'il peut rendre_. En consquence, le cabinet Russel provoqua, et le parlement vota un bill qui autorisait un prlvement additionnel de 10 pour 100 sur l'impt foncier, 5 pour 100 sur la douane et l'accise, et 4 pence par gallon sur les spiritueux. Avant d'aller plus loin, il est bon de jeter un coup d'oeil sur la manire dont taient rparties, cette poque, les contributions publiques du Royaume-Uni. Le chiffre des recettes s'levait environ 47 millions sterling. Elles taient puises trois sources: la _douane_ et l'_accise_, nature d'impts qui frappe tout le monde d'une manire peu prs gale, c'est--dire qui retombe, dans une proportion norme, sur les classes laborieuses; les _assessed taxes_ ou impt foncier, qui atteint directement le riche, surtout en Angleterre; et le _timbre_, qui est d'une nature mixte. L'impt du peuple rendait 37 millions ou 9/12 de la totalit; L'impt du riche, 4 millions ou 1/12 de la totalit; L'impt mixte, 2 millions ou 2/12. D'o il suit que le commerce, l'industrie, le travail, les classes moyennes et pauvres de la socit acquittaient les cinq siximes des charges publiques, ce qui avait fait dire, sans doute, M. Cobden: Si notre code financier parvenait sans commentaires dans la lune, les habitants de ce satellite n'auraient pas besoin d'autre document pour en induire que l'Angleterre est gouverne par une aristocratie matresse du sol et de la lgislation. Faisons remarquer ici en passant, et l'honneur de la France, que, pendant que les possesseurs de la terre ne payent en Angleterre que 8 pour 100 des contributions totales, chez nous ils acquittent 33 pour 100, et qu'en outre, ils prennent une beaucoup plus grande part, vu leur nombre, dans les impts de consommation. D'aprs ce qui prcde, le prlvement additionnel imagin par les whigs devait produire: 1,426,040 liv. st. 5 pour 100 sur la douane et l'accise, spiritueux non compris; 186,000 liv. st. 4 pence par gallon, sur les spiritueux; 400,000 liv. st. 10 pour 100 sur l'impt foncier. Ici encore le peuple tait appel rparer, dans la proportion des 4/5, le dficit amen par les fautes de l'oligarchie. Le bill fut mis excution au commencement de 1840. Au 5 avril 1841, on procda avec anxit la balance; et ce ne fut pas sans une surprise mle d'effroi qu'on constata, au lieu de l'accroissement attendu de 2,200,000 liv. st., une diminution sur la recette de l'anne prcdente de quelques centaines de mille livres. Ce fut une rvlation subite. C'tait donc en vain que le peuple avait t frapp de nouvelles taxes; ce serait en vain qu'on aurait recours dsormais ce moyen. L'exprience venait de mettre au jour un fait capital, c'est que l'Angleterre tait arrive la limite extrme de ses ressources contributives, et qu'il devenait l'avenir impossible, par l'accroissement des impts, de lui arracher un schelling. Cependant le dficit tait toujours bant. (_V. l'introduction du tome III, pages 42 et suiv._) Les _thoriciens_, comme on les appelle, se mirent tudier le menaant phnomne. Il leur vint l'ide qu'on pourrait peut-tre augmenter les recettes en diminuant les impts, ide qui semblait impliquer une contradiction choquante. Outre les raisons thoriques qu'ils allguaient en faveur de leur opinion, quelques expriences antrieures donnaient une certaine autorit leur avis. Mais, pour les personnes qui, quoique voues au culte des _faits_, n'ont pas cependant horreur de la _raison des faits_, nous devons dire comment ils soutenaient leur opinion. Le produit d'un impt sur un objet de consommation, disaient-ils, est en raison du taux de la taxe et de la quantit consomme. Exemple: si, l'impt tant _un_, il se consomme _dix_ livres de sucre, la recette sera _dix_. Cette recette s'accrotra, soit que le taux de la taxe s'lve, la consommation restant la mme, soit que la consommation s'tende, le taux de la taxe ne variant pas. Elle baissera si l'un ou l'autre de ces lments s'altre; elle baissera encore quoique l'un des deux augmente, si l'autre diminue dans une plus forte proportion. Ainsi, quoiqu'on lve la taxe 2, si la consommation se rduit 4, la recette ne sera que de 8. Dans ce dernier cas, la privation pour le peuple sera norme,--sans profit, bien plus, avec dommage pour le Trsor. Cela pos, ce multiplicateur et ce multiplicande sont-ils indpendants entre eux, ou ne peut-on grossir l'un qu'aux dpens de l'autre? Les thoriciens rpondaient: La taxe agit comme tous les frais de production, elle lve le prix des choses, et les place hors de la porte d'un certain nombre d'hommes. D'o cette conclusion mathmatique: si un impt est graduellement et indfiniment lev, par cela mme qu' chaque degr d'lvation il restreint un peu plus la consommation ou la matire imposable, un moment arrive ncessairement o la moindre addition la taxe diminue la recette. Que les protectionnistes sincres, et ils sont nombreux, nous permettent de recommander ce phnomne leur attention. Nous verrons plus tard que l'excs de la protection leur fait jouer le mme rle qu'au Trsor l'exagration des taxes. Les thoriciens ne se bornrent pas ce thorme arithmtique. Creusant un peu plus dans la question, ils disaient: Si le gouvernement et mieux connu l'tat dplorable des ressources du peuple, il n'aurait pas fait une tentative qui le couvre de confusion. En effet, si la condition individuelle des citoyens tait stationnaire, le revenu des taxes indirectes augmenterait exactement comme la population. Si, en outre, le capital national, et avec lui le bien-tre gnral, vont croissant, le revenu doit augmenter plus vite que le nombre des hommes. Enfin, si les facults de consommation sont rtrogrades, le Trsor doit en souffrir. Il suit de l que lorsqu'on a sous les yeux ce double phnomne: accroissement de population, diminution de recettes, on a une double raison pour conclure que le peuple est soumis des privations progressives. lever dans ce moment le prix des choses, c'est soumettre les citoyens des privations additionnelles, sans aucun avantage fiscal. Or, quel tait, ce point de vue, l'tat des choses en 1840? Il tait constat que la population augmentait de 360,361 habitants par anne. D'aprs cela, en supposant les ressources individuelles seulement stationnaires, quel aurait d tre le produit de la douane et de l'accise, et quel fut-il en ralit? C'est ce qu'on verra dans le tableau suivant: ANNES. POPULATION. PRODUIT PROPORTIONNEL PRODUIT REL. des taxes indirectes. 1836 26,158,524 36,392,472 l. s. 36,392,472 l. s. 1837 26,518,885 30,938,363 33,958,421 1838 26,879,246 37,484,254 34,478,417 1839 27,239,607 38,030,145 35,093,633 1840 27,599,968 38,567,036 [42]35,536,469 [Note 42: Avec la surtaxe de 5 pour 100 vote cette anne.] Ainsi, mme en l'absence de tout progrs industriel, et par la force seule du nombre, le revenu, qui avait t de 36 millions en 1836, aurait d tre de 38 millions en 1840. Il tomba 35 millions, malgr la surtaxe de 5 pour 100, rsultat que l'affaiblissement des annes prcdentes aurait d faire prvoir. Ce qu'il y a de singulier, c'est que dans les cinq annes antrieures le contraire tait arriv. La douane et l'accise ayant t dgrves, le revenu public s'tait amlior dans une proportion suprieure l'accroissement de la population. Le lecteur devine peut-tre quelles consquences les thoriciens tiraient de ces observations. Ils disaient au ministre: Vous ne pouvez plus grossir utilement le multiplicateur (le taux de la taxe) sans altrer dans une proportion plus forte le multiplicande (la matire imposable); essayez, en abaissant l'impt, de laisser s'accrotre les ressources du peuple. Mais c'tait l une entreprise pleine de prils. En admettant mme qu'elle pt tre couronne de succs dans un avenir loign, on sait positivement qu'il faut du temps avant que les rductions de taxes comblent les vides qu'elles font, et, ne l'oublions pas, on avait en face le dficit. Il ne s'agissait donc de rien moins que de creuser de plus en plus cet abme, de compromettre le crdit de la vieille Angleterre, et d'ouvrir la porte des catastrophes incalculables. La difficult tait pressante. Elle accabla le ministre whig. Peel entra aux affaires. On sait comment il rsolut le problme. Il commena par mettre un impt sur les riches. Il se cra ainsi des ressources, non-seulement pour combler le dficit, mais encore pour parer aux dcouverts momentans que devaient entraner les rformes qu'il mditait. Grce l'_income-tax_, il soulagea le peuple du fardeau de l'accise, et, mesure que la Ligue propageait les saines ides conomiques, des restrictions de la douane. Aujourd'hui, malgr la suppression de beaucoup de taxes, l'abaissement de toutes les autres, l'chiquier serait florissant, sans les calamits imprvues qui sont venues fondre sur la Grande-Bretagne. Il faut en convenir, M. Peel a conduit cette rvolution financire avec une nergie, une audace qui tonnent. Ce n'est pas sans raison qu'il caractrisait souvent ces mesures par ces mots: _Bold experiment_, exprience hardie. Ce n'est pas nous qui voudrions altrer la renomme de cet homme d'tat et la reconnaissance des classes laborieuses d'Angleterre, et on peut dire de tous les pays. Mais, l'excution c'est assez pour sa gloire, et nous devons dire en toute justice que l'invention appartient tout entire un thoricien, un simple journaliste, M. James Wilson, dont les conseils, s'ils taient suivis, sauveraient peut-tre l'Irlande de 1847 comme ils ont sauv l'Angleterre de 1840. Maintenant, les hommes qui cherchent les succs de leur industrie dans le monopole nous demanderont quelle analogie il y a entre les faits que nous venons de rappeler et le rgime protecteur. Nous les prions de regarder les choses de prs et de voir s'ils ne sont pas dans la position assez ridicule o s'est trouv l'chiquier en 1840. Qu'est-ce que la protection? Une taxe sur les consommateurs. Vous dites qu'elle vous profite. Sans doute, comme les taxes profitent au Trsor. Mais vous ne pouvez pas empcher que ces taxes n'amoindrissent les facults du public consommateur, sa puissance d'acheter, de payer, d'absorber des produits. Certainement, il consomme moins de bl et de drap que s'il lui en venait de toutes les parties du monde. C'est dj un grand mal, nous dirons mme une grande injustice; mais, relativement vous, votre intrt, la question est de savoir si vous ne subirez pas le sort du fisc; s'il n'y a pas un moment o cet anantissement des forces de la consommation vous prive de dbouchs dans une telle mesure, que cela fait plus que compenser le taux de la protection; en d'autres termes, si dans cette lutte entre l'exhaussement artificiel du prix d au droit protecteur et l'abaissement du prix occasionn par l'impuissance des acheteurs, ce dernier effet ne prvaut pas sur le premier, auquel cas videmment vous perdriez et sur le prix de vente et sur la quantit vendue. cela vous dites qu'il y a contradiction. Que, puisque c'est l'lvation du prix qu'est imputable l'impuissance relative des consommateurs, on ne peut admettre que, sous le rgime de la libert, le prix s'levt, sans admettre par cela mme un rtrcissement de dbouchs; que, par la mme raison, un accroissement de dbouchs implique un abaissement du prix, puisque l'un est effet et l'autre cause. Il y a rpondre que vous vous faites illusion. On peut certainement concevoir un pays o tout le monde soit assez dans l'aisance pour qu'on y puisse vendre les choses mme un bon prix, et un autre pays o tout le monde soit si dnu qu'on n'y peut trouver du dbit mme bon march. C'est vers ce dernier tat que nous conduisent et les grosses taxes qui vont au Trsor, et les grosses taxes qui vont aux fabricants; et il arrive un moment o le Trsor et les fabricants n'ont plus qu'un moyen de maintenir et d'accrotre leurs recettes, c'est de relcher le taux de la taxe et de laisser respirer le public. Au reste, ce n'est pas l une argumentation dnue de preuves. Chaque fois qu'on a soustrait un peuple la pression d'un droit protecteur, il est survenu que deux tendances opposes ont agi sur le prix. L'absence de protection l'a certainement pouss vers la baisse; mais l'accroissement de demande l'a pouss tout aussi certainement vers la hausse; en sorte que le prix s'est au moins maintenu, et le profit net de l'opration a t un excdant de consommation. Vous dites que cela n'est pas possible. Nous disons que cela est; et si vous voulez consulter les prix courants du caf, des soieries, du sucre, des laines, en Angleterre, dans les annes qui ont suivi la rduction des droits protecteurs, vous en resterez convaincus[43]. [Note 43: V. tome IV, le chap. _Chert, Bon march_, page 163.--(_Note de l'diteur._)] 34.--LES ARMEMENTS EN ANGLETERRE. 15 Janvier 1848. S'il n'y avait pas, quoi qu'on en dise, dans un principe, dans la vrit, plus de force que dans un fait contingent et phmre, rien ne serait plus affligeant, plus dcourageant pour les dfenseurs de la libert commerciale sur toute la surface du globe, que cette perversion tonnante et momentane de l'esprit public dont l'Angleterre nous donne en ce moment le spectacle. Elle se prpare augmenter son arme et sa marine. Disons-le d'abord, nous avons la confiance, la certitude mme que la libert commerciale tend accrotre et galiser le bien-tre au sein de toute nation qui l'adoptera; mais ce motif, quoique grave, n'est pourtant pas le seul qui nous ait dtermins consacrer nos efforts au service de cette cause. Ce n'est mme pas, il s'en faut de beaucoup, le plus puissant. Nous sommes profondment convaincus que le libre-change, c'est l'harmonie des intrts et la paix des nations; et certes nous plaons cet effet indirect et social mille fois au-dessus de l'effet direct ou purement conomique. Car la paix assure des nations, c'est le dsarmement, c'est le discrdit de la force brutale, c'est la rvision, l'allgement et la juste rpartition des taxes publiques, c'est, pour les peuples, le point de dpart d'une re nouvelle. Supposant donc que la nation qui proclame la premire le libre-change tait pntre et imbue de l'esprit du libre-change, nous nous croyons fonds penser qu'elle serait aussi la premire rduire son tat militaire. La raison dominante des onreux efforts auxquels les nations modernes se soumettent, dans le sens du dveloppement de la force brutale, tant manifestement la jalousie industrielle, l'ambition des dbouchs exclusifs et le rgime colonial, il nous paraissait absurde, contradictoire, qu'un peuple voult se soumettre l'aggravation de ce lourd fardeau militaire, prcisment au moment o, par d'autres mesures, il rend ce fardeau irrationnel et inutile. Nous concevrions, sans l'approuver, que l'Angleterre armt si elle avait des craintes pour ses colonies, ou l'arrire-pense d'en acqurir de nouvelles. Mais, quant ses possessions actuelles, jamais elle n'a eu moins raison de craindre, puisqu'elle entre dans un systme commercial qui te aux nations rivales tout intrt s'en emparer. Quelle raison aura la France de se jeter dans les hasards d'une guerre pour conqurir le Canada ou la Jamaque, quand, sans aucuns frais de surveillance, d'administration et de dfense, elle pourra y porter ses produits sur ses propres navires, y accomplir ses ventes, ses achats et ses transactions aux mmes conditions que les Anglais eux-mmes? S'il plat aux Anglais de s'imposer tous les frais du gouvernement de l'Inde, quel motif aurons-nous de leur disputer, l'arme au poing, ce singulier privilge, quand, du reste, par la libert des changes, nous retirerons du commerce de l'Inde tous les avantages dont pourrait nous investir la possession elle-mme? Tant que les Anglais nous excluent, nous et les autres peuples, d'une partie considrable de la surface du globe, c'est une violence; et il est clair que toute violence, constamment menace, ne se maintient qu' l'aide de la force. Armer, dans cette position, c'est une ncessit fatale; ce n'est pas au moins une inconsquence. Mais armer pour dfendre des possessions qu'on ouvre au libre commerce du monde entier, c'est planter un arbre et en rejeter soi-mme les fruits les plus prcieux. Est-ce pour voler de nouvelles conqutes que l'Angleterre renforce ses escadres et ses bataillons? Cela peut entrer dans les vues de l'aristocratie. Elle recouvrerait par l plus qu'elle n'a perdu dans le monopole du bl! Mais de la part du peuple travailleur, c'est une contradiction manifeste. Pour justifier de nouvelles conqutes, mme aux yeux de sa propre ambition, il faudrait commencer par reconnatre qu'on s'est bien trouv des conqutes dj accomplies. Or, on y renonce, et on y renonce, non par abngation, mais par calcul, mais parce qu'en posant des chiffres on trouve que la perte surpasse le profit. Le moment ne serait-il pas bien choisi pour recommencer l'exprience? En agissant ainsi, le peuple anglais ressemblerait ce manufacturier qui, ct d'une ancienne usine, en levait une nouvelle. Il renouvelait toutes les machines du vieil tablissement, parce que, les jugeant mauvaises, il voulait les remplacer par un mcanisme plus perfectionn, et, en mme temps, il faisait construire grands frais des machines de l'ancien modle pour le nouvel tablissement. Dans l'esprit du systme exclusif, un peuple augmente ses colonies pour largir le cercle de ses dbouchs _privilgis_; mais lorsqu'il s'aperoit enfin que c'est l une politique dcevante; lorsqu'il est forc par son propre intrt d'ouvrir au commerce du monde les colonies dj acquises; lorsqu'il renonce par calcul la seule chose qui les lui avait fait acqurir, _le privilge_, ne faudrait-il pas qu'il ft frapp de vertige pour songer augmenter ses possessions? Et pourquoi y songerait-il? Serait-ce pour arriver encore l'affranchissement en passant par cette route de guerres, de violences, de dangers, de taxes et de monopoles, alors qu'il dclare la route ruineuse, et, qui pis est, le but absurde? Le parti guerroyant, en Angleterre, assigne, il est vrai, un autre motif aux mesures qu'il sollicite. Il redoute l'esprit militaire de la France; il craint une _invasion_. Le moment est singulirement choisi. Cependant, qu'en consquence de cette crainte, l'Angleterre organist ses forces dfensives, qu'elle constitut ses milices, nous n'y trouverions rien redire; mais qu'elle accroisse ses armes permanentes et sa marine militaire, en un mot, ses forces agressives, c'est l une politique qui nous semble en complte contradiction avec le systme commercial qu'elle vient d'inaugurer, et qui n'aura d'autre rsultat que d'branler toute foi dans l'influence pacifique du libre-change. On accuse souvent l'Angleterre de n'avoir dcrt la libert commerciale que pour entraner les autres nations dans cette voie. Ce qui se passe donne un triste dmenti cette accusation. Certes, si l'Angleterre avait voulu agir fortement sur l'opinion du dehors, si elle avait eu elle-mme une foi complte au principe du libre-change considr dans tous ses aspects et dans tous ses effets, son premier soin aurait t d'en recueillir les vritables fruits, de rduire ses rgiments, ses vaisseaux de guerre, d'allger le poids des taxes publiques, et de faire disparatre ainsi les entraves que les exigences d'une vaste perception infligent toujours au travail du peuple. Et, dans cette politique, l'Angleterre aurait trouv, par surcrot, les deux grandes sources de toute scurit: la diminution du danger et l'accroissement des vritables nergies dfensives.--Car, d'une part, c'est affaiblir le danger de l'invasion que de suivre envers tous les peuples une politique de justice et de paix, que de leur prsenter un front moins menaant, que de leur donner accs sur tous les points du globe aux mmes titres qu' soi-mme, que de laisser libres toutes les routes de l'Ocan, que de renoncer cette diplomatie embrouille et mystrieuse qui avait pour but de prparer de nouvelles usurpations.--Et, d'un autre ct, le meilleur moyen de fonder la dfense nationale sur une base inbranlable, c'est d'attacher tout un peuple aux institutions de son pays, de le convaincre qu'il est le plus sagement gouvern de tous les peuples, d'effacer successivement tous les abus de sa lgislation financire, et de faire qu'il n'y ait pas un homme sur tout le territoire qui n'ait toutes sortes de motifs d'aimer sa patrie et de voler au besoin sa dfense. Pendant que cette ridicule panique se manifeste en Angleterre (et nous devons dire que la raction de l'opinion commence en faire justice), le contre-coup s'en fait ressentir de ce ct-ci du dtroit. Ici, l'on se persuade que, sous prtexte de dfense, l'Angleterre, en ralit, prpare des moyens d'_invasion_; et certes nos conjectures sont au moins aussi fondes que celles de nos voisins. Dj la presse commence demander des mesures de prcaution; car, de toutes les classes d'hommes, la plus belliqueuse c'est certainement celle des journalistes. Ils ont le bonheur de ne laisser sur le champ de bataille ni leurs jambes, ni leurs bras; c'est le paysan qui est la _chair canon_, et quant eux, ils ne contribuent aux frais de la guerre qu'autant que leur cotent une fiole d'encre et une main de papier. Il est si commode d'exciter les armes, de les faire manoeuvrer, de critiquer les gnraux, de montrer le plus ardent patriotisme, la bravoure la plus hroque, et tout cela du fond de son cabinet, au coin d'un bon feu!... Mais les journaux font l'opinion. Donc, nous armerons aussi de notre ct. Nos ministres se laisseront sommer d'accrotre le personnel et le matriel de guerre. Ils auront l'air de cder des exigences irrsistibles, et puis ils viendront dire: Vous voyez bien qu'on ne peut toucher ni au sel ni la poste. Bien au contraire, c'est le moment d'inventer de nouveaux impts; difficile problme, mais nous avons parmi nous d'habiles financiers. Il nous semble qu'il y a quelques hommes qui doivent rire dans leur barbe de tout ceci. D'abord ceux qui, dans les deux pays, vivent sur le dveloppement de la force brutale; ceux qui les msintelligences internationales, les intrigues diplomatiques et les prjugs des peuples, ouvrent la carrire des places, des grades, des croix, des avancements, de la fortune, du pouvoir et de la gloire. Ensuite, les monopoleurs. Outre que leurs privilges ont d'autant plus de chances de durer que les peuples, redoutant la guerre, n'osent pas se fier les uns aux autres pour leurs approvisionnements, quel beau thme pour le _British-Lion_ et le _Moniteur industriel_, son confrre, si le _free-trade_ aboutissait momentanment cette mystification de faire courir les nations aux armes. Enfin les gouvernements, s'il en est qui cherchent exploiter le public, multiplier le nombre de leurs cratures, ne seront pas fchs non plus de cette belle occasion de disposer de plus de places, de plus d'argent et de plus de forces. Qu'on aille aprs leur demander des rformes: on trouvera qui parler. Nous avons la ferme confiance que cette ridicule panique, qui a agit un moment l'Angleterre, est un mouvement factice dont il n'est pas bien difficile de deviner l'origine. Nous ne doutons pas qu'elle ne se dissipe devant le bon sens public, et nous en avons pour garants les organes les plus accrdits de l'opinion, entre autres le _Times_, et surtout le _Punch_, car c'est une affaire de sa comptence[44]. [Note 44: V. au tome III la relation d'un _Meeting Manchester_, pages 463 492.--(_Note de l'diteur._)] 35.--ENCORE LES ARMEMENTS EN ANGLETERRE. 29 Janvier 1848. Il est assez ordinaire de voir les hommes qui ont pous une cause ou un parti arranger les faits, les tourmenter, les supposer mme dans l'intrt de l'opinion qu'ils dfendent. C'est sans doute la tactique du _Moniteur de la prohibition_, car il ne tient pas lui que nous n'entrions dans cette voie d'hypocrisie et de charlatanisme. Cette feuille pluche avec grand soin nos colonnes, pour y trouver ce qu'elle appelle _nos aveux_. Constatons-nous que certains journaux, qui se prtendent les dfenseurs exclusifs de la libert, ont dsert la libert commerciale? _Aveu._ Sommes-nous surpris que les ouvriers se montrent indiffrents l'gard d'un systme qui lve le prix du pain, de la viande, du combustible, des outils, du vtement, sans rien faire pour les salaires? _Aveu._ Cherchons-nous dtruire les alarmes imaginaires que la libert des transactions inspire quelques esprits prvenus? _Aveu._ Gmissons-nous de voir l'aristocratie britannique, un an aprs que le principe de la libert lui a t impos par l'opinion populaire, s'efforcer d'entraner cette opinion dans la dangereuse et inconsquente voie des armements? _Aveu._ Que faudrait-il donc faire pour se mettre l'abri de la vigilance du _Moniteur industriel_? Eh! parbleu, la chose est simple: imiter les charlatans de tous les partis; affirmer que le rgime protecteur n'a les sympathies de personne; que l'immense majorit des citoyens, soit en dedans, soit en dehors du pouvoir, possde assez de connaissances conomiques pour apercevoir tout ce qu'il y a d'injustice et de dception dans ce systme; nier les faits, en un mot, _avocasser_. Mais alors comment expliquer notre Association? Si nous tions srs que l'opinion publique est parfaitement claire, qu'elle est pour nous, qu'elle n'a plus rien apprendre, pourquoi nous serions-nous associs? Dussions-nous fournir encore souvent au _Moniteur industriel_ l'occasion de se rjouir de nos _aveux_, nous continuerons exposer devant nos lecteurs tous les faits qui intressent notre cause, aussi bien ceux qui peuvent retarder que ceux qui doivent hter son succs. Car nous avons foi dans la puissance de la vrit; et lorsque les temps sont arrivs, il n'y a rien qui ne concoure son triomphe, mme les obstacles apparents. C'est ce qui arrivera certainement l'occasion des fameux armements britanniques. Si, comme nous en avons la ferme esprance, l'opinion du peuple, un moment surprise, vient se raviser, si elle s'oppose un nouveau dveloppement de forces brutales, si elle en demande mme la rduction, ne sera-ce pas la plus forte preuve de la connexit qui existe entre la cause de la libert commerciale et celle de la stabilit de la paix? Le _Moniteur industriel_, par cela mme qu'il soutient une mauvaise cause, ne peut, lui, rien laisser passer dans ses colonnes de ce qui ressemble des _aveux_. Aussi s'en garde-t-il bien. Demandez-lui qu'il imprime le message du prsident ou le rapport du ministre des finances des tats-Unis; demandez-lui qu'il rende compte des nombreux meetings o les hommes de la classe industrielle, chefs et ouvriers, combattent en Angleterre les desseins belliqueux de l'oligarchie: il ne le fera pas; car quand on soutient une mauvaise cause, ce qu'il faut surtout empcher, c'est que la lumire ne se fasse. Aussi, nous sommes quelquefois surpris que le comit protectionniste permette au _Moniteur industriel_ de soutenir la discussion. Quand on a tort, la discussion ne vaut rien. Il et t plus prudent de suivre les bons conseils du _Journal d'Elbeuf_ (quoique le _Journal d'Elbeuf_ ne les suive pas toujours lui-mme) et de faire entrer aussi le _Moniteur industriel_ dans la conspiration du silence. Discutons donc avec le _Moniteur industriel_ la question des armements. Il fait ce sujet un long article qui se termine ainsi: En rsum, les armements de l'Angleterre que les libre-changistes s'efforcent de prsenter comme en contradiction avec sa conduite conomique, participent au contraire du mme esprit et tendent au mme but: le _Libre-change_ a t une campagne dirige par l'industrie britannique contre l'industrie trangre, et les armements ont pour but d'obtenir un jour donn par la force ce qu'elle n'aura pu obtenir par la propagande, l'aide de l'esprit d'imitation. Que de choses relever dans ces quelques lignes! Singulire _campagne_ de l'industrie britannique contre l'industrie trangre, laquelle s'est termine par l'abolition des droits sur les crales, les bestiaux, le beurre, le fromage, la laine et tous les produits agricoles! L'Angleterre a donc espr par l _inonder_ le monde de bl, de viande, de laine et de beurre? Singulire _propagande_ que celle de la ligue qui a agit pendant sept ans les Trois-Royaumes, sans que personne en France en st rien! (_V. l'introduction du tome III._) Mais le principal paradoxe du _Moniteur_ consiste surtout reprsenter l'Angleterre comme agissant sous l'influence d'une pense unique et unanime. Le _Moniteur_ ne veut pas voir, ou du moins il ne veut pas convenir qu'il y a deux Angleterres: l'une qui exploite et l'autre qui est exploite; l'une qui dissipe et l'autre qui travaille; l'une qui soutient les monopoles et les profusions gouvernementales, l'autre qui les combat; l'une qui s'appelle _oligarchie_, l'autre qui s'appelle _peuple_. Or, ce sont prcisment les mmes hommes qui, il y a deux ans, se mettaient en frais d'loquence pour maintenir la restriction, les prohibitions, les privilges, les monopoles; ce sont prcisment ces mmes hommes qui demandent aujourd'hui qu'on augmente le nombre des vaisseaux et des rgiments et le chiffre des impts. Pourquoi? parce que les impts sont leur patrimoine, comme l'taient les monopoles. Et ce sont les mmes hommes qui combattaient contre le monopole qui combattent aujourd'hui contre les armements. (_V. tome III, pages 459 et suiv._) Quels taient, il y a deux ans, les chefs de la croisade protectionniste? c'taient bien MM. Bentinck, Sibthorp, et le _Morning-Post_. Quels taient les chefs de la ligue? c'taient bien Cobden, Bright, Villiers, Thompson, Fox, Wilson, Hume. En Angleterre, les journaux publient les noms des membres du Parlement qui votent pour ou contre une mesure. Nous saurons donc bientt qui veut les armements et qui ne les veut pas. Et si nous trouvons dans le parti belliqueux les nobles lords, les Bentinck, les Sibthorp, les Stanley et le _Morning-Post_; si nous retrouvons dans le parti de la paix les Cobden, les Bright, les Villiers, les Fox, etc., que devrons-nous en conclure? Qu'il y a donc une connexit _de fait_, comme il y a une connexit en thorie, entre la libert du commerce, la paix des nations et la modicit des taxes publiques. Et qu'il y a aussi une connexit _de fait_, comme il y a une connexit en thorie, entre les monopoles, les ides de violence brutale et l'exagration des impts. Nous devrons tirer encore de l une autre conclusion. Le _Moniteur industriel_ nous accuse souvent d'anglomanie; mais il est pour le moins aussi anglomane que nous. Nous sympathisons, il est vrai, avec les ides de justice, de libert, d'galit, de paix, partout o nous les voyons se produire, ft-ce en Angleterre. Et c'est pour cela, soit qu'il s'agisse de libert de commerce ou de rduction de forces brutales, qu'on nous voit du ct des Cobden, des Bright et des Villiers. Le _Moniteur industriel_ prche l'exploitation du public par une classe. C'est pour cela qu'on le voit du ct des Bentinck et des Sibthorp, soit que l'exploitation se fasse par le monopole, soit qu'elle se fasse par l'abus des fonctions et des impts. La discussion sur les armements aura lieu bientt la Chambre des communes. Nous attendons l le _Moniteur industriel_. Lui qui nous reproche de sympathiser avec la cause du peuple anglais, nous verrons s'il ne s'enrle pas encore cette fois la suite de l'oligarchie britannique et du _Morning-Post_. Messieurs les monopoleurs, permettez-nous de vous le dire: vous faites un grand talage de sentiments patriotiques; mais votre patriotisme n'est pas de bon aloi. Votre grand argument contre la libert des transactions est: Que ferions-nous en cas de guerre, si nous tirions une partie de nos approvisionnements de l'tranger? C'est par cet argument que vous parvenez retenir l'opinion publique prs de vous abandonner. Vous aviez donc besoin, non pas de la guerre (ce serait une perversit dont nous vous croyons incapables), mais de l'ventualit toujours imminente d'une guerre. La dure de vos monopoles est ce prix. Vous tes ainsi conduits semer partout des alarmes, faire alliance avec les partis qui, en tous pays, appellent la guerre, flatter sans cesse, garer le plus dlicat et le plus dangereux des sentiments, l'orgueil national; empcher autant qu'il est en vous que l'Europe ne rduise son tat militaire, cacher avec soin les garanties que la libert donne la paix. Voil le secret de ce prtendu patriotisme dont vous faites talage. Ce patriotisme, qu'en faisiez-vous quand il fut question d'une union douanire entre la France et la Belgique? Oh! alors vous avez bien su en sevrer vos lvres et le mettre en rserve au fond de vos coeurs pour une autre occasion. Il se montre ou se cache selon les exigences de vos privilges. Nous voyons par les journaux anglais qu'une vraie panique a t habilement seme de l'autre ct du dtroit parmi le peuple. Le ministre whig veut augmenter ses armements. Le rsultat sera que la France augmentera les siens. Ce spectacle nous attriste, nous ne le cachons pas.--Il vous rjouit, vous; c'est tout aussi naturel. Votre joie clate dans les colonnes du _Moniteur industriel_. Vous ne pouvez pas le contenir. Vous nous raillez, vous triomphez; car cela retarde le jour o vous serez bien forcs de rentrer dans le droit commun. Ce _patriotisme_-l, nous vous en laissons le triste monopole. 36.--SUR L'INSCRIPTION MARITIME. 22 Janvier 1847. Un journal annonce que le gouvernement anglais, sentant que la _presse des matelots_ serait inexcutable, est sur le point de constituer quelque chose de semblable notre _inscription maritime_. Si nous tions de ceux qui pensent que ce qui nuit une nation profite ncessairement une autre, nous encouragerions de toutes nos forces nos voisins entrer dans cette voie. S'il est vrai que les mmes causes produisent les mmes effets, nous pourrions en conclure qu'une institution qui a t funeste notre marine marchande, et par suite notre marine militaire, ne le serait pas moins la marine britannique. Que notre marine marchande soit en dcadence, c'est un fait qui n'a plus besoin de preuves. Sans doute, ainsi que l'a parfaitement dmontr la chambre de commerce de Bordeaux, la cause principale en est dans le rgime restrictif. Les chiffres et les paradoxes du comit Odier ne parviendront jamais branler cette vrit, que si la France expdiait et recevait plus de marchandises, elle aurait plus de transports faire. Le comit Odier cite avec complaisance le chiffre de nos importations et de nos exportations. Nous prendrons la libert de lui faire observer que ce qui entre en France n'y entre pas en vertu du rgime restrictif, mais malgr ce rgime. Il nuit notre marine, non en raison des choses qu'il laisse entrer, mais en raison de celles qu'il empche d'entrer. D'ailleurs, ce n'est pas seulement par la diminution sur l'ensemble de nos changes qu'il froisse la navigation, mais par la fausse position o il met nos navires. Supposez la libert absolue, et il est ais de comprendre comment le prix du fret pourrait s'abaisser sans prjudice pour les armateurs. Quand un btiment prend charge au Havre ou Bordeaux, si l'armateur pouvait se dire: Partout o ira mon navire, le capitaine s'adressera aux courtiers et prendra la premire cargaison venue, n'importe la destination. Au Brsil, il n'attendra pas qu'il se prsente du fret pour le Havre: il pourrait attendre longtemps, puisque nous ne voulons rien recevoir en France du Brsil. Mais s'il trouve charger des cuirs pour New-York, si New-York il rencontre du bl pour l'Angleterre, et en Angleterre du sucre pour Dantzick, il sera libre d'excuter ces transports; ses priodes d'attente et d'inaction, ses chances de _retour vide_ en seront fort diminues; si, dis-je, l'armateur franais pouvait faire ce raisonnement, il est probable qu'il serait plus facile relativement au prix du fret. On dit cela qu'il est bien forc par la concurrence de rduire ses prtentions au mme niveau que les autres navigateurs. Cela est vrai; et c'est prcisment pour cela qu'on construit moins et qu'on navigue moins en France, parce qu' ce niveau la convenance ne s'y trouve plus, et la rmunration est insuffisante. Nous ignorons combien il faudra de temps pour que les nations apprennent ne pas voir un gain dans le tort qu'elles se font ainsi les unes aux autres. Mais, si nous sommes bien informs, l'inscription maritime travaille presque aussi efficacement que le rgime exclusif la dcadence de notre marine marchande. Le mtier de marin, qui a naturellement tant d'attraits pour la jeunesse de nos ctes, est aujourd'hui vit avec le plus grand soin. Les pres font des sacrifices pour empcher leurs fils d'entrer dans cette noble carrire, car on n'y peut entrer sans perdre toute indpendance pour le reste de ses jours. Souvent, sans doute, l'attrait d'une profession aventureuse l'emporte sur les calculs de la prvoyance; mais alors le marin se dgote bientt d'une carrire qui lui fait sentir constamment le poids d'une chane inflexible, et nous avons entendu des hommes pratiques se demander trs-srieusement si les sinistres frquents, dont notre marine militaire est afflige depuis quelque temps, ne devaient pas tre attribus une certaine force d'inertie qui nat, dans le marin, de la rpugnance avec laquelle il subit la triste destine que lui fait l'inscription maritime. Quoi qu'il en soit, si l'on faisait une enqute sur les rivages de l'Ocan, nous osons affirmer qu'elle rvlerait, dans la population, une inclination toujours croissante s'loigner de toutes les professions qui assujettissent l'inscription maritime. Admettons pour un instant que ce rgime vnt tre effac de nos lois, et que, pour se procurer des marins, l'tat n'et d'autres ressources, comme aux tats-Unis et en Angleterre, que de les payer un taux plus lev que celui du commerce. Il pourrait en rsulter une plus grande difficult pour armer instantanment un grand nombre de vaisseaux de guerre. Il n'est pas douteux qu'avec un pouvoir despotique on va toujours plus vite en besogne. Mais cet inconvnient ne serait-il pas bien compens par l'avantage de faire renatre le got de la mer, de diminuer les entraves de notre marine marchande, et d'avoir ainsi sa disposition une population maritime la fois plus nombreuse et plus dvoue? Il nous semble que les inconvnients, s'il y en a, porteraient sur nos _moyens agressifs_, l'agression exigeant toujours beaucoup de promptitude. Mais pour nos _moyens de dfense_, ils seraient certainement fort accrus par le rgime de la libert. Raison de plus pour que nous lui accordions toutes nos sympathies. Revenant l'Angleterre, nous serions fchs, par les motifs que nous venons d'exposer, de la voir entrer dans le systme de l'inscription maritime. Ce systme, il est vrai, peut faciliter ses moyens d'attaque, car il est commode de n'avoir qu'un ordre signer pour runir dans un moment et sur un point donn une grande force; mais en mme temps, il nous parat de nature diminuer les vrais lments de dfense, qui sont et seront toujours, quand il s'agit de la mer, une navigation marchande florissante, une population maritime nombreuse et fortement attache, par le sentiment de son indpendance et de sa dignit, aux institutions de son pays et aux nobles travaux de la mer. C'est une circonstance heureuse, pour l'avenir de l'humanit, que les meilleurs moyens d'agression soient pour ainsi dire exclusifs de bons moyens de dfense. Les premiers exigent qu'une multitude immense d'tres humains soient sous la dpendance absolue d'un seul homme. Le despotisme en est l'me; c'est l'inscription maritime pour la mer et l'arme permanente pour la terre. Les seconds ne demandent qu'une bonne organisation des citoyens paisibles et l'amour de la patrie: la garde nationale pour la dfense des frontires et le service volontaire pour la dfense des ctes. Aucun peuple impartial et raisonnable ne peut se formaliser de ce qu'une autre nation pourvoie sa dfense par des mesures qui excluent le danger de l'agression; mais, sous prtexte de dfense, accrotre les moyens agressifs, mme aux dpens des vrais moyens dfensifs, c'est rpandre au loin des craintes, c'est provoquer des mesures analogues, c'est crer partout le danger, c'est agglomrer des forces qui ne demandent pas mieux que d'tre utilises. C'est, en un mot, retarder le progrs de la civilisation. 37.--LA TAXE UNIQUE EN ANGLETERRE. 27 Juin 1847. Quelques journaux, intresss tourner contre nous les prventions nationales, font remarquer que nous allons souvent chercher des faits et des enseignements de l'autre ct du dtroit. Le _Moniteur industriel_ va mme jusqu' nous appeler _un journal anglais_, insulte dont le bon sens public fera justice. Nous devons cependant notre dignit d'expliquer pourquoi nous suivons avec soin le mouvement des esprits et de la lgislation en Angleterre, sur les matires qui se rattachent au but spcial de cette feuille. De quelque manire qu'on juge la politique de l'Angleterre et le rle qu'elle a pris dans le monde, il est impossible de ne pas convenir qu'en tout ce qui concerne le commerce, l'industrie, les finances et les impts, elle a pass par des expriences que les autres nations peuvent et doivent tudier avec fruit pour elles-mmes. Dans aucun pays, les systmes divers n'ont t mis en pratique avec plus de rigueur. Quand l'Angleterre a voulu protger sa marine, elle a imagin un acte de navigation beaucoup plus svre que toutes les imitations qui en ont t faites ailleurs. Sa loi-crale est bien autrement restrictive que celle de notre pays, son systme colonial bien autrement tendu. Les dpenses publiques y ont pris depuis longtemps un dveloppement prodigieux, et par consquent toutes les formes imaginables de l'impt y ont t essayes. Les banques, les caisses d'pargne, la loi des pauvres y sont dj anciennes. Il rsulte de l que les effets bons ou mauvais de toutes ces mesures ont d se manifester en Angleterre plus qu'en tout autre pays; d'abord parce qu'elles y ont t prises d'une manire plus absolue, ensuite, parce qu'elles y ont eu plus de dure. En outre, le rgime reprsentatif, la discussion, la publicit, l'usage des enqutes et la statistique y ont constat les faits plus que dans aucun autre pays. Aussi, c'est en Angleterre d'abord qu'a d se produire la raction de l'opinion publique contre les faux systmes, contre les dispositions lgislatives en contradiction avec les lois de l'conomie sociale, contre les institutions sduisantes par leurs effets immdiats, mais dsastreuses par leurs consquences loignes. Dans ces circonstances, nous croirions manquer nos devoirs et faire acte de lchet si, nous en laissant imposer par la stratgie du _Moniteur industriel_ et du parti protectionniste, nous nous privions d'une source si riche d'informations. On l'a dit avec raison, l'exprience est le plus rigoureux des matres; et si l'exemple des autres peut nous prserver de quelques fautes, pourquoi n'essayerions-nous pas de faire tourner au profit de notre instruction nationale les essais et les preuves qui se font ailleurs? Une tendance bien digne d'tre remarque, c'est la disposition qui se manifeste en Angleterre, depuis quelque temps, rsoudre les questions d'conomie politique par des _principes_.--Ce qui ne veut pas dire que les rformes s'y accomplissent du soir au lendemain, mais qu'elles ont pour but de raliser d'une manire complte une pense qu'on juge fonde sur la justice et l'utilit gnrale. Tandis qu'il est de tradition, dans d'autres pays, qu'en matire d'impts, de finances, de commerce, il n'y a pas de principes, qu'il faut se contenter de ttonner, repltrer et modifier au jour le jour, en vue de l'effet le plus prochain, il semble que, de l'autre ct du dtroit, le parti rformateur admet comme incontestable cette donne: _L'utilit gnrale se rencontre dans la justice._ Ds lors, tout se borne examiner si une rforme est en harmonie avec la justice; et ce point une fois admis par l'opinion publique, on y procde vigoureusement sans trop s'embarrasser des inconvnients inhrents la transition, sachant fort bien qu'il y a, en dfinitive, plus de biens que de maux attendre de substituer ce qui est juste ce qui ne l'est pas. C'est ainsi qu'a t opre l'abolition de l'esclavage. C'est ainsi qu'a t effectue la _rforme postale_. Une fois reconnu que les relations d'affections et d'affaires par correspondance n'taient pas une _matire imposable_, on a rduit le port des lettres, ainsi que cela dcoulait du principe, au prix du service rendu. La mme conformit un principe prside la rforme commerciale. Ayant bien constat que la protection est une dception en ce qu'elle ne profite aux uns qu'aux dpens des autres, avec une perte sche par-dessus le march pour la communaut, on a pos en principe ces mots: _Plus de protection._ Ce principe est destin entraner la chute des lois-crales, celle de l'acte de navigation, celle du systme colonial, le bouleversement complet des vieilles traditions politiques et diplomatiques de la Grande-Bretagne. N'importe, il sera pouss jusqu'au bout. (_V. tome III, pages 437 518._) Il s'opre en ce moment un travail dans les esprits pour ramener au principe de libert l'tat religieux, l'ducation et la banque. Ces questions ne sont pas mres encore; mais on peut tre sr d'une chose, c'est que si, en ces matires, la libert sort triomphante de la discussion, elle ne tardera pas tre ralise en fait. Voici maintenant qu'un membre de la Ligue, M. Ewart, fait au Parlement la motion de convertir tous les impts en une _taxe unique_ sur la proprit, entendant par ce mot les capitaux de toute nature. C'est la pense des physiocrates rectifie, complte, largie, rendue praticable. On s'imagine peut-tre qu'une proposition aussi extraordinaire, qui ne tend rien moins qu' la suppression absolue de tous les impts indirects (la douane comprise), a d tre repousse et considre par tout le monde, et spcialement par le ministre des finances, comme l'oeuvre d'un rveur, d'un cerveau fl, ou tout au moins d'un homme par trop en avant de son sicle. Point du tout. Voici la rponse du chancelier de l'chiquier: Je crois exprimer l'opinion de toute la Chambre, en disant que l'honorable auteur de la motion n'avait nul besoin de parler de la puret de ses intentions. Aucun de nos collgues n'a moins besoin de se dfendre sur ce terrain, tout le monde sachant combien sont toujours dsintresss les motifs qui le font agir; et certainement, il est impossible d'attacher trop d'importance la question qu'il vient de soumettre la Chambre. En mme temps j'espre que mon honorable ami ne regardera pas comme un manque de respect de ma part, si je refuse de le suivre dans tous les dtails qu'il nous a soumis sur les impts indirects, sur l'accise, la douane et le timbre. la session prochaine, ce sera mon devoir de soumettre au Parlement la rvision de notre systme contributif. Alors il faudra se dcider, d'une manire ou d'une autre, sur une des branches les plus importantes du revenu, l'_income-tax_; et ce sera le moment d'examiner la convenance de rendre permanente ou mme d'tendre cette nature de taxe directe, en tant qu'oppose aux impts indirects. On comprendra que ce n'est pas le moment de traiter cette question. Je puis nanmoins assurer la Chambre que c'est mon dsir le plus ardent d'tablir mon rgime financier sur les bases les moins oppressives pour les contribuables, les plus propres laisser prendre au travail, au commerce et l'industrie tout le dveloppement dont ils sont susceptibles. Sans doute, ce qui a pu dterminer le chancelier de l'chiquier accueillir avec tant de bienveillance la motion de M. Ewart, c'est le dsir de s'assurer pour l'anne prochaine le triomphe dfinitif de l'_income-tax_, mesure toujours prsente jusqu'ici comme temporaire. Dans tous les pays, les ministres des finances procdent ainsi l'gard des nouveaux impts. C'est un _dcime de guerre_, un _income-tax_; c'est ceci ou cela, n des circonstances, et certainement destin disparatre avec elles, mais qui, nanmoins, ne disparat jamais. Il est donc possible que le chancelier de l'chiquier se soit montr seulement habile et prvoyant au point de vue fiscal. Mais si l'_income-tax_ ne se dveloppe qu'accompagn de suppressions correspondantes dans les impts indirects, il sera toujours vrai de dire, quelles que soient les intentions, qu'un grand pas aura t fait vers l'avnement de l'_impt unique_. Quoi qu'il en soit, la question est pose; elle ne tombera pas. Il n'entre pas dans nos vues de nous prononcer sur une matire aussi grave et encore si controverse. Nous nous bornerons soumettre nos lecteurs quelques rflexions. Voici ce que disent les partisans de la taxe unique: De quelque manire qu'on s'y prenne, l'impt retombe toujours la longue sur le consommateur. Il est donc indiffrent pour lui, quant la quotit, que la taxe soit saisie par le fisc au moment de la production ou au moment de la consommation. Mais le premier systme a l'avantage d'exiger moins de frais de perception, et de dbarrasser le contribuable d'une foule de vexations qui gnent les mouvements du travail, la circulation des produits et l'activit des transactions. Il faudrait donc faire le recensement de tous les capitaux, terres, usines, chemins de fer, fonds publics, navires, maisons, machines, etc., etc., et prlever une taxe proportionnelle. Comme rien ne peut se faire sans l'intervention du capital, et que le capitaliste fera entrer la taxe dans son prix de revient, il se trouverait en dfinitive que l'impt serait dissmin dans la masse; et toutes les transactions subsquentes, intrieures ou extrieures, la seule condition d'tre honntes, jouiraient de la plus entire libert. Les dfenseurs des _taxes indirectes_ ne manquent pas non plus de bonnes raisons. La principale est que la taxe, dans ce systme, se confond tellement avec le prix vnal de l'objet, que le contribuable ne les distingue plus, et qu'on paye l'impt sans le savoir; ce qui ne laisse pas que d'tre commode, surtout pour le fisc, qui parvient ainsi progressivement tirer quelque cinq et six francs d'un objet qui ne vaut pas vingt sous[45]. [Note 45: V. au tome V, le discours sur l'impt des boissons, p. 468 493.--(_Note de l'diteur._)] Aprs tout, si jamais l'impt unique se ralise, ce ne sera qu' la suite d'une discussion prolonge ou d'une grande diffusion des connaissances conomiques; car il est subordonn au triomphe d'autres rformes, plus loignes encore d'obtenir l'assentiment public. Nous le croyons, par exemple, incompatible avec une administration dispendieuse, et qui, par consquent, se mle de beaucoup de choses. Quand un gouvernement a besoin d'un, deux ou trois milliards, il est rduit les soutirer du peuple; pour ainsi dire par _ruse_. Le problme est de prendre aux citoyens la moiti, les deux tiers, les trois quarts de leurs revenus, goutte goutte, heure par heure, et sans qu'ils y comprennent rien. C'est l le beau ct des impts indirects. La taxe s'y confond si intimement avec le prix des objets qu'il est absolument impossible de les dmler. Avec la prcaution de n'tablir d'abord, selon la politique impriale, qu'un impt bien modr, afin de ne pas occasionner une variation trop visible des prix, on peut arriver ensuite des rsultats surprenants. chaque nouveau renchrissement le fisc dit: Qu'est-ce qu'un centime ou deux par individu _en moyenne_? ou bien: Qui nous assure que le renchrissement ne provient pas d'autres causes? Il n'est pas probable qu'avec l'_impt unique_, lequel ne saurait s'envelopper de toutes ces subtilits, un gouvernement puisse arriver jamais absorber la moiti de la fortune des citoyens. Le premier effet de la proposition de M. Ewart sera donc vraisemblablement de tourner l'opinion publique de l'Angleterre vers la srieuse rduction des dpenses, c'est--dire vers la non-intervention de l'tat en toutes matires o cette intervention n'est pas de son essence. Il me semble impossible de n'tre pas frapp de l'effet probable de cette nouvelle direction imprime au systme contributif de la Grande-Bretagne, combin avec la rforme commerciale. Si d'une part le systme colonial s'croule, comme il doit ncessairement s'crouler devant la libert des changes; si d'un autre ct le gouvernement est rduit l'impuissance de rien prlever sur le public au del de ce qui est strictement ncessaire pour l'administration du pays, le rsultat infaillible doit tre de couper jusque dans sa racine cette politique traditionnelle de nos voisins qui, sous les noms d'intervention, influence, prpondrance, prpotence, a jet dans le monde tant de ferments de guerres et de discordes, a soumis toutes les nations et la nation anglaise plus que toute autre un si crasant fardeau de dettes et de contributions. 38.--M. DE NOAILLES LA CHAMBRE DES PAIRS. 24 Janvier 1847. Notre mission est de combattre cette fausse et dangereuse conomie politique qui fait considrer la proprit d'un peuple comme incompatible avec la prosprit d'un autre peuple, qui assimile le commerce la conqute, le travail la domination. Tant que ces ides subsisteront, jamais le monde ne pourra compter sur vingt-quatre heures de paix. Nous dirons plus, la paix serait une absurdit et une inconsquence. Voici ce que nous lisons dans le discours qu'a prononc ces jours-ci M. de Noailles la Chambre des pairs: On sait que l'intrt de l'Angleterre serait l'anantissement du commerce de l'Espagne pour _qu'elle pt l'inonder du sien_... L'anarchie entretient la faiblesse et la pauvret, et l'Angleterre _trouve son profit ce que l'Espagne soit faible et pauvre_... En un mot, et c'est dans la nature des choses, la politique de l'Angleterre la porte vouloir possder l'Espagne pour l'annuler, afin d'avoir... _ nourrir et vtir un peuple nombreux_. (Trs-bien.) Nous mettons de ct, bien entendu, la question espagnole et diplomatique. Nous nous bornons signaler l'absurdit et le danger de la thorie professe ici par le noble pair. Dire qu'un pays commercial et industriel a intrt annuler tous les autres, afin de les inonder de ses produits, afin d'en nourrir, vtir, loger, hberger les habitants, c'est renfermer en deux lignes un si grand nombre de contradictions, qu'on ne sait comment s'y prendre seulement pour les montrer[46]. [Note 46: Cette pense qui a plus d'une fois excit la juste indignation de Bastiat (V. la page 462 du tome III), est encore le thme favori de l'cole protectionniste. Elle a t rcemment reproduite, sous une forme pompeuse, par un crivain de cette cole, M. Ch. Gouraud, la page 259 de son _Essai sur la libert du commerce des nations_.--(_Note de l'diteur._)] Ce qui fait la richesse d'un ngociant, c'est la richesse de sa clientle; et, quand M. de Noailles affirme que l'Angleterre veut appauvrir ses acheteurs, j'aimerais autant lui entendre dire que la maison Delisle, notre voisine, attend pour faire fortune que Paris soit ruin, qu'on n'y donne plus de bals et que les dames y renoncent la toilette. D'un autre ct, il semble, d'aprs M. de Noailles, qu'un peuple spcialement aspire nourrir et vtir tous les autres,--qu'en cela ce peuple fait un calcul, et, ce qui est fort trange, un bon calcul. Ce peuple dsire qu'on ne travaille nulle part, afin de travailler pour tout le monde. Son but est de mettre la porte de chacun le vivre et le couvert, sans jamais rien accepter de personne, tout ce qu'il accepterait tant une perte pour lui; et enfin, voici le comble du merveilleux, M. de Noailles croit et dit, sans rire, que c'est par une semblable politique que l'Angleterre, donnant beaucoup et recevant peu, appauvrit les autres et s'enrichit elle-mme. En vrit, il est temps qu'un pareil tissu de banalits cesse d'tre la pture intellectuelle de notre pays. Nous sommes dcids, quant nous, fltrir ces doctrines mesure qu'elles oseront se produire et de quelque bouche qu'elles manent; car elles ne sont pas seulement ridiculement absurdes, elles sont surtout anarchiques et anti-sociales. En effet, moins de vouloir s'en tenir de puriles dclamations, il faut bien reconnatre que le mobile qui fait agir les producteurs est le mme dans tous les pays. Si donc le travailleur anglais a intrt l'abaissement et la ruine du globe, il en est de mme de tous les travailleurs belges, franais, espagnols, allemands; et nous vivons dans un monde o nul ne peut s'lever que par la destruction de l'humanit tout entire. Mais, dira-t-on, M. de Noailles n'a fait qu'exprimer une ide gnralement reue. N'est-il pas vrai que les Anglais cherchent surtout des dbouchs, et que par consquent leur but principal est de vendre, non d'acheter? Non, cela n'est pas vrai, et ne le serait pas alors que les Anglais le croiraient eux-mmes. Nous convenons que, pour leur malheur et celui du monde, ce faux principe, qui est celui du rgime protecteur, a dirig toute leur politique pendant des sicles; ce qui explique et justifie les dfiances universelles dont M. de Noailles a t l'organe. Mais enfin, l'Angleterre s'est place aujourd'hui sous l'influence d'un principe diamtralement oppos, le principe de la libert; et, dans cet ordre d'ides, ce qui est vrai, le voici; c'est beaucoup plus simple et beaucoup plus consolant: Les Anglais dsirent jouir d'une foule de choses qui ne viennent pas dans leur le, ou qui n'y viennent qu'en quantit insuffisante. Ils veulent avoir du sucre, du th, du caf, du coton, du bois, des fruits, du bl, du beurre, de la viande, etc. Pour obtenir ces choses au dehors, il faut les payer, et ils les payent avec les produits de leur travail.--Les _importations_ d'un peuple sont les jouissances qu'il se procure, et ses _exportations_ sont le payement de ces jouissances. Le but rel de toute nation (quoi qu'elle en pense elle-mme) est d'importer le plus possible et d'exporter le moins possible, comme le but de tout homme, dans ses transactions, est d'obtenir beaucoup en donnant peu. Que de peine il faut pour faire comprendre une vrit si simple!--Et pourtant il faut qu'elle soit comprise. La paix du monde est ce prix. 39.--PARESSE ET RESTRICTION. 16 Janvier 1848. Un de nos abonns hommes de beaucoup de lumires et d'exprience, plac dans une haute position sociale, nous soumet l'objection suivante, laquelle nous nous empressons de rpondre, parce qu'elle proccupe beaucoup d'esprits sincres. Comme le travail est une fatigue, beaucoup d'entre nous aiment mieux s'abstenir du travail que d'avoir se reposer de la fatigue. Le climat nous y dispose plus ou moins. L'Espagnol, par exemple, est paresseux d'esprit et de corps. Admettez la libert des changes en Espagne. L'habitant sera mieux log, nourri, vtu, parce qu'avec ses produits il achtera l'tranger des produits meilleurs et plus bas prix que ceux qu'il pourrait fabriquer; mais il n'achtera toujours que dans la proportion de ce qu'il produit lui-mme. La premire amlioration obtenue, il en restera l, parce qu'il ne sait, ne veut et ne peut produire davantage. La protection (peu importe la forme) mesure, limite aux industries vitales, a pour but de le solliciter vaincre sa tendance naturelle en lui assurant un ddommagement de ses efforts. L'homme d'tat ne pourrait-il lui tenir ce langage: Livr tes instincts naturels, tu produis peu, tu achtes peu, tu restes pauvre; il est utile que tu produises davantage pour que tu puisses acheter un jour davantage. Pour te ddommager de ta peine, pour te stimuler l'tude qui te donnera plus de savoir, l'industrie qui te donnera de meilleurs instruments, la pratique qui te donnera plus d'habilet, nous allons nous imposer un _sacrifice_. Produis, nous renoncerons, pour un temps, acqurir les mmes produits l'tranger; _nous te les payerons plus cher_, afin que tu rentres dans tes avances, afin que tu nous donnes une production nouvelle, et par consquent un nouveau moyen d'changer, une facult plus grande d'acheter. Ainsi, comme nous, notre honorable correspondant voit dans la restriction un appauvrissement, un dommage, une souffrance, une perte, un _sacrifice_, infligs la population. Seulement, il se demande si elle ne peut pas agir comme stimulant, afin de faire sortir la population de son inertie naturelle. La paresse d'un peuple tant pose en fait, notre correspondant conviendra bien que si ce peuple est pauvre, c'est sa paresse et non aux importations qu'il doit s'en prendre. Celles-ci le mettent au contraire mme de retirer plus de jouissances du peu de travail auquel il se livre. Si un homme d'tat intervient et dit: Nous allons exclure le produit tranger; tu le feras toi-mme, et tes concitoyens _te le payeront plus cher_, afin de te dterminer au travail par l'appt d'un plus grand gain, le rsultat sera que tous ses concitoyens, payant le produit plus cher, _seront moins riches d'autant_, et favoriseront dans une moindre proportion des industries dj existantes dans le pays. Tout ce qu'on aura fait, c'est d'encourager une forme de travail en en dcourageant dix autres, et l'on ne voit pas alors comment le _sacrifice_ atteint le but, qui est de dtruire la paresse. Mais voici qui est plus grave. On peut se demander si c'est bien la mission d'un homme d'tat de diminuer les moyens de satisfaction d'un peuple, dans l'esprance de secouer son inertie. Aprs avoir tabli sans _arrire-doute_, ainsi que le fait notre correspondant, que la restriction est un sacrifice gnral, demander si elle ne peut pas tre utile comme moyen de _forcer_ les hommes au travail, c'est demander s'il ne serait pas bon dans le mme but, supposer que cela ft praticable, de diminuer la fertilit du sol, d'enfoncer le minerai plus avant dans les entrailles de la terre, de rendre le climat plus rude, de prolonger les rigueurs de l'hiver, d'abrger la dure des jours, de donner l'Espagne le climat de l'cosse, afin de solliciter par la vive piqre des besoins l'nergie des habitants. Il est possible que cela russt. Mais est-ce l la mission des gouvernements? Le droit des hommes d'tat va-t-il jusque-l? Et parce qu'un homme a t pouss par le vent des circonstances au timon des affaires, parce qu'il a reu une commission de ministre, son _omnipotence_ lgitime sur tous ses semblables va-t-elle jusqu'au point de les faire souffrir, d'accumuler autour d'eux les difficults et les obstacles, afin de les rendre actifs et laborieux[47]? [Note 47: V. au tome IV, page 342, le pamphlet _La Loi_; et les chap. XVII et XX des _Harmonies_.--(_Note de l'diteur._)] Une telle pense a sa source dans cette doctrine fort rpandue de nos jours, que les gouverns sont de la matire inerte sur laquelle les gouvernants peuvent faire toutes sortes d'expriences. Beaucoup de publicistes ont eu le tort de ne pas donner assez d'importance aux fonctionnaires publics et de les considrer comme une classe _improductive_. Les coles modernes nous semblent tomber dans l'exagration contraire, en faisant des gouvernants des tres part, placs en dehors et au-dessus de l'humanit, ayant mission, comme dit Rousseau, _de lui donner le sentiment et la volont, le mouvement et la vie_[48]. [Note 48: V. au tome IV, page 442, le pamphlet, _Baccalaurat et socialisme_.--(_Note de l'diteur._)] Nous contestons au lgislateur une telle _autocratie_, et plus encore quand elle se manifeste par des mesures qui, aprs tout, n'encouragent l'un dans une certaine proportion qu'en dcourageant l'autre dans une proportion plus grande encore, comme c'est le propre du systme protecteur, selon notre honorable correspondant lui-mme. 40.--DEUX MODES D'GALISATION DE TAXES. 