Produced by Renald Levesque. This document was produced from a file made available by the the BNQ (Bibliothque Nationale du Qubec). AUX DFENSEURS DE LA LANGUE FRANAISE AU CANADA A L'OCCASION DU CONGRS DE 1912. HUMBLEMENT, L'AUTEUR. HECTOR BERNIER AU LARGE DE L'CUEIL ROMAN CANADIEN QUBEC Imprimerie du "L'vnement". 1912 I Le _Laurentic_, paquebot d'allure altire, remontait gracieusement le Saint-Laurent. Il creusait, dans le calme de l'eau, une entaille qui s'ouvrait de toute la largeur de son flanc. L'cume ruisselait et une vague norme, courant sur la surface trouble dans un lourd sommeil, allait porter aux deux rives la plainte du fleuve bless. La cloche du quart sonne allgrement l'heure de midi: une escouade nouvelle de marins accourt la manoeuvre. Le soleil de juillet alanguit les passagers; les uns, accouds au rebord, les autres, paresseux dans les chaises longues, subissent l'enchantement du paysage canadien. L'le d'Orlans tale leurs regards la merveille de ses feuillages et de ses grves. Le phare de Saint-Jean de l'Ile dresse une silhouette blanche sur un quai ancien, et on admire les rables, la coquetterie des maisons groupes autour de l'humble glise. Le clocher de Saint-Michel, lanc, flamboyant, paraissait rpandre des flots de lumire sur le plus charmant des villages, et, un peu plus loin, sur la hauteur, la flche de Notre-Dame de Lourdes pointait vers le ciel. On apercevait, l'arrire, la forme bleue, lgrement indcise de la Grosse-Ile et celle de l'Ile aux Grues, les rochers menaants des Ilets de Bellechasse, la presqu'le lgante de Saint-Valier, la demeure solitaire tapie dans un nid de verdure de l'Ile Madame. Le transatlantique se hte vers Qubec; les rivages, toujours plus prs l'un de l'autre, semblent se diriger vers un rendez-vous. Au loin, quelques voiles attendent la brise. Le pilote songe, avec une trange volupt, que la machine frmissante est docile ses ordres. On dirait que le quartier-matre, dont les yeux refltent l'infini des mers, poursuit un rve. Seuls tmoins du mystre que laissait entrevoir le visage hl de l'homme la roue, deux passagers s'arrtrent, un moment, mus, silencieux, fascins. Ce colosse revivait-il ses naufrages d'autrefois? Son imagination le transportait peut-tre aux terres lointaines. La vision du village natal lui souriait-elle travers l'espace? Se souvenait-il de la dernire caresse de son enfant ou de la dernire treinte de sa femme? tait-ce un de ces potes au coeur simple dont la magie de l'heure ensorcellait l'me? --Les traits de ce matelot sont tonnants, n'est-ce pas, Mademoiselle? dit Jules Hbert celle qui l'accompagnait. Ce serait un passionnant modle pour un sculpteur... --En effet, nous avons la mme impression... Il y a, dans son attitude, quelque chose de fier, d'un peu douloureux qui m'intrigue... Vous aviez raison, c'est un sujet digne de Rodin. --Les sourcils trop fournis, les paules trop massives, les mains trop rudes s'effacent: il pense, il sent, cela rayonne, c'est de la Beaut... --Toujours de la Beaut... reprit-elle. Depuis le matin, c'est une ivresse de beaut. Ce voyage du Saint-Laurent m'enthousiasme. Vous redoutiez de m'avoir trop fait esprer, vous ne m'aviez pas assez promis. Votre fleuve canadien est un noble et grand seigneur et je l'aime... Et, de nouveau repris par la griserie de la nature, ils se promenrent. Bien souvent, depuis une semaine, ils avaient ainsi ml la cadence de leurs pas. Ignorant tout l'un de l'autre, la veille, Jules Hbert et Marguerite Delorme avaient t runis par cette intimit spciale, rapide, impulsive du bord. On dirait que l'Ocan grandit les sympathies et les rpulsions qui naissent du choc fortuit des tres humains. Ils s'taient raconts l'un l'autre, et dj, savaient presque tout de leur pass, de leur jeunesse, de leur mentalit, de leurs voyages, de leurs esprances. Elle avait, grav jamais dans sa mmoire, le rayon de joie intense qu'avait lanc l'oeil du jeune homme, lorsque les feux de Belle-Isle eurent soudain perc la nuit. Elle l'entendait encore murmurer avec passion: Que je suis heureux de te sentir, l, prs de moi, mon Canada bien-aim. Je vais donc te revoir, te contempler, te servir encore. Bientt, nous vivrons ensemble: ma poitrine aspire dj le souffle qui vient de ton golfe... Je vous demande pardon, Mademoiselle, je me suis oubli. J'prouve une exaltation plus forte que ma volont. Tout l'amour de mon pays me gonfle le coeur: c'est la premire fois que j'y reviens de si loin. J'ai vcu, l-bas, dea heures profondes o le meilleur de moi-mme a vibr, o j'ai connu la plnitude de l'existence. J'ai gliss sur l'onde immortelle, le soir, travers Venise endormie; j'ai vu, des hauteurs du Pincio, le couchant inonder Rome de ferie et de splendeur, et, du sommet du Vsuve, la baie de Naples et la campagne italienne drouler leur posie empoignante, et j'ai vu, de la Tour Eiffel, le Paris gigantesque de mes rves, et, la Comdie-Franaise, o l'on jouait "Oedipe-Roi", la rsurrection de la Grce antique. Mais tout cela ne fut pas le sanglot qui m'a pris la gorge il y a un instant. Il a fallu que je parle la terre de mes aeux comme un fils sa mre qu'il retrouve. Elle est peut-tre moins belle, moins divine que celles que j'ai parcourues, mais quelque chose en moi le nie, parce que je lui appartiens. Ce cri presque dlirant l'avait rendue certaine qu'il ne lui mentait pas, que son patriotisme n'tait pas de la parade. A plusieurs reprises, il l'avait initie tour tour, avec presque la mme chaleur, presque la mme puissance, l'me canadienne-franaise, hroque, sculaire, ardente, inassimilable, et l'me canadienne, vivante, mais qui ttonnait, se cherchait elle-mme et, dans le conflit des races et le tourbillon des joutes politiques, faisait la conqute d'elle-mme. Et suspendue aux tirades enflammes du jeune homme, Marguerite Delorme avait compris le drame mouvant du peuple qui se prparait. Elle avait conscience que nul autre mieux que Jules Hbert, parce que nul autre ne pouvait tre plus sincre, plus loquent, et pu voquer ce grand problme national. Elle admirait, en lui, le jugement lumineux, la saine intelligence, la culture large, l'ambition pure, l'enthousiasme viril, l'accent nergique, le visage fort, la stature vigoureuse. Dans son cerveau, elle ne dcouvrait rien d'avili, de maladif, de morbide; dans sa parole et son geste, elle pressentait un matre. Il lui avait dessin les lignes pathtiques de l'histoire du Canada, chant la posie du Saint-Laurent. Il prenait, peu peu, sur elle un ascendant qu'elle subissait, une autorit dont elle ignorait le chemin au fond de son tre. Jules Hbert ne posait pas, avec la jeune fille: il tait lui, inconscient de l'influence que son magntisme produisait sur elle. Aussi, fut-il tonn de la faon mue dont elle venait de lui dire sa tendresse pour le fleuve qu'il adorait. Boulevers au point de ne pas trouver rpondre, il garda le silence, pendant que sa compagne suivait en elle le prolongement des paroles qu'elle avait prononces. Puis, il eut un remords de ne pas lui avoir cri sa reconnaissance. --Mademoiselle, fit-il subitement, d'une voix grave, je ne suis qu'un ingrat... --Je ne vous comprends pas... --C'est que je ne puis m'y tromper... Vous avez donn un peu de votre me au Saint-Laurent... --Beaucoup de mon me, je vous l'assure... ==Alors le patriote aurait d vous en remercier sur-le-champ, vous promettre de ne jamais oublier l'amie charmante que sa patrie vient de conqurir... --Flicitez-en votre patrie, Monsieur, fit-elle, un peu moqueuse. --Vous avez tort de railler, lui reprocha-t-il. Ma patrie n'aura jamais assez d'amis sincres... Vous le savez, l'admiration trangre stimule un peuple en voie de se former... Un bon mot de vous, l-bas, peut finir par produire des miracles... --J'inventerai des occasions de le dire, ce bon mot... --Merci, l'avance, pour chacune d'elles... reprit-il. Mais permettez-moi de badiner mon tour. Aimer, c'est possder, parat-il: s'il contient tous les flots du Saint-Laurent, votre coeur est immense... --On n'a jamais le coeur assez grand pour l'emplir de belles choses... Le mien est un crin o dj sont runis les joyaux les plus prcieux, et plus il en reoit, plus il en veut avoir... Au gr de la rverie qui me le fait ouvrir, j'y trouve les lacs de Cme et de Lugano, la Grotte d'Azur, l'Abbaye de Fiesole, la baie de Nice, la cte d'meraude, les tangs de Hampton Court, et tant d'antres... Je ne les changerais pas pour toute la fortune du tyran de l'huile... Jusqu'ici, je les y avais placs de moi-mme, sans le secours d'un artiste qui m'en expliqut la beaut... Je viens d'y joindre un diamant de la plus belle eau, le fleuve canadien. Vous m'en avez enseign la grandeur: je remercie le hasard d'avoir mis sur ma route un tel professeur... --Et moi, la Providence, une telle lve, murmura-t-il. A ce mot de Providence dont s'tait servi tout naturellement le jeune homme, une gne glissa entre eux. Plusieurs fois, le cours de leurs causeries avait fait planer autour d'eux l'ombre de la Divinit, et alors, quelque chose de froid, un moment, glaait l'attraction que l'un sur l'autre ils exeraient. Marguerite Delorme, fille d'un pre jacobin et d'une mre esclave de son poux, avait eu l'esprit faonn par l'cole sans Dieu. Tandis qu'ensemence par de vrais parents Canadiens-Franais, ptrie dfinitivement par les prtres du Sminaire de Qubec, l'me du jeune homme tait profondment chrtienne. Au premier choc, ils s'en taient fait l'aveu loyal. S'entretenaient-ils d'art, de littrature, d'histoire, de morale, toujours revenait, tt ou tard, l'antagonisme entre le Hasard et la Providence, la laque et la confessionnelle, les Loges et Borne, Renan et le Christ. La libre-penseuse et le croyant ne pouvaient s'y habituer, et quelques secondes leur taient ncessaires pour franchir le mur qui les avait brusquement spars. Jules Hbert, le premier, triompha du malaise et voulut le dissiper. --Je ne doute pas, Mademoiselle Delorme, que vous ayez rserv, dans votre crin, une place au joyau le plus riche..., dit-il. --A l'amour? C'est bien l votre pense, n'estce pas? lui rpondit-elle, encore triste. Oui, Monsieur, il y en a une qui attend, qui est mme un peu lasse d'attendre... L'Amour me semble un capricieux personnage, aussi avare de ses dons que prodigue de ses mensonges... Mon rve de seize an?, fait de soleil et de printemps, commence languir. Il y a moins de sve dans les branches, quelques feuilles tombent. Htez-vous, Messire Amour, avant que l'arbre meure... --Un jour, il vous rencontrera au bord d'une source, il se penchera sur elle, remplira le creux de sa main, et plus vous boirez, plus vous aurez soif... Mais est-il vrai que le papillon rose ne vous effleura jamais de son vol?... --J'ai cru parfois entendre ses ailes tout prs de mon front... Je le lui offrais pour qu'il s'y pose, et je n'entendais dj plus rien... --Je n'ai pas mme connu ce sentimentalisme vague dont vous parlez si bien..., reprit-il. Le papillon rose n'gara jamais ses ailes entre les quatre murs du vieux collge o je fus pensionnaire, et l't, je courais les bois du Saguenay, les lacs des Laurentides, les champs de la ferme patriarcale, ou je louvoyais dans l'Anse de Kamouraska. La grande nature tait mon amoureuse... L'Universit vint, et mes jeunes amies de Qubec respectrent la srnit de mon coeur... Il s'attendrit, lorsque je songe qu'une jolie Qubecquoise est ne pour moi... --Peut-tre, en votre absence, a-t-elle achev de grandir pour vous..., fit-elle, songeuse. --Oh! je la reconnatrai entre toutes, et ce sera alors l'idylle sans fin... C'est bien le moment d'y songer, d'ailleurs... Voyez-vous, a et l, sur la berge, les chaloupes fines. Elles attendent la mare. Quand elle les aura rejointes, ce soir, les amoureux s'y embarqueront avec leurs belles. Les rames feront leur besogne sans bruit. Le grand silence sera plein de choses qu'on murmure. Tout--coup, une fuse de rires joyeux clatera dans l'espace, une chanson canadienne montera vers les toiles... --Quel est donc ce village o sjourne le bonheur?... demanda Marguerite. Je suis jalouse des femmes qui l'habitent... --Saint-Laurent de l'Ile, une villgiature canadienne-franaise... Les villas s'chelonnent entre deux lignes d'rables... Les fleurs viennent bien dans les jardina... Avant longtemps, les voitures conduiront les heureux sur la colline que vous apercevez plus loin... Les enfante iront cueillir les cerises sauvages... Dans quelques heures, le quai se couvrira de robes claires et d'ombrelles lgres, un vapeur de Qubec accostera, rendra les maris leurs pouses, les frres leurs soeurs, les garons leurs jeunes filles... A table, l'apptit sera ferme... On causera, sous les arbres, jusqu' la nuit... --Que c'est joli, aussi, la rive oppose!... Est-ce un autre sjour de vacances?... --Non, Mademoiselle, il n'y a l que les fermes de Beaumont... Autrefois, c'tait la fort... La hache du colon l'a terrasse... Le sol tait bon: voil pourquoi, depuis longtemps, chaque anne, une pareille moisson mrit au soleil... --J'prouve une sympathie curieuse pour ces colons dont vous m'avez dj vant l'hrosme... --Permettez-moi de vous raconter un incident que me rappelle l'endroit o nous sommes, dit-il. J'avais quinze ans et j'tais venu voir un ami Saint-Laurent... Un matin que le vent, assez fort, soufflait du bas de la rivire, nous sortmes de la petite baie qui est l... Une bourrasque violente et lche coucha la voile, et la chaloupe tourna... --J'ai failli ne jamais vous connatre! s'cria-t-elle, devenue trs ple. Cette motion spontane, vraie, inattendue troubla profondment le jeune homme. Une tristesse, inconnue jusqu'alors, lui tomba dans le coeur... Il lui fallait dire quelque chose. Expliquer comment ils s'taient sauvs lui parut ridicule. Il comprit qu'il ne devait pas rvler sa compagne le bouleversement qui le tenait. Il ralisa, confusment, dans une de ces secondes o le pass nous accourt une allure vertigineuse, quelle place elle avait prise en lui, quel souvenir la Parisienne laisserait derrire elle. Tant de choses lui faisaient oublier qu'elle tait Voltairienne: l'imprvu de son esprit, la richesse de son intelligence, l'honntet de son me, la grce de ses mouvements, la lumire de son sourire, le raffinement de son langage, la sympathie toujours sur le qui-vive, l'intrt passionn qu'elle avait eu tout de suite pour la race canadienne-franaise. Elle avait ces grands yeux qui veulent tout comprendre... Et quand elle les dirigeait vers lui, avides de ses paroles, il sentait que celles-ci devenaient plus chaudes, plus vibrantes, souvent plus douces... Une chevelure sombre couronnait ai tte... Et quand la brise du large affolait les mches brunes, il se croyait meilleur... Un jour que l'on frissonnait et que des couvertures de laine l'enveloppaient presque toute, il et voulu garder le froid loin d'elle... il ne pouvait sparer son visage d'un portrait de jeune fille par Greuze qui l'avait touch, alors qu'il tait plus jeune: c'tait la mme suavit du regard, la mme finesse des dtails, la mme ardeur voile sous le repos des traits... Et quand elle tait silencieuse, il revoyait l'image de Greuze dans sa chambre... Le paquebot, insouciant, avait dvor l'tendue... Jules eut la sensation que cela ne recommencerait plus jamais... --Ainsi, Mademoiselle, vous n'en voulez pas au chef de service qui nous a donn, table, les siges voisins..., lui dit-il, avec douceur. --Non, Monsieur, la destine fait bien les choses, videmment... --Le voyage est fini, bien fini... Avant longtemps, nous serons en face de Qubec... --Le navire file grande vitesse, ajouta-t-elle. Saint-Laurent fuit l'arrire... C'est gal, il se dpche trop... --Je vous remercie d'avoir t aussi bonne pendant la traverse... --Je le fus malgr moi... --Cela ne s'oublie pas, je le devine, reprit-il. Je ne me comprends pas: mon pre m'attend au port, et je serai bientt dans les bras de ma mre et de ma soeur... --Oh! qu'elle doit tre gentille, votre soeur!... --Avez-vous un frre? demanda-t-il, un peu taquin. --Non, hlas! --C'est dommage, il serait dlicieux... Eh bien, oui! ma joie de les revoir est vive, et cependant, j'ai comme un regret qui m'attache ce vaisseau... --Allons! pourquoi ne pas jouir des derniers moments sans tristesse? g'cria-t-elle. Mes parents sjourneront quelques semaines Qubec... Nous nous reverrons, je l'espre, et prolongerons ensemble le charme de la traverse... Cela vous va-t-il? --Comment vous refuser?... Tout de mme, cela achve... --Tout achve, murmura-t-elle. Tenez! nous ne pensons qu' nous! Allons rejoindre mes parents sur le pont infrieur! Rien, dans le visage plutt mlancolique de Gilbert Delorme, ne trahissait le rvolutionnaire extrme. Le masque du penseur dissimulait la violence de l'athe. Grand, la taille droite, la dmarche alerte, le teint lgrement basan, l'oeil franc, la barbe aristocratique, il n'tait pas un type banal. Il collaborait la feuille la plus audacieuse du socialisme parisien, avait eu largement sa part des honneurs maonniques, frayait dans les hautes sphres jacobines, traitait d'gal gal avec Ferdinand Buisson, l'ennemi de l'enseignement libre, et Gustave Herv, l'anti-patriote. C'est en face de ce qu'il appelait la superstition maudite que la fureur lui montait au cerveau, que l'insulte lui jaillissait des lvres. C'tait le sectaire gentilhomme dont les belles manires couvrent la haine irrductible, impitoyable. Acharn dans la guerre Dieu, il entourait sa femme d'une tendresse infinie. Frle crature de volont molle, elle avait t absorbe tout entire par la personnalit ferme de son mari. Et s'il l'aimait tellement, c'est qu'elle ne pensait, ne sentait et n'agissait que par lui. Elle s'habillait merveilleusement, avait le got inn de ce qu'il fallait sa beaut mignonne, et tous admiraient cette poupe vivante. Gilbert Delorme tait sensible la posie des paysages. Les rives du Saint-Laurent l'avaient ravi, et sa femme l'avait cout, subjugue son tour. A ce moment, les migrants, parqus sur l'entrepont, retenaient leur attention. --Je me demande ce que ces gens pensent de leur nouvelle patrie, disait Gilbert sa compagne. --Crois-tu que cela leur importe?... Ils me font l'effet d'tre assez abrutis, lui rpondit-elle, attendant ce qu'il en penserait. --Parions que, vous aussi, mes chers parents, vous n'tes pas descendus, que vous vous tes nourris de soleil et de verdure, interrompit Marguerite qui, les sparant, s'accrochait leurs bras. Le pre eut, pour elle, un regard d'adoration. Il avait un culte pour cette enfant de vingt ans. Elle tait, dans son existence, l'incarnation de ce que pouvait crer la morale laque, la preuve que la religion n'tait pas ncessaire l'closion de la vertu. Elle tait son argument suprme contre ses adversaires. Il l'avait faonne l'image de son idal, et l'empreinte resterait toujours. Sans doute, elle tait lui, mais sans la haine. --En effet, Monsieur, dit Gilbert, accueillant le jeune Canadien, de fleuve n'est pas un magicien ordinaire, il permet aux gens de vivre sans manger... Vous arrivez bien! Madame Delorme aimerait savoir l'accueil que les migrants font leur nouvelle patrie... --Dans les yeux tristes des uns, Madame, ce doit, tre la vision de leur patrie qui demeure... Les autres entrevoient le Canada dans un mirage d'or... Il y a des familles entires, regardez celle-ci... des Slaves peut-tre... N'est-ce pas un groupe touchant? Ils viennent la conqute du pain... De ses petites mains, le bb salue la rive... Ils s'attacheront au sol qui leur donnera le bonheur... --Oh! l'apprivoisement de certaines races est douteux, dit Gilbert. --Nous ne dsesprons pas..., reprit Jules. L'me canadienne grandit... Elle les pntrera de sa force... Elle se rsume en un mot: l'amour du pays dans l'autonomie des races... Slaves au foyer, ils seront Canadiens dans la vie nationale... --Ne croyez-vous pas que cela soit, irralisable? Il faut que le plus tort absorbe le plus faible, c'est l'histoire, rpondit Gilbert. --Cela ne sera pas, si les chefs de partis ont le coeur assez haut pour trangler les rancunes de races et respecter les liberts de chacune dans la contribution de chacune l'essor de la patrie commune... --Mais ces chefs?... interrompit le Franais. --Ils paraissent avoir t victimes, jusqu'ici, de la violence des passions, de l'incertitude de l'idal... Aujourd'hui, un mouvement sourd se fait dans les profondeurs de la vie canadienne... La pousse en est venue jusqu' eux... Ils verront bientt clair dans l'action une qu'ils auront poursuivre... --Cela est intressant, j'aurai dsormais l'oeil sur l'volution de votre pays, conclut Gilbert, un peu sceptique. --Et il est ravissant, votre pays, Monsieur Hbert! s'cria Madame Delorme: j'adore, surtout, un arbre superbe que vous devez connatre; Cette le en foisonne; en voici, l. Et, du geste, elle indiquait, dans le bois du Bout de l'Ile, une touffe d'rables. Prs du rivage, les embarcations lgres se miraient dans l'eau plus sombre. La jeune fille associait l'endroit certains paysages enchanteurs du lac Majeur. A gauche, la pointe gracieuse de Saint-Joseph de Lvis masquait encore la ville. Un silence presque gnral se fit soudain parmi les passagers: ils attendaient, avec une motion mystrieuse, la rvlation de Qubec. --C'est l'rable, Madame, avait, rpondu le jeune homme. Il est l'orgueil de nos forts... La feuille d'rable est sacre, chez nous... L'automne, elle se pare de mille couleurs avant, de mourir... La neige la recouvre, mais elle est toujours vivante dans nos coeurs... --Maple leaf for ever, disent vos frres les Anglais, remarqua la jeune fille. --Oui, Mademoiselle, le Canada toujours!... --Le Canada n'aura donc jamais le sort de ce navire qui gt en deux tronons?... Savez-vous comment il est l? demanda Marguerite. --C'est le squelette du "Bavarian", un grand paquebot de la Compagnie Allan... Cela remonte quelques annes... Vous vous souvenez des Ilets de Bellechasse... Vu peu au-del, alors que la neige tombait, un rocher sournois l'agrafa et l'ventra... La blessure tait mortelle... Il est l pour l'anatomie!... Lui coupant la parole, une acclamation gigantesque clata. Les coiffures saluaient avec frnsie. Qubec venait d'apparatre, et un fluide lectrique avait empoign millionnaires et pauvres diables. Jules Hbert, devint pale: une vague d'ivresse lui inonda le cerveau. Ses compagnons restaient saisis. Ce fut plus puissant que lui, il leur communiqua la vision qui le fascinait: --Permettez-moi de vous prsenter la ville o je suis n, leur dit-il d'un accent, qui les prit tout de suite. Elle est construite sur un roc immortel... Il y avait bien longtemps, disent les savants, que le fleuve coulait ses pieds, que le vent modulait sa chanson volage dans les arbres dont il tait couronn... Parfois, le Sauvage y venait allumer son feu du soir, croiser les pieux de sa hutte, danser la ronde primitive... Un jour, trois petits navires voiles entrrent dans la rivire que vous apercevez l... Jacques Cartier, l'envoy de la civilisation, et Donnacona, le dlgu de la fort, se transmirent le message des deux mondes... Champlain vint et fit sortir du roc solitaire la ville que, depuis des sicles, celui-ci attendait... Ds lors, l'me de Qubec a vcu... Elle flotte autour de nous... Elle est faite de la hardiesse des mles navigateurs, de la vaillance des premiers colons... Vieille de trois cents ans, elle est riche de deuils et de gloires... Elle garde les couleurs que portaient les beaux rgiments de France... Elle trane l'odeur de la poudre qui faisait tonner les canons de Frontenac... Elle se souvient de l'aptre Laval et du gnie de Talon... Elle sourit au front ple de Wolfe et vibre au coeur indomptable de Montcalm... Elle respire encore le sang de Montgomery... Elle acclame l'embrassement de deux races autrefois ennemies... Aux grands anniversaires, au gr de la brise, elle chante ou repose dans les plis du tricolore et du drapeau britannique... Elle est sacre au foyer o j'ai appris l'aimer ternellement!... Il avait parl sobrement, sans gestes, mais la flamme du regard et la gravit de la voix trahissaient l'intensit du sentiment. Une conviction aussi profonde branla, dompta Gilbert, l'antipatriote. Sa femme trouvait, ce langage, quelque chose d'un peu vague dont son ignorance de l'histoire de Qubec tait la cause. Marguerite plus habitue l'enthousiasme du Canadien, fut moins surprise, mais, les yeux rivs sur le visage concentr du jeune homme, elle sentait pntrer en elle la chaleur de cette me ardente. Jules Hbert se grisait de cette minute parfaite. Il reprenait possession des choses familires, du dcor de sa jeunesse. Avec une joie d'enfant, il fit dfiler, en une revue triomphale, les falaises grises de Lvis, le flot mouvant des Chutes Montmorency, les clochers gothiques de Beauport, les coteaux verdoyants de Charlesbourg, le profil solennel de l'Universit Laval, la ligne svre des Remparts, la silhouette arienne de Champlain, la flche austre de la Cathdrale Anglicane, l'orgueil crasant du Chteau-Frontenac, l'attitude fire de la Citadelle, la demeure o bientt pour lui s'ouvriraient les bras de sa mre et de Jeanne, la soeur adore. Le bonheur de savoir les siens tout prs s'empara de lui, lui fit presqu'oublier ses compagnons de la traverse. La jeune Franaise eut l'intuition qu'il lui chappait, qu'il tait loin d'elle. Il lui avait dit que la religion et son patriotisme taient indissolubles en lui. La fille de l'athe fut crase par la force de tout ce qui ressaisissait Jules, vit se creuser l'abme qui le sparait d'elle. Et c'est avec une angoisse obscure qu'elle posa son joli pied sur la terre canadienne. II Augustin Hebert tait un type superbe de Canadien-Franais. On le remarquait toujours dans la foule qu'il dominait des six pieds de sa taille. Il marchait d'une grande allure militaire. Les cheveux noirs sems de fils gris encadraient de noblesse un visage nergique, un peu hautain dans sa pleur. Son regard ne mentait jamais, allait droit l'adversaire. Le dessin des lvres, sous la moustache brune, tait ferme et prcis. Il fallait l'entendre, de sa belle voix de clairon sonnant la charge, voquer les souvenirs piques de l'histoire de sa race. Il avait, en effet, le culte d'un pass tragique. Il ne pouvait le rappeler, sans qn'il se transfigurt, et le sang qui lui brlait, alors les veines tait, celui de l'immortel Hbert, le premier colon qui ait cru au sol canadien. Il eut, fallu rouler sur son beau corps d'athlte avant de lui arracher un seul des ouvrages canadiens qui formaient sa collection sainte. Le spectacle tait bien touchant de ce colosse maniant, avec des prcautions infinies, les manuscrits fragiles et les relisant dans le sanctuaire o nul ne les avait jamais profans. C'est l que l'industriel patriote, au milieu des chers livres, avait connu la vraie douceur de vivre; l qu'aux retours du Premier de l'An, Jules courbait son front grave et que Jeanne inclinait ses boucles blondes sous le bndiction pieuse et traditionnelle du pre; l que celui-ci avait infus son fils l'amour des choses canadiennes; l que, dans le demi-jour de la lampe ancienne, sa femme venait lui sourire et que, dans ses bras de gant, sa fille venait nicher sa tte menue; l que Jules, au jour de son dpart, avait regard longuement les deux femmes en pleurs sur sa poitrine afin d'en rester dignes; l qu'avant de laisser, pour se rendre la tche quotidienne, la maison qu'il habitait rue des Remparts, Augustin ne manquait jamais de contempler le Saint-Laurent. Il avait vu tous les caprices de la lumire sur le fleuve et ne se lassait pas de les revoir. Il connaissait la succession des feux de l'aurore sur l'onde au repos, la magie rose du couchant sur le flot du soir, les eaux cuivres la veille des orages, mlancoliques sous la brume, ivres de soleil le midi, lourdes sous les nuages de plomb, les vagues mchantes allant, aux jours de temptes, se briser sur la grve o devaient revenir parfois les hros de Montmorency. Ses yeux parcouraient la ligne harmonieuse des Laurentides et, franchissant le Mont Saint-Anne, rejoignaient la croupe altire du Cap Tourmente, descendaient vers la cte pittoresque de Beaupr, traversaient la ravissante le d'Orlans pour aller cueillir, enfin, sur la colline de Saint-Joseph de Lvis, la vision du village riant qui la domine. Ce tableau grandiose, dont Madame Hbert faisait ses dlices habituelles, ne l'enlevait pas la fascination que le Bout de l'Ile paraissait avoir pour elle, cet aprs-midi l. Immobile la fentre, on l'et crue ptrifie, sans le rayonnement du regard fixe. Le "Laurentic" allait poindre. La mre attendait son fils. Enfin, il revenait, vivant, plus beau, sans doute. Il y avait si longtemps qu'elle n'avait entendu la voix caressante, treint la forme chrie. Que n'avait-elle des ailes pour aller jusqu' lui! La clart du jour la nimbait d'une aurole. Elle tait belle de cette beaut sereine qui donne certaines femmes un charme d'exception. La blancheur de lys de sa chevelure rendait saisissants l'clat du teint, le model classique des traits. Il manait de sa personne tant de bont qu'elle devait n'avoir jamais fait souffrir. Assez grande, elle portait noblement la tte la faon d'autrefois. Les professionnels de la sduction n'avaient jamais essay leurs manoeuvres louches autour d'elle: ils devinaient qu'elle les aurait clous sur place. --Ce paquebot retarde... Il me vole des minutes..., dit-elle, impatiente, la jeune fille qu'aurait pu loger, trois fois au moins, le fauteuil o elle s'tait blottie. --Mais! chre mre, il est encore en temps... Le cadran ne marque pas une heure...Vous vous faites trop de mal... --On dirait que tu es un peu indiffrente au retour de ton frre... fit la mre, avec un peu d'amertume. --Oh! ma mre! que vous me faites de la peine! s'cria Jeanne qui, d'un bond, fut prs d'elle. Si Jules n'tait jamais revenu, j'en serais morte... S'il avait diffr son retour, si ce vaisseau ne nous le redonnait pas, je crois que je deviendrais folle... Dans ce fauteuil, je l'tranglais dj de mes bras... Ce n'est pas toi, si bonne, qui parlais!... --Tu as raison, ma chrie, ce n'tait pas moi... Mes nerfs seuls ont parl... Mon coeur ne le voulait pas... Mon coeur te demande pardon. Tu sais bien que je t'adore, que, sans toi, je n'aurais pas support l'absence... Allons, c'est fini, ta peine... Et, de sa main parfaite, la mre essuyait les larmes sur les joues roses de Jeanne. Oh! qu'elle tait jolie, la soeur de Jules! C'tait le soleil autour d'elle... Le ciel le plus morose se dridait, quand elle souriait. Au coin des lvres si fines, deux fossettes adorables, la moindre joie se creusaient et charmaient. Puis, les ailes frmissantes du nez mignon vous attiraient, les yeux ptillants de franchise pure blouissaient, les cheveux d'or vous donnaient l'envie folle de les lui ravir. A peine plus haute que les fes de la lgende, elle faisait songer aux frles princesses des contes. On pensait, d'abord, que le bonheur sans ombres l'avait choisie pour nid, mais elle avait une me de sensitive et des pleurs pour le moindre chagrin. Les oiseaux prisonniers dans les cages, les insectes qui venaient de mourir sous le talon des passants, le pauvre aveugle debout tout le jour la Porte Saint-Jean, bien des choses lui mettaient le coeur en deuil. La griserie d'tre joyeuse la reprenait vite, et l'enfant de dix-huit ans continuait sa mission de lumire rpandre. Bien des fois, le sourire de Jeanne avait endormi les ennuis du pre, dispers les tristesses de la mre et repos le cerveau las de Jules. Elle avait, pour le grand frre, une admiration presque religieuse, une tendresse presqu'idoltre. Quand il partit pour le long voyage, elle pleura tout le jour et toute la nuit. Elle fut moins rieuse qu' l'ordinaire, cette anne-l. Ce n'est que depuis une semaine que le lutin de jadis tait vraiment revenu la vie. Sa peine de tout--l'heure avait bientt fondu sous les caresses de la mre. --J'ai eu tort, petite mre, dit-elle, badine. J'aurais d te comprendre... Je ne suis qu'une enfant, vois-tu... Il ne faut pas que Jules me trouve les yeux rouges... Ai-je embelli, au moins?... --La vilaine coquette!... --Est-ce un crime de l'tre pour un tel frre? Je ne serai jamais assez belle pour lui... J'aurais tant voulu grandir un peu pour lui!... Je suis encore la toute petite fille... son petit Jean... --Je t'envie, moi, dit la mre. Tu n'as presque pas besoin de te pencher pour appuyer ton oreille sur les battements de son coeur... Si tu tais plus grande, il t'aimerait moins peut-tre!... --Oh oui! quand mon oreille coute son coeur il me dit, souvent qu'il battra toujours pour moi!... --Jules! cria soudain Madame Hbert avec un sanglot de bonheur dans la voix. --Jules! rpta Jeanne de toute son me. Le paquebot venait de surgir. Il avanait dans toute sa grce et sa majest. Souvent dj, il avait lanc le dfi orgueilleux de sa puissance l'Ocan: il tait vainqueur, une fois encore. Le cri passionn des deux femmes avait veill bien des souvenirs qui sommeillaient dans la bibliothque o elles attendaient le retour du voyageur. Les choses se rappelaient celui qu'elles n'avaient pas revu depuis longtemps. Les livres tressaillirent d'aise, les tapis se firent plus discrets, les fauteuils plus moelleux, les tapisseries plus gaies, les tentures plus accueillantes. Les potiches fleurs ordonnrent aux oeillets d'exhaler leurs plus doux parfums; la vieille horloge songea prcipiter les minutes; la lampe ancienne promit d'tre exquise le soir. Les yeux de Lafontaine et Cartier brillrent dans leurs orbites de pltre. Philo, un grand Terreneuve, daigna faire luire, dans son regard de philosophe, une motion assez vive. Depuis un quart-d'heure, le "Laurentic" tait immobile au long quai de pierre. Le sang frappait avec violence aux tempes de Jeanne et de sa mre, silencieuses. D'un instant l'autre, Jules et son pre seraient l. Soudain, elles furent debout. Elles crurent que leur coeur allait clater. Une voiture s'arrtait. Trop mues, elles ne bougrent pas. La sonnerie lectrique vibra dans tout leur tre. Des pas se htrent dans l'escalier tournant. Et Jules tint longuement sur la sienne les deux poitrines haletantes. --Mon Jules! divaguait presque la mre. On dirait que tu as grandi!... Que je suis heureuse!... Es-tu fatigu?... Dis que tu es content de nous revenir!... --Oh! ma mre! que c'est bon, te regarder, te parler! Comment ai-je pu rester si longtemps loin de ton visage, loin de ta voix, loin de ton amour, loin de vous tous? Pendant tout ce temps, Jeanne dvorait de ses prunelles encore humides le frre que la magie des pays lointains aurolait. La force intellectuelle manait de la tte mince que couronnaient de longs cheveux bruns. Il avait presque la taille du pre, il en avait les yeux noirs, mais plus doux, plus souvent remplis d'clairs. La moustache trs sobre donnait du relief aux lvres nerveuses. La pratique des sports lui valait la souplesse du corps bien charpent. Son front, un peu troit, s'imposait par le rayonnement de la pense toujours la besogne: une nergie presque tyrannique animait le visage plutt intressant que rgulier. Le voyage avait mri ces traits virils. Jeanne, en prsence de ce qu'elle croyait un autre Jules, n'intervenait pas dans les effusions de la mre et de son fila. --Tu es bien sage, mon petit Jean! lui dt son frre qui s'en tonna. Que tu es jolie!... Tu as bien fait de ne pas grandir!... Ce ne serait plus toi, si tu tais plus grande!... --Tu dis a, mais je ne sais pas si tu le penses encore, reprit Jeanne, presque timide. Il y a quelque chose qui t'enveloppe, et cela m'effarouche... Je trouve cela trange de te dire "toi"... Il me semble que tu n'es plus le mme... Je dois te paratre bien simple, bien ordinaire... Tu as vu de si belles choses!... --Mais! tu n'as pas ta pareille, petite soeur!... --Bien vrai, toujours!... --Plus que jamais! lui dit-il. --Tu ne le croiras peut-tre pas? reprit-elle, dj rassure. Eh bien! trs-souvent, tu m'aurais surprise jongler, si tu avais pu me voir travers l'espace... C'tait comme si la joie et t morte eu moi, certains jours... Je riais pour ton pre, pour ta mre... Je sentais qu'ils avaient besoin de ma gat... Je faisais mon devoir, mais quelque chose au fond de moi saignait. J'ai couvert de baisers l'image que j'ai de toi dans ma chambre: elle en aurait reu bien davantage, si je n'avais eu peur de l'effacer!... --Chre petite soeur, si la chose est possible, je t'aimerai deux fois pour ta souffrance!... Et tu ne me l'crivais pas!... Je n'oublierai jamais combien ton me fut gnreuse!... Je te demande pardon d'un caprice qui te fut si cruel... --Je ne regrette pas ma peine, si elle me vaut deux fois ton amour!... --Tu es toujours la mme petite fe gentille!... Bien souvent, Jeanne, j'aurais voulu t'avoir prs de moi: il est, l-bas, tant de choses qui auraient fait briller dans tes yeux la flamme que j'y adore!... --Dis que tu me les raconteras, et nous aurons l'illusion de les voir ensemble!... Quel beau voyage nous allons faire!... Je te promets que mes yeux flamberont!... fit-elle, coquette. --Combien de fois nous avons trembl pour toi! dit Madame Hbert, qui n'avait pas importun ses deux enfants dans la reprise de leur tendresse. Dans ce gouffre de Paris, nous voyions, sans cesse, des apaches tes talons... Lorsque tu te rendis Naples, le couteau des bandits nous donna le cauchemar... Lorsque tu vins Londres, nous nous figurions qu'on t'assommait sur le White Chapel Road... Tu es si imprudent avec ta faon de n'avoir peur de rien!... --Je n'allai pas me jeter dans leurs bras! dit-il. Il y avait beaucoup plus intressant qu'eux, je vous l'assure... --Nous voulons savoir ce qu'il y avait de si intressant, interrompit Augustin, qui venait les rejoindre et parut, aux deux femmes, rajeuni de plusieurs annes. --Et mes lettres, mon pre?... --Tu peux t'en glorifier! reprocha gentiment la mre. Il me fallait les relire plusieurs fois pour avoir l'illusion d'une longue lettre!... --Et tes cartes postales, o il n'y avait gure que ta signature, tu peux en tre galement fier! railla Jeanne. --Il y avait, tout de mme, place pour les mille baisers que je leur connais, mon petit Jean!... --Coquin, va!... --Et tes aventures? Nous n'en saurons jamais rien, si vous vous querellez ternellement! dit le pre. Allons! fais-nous le rcit allchant de tes idylles d'amour sur les lacs divins de la Suisse... Entr'ouvre, nos yeux pouvants, les prcipices bants o ton regard plongeait du haut des cimes alpestres... voque les foules grouillantes qui se jouaient de ta chtive personne comme le vent de la paille... Parle-nous des muses o les heures filaient comme des rves, des thtres o les virtuoses de la rampe branlrent tout ce que tu avais d'me et de nerfs!... --Je le voudrais bien, mon pre, mais, en ce moment, tout mon voyage se rsume en un seul bonheur, celui de vous revoir tous. La vision des mois que je viens de vivre est confuse, et je ne vois plus que vos chers visages, je n'entends plus que la musique de vos voix, je ne sens plus que le renoment d'amiti avec les choses bnies du foyer... Les souvenirs de cet appartement me reviennent avec tout leur charme... Il n'y a rien de chang dans le sanctuaire de vos livres canadiens, mon pre... Ils y sont bien tous, vos amis relis, vos manuscrits fidles!... Je sens que tout m'accueille ici... --Tu as raison, mon fils, ils sont tous heureux de ton retour! fit Augustin, que l'allusion dlicate de Jules avait mu. Il nous arriva souvent, mes chers livres et moi, d'interrompre nos entretiens, pour ne plus songer qu' toi!... --Cela ne m'tonne pas, mon cher pre, ils gardent, en leurs feuillets, une si bonne partie de vous-mme!... A dire vrai, l'impression la plus vive que je rapporte est bien celle qui m'assaillit, lorsque je me trouvai soudain en face de Belle-Isle, vers dix heures, le soir. La lumire du phare venait de nous atteindre. Un frisson me saisit, me parcourut tout entier. J'oubliai la jeune Franaise avec qui je causais. Je ne pus retenir la dclaration d'amour mon pays... Puis, je me rappelai qu'elle tait l, que je devais lui sembler fou... Je m'excusai de mon enthousiasme... Elle ne l'avait, pas trouv ridicule: elle tait si intelligente, si sympathique au Canada, si ouverte tout ce que je lui disais de notre histoire, de nos luttes, de nos esprances!... --Qui tait cette Franaise? interrogea le pre, un peu dfiant. --La fille de deux Parisiens! rpondit Jules que cette question, toute naturelle qu'elle ft, mit sur une dfensive dont il ne s'expliqua pas, tout d'abord, la spontanit. Le sort m'avait plac prs d'eux, table... Compagnons de la traverse, ils me la rendirent, fort agrable... --Ton langage me prouve que vous tes devenus assez intimes, reprit Augustin. Pourvu qu'ils ne fassent pas partie de la bande horrible!... Les derniers journaux annoncent que le gouvernement sectaire se prpare expulser les Soeurs de Saint-Vincent de Paul... Les lches!... Les brutes!... Il ne leur reste donc pas d'entrailles!... Que leur marotte de l'enseignement libre les pousse disperser les Congrgations enseignantes, cela se comprend, mais qu'ils arrachent aux malades et aux pauvres ces hrones de douceur et de charit, cela me dpasse!... Ce