Produced by Rnald Lvesque BIOGRAPHIE DES SAGAMOS ILLUSTRES DE L'AMRIQUE SEPTENTRIONALE PRCDE D'UN INDEX DE L'HISTOIRE FABULEUSE DE CE CONTINENT. PAR F. M. MAXIMILIEN BIBAUD. CORRESPONDANT DES INSTITUTS DE MONTRAL ET DE QUBEC. ______________________________________ Where our Chiefs of Old; where our heroes of mighty name? The fields of their battles are silent--scarce their mossy tombs remain! OSSIAK ______________________________________ MONTRAL DE L'IMPRIMERIE DE LOVELL ET GIBSON, RUE SAINT NICOLAS 1848 PETIT DICTIONNAIRE DE LA MYTHOLOGIE AMRICAINE. ---- AMRIQUE, ainsi nomme d'Amerigo Vespucci. On la peint comme une femme au teint olivtre, coiffe de plumes et arme de flches. A ses pieds, une tte perce d'une flche, dnote qu'elle a des habitans antropophages. A ses cts est le calumet, dont les ailes du caduce de Mercure annoncent l'usage. La pche et la chasse, principale occupation des Amricains, sont dsigns par deux enfans changs l'un de poisson, l'autre de gibier. Le caman et le bananier achvent de la caractriser. Lebrun l'a exprime par une femme d'une carnation olivtre, qui a quelque chose de barbare. Elle est assise sur une tortue, et tient d'une main une javeline, et de l'autre un arc. Sa coiffure est compose de plumes de diverses couleurs; elle est revtue d'une espce de jupe qui ne la couvre que de la ceinture aux genoux. ARESKOVI, AREOUSKI, dieu de la guerre, que les Hurons invoquaient avant de se prparer au combat, par cette prire que prononait leur Chef: Je t'invoque pour que tu sois favorable mon entreprise; et vous, esprits, bons ou mauvais, vous tous qui tes dans les cieux, sur terre et sous terre, je vous invoque aussi. Pressez votre puissance, et faites en sortir tous les flaux vengeurs, qui versent la destruction sur nos ennemis. Rendez-les victimes de notre colre, et ramenez-nous dans notre pays couverts des ornemens de la victoire; que la gloire nous porte sur ses ailes jusque dans les pays les plus loigns. Et toi! mort, aiguise ta faux tranchante: fais baiser la poussire de nos pieds ces tribus qui nous veulent la guerre. ATAHUATA, nom du crateur du monde dans l'opinion de certains sauvages riverains du St. Laurent. _V. Otkee_. ATLANTIDE, le fabuleuse, que Platon place dans l'Ocan prs des colonnes d'Hercule, et qu'il suppose avoir t engloutie. Je ne la mentionne que parce que M. Garneau, de Qubec, qui publie une nouvelle histoire du Canada, semble tre d'opinion que des auteurs ont cru que l'Atlantide tait l'Amrique.--Diodore, sicule, place dans cette le le berceau de toute les mythologies. CHOUN, divinit adore dans le Prou, avant l'origine des Incas. Les Pruviens racontaient qu'il vint chez eux, des parties septentrionales du monde, un homme extraordinaire, qui avait un corps sans os et sans muscles; qu'il abaissait les montagnes, comblait les valles, et se frayait un chemin en des lieux inaccessibles. Ce choun, lgislateur du Prou, tablit ce pays, auparavant inhabit. Les parties septentrionales dnotent clairement le nord de l'Europe. COSMOGONIE. Les peuples qui habitaient les rives du Mississipi, et certains d'entre ceux du Canada s'imaginaient que le ciel, la terre et les hommes ont t faits par une femme qui gouverne le monde avec son fils. Le fils est le principe du bien, et la mre, celui du mal. Voici comment ils expliquent la cration. Une femme descendit du ciel, et voltigea quelques temps en l'air, se sachant o poser le pied. La tortue lui offrit son dos: elle l'accepta, et y fit sa demeure. Dans la suite, les immondices de la mer se ramassrent autour de la tortue, et y formrent insensiblement une grande tendue de terre. Un esprit, qui savait que la solitude n'tait point du got de cette femme, descendit aussi, et ils eurent deux jumeaux, qui s'occuprent de la chasse. La jalousie les brouilla, et il y en eut un qui fut enlev au ciel. L'esprit donna la femme une fille qui peupla l'Amrique mridionale. La femme, chasse du ciel, selon les Hurons et les Iroquois, pour l'avoir souill par son commerce avec Hougoaho, s'appelait Atehentsick. Le Chippeouais croient que le globe n'tait d'abord qu'un vaste Ocan, et qu'il n'y avait d'tre vivant qu'un puissant oiseau, dont les yeux taient de feu, les regards des clairs, et le mouvement des ailes un tonnerre clatant. Il descendit sur l'Ocan, et aussitt qu'il le toucha, la terre s'lana au-dessus des eaux, et y demeura en quilibre. L'ancienne cole de gologie, qui se forma en Europe au seizime sicle, s'expliquait peu prs comme les Chippeouais, part le puissant oiseau de ces derniers. D'autre croient que l'tre suprme port sur les eaux avec tous les esprits qui composaient sa cour, forma le monde d'un grain de sable qu'il tira de l'Ocan. CUNTUR, oiseau fameux au Prou, o il tait ador comme une divinit. Les Espagnols l'appellent condor. Les naturalistes pensent que c'est le mme que le _rouch_ de Arabes. CUPAY, selon les Floridiens, prside dans le _bas monde_ o les mchans sont punis aprs leur mort. C'est leur Pluton. DABAIBA, desse des habitans de Panama, ne de race mortelle, fut difie aprs sa mort, et appele la mre des dieux. Quand il tonne, c'est au dire des habitans, Dabaiba, qui est en colre. DLUGE. Les Brsiliens racontent qu'un tranger fort puissant, et qui hassait extrmement leurs anctres, les fit tous prir par une violente inondation, except deux, qu'il conserva pour faire de nouveaux hommes. Les Mexicains prtendent que Dieu avait fait de terre un homme et une femme, et que ces deux modles de la race humaine tant all se baigner, perdirent leur forme dans l'eau. Dieu la leur rendit par le moyen d'un mlange de mtaux. Leurs descendans, tant tombs dans l'oubli de leur devoir, en furent punis par un dluge, qui les dtruisit, l'exception d'un prtre nomm Tezpi, qui s'tait mis avec sa femme et ses enfans dans un grand coffre de bois, o il avait aussi rassembl quantit d'animaux et d'excellentes semences. Aprs l'abaissement des eaux, il avait lch un oiseau nomm _Aura_, et plusieurs autres successivement. Le plus petit, et celui que les Mexicains estiment le plus par la varit de ses couleurs, revint avec une branche dans son bec.--_V. l'article de Passaconaoua un rcit diffrent d'aprs les livres peints._ ESPRITS. Les Chrystinaux s'imaginaient que lorsqu'un homme est enterr sans qu'on place ct de lui tout ce qui lui a appartenu, son esprit revt une forme humaine, et se montre sur les arbres les plus voisins de sa cabane, ne prenant de repos qu'aprs que les objets qu'il rclame ont t dposs dans sa tombe. TERNIT. Les Virginiens regardaient le cours perptuel des fleuves comme le symbole de l'ternit de Dieu, et dans cette ide, leur offraient des sacrifices. JONGLEURS. Les Illinois et les peuples du sud ont des prtres fort habiles, et d'autant plus redouts que l'on croit qu'ils peuvent faire mourir un homme, ft-il 200 lieues de distance. Ces fourbes font une figure d'homme qui reprsente leur ennemi, et lui dcochent une flche dans le coeur: l'homme reprsent par cette image, a infailliblement, selon eux, ressenti l'effet de dette blessure. Le mme prjug rgnait en Europe au moyen ge: j'en trouve un exemple remarquable dans l'histoire d'Angleterre. JOUANAS, prtres de Floride. Voyez ce que je dis d'Iarva au chapitre des Paraoustis. JOUKESKA, le premier des bons gnies, ou le soleil, selon les sauvages du Nord. JUBIL. Les Mexicains avaient une espce de jubil, de quatre en quatre ans, durant lequel ils croyaient obtenir le pardon de leurs fautes. Des jeunes gens des plus lestes et des plus vigoureux se dfiaient la course. Il s'agissait de monter sans reprendre haleine, au sommet d'une montagne, o tait bti le Temple de Tescalipuca, dieu de la pnitence. Celui qui arrivait le premier recevait les plus grands honneurs, et le privilge d'enlever les viandes sacres. KICHTAN, l'tre suprme, selon les premiers sauvages de la Nouvelle Angleterre, a cr le monde et tout ce qu'il contient. Aprs la mort, les hommes vont frapper la porte de son palais. Il reoit les bons; mais il dit aux mchans: Retirez-vous, il n'y a point ici de place pour vous. KITCHI-MANITOU, dit des sauvages du Canada, laquelle ils attribuaient tout le bien. _V. Matchi-Manitou._ KIWASA, dieu des Virginiens. Ils le reprsentaient avec un calumet, auquel ils mettaient le feu. Un prtre, cach derrire l'idole, aspirait le tabac, la faveur de l'obscurit dont il s'environnait. Kiwase apparaissait quelque fois, en personne, ses adorateurs, sous la figure d'un bel homme, avec, sur un ct de la tte, une touffe de cheveux qui lui descendait jusques aux pieds. Il se rendait au Temple, y fesait quelques tours dans une grande agitation, et retournait au ciel, quand on lui avait envoy huit prtres pour savoir sa volont. KUPAY, nom du dmon chez les Pruviens. Quand ils prononaient ce nom, ils crachaient terre en signe d'excration. LACA, nom de fe au Prou. Elle tait bienfaisante, au lieu que la plupart des magiciens se plaisaient faire du mal. LUGUBRE, oiseau du Brzil dont le cri funbre ne se fait entendre que la nuit, ce qui le fait respecter des naturels, qui s'imaginent qu'il est charg de leur porter des nouvelles des morts. Lry, voyageur franais, raconte, que passant par un village, et ayant ri de l'attention avec laquelle ils coutaient les cris de cet oiseau, un ancien lui dit rudement: Tais-toi, et ne nous empche point d'entendre les nouvelles que nous font annoncer nos grands-pres. LUNE. Les Pruviens regardaient la lune comme la mre de leurs Incas. Ils prtendaient aussi que les marques noires que l'on aperois en elle, lui ont t faite par une renard, devenu amoureux d'elle, et qui, ayant mont ciel, l'embrassa si troitement, qu'il lui fit ces taches force de la serrer. MAMACOCHA, sous ce nom les Pruviens adoraient l'Ocan. _Acosta apud Nol_. MANCO-CAPAC, lgislateur et dieu de ces peuples. Manco et sa femme taient les enfans du soleil. Cet astre les ayant chargs d'instruire et d'humaniser les Pruviens, ils se mirent en route, et se guidrent au moyen d'une verge d'or. Arrivs dans la valle de Cusco, la verge s'abyma en terre, d'o ils conclurent que ce lieu devait tre le sige de l'empire. _V. Pacha-camac._ MATCHI-MANITOU, esprit malfaisant des sauvages du Nord. Plusieurs croyaient que les orages sont causs par l'esprit de la lune qui s'agite dans les eaux. Ils jetaient alors dans la mer ce qu'ils avaient de plus prcieux dans leurs canots, croyant l'apaiser par ce sacrifice. MATCOMECH, dieu de l'hiver chez les Iroquois. MATILALCUIA, desse des eaux chez les Mexicains. Elle tait revtue d'une chemise bleue cleste. MESSOU, dit qui rpara les dsastres causs par le dluge. Ce Messou allant la chasse, ses chiens se perdirent dans un grand lac, qui, venant se dborder, couvrit la terre en peu de temps; mais ce Dieu changea d'autres animaux en hommes, et repeupla le monde. OIROU, objet du culte des anciens Iroquois. C'tait la premire bagatelle qu'ils voyaient en songe, un calumet, une plante, etc., etc. OTKEE, selon les sauvages de Virginie, Otkon suivant les Iroquois, tait le nom du crateur du monde. OUAHICHE, gnie dont les prtres iroquois prtendaient savoir le pass, le prsent et l'avenir. OUIKKA, l'Eole des Esquimaux, fait natre les temptes, renverse les barques, et rend inutiles les plus gnreux efforts de ceux qui conduisent les pirogues. Ceux qui dcouvrirent les premiers l'Amrique n'avaient point avec eux de Camons. Dans la Susiade, par ce grand pote, lorsque Vasco de Gama est prs de doubler le Cap des Temptes, tout--coup, on aperoit un personnage formidable qui s'lve du fond des mers, sa tte souche les nues, les vents, les tonnerres sont autour de lui, ses bras s'tendent sur la surface des eaux. Ce gnie est le gardien de cet Ocan, dont nul vaisseau n'avait encore fendu les ondes. Il menace la flotte, il se plaint de l'audace des Portugais qui viennent lui disputer l'empire de ces mers, et leur annonce toutes les calamits qui doivent traverser leurs entreprises. Cette fiction est une des plus belles que l'on puisse opposer aux anciens. PACHACAMAC, celui qui anime le monde, nom de l'tre suprme au Prou. La terre tait adore sous le nom de Pachacamama. PARADIS. Les mexicains pensaient que le ciel est plac prs du soleil. Dans ce sjour, les dfenseurs de la patrie occupent le premier rang, et les victimes immoles aux dieux, le second. Les Floridiens apalaches croient que les mes des bons prennent rang parmi les toiles. PAWORANCE, c'est le nom que les Virginiens donnaient leurs autels. Avant l'arrive des Anglais, le principal Temple tait bti dans un lieu appel Ultamus Sak. On y voyait trois grands btimens de soixante pieds chacun et tout remplis d'images. On conservait les corps des rois dans ces maisons religieuses o les prtres seule et les princes avaient le privilge d'entrer. Le Paworance tait d'un crystal solide et si transparent, que l'on pouvait voir au travers le grain de la peau d'un homme. Les Virginiens respectaient beaucoup un petit oiseau qui rpte sans cesse le mot Paworance. Ils disaient que cet oiseau tait l'an d'un de leurs princes. QUITZALCOAT, dieu du commerce chez les Mexicains. C'tait leur Mercure. On l'honorait particulirement Cholula, ville que l'on croyait qu'il avait fonde. SERMENT. Lorsque les Arkansas, sauvages de la Louisiane, juraient ou fesaient quelque serment, ils prenaient un casse-tte, avec lequel ils frappaient sur un poteau, en rappellant les beaux coups qu'ils avaient faits la guerre, et en promettant de tenir leur parole--(_Nol d'aprs_ Bossu). SOLEIL. On peut ranger parmi les adorateurs du soleil les Floridiens apalaches. Ils attribuaient cet astre la cration de l'Univers, et racontaient, qu'ayant cess de paratre durant vingt-quatre heures, son absence occasionna un affreux dluge. Les eaux du grand lac Thomi ayant dbord couvrirent la terre et jusques aux plus hautes montagnes, except celle d'Olaimy, sur laquelle se soleil s'tait lui-mme bti un temple. Les Natchez et les peuples du Mississipi regardaient le soleil comme un des aeux de leurs Chefs. Les femmes, dans le Canada, haranguaient l'astre du jour son lever, et lui prsentaient leurs enfans. SOULBIECHE, nom de l'tre suprme chez les Allibamons, peuplade de la Louisiane. TATUSIO, dieu des Magnacicas, peuplade du Paraguay, garde jour et nuit un pont de bois jet sur un grand fleuve, o se rendent les mes au sortir du corps. Ce dieu les purifie avant de les laisser passer pour aller en paradis, et si elles font la moindre rsistance, il les prcipite dans le fleuve--(_Le P. Charlevoix, Hist. du Paraguay._) TAZI, mre commune, nom que les Mexicains donnaient la terre. TEPHRAMANCIE, espce de divination dans laquelle on se servait de la cendre du feu qui avait consum les victimes. On prtend que les Algonquins et les Abnaquis la pratiquaient. TESCALIPUCA, dieu de la pnitence au Mexique. Son idole tait d'une pierre noire et polie comme le marbre. Elle avait la lvre infrieure des anneaux d'or avec un petit tuyau de crystal, d'o sortait une plume verte ou bleue; la tresse de ses cheveux tait dore, et supportait une oreille d'or, symbole de l'attention. Elle avait sur la poitrine un lingot d'or; ses bras taient couverts de chanes du mme mtal; une meraude formait son ombilic, et elle avait la main gauche une plaque d'or unie comme un miroir, d'o sortaient en forme d'ventail, des plumes de diverses couleurs. TLALOCATETULTHLI, dieu des eaux, le Neptune des Mexicains. TOIA, dieu de la guerre chez les Floridiens. TORI, grand'mre, nom donn une ancienne reine des Mexicains, qu'ils avaient divinise, et qui tait comme leur Cybelle. TOUPAN, nom sous lequel les peuples du Brsil honorent le tonnerre. Ils sont saisis de la plus grande frayeur en l'entendant gronder, et quand on leur dit qu'il faut adorer le vrai Dieu, qui est le matre du tonner: chose trange! disent-ils, que Dieu qui est si bon, pouvante ainsi les hommes. TUPARAN ou WAC, selon les Edues peuplade de la Californie, se rvolta autrefois contre _Niparaya_, crateur du ciel et de la terre, et osa lui livrer bataille. Mais Niparaya le dfit, le dpouilla de sa puissance, le chassa du ciel, et le confina dans une caverne souterraine, qu'il donna en garde aus baleines. Ce dieu bienfaisant n'aime pas que les hommes se battent, et ceux qui meurent d'un coup de flche ou d'pe ne vont point au ciel. Au contraire Tuparan aime la guerre, parce qu'elle peuple sa caverne. UCUPACHA, bas monde, un des noms que les Pruviens donnent leur principal dieu Pacha-camac. VEU PACHA, centre de la terre. Les Amautas, docteurs et philosophes du Prou, appellaient ainsi l'enfer. Ils pensaient peu prs comme le clbre thologien Lessius, qui place aussi l'enfer au centre de la terre; mais ils n'y mettaient pas comme lui de l'huile bouillante, et ne fesaient consister ses tourmens que dans les maux ordinaires de la vie, sans aucun mlange de bonheur ni de consolation. VICTIMES. Quelques peuplades du Mexique ayant t battues par Ferdinand Cortez lui envoyrent des dputs avec trois sortes de prsens. Seigneur, lui dirent-ils, voil cinq esclaves que nous t'offrons; si tu es un dieu qui se nourrisse de chair et de sang, sacrifie les; si tu es un dieu dbonnaire, voil de l'encens et des plumes; si tu es un homme, prends ces oiseaux et ces fruits. VITZILIPUTZILI, le plus fameux des dieux du Mexique, y conduisit les Mexicains comme Jehovah conduisit les Hbreux. Les Mexicains, ainsi appells de Mexi leur gnral, taient d'abord des peuplades vagabondes. Ils firent une irruption sur les terres de certains peuples appells Navatelcas, assurs du succs de leur dieu, qui marchait lui-mme leur tte, port par quatre prtres, dans un coffre tissu de roseaux. Les Mexicains avaient une immense tendue de pays parcourir avant d'arriver cette terre promise; mais enfin, Viziliputzili ordonna Mexi d'asseoir son camp dans un endroit o l'on trouva un figuier plant dans un rocher, sur les branches duquel tait perch un aigle tenant entre ses griffes un petit oiseau. EXTRAIT DU PROSPECTUS. ---- M. D. disait dans le tome VIIIe de la Bibliothque Canadienne: Une Biographie des Amricains Naturels, ou une Histoire des principaux Guerriers et Orateurs Sauvages de l'Amrique du Nord, sans y comprendre mme le Mexique, ne serait pas un ouvrage dpourvu d'intrt. En effet, c'est bien d'une telle histoire que M. Dainville pouvait dire avec vrit, qu'elle est singulirement riche en beauts effrayantes; que des guerres sans fin, des moeurs fortes, naves, farouches, qui montrent nu les traits primitifs de l'me humaine, lui donnent un intrt romanesque. Le sort dplorable qui semble rserv la plupart des tribus, prte cette histoire un intrt d'un autre genre: aussi longtemps qu'il en restera une seule sur ce vaste continent, elle sera mprise et pourchasse; mais la dernire famille n'aura pas plutt disparu, que les sentimens des hommes seront changs. Le philosophe regrettera de ne pouvoir converser avec une race d'hommes qu'il jugera la plus intressante du globe; et le dessinateur, de ne pouvoir nous retracer des traits qui se sont effacs dans l'oubli. Adam Kidd a chant en vers le Chef Huron. On offre maintenant une histoire; mais la nature l'a faite riche de la posie des choses. PREMIRE PARTIE ---- INTRODUCTION ---- Les anciens historiens font mention d'un grand nombre de peuples qui avaient habit une partie de l'ancien monde, et qui disparurent ce qui donna lieu de croire qu'ils n'existaient plus, qu'ils s'taient teints, comme Pline le jeune le suppose. La dcouverte du nouveau monde reproduit ces nations: il resterait fixer leur origine tudie par les _Grotiue_, les _Lafitau_, les _Robertson_, les _Malte-Brun_, les _Chneider_, et autres savans. _Grotiue_ prtend, non sans raisons, que des peuples qui habitrent l'_Amrique_ durent venir, en grande partie, de la _Tartarie_ et de la _Scytie_. En effet, la ressemblance vidente de moeurs entre quelques peuples du nouveau monde et des anciens _Scythes_ et _Tartares_, appuie fortement ce savant, et Pline nous assure qu'une grande partie de la nation scythe abandonna autrefois sa demeure en _Asie_, fuyant la cruaut de ses ennemis. Et pour les _Tartares_, le livre des Transactions de la Socit Littraire et Historique, que j'ai sous la main, suppose une invasion de ces peuples qui aurait trouv un libre cours par le _Kamschatka_: elle aurait laiss des traces de forteresses entre le lac _Ontario_ et le golfe du _Mexique_. Les huttes, les mariages, les spultures des Tartares, comme nous les dpeignent MM. _Pallas_ et _Gmelin_, de la socit impriale de _St. Ptersbourg_, se retrouvent la lettre en Amrique, comme aussi le culte du soleil et de la lune. D'autres savans pensent que le continent amricain n'tait pas inconnu aux Carthaginois, aux anciens Scandinaves et aux Gallois. _Hanon_[1] aurait visit une partie de l'Amrique cinq cents ou milles ans, comme l'on voudra, avant notre re, car les chronologues sont partags sur l'poque laquelle il faut placer le priple de ce navigateur. [Note 1: C'est l'opinion de l'historien de la Nouvelle-Ecosse.] Quoique la connaissance de notre hmisphre ait t justement attribu aux scandinaves, leurs premires dcouvertes ne sont pas bien connues[2], et la plus ancienne qu'ils aient faite, sans que l'on en puisse douter, est celle du Gronland, en 970 [3]. C'est postrieurement cette dcouverte qu'il faut placer le voyage de _Leif_. Cet homme, fils d'_Eric-Raude_, nous dit M. _Reinhold Forster_, quipe un vaisseau, prent avec lui _Biorn_, fils d'un islandais herjolf. Il part avec trente hommes pour aller la dcouverte. Ils arrivent dans un pays pierreux, strile, qu'ils appellent _Helleland_: un autre o ils dcouvrent des bois est appel _Markland_. Deux jours plus tard, ils voient un nouveau payse, et sa partie septentrionale, une le o il y avait un fleuve qu'ils remontent. Les buissons portaient des baies d'une saveur douce. Enfin, ils arrivent un lac d'o le fleuve sortait. Dans les plus courts jours' ils n'y virent le soleil que huit heures sur l'horizon. Ce pays devait donc tre situ au 49e degr latitude septentrionale, au sud du _Gronland_, et ainsi, la baie des _Exploits_ ou une autre cte de la rivire _St. Laurent. Leif_ appella ce pays _Vinland_, parce qu'il y trouva du raisin. Le printems suivant, il retourna au _Gronland. Thowald_, frre de _Leif_, revint dans le _Vinland_, et il y mourut des blessures qu'il reut dans un combat contre les naturels. _Thorstin_, troisime fils d'_Eric-Raude_, vint la mme anne, avec sa femme, ses enfans et ses domestiques, en tout vingt-cinq personnes. Il mourut, et sa veuve pousa un illustre Islandais qui mena soixante-cinq hommes te cinq femmes, et fonda une colonie. Il commena trafiquer avec les _Skallingers_, habitans du lieu, ainsi appels cause le leur petite taille. Ce sont sans doute les Esquimaux, mme race que ceux du _Gronland_. Les descendans de ces _Normands_, qui se fixrent en Amrique, s'y sont maintenus longtems, bien que depuis le voyage de l'vque Islandais--_Eric_, en 1121, on n'en ait plus ou parler. M. _Filson_ appuie cette lgende, et il ajoute que des troubles survenus en _Danemark_ firent oublier le _Vinland_. Voyons les annales du Nord: j'y trouve qu'en effet, environ ce temps, le prince _Magnus_ prit part aux troubles qui agitaient la Sude, et qui s'tendirent au Danemark et la _Norwge_. [Note 2: La Socit des Antiquaires du Nord vient de publier Copenhague, sous ce titre Antiquitates American d'anciens manuscrits qui peuvent fixer ces dcouvertes, si tant est que l'on doive s'en rapporter eux.] [Note 3: On l'attribue Eric-le-Rouge.] Il est vrai que les Gronlandais ressemblent parfaitement aux Esquimaux, et c'est ce qui a fait conclure que ceux-ci en sont une branche. Cependant le docteur _Powell_, dans sa chronique du Pays de Galles, assure que vers la fin du douzime sicle, _Madoc_, prince de ce petit tat, fatigu de la guerre que se fesaient ses frres, au sujet de la succession de leur pre, Ownen-Gwinned, abandonna la querelle et alla la recherche de nouvelles terres. Il aurait dcouvert du ct de l'ouest, une contre fertile, o il aurait laiss une colonie. Il fit voile une seconde fois, dit la lgende, et ne reparut plus. On a pens que ce _Madoc_ pourrait bien tre plutt le pre des Esquimaux et la singulire facilit avec laquelle cette famille entend le langage gallois rent moins invraisemblable cette riante hypothse, qui a inspir Southey, l'mule de lord Byron, des vers si enchanteurs. On a cherch une autre tige aux Hurons et aux Iroquois. Quelques coutumes des Lyciens ont amen le P. _Lafitau_ conjecturer que ces deux familles pouvaient tirer leur origine de cet ancien peuple. Les Lyciens s'tant amollis, les femmes tablirent leur autorit par une loi immuable[4]. Depuis ce temps, ces peuples s'taient faits cette forme de gouvernement gyncocratique, et la trouvaient la plus douce et la plus commode. Les reines avaient un conseil de vieillards qui les assistaient de leurs avis. Les hommes proposaient les lois, mais les femmes les fesaient excuter. Si une femme de la noblesse pousait un plben, ses enfans taient nobles[5], plbens, au contraire, si un noble s'alliait une plbenne. [Note 4: Les Lyciennes eurent des imitatrices. Les femmes de Lemnos, dit Mela, ayant toutes tu leurs maris rgnrent en souveraines dans cette le. Hypsipile ayant voulu pargner le sien, elle fut vendue des pyrates. Eustharte, d'aprs Denys Prigte, nous apprends que les femmes de l'le Man, en Bretagne, en chassrent les hommes. Enfin, les Amazones ont occup les savans.] [Note 5: Partus sequitur ventrem.] Chez les Iroquois, les femmes jouissaient aussi en quelque sorte de la supriorit. Les enfans suivaient la caste de leur mre. Le pays, les champs, les moissons taient confis aux soins des femmes, qui rglaient aussi les alliances[6]. [Note 6: Il n'est aucune peuplade de sauvages chez laquelle le sexe jouisse d'un sort plus doux qu'au Canada. Peut-tre mme la considration dont il y est en possession, aurait-elle quelque chose d'extraordinaire dans notre Europe police. A proprement parler, elles (les femmes) y ordonnent. Aprs avoir dlibr entre elles, sur les objets les plus importans du gouvernement de la nation, elles envoient au conseil des hommes, o leur voix est presque toujours prpondrante. (EMMANUEL KANT, _Trait du Sublime et du beau_)] Pour dire quelque chose de plus gnral sur la premire habitation de notre continent, D. Ulloa[7] croit peine, dit M. Lefebvre de Villebrune, que le Nord-Est de l'Asie ait pu fournir des habitans l'Amrique. Les voyages du clbre Cook, et la fuite d'une colonie sauvage amricaine qui, pour viter sa destruction totale, se sauva sur le continent asiatique, prouvent qu'il est mal fond dans son opinion. Le passage est aujourd'hui connu. Il l'tait mme des anciens, si l'on peut s'en rapporter Pline, qui l'on rend avec raison plus de justice que par le pass. Ses prtendues fables deviendront peu peu des vrits certaines. Ce qui me donne penser que, s'il ne faut pas croire sans preuves, il ne faut pas non plus rejetter lgrement. Cet habile naturaliste nous dit donc qu'il avait paru dans les mers de la Germanie des vaisseaux venus des Indes par le Nord. Pourquoi, ajoute-t-on, ces vaisseaux n'auraient-ils pu faire ce voyage, puisque dans le dixime et l'onzime sicle, les habitans du Nord allaient par mer en Amrique, et en revenaient sans s'garer? L'hypothse de la population de l'Amrique par l'_Asie_ est encore celle qui sourit le plus au corps des thologiens[8]. Malgr sa probabilit, je n'ai voulu que rapporter les opinions des savans, sans me prononcer ouvertement sur aucune; mieux vaut peut-tre imiter la modestie d'un ancien, qui a dit: Quam bellum est velle confiteri potius nescire quod nescias[9]. [Note 7: Lieutenant-gnral des armes navales de l'Espagne, membre des socits royales de Londres, de Madrid et de Stockholm. Il raisonne sur le sujet en fanatique plutt qu'en savant.] [Note 8: I faut remarquer que l'Amrique n'est spare de l'Asie au Nord que par le Dtroit de Brhing, qui est souvent entirement pris par la glace, et permet aux ours d'Amrique de passer en Asie. Ce fait explique comment l'Amrique a pu tre peuple au moyen de colonies errantes dans le nord de l'Asie--(DESDOUITS, _Liv. de la Nature_).] [Note 9: Cicron, De Nat. Deorum.] Plaons la suite quelques aperus sur les pays qui sont le thtre des vnements de cette histoire. Ainsi Raynal dcrit l'Amrique: Les premiers qui y allrent fonder des colonies, y trouvrent d'immenses forts. Les gros arbres que la nature y avait pousss jusques aux nues, taient embarrasss de plantes rampantes qui en interdisaient l'approche. Des btes froces rendaient ces forts inaccessibles. On y rencontrait peine quelques sauvages hrisss de poil et de la dpouille de ces animaux. Les Humains pars se fuyaient, ou ne se cherchaient que pour se dtruire. La terre y semblait inutile l'homme, et s'occuper moins la nourrir qu' se peupler d'animaux plus dociles aux lois de la nature. Elle produisait son gr sans aide et sans matre, elle entassait toutes ses productions avec une profusion indpendante, ne voulant tre riche et fconde que pour elle-mme, non pour l'agrment et la commodit d'une seule espce d'tres. Les fleuves tantt coulaient librement au milieu des forts, tantt dormaient et s'tendaient tranquillement au sein de vastes marais d'o, se rpandant par diverses issues, ils enchanaient des les dans une multitude de bras. Le printems renaissait des dbris de l'automne. Des troncs creuss par le temps servaient de retraite d'innombrables oiseaux. La mer bondissant sur les ctes et dans les golfes, qu'elle se plaisait ronger, crneler, y vomissait par bandes des monstres amphibies, d'normes ctaces.... qui venaient se jouer sur des rives dsertes. C'est l que la nature exerait sa force cratrice en reproduisant sans cesse ses grandes espces qu'elle couve dans les abmes de l'Ocan. La mer et la terre taient libres. Tout--coup, l'homme parut, (ajoute l'historien des Indes Occidentales), et l'Amrique se couvrit de Cits. Qui ne lit que ce tableau un peu pdant, ne sait pas assez. Sans rappeler que les Espagnols trouvrent ailleurs le florissant empire pruvien et les fiers Incas, nos plages septentrionales, o l'on voyait le royaume du Mexique, n'taient pas non plus si dsertes, ni leurs habitans si froces. Six familles principales occupaient les pays qu'occuprent depuis les Anglais et les Franais. Les savans les ont classes comme suit: La famille Canadoise, qui disparut bientt aprs l'arrive des Europens. La famille Mobile-Natchez ou de Floride, qui comprenait un grand nombre de peuplades. Les Chickasas, les Choctas, et les Seminoles, font encore partie de cette confdration, avec les Muscogules qui, selon M. Gallatin, offriraient la plus grande confdration sur le territoire des tats-Unis. Elle occupe les fertiles valles de l'Alabama et de la Gorgie. La famille Gaspsienne, fort nombreuse au temps de la dcouverte. Il parat que C'est une tribu de cette famille qui habitait sur la rive droite du Saint-Laurent, que l'on doit attribuer tout ce qui a t dit des sauvages que l'on y vit, si remarquables par leurs moeurs polices et le culte qu'ils rendaient au soleil. Ils connaissaient quelques toiles[10] et traaient d'assez bonnes cartes de leur pays. Grand nombre vnraient la croix avant l'arrive des Franais, et conservaient une tradition curieuse sur un homme d'un caractre sacr, qui leur apporta ce signe, et les dlivra d'une terrible pidmie. Je pense avec Malte-Brun que ce devait tre l'vque du Gronland. La famille nomme par Vater, Chippeouai-Delaware ou Algonquino-Mohicans comprenant les Algonquins, peuple qui fut quelque temps la terreur des Iroquois, les Chaouanis, les Mohicans, les Saukis et les Outagamis. La famille dite Mohweke-Huronne, compose des Hurons et des Iroquois. Ces deux peuples, qui eurent une mme origine, se formrent en rpublique. Ils se sparrent vers la fin du seizime sicle. Les Iroquois formrent alors les Cinq Cantons, qui ressemblaient la rpublique des Suisses[11], et ils se montrrent encore plus remuans. La famille Sioux-Osage, laquelle se rattachaient un grand nombre de peuples qui ne s'isolrent que peu peu. Les principaux taient les Sioux ou Dacotahs, les Assiniboins, qui s'allirent avec les Chippeouais, les Omahas[12] et les Mandans, peuplade remarquable par la blancheur de ses individus[13]. On peut encore comprendre dans cette famille les Ouassas, peuple doux et de bon sens. Comme les Romains au temps de Romulus, ils commenaient leur anne vers l'quinoxe du printems. Ils ne connaissaient point de semaines, non plus que la plupart des Amricains, et ne comptaient les jours que par sommeils ou nuits, comme les Anglo-Saxons. [Note 10: Je ferai assez voir par des exemples que D. Ulloa a eu tort d'assurer dans ses Mmoires Philosophiques que les Amricains ne comptaient point par lunes.] [Note 11: On se souvient encore du trouble que les anciens Helvtiens causrent aux Romains et aux peuples qui avoisinaient leur petit territoire.] [Note 12: Ce peuple a des noms particuliers pour dsigner l'toile polaire. Vnus, la Grande Ourse, les Pleyades, la Voie Lacte et la Ceinture de l'Orion, etc.] [Note 13: M. Gallatin pense que c'est la seule peuplade qui ait pu donner lieu au rcit des Amricains Gallois.] Le lecteur voit dans cette classification des Algonquins, les Mohicans et les Chippeouais confondus dans une mme race; je leur joindrai les Outaouais. Ces peuples ne furent spars que par les Sioux, qui migrrent en masse[14] et chassrent devant eux cette confdration. Les hurons et les Iroquois vinrent sans doute comme les Sioux. Ceux-ci demeurrent cantonns sur le vaste territoire qu'ils avaient conquis, et ils n'eurent gure que les Chippeouais contenir: des guerres intestines contriburent aussi les tenir Renferms chez eux, et les faire oublier. Les Iroquois et Les Hurons poursuivirent leur marche victorieuse, chassant devant eux les peuplades prcites, pour s'tendre jusqu'aux extrmits o les Franais commenaient paratre. Raynal rend justice l'aspect du sol, qui attirait ces conqurans: il rend hommage sa richesse. On trouva ces vastes rgions couvertes de forts et dans l'tat de nature: cependant leur aspect tait des plus varis, et le arbres et les plantes, en nombre infini, annonaient une heureuse fertilit. Granganimo, Sachem de Roanoake, offre ses htes des melons, des concombres, et d'autres fruits. La vigne sauvage tait abondante, mais ce n'tait qu'une des moindres richesses du pays. O dcouvrit un fruit qui pouvait remplacer le pain, et ce trsor ne demandait que d'tre rendu plus abondant par les soins de l'homme. Sans parler des sauts et des chtes qui ont excit l'admiration des voyageurs, les environs du Saint-Laurent taient ds lors charmans. _Ladauanna_ tait le nom que les naturels donnaient ce fleuve majestueux qui coule des grands lacs, immenses rservoirs purs comme le crystal, et o l'on admire le mirage des nues qui flottent dans l'air, ainsi que des branches de grands pins qui sont demi penchs sur Le sein de la mer. Le Saint-Laurent sort de ces eaux pour aller se jeter dans celles de l'Ottawa. La jonction de ces deux grandes rivires forme le plu beau spectacle. D'un ct les eaux impatientes de notre beau fleuve roulent au-dessus des rocs, et de l'autre la sombre majest de l'Ottawa traverse silencieuse d'immenses forts jusques la runion dans la grande valle d'Hochelaga. [Note 14: En admettant cette migration trs probable d'au del des Montagnes Rocheuses, on ne croira pas que les Espagnols anantirent douze millions d'hommes, comme on l'a suppos.] Les Sioux et les Iroquois n'avaient pas plutt jet les yeux sur cette terre, que les Europens l'envahirent main arme. Ils trouvrent dans ses possesseurs des peuples sans dfiance, doux et agricoles, comme les habitans de Stadacon, et le peuple charmant de Roanoake, tant admir par chevaliers de la reine Elizabeth. Je ne vois plus ces quelques barbares de Raynal, hrisss du poil des animaux froces, mais une race hospitalire capable de faire honte l'avar gosme de nos nations civilises. Dans le cours de son voyage Verazani rangeant la cte vue, fut oblig d'armer sa chaloupe, pour faire de l'eau; mais les vagues taient dans une telle fureur qu'elle ne put jamais prendre terre. Cependant, les sauvages dont la rive tait garnie, invitaient par toutes sortes de dmonstrations les Franais s'approcher. Un jeune matelot, bon nageur, hasarda de se jetter l'eau. Il n'tait plus loign que d'une porte de mousquet, et il n'avait d'eau que jusques la ceinture, lorsque, perdant la tte, il se mit jeter aux sauvages les prsens qu'il portait, et voulut regagner la chaloupe; mais l'instant mme, une vague venant du large, le jeta sur la cte avec une telle violence, qu'il resta tendu comme mort sur le sable. Sans forces, sans connaissance, il prissait, lorsque les indignes accoururent lui, et le mirent hors de la porte des vagues. Il demeura quelque temps vanoui entre leurs bras, reprit ensuite connaissance, et, saisi de frayeur, il poussa de grands cris, auxquels ils rpondirent par des hurlemens destins le rassurer, mais qui ne firent qu'augmenter son effroi. Ils le firent asseoir au pied d'une colline, le dos tourn vers le soleil, et allumrent encore un grand feu. Il crut que l'on allait l'immoler au soleil, et l'quipage, toujours repouss par le vent, le crut aussi. Mais au lieu de lui faire aucun mal, on schait ses habits au feu, et on ne l'approchait lui-mme qu'autant qu'il fallait pour le refaire. Il se rassura alors, rpondit aux caresses des sauvages, et russit s'en faire comprendre par signes. Aprs lui avoir rendu ses habits, et lui avoir fait prendre de la nourriture, ils le tinrent longtems et troitement embrass avant que de lui permettre de se confier la mer. Puis ils s'loignrent un peu, pour le laisser en libert. Lorsqu'ils le virent nager, ils montrent sur la colline, et ne cessrent de le suivre des yeux qu'il n'et atteint le vaisseau. L'intressant Donnacona reut aussi cordialement Cartier, et lorsque les Anglais parurent sur la cte de Virginie, _Paspiha_, lieutenant de _Pohatan_, leur offrit des rafrachissements et des terres[15]. _Anadabijou, Cananacus, Ensenore_ et _Niantonimo_ ne fournissaient pas de moins beaux traits cette histoire. Cette gnreuse bont, dit l'auteur des _Beauts de l'Histoire du Canada_, dit plus en faveur du coeur humain que vingt traits philosophiques sur la vertu. La loi de la nature, empreinte par la divinit dans le coeur de tous les hommes, leur fait distinguer ce qui est noble; elle inspire le sauvage de mme que l'homme polic. Serait-ce que les Amricains ne fussent absolument mus que par cet instinct naturel?--Non, sans doute, et c''est avec tort qu'un crivain trop partial[16] a affirm qu'ils n'avaient presque point d'ides religieuses. La plupart croyaient en un tre ternel et tout puissant qui a tout cr. Ils admettaient encore un nombre de divinits infrieures, les petits esprits, comme les gnies des anciens. Ils rendaient un culte au soleil, et avaient une singulire vnration pour le feu; ce qui ne fortifie pas peu l'opinion qui leur attribue une origine asiatique. En un mot, leur religion ou leur croyance, qui n'tait pas exempte de ftichisme, n'tait pas non plus trangre au sabisme et au dualisme, car un mauvais esprit partage avec le grand esprit le domaine de la nature. Les Sioux, les Saukis, les Chippeouais, les Iroquois, les Mnomnes et les Ouinebagos on toux cette croyance, et j'y dcouvre le secret des vices du sauvage, qui sacrifie tour tour au bon et au mauvais esprit. En rsultat, on trouve les Amricains tour tour vertueux et vicieux, gnreux et cruels, fidles et perfides. [Note 15: History of the United States.] [Note 16: Dom Ulloa s'est tudi faire une peinture hideuse des naturels des Deux parties de ce continent. Il ne voit chez eux que lchet et perfidie, et nul hrosme.] Le dogme de l'immortalit de l'me a t retrouv chez toutes ces peuplades[17]. Ecoutons le chant des funrailles: Vous qui tes suspendus au-dessus des vivans, apprenez nous mourir et vivre. Le matre de la vie vous a ouvert ses bras, et vous a procur une heureuse chasse dans l'autre monde. La vie est comme cette couleur brillante du serpent qui parat et disparat plus vite que la flche ne vole; elle est comme cet arc au'amne la tempte au-dessus du torrent, comme l'ombre d'un nuage qui passe. Les Chrystinaux croyaient voir les mes de leurs anctres dans les nuages qui couvraient leurs pays: cela rappelle les anciens bardes de l'Ecosse[18]. [Note 17: Le nier n'appartenait qu' une secte mprisable de prtendus philosophes, de philosophastes.] [Note 18: Vers l'an 140 de notre re, Tramnor, anctre de Fingal, s'tant rendu roi du nord de l'Ecosse en runissant tous les clans de Morwn, dtruisit le culte des Druides et celui d'Odin: Il ne resta que les bardes. Leur culte tait presque celui des nuages. Les Caldoniens, dans leurs les brumeuses, croyaient entendre dans les rafales des vents les voix de leurs amis morts Dans les combats; il leur semblait les voir dans les temptes traverser les rideaux nbuleux qui s'levaient de leurs valles semes de lacs.] La rcompense ou les maux de l'autre vie se trouvent encore plus explicitement dans la croyance de quelques peuplades. Les bons, aprs leur mort, vont dans un lieu de dlices o l'on jouit d'un printems ternel, o ils retrouvent leurs enfans et leurs femmes, o les rivires sont poissonneuses, et les plaines couvertes de leurs chers bisons. Pour les mchans, ils sont transports sur une terre strile[19], couverte d'une neige ternelle, o le froid les glacera la vue des flammes qui brilleront quelque distance. Une fort impntrable spare ces malheureux de leurs frres fortuns qui foulent les champs toujours verts de la flicit, l'Eden sauvage, d'o la postrit du premier homme a aussi mrit d'tre exclue, car voici bien dans la tradition iroquoise sa chute quelque peut dnature. Au commencement, disent-ils, il y avait six hommes. Il n'y avait pas de femmes, et ils craignaient que leur race ne s'teignt avec eux, lorsqu'enfin ils apprirent qu'il y en avait une au ciel. On tint conseil, et il fut convenu que Hougoaho monterait: ce qui parut d'abord impossible. Mais les oiseaux lui prtrent le secours de leurs ailes, et le portrent dans les airs. Il apprit que la femme avait accoutum de venir puiser de l'eau une fontaine auprs d'un arbre[20], au pied duquel il attendit qu'elle vint; et la voici venir en effet. Hougoaho cause avec elle et lui fait un prsent de graisse d'ours. Une femme causeuse, et qui reoit des prsens, n'est pas longtems victorieuse, observe judicieusement Lafitau: celle-ci fut faible dans le ciel mme. Dieu s'en aperut, et dans sa colre, il la prcipita en bas. Mais une tortue la reut sur son dos, o la loutre et d'autres poissons apportrent du limon du fond de la mer, et formrent une petite le qui s'tendit peu peu et forma tout le globe. [Note 19: Un vieux insulaire disait Colomb: Tu nous a tonn par ta hardiesse; mais souviens-toi que les mes ont deux routes aprs la mort: l'une est obscure, tnbreuse, et c'est celle que prennent ceux qui ont molest les autres. L'autre est claire, brillante, et elle est destine ceux qui ont procur la paix et le repos.] [Note 20: Cette lgende est un exemple frappant de l'enfance dans laquelle la nature a laiss l'esprit du sauvage: elle ne peut qu'inspirer pour lui un intrt plus vif.] Avec ces traditions marche de pair le code moral d'une race, une rgle des actions chez le sauvage. Cette rgle est circonscrite dans des bornes fort troites. Le courage, la bonne foi, l'amour de la vrit, l'obissance ses chefs, l'amour de sa famille, voil les seules qualits qui doivent le conduire au bonheur. Il manque de ce qu'il lui faut pour appliquer ces quelques principes confus dans sa tte, et se livre au vice avec plus d'ardeur que l'homme civilis, de mme la vertu. Quoique l'on ait crit, il est galement difficile d'avancer ou de nier que le sauvage est intelligent, que son jugement est correct, et qu'il se dirige une fin par des moyens srs. Mais son imagination est vive, sa mmoire admirable, et sa parole facile. Il y a chez lui une loquence naturelle forte, mle et figure qui s'lve souvent aux plus grands effets oratoires. Dans tous les temps il semble que l'homme du dsert ait eu la parole plus nergique que l'homme polic, et Strabon nous apprend que cette loquence des barbares l'emportait sur le savoir et la grce des orateurs d'Athnes. L'illustre prsident Jefferson, enhardi par ce tmoignage, mettait quelques harangues improvises de nos grands chefs ct des plus beaux passages de Cicron et de Dmosthnes. J'serai marcher sur les traces de ce clbre patriote, mais en m'empressant toutefois d'ajouter que je ne crois pas que lee naturels de ce continent eussent pu, comme ces anciens, composer des discours de longue haleine, n'ayant point comme eux le secours de l'criture. Comme les Grecs au temps de la guerre de Troie, les hommes nergiques du nouveau monde ont eu leurs Phoenixs et leurs Nestors. J'aime bien mieux un ancien de la nation des sioux dans son laconisme que ce petit roi de Pylos[21]. A l'ouest de l'Amrique du Nord, vers ces dserts qui s'tendent sans fin aux pieds des Montagnes Rocheuses, o le gnie de Fenimore Cooper a plac les magnifiques scnes de plusieurs romans enchanteurs[22], un vieillard prononce entre deux grands chefs: Pourquoi la discorde a-t-elle clat dans le ouigwam des Dacotahs, dit-il; pourquoi deux Sachems se sont-ils pris de querelle comme deux faucons se disputant leur proie? Le jeune tigre dans son antre tourne-t-il sa dent contre le frre qui gt ct de lui sous le ventre fauve de leur mre commune? Qu'ils parlent, et la sagesse des Dacotahs jugera leur querelle? Homre n'a pas fait son orateur si imposant.... Quel orateur parla jamais avec plus d'loquence que ce chef que l'on voulait loigner de sa tribu? Voici la terre o nous sommes ns, l sont ensevelis nos anctres. Dirons nous leurs ossemens, levez-vous et nous suivez dans une terre trangre![23] Souvent les chefs ou les vieillards s'arrtant au bord d'un prcipice, au milieu d'un bois, sur un rocher, racontent, debout, ceux qui les entourent, les vnemens qui se sont passs dans ces lieux, et ainsi l'histoire se perptue d'une gnration l'autre. [Note 21: Nestor voulant calmer la colre d'Agamemnon et d'Achille, ne semble qu'un vieillard proccup de se faire valoir.] [Note 22: Dont le seul dfaut, comme tels, est de ne contenir presque du vrai.] [Note 23: Un crivain de Dublin, parlant sur l'amour de la patrie, a cit les paroles de cet orateur sauvage.] Je ne veux pas terminer ce discours sans faire un dernier reproche l'abb Raynal. Il me semble qu'il a encore amplifi sur les animaux froces de notre continent. Les naturalistes placent peine dans cette classe le lion et le tigre d'Amrique. On trouve l'ours et le serpent sonnettes. Les animaux utiles y sont en grand nombre, sans parler du bison et du chevreuil, ainsi que des autres espces qui fournissent au commerce des pelleteries, cette source fconde de richesse, les marais et les lacs dcouvrent les plus beaux castors. Accoutum camper sur le bord des eaux, cet animal intressant cherche d'ordinaire un tang, et s'il n'en trouve point, il sait en former un dans l'eau courante des fleuves, la faveur d'une chausse. Une petite rivire descend-elle dans un lac, il en barricade l'embouchure comme le ferait un rgiment du gnie. Aucune difficult n'arrte la nation ouvrire, qui laisse mme l'arbre abattu par le vent pour choisir elle-mme ses matriaux[24]. Elle commence construire des demeures solides[25]. Les cabanes ont deux tages. Le premier, construit sous l'eau, contient les magasins, et le second sert au coucher. Il a t pratiqu sous terre une multitude d'issues par lesquelles un castor peut voyager l'insu du sauvage le plus vigilant. La rpublique a ses lois. Chaque tribu garde son territoire, et quelque maraudeur est-il surpris chez l'tranger, il est priv de sa queue, ce qui est le plus grand dshonneur. Enfin ces animaux paraissent si extraordinaires aux sauvages, qu'ils les prennent pour des hommes que le Grand Esprit a ainsi transforms; et en les tuant, ils croient les restituer leur premier tat. La chasse favorite des naturels est cependant celle du bison et de l'ours. Ils se frottent de sa graisse comme les gladiateurs De l'antiquit, et se couvrent de sa peau. La plus magnifique varit d'oiseaux vient encore ajouter aux charmes de la vie sauvage. [Note 24: On pourrait presser les philosophes de dfinir ce que signifie ce mot banal _l'instinct_; mais peut-tre diront-ils: on le comprend cette quasi-ncessit que la divinit impose au castor de rpt toujours les mmes manoeuvres, sans savoir mme saisir l'opportunit de s'abrger le travail.] [Note 25: Les castors ont gal le meilleur ciment des Romains.