4 Avril 1847. Les partisans du libre-change se font un argument de ce qui est advenu au sucre de betterave, pour prouver que la crainte de la concurrence est souvent chimrique. Tout ce qu'on prdit de la rivalit extrieure pour le fer, le drap, les bestiaux, disent-ils, on le prdisait, pour la betterave, de la rivalit coloniale. Les industries protges n'invoquent pas un argument que le sucre indigne n'ait invoqu, quand il fut menac du rgime de l'galit. Mettre aux prises les deux sucres, c'tait condamner mort le plus faible. Qu'est-il arriv cependant? Sous l'aiguillon de la ncessit, les fabricants ont fait des efforts d'intelligence, de bonne administration, d'conomie. Ils ont retrouv de ce ct plus qu'ils ne perdaient du ct de la protection; en un mot, ils prosprent plus que jamais. L'analogie ne nous dit-elle pas qu'il en sera de mme des autres industries? La voie du progrs leur est-elle ferme? Nos manufacturiers ne feront-ils aucun effort pour lutter avec leurs rivaux et reconqurir, par leur habilet, plus qu'ils ne doivent au privilge? Ce raisonnement place le libre-change sur un terrain dfavorable. Il te sa dmonstration les deux tiers de ses forces, en insinuant qu'un dgrvement sur les produits trangers et une aggravation sur le produit national,--c'est la mme chose. Il tend faire penser qu'en dehors des progrs subits et extraordinaires, il n'y a pas de salut pour nos industries protges, si la concurrence est permise. Il dcourage ceux qui n'ont pas une foi complte dans ces progrs, qui, il faut bien le dire, peuvent bien n'tre pas aussi rapides dans les autres branches de travail qu'ils l'ont t dans l'industrie saccharine. Il ne faut pas laisser croire que le maintien de nos industries, soumises au rgime de la libert, est subordonn des progrs probables, sans doute, mais dont personne ne saurait prciser la porte. Ce qu'il faut faire voir, c'est ceci: que l'preuve de l'galisation par l'impt est beaucoup plus dangereuse que celle de l'galisation par le libre-change, et que, par consquent, si le sucre indigne s'est tir de l'une, _ fortiori_ l'industrie nationale se tirera de l'autre. Deux circonstances diffrencient essentiellement ces preuves. La premire frappe tous les esprits, et nous ne nous y arrterons pas; c'est que la rforme douanire apporte par elle-mme chaque industrie un lment de succs et lui ouvre une source d'conomie. En mme temps que le libre-change prive certains tablissements de protection, il leur fournit plus bas prix la matire premire, le combustible, les machines et la subsistance. C'est l une premire compensation que l'impt et l'exercice n'offraient certes pas au sucre de betterave. La seconde circonstance est moins aperue, quoique bien autrement importante. Nous supplions nos amis, et plus encore nos adversaires, d'en peser toute la gravit; car du jour o ils tiendront compte du phnomne conomique dont nous voulons parler, ils cesseront d'tre nos adversaires. Telle est du moins notre profonde conviction. Tout le monde sait que lorsqu'un produit baisse de prix, la consommation s'en accrot. Or, accroissement de consommation implique accroissement de demande, et par suite rehaussement de prix. Supposons qu'un objet dont le prix de revient (y compris le profit du producteur) est 100 francs, soit grev de 100 fr. de taxe: le prix vnal sera 200 fr. Si l'on supprime la taxe, le prix vnal serait de 100 fr. _si la consommation restait la mme_: mais elle augmentera; par suite, le prix tendra hausser. Il y aura meilleure rmunration pour l'industrie que ce produit concerne. Ceci montre que lorsque deux industries similaires sont ingalement imposes, il n'est pas indiffrent de ramener l'galit en surtaxant l'une ou en dgrvant l'autre. Dans le premier cas, on diminue; dans le second, on favorise le dbouch de toutes les deux. Il est bien vident que si l'on et galis les conditions des deux sucres, en dgrvant le sucre colonial, au lieu d'imposer le sucre indigne, celui-ci et pu soutenir la lutte plus avantageusement encore qu'il ne l'a fait, car la diminution de l'impt et abaiss le prix vnal, largi la consommation, stimul la demande, et en dfinitive, lev pour l'un et l'autre sucre le prix rmunrateur. Les _libre-changistes_ qui arguent de ce qui est arriv au sucre de betterave pour en dduire ce qui arriverait aux autres industries, si on leur retirait la protection, privent donc leur argument de ce qui fait sa force; car ils assimilent deux procds d'galisation dont l'un est toujours avantageux et dont l'autre peut tre mortel. Avec le libre-change, l'industrie indigne a trois voies ouvertes pour se mettre au niveau de l'industrie trangre: 1 L'intervention d'une plus grande dose d'habilet stimule par la concurrence; 2 L'abaissement du prix des matires premires, des moteurs, de la subsistance, etc.; 3 L'accroissement de la consommation, de la _demande_, et son action sur le prix rmunrateur. Le sucre de betterave n'a eu pour lutter que la premire de ces ressources, et elle a suffi. La libert commerciale les met toutes trois la disposition de nos industries. Est-il srieusement craindre qu'elles succombent? On peut dduire de cette observation une thorie conomique sur laquelle nous reviendrons souvent; et, par ce motif, nous nous bornons, quant prsent, l'indiquer. Le systme restrictif a la prtention d'lever, au profit du producteur, le prix du produit; mais il ne peut le faire sans mettre ce produit hors de la porte d'un certain nombre de personnes, sans paralyser les facults de consommation, sans diminuer la _demande_, et enfin, sans agir dans le sens de la baisse sur le prix mme qu'il aspire lever[49]. [Note 49: V. au tome IV, page 163, le chap. _Chert, Bon march_.--(_Note de l'diteur._)] Sa _premire tendance_, nous en convenons, est de renchrir en favorisant le producteur; sa _seconde tendance_ est de _dprcier_ en loignant le consommateur; et cette seconde tendance peut aller jusqu' surmonter la premire. Et, quand cela est arriv, le public perd toute la consommation empche par la mesure, sans que le producteur gagne rien sur le prix. Celui-ci joue alors le rle ridicule dans lequel nous avons fait paratre le fisc anglais. On se rappelle que la taxe s'levant sans cesse, et la consommation diminuant mesure, il arriva un moment o, en ajoutant 5 p. % au taux de l'impt, on eut 5 p. % de moins de recette[50]. [Note 50: V. le n 33, page 186.--(_Note de l'diteur._)] 41.--L'IMPT DU SEL. 20 Juin 1841. Pour la seconde fois, la rduction de l'impt sur le sel a t vote par la Chambre des dputs la presque unanimit; ce qui n'aura d'autre consquence, ce qu'il parat, que de dterminer le ministre mettre la question l'tude pour l'anne prochaine. Parmi les arguments dont on s'est servi dans le dbat, il en est un qui revient propos de toute rduction de taxes et particulirement au sujet des droits de douane. Par ce motif, nous croyons utile de rectifier les ides qui ont t mises ce sujet. Les dputs qui ont soutenu la proposition de M. Demesmay ont cru devoir prdire un accroissement de consommation, d'o ils concluaient que le dficit du Trsor serait bientt peu prs combl. Ceux qui repoussaient la mesure assuraient, au contraire, que la consommation du sel, en ce qui concerne l'emploi qui en est fait directement par l'homme, tait aujourd'hui tout ce qu'elle peut tre; qu'elle ne serait point modifie par la rduction de la taxe, ni mme alors que le sel serait gratuit; d'o la consquence que le dficit du Trsor serait exactement proportionnel la diminution de l'impt. Sur quoi, nous croyons devoir examiner rapidement et d'une manire gnrale cette question: Une diminution dans la taxe, et par consquent dans le prix vnal de l'objet tax, entrane-t-elle _ncessairement_ un accroissement de consommation? Il est certain que ce phnomne s'est produit si souvent, qu'on pourrait presque le considrer comme une loi gnrale. Cependant, il y a une distinction faire. Si l'objet que frappe la taxe est d'une ncessit telle que ce soit une des dernires choses dont l'homme consente se passer, la consommation, quelle que soit la taxe, sera toujours tout ce qu'elle peut tre. Alors, mesure que l'impt en lve le prix, il arrive qu'on se prive de toute autre chose, mais non de l'objet suppos ncessaire. De mme, si le prix baisse par suite d'une rduction d'impt, ce n'est pas la consommation de cet objet qui augmentera mais celle des choses dont on avait t forc de se priver pour ne pas manquer de l'objet indispensable. Il faut l'homme, pour respirer, une certaine quantit d'air. Supposons qu'on parvienne le frapper d'une taxe leve: l'homme fera videmment tous ses efforts pour continuer avoir la quantit d'air sans laquelle il ne pourrait vivre; il renoncera ses outils, ses vtements et mme ses aliments, avant de renoncer l'air; et si l'on vient diminuer cette odieuse taxe, ce n'est pas la consommation de l'air qui augmentera, mais celle des vtements, des outils, des aliments[51]. [Note 51: L'accroissement de consommation, _par ricochet_, est infaillible ici et ne nuit personne. Il en est tout autrement de ces effets vants par l'cole protectionniste, l'gard desquels l'auteur a dit: Quand MM. les protectionnistes le voudront, ils me trouveront prt examiner le _sophisme des ricochets_. V. au tome V, la note 2 de la page 13; et de plus, au tome IV, les pages 176 182.--(_Note de l'diteur._)] Il nous semble donc que ceux de MM. les dputs qui ont repouss la rduction de l'impt du sel, en se fondant sur ce que la consommation, malgr la taxe, est tout ce qu'elle peut tre, ont, sans s'en douter, produit le plus fort argument qu'on puisse imaginer contre l'exagration de cet impt. C'est comme s'ils avaient dit: Le sel est une chose si indispensable la vie, que, dans tous les rangs, dans toutes les classes, on en consomme toujours, et quel qu'en soit le prix, une quantit dtermine et invariable. Maintenez-le un prix lev, n'importe; l'ouvrier se vtira de haillons, il se passera de remdes dans la maladie, il se privera de vin et mme de pain plutt que de renoncer une portion quelconque du sel qui lui est ncessaire. Diminuez-en le prix, on verra l'ouvrier se mieux vtir, se mieux nourrir, mais non consommer plus de sel. Il est donc impossible d'chapper ce dilemme: Ou la consommation du sel augmentera par suite de la rduction du prix; en ce cas, le trsor n'aura point subir la perte annonce; Ou elle n'augmentera pas; et alors, cela prouve que le sel est un objet tellement ncessaire la vie, que la taxe la plus exagre n'a pu dterminer les hommes, mme les plus pauvres, en retrancher de leur consommation une quantit quelconque. Et quant nous, nous ne pouvons imaginer contre cet impt un argument plus dcisif. Il est vrai que les besoins du Trsor sont toujours l, comme une _fin de non-recevoir_ insurmontable. Qu'est-ce que cela prouve? hlas! une chose bien simple, quoiqu'elle paraisse peu comprise. C'est que, si l'on veut voter ces rductions d'impts, il ne faut pas commencer par voter sans cesse des accroissements de dpenses. Combien de temps doit durer l'ducation constitutionnelle d'un peuple pour qu'il arrive enfin la dcouverte ou du moins l'application de cette triviale vrit? C'est un problme qu'il n'est pas ais de rsoudre. Modrez l'excs des _travaux_ publics, s'est cri M. Dupin an qui, du reste, nous semble avoir donn tout ce dbat sa vritable direction. Nous rpterons ce mot avec une lgre variante. Modrez l'excs des _services_ publics, ne laissez l'tat que ses attributions vritables; alors il sera facile de diminuer les dpenses et par consquent les impts[52]. [Note 52: V. au tome V, page 407, le _Budget rpublicain_; et page 468, le _Discours sur l'impt des boissons_.--(_Note de l'diteur._)] 42.--DISCOURS BORDEAUX. 23 Fvrier 1846. MESSIEURS, En prsence d'une assemble si imposante, qui runit dans cette enceinte tant de lumires, d'esprit d'entreprise, de richesses et d'influence, vous ne serez pas surpris que j'prouve une motion insurmontable, et que je commence par rclamer votre indulgence. Je parais devant vous, Messieurs, pour me conformer aux dispositions prises par notre honorable prsident. Eussions-nous notre tte un chef moins expriment, il faudrait encore nous soumettre sa direction; car mieux vaut un plan mme mdiocre que l'absence, ou, ce qui revient au mme, la multiplicit des plans. Mais puisque l'_Association_ a eu le bonheur de remettre la conduite de ses oprations un de ces hommes rares, la tte froide et au coeur chaud, qui tire plus d'autorit encore de son caractre personnel que de sa position leve, il ne nous reste plus qu' marcher au pas, sous sa conduite, et dans un esprit de discipline volontaire, la conqute du grand principe que nous avons inscrit sur notre bannire: _La Libert des changes!_ Messieurs, la premire preuve par laquelle est condamne passer notre grande entreprise, c'est le _dnigrement_, qui s'attache toujours la pense gnreuse qui cherche se traduire en fait. Grce au ciel, la valeur individuelle et l'ensemble imposant des noms, qui figureront ce soir au bas de notre acte de socit, imposeront silence bien des insinuations malveillantes. On dira bien, on a dj dit que notre association est une copie, une ple copie de la Ligue anglaise; mais est-ce que les hommes de tous les pays, qui tendent au mme but, ne sont pas amens prendre des moyens analogues? Non, nous ne copions pas la Ligue, nous obissons aux ncessits de notre situation. D'ailleurs, est-ce la premire fois que Bordeaux lve la voix pour la libert des changes? La Chambre de commerce de cette ville ne combat-elle pas depuis longues annes pour cette cause? Cette cause n'est-elle pas un des objets de l'Union vinicole qui s'est fonde dans la Gironde? Si tant de nobles efforts ont chou jusqu'ici, c'est qu'ils s'adressaient la lgislation qui ne peut que suivre l'opinion publique. C'est donc pour poser la question l o elle doit tre pralablement vide,--devant le public,--que nous nous levons aujourd'hui; et en cela, si nous imitons quelqu'un, c'est notre adversaire, le monopole. Il y a longtemps qu'il fait ce que nous faisons; il y a longtemps qu'il a ses comits, ses finances, ses moyens de propagande, qu'il s'empare de l'opinion, et par elle de la loi. Nous l'imiterons en cela. Mais il y a une chose que nous ne lui emprunterons pas, c'est le mystre de son action. Il lui faut le secret, il lui faut des journaux achets par-dessous main. nous, il faut l'air, le grand jour, la sincrit. Et puis, quand nous imiterions la Ligue en quelque chose? Sommes-nous dispenss de bon sens et de dvouement parce qu'il s'est rencontr du bon sens en Angleterre? Oh! plaise Dieu que nous empruntions la Ligue ce qui fera sa gloire ternelle! Plaise Dieu que nous apportions notre oeuvre la mme ardeur, la mme persvrance et la mme abngation; que nous sachions comme elle nous prserver de tout contact avec les partis politiques; grandir, acqurir de l'influence, sans tre tents de la dtourner d'autres desseins, sans la mettre au service d'aucun nom propre! Et si jamais notre apostolat s'incarne dans un homme, puisse-t-il, l'heure du triomphe, finir comme finit Cobden! Il y a deux mois, l'aristocratie anglaise, selon un usage invariable, voulut absorber cet homme. On lui offrit un portefeuille; M. Peel est lui-mme le fils d'un manufacturier, et Cobden pouvait voir, en esprance, son fils premier lord de la trsorerie. Il rpondit simplement: Je me crois plus utile la cause en restant son dfenseur officieux.--Mais ce n'est pas tout. Aujourd'hui que la Ligue l'a plac sur un pidestal qui l'lve plus haut que l'aristocratie elle-mme, aujourd'hui qu'elle a remis en ses mains des forces populaires capables de tenir en chec les whigs et les tories; aujourd'hui que de toute part ses amis le pressent de faire tourner cette immense puissance l'achvement de quelque autre grande entreprise, aucune passion, aucune sduction ne peut l'mouvoir; il s'apprte briser de ses mains l'instrument de son lvation, et il dit l'aristocratie: Vous redoutez notre agitation, vous craignez qu'elle ne se porte sur un autre terrain. La Ligue s'est fonde pour l'abolition des monopoles: abolissez-les ce matin, et, ds ce soir, la Ligue sera dissoute. Non, jamais, depuis dix-huit sicles, le monde n'a vu s'accomplir de plus grandes choses avec une si adorable simplicit. Mais si la Ligue nous offre de beaux modles, ce n'est point dire que nous ayons copier servilement sa stratgie. qui fera-t-on croire que ces hommes graves dont je suis entour, que des ngociants rompus aux affaires et verss dans la connaissance des moeurs et des institutions des peuples, n'aient pas compris, tout d'abord en quoi notre Association diffre de la Ligue anglaise? En Angleterre, le systme protecteur avait deux points d'appui: l'erreur conomique et la puissance fodale. On conoit sans peine que l'aristocratie, tenant en main le privilge de faire la loi, et avec lui, pour ainsi parler, le monopole des monopoles, les avait tablis principalement en sa faveur. Lors donc que des rformateurs vritables, non plus des Huskisson et des Baring, mais des rformateurs sortis du peuple, se sont levs contre le rgime restrictif, ils se sont trouvs en face d'une difficult dont heureusement notre voie est dbarrasse depuis un demi-sicle. Il s'agissait bien, comme chez nous, de rformer la loi, de dtruire le monopole; mais leurs adversaires avaient seuls le droit, non point seulement le droit actuel, mais le droit exclusif, hrditaire, fodal, de faire la loi, de dcrter la chute ou le maintien de leur propre monopole. Il fallait ou arracher l'aristocratie la puissance lgislative, c'est--dire faire une rvolution, ou la dterminer par la peur abandonner la part du lion qu'elle s'tait faite elle-mme, par l'exploitation lgale des tarifs. La Ligue rsolut, ds le premier jour, de rejeter les moyens rvolutionnaires. Il ne lui restait donc qu' instruire le peuple de la vrit conomique, lui faire comprendre l'injustice dont il tait victime et lui en donner un sentiment assez vif et assez pressant pour le porter jusqu' l'extrme limite de la lgalit, et pour ainsi dire jusqu' ce degr d'irritation au del duquel il n'y a que convulsions sociales. Mais, si le poids que les ligueurs avaient soulever tait norme, si norme qu'on comprend peine qu'ils n'en aient pas t effrays, il faut dire que cette difficult mme mettait en leurs mains un puissant levier. Les mots magiques: libert, droits de l'homme, oppression fodale, venaient naturellement se placer dans la question conomique, lui enlever son aridit et lui faire trouver le chemin de la fibre la plus vibrante du coeur humain. On parlait aux coeurs, on parlait mme aux estomacs, car, par une concidence qui s'explique naturellement, il arrivait que la part de l'aristocratie terrienne dans la protection pesait sur les aliments et principalement sur le pain. Cette situation tant donne, on comprend les procds de la Ligue, meetings monstres, souscriptions monstres, appels au peuple, loquence passionne, inscription incessante des ouvriers sur les listes lectorales, enfin toute l'agitation ncessaire pour mettre aux mains d'un seul homme, Cobden, des forces populaires capables de faire capituler la puissance des whigs et des tories. H bien! qu'a de commun cette situation avec la ntre? Si, comme les Anglais, nous avons un prjug conomique dtruire, avons-nous comme eux une puissance fodale combattre? Avons-nous un 89 montrer toujours au bout de nos efforts, comme notre _ultima ratio_? Non; 89 a pass sur la France. Nous avons des pouvoirs publics qui empruntent l'opinion la pense de la loi; c'est donc sur l'opinion que nous devons agir, notre mission est purement enseignante; ce que nous demandons est ceci: Le droit de proprit est-il reconnu en France? Avons-nous ou n'avons-nous pas la proprit de nos facults? Avons-nous ou n'avons-nous pas la proprit de notre travail? Si nous l'avons, comment se fait-il que cette chose qui est le fruit de mes sueurs, cette chose que je puis consommer directement et dtruire pour mon usage, je ne la puisse pas porter sur quelque march que ce soit dans le monde, pour l'y troquer contre une autre chose qui est plus ma convenance; ou du moins comment se fait-il que je ne puisse pas rapporter en France cette autre chose qu'on a consenti me donner en change?--Parce que, dit-on, cela nuirait au travail national.--Mais en quoi cent mille trocs de ce genre peuvent-ils jamais porter atteinte au travail national, puisque tout travail tranger que je fais entrer dans le pays implique un travail national que j'en ai fait sortir? Je sais bien que le commerce ne se compose pas ainsi de trocs directs entre le producteur immdiat et le consommateur immdiat. Mais tout ce vaste mcanisme qu'on appelle commerce, ces navires, ces banquiers, ngociants, marchands, ce numraire, peuvent-ils altrer la nature intime de l'change, qui est toujours troc de travail contre travail? Qu'on y regarde de prs, et l'on se convaincra qu'ils n'ont d'autre destination et d'autre rsultat que de faciliter et multiplier l'infini les changes. Ainsi, si nous n'avons pas le levier populaire que la Ligue anglaise a mis en oeuvre, il ne nous est pas ncessaire. Nous n'avons point exalter les passions dmocratiques jusqu' les rendre menaantes. Nous n'attaquons pas les intrts d'un corps de lgislateurs hrditaires; la seule chose que nous ayons combattre, c'est une erreur, une fausse notion, un prjug profondment enracin dans les esprits, et qui dveloppe sur sa tige ce fruit empoisonn, le monopole. Nous n'attaquons pas mme spcialement telle ou telle restriction en particulier. Comme le laboureur n'arrache pas un un tous les joncs qui infestent sa prairie, mais la saigne, et en dtourne l'humidit malfaisante qui leur sert d'aliment, nous attaquons dans les intelligences le principe mme de la protection qui nourrit tous les monopoles. La tche est immense sans doute; mais ne trouvons-nous pas de puissants auxiliaires dans les faits qui s'accomplissent autour de nous? Les tats-Unis sont sur le point d'affranchir les importations. Qui n'a lu le message du prsident Polk et l'admirable rapport du secrtaire Walker? Le Zollverein suspend les runions o devait se dcider l'lvation de ses tarifs; et que dirai-je de la grande mesure de sir Robert Peel, prcde d'expriences si ritres et si dcisives? ce propos, qu'il me soit permis d'exprimer ici le profond regret qu'ont prouv les amis de la libert commerciale, quand ils ont vu, dans cette magnifique conception, des lacunes et des tches contraires l'esprit de son imposant ensemble. Comment le grand homme qui a aspir la gloire de cette rforme n'a-t-il pas voulu que le monde, et l'Angleterre surtout, en recueillissent tout le fruit? Pourquoi a-t-il plac dans l'exception les vins, comme pour attester qu'au moment mme o il rejetait la dception de la rciprocit, il en voulait retenir quelques lambeaux? comment surtout a-t-il envelopp, dans les replis de ce grand document, une demande de subsides? Oh! si, au lieu de parler d'accrotre l'arme et la marine, sir Robert Peel avait dit: Puisque nous affranchissons les changes, puisque nous ouvrons au monde le march de l'Angleterre, il n'y a plus pour nous de guerre craindre. Le jour o le bill que je vous prsente recevra la sanction de notre gracieuse souveraine, j'enverrai des instructions M. Packenham pour qu'il abandonne aux tats-Unis l'Orgon contest, l'Orgon incontest; et au consul d'Angleterre Alger, pour qu'il cesse toute opposition directe ou indirecte aux vues de la France; la suite ncessaire de cette politique nouvelle est une diminution considrable des forces de terre et de mer, et une rduction correspondante de subsides. Si M. Peel et tenu ce langage, qui peut calculer l'effet moral qu'il et produit sur l'Europe? Nous n'aurions pas besoin aujourd'hui de prouver pniblement la lumire, elle jaillirait radieuse de la rforme anglaise. On dira, j'en suis sr: Mais ce sont l des chimres, des rves gnreux peut-tre, mais plus vains encore que gnreux.--Non, ce ne sont pas des chimres. Ces consquences sont contenues dans le principe que l'Angleterre a proclam, et j'ose affirmer qu'il n'y a pas un ligueur qui les dsavoue. Il y a un an, si quelqu'un avait prdit la rforme commerciale, on l'aurait trait de visionnaire. Et moi, je dis: L'Angleterre en a fini avec les guerres de dbouchs, non par vertu, mais par intrt; et rappelez-vous ces paroles: Pourvu que son honneur soit mnag, elle renoncera l'Orgon, dont elle n'aura que faire, qui lui appartiendra toujours par _droit de commerce_ autant et mieux que par droit de conqute. Pour moi, Messieurs, je tiens autant qu'un autre au dveloppement du bien-tre matriel de mon pays; mais si je ne voyais clairement l'intime connexit qui existe entre ces trois choses: libert commerciale, prosprit, paix universelle, je ne serais pas sorti de ma solitude pour venir prendre ce grand mouvement la part que votre bienveillance m'a assigne. (_V. tome VI, page 507._) Donc l'Angleterre, les tats-Unis, l'Allemagne, l'Italie mme, s'avancent vers l're nouvelle qui s'ouvre l'humanit. La France voudra-t-elle se laisser retenir, par quelques intrts gostes, la queue des nations? Aprs s'tre laiss ravir le noble privilge de donner l'exemple, ddaignera-t-elle encore de le suivre? Non, non; le moment est venu, levons intrpidement principe contre principe. Il faut savoir, enfin, de quel ct est la vrit. Si nous nous trompons, si l'on nous dmontre qu'on enrichit les peuples en les isolant, alors, poussons la protection jusqu'au bout. Renforons nos barrires internationales, ne laissons rien entrer du dehors, comblons nos ports et nos rivires, et demandons nos navires, pour dernier service, d'alimenter pendant quelques jours nos foyers! Que dis-je, et pourquoi n'lverions-nous pas des barrires entre tous les dpartements? Pourquoi ne les affranchirions-nous pas tous des _tributs_ qu'ils se payent les uns aux autres, et pourquoi reculerions-nous devant la _protection du travail local_ sur tous les points du territoire, afin que les hommes, forcs de se suffire eux-mmes, soient partout _indpendants_, et qu'on cultive le sucre et le coton jusqu'au sommet glac des Pyrnes?--Mais, si nous sommes dans le vrai, enseignons, rclamons, agitons, tant que nos intrts seront sacrifis et nos droits mconnus. Proclamons le principe de la libert, et laissons au temps d'en tirer les consquences. Demandons la rforme, et laissons aux monopoleurs le soin de la modrer. Il est des personnes qui reculent devant l'Association parce qu'elles redoutent la libert immdiate. Ah! qu'elles se tranquillisent! Nous ne sommes point des lgislateurs; la rforme ne dpend pas de nos votes; la lumire ne se fera pas instantanment, et le privilge a tout le temps de prendre ses mesures. Ce mouvement sera mme un avertissement pour lui, et l'on doit le considrer comme un des moyens tant cherchs de transition. Levons-nous calmes, mais rsolus. Appelons nous Nantes, Marseille, Lyon, le Havre, Metz, Bayonne, tous les centres de lumire et d'influence, et Paris surtout, Paris qui ne voudra pas perdre le noble privilge de donner le signal de tous les grands progrs sociaux. Voulez-vous que je vous dise ma pense? Dans deux heures nous saurons si le mouvement ascensionnel de la protection est arrt; si l'arbre du monopole a fini sa croissance. Oui! que Bordeaux fasse aujourd'hui son devoir, et il le fera,--et j'ose dire ici haute voix: Je dfie tous les prohibitionnistes et tous leurs comits, et tous leurs journaux de faire dsormais hausser le chiffre des tarifs d'une obole, c'est quelque chose. Mais pour cela, soyons forts; et, pour tre forts, soyons unis et dvous. Ce conseil, dit-on, est tomb d'une bouche officielle: Soyez forts, disait-elle, et nous vous soutiendrons. Je m'en empare et je rpte: Soyons forts, et nous serons soutenus; ne le fussions-nous pas par le pouvoir, nous le serons par la vrit. Mais ne croyons pas que le pouvoir nous soit hostile. Pourquoi le serait-il? Il sait bien que nous plaidons sa cause aussi bien que la ntre. Vienne la libert du commerce, et c'en est fait de ces obsessions protectionnistes qui psent si lourdement sur l'administration du pays. Vienne la libert du commerce, et c'en est fait de ces questions irritantes, de ces nuages toujours gros de la guerre, qui ont rendu si laborieux le rgne de la dynastie de Juillet. Je ne puis me dfendre d'une profonde anxit quand je pense ce qui va se dcider bientt dans cette enceinte. Ce n'est pas seulement l'affranchissement du commerce qui est en question. Il s'agit de savoir si nous entrerons, enfin, dans les moeurs constitutionnelles. Il s'agit de savoir si nous savons mettre en oeuvre des institutions acquises au prix de tant d'efforts et de tant de sacrifices. Il s'agit de savoir si les Franais, comme on les en accuse, trouvant trop longue la route de la lgalit et de la propagande, ne savent poursuivre que par des moyens violents des rformes phmres. Il s'agit de savoir s'il y a encore parmi nous du dvouement, de l'esprit public, de la vie,--ou si nous sommes une socit assoupie, indiffrente, lthargique, incapable d'une action suivie, et tout au plus anime encore par quelques rares et vaines convulsions. La France a les yeux sur vous, elle vous interroge; et bientt notre honorable Prsident proclamera votre rponse. 43.--SECOND DISCOURS[53]. [Note 53: N'ayant pas le texte entier de ce discours, nous en reproduisons tout ce qu'en a conserv le _Journal des conomistes_, dans son numro d'octobre 1846.--(_Note de l'diteur._)] Prononc Paris, salle Montesquieu, 29 septembre 1846. La premire partie de ce discours est l'adresse de ceux qui accusent les libre-changistes de ne pas _mnager les transitions_. Dans mon village, il y avait un pauvre menuisier; il ne travaillait que six heures par jour. Hlas! mon village et bien d'autres ont t ruins par le rgime protecteur; on n'y a pas toujours le ncessaire, plus forte raison on s'y passe de superflu. Bref, notre menuisier ne travaillait que six heures.--Il devint aveugle; mais comme il ne manquait pas d'nergie, il parvint expdier le mme ouvrage, en y consacrant douze heures de pnible labeur. Un de ses voisins, menuisier comme lui, venait le voir souvent et lui disait: Vous tes bien heureux d'avoir la cataracte; avant, vous n'aviez pas de quoi vous occuper, maintenant vous tes occup toute la journe; et, vous le savez, M. de Saint-Cricq l'a dit: le travail, c'est la richesse. (Hilarit.) Le pauvre aveugle le crut. Il se voyait dj millionnaire, et il s'encrota si bien de cette doctrine qu'il refusait opinitrement de se laisser oprer. Alors ses parents et ses amis se concertrent pour le tirer d'erreur. Ils cherchrent lui dmontrer que le travail n'est de la richesse qu'autant qu'il est suivi de quelques rsultats. Je crois mme que mon ami, M. Wolowski, leur a drob l'argument du _tread-mill_, qu'il vous soumettait tout l'heure avec tant d'-propos.--Le malade tait sur le point d'tre persuad. Que fit son perfide concurrent? Il vint trouver l'aveugle et lui dit: Vos parents sont de beaux _thoriciens_, et peut-tre ont-ils raison _en principe_. Mais vous ont-ils parl du danger de la _transition_?--Ils ne m'en ont pas dit un mot, dit l'aveugle.--Ah! je les y surprends; ils veulent exposer vos yeux subitement la clart du soleil et vous faire perdre jamais la vue. (L'hilarit redouble.) Le malade, toujours crdule, s'en fut ses parents et leur dit: Vous ne m'aviez pas parl de la _transition_. Vous voulez donc me rendre aveugle? --Vous ne seriez pas pis que vous n'tes, rpondirent les parents. (Rires.) Cependant, soyez tranquille. Nous ne voulons pas vous faire perdre la vue, mais vous la rendre. Nous n'avons pas parl de _transition_, parce que cela ne nous regarde pas, c'est l'affaire de l'oculiste. Il fallait bien vous dcider l'appeler. Nous n'tions proccups que de combattre votre garement. Une fois cela obtenu, nous laisserons faire l'oprateur, pourvu toutefois qu'il ne s'entende pas avec votre perfide conseiller, et ne vous laisse pas un bandeau sur les yeux toute votre vie, sous prtexte de _mnager la transition_. (clats de rires.) L'aveugle fut convaincu, se laissa oprer, et la transition ne fit aucune difficult; car malgr tous les raisonnements du concurrent, qui ne cessait de crier: N'tez pas le bandeau ou tout est perdu, le malade tait le premier demander la lumire. (Trs-bien! trs-bien!) Ce petit conte, messieurs, me semble assigner assez fidlement le rle de chacun dans le grand dbat qui nous occupe. Le pauvre aveugle, c'est le peuple, qui a perdu une facult prcieuse, ce qui l'oblige plus de travail. Le faux ami, ce sont les thoriciens de la protection, qui, aprs avoir cherch persuader au peuple qu'il tait trop heureux d'tre priv d'une facult, et ne pouvant plus tenir ce terrain, lui font peur maintenant de la _transition_. Les vrais amis du peuple, c'est l'_Association_, qui croit n'avoir autre chose faire qu' le tirer de son erreur, bien convaincue qu'il exigera ensuite de lui-mme la _libert des changes_. L'oprateur, c'est le gouvernement, et l'Association n'a rien dmler avec lui, si ce n'est de veiller ce qu'il ne se coalise pas avec le conseiller perfide, auquel cas elle dirait au malade: Adressons-nous un autre; il n'en manque pas. (Rires et bravos.) L'hilarit gnrale interrompt un moment la sance. La seconde parabole de M. Bastiat avait pour but une dmonstration conomique assez difficile, l'orateur a triomph de son sujet avec un grand bonheur. Voici comment il a dmontr, son tour, qu'il y a au fond du systme protecteur une grande dception, mme pour les industries qui croient le plus en profiter. Il y avait une fois... encore un conte. Mais rassurez-vous, celui-ci est trs-court.--Vraiment, Messieurs, je me demande si ce style familier est bien de mise devant un auditoire si clair. Je m'empresse de me placer sous l'autorit du bon La Fontaine, qui tait bien Franais, et qui disait: Si Peau d'ne m'tait cont, J'y prendrais un plaisir extrme. D'ailleurs, je vous ai prvenus, je ne suis pas orateur; je n'ai pas fait mon cours de rhtorique, et je ne puis pas mme dire comme Lindor: Je ne suis qu'un simple bachelier, Et je dois avouer, ainsi que la servante de Chrysale: Que je parle tout dret comme on parle cheux nous. Donc un homme descendait une montagne, le baromtre la main. Quand il fut au fond de la valle: Oh! oh! dit-il, qu'est-ce ceci? Le mercure a mont! Il faut de toute ncessit qu'il ait perdu de son poids. Cet homme se trompait. Ce n'tait pas le mercure, c'tait l'atmosphre qui avait chang. Il ne prenait pas garde que la hauteur d'un fluide dans un tube dpend de deux circonstances: de sa pesanteur spcifique sans doute, et aussi du poids de la colonne d'air qui le presse. Voil, Messieurs, la source de toutes les erreurs conomiques. On cherche la _valeur_ d'un objet en lui-mme, dans son utilit intrinsque, dans le travail qu'il a occasionn; et l'on oublie que cette valeur dpend aussi du milieu dans lequel l'objet est plac. Par exemple, si le sol sur lequel je suis tait vendre, il trouverait probablement des acqureurs des centaines, des milliers de francs la toise carre. Dans mon pays des Landes, une gale superficie de terrain se donnerait pour cinq centimes. D'o vient la diffrence? Est-elle dans les qualits intrinsques de la terre? Non, messieurs, on peut faire des fosss aussi profonds et lever des murs aussi hauts chez nous qu' Paris. Mais ici le terrain btir est dans un autre _milieu_: il est environn d'une population nombreuse, riche, qui veut tre loge. Ce que je dis des choses est vrai des hommes. L'Auvergnat qui descend de sa montagne, o il ne gagnait peut-tre pas dix sous par jour, ne subit pas, en arrivant Paris, une transformation instantane. Ses muscles ne prennent pas tout coup de la force et son esprit du dveloppement. Cependant il gagne 2 et 3 francs. Pourquoi? Parce qu'il est dans un autre milieu[54]. [Note 54: V. au tome VI, le chap. IX.--(_Note de l'diteur._)] Mais je crains que ces dtails techniques ne vous fatiguent. (Non! non!--Parlez! parlez!). Le monde, au point de vue conomique, peut tre considr comme un vaste bazar o chacun de nous apporte ses services et reoit en retour... quoi? des cus, c'est--dire des _bons_ qui lui donnent droit retirer de la masse des services quivalents ceux qu'il y a verss. Chacun de nous comprend instinctivement que nos services seront d'autant plus recherchs, d'autant plus demands, auront d'autant plus de _valeur_, d'autant plus de _prix_, qu'ils seront plus _rares_, _toutes choses gales d'ailleurs_, c'est--dire le grand rservoir commun, le _milieu_ demeurant galement pourvu. Et voil pourquoi nous avons tous l'instinct du monopole. Tous nous voudrions oprer la raret du service qui fait l'objet de notre industrie, en loignant nos concurrents. Mais il est bien clair que, si nous russissions tous dans ce voeu, la raret se manifesterait, non-seulement dans l'objet spcial que nous prsentons au grand rservoir commun, mais encore l'gard de tous les produits qui le composent et qui forment, relativement chaque service dtermin, cette atmosphre, ce milieu dont je parlais tout l'heure. En sorte que, de mme qu'il n'y aurait aucune variation dans la hauteur du mercure alors qu'il perdrait de son poids, s'il tait promen dans une atmosphre constamment allge en mme proportion, de mme il n'y a aucune variation dans la _valeur nominale_, dans le _prix_ des choses lorsque la raret s'opre galement sur toutes la fois. Et c'est l ce que fait prcisment le rgime protecteur. Il dit au matre de forges: Tu n'es pas content de ta position, tu ne trouves pas que tu t'enrichisses assez vite; mais j'ai la force en main, et je vais lever la valeur du fer en le rendant plus _rare_. Pour cela, j'carterai le fer tranger. S'il s'arrtait l, il commettrait une injustice envers tous ceux qui changent leurs services contre du fer. Mais il va plus loin. Aprs avoir opr la raret du fer, pouss par le mme motif, il opre la raret des bestiaux, du drap, du bl, des combustibles, de l'huile, en un mot, de l'atmosphre dans laquelle le fer est plong. Il en dtruit les ressources, les moyens d'change, les dbouchs, la force d'absorption: en un mot, il rtablit au taux primitif toutes les valeurs nominales. Mais n'y a-t-il rien de chang cependant? n'y a-t-il que des compensations? Oh! si fait, il y a l'abondance change en raret. Les produits ont conserv leur valeur relative, mais il y en a moins, et par consquent les hommes sont moins bien pourvus de toutes choses. De cette dmonstration, on peut tirer plusieurs consquences. La premire, c'est que le systme protecteur est une dception, et qu'il trompe mme ceux qu'il prtend favoriser. Il aspire leur confrer le triste privilge de la _raret_, dont le propre, il est vrai, est d'lever le prix d'un objet, quand elle est _relative_; mais oprant de mme sur tout, ce n'est pas la _raret_ relative, mais bien la _raret absolue_ qu'il procure, manquant mme son but immdiat[55]. [Note 55: V. au tome V, les pages 398 et suiv.--(_Note de l'diteur._)] Une autre consquence plus importante encore qui vous aura frapps, c'est celle-ci: pour chaque individu, pour chaque industrie, pour chaque nation, le moyen le plus sr de s'enrichir, c'est d'enrichir les autres, puisque la richesse gnrale est ce _milieu_ qui donne de l'emploi, des dbouchs et des rmunrations aux services de chacun; et nous sommes ainsi conduits reconnatre que la fraternit humaine n'est pas un vain sujet de dclamation, mais un phnomne susceptible de dmonstration rigoureuse[56]. [Note 56: V. au tome VI, le chap. IV.--(_Note de l'diteur._)] Enfin, il s'ensuit encore que le rgime protecteur est essentiellement _injuste_.--Il est injuste mme l'gard des industries privilgis, car il ne lui est pas possible d'accorder toutes,--il n'en a pas la prtention,--la faveur d'une _raret_ exactement proportionnelle. Mais que dirai-je, Messieurs, des nombreux services humains qui payent tribut au monopole et ne reoivent, ne sont pas mme susceptibles de recevoir aucune compensation par l'action des tarifs? Ces services sont si nombreux qu'ils occupent le fond mme de la population. Je crois qu'on ne l'a point assez remarqu, et je vous prie de me permettre d'en faire passer sous vos yeux la nomenclature. Pour qu'un service puisse recevoir la protection douanire il faut que le travail auquel il donne lieu s'incorpore dans un objet matriel susceptible de passer la frontire; car ce n'est que sous cette forme que le produit similaire tranger peut tre repouss ou grev d'une taxe. Or, il est un produit extrmement prcieux qui n'est pas dans ce cas, je veux parler de la _scurit_. Ce service absorbe, ou est cens absorber les facults d'une multitude de personnes, depuis les ministres du roi jusqu'aux gardes champtres, magistrats, militaires, marins, collecteurs de taxes, etc., etc. Une autre classe qui ne peut pas tre protge, c'est celle qui rend des services immatriels: avocats, avous, mdecins, notaires, greffiers, huissiers, auteurs, artistes, professeurs, prtres, etc., etc. Une troisime classe est celle qui s'occupe exclusivement de distribuer les produits: banquiers, ngociants, marchands en gros et en dtail; agents de change, assureurs, courtiers, voituriers, etc., etc. Une quatrime se compose de tous ceux qui font un travail qui se consomme sur place et mesure qu'il se produit: tailleurs, cordonniers, menuisiers, maons, charpentiers, forgerons, jardiniers, etc., etc. Enfin, il faut aussi compter comme radicalement exclus des faveurs de la protection tous ceux qui cultivent ou fabriquent des choses qui ne craignent pas la concurrence trangre: les vins, les soies, les articles de Paris, etc. Toutes ces classes, Messieurs, payent tribut au monopole, et n'en peuvent jamais recevoir aucune compensation. leur gard, l'injustice de ce systme est vidente. Messieurs, j'ai insist principalement sur la question de justice, parce qu'elle me semble de beaucoup la plus importante. Le monopole a deux faces comme Janus. Le ct conomique a des traits incertains; il faut tre du mtier pour en discerner la laideur. Mais du ct moral on ne peut pas s'y tromper, et il suffit d'y jeter les yeux pour le prendre en horreur. Il y en a qui me disent: Voulez-vous faire de la propagande? Parlez aux hommes de leurs intrts, montrez-leur comment le monopole les ruine.--Et moi je dis que c'est surtout la question de _justice_ qui passionne les masses. J'ai du moins cette foi dans mon sicle et dans mon pays.--Et voil pourquoi, tant que ma main pourra tenir une plume ou mes lvres profrer un son, je ne cesserai de crier: Justice pour tous! libert pour tous! galit devant la loi pour tous![57] [Note 57: V. tome IV, pages 538 et suiv.--(_Note de l'diteur._)] 44.--TROISIME DISCOURS. Prononc le 3 juillet 1847, la salle Taranne, devant une runion de jeunes gens appartenant presque tous l'cole de droit. MESSIEURS, J'ai ardemment dsir me trouver au milieu de vous. Bien souvent quand, sur des matires qui intressent l'humanit, je sentais dans mon esprit l'vidence, et dans mon coeur ce besoin d'expansion insparable de toute foi, je me disais: Que ne puis-je parler devant la jeunesse des coles!--car la parole est une semence qui germe et fructifie surtout dans les jeunes intelligences. Plus on observe les procds de la nature, plus on admire leur harmonieux enchanement. Il est bien clair, par exemple, que le besoin d'instruction se fait sentir surtout au dbut de la vie. Aussi, voyez avec quelle merveilleuse industrie elle a plac, dans cette priode, la facult et le dsir d'apprendre, non-seulement la souplesse des organes, la fracheur de la mmoire, la promptitude de la conception, la puissance d'attention, et ces qualits pour ainsi dire physiologiques, qui sont l'heureux privilge de votre ge, mais encore cette condition morale si indispensable pour discerner le vrai du faux, je veux dire le _dsintressement_[58]. [Note 58: V. la ddicace du tome VI.--(_Note de l'diteur._)] Loin de moi la pense de faire ici la satire de la gnration dont je suis le contemporain. Mais je puis dire, sans la blesser, qu'elle a moins d'aptitude secouer le joug des erreurs dominantes. Mme dans les sciences naturelles, dans celles qui ne touchent pas aux passions, un progrs a bien de la peine se faire accepter par elle. Harvey disait n'avoir jamais rencontr un mdecin au-dessus de cinquante ans qui ait _voulu_ croire la circulation du sang. Je dis voulu parce que, selon Pascal, la volont est un des principaux organes de la crance. Et comme l'intrt agit sur les dispositions de la volont, est-il surprenant que les hommes que leur ge met aux prises avec les difficults de la vie, qui sont parvenus au temps de l'action, qui agissent en consquence de convictions enracines, qui se sont trac par elles une route dans le monde, repoussent instinctivement une doctrine qui pourrait dranger leurs combinaisons, et ne croient, en dfinitive, que ce qu'ils ont intrt croire? Il n'en est pas ainsi de l'ge destin l'tude et l'examen. La nature et contrari ses propres desseins, si elle n'avait pas fait cet ge dsintress. Il se peut, par exemple, que la doctrine du _Libre-change_ froisse les intrts de quelques-uns d'entre vous ou du moins de leurs familles. Eh bien! j'ai la certitude que cet obstacle, insurmontable ailleurs, n'en est pas un dans cette enceinte. Voil pourquoi j'ai toujours dsir me mettre en communication avec vous. Et pourtant, vous le comprendrez, je ne puis songer traiter fond, ni mme aborder aujourd'hui la question du libre-change. Une sance ne suffirait pas. Mon seul objet est de vous montrer son importance et sa connexit avec d'autres questions fort graves, afin de vous inspirer le dsir de l'tudier. Une des accusations les plus frquentes qu'on dirige contre l'Association du libre-change, c'est de ne pas se borner rclamer quelques modifications de tarifs que le temps a rendues opportunes, mais de proclamer le _principe_ mme du libre-change. Ce principe, on ne le combat gure, on le respecte, on le salue quand il passe; mais on le laisse passer. On ne veut aucun prix ni de lui ni de ceux qui le soutiennent. Ce qui me dtermine choisir ce sujet, ce sont les faits qui viennent de se passer dans une lection rcente, et qui peuvent se rsumer dans le dialogue suivant entre les lecteurs et le candidat: Vous tes un homme honorable; vos opinions politiques sont les ntres; votre caractre nous inspire toute confiance; votre pass nous garantit votre avenir; mais vous voulez la rforme des tarifs?--Oui. --Nous la voulons aussi. Vous la voulez prudente et graduelle?--Oui. --Nous l'entendons de mme. Mais vous la rattachez un _principe_ que vous exprimez par le mot _libre-change_? --Oui. --En ce cas, vous n'tes pas notre homme. (Rires.) Nous avons une foule d'autres candidats qui nous promettent la fois les avantages de la libert et les douceurs de la restriction. Nous allons choisir un d'entre eux. Messieurs, je crois qu'un des grands malheurs, un des grands dangers de notre poque, c'est cette disposition repousser les principes, qui ne sont aprs tout que la logique de l'esprit. Par l, on dcourage les hommes conviction; on les induit introduire dans leur profession de foi des phrases ambigus, destines satisfaire, au moins _ demi_, les opinions les plus contradictoires. On n'entre pas par cette porte dans la vie publique sans que la puret de la conscience en soit altre. Je sais bien comment raisonne le candidat en face de ces exigences. Il se dit: Pour cette fois, je vais dserter le principe et avoir recours l'expdient. Il s'agit de russir. Mais une fois nomm, je reprendrai toute la sincrit de mes convictions... Oui, mais quand on a fait un premier pas dans la voie dangereuse de l'quivoque, il se rencontre toujours quelque motif qui dcide en faire un second, jusqu' ce qu'enfin, alors mme que les circonstances extrieures vous rendraient toute votre libert, le mal a pntr dans la conscience elle-mme; et l'on se trouve descendu de ce niveau de rectitude o l'on aurait voulu se tenir. Et voyez les consquences! De toutes parts on se plaint et on dit: Les conservateurs n'ont pas de plan; l'opposition n'a pas de programme. Si l'on remontait la cause, peut-tre la trouverait-on dans l'esprit du corps lectoral lui-mme, qui exige des candidats la renonciation un principe, c'est--dire toute ide arrte, toute logique, toute foi. Et certes, s'il est un droit qu'on puisse rclamer titre de _droit_, c'est--dire en conformit d'un principe, c'est bien la _libert des changes_. Ainsi que nous l'avons dit dans notre programme, nous considrons l'change non-seulement comme un corollaire de la proprit, mais comme se confondant avec la proprit elle-mme, comme tant un de ses lments constitutifs. Il nous est impossible de concevoir la proprit respective de choses que deux hommes ont cres par le travail, si ces deux hommes n'ont pas le droit de les troquer, l'un d'eux ft-il tranger. Et quant au dommage national qui doit, dit-on, rsulter de ce troc, nous ne pouvons comprendre qu'on nuise son pays en cdant un tranger, contre un objet de valeur quivalente, la chose mme qu'on a le droit de consommer et de dtruire. Je vais plus loin. Je dis que l'change c'est la _Socit_. Ce qui constitue la sociabilit des hommes, c'est la facult de se partager les occupations, d'unir leurs forces, en un mot d'_changer_ leurs services. S'il tait vrai que dix nations pussent augmenter leur prosprit en s'isolant les unes des autres, cela serait vrai de dix dpartements. Je dfie que les protectionnistes fassent un argument en faveur du travail national, qui ne s'applique au travail dpartemental, puis au travail communal, puis celui de la famille, et enfin au travail individuel; d'o il suit que la restriction, pousse ses dernires consquences, c'est l'isolement absolu, c'est la destruction de la socit[59]. [Note 59: V. au tome VI, le chap. _change_.] Nos adversaires disent, il est vrai, qu'ils ne vont pas jusque-l; qu'ils ne restreignent les changes que dans certaines circonstances et quand cela leur convient. Ce n'est pas l une justification pour des esprits logiques. Quand nous les combattons, ce n'est pas l'occasion des changes qu'ils laissent libres, mais l'occasion de ceux qu'ils interdisent. C'est dans ce cercle que nous dclarons leur principe faux, nuisible, attentatoire la proprit, antagonique la socit. Ils ne le poussent pas jusqu'au bout, soit; et c'est prcisment ce qui en prouve l'absurdit qu'il ne puisse soutenir cette preuve. Vous voyez bien que nous avions en prsence un principe faux. Et que pouvions-nous lui opposer, si ce n'est un principe vrai? Mais, Messieurs, je suis de ceux qui pensent que lorsqu'une ide a envahi un grand nombre de bons esprits, lorsqu'un sentiment, mme instinctif, est gnralement rpandu, il doit y avoir en eux quelque chose qui les explique et les justifie. Cette terreur du libre-change, considre comme principe absolu, terreur qui s'est empare de ceux-l mmes qui veulent la rforme commerciale, provient d'une confusion. Permettez-moi de l'claircir. On suppose que vouloir la libert des changes, en principe, c'est vouloir que les changes ne puissent subir de restrictions en aucun cas et sous aucun prtexte. D'abord, mettons de ct les changes immoraux, frauduleux, dshonntes. C'est la mission principale de la loi, c'est le droit et le devoir du Gouvernement de rprimer l'abus de toutes les facults, de celle d'changer comme de toutes les autres. Quant aux changes qui ne blessent pas l'honntet, ils peuvent tre restreints, nous en convenons, dans un but spcial. Le principe n'est engag que lorsque la restriction est dcrte cause de l'avantage qu'on prtend trouver dans la restriction elle-mme. Si, par exemple, l'tat a besoin de revenus, et qu'il ne puisse s'en procurer suffisamment, et par d'autres procds moins onreux, qu'en taxant certains changes, il est impossible de dire que la taxe blesse le principe de la libert, pas plus que l'impt foncier n'infirme le principe de la proprit. Mais alors tout le monde reconnat que la restriction est un inconvnient attach la perception de la taxe. De l restreindre pour restreindre, il y a l'infini. Le port des lettres est tax en moyenne 45 centimes, et rend au Trsor, si je ne me trompe, 20 millions. Mais jamais le ministre des finances n'a dit qu'il a port la taxe ce taux pour empcher d'crire, parce que les relations pistolaires sont mauvaises en elles-mmes. S'il pouvait compter sur un revenu gal d'une taxe moindre, il n'hsiterait pas la rduire. Mais que penseriez-vous, s'il venait dire la tribune: Il est funeste en principe qu'on s'crive, et pour l'empcher, sacrifiant mme les 20 millions que je retire de cette taxe, je vais la porter 10 fr., 50 fr., 100 fr., enfin, jusqu' ce qu'on n'crive plus. Et quant au revenu actuel, qui sera compromis, je le retrouverai en frappant sur le peuple d'autres impts? Messieurs, ne voyez-vous pas qu'entre cette taxe prohibitive et la taxe actuelle il y a toute l'paisseur d'un principe, puisque, dans le premier cas, on dplore que la taxe restreigne les relations pistolaires, et que, dans le second, on a, au contraire, pour but systmatique de dtruire ces relations? Et c'est l le caractre que nous combattons dans la douane. Elle restreint, elle prohibe, non point pour un objet particulier, comme de crer des ressources au trsor, mais, au contraire, elle sacrifie le trsor par l'exagration des taxes, et mme par la prohibition, dans le but avou, intentionnel, systmatique, d'empcher des changes. En tant qu'elle agit ainsi, elle se fonde donc trs-expressment sur le principe antisocial de la restriction. Elle cherche la restriction pour la restriction mme, la considrant comme bonne en soi, et mme comme si bonne, qu'elle vaut la peine d'un sacrifice de revenu. C'est ce principe que nous opposons le principe de la libert. On cherche encore prvenir, pouvanter le public de ce que nous voulons, ce qu'on assure, passer sans transition d'un systme l'autre. Quelle niaiserie! Et jusqu' quand la France sera-t-elle dupe de ces manoeuvres stratgiques des gens qui exploitent la restriction? Tout ce que nous voulons, c'est faire comprendre l'opinion que le principe de la libert est juste, vrai et avantageux,--et que celui de la restriction est inique, faux et nuisible. Nous n'avons jamais dit, nous ne dirons jamais que lorsqu'on est engag dans une fausse voie, il faut franchir d'un bond la distance qui nous spare de la bonne. Nous disons qu'il faut faire volte-face, revenir sur ses pas, et marcher vers l'orient au lieu de continuer marcher vers le couchant. Et quand nous demanderions une rforme instantane, est-ce que cela dpend de nous? sommes-nous ministres? disposons-nous de la majorit? n'avons-nous pas assez d'adversaires, assez d'intrts en prsence pour tre bien assurs que la rforme sera lente, et ne sera que trop lente? Dans quelle direction faut-il marcher?--Faut-il marcher vite ou lentement?--Ce sont deux questions indpendantes l'une de l'autre, et qui n'ont mme aucun rapport entre elles. Elles en ont si peu, que, dans le sein de notre association, encore que nous soyons tous d'accord sur le but qu'il faut atteindre, nous pouvons diffrer d'avis sur la dure convenable de la transition. Ce sur quoi nous sommes unanimes, c'est pour dire que, puisque la France est engage dans une mauvaise voie, il faut l'en faire sortir _avec le moins de perturbation possible_. L'immense majorit de nos collgues pense que cette perturbation sera d'autant plus amoindrie que la transition sera plus lente. Quelques-uns, et je dois dire que je suis du nombre, croient que la rforme la plus subite, la plus instantane, la plus gnrale, serait en mme temps la moins douloureuse; et si c'tait ici le moment de dvelopper cette thse, je suis sr que je l'appuierais sur des raisons dont vous seriez frapps. Je ne suis pas comme ce Champenois qui disait son chien: Pauvre bte, il faut que je te coupe la queue; mais sois tranquille, pour t'pargner des souffrances, je mnagerai la transition et ne t'en couperai qu'un morceau tous les jours. Mais, je le rpte, la question pour nous n'est pas de savoir combien de kilomtres la rforme fera l'heure; la seule chose qui nous occupe, c'est de dcider l'opinion publique prendre la route de la libert au lieu de prendre celle de la restriction. Nous voyons un quipage qui prtend aller vers les Pyrnes, et qui, selon nous, y tourne le dos; nous avertissons le cocher et les passagers; nous mettons en oeuvre, pour les tirer d'erreur, tout ce que nous savons de gographie et de topographie; voil tout. Il y a cependant une diffrence. Quand on prouve un cocher qu'il se trompe, son erreur se dissipe tout coup, et il tourne bride au plus tt. Il n'en est pas ainsi de la rforme commerciale. Elle ne peut que suivre le progrs de l'opinion, et, en ces matires, ce progrs est lent et successif. Vous voyez donc bien que, d'aprs nous-mmes, l'instantanit d'une rforme, ft-elle dsirable, est une impossibilit. Aprs tout, je m'en console aisment, Messieurs, et je vous dirai pourquoi. C'est que les lumires qu'une discussion prolonge concentrera sur la question du libre-change, devront ncessairement clairer d'autres questions conomiques qui ont, avec le libre-change, la plus troite affinit. Je vous en citerai quelques-unes. Par exemple, vous connaissez ce vieil adage: _Le profit de l'un est le dommage de l'autre_. On en a conclu qu'un peuple ne pouvait prosprer qu'aux dpens des autres peuples; et la politique internationale, il faut le dire, est fonde sur cette triste maxime. Comment a-t-elle pu entrer dans les convictions publiques? Il n'y a rien qui modifie aussi profondment l'organisation, les institutions, les moeurs et les ides des peuples que les moyens gnraux par lesquels ils pourvoient leur subsistance; et ces moyens, il n'y en a que deux: la spoliation, en prenant ce mot dans son acception la plus tendue, et la production.--Car, Messieurs, les ressources que la nature offre spontanment aux hommes sont si limites, qu'ils ne peuvent vivre que sur les produits du travail humain; et ces produits, il faut qu'ils les crent ou qu'ils les ravissent d'autres hommes qui les ont crs. Les peuples de l'antiquit, et particulirement les Romains,--dans la socit desquels nous passons tous notre jeunesse,--qu'on nous accoutume admirer et que l'on propose sans cesse notre imitation, vivaient de rapine. Ils dtestaient, mprisaient le travail. La guerre, le butin, les tributs et l'esclavage devaient alimenter toutes leurs consommations. Il en tait de mme des peuples dont ils taient environns. Il est bien vident que, dans cet ordre social, cette maxime: Le profit de l'un est le dommage de l'autre, tait de la plus rigoureuse vrit. Il en est ncessairement ainsi entre deux hommes ou deux peuples qui cherchent rciproquement se spolier. Or, comme c'est chez les Romains que nous allons chercher toutes nos premires impressions, toutes nos premires ides, nos modles et les sujets de notre vnration presque religieuse, il n'est pas bien surprenant que cette maxime ait t considre par nos socits industrielles comme la loi des relations internationales[60]. [Note 60: V. au tome IV, _Baccalaurat_ et _Socialisme_, p. 442.--(_Note de l'diteur._)] Elle sert de base au systme restrictif; et si elle tait vraie, il n'y aurait pas de remde entre l'incurable antagonisme que la Providence se serait plu mettre entre les nations. Mais la doctrine du libre-change dmontre rigoureusement, mathmatiquement, la vrit de l'axiome oppos, savoir: Que le dommage de l'un est le dommage de l'autre, et que chaque peuple est intress la prosprit de tous. Je n'aborderai pas ici cette dmonstration qui rsulte d'ailleurs du fait seul que la nature de l'change est oppose celle de la spoliation. Mais votre sagacit vous fera apercevoir d'un coup d'oeil les grandes consquences de cette doctrine, et le changement radical qu'elle introduirait dans la politique des peuples, si elle venait obtenir leur universel assentiment. S'il tait bien dmontr, comme est dmontr un thorme de gomtrie, que tout progrs fait par un peuple dans une industrie, encore qu'il contrarie chez les autres peuples celui qui se livre l'industrie similaire, n'en est pas moins favorable l'ensemble de leurs intrts, que deviendraient ces efforts dangereux vers la prpondrance, ces jalousies nationales, ces guerres de dbouchs, etc., et par suite, ces armes permanentes, toutes choses qui sont certainement un reste de barbarie? L'orateur signale ici quelques questions d'une haute gravit qu'une discussion sur le libre-change doit clairer d'une vive lumire, entre autres ce problme fondamental de la science politique: Quelles doivent tre les bornes de l'action gouvernementale? En appelant votre attention sur quelques-uns des graves problmes que soulve la question du libre-change, j'ai voulu vous montrer l'importance de cette question et l'importance de la science conomique elle-mme. Depuis quelque temps, de nombreux crivains se sont levs contre l'conomie politique et ont cru qu'il suffisait, pour la fltrir, d'altrer son nom. Ils l'ont appele _l'conomisme_. Messieurs, je ne pense pas qu'on branlerait les vrits dmontres par la gomtrie, en l'appelant _gomtrisme_. On l'accuse de ne s'occuper que de richesse, et de trop abaisser ainsi l'esprit humain vers la terre. C'est surtout devant vous que je tiens la laver de ce reproche, car vous tes dans l'ge o il est de nature faire une vive impression. D'abord, quand il serait vrai que l'conomie politique s'occupt exclusivement de la manire dont se forment et se distribuent les richesses, ce serait dj une vaste science, si l'on veut prendre ce mot _richesses_, non dans le sens vulgaire, mais dans son acception scientifique. Dans le monde l'expression _richesses_ implique l'ide du superflu. Scientifiquement, la richesse, c'est l'ensemble des services rciproques que se rendent les hommes, et l'aide desquels la socit existe et se dveloppe. Le progrs de la richesse, c'est plus de pain pour ceux qui ont faim, des vtements qui non-seulement mettent l'abri des intempries, mais encore donnent l'homme le sentiment de la dignit; la richesse, c'est plus de loisirs et par consquent la culture de l'esprit; c'est, pour un peuple, des moyens de repousser les agressions trangres; c'est, pour le vieillard, le repos dans l'indpendance; pour le pre, la facult de faire lever son fils et de doter sa fille; la richesse, c'est le bien-tre, l'instruction, l'indpendance, la dignit. Mais si l'on jugeait que mme dans ce cercle tendu l'conomie politique est une science qui s'occupe trop d'intrts matriels, il ne faut pas perdre de vue qu'elle conduit la solution de problmes d'un ordre plus lev, ainsi que vous avez pu vous en convaincre quand j'ai appel votre attention sur ces deux questions: Est-il vrai que le profit de l'un soit le dommage de l'autre? Quelle est la limite rationnelle de l'action du gouvernement? Mais ce qui vous surprendra, Messieurs, c'est que les socialistes, qui nous reprochent de nous trop proccuper des biens de ce monde, manifestent eux-mmes, dans l'opposition qu'ils font au libre-change, le culte exclusif et exagr de la richesse. Que disent-ils en effet? Ils conviennent que la libert commerciale aurait, au point de vue politique et moral, les rsultats les plus dsirables. Personne ne conteste qu'elle tend rapprocher les peuples, teindre les haines nationales, consolider la paix, favoriser la communication des ides, le triomphe de la vrit et le progrs vers l'unit. Sur quoi donc se fondent-ils pour repousser cette libert? Uniquement sur ce qu'elle nuirait au travail national, soumettrait nos industries aux inconvnients de la concurrence trangre, diminuerait le bien-tre des masses et, pour trancher le mot, la _richesse_. En prsence de l'objection, ne sommes-nous pas forcs de traiter la question conomique, de montrer que nos adversaires ne voient la concurrence que par un de ses cts, et que la libert commerciale a autant d'avantages au point de vue matriel que sous tous les autres rapports? Et quand nous le faisons, on nous dit: Vous ne vous occupez que de la richesse; vous donnez trop d'importance la richesse. Aprs avoir repouss le reproche fait l'conomie politique d'tre une science d'importation anglaise, l'orateur termine ainsi: Messieurs, je m'arrte, et j'ai peut-tre dj trop abus de votre patience. Je terminerai en vous engageant de toutes mes forces consacrer quelques instants pris sur vos loisirs l'tude de l'conomie politique. Permettez-moi aussi un autre conseil. Si jamais vous entrez dans l'Association du libre-change, ou toute autre qui ait en vue un grand objet d'utilit publique, n'oubliez pas que les dbats de cette nature ont pour juge l'opinion, et qu'ils veulent tre soutenus sur le terrain du principe et non sur celui de l'expdient. J'appelle Expdient, par opposition Principe, cette disposition juger les questions au point de vue des circonstances du moment, et mme, trop souvent, des intrts de classe ou des intrts individuels. une association il faut un lien, et ce ne peut tre qu'un principe. l'intelligence il faut un guide, une lumire, et ce ne peut tre qu'un principe. Au coeur humain il faut un mobile qui dtermine l'action, le dvouement, et au besoin le sacrifice; et l'on ne se dvoue pas l'expdient, mais au principe. Consultez l'histoire, Messieurs, voyez quels sont les noms chers l'humanit, et vous reconnatrez qu'ils appartiennent des hommes anims d'une foi vive. Je gmis pour mon sicle et pour mon pays de voir l'expdient en honneur, la drision et le ridicule rservs au principe; car jamais rien de grand et de beau ne s'accomplit dans le monde que par le dvouement un principe. Ces deux forces sont souvent aux prises, et il n'est que trop frquent de voir triompher l'homme qui reprsente le fait actuel, et succomber le reprsentant de l'ide gnrale. Cependant, portez plus loin votre regard, et vous verrez le Principe faire son oeuvre, l'Expdient ne laisser aucune trace de son passage. L'histoire religieuse nous en offre un admirable exemple. Elle nous montre le principe et l'expdient en prsence dans le plus mmorable vnement dont le monde ait t tmoin. Qui jamais fut plus entirement dvou un principe, au principe de la fraternit, que le fondateur du christianisme? Il fut dvou jusqu' souffrir pour lui la perscution, la raillerie, l'abandon et la mort. Il ne paraissait pas se proccuper des consquences, il les remettait entre les mains de son Pre et disait: _Que la volont de Dieu soit faite_. La mme histoire nous montre, ct de ce modle, l'homme de l'expdient. Caphe, redoutant la colre des Romains, transige avec le devoir, sacrifie le juste et dit: Il est _expdient_ (expedit) qu'un homme prisse pour le salut de tous. L'homme de la transaction triomphe, l'homme du principe est crucifi. Mais qu'arrive-t-il? Un demi-sicle aprs, le genre humain tout entier, Juifs et Gentils, Grecs et Romains, matres et esclaves, se rallient la doctrine de Jsus; et, si Caphe avait vcu cette poque, il aurait pu voir la charrue passer sur la place o fut cette Jrusalem qu'il avait cru sauver par une lche et criminelle transaction[61]. [Note 61: V. les chap. XIV et XVIII de la premire srie des _Sophismes_, t. IV, p. 86 et 64.