ne sont plus des patriotes qui gouvernent, c'est la haine... C'est le rgime des bourreaux despotes!... Oh! ce n'est pas un doute sur toi que j'exprime. Je m'indigne, parce que j'en prouve le besoin... Les sachant de concert avec ces gredins, tu n'aurais pas fraternis avec ces Franais... Je te connais trop bien, tu es trop mon fils, trop Canadien-Franais, pour avoir lev au rang d'amie, ne ft-ce qu'un jour, la fille de l'un de ces gens-l!... Avec eux, on est courtois, mais on ne va pas plus loin!... Augustin Hbert avait la colre prompte, la rancune tenace. Les francs-maons de la France, qu'il appelait les assassins de l'Eglise, lui avaient toujours inspir l'horreur la plus profonde. A chaque nouvel assaut contre l'difice catholique, il sentait la fureur lui bouillonner dans les artres, et sa phrase, alors, se prcipitait, mordante et sans merci. Jules avait hrit du mme emportement contre eux. Il avait l'habitude d'activer le feu qui enflammait les lvres de son pre. La charge violente qui lui martelait les oreilles n'tait que semblable celles dont sa mmoire gardait l'empreinte. Et cependant, les paroles qui lui taient habituelles ne lui venaient pas. Quelque chose le dominait, refoulait l'indignation coutumire. Il voulut ragir, faire aux siens l'aveu qu'il avait t coupable d'une trahison, que, connaissant l'athisme militant du pre, il tait devenu l'ami de la fille, l'ami de toute une semaine. Jeanne seule avait aperu la honte qui envahissait le front de Jules, le trouble qui lui travaillait les traits. Il comprenait qu'il devait aux tres chers la franchise absolue, que tromper la confiance touchante de son pre tait indigne. Mais le visage de Marguerite se prcisait dans son imagination, imprieux, saisissant, irrsistible. S'il dclarait tout, il savait qu'Augustin Hbert lui pardonnerait son imprudence, mais qu'il lui dfendrait de retourner cette fille de sectaire. Il sentit qu'il les voulait, ces quelques jours d'elle qu'il lui avait promis, ces quelques accents que sa voix harmonieuse aurait encore pour lui, ces quelques divins regards qu'elle attacherait sur lui. En serait-il plus criminel pour quelques sourires d'elle encore? Bien qu'il la crt lche, une pense l'accapara, le matrisa. Il tairait ce qu'il connaissait. Il ne mentirait pas, mais dtournerait le coup. Il dirait tout, quand Marguerite ne serait plus l. Et rpondant avec le calme que faisait descendre en lui la force du souvenir magntique, il entrana, par une manoeuvre habile, son pre loin du lger soupon que celui-ci regrettait dj d'avoir laiss entrevoir. --Dans mes conversations avec Monsieur et Madame Delorme, fit-il, il ne fut jamais question de cela, mon pre... Mes causeries avec la jeune fille s'alimentrent des menus incidents du bord, du rcit de nos voyages, et surtout, de son vif intrt pour les destines de notre race... Oh oui, elle comprenait que nous tions diffrents d'eux. C'est en France que je l'ai pleinement ralis moi-mme; nous ne sommes plus Franais!... --Que veux-tu dire? interrompit le pre qui se prenait au pige qu'on lui tendait. Il y a des Franais de nom, qui sont la honte de leur pays, mais il y a, Dieu merci, la majorit d'eux, chrtienne, fidle aux anctres, gardienne des traditions, semblable nous... Nous avons, avec elle, la mme essence, la mme langue, le mme gnie latin, les mmes classiques, les mmes caractres ethniques, les mmes souvenirs d'antan, la mme mentalit... --Je suis fier d'avoir tout cela dans les veines, mon pre, mais il y a quelque chose, dans notre mentalit, qui fait que nous ne sommes plus eux et qu'ils ne sont plus nous!... Le plus semblable nous, le plus fraternel n'est pas nous!... Il y a, entre eux et nous, une diffrence tranche, vitale... Elle est ne, cette diffrence, le jour o les assigs de 1759, se lassant d'attendre la voile du salut, remirent leurs vieux fusils et leurs bataillons dcims le sort de leur libert qu'ils n'avaient plus qu' dfendre seuls. Cela est dans notre sang, ce n'est pas dans le leur... Elle a grandi, le jour o un roi sans coeur et, une marquise sans me signrent, avec un sourire, le trait qui nous lchait... Cela n'est pas dans leur sang, c'est dans le ntre... Elle a grandi encore, le jour o tant de Franais, plutt que d'avoir lutter pour leurs droits, dsertrent le sol canadien... Gela est dans notre sang, ce n'est pas dans le leur... Elle s'est affermie par l'effort qu'il fallut pour accepter noblement la conqute... Cela n'est pas dans leur sang, c'est dans le ntre... Elle s'est fortifie, alors que nos aeux, n'ayant pour arme que la libert britannique, sauvrent nos traditions... Cela est dans notre sang, ce n'est pas dans le leur... Elle clate, cette diffrence, dans l'orgueil avec lequel nous opposons les beauts de notre pays celles du leur, quand nous rpondons par les Laurentides aux Cvennes, par les Montagnes Rocheuses aux Alpes, par le Saint-Laurent toutes leurs rivires ensemble, par les Grands lacs aux tangs de Versailles, par nos forts leurs parcs, par les plaines de l'Ouest celles de la Normandie, par les ctes de la Colombie Anglaise celles de la Bretagne, par la Baie des Chaleurs la Cte d'Azur, par la Beauce la Provence... Cet orgueil n'est pas dans leur sang, il est dans le ntre... Nous sommes des Franais, mais autonomes, avec une me spciale, se greffant sans doute sur l'me franaise, mais diffrente d'elle par tout ce qui fait notre essence propre, par des traditions ntres, des combats ntres, des victoires ntres, des esprances ntres, par l'ardent amour du Canada et de la libert britannique!... --Elle te tient donc encore, ta chimre de l'me canadienne! reprit le pre. Plus j'y songe, moins je la trouve possible... Les Anglais nous mprisent, tu le sais bien, nous traitent en race infrieure, ne voient en nous que les fils des vaincus... Souviens-toi de ces Anglaises qui nous appellent, dans leur suprme ddain, la race des "porteurs d'eau"!... C'est un outrage qui se retourne contre elles, mon pre... Elles ont raison: nous sommes les descendants des "porteurs d'eau", de ceux qui eurent "porter" les sanglots de la dfaite, les descendants dea femmes qui "portrent" les pleurs qu'elles rpandirent sur la tombe des fils et des poux dvors par les Plaines d'Abraham!... C'est notre droit de relever l'insulte... Oui, nous sommes des "porteurs d'eau", mais nous n'avons pas rougir... C'est parce qu'ils avaient du coeur que nos aeux furent humilis de la conqute, qu'elles avaient des entrailles que les femmes gmirent sur la mort des hros... Tous les Anglais de coeur, et, ils le sont presque tous, le savent, bien!... A la place des ntres, auraient-ils, auraient-elles fait autrement? Seraient-ils, seraient-elles: Autre chose qu'une race de "porteurs d'eau"?... --Les Anglais ont du coeur, mon fils, et j'en suis convaincu... Mais il est un problme que je ne puis rsoudre... Ils apprennent ntre histoire... La lgitimit de notre cause devrait nous gagner leurs sens de la justice, la vaillance des ntres mouvoir leur respect du courage malheureux... Eh bien! non, je te le rpte, ils nous ddaignent, parfois mme ils nous hassent... Ils admirent les Japonais, alors qu'ils nous refusent Carillon et Montmorency!... Je sais qu'il s'agit, pour eux, de dfaites!... Cela n'est pas une raison: est-il un Canadien-Franais qui nie sa gloire au grand Wolfe?... --Ils l'apprennent, notre histoire... reprit Jules. Mais vous savez ce que c'est, au collge, apprendre l'histoire... C'est la corve des dates retenir, le poids des faits traner dans le cerveau!... Ils n'essayent pas de s'assimiler l'me canadienne-franaise, ne pntrent-pas l'essence relle de nos revendications... N'en est-il pas de mme de nous, mon pre? Nous apprenons l'histoire, nous nous indignons contre eux... C'est notre devoir, oublier serait lche... Mais nous n'allons pas au-del, nous ne fouillons pas assez les causes du ressentiment contre nous... Autrefois, l'assimilation du conquis par le vainqueur tait fatale, la logique des choses... La rsistance du vaincu fut, pour eux, quelque chose d'anormal, d'offensif, de menaant, leur inspira des dfiances presque ncessaires... Entre nous, les rancunes s'amoncelrent... Oui, autrefois, le vainqueur absorbait le vaincu, ou c'tait la haine ternelle!... Mais alors, la libert britannique n'existait pas, ou, du moins, n'avait pas sa puissance d'aujourd'hui... Grce elle, il n'y avait pas d'absorption, ce ne sera pas non plus la haine ternelle, mais l'amour dans la libert!... --L'amour entre les deux races est une utopie, mon fils... Les Anglais croient qu'ils sont tout, que nous ne sommes rien... Et nous, nous voulons tre quelque chose, bien que demeurant nous-mmes... Ils le tolrent, mais ils ne l'admettront jamais... Aussi longtemps que nous serons nous-mmes, ton me canadienne n'est qu'un rve... Rappelle-toi ces assassins de la gloire dont le ciseau impie profana le nom de Lvis sur le Monument des Braves!... Il nous faut monter la garde auprs de nos hros: sinon, une main sacrilge les outrage!... --Un fanatique outragea Lvis, mon pre, un seul que la colre rendit fou... Te ne crois pas qu'il y ait eu deux Anglais capables de faire cela!... Vous n'tes pas juste!... Un seul fit cela, les autres n'y ont pas applaudi... Ils sont magnanimes, ils comprennent la grandeur... C'est sacr, les hros! Ils lie peuvent nous enlever les ntres!... Qu'ils se figurent ce que leur enlever les leurs serait pour eux!... L'amour de notre langue s'identifie avec l'amour des mres qui nous l'apprennent! Ils ne peuvent nous faire un crime de l'aimer, pas plus qu'ils ne peuvent, nous eu faire un d'aimer nos mres!... Qu'ils songent la rvolte de tout leur tre, si on tentait, de leur arracher le doux parler de leurs mres!... La libert britannique leur ordonne de respect de nos droits! N'est-ce pas leur orgueil, la merveilleuse libert anglaise?... Nous naissons et grandissons dans la foi catholique: elle est celle de nos pionniers, de nos missionnaires, de nos martyrs, de nos anctres, de nos clochers! Ils ne peuvent y toucher, elle est insparable de notre race!... Qu'ils s'imaginent la faon dont ils accueilleraient l'attaque aux croyances de leur berceau!... Nous aimons le Canada: les souffrances et les joies de vivre y attachrent nos aeux, les ntres nous le rendent plus cher, le rendront plus cher nos fils! Ils ne peuvent nous refuser une part dans l'avenir canadien!... ils l'aiment eux aussi, la terre divine de Cartier! Elle est eux, nous ne leur en voulons pas, mais qu'ils nous laissent, avec eux, la faire grande!... Non, mon pre, l'me canadienne n'est pas un rve, c'est la ralit prochaine... Ce n'est pas notre ambition patriotique, nos droits, notre langue, notre religion que les Anglais abhorrent, c'est le dfi qu'ils croient trouver dans chacune de nos revendications... Ils se trompent, il n'y a de dfi que dans la mesure o ils le prennent ainsi!... Il n'y a pas de dfi, quand nous rclamons!... Cela parat, ainsi, parce qu'on se mfie de nous... Le jour arrive o ils comprendront que notre attitude ferme n'est pas une bravade, o, perdant de vue l'offense qu'ils y voient toujours et qui n'y est pas, ils se mettront notre place et raliseront, que, dans la situation qui nous est faite, ils dfendraient aussi jalousement leurs droits que nous dfendons les ntres, si ce jour-l, mon pre, l'me canadienne prendra son essor triomphal... A l'heure actuelle, ell frmit dans notre vie nationale, elle s'pure, encore incertaine, emprisonne dans la gangue de rancunes et des mfiances... Mais la libert britannique est l qui travaille: elle a fait de grandes choses, elle fera celle-l, dgagera de ses langes l'me canadienne... Sous son gide, les deux races vont se respecter, s'aimer, autonomes, entire, fraternelles, par-del les passions, les haines, les jalousies, les mauvais souvenirs... Ou l'enseignera dans les foyers, dans les coles, on l'crira dans les lois!... Ce sera l'amour du pays dans l'autonomie des races, chacune d'elles tant fire de la libert morale, du gnie, du dveloppement de l'autre dans la contribution de chacune la prosprit, l'immortalit de la patrie canadienne! Jamais, dans leurs discussions amicales d'auparavant, Jules et Augustin n'avaient eu une vigueur telle, une telle clart. Les deux femmes, bien que souvent, tmoins de la marge d'opinion entre le pre et le fils, se sentirent en prsence de convictions mries, plus ardentes, plus enracine. Un intrt palpitant les avaient suspendues leurs lvres. Si le pre et cru le rve de Jules ralisable, il se serait ralli l'me canadienne, mais le pass faisait de lui un sceptique incorrigible. Toutefois, l'loquence, l'nergie de pense, dont son fils venait de lui donner la preuve entranante, l'enorgueillissaient, le rendait sympathique ce qu'il appelait une chimre de jeunesse. Il s rappela les lections fdrales prochaines. --Mon fils, dit-il je comprends que le dbat est clos pour l'instant... Mes doutes restent... Mais j'admire la noblesse de ton ambition, je lui offre mme l'occasion de se donner cours... Les lections pour Ottawa auront lieu le premier Septembre... Les lecteurs du comt de Salaberry me demandent... Vas-y, toi!... --Oh! mon pre! quelle joie! s'cria Jules, dont le visage s'illumima. C'est donc vrai!... Mais je ne suis qu'un goste!... J'oublie les services que vous rendriez notre race!... Non, la chose vous appartient, mon pre!... --Voil ta chance d'aller prcher ta croisade pour l'alli canadienne!... Essaye, mon fils: qui sait l'avenir?... --C'est bien l vous, votre bont, votre coeur!... Vous ne croyez pas mon rve, mais vous m'aimez plus que vous-mme!... Je sais que vous refuser vous ferait de la peine!... Eh bien, j'irai!... Je serai le candidat de l'me canadienne!... Ils comprendront!... Que je auis heureux!... --Vive Jules Hbert! Vive l'me canadienne! cria Jeanne, folle d'enthousiasme. --Vive la Canadienne! cria Jules, en l'embrassant. Et ce fut, dans la maison ancienne des Remparts, le bonheur d'tre ensemble et de s'aimer jusqu'au soir............ _____ Le soir, dans la chapelle du Sminaire que les verrires opaques de bonne heure assombrissent, deux mes offrent l'encens de leurs prires. La poudre rose du couchant se brise sur les vitraux en couleurs, et la lumire se retire des arcades profondes et de la nef recueillie. Dans la niche du grand autel blanc, le mystre d'amour de la Sainte-Famille se voile de gris. Il faut deviner la forme mouvante du Christ que retient la Croix debout sur le tabernacle de marbre. Les tableaux gants, l-haut, ne sont plus que des taches d'ombre. Les aptres, dont le buste mdite, s'enveloppent des premires tnbres. L'atmosphre est imprgne de mille choses saintes: le parfum des retraites, la voix des prtres, les chants sacrs, les invocations des philosophes et des petits coliers, les accents de l'orgue, les appels du Sanctus reviennent dans le silence. Dans le choeur o la nuit commence descendre, la bougie tremblante rappelle au frre et la soeur l'ternelle Lumire. --Mon Dieu, je vous remercie de m'avoir conserv les miens! disait l'me forte de Jules.. Entourez-les de votre paix souveraine!... Donnez-moi le courage de ceux vous aiment!... Je vous confie le rve patriotique auquel je consacre l'intelligence et la volont que je vous dois!... Si vous le croyez juste, faites-le triompher!... Puis, s'attendrissant soudain, il ajouta: Soyez clment Marguerite, cette amie d'un jour, quand vous l'appellerez votre ternit!... --Que vous tes bon de m'avoir redonn mon frre! murmurait l'me timide de Jeanne. Ne me le reprenez jamais!... Bnissez-le dans son ambition gnreuse!... cartez de sa route les dfaillances et les lchets!... Protgez-le contre cette fille de France!... Et ils sortirent de la chapelle o Jules avait voulu faire la prire du retour. Le soleil tombant versait la pourpre flots dans l'espace. L'Htel-de-Ville prenait des airs de manoir enchant. Muets d'extase, Jules et Jeanne passrent devant la Basilique dont un rose de Bengale enflammait le frontispice. Des brasiers rouges flambaient dans les vitrines de la rue Buade. Une ivresse mystrieuse treignait au coeur les passants transfigurs. Bientt, Monseigneur de Laval, leurs yeux blouis, parut revivre dans son manteau de bronze et, de son visage en feu, lancer un dfi suprme l'impit. Ils allrent, tous deux, sur un banc du Jardin Montmorency, se griser de la fin du jour. --Que c'est beau! s'cria Jeanne. --L'incendie dvore les montagnes! dit Jules. --Le fleuve charrie du sang! --Lvis est en flammes! --L'Ile d'Orlans brle! --Ton coeur saigne sur ta robe de mousseline! dit Jules. --Et le tien sur ta chemise blanche! lui rpondit-elle. --C'est l'apothose du Chteau-Frontenac! --Ou celle de l'Universit Laval! --Les bateaux-passeurs crachent de la fume rose! --Regarde les feux de joie sur la cte de Beaupr! --C'est pour te fter, Jules! --Tout cela, Jeanne, ne vaut pas le carmin de tes lvres! --Ou de celles de la Parisienne! railla la jeune fille, qui s'en repentit aussitt: Jules, d'une voix anxieuse, lui demandait avec une interrogation de tout son tre: --Que veux-tu dire, petite soeur?... --Oh! presque rien! --Femme, va! mais rponds-moi donc! la supplia-t-il. Tu ne m'chapperas pas!... Je la veux, l'explication que je demande... Je te connais si bien... Dans ta voix moqueuse, il y avait un soupon, je ne sais quelle inquitude, quelle angoisse mme... Parle vite, mon petit Jean!... --Puisque tu le prends au srieux, ce n'est plus rien, c'est quelque chose, beaucoup mme, fit-elle, inquite. --Pourquoi ces dtours?... Tu as dout de moi, je le sens!... C'est mal, petite soeur! interrompit Jules, nerveux. --Tu le vois, il vaut mieux que je me taise!... --J'exige!... Ne pas savoir me serait plus pnible encore!... --Eh bien, oui! j'ai dout de toi, mon frre, je doute encore... Je t'en demande pardon presqu' genoux... Je ne voulais pas te dire... Une plaisanterie lgre m'a trahie... Et maintenant, je tremble de parler... Promets-moi de ne pas m'en vouloir, si je me suis trompe!... C'est parce que je t'aime que je doute et que j'ai peur!... --Tu sais bien qu'il est impossible de t'en vouloir!... --Cet aprs-midi, alors que pre s'indignait contre les perscuteurs des petites Soeurs de Saint-Vincent de Paul, je t'ai vu rougir... C'est comme si tu avais eu honte de toi-mme!... J'esprais ta rponse... Mais tu l'esquivas!... Alors j'ai pens que tes compagnons de voyage taient de la bande horrible que flagellait pre, et que, le sachant, tu voulais tout de mme revoir la jeune Franaise!... Me pardonnes-tu le soupon que j'ai encore?... Il ne t'arrivait jamais de fuir la vrit!... --Tu as compris cela, toi?... Seule, la petite fille aux boucles blondes a devin la lutte pouvantable qui ravageait l'me du grand frre... Je le redis tout de mme, c'est mal de ne pas avoir confiance en moi, Jeanne!... J'aurais d tout avouer, mais je ne fus pas lche de ne pas l'avoir fait... Vois-tu, petite soeur, je le lui ai promis; il ne serait pas chevaleresque de lui manquer de parole... Cela m'a tortur de fuir la vrit, comme tu dis, mais je ne pouvais pas ne pas la revoir! --J'avais bien raison d'avoir peur: tu l'aimes!... --Tu es folle! s'cria Jules, qui tait sincre. Tu penses que je l'aime?... Elle n'est pas de celles qu'on aime: elle est trop svre, trop lointaine!... Je l'estime, je l'admire: elle a un grand coeur d'amie qu'on vnre... C'est tout, ma soeur!... --Prends garde, mon frre: si l'amour t'empoigne, tu n'es pas de ceux qu'il pargne!... --Tu parles du grand amour!... Qu'en sais-tu, mon petit Jean?... --J'en sais que je mourrais, si tu m'tais arrach, dit-elle, avec passion; j'en sais que ma tendresse n'est rien auprs du grand amour qui terrasse!... Les femmes savent cela de bonne heure!... --Alors, tu me juges frapp mortellement, rpondit-il, vivement mu par le cri d'affection de Jeanne. La force des choses qui me dfendent d'aimer la fille d'un athe ne te rassure donc pas!... --L'amour dfie les autres forces... Mais tu es fort, tu es un homme!... Relve le dfi: lutte contre elle, et triomphe!... Mais prends garde!... --Prendre garde? Ai-je besoin d'y songer? Ne suis-je pas arm contre un tel amour? La solidit de ma foi est une muraille entre elle et moi! La loyaut que je dois aux miens est un viatique assur contre la fille d'un sectaire! Ma carrire patriotique ouvre un gouffre entre l'incroyante et le Canadien-Franais! Elle sera l'amie d'un jour, l'adversaire qu'on ne peut har! Mais elle ne me fera pas chanceler! Nul sourire de femme ne me fera faiblir, si ma patrie le condamne!... --Prends garde!... Il y a des vaillants qui ont molli devant la femme!... --Mais je vous aime trop, vous tous, pour qu'il faille prendre garde!... Allons retrouver nos parents et leur tendresse!... Les feux de joie se sont teints sur la cte de Beaupr!... La nuit envahit les montagnes!... Je veux revoir ma chambrette o les souvenirs me cuirasseront contre cet amour! Viens, petite soeur!... _____ Le matin mme, lorsqu'elles les a mises dans la chambre de Jules, la mre a demand aux roaea de rester belles, jusqu'au retour de son fils. Fidles leur promesse, elles tardent se faner dans le dlicieux vase de Svres. Voici que le jeune homme entre, et leur me parfume l'accueille. Elle est au nombre des tres chers, elle fait partie de sa substance intime, la chambrette rose, au plafond couleur d'ivoire, o tout lui parle de sa jeunesse de travail, de rveries et d'enthousiasmes. Son voyage devient quelque chose d'irrel, de fantastique. Il coute le langage aim des choses familires. Il est l toujours, le bon lit o tant de fois la lumire l'veilla par un rayon de soleil ou la tristesse d'un nuage gris. Il court aux livres prfrs qui, sur la table de chne antique, attendent le frlement pieux de ses doigts. C'est ici qu'il a pris les rsolutions fortes de l'avenir, qu'il a mri son voeu de lui-mme, l'me canadienne. Encore sous l'influence des mles paroles par lesquelles il vient d'apaiser les terreurs de Jeanne, il se sent inbranlable, matre de sa pense, de son nergie combative. Soudain, un coup lui frappe dans le coeur. Ses yeux se fixent perdument sur le portrait de la jeune fille de Greuze. Elle lui sourit dans l'humble cadre. Est-ce l'amour, cet appel de tout son tre vers la douce image, ces battements dans la poitrine, cette contemplation longue de chaque trait, chaque dtail, chaque ligne du fin visage? Ce n'est plus le rve sentimental de l'adolescent, la Princesse Lointaine du pote, le mirage d'idal. C'est Marguerite et le charme de ses grands yeux pleins de caresses, et le dessin pur de ses lvres, et la noblesse de son front mditatif, et les lueurs fauves de la chevelure brune. Il revit la semaine inoubliable avec elle. Est-ce l'amour, ce besoin aigu de la revoir, de l'entendre, d'tre longtemps prs d'elle? Son regard enfivr, voulant s'arracher au portrait qui l'enivre, est saisi par le Crucifix blanc sur la muraille. Le Christ saignant le dgrise, le ramne l'inspiration virile. Rien ne lui fera trahir le Christ de sa race et des siens. Il se rappelle que le Christ plane dans l'histoire canadienne, et que c'est par Lui, le Dieu sacrifi la Fraternit fconde, que le Canada vaincra la haine. Gilbert Delorme est un briseur de crucifix, un disciple du Renan infme qui se moqua des pines et des clous de la Croix. Jules reverra son adorable fille, l'image de Greuze vivante, mais il jure d'immoler son coeur au Christ, sa race, la patrie canadienne, si ce grand besoin d'elle est l'amour... III Il est, Qubec, une chose vieille dont la mort approche. C'est le ddain qui la tue lentement. Elle est jolie, pourtant, la calche gaie, d'o l'on domine la rue. Ses couleurs vives flambent au soleil d't. Elle a des caresses de mouvement pour les trangers qui lui sont dj moins fidles. Si on veillait les chos qu'elle garde, on entendrait les belles choses qu'on dit sur le Qubec sculaire, les mots d'amour que les couples, venus de loin, se glissent l'oreille du cocher sourd. Hlas! ses compatriotes ingrats se moquent d'elle, et voil pourquoi elle agonise, elle finira par en mourir. Une calche roule sur le pav dur qui vibre. Elle entre sous la Porte Saint-Louis, et la vote en pierre tonne. Une note grave rsonne: on dirait que les rgiments de jadis, allant la bataille, y laissrent le claquement du sabot des chevaux, le bruit de la marche des fantassins, et que c'est encore l. La Grande-Alle s'ouvre, large et baignant dans la chaleur de l'aprs-midi morne, aux yeux de Marguerite et Jules, bercs par la voiture. La double range d'arbres s'allonge au loin: un frisson agite mollement les feuilles assoupies. Le cheval oblique droite: il renifle maintenant la poussire brlante de l'alle transversale. Dans les carrs verts, les balles du tennis affolent les robes blanches. Le jardinier, courb sur les plate-bandes, assouvit la soif des fleurs. Le Parlement est lourd de sommeil. Les deux jeunes gens abandonnent le cocher la somnolence qui le gagne. Ils gravissent dj la pente rapide qui conduit la porte d'honneur. Il fait bon entendre le murmure des gerbes d'eau frache gouttant leurs perles dans la fontaine ronde. --Que c'est beau, votre Qubec! s'crie Marguerite. Je comprends que vous en soyez fou!... --Je le trouve plus beau que jamais, Mademoiselle, fit-il, un peu songeur. --Hier soir, au Chteau Frontenac, assise la fentre de ma chambre qui regardait le Saint-Laurent rouge de flammes, j'ai reu le coup de foudre... Dcidment, je suis amoureuse!... --Selon votre idal de l'amour libre, je suppose, dit Jules, avec un sourire. Quand il vous plaira de rompre vos amours, vous vous quitterez... --Vous raillez si bien que je vous le pardonne!... Mais il arrive qu'on s'aime, aprs s'tre laisss... Ds maintenant, je sais que je n'oublierai pas la vieille cit canadienne!... Elle m'enchante... D'ici, le spectacle est admirable!... La Porte Saint-Louis me fait songer l'entre orgueilleuse de quelque forteresse invisible... Le contraste est joli des remparts lourds et des robes lgres volant sur les carrs du tennis... Au-dessus de la muraille, les toits aux mille formes bizarres se chauffent au soleil... Les clochers dans l'azur impressionnent... --Vous n'avez donc pas l'horreur des clochers? la remercie-t-il du regard et de la voix. --Ils m'ont toujours mue, rpond-elle, doucement. Parfois, la musique des cloches me donne envie de pleurer... Les clochers me font monter au ciel... En les regardant, je rve ce que peut tre la douceur de croire... --Vous avez un visage qui prierait bien, pourtant, lui dit-il, d'un accent qui la remue. --Il ne prie jamais, mon visage, mais il a piti!... Je dsire que les clochers restent debout!.. Ils parlent d'idal... Quelque chose rayonne autour d'eux: ce doit tre l'amour de ceux qui croient et qui les aiment!... --Pour nous, c'est la prsence universelle du Dieu que nous adorons qui les entoure... Je respecte votre incroyance, Mademoiselle... Mais je suis heureux que vous rprouviez ceux qui font taire les cloches et crouler les clochers!... --Vous allez trop loin... Il est vrai que mon pre dteste les clochers... Le son des cloches l'exaspre... Cela me peine de le voir aussi impitoyable!... Je n'ose lui faire le reproche de mon coeur... Il ne comprendrait pas!... Songez donc, il m'adore, et ma piti l'affligerait tant!... Et d'ailleurs, je j'admire!... Il est sincre: il est, si vous me permettez l'expression, un missionnaire de la libre-pense!... Il veut abattre vos clochers, tout comme vos missionnaires mettaient les idoles en pices!... Tout simplement, je voudrais plus d'amour dans son grand zle!... --Me ferez-vous un crime d'tre franc? dit Jules, avec tristesse. Soyez certaine que je ne voulais pas vous offenser... Je crois avoir saisi la porte de vos paroles... Vous demandez qu'on touffe la superstition, mais qu'on en conserve la posie, les reliques d'art, qu'on l'trangle avec un mouchoir brod qui fera son oeuvre sans hte et sans douleur... La diffrence, entre votre pre et vous, n'est que dans les formes: il veut craser, la femme en vous veut engourdir par un sourire... Mais tous deux, vous souhaitez; de toute votre me l'avnement de la Libre-pense, Reine de l'Univers!... Je vous prviens que, chez nous, dans le Canada chrtien, la foi est tenace; elle est solide comme le vieux roc de Qubec: quelques parcelles en tombent, mais la masse en est l pour bien des sicles encore... Je m'tonne que Monsieur Delorme vous laisse en compagnie d'un Canadien-Franais, de l'un de ces enfants terribles de la superstition, ajouta-t-il, avec un peu de malice. --Mon pre est sr de ma foi en la matire intelligente, ternelle, murmura-t-elle, avec orgueil. Il m'a nourri l'esprit de ses doctrines d'humanitaire... Il me sait invulnrable!... C'est mme sa fiert de me croire un autre lui-mme!... --Ainsi, s'cria Jules, avec la colre polie dn gentilhomme, je suis l'adversaire qu'on brave impunment, contre lequel on est tout-puissant! ...Pour lui, vous tes le dfi qu'on me lance et que je ne puis relever!... Cela ne vaut vraiment pas la peine qu'on s'inquite!... --Et quand cela serait, Monsieur Hbert, lui dit-elle, avec l'motion la plus vive, ne suffit-il pas que je ne songe pas cela, moi?... Pourquoi ne pas oublier ce qui spare pour vivre ensemble ce qui runit? Tant de choses font de l'amiti entre nous!... Ne serait-ce que mon admiration sincre pour le Qubec de votre berceau?... Tenez, je les connais dj tous, le Cap Tourmente, plissant dans la bue lointaine, le dme superbe du mont Sainte-Anne, les clochers frres de Beauport, la grande chancrure o gronde la Chute Montmorency, la pointe enchanteresse du Bout-de-l'Ile... Voyez, il n'y a pas de nuage dans l'espace: laissons fondre celui qu'il y a entre nous... Suivons, un moment, la course blanche des voiles qui glissent au loin sur le fleuve... --J'ai eu tort de vous souponner, je le regrette infiniment, dit-il, gris par les paroles de sa compagne. N'est-ce pas divin, en effet? Je me crois transport aux lacs d'Italie!... Ne sont-elles pas charmantes, nos montagnes aux lignes douces, aux contours gracieux, aux fires envoles dans le ciel?... Regardez les jeux de lumire sur les villages de la cte, le bleu des sommets, le vert sombre des arbres que l'glise de Beauport drobe au soleil qui tombe... Ne logent-ils pas dans un pays sublime, les foyers de la vie canadienne-franaise?... --C'est contre l'closion de cette vie, pourtant, qu'est dirige la flche de bronze du Jeune Indien, rpondit-elle, songeuse, indiquant le groupe allgorique devant la porte d'honneur. Elle fut impuissante contre la civilisation plus forte. --Oui, la fort a recul devant les affams du sol... Un peuple l'a remplace... Voyez, l-haut, dans les niches de la faade, les gants de notre histoire... Frontenac l'intrpide: c'est la Nouvelle-France hroque d'autrefois!... Lvis le dsespr: c'est la Nouvelle-France agonisante en beaut!... Salaberry le victorieux: c'est la loyaut canadienne-franaise!... Elgin le Pre de la libert britannique au Canada: c'est la naissance de l'me canadienne!... Entendez-vous, au-dessus de Wolfe et Montcalm, voisins de gloire, claquer le drapeau anglais dans la brise qui s'lve. C'est le triomphe de l'me canadienne qui s'annonce!... --Je n'oublierai jamais la vision que j'emporte d'ici! murmura la Franaise, que le feu du jeune homme enthousiasmait. _____ La calche roule sur le pav dur qui vibre. La Grande-Alle file sous les pattes nerveuses de la bte vaillante. Les feuilles, veilles du repos, fredonnent au gr des petites rafales. Les demeures des riches, o tour tour la joie et le sanglot passrent, dploient leur munificence. Il y a un coeur gnreux, peut-tre, sons les haillons en poussire du balayeur puis de fatigue. Les tourelles du "Mange" dressent leur pointe comme en ont les casques militaires. Les mamelons des Cove Fields sont gonfls de verdure. C'est la vie, frmissante, intense, qui palpite dans les fleurs humant l'air aux balcons, dans la chanson des rables, dans les rideaux qui battent, dans les coiffures ariennes des bonnes. Les Saintes prient devant l'Hostie perptuelle des Franciscaines. Une clameur a retenti, se prolonge: on applaudit dans l'arne des sports voisine, les champions modernes comme on acclamait les chevaliers des tournois anciens. Les orphelins de Sainte-Brigitte font entendre le concert de leur allgresse d'enfants. C'est la vie ardente, universelle en Jules et Marguerite. La beaut du jour prcipite le rapprochement de leurs tres. Il changent du bout des lvres, des mots indiffrents, presque banals, mais leurs voix ont des rsonnances aux douceurs nouvelles, des profondeurs inconnues se creusent dans les regards qu'ils se donnent, des silences entre eux s'imposent qu'ils tardent volontiers rompre. Ils oublient, elle, qu'il est l'esclave de croyances que rien ne peut draciner, lui, qu'elle est la fille d'un perscuteur de l'Hostie des Franciscaines, pour laisser l'heure distiller en leurs mes la magie de chaque minute enivrante. Le cocher, se souvenant de l'ordre, fait tourner gauche. Et, la colonne de Wolfe dcoupe sa ligne modeste sur un grand nuage blanc qui monte dans l'azur. Les souvenirs tragiques accourent de tous les coins des Plaines d'Abraham. --C'est donc ici la grande plaine! murmure la jeune fille voix basse. --Oui, Mademoiselle, c'est le Waterloo de la Nouvelle-France! rpond Jules, avec recueillement. --On s'est battu jusque l-bas? interroge Marguerite, et sa main dsigne le petit bois d'o les Anglais vinrent. --Oui, partout, le sol a bu le sang des braves... Il est presque sacrilge de fouler cette herbe aux pieds... Elle pousse en terre sacre!... --Cet difice lugubre est une caserne, je suppose?... --C'est la Prison... Esprait-on que l'me des vaillants, porte sur la brise jusque dans les cellules, allait rgnrer les criminels? Je l'ignore... Toujours est-il que le crime dort sur le champ d'honneur... --Ces arbres, tout prs de nous, sont jeunes: ils n'taient pas l, quand la chose terrible eut lieu, remarque-t-elle. --Ils n'y sont gure que depuis trois ans... C'est le Parc des Batailles qui grandit!... N'est-ce pas un nom qui sonne? En le prononant, il nous vient une vision de gloire et d'exploits... C'tait bien tard!... L mme, les cirques grotesques ont longtemps pris leurs bats... A l'endroit mme o Wolfe et les siens virent se lever l'aube sur le Qubec de leur ardente convoitise, des cuyres sans honneur se fardaient... L mme o vibrrent dans la mle les commandements suprmes, le fouet des dompteurs d'nes claquait... L mme o les balles couchrent les vaillants des Boyal Guards et du Roussillon, les bouffons hideux tombaient sous la gifle bte... Jusqu' l'endroit mme o Wolfe attendit la mort qui lui venait par la blessure dfinitive, arrivaient les trpignements des danseuses grossires... Et la foule, qui oublie toujours, quand on l'amuse, ne se souvenait plus... Il tait temps!... Plaines d'Abraham! ce n'tait pas assez pour le peuple ingrat! ...Parc des Batailles! cela vous empoigne, voque malgr soi, et il faudra bien se rappeler Wolfe et Montcalm expirant leurs lvres colles au drapeau, Lvis donnant la preuve que les ntres ne furent pas des lches, mais qu'ils surent se relever pour faire un grand geste immortel avant de cder la place!... --Vous avez raison, ce fut une profanation! dit la jeune fille, de plus en plus sduite par le patriotisme chaud du Canadien. Je comprends l'ide fconde... Il y aura des fleurs sur les tombes... Les amoureux cueilleront la pense d'amour que laissrent ici les hros dans leur dernier souffle... Dans le feuillage, ce sera la complainte des morts ou l'hymne lu gloire!... --Une Canadienne ne dirait pas mieux! s'cria Jules, que la pense dlicate de la Franaise avait impressionn. --Il suffit de vous entendre pour qu'on le soit, par la sympathie, du moins... Mon pre lui-mme, bien qu'antipatriote avanc, fut bloui par votre enthousiasme d'hier... Il m'a avou que vous l'aviez mu... C'est un succs, je vous l'assure... --Plus que celui d'hier encore, c'est l'endroit pour moi de ne pas accepter les opinions de votre pre... Il n'est pas un vrai Canadien qui, aprs un plerinage aux Plaines d'Abraham, puisse devenir un antipatriote!... --Je suis convaincu que vous ne le serez jamais! fit-elle, gentiment. --Et moi, je suis certain que vous ne l'tes pas!... --Je suis Franaise! dit-elle, avec orgueil. Mon pre est Franais, mais autrement: il croit que c'est l'tre davantage que de travailler la patrie sans frontires!... L'illusion est gnreuse, mais l'humanit n'est pas prte cela!... --Voici la Libre-Pense qui revient! reprend Jules. Selon vous, elle fera des hommes, tous bons, des frres esclaves de la flicit commune... Alors mme qu'elle deviendrait reine de tous les royaumes, elle ne pourrait arracher des coeurs les diffrences du sol!... En voulez-vous une preuve, de la puissance des attaches natales?... Cette fume, l, qui noircit le ciel, nous arrive d'une fabrique: sur la grande plaine, on prpare les fusils avec lesquels Anglais et Canadiens-Franais, dsormais frres d'armes, dfendront le Canada, s'il le faut, contre l'univers!... --Contre la France mme? demande Marguerite. --Vous m'avez compris! dit-il. --Vous ne l'aimez donc plus? interrompit-elle, avec effroi. --Pardon, nous l'aimerons toujours, elle est un harmonieux souvenir coulant jamais dans nos veines!... Mais plus qu'elle encore, nous aimons la patrie canadienne!... Vous veniez de nous lcher, volontairement ou non!... Montcalm et Wolfe, dans la mort, se donnrent l'accolade de la gloire... La fraternit des deux races est ne d'elle!... Aprs des combats ncessaires, nous sommes libres!... Et maintenant, nous appartenons au Canada!... Chez vous, nous ne sommes plus chez nous, nous voulons revenir... C'est le chez nous dont je vous parle que nous dfendrions contre la France!... --Il y a, entre nous, les "arpents de neige" de Voltaire et de la Pompadour! ajoute la jeune fille, pensive. --Au collge, quand nous l'apprenons, nous nous sentons Canadiens!... Les deux races vont aimer d'un mme amour les "arpents de neige" qu'elles ont rougis de leur sang... Vous parliez d'athisme universel!... A l'heure mme o le triomphe vous paratra certain, rappelez-vous que Wolfe et Montcalm ont pri avant de mourir, et que le Canada chrtien s'en souvient encore!... --Toujours la prire entre nous! dit-elle, avec tristesse. --Je vous demande pardon, je ne voulais pas tre cruel, murmure-t-il... _____ La calche roule sur l'avenue des rables. Les branches lourdes plient et se tordent sous le vent plus fort. Les oiseaux, affols d'air et de lumire, joignent leur note en un choeur tincelant. Sur une pelouse soigne, des bambins se poursuivent avec des clats de rire. Enfouies mollement dans les bergres d'osier, les femmes offrent leur joli visage la brise. Elle leur apporte l'arme des foins coups dans les prairies de Sainte-Foye. Le cocher revient la ralit des choses, et ses yeux verts ptillent sous les sourcils en broussailles. La tristesse est encore au coeur de Jules et de son amie. Ils savent, ds lors, que plus i'abme entre eux s'largit, plus la peine qu'ils en ont les grise et les attache l'un l'autre. Par une ouverture bante, gauche de l'avenue, le soleil dcoche, un rayonnement qui les aveugle. D'un geste rapide, ils protgent leurs yeux, et leurs regards se rencontrent, se gardent, se dprennent regret pour demeurer aux profondeurs atteintes. Apercevant, sur un balcon o le lierre grimpe aux colonnes minces, deux enfants dont l'amour prcoce unit les lvres, ils n'osent railler l'innocente idylle. La Croix de Notre-Dame-du-Chemin brille. Le cocher docile dirige la voiture dans la ruelle qui mne au bord de la falaise. Les grands bouleaux frissonnent. Devant l'humble monastre des Franciscains, les peupliers lombards lvent des bras agits. Une scne grandiose blouit la jeune fille. --Encore des clochers! s'crie-t-elle, aprs un silence. Parlez-moi de vos clochers!... Il ne faut pas m'en vouloir, si j'ai eu de la peine... Soyez sr qu'ils m'intressent... On ne m'a jamais pari d'eux comme cela, auparavant... J'admire la chaleur de votre foi... Parlez-moi d'elle!... Elle m'apparat dans une aurole ignore... Vous vous excusiez de votre enthousiasme... Eh bien! je le veux, moi, il est quelque chose de neuf, de sain, de fort!... Je veux apprendre le nom de vos clochers canadiens!... Quel est celui-l? --La flche aigu de Saint-Jean-Baptiste! rpond le jeune homme, tonn. --Et celui-ci?... --Le clocher normand de Saint-Sauveur! Oh, si vous saviez quelle vaillante masse populaire s'entasse en cette glise! A certains jours, des milliers d'ouvriers. L'me ardente sous la blouse noble, entonnent le cantique de leurs milliers de poitrines frmissantes, font mugir la sourde rumeur de leur prire colossale l'Hostie baignant dans les lumires. Si vous les voyiez, si vous les entendiez, vous seriez touche jusqu'aux larmes!... --Je veux les voir, les entendre! dit-elle, vibrante. --A gauche, droite, depuis la falaise jusqu' la rivire Saint-Charles, les toits par centaines abritent le foyer des travailleurs. Pendant que les panaches noirs s'lvent des chemines longues, que les mains durcissent, que les chairs fondent et que les visages plissent au son des machines qui