--(BELTRAMI.)] CHAPITRE I ---- ARGUMENT De la tradition chez les Amricains du Nort--Tashtassack--Sauvages du Canada--Chefs du pays: Donnacona--Ses rapports avec les Franais--Agona, Membertou. Si l'on excepte les traditions religieuses, la tradition orale est peu prs nulle chez les sauvages de cette partie, et comment pouvait-il en tre autrement? Les vnemens se succdent comme les flots, ils s'altrent de bouche en bouche, et aprs quelques gnrations, la mmoire en est teinte. Les Europens, leur arrive, n'en trouvrent qu'une qui ft bien rpandue, et encore tait-elle rcente. Elle regardait un grand Sachem ou Sagamo[26] Narraghansett, Tashtassack, conqurant comme Nimrod. Qu'il suffise de le mentionner ici, pour observer l'ordre des temps, sauf en parler encore, lorsque les autres Chefs de sa nation tomberont dans le chanon chronologique. Consacrons ce chapitre aux Agohannas[27] des contres qui reurent le nom de Canada. [Note 26: Sachem et Sagamo me semblent un mme mot diversement prononc. Il rpond assez bien, je crois, au nom de Duc chez les barbares.] [Note 27: Nom qui rpond Sachem.] Quoique Gaboto, amiral de Henri VII, et parcouru vue le Labrador: que les compatriotes du citoyen de Bristol eussent, dit-on, dcouvert le Norembgue, et que Velasco et, peut-tre, remont le St. Laurent, Vrazani, capitaine de Franois Ier, parait avoir t le premier qui prit possession de quelques terres dans cette partie de l'Amrique. J'ai parl de l'hospitalit des naturels qu'il rencontra. Aprs lui, Cartier parat. Ce hardi navigateur, reconnaissant l'le de Terre-Neuve, et longeant le Labrador, dcouvre la baie de Gasp, et traverse le golfe St. Laurent dans un premier voyage. Ce fut alors qu'il enleva sur la cte deux sauvages considrables venus de Canada[28]. Ils se nommaient Taiguragny et Domagaya. Paris vie en eux les prmices d'une race nouvelle, que l'on s'anima de plus en plus aller reconnatre. Guid par ces deux chefs, Cartier put pntrer plus avant dans un second voyage. Il rencontre les pcheurs du pays l'embouchure du Saguenay, et, poursuivant sa route, il dcouvrit la ville de Stadacon sur un vaste amphithtre. Un peuple doux et sans mfiance se prsenta lui, et fixa les regards bahis des Franais. Donnacona, qui tait le principal chef du pays, fit une harangue de bienvenue, et ses sujets allrent en grande amiti avec les Europens. S'il m'tait permis d'oublier Colomb, je verrais dans Cartier ce Typhis[29] dont parle le pote; je lui dcernerais l'honneur d'avoir li L'Europe et l'Amrique par un commerce que le temps devait tendre insensiblement. [Note 28: On peut croire avec M. Andrew Stuart, dans ses recherches mises devant la Socit Littraire, en 1835, que Canada, nom de bourgade, prononc uniformment par tous les sauvages de la Province, fut pris par les Franais pour le nom du pays.] [Note 29: .............Venient annis Scula, seris, quibus Oceanus Vincula rerum laxet, et ingens Pateat tellus; Typhis que novos Detegat orbes, nec sit terris Ultima Thule.[30].--(SNQUE.)] [Note 30: La Thule des anciens tait une des Orcades ou une des Shetland.] Pour revenir Donnacona, s'tant avanc vers le vaisseau de Cartier avec douze embarcations charges de ses sujets, par une dlicatesse qui nous tonne, il en laissa dix en arrire, et ne s'approcha qu'avec les deux autres. Il Demanda les bras du capitaine baiser en signe d'amiti, et l'on se fta aussi cordialement que des voyageurs qui se revoient aprs une longue sparation. Les sauvages avec lesquels on tait ainsi en rapport, avaient guerre avec ceux d'Hochelaga, grosse bourgade, situe peu prs o l'on a bti depuis notre superbe capitale Cartier qui connaissait dj ce peuple par ce que lui en avait dit Taiguragny et Domagaya, s'ennuya bientt du sjour de Stadacon, ou plutt de Ste. Croix, o il avait assis son petit camp, et voulut aller la dcouverte. Donnacona fit tout pour le retenir. Il alla aux vaisseaux avec plus de cinq cents personnes, fit Cartier mille protestations d'amiti, et lui donna en prsent une jeune fille et deux petits garons, dont l'un tait fils de Taiguragny. Le capitaine lui donna son tour deux pes et deux bassins d'airain, dont il parut fort satisfait, sans oublier nanmoins le principal but de sa visite, qui tait de prvenir le voyage. Il dclara qu'il attendait qu'en reconnaissance du sacrifice qu'il fesait des trois enfans nobles, les Franais n'iraient point Hochelaga. Cartier, ne voulant pas se dsister, pensa les lui rendre; mais Donnacona le pressa De les garder, et il prit cong des Europens qui le salurent d'une vole de canon et de mousquet. Ce ne fut pas le dernier effort de l'Agohanna, et il imagina un expdient qui aurait eu le meilleur succs parmi les siens, mais qui ne devait pas en imposer des Franais. Il fit dguiser trois sauvages en sorciers. Vtus de peaux de chiens noires et blanches, avec des cornes plus longues que le bras, et le visage peint en noir, ils allrent se cacher dans une barque. On les donna pour des dputs du dieu Codoagny, qui venaient prvenir les Franais, qu'ils seraient engloutis par les glaces, s'ils persistaient aller Hochelaga. Les mariniers se prirent rire, et ils eurent assez peu de respect pour dire ouvertement que le dieu Cudoagny n'tait qu'un sot et ne savait ce qu'il disait. Cartier partit, et cette dmarche le brouilla avec Donnacona. Les habitans d'Hochelaga vinrent au-devant des Franais, et leur firent crit-il aussi bon accueil que jamais pre fit enfant[31]. Les femmes apportrent des nattes en guise de tapis, et bientt aprs parut port par quatre guerriers, l'Agohanna du pays. Ce seigneur n'tait pas mieux accoutr que ses vassaux, si ce n'est qu'il portait un bandeau de plumes comme manire de diadme. Il n'en cdait pas pour les belles manires son confrre de Stadacon, quoiqu'il ft trs infirme, et l'on peut dire qu'il se distingua par une hospitalit vraiment princire. [Note 31: Quoi de plus doux que ce mot Aguiaze que les sauvages rptaient sans cesse, et que l'on crut signifier: soyez les bien-venus.] Pour Cartier, aprs avoir mont sur la montagne, d'o il eut vue et connaissance de plus de trente lieues la ronde, il rebroussa chemin, quoiqu'il dsirt beaucoup de connatre les peuples qui vivaient au-del. Parmi ceux du Canada, cette poque, les Esquimaux taient le plus au nord; au sud du golfe St. Laurent se trouvait les Mic-macs ou Souriquois; les Montagnais en remontant le fleuve, puis les Algonquins, revenus de la terreur que leur avaient inspir les Iroquois. En atteignant les grands lacs, on apercevait ces derniers, ainsi que les Hurons ou Yendats. C'taient apparemment les premiers dont ceux de Stadacon parlrent aux Franais comme d'une nation qui tait Agojuda, ou d'hommes mchans, habitant amont le fleuve et arme jusques aux doigts. Lorsque Cartier fut de retour, Donnacona le vint visiter, et le pria de venir sa demeure. Le capitaine se rendit son dsir, et fit le tour des habitations. On parut se festoyer aussi cordialement que jamais; cependant, Taiguragny, qui le commerce des Europens avait donn de la politique, russit prvenir contre eux l'Agohanna. Les mfiances se dvoilrent. Cartier arma son camps d'une enceinte e pieux debout et de portes pont-lvis; prcaution inutile, si les sauvages eussent connu le ravage que causait le scorbut parmi les Franais. Donnacona fit de son ct de grands prparatifs, et les couvrit du prtexte de certaines menes sditieuses de la part d'un homme influent nomm Agona. Au printems de cette anne, les habitations se remplirent d'hommes de guerre. C'taient des jeunes gens beaux et puissans[32]. Un missaire franais en trouva le canton si peupl, qu' peine on se pouvait tourner dans les maisons ou cabanes. On s'aperut que c'tait un espion, et il fut reconduit mi-chemin. Cartier conut alors le dessein de s'emparer de l'Agohanna qui, quoique prvenu par Taiguragny, ne se montra pas plus prudent, et se rendit aux navires, o il tait invit diner. Il monta sur la grand Hermine malgr les remontrances de son plus habile conseiller. Cartier voyant que les femmes fuyaient, et que les hommes demeuraient en grand nombre auprs du navire, ordonna de saisir l'Agohanna, avec Taiguragny et Domagaya. On vit alors se prcipiter dans les canots et travers les bois ce peuple que le dsir d'tre ft avait rendu stupide, au point d'aller sans armes, et d'oublier le danger de son matre. [Note 32: Les premiers sauvages, comme aujourd'hui ceux qui vivent loin des villes, taient taills dans les plus magnifiques proportions. Ceux que l'on a trouvs le long du Mississipi de dans le Canada ont une haute taille et un beau corsage.--(D. ULLOA.)] Cependant l'attentat des Franais fut le sujet d'une grande tristesse, et durant toute la nuit les sauvages appellaient grands cris Donnacona. Celui-ci, persuad par Cartier, se montra sur le pont, et leur dit, qu'il allait au-del de la mer, d'o il reviendrait charg de prsens aprs douze lunes; puis par gnrosit, ou un patriotisme au-dessus de l'loge, il nomma Agona, son ennemi, rgent en son absence. Quatre de ses femmes s'approchrent alors du navire, et remirent aux Franais un grand nombre de colliers d'esurgni objet, pour les Canadois, le plus prcieux du monde. On mit la voile le 16 mai, et l'on rencontra l'le aux Coudres, plusieurs canots venant du Saguenay. Les sauvages ne furent pas peu tonns du sort de leur chef; mais celui-ci les consola, et ils lui remirent avec dee grandes marques de joie trois paquets de peaux de castor, avec un grand couteau de cuivre rouge[33]. On fut St. Malo, aprs une traverse de deux mois. Taiguragny voyait le France pour la seconde fois. Donnacona, qui n'tait jamais sorti de son pays, mourut peu de temps aprs son arrive. Ce Chef, disent les relations du temps, n'tait pas seulement un ancien, qui n'avait cess d'aller par pays depuis sa connaissance, tant par fleuves et rivires que par terre: c'tait encore un homme politique et factieux, qui voulait loigner de sa demeurance, un homme suspect, ou rire de sa crdulit. en cela, il ne fut pas heureux. Il avait dpeint le Saguenay comme peupl d'hommes vtus de laine et reclant une quantit prodigieuse d'or et de pierres prcieuses. Peut-tre le principal motif de Cartier, en le conduisant en France, fut-il de lui faire raconter ces merveilles. En effet, Donnacona tint le mme langage dans l'audience qu'il eut de Franois Ier, qui donna dans ses rver, et se persuada que le Saguenay tait un pays rempli de richesses. [Note 33: Ce couteau de cuivre sert prouver que l'on a eu tort de croire, que l'usage du fer ft entirement inconnu dans cette partie de l'Amrique: voir aussi les Addenda.] Taiguragny et Domagaya vcurent en France comme de grands seigneurs, si Jacques Cartier n'en imposa pas aux Canadois, en 1540. Agona n'eut pas plutt vent de son retour, qu'il vint au devant de lui en grande retenue, et parut, dit-on, heureux d'apprendre qu'il devenait Agohanna du pays. Lorsque Cartier eut termin son discours de bienvenue, Agona, prenant l'espce de diadme qu'il portait sur sa tte, et les bracelets qu'il avait aux bras, les lui mit, et lui donna l'accolage en signe d'alliance. J'ignore si ces dmonstrations taient sincres. Quoiqu'il en soit, lorsque Cartier moulut visiter la bourgade d'Achelay, il sut que le Chef en tait sorti, pour concerter un plan de guerre contre lui avec le nouvel Agohanna. Durant tout l'hiver, les Franais furent en effet harcels et forcs mme d'abandonner le camp de Charlebourg-Royal. C'est la dernire fois qu'il est parl d'Agona. Ce chef devait tre un homme habile, en juger par les mesures prudentes qu'il adopta vis--vis des Franais. Le choix de Donnacona fait d'ailleurs son loge. Il parat qu'aprs lui, l'intressant peuple de Stadacon disparut bientt, soit par une pidmie, maladie qui devint commune chez les sauvages et que le Comte Carlo-Carli, croit leur avoir t apporte par les Europens[34]; soit qu'ils eussent t disperss par les Iroquois. [Note 34: D'autres croient que ce sont les Amricains qui ont donn cette maladie aux Europens.] Les Canadois, disent en substance Cartier et Roberval, sont d'une haute stature. Ils sont presque nus en t, et se couvrent de peaux durant l'hiver. Ils portent les cheveux relevs en forme de tresse. Quoiqu'errans par le pays pour la pche, ils ont des demeures fixes, et aprs la rivire Saguenay, on dcouvre la Province de Canada, o il y a plusieurs peuples. Ils ont chacun un roi auquel ils sont merveilleusement soumis, et font honneur en leur manire et faon. J'ajouterai la louange de ces peuples qu'ils n'taient pas simplement chasseurs; ils taient agricoles, et je ne doute pas que leur culture, si simple cependant, ne ft suprieure ce qu'et t, sans les ordres monastiques[35], celle de l'Europe durant la longue agitation du moyen ge. Et l'historien du Canada n'a pas craint de dire que les Canadois taient en tat d'enseigner l'agriculture ceux qui cherchaient alors s'tablir sur leurs terres[36]. [Note 35: Sir Isaac Newton a rendu cette justice aux institutions claustrales ou religieuses.] [Note 36: Les Armouchiquois, disent en substance de Champlain et Lescarbot, ont des terres dfriches et en dfrichent tous les jours. Pour ce faire, ils coupent les arbres la hauteur de trois pieds, puis brlent les branchages sur les troncs, et par succession de temps tent les racines. Au lieu de charrues, ils ont un instrument de bois fort dur fait en faon de bche. Ils arrachent toutes les mauvaises herbes, et engraissent la terre de coquillages de poissons. Ils plantent parmi leur bl, des fves rioles de toutes couleurs. La moisson faite, ils serrent le bl dans des fosses qu'ils font en quelque pente de colline ou tertre, pour l'got des eaux.] Il s'levait ds lors un autre Sachem canadois, Membertou. Il appartenait cette intressante famille gaspsienne, dont j'ai parl plus haut. Nous le verrons Chef des Souriquois. CHAPITRE II ---- ARGUMENT Dcouverte de la Floride--Des Chefs qui rgissent ce pays: Andusta Satouriona, Oua-Outina--Amiti d'Andusta pour les Franais--Puissance d'Outina et richesse de ses domaines--Les Franais recherchent son alliance--Mauvais procds de ces derniers envers Satouriona--Ambassade envoye au grand Olata--Description d'une marche guerrire--Incidens--Pnurie des colons--Rupture de l'alliance; Outina est pris et dlivr--Les Franais sont massacrs par les Espagnols--Reprsailles--Rflexions. Sans examiner ici, si Madoc, prince gallois, put dbarquer en Floride, je mentionnerai seulement que les amiraux de Henri VII avaient aperu ce pays, en 1497. Ce ne fut que trente ans aprs que Pamphile Narvaez, capitaine espagnol, aborda sur les ctes. Il pntra la tte de 300 hommes jusqu'aux Apalaches, mais on manque de dtails sur son expdition. Les guerres entre la France et l'Espagne, suscitrent depuis des navigateurs hardis, qui harcelrent cette dernire puissance jusque dans ses possessions lointaines. Un des plus clbres fut le capitaine Robaut, dont le voyage fournit des documens assez tendus sur les peuples de la Floride. Ils taient alors gouverns par des Chefs appels Paraoustis, comme si l'on disait Sachem ou Agohanna. Il fallait un appui aux nouveaux venus contre les Espagnols, dj en force dans le pays: Andusta fut le premier qui fit amiti avec eux. C'tait un Paraousti considrable, et son alliance valut Ribaut celle de plusieurs chefs puissans, entre autres, Mahon, Hoya, Touppa, Covecxis, Ouad et Stabane. Satouriona, autre puissant Paraousti, se joignit eux. Il avait besoin des Franais contre Olata Oua Outina, le plus formidable prince de ces rgions, qui vivait dans l'intrieur des terres. Mais il arriva que les Franais, instruits des richesses que reclait le pays de ce dernier, ne voulurent rien entreprendre contre lui, mais se livrrent l'espoir d'une alliance qui leur tournerait profit. Ces plans taient destins prouver des retards leur excution. Ribaut fut oblig de partir pour l'Europe. Le capitaine Albert, son lieutenant, homme brusque jusques l'excs, s'attira la haine de la garnison, qu'il vit se consumer par la maladie et les rixes. Dans cette situation, il fallut abandonner le pays. Ce fut au grand regret des sauvages dont les habitations taient plus prs de lamer. Ils taient aussi hospitaliers que ceux du Canada, et l'on vit le Paraousti Andusta, et Mahon, son alli approvisionner le vaisseau pour le voyage, et fournir tout ce qu'il fallait pour les cordages. Ce sauvage gnreux, prit dans un combat contre Oua-Outina. Ce dernier, qui se fesait appeler le Grand Olata, rgnait sur un peuple qui pouvait mettre en campagne cinq mille combattans. Il avait une cour nombreuse, et se fesait suivre par des devins comme les rois latins et Grecs. Un pays sem de mines d'or et d'argent, jettait encore sur ses peuples, un lustre plus grand; car il est naturel que des Europens avides fissent plus de cas de guerriers qui, comme dit Marc Lescarbot, fermaient l'estomac, bras, cuisses, jambes et front avec larges platines d'or, tellement que Glaucus rencontrant Diomde dans la mle, ne me parat pas avoir d possder une plus belle armure. Aussi, ds que les Franais revinrent dans les mmes parages en 1564, M. de Laudonire, leur chef, ne perdit pas de vue cette alliance. Satouriona accueillit cet officier son dbarquement, et le conduisit un petit monument lev par les gens de Ribaut, et que les sauvages avaient environn de lauriers[37]. Il donna aux nouveaux venus un lingot d'or en signe d'alliance, et assura que cette matire se prenait la guerre contre un puissant Paraousti, nomm Thimogana. Laudonire se ligua avec Satouriona, et lui ft toujours demeur fidle, s'il et pu lui donner de l'or souhait; mais il fallait courir les chances de la guerre. Olata tait plus important, et se trouvait la source des richesses: on alla jusques refuser au fidle Satouriona le secours de quelques Franais contre ses ennemis. Le valeureux Chef combattit seul, et remporta sur Thimogona, une signale victoire, second de son fils Athore, et de ses lieutenans Arpalou et Tocadecourou. Il vint en triomphe, menant avec lui vingt-quatre prisonniers, et, selon la coutume du pays, les guerriers rigrent un trophe. Les Franais qui ne les avaient pas voulu suivre, voulurent cependant avoir part dans le rsultat: ils demandrent deux des captifs, et ne les ayant pas obtenus, ils les enlevrent de force. C'tait afin de mieux faire leur cour au grand Olata, auquel ils les envoyrent avec une ambassade dont le sieur d'Arlac, et les capitaines Vasseur et d'Ottigny taient chefs. Le Paraousti Molona les reut sur la frontire de l'empire sauvage, et dbita une harangue dans laquelle il s'effora de donner une haute ide de la puissance de son matre, et proposa une ligue offensive contre les Paraoustis Satouriona, Potavou, Onastheaqua et Oustaqua. Nos ambassadeurs, qui avaient ordre de ne rien refuser l'intrt, rpondirent qu'on leur avait command de suivre le monarque partout o il les conduirait. Ils furent alors conduits la rsidence d'Olata, qui les reut assez bien, mais parut plus empress de profiter de leur secours, que de les fter. Les officiers s'tant mis sa disposition avec vingt-cinq arquebusiers, il partit brusquement avec sa suite et ses gardes, envoyant des coureurs pour assembler les guerriers sur sa route. Voici l'ordre dans lequel on marcha: Olata se trouvant la tte de seize cents guerriers, sans compter les arquebusiers, qui taient comme les soldats de Xnophon dans l'arme du jeune Cyrus, cent sauvages se rangrent en cercle autour de sa personne. Deux cents hommes, une petite distance, formaient un second cercle, trois cents en fesaient un troisime, et ainsi de suite. Cette arme avanait dans cet ordre et sans se dranger, prcde par des troupes d'claireurs. On fit un prisonnier. Olata se voyant dcouvert voulut consulter son devin, Iarva, sur la position et la force de l'ennemi. Ce jongleur, vieillard accabl d'annes, s'agenouilla, traa sur le sable quelques caractres informes, murmura des mots entrecoups[38], se fatigua par de violentes convulsions, et, reprenant haleine, il dclara le nombre des ennemis et le lieu o ils taient camps. Olata, apprenant que Potavou et ses allis l'attendaient de pied ferme, avec deux mille guerriers, parut dispos au retour, mais M. d'Ottigny releva par des complimens l'ardeur martiale de sa hautesse, et l'on continua d'avancer. La victoire fut complte, mais les sauvages ne la poursuivent pas. Le vainqueur rebroussa, tranant sa suite une multitude considrable de captifs. Il dpcha des coureurs tous les Paraoustis pour les prvenir de le venir trouver sur son passage. Il en vint un trs grand nombre, et l'on clbra la victoire avec somptuosit. S'il y avait eu des chevaux et des chars, les Franais eussent t tmoins des mmes jeux qu'Achille donna ses soldats prs des vaisseaux Grecs. [Note 37: Cet arbre a t regard comme mystrieux par tous les peuples. Les lauriers de la valle de Temp servirent btir le temple de Delphes. La ville de Laurente prit son nom d'un laurier plant par le roi Latinus. Pyrrhus gorge le famille de Priam rfugie prs d'un laurier. Le fait cit suffit pour l'Amrique.] [Note 38: Tel tait aussi le stratagme de la Pythie de Delphes imit par les Bersekars de la Sude.] Olata donna d'Arlac deux lingots d'or, et lui promit un secours de 300 archers si les Franais taient attaqus. Cette bonne harmonie ne fut pas de longue dure. Les Franais ne suivirent pas les conseils du sage De Coligny, amiral de France, et refusrent de se livrer l'agriculture, genre d'occupation qui leur paraissait peu digne d'hommes de guerre. En cela ils taient plus barbares que les sauvages. M. de Laudonire rduit l'extrmit, et press par ses soldats, rsolut de s'emparer de sa personne, pensant bien que ses sujets livreraient leurs moissons pour le dlivrer. Il excuta lui-mme ce coup de main la tte de cinquante hommes, au moment o le Paraousti n'tait pas entour. Les sauvages apportrent d'eux-mmes une grande quantit de bl, mais voyant avec chagrin qu'on ne leur rendait pas leur roi, ils se rangrent sous l'autorit de son fils, et dclarrent la guerre, en plantant en terre un grand nombre de flches surmontes de chevelures. Potavou inform de la prise de son ennemi, entra sur ses terres la tte de 500 guerriers; mais il fut repouss malgr l'aide des Franais, et retraita aprs avoir caus quelque dgt. Cependant Olata fesait de grandes promesses pour se dgager. Les grains entraient en maturit. Il fit entendre que ces belles moissons n'appartiendraient jamais ceux qui le retenaient captif, et que ses sujets aimeraient mieux les dtruire que de les laisser leur merci. Laudonire se laissa prendre, et le renvoya sous escorte. Mais il ne ft pas plutt arriv dans son pays qu'il s'apprta combattre. Il dclara au commandant qu'il ne pouvait arrter les progrs de la guerre, mais que pour lui, il pouvait s'en retourner sans crainte, en vitant de grands arbres que l'on avait abattus dans la rivire pour le retarder. Puis il se mit lui-mme la poursuite de M. d'Ottigny, qui tenait la campagne avec un grand parti. Olata fit prendre un chemin dtourn 300 de ses gens, et alla lui-mme aux Franais avec un corps plus nombreux. D'Ottigny se dfendit bien tant qu'il n'et affaire qu'au premier dtachement, mais se voyant cern, il fut contraint de se frayer un chemin au prix de vingt-quatre de ses plus braves compagnons, qui furent tus ou pris. Affaiblis par ces revers, les colons se virent bientt poursuivis jusque dans l'enceinte de leurs forts. On avait eu l'imprvoyance de blesser Satouriona. Ce chef, homme de tte et de main, sut dfendre ses moissons, et faire respecter sa neutralit. La garnison fut bientt affame, et l'on regarda comme un bonheur qu'une partie pt s'embarquer sur un vaisseau que leur laissa le clbre Jean Hawkins, capitaine de la reine Elizabeth. Laudonire se trouvant das une abondance momentane par la gnrosit des Anglais, retarda son dpart, et ce fut ce qui le perdit; car au mois de Septembre, Dom Pedro Menendez de Avila, parut devant Caroline, o le capitaine Ribaut tait de retour. Les Espagnols passrent tout au fil de l'pe. Olata sut se faire craindre des barbares Espagnols. Pour Satouriona, il eut besoin de dployer toutes ses forces pour conserver son indpendance. Ses sujets furent exposs aux mauvais traitemens des soldats jusques en 1567, que les Franais trouvrent un vengeur dans le capitaine Gourgues. Ce gentilhomme ayant quip un escadre ses frais, vint aborder quinze milles de Caroline, et dpcha aussitt un envoy au Paraousti, qui le renvoya avec des prsens. Il y eut un grand conseil de guerre. Gourgues y parut la droite du Grand Che, et les Paraoustis Athore, Tocadocourou, Almacaniz, Armanace et Elycopile, furent aussi prsens. Le capitaine des Franais parla le premier; mais Satouriona l'interrompant, fit un tableau fidle de la cruaut des Espagnols. On rsolut de courir aux armes, et l'on se donna rendez-vous au-del d'une rivire qui coulait quatre milles de la place. Le Paraousti Olotocara[39] eut ordre d'aller reconnatre l'ennemi avec un dtachement. Le gros des assigeans, parti de Salinaca, parvint la vue du premier poste sans tre aperu, que d'un soldat; mais Olotocara eut la bonne fortune de le tuer de sa lance. Villareal, commandant de la place, avait une garnison de quatre cents hommes. Les Espagnols, surpris, tombrent tous sous les coups des Franais ou des Sauvages: on en tua soixante. Le capitaine Gourgues alla alors au second fort avec vingt arquebusiers et les sauvages qui le joignirent la nage. Les assigs voulurent fuir dans les bois, mais Satouriona fondant sur eux, en fit un horrible boucherie. L'ennemi avait encore un poste de cent cinquante hommes. Les sauvages partirent de nuit, et allrent camper en ct de la place, pour couper toutes les avenues, et intercepter les fuyards, tandis que Gourgues taillait en pices quatre-vingt soldats sortis avec du canon. Les autres Espagnols voulurent gagner les bois, mais ils y rencontrrent Olotocara, qui les rejetta sur les Franais, dont le Chef fut aussi cruel que l'avait t Menendez. [Note 39: Il tait neveu de Satouriona, et parfait chevalier sa manire.] Content de sa vengeance, Gourgues partit au grand regret des naturels qui lui firent promettre de revenir aprs douze lunes. Mais il fut mal reu la cour de France intimide par les menaces de Philippe II, et la France n'prouva depuis que des affronts au sujet de la Floride. Dlivrs pour quelque temps du voisinage des farouches Espagnols, les sujets de Satouriona durent prosprer davantage. Je ne laisserai point ce Chef, ni Olata, sans hasarder quelques rflexions sur leur caractre. Andusta, Potavou, paraissent avoir t des hommes remarquables: Satouriona et le Grand Olata sont des hros. Ce dernier nous rappelle les grands rois des premiers temps. Agamemnon, rduit ses propres forces, devait tre moins puissant, et il n'intresserait pas plus; mais Homre a chant la guerre de Troie![40] Jamais prince ne fut mieux obi de ses sujets que ce Paraousti de Floride, et nul ne fut plus redout de ses ennemis. Lorsqu'il tomba entre les mains de Laudonire, Satouriona offrit aux Franais de leur rendre son amiti, s'ils consentaient le lui livrer. Potavou conseilla de le tuer, et les plus grands Paraoustis voulurent le contempler dans les fers. M. Roux-de-Rochelle[41] a parl avec loge de ce sauvage qui, trahi par Laudonire, ne voulut pas manquer envers lui de gnrosit. [Note 40: M. le Prsident Hnaut fait la mme rflexion par rapport aux gaulois. La Grce nous rappelle des ides plus agrables que la Suve et la Pannonie. Troie et Carthage nous semblent plus grandes que Tolbiac et Orlans, parce que l'Iliade et l'Eneide sont de plus beaux pomes que ceux de Clovis et de la Pucelle.] [Note 41: Envoy de France aux E.-U., a crit sur l'Amrique avec la puret des beaux crivains du sicle de Louis XIV, et avec plus de grce.] Satouriona, moins lev en puissance, offre encore plus d'intrt. Comme guerrier, il rclame un rang distingu parmi ses compatriotes. Ses ennemis redoutaient son courage, et Molona, qui parat avoir t l'orateur habitu d'Olata, le peignit aux ambassadeurs franais comme le plus terrible ennemi de son matre. Comme politique, son habilet parat par toute sa conduite. Arrs avoir tout fait pour s'acqurir l'amiti des Franais, il sait punir leur ingratitude, et se fait craindre sans se faire har. Mais rien ne lui fait tant d'honneur que son humanit. Pierre de Broy, jeune homme chapp au massacre de Caroline, trouve auprs de lui une protection efficace, lorsque les siens ne sont pas en sret. Il re rend sain et sauf au capitaine Gourgues. Le caractre du Paraousti s'tend tout son peuple. Les voyageurs ont admir ses moeurs[42] et n'ont point mentionn sa cruaut: les Espagnols, les Franais d'alors souffriraient la comparaison. La Floride fut depuis une proie disputes avec acharnement; elle fut le thtre de cruauts inoues, d'exemples de la supercherie europenne les plus frappans, en oeuvre contre les plus innocentes peuplades[43]. Rarement imitrent-elle ces barbaries. Elles aperurent trop tard la ncessit de s'armer pour leur indpendance. [Note 42: Les habitans de la Floride, dit Madame de Genlis, font tous les ans une offrande solennelle au soleil. Ils remplissent d'herbes de toute espce la peau d'un grand cerf; ensuite ils la parent de guirlandes et des fruits de la saison, puis ils l'attachent au haut d'un arbre. Ils dansent autour en chantant des hymnes.] [Note 43: C'est le lieu d'appliquer la rflexion d'un des plus sages princes: Quiconque, disait Thodoric, forme, pour dtruire une nation, des projets iniques, tmoigne assez aux autres qu'il n'observera pas la justice envers elle. Les sauvages l'ont prouv. On peut encore citer les vers de Charles Churchill, le Juvnal anglais: Cast by a tempest on a savage coast, A roving buccaneer set up a post. A beam in proper form transversely laid, Of his Redeemer's cross the figure made. His Royal Master's name thereon engrav'd, Without more process the whole race enslav'd, Cut off that charter they form nature drew, And made them slaves to men they never knew.] CHAPITRE III ---- ARGUMENT Nouvelles dcouvertes des Anglais--Voyage d'Amidas et Barlow--Granganimo: ses belles qualits--visite sa rsidence--Menatenon--Mort de Granganimo--- Ensenore--- Vingina succde son frre--Hostilits--Fin malheureuse de ce Sachem--Destruction des Anglais. ELIZABETH marchant sur les traces du Solomon de l'Angleterre, qui songea le premier fonder la richesse de sa nation, accorda, en 1578, Sir Humphrey Gilbert, des lettres patentes, en vertu desquelles il tait autoris faire le dcouverte et prendre possession de toutes terres inconnues ou habites par des tribus sauvages, mais non occupes par des nations chrtiennes[44]. Ayant donc form un armement considrable, ce gnral aborda Terre-Neuve, o les naturels lui prsentrent des minerais du pays; mais il ne sjourna pas en Amrique. Amidas et Barlow, que l'auteur du pome de la Navigation[45] mentionne avec distinction dans ses vers, naviguant aux frais de Sir Walter Rawleigh, prirent route par les Canaries, en 1584, et aperurent le pays qu'ils cherchaient; ou plutt, le rivage s'annona eux par le doux parfum des plantes qui le couvraient. Ayant dbarqu sur ce site dlicieux, ils en prirent possession au nom de sa trs-excellent Majest, et du preux chevalier qui les envoyait. On parcourut en tous sens un petit paradis terrestre que l'on reconnut pour une le: elle s'appelait alors Ouococon, dans la langue du pays, et aujourd'hui Oracook. Le pin y abondait avec la dlicieux sassafras[46], et le cyprs rivalisant avec ceux qui, du haut de l'Ida, se rflchissaient dans les eaux du Simos. Les daims se montraient aussi en grandes troupes, mais ce sjour semblait tranger aux humains. [Note 44: Le style de cette immortelle princesse n'est ni aussi ambitieux ni Aussi vain que celui de ses illustres confrres.] [Note 45: Esmnart.] [Note 46: On dit que c'est l'odeur du sassafras qui fit penser Christophe Colomb, que l'on tait prs des terres, et cet arbuste contribua ainsi la dcouverte de l'Amrique.--(Mad. de GENLIS.)] Enfin, le quatrime jour, trois sauvages parurent dans un canot d'corce, et s'approchrent des vaisseaux sans tmoigner aucune crainte. On ne put se faire comprendre d'eux; mais quand on leur prsenta un bonnet militaire, un habit et du vin, il parurent extrmement satisfaits, et considrrent ces objets avec un tonnement auquel succda la reconnaissance. Le sauvage ne se laisse jamais vaincre en gnrosit: ceux-ci regagnrent le rivage la hte, et en un moment, ils revinrent avec leur canot charg de poisson. Ils en firent deux parts, une pour le plus gros vaisseau, et une autre plus petite pour une pinnace qui l'accompagnait. Il y avait l, ce semble, cette attention qu'apporte en donnant l'enfant n avec l'instinct de la gnrosit, une navet qui fait honneur ces insulaires. Le lendemain, Granganimo, Sachem des Ouingandacoa, parut sur le rivage avec sa suite, compose d'environ cinquante personnes. Quoique les Anglais fussent sous les armes, le prince sauvage, loin de montrer de la dfiance, s'avana tout confiant, et pronona la harangue de bienvenue, qui est essentielle dans la politesse sauvage, lorsque de grands personnages se trouvent en prsence. Ceux qui l'accompagnaient paraissaient si respectueux, que de n'oser s'asseoir en sa prsence, quoique l'entrevue ft longue. On donna pour lui des prsens aux plus apparens, qui paraissaient tre ses conseillers. Granganimo se les fit montrer aussitt, et signifia avec beaucoup de dignit qu'il se les rservait tous. Dans une seconde entrevue, on lui prsenta un joli petit plat d'tain. Le brave Sachem, par une sorte d'instinct singulier, que ses semblables ont uniformment imit depuis, le pera aussitt, et le suspendit sur sa poitrine comme une Manire de crachat, puis, avec une munificence de grand prince, il fit dlivrer aux Anglais soixante-dix peaux de daims. Il revint encore aux navires avec toute sa famille et son pre Ensenore, qui avait apparemment rsign en sa faveur, selon un usage que l'on trouva trs rpandu sur ce continent. Les officiers de la reine leur donnrent un grand festin, et leur procurrent beaucoup de plaisir. Dans tous ses rapports, le naturel du Sachem continua de se montrer son avantage. S'attachant avec un soin qui nous tonne, mnager les Anglais, il ne les visitait jamais sans les informer, par des feux qu'il fesait allumer sur le rivage, du nombre de canots qu'il conduisait. Il envoyait chaque jour en prsent deux daims, deux lapins, du poisson, des melons et d'autres fruits, tels que des poires et des noix, richesses de son domaine. Il persuada Amidas de l'aller voir son village situ l'extrmit de l'le Roanoake. On dut trouver que les tats de sa majest le roi de Ouingandacoa, s'ils taient riches de produits de la nature, n'taient point trs formidables; car la capitale de l'empire sauvage ne consistait qu'en neuf cabanes entoures de palissades. En l'absence de Granganimo, sa compagne fit les honneurs de l'habitation royale. Elle commanda aux sauvages de tirer le canot sur le rivage, et de mettre les avirons couvert; puis elle fit porter nos beaux Anglais travers le ressac. Aprs les avoirs introduits dans la maison, comme ils taient las et transis, elle fit allumer un grand feu, lava elle-mme leurs pieds, et servit le dner. La table consistait en venaison bouillie et en poisson rti avec des melons et d'autres fruits. Mais quelques guerriers arms tant entrs, les Anglais eurent peur, et coururent leur embarcation, au grand regret de cette reine des sauvages, qui leur envoya encore des nattes pour les prserver de la pluie, et un souper copieux. Homre lui-mme n'a rien imagin de suprieur l'hospitalit de cette femme, dans son pome de l'Odysse, si rempli de beaux dtails, et l'on peut dire que l'pouse de Granganimo surpasse la nourrice de Tlmaque. Cependant Amidas et Barlow repassrent en Angleterre, et publirent une relation de la beaut du pays, et de l'innocence de ses habitans. Elizabeth fut charme de leur rcit, et dtermina Rawleigh faire un nouvel armement. Sir Richard Grenville fut mis la tte d'une deuxime escadre, compose de sept navires. Il aborda Roanoake en 1585. Granganimo vint le trouver son bord, et l'on renouvella l'alliance; mais ce fut la dernire visite du Sachem, qui fut atteint d'une maladie dont il ne devait point relever. Dans le mme temps, les Anglais lirent commerce avec un autre Sachem, Menatenon, qui rgnait sur les Choouanocks, nation habitant le pays situ entre les rivires Nottawa et Meherrin. On le disait fort puissant. Il tait boiteux par suite d'une blessure reue la guerre, mais, dit un vieux chroniqueurs, il avait plus de bon sens que tous ses confrres. Il amusa les colons, et en particulier, le Gouverneur Lane, d'une mine de cuivre et d'une pche de perles quelque part sur la cte. Il fit aussi un trange rcit de la rivire Moratue, o vivait un roi, dont le pays bordait la mer, et qui en retirait une si grande quantit de perles, que son logement, ses peaux et ses nattes en taient tout garnis. M. Lane se montre fort dsireux d'en voir un chantillon, mais le rus Sachem rpondit, sans se dconcerter aucunement, que le monarque rservait exclusivement ces choses pour faire le commerce avec les Anglais. Il reprsentait la rivire comme jaillissant d'un vaste roc, qui se trouvait si prs de la mer que, durant la tempte, ses flots se venaient battre contre lui. Quant au cuivre, que L'on recueillait dans de grands vaisseaux couverts de peaux, lui seul et ses sujets savaient o on le prenait. Il devinait sans peine le faible des Europens, que la soif de l'or rendait stupides. Les anglais tombrent dans le pige. Ils firent deux cent milles la recherche des prtendus trsors, et ce ne fut qu'avec peine qu'ils revinrent sur leurs pas, retards dans leur marche par les guerriers de Ouingina. Le pacifique, l'affectueux Granganimo n'tait plus; son frre lui avait succd, guerrier redoutable et politique raffin. Il avait t prvenu par Menatenon de toutes les manoeuvres des Anglais. Les voyant se jeter dans le pril, il assembla ses sujets, et leur parla avec chaleur. Les blancs en veulent leur libert et leur vie; plutt ils seront en armes, plus leurs jours seront en sret. Le vieux Sachem Ensenore, fidle aux Anglais jusques l'hrosme, dtourna leur perte. Ouingina faussement sr de son coup, et ne voyant pas revenir l'expdition, se raillait du dieu des chrtiens, et le crdit du sage Ensenore s'vanouissait; mais enfin, Lane arriva sans trop de dsastre, et les vieillards redevinrent en respect. Un pidmie ne servit pas moins inspirer au Sachem des vues plus pacifiques et plus loyales, qui, au reste, s'vanouirent bientt. Ensenore mourut. Ouingina arma six cents guerriers sous prtexte de clbrer dignement les funrailles du meilleur ami des blancs. Mais cet appareil voilait une terrible conjuration. Un parti devait massacrer tous les colons qu'il trouverait disperss sur la cte. Le Sachem lui-mme devait attaquer de nuit Hatteras. Il voulut avant tout affamer la colonie, et tout change fut prohib. Le plan tait bien conu, mais l'intrpidit du gouverneur le fit manquer. Il conut le projet de s'emparer de la personne de Ouingina. Il l'informa qu'il se rendait Croatan, o il attendait une escadre d'Angleterre, et ajoutait qu'il lui ferait plaisir en lui envoyant quelques sauvages pour l'aider la pche. Le Sachem, qui ne voulait que gagner du temps, fit rpondre qu'il rencontrerait lui-mme le gouverneur dans dix jours; mais ce dernier, qui n'avait pas de temps perdre, s'avana hardiment sur son territoire, tuant tout ce qui s'offrait lui, et fit sommer Ouingina de le venir trouver. Celui-ci vint jusques Dassomonpic avec quelques-uns des siens. Le gouverneur fit tirer sur lui. Il tomba, mais se relevant aussitt, il disparaissait dans la fort, lorsqu'un jeune Irlandais l'abattit d'un second coup. On lui trancha la tte. Le danger o se trouvaient les colons excuse-t-il entirement ce meurtre? Ce n'tait pas sans raisons que Ouingina les hassait, car nous voyons ces hommes qui prtendaient une civilisation avance, brler un village entier, et les moissons, parce que deux indignes avaient drob une coupe d'argent. Ce n'tait pas le moyen de s'attacher ceux auxquels on devait tout. Ces actes de vandalisme furent au reste bien punis. Menatenon fondit sur les Anglais la tte de deux peuples runis, et fit une horrible Justice. Sir Richard Grenville ne dbarqua quinze hommes Roanoake que pour les voir massacrer impitoyablement. Cent-dix-sept personnes prirent dans un massacre en 1587, et le chevaleresque Rawleigh ne songea plus fonder de colonie en Amrique. A Stadacon, aux Florides et sur la rivire Choan, nous avons trouv des peuples dont la douceur tait sans gale. Leurs envahisseurs espagnols[47], franais ou anglais rivalisaient de cruaut et de perfidie. Ne mritaient-ils pas d'tre extirps de ces rives encore innocentes? Ouingina n'tait peut-tre pas un caractre estimable; mais la nature sauvage et laisse elle-mme avait produit des hros dans Ensenore et Granganimo. Pour Menatenon, c'est un type particulier. Beaucoup politique que ses semblables, il prend au pige des hommes civiliss. Il se sert d'un ennemi pour russir dans ses desseins. Le voit-il aux prises avec les colons, il l'abandonne, et profite de sa mort et de l'excitation qui la suit, pour se grossir de son peuple et de la dpouille des Anglais qu'il extermine. Il demeure le matre souverain et sans contrle d'un vaste territoire, et son fils Shiko jouit de ces acquisitions. [Note 47: M. de Marmontel dans le roman des Incas exagre des horreurs que les Espagnols poussrent assez loin.] CHAPITRE IV ---- ARGUMENT Nouvelle expdition franaise en Amrique--Des Sagamos qui commandent en la Nouvelle-France--Guerre entre les Mic-macs et les Armouchiquois--Conversion de Membertou et ses suites--Gnrosit de ce Sachem--Origine des Abnaquis--Entrevue de M. de Champlain et d'Anadabijou; traditions religieuses--Remarques sur la beaut du pays. On n'avait pas renonc en France au projet de fonder un tablissement, et mme un gouvernement en forme en Amrique. Au commencement de 1598, le roi Henri IV, vainqueur de toutes les factions et tranquille possesseur de son royaume, nomma son lieutenant-gnral en Labrador, Terre-Neuve, Canada, Hochelaga, Saguenay et Norembgue, Trolus du Mesgouets, marquis de La Roche et de Cotenmeal. Autant les titres de cet envoy taient pompeux et vains, autant son voyage fut malheureux. M. de Champlain eut plus de bonheur. Ce capitaine arriv en 1603, trouva la condition du pays bien change. L'intressant peuple de Stadacon n'tait plus. Celui d'Hochelaga avait disparu de mme[48]; et cela n'a rien de problmatique, si l'on s'en rapporte la tradition qui suppose une invasion d'Iroquois. Les Algonquins, les Souriquois, les Armouchiquois et les Montagnais se trouvaient alors runis dans la partie reconnue de ces rgions, mais ils n'osaient ensemble rsister ces terribles ennemis, ni s'avancer jusques aux Trois-Rivires o M. de Champlain voulait btir un fort, pour le bien de ces nations, cause des Iroquois qui tiennent toute la rivire du Canada borde. On venait pourtant de remporter sur eux un avantage assez considrable, aids des Etchemins, peuple qui habitait prs de la rivire de son nom, et de l'Ouigoudy, dans le Nouveau-Brunswick. Les Armouchiquois tenaient le prsent tat du Maine, et les Souriquois, ce peuple aux moeurs douces et dcentes, la presqu'le acadienne. Les chefs de ces peuplades s'appelaient Sagamos, ce qui veut dire seigneur souverain. Membertou commandait alors aux Souriquois, Tessoat aux Algonquins, et Anadabijou aux Montagnais. [Note 48: Plus tard M. de Maison Neuve tant mont sur le Mont Royal avec deux sauvages, ils lui dirent: Nous sommes de la tribu qui habitait autrefois ce pays. Toutes les collines que tu vois l'orient et l'occident taient couvertes de nos cabanes. Les Hurons nous ont disperss.] Le seul mrite leva Membertou au rang suprme. Il fit heureusement la guerre aux Armouchiquois sous leurs Chefs Olmechin, Asticou et Bessabes. M. De Poutrincourt, gouverneur de Port-Royal, conclut avec lui une alliance en 1604, et procura par l la colonie un ami fidle. Les Franais l'invitaient toutes leurs rjouissances, et regrettaient son absence durant les chasses: c'est ce que nous dit Lescarbot de lui et de son lieutenant, Shkoudun. Quelques europens l'accompagnaient-ils, il en prenait un soin tout particulier, pensant bien que si un seul revenait bless, on ne manquerait pas de l'accuser. Dans une de ces chasses, le guerrier Pannoniac s'tant avanc bien avant dans le pays, fut massacr par les Armouchiquois. Ce fut le signal de la guerre. Membertou, quoique bien second par les Chefs Achtaudin et Achtaudinek, mit plus de deux mois rassembler quatre cents guerriers. Il envoya prier M. de Poutrincourt de lui donner du bl et du vin pour fter ses amis; car, lui fait dire Lescarbot, j'ai le bruit d'tre ton ami; or, ce me serait un reproche si je ne montrais les effets de telle chose. Il tait vraiment l'ami des Franais, mais Shkoudun, homme de sens, et habituellement de bonne foi, ayant rpandu le bruit qu'il tramait contre eux, ils l'invitrent Port-Royal. Il y fut bien reu, et l'on n'eut pas de peine se persuader que ses prparatifs ne regardaient pas la colonie. Il se mit donc en campagne avec ses fils et Oagimon, homme de quelque renom la guerre. On devait lui opposer Asticou, homme grave et redout, que les Armouchiquois appellrent de l'intrieur des terres pour les commander[49]. [Note 49: Il tait probablement Iroquois.] Arriv Chouacket en juillet, il trouva les ennemis prpars le recevoir. Il tcha de masquer ses forces, et feignit de dsirer un pourparler. Les Armouchiquois prtendirent de leur ct le faire tomber dans le pige, et voulurent l'attirer dans un endroit o ils avaient cach leurs arcs et leurs flches; mais Membertou usa d'une contre-finesse. Sous couleur de distribuer des prsens, il s'avana sans armes, mais il fit prendre un chemin dtourn deux cents guerriers qui devaient prendre l'ennemi en queue au son d'une trompette, l'orgueil de l'arme souriquoise. Elle sonna, et aussitt les Armouchiquois se virent environns de toutes parts. Ils perdirent beaucoup de monde dans cette premire confusion, mais parvenus en combattant l'endroit o tait leur dpt, ils renouvellrent le combat avec acharnement, et Membertou fut en danger d'tre dfait; pouss jusques au rivage, il adressa propos ses guerriers quelques paroles nergiques, et les reproches de la mre de Pannoniac, qui parcourait les rangs la manire des anciennes persanes, leur rendirent le coeur. Le fier Asticou lcha pied, et Membertou revint triomphant avec une multitude d'objets de trafic. Lescarbot, dans une ptre au roi de France, a dcrit le combat de Chouacket. Je ne citerai que le dbut: Je chante Membertou, et l'heureuse victoire Qui lui acquit nagure, une immortelle gloire, Quand il joncha de morts les champs Armouchiquois Pour la cause venger du peuple souriquois. Cependant, M. de Champlain crut avantageux de rconcilier les deux Sagamos. Asticou ne refusa pas de se prter la paix, pourvu qu'on lui envoyt un homme de confiance pour la traiter. Oagimon lui fut dput, et tout fut arrang l'amiable. Ce qui fit encore plus d'honneur Membertou que sa victoire, ce fut sa conversion au christianisme. Il fut le premier Sachem de l'Amrique du Nord que l'embrassa, et fut baptis le 24 juin, 1610, par Messire Josu Flche, V. G. M. de Poutrincourt le tint sur les fons, et l'appella Henri, comme le roi de France. Cet vnement fournit matire deux ouvrages publis Paris sous des titres fastueux[50]. Membertou ouvrit la route aux missionnaires, et, familier avec leur langue, il fut leur premier instituteur dans celles du pays. Il se dpouilla alors de la dignit d'_autmoin_. En cette qualit, il fesait parler l'oracle, et le rendait ordinairement douteux. On en eut un exemple ors de la mort de Pannoniac. Les Souriquois s'inquitaient sur son sort: il dcida que s'il ne revenait pas dans quinze jours, les Armouchiquois l'auraient tu. La marque de la dignit de prtre tait un triangle suspendu sur la poitrine, orn de figures mystrieuses. [Note 50: Le premier avait pour titre: Lettre missive touchant la conversion du grand Sagamo de la Nouvelle-France, qui en tait, avant l'arrive des Franais, le Roi et le Souverain, Paris, 1670.] On ne sait pas bien l'poque de la mort de Membertou, quoique sa perte dt tre vivement sentie. Il avait beaucoup de douceur, et des vertus. Gnreux et courtois, il voulut faire prsent au roi d'une mine de cuivre qu'il possdait comme il convient entre Sagamos. Or jaait, dit Lescarbot, que le prsent qu'il voulait faire sa Majest ft chose dont elle ne se soucie, nanmoins, cela lui partait de bon courage, et doit tre estim comme si la chose tait plus grande, ainsi que ce roi des Perses, qui reut d'aussi bonne volont une pleine main d'eau d'un paysan, comme les plus grands prsens qu'on lui avait faits. Sa personne et ses actions taient remplies de dignit. Il se mettait l'gal du roi de France. tant comme lui grand Sagamo, et il exigeait que l'on tirt le canon toutes les fois qu'il paraissait Port-Royal. Le P. Biart nous a laiss des mmoires dans lesquels il entre dans de grands dtails sur sa nation. Les Souriquois d'abord fort puissans, diminuaient beaucoup ds le temps de M. de Monts. On doit s'tonner que Membertou pt les maintenir dans l'alliance des Franais, persuads qu'ils taient que les Europens les voulaient dtruire. Cette ide n'tait pas absolument sans fondement, et l'on trouva souvent entre leurs mains du sublim corrosif. Unis leurs voisins, les souriquois redevinrent formidables sols le nom de tribus abnaquises. Parmi les contemporains de Membertou, Anadabijou, grand Sagamo des Montagnais, se fesait remarquer par son esprit. M. de Champlain l'avait vu Tadoussac, revenant de combattre les Iroquois. Ils se rencontrrent de nouveau en 1610. De Champlain, parfait homme de cour, trouva chez lui une politesse laquelle il ne se serait pas attendu. Le Sachem, qui tait en festin, le reut cordialement, ainsi que Marc Lescarbot qui l'accompagnait. Les guerriers Montagnais taient rangs sur deux haies. Un d'eux commena, dit notre Anacharsis, faire sa harangue de la bonne rception qui lui avait t faite par le roi, et du bon traitement qu'il avait eu, les assurant que le dit roi leur voulait du bien, et dsirait peupler leurs terres et leur envoyer des guerriers pour vaincre leurs ennemis. Il leur conta aussi les beaux chteaux, palais, maisons et peuples qu'il avait vus, et notre manire de vivre. Aprs qu'il eut termin sa harangue, Anadabijou fit passer le calumet[51], et lorsque l'on eut bien fum, il pronona aussi son discours parlant posment, s'arrtant quelquefois, et puis reprenant la parole en leur disant que vritablement, ils devaient tre bien contens d'avoir sa dite Majest pour amie. Ils rpondirent tous d'une voix: ho! ho! ho! ce qui veut dire, oui! oui! oui! Pour lui, continuant toujours de parler, il dit qu'il tait fort aise que sa Majest ft la guerre leurs ennemis. Enfin il leur fit comprendre tout le bien qu'ils devaient attendre du roi. [Note 51: Les Indiens du nord ont l'usage de leur calum, qui est une pipe dont le tuyau a un vara de long: il sert en mme temps tous ceux d'une mme compagnie, et chacun tire la fume du tabac son tour. Ce calum est aussi chez eux un moyen dont ils se servent pour se saluer, comme un verre de vin chez les Europens.