--(_Note de l'diteur._)] 45.--QUATRIME DISCOURS. Prononc Lyon, au commencement d'aot 1847, sur les consquences compares du rgime protecteur et du libre-change. Messieurs, il semble qu'en se permettant de convoquer un grand nombre de ses concitoyens autour d'une chaire pour leur adresser ce qu'on appelle un discours, on s'engage par cela mme remplir toutes les difficiles conditions de l'art oratoire. Je suis pourtant bien loign d'une telle prtention, et mon insuffisance me force de rclamer toute votre indulgence. Vous serez peut-tre ports me demander pourquoi, me sentant aussi dpourvu des qualits qu'exige la tribune, j'ai la hardiesse de l'aborder. C'est, Messieurs, qu'en considrant attentivement les souffrances et les misres qui affligent l'humanit,--le travail souvent excessif, la rmunration plus souvent insuffisante,--les entraves qui retardent ses progrs et font particulirement obstacle ses tendances vers l'galit des conditions, j'ai cru trs-sincrement qu'une bonne part de ces maux devait tre attribue une simple erreur d'conomie politique, erreur qui s'est empare d'assez d'intelligences pour devenir l'opinion, et, par elle, la loi du pays;--et ds lors j'ai considr comme un devoir de combattre cette erreur avec les deux seules armes honntes qui soient ma disposition, la plume et la parole. Voil mon excuse, Messieurs. J'espre que vous voudrez bien l'accueillir, car j'ai remarqu de tout temps que les hommes taient disposs beaucoup pardonner en faveur de la sincrit des intentions. J'ai parl d'une erreur qui prvaut, non-seulement dans la lgislation, mais encore et surtout dans les esprits. Vous devinez que j'ai en vue le systme restrictif, cette barrire par laquelle les nations s'isolent les unes des autres, dans l'objet, ce qu'elles croient, d'assurer leur indpendance et d'augmenter leur bien-tre. Je ne voudrais pas d'autres preuves de la fausset de ce systme que le langage qu'il a introduit dans l'conomie politique, langage toujours emprunt au vocabulaire des batailles. Ce ne sont que _tributs_, _invasions_, _luttes_, _armes gales_, _vainqueurs et vaincus_, comme si les effets des changes pouvaient tre les mmes que ceux de la violence. L'improprit du langage ne rvle pas seulement la fausset de l'ide, elle la propage; car, aprs s'tre servi de ces locutions dans le sens figur, on les emploie dans leur acception rigoureuse, et l'on a entendu un de nos honorables protectionnistes s'crier: J'aimerais mieux une invasion de Cosaques qu'une invasion de bestiaux trangers. Je me propose d'exposer aujourd'hui les consquences compares du rgime protecteur et du libre-change; mais, avant, permettez-moi d'analyser une des expressions que je viens de citer, celle de _lutte industrielle_. Cette expression, comme toutes celles qui trouvent un accs facile dans l'usage, a certainement un ct vrai. Elle n'est pas fausse, elle est incomplte. Elle se rfre quelques effets, et non l'ensemble des effets. Elle induit penser que lorsque, dans un pays, une industrie succombe devant la rivalit de l'industrie similaire du dehors, la nation en masse en est affecte de la mme manire que cette industrie. Et c'est l une grande erreur, car la _lutte industrielle_ diffre de la lutte militaire en ceci: Dans la lutte arme, le vaincu est soumis un tribut, dpouill de sa proprit, rduit en esclavage; dans la lutte industrielle, la nation vaincue entre immdiatement en partage du fruit de la victoire. Ceci parat trange et semble un paradoxe; c'est pourtant ce qui constitue la diffrence entre ce genre de relations humaines qu'on nomme _changes_, et cet autre genre de relations qu'on appelle _guerres_. Et, certes, on conviendra qu'il doit y avoir une dissemblance, quant aux effets, entre deux ordres d'action si diffrents par leur nature. Comment se fait-il que le rsultat de la _lutte industrielle_ soit de faire participer le vaincu aux avantages de la victoire? J'expliquerai ceci par un exemple familier, trop familier peut-tre pour cette enceinte, mais que je vous demande la permission de vous soumettre comme trs-propre faire comprendre ma pense. Dans une petite ville, la matresse de maison fait ce qu'on nomme le pain du mnage. Mais voici qu'un boulanger s'tablit aux environs. Notre mnagre calcule qu'elle aurait plus de profit s'adresser l'industrie rivale. Cependant elle essaye de _lutter_. Elle s'efforce de mieux faire ses achats de bl, de mnager le combustible et le temps. Mais, de son ct, le boulanger fait des efforts semblables. Plus la mnagre diminue son prix de revient, plus le boulanger diminue son prix de vente, jusqu' ce qu'enfin l'industrie du mnage succombe. Mais remarquez bien qu'elle ne succombe que parce qu'elle confre au mnage plus de profit en succombant qu'elle n'et fait en se maintenant. Il en est de mme quand deux nations sont en _lutte industrielle_ sur le terrain du _bon march_; et si les Anglais, par exemple, placs dans des conditions plus favorables, nous fournissent de la houille, ou le Brsil du sucre, si bas prix qu'on n'en puisse plus faire en France, renoncer en produire chez nous, c'est constater prcisment l'avantage suprieur que nous trouvons l'acheter ailleurs. Entre ces deux cas, il n'y a qu'une diffrence: dans l'un, les qualits de producteur et de consommateur se confondent dans la mme personne, et ds lors tous les effets de la prtendue dfaite se montrent en mme temps et sont faciles comprendre; dans l'autre, le consommateur de la houille ou du sucre n'est pas le mme que le producteur, et il est alors ais d'introduire dans le dbat cette conclusion, qui consiste ne montrer le rsultat de la lutte que par un ct, celui du producteur, faisant abstraction du consommateur. videmment pour ne rien ngliger dans l'apprciation du rsultat gnral, il faut considrer la nation comme un tre collectif, qui comprend l'intrt producteur et l'intrt consommateur; et alors on s'apercevra que la lutte industrielle l'affecte exactement comme elle affecte ce mnage que j'ai cit pour exemple. C'est, dans l'un et l'autre cas, l'acquisition par voie d'change, choisie de prfrence l'acquisition par voie de production directe[62]. [Note 62: V. le chap. _Domination par le travail_, tome IV, p. 265.--(_Note de l'diteur._)] Mais, Messieurs, je veux, pour un moment, faire aussi abstraction de cette compensation que le consommateur recueille en cas de dfaite industrielle, compensation dont les protectionnistes ne tiennent jamais compte. Je veux examiner la lutte industrielle sous le point de vue exclusif des industries qui y sont engages, et rechercherai c'est la restriction ou la libert qui leur donne les meilleures chances. C'est encore une question intressante; car quand une grande ville, comme Lyon, par exemple, a fond, au moins en grande partie, son existence sur une industrie, il est bien naturel qu'elle ne veuille pas la voir succomber par la considration des avantages qu'en pourraient recueillir les consommateurs. Quel est le champ de bataille de deux industries rivales? Le _bon march_. Comment l'une peut-elle vaincre l'autre? Par le _bon march_. Si, d'une manire permanente, les Suisses peuvent vendre 80 fr. la mme pice d'toffe que vous ne pouvez tablir qu' 100 fr., vous serez battus. Aussi, voyons-nous tous les hommes poursuivre instinctivement un but: _la rduction des prix de revient_. Messieurs, je ne sais pourquoi on a voulu faire de l'conomie politique une science mystrieuse, car, s'il est une science qui se tienne toujours prs des faits et du bon sens, c'est certainement celle-l. Observez ce qui se passe dans vos comptoirs, dans vos ateliers, dans vos mnages, la campagne, la ville: que cherchent tous les hommes sans distinction de rangs, de races, de profession? _ diminuer le prix de revient._ C'est pour cela qu'ils ont substitu la charrue la houe, la charrette la hotte, la vapeur au cheval, le rail au pav, la broche au fuseau; toujours, partout, on veut _diminuer le prix de revient_. N'est-ce pas une indication que les bons gouvernements doivent faire de mme, agir dans le mme sens? Mais, au contraire, ils se sont fait une conomie politique en vertu de laquelle, autant qu'il est en eux, ils enflent vos _prix de revient_; car que fait le rgime protecteur? Il renchrit tous les lments qui entrent dans vos prix de revient et les constituent. Ce n'est pas seulement son rsultat, c'est sa prtention; ce n'est pas un accident, c'est un systme, un but, un parti pris. Ainsi, il se met en contradiction avec toutes les tendances de l'humanit. Et on appelle cela de l'conomie politique sage et prudente! Mais voyons un peu. De quoi se compose le prix de revient d'une pice d'toffe? D'abord de toutes les matires qui entrent dans sa confection; ensuite du prix de tous les objets qui ont t consomms par les travailleurs pendant le cours entier de l'opration. Il faut videmment, pour que l'industrie continue, pour que l'opration se renouvelle, qu' chaque fois le prix total de la vente couvre tous ces dbours partiels. Or, que fait le rgime protecteur? En tant qu'il agit, il ajoute, et il a la prtention d'ajouter tous ces prix partiels. Il aspire mthodiquement les lever. Il dit: Vous payerez un peu plus cher la machine, le combustible, la teinture, le lin, le coton et la laine qui entrent dans cette pice d'toffe. Vous payerez un peu plus cher le bl, le vin, la viande, les vtements que vous et vos ouvriers aurez consomms et uss pendant l'opration, et de tout cela, il rsultera pour vous un prix de revient plus lev qu'il ne devrait l'tre; mais, en compensation, je vous donnerai un privilge sur les consommateurs du pays, et, quant ceux du dehors, nous tcherons de les dcider vous surpayer par les ruses diplomatiques, ou par un grand dploiement de forces qui retomberont encore la charge de votre _prix de revient_. Eh quoi! Messieurs, ai-je besoin de vous dire toute l'inanit et tout le danger d'un pareil systme? supposer que la contrebande ne vienne pas vous chasser du march intrieur, ni les belles phrases, ni les canons, ni la complaisance avec laquelle les ministres vantent leur prudence et leur sagesse ne forceront l'tranger vous donner 100 fr. de ce qu'il trouve ailleurs 80. Jusqu'ici vous n'avez peut-tre pas beaucoup souffert de ce systme (je me place toujours au point de vue producteur), mais pourquoi? Parce que les autres nations, except la Suisse, s'taient soumises aux mmes causes d'infriorit. J'ai dit except la Suisse; et remarquez que c'est aussi la Suisse qui vous fait la plus rude concurrence. Et cependant, qu'est-ce que la Suisse? Elle ne recueille pas des feuilles de mriers sur ses glaciers; elle n'a ni le Rhne ni la Sane; elle vous offusque nanmoins. Que sera-ce donc de l'Italie qui a commenc la rforme, et de l'Angleterre qui l'a accomplie? Car, Messieurs, on vous dit sans cesse que l'Angleterre n'a fait qu'un simulacre de rforme; et, quant moi, je ne puis assez m'tonner qu'on puisse, en France, au dix-neuvime sicle, en imposer aussi grossirement au public sans se discrditer. Sans doute l'Angleterre n'a pas compltement achev sa rforme; mais pour qui comprend quelque chose dans la marche des vnements, il est aussi certain qu'elle l'achvera, qu'il est certain que l'eau du Rhne, qui passe sous les ponts de Lyon, se rendra la Mditerrane. Et en attendant, on peut dire que la rforme est si avance, en ce qui touche notre question, qu'on peut la considrer comme complte. L'Angleterre a affranchi de tous droits, et d'une manire absolue, la soie, la laine, le coton, le lin, le bl, la viande, le beurre, le fromage, la graisse, l'huile, c'est--dire les 99/100 de ce qui entre dans la valeur d'une pice d'toffe. Et vous n'tes pas effrays, voyant ce que peut la Suisse, de ce que pourra bientt l'Angleterre! Vous rsisterez, je le sais par la supriorit de votre got, par les qualits artistiques qui distinguent vos fabricants. Mais il y a une chose quoi rien ne rsiste: c'est le _bon march_. On vous dit: Pourquoi vous mler d'conomie politique? Occupez-vous de vos affaires. Vous le voyez, Messieurs, l'conomie politique pntre au coeur de vos affaires. Elle vous intresse, aussi directement que le bon tat de vos machines ou de vos routes, qui ont pour objet de diminuer vos _prix de revient_. Hier, on me citait un fait qui doit tre ici la connaissance de tout le monde, et qui est bien-propre vous faire rflchir. On m'assurait, et je n'ai pas de peine le croire, car c'est bien naturel, qu' cause de l'influence de l'octroi sur la chert de la vie, toutes les industries qui n'ont pas besoin de s'exercer au milieu d'une grande agglomration d'hommes tendaient aller s'tablir la campagne. Eh bien! Messieurs, entre une nation et une autre, la douane fait exactement ce que fait l'octroi entre la ville et la campagne; et, par la mme raison qu'on va tisser aux environs plutt que de tisser Lyon, on ira tisser en Angleterre plutt que de tisser en France. Et remarquez que l'octroi ne renchrit que les objets de consommation. La douane renchrit et les objets de consommation et toutes les matires qui entrent dans la confection du produit. N'est-il pas clair, Messieurs, que la tendance laquelle je fais ici allusion serait bien plus manifeste si l'octroi frappait la soie, la teinture, les machines, le fer, le coton et la laine? Le rgime prohibitif ne surcharge pas les prix de revient seulement par les droits et les entraves; il les grve encore par la masse norme d'impts qu'il trane sa suite. D'abord, il paralyse l'action de la douane, en tant qu'instrument fiscal, cela est vident. Quand on prohibe textuellement ou non le drap et le fer, on renonce tout revenu public de ce ct. Il faut donc tendre les autres cordes de l'impt, le sel, la poste, etc. Une ville a mis un droit d'octroi sur l'entre des lgumes, et tire de cet impt un revenu de 20,000 fr., indispensable sa bonne administration. Dans cette ville, il y a plusieurs maisons qui jouissent de l'avantage d'avoir des jardins. Le hasard, ou l'imprvoyance des lecteurs, fait que les propritaires de ces maisons forment la majorit du conseil municipal. Que font-ils? Pour donner de la valeur leurs jardins, ils prohibent les lgumes de la campagne. Je n'examine point ici le point de vue moral ni le ct conomique de cette mesure. Je me renferme dans l'effet fiscal. Il est clair comme le jour que la caisse de la ville aura perdu 20,000 fr., quoique les habitants payent leurs lgumes plus cher que jamais; et je prvois que M. le maire, s'il a un grain de sagesse dans la cervelle, viendra dire son conseil: Messieurs, je ne puis plus administrer. Il faut de toute ncessit, puisque vous repoussez les lgumes trangers, dans l'intrt, dites-vous, des habitants frapper ces mmes habitants d'un impt de quelque autre espce. C'est ainsi que l'exagration de la douane a conduit des taxes de nouvelle invention. Ensuite, le rgime prohibitif ncessite un grand dveloppement des forces militaires et navales; et ceci, Messieurs, mrite que nous nous y arrtions un instant. Ce rgime est n de l'ide que la richesse, c'est le numraire. Partant de l, voici comment on a raisonn: il y a une certaine quantit de numraire dans le monde; nous ne pouvons augmenter notre part qu'en diminuant celle des autres,--d'o, par parenthse, cette conclusion dsesprante: la prosprit d'un peuple est incompatible avec la prosprit d'un autre peuple. Mais ensuite, comment faire pour soutirer l'argent des autres nations et pour qu'elles ne nous soutirent pas le ntre? Il y a deux moyens. Le premier, c'est de leur _acheter le moins possible_. Ainsi nous garderons notre numraire; de l la restriction et la prohibition. Le second, c'est de leur _vendre le plus possible_. Ainsi nous attirerons nous leurs mtaux prcieux; de l le systme colonial. Car, Messieurs, pour assurer la vente, il faut donner meilleur march;--et la restriction, comme nous venons de voir, est un empchement invincible. Il a donc fallu songer vendre cher, plus cher que les autres; mais cela ne pouvait se faire qu'en subjuguant les consommateurs, en leur imposant nos lois et nos produits; en un mot, en ayant recours ce principe de destruction et de mort: la violence. Mais, si ce principe est bon et vrai pour un pays, il est bon et vrai pour tous les autres. Ils ont donc tous tendu vers ces deux choses contradictoires: _vendre sans acheter_,--et de plus, vers les acquisitions de colonies et les agrandissements de territoire. En d'autres termes, le principe de la restriction a jet dans le monde un antagonisme radical, et un ferment de discorde pour ainsi dire mthodique. Or, quand les choses en sont l, quand la tendance de tous les peuples la fois est de se ruiner rciproquement et de se dominer les uns les autres, il est bien clair que chacun doit se soumettre aussi un autre effort, quelque pnible qu'il soit, celui de se donner de fortes armes permanentes et de puissantes marines militaires. Et cela ne se peut sans de lourds impts, d'interminables entraves; ce qui aboutit encore, et toujours, _augmenter le prix de revient des produits_. Ainsi, entraves, gnes, impts, privilges, ingalits, renchrissement des objets de consommation, renchrissement des matires premires, infriorit industrielle, jalousies nationales, principe d'antagonisme, armes permanentes, puissantes marines, guerres imminentes, dveloppement de la force brutale, voil le programme du rgime restrictif. Je voudrais vous prsenter aussi celui du libre-change. Mais quoi! ai-je autre chose faire pour cela que de prendre justement le contre-pied de ce que je viens de dire? Le libre-change est non-seulement une grande rforme, mais c'est la source oblige de toutes les rformes financires et contributives. Quand on a demand la rduction du port des lettres, l'abaissement de l'impt du sel, la simple excution de la loi sur les surtaxes, qu'a-t-il t rpondu? Rien de tout cela ne peut se faire sans que le fisc perde quelques millions! Le problme, l'ternel problme est donc de trouver ces quelques millions, quelque chose qui fasse l'office qu'a fait l'_income-tax_ entre les mains de sir Robert Peel. Eh bien! par un bonheur providentiel, pour le salut de nos finances, il se rencontre que la douane se prsente, parmi tous nos impts, avec ce caractre unique, trange, qu'en soulageant le contribuable on lve le revenu. C'est ce qu'avouent, de la manire la plus explicite, les deux grands aptres de la restriction! Si la douane n'tait que fiscale, dit M. Ferrier, elle donnerait peut-tre le double de revenu. Il n'est pas tonnant, ajoute M. de Saint-Cricq, que la douane rende peu, puisque son objet est prcisment d'loigner les occasions de perception! Donc, en transformant la douane protectrice en douane fiscale, c'est--dire en faisant une institution nationale de ce qui n'est qu'une machine privilges, vous avez de quoi faire face la rforme de la poste et du sel. Mais ce n'est pas tout, je vous ai fait voir que la restriction tait un principe de guerre; par cela mme le libre-change est un principe de paix. Qu'on dise que je suis un rveur, un enthousiaste, peu m'importe, je soutiens qu'avec le libre-change et l'entrelacement des intrts qui en est la suite, nous n'avons plus besoin, pour maintenir notre indpendance, de transformer cinq cent mille laboureurs en cinq cent mille soldats. Quand les Anglais pourront aller, comme nous, la Martinique et Bourbon, quand nous pourrons aller, aussi bien qu'eux, la Jamaque et dans l'Inde, quel intrt aurions-nous nous arracher des colonies et des dbouchs ouverts tout le monde? Non, je ne me laisse pas aller ici un dsir, un sentiment, une vague esprance. J'obis une conviction entire, fonde sur ce qui est pour moi une dmonstration rigoureuse, quand je dis que l'esprit du libre-change est exclusif de l'esprit de guerre, de conqute et de domination. Ds que l'on comprendra que la prosprit relle, durable, inbranlable de chaque industrie particulire est fonde, non sur les monopoles nuisibles aux masses, mais au contraire sur la prosprit des masses qui sont sa clientle, c'est--dire du monde entier; quand les Lyonnais croiront que plus les Amricains, les Anglais, les Russes, seront riches, plus ils achteront de soieries; quand la mme conviction existera dans chaque centre de population et d'industrie; en un mot, quand l'opinion publique sanctionnera le libre-change, je dis que la dernire heure des agressions violentes aura sonn, et que, ds ce moment, nous pourrons diminuer dans une forte proportion nos forces de terre et de mer. Car le meilleur des boulevards, la plus efficace des fortifications, la moins dispendieuse des armes, c'est le libre-change, qui fait plus que de repousser la guerre, qui la prvient; qui fait mieux que de vaincre un ennemi, qui en fait un ami. Et, cet gard, ma foi dans le libre-change est telle que je veux la mettre ici l'preuve d'une prdiction, quoique je sache combien il est dangereux de faire le prophte, mme hors de son pays. Si ma prdiction ne se vrifie pas, je consens, il le faudra bien, ce que mes paroles perdent le peu d'autorit qui peut s'y attacher. Mais aussi, si elle s'accomplit, j'aurai peut-tre droit quelque confiance. L'Angleterre a adopt le libre-change. Je prdis solennellement que d'ici sept ans, c'est--dire pendant le cours de la lgislation actuelle, elle aura licenci la moiti de ses forces de mer.--On me dira sans doute: Cela est si peu probable que, le jour mme o sir Robert Peel a introduit la rforme, et, dans le mme expos des motifs, il a demand une allocation pour augmenter la marine.--Je le sais; et j'ose dire que c'est la plus grande faute, sous tous les rapports, et la plus grande inconsquence qu'ait faite cet homme d'tat, d'ailleurs alors nouveau converti au libre-change.--Mais cette circonstance, en rendant ma prdiction plus hasarde, ne fait que lui donner plus de poids si elle se ralise[63]. [Note 63: Voir la note _finale_ due tome III, p. 518.--(_Note de l'diteur._)] Nos forces de terre et de mer ramenes ainsi successivement des proportions moins colossales, je n'ai pas besoin de dire la srie de rformes financires et contributives qui deviendraient enfin abordables. Trop de prcision cet gard me ferait sortir de mon sujet. Je crois pouvoir dire cependant que, procdant du libre-change, ces rformes seraient faites dans son esprit et s'attaqueraient d'abord aux impts qui prsentent un caractre vident d'ingalit, ou gnent les mouvements du travail et la circulation des hommes et des produits. C'est nommer l'octroi et la lgislation des boissons. Il me sera permis aussi de faire observer qu'une rduction des forces de terre et de mer amnerait de toute ncessit un adoucissement de la loi du recrutement, si lourde pour la population des campagnes, et de l'inscription maritime, plus onreuse encore pour notre population du littoral, en mme temps qu'elle est, aprs le rgime restrictif, le plus grand flau de notre marine marchande. (V. le n 36.) Messieurs, je livre ces remarques vos mditations. Examinez-les en toute sincrit: vous vous convaincrez qu'il n'y a rien de chimrique, rien d'impraticable; que celui qui vous parle n'est pas un illumin; que ces rformes naissent les unes des autres, et ont leur base dans celle de notre lgislation commerciale. Que faut-il pour raliser le bien dont je n'ai pu vous tracer qu'une bien incomplte esquisse? Rien qu'une seule chose, partager l'esprit du libre-change. Aidez-nous dans cette entreprise; j'en appelle vous tous, Messieurs, et particulirement ceux d'entre vous qui tiennent en leurs mains les vhicules de l'instruction, les organes de la publicit. Ils savent aussi quelle responsabilit morale se lie cette puissance. Je les en conjure, qu'aucune considration de personne ou de parti ne les dtourne de se dvouer la cause, la sainte cause de la libre communication et de l'union des peuples. Dieu ne plaise que je demande qui que ce soit le moindre sacrifice de ses convictions politiques! mais, grce au ciel, la foi dans le libre-change peut s'allier avec les opinions les plus divergentes en d'autres matires. On l'a vue soutenue par le journal des _Dbats_, par le _Sicle_, par le _Courrier_; et le _National_ a dclar que la libert du travail et de l'change tait la fille de ses oeuvres. En voulez-vous un autre exemple? Voyez-la rgner, de temps immmorial sur le pays le plus dmocratique de la terre, la Suisse, et s'tablir au sein de la nation la plus aristocratique du monde, l'Angleterre. Hommes de toutes les opinions politiques, unissons-nous pour clairer l'opinion. Ne disons pas qu'il ne se prsentera point un grand ministre pour raliser nos voeux. L'opinion publique est le foyer o se forment les grands hommes. Quand nous avons eu dfendre ou notre territoire, ou le principe de la rvolution franaise, ce ne sont ni les gnraux habiles, ni les soldats dvous qui nous ont manqu. De mme, quand l'opinion voudra la libert commerciale, ce n'est pas un homme d'tat qui nous fera dfaut, un homme sincre et dvou se prsentant devant la chambre avec le plan de rforme que je viens d'esquisser, et osant dire: Voil un programme de justice et de paix; il triomphera avec moi, ou je tomberai avec lui! 46.--CINQUIME DISCOURS. Prononc dans la seconde runion publique tenue Lyon, en aot 1847, sur l'influence du rgime protecteur l'gard des salaires. MESSIEURS, Si dans ces communications, que vous voulez bien me permettre d'avoir avec vous, j'avais en vue un succs personnel, certes, je ne paratrais pas aujourd'hui cette tribune. Ce n'est pas que, sur le vaste sujet qui m'est propos, les ides ou les convictions me fassent dfaut. Au contraire, car, quand j'ai voulu mettre quelque ordre dans les dmonstrations que j'avais vous soumettre, elles se sont prsentes en si grand nombre mon esprit que, malgr mes efforts, il m'a t impossible de faire entrer tous ces matriaux dans le cadre d'un discours; et j'ai d prendre le parti de m'en remettre beaucoup l'inspiration du moment et votre bienveillance. Et cependant, cette grande question du salariat, je dois la circonscrire un seul point de vue, car vous n'attendez pas que je la traite ici dans tous ses aspects moraux, sociaux, philosophiques et politiques. Cela me conduirait scruter les fondements de la proprit, l'origine et les fonctions du capital, les lois de la production, de la rpartition des richesses, et infime de la population; rechercher si le _salariat_ est, pour une portion de l'humanit, une forme naturelle, quitable et utile de participation aux fruits du travail; si cette forme a toujours exist, si elle est destine disparatre, et, enfin, si elle est une transition entre un mode imparfait et un mode moins dfectueux de rmunration, entre le servage dans le pass et l'association dans l'avenir. Loin de moi de blmer les hardis pionniers de la pense qui explorent ces vastes rgions. Quelquefois, il est vrai, j'ai souhait de leur voir poser le pied sur le terrain solide des vrits acquises, plutt que de rester dans le vague ou d'emprunter les ailes de l'imagination. J'ai peu de foi, je l'avoue, dans ces arrangements sociaux, dans ces organisations artificielles que chaque matin voit clore et que chaque soir voit mourir. Il n'est pas probable qu' un signal donn l'humanit se laisse jeter dans un moule, quelque sduisante qu'en soit la forme, quel que soit le gnie de l'inventeur. La socit m'apparat comme une rsultante. Les faits passs qui exercent tant d'influence sur le prsent, les traditions, les habitudes, les erreurs dominantes, les vrits acquises, les expriences faites, les prjugs, les passions, les vertus, les vices, voil les forces diverses qui dterminent nos institutions et nos lois. Comment croire que la socit s'en dpouillera tout coup, comme on rejette un vtement pour en prendre un la mode?--Je n'en rends pas moins justice aux bonnes intentions des publicistes qui poursuivent cette chimre, et je crois qu'ils ont rendu un service la science en la forant de scruter ces grandes questions et d'largir le champ de ses tudes[64]. [Note 64: V. le chap. 1er du tome VI.--(_Note de l'diteur._)] Mais s'il est vrai que le progrs soit subordonn la diffusion de la lumire et de l'exprience, je ne vois pas qu'on puisse blmer, comme on le fait, un homme ou une association d'hommes qui s'attaquent une erreur dtermine, laquelle a donn naissance une institution funeste. On nous dit sans cesse que le libre-change ne donne pas la clef du grand problme de l'humanit. Il n'a pas cette prtention. Il ne s'annonce pas comme devant panser toutes les plaies, gurir tous les maux, dissiper tous les prjugs, fonder lui seul le rgne de l'galit et de la justice parmi les hommes, et ne laisser, aprs lui, rien faire l'humanit. Nous croyons qu'il est en lui-mme un trs-grand progrs, et, de plus, par l'esprit qu'il propage, par les lumires qu'il suppose, une excellente prparation d'autres progrs encore. Mais nous nous rendrions coupables d'exagration si nous le prsentions, ainsi qu'on nous en accuse souvent, comme une panace universelle, particulirement l'gard des classes laborieuses. Je me renfermerai donc dans cette question: Quelle est l'influence du rgime restrictif sur le taux des salaires, ou plutt sur la condition des ouvriers? Voil tout ce que je veux examiner. Je ne cherche pas ce que deviendrait le sort de cette classe dans un phalanstre ou en Icarie. Je prends la socit telle qu'elle est, telle que le pass nous l'a lgue. Dans cette socit je vois le capital rmunrant le travail. C'est un premier _fait_. Je vois en outre des lgions d'hommes occups entraver la circulation des produits; c'est un second _fait_. Je cherche comment le second de ces faits agit sur le premier. Et d'abord une premire question se prsente moi. Qui a plac l cette lgion arme? Ce ne sont pas les ouvriers, puisqu'ils n'ont pas la voix au chapitre; ce sont les matres. Donc, en vertu de la maxime: _Id fecit cui prodest_, la prsomption est que cette institution, si elle profite quelqu'un, profite aux matres. Messieurs, permettez-moi de raisonner provisoirement sur cette hypothse que le rgime restrictif, dans l'ensemble de ses effets, bons et mauvais, entrane une certaine dperdition de forces utiles ou de richesses. Cette hypothse n'est pas tellement absurde qu'on ne puisse s'en servir un instant. Je n'ai jamais rencontr personne qui ne m'ait fait cette concession sous cette forme: _Vous avez raison en principe._ Le fondateur du systme restrictif en France l'a lui-mme considr comme transitoire, ce qu'il n'aurait pas fait s'il avait reconnu dans son essence une vertu productive. Il parat certain qu'empcher les produits du Midi de pntrer dans le Nord, et rciproquement, favoriser par l dans le Nord des industries que seconderait mieux le climat du Midi, c'est paralyser partout une certaine portion de ces forces gratuites que la nature avait mises la disposition des hommes. Je puis donc sans tmrit raisonner un instant sur cette hypothse, admise d'ailleurs par les protectionnistes eux-mmes, que le rgime prohibitif, dans l'ensemble de ses effets, tout compens, entrane la dperdition d'une certaine quantit de richesses. De plus, l'instrument lui-mme cote quelque chose. Les incertitudes que les tarifs sujets changement font planer sur l'industrie et le commerce, les collisions qu'ils peuvent amener entre les peuples, et contre lesquelles il faut se prcautionner, le dveloppement qu'il faut donner l'action de la justice pour rprimer des actions innocentes en elles-mmes, que cette lgislation fait inscrire au nombre des dlits et des crimes, les obstacles, les visites, les retards, les erreurs, les contestations,--ce sont autant d'inconvnients insparables du systme, et qui se traduisent en _dperdition de forces_. Tout le monde sait que le seul retard, apport cette anne la suspension de l'chelle mobile, a peut-tre cot la France cinquante millions. Or, si, au total, dans la gnralit de ses effets directs ou indirects, le systme restrictif entrane une dperdition de richesses, il faut ncessairement que cette perte retombe sur quelqu'un. Lors donc que les lgislateurs protectionnistes affirment que la classe ouvrire, non-seulement n'entre pas en participation de la perte dfinitive, mais encore bnficie par ce rgime, c'est comme s'ils disaient: Nous, qui faisons la loi, voulant procurer la classe ouvrire un profit extra-naturel, nous nous infligeons encore une seconde perte gale tout le bnfice que nous prtendons confrer aux ouvriers. Je le demande: Y a-t-il aucune vraisemblance que les lgislateurs aient agi ainsi[65]? [Note 65: V. le chap. VI de la seconde srie des _Sophismes_, t. IV, p. 173.--(_Note de l'diteur._)] Qu'on me permette de formuler ma pense dans la langue des chiffres, non pour arriver des prcisions exactes, mais par voie d'lucidation. Reprsentons par 100 le revenu national sous l'empire des relations libres. Nous n'avons aucune donne pour savoir comment le revenu se partage entre le capital et le travail. Mais comme, si les capitalistes sont plus riches, les travailleurs sont plus nombreux, admettons 50 pour les uns, et 50 pour les autres. Survient la restriction. Et d'aprs notre hypothse le revenu gnral descend 80.--Or, selon les protectionnistes, la part des ouvriers tant augmente, nous pouvons la supposer de 60, d'o il suit que celle des capitalistes tomberait 20. Je dfie les protectionnistes de sortir de ce cercle. S'ils conviennent que le rgime protecteur entrane une perte comme rsidu gnral de tous ses effets, et s'ils affirment nanmoins qu'il enrichit les ouvriers, la consquence ncessaire est que ceux qui n'ont pas fait la loi recueillent un profit, et que ceux qui ont fait la loi encourent deux pertes[66]. [Note 66: V. ci-aprs les numros 57 et 58.--(_Note de l'diteur._)] Et, s'il en est ainsi, il faudrait regarder comme attaqus de folie les hommes qui, dans l'intrt des ouvriers, rclament une extension de droits politiques; car, certes, jamais les ouvriers, dans leur esprit de justice, ne feraient aussi bien leurs affaires, et n'infligeraient aux capitalistes une loi aussi rigoureuse. Mais voyez quelle absurde contradiction on arrive. Qui m'expliquera comment il se fait que, le capital se dtruisant, le travail se dveloppe, et que, pour comble d'absurdit, la loi qui dtruit le capital soit prcisment celle qui enrichit le travail? Je ne pense pas qu'on puisse contester la rigueur de ces dductions. Seulement, on pourra dire: Elles reposent sur l'assertion que le rgime restrictif entrane une dperdition de forces, et c'est l une concession que les protectionnistes ont faite, il est vrai, mais qu'ils se htent de retirer. Eh! Messieurs, c'est prcisment o je voulais vous amener reconnatre qu'il faut tudier le rgime restrictif en lui-mme; savoir si, au total, il entrane ou n'entrane pas une dperdition de richesses. S'il l'entrane, il est jug; et lorsqu'on met en avant les ouvriers et leurs salaires, je ne dirai pas qu'on ajoute l'hypocrisie la cupidit, mais qu'on entasse erreur sur erreur. La vrit est qu'en vertu de la loi de solidarit, de l'effort que chacun fait pour se dbarrasser du fardeau, de cette _vis medicatrix_ qui est au fond de la socit humaine, le mal tend se rpartir sur tous, matres et ouvriers, en proportions diverses. Ne nous en tenons pas des prsomptions, et attaquons directement le problme. Un simple ouvrier l'a admirablement pos en ces termes pleins de justesse et de clart: Quand deux ouvriers courent aprs un matre, les salaires baissent. Quand deux matres courent aprs un ouvrier, les salaires haussent. L'conomie politique ne fait qu'habiller cette pense d'un vtement plus doctoral quand elle dit: Le taux du salaire dpend du rapport de l'offre la demande. Le capital et le travail, voil les deux lments de ce taux. Quand il y a sur le march une quantit de capital et une quantit de travail dtermines, le taux moyen des salaires s'en dduit de toute ncessit. Les matres voulussent-ils l'lever par bienveillance, ils ne le pourraient pas. Si le capital est reprsent par 100 fr. et le travail par 100 hommes, le salaire ne peut tre que de 1 fr. Si la philanthropie des matres ou de la loi le portait 2 fr., le capital restant 100, comme de 100 fr. on ne peut tirer que 50 fois 2 fr., il n'y aurait que 50 ouvriers d'employs. L'humanit en masse n'en serait que plus malheureuse, et l'ingalit des conditions plus choquante: et, sans parler de la perte rsultant de l'inactivit de 50 ouvriers, il est clair que la position ne serait plus tenable, que ces 50 ouvriers viendraient offrir leurs bras au rabais, et que la force des choses ramnerait la rpartition primitive. Il n'y a donc pas d'autre moyen au monde d'augmenter le taux des salaires que d'augmenter la proportion du capital disponible, ou de diminuer la quantit du travail offert[67]. [Note 67: V. au tome IV, page 74, le chap. XII de la premire srie des _Sophismes_.--(_Note de l'diteur._)] Cela pos, voyons comment le rgime protecteur agit sur chacun de ces deux lments. Une nation est sous le rgime libre, et elle possde, de temps immmorial, une fabrique de drap. La prsomption est que, puisqu'une certaine portion de capital et de travail a pris naturellement cette direction, cette industrie, malgr la concurrence trangre, ralise des profits gaux ceux des autres entreprises analogues. Si elle donnait beaucoup moins, elle ne se serait pas tablie; si elle donnait plus, elle ne serait pas seule. Cependant elle provoque la prohibition du drap tranger. Voyons ce qui se passe. D'abord, le premier effet, l'effet le plus immdiat est que le drap renchrit; et tous les habitants, y compris les ouvriers de toute sorte qui se vtissent de drap, sont frapps comme d'une taxe. C'est pour eux une perte bien relle. Je vous prie d'en prendre bonne note, de ne pas la perdre de vue; je vous la rappellerai plus tard, quand nous aurons vu si nous lui trouvons ou non une compensation. Puisque le drap est plus cher, notre fabrique fait plus de profits; et puisque ses profits antrieurs taient gaux aux profits moyens des industries analogues, ses profits actuels seront suprieurs. Or, vous savez que la tendance des capitaux est de se porter et d'entraner le travail l o sont les plus gros bnfices. Il y aura donc, dans la fabrication du drap, un surcrot de demande de travail et un surcrot de capital pour y faire face, c'est--dire ce qui constitue prcisment les conditions dans lesquelles le salaire hausse. C'est l que les protectionnistes triomphent. Mais, ainsi que je le rpte souvent, les sophismes ne sont pas des raisonnements faux, ce sont des raisonnements incomplets. Ils ont le tort de ne montrer qu'une chose l o il y en a deux; et la mdaille par un seul ct. D'o sort ce capital qui va tendre la fabrication du drap? Voil ce qu'il faut examiner; et voil sur quoi j'appelle toute votre attention; car videmment, Messieurs, si nous venions dcouvrir que le plein ne s'est fait d'un ct qu'aux dpens d'un vide qui se serait fait d'un autre, et que la prohibition a agi comme cette servante qui prenait par le dessous d'une pice de vin de quoi combler ce qui manquait au-dessus, videmment, dis-je, nous ne serions pas plus avancs, et nous serions en droit de reprocher au sophisme d'avoir dissimul cette circonstance. Donc, d'o sort ce capital? Le soleil ou la lune l'ont-ils envoy ml leurs rayons, et ces rayons ont-ils fourni au creuset l'or et l'argent, emblmes de ces astres? ou bien l'a-t-on trouv au fond de l'urne d'o est sortie la loi restrictive? Rien de semblable. Ce capital n'a pas une origine mystrieuse ou miraculeuse. Il a dsert d'autres industries, par exemple, la fabrication des soieries. N'importe d'o il soit sorti, et il est positivement sorti de quelque part, de l'agriculture, du commerce et des chemins de fer, l, il a certainement dcourag l'industrie, le travail et les _salaires_, justement dans la mme proportion o il les a encourags dans la fabrication du drap.--En sorte que vous voyez, Messieurs, que le capital ou une certaine portion de capital ayant t simplement _dplac_, sans accroissement quelconque, la part du salaire reste parfaitement la mme. Il est impossible de voir, dans ce pur remue-mnage (passez-moi la vulgarit du mot), aucun profit pour la classe ouvrire. Mais, a-t-elle perdu? Non, elle n'a pas perdu du ct des salaires (si ce n'est par les inconvnients qu'entrane la perturbation, inconvnients qu'on ne remarque pas quand il s'agit d'tablir un abus, mais dont on fait grand bruit et auxquels les protectionnistes s'attachent avec des dents de boule-dogues quand il est question de l'extirper); la classe ouvrire n'a rien perdu ni gagn du ct du salaire, puisque le capital n'a t augment ni diminu, mais seulement _dplac_. Mais reste toujours cette chert du drap que j'ai constate tout l'heure, que je vous ai signale comme l'effet immdiat, invitable, incontestable de la mesure; et prsent, je vous le demande, cette perte, cette injustice qui frappe l'ouvrier, o est la compensation? Si quelqu'un en sait une, qu'il me la signale. Et songez, Messieurs, qu'une perte semblable se renouvelle vingt fois par jour,-- propos du bl, propos de la viande, propos de la hache et de la truelle. L'ouvrier ne peut ni manger, ni se vtir, ni se chauffer, ni travailler, sans payer ce tribut au monopole. On parle de sa malheureuse condition. Pour moi, ce qui m'tonne, en prsence de tels faits, c'est que cette condition ne soit pas cent fois plus malheureuse encore. Heureusement que cette chert ne se maintient jamais, grce au ciel, la hauteur o les monopoleurs voulaient l'lever. Je le reconnais ici, parce qu'avant tout il faut tre vrai. La concurrence intrieure vient toujours djouer, dans une certaine mesure, les esprances et les calculs des protectionnistes. Aux entrepreneurs d'industrie, le rgime restrictif offre des compensations. S'ils payent plus cher ce qu'ils achtent, ils font payer plus cher ce qu'ils vendent; non qu'ils ne perdent, en dfinitive, mais enfin leur perte est attnue; pour l'ouvrir, il n'y a aucune attnuation possible. Aussi, je me reprsente quelquefois un simple ouvrier, trouvant, je ne sais par quelle issue, accs dans l'enceinte lgislative. Ce serait certainement un spectacle curieux et mme imposant, s'il se prsentait la barre de l'assemble tonne,--calme, modr, mais rsolu, et si, au milieu du silence universel, il disait: Vous avez lev, par la loi, le prix des aliments, des vtements, du fer, du combustible; vous nous promettiez que le ricochet de ces mesures lverait notre salaire en proportion et mme au del. Nous vous croyions, car l'appt d'un profit, ft-il illgitime, hlas! rend toujours crdule. Mais votre promesse a failli. Il est bien constat maintenant que votre loi, n'ayant pu que dplacer le capital et non l'accrotre, n'a eu d'autre rsultat que de faire peser sur nous, sans compensation, le poids de la chert. Nous venons vous demander d'lever lgislativement le taux des salaires, au moins dans la mme mesure que vous avez lev lgislativement le prix de la subsistance. Je sais bien ce qu'on rpondrait ce malencontreux ptitionnaire. On lui dirait, et avec raison: Il nous est impossible d'lever par la loi le taux du salaire; car la loi ne peut pas faire qu'on tire d'un capital donn plus de salaires qu'il n'en renferme. Mais je me figure que l'ouvrier rpliquerait: Eh bien! ce que vous dites que la loi ne peut faire directement, elle ne l'a pas fait indirectement selon vos promesses. Puisqu'il n'est pas en votre pouvoir de renchrir le salaire, ne renchrissez pas la vie. Nous ne demandons pas de faveur, nous demandons franc jeu, et que les produits soient purs de toute intervention lgislative, puisque le salaire est inaccessible l'intervention lgislative. En vrit, Messieurs, je n'imagine pas ce qu'on pourrait rpondre. Et remarquez qu'en bonne justice, ce n'est pas avec des prsomptions, des probabilits qu'on peut repousser une telle requte. Il faut une certitude absolue[68]. [Note 68: V. au tome VI, le chap. des _Salaires_.--(_Note de l'diteur._)] Beaucoup de personnes se sont laiss sduire par ce fait que les salaires sont plus levs, par exemple, Paris qu'en Bretagne, et elles en ont conclu qu'ils tendent se mettre au niveau du prix de la vie. Mais la question n'est pas de savoir si les divers salaires, qui prennent leur source dans un capital donn, ne peuvent pas varier l'infini selon une multitude de circonstances. Nous ne mettons pas cela en doute. Ce que nous nions, c'est que l'ensemble ou la grande moyenne des salaires s'lve dans un pays, en vertu d'une loi qui _dplace_ le capital sans l'accrotre. Et, Messieurs, cette objection qu'on nous faisait il y a deux ans, quand nous avons commenc notre oeuvre, les vnements, avec une voix plus forte que la ntre, se sont chargs d'y rpondre; car la disette est survenue et la chert avec elle. Or, qu'a-t-on vu? On a vu le salaire baisser plutt que hausser. Ainsi, le fait nous a donn raison. Et, d'ailleurs, le fait s'explique de la manire la plus claire. Quand le prix de la subsistance renchrit, l'universalit des hommes dpense davantage pour en avoir la quantit ncessaire. Il reste donc moins dpenser autre chose. On se prive, et par l on produit la stagnation de l'industrie, qui amne forcment la baisse des salaires. En sorte que, dans les temps de chert, l'ouvrier est froiss par les deux bouts la fois, par la diminution de ses profits et par l'lvation du prix de la vie. La chert artificielle a exactement les mmes effets que la chert naturelle; seulement, comme elle dure plus, il se fait, j'en conviens, certains arrangements sociaux sur cette donne, car l'humanit a une souplesse merveilleuse. Mais les arrangements ne changent pas la nature des choses, ils s'y conforment, et savez-vous comment, la longue, l'quilibre se rtablit? Par la mort. La mort prend soin, la longue et aprs bien des souffrances, de faire descendre la population au niveau de ce que peuvent nourrir des salaires rduits, tout au plus rests invariables, et combins avec la chert de la vie. Puisque j'ai touch ce formidable sujet de la population, je relverai une objection qui nous a t faite en sens inverse. On nous a dit: Le libre-change est impuissant confrer la classe ouvrire un bien permanent. Il est vrai qu'il baissera le prix de la vie sans altrer le salaire, et confrera par consquent plus de bien-tre aux travailleurs; mais ils multiplieront en vertu de ce bien-tre mme, et au bout de vingt ans, ils se trouveront replacs dans leur condition actuelle. D'abord, cela n'est pas sr; il est possible que le capital augmente pendant ses vingt annes aussi rapidement que la population. Ensuite, il faut tenir compte des habitudes et des ides de prvoyance que donnent vingt ans de bien-tre. Mais, enfin, en admettant cette loi fatale, ne voit-on pas la faiblesse de l'objection? N'est-ce rien que vingt annes de bien-tre? est-ce une chose ddaigner? Mais c'est ainsi que la socit progresse. D'ici vingt ans elle aura accompli quelque autre oeuvre qui prolongera le bien-tre de vingt ans encore. Et quelle est la rforme laquelle on ne pourrait opposer la mme fin de non-recevoir? Trouvez-vous un moyen de supprimer l'octroi sans le remplacer par aucun autre impt? Avez-vous imagin un engrais qui ne cote rien, et qui doit accrotre prodigieusement la fertilit de la terre? Je vous dirai: quoi bon? Brlez votre invention financire ou agricole. Elle soulagerait, il est vrai, les hommes d'un lourd fardeau. Mais quoi! en vertu de ce bien-tre mme, ils multiplieraient, et reviendraient, sauf le nombre, au point de dpart. Messieurs, l'humanit est ainsi faite que c'est prcisment multiplier qu'elle aime consacrer ce qu'on lui laisse de bien-tre; et faut-il pour cela considrer ce bien-tre comme perdu, le lui refuser d'avance? Comment trouverait-on ce raisonnement, s'il s'adressait un individu au lieu de s'adresser une nation ou une classe? Je suppose un jeune homme qui gagne 1,000 fr. par an. Il dsire pouser une jeune personne qui en gagne autant; cependant il attend pour se mettre en mnage que leurs appointements soient doubls. Le moment arrive, mais le patron leur fait cette morale: Mes enfants, vous avez certainement droit 4,000 fr. entre deux, ils vous sont dus en toute justice. Mais si je vous les donnais, vous vous marieriez; dans deux ou trois ans vous auriez deux enfants, vous seriez quatre, et ce ne serait jamais que 1,000 fr. par tte. Vous voyez qu'il ne vaut pas la peine que je vous paye le traitement que vous dsirez, et dont d'ailleurs je reconnais la parfaite lgitimit. La rponse que ferait le jeune homme est parfaitement celle que pourrait faire l'humanit l'objection que je rfute. Payez-moi ce qui m'est d, dirait-il. Pourquoi vous occupez-vous de l'usage que j'en ferai, s'il est honnte? Vous dites qu'aprs m'tre procur les jouissances de la famille, je n'en serai pas plus riche; je serai toujours plus riche des jouissances prouves. Je sais que si j'emploie ainsi l'excdant de mes appointements, je ne pourrai pas l'employer autre chose; mais est-ce une raison de dire que je n'en ai pas profit? Autant vaudrait me refuser mon dner d'aujourd'hui sous prtexte que quand je l'aurai mang, il n'en resterait plus rien. Applique un peuple, l'objection est de cette force. Elle revient ceci: Sous le rgime prohibitif, dans vingt ans la France aurait 40 millions d'habitants; sous un rgime libre, comme elle aurait joui de plus de bien-tre, elle en aurait 50 millions, lesquels, au bout de ce terme, ne seraient pas individuellement plus riches. Et compte-t-on pour rien 10 millions d'habitants de plus; toutes les satisfactions que cela suppose, toutes les existences conserves, toutes les affections satisfaites, tous les dsordres prvenus, toutes les existences allumes au flambeau de la vie? Et est-on bien certain que ce bien-tre d la rforme, le peuple et pu trouver une autre manire de le dpenser plus morale, plus profitable au pays, plus conforme au voeu de la nature et de la Providence[69]? [Note 69: V. le chap. _de la Population, des Harmonies_.] Messieurs, ainsi que je vous l'ai fait pressentir en commenant, je laisse de ct bien des considrations. Si, dans le petit nombre de celles que je vous ai prsentes, et malgr le soin que j'ai mis me renfermer dans mon sujet, il m'est chapp quelques paroles qui aient la moindre tendance jeter quelque dcouragement ou quelque irritation dans les esprits, ce serait bien contre mon intention. Ma conviction est qu'il n'y a pas entre les diverses classes de la socit cet antagonisme d'intrts qu'on a voulu y voir. J'aperois bien un dbat passager entre celui qui vend et celui qui achte, entre le producteur et le consommateur, entre le matre et l'ouvrier. Mais tout cela est superficiel; et, si on va au fond des choses, on dcouvre le lieu qui unit tous les ordres de fonctions et de travaux, qui est _le bien que chacun retire de la prosprit de tous_. Regardez-y bien, et vous verrez que c'est l ce qui prvaudra sur de vaines jalousies de nation nation et de classe classe. Des classes! le mot mme devrait tre banni de notre langue politique. Il n'y a pas de classes en France; il n'y a qu'un peuple, et des citoyens se partageant les occupations pour rendre plus fructueuse l'oeuvre commune. Et par cela mme que les occupations sont partages, que l'change est intervenu, les intrts sont lis par une telle solidarit qu'il est impossible de blesser les uns sans que les autres en souffrent. Moi qui ne crois pas l'antagonisme rel des nations, comment croirais-je l'antagonisme fatal des classes? On dit que l'intrt divise les hommes. Si cela est, il faut dsesprer de l'humanit, et gmir sur les lacunes ou plutt les contradictions du plan de la Providence; car, quoique je n'ignore pas l'existence et l'influence d'un autre principe, celui de la sympathie, tout nous prouve que l'intrt a t plac dans le coeur de l'homme comme un mobile indomptable; et, si sa nature tait de diviser, il n'y aurait pas de ressource. Mais je crois, au contraire, que l'intrt unit, la condition toutefois d'tre bien compris; et c'est pour cela que Malebranche avait raison de considrer l'erreur comme la source du mal dans le monde. J'en citerai un exemple, tir de la fausse application qu'on fait souvent de deux mots que j'ai souvent rpts aujourd'hui, les mots _travail_ et _capital_. On dit: Le capital fait concurrence au travail, et quand on dit cela, on est bien prs d'avoir allum une guerre plus ou moins sourde entre les travailleurs et les capitalistes. Et si cependant ce prtendu axiome, qu'on rpte avec tant de confiance, n'tait qu'une erreur, et plus qu'une erreur, un grossier non-sens! Non, il n'est pas vrai que le capital fasse concurrence au travail. Ce qui est vrai, c'est que les capitaux se font concurrence entre eux, et que le travail se fait concurrence lui-mme. Mais du capital au travail la concurrence est impossible. J'aimerais autant entendre dire que le pain fait concurrence la faim; car, au contraire, comme le pain apaise la faim, le capital rmunre et satisfait le travail. Et voyez o conduit cette simple rectification! Si c'est avec lui-mme et non avec le travail que le capital rivalise, que doivent dsirer les travailleurs? Est-ce que les capitalistes soient ruins? Oh! non. S'ils font des voeux conformes leurs vrais intrts, ils doivent dsirer que les capitaux grossissent, s'accumulent, multiplient, abondent et surabondent, s'offrent au rabais, jusqu' ce que leur rmunration tombe de degr en degr, jusqu' ce qu'ils deviennent comme ces lments que Dieu a mis la disposition des hommes, sans attacher sa libralit aucune condition onreuse, jusqu' ce qu'ils descendent enfin autant que cela est possible, dans le domaine _gratuit_, et par consquent _commun_ de la famille humaine. Ils n'y arriveront jamais, sans doute; mais ils s'en rapprocheront sans cesse, et le monde conomique est plein de ces asymptotes. Voil la _communaut_, je ne dis point le _communisme_, que l'on ne peut mettre au commencement des temps et au point de dpart de la socit; mais la _communaut_ qui est la fin de l'homme, la rcompense de ses longs efforts, et la grande consommation des lois providentielles. D'un autre ct, que doivent souhaiter les possesseurs de capitaux? Est-ce d'tre entours d'une population chtive, souffrante et dgrade? Non; mais que toutes les classes croissent en bien-tre, en richesse, en dignit, en gots purs, afin que la clientle s'ouvre et s'largisse indfiniment devant eux. La _clientle_! j'appelle votre attention sur ce mot; il est un peu vulgaire; mais vous trouverez en lui la solution de bien des problmes, les ides d'union, de concorde et de paix. Sachons dtacher nos regards de notre petit cercle, ne pas chercher la prosprit dans les faveurs, les privilges, l'esprit d'exclusion, toutes choses qui nuisent aux masses et ragissent tt ou tard sur nous-mmes par la ruine de la _clientle_. Accoutumons-nous au contraire favoriser, encourager ce qui tend la prosprit sur la vaste circonfrence qui nous entoure, c'est--dire sur le monde entier, ne ft-ce qu'en considration du bien qui, sous forme d'une plus vaste et plus riche _clientle_, se refltera infailliblement, la longue, dans notre propre sphre d'activit. Enfin, Messieurs, puisque j'en suis dissquer des mots, j'appellerai encore votre attention sur deux expressions que l'on ne saurait confondre sans danger. Le monde prouve comme une sorte d'effroi, comme un poids pnible, comme un pressentiment triste, parce qu'il lui semble qu'il s'labore au sein du corps social une aristocratie d'argent qui, sous le nom de bourgeoisie, va remplacer l'aristocratie de naissance. Il craint que ce phnomne ne prpare nos fils les difficults qu'ont surmontes nos pres; et il se demande si l'humanit est destine tourner toujours dans ce cercle de combats suivis de victoires et de victoires suivies de combats. J'ai aussi demand ce mot bourgeoisie ce qu'il portait en lui, ce qu'il voulait dire, quelle tait sa signification; et je l'ai trouv vide. Je vous disais, la dernire sance, qu'il fallait beaucoup se mfier des mtaphores; et je vous signalais, comme exemple, cette similitude absurde que, par l'abus des mots, on tait parvenu tablir entre l'change et la guerre. Il n'est pas plus vrai qu'il y ait similitude ou mme analogie entre une bourgeoisie qui sort du peuple par le travail, et une aristocratie qui domine le peuple par la conqute. Il n'y a pas mme d'opposition tablir entre bourgeoisie et peuple, puisque l'une et l'autre s'lvent par le travail. Sans quoi, il faudrait dire que les vertus par lesquelles l'individualit s'affranchit du joug de la misre,--l'activit, l'ordre, l'conomie, la temprance,--sont le chemin de l'aristocratie et le flau de l'humanit. Il y a certainement l des ides mal comprises. (_V. ci-aprs le n 51._) Il est vrai que, dans notre pays, un certain degr de richesse confre seul la fonction lectorale. Quoi qu'il en soit de ce privilge, que je n'ai pas examiner ici, il devrait au moins rendre la bourgeoisie attentive, ne ft-ce que par prudence, ne faire que des lois justes et toujours empreintes de la plus entire impartialit. Or, j'ai eu occasion, aujourd'hui mme, de prouver qu'elle n'a pas agi ainsi, quand elle a essay de changer, par la loi positive, l'ordre et le cours naturel des rmunrations. Mais est-ce intention perverse? Non; je crois fermement que c'est simplement erreur. Et je n'en veux qu'une preuve, qui est dcisive, c'est que le systme qu'elle a tabli l'opprime elle-mme comme il opprime le peuple, et de la mme manire, sinon au mme degr. Pour qu'on pt voir le germe d'une aristocratie naissante dans cet acte et les actes analogues, il faudrait commencer par prouver que ceux mmes qui les votent n'en sont pas victimes. S'ils le sont, leurs intentions sont justifies; et le lien de la solidarit humaine n'est pas infirm. Une circonstance rcente a un moment branl, je l'avoue, ma confiance dans la puret des intentions. En prsence de la chert des subsistances, deux de mes honorables amis avaient propos un abaissement des droits sur l'entre du btail. La Chambre a repouss cette mesure. Ce n'est pas de l'avoir repousse que je la blme; en cela elle n'aurait fait que persister dans un systme qui, selon moi, n'est imputable qu' l'erreur. Mais elle a fait plus que de repousser la mesure; elle a refus de l'examiner, elle a fui la lumire, elle a mis une sorte de passion touffer le dbat; et, par l, il me semble qu'elle a proclam, la face du monde, qu'elle avait bien rellement la conscience de son tort. Mais, moins que de pareilles expriences ne se renouvellent, je persiste croire et dire que la Chambre, ou si l'on veut la bourgeoisie, ne trompe pas le peuple; elle se trompe elle-mme. La Chambre ne sait pas l'conomie politique, voil tout. Et le peuple, la sait-il? Allez au nord et au midi, au levant et au couchant, interrogez l'immense majorit des hommes, qu'ils payent ou ne payent pas le cens, que trouvez-vous partout? Des protectionnistes sincres. Et pourquoi? parce que le systme restrictif est tellement spcieux, que la plupart des hommes s'y laissent prendre. Car comment se posent-ils le problme? le voici: Admettrons-nous ou n'admettrons-nous pas la concurrence? et fort navement ils rpondent: Non.--Ne les blmons pas trop; car la concurrence, vous devez le savoir, a une physionomie qui, au premier aspect, ne prvient pas trop en sa faveur. Il faut beaucoup tudier et rflchir pour reconnatre que, malgr sa rbarbative figure, elle est l'antithse du privilge, la loi du nivellement rationnel, et la force qui pousse notre race vers les rgions de l'galit. Pourrait-on voir des symptmes aristocratiques dans une loi sur l'hygine, qui aurait t rendue il y a trois sicles, contrairement la thorie de la circulation du sang? et cette loi, en blessant le peuple, ne blesserait-elle pas aussi ceux qui l'auraient faite? Qui donc a le droit de reprocher la lgislature d'avoir lev le prix de la vie? Est-ce les ouvriers? ne font-ils pas en cela cause commune avec elle? ne partagent-ils pas les mmes erreurs, les mmes craintes, les mmes illusions? ne voteraient-ils pas les mmes restrictions, s'ils y taient appels? Qu'ils commencent donc par tudier la question, par dcouvrir la fraude, par la dnoncer, par mettre la lgislature en demeure, par rclamer justice; et si justice leur est refuse, ils auront acquis le droit de pousser un peu plus loin leurs investigations. Alors, le moment sera venu o ils pourront raisonnablement se poser cette terrible question que m'adressait ces jours-ci un homme illustre, un des plus ardents amis de l'humanit: Quel moyen y a-t-il de renverser une loi que le lgislateur vote dans son propre intrt?--Puisse la lgislature rendre inutile la solution de ce problme! 47.--SIXIME DISCOURS, MARSEILLE. Fin d'aot 1847. MESSIEURS, Se faire valoir en commenant un discours, c'est certainement violer la premire rgle de la rhtorique. Je crois nanmoins pouvoir dire, sans trop d'inconvenance, que c'est faire preuve de quelque abngation que de paratre, dans les circonstances o je me trouve, devant une assemble aussi imposante. Je parle aprs deux orateurs, l'un aussi familier aux pratiques commerciales qu'aux profondeurs de la science conomique, l'autre clbre dans le monde littraire o il a cueilli une palme si glorieuse et si mrite, tous deux jugs dignes de reprsenter dans les conseils de la nation la reine de la Mditerrane. Je parle devant le plus grand orateur du sicle, c'est--dire devant le meilleur et le plus redoutable des juges, s'il n'en tait, je l'espre, le plus indulgent. Je vois dans l'auditoire cette phalange de publicistes distingus qui, dans ces derniers temps, et prcisment sur la question qui nous occupe, ont lev la presse marseillaise une hauteur qui n'a t nulle part dpasse. Enfin, l'auditoire tout entier est bien propre effrayer ma faiblesse; car l'clat que jette la presse marseillaise ne peut gure tre que l'indice et le reflet des lumires abondamment rpandues dans cette grande et belle cit. Il ne faut pas croire que toutes les objections qu'on a souleves contre le libre-change soient prises dans l'conomie politique. Il est mme probable que si nous n'avions combattre que des arguments protectionnistes, la victoire ne se ferait pas longtemps attendre. J'ai assist beaucoup de confrences, composes d'hommes de lettres ou de jeunes gens parfaitement dsintresss dans la question, et je me suis convaincu qu'un patriotisme et une philanthropie fort respectables, mais peu clairs, avaient ouvert contre le libre-change une source d'objections aussi abondante au moins que l'conomie politique du _Moniteur Industriel_. Les rveries sociales, qui, de nos jours, ont une circulation trs-active, ne sont pas dangereuses, en ce sens qu'il n'y a pas craindre qu'elles s'emparent jamais de la pratique des affaires; mais elles ont l'inconvnient de dvorer une masse norme d'intelligences, surtout parmi les jeunes gens, et de la dtourner d'tudes srieuses. Par l elles retardent certainement le progrs de notre cause. Ne nous en plaignons pas trop cependant. Elles prouvent que la France est calomnie, et que souvent elle se calomnie elle-mme. Non, l'gosme n'a pas tout envahi. Quoi que nous voyions la surface, il existe au fond de la socit un sentiment de justice et de bienveillance universelle, une aspiration vers un ordre social qui satisfasse d'une manire plus complte et surtout plus gale les besoins physiques, intellectuels et moraux de tous les hommes. Les utopies mmes que ce sentiment fait clore en constatent l'existence; et si elles sont bien souvent frivoles comme doctrine, elles sont prcieuses comme symptme. De tout temps on a fait des utopies; elles n'taient gure que la manifestation de quelques bonnes volonts individuelles. Mais remarquez que de nos jours il n'est pas un crivain, un orateur qui ne se croie tenu de mettre en tte de ses crits et de ses discours, ne ft-ce que comme tiquette, ne ft-ce, passez-moi l'expression, que comme rclame, les mots: galit, fraternit, mancipation du travailleur. Donc ce n'est pas dans celui qui s'adresse au public, mais dans le public lui-mme que ce sentiment existe, puisqu'il signale ceux qui lui parlent la voie qu'il faut qu'ils prennent pour en tre couts. Sans doute, Messieurs, guids par cette indication, par cette exigence des lecteurs, les faiseurs de projets, les inventeurs de socits, tourmenteront souvent cette corde de la philanthropie jusqu' la faire grincer[70]; mais comme on a dit que l'hypocrisie tait un hommage rendu la vertu, de mme on peut dire que l'affectation philanthropique est un hommage ce sentiment de justice et de bienveillance universelle qui prend de plus en plus possession de notre sicle et de notre pays; et flicitons-nous de ce que ce sentiment existe, car, ds qu'il sera clair, il fera notre force. [Note 70: V. tome IV, page 74.