ronflent, les femmes surveillent le bouillon du soir... Entendez-vous monter jusqu' nous la vague des hrosmes et des sublimes dvoments?... --J'entends aussi les soupirs las de la petite ouvrire qui, dans l'usine ftide, besogne tout le jour et dont le front se fane trop vite, alors que les jouisseurs exhibent au grand air leur peau d'inutiles! s'crie la Franaise. --La gait du jouisseur n'a jamais le son clair et joyeux du rire de l'ouvrire, quand elle sort de l'usine: le travail lui met du soleil au coeur!... --J'aime le peuple... Il est bon, il est terrible, il est puissant!... --Il gonfle comme la mare montante, interrompt le jeune homme... Voyez, sur l'autre rive, le bourg compact, de Limoilou... C'est le peuple qui dborde... Il va inonder les prs verts de Charlesbourg, escalader les collines de Lorette... Depuis la falaise, nos pieds, jusqu' la montagne, ce sera le peuple grouillant, norme, effrayant, sublime!... On abattra les haies pour faire des rues grises, reprend la jeune fille. Il y aura des cours maussades l o les agneaux broutaient l'herbe... Les arbres tomberont sous la hache de l'entrepreneur brutal... Il n'y aura plus de fermes isoles dans la verdure... La clameur dn trafic fera taire le gazouillis des ruisseaux... Ce sera l'immolation de la campagne si douce voir... --Vous avez raison, mais il faut que le peuple passe et que son flot gagne le large, que le Canada grandisse et, qu'il tende ses ailes afin de planer d'un vol plus haut dans l'histoire! s'crie Jules, s'animant de plus en plus. Je ne sais quelle passion cet endroit m'inspire... J'entrevois l'me canadienne travers une vision nouvelle: elle est extraordinaire, grandiose, mouvante... Elle a la profondeur et la largeur du Saint-Laurent, la hauteur des Rocheuses, la puissance de Niagara et de Montmorency, l'harmonie des forts paisses, le souffle des plaines de l'Ouest, la clart de la Baie des Chaleurs, le gnie de deux races gniales, la posie des Laurentides et l'immortalit de la Croix de ce monastre!... Et la jeune fille qui l'coute est dsormais certaine que ce Canadien lui est infiniment cher. _____ La calche roule sur le pav dur qui vibre. A la Porte Saint-Jean, o la foule est dense, un fluide irrsistible de joie remplit l'atmosphre. Tous ont secou la torpeur du jour. On dirait que toutes les femmes sont belles dans les corsages clairs et sous les chapeaux fragiles. Jeunes gens et jeunes filles changent des oeillades chaudes. Un mendiant tire un air boiteux d'un violon lamentable. Deux charroyeurs se dcochent des traits populaires. Jules et Marguerite, lectriss par la vie exubrante de la rue, s'abandonnent la dtente de leurs mes. Ils s'amusent comme des enfants, se fusillent de bons mots. Le cocher, devenu loquace, est en verve, et quand la circulation lui donne un instant de loisir, il jette ses htes les gerbes de son esprit pittoresque. A l'encoignure du Palais, c'est la cohue fivreuse, la bousculade tourdissante. Les petits ngociants de journaux hurlent des noms connus. Le cocher foudroie un chauffeur trop press de son loquence brve. Un policier grave attend le moment d'agir. La rue de la Fabrique est en liesse, l'Htel de Ville est radieux, la Basilique rajeunit dans le soleil qui baisse. Le vieux Sminaire parle d'immortalit. Monseigneur de Laval est gigantesque. Le Chien d'Or ronge. Le Chteau Frontenac a grand air et noble stature. Les gouttelettes ruissellent dans le bassin du petit parc o les flneurs l'ombre font de la paresse exquise. La Cathdrale Anglicane rappelle au Palais que la justice divine et celle des hommes doivent se voisiner sans cesse. Marguerite adore Qubec. On renvoie le cocher, dont les yeux verts sont moins heureux du pourboire que d'avoir bloui. --Oh! le beau chevalier! dit la jeune fille, en s'adressant Champlain, toujours prt s'envoler de son pidestal. --Il tait un jour un grand seigneur qui venait de Saintonge..., commence raconter Jules. --Et qui venait de souche antique, ajoute Marguerite, en souriant. Hier soir, il planait dans l'incendie rose... Son manteau se soulevait comme une aile... Il tait merveilleux... Il ressuscitait dans ses atours de gentilhomme d'pe... Je l'ai regard longtemps... J'aurais voulu qu'il me parle, qu'il me dise des choses extraordinaires... --Il vous aurait parl du berceau de la Nouvelle-France, des temptes et des misres qu'il fallut pour qu'elle ait pu vivre, dit Jules. --Pourquoi ne pas avoir tourn son front gnial vers la France qu'il aimait tant? demande-t-elle. --Je regrette de le redire, c'est parce que la France abandonna la ville o il est mort... --Il ne faut pas lui en garder rancune, si cette ingratitude vous a donn les combats et les victoires de la libert! --Oui, depuis le troisime centenaire de 1908, Champlain se dcouvre devant l'me canadienne qui l'acclame... --J'aime la grce de son geste, reprend-elle. On devine qu'il le fit la cour de France. --Dans sa chevelure, les vents de l'Atlantique rugissent encore!... --Sa botte puissante s'empare du rocher de Qubec!... --Il tient dans sa main la charte royale!... --La trompette claironne ses prouesses dans l'ge futur!... --L'histoire enregistre les paroles par lesquelles il remit Dieu les destines de la colonie si frle encore, dit-il, songeur. --Il est fier, il est patant, s'crie-t-elle. En le regardant, je me sens moins petite et meilleure... Eh bien, oui, je l'aime! Si j'avais t jeune fille au temps de Richelieu, j'en aurais t folle!... --Et moi, je l'idoltre!... Songez qu'il fut le compagnon de souffrances de mon anctre, le premier colon canadien... A travers le sang de mes aeux, je cause avec lui de la Nouvelle-France au nid... --Vraiment? fit-elle, surprise. Je ne m'tonne plus que vous soyez si amoureux de votre pays... C'est un amour dont la fidlit est sculaire... _____ La Terrasse Dufferin, promenade immense, est idale. Elle arrache ceux qui ont une me un cri de ravissement. Elle domine un site aux beauts infinies. On se demande quel branlement des couches terrestres a creus le lit o le Saint-Laurent se droule en splendeur, quelle raction gologique a taill les falaises, durci les rocs, enfl les montagnes, aiguis les rcifs et soulev l'Ile d'Orlans. On s'imagine ce que dut tre la nature sauvage avant l'invasion des foyers durables. On pense au gnie de celui que l'endroit fascina au point qu'il en fit l'artre des premiers hrosmes. On sonde les chos pour qu'ils disent tout ce qu'ils savent d'un pass de lgendes et d'imposants souvenirs. On revient au vaste paysage pour en laisser pntrer la grandeur en nous, pour tre entran, par del les horizons franchis malgr nous, suivre la course du fleuve ouvrant ses bras pour recevoir l'Atlantique, la ligne effleurant la cime des bois jusqu'au lointain Nord, le prolongement des provinces soeurs jusqu'au Pacifique, la grande route des valles et des collines allant la terre qui n'est plus canadienne. C'est un peu de tout cela que se nuancent la causerie et l'impression de Marguerite et Jules, appuys au rebord de la Terrasse. Un nuage cuivre gravit lentement l'azur au-dessus du Mont Sainte-Anne et du Cap Tourmente, et les sommets, les pentes, les villages ternissent dans l'ombre qu'il trane. Plus il avance, plus il crase de sa lourdeur. Une teinte d'orage envahit le fleuve entre Sainte-Famille-de-l'Ile et les grves de Beaupr. Le vent s'affaisse, et les voiles pendent comme des ailes casses. Un silence dans l'air fait peser sur les coeurs une sensation vaguement angoissante. Et le soleil, dont les rayons s'panchent torrents sur le Bout-de-l'Ile et Lvis, ne fait pas oublier le nuage qui vient. La nature prpare une de ses colres et l'homme est dompt. Et cependant, la puissance de l'homme clate de toutes parts: dans la masse de la Basse-Ville, o les ruches de labeur foisonnent, o les millions grouillent, o tant de cerveaux fermentent et se bandent chaque jour, o les entrepts regorgent, o les mts sont lgion dans le port; dans les faubourgs de Lvis, o les foyers continuent l'histoire d'un peuple, o les clochers perptuent l'oeuvre du Christ; dans le collge de Notre-Dame, on l'on faonne les couches suprieures de la socit prochaine, o l'on outille les jeunes de science, d'honneur et de foi; dans l'Hospice de la Dlivrance, o la piti est organise comme la discipline d'un rgiment; dans le paquebot qui s'en va, dont le capitaine ne songe mme pas aux fureurs probables de l'Ocan; dans le sifflement d'une locomotive qui s'est raille de la distance et dans la fume des bateaux-passeurs qui bravent le courant impulsif; dans la Citadelle, o le canon menace, les murailles dfient, l'tendard britannique rgne; dans le Chteau Frontenac, o les subalternes la douzaine travaillent, sous un chef tout-puissant, multiplier les jouissances du dollar tyrannique. Et pourtant, l'homme se sent cras par le nuage qui s'avance. Marguerite et Jules, qui prennent place l'une des tables vertes du caf, subissent le malaise de l'atmosphre. Leur conversation est moins souple. On abandonne les siges autour d'eux. L-bas, sur les bancs espacs devant le grillage de la balustrade, on ferme les ombrelles aux couleurs tendres ou aveuglantes. Les hommes du service, en petits groupes, s'inquitent et craignent l'effet de l'orage moins loin sur le gain du soir. On apporte la vaisselle fine et le th bienfaisant: Marguerite verse la liqueur brune o passent des reflets d'ambre et d'or. --Les rayons reculent devant l'ombre, dit le jeune homme. Avant longtemps, la tourmente fondra sur nous... --Je me sens comme oppresse... A la veille des orages, il doit y avoir du poison dans l'air... --C'est plutt la terreur que nous inspire la venue des forces brutales de la nature! rpond Jules. --Ce couple, auprs de nous, ne parat gure s'en soucier, dit la jeune fille, demi-voix. --Quelle sduisante coquette! reprend son ami, sur le mme ton. Elle minaude pour ce garon dont elle se moque, assurment... Savez-vous quoi me fait songer le coeur des coquettes?... L'amour qu'elles donnent fond comme le petit bloc de sucre que je laisse tomber dans ce breuvage... Leur coeur est un liquide bouillant qui dvore autant de pains de sucre qu'elles ont d'aventures... --Vous voulez dire qu'elles ne savent pas aimer, dit-elle, aprs avoir ri de cette boutade. Il est banal de le dire; leur amour, c'est d'tre aimes... Leur tactique est la plus simple au monde... Dans la phalange de ceux qui les adorent, elles cherchent chacun d'eux celui dont celui-l prend le plus ombrage, et quand elles l'ont trouv, le lui jettent sans cesse la figure... La vanit de l'homme est pique... Elles les tiennent par elle, ne vous en dplaise... Et leur esprit s'amuse, pendant que leur coeur est vide... --Elle doit tre passionnante, la chasse au gibier mle, remarque-fc-il, un peu ironique. --Pardon, elle est dangereuse... Une femme parpille son me, et quand le bonheur se prsente, elle essaye en vain de rassembler les miettes envoles... Pour toujours, elle a banni la joie parfaite... --Il ne faut pas mietter son coeur, c'est l votre pense?... --Du moins, mon pre m'a enseign un autre idal! s'crie la jeune fille. Et la femme en moi le veut de toute son ardeur!... --Celui de l'amour libre... --Vous l'avez eu horreur, n'est-ce pas?... --Je le regrette pour vous, tout simplement, rpond Jules, en la regardant avec tristesse. --Pourquoi vous alarmer ainsi?... --Si je vous ai bien comprise, vous dsirez la flicit complte... Vous avez rv, Mademoiselle: on se repent souvent d'avoir rv, d'avoir eu de grands espoirs... --Eh bien, non, je ne serai pas due!... Je ne le veux pas, moi!... J'ai, dans le plus intime de mon tre, la soif du bonheur!... Il viendra, il faut qu'il vienne, je sais, je suis certaine qu'il viendra, je vis pour qu'il vienne!... --Je vous le souhaite avec toute la sincrit de mon me! reprend son ami. Et bien que vous ne croyiez pas la prire, je prierai pour qu'il vienne... Mais j'ai peur... L'amour libre, c'est l'instinct... Si votre instinct s'gare, si vous placez mal votre rve, le coeur vous saignera toute la vie... --Vous vous inquitez inutilement, dit-elle. Quand je confierai un homme le plus profond de moi-mme, les plus douces de mes esprances, les plus dlicates de mes penses, les plus nobles de mes aspirations, le meilleur de ma sensibilit, je saurai qui va ce don total de moi-mme... --Et si vous vous trompiez? Si vous vous donniez un lche qui blessera tous les raffinements de votre nature d'lite, fltrira la fleur au parfum pur?... L'amour libre vous ordonnera de tenter ailleurs la conqute de votre bel espoir, et, d'amertume en amertume, vous tomberez sur le chemin rude un jour, lasse de meurtrissures et d'idoles brises... --Vous avez une fausse conception de l'amour libre... Je l'entends autrement, Monsieur Hbert... Mon rve est haut... Si je me trompe, je serai fidle l'ingrat... Je n'aurai qu' marcher dans l'existence avec du plomb dans l'aile!... --Et alors, interrompit Jules, malheureuse dans celui-ci, vous n'aurez mme pas la consolation d'esprer l'autre monde avec sa promesse de rtribution souveraine... --J'aurai, du moins, celle de me sacrifier au triomphe de l'humanit affranchie, qui sera bonne un jour, o i n'y aura plus de lches ni d'gostes o tous auront la joie parfaite dans le vritable, le saint amour libre!... Il y a presque de la violence dans la faon dont elle profre ces paroles. Quelque chose d'obscur en elle entame sa foi en leur vrit: elle prouve le besoin de la raffermir, de la retrouver toute entire. Une influence, ignore jusqu'alors, lui fouille des recoins ignors dans la conscience. Alors qu'elle ne s'en est pas rendu compte, l'ambiance religieuse, dans laquelle elle s'est mue depuis quelques heures, l'a imprgne peu peu, s'est loge imprieusement dans son esprit. La personnalit vigoureuse et inflexible du Canadien agit sur elle. Elle s'tonne d'tre moins tranquille dans la paix de son incroyance. Le nuage, de plus eu plus noir, qui a chass le soleil et verse dans l'air son ombre pesante, avive son inquitude secrte. Les roulements du tonnerre s'acclrent, et les rafales de l'ouragan qui s'apprte emportent au loin les chiffons affols et tordus. Un clair pouvantable dchire la masse noire, et la jeune fille est moins effraye de sa menace que de la Prsence nouvelle qu'elle croit sentir en elle-mme et dans la puissance des choses... IV Presque seuls au bout de la jete de Sainte-Anne-de-Beaupr, deux jeunes filles et un jeune homme attendent un bateau lourd de plerins. Les cloches de la Basilique clatent dans le matin lumineux. Ils coutent, avec un ravissement profond, le son large, enlevant, aux harmonies sans nombre. Il va rpandre la joie saine dans les foyers des alentours, animer les chos de la montagne, veiller le chasseur dans les camps de bois rond. Il vibre de mille accords mouvants: l'allgresse des naissances, la cantate des amours bnis, l'accueil enthousiaste des plerinages, l'hymne dlirant des miracles se mlent en une clameur immense qui fait palpiter l'espace, lectrise les tres et rejoint les cantiques enflamms sur le fleuve. --C'est rendre folle, ce chant, cette lumire et ces cloches! dit Jeanne Hbert ses compagnons. --Tout cela m'empoigne, ajoute Marguerite Delorme, et je voudrais unir ma voix cette mlodie entranante!... --J'prouve la mme sensation, reprend la jeune Qubcoise. Cela me torture de rester l, sans pouvoir crier mon transport au ciel!... --C'est une de ces heures, remarque Jules Hbert, o l'on voudrait faire grand, exceller en quelque chose, s'envoler trs-haut, loin de l'insignifiance banale et des mdiocrits laides!... Pour un moment, on a l'illusion d'tre un hros ou d'avoir du gnie!... --C'est comme si le meilleur de nous-mmes jaillissait la surface de nos tres et plongeait dans le nant tout ce qu'il y a, chez nous, d'infrieur et de mprisable! dit la Franaise. --Je sens que j'aime infiniment tout ce que j'aime! s'crie Jeanne, ardente. --Et moi, je sais que je vous aimerai toujours, ajoute Marguerite, avec un lan de tout son coeur. Elles ne se sont encore vues que fort peu souvent. Mais, ds le choc de leur premier regard, elles ont senti leurs mes accourir l'une l'autre et se prendre. C'est qu'elles se compltent l'une et l'autre, la Franaise un peu grave, un peu hautaine, aux allures de grande noblesse et la petite Canadienne exubrante, dont le rire a la fracheur des sources et gazouille. Jeanne Hbert ne s'tait jamais imagine qu'une Voltairienne pouvait tre aussi douce et bonne, et Marguerite Delorme, au contact de cette enfant blonde aux yeux ptillants de clarts limpides, avait t conquise, attire par cette me aux sensibilits fines, aux ivresses pures. Avant mme de se parler, elles avaient devin ce qu'il leur fallait se dire, et leur amiti s'tait noue, magique, instantane, charmante. La tendresse dont elles se prodiguaient le tmoignage exquis, faisait les dlices de Jules Hbert, et celui-ci n'intervenait que le moins possible dans leurs causeries pittoresques et dans l'change de leur affection de jeunes filles. Il avait tout le loisir de savourer la prsence de Marguerite, d'tre bloui par la merveille de cet esprit raffin, de contempler la frmissante image de Greuze, de se laisser bercer par la voix paisible aux sonorits riches. Et plus elle aimait la soeur, plus elle entrait dans l'me vive du frre. --Je me demande ce qui me vaut cette admiration, avait aussitt rpondu Jeanne, tonne par l'explosion de tendresse de son amie. Je n'ai rien fait pour vous plaire... Oh! j'y suis!... Ce doit tre la mme chose... Vous m'avez plu, sans que j'aie eu le temps d'y songer... Je vous ni admire, malgr moi, comme si la chose eut t ncessaire!... --C'est bien cela... On vous aime tout de suite... En vous voyant, j'ai compris que vous aviez une me dlicieuse, que vous ignoriez le mensonge, que vous ne pensiez qu' semer du bonheur autour de vous, que vous tiez un ange de dlicatesse... --Mon frre me disait que vous n'avez jamais cru aux anges, dit la soeur de Jules, devenue trs rouge, en badinant. --C'est le premier qui apparut sur ma route. Il faut me pardonner de ne pas y avoir cru auparavant, reprend l'autre, gentiment. D'ailleurs, ne nous dirions-nous pas transports dans le Paradis terrestre?... La scne est vraiment merveilleuse... Et la Parisienne donne un long regard circulaire au paysage. Au-dessus de la colline o sjournent des maisons coquettes et des pommiers torses, la crte du Mont Sainte-Anne blottit dans la distance. Tout prs, le Cap Tourmente allonge une forme de castor accroupi. Le Petit Cap, dans la plaine de Saint-Joachim, porte une couronne de sapins verts. La Grosse-Ile et l'Ile Patience baignent dans le fleuve dont la couleur autour d'elles hsite entre l'meraude et l'azur. La rive Sud lve l'horizon sa masse aux teintes indcises. L'Ile d'Orlans captive: la falaise, o dgringolent des saules pars et des cerisiers sauvages, descend droit la grve que la mare dlaisse, et, sur la hauteur, les prs verdoyants et les moissons dores font cortge aux fermes radieuses et aux curies vastes. Les clochers de Sainte-Famille et de Saint-Pierre apportent leur note discrte au concert de la Basilique et des plerins. Des petits nuages lgers dploient leur dentelle en plein firmament. Qubec tincelle au loin dans une orgie de soleil, et les rochers de la cte, mis nu par le flot qui baisse, arrondissent leurs croupes grises dans l'onde calme. Parfois, le vent fait courir, la surface, un frisson rapide. Un grand oiseau de mer, au vol imposant, dcrit des courbes savantes. Le vapeur approche toujours: le battement des roues domine le chant des fidles. Les bestioles fragiles, dont le gte est quelque part dans les profondeurs du quai, s'enfuient, effrayes par la rumeur grandissante. Un marin, immobile sur le pont d'une golette vieillotte, regarde venir le bateau sans motion visible sur son visage cribl de rides. --Je veux savoir d'o ils viennent! s'cria Jeanne. --Mais tu le sais bien, petite soeur! rpond Jules, que le spectacle impressionne. Regarde les habits noirs des hommes et les coiffures campagnardes des femmes! C'est "l'habitant" Canadien-Franais qui vient implorer la grande sainte!... Peu importe d'o il vienne, de Lotbinire ou de l'Islet, des campagnes anciennes on des colonies nouvelles... Il a le teint fan: souvent, la terre l'a marqu d'une empreinte morne... Il a les mains balafres, les ongles crass... Son paule s'est tordue... C'est que, toute la semaine, il est l'esclave de la tche dure et, noble du sol... Mais, le dimanche, il se transforme, il se couvre d'une chemise fleurant la lavande et d'une serge pimpante, attelle sa meilleure bte sa plus belle voiture, court entendre pieusement la messe o il retrempe son courage et nourrit son me d'idal... L'pouse est lourde, assez souvent... Elle ignore les cosmtiques, les bains scientifiques et la dernire trouvaille des modes... Avant l'ge, elle courbe... Sa beaut des premiers jours s'envole aux heures du labeur... C'est que, toute la semaine, elle se gerce les mains, se brise les reins, cuisine au pole rouge ou se plie jusqu'aux sillons... Mais le dimanche, elle rajeunit, tire de l'humble tiroir une robe longtemps neuve, agrafe un chapeau joli, puisqu'il n'est pas celui de tous les jours, et retrouve, aux pieds de l'autel, la force du devoir et la jeunesse du coeur... Les enfants feront connue eux, s'ils en sont dignes... C'est la campagne canadienne-franaise qui dfile... Elle a l'corce un peu rude, le langage un peu sans faons, mais voyez les yeux francs, les torses bombs, les paules fermes, les gara solides, les filles puissantes... Eh bien, j'en suis fier, et je l'admire... Laissons-nous traner par le peuple fort!... Et les deux jeunes filles et le jeune homme se laissent rouler par la vague des plerins. Le quai frmit sous les pas qui se htent. Les cloches de la Basilique acclament avec frnsie les paysans dont le coeur se gonfle et le tympan bourdonne. Le cantique Sainte-Anne rugit de mille poitrines. A travers la pousse des coudes et la houle des ttes, les trois amis aperoivent, en un relief saisissant, le parapluie surann d'un vieillard encore souple, les lunettes fumes d'une vieille qu'on bouscule, la grimace rose d'un bb qui hurle sa frayeur dans les bras de sa mre, la voiture o tressaute le profil mlancolique d'une infirme enfant, la bannire o la Vierge d'or trne dans l'azur, le chapelet dmesur que laisse pendre terre un mendiant vtu de loques rapices, la haute silhouette du cur dont les cheveux blancs flottent comme un tendard l'avant-garde. Jules et Marguerite entendent vibrer, au fond d'eux-mmes, la confidence que deux amoureux, leur marchant sur les talons, se murmurent au milieu du tumulte, et l'motion qu'ils en prouvent est violente, trange et troublante. --T'en souviens-tu, au plerinage de l'an dernier, a commenait entre nous, disait l'inconnu. --Nous n'osions pas encore nous le dire rpondait l'inconnue. --J'ai pri la bonne Sainte-Anne pour que tu m'aimes, reprit, l'autre. --Et moi, je la priais pour que tu continues m'aimer. --Tu le savais donc, ma Pierrette?... --C'tait si facile voir, mon Jean! --Dis donc, nous allons offrir nos fianailles la Sainte, reprit Jean, aprs un silence. --Oui, elles les bnira! dit Pierrette. --Quand les choses iront mal, nous reviendrons la voir... --Et nous serons toujours heureux... Jules et Marguerite jalousent la tendresse des jeunes campagnards. Ils songent combien doit tre suave l'me cet amour simple, ingnu, sans complications, sans analyse, sans obstacle, sans partage, ternel. Il fait revenir les heures o ils ont rv pareille douceur, pareille extase. Ils sentent la faim d'amour creuser leurs coeurs et le besoin de l'assouvir n'a jamais t aussi intense en eux. Ils savent que leurs regards s'appellent, mais quelque chose retient leurs visages loin l'un de l'autre. Marguerite commence pntrer tout ce qu'il y a de sve religieuse dbordante en l'me canadienne-franaise. Elle sent la foi de ces paysans l'imprgner de son effluve. Et celle-ci la paralyse, lui dfend de retourner l'ivresse qu'elle a dj souvent puise dans les yeux du Canadien-Franais. Pendant qu'elle souffre ainsi, Jules, en face de ses compatriotes en prires, a honte de cder la dfaillance de son tre. Et voil pourquoi ils gardent un silence poignant, alors que Jeanne pleure sur la petite infirme prisonnire dans la voiture cahotante. La vague des plerins, dferlant, toujours, approche du sanctuaire et se prcipite. La fanfare des cloches devient tourdissante. Les saules de la grve et les ormes, dans le verger des Pres, balancent dans la brise. L-haut, la statue de la Sainte, adorant Jsus tout jeune, aveugle d'clairs. Dans le jardin tout prs de la faade, les fleurs sont ivres de rayons, les peupliers lombards secouent leurs feuilles frles et les grappes de cormiers rouges dansent avec rythme. Et, du centre, la grande figure blanche de Sainte-Anne accueille les rangs qui se pressent pour s'engouffrer dans la passe troite de la barrire. Le sable menu crpite sous les centaines de pas qui le fouillent. Dj, la porte d'honneur encadre les cheveux blancs du cur qui sont comme l'cume la cime du flot bigarr qui les suit. --Pourquoi pleurez-vous? demande soudain Marguerite, apercevant les larmes sur les joues roses de Jeanne. --Regardez l'infirme captive dans la petite voiture roulante... N'est-elle pas douloureuse voir, sa cage de souffrances?... --Je l'ai vue tout--l'heure, et cela m'a navre, rpond l'autre, avec attendrissement. --Nous allons vous accompagner l'htel, dit Jules, qui n'a pas entendu leur colloque de piti. --Pardon, Monsieur Hbert, suivons la foule, je veux voir la campagne canadienne-franaise genoux devant son Dieu! dit-elle, vivement. Et la Franaise, qui regarde Jules, est bouleverse par la faon dont les yeux de son ami lui parlent de reconnaissance... La nef et les bas-cts regorgent. Deux plerinages ont ajout leurs phalanges aux mille plerins dont la vague a roul les deux jeunes filles et le jeune homme jusqu'au sein de la Basilique. Ils sont tous des paysans. Depuis la grande porte bante jusqu' la Sainte Table o l'on a sculpt l'Agneau Pascal et la vigne divine, et jusque dans les encoignures et l'entre des chapelles latrales, agenouills dans les bancs la file brune et dans les alles sur les laques dures o leurs os font mal, ils ont entass leurs rangs pais. La gravit religieuse plane au-dessus des chevelures peignes, au hasard, des crnes dpouills, du bonnet noir ail des vieilles, des chapeaux maladroits, des chignons primitifs et des vtements sans art. Mais, sous les habits sans finesse et les chines sans grce, l'me humaine intense palpite. Elle idalise la masse touffue des humbles prosterns. Elle brille dans les yeux agrandis que le Crucifix du Tabernacle attire ou que la Statue de la Gurisseuse canadienne garde rivs sur elle. Une aurole de flches d'or s'chappe de la tte qu'un diadme royal hausse de rubis et de rayons. Une mansutude infinie coule du regard dont elle contemple le Jsus dans ses bras d'aeule. Le marbre vein de son manteau antique s'anime dans la lueur des cierges que la foi des campagnards allume. Un faisceau de bquilles, autour d'elle, immortalise des douleurs qu'elle a vaincues et des larmes qu'elle a taries. Sur la poitrine, on a figur, dans un bloc norme, le coeur dont Sainte-Anne de Beaupr rpand le fcond amour sur le Canada catholique. C'est que celui-ci est toujours fidle aux aptres vivant dans le Carrare immacul de la chaire. Un Rdemptoriste, dont la voix tonnait dans les votes profondes, a parl du Christ par lequel ils devinrent universels et dont la messe vingt fois sculaire prpare son mystre au grand autel. Les chasubles de pourpre et les surplis de neige voluent selon la volont des rites. Les volutes floconnent de l'encensoir que l'officiant manie en cadence, et on dirait que les anges, genoux sur le baldaquin lev qui s'efface, battent de l'aile sur un nuage radieux. En effet, le choeur est un blouissement de feux lectriques: ils courent au-dessus des stalles mordores, jaillissent tout autour de l'autel o les ornements sacrs ont des clairs de perles et les cheveux du cur la blancheur des lys au soleil. Les paysans ignorent que la ferie des lumires et le ronflements de l'orgue ne sont qu'une mme substance des degrs vibratoires divers. Il leur suffit de la sensation confuse que les unes versent la clart dans leurs cerveaux simples et que l'autre empoigne leurs coeurs d'allgresse. L'me des tuyaux sonores gronde, longe la corniche cisele de choses fines, frappe aux profondeurs ples de l'abside, revient par les murs dans la nef qu'elle inonde et va mourir quelque part dans les couloirs des chapelles. Une voix de stentor entonne un verset d'amour, et les invocations se taisant sur les lvres qui les gesticulent. Elle est large et foudroyante, arrache du silence les chos les plus lointains de la Basilique. Elle branle tout sur sa route, et les plerins sentent qu'elle ramasse leurs fervents appels et leurs hommages pour les offrir tous l'Eternel en une supplication une et toute-puissante. Elle cesse, et de nouveau la prire bruit de toutes parts, glisse dans les cannelures des colonnes altires, effleure l'entablement aux riches dcoupures et, pour s'lever jusqu' l'au-del, perce la vote o l'azur est sem d'toiles d'or et de trfles sanglants. Marguerite, debout prs de Jules Hbert qui la domine, est fascine par la campagne canadienne-franaise en prires. La fille de Gilbert l'athe ne trouve en son esprit sceptique aucun sarcasme, aucune boutade. Elle n'a que du respect devant la superstition maudite. Cette foi paysanne est, si vraie, si ardente et si vaste qu'elle en est saisie au vif. Les gerbes de feu, les chants passionns de l-haut, la Statue des merveilles les accents pathtiques du prdicateur et l'harmonie prenante de l'orgue ont veill comme une rumeur qu'elle coute au fond le plus intime d'elle-mme. Kt souvent, elle se laisse attendrir par Jeanne courbe sur les laques sombres. Les boucles blondes reposent nonchalamment sur le tissu mauve du corsage. Et du profil mince et rose, il rayonne une transfiguration touchante. --Que pensez-vous de la campagne canadienne-franaise genoux devant son Dieu? demande Jules la Parisienne, de faon ne pas troubler la pit voisine. --Elle est, belle, et je retrouve, la contempler, la douce impression que les choses de votre paya m'ont inspire ds le premier jour, dit-elle. Le sentiment est trange: il est fait de charme et de vnration... --Je vous remercie de ne pas railler la foi de mes compatriotes, murmure-t-il, reconnaissant. --Depuis que je vous ai rencontr, je ne raille plus vos croyances... Le mpris ne m'est plus possible... --Et moi, je n'ai plus de haine contre nos perscuteurs! rpond le jeune homme, avec une motion profonde. --Vous les hassiez donc? interrompit Marguerite, avec horreur. --Oui, Mademoiselle, avant de vous avoir vue, dit-il, avec toute la mesure que lui commande le lieu saint. --J'aurais d le savoir!... Mon pre n'a jamais assez de fureur contre les catholiques!... --Si votre pre tait avec nous, il outragerait la campagne canadienne-franaise et la Patronne qu'elle implore, il insulterait Beaupr!... Beaupr! vous ne pouvez vous figurer la trane magntique de ce nom travers le Canada catholique! On accourt Beaupr de toutes parts, de Notre-Dame-des-Laurentides et de Montral, du Tmiscamingue et du Saguenay, des ranchs de l'Ouest et des rives de l'Acadie, du Labrador et des vallons de la Colombie-Anglaise... L'Amrique entire l'aime et vient lui... Il n'est pas un foyer paysan canadien-franais dont le feu, chantant dans l'tre un soir, n'a pas entendu le rcit mouvant de quelque miracle et vu luire, dans les yeux qu'il embrasait, le mirage lointain de Beaupr!... Il n'est pas un, vrai Canadien-Franais dont l'me, ce nom seul, ne s'largisse en une pense d'amour!... Combien de fois les foules, comme celles d'aujourd'hui, ont li leurs prires la Sainte en une gerbe immense! Songez tous les dsespoirs qu'elle adoucit, aux souffrances qu'elle apaise, aux suicides qu'elle carte, aux hrosmes qu'elle fait jaillir!... Et votre pre, devant cette foule genoux, dirait que c'est la tourbe des crtins ignares et vils!... --Et vous disiez que vous n'aviez plus de haine! reproche la fille de Gilbert. --Et je le rpte... Mon indignation n'avait pas d'amertume, elle est triste au-del de ce que je peux dire... --Rappelez-vous que mon pre ne sait pas qu'il outrage, reprend la jeune fille, qui le chagrin de son ami fait prouver le besoin d'une excuse. Il ne peut outrager les prires et la Sainte auxquelles il n'a jamais cru!... --Et vous aussi, vous ne croyez pas la foule qui prie, vous niez Sainte-Anne de Beaupr! dit-il, avec beaucoup de tristesse. --Autant que vous l'affirmez! rpond-elle. Il ne faut pas m'en faire un crime... Tout me dfend d'y croire... --Ainsi, dans votre sentiment de tout--l'heure, il y avait plus de piti que d'admiration!... --Pardon, je sens que j'aime la campagne canadienne-franaise! dit-elle. --Tout en niant le Dieu qu'elle adore!... Il n'y a donc rien, dans les sources de votre me, qui vous parle de Lui!... --Rien, Monsieur Hbert!... --Et que pensez-vous du Christ dont les plaies saignent sur le Crucifix de l'autel? --Il me rappelle tout ce que m'en a dit Renan! --Et des paroles enflammes du prdicateur? --Elles me font songer tout ce que Voltaire m'a enseign des prtres!... --Et de l'amour des chants sacrs?... --Ils exaltent la puissance de la matire qui les apporte mon coeur!... --Et de la messe qu'on murmure? --Elle voque mon souvenir les temples de jadis et la superstition grecque!... --Et des miracles sans nombre?... A droite, gauche, ils ont amoncel leurs preuves... Voyez le fouillis des bquilles innombrables!... Chacune d'elles reprsente un sanglot humain qui fut sch!... Voyez, sur la muraille, les dpouilles de la souffrance mise en droute: les violons ternes des aveugles redisent les yeux que la Sainte ouvrit, les fusils rouills parlent des blessures qu'elle a cicatrises, les bandages lugubres ternisent les plaies qu'elle a domptes!... La vision de tout le bonheur que rappellent ces dfroques du malheur, vous laisse-t-elle insensible l'au-del?... --Tout eela me dit que l'auto-suggestion est une force admirable, dont l'inconnu m'pouvante et m'attire... --Oh! que le gouffre entre nous est large et profond, Mademoiselle! ajoute le jeune homme, cras par l'incrdulit paisible de la Voltairienne. Il ne vous reste donc aucune trace de la foi de vos anctres!... --Il n'en restait plus dans les veines de mon pre!... Alors mme qu'elle a t si nette et presque brutale en ses rponses brves, Marguerite n'a pas eu le calme et l'assurance intimes de ses paroles. Une angoisse indicible la mord au coeur, et des pulsations rapides violentent ses artres. Ds l'heure o son intelligence a pris contact la croyance virile et saine de Jules Hbert, la jeune fille a senti poindre en elle un doute de son incroyance. Ce ne fut qu'un malaise, l'origine, et quelque chose d'un peu vague; mais l'atmosphre de religion chaude au sein duquel elle a respir le souffle de la foi canadienne-franaise, l'a pntre peu peu de son ardeur, et la paix de sa conscience a sombr devant les assauts multiples. Elle sait bien que, des deux antagonismes en prsence, un seul a faibli, et que ce n'est pas celui de Jules Hbert. Ce jour-ci, plus que tout autre antrieur, avive la crise de son me. Devant le surnaturel que tout dans la Basilique lui impose, elle a voulu attribuer l'extase potique le silence grave que fait descendre en elle ce tableau de grandeur humaine, dresser contre lui toutes les rsistances de la libre-pense victorieuse. Mais la mme sensation pnible revient toujours la rescousse, attaque des rgions encore inexplores de son tre. Est-ce, comme l'a dit le Canadien, la voix des aeux qui crurent, cette rumeur aux profondeurs secrtes d'elle-mme? L'au-del qu'il lui avait toujours suffi d'une raillerie pour dtourner comme un rve puril, apparat avec des probabilits nouvelles. Elle essaye d'arracher l'obsession gnante, mais elle est impuissante la terrasser. Tout--coup, elle tressaillit. L'appel aigu du Sanctus lui entre comme une lame dans la chair. Elle voit les chasubles de pourpre et les surplis de neige un instant se mouvoir, puis s'arrter. L'orgue commence une mlodie sourde. Une attente mystrieuse est dans l'air. A la hauteur du coeur de Marguerite, la tte brune de Jules est en prires. Les boucles blondes ont boug sur le corsage mauve, et le profil mince et rose incline plus bas. Va-t-elle insulter la foi paysanne et celle des Hbert? Une impulsion gnreuse l'entrane, et elle s'agenouille auprs de Jeanne. Les cheveux blancs du cur flchissent, la clochette rend un son grle et, pendant que les mille ttes des campagnards se courbent comme les bls de leurs prairies sous le vent d'Ouest, la jeune fille n'ignore plus que le doute est dans son me pour toujours. _____ Une sourde angoisse les serre la gorge, enveloppe leur me d'ils ne savent quelle terreur indicible. Ils sont presque ptrifis, tous trois, Jeanne, Marguerite et Jules, devant la Chute Montmorency gante, et leurs mains convulsives se cramponnent au garde-fou qui les spare de l'abme. La clameur des eaux, s'crasant dans le vide et rugissant sur les rocs, fait trembler la gorge de la montagne, et, la vaste plainte aux gmissements sans nombre pouvante. L'cume, gros bouillons immaculs, se prcipite sur les rochers qu'elle gruge, galope sur les croupes arrondies, se tord dans les sillons creux, se dchire aux pointes aigus, s'effondre en une vague colossale dans le gouffre hurlant sous terre. Elle asperge la falaise de gouttelettes infimes, et celles-ci, tout prs d'atteindre la pierre taillade que leurs devancires travers les sicles ont noircie, portent, un moment la livre de l'arc-en-ciel. Quelques herbes malingres achvent de mourir sur les flancs de la faille qui ne peut plus les nourrir. Un boulis dvalant vers la rivire, un peu plus loin, fait songer aux secousses formidables d'antan. A n'en pas douter, c'est un des repaires o la nature donne libre cours sa rage froce. D'abord vaincu, l'homme dont le regard qui s'lve aperoit l-haut la nonchalance des arbres et le calme de l'azur, a dj moins peur du tapage infernal et du torrent monstre. --Tout--l'heure, Sainte-Anne-de-Beaupr, c'tait l'homme et la puissance des foules qui grondent; nous avons, maintenant, la nature; et la grandeur crasante des forces qu'elle dchane et qui mugissent, disait la Franaise, au cours de leur entretien mu. --Plus que jamais, vous croyez l'me des choses, Dieu-matire... Vous prenez votre revanche, dit Jules, finement. --Et ma vengeance est terrible... Vous avez mal choisi le temps de vous avouer vaincu... --Vous triomphez trop vite, Mademoiselle, ajouta-t-il, prolongeant leur plaisanterie lgre. Peut-tre mon Dieu est-il pour quelque chose dans toute cette grandeur!... --Oui, Dieu a cr les torrents qui pouvantent l'homme, et leur puissance n'est rien devant la sienne qui a l'ternit pour abme, interrompit Jeanne, comme se parlant elle-mme, et dont la voix fait moins impression sur Marguerite que le vacarme effroyable au milieu duquel elle a vibr, tremblante et convaincue. La Parisienne secoue en vain la sensation tyrannique de la Prsence trange qui n'est plus nouvelle, envahit son me et se prcise, surhumaine, toujours moins nbuleuse, plus relle. C'est l, bien au fond d'elle-mme, et c'est indracinable. --C'est une tombe magnifique pour le dsespoir, fait remarquer Jules, aprs un long silence entre eux tous. On ne peut rver plus beau suicide!... --Qui saura combien de gens, las de souffrir, voulurent un moment rouler sur la vague qui leur promettait l'oubli? ajoute Marguerite. Les fleurs, l-haut, les empchrent de mourir... --D'autres, sans doute, lectriss par la clameur grandiose, caressrent ici de grandes esprances, mrirent de grands desseins, conurent de grands hrosmes, dit Jules. --Et moi, je songe aux amoureux qui se serrent tout prs l'un de l'autre, pour ne pas laisser crouler leur bonheur avec les eaux qui tombent, murmure Jeanne. --C'est, en effet, le jour des petites ouvrires et de leurs tendres amis, reprend son frre. Ils viennent ici, le dimanche, faire une provision de bon air pour toute la semaine accablante l'usine... --Au fait, vous apercevez l, tout prs du fleuve, une fabrique immense, dit Jeanne. Bien souvent, les travailleuses regardent furtivement la Chute qu'elles aiment, et cela tanche leurs fronts que la sueur inonde... --Plus loin, dans les prairies de l'Ile, ajoute Jules, les moissonneurs, assomms de rayons brlants, regardent au loin le flot gant, et cela les repose et les rafrachit... --Cela nous bat, gens d'Europe, interrompit soudain Gilbert, dont la voix inattendue les fait tressaillir tous. Vraiment, nous n'avons rien de semblable!... --Je vous en fais mes compliments, Monsieur le Canadien, ajoute Madame Delorme, dont le costume et la coiffure en font une apparition de grce voltigeante. Les Chutes du Rhin ne valent pas les vtres, n'est-ce pas, Gilbert?... --Puisque vous avez la gentillesse d'admirer les beauts de mon pays, Monsieur et Madame Delorme, voulez-vous joindre Jeanne, ma