--(D. ULLOA.)] Lorsqu'il eut cess de parler, M. de Champlain et Lescarbot se retirrent. Ce dernier nous dcrit le lieu o les Montagnais se trouvaient camps. Le lieu de la pointe St. Mathieu o ils taient cabans est assez plaisant. Ils taient au bas d'un petit cteau plein d'arbres, sapins et cyprs. A la dite pointe, il y a une petite place unie qui dcouvre de fort loin, et au-dessous du dit cteau est une terre unie contenant une lieue de long, et demie de large, orne d'arbres. Le lendemain, la pointe du jour, Anadabijou fit le tour de toutes les cabanes, criant haute voix qu'on et dloger pour aller Tadoussac, _o taient les bons amis_; car, de mme que les Europens, les sauvages rendent une visite reue. Marc Lescarbot a crit quelques-uns de ses entretiens avec Anadabijou; coutons ce sauvage parler thologie: Il y a, disait-il, un Dieu qui a fait toutes choses. Aprs qu'il et fait toutes choses, il prit quantit de flches et les mit en terre, d'o sortirent hommes et femmes, qui ont multipli au monde jusques prsent, et sont venus de cette faon. Il y a un seul Dieu, un fils, une mre et le soleil, qui sont quatre. Nantmoins Dieu est pardessus tout; le fils est bon et le soleil, cause du bien qu'ils reoivent, mais la mre ne vaut rien et les mange. Le pre n'est pas trop bon. Anciennement il y eut cinq hommes qui s'en allrent vers soleil couchant, lesquels rencontrrent Dieu, qui leur demanda, o allez-vous?--Ils rpondirent: nous allons chercher notre vie.--Dieu rpondit: vous la trouverez ici. Ils passrent outre, sans faire tat de ce qu'il leur avait dit, lequel saisit une pierre, et en toucha deux qui furent transmus en pierres; et il dit de rechef aux autres: o allez-vous? Et ils rpondirent de mme que la premire fois. Dieu leur dit: ne passez plus outre. Mais voyant qu'il ne leur venait rien, ils passrent outre. Et Dieu prit deux ptons, et en toucha les deux premiers, qui furent transmus en btons. Puis le cinquime s'arrta sans passer plus outre. Dieu lui dit: o vas-tu?--Je vais chercher ma vie.--Demeure, tu la trouveras ici. Il demeure, et Dieu lui donna de la viande, qu'il mangea. Aprs avoir fait bonne chair, il alla avec les autres sauvages, et leur raconta ce que dessus. Une autre fois il y avait un homme qui avait beaucoup de tabac. Dieu vint cet homme, et lui demanda: o est ton calumet? L'homme prit son calumet et le donna Dieu, qui ptuna beaucoup. Aprs avoir bien ptun, il le rompit en plusieurs morceaux, et l'homme lui demanda: pourquoi as-tu rompu mon calumet, tu vois bien que je n'en ai point d'autre. Et Dieu prit un calumet qu'il avait, et le lui offrit en lui disant, en voici un que je te donne. Porte-le ton Sagamo, pour qu'il le garde, et s'il le garde bien, il ne manquera plus de chose quelconque, ni tous ses compagnons. Le dit homme prit le calumet, qu'il porta au grand Sagamo, lequel, tandis qu'il l'eut, les sauvages ne manqurent jamais de rien, mais depuis, l'ayant perdu, c'est l'occasion de la grande famine qu'ils ont quelquefois parmi eux. Lescarbot ayant demand au Sagamo Montagnais s'il croyait toutes ces choses, il lui rpondit que oui, et que c'tait la vrit.. Notre chroniqueur, qui avait le mrite de bien connatre sa religion, lui rpliqua que Dieu tait bon, et que sans doute, c'tait le mauvais esprit qui s'tait montr ces hommes-l. Il n'eut pas de peine, si on l'en croit, faire pencher de son ct ce sauvage estimable. M. de Champlain, comme ceux qui l'avaient devanc, fait une description magnifique du pays qu'il parcourait, et, dit l'auteur des Beauts de l'Histoire du Canada, elle n'tait pas exagre. Ces forts primitives, et ces vastes nappes d'eau, les unes toutes peuples de daims et de chevreuils, les autres de castors et de poissons dlicieux, devaient offrir des solitudes enchanteresses et d'admirables points de vue. La nature devait y tre pleine d'une majest vnrable, et y dployer une magnifique fcondit. Et Qubec[52] s'levait dj comme un vaste amphithtre. [Note 52: Je crois avec M. Andrew Stuart, que Qubec est un nom propre franais. Le comte de Suffolk, un des lieutenans de Henri V, portait sur son sceau le nom de Qubec, qui tait sans doute quelque lieu de Normandie o il avait signal sa valeur.] CHAPITRE V ---- ARGUMENT Entrevue de M. de Champlain avec Tessoat--Visite chez les Hurons--Rflexions. CEPENDANT M. de Champlain voulut pntrer plus avant dans le pays. Il fit armer deux canots, et partit avec quatre Franais, y compris Nicolas Vignau, imprudent menteur, qui avait fait un trange et merveilleux rcit de la mer du Nord, et du prtendu naufrage d'un vaisseau anglais. On dcouvrit l'le de Ste. Croix, puis on arriva une habitation de sauvages qui recueillaient du mas[53]. Ils ne pouvaient comprendre comment les trangers avaient pu surmonter les sauts et les mauvais chemins qu'il y avait franchir pour arriver eux. Revenus de leur surprise, ils menrent les Franais voir le grand Sagamo Tessoat, qui demeurait huit lieues de l. En voyant M. de Champlain, ce chef s'cria que c'tait un songe, et qu'il n'en pouvait croire ses yeux. Ils passrent ensemble dans une le voisine, o tait le gros des Algonquins. Cette position tait forte, mais le terrein peu fertile. M. de Champlain d'tonnait qu'ils s'amusassent cultiver une terre si ingale, tandis que le sault St. Louis, par exemple, leur offrait le plus beau sol; mais on luy dit que l'pret des lieux servait de rempart contre les Iroquois. [Note 53: Un savant moderne a prsum par un passage d'Hrodote, Liv. I, ch. cxciii, que le mas tait connu en Babylonie. Ce grain varie beaucoup dans les espces, dit Linne, et Chabr en compte douze.] Tessoat voulut donner un festin aux Franais: nous y gagnerons un nouveau dtail de moeurs. Les convis, avec chacun son cuelle de bois et sa cuillre, et tous sans ordre ni crmonie, s'assirent terre. Tessoat leur distribua une manire de bouillie, faite de mas cras entre deux pierres, avec de la chair et du poisson coups par petits morceaux, le tout cuit ensemble et sans sel. Il y avait aussi de la chair rtie sur des charbons, et du poisson bouilli part. Tessoat, comme donnant le repas, entretint les convives sans manger lui-mme; c'est l'tiquette du pays. Le repas tant fini, les jeunes gens qui n'taient pas du conseil sortirent, et chacun des snateurs ayant rempli son calumet, le passa M. de Champlain. Une demi-heure fut employe ce crmonial, sans qu'il fut dit un seul mot; puis on ouvrit les dlibrations. De Champlain exposa le but de sa visite: c'tait d'aller la recherche des merveilles qu'avait accrdites Vignau. Mais pour atteindre cette nouvelle toison d'or, il demandait d'tre accompagn par quatre canots algonquins. A cette dclaration on se remit fumer; aprs quoi Tessoat tmoigna que ce serait regret que cette demande serait accueillie, parce que l'entreprise allait tre accompagne de beaucoup de dangers. Pour rfuter cette objection, Champlain eut recours au tmoignage de Vignau; mais amen devant le grand Sagamo, cet imposteur garda le plus profond silence, et ce ne fut qu' force de menaces qu'il affirma de nouveau tout ce qu'il avait dit auparavant. Tessoat lui dit alors: tu es un assur menteur; tous les soirs au temps que tu dis, tu couchais mes cts avec mes enfans, et si tu es all o tu prtends, c'est en dormant. Comment as-tu pu hasarder la vie de ton matre parmi tant de dangers? Tu es un homme perdu, et l'on te doit faire mourir plus cruellement que nous ne fesons nos ennemis. M. de Champlain voyant le Sagamo en colre, lui prsenta une carte, o Vignau avait trac les choses qu'il disait avoir vues. Tessoat, jetant sur la carte un regard intelligent, confondit encore le misrable qui, sa contenance, ne laissa plus douter de sa supercherie. Il n'y avait plus de rplique, et il fallut renoncer au voyage. Qui croirait que ce fut regret? Le Chef des Franais ne put se dsabuser entirement sur le rcit de Vignau. Il prit cependant le parti de retourner Ste. Hlne, et il fut tmoin, sur sa route, de l'offrande du ptun[54]. [Note 54: Aprs qu'ils ont port leurs canots au bas du sault, dit-il ils s'assemblent en un lieu o un d'entre eux, avec un plat de bois, va faire la qute, et chacun d'eux met dans ce plat un morceau de ptun. La qute faite, le plat est mis au milieu de la troupe, et tous dansent l'entour, chantant leur mode: Puis un des capitaines fait une harangue, laquelle finie, le harangueur prent le plat, et va jeter le ptun au milieu de la chaudire, et tous ensemble font un cri. S'ils ne fesaient pas cette offrande, en passant, ils croient que malheur leur adviendrait.] L'anne suivante les Hurons recherchrent son alliance. Ces peuples appells aussi Yendats, occupaient un pays ayant pour bornes le lac Eri au sud, le lac Huron l'ouest, et l'Ontario l'Est. M. de Champlain ayant visit leur pays, en fit une relation. Aprs une longue navigation, il atteignit le lac des Attigouantans, auquel il donne trois cents lieues de long et cinquante de large: il l'appela Mer Douce. Par la latitude o il arriva, le pays est pre et inhabitable; mais ayant ctoy le rivage du Nord au Sud-est, il trouva un grand changement de pays, celui o il tait alors tant fort beau et cultiv. Il tait sur le territoire huron. Il passa d'abord par quatre villages ou bourgades ouvertes, qu'il nomme Otouache, Carmaron, Touagainchain et Teguemouquiage, o il fut reu avec autant d'hospitalit et d'amiti que Jacques Cartier Hochelaga. Du dernier de ces villages, il se fit conduire Carhagoua, bourg ferm d'une triple palissade de bois de trente-cinq pieds de haut, puis il avana petites journes jusques Caiagu, capitale de tout le pays. Cette bourgade situe au 44e degr de latitude tait une vritable ville, qui ne contenait pas moins de deux cents grandes maisons. Tous les environs taient ensemencs de bl-d'inde, de citrouilles et d'herbe au soleil, dont les naturels tiraient de l'huile dont ils se frottaient les cheveux. On voyait une varit d'arbustes fruitiers, et de toutes les espces d'arbres que l'on rencontre en Europe. Le pays parut Champlain peupl d'une infinit d'mes. Il ne vit pas moins de dix-huit villages chez les seuls Attigouantans. Huit de ces villages taient clos de palissades de bois triple rang, entrelacs les uns dans les autres, avec des galeries fournies de pierres et d'eau. Il y avait dans ces dix-huit villages, deux mille hommes de guerre, sans compter le commun qui pouvait faire vingt mille mes. M. Dainville porte toute la nation quarante mille[55], d'o il appert que M. Thatcher fait une bvue en ne portant toute la nation iroquoise qu' sept mille mes, d'aprs Douglas. Les maisons taient en forme de berceaux, longues de vingt-cinq trente pieds et larges de six, laissant par le milieu une alle qui allait d'un bout l'autre. [Note 55: M. Garneau croit ce chiffre trop lev.] On peut croire que M. de Champlain revit chez les Hurons les dbris d'Hochelaga; car c'tait la mme manire de se vtir, de se loger et de se fortifier; mme caractre, mmes moeurs, mais surtout mme bonhomie au dire de Lat. M. Dainville dit du pays des Hurons: Ce territoire a de fort beaux cantons. On y voit de jolies rivires arroser de grandes prairies, qui se droulent l'oeil, entrecoupes de bois, et quelquefois de belles forts remplies de cdres. M. de Champlain regarde comme un mme peuple les Hurons et les Iroquois, meilleur droit que ne le croit M. Dainville: c'est l'opinion des savans. L'crivain moderne donne aussi aux Hurons, le jugement le plus solide parmi les peuples du Canada. Il a dit avec plus de vrit, qu'ils ont plus d'esprit, un gnie fcond en expdiens et en ressources, de l'loquence, de la bravoure: ils avaient aussi des vertus civiques, et Boileau Despraux n'aurait pas d les faire si barbares, quand il disait en parlant des mauvais critiques: Est-ce chez les Hurons, chez les Topinambous, etc. etc. Les Hurons se convertirent au christianisme avec Ahasistari[56]. Les missionnaires reurent ds lors des invitations d'autres sauvages jusques au la Suprieur, et l'on vit comme reluire de nouveau les jours o les Clment, les Boniface, les Sifroi et les Feargal portrent les douceurs de la foi aux races germaines. On vit une compagnie aussi clbre par les sciences que par les conqutes spirituelles, parcourir en tous sens ces rgions, clairer nos forts. Chez les Hurons fut commenc le mme systme qui fut tabli au Paraguay, mais l'on peut croire, sans s'loigner de la vraie philosophie, que ce gouvernement religieux hta la ruine de la nation en lui tant son nergie[57]. A l'appui de cet adage, que le _soldat le plus vertueux est toujours le plus courageux_, l'on avait vu les chrtiens faire la force des empereurs; mais le gnie des peuples n'est pas partout le mme, et sur les plages de l'Amrique Septentrionale, une certaine frocit fesait le caractre de la guerre. Durant la paix, les Amricains avaient des vertus d'tre chrtiens. [Note 56: V. _Infra._] [Note 57: Il ne s'ensuit pas que l'on n'aurait pas d convier ces peuplades au christianisme.] CHAPITRE VI ---- ARGUMENT Colonisation de la Virginie--Des sauvages de ce pays; confdration Pohatane--Vahunsonaca; ses conqutes--Le capitaine Smith tombe entre ses mains--Hrosme de Pocahontas--Visite et rception de Sir John Newport--Le roi d'Angleterre envoie des prsens Vahunsonaca--Son couronnement--Blocus de Jamestown--Arrive de Lord Delaware--Chances diverses de la guerre--Nouvelle alliance--Mort du Sachem; son caractre--Ses enfans. Les Anglais connaissaient dj depuis quelques annes la Virginie, qu'ils avaient ainsi nomme pour faire honneur la reine Elizabeth, que s'tait pique de rgner sans matre qui partaget son autorit. Le pays, alors, depuis le rivage de la mer jusques l'Allegany, et depuis l'extrmit sud des eaux connues sous le nom de James River, jusques la rivire Patuxent dans le Maryland, tait occup par trois nations principales, divises chacune en tribus, bourgades, clans et familles. C'taient les Pohatans, les Monacans, et les Monohacks. La confdration pohatane, sans contredit la plus nombreuse, habitait depuis l'Ocan jusques la chte des rivires dans les rgions qui touchent la Caroline et au Maryland. Tout ce territoire comprenait environ huit mille milles carrs. La nature l'avait dou de nombreux avantages, et, bien diffrentes des contres situes plus vers le nord, celles en question, taient peu exposes au froid, moins encore la famine. Les sauvages frquentaient, pour la pche, les rivires Nansamond, Iork et Chickahomine, abondantes en poissons dlicieux. De riches moissons taient le prix d'une culture rduite chez les Amricains au plus simple travail: le sol avait peine besoin d'tre remu pour produire. Les forts fournissaient avec profusion le gibier et les fruits. Transplants sur ce sol heureux, les Pohatans taient cependant un peuple endurci aux fatigues de la guerre, et les Mnacans et les Monohacks, bien que protgs par un pays de montagnes, avaient besoin d'une solide union pour leur rsister. Se Sachem principal, ou l'empereur, comme disent les chroniqueurs du temps, tait appell par les Anglais, Pohatan[58], quoique son nom vritable fut Vahunsonaca. [Note 58: Pohatans tait aussi le nom de la nation.] N vers l'an 1560, il ne fut d'abord le chef que de dix tribus, qui formaient en premier lieu la confdration pohatane. Mais, jeune encore, il les conduisit la guerre contre les peuples voisins, qu'il s'assujettit par ses nombreux exploits, et forma un petit empire qui, l'arrive des Anglais, offrait une agglomration formidable de trente tribus. Notre monarque amricain; car voil bien un royaume sauvage, accueillit Sir John Newport et sa colonie avec la plus gnreuse hospitalit. Un grand Ouirohance[59] le reut sur le rivage, et lui offrit des rafrachissemens et du terrein, ou, comme il s'exprimait, un grand lit pour ses enfans. Ce fut dans cet endroit que fut fonde la ville de Jamestown. Vahunsonaca ne prvoyait point que ces trangers, en qui il ne voyait qu'une troupe de frres, qu'il fallait refaire des fatigues d'un pnible voyage, dtruiraient un jour sa famille et sa nation. [Note 59: Ouirohance signifie un homme trs noble, un grand.] Les Anglais ne tardrent pas tourner leurs armes contre ceux qui les avaient accueillis avec tant de gnrosit. Le clbre capitaine Smith, homme peu difficile sur le point d'honneur, commena la petite guerre pour la subsistance de la colonie. Dans une de ses rencontres, il s'empara d'une idole ou dieu sauvage[60]. Vahunsonaca paya sa ranon, mais en mme temps, il se prpara repousser la force par la force. Smith surpris en explorant la rivire Chickahomine, fut pris, malgr son intrpidit, et tran de tribu en tribu jusques Ouirohocomo, rsidence temporaire Du Sachem. C'tait un homme de belle taille, l'air grave et majestueux. Il tait assis devant un feu, sur un sige recouvert de peaux, envellop lui-mme dans un immense manteau de Rarowcum[61], peau prcieuse, dont les queues pendantes relevaient encore sa richesse. A ses cts taient ses deux filles, Pocahontas et Matanchanna, ainsi qu'une femme de distinction que l'on disait tre la reine d'Appamatuck. Plus loin, et sur deux lignes, tait range la noblesse, les hommes d'un ct et les femmes de l'autre. La reine d'Appamatuck prsenta Smith de l'eau pour se laver, et une de ses suivantes apporta une touffe de plumes comme manire d'essuie-mains. Aprs ce crmonial Vahunsonaca ouvrit le conseil, qui pronona la mort. On sait des deux cts de l'Atlantique, que Smith dut son salut la clbre Pocahontas. L'indomptable Sachem, que les larmes seules de cette tendre enfant pouvaient flchir, arrta la justice prte frapper, et renvoya le capitaine. Il lui donna mme son amiti, et le pria de lui envoyer deux canons, lui promettant, en retour, de l'adopter pour son fils, et de lui cder la terre de Cappahowsick. [Note 60: On a avanc tort que les peuples de la Virginie taient dpourvus d'ides religieuses. Cette idole semble dj prouver le contraire. Ils avaient un sacerdoce, et, nous dit Madame de Genlis, on fesait faire aux prtres une manire de noviciat, sous un arbre. Des hommes arms de boucliers formaient une barrire autour d'eux. D'autres cherchaient lancer contre eux des baguettes, mais on les garantissait. Puis on abattait l'arbre, on allumait un feu, et l'on formait des guirlandes et des couronnes pour les jeunes gens. Vahunsonaca btit un Temple qui avait cent quarante pieds de long. Les quatre angles portaient chacun une figure en bois. La premire reprsentait un homme, la seconde un dragon, la troisime une panthre, et la quatrime un aigle.] [Note 61: Ainsi crit M. Thatcher, C'est, je suppose, le Racoon des naturalistes. V. McLock's Natural Hist., Chneider, de Villebrune, etc. etc.] Sir John Newport, rassur par des procds si honorables, ne craignit pas de s'engager lui-mme dans l'intrieur avec une escorte de trente hommes. Il fut dfendu toutes les tribus d'attaquer le chevalier sur son passage, et Vahunsomaca le reut d'une manire digne de lui. Il y eut un festin que se prolongea durant toute la nuit. Sir John donna au Sachem un jeune anglais nomm Savadge, qui parut lui plaire beaucoup, et il en reut en retour un petit sauvage appell Nemontack. Durant les quatre jours que dura la visite, Vahunsonaca fit voir tant de dignit et de discrtion que Smith et Newport ne purent s'empcher de l'admirer. Sir John, suivant l'esprit de sa nation, conduisait avec lui une multitude d'objets de trafic, au moyen desquels il esprait se procurer une immense quantit de bl. Les sauvages du commun se pressaient autour de lui, mais leur roi demeurait sur sa natte, orne de perles et de coquillages. Le gouverneur s'avisa de l'engager faire comme les autres, mais Vahunsonaca lui dit avec dignit: Sachem, je suis un grand Ouirohance, et je t'estime tel. Laisse ma disposition toutes tes marchandises; je prendrai celles qui me plaisent, et je te donnerai en retour ce qui me paratra d'une valeur proportionne. Sir John se laissa prendre; Vahunsonaca choisit froidement, et fit verser quatre boisseaux de bl ceux qui en avaient espr vingt muids. Mais comme le sauvage, habile tromper, se laisse aussi facilement jouer lui-mme, le capitaine Smith eut sa revanche. Il montra divers petits objets, qu'il mit au jour pour en faire ressortir le brillant. Ces oripeaux attirrent les regards du Chef, qui donna trois cents boisseaux de bl pour deux livres de grains bleux, lorsqu'on lui dit qu'ils taient d'une substance fort rare, et faits pour tre ports exclusivement par les plus grands monarques. Il devinrent en usage chez les plus grands chefs, auxquels seuls il permit d'en porter, par un ordre qu'il donna en 1608, son conseil assembl cet effet. Mais les objets de luxe n'taient point les seuls dont Vahunsonaca chercht se mettre en possession. Il avait t mme d'observer la supriorit que les armes feu donnaient aux Anglais. Il mit tout en oeuvre pour s'en procurer, et lorsque Sir John Newport se prpara faire un voyage en Angleterre, il lui envoya de grands prsens, et en obtint vingt-cinq pes. N'ayant as trouv l'honorable Smith aussi complaisant, il en fut si piqu, qu'il commanda tous ses sujets de saisir les armes des Anglais, partout o ils les trouveraient. Il s'en suivit plusieurs escarmouches dans lesquelles les sauvages ne furent point les plus forts. Le Sachem revenu de son emportement, envoya Pocahontas Jamestown, pour solliciter la mise en libert des captifs. Smith, peu dlicat envers sa bienfaitrice, ne les lui remit qu'aprs les avoir fait battre de verges. Cependant Sir John Newport revint d'Angleterre avec de grands renforts. Il tait porteur de magnifiques prsens du roi Jacques son bien-aim frre et alli, Pohatan. Ce prince lui envoyait, outre un grand nombre d'objets prcieux, un bassin en argent avec une aiguire, un lit royal et des habits de valeur. Il avait donn commission au chevalier, de confirmer le droit divin de son alli en Virginie, par les crmonies d'un couronnement; et il envoyait cet effet un trne, la couronne, le sceptre, et un manteau carlate et broch d'or. Smith, envoy pour prvenir Pohatan de venir Jamestown, pour recevoir les insignes de la royaut, en reut cette rponse fire: Moi aussi je suis Sachem, et c'est ici mon domaine, j'y resterai huit jours, pour attendre les prsens dont tu me parles. Ton pre (Sir John Newport) doit venir moi. Quant aux Monacans, je sais venger mes injures. Et pour ce que tu dis d'Appamatuck, il n'est pas situ o tu dis en disant ces mots, il saisit une canne, et traa sur le sable la gographie de ce lieu. Il fut inflexible, et il fallut que le reprsentant du roi des Anglais vint trouver ce sauvage jusques Ouirohocomo. Pohatan se laissa revtir des habits royaux; mais lorsqu'on voulut le faire agenouiller pour recevoir la couronne, il exera la patience de tous les officiers. Enfin, l'un d'eux, s'appuyant fortement sur les paules royales, fit plier sa sauvage Majest, tandis que trois autres lui mirent le riche diadme sur la tte. Aussitt la garde salua le nouveau couronn d'une telle vole de mousqueterie, qu'il fut saisi d'effroi; toute sa cour d'enfuit dans ces paisses forts amricaines, comme tonnes elles-mmes qu'on les rendt tmoins d'un crmonial si nouveau et si effrayant. Cependant tout redevenait calme. Le monarque revenu de sa frayeur, donna navement son manteau de peau et ses mocassins Sir John, qui ne se crut pas peu honor de possder les vieux insignes de la royaut virginienne. Mais les _couronnans_ s'en allrent sans avoir obtenu de secours contre les Monacans, ni mme que les restrictions sur le commerce fussent leves. Au mois de Dcembre, le Sachem invita Smith le venir voir, et lui promit un plein bateau de bl, pourvu qu'il l'aidt btir un palais, et qu'il lui procurt cinquante pes. Le chevaleresque anglais s'aventura avec cinquante hommes. Pohatan fit travailler ses gens, puis lui laissa voir qu'il l'avait jou. Le bouillant capitaine voulut employer la force; mais il fallut retraiter la fin, et le Sachem retira tout le fruit de son adresse. Son gendre, Opechancana, ne put retarder Smith, et en reut mme un affront, mais douze dputs envoys sous main Jamestown obtinrent, au nom du capitaine, cinquante pes et trois cents haches. Ce ne fut pas assez pour les Anglais d'tre ainsi dups; Pohatan, aprs avoir march trente lieues la poursuite de Smith, revint Ouirohocomo, assembla toutes ses forces et fondit sur la colonie. Il intercepta et fit prisonniers le capitaine Radcliffe et quarante anglais, et assigea Jamestown. Au bout de six mois, les assigs se virent rduits de six cents soixante. Dans cette extrmit, ils vacurent Jamestown, et s'embarqurent pour l'tablissement des Bermudas. Pohatan semblait redevenir matre sans contrle de la Virginie, lorsque le sort voulut que les colons fugitifs rencontrassent le lord Delaware, qui venait d'Angleterre avec une suite considrable. Ils rentrrent Jamestown. Le Sachem dut frmir de douleur en abandonnant ses dbris, et les Anglais bruler du dsir de la vengeance la vue des cendres d'un tablissement nagure si florissant. Sir Thomas Dale, qui succda bientt lord Delaware, pntra jusques Appamatuck, rase les forts des Pohatans, et y fonda New-Bermudas. Vahunsonaca vengea en quelque sorte cet affront par le drame sanglant de Fort-Henry. L'enlvement de Pocahontas, en 1612, vint mettre fin la guerre. Harasss de toutes parts, les Anglais parvinrent se faire livrer la princesse, en corrompant un Sachem, vassal de Pohatan. Peu contens de la ranon qu'il leur offrait, il s'avancrent par eau, au nombre de cent cinquante, jusques Ouirohocomo. Le Sachem les reut avec intrpidit. Il leur demanda le but de leur marche, en leur disant, que s'ils taient venus pour combattre, ils prouveraient le sort de Radcliffe. Il y eut une attaque, qui fut inutile; car les sauvages se cachrent dans les bois, aprs avoir fait leurs bravades. Pohatan alla se fortifier Orapakes avec quatre cents guerriers. Il y reut de la part des Anglais une dputation plus pacifique. Les envoys ne furent pas admis en sa prsence, mais Opechancana les reut avec faveur. Un des dputs tait le jeune Rolfe, que fut pas longtemps ddaign: il obtint la main de Pocahontas, et cette alliance fut le gage de la paix, qui dura jusques la mort de Pohatan, qui arriva en 1618. On a vant la haute stature, la bonne mine et la majest de ce sauvage, remarquable sous des rapports bien plus importans. Pour parler de sa puissance, son pouvoir, loin de dcheoir par le voisinage des Anglais, s'tait accru, et, de l'est l'ouest, depuis le rivage de la mer jusques l'Allegany, tout lui obissait. Les Monacans taient contenus, ainsi que les Massahomis. Ces peuples, qui ne peuvent tre que les Iroquois, commenaient harceler sans relche les tribus de la confdration situes plus au nord. Pohatan marchait toujours accompagn d'une garde de cinquante hommes choisis, et fesait observer ses guerriers une discipline rgulire. Ainsi nous voyons que lors d'une visite de Sir John Newport, il passe en revue trois cents de ses sujets, et leur fait simuler un combat avec des volutions trs compliques. Lorsque cet ordre devint inutile en prsence des armes feu, il employa mille expdiens pour s'en procurer, et il y russit assez bien. Il employa plusieurs Allemands discipliner ses soldats, et construire un arsenal, qui contenait les insignes envoys par Jacques Ier, et des armes pour quipper mille combattans. Il y avait aussi un trsor, et il tait considrable. On rapporte que deux transfuges l'ayant laiss avec promesse de lui livrer le capitaine Smith et un grand amas d'armes, il les fit excuter sur le champs, lorsqu'il les vit revenir les mains vides; car, dit-il, ceux qui avaient voulu trahir le capitaine, le pouvaient trahir lui-mme. Pyrrhus ne trouva que dans un ancien Romain une grandeur d'me au-dessus de celle de Pohatan. Ce sauvage tait encore estimable comme homme social, je citerai l'appui un bel exemple. M. Hamer, envoy de Sir Thomas Dale, trouve le Sachem entour d'une garde de deux cents hommes. Aprs avoir prsent le calumet l'ambassadeur, il s'informe de la sant de Sir Thomas, puis de Madame Rolfe (Pocahontas). Hamer lui rpondant que la princesse est si heureuse, que lors mme qu'elle serait libre, elle resterait Jamestown, il se rjouit avec sa candeur ordinaire du bonheur de sa fille. Enfin, il demande le but de la visite. Hamer lui dit qu'il a des choses particulires lui communiquer, et alors le Sachem fesant retirer tout le monde l'exception de deux de ses femmes, l'on se met parler d'affaires. L'envoy tait charg de demander pour Sir Thomas, la main de Matanchanna. A cette proposition Pohatan proteste de son amiti pour les Anglais, et ne veut de preuve de la leur que leur parole; mais il ne songe point de nouvelles alliances. La politesse dploye dans cette entrevue est admirable; mais ce qui l'est encore plus, c'est que jusques la mort du Sache, il n'y eut plus aucunes rixes entre ses sujets et les colons. Les vieux crivains sont partags sur mon hros. Stith, aprs l'avoir appell un prince de talens et de grand sens le dit insidieux et cruel. Quant aux grandes vertus morales, ajoute-t-il, comme la vrit, la bonne foi, la magnanimit, il semble s'en tre peu souci. Burke parle autrement. Ce prince, dit-il, dans un moment d'enthousiasme, sera sans doute trait de barbare et de tyran par les peuples civiliss, mais ses titres la grandeur, quoiqu'il n'ait pas eu les mmes moyens, sont aussi lgitimes que ceux d'un Gengis ou d'un Tamerlan. M. Thatcher cite avec complaisance cette comparaison: je dirai pour ma part, qu'un homme plac par le sort la tte d'une confdration de peuplades incultes, la plupart soumises par la terreur, les gouvernant en despote, et maintenant son pouvoir malgr les Anglais, les Monacans et les Iroquois, me semble digne de l'admiration des hommes. Pohatan laissa, outre ses trois filles[62], deux fils, Opitchipan et Keketaugh, peu dignes de lui succder. [Note 62: Opechancana avait pous l'ane.] CHAPITRE VII ---- ARGUMENT Suite des Sachems pohatans--Sasapin et Mangopeomen--Ce dernier runit les Chickahominis la confdration--Ligue contre les Anglais; soixante et dix forts sont dtruits ou abandonns--Bataille de Pamunky, armistice--Mangopeomen est pris--Sa mort et son caractre--Particularits intressantes de la vie de Pocahontas. OPITCHIPAN, successeur de Pohatan, pris le nom de Sasapin[63]. Il n'eut de Sachem que le nom, et s'associa son beau frre, Opechancana, que rgna sous le nom de Mangopeomen. Grand chef de guerre sous son beau pre, ce Sachem avait fait prisonnier le capitaine Smith. Moins heureux plus tard, il en avait t terrass, et trait avec ignominie: il se vengea en semant le carnage dans la journe de Fort-Henry. Ce sage Ouirohance prit sur son beau frre tout l'ascendant que son gnie lui promettait, et ouvrit son gouvernement par une manoeuvre d'une politique adroite. Dissimul avec les Anglais, auxquels il ne pouvait pardonner la prise d'Appamatuck, il renouvella l'ancienne alliance de 1619, pour mieux voiler ses desseins. L'artifice par lequel il runit la confdration pohatane la nation des Chickahominis, justifie assez les craintes que les habitans de Jamestown commenaient concevoir. Cette peuplade ayant refus de payer la colonie un tribut annuel, le prsident Yeardly entra sur son territoire avec des troupes; mais Mangopeomen persuada les Chickahominis de le reconnatre pour Sachem, et il engagea le gnral retraiter. Cette annexe qu'il fit sa puissance, devait le servir dans l'excution du nouveau plan de dfense que son intelligence voyait ncessit par l'accroissement journalier des ressources de la colonie. [Note 63: Cet usage de prendre un nom en arrivant l'autorit suprme, tait commun toute l'Amrique. Ouingina prend le nom de Pemissapan, comme Opitchipan celui de Sasapin. Vahunsonaca avait apparemment adopt celui de Pohatan. Le mme usage ne fut pas moins rpandu dans l'ancien monde, et c'est ainsi que tant de rois, en Irlande, portrent les noms de Laogaire ou d'Eochaid; tant d'autres, celui de Donald, chez les Caldoniens.] Sir Thomas Wyatt succda Yeardly, en 1621. Mangopeomen qui n'tait pas prt clater, envoya Jamestown un orateur qui dbita une harangue de compliment. Pour rendre la dception plus parfaite, il offrit de fournir des guides pour conduire les Anglais dans des lieux o ils pensaient trouver des mines de cuivre. Mais aprs avoir sond les dispositions de Namenacus, Sachem de Patuxent, et des tribus de l'est, il rsolut enfin de fondre sans plus tarder, sur la colonie. Le 21 mars, 1622, jour nfaste dans les annales virginiennes, les diverses tribus engages dans la ligue se trouvrent stationnes sur les diffrens thtres du massacre, avec une clrit et une prcision qui taient dues Mangopeomen, l'me de ces masses, si difficiles contenir. Cette fois, quoique plusieurs partis eussent traverser un chemin immense parmi les forts, guids seulement par les astres, aucun ne s'gara. Soudain les coups tombrent. Le terrible Sachem, semblable Mars parmi les siens, alimentait le carnage. Un massacre pouvantable eut lieu, et trois cent quarante-sept personnes furent les premires victimes de cette boucherie, qui eut des suites encore plus funestes. Caanco, sauvage chrtien, avait cependant donn l'alarme; le danger fut connu de toutes parts, et toute la colonie se mit sous les armes. Frmissant de rage, Mangopeomen rallia, comme Attila arrt devant Orlans, ses guerriers rpandis dans le pays, et il attendit de pied ferme l'ennemi, que cette scne de dvastation dploye ses yeux, excitait la vengeance. Une guerre mort suivit, dans laquelle les Anglais galrent en barbarie les Pohatans, qui leur donnrent ds-lors le nom de Grands Couteaux. De quatre-vingts forts que les colons possdaient, il n'en resta que huit sur pied, et la population totale se trouva rduite 1700 mes, en 1624. Lorsque l'on envoya proposer la paix, l'implacable sauvage fit une rponse pleine de fiert, et foula aux pieds l'image du roi d'Angleterre, qu'on lui avait prsente. La guerre la plus dvastatrice continua avec une furie toujours croissante. En 1625, Sir Thomas Wyatt entra en personne sur le territoire des Pohatans. Mangopeomen l'attendit Pamunky, la tte de neuf cents guerriers. Un combat fut livr dans lequel les Anglais parurent d'abord victorieux; mais ils ne purent pousser jusques Matapony, principal fort, qui n'tait qu' quatre milles du champ de bataille, et furent contraints de retraiter. De nouvelles ouvertures de paix furent encore rejetes; et ce ne fut qu'en 1632, que les sauvages se prtrent une trve. Mangopeomen la rompit, lorsque l'arrive d'un nouveau Gouverneur et d'une nouvelle colonie, la guerre civile se mit entre les Europens. Quoiqu'avanc en ge, il fesait, avec une extrme clrit, parvenir ses ordres aux tribus les plus loignes. Il voulut faire lui-mme la principale attaque la tte des cinq tribus les plus considrables; tandis que les efforts subordonns furent confis aux Chefs respectifs, systme qui tendit le massacre des bouches de la Chesapeake jusqu'aux extrmits des eaux qui s'y jettent. Cinq cents personnes furent tues, et grand nombre tranes en captivit. Sir John Berkeley[64], la tte de toutes les forces de la colonie livra plusieurs combats dsesprs qui le conduisirent jusque dans le centre du pays des sauvages. Mangopeomen tait alors si dcrpit par l'ge et les infirmits, qu'il tait rduit se faire porter dans une espce de litire, d'o il dirigeait la marche en avant, ou la retraite de ses guerriers. Poursuivi chaudement par un parti de cavaliers, il fut pris et conduit Jamestown, o, leur grand honneur, les Anglais le traitrent avec gards, ensevelissant gnreusement le souvenir de leurs dfaites, la vue de l'infortune prsente de leur plus terrible ennemi. Il y eut un Anglais qui fut inaccessible ces nobles sentimens. Le Sachem vcut plusieurs jours, entour de ses serviteurs, qui avaient eu la permission de le suivre; mais il fut lchement assassin par un de ses gardes, sans autre offense que le courage qu'il montrait dans le malheur. Quelques jours avant sa mort, il entendit un grand remuement autour de sa personne. Ayant fait lever ses paupires, ce qu'il ne pouvait plus faire seul, il aperut un groupe de curieux. Il fit aussitt demander le Gouverneur, et lorsqu'il parut, il dit avec dignit que si Mangopeomen avait eu la fortune de faire prisonnier le Sachem des Anglais, il ne l'aurait point donn en spectacle ses sujets; trange leon d'un soi-disant barbare un chevalier. [Note 64: Cet officier, qui fit ses premires armes contre les Pohatans, s'illustra, je crois, dans les guerres civiles de son pays, et lors de la Restauration, il proclama Charles II en Amrique.] Aucun sauvage, sans en excepter Metanco, ou le roi Philippe, ne fit plus de mal aux Anglais. Sa haine ne parut pas provoque comme celle du vainqueur de Swanzey; mais il prvoyait sans doute la ruine de sa nation, et le patriotisme parle en sa faveur. Beverley nous apprend qu'il tait d'une haute stature, et qu'il avait le port extrmement noble. Stith l'appelle un prince fier et politique. Burk, l'Annibal de la Virginie. Locke l'a mentionn dans son immortel ouvrage sur l'Entendement[65]. Sa mort fut le prlude de la dissolution prochaine de la confdration pohatane. [Note 65: Si Opechancana, roi de Virginie, et t lev en Angleterre, peut-tre aurait-il t aussi bon thologien et mathmaticien que qui que ce soit dans ce Royaume. Toute la diffrence qu'il y a entre ce roi et un anglais, consiste simplement en ce que l'exercice de ses facults a t born aux usages et aux ides de son pays.--(_Ess. sur l'ent., Tome 1, Liv I, Chap. III, p. 87, penes me._)] Je terminerai ce chapitre par ce qu'offre de plus intressant la vie de Pocahontas. Ne en 1595, avec toute les qualits du coeur, cette enfant de la nature est surtout clbre par l'acte extraordinaire d'humanit et de courage qui sauva le romanesque capitaine Smith. Dj l'excuteur lve ha hache de guerre sur le prisonnier, lorsque Pocahontas, g alors de douze ans, s'lance entre lui et le capitaine. Tenant embrasse la tte de Smith, elle conjure son pre de l'pargner. Elle tait plus que tous ceux de sa famille en possession de ce coeur fier, et le toucha en faveur du criminel. Plus tard, Jamestown est visite par la famine. La fille de Pohatan y fait parvenir des vivres, qui soutiennent les Anglais jusques au retour de Sir John Newport. Cependant les sauvages, la vue de l'accroissement des Anglais, ont conjur leur perte. Pocahontas s'vade au milieu de la nuit, et, s'engageant dans les paisses forts de son pays, elle traverse mille dangers pour avertir les colons de celui qui les menace. Des bienfaits aussi signals eurent bientt port de l'autre ct de l'Ocan le nom de l'hrone virginienne; mais quelle en fut la rcompense? Argall, le mme qui porte le fer et le feu dans les tablissements de la marquise de Guercheville, officier dont la vie est seme d'actions hroques, nobles parfois, et aussi de faits dshonorans, parat sur la scne. Naviguant sur la rivire Potomac, en 1612, il apprend que la princesse est dans les environs. Il lui fait une visite, et l'invite monter sur son vaisseau, promettant de la remettre sur le rivage aprs une courte promenade. Elle se laisse prendre; on la respecte, mais on ne lui tient point parole. Durant son sjour Jamestown, la beaut de Pocahontas, sa simplicit nave, et ces manires gracieuses qui accompagnent toujours l'innocence du coeur, lui attirrent les regards du jeune Rolfe, colon distingu, qui l'pousa avec la permission de Pohatan. Cet hymen fut le gage d'une heureuse paix. Elle reut le baptme, et fut appelle Rebecca, mais Pocahontas tait le plus beau nom qu'elle pt porter, et la postrit le lui a conserv. En 1616, elle dit adieu son pays, et partit pour l'Angleterre, avec son poux et Sir Thomas Dale. La renomme l'avait prcde Londres, une de ces immenses cits desquelles le bruit d'une victoire, quelquefois, n'atteint pas l'enceinte; mais un rcit romanesque se fait jour au milieu du tumulte qui y rgne. L'hrone amricaine devait y attirer tous les regards. Le roi Jacques, que Stith appelle un pdent couronn, monarque en tout singulier, et qui n'a eu son gal qu'en un czar de Russie, trouva fort mauvais que le jeune Rolfe et eu la prsomption d'pouser, sans son agrment, une princesse fille d'un roi son alli; mais sa Majest se calma, et les deux poux furent introduits la cour par lord Delaware et l'honorable Smith. Un vieux chroniqueur dit de la princesse virginienne, qu'elle tait plus favorise de la nature, plus gracieuse et mieux proportionne que plusieurs dames de la cour, au jugement mme des courtisans _et plus beaux sirs_. Aprs avoir joui quelque tems de la faveur de la bonne reine Anne, laquelle Smith avait prsent un mmoire sur ses belles actions, Pocahontas se retira Benford, fatigue du tumulte de la capitale. Enfin, en 1617, des raisons particulires l'engageant retourner en Amrique, elle devait monter sur un vaisseau amiral Gravesend, lorsqu'elle mourut, ge de vingt-deux ans. Les derniers momens de sa vie ne dmentirent pas sa plus tendre jeunesse. Elle laissait un jeune enfant sous la tutelle de Sir Lewis Stewkely, mais ce seigneur ayant perdu toute sa fortune dans le malheur de Rawleigh, il passa sous celle de son oncle, John Rolfe, de Londres. Il; vint plus tard en Amrique, hrita d'une grande partie du territoire de son aeul, et laissa une fille qui fut marie au Colonel Bolling. Ce dernier maria deux de ses filles aux Colonels Randolphe et Fleming. L'honorable Randolphe, de Roanoake, est encore un descendant de Pocahontas au sixime degr, selon M. Thatcher. L'histoire n'offre rien qui gale l'hrosme dploy par cette femme forte; et le roman n'a rien imagin de suprieur. Quelle hrone, en effet, possda un degr plus minent ces belles qualits qui ornent le coeur humain, la candeur, l'amiti constante, et la compassion pour le malheur. L'indpendance de son caractre, et la dignit de toutes ses dmarches, ne parlent pas moins en sa faveur. Les auteurs du Dictionnaire Historique on consacr un article Pocahontas, digne de figurer dans toutes les histoires. CHAPITRE VIII ---- ARGUMENT De quelques autre sachems pohatans--Tomocomo--Nemattanoi--Voyage du premier en Angleterre--Bravoure du second--Extinction de la confdration pohatane dans la personne de Topotomoi--Histoire de Japazawa, Sachem des Potomacs. PARMI les Amricains qui jouent un rle secondaire dans les annales de la Virginie, se trouvent Tomocomo et Nemattanoi. Tomocomo, gendre et premier conseiller de Pohatan, fut prfr Sir Thomas Dale, et obtint la main de Matanchanna. Il fut charg par son beau-pre d'accompagner Pocahontas en Angleterre, et de compter tous les Anglais. Le bon Tomocomo, arriv Plymouth, prit une canne dont il donnait un bout chaque homme qu'il rencontrait; mais bientt l'horizon du sauvage s'agrandit, et il jeta le dernier bout de son bton. De retour en Virginie, o il revint avec le capitaine Argall, il ne put rendre compte son matre qu'en galant le nombre des Anglais aux astres du firmament et aux feuilles de la fort. Pendant qu'il tait encore Londres, il vit l'honorable Smith, et le pria de lui faire voir son Dieu et son roi. Pour la Divinit, le capitaine s'en excusa de son mieux. Mais il lui prouva qu'il avait vu le roi et la reine. Oh! s'cria alors Tomocomo, quand tu donnas au Sachem un petit chien blanc, il le nourrit comme lui-mme; et moi, qui suis meilleur qu'un chien blanc, ton roi ne m'a rien donn. Nemattanoi tait un personnage d'un autre genre. C'tait l'Ajax virginien, et il passa longtems pour le premier homme de guerre de sa nation. Ce qu'il y avait d'extraordinaire, c'tait qu'il se ft trouv dans une multitude de rencontres avec les Anglais sans tre jamais bless. Sa bonne fortune, jointe son ambition le mit mme de passer pour invulnrable parmi les siens. Mais Opechancana le livra aux Anglais, qui le fusillrent. Topotomoi avait succd Mangopeomen, sans hriter de sa gloire. Un agent anglais rgna pour lui. L'assemble de Virginie passa un acte qui lui assignait telles terres qu'il se choisirait sur la rivire Iork, et elle nomma des commissaires qui l'amenrent Jamestown, et le reconduisirent dans son pays. Plus tard une peuplade loigne s'tant avance pour s'tablir en Virginie, Topotomoi alla au secours des Anglais avec cent guerriers, et fut tu dans le combat. Le satirique auteur d'Hudibrias[66], a immortalis par ces vers, le dernier des Pohatans: A precious brother having slain In time of peace an Indian The mighty Tottipotimoy Sent to our elders an envoy Complaining sorely of the breach. [Note 66: Butler.] La dynastie pohatane avait rgn prs d'un sicle depuis Vahunsonaca. A une distance assez considrable des Pohatans vivaient les Potomacs. Japazawa, leur Sachem, fit un trait avec le capitaine Smith, en 1608. On prtend mme qu'il s'entendit avec Argall, et lui livra Pocahontas. Quoiqu'il en soit, il parut Jamestown, en 1619, et permit aux Anglais d'envoyer deux navires sur la Potomac. Le capitaine Croshaw, chef de cette croisire, entra si fort dans les faveurs du Sachem, qu'il fut nomm Chef de guerre contre les Pazaticans, peuple froce, ennemi des Potomacs. Mangopeomen lui envoya un dput avec un prsent de deux corbeilles de perles, et le fit prier de tuer le capitaine; mais il rpondit firement que les Anglais taient ses allis, et Sasapin son frre. Les complaisances de Japazawa ne furent pas bien rcompenses. Iago, Sachem d'une tribu lointaine, s'tant rfugi chez lui, et n'ayant pu obtenir du secours, le perdit dans l'esprit des Anglais. Isaac Madison, envoy pour se joindre Croshaw, l'arrta avec toute sa famille, et le conduisit Jamestown, o il languit dans une longue captivit. Quoique les Anglais se montrassent bien injustes envers lui, il tait peu digne que l'on plaignt son sort, malgr l'pithte de bon roi, que Smith lui prodigue. CHAPITRE IX ---- ARGUMENT Digression concernant la dcouverte de la chte de Niagara--Entrevue de Mayouck avec MM. Price et Willmington--Son rcit de la cataracte--Excursion. La nouvelle Angleterre venait peine de fixer une retraite aux mcontens des trois Royaumes, que l'on songea y envoyer des missionnaires qui, par dfaut de proslytes exploitaient les beauts des rgions qu'ils parcouraient, suivant en cela le gnie du clerg de l'Eglise d'Angleterre, presqu'entirement compos de savans. Price et Willmington reurent l'ordre de pntrer vers le nord. S'tant reposs dans le bourg naissant de Boston[67], ils dirigrent leur course vers le but qui leur avait t indiqu. Dj ils avaient franchi une chane de montagnes, lorsqu'ils tombrent dans un pays plat. Aprs avoir march plusieurs jours sans rencontrer aucune crature humaine, ils aperurent enfin dans une clairire et travers les arbres, un groupe de sauvages qui, s'approchant d'eux, leur parlrent un langage agrable, mais qu'ils ne comprenaient pas. Les gestes de ces sauvages marquaient leur surprise la vue d'hommes si diffrens d'eux, et n'ayant pour arme que ce qui leur semblait un bton poli. Au milieu de cet bahissement une bande d'oies passa au-dessus de leurs ttes. Ils dcochrent leurs flches; mais ce fut sans effet. Nos visiteurs tirrent en mme temps, et, au grand tonnement de la troupe deux oies tombrent expirantes sur le sol. [Note 67: V. l'histoire des E.