--(_Note de l'diteur_.)] C'est pourquoi, Messieurs, je voudrais soumettre votre examen une vue du libre change qui rponde tout la fois aux arguments des protectionnistes et aux scrupules du patriotisme et de la philanthropie. Je le ferai avec d'autant plus de confiance que la question a t parfaitement traite sous d'autres aspects par les honorables orateurs qui m'ont prcd cette tribune; et ds lors il me sera permis, devant une assemble aussi claire, et malgr la dfaveur qui s'attache au mot, de me lancer un peu dans le domaine de l'_abstraction_. Et puisque ce mot se prsente mes lvres, permettez-moi une remarque. J'ai bien souvent maudit la scolastique pour avoir invent le mot _abstraction_, qui exige tant de commentaires, quand elle avait sa disposition le mot si simple et si juste: _vrit universelle_. Car, regardez-y de prs, qu'est-ce qu'une abstraction, si ce n'est une _vrit universelle_, un de ces faits qui sont vrais partout et toujours? Un homme tient deux boules sa main droite et deux sa main gauche. Il les runit et constate que cela fait quatre boules. S'il fait l'exprience pour la premire fois, tout ce qu'il peut noncer, c'est ce fait particulier: Aujourd'hui, quatre heures, Marseille, deux boules et deux boules font quatre boules. Mais s'il a renouvel l'exprience de jour et de nuit, sur plusieurs points du globe, avec des objets divers, il peut chaque fois liminer les circonstances de temps, de lieux, de sujet, et proclamer que deux et deux font quatre. C'est une abstraction de l'cole, soit; mais c'est surtout une _vrit universelle_, une de ces formules qu'on ne peut interdire l'arithmtique sans en arrter immdiatement les progrs. Et voyez, Messieurs, l'influence des mots. Vous savez combien nos adversaires nous dpopularisent et nous ridiculisent, en nous jetant la face le mot _abstraction_. Vous tes dans l'erreur, s'crient-ils, car ce que vous dites est une _abstraction_! et ils ont les rieurs pour eux. Mais voyez quelle figure ils feraient, si l'cole n'et pas invent ce mot et qu'ils fussent rduits nous dire: Vous tes dans l'erreur, car ce que vous dites est une vrit universelle. (Rires.) Vous riez, Messieurs, et cela prouve que les rieurs passeraient de notre ct. (Nouveaux rires.) La science conomique a aussi une formule, promulgue par J. B. Say, formule qui ruine de fond en comble le rgime restrictif. C'est celle-ci: _Les produits s'changent contre des produits_. On peut contester la vrit de cette formule, mais une fois reconnue vraie, on ne peut nier qu'elle ne renverse tous les arguments protectionnistes, particulirement celui du _travail national_; car si chaque importation implique et provoque une exportation correspondante, il est clair que les importations peuvent aller jusqu' l'infini sans que le _travail national_ en reoive aucune atteinte. Qu'est-ce donc que le commerce? Je dis que le commerce est un troc, un ensemble, une srie, une multitude de trocs. Un homme se promne sur le port de Marseille. chaque tranger qui dbarque, il fait des propositions de ce genre: Voulez-vous me donner ces bottes? je vous donnerai ce chapeau; ou: Voulez-vous me donner ces dattes? je vous donnerai ces olives. Est-il possible de voir l une atteinte l'intrt des tiers, au travail national? Quoi! alors que chacun reconnat cet homme la proprit de ces olives, alors qu'on lui reconnat le droit de les dtruire par l'usage, alors que chacun sait qu'elles n'ont pas mme d'autre destination au monde que d'tre dtruites par l'usage, comment pourrait-on dire qu'il nuit aux intrts des tiers si, au lieu de les consommer, il les change? Et si le troc, qui est l'lment du commerce, est avantageux, alors qu'il est dtermin par l'influence si clairvoyante de l'intrt personnel, comment le commerce, qui n'est qu'un vaste appareil au moyen duquel les ngociants, le numraire, les lettres de change, les routes, les voiles et la vapeur facilitent les trocs et les multiplient; comment le commerce, dis-je, pourrait-il tre nuisible? Pour vous assurer que _les produits s'changent contre les produits_, suivez par la pense une cargaison de sucre, par exemple. Assurment tous ceux qui ont concouru la former ont reu quelque chose en compensation et, d'un autre ct, lorsque, divise en fractions infinies, elle est arrive aux derniers acheteurs, aux destinataires, aux consommateurs, ceux-ci ont donn quelque chose en retour. Donc, quoique l'opration ait pu tre fort complique, il y a eu, de part et d'autre, produits donns et produits reus, ou _changes_. J'avoue cependant qu'il est une autre formule qui me semble plus complte, plus fconde, qui ouvre la science de grands et admirables horizons, qui donne une solution plus exacte de la question du libre-change, et qui, lavant l'conomie politique du reproche de scheresse, est destine, je l'espre, rallier les coles dissidentes. Cette formule est celle-ci: _Les services s'changent contre les services_. D'abord, Messieurs, vous remarquerez que cette seconde formule fait rentrer dans le domaine de la science une foule de professions que la premire semble en exclure; car on ne saurait, sans forcer le sens des termes, donner le nom de _produit_ l'oeuvre qu'accomplissent dans la socit les magistrats, les militaires, les crivains, les professeurs, les prtres et mme les ngociants; ils ne crent pas des produits, ils rendent des services. Ensuite, cette formule efface la fausse distinction qu'on a faite entre les classes dites productives et improductives; car, si l'on y regarde de prs, on reste convaincu que ce qui s'change entre les hommes, ce n'est prcisment pas les produits, mais les services; et ceci devant nous conduire de vastes aperus, je vous demande, Messieurs, un instant d'attention. Si vous dcomposez un produit quel qu'il soit, vous vous apercevrez qu'il est le rsultat de la coopration de deux forces: une _force naturelle_ et une _force humaine_. Prenez-les tous, l'un aprs l'autre, depuis le premier jusqu'au dernier, et vous reconnatrez que pour amener une chose cette condition d'utilit qui la rend propre notre usage, il faut toujours le concours de la nature et _souvent_ le concours du travail. Or, il est dmontr, pour moi, que ce concours de la nature est toujours gratuit. Ce qui fait l'objet de la rmunration, c'est le service rendu l'occasion d'un produit. On nous livre un produit; on nous fait payer la peine, l'effort, la fatigue dont il a t l'occasion, en un mot, le _service rendu_, mais jamais la coopration des agents naturels[71]. [Note 71: V. au tome VI, le chap. V, et au tome IV, le chap. IV.--(_Note de l'diteur_.)] Messieurs, je n'ai certes pas la prtention de faire ici un cours d'conomie politique; mais la distinction que je soumets votre examen est si importante en elle-mme et par ses consquences, que vous me permettrez de m'y arrter un moment. Je dis que la nature et le travail concourent la cration des produits. Or, la coopration de la nature tant ncessairement _gratuite_, nous payons les produits d'autant moins cher que cette coopration est plus grande. Voil pourquoi tout progrs industriel consiste faire concourir la nature dans une proportion toujours plus forte. Le produit n'a aucune valeur, quelle que soit son utilit, quand la nature, ayant tout fait, ne laisse rien faire au travail. La lumire du soleil, l'air, l'eau des torrents sont dans ce cas. Cependant, si vous voulez de la lumire pendant la nuit, vous ne pouvez vous la procurer sans peine; et l apparat le principe de la rmunration. Quoique cette combinaison de gaz, qu'on appelle l'air respirable, soit dans le domaine de la communaut, si vous dsirez un des gaz particuliers qui le composent, il faut le sparer; c'est une peine prendre, ou rmunrer si un autre la prend pour vous. Quand l'eau est vos pieds et dans un tat de puret qui la rend potable, elle est _gratuite_; mais s'il faut l'aller chercher cent pas, elle _cote_. Elle cote davantage, s'il faut l'aller chercher mille pas, et davantage encore si, de plus, il faut la clarifier. C'est une peine votre charge, puisque vous devez en profiter; et, si un autre la prend pour vous, c'est un _service_, qu'il vous rend et que vous payez par un autre _service_. La houille est cent pieds sous terre; c'est certainement la nature qui l'a faite et place l une poque antdiluvienne. Ce travail de la nature n'a ni valeur ni prix; il ne peut tre le principe d'aucune rmunration; mais pour avoir la houille, ce que vous avez rmunrer, c'est la peine que prennent ceux qui l'extraient et la transportent, et ceux qui ont fait les instruments d'extraction ou de transport. Tenons-nous donc pour assurs que ce ne sont pas les produits qui se payent, mais les services rendus l'occasion des produits. Vous me demanderez o je veux en venir et quel rapport il y a entre cette thorie et le libre-change; le voici: S'il est vrai que nous ne payions que le _service_, cette part d'utilit que le travail a ajoute au produit, et si nous recevons _gratuitement_, _par-dessus le march_, toute l'utilit qu'a mise dans ce produit la coopration de la nature, il s'ensuit que les marchs les plus avantageux que nous puissions faire sont ceux o, pour un trs-lger service humain, on nous donne, par-dessus le march, une trs-grande proportion de services naturels. Si une marchandise m'est porte dans un bateau voiles, elle me cotera moins cher que si elle m'est porte dans un bateau rames. Pourquoi? parce que dans le premier cas il y a eu travail de la nature, qui est _gratuit_. Afin de me faire comprendre compltement, il me faudrait exposer ici les lois de la concurrence. Cela n'est pas possible; mais j'en ai dit assez pour vous montrer d'autres consquences de cette thorie. Elle doit dtruire jusque dans leur germe les jalousies internationales. Remarquez ceci: la nature n'a pas distribu ses bienfaits sur le globe d'une manire uniforme; un pays a la fertilit, un autre l'humidit, un troisime la chaleur, un quatrime des mines abondantes, etc. Puisque ces avantages sont gratuits, on ne peut nous les faire payer. Par exemple, les Anglais, pour nous livrer une quantit donne de houille, exigent de nous un service d'autant moindre, que la nature a t pour eux plus librale relativement la houille, et que, par consquent, ils prennent cette occasion une moindre peine. Quant nous, Provenaux, qui n'avons pas de houille, que devons-nous dsirer? Que la houille anglaise soit enfouie dans les entrailles de la terre des profondeurs inaccessibles? qu'elle soit loigne des routes, des canaux, des ports de mer? Ce ne serait pas seulement un voeu immoral, ce serait un voeu absurde; car ce serait dsirer d'avoir plus de peine rmunrer, c'est--dire plus de peine prendre nous-mmes. Dans notre propre intrt, nous devons donc dsirer que tous les pays du monde soient le plus favoriss possible par la nature; que partout la chaleur, l'humidit, la gravitation, l'lectricit entrent dans une grande proportion dans la cration des produits, qu'il reste de moins en moins faire au travail; car cette peine humaine qu'il reste prendre est seule la mesure de celle qu'on nous demande pour nous livrer le produit.--Que la houille anglaise soit la surface du sol, que la mine touche le rivage de la mer, qu'un vent toujours propice la pousse vers nos rivages, que les capitaux en Angleterre soient si abondants que la rmunration en soit de plus en plus rduite, que des inventions merveilleuses viennent diminuer le concours onreux du travail, ce n'est pas les Anglais qui profiteront de ces avantages, mais nous; car ils se traduisent tous en ces termes: _Bon march_, et le bon march ne profite pas au vendeur, mais l'acheteur. Ainsi ce bienfait que la nature semblait avoir accord l'Angleterre, c'est nous qu'elle l'a accord, ou du moins nous entrons en participation de ce bienfait par l'change. D'un autre ct, si les Anglais veulent avoir de l'huile ou de la soie, la nature ne leur ayant accord qu'une intensit de chaleur qui laisserait beaucoup faire au travail, quels voeux doivent-ils faire conformment leur vrai intrt? Que les choses se fassent en Provence le plus possible par l'intervention de la nature; que la nature ne laisse au travail qu'une coopration supplmentaire trs-restreinte, puisque c'est cette coopration seule qui se paye[72]. [Note 72: V. tome IV, pages 36 45, et tome VI, le chap. _Concurrence_.--(_Note de l'diteur._)] Ainsi, vous le voyez, Messieurs, l'conomie politique bien comprise dmontre, par le motif que je viens de dire et par bien d'autres, que chaque peuple, loin d'envier les avantages des autres peuples, doit s'en fliciter; et il s'en flicitera certainement ds qu'il comprendra que ces avantages ont beau nous paratre localiss,--par l'change, ils sont le domaine commun et gratuit de tous les hommes. La claire perception de cette vrit ralisera, ce me semble, dans la pratique mme des affaires, le dogme de la fraternit. Sans doute, la fraternit prend aussi sa source dans un autre ordre d'ides plus leves. La religion nous en fait un devoir; elle sait que Dieu a plac dans le coeur de l'homme, avec l'intrt personnel, un autre mobile: la sympathie. L'un dit: Aimez-vous les uns les autres; et l'autre: Vous n'avez rien perdre, vous avez tout gagner vous aimer les uns les autres. Et n'est-il pas bien consolant que la science vienne dmontrer l'accord de deux forces en apparence si contraires? Messieurs, ne nous faisons pas illusion. On a beau dclamer contre l'intrt, il vit, et il vit par dcret imprescriptible de celui qui a arrang l'ordre moral. Jetons les yeux autour de nous; regardons agir tous les hommes, descendons dans notre propre conscience; et nous reconnatrons que l'intrt est dans la socit un ressort ncessaire, puisqu'il est indomptable. Ne serait-il pas ds lors bien dcourageant qu'il ft par sa nature, et alors mme qu'il serait bien compris, un aussi mauvais conseiller qu'on le dit? et ne faudrait-il pas en conclure qu'il a pour triste mission d'touffer la sympathie? Mais s'il y a harmonie et non discordance entre ces deux mobiles, si tous deux tendent la mme fin, c'est un avenir certain ouvert au rgne de la fraternit parmi les hommes. Y a-t-il pour l'esprit une satisfaction plus vive, pour le coeur une jouissance plus douce, que de voir deux principes qui semblaient antagonistes, deux lois providentielles qui paraissaient agir en sens opposs sur nos destines, se rconcilier dans un effet commun et proclamer ainsi que cette parole qui, il y a dix-huit sicles, annona la _fraternit_ au monde, n'tait pas aussi contraire la pente du coeur humain que le disait nagure une superficielle philosophie? Messieurs, aprs avoir essay de vous donner une ide de la doctrine du libre-change, je vous dois une peinture du rgime restrictif. Les personnes qui frquentent le jardin des Plantes Paris, ont t mme d'observer un phnomne assez singulier. Vous savez qu'il y a un grand nombre de singes renferms chacun dans sa cage. Quand le gardien met les aliments dans l'cuelle que chaque cage renferme, on croit d'abord que les singes vont dvorer chacun ce qui lui est attribu. Mais les choses ne se passent pas ainsi. On les voit tous passer les bras entre les barreaux et chercher se drober rciproquement la pitance; ce sont des cris, des grimaces, des contorsions, au milieu desquels bon nombre d'cuelles sont renverses et beaucoup d'aliments gts, salis et perdus. Cette perte retombe aujourd'hui sur les uns, demain sur les autres et, la longue, elle doit se rpartir peu prs galement sur tous, moins que quelques singes des plus vigoureux n'y chappent; mais alors vous comprenez que ce qui n'est pas perdu pour eux retombe en aggravation de perte sur les autres. Voil l'image fidle du rgime restrictif. Pour montrer cette similitude, j'aurais prouver deux choses: d'abord que le rgime restrictif est un systme de spoliation rciproque; ensuite qu'il entrane ncessairement une dperdition de richesses rpartir sur la communaut. Cette dmonstration, que je pourrais rendre mathmatique, m'entranerait trop loin. Je la confie votre sagacit; et vous reconnatrez, avec quelque confusion, que si souvent les singes singent les hommes, dans cette circonstance ce sont les hommes qui ont sing les singes. L'heure me presse, et je ne voudrais pas perdre l'occasion d'appeler votre attention sur un autre aspect de la question: je veux parler des chances qu'ouvre le libre-change toutes ces rformes financires aprs lesquelles nous soupirons tous si ardemment et si vainement. J'en ai parl Lyon, et le sujet me parat si grave que je me suis promis d'en parler partout o je pourrai me faire entendre. Messieurs, il ne peut pas entrer dans ma pense de heurter les convictions politiques de qui que ce soit. Mais ne me sera-t-il pas permis de dire qu'il n'existe aucun parti politique (je ne dis pas aucun homme politique, mais aucun parti) qui se prsente devant les Chambres et devant le pays avec un plan de rforme financire clair, net, prcis, actuellement praticable? Car, si je regarde du ct du ministre, je ne vois rien de semblable dans ses discours, et encore moins dans ses actes; et si je me tourne du ct de l'opposition, je n'y vois qu'une tendance marque vers l'accroissement des dpenses, ce qui n'est certes pas un acheminement vers la diminution des charges publiques. Eh bien! je ne sais si je me fais illusion (vous allez en juger), mais il me semble que le libre-changiste tient en ses mains ce programme si dsir. Je suppose qu' l'ouverture de la prochaine session, un homme investi de la confiance de la couronne se prsente devant les mandataires du pays et leur dise: Le libre-change laissera entrer en France une multitude d'objets qui maintenant sont repousss de nos frontires, et qui, par consquent, verseront dans le Trsor des recettes dont je me servirai pour rduire l'impt du sel et la taxe des lettres. Le libre-change crera plus de scurit pour la France qu'elle ne peut s'en donner par le dveloppement onreux de la force brutale. Il me permettra donc de rduire, dans de fortes proportions, nos forces de terre et de mer; et avec les fonds que cette grande mesure laissera libres, nous doterons les communes de manire ce qu'elles puissent supprimer leurs octrois, nous transformerons l'impt des boissons, et nous aurons l'avantage d'adoucir la loi du recrutement et de l'inscription maritime. Messieurs, il me semble que ce langage serait de nature faire quelque impression, mme sur les hommes qui ont le plus contract l'habitude de ce qu'on appelle _opposition systmatique_. Vous remarquerez, Messieurs, qu'il y a deux parties dans ce programme. D'abord deux rformes importantes, celles du sel et de la poste, dcoulent immdiatement de la rforme commerciale. Les autres sont l'effet de la scurit que, selon nous, le libre-change doit garantir aux nations. Quant la premire partie du programme, il n'y a pas d'objection possible. Il est vident que le drap, le fer, les tissus de coton, etc., s'ils pouvaient entrer en acquittant des droits modrs, donneraient un revenu au Trsor. Cet excdant de recettes serait-il suffisant pour combler le dficit laiss par le sel et le port des lettres? Je le crois tellement, que j'ose dire qu'une compagnie de banquiers assumerait sur elle les chances de cette triple opration, et qu'elle dirait au gouvernement: La douane, le sel et la poste vous donnent actuellement 250 millions. Levez les prohibitions, abaissez les droits prohibitifs, en mme temps rduisez l'impt du sel et la taxe des lettres; s'il y a dficit, nous le comblerons, s'il y a excdant, vous nous le donnerez.--Et si une telle offre tait repousse, ce serait, certes, la meilleure preuve que le systme restrictif n'est pas destin protger, mais exploiter le public. (_V. tome V, pages 407 et suiv._) Quant l'troite relation qui existe entre le libre-change et la paix des peuples, cela est-il davantage contestable? Je ne dvelopperai pas thoriquement cette pense. Mais voyez ce qui se passe en Angleterre: il y a deux ans, elle a aboli la loi crale, ce qui a t considr comme une rvolution intrieure et mme politique. Ne saute-t-il pas aux yeux que par l elle a rendu plus difficile toute collision avec les tats-Unis et les autres pays d'o elle tirera dsormais ses subsistances? L'anne dernire, elle a rform la lgislation sur les sucres; il y a l bien autre chose qu'une rvolution intrieure et politique, c'est vraiment une rvolution sociale, une re nouvelle ouverte aux destines de la Grande-Bretagne et son action sur le monde. On nous dit sans cesse que nous sommes anglomanes, et on prend soin de nous rappeler que l'Angleterre a toujours suivi une politique machiavlique et oppressive pour les autres nations. Est-ce que nous ne le savons pas? Est-ce que l'histoire est lettre close pour nous? Nous le savons, et nous dtestons cette politique plus et mieux que nos adversaires; car nous en dtestons non-seulement les effets, mais encore les causes. Et o cette politique a-t-elle ses racines? Dans le systme restrictif, dans la funeste pense de vouloir toujours vendre sans jamais acheter. C'est pour cela que l'Angleterre a suscit tant de guerres, mis le Nord aux prises avec le Midi, affaibli les peuples les uns par les autres, afin de profiter de cet affaiblissement gnral pour tendre ses conqutes et ses colonies. Je dis que c'est une pense de restriction qui la poussait dans cette voie, et tel point que, tant que cette pense a pes dans ses dterminations, la paix des nations n'a pu tre qu'une inconsquence de sa politique. Mais enfin, l'Angleterre a russi; elle a des conqutes, des colonies; elle est parvenue ses fins, et peut approvisionner sans concurrence la moiti du globe. Et que fait-elle? Elle dit ses colonies: Je ne veux plus vous donner des privilges sur mon march, mais, en esprit de justice, je ne puis en exiger pour moi sur les vtres; et, en consquence, vous rglerez vous-mmes vos tarifs. N'est-ce pas, Messieurs, l'affranchissement rel des colonies, du moins au point de vue commercial et social, sinon au point de vue administratif? N'est-ce pas revenir au point de dpart et proclamer qu'on a fait fausse route[73]? [Note 73: V. l'appendice du tome III, et notamment les pages 459 et suiv.--(_Note de l'diteur._)] Qu'on ne nous fasse point dire que nous voyons l de la gnrosit, de l'abngation, de l'hrosme; non, nous n'y voyons que de l'intrt, mais de l'intrt bien entendu, de l'intrt qui est d'accord avec l'intrt de l'humanit. Le principe restrictif est mauvais nos yeux; s'il est mauvais, il entrane des consquences funestes, il n'est mme mauvais que par l; s'il entrane des consquences funestes, les Anglais, qui ont pouss plus loin ce rgime que tout autre peuple, ont d les premiers apercevoir ces consquences et en souffrir; ils changent de route, quoi de surprenant? Mais je dis que ce changement est une rvolution immense dans les affaires du monde, une des plus grandes rvolutions dont le globe ait t tmoin. Je dis qu'elle est d'autant plus solide que les Anglais l'ont faite, non par abngation, mais par intrt; je dis qu'elle ouvre devant les peuples un avenir de paix et de concorde, puisqu'elle leur enseigne que lorsqu'on arrive une domination injuste, ce qu'on a de mieux faire, c'est d'y renoncer. Je dis que plus les nations entreront dans cette voie, plus elles pourront sans danger se soulager du poids des armes permanentes et des marines militaires. On dit qu'il y a d'autres causes de guerre que les conflits commerciaux. Je le sais; mais avec ces trois choses: libre-change, non-intervention, attachement des citoyens pour les institutions du pays, une nation de 36 millions d'mes n'est pas seulement invincible, elle est inattaquable. Mais ce programme, il faut en convenir, a un ct chimrique. L'opinion n'en veut pas; ce n'est pas une petite objection. Le public est tellement infatu des prtendus avantages du rgime protecteur, qu'il repousse la libert commerciale mme avec ce cortge de rformes que je viens d'numrer. Laissez-moi, dit-il, dans toute leur pesanteur, les impts du sel, de la poste, des boissons, l'octroi, le recrutement et l'inscription maritime plutt que de me rendre participant, par l'change, aux bienfaits que la nature a dpartis aux autres peuples. Messieurs, voil le prjug qu'il faut dtruire; c'est notre mission, c'est le but de notre Association. L'oeuvre est laborieuse, mais elle est grande et belle. Il s'agit de conqurir le libre-change, et, avec lui, la paix du monde et l'adoucissement des charges publiques. Marseillais, je vous adjure, non-seulement au nom de vos intrts, mais au nom de ce tribut que nous devons tous la socit, de marcher en esprit d'union et de concorde vers ces paisibles conqutes, de poursuivre votre tche avec vigueur et persvrance. tendez la publicit de vos excellents journaux, provoquez des associations Aix, Avignon, Cette, Nmes, Montpellier, fondez des chaires d'conomie politique, unissez-vous intimement l'Association parisienne, prtez-lui le concours de votre force morale, de votre intelligence, de votre exprience des affaires, et au besoin de vos finances; et alors, soyez-en srs, vous n'entendrez plus dire ce qu'on rpte sans cesse en empruntant et parodiant les paroles de Bossuet: _Le libre-change se meurt, le libre-change est mort!_ Le libre-change est mort! Je ne sais si ceux qui le disent le croient; mais, quant moi, je ne l'ai jamais cru, parce que, s'il y a beaucoup de choses prissables dans ce monde, il y en a une au moins qui ne meurt jamais: c'est la vrit. Le terrain de la discussion peut tre longtemps envahi par des erreurs opposes. La vrit peut tre lente s'y montrer. Mais ds qu'elle y parat, elle est invincible; et pour que messieurs les protectionnistes suspendissent les chants funbres qu'ils ont entonns sur la tombe imaginaire du libre-change, il suffirait peut-tre qu'ils jetassent les yeux sur cette assemble si nombreuse, si imposante, si claire et si sympathique. Messieurs, soyons srs d'une chose: si le libre-change pouvait mourir, ce qui le tuerait, ce n'est pas la discussion, c'est l'indiffrence. Si on le discute, il vit. Je dirai mme qu'il marche vers son triomphe. Or, voyez ce qui se passe. En Suisse et en Toscane, il rgne. En Angleterre, il a surmont des obstacles formidables. Aux tats-Unis, l'intrt national a vaincu le privilge. Naples, le tarif a subi une rforme profonde. En Prusse, le dveloppement du rgime protecteur a t brusquement arrt. On assure que l'empereur de Russie mdite de rvolutionner le systme des douanes dans un sens libral. En Espagne mme, la discussion est porte sur un terrain officiel par une enqute dont les commencements promettent les plus heureux rsultats. Des associations pour le libre-change se sont formes Gnes, Rome, Amsterdam; et, dans un mois, des hommes minents, accourus de tous les points de l'Europe, se runiront Bruxelles pour y soutenir la sainte cause de la libre communication des peuples. Sont-ce l des signes de mort? et ne devons-nous pas plutt concevoir l'esprance que nous sommes appels assister, plus tt peut-tre que nous ne le croyons, ce grand croulement des barrires qui sparent les peuples, les condamnent d'inutiles travaux, tiennent l'incertitude toujours suspendue sur l'industrie et le commerce, fomentent les haines nationales, servent de motif ou de prtexte au dveloppement de la force brutale, transforment les travailleurs en solliciteurs, et jettent parmi les citoyens eux-mmes la discorde, toujours insparable du privilge; car ce qui est privilge pour l'un est servitude pour l'autre. Je n'ai pas parl de la France. Mais, Messieurs, qui donc ose dire qu'une grande ide est morte en France, quand cette ide est conforme la justice et la vrit, et quand, sans compter Paris, des villes comme Marseille, Lyon, Bordeaux et le Havre se sont unies pour son triomphe? Et puis, Messieurs, remarquez que, dans ce grand combat entre la libert et la restriction, toutes les hautes intelligences dont le pays s'honore, pourvu qu'elles soient affranchies des mauvaises inspirations de l'esprit de parti, sont du ct de la libert. Sans doute, tout le monde ne peut pas avoir l'exprience du ngociant; tout le monde n'est pas oblig non plus de pntrer dans toutes les subtilits de la thorie conomique. Mais s'il est un homme, au regard d'aigle, qui n'ait pas besoin, comme nous, des lourdes bquilles de la pratique et de l'analyse, et qui ait reu du ciel, avec le don du gnie, l'heureux privilge d'arriver d'un bond et dans toutes les directions jusqu'aux bornes et par del les bornes des connaissances du sicle, cet homme est avec nous. Tel est, j'ose le dire, l'inimitable pote, l'illustre orateur, le grand historien, dont l'entre dans cette enceinte a attir vos avides regards. Vous n'avez pas oubli que M. de Lamartine a dfendu la cause de la libert, dans une circonstance o elle se confondait intimement avec l'intrt marseillais. Je n'ai pas oubli non plus que M. de Lamartine, avec cette prcision, ce bonheur d'expression qui n'appartiennent qu' lui, a rsum toute notre pense en ces termes: La libert fera aux hommes une justice que l'arbitraire ne saurait leur faire. (Bruyants applaudissements.) J'espre donc, et j'ai la ferme confiance que M. de Lamartine ne me dmentira pas, si je dis que sa prsence dans cette assemble est un tmoignage de bienveillance envers des hommes qui essayent leurs premiers pas dans cette carrire du bien public, qu'il parcourt avec tant de gloire, mais qu'elle rvle aussi sa profonde sympathie pour la sainte cause de l'union des peuples et de la libre communication des hommes, des choses et des ides[74]. [Note 74: la suite de cet appel, M. de Lamartine prit la parole et termina en ces termes un magnifique discours: Vous vous souviendrez alors, vous ou vos enfants, vous vous souviendrez avec reconnaissance de ce missionnaire de bien-tre et de richesse, qui est venu vous apporter de si loin et avec un zle entirement dsintress, la vrit gratuite, dont il est l'organe, et la parole de vie matrielle; et vous placerez le nom de M. Bastiat, ce nom qui grandira mesure que sa vrit grandira elle-mme, vous le placerez ct de _Cobden_, de _J. W. Fox_ et de leurs amis de la grande ligue europenne, parmi les noms des aptres de cet vangile du travail mancip, dont la doctrine est une semence sans ivraie, qui fait germer chez tous les peuples,--sans acception de langue, de patrie ou de nationalit,--la libert, la justice et la paix!--(_Note de l'diteur._)] 48.--SEPTIME DISCOURS, PARIS, SALLE MONTESQUIEU. 7 Janvier 1848. Messieurs, je me propose de dmontrer que le libre-change est la cause, ou du moins un des aspects de la grande cause du peuple, des masses, de la dmocratie. Mais, avant, permettez-moi de vous citer un fait qui vient l'appui de la proposition que vient de dvelopper avec tant de chaleur et de talent mon ami M. Coquelin. J'ai visit Marseille les ateliers d'un grand fabricant de machines. Cette entreprise se faisait d'abord sur de faibles dimensions, et vous en devinez le motif: le fer est fort cher en France; il est dans la nature de la chert de diminuer la consommation, et l'on ne peut pas faire beaucoup de machines et de navires en fer l o le haut prix de la matire premire restreint l'usage de ces choses. L'tablissement n'avait donc qu'une mdiocre importance, lorsque le chef se dcida demander l'autorisation de travailler _ l'entrept_. Vous savez, messieurs, ce que c'est que travailler _ l'entrept_. C'est mettre en oeuvre des matires que l'on va chercher partout o on les trouve au plus bas prix, la condition, soit d'exporter le produit, soit de payer le droit de douane, si on le livre la consommation franaise. Ds cet instant la fabrique prit des proportions considrables, et il fallut bientt lui adjoindre une succursale. Les machines qui en sortent, faites avec du fer anglais ou sudois, vont se vendre sur les marchs extrieurs, en Italie, en gypte, en Turquie, o elles rencontrent la concurrence trangre. Et puisque l'tablissement prospre, puisqu'il occupe 1,000 1,200 ouvriers franais, c'est une preuve sans rplique que notre pays n'est pas afflig de cette infriorit dont on parle sans cesse, mme l'gard d'une fabrication o les Anglais excellent. C'est l du libre-change, mais, remarquez bien ceci, du libre-change absolu quant au ct onreux, et fort incomplet quant au ct favorable cet tablissement. En effet, le manufacturier dont je parle ne jouit d'aucune espce de privilge pour la vente sur les marchs neutres. Mais, pour la fabrication, il est loin de possder tous les avantages de la libert. D'abord, ni lui ni ses ouvriers ne reoivent en franchise les objets de leur consommation personnelle, comme les Anglais. Ensuite, on ne travaille _ l'entrept_ qu' la condition de se soumettre beaucoup d'entraves. La douane estampille tout le fer tranger, et, en le manipulant, il faut s'y prendre de manire laisser paratre le poinon sacr, ce qui entrane beaucoup de fausses manoeuvres et de dchets. Enfin, la houille et l'outillage ont pay d'normes droits. Malgr cela, la fabrique prospre; et, chose bien remarquable, elle emploie aujourd'hui plus de fer _national_ qu'elle n'en consommait avant d'tre autorise mettre en oeuvre du fer tranger. Pourquoi? Parce qu'alors ce n'tait qu'un tablissement mesquin, et aujourd'hui c'est une usine considrable; parce qu'elle a dcupl ses produits, et que le fer franais tant ncessaire pour certaines pices il en entre plus partiellement dans dix machines qu'il n'en entrait exclusivement dans une seule. Voil qui est assez satisfaisant pour notre pays, mais voici qui l'est beaucoup moins. Quand un acqureur se prsente, notre manufacturier coute attentivement de quelle manire il prononce le mot _machine_, car cela a une grande influence sur la transaction qui doit suivre. Si le client dit: Combien cette _maquina_ ou _macine_? le manufacturier rpond: 20,000 francs. Mais si le client a le malheur d'articuler en bon franais _machine_, on lui demande sans piti 30,000 francs. Pourquoi cette diffrence? Quel rapport y a-t-il entre le prix de la machine et la manire dont le mot se prononce? Il y en a un trs-intime; et notre fabricant, qui a beaucoup de sagacit, devine que le client qui dit _macine_ est un Italien, et que le client qui dit _machine_ est un Franais. Or le Franais, en qualit de citoyen _protg_ (rire prolong), doit payer un travail excut en France un tiers de plus que l'tranger; car si la machine entre dans la consommation franaise, elle a 33 p. 100 de droits acquitter, d'o il rsulte que les trangers nous battent avec nos propres armes. Mais que voulez-vous? la protection est une si bonne chose, qu'il faut bien subir quelques inconvnients pour elle. Nous aurions tort de nous plaindre, puisque nous sommes protgs, battus et contents. (Bruyante hilarit.) Messieurs, cette machine franaise, vendue plus cher nos compatriotes qu'aux trangers, me met sur la voie d'une autre considration fort importante que je crois devoir vous soumettre. Vous avez sans doute entendu dire que l'une des raisons qui rendent la concurrence anglaise si redoutable, c'est la supriorit des capitaux britanniques. Il y a un grand nombre de personnes qui disent: C'est ce capital anglais qui nous effraie. Sous tous les autres rapports, beaut du climat, fertilit du sol, habilet des ouvriers, nous avons des avantages rels; et, quant au fer et la houille, nous les aurions, par la libert, au mme prix, trs-peu de chose prs, que nos rivaux eux-mmes. Mais le capital, le capital, comment lutter contre ce colosse? Messieurs, je crois que je pourrais prouver que la richesse d'un peuple n'est pas nuisible l'industrie d'un peuple voisin, par la mme raison que la richesse de Paris n'a pas fait tort aux Batignolles. Mais j'accepte l'objection. Admettons que l'infriorit de notre capital nous place vis--vis des Anglais dans une position fcheuse. Je vous le demande, serait-ce un bon moyen de rtablir l'quilibre que de frapper d'inertie une partie de notre capital dj si chtif? Si vous me disiez: Comme notre capital est fort exigu, il faut tcher de faire rendre 100,000 francs autant de services qu' 120,000, je vous comprendrais. Mais que faites-vous? Autant de fois il y a 100,000 francs en France, autant de fois, par la protection, vous les transformez en 80,000 fr. Est-ce l un bon remde au mal dont vous vous plaignez? Est-ce l un bon moyen de rtablir l'quilibre entre les capitaux franais et anglais? Je suppose qu'un manufacturier de Rouen et un manufacturier de Manchester lvent, en mme temps, chacun une usine, conues absolument sur le mme plan, destines donner exactement les mmes produits; enfin, identiques en tout. Ne voyez-vous pas qu'il faudra au Rouennais un capital beaucoup plus considrable, par le fait du rgime protecteur? Il lui faudra un plus grand capital fixe, puisque ses btisses et ses machines lui coteront plus cher. La disproportion sera plus grande encore dans le _capital circulant_, puisque, pour mettre en mouvement la mme quantit de coton, de houille, de teinture, on devra faire de plus grandes avances en France qu'en Angleterre. En sorte que si l'Anglais peut commencer l'opration avec 400,000 francs, il en faudra 600,000 au Franais. Et remarquez que cela se rpte pour toutes les oprations, depuis la plus gigantesque jusqu' la plus humble, car il n'y a si mince atelier o l'outillage n'exige, en France, une plus forte dpense cause du rgime protecteur. Maintenant, si chaque entrepreneur franais, grand ou petit, faisait son inventaire, on trouverait que la France, dans un moment donn, a un capital dtermin. Donc, si dans chaque entreprise le capital est plus grand qu'il ne devrait tre pour l'effet produit, il s'ensuit rigoureusement que le nombre des entreprises doit tre moindre, moins que l'on n'aille jusqu' prtendre que, d'un tout connu, on peut tirer un gal nombre de fractions, soit qu'on les tienne grandes ou petites. Le rsultat est donc un moins grand nombre d'entreprises, une moins grande quantit de matire mise en oeuvre, un moins grand nombre de produits, et par suite, plus d'ouvriers se faisant concurrence sur la place, diminution de travail et de salaires. Singulire faon de rtablir l'quilibre entre le capital franais et le capital anglais! Autant vaudrait garder la libert et jeter un quart de nos capitaux dans la rivire. Et c'est l ce qu'on appelle mettre notre pays mme de lutter _ forces gales_. C'est bien pis encore si nous considrons l'industrie agricole; et jamais il n'y eut mystification plus grande que celle qui nous fait voir, dans la restriction, un moyen de favoriser l'agriculture. Vous savez, Messieurs, que les terres s'achtent d'autant plus cher qu'elles donnent plus de revenu. C'est encore l une _gnralit_, et c'est prcisment pourquoi c'est une vrit. Cela pos, admettons que les restrictions imagines par la Chambre du double vote aient russi maintenir, en France, le prix du bl un taux un peu plus lev, un franc, par exemple, en moyenne. Il est clair que si ces mesures n'ont pas eu ce rsultat, elles ont t inefficaces et ont cr des entraves inutiles, ce dont nos adversaires ne conviennent pas. Pour les combattre, il faut raisonner dans leur hypothse. Mettons donc que le bl, qui se serait vendu 19 francs sous un rgime libre, s'est vendu 20 francs sous le systme protecteur. L'hectare de terre, qui produit dix hectolitres, a donc donn 10 francs de plus par an. Il peut donc se vendre 200 francs plus cher, 5 p. 100, supposer que ce soit le taux auquel les terres se vendent. Ainsi, le propritaire a t plus riche de 200 francs en capital, et la rente lui en a t servie par ceux qui mangent du pain, lesquels ont pay les dix hectolitres de bl au prix de 20 francs chaque au lieu de 19. Quant l'agriculture, elle n'a pas t le moins du monde encourage. Qu'importe au fermier de vendre ce bl 19 francs, en payant 10 francs de moins, ou de le vendre 20 francs, en payant 10 francs de plus au propritaire? Il n'y a pas un centime de diffrence dans sa rmunration, et ce prtendu encouragement ne lui fera pas produire un grain de bl de plus. Tout cela aboutit cette chose vritablement monstrueuse: supposer au propritaire de cet hectare de terre un capital fictif de 200 francs, et lui en faire servir la rente par quiconque mange du pain. Il et t beaucoup plus simple de lui donner un titre pour aller toucher 10 francs tous les ans la rue de Rivoli, en votant en mme temps un impt spcial pour ce service. Ah! croyons que les lecteurs 1,000 francs savaient ce qu'ils faisaient. Je voulais parler, Messieurs, sur la connexit qu'il y a entre le libre-change et la cause dmocratique; et je crois vraiment que la digression laquelle je viens de me livrer ne m'a pas trop cart de mon sujet. Je regrette seulement que le temps qu'elle a pris ne me permette plus de donner ma pense tout le dveloppement dont elle est susceptible. Messieurs, en fondant notre Association, nous avons eu un but spcial, et notre premire rgle est de ne pas nous occuper d'autre chose. Nous ne nous demandons pas les uns aux autres notre profession de foi sur des matires trangres au but prcis de l'Association; mais cela ne veut pas dire que chacun de nous ne rserve pas compltement ses convictions et ses actes politiques. Il n'a pu entrer dans notre pense d'aliner ainsi notre indpendance; et comme je ne serais nullement choqu qu'un de mes collgues vnt dclarer ici qu'il est ce qu'on appelle _conservateur_, je ne vois aucun inconvnient dire que, quant moi, j'appartiens, coeur et me, la cause de la dmocratie, si l'on entend par ce mot le progrs indfini vers l'galit et la fraternit, par la libert. D'autres ajoutent: Et par _l'association_,--soit; pourvu qu'elle soit _volontaire_; auquel cas, c'est toujours la libert. Messieurs, ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans des considrations mtaphysiques sur la libert, mais permettez-moi seulement une observation. Nous ne pouvons pas nous dissimuler que toutes les socits modernes ont leur point de dpart dans l'esclavage, dans un tat de choses o un homme avec ses facults, les fruits de son travail et sa personnalit tout entire, tait la proprit d'un autre homme. L'esclave n'a pas de droits, ou au moins il n'a pas de droits reconnus. Sa parole, sa pense, sa conscience, son travail, tout appartient au matre. Le grand travail de l'humanit, travail prparatoire si l'on veut, mais qui absorbe ses forces jusqu' ce qu'il soit accompli, c'est de faire tomber successivement ces injustes usurpations. Nous avons reconquis la libert de penser, de parler, d'crire, de travailler, d'aller d'un lieu un autre; et c'est la runion de toutes ces _liberts_, avec les garanties qui les prservent de nouvelles atteintes, qui constitue _la libert_! La libert n'est donc autre chose que la proprit de soi-mme, de ses facults, de ses oeuvres. Or, Messieurs, sommes-nous propritaires de nos oeuvres si nous n'en pouvons disposer par l'change, parce que cela contrarie un autre homme? Si, force de soins et de travail, j'ai produit une chose, un meuble, par exemple, en suis-je le vrai propritaire si je ne le puis envoyer en Belgique pour avoir du drap? Et remarquez qu'il importe peu que l'change se fasse ainsi directement. Qu'il me convienne d'envoyer ce meuble en Belgique pour l'changer contre du drap, ou en Angleterre pour recevoir une lettre de change, ou en Arabie pour recevoir du caf, ou au Prou pour recevoir de l'or,--qui me servent acquitter le drap belge,--si mes membres m'appartiennent, si les garantir du froid est une affaire qui me regarde, je dois tre libre de choisir entre ces divers moyens de me procurer des vtements. Lorsqu'un tiers s'interpose entre mes membres et moi et a la prtention de m'imposer la manire la plus dispendieuse de me vtir, parce que cette interposition qui me nuit lui profite, il porte atteinte ma proprit, ma libert. Non-seulement il m'empche de recevoir le drap belge, mais du mme coup il m'empche implicitement de fabriquer le meuble, ou il diminue l'avantage que j'ai le faire. Je ne suis plus un homme libre, mais un homme exploit; nous sommes dans le principe de l'esclavage, esclavage fort adouci dans ses formes, fort adroit, fort subtil, dont peut-tre ni celui qui en souffre ni celui qui en profite n'ont la conscience, mais qui n'en est pas moins de l'esclavage. (Sensation marque.) Et, Messieurs, voulez-vous que la chose vous paraisse sensible? Imaginez-vous que cette interposition s'opre en dehors de la loi. Figurez-vous que les fabricants de drap et de coton se prsentent devant la lgislature, et qu'ils tiennent aux dputs ce langage: Il nous est venu dans l'ide qu'il y a trop de draps et de calicots dans le pays; que si l'on chassait les produits trangers, nos articles seraient trs-recherchs et hausseraient de prix, ce qui serait un grand avantage pour nous. Nous venons vous demander de placer des hommes sur la frontire aux frais du Trsor, pour repousser les draps et les calicots. Supposons que les dputs rpondent: Nous comprenons que cette mesure serait trs-lucrative pour vous; mais, en bonne conscience, nous ne pouvons faire supporter au public les frais de l'opration. Si le drap belge vous importune, chassez-le vous-mmes, c'est bien le moins. (Rires.) Si, en consquence de cette rsolution, messieurs les fabricants faisaient garder la frontire par leurs domestiques, s'ils vous interdisaient ainsi et les moyens de vous pourvoir au dehors et les moyens d'y envoyer le fruit de votre travail, ne seriez-vous pas rvolts? Eh quoi! vous croyez-vous dans une position plus brillante et surtout plus digne, parce que messieurs les prohibitionnistes ont obtenu beaucoup plus,--parce que la lgislature met le Trsor public leur disposition, et vous fait payer vous-mmes ce qu'il en cote pour vous ravir votre libert? (Vive motion.) Un homme clbre a dit: La France est assez riche pour payer sa libert; la France est assez riche pour payer sa gloire. Dira-t-on aussi: La France est assez riche pour payer ses chanes? (Rires.) Mais, Messieurs, tudions la question non plus conomiquement, mais gographiquement. Si la restriction a t imagine dans l'intrt des masses, la libert doit tre un produit aristocratique, quoique assurment ces deux mots, _libert_, _aristocratie_, hurlent de se trouver ensemble. Voici d'abord la Suisse: c'est le pays le plus dmocratique de l'Europe. L, l'ouvrier a un suffrage qui pse autant que celui de son chef. Et la Suisse n'a pas voulu de douane mme fiscale. Ce n'est pas qu'il ait manqu de gros propritaires de champs et de forts, de gros entrepreneurs qui aient essay d'implanter en Suisse la restriction. Ces hommes qui vendent des produits disaient ceux qui vendent leur travail: Soyez bonnes gens; laissez-nous renchrir nos produits, nous nous enrichirons, nous ferons de la dpense, et il vous en reviendra de gros avantages _par ricochet_. (Hilarit.) Mais jamais ils n'ont pu persuader au peuple suisse qu'il ft de son avantage de payer cher ce qu'il peut avoir bon march. La doctrine des _ricochets_ n'a pas fait fortune dans ce pays. Et, en effet, il n'y a pas d'abus qu'on ne puisse justifier par elle. Avant 1830, on pouvait dire aussi: C'est un grand bonheur que le peuple paye une liste civile de 36 millions. La cour mne grand train, et l'industrie profite _par ricochet_... En vrit, je crois que, dans certain petit volume, j'ai nglig d'introduire un article intitul: _Sophisme des ricochets_. Je rparerai cet oubli la prochaine dition[75]. (Hilarit prolonge.) [Note 75: V. tome V. page 13, pages 80 83, et au mme tome, page 336, le pamphlet _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_.--(_Note de l'diteur._)] Nos adversaires disent que l'exemple de la Suisse ne conclut pas, parce que c'est un pays de montagnes. (Rires.) Voyons donc un pays de plaines. La Hollande jouissait en mme temps de la libert politique et de la libert commerciale; et, comme le disait tout l'heure notre honorable prsident, elle regrette ce rgime de libre-change, sous lequel elle tait devenue, malgr l'infriorit de sa position, un des pays les plus florissants et mme les plus puissants de l'Europe. Voyez encore l'Italie. l'aurore de son affranchissement sa premire pense--non, sa seconde pense, la premire est pour l'indpendance nationale (applaudissements)--sa seconde pense est pour la libert du commerce et la destruction de tous les monopoles. Traversons l'Ocan. Vous savez que l'Amrique septentrionale est une dmocratie. Il y a cependant des nuances, il y a le parti whig et le parti populaire. L'un veut la restriction, l'autre la libert. Ce dernier a triomph, en 1846, et a port M. Polk la prsidence. Tout l'effort de la lutte a port prcisment sur cette question des tarifs; et, malgr la rsistance acharne des whigs, rsistance pousse jusqu' cette limite aprs laquelle il n'y a plus que la guerre civile, le principe de la protection a t exclu du tarif. Quel a t le rsultat? Vous le savez; le prsident Polk l'a hautement proclam dans son message. Mais que dis-je? non, vous ne le savez pas, car la traduction qu'ont donne de ce document nos journaux, commencer par le _Moniteur_, est trs-habilement arrange pour vous garer. Ici l'orateur donne lecture du message et compare les traductions. Je dois cependant dire que d'autres journaux, entre autres _le National_, ont reproduit les passages supprims par _le Moniteur_ et _la Presse_. Mais, hlas! par je ne sais quelle fatalit, _le National_ a omis ce qui intressait le plus son public, les paragraphes qui se rapportent la marine marchande et la hausse des salaires. Enfin, Messieurs, que se passe-t-il en Angleterre? N'est-il pas de notorit publique que c'est la dmocratie qui ralise la libert commerciale, et que l'aristocratie lui oppose une rsistance dsespre? Ignorez-vous que les lords anglais, ces vigilants conservateurs de tout ce qui porte quelque stigmate de fodalit, ont rejet d'au milieu d'eux et chass du pouvoir sir R. Peel lui-mme, leur gnral, pour avoir, en prsence de la famine, laiss entrer le bl tranger? J'ai nomm l'Angleterre. C'est un sujet que les passions du jour rendent dlicat; l'heure avance ne me permettant pas de dire ma pense tout entire, j'aime mieux m'abstenir. Sans cela, croyez que je m'expliquerais ouvertement; car je ne crois pas qu'un acte d'indpendance puisse tre mal accueilli devant un auditoire franais. Je ne crains pas d'tre rfut, je ne crains pas d'tre critiqu; mais il m'est bien permis de craindre d'tre mal compris. (Approbation.) Je dirai cependant que l'aristocratie britannique a la vue longue. Elle sait tout ce que la libert commerciale porte dans ses flancs. Elle sait que c'est la fin du rgime colonial, la mort de l'acte de navigation, le renversement de sa diplomatie traditionnelle, le terme de sa politique envahissante et jalouse. Ce qu'elle regrette, ce n'est pas seulement le monopole du bl, c'est un autre monopole qu'elle voit compromis, l'exploitation de l'arme, de la marine, des gouvernements lointains et des ambassades. Aussi la voyons-nous en ce moment mme pousser un ridicule cri d'alarme. l'entendre, l'Angleterre est au moment d'tre envahie. Il faut courir aux armes, multiplier les places fortes, les bataillons, les vaisseaux de guerre, c'est--dire les commodores et les colonels (on rit), en un mot les charges publiques, son riche domaine. Selon sa tactique constante, elle essaye de mettre le peuple de son ct, en rveillant ses plus mauvais instincts, en faussant en lui le sentiment national. Voil le spectacle que nous offre aujourd'hui mme l'aristocratie anglaise. Mais les hommes clairs de la dmocratie ont les yeux ouverts sur ces menes. Ils ne laisseront pas ce dploiement de force brutale, venant la suite des mesures de l'anne dernire, aller dans toute l'Europe dcrditer et amoindrir le libre-change. Il y a quelques mois, M. Cobden paraissait rassasi par la reconnaissance publique. Et aujourd'hui le voil affrontant une impopularit passagre, parce qu'il rclame, avec le libre-change, toutes les consquences du libre-change, c'est--dire un changement complet dans la politique de son pays, et le bienfait du dsarmement, suivi de l'allgement des taxes publiques. Il rentre dans l'agitation; car il s'aperoit que son oeuvre est incomplte, et qu'aprs avoir fait triompher le libre-change dans les lois, il lui reste faire pntrer l'_esprit du libre change_ dans les coeurs. Et je dis que quiconque ne sympathise avec ses nobles efforts n'a pas intelligence de l'avenir. (Applaudissements prolongs.) (_V. tome III, pages 459 492._) Mais qu'ai-je besoin de chercher des exemples au dehors? Pour montrer que notre cause est celle des masses, ne suffit-il pas de jeter un coup-d'oeil sur notre histoire contemporaine? Il y en a, parmi vous, qui ont pu voir les lments dmocratique et aristocratique parvenir leur apoge, je dirai mme leur exagration, l'un en 93, l'autre en 1822. La _Convention_ et la _Chambre du double vote_, voil les points extrmes des deux principes. Or, qu'ont fait ces assembles? L'une a mis toutes les restrictions la sortie des produits, l'autre leur entre. Je ne nie pas qu'il n'y et des prohibitions l'entre sous la Rpublique. Elles furent tablies, comme mesures de guerre, par un dcret d'urgence du Comit de salut public. Mais quant au tarif, permettez-moi de vous dire dans quel esprit il tait conu. En 93, les lgislateurs taient nomms par la foule. On peut mme dire qu'ils taient sous la dpendance immdiate, constante, ombrageuse de la foule. Aussi, quel rsultat aspire le tarif? crer la plus grande abondance possible des aliments, des vtements et de tous les objets de consommation gnrale. Pour atteindre ce but, que fait-on? On dcrte que toutes les choses vraiment utiles pourront librement entrer; et afin que la masse n'en soit pas brche par l'exportation, on dcrte qu'elles ne pourront pas sortir. Certes, Messieurs, je ne justifie pas cette dernire mesure. C'est une atteinte la proprit, la libert, au travail; et je suis convaincu qu'elle allait contre le but qu'on avait en vue. Mais il n'en reste pas moins que toute la proccupation du lgislateur, cette poque, tait de mettre la plus grande abondance possible la porte du peuple; et pour cela il allait jusqu' violer la proprit. Voici quelques articles entirement exempts de droits l'entre: Bestiaux de toutes sortes, grains de toutes sortes, beurres frais, fondu et sal, bois de toutes sortes, chair sale de toutes sortes, chanvre, mme apprt, charbon de bois, coton en rame et en laine, cuivre, fer en gueuse et ferraille (le fer en barre payait 1 franc par quintal, l'acier 1 fr. 50 c.), laines, lard frais, lgumes, lin teill ou apprt, mts de vaisseaux, suif, etc., et les farines de toutes sortes sauf la farine d'avoine. Et voyez, Messieurs, quelle minutieuse sollicitude se rvle jusque dans cette singulire exception. Pourquoi exclure seulement la farine d'avoine? Cela ne peut s'expliquer que par la crainte que les spculateurs ne mlassent la nourriture du peuple un ingrdient grossier indigne de l'homme. Maintenant voici quelques articles dont la sortie est entirement _prohibe_: Argent et or, bestiaux, matires rsineuses, chanvre, coton en laine, cuirs, cuivre, grains et farines de toutes sortes, laines, lins, engrais, matires premires du papier, suif, etc., etc. Messieurs, le peuple de 93 n'tait pas plus profond conomiste que celui de 1822; mais on le consultait alors. On lui demandait: Veux-tu qu'on taxe le froment tranger afin d'lever le prix du froment naturel? Et, avec ce bon sens que je vous ai signal chez les Suisses, il rpondit: _Non_. (Rire gnral.) Une preuve que ce n'est pas le progrs de l'conomie politique qui dirigeait le lgislateur en veste, c'est un article bien remarquable que je dois encore vous lire. On voulait tout laisser entrer; on ne voulait rien laisser sortir. C'tait une contradiction. videmment pour recevoir, il faut payer. On se condamnait donc tout payer en or. Mais cette poque, comme aujourd'hui, on tait convaincu que la sortie de l'or est une calamit publique. Comment donc chapper la difficult? On dcrta qu'il serait dfendu, sous des peines svres (en harmonie avec les moeurs de l'poque), d'exporter de l'or, moins qu'on ne prouve, dit le dcret, qu'on en fait entrer la contre-valeur en objets ncessaires la consommation du peuple; et la suite on dsigne toujours les mmes objets: Bestiaux, grains, farines, lin, suifs, etc. En sorte que, pendant que nous justifions l'exclusion des choses utiles par la peur que l'or ne sorte, les importer tait le motif mme pour lequel la Convention permettait la sortie de l'or. 1822 arriva, et avec lui le triomphe de la grande proprit, le principe aristocratique, la Chambre du double vote. Et que fait-elle, cette Chambre? Prcisment le contraire de ce qu'avait fait la Convention. Elle s'oppose l'entre des produits pour en provoquer la chert, et, par le mme motif, elle en favorise la sortie. Se peut-il concevoir deux lgislations plus opposes et qui, dans leur exagration, portent plus manifestement l'empreinte de leur origine? L'une pousse la passion dmocratique jusqu' violer la proprit du riche, dans l'intrt _mal entendu_ du pauvre; l'autre pousse la passion aristocratique jusqu' violer la proprit du pauvre, dans l'intrt _mal entendu_ du riche! (Sensation.) Pour nous, nous disons: La justice est dans la libert du travail et de l'change. (Applaudissements.) En prsence de ces faits, en prsence du triomphe de l'lment aristocratique qui clate dans notre tarif, est-il rien de plus surprenant et de plus triste, Messieurs, que de voir une partie considrable du parti dmocratique, en France, porter toutes ses forces et toutes ses sympathies du ct de la restriction? (_V. les n{os} 17, 18, 19, 22 et 23._) Comment les chefs de ce bizarre mouvement expliquent-ils ce que je puis bien appeler cette dsertion de la cause du peuple? Ils disent qu'ils se dfient de notre association, parce qu'il y a dans son sein des conservateurs! Mais n'y en a-t-il pas parmi les protectionnistes? Mais, Messieurs, quand on fonde une association dans un but spcial, a-t-on demander aux associs leur profession de foi sur des objets trangers au but de l'Association? Pourquoi les hommes de la dmocratie ne sont-ils pas venus nous? Ils auraient t certainement bien accueillis, la seule condition de ne pas vouloir dtourner l'Association de son but. N'est-il pas ais de voir d'ailleurs comment le libre-change peut attirer les sympathies des conservateurs sincres? Je dis sincres, car celui qui n'est pas sincre n'est d'aucun parti, il n'est rien. Mettons-nous leur point de vue; ils doivent raisonner ainsi: Ce que nous redoutons avant tout, c'est le dsordre et l'anarchie. Et quel meilleur moyen de prvenir le dsordre que de diminuer les souffrances du pauvre, que de mettre sa porte la plus grande quantit possible d'objets de consommation, que de l'lever ainsi non-seulement en bien-tre, mais en dignit, que d'allger le poids de ses charges? Et comment diminuer srieusement les impts sans diminuer l'arme? Et comment diminuer l'arme, tant que les jalousies commerciales tiennent l'ventualit d'une guerre toujours suspendue sur nos ttes? Les chefs de l'opposition disent encore que nous avons _raison en principe_ (on rit), ce qui ne signifie absolument rien, si cela ne veut dire que nous avons pour nous la vrit, le droit, la justice et l'utilit gnrale. Mais alors pourquoi ne sont-ils pas avec nous? C'est, disent-ils, qu'avant d'adopter le libre-change, la France a une grande mission remplir, celle de propager et faire triompher en Europe l'ide dmocratique. Eh! Messieurs, est-ce que le libre-change est un obstacle cette propagande? Est-ce que notre principe n'aura pas de plus belles chances quand les trangers pourront venir librement en France puiser des produits et des ides, quand nous pourrons librement leur porter nos ides et nos produits? Veut-on insinuer que la France doit accomplir sa mission par les armes? Alors, je l'avoue, on a raison de repousser le libre-change; mais il reste prouver que l'on peut faire pntrer la vrit dans les coeurs la pointe de la baonnette. Messieurs, la propagande n'a que deux instruments efficaces et lgitimes, la persuasion et l'exemple. La persuasion, la France en a le noble privilge par la supriorit de sa littrature et l'universalit de sa langue. Et, quant l'exemple, il dpend de nous de le donner. Soyons le peuple le plus clair, le mieux gouvern, le mieux ordonn, le plus exempt de charges, d'entraves et d'abus, le plus heureux de la terre. Voil la meilleure propagande. Et c'est parce que la libre communication des peuples nous parat un des moyens les plus efficaces d'atteindre ces rsultats, que nous en appelons vous pour nous aider tenir haut et ferme le drapeau du _Libre-change_. 49.