soeur, aux compliments que vous m'en faites? dit Jules. --C'est donc l la soeur dont nous avons appris de si jolies choses, dit Madame Delorme, gentiment. --Je suis heureux de saluer en vous la Canadienne et son charme, fit Gilbert, galamment. --C'est un gros honneur que vous me faites, Monsieur Delorme, et je crains que mes paules soient trop faibles pour un tel fardeau, rpondit la petite Qubcoise, et la conversation se noue, aimable et facile. Marguerite prouve, revoir brusquement son pre, une joie suprme. Tout l'amour qu'elle a pour Gilbert inonde son me et dtruit, pour le moment, les influences mystrieuses dont elle commenait redouter la hantise en elle-mme. Elle pousse un long soupir de dlivrance, comme si le poids qui lui alourdissait la conscience, tait enlev pour toujours. N'est-ce pas avoir t infidle, ce pre que d'avoir laiss, le doute s'infiltrer en elle? Oh non, elle ne le trahira pas. Elle est son idole, sa plus grande flicit, sa raison meilleure de vivre. Elle se rappelle toute la sollicitude et la tendresse avec lesquelles il lui droula sa religion de libre-penseur enthousiaste. A la voir s'agenouiller devant le Dieu qu'il traque ainsi qu'on chasse la vermine, il en aurait une peine qui lui empoisonnerait le coeur. Et plus les souvenirs l'enflamment, plus elle contemple le visage pale et frmissant du pre ador, plus elle est ressaisie par la foi aux enseignements dont il l'a passionnment nourrie, sature. Elle incarne son rve de la jeune fille nature, aussi pure que les vierges de la superstition, mais libre, sans qu'elle s'avilisse aux pratiques humiliante. A Sainte-Anne-de-Beaupr, tout--l'heure, ce fut une crise de sentimentalisme aigu, l'intelligence est demeure intacte. Cela est pass, ne reviendra plus, grce au pre dont la prsence rchauffe et fortifie sa croyance en l'volution fconde, ternelle. D'ailleurs, est-il endroit plus irrsistible pour difier la Matire? Ce torrent exalte les forces de la nature, et c'est leur apothose. L'homme n'est qu'une force, avec un pouvoir sublime qu'il appelle son intelligence, mais toutes les puissances prennent leur source dans la Matire sans commencement ni fin. Dans les eaux qui s'croulent et leurs gmissements sans nombre, elle ne voit plus que le symbole du gouffre infranchissable entre l'me de Jules Hbert et la sienne... V C'est la grande Terrasse, un soir d'aot. Le Chteau-Frontenac tincelle chacune de ses fentres, et l'on voit se profiler, en quelques-unes d'elles, la silhouette silencieuse de femmes qui paraissent enveloppes d'une aurole. Au caf, prs des verdures tendres, et sous un plafond verni que la lumire paillette de reflets un peu sombres, la foule des jouisseurs cause, dguste ou flne autour des tables mignonnes: le th fume dans les bols minces et la glace fond dans les liqueurs fines. Les habits noirs taills des hommes du service attendent qu'on les appelle ou s'empressent. Les frles abats-jour des bougies rpandent une sensation vague de bien-tre, et regarder leurs feux roses pars, on a je ne sais quelle illusion, de bonheur. On a vid les crins: les perles ouvrent leurs yeux vifs dans la soie lgre et dans les chevelures nouvelles. Des bouquets parfument les corsages, et les galants portent, leur boutonnire, une fleur dont le sourire se mle celui de leur visage en gat. Il semble que tous oublient l'angoisse de vivre et, le chagrin du jour: on se laisse engourdir par le sortilge de l'heure capiteuse, ensoleiller par les clats de rire voisins, griser par la jouissance facile et vide et, par la chanson de l'or, blouir par la beaut jaillissant des toilettes radieuses, bercer par l'air alangui de l'orchestre invisible, soulever par le flot du peuple droulant au loin sa masse en cadence. La promenade est dbordante. Les courants de ceux qui s'loignent et de ceux qui reviennent se frayent un passage en des remous de chapeaux et de ttes. On a quitt les demeures o il a fait lourd jusqu'aprs la chute du soleil, et l'espoir de la brise a rassembl les milliers de poitrines qui dfilent. Le bruit de la populace en marche voque tour tour le roulement lointain de la foudre et, le mugissement des rapides encore dans la distance. Une seconde, on se reprsente avec effroi quelle hcatombe cela serait, si la Terrasse n'en pouvant plus, dversait la vague humaine dans la falaise profonde. Mais la joie de tous rassure: on s'amuse la revue cinmatographique des tres en liesse. Enfin dlivres du comptoir monotone ou de la fabrique malodorante, les ouvrires ont arbor leurs nippes fraches: leurs narines gonfles aspirent avec frnsie l'air du soir, pendant que leurs pieds inlassables vont et viennent, que leurs yeux luisent comme des escarboucles et que leurs lvres allument les fuses de leur esprit gouailleur. Souvent, leur amoureux les escorte, et c'est alors la gamme intime des mots suaves, des oeillades en tapinois, des silences bavards, des frlements imperceptibles dont tout l'tre a conscience. Quand ils ne sont pas accoupls, jeunes gens et jeunes filles, de noblesse bourgeoise ou populaire, se font la chasse l'amour. Il faut voir les minauderies l'afft, les regards tendus comme des piges, les flches qu'on se darde et les blessures qu'on change la surface du coeur. C'est le tournoi de la jeunesse o les beaux garons comptent les sourires qu'ils vainquent et les jolies filles, les chevaliers qu'elles terrassent! Oh, qu'elle est passionnante, ce soir-l, la foule paisse, bruyante et pittoresque dont la houle fait trembler la vaste promenade! C'est la ferie presqu'affolante des minois tincelants, des frimousses piquantes et des laideurs irrparables, des Canadiennes-Franaises vives foison, des Irlandaises savoureuses et des Anglaises aux traits classiques, des allures gracieuses et des chines pesantes, des fleurs infinies sur les chapeaux grande envergure et des tulles qui flottent, des profils uss par l'ge et des quelques visages graves noys dans l'insouciance et la joie des alentours, des fronts intelligente et des bouches stupides, des Amricaines talant leur faste au milieu des humbles parures, des gamins que rien ne lasse et n'arrte, des tissus clairs et des tons mal assortis, des bourgeois simples et des commis merveilleusement pars, des mains difformes et des doigts effils, des grisettes souriant travers les cosmtiques et des quelques anciens mnages dont la tendresse n'a pas vieilli, des pieds normes et des talons menus, des colosses dans les airs et des nains sous terre, des bougies roses au caf regorgeant de jouisseurs, des feux lectriques dont la trane rouge, verte et blanche ondule au-dessus de la longue balustrade. Adosss mollement l'un des bancs que les veinards monopolisent, Jules et Marguerite, oubliant la foule dont la rumeur leur semble vague et fuir au loin, laissent pntrer en eux la paix du Saint-Laurent calme. On dirait qu'il songe. Et l'onde muette, jusqu' l'le d'Orlans rveuse, baigne dans les rayons que la lune panche des hauteurs de l'azur. C'est comme si la trace lumineuse, allant d'une rive l'autre, coulait son fluide argent sur la surface immobile. Il y a quelque chose d'un peu mystrieux dans les bateaux-passeurs dont la course la drive est silencieuse. La clart du ciel envahit les faubourgs de Lvis: les clochers pensifs coupent l'horizon serti d'toiles, les maisons se recueillent, le collge mdite, l'Hospice de la Dlivrance et le monastre du Prcieux-Sang reposent. L'amoncellement des choses de l'Intercolonial est un peu morne sous la falaise un peu triste. Aux pieds du roc lgendaire, la Basse-Ville est presque lthargique; un galop de cheval rsonne parfois dans la rue Champlain dserte et quelques ombres un instant glissent pour disparatre aux encoignures. Les deux jeunes amis causent de la nature assoupie: elle infiltre en leurs mes ils ne savent quelle ivresse sentimentale. --Ne croirait-on pas que les traversiers se joignent au repos du soir? demande la Franaise. --Ils ne font qu'effleurer l'onde, rpond Jules. --Le grand silence me parle de la Nouvelle-France qui me revient toujours la mmoire... Je vois Cartier remontant le fleuve, alors que la lune pareille inondait, l'espace et la nature sauvage... Quelle impression divine a d le ravir!... --Je ne sais pas si Cartier eut l'aubaine d'un tel spectacle, dit le jeune homme. Je devine, du moins, que Champlain contempla souvent, le fleuve qu'il aima jusqu'au dernier jour... Vous me pardonnerez une vision un peu fantaisiste... Il me semble que, si les eaux passent, l'me du Saint-Laurent demeure... A de telles heures, il se peut qu'elle rve et, se souvienne... Elle se souvient des hros qui la connurent et vogurent en prononant, son nom, des boulets qui la dchirrent, du sang qui a rougi le flot d'alors... Ou bien, elle coute la clameur des villes soeurs grandissant travers les sicles... Il se peut qu'elle se rappelle Wolfe et la nuit fatale o ses vaisseaux se rendirent, l'appel de Verger le tratre... Ou bien, elle mdite sur l'avenir de Qubec et le voit, se dployer en splendeur... --Vous devenez matrialiste! plaisante Marguerite. --Dans la mesure o je prte la matire la sensibilit de mes nerfs et la flamme de mon imagination! lui rpond-il. --Je ne discuterai pas... Ne serait-il pas criminel de nous quereller, ce soir, Monsieur Hbert?... Comme vous le disiez en face de Saint-Laurent-de-l'Ile, bord du paquebot, cela achve. --C'est vrai, dit-il, morose. Je l'oubliais!... --C'est rsolu, nous partons demain pour le Saguenay... Notre visite Qubec achve donc. Au retour de ce voyage, nous y passerons deux ou trois jours au plus... D'ici, nous irons visiter Montral et parcourir l'Ouest Canadien!... --J'attendais que vous partiez, reprend-il, avec douceur. Les lections pour Ottawa se tiendront le Premier Septembre... Demain, je rejoindrai mon pre... Il a dj commenc la campagne lectorale dans un de nos comts ruraux... Nous nous battrons ensemble!... --Je parie qu'il sera lu, fit-elle, gentille et croyant deviner. Vous tes loquent, cela doit venir de lui... Vous pourfendrez l'adversaire: il sera cras... Voue alliez m'interrompre et dire non: je sais, moi, que vous serez superbe et qu'on ne pourra vous rsister!... --Je prends note de vos paroles, afin d'en tre le moins indigne possible... Mais c'est dans la mienne, et non dans l'lection de mon pre, que nous allons unir nos fers pour triompher.. --Vous ne m'aviez pas dit cela? lui reproche-t-elle. --Nous avions tant de choses nous dire! rpond-il, en souriant. --C'est vrai, il nous reste mme beaucoup de choses nous dire, ajoute Marguerite, avec un accent qui le bouleverse. Il y en a trop peut-tre, il y en a que nous ne pourrons pas nous dire. --Que nous ne pourrons jamais nous dire, alors, murmure-t-il. -Et la mme motion surabondante treint leurs coeurs... --Vous allez me penser un peu curieuse, dit-elle, pour dissiper le malaise entre eux. Comment est-ce vous, et non votre pre, qu'on a demand?... --On lui offrit la candidature... Il me la cde... --Il est gnreux, votre pre!... Que j'aurais aim le connatre!... Je me le figure noble et grand... --Hlas! vous auriez t ennemis, rpond Jules, que le conflit perptuel entre la jeune fille et lui dprime. Il est de la vieille cole canadienne-franaise... Il est catholique jusque dans la moelle... Vous n'auriez pas trouv grce ses yeux: il aurait eu peur... A coup sr, il m'aurait interdit la fille d'un athe!... --Ainsi, il ignore tout, interrompit Marguerite, vivement mue. Pour moi, vous avez tromp celui que vous adorez tant!... Pour moi, vous avez fait ce qui vous a paru mesquin, lche peut-tre... Une pense me trouble, j'hsite parler... Mais il le faut, cela m'entrane... Pour moi, vous avez tout cach peut-tre votre mre?... --Oui, Mademoiselle, avoue-t-il, honteux. --Et, Jeanne fut votre complice?... --Jeanne vous aime... --Mais elle sait que mon pre est Gilbert Delorme, un sectaire, un perscuteur de son Christ! Votre mre, elle aussi, aurait compris que je n'ai pas de haine, moi, que j'aime le Canada-Franais, que je respecte sa foi, qu'elle a creus dans mon me une empreinte saisissante!... Il me semble que, pour tout cela, elle aurait excus mes origines rvolutionnaires... N'aurait-il pas mieux valu que nous nous soyons connues?... --Vous oubliez qu'elle n'aurait pas t complice, elle... Jeanne le fut: elle m'idoltre, elle connaissait mon caractre qui ne bronche pas... Je lui ai promis d'tre fidle mon pre... Elle ne doutait pas que je ne le fusse... Voil pourquoi elle ne m'a pas trahi... Maintenant, elle vous aime, elle ne parlera jamais... Ma mre aurait parl... C'tait son devoir: pouse canadienne-franaise la faon traditionnelle, elle n'aurait pas t complice, mme pour le fils, contre le pre... --Pour moi, tout, cela!... --Mais je dsirais tant vous revoir, dit-il avec passion. Je l'avoue, j'ai cru dchoir... Je n'ai ralis ma dfaillance que le jour o je me suis replong dans l'atmosphre familial... J'aurais d fuir les causeries intimes avec vous, ds la minute o j'appris que votre pre tait l'adversaire impitoyable de mes croyances... L'aurais-je pu, d'ailleurs?... Je ne songeai mme pas fuir... Vous tes devenue si rapidement, si naturellement mon amie... Je parlai de vous, c'tait fatal, et mon pre eut un soupon... Alors seulement, je compris... Mon pre eut des paroles que je crus justes contre les amis du vtre qu'il esprait ne pas tre un des leurs, et cependant, je le trompai, j'loignai la question brlante... Sa confiance en moi est si profonde qu'il ne m'en a plus reparl... --Si vous lui aviez tout dit, je ne vous aurais jamais revu, n'est-ce pas? demande-t-elle, devenue trs pale. --Je le savais... Il fallait me dcider tout de suite... Vous aviez t si bonne pour moi, je ne pus me rsoudre au sacrifice qu'il exigerait. Vous paraissez m'en vouloir de cette trahison?... --Vous vous trompez, les femmes ont beaucoup de peine condamner les faiblesses que les hommes accomplissent pour elles! dit la jeune fille, avec un regard de tendresse. --Vous ne faites que redire ce que j'ai pens souvent moi-mme... Ce fut une faiblesse... Pardonnez-moi d'tre brutal: je me sentais fort, je savais que les craintes de mon pre seraient vaines, que vous ne pouviez branler la moindre parcelle de ma foi!... Chacune des heures o vous ftes de la traverse le souvenir le plus doux de mon voyage, me revint en une vision magique. J'eus la certitude que cela ne recommencerait plus jamais... Je ne voulus pas vous perdre, avant d'avoir cueilli le plus possible de votre charme et de votre me exquise... --Oh! le vilain flatteur! je vous dois une petite malice... --Je ne comprends pas, fit-il, tonn. --Eh bien, oui, nous sommes quittes! J'tais le dfi que vous lanait mon pre la face... Vous vous tes cru un dfi que vous pouviez me lancer impunment!... Ne vous dfendez pas, je vous comprends, et je vous pardonne... Demain, vous allez vous battre, dites-vous... Vous serez lu, vous deviendrez le personnage qu'on adule, ce hros moderne qu'est le favori du peuple... Les jolies Qubcoise ne le seront plus que pour vous, papillonneront autour de Jules Hbert devenu la personnalit du jour... A moi de vous braver, maintenant! Je vous dfie bien de songer longtemps la Parisienne qui tant de beaux sourires feront mordre la poussire... Je serai le pass d'un jour qu'on daigne se rappeler, quand, parfois la pense est, lasse de tout le reste... --Votre badinage est plus cruel que je ne saurais vous le dire, reproche le Canadien. Mais vous n'tes pas sincre, quand vous raillez de la sorte. Vous ne pouvez pas l'tre!... Quelque chose doit vous rendre certaine que je ne vous ai pas menti, que, ds le premier jour, vous m'avez inspir la sympathie la plus vive, que malgr moi je vous ai pardonn la libre-pense que je rprouve chez tous les autres, qu'une fantaisie passagre ne m'aurait pas fait reculer devant la franchise que rclamait mon pre... Vous parliez d'oubli: vous tea trop femme pour ne pas savoir que je ne suis pas de ceux qui oublient des heures sacres... Je ne vous accuse pas d'avoir une nature superficielle... Mais ce sera malgr vous; les voyages, en peuplant la mmoire d'impressions toujours nouvelles, attnuent, les souvenirs... Peut-tre est-ce la Parisienne qui ne se souviendra pas longtemps du Canadien, qui n'aura t qu'un incident agrable au cours de prgrinations sans nombre... --Et voil cette logique dont les hommes ont le monopole jaloux... S'il fallait vous prendre au mot, je ne serais qu'une superficielle et une tourdie, ne vous en dplaise... Mais vous m'avez dj loue du contraire, et vous aviez raison, Monsieur Hbert... Le Canada-Franais, dont vous m'avez si puissamment rvl la lgende et le drame, la grandeur et la posie, ne s'effacera jamais de mon esprit qu'il a charm... Je lui ai donn, toute lui seul, une place bien chaude en mon coeur... Et quand souvent les choses merveilleuses de Qubec me souriront dans la distance, me permettez-vous de ne les revoir qu' travers le visage nergique et fort de Jules Hbert, mon professeur d'histoire canadienne, mon guide patriote et charmant, l'hritier des traditions qu'apporta l'aeul Hbert, le premier colon canadien?... --Souvent et longtemps? demande-t-il, profondment mu. --Souvent et toujours... Du meilleur de moi-mme, je vous promets d'avoir toujours l'oeil aux aguets sur les destines de votre race et l'volution de l'me canadienne... Je ne pourrai en suivre les phases, sans les identifier avec le fils vaillant de l'une et le champion de l'autre... C'est bien pour l'me canadienne que vous partez en guerre, n'est-ce pas, mon beau chevalier? --Vous devinez tout, belle princesse, reprend-il, en souriant. Je serai le candidat de l'me canadienne... Pour elle, en champ clos, je croiserai mon pe... Du meilleur de moi-mme aussi, je vous suis reconnaissant de la grande amiti dont vous m'assurez la longue existence... Elle sera un trsor dans ma vie d'homme, une des forces magntiques avec lesquelles je vaincrai la dpression mauvaise... Pendant la lutte prochaine, j'voquerai souvent votre image: je sens qu'elle me dictera des choses magnifiques et qu'elle est dj la victoire!... --Oh! que je vous la souhaite, cette victoire! Elle sera l'aube d'une carrire blouissante et fconde... Vous vous distinguerez plus tard, les journaux apporteront jusqu' moi l'cho de votre loquence et le magntisme de vos oeuvres... Alors, je serai bien orgueilleuse de vous avoir connu!... --Votre espoir exagre, mais si jamais votre prdiction se ralise un degr plus modeste, si du moins je deviens quelqu'un, soyez assure que le jour o ma voix sera entendue, je me rappellerai l'entretien de ce soir et l'enthousiasme nouveau qu'il a cr dans mon me... --Tout simplement celui de ce soir? demande-t-elle, finement. --Vous tes mchante... Vous savez bien que je revivrai souvent les bonnes semaines qui achvent... Je serai heureux, si je suis digne de votre souvenir... --Une telle admiration me touche infiniment... Je n'ai pas d'expressions pour vous en remercier... Mais il ne faut pas me faire la part trop large... Vous oubliez qu'une autre vous attend, qu'elle sera toujours prs de vous pour accrocher vos lauriers la muraille, que je dois fatalement n'tre que l'amie dont l'affection lointaine ne saurait galer la tendresse de l'pouse perdument chrie... C'est de celle-ci que, par l'action courageuse et le rve sain, vous allez vous rendre digne!... C'est elle que vous prodiguerez l'hommage de votre puissance et de votre gloire!... --Oh oui, j'ai souvent rv celle qui viendrait... J'ai toujours respect ce rve... La seule manire d'en avoir le culte, c'est de respecter toutes les femmes... Ceux qui ne le connurent pas, disent que c'est la folie sentimentale... Sans doute, on est fou d'esprer l'irrel, mais, dites-le-moi, est-ce impossible de trouver un coeur dont le vtre est rempli comme un vase qui dborde?... --Attendez, Monsieur Hbert... J'adore votre formule: un jour, il vous rencontrera au bord d'une source, il se penchera sur elle, remplira le creux de sa main, et plus vous boirez, plus vous aurez soif... Vous trouverez la source, et vous mritez d'y boire... --Oh! regardez la gentille petite barque! a'crie-t-il. Peut-tre ceux qu'elle dirige boivent-ils la source d'amour... La chaloupe effile coule sur l'onde blanche et rveuse. Elle se laisse aller au caprice de la mare, pendant que lea rames sommeillent. Une silhouette d'homme, au centre, et celle d'une femme, l'arrire, semblent goter l'heure divine en silence. Est-ce des poux qui vivent sur le fleuve la douceur d'tre ensemble? Est-ce des amoureux dont les regards ne se lassent pas de retrouver au fond d'eux-mmes le recueillement de la nature? La barque file toujours de sa course gale et douce, effleure la trane lumineuse o elle fait songer aux vaisseaux des contes merveilleux, glisse de nouveau sur la surface aux reflets d'argent. Marguerite et Jules ne se parlent plus, se demandent o elle va dans sa promenade insouciante et lgre. Un dsir aigu de s'embarquer sur elle et de la suivre toujours inonde leurs coeurs. --C'est l'amour qui passe, murmure la jeune fille, aprs le long silence. --Oui, c'est une heure d'amour... Tout, ce soir, parle d'amour... --Vous voulez dire que les tres et les choses changent des propos d'amour!... --Les clochers redisent le grand amour du Christ!... --Les foyers, sur les collines, rayonnent de tendresse!... --Le collge s'aurole du beau dvouement des prtres!... --Les Soeurs, dans l'Hospice, rpandent la charit sublime autour d'elles!... --Les bateaux-passeurs caressent l'onde!... --La petite barque file toujours!... Les chants d'actions de grces flottent encore autour de la flche de Notre-Dame-des-Victoires!... --La rumeur de la foule dit qu'il fait bon vivre et sentir l'air du soir dans la poitrine!... --La fanfare Royale joue le grand air de Saint-Saens: "Mon coeur s'ouvre ta voix"!... --Et le peuple, eu rangs cords, se presse autour de la chanson d'amour!... --Les gamins, sur la pelouse, s'amusent comme des fous, s'tourdissent de libert!... --L'amour de leur pays jusqu' la mort frmit dans la colonne fraternelle Wolfe et Montcalm!... --Regardez aller ces deux enfants du peuple... Ils ont lu, dans leurs yeux, l'ivresse au fond de leurs tres!... --Et ce vieux couple... Ils se ressemblent, force de s'tre aims!... --L-haut, la sentinelle, incarne l'amour du drapeau!... --La barque file toujours et s'loigne, dit la jeune fille, revenant au Saint-Laurent calme. --Ta main me grise d'amour! songe le Canadien. Elle est si prs de son coeur. Elle pend avec grce. Il a fallu des gnrations pour la rendre aussi belle, aussi parfaite. Il devine l'ossature fine sous le model pur. La paume a des courbes charmantes. Les phalangettes minuscules doivent effeuiller les roses ravir. Elle n'a appris que les besognes dlicates, effleur les pages des livres, crit des choses merveilleuses, guid les pinceaux fragiles, esquiss d'harmonieux gestes, anim les claviers subtils, excut des caresses nobles. Elle est, elle seule, presque toute la femme exquise. Et pendant que Jules Hbert la contemple et sent le besoin fou de poser le baiser de son me sur la main qui pend tout prs de son coeur, la jeune fille suit la course de l'amour sur l'onde rveuse. --La barque s'loigne toujours... O va-t-elle? demande soudain Marguerite. --Elle vogue vers le bonheur sans fin, murmure-t-il. --Voici qu'elle tourne! s'crie-t-elle, avec un regret de tout son tre. --Les rames s'agitent... Elle remonte... C'est dj fini, leur joie souveraine de tout--l'heure... C'est bien l notre bonheur humain: un moment, l'extase nous berce au fil du courant, puis il nous faut ramer douloureusement contre elle... --Il y a de la joie, mme souffrir... --Et la joie surhumaine qu'on espre toujours, qui donc nous en rassasiera, Mademoiselle?... Je vous plains de ne pas mme souponner la vie par del les plantes et les toiles... Oh! que je vous souhaite le grand amour dont la rose vous rafrachira les tempes jusqu' la fin de vos jours!... --Dieu, s'il existe, devrait me conduire la source... --Vous blasphmez, sans qu'un pli de votre visage tressaille!... --Pardon, je ne blasphme pas Celui qui, pour moi n'est rien... Je vous fais de la peine, je le sens... Mais il faut que je me dfende... Et c'est vrai, ce que je vous dis... Vous le savez bien que je ne veux pas vous faire de la peine!... --Oui, c'est vrai, trop vrai... Vous me forcez l'admettre: j'avais toujours cru qu'il ne pouvait y avoir d'athes sincres... Mais, logique avec vous-mme, vous devriez me ddaigner, avoir pour un crtin des rpugnances ncessaires!... --Sans Dieu, vous ne seriez plus le Canadien-Franais que vous tes!... Et c'est le Canadien-Franais que j'admire, patriote enflamm, noblement sincre, firement chrtien!... Que voulez-vous, c'est notre logique, nous, les femmes... --Vous me pardonnez la superstition comme je vous pardonnai l'athisme... --Voulez-vous dire que, si je n'tais pas libre-penseuse, je ne serais pas votre amie?... --Vous avez plus de logique que vous ne le prtendez... Pour moi ou contre moi, vous deviez l'tre: peut-on ne pas vous admirer?... Il n'y a pas de plus grands amis que ceux qui le sont malgr tout, dont la souffrance lutter l'un contre l'autre n'a pu ravir les mes l'une l'autre... --Vous avez donc souffert de nos antagonismes profonds?... --A la veille de votre dpart, Mademoiselle, j'en souffre plus que jamais... --Je sais, moi, que j'en ai souffert plus que vous encore... C'est moi qui ai cd constamment, qui ai sans cesse mis bas les armes, inclin la tte sous l'inflexibilit de votre foi... Rien de vous-mme n'a lch prise, tandis que, par vous, j'ai connu les affres du doute... --Est-ce bien vrai? s'crie Jules, qu'une esprance affole. Vous avez t branle, vous n'tes plus aussi certaine, vous commencez entrevoir qu'il peut y avoir autre chose que la matire Unique, souverainement intelligente, ternellement cratrice... Dieu vous a agit la conscience!... Quel bonheur!... --gosme des hommes! Vous oubliez mon supplice et mes angoisses!... Vous mritez la dception qui vous arrive... Il est des croyants que le doute blesse l'me un jour et que, le lendemain, leur foi ressaisit avec une emprise plus tyrannique, plus indracinable que jamais. Un instant, la mienne a subi le choc de la foi canadienne-franaise, mais elle n'a oscill qu'un peu, l'quilibre est stable jamais!... --Vous ne l'oublierez jamais, ce doute, quoi que vous fassiez... Dieu ne se penche pas en vain sur un coeur pour l'attendrir... Dites, au moins, que vous serez neutre entre votre pre et Lui... --Impossible, je crois aux doctrines de mon pre!... --Alors, vous vous battrez pour elles et pour lui... --Autant que le peut la fille d'un pre!... --Et si votre pre dclare la guerre au Canada-Franais? --Il le fera, il le faut... Luttez, Monsieur Hbert!... --Vous n'avez pas rpondu, Mademoiselle... Vous aimez le Canada-Franais, dites-vous... Voulez-vous qu'il prisse en perdant sa foi? Aiderez-vous votre pre l'craser?... --Non, Monsieur, aussi longtemps que je vivrai, dit-elle, confuse. --Aurez-vous le secret espoir que l'athisme ici triomphe? --Je veux que Jules Hbert demeure Canadien-Franais! cria-t-elle, avec passion. --Merci, Mademoiselle... L'aveu d'amour frmit au bord de leurs coeurs gonfls. Ils n'en peuvent plus de lutte et de ruse contre eux-mmes. Leurs mes sont tendues, sur le point de se rompre. L'image de Greuze rve si prs du jeune homme, qu'il y pourrait poser ses lvres. Il voque la promesse qu'il a faite au Christ de sa race et des siens, Jeanne prophtique. Toutes les forces qu'il appelle au secours se rangent en bataille dans son imagination au dsarroi, mais la vague d'amour avance au fond de lui-mme, menace de tout renverser devant elle. Une dtonation formidable crve dans l'air. Le canon de la Citadelle annonce la foule qu'il est neuf heures et demie. Jules se souvient. Il est sauv. --Mademoiselle, dit-il, je regrette de vous laisser... Il faut que je parte ce soir... --Puisqu'il le faut, je vous suis, murmure-t-elle, avec un tel chagrin qu'ils en demeurent silencieux, tout le long de leur marche travers la foule moins touffue. Rassasis d'air et de bruit, beaucoup de promeneurs ont abandonn la Terrasse, et les rangs s'miettent. Il y a moins de jouisseurs autour des bougies roses. Jules escorte la Parisienne jusqu' la porte latrale; du Chteau-Frontenac. --Au revoir, Monsieur le dput, dit Marguerite, gentille. --Au revoir, princesse, rpond-il, avec un regard profond. --A bientt, beau chevalier, reprit-elle, en le regardant longuement, et Jules, pendant quelques secondes, a le coeur plein d'elle comme un vase qui dborde... Et pendant, qu'elle gravit l'escalier de pierre, il reste l, frmissant, effar, esprant que les yeux merveilleux auront encore une caresse le rendre fou. Il lui semble qu'elle emporte avec elle quelque chose de substantiel et de ncessaire en lui. Une seconde, il a le vertige, il veut se prcipiter vers elle, avouer le dsespoir qu'il prouve la voir s'loigner de lui pour deux longues semaines, murmurer longtemps le bonheur dont elle gonfle son me, quand elle est l. Mais la robe de mousseline sans tache a dj disparu. Un vide intolrable descend au fond de son tre le plus vital. Il dfaillit sous une douleur qui l'treint au vif, mais plus la chose saigne, plus il se sent infiniment bon, capable d'il ne sait quel dvouement surhumain. Il en a la certitude crasante, il aime cette femme au point qu'il a peur de lui-mme, que son patriotisme relche un moment sa poigne sur l'nergie virile. Il lve au ciel un regard d'me aux abois. Alors, ses yeux sont hypnotiss par la statue de Champlain transfigur. Qu'il est dominateur et fort, le chevalier de Saintonge, dans son allure de conqurant triomphal, aurol de lune et de solitude! Il est bien seul au milieu de cette foule qui repasse indiffrente sa gloire, sa grande ombre inspiratrice. Sur son pidestal d'immortalit, il est vocateur de souffrances et de renoncements. Il parle Jules, qui l'coute pieusement, de temptes impuissantes, de froids bravs, d'ennemis fuyards, de sacrifices amoncels, de l'aeul Hbert. Et le jeune homme sent les ambitions gnreuses remonter en lui comme une mare calmante. Il a honte d'avoir succomb un dsir de lche. Il jure d'tre fidle au Canada-Franais pour lequel Champlain, dfiant les orages et les sicles, montera dsormais la garde. VI L'arme cre du tabac national imprgne tout l'air de la salle rectangulaire et basse. C'est ici le comit-chef de Jules Hbert, le candidat Patriote. Les volutes ples que lea fumeurs exhalent des pipes noires ou "cernes", tournoient vers le plafond de bois nu sur lequel s'alignent des poutres lourdes, et la brise timide entame peine le nuage de fume toujours plus dense et violent la gorge. Douze quinze lecteurs, en trois groupes tourdissants, flnent sur les madriers bruts dont on a fait des siges, en les appuyant sur de vieilles chaises, tout le long de la muraille dont on n'a pas encore peint l'pinette brunie. Des noeuds enflent dans le plancher rude et s'y tordent. Au fond de la chemine de briques ternies par les feux d'hiver, une bche d'rable est reste depuis le printemps dernier. Prs d'elle, un tisonnier chme. pars sur la cloison rustique, des clous rouills attendent les portraits de famille ou les cadres pieux qu'on a dlogs pendant la tourmente lectorale. On n'y a laiss que la Croix des sobres, et les bras d'bne s'estompent dans la fume bleue du tabac canadien. Immobile la table de sapin verni sur laquelle on a parpill les listes fatidiques, Jules Hbert a les yeux rivs sur l'criture gothique d'une lettre. Il leur parat si absorb dans sa rverie, que les lecteurs, dont les regards ne se lassent pas d'aller A lui, n'osent le tirer de son silence devant le petit papier mystrieux. Elles devinent, ces mes frustes, qu'il faut laisser le jeune homme seul, mais leurs voix malgr eux s'enthousiasment dj de la victoire prochaine. Il vibre, ce groupe de campagnards en verve. Une joie commune lectrise la maigreur terreuse de l'un, le sourire narquois de l'autre, les joues couperoses de celui-ci, le visage grill d'une "jeunesse", la _couette_ solitaire foltrant, sur le crne poli du voisin, la crinire touffue de celui-l; un mme amour bat dans les artres sous les dos plis, les mains cribles de gerures, les muscles d'acier, les vtements marqus de l'empreinte dea sillons. Les gouailleries et les boutades se croisent en une fusillade intarissable. --Va-t-il en prendre, une culbute, leur candidat!... --Va-t-il en recevoir une racle, l'autre aussi!... --Avec cela qu'on se moque bien de leur gouvernement, tous les deux!... --On sait ce que c'est, leur gouvernement!... Il promet, ce n'est pas vrai, la plupart du temps! Si on a besoin de quelque chose, c'est son devoir de nous le donner!... Pourquoi s'aplatir devant lui? --Ils ont eu beau se trmousser, ils vont faire "le saut"! --tait-ce drle, le jour de la nomination, de les voir se dmener contre notre candidat!... --Ils disaient qu'il n'avait pas de politique!... --Il va leur montrer, ce soir, s'il n'a pas de politique! Il va leur montrer ce que c'est que le peuple!... Ils nous prennent pour des nigauds! Nous comprenons le bon sens, nous autres!... Et le programme de notre candidat, il a bien du bon sens, pas vrai, Jacques? --Bien sr, notre race doit se mettre l'abri... Les Anglais se mfient de nous... Il faut leur montrer que nous ne leur en voulons pas, que nous sommes prts tre des frres avec eux, pour faire un grand pays!... A cet instant, un gars solide hors d'haleine fait irruption dans la salle, et les conversations tombent. C'est le chef de cabale. Le jour du poll, il est le roi de cans. Son visage commande, sa lvre se plisse en une moue imprieuse, et le candidat lui-mme doit courber la tte et recevoir tous ses conseils avec une bonhomie dfrente. Celui-ci est un colosse la peau tanne, l'encolure massive, aux muscles terrifiants. Dans une bagarre, il rgne. Aujourd'hui, c'est le personnage indiscutable: il secoue les tides, chauffe les enthousiastes, nargue les adversaires, donne le coup de grce aux chancelants. C'est un roi, et tous les amis de la cause le traitent ainsi, ont devant lui des attitudes et des allures de vassaux craintifs et presque rampants. --Monsieur Hbert, dit-il, Jules, qui l'coute volontiers. Tous nos amis ont vot!... Il n'y a que le bonhomme Jeannot qui ne veut pas bouger!... Il dit que vous serez lu "haut la main", que cela ne vaut pas la peine de se dranger!... L'indignation clate de toutes parts... --Le vieux lche!... --Qu'est-ce qu'il lui faut, donc?... --C'est toujours comme cela!... --Il faut toujours des prires!... --On n'a pas besoin de lui!... --Qu'il reste!... --Le savez-vous, si on n'a pas besoin de lui! dit le chef de cabale, autoritaire. Je prtends qu'il doit voter, moi!... --Allons, mes amis, il ne faut pas tre violents contre le pre Jeannot, dit Jules. Vous savez qu'il est franc dans le collier!... Son ge le rend un peu paresseux, voil tout... Vous avez raison, Robert, il vaut mieux qu'il vote... Allez lui dire, de ma part, que la victoire me fera moins plaisir sans son vote!... Le chef de la cabale s'enfuit tire d'aile, et la fusillade entre les chauds partisans recommence. Jules Hbert s'est replong dans sa mditation. Il pressent le triomphe: il devrait n'entendre que les battements d'ailes de la victoire autour de son front. Mais l'criture gothique de la lettre mignonne fascine presque toute sa pense tendue. Le matin mme, il a reu le message touchant de Marguerite Delorme, et le cri passionn de la jeune fille a retenti au plus profond de lui-mme. Non pas qu'elle ait avou le bouleversement de son me ou l'angoisse de l'absence. Mais Jules, au dfil des lignes vibrantes, a l'intuition qu'elle souffre au-del de ce qu'elle dclare, au-del de ce qu'elle peut dire. Un passage lui revient sans cesse au cerveau cuisant de fivre: "Le Saguenay m'enchante, a-t-elle crit, mais, sans vous, ce n'est plus le Canada pour moi!" Dans cette plainte discrte o filtre un sanglot, il comprend la dtresse de la jeune fille. Et il en est triste d'un poids qui lui crase le coeur. Il envie la gat tapageuse des campagnards. Quelque chose pleure en lui-mme. Son secret l'touffe, il sent qu'il a besoin d'air au fond de son me, il voudrait crier quelqu'un la douleur pntrante. Il ne peut crire Jeanne, dont la prdiction de grand amour se ralise. Un clair subit dchire le nuage de plomb; il songe au vieux cur de la paroisse, depuis si longtemps l'ami des bons et des mauvais jours de la famille Hbert. Il est dj plus lger, moins souffrant, il est entran, il se lve. Les paysans, que le mutisme a frapps, le dvorent de leurs prunelles soumises, attendent un ordre, un mot d'Evangile. --Mes amis, leur dit-il, il faut que je m'absente un peu... Vous n'ignorez pas que l'abb Lavoie fut toujours l'ami de ma famille... Il faut que j'aille le voir!... Je vous demande pardon, j'aurais aim vivre au milieu de vous toutes les minutes qui nous sparent du triomphe... Je reviendrai!... A bientt!... --Vive Hbert! Vive le Patriote! crient les campagnards, dont les yeux chargs d'orgueil et d'amour le reconduisent. _____ Le coup de trois heures sonne allgre et sans hte au cadran de l'horloge antique. Il semble que les fureurs de vivre et les violences de l'homme ne pntrrent jamais dans la bibliothque du vieux presbytre. La paix la plus dlicieuse et la plus intime se diffuse dans l'atmosphre, circule autour des livres dont les cases mordores fourmillent, glisse le long des tapisseries vert mousse, enveloppe les scnes agrestes qu'une frange d'or encadre au mur, niche dans les profondeurs molles des fauteuils de chne, plane au-dessus du tapis vert olive, flotte autour des menus objets dissmins sur la table aux veinures luisantes, le coupe-papier d'ambre, l'encrier d'argent que domine un aigle, la brochure ouverte et dlaisse, la Madone minuscule et suave. D'o vient-elle ainsi, la paix des choses? Prend-elle sa source dans le coeur du prtre dont la main repose sur le bras sculpt du plus grand des fauteuils sombres? Plus on regarde le vieillard, plus on pense qu'elle mane de lui. Elle semble couler flots du visage classiquement fier et beau. Tout ce qu'il y a de plus noble et de meilleur en l'homme illumine les traits forts. La bouche frissonne d'une bont sans limites. Des lueurs d'me pure souvent passent dans les yeux de velours noir o les visions de l'au-del ont sem une douceur infinie. Une abondante moisson pousse au front que des clairs tout moment sillonnent d'intelligence, et les tiges en ont blanchi au labeur sublime et aux amours sans tache. La courbe du nez seule trahit les colres qu'un sang trop vif allume parfois dans les veines, et ce visage alors doit se transfigurer d'une flamme terrible. Mais il est impossible d'en douter, la source, o les choses s'abreuvent de paix surabondante, est le coeur du vieillard pensif. Les mains croises sur sa poitrine encore puissante, il a l'air d'abandonner son me des choses exquises. La physionomie grave s'idalise de bonheur. C'est que son imagination ressuscite quelques-uns des souvenirs les plus charmants de sa vie. Quand il lui arrive ainsi de repasser les heures savoureuses que lui a values l'amiti toujours accroissante de la famille Hbert, il a comme une sensation d'avoir t aim, de l'tre encore, de l'tre jamais. Augustin Hbert, presque chaque t, s'loigne de la chaleur torride et vient, dans la ferme patriarcale, aspirer la brise nourricire des champs. A dix minutes du presbytre, ombrage d'ormes et de frnes, orgueilleuse du verger vaste o les plates-bandes embaument de fleurs et les pommiers grouillent de fruits plus mrs chaque jour, elle entasse des pierres ingales sous des pignons anciens. Ils devaient fatalement se rencontrer sur la route un jour, le cur du village et le seigneur du manoir, et ds lors l'abb Lavoie prit place au coeur de tous. Le Canadien-Franais, profondment catholique, admira le prtre simple et grandiose, et son pouse, qui ne s'y trompait gure en noblesse, avait compris la dlicatesse extrme dont les chocs de la misre humaine affinaient cette nature d'aptre sentimental. Il avait caress les boucles blondes et soyeuses de Jeanne gamine: elle en tait folle. Il connaissait la conscience de Jules jusqu'en ses replis les plus discrets: le jeune homme devait bien des choses au vieillard qui lui avait distill la sve de l'Evangile travers sa tendresse et son sourire. Voici que l'abb se rappelle prcisment qu'on va bientt, retirer des urnes le sort de celui qu'il nomme son fils. Toute la semaine, il a pri pour le triomphe de Jules. Le matin mme, sa prire fut beaucoup plus longue qu' l'ordinaire. Soudain ses yeux s'immobilisent d'une fixit trange: il vient d'apercevoir, dans le rve patriotique du jeune homme, un horizon plus large, une force d'action nouvelle, et la servante, dont la silhouette grle a pntr sans bruit jusqu' la porte aux moulures blanches comme l'ivoire, est bahie de stupeur. --Qu'y a-t-il, Marie? demande-t-il, remarquant enfin sa prsence. --Il y a, Monsieur le cur, que Monsieur Jules est au village. --Vraiment? dit-il, avec-un cri de joie. Que j'ai hte de le voir!... --Pauvre Monsieur