-U.] Le Chef, qui s'appellait Mayouck, pria les trangers de le suivre dans on village, pour montrer son peuple le merveilleux effet de leurs btons. On arriva bientt un nouveau groupe, occup lever une cabane d'corce. Mayouck fit entendre que ce n'tait l que le lieu de chasse, et que le village tait encore loign dans la direction du soleil, qui se drobait alors derrire les arbres. On le trouva enfin sur la rive de la rivire Oneida. Price et Willmington voulurent passer au-del, et demandrent des renseignements au Sagamo sur la route qu'ils devaient suivre. Il leur donna entendre que la rivire qu'ils avaient traverse conduisait un immense bassin, form par la dcharge de plusieurs grandes rivires, mais que bien peu de guerriers de sa tribu avaient jamais t jusque-l. Il y avait pourtant un ancien qui, dans sa jeunesse, s'tait avanc avec son canot durant plusieurs soleil. Il avait racont qu'il avait vu une norme rivire tombant dans une mer d'eau douce, et qu'ayant dbarqu pour chasser, il avait entendu un bruit terrible d'eaux qui tombaient. Ayant travers vis--vis les bois, d'o le bruit semblait venir, il vit que le courant devenait si rapide qu'il n'tait pas possible d'avancer. La crainte le fora de faire rebrousser son canot, et depuis ce temps aucun sauvage n'osa s'aventurer. Les deux ministres furent plus hardis, et ils engagrent Mayouck les accompagner. Aprs qu'ils eurent navigu plusieurs jours, ils aperurent l'Ontario, dont la vue les frappa d'tonnement; car ce fleuve leur parut une mer sans bornes. Comme ils rangeaient la cte, les daims sortaient de leurs bosquets pour les voir, ou traversaient la nage les embouchures de rivires et de ruisseaux. Mais on s'occupait plutt admirer la beaut de la scne qui s'offrait la vue, qu' interrompre les jeux et les gambades des btes fauves. On avanait toujours sans se douter de rien, lorsque un matin que l'on fit plusieurs milles avant que le soleil n'et dissip la brume paisse qui couvrait le lac, on entra dans une grande rivire qui vient se jeter dans l'Ontario. On continua de naviguer, mais le courant devint si rapide, que l'on fut oblig d'aller par terre. Le vent, qui soufflait lgrement, fesait un murmure continuel parmi les arbres, ml un bruit sourd que Mayouck jugea venir de plus loin. Il ordonna un jeune guerrier, qui l'accompagnait, de monter sur un pin lev qui tait proche. Le jeune homme fut peint la moiti de l'arbre, qu'il poussa un cri de surprise, et, en ayant descendu, il dit qu'il avait vu des nuages immenses d'cume au-dessus des arbres. Comme on continuait de marcher, le bruit devenait plus distinct et plus fort chaque instant, et la vitesse du courant fit croire que l'on approchait d'un rapide furieux; mais on sortit d'un bois pais, et l'on se trouva tout--coup sur le bord d'un rocher nu, qui tait comme suspendu sur un vaste gouffre, dans lequel deux courans et une rivire se prcipitaient avec un bruit qui noyait toutes les acclamations de surprise, et qui surpassait les mugissemens de lamer dans sa fureur. Se retirant avec effroi, les voyageurs fixrent leurs regards tonns sur le torrent bruyant et cumeux, sans faire attention que la partie du rocher sur laquelle ils se trouvaient, il n'y avait qu'un instant, s'branlait et se dtachait: cet immense bloc tomba, et le bruit de sa chute retentit dans tous les bois d'alentour, plus fort que celui de la cataracte. Les deux Anglais se retirrent comme malgr eux au milieu des arbres, n'osant revenir vers le point d'o ils avaient vu crouler le rocher; et dans cette position, ils purent contempler avec lus de sang froid le grand spectacle qu'ils avaient sous les yeux. Comme ils taient ainsi occups, Mayouck jeta un cri, et dirigea leur attention sur un grand daim, qui luttait vainement contre la force irrsistible du courant prs de la chute: il tait entran vers sa destruction. Il arriva dans un calme trompeur; ses regards devinrent gars, ses narines s'largirent, son cou s'allongea, et il semblait crier; mais sa voix tait touffe par le bruit de la cataracte, et il fut prcipit dans l'abyme qui bouillonnait au-dessous. Le Sagamo iroquois donna la chute le nom de Niagara ou des Eaux Tonnantes. On vint plus tard de toutes les parties du globe pour contempler la plus grande merveille de la nature. Parmi ses plus illustres visiteurs, De Larochefoucault Liancourt et De Castelnau ont crit des descriptions magnifiques de ce qu'ils ont vu. CHAPITRE X ---- ARGUMENT Confdration des Pokanokets--Massassoit--Ambassades et liaisons--Sa mort--Observations sur son caractre--Son successeur--Sauvages du Massachusetts--Nanepashemet, Vonohoquaham et Metoouampas--Justice des Anglais--Maladie contagieuse--Histoire de Chickatabot. A l'poque de la fondation de Plymouth, on trouve la Nouvelle Angleterre coupe par cinq Confdrations principales: les Pecquots l'est du Connecticut, les Narraghansetts dans le Rhode Island, les Patukets au sud de New-Hampshire, les Massachusetts autour de la baie de ce nom, et les Pokanokets dans le comt de Bristol. Ces derniers formaient neuf tribus qui avaient chacune leur chef respectif; mais ils taient vassaux d'un Sachem gnral rsidant Montaup[68]. Massassoit gouvernait l'arrive des Anglais. [Note 68: Nos voisins ont appel ce lieu Mount-Hope par corruption: je l'ai ainsi crit dans mon article de Metanco, insr dans les Mlanges Religieux de Montral.] Dermet naviguant aux frais de Sir Francis Gorges, ayant dbarqu dans le pays en 1620, guid par un sauvage nomm Squanto, le Sachem lui permit de construire le fort de Plymouth. Il envoya son conseiller, Samoset, vers les colons, et voulut aller eux en personne. Edward Winslow, gouverneur, le reut et dbita un long discours, dont la teneur tait, que le roi Jacques saluait son frre le Sachem, et lui offrait son amiti. Massassoit parut faire plus de cas de l'pe de Winslow que de sa harangue. On songea l'introduire dans l'intrieur du fort. Le capitaine Standish l'escortait avec une garde de six hommes depuis un ruisseau o l'on rigea un arc triomphal pour perptuer le souvenir de cette entrevue. De l on le conduisit dans une des meilleures maisons, o on lui donna un grand festin. Il est vrai que le Sachem et le Gouverneur ne se sparrent qu'aprs s'tre embrasss et avoir contract une alliance; mais il est faux que Massassoit reconnut Jacques pour son souverain, puisque la copie du trait, encore existante, ne le mentionne pas. Je trouve que de toutes les colonies qui vinrent s'tablir en Amrique, aucune ne se livra l'agriculture. Edward Winslow se rendit Montaup, en 1621, pour tenter d'ouvrir une traite sur le bl. Massassoit revtu d'un habit brillant et tout galonn d'or, entendit le message en homme qui est de bonne humeur, et accorda tout ce que l'on voulut. Sa fidlit ne tarda cependant pas tre mise l'preuve. Le transfuge Squanto rpandit le bruit qu'il assemblait ses guerriers pour fondre sur la colonie. Habanoc, autre sauvage, nia le fait, et conseilla d'envoyer Montaup pour s'en assurer. M. Winslow et Hampden, de Londres, y trouvrent tout dans une parfaite tranquillit. Massassoit tomba malade l'anne suivante. A la premire nouvelle, Winslow lui fut envoy. Prvenu de son arrive, Massassoit lui saisit le main, en disant: Es-tu Winslow?... O Winslow! Massassoit ne te verra plus.--On le rtablit nanmoins avec quelques cordiaux. Il manifesta sa reconnaissance en dvoilant une ligne des tribus du Massachusetts, et en recommandant des mesures qui furent excutes par le capitaine Standish. En 1632, les Narraghansetts s'avancrent jusqu' Montaup. Massassoit les repoussa avec le secours de quelques Anglais. Il ne mourut que longtems aprs. On a peine comprendre qu'un Chef aussi dvou aux Anglais, fut tellement ennemi de leur religion que de leur faire promettre de ne jamais convertir un seul de ses sujets. Les missionnaires catholiques firent quelques progrs; mais les difficults taient partout les mmes. Un jeun Huron disait au P. Brboeuf: tu nous dbites de fort belles choses; mais cela est bon pour vous autres qui tes venus de l'autre bord du grand lac. Ne vois-tu pas que nous, habitans d'un monde si diffrent, ne pouvons arriver au Paradis par le mme chemin. Massassoit ne se distingua gure comme guerrier. Il n'est que plus tonnant qu'il ait pu maintenir son autorit sur une grande confdration de peuples passionns pour la guerre; bien diffrent en cela, et plus heureux que grand nombre de ses semblables, qui n'ont fait que hter la ruine de leur race. Il rgna sous le nom d'Ousamequin. Son fils an Vansutta, lui succda sous celui de Moanan. Ce n'est pas le temps de raconter les malheurs de ce gnraux Sache, qui suscitrent un vengeur aux hommes rouges dans Metanco ou le Roi Philippe. Mais je passe aux Massachusetts, peuples voisin des Pokanokets. La tradition nous apprend que quelques annes avant l'arrive des Anglais, un grand Sachem, Nanepashemet, ayant rassembl autour de sa personne un grand nombre de guerriers, que sa valeur lui tenait attachs, tendit sa domination sur toutes les tribus qui habitaient le Massachusetts, lorsqu'il fut tu par on ne sait quel ennemi. Des voyageurs dcouvrirent un de ses forts en 2621. Construit dans une valle, il tait environn d'un large foss et consistait en une forte palissade en pieux, haute de trente pieds. Il n'tait accessible que d'un ct par une espce de pont fort troit. Le tombeau du Sachem se trouvait sous un grand btiment qui semblait avoir t la demeure de sa famille. Un petit monument sur une colline, indiquait le lieu o il tait tomb. Sa femme connue sous le nom de _Squaw-Sachem_, appele quelquefois la reine du Massachusetts, ne l'tait point de fait; car aprs la mort de son mari, chaque tribu se mie en devoir de reconqurir sa libert. Elle fit la guerre, mais la terrible peste de 1622, qui rduisit les guerriers de trois mille quatre cents, l'empcha de penser plus longtems soutenir ses prtentions. Elle pousa le grand prtre de sa tribu, Vacapovet, qui cda le territoire de Concord aux Anglais. Nanepashemet avait laiss deux fils, Vonohoquaham et Metovampas. Le premier, Sachem de Ouinnesimet, fut un des plus fidles amis des Anglais. On le connut toujours franc et poli. Lorsque les annales de ce Continent me feront voir les Europens se soumettant la justice envers les sauvages, je m'empresserai de le consigner dans les pages de cette histoire. Ainsi dans ces tems de barbarie et de cruaut, o les Anglais massacraient sans remords, en citant de sang froid un passage de la Bible contre les Philistins ou les Madianites, Sir Richard Salstonstale et le gouvernement de Charleston se renfermaient dans des bornes que l'honneur et l'humanit dfendent de franchir, et les deux races vcurent dans une heureuse harmonie sur un petit point de la Nouvelle Angleterre. Metoouampas ou Metovampas, bien diffrent de son frre, tait un esprit remuant. Il attaqua en 1631, les Tarradines, peuple froce, qui le blessrent et emmenrent sa femme captive. La colonie ne crut pas devoir venger un affront si bien mrit, et elle eu plusieurs fois faire ce discernement. Les deux frres moururent de la peste, en 1633. Vonohoquaham laissa en mourant son fils Mattamo, sous la tutelle du R. Docteur Wilson. Le mme maladie enleva Chickatabot, ancien vassal de Nanepashemet. C'tait un des meilleurs amis des Anglais. Le gouverneur Dudley n'crivait pas moins la comtesse de Lincoln: Il y avait alors un marchand, M. Weston, qui envoya des planteurs sur la rivire Ouesaguscus. Mais comme ils n'taient pas si bien intentionns que ceux de Plymouth, ils ne russirent pas au mme point, et prirent presque tous. Ceux qui survcurent furent retirs des mains de Chickatabot et des sauvages, qui maltraitaient _ces faibles Anglais_. Il est digne de remarque que l'on ne demanda jamais Chickatabot d'autre raison de cette affaire. Ses descendans jusques la troisime gnration, ont cultiv l'amiti des Anglo-amricains, et possd de grands domaines. CHAPITRE XI ---- ARGUMENT Aspinet Sachem de Nausett--Raisons de sa haine pour les Anglais--Expdition de Standish--Mort du Sachem--Anecdotes--Sort dplorable d'Ianough Sachem de Cummacuid--Sa dfense. La vie d'Aspinet jette un grand jour sur l'histoire d'un tablissement dont je viens de parler, les plantations de Weston. Autant Vonohoquaham et Chickatabot furent amis des Anglais, autant Aspinet les eut en aversion. Le massacre non provoqu de ses sujets par le capitaine Hunt[69], en 1614, occasionna cette inimiti. [Note 69: M. Winslow crivait: One thing was grievous unto us at this place. There was an old woman, whom we judged to be no less than a hundred years old, which came to see us, because she never saw English; yet could not behold us without breaking forth into great passion, weeping and crying excessively. We demanding the reason of it, they told us she had three sons who, when Master Hunt was in these parts went aboard his ship to trade with him, and he carried them captives in Spain; by which means she was deprived of the comfort of her children in her old ge.] Six ans plus tard, les Anglais envoyrent une embarcation pour chercher un endroit propre la construction d'un fort. Aspinet fit attaquer le parti et l'obligea de se retirer en grande hte. La rumeur le fit en 1622, le chef principal d'une ligue contre l'tablissement de Weston, Weimouth. Le capitaine Standish eut ordre de le prvenir, et d'entrer dans ses domaines la tte d'un fort dtachement de soldats. C'tait un homme expditif. Grand nombre de sauvages furent tus, et, dit un crivain contemporain, sans doute lecteur de Bible assidu, cette excution soudaine, jointe au jugement de Dieu sur leurs consciences coupables, les abattit tellement, qu'ils dsertrent leurs demeures, et se virent rduits errer dans les bois et dans les dfils, prissant de misre. Parmi ces malheureux fut le Sachem de Nausett, et telle fut la fin d'un homme qui avait d'abord rendu de grands services ceux qui violrent son territoire et lui donnrent la mort. Je citerai quelques faits qui font voir combien il et t facile aux Anglais de conserver l'amiti de ce Sachem. En 1621, un enfant ayant disparu, on devina facilement qu'il tait tomb entre ses mains et l'on envoya une dputation pour obtenir sa dlivrance. Aspinet avait su distinguer le petit innocent des coupables. Lorsque le parti arriva sur la borne de son territoire, et s'y arrta, Squanto alla seul informer le Sachem du but de la visite, et faire appel aux sentimens de l'humanit en faveur de la faible crature. Aspinet vint avec un grand train, fesant porter l'enfant la traverse des ruisseaux. Il s'arrta distance avec cent guerriers, en dsarma cinquante, et arriva avec eux aux Anglais. Il prit le petit garon qu'il avait tout dcor de perles, le prsenta au commandant, et fit la paix avec la colonie. Aprs cette rencontre la bonne intelligence se prserva pendant plus d'une anne. De grandes provisions de bl furent cdes aux Anglais durant la famine, et le gouverneur Bradford fut reu par le Sachem avec la plus honnte hospitalit. La chaloupe de cet officier ayant pris eau, on fut oblig de dcharger une grande provision de bl, et de le laisser sous la garde des sauvages. Le gouverneur retourna pied au fort, et le bl, laiss Nausett en Novembre y fut retrouv intact en Janvier. Aspinet avait accord des primes aux sauvages qui le garderaient soigneusement, et il avait fait parvenir la chaloupe Plymouth, dans le meilleur tat. En 1623, le capitaine Standish parut de nouveau Nausett. Un sauvage ayant saut dans la chaloupe des Anglais, et drob quelques objets, le capitaine entra en armes chez Aspinet, et redemanda avec bravades les objets vols. Le Sachem, sans s'offenser, lui offrit sa demeure, en attendant qu'il pt retrouver les choses demandes; mais ses offres gnreuses furent rejetes, et les Anglais passrent la nuit en armes prs de leur embarcation. Le lendemain Aspinet parut sur le rivage avec une grande suite: il venait rendre la justice. Saluant le capitaine l'anglaise[70] comme le lui avait montr le Chef Tisquantum, il ne se contenta pas de rendre les objets; mais il fit porter dans l'embarcation une grande quantit de pains. [Note 70: La lgende dit que tous les sauvages de sa suite voulurent suivre son exemple; mais que ce fut de si mauvaise grce, que tout l'quipage se mit rire.] Le sort d'un autre Sachem du Massachusetts ne fut pas moins dplorable. Ianough, Sachem de Cummacuid, surnomm le Courtois, justifia ce beau titre par l'affabilit qu'il montra aux Anglais qui vcurent dans sa familiarit. Standish allant Nausett, coucha la premire nuit de son voyage Cummacuid. Ianough apprenant qu'il tait l'ancre prs de son domaine, l'avait fait prier de l'y venir voir. On dpeint le Sachem comme un jeune homme d'environ vingt-six ans, de belle taille et gentil de figure, n'ayant du sauvage que l'habit. Il reut le capitaine la tte de tout son peuple. Les femmes se mirent danser[71] et chanter autour de l'embarcation, et les hommes firent aussi de leur mieux pour tmoigner leur allgresse. Ianough, en se sparant de Standish, lui passa son collier autour du cou. [Note 71: Deux illustres voyageurs nous dcrivent une de ces ftes, qui se passait dans une le, sur les lacs du Canada. Les trois hommes les plus gs, assis sous un arbre, taient les principaux musiciens. L'un d'eux battait un petit tambour form d'une partie du tronc d'un arbre creux, couvert d'une peau; les deux autres l'accompagnaient avec des espces de castagnettes ou de calebasses remplies de pois. Ces trois hommes chantaient, et les sons rauques et sauvages de leurs voix, mls ceux de leurs instrumens, fesaient un effet bizarre, mais agrable une certaine distance. Les danseuses chantaient aussi. Elles taient vingt, qui formaient un cercle, en se tenant les mains autour du cou l'une de l'autre. Fesant ainsi la chane, et le visage tourn vers le feu, elles excutaient des petits pas de ct, courts, serrs et rapides.] Tous les documens accordent ce Sachem le plus beau caractre; mais il avait affaire un monstre. Standish, passant une seconde fois Cummacuid, y fut reu aussi cordialement que la premire fois; mais quelques perles ayant disparu, il rpta les violences qui lui avaient si bien russi Nausett, et ses bandits dirent tout haut, que ce coup de fermet en avait tellement impos aux barbares, qu'ils n'avaient os rien entreprendre; tant il est vrai que les Europens, qui avilissaient ainsi le Christianisme, ne pouvaient croire aux vertus qui s'offraient eux sur ces plages o il n'avait pas t prch. Cet affront ne fut pas le dernier. Ianough fut accus contre toutes probabilits d'tre entr dans la ligue contre Weston. Le fidle Massassoit, lui-mme, avait t sollicit: Ianough le fut de mme sans que l'on pt en rien infrer. Cependant l'estimable Sachem de Cummacuid, la fleur de l'ge, insult, menac, pourchass, pour ainsi dire, par un ennemi que rien ne pouvait assouvir, et qui suspectait galement ses caresses et ses craintes, s'exila, constern, et mourut dans son dsespoir. CHAPITRE XII ---- ARGUMENT Des cinq Cantons iroquois--Elmens de leur histoire primitive--Territoire et population--Leurs conqutes--Premier Chef de guerre connu, Oureouati. J'ai dit dans la tradition iroquoise du premier homme, au discours prliminaire, ce que ces peuples croyaient savoir du commencement du monde[72]. J'ai insinu quelle devait tre leur origine. Si l'on s'en rapporte aux conjectures de quelques savans, les Iroquois se seraient forms en Rpublique ds le milieu du quinzime sicle: je rapporterai cet vnement la fin du seizime. Ils se rendirent fort redoutables. Les Hurons, qui se sparrent d'eux, et les Algonquins, leur enlevrent pour quelque temps cette supriorit, et les refoulrent jusques leur lacs, mais cet chec humiliant donna l'impulsion cette carrire incessante de succs qui s'ouvrit devant eux. [Note 72: Il y a prendre et laisser dans le passage suivant du Comte Carlo-Carli: Les peuples sauvages et chasseurs de ce vaste continent, comme les Iroquois et les Hurons, avaient quelque faible ide de la Divinit. Ils croyaient un bon principe [a] et un mauvais. Ils adoraient le soleil [b], la lune, un bois ou un fleuve, et disaient que les mes des valeureux guerriers jouissaient dans l'autre monde d'une vie dlicieuse. Ces sauvages-chasseurs taient et son encore diviss par hordes, comme les Scythes et les Tartares; toujours froces entre eux toujours en guerre, sans forme de gouvernement, et ainsi sans culte religieux.] [Note 72a: Cette ide de deux principes a t commune bien des peuples, et s'explique par le dsordre de la nature. C'est par ce raisonnement que les sauvages du Canada dcochrent toutes leurs flches contre le sol en convulsion, en 1683.] [Note 72b: V. sur les vierges du soleil les Lettres Pruviennes, par Madame d'Harponcourt de Graffigny. Les Iroquois avaient aussi leurs vestales.] Les Franais les trouvrent en armes jusque dans les environs de Qubec. Etaient-ce eux qui avaient dlog les paisibles Canadois?... Je le crois avec Lescarbot. Il y a quelques annes, dit-il que les Iroquois s'assemblrent jusqu' huit mille, et dfirent leurs ennemis, qu'ils surprirent dans leurs enclos. Quoique l'crivain ne cite aucune autorit sur ce grand vnement, il n'a pu que rapporter l'opinion du temps, laquelle tait d'autant moins suspecte qu'il s'agissait d'un fait rcent. Les Iroquois descendaient dans la colonie par la rivire qui fut appelle de leur nom, parce qu'ils l'infestaient de leurs partis. L'arrive des Franais, loin de les dconcerter, ne fit que leur faire apercevoir la ncessit de dtruire avant qu'il ne se grosst, un ennemi auquel les armes feu assuraient un immense avantage. Deux fois leurs partis furent rejets loin du thtre de l'attaque: ils vinrent une troisime fois et vainquirent. M. de Champlain trouva ces Romains du Nord, retranchs dans une redoute bien construite, dont les avenues taient obstrues par de forts abattis d'arbres. On essaya d'y mettre le feu; mais les Iroquois avaient fait une grande provision d'eau, et matrisrent les flammes. Les Franais dressrent alors une machine d'o ils firent un feu bien nourri. Cependant M. de Champlain reut deux blessures, les Hurons prirent l'pouvante en apprenant qu'il n'tait pas invulnrable; et l'on retraita vingt-neuf lieues sas s'arrter. Enhardis par ce succs, les Cantons envoyrent des partis jusque dans le centre de la colonie. De Champlain n'avait pas de forces suffisantes pour les contenir, et le Grand Cond n'tait pas porte de communiquer aux Iroquois la terreur de son nom. Ce prince cda sa vice-royaut en Canada au Duc de Montmorency, qui envoya quelques secours. Forcs de se tenir en respect aprs bien des ravages, les Agniers, ou Mohacks tournrent leurs courses contre les Satanas, nation plus rapproche de leurs lacs: ils la dfirent et l'expulsrent. Revenant alors sur leurs pas, ils repoussrent au-del de Qubec ces mmes Algonquins qui s'taient maintenus quelque temps sur l'Ontario. Le pays des Iroquois avait t born jusqu'alors entre les 41e et 44e degrs de latitude, comprenant dans la direction de l'orient d't au couchant d'hiver environ quarante lieues, et quatre vingts de l'est l'ouest, en sorte qu'ils avaient pour bornes la Pensylvanie au midi, l'occident, le lac Ontario, le lac Eri au couchant d't, et celui de St. Sacrement au septentrion: enfin la nouvelle Iork. Il tait divis en cinq Cantons, c'est--dire, de l'est l'ouest, les Mohacks, les Oneid, les Onnondagu, les Cayougu et les Tsononthouans. Ces cinq nations, subdivises en quinze tribus, formaient un co-tat, dont chaque partie jouissait d'une certaine indpendance pour la paix et la guerre. Au temps ou je parle, le canton des Mohacks tait le plus populeux. Son territoire tait fertile, et arros par une petite rivire qui serpente l'espace de sept ou huit lieues entre deux prairies. Deux lieues au-del, on trouve une source sulfureuse dont l'eau, naturellement blanche, se rsout en sel sous le feu. Il y en a une autre chez les Cayougu. Son eau, agite violemment, s'enflamme, et semble de la nature de celle que l'on voit prs Grenoble. Depuis la rivire des Onnondagu jusques la rivire Niagara, le paysage est dlicieux. Un terrain facile, agrablement bois, est entrecoup des lisires de sable peu profondes, qui ajoutent par le contraste la fracheur de la verdure. Les forts sont magnifiques, et la chasse y est abondante. La belle demeure de Sir William Johnson vint depuis ajouter un nouvel ornement ces beaux domaines. On a dit que les Iroquois s'appellaient dans leur langue Agonnonsionni, ou architectes par excellence, parce qu'ils se logeaient plus solidement et plus lgamment que les autres. Le gouverneur Clinton, dans un discours prononc devant la Socit Historique de New-Iork, les appelle Agnuschion ou Peuple Uni. Agonnonsionni et Aganuschion se ressemblent assez pour partager le critique. Quoiqu'il en soit, les Iroquois, chez eux, s'appellaient encore plus communment Mingos. Pour revenir leurs victoires incroyables, les confdrs, en liaison avec les Hollandais de Manhatte, furent mme de mpriser l'art et la science des Franais. Ils apprirent tirer de l'arquebuse et se servir de toutes nos armes. Leurs capitaines reparurent dans les plaines, et les Algonquins subirent de nouveaux affronts, qui furent le prlude d'une srie d'envahissemens sans parallle dans les annales amricaines. Les Eri furent les premiers anantis: ils avaient occup le pays au sud de ce fleuve. Les Andastes et les Chouanis subirent peu prs le mme sort. Les Hurons et les Outaouais furent rejets au milieu des Sioux, o ils se sparrent, rpandant partout la terreur du nom Iroquois. Les Illinois et les Miamis reurent la loi. Les Nipicenans retraitrent jusques la baie d'Hudson. Le nom Mohack rpandait l'pouvante chez tous les peuples de la Nouvelle-Angleterre, la moindre apparition de ces guerriers sur les collines du Connecticut ou du Massachusetts. En dernier lieu les fureurs de la guerre envahirent les Alleghanis. Depuis Qubec jusqu'au Mississipi, rien ne rsista. Les Mingos rclamrent comme leur territoire douze cents milles quarrs. Leurs exploits firent grand bruit de l'autre ct de l'Atlantique. En France, on se servait de leur nom pour effrayer les enfans mutins, et le Prsident Hnaut citait avec orgueil les lgers succs de quelques gouverneurs contre ces redoutables peuplades[73]. [Note 73: V. Abrg chronologique.] Malgr tant de conqutes nul de leurs capitaines ne nous a t connu avant Oureouati. Les Outaouais prouvrent surtout sa valeur. Barbare l'excs dans les commencemens, il s'opposa au clbre Garrangul (Garrakonthi), et traversa toutes ses dmarches. Il harcela avec fureur les premiers habitans de Montral. Mais le commerce des Europens l'adoucit beaucoup dans la suite; et aprs l'avoir vu semblable au tigre en fureur, nous l'entendons discourir avec modration la paix de Kaihohague. Un mot de Garrangul suffira dans une autre occasion, pour le faire rebrousser avec ses guerriers occups ravager la colonie. Oureouati fesait admirablement bien la petite guerre; on ne le trouve pas la tte de partis de guerre bien considrables. Voyons maintenant les efforts que fesaient les Hurons pour conserver le territoire dont ils taient naturellement les matres. CHAPITRE XIII ---- ARGUMENT [74]Ahasistari; ses qualits--Mauvaise politique des Hurons--Adresse des Iroquois--Conversion d'Ahasistari--Pais de 1646--Renouvellement de la guerre; dsastre des Hurons--Ahasistari sauve les dbris de son peuple. [Note 74: Cet article se trouve un peu diffremment dans l'Encyclopdie Canadienne, ainsi que ceux de Piscret, Garrakonthi, Oureouar, Kondiaronk et Siquahyam.] AHASISTARI, un des principaux Chefs de la nation huronne, naquit vers la fin du seizime, ou au commencement du dix-septime sicle. Il fut dou en naissant de toutes les qualits qui font les hros chez les indignes de l'Amrique, et se rendit surtout redoutable aux Iroquois dont il repoussa longtems avec succs les agressions continuelles. Vers 1640, ces terribles ennemis ayant tomb sur une nation loigne, firent un massacre pouvantable. Ceux qui furent assez heureux pour chapper, trouvrent un refuge chez les Hurons. Ahasistari et les autres Chefs n'eurent pas plutt appris leur dsastre, qu'ils envoyrent au-devant d'eux avec des rafrachissemens, et les accueillirent avec un bienveillance aui aurait fait honneur une nation europenne, mais qui dvoilait le peu de politique d'un peuple prsomptueux et dpourvu de prudence. En effet, il achevait d'irriter des voisins dont il avait tout craindre. Les Cantons agirent autrement, et pour ne pas s'attirer sur les bras trop de forces runies, ils mirent tout en usage pour introduire la msintelligence entre les Franais et leurs allis. Ils firent partir trois cents guerriers qu'ils divisrent par petites troupes, et tous les sauvages qui tombrent entre leurs mains furent traits avec la dernire inhumanit, tandis que les Franais qui furent pris, ne reurent aucun mal. Cette ruse ne fit pas prendre le change Ahasistari, qui maintint sa nation dans l'alliance des Franais. Plus de huit cents Iroquois s'avancrent alors jusques au Trois-Rivires. Aprs quatre mois de blocus, les Chefs offrirent la paix condition que les Hurons et les Algonquins n'y seraient point compris. M. de Montmagny[75], gouverneur-gnral, monta de Qubec, pour s'aboucher avec eux, mais les Iroquois ayant pill en sa prsence deux canots algonquins qui parurent devant la place, la confrence fut rompue, et les huit cents guerriers, aprs de nouveaux ravages, entrrent sur les terres des Hurons, qui se dfendirent avec vigueur. [Note 75: Les dputs Iroquois, croyant que les noms europens, comme les leurs, devaient signifier quelque chose, demandrent ce que signifiait celui du gouverneur. On leur dit que Montmagny voulait dire Grande Montagne. Ils le traduisirent dans leur langue, et depuis ce temps, tous les sauvages appellrent Ononthio les gouverneurs du Canada.] En 1641, les PP. Brboeuf et Lallemant virent leurs travaux couronns d'un brillant succs, par la conversion et le baptme d'Ahasistari. La nation suivit l'exemple de son Chef. L'anne suivante, les Iroquois, que soutenait Wilhelm Kieft, gouverneur de Manhatte ou Manhattan, se rpandirent dans tout le Canada. Les rivires et les lacs furent infests de leurs partis, et le commerce ne put plus se faire sans les plus grands risques. Les Hurons vinrent dsoler leurs frontires, et la frayeur se mit dans le coeur de ce peuple qui semblait inaccessible la crainte. En 1643 les habitans de trois villages furent disperss, et tout pliait; mais il parut que les Iroquois n'taient pas encore prpars frapper le dernier coup, car il fut conclu en 1646, un trait de paix qui fut ratifi par les Agniers ou Mohacks, d'une part; et de M. de Montmagny, Ahasistari, Piscret, Chef des Algonquins et Megamabat, Chef des Montagnais, signrent les articles[76]. Deux Franais, deux Hurons et deux Algonquins suivirent les Iroquois comme tages, et ceux-ci laissrent trois des leurs dans la colonie. [Note 76: Chaque dput apposa au bas du trait le tabellionat ou blason de sa tribu, c'est--dire le dessin d'un animal quelconque. Voil l'origine des armoiries chez tous les peuples. Elle n'appartinrent pas d'abord aux individus, mais aux communauts d'hommes. Le bourg d'Athnes tait ainsi dsign par une chouette, Tyr, par le buccin, Sibaris, par le boeuf, Argos, par le loup, la Toscane, par la grenouille ou tusc, l'Egypte, par un crocodile, Paris, par un vaisseau. Plus tard, les grands personnages eurent leur devise, qui se trouvait sur les boucliers, selon Laplace, dans son Dictionnaire des Fiefs. On retrouve les cus d'armes chez les Sioux.] Les Iroquois rompirent bientt cette trve. Ahasistari, la tte de Hurons et des Andastes, peuple belliqueux et puissant, les battit complettement en 1648, mais sa nation ne voulut profiter de la victoire que pour obtenir une paix solide et durable, laquelle, cependant, avec plus de sagacit, elle n'aurait jamais d se fier. Elle fut la dupe de sa prsomptueuse confiance. Tandis qu'Ahasistari traitait avec les Onnondagus, les Mohacks et les Tsononthouans exterminrent deux partis de chasse; il pntrrent dans les premires bourgades et massacrrent sept cents personnes. Les fuyards se rfugirent Caragu qui tait comme la capitale de tout le pays. Le 26 mars, mille Iroquois turent quatre cents Hurons. Trois guerriers chapps au massacre allrent porter l'alarme la bourgade de St. Louis: quatre-vingts guerriers prirent encore dans la dfense de cette place. Deux cents Cayougu tombrent dans une embuscade, mais ceux qui les avaient poursuivis furent extermins par un parti de sept cents Mohacks. Ahasistari vita la mort, bien qu'il payt de sa personne dans toutes les rencontres, et il chercha un moyen de sauver son peuple. La bourgade principale n'avait pas encore t attaque; mais on craignait de ne pouvoir s'y maintenir. Les Jsuites proposrent de se retirer aux les Manitoulines[77] sur le lac Huron. Cette proposition fut mal accueillie. La nation ne pouvait consentir abandonner le pays de ses anctres. La plus grande partie migra cependant, et forma une bourgade de mille feux dans l'le St. Joseph. On n'y fut pas plus en sret contre l'ennemi. Un petit nombre de Hurons, trop attachs leur pays, furent poursuivis avec acharnement, pourchasss comme des btes fauves; d'autres s'enfoncrent dans les forts de la Pensylvanie, sans doute guids par quelques Chefs valeureux, et roccuprent plus tard leur premire patrie. Ahasistari, aprs avoir fait tomber un parti d'Iroquois dans une embuscade, retraita jusques Qubec avec tous ceux Qu'il put persuader et runir. Il y vivait encore en 1676, et les Hurons d'aujourd'hui, le regardent encore comme un des plus grands hommes de guerre qu'ait produits leur nation. Quelques Hurons parvinrent aussi chez les Sioux, et avec eux quelques-uns de sa famille, car Alkwanwaught, un de ses descendans, commanda et donna des Chefs ces peuples, comme le supposent ces vers d'Adam Kidd: Alkwanwaught was a Sioux famed In many battles honours claimed And closely by his mother's side, To Atsistari was related-- That hero, long the hero's pride, Than whom was never yet created, A nobler Chieftain for the field-- A lion heart, unknown to yield. [Note 77: La Mythologie des sauvages avait plac dans ces les le sjour des dieux ou des Manitoux.] CHAPITRE XIV ---- ARGUMENT Des Pequots--Sassacus--Ses projets hostiles contre les Anglais--Massacre du capitaine Stone--Trait de pais--Politique du Sachem--Expdition du capitaine Endicott--- Sassacus conoit le dessin d'exterminer les Anglais--Les colonies se runissent; bataille sanglante--Retraite et mort de Sassacus. Les Pequots, peuple redoutable, ainsi appels de Pekoath, leur premier Sachem, s'emparrent du Connecticut vers l'an 1550. Il pouvaient armer quatre mille archers. Ceux de Nipmuck et de Long-Island leur taient soumis, et les Narraghansetts seuls balanaient leur fortune. Les Anglais trouvrent Pekoath en progrs de conqutes: les tribus se dispersaient son approche, et il se vit le matre, avec ses terribles _Mirmidons_, de la plus belle partie de la Nouvelle-Angleterre, sous le ciel le plus tempr et le plus doux. Ds l'anne 1631, Ouagimacut, un des vaincus, tait venu Boston, conduit par un autre sauvage qui avait t attach la maison de Sir Walter Rawleigh, en Angleterre. Il venait implorer du secours contre Pekoath, qui mourut sur ces entrefaites. Sassacus, nouveau Sachem, fut salu son avnement par vingt-six Sagamos, et fit parader devant lui sept cents archers. Il choisit pour sa rsidence une colline commandant une des plus magnifiques vues sur la baie et les contres qui l'avoisinent. Les Pequots se montrrent invariablement ennemis des Anglais. Matres du pays sans contrle, ils regardaient tous trangers comme envahisseurs: ils trouvaient mauvais qu'on levt des forteresses sans le consulter. Leur fiert ressemblait celle des soldats du Porus. En 1633, le capitaine Stone fut attaqu sur la rivire, et massacr avec tout son quipage. Sassacus, voulant dissimuler aprs cette catastrophe, envoya des dputs. Le gouvernement exigea que les assassins fussent remis, et quoique le Sachem reprsentt que le capitaine avait enlev deux sauvages; qu'il les avait forcs de lui servir de guides, et ne les avait remis sur la cte que les mains lies derrire le dos, il fut conclu un trait par lequel les assassins devaient tre rendus en effet, et les colons avoir un vaisseau sur la rivire, afin de faire la traite. Les Narraghansetts cherchrent en vain prvenir cette convention en envoyant trois cents guerriers, qui devaient attaquer l'ambassade Neponsett. Les Anglais s'opposrent leur dessein. Les choses demeurrent en cet tat jusqu'en 1636. Cette anne, un homme du nom de Oldham ayant t massacr par les sauvages de Block-Island, le capitaine Endicott ravagea leur pays. De l, il se porta sur la cte des Pequots pour exiger l'excution du trait, et en outre une provision de bl. Un sauvage parut dans un canot, et demanda ce que les Anglais prtendaient. Le capitaine dlivra alors son message, et fit prvenir le Chef le plus considrable, en l'absence de Sassacus, qui tait all Long-Island. Ne pouvant obtenir ce qu'il voulait, il dbarqua, tua deux Pequots, et mit le fau aux moissons, se retirant aprs cet exploit barbare. Sassacus, de retour, conjura la perte des colons. Il destina cet objet toutes les forces de son pays, et dploya toute sa propre nergie. Les forts furent attaqus dans toutes les directions. Au mois d'octobre, cinq hommes de la garnison de Saybrook furent enlevs, un matre de vaisseau tortur, et le fort si vivement press, que les canonniers ne pouvaient laisser leur pices. Au mois de mars suivant, quatre soldats furent tus et douze matelots furent pris sur la rivire, o aucun navire n'osa plus se montrer. Ne voulant rien ngliger pour terminer son ouvrage, Sassacus ngocia avec ses anciens ennemis les Narraghansetts, auxquels il proposa une ligue offensive; projet digne de son gnie la fois politique et guerrier. Cananacus, leur Sachem, allait s'unir lui; mais le clbre Roger Williams le mit dans le parti Anglais. Les colonies se runirent en mme temps pour dgager celle de Connecticut. Les forces de cet tat, runies celles de Plymouth et du Massachusetts, repoussrent les assigeans, et suivirent les sauvages dans leur pays. Les Narraghansetts, les Mohicans et les Niantics, prirent part cette lutte, et suivirent l'arme coloniale; ils voulurent mme tre l'avant garde de cette croisade. Sassacus dut entrevoir alors le jour des restitutions, o il allait se dessaisir forcment de tant de dpouilles. Les tribus humilies contemplrent avec une joie sauvage la chute de leurs vainqueurs: ceux-ci vendirent cher leurs vies. Sassacus battu main point dfait mit ses forts en dfense. Le Major Mason[78], ayant fait entourer le plus considrable par les sauvages allis, monta l'assaut avec ses soldats. La rsistance tait bien prpare; cependant, en moins d'une heure, l'oeuvre de la destruction fut acheve. Des tourbillons de flammes nourries par les assigeans, et la rflexion de ces pyramides de feu sur les forts voisines, le bruit des armes feu, la fureur et les hurlemens des Pequots, les cris des femmes et des enfans offraient un spectacle horrible voir. Six cents sauvages furent engloutis sous les ruines. Sassacus parut si peu dcourag, ou plutt, ce dsastre le mit dans une telle fureur, qu'il poursuivit les Anglais jusqu' six milles du champ de bataille, la tte de trois cents archers. [Note 78: Qui croirait que cet officier mit en tte de la relation qu'il crivit de cette expdition, de texte de l'criture: We have heard with our ears, God!... how thou did'st drive out the heathen with thy hand. La plupart des contemporains du trs dvot Major taient aussi peu clairs, et se croyaient arms de la main de Dieu contre les matres naturels de ces vastes rgions.] Il faillit tre au retour la victime de ses propres gardes, qui l'accusaient de tous leurs malheurs. La plupart des guerriers l'abandonnrent. Il acheva alors de dmolir son camp, et retraita avec quatre-vingts braves vers la rivire d'Hudson. Son courage en ayant ralli d'autres autour de lui, il fit halte Fairfield; mais il y perdit encore deux cents hommes et treize Sachems. Pouss de marais en marais, trahi par ses propres sujets, il pensa tre assassin par un tratre pay d'avance pour le tuer, mais qui ne se sentit pas assez de courage pour l'attaquer. Dpassant enfin la borne de son pays, il se jeta dans les bras des Mohacks. Des guerriers de ce Canton furent assez lches pour le tuer par surprise. Sa tte fut envoye Connecticut et promene dans toutes les bourgades. Lorsque Sassacus s'arma en faveur des hommes rouges, les colons de la Nouvelle-Angleterre, encore faibles et impuissans, taient dj d'une insolence inoue. La providence empcha qu'ils ne subissent le sort que semblait leur prparer une si coupable prsomption: on doit seulement regretter de voir si complet le triomphe d'envahisseurs aventuriers vomis par l'Angleterre, qui n'avait pu les supporter. CHAPITRE XV ---- ARGUMENT Les Algonquins se rsolvent faire la petite guerre--Piscret; singulire ruse de ce Chef--Il entre seul dans le pays des Iroquois--Intrpidit d'une jeune fille de la mme nation--Mort de Piscret--Rflexions. PISCARET, Algonquin, surnomm l'Achille du Canada, le plus grand guerrier de son temps chez les tribus du Nord, dit M. Thatcher, se signala dans tous les combats que sa nation livra aux Iroquois. Les Algonquins, dj affaiblis, lui ayant confi le commandement de sept cents guerriers qu'ils avaient assembls avec effort, il marcha contre ses fiers ennemis; mais il les trouva sur leurs gardes, et il fut contrait de s'en revenir sans avoir remport aucun avantage considrable. N'ayant pu faire triompher son peuple la tte d'un si grand parti, il voulut au moins venger la mort d'un Chef, qui avait t pris et brl par les Iroquois. Il arma un canot d'une vingtaine de fusils, et s'y embarqua avec quatre Chefs des plus braves. Ils partirent des Trois-Rivires, ou du Cap de la Magdeleine, qui tait alors la rsidence ordinaire des Algonquins, et se rendirent d'abord dans les les de Richelieu, l'extrmit sud-ouest du lac St. Pierre, et de l, l'entre de la rivire Sorel, ou, comme on a dit, la Rivire des Iroquois. Aprs s'tre avancs jusqu' une certaine distance, ils rencontrrent cinq canots iroquois portant chacun dix guerriers. Ceux-ci firent le Sassakou ou cri de guerre, pour sommer les Algonquins de se rendre. Piscret voulant les attirer au large, rebroussa, et les Iroquois de le suivre avec la vitesse surprenante des rameurs sauvages. L'Algonquin avait eu l'ide de faire passer dans les balles dont il s'tait muni de gros fils d'archal d'environ dix pouces de longueur arrts par les deux extrmits. Il avait dispos ces balles en pelotons, afin que le fil s'tendant au sortir du fusil, fit un plus grand escar. Par l, autant de coups ports dans un canot, taient autant d'ouvertures qui devaient le couler fond. En effet, lorsqu'il fut temps de combattre, Piscret fit un mouvement pour se trouver envelopp par les Iroquois, et ordonna de tirer sur leurs canots fleur d'eau sans s'occuper des guerriers qui y taient. Les ennemis d'loignrent avec prcipitation et comme l'envi les uns des autres pour faire place au canot des Algonquins. Alors les cinq Chefs, feignant de se rendre, entonnrent leur chant de mort; mais au grand tonnement des Iroquois, ils firent une dcharge de leurs fusils, et la ritrrent trois fois sans perdre de temps, en reprenant d'autres armes charges d'avance. Les Iroquois culbutrent de leurs canots, qui coulrent bas, et les Algonquins les turent coups de casse-ttes, l'exception d'un Chef qu'ils prirent avec eux, et auquel ils firent prouver le sort qu'avait subi le leur: c'est, avec quelque diffrence, la relation de M. Bacqueville de la Poterie. Piscret, combattit les Iroquois en combat rang en 1643, et les battit. Il parut aux confrences de 1646, et ratifia la paix au nom de sa nation, en disant: voici une pierre que je mets sur la spulture des guerriers qui sont morts pendant la guerre, afin que nul n'aille remuer leurs os, ni ne songe les venger. Aux nouvelles hostilits, il fit une expdition ou plutt un exploit qui ressemble pas mal celui d'Ulysse et de Diomde dans le camp de Rhoesus. Comme il connaissait parfaitement le quartier des Iroquois, il partit seul la fonte des neiges, dans le dessein de les surprendre. Il eut la prcaution de mettre ses raquettes le devant derrire, afin que, si l'on dcouvrait ses traces, on crt qu'il tait retourn dans son pays. Aprs plusieurs jours de marche, se trouvant prs de la premire bourgade, il se logea dans un arbre creux, pour y attendre la nuit. Lorsque tout fut dans le silence, il sortit de sa retraite, et s'introduisant sans bruit dans une cabane, il tua deux Iroquois, leur enleva la chevelure, et retourna dans son arbre. La mme chose fut rpte la nuit suivante. Les anciens s'assemblrent le troisime jour, et l'on mit des gardes toutes les huttes. Piscret sortit encore, et entra une troisime fois dans le village. Il n'y avait personne dehors, mais on veillait dans les maisons, comme il s'en aperut en regardant par les ouvertures. Ne voulant pas se retirer sans avoir rien fait, il se hasarda entrouvrir la porte d'une cabane, et il y vit un factionnaire sommeillant le calumet la bouche. Il le tua et s'enfuit. L'pouvante se rpandit dans la bourgade, et tous les guerriers s'armrent la rage dans le coeur. Piscret avait pris les devans, et comme il prenait, dit-on, les lans la course, il redoutait peu la poursuite de ses ennemis. Loin de continuer fuir, il revint sur ses pas, se cacha durant le jour dans un autre arbre, et fit prouver le sort de Dolon aux Iroquois qui s'approchrent trop de son embuscade. Les Cantons, pour forcer ce terrible ennemi sortir du leur territoire, furent obligs d'envoyer sa recherche plusieurs centaines de guerriers: il leur chappa pour les harceler encore. Si ces exploits de Piscret nous semblent fabuleux, une gale intrpidit nous tonnera encore plus dans une femme. Oroboa, jeune algonquine, se rendit clbre par un hrosme bien clatant. Prisonnire de guerre chez les Agniers ou Mohacks, elle fut dpose dans une cabane pieds et mains lis, et demeura dix jours dans cette position, sans prendre de nourriture, que ce qu'il fallait pour l'empcher de mourir. La onzime nuit, pendant que ses gardes dormaient auprs d'elle, elle parvint dgager un de ses amis, et bientt aprs se dtacher tout--fait elle-mme. Son premier soin fut d'assurer sa libert par la fuite; mais elle ne put se rsoudre laisser ainsi chapper l'occasion de la vengeance. Elle rentra dans la cabane qu'elle venait de quitter, saisit une hache, assomma celui des Iroquois qui se trouvait plus sa porte, s'lana dehors, et se cacha dans le creux d'un arbre qu'elle avait remarqu. Cependant les Iroquois, veills par les gmissemens du mourant, cherchrent l'assassin. Oroboa attendit qu'ils fussent loigns, et, dirigeant sa course d'un autre ct, elle s'enfona dans les bois. Elle y errait depuis deux jours lorsque, tout--coup, elle dcouvrit que ses ennemis suivaient ses traces. Elle se plongea l'instant dans un tang couvert de roseaux, qui se trouvait auprs, et y resta dans une attitude qui lui permettait de respirer sans tre aperue, jusqu' ce que les Iroquois, lasss d'une recherche inutile, s'en retournrent dans leur village. Durant trente-cinq jours elle parcourut les forts et les dserts vivant de racines et de fruits sauvages. Parvenue une rivire large et rapide, elle fit avec des osiers une espce de radeau qui lui servit la traverser. Enfin rencontre par des guerriers de sa nation, elle fut reconduite en triomphe dans son village au milieu des chants de guerre. Souvent chez les sauvages, les femmes accoutumes tre victimes des fureurs de la guerre, chrissent la vengeance[79], et ne manquent dans l'occasion ni de force ni de courage pour l'assouvir. [Note 79: On a compar en cela les Arabes nos peuplades. Semblables aux Indiens du nord de l'Amrique, chez qui l'amour de la vengeance est une passion effrne, ils attendront pour la satisfaire, qu'une occasion se prsente, quelque long que soit l'intervalle, et subiront toute espce de privations sans jamais perdre de vue le but qu'ils se proposent.