--DISCOURS AU CERCLE DE LA LIBRAIRIE[76]. [Note 76: Ce discours diffre de ceux qui prcdent en ce qu'il traite plus particulirement de la _proprit littraire_; mais il se rattache comme les autres au _droit de proprit_, qui n'a, quel qu'en soit l'objet, qu'une seule et mme base. Avec la lettre dont nous le faisons suivre, ce discours reprsente tout ce que nous avons pu recueillir de l'auteur sur ce ct spcial du sujet. (_Note de l'diteur._)] 16 Dcembre 1847. MESSIEURS, Un de mes amis, qui assistait dernirement une sance de l'Acadmie des sciences morales et politiques, m'a rapport que la conversation tant tombe sur la _proprit_, qui, vous le savez, est frquemment attaque de nos jours, sous une forme ou sous une autre, un membre de cette compagnie avait rsum sa pense sous cette forme: _l'homme nat propritaire_. Ce mot, Messieurs, je le rpte ici comme l'expression la plus nergique et la plus juste de ma propre pense. Oui, l'homme _nat propritaire_, c'est--dire que la proprit est le rsultat de son organisation. On nat propritaire, car on nat avec des besoins auxquels il faut absolument pourvoir pour se dvelopper, pour se perfectionner et mme pour vivre; et on nat aussi avec un ensemble de facults coordonnes ces besoins. On nat donc avec la proprit de sa personne et de ses facults. C'est donc la proprit de la personne qui entrane la proprit des choses, et c'est la proprit des facults qui entrane celle de leur produit. Il rsulte de l que la _proprit_ est aussi naturelle que l'existence mme de l'homme. Cela est-il vrai qu'on en voit les rudiments chez les animaux eux-mmes; car, en tant qu'il y a de l'analogie entre leurs besoins et leurs facults et les ntres, il doit en exister dans les consquences ncessaires de ces facults et de ces besoins. Quand l'hirondelle a butin des brins de paille et de mousse, qu'elle les a ciments avec un peu de boue et qu'elle en a construit un nid, on ne voit pas ses compagnes lui ravir le fruit de son travail. Chez les sauvages aussi, la proprit est reconnue. Quand un homme a pris quelques branches d'arbre, quand il a faonn ces branches en arcs ou en flches, quand il a consacr ce travail un temps drob des occupations plus immdiatement utiles, quand il s'est impos des privations pour arriver se munir d'armes, toute la tribu reconnat que ces armes sont sa proprit; et le bon sens dit que, puisqu'elles doivent servir quelqu'un et produire une utilit, il est bien naturel que ce soit celui qui s'est donn la peine de les fabriquer. Un homme plus fort peut certainement les ravir, mais ce n'est pas sans soulever l'indignation gnrale, et c'est prcisment pour mieux prvenir ces extorsions que les gouvernements ont t tablis. Ceci montre, Messieurs, que le droit de proprit est antrieur la loi. Ce n'est pas la loi qui a donn lieu la proprit, mais, au contraire, la proprit qui a donn lieu la loi. Cette observation est importante; car il est assez commun, surtout parmi les juristes, de faire reposer la proprit sur la loi, d'o la dangereuse consquence que le lgislateur peut tout bouleverser en conscience. Cette fausse ide est l'origine de tous les plans d'organisation dont nous sommes inonds. Il faut dire, au contraire, que la loi est le rsultat de la proprit, et la proprit, le rsultat de l'organisation humaine. Mais le cercle de la proprit s'tend et se consolide avec la civilisation. Plus la race humaine est faible, ignorante, passionne, violente, plus la proprit est restreinte et incertaine. Ainsi, chez les sauvages dont je parlais tout l'heure, quoique le droit de proprit soit reconnu, l'appropriation du sol ne l'est pas; la tribu en jouit en commun. peine mme une certaine superficie de terre est-elle reconnue comme proprit chaque tribu par les tribus voisines. Pour constater ce phnomne, il faut rencontrer un degr plus lev de civilisation et observer les peuples partout. Aussi qu'arrive-t-il? c'est que, dans l'tat sauvage, la terre n'tant point personnellement possde, tous recueillent les fruits spontans qu'elle donne, mais nul ne songe la travailler. Dans ces contres, la population est rare, misrable, dcime par la souffrance, la maladie et la famine. Chez les nomades, les tribus jouissent en commun d'un espace dtermin; on peut au moins lever des troupeaux. La terre est plus productive, la population plus nombreuse, plus forte, plus avance. Au milieu des peuples civiliss, la proprit a franchi le dernier pas; elle est devenue individuelle. Chacun, sr de recueillir le fruit de son travail, fait rendre au sol tout ce qu'il peut rendre. La population s'accrot en nombre, et en richesse. Dans ces diverses conditions sociales, la loi suit les phnomnes et ne les prcde pas; elle rgularise les rapports, ramne la rgle ceux qui s'en cartent, mais elle ne cre pas ces rapports. Je ne puis m'empcher, Messieurs, de retenir un moment votre attention sur les consquences de ce droit de proprit personnelle attach au sol. Au moment o l'appropriation s'opre, la population est excessivement rare compare l'tendue des terres; chacun peut donc clore une parcelle aussi grande qu'il la peut cultiver sans nuire ses frres, puisqu'il y a surabondamment de la terre pour tout le monde. Non-seulement il ne nuit pas ses frres, mais il leur est utile, et voici comment: quelque grossire que soit une culture, elle donne toujours plus de produits, en un an, que le cultivateur et sa famille n'en peuvent consommer. Une partie de la population peut donc se livrer d'autres travaux, comme la chasse, la pche, la confection des vtements, des habitations, des armes, des outils, etc., et changer avec avantage ce travail contre du travail agricole. Observez, Messieurs, que tant que la terre non encore approprie abondera, ces deux natures de travaux se dvelopperont paralllement d'une manire harmonique; il sera impossible l'un d'opprimer l'autre. Si la classe agricole mettait ses services trop haut prix, on dserterait les autres industries pour dfricher de nouvelles terres. Si, au contraire, l'industrie exigeait une rmunration exorbitante, on verrait le capital et le travail prfrer l'industrie l'agriculture, en sorte que la population pourrait progresser longtemps et l'quilibre se maintenir, avec quelques drangements partiels, sans doute, mais d'une manire bien plus rgulire que si le lgislateur y mettait la main. Mais, lorsque la totalit du territoire est occupe, il se produit un phnomne qu'il faut remarquer. La population ne laisse pas de crotre. Les nouveaux venus n'ont pas le choix de leurs occupations. Il faut pourtant plus d'aliments, puisqu'il y a plus de bouches, plus de matires premires, puisqu'il y a plus d'tres humains vtir, loger, chauffer, clairer, etc. Il me parat incontestable que le droit de ces nouveaux venus est de travailler pour des populations trangres, d'envoyer au dehors leurs produits pour recevoir des aliments. Que si, par la constitution politique du pays, la classe agricole a le pouvoir lgislatif du pays, et si elle profite de ce pouvoir pour faire une loi qui dfende toute la population de travailler pour le dehors, l'quilibre est rompu; et il n'y a pas de limite l'intensit du travail que les propritaires fonciers pourront exiger en retour d'une quantit donne de subsistances. Messieurs, d'aprs ce que je viens de dire de la proprit en gnral, il me semble difficile de ne pas reconnatre que la proprit littraire rentre dans le droit commun. (Adhsions.) Un livre n'est-il pas le produit du travail d'un homme, de ses facults, de ses efforts, de ses soins, de ses veilles, de l'emploi de son temps, de ses avances? Ne faut-il pas que cet homme vive pendant qu'il travaille? Pourquoi donc ne recevrait-il pas des services volontaires de ceux qui il rend des services? Pourquoi son livre ne serait-il pas sa proprit? Le fabricant de papier, l'imprimeur, le libraire, le relieur, qui ont matriellement concouru la formation d'un livre, sont rmunrs de leur travail. L'auteur sera-t-il seul exclu des rmunrations dont son livre est l'occasion? Ce sera beaucoup avancer la question que de la traiter historiquement. Permettez-moi donc de vous rendre compte fort succinctement de l'tat de la lgislation sur cette matire. J'ai dfini devant vous la proprit. J'ai dit: Toute production appartient celui qui l'a forme, et _parce_ qu'il l'a forme. Messieurs, il fut un temps o l'on tait bien loin de reconnatre un principe qui nous parat aujourd'hui si simple. Vous comprenez que ce principe ne pouvait tre admis ni dans le droit romain, ni par l'aristocratie fodale, ni par les rois absolus; car il et renvers une socit fonde sur la conqute, l'usurpation et l'esclavage. Comment voulez-vous que les Romains, qui vivaient sur le travail des nations conquises ou des esclaves, que les Normands, qui vivaient sur le travail des Saxons, pussent donner pour base leur droit public cette maxime subversive de toute spoliation organise: Une production appartient celui qui l'a forme. l'poque o l'imprimerie fut invente, un autre droit existait en Europe. Le roi tait le matre, le propritaire universel des choses et des hommes. Permettre de travailler tait un _droit domanial et royal_. La rgle tait que tout manait du prince. Nul n'avait le droit d'exercer une profession. Le droit ne pouvait rsulter que d'une concession royale. Le roi dsignait les personnes qu'il lui plaisait de placer dans l'exception pour un genre de travail dtermin, qui il voulait bien, par monopole, par privilge, _privata lex_, confrer la facult de vivre en travaillant. La profession d'crivain ne pouvait chapper cette rgle. Aussi l'dit du 26 aot 1686, le premier qui se soit occup de ces matires, dispose ainsi: Il est dfendu tous imprimeurs et libraires d'imprimer et mettre en vente un ouvrage pour lequel aucun privilge n'aura t accord, sous peine de confiscation et de punition exemplaire. Et remarquez, Messieurs, que toute la thorie de la proprit, telle qu'elle est encore enseigne dans nos coles, est puise dans le droit romain et fodal. Et, si je ne me trompe, la dfinition officielle de la proprit sur les bancs de l'cole est encore le _jus utendi et abutendi_. Il n'est donc pas surprenant que beaucoup de juristes ngligent de rechercher des rapports entre la proprit et la nature de l'homme, surtout en ce qui concerne la proprit littraire. Il arriva que, relativement au _privilgi_, le monopole avait tous les effets de la proprit. Dclarer que nul, sinon l'auteur, n'aurait la facult d'imprimer le livre, c'tait faire l'auteur propritaire, sinon de droit, du moins de fait. La rvolution de 1789 devait renverser cet ordre de choses. C'est ce qui arriva. L'Assemble constituante reconnut chacun la facult d'crire et de faire imprimer; mais elle crut avoir tout fait en reconnaissant le droit, et ne songea pas stipuler des garanties en faveur de la proprit littraire. Elle proclama un _droit de l'homme_ et non une proprit. Elle dtruisait ainsi cette sorte de garantie, qui, sous l'ancien rgime, rsultait incidemment du monopole. Aussi, pendant quatre ans, chacun put son gr multiplier et vendre son profit les copies des livres des auteurs vivants; c'est comme si l'Assemble constituante avait dit: Cultiver la terre est un droit de l'homme, et qu'en consquence chacun et t libre de s'emparer du champ de son voisin. Par une concidence bien singulire, et qui prouve combien les mmes causes produisent les mmes effets, les choses s'taient passes exactement de mme en Angleterre. L aussi le droit de travailler avait t d'manation royale. L aussi la facult n'avait t d'abord qu'une concession, un privilge. L aussi ces monopoles avaient t dtruits et le droit au travail reconnu. L aussi on avait cru tout faire en paralysant l'action royale; et en reconnaissant que chacun aurait le droit d'crire et d'imprimer, on avait omis de stipuler que l'oeuvre appartenait l'ouvrier. L aussi enfin, cet interrgne de la loi dura trois quatre annes, pendant lesquelles la proprit littraire fut mise au pillage. En Angleterre comme en France, l'aspect de ces dsordres amena la lgislation qui, trs-peu de chose prs, rgit encore les deux pays. La Convention rendit, sur le rapport de Lackanal, un dcret dont les termes mritent d'tre cits. (L'orateur les commente.) Cette dernire observation rpond une objection qu'on a souvent leve contre la proprit littraire. On dit: Tant que l'auteur a entre les mains son manuscrit, personne ne lui conteste la proprit de son oeuvre; mais une fois qu'il l'a livr l'impression, doit-il tre propritaire de toutes les ditions futures? chacun n'a-t-il pas le droit de multiplier et de faire vendre ces ditions? Messieurs, la loi ne doit tre ni un jeu de mots ni une surprise; il n'y a pas d'autre manire de tirer parti d'un livre que d'en multiplier les copies et de les vendre. Accorder cette facult ceux qui n'ont pas fait le livre ou qui n'en ont pas obtenu la cession, c'est dclarer que l'oeuvre n'appartient pas l'ouvrier, c'est nier la proprit mme. C'est comme si l'on disait: _Le champ sera appropri, mais les fruits seront au premier qui s'en emparera._ (Applaudissements.) Aprs avoir lu les considrants du dcret, il est difficile de s'expliquer le dcret lui-mme. Il se borne attribuer aux auteurs, comme cadeau lgislatif, l'_usufruit_ de leur oeuvre. En effet, de mme que dclarer un homme _usufruitier perptuit_, c'est le dclarer propritaire,--dire qu'il sera propritaire pendant un nombre d'annes dtermin, c'est dire qu'il sera _usufruitier_. Ce n'est pas un mot qui constitue le droit: la loi aurait beau dire que je m'appelle _empereur_; si elle me laisse dans la situation o je suis, elle ne fait que proclamer un mensonge. Notre lgislation actuelle ne me parat fonde sur aucun principe. Ou la proprit littraire est un droit suprieur la loi, et alors la loi ne doit faire autre chose que le constater, le rgler et le garantir; ou l'oeuvre littraire appartient au public, et, en ce cas, on ne voit pas pourquoi l'usufruit est attribu l'auteur. Il me semble que cette disposition de la loi se ressent des ides dont notre ancien droit public avait imbu les esprits. La Convention s'est substitue au Roi; elle a cru faire envers les auteurs un acte de munificence qu'elle tait matresse de rgler et de limiter; elle a suppos que le fond du droit tait en elle et non dans l'auteur, et alors elle en a cd ce qu'elle a jug propos d'en cder. Mais, en ce cas, pourquoi cette solennelle dclaration du droit? .....Un crivain de talent a consacr des pages loquentes combattre, dans son principe mme, la proprit littraire. Il se fonde sur ce qu'il y a de triste et de dgradant, selon lui, voir le gnie chercher sa rcompense dans un peu d'or. Je ne puis m'empcher de craindre qu'il n'y ait dans cette manire de juger un reste de prventions aristocratiques, et que l'auteur n'ait cd, son insu, ce sentiment de mpris pour le travail, qui tait le caractre distinctif des anciens possesseurs d'esclaves; et qui nous est inculqu tous avec l'ducation universitaire. Les crivains sont-ils d'une autre nature que les autres hommes? N'ont-ils pas des besoins satisfaire, une famille lever? Y a-t-il quelque chose de mprisable en soi recourir pour cela au travail intellectuel? Les mots _mercantilisme_, _industrialisme_, _individualisme_, s'accumulent sous la plume de M. Blanc. Est-ce donc une chose basse, ignoble, honteuse, d'changer librement des services, parce que l'or sert d'intermdiaire ces changes? Sommes-nous tous nobles par nature? descendons-nous des dieux de l'Olympe? Aprs avoir fltri ce sentiment, je pourrais dire cette ncessit qui soumet les hommes recevoir des services en change de ceux qu'ils rendent, et, pour trancher le mot, _travailler_ en vue d'une rmunration, M. Blanc imagine tout un systme de rmunration. Seulement il veut qu'elle soit nationale et non individuelle. Je n'examinerai pas le systme de M. Blanc, qui me parat susceptible de beaucoup d'objections. Mais est-il certain que les crivains conserveront plus de dignit quand la brigue et les sollicitations seront le chemin des rcompenses? (Rires.) Je suis d'accord avec M. Blanc que, dans l'tat actuel des choses, les livres amusants, dangereux, quelquefois corrupteurs, et toujours faits la hte, sont plus lucratifs que les grands et srieux ouvrages, qui ont exig beaucoup de travaux et de veilles. Mais pourquoi? parce que le public demande ces livres; on lui sert ce qu'il veut. Il en est ainsi de toutes les productions. Partout o les masses sont disposes faire des sacrifices pour obtenir une chose, cette chose se fait; il se trouve toujours des gens qui la font. Ce ne sont pas des mesures lgislatives qui corrigeront cela, c'est le perfectionnement des moeurs. En toutes choses, il n'y a de ressource que dans le progrs de l'opinion publique[77]. [Note 77: V. la mme conclusion aux pages 140 et 141 du tome IV.--(_Note de l'diteur._)] On dira que c'est un cercle vicieux, puisque les mauvais livres ne font que corrompre de plus en plus les masses et l'opinion; je ne le crois pas. Je suis convaincu qu'il y a des natures d'ouvrages que le temps dcrdite. Au reste, il me semble que la proprit littraire est un obstacle ce danger. N'est-il pas vident que plus l'usufruit est restreint, plus il y a intrt crire vite, abonder dans le sens de la vogue? Quant au dsintressement dont M. Blanc parle en termes chaleureux, et, je puis le dire, pleins d'lvation et d'loquence, Dieu ne plaise que je me spare de lui sur ce terrain. Certes, les hommes qui veulent rendre sans aucune rmunration des services la socit, dans quelque branche que ce soit, militaire, ecclsiastique, littraire ou autre, mritent toute notre sympathie, toute notre admiration, tous nos hommages, et plus encore si, comme les grands modles qu'il nous cite, ils travaillent dans le dnment et la douleur. Mais quoi! serait-il gnreux la socit de s'emparer du dvouement d'une classe particulire pour s'en faire un titre contre elle, pour l'imposer comme une obligation lgale, et pour refuser cette classe le droit commun de recevoir des services contre des services? (Mouvement.) Parmi les objections que l'on fait, non sur le principe de la proprit littraire, mais son application, il en est une qui me parat trs-srieuse; c'est l'tat de la lgislation chez les peuples qui nous avoisinent. Il me semble que c'est l un de ces progrs l'occasion desquels se manifeste le plus la solidarit des nations. quoi servirait que la proprit littraire ft reconnue en France, si elle ne l'tait pas en Belgique, en Hollande, en Angleterre; si les imprimeurs et libraires de ces pays pouvaient impunment violer cette proprit? Tel est l'tat des choses actuel, dira-t-on, et il n'empche pas que notre lgislation n'ait accord aux auteurs l'usufruit de leurs oeuvres. L'inconvnient ne serait pas pire quant la proprit. Mais tout le monde sait dans quelle position anormale la contrefaon place notre librairie relativement aux ouvrages des auteurs vivants. Que serait-ce donc si la proprit littraire et t reconnue en France? si les oeuvres de Corneille, de Racine et de tous les grands hommes des sicles passs taient encore greves d'un droit d'auteur dont les diteurs belges s'affranchiraient? Aujourd'hui, il y a au moins un fonds immense d'ouvrages pour la reproduction desquels notre librairie est place sous ce rapport dans les mmes conditions que la librairie trangre. Sans cela, il est douteux qu'elle pt exister. Il y en a qui pensent qu'en m'exprimant ainsi je dmens ces principes de libert commerciale que je recommande en d'autres matires, puisque je parais redouter pour notre librairie la concurrence trangre. Je repousse de toutes mes forces l'accusation et l'assimilation. Si les Belges, grce une position naturelle ou une supriorit personnelle, peuvent imprimer meilleur march que nous, je regarderais comme une injustice et une folie de prohiber les livres belges; car ce serait soutenir une industrie qui perd en mettant une taxe sur les acheteurs de livres. J'attaquerais cette protection comme toutes les autres. Mais quel rapport cela a-t-il avec la question de contrefaon? En bonne logique, il faut que les cas soient semblables pour tre assimils. Je suppose qu'il s'tablisse une fabrique de drap sur le territoire belge, et que les Belges trouvent le moyen d'aller soustraire dans les fabriques franaises de la laine et des teintures; videmment ce ne serait pas l de la concurrence, ce serait de la spoliation. N'aurions-nous pas le droit de rclamer que la lgislation belge ft rforme, et que la diplomatie franaise, pour tre bonne quelque chose une fois dans sa vie, provoqut ce grand acte de justice internationale? En rsum, Messieurs, si mes vues ne sont pas celles de M. Blanc, j'ose dire que mes dsirs sont les siens. Oui, je dsire comme lui que notre littrature s'lve, s'pure et se moralise; je dsire que la France conserve et tende de plus en plus la lgitime et glorieuse suprmatie de sa belle langue, qui, plus que ses baonnettes, portera jusqu'aux extrmits de la terre le principe de notre Rvolution. (Applaudissements.) LETTRE. Mugron, le 9 Septembre 1847. MONSIEUR, J'apprends avec une vive satisfaction l'entre dans le monde du journal que vous publiez dans le but de dfendre la _proprit intellectuelle_. Toute ma doctrine conomique est renferme dans ces mots: _Les services s'changent contre les services_, ou en termes vulgaires: _Fais ceci pour moi, je ferai cela pour toi_, ce qui implique la proprit intellectuelle aussi bien que matrielle. Je crois que les _efforts_ des hommes, sous quelque forme que ce soit, et les rsultats de ces efforts, leur appartiennent, ce qui leur donne le droit d'en disposer pour leur usage ou par l'change. J'admire comme un autre ceux qui en font leurs semblables le sacrifice volontaire; mais je ne puis voir aucune moralit ni aucune justice ce que la loi leur impose systmatiquement ce sacrifice. C'est sur ce principe que je dfends le libre-change, voyant sincrement dans le rgime restrictif une atteinte, sous la forme la plus onreuse, la proprit en gnral, et en particulier la plus respectable, la plus immdiatement et la plus gnralement ncessaire de toutes les proprits, celle du travail. Je suis donc, en principe, partisan trs-prononc de la proprit littraire. Dans l'application, il peut tre difficile de garantir ce genre de proprit. Mais la difficult n'est pas une fin de non-recevoir contre le droit. La proprit de ce qu'on a produit par le travail, par l'exercice de ses facults, est l'essence de la socit. Antrieure aux lois, loin que les lois doivent la contrarier, elles n'ont gure d'autre objet au monde que de la garantir. Il me semble que la plus illogique de toutes les lgislations est celle qui rgit chez nous la proprit littraire. Elle lui donne un rgne de vingt ans aprs la mort de l'auteur. Pourquoi pas quinze? pourquoi pas soixante? Sur quel principe a-t-on fix un nombre arbitraire? Sur ce malheureux principe que la loi _cre_ la proprit, principe qui peut bouleverser le monde. _Ce qui est juste est utile_: c'est l un axiome dont l'conomie politique a souvent occasion de reconnatre la justesse. Il trouve une application de plus dans la question. Lorsque la proprit littraire n'a qu'une dure lgale trs-limite, il arrive que la loi elle-mme met toute l'norme puissance de l'intrt personnel du ct des oeuvres phmres, des romans futiles, des crits qui flattent les passions du moment et rpondent la mode du jour. On cherche le _dbit_ dans le public actuel que la loi vous donne, et non dans le public futur dont elle vous prive. Pourquoi consumerait-on ses veilles une oeuvre durable, si l'on ne peut transmettre ses enfants qu'une pave? Plante-t-on des chnes sur un sol communal dont on a obtenu la concession momentane? Un auteur serait puissamment encourag complter, corriger, perfectionner son oeuvre, s'il pouvait dire son fils: Il se peut que de mon vivant ce livre ne soit pas apprci. Mais il se fera son public par sa valeur propre. C'est le chne qui vous couvrira, vous et vos enfants, de son ombre. Je sais, Monsieur, que ces ides paraissent bien _mercantiles_ beaucoup de gens. C'est la mode aujourd'hui de tout fonder sur le principe du dsintressement _chez les autres_. Si les dclamateurs voulaient descendre un peu au fond de leur conscience, peut-tre ne seraient-ils pas si prompts proscrire dans l'crivain le soin de son avenir et de sa famille, ou le sentiment de l'_intrt_, puisqu'il faut l'appeler par son nom.--Il y a quelque temps, je passai toute une nuit lire un petit ouvrage o l'auteur fltrit avec une grande nergie quiconque tire la moindre rmunration du travail intellectuel. Le lendemain matin, j'ouvris un journal, et, par une concidence assez bizarre, la premire chose que j'y lus, c'est que ce mme auteur venait de vendre ses oeuvres pour une somme considrable. Voil tout le dsintressement du sicle, morale que nous nous imposons les uns aux autres, sans nous y conformer nous-mmes. En tout cas, le dsintressement, tout admirable qu'il est, ne mrite mme plus son nom s'il est exig par la loi, et la loi est bien injuste si elle ne l'exige que des ouvriers de la pense. Pour moi, convaincu par une observation constante et par les actes des dclamateurs eux-mmes, que l'intrt est un mobile individuel indestructible et un ressort social ncessaire, je suis heureux de comprendre qu'en cette circonstance, comme dans beaucoup d'autres, il concide dans ses effets gnraux avec la justice et le plus grand bien universel: aussi je m'associe de tout coeur votre utile entreprise. Votre bien dvou. Frdric BASTIAT, Rdacteur en chef du _Libre-change_. 50.--DE LA MODRATION 22 Mai 1847. On nous reproche d'tre absolus, exagrs, et cette imputation, soigneusement propage par nos adversaires, a t reproduite par des hommes auxquels leurs talents et leur haute position donnent de l'autorit, par M. Charles Dupin, pair de France, et M. Cunin-Gridaine, ministre. Et cela parce que nous avons l'audace de penser que vouloir enrichir les hommes en les entravant, et resserrer les liens sociaux en isolant les nations, c'est une vaine et folle entreprise.--Que la perception des taxes ne se puisse tablir sans qu'il en rsulte quelque entrave la libert des transactions comme celle du travail, nous le comprenons. Alors ces restrictions incidentes sont un des inconvnients de l'impt, et ces inconvnients peuvent tre tels qu'ils fassent renoncer l'impt lui-mme.--Mais voir dans les restrictions la source de la richesse et la cause du bien-tre; sur cette donne, les renforcer et les multiplier systmatiquement, non plus pour remplir le trsor, mais aux frais du trsor; croire que les restrictions ont en elles une vertu productive, qu'il en sort un travail plus intense, mieux rparti, plus assur de sa rmunration, plus capable d'galiser les profits, c'est l une _thorie_ absurde, qui ne pouvait conduire qu' une _pratique_ insense. Par ce motif, nous les combattons l'une et l'autre, non avec exagration, mais avec zle et persvrance. Aprs tout, qu'est-ce que la modration? Nous sommes convaincus que _deux et un font trois_, et nous nous croyons tenus de le dire nettement. Voudrait-on que nous prissions des dtours? que nous dissions, par exemple: Il se peut que deux et un fassent peu prs trois. Nous en souponnons quelque chose, mais nous ne nous hterons pas de l'affirmer, d'autant que certains personnages ont cru de leur intrt de faire tablir la lgislation du pays sur cette autre donne qui semble contredire la ntre: _qui de trois paye un reste quatre_. Nous interdire, par l'imputation d'absolutisme, de prouver la vrit de notre thse, c'est vouloir que le pays n'ouvre jamais les yeux. Nous ne donnerons pas dans le pige. Oh! si l'on nous disait: Il est bien vrai que _la ligne droite est la plus courte_: Mais que voulez-vous? on a cru longtemps que c'tait la plus longue. La nation s'est habitue suivre la ligne courbe. Elle y use son temps et ses forces, mais il ne faut reconqurir que peu peu, et par gradation, ce temps et ces forces perdus, on nous trouverait d'une modration fort louable. Car que demandons-nous? Une seule chose: que le public voie clairement ce qu'il perd prendre la ligne courbe. Aprs cela, et si, sachant bien ce que la ligne courbe lui cote en impts, privations, vexations, vains efforts, il ne veut la quitter que lentement, ou s'il persiste mme s'y tenir, nous n'y saurions que faire. Notre mission est d'exposer la vrit. Nous ne croyons pas, comme les socialistes, que le peuple soit une masse inerte, et que le moteur soit dans celui qui dcrit le phnomne, mais dans celui qui en souffre ou en profite. Peut-on tre plus modr? D'autres nous taxent d'exagration par un autre motif. C'est, disent-ils, parce que vous attaquez toutes les protections la fois. Pourquoi ne pas user d'artifice? pourquoi vous mettre sur les bras en mme temps l'agriculture, les manufactures, la marine marchande et les classes ouvrires, sans compter les partis politiques toujours prts courtiser le nombre et la force? C'est en cela, ce nous semble, que nous faisons preuve de modration et de sincrit. Combien de fois n'a-t-on pas essay, et sans doute bonne intention, de nous faire abandonner le terrain des principes! On nous conseillait d'attaquer l'abus de la protection accorde quelques fabriques. Vous aurez le concours de l'agriculture, nous disait-on; avec ce puissant auxiliaire, vous battrez les monopoles industriels les plus onreux, et vous briserez d'abord un des plus solides anneaux de cette chane qui vous fatigue. Ensuite, vous vous retournerez contre l'intrt agricole, sr d'avoir cette fois l'appui de l'industrie manufacturire[78]. [Note 78: V. le n 5. (_Note de l'diteur._)] Ceux qui nous donnent ces conseils oublient une chose, c'est que nous n'aspirons pas tant renverser le rgime protecteur qu' clairer le public sur ce rgime, ou plutt, si la premire de ces tches est le but, la seconde nous semble le moyen indispensable. Or, quelle force auraient eue nos arguments, si nous avions soigneusement mis hors de cause le principe mme de la protection? et, en le mettant en cause, comment pouvions-nous viter d'veiller les susceptibilits de l'agriculture? Croit-on que les manufacturiers nous eussent laiss le choix de nos dmonstrations? qu'ils ne nous eussent pas amens nous prononcer sur la question de principe, dire explicitement ou implicitement que la protection est chose mauvaise par nature? Une fois le mot lch, l'agriculture se serait tenue sur ses gardes, et nous, nous aurions, qu'on nous pardonne le mot, pataug dans des prcautions et des distinctions subtiles, au milieu desquelles notre polmique aurait perdu toute force, et notre sincrit tout crdit. Ensuite, le conseil lui-mme implique que, au moins dans l'opinion de ceux qui le donnent, et sans doute dans la ntre, la protection est chose dsirable, puisque, pour l'arracher d'une des branches de l'activit nationale, il faudrait se servir d'une autre branche, laquelle on laisserait croire que ses privilges seront respects; puisqu'on parle de battre les manufactures par l'agriculture, et celle-ci par celle-l? Or, c'est ce dont nous ne voulons pas. Au contraire, nous nous sommes engags dans la lutte parce que nous croyons la protection mauvaise pour tout le monde. C'est ce que nous nous sommes impos la tche de faire comprendre et de vulgariser.--Mais alors, dira-t-on, la lutte sera bien longue.--Tant mieux qu'elle soit longue, si cela est indispensable pour que le public s'claire. Supposons que la ruse qu'on nous suggre ait un plein succs (succs que nous croyons chimrique), supposons que la premire anne les propritaires des deux Chambres balayent tous les privilges industriels, et que la seconde anne, pour se venger, les manufacturiers emportent tous les privilges agricoles. Qu'arrivera-t-il? En deux ans, la libert commerciale sera dans nos lois, mais sera-t-elle dans nos intelligences? Ne voit-on pas qu' la premire crise, au premier dsordre, la premire souffrance, le pays s'en prendrait une rforme mal comprise, attribuerait ses maux la concurrence trangre, invoquerait et ferait triompher bien vite le retour de la protection douanire? Pendant combien d'annes, pendant combien de sicles peut-tre cette courte priode de libert, accompagne de souffrances accidentelles, ne dfrayerait-elle pas les arguments des prohibitionnistes? Ils auraient soin de raisonner sur la supposition qu'il y a une connexion ncessaire entre ces souffrances et la libert, comme ils le font aujourd'hui propos des traits de Mthuen et de 1786. C'est une chose bien remarquable, qu'au milieu de la crise qui dsole l'Angleterre, pas une voix ne s'lve pour l'attribuer aux rformes librales accomplies par sir R. Peel. Au contraire, chacun sent que, sans ces mesures, l'Angleterre serait en proie des convulsions devant lesquelles l'imagination recule d'horreur. D'o provient cette confiance en la libert? De ce que la Ligue a travaill pendant de longues annes; de ce qu'elle a familiaris toutes les intelligences avec les notions d'conomie publique; de ce que la rforme tait dans les esprits, et que les bills du parlement n'ont fait que sanctionner une volont nationale forte et claire. Enfin, nous avons repouss ce conseil, malgr ce qu'il avait de sduisant pour l'impatience, la _furia francese_, par un motif de justice. C'est notre conviction qu'en dtendant la pression du rgime protecteur, aussi progressivement que l'on voudra, mais selon une transition arrte d'avance et _sur tous les points la fois_, on offre toutes les industries des compensations qui rendent la secousse vritablement insensible. Si le prix du bl est tenu de quelque chose au-dessous de la moyenne actuelle, d'un autre ct, le prix des charrues, des vtements, des outils et mme du pain et de la viande, impose une charge moins lourde aux agriculteurs. De mme, si le matre de forge voit baisser de quelques francs la tonne de fer, il a la houille, le bois, l'outillage et les aliments de meilleures conditions. Or, il nous a paru que ces compensations qui naissent de la libert, une fois tablies, devaient accompagner uniformment la rforme elle-mme pendant tout le temps de la transition, pour que celle-ci ft conforme l'utilit gnrale et la justice. Est-ce l de l'exaltation, de l'exagration? Est-ce l un plan conu dans des cerveaux brls? Et moins qu'on ne veuille nous faire renoncer notre principe, ce que nous ne ferons jamais tant qu'on ne nous en prouvera pas la fausset, comment pourrait-on exiger de nous plus de modration et de prudence? La modration ne consiste pas dire qu'on a une demi-conviction, quand on a une conviction entire. Elle consiste respecter les opinions contraires, les combattre sans emportement, ne pas attaquer les personnes, ne pas provoquer des proscriptions ou des destitutions, ne pas soulever les ouvriers gars, ne pas menacer le gouvernement de l'meute. N'est-ce pas ainsi que nous la pratiquons? 51.--PEUPLE ET BOURGEOISIE. 22 Mai 1847. Les hommes sont facilement dupes des systmes, pourvu qu'un certain arrangement symtrique en rende l'intelligence facile. Par exemple, rien n'est plus commun, de nos jours, que d'entendre parler du peuple et de la bourgeoisie comme constituant deux classes opposes, ayant entre elles les mmes rapports hostiles qui ont arm jadis la _bourgeoisie_ contre l'_aristocratie_. La _bourgeoisie_, dit-on, tait faible d'abord. Elle tait opprime, foule, exploite, humilie par l'_aristocratie_. Elle a grandi, elle s'est enrichie, elle s'est fortifie jusqu' ce que, par l'influence du nombre et de la fortune, elle et vaincu son adversaire en 89. Alors elle est devenue elle-mme l'_aristocratie_. Au-dessous d'elle, il y a le _peuple_, qui grandit, se fortifie et se prpare vaincre, dans le second acte de la _guerre sociale_. Si la symtrie suffisait pour donner de la vrit aux systmes, on ne voit pas pourquoi celui-ci n'irait pas plus loin. Ne pourrait-on pas ajouter en effet: Quand le peuple aura triomph de la bourgeoisie, il dominera et sera par consquent aristocratie l'gard des mendiants. Ceux-ci grandiront, se fortifieront leur tour et prpareront au monde le drame de la troisime _guerre sociale_. Le moindre tort de ce systme, qui dfraye beaucoup de journaux populaires, c'est d'tre faux. Entre une nation et son aristocratie, nous voyons bien une ligne profonde de sparation, une hostilit irrcusable d'intrts, qui ne peut manquer d'amener tt ou tard la lutte. L'aristocratie est venue du dehors; elle a conquis sa place par l'pe; elle domine par la force. Son but est de faire tourner son profit le travail des vaincus. Elle s'empare des terres, commande les armes, s'arroge la puissance lgislative et judiciaire, et mme, pour tre matresse de tous les moyens d'influence, elle ne ddaigne pas les fonctions ou du moins les dignits ecclsiastiques. Afin de ne pas affaiblir l'esprit de corps qui est sa sauvegarde, les privilges qu'elle a usurps, elle les transmet de pre en fils par ordre de primogniture. Elle ne se recrute pas en dehors d'elle, ou, si elle le fait, c'est qu'elle est dj sur la voie de sa perte. Quelle similitude peut-on trouver entre cette constitution et celle de la bourgeoisie? Au fait, peut-on dire qu'il y ait une bourgeoisie? Qu'est-ce que ce mot reprsente? Appellera-t-on _bourgeois_ quiconque, par son activit, son assiduit, ses privations, s'est mis mme de vivre sur du travail antrieur accumul, en un mot sur un capital? Il n'y a qu'une funeste ignorance de l'conomie politique qui ait pu suggrer cette pense: que vivre sur du travail accumul, c'est vivre sur le travail d'autrui.--Que ceux donc qui dfinissent ainsi la bourgeoisie commencent par nous dire ce qu'il y a, dans les loisirs laborieusement conquis, dans le dveloppement intellectuel qui en est la suite, dans la formation des capitaux qui en est la base, de ncessairement oppos aux intrts de l'humanit, de la communaut ou mme des classes laborieuses. Ces loisirs, s'ils ne cotent rien qui que ce soit, mritent-ils d'exciter la jalousie[79]? Ce dveloppement intellectuel ne tourne-t-il pas au profit du progrs, dans l'ordre moral aussi bien que dans l'ordre industriel? Ces capitaux sans cesse croissants, prcisment cause des avantages qu'ils confrent, ne sont-ils pas le fonds sur lequel vivent les classes qui ne sont pas encore affranchies du travail manuel? Et le bien-tre de ces classes, toutes choses gales d'ailleurs, n'est-il pas exactement proportionnel l'abondance de ces capitaux et, par consquent, la rapidit avec laquelle ils se forment, l'activit avec laquelle ils rivalisent? [Note 79: V. au tome V, pages 142 145, et tome VI, les chap. V et VIII.--(_Note de l'diteur._)] Mais, videmment, le mot _bourgeoisie_ aurait un sens bien restreint si on l'appliquait exclusivement aux hommes de loisir. On entend parler aussi de tous ceux qui ne sont pas salaris, qui travaillent pour leur compte, qui dirigent, leurs risques et prils, des entreprises agricoles, manufacturires, commerciales, qui se livrent l'tude des sciences, l'exercice des arts, aux travaux de l'esprit. Mais alors il est difficile de concevoir comment on trouve entre la bourgeoisie et le peuple cette opposition radicale qui autoriserait assimiler leurs rapports ceux de l'aristocratie et de la dmocratie. Toute entreprise n'a-t-elle pas ses chances? n'est-il pas bien naturel et bien heureux que le mcanisme social permette ceux qui peuvent perdre de les assumer[80]? Et d'ailleurs n'est-ce pas dans les rangs des travailleurs que se recrute constamment, toute heure, la bourgeoisie? N'est-ce pas au sein du peuple que se forment ces capitaux, objet de tant de dclamations si insenses? O conduit une telle doctrine? Quoi! par cela seul qu'un ouvrier aura toutes les vertus par lesquelles l'homme s'affranchit du joug des besoins immdiats, parce qu'il sera laborieux, conome, ordonn, matre de ses passions, probe; parce qu'il travaillera avec quelque succs laisser ses enfants dans une condition meilleure que celle qu'il occupe lui-mme,--en un mot fonder une famille,--on pourra dire que cet ouvrier est dans la mauvaise voie, dans la voie qui loigne de la cause populaire, et qui mne dans cette rgion de perdition, la _bourgeoisie_! Au contraire, il suffira qu'un homme n'ait aucune vue d'avenir, qu'il dissipe follement ses profits, qu'il ne fasse rien pour mriter la confiance de ceux qui l'occupent, qu'il ne consente s'imposer aucun sacrifice, pour qu'il soit vrai de dire que c'est l l'_homme-peuple_ par excellence, l'homme qui ne s'lvera jamais au-dessus du travail le plus brut, l'homme dont les intrts concideront toujours avec l'intrt social bien entendu! [Note 80: V. le chap. _Salaires_, des _Harmonies_.--(_Note de l'diteur_.)] L'esprit se sent saisir d'une tristesse profonde l'aspect des consquences effroyables renfermes dans ces doctrines errones, et la propagation desquelles on travaille cependant avec tant d'ardeur. On entend parler d'une _guerre sociale_ comme d'une chose naturelle, invitable, forcment amene par la prtendue hostilit radicale du peuple et de la bourgeoisie, semblable la lutte qui a mis aux mains, dans tous les pays, l'aristocratie et la dmocratie. Mais, encore une fois, la similitude est-elle exacte? Peut-on assimiler la richesse acquise par la force la richesse acquise par le travail? Et si le peuple considre toute lvation, mme l'lvation naturelle par l'industrie, l'pargne, l'exercice de toutes les vertus, comme un obstacle renverser,--quel motif, quel stimulant, quelle raison d'tre restera-t-il l'activit et la prvoyance humaine[81]? [Note 81: V. tome V, page 383, le chap. XI du pamphlet: _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_, et au tome VI, la fin du chap. VI.--(_Note de l'diteur._)] Il est affligeant de penser qu'une erreur, grosse d'ventualits si funestes, est le fruit de la profonde ignorance dans laquelle l'ducation moderne retient les gnrations actuelles sur tout ce qui a rapport au mcanisme de la socit. Ne voyons donc pas deux nations dans la nation; il n'y en a qu'une. Des degrs infinis dans l'chelle des fortunes, toutes dues au mme principe, ne suffisent pas pour constituer des classes diffrentes, encore moins des classes hostiles. Cependant, il faut le dire, il existe dans notre lgislation, et principalement la lgislation financire, certaines dispositions qui n'y semblent maintenues que pour alimenter et, pour ainsi dire, justifier l'erreur et l'irritation populaires. On ne peut nier que l'influence lgislative concentre dans les mains du petit nombre, n'ait t quelquefois mise en oeuvre avec partialit. La bourgeoisie serait bien forte devant le peuple, si elle pouvait dire: Notre participation aux biens communs diffre par le degr, mais non par le principe. Nos intrts sont identiques; en dfendant les miens, je dfends les vtres. Voyez-en la preuve dans nos lois; elles sont fondes sur l'exacte justice. Elles garantissent galement toutes les proprits, quelle qu'en soit l'importance. Mais en est-il ainsi? La proprit du travail est-elle traite par nos lois l'gal de la proprit accumule fixe dans le sol ou le capital? Non certes; mettant de ct la question de la rpartition des taxes, on peut dire que le rgime protecteur est le terrain spcial sur lequel les intrts et les classes se livrent le combat le plus acharn, puisque ce rgime a la prtention de pondrer les droits et les sacrifices de toutes les industries. Or, dans cette question, comment la classe qui fait la loi a-t-elle trait le travail? comment s'est-elle traite elle-mme? On peut affirmer qu'elle n'a rien fait et qu'elle ne peut rien faire pour le travail proprement dit, quoiqu'elle affiche la prtention d'tre la gardienne fidle du _travail national_. Ce qu'elle a tent, c'est d'lever le prix de tous les produits, disant que la hausse des salaires s'ensuivrait naturellement. Or, si elle a failli, comme nous le croyons, dans son but immdiat, elle a bien moins russi encore dans ses intentions philanthropiques. Le taux de la main-d'oeuvre dpend exclusivement du rapport entre le capital disponible et le nombre des ouvriers. Or, si la protection ne peut rien changer ce rapport, si elle ne parvient ni augmenter la masse du capital, ni diminuer le nombre des bras, quelque influence qu'elle exerce sur le prix des produits, elle n'en exercera aucune sur le taux des salaires. On nous dira que nous sommes en contradiction; que, d'une part, nous arguons de ce que les intrts de toutes les classes sont homognes, et que nous signalons maintenant un point sur lequel la classe riche abuse de la puissance lgislative. Htons-nous de le dire, l'oppression exerce, sous cette forme, par une classe sur une autre, n'a eu rien d'intentionnel; c'est purement une erreur conomique, partage par le peuple et par la bourgeoisie. Nous en donnerons deux preuves irrcusables: la premire, c'est que la protection ne profite pas la longue ceux qui l'ont tablie. La seconde, c'est que si elle nuit aux classes laborieuses, elles l'ignorent compltement, et ce point qu'elles se montrent mal disposes envers les amis de la libert. Cependant il est dans la nature des choses que la cause d'un mal, quand une fois elle est signale, finisse par tre gnralement reconnue. Quel terrible argument ne fournirait pas aux rcriminations des masses l'injustice du rgime protecteur! Que la classe lectorale y prenne garde! Le peuple n'ira pas toujours chercher la cause de ses souffrances dans l'absence d'un phalanstre, d'une organisation du travail, d'une combinaison chimrique. Un jour il verra l'injustice l o elle est. Un jour il dcouvrira que l'on fait beaucoup pour les produits, qu'on ne fait rien pour les salaires, et que ce qu'on fait pour les produits est sans influence sur les salaires. Alors il se demandera: Depuis quand les choses sont-elles ainsi? Quand nos pres pouvaient approcher de l'urne lectorale, tait-il dfendu au peuple, comme aujourd'hui, d'changer son salaire contre du fer, des outils, du combustible, des vtements et du pain? Il trouvera la rponse crite dans les tarifs de 1791 et de 1795. Et qu'aurez-vous lui rpondre, industriels lgislateurs, s'il ajoute: Nous voyons bien qu'une nouvelle aristocratie s'est substitue l'ancienne? (V. _n 18, page 100_.) Si donc la bourgeoisie veut viter la _guerre sociale_, dont les journaux populaires font entendre les grondements lointains, qu'elle ne spare pas ses intrts de ceux des masses, qu'elle tudie et comprenne la solidarit qui les lie; si elle veut que le consentement universel sanctionne son influence, qu'elle la mette au service de la communaut tout entire; si elle veut qu'on ne s'inquite pas trop du pouvoir qu'elle a de faire la loi, qu'elle la fasse juste et impartiale; qu'elle accorde tous ou personne la protection douanire. Il est certain que la proprit des bras et des facults est aussi sacre que la proprit des produits. Puisque la loi lve le prix des produits, qu'elle lve donc aussi le taux des salaires; et, si elle ne le peut pas, qu'elle les laisse librement s'changer les uns contre les autres. 52.--L'CONOMIE POLITIQUE DES GNRAUX. 20 Juin 1847. Lorsque, au sein du Parlement, il arrive un financier, s'aventurant dans la science de Jomini, de faire manoeuvrer des escadrons, il se peut qu'il attire le sourire sur les lvres de MM. les gnraux. Il n'est pas surprenant non plus que MM. les gnraux fassent quelquefois de l'conomie politique peu intelligible pour les hommes qui se sont occups de cette branche des connaissances humaines. Il y a cependant cette diffrence entre la stratgie et l'conomie politique. L'une est une science spciale; il suffit que les militaires la sachent. L'autre, comme la morale, comme l'hygine, est une science gnrale, sur laquelle il est dsirer que chacun ait des ides justes. (_V. tome IV, page 122._) Le gnral Lamoricire, dans un discours auquel, sous d'autres rapports, nous rendrons pleinement justice, a mis une thorie des dbouchs que nous ne pouvons laisser passer sans commentaires. Au point de vue de l'conomie politique _pure_, a dit l'honorable gnral, les dbouchs sont quelque chose: dans le temps qui court, on dpense de l'argent _et mme des hommes_ pour conserver ou pour conqurir des dbouchs. Or, dans la situation de la France sur le march du monde, n'est-ce donc pas quelque chose pour elle qu'un dbouch de 63 millions de produits franais? La France envoie en Afrique pour 17 millions de cotons tisss, 7 ou 8 millions de vins, etc. Il n'est que trop vrai que, _dans le temps qui court_, on dpense de l'argent _et mme des hommes_ pour conqurir des dbouchs; mais, nous en demandons pardon au gnral Lamoricire, loin que ce soit au nom de l'conomie politique pure, c'est au nom de la mauvaise et trs-mauvaise conomie politique. Un dbouch, c'est--dire une vente au dehors, n'a de mrite qu'autant qu'elle couvre tous les frais qu'elle entrane; et si, pour la raliser, il faut avoir recours l'argent des contribuables, encore que l'industrie que cette vente concerne puisse s'en fliciter, la nation en masse subit une perte quelquefois considrable, sans parler de l'immoralit du procd et du sang plus qu'inutilement rpandu. C'est bien pis encore quand, pour nous crer de prtendus dbouchs, nous envoyons au dehors et l'homme qui doit acheter nos produits, et l'argent avec lequel il doit les payer. Nous ne mettons pas en doute que les fonctionnaires algriens, franais ou arabes, qui on expdie de Paris et aux dpens des contribuables, leurs traitements mensuels, n'en consacrent une faible partie acheter des cotons et des vins de France. Il parat que sur 130 millions que nous dpensons en Afrique, 60 millions reoivent cette destination. L'conomie politique _pure_ enseigne que, si les choses devaient persvrer sur ce pied, voici quel serait le rsultat: Nous arrachons un Franais des occupations utiles; nous lui donnons 130 francs pour vivre. Sur ces 130 francs il nous en rend 60 en change de produits qui valent exactement cette somme. Total de la perte: 70 francs en argent, 60 francs en produits, et tout ce que le travail de cet homme aurait pu crer en France pendant une anne. Donc, quelque opinion que l'on se fasse de l'utilit de notre conqute en Afrique (question qui n'est pas de notre ressort), il est certain que ce n'est pas par ces dbouchs illusoires qu'on peut apprcier cette utilit, mais par la prosprit future de notre colonie[82]. [Note 82: V. au tome V, pag. 370, le chap. l'_Algrie_ du pamphlet: _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas._--(_Note de l'diteur._)] Aussi, un autre gnral, M. de Trzel, ministre de la guerre, a-t-il cru devoir prsenter, comme compensation nos sacrifices, non les dbouchs prsents, mais les produits futurs de l'Algrie. Malheureusement, il nous est impossible de ne pas apercevoir une autre erreur conomique dans l'arrire-plan du brillant tableau exhib par M. le Ministre aux yeux de la Chambre. Il s'est exprim ainsi: Sa _bonne fortune_ a donn l'Afrique au pays, et certainement nous ne laisserons pas chapper par lgret, par paresse, ou par la crainte de dpenser de l'argent _et des hommes mme_, un pays qui doit nous donner 200 lieues de ctes sur la Mditerrane, trente-six heures de notre littoral, qui doit nous donner des productions pour _lesquelles nous payons normment d'argent aux pays voisins_. Ainsi, sans compter les crales qui autrefois, comme je l'ai dj dit, ont nourri Rome, l'Afrique nous donne l'olivier qui est une production spciale de ce pays. Elle nous donne l'huile _pour laquelle nous payons 60 millions par anne l'tranger_. Nous avons en Afrique le riz et la soie _qui s'achtent encore hors de France_, parce la France n'en produit pas. Nous avons le tabac. _Calculez combien de millions nous payons pour ce produit l'tranger._ Il est certain qu'avant peu d'annes, avant vingt-cinq ans peut-tre, nous aurons tir tous ces produits-l de l'Afrique, et nous pourrons considrer alors l'Afrique comme une de nos provinces. Ce qui domine dans ce passage, c'est l'ide que la France perd intgralement la _valeur_ des objets qu'elle importe de l'tranger. Or, elle ne les importe que parce qu'elle trouve du profit produire cette mme _valeur_ sous la forme des objets qu'elle donne en change, exactement comme M. de Trzel utilise mieux son temps dans ses travaux administratifs que s'il le passait coudre ses habits. C'est sur cette erreur qu'est fond tout le rgime restrictif. D'un autre ct, on nous prsente comme un gain national le bl, l'huile, la soie, le tabac que nous fournira, dans vingt-cinq ans, la terre d'Afrique.--Cela dpend de ce que ces choses coteront, y compris, outre les frais de production, ceux de conqute et de dfense. Il est vident que si, avec ces mmes sommes, nous pouvions produire ces mmes choses en France, ou, ce qui revient au mme, de quoi les acheter l'tranger, et raliser encore une conomie, ce serait une mauvaise spculation que d'aller les produire en Barbarie. Ceci soit dit en dehors de tous les autres points de vue de l'immense question algrienne. Quelle que soit l'importance, et, si l'on veut, la supriorit des considrations tires d'un ordre plus lev, ce n'est pas une raison pour se tromper sous le rapport de l'conomie politique _pure_. 53.--RECETTES PROTECTIONNISTES. 27 Dcembre 1846. Depuis que nous avons publi un rapport au Roi sur le grand parti qu'on pourrait tirer d'une paralysie gnrale des mains droites[83], comme moyen de favoriser le travail, il parat que beaucoup de cervelles sont en qute de nouvelles recettes protectionnistes. Un de nos abonns nous envoie, sur ce sujet, une lettre qu'il a l'intention d'adresser au conseil des ministres. Il nous semble qu'elle contient des vues dignes de fixer l'attention des hommes d'tat. Nous nous empressons de la reproduire. [Note 83: V. tome IV, page 258.--(_Note de l'diteur._)] MESSIEURS LES MINISTRES, Au moment o la protection douanire semble compromise, la nation reconnaissante voit avec confiance que vous vous occupez de la ressusciter sous une autre forme. C'est un vaste champ ouvert l'imagination. Votre systme de _gaucherie_ a du bon; mais il ne me semble pas assez radical, et je prends la libert de vous suggrer des moyens plus hroques, toujours fonds sur cet axiome fondamental: _l'intensit du travail, abstraction faite de ses rsultats, c'est la richesse_. De quoi s'agit-il? de fournir l'activit humaine de nouveaux aliments. C'est ce qui lui manque; et, pour cela, de faire le vide dans les moyens actuels de satisfaction,--de crer une grande demande de produits. J'avais d'abord pens qu'on pourrait fonder de grandes esprances sur l'_incendie_,--sans ngliger la guerre et la peste.--Par un bon vent d'ouest mettre le feu aux quatre coins de Paris, ce serait certainement assurer la population les deux grands bienfaits que le rgime protecteur a en vue: _travail et chert_--ou plutt _travail par chert_. Ne voyez-vous pas quel immense mouvement l'incendie de Paris donnerait l'industrie nationale? En est-il une seule qui n'aurait de l'ouvrage pour vingt ans? Que de maisons reconstruire, de meubles refaire, d'outils, d'instruments, d'toffes, de livres et de tableaux remplacer! Je vois d'ici le travail gagner de proche en proche et s'accrotre par lui-mme comme une avalanche, car l'ouvrier occup en occupera d'autres et ceux-ci d'autres encore. Ce n'est pas vous qui viendrez prendre ici la dfense du consommateur, car vous savez trop bien que le producteur et le consommateur ne font qu'un. Qu'est-ce qui arrte la production? videmment les produits existants. Dtruisez-les, et la production prendra une nouvelle vie. Qu'est-ce que nos richesses? ce sont nos besoins, puisque sans besoins point de richesses, sans maladies point de mdecins, sans guerres point de soldats, sans procs point d'avocats et de juges. Si les vitres ne se cassaient jamais, les vitriers feraient triste mine; si les maisons ne s'croulaient pas, si les meubles taient indestructibles, que de mtiers seraient en souffrance! Dtruire, c'est se mettre dans la ncessit de rtablir. Multiplier les besoins, c'est multiplier la richesse. Rpandez donc partout l'incendie, la famine, la guerre, la peste, le vice et l'ignorance, et vous verrez fleurir toutes les professions, car toutes auront un vaste champ d'activit. Ne dites-vous pas vous-mmes que la raret et la chert du fer font la fortune des forges? N'empchez-vous pas les Franais d'acheter le fer bon march? Ne faites-vous pas en cela prdominer l'intrt de la production sur celui de la consommation? Ne crez-vous pas, pour ainsi dire, la maladie afin de donner de la besogne au mdecin? Soyez donc consquents. Ou c'est l'intrt du consommateur qui vous guide, et alors recevez le fer; ou c'est l'intrt du producteur, et en ce cas, incendiez Paris. Ou vous croyez que la richesse consiste avoir plus en travaillant moins, et alors laissez entrer le fer; ou vous pensez qu'elle consiste avoir moins avec plus de travail, et en ce cas brlez Paris; car de dire comme quelques-uns: Nous ne voulons pas de principes absolus,--c'est dire: Nous ne voulons ni la vrit, ni l'erreur, mais un mlange de l'une et de l'autre: erreur, quand cela nous convient, vrit quand cela nous arrange. Cependant, Messieurs les Ministres, ce systme de protection, quoique thoriquement en parfaite harmonie avec le rgime prohibitif, pourrait bien tre repouss par l'opinion publique, qui n'a pas encore t suffisamment prpare et claire par l'exprience et les travaux du _Moniteur industriel_. Vous jugerez prudent d'en ajourner l'excution des temps meilleurs. Vous le savez, _la production surabonde, il y a partout encombrement de marchandises, la facult de consommer fait dfaut la facult de produire, les dbouchs sont trop restreints_, etc., etc. Tout cela nous annonce que l'incendie sera bientt regard comme le remde efficace tant de maux. En attendant, j'ai invent un autre mode de protection qui me semble avoir de grandes chances de succs. Il consiste simplement substituer un encouragement direct un encouragement indirect. Doublez tous les impts; cela vous crera un excdant de recettes de 14 1,500 millions. Vous rpartirez ensuite ce fonds de subvention entre toutes les branches de _travail national_ pour les soutenir, les aider et les mettre en mesure de rsister la concurrence trangre. Voici comment les choses se passeront. Je suppose que le fer franais ne puisse se vendre qu' 350 fr. la tonne.--Le fer belge se prsente 300 fr.--Vite vous prenez 55 fr. sur le fonds de subvention et les donnez notre matre de forge.--Alors il livre son fer 295 fr. Le fer belge est exclu, c'est ce que nous voulons. Le fer franais reoit son prix rmunrateur de 350 fr., c'est ce que nous voulons encore. Le bl tranger a-t-il l'impertinence de s'offrir 17 fr. quand le bl national exige 18 francs? Aussitt vous donnez 1 franc 50 centimes chaque hectolitre de notre bl qui se vend 16 francs 50 centimes, et chasse ainsi son concurrent. Vous procderez de mme pour les draps, toiles, houilles, bestiaux, etc., etc. Ainsi le travail national sera protg, la concurrence trangre loigne, le prix rmunrateur assur, l'inondation prvenue, et tout ira pour le mieux. Eh! morbleu, c'est justement ce que nous faisons, me direz-vous. Entre votre projet et notre pratique, il n'y a pas un atome de diffrence. Mme principe, mme rsultat. Le procd seul est lgrement altr. Les charges de la protection, que vous mettez sur les paules du contribuable, nous les mettons sur celles du consommateur, ce qui, en dfinitive, est la mme chose. Nous faisons passer directement la subvention du public au protg. Vous, vous la faites arriver du public au protg, par l'intermdiaire du Trsor, rouage inutile, en quoi seulement votre invention se distingue de la ntre. Un moment, Messieurs les Ministres, je conviens que je ne propose rien de neuf. Mon systme et le vtre sont identiques. C'est toujours le travail de tous subventionnant le travail de chacun,--pure illusion,--ou de quelques-uns,--criante injustice. Mais laissez-moi vous faire observer le beau ct de mon procd. Votre protection indirecte ne protge efficacement qu'un petit nombre d'industries. Je vous offre le moyen de les protger toutes. Chacune aura sa part la cure. Agriculteurs, fabricants, ngociants, avocats, mdecins, fonctionnaires, auteurs, artistes, artisans, ouvriers, tous mettent leur obole la tirelire de la protection; n'est-il pas bien juste que tous y puisent quelque chose? Sans doute, cela serait juste, mais dans la pratique...--Je vous vois venir. Vous allez me dire: Comment doubler et tripler les impts? comment arracher 150 millions la poste, 300 millions au sel, un milliard la contribution foncire? --Rien de plus simple.--Et d'abord, par vos tarifs vous les arrachez bien rellement au public, et vous allez comprendre que mon procd ne vous donnera aucun embarras, si ce n'est quelques critures, car tout se passera sur le papier. En effet, selon notre droit public, chacun concourt l'impt en proportion de sa fortune. Selon l'quit, l'tat doit tous une _gale protection_. Il rsulte de l que mon systme se rduira, pour M. le ministre des finances, ouvrir chaque citoyen un compte qui se composera invariablement de deux articles, ainsi qu'il suit: Doit N. la caisse des subventions 100 fr. pour sa part d'impts. Avoir N. par la caisse des subventions, 90 fr. pour sa part de protection. --Mais, c'est comme si nous ne faisions rien du tout! --C'est trs-vrai. Et par la douane non plus vous ne feriez rien du tout, si vous pouviez la faire servir protger galement _tout le monde_. --Aussi ne l'appliquons-nous qu' protger _quelques-uns_. --C'est ce que vous pouvez trs-bien faire par mon procd. Il suffit de dsigner d'avance les classes qui seront exclues, quand on partagera les fonds de la tontine, pour que la part des autres soit plus grosse. --Ce serait une horrible injustice. --Vous la commettez bien maintenant. --Du moins, nous ne nous en apercevons pas. --Ni le public non plus. Voil pourquoi elle se commet. --Que faut-il donc faire? --Protger tout le monde, ou ne protger personne. 54.--DEUX PRINCIPES. 7 Fvrier 1847. --Je viens de lire un chef-d'oeuvre sur le libre-change. --Qu'en pensez-vous? --J'en penserais tout le bien possible, si je n'avais lu immdiatement aprs un chef-d'oeuvre sur la protection. --Vous donnez donc la prfrence ce dernier? --Oui; si je n'avais lu le premier immdiatement avant. --Mais enfin, lequel des deux vous a convaincu? --Ni l'un ni l'autre, ou plutt l'un et l'autre; car, arriv au bout, je disais comme Henri IV sortant du plaid: Ils ont, ma foi, tous deux raison. --En sorte que vous n'en tes pas plus avanc? --Heureux si je n'tais pas plus recul! car il m'est ensuite tomb sous la main un troisime factum, intitul: _Contradictions conomiques_, o _Libert_ et _Non-Libert_, _Protection_ et _Non-Protection_ sont arranges de la belle manire. Vraiment, monsieur, la tte m'en tourne. Vo solcando un mar crudele Senza vele E senza sarte. Orient et Occident, Znith et Nadir, tout se confond dans ma tte, et je n'ai pas la plus petite boussole pour me reconnatre au milieu de ce ddale. Ceci me rappelle la triste position o je me suis trouv il y a quelques annes. --Contez-moi cela, je vous prie. --Nous chassions, Eugne et moi, entre Bordeaux et Bayonne, dans ces vastes landes o rien, ni arbres ni clochers, n'arrte le regard. La brume tait paisse. Nous fmes tant de tours et de dtours la poursuite d'un livre, qu'enfin..... --Vous le prtes? --Non, ce fut lui qui nous prit, car le drle parvint nous dsorienter compltement. Le soir une route ignore se prsente nous. ma grande surprise, Eugne et moi nous nous tournons le dos. O vas-tu, lui dis-je?-- Bayonne.--Mais tu prends la direction de Bordeaux.--Tu te moques, le vent est Nord et il nous glace les paules.--C'est qu'il souffle du _Sud_.--Mais ce matin le soleil s'est lev l.--Non, il a paru ici.--Ne vois-tu pas devant nous les Pyrnes?--Ce sont des nuages qui bordent la mer. Bref, jamais nous ne pmes nous entendre. --Comment cela finit-il? --Nous nous assmes au bord du chemin, attendant qu'un passant nous tirt de peine. Bientt un voyageur se prsente: Monsieur, lui dis-je, voici mon ami qui prtend que Bayonne est gauche, et je soutiens qu'il est droite.--Mes beaux Messieurs, rpondit-il, vous avez, chacun de vous, un peu tort et un peu raison. Gardez-vous des _ides arrtes_ et des _systmes absolus_. Bonsoir!--Et il partit. J'tais tent de lui envoyer une pierre dans le dos, quand j'aperus un second voyageur qui venait vers nous.--Je l'accostai le plus poliment du monde, et lui dis: Brave homme, nous sommes dsorients. Dites-nous si, pour rentrer Bayonne, il faut marcher par ici ou par l.--Ce n'est pas la question, nous dit-il: l'essentiel est de ne pas franchir la distance qui vous spare de Bayonne, d'un seul bond et _sans transition_. Cela ne serait pas sage, et vous risqueriez de vous casser le nez.--Monsieur, lui dis-je, c'est vous qui n'tes pas dans la question. Quant notre nez, vous y prenez trop d'intrt. Soyez sr que nous y veillerons nous-mmes. Cependant, avant de nous dcider marcher vite ou lentement, il faut bien que nous sachions de quel ct il faut marcher.--Mais le maroufle insistant: Marchez progressivement, nous dit-il, et ne mettez jamais un pied devant l'autre sans avoir bien rflchi aux consquences. Bon voyage.--Ce fut heureux pour lui qu'il y et du plomb de loup dans mon fusil; s'il n'y et eu que de la grenaille, franchement, j'aurais cribl au moins la croupe de sa monture. --Pour punir le cavalier. justice distributive! --Survint un troisime voyageur. Il avait l'air grave et pos. J'en augurai bien, et lui adressai ma question: De quel ct est Bayonne?--Chasseur diligent, me dit-il, il faut distinguer entre la thorie et la pratique. tudiez bien la configuration du sol, et si la thorie vous dit que Bayonne est vers le bas, marchez vers le haut. --Mille bombes! m'criai-je, avez-vous tous jur?... --Ne jurez pas vous-mme. Et dites-moi quel parti vous prtes. --Celui de suivre la premire moiti du dernier conseil. Nous examinmes l'corce des bruyres, la pente des eaux. Une fleur nous mit d'accord. Vois, dis-je Eugne, elle a coutume de se pencher vers le soleil. Et cherche encor le regard de Phbus. Donc, Bayonne est l. Il se soumit ce gracieux arbitrage, et nous cheminmes d'assez bonne intelligence. Mais, chose singulire! Eugne avait de la peine laisser _le monde tel qu'il est_, et l'univers, faisant un demi-tour dans son imagination, le replaait sans cesse sous l'empire de la mme erreur. --Ce qui est arriv votre ami, en gographie, vous arrivera souvent en conomie politique. La carte se retourne dans le cerveau, et l'on trouve alors des donneurs d'avis de la mme force. --Que faut-il donc faire? --Ce que vous avez fait: apprendre s'_orienter_. --Mais dans les landes de l'conomie politique, trouverai-je, pour me guider, une pauvre petite fleur? --Non, mais un principe. --Ce n'est pas si gracieux. Et y a-t-il vritablement une ide claire, simple, qui puisse servir de fil conducteur travers ce labyrinthe? --Il y en a une. --Dites-la-moi de grce. --Je prfre que vous la disiez vous-mme. Rpondez-moi. quoi le bl est-il bon? --Eh parbleu! tre mang. --Voil un principe. --Vous appelez cela un principe? En ce cas, j'en fais souvent, comme M. Jourdain de la prose, sans le savoir. --C'est un principe, vous dis-je, et le plus mconnu quoique le plus vrai de tous ceux qui ont jamais figur dans un corps de doctrine.