Jules! gmit-elle. --Parle! Qu'y a-t-il? s'inquite l'abb. --Figurez-vous que j'ai rencontr, tout--l'heure, le bossu du troisime rang... C'est un malheur, pour sur!... Monsieur Jules va tre battu!... --Tu radotes!... Je te l'ai souvent dit de faire une bonne attise des superstitions que tu charries dans ton tablier!... --Pourtant..., commence raconter la vieille fille. Interrompant le rcit, une vibration longue secoue le timbre de la porte centrale... --C'est lui! s'crie l'abb. --Je cours ouvrir! dit la servante, presque folle. Et le bon cur, que la joie transporte, se lve de toute sa grande taille pour accueillir le fils de son me.. --Je pensais toi, mon fils, lui dit-il, lorsqu'il centre. --J'aurais voulu venir auparavant... Quelque chose m'a empch... --Je ne te fais pas de reproches... Tu sais bien que je n'eus jamais de reproches te faire... --Et mes fredaines, alors que j'tais enfant, les oubliez-vous?... --Un enfant qui ne fait pas de fredaines n'est pas adorable!... Et je t'ai ador, mon fils: je te faisais de gros yeux, mais je voulais que tu recommences pour te les faire encore!... --Oh! le temps bni d'alors! dit Jules, avec un regret profond. --Tu m'tonnes!... Sans doute, certains moments, nous voudrions revenir au pass dont le mirage nous attendrit... Mais il est des heures o l'avenir seul nous possde, et voici l'heure, pour toi, de ne songer qu'au lendemain souriant de promesses!... Dans quelques minutes, on t'acclamera, ta carrire dploie ses possibilits devant toi, la griserie de la victoire devrait te faire perdre un peu la tte... C'est la fatigue qui te rend morose, n'est-ce pas? Elle se lit sur ton visage ple et dans tes yeux tristes... --La bataille a t rude, Monsieur le Cur, mais il ne s'agit pas d'elle... --Marie aurait-elle eu raison? Serait-ce un malheur? interrompt l'abb, qu'une vague inquitude pouvante. --Je ne puis dire encore si c'est un malheur... --Il faut que la chose soit grave pour qu'elle t'crase, toi, si fort, si nergique, si indomptable!... Tu m'inquites: est-ce des tiens qu'il s'agit?... --Non, mon pre... --De toi, alors, c'est de la logique brutale!... --Je suis venu pour vous mettre nu l'angoisse de mon me... Je souffre comme il est trop douloureux de souffrir... --Pauvre enfant! s'crie le prtre, qui l'accent du jeune homme met presque des larmes dans la voix. Mais parle donc, ne me fais pas languir ainsi, parle que je te soulage, que je te gurisse!... Tu es venu moi, c'est que tu m'as pens bon quelque chose dans ta peine... Tu le sens bien, je veux t'apaiser, te gurir!... --Tout--l'heure, je souffrais tant!... Je pensai vous, je souffris dj moins... Et maintenant, je souffre beaucoup moins... Il faut que je vous parle... Je ne sais comment vous le dire, mon pre, la chose est si trange... Je veux perdument la crier quelqu'un, mais j'ai comme un besoin de la garder au fond de moi-mme, comme une honte d'en parler tout haut... Il n'y a que vous seul qui je pourrais la dvoiler, j'en suis sr... --Eh quoi! tu ne l'avouerais mme pas ton pre? dit le cur, surpris. --A lui moins qu' tout autre... --A ta mre?... --Peut tre, ce degr de ma souffrance... --Mais tu ne peux avoir commis une lchet!... Tu en es incapable: tu me le dirait on me le prouverait que je n'y croirais pas!... --Oh oui! vous mritez que je vous parle!... Il s'agit... Je ne devinais pas que cela fut si pnible dire, il s'agit d'une femme... --J'aurais d m'en douter, pourtant... Mais tu ne me parlas jamais des femmes!... Ma sottise n'en fut que plus grande: moins un homme en parle dans sa jeunesse, plus il en est boulevers plus tard... Et c'est l ton chagrin, mon fils, et c'est tout?... Tu aimes une femme, et ton amour a tellement de force qu'il te brise!... C'est l'orgueil qui te fait souffrir, ton indpendance aux abois crie vengeance, tu ne veux pas admettre les chanes autour de ton poignet libre hier!... Avoue que tu es vaincu, mon fils, et le bonheur t'inondera: cette faiblesse qui te fait rougir deviendra une puissance qui soulve les montagnes!... --Je voudrais qu'il n'y et que de l'orgueil dompter... Votre confiance en moi vous inspire une psychologie trop subtile... Non, mon pre, ce n'est pas cela, vous ne sauriez vous l'imaginer: c'est l'aveu d'une dfaillance que je dois vous faire, et je n'en ralise toute la bassesse et l'normit qu'au moment de vous le dire... Vous allez me condamner, vous ne pouvez pas ne pas me condamner... C'est la premire fois que vos yeux si bons flamberont de colre contre moi... J'esprais ne jamais mriter cela, j'en ai un chagrin inexprimable: mais il me faut votre courroux contre cette femme, il faut qu'on me dise que je suis un lche, parce que, seul avec mon coeur, je l'aime quand mme!... --Si j'en croyais ton langage, un amour coupable aurait pouss des racines dans ton coeur! Je le rpte, je ne puis me rsoudre cela, je me rvolte!... Rappelle-toi, mon fils, les jours dj loin qui furent ceux d'hier, il semble... Quand, les mains pleines des cerises que tu venais de cueillir au verger du presbytre, tu dvorais le pulpe gras de tes petites dents blanches, je t'enseignai qu'il ne faut pas voler le fruit dfendu!... Quand nous allions par la campagne joyeuse et que les papillons de neige esquivaient ton dsir, tu me promis d'tre pur!... Quand le vent, faisait danser tes mches brunes et gonfler ta poitrine affame d'air, je te disais que la force est une amie pour les triomphes de la bont!... Tu n'as pas oubli cela, tu ne peux avoir commis une vilenie, donn ton me une crature indigne!... --Oh! que je vous remercie de croire en moi! s'crie Jules trs-mu. Oui, mon amour est noble, il me grandit, me surhumanise, pour ainsi dire... Quand je me laisse attendrir par le visage bni, je me sens profondment bon, la paix la plus douce endort mon tre, je voudrais faire pour cette femme quelque chose d'hroque et de gigantesque... Elle est merveilleuse, mon pre: si vous la voyiez, si vous l'entendiez, vous sauriez pourquoi je l'adore!... Vous souvenez-vous de l'image de Greuze au mur de ma chambre? Elle lui ressemble ligne pour ligne, et c'est la mme grce enchanteresse... Elle a des yeux pleins d'extase, une imagination exquise, une voix qui chante, une me tisse de tous les charmes et de toutes les noblesses... Mon rve de jeunesse prend vie en elle, et c'est, l'idal espr que j'aime dans son profil pur, alors qu'elle est silencieuse... Vous avez raison, je n'ai pas rougir de mon vieux professeur d'honneur et de beaut, quand je pense elle... --Alors, pourquoi m'avoir alarm de la sorte? Dis, mon fils, il ne s'agit que d'un obstacle entre vous, il ne peut tre srieux... L'amour se moque des empchements futiles!... Sans pines, l'amour n'a pas de roses!... --Hlas! je n'en suis que plus coupable d'avoir aim, lorsque l'obstacle se dressait devant moi, m'interdisant l'amour! Un gouffre isole nos coeurs, et c'est pour la vie... --Que veux-tu dire? Je ne comprends pas!... Les parents de la jeune fille auraient-ils des rpugnances?... Qui ne serait fier d'unir sa fille la noble ligne des Hbert?... --Pas cela... --Est-elle du peuple?... Ton pre a l'me trop belle pour mpriser la fille d'un ouvrier, si tu l'as juge digne de toi!... --Je le sais... --Son pre a-t-il des tares qui souillent?... --Vous ne pouvez pas le deviner, c'est pour cela que je suis un lche, mon pre... --Mais dis-le moi donc, mon enfant, tu ne vois pas que je souffre!... --C'est la fille d'un athe, murmure le jeune homme, en courbant la tte sous l'orage qui viendrait. Pendant quelques minutes, le silence est affreux pour Jules Hbert. Le prtre le regarde avec une commisration tendre. --Comment as-tu pu faire cela? demande enfin le cur, d'une voix concentre par l'motion qu'il prouve. --Je ne puis vous le dire, balbutie, le jeune homme, tremblant, mais si heureux d'avoir parl. --Tu ne le savais donc pas?... --Oui, mon pre, ds l'une des premires entrevues... --O l'as-tu connue?... --Au retour, bord du paquebot... --Comment te l'a-t-elle dit? --Elle m'a dit qu'elle ne croyait pas au Dieu dont j'adorais la puissance devant l'Ocan vaste... --Que lui as-tu dit, alors?... --J'ai eu piti d'elle... --Et tu n'as rien dit!... --Rien, je fus lche... --T'a-t-elle dit ce qu'tait son pre?... --Gilbert Delorme, un socialiste effrn... --Un sectaire! un de nos pires ennemis! et, tu n'as pas eu le courage de la fuir, dit-il, avec une douceur o tout son grand coeur d'aptre vibre. --Eh quoi! vous n'avez pas horreur de moi, vous n'avez pas de colre, pas mme de reproches?... --Tu ne songeas mme pas la fuir, comment veux-tu que j'aie des paroles vengeresses? Au moment mme o elle te disait qu'elle tait une jeune fille sans Dieu, tu ne l'as pas condamne! Dj, elle t'avait pris... Je serais un misrable de te faire de la peine, parce que je comprends... Un regard est souvent, tout, dans les choses de l'amour... Ds le premier regard, vos mes se connurent, et s'aimrent... Tu l'aimais depuis longtemps, cette femme, depuis le jour o tu suspendis la muraille de ta chambre une image "dlicieuse": et tu l'aimais dj, quand elle versait le calme dans ton cerveau fatigu... Cette Franaise, en une minute, a emport malgr vous deux tout ce que tu avais amass de force d'amour... Est-elle criminelle d'tre le fruit d'un amour sans Dieu?... Nul, autour de son berceau n'a fait couler peu peu la prire dans la substance vive de son me... Le gnie des blasphmateurs a ptri le cerveau mallable... Elle est bonne, puisque tu l'aimes... J'ignore le dessein de la Providence qui l'a pargne, qui lui a fait bouleverser ton tre... Mais si tu l'as aime, il fallait que vous vous aimiez, et tu ne fus pas lche... --Que vous me faites du bien, mon pre! Oh oui, vous tes un gurisseur merveilleux, je respire, je vis!... J'avais beau me fltrir, quelque chose en moi ne voulait, pas que je sois vil... Maintenant, je suis fier de l'aimer, je puis dire au ciel que je l'aime!... --Prends garde, tu n'es pas lche de l'aimer, tu le serais de ne pas immoler ton amour!... Tu vois l'cueil, navigue au large!... Il faut que tu sois un homme, un vaillant, un Canadien Franais, quoi!... Si tu te laisses mordre au sang par l'amour sans espoir, cela pourrait devenir horrible... Il ne faut pas que la gangrne du dsespoir te gruge l'me et que tes nerfs sombrent... Tu entends, mon fila, ta race et ton pays ont besoin de ton paule qui ne doit pas casser!... Ton coeur va connatre les affres du martyre, mais tu es l'homme pour en sortir tremp comme du fer!... Tu aimeras ta race et ton pays de tout l'amour que tu auras trangl aux profondeurs de ton tre!... --Que vous tes beau, quand vous parlez ainsi: En vous regardant, je me sens plus inbranlable... Non pas que j'aie faibli: pas un instant, je n'eus la pense molle de sacrifier ma patrie et ma race au bonheur de l'individu chtif que je suis... Mais c'est bon, quand on souffre, d'avoir quelqu'un dont les larmes comprennent les vtres, et quand on a besoin d'tre invincible, d'entendre des mots dont la flamme vous soulve au-dessus de votre misre!... En vous coutant, je sais que je serai fort, que rien ne me brisera!... --En t'coutant, je sais que tu seras fort, que rien ne te brisera!... Je ne veux pas t'enorgueillir, mais nous avons besoin de ton enthousiasme et de ta foi!... Le Canada, s'il veut devenir quelqu'un dans l'histoire, ne peut se passer de religion!... Sans elle, tu le sais, les foyers s'effondrent, les familles croulent, les races deviennent veules, les femmes n'ont plus l'hrosme de l'enfantement, c'est la dbcle des jouissances... Il faut, au Canada, le respect de l'amour, les foyers saints, la natalit vigoureuse, l'entassement des moralits fcondes!... L'athisme infailliblement mnerait au Canada sans amour, sans familles, sans enfants, sans moeurs, au Canada des jouisseurs, des mollesses et des prostitues!... Il faut opposer l'athisme destructeur des peuples forts une cuirasse impermable!... L'me canadienne sera le bouclier de bronze inflexible!... Elle sera faite d'amour, amour des races fraternelles, amour de la libert, amour du sol, tous prenant leur source en l'amour de Dieu!... Tout autant que nous, les Canadiens-Franais, les Anglais aiment le mme Dieu... Va, mon fils, prcher la croisade patriotique de Dieu contre l'invasion des sectaires malsains... On t'appellera le thoricien, le colporteur de songea creux... Mais va ta route, insensible aux sarcasmes et l'insulte... C'est avec des thories qu'on rvolutionne et qu'on rforme... Une thorie mit le paganisme en droute... Une thorie dchana les croisades... Une thorie mit la France en sang... Une thorie donna la libert britannique au monde... C'est avec une thorie qu'on chassera Dieu, petit petit, du Canada, si les querelles nous empchent de veiller... C'est avec une thorie qu'on fera mordre la poussire l'athisme, s'il essaye de s'infiltrer dans les artres de la nation canadienne... Va, mon fils, prcher la thorie de l'me canadienne!... Les choses mme qui la retardent serviront la rendre ncessaire, invitable!... Ce que nous appelons le fanatisme des Orangistes et ce qu'ils appellent le fanatisme des Papistes est, en somme, un mme amour des croyances du berceau, et nous retrouvons, la base d'elles, un mme Dieu que nous adorons du mme amour!... Tu leur diras cela, tu leur diras qu'il faut oublier la haine pour ne songer qu' l'amour, afin de former la sainte Ligue contre l'athisme qui, moralement et physiquement, affaiblirait les races au moment mme o elles ont besoin de force et de morale pour commencer la carrire d'un peuple immortel!... Prche, le gnie pratique anglais fera le reste... Va, mon fils, n'aie peur de personne et de rien, fais aimer ta race par ta noblesse et ton courage, sois vainqueur force d'loquence et de clart! --Vos paroles font circuler dans mes veines je ne sais quel dlire ardent!... Je suis trop faible pour la mission dont vous m'alourdissez les paules, mais je mettrai tant, de constance et d'amour semer la graine, que d'autres plus puissants que Jules Hbert, arroseront, le sol et la rendront fconde!... --Avant tout, mon fils, il va te falloir lutter contre cette femme, contre le souvenir amollissant... --Pauvre Marguerite! murmure le jeune homme, avec un abattement douloureux. --C'est vrai, j'oubliais qu'elle t'aime aussi... --Et qu'elle va souffrir... Ce n'est pas de la fatuit cela... Du moins, j'aurai l'action pour m'tourdir... Mais elle?... Peut-tre les voyages apaiseront-ils sa douleur... Ah! pourquoi se rencontrer pour se broyer l'me?... --Parce que l'preuve durcit... Ton nergie sera plus riche, aura plus de poigne!... --Je verrai mon pre tout--l'heure, je puis tout lui avouer maintenant... Oh! que cela me fera du bien!... --Je te le dfends! s'crie l'abb Lavoie, effray. Je t'ai excus, moi... Coudoyer la misre humaine apprend bien des choses, largit la vision de la piti, multiplie le pardon... Ton pre ne comprendrait pas cet amour... Il ne connut, jamais autre chose que le principe rigide... Implacable, il te condamnerait d'avoir une douceur o tout son grand coeur d'aptre aime la fille d'un sectaire, il en aurait tant de peine... Ah non, prends bien garde, il ne faut pas qu'il sache, il te maudirait peut-tre!... --Pour lui, je serais un lche... --Oui, mon fils... --Pauvre pre!... Je comprends... La vie est bien trange, parfois... A ce moment, le timbre de la porte est agit de coups secs dont les harmoniques tranchants se rpercutent dans l'me du jeune homme et celle de l'abb. Celui-ci va ouvrir: Augustin Hbert courbe sa longue taille pour franchir le seuil du presbytre. --C'est, ton pre, Jules! s'crie l'abb. --On m'a dit, qu'il tait ici, dit Augustin. Viens, mon fils, que je t'crase les mains dans les miennes!... Un moment encore, on viendra t'annoncer la victoire!... J'arrive des paroisses du haut... Ta majorit sera grasse!... Que je suis fier de toi, mon fils!... Les mains vigoureuses du fils et du pre s'treignent, les yeux d'Augustin scintillent d'orgueil, ceux de Jules sont brlants de reconnaissance, le cur songe avec terreur l'abme qui sparerait les deux hommes, si l'un des deux savait. --Que je vous remercie, mon pre! Si je suis vainqueur, c'est vous que je le dois!... On a moins vot pour le fils que pour le pre... On vous adore partout... --Ton me canadienne avait de l'amorce... Je la redoutais un peu... Mais on a compris que tu tais sincre, qu'elle pouvait faire du bien notre race... A force de l'entendre, je me suis un peu rconcili avec ta chimre... Je vous demande pardon, Monsieur le Cur, me voici nerveux, affol, presqu'un tourdi, je ne pense qu' la joie du triomphe... Vos prires, que vous m'aviez promises, ont eu leur magntisme... --Mes prires... --Une clameur grandissante paralyse la protestation du beau vieillard. Jules et son pre coutent avec un saisissement de tout leur tre. Ils ne distinguent pas encore les cris dont le tumulte vibre, mais la brise leur apporte une vague d'enthousiasme. Un instant, le doute les empoigne au vif d'eux-mmes, et Jules a peur. Le bruit s'approche, on va bientt savoir quelle est la vocifration monstrueuse. --J'ai compris, on t'acclame, Jules, dit l'abb, que l'allgresse ramne aux dlires de vingt ans. Augustin Hbert est remu jusqu'en ses entrailles profondes. Jules, une seconde, prouve au cerveau comme une sensation de folie. --Vive Hbert! Vive le Patriote! hurlent des centaines de poitrines glapissantes. D'abord masqus du presbytre, un ple-mle d'hommes et d'enfants dbouchent de la rue principale. Des mains battent l'air, des chapeaux volent au ciel, des gamins se bousculent l'avant-garde, des chiens jappent aux nues, et de la masse grouillante que le chef de cabale domine, un refrain, qui ne se calme que pour renatre avec une passion plus aigu, rugit dans l'espace: "Vive Hbert! Vive le Patriote!" Jules Hbert, haletant, se grise de l'acclamation exalte. Une onde intense d'orgueil reflue de son coeur au cerveau. Ce n'est pas de lui qu'il est fier, mais du peuple qui est digne de l'me canadienne. Dans son imagination vertigineuse, l'enthousiasme de cette foule retentit d'un prolongement vaste. Il dborde les alentours frmissants, branle des espaces infinis, vibre jusqu'aux plus lointains chos de la patrie. C'est avec un sanglot dans la poitrine qu'il remercie ces campagnards d'avoir applaudi son rve de fraternit canadienne.... VII --Philo, tu es bien heureux, toi, murmure Jules Hbert, en caressant le pelage fauve du grand terreneuve, dont les prunelles dardent sur le jeune homme un contentement profond. Tu ne connais pas la douleur qui brise... Tu coules une vie sereine et sans angoisse... Tes yeux luisent d'une paix inaltrable... Donne-m'en un peu, veux-tu... Ne va pas au-del de ton bonheur, n'essaye pas de savoir la peine de ton matre: elle t'affligerait sans doute, et, vois-tu, il vaut mieux ne pas savoir comme il souffre... La prdiction de l'abb Lavoie se ralise brutalement. A la veille de perdre l'amie qu'il adore, le jeune homme a le coeur la torture. Hier mme, il a revu Marguerite, son retour du Saguenay. Dans leur entretien vibrant, passionn, ils ont entrevu combien l'absence avait aiguis leur peine, quelles douces rveries avaient hant leur pense ravie, quelle extase ils avaient, au fond d'eux-mmes, se revoir, se regarder longuement. Demain, ce sera la sparation dcisive. Ils iront contempler le Saint-Laurent de la cime du Cap Tourmente, ils s'y feront l'adieu sans retour. Parfois, le jeune Canadien se rvolte au souvenir qu'elle lui chappe jamais, s'insurge contre la destine qu'il accuse, demande au ciel pourquoi il a fait les mes qui s'attirent et les abmes qui les sparent. Mais la rbellion n'est, que passagre, et l'assaut des nerfs aigris succombe toujours la volont solide comme une forteresse imprenable. Jules entend vibrer, dans son cerveau brlant, les paroles inspires du beau vieillard qui lui parlait, de race et de patrie. Il ne songe pas une seconde les sacrifier l'une et l'autre la dfaillance divine que la Parisienne verse dans son coeur. Il prfre l'atrocit qu'il endure au bonheur des lches. Mais quelque chose dchire et fait mal au plus intime de son tre sensible, et il est dsesprment seul, infiniment triste. Par les deux ouvertures o les rideaux en point d'Angleterre frissonnent, la fracheur du fleuve entre sur l'aile de la brise discrte. Les cloches du dimanche carillonnent aux alentours et, dans la distance, mais leurs harmoniques se joignent en une fanfare assourdie. Philo cligne de l'oeil et roupille, tendu languissamment aux pieds de son matre. Aucun bruit n'arrive de la maison ancienne jusqu'au sanctuaire des livres canadiens. On dirait que les choses comprennent le chagrin de celui qu'elles aiment. Les livres s'entourent de gravit, la lampe antique est un peu morose, la vieille horloge est mlancolique. Sur les pidestaux d'ocre brune, Lafontaine et Cartier se nimbent de mystre. C'est la conspiration du silence autour du jeune homme seul et triste. Il n'a pas entendu venir la femme dont le regard inquiet, s'attache avec amour sur le profil rveur et la silhouette affaisse. La mre a eu l'intuition qu'une chose terrible se passe derrire le visage qu'elle connat si bien. Tout d'abord, elle en a t immobile de stupeur. Le fils ne l'entend pas venir tout prs du fauteuil massif. Il tressaillit, quand elle pose une main tremblante sur son front que la fivre consume. --Ton front brle... Es-tu malade, mon fils? --Mais non, chre mre, je me sens trs-bien... --Tu as trembl... C'est comme si j'avais interrompu quelque songerie trs-captivante... --Vous vous imaginez cela... Je flne, tout simplement... Tout est calme ici, la brise est douce, je me laisse engourdir par la paresse la plus dlicieuse... --Es-tu dj blas de ta victoire?... --Il ne faut pas que j'y songe trop, mre... A mon ge, la tte n'est pas encore bien stable, et elle me tournerait, si j'coutais Messire Orgueil avec trop de complaisance... --Tn vois bien que je me suis aperue que tu me caches quelque chose, l, derrire ce front d'opinitre... Allons! tu as de la peine, et qui, mieux que ta mre, accueillera ta confidence avec amour?... --Je n'ai pas de confidence vous faire, dit-il, avec douceur. Je rvais des choses quelconques, rien, si vous le prfrez... --J'ai lu l'angoisse sur ton visage... Tu ne peux me fuir, Jules, tu souffres, mon enfant... Mon coeur de mre en a la certitude... Tu te dfendrais avec moins de mollesse que je n'en douterais pas davantage... Allons! dis-le moi vite, avant que ton pre et Jeanne ne soient revenus de la messe... Tu as de la peine, n'est-ce pas?... --Ce n'est pas de la peine, je vous l'assure... --Qu'est-ce donc alors?... --Si peu de chose, mre... --Tu ne m'a pas encore regard bien droit devant toi, selon ta charmante habitude... Pourquoi as-tu peur de me regarder? Ouvre tes yeux bien francs dans les miens, et je croirai que ce n'est rien, ta songerie profonde.... --Les voici, mes yeux... --Oh! mon fils, tu me caches quelque chose, et c'est grave, douloureux mme... Je t'interrogeais avec la secrte esprance d'avoir mal vu, mal pens... Mon pressentiment n'a pas err, tu souffres cruellement... Il faut que tu parles, vois-tu, je souffre dj plus que toi!... --Eh bien, oui, je souffre atrocement! s'cria Jules, n'en pouvant, plus de mensonges. --Pauvre enfant!... Mais c'est d'hier, d'aujourd'hui, n'est-ce pas? Tu me l'aurais dit!... Il n'y eut jamais de mystre entre nous... --Depuis si longtemps, mre, depuis quinze jours... --Depuis deux semaines, et je ne le sais pas encore! lui reproche-t-elle, tonne. --Je devais ne pas vous le dire... --Je m'en veux de hi pense horrible qui m'a travers l'esprit!... Il ne peut s'agir de honte! --Il s'agit de mon coeur, avoue Jules, confus. --Tu aimes! s'crie la mre. Cela devait venir et cela devait t'assommer, te prendre tout entier... Comment pouvais-je le prvoir? C'est la premire fois que tu me parles de cette femme... --Je vous le redis, je devais ne pas vous en parler... --J'oubliais... Mais pourquoi?... Est-ce un crime de l'aimer?... --A quoi vous servirait-il de la connatre?... Elle partira bientt, je ne la reverrai plus jamais... --Avec quelle tristesse il a dit, cela!... Pauvre enfant, va!... Mais je comprends, ajoute la mre, dont une lueur soudaine claire la mmoire. C'est la Franaise du paquebot!.. J'y ai song quelquefois, elle m'intriguait un peu, je voulais te demander ce qu'elle tait devenue... Tu ne m'en parlais pas, je pensai qu'elle avait bientt quitt la ville et que tu ne l'avais pas revue... --Je la revis tous les jours... --Et alors, interrompit la mre, dont les yeux s'agrandissaient d'tonnement, tu nous as tromps tous ici!... Tu disais que tu renouais les amitis anciennes, alors que cette femme s'emparait de ton me... Elle s'en va, tu n'oses lui faire l'aveu suprme, et la sparation te fait mal... Je ne t'en veux pus, tu n'es pas le premier fils qui l'amour enseigne le premier mensonge sa mre... Pourquoi ne pas m'avoir parl d'elle?... Je l'aurais aime, moi aussi... Tiens, je sens que je l'aime... Raconte-moi tout, je t'apprendrai ce qu'il faut lui dire... Je ne veux pas qu'elle laisse dans ton coeur la souffrance atroce dont la plainte m'a perce comme une lame aigu... --Vous me pardonnez de ne pas avoir eu confiance en vous... Si vous saviez tout, votre pardon serait moins facile peut-tre... Je voudrais bien qu'il n'y et que cela, je saurais bien ce qu'il faut lui dire, il me semble que cela dborderait, comme un torrent. J'ai tant de peine refouler les mots d'amour qui me viennent, quand elle est prs de moi!... --Quelque chose t'arrte alors... Il y a un obstacle entre vous... Tu as peur de la nostalgie qui la rongerait? Elle aime tellement la France qu'elle ne pourrait vivre en Canada? La fleur de Paris mourrait en serre canadienne?... Apprhendes-tu les carts de temprament? Cela se nivelle, quand on aime... Elle ne peut tre la fille d'un athe! Rappelle-toi la vhmence de ton pre contre les sectaires, le jour du retour... Tu l'aurais avou, tu n'aurais pas refus la franchise celui qui te la demandait d'une manire si dlicate!... --Eh bien, vous aviez trop de confiance en moi, vous tous, j'aime la fille d'un athe, j'adore une femme sans Dieu... --Ah! mon fils, qu'as-tu fait? s'crie la mre, avec un cri d'effroi. --Vous me jugez bien misrable, n'est-ce pas? J'aurais d tout vous dire, ma conscience depuis lors m'en a souvent fait le reproche amer, mais il faut avoir piti... Vous tes femme, vous savez comment cela vient, l'amour... C'tait le soir, au premier dner que nous prmes bord... J'avais devanc, table, ceux que la destine m'avait choisis comme voisins du passage... Voici qu'une robe de soie murmure tout prs de moi... Je regardai la femme assise ma gauche, et je ne sais quelle motion violente me gonfla le coeur Devant moi, adorablement souriante, j'avais l'image de Greuze... --Je comprends tout, interrompit, Madame Hbert, dont un sourire illumina le beau visage. Ton idal prenait vie, tu aimas en elle ton grand espoir de jeunesse... Tout de suite, elle devint reine de ton me... --Oh! que vous dites bien cela, mre!... --A table, il faut causer malgr soi... Vous ftes ravis, l'un de l'autre, d'tre Franais... Bientt, la chose devint grisante, irrmdiable, enchanteresse... Tu chancelas, tu perdis l'quilibre, tu ne vis plus rien... Elle te prit si bien que, la minute o tu n'ignoras plus qu'elle niait ton Dieu, cela te parut presque naturel de lui pardonner la chose... Elle te ligota si bien que tu n'as plus boug... Les battements de ton coeur furent les courroies dont elle se servit... Oui, mon fils, tu es devenu prisonnier, sans le savoir... Le jour o tu sentis les fers au poignet, il tait trop tard, tu tais enferm double tour, et la muraille de la prison tait si paisse que tu n'as pas entendu la voix de ton pre qui venait au secours et qui t'aurait dlivr peut-tre... --Je lui avais promis de la revoir... Il me l'aurait interdite, je le savais bien... Pauvre pre, je l'ai trahi, et, quelques instants plus tard, il me cdait les honneurs qu'on venait de lui offrir... Alors, je sentis l'treinte du remords, je faillis lui crier ma honte... Mais l'amour est une chose qui rend lche... --Non, mon fils, tu te frappes avec trop de rigueur... L'amour est venu sans t'avertir, comme un voleur... Il a trouv ton coeur grand ouvert, il s'y est creus un nid large et profond... Le jour o tu l'as senti la besogne en toi-mme, tu t'es battu contre lui, j'en suis certaine, tu l'as somm de ne pas aller plus loin, et ce fut l ta noblesse... L'amour qui n'avance pas recule, tu le sais... Mais avant de cder la place, il se venge, il te mord, il te pitine, il te laboure... Ne l'oublie pas, tu es vainqueur, et c'est l ta beaut!... Ce fut une faiblesse d'carter le soupon de ton pre, mais, sans elle, ce n'aurait pas t l'amour, et tu aurais vaincu sans gloire... --L'indulgence des mres a toujours le mot qui sauve... Si j'ai trahi mon pre, c'est qu'un sentiment plus fort que ma volont d'alors me tyrannisait... Maintenant, elle est inattaquable, elle dfie l'amour, elle en est matresse, elle lui a mis le talon sur la gorge!... C'est affreux, tout de mme, ils ne mentirent donc pas, ceux qui me disaient, qne l'amour sans esprance dchire et torture!... Oh! qu'ils sont heureux, ceux qui, ne l'ayant jamais connu, raillent ternellement l'amour!... --Courage, mon fils, ne sommes-nous pas l?... Nous te gurirons force de tendresse... Fidle ta race, ses traditions, c'est nous que tu l'es. En nous aimant davantage encore, tu oublieras la chose douloureuse... Je te promets d'tre meilleure que je ne le fus jamais, je te comblerai d'amour, je m'ingnierai faire l'amertume plus douce, rpandre le calme en ton me, te donner l'illusion du bonheur... Tu guriras, mon fils, elle deviendra le souvenir tendre et lointain, la blessure que le temps cicatrise en l'entourant d'une aurole... --Vous ne songez pas l'action qui vous accapare, vous tourdit, vous endort!... Je travaillerai sans relche, je donnerai au labeur tout ce que j'ai de force morale et physique, je tuerai le chagrin dans mon tre force d'enthousiasme et de vie intense!... L'abb Lavoie me le disait: ta race et ta patrie ont besoin de ton courage... L'individu le plus intime, s'il donne le meilleur de son sang, accomplit parfois de belles choses!... Il ne faut pas que je sois un inutile, un mou, un dormeur, un assomm!... Je lutterai, je souffrirai, je tomberai, s'il le faut, pour l'me canadienne!... Ainsi, je vivrai, je vaincrai cette femme, je me souviendrai toujours d'elle, mais debout, sans courber, sans crouler!... Ce n'est pas de l'orgueil, c'est le besoin de vivre!... Je dois racheter la faiblesse dont je me suis rendu coupable l'gard de mon pre... Vous m'entendez bien, mre, il ne faut pas qu'il sache, il me maudirait peut-tre... Un pre ne comprend pas toujours ce qu'une mre pardonne... Des pas sourds gravissent l'escalier tournant. Ils font natre et grandir un silence pouvantable entre la mre et le fils, dont les poitrines haltent et les yeux sont effars. Le pressentiment d'une chose effroyable les envahit, les matrise, les fait plir. Philo s'loigne, vaguement inquiet. La vieille horloge martle des secondes terribles. Jeanne et son pre entrent. Il semble qu'ils sont trangers l'un l'antre. Jules et sa mre n'ont pas eu le temps de mater leur angoisse. Augustin Hbert est sombre connue un nuage de tempte, le pli des mauvais jours menace entre les sourcils froncs, les veux replis sur eux-mmes se dtournent, les lvres s'crasent l'une sur l'autre. Jeanne qui son pre n'a pas rpondu, quand elle a essay de lui parler tout le long du chemin, depuis l'glise la maison ancienne, est frmissante de peur. Soudain, le regard d'Augustin foudroie Jules trenblant qui devine. --Je te dfends de revoir cette Franaise, dit-il, avec une colre comprime jusqu' l'extrme. Les deux femmes, ptrifies, glaces d'effroi, s'enlacent pour avoir le courage d'entendre. Jules va combattre. --Mais pourquoi, balbutie le jeune homme, un peu machinalement, qui se prpare la lutte. --Tu oses me demander pourquoi, s'crie Augustin, presque violent. --Mais, mon pre... --Hier encore, tu as pass toute la soire avec la jeune fille, sur la Terrasse... Vous vous tes promens, puis, vous tes alls au caf... Nie-le, maintenant!... --C'est vrai, mon pre... --Tu as accompagn souvent ces gens-l, mais plus souvent la jeune fille encore... Nie-le, si tu peux!... --C'est vrai, mon pre, dit Jules, soumis, trs ferme cependant. --Le docteur L... m'a dit que ces gens-l, pendant toutes les semaines qu'ils vcurent Qubec, n'allrent pas la messe une seule fois! Est-ce vrai?... --Je crois que c'est vrai... --Tu le savais donc!... Pourquoi ne vont-ila pas la messe?... --Parce qu'ils n'y croient pas... --Ils sont donc athes!... --Oui, mon pre... --Le savais-tu, qu'ils taient des misrables?... --Oui... --Le savais-tu, le jour de ton retour, alors que je te l'ai demand? --Oui... --Le savais-tu, quand tu devins leur ami de tous les jours bord du navire?... --Oui... --Le savais-tu, quand tu fis leur connaissance?... --Non, mon pre... --Quand l'as-tu appris?... --Au troisime entretien que j'eus avec la jeune fille... --Et tu n'as pas eu horreur d'elle, tu n'as pas fui ces misrables?... --Hlas, non, mon pre... --Te proposais-tu de les revoir?... --Oui... --Eh bien, tu ne les reverras pas, je te l'ordonne!... Tu les as trop vus, c'est dj trop de honte!... Tu savais bien que les potins circulent tire-d'aile ici... Tout Qubec sait qui ils sont, tout Qubec en parle... On te pense amoureux de la jeune fille... Tu t'es compromis, tu t'es avili, tu m'as dshonor!... --Le reproche est bien cruel, mon pre... --Mais pourquoi as-tu fait cela?... Ds qu'elle a blasphm le Dieu qui est le tien, qui est le ntre et celui de ta race, comment n'as-tu pas rougi de rester prs d'elle? A la frquenter, tu aurais d la har!... Mais non, au lieu de lui faire une bonne leon de foi canadienne-franaise, tu lui pardonnes, tu l'excuses, tu en fais ton amie, tu t'affiches au milieu de tout Qubec, tu laisses croire tous que tu l'aimes!... --Si vous vouliez m'couter quelques instant, vous seriez moins svre peut-tre... --Que peux-tu dire?... Je te dfie d'avoir une excuse!... Tu as fraternis avec les ennemis de notre foi!... Comment as-tu dgnr ce point?... Vos ides librales d'aujourd'hui vous affaiblissent, vous prparent aux lchets!... Le Canadien-Franais, au fond de toi-mme, ne s'est donc pas rvolt contre un pareil voisinage?... Tout ce que tu adores, ils l'excrent; tout ce que tu veux dfendre, ils travaillent le mettre en pices!... Ils viennent, au Canada, se moquer de nous, railler notre ignorantisme et nous outrager dans ce que nous avons de plus sacr!... Ils nous vilipendent, et toi, par je ne sais quelle mollesse, tu les admires, tu rampes devant eux, tu t'abaisses leur plaire et leur sourire!... --Mon pre! supplia Jules. --Et pourtant, je croyais t'avoir faonn un autre moi-mme, t'avoir inculqu ma haine des perscuteurs du Christ!... Ils sont horribles, impitoyables, rpugnants, je les abhorre, je ne les abhorrai jamais autant qu'en ce jour o ils m'enfoncent dans le coeur la dchance de mon fils!... Ds la minute o tu pus comprendre, je t'enseignai les leons magntiques de notre histoire!... Ils rougissent de toi, tous ceux dont le premier je t'appris les noms et l'pope, Champlain, nos missionnaires, nos hros, Dollard, Bougainville, Iberville, Hlne de Verchres et tous ceux qui s'immortalisrent pour la race et la Croix!... J'esprais t'avoir ptri l'me de la molle de nos braves, t'avoir forg une cuirasse ternelle!... Je me suis tromp, elle a pli d'une faon lamentable!... Et pourtant, le seul nom d'athe me remplit de colre!... Quand il m'arrive d'en coudoyer un sur ma route, je m'efforce d'tre poli, de ne pas lui jeter la face ma rpugnance et mon ddain!... Ce sont, tous des poseurs, de vils orgueilleux, des gens qui touffent leur conscience et qui ont peur d'avouer tout haut le Dieu qu'ils sentent palpiter dans leur me!... Le jour o la mort les menace de sa griffe, ils changent de sourire, et c'est, leur tour d'tre crtins, de ramper devant l'au-del!... Ce sont des hypocrites et des poltrons!... Ce que je dis l, tu le disais autrefois de ton indignation jeune et fougueuse... En t'entendant, je me retrouvais tout entier, c'tait l'cho de ma passion vengeresse, tu tais mon fils, tu tais Canadien-Franais, corps, me et sang comme moi, je t'aimais perdument, comme on ne doit pas aimer un fils peut-tre!... --Je suis encore tout cela, votre fils entier, je vous le jure... --Tu ne l'es plus, te dis-je!.. Il y avait de la pte molle en toi, de l'toffe compromis, de la tendance aux complaisances criminelles!... Songe donc, tu es devenu l'ami de sectaires maudits!... Et j'ai un pressentiment qu'ils sont de l'cole la plus noire, de celle qui nous pourchasse, fait la guerre nos autels et veut chasser Dieu des entrailles de l'humanit!... Comment oses-tu me regarder comme cela, de tes yeux qui ne cdent pas?... Dfends-toi, maintenant... Depuis que j'ai su la chose vilaine, je me suis creus le cerveau toute la nuit, j'ai cherch comment tu serais moins coupable, et rien ne te justifie d'avoir fraternis avec ces misrables, tu n'as pas respect la foi qu'ils tranent, dans la fange, tu m'as reni, tu as reni ta mre et ta soeur, tu as lch ta race, tu nous as lchs tous!... Dfends-toi, si tu le peux, je t'en dfie! --Vous parliez d'un poignard qu'on vous plonge dans le sein, mon pre... Vous me demandiez pourquoi Je gardais les yeux fixes: je sentais vos paroles me pntrer dans la chair comme des balles... Je n'ai qu'une excuse donner... J'ai peur de vous, j'ai peur qu'elle ne suffise pas, qu'aprs l'avoir entendue, vous me pensiez lche et criminel encore... Et cependant ma faute ne fut pas volontaire, je puis le crier, cela, je l'afffirme, je l'ai commise malgr moi, fatalement, musel, aveugle, inconscient de la honte!... --Tu plaides fatalit, est-ce bien l ton excuse? Elle serait pitoyable, interrompit le pre, dont l'accent calme du jeune homme exasprait les nerfs. L on tu fus le plus coupable, ce fut de mentir le jour o tu nous revins!... Je me repentis d'avoir eu ce doute, je craignais de t'avoir insult, je n'osai mme pas te rappeler que tu ne m'avais pas rpondu!... Tu m'as jou avec ton me canadienne, tu m'as trahi, tu as vers des larmes fausses!... Comprends-tu quelle douleur c'est pour moi de songer qu'aprs une telle faiblesse, tu n'as pas eu le courage de l'avouer: tu as eu l'audace d'en prolonger, au lieu mme de ton berceau, le cours et l'humiliation!... Ose dire que ce n'est pas vrai, que tu ne mrites pas le langage dont je te soufflte!... --Je n'ai pas rpondu, mon pre, je n'ai donc pas menti... Certes, je vous ai cach la vrit, je devais le faire... Ce fut une puissance, en moi que je ne pus vaincre... Ne m'interrompez pas, votre indignation serait cruelle encore, vous m'avez assez broy le coeur dj!... Je le rpte, j'ai peur de vous... Allez-vous me pardonner, quand je vous aurai tout dit? Oh oui, vous tes bon, vous ne m'accablerez plus de vos reproches qui me fouettent au sang comme des lanires de plomb!... J'ai, dans les veines, la chaleur ardente que vous m'avez transmise, vous l'avez embrase de votre enthousiasme pour tout ce qui est pur et beau, je l'ai surchauffe par une jeunesse que je consacrai toute aux fivres nobles et au rve sain, j'ai amoncel l'idal en mon me. Un jour, une vision incarna toute la somme de puret, de noblesse, d'idal et de beaut que j'avais accumule dans mes rves... En une minute, cela se devine, cela vous perce le coeur!... Marguerite, ds la premire seconde, attendrit le meilleur et le plus profond de moi-mme. Je l'aimai tout de suite, sans le savoir, avec l'inexprience de l'amour, entirement, d'un culte souverain, d'une passion merveilleuse... Et lorsque, de sa voix si douce, elle m'avoua son panthisme abominable, la souffrance que j'en eus me fit avoir piti d'elle, et j'oubliai qu'elle blasphmait Dieu pour l'adorer dans la crature si belle dont il illuminait un instant ma route. Prs d'elle, je n'eus pas honte, je me sentais fier et capable de tous les hrosmes, infiniment heureux... Je ne vous rpondis pas, c'est vrai, mon pre, je ne pouvais pas vous rpondre... Vous m'auriez dfendu de voir Marguerite, et elle m'tait dj chre au point que tout mon tre voulait ne pas la perdre encore... --Tu l'aimes! c'est donc l ta seule raison de m'avoir humili, de m'avoir trahi, d'avoir lch les tiens!... Selon toi, l'amour est immacul, d'o il vienne et quoi qu'il fasse! Il a parl, je dois me taire!... A quel degr de mollesse en es-tu rendu? Est-ce qu'on aime la fille d'un athe? N'est-elle pas insparable de son paganisme, et puisqu'elle narguait ton Dieu, ne devais-tu pas la har, ne voir en elle que l'ennemie qu'on maudit?... Tu l'as aime! Tu lui as donn le plus pur de ton enthousiasme et le meilleur de tes rves! Tn as, pour cette femme le sentiment sacr que j'eus pour ta mre!... Eh bien, je ne pouvais jamais m'imaginer ta bassesse aussi grande!... Ne sens-tu pas qu'ils rougissent de toi, Lafontaine et Cartier, dont je t'enseignai la mle histoire ici mme? Ne sens-tu pas qu'ils te renient, les livres canadiens dont je te fis boire amoureusement la sve patriotique?... Et maintenant que mon indignation s'puise, je ne ressens plus que la honte, et tu ne sauras jamais combien tu me fais mal, combien cet amour coupable terrasse et vieillit ton pre!... --Pauvre pre!... Mais c'est pour viter cette colre et cette peine que je ne parlai pas, le jour o je revins... Alors seulement, j'entrevis la profondeur de mon amour... Et si vous saviez combien je l'aimais dj, vous comprendriez que j'aie pu faiblir... Hlas! nous sommes devenus des ennemis, nous nous battons, nous nous dchirons, le sang coule des blessures que nous nous donnons au coeur!... Pourquoi seriez-vous impitoyable? L'abb Lavoie m'a pardonn, lui... --Tu mens! s'crie le pre, furieux. --Oh! quelle atroce parole, mon pre, c'est votre tour m'enfoncer un poignard!... --Depuis que tu m'as cach ta honte, puis-je croire en toi? L'abb Lavoie ne peut t'avoir pardonn, lui moins que tout autre!... Il aime trop bien son Christ pour avoir sanctionn ton amour d'une fille Renan!... L'aptre a d bondir sous l'outrage au Dieu qui a toute son me et toute sa vie!... Tu ne lui as dit qu'une parcelle de la vrit!... --Il faut que vous me croyiez, mon pre, que vous regrettiez cette parole qui me torture, et la voix du jeune homme a une telle nergie que le pre en est profondment remu. Je ne vous garde pas rancune de me flageller du nom de menteur, vous vous croyez le justicier de la race et de la foi... Mais entendez-moi bien, et il vous le dira lui-mme, j'ai fait l'abb, le jour du poll, en un moment de souffrance aigu, la narration que vous entendtes... Je me prparais sa colre, et voici ce qu'il me dit: "Tu ne fus pas lche de l'aimer, tu le serais de ne pas immoler ton amour!"