--(Comte WILL. DE WILBERG.)] Pour Piscret, il tait constamment trop brave pour tre toujours prudent. Un jour qu'il revenait seul de la chasse, il fit rencontre, vers le haut de la rivire Nicolet, de six claireurs Iroquois qui, n'osant l'attaquer ouvertement, entonnrent son approche leur chanson de paix. Il chanta aussi la sienne, et les invita passer son village, qui n'tait loign que de trois ou quatre lieues, les prenant pour des dputs qui allaient aux Trois-Rivires ou Qubec Pour traiter de la paix. Ils feignirent d'acquiescer avec plaisir son invitation, mais il y en eut un qui resta exprs derrire, sous prtexte de se reposer. Piscret marchait avec eux sans les souponner, au, comptant sur sa force et son adresse, lorsque le retardataire arriva tout--coup sur lui, et le renversa mort sur le sol d'un grand coup de son tomahack sur le derrire de la tte. Ainsi finit ce terrible Algonquin. On admire ces hros d'Homre presque barbares; on se passionne pour ces chants anacltiques d'Ossian, o paraissent une grandeur sage et une sombre valeur. Les Sagamos de la nord Amrique ressemblent ces guerriers potiques. Mme passion, chez eux, pour la guerre, mme force d'me, mme nergie. Mais, a dit un auteur distingu, il est vrai que nous n'admirons la nature qu' travers le prisme de l'art. Les bois, les forts, les cascades, tout cela nous charme dans un tableau. Homre a bien pu nous faire admirer ses magnifiques inventions, ses hros qui ressemblent des dieux au milieu des combats: il pouvait donner l'essor son gnie pour les faire si grands qu'il le voulait. Mais les hommes demeurent insensibles au rcit d'actions relles qui surpassent quelquefois l'imagination des potes. On recherche encore les vives peintures du Tasse, les exploits vrais ou faux de Renaud et de Tancred, entremls d'amours. Gengis et Tamerlan n'intresseront pas ces esprits: l'histoire de nos Sachems le ferait encore moins si elle n'tait pare quelquefois d'ornemens trangers. CHAPITRE XVI ---- ARGUMENT Des Narraghansetts; leur pays et leur puissance--Tashtassack--Cananacus lui succde et associe Miantonimo au gouvernement--Incidens--Ligue contre les Pequots--Inimiti du jeune Sachem et D'Uncas le Mohican--Mort de Miantonimo. J'ai parler maintenant de la puissante confdration des Narraghansetts, aujourd'hui teinte, mais qui habitait autrefois le Rhode-Island. Les les de la baie qui porte leur nom leur taient soumises, et les Chefs de Cavesit et de Niantic, taient comme les vassaux de leur Sachem-gnral. Ils fesaient la guerre de temps immmorial avec les Pokanokets au Nord, et les Pequots au Sud. On jugera que les Chefs d'unetelle rpublique devaient tre des hommes d'un courage lev. Le commun des guerriers avait ce caractre: il fallait un hros pour les conduire. Le premier Sachem connu des Anglais, Cananacus, descendait de Tashtassack un de leurs plus grands hommes. Tout ce que nous savons de ce dernier est traditionnel. Les anciens dirent aux colons qu'ils avaient t commands par ce Sachem, infiniment suprieur aux autres en valeur et en puissance. Il sut par l'influence de ses hautes qualits guerrires et oratoires, jointes au gnie du commandement, runir son peuple un grand nombre de tribus qui en taient spares, et tendit son autorit sur tout le territoire qui porta depuis le nom de Rhode-Island. Il eut aussi calmer des guerres intestines; car chez les sauvages chaque chef veut se faire un parti, et s'lever au rang suprme. Il maintint son autorit et la transmit ses enfans. Il n'eut qu'un fils et une fille. N'ayant pu les marier convenablement sa dignit, il les unit ensemble, et ils eurent quatre fils dont l'an fut Cananacus. Le petit fils de Tashtassack s'associa pour gouverner, Miantonimo son neveu, jeune Chef d'un courage noble. Les deux Sachems ne montrrent pas aux Anglais une affection gale celle des Andusta et des Granganimo. Ds l'anne 1622, l'on comptait d'autant moins sur la paix, que l'on recevait tous les jours des nouvelles moins rassurantes du pays des sauvages. Cananacus envoya un hraut Plymouth porter un carquois rempli de flches, comme pour dclarer la guerre. Le gouverneur lui rpondit en lui envoyant une peau de castor remplie de balles, et en le fesant assurer que s'il avait envi de se battre, il aurait bonne rception. Un message si rsolu eut son effet. Cananacus, superstitieux, crut que les balles cachaient quelque enchantement. Il n'osa pas y toucher, et les renvoya. La paix fut prserve avec les Anglais, mais en 1633, Miantonimo tomba sur les quartiers de Massassoit, qui fut rduit se rfugier dans une habitation anglaise Sowams, jusqu' l'arrive des soldats. Le capitaine Standish marchait son secours, lorsque les Narraghansetts, vacurent Montaup, en apprenant que les Pequots taient sur leur territoire. Le jeune Sachem les chassa la tte des vainqueurs. Nous avons vu comment Sassacus, voulant exterminer les Anglais, crut faire entrer les deux Sachems dans sa cause. On prtend que Miantonimo hsita entre le dsir de la vengeance te la perspective de la ruine des blancs. Roger Williams, sectaire perscut pour ses doctrines religieuses, eut assez de charit envers ceux qui le poursuivaient, pour travailler en leur faveur. Il eut l'habilet de tourner contre les Pequots l'orage qui allait fondre sur les colonies. Le gouverneur Winthrop invita Miantonimo une confrence. Le jeune Sachem parut Plymouth en 1636, avec les fils de Cananacus et une garde de vingt guerriers. Arriv une journe de marche, il envoya un hraut pour annoncer qu'il arrivait. On envoya une compagnie de miliciens jusques Roxbury, et le gouverneur convoqua les conseillers et les magistrats. Un festin prpar au palais du gouvernement, se termina par une alliance offensive et dfensive. Les deux partis s'engagrent ne pas traiter sparment avec les Peckots et leur faire une guerre mort. On se fit des prsens en foi d'alliance. Les Anglais donnrent vingt-six habits galonns[80], et les Sachems, une main de Pequot, et des pelleteries. Les troupes anglaises, en entrant sur les terres des Narraghansetts, firent prvenir Cananacus de leur marche et du plan de la campagne. Le lendemain Miantonimo parut avec deux cents guerriers[81]. Voyant le petit nombre des soldats, il fit venir de nouveaux hommes, en disant que les Anglais taient trop peu nombreux pour se mesurer avec les Pequots, qui taient tous gens de grand courage; puis il se spara du Major Mason en lui souhaitant le succs. En Septembre, 1638, Miantonimo fit invit Boston avec Uncas le Mohican, son ennemi jur. Ce fut surtout dans cette confrence que les colons commencrent affecter la supriorit sur les sauvages. Ils se firent reconnatre pour arbitres entre les deux Sachems, et leur firent conclure une paix perptuelle. Miantonimo est accus de l'avoir rompue le premier. Il remua toutes les tribus du Connecticut, et fit de grands amas d'armes. Il alla mme jusqu' aposter un assassin pour tuer Uncas. Ce misrable, qui tait Pequot, fit une tentative en 1649, et manqua son coup. Il fut arrt Boston, et mis en jugement; mais Miantonimo plaida sa cause, et lui obtint sa libert en promettant de le renvoyer Uncas. Il ne le fit pas, mais tua lui-mme le coupable deux jours aprs. Un autre incident hta la guerre. Sequassem, Sachem du Connecticut, ayant tu un Mohican, et poursuivi Uncas coups de pique, fut cit devant la cour de Boston[82]. Il refusa de comparatre, et Uncas fut la peine de battre ses guerriers. Miantonimo se dclara alors, et poursuivit son rival la tte de neuf cents guerriers, qui se grossirent des vaincus. Uncas n'avait que quatre cents hommes; il ne chercha pas moins le combat, et les deux partis se rencontrrent dans une vaste plaine. Le Mohican voyant la force plus que triple de son adversaire, usa de stratagme, et fit part ses guerriers de son dessein. Il feignit de demander un pourparler. Les deux bandes firent halte, et les deux Sachems s'avancrent en avant. Uncas dit Miantonimo: Nous avons chacun un grand nombre de valeureux guerriers; ils ne doivent pas prir dans une querelle qui nous est personnelle. Viens donc, comme un digne Chef, et battons nous seul seul. Mes guerriers sont venus de loin pour combattre, rpondit Miantonimo, et les Mohicans tomberont sous les coups des Narraghansetts. Il continuait de parler, lorsqu'Uncas se jeta terre. Aussitt les Mohicans firent une dcharge inattendue de toutes leurs armes, puis si jetrent sur leurs ennemis avec une furie qui les fora de se disperser. La poursuite fut chaude, et les vaincus chasss de roc en roc comme le gibier devant le chasseur. Miantonimo ne put chapper. Quelques-uns des plus braves guerriers d'Uncas l'atteignirent; mais soit qu'ils n'osassent point l'attaquer, ou qu'ils le rservassent son rival, ils se contentrent de le cerner. Uncas arriva, et se prcipitant sur lui, avec une force vraiment athltique, il le saisit par l'paule et le renversa. Miantonimo se dgagea, et s'assit impassible, demeurant muet au milieu des injures des Mohicans. Uncas lui offrait la vie, s'il voulait l'implorer; mais le petit neveu de Tashtassack avait trop de fiert pour s'abaisser devant son vainqueur, qui l'pargna pour le moment, et l'emmena en triomphe. Dans cette extrmit, le clbre Samuel Gorton, qui avait obtenu de Cananacus de vastes domaines, somma le Mohican de lui remettre son prisonnier sous peine de s'attirer la haine des Anglais. Ce fut peut-tre ce qui pressa la mort de Miantonimo. Son astucieux rival saisit l'expdient de le livrer aux autorits, qui se dclarrent incomptentes. Mais le captif, pour son malheur, voulut se soumettre de lui-mme l'arbitrage des colons, et se confier leur gnrosit. Les colonies nommrent des commissaires, qui eurent bientt dcid qu'il tait prouv que le Sachem Narraghansett avait attent la vie d'Uncas par assassins, poison et sorcellerie; qu'il avait form une ligue gnrale contre les colonies, et engag les Mohacks combattre sous ses ordres. Ces choses dment examines, disent-ils, la vie d'Uncas ne peut-tre en sret tant que Miantonimo sera en vie. Il peut justement mettre mort sur son territoire un ennemi si faux et si sanguinaire. [Note 80: Rien ne flattait plus un Sachem que l'habit militaire de nos officiers.] [Note 81: The news of this our march, fame doth transport With speed to Great Miaantinomoh's court; Nor had that pensive King, forgot the losses, He had sustained through Sassacus's forces. Cheer'd with the news, his Captains all as one, In humble manner do address the throne, And press the King to give them his commission To join the English in this Expedition. To their request the cheerful King assents. WOLCOTT.] [Note 82: Les lgistes improviss des colonies mirent les sauvages dans la jurisdiction de leurs cours.] Uncas, appel Hartford, entendit la sentence. Il conduisit son prisonnier sur son territoire, et le fit excuter en prsence des commissaires; ou plutt, il fut lui-mme le bourreau, et enterra Miantonimo dans le lieu o il l'avait fait son prisonnier. Un monument de pierres poses les unes sur les autres, en forme d'oblisque, se voit encore l'est de la ville de Norwich, dans un lieu que l'on a appel la Plaine du Sachem. CHAPITRE XVII ---- ARGUMENT Mort de Cananacus--Examen de la sentence porte contre Miantonimo--Quelques traits des deux Sachems Narraghansetts. On ne connat aucun dtail bien intressant de la vie de Cananacus aprs la mort de Miantonimo, si ce n'est que l'on a prtendu qu'il s'tait soumis Charles Ier, le 16 avril, 1644[83]. M. Whithrop le fait mourir en 1647; d'autres, en 1649. [Note 83: V. Report of Commissioners appointed in 1683, by Charles II, to inquire into the claims and titles to the Narraghansett Country, dans la Collection de la Soc. Hist. du Massachusett.] Je n'ai encore fait aucune rflexion sur le malheureux sort de son collgue: ce chapitre sera consacr examiner le mrite de la sentence qui le conduisit la mort. Si je juge de l'opinion par quelques feuilles anglaises de Montral, on regarde comme inique, en Canada, le jugement rendu contre Miantonimo. L'historien, aprs avoir pes les faits, ne va pas toujours aussi loin que l'opinion[84], mais il expose ces faits et les raisons avec toute l'impartialit dont il est capable, et met ainsi le lecteur mme de rformer son premier jugement, s'il a quelque chose d'outr. [Note 84: M. de Voltaire parat peu justifiable lorsqu'il avance dans le Sicle de Louis XIV, que l'Histoire n'es en grande partie que l'nonc de l'opinion des hommes.] Il parat hors de doute que Miantonimo, plutt que de demeurer en la puissance de son rival, consentit en passer par ce que les colons dcideraient. Il suit de l que leur tribunal devint comptent le juger; car il y avait bien chez le Sachem le consentement, et l'on ne supposera pas qu'il y et ce qu'on appelle la crainte _viri fortis_. Il ne s'agit donc plus que de dterminer jusqu'o le tribunal se rendit odieux par la sentence qu'il porta. Les juges disaient dans leur manifeste: Ils (les Narraghansetts) doivent comprendre que cela a t fait sans violation d'aucune convention rgle entre eux et nous; car Uncas, notre alli, fidle observateur de ses engagemens, nous ayant consults sur les dispositions sanguinaires et tratresses de Miantonimo; considrant la justice de sa cause, le salut du pays et la fidlit de notre alli, nous n'avons pu nous dispenser d'avouer que la mort est juste. Cette dcision est conforme la coutume des _Indiens_, et quelque douloureuse que puisse leur paratre cette perte, eux et tout ce continent en ressentiront les heureux fruits. Voyons par l'examen des chefs d'accusation ce qu el'on doit penser de ce passage. Le tribunal accuse Miantonimo: 1 d'avoir tu le Pequot qu'il devait livrer; 2 d'avoir rompu la paix de 1638; 3 d'avoir soustrait des prisonniers; et 4 d'avoir voulu se faire Sachem Universel. Je n'hsite pas rpondre la premire accusation qu'il ne doit pas sembler tonnant qu'un Sachem crt pouvoir ainsi satisfaire ses engagemens: Un Dey de Tunis ou d'Alger n'aurait pas eu d'ides plus avances. Quant celle d'avoir rompu la paix, Cananacus en accusait lui-mme les colons. Je trouve une conversation de ce Sachem avec Roger Williams, qui jette du jour sur cette prtention. Je n'ai jamais souffert, dit Cananacus, et je ne souffrirai jamais qu'aucune injure soit faite aux Anglais. S'ils ne mente point, je descendrai tranquillement dans la tombe, et les Narraghansetts vivront en paix avec eux. Puis, prenant une canne qu'il rompit en dix parties, il cita autant de circonstances, o il croyait que les colons avaient forfait leurs engagemens. Williams ne put le rfuter que sur quelques points. La jalousie des Europens tait assez patente. Quel message que celui du Gouvernement de Massachusetts un sachem de son alliance, Miantonimo!... Il le somme de comparatre, ou de se prparer la guerre. Quelques dprdations commises par Janimoh, Sachem de Niantic, alla rpondre pour son vassal; mais je ne sache pas que le Gouverneur de Boston, lui ft jamais aucune satisfaction de la mort d'un Narraghansett que quatre sclrats massacrrent et dpouillrent. Jamais Miantonimo ne refuse de paratre Boston pour y rpondre aux accusations de ses ennemis. Il y vient en 1642, et se prsente devant le conseil avec une contenance pleine d'une dignit, qui se communique ses discours. On a l'air de vouloir armer, et l'on prpare des retraites pour les faibles: on dsarme les sauvages. Il demande la raison de ces manoeuvres, et l'on ne peut la lui donner. Il ne se spare cependant pas du Gouverneur sans lui donner la main, et, comme s'il l'et oubli, il revient sur ses pas, et lui offre une nouvelle poigne de main, en disant que celle-ci est pour les conseillers. Comment donc rompit-il la paix. Ce ne put tre qu'en fesant la guerre aux Mohicans sans consulter les Anglais. Il semble en effet qu'il ne pouvait la leur faire, sans la dclarer au Gouvernement, et l'on disait que ces hostilits n'taient le que de l'ambition et de la haine. Cependant Uncas avait t l'agresseur en dtruisant les moissons des Narraghansetts. J'ignore jusqu'o l'on pouvait tre fond accuser Miantonimo de vouloir se faire Sachem Universel. On le supposait peut-tre sur ce que l'on croyait qu'il avait engag les Mohacks dans son parti. Tout ce que l'on peut dire de cette prtendue alliance, selon M. Thatcher, c'est que le Sachem tant retenu prisonnier, les Iroquois s'attendaient qu'ils pourraient tomber plus impunment sur les Narraghansetts ou les Anglais. Je diffre d'opinion avec ce biographe, et, ce me semble, il fallait que ceux qui avaient tu Sassacus l'eussent fait par complaisance pour les Anglais ou pour les Narraghansetts. Quoiqu'il en soit, le projet attribu Miantonimo tait digne de son courage, et si cet expos ne suffit pas pour le disculper absolument, il affaiblit du moins les griefs allgus contre lui. Je termine ce chapitre par quelques anecdotes sui sont communes Cananacus et Miantonimo. L'amiti constante des deux Sachems pour Roger Williams est suffisante pour prouver chez eux un naturel noble. Cananacus, que Roger avait appel morosus aique ac barbarus senex, le reoit d'abord avec dfiance; mais bientt il le fait son interprte et comme son ministre, il lui donne des terres immenses. Le prix de l'argent ne put obtenir la cession du Rhode-Island, dit le prdicant, mais elle eut lieu par l'amiti, cette amiti et cette faveur dont l'honor Sir Henry Vane et mois jouissions prs des deux Sachems. Quoi de plus chevaleresque que cette recommandation qu'ils firent lors de la guerre des Pequots! Ils demandrent que les femmes et les enfans fussent pargns! Williams nous donne encore une ide du respect de Miantonimo pour le Christianisme. Un sauvage se moquait de la doctrine du ministre, et disait que tous ceux qui mouraient allaient au sud-ouest. Comment donc, interrompit le Sachem, as-tu jamais vu une me aller au sud-ouest? Le sauvage rpliqua sans se dconcerter, qu'il ne paraissait pas plus qu'aucune allt au Ciel. Ah! dit alors Miantonimo, ils ont des livres, dont l'un vient de Dieu mme. Pourquoi fallut-il qu'un si grand et si noble prt avec tant d'ignominie! Le nouvel diteur de la collection de Winthrop qualifie sa condamnation de perfide et de cruelle, et nous avons vu en effet que les accusations n'taient rien moins que prouves. Il est cependant propos de se reporter vers l'poque et l'esprit qui la caractrisait, ne pas absoudre ses bourreaux, mais modrer l'horreur de leur conduite sur le motif de la grande excitation qui rgnait alors. Un savant Gouverneur du Rhode-Island[85] s'crie, en racontant la mort de Miantonimo: Telle fut la fin du plus puissant prince aborigne que les habitans de la Nouvelle-Angleterre aient connu; et telle fut le reconnaissance qu'on lui eut des secours qu'il avait donns contre les Pequots. Vritablement, un citoyen du Rhode-Island peut bien pleurer son malheureux sort, verser quelques larmes sur la cendre de Miantonimo qui, avec Cananacus, son oncle, fut le meilleur ami des blancs... Par leurs bienfaits ils s'attirrent la haine de ceux qui avancrent la mort du jeune roi. [Note 85: Hopkins.] On trouve peu d'Anglo-Amricains de la trempe du Gouverneur Hopkins, et s'il faut que quelque dshonneur rejaillisse sur quelqu'un, on ne dira pas comme Shridan, dans une occasion diffrente[86], l'honneur anglais a coul par tous les pores, et le blme retombera tout entier sur ces colons, nagure le fardeau de l'Angleterre; sur ces enfans pervers dont elle se purgea en les jetant sur ces plages. [Note 86: L'affaire de Quiberon.] CHAPITRE XVIII ---- ARGUMENT Nouvelles hostilits des Iroquois--Traits du courage--Rflexions. La guerre continuait avec fureur dans le Canada. Une troupe d'Iroquois s'approcha d'un village pour y faire quelques captifs. Le trouvant sur ses gardes, elle ne voulut pas s'en retourner sans avoir rien fait. Elle se cacha dans un bois, et y demeura toute la nuit en embuscade. Mais un Huron, plac en sentinelle, sur une espce de redoute, avertissait par de hauts cris les Iroquois qu'il ne dormait point. Au point du jour, il cessa ses hurlemens. Aussitt deux Iroquois se dtachent, et, s'tant glisss jusques au pied de la palissade, ils demeurent quelque tems pour voir s'ils n'entendront plus rien. Il voit deux hommes endormis, donne l'un un grand coup de hache sur la tte, enlve la chevelure[87] l'autre, et s'enfuit. [Note 87: Carlo Carli, aprs avoir mentionn les cruauts des Lombards, continue ainsi: Il y avait parmi les Hurons et les Iroquois un autre usage non moins barbare, et mme encore plus cruel; c'tait de cerner le tour du crne avec un instrument tranchant, pour enlever la peau et la chevelure un ennemi vaincu et vivant. Voil (dit-il) le plus glorieux trophe de ces nations froces. Hrodote, Liv. IV, nous fait voir les Scythes aussi barbares: Voici, dit-il, comment ils enlvent le cuir chevelu. Ils le cernent tout autour jusqu'aux oreilles, secouant la tte pour en dtacher ce cuir, l'amollissant en le ptrissant avec les mains, pour s'en faire une sorte de serviette; et plus un des leurs a de semblables cuirs, plus il est considr. C'est le lieu de faire justice des Papiers Publics o ce Comte a lu que Bourgoing, aussi froce que ces sauvages, leur promit, dans la dernire guerre, un ducat pour chaque chevelure de colons qu'ils lui apporteraient. Se cette atrocit, qui couvrit d'un opprobre ternel ce gnral Anglais, peut tre vrai, continue-t-il, on peut assurer que le gnral Carleton s'est couvert de gloire en s'y opposant de tout son pouvoir, au risque mme de perdre le commandement de l'arme du Canada. Carleton (Lord Dorchester) mrite cet loge du noble Comte; mais le gnral Bourgoing tait un trop brave militaire pour ne pas abhorrer les horreurs dont l'accusaient sans doute les rvolts amricains.] Le village son rveil vit ces deux hommes baigns dans leur sang. On poursuivit, mais en vain, les Iroquois, qui avaient trop d'avance pour qu'on pt les atteindre. Cependant on ne respirait que vengeance: trois jeunes guerriers promirent de la satisfaire. Ils se mirent en marche, et au bout de vingt jours, ils arrivrent un village de Tsononthouans. Il tait nuit, et tout le monde dormait profondment. Nos trois guerriers percent une cabane par le milieu; ils allument du feu sans que personne ne s'veille, et la lueur de la flamme, ils choisissent leurs victimes. Voil, dit M. Dainville, l'expdition de Nisus et d'Euryale, un trait aussi remarquable, au moins, que bien des exploits que des potes Grecs ont consacrs par la magie de leurs vers. Une marche de vingt jours dans un pays ennemi, des dangers sans nombre, pour une vengeance incertaine; l'audace, la bravoure, la patience, rendent merveilleuse cette entreprise hroque. Si Homre rapportait ce trait, il serait admir, et les enfans le rciteraient dans nos coles; mais un fait moderne, dont le thtre est une fort du Canada ne mrite (apparemment) pas qu'on y prenne garde. Les hommes admirent comme ils dnigrent sur parole. Ils suivent la foule moutonnire qu'emporte le torrent de la routine: il est si ais de penser comme tout le monde, et si doux d'adopter l'opinion ancienne![88] [Note 88: Le Chevalier Temple, en Angleterre, et Boileau Despraux, en France, ont exalt l'antiquit, apparemment pour se mettre eux-mmes au-dessus de leur sicle.] CHAPITRE XIX ---- ARGUMENT De la Confdration Patucket en New-Hampshire--Passaconaoua--Incidens--Rapports du Sachem avec le clbre Elliot--Fte sauvage; Passaconaoua y dit adieu son peuple--Anecdotes. Je porte mes regards sur un espace de pays qui n'a encore rien prsent de mmorable. Mais le burin de l'Histoire a retrac le portrait de Passaconaoua, Sachem de Pannuhog. Sa nation, une des plus guerrires de la Nouvelle-Angleterre, rsistait courageusement aux Iroquois, et porta mme la guerre chez les Mohacks. La tradition avait conserv le souvenir d'un sanglant combat entre les deux peuples, sur la rivire Merrimack. Les Agahuans, les Nancis, les Piscataquas et les Acamintas, qui y avaient tous des guerriers se connaissaient sujets de Passaconaoua, et les Sachems de Quamscot et de Patucket taient ses vassaux. Il tait dj vieux lors de l'arrive des Anglais, qui, devenus farouches, une poque o ils prvoyaient les nombreux dsastres qui allaient leur arriver, s'allirent avec le Sachem Saggahuo pour dsarmer le roi de Pannuhog. Un coup de fusil tir au milieu de la nuit suffisait pour faire lever tout un bourg, et les cris d'un malheureux gar dans les bois, fesaient croire une invasion de Mohacks: la Nouvelle-Angleterre gala la timidit de l'enfance. Il tait permis au jeune Astianax d'tre saisi de frayeur la vue de l'norme panache de son pre, Hector; mais les gouvernemens coloniaux durent chasser leurs craintes, et s'armer d'un courage plus viril. Ils revinrent sur leurs pas et M. Winthrop proposa d'offrir des rparations. Le parti envoy pour enlever Passaconaoua n'avait pu saisir que sa femme et son fils. Le Chef Ousamequin fut charg de ngocier un accommodement, et le vieux Sachem, en bon diplomate, accepta l'amiti des Anglais. Le clbre Elliot, auquel on a donn avec justice le nom d'Aptre des Indiens, crivait en 1649: Le Grand Sagamo de ce lieu (Pannuhog) est Passaconaoua, qui se donne la prire avec ses enfans, et se montre plein de respect pour la parole de Dieu. Il fut du petit nombre de ceux qui montrrent de l'empressement pour le Christianisme. Il pressait le bon missionnaire de le venir visiter, et lui fesait de trs beaux raisonnemens. Ainsi, il lui disait que le ministre ne venant qu'une fois l'an, il ne pouvait faire de grands fruits parce que les sauvages oubliaient bientt ce qu'il leur disait. Il en tait comme si quelqu'un jetait dans un cercle une belle chose, tous les sauvages se prcipiteraient pour la saisir, et l'aimeraient bien parce qu'elle a une belle apparence. Mais ils ne pourraient en voir l'intrieur, s'il y a quelque chose ou rien, une pierre brute ou des perles. La prire pouvait bien n'tre qu'un fardeau; il voulait qu'ou la lui ouvrt, c'est--dire, qu'on la lui ft bien connatre. En 1660, un monsieur fut invit une danse sauvage. A la fin de cette fte, peu prs semblable celles plus haut dcrites, Passaconaoua, cass de vieillesse, fit son dernier adieu son peuple. Il lui recommanda de vivre en paix avec les Anglais, en disant, que s'il leur fesait du mal, il ne pourrait que hter sa destruction. Vonolansett, son fils, suivit ses sages conseils, et il migra avec la nation dans un pays loign o il ne prit aucune part la guerre de Philippe. Passaconaoua avait commenc par tre devin, et ce fut en cette qualit qu'il acquit son influence. Il devait tre bien propre ce rle, car les crivains de l'poque nous disent qu'il surpassait tous les siens en sagesse et en duplicit. Il persuada aux sauvages qu'il pouvait faire danser les arbres et se changer en flamme. Le jongleur devint diplomate, Chef et Sachem. Il sut conserver son territoire par des civilits qui ne diminuaient pas son importance parmi les siens, en leur procurant une heureuse paix. En un mot, Passaconaoua n'tait peut-tre pas comparable aux sages de la Grce, s'ils ont t aussi sages qu'on le dit, mais il brilla autant parmi les siens. On rapporte le trait suivant. Menataqua, Sachem de Saugus, lui ayant demand sa fille, Guiasa, en mariage, il la lui accorda, et donna une grande fte. Selon l'tiquette de son pays, il ordonna qu'un parti de guerriers escorterait la marie jusques la rsidence de son poux. Des ftes non moins brillantes y eurent lieu, puis l'escorte revint Pemmacook, demeurance du beau-pre. Quelque tems aprs, la jeune pouse ayant voulu visiter son pre, Menataqua la fit conduire par une troupe choisie. Lorsqu'elle voulut s'en retourner, le vieux Sachem, au lieu de la faire escorter, fit dire l'poux de la venir chercher; mais celui-ci qui tenait aux usages, lui envoya cette rponse: Lorsqu'elle m'a quitt, j'ai envoy mes guerriers sa suite; prsent qu'elle veut revenir moi, j'attends que tu en agisses de mme. Le vieillard se fcha, et l'hymen fut rompu. Farmer et Moore, dans leur Collection, parlent d'un Chef nomm St. Aspinquid, mort en 1662, et dont la tombe est Encore visible sur le mont Agamenticus, dans le Maine. Ses funrailles furent clbres par une infinit de Sachems, et la mmoire en fut perptue par une grand chasse o l'on tua quatre-vingt-dix-neuf lans, trente-deux fouines et quatre-vingt-deux chats sauvages. Peut-tre ce Sachem n'est-il pas autre que Passaconaoua. Le mont Agamenticus peut bien tre le lieu o se retira Vonolansett: la qualit de devin et l'estime du Christianisme justifient l'pithte de Saint. Les vers suivans reproduisent la tradition conserve par les sauvages sur ce personnage singulier: He said, that Sachem once to Dover came From Penacook, when eve was sitting in, With plumes his locks were dressed, his eyes shot flames. He struck his massy club with dreadful din That oft ha made the ranks of battle thin, Around his copper neck terrific hung A tied-together, bear and catamount skin, The curious fishbones o'er his bosom swung, And thrice the Sachem danced, ant thrice the Sachem sung. Strange man was he! 'Twas said he oft pursued The sable bear, and slew him in his den, That oft he howled through many a pathless wood And many a tangled wild, and poisonous fen, That ne'er was trod by other mortal men. ........................................... A wondrous wight! For o'er Siogee's ice With brindled wolves all harnessed three and three, High seated on a sledge made in a trice On mount Agiocoohook[89] of hickory. He lashed end reeled, and sung right jollily And once upon a car of flaming fire The dreadful Indian shook with fear, to see The King of Penacook, his Chief, his Sire, Ride flaming up towards heaven, than any mountain higher. [Note 89: Nom sauvage des Montagnes Blanches. Les amricains avaient une singulire vnration pour le sommet de ces monts, qu'ils regardaient comme le sjour d'tres invisibles, et sur lesquels ils n'osaient jamais monter. Ils disaient que le pays fut autrefois submerg avec tous ses habitans, except Agiocohook et sa femme, qui trouvrent un refuge sur ces montagnes, et repeuplrent la terre. Et Bartram raconte dans son Histoire naturelle et politique de la Pensylvanie, que montrant un Amricain des fossiles et des productions marines qu'il avait trouvs sur des monts moins levs, celui-ci lui dit que la parole ancienne, ou la tradition, leur avait appris que la mer les avait tous environns. C'est la tradition de tous les peuples de l'antiquit profane et sacre. Ce dluge aura t le chtiment des hommes, comme l'ont pens nos peuplades, et comme le croyait Ovide: Pna placet diversa; genus mortate sub undis perdere dit ce pote. Selon les Mexicains les seuls Cortox et Quitequetzele survcurent au dluge. Les Chinois l'ont mentionn dans leurs annales. C'est ainsi encore que dans toutes les fausses religions, et des Indes et du Nord, il existe une tradition d'un arbre ou fruit dfendu, que, l'on retrouve en Amrique. Les pommes d'Iduna l'offraient dans la religion des Scandinaves, un fruit diffrent dans la tradition iroquoise.] CHAPITRE XX ---- ARGUMENT Metanco surnomm le roi Philippe--Origine de sa haine des colons--Sac de Swanzey--Bataille de Pocasset--Dfaite du Sachem et sa mort--Suites dsastreuses de cette guerre. Seize annes aprs la fondation de Plymouth, la Nouvelle-Angleterre contenait cent-vingt bourgs, et autant de milliers d'habitans. Les forts disparaissaient peu peu devant le laboureur aventurier et hardi, et dj les naturels trouvaient leur gibier dispers et leurs retraites envahies. C'tait la consquence des cessions de terres continuelles que les peuplades fesaient aux migrs. Cependant lorsqu'elles s'aperurent qu'on voulait leur arracher le sol qu'avaient habit leurs anctres, l'amour de la patrie et de l'indpendance, la plus forte passion qui anime l'homme des forts comme l'homme civilis, se rveilla soudain. Il leur manquait un Chef que concentrt, et diriget leurs efforts: Metanco ou Philippe de Pokanoket, fils de Massassoit, accepta ce poste minent mais dangereux. Autant le pre avait t l'ami des Anglais, autant le fils se montra leur ennemi implacable, et cette haine qu'il ressentait dj dans sa jeunesse, elle se changea en fureur vengeresse, quand ils furent cause de la mort de son frre an, l'intressant Vansutta. Ce frre, suspect de tramer contre eux, fut enlev, et jet dans un cachot. L'affront de se voir injustement priv de sa libert lui fit contracter une fivre dont il mourut. Metanco hrita de son autorit et de son noble courage. Il mit en oeuvre tus les artifices de l'intrigue, et toutes les forces de la persuasion, pour porter les tribus unir leurs efforts pour l'entire destruction des colonies. Informs de ses projets, les Anglais firent de leur ct des prparatifs de dfense, bien qu'ils esprassent que cet orage passerait comme tant d'autres. Mais les prtentions de Philippe et de son parti grandirent tous les jours. Au mois de juin, 1675, il pntra dans la petite ville de Swanzey, dtruisant les bestiaux, brlant les maisons, et massacrant une partie des habitans. Les milices de la colonie marchrent dans toutes les directions, et furent jointes par un dtachement de celles du Massachusetts. Les sauvages retraitrent, brlant sur leur route les maisons et les bls, et fixant au haut de perches les mains et les ttes de ceux qu'ils avaient tus. Tout le pays fut en alarme, et l'arme coloniale mise sur un pied formidable. Ce grand dveloppement de forces induisit Philippe abandonner son quartier-gnral de Montaup: il alla camper prs d'un marais, Pocasset, maintenant Tiverton. Les Anglais s'tant assembls une premire fois, vinrent l'attaquer, et furent vaincus, avec perte de cent vingt hommes tus ou blesss. Ce combat du reste peu sanglant, fut dcisif au-del de ce que Philippe aurait pu l'esprer; car malgr la coopration du New-Hampshire et de plusieurs autres colonies, les affaires de la Nouvelle-Angleterre se trouvrent bientt dans le plus dplorable tat. Dans ces tems-l, la plupart des tablissemens taient environns de forts, et les sauvages vivaient avec les colons. Les premiers connaissaient les habitations, les chemins et les lieux de refuge des derniers. Ils piaient leurs mouvemens, et tombaient sur eux au moment o ils s'y attendaient le moins. Les une tombaient le matin en ouvrant leurs portes, les autres en travaillant dans les champs ou en visitant leurs voisins. En tout temps, en tout lieu et dans tout emploi, la vie des colons tait en danger, et pas un n'tait assur de n'tre point massacr le jour, dans son grenier, au bois ou sur la route. Lorsque l'ennemi s'assemblait en force, on envoyait des dtachemens sa rencontre; s'ils taient moins nombreux, ils retraitaient, ou l'attaquaient s'ils taient en plus grand nombre, et ne le battaient pas toujours. Des villages taient soudainement investis, les maisons brules, et les hommes, les femmes et les enfans tus ou trans en captivit. Les colonies perdant de jour en jour leurs dfenseurs, des familles et des plantations apprhendrent une prochaine destruction. Un grand effort seul pouvait prvenir ce malheur, et on le fit. Des dlgus de toutes les colonies se rencontrrent, et il fut rsolu qu'un corps considrable attaquerait la principale position de l'ennemi, tandis que de moindres dtachemens dirigeraient leur course vers d'autres points. Josiah Winslow, Gouverneur de Plymouth, fut nomm gnralissime, et une fte solennelle fut clbre par toute L Nouvelle-Angleterre, pour invoquer l'aide du Tout-Puissant. Le 18 Dcembre, les diffrens corps firent leur jonction sur le territoire des Narraghansett, quinze milles du camp de Philippe. Quoique le temps ft trs froid, les soldats furent obligs de passer la nuit dcouvert. Au point du jour, ils commencrent leur marche travers de grands amas de neige, et le 19, une heure, ils arrivrent devant la position des sauvages. Philippe avait tabli son camp au milieu d'un marais, sur un terrain un peu lev, et l'avait entour d'un rang de palissades, soutenu en dehors par un fort retranchement de broussailles. L fut livr le combat le plus terrible et le plus acharn[90] dont fassent mention les annales de la Nouvelle-Angleterre. On se battit durant trois heures, et les Anglais remportrent une victoire complte. Philippe s'y surpassa, et ne cda le champ de bataille qu'aprs avoir vu tomber mille des ses guerriers tus sur la place, et six cents hommes, femmes et enfans au pouvoir du vainqueur. Tranquille au milieu du dsordre, il ramassa ses dbris, et opra sa retraite travers les Anglais mmes, qui, effrays de son audace et de leurs propres pertes, n'osrent le poursuivre. Six capitaines fesant l'office d'officiers-gnraux, et quatre-vingts soldats demeurrent sur place avec les vaincus; et cent soixante furent blesss plus ou moins grivement. Les sauvages ligus ne se relevrent point de ce dsastre, mais ils demeurrent nanmoins assez forts pour harasser les colonies par des courses continuelles. Les colons entretinrent des partis sur presque tous les principaux points de leurs territoires, et la plupart furent victorieux. Le capitaine Church, de Plymouth, et le capitaine Dennison, de Connecticut, remportrent surtout de signales victoires. [Note 90: On peut en excepter le combat de Strickland's Plains gagn par les Hollandais, sous le capitaine Underhill, en 1643. Un sicle aprs le sol tait encore blanchi par les ossemens des vaincus.] Au milieu ce ces revers Philippe demeura ferme et inbranlable. Ses officiers, sa femme[91] et sa famille taient morts ou captifs. A la nouvelle de ces infortunes, il pleura avec amertume, car il possdait les plus nobles des affections et des vertus humaines. Mais il ne voulut entendre aucune proposition de paix, et tua de sa main un lche que sa parler de se rendre. Il remporta encore de temps autres des avantages assez considrables, jusqu' ce qu'enfin, aprs avoir t pouss de marais en marais, il fut assassin par le frre de celui qu'il avait tu. Le reste de ses partisans se soumit aux Anglais ou joignit des tribus lointaines. [Note 91: Elle avait un courage viril, et elle n'tait pas la seule. Ouitamore et Aouashonks se rendirent clbres dans le cours de cette guerre.] Comme un autre Mithridate, ce sauvage extraordinaire, combattit jusqu' sa fin les ennemis auxquels il avait vou une haine ternelle: il prit aussi de la main d'un tratre. L'illustre Racine dployant sur la scne tragique l'me du monarque de l'Asie, lui prte ce langage: Mais au moins quelque joie en mourant me console; J'expire environn d'ennemis que j'immole. Dans leur sang odieux j'ai pu tremper mes mains, Et mes derniers regards ont vu fuir les Romains. et il lui fait dire plus loin: Tant de Romains sans vie, en cent lieux disperss, Suffisent ma cendre, et l'honorent assez. Ce langage convient aussi bien notre hros. A sa mort, la paix reparut, plus bienfaisante que jamais, parce que la lutte avait t plus accablante. Le territoire de Plymouth avait vu en cendres la ville de Swanzey, et pas moins de dix forts du Massachusetts avaient disparu. Les tablissemens sur les rivires Custer et Piscataqua, en New-Hampshire, avaient t attaqus et ravags. Les autres colonies souffrirent en proportion; et celle qui perdit le moins fut celle de Connecticut. Mais elle paya de ses soldats l'attaque des Narraghansetts. Plus de mille habitation avaient t dtruites, et des marchandises et des bestiaux pour une valeur immense, avaient t pills. Une grande partie de la population avait pri, et celle qui resta et qui survcut la guerre contracta une dette immense, qui devint un fardeau plus insupportable au fur et mesure que les ressources diminurent. En un mot, de tous le Amricains fameux, Philippe de Pokanoket fut celui qui fit plus de mal aux colonies. CHAPITRE XXI ---- ARGUMENT Quoique j'aie prfr dans cet article les historiens gnraux des Etats-Unis aux crivains qui nous ont laiss des chroniques sur les vnemens de la terrible guerre qui m'occupe, je trouve pourtant dans ceux-ci quelques particularits fort intressantes. J'y vois comment le terrible Sachem chappe tant de fois ses ennemis. Aprs la bataille de Narraghansett, il ne se sauve que'en s'aventurant avec quelques guerriers intrpides sur la rivire Taunton: c'est l que Outamore, femme courageuse prit sa suite[92]. [Note 92: Parente de Philippe, et Sachem de Pocasset, se joignit lui, et se noya prs de Swansey. Sa tte fut expose Taunton. Aouashonks suivit aussi le parti de Philippe; mais le capitaine Church, avec qui elle eut commerce la pacifia. Il nous a dcrit ses entrevues avec cette amazone. Elle tait Sachem de Sogkomate, et dix sauvages de sa tribu vivaient encore Compton, en 1803.] Un jour, un transfuge guide les Anglais vers sa retraite; il fuit, laissant son diner sur le feu, et son oncle est tu avec vingt de ses plus braves guerriers. Le lendemain mme, le capitaine Church aperoit un guerrier assis tristement sur un arbre renvers; il dcharge son fusil et le sauvage tourne la tte: c'tait Philippe pleurant sur ses infortunes et sur celles de sa race. Il chappa encore, mais c'eut d tre sans plus d'espoir. Sachem d'une race antique, il se voyait sans sujets et sans domaines, trahi par ses propres allis, et poursuivi comme une bte fauve. Uncaqpan, Samcama et Vocamet, ses principaux conseillers, taient morts ou captifs. Passait-il la borne de son territoire, il rencontrait encore des ennemis combattre. Cach entre Iork et Albany, il fut dcouvert par les Mohacks, ses ennemis irrconciliables, et mis en droute. Refoul sur la rivire Connecticut, il fut encore atteint par les Anglais, qui se jetrent sur son camps et le ravagrent en poussant le cri de guerre des Iroquois. Il y perdit trois cents guerriers. S'attendrait-on le retrouver deux jours aprs rassemblant ses dbris sur les collines d'Ouasett: il descend avec la rapidit de l'aigle sur Sudbury, et anantit le capitaine Wardsworth et son parti. Il cherche le capitaine Church, et va l'intercepter. Il dtruit Brockfield soutenu par les Sachems Apequinast, Quamansit et Mautamis. Il fait excuter le transfuge Sassamon. Philippe touchant sa mort tait encore entour de quelques guerriers fidles; mais un tratre, qui avait suivi le capitaine Church, le dcouvrit. Il reut le coup fatal, et les Anglais poussrent trois hourras pour bnir la fin de leurs maux. Church envoya sa tte Plymouth, d'o elle fut promene par toute la Nouvelle-Angleterre. Son fils, g de neuf ans, fut vendu et port aux Bermudes, aprs que l'on eut consult les thologiens. Le ministre Cotton prtendit que le fils d'un tratre devait subir le mme sort que son pre, et le Docteur Increase Mather compara cet enfant Hadad dont Joab tua le pre. Les colonies de Massachusetts et de Plymouth se disputrent Montaup, que le roi Charles II assigna la dernire. Les Pokanokets furent extermins, les Narraghansetts presque dtruits, et les Nipmucks se rfugirent dans le Canada. Le pays des sauvages fut dsert, et il ne resta de monuments de cette grande catastrophe que le canon du fusil qui tua Philippe, dans le cabinet de la Socit Historique du Massachusetts. Nos voisins qui auraient t curieux de possder le portrait d'un naturel si fameux, en prsentent plusieurs; mais il n'y en a pas deux que se ressemblent, ce qui autorise croire qu'aucun n'est le vrai. L'historien de la Nouvelle-Angleterre, Josselyn, qui l'avait vu Boston, ne parle que de son accoutrement. Il portait un habit militaire l'anglaise avec des brodequins et un baudrier brods en perles. Une famille de Swanzey possde encore quelques insignes du Sachem, que le conseiller Anaouon livra au capitaine Church. Il y avait un tapis en drap rouge orn de perles, et trois parures richement et dlicatement travailles. La plus ample descendait sur les hanches; la seconde, qui tait orne de perles disposes avec beaucoup d'art, restait sur la poitrine rpondant aux crachats de nos gnraux; et l la troisime tenait lieu de diadme: deux petits pavillons y taient attachs. Ces ornemens ne servaient que dans les