--Et, dites-moi, le bl n'a-t-il pas encore une autre utilit? -- quoi serait-il utile, sinon tre mang? --Cherchez bien. --Ah! j'y suis: procurer du travail au laboureur. --Vous y tes en effet. Voil un autre principe. --Diantre! je ne croyais pas qu'il ft si facile de faire des principes. J'en dis un chaque mot. --N'est-il pas vrai que tous les produits imaginables ont les deux genres d'_utilit_ que vous venez d'assigner au bl? --Que voulez-vous dire? -- quoi sert la houille? -- nous fournir de la chaleur, de la lumire, de la force. --Ne sert-elle pas autre chose? --Elle sert encore procurer du travail aux mineurs, aux voituriers, aux marins. --Et le drap n'a-t-il pas deux espces d'utilit? --Si fait. Il garantit du froid et de la pluie. De plus, il donne du travail au berger, au fileur, au tisseur. --Pour vous prouver que vous avez bien rellement mis deux principes, permettez-moi de les revtir d'une forme gnrale. Le premier dit: _Les produits sont faits pour tre consomms_; le second: _Les produits sont faits pour tre produits_. --Voil que je recommence comprendre un peu moins. --Je vais donc varier le thme: _Premier principe_: L'homme travaille pour consommer. _Second principe_: L'homme consomme pour travailler. _Premier principe_: Le bl est fait pour les estomacs. _Second principe_: Les estomacs sont faits pour le bl. _Premier principe_: Les moyens sont faits pour le but. _Second principe_: Le but est fait pour les moyens. _Premier principe_: Le laboureur laboure afin qu'on mange. _Second principe_: On mange afin que le laboureur laboure. _Premier principe_: Les boeufs vont devant la charrette. _Second principe_: La charrette va devant les boeufs. --Juste ciel! quand je disais: _Le bl est utile parce qu'on le mange_, et puis: _Le bl est utile parce qu'on le cultive_, j'mettais, sans m'en douter, ce torrent de principes? Par la sambleu! _Monsieur_, je ne croyais pas tre Si _savant_ que je suis. --Tout beau! vous n'avez dit que deux principes, et moi, je les ai mis en variations. --Mais o diable en voulez-vous venir? -- vous faire connatre la bonne et la mauvaise boussole, au cas que vous vous gariez jamais dans le ddale conomique. Chacune d'elles vous guidera, selon un orientement oppos, l'une vers le temple de la vrit, l'autre dans la rgion de l'erreur. --Voulez-vous dire que les deux coles, librale et protectionniste, qui se partagent le domaine de l'opinion, diffrent seulement en ceci, que l'une _met les boeufs avant la charrette_, et l'autre, _la charrette avant les boeufs_? --Justement. Je dis que si l'on remonte au _point prcis_ qui divise ces deux coles, on le trouve dans l'application vraie ou fausse du mot _utilit_. Ainsi que vous venez de le dire vous-mme, chaque produit a deux espces d'utilit: l'une est relative au consommateur, et consiste _ satisfaire des besoins_; l'autre a trait au producteur, et consiste _ tre l'occasion d'un travail_. On peut donc appeler la premire de ces utilits _fondamentale_, et la seconde _occasionnelle_. L'une est la boussole de la vraie science, l'autre la boussole de la fausse science. Si l'on a le malheur, comme cela est trop commun, de monter cheval sur le second principe, c'est--dire de ne considrer les produits que dans leurs rapports avec les producteurs, on voyage avec une boussole retourne, on s'gare de plus en plus; on s'enfonce dans la rgion des _privilges_, des _monopoles_, de l'_antagonisme_, des _jalousies nationales_, de la _dissipation_, de la _rglementation_, de la _politique_ de _restriction_ et d'_envahissement_; en un mot, on entre dans une srie de consquences subversives de l'humanit, prenant constamment le mal pour le bien, et cherchant dans des maux nouveaux le remde aux maux qu'on a fait surgir de la lgislation. Si, au contraire, on prend pour flambeau et pour boussole, au point de dpart, l'intrt du consommateur, ou plutt de la _consommation gnrale_, on s'avance vers la libert, l'galit, la fraternit, la paix universelle, le bien-tre, l'pargne, l'ordre et tous les principes progressifs du genre humain[84]. [Note 84: V. au tome IV, pages 15 et 251, le chap. II de la premire srie des _Sophismes_, et le chap. XV de la seconde srie, puis au tome VI le chap. XI des _Harmonies_.--(_Note de l'diteur._)] --Quoi! ces deux axiomes: _Le bl est fait pour tre mang; le bl est fait pour tre cultiv_, peuvent conduire des rsultats si opposs? --Trs-certainement. Vous savez l'histoire de ces deux navires qui voyageaient de conserve. Un orage vint clater. Quand il fut dissip, il n'y avait rien de chang dans l'univers, si ce n'est qu'une des deux boussoles, par l'effet de l'lectricit, se tournait vers le sud. Mais c'est assez pour qu'un navire fasse fausse route pendant l'ternit entire, du moins tant qu'il obit cette fausse indication. --Je vous avoue que je suis mille lieues de comprendre l'importance que vous attachez ce que vous appelez _deux principes_ (quoique j'aie eu l'honneur de les trouver), et je serais bien aise que vous me fissiez connatre toute votre pense. --Eh bien! coutez-moi, je divise mon sujet en... --Misricorde! je n'ai pas le temps de vous couter. Mais dimanche prochain je suis tout vous. --Je voudrais bien pourtant..... --Je suis press. Adieu. -- prsent que je vous tiens..... --Oh! vous ne me tenez pas encore. dimanche[85]. -- dimanche, soit. Dieu, que les auditeurs sont lgers! --Ciel! que les dmonstrateurs sont lourds! [Note 85: Le dimanche est le jour de la semaine o paraissait le _Libre-change_.--(_Note de l'diteur._)] 55.--LA LOGIQUE DE M. CUNIN-GRIDAINE. 2 Mai 1847. M. Cunin-Gridaine, parlant des deux associations qui se sont formes, l'une pour demander ranonner le public, l'autre pour demander que le public ne ft pas ranonn, s'exprime ainsi: _Rien ne prouve mieux l'exagration que l'exagration qui lui est oppose. C'est le meilleur moyen de montrer aux esprits calmes et dsintresss o est la vrit, qui ne se spare jamais de la modration._ Il est certain, selon Aristote, que la vrit se rencontre entre deux exagrations opposes. Le tout est de s'assurer si deux assertions contraires sont galement exagres; sans quoi, le jugement intervenir, impartial en apparence, serait inique en ralit. _Pierre_ et _Jean_ plaidaient devant le juge d'une bourgade. _Pierre_, demandeur, concluait btonner _Jean_ tous les jours. _Jean_, dfendeur, concluait n'tre pas btonn du tout. Le juge pronona cette sentence: Attendu que _rien ne prouve mieux l'exagration que l'exagration qui lui est oppose_, coupons le diffrend par le milieu, et disons que _Pierre_ btonnera _Jean_, mais seulement les _jours impairs_. Jean fit appel, comme on le peut croire; mais ayant appris la logique, il se garda bien cette fois de conclure ce que son rude adversaire ft simplement _dbout_. Quand donc l'avou de Pierre eut lu l'exploit introductif d'instance finissant par ces mots: Plaise au tribunal admettre Pierre faire pleuvoir une grle de coups sur les paules de Jean. L'avou de Jean rpliqua par cette demande reconventionnelle: Plaise au tribunal permettre Jean de prendre sa revanche sur le dos de Pierre. La prcaution ne fut pas inutile. Pour le coup, la justice se trouvait bien place entre deux exagrations. Elle dcida que Jean ne serait plus battu par Pierre, ni Pierre par Jean. Au fond, Jean n'aspirait pas autre chose. Imitons cet exemple; prenons nos prcautions contre la logique de M. Cunin-Gridaine. De quoi s'agit-il? Les _Pierre_ de la rue Hauteville[86] plaident pour tre admis ranonner le public. Les _Jean_ de la rue Choiseul plaident navement pour que le public ne soit pas ranonn. Sur quoi M. le ministre prononce gravement que la _vrit_ et la _modration_ sont au point intermdiaire entre ces deux prtentions. [Note 86: Les bureaux du _Libre-change_ taient rue de Choiseul, et ceux du _Moniteur Industriel_, rue Hauteville.--(_Note de l'diteur._)] Puisque le jugement doit se fonder sur la supposition que l'association du libre-change est exagre! ce qu'elle a de mieux faire, c'est de l'tre en effet, et de se placer la mme distance de la vrit que l'association prohibitionniste, afin que le juste milieu concide quelque peu avec la justice. Donc, l'une demande un impt sur le consommateur au profit du producteur; que l'autre, au lieu de perdre son temps opposer une fin de non-recevoir, exige formellement un impt sur le producteur au profit du consommateur. Et quand le matre de forges dit: Pour chaque quintal de fer que je livre au public, j'entends qu'il me paye, en outre du prix, une prime de 20 fr.; Que le public se hte de rpondre: Pour chaque quintal de fer que j'introduirai du dehors, en franchise, je prtends que le matre de forges franais me paye une prime de 20 fr. Alors, il serait vrai de dire que les prtentions des deux parties sont galement exagres, et M. le ministre les mettra hors de cause, disant: Allez, et ne vous infligez pas de taxes les uns aux autres,--si du moins il est fidle sa logique. Fidle sa logique? Hlas! cette logique est toute dans l'expos des motifs; elle ne reparat plus dans les actes. Aprs avoir pos en fait que l'injustice et la justice sont deux exagrations, que ceux qui veulent le maintien des droits protecteurs et ceux qui en demandent la suppression sont galement loigns de la vrit, que devait faire M. le ministre pour tre consquent? Se placer au milieu, imiter le juge de village qui se pronona pour la demi-bastonnade; en un mot, rduire les droits protecteurs de _moiti_.--Il n'y a pas seulement touch. (_V. le n 50._) Sa dialectique, commente par ses actes, revient donc ceci: Pierre, vous demandez frapper quatre coups; Jean, vous demandez n'en recevoir aucun. La _vrit_, qui ne se spare jamais de la _modration_, est entre ces deux demandes. Selon ma logique, je ne devrais autoriser que deux coups; selon mon bon plaisir, j'en permets quatre, comme devant. Et, pour l'excution de ma sentence, je mets la force publique la disposition de Pierre, aux frais de Jean. Mais le plus beau de l'histoire, c'est que Pierre sort de l'audience furieux de ce que le juge a os, en paroles, comparer son exagration celle de Jean. (_Voir le Moniteur industriel._) 56.--LES HOMMES SPCIAUX. 28 Novembre 1847. Il y a des personnes qui s'imaginent que les hommes d'tude, ou ce qu'elles nomment avec trop de bienveillance les _savants_, sont incomptents pour parler du libre-change. La libert et la restriction, disent-elles, c'est une question qui doit tre dbattue par des hommes _pratiques_. Ainsi le _Moniteur industriel_ nous fait observer qu'en Angleterre la rforme commerciale a t due aux efforts des manufacturiers. Ainsi le comit Odier se montre trs-fier du procd qu'il a adopt, et qui consiste en de prtendues _enqutes_, o tout se rsume demander tour tour chaque industrie privilgie si elle veut renoncer son privilge. Ainsi un membre du conseil gnral de la Seine, fabricant de drap, protg par la prohibition absolue, disait ses collgues, en parlant d'un de nos collaborateurs: Je le connais; c'tait un juge de paix de village; il n'entend rien la fabrique. Nos amis mmes se laissent quelquefois dominer par cette prvention. Et dernirement la Chambre de commerce du Havre, faisant allusion notre dclaration de principes (qui est d'une page), faisait remarquer que nous n'y parlons pas des intrts maritimes. Puis elle ajoute: La Chambre ne pouvait jusqu' un certain point se plaindre de cet oubli, parce que les noms qui figurent au bas de cette dclaration lui inspirent peu de confiance pour l'tude de ces questions. Celui de nos collaborateurs qui est ainsi dsign deux fois commence par dclarer trs-solennellement qu'il n'a nullement la prtention de connatre les procds nautiques mieux que les armateurs, les procds mtallurgiques mieux que les matres de forges, les procds agricoles mieux que les agriculteurs, les procds de tissage mieux que les fabricants, et les procds de nos dix mille industries mieux que ceux qui les exercent. Mais, franchement, cela est-il ncessaire pour reconnatre qu'aucune de ces industries ne doit tre mise lgislativement en mesure de ranonner les autres? Faut-il avoir vieilli dans une fabrique de drap et obtenu de lucratives fournitures pour juger une question de bon sens et de justice, et pour dcider que le dbat doit tre libre entre celui qui vend et celui qui achte? Assurment nous sommes loin de mconnatre l'importance du rle qui est rserv aux hommes pratiques dans la lutte entre le droit commun et le privilge. C'est par eux surtout que l'opinion publique sera dlivre de ses terreurs imaginaires. Quand un homme comme M. Bacot, de Sdan, vient dire: Je suis fabricant de drap; et qu'on me donne les avantages de la libert, je n'en redoute pas les risques; quand M. Bosson, de Boulogne, dit: Je suis filateur de lin; et si le rgime restrictif, en renchrissant mes produits, ne fermait pas mes dbouchs au dehors et n'appauvrissait pas ma clientle au dedans, ma filature prosprerait davantage; quand M. Dufrayer, agriculteur, dit: Sous prtexte de me protger, le systme restrictif m'a plac au milieu d'une population qui ne consomme ni bl, ni laine, ni viande, en sorte que je ne puis faire que cette agriculture qui convient aux pays pauvres;--nous savons tout l'effet que ces paroles doivent exercer sur le public. Lorsque ensuite la question viendra devant la lgislature, le rle des hommes pratiques acquerra une importance peu prs exclusive. Il ne s'agira plus alors du principe, mais de l'excution. On sera d'accord qu'il faut dtruire un tat de choses injuste et artificiel pour rentrer dans une situation quitable et naturelle. Mais, par o faut-il commencer? Dans quelle mesure faut-il procder? Pour rsoudre ces questions d'excution, il est vident que ce seront les hommes pratiques, du moins ceux qui se sont rangs au principe de la libert, qui devront surtout tre consults. Loin de nous donc la pense de repousser le concours des _hommes spciaux_. Il faudrait avoir perdu l'esprit pour mconnatre la valeur de ce concours. Il n'en est pas moins vrai cependant, qu'il y a, au fond de cette lutte, des questions dominantes, primordiales, qui, pour tre rsolues, n'ont pas besoin de ces connaissances technologiques universelles qu'on semble exiger de nous. Le lgislateur a-t-il mission de _pondrer_ les profits des diverses industries? Le peut-il sans compromettre le bien gnral? Peut-il, sans injustice, augmenter les profits des uns en diminuant les profits des autres? Dans cette tentative, arrivera-t-il rpartir d'une manire gale ses faveurs? En ce cas mme, n'y aurait-il pas, pour rsidu de l'opration, toute la dperdition de _forces_ rsultant d'une mauvaise direction du travail? Et le mal n'est-il pas plus grand encore, s'il est radicalement impossible de favoriser galement tous les genres de travaux? En dfinitive, payons-nous un gouvernement pour qu'il nous aide nous nuire les uns aux autres, ou, au contraire, pour qu'il nous en empche? Pour rsoudre ces questions, il n'est nullement ncessaire d'tre un habile armateur, un ingnieux mcanicien; un agriculteur consomm. Il est d'autant moins ncessaire de connatre fond les procds de tous les arts et de tous les mtiers, que ces procds n'y font absolument rien. Dira-t-on par exemple qu'il faut bien savoir le _prix de revient_ du drap, pour juger s'il est possible de lutter avec l'tranger _armes gales_?--Oui certes, cela est ncessaire, dans l'esprit du rgime protecteur, puisque ce rgime a pour but de rechercher si une industrie est en perte afin de faire supporter cette perte par le public; mais cela n'est pas ncessaire dans l'esprit du libre-change, car le libre-change repose sur ce dilemme: Ou votre industrie gagne, et alors la protection vous est inutile; ou elle perd, et alors la protection est nuisible la masse. En quoi donc une enqute spciale est-elle indispensable, puisque, quel qu'en soit le rsultat, la conclusion est toujours la mme? Supposons qu'il s'agisse de l'esclavage. On accordera sans doute que la question de droit passe avant la question d'excution.--Que pour arriver connatre le meilleur mode d'affranchissement, on fasse une enqute, nous le concevons; mais cela suppose la question de droit rsolue. Mais s'il s'agissait de dbattre la question de _droit_ devant le public, si la majorit tait encore favorable au principe mme de l'esclavage, serait-on bien venu de fermer la bouche un abolitionniste en lui disant: Vous n'tes pas comptent; vous n'tes pas planteur, vous n'avez pas d'esclaves. Pourquoi donc oppose-t-on, ceux qui combattent les monopoles, cette fin de non-recevoir qu'ils n'ont pas de monopoles? Les armateurs du Havre ne s'aperoivent-ils pas que cette mme fin de non-recevoir, on la tournera contre eux? S'ils ont, avec raison, la prtention de connatre fond la question maritime, ils n'ont pas sans doute celle de possder des connaissances universelles. Or, d'aprs leur systme, quiconque ose rclamer contre un monopole doit pralablement fournir la preuve qu'il connat fond l'industrie laquelle ce monopole a t confr. Ils nous disent, nous, que nous ne sommes pas aptes juger si la loi doit se mler de nous faire _surpayer_ les transports, parce que nous n'avons jamais arm de navires. Mais alors on leur dira: Avez-vous jamais dirig un haut fourneau, une filature, une fabrique de drap ou de porcelaine, une exploitation agricole? Quel droit avez-vous de vous dfendre contre les taxes que ces industries vous imposent? La tactique des prohibitionnistes est admirable. Par elle, si le public en est dupe, ils sont toujours srs au moins du _statu quo_. Si vous n'appartenez pas une industrie protge, ils dclinent votre comptence. Tu n'es que ranonn, tu n'as pas la parole.--Si vous appartenez une industrie protge, ils vous permettent de parler, mais seulement de votre intrt spcial, le seul que vous tes cens connatre. Ainsi, le monopole ne rencontrerait jamais d'adversaire[87]. [Note 87: L'auteur a signal plus tard le danger d'une classification scientifique uniquement base sur les phnomnes de la production. V. au tome VI les pages 346 et 347.--(_Note de l'diteur._)] 57.--UN PROFIT CONTRE DEUX PERTES. 9 Mai 1847. Il y a maintenant dix-sept ans qu'un publiciste, que je ne nommerai pas, dirigea contre la protection douanire un argument, sous forme algbrique, qu'il nommait la _double incidence de la perte_. Cet argument fit quelque impression. Les privilgis se htrent de le rfuter; mais il arriva que tout ce qu'ils firent dans ce but ne servit qu' lucider la dmonstration, la rendre de plus en plus invincible, et, en outre, la populariser; si bien qu'aujourd'hui, dans le pays o s'est passe la chose, la protection n'a plus de partisans. On me demandera peut-tre pourquoi je ne cite pas le nom de l'auteur? Parce que mon matre de philosophie m'a appris que cela met quelquefois en pril l'effet de la citation[88]. [Note 88: Le nom que l'auteur ne cite pas est celui d'un membre minent de la Ligue anglaise, le colonel Perronnet Thompson. V. tome III, pages 89, 218 et 282.--(_Note de l'diteur._)] Il nous dictait un cours parsem de passages dont quelques-uns taient emprunts Voltaire et Rousseau, invariablement prcds de cette formule: Un clbre auteur a dit, etc. Comme il s'tait gliss quelques ditions de ces malencontreux crivains dans le collge, nous savions fort bien quoi nous en tenir. Aussi nous ne manquions jamais, en rcitant, de remplacer la formule par ces mots: Rousseau a dit, Voltaire a dit.--Mais aussitt le pdagogue, levant les mains au ciel, s'criait: Ne citez pas, l'ami B...; apprenez que beaucoup de gens admireront la phrase qui la trouveraient dtestable s'ils savaient d'o elle est tire. C'tait le temps o rgnait une opinion qui dtermina notre grand chansonnier, je devrais dire notre grand pote, mettre au jour ce refrain: C'est la faute de Voltaire, C'est la faute de Rousseau. Supprimant donc le nom de l'auteur et la forme algbrique, je reproduirai l'argument qui se borne tablir que toute faveur du tarif entrane ncessairement: 1 Un profit pour une industrie; 2 Une perte gale pour une autre industrie; 3 Une perte gale pour le consommateur. Ce sont l les effets _directs et ncessaires_ de la protection. En bonne justice, et pour complter le bilan, il faudrait encore lui imputer de nombreuses _pertes accessoires_, telles que: frais de surveillance, formalits dispendieuses, incertitudes commerciales, fluctuations des tarifs, oprations contraries, chances de guerre multiplies, contrebande, rpression, etc. Mais je me restreins ici aux consquences _ncessaires_ de la protection. Une anecdote rendra peut-tre plus claire la dmonstration de notre problme. Un matre de forges avait besoin de bois pour son usine. Il avait trait avec un pauvre bcheron, quelque peu clerc, qui, pour 40 sous, devait bcher du matin au soir, un jour par semaine. La chose paratra singulire; mais il advint qu' force d'entendre parler protection, travail national, supriorit de l'tranger, prix de revient, etc., notre bcheron devint conomiste la manire du _Moniteur industriel_: si bien qu'une pense lumineuse se glissa dans son esprit en mme temps qu'une pense de monopole dans son coeur. Il alla trouver le matre de forges, et lui dit: --Matre, vous me donnez 2 francs pour un jour de travail; dsormais vous me donnerez 4 francs et je travaillerai deux jours. --L'ami, rpondit le matre de forges, j'ai assez du bois que tu refends dans la journe. --Je le sais, dit le bcheron; aussi j'ai pris mes mesures. Voyez ma hache, comme elle est mousse, brche. Je vous assure que je mettrai deux jours pleins hacher le bois que j'expdie maintenant en une journe. --Je perdrai 2 francs ce march. --Oui, mais je les gagnerai, moi; et, relativement au bois et vous, je suis producteur et vous n'tes que consommateur. Le consommateur! cela mrite-t-il aucune piti? --Et si je te prouvais qu'indpendamment des 40 sous qu'il me fera perdre, ce march fera perdre aussi 40 sous un autre producteur? --Alors je dirais que sa perte balance mon gain, et que le rsultat dfinitif de mon invention est pour vous, et par consquent pour la nation en masse, une perte sche de 2 francs. Mais quel est ce travailleur qui aura se plaindre? --Ce sera, par exemple, Jacques le jardinier, auquel je ne pourrai plus faire gagner comme aujourd'hui 40 sous par semaine, puisque ces 40 sous, je te les aurai donns; et si je n'en prive pas Jacques, j'en priverai un autre. --C'est juste, je me rends et vais aiguiser ma hache. Au fait, si par la faute de ma hache il se fait moins de besogne dans le monde pour une valeur de 2 francs, c'est une perte, et il faut bien qu'elle retombe sur quelqu'un... Mais, pardon, matre, il me vient une ide. Si vous me faites gagner ces 2 francs, je les ferai gagner au cabaretier, et ce gain compensera la perte de Jacques. --Mon ami, tu ne ferais l que ce que Jacques fera lui-mme tant que je l'emploierai, et ce qu'il ne fera plus si je le renvoie, comme tu le demandes. --C'est vrai; je suis pris, et je vois bien qu'il n'y a pas de profit national brcher les haches. Cependant, notre bcheron, tout en bchant, ruminait le cas dans sa tte. Il se disait: Pourtant, j'ai cent fois entendu dire au patron qu'il tait avantageux de protger le producteur aux dpens du consommateur. Il est vrai qu'il a fait apparatre ici un autre producteur auquel je n'avais pas song. quelque temps de l, il se prsenta chez le matre de forges, et lui dit: --Matre, j'ai besoin de 20 kilogrammes de fer, et voici 5 francs pour les payer. --Mon ami, ce prix je ne t'en puis donner que 10 kilogrammes. --C'est fcheux pour vous, car je sais un Anglais qui me donnera pour mes 5 francs les 20 kilogrammes dont j'ai besoin. --C'est un coquin. --Soit. --Un goste, un perfide, un homme que l'intrt fait agir. --Soit. --Un individualiste, un bourgeois, un marchand qui ne sait ce que c'est qu'abngation, dvouement, fraternit, philanthropie. --Soit; mais il me donne pour 5 francs 20 kilogrammes de fer, et vous, si fraternel, si dvou, si philanthrope, vous ne m'en donnez que 10. --C'est que ses machines sont plus perfectionnes que les miennes. --Oh! oh! monsieur le philanthrope, vous travaillez donc avec une hache obtuse, et vous voulez que ce soit moi qui supporte la perte. --Mon ami, tu le dois, pour que mon industrie soit favorise. Dans ce monde, il ne faut pas toujours songer soi et son intrt. --Mais il me semble que c'est toujours votre tour d'y songer. Ces jours-ci vous n'avez pas voulu me payer pour me servir d'une mauvaise hache, et aujourd'hui vous voulez que je vous paye pour vous servir de mauvaises machines. --Mon ami, c'est bien diffrent: mon industrie est nationale et d'une haute importance. --Relativement aux 5 francs dont il s'agit, il n'est pas important que vous les gagniez si je dois les perdre. --Et ne te souvient-il plus que lorsque tu me proposais de fendre mon bois avec une hache mousse, je te dmontrai qu'outre ma perte, il en retomberait sur le pauvre Jacques une seconde, gale la mienne, et chacune d'elles gale ton profit, ce qui, en dfinitive, constituait, pour la nation en masse, une perte sche de 2 francs?--Pour qu'il y et parit dans les deux cas, il te faudrait prouver que mon gain et ta perte se balanant, il y aura encore un prjudice caus un tiers. --Je ne vois pas que cette preuve soit trs-ncessaire; car, selon vous-mme, que j'achte vous, que j'achte l'Anglais, la nation ne doit rien perdre ni gagner. Et alors, je ne vois pas pourquoi je disposerais votre avantage, et non au mien, du fruit de mes sueurs. Au surplus, je crois pouvoir prouver que si je vous donne 10 francs de vos 20 kilogrammes de fer, je perdrai 5 francs, et une autre personne perdra 5 francs; vous n'en gagnerez que 5, d'o rsultera pour la nation entire une perte sche de 5 francs. --Je suis curieux de t'entendre bcher cette dmonstration. --Et si je la refends proprement, conviendrez-vous que votre prtention est injuste? --Je ne te promets pas d'en convenir; car, vois-tu, en fait de ces choses-l, je suis un peu comme le Joueur de la comdie, et je dis l'conomie politique: Tu peux bien me convaincre, _science_ ennemie, Mais me faire avouer, morbleu, je t'en dfie! Cependant voyons ton argument. --Il faut d'abord que vous sachiez une chose. L'Anglais n'a pas l'intention d'emporter dans son pays ma pice de 100 sous. Si nous faisons march, (--le matre de forges, _ part_: j'y mettrai bon ordre,--) il m'a charg d'acheter pour 5 francs deux paires de gants que je lui remettrai en change de son fer. --Peu importe, arrive enfin la preuve. --Soit: maintenant calculons.--En ce qui concerne les 5 francs qui reprsentent le prix naturel du fer, il est clair que l'industrie franaise ne sera ni plus ni moins encourage, dans son ensemble, soit que je les donne vous pour faire le fer directement, soit que je les donne au gantier qui me fournit les gants que l'Anglais demande en change du fer. --Cela parat raisonnable. --Ne parlons donc plus de ces premiers 100 sous. Restent les autres 5 francs en litige. Vous dites que si je consens les perdre, vous les gagnerez, et que votre industrie sera favorise d'autant. --Sans doute. --Mais si je conclus avec l'Anglais, ces 100 sous me resteront. Prcisment, je me trouve avoir grand besoin de chaussure, et c'est juste ce qu'il faut pour acheter des souliers. Voil donc un troisime personnage, le cordonnier, intress dans la question.--Si je traite avec vous, votre industrie sera encourage dans la mesure de 5 francs; celle du cordonnier sera dcourage dans la mesure de 5 francs, ce qui fait la balance exacte.--Et, en dfinitive, je n'aurai pas de souliers; en sorte que ma perte sera sche, et la nation, en ma personne, aura perdu 5 francs. --Pas mal raisonn pour un bcheron! mais tu perds de vue une chose, c'est que les 5 francs que tu ferais gagner au cordonnier,--si tu traitais avec l'Anglais,--je les lui ferai gagner moi-mme si tu traites avec moi. --Pardon, excuse, matre; mais vous m'avez vous-mme appris, l'autre jour, me prserver de cette confusion. J'ai 10 francs. Traitant avec vous, je vous les livre et vous en ferez ce que vous voudrez. Traitant avec l'Anglais, je les livre, savoir: 5 francs au gantier, 5 francs au cordonnier, et ils en feront ce qu'ils voudront. Les consquences ultrieures de la circulation qui sera imprime ces 10 francs par vous dans un cas, par le gantier et le cordonnier dans l'autre, sont identiques et se compensent. Il ne doit pas en tre question[89]. [Note 89: V. au tome V, page 363, le chap. VII du pamphlet _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_.--(_Note de l'diteur._)] Il n'y a donc en tout ceci qu'une diffrence. Selon le premier march, je n'aurai pas de souliers; selon le second, j'en _aurai_. Le matre de forges s'en allant: Ah! o diable l'conomie politique va-t-elle se nicher? Deux bonnes lois feront cesser ce dsordre: une loi de douanes qui me donnera la force, puisque aussi bien je n'ai pas la raison,--et une loi sur l'enseignement, qui envoie toute la jeunesse tudier la socit Sparte et Rome. Il n'est pas bon que le peuple voie si clair dans ses affaires[90]! [Note 90: V. tome IV, page 442, le pamphlet _Baccalaurat et Socialisme_.--(_Note de l'diteur._)] 58.--DEUX PERTES CONTRE UN PROFIT. 30 Mai 1847. _ M. Arago, de l'Acadmie des sciences._ MONSIEUR, Vous avez le secret de rendre accessibles tous les esprits les plus hautes vrits de la science. Oh! ne pourriez-vous, grand renfort d'_x_, trouver au thorme suivant une de ces dmonstrations par _a + b_, qui ne laissent plus de place la controverse! Son simple nonc suffira pour montrer l'immense service que vous rendriez au pays et l'humanit. Le voici: SI UN DROIT PROTECTEUR LVE LE PRIX D'UN OBJET D'UNE QUANTIT DONNE, LA NATION GAGNE CETTE QUANTIT UNE FOIS ET LA PERD DEUX FOIS. Si cette proposition est vraie, il s'ensuit que les nations s'infligent elles-mmes des pertes incalculables. Il faudrait reconnatre qu'il n'est aucun de nous qui ne jette des pices d'un franc dans la rivire chaque fois qu'il mange ou qu'il boit, qu'il s'avise de toucher un outil ou un vtement. Et comme il y a longtemps que ce jeu dure, il ne faut pas tre surpris si, malgr le progrs des sciences et de l'industrie, une masse bien lourde de misre et de souffrances pse encore sur nos concitoyens. D'un autre ct, tout le monde convient que le rgime protecteur est une source de maux, d'incertitudes et de dangers, en dehors de ce calcul de profits et de pertes. Il nourrit les animosits nationales, retarde l'union des peuples, multiplie les chances de guerre, fait inscrire dans nos codes, au rang des dlits et des crimes, des actions innocentes en elles-mmes. Ces inconvnients accessoires du systme, il faut bien s'y soumettre quand on croit que le systme repose lui-mme sur cette donne: _que tout renchrissement, de son fait, est un gain national_.--Car, Monsieur, je crois avoir observ et vous aurez peut-tre observ comme moi que, malgr le grand mpris que les individus et les peuples affichent pour le _gain_, ils y renoncent difficilement,--mais s'il venait tre prouv que ce prtendu gain est accompagn d'abord d'une _perte gale_, ce qui fait compensation, puis d'une _seconde perte encore gale_, laquelle constitue une duperie bien caractrise; comme dans le coeur humain l'horreur des pertes est aussi fortement enracine que l'amour des profits, il faut croire que le rgime protecteur et toutes ses consquences directes et indirectes s'vanouiraient avec l'illusion qui les a fait natre. Vous ne serez donc pas surpris, Monsieur, que je dsire voir cette dmonstration revtue de l'vidence invincible que communique la langue des quations. Vous ne trouverez pas mauvais non plus que je m'adresse vous; car, parmi tous les problmes qu'offrent les sciences que vous cultivez avec tant de gloire, il n'en est certainement aucun plus digne d'occuper, au moins quelques instants, vos puissantes facults. J'ose dire que celui qui en donnerait une solution irrfutable, n'et-il fait que cela dans ce monde, aurait assez fait pour l'humanit et pour sa propre renomme. Permettez-moi donc d'tablir en langue vulgaire ce que je voudrais voir mettre en langue mathmatique. Supposons qu'un couteau anglais se donne en France pour 2 fr. Cela veut dire qu'il s'change contre 2 fr. ou tout autre objet valant lui-mme 2 fr., par exemple une paire de gants de ce prix. Admettons qu'un couteau semblable ne puisse se faire chez nous moins de 3 fr. Dans ces circonstances, un coutelier franais s'adresse au gouvernement et lui dit: Protgez-moi. Empchez mes compatriotes d'acheter des couteaux anglais, et moi je me charge de les pourvoir 3 fr. Je dis que ce renchrissement d'un franc sera _gagn une fois_, mais j'ajoute qu'il sera _perdu deux fois_ par la France, et que le mme phnomne se prsentera dans tous les cas analogues. D'abord, finissons-en avec les 2 fr. qui sont en dehors du renchrissement. En tant que cela concerne ces 2 fr., il est bien clair que l'industrie franaise n'aura rien gagn ni perdu la mesure. Que ces 2 fr. aillent au coutelier ou au gantier, cela peut arranger l'un de ces industriels et dranger l'autre, mais cela n'affecte en rien l'ensemble du _travail national_. Jusque-l, il y a changement de direction, mais non accroissement ou dcroissement dans l'industrie: 2 fr. de plus prennent le chemin de la coutellerie, 2 fr. de moins prennent celui de la ganterie, voil tout. Injuste faveur ici, oppression non moins injuste l, c'est tout ce qu'il est possible d'apercevoir; ne parlons donc plus de ces 2 fr. Mais il reste un troisime franc dont il est essentiel de suivre la trace; il constitue le surenchrissement du couteau; c'est la _quantit donne_ dont le prix des couteaux est lev. C'est celle que je dis tre gagne une fois et perdue deux par le pays. Qu'elle soit gagne une fois, cela est hors de doute. videmment l'industrie coutelire est favorise, par la prohibition, dans la mesure de _un franc_, qui va solder des salaires, des profits, du fer, de l'acier. En d'autres termes, la production des gants n'est dcourage que de 2 fr. et celle des couteaux est encourage de 3 fr., ce qui constitue bien pour l'ensemble de l'industrie nationale, tout balanc jusqu'ici, un excdant d'encouragement de 20 sous, 1 franc ou 100 centimes, comme on voudra les appeler. Mais il est tout aussi vident que l'acqureur du couteau, quand il l'obtenait d'Angleterre contre une paire de gants, ne dboursait que 2 fr., tandis que maintenant il en dpense 3. Dans le premier cas, il restait donc sa disposition _un franc_ au del du prix du couteau; et, comme nous sommes tous dans l'habitude de faire servir les francs quelque chose, nous devons tenir pour certain que ce franc aurait t dpens d'une manire quelconque et aurait encourag l'industrie nationale tout autant qu'un franc peut s'tendre. Si, par exemple, vous tiez cet acheteur,--avant la prohibition vous pouviez acheter une paire de gants pour 2 fr., contre laquelle paire de gants vous auriez obtenu le couteau anglais.--Et, en outre, il vous serait rest 1 fr., avec lequel vous auriez achet, selon votre bon plaisir, des petits pts ou un petit volume in-12. Si donc nous faisons le compte du _travail national_, nous trouvons de suite opposer au gain du coutelier une perte quivalente, savoir celle du ptissier ou du libraire. Il me semble impossible de nier que, dans un cas comme dans l'autre, vos 3 fr., puisque vous les aviez, ont encourag dans une mesure exactement semblable l'industrie du pays. Sous le rgime de la libert, ils se sont partags entre un gantier et un libraire; sous le rgime de la protection, ils sont alls exclusivement au coutelier, et je crois qu'on pourrait dfier le gnie de la prohibition lui-mme d'branler cette vrit. Ainsi, voil le franc gagn une fois par le coutelier et perdu une fois par le libraire. Reste examiner votre propre situation, vous acheteur, vous consommateur. Ne saute-t-il pas aux yeux qu'avant la prohibition, vous aviez pour vos 3 fr. et un couteau et un petit volume in-12, tandis que depuis, vous ne pouvez avoir pour vos mmes 3 fr. qu'un couteau et pas de volume in-12? Vous perdez donc dans cette affaire un volume, soit l'quivalent d'_un franc_. Or, si cette seconde perte n'est compense par aucun profit pour qui que ce soit en France, j'ai raison de dire que ce franc, gagn une fois, est perdu deux fois. Savez-vous, Monsieur, ce qu'on dit cela? car il est bon que vous connaissiez l'objection. On dit que votre perte est compense par le profit du coutelier, ou, en termes gnraux, que la perte du consommateur est compense par le profit du producteur. Votre sagacit aura bien vite dcouvert que la mystification ici consiste laisser dans l'ombre le fait dj tabli que le profit d'un producteur, le coutelier, est balanc par la perte d'un autre producteur, le libraire; et que votre franc, par cela mme qu'il a t encourager la coutellerie, n'a pu aller encourager, comme il l'aurait fait, la librairie. Aprs tout, comme il s'agit de sommes gales, qu'on tablisse, si on le prfre, la compensation entre le producteur et le consommateur, peu importe, pourvu qu'on n'oublie pas le libraire, et qu'on ne fasse pas reparatre deux fois le mme gain pour l'opposer alternativement deux pertes bien distinctes. On dit encore: Tout cela est bien petit, bien mesquin. Il ne vaut gure la peine de faire tant de bruit pour un petit franc, un petit couteau, et un petit volume in-12. Je n'ai pas besoin de vous faire observer que le franc, le couteau et le livre sont mes signes algbriques, qu'ils reprsentent la vie, la substance des peuples; et c'est parce que je ne sais pas me servir des _a_, _b_, _c_, qui gnralisent les questions, que je mets celle-ci sous votre patronage. On dira encore ceci: Le franc que le coutelier reoit en plus, grce la protection, il le fait gagner des travailleurs.--Je rponds: Le franc que le libraire recevrait en plus, grce la libert, il le ferait gagner aussi d'autres travailleurs; en sorte que, de ce ct, la compensation n'est pas dtruite, et il reste toujours que, sous un rgime vous avez un livre, et sous l'autre vous n'en avez pas.--Pour viter la confusion volontaire ou non qu'on ne manquera pas de faire ce sujet, il faut bien distinguer la distribution originaire de vos 3 francs d'avec leur circulation ultrieure, laquelle, dans l'une et dans l'autre hypothse, suit des parallles infinies, et ne peut jamais affecter notre calcul[91]. [Note 91: Sur le _Sophisme des ricochets_, V. au prsent volume, n 48, page 320; au tome IV, les pages 74, 160, 229; et au tome V, indpendamment des pages 80 83, les pages 336 et suivantes, contenant le pamphlet _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_.--(_Note de l'diteur._)] Il me semble qu'il faudrait tre de bien mauvaise foi pour venir argumenter de l'importance relative des deux industries compares, disant: Mieux vaut la coutellerie que la ganterie ou la librairie. Il est clair que mon argumentation n'a rien de commun avec cet ordre d'ides. Je cherche l'effet gnral de la prohibition sur l'ensemble de l'industrie, et non si l'une a plus d'importance que l'autre. Il m'et suffi de prendre un autre exemple pour montrer que ce qui, dans mon hypothse, se rsout en privation d'un livre est, dans beaucoup de cas, privation de pain, de vtements, d'instruction, d'indpendance et de dignit. Dans l'espoir que vous attacherez la solution de ce problme l'importance vraiment radicale qu'il me semble mriter, permettez-moi d'insister encore sur quelques objections qu'on pourra faire.--On dit: La perte ne sera pas d'_un franc_, parce que la concurrence intrieure suffira pour faire tomber les couteaux franais 2 fr. 50, peut-tre 2 fr. 25. Je conviens que cela pourra arriver. Alors il faudra changer mes chiffres. Les _deux pertes_ seront moindres, et le _gain aussi_; mais il n'y aura pas moins deux pertes pour un gain tant que la protection protgera. Enfin, on objectera, sans doute, qu'il faut au moins protger l'industrie nationale en raison des taxes dont elle est greve. La rponse se dduit de ma dmonstration mme. Soumettre le peuple deux pertes pour un gain, c'est un triste moyen d'allger ses charges. Qu'on suppose les impts aussi levs qu'on voudra; qu'on suppose que le gouvernement nous prend les 99 centimes de nos revenus, est-ce un remde proposable, je le demande, que de gratifier le coutelier surtax d'un franc pris au libraire surtax, avec perte par-dessus le march d'un franc pour le consommateur surtax? Je ne sais, Monsieur, si je me fais illusion, mais il me semble que la dmonstration rigoureuse que je sollicite de vous, si vous prenez la peine de la formuler, ne sera pas un objet de pure curiosit scientifique, mais dissipera bien des prjugs funestes. Par exemple, vous savez combien on est impatient de toute _concurrence trangre_. C'est le monstre sur lequel se dchargent toutes les colres industrielles. Eh bien! que voit-on dans le cas propos? o est la rivalit relle? quel est le vrai, le dangereux concurrent du gantier et du libraire franais? N'est-ce pas le coutelier franais qui sollicite l'appui de la loi, pour absorber lui seul la rmunration de ses deux confrres, mme aux dpens d'une perte sche pour le public? Et de mme, quels sont les vrais, les dangereux antagonistes du coutelier franais? Ce n'est pas le coutelier de Birmingham; ce sont le libraire et le gantier franais, qui, du moins s'ils n'ont pas une taie sur les yeux, feront des efforts incessants pour reprendre au coutelier une clientle qu'il leur a lgislativement et injustement ravie. N'est-il pas assez singulier de dcouvrir que ce monstre de la concurrence, dont nous croyons entendre les rugissements de l'autre ct du dtroit, nous le nourrissons au milieu de nous? D'autres points de vue aussi neufs qu'exacts sortiront de cette quation que j'ose attendre, Monsieur, de vos lumires et de votre patriotisme[92]. [Note 92: Sur la _Concurrence_, V. tome IV, page 45, et tome VI, le chap. X.--(_Note de l'diteur._)] 59.--LA PEUR D'UN MOT. I UN CONOMISTE. Il est assez singulier que le Franais, si plein de courage et mme de tmrit, qui n'a peur ni de l'pe, ni du canon, ni des revenants, ni gure du diable, se laisse quelquefois terrifier par un mot. Morbleu, j'en veux faire l'exprience. (_Il s'approche d'un artisan et dit en grossissant la voix_: LIBRE-CHANGE!) L'ARTISAN (_tout effar_): Ciel! vous m'avez pouvant. Comment pouvez-vous prononcer ce gros mot? --Et quelle ide, s'il vous plat, y attachez-vous? --Aucune; mais il est certain que ce doit tre une horrible chose. Un gros monsieur vient souvent dans nos quartiers, disant: _Sauve qui peut! le libre-change va arriver._ Ah! si vous entendiez sa voix spulcrale! tenez, j'en ai encore la chair de poule. --Et le gros monsieur ne vous dit pas de quoi il s'agit? --Non, mais c'est assurment de quelque invention diabolique, pire que la poudre-coton ou la machine Fieschi,--ou bien de quelque bte fauve rcemment trouve dans l'Atlas, et tenant le milieu entre le tigre et le chacal,--ou encore de quelque terrible pidmie, comme le cholra asiatique. -- moins que ce ne soit de quelqu'un de ces monstres imaginaires dont on a fait peur aux enfants, Barbe-Bleue, Gargantua ou Croquemitaine. --Vous riez? Eh bien! si vous le savez, dites-moi ce que c'est que le _libre-change_. --Mon ami, c'est l'_change libre_. --Ah! bah! rien que cela? --Pas autre chose; le droit de _troquer librement_ nos services entre nous. --Ainsi, _libre-change_ et _change libre_, c'est blanc bonnet et bonnet blanc? --Exactement. --Eh bien! tout de mme, j'aime mieux _change libre_. Je ne sais si c'est un effet de l'habitude, mais _libre-change_ me fait encore peur. Mais pourquoi le gros monsieur ne nous a-t-il pas dit ce que vous me dites? --C'est, voyez-vous, qu'il s'agit d'une discussion assez singulire entre des gens qui veulent la libert pour tout le monde, et d'autres qui la veulent aussi pour tout le monde, except pour leurs pratiques. Peut-tre le gros monsieur est-il du nombre de ces derniers. --En tout cas, il peut se vanter de m'avoir fait une fire peur, et je vois bien que j'ai t dupe comme le fut feu mon grand-pre. --Est-ce que feu votre grand-pre avait pris aussi le _libre-change_ pour un dragon trois ttes? --Il m'a souvent cont que dans sa jeunesse on avait russi l'exalter beaucoup contre une certaine _madame Vto_. Il se trouva que c'tait une loi qu'il avait prise pour une ogresse. --Cela prouve que le peuple a encore bien des choses apprendre, et qu'en attendant qu'il les sache il ne manque pas de personnes, comme votre gros monsieur, disposes abuser de sa crdulit[93]. [Note 93: V. tome IV, pages 121 123.--(_Note de l'diteur._)] --En sorte donc que tout se rduit savoir si chacun a le droit de faire ses affaires, ou si ce droit est subordonn aux convenances du gros monsieur? --Oui; la question est de savoir si, subissant la concurrence dans vos ventes, vous ne devez pas en profiter dans vos achats. --Voudriez-vous m'claircir un peu plus la chose? --Volontiers. Quand vous faites des souliers, quel est votre but? --De gagner quelques cus. --Et si l'on vous dfendait de dpenser ces cus, que feriez-vous? --Je cesserais de faire des souliers. --Votre vrai but n'est donc pas de gagner des cus? --Il va sans dire que je ne recherche les cus qu' cause de ce que je puis me procurer avec: du pain, du vin, un logis, une blouse, un paroissien, une cole pour mon fils, un trousseau pour ma fille, et de belles robes pour ma femme[94]. [Note 94: V. le pamphlet _Maudit argent_, tome V, page 64.] --Fort bien. Ngligeons donc les cus pour un instant, et disons, pour abrger, que lorsque vous faites des souliers c'est pour avoir du pain, du vin, etc. Mais alors pourquoi ne faites-vous pas vous-mme ce pain, ce vin, ce paroissien, ces robes? --Misricorde! pour faire seulement une page de ce paroissien, ma vie entire ne suffirait pas. --Ainsi, quoique votre tat soit bien modeste, il met en votre pouvoir mille fois plus de choses que vous n'en pourriez faire vous-mme[95]. --C'est assez plaisant, surtout quand je songe qu'il en est ainsi de tous les tats. Pourtant, comme vous dites, le mien n'est pas des meilleurs, et j'en aimerais mieux un autre, celui d'vque, par exemple. --Soit. Mais mieux vaut encore tre cordonnier et changer des souliers contre du pain, du vin, des robes, etc., que de vouloir faire toutes ces choses. Gardez donc votre tat, et tchez d'en tirer le meilleur parti possible. --J'y fais de mon mieux. Le malheur est que j'ai des concurrents qui me rabattent le caquet. Ah! si j'tais le seul cordonnier de Paris seulement pendant dix ans, je n'envierais pas le sort du roi, et je ferais joliment la loi la pratique. --Mais, mon ami, les autres en disent autant; et s'il n'y avait qu'un laboureur, un forgeron et un tailleur dans le monde, ils vous feraient joliment la loi aussi. Puisque vous subissez la concurrence, quel est votre intrt? --Eh parbleu! que ceux qui j'achte mon pain et mes habits la subissent comme moi. --Car si le tailleur de la rue Saint-Denis est trop exigeant... --Je m'adresse celui de la rue Saint-Martin. --Et si celui de la rue Saint-Denis obtenait une loi qui vous fort d'aller lui? --Je le traiterais de... --Doucement; ne m'avez-vous pas dit que vous avez un paroissien? --Le paroissien ne dit pas que je ne doive pas profiter de la concurrence, puisque je la subis. --Non; mais il dit qu'il ne faut maltraiter personne et qu'il faut toujours se croire le plus pcheur de tous les pcheurs. --Je l'ai lu bien souvent. Et, tout de mme, j'ai peine me croire plus malhonnte homme qu'un fripon. --Croyez toujours, la foi nous sauve. Bref, il vous parat que la concurrence doit tre la loi de tous ou de personne? --Justement. --Et vous avez reconnu qu'il est impossible d'y soustraire tout le monde? --Bien videmment, moins de ne laisser qu'un homme dans chaque mtier. --Donc, il faut n'y soustraire personne. --Cela va tout seul. chacun libert de vendre, acheter, marchander, troquer, changer,--honntement nanmoins. --Eh! mon ami, c'est ce qui s'appelle _libre-change_. --Pas plus malin que cela? --Pas plus malin que cela. (_ part_: En voil un de converti.) --En ce cas, vous pouvez dguerpir et me laisser tranquille avec votre libre-change. Nous en jouissons compltement. Me donne sa pratique qui veut, et je donne la mienne qui il me plat. --C'est ce qu'il nous reste voir. II --Ah! monsieur l'coni... l'cona... l'con... comment diable s'appelle votre mtier? --Vous voulez dire _conomiste_. --Oui, conomiste. En voil un drle de mtier! Je gage qu'il rapporte plus que celui de cordonnier; mais aussi, je lis quelquefois des gazettes o vous tes joliment habill! Quoi qu'il en soit, vous faites bien de venir un dimanche. L'autre jour vous m'avez fait perdre un quart de journe, avec vos changes. --Cela se retrouvera. Mais en effet, vous voil tout endimanch. Dieu! le bel habit! L'toffe en est moelleuse. O l'avez-vous prise? --Chez le marchand. --Oui; mais d'o le marchand l'a-t-il tire? --De la fabrique, sans doute. --Et je suis sr qu'il a fait un profit dessus. Pourquoi n'tes-vous pas all vous-mme la fabrique? --C'est trop loin, ou, pour mieux dire, je ne sais o cela est, et n'ai pas le temps de m'en informer. --Vous vous adressez donc aux marchands? On dit que ce sont des parasites qui vendent plus cher qu'ils n'achtent, et ont l'audace de se faire payer leurs services. --Cela m'a toujours paru fort dur; car enfin, ils ne faonnent pas le drap comme je fais le cuir; tel qu'ils l'ont achet, ils me le vendent; quel droit ont-ils de bnficier? --Aucun. Ils n'ont que celui de vous laisser aller chercher votre drap Mazamet et vos cuirs Buenos-Ayres. --Comme je lis quelquefois la _Dmocratie pacifique_, j'ai pris en horreur les marchands, ces intermdiaires, ces agioteurs, ces accapareurs, ces brocanteurs, ces parasites, et j'ai bien souvent essay de m'en passer. --Eh bien? --Eh bien! je ne sais comment cela se fait, mais cela a toujours mal tourn. J'ai eu de mauvaise marchandise, ou elle ne me convenait pas, ou l'on m'en faisait prendre trop la fois, ou je ne pouvais choisir; j'en tais pour beaucoup de frais, de ports de lettres, de temps perdu; et ma femme, qui a bonne tte, celle-l, et qui veut ce qu'elle veut, m'a dit: Jacques, fais des souliers[96]. [Note 96: V. le chap. VI du pamphlet _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_, tome V, page 356.--(_Note de l'diteur._)] --Et elle a eu raison. En sorte que vos changes se faisant par l'intermdiaire des marchands et ngociants, vous ne savez pas mme de quel pays sont venus le bl qui vous nourrit, le charbon qui vous chauffe, le cuir dont vous faites des souliers, les clous dont vous les cuirassez, et le marteau qui les enfonce. --Ma foi, je ne m'en soucie gure, pourvu qu'ils arrivent. --D'autres s'en soucient pour vous; n'est-il pas juste qu'ils soient pays de leur temps et de leurs soins? --Oui, mais il ne faut pas qu'ils gagnent trop. --Vous n'avez pas cela craindre. Ne se font-ils pas aussi concurrence entre eux? --Ah! je n'y pensais pas. --Vous me disiez l'autre jour que les changes sont parfaitement libres. Ne faisant pas les vtres par vous-mme, vous ne pouvez le savoir. --Est-ce que ceux qui les font pour moi ne sont pas libres? --Je ne le crois pas. Souvent, en les empchant d'aller dans un march o les choses sont bas prix, on les oblige aller dans un autre o elles sont chres. --C'est une horrible injustice qu'on leur fait l! --Point du tout; c'est vous qu'on fait l'injustice, car ce qu'ils ont achet cher, ils ne peuvent vous le vendre bon march. --Contez-moi cela, je vous prie. --Le voici. Quelquefois, le drap est cher en France et bon march en Belgique. Le marchand qui cherche du drap pour vous va naturellement l o il y en a bas prix. S'il tait libre, voici ce qui arriverait. Il emporterait, par exemple, trois paires de souliers de votre faon, contre lesquels le Belge lui donnerait assez de drap pour vous faire une redingote. Mais il ne le fait pas, sachant qu'il rencontrerait la frontire un douanier qui lui crierait: _Dfendu!_ Donc le marchand s'adresse vous et vous demande une quatrime paire de souliers, parce qu'il en faut quatre paires pour obtenir la mme quantit de drap franais. --Voyez la ruse! Et qui a apost l ce douanier? --Qui pourrait-ce tre, sinon le fabricant de drap franais? --Et quelle est sa raison? --C'est qu'il n'aime pas la concurrence. --Oh! morguienne, je ne l'aime pas non plus, et il faut bien que je la subisse. --C'est ce qui nous fait dire que les changes ne sont pas libres. --Je pensais que cela regardait les marchands. --Cela vous regarde, vous, puisqu'en dfinitive c'est vous qui donnez quatre paires de souliers au lieu de trois pour avoir une redingote. --C'est fcheux; mais cela vaut-il la peine de faire tant de bruit? --La mme opration se rpte pour presque tout ce que vous achetez; pour le bl, pour la viande, pour le cuir, pour le fer, pour le sucre, en sorte que vous n'avez pour quatre paires de souliers que ce que vous pourriez avoir pour deux. --Il y a du louche l-dessous. Tout de mme, je remarque, d'aprs ce que vous dites, que les seuls concurrents dont on se dbarrasse sont des trangers. --C'est vrai. --Eh bien! il n'y a que moiti mal; car, voyez-vous, je suis patriote comme tous les diables. -- votre aise. Mais remarquez bien ceci: ce n'est pas l'tranger qui perd deux paires de souliers; c'est vous, et vous tes Franais! --Je m'en vante! --Et puis, ne disiez-vous pas que la concurrence doit tre pour tous ou pour personne? --Ce serait de toute justice. --Cependant M. Sakoski est tranger, et nul ne l'empche d'tre votre concurrent. --Et un rude concurrent encore. Comme a vous trousse une botte! --Difficile parer, n'est-ce pas? Mais puisque la loi laisse nos fashionables choisir entre vos bottes et celles d'un Allemand, pourquoi ne vous laisserait-elle pas choisir entre du drap franais et du drap belge? --Que faut-il donc faire? --D'abord, n'avoir pas peur du _libre-change_. --Dites l'_change libre_, c'est moins effrayant. Et ensuite? --Ensuite, vous l'avez dit: demander libert pour tous ou protection pour tous. --Et comment diable voulez-vous que la douane protge un avocat, un mdecin, un artiste, un pauvre ouvrier? --C'est parce qu'elle ne le peut pas qu'elle ne doit protger personne; car favoriser les ventes de l'un, c'est ncessairement grever les achats de l'autre[97]. [Note 97: V. la fin du n 43, pages 244 et 245, et le n 53, page 359.--(_Note de l'diteur._)] 60.--MIDI QUATORZE HEURES. (bauche indite.) ..... 1847. On a fait de l'conomie politique une science pleine de subtilits et de mystres. Rien ne s'y passe naturellement. On la ddaigne, on la persifle aussitt qu'elle s'avise de donner un phnomne simple une explication simple. --Le Portugal est pauvre, dit-on; d'o cela vient-il? --De ce que les Portugais sont inertes, paresseux, imprvoyants, mal administrs, rpond-elle. --Non, rplique-t-on, c'est l'change qui fait tout le mal;--c'est le trait de Mthuen, l'invasion des draps anglais bon march, l'puisement du numraire, etc. Puis on ajoute: Les Anglais travaillent beaucoup, et cependant il y a beaucoup de pauvres parmi eux; comment cela se peut-il? --Parce que, rpond-elle navement, ce qu'ils gagnent par le travail on le leur prend par l'impt. On le distribue des colonels, des commodores, des gouverneurs, des diplomates. On va faire au loin des acquisitions de territoire, qui cotent beaucoup obtenir et plus conserver. Or ce qui est gagn une fois ne peut tre dpens deux; et ce que l'Anglais met satisfaire sa gloriole, il ne le peut consacrer satisfaire ses besoins rels. --Quelle explication misrable et terre terre! s'crie-t-on. Ce sont les colonies qui enrichissent l'Angleterre. --Vous disiez tout l'heure qu'elle tait pauvre, quoiqu'elle travaillt beaucoup. --Les travailleurs anglais sont pauvres, mais l'Angleterre est riche. --C'est cela: le travail produit, la politique dtruit; et voil pourquoi le travail n'a pas sa rcompense. --Mais c'est la politique qui provoque le travail, en lui donnant les colonies pour tributaires. --C'est au contraire ses dpens que sont fondes les colonies; et c'est parce qu'il sert cela qu'il ne sert pas nourrir, vtir, instruire et moraliser le travailleur. --Mais voici un peuple qui est laborieux et n'a pas de colonies. Selon vous, il doit s'enrichir. --C'est probable. --Eh bien! cela n'est pas. Tirez-vous de l. --Voyons, dit-elle: peut-tre que ce peuple est imprvoyant et prodigue. Peut-tre est-ce sa manie de convertir tous ses revenus en ftes, jeux, bals, spectacles, brillants costumes, objets de luxe, fortifications, parades militaires? --Quelle hrsie! quand c'est le luxe qui enrichit les nations... Cependant ce peuple souffre. Comment n'a-t-il pas seulement du pain discrtion?... --Sans doute que la rcolte a manqu. --C'est vrai. Mais les hommes n'ont-ils pas le droit de vivre? D'ailleurs, ne peut-on pas faire venir des aliments du dehors? --Peut-tre que ce peuple a fait des lois qui s'y opposent. --C'est encore vrai. Mais n'a-t-il pas bien fait, pour encourager la production des aliments au dedans? --Quand il n'y a pas de vivres dans le pays, il faut pourtant bien choisir entre s'en passer ou en faire venir. --Est-ce l tout ce que vous avez nous apprendre? Ne sauriez-vous suggrer l'tat une meilleure solution du problme?... Ainsi toujours on veut donner des explications compliques aux faits les plus simples, et l'on ne se croit savant qu' la condition d'aller chercher _midi quatorze heures_. Les faits conomiques agissant et ragissant les uns sur les autres, effets et causes tour tour, prsentent, il faut en convenir, une complication incontestable. Mais, quant aux lois gnrales qui gouvernent ces faits, elles sont d'une simplicit admirable, d'une simplicit telle qu'elle embarrasse quelquefois celui qui se charge de les exposer; car le public est ainsi fait, qu'il se dfie autant de ce qui est simple qu'il se fatigue de ce qui ne l'est pas. Lui montrez-vous que le travail, l'ordre, l'pargne, la libert, la scurit sont les sources des richesses,--que la paresse, la dissipation, les folles entreprises, les guerres, les atteintes la proprit, ruinent les nations; il hausse les paules, en disant: Ce n'est que cela! C'est l l'conomie des socits!... La plus humble des mnagres se gouverne d'aprs ces principes. Il n'est pas possible que de telles trivialits soient la base d'une science; et je vais la chercher ailleurs. Parlez-moi de Fourier. On cherche ce qu'il dit aprs qu'il a parl; mais il y a dans ses pivots, ses armes, ses gammes, ses passions en ton majeur et mineur, ses papillonnes, ses postfaces, cisfaces et transfaces, quelque chose qui ressemble au moins un appareil scientifique. Cependant, beaucoup d'gards, les besoins, le travail, la prvoyance collective, ressemblent aux besoins, au travail, la prvoyance individuels. Donc une question conomique nous embarrasse-t-elle, allons observer Robinson dans son le, et nous obtiendrons la solution. S'agit-il de comparer la libert la restriction? De savoir ce que c'est que travail et capital? De rechercher si l'un opprime l'autre? D'apprcier les effets des machines? De dcider entre le luxe et l'pargne? De juger s'il vaut mieux exporter qu'importer? Si la production peut surabonder et la consommation lui faire dfaut? Courons l'le du pauvre naufrag. Regardons-le agir. Scrutons et le mobile, et la fin, et les consquences de ses actes. Nous n'y apprendrons pas tout, ni spcialement ce qui concerne la rpartition de la richesse au sein d'une socit nombreuse; mais nous y verrons poindre les faits primordiaux. Nous y observerons les lois gnrales dans leur action la plus simple; et l'conomie politique est l en germe. Faisons quelques problmes seulement l'application de cette mthode. --Ce qui tue le travail, Monsieur, ne sont-ce pas les machines? Elles se substituent aux bras; elles sont cause que la production surabonde et que l'humanit en est rduite ne pouvoir plus consommer ce qu'elle produit. --Monsieur, permettez-moi de vous inviter m'accompagner dans l'le du Dsespoir..... Voil Robinson qui a bien de la peine se procurer de la nourriture. Il chasse et pche tout le long du jour; pas un moment ne lui reste pour rparer ses vtements et se btir une cabane.--Mais que fait-il maintenant? Il rassemble des bouts de ficelle et en fait un filet qu'il place au travers d'un large ruisseau. Le poisson s'y prend de lui-mme, et Robinson n'a plus qu' donner quelques heures par jour la tche de se pourvoir d'aliments. Dsormais il peut s'occuper de se vtir et de se loger. --Que concluez-vous de l? --Qu'une machine ne _tue_ pas le travail, mais le laisse _disponible_, ce qui est bien diffrent; car un travail _tu_, comme lorsque l'on coupe le bras un homme, est une perte, et un travail rendu disponible, comme si l'on nous gratifiait d'un troisime bras, est un profit. --En est-il de mme dans la socit? --Sans doute, si vous admettez que les besoins d'une socit, comme ceux d'un homme, sont indfinis. --Et s'ils n'taient pas indfinis? --En ce cas, le profit se traduirait en loisirs. --Cependant vous ne pouvez pas nier que, dans l'tat social, une nouvelle machine ne laisse des bras sans ouvrage. --Momentanment certains bras, j'en conviens; mais l'ensemble du travail, je le nie. Ce qui produit l'illusion, c'est ceci: on omet de voir que la machine ne peut mettre une certaine quantit de travail _en disponibilit_, sans mettre aussi _en disponibilit_ une quantit correspondante de rmunration. --Comment cela? --Supposez que Robinson, au lieu d'tre seul, vive au sein d'une socit et vende le poisson, au lieu de le manger. Si, ayant invent le filet, il continue vendre le poisson au mme prix, chacun, except lui, aura pour s'en procurer faire le mme travail qu'auparavant. S'il le vend meilleur march, tous les acheteurs raliseront une pargne qui ira provoquer et rmunrer du travail[98]. [Note 98: V. au tome V, page 368, le chap. VIII de _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_.--(_Note de l'diteur._)] * * * * * --Vous venez de parler d'pargne. Oseriez-vous dire que le luxe des riches n'enrichit pas les marchands et les ouvriers? --Retournons l'le de Robinson, pour nous faire une ide juste du luxe. Nous y voici; que voyez-vous? --Je vois que Robinson est devenu Sybarite. Il ne mange plus pour satisfaire sa faim; il tient la varit des mets, donne son apptit une excitation factice, et, de plus, il s'occupe changer tous les jours la forme et la couleur de ses vtements. --Par l il se cre du travail. En est-il rellement plus riche? --Non; car tandis qu'il chiffonne et marmitonne, ses armes se rouillent et sa case se dlabre.. --Rgle gnrale bien simple et bien mconnue: chaque travail donne un rsultat et non pas deux. Celui qu'on dissipe contenter des fantaisies puriles ne peut satisfaire des besoins plus rels et d'un ordre plus lev. --Est-ce qu'il en est de mme dans la socit? --Exactement. Pour un peuple, le travail qu'exige le got des modes et des spectacles ne peut tre consacr ses chemins de fer ou son instruction. --Si les gots de ce peuple se tournaient vers l'tude et les voyages, que deviendraient les tailleurs et les comdiens? --Professeurs et ingnieurs. --Avec quoi la socit payerait-elle plus de professeurs et d'ingnieurs? --Avec ce qu'elle donnerait de moins aux comdiens et aux modistes. --Voulez-vous insinuer par l que, dans l'tat social, les hommes doivent exclure toute diversion, tous les arts, et se couvrir simplement au lieu de se dcorer? --Ce n'est pas ma pense. Je dis que le travail qui est employ une chose est pris sur une autre; que c'est au bon sens d'un peuple, comme celui de Robinson, de choisir. Seulement il faut qu'on sache bien que le luxe _n'ajoute rien_ au travail; il le dplace. * * * * * --Est-ce que nous pourrions tudier aussi le trait de Mthuen dans l'le du Dsespoir? --Pourquoi pas? Allons y faire une promenade..... Voyez: Robinson est occup se faire des habits pour se garantir du froid et de la pluie. Il regrette un peu le temps qu'il y consacre; car il faut manger aussi, et son jardin rclame tous ses soins. Mais voici qu'une pirogue aborde l'le. L'tranger qui en descend montre Robinson des habits bien chauds et propose de les cder contre quelques lgumes, en offrant de continuer l'avenir ce march. Robinson regarde d'abord si l'tranger est arm. Le voyant sans flches ni tomahawk, il se dit: Aprs tout, il ne peut prtendre rien que je n'y consente; examinons.--Il examine les habits, suppute le nombre d'heures qu'il mettrait les faire lui-mme, et le compare au nombre d'heures qu'il devrait ajouter son travail horticole pour satisfaire l'tranger.--S'il trouve que l'change, en le laissant tout aussi bien nourri et vtu, met quelques-unes de ses heures en _disponibilit_, il accepte, sachant bien que ces heures disponibles sont un profit net, soit qu'il les emploie au travail ou au repos.--Si, au contraire, il croit le march dsavantageux, il le refuse. Qu'est-il besoin, en ce cas, qu'une force extrieure le lui interdise? Il sait se l'interdire lui-mme. Revenant au trait de Mthuen, je dis: La nation portugaise ne prend aux Anglais du drap contre du vin que parce qu'une quantit donne de travail lui donne en dfinitive, par ce procd, plus de vin la fois et plus de drap. Aprs tout, elle change parce qu'elle _veut_ changer. Il n'tait pas besoin d'un trait pour l'y dcider. Remarquez mme qu'un trait, dans le sens de l'change, ne peut tre que la destruction de conventions contraires; si bien que, lorsqu'il arrive stipuler le libre-change, il ne stipule plus rien du tout. Il se borne laisser les parties stipuler pour elles-mmes.