... --Comment n'es-tu pas lche d'aimer une femme que tu dois arracher de ton me, parce qu'elle est l'ennemie de ton Dieu? interrompit Augustin, qui ne pouvait plus douter de la franchise de son fils. --Oui, Augustin, il ne fut pas lche, il ne fut pas coupable, intervint la mre, dont le visage tait ple comme celui d'une agonisante. Il faut que tu comprennes... Ton patriotisme rigide va trop loin, tu as puni cet enfant d'une faon qu'il n'oubliera jamais, que tu regretteras plus tard... Ta conception de l'honneur t'gare: calme ta souffrance et ta fureur un moment... Rappelle-toi ce que c'est, l'amour... Tu n'eus qu', m'aimer rien ne sparait nos deux mes avides, il nous parut naturel, ds la premire heure, de nous aimer toujours... Je fais appel ton amour: n'est-ce pas une chose toute-puissante? Figure-toi qu'un gouffre nous et empchs d'aller l'un l'autre, n'aurais-tu pas souffert de me perdre? J'ose esprer que tu ne m'aimas pas uniquement pour la prire... A Marguerite, il ne manque pas autre chose que la prire... Il l'aime, comme tu m's aime, pour les mmes raisons ternelles, pour le mme bonheur dans tout son tre... Tout-a-l'heure, si tu avais pu voir son martyre, entendre sa confidence mouvante, tu en aurais eu les larmes aux yeux, tu n'aurais pas eu des paroles aussi violentes, aussi meurtrires... Songe donc, il l'adore sans espoir... Ds la minute o lui vint la rvlation de cet amour, il s'est battu comme un lion contre lui, comme ton fils, comme un Hbert, il a vaincu!... Ton fils est digne de toi: il prfre l'amour qu'il tue l'honneur que tu lui as enseign!... Rappelle-toi notre tendresse, et tu sauras quel tourment est le sien, ce qu'il lui faut de grandeur et de courage pour laisser partir jamais la femme qu'il aime!... --Toi aussi, ma femme, tu es contre moi, tu l'absous, dit Augustin, plus calme. Et c'est au nom des Hbert que tu implores la piti!... Ne t'en dplaise, les Hbert n'ont jamais fraternis, que je sache, avec les ennemis du Christ!... Jules est le premier qui dchoit!... Avant d'avoir aim cette fille, il tait de ma race, il n'en est plus!... L'abb Lavoie n'est pas un Hbert, lui!... Jules a failli, te dis-je, il n'est pas digne du nom que nous lui avons donn!... Ton amour t'aveugle, tu pardonnes avec le coeur mou des mres!... Tous les Hbert, depuis le premier anctre canadien, le condamnent, le fltrissent, par ma noix charge de toute leur fureur, l'accusent d'avoir souill leur blason!... --Eh bien, mon pre, c'est trop! proteste vivement le jeune homme. Je refuse l'excommunication de ma race!... Non, je n'ai pas dgnr, je me sens digne du nom que je porte!... J'aime la fille d'un athe, soit, je n'ai pas pu faire autrement!... Il m'a suffi de la voir: suis-je criminel de l'avoir vue?... Comme vous le disait ma mre, je n'ai pas cd, j'ai runi contre cet cet amour, toutes les forces capables de l'extirper de moi-mme, j'ai fait le serment de vaincre et j'ai vaincu!... Je l'ai revue, fort bien, mais je n'ai jamais oubli, prs d'elle, qu'elle ne serait jamais moi!... Dieu, comme j'ai souffert, comme je souffre encore!... Oh! si vous saviez ce que j'ai l, ce que c'est le dracinement de l'amour en soi-mme!... Je n'espre plus votre pardon, vos yeux ne bronchent pas!... Qu'importe? Un jour, vous admettrez, vous pardonnerez!... Si je n'avais pas mon rve d'action patriotique, en face de moi, qui magntise et promet des sensations grisantes et viriles, je ne sais quel dsespoir je m'abandonnerais; Dieu merci, dans quelques jours, Ottawa, j'exalterai l'me canadienne, je mettrai dans mes accents toute la passion que je rfrne, que j'gorge, et il faudra bien qu'on m'coute Vous serez fier de moi, mon pre, j'accomplirai de la grande besogne, je me rhabiliterai vos yeux, les anctres seront orgueilleux de moi, m'applaudiront par votre voix grondant de tous leurs enthousiasme!... --Comment veux-tu que je te pardonne, mon fils? rpondit Augustin, implacable, que la chaleur et la vhmence du jeune homme avaient toutefois boulevers. Tu parles bien, tu es superbe, et si l'loquence tait une excuse, il me faudrait oublier!... Mais, sous ton langage de flammes, je sens que tu l'ames la folie, que tu veux la revoir encore!... N'est-il pas vrai que tu veux la revoir?... --Oui, mon pre, il faut que je la revoie... Demain, ce sera fini... Elle s'en ira sans retour... Ne soyez pas inexorable, laissez-moi tenir ma promesse et lui faire l'adieu pour la vie... Ayez piti d'elle qui n'espre pas le rendez-vous du ciel!... --Mais tu ne comprends donc pas ce que c'est pour moi, le spectacle du mon fils implorant grce pour la fille d'un sectaire!... Quel est cet amour qui te fait te traner ses pieds?... --Aie piti, Augustin, je t'en supplie, sanglote la mre. Je te le rpte, tu regretteras cela plus tard... --Ayez piti, mon pre, balbutie Jeanne, dont les joues roses ne le sont presque plus. Ils s'aimrent un jour, et c'est dj fini, leur joie profonde... cela briserait leurs mes de ne s'tre pas revus... Elle n'est pas coupable de ne pas avoir connu Dieu... Comment est-ce elle, et non moi, dont le berceau ne fut pas entour du ciel? On ne peut s'empcher d'aimer Jules, est-il tonnant qu'elle l'ait aim?... Cela fait moins de peine de s'tre laisss, quand l'adieu s'change dans un regard suprme... Ayez piti d'elle que la destine brise, permettez-lui d'emporter un souvenir plus doux... --Toi aussi, ma Jeanne, dit le pre, courbant ses paules sous l'amertume. Eh bien, je resterai seul avec mon chagrin.. Va la voir, ta Franaise de malheur, puisque je suis seul la har...Mais Je ne cde pas. Je n'accepte pas cet amour!... Il n'y a pas d'amour coupable ncessaire, quand on s'appelle un Hbert!... On n'aime pas, sans y mettre sa volont molle, une fille impie... Son visage, ft-il une apparition de grce, n'a jamais pri!... Ses yeux, fussent-ils merveilleusement beaux, ne pntrrent jamais dans le ciel!... Sa bouche, et-elle un dessin irrsistible, avait blasphm ton Dieu!... Tu devais prendre tous ses charmes en horreur!... Vous pensez tous contre moi, quelque chose d'inflexible m'assure que j'ai raison, et il me faudra bien des heures et bien des jours avant de penser comme vous tous, avant de pardonner. VIII Au moment mme o Jules Hbert a le coeur la torture dans le sanctuaire des livres canadiens de son pre, Marguerite Delorme, immobile et pensive l'une des fentres du Chteau-Frontenac, admire longuement le paysage dont elle veut garder le souvenir ternel. A la veille de s'en loigner pour toujours, elle imprgne sa mmoire de chaque dtail pittoresque, et le Saint-Laurent, dsormais, fera partie de la substance vive de son me. C'est une des journes paradisiaques du septembre qubcois, o le soleil a des caresses de lumire plus douce et l'air des parfums plus subtils. On dirait que la nature, aux approches de l'automne maussade et frileux, se grise de chaleur afin d'oublier la bise qui bientt, la rendra frissonneuse. Le fleuve dploie sa nappe limpide, aux miroirs d'meraude et de bleu turquoise, le feuillage du Bout-de-l'Ile est alangui, la falaise grise de Lvis s'claire d'un sourire, les Laurentides chelonnent leurs croupes gracieuses dans la clart bleue, les villages, au loin, s'aurolent de rayons tendres. Une allgresse vive miroite sur le visage des quelques promeneurs sur la Terrasse lumineuse. Champlain s'anime dans le bronze, et c'est peut-tre la fanfare des cloches innombrables qui fait passer des souffles de vie dans sa chevelure. Marguerite adore le son des cloches canadiennes. Elles lui arrivent de partout, ce matin-l. Une plainte mlancolique vient elle de la cte de Beaupr lointaine, une rumeur plus joyeuse accourt de Saint-Picrre-de-l'lle et de Sainte-Ptronille, une harmonie enthousiaste s'lve des clochers fraternels de Beauport et des glises de Lvis, le carillon de Saint-Romuald murmure dans la distance, et les clochers de Qubec unissent leurs voix prochaines en une salve clatante. Elles sont, les cloches vivantes, l'emblme triomphal d'un pays de foi profonde. La jeune fille sait pourquoi le paysage magique et la mlodie grandiose rpandent l'extase au fond de son tre. Elle ne peut les sparer, l'une et l'autre, du jeune Canadien qui lui chanta l'une et lui dvoila le mystre de l'autre. C'est beaucoup moins le grand fleuve qu'elle regarde et les clochers des villages canadiens qu'elle entend, laisse pntrer en elle et pleure d'abandonner, que le jeune homme nergique et fort qu'elle y retrouve et qu'elle aime. Elle n'en doute plus, la source d'amour a jailli sur sa route. Et plus elle y a bu, plus elle eut soif. Hlas! elle est presque tarie dj. Demain, elle s'abreuvera de la dernire goutte. Et tous ignoreront le chagrin poignant, nul jamais ne saura la tendresse o le meilleur d'elle-mme s'est donn, ne se reprendra jamais. Elle a conscience qu'un tel amour ne disparat jamais de l'me et que Jules Hbert trnera dans son rve toujours. Mais la souffrance qu'elle prouve est trangement douce, et voil pourquoi elle coute, avec une motion ravie, la fanfare des sons innombrables. En les entendant, Gilbert Delorme, assis auprs d'une table fragile, quelques pas de la jeune fille, fit courir vertigineusement sa plume sur les feuillets blancs qu'il couvre d'une criture nerveuse et mesquine. Les cloches ne l'ont jamais nerv comme en ce jour, elles inspirent, sa haine des invectives pleines de flamme. La pleur de ses traits rayonne d'une passion farouche, des clairs traversent les yeux noirs et tendus, un rictus amer contorsionne la bouche entr'ouverte. A coup sr, il est la proie d'un sentiment qui l'enfivre et le transporte. Un instant, la plume fbrile cesse d'aller et venir: il coute, la fureur dans les veines, le bruit immense des cloches. Puis, sa pense de nouveau se hte sur les feuillets immaculs. --"Jamais comme en cette minute, crit-il Paul Favart, un de ses compagnons d'armes dans la guerre Dieu, je n'ai senti la rage devant la superstition que nous voulons draciner de ce monde. Ce Canada-Franais fourmille de crtins endurcis. Oh! comme il faudra de persvrance et de besogne pour dloger ici le surnaturel qui est comme la molle vitale de cette race! Mais nous y parviendrons, nous infiltrerons petit petit l'humanitarisme vainqueur! Tiens, j'ai les oreilles casses par le son des cloches maudites qui m'arrive de toutes parte, et je voudrais rduire en poussire tous ces clochers dont Qubec foisonne!"... Et, longtemps encore, les feuilleta blancs se noircissent de haine. Gilbert Delorme, enfin, s'arrte, les sueurs perlant du front livide. Son enfant chrie est toujours l, immobile la fentre. Oh! comme il en est orgueilleux, de cette femme intelligente, idale, qu'il a cre! Sonnez, cloches maudites, pense-t-il, avec une joie dlirante, vous ne faites pas mieux, vous ne ferez jamais une crature comme celle-l! Un dsir incontrlable de lui redire sa fiert dirige le pre vers sa fille. Elle est si intense, la rverie visage mince et parfait, qu'il en est frapp. --Quelle songerie, ma fille!... Si j'ignorais que tu n'as aucune raison de l'tre, je te croirais triste mme... --On est triste, parfois, sans trop savoir ce qui pleure en nous... --C'est la souffrance des potes, cela, railla-t-il. Les larmes qu'on verse alors ont une saveur infinie... C'est la douleur imaginaire, qui n'en est que plus douce, parce que nous la crons en nous-mmes... Ce n'est qu'une forme de l'gosme; deviendrais-tu goste, mon enfant? La chose est, trs-vilaine... --La posie m'a toujours ensoleille de joie, mon pre, dit la jeune fille, qui se demanda si, dans son amour, elle n'avait pas song qu' elle mme. Je ne suis pas une goste, alors... --La joie intense confine aux larmes ce n'est qu'une manire de dire ce que tu sais, n'est-ce pas?... --Si vous le voulez absolument, il faut bien que je sois goste, badina Marguerite. --Tu railles, mon enfant, et bien que je n'y connaisse gure aux mystres des femmes, j'ai l'intuition que tu n'as pas envie d'tre joyeuse, que tu prfres tre seule... --Mais non, je suis trs heureuse de vous avoir auprs de moi, de regarder vos bons yeux tendres!... --Dans les tiens, quoi que tu dises, je souponne une vague tristesse... --C'est toujours aprs-demain que nous partons, c'est irrvocable, n'est-ce pas? interrompit vivement la jeune fille, pour esquiver l'interrogatoire troublant. --Mais oui, n'en as-tu pas assez, de cette ville?... Elle est trs belle, fort intressante, j'en conviens, mais le Canada nous rserve beaucoup d'autres surprises tout aussi agrables, je t'assure... Est-ce le dpart qui te bouleverse?... --Sans me dsesprer, il me chagrine, mon pre... --Eh quoi! tu m'tonnes l, vraiment, je ne comprends pas. On s'attendrit sur un endroit qu'on laisse avant d'en avoir puis tout le charme!... N'as-tu pas eu tout le loisir d'admirer Qubec?... Un cicrone captivant ne t'a rien cach de la ville pittoresque, au cours des longues semaines qu'il a eu la dlicatesse de nous consacrer... Il est fort bien, ce jeune homme, et c'est dommage qu'il prie!... --Allons, mon pre, n'est-ce pas admirable, le tableau qui se droule d'ici? s'empressa-t-elle de dire, effraye de la fivre dont son visage brlait. Plus je le contemple, plus je l'aime!... --Je te le redis, les paysages qu'on abandonne, en les aimant encore, laissent dans Pme un meilleur souvenir... A vivre plus longtemps Qubec, tu en deviendras lasse... Courons vers les sensations nouvelles! Montral est superbe, m'a-t-on dit, la sorcellerie des plaines de l'Ouest nous attend!... Il ne faut pas avoir de la peine, tu es trop sentimentale, Marguerite... --C'est la premire fois que je regrette autant d'abandonner une terre trangre, ne put s'empcher de murmurer la Franaise. --Combien de fois nous quittmes des lieux qui me parurent plus merveilleux que celui-l, et tu n'eus jamais un chagrin pareil!... Aujourd'hui, tu es mlancolique l'extrme, il faut chasser l'impression pnible, ne pas donner prise la songerie maladive... On glisse vers elle sans trop le savoir!... Oh! je devine, ces cloches t'affligrent sans doute!... Je l'crivais Favart, elles ne m'agacrent jamais autant que tout--l'heure... Elles ont enfin calm leurs transports!... Dis, c'est leur tapage qui t'a rendu triste... Elles nous narguaient, chantaient victoire!... Ah! si je pouvais les touffer!... --Pourquoi tant de haine, mon pre? reproche-t-elle. --Que veux-tu dire?... --Oui, notre religion, c'est l'amour, et vous n'avez jamais piti des catholiques, de leurs clochers... --Quel trange langage! interrompit brusquement Gilbert. Je ne l'entendis jamais sortir de tes lvres, auparavant!... Ainsi, tu aimes les clochers, ton me sensible est touche par leurs appels, mais c'est notre ruine qu'ils annoncent grande vole, c'est nous qu'ils bravent dans leur insolence, et tout--l'heure, on aurait dit, vraiment, qu'ils se donnaient le mot pour me lancer leurs sarcasmes la figure!... Je connais les motions potiques, moi-mme... Eh bien, ces cloches, je les hais, je les mprise, je donnerais mon sang pour les voir toutes joncher le sol, en morceaux, vaincues, muettes jamais!... Je la condamne, ma fille, ta posie qui s'attendrit jusque-l!... --Pourquoi ne pas les aimer comme reliques d'art?... N'est-il pas inspirant de voir les clochers escalader l'azur ou rester debout quand la tempte gronde autour d'eux?... Ils me parlent de choses douces, ils devraient vous mouvoir comme symbole de l'me humaine qui s'lve, aspire vers l'idal et dfie les ouragans de l'existence!... --Mais tu sais bien qu'ils sont l'emblme de la foi excrable de ces gens-l!... Aussi longtemps qu'ils seront debout, fiers, arrogants, despotiques, on les aimera!... En avoir piti, c'est reculer indfiniment le rgne bni de la Libre-Pense!... Non, il faut leur trancher la tte, les craser sous nos talons frntiques!... Ta tendresse pour eux m'agace normment, j'avoue ne pas te comprendre... On cultive le clricalisme en serre chaude ici, mais il ne peut t'avoir entame!... --Je suis tout aussi anti-clricale que vous, mon pre, mais autrement, voil tout. --Comment peux-tu l'tre autrement que moi qui t'ai faite ma ressemblance?... --Je rve plus de tolrance dans la guerre ces gens-l, comme vous les appelez... Ils sont sincres, croyez-m'en... Dans leur sincrit, il y a de la grandeur... Vous les ddaignez, je crois qu'ils valent mieux que cela, qu'ils mritent notre amour mme... Vous les traitez d'ignorants: il est des choses qu'ils n'ignorent pas, cependant, l'honneur, le devoir, la noblesse, les vertus sublimes... Quand vous vous battez contre eux, vous ne songez qu' leur Dieu que vous hassez... Vous avez la conviction que leur Dieu n'est pas, c'est donc eux-mmes que vous hassez!... Est-ce prcher l'amour que d'tre impitoyable et d'outrager sans cesse?... --Ces ides sont nouvelles, inoues, je crois rver les entendre jaillir de ton cerveau, une influence a opr sur toi de vrais sortilges!... Ignores-tu que tu les excuses, que tu les dfends mme, que tu leur permets de vivre?... C'est le laisser-aller que tu exaltes!... Mais laissons-les faire, et le crtinisme encrotera la pense humaine jamais!... Non, ma fille, il faut traquer la superstition lgendaire, ne pas lui faire quartier, l'assommer!... La foi de ces Canadiens-Franais t'en impose, un moment... Cela passera, ne peut durer, c'est la femme en toi qui pleure sur l'ennemi bless qu'on apporte dans sa maison!... Au fait, tu ne m'as pas encore dit pourquoi tu es si triste, ce ne peut tre pour cela, assurment... --C'est pour cela, mon pre, je souffre, parce que les hommes ont se har!... --C'est vraiment curieux, fit-il, songeur. On ne pousse pas la sensibilit un tel point!... Il ne s'agit que d'une ide: on ne verse pas de larmes sur une ide, et c'est comme s'il y avait eu des pleurs dans ta voix... Il y a autre chose que tu me dissimules... J'essaye de comprendre... Oh! si c'tait cela!... Quelle pense affreuse!... Mais c'est impossible!... Tu n'aurais pas fait cela!... --Quoi, mon pre! s'crie la jeune fille, inquite. --Eh oui, ta peine... J'ai pens, un instant, que... Mais non, je ne le dirai pas, ce serait dj t'insulter, bien que je n'y aie pas cru... Ce serait violer la confiance que j'eus toujours en toi, introduire un mauvais souvenir entre nous qui ne connmes jamais cela!... Dcidment, non!... --Je veux savoir, mon pre, dit Marguerite, impulsive et cdant au besoin qu'on a toujours de fuir le mystre avec les tres chers. --Il vaut mieux que je me taise!... --Un soupon plane entre nous, je ne puis endurer cela!... Je prfre savoir!... --Puisque cela t'intrigue, il faut bien le dire. Mais souviens-toi que je n'en crois rien... Je le dis, pour ne pas te dplaire, tout simplement... Ce Canadien-Franais, eh bien, il est charmant, cause fort joliment, possde une intelligence assez vigoureuse, assez brillante mme, une rudition des choses de son pays vraiment captivante... Depuis que vous vous tes rencontrs, vous avez eu presque des relations d'amoureux... Si je ne t'avais pas connue la femme inflexible que je t'ai faonne, je n'aurais jamais permis une pareille intimit!... Mais je ne pouvais m'y opposer sans douter de toi, et je t'aurais outrage, n'est-ce pas?... Tu es un autre moi-mme, tu as la ferveur de mes ides, tu peux braver toute la squelle des crtins ensemble, au besoin mme tu leur donnerais une verte leon de grande et saine philosophie!... A certains moments, quand une inquitude passagre me traversait l'esprit, je songeais avec orgueil que ce brasier de superstition ardente que tu effleurais, ne pouvait te causer la moindre brlure!... Non, Jules Hbert n'a pas eu l'audace de t'endoctriner!... Ce n'est pas la sienne, l'influence dont j'ai pari tout--l'heure!... --Il est trop dlicat, mon cher pre, il n'y a pas mme song, vous pouvez en tre sr... C'est moi qui lui ai demand de me parler de sa foi!... J'tais certaine de moi-mme!... --Et il t'en a parl! avec son feu, son enthousiasme de fanatique enrag, n'est-ce pas?... Quelle imprudence, ma fille!... Il y a mis toute sa conviction diabolique, je suppose, il a fait de l'talage, a dclam des tirades pieuses!... Dans tout cela, il y a je ne sais quel magntisme, et il faut tre sur ses gardes!... Au moins, tu lui as rpondu, tu l'as joliment musel, tu l'as fait rougir de son ignorance et de sa lchet devant leur Dieu fantasmagorique!... Oh oui, tu as fait cela, tu as veng ton pre dfi, tu lui as fait rengainer sa chimre de l'au-del!... C'tait, ton devoir, et tu n'y as pas failli, j'en suis certain!... --Il ne m'imposait pas sa foi, pouvais-je lui imposer la mienne? D'ailleurs, tout ce que je pouvais lui en dire, il le connaissait dj!... --Comment! il aurait l'esprit assez large pour concevoir la Libre-Pense mancipatrice, et il est, encore esclave des antiquailles du christianisme!... Oh non, je ne crois pas cela!... C'est mal d'avoir courb la tte, Marguerite, et tu as faibli!... Tu eus, pour lui, la piti que les clochers t'inspirent... Tu es trop gnreuse, dcidment: trop de bont mne la tideur et la mollesse!... Vraiment, je te croyais plus forte que cela, tu me dsappointes... Ce Canadien-Franais se vantera dsormais qu'il eut facilement raison de la fille de Gilbert Delorme!... Peut-tre n'ignore-f-il pas qui je suis, et il n'en sera que plus fat!... Tu les connais, pourtant, ces catholiques arrogants, leur morgue n'a pas de bornes, et ds qu'ils ont sur nous le moindre avantage, ils le proclament tous les vents du ciel!... Il nous comprend, dis-tu: c'est, de l'hypocrisie, te dis-je... S'il nous comprenait, il serait avec nous!... --Vous me reprochez d'tre gnreuse, comment pouvais-je ne pas l'tre avec lui? Il est si bon, ni magnanime lui-mme!... Il n'a pas de haine contre nous, mon pre... --Impossible! il est un catholique enracin, il doit nous har... --Il nous mprisait avant de nous avoir rencontrs... Il croyait que nous tions tous des poseurs l'indiffrence, que nous n'tions pas sincres... Depuis qu'il est convaincu, par nous, qu'il y a des allies francs, il nous aime, tout en nous combattant!... --Alors, c'est depuis qu'il t'a vue, qu'il nous aime, rpondit Gilbert, que son soupon de tout--l'heure reprenait. --Il n'a plus de rancune contre nous, mon pre c'est tout ce que j'ai dit, balbutie Marguerite, pouvante par le ton svre de Gilbert, et craignant d'avoir laiss poindre son secret par mgarde. --Et si c'tait moins les sectaires et tes parents qu'il aime que toi, ma fille?... --Il ne m'a rien dit de tel, rpondit la jeune fille, trahissait une pleur intense. --Une femme devine toujours, quand il y a de l'amour autour d'elle!... Et maintenant, je veux rponse nette et libre!... Ce Canadien-Franais t'aime-t-il?... --Je ne saurais dire, murmure-t-elle. --Tu doutes!... C'est un aveu, cela... Tu sais, tu as la certitude qu'il t'aime!... Il te l'a dit peut-tre?... --Oh! mon pre; ce n'est pas vous, cela, vou me tendez un pige, je viens de vous dclarer que je n'en sais rien... --Je te demande pardon, ma fille, je ne voulais pas ceci... Mais, vois-tu, la seule pense qu'il peut t'aimer, je me rvolte!... il ne peut avoir eu cette audace!... Il est ton ami, c'est trs-bien, mais pas autre chose!... Et pourtant si c'tait vrai!... Je me suis conduit comme un cervel: laisse-t-on des jeunes gens se voir autant que je vous le permis?... Ce serait un rude hypocrite, alors, il nous aurait dpists par ses faux airs de cicrone dsintress!... Mais oui, je commence le dtester, lire sur son visage du mensonge et de la fourberie... Il ne te l'a pas dit qu'il t'aime, mais s'il te l'a fait voir, c'est dj trop de sans-gne, trop d'insulte!... J'en ai le pressentiment horrible, il t'aime, et tu le sais!... Dis-moi qu'il t'aime, tu ne m'as jamais menti, petite fille... --Je suppose qu'il m'aime... Y a-t-il de la honte se sentir aime par un jeune homme chevaleresque et noble?... Quelque chose me dit qu'il a pour moi la tendresse la plus loyale et la plus flatteuse, et que jamais homme aura pour moi le respect religieux dont il m'entoure... Sa dlicatesse est impeccable, il ne m'a fait aucun reproche de mes ides paennes, il ne me parla de sa foi que le jour o je l'en priai... Il y mit une rserve admirable, dont vous l'auriez lou vous-mme... Ah! si vous saviez comme il est fort et superbe, intelligent et sympathique, vous ne lui feriez pas un crime de m'avoir aime!... La passion vous suggre un langage indigne de votre bon coeur!... S'il m'aime, j'en suis fire, et son amour me charme et m'enrichit!... --Ainsi, tu sens papillonner autour de toi le dsir intense d'un catholique maudit, s'crie Gilbert, avec une rage contenue. Plus la chose s'envenime, plus tu persvres me la cacher... Je pense que tu l'acceptes simplement comme tant d'autres amis qui, au cours de nos voyages, furent tes compagnons d'un jour, et tu te plais conqurir son me!... Quand la prudence la plus lmentaire te conseille d'carter mon soupon aux aguets, tu le dfends malgr toi, tu en fais une idole, tu as pour lui des paroles chaudes, passionnes, qui me condamnent, qui me bravent!... --Je n'ai pas voulu vous braver, mon pre, proteste Marguerite, qui a peur et devine quelle conclusion son pre se prcipite. --Ce n'en est que pire alors, tu le fais dans une inconscience qui illumine tout!... Je sais d'o elles viennent, tes ides nouvelles et d'o il vient, ton sentimentalisme outr!... Je sais d'o elle t'est venue, l'affection pour les clochers!... Je n'ignore plus ce qui fermente derrire ton front rveur et je connais la source o s'abreuve ton chagrin!... Ce n'est pas Qubec et son paysage que tu pleures de laisser jamais, c'est Jules Hbert que tu aimes!... N'essaye pas de le nier, cela est crit sur ton visage pourpre et dans tes yeux qui sont injects de honte!... --Je n'essayais pas de nier, je voulais vous empcher d'tre impitoyable... Si c'est aimer, que d'admirer ce Canadien au-del de ce que j'en peux dire, je l'aime... Si c'est, aimer, que de lui tre profondment reconnaissante de la gentillesse et de la bont qu'il eut pour moi, je l'adore... Si c'est de l'amour, cette joie indicible de le voir et de lui parler, je l'aime perdument... Si c'est de l'amour, la peine que je sens l, indracinable, touffante, je l'aime dsesprment... Je ne puis vous en dire qu'une chose, mon pre, si c'est l'amour, tout cela, c'est la premire fois que j'aime!... --Et tu es orgueilleuse de cet amour?... C'est mme l'orgueil de cet amour qui l'a trahi! Tu ne t'es pas aperu que ton secret dbordait!... --Vous avez attaqu Jules... En dpit de moi-mme, je l'ai dfendu... Je lui devais cela, je le devais mon coeur, au pur souvenir que j'aurai toujours de lui!... Vous m'avez enseign la loyaut: malgr moi, je fus loyale celui que je crois digne de mon amour!... --Alors, entre les deux, ce n'est pas moi que tu prfres!... Il a le meilleur de toi-mme!... Pour lui, tu m'accuses, tu te bats contre moi, tu me blesse au coeur!... --Oh! mon pre, prenez garde, l'indignation va vous faire porter des coups dont la blessure ne gurira jamais!... Pourquoi cette fureur que je sens approcher? Vous savez bien que je vous adore, et plus que jamais, le jour o c'est l'amour de vous qui m'empche de voler la tendresse de Jules Hbert!... Il faut que je vous aime bien, que vous ayez une emprise bien forte sur mon me, pour que je m'en aille ainsi pour toujours, brisant mon rve et fuyant la joie ineffable de cet amour!... --Mais je rve, ce n'est pas vrai, tout ce que tu me dis l, s'crie Gilbert, qui se cramponne un suprme espoir. Tu ne l'aimes pas, c'est faux, c'est impossible!... Tu es ma vie, mon oeuvre, je t'ai ptrie la ressemblance de mon idal, je t'ai distill goutte goutte la haine de leur Dieu fantoche, et quand je t'entendais railler la superstition avilissante, je croyais que ma colre contre elle tait plus pure et meilleure!... J'esprais pour toi un fils de la libre-pense, un champion de nos doctrines, quelqu'un digne de la jeune fille idale que j'avais cre... A vous deux, vous auriez fait de la jolie besogne, et ma vieillesse en aurait t rajeunie sans cesse... Un catholique va enchaner ton rve dsormais? Ah non, je me rvolte croire cela!... Tu as peur que je t'crase de ma colre?... Mais non, petite fille, je ne songe plus chtier!... C'est faux, tu ne l'aimes pas, te dis-je!... C'est une admiration fleur de coeur pour un joli garon!... Dis-moi, tu ne lui as pas donn ton me de jeune fille!... Je comprends qu'il t'aime, lui!... Je lui en voudrai ternellement d'avoir os t'aimer!... Je sens que je l'ai en horreur, maintenant, que je l'excre!... N'est-ce pas que c'est faux, que tu as, maintenant, la rpugnance d'un tel amoureux, que tu exagres l'impression qu'il t'a faite?... Demain, tu l'oublieras!... N'est-ce pas que tu commences rougir de cet amour? --Je n'ai pas, le droit de renier mon coeur!... Je sens, mon pre, que je n'oublierai jamais cet homme!... --Ah! malheureuse! je t'implore, je me trane presqu' genoux pour te supplier d'immoler cet amour, et tu n'hsites pas briser mon espoir, faire crouler l'idole que tu es dans mon me de pre et que je voulais sauver!... Tu l'aimes! et tellement, que tu n'en as pas mme la honte!... Le lche! l'hypocrite! le menteur! l'impudent! il s'est gliss entre nous comme une vipre, et ses odes brlantes de patriote faisaient oublier la sournoiserie du larron d'amour!... Il t'a ensorcele, t'a presque gagne!... Ne dis rien, tu n'as rien dire!... Il s'en est bien peu fallu qu'il ne te convertisse!... Marguerite Delorme, ma fille, une convertie, une catholique, genoux, quelle humiliation!... Il tait presque trop tard, tu glissais sur la pente visqueuse!... Ta posie des clochers, le plaidoyer vibrant pour la foi de ces gens-l, c'est l'oeuvre du germe empoisonn, leur Dieu s'insinuait dans tes veines par l'amour!... Encore une semaine, et tu me reniais!... Inutile de parler, tu n'as rien dire!... Quand on les dfend, on est bien prs de les suivre!... Et tu m'as soigneusement drob sa machination d'enfer, tu t'es cach avec lui, vous vous tes moqus de moi tous les deux, tu es sa complice dans le soufflet dont il me cingle au visage!... Il t'a enseign l'hypocrisie, la dissimulation, la rvolte!... Oh! que je le hais, ce Canadien-Franais fourbe qui t'a change, t'a prise moi, t'a presque fait engloutir par le gouffre hideux de son christianisme!... --Vous l'outragez, mon pre, et chacune de vos invectives me fait saigner le coeur autant que si vous me les adressiez!... Comprenez-vous, il m'est infiniment cher, et l'outrager, c'est m'outrager moi-mme!... Vous n'tes pas coupable de flageller, vous ne pouvez faire autrement!... Mais c'est vous que je le dois, si je l'aime!... --C'est, moi qui t'ai enseign que les catholiques mritaient l'amour de ma fille! s'cria-t-il, d'une voix tranchante et, railleuse. C'est vraiment, trop fort!... Tu badines, et ce n'est pas le temps des mauvaises plaisanteries!... Tu te moques de moi que tu vnrais plus que tout au monde... Comme il t'a change, mon enfant!... --Non, mon pre, j'ai pour vous le mme amour et la mme vnration!... Si vous pouviez lire dans mon coeur tout ce que je vous y sacrifie, vous ne douteriez plus que je vous adore plus que jamais!... Oui, il s'est empar de mon me de jeune fille, mais c'est autant votre faute et la mienne que la sienne, s'il en est matre aujourd'hui!... Vous m'avez prch... --Prch? interrompit-il, furieux. Tu vois bien que leur langage te gagnait, que la gangrne s'tait mise dans ton cerveau!... --coutez-moi, cher pre, votre esprit droit va se soumettre!... Vous m'avez enseign l'amour libre, la loi de l'instinct, du choix volontaire... Je vous sais un gr infini d'avoir fait jaillir les bons instincts dans mon me de femme et d'en avoir mond les mauvais... Je me suis construit un palais de rves, et j'ai attendu qu'on vienne l'habiter... Plus j'ai espr, plus le besoin d'amour est devenu tyrannique en moi... J'ai connu Jules Hbert, et, ds nos premiers regards, tout ce qu'il y avait en moi d'instinct vibrant et suprieur accourut vers ce jeune homme nergique et fier... Je l'aimai de par l'amour libre, qui va toujours o le poussent les instincts dominateurs, sublimes ou laids!... Vous exigez que j'aie honte de cet amour: il me faudrait rougir de vous, mon pre, qui m'avez inculqu la noblesse et l'idal, il me faudrait renier votre amour libre!... --Quand devins-tu certaine qu'il croyait? demanda Gilbert, singulirement adouci par le plaidoyer sans rplique de son enfant. --Aprs avoir commenc l'aimer. --Quand l'as-tu appris?... --Le lendemain du jour o nous quittmes Liverpool... Nous tions ravis devant l'infini bleu du ciel et, de la mer... "Dieu nous est plus tangible devant cet horizon sans bornes", dit-il soudain.. "Vous croyez donc?" fis-je, tonne... "Vous ne croyez donc pas, vous. Mademoiselle?" rpondit-il, avec tristesse. "Non, Monsieur", dis-je, et nos regards se pardonnrent... --Et tu n'prouvas pas une rpugnance de tout ton tre?... --Nous nous aimions dj, mon pre, je le sais maintenant. Je ne le trouvai pas odieux, pas plus qu'il ne me jugea mprisable... Nous ne songions qu'au bonheur de nous tre vus, qu' celui de nous voir le plus possible toujours... --Que je le hais, ce Canadien!... Cet aprs-midi, au plus tt, dans une heure, si la chose est possible, nous partons!... Tu m'entends bien, je ne veux plus que tu le revoies, il ne te reverra plus!... --Ce n'est pas vrai, vous n'y songez paa srieusement, mon pre, s'cria Marguerite, affole, dont les yeux se dilatrent d'horreur et d'angoisse. --Il ne te reverra pas, te dis-je!... Il t'a dj fait assez de mal!... Il m'a fait trop de mal!... --Vous ne ferez pas cela!... Je vous tale mon coeur nu, n'y voyez-vous pas le dsespoir que vos paroles y rpandent? Il faut que je le revoie! --De ce pas, je vais prendre les informations ncessaires, et nous partons cet aprs-midi, je te le rpte!... --Pas cela, oui, pas cela! je vous en conjure, au nom de votre amour! Et, de sa poitrine qu'il treint, un sanglot morne qui clate, dchirant, navrant. Gilbert, qui aime cette enfant plus que lui-mme, souffre d'une torture cuisante. --Ne pleure pas, petite fille, murmure-t-il, avec tendresse, c'est, pour ton bonheur que je suis cruel... A ne pas le revoir, tu l'oublieras plus vite... Si vous vous faites l'adieu pnible, tu en auras le coeur plus douloureux, moins facile gurir... Ne pleure pas, mon enfant... Viens avec moi, nous n'en parlerons plus jamais, et quand je t'aurai reprise lui, je te pardonnerai tout, nous vivrons heureux toujours, comme avant lui... --Je ne puis vous promettre de l'oublier, mon pre, je ne suis pas de celles qui, l'ayant jur, trahissent le serment du souvenir!... Demain, je devais lui jurer de ne jamais l'oublier... Il m'a dit que, des hauteurs du Cap Tourmente, on a le tableau le plus merveilleux... Nous irons l, nous changerons l'adieu de nos mes... Ma peine sera plus douce, et ce sera plus facile, tous les deux, pre, d'tre heureux comme toujours avant lui... --Quel est donc cet art infernal avec lequel il a riv ton me lui?... J'essaye de ne pas le har, et c'est plus fort que moi, je l'abomine!... Non, dcidment, il ne te reverra pas! Je vais annoncer le dpart ta mre!... De nouveau, Marguerite est secoue par des sanglots violents, Gilbert, dfaillant sous la plainte douloureuse, ferme son coeur pour qu'elle n'y pntre pas. --Enfin, me voil prte, s'cria Madame Delorme qui faisait tout-a-coup irruption dans le petit salon. Apercevant, les traits dcomposs de Gilbert et la forme prostre de Marguerite en pleurs, elle courut la jeune fille. --Mais qu'as-tu donc, mon enfant? demanda-t-elle, bouleverse. Que s'est-il pass, Gilbert? Il y a quelque chose de grave pour un tel chagrin!... Elle n'a pas pleur, depuis le jour que tu te rappelles, Gilbert... Dis, qu'y a-t-il?... A ces mots de son pouse, les yeux de Gilbert deviennent hagards. Ivre de haine, il a oubli la chose pouvantable laquelle il songe bien souvent, presque tous les jours, si cruel en fut le drame. Un souvenir de nuits perdues au chevet de Marguerite jeune, sme l'effroi dans son me, et il est l, immobile, pantelant. Elle se tordait, la petite fille mourante, sous les griffes d'une mningite atroce la base du cerveau. En une seconde, il revit les insomnies d'apprhension folle. Il avait cru mourir d'angoisse. La maladie ragissant sur les yeux, avait, diminu l'acuit visuelle, au point qu'on avait, prdit la ccit absolue. Le mdecin, qui avait terrass la mningite brutale, avait dit que la vision, quoique sauve, serait toujours la merci d'une fatigue intellectuelle intense ou d'un chagrin vif et prolong. Il ne fallait pas que Marguerite se livre un effort crbral aigu: ses yeux s'affaiblissaient alors, avaient besoin de calme afin de regagner leur nergie visuelle. Oh! la vigilance jalouse avec laquelle Gilbert avait cart de son enfant les tudes trop ardues! Et, depuis les jours pathtiques, elle n'avait jamais pleur. --Oui, Genevive, tu as raison, c'est la premire fois, depuis lors, qu'elle pleure, finit-il par dire sa femme anxieuse, assomm, dompt. --Que s'est-il pass, Gilbert? lui demande encore celle-ci. --Elle aime ce Canadien-Franais!... --Jules Hbert!... --Oui!... Je voulais la lui arracher, partir tout de suite, avant qu'il ne l'ait revue... C'est pour cela qu'elle pleure... Marguerite, il faut cesser tes larmes, supplie-t-il, elles sont dangereuses!... Le mdecin t'a dfendu les larmes pour la vie!!! --Je t'en conjure, ma fille, obis ton pre... --Je lui obirai demain, j'en suis incapable aujourd'hui, sanglota la jeune fille. --Dis, tu es encore ma vritable enfant, implore Gilbert, tu crois en mes doctrines!... --Vous le savez bien, mon pre... --Tu ne faibliras pas, demain? Tu me reviendras?... --C'est mal d'avoir dout de moi, mon pre... --Je t'en demande pardon, je me suis fourvoy... Tu iras lui dire adieu, puisque c'est le seul moyeu de tarir le chagrin qui me met le coeur sang... --Oh! merci, mon pre, et pardon de vous faire de la peine... IX --Courage, Marguerite, disait Jeanne la Parisienne un peu hors d'haleine, quelques minutes encore, et nous arriverons... L-haut, vous serez largement rcompense de votre fatigue!... --Vous sentez-vous bien lasse? s'inquite Jules, avec douceur. --Vous tes si gentils, tous les deux, que je ne sens gure ma fatigue, rpond Marguerite, avec un sourire triste. --La fort est moins dense, la vgtation se clairsme, ajoute le jeune homme. Il en est des plantes comme des hommes: il y en a moins qui vivent dans les hautes sphres!... En effet, depuis quelque temps dj, ils ont quitt la petite oseille carlate et faraude, les convolvolus amoureux, les avoines folles et pimpantes, les mourons toils, les cotonniers pourpres, les sureaux de neige, les silnes ivres et lourds, les moutardes aveuglantes. Ils aperoivent encore, ici et l, des fougres au dessin frle et aux tiges menues. Tout-a-l'heure, ils taient accueillis par les htres efflanqus, les bouleaux minces et les rables un peu mlancoliques dans leur feuillage qui sent venir plus tt que les autres, l'automne et la mort. Il n'y gure maintenant, que la grande taille des pinettes et les bras ouverts des sapins qui les saluent au passage. A tout moment, ils entendaient gazouiller les sources dans les verdures attendries: plus ils gravissaient la montagne, plus elles sont devenues rares, et il leur semble qu'il ne doit plus y en avoir. La monte se prolonge, accidente, pnible, un peu nervante. Les racines qui s'enlacent au ras du sentier, accrochent les pieds qu'elles taquinent. Il faut se heurter