grandes occasions, et il tenait ces marques extrieures de majest. La mort de Sassamon tait une suite de la haute ide qu'il concevait de son autorit. Il avait fallu que le gouvernement protget contre sa colre un sauvage Nantucket qui avait mal parl d'un de ses parens. Le sujet avait manqu de respect envers la famille de son souverain, impardonnable injure, que les Anglais ne firent oublier qu'avec une grosse somme d'argent. Aussi ennemi du Christianisme que Massassoit, Philippe prit un jour un des boutons de l'habit d'Elliot, en disant qu'il ne prisait pas plus sa doctrine que cet objet. On ne doit pas croire que ses minires fussent d'un barbare, non plus que ses procds. Il est digne de remarque qu'il ne maltraita jamais un prisonnier, mme dans le temps que les colons vendaient ses sujets comme esclaves. Il se conduisit vis--vis de Madame Rowlandson, sa prisonnire, comme l'aurait fait un prince civilis. L'ayant fait appeler, ill'invite s'asseoir, et lui demande obligeamment si elle a accoutum de fumer. Il va lui-mme lui annoncer que dans deux jours elle sera libre. La famille Leonard[93] vit en paix sous sa protection au milieu des fureurs de la guerre; la ville de Taunton est pargne, et cependant, les Anglais avaient massacr tous ses proches, ils avaient mis sa tte prix. Aprs cela questionnez nos voisins: ils appelleront le Roi Philippe un barbare, et leurs cruels anctres, d'innocens et inoffensifs planteurs. [Note 93: Il dfendit ses guerriers d'attaquer la maison qu'elle occupait, et o sa tte fut depuis en dpt.] CHAPITRE XXII ---- ARGUMENT Des descendans de Cananacus--Mexham--Pessacus--Ninigret--Pombamp--Exploits de Conanchel--Sa mort--Rflexions. MEXHAM, successeur de Cananacus, n'eut pas les qualits de son pre, et vcut soumis aux Anglais. Aprs sa mort le sceptre Narraghansett tomba en quenouille dans les mains de Quaapen, connue sous le nom de Magna, sa veuve, qui joua un grand rle dans la guerre de Philippe. Pessacus, frre de Miantonimo, hrite de son courage, et parat sur la scne avec le clbre Ninigret, son oncle. Ce dernier envoya un corps considrable contre les Pequots. M. Wolcott fait dire aux Anglais: We lead those bands Armed in this manner, thus into your lands Without design to do you injury But only to invade the enemy. Il se chargea avec Pessacus de la vengeance de Miantonimo, et sut la satisfaire en dpit des colons. Les deux Sachems armrent huit cents guerriers, et pressrent Uncas si vivement, que lui-mme eut peine s'chapper. Un affront que subit Pessacus, pensa ternir l'clat de cette victoire. Le major Atherton tant entr sur son territoire, pntra jusques son wigwam, et le pistolet sur la gorge, le fora de payer une forte contribution. Mais Ninigret se dfendit mieux et fora les Anglais la retraite. Le voisinage des Hollandais rendait ce brave Sachem encore plus redoutable aux colons. Un discours qu'il adressa au mme officier que nous avons nomm jette du jour sur les motifs de la dfiance sans bornes que lui montra toujours le gouvernement; le voici: Ninigret ignore tout complot ourdi contre les Anglais. Il est pauvre; mais des fusils et des balles ne l'engageront point dclarer la guerre. Ninigret tait dans sa cabane lorsque ses enfans vinrent lui dire qu'il tait venu un vaisseau de cette nation (les Hollandais). Ces hommes dirent qu'il y avait bataille entre eux et les Anglais de l'autre ct du grand lac, et qu'ils viendraient en grand nombre pour combattre. Pour Ninigret, il n'a point de raisons de faire la guerre ses bons amis; ils sont ses voisins, et les trangers sont loigns. Quand il voyageait pour sa sant, et c'tait dans la saison des neiges, il frappa tout le jour la porte de la cabane o est leur Sachem, et il ne lui ouvrit pas. Ses amis n'en agissent pas de la mme manire. Ce langage tait sans doute destin amuser les Anglais, car l'anne suivante le Sachem attaque les sauvages de Long-Island; il engage les Mohacks dans son parti, et, fort de leur secours, il fait aux colons, toujours souponneux, cette fire rponse qui suffirait pour l'immortaliser: Ninigret ne fera point la paix avec les meurtriers de son fils et de soixante guerriers de son peuple. Je dsire que les Anglais me laissent en repos, et ne me demandent point d'aller Hartford. Jonathan[94] m'a demand si j'y enverrais des dputs, et je lui ai rpondu: si le fils de votre Sachem tait massacr, demanderiez-vous conseil-un autre Sachem pour venger sa mort? Quant aux Mohacks, ce sont mes allis, qui viennent pour ma dfense: je vengerai avec eux mes injures. Le major Villard, qui il parla de la sorte, envahit aussitt ses terres. Il lui abandonna ses forts et se retira dans la fort. Les Anglais trouvant tout dsert lui envoyrent une dputation, mais il fit dire aux dputs, que ne sachant pas la raison de cette nouvelle irruption, il ne pouvait se commettre avec eux. Six nouveaux dlgus parvinrent cependant conclure un arrangement, mais le tribut fut firement refus, et le major fut condamn pour avoir fait une paix honteuse. Un vaisseau envoy entre Nanticut et Long-Island fut tmoin des nouveaux triomphes de Ninigret et de Pessacus contre les Mohicans. [Note 94: Son interprte.] Il est remarquable que Ninigret ne prit aucune part la guerre de Philippe[95]. Pomham et Conanchel ne suivirent point son exemple. Pomham tait un Sachem qui s'tait li avec les Anglais par jalousie contre Miantonimo. Ce noble Sachem ayant donn un refuge au fameux religionnaire Samuel Gorton, et lui ayant donn la terre de Shaomet, Pomham, qui prtendait qu'elle lui appartenait, vint Boston avec un autre Chef nomm Samocomo, et se mit sous la protection du gouvernement[96]. Il ne fut fidle aux Anglais qu'autant que ses intrts le demandrent. Aprs avoir rig, sous prtexte du voisinage des Narraghansetts, un fort de construction europenne, il se jeta dans les bras de Philippe. Cette guerre fit sa rputation. Les Anglais le comptaient parmi les plus redoutables Chefs et le rangeaient immdiatement aprs le roi de Pokanoket et Conanchel. La confdration Narraghansett fut d'abord neutre. Pour lui, il commena la guerre avec Metanco, et ddaigna de ratifier un trait ngoci sur son territoire la pointe des bayonnettes. Ses guerriers furent taills en pices aprs la plus belle rsistance, et il fut tu lui-mme en 1676. Ce fut dans le voisinage de Delham, o il s'tait retir avec une centaine de braves. Il aima mieux prir que de se rendre, et tels taient son courage et sa force que, bless mortellement, et gisant sur le sol, il fracassa un soldat qui ne lui fut arrach qu' force de bras. [Note 95: Sa tribu qui n'tait qu'une annexe la Confdration, subsistait encore en 1738, lorsque l'on dcouvrait peine un Narraghansett sur le territoire du Rhode-Island. Nul Chef ne fut plus souvent accus que Ninigret. Il avait cependant des titres l'estime et mme l'admiration. Il tait noble de venger la mort de ses proches et de ses sujets, et il le fit avec dignit. Il ne sacrifia jamais son honneur l'amiti des Anglais, et sut repousser leur arbitrage. S'il demeura tranquille au milieu des combats que livraient ses semblables pour leur libert, ce fut apparemment parce qu'il prvit le rsultat.] [Note 96: Nos dvots protestans imposrent aux deux Sachems, comme condition, d'observer les dix commandemens, que ces princes des forts de l'Amrique traitrent assez cavalirement. Quand on leur demanda s'ils voulaient adorer Dieu, ils rpondirent qu'ils le voulaient bien, parce qu'il fesait plus de bien aux Anglais que ne leur en fesait le leur. Ils dirent qu'ils ne savaient point ce que c'tait que de jurer; et que pour le Dimanche, ils pourraient l'observer d'autant plus facilement qu'ils n'avaient jamais beaucoup faire.] Nununtano, autre Sachem distingu, et Conanchel eurent bientt le mme sort. Ce dernier, fils de Miantonimo, succda Pessacus. Son courage tait digne du sang qui coulait dans ses veines, et si ses oncles conservrent de la dignit la Confdration Narraghansett aprs la mort de Miantonimo, digne descendant de tant de hros, et ne pouvant prvenir la ruine de la nation, ce jeune Chef environna son tombeau d'une gloire clatante. Trumbull nous dit qu'il hrita de l'orgueil de son pre, et de sa haine pour les Anglais. Hubbard s'tend sur ce qu'il appelle ses cruauts, et se glorifie de sa perte. Un auteur moderne, plus judicieux, trouve dans ces accusations mme la preuve d'une organisation d'me peu ordinaire. Conanchel combattit dans la bataille livre par Josiah Winslow Philippe et ses allis. Ce ne fut qu'aprs une lutte de gans que les Anglais purent donner l'assaut aux ouvrages des sauvages. Le champ de bataille fut envelopp en peu d'instans dans une conflagration gnrale. Les hommes rouges, excits par le noble exemple des Chefs, se dfendirent avec une fureur sans gale, et ne cdrent momentanment qu'aprs avoir jonch de morts ces champs devenus clbres. Aprs la prise de Lancaster par Metanco, son mule met contribution la ville de Medfield, bat le capitaine Pierce, Providence, et saccage cet tablissement, ainsi que Warwick et Sekonck: il s'avance jusques Boston. C'tait alors l'poque de la grande puissance de Philippe, et ses dsastres commencrent avec la mort du fils de Miantonimo. En embuscade dans les forts du Connecticut, Conanchel prenait encore une part active la guerre, lorsque la nourriture manqua mille cinq cents guerriers et quatre mille femmes et enfans qui les suivaient. Ce hros sauvage proposa, o surprise! de cultiver les terres nouvellement conquises l'est de la rivire. Il ne trouva que trente guerriers qui voulussent l'accompagner; ces trente-et-un braves marchaient la mort. Le capitaine Dennison, qui tenait la campagne avec cinquante Anglais et cent cinquante sauvages Niantics, Pequots et Mohicans, conduits par Catapazet, Casinamon et Onecho, fut averti de l'arrive du Sachem par deux femmes mohicanes. Conanchel se reposait. Sept de ses guerriers formaient un cercle autour de lui, et il leur racontait les plus belles particularits de sa victoire de Providence lorsque, tout--coup, il interrompit son discours. L'oue dlicat du sauvage venait de distinguer un bruit imperceptible. Deux claireurs furent envoys sur une colline qui tait proche: un troisime les suivit; mais les ennemis les avaient intercepts, et descendaient la hauteur. Conanchel voulut fuir, mais Catapazet le dpassa avec ses plus agiles coureurs; il leur chappa cependant, et il tait rserv aux Niantics de le faire prisonnier. Se voyant entour, il jeta son habit galonn et gagna la rivire. Le pied lui manqua sur une pierre et il tomba sur le rivage. Se relevant aussitt, il s'assit immobile et attendit Menopoide, le guerrier Pequot, qui n'eut pas le courage de l'attaquer. Le premier Anglais qui l'approcha fut un jeune homme du nom de Robert Santon. Le Sachem lui dit un peu ddaigneusement, et en mauvais anglais: You much chile, no understand war; let your Chief come. Il se rendit Dennison. Conduit Stomington, il y fut fusill. Les Mohicans tirrent, les Pequots l'cartelrent, et les Niantics allumrent son bcher. Sa tte fut prsente en plein conseil Hartford. Ainsi finit, la fleur de l'ge, le dernier des Narraghansetts, le petit neveu de Cananacus, et le fils de Miantonimo. Ses ennemis, exasprs par leurs dsastres, le vourent la mort. Ainsi les Romains firent prir Jugurtha, qui mourut dans le cachot de Tullianum. Aujourd'hui que la passion de l'poque est affaiblie, il est permis de pleurer sur le sort de ce noble enfant de l'Amrique du Nord. L'histoire indigne n'offre pas un plus bel exemple de cette gnrosit chevaleresque avec laquelle l'intressant Conanchel accorda sa protection aux faibles, sacrifia sa puissance et sa libert l'honneur, et fut fidle la voix de ses anctres. J'admire ce beau patriotisme qui le fit se dvouer pour ses dieux et son pays. CHAPITRE XXIII ---- ARGUMENT Nouveaux dtails sur Uncas--Sa soumission aux Anglais--Ses vices--Il prend partit contre Philippe--Ses guerres--Sa postrit. UNCAS est un nom clbre dans le beau roman de Cooper, le _Dernier des Mohicans_. Il convient plusieurs Sachems. Celui qui fait le sujet de ce chapitre, et dont j'ai dj parl si souvent, tait Pequot de naissance. Il descendait mme des Sachems par son pre et sa mre, qui tait fille de Tatobam. A l'arrive des Anglais, il se rebella contre Sassacus. Son adresse et son ambition le rendirent le Chef des Mohicans, peuple qui semble n'tre qu'une fraction des Pequots: il devait bientt occuper seul les forts du Connecticut. Aucun aborigne ne fut plus qu'Uncas utile aux Anglais. Il les suit la guerre[97] contre son matre. S'tant embarqu sur la flottille de Mason, avec ses guerriers, il se fatigua bientt de la manire de naviguer des colons, et continua par terre. Ses sauvages fesaient force belles fanfaronnades. Chaque guerrier vantait le noble courage qu'il allait dployer, les nombreux ennemis auxquels il allait faire mordre la poussire. Pour Uncas, comme le major lui demandait ce qu'il pensait que ferait les sauvages, il rpondit froidement: Les Narraghansetts abandonneront les Anglais, mais Uncas ne fuira point. Sa prdiction se trouva vraie. Ils reculrent de terreur la vue des guerriers de Sassacus. Aprs le combat, Uncas alla avec cent guerriers contre Pacatuck. Un petit havre au sud de la ville de Guilford, porte encore le nom d'un de ses exploits. Ctoyant le rivage pour couper la retraite aux vaincus, il y prit un Sachem et quelque Pequots, et coupa la tte au premier. Depuis ce temps, le havre s'est appel _Sachem's Head_. Cent prisonniers et une partie du territoire Pequot furent le prix de ses services. Des guerriers de diffrentes tribus commencrent aussi ds lors se rallier autour de lui, et grossirent sa tribu. [Note 97: He was that Sagamo whom great Sassacus's rage Had hitherto kept under vassalage, But weary of h is great severity, He now revolts, and to the English fly. With cheerful air our Captain him embraces And him and his Chiefmen wit titles graces. WOLCOTT.] J'ai dtaill ailleurs la victoire d'Uncas sur Miantonimo, et la manire dont il le fit prir. Depuis cette catastrophe les Mohicans n'eurent plus de repos. Sans cesse Pessacus et Ninigret se jettaient sur leurs habitations. Assig jusques dans son fort, Uncas ne fut dlivr que par les forces runies de Connecticut et de New-Haven. Les Mohacks le rduisirent de nouveau l'extrmit. Bloqu une troisime fois, il fut sauv par un nomm Leffingweld, homme de tte et de main, qui s'aventura sur la rivire Thames, et ravitailla la place. Si Miantonimo et Sequassem ne purent faire assassiner l'adroit mohican, le poison, les calomnies mmes n'eurent pas plus de succs. Sequassem, qui tenta vainement de tuer le gouverneur Haynes, l'accusa de ce complot; mais Ouatalibrock, sauvage Ouaranoke, claircit toute l'affaire, et le vrai coupable s'enfuit chez les Mohacks. Uncas demeur le mignon des Anglais, envoya son fils Onecho contre Philippe. Mais il ne se montra pas favorable au Christianisme. Je crains fort, crivait un M. Gookin, que le grand obstacle, qu'prouve le Rvrend Fitche ne vienne d'Uncas, vieillard mchant et ttu, ivrogne et livr tous les vices. Ce jugement bien peu favorable des qualits morales du Sachem est confirm par une multitude de faits. Obechiquod, Pequot, prouve qu'il a enlev sa femme, et la recouvre. Sanops, un autre sauvage, l'accuse du mme crime. Les preuves de ses fraudes sont encore plus abondantes. Miantonimo prouve qu'il a soustrait des prisonniers sous couleur qu'ils sont Mohicans. Il se dshonore par ses cruauts envers le Pequots soumis son autorit. Ainsi, ayant perdu un enfant, il affecta de faire un riche prsent sa femme pour la consoler, et fora ces malheureux d'en faire autant. Accus de leur avoir quarante fois extorqu du bl, et d'avoir voulu tuer leurs guerriers, il se dfend avec son habilet ordinaire, par l'intermdiaire de Foxon, son orateur, en jetant le blme sur Ouque son frre. Il disait que ce tratre, pour porter les Pequots la rvolte, leur annonait qu'il avait l'ordre de les faire passer par les armes. Il ajoutait que s'il n'avait pas souffert que les Pequots portassent leur bl aux colons, ce n'tait que parce que Tassaquamot, frre de Sassacus, ne le fesait que par insubordination. Si ces raisons ne parurent pas absolument spcieuses, et le Sachem Ouque tait bien vraiment un homme turbulent. Il le prouva en dpouillant la tte de cinquante guerriers la tribu des Mopmets, allie du gouvernement. On se borna avertir Uncas de rprimer plus efficacement l'ardeur guerrire de ses vassaux. Il n'en devint pas plus pacifique. Aprs avoir ravag le pays des Roratucks, il se joignit Ninigret contre les Sachems de Long-Island, et dfit Arrahamet, Sachem de Mussauko. Voici une ruse dont il se servit. Ayant pntr dans cette tribu, et tu quelques guerriers, il y laissa la marque des Mohacks. Tandis que le Sachem se mettait la poursuite des prtendus Iroquois vers le Nord-ouest il rentra dans les forts et dtruisit tout ce qui y tait. La source de cette trange srie de rapines et de guerres, de fraudes et d'adultres, se trouve dans des apptits vicieux qui ne connaissaient aucun frein. Miantonimo semble craindre de combattre ses semblables, s'il va en personne contre Sassacus. Uncas, plac vis--vis de ce Sachem, peu prs comme un d'Orlans vis--vis de Louis XVI, ne saurait laisser chapper un seul Pequot. Sassacus n'a pas plutt pri, qu'il accuse Ninigret d'tre de complot avec les Hollandais, et va jusqu' intercepter un canot o il prtend en dcouvrir les preuves. Il fait mille attaques directes contre Mexham. Massassoit avait t le protecteur des Anglais: Uncas se contente d'tre leur courtisan et leur esclave, semblable ces rois qui paraissaient avec tant de honte devant le snat romain, baisant en entrant le seuil de la porte. On s'explique la partialit des Bretons pour un tel homme. Il leur cda tout son territoire hors le terrein qu'habitait sa tribu, qui conserve encore trois cents acres de terre prs de Norwich. Pour me rsumer, Uncas parat loquent et sagace, mais plus astucieux encore. Chez lui point de patriotisme, point de gnrosit, mais tous les vices. Je le comparerais Ulysse mieux que M. Dainville ne lui a compar Garrangul; mais le Grec avait moins de dfauts. Uncas n'avait-il donc aucune qualit? il n'est point de coeur si mchant qu'il n'en recle quelqu'une. Isaiah Uncas, dernier Sachem des Mohicans, tudia sous le Docteur Whelock, dans la clbre cole de Lebanon. L'pitaphe suivante prise par le Prsident Stites, sur le monument qui se voit sur le territoire sauvage, indique la fin de la gnalogie de cette clbre famille: Here lies the body of Sunseeto Own son to Uncas, grandson to Onecho Who were the famous Sachem of Mohegan, But now they are all dead, I think it is Wherheeghen![98] [Note 98: Ce mot signifie cela vaut mieux.] CHAPITRE XXIV ---- ARGUMENT Si l'ordre chronologique ne m'a pas amen plutt parler des Grands Chefs Iroquois, le nom Mohack sans cesse retenti jusque parmi les tribus les plus loignes. Garrangul (Garrakonthi), Chef Iroquois, de la tribu d'Onnondagu, s'acquit un grand crdit auprs de ses compatriotes par ses belles actions la guerre et sa dextrit manier les esprits, talent qu'il possdait pardessus tus ses collgues. Mais il naquit surtout avec un naturel meilleur, et montra beaucoup plus de douceur et de droiture que n'en avaient les autres Iroquois. Garrangul aimait sincrement les Franais, et il leur en donna des preuves dans la guerre de 1660, en retirant un grand nombre d'entre eux des mains des Mohacks. Il s'acquit par l la considration de M. d'Argenson, et celle de son successeur le baron d'Avaugour, qui crut pouvoir lui envoyer sans crainte le P. Lemoyne, jsuite en qualit d'ambassadeur. Garrangul vint sa rencontre jusqu' deux lieues de distance, contrairement la coutume des Cantons, qui ne permettait pas d'aller plus d'un quart de lieue au-devant des ambassadeurs. Il fit preuve en cette occasion d'une bien grande dlicatesse de politique; car sans conduire d'abord les dputs sa demeure, il alla les prsenter aux diffrens Chefs qu'il croyait devoir amener ses desseins ou son avis, qui tait de faire une paix durable, en la leur fesant envisager comme leur ouvrage, prvoyant bien qu s'il paraissait en faire son affaire propre plusieurs s'y opposeraient par jalousie. Ayant atteint son but, il partit pour la capitale du Canada vers la mi-Septembre, 1661, avec les dputs des Cayougus (Goyogouins) et des Tsononthouans. Il rencontre sur sa route une troupe de guerriers de sa nation conduits par Oureouati. Ils taient chargs de chevelures et de dpouilles sanglantes. A cette vue Garrangul parut embarrass; ses compagnons taient d'avis de rebrousser, ne pouvant se persuader qu'on les ret comme ambassadeurs aprs ce qui s'tait pass. Mais rflexion faite, et aprs avoir fait entendre aux dputs qu'il ne pouvait y avoir de danger pour eux tandis qu'il y avait un ambassadeur franais Onnondagu, il adoucit Oureouati, et continua sa route. Il arriva Montral o on le reut avec distinction. Il y eut avec le gouverneur-gnral des entretiens particuliers dans lesquels il fit paratre beaucoup d'esprit et de jugement. Ayant pris connaissance des propositions de M. d'Avaugour, il reprit le chemin de son Canton, promettant d'tre de retour avant la fin du printems. Arriv dans son pays, il fut assez surpris de trouver la plupart des Chefs dans des dispositions toutes diffrentes de celles o il les avait laisss. Il s'aperut mme que l'on fesait mine de vouloir se mettre en garde contre lui; et sans son adresse et sa fermet il courait le risque de se voir dsavou par ceux-l mme qui l'avaient dput auprs du gouvernement du Canada. Il parvint cependant par son habilet reprendre son premier ascendant: la paix fut conclue et ratifie, et le P. Lemoyne retourna dans la colonie avec les prisonniers. La paix parut s'loigner de nouveau en 1663. Il y eut quelques actes d'hostilit, mais la sagesse de Garrangul maintint ou tablit une si heureuse harmonie. C'tait dans le temps mme que les Anglais, devenant matre de la Nouvelle-Belgique, s'acquraient une grande influence chez les Mohacks et les Oneid. M. le marquis de Tracy venait d'tre nomm vice-roi du Canada en 1665. Garrangul le vint visiter dans la capitale avec des orateurs d'Onnondagu, de Tsononthouan et de Cayougu. Il fit de beaux prsens au gnral, et l'assura de l'amiti sincre des trois cantons. Il parla avec dignit et en mme temps avec modestie des services qu'il avait rendus aux Franais, et pleura, la manire de son pays, le P. Lemoyne, mort depuis peu. Il dit ce sujet, rapporte-t-on, des choses si touchantes et si bien penses, que le reprsentant vice-royal et les assistans en furent tout tonns. Il conclut en demandant la confirmation de la paix et la mise ne libert des prisonniers faits par les Franais depuis le dernier trait. M. de Tracy lui fit en public et en particulier beaucoup d'amitis; il lui accorda ce qu'il demandait, et le combla de prsens. En 1669, Garrangul obtint aux PP. Bruyas et Garnier la permission de s'tablie Onnondagu pour y prcher l'Evangile; il les logea chez lui, et leur fit btir une chapelle. Peu content de ces premires dmarches, il vint Qubec pour obtenir d'autres missionnaires, et l'on confia encore ses soins les PP. Carheil et Millet. Environ ce temps les Iroquois et les Outaouais, recommencrent se poursuivre outrance. M. de Courcelles, alors gouverneur, qui le prenait toujours sur un ton fort haut avec les sauvages, prtendit leur faire accepter sa mdiation, et en reut une rponse pleine de fiert. Garrangul vint cependant Qubec, et renouvella l'alliance avec le gouverneur-gnral. Il choisit cette occasion solennelle pour se dclarer chrtien. Il reut le baptme de la main de l'Evque de Ptre, et il eut pour parrain M. de Courcelles, et pour marraine Mademoiselle De Bouteroue, fille de l'Intendant _ad interim_. Tous les dputs des nations furent prsens et l'on n'oublia rien pour clbrer avec pompe cet vnement, qui devait en effet rpandre un grand lustre sur les Cantons, si l'on considre qu'un Sagamo illustre, enfant des forts du nouveau monde, fut rgnr par un prlat issu des Montmorency, sortis eux-mmes des anciens rois de l'Heptarchie anglo-saxonne[99], et qu'il s'allia avec le plus grand monarque, alors, de l'Europe. [Note 99: V. de Sismondi, Histoire des Franais.] On sait le mauvais pas o s'engagea le marquis de la Barre, en 1685, pour avoir voulu chtier les Cayougu et les Tsononthouans. Les trois autres Cantons se firent mdiateurs et envoyrent des dputs au-devant du gnral. Garrangul trouva l'arme franaise aux abois dans une anse qui, depuis, fut appele l'Anse de la Famine: elle s'appelait Kaihohague, en iroquois. Je doute si l'on a pu dire avec exactitude, comme je l'ai rpt moi-mme dans le No. 8 de l'Encyclopdie Canadienne, que Garrangul parla comme de coutume, avec beaucoup de modration; il faut ajouter, du moins, avec une grande fermet. Je fesais alors deux personnages diffrens de Garrakonthi, comme disaient les Franais, et de Garrangul, selon l'orthographe anglaise. C'est ce qui me fesait dire qu'un Chef de la mme tribu, Garrangul, fit un discours fort hardi, et sut se donner tout l'honneur du trait fameux, par lequel le marquis de laBarre fut oblig de dcamper honteusement. J'ajoutais le paragraphe suivant: Garrakonthi entra dans la suite dans tous les plans du P. De Lamberville, et parut favoriser les Franais, mme aprs l'indigne trahison de Cataracouy (Cadaracui). Cependant quoiqu'il pt dire ou faire, il ne put empcher le massacre de la Chine, fait par les Agniers (Mohacks) principalement. Il semble qu'il perdit mme la confiance des autres Cantons et de ses compatriotes d'Onnondagu, car la guerre recommena, devint gnrale... Tout est ici fond sur l'erreur. Garrangul cessa d'tre l'ami des Franais quand ils devinrent perfides, et il soutint l'honneur de sa nation. Il mourut ver 1698. On a parl de la conduite rgulire de cet illustre Iroquois dans la vie prive, de la puret de ses moeurs avant mme qu'il ne ft chrtien. C'est de lui qu'un de nos potes a dit: Salut O! mortel distingu Par la droiture et la franchise Dont la candeur fut la devise, Honneur d'Onnondagu: Ce que j'estime en toi, c'est bien moins l'loquence, L'art de ngocier, que la sincrit, Que la vracit, Et des moeurs chez les tiens l'admirable dcence. CHAPITRE XXV ---- ARGUMENT Houreouar, du Canton de Cayougu--Il est fait prisonnier et conduit en France--Il revient avec le comte de Frontenac--Rend d'minens services la Colonie--Sa mort--Son caractre. HOUREOUAR, n dans le Canton de Cayougu, partt avoir t le plus marquant des Iroquois, que le perfide (ou trop obsquieux)[100] Denonville fit saisir Cadaracui. Il fut enchan et embarqu pour la France, o les galres l'attendaient lui et ses malheureux compagnons de voyage. Arriv sur ce sol o tout tait nouveau pour lui, il eut la bonne fortune de rencontrer un protecteur dans Louis de Buade, comte de Frontenac, duquel il se fit remarquer par sa bonne mine et son esprit. Ce seigneur, qui se disposait retourner en Amrique, lui procura sa libert, et s'acquit son estime et son amiti. Houreouar se fit en peu de tems aux habitudes europennes et la politesse franaise, et ne fut pas longtems sans rpondre aux grandes esprances que son patron fondait sur lui. Louis XIV ayant rsolu la conqute de la Nouvelle-Iork, rappella M. le Marquis de Denonville, et nomma De Frontenac, chef de l'expdition, et gouverneur pour la seconde fois. [Note 100: Louis XIV, monarque ignorant des droits de l'homme, crivait M. de Labarre: Comme il importe au bien de mon service de diminuer autant qu'il se pourra le nombre des Iroquois, et que d'ailleurs, ces sauvages, qui sont forts et robustes, serviront utilement sur mes galres, je veux que vous fassiez tout ce qui sera possible pour en faire un grand nombre prisonniers, et que vous les fassiez passer en France.] Houreouar le suivit avec les Iroquois qui vivaient encore en France. La flotte arriva Chedabouctou, le 12 Septembre, 1689, et alla de l l'le Perce, o l'on apprit des missionnaires la nouvelle de l'irruption des Iroquois dans l'le de Montral. On prit incontinent la route de Qubec. Le comte, et Houreouar en partirent le 20, et arrivrent le 27 Montral, o ils furent tmoins du triste tat dans lequel la vengeance des Cantons, et en particulier des Mohacks, avait rduit les habitans. Les Iroquois, rassasis de sang, envoyrent Sadekanatie (Gagniegaton) auprs du nouveau gouverneur qui, par le conseil d'Houreouar, lui confia quatre des Chefs que l'on avait ramens de France. A l'arrive des captifs, les cantons tinrent un grand conseil, et envoyrent leur rponse par le mme ambassadeur, qui arriva le 9 mars, 1695, Montral o, dans une entrevue avec M. de Callires, il affecta de dire qu'il avait tu quatre prisonniers franais par reprsailles, et les avait mangs. N'ayant trouv ni M. de Frontenac ni Houreouar, il descendit Qubec, o le comte feignit de ne vouloir pas traiter avec un homme qui parlait avec tant de rudesse. Houreouar conduisit toute la ngociation, et parut mme agir en son propre nom. Il remit Gagniegaton huit colliers dont il donna l'explication selon l'usage, et le chevalier d'Eau eut ordre de l'accompagner comme ambassadeur; dmarche qui contribua rendre encore plus difficiles les Iroquois dj enorgueillis par l'vacuation et la dmolition de Cadaracui, ordonnes par le prcdent gouverneur, et par les craintes que manifestaient les Outaouais. M. de Frontenac, chagrin de voir le mauvais succs de ses efforts pour amener les Cantons des dispositions plus pacifiques, voulut s'en prendre Houreouar, et lui dit qu'il avait cru que la reconnaissance de ses bienfaits l'aurait port faire ouvrir les yeux ses compatriotes, et qu'il fallait, ou qu'il ft bien insensible ses caresses, ou que sa nation ft bien peu de cas de lui, s'il n'avait pu lui inspirer des sentimens plus conformes ses vritables intrts. Houreouar dut tre d'autant plus piqu de ces reproches qu'il les mritait moins: il sut nanmoins se contenir, et sans laisser paratre la moindre altration, il pria le gnral de vouloir bien se souvenir qu' son retour d'Europe, il avait trouv les Cantons troitement allis avec les Anglais, et tellement irrits contre les Franais, dont la perfidie les avait, pour ainsi dire, forcs de contracter cette alliance, qu'il tait devenu ncessaire d'attendre et du temps et des circonstances, des dispositions plus pacifiques. Cette rplique, pleine de raison et de sagesse, fit revenir le gnral de sa mauvaise humeur: il rendit ses bonnes grces Houreouar, et travailla mme se l'attacher de plus en plus. L'Iroquois se fit chrtien, et suivit mme les Franais la guerre contre ses compatriotes. Il se trouva avec MM. de Vaudreuil et Crisasi, l'affaire de St. Sulpice, o l'on tua soixante Oneid (Onneyouths). Il commanda un corps au combat disput de Laprairie de la Madeleine, o il fit des prodiges de valeur. A peine sort de cette lutte, il se mit la poursuite d'un parti d'Iroquois qui venaient de fondre sur la colonie. Il les atteignit un endroit appel le Rapide Plat, sur le chemin de Cadaracui, et leur enleva leurs prisonniers; puis il descendit Qubec o M. de Frontenac le combla d'loges et d'amitis. L'auteur de l'ode des Grands Chefs l'excuse d'avoir fait la guerre contre les siens: Avec les canadiens, parfois Avec les enfans de la France S'il porta l'pe ou la lance, Contre les Iroquois, Ne le croyons point lche, et tratre sa patrie Non, Oureouar chrit sa nation, etc. Les potes ont des licences. Ce qu'il y a de plus surprenant, c'est que les Iroquois aient bien voulu le recevoir avec eux. Il profita d'une nouvelle dputation de sa tribu, pour retourner dans son pays natal, et il y servit encore les Franais. Au mois de Septembre 1696, il revint dans la colonie avec un nombre de prisonniers qu'il avait dlivrs, et des dputs des Cantons de Cayougu et d'Oneid. Quoique le comte de Frontenac et dsir d'avantage, la considration qu'il avait pour Houreouar l'engagea bien recevoir l'ambassade. Il voulut que les Chefs du Nord et de l'Ouest qui se trouvaient Montral fussent prsens l'audience qu'il lui donna. Houreouar mourut Qubec l'anne suivante, d'une pleursie qui l'emporta en peu de jours. Le prtre lui parlant, durant sa courte maladie, des opprobres et des ignominies de la passion de Notre Seigneur, il entra, dit-on, dans un si grand mouvement d'indignation contre les Juifs, qu'il s'cria: Que n'tais-je l, je les aurais bien empchs de traiter ainsi mon Sauveur. Il fut enterr avec tous les honneurs militaires, en prsence de son noble ami, qui fit aux sauvages un loge touchant de celui qui avait eu une si grande part ses glorieux travaux. Il fallait, dit Charlevoix, que ce Chef et dans le caractre quelque chose de fort aimable; cart toutes les fois qu'il paraissait Montral ou Qubec, le peuple lui donnait mille tmoignages de sympathie. Les vers suivans contiennent le mme loge: Qui mrite d'tre admir, Par un coeur tendre, une me pure, Par tous les dons de la nature? C'est Oureouar; Qui se donnant aux siens comme exemple et modle, Oubliant Denonville et le fatal tillac, Devient de Frontenac L'admirateur, l'ami, le compagnon fidle. CHAPITRE XXVI ---- ARGUMENT La Chaudire-Noire[101]--Il bloque Michillimakinac, et tient tout le Canada en chec; combat du Long-Sault--Descente Lachenaye--Attitude prise par les Onnondagus--Court rsum des actions du Sachem. [Note 101: Ce Sachem n'tant connu que sous ce nom dans l'histoire, il est inutile de lue en chercher un autre.] La Chaudire-Noire, le plus habile peut-tre des capitaines Iroquois, dut commander un parti lors de l'invasion qui causa le terrible massacre de Lachine. Aprs la lutte indcise de Laprairie de la Madeleine, le conseil de sa nation le chargea de bloquer Michillimakinac, et d'intercepter tous les Franais qui voudraient aller ou revenir. Ce fut alors qu' la tte de deux cents hommes de guerre, ce Chef tint pendant plusieurs mois en chec tout le Canada. Il parat par les mmoires du temps que l'on croyait ces guerriers plus nombreux et que l'on jugeait de leur nombre par la terreur qu'ils inspiraient. M. de Callires, qui attendait un grand convoi de l'Ouest, voulait, d'un ct, envoyer au devant une grande escorte, et de l'autre, il avait besoin de ses soldats pour protger les laboureurs. Le comte de Frontenac lui vint en aide, et dpcha M. de St. Michel et quarante Canadiens par terre, les fesant suivre par trois canots qui devaient porter ses ordres Michillimakinac. De St. Michel eut une terreur panique la vue des claireurs de La Chaudire-Noire, et rentra Montral par une porte comme le gouverneur-gnral y arrivait par une autre, venant de la capitale. Le gnral le fit repartir avec un renfort de soixante hommes, et le sit suivre de prs par M. Tilly de St. Pierre, que portait ses ordres M. de Louvign, bloqu par les Iroquois. M. de St. Michel arriv au mme lieu o il tait parvenu la premire fois, aperut La Chaudire-Noire, qui venait de mettre l'eau, et fesait mouvoir ses canots. Il retraita de nouveau, quoiqu'il eut cent quarante hommes, en comptant ceux de M. de Tilly. Mais trois jours aprs, ayant t joint par soixante sauvages, qui avaient chapp au terrible Onnondagu en suivant la rivire du Livre, il retourna hardiment sur ses pas. La Chaudire-Noire prit avec lui cent cinquante guerriers et les mit en embuscade. Les Franais tant arrivs au Long-Sault, il leur fallut faire un portage. Tandis qu'une partie montaient les canots vide, et que les autres, pour les couvrir, marchaient le long du rivage, une grande dcharge de fusils faite par un ennemi inconnu, carta tous les sauvages, et fit tomber plusieurs Franais. Les Iroquois fondant alors avec le tomahack, dans la confusion d'une attaque si brusque, ce qui ne fut pas pris fut tu ou noy: M. de la Gemeray chappa pourtant avec quelques soldats. De St. Michel et les De Hertel se rendirent. Aprs cette importante victoire remporte sur un ennemi suprieur, le vainqueur feignit de reprendre le chemin des Cantons, et M. de Frontenac, qui dirigeait avec si peu de succs cette singulire campagne, retournait confiant Qubec, pour y attendre les vaisseaux de France, lorsque tout--coup, La Chaudire-Noire descendit La Chenaye, et enleva un grand nombre d'habitans. Au premier bruit de cette irruption, M. de Callires dpcha cent soldats sous M. Duplessis-Fabvert, et M. de Vaudreuil le suivit avec deux cents hommes de la milice. L'ennemi apprenant par ses claireurs le grand nombre des Franais, abandonna ses canots et ses bagages, et se jetta dans les bois, emmenant tous les prisonniers l'exception de MM. Villedonn et Laplante, qui s'vadrent. Il ne fut point poursuive, et il eut le temps de faire de nouveaux canots et de regagner la grande rivire. Cependant M. de Callires, apprenant de M. Villedonn, que La Chaudire-Noire avait cach au Long-Sault une grande quantit de pelleteries, ordonna M. de Vaudreuil d'aller la recherche avec la petite arms, laquelle se joignirent cent vingt sauvages. La diligence fut si grande que l'on atteignit l'ennemi au-dessus mme du Long-Sault. Dix Iroquois tombrent la premire dcharge, et dix-neuf captifs furent dlivrs; une centaine de guerriers restant semblaient devoir succomber et se rendre, mais l'Annibal iroquois se tira de ce mauvais pas, je ne sais par quel expdient, car il n'avait pas ces taureaux qui, la tte enflamme, semrent l'pouvante parmi les Romains. Il se fraya un passage avec cent vingt guerriers travers trois cents hommes. La Chaudire-Noire n'tait point dfait. M. de Lusignan se laissa battre, M. de Monclrie retraita, et il fut dfendu tous les habitans de s'loigner des habitations. M. de Frontenac rappela Scipion: pour loigner son vainqueur, il s'avana dans le pays des Iroquois[102]. Les Oneid demandrent la paix, mais ceux d'Onnondagu, guids par leur redout sachem, suspendirent un arbre deux paquets de joncs. Il y en avait mille quatre cents, ce qui voulait dire qu'autant de guerriers attendaient les Franais[103]. Le Comte avana, et La Chaudire-Noire alla se poster dans les bois. On ne trouva dans le Canton qu'un vieillard qui attendait et qui reut la mort avec la mme tranquillit que ces anciens snateurs romains au sac de Rome par Brennus, roi des Gaulois, et les bandes auxiliaires de Jughaine le Grand, son gendre, roi d'Irlande et d'Albany[104]. Le comte ne voulut pas aller plus loin: il ordonna la retraite. Je termine par ce que l'Anglo-amricain Thatcher dit de mon hros. [Note 102: L'arme du Comte de Frontenac, la plus grande qui et t assemble en Canada, ressemblait celle d'un roi. Il tait accompagn de M. de Callires, et de MM. de Subercase, de Ramzay, de St. Martin, de Grandpr, Deschambauts, de Grandville, de Kondiaronk, et du baron de Bkancour. Il avait sa maison et son bagage, M. de Subercase fesait l'office de Major-gnral, M. Levasseur tait Ingnieur-en-chef, et il y avait un commissaire d'artillerie.] [Note 103: En supposant que les autres Cantons fussent aussi populeux que celui d'Onnondagu (celui des Mohacks l'tait plus), on trouvera que la rpublique iroquoise avait sept mille guerriers.] [Note 104: V. Ohalloran's History of Ireland.] Le plus fameux guerrier iroquois de ces tems-l, fut celui que que les Anglais appellaient La Chaudire-Noire. Golden[105] en parle comme d'un hros, quoique peu de ses exploits nous soient connus. En 1691, il fit une irruption dans les campagnes qui avoisinent Montral. Il envahit le Canada (disent les annalistes franais) comme un torrent se prcipite sur les terrains bas, quant il franchit ses bornes. Les troupes de ce pays reurent l'ordre de garder la dfensive, et ce ne fut que lorsque le vainqueur reprenait la route de son pays, que quatre cents hommes marchrent sa poursuite. On dit que La Chaudire-Noire n'en avait que la moiti. Aprs avoir perdu vingt guerriers et quelques captifs, il se jetta parmi les Franais, les rompit, et poursuivit sa marche. [Note 105: Histoire des Cinq Cantons Iroquois.] Ce paragraphe rsume assez bien mon article, et donne une haute ide de celui qui en fait le sujet. On trouve quelques autres exploits de La Chaudire-Noire, dans un petit crit de l'poque _modestement_ intitul Histoire du Canada[106]. Ce grand chef n'tait sans doute pas un homme ordinaire, si l'on en juge par ce que nous en voyons. Il fit voir ce que j'oserai bien appeller une tactique militaire: Le Miami Mechecunaqua, chez les Amricains modernes, gala les gnraux de ce Continent dans l'art des campemens. [Note 106: L'auteur, M. de Belmont, tait, je crois, suprieur des Sulpiciens de Montral, entre 1704 et 1712.] CHAPITRE XXVII ---- ARGUMENT Des orateurs Iroquois--Garrangul--Teganissor--Cannehoot--Sadekanatie--Adharatah Rflexions. On n'a gure connu jusqu'ici les Iroquois que par leur frocit la guerre, frocit qui, souvent cdait des beaux sentimens, comme le prouvrent assez Oureouati et ce Chef qui leva le blocus de Cadaracui, en reconnaissance de ce que le gouverneur-gnral lui avait renvoy son fils qui tait captif dans la colonie. Leur sagesse politique et leur loquence galaient leur bravoure la guerre. Le bocage du conseil tait aussi frquent que le forum de Rome ancienne, ou que l'aropage d'Athnes. Adolescens et vieillards s'y rendaient en foule, ceux-ci pour faire des lois, et la jeunesse pour apprendre la sagesse. L'loquence tait le partage de l'Onnondagu, comme la supriorit la guerre tait celui du Mohack. Garrangul est le premier Dmosthnes connu. Un crivain en fait l'Ulysse de l'Amrique du Nord[107], mais avec plus de droiture que ce Grec. Je citerai ici en entier le discours qu'il pronona[108] lorsqu'il dicta la paix au marquis de la Barre. Aprs qu'Oureouati a parl, l'Aigle d'Onnondagu se lve: [Note 107: La comtesse d'Hautpoul, qui cite comme un modle d'loquence le discours prt Ulysse plaidant pour les armes d'Achille, aurait admir de mme l'Ulysse du Canada, si elle l'avait connu.] [Note 108: On ne doit pas douter de l'authenticit de ce discours, puisque Colden, le gouverneur Clinton et le baron de Lahontan l'appuient de leur autorit.] Ononthio, je t'honore, et les guerriers qui m'accompagnent t'honorent comme moi. Ton orateur a termin sa harangue, je commence la mienne: Ononthio, prte l'oreille ma voix impatiente de se faire entendre. Lorsque tu es parti de Qubec, tu pensais que le soleil avait brul toutes les forts qui rendent inaccessible aux Franais le pays des Mingos; que les grands lacs ayant franchi leurs bornes, avaient environn leurs forts, et qu'ils ne trouveraient point d'issue pour en sortir. Oui! il fallait bien que tu rvas ces choses, et c'est la curiosit de voir un si trange prodige qui t'a conduit dans ces forts avec tes jeunes gens. Te voil bien tromp, car moi Garrangul, et les anciens que m'entourent, nous venons te dire que les Onnondagu, les Mohacks, les Cayougu, les Tsononthouans et les Oneid sont ici. Je te remercie ne leur nom de ce que tu as apport dans leur pays l'arbre de la paix, et le calumet que ton prdcesseur a reu d'eux. Il est heureux pour toi que tu aies cach dans la terre la hache que avais en main: le tomahack des Mingos n'a-t-il pas t teint du sang des Franais? Ononthio, Garrangul ne dort point, et ses yeux sont ouverts. Le soleil qui rpand sa lumire, lu dcouvre un grand capitaine avec ses guerriers, mais qui parle comme s'il dormait. Tu dis que tu est venu ici pour fumer le calumet de paix avec l'Onnondagu, et moi je dis que c'tait pour lui casser la tte, si la faim n'et pas affaibli tes jeunes gens. Ecoute, Ononthio; si tes allis sont des esclaves, qu'ils t'obissent en esclaves. Les cinq peuples parlent par ma bouche. Lorsqu'ils ont enterr la hache de guerre au milieu de la forteresse de Cadaracui, l'arbre de la paix y a t plant, afin que cette place fut un lieu de trafic, et non une retraite de guerriers. Prends bien garde que tes jeunes gens n'abattent cet arbre, car nos guerriers ne lveront la hache de guerre que lorsque Corlar ou Ononthio envahiront ce grand lit que nous ont laiss nos pres. Le gouverneur Clinton met ce discours ct de celui de Logan. L'article que j'ai donn plus haut, fait voir que M. Thatcher a tort de dire que toute la rputation de Garrangul se fonde sur cette harangue, et que l'histoire ne dit rien des ses actions. M. Dainville lui accorde un esprit suprieur, un tact de convenances plus europen que sauvage: il tait encore plus grand qu'on ne l'a fait. Taganissor, Sadekanatie et Cannehoot lui succdrent. Entrons dans un grand conseil tenu Onnondagu en 1690. Quatre-vingts Sachems pleins de majest ordonnent qu'on admette les ambassadeurs d'Ononthio (le C. de Frontenac). Sadekanatie (Gagniegaton), l'ennemi particulier du gnral[109], se lve le premier, et s'adressant Corlar, il l'informe de l'arrive de quatre dputs, dont trois taient des Chefs revenus de France, et le quatrime tait Sachem des Iroquois prians, Adharatah[110]. Ils annoncent le retour d'Houreouar et des douze Chefs captifs en France. Sadekanatie prenant un collier de Ouampum envoy par le comte, et le tenant par le milieu, ajouta: Ce que je viens de dire n'explique que la moiti de ce collier. L'autre partie signifie que notre pre Ononthio dsire rallumer son feu Cadaracui, aux premires feuilles, et qu'il invite ses enfans, et Teganissor traiter avec lui. [Note 109: Gagniegaton parut deux fois Montral et Qubec o il dplut fort. Les caresses de M. de Callires l'adoucissaient un peu, mais il ne prtendait pas moins donner aux Franais une leon d'humanit en disant ce gnral: Vous avez t plus cruels que moi, car vous avez fusill douze Tsononthouans; c'est par reprsailles que j'ai mang quatre des vtres.] [Note 110: Par les Franais surnomm le Grand Agnier, tait Chef des Iroquois tablis au Canada. C'tait un homme de tte et de main. Il rendit aux Franais de signals services, et lorsque le marquis de Denonville, ne voyant pas arriver de dputs Iroquois, dsesprait de les amener la paix, il s'offrit d'aller chez eux lui-mme. Comme il traversait le lac Champlain, il rencontra un parti de soixante guerriers, et leur persuada habilement de retourner chez eux. Il prit le fort de Corlar avec d'Iberville et Ste-Hlne, en 1689, et se mit de nouveau en marche l'anne suivante avec MM. de Brosse et Beauvais. Ils furent d'abord assez heureux, et battirent l'ennemi prs Sorel; mais ayant appris que sept cents Mahingans les attendaient, ils retraitrent jusqu' la rivire au Saumon. Adharatah y fut tu dans une escarmouche.] Adharatah se levant aprs lui, parla en faveur de la paix: Je conseille mes frres, dit-il, d'aller trouver Ononthio (prenant un collier). Houreouar envoie ce collier afin que les Mingos apprennent son arrive de l'autre ct du grand lac, et pour leur donner la paix. Cannehoot, Sachem Tsononthouan, l'interrompit, et rendit compte d'un trait conclu avec les Ouahongas, peuple frquentant la rivire des Outaouais. Sept tribus avaient pris part aux ngociations qui devaient tre ratifies dans cette sance. Les Ouahongas disaient par la bouche de Cannehoot: Les Ouahongas sont venus pour unir deux peuples comme un seul. Ils sont venus pour apprendre la sagesse de Corlar et des Tsononthouans, et leurs prsente un collier, qui a une grande vertu. Par ce collier, ils essuient les larmes de ceux qui ont perdu leurs amis dans les combats, et ils effacent les couleurs des guerriers peints pour les batailles. Ils enterrent la hache que leur a donne Ononthio. Que le soleil claire sans cesse l'amiti des Ouahongas. Que la pluie, venant du Ciel, efface toutes les haines, et que les amis fument avec leurs amis. Ononthio est mchant. Les Ouahongas ont douze Tsononthouans captifs; ils les ramneront aux premires feuilles du printems. Cannehoot cessa de parler, et distribua aux cinq nations les prsens des Ouahongas. Il y avait six colliers de Ouampum, un soleil de marbre rouge, et un calumet de mme substance. Un collier envoy d'Albany fut aussi divis, et les colonies, ensemble, ayant prsent le modle d'un poisson, on le passa tous les Sachems, puis il fut mis en rserve. Aprs ce crmonial, Sadekanatie dit l'assemble: Mes frres, coutons Quider[111] et regardons Ononthio comme l'ennemi des Mingos. [Note 111: Peter Schuyler.] Le dput anglais fut alors pri de parler. Il proposa qu'aucune proposition de paix ne ft entendue qu' Albany. Son discours occasionna une longue consultation entre les Sachems, qui s'animrent sans sortir de leur gravit. Enfin Sadekanatie fut charg d'annoncer le rsultat de leur dlibration. Mingos, dit-il, notre feu brule Albany, et nous conservons l'ancienne alliance avec Corlar. Nous n'enverrons point Teganissor Cadaracui. Kinshon[112], nous savons que tu te proposes d'envoyer des soldats contre les Outaouais; mais ceux-ci ne sont que les banches, Ononthio est le trne. Frappe-le, et ses enfans priront. [Note 112: Les Iroquois appellaient ainsi les colonies anglaises.] Ononthio, tu dsires nous parler Cadaracui; ne sais-tu pas que ton feu y est teint. Les Mingos ont fait la paix avec les Ouahongas. Leurs guerriers continueront de marcher contre toi jusqu' ce que leur frre Houreouar soit parmi eux. Sadekanatie ne fut effac que par Teganissor. Le comte de Frontenac entretenait pour ce dernier une estime singulire, et il aurait dsir qu'il succdt plutt celui qui lui avait montr une franchise si froce. Teganissor tait de haute taille, bien fait de sa personne, et les traits de son visage ressemblaient, a-t-on dit ceux qu'offrent les bustes de Cicron. L'historien des cinq nations, Colden, qui l'avait bien connu, et l'avait souvent entendu parler, dit qu'il s'nonait avec une facilit admirable et que les grces de son locution auraient plu partout. Il est regretter dit M. Thatcher, qu'il ne nous soit parvenu que de faibles chantillons de son loquence; cependant, le peu que nous connaissons dmontre que le sentiment lev de l'honneur, la grandeur d'me, l'imperturbabilit, la sagacit et l'urbanit taient chez lui de qualit de l'orateur comme de l'homme priv. En 1693, un conseil fut tenu pour la paix Onnondagu, mais ni les Anglais ni les Mohacks ne s'y trouvrent. Teganissor fut envoy Albany pour faire approuver le rsultat des dlibrations. C. Colden regarde le discours qu'il pronona en cette occasion, comme un bel exemple de son art faire trouver bonne une mesure prise contre les intrts des Anglais, et faire valoir sa nation. Cayenguirago[113], dit-il, Teganissor est venu t'annoncer que ses enfans, les Oneid, ont envoy des dputs Ononthio, et qu'ils ont reu un collier. Aussitt que Tareha[114] est arriv devant Ononthio, on lui a demand o taient les six cents guerriers qui devaient frapper les Franais, comme l'avait dit Carioki, le Mohack. Il a rpondu que les guerriers n'taient pas arms. [Note 113: Le colonel Fletcher. Ce nom signifie flche rapide, et lui tait appliqu par les Iroquois, cause du prompt secours qu'il leur avait envoy lors d'une dmonstration contre leurs villages.] [Note 114: Un des plus clbres Chefs et orateurs des Iroquois, tait Cayougu. Il conduisait avec lui une femme Oneida, dont tout le but tait de voir le Comte de Frontenac. Ce n'tait pas la reine de Saba, observe Charlevoix: elle ne flatta pas moins la vanit de ce seigneur, qui lui donna de quoi vivre. M. Isidore Lebrun croit qu'elle se fit religieuse.] On l'a conduit Qubec, o il a dit: Ononthio, si tu veux planter l'arbre de la paix, viens Albany: les cinq nations ne feront rien sans Cayenguirago. Ononthio s'est fch, et il a rpondu qu'il ne traiterait point avec Cayenguirago, mais avec les Cinq-nations, parce que l'arbre de la pais ne peut tre plant que de l'autre ct du grand lac. Il a dit que les Mingos devaient tre bien dgnrs, puisqu'ils s'taient joint un sixime pour le pour les gouverner. Si les Mingos m'appellent, j'irai Onnondagu, mais je n'irai point Albany. Ils ont mal fait de se soumettre Corlar, mais s'ils envoient deux dputs des cinq peuples avec Teganissor, le Grand Ononthio m'a dit d'enterrer la hache de guerre. Ibibigui a dit: Mes enfans des Cinq-Nations, j'ai compassion de vos jeunes gens; ainsi donc, venez bientt me parler de paix, et laissez venir Teganissor; car si le Mohack est seul, je ne l'couterai point. Maintenant Tareha retourne, et dis aux anciens que j'attendrai leurs orateurs, jusqu' ce que les arbres mrissent, et que les fruits en soient enlevs. Je pars pour le grand lac, et je commande au Sachem que je laisse ici de leur faire la guerre, s'ils n'enterrent la hache des batailles. Je suis fch que Quider et Cayenguirago vous aient jous. Autrefois vos Sachems parlaient Ononthio, mais Corlar vous intimide. Ici Teganissor prit occasion de s'excuser de son retard se rendre Albany. Il rapporta ce qu'il avait rpondu Ononthio. Ononthio, tu m'as appel souvent, mais j'ai craint d'aller toi cause de la grande chaudire de guerre que tu as suspendue sur ton feu. Renverse ta chaudire, et qu'elle se brise ne clat. Ecoute, Ononthio, tu viens de la part du Grand Ononthio, et Cayenguirago est envoy par les Grands Sachems[115] de son pays. Le Grand Esprit parle par ma bouche. Tu dis que tu ne parleras pas notre frre Cayenguirago, mais souviens-toi que l'Onnondagu et Corlar sont un mme peuple; fidlit noble qui vient de l'imperturbabilit et non de la crainte. Il veut demeurer l'ami des Anglais, mais en se sparant de M. Schuyler, il dit que les Mingos sont libres et il a l'habilet de lui faire trouver bon son voyage Montral. [Note 115: Guillaume et Marie.] Pendant qu'il prenait la route du Canada, Sadekanatie parut Albany, et parla avec beaucoup d'loquence. Voici son discours: Cayenguirago, quelques-uns de nos Sachems t'avaient promis de ne point traiter avec Ononthio. Il est vrai qu'ils ont manqu leur promesse. Mais ils n'ont reu des ambassadeurs et envoy Teganissor que mus par la crainte. Tu voulais que l'arbre de la paix ft plant Albany, et nous avons coutume de ne nous assembler qu' Onnondagu. Nous l'avons enracin profondment, ses branches s'tendent sur toutes les terres que tu dcouvres sous l'horizon, et nous nous reposons sous son ombre. Laisse nous cet arbre, et ne soyons point diviss. Nous avons envoy des dputs Canada parce qu'Ononthio est un vieillard rempli de sagesse, et qui aime la paix. Onnondagu en est le principal garant, et il a envoy neuf Sachems avec neuf colliers Canada. Je suis fch d'y voir tant de Chefs, et de ce qu'il n'en reste que le mme nombre Onnondagu; mais c'est pour empcher qu'Ononthio n'assemble ses jeunes gens. Mais, Corlar, nous ne nous sparerons point de toi: nous avons un mme coeur et une mme me. Quant aux Chaouanis, laisse les venir nous pour peupler notre pays[116] car comment les Mingos refuseraient-ils la paix un ennemi humili? [Note 116: Les Iroquois, ou les Romains du Nouveau-monde, avaient le mme principe que ceux de l'ancien. Ceux-ci pardonnrent toujours et s'incorporrent les Marses, les Asculans, les Frentans, les Vestins, etc. Cela porta d'autres peuples les joindre.