--Le trait de Mthuen ne dit pas: Les Portugais seront forcs de donner du vin pour du drap. Il dit: Les Portugais prendront du drap contre du vin, _s'ils veulent_. * * * * * --..... Ah! ah! ah! Vous ne savez pas? --Pas encore. --Je suis all tout seul l'le du Dsespoir. Robinson est ruin. --En tes-vous bien sr? --Il est ruin, vous dis-je. --Et depuis quand? --Depuis qu'il donne des lgumes contre des vtements. --Et pourquoi continue-t-il? --Ne savez-vous pas l'arrangement qu'il fit autrefois avec l'insulaire du voisinage? --Cet arrangement lui permet de prendre des habits contre des lgumes, mais ne l'y force pas. --Sans doute, mais ce coquin d'insulaire a tant de peaux sa disposition, il est si habile les prparer et les coudre, en un mot, il donne _tant_ d'habits pour _si peu_ de lgumes, que Robinson ne rsiste pas la tentation. Il est bien malheureux de n'avoir pas au-dessus de lui un _tat_ qui dirigerait sa conduite. --Que pourrait faire l'tat en cette occurrence? --Prohiber l'change. --En ce cas, Robinson ferait ses vtements comme autrefois. Qui l'en empche, si c'est son avantage? --Il a essay; mais il ne peut les faire aussi vite qu'il fait les lgumes qu'on lui demande en retour. Et voil pourquoi il persiste changer. Vraiment, dfaut d'un _tat_, qui n'a pas besoin de raisonner lui, et procde par voie d'injonctions, ne pourrions-nous pas envoyer au pauvre Robinson un numro du _Moniteur industriel_ pour lui ouvrir les yeux? --Mais d'aprs ce que vous me dites, il doit tre plus riche qu'avant. --Ne pouvez-vous comprendre que l'insulaire offre une quantit toujours plus grande de vtements contre une quantit de lgumes qui reste la mme? --C'est pour cela que l'affaire devient toujours meilleure pour Robinson. --Il est ruin, vous dis-je. C'est un fait. Vous ne prtendez pas raisonner contre un fait. --Non; mais contre la cause que vous lui assignez. Faisons donc ensemble un voyage dans l'le..... Mais que vois-je! Pourquoi me cachiez-vous cette circonstance? --Laquelle? --Voyez donc comme Robinson est chang! Il est devenu paresseux, indolent, dsordonn. Au lieu de bien employer les heures que son march mettait sa disposition, il dissipe ces heures-l et les autres. Son jardin est en friche; il ne fait plus ni vtements ni lgumes; il gaspille ou dtruit ses anciens ouvrages. S'il est ruin, qu'allez-vous chercher une autre explication? --Oui; mais le Portugal? --Le Portugal est-il paresseux? --Il l'est, je n'en saurais disconvenir. --Est-il dsordonn? -- un degr incontestable. --Se fait-il la guerre lui-mme? Nourrit-il des factions, des sincures, des abus? --Les factions le dchirent, les sincures y pullulent, et c'est la terre des abus. --Alors sa misre s'explique comme celle de Robinson. --C'est trop simple. Je ne puis pas me contenter de cela. Le _Moniteur industriel_ vous accommode les choses bien autrement. Ce n'est pas lui qui expliquerait la misre par le dsordre et la paresse. Prenez donc la peine d'tudier la science conomique pour en venir l[99]!... [Note 99: V. ci-dessus, le n 39, page 219.] 61.--LE PETIT MANUEL DU CONSOMMATEUR OU DE TOUT LE MONDE. (bauche indite.) ..... 1847. Consommer,--Consommateur,--Consommation,--vilains mots qui reprsentent les hommes comme des coureurs d'estaminet, sans cesse en face de la demi-tasse et du petit verre. Mais l'conomie politique est bien force de s'en servir. (Je parle des trois mots et non du petit verre.) Elle n'ose en faire d'autres, ayant trouv ceux-l tout faits. Disons pourtant ce qu'ils signifient. Le travail, celui de la tte comme celui du bras, a pour fin de satisfaire un de nos besoins ou de nos dsirs. Il y a donc deux termes dans l'volution conomique: la peine et la rcompense. Celle-ci est le produit de celle-l. Prendre la peine, c'est _produire_; jouir de la rcompense, c'est _consommer_. On peut donc _consommer_ l'oeuvre de l'intelligence comme l'oeuvre des bras,--un drame, un livre, une leon, un tableau, une statue, un sermon, comme du bl, des meubles, des vtements;--par les yeux, par les oreilles, par l'intelligence, par le coeur, comme par la bouche et par l'estomac. En ce cas, le mot _consommer_ est bien troit, bien vulgaire, bien impropre, bien bizarre,--j'en conviens. Mais je n'en sais pas d'autre; et tout ce que je puis faire, c'est de rpter que j'entends par l--jouir de la rcompense d'un travail[100]. [Note 100: V. tome VI, chap. II.--(_Note de l'diteur._)] Il n'est aucune chelle mtrique, baromtrique ou dynamomtrique qui puisse donner la mesure normale de la peine et de la rcompense; et il n'y en aura jamais jusqu' ce qu'on ait trouv le moyen de toiser une rpugnance et de pondrer un dsir. Chacun y est pour soi. La rcompense et la charge de l'effort me regardant, c'est moi de les comparer et de voir si l'une vaut l'autre. cet gard, la contrainte serait d'autant plus absurde qu'il n'y a pas deux hommes sur la terre qui fassent, dans tous les cas, la mme apprciation. * * * * * Le troc ne change pas la nature des choses. Rgle gnrale: c'est celui qui veut la rcompense prendre la peine. S'il veut la rcompense de la peine d'autrui, il doit cder en retour la rcompense de sa propre peine. Alors il compare la vivacit d'un dsir avec la peine qu'il se donnerait pour le satisfaire et dit: Qui veut prendre cette peine pour moi? j'en prendrai une autre pour lui. Et comme chacun est seul juge du dsir qu'il prouve, de l'effort qu'on lui demande, le caractre essentiel de ces transactions c'est la libert. Quand la libert en est bannie, soyez sr que l'une des parties contractantes est soumise une peine trop grande ou reoit une rcompense trop petite. De plus, l'action de contraindre son semblable est elle-mme un _effort_, et la rsistance cette action un autre _effort_, lesquels sont entirement perdus pour l'humanit. Il ne faut pas perdre de vue qu'il n'y a pas une proportion uniforme et immuable entre un effort et sa rcompense. L'effort ncessaire pour avoir du bl est moins grand en Sicile qu'au sommet du mont Blanc; l'effort ncessaire pour obtenir du sucre est moins grand sous les tropiques qu'au Kamtchatka. La bonne distribution du travail, sur les lieux o il est le mieux second par la nature, et la perfectibilit de l'intelligence humaine, tendent diminuer sans cesse la proportion de l'effort la rcompense. * * * * * Puisque l'effort est le moyen, le ct onreux de l'opration, et que la rcompense en est le but, la fin et le fruit; et puisque, d'un autre ct, il n'y a pas une proportion invariable entre ces deux choses, il est bien clair que, pour savoir si une nation est riche, ce n'est pas l'effort qu'il faut regarder, mais le rsultat. Le plus ou moins d'efforts ne nous apprend rien. Le plus ou moins de besoins et de dsirs satisfaits nous dit tout[101]. C'est ce que les conomistes entendent par ces mots, qu'on a si trangement comments: L'intrt du consommateur ou plutt de la consommation est l'intrt gnral. Le progrs des satisfactions d'un peuple, c'est videmment le progrs de ce peuple lui-mme. Il n'en est pas ncessairement ainsi du progrs de ses efforts. [Note 101: V. le chapitre VI du tome VI.--(_Note de l'diteur._)] Ceci n'est pas une observation oiseuse; car il est des temps et des pays o l'on a pris, pour pierre de touche du progrs, l'accroissement de l'effort en dure et en intensit. Et qu'est-il arriv? La lgislation s'est applique diminuer le rapport de la rcompense la peine, afin que, pousss par la vivacit des dsirs et le cri des besoins, les hommes accrussent incessamment leurs efforts. * * * * * Si un ange, un tre infaillible, tait envoy pour gouverner la terre, il pourrait dire chacun comment on doit s'y prendre pour que tout effort soit suivi de la plus grande rcompense possible. Cela n'tant pas, il faut se confier la LIBERT. Nous avons dj dit que la libert tait de toute justice. De plus, elle tend fortement au rsultat cherch: obtenir de tout effort la plus grande rcompense ou, pour ne pas perdre de vue notre sujet spcial, la plus grande consommation possible. En effet, sous un rgime libre, chacun est non-seulement port mais contraint tirer le meilleur parti de ses peines, de ses facults, de ses capitaux et des avantages naturels qui sont sa disposition. Il y est contraint par la concurrence. Si je m'avisais d'extraire le fer du minerai qui se trouve Montmartre, j'aurais un grand effort accomplir pour une bien petite rcompense. Si je voulais ce fer pour moi-mme, je m'apercevrais bientt que j'en aurais davantage par l'change, en donnant une autre direction mon travail. Et si je voulais changer mon fer, je verrais encore plus vite que, bien qu'il m'ait cot de grands efforts, on ne veut m'en cder que de trs-lgers la place. Ce qui nous pousse tous diminuer la proportion de l'effort au rsultat, c'est notre intrt personnel. Mais, chose trange et admirable! il y a, dans le libre jeu du mcanisme social, quelque chose qui, cet gard, nous fait marcher de dception en dception et djoue nos calculs, mais au profit de l'humanit. En sorte qu'il est rigoureusement exact de dire que les autres profitent plus que nous de nos propres progrs. Heureusement il y a compensation, et nous profitons infailliblement des progrs d'autrui. Ceci mrite d'tre brivement expliqu. Prenez les choses comme vous voudrez, par le haut ou le bas, mais suivez-les attentivement et vous reconnatrez toujours ceci: Que les avantages qui favorisent le producteur et les inconvnients qui le gnent ne font que _glisser_ sur lui, sans pouvoir s'y arrter. la longue, ils se traduisent en avantages ou en inconvnients pour le consommateur, qui est le public. Ils se rsument en un accroissement ou une diminution des jouissances gnrales. Je ne veux pas disserter ici, cela viendra plus tard peut-tre. Procdons par voie d'exemples. Je suis menuisier et fais des planches coups de hache. On me les paye 4 fr. la pice, car il me faut un jour pour en faire une.--Dsirant amliorer mon sort, je cherche un moyen plus expditif, et j'ai le bonheur d'inventer la scie. Me voil faisant 20 planches par jour et gagnant 80 fr.--Oui, mais ce gros profit attire l'attention. Chacun veut avoir une scie; et bientt on ne me donne plus que 4 fr. pour la faon de 20 planches.--Le consommateur conomise les 19/20 de sa dpense, tandis qu'il ne me reste plus que l'avantage d'avoir, comme lui, des planches avec moins de peine quand j'en ai besoin[102]. [Note 102: V. tome IV, pages 36 45.--(_Note de l'diteur._)] Autre exemple, en sens inverse. On met sur le vin un impt norme, peru la rcolte. C'est une avance exige du producteur, dont il s'efforce d'obtenir le remboursement du consommateur. La lutte sera longue, la souffrance longtemps partage. Le vigneron sera rduit peut-tre arracher sa vigne. La valeur de sa terre dcrotra. Il la vendra un jour perte; et alors, le nouvel acqureur, ayant fait entrer l'impt dans ses calculs, n'aura pas se plaindre.--Je ne nie pas tous les maux infligs au producteur, pas plus que les avantages momentanment recueillis par lui dans l'exemple prcdent. Mais je dis qu' la longue l'impt se confond avec les frais de production; et il faut que le consommateur les rembourse tous, celui-l comme les autres. Au bout d'un sicle, deux sicles peut-tre, l'industrie de la vigne se sera arrange l-dessus; on aura arrach, alin, souffert dans les vignobles, et finalement le consommateur supportera l'impt[103]. [Note 103: V. tome V, pages 468 475.--(_Note de l'diteur._)] Pour le dire en passant, ceci prouve que si l'on nous demande quel est l'impt le moins onreux, il faut rpondre: le plus ancien, celui qui a donn le temps aux inconvnients et drangements de parcourir tout leur cycle funeste. De tout ce qui prcde, il rsulte que le consommateur recueille la longue tous les avantages d'une bonne lgislation comme tous les inconvnients d'une mauvaise; ce qui ne veut pas dire autre chose, si ce n'est que les bonnes lois se traduisent en accroissement, et les mauvaises en diminution de jouissances pour le public. Voil pourquoi le consommateur, qui est le public, doit avoir l'oeil alerte et l'esprit avis; et voil aussi pourquoi je m'adresse lui. Malheureusement, le consommateur est d'une bonhomie dsesprante, et cela s'explique. Comme les maux ne lui arrivent qu' la longue et par cascades, il lui faudrait beaucoup de prvoyance. Le producteur, au contraire, reoit le premier choc; il est toujours sur le qui-vive. L'homme, en tant que _producteur_, est charg de la partie onreuse de l'volution conomique, de l'effort. C'est comme _consommateur_ qu'il recueille la rcompense. On a dit que le producteur et le consommateur ne font qu'un. Si l'on considre un produit isol, il n'est certainement pas vrai que le producteur et le consommateur ne font qu'un; et l'on peut avoir souvent le spectacle de l'un exploitant l'autre. Si l'on gnralise, l'axiome est parfaitement exact, et c'est en cela que consiste l'immense dception qui se rencontre au bout de toute injustice, de toute atteinte la libert; le producteur, en voulant ranonner le consommateur, se ranonne lui-mme. Il est des gens qui croient qu'il y a compensation. Non, il n'y a pas compensation: d'abord, parce qu'aucune loi ne peut faire chacun une part gale d'injustice, ensuite, parce que dans l'opration de l'injustice il y a toujours une dperdition de jouissances, surtout lorsque cette injustice consiste, comme dans le rgime restrictif, dplacer le travail et les capitaux, diminuer la rcompense gnrale sous prtexte d'accrotre le travail gnral. En rsum, avez-vous deux lois, deux systmes comparer, si vous consultez l'intrt du producteur, vous pouvez faire fausse route; si vous consultez l'intrt du consommateur, vous ne le pouvez pas. Il n'est pas toujours bon d'accrotre la gnralit des efforts, il n'est jamais mauvais d'accrotre la gnralit des satisfactions... 62.--REMONTRANCE. Auch, le 30 Aot 1847. MES CHERS COLLABORATEURS, Quand la fatigue ou le dfaut de vhicules me retient dans une ville, je fais ce que tout voyageur consciencieux doit faire, je visite les monuments, les glises, les promenades et les muses. Aujourd'hui je suis all voir la statue rige M. d'tigny, intendant de la gnralit d'Auch, par la reconnaissance claire des bons habitants de ce pays. Ce grand administrateur, et je puis dire ce grand homme, a sillonn de magnifiques routes la province confie ses soins. Sa mmoire en est bnie; mais il n'en fut pas ainsi de sa personne, car il prouva une opposition qui ne se manifesta pas toujours en dolances verbales ou crites. On raconte qu'il fut bien souvent rduit, dans les ateliers, faire usage de la force extraordinaire dont la nature l'avait dou. Il disait aux habitants des campagnes: Vous me maudissez, mais vos enfants me bniront. Quelques jours avant sa mort, il crivait M. le contrleur gnral ces paroles qui rappellent celles du fondateur de notre religion: Je me suis fait beaucoup d'ennemis, Dieu m'a fait la grce de leur pardonner, car ils ne connaissent pas encore la puret de mes intentions. M. d'tigny est reprsent tenant un rouleau de papier la main droite et un autre sous le bras gauche. Il est naturel de penser que l'un de ces rouleaux est le plan du rseau de routes dont il a dot le pays. Mais quoi peut faire allusion le second rouleau? force de frotter mes yeux et mon binocle, j'ai cru y lire le mot REMONTRANCE. Pensant que le statuaire, dans un esprit de satire, ou plutt pour donner aux hommes une salutaire leon, avait voulu perptuer le souvenir de l'opposition que ce pays avait faite la cration des routes, j'ai couru aux archives de la bibliothque, et j'y ai dcouvert le document auquel l'artiste a sans doute voulu faire allusion. Il est en patois du pays; j'en donne ici la traduction fidle, pour l'dification du _Moniteur industriel_ et du comit protectionniste. Hlas! ils n'ont rien invent. Leurs doctrines florissaient ici il y a prs d'un sicle. Remontrance. MONSEIGNEUR, Les bourgeois et manants de la gnralit d'Auch ont entendu parler du projet que vous auriez conu d'ouvrir, dans toutes les directions, des voies de communications. Ils viennent, les yeux remplis de larmes, vous prier de bien examiner la triste position o vous allez les rduire. Y pensez-vous, Monseigneur? vous voulez mettre la gnralit d'Auch en relation avec les pays circonvoisins! Mais c'est notre ruine certaine que vous mditez. Nous allons tre _inonds_ de toutes sortes de denres. Que voulez-vous que devienne notre _travail national_ devant l'_invasion_ de produits trangers que vous allez provoquer par l'ouverture de vos routes? Aujourd'hui, des montagnes et des prcipices infranchissables nous _protgent_. Notre travail s'est dvelopp l'abri de cette _protection_. Nous n'exportons gure, mais, notre march au moins nous est _rserv_ et _assur_.--Et vous voulez le livrer l'avide tranger! Ne nous parlez pas de notre activit, de notre nergie, de notre intelligence, de la fertilit de nos terres. Car, Monseigneur, nous sommes de tous points et tous gards d'une infriorit dsesprante. Remarquez, en effet, que si la nature nous a favoriss d'une terre et d'un climat qui admettent une grande varit de produits, il n'en est aucun pour lequel un des pays voisins ne soit dans des conditions plus favorables. Pouvons-nous lutter pour la culture du bl avec les plaines de la Garonne? pour celle du vin avec le Bordelais? pour l'lve du btail avec les Pyrnes? pour la production de la laine avec les Landes de Gascogne, o le sol n'a pas de valeur? Vous voyez bien que si vous ouvrez des communications avec ces diverses contres, nous aurons subir un dluge de vin, de bl, de viande et de laines. _Ces choses-l sont bien de la richesse; mais c'est la condition qu'elles soient le produit du travail national. Si elles taient le produit du travail tranger, le travail national prirait et la richesse avec lui_[104]. Monseigneur, ne veuillons point tre plus sages que nos pres. Loin de crer pour les denres de nouvelles voies de circulation, ils obstruaient fort judicieusement celles qui existaient. Ils ont eu soin de placer des douaniers autour de nos frontires pour repousser la concurrence du perfide tranger. Quelle inconsquence ne serait-ce pas nous de favoriser cette concurrence? Ne veuillons pas tre plus sages que la nature. Elle a plac des montagnes et des prcipices entre les diverses agglomrations d'hommes, afin que chacune pt travailler paisiblement l'abri de toute rivalit extrieure. Percer ces montagnes, combler ces prcipices, c'est faire un mal analogue et mme identique celui qui rsulterait de la suppression des douanes. Qui sait mme si votre dessein actuel ne fera pas germer quelque jour cette funeste pense dans la tte de quelque thoricien! Prenez-y garde, Monseigneur, la logique est impitoyable. Si une fois vous admettez que la facilit des communications est bonne en elle-mme, et qu'en tous cas, si elle froisse les hommes quelques gards, elle leur confre, dans l'ensemble, plus d'avantages que d'inconvnients, si vous admettez cela, c'en est fait du beau systme de M. Colbert. Or, nous vous mettons au dfi de prouver que vos projets de routes soient fonds sur autre chose que sur cette absurde supposition. Monseigneur, nous ne sommes point des thoriciens, des hommes principes; nous n'avons pas de prtention au gnie. Mais nous parlons le langage du bon sens. Si vous ouvrez notre pays toutes les rivalits extrieures, si vous facilitez ainsi l'_invasion_ sur nos marchs du bl de la Garonne, du vin de Bordeaux, du lin du Barn, de la laine des Landes, des boeufs des Pyrnes, nous voyons clair comme le jour comment s'exportera notre numraire, comment s'teindra notre travail, comment se tarira la source des salaires, comment se perdra la valeur de nos proprits.--Et quant aux compensations que vous nous promettez, elles sont, permettez-nous de le dire, fort problmatiques; il faut se creuser la tte pour les apercevoir. Nous osons donc esprer que vous laisserez la gnralit d'Auch dans l'heureux isolement o elle est; car, si nous succombons dans cette lutte contre des rveurs, qui veulent fonder la facilit du commerce, nous prvoyons bien que nos fils auront soutenir une autre lutte contre d'autres rveurs qui voudront fonder aussi la libert du commerce. [Note 104: Soixante-dix ans aprs, M. de Saint-Cricq a reproduit textuellement ces paroles, afin de justifier l'avantage d'interrompre les communications.] 63.--LE MAIRE D'NIOS. 6 Fvrier 1848. C'tait un singulier Maire que le maire d'nios. D'un caractre... Mais il est bon que le lecteur sache d'abord ce que c'est qu'nios. nios est une commune de Barn place..... Pourtant, il semble plus logique d'introduire d'abord monsieur le Maire. Bon! me voil bien empch ds le dbut. J'aimerais mieux avoir l'algbre prouver que Peau d'ne conter. Balzac! Dumas! Su! gnies de la fiction et du roman moderne, vous qui, dans des volumes plus presss que la grle d'aot, pouvez dvider, sans les embrouiller, tous les fils d'une interminable intrigue, dites-moi au moins s'il vaut mieux peindre le hros avant la scne ou la scne avant le hros. Peut-tre me direz-vous que ce n'est ni le sujet ni le lieu, mais le temps qui doit avoir la priorit. Eh bien donc, c'tait l'poque o les mines d'asphalte..... Mais je ferai mieux, je crois, de compter ma manire. nios est une commune adosse du ct du midi une montagne haute et escarpe, en sorte que l'ennemi (c'est de l'_change_ que je parle), malgr sa ruse et son audace, ne peut, comme on dit en stratgie, ni _tomber sur ses derrires_, ni _le prendre revers_. Au nord, nios s'tale sur la croupe arrondie de la montagne dont un _Gave_ imptueux baigne le pied gigantesque. Ainsi _protg_, d'un ct par des pics inaccessibles, de l'autre par un torrent infranchissable, nios se trouverait compltement isol du reste de la France, si messieurs des ponts et chausses n'avaient jet au travers du Gave un pont hardi, dont, pour me conformer au _faire_ moderne, je suis tent de vous donner la description et l'histoire. Cela me conduirait _tout naturellement_ faire l'histoire de notre bureaucratie: je raconterais la guerre entre le gnie civil et le gnie militaire, entre le conseil municipal, le conseil gnral, le conseil des ponts et chausses, le conseil des fortifications et une foule d'autres conseils; je peindrais les armes, qui sont des plumes, et les projectiles, qui sont des dossiers. Je dirais comment l'un voulait le pont en bois, l'autre en pierre, celui-ci en fer, celui-l en fil de fer; comment, pendant cette lutte, le pont ne se faisait pas; comment ensuite, grce aux sages combinaisons de notre budget, on commena plusieurs annes de suite les travaux en plein hiver, de manire ce qu'au printemps il n'en restt plus vestige; comment, quand le pont fut fait, on s'aperut qu'on avait oubli la route pour y aboutir; ici, fureur du maire, confusion du prfet, etc. Enfin, je ferais une _histoire de trente ans_, trois fois plus intressante par consquent que celle de M. Louis Blanc. Mais quoi bon? Apprendrais-je rien personne? Ensuite qui m'empcherait de faire, en un demi-volume, la description du pont d'nios, de ses cules, de ses piles, de son tablier, de ses garde-fous? N'aurais-je pas ma disposition toutes les ressources du style la mode, surtout la _personnification_? Au lieu de dire: On balaye le pont d'nios tous les matins, je dirais: Le pont d'nios est un petit matre, un dandy, un fashionable, un lion. Tous les matins son valet de chambre le coiffe, le frise, car il ne veut se montrer aux belles tigresses du Barn, qu'aprs s'tre assur, en se mirant dans les eaux du Gave, que sa cravate est bien noue, ses bottes bien vernies et sa toilette irrprochable.--Qui sait? On dirait peut-tre du narrateur, comme Gronte de Damis: Vraiment il a du got! C'est selon ces rgles nouvelles que je me propose de raconter, ds que j'aurai fait rencontre d'un diteur bnvole qui cela convienne. En attendant, je reprends la manire de ceux qui n'ont leur disposition que deux ou trois petites colonnes de journal. Figurez-vous donc nios, ses vertes prairies, au bord du torrent, et, d'tage en tage, ses vignes, ses champs, ses pturages, ses forts et les sommets neigeux de la montagne pour dominer et fermer le tableau. L'aisance et le contentement rgnaient dans la commune. Le _Gave_ donnait le mouvement des moulins et des scieries; les troupeaux fournissaient du lait et de la laine; les champs, du bl; la cour, de la volaille; les vignes, un vin gnreux; la fort, un combustible abondant. Quand un habitant du village tait parvenue faire quelques pargnes, il se demandait quoi il valait mieux les consacrer, et le prix des choses le dterminait. Si, par exemple, avec ses conomies il avait pu opter entre fabriquer un chapeau ou bien lever deux moutons, dans le cas o de l'autre ct du Gave on ne lui aurait demand qu'un mouton pour un chapeau, il aurait cru que faire le chapeau et t un acte de folie; car la civilisation, et avec elle le _Moniteur industriel_, n'avaient pas encore pntr dans ce village. Il tait rserv au maire d'nios de changer tout cela. Ce n'est pas un maire comme un autre que le maire d'nios: c'tait un vrai pacha. Jadis, Napolon l'avait frapp sur l'paule. Depuis, il tait plus _Napoloniste_ que Roustan, et plus _Napolonien_ que M. Thiers. Voil un homme, disait-il, en parlant de l'empereur; celui-l ne discutait pas, il agissait; il ne consultait pas, il commandait. C'est ainsi qu'on gouverne bien un peuple. Le Franais surtout a besoin d'tre men la baguette. Quand il avait besoin de prestations pour les routes de sa commune, il mandait un paysan: Combien dois-tu de corves (on dit encore _corves_ dans ce pays, quoique _prestations_ soit bien mieux).--Trois, rpond le paysan.--Combien en as-tu dj fait?--Deux.--Donc il t'en reste deux faire.--Mais, monsieur le Maire, deux et deux font.....--Oui, ailleurs, mais... Dans le pays barnois, Deux et deux font trois; et le paysan faisait quatre corves, je veux dire prestations. Insensiblement, M. le maire s'tait habitu regarder tous les hommes comme des niais, que la libert de l'enseignement rendrait ignorants, la libert religieuse athes, la libert du commerce gueux, qui n'criraient que des sottises avec la libert de la presse, et feraient contrler les fonctions par les fonctionnaires avec la libert lectorale. Il faut organiser et mener toute cette tourbe, rptait-il souvent. Et quand on lui demandait: Qui mnera?--MOI, rpondait-il firement. L o il brillait surtout, c'tait dans les dlibrations du conseil municipal. Il les discutait et les votait lui tout seul dans sa chambre, formant la fois majorit, minorit et unanimit. Puis il disait l'appariteur: C'est aujourd'hui dimanche?--Oui, monsieur le Maire. --Les municipaux iront chanter vpres?--Oui, monsieur le Maire. --De l ils se rendront au cabaret?--Oui, monsieur le Maire. --Ils se griseront?--Oui, monsieur le Maire. --Eh bien, prends ce papier.--Oui, monsieur le Maire. --Tu iras ce soir au cabaret.--Oui, monsieur le Maire. -- l'heure o l'on y voit encore assez pour signer. --Oui, monsieur le Maire. --Mais o l'on n'y voit dj plus assez pour lire.--Oui, monsieur le Maire. --Tu prsenteras mes braves municipaux cette pancarte ainsi qu'une plume trempe d'encre, et tu leur diras, de ma part, de lire et de signer.--Oui, monsieur le Maire. --Ils signeront sans lire et je serai en rgle envers mon prfet. Voil comment je comprends le gouvernement reprsentatif. Un jour, il recueillit dans un journal ce mot clbre: _La lgalit nous tue_. Ah! s'cria-t-il, je ne mourrai pas sans avoir embrass M. Viennet. Il est pourtant bon de dire que, quand la lgalit lui profitait, il s'y accrochait comme un vrai dogue. Quelques hommes sont ainsi faits; ils sont rares, mais il y en a. Tel tait le maire d'nios. Et maintenant que j'ai dcrit et le thtre et le hros de mon histoire, je vais la mener bon train et sans digressions. Vers l'poque o les Parisiens allaient cherchant dans les Pyrnes des mines d'asphalte, dj mises en actions au capital d'un nombre indfini de millions, M. le maire donna l'hospitalit un voyageur qui oublia chez lui deux ou trois prcieux numros du _Moniteur industriel_... Il les lut avidement, et je laisse penser l'effet que dut produire sur une telle tte une telle lecture. Morbleu! s'cria-t-il, voil un gazetier qui en sait long. _Dfendre_, _empcher_, _repousser_, _restreindre_, _prohiber_, ah! la belle doctrine! C'est clair comme le jour. Je disais bien, moi, que les hommes se ruineraient tous, si on les laissait libres de faire des trocs! Il est bien vrai que la lgalit nous tue quelquefois, mais souvent aussi c'est l'absence de lgalit. On ne fait pas assez de lois en France, surtout pour _prohiber_. Et, par exemple, on prohibe aux frontires du royaume, pourquoi ne pas prohiber aux frontires des communes? Que diable, il faut tre logique. Puis, relisant le _Moniteur industriel_, il faisait sa localit l'application des principes de ce fameux journal. Mais cela va comme un gant, disait-il, il n'y a qu'un mot changer; il suffit de substituer travail _communal_ travail _national_. Le maire d'nios se vantait, comme M. Chasseloup-Laubat, de n'tre point _thoricien_; aussi, comme son modle, il n'eut ni paix ni trve qu'il n'et soumis tous ses administrs la _thorie_ (car c'en est bien une) de la protection. La topographie d'nios servit merveilleusement ses projets. Il assembla son conseil (c'est--dire il s'enferma dans sa chambre), il discuta, dlibra, vota et sanctionna un nouveau tarif pour le passage du pont, tarif un peu compliqu, mais dont l'esprit peut se rsumer ainsi: Pour sortir de la commune, _zro par tte_. Pour entrer dans la commune, _cent francs par tte_. Cela fait, M. le maire runit, cette fois tout de bon, le conseil municipal, et pronona le discours suivant que nous rapporterons en mentionnant les interruptions. Mes amis, vous savez que le pont nous a cot cher; il a fallu emprunter pour le faire, et nous avons rembourser intrts et principal; c'est pourquoi je vais frapper sur vous une contribution additionnelle. _Jrme._ Est-ce que le page ne suffit plus? --_Un bon systme de page_, dit le maire d'un ton doctoral, _doit avoir en vue la protection et non le revenu_.--Jusqu'ici le pont s'est suffi lui-mme, mais j'ai arrang les choses de manire ce qu'il ne rapportera plus rien. En effet, les denres du dedans passeront sans rien payer, et celles du dehors ne passeront pas du tout. _Mathurin._ Et que gagnerons-nous cela? --Vous tes des novices, reprit le maire; et dployant devant lui le _Moniteur industriel_, afin d'y trouver rponse au besoin toutes les objections, il se mit expliquer le mcanisme de son systme, en ces termes: Jacques, ne serais-tu pas bien aise de faire payer ton beurre un peu plus cher aux cuisinires d'nios? --Cela m'irait, dit Jacques. --Eh bien, pour cela, il faut empcher le beurre tranger d'arriver par le pont. Et toi, Jean, pourquoi ne fais-tu pas promptement fortune avec tes poules? --C'est qu'il y en a trop sur le march, dit Jean. --Tu comprends donc bien l'avantage d'en exclure celles du voisinage. Quant toi, Guillaume, je sais que tu as encore deux vieux boeufs sur les bras. Pourquoi cela? --Parce que Franois, avec qui j'tais en march, dit Guillaume, est all acheter des boeufs la foire voisine. --Tu vois bien que s'il n'et pu leur faire passer le pont, tu aurais bien vendu tes boeufs, et nios aurait conserv 5 ou 600 francs de numraire. Mes amis, ce qui nous ruine, ce qui nous empche au moins de nous enrichir, c'est l'invasion des produits trangers. N'est-il pas juste que le march _communal_ soit rserv au travail _communal_? Soit qu'il s'agisse de prs, de champs ou de vignes, n'y a-t-il pas quelque part une commune plus fertile que la ntre pour une de ces choses? Et elle viendrait jusque chez nous nous enlever notre propre travail! Ce ne serait pas de la concurrence, mais du monopole; mettons-nous en mesure, en nous ranonnant les uns les autres, de lutter _ armes gales_. _Pierre, le sabotier._ En ce moment, j'ai besoin d'huile, et on n'en fait pas dans notre village. --De l'huile! vos ardoises en sont pleines. Il ne s'agit que de l'en retirer. C'est l une nouvelle source de travail, et le travail c'est la richesse. Pierre, ne vois-tu pas que cette maudite huile trangre nous faisait perdre toute la richesse que la nature a mise dans nos ardoises? _Le matre d'cole._ Pendant que Pierre pilera des ardoises, il ne fera pas de sabots. Si, dans le mme espace de temps, avec le mme travail, il peut avoir plus d'huile en pilant des ardoises qu'en faisant des sabots, votre tarif est inutile. Il est nuisible si, au contraire, Pierre obtient plus d'huile en faisant des sabots qu'en pilant des ardoises. Aujourd'hui, il a le choix entre les deux procds; votre mesure va le rduire un seul, et probablement au plus mauvais, puisqu'on ne s'en sert pas. Ce n'est pas tout qu'il y ait de l'huile dans les ardoises, il faut encore qu'elle vaille la peine d'tre extraite; et il faut, de plus, que le temps ainsi employ ne puisse tre mieux employ autre chose. Que risquez-vous nous laisser la libert du choix? Ici, les yeux de M. le maire semblrent dvorer le _Moniteur industriel_ pour y chercher rponse au syllogisme; mais ils ne l'y rencontrrent pas, le _Moniteur_ ayant toujours vit ce ct de la question. M. le maire ne resta pas court pour cela. Il lui vint mme l'esprit le plus victorieux des arguments: Monsieur le rgent, dit-il, je vous te la parole et vous destitue. Un membre voulut faire observer que le nouveau tarif drangerait beaucoup d'intrts, et qu'il fallait au moins mnager la _transition_.--La transition! s'cria le maire, excellent prtexte contre les gens qui rclament la libert; mais quand il s'agit de la leur ter, ajouta-t-il avec beaucoup de sagacit, o avez-vous entendu parler de transition? Enfin, on alla aux voix, et le tarif fut vot une grande majorit. Cela vous tonne? Il n'y a pas de quoi. Remarquez, en effet, qu'il y a plus d'art qu'il ne semble dans le discours du premier magistrat d'nios. N'avait-il pas parl chacun de son intrt particulier? De beurre Jacques le pasteur, de vin Jean le vigneron, de boeufs Guillaume l'leveur? N'avait-il pas constamment laiss dans l'ombre l'intrt gnral? Cependant, ses efforts, son loquence municipale, ses conceptions administratives, ses vues profondes d'conomie sociale, tout devait venir se briser contre les pierres de l'htel de la Prfecture. M. le prfet, brutalement, sans mnagement aucun, cassa le _tarif protecteur_ du pont d'nios. M. le maire, accouru au chef-lieu, dfendit vaillamment son oeuvre, ce noble fruit de sa pense fconde par le _Moniteur industriel_. Il en rsulta, entre les deux athltes, la plus singulire discussion du monde, le plus bizarre dialogue qu'on puisse entendre; car il faut savoir que M. le prfet tait pair de France et fougueux protectionniste. En sorte que tout le bien que M. le prfet disait du tarif des douanes, M. le maire s'en emparait au profit du tarif du pont d'nios; et tout le mal que M. le prfet attribuait au tarif du pont, M. le maire le retournait contre le tarif des douanes. Quoi! disait M. le prfet, vous voulez empcher le drap du voisinage d'entrer nios! --Vous empchez bien le drap du voisinage d'entrer en France. --C'est bien diffrent, mon but est de protger le travail _national_. --Et le mien de protger le travail _communal_. --N'est-il pas juste que les Chambres franaises dfendent les fabriques franaises contre la concurrence trangre? --N'est-il pas juste que la municipalit d'nios dfende les fabriques d'nios contre la concurrence du dehors? --Mais votre tarif nuit votre commerce, il crase les consommateurs, il n'accrot pas le travail, il le _dplace_. Il provoque de nouvelles industries, mais aux dpens des anciennes. Comme vous l'a dit le matre d'cole, si Pierre veut de l'huile, il pilera des ardoises; mais alors il ne fera plus de sabots pour les communes environnantes. Vous vous privez de tous les avantages d'une bonne direction du travail. --C'est justement ce que les thoriciens du libre-change disent de vos mesures restrictives. --Les libre-changistes sont des utopistes qui ne voient jamais les choses qu'au point de vue gnral. S'ils se bornaient considrer isolment chaque industrie protge, sans tenir compte des consommateurs ni des autres branches de travail, ils comprendraient toute l'utilit des restrictions. --Pourquoi donc me parlez-vous des consommateurs d'nios? --Mais, la longue, votre page nuira aux industries mmes que vous voulez favoriser; car, en ruinant les consommateurs, vous ruinez la clientle, et c'est la richesse de la clientle qui fait la prosprit de chaque industrie. --C'est encore l ce que vous objectent les libre-changistes. Ils disent que vouloir dvelopper une branche de travail par des mesures qui lui ferment les dbouchs extrieurs, et qui, si elles lui assurent la clientle du dedans, vont sans cesse affaiblissant cette clientle, c'est vouloir btir une pyramide en commenant par la pointe. --Monsieur le maire, vous tes contrariant, je n'ai pas de compte vous rendre, et je casse la dlibration du conseil municipal d'nios. Le maire reprit tristement le chemin de sa commune, en maugrant contre les hommes qui ont deux poids et deux mesures, qui soufflent le chaud et le froid, et croient trs-sincrement que ce qui est vrit et justice dans un cercle de cinq mille hectares, devient mensonge et iniquit dans un cercle de cinquante mille lieues carres. Comme il tait bonhomme au fond: J'aime mieux, se dit-il, la loyale opposition du rgent de la commune, et je rvoquerai sa destitution. En arrivant nios, il convoqua le conseil pour lui annoncer d'un ton piteux sa triste dconvenue. Mes amis, dit-il, nous avons tous manqu notre fortune. M. le prfet, qui vote chaque anne des restrictions nationales, repousse les restrictions communales. Il casse votre dlibration et vous livre sans dfense la concurrence trangre. Mais il nous reste une ressource. Puisque l'inondation des produits trangers nous touffe, puisqu'il ne nous est pas permis de les repousser par la force, pourquoi ne les refuserions-nous pas volontairement? Que tous les habitants d'nios conviennent entre eux de ne jamais rien acheter au dehors. Mais les habitants d'nios continurent acheter au dehors ce qu'il leur en cotait plus de faire au dedans; ce qui confirma de plus en plus M. le maire dans cette opinion, que les hommes inclinent naturellement vers leur ruine quand ils ont le malheur d'tre libres. 64.--ASSOCIATION ESPAGNOLE POUR LA DFENSE DU TRAVAIL NATIONAL. 7 Novembre 1847. L'Espagne a aussi son association pour la dfense du _travail national_. L'objet qu'elle a en vue est celui-ci: tant donn un capital et le travail qu'il peut mettre en oeuvre, les dtourner des emplois o ils donneraient du profit, pour les lancer dans une direction o ils donneront de la perte, sauf, par une taxe dguise, reporter lgislativement cette perte sur le public. En consquence, cette socit demande, entre autres choses, l'exclusion des produits franais, non de ceux qui nous reviennent cher (il n'est pas besoin de lois pour les exclure), mais de ceux que nous pouvons livrer bon march. Plus mme nous les offrons prix rduit, plus l'Espagne, dit-on, a raison de s'en dfendre. Ceci m'inspire une rflexion que je soumets humblement au lecteur. Un des caractres de la Vrit, c'est l'Universalit. Veut-on reconnatre si une association est fonde sur un bon principe; il n'y a qu' examiner si elle sympathise avec toutes celles, sous quelque degr de latitude que ce soit, qui ont adopt un principe identique. Telles sont les associations pour le libre-change. Un de nos collgues peut aller Madrid, Lisbonne, Londres, New-York, Saint-Ptersbourg, Berlin, Florence et Rome, mme Pkin; s'il y a dans ces villes des associations pour le libre-change, il en sera certainement bien accueilli. Ce qu'il dit ici, il le peut dire l, bien sr de ne froisser ni les opinions, ni mme les intrts comme ces associations les comprennent. Entre les libre-changistes de tous les pays, il y a, en cette matire, unit de foi. En est-il de mme parmi les protectionnistes? Malgr la communaut des ides ou plutt des arguments, lord Bentinck, venant de voter l'exclusion des bestiaux franais, agissait-il conformment aux vues de nos leveurs? Celui qui repoussait au parlement notre rouennerie serait-il bien venu au comit de Rouen? Ceux qui soutiendront l'anne prochaine l'_acte de navigation_ et les droits diffrentiels dans l'Inde exciteront-ils l'enthousiasme de nos armateurs? Supposez qu'un membre du comit Odier soit introduit au sein de l'association espagnole pour la dfense du _travail national_; que pourra-t-il dire? quelle parole pourra-t-il prononcer sans trahir ou les intrts de son pays ou ses propres convictions? Conseillera-t-il aux Espagnols d'ouvrir leurs ports et leurs frontires aux produits de nos manufactures? de ne pas s'en tenir la fausse doctrine de la _balance du commerce_? de ne point considrer comme avantageuses les industries qui ne se soutiennent que par des taxes sur la communaut? Leur dira-t-il que les faveurs douanires ne crent pas des capitaux et du travail, mais les dplacent seulement et d'une manire fcheuse? Un tel abandon de principes et de dignit personnelle sera peut-tre applaudi par ses coreligionnaires de France (car nous nous rappelons qu'il fut beaucoup question, au comit de Rouen, il y a dix-huit mois, de l'opportunit de prcher le libre-change... en Espagne), mais coup sr il excitera la rise des auditeurs castillans. Mettant donc ses principes au-dessus de ses intrts, voudra-t-il se montrer hroque? Imaginez ce Brutus de la restriction haranguant les Espagnols en ces termes: Vous faites bien d'exhausser les barrires qui nous sparent. Je vous approuve de repousser nos navires, nos offreurs de services, nos commis-voyageurs, nos tissus de coton, de laine, de fil et de chanvre, nos mules, nos papiers peints, nos machines, nos meubles, nos modes, notre mercerie, notre orfvrerie, notre poterie, notre horlogerie, notre quincaillerie, notre parfumerie, notre tabletterie, notre ganterie, notre librairie. Ce sont toutes choses que vous devez faire vous-mmes, quelque travail qu'elles exigent, et mme d'autant plus qu'elles en exigent davantage. Je ne vous reproche qu'une chose, c'est de rester moiti chemin dans cette voie. Vous tes bien bons de nous payer un _tribut_ de quatre-vingt-dix millions et de vous mettre dans notre dpendance. Mfiez-vous de vos libre-changistes. Ce sont des idologues, des niais, des tratres, etc. Ce beau discours serait sans doute applaudi en Catalogne. Serait-il approuv Lille et Rouen? Il est donc certain que les associations protectionnistes des divers pays sont antagoniques entre elles, quoiqu'elles se donnent la mme tiquette et professent en apparence les mmes doctrines; et, pour comble de singularit, si elles sympathisent avec quelque chose, d'un pays l'autre, c'est avec les associations de libre-change. La raison en est simple. C'est qu'elles veulent la fois deux choses contradictoires: _des restrictions et des dbouchs_. Donner et ne pas recevoir, vendre et ne pas acheter, exporter et ne pas importer, voil le fond de leur bizarre doctrine. Elle les conduit trs-logiquement avoir deux langages, non-seulement diffrents, mais opposs, l'un pour le pays, l'autre pour l'tranger, avec cette circonstance bien remarquable que, leurs conseils fussent-ils admis des deux cts, elles n'en seraient pas plus prs de leur but. En effet, ne considrer que les transactions de deux peuples, ce qui est exportation pour l'un est importation pour l'autre. Voyez ce beau navire qui sillonne la mer et porte dans ses flancs une riche cargaison. Dites-moi, s'il vous plat, quel nom il faut donner ces marchandises. Sont-elles _importation_ ou _exportation_? N'est-il pas clair qu'elles sont la fois l'un et l'autre, selon qu'on a en vue le peuple expditeur ou le peuple destinataire? Si donc aucun ne veut tre destinataire, aucun ne pourra tre expditeur; et il est infaillible que, dans l'ensemble, les _dbouchs_ se restreignent juste autant que les _restrictions_ se resserrent. C'est ainsi qu'on arrive cette bizarre politique: ici, pour dterminer la cargaison sortir, on lui confre une _prime_ aux dpens du public; l, pour l'empcher d'entrer, on lui impose une _taxe_ aux dpens du public. Se peut-il concevoir une lutte plus insense? Et qui restera vainqueur? Le peuple le plus dispos payer la plus grosse prime ou la plus grosse taxe. Non, la vrit n'est pas dans cet amas de contradictions et d'antagonismes. Tout le systme repose sur cette ide, que l'_change_ est une duperie pour la partie qui reoit; et, outre que le mot mme _change_ contredit cette ide, puisqu'il implique qu'on reoit des deux cts, quel homme ne sent pas la position ridicule o il se place quand il ne peut tenir l'tranger que ce langage: _Je vous conseille d'tre dupe_, alors surtout qu'il est dupe lui-mme de son propre conseil? Voici du reste un petit chantillon de la propagande protectionniste au dehors. Le pont de la Bidassoa. Un homme partit de Paris, rue Hauteville, avec la prtention d'enseigner aux nations l'conomie politique. Il arriva devant la Bidassoa. Il y avait beaucoup de monde sur le pont, et un aussi nombreux auditoire ne pouvait manquer de tenter notre professeur. Il s'appuya donc contre le garde-fou, tournant le dos l'Ocan; et, ayant eu soin, pour prouver son cosmopolitisme, de mettre sa colonne vertbrale en parfaite concidence avec la ligne idale qui spare la France de l'Espagne, il commena ainsi: Vous tous qui m'coutez, vous dsirez savoir quels sont les bons et les mauvais changes. Il semble d'abord que je ne devrais avoir rien vous apprendre cet gard; car enfin, chacun de vous connat ses intrts, au moins autant que je les connais moi-mme; mais l'intrt est un signe trompeur, et je fais partie d'une association o l'on mprise ce mobile vulgaire. Je vous apporte une autre rgle infaillible et de l'application la plus facile. Avant d'entrer en march avec un homme, faites-le jaser. Si, lui ayant parl franais, il vous rpond en espagnol, ou _vice vers_, n'allez pas plus loin, l'preuve est faite, l'change est de maligne nature. Une voix.--Nous ne parlons ni espagnol ni franais; nous parlons tous la mme langue, l'_escualdun_, que vous appelez basque. --Malepeste! se dit intrieurement l'orateur, je ne m'attendais pas l'objection. Il faut que je me retourne.--Eh bien! mes amis, voici une rgle tout aussi aise: Ceux d'entre vous qui sont ns de ce ct-ci de la ligne (montrant l'Espagne) peuvent changer, sans inconvnient, avec tout le pays qui s'tend ma droite jusqu'aux colonnes d'Hercule, et pas au del; et ceux qui sont ns de ce ct (montrant la France) peuvent changer leur aise dans toute la rgion qui se dveloppe ma gauche, jusqu' cette autre ligne idale qui passe entre Blanc-Misseron et Quivrain... mais pas plus loin. Les changes ainsi faits vous enrichiront. Quant ceux que vous feriez par-dessus la Bidassoa, ils vous ruineraient avant que vous puissiez vous en apercevoir. Une autre voix.--Si les changes qui se font par-dessus la Nivelle, qui est deux lieues d'ici, sont bons, comment les changes qui se font par-dessus la Bidassoa peuvent-ils tre mauvais? Les eaux de la Bidassoa dgagent-elles un gaz particulier qui empoisonne les changes au passage? --Vous tes bien curieux, rpondit le professeur; beau Basque, mon ami, vous devez me croire sur parole. Cependant notre homme, ayant rflchi sur la doctrine qu'il venait d'mettre, se dit en lui-mme: Je n'ai fait encore que la moiti des affaires de mon pays. Ayant donc demand du silence, il reprit son discours en ces termes: Ne croyez pas que je sois un homme _ principes_ et que ce que je viens de vous dire soit _un systme_. Le ciel m'en prserve! Mon arrangement commercial est si peu _thorique_, si naturel, si conforme votre inclination, quoique vous n'en ayez pas la conscience, que l'on vous y soumettra aisment grands coups de baonnette. Les utopistes sont ceux qui ont l'audace de dire que les changes sont bons quand ceux qui les font les trouvent tels: effroyable doctrine, toute moderne, importe d'Angleterre, et laquelle les hommes se laisseraient aller tout naturellement si la force arme n'y mettait bon ordre. Mais, pour vous prouver que je ne suis ni exclusif ni absolu, je vous dirai que ma pense n'est pas de condamner toutes les transactions que vous pourriez tre tents de faire d'une rive l'autre de la Bidassoa. J'admets que vos charrettes traversent librement le pont, pourvu qu'elles y arrivent PLEINES de ce ct-ci (montrant la France), et VIDES de ce ct-l (montrant l'Espagne). Par cet ingnieux arrangement, vous gagnerez tous: vous, Espagnols, parce que vous recevrez sans donner, et vous, Franais, parce que vous donnerez sans recevoir. Surtout ne prenez pas ceci pour un systme. Les Basques ont la tte dure. On a beau leur rpter: Ceci n'est pas un systme, une thorie, une utopie, un principe; ces prcautions oratoires n'ont pas le pouvoir de leur faire comprendre ce qui est inintelligible. Aussi, malgr les beaux conseils du professeur, quand on le leur permet (et mme quelquefois quand on ne le leur permet pas), ils changent selon l'ancienne mthode (qu'on dit nouvelle), c'est--dire comme changeaient leurs pres, et quand ils ne le peuvent faire par-dessus la Bidassoa, ils le font par-dessous, tant ils sont aveugles! 65.--L'INDISCRET. 12 Dcembre 1847. _Protection l'industrie nationale! Protection au travail national!_ Il faut avoir l'esprit bien de travers et le coeur bien pervers pour dcrier une si belle et bonne chose. --Oui, certes, si nous tions bien convaincus que la protection, telle que l'a dcrte la Chambre du double vote, a augment le bien-tre de tous les Franais, nous compris; si nous pensions que l'urne de la Chambre du double vote, plus merveilleuse que celle de Cana, a opr le miracle de la multiplication des aliments, des vtements, des moyens de travail, de locomotion et d'instruction,--en un mot, de tout ce qui compose la richesse du pays,--il y aurait nous ineptie et perversit rclamer le libre-change. Et pourquoi, en ce cas, ne voudrions-nous pas de la protection? Eh! Messieurs, dmontrez-nous que les faveurs qu'elle accorde aux uns ne sont pas faites aux dpens des autres; prouvez-nous qu'elle fait du bien tout le monde, au propritaire, au fermier, au ngociant, au manufacturier, l'artisan, l'ouvrier, au mdecin, l'avocat, au fonctionnaire, au prtre, l'crivain, l'artiste, prouvez-nous cela, et nous vous promettons de nous ranger autour de sa bannire; car, quoi que vous en disiez, nous ne sommes pas fous encore. Et, en ce qui me concerne, pour vous montrer que ce n'est pas par caprice et par tourderie que je me suis engag dans la lutte, je vous vais conter mon histoire. Aprs avoir fait d'immenses lectures, profondment mdit, recueilli de nombreuses observations, suivi de semaine en semaine les fluctuations du march de mon village, entretenu avec de nombreux ngociants une active correspondance, j'tais enfin parvenu la connaissance de ce phnomne: QUAND LA CHOSE MANQUE, LE PRIX S'LVE. D'o j'avais cru pouvoir, sans trop de hardiesse, tirer cette consquence: LE PRIX S'LVE QUAND ET PARCE QUE LA CHOSE MANQUE. Fort de cette dcouverte, qui me vaudra au moins autant de clbrit que M. Proudhon en attend de sa fameuse formule: _La proprit, c'est le vol_, j'enfourchai, nouveau Don Quichotte, mon humble monture, et entrai en campagne. Je me prsentai d'abord chez un riche propritaire et lui dis: --Monsieur, faites-moi la grce de me dire pourquoi vous tenez tant la mesure que prit en 1822 la _Chambre du double vote_ relativement aux crales? --Eh, morbleu! la chose est claire, parce qu'elle me fait mieux vendre mon bl. --Vous pensez donc que, depuis 1822 jusqu'en 1847, le prix du bl a t, en moyenne, plus lev en France, grce cette loi, qu'il ne l'et t sans elle? --Certes oui, je le pense, sans quoi je ne la soutiendrais pas. Et si le prix du bl a t plus lev, il faut qu'il n'y ait pas en autant de bl en France, sous cette loi que sans cette loi; car si elle n'et pas affect la quantit, elle n'aurait pas affect le prix. --Cela va sans dire. Je tirai alors de ma poche un _mmorandum_ o j'crivis ces paroles: De l'aveu du propritaire, depuis vingt-neuf ans que la loi existe, il y a eu, en dfinitive, MOINS DE BL en France qu'il n'y en aurait eu sans la loi. De l je me rendis chez un leveur de boeufs. --Monsieur, seriez-vous assez bon pour me dire par quel motif vous tenez la restriction qui a t mise l'entre des boeufs trangers par la _Chambre du double vote_? --C'est que, par ce moyen, je vends mes boeufs un prix plus lev. --Mais si le prix des boeufs est plus lev cause de cette restriction, c'est un signe certain qu'il y a eu moins de boeufs vendus, tus et mangs dans le pays, depuis vingt-sept ans, qu'il n'y en aurait eu sans la restriction? --Belle question! nous n'avons vot la restriction que pour cela. J'crivis sur mon _mmorandum_ ces mots: De l'aveu de l'leveur de boeufs, depuis vingt-sept ans que la restriction existe, il y a eu MOINS DE BOEUFS en France qu'il n'y en aurait eu sans la restriction. De l je courus chez un matre de forges. --Monsieur, ayez l'extrme obligeance de me dire pourquoi vous dfendez si vaillamment la protection que la _Chambre du double vote_ a accorde au fer? --Parce que, grce elle, je vends mon fer plus haut prix. --Mais alors, grce elle aussi, il y a moins de fer en France que si elle ne s'en tait pas mle; car si la quantit de fer offerte tait gale ou suprieure, comment le prix pourrait-il tre plus lev? --Il coule de source que la quantit est moindre, puisque cette loi a eu prcisment pour but de prvenir l'_invasion_. Et j'crivis sur mes tablettes: De l'aveu du matre de forges, depuis vingt-sept ans, la France a eu MOINS DE FER par la protection qu'elle n'en aurait eu par la libert. Voici qui commence s'claircir, me dis-je; et je courus chez un marchand de drap. --Monsieur, me refuserez-vous un petit renseignement? Il y a vingt-sept ans que la _Chambre du double vote_, dont vous tiez, a vot l'exclusion absolue du drap tranger. Quel a pu tre son motif et le vtre? --Ne comprenez-vous pas que c'est afin que je tire meilleur parti de mon drap et fasse plus vite fortune? --Je m'en doute. Mais tes-vous bien sr d'avoir russi? Est-il certain que le prix du drap ait t, pendant ce temps, plus lev que si la loi et t rejete? --Cela ne peut faire l'objet d'un doute. Sans la loi, la France et t inonde de drap, et le prix se serait avili; ce qui et t un malheur effroyable. --Je ne cherche pas encore si c'et t un malheur; mais, quoi qu'il en soit, vous convenez que le rsultat de la loi a t de faire qu'il y ait eu moins de drap en France? --Cela a t non-seulement le rsultat de la loi, mais son but. --Fort bien, dis-je; et j'crivis sur mon calepin: De l'aveu du fabricant, depuis vingt-sept ans, il y a eu MOINS DE DRAP en France cause de la prohibition. Il serait trop long et trop monotone d'entrer dans plus de dtails sur ce curieux voyage d'exploration conomique. Qu'il me suffise de vous dire que je visitai successivement un pasteur marchand de laine, un colon marchand de sucre, un fabricant de sel, un potier, un actionnaire de mines de houille, un fabricant de machines, d'instruments aratoires et d'outils,--et partout j'obtins la mme rponse. Je rentrai chez moi pour revoir mes notes et les mettre en ordre. Je ne puis mieux faire que de les publier ici. Depuis vingt-sept ans, grce aux lois imposes au pays par la Chambre du double vote, il y a eu en France: Moins de bl; Moins de viande; Moins de laine; Moins de houille; Moins de bougies; Moins de fer; Moins d'acier; Moins de machines; Moins de charrues; Moins d'outils; Moins de draps; Moins de toiles; Moins de fils; Moins de calicot; Moins de sel; Moins de sucre; Et moins de toutes les choses qui servent nourrir, vtir, loger, meubler, chauffer, clairer et fortifier les hommes. Par le grand Dieu du ciel, m'criai-je, puisqu'il en est ainsi, LA FRANCE A T MOINS RICHE. En mon me et conscience, devant Dieu et devant les hommes, par la mmoire de mon pre, de ma mre et de mes soeurs, par mon salut ternel, par tout ce qu'il y a de cher, de prcieux, de sacr et de saint en ce monde et dans l'autre, j'ai cru que ma conclusion tait juste. Et si quelqu'un me prouve le contraire, non-seulement je renoncerai raisonner sur ces matires, mais je renoncerai raisonner sur quoi que ce soit; car en quel raisonnement pourrai-je avoir confiance, si je n'en puis avoir en celui-l? 19 Dcembre 1847. Vous vous rappelez parfaitement, cher lecteur... --Je ne me rappelle absolument rien. --Quoi! huit jours ont suffi pour effacer de votre souvenir l'histoire de cette mmorable campagne! --Pensez-vous qu'on y va rver huit jours durant? C'est une prtention bien _indiscrte_. --Je vais donc recommencer. --Ce serait ajouter une indiscrtion une indiscrtion. --Vous m'embarrassez. Si vous voulez que la fin du rcit soit intelligible, il faut bien ne pas perdre de vue le commencement. --Rsumez-vous. --Soit. Je disais qu' mon retour de ma premire prgrination conomique mon calepin constatait ceci: D'aprs la dposition de tous les industriels protgs, la France a eu, par l'effet des lois restrictives de la Chambre du double vote, moins de bl, de viande, de fer, de drap, de toile, d'outils, de sucre, et moins de toutes choses qu'elle n'en aurait eu sans ces lois. --Vous me remettez sur la voie. Ces industriels disaient mme que tel avait t non-seulement le rsultat, mais le but des lois de la _Chambre du double vote_. Elles aspiraient renchrir les produits en les rarfiant. --D'o je dduisis ce dilemme: Ou elles n'ont pas rarfi les produits, et alors elles ne les ont pas renchris, et le but a t manqu; ou elles les ont renchris, et en ce cas elles les ont rarfis, et la France a t moins bien nourrie, vtue, meuble, chauffe et sucre. Plein de foi dans ce raisonnement, j'entrepris une seconde campagne. Je me prsentai chez le riche propritaire et le priai de jeter les yeux sur mon calepin, ce qu'il fit un peu contre-coeur. Quand il eut fini sa lecture, Monsieur, lui dis-je, tes-vous bien sr que, relativement vous, les excellentes intentions de la Chambre du double vote aient russi? --Comment auraient-elles manqu de russir? rpondit-il; ne savez-vous pas que mieux je vends ma rcolte, plus je suis riche? --C'est assez vraisemblable. --Et ne comprenez-vous pas que moins il y a de bl dans le pays, mieux je vends ma rcolte? --C'est encore vraisemblable. --_Ergo_..... --C'est cet _ergo_ qui me proccupe, et voici d'o viennent mes doutes. Si la Chambre du double vote n'et stipul de protection que pour vous, vous vous seriez enrichi aux dpens d'autrui. Mais elle a voulu que d'autres s'enrichissent vos dpens, comme le constate ce calepin. tes-vous bien sr que la balance de ces gains illicites soit en votre faveur? --Je me plais le croire. La Chambre du double vote tait peuple de gros propritaires, qui n'avaient pas la cataracte l'endroit de leurs intrts. --En tout cas, vous conviendrez que, dans l'ensemble de ces mesures restrictives, tout n'est pas profit pour vous, et que votre part de gain illicite est fort brche par le gain illicite de ceux qui vous vendent le fer, les charrues, le drap, le sucre, etc. --Cela va sans dire. --En outre, je vous prie de peser attentivement cette considration: Si la France a t _moins riche_, comme le constate mon calepin... --Indiscret calepin! --Si, dis-je, la France a t moins riche, elle a d moins manger. Beaucoup d'hommes qui se seraient nourris de bl et de viande ont t rduits vivre de pommes de terre et de chtaignes. N'est-il pas possible que ce dcroissement de consommation et de demande ait affect le prix du bl dans le sens de la baisse, pendant que vos lois cherchaient l'affecter dans le sens de la hausse? Et cette circonstance venant s'ajouter au tribut que vous payez aux matres de forge, aux actionnaires de mines, aux fabricants de drap, etc., ne tourne-t-elle pas, en dfinitive, contre vous le rsultat de l'opration? --Monsieur, vous me faites subir un interrogatoire fort _indiscret_. Je jouis de la protection, cela me suffit; et vos subtilits et vos gnralits ne m'en feront pas dmordre. L'oreille basse, j'enfourchai ma monture et me rendis chez le fabricant de drap. --Monsieur, lui dis-je, que penseriez-vous de l'architecte qui, pour exhausser une colonne, prendrait la base de quoi ajouter au sommet? --Je demanderais pour lui une place Bictre. --Et que penseriez-vous d'un fabricant qui, pour accrotre son dbit, ruinerait sa clientle? --Je l'enverrais tenir compagnie l'architecte. --Permettez-moi donc de vous prier de jeter un regard sur ce calepin. Il renferme votre dposition et bien d'autres, d'o il rsulte clairement que les lois restrictives manes de la Chambre du double vote, dont vous tiez, ont fait la France moins riche qu'elle n'et t sans ces lois. Ne vous est-il jamais tomb dans l'ide que si le monopole vous livre la consommation du pays, il ruine les consommateurs; et que, s'il vous assure le dbouch national, il a aussi pour effet, premirement, de vous interdire dans une forte proportion vos dbouchs au dehors, et de restreindre considrablement vos dbouchs au dedans par l'appauvrissement de votre chalandise? --Il y a bien l une cause de diminution pour mes profits; mais le monopole du drap, lui tout seul, n'a pu appauvrir ma clientle au point que ma perte surpasse mon bnfice. --Je vous prie de considrer que votre clientle est appauvrie, non-seulement par le monopole du drap, mais aussi, comme le constate ce calepin, par le monopole du bl, de la viande, du fer, de l'acier, du sucre, du coton, etc. --Monsieur, votre insistance devient _indiscrte_. Je fais mes affaires, que ma clientle fasse les siennes. --C'est ce que je vais lui conseiller. Et, pensant que le mme accueil m'attendait chez tous les protgs, je me dispensai de poursuivre mes visites. Je serai plus heureux, me dis-je, auprs des _non-protgs_. Ils ne font pas la loi, mais ils font l'opinion, car ils sont incomparablement les plus nombreux. J'irai donc voir les ngociants, banquiers, courtiers, assureurs, professeurs, prtres, auteurs, imprimeurs, menuisiers, charpentiers, charrons, forgerons, maons, tailleurs, coiffeurs, jardiniers, meuniers, modistes, avocats, avous, et, en particulier, cette classe innombrable d'hommes qui n'ont rien au monde que leurs bras. Justement le hasard me servit, et je tombai au milieu d'un groupe d'ouvriers. --Mes amis, leur dis-je, voici un prcieux calepin. Veuillez y jeter un coup d'oeil. Vous le voyez, d'aprs la dposition des protgs eux-mmes, la France est moins riche par l'effet des lois de la Chambre du double vote qu'elle ne le serait sans ces lois. _Un ouvrier._ Est-il bien sr que la perte retombe sur nous? --Je ne sais, repris-je, c'est ce qu'il s'agit d'examiner; il est certain qu'il faut qu'elle retombe sur quelqu'un. Or, les _protgs_ affirment qu'elle ne les frappe pas; donc, elle doit frapper les _non-protgs_. _Un autre ouvrier._ Cette perte est-elle bien grande? --Il me semble qu'elle doit tre norme pour vous; car les _protgs_, tout en avouant que l'effet de ces lois est de diminuer la masse des richesses, affirment que, quoique la masse soit plus petite, ils prennent une part plus grande; d'o il suit que la perte des _non-protgs_ doit tre double. _L'ouvrier._ combien l'estimez-vous? --Je ne puis l'apprcier en chiffres, mais je puis me servir de chiffres pour faire comprendre ma pense. Reprsentons par 1,000 la richesse qui existerait en France sans ces lois, et par 500 la part qui reviendrait aux protgs. Celle des non-protgs serait aussi de 500. Puisqu'il est reconnu que les lois restrictives ont diminu le total, nous pouvons le reprsenter par 800; et puisque les protgs affirment qu'ils sont plus riches qu'ils ne le seraient sans ces lois, ils retirent plus de 500. Admettons 600. Il ne vous reste que 200 au lieu de 500. Par o vous voyez que, pour gagner 1, ils vous font perdre 3. _L'ouvrier._ Est-ce que ces chiffres sont exacts? --Je ne les donne pas pour tels; je veux seulement vous faire comprendre que, si sur un tout plus petit, les protgs prennent une part plus grande, les non-protgs portent tout le poids non-seulement de la diminution totale, mais encore de l'excdant que les protgs s'attribuent. _L'ouvrier._ S'il en est ainsi, ne doit-il pas arriver que la dtresse des _non-protgs_ rejaillisse sur les _protgs_? --Je le crois. Je suis convaincu qu' la longue la perte tend se rpartir sur tout le monde. J'ai essay de le faire comprendre aux _protgs_, mais je n'ai pas russi. _Un autre ouvrier._ Quoique la protection ne nous soit pas accorde directement, on assure qu'elle nous arrive par ricochet. --Alors il faut renverser tout notre raisonnement en partant toujours de ce point fixe et avou, que la restriction amoindrit le total de la richesse nationale. Si, nanmoins, votre part est plus grande, celle des protgs est doublement brche. En ce cas, pourquoi rclamez-vous le droit de suffrage? Assurment, vous devez laisser des hommes si dsintresss le soin de faire les lois. _Un autre ouvrier._ tes-vous dmocrate? --Je suis de la dmocratie, si vous entendez par ce mot: chacun la proprit de son travail, libert pour tous, galit pour tous, justice pour tous, et paix entre tous. --Comment se fait-il que les meneurs du parti dmocratique soient contre vous? --Je n'en sais rien. --Oh! ils vous habillent de la belle faon! --Et que peuvent-ils dire? --Ils disent que vous tes des _docteurs_; ils disent en outre que vous avez raison _en principe_. --Qu'entendent-ils par l? --Ils entendent tout simplement que vous avez raison; que la restriction est injuste et dommageable; qu'elle diminue la richesse gnrale; que cette rduction frappe tout le monde, et particulirement, comme vous dites, la classe ouvrire, et que c'est une des causes qui nous empchent, nous et nos familles, de nous lever en bien-tre, en instruction, en dignit et en indpendance. Ils ajoutent qu'il est bon que les choses soient ainsi; qu'il est fort heureux que nous souffrions et nous mprenions sur la cause de nos souffrances, et que le triomphe de vos doctrines, en soulageant nos misres et dissipant nos prjugs, loignerait les chances de la grande guerre qu'ils attendent avec impatience[105]. --Ainsi ils se mettent du ct de l'iniquit, de l'erreur et de la souffrance, le tout pour arriver la grande guerre? --Ils font ce sujet des raisonnements admirables. --En ce cas, je ne suis ici qu'un _indiscret_, et je me retire. [Note 105: V. ci-dessus les n{os} 17 28. (_Note de l'diteur._)] 66.