aux roches anguleuses, sentir la pointe des cailloux effils dchirer les toiles d'araigne dont la trame colle au visage, franchir un arbre dont l'orage de l'anne dernire a jonch la route. Parfois, ils s'arrtent: un parfum de mille armes apaise leur sang qui bat grands coups martels. Le vol sous bois d'un geai d'azur, tout prs d'eux, leur donne des ailes, et ils reprennent le chemin tortueux, l'oeil bloui par les "quatre-temps" vermillons qui jalonnent le sol tout le long de la lisire. Soudain, l'ascension est facile et repose. La pente a cess d'tre escarpe, il n'y a plus de racines sournoises ni de pierres hostiles. Les trois amis foulent, avec ils ne savent quelle volupt, le tapis moelleux des aiguillettes brunes ou dores que les conifres ont semes dans la fort profonde. Marguerite pressent qu'ils arrivent, et sa lassitude l'abandonne. --Bientt, la grande Croix se dressera devant nous, s'crie Jeanne, avec une joie dont ptille son visage plus rose qu' l'ordinaire. Ce sera presque la fin... N'tes-vous pas heureuse, Marguerite, que ce soit la fin?... --Oui, je grille du dsir de voir le spectacle dont vous m'avez promis la splendeur, dit-elle, s'efforant de sourire, parce qu'elle pense A l'autre fin, celle de son amour. --J'espre qu'on ne vous a pas trop promis, murmure Jeanne, qui comprend... --Il vaut mieux ne pas trop promettre, si on veut, pargner la dception amre, ajoute Jules, dont le silence, tout le long de la monte, a suivi distraitement le colloque assez vif des jeunes filles. --Vous vous y connaissez tellement bien en beaux paysages, que je ne crains rien, dit la Franaise, regrettant d'avoir laiss deviner son trouble. --Je ne vous ai jamais due, alors, rpond-il. --Oui, vous ne m'avez jamais trompe, dit-elle, et Jules est confirm dans l'assurance qu'elle n'a jamais eu d'espoir. --La Croix! s'crie Jeanne, et elle se met courir, folle d'allgresse. Marguerite et Jules restent seuls. Un malaise invincible les paralyse. Il leur est impossible d'changer les impressions banales qu'ils cherchent en vain dans leurs mes effrayes l'une de l'autre. Ils avancent, au milieu des fleurs sauvages, vers la Croix prochaine qui les fascine. Elle est gante sur un pidestal de rocs antiques, soulev dans le firmament bleu sa tte dominatrice, et le bois nu de ses larges bras tendus remplit l'espace de grandeur et de souverainet. En l'apercevant, la Voltairienne a t secoue d'un frisson puissant tout le long de son tre, a eu le coeur noy d'une motion surabondante o la terreur et l'admiration se mlaient trangement. L'esprit disciplin bannir le surnaturel a dompt sur-le-champ l'impression magntique. Refermant leur ligne sur la clairire o les jeunes gens runis causent du paysage orgueilleux, les sapins austres se drident sous le soleil palpitant des premiers jours de septembre. C'est un coin de nature primitive, rude et terrifiante. Les rochers du laurentien le plus pur tagent leurs plans torturs ou bossus en une colline terne et bizarre. Par-del la cime fire, on voit le clocher grle de Notre-Dame-des-Neiges gravir timidement l'azur, et la cloche rouille parat s'ennuyer d'tre silencieuse. Le lichen, a et l, sur la pierre millnaire, gonfle sa nappe argente d'un jour. Des framboisiers presque rachitiques vivotent au milieu des airelles plus vigoureuses. Il est charmant de se reposer l'oeil sur les "quatre-temps" rouges et les campanules ouvrant leur me bleue. Un merillon affam qui menaait dans les airs, s'est dard comme une flche dans les arbres. Les trois amis reviennent souvent la Croix dont l'ombre immense crase les alentours sauvages et plane au-del jusqu'aux horizons que la fort drobe encore. --Tout--l'heure, nous vous parlions du Petit Cap et de ses coliers en vacances, dirait Jules. Ils viennent souvent, par groupes en liesse, rendre visite la cme et Notre-Dame-des-Neiges... Alors, la solitude s'anime de vie jeune et ardente... On cueille les fruits sauvages, les "bleuets" juteux, les framboises grasses, les "petites poires" qu'on s'arrache, parce qu'elles sont rares... On va tirer d'une source tapie dans la mousse, un peu plus loin, l'eau frache qui crve les rocs... On allume, l-haut, un petit feu qui crpite au sein des pierres dont on a construit la chemine d'un soir... A table, c'est un engouffrement de choses qu'on dvore, une escarmouche de bons mots qui ptillent... Quand la nuit envahit la montagne, ils accourent se percher sur la roche o la grande Croix s'enfonce, murmurent ensemble une prire aux toiles, puis, regardent longtemps les feux par myriades qui sont la ferie nocturne de Qubec dans la distance... Le sommeil est lourd et bon dans les lits durs qui sont nichs derrire la chapelle... Les plus vaillants se lvent, trois heures du matin, pour voir les tnbres se blanchir d'aurore et l'horizon s'embraser de soleil... --Qu'ils sont heureux! crie Jeanne, enthousiaste. Ce n'est que la deuxime fois que je viens, moi, et je n'y verrai pas encore lever le soleil... --Et moins heureuse encore, je n'y serai venue qu'une fois, murmure la Franaise, que la pense du dpart hante. Vous y reviendrez, Jeanne... --Pourquoi ne pas revenir au Canada, Marguerite? interrompt la petite Canadienne, avec un lan de toute elle-mme. --C'est pour toujours que je pars, que je dois partir... --Je ne veux pas, moi, s'crie Jeanne, impulsive et se rvoltant. Je veux vous revoir!... --Venez en France, alors, Jeanne... --Que j'aimerais voir la France, vous y revoir!... Mais qui viendra avec moi? dit-elle, songeant l'abme entre Jules et Marguerite qui ne trouvent pas de rponse. --Ce n'est pas vrai que vous partez, que je ne vous reverrai plus! redit Jeanne. Je n'ai pas eu le temps d'apprendre vous aimer comme vous le mritez!... Je n'aurai jamais d'amie pareille vous, restez que je vous aime davantage!... Si vous saviez comme cela me dsole de vous perdre!... --Il vaut mieux que nous nous sparions tous, la Croix l'exige au-dessus, de nos ttes, rpondit Marguerite, passionne, presque farouche. Puis, voyant des larmes plein les yeux de Jeanne, elle dit: "Pardon d'avoir t cruelle, petite amie, vous vous trompiez sur mon coeur, il n'est pas digne de votre amour... Il faut me pardonner cette violence, elle ne fut pas mchante, j'ai tant de peine vous quitter!... J'ai parfois des cris de rvolte, et je regrette celui-l!... Tu as oubli, n'est-ce pas, Jeanne? Je t'aime et je ne t'oublierai jamais!... Il y a des choses brutales; qui sait pourquoi elles nous font saigner le coeur?"... --Pour que nous devenions meilleurs, dit Jules, profondment mu. --Vous avez raison, il est des souffrances qui rendent meilleure... --Allons voir Notre-Dame-des-Neiges! interrompit brusquement Jules, que le regard de Marguerite bouleverse jusqu'aux plus sourdes profondeurs de lui-mme. Et les jeunes filles le suivent dans le sentier qui serpente travers les airelles et les lichens argents. Ils se htent, le coeur gros des choses pnibles entre eux. Voici dj qu'ils escaladent les rochers abrupts du sommet, foulent aux pieds les noms qu'on a vulgairement sculpts dans leur flanc tenace, arrivent auprs du sanctuaire dont l'humble faade est sortie peu peu de l'cran massif qui la drobait leurs regarda. --Que c'est merveilleux! s'crie la Franaise, en extase devant le tableau colossal que l'on aperoit des hauteurs du Cap Tourmente, Notre-Dames-des-Neiges. Elle en est comme navre. Elle en oublie sa douleur. Elle est muette de contemplation perdue. Jeanne et son frre ont une vive jouissance d'orgueil ne pas troubler l'extase de leur amie. A presque deux mille pieds d'une profondeur bante o le regard plonge comme dans un abme, le Saint-Laurent largit son onde o le soleil fait plir ici l'azur, tend l des nacres et des blancheurs qui tincellent. Des rafales veillent des frissons qui courent en se tordant sur l'eau paisible qu'ils sillonnent d'ombre. L'Ile d'Orlans s'crase sur le fleuve, et la verdure des feuillages, l'clat des toits et des prairies s'estompent dans une bue d'or. L'Ile-aux-Grues, la Grosse-Ile et d'autres que la lumire nimbe de rayonnements doux, voquent les les des mythes et des lgendes. Un paquebot, dont la carne semble minuscule, parat immobile dans sa course libre et sereine. Les ctes de Bellechasse et de Montmagny dessinent, leurs mandres infinis dans une brume aux pleurs d'encens qui fume sur les autels. Il jaillit, du tableau colossal, ue vaste impression de mystre apaisant, de bonheur sublime, de force ternelle et d'horizons immenses. --Que je vous remercie de m'avoir conduite en ce lieu superbe! finit par dire Marguerite, enthousiaste et reconnaissante. J'en associe la noble et grande beaut aux souvenirs les plus empoignants qui enchantent ma mmoire... Vous souvenez-vous, Monsieur Hbert, du jour presque semblable o le "Laurentic", l mme, nous emportait vers Qubec?... --Si je m'en souviens! rpond-il, voix basse. Ignorez-vous que je m'en souviendrai toujours? --J'ai l'intuition que je me souviendrai toujours du Cap Tourmente, ajoute la Franaise. Plus que jamais, maintenant, j'adore le Saint-Laurent... Voici l'heure de lui jurer amour et fidlit... --Il est un noble et grand seigneur, et je l'aime, disiez-vous... --Vous n'avez donc rien oubli de tout ce que je vous ai dit?... --Voulez-vous que je l'oublie?... --Va-t-il oublier, Jeanne? interrogea-t-elle, finement, pour dtourner la question embarrassante. --Il y a un moyen trs-sr de vous en assurer, dit la petite Qubcoise. Revenez par Qubec, nous aurons la joie de vous revoir, et vous ferez subir un examen de conscience Jules... --Impossible, Jeanne, l'itinraire est irrvocable, dit-elle, redevenue triste, au souvenir de la terrible joute d'armes avec son pre, la veille mme. --Je voulais que vous gardiez un tel souvenir de mon fleuve, reprit le Canadien. Voil pourquoi je vous ai conduite ici... C'est un des coins les plus enchanteurs de la patrie canadienne!... --Il vous donne l'envie folle d'y vivre, rpond Marguerite, bouleverse par l'allusion d'amour. --Le souvenir, c'est presque vivre o l'on promne son rve, dit-il. --Alors, je vivrai souvent au Canada, plus souvent Qubec, j'en suis profondment certaine. --Ce n'est pas tout--fait la cme que nous avons sous les pieds, interrompit Jeanne, qui ce prtexte parut en valoir d'autres. On la gravit, un peu plus loin dans le bois, sur un rocher d'o l'horizon se droule... Htez-vous de m'y rejoindre, n'est-ce pas?... -Et Jeanne, en quelques bonds souples qui font songer des battements d'ailes, disparat dans la montagne. La Franaise et le Canadien prolongent le silence plein d'angoisse entre eux. --Est-ce vrai que vous partez? dit-il, enfin. --Est-ce vrai que vous restez? murmure-t-elle. --C'est donc fini, alors, irrmdiablement fini... --Voulez-vous, nous allons tout recommencer? --Si nous pouvions, Marguerite... --Tenez, nous sommes bord du "Laurentic", devant Saint-Jean-de-l'Ile... Nous entrevoyons de longues semaines pour nous, n'est-ce paa charmant?... --Que sont-elles devenues, les semaines dont la vision'tait si douce?... --Elles me prodigurent un bonheur dont je les remercie de toute mon me, rpond-elle. --Hlas! on ne ressuscite pas de telles heures qui ne revivront plus jamais!... --Non, Jules, elles vivront toujours, aussi longtemps, du moins, que je vivrai moi-mme!... --Est-ce un doute que vous avez de moi, Marguerite?... --Si je doutais de vous, je ne vous dirais pas de pareilles choses!... Je suis trop orgueilleuse pour mendier un souvenir!... --Votre confiance ne s'gare pas... Il suffit de vous avoir connue, pour vous donner largement le meilleur souvenir... Ce n'est pas une aumne qu'on vous jette, c'est un devoir qu'on vous rend!... --Oh! que je voudrais vous couter longtemps! L'heure est trop vertigineuse!... Comment s'y prirent-ils, autrefois, pour arrter le soleil?... --Il s'agissait d'une victoire gagner... Inutile de commander au soleil, nous ne triompherons pas du destin... --La Providence est plus forte que nous, Jules... --Que voulez-vous dire, Marguerite?... Vous ne pouvez railler, vous m'avez promis de ne jamais insulter la Providence!... --Et je garde ma promesse!... Je voulais vous tmoigner que je n'en veux pas votre Providence qui nous spare... --La Croix, l-bas, m'ordonne de vous laisser partir... --Elle m'ordonne de partir... Mon pre sait tout, Jules... Il a voulu quitter la ville ds hier. --Que sait-il? balbutie le jeune homme, palpitant d'motion. --Il s'est aperu que j'avais de la peine, en a exig la cause... J'avais dfendu les clochers canadiens qu'il maudissait, je l'avais suppli d'aimer un peu, ses adversaires... Il vous a souponn d'avoir sem le trouble en mon me, il a eu de telles paroles contre vous, Jules, que malgr moi je vous ai dfendu!... --Vous avez fait cela, mon amie! s'crie-t-il, avec un lan de tout lui-mme. --Ne vous le devais-je pas?... Vous avez t si loyal, si bon pour moi!... --J'ai failli ne pas vous revoir!... Oh! le chagrin de vous perdre sans l'adieu dont j'avais hier le besoin exasprant!... Que je vous remercie d'avoir eu piti de moi!... --Et croyez-vous que je n'eus pas piti de moi-mme?... Quand je l'ai su implacable, j'ai pleur... --Vous avez pleur! interrompit, le Canadien, frmissant. Pour moi, vous avez pleur!... Pour moi, vous souffrez!... Mais c'est affreux, cela!... Et moi qui vous dsire tant de bonheur!... Je ne puis supporter votre chagrin, dites-moi qu'il s'agit de votre me sensible que les dparts bouleversent toujours, quand vous abandonnez les lieux que vous aimez!... Oui, ce n'est pas pour moi que vous souffrez jusqu'aux sanglots, je ne mrite pas cela!... --Plus vous vous en croyez indigne, plus je suis heureuse d'tre malheureuse!... Il n'y a que les femmes qui sachent bien ce qu'un homme vaut dans leur me! --Votre accent me transporte!... Je ne voulais pas vous dire la chose profonde et sainte au plus intime de moi-mme... Dieu sait combien souvent j'ai refoul cet aveu que je devais taire.. Je crains qu'il n'avive l'amertume de nous sparer... Non, je ne parlerai pas, j'en ai dj trop dit!... Jeanne est bien prs d'ici, nous allons vers elle, n'est-ce pas?... --Et si je voulais tout entendre, Jules!... Quoiqu'il arrive, dusse-je en mourir, je veux que vous parliez, je veux tre certaine!... Le souvenir sera meilleur... --Promettex-moi que vous n'aurez jamais de rancune plus tard!... Non, il vaut mieux que je le garde en moi-mme!... --Jules! supplia-t-elle. --Vous l'aurez voulu, Marguerite... Plus je regarde au fond de vos yeux si doux, plus je sens que vous me ravissez le plus profond de mon tre... Je n'ai pas gaspill mon rve... Depuis que j'ai entrevu l'amour, je n'aimai qu'une femme, celle que mon imagination connaissait mieux chaque jour, en qui souvent, je plaais des espoirs nouveaux, celle qui ne venait pas, mais qui viendrait... Je lui ai rserv toutes mes forces de tendresse... Il m'arriva de sentir des lans terribles vers la passion nant... Ce n'tait pas cela que j'attendais, je passai au large... Il y eut des jours o mon coeur trop plein voulut dborder... On ne me donna pas ce qu'on m'avait promis, j'cartai le mirage... J'avais un talisman contre le mensonge et le dgot, un portrait de jeune fille par Greuze que je garde suspendu au mur de ma chambre... Et sans avoir eu la folie d'aimer une image inerte et vaine, je m'abandonnai souvent l'illusion que mon idal palpitait dans la chevelure fauve et le visage ardent... Il rayonnait d'elle tant de flamme pure, d'me fine et d'espoirs nobles, que j'esprai souvent la voir quitter le cadre glacial et s'en aller m'attendre sur la route... Oui, Marguerite, elle vit, l'image de Greuze, et je l'ai rencontre... Toute mon me l'a reconnue, le jour o, merveilleuse dans un vtement de lys, elle vint prendre place tout prs de mon coeur... Ds lors, j'ai vcu autrement, d'une vie plus large, plus complte, o frmissaient des motions nouvelles... Ce ne fut pas la mme faon de vivre, lorsque je reposais mes yeux dans le calme des vtres... Qui, j'ai vcu autrement, d'une vie plus harmonieuse, depuis que j'ai entendu votre voix qui module et berce... Oh! la nouvelle et grisante faon de vivre, recevoir la rvlation de votre me dlicate et charmante!... Votre image est dans l'essence de ma vie!... Oh! l'ivresse de vivre, depuis que je vous aime!... Mon coeur ne combat plus, se livre vos yeux qui l'appellent... Marguerite, je vous aime, regardez bien au fond de moi-mme, n'est-il pas vrai que je vous aime religieusement, pour toujours? Ne sentez-vous pas que la totalit de mes rves est vous, que vous ne pourrez, jamais me redonner ce que vous emportez de mon tre?... --J'ai le coeur plein se rompre!... Depuis que je le sais, votre amour est la vie mme!... Il faut que je refuse, vous n'avez pas le droit de me faire une telle promesse!... La violence de l'adieu dcuple la force de notre amour!... Plus tard, vous regretterez d'tre all si loin, vous saurez que vous ne donniez pas rellement tout ce que vous offrez!... --Vous ne le voulez donc pas, le rve entier de ma jeunesse? lui reproche-t-il, amrement. Je vous l'offre pour la vie!... Je n'aimerai une autre femme que si elle vous ressemble, et ce sera vous toujours que j'adorerai!... --Il faut que vous en aimiez une autre!... C'est un devoir de famille et de race!... Votre peine s'moussera, s'attnuera de mirage et d'irrel... Alors, une autre cueillera les tendresses de votre me... --Vous ne m'aimez donc pas!... Ce serait vous oublier, cela!... Si vous m'aimiez, vous ne me demanderiez pas d'en aimer une qui ne serait pas une autre vous-mme!... --Vous le savez bien, que je vous adore, Jules!... Vous avez rv, disiez-vous... Que sont les rveries d'un homme auprs de celles qui closent dans le coeur d'une jeune fille?... On dirait que nous ne sommes nes que pour esprer le bonheur!... Nous devenons femmes en l'esprant... Celles qui n'esprent plus esprent encore... Celles qui connurent l'extase un jour, la revivent jamais!... Je serai de celles-l, je vous le jure!... Je vous fis la confidence d'un rve fait de soleil et de printemps... Il commenait perdre ses feuilles, lorsque soudain il rencontra la source... Si tant de femmes n'ont que des amours qui filent tire-d'aile, c'est qu'elles aiment pour des motifs qui n'atteignent pas les profondeurs d'elles-mmes!... Vous m'avez prise toute entire, vous avez rpondu tout le vibrant appel de mon tre!... Votre fiert m'ennoblit, votre force me captive, votre loquence m'exalte, votre bont m'enchane!... Vous tes mon idal en toute sa plnitude!... Auprs de vous, je me sens infime et grande, faible et toute-puissante, moindre et suprieure!... On n'aime qu'une fois de la sorte, et il vaut mieux en souffrir que de ne pas avoir aim!... --Est-il bien vrai que tout soit irrmdiablement fini? dit Jules, avec un cri de rvolte ardente. Je ne veux plus, moi!... J'ai besoin de vous pour vivre... N'y a-t-il rien pour nous sauver?... Je ne veux pas vous prcher, mais rappelez-vous ce doute qui branla votre conscience!... Avez-vous bien entendu la voix de Celui qui vous parlait de Lui?... Vous L'avez chass: n'en est-il rien demeur?... Descendez bien au fond de votre me, sondez-en les arcanes les plus sourds!... Le sang de vos veines, quand il circula dans celles de vos anctres, aima le Christ!... Je vous en supplie, Marguerite, interrogez bien votre me, peut-tre allez-vous y entendre les voix qui prirent jadis!... --Je vous pardonne cet gosme... Ce n'est pas le meilleur de Jules Hbert qui parle... Ce doute, je lui ai dj prt une oreille trop complaisante... tais-je bien sincre? tais-je bien loyale mon pre, quand je me suis prcipite follement dans l'atmosphre de votre foi brlante?... Votre Dieu est un habile magntiseur, il aurait pu me dompter!... --Les magntiseurs paralysent la volont, Dieu frappe au coeur!... Loyale votre pre, vous ne le ftes pas Lui peut-tre! --Non, je ne Le connais pas, je ne L'ai pas senti, Celui dont vous me parlez! s'crie-t-elle, prouvant le doute avec une acuit plus vive et troublante. La religion de mon pre est l'unique vraie!... Ds que mon intelligence eut assez d'nergie pour comprendre, il me rvla le grand mystre de la nature ternellement cratrice!... Il transfusa son me dans la mienne, et je ne suis qu'une autre lui-mme!... Appelez-moi sectaire ou fille sans Dieu, je n'y puis rien faire, on m'a faonne telle!... Peu importe que les aeux prirent, on n'a jamais pri autour de mon berceau!... On vous a satur de prires ds l'aube de votre me, y ftes-vous pour quelque chose?... On m'a esquiss Dieu comme un personnage fabuleux, fantastique, une lubie engendre par la terreur dans l'ignorance, un mannequin sans vie!... Non, dcidment, je suis l'enfant de la Matire qui pancha les mondes et fit jaillir d'elle-mme les cellules vivantes de l'homme!... Pardon de vous faire souffrir, je souffre encore plus que vous, je vous l'affirme... Allons, c'est fini, oublions tout cela, revenons tout--l'heure, o nos mes s'aimrent sans torture... --Non, c'est bien fini, Marguerite, nous ne retrouverons jamais l'ivresse de tout--l'heure... Nous ue l'avons connue que pour mieux savoir ce que nous perdons... Et pourtant, le vaste silence est si loquent, de Celui que vous refusez d'entendre!... La puissance du paysage ne vous soulve-t-elle pas jusqu' Lui?... L'horizon mystrieux ne vous conduit-il pas jusqu' Lui?... La lumire si douce pandue sur le fleuve ne vous fait-elle pas pressentir une Bont insondable?... L'amour dont nos coeurs vont saigner toujours ne vous fait-il pas esprer l'Amour sans larmes et sans fin?... Quelque chose en vous ne se rebelle donc pas contre le dchirement, irrvocable, sans la promesse d'une rendez-vous d'Amour suprme, au-del de ce monde o tant d'mes qui s'aiment doivent souffrir pour demeurer digues l'une de l'autre?... --Pourquoi vous insurger? dit-elle, se htant d'luder la question angoissante. Demain, vous serez accapar par la besogne virile, enthousiasm par votre beau rve de patriote... L'me canadienne vous sourit, attend de vous des choses magnifiques!... Le labeur engourdira votre peine!... En avant, pour la patrie!... Il faut, moi que je retourne mon pre... Il a tant de chagrin, depuis qu'il sait mon amour... Peu s'en est fallu qu'il ne m'accuse de trahison... Il faut que je lui fasse oublier... Je suis la joie lumineuse de sa vie, la femme en qui s'incarnent tout son rve de foi humanitaire et tout son orgueil de libre-penseur!... Si Dieu me prenait lui, je lui verserais du poison dans l'me... Oui, je dois aller lui, je l'entourerai comme toujours de calme et d'adoration... Il a besoin de ma croyance en lui... Allez servir la patrie canadienne, j'irai servir mon pre, et nous souffrirons moins, nous aimant mieux de nous aimer sans espoir. --Que c'est dur!... Nous aurions t si heureux!... --Oh! que je vous aime, au moment, mme o je dois vous sacrifier mon pre!... Mon amour en est plus grand, plus ternel!... Mais il me semble que mon coeur va clater!... Voyez-vous il est temps que cela finisse, je n'en peux plus de lutte, je crains de faiblir, et, je dois tre vaillante!... --Pauvre amie! s'crie le jeune homme, avec une tendresse o vibre le meilleur de lui-mme. Je comprends... Il n'y a plus qu' nous dire adieu... --Ce sera notre dernier mot d'amour... Adieu, Jules!... --Adieu, Marguerite, je vous aime pour la vie et pour l'ternit!... --Je vous aime pour ma vie et pour votre ternit, Jules, murmure-t-elle, chancelante, et pendant qu'il accumule toute sa tendresse dans le baiser qu'il pose sur la main si belle de Marguerite, le coeur de la jeune fille se brise en un sanglot soudain gonfl de toutes les larmes qu'elle avait domptes. --Ne pleurez pas, Marguerite, supplia-t-il, je ne puis vous voir souffrir davantage, j'en ai le coeur si triste... Vous tiez courageuse, il y a un instant... Laissez-moi vous regarder, nous oublierons tout dans un regard si bon qu'il nous gurira!... Je voudrais vous apaiser par ma tendresse!... Oui, revenons , tout--l'heure, causons de nos mes sans dsespoir, sans vos larmes qui font mal... Je vous dfends de pleurer: au nom de notre amour, ayez piti de mon coeur oppress qu'elles touffent... --Vous le disiez vous-mme, il est impossible de revenir tout--l'heure, dit-elle. --Ne pleurez pas, Marguerite, implora Jeanne, qu'ils n'avaient pas entendu revenir et dont ils n'avaient pas entendu les larmes filtrant sur les joues plissantes. Votre peine me fait trop de mal!... --Pardon, si je suis lche devant la douleur, si je vous fais du mal tous les deux... --Ah! Marguerite! s'crie Jules, en un cri passionn de rvolte. --Ah! que nous vous aimons tous les deux! cria Jeanne, ardente. --Vous m'aimerez toujours, n'est-ce pas? demanda la Voltairienne, et le regard si long, si douloureux, si navr, dont elle enveloppa Jules Hbert, lui arracha des sanglots terribles... Plus tard, ils reprirent le chemin rude qui serpente travers les airelles et les lichens argents, ne trouvant rien se dire, l'me en dtresse, le coeur tendu de noir... X La poitrine haletante, Marguerite Delorme est prisonnire dans une chaise longue. On a ferm la fentre, on a peur que la bise mauvaise d'octobre ne soit brutale au corps si faible. Il y a un dsespoir aigu sous le visage maigre et morne vous arracher des larmes. Trois spcialistes de renomme certaine ont prcisment termin l'examen dcisif et, dlibrent l'cart. De ses grands yeux qui n'y voient gure plus, la jeune fille essaye en vain d'pier, sur la physionomie grave des savants qui s'embrume, la sentence qu'ils prparent. Gilbert Delorme, courb, vieilli, pitoyable, couve son enfant, d'un regard de commisration poignante o flambe un clair de haine parfois. Et la mre, oubliant d'tre frivole, a le coeur lourd comme elle ne l'a jamais eu. --Monsieur Delorme, nous voudrions vous parler, dit soudain l'un des oculistes. Aurez-vous l'obligeance de nous suivre?... Et, sans attendre qu'il vienne, ils quittent la chambre o la voix fatidique du mdecin a rpandu quelque chose de lugubre. Gilbert est transi d'effroi. Une minute sombre passe, avant qu'il ne bouge. Enfin, comme cras par la menace de ce qu'il apprhende, il sort pas lents, moins rapides, lorsqu'il approche du seuil. Marguerite a beaucoup souffert et beaucoup song depuis un mois. Cette me de jeune fille prise de noblesse et sature d'idal, tait mre pour le grand amour dont elle tait digne. Toute elle-mme a vibr, lorsque, subitement mise en face de Jules Hbert, elle a eu l'intuition profonde qu'il remuait son coeur de battements inconnus. Tout son tre, peu peu, a chancel, puis dfailli sous la rvlation que lui fit le jeune homme d'une personnalit ardente et gnreuse, magntique et robuste. Et plus la tendresse grandissante du Canadien a gravit autour d'elle, plus la Franaise a sombr dans l'amour. Le sentiment, bien qu'impulsif et fatal, base d'affinits relles, n'avait rien de superficiel et d'exalt, mais creusait aux profondeurs les plus vives d'elle-mme. L'motion chaleureuse avec laquelle Jules, la premire fois qu'il trahit sa religion, s'leva de l'Ocan vaste Dieu roi des espaces, la conquit tout de suite, et elle lui fut presque reconnaissante de croire avec un tel orgueil, avec une franchise aussi totale. Cdant un besoin imprieux de femme qui adore, elle voulut s'enivrer bel enthousiasme du jeune homme, le pria de lui ouvrir largement son coeur de chrtien. Le catholicisme vigoureux et traditionnel du Canada-Franais l'merveilla trangement, au point qu'elle regretta d'avoir laiss pntrer en elle autant de flamme religieuse. Elle eut beau faire sentinelle contre elle-mme, nier l'branlement de ses convictions d'athe, le trouble n'en fouilla que plus loin les abmes de sa conscience, et il y eut des heures de crise o elle eut peur de croire. An cours de l'adieu pathtique sur le cap Tourmente, l'instant mme o elle a si violemment dfendu l'athisme de son pre, une voix au fond d'elle-mme dominait, le tumulte de son me, et plus elle repoussait Dieu, plus Il s'y dressait, vivant, ncessaire, dbordant, tenace, inluctable. Alors mme que son doute imposait ce qu'il affirmait si nergiquement, la jeune fille, mfiante du surnaturel par habitude et par temprament, identifiait son trouble avec la puissance de l'amour. La sparation, attnuant les violences du coeur, apaiserait les tourmentes de l'me. Ce n'est qu'au regard suprme de son ami que Marguerite prouva un dchirement si vif qu'elle en crut tomber sur place. Elle n'eut que le temps de se hter vers sa chambre, et l, un spasme, creva au plus intime d'elle-mme et lui secoua rudement la poitrine. Elle pleura toute la nuit, le rve qui s'effondrait en elle. Ils essayrent vainement, le pre et la mre aux abois, d'enrayer ce dlire de sanglots. Cette insomnie de nerfs douloureux lui mit la tte feu et sang, et, le lendemain, une telle nvralgie martelait son crne qu'il fallut ne pas laisser Qubec. Il y avait des moments de calmes affreux, suivis de larmes plaintives ou mouvementes. On lui redit souvent quel pril menaait les yeux fragiles: le dsespoir du pre et l'angoisse de la mre se heurtrent sans cesse au chagrin tyrannique, et cela dura plusieurs jours lamentables. Un soir o la crise nerveuse paraissait lcher prise, la malade se plaignit que son regard se voilait de noir. Gilbert fut affol. Il dchana sa rage contr Jules Hbert le lche. Marguerite, si dprime qu'un rien l'assommait, ouvrit de grands yeux hagards sur le pre qui outrageait l'tre qu'elle aimait de tout le martyre endur pour lui. Et quand il eut fini toute sa colre, une dtente se fit dans l'me de son enfant qui se tordit longtemps sous des sanglots saccads. Gilbert, effar, la supplia de refouler ses pleurs, se demanda avec horreur pourquoi il n'avait pas song l'pouvantail salutaire du mdecin. "Tu vas te briser les yeux, mon enfant", redisait-il, mais la volont frle tait moins puissante que la douleur. Il n'est pas ridicule d'aimer de la sorte, il suffit d'avoir le coeur altier. Le rire des persifleurs d'amour sonne mal, il est fl d'gosme ou de lchets. Il est bien facile de se reprendre, quand on n'a rien donn de soi-mme. Elle avait donn le meilleur d'elle-mme, voil pourquoi l'agonie de son rve tait si longue et si atroce. Gilbert comprit qu'il avait trop retard. Un spcialiste de Qubec s'empressa. Le verdict fit planer un doute formidable. Les lsions anciennes de l'oeil s'taient de nouveau ouvertes, l'acuit visuelle s'coulait par les blessures. Il serait bien difficile de les cicatriser. Des mdicaments et des bandages furent tents. Ils ne furent pas efficaces. On fit accourir un praticien largement connu de Montral. Il fut catgorique, dclara la chose invitable. Dj beaucoup vieilli, Gilbert, en quelque secondes, courba de plusieurs annes. La mre ne songea plus se faire divinement belle. Marguerite ne chercha pas savoir, la souffrance au visage de ses parents disait tout. Les deux confrres rsolurent d'appeler l'aide un prodigieux oculiste de New-York. Il venait, prcisment, il y a quelques minutes de scruter les yeux d'o la lumire s'enfuyait de jour en jour. --Nous sommes unanimes, dit Gilbert, qui les rejoignait, l'un des trois savants, celui de Qubec, plus familier, connaissant mieux le chagrin du Franais. --Je devine tout, balbutie le pre. --Notre confrre de New-York est positif, le cas est incurable... --Est-ce bien vrai que mon enfant va devenir aveugle? s'crie Gilbert. J'en avais le pressentiment, la certitude mme, et pourtant, je ne puis le croire!... Elle avait des yeux ai profonds et si beaux!... --C'est, au mieux, une question de jours, dit en anglais l'oculiste amricain. Je le regrette pour vous et pour elle, il n'y a rien faire... --Que dit-il? demanda machinalement le pre. --Dans quelques jours, demain peut-tre, elle ne verra plus, explique le mdecin de Qubec. Comme je vous le disais tout d'abord, les lsions trop envenimes ne peuvent tre cicatrises... --Je vous en supplie, laissez-moi une esprance quelconque, gmit le Franais. Il ne faut pas que cela vienne, il y a encore une ressource, un moyen d'carter la chose horrible!... Nous allons retourner vers elle, vous trouverex l'opration salutaire!... Oui, venez la sauver!... Que ne suis-je Paris!... --Paria mme serait impuissant, Monsieur Delorme, dit, le praticien de Montral. On ne fait pas de miracle Paris... --Il n'y a donc alors que le miracle, ricana Gilbert, haineux, mordant. S'il n'y a plus que Dieu pour gurisseur, nous allons attendre longtemps... --Qu'en savez-vous, Monsieur Delorme? interrompit le mdecin de Qubec. --Comment! Vous tes un homme de science et vous croyez encore cela, vous?... --J'ai dj condamn des yeux que Sainte-Anne de Beaupr sauva... --Et moi aussi, ajoute celui de Montral. --C'est que la nature a des ressources dont le mystre chappe encore votre science, Messieurs!... --Je regrette que notre science nous ordonne de n'avoir plus d'espoir vous donner, se contente de dire le praticien de Qubec. --Je vous demande pardon d'avoir insult votre foi. Messieurs, la douleur me fait perdre la tte... --Permettez-nous de partager votre peine, Monsieur Delorme, conclut le mdecin de Montral au nom de ses confrres. --Merci de votre piti, murmure Gilbert aux trois savants qui s'esquivent... Longtemps, il est ptrifi par la douleur. Il chancelle la pense de transmettre te message horrible son enfant. _____ Pendant le colloque prcipit de Gilbert et des oculistes, la jeune fille traverse une crise atroce. Elle a eu de longues heures, seule ses rveries de malade inerte, pour s'angoisser du problme de la vie humaine. Et, les germes que la foi canadienne-franaise avait inoculs dans son me y ont gonfl des racines lointaines, magnifi le doute envahisseur. Il ne pouvait plus s'agir de la passion courbant la volont sous le joug, puisqu'elle avait fait le sacrifice de toute elle-mme l'idal de son pre. Malgr le combat incessant de l'athisme pour demeurer tyran de son intelligence, malgr la persistance rayer le surnaturel de la pense aux prises avec l'obsession divine, elle s'pouvanta, un jour, du relief dominateur avec lequel Dieu logeait au plus profond de sa conscience. Avant mme d'avoir subi le choc de Jules Hbert et de sa mentalit chrtienne, il lui arrivait parfois de se demander si les gnrations n'taient vraiment que des tapes vers le bonheur absolu dans la Libre-Pense universelle, triomphe du principe intelligent et bon palpitant dans la Matire. Ainsi, elle pourrait ignorer toujours ce bonheur perdument convoit jusqu'au dernier souffle, et rien n'en serait venu tancher la soif. Depuis qu'elle avait t broye par ce malheureux amour, maintenant que la lame s'moussait, tranchait moins dans la chair vive de son coeur, elle prouvait des aspirations plus brlantes encore vers la grande joie ncessaire que le plus intime de nous-mme rclame et veut. Ce n'tait plus l'amour qui travaillait son me, il tait immol. Quelle tait cette attente d'allgresse hors l'amour? Si c'tait vrai, l'au-del, gouffre d'extase, apaisement de l'tre, nourriture d'ternel Amour? L'humanit devenait-elle meilleure sous le sceptre de la Libre-Pense? Parmi ses fidles, y avait-il moins de haine, moins de vilenie, moins de traquenards, mois de bestialits, plus d'essor vers les cimes? L'immolation au bonheur de tous ne serait-elle qu'une supercherie leurrant un petit nombre, dbord par la masse des brutes et des gostes? Tout d'abord violente par l'agonie de son rve, elle s'effraya peu de la menace de devenir aveugle. Quand on lui ceignit les yeux d'un bandeau crasant, elle espra qu'elle allait gurir. Mais au cours de ces tnbres denses, elle couta plus volontiers les murmures divins plus imprieux dans le silence en elle-mme, et Dieu s'empara plus rapidement de l'me plus solitaire. Elle devina que le spcialiste de Montral n'avait pas laiss d'espoir. A la perspective d'tre plonge dans une sans relche, elle sentit des tenailles refermer leurs griffes sur le cerveau la drive et l'treindre. Ce fut, pendant quelques minutes, un supplice inexprimable. Tout son tre se cabra, en une rvolte rageuse, contre le martyre qui s'approchait. Quelque chose, du fond d'elle-mme, cria follement au secours vers un librateur, et la vision de Dieu, plus prcise que jamais, se dressa tout--coup lumineuse et pacifiante. C'est ainsi que Marguerite connut la prire. Elle y revint souvent malgr elle et la trouva douce et rafrachissante. Et bien qu'elle tremble si fort, craignant le retour de Gilbert, elle entrevoit qu'une esprance merveilleuse adoucira le dsespoir. --Sois bien courageuse, mon enfant, murmure soudain la mre que le silence oppresse. --Il n'est pas facile d'avoir du courage contre le dsespoir... --Vous ne pouvez me cacher vos inquitudes... Pre tarde beaucoup venir... Je suis juge maintenant, on m'a condamne... --Non, cee serait trop barbare, s'crie la mre, avec un lan d'affection dbordante. Si tu deviens aveugle, il n'y a plus de joie pour nous!... Gilbert apportera des nouvelles calmantes... Une allgresse trop vive fait sourdre les larmes, il ne faut pas que tu pleures... Sois raisonnable, l est le salut, je le devine. --Depuis longtemps, je suis fort sage, ma mre. --Depuis une semaine, depuis dix jours, mais avant cela, tu nous a tromps, tu sanglotais la sourdine, alors que nous te croyions gurie de cette blessure au coeur... C'est mme le chagrin qui t'a affaiblie de la sorte. --Pardonnez-moi tout cela, mre, je ne pouvais faire autrement... Il y avait, au fond de moi-mme, une source inpuisable de souffrance. Plus j'ai pleur, plus j'avais le besoin de pleurer toujours... --C'est plutt nous qui devrions rclamer ton pardon... Nous esprions sans cesse que ta douleur ne serait qu'une passade, nous aurions d voler au mdecin plus tt... --Le mdecin aurait chou... Ils n'ont jamais guri les coeurs qui saignent d'amour, vous le gavez bien, mre... Il n'y a, pour cela, d'autre remde que soi-mme... --Et s'il t'avait menac du malheur que tu redoutes?... --Je crois que cela eut t la mme chose, vraiment... Il fallait que la crise, amasse comme un nuage trop lourd dans mon me, crve et fonde... Enfant nave que j'tais, j'ai cru qu'une larme d'adieu suffirait la vengeance de la passion trangle en moi-mme... --Il n'est donc pas fini, cet amour nfaste?... --Il ne finira jamais, mre... --Comment l'aimes-tu encore, aprs tant de mal?... --Je l'aime davantage, parce que je l'aime plus profondment, plus saintement... Je penserai lui, dsormais, sans amertume et sans violences... Au fait, vous n'avez pas oubli mon message Jeanne Hbert, n'est-ce pas? Vous a-t-elle rpondu?... --Pas encore, mon enfant... --Oh! Que j'ai hte de la voir!... Il faut qu'elle ne tarde pas. Mre, je distingue peine votre charmant visage... Je perds mes yeux chaque instant, goutte goutte... Mon pre ne vient pas encore: c'est bien cela, demain, je ne vous verrai plus, je ne verrai que des souvenirs... --Le voici! murmure Genevive, effraye par le visage dcompos de Gilbert. --Approchez, mon pre... Vous avez bien tard... Plus vite que cela... Vous paraissez ne pas vous empresser de me communiquer la sentence... Parlez sans crainte, je suis prte... --Pourquoi dsespres-tu ma fille? dit Gilbert, s'efforant de maintenir sa voix calme et plutt rassurante. --Cela flotte dans l'air que vous tranez... Il faut bien que je devine, je distingue si peu votre visage que je n'y puis lire ma condamnation... Approchez-vous plus prs encore, tout prs de mes yeux, que je puisse vous voir... C'est le dernier jour, n'est-ce pas?... --Il est impossible que tu ne puisses pas me voir, je suis tout prs de loi, je ne puis l'tre davantage, proteste Gilbert, avec presque des sanglots dans la voix. C'est une ruse pour me forcer dclarer ce que tu apprhendes... --Inutile de feindre, reprend vivement la jeune fille... Si c'tait le contraire, je n'aurais pas besoin de recourir la ruse pour le savoir... Vous m'auriez dj prpare la nouvelle du salut, vous m'auriez dj tout dit... Vous vous tes trahi, je suis aveugle!... Mais dites-le moi donc, afin que je pleure loisir!... --Hlas, pauvre enfant! sanglote le pre, treignant la tte brune sur sa poitrine. --Courage, ma fille, gmit la mre... --Aveugle! Je suis aveugle!... Quelle horreur!... Mais je ne veux pas, je proteste contre le sort!... Malgr tout, j'esprais toujours!... Ferms toujours, la clart, la vie immense, la posie des espaces, aux livres adors, aux chers visages, la France!... C'est la nuit, lugubre, paisse, inflexible, jusqu'au dernier souffle de ma poitrine!... On m'abandonnera seule mon martyre!... Oh non, c'est trop cruel!... Je ne veux pas, moi!... Elle est barbare, elle est monstrueuse, cette Matire!... Non, mon Dieu, si Vous tes, Vous ne voudrez pas cela!... --Que dis-tu, Marguerite? interrompt Gilbert, atterr. --Ce n'est pas moi qui ai dit cela, rpondit-elle, se rappelant que son pre doit ne jamais le savoir, le dsespoir m'a entrane, mon me a voulu se cramponner je ne sais quelle illusion de salut!... J'ai cri vers un tre quelconque, vers celui qui me dlivrera... Le nom de Dieu m'est venu malgr moi, comme tout autre aurait pu venir!... Sauvez-moi, quelqu'un, Lui ou un autre, vous ou un mdecin, Jules Hbert ou son Christ, venez mon secours, quelqu'un!... Les hommes n'ont donc rien trouv pour gurir le