--(V. MONTESQUIEU, _Grandeur et Dc. des Romains._)] Cependant Taganissor arrivait avec sa suite au Sault St. Louis. Il y fut reu par le Suprieur des Jsuites, qui le conduisit jusqu' Qubec. Il y parut dans un attirail qui aurait fait honneur un ambassadeur europen, portant un bel habit militaire l'anglaise, et ses cheveux blancs couverts d'un beau chapeau avec panache, que lui avait fait faire le colonel Fletcher. Il dna tous les jours avec le comte de Frontenac, et ne parut pas un instant embarrass dans ses manires. Mais ni les festins, ni le crmonial ne purent distraire sa fermet. Je dois omettre cependant le discours que Colden lui met dans la bouche, comme ne pouvant soutenir la critique; car l'on ne doit pas croire que le comte et fait un si grand cas de Teganissor aussi insolent. Le gnral persistant ne vouloir pas ngocier avec Corlar, le Sachem fidle l'amiti et l'honneur, ne voulut traiter qu' la condition que les Franais n'entreprendraient rien de l't contre la Nouvelle-Iork. Notre glorieux pacificateur passa de Qubec Albany, et il parut videmment que ce politique iroquois voulait que les Cantons maintinssent la balance entre les Anglais et les Franais. Au grand conseil tenu sous lord Bellamont, il s'criait: Je ne comprends point comment mon frre l'entend, de ne vouloir pas que nous coutions la voix de notre pre, et de chanter la guerre lorsque tout nous invite la paix; puis se tournant vers l'orateur anglais: Tu diras Corlar, mon frre, que je vais descendre Qubec, vers mon pre Ononthio, qui a plant l'arbre de la paix. J'irai ensuite Orange pour voir ce que mon frre me veut. L'ambassade fut reue par Gennantaha avec des honneurs inusits, et fut introduite Montral au bruit d'une dcharge de botes. La paix fut consentie par tous les ambassadeurs, le 8 Septembre, 1700, et chaque tribu mit son blason ou ses armoiries au bas du trait. Les Onnondagus et les Tsononthouans tracrent une araigne, les Cayougus, un calumet, les Oneid, un morceau de bois en fourche, avec une pierre au milieu, et les Mohack, un ours. Nous voyons pour la dernire fois Teganissor Montral. Chagrin de ne pouvoir maintenir la paix entre les Anglais et les Franais, il dit au gouverneur: l'Onnondagu ne prendra aucune part dans une guerre qu'il n'approuve point. Les blancs ont l'esprit mal fait: ils font la paix, et un rien leur fait reprendre la hache de guerre. Ce n'est pas ainsi que nous en usons, et il nous faut de graves raisons pour rompre un trait que nous avons sign. Un autre Sachem que le Quintilien iroquois, disait: Ne vous rappelez vous pas que nous sommes placs entre deux nations puissantes, capables de nous exterminer, et intresses le faire quand elles n'auront plus besoin de nos secours? nous devons donc faire en sorte que l'une ne prvale point sur l'autre. C'est ainsi que parlaient les orateurs, ou autrement, les hommes d'tat des cinq Cantons. Leurs sentences taient des leons de sagesse mme pour les deux grandes nations qui les avoisinaient. Le fond n'en fesait pas le seul mrite: l'orateur sauvage ne parle jamais sans prparation, et parvient une espce d'atticisme. Ce mrite prtait un nouveau charme aux harangues de Garrangul et de Teganissor. Sadekanatie, Haaskouam et Tareha leur en cdaient peu; et si quelque fois, le ton de ces derniers nous semble empreint de frocit, c'est qu'ils taient les Chefs d'une confdration de peuples que leur gnie fesait pencher vers la civilisation, mais qui ne pouvaient encore l'tre qu' demi. La Rpublique iroquoise renfermait dans son sein l'amour de la vraie gloire, et le parfait hrosme: les bienfaits de la paix y taient apprcis comme les trophes de la guerre. L'iroquois, dans son particulier, vivait aussi plus l'aise et plus commodment que ses semblables. Malgr ces lueurs d'une civilisation naissante, le commun des hommes n'a vu que des barbares dans ces Romains nouveaux, et l'on n'a pas os croire tels ces soldats franais, ces bandes qui, sous Louis XIV, mirent feu et sang la Hollande et le Palatinat, et commirent mille autres horreurs que l'on se refuse dcrire. CHAPITRE XXVIII ---- ARGUMENT Andario ou Kondiaronk--Il accompagna le marquis de Denonville contre les Iroquois--Singulier stratagme qu'on lui attribue--Il dfait les canots iroquois--Part qu'il prend aux ngociations pour la paix--Sa mort et ses obsques--Son loge. ADARIO, plus connu sous le nom de Kondiaronk, par les Canadiens surnomm le Rat, c'est--dire le Rus, fut le plus illustre des Sachems hurons. Ennemi jur des Iroquois, il suivit les guerriers de sa tribu dans un grand nombre d'expditions, et se fit remarquer par une intrpidit extraordinaire et maints faits glorieux, qui l'levrent au rang de Grand Chef, et de capitaine au service du roi. Il accompagna le marquis de Denonville avec quatre cents hommes de guerre en 1687, et l'aida ravager le pays des Iroquois. Dans le temps que Haaskouam[117], un de leurs plus valeureux capitaines, et le gnral, convenaient d'une trve Montral, il continuait les harceler la tte d'un gros parti qu'il mena Cadaracui. Le commandant de ce poste, instruit des ngociations que l'on avait entames, chercha l'amener des rsolutions pacifiques, et lui signifia que ce qu'il avait de mieux faire en cette occasion, c'tait de reconduire ses guerriers Michillimakinac; ajoutant qu'il dsobligerait infiniment le gouverneur-gnral s'il fesait le moindre mal aux Iroquois. L'adroit huron eut l'air un peu surpris en apprenant cette nouvelle: il se contint pourtant, et, quoique persuad que l'on sacrifiait son peuple et ses allis, il sut dissimuler et ne laissa chapper aucune plainte. Il laissa Cadaracui, donnant croire aux Franais qu'il reprenait le chemin de son pays; mais ayant appris que Teganissor tait en marche avec les dputs de sa nation, il s'informa de la route qu'il devait suivre, et alla l'attendre Kaihohague, o il se mit en embuscade. Il l'aperut au bout de quelques jours, et fondit sur ses gens comme ils dbarquaient de leurs canots. Quoique surpris, Teganissor se dfendit avec tout le courage que l'on devait attendre de lui; mais la partie n'tait pas gale, et il fut forc de se rendre. Quand il demanda Adario comment il avait pu ignorer qu'il tait ambassadeur, ce dernier feignit d'tre plus tonn que lui-mme, et protesta que c'taient les Franais qui l'envoyaient, en l'assurant qu'il rencontrerait un parti d'Iroquois qu'il lui serait facile de dfaire. Pour persuader Teganissor, il relcha toute sa suite l'exception d'un seul qu'il gardait, disait-il, pour remplacer un des siens qui avait t tu dans le combat. [Note 117: Ce chef, dont le peuple exprimait l'loquence par un surnom vulgaire, s'tait mis la poursuite des Franais avec mille deux cents guerriers. Il parut en vainqueur Montral, et fit valoir les prtentions du chevalier Andros. Il parla avec emphase de la faiblesse de la Nouvelle-France, de la puissance des Cantons, et de la facilit qu'auraient les Iroquois de chasser les Franais de Canada.] On prtend qu'il alla seul Cadaracui aprs cette prouesse, et que quelqu'un lui ayant demand d'o il venait, il rpondit, _de tuer la pais_, expression dont on ne comprit pas d'abord le ses, mais dont on eut l'explication par un des compagnons de Teganissor, qui s'tait chapp au commencement du combat, et que l'on renvoya vers ses compatriotes pour les convaincre que les Franais n'avaient point pris de part cette perfidie. Adario retourna Michillimakinac, et livra son prisonnier M. de la Durantaye. Ce commandant, qui ignorait peut-tre l'armistice; mais qui aurait d connatre les lois de la guerre, ou du moins celles de l'humanit, condamna ce malheureux passer par les armes. En vain protesta-t-il qu'il tait ambassadeur, et que les Hurons l'avaient pris par trahison: Adario avait prvenu tout le monde que la tte lui avait tourn, et que la peur le fesait extravaguer. Ds qu'il fut mort, le rus Chef fit venir un vieux iroquois depuis longtems captif dans sa tribu, lui donna sa libert, et lui recommanda, en le renvoyant, d'informer ses compatriotes que, tout en les amusant par des ngociations feintes, on fesait faire des prisonniers sur eux pour les fusiller. Si l'historien contemporain, dit l'auteur de l'Histoire du Canada sous la domination franaise, n'a ni exagr, ni dfigur les faits, il doit paratre un peu singulier que Kondiaronk n'ait pas t plus mal vu des Franais aprs leur avoir jou une aussi mauvaise pice; et que La Durantaye n'ait pas t blm d'avoir fait fusiller un prisonnier de guerre. En effet, il ne cessa pas de jour de leurs bonnes grces. Mais il fit des prodiges de valeur au combat de la Madeleine, et en 1696, lorsque le clbre Chef que les Franais avaient surnomm Le Baron, partit pour Orange, il retint un grand nombre de familles huronnes qui se disposaient le suivre chez les Anglais. Ces services signals pouvaient servir pallier ses trots, si l'on veut regarder comme fondes les particularits rapportes par Charlevoix et Lahontan, mais rvoques en doute par l'historien du Canada. Ces services furent suivis d'autres non moins considrables. Etant parti, en 1697, avec cent cinquante guerriers, il s'avana sur le lac Ontario et fit prisonniers quatre claireurs, qui lui apprirent que les canots iroquois n'taient pas loin de l, et que leurs guerriers taient au nombre de deux cent cinquante. Sur cet avis, il s'avana leur rencontre, et lorsqu'il en fut une porte de fusil, il feignit de se trouver surpris et de prendre la fuite. Une partie des Iroquois se mirent sa poursuite. Adario fit force de rames jusqu' ce qu'il fut deux lieues de terre; alors il s'arrta et essuya sans tirer la premire dcharge de ses adversaires, qui ne lui tua que deux de ses gans, puis sans leur donner le temps de recharger, il fondit sur eux avec une telle imptuosit, qu'en un moment tous leurs canots furent percs. Tous ceux des Iroquois qui ne se noyrent pas furent tus ou pris. Ce terrible chec, et bien plus encore la mort de La Chaudire-Noire, qui prit dans un combat contre les Algonquins, fora les Cantons se prter franchement la paix. Adario prit une belle part aux ngociations de 1700. Le gnreux vainqueur des Iroquois fit cesser les murmures des allis, jaloux des honneurs avec lesquels on reut Teganissor, et ratifia le trait provisoire du 8 Septembre en disant: J'ai toujours cout la voix de mon pre, et je jette ma hache ses pieds; je ne doute point que les gens d'en haut n'en fasse de mme. Iroquois, imitez mon exemple.[118] Une nouvelle confrence fut convoque pour l'anne suivante, 1701. La ville de Montral se vit remplie de sauvages de toutes les tribus, au nombre de plus de deux mille. M. de Callires, alors gouverneur, fondait sa principale esprance pour se succs de ses desseins sur le Chef huron, qui l'on devait cette runion et ce concert inou pour la paix gnrale. La premire audience eut lieu le 1er Aot. Adario se trouva mal au commencement de sa harangue. On le secourut avec empressement, et lorsqu'il fut revenu lui, on le fit asseoir dans un fauteuil au milieu de l'assemble, et chacun s'approcha pour l'entendre. Il fit avec modestie, et en mme temps avec dignit, le rcit de tous les mouvemens qu'il s'tait donns pour mnager une paix durable entre toutes les nations. Il s'tendit sur la ncessit de cette paix, sur l'avantage qui en rsulterait pour tout le pays en gnral, et pour chaque peuple en particulier et dmla avec une singulire sagacit les intrts des uns et des autres. Sa voix s'affaiblissant de plus en plus, il cessa de parler, se trouva plus mal la fin de la sance, et mourut le lendemain matin vers les deux heures. Son corps fut expos quelque tems en habits militaires. Le gouverneur-gnral et l'intendant allrent les premiers lui jeter de l'eau bnite, puis le sieur Joncaire, suivi de soixante guerriers du Sault St. Louis, qui le pleurrent la manire des sauvages. Le Lendemain eurent lieu ses funrailles, qui avaient quelque chose d'imposant et de magnifique. M. de St. Ours, premier capitaine, ouvrait la marche avec soixante soldats. Venaient ensuite seize guerriers hurons, marchant quatre quatre, vtus de longues robes de castor, le visage peint en noir, et le fusil sous le bras. Le clerg prcdait le cercueil soutenu par six Chefs de guerre, et couvert d'un pole sem de fleurs, sur lequel on avait plac un chapeau, un hausse-col et une pe. Les frres et les enfans du dfunt suivaient accompagns des chefs des nations, et M. de Vaudreuil, gouverneur de Montral, fermait la marche avec l'tat-major. Il fut enterr dans l'glise paroissiale, et l'on grava sur sa tombe cette inscription, ci-gt le Rat Chef Huron, qui a le double dfaut de n'exprimer pas la clbrit du dfunt, et de montrer combien la nature grandiose de ces rgions avait peu d'inspirations pour les esprits incultes des Franais qui nous gouvernaient alors. Ce seul mot Kondiaronk, ou Adario, eut t un souvenir historique[119]. Aprs le service, M. Joncaire mena les Iroquois de la Montagne faire leurs condolances aux Hurons, auxquels ils prsentrent la figure d'un soleil et un collier de porcelaine, en les exhortant conserver l'esprit, et suivre les vues du grand homme qu'ils venaient de perdre. [Note 118: On peut remarquer ici qu'Adario aurait pu difficilement parler de la sorte si la supercherie qu'on lui attribuait et t relle.] [Note 119: Entrez dans l'Abbaye de Westminster, et vous y verrez des inscriptions sublimes: ainsi l'on n'a mis sur la tombe du grand pote que ce mot: Dryden.] Adario tait toujours applaudi quant il parlait en public. Il ne brillait pas moins, dit Charlevoix, dans ses conversations particulires, et on prenait plaisir l'agacer, afin d'entendre ses reparties vives, pleines de sel, et ordinairement sans rpliques. Il tait en cela le seul homme du Canada qui pt tenir tte au comte de Frontenac, qui l'invitait souvent sa table, afin de procurer ses officiers le plaisir de les entendre. C'est ce qu'expriment les vers suivans toujours tirs de l'Ode des Grands-Chefs: Entre ces guerriers quel est donc Ce Chef la mle figure, A la haute et noble stature? Ah! c'est Kondiaronk: Ce guerrier valeureux, ce rus politique, Ou pour dire le mot, ce grand homme d'tat, Cet illustre yendat, Presque digne du chant de la muse hroque. De quel esprit est-il dou, Quand deux fois par sa politique Et par son adroite rubrique, L'Iroquois est jou; Quand pour le mot plaisant, la fine repartie, Laissant loin en arrire et Voiture et Balzac, Du seul De Frontenac Peut avec lui lutter pareille partie. CHAPITRE XXIX ---- ARGUMENT Des Abnaquis--Taxous--Mataouando--Ouitelamon--Barbarie de ces peuples--Exception frappante--Rflexions. J'ai dit plus haut comment se forma la Confdration abnaquise. Nous sommes arrivs l'poque o elle se rendit terrible. Les Jumbeovich et les Meskambiwit (ce dernier le bras droit de notre d'Iberville), se distingurent comme volontaires dans nos armes coloniales. Taxous et Mataouando se signalrent la tte de corps nombreux. Mataouando s'avanant dans la Nouvelle-Angleterre, y massacra deux cent cinquante personnes, et rappela le massacre de Lachine; Taxous pntra jusqu' Boston, dvastant tout sur son passage, et Ouitelamon entra dans Albany, et y fit des captifs. Ces exploits clatans taient accompagns de contineulles horreurs, et, il faut le dire, l'administration en Canada, barbare l'excs, ne craignait point d'offrir des primes aux guerriers qui feraient plus de chevelures; bien diffrente de ces anciens Romains qui dgradrent le soldat qui s'tait permis de sortir de son rang sans l'ordre de son chef, elle nous rendait cruels en fesant de nous, comme des Abnaquis, autant de Flibustiers qu'elle lanait contre les colonies anglaises. L une voix s'leva en faveur de l'humanit, et Schuyler, gouverneur d'Orange, crivit au marquis de Vaudreuil, une lettre que fait honneur l'humanit. Parmi ces fureurs, quelques beaux traits venaient prouver que l'on aurait pu adoucir ces sauvages, loin de les exasprer. Un jeune officier anglais, press par deux Abnaquis, ne songeait plus qu' vendre chrement sa vie. Au mme moment, un vieux Chef, arm d'un arc, s'approche de lui, et s'apprte le percer d'une flche; mais aprs l'avoir ajust, tout--coup il baisse son arme, et court se jeter entre l'Anglais et les deux guerriers qui le poursuivaient. Ceux-ci se retirrent avec respect. Le vieillard prit le jeune officier par la main, le rassura par ses caresses et le conduisit dans sa cabane. Il n'en fit pas un esclave, mais son compagnon; lui apprit la langue de son pays et ses arts grossiers. Une seule chose inquitait le jeune Anglais; quelquefois le vieillard tournait sa vue sur lui, et aprs l'avoir contempl, laissait tomber des larmes. Cependant aux premires feuilles du printems, la tribu reprit les armes. Le vieux guerrier, assez robuste encore pour supporter les fatigues de la guerre, partit avec son prisonnier. Les Abnaquis firent une marche de plus de deux cents lieues travers les forts. Enfin ils arrivrent dans une plaine o ils dcouvrirent un camp d'Anglais. Le vieux Sachem le fit voir au jeune homme en observant sa contenance... Voil tes frres, lui dit-il, les voil qui nous attendent pour combattre. Ecoute, je t'ai sauv la vie; je t'ai appris faire un canot, un arc, des flches, surprendre l'orignal dans la fort, manier le tomahack, et enlever la chevelure l'ennemi. Qu'tais-tu lorsque je t'ai conduit dans ma cabane? Tes mains taient celles d'un enfant, ton me tait dans la nuit: tu ne savais rien, tu me dois tout. Serais-tu si ingrat que de retourner tes frres?--L'Anglais protesta qu'il ne verserait jamais le sang d'un Abnaquis. Le vieillard mit ses deux mains sur son visage, en baissant la tte; puis il regarda le jeune officier, et lui demanda: as-tu un pre?--Il vivait encore quand je quittai ma patrie.--Oh! qu'il est malheureux, s'cria le vieux sauvage; et aprs un moment de silence, il ajouta: moi aussi j'ai t pre, mais je ne le suis plus. J'ai vu mon fils tomber dans le combat, ct de moi. Il est mort en homme; il tait couvert de blessures, mon fils, quand il tomba. Mais je l'ai veng, oui! je l'ai veng. Il pronona ces mots avec force: tout son corps tremblait. Ses yeux taient gars, et ses larmes ne pouvaient couler. Il se calma peu peu, et se tournant du ct de l'orient, o le soleil allait se lever, voit-tu ce beau ciel, dit-il au jeune homme, as-tu du plaisir le regarder?... Oui, j'ai du plaisir le voir, rpondit le jeune Anglais.--Eh bien! je n'en ai plus, s'cria le vieillard. Puis, lui montrant un manglier en fleurs, vois-tu ce bel arbre, aimes-tu sa vue?... Oui son aspect me rjouit... Il n'a pour moi aucun charme, reprit l'Abnaquis, et li ajouta: pars, vas dans ton pays, afin que ton pre ait encore du plaisir voir le soleil, qui se lve, et les fleurs du printems. Il n'y a pas plus bel exemple de l'amour filial: l'amiti, chez le sauvage, produit des effets aussi frappans. L'amiti est le plus grand bonheur de la vie, disaient les Scandinaves. Ce sentiment, tous les peuples, pasteurs ou guerriers, lui ont rendu leur culte; mais il agit avec plus de force sur l'enfant de la nature que sur l'homme civilis. L'historien des Gaules nous montre deux jeunes guerriers qui changent leurs armes sur la pierre du serment. La trompette sonne et Teutates les appelle au combat: ils se font une chane de leurs colliers, et vont comme un seul, unissant ou confondant leurs efforts, leurs victoires, leur vie et leur mort. Ainsi chez nos sauvages, un ami fera cent lieues dans les bois pour s'asseoir sur la spulture de son ami. CHAPITRE XXX ---- ARGUMENT Saguima, Chef Outaouais--Guerre des Outagamis--Memoussa. La paix de 1701 avait procur la tranquillit la Nouvelle-France, et rompu le chanon des vnemens. Cependant ce repos n'empcha pas que les sauvages eussent leurs illustres. La Pouteouatami Onangnic montra beaucoup d'esprit et de sens, mais surtout un gnie vaste qui embrassait merveilleusement tous les dtails du commerce de ces rgions. L'Algonquin Makinac, digne successeur des Tessoat et des Piskarent et l'Outaouais Onask, se signalrent par des exploits guerriers. Saguima, de la mme nation, les surpassa. Il dfit les mascoutins en 1715, et en fit un grand carnage. Au premier bruit de cette irruption, le fier Pemoussa, qui tait comme le dictateur des Outagamis, nation nombreuse et turbulente, allie aux Anglais, s'avana sur le Dtroit, causant partout de funestes ravages. Le danger tait imminent: Hurons, Outaouais, Sakes, Malhomnes, Illinois, Osages et Missourites, toutes les tribus accoururent au secours des Franais. Sur la route, tous ces sauvages se pressaient les uns sur les autres. Il n'y a pas de temps perdre disaient-ils, Ononthio est en danger, il nous aime; son coeur nous est ouvert, son bras est tendu sur nous: dfendons-le, ou mourons ses pieds. Vois-tu cette fume, Saguima, disaient les Hurons, ce sont trois femmes de la tribu que l'on brle, et la tienne est du nombre. Trois femmes outaouaises taient en effet captives chez les Outagamis, mais on n'en savait pas davantage, et les Hurons parlaient ainsi pour enflammer son courage. Cependant Pemoussa arriv la vue de la place, et la voyant sur ses gardes, assit ses retranchemens sur un terrein avantageux, et l'appuya d'une maison fortifie dont il se rendit matre. M. Dubuisson, gouverneur, sortit avec du canon et suivi de ses allis. Pemoussa rpondit bravement la premire attaque; mais se voyant press par le feu bien nourri des Franais, il fit creuser de grands trous en terre pour y mettre ses guerriers couvert. On dressa alors deux chafauds de vingt-cinq pieds de hauteur, d'o l'on battit vivement les assigs, qui n'osrent plus sortir pour avoir de l'eau. Dans cette extrmit, anims par leur redoutable Chef, et tirant des forces de leur dsespoir, ils combattirent avec un courage qui rendit longtems la victoire douteuse. Ils s'avisrent mme d'arborer sur leurs palissades des couvertures rouges en guise de drapeaux, et crirent de toutes leurs forces: Corlar est notre pre, son drapeau flotte sur nos ttes, et il protge nos bras: il viendra nous secourir, ou il vengera notre mort. Mais press de plus en plus, Pemoussa fit remplacer les couvertures rouges par un drapeau blanc. Il se prsenta en dehors de son camp avec deux de ses officiers, et fut introduit devant le gouverneur. Il remit plusieurs captifs, et prsenta des colliers Saguima, afin de l'adoucir, mais les allis furent inexorables, et ne voulurent le recevoir qu' discrtion. Rduit se dfendre encore, il fit dcocher la fois jusqu' trois cent flches au bout desquelles il y avait un tondre allum, et quelques-unes des fuses de poudre, pour mettre le feu au camp des Franais. Quelques maisons brulrent en effet, et pour empcher que l'incendie ne gagnt plus loin, on fut oblig de couvrir tout ce qui restait de peaux d'ours et de chevreuils, et de les arroser chaque instant. Lasss d'une rsistance si opinitre et si habile, les confdrs parurent dsesprer du succs, et M. Dubuisson fut Sur le point d'tre abandonn et laiss la merci de ceux envers qui l'on s'tait montr si impitoyables. Il fallut qu'il employt tout ce que la raison et l'loquence ont de plus persuasif. Ces bandes indisciplines retournrent enfin l'assaut, et les assigs, aux abois, demandrent de nouveau parlementer. Il y eut quelques discours assez semblables ceux des hros d'Homre; mais M. Dubuisson les fit cesser, et pressa la ruine totale des Outagamis. Fort heureusement pour eux, un orage dispersa les allis, et permit Pemoussa d'oprer sa retraite. Il alla se poster sur une le du lac Ste. Claire, o il fut forc aprs un nouveau sige de quatre jours; le premier en avait dur dix-neuf. Le Sachem perdit plus de mille guerriers, et ne parut que plus anim par ce dsastre. Les Outagamis, souvent vaincus, demeurrent indomptables. Je retrouve Pemoussa chez sa nation en 1728. Etant all en ambassade chez les Kikapoux, en 1729, il fut assassin avec Chichippa, son compagnon, par trente guerriers de cette tribu, une des plus perfides de celles qui suivaient les Franais. Le sage Chouaenon, Chef du conseil, voulut en vain le protger contre les tratres, aposts par le Sachem Kausecou. Voil le rcit des infortunes de Pemoussa: ses belles actions ne sont pas assez connues. CHAPITRE XXXI ---- ARGUMENT Des Cherokis--Leurs rapports avec les Franais--Ceux-ci les excitent contre les Anglais--Parti de la guerre et parti de la pais--Occonostata; Attakullakulla--Guerre sanglante--Dfaite des Cherokis et retour de la paix.--Anecdotes. Les Cherokis, qui forment sans contredit la plus clbre Confdration, aprs celle des cinq Cantons Iroquois, ne paraissent sur la scne qu'en 1730. Alors, le sort des colonies de l'Angleterre et de la France demande une dcision, et les Franais, plus faibles cherchent partout des dfenseurs: l'alliance de nombreuses tribus aait t tout le secret de leur force. Les Cherokis, camps dans l'Alabama et le Tenessee, vivaient en paix avec les Anglais, mais un de leurs guerriers ayant t massacr par la milice de Gorgie, soldatesque dont la cruaut et la barbarie commenait devenir proverbiale, la bonne harmonie cessa, et les Franais reurent l'appui d'une diversion puissante. Ils trouvrent un parti de guerre accrdit, duquel Occonostata tait l'me. Occonostata, ou le Grand Capitaine, avait mrit ce beau surnom par ses prouesses la guerre. Inaccessible la crainte, il s'criait: Quelle est la nation devant laquelle le Grand Capitaine tremblera?... il ne craint pas les nombreux guerriers que le Grand Sachem George peut envoyer dans ces montagnes. Son loquence mle animait les jeunes gens, prcipitait leurs aveugles dmarches. Le gouverneur de la Caroline du Sud crut devoir assembler toutes ses forces Congares, d'o il menaa tout le pays des Cherokis. Occonostata n'tait pas prt clater. Il s'aventura avec trente dputs, et se rendit Charleston, pour y ngocier un accommodement devenu impraticable. Le gouverneur, aprs avoir numr les griefs de la colonie, ddaigna de l'couter, et lui ordonna de suivre l'arme. Au fort George, Occonostata fut confin, avec ses compagnons, dans une misrable hutte peine assez grande pour contenir la moiti des dputs. Cependant, les milices se mcontentrent faute de paye, et le gouverneur, n'osant s'aventurer plus loin, s'en revenait lentement, tranant Occonostata sa suite, lorsqu'Attakullakulla, Chef du parti pacifique, se dvoua pour dlivrer son rival. Ce Sachem, l'homme le plus loquent de sa nation, qui avait travers l'ocan, avait une singulire amiti pour les Europens. Il opinait toujours pour la paix, mais la puissance de sa parole succombait devant la fougue du Grand Capitaine, et sa destine tait d'tre toujours le rparateur des fautes de sa nation. Il eut une entrevue avec le commandant, et ngocia avec tant d'habilet qu'il obtint la libert d'Occonostata et de Fiftoe et Saloueh, Sachems de Keovi et d'Estato. Cette marche infructueuse des Anglais avait cot 25,000, et en pure perte, car Occonostata ne devint pas plus pacifique, et douze colons furent massacrs par ses partisans. Il parat que Coytmore, commandant du Fort George, avait provoqu ces hostilits. Le Grand Capitaine vint l'assiger, mais dsesprant de pouvoir emporter la place, il fit une embuscade dans un bois voisin, puis il envoya une femme prvenir le gouverneur, qu'ayant quelque chose d'important lui communiquer, il dsirait le voir sur le bord de la rivire. L'imprudent Coytmore s'avana vers le rivage avec les lieutenans Bell et Forster. Occonostata paraissant sur la rive oppose lui dit qu'il allait Charleston, pour solliciter la libert des captifs, et qu'il dsirait avoir pour sauve-garde quelques Anglais de la garnison; et montrant une bride qu'il tenait la main, il feignit d'aller chercher un cheval dans la fort, mais l'instant mme, il donna le signal convenu, qui tait de faire tourner la bride autour de sa tte. Les sauvages se prcipitant du bois, massacrrent le commandant et prirent les deux officiers. La garnison exaspre, fit prir tous les prisonniers, qui taient dans le fort. Occonostata venait d'allumer un vaste incendie, car il n'y eut pas de famille qui ne perdt un proche dans ce massacre, et toute la nation courut aux armes. Toutes les tribus descendirent de leurs montagnes, semblables aux avalanches, qui absorbent tut ce qu'elles trouvent sur leur passage. Elles dcimrent les habitans inoffensifs de la Caroline, et ne virent mettre un frein leurs fureurs, que par l'arrive de sept compagnies de rguliers, qui furent cantonnes sur la frontire. La Caroline du Nord et la Virginie armrent toutes leurs milices, et Sir Jeffery Amherst, gnral en chef dans les colonies, fit de nouveau partir douze compagnies pour le thtre de la guerre. L'arme runie entra sur le territoire des Cherokis, et rasa sur son passage les deux gros bourgs de Keovi et d'Estato. Les deux Sachems en avaient retir les guerriers, et retraitaient devant les soldats Anglais, suivant le plan du Grand Capitaine, qui abandonna le blocus du Fort George pour marcher la dfense de son pays. Il laissa les Anglais s'engager dans des dfils dangereux. Ils s'avancrent jusqu' cinq milles d'Etcho travers les rivires et les montagnes. L tait une valle basse, tellement couverte de buissons que les soldats pouvaient peine s'y battre un chemin. Un officier fut charg d'ouvrir une route avec une compagnie de sapeurs. Ils tombrent dans une embuscade. Un feu bien nourri d'armes feu jeta sur le carreau le Chef anglais et plusieurs soldats. Les grenadiers et l'infanterie lgre s'avancrent alors au pas de charge, un feu rgulier s'ouvrit sur toute l'tendue des deux lignes, et les bois voisins retentirent du bruit du canon et de la mousquetterie, que rptaient les collines. Aprs une heure de combat les Cherokis cdrent momentanment, et retraitrent emportant leurs morts. Les soldats bretons rvrent aux armes disciplines qu'ils avaient combattues en Europe, et leurs officiers contemplrent avec tonnement le choix judicieux que le Sachem avait su faire du terrein. On avait perdu cent vingt hommes; il fallut retraiter aussitt. Occonostata suivit en vainqueur ces vieilles bandes formes par le duc de Cumberland, il emporta le fort Loudon. Le capitaine Stuart capitula avec vingt rguliers, la condition d'tre conduit Fort George. Il en sortit presqu'aussitt, pensant reprendre son poste, mais il fut contraint de se rendre discrtion aprs avoir perdu trente hommes. Attakullakulla ne prit aucune part cette seconde campagne. Il voulut jouer le rle de pacificateur; mais la gloire de son rival animait les jeunes guerriers poursuivre la guerre. Il eut cependant l'influence de se faire livrer le Capitaine Stuart, et le logea dans sa cabane. Occonostata, matre de tout le pays, tait bien rsolu emporter Fort George. Il se procura du canon, et ordonna au prisonnier d'en conduire le service. Le malheureux capitaine ne voyant que l'alternative de mourir ou de manquer l'honneur, communiqua son trouble son librateur, qui le prit par la main en disant: Sois tranquille, mon fils, le vieux guerrier est ton ami. Attakullakulla annona qu'il partait pour la chasse, et voulut conduire avec lui son prisonnier. Il y avait loin du point de dpart la frontire, et la plus grande diligence tait ncessaire pour viter toute surprise. Ils marchrent neuf jours et neuf nuits travers d'paisses forts, et sans autre guide que les astres. Le dixime jour ils arrivrent heureusement sur la rive de la rivire Holstein, et rencontrrent l'arme du colonel Bird. Le vieux Sachem se spara de son prisonnier, et se renfona dans la fort aussi composment que s'il et fait une action ordinaire. Pour revenir aux vnemens de la guerre, les colonies firent de nouveaux efforts, et levrent un rgiment colonial; des troupes arrivrent du Nord, les Chickasas et les Catawbas s'armrent contre leurs semblable, et trois mille hommes marchrent contre les Cherokis. M. de Latinac se trouvait Etcho. Au grand conseil de la nation, brandissant La hache de guerre, il s'tait cri: Qui est-ce qui lvera le tomahack pour venger Ononthio? Et le Sachem d'Estato, Saloueh, leva le sien, et chanta la guerre. Occonostata rencontra les troupes coloniales dans le mme endroit o il les avait repousse l'anne prcdente. Une colline appuyait leur flanc. Les premiers Cherokis la montrent sans dfiance, mais les Chickasas les ayant aperus, les dlogrent, soutenus par les premiers rangs de soldats. Occonostata s'opinitra, et reprit la position malgr les efforts du colonel Grant: la bataille devint alors gnrale. Les troupes se trouvaient dans une situation dplorable, extnues de fatigue et exposes un orage furieux. Elles semblaient tre le jouet des Cherokis, qui, protgs par leurs forts, se dispersaient pour se rallier sans cesse. On les poussait sur un point, ils revenaient sur un autre, et sans les sauvages allis, il est probable Que les vieux grenadiers anglais n'auraient pu vaincre les fiers montagnards. Comme le colonel Grant tait occup les poursuivre du t de la rivire, le Grand Capitaine tomba sur les bagages et les dtruisit. On se battit depuis huit heures du matin jusqu' onze. Les sauvages retraitrent alors emportant avec eux les corps de ceux qui avaient t tus. La victoire fut cependant complette, et l'arme employa un mois entier ravager le pays. Un officier crivait: Le ciel nous a favoriss, et nous avons achev notre ouvrage. Tous les bourgs, au nombre de quinze, ont t ruins, mille quatre cents cres de bl dtruits, et cinq mille[120] Cherokis pousss dans les montagnes. [Note 120: M. Thatcher. Ce serait plutt cinquante mille.] Occonostata ddaigna de demander grce, mais Attakullakulla, redevenu l'espoir de sa nation, vint trouver le colonel Grant, et lui tint ce discours: Vous vivez sur le rivage, et vous tes dans la lumire; pour nous, qui habitons la fort, nous sommes dans les tnbres. Cependant il n'y aura plus d'obscurit, car Attakullakulla a toujours cherch le bien, et quoiqu'il soit bien vieux, il vient encore voir ce qu'il y a faire pour son peuple afflig. Ce qui est est l'ouvrage du Grand Esprit. Les Cherokis ne sont pas de la mme couleur que les blancs, et ceux-ci leur sont suprieurs, mais le mme esprit est le pre de tous; c'est pourquoi le vieux Sachem espre que le pass sera enseveli dans l'oubli. Le grand roi (George) lui a dit que les plaines et les forts appartiennent aux deux peuples, et comme ils vivent sur un mme sol, il faut qu'ils s'aiment comme une mme nation. M. Ramzay ajoute que la paix fut conclue, et que les deux partis exprimrent le dsir qu'elle se perptut aussi longtems que le soleil rpandrait sa lumire sur la terre, et tant que les fleuves rouleraient leurs eaux majestueuses. Attakullakulla se rendit Charleston, o le gouverneur le reut avec distinction, l'invita sa table, et lui confia une copie du trait sous le grand sceau de la Province. M. Thatcher doute qu'Attakullakulla fut un des Chefs qui furent prsents George II, en 1730; mais le Sachem le dit indirectement dans son discours au colonel Grant. Je termine cet article par une entrevue qu'eut avec ce sauvage intressant Bertram, l'agrable auteur des voyages dans le Sud. Aprs avoir travers cette branche considrable de la Tanase, dit en substance le voyageur, j'observai un groupe de sept _Indiens_ descendant les hauteurs qui avoisinent le rivage. Je vis venir en avant un Chef de guerre, et supposant bien que c'tait Attakullakulla, _Empereur_ des Cherokis, par respect, je m'loignai du chemin, pour lui laisser le passage. Sa _hautesse_ me rendit le compliment par un sourire; elle s'approcha de moi, et, me serrant la main, elle me dit: Je suis Attakullakulla, l'Anglais me connat-il? Je lui rpondis que le bon esprit qui marchait devant moi, m'avait dj appris qu'il tait le Grand Attakullakulla, et k'ajoutai que k'tais de la Pensylvanie, dont les habitans, blancs et rouges se fesaient gloire d'tre les allis des Cherokis. Il me demanda si je venais de Charleston, et si je connaissais le capitaine Stuart que, me dit-il, il allait visiter. Sur mes rponses satisfaisantes, et sur ce que je luis dis que j'allais moi-mme chez les Cherokis, il m'assura que je serais le bienvenu, et me fit, en s'loignant, un signe de politesse, que toute sa suite me rpta. CHAPITRE XXXII ---- ARGUMENT Etat de la Confdration iroquoise--Alliance anglaise--Talasson--Schinoniata--Les Cantons prennent part l'invasion du Canada. L'illustre orateur Teganissor estimait assez sa nation pour la croire en tat de tenir le balance entre les colonies franaises et anglaises; mais les grandes entreprises que l'instinct de leur conservation fit natre tout--coup au sein de ces dernires, prirent un immense dveloppement, et ce torrent emporta tout sur son passage. Les cantons iroquois se virent entrans. Leur constitution s'altra sous l'influence de ce changement, et l'on vit cette rpublique formidable diminuer d'importance en devenant moins indpendante. Sa population, loin de dcrotre, s'tait accrue en 1712, lorsque les Tuscaroras, nation puissante de la Caroline, dpossdes par le sort de la guerre, vinrent former un sixime canton. Mais l'influence du gnral Johnson acheva un ouvrage depuis longtems commenc. Les Sachems avaient plus frquent Albany que Qubec: ils taient plus porte des Anglais qui paraissaient leur tendre une main librale. L'esprit conciliant des Franais, soutenu par le courage, les avait tenus en suspens, mais la fortune ne parut pas plutt fuir leur bannire, que les guerriers n'eurent plus d'estime que pour Corlar. Sir William, tabli dans leur pays en qualit d'agent, leur fit accepter, sans qu'ils s'en doutassent, une dpendance entire des Anglais. Les moeurs s'altrrent par le commerce avec les blancs. Ces peuples durent faire ds lors quelques progrs vers la civilisation. Mais l'on ne vit plus cette suite non interrompue de Chefs valeureux, dont Talasson sembla devoir fermer la liste. Il fut, comme tant d'autres l'orgueil d'Onnondagu, et la terreur des Outaouais. Ses successeurs ne parurent sur le champ de bataille que comme des volontaires servant sous des capitaines trangers. Tel un descendant d'Uncas le Mohican, portant ce nom lui-mme, se signala la bataille du lac George, et Hendrich, Grand-chef de guerre des Mohacks[121], tomba devant Johnson comme un chevalier meurt aux pieds de son roi. [Note 121: Le gnral Johnson tenant conseil avec les Mohacks, ce Chef lui dit: J'ai rv que tu me donnais un habit galonn, et il me semble que c'est celui que tu portes maintenant. Eh bien! dit Sir William, il est toi; et il en revtit le Sachem, qui partit enchant. Le gnral eut son tour. Je ne rve pas ordinairement, dit-il son homme, dans une autre occasion; cependant, depuis que je t'ai vu, j'au un songe vraiment singulier.--Quel est ton songe, dit le Mohack?--J'ai rv que tu me donnais une chane de terreins sur la rivire, pour y btir une maison.