--LE SUCRE ANTDILUVIEN. 13 Fvrier 1818. On croit que le sucre est d'invention moderne; c'est une erreur. L'art de le fabriquer a pu se perdre au dluge; mais il tait connu avant ce cataclysme, ainsi que le prouve un curieux document historique, trouv dans les grottes de Karnak, et dont on doit la traduction au savant polyglotte, l'illustre cardinal Mezzofante. Nous reproduisons cet intressant crit, qui confirme d'ailleurs cette sentence de Salomon: _Il n'y a rien de nouveau sous le soleil._ En ce temps-l, entre le 42e et le 52e parallle, il y avait une grande, riche, puissante, spirituelle et brave nation de plus de 36 millions d'habitants, qui tous aimaient le sucre. Le nom de ce peuple est perdu: nous l'appellerons _Welche_. Comme leur climat n'admettait pas la culture du _saccharum officinarum_, les _Welches_ furent d'abord fort embarrasss. Cependant ils s'avisrent d'un expdient fort trange et qui n'avait qu'un tort, celui d'tre essentiellement thorique, c'est--dire raisonnable. Ne pouvant crer le sucre en nature, ils imaginrent d'en crer la valeur. C'est--dire qu'ils faisaient du vin, de la soie, du drap, de la toile et autres marchandises, qu'ils envoyaient dans l'autre hmisphre pour recevoir du sucre en change. Un nombre immense de ngociants, armateurs, navires et marins taient occups accomplir cette transaction. D'abord, les Welches crurent bonnement avoir trouv le moyen le plus simple, dans leur situation, de se sucrer. Comme ils pouvaient choisir, sur plus de la moiti du globe, le point o l'on donnait le plus de sucre contre le moins de vin ou de toile, ils se disaient: Vraiment, si nous faisions le sucre nous-mmes, travail gal, nous n'en obtiendrions pas la dixime partie! C'tait trop simple, en effet, pour des Welches, et cela ne pouvait durer. Un grand homme d'tat (amiral sans emploi) jeta un jour parmi eux cette terrible pense: Si jamais nous avons une guerre maritime, comment ferons-nous pour aller chercher du sucre? cette rflexion judicieuse tous les esprits furent troubls, et voici de quoi l'on s'avisa. On se mit en devoir d'accaparer, prcisment dans cet autre hmisphre avec lequel on craignait de voir les communications interrompues, un imperceptible lopin de terre, disant: Que cet atome soit nous, et notre provision de sucre est assure. Donc, en prvision d'une guerre possible, on fit une guerre relle qui dura cent ans. Enfin, elle se termina par un trait qui mit les Welches en possession du lopin de terre convoit, lequel prit nom: _Saccharique_. Ils s'imposrent de nouvelles taxes pour payer les frais de la guerre; puis de nouvelles taxes encore pour organiser une puissante marine afin de conserver le lopin. Cela fait, il fut question de tirer parti de la prcieuse conqute. Le petit recoin des antipodes tait rebelle la culture. Il avait besoin de protection. Il fut dcid que le commerce de la moiti du globe serait dsormais interdit aux _Welches_, et que pas un d'entre eux ne pourrait sucer une boule de sucre qui ne vnt du lopin en question. Ayant ainsi tout arrang, taxes et restrictions, on se frotta les mains, disant: Ceci n'est pas de la thorie. Cependant quelques _Welches_, traversant l'Ocan, allrent Saccharique pour y cultiver la canne. Mais il se trouva qu'ils ne pouvaient supporter le travail sous ce climat nervant. On alla alors dans une autre partie du monde, puis, y ayant enlev des hommes tout noirs, on les transporta sur l'lot, et on les contraignit, grands coups de bton, le cultiver. Malgr cet expdient nergique, le petit lot ne pouvait fournir le demi-quart du sucre qui tait ncessaire la nation _Welche_. Le prix s'en leva, ainsi qu'il arrive toujours quand dix personnes recherchent une chose dont il n'y a que pour une. Les plus riches d'entre les Welches purent seuls se sucrer. La chert du sucre eut un autre effet. Elle excita les planteurs de Saccharique aller enlever un plus grand nombre d'hommes noirs, afin de les assujettir, toujours grands coups de bton, cultiver la canne jusque sur les sables et les rochers les plus arides. On vit alors ce qui ne s'tait jamais vu, les habitants d'un pays ne rien faire directement pour pourvoir leur subsistance et leur vtement, et ne travailler que pour l'exportation. Et les _Welches_ disaient: C'est merveilleux de voir comme le travail se dveloppe sur notre lot des antipodes. Pourtant, dans la suite des temps, les plus pauvres d'entre eux se prirent murmurer en ces termes: Qu'avons-nous fait? Voil que le sucre n'est plus notre porte. En outre, nous ne faisons plus le vin, la soie et la toile qui se rpandaient dans tout un hmisphre. Notre commerce est rduit ce qu'un petit rocher peut donner et recevoir. Notre marine marchande est aux abois, et les taxes nous accablent. Mais on leur rpondait avec raison: N'est-ce pas une gloire pour vous d'avoir une possession aux antipodes? Quant au vin, buvez-le. Quant la toile et au drap, on vous en fera faire en vous accordant des privilges. Et pour ce qui est des taxes, il n'y a rien de perdu, puisque l'argent qui sort de vos poches entre dans les ntres. Quelquefois ces mmes rveurs demandaient: quoi bon cette grande marine militaire? On leur rpondait: conserver la colonie.--Et s'ils insistaient, disant: quoi bon la colonie? on leur rpliquait sans hsiter: conserver la marine militaire. Ainsi les pauvres utopistes taient battus sur tous les points. Cette situation, dj fort complique, s'embrouilla encore par un vnement imprvu. Les hommes d'tat du pays des _Welches_, se fondant sur ce que l'avantage d'avoir une colonie entranait de grandes dpenses, avaient jug qu'en bonne justice, elles devaient retomber, du moins en partie, sur les mangeurs de sucre. En consquence, ils l'avaient frapp d'un lourd impt. En sorte que le sucre, dj fort cher, renchrit encore de tout le montant de la taxe. Or, quoique le pays des _Welches_ ne ft pas propre la culture de la canne, comme il n'y a rien qu'on ne puisse faire moyennant une suffisante dose de travail et de capital, les chimistes, allchs par les hauts prix, se mirent chercher du sucre partout, dans la terre, dans l'eau, dans l'air, dans le lait, dans le raisin, dans la carotte, dans le mas, dans la citrouille; et ils firent tant qu'ils finirent par en trouver un peu dans un modeste lgume, dans une plante juge jusque-l si insignifiante, qu'on lui avait donn ce nom doublement humiliant: _Beta vulgaris_. On fit donc du sucre chez les Welches; et cette industrie, contrarie par la nature, mais seconde par l'intelligence de travailleurs libres et surtout par l'lvation factice des prix, fit de rapides progrs. Bon Dieu! qui pourrait dire la confusion que cette dcouverte jeta dans la situation conomique des Welches. Bientt, elle compromit tout la fois et la production si dispendieuse du sucre dans le petit lot des antipodes, et ce qui restait de marine marchande occupe faire le commerce de cet lot, et la marine militaire elle-mme, qui ne peut se recruter que dans la marine marchande. En prsence de cette perturbation inattendue, tous les Welches se mirent chercher une issue raisonnable. Les uns disaient: Revenons peu peu l'tat de choses qui s'tait tabli naturellement, avant que d'absurdes systmes ne nous eussent jets dans ce dsordre. Comme autrefois, faisons du sucre sous forme de vin, de soie, et de toile; ou plutt laissons ceux qui veulent du sucre en crer la valeur sous la forme qui leur convient. Alors nous aurons du commerce avec un hmisphre tout entier; alors notre marine marchande se relvera et notre marine militaire aussi, si besoin est. Le travail libre, essentiellement progressif, surmontera le travail esclave, essentiellement stationnaire. L'esclavage mourra de sa belle mort, sans qu'il soit ncessaire que les peuples fassent des uns aux autres une police pleine de dangers. Le travail et les capitaux prendront partout la direction la plus avantageuse. Sans doute, pendant la transition, il y aura quelques intrts froisss. Nous leur viendrons en aide le plus possible. Mais quand on a fait depuis longtemps fausse route, il est puril de refuser d'entrer dans la bonne voie parce qu'il faut se donner quelque peine. Ceux qui parlaient ainsi furent traits de novateurs, d'idologues, de mtaphysiciens, de visionnaires, de tratres, de perturbateurs du repos public. Les hommes d'tat disaient: Il est indigne de nous de chercher sortir d'une situation artificielle par un retour vers une situation naturelle. On n'est pas grand homme pour si peu. Le comble de l'art est de tout arranger sans rien dranger. Ne touchons pas l'esclavage, ce serait dangereux; ni au sucre de betterave, ce serait injuste; n'admettons pas le commerce libre avec tout l'autre hmisphre, ce serait la mort de notre colonie; ne renonons pas la colonie, ce serait la mort de notre marine; et ne restons pas dans le _statu quo_, ce serait la mort de tous les intrts. Ceux-ci acquirent un grand renom d'hommes modrs et pratiques. On disait d'eux: Voil d'habiles administrateurs, qui savent tenir compte de toutes les difficults. Tant il y a que, pendant qu'on cherchait un changement qui ne changet rien, les choses furent toujours en empirant, jusqu' ce que survint la solution suprme, le dluge, qui a tranch, en les engloutissant, cette question et bien d'autres. 67.--MONITA SECRETA. 20 Fvrier 1848. Un grand nombre d'lecteurs protectionnistes catalans ont rdig, pour leur dput, une sorte de Cahier dont une copie nous a t communique. En voici quelques extraits assez curieux. N'oubliez jamais que votre mission est de maintenir et tendre nos privilges. Vous tes Catalan d'abord et Espagnol ensuite. Le ministre vous promettra faveur pour faveur. Il vous dira: Votez les lois qui me conviennent; j'tendrai ensuite vos monopoles. Ne vous laissez pas prendre ce pige, et rpondez: tendez d'abord nos monopoles, et je voterai ensuite vos lois. Ne vous asseyez ni gauche, ni droite, ni au centre. Quand on est infod au ministre, on n'obtient pas grand'-chose; et quand on lui fait de l'opposition systmatique, on n'obtient rien. Prenez votre sige au centre gauche, ou au centre droit. Les positions intermdiaires sont les meilleures. L'exprience le prouve. L, on se rend redoutable par les boules noires, et l'on se fait bien venir par les boules blanches. Lisez fond dans l'me du ministre, et aussi dans celle du chef de parti qui aspire le remplacer. Si l'un est restrictionniste par ncessit et l'autre par instinct, poussez un changement de cabinet. Le nouvel occupant vous donnera deux garanties au lieu d'une. Il n'est pas probable que le ministre vous demande jamais des _sacrifices_ par amour de la justice, de la libert, de l'galit; mais il pourrait y tre conduit par les ncessits du Trsor. Il se peut qu'il vous dise un jour: Je n'y puis plus tenir. L'quilibre de mon budget est rompu. Il faut que je laisse entrer les produits franais pour avoir une occasion de perception. Tenez-vous prt pour cette ventualit, qui est la plus menaante et mme la seule menaante en ce moment. Il faut avoir deux cordes votre arc. Entendez-vous avec vos corestrictionnistes du _centre_, et menacez de faire passer un gros bataillon _gauche_. Le ministre effray aura recours un emprunt, et nous y gagnerons un an, peut-tre deux; le peuple payera les intrts. Si pourtant le ministre insiste, ayez lui proposer un nouvel impt; par exemple, une taxe sur le vin. Dites que le vin est la _matire imposable_ par excellence. Cela est vrai, puisque le vigneron est par excellence le _contribuable dbonnaire_. Surtout ne vous avisez pas, par un zle mal entendu, de parer le coup en faisant allusion la moindre rduction de dpenses. Vous vous alineriez tous les ministres prsents et futurs, et de plus, tous les journalistes, ce qui est fort grave. Vous pouvez bien parler d'_conomies_ en gnral, cela rend populaire. Tenez-vous-en au mot. Cela suffit aux lecteurs. Nous venons de parler des journalistes. Vous savez que la presse est le quatrime pouvoir de l'tat, nous pourrions dire le premier. Vous ne sauriez employer avec elle une diplomatie trop profonde. Si, par le plus grand des hasards, il se rencontre un journal dispos vendre les questions, achetez la ntre. C'est un moyen fort expditif. Mais il serait encore mieux d'acheter le silence; c'est moins coteux, et, coup sr, plus prudent. Quand on a contre soi la raison et la justice, le plus sr est d'touffer la discussion. Quant aux thories que vous aurez soutenir, voici la grande rgle: S'il y a deux manires de produire une chose, que l'une de ces manires soit dispendieuse et l'autre conomique, frappez d'une taxe la manire conomique au profit de la manire dispendieuse. Par exemple, si avec soixante journes de travail consacr produire de la laine, les Espagnols peuvent faire venir de France dix _varas_ de drap, et qu'il leur faille cent journes de travail pour obtenir ces dix _varas_ de drap en les fabriquant eux-mmes, favorisez le second mode aux dpens du premier. Vous ne pouvez vous figurer tous les avantages qu'il en rsultera. D'abord, tous les hommes qui emploient la manire dispendieuse vous seront reconnaissants et dvous. Vous aurez en eux un fort appui. Ensuite, le mode conomique disparaissant peu peu du pays et le mode dispendieux s'tendant sans cesse, vous verrez grossir le nombre de vos partisans et s'affaiblir celui de vos adversaires. Enfin, comme un mode plus dispendieux implique plus de travail, vous aurez pour vous tous les ouvriers et tous les philanthropes. Il vous sera ais, en effet, de montrer combien le travail serait affect, si on laissait se relever le mode conomique. Tenez-vous-en cette premire apparence et ne souffrez pas qu'on aille au fond des choses, car qu'arriverait-il? Il arriverait que certains esprits, trop enclins l'investigation, dcouvriraient bientt la supercherie. Ils s'apercevraient que si la production des dix _varas_ de drap occupe cent journes, il y a soixante journes de moins consacres la production de la laine, contre laquelle on recevait autrefois dix _varas_ de drap franais. Ne disputez pas sur cette premire compensation; c'est trop clair, vous seriez battu; mais montrez toujours les autres quarante journes mises en activit par le mode dispendieux. Alors on vous rpondra: Si nous nous en tions tenus au mode conomique, le capital qui a t dtourn vers la production directe du drap aurait t disponible dans le pays; il y aurait produit des choses utiles et aurait fait travailler ces quarante ouvriers que vous prtendez avoir tirs de l'oisivet. Et quant aux produits de leur travail, ils auraient t achets prcisment par les consommateurs de drap, puisque, obtenant meilleur march le drap franais, une somme de rmunration suffisante pour payer quarante ouvriers serait reste disponible aussi entre leurs mains. Ne vous engagez pas dans ces subtilits. Traitez de rveurs, idologues, utopistes et conomistes ceux qui raisonnent de la sorte. Ne perdez jamais ceci de vue. Dans ce moment, le public ne pousse pas l'investigation aussi loin. Le plus sr moyen de lui faire ouvrir les yeux, ce serait de discuter. Vous avez pour vous l'apparence, tenez-vous-y et riez du reste. Il se peut qu'un beau jour les ouvriers, ouvrant les yeux, disent: Puisque vous forcez la chert des produits par l'opration de la loi, vous devriez bien aussi, pour tre justes, forcer la chert des salaires par l'opration de la loi. Laissez tomber l'argument aussi longtemps que possible. Quand vous ne pourrez plus vous taire, rpondez: La chert des produits nous encourage a en faire davantage; pour cela, il nous faut plus d'ouvriers. Cet accroissement de demande de main-d'oeuvre hausse vos salaires, et c'est ainsi que nos privilges s'tendent vous _par ricochet_. L'ouvrier vous rpondra peut-tre: Cela serait vrai si l'excdant de production excit par la chert se faisait au moyen de capitaux tombs de la lune. Mais si vous ne pouvez que les soutirer d'autres industries, n'y ayant pas augmentation de capital, il ne peut y avoir augmentation de salaires. Nous en sommes pour payer plus cher les choses qui nous sont ncessaires, et votre _ricochet_ est une dception. Donnez-vous alors beaucoup de mal pour expliquer et embrouiller le mcanisme du _ricochet_. L'ouvrier pourra insister et vous dire: Puisque vous avez tant de confiance dans les _ricochets_, changeons de rle. Ne protgez plus les produits, mais protgez les salaires. Fixez-les lgislativement un taux lev. Tous les proltaires deviendront riches; ils achteront beaucoup de vos produits, et vous vous enrichirez _par ricochet_[106]. [Note 106: V. le pamphlet _Spoliation et Loi_, pages 1 15 du tome V.--(_Note de l'diteur._)] Nous faisons ainsi parler un ouvrier, pour vous montrer combien il est dangereux d'approfondir les questions. C'est ce que vous devez viter avec soin. Heureusement, les ouvriers, travaillant matin et soir, n'ont gure le temps de rflchir. Profitez-en; parlez leurs passions; dclamez contre l'tranger, contre la concurrence, contre la libert, contre le capital, afin de dtourner leur attention du _privilge_. Attaquez vertement, en toute occasion, les professeurs d'conomie politique. S'il est un point sur lequel ils ne s'accordent pas, concluez qu'il faut repousser les choses sur lesquelles ils s'accordent. Voici le syllogisme dont vous pourrez faire usage: Les conomistes sont d'accord que les hommes doivent tre gaux devant la loi; Mais ils ne sont pas d'accord sur la _thorie de la rente_; Donc ils ne sont pas d'accord sur tous les points; Donc il n'est pas certain qu'ils aient raison quand ils disent que les hommes doivent tre gaux devant la loi; Donc il faut que les lois crent des privilges pour nous aux dpens de nos concitoyens. Ce raisonnement fera un trs-bon effet. Il est un autre mode d'argumentation que vous pourrez employer avec beaucoup de succs. Observez ce qui se passe sur la surface du globe, et s'il y survient un accident fcheux quelconque, dites: Voil ce que fait la libert. Si donc Madrid est incendi, et si, pour le reconstruire moins de frais, on laisse entrer du bois et du fer trangers, attribuez l'incendie, ou du moins tous les effets de l'incendie, cette libert. Un peuple a labour, fum, hers, sem et sarcl tout son territoire. Au moment de rcolter, sa moisson est emporte par un flau; ce peuple est plac dans l'alternative ou de mourir de faim, ou de faire venir des subsistances du dehors. S'il prend ce dernier parti, et il le prendra certainement, il y aura un grand drangement dans ses affaires ordinaires; cela est infaillible: il prouvera une crise industrielle et financire. Dissimulez avec soin que cela vaut mieux, aprs tout, que de mourir d'inanition, et dites: Si ce peuple n'avait pas eu la libert de faire venir des subsistances du dehors, il n'aurait pas subi une crise industrielle et financire. (_V. les n{os} 21 et 30._) Nous pouvons vous assurer, par exprience, que ce raisonnement vous fera grand bonheur. Quelquefois on invoquera les _principes_. Moquez-vous des principes, ridiculisez les principes, bafouez les principes. Cela fait trs-bien auprs d'une nation sceptique. Vous passerez pour un homme _pratique_, et vous inspirerez une grande confiance. D'ailleurs vous induirez ainsi la lgislature mettre, dans chaque cas particulier, toutes les vrits en question, ce qui nous fera gagner du temps. Songez o en serait l'astronomie, si ce thorme: _Les trois angles d'un triangle sont gaux deux angles droits_, n'tait pas admis, aprs dmonstration, une fois pour toutes, et s'il fallait le prouver en toute rencontre? On n'en finirait pas. De mme, si vos adversaires prouvent que toute restriction entrane _deux pertes pour un profit_, exigez qu'ils recommencent la dmonstration dans chaque cas particulier, et dites hardiment qu'en conomie politique il n'y a pas de _vrit absolue_[107]. [Note 107: V. ci-dessus les n{os} 57 et 58, pages 377 et 384, et V. au tome IV, pages 79, 86 et 94, les chap. XIII, XIV et XVIII de la premire srie des _Sophismes_. (_Note de l'diteur._)] Profitez de l'immense avantage d'avoir affaire une nation qui pense que rien n'est vrai ni faux. Conservez toujours votre position actuelle l'gard de nos adversaires. Que demandons-nous? des privilges. Que demandent-ils? la libert. Ils ne veulent pas usurper nos droits, ils se contentent de dfendre les leurs. Heureusement, dans leur ardeur impatiente, ils sont assez mauvais tacticiens pour chercher des preuves. Laissez-les faire. Ils s'imposent ainsi le rle qui nous revient. Faites semblant de croire qu'ils proposent un systme nouveau, trange, compliqu, hasardeux, et que l'_onus probandi_ leur incombe. Dites que vous, au contraire, ne mettez en avant ni _thorie_ ni _systme_. Vous serez affranchi de rien prouver. Tous les hommes modrs seront pour vous. 68.--PETITES AFFICHES DE JACQUES BONHOMME[108]. [Note 108: Parmi les nombreux journaux que fit clore le 24 fvrier 1848, et qui n'eurent qu'une existence phmre, il faut compter le _Jacques Bonhomme_, la rdaction duquel Bastiat donna son concours. Cette feuille, qui aspirait clairer le peuple, contenait un article final destin tre affich et mis ainsi gratuitement sous les yeux des passants.--(_Note de l'diteur._)] 12 Mars 1848. I SOULAGEMENT IMMDIAT DU PEUPLE. PEUPLE, On te dit: Tu n'as pas assez pour vivre; que l'tat y ajoute ce qui manque. Qui ne le voudrait, si c'tait possible? Mais, hlas! la caisse du percepteur n'est pas l'urne de Cana. Quand Notre-Seigneur mettait un litre de vin dans cette urne, il en sortait deux; mais quand tu mets cent sous dans la caisse du buraliste, il n'en sort pas dix francs; il n'en sort pas mme cent sous, car le buraliste en garde quelques-uns pour lui. Comment donc ce procd augmenterait-il ton travail ou ton salaire? Ce qu'on te conseille se rduit a ceci: Tu donneras cinq francs l'tat contre rien, et l'tat te donnera quatre francs contre ton travail. March de dupe. Peuple, comment l'tat pourra-t-il te faire vivre, puisque c'est toi qui fais vivre l'tat? Voici le mcanisme des ateliers de charit rduits en systme[109]: [Note 109: Jacques Bonhomme n'entend pas critiquer les mesures d'urgence.] L'tat te prend six pains, il en mange deux, et exige ton travail pour t'en rendre quatre. Si, maintenant, tu lui demandes huit pains, il ne peut faire autre chose que ceci: t'en prendre douze, en manger quatre, et te faire gagner le reste. Peuple, sois plus avis; fais comme les rpublicains d'Amrique: donne l'tat le strict ncessaire _et garde le reste pour toi_. Demande la suppression des fonctions inutiles, la rduction des gros traitements, l'abolition des privilges, monopoles et entraves, la simplification des rouages administratifs. Au moyen de ces conomies, exige la suppression de l'octroi, celle de l'impt du sel, celle de la taxe sur les bestiaux et sur le bl. Ainsi la vie sera meilleur march, et, tant meilleur march, chacun aura un petit reliquat sur son salaire actuel;--et au moyen de ce petit reliquat multipli par trente-six millions d'habitants, chacun pourra aborder et payer une consommation nouvelle;--et chacun consommant un peu plus, nous nous procurerons tous un peu plus de travail les uns aux autres;--et puisque le travail sera plus demand dans le pays, les salaires hausseront;--et alors, peuple, tu auras rsolu le problme: gagner plus de sous et obtenir plus de choses pour chaque sou. Ce n'est pas si brillant que la prtendue urne de Cana du Luxembourg, mais c'est sr, solide, praticable, immdiat et juste. II FUNESTE REMDE. Quand notre frre souffre, il faut le soulager. Mais ce n'est pas la bont de l'intention qui fait la bont de la potion. On peut trs-charitablement donner un remde qui tue. Un pauvre ouvrier tait malade; le docteur arrive, lui tte le pouls, lui fait tirer la langue et lui dit: Brave homme, vous n'tes pas assez nourri.--Je le crois, dit le moribond; j'avais pourtant un vieux mdecin fort habile. Il me donnait les trois quarts d'un pain tous les soirs. Il est vrai qu'il m'avait pris le pain tout entier le matin, et en avait gard le quart pour ses honoraires. Je l'ai chass, voyant que ce rgime ne me gurissait pas.--L'ami, mon confrre tait un ignorant intress. Il ne voyait pas que votre sang est appauvri. Il faut _rorganiser_ cela. Je vais vous introduire du sang nouveau dans le bras gauche; pour cela il faudra que je vous le tire du bras droit. Mais pourvu que vous ne teniez aucun compte ni du sang qui sortira du bras droit ni de celui qui se perdra dans l'opration vous trouverez _ma_ recette admirable. Voil o nous en sommes. L'tat dit au peuple: Tu n'as pas assez de pain, je vais t'en donner. Mais comme je n'en fais pas, je commencerai par te le prendre, et, aprs avoir satisfait mon apptit, qui n'est pas petit, je te ferai gagner le reste. Ou bien: Tu n'as pas assez de salaires, paye-moi plus d'impts. J'en distribuerai une partie mes agents, et avec le surplus, je te ferai travailler. Et si le peuple, n'ayant des yeux que pour le pain qu'on lui donne, perd de vue celui qu'on lui prend; si, voyant le petit salaire que la taxe lui procure, il ne voit pas le gros salaire qu'elle lui te, on peut prdire que sa maladie s'aggravera. 69.--CIRCULAIRES D'UN MINISTRE INTROUVABLE. 19 Mars 1848. _Le ministre de l'intrieur MM. les commissaires du gouvernement, prfets, maires_, etc. Les lections approchent; vous dsirez que je vous indique la ligne de conduite que vous avez tenir; la voici: Comme citoyens, je n'ai rien vous prescrire, si ce n'est de puiser vos inspirations dans votre conscience et dans l'amour du bien public. Comme fonctionnaires, respectez et faites respecter les liberts des citoyens. Nous interrogeons le pays. Ce n'est pas pour lui arracher, par l'intimidation ou la ruse, une rponse mensongre. Si l'Assemble nationale a des vues conformes aux ntres, nous gouvernerons, grce cette union, avec une autorit immense. Si elle ne pense pas comme nous, il ne nous restera qu' nous retirer et nous efforcer de la ramener nous par une discussion loyale. L'exprience nous avertit de ce qu'il en cote de vouloir gouverner avec des majorits factices. * * * * * _Le ministre du commerce aux ngociants de la Rpublique._ CITOYENS, Mes prdcesseurs ont fait ou ont eu l'air de faire de grands efforts pour vous procurer des affaires. Ils s'y sont pris de toutes faons, sans autres rsultats que celui-ci: aggraver les charges de la nation et nous crer des obstacles. Tantt ils foraient les exportations par des primes; tantt ils gnaient les importations par des entraves. Il leur est arriv souvent de s'entendre avec leurs collgues de la marine et de la guerre pour s'emparer d'une petite le perdue dans l'Ocan, et quand, aprs force emprunts et batailles, on avait russi, on vous donnait, comme Franais, le privilge exclusif de trafiquer avec la petite le, la condition de ne plus trafiquer avec le reste du monde. Tous ces ttonnements ont conduit reconnatre la vrit de cette rgle, dans laquelle se confondent et votre intrt propre, et l'intrt national, et l'intrt de l'humanit: _acheter et vendre l o on peut le faire avec le plus d'avantage_. Or, comme c'est l ce que vous faites naturellement sans que je m'en mle, je suis rduit avouer, que mes fonctions sont plus qu'inutiles; je ne suis pas mme la _mouche du coche_. C'est pourquoi je vous donne avis que mon ministre est supprim. La Rpublique supprime en mme temps toutes les entraves dans lesquelles mes prdcesseurs vous ont enlacs, et tous les impts qu'il faut bien faire payer au peuple pour mettre ces entraves en action. Je vous prie de me pardonner le tort que je vous ai fait; et pour me prouver que vous n'avez pas de rancune, j'espre que l'un d'entre vous voudra bien m'admettre comme commis dans ses bureaux, afin que j'apprenne le commerce, pour lequel mon court passage au ministre m'a donn du got. * * * * * _Le ministre de l'agriculture aux agriculteurs._ CITOYENS, Un heureux hasard m'a suggr une pense qui ne s'tait jamais prsente l'esprit de mes prdcesseurs; c'est que vous appartenez comme moi l'espce humaine. Vous avez une intelligence pour vous en servir, et, de plus, cette source vritable de tous progrs, le dsir d'amliorer votre condition. Partant de l, je me demande quoi je puis vous servir. Vous enseignerai-je l'agriculture? Mais il est probable que vous la savez mieux que moi. Vous inspirerai-je le dsir de substituer les bonnes pratiques aux mauvaises? Mais ce dsir est en vous au moins autant qu'en moi. Votre intrt le fait natre, et je ne vois pas comment mes circulaires pourraient parler vos oreilles plus haut que votre propre intrt. Le prix des choses vous est connu. Vous avez donc une rgle qui vous indique ce qu'il vaut mieux produire ou ne produire pas. Mon prdcesseur voulait vous procurer du travail manufacturier pour occuper vos jours de chmage. Vous pourriez, disait-il, vous livrer ce travail avec avantage pour vous et pour le consommateur. Mais de deux choses l'une: ou cela est vrai, et alors qu'est-il besoin d'un ministre pour vous signaler un travail lucratif votre porte? Vous le dcouvrirez bien vous-mmes, si vous n'tes pas d'une race infrieure frappe d'idiotisme; hypothse sur laquelle est bas mon ministre et que je n'admets pas. Ou cela n'est pas vrai; en ce cas, combien ne serait-il pas dommageable que le ministre impost un travail strile tous les agriculteurs de France, par mesure administrative! Jusqu'ici, mes collaborateurs et moi nous sommes donn beaucoup de mouvement sans aucun rsultat, si ce n'est de vous faire payer des taxes, car notez bien qu' chacun de nos mouvements rpond une taxe. Cette circulaire mme n'est pas gratuite. Ce sera la dernire. Dsormais, pour faire prosprer l'agriculture, comptez sur vos efforts et non sur ceux de mes bureaucrates; tournez vos yeux sur vos champs et non sur un htel de la rue de Grenelle. * * * * * _Le ministre des cultes aux ministres de la religion._ CITOYENS, Cette lettre a pour objet de prendre cong de vous. La libert des cultes est proclame. Vous n'aurez affaire dsormais, comme tous les citoyens, qu'au ministre de la justice. Je veux dire que si, ce que je suis loin de prvoir, vous usez de votre libert de manire blesser la libert d'autrui, troubler l'ordre, ou choquer l'honntet, vous rencontrerez infailliblement la rpression lgale, laquelle nul ne doit tre soustrait. Hors de l, vous agirez comme vous l'entendrez, et cela tant, je ne vois pas en quoi je puis vous tre utile. Moi et toute la vaste administration que je dirige, nous devenons un fardeau pour le public. Ce n'est pas assez dire; car quoi pourrions-nous occuper notre temps sans porter atteinte la libert de conscience? videmment, tout fonctionnaire qui ne fait pas une chose utile, en fait une nuisible par cela seul qu'il agit. En nous retirant, nous remplissons donc deux conditions du programme rpublicain: conomie, libert. Le Secrtaire du ministre introuvable, F. B. 70.--FUNESTES ILLUSIONS. _Journal des conomistes_, mars 1848. LES CITOYENS FONT VIVRE L'TAT. L'TAT NE PEUT FAIRE VIVRE LES CITOYENS. Il m'est quelquefois arriv de combattre le Privilge par la plaisanterie. C'tait, ce me semble, bien excusable. Quand quelques-uns veulent vivre aux dpens de tous, il est bien permis d'infliger la piqre du ridicule au petit nombre qui exploite et la masse exploite. Aujourd'hui, je me trouve en face d'une autre illusion. Il ne s'agit plus de privilges particuliers, il s'agit de transformer le privilge en droit commun. La nation tout entire a conu l'ide trange qu'elle pouvait accrotre indfiniment la substance de sa vie, en la livrant l'tat sous forme d'impts, afin que l'tat la lui rende en partie sous forme de travail, de profits et de salaires. On demande que l'tat assure le bien-tre tous les citoyens; et une longue et triste procession, o tous les ordres de travailleurs sont reprsents, depuis le roide banquier jusqu' l'humble blanchisseuse, dfile devant le _grand organisateur_ pour solliciter une assistance pcuniaire. Je me tairais s'il n'tait question que de mesures provisoires, ncessites et en quelque sorte justifies par la commotion de la grande rvolution que nous venons d'accomplir; mais ce qu'on rclame, ce ne sont pas des remdes exceptionnels, c'est l'application d'un systme. Oubliant que la bourse des citoyens alimente celle de l'tat, on veut que la bourse de l'tat alimente celle des citoyens. Ah! ce n'est pas avec l'ironie et le sarcasme que je m'efforcerai de dissiper cette funeste illusion; car, mes yeux du moins, elle jette un voile sombre sur l'avenir; et c'est l, je le crains bien, l'cueil de notre chre Rpublique. D'ailleurs, comment avoir le courage de s'en prendre au peuple, s'il ignore ce qu'on lui a toujours dfendu d'apprendre, s'il nourrit dans son coeur des esprances chimriques qu'on s'est appliqu y faire natre? Que faisaient nagure et que font encore les puissants du sicle, les grands propritaires, les grands manufacturiers? Ils demandaient la loi des supplments de profits, au dtriment de la masse. Est-il surprenant que la masse, aujourd'hui en position de faire la loi, lui demande aussi un supplment de salaires? Mais, hlas! il n'y a pas au-dessous d'elle une autre masse d'o cette source de subventions puisse jaillir. Le regard attach sur le pouvoir, les industriels s'taient transforms en solliciteurs. Faites-moi vendre mieux mon bl! faites-moi tirer un meilleur parti de ma viande! levez artificiellement le prix de mon fer, de mon drap, de ma houille! Tels taient les cris qui assourdissaient la Chambre privilgie. Est-il surprenant que le peuple victorieux se fasse solliciteur son tour! Mais, hlas! si la loi peut, la rigueur, faire des largesses quelques privilgis, aux dpens de la nation, comment concevoir qu'elle fasse des largesses la nation tout entire? Quel exemple donne en ce moment mme la classe moyenne? On la voit obsder le gouvernement provisoire et se jeter sur le budget comme sur une proie. Est-il surprenant que le peuple manifeste aussi l'ambition bien humble de vivre au moins en travaillant? Que disaient sans cesse les gouvernants? la moindre lueur de prosprit, ils s'en attribuaient sans faon tout le mrite; ils ne parlaient pas des vertus populaires qui en sont la base, de l'activit, de l'ordre, de l'conomie des travailleurs. Non, cette prosprit, d'ailleurs fort douteuse, ils s'en disaient les auteurs. Il n'y a pas encore deux mois que j'entendais le ministre du commerce dire: Grce l'intervention active du gouvernement, grce la sagesse du roi, grce au patronage des sciences, toutes les classes industrielles sont florissantes. Faut-il s'tonner que le peuple ait fini par croire que le bien-tre lui venait d'en haut comme une manne cleste, et qu'il tourne maintenant ses regards vers les rgions du pouvoir? Quand on s'attribue le mrite de tout le bien qui arrive, on encourt la responsabilit de tout le mal qui survient. Ceci me rappelle un cur de notre pays. Pendant les premires annes de sa rsidence, il ne tomba pas de grle dans la commune; et il tait parvenu persuader aux bons villageois que ses prires avaient l'infaillible vertu de chasser les orages. Cela fut bien tant qu'il ne grla pas; mais, la premire apparition du flau, il fut chass de la paroisse. On lui disait: C'est donc par mauvaise volont que vous avez permis la tempte de nous frapper? La Rpublique s'est inaugure par une semblable dception. Elle a jet cette parole au peuple, si bien prpar d'ailleurs la recevoir: Je garantis le bien-tre tous les citoyens. Et puisse cette parole ne pas attirer des temptes sur notre patrie! Le peuple de Paris s'est acquis une gloire ternelle par son courage. Il a excit l'admiration du monde entier par son amour pour l'ordre public, son respect pour tous les droits et toutes les proprits. Il lui reste accomplir une tche bien autrement difficile, il lui reste repousser de ses lvres la coupe empoisonne qu'on lui prsente. Je le dis avec conviction, tout l'avenir de la Rpublique repose aujourd'hui sur son bon sens. Il n'est plus question de la droiture de ses intentions, personne ne peut les mconnatre; il s'agit de la droiture de ses instincts. La glorieuse rvolution qu'il a accomplie par son courage, qu'il a prserve par sa sagesse, n'a plus courir qu'un danger: la dception; et contre ce danger, il n'y a qu'une planche de salut: la sagacit du peuple. Oui, si des voix amies avertissent le peuple, si des mains courageuses lui ouvrent les yeux, quelque chose me dit que la Rpublique vitera le gouffre bant qui s'ouvre devant elle; et alors quel magnifique spectacle la France donnera au monde! Un peuple triomphant de ses ennemis et de ses faux amis, un peuple vainqueur des passions d'autrui et de ses propres illusions! Je commence par dire que les institutions qui pesaient sur nous, il y a peine quelques jours, n'ont pas t renverses, que la Rpublique, ou le gouvernement de tous par tous, n'a pas t fond pour laisser le peuple (et par ce mot j'entends maintenant la classe des travailleurs, des salaris, ou ce qu'on appelait des proltaires) dans la mme condition o elle tait avant. C'est la volont de tous, et c'est sa propre volont, que sa condition change. Mais deux moyens se prsentent, et ces moyens ne sont pas seulement diffrents, ils sont, il faut bien le dire, diamtralement opposs. L'cole qu'on appelle _conomiste_ propose la destruction immdiate de tous les privilges, de tous les monopoles, la suppression immdiate de toutes les fonctions inutiles, la rduction immdiate de tous les traitements exagrs, une diminution profonde des dpenses publiques, le remaniement de l'impt, de manire faire disparatre tous ceux qui psent sur les consommations du peuple, qui enchanent ses mouvements et paralysent le travail. Elle demande, par exemple, que l'octroi, l'impt sur le sel, les taxes sur l'entre des subsistances et des instruments de travail, soient sur-le-champ abolis. Elle demande que ce mot _libert_, qui flotte avec toutes nos bannires, qui est inscrit sur tous nos difices, soit enfin une vrit. Elle demande qu'aprs avoir pay au gouvernement ce qui est indispensable pour maintenir la scurit intrieure et extrieure, pour rprimer les fraudes, les dlits et les crimes, et pour subvenir aux grands travaux d'utilit nationale, LE PEUPLE GARDE LE RESTE POUR LUI. Elle assure que mieux le peuple pourvoira la sret des personnes et des proprits, plus rapidement se formeront les capitaux. Qu'ils se formeront avec d'autant plus de rapidit, que le peuple saura mieux _garder pour lui_ ses salaires, au lieu de les livrer, par l'impt, l'tat. Que la formation rapide des capitaux implique ncessairement la hausse rapide des salaires, et par consquent l'lvation progressive des classes ouvrires en bien-tre, en indpendance, en instruction et en dignit. Ce systme n'a pas l'avantage de promettre la ralisation instantane, du bonheur universel; mais il nous parait simple, immdiatement praticable, conforme la justice, fidle la libert, et de nature favoriser toutes les tendances humaines vers l'galit et la fraternit. J'y reviendrai aprs avoir expos et approfondi les vues d'une autre cole, qui parat en ce moment prvaloir dans les sympathies populaires. Celle-ci veut aussi le bien du peuple; mais elle prtend le raliser par voie directe. Sa prtention ne va rien moins qu' augmenter le bien-tre des masses, c'est--dire accrotre leurs consommations tout en diminuant leur travail; et, pour accomplir ce miracle, elle imagine de puiser des supplments de salaires soit dans la caisse commune, soit dans les profits exagrs des entrepreneurs d'industrie. C'est ce systme dont je me propose de signaler les dangers. Qu'on ne se mprenne pas mes paroles. Je n'entends pas ici condamner l'_association volontaire_. Je crois sincrement que l'_association_ fera faire de grands progrs en tous sens l'humanit. Des essais sont faits en ce moment, notamment par l'administration du chemin du Nord et celle du journal _la Presse_. Qui pourrait blmer ces tentatives? Moi-mme, avant d'avoir jamais entendu parler de l'_cole socitaire_, j'avais conu un projet d'association agricole destin perfectionner le mtayage. Des raisons de sant m'ont seules dtourn de cette entreprise. Mes doutes ont pour objet, ou, pour parler franchement, ma conviction nergique repousse de toutes ses forces cette tendance manifeste, que vous avez sans doute remarque, qui vous entrane aussi peut-tre, invoquer en toutes choses l'intervention de l'tat, c'est--dire la ralisation de nos utopies, ou, si l'on veut, de nos systmes, avec la _contrainte lgale_ pour principe, et l'_argent du public_ pour moyen. On a beau inscrire sur son drapeau _Association volontaire_, je dis que lorsqu'on appelle son aide la loi et l'impt, l'enseigne est aussi menteuse qu'elle puisse l'tre, puisqu'il n'y a plus alors ni _association_ ni _volont_. Je m'attacherai dmontrer que l'intervention exagre de l'tat ne peut accrotre le bien-tre des masses, et qu'elle tend au contraire le diminuer; Qu'elle efface le premier mot de notre devise rpublicaine, le mot _libert_; Que si elle est fausse en principe, elle est particulirement dangereuse pour la France, et qu'elle menace d'engloutir, dans un grand et irrparable dsastre, et les fortunes particulires, et la fortune publique, et le sort des classes ouvrires, et les institutions, et la Rpublique. Je dis, d'abord, que les promesses de ce dplorable systme sont illusoires. Et, en vrit, cela me semble si clair, que j'aurais honte de me livrer cet gard une longue dmonstration, si des faits clatants ne me prouvaient que cette dmonstration est ncessaire. Car quel spectacle nous offre le pays? l'Htel-de-Ville la _cure des places_, au Luxembourg la _cure des salaires_. L, ignominie; ici, cruelle dception. Quant la _cure des places_, il semble que le remde serait de supprimer toutes les fonctions inutiles, de rduire le traitement de celles qui excitent la convoitise; mais on laisse cette proie tout entire l'avidit de la bourgeoisie, et elle s'y prcipite avec fureur. Aussi qu'arrive-t-il? Le peuple, de son ct, le peuple des travailleurs, tmoin des douceurs d'une existence assure sur les ressources du public, oubliant qu'il est lui-mme ce public, oubliant que le budget est form de sa chair et de son sang, demande, lui aussi, qu'on lui prpare une cure. De longues dputations se pressent au Luxembourg, et que demandent-elles? L'accroissement des salaires, c'est--dire, en dfinitive, une amlioration dans les moyens d'existence des travailleurs. Mais ceux qui assistent personnellement ces dputations, n'agissent pas seulement pour leur propre compte. Ils entendent bien reprsenter toute la grande confraternit des travailleurs qui peuplent nos villes aussi bien que nos campagnes. Le bien-tre matriel ne consiste pas gagner plus d'argent. Il consiste tre mieux nourri, vtu, log, chauff, clair, instruit, etc., etc. Ce qu'ils demandent donc, en allant au fond des choses, c'est qu' dater de l're glorieuse de notre rvolution, chaque Franais appartenant aux classes laborieuses ait plus de pain, de vin, de viande, de linge, de meubles, de fer, de combustible, de livres, etc., etc. Et, chose qui passe toute croyance, plusieurs veulent en mme temps que le travail qui produit ces choses soit diminu. Quelques-uns mme, heureusement en petit nombre, vont jusqu' solliciter la destruction des machines. Se peut-il concevoir une contradiction plus flagrante? moins que le miracle de l'urne de Cana ne se renouvelle dans la caisse du percepteur, comment veut-on que l'tat y puise plus que le peuple n'y a mis? Croit-on que, pour chaque pice de cent sous qui y entre, il soit possible d'en faire sortir dix francs? Hlas! c'est tout le contraire. La pice de cent sous que le peuple y jette tout entire n'en sort que fort brche, car il faut bien que le percepteur en garde une partie pour lui. En outre, que signifie l'argent? Quand il serait vrai qu'on peut puiser dans le Trsor public un fonds de salaires autre que celui que le public lui-mme y a mis, en serait-on plus avanc? Ce n'est pas d'argent qu'il s'agit, mais d'aliments, de vtements, de logement, etc. Or, l'_organisateur_ qui sige au Luxembourg a-t-il la puissance de multiplier ces choses par des dcrets? ou peut-il faire que, si la France produit 60 millions d'hectolitres de bl, chacun de nos 36 millions de concitoyens en reoive 3 hectolitres, et de mme pour le fer, le drap, le combustible? Le recours au Trsor public, comme systme gnral, est donc dplorablement faux. Il prpare au peuple une cruelle dception. On dira sans doute: Nul ne songe de telles absurdits. Mais il est certain que les uns ont trop en France, et les autres pas assez. Ce quoi l'on vise, c'est un juste nivellement, une plus quitable rpartition. Examinons la question ce point de vue. Si l'on voulait dire qu'aprs avoir retranch tous les impts qui peuvent l'tre, il faut, autant que possible, faire peser ceux qui restent sur la classe qui peut le mieux les supporter, on ne ferait qu'exprimer nos voeux. Mais cela est trop simple pour des _organisateurs_; c'est bon pour des _conomistes_. Ce qu'on veut, c'est que tout Franais soit bien pourvu de toutes choses. On a annonc d'avance que l'tat garantissait le bien-tre tout le monde; et la question est de savoir s'il y a moyen de presser assez la classe riche, en faveur de la classe pauvre, pour atteindre ce rsultat. Poser la question, c'est la rsoudre; car, pour que tout le monde ait plus de pain, de vin, de viande, de drap, etc., il faut que le pays en produise davantage; et comment pourrait-on en prendre une seule classe, mme la classe riche, plus que toutes les classes ensemble n'en produisent? D'ailleurs, remarquez-le bien: il s'agit ici de l'impt. Il s'lve dj un milliard et demi. Les tendances que je combats, loin de permettre aucun retranchement, conduisent des aggravations invitables. Permettez-moi un calcul approximatif. Il est fort difficile de poser le chiffre exact des deux classes; cependant on peut en approcher. Sous le rgime qui vient de tomber, il y avait 250 mille lecteurs. quatre individus par famille, cela rpond un million d'habitants, et chacun sait que l'lecteur 200 francs tait bien prs d'appartenir la classe des propritaires malaiss. Cependant, pour viter toute contestation, attribuons la classe riche, non-seulement ce million d'habitants, mais seize fois ce nombre. La concession est dj raisonnable. Nous avons donc seize millions de riches et vingt millions sinon de pauvres, du moins de frres qui ont besoin d'tre secourus. Si l'on suppose qu'un supplment bien modique de 25 cent. par jour est indispensable pour raliser des vues philanthropiques plus bienveillantes qu'claires, c'est un impt de cinq millions par jour ou prs de deux milliards par an, nous pouvons mme dire deux milliards avec les frais de perception. Nous payons dj un milliard et demi. J'admets qu'avec un systme d'administration plus conomique on rduise ce chiffre d'un tiers: il faudrait toujours prlever _trois milliards_. Or, je le demande, peut-on songer prlever trois milliards sur les seize millions d'habitants les plus riches du pays? Un tel impt serait de la confiscation, et voyez les consquences. Si, en fait, toute proprit tait confisque mesure qu'elle se forme, qui est-ce qui se donnerait la peine de crer de la proprit? On ne travaille pas seulement pour vivre au jour le jour. Parmi les stimulants du travail, le plus puissant peut-tre, c'est l'espoir d'acqurir quelque chose pour ses vieux jours, d'tablir ses enfants, d'amliorer le sort de sa famille. Mais si vous arrangez votre systme financier de telle sorte que toute proprit soit confisque mesure de sa formation, alors, nul n'tant intress ni au travail ni l'pargne, le capital ne se formera pas; il dcrotra avec rapidit, si mme il ne dserte pas subitement l'tranger; et, alors, que deviendra le sort de cette classe mme que vous aurez voulu soulager? J'ajouterai ici une vrit qu'il faut bien que le peuple apprenne. Quand dans un pays l'impt est trs modr, il est possible de le rpartir selon les rgles de la justice et de le prlever peu de frais. Supposez, par exemple, que le budget de la France ne s'levt pas au del de cinq six cents millions. Je crois sincrement qu'on pourrait, dans cette hypothse, inaugurer l'_impt unique_, assis sur la proprit ralise (mobilire et immobilire). Mais lorsque l'tat soutire la nation le quart, le tiers, la moiti de ses revenus, il est rduit agir de ruse, multiplier les sources de recettes, inventer les taxes les plus bizarres, et en mme temps les plus vexatoires. Il fait en sorte que la taxe se confonde avec le prix des choses, afin que le contribuable la paye sans s'en douter. De l les impts de consommation, si funestes aux libres mouvements de l'industrie. Or quiconque s'est occup de finances sait bien que ce genre d'impt n'est productif qu' la condition de frapper les objets de la consommation la plus gnrale. On a beau fonder des esprances sur les taxes somptuaires, je les appelle de tous mes voeux par des motifs d'quit, mais elles ne peuvent jamais apporter qu'un faible contingent un gros budget. Le peuple se ferait donc compltement illusion s'il pensait qu'il est possible, mme au gouvernement le plus populaire, d'aggraver les dpenses publiques, dj si lourdes, et en mme temps de les mettre exclusivement la charge de la classe riche. Ce qu'il faut remarquer, c'est que, ds l'instant qu'on a recours aux impts de consommation (ce qui est la consquence ncessaire d'un lourd budget), l'galit des charges est rompue, parce que les objets frapps de taxes entrent beaucoup plus dans la consommation du pauvre que dans celle du riche, proportionnellement leurs ressources respectives. En outre, moins d'entrer dans les inextricables difficults des classifications, on met sur un objet donn, le vin, par exemple, un impt uniforme, et l'injustice saute aux yeux. Le travailleur, qui achte un litre de vin de 50 c. le litre, grev d'un impt de 50 c., paye 100 pour 100. Le millionnaire, qui boit du vin de Lafitte de 10 francs la bouteille, paye 5 pour 100. Sous tous les rapports, c'est donc la classe ouvrire qui est intresse ce que le budget soit rduit des proportions qui permettent de simplifier et galiser les impts. Mais pour cela il ne faut pas qu'elle se laisse blouir par tous ces projets philanthropiques, qui n'ont qu'un seul rsultat certain: celui d'exagrer les charges nationales. Si l'exagration de l'impt est incompatible avec l'galit contributive, et avec cette scurit indispensable pour que le capital se forme et s'accroisse, elle n'est pas moins incompatible avec la libert. Je me rappelle avoir lu dans ma jeunesse une de ces sentences si familires M. Guizot, alors simple professeur supplant. Pour justifier les lourds budgets, qui semblent les corollaires obligs des monarchies constitutionnelles, il disait: _La libert est un bien si prcieux qu'un peuple ne doit jamais la marchander._ Ds ce jour, je me dis: M. Guizot peut avoir des facults minentes, mais ce serait assurment un pitoyable homme d'tat. En effet, la libert est un bien trs-prcieux et qu'un peuple ne saurait payer trop cher. Mais la question est prcisment de savoir si un peuple surtax peut tre libre, s'il n'y a pas incompatibilit radicale entre la libert et l'exagration de l'impt. Or, j'affirme que cette incompatibilit est radicale. Remarquons, en effet, que la fonction publique n'agit pas sur les choses, mais sur les hommes; et elle agit sur eux avec autorit. Or l'action que certains hommes exercent sur d'autres hommes, avec l'appui de la loi et de la force publique, ne saurait jamais tre neutre. Elle est essentiellement nuisible, si elle n'est pas essentiellement utile. Le service de fonctionnaire public n'est pas de ceux dont on dbat le prix, qu'on est matre d'accepter ou de refuser. Par sa nature, il est _impos_. Quand un peuple ne peut faire mieux que de confier un _service_ la force publique, comme lorsqu'il s'agit de scurit, d'indpendance nationale, de rpression des dlits et des crimes, il faut bien qu'il cre cette autorit et s'y soumette. Mais s'il fait passer dans le service public ce qui aurait fort bien pu rester dans le domaine des services privs, il s'te la facult de dbattre le sacrifice qu'il veut faire en change de ces services, il se prive du droit de les refuser; il diminue la sphre de sa libert. On ne peut multiplier les fonctionnaires sans multiplier les fonctions. Ce serait trop criant. Or, multiplier les fonctions, c'est multiplier les atteintes la libert. Comment un monarque peut-il confisquer la libert des cultes? En ayant un clerg gages. Comment peut-il confisquer la libert de l'enseignement? En ayant une universit gages. Que propose-t-on aujourd'hui? De faire le commerce et les transports par des fonctionnaires publics. Si ce plan se ralise, nous payerons plus d'impts, et nous serons moins libres. Vous voyez donc bien que, sous des apparences philanthropiques, le systme qu'on prconise aujourd'hui est illusoire, injuste, qu'il dtruit la scurit, qu'il nuit la formation des capitaux et, par l, l'accroissement des salaires, enfin, qu'il porte atteinte la libert des citoyens. Je pourrais lui adresser bien d'autres reproches. Il me serait facile de prouver qu'il est un obstacle insurmontable tout progrs, parce qu'il paralyse le ressort mme du progrs, la vigilance de l'intrt priv. Quels sont les modes d'activit humaine qui offrent le spectacle de la stagnation la plus complte? Ne sont-ce pas prcisment ceux qui sont confis aux services publics? Voyez l'enseignement. Il en est encore o il en tait au moyen ge. Il n'est pas sorti de l'tude de deux langues mortes, tude si rationnelle autrefois, et si irrationnelle aujourd'hui. Non-seulement on enseigne les mmes choses, mais on les enseigne par les mmes mthodes. Quelle industrie, except celle-l, en est reste o elle en tait il y a cinq sicles? Je pourrais accuser aussi l'exagration de l'impt et la multiplication des fonctions de dvelopper cette ardeur effrne pour les places qui, en elle-mme et par ses consquences, est la plus grande plaie des temps modernes. Mais l'espace me manque, et je confie ces considrations la sagacit du lecteur. Je ne puis m'empcher, cependant, de considrer la question au point de vue de la situation particulire o la rvolution de Fvrier a plac la France. Je n'hsite pas le dire: si le bon sens du peuple, si le bon sens des ouvriers ne fait pas bonne et prompte justice des folles et chimriques esprances que, dans une soif dsordonne de popularit, on a jetes au milieu d'eux, ces esprances dues seront la fatalit de la Rpublique. Or elles seront dues, parce qu'elles sont chimriques. Je l'ai prouv. On a promis ce qu'il est matriellement impossible de tenir. Quelle est notre situation? En mourant, la monarchie constitutionnelle nous laisse pour hritage une dette dont l'intrt seul grve nos finances d'un fardeau annuel de trois cents millions, sans compter une somme gale de dette flottante. Elle nous laisse l'Algrie, qui nous cotera pendant longtemps cent millions par an. Sans nous attaquer, sans mme nous menacer, les rois absolus de l'Europe n'ont qu' maintenir leurs forces militaires actuelles pour nous forcer conserver les ntres. De ce chef, c'est cinq six cents millions inscrire au budget de la guerre et de la marine. Enfin, il reste tous les services publics, tous les frais de perception, tous les travaux d'utilit nationale. Faites le compte, arrangez les chiffres comme vous voudrez, et vous verrez que le budget des dpenses est invitablement norme. Il est prsumer que les sources ordinaires des recettes seront moins productives, ds la premire anne de la rvolution. Supposez que le dficit qu'elles prsenteront soit compens par la suppression des sincures et le retranchement des fonctions parasites. Le rsultat forc n'en est pas moins qu'il est dj bien difficile de donner actuellement satisfaction au contribuable. Et c'est dans ce moment que l'on jette au milieu du peuple le vain espoir qu'il peut, lui aussi, puiser la vie dans ce mme trsor, qu'il alimente de sa propre vie! C'est dans ce moment, o l'industrie, le commerce, le capital et le travail auraient besoin de scurit et de libert pour largir la source des impts et des salaires, c'est dans ce moment que vous suspendez sur leur tte la menace d'une foule de combinaisons arbitraires, d'institutions mal digres, mal conues, de plans d'organisation clos dans le cerveau de publicistes, pour la plupart trangers cette matire! Mais qu'arrivera-t-il, au jour de la dception, et ce jour doit ncessairement arriver? Qu'arrivera-t-il quand l'ouvrier s'apercevra que le travail fourni par l'tat n'est pas un travail _ajout_ celui du pays, mais _soustrait_ par l'impt sur un point pour tre vers par la charit sur un autre, avec toute la diminution qu'implique la cration d'administrations nouvelles? Qu'arrivera-t-il quand vous serez rduit venir dire au contribuable: Nous ne pouvons toucher ni l'impt du sel, ni l'octroi, ni la taxe sur les boissons, ni aucune des inventions fiscales les plus impopulaires; bien loin de l, nous sommes forcs d'en imaginer de nouvelles? Qu'arrivera-t-il quand la prtention d'accrotre forcment la masse des salaires, abstraction faite d'un accroissement correspondant de capital (ce qui implique la contradiction la plus manifeste), aura dsorganis tous les ateliers, sous prtexte d'organisation, et forc peut-tre le capital chercher ailleurs l'air vivifiant de la libert? Je ne veux pas m'appesantir sur les consquences. Il me suffit d'avoir signal le danger tel que je le vois. Mais quoi! dira-t-on, aprs la grande rvolution de Fvrier, n'y avait-il donc rien faire? n'y avait-il aucune satisfaction donner au peuple? Fallait-il laisser les choses prcisment au point o elles taient avant? N'y avait-il aucune souffrance soulager? Telle n'est pas notre pense. Selon nous, l'accroissement des salaires ne dpend ni des intentions bienveillantes, ni des dcrets philanthropiques. Il dpend, et il dpend uniquement de l'accroissement du capital. Quand dans un pays, comme aux tats-Unis, le capital se forme rapidement, les salaires haussent et le peuple est heureux. Or, pour que les capitaux se forment, il faut deux choses: scurit et libert; Il faut de plus qu'ils ne soient pas ravis mesure par l'impt. C'est l, ce nous semble, qu'taient la rgle de conduite et les devoirs du gouvernement. Les combinaisons nouvelles, les arrangements, les organisations, les associations devaient tre abandonns au bon sens, l'exprience et l'initiative des citoyens. Ce sont choses qui ne se font pas coups de taxes et de dcrets. Pourvoir la scurit universelle en rassurant les fonctionnaires paisibles, et, par le choix clair des fonctionnaires nouveaux, fonder la vraie libert par la destruction des privilges et des monopoles, laisser librement entrer les subsistances et les objets les plus ncessaires au travail, se crer, sans frais, des ressources par l'abaissement des droits exagrs et l'abolition de la prohibition, simplifier tous les rouages administratifs, tailler en plein drap dans la bureaucratie, supprimer les fonctions parasites, rduire les gros traitements, ngocier immdiatement avec les puissances trangres la rduction des armes, abolir l'octroi et l'impt sur le sel, et remanier profondment l'impt des boissons, crer une taxe somptuaire, telle est, ce me semble, la mission d'un gouvernement populaire, telle est la mission de notre rpublique. Sous un tel rgime d'ordre, de scurit et de libert, on verrait les capitaux se former et vivifier toutes les branches d'industrie, le commerce s'tendre, l'agriculture progresser, le travail recevoir une active impulsion, la main-d'oeuvre recherche et bien rtribue, les salaires profiter de la concurrence des capitaux de plus en plus abondants, et toutes ces forces vives de la nation, actuellement absorbes par des administrations inutiles ou nuisibles, tourner l'avantage physique, intellectuel et moral du peuple tout entier. FIN DU DEUXIME VOLUME. TABLE DES MATIRES DU DEUXIME VOLUME. Pages. N{os} 1. Dclaration de principes. 1 2. Le libre-change. 4 3. Bornes que s'impose l'Association. 7 4. Les gnralits. 12 5. D'un plan de campagne propos l'Association. 15 6. Rflexions sur l'anne 1846. 22 7. De l'influence du rgime protecteur sur l'agriculture. 25 8. Inanit de la protection de l'agriculture. 39 9. L'chelle mobile. 44 10. L'chelle mobile et ses effets en Angleterre. 48 11. quoi se rduit l'invasion. 58 12. Subsistances. 63 13. De la libre introduction du btail tranger. 68 14. Sur la dfense d'exporter les crales. 72 15. Hausse des aliments, baisse des salaires. 77 16. La _Tribune_ et la _Presse_ propos du trait belge. 81 17. Le parti dmocratique et le libre-change. 93 18. Dmocratie et libre-change. 100 19. Le _National_. 104 20. Le monde renvers. 110 21. Sur l'exportation du numraire. 112 22. Du Communisme. 116 23. Rponse au journal _l'Atelier_. 124 24. Rponse divers. 131 25. Lettre de M. Considrant et rponse. 134 26. Rponse la _Presse_. 141 27. Organisation et libert. 147 28. Autre rponse la _Presse_. 158 29. L'empereur de Russie. 164 30. La libert a donn du pain aux Anglais. 168 31. Influence du libre-change sur les relations des peuples. 170 32. L'Angleterre et le libre-change. 177 33. Curieux phnomne conomique. 186 34. Les armements en Angleterre. 194 35. Encore les armements en Angleterre. 200 36. Sur l'inscription maritime. 205 37. La taxe unique en Angleterre. 209 38. M. de Noailles la chambre des pairs. 216 39. Paresse et restriction. 219 40. Deux modes d'galisation de taxes. 222 41. L'impt du sel. 225 42. Discours Bordeaux. 229 43. Second discours, Paris. 238 44. Troisime discours, Paris. 246 45. Quatrime discours, Lyon. 260 46. Cinquime discours, Lyon. 273 47. Sixime discours, Marseille. 293 48. Septime discours, Paris. 311 49. Huitime discours, Paris. 328 50. De la modration. 343 51. Peuple et bourgeoisie. 348 52. conomie politique des gnraux. 355 53. Recettes protectionnistes. 358 54. Deux principes. 363 55. La logique de M. Cunin-Gridaine. 370 56. Les hommes spciaux. 373 57. Un profit contre deux pertes. 377 58. Deux pertes contre un profit. 384 59. La peur d'un mot. 392 60. Midi quatorze heures. 400 61. Le petit manuel du consommateur. 409 62. Remontrance. 415 63. Le maire d'nios. 418 64. Association espagnole pour la dfense du travail national. 429 65. L'indiscret. 435 66. Le sucre antdiluvien. 446 67. Monita secreta. 452 68. Petites affiches de Jacques Bonhomme. 459 69. Circulaires d'un ministre introuvable. 462 70. Funestes illusions. 466 FIN DE LA TABLE DES MATIRES. CORBEIL.--Typogr. et str. de CRT. ERRATA (Les corrections ont t effectues dans ce fichier). Page 2, ligne dernire, _au lieu de_: les esprit, _lisez_: les esprits. -- 3, -- 23, _au lieu de_: forme du gouvernement, _lisez_: forme de gouvernement. -- 11, -- 28, _au lieu de_: ministres de finances, _lisez_: ministre des finances. -- 15, -- 1, _au lieu de_: qui ne le cderait pas, _lisez_: qui ne les cderait pas. -- 20, -- 9, _au lieu de_: Quant aux choix, _lisez_: Quant au choix. -- 36, -- 29-30, _au lieu de_: le France et demandes, _lisez_: la France et demands. -- 37, -- 5, _au lieu de_: ils s'ensuit, _lisez_: il s'ensuit. -- 38, -- 2, _au lieu de_: nos fleuves contenues, _lisez_: nos fleuves contenus. -- 43, -- 18, _au lieu de_: leurs fermera, _lisez_: leur fermera. -- 46, -- 33, _au lieu de_: Si donc le gain, _lisez_: Si donc le grain. -- 49, -- 12, _au lieu de_: sont plus sensibles, _lisez_: sont le plus sensibles. -- 49, -- 29, _au lieu de_: Elle dispose, _lisez_: Elle disposa. -- 51, -- 8, _au lieu de_: qu'il ne peut en tre ainsi, _lisez_: qu'il ne put en tre ainsi. -- 63, -- 2, _au lieu de_: les circonstances las plus favorables _lisez_: les circonstances les plus favorables. -- 72, -- 23, _au lieu de_: de s'opposer, _lisez_: s'opposer. End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Compltes de Frdric Bastiat, tome 2, by Frdric Bastiat License: Share Alike