dsespoir!... --Dis, mon enfant, tu ne crois pas Lui? implore Gilbert. --Le sais-je, moi?... Donnez-moi, je vous en conjure, une esprance de vous revoir tous, un jour, tous ceux que j'aime!... Qu avez-vous m'offrir, s'il faut endurer le supplice des yeux vides jusqu' la fin des jours?... Non, c'est trop douloureux, ce que je sens l!... On doit prouver cela, quand on nous entre un poignard dans la chair, quand la soif nous trangle, quand l'agonie nous empoigne au cerveau!... Il faut qu'on dchire ces ombres, l, qui envahissent, qui tuent!... --Mais que pourrait-il t'offrir, Lui?... --Sa Lumire, la vision ternelle, le regard plongeant dans les abmes de l'infini... --Ah! ce Jules Hbert que j'abhorre, ce canadien-franais abject! Voil donc ce qu'il t'a enseign, le misrable hypocrite, il t'a fait le catchisme, inocul le virus de la superstition!... Connue lui, comme les siens, tu as la bouche pleine de Dieu, d'ternit, de Lumire des choses... Mais c'est lui, ce lche, qui t'a valu la souffrance et t'a bris les yeux en te broyant le coeur!... Tu ne le hais donc pas?... Faut-il qu'il joigne la honte tous les maux dont il a jonch ton me?... Quel est cet art diabolique avec lequel il t'a ligote de chanes?... Il enveloppe ton existence d'un deuil effroyable, et tu l'aimes toujours!... Une semaine encore, et tu abjurais la Libre-Pense, tu m'apostasiais... Je l'excre, je le maudis!... S'il tait devant moi, je me jetterais sur lui, j'en ferais de la charpie!... --Je vous supplie, de ne pas frapper Jules Hbert, c'est moi-mme que vous brisez... Je vous en conjure, mon pre, calmez votre fureur... Peut-tre est-ce le dernier jour o je pourrai vous entrevoir... Laissez-moi deviner, sur vos traita, toute leur douceur pour que j'en garde l'empreinte au fond de mon tre... Je veux sentir, dans vos yeux, tout votre amour pour moi... Approchez-vous aussi, mre, que je vous sache tout prs de mon coeur... Oh, comme cela, je distingue un peu, si peu vos deux visages bons et tendres, le souvenir me donne le reste... Maintenant, je les possde jamais... loignez-vous, l'effort puise l'nergie de mes yeux, il faut que j'en conserve, si je veux que la lumire leur parvienne encore demain... --Oh! mon enfant, cela me navre et me transperce le coeur! s'crie Gilbert, cras de peine. --C'est trop de malheur! sanglote Genevive. --Ne pleurez pas, chers parents... Vous serez auprs de moi quelquefois... Cela me suffira pour vivre... Avec de la tendresse autour de soi, on n'est pas incapable de vivre... Il n'y a que les mes tout--fait seules qui aient besoin de mourir... Je vous promets d'tre vaillante, de ne pas me plaindre... Mais oui, ce sera encore du bonheur, vous aimer comme j'en aurai le loisir... Ah! que je vous aimerai!... Vous serez ma vie toute entire, je ne me lasserai pas de vivre pour vous... --Oh! que tu es gnreuse, ma fille!... Tu n'as pas une parole de haine contre cet infme!... Je ne lui pardonnerai jamais, moi, je le sens!... Ne me le demande pas, je suis incapable de te le promettre... Ne te chagrine pas, je ne te parlerai plus jamais de lui, ma rancune sera discrte... Je t'aimerai comme jamais pre n'aima... Ce n'est rien, l'amour dont je te comblai, si je le compare celui que je te rserve... --Et moi, je serai meilleure pour toi, je serai vraiment ta mre, ajoute Genevive, qu'un remords vague hantait. --Vous ftes bonne sans cesse, mre chrie... J'ai cru que vous vous accusiez dans l'accent de vos paroles... Vous aviez tort de vous faire des blmes... Nous allons partir bientt, n'est-ce pas, mon pre?... --Ah! pourquoi y sommes-nous venus, dans ce Canada funeste?... --Encore des violences, mon pre!... --Pardon, Marguerite... --Je vous comprends... C'est moi qui devrais implorer votre clmence... J'ai fait crouler votre idal... Vous n'aurez pas de petit-fils pour continuer votre belle mission... La Matire, que vous adorez, n'est vraiment pas gnreuse votre gard, on dirait mme qu'elle se venge... Si je fus coupable, elle m'a rudement chtie, elle a bien choisi sa torture... --Ne parie pas ainsi, ma fille... Il y a du fiel dans tes paroles! Les lois de la Matire sont immuables... Alors que jeune, tu fus terrasse par une maladie... --Qui venait d'Elle, se hta d'interrompre la jeune fille. --Eh bien?... --Pourquoi m'avait-Elle frappe?... --Tu avais t imprudente, je suppose, rpondit Gilbert interloqu, de nouveau souponneux. --Pourquoi l'a-t-Elle permis?... --Tu accuses, tu doutes, mon enfant... Ah! Ce Jules Hbert!... A ce moment, Jeanne Hbert, introduite jusqu' la chambre o le pre et la fille se blessent au coeur, a l'intuition d'une chose affreuse et court, d'un lan impulsif, vers son amie affaisse dans la chaise longue. --Qu'y a-t-il, Marguerite? s'crie-t-elle, frmissante, le coeur battant vertigineusement. --Ah! c'est vous, Jeanne! Que je suis heureuse!... --Vous ici, Mademoiselle Hbert! s'tonne Gilbert, les sourcils pleins de menaces, mais Jeanne ne pense gure s'inquiter. --Htez-vous de tout me dire, implorait-elle, j'prouve une inquitude indicible... Est-ce un malheur?... --Viens! dit Genevive son mari, il faut que ces enfants demeurent seules, et le pre obit avec un geste de colre sourde. --Je vous remercie d'tre venue si promptement, avait rpondu Marguerite pendant qu'ils s'loignaient. Voyez-vous, il fallait ne pas tarder... Je dsirais tant vous revoir avant la fin!... --Non, vous ne mourrez pas, Marguerite, c'est trop douloureux!... On vous a trompe, je n'en crois rien!... Je vais vous sauver, moi!... --Votre coeur est impuissant, petite amie... Il ne s'agit pas de mourir, il s'agit de pire encore peut-tre... C'est bien l vos boucles blondes, Jeanne, elles sont noires, tout votre joli visage est presque noir... Au moins, je l'entrevois un peu encore... Il fallait venir vite, demain, je n'aurais probablement rien vu de ma petite amie qubcoise... --Vous allez tre aveugle, Marguerite!... Ah! que je souffre pour vous!... Mais c'est inhumain, c'est monstrueux, il faut vous sauver de ce tourment!... Il y a des mdecins, Montral, ici, New-York, il faut qu'ils accourent, qu'ils fassent un prodige, qu'ils aient du gnie. --Ils sont tous venus, Jeanne... --Et ils tos ont promis le salut, n'est-ce pas? Ils vous ont permis d'esprer, vos yeux vont ressusciter la lumire, la joie!... --C'est fini, je suis condamne, irrvocablement, jusqu'au dernier battement de mon coeur!... --C'est bien vrai, alors, dit Jeanne, les larmes se prcipitant de ses prunelles qui s'largissaient de piti. Vos yeux que j'aimais tant, auxquels j'ai rv souvent depuis qu'ils nous avait quitts, Jules et moi, vont se couvrir de nuit profonde!... Mais non, c'est horrible, c'est dchirant, je ne veux pas que cela soit vrai!... Dites, ils ne se voilent pas, vos beaux yeux, Marguerite! On se trompe, elle ne se cachera pas, votre belle me!... --Mon me a bien chang, mon amie... --Elle n'a pas cess d'tre bonne et gnreuse, cela, je le jure... --Parlez-moi de votre frre, balbutie Marguerite, et son coeur mu teinte ses joues de flamme rose. --Il vous pleure... Oh! s'il savait! Il deviendrait fou de chagrin!... --Je vous remercie de ne lui en avoir rien dit... --Pourquoi exigez-vous qu'il ne vous revoie pas?... --Il faut qu'il ne vienne pas, il faut que je parte, comme cela; je ne supporterais pas un autre adieu, je le sens!... --Que s'est-il donc pass?... --Ds l'adieu consomm, j'ai eu beaucoup de chagrin, une crise d'affolement douloureux... Ma tte fut si dchire par le mal que nous dmes rester Qubec... J'ai trop pleur, Jeanne, voil tout ce qui eut lieu... --Ah! si Jules n'tait pas Ottawa, j'irais... --Je vous le dfendrais! interrompit la Franaise, vivement. Il vaut mieux qu'il ne me voie pas, l'amour est si bizarre, il ne m'aimerait que beaucoup moins peut-tre... --Est-ce que je vous aime moins? lui reprocha Jeanne. --Les hommes, ce n'est pas la mme chose... Je vous disais que j'ai pleur... Une maladie, alors que j'tais bien jeune, avait bless mes yeux... Les cicatrices n'taient pas solides... Trop de sanglots les ont ouvertes... Les mdecins, il n'y a pas une heure, les ont dclares invincibles... --Oh! que vous avez d souffrir, quand on vous l'a dit!... --Le dlire fut effroyable... J'ai presqu'implor la mort, j'ai eu des cris de bte sauvage, ils m'ont perce jusqu'au plus intime de la chair, ils sont l pour toujours... Cela ne pouvait pas durer: le dsespoir, quand il ne tue pas, se tue lui-mme... N'en parlons plus, Jeanne, c'est la dernire fois que nous nous voyons, ou plutt, que vous me voyez... Mon pre souffrirait de votre prsence ici... Causons des jours heureux, voulez-vous? Que devient-il?... --Il y a quelques jours, il demandait au ciel de vous rendre heureuse... La session est commence Ottawa... --Il a parl! s'crie Marguerite, avec un lan d'enthousiasme. --Oui, il a parl de son me canadienne, reprit Jeanne, impuissante ne pas tre orgueilleuse. Il a fait une sensation!... Les journaux ont signal son loquence et l'envergure de son idal!... Comme il le disait, il a sem la graine!... --Elle poussera!... Oh! comme je l'adorais, son enthousiasme de patriote!... C'tait le troisime jour que j'avais le bonheur d'tre avec lui... Il me parla longuement de l'me canadienne-franaise, et je l'aimai tout de suite, parce qu'elle tait la sienne. Puis, s'animant davantage, il me rvla l'me canadienne, m'en droula les plis beaux et larges!... Et je le contemplais, si beau, si gnreux, si vibrant!... On peut me crever les yeux, on ne m'empchera pas de toujours le revoir, si loquent, si fier et de l'aimer toujours!... --Marguerite, je ne le crois pas encore!... Dites, on vous gurira!... C'est monstrueux, si vous saviez tout ce que j'endure pour vous!... Je voudrais vous dlivrer de ces tnbres, il faut qu'on dompte la nature!... Ah! si vous croyiez!... --Quoi, Jeanne? interrompit brusquement la fille de Gilbert. --Oui, si vous tiez avec nous, Dieu vous redonnerait vos yeux!... Sainte-Anne de Beaupr vous sauverait!... --tes-vous bien certaine? balbutie Marguerite. --Tellement certaine qu'elle devra vous gurir!... Je veux qu'elle agisse! Je vais tant la prier, il faudra qu'elle m'coute! Mais oui, je m'tonne de ne pas y avoir song plus tt... Demain, je cours au sanctuaire de Beaupr, je prie jusqu' la rsurrection de vos yeux!... --Je ne crois pas, Jeanne... Le ciel ne peut avoir piti de moi... Merci de votre grand coeur, cela me touche infiniment... --Ah! si vous croyiez, cela serait tt fait, je vous l'assure, dit la petite Qubcoise, ardente, si imptueuse qu'elle vainquit les derniers scrupules de la Voltairienne. --Eh bien, Jeanne, dit-elle, comme pouvante de l'aveu qu'elle faisait, je devais ne pas vous le dire, le garder pour moi seule jamais... Savez-vous ce qui m'a soulage, rendue moins douloureuse, presque rsigne au supplice d'tre aveugle?... La certitude qu'un jour la soif intense de ravissement dont mon tre brle encore, sera largement assouvie!... Oui, mon amie, j'ai la conviction forte et sereine que, par del ma torture, il y aura des joies ineffables!... --Vous croyez! s'crie la petite Qubcoise. Ce n'est pas autre chose, croire!... C'est l'au-del que vous pressentez au meilleur de votre conscience, vous avez la foi, vous tes sauve, demain nous irons Sainte-Anne de Beaupr!... Quelle joie!... --Si j'avais votre foi, j'irais... La mienne est si nuageuse et si rudimentaire... Ce n'est peut-tre que de la posie, du sentimentalisme, le besoin de remplacer les horizons perdus par des rves d'infini!... D'ailleurs, il faut que mon pre ignore, il en serait si malheureux!... --Dieu le prendra comme Il vous a prise!... Croyez-vous Lui?... --Attendez un peu, Jeanne... Peut-tre est-ce Lui, cela... Mais oui, plus j'y songe, plus ce doit tre Lui, plus je Le sens en moi!... Il rpand, dans mon me, le repos et l'Amour... --C'est Lui, je Le reconnais!... --Il y a quelques semaines, Il est venu... Misrable! je L'ai chasse... Il est revenu, toujours plus pressant, plus doux, plus magnifique... Il poussait dans mon me, je voulais l'en draciner... Oh! qu'il est bon! Il ne s'est pas offens!... Il m'est rest fidle, m'a inonde chaque jour davantage, plus grand, plus ncessaire... Et maintenant que je Le vois au fond de moi-mme, Lumire et Joie, Esprance et Bont, je L'aime, je L'adore, je me soumets, parce que je ne puis plus faire autrement... C'est fini, la lutte en moi contre Vous, mon Dieu, je crois en Vous, je vous remercie de la souffrance qui m'a valu votre Amour... --Oh! la belle prire!... Dieu ne rsiste jamais de tels accents!... Vous prierez comme cela devant la Sainte, et Dieu vous gurira, Marguerite!... --Je commence vous croire, Jeanne... Je suis plus lgre et je ne sais quelle ivresse m'envahit toute entire, serait-ce la sensation de l'Infini?... C'est vrai, Jeanne, ce que vous disiez. Il va me gurir, j'en suis certaine, je le sens, je l'exige. Il ne m'en veut pas de Lui commander ainsi!... --Je Lui en veux, moi! s'crie Gilbert, froidement, avec une rage condense. Les deux jeunes filles, stupfies, attendent qu'elle clate. Il n'a pu rsister l'lan de sa mfiance. Il a souponn Jules Hbert d'il ne sait quelle machination fourbe. Ds qu'il et abandonn la chambre, docile malgr lui l'appel de Genevive, il a eu peur. Incapable de mater son inquitude, il est revenu, presqu'aussitt, la dmarche assourdie, se drobant, sournois, presque rampant, la haine l'afft. Il sait tout, ou plutt, il ne croit pas ce qu'il entend, identifie cette explosion de foi au dlire des nerfs la drive. --Oui, je Lui en veux, mon enfant... Bien qu'il ne soit qu'un mythe et de la fume, j'ai toujours ha ce Dieu!... Depuis que je t'ai entendue L'implorer de la sorte, je ne sais plus ce que j'prouve pour Lui: c'est quelque chose de plus fort, que la haine, comme un besoin de me venger de Lui!... Il n'existe pas, et je voudrais L'avoir sous mes talons!... Jeanne, effarouche, transie, regarde avec terreur le sectaire dont la fureur se dchane. --Il ne vous poursuivrait pas comme cela, s'il n'existait pas, murmure doucement Marguerite. Il n'est pas naturel de vouloir trangler un mythe, craser de la fume... Plus vous le niez, plus Il existe en vous... Que je suis heureuse de ne jamais L'avoir ha!... Ne soyez pas violent, mon pre, n'ayez pas de chagrin, vous L'aimerez bientt!... --Jamais, te dis-je!... Ainsi, tu crois Lui? Il t'a ensorcele? --N'allez pas plus loin, mon pre, je vous en supplie, au nom de ce qu'il y eut de plus tendre et de plus doux entre nous!... J'ai cru, votre accent, que vous alliez me maudire!... Il ne faut pas faire cela, je n'y pourrais survivre... Pardonnez-moi, je devine toute la peine dont je vous accable, il faut me comprendre, absoudre!... Que n'ai-je le mot qui persuade! Que ne puis-je vous taler le mystre de ce qui change mon me!... Est-ce ma faute, si je ne puis vous expliquer comment Il m'a prise et comment je L'aime?... J'essaye de ne pas croire Lui, c'est impossible, Il est l, je L'entends, je veux Le garder!... --Je rve, c'est un cauchemar!... Tu me disais qu'on n'a pas cherch t'vangliser, tu ne m'as pas menti!... Il aurait suffi de te causer un peu de cette foi nave, pour qu'elle te corrompe l'intelligence?... Ne prolonge pas mon angoisse, dis-moi que je rve, que tu rves, que c'est la fivre dans tes cellules nerveuses, rien de plus, rien de honteux, mon enfant!... Tu es encore mon disciple, mes ides, n'est-ce pas, Marguerite?... --J'avais rsolu de vous le dissimuler toujours, mon pre!... Dieu ne m'en aurait pas voulu, il s'agissait de ne pas vous faire de la peine, vous si bon!... Vous tes venu de vous-mme au chagrin, vous avez surpris mon secret! --Non, tu ne rves pas, tu es sereine, ta voix ne bronche pas, tu es une convertie!... Ah! malheureuse!... Ou plutt non, ce n'est pas toi qu'il faut maudire!... La premire fois que j'ai tois ce Jules Hbert, j'aurais d flairer sa lchet!... Il s'est insinu tortueusement dans ton me, t'a sournoisement infus la superstition dont la molle de sa race est ptrie, s'est servi du patriotisme et de l'amour pour t'apprivoiser son an-del chimrique et dgradant!... C'est un voleur d'me, un ravisseur d'idal, il m'a vol mon enfant! Le misrable! l'hypocrite! je le hais, je le maudis!... --Jules n'est ni un lche ni un hypocrite! s'crie Jeanne, dont le sang, fouett au vif comme par des lanires, se rebelle. --Il m'a ravi la joie par excellence de ma vie, rtorque Gilbert, qui le visage menu de Jeanne, si vibrant, si fier, si beau dans sa faiblesse en courroux, en impose. Il est le meurtrier de mon bonheur, dites qu'il n'est pas un misrable!... --Je le redis, mon frre n'est pas un lche!... Il n'a pas essay, de faire le catchisme Marguerite, cela, je l'affirme, il est trop gnreux pour cela!... Il a respect son incroyance, j'en suis certaine!... Dignes l'un de l'autre, furent-ils criminels de s'aimer?... Mon frre agir en fourbe, en larron, en serpent? C'est faux, vous le dis-je!... --N'est-ce pas lui qui lui insuffla le poison du ciel?... --Et d'abord, ce n'est pas un poison, Monsieur Delorme, s'crie Jeanne, violente, puisque Dieu est la source de la vie mme!... Qui vous assure que c'est nous qui sommes dans l'erreur? Si le coeur vous en dit de mourir comme le vulgaire animal que le talon crase, libre vous, mais n'aurions-nous pas raison d'aspirer vers une survie qui apaisera notre faim de joie sans bornes?... O est la honte nous courber sous le mystre? Il est des interrogations, dans l'tre de Marguerite, auxquelles vos doctrines n'ont jamais rpondu, ne rpondront jamais, je les en dfie!... Jules a parl de sa foi sans arrire-pense, sans hypocrisie, je le rpte!... Quand le dsespoir s'est dchan dans l'me de Marguerite, elle a eu le dsir d'une esprance par-del les annes de martyre qui entassaient leur horreur devant elle!... Vous n'aviez rien lui donner, vous le savez bien, Dieu lui promit l'extase du ciel!... Ce fut la prire, cela!... Et maintenant, je vous en supplie, oubliez votre haine, donnez-moi votre enfant demain, plus tard, ds qu'elle en sera capable, et je vous promets de vous redonner ses beaux grands yeux! J'en suis certaine, Dieu la sauvera, Sainte-Anne de Beaupr la gurira!... --Oui, tu as raison, Jeanne, je crois en tes paroles, dit soudain Marguerite, que le plaidoyer mouvant de la petite Qubcoise avait enflamme. Pardon, mon pre, c'est irrsistible... Je suis toute imprgne d'une Prsence tonnante et radieuse!... Une puissance me possde, et j'en suis ravie au-del de tout, ce que je peux dire!... C'est comme si les flots d'un Amour immense venaient chanter dans mon me comme sur un rivage!... Et je ne sais quel transport m'enchante!... J'ai besoin de prier, de prier longtemps!... Oui, je n'ignore plus ce qu'il faut Lui dire, je sens qu'il va m'couter, je suis certaine de Lui!... Oh oui, vous allez me gurir mon Dieu, je le devine, je le sais!... Au cours de ces ardentes paroles, une claircie magique s'ouvre dans l'me enfivre de Gilbert Delorme. La rage, en lui, s'parpille. Il peroit, dans la flamme dont l'imagination de son enfant brle, une possibilit extraordinaire et prodigieuse. Croyant aux ressources illimites de la nature, il se rappelle que la science en ignore presque tout, que l'auto-suggestion en est un des pouvoirs admirables et fconds. Mais oui, pourquoi pas? La volont, surchauffe jusqu'au paroxysme, ne pourrait-elle pas triompher du mal? Pourquoi ne pas exploiter ce dlire d'enthousiasme? Il tait impossible qu'elle crt vraiment Dieu, la crise d'affolement avait sem le dsordre en son me, voil tout. Ds que l'exaltation des nerfs aurait amen le prodige espr d'eux, il serait facile de reprendre Dieu celle qui ne croyait Lui que par dsespoir, mais qui n'y croirait plus, lorsque le calme aurait pacifi le cerveau... XI Le convoi lectrique roule grande allure gale et ronflante vers Sainte-Anne-de-Beaupr. Jeanne et Marguerite, pelotonnes l'une contre l'autre, osent peine se balbutier quelques mots rares et timides. Gilbert, assis en face d'elles, impassible et taciturne, glace l'atmosphre. Les yeux de la malade que la dernire nuit sans sommeil a remplis de tnbres plus opaques, ne peuvent plus qu'entrevoir la forme rigide et muette, ils ne discernent pas les traits figs du pre. Sans qu'il parle, elle a la sensation qu'il rumine quelque chose d'hostile et que la fureur s'amasse en son me comme la vapeur en vase clos. Elle sait bien que plus il songe la dmarche qu'il a permise, hypnotis par le fluide surhumain qui lectrisait son langage d'hier, plus il a maintenant l'horreur d'avoir cd. Elle devine qu'il prpare un antagonisme chaque instant plus maussade et plus fort, mais elle va lutter contre l'assaut de haine, et Dieu ne pourra plus douter d'elle. Une exaltation mystique irradie son imagination. C'est comme si une me nouvelle filtrait dans la sienne. Et l'athisme cras dans ses dernires tranches, fuit le champ de bataille. Marguerite est ardemment certaine que Dieu, travers le sourire de la grande sainte, arrachera de ses yeux la nuit pesante et leur versera l'aurore et le soleil. Son pre, illumin, adorera le Christ de Jules Hbert, et l'me de la jeune fille se dilate en une vision de bonheur. --Nous arrivons, Marguerite, murmure Jeanne, voix si basse que son amie l'entend peine. --Je ne comprends pas ce qui bout en moi, rpond celle-ci, je trouve que nous n'allons pas assez vite encore, je suis trs impatiente de m'agenouiller aux pieds de la grande Sainte... --Nous nous agenouillerons ensemble, tout prs l'une de l'autre, ajoute la petite Qubcoise, fortement mue. Il faudra bien qu'elle s'attendrisse... --Est-il ncessaire de prier comme vous pour tre entendue? demande la Franaise. C'est que, si neuve Dieu, je ne puis galer votre ferveur et votre amour... Je serai bien maladroite, sans doute... --Vous prierez de toute votre me, cela suffira, je vous l'assure. --Qu'est-ce donc, prier de toute son me?... --Offrir Dieu tout ce que nous sommes de bon et tout ce que nous pouvons tre de meilleur... --Pourquoi ne l'a-t-Il pas encore gurie, votre Dieu, Mademoiselle Jeanne? interrompit Gilbert, sarcastique. -Si vous L'aimiez un peu, ce serait plus sr, balbutie-t-elle faiblement. La gne est plus lourde entre eux tous, maintenant... Le convoi lectrique roule grande allure gale et ronflante vers Sainte-Anne de Beaupr... _____ Une immense draperie de nuages moroses appesantit l'espace. Il mane, de la nature grincheuse et des horizons presque funbres, ce malaise des pres jours d'automne. Captive au sommet du frontispice de la Basilique, entre les deux clochers gris, la Sainte grelotte en sa froide parure de bronze. Et l'Enfant Jsus, prs d'Elle qui le rchauffe d'amour, a pourtant les mains glaces. Les arbres sur la colline, transis, mlancoliques, pleurent l'agonie de leurs feuilles. Les teintes mordores et cuivres, dont les rables a et l nuancent les coteaux de l'Ile d'Orlans, s'embrument de tristesse. Le flot sombre et langoureux du Saint-Laurent brille de miroitements blafards. Les maisons des alentours se recroquevillent dans leurs murs frileux et leurs toits, renfrogns. La grande Sculpture blanche, au milieu des alles inertes et des parterres dsols, fait songer aux neiges prochaines. Le sectaire et les deux plerines, d'eux-mmes, sous une impulsion que seul explique le magntisme des tres, s'arrtent au moment de franchir le seuil de l'glise. Gilbert hsite encore, Marguerite a peur, Jeanne frissonne. --Est-ce vrai que tu es bien rsolue prier, ma fille? dit Gilbert enfin, d'une voix trangement contracte. --Mais oui, mon pre, rpond-elle, angoisse, redoutant ce qui s'apprte. --Rien en toi ne proteste contre une pareille dgradation?... --Pourquoi ce retour de colre?... Ce n'est plus le moment de m'interdire le lieu saint... Vous pourriez tout compromettre, ma foi est si fragile encore... --Ta foi?... Te voil, donc asservie, enchane ce Dieu Polichinelle?... --Ah! Mon pre! Je vous dfends de L'outrager!... --Tu me dfends! s'crie-t-il, violent. --Ne m'en voulez pas, il faut, que je vous parle de la sorte, vous n'avez pas le droit de Le traiter ainsi devant moi, je sens profondment que vous n'avez pas ce droit!... --C'est bien Lui, cela!... Il besogne bien, Il t'a dj prise moi, Il a dj fait de toi une rvolte!... Je dois Lui cder la place, Il est ton seigneur et despote, je n'ai plus de fille!... --Vous vous trompez, mon pre!... Grce Lui, je serai plus longtemps votre fille, je le serai ternellement!... --Non, dcidment, tu ne feras pas cela, mon enfant, c'est trop d'humiliation! Je l'avais pourtant prvu, hier, avant de faiblir... Je ne sais quelle aberration m'a paralys la volont!... Si j'en croyais tes paroles, tu Lui appartiendrais!... Ah non! Je ne veux pas, tu es mon enfant, mon oeuvre, mon cerveau, ma vie, Il ne peut t'enlever moi de la sorte!... Je ne veux pas que tu L'aimes, tu m'entends, Il est faux, Il est un leurre, un fantme!... Une dernire fois, pense tout ce que je t'en ai dit, n'est-ce pas que tu ne crois pas Lui, que tu n'entreras pas ici me dshonorer, m'apostasier devant les prtres et les idoles de la superstition?... Allons-nous-en, viens, Marguerite, ce n'est pas ta place ici, mon coeur est le vrai, le Sien n'est qu'un vieux conte d'amour!... --Je crois au vieux conte d'amour et son Chevalier, murmure la jeune fille, que des sanglots empchent de lutter davantage contre le fanatisme de Gilbert. Alors, l'me de celui-ci est agite par l'un de ces remous aux lois inexplicables dans les sources vives de notre tre. Sa rage croule. Il essaye de rejoindre en lui-mme l'indignation qu'il se doit. Elle a fui, lui chappe irrmdiablement. Il n'a plus qu'une piti vaste, surabondante pour son enfant dont il avive le martyre. Il ne doute pas que l'auto-suggestion sera strile, elle aurait dj fait le prodige qu'il tait folie d'avoir espr d'elle. Il si conscience que Marguerite est maintenant sous le frule de la Croix. Comment se fait-il qu'il n'prouve plus de haine et pardonne? Il ne comprend que vaguement pourquoi sa colre fond en lui-mme: d'ailleurs que lui importe de le savoir, pourvu qu'elle cesse enfin de pleurer si violemment? Il en a le besoin profond, il faut que ces larmes ne lui fassent plus tant de mal au plus poignant de ses entrailles. --Va, mon enfant, murmure-t-il, avec douceur. --Oh! mon pre! que vous tes bon! Vous me sauvez! s'crie Marguerite, qui embrasse longuement son pre au front si lourd. Ds que les deux jeunes filles eurent franchi le seuil, Gilbert Delorme, prouvant au coeur un serrement qui l'touffait, pensa qu'il allait mourir. Ce fut, tout simplement, un spasme de douleur qui, dbordant de sa poitrine surcharge, jaillit en pleurs mouvants...... Bien peu de lumire se faufile travers les vitraux peints qui la rejettent. Il y a comme un crpuscule vague dans les bas-cts austres et sous la vote o les toiles d'or s'estompent. Dans la nef elle-mme, au-dessus des laques lugubres et des bancs solitaires, autour des colonnes demi fantastiques, la clart du jour s'assombrit de tnbres flottantes. C'est presque la nuit dans les profondeurs des chapelles latrales. Au grand autel de marbre sans tache, un prtre droule en harmonie les gestes sacrs de la messe, et les anges, pieusement adorateurs sur le baldaquin o ils planent, unissent leurs prires la sienne. Tout le sanctuaire frmit d'une suavit mystrieuse et d'un calme treignant l'me. Aux pieds de la Thaumaturge canadienne, Marguerite et Jeanne, prostres, ferventes, inlassables, murmurent une supplique longue et passionne. Toute leur me vibre et se tend vers le ciel. Les yeux de la petite Qubcoise, dards sur le visage ineffablement doux et bon de la sainte, luisent d'un appel ardent. Ceux de la Parisienne, plus impuissants de seconde en seconde, ont toujours plus de peine distinguer la forme obscure de la Statue qui s'loigne. L'enthousiasme de Marguerite s'active sans cesse et l'imprgne de chaleur sainte et d'espoir. Elle voit les dernires lueurs s'esquiver de son regard agonisant, et sa foi en la cure surnaturelle, au lieu de s'effondrer, dcuple et s'embrase toujours. Des accents pathtiques et des cris d'adoration surgissent des sources les plus mystrieuses d'elle-mme. --Grande Sainte, il faut me sauver, implore-t-elle, en ce moment. Je suis venue vous de tout l'lan de mon tre... Je crois en votre sourire, je ne le vois plus, mais je me souviens de lui, quand, pour la premire fois, il y a si peu de jours, il me semble, je fus si trangement ravie par sa douceur... Je ne l'ai pas oubli, il est fait de tendresse et de paix indicible, il palpite en moi, je sens qu'il n'est pas menteur, qu'il rayonne du Dieu qu'il possde jamais... Je vous demande pardon, mon Dieu, de vous avoir banni si souvent de mon coeur, vous savez pourquoi je fus ingrate: on m'avait donn tant d'armes contre Vous, il a bien fallu que je me batte, que je Vous repousse... Oh! comme je regrette de ne pas Vous avoir connu plus tt!... Maintenant rien en moi ne Vous outrage, toute mon me Vous accueille et Vous garde, et je Vous aime de tout l'amour que j'aurais eu pour Vous, si Vous m'aviez t enseign ds le premier jour. Ces tnbres m'crasent, m'pouvantent, me plongent, dans un vide affolant!... Brisez-les, dracinez-les, mon Dieu, rendez-moi votre soleil!... Grande Sainte, souriez-Lui, pour qu'il m'entende!... Escort par le jeune acolyte, le prtre dlaisse le grand autel de marbre. Ils ont dj disparu. Il n'y a plus, dans le sanctuaire, que le vaste silence divin autour des jeunes filles en prires. Soudain Jeanne regarde Marguerite avec une commisration de toute sa nature de sensitive extrme. --Courage, mon amie, lui dit-elle, nous n'avons pas encore assez pri... --J'ai plus d'esprance que jamais, lui rpond l'autre, avec une conviction de toute elle-mme. --Il faut lui faire violence... Il ne faut pas trop se fier au sourire tout plein de largesses, elle veut, que l'on soit bien sr d'elle, ne cde que si on espre alors qu'il faudrait ne plus avoir esprance... --Je ne croyais pas qu'il ft si facile de prier, Jeanne... Il est vrai que ma prire est malhabile et peu loquente... Mais je vous obis, j'abandonne toute mon me Dieu... --Elle est si belle, votre me, que Dieu est fort heureux de l'avoir conquise... Voyez-vous encore, Marguerite?... --Si peu, vous n'tes qu'un monceau de noire la Sainte n'est qu'une silhouette noire bien noire... --Courage, nous allons prier encore, aussi longtemps que vos yeux n'auront pas la clart des miens!... --Que vous tes bonne et que je vous aime Jeanne!... Que peut-on dire d'irrsistible au ciel, mon amie?... --Lui avez-vous command, bien ferme, bien nettement?... --J'ai peur d'tre audacieuse... --Je vous ordonne de ne pas craindre... La meilleure faon de plaire Dieu, c'est de vouloir qu'il nous aime!... --Je sens, l, tout plein mon coeur et ma vie, qu'il m'aime!... --C'est bien entendu, n'est-ce paa?... Nous voulons, nous exigeons qu'il agisse, que la Sainte et Lui fassent leur grande besogne du ciel!... Pendant que les deux amies, prosternes, suppliantes, leurs genoux casss par les laques dures, attendent la rponse du ciel, Gilbert s'approche des formes affaisses. Il n'en pouvait plus du martyre de l'attente. Elles ne l'ont pas entendu s'arrter prs de leurs robes gisant dans la poussire. Tout--coup, un cri tranche dans l'air, si aigu, si douloureux, si lamentable, que Jeanne et le pre en sont dchirs jusqu'au plus intime d'eux-mmes. Les chos de la Basilique gmissent au loin, et c'est comme si le silence tait plein de sanglots. Marguerite, cessant totalement de voir, a t plonge dans une nuit insondable, aux tenailles atroces. Un dsespoir invincible l'a inonde toute entire, a fait jaillir du fond de son tre la plainte sauvage. D'un geste convulsif, elle frotte ses yeux morts, essaye de les faire vivre encore ces vestiges de lumire qui leur parvenaient tout--l'heure. Ce ne sont pas des larmes qui se prcipitent, mais des hoquets farouches dont la gorge rle et la poitrine se fend. Jeanne, l'me au supplice, attend que le dlire s'apaise. --Marguerite, il ne faut pas dsesprer, rien n'est perdu, murmure-t-elle enfin. --Si vous saviez comme c'est affreux!... Cela m'touffe, j'ai voulu mourir... --Pauvre amie!... Que cela me fait de la peine!... --Oh! quel tourment!... Mon Dieu, vous ne permettrez pas cela!... Grande Sainte, votre sourire m'a promis!... --Un peu de courage, mon amie, c'est l'preuve dcisive, elle est le salut!... --Viens-t'en, ma fille, dit soudain Gilbert, et sa voix grave les secoue d'un frisson brutal. --Vous ici, mon pre! ne put retenir sa fille. Etes-vous venu prier? --La folie religieuse l'gare! Je suis venu te chercher... Je te le redis, viens, mon enfant... --Laissez-moi prier encore, gmit-elle. Tout n'est pas perdu, n'est-ce pas, Jeanne?... --Nous allons vaincre, je le sais, je le jure, affirme la petite Qubcoise, d'un accent tel que Gilbert en est un peu abasourdi. --Je parle sans haine, Mademoiselle, votre Dieu n'est qu'un nuage qui se dissout devant la raison... Depuis une heure, genoux devant une ombre, vous appelez dans le vide... Est-ce tonnant qu'on ddaigne votre appel?... Viens, ma fille... --Grce, Monsieur Delorme, implora Jeanne apprhendant l'influence du pre. --Votre Dieu a-t-il eu piti, Lui? rpondit-il avec une amertume discrte. --Ne raillez pas, je vous en supplie, ajoute la Canadienne. --Je n'ai pas raill, Mademoiselle, j'ai constat, simplement... Tu me suis, n'est-ce pas, Marguerite?... --Il faut que je reste encore, mon pre... --Ah! Si tu comprenais ma torture voir mon enfant courbe jusqu' terre, se tranant les genoux devant une idole, tu viendrais... Tout cela est vain, tu le sais, pourtant... Rappelle-toi ce que tu en disais, il y a si peu longtemps encore... Je ne me comprends plus, je devrais t'amener de force ou mettre leur Sainte en pices... Tu as tant souffert que je n'ai plus le courage de ma fureur, je redoute que, par moi, tu souffres davantage... Mon coeur est bout de ta souffrance... Viens, nous essayerons d'tre heureux, j'oublierai tout... Au nom de tous les souvenirs entre nous, ne me suivras-tu pas, mon enfant?... --Je vous suivrai, ds que mes yeux pourront le faire, dit-elle, humblement. --Tu ne sens donc pas l'humiliation de t'avilir ainsi devant le surnaturel?... --Non, mon pre, cela me grandit!... --Hlas! Tu crois Lui, irrvocablement!... Comme Il est habile et ensorcelle bien!... --Je crois Lui, mon pre!... --Ah! Quelle horreur!... Et je n'ai pas a force de maudire!... --Cela vaut mieux ainsi, mon pre, je n'aurais pas le courage de vous entendre... Pardon de vous faire souffrir, il faut savoir comment... --Inutile, interrompit Gilbert, je ne comprendrai pas!... Dis, au moins, que si tes yeux demeurent clos, tu me reviendras, tu L'abandonneras, Lui!... --Marguerite! supplie Jeanne. --C'est impossible, mon pre, on ne se dbarrasse pas de Lui, je le sens, quand Il a log dans notre me... --Insens que je fus!... C'est bien, continue prier, puisque tu L'aimes, conclut Gilbert, dmoralis. --Oh! merci du meilleur de moi-mme!... La ferveur des jeunes filles recommence, plus brlante et plus imptueuse. Immobile comme les fires colonnes, Gilbert, un pli sarcastique au front, la lvre mordante, le coeur ulcr, regarde les deux profils dresss passionnment vers Dieu. L'invocation de Marguerite est dramatique et dsespre. Elle appelle l'aide tous les siens dont les mes, dans le lointain des gnrations, connurent le charme de la prire et vivent jamais l'extase du ciel. Des gurisons par myriades s'panchrent du coeur de la grande Sainte: pourquoi serait-Elle insensible au martyre qui l'empoigne et la rend folle? --Est-ce ma faute, disait-elle, si je fus ignorante de Vous, mon Dieu?... Je suis ne loin de Vous, si loin qu'on n'y parlait de Vous que pour Vous nier, comme une des vieilles fables de jadis... J'ai grandi, on m'a si bien loigne de Vous toujours, qu'il tait toujours moins possible de vous apercevoir... Il fallait que Vous veniez moi qui ne pouvais aller Vous: depuis que Vous tes venu, ne Vous ai-je pas aim totalement, de mon me absolue, comme Vous le dsirez?... Dlivrez-moi de ce cachot horrible, c'est le moyen de conqurir mon pre!... Il ne vous connat pas, ne lui en voulez paa d'tre amer!... Comme le dit Jeanne, votre amie si douce, il faut que cela vienne, que vous soyez pitoyable!... Grande Sainte, je vous en conjure, faites rayonner un dernier sourire au Dieu qu'il attendrira sur ma misre!... Une dtente de tous les nerfs endoloris se rsout en larmes qui filtrent des yeux morts, trangement apaisantes et suaves. Une vague de bont surhumaine gonfle son tre d'une ivresse inconnue. La certitude qu'elle avait de gurir, cesse d'tre exaspre, devient calme et sereine. Elle attend, sans crainte, sans dsespoir, la rsurrection de ses yeux. La flicit profonde l'envahit toujours davantage. Tout--coup, son me s'largit, s'illumine, se magnifie, s'envole tout d'un essor vers des cimes radieuses d'o elle plonge dans un gouffre immense de batitude. Les prunelles, dilates soudain, bantes et limpides, s'emparent triomphalement de la lueur d'or que le soleil vient de lancer dans le Choeur de la Basilique........... _____ Le convoi lectrique roule grande allure gale et ronflante vers Qubec. Isols des rares voyageurs, le sectaire et les deux plerines sont taciturnes. Marguerite se repat du tableau que ses yeux avides ne se lassent pas de voir courir. Elle contemple, avec une volupt infinie, l'blouissement du soleil dans le gonflement des labours, l'allgresse des fermes, le sourire des prs, les ors et les rubis des rables. Gilbert, que la joie d'abord a transport, devient plus songeur de minute en minute, et le poids de sa tristesse est lourd sur l'me des jeunes filles. --Que je suis heureuse! dit Marguerite, aprs l'avoir dit tant de fois. Pourquoi tes-vous moins joyeux, mon pre?... --Crois-tu encore Lui? rpond-il, si triste, qu'elle en est violemment mue. --Mais, vous n'y croyez donc pas, vous, mon pre!... --Je crois qu'il m'a vol mon enfant, c'est tout ce que je crois de Lui... --Et moi gui esprais que ce miracle vous conduirait Lui?... --Miracle! ne put s'empcher de ricaner Gilbert. Te voil bien fagote la superstition!... Les miracles! c'est avec ces mensonges qu'elle vous attache et vous asservit!... Non, ma fille ce ne fut pas un miracle, te dis-je, tu t'es suggestionn la gurison, elle t'est venue de toi-mme, des forces de la nature agissant par ta volont furieuse et dchane!... Un mystre ignor de la science, fort bien, mais un miracle, c'est trop de navet, vraiment!... --Combien nous serons loigns l'un de l'autre, dsormais!... --Oui, il va falloir nous quitter bientt, murmure-t-il, en courbant sous la douleur. --Cela, non, proteste Marguerite, vhmente et le coeur oppress. Je vais vous suivre, jusqu' ce que vous m'ayez pardonn, jusqu'au jour o vous serez avec nous!... --Impossible d'y songer, mon enfant, reprit-il, toujours sur le mme ton de lassitude calme et souffrante. Je ne suis pas de ceux qu'on vanglise, la cuirasse est impntrable!... --Je vous suivrai tout de mme, je ne veux pas que vous ayez de la peine, mon pre!... Je ne veux pas abandonner ma mre!... --Il vaut mieux que tu ne viennes pas, te dis-je, reprend-il, avec une douceur inexprimable. Alors mme que tu me suivrais, ce ne serait plus toi, je t'ai perdue... Tu tais mon oeuvre, elle est dtruite... Tu tais ma vie, elle est brise... Prs de moi, tu me rappellerais sans cesse mon rve en miettes... loin de toi, je souffrirai moins, je me souviendrai mieux des annes de bonheur o je retrouvais mon cerveau dans le tien... Il n'est plus moi, ton cerveau, Dieu me l'a ravi... Reste ici: Jules Hbert, ton vanglisateur, adoucira l'amertume des adieux ncessaires... --La seule perspective de vous dire adieu me fait tant de peine!... Non, dcidment, je vous suivrai!... --Tu resteras, ma fille! Il faut que tu ne viennes pas, j'ai besoin que tu restes!... Si tu tais auprs de moi, croyant, priant, je ne pourrais plus faire la guerre Dieu!... C'est mon devoir de me battre jusqu'au dernier jour pour la libre-Pense, ma religion!... Il y aura une diffrence avec autrefois, je frapperai dsormais sans haine... --Oh! mon pre! cela me rendra si malheureuse!... --Cela passera, mon enfant, tu seras heureuse avec ton ami... N'est-ce pas qu'elle sera heureuse avec le frre que vous dfendiez si bien, Jeanne?... --Nous serions tous bien plus heureux encore, si vous l'tiez avec nous, rpondit la soeur de Jules, dont le coeur faisait mal. --Oh! mon pre! ce sera trop de chagrin! Vous resterez avec nous tous! pleura Marguerite. --Il faudra que je m'en aille! dit-il, rsolu inflexible. Je reviendrai parfois, ma fille, et prs de vous tous, je retremperai mon courage de frapper Dieu sans haine... --Mon pre! protesta encore sa fille, dont les larmes coulaient, abondantes. --Ne pleure pas, mon enfant, tes yeux seront encore malades, et, tu ne pourras pas te suggrer la cure divine une seconde fois, peut-tre... --Je vous pardonne votre sarcasme, mon pre, dit Marguerite. Je sens que vous vous trompez, que j'ai des yeux capables de vous pleurer toujours, parce qu'ils verront ternellement! FIN End of the Project Gutenberg EBook of Au large de l'cueil, by Hector Bernier License: Share Alike