--Hendrich jetant sur lui un regard perant: si dans la vrit de ton me, tu as fait ce songe, tu l'auras. Quant moi, je ne rverai plus; je n'ai gagn qu'un beau vtement, et toi, je t'abandonne un grand lit, sur lequel ont souvent dormi mes anctres. Ce lit avait trois lieues.] Schinoniata, Sachem Onnondagu, aurait t plus clbre une autre poque, lorsque l'indpendance de sa nation eut dvelopp son nergie. La rvolution favorable aux Anglais, ne s'tait point opre sans quelques efforts pour la prvenir de la part des Franais. M. de Vaudreuil voulant faire revivre tout prix l'influence de sa nation, fit prvenir ce Chef, en 1757, qu'il allait envoyer aux Iroquois un Sachem qui leur parlerait d'affaires sur leurs nattes. Ce Sachem devait tre M. de Lvis, mais on eut besoin ailleurs de ce clbre gnral, et M. Rigaud de Vaudreuil partit sa place avec neuf canots chargs de prsens. Schinoniata vint sa rencontre avec vingt guerriers et le vit prs d'Oswego. On se salua de trois dcharges de mousquetterie, l'on dressa une tente, et nos deux grands hommes s'abouchrent ensemble. Mon pre, dit Schinoniata, nous regardons ce jour comme heureux puisque nous te voyons; mais avons appris ton arrive par ceux que tu nous as envoys. Ils nous ont dit que tu dsirais que nous allassions au-devant de toi: nous sommes venus. Il continua tenant un collier de rassades: Tes envoys nous ont dit que tu demandais dans quel lieu nous voulions que tu nous parlasses. Nous ne voyons pas de meilleur lieu qu'Onnondagu o tu nous parlera sur nos nattes, car les fredoches ne sont point propres au conseil. M. de Vaudreuil rpondit assez bonnement: Mes frres, je vous remercie de ce que vous tes venus au-devant de moi. Mon dessein tait toujours d'aller Onnondagu pour vous y porter la parole de mon pre. Vous tes les matres du dpart, et d'en fixer l'heure et le jour. Les Franais auraient eu l'imprudence de s'engager dans le pays des Iroquois, mais Schinoniata, revenant sur ses pas, dit M. Rigaud: Mon pre, tu vois que nous souhaiterions de te voir dans nos villages, mais nous sommes trop prs de Corlar; il est fort, et il nous a dit, qu'il voulait sacrifier Ononthio. Tu pourrais tre insult. Nous allons envoyer dire Onnondagu que tu es ici, et que l'on vienne entendre la parole de notre pre. Enfin, le 6 aot, on tint un grand conseil dans la tente du gnral. Les prsens taient rangs sur le bord du rivage. Les Iroquois les acceptrent sans peine; ils firent force belles promesses, et M. de Vaudreuil alla informer le marquis du succs apparent de sa mission. Schinoniata ne devient pas plus mauvais ami de Sir William Johnson pour avoir reu des prsens. Il le suivit dans son expdition contre Niagara, et contribua la dfaite des Franais. Un corps de mile guerriers franchit les lacs avec le gnral Amherst, et fondit avec lui sur la colonie. Les Mohacks virent tomber la jeune France avec les bandes aguries du gnral de Lvis, Montral. SECONDE PARTIE ---- CES TRANGERS (disait le vieux prince Norwgien) sont arrivs ici comme une vole d'oies sauvages; ils y ont amen leurs petits, et s'y sont mis couvert. Qu'on leur propose aujourd'hui de retourner dans leurs montagnes ou dans leurs basses terres, aprs qu'ils ont got de nos excellens poissons!!! Non, nous ne verrons plus les beaux jours de ces les, les usages primitifs n'existent plus. Que sont devenus nos anciens Chefs, nos Fea, nos Shlaghrenner? Ils ont fait place aux Mouat; eux dont les noms prouvent assez qu'ils sont trangers ces rivages. Dans un sicle d'ici, peine il restera un pouce de terre aux vrais habitans norses, aux propritaires d'hritages norwgiens. SIR WALTER SCOTT (Le Pirate). CHAPITRE I ---- ARGUMENT. Des Outaouais--Ponthiac, leur Chef--Ses premires armes--Entrevue avec le major Rogers--Nianvana--Grands projets de Ponthiac--Prise de Michillimakinac--Sige de Dtroit--Bataille de Bloody-Bridge--Paix gnrale--Retraite de Ponthiac--Anecdotes et Rflexions. Les Outaouais n'ont pas encore paru avec clat dans cette histoire. Le grand Ponthiac va les tirer pour un moment de cette nullit, pour les couvrir d'un lustre sans suprieur dans les annales aborignes: le Nord va s'tonner de leurs exploits. Lorsque le commerce de la Nouvelle-France commena prendre quelque dveloppement pour s'tendre jusques aux lacs, les Outaouais vivaient dans leurs environs avec les Chippeouais et les Pouteouatamis, deux peuples quel'on suppose avoir appartenu la grande nation algonquine qui, au temps de M. de Champlain, occupait la rive nord du St. Laurent, entre Qubec et le lac St. Pierre. La tradition orale fait venir les trois tribus jusqu'au lac Huron, o elle se sparent. Les Outaouais, agriculteurs, se fixrent dans les environs de Michillimakinac: les deux autres tribus poursuivirent leur marche. Les Franais se firent des amis des Outaouais et des Chippeouais. Un Chef de ces derniers disait nagure dans une ville des Etats-Unis: lorsque les Franais parurent aux chtes, ils vinrent nous voir, et nous baiser. Ils nos appelaient leurs enfans, et nous trouvmes en eux des pres. Nous vivions comme des frres dans une mme cabane. Ponthiac, Chef des Outaouais, avait contribu, en 1754, la dfaite du gnral Braddock, sous le Grand Chef Makinac. Dans une autre occasion, il avait secouru le Dtroit. Ami sincre des Franais, il ne put voir d'un oeil tranquille la conqute de 1760, et commena ds lors dployer toute l'nergie de son caractre. Les lacs venaient d'tre livrs au gnral Amherst. Le major Rogers, qu'il envoya pour prendre possession du pays des Outaouais, rencontra le Sachem sur le chemin du Dtroit. Ponthiac s'tait fait prcder d'une dputation de Chefs de tribus de sa dpendance. Ces ambassadeurs reprsentrent leur matre comme le seul souverain du pays, et annoncrent qu'il venait faire la paix avec les Anglais. Il parut en effet. Aprs les saluts, il demanda hardiment au major comment il avait s entrer dans son pays, et quel tait le but de cet empitement. Rogers, trop prudent pour s'mouvoir, rpondit qu'il venait en ami, pour chasser une nation qui avait t un obstacle l'amiti des guerriers Outaouais pour le Grand Roi George; puis il offrit aux dputs un prsent de Ouampum. Ponthiac l'accepta en disant: je resterai ici jusqu' demain, et je ferai aussi un prsent aux Anglais. C'tait me dire, crit Rogers, tu n'iras pas plus loin sans ma permission. A l'approche de la nuit, il demanda au major si ses jeunes gens n'avaient pas besoin de se procurer des fruits que produisait son pays, et il envoya ses guerriers la recherche. Dans une seconde entrevue, il lui prsenta son calumet, et lui permit de traverser son territoire. Il voulut mme l'accompagner jusqu'au Dtroit, et fora rebrousser, une tribu qui venait couper le passage. Les Outaouais avaient un autre Chef, Minavana, que le clbre voyageur Henry[122] rencontra dans l'le de La Cloche[123] sur le lac Huron, puis Michillimakinac. Ce lieutenant de Ponthiac, lui parla fort mal des Anglais. C'tait, dit Henry, un personnage d'une apparence fort remarquable, de haute stature, la contenance belle et fire. Il entra dans son appartement suivi de soixante guerriers arms de pied en cap. Quand ils eurent dfil un un, ils s'assirent, et se mirent fumer. Minavana parla sur un ton fort haut, et effraya beaucoup notre voyageur, mais il ajouta que les Anglais taient indubitablement de braves guerriers, puisqu'ils venaient ainsi au milieu de leurs ennemis, et qu pour lui (M. Henry), il semblait tre l'ami des guerriers rouges, et nourrir de bonnes intentions; puis il lui donna une poigne de mains, et sortit avec ses guerriers. M. Thatcher, frapp du caractre lev de Minavana, veut le confondre avec Ponthiac lui-mme; mais c'est une assertion improbable. [Note 122: Travels and adventures in Canada between the years 1760 and 1766.] [Note 123: Ainsi nomme d'un rocher fendu qui rend le son d'une cloche lorsqu'on le frappe.] Pour revenir celui qui fait le principal sujet de ce chapitre, ce fut vers ce temps qu'il conut le vaste projet de runir les tribus de l'Ouest et du Sud-Ouest dans un irruption qui devait expulser les Anglais et, croyait-il peut-tre, ramener les Franais dans son voisinage. Le plan qu'il adopta suppose chez ce sauvage un gnie extraordinaire et un courage de premire force. C'tait une attaque simultane et soudaine contre tous les postes que les Anglais occupaient autour des tribus, aux deux extrmits du lac Ontario, ou midi et l'occident de l'Eri, autour du Michigan, sur l'Ohio, l'Ouabache et l'Illinois. On tenait sur cette immense tendue Frontenac, Pittsburg, Buffalo, Niagara, Sandoske, le Dtroit, Michillimakinac, etc. La plupart de ces postes taient des entrepts de commerce plutt que des forteresses, mais ils taient encore formidables contre les sauvages. Ils commandaient les grandes avenue aux eaux du Nord et de l'Ouest. Ponthiac, instruit qu'il tait de la gographie de ces rgions, comprit que leur conqute lui ouvrirait tous les passages. Le drapeau britannique devait tre abattu au mme instant dans tous les forts, et pour procurer l'ensemble ncessaire, le Sachem ne se prpara qu'en secret. Il ouvrit d'abord son plan aux Outaouais et le dveloppa avec toute l'loquence sauvage. Il fit jouer les ressorts de l'ambition et de la crainte, de l'esprance et de la cupidit, et rappella le souvenir des Franais. Des Outaouais, l'ardeur se communiqua aux autres peuplades, qui se runirent dans un grand conseil. Ponthiac y pntra dans tous les replis de leur caractre, et il les fixa toutes en dmlant leurs intrts divers, et en donnant son projet comme inspir par le grand-esprit un Chef Lenni-Lenape. Chippeouais, Outagamis, Yendats, Pouteouatamis, Sakis, Menomenes, Lenni-Lenapes, Missisagues, Shaouanis, et Miamis marchrent sus un mme drapeau. L'alliance des Iroquois acheva le chef-d'oeuvre de la politique sauvage, qui combina ce gigantesque plan d'attaque, embrassant tout depuis Niagara jusques la rivire Potomac. L'oeuvre de la destruction commena en mme temps sur tous les points, et de onze postes, neuf succombrent. Presqu'le cda aprs deux jours. Le capitaine Ecuyer fut secouru Pittsburg la veille d'tre forc: les sauvages se ddommagrent de ce dsappointement en ouvrant une scne de dvastation dans toute l'tendue de la Pensylvanie, de la Virginie et de la Nouvelle-Iork. Ponthiac arriva en personne devant Michillimakinac. Cette place, situe entre les lacs Huron et Michigan, tait le principal entrept entre les rgions hautes et basses. Quatre-vingt-dix hommes la dfendaient avec deux pices de canon. Le Sachem envoya en avant Minavana, sous prtexte de complimenter le commandant. Aprs que ce Chef eut dbit sa harangue et protest de son amiti pour les Anglais, ses guerriers se mirent jouer de la balle, prs de l'enceinte du fort. Elle fut plusieurs fois jete dessein dans l'intrieur, et autant de fois les sauvages entrrent pour la reprendre[124]. Par ce moyen, ils se rendirent matres d'une des portes, et Ponthiac arrivant avec toutes ses forces, fora la garnison de mettre bas les armes. Matre de Michillimakinac, il s'avana aussitt contre le Dtroit. Le major Gladwin y commandait avec trois cents hommes. Les sauvages passrent la nuit danser et chanter. Le lendemain Ponthiac fit demander une audience, et fut introduit avec un dtachement de ses guerriers. Ils devaient tomber sur les Anglais un signal convenu. La harangue du Sachem fut svre; il s'anima de plus en plus, et il allait donner l'attaque lorsque Galdwin cria aux armes. Les officiers tirrent leurs pes, et les canonniers furent leurs pices. A cette vue, Ponthiac affecta de se voir trahi, et sortit. Le 10 de mai, il commena un sige en formes, et logea ses guerriers dans les faubourgs. Ils furent dlogs le 11, coups de canon. Cependant, le major, inaccoutum la guerre des sauvages, craignait un assaut; il voulait retraiter Niagara, et n'en fut empch que par les Canadiens. Ponthiac, profitant se son ineptie, proposa une nouvelle entrevue qui lui livra le capitaine Campbell et le lieutenant McDougall. Il eut un nouveau sujet de triomphe dans la dfaite de Sir B. Devers, et d'un gros dtachement. Le 30, une flottille parut la vue de la place. La garnison monta aussitt sur les bastions, et l'on entendit en mme temps le cri de guerre des Outaouais. Ponthiac tait all se poster la Pointe Pele. Trente bateaux chargs de troupes furent attaqus et pris. Les guerriers remontrent La rivire en triomphe, contraignant les Anglais de ramer, et passrent devant la place. La garnison fut plus heureuse au mois de Juin. Un vaisseau de guerre ayant paru devant le fort, Ponthiac arma ses canots, et crut le prendre l'abordage, mais le capitaine, qui avait fait cacher les soldats fond de cale, les rangea aussitt sur le pont, commanda une dcharge gnrale, et jeta les assaillans sur le carreau. Le Sachem n'abandonna pas encore l'espoir du triomphe. Il fit faire des radeaux avec des dbris de maisons, et les chargea de matires combustibles en guise de brulots; mais ses guerriers ne comprirent rien cette nouvelle invention, qui n'eut pas d'effet, et la place fut ravitaille. Au mois de Juillet, un Chef Outaouais ayant t tu, le capitaine Campbell fut massacr, pour consoler les parens du dfunt. Ponthiac eut la magnanimit de chercher l'assassin, qui s'enfuit Saginan. Le 22 du mme mois, trois cents hommes arrivrent au secours de la place, et l'on rsolut attaquer les sauvages. Leur terrible Chef nit en sret les femmes et les enfant, et fit deux embuscades. Il laissa les Anglais s'avancer jusques au pont qui a retenu depuis le nom de Bloody-bridge, mais la petite arme n'y fut pas plutt arrive, qu'elle se vit accueillie par un feu bien nourri. Le commandant tomba mort, et les troupes furent mises en dsordre: elles se rallirent, et tous les postes furent enlevs la bayonnette. Ponthiac les reprit cependant, et les Anglais rentrrent avec perte de cent dix hommes tus ou blesss. Il ne se passa plus rien de remarquable jusqu'au 18 aot. Mais alors les Hurons et les Pouteouatamis ayant laiss le camp, et Ponthiac ayant eu vent des prparatifs du gnral Bradstreet, qui tait arriv Niagara avec trois mille hommes, le sige fut lev, et les sauvages se retirrent en combattant avec le major Volkins. Le 3 avril, 1764, le Sault Ste. Marie fut tmoin d'un congrs gnral des sauvages. Vingt-deux nations, quelques-unes inconnues jusqu'alors, y envoyrent des dputs, et firent la paix avec le Grand Roi, reprsent par le vieux gnral Johnson. Mais Ponthiac ddaigna de ngocier, et retraita jusqu'aux Illinois. Il fit encore quelques tentatives en 1765, la tte des Miamis et des Mascoutins, et mourut en 1767, assassin par un guerrier Peoria qui, dit-on, croyait faire sa cour aux Anglais, en les dlivrant d'un si formidable ennemi. [Note 124: Homre nous dcrit exactement au VIe livre de son Odysse, ce jeu dont s'amusait Nausica sur le bord de la mer, dans l'le de Corfou, lorsqu'Ulysse sortit du buisson o il s'tait cach aprs le naufrage. La reine, dit-il, jeta la balle une de ses femmes, qui la manqua: la balle tomba dans les flots. Il nous rappelle encore ce jeu au VIIIe livre; les joueurs taient Alius et Laodamas.] Ponthiac, en s'emparant du Dtroit, voulait en faire le sige de sa domination, qui aurait t redoutable aux nouveaux possesseurs du Canada. Il morcela sans cesse leur conqute, dit M. Beltrami, et ne put oublier les Franais. Le gouvernement, dans la vue de se l'attacher, lui avait fait une pension annuelle considrable, ce qui ne l'avait pas empch de manifester, en plusieurs occasions, un esprit de malveillance et de haine contre ses anciens ennemis. Nous n'avons encore vu qu'une partie de la grandeur de Ponthiac. Cet incomprhensible sauvage chercha mettre ses sujets en tat de manufacturer le drap et les toffes Comme les Anglais, et offrit au major Rogers une partie de son territoire, s'il voulait entretenir quelques Outaouais dans les manufactures d'Angleterre. Il tudia la tactique de nos troupes, et en raisonnait avec une sagacit peu au-dessous de la science. Ce qui est plus tonnant encore, il tablit durant la guerre une sorte de banque sa faon. Elle donnait des billets de crdit, qui portaient l'image de ce qu'il voulait qu'on lui donnt, et son sceau qui tait la figure d'une loutre. Son autorit parmi les siens tait celle d'un Dictateur. On cite sa louange plusieurs beaux traits. En 1765, le lieutenant Frazer tant all aux Illinois avec un dtachement de soldats, sous couleur de visiter un tablissement canadien, mais visiblement pour l'observer, il le fit prisonnier avec sa troupe, et le relcha gnreusement. Le major Rogers lui fait dire aprs sa retraite du Dtroit: que pour lui il ne ferait la paix que lorsque'elle lui serait utile ainsi qu'au grand roi. Le mme officier charg de le regagner, lui envoya de l'eau-de-vie. Quelques guerriers qui l'entouraient frmirent la vue de cette liqueur, qu'ils croyaient empoisonne, et voulurent le dissuader d'en boire: non! leur dit Ponthiac, celui qui recherche mon amiti, ne peut songer m'ter la vie; et il prit la boisson avec l'intrpidit d'Alexandre prenant la potion de Philippe. Le R. P. Thbaud, maintenant Recteur du Collge de Frodham aux Etats-Unis, crivait en 1843: la France n'a pas assez connu et apprci les efforts de ce grand homme. Je n'ai pu trouver son nom dans aucun crivain de notre nation: il tait rserv aux Anglais et aux Amricains, ses ennemis, de lui rendre justice. Aprs la mort du marquis de Montcalm, aprs les victoires de l'anglais Wolfe sous les murs de Qubec, et de l'amricain Washington devant le Fort Duquesne, quand les affaires des Franais semblaient dsespres en Amrique, le Sachem Outaouais forma le plan de surprendre la fois par un coup de main onze Postes militaires occups par la Grande-Bretagne. Trois seulement, Niagara Pittsburg et Dtroit rsistrent. _Pontias_ assigea Dtroit, le plus important de tous. Il sut, chose tonnante, retenir ses inconstans compatriotes pendant une anne entire sous ses murs[125]. En vain la nouvelle de la paix de 1763 arriva en Amrique. Il continua le sige jusqu' l'abandonnement entier du Canada par la France. Alors, rest seul sur le champ de bataille, la tte de sa nation, n'ayant pas mme pour sa protection personnelle le plus petit article d'un trait conclu deux mille lieues de son pays, il s'enfuit travers les bois comme un Indien ordinaire, et se rfugia chez les Illinois, parce qu'ils taient les plus sincrement attachs aux restes du parti franais. Depuis il succomba dans une querelle particulire avec un Peoria, et telle tait l'admiration de ces peuples pour ses talens et sa bravoure, que toutes les autres tribus s'unirent comme dans une croisade contre ceux qui l'avaient laiss prir. Les Peoria furent presqu'extermins, et la France, qui ddie des palais toutes ses gloires, n'a pas lev de monument _Pontias._ [Note 125: Le sige ne fut que de quatre mois.] M. Balbi[126] appelle Ponthiac le plus formidable sauvage que l'on connaisse. S'il fut venu plus tard, il et t surnomm le Napolon de l'Ouest, comme l'on dit aujourd'hui de Tecumseh. Je termine par quelques mots du biographe Thatcher: Il est probable, dit-il, que son influence et ses talens furent sans prcdens dans l'histoire de sa race. C'est de l que sa mmoire est encore chrie des peuples du Nord. L'histoire, loin d'ajouter l'ide qu'ils s'en forment, le rduit nos yeux aux justes proportions; mais la tradition le mesure avec les Hercules de la Grce. [Note 126: M. Balbi, auteur d'un Systme de Gographie a vit la plupart des erreurs reproches aux europens qui se mlent d'crire sur l'Amrique.] CHAPITRE II ---- ARGUMENT Des Lenni-Lenapes--Leur origine--Leur grandeur--Tamenund, ancien Chef--Fte en son honneur aux Etats-Unis--Koguethagechton prserve la paix--Son loquence--Ses efforts en faveur des Amricains. Les Lenni-Lenapes, appells aussi Delawares, du nom d'un gouverneur de la Virginie, vinrent selon la tradition d'au-del du Missouri avec les Iroquois. Lenni-Lennape veut dire peuple primitif. Ils crasrent avec les Iroquois, tout ce qui s'opposa leur passage, puis les deux peuples se sparrent, et les Delawares occuprent le pays situ entre les rivires Hudson et Potomac. Quarante tribus les saluaient du nom de Grand-Pre. Ils tenaient la Pensylvanie, lorsque William Penn vint d'Albion leur donner des lois[127], et la mmoire de Miquo, comme ils l'appelaient, est encore en vnration chez quelques restes de la nation, qui subsistent sur la rive ouest du Mississipi. Le seul ancien Chef que l'on connaisse, est Tamenund. Les Lenni-Lenapes le mettent au premier rang de leurs grands hommes. Il tait selon la tradition, guerrier valeureux, et parfait orateur. Ses vertus parlaient plu en sa faveur que ses hauts faits, et son patriotisme tait pur. Plusieurs gnrations s'taient coules, et sa mmoire tait cependant si prsente, que lorsque le colonel Morgan, de New-Jersey, fut envoy comme agent, les Lenni-Lenapes l'appellrent Tamenund pour honorer ses vertus. Elle tait si vnre mme parmi les blancs, qu'ils en firent un saint. Les habitans de Philadelphie inscrivirent son nom sur le calendrier, et clbraient sa fte le 10 de mai. Les citoyens se rendaient en procession dans un bosquet voisin de la ville. L on prononait le pangyrique du Sachem. Un diner suivait, puis une danse sauvage. Il reste encore des traces de cette socit. [Note 127: Il y a une clbre gravure de l'entrevue du philantrope anglais avec les Sachems Delawares, d'aprs Sir Thomas Lawrence, un des grands matres de l'cole anglaise de peinture.] Les anglais firent de grands efforts pour attirer les Lenni-Lenapes dans leur parti, lors de la premire guerre amricaine. Ils rencontrrent de l'opposition dans Koguethagechton, Chef des tribus de l'Ohio. Ce Sachem, dont l'vque Keckewelder fait de magnifiques loges, s'attacha persuader sa nation qu'elle n'avait rien dmler dans la querelle. Supposez, disait-il, qu'un pre ait un enfant dont il a piti parce qu'il est petit: lorsqu'il commence grandir, il pense en tirer de l'aide, fait un paquet, et le lui donne porter. L'enfant s'en charge gaiment, et marche la suite de son pre. Celui-ci voyant l'enfant de bonne volont, en est satisfait. Mais le voyant crotre de plus en plus en force, il augmente le fardeau, et le fils ne murmure pas encore. Cependant il devient un homme fait. Le pre ne laisse pas que de lui donner encore un fardeau, et pendant qu'il le fait, passe un homme mal intentionn qui lui conseille de le faire plus pesant. Le pre, plutt que de suivre son propre jugement, coute le mauvais conseiller; maos son fils se tournant vers lui: mon pre, dit-il, ce fardeau est trop pesant. Le vieillard, dont le coeur s'est endurci, le menace de le battre. Ainsi donc, reprit le fils, je vais tre battu si je ne fais l'impossible, et je n'ai d'autre choix que de te rsister.--Je trouve dans les recherches de M. Thatcher cette allgorie comme tant du Chef Delaware, mais on peut croire que quelque souffleur amricain tait l derrire. Il vint Pittsburg au commencement des hostilits pour y rencontrer les Tsononthouans, et chercha les dtourner de la guerre; mais on le traita de vieille femme. Ce fut alors qu'il dit ces paroles nergiques: Je sais bien que les Mingos regardent les Delawares comme un peuple conquis. Ils ont, disent-ils, donn des jupes nos guerriers. Eh bien! qu'ils regardent Koguethagechton; n'est-il pas un guerrier robuste, et n'en a-t-il pas les ornemens? Oui, c'est un guerrier, et tout ce pays (en montrant les terres que baigne l'Allegany), lui appartient... Ce discours fier effraya sa nation, qui le dsavoua par une ambassade. Koguethagechton, quoiqu'humili par cette dmarche, continua de travailler la paix. Les Hurons de Sandoske rpondirent un de ses messages, en lui fesant dire de mettre de bons mocassins, afin de pouvoir suivre les autres guerriers la guerre. Le gouverneur de Dtroit brisa ses pieds un collier qu'il lui avait prsent, et lu ordonna de laisser la place sous la demi-heure. En 1778, quelques loyalistes s'tant rfugis parmi la nation, lui persuadrent que toutes les tribus voisines allaient fondre sur elle si elle ne marchait la guerre. Koguethagechton entra dans le conseil. Si vous marchez, dit-il aux guerriers, j'irai avec vous. J'ai recherch la paix pour vous sauver de la destruction, mais puisque vous prfrez des mchans un guerrier et un Chef, allez combattre les enfans de Corlar. Koguethagechton ira aussi, mais non comme le chasseur qui n'a qu' lcher ses chiens contre sa proie, car il ne saurait survivre son peuple, et il tombera au premier rang. Ce discours eut son effet, et les guerriers consentirent retarder leur dpart de dix jours. L'vque Heckewelder tant entr au mme instant, est-il vrai, lui demanda le Chef, que vos guerriers aient t taills en pices par Corlar? Est-il vrai que le Sachem Washington est mort, qu'il n'y a plus de conseil, et que le Grand Roi a conduit vos anciens au-del des eaux pour les tuer?... Les rponses de l'vque achevrent de convaincre les timides Delawares. Le lendemain Koguethagechton apprit la dfaite de Burgoyne, et la clbra par un festin. Ayant ainsi triomph du parti de la guerre chez les siens, il envoya des dputs aux Shaouanis, sur le Sciotto, puis il partit avec le gnral McKintosh pour le pays des Tuscaroras, o il mourut de la picotte. Cet vnement fit un bruit inaccoutum, des messagers parcoururent cent milles de pays, et les Cherokis envoyrent seize orateurs pour le pleurer. On lui fit une pompe funbre Goschoking, et lorsque l'on eut dans la danse de mort, et dcharg les fusils, un Chef pronona ce bel loge funbre: Un matin, mon rveil, je regardai la porte de ma cabane pour contempler le ciel, et je vis un pais nuage derrire les arbres de la fort; j'attendais qu'il dispart, mais non, il n'tait point mobile comme les autres nuages. Le voyant tous les matins dans le mme lieu, je prsageai quelque malheur, car le nuage planait au-dessus du Grand-Pre, que j'allai voir aussitt. Il tait dsol, et se frappait la tte: des larmes coulaient sur ses joues. Je regardai d'un ct, et je vis une cabane d'o il ne sortait point de fume; je regardai d'un autre, et j'aperus un morceau de terre frachement remue et souleve au-dessus de la plaine. Je vis biens que c'tait l le malheur de mon Grand-Pre: comment ne serait-il pas dsol, et pourrait-il ne pas verser des larmes? Ainsi par l'orateur Cheroki Nitati, et le Delaware Gilimund rpondit: Petits enfans, vous n'tes pas venus en vain, et le peuple primitif a t consol. Le grand mrite est dans l'imitation de la nature, que ces sauvages rendaient si bien. En cela ils laissent loin derrire eux nos plus grands modles. Lorsque les colonies eurent secou l'autorit de leur mtropole, le Congrs n'oublia point les services du Chef Delaware, et confia au colonel Morgan l'ducation de son fils connu sous le nom de George. Glickican, conseiller de Pakanke, Chef des Delawares de l'Ohio, succda l'autorit avec les Sachems Gilimund te Ouingimund. Mais aucun d'eux n'eut l'influence de Koguethagechton. Ouingimund s'attacha au rle de prophte, et ne fut pas aussi heureux que ne l'avait t le vnrable Sachem Passaconaoua, ou que ne le fut plus tard le clbre Elsquataoua. CHAPITRE III ---- ARGUMENT Shikellimus, Chef iroquois moderne--Ses vertus--Infortunes de son fils--Discours de ce Chef adress Lord Dunmore--Rflexions--Les cantons embrassent le parti de la Grande-Bretagne contre ses colonies--Destruction de leurs villages. SHIKELLIMUS tait un Iroquois vnrable du Canton de Cayougu, rsidant Shamoky, dans l'tat de Pensylvanie, comme agent des Six Nations. Il donna un refuge l'vque morave Zeisberger, et reut chez lui le comte Zizendorf et son compagnon Conrad Weiser. Il leur donna un repas de melons. Il tait heureux loign des vices que les blancs avaient transmis ses compatriotes, et lgua ses vertus son immortel fils, si connu sous le nom de Logan, que les colons lui imposrent mal propos[128]. [Note 128: Par aversion pour les noms sonores et harmonieux des Sachems, nos voisins leur imposent cent noms ridicules. Cela seul est une preuve que le bon got n'est pas encore n chez eux.] Ce Chef passait pour le meilleur ami des blancs, et ceux-ci le firent succomber sous le poids du malheur. Un vol ayant t commis sur l'Ohio, en 1774, on en accusa les sauvages, et sans aucune preuve l'appui de cette prsomption, le colonel Crsap, homme dont la mmoire demeure entache d'infamie, s'avana sur la Kenhaoua. Un canot conduit par un seul homme, mais charg d'une femme et de plusieurs enfans, venait de la rive oppose. Crsap se cacha dans les buissons avec sa bande, et lorsque la troupe innocente fut descendue terre, il commanda de faire feu, et il n'y eut que le guerrier que le fer pargnt. La famille du Chef Cayougu venait d'tre massacre. Il n'interrompit les transports de sa douleur que pour venger son sang d'une si barbare cruaut. Il leva la hache de guerre, conduisit sa tribu au combat avec les Shaouanis et les Delawares, et engagea l'aile gauche de l'arme de lord Dunmore, sur les bords de la Kenhaoua, le 10 octobre. Huit cents sauvages avaient en tte mille Virginiens. Le colonel Lewis fut tu au premier choc, en combattant la tte de la milice d'Augusta, qui plia devant les Delawares. Le colonel Fleming fut tu en fesant avancer les miliciens de Bedford. En vain le colonel Field ramena-t-il la charge la lgion d'Augusta: il tomba aussi, et sa troupe perdit du terrein. Le capitaine Shelby prit le commandement et poussa enfin les sauvages, mais en retraitant, ils trouvrent un terrein avantageux, d'o l'on en put les dloger, et la nuit seule mit fin au combat. Les virginiens eurent trois colonels, quatre capitaines, dix officiers infrieurs et cinquante soldats tus, sans compter les blesss. Lord Dunmore parla de paix, et le hros de la Kenhaoua pronona cette occasion le discours suivant, que l'on regarde comme le chef-d'oeuvre de l'loquence sauvage[129]. [Note 129: A tort ou droit.] Je le demande aujourd'hui tout homme blanc: s'il est entr press par la faim, dans la cabane de Logan, Logan lui a-t-il refus des secours; s'il est venu chez Logan nu et transi de froid, Logan ne lui a-t-il point donn de quoi se couvrir? Pendant la dernire guerre si sanglante et si longue, Logan est demeur sur sa natte dsirant tre l'avocat de la paix. Non! jamais les blancs et ceux de ma tribu ne passaient devant moi sans me montrer au doigt en disant: il est l'ami des blancs. Logan pensait mme demeurer avec vous dans une mme cabane, avant l'injure qu'un de vous m'a faite. Le printems dernier, Crsap, de sang froid, et sans tre provoqu, a massacr tous les parens de Logan, sans pargner ni sa femme ni ses enfans. Il ne coule plus une seule goutte de son sang dans aucune crature. J'ai cherch ma vengeance, et je l'ai satisfaite. Je me rjouis de ce que la paix est rendue ma nation; mais ne croyez pas que ma joie soit la joie de la peur. Jamais la crainte ne fut connue de Logan, qui n'a point tourn le dos pour sauver sa vie. Qui reste-t-il pour pleurer Logan quand il ne sera plus?... personne! Ce hros tait destin devenir lui-mme la victime de cette cruaut barbare, qui avait fait tout son malheur, et il fut massacr en retournant du Dtroit dans son pays. Campbell, dans Gertrude de Wyoming, prte ses sentimens un hros de son imagination: He left of all my tribe Nor man, nor child, nor thing of living birth No! not the dog that watched my household earth, Escaped that night of blood upon our plains All perished! I alone am left on earth! To whom nor relative nor blood remains No! not a kindred drop that runs in human veins! Je ne doute pas que le sort de Logan n'influent beaucoup les Iroquois dans le parti qu'ils prirent contre la rvolution amricaine. La scne de Wyoming irrita les indpendans, qui firent un effort pour mettre les Cantons hors d'tat de leur nuire. Les Iroquois assemblrent mille huit cents guerriers auxquels se joignirent deux cents royalistes; mais l'arme de Sullivan tait de cinq mille hommes. Attaqus dans leurs positions ils d'enfuirent dans les bois. Le gnral rpublicain, l'exemple du comte de Frontenac, dtruisit les villages, ou plutt les villes, pourrais-je dire, dans l'tat de civilisation o taient parvenus les Iroquois. Les habitations loignes les bls, les fruits et les bestiaux, rein ne fut pargn, et d'une contre riante et florissante, l'on fit une solitude dsole. Ce fut, dit un auteur moderne, un affligeant spectacle pour l'humanit, que de voir ainsi refoul vers la vie sauvage un grand nombre de peuplades qui commenaient jouir d'un meilleur sort. Si quelques gnreux dfenseurs de la race proscrite levrent la voix en sa faveur, leurs accens de piti ne furent point entendus, et l'on tendit sur une race entire la punition encourue par quelques tribus. On prtendit que tous ces peuples ne pourraient jamais tre amens la civilisation, et l'on sa les prsenter au monde comme dgrads de cette dignit morale et intellectuelle dont le sceau fut empreint par la divinit sur le front de tous les hommes. Le discours suivant que le Sachem Konigatchie fit parvenir au gnral Sir F. Haldimand, peint bien l'tat de dnuement dans lequel cette guerre laissa les Iroquois nagure si puissans: Mon pre, les Tsononthouans t'envoient un grand nombre de chevelures afin que tu voies qu'ils ne sont point des allis inutiles. Nous dsirons que tu les envoies par le grand lac, au Grand Roi, afin qu'il les regarde et qu'il dise: ce n'est pas en vain que j'ai fait des prsens ce peuple. Les ennemis du Grant Roi se grossissent, et ils sont devenus redoutables. Ils taient d'abord semblables de jeunes panthres, qui ne peuvent mordre ni gratigner. Nous pouvions nous jouer avec eux impunment. Mais ils sont devenus forts. Ils nous ont chasss de notre pays, parce que nous avons combattu pour toi. Nous attendons que le Grand Roi nous donne un autre lit, afin que nos enfans vivent auprs de nous, et soient aussi ses allis. Mon pre, tes marchands nous demandent plus que jamais pour leurs marchandises, et, cependant la guerre a rduit notre chasse, en sorte que nous n'avons point de peaux leur donner. Aie piti de tes enfans qui manquent de tout, quand tu es riche. Nous savons que tu nous enverras des fusils et des balles, mais les jeunes gens sont sans couvertures et transis de froid. CHAPITRE IV ---- ARGUMENT Buckonghahelas, grand chef de guerre Delaware--Parti qu'il prend dans la guerre de l'indpendance--Sa dfaite--Anecdotes de ce clbre sauvage--Sa mort et son caractre. J'ignore si un crivain amricain a exagr, en regardant comme un personnage plus important que Logan, Buckonghahelas, simple guerrier Delaware, mais qui s'leva par ses prouesses la dignit de premier Chef de guerre de sa nation. Camp avec sa tribu sur les bords du Miami, il Cultiva l'amiti des Anglais, et n'hsita point prendre le parti du Grand Roi contre les indpendans. Le discours suivant qu'il pronona au conseil de sa nation, peut tre considr comme une rfutation de celui de Koguethagechton. Mes frres, prtez l'oreille ma voix. Vous voyez une grande nation divise, le pre levant la hache de guerre contre son fils, et le fils contre son pre. Celui-ci appelle son secours ses enfans les hommes rouges, pour chtier Kinshon[130]. J'ai hsit un moment si je prendrais la hache des mains de mon pre, car je ne voyais qu'une querelle de famille. Cependant j'ai vu qu'il avait raison, et que Kinshon mritait d'tre chti. Cet enfant mchant a massacr les hommes rouges, et ravag le pays que le Grand Esprit leur a donn: il n'a rien pargn. Oui! il a fait prir ceux mme qui l'aimaient le plus tendrement, jusque dans les bras de son pre, qui s'tait mis en sentinelle la porte de la cabane.[131] [Note 130: Nom que les sauvages donnaient aux colonies anglaises.] [Note 131: Il entendait par cette cabane une prison o l'avait enferm les prisonniers sauvages pour les soustraire la fureur des miliciens.] Buckonghahelas rendit de grands services durant cette guerre, et fut toujours bien vu des Anglais. On le retrouve dans les confrences de Fort Wayne et de Vincennes. Les Amricains y eurent sur lui un grand avantage au moyen des Pouteouatamis qui lur taient dvous. Il s'agissait de terres que les insatiables colons prtendaient leur appartenir. M. Dawson dit que Buckonghahelas voyant sacrifier sa nation, s'cria, interrompant le gouverneur, que rien de ce qui avait t fait ne liait les Delawares, et qu'il avait ct de lui un Chef, tmoin de la cession que les Piamkisas avaient faite sa nation de tout le pays entre l'Ohio et les Eaux-Blanches. Puis il sortit indign. Les Etats-Unis s'emparrent du terrain, mais ils n'abattirent point l'indpendance d'un ennemi battu mais non dfait. Buckonghahelas, dit M. Thatcher, n'tait rien moins que servile dans son amiti pour les Anglais. Il tait leur alli, mais il ne le fut qu'aussi longtems qu'ils le traitrent comme tel. Comme il combattait en quelque sorte pour eux, il attendait leur secours. Le major Campbell, commandant britannique sur le Miami, donna en effet des armes et des munitions, et aprs la dfaite des sauvages par le gnral Wayne, il se plaignit avec nergie cet officier de la violation du territoire anglais. Mais il avait dj trop fait en armant les sauvages: il leur ferma les portes de son fort dans leur retraite. Buckonghahelas, indign, rsolut de faire sa paix avec les Amricains, et dirigea ses canots du ct de Fort Wayne. Quant il fut arriv au poste anglais, il fut pri de faire loigner ses guerriers, et d'entrer lui-mme dans le fort. Apprenant de l'envoy que le gouverneur voulait lui parler, il s'cria: qu'il vienne lui-mme--Tu ne passeras pas devant la forteresse, dit l'envoy--Qui donc m'en empchera? reprit Buckonghahelas, ces canons!... ils ont laiss passer Kinshon, Buckonghahelas ne les craint point; et il passa hardiment avec ses canots. On a dit de ce Chef qu'il tait aussi scrupuleux garder ses engagemens que le plus parfait chevalier chrtien. On ne peut douter qu'il n'ait eu les qualits du hros, et le trait suivant le caractrise en lui. Le gnral Clark se trouvait, en 1785, au fort McKintosh avec Arthur Lee et Richard Butler; Buckonghahelas, sans faire attention ces derniers, courut au gnral, et lui dit en lui serrant la main: Je remercie le Grand-Esprit d'avoir runi en ce jour deux guerriers tels que Buckonghahelas et Clark. CHAPITRE V ---- ARGUMENT Des Miamis--Tetinchoua, leur premier Chef connu--Mechecunaqua--Il se ligue contre les Amricains--Ses victoires--Sa dfaite et sa disgrce--Sa mort--Son caractre. Les Miamis taient autrefois une nation puissante. Perrot, envoy du marquis de Courcelles les avait trouvs rpandus sur les bords du Lac Michigan. Leur chef, Tetinchoua, tait le plus puissant et le plus despotique du Canada, dit Charlevoix. Il ne marchait jamais sans tre accompagn d'une garde de quarante guerriers, qui veillaient aussi autour de sa cabane. Il communiquait rarement avec ses sujets, et se contentait de leur faire intimer ses ordres. Quand il sut que le gnral des Franais lui envoyait un ambassadeur, il voulut le recevoir en guerrier, et envoya un dtachement sa rencontre. Ses guerriers, la tte orne de plumes, s'avancrent en ordre de bataille, et les Pouteouatamis, qui escortaient Perrot, les reurent de la mme manire. Les deux troupes tant en prsence, s'arrtrent pour prendre haleine, puis, tout--coup, les Miamis se recourbant en arc, les Pouteouatamis se trouvrent envelopps, et ce fut le signal d'un combat simul. Les Miamis firent une dcharge de leurs fusils, et les Pouteouatamis leur rpondirent, aprs quoi on se mla le casse-tte la main, et l'on se battit longtems. Tetinchoua ayant fait cesser cette parade, donna Perrot une garde d'honneur, et fit alliance avec les Franais. Les Miamis ne fournissent plus rien l'histoire jusques au temps de Mechecunaqua. Ce personnage, un des plus extraordinaires qui aient paru sur ce continent, tait fils d'un Chef Miami et d'une Mohicane ordinaire. Il tait ainsi plben selon le code sauvage, et semblait condamn l'oubli; mais les qualits qui en fesaient un enfant remarquable, l'levrent trs jeune au rang de Chef. Ses premiers exploits furent ceux d'un hros. Par la paix de 1783, l'Angleterre conservait plusieurs postes qui pouvaient devenir un point de ralliement pour les tribus. Les Amricains purent pacifier les Cris, mais rien ne pouvait adoucir les Miamis et les peuplades de l'Ouabache. Les Hurons, les Delawares, les Pouteouatamis, les Outaouais, les Shaouanis et les Chippeouais dclarrent la guerre, et les Miamis vinrent former au milieu de cette puissante ligue une espce de bataillon sacr, sous la conduite de notre hros, qui tait comme l'me de ce grand mouvement. Il partit avec ses guerriers, et Buckonghahelas le suivit. Le 13 Septembre, 1791, tout espoir de pacification ayant disparu, le gnral Harmer, par ordre du gouvernement fdral, partit de Fort Washington avec trois cent vingt rguliers et mille deux cents miliciens. Ceux du Kentucky, sous le colonel Hardin, formaient l'avant garde forte de six cents hommes. Ces troupes attaqurent bravement, mais tous les rguliers de cette division ayant t tus l'exception de huit, la milice prit la fuite. Malgr ce honteux chec, Harmer dtruisit le principal fort des sauvages, qui avait t abandonn, et revint Washington sans tre molest, mais tout abattu. Il laissa la frontire sans aucune dfense, et la campagne se termina par des dvastations. On n'avait pas encore rappell ce Chef incapable; il voulut livrer un nouveau combat, et s'avana jusqu' Chilicothe. Le colonel Hardin attaqua avec furie: Mechecunaqua harangua ses guerriers qui combattirent la vue de leurs villages en flammes et de leurs morts sans spulture. Les leves prirent encore la fuite: cinquante soldats et cent volontaires plus aguris vendirent chrement leur vie, et les sauvages furent si maltraits, qu'ils ne purent poursuivre l'arme battue. Les armes des Etats-Unis n'taient pas moins dshonores, et une arme de deux mille hommes, fournie de canon, n'avait pu se mesurer avec quelques centaines de naturels, conduits il est vrai, par deux hros. Les Etats dtachrent, pour soulager les troupes d'Harmer, deux dtachemens sous les gnraux Scott et Wilkinson. Le dernier n'eut aucun succs, et Scott n'en eut que de tardifs. Le gnral St. Clair, ayant t nomm pour commander en chef, arriva quinze milles des ennemis. Il rangea alors son arme, sa droite protge par des abattis, et sa gauche par des piquets de cavalerie. Les Kentuckiens, un peu plus accoutums l'ennemi, taient encore en avant. Mechecunaqua, et son mule Buckonghahelas, prvenus par leurs claireurs montraient une force de mille mille deux cents guerriers, et observaient tous les mouvemens des Amricains. On fit un feu partiel durant tout le jour, et on le prolongea mme jusque dans la nuit, tandis que les sachems tenaient un conseil, o il marqurent l'ordre et le rang que devaient observer les diverses tribus, avec cette belle prcision que nous voyons au deuxime chant d'Homre. Les Hurons taient l'ouest, suivis des Delawares sous leur invincible Chef; puis venaient les Tsononthouans, les Shaouanis, les Outaouais, et la ligne tait termine par les Chippeouais. Mechecunaqua, semblable Agamemnon, ne conduisait aucun corps, mais animait toutes ces phalanges. Le combat commena avec acharnement et se soutint jusqu' la nuit; mais alors le feu des sauvages ayant cess instantanment, on crut qu'ils se retiraient la faveur des tnbres; toutefois la milice du Kentucky, attaque inopinment, ne tint pas plus qu' l'ordinaire, et pouvanta toute l'arme. Aprs trois heures, les troupes plirent de toutes parts, et les efforts des officiers furent inutiles. Les sauvages tiraient avec avantage, cachs par les bois, et lorsque l'artillerie cessait de tonner, ils se jettaient, le tomahack en mains sur les soldats, s'emparaient de leurs tentes, en taient chasss, et revenaient la charge. Le gnral St. Clair abandonna son camp avec douze pices de canon, et les miliciens jetrent leurs armes pour fuir plus srement. Le gnral C. Butler fut tu avec trente-huit officiers et cinq cent quatre-vingt treize soldats, et l'on eut encore deux cent soixante-quatre blesss, en sorte qu'aucune arme n'prouva un pareil dsastre, mme au temps de Philippe et d'Opechancana. Ce qui suit caractrise bien les vainqueurs. Le lendemain, le gnral Scott, arriv trop tard pour prendre part au combat, les surprit disperss et ftant leur triomphe par des chants et des danses. Il les balaya sans peine, et recouvra neuf canons. Il compta cinq cents cadavres sur l'espace de trois cent cinquante verges. Mechecunaqua ouvrit le campagne en 1792, en s'avanant en personne sur le territoire des Etats-Unis. Il dfit le major Adair et lui prit son bagage. Il congrs dcourag[132] persuada les cinq Cantons iroquois trangers la guerre, de se faire mdiateurs pour la paix. On vit reluire encore ce rayon de gloire sur cette clbre rpublique, que les Etats-Unis ne ddaignrent pas de prendre pour arbitre. Un armistice sembla promettre un terme une boucherie qui avait fait tant de victimes, et l'anne 1973 fut assez tranquille, mais les hostilits recommencrent l'anne suivante. Mechecunaqua battit le major McMahon au Fort Recovery: ce fut sa dernire victoire. La gnral Wayne tait destin renverser sa fortune. Elve de Washington, il tait plus que tout autre fait pour conduire cette guerre, et les sauvages mme le mettaient ct du hros Miami, et au-dessus de Buckonghahelas. Le succs rpondit sa rputation. La difficult des chemins le retint jusqu' l't, mais alors il pntra sur le Miami, et y construisit le fort Defiance; puis il chercha l'ennemi avec ses propres force, qui furent jointes par la brave division de Scott. Il avait cru pouvoir arriver inaperu, et pour cela, il avait suivi des routes inconnues; mais il apprit que Mechecunaqua et son collgue, ainsi que le clre Blue-Jacket, Chef des Shouanis, l'attendaient aux Rapides, sous le canon d'un fort anglais. Un soldat nomm Miller fut envoy pour proposer la paix. Il trouva tous les Chefs en un groupe, et occups dlibrer. Les guerriers se rurent sur lui, mais les Sachems le protgrent, et aprs s'tre consults, ils demandrent dix jours, durant lesquels Wayne ne devait pas bouger du lieu o il tait camp. Cet officier habile savait que le que le temps est prcieux. Il arriva aux Rapides le 18 aot. Le 19, il alla reconnatre l'ennemi, et construisit sa vue le fort Deposite. Le 20, il rangea son arme en bataille, et marcha pour combattre. Le major Price fut battu avec la garde avance, mais le gros des Amricains fora les vainqueurs rentrer dans leur camp. [Note 132: Quelques Sagamos tenant en chec, la tte de leurs clans, la rpublique entire des Etats-Unis, excitrent l'admiration universelle. On se reporta vers l'poque o les Pictes et les Scots, guids par Fingal et son fils Morni, donnrent tant d'occupation aux empereurs romains, et obtinrent d'eux une paix glorieuse.] Les sauvages moins nombreux de moiti taient trs avantageusement posts Presqu'le, ayant leur droite protge par des abattis, et leur gauche par un rocher. Ils taient rangs sur trois lignes et occupaient deux milles de terrain. Le gnral Wayne ordonna Scott de faire un circuit pour envelopper les ennemis, et se prpara charger la bayonnette. Les sauvages cdrent au nombre, et les victorieux ne s'arrtrent que sous le canon du Fort Maumee, occup par une garnison britannique. Mechecunaqua ne voulait point livrer cette dernire bataille. Nos guerriers ont vaincu trois Grand-Chefs. Les dix-sept feux[133] en ont un maintenant qui ne dort pas, et nos jeunes gens ont t incapables de le surprendre. Ainsi avait-il parl mais Bickonghahelas et Blue-Jacket prvalurent. Le trait dit de Grenville, mit fin la guerre le 3 aot, 1795. Sept tribus envoyrent des dputs. Lorsqu'ils furent runis, un Chef se leva et, aprs avoir tmoign de vifs regrets de ce que la paix avait t rompu, il proposa de draciner le grand chne qui tait devant eux, et d'enterre dessous la hache de guerre. [Note 133: Les Etats-Unis] Un autre se leva son tour et dit: que les arbres pouvant tre dracins par les vents, il valait mieux enterrer la hache sous la haute montagne qui tait derrire lui. Quant moi, reprit un troisime, je ne suis qu'un homme, et je n'ai pas la force du Grand-Esprit, pour arracher les arbres des forts, ni pour dplacer les montagnes afin d'y enterrer la hache de guerre; mais je propose de la jeter au milieu de ce grand lac, o aucun guerrier n'ira la chercher. Les Etats-Unis aprs avoir fait de grandes pertes gagnrent une grande tendue de pays. Mechecunaqua avait conseill la paix, mais il ne voulut point consentir cette cession. Il perdit toute son influence, et se retira sur la Rivire Ed, o le Congrs, pour se l'attacher, lui btit une trs belle rsidence. Il visita plusieurs fois Philadelphie et Washington, et fut gratifi d'une forte pension. Il n'en fut pas plus heureux. Accus d'avoir oubli sa race, il devint d'une humeur chagrine. Une opposition systmatique aux vues du gouvernement le firent aussi souponner des Amricains, qui le supposaient d'intelligence avec l'agent britannique, George McKay. Il fut mieux vu en 1803. Il refusa de se trouver un conseil sous prtexte que n'tant pas populaire, sa prsence serait plus nuisible qu'utile. Cette circonspection dtrompa ses compatriotes, qui le choisirent pour mdiateur entre eux et le gnral Harrison. Il s'opposa aux desseins de Tecumseh, et retint les Miamis, mais un accs de goutte l'emporta le 14 juillet, 1812. Son corps fut inhum au Fort Wayne avec les honneurs de la guerre. On pense qu'il avait alors soixante-cinq ans rvolus, en sorte qu'il devait avoir trente ans lors de la rvolution, et quarante-quatre ans, quand il dfit le gnral St. Clair. Il procura aux siens le bienfait de l'inoculation, lorsqu'il connut le Dr. Waterhouse, le Jenner amricain, et administra lui-mme la vaccine aux Miamis. Personne ne fit plus que lui, sur ce continent, pour abolir les sacrifices humains, et, ce qui ne lui fait pas un moindre honneur, il obtint de la lgislation du Kentucky une loi qui prohibait la vente des liqueurs fortes. Celle de l'Ohio se montra bien au-dessous de ce sauvage. Enfin Mechecunaqua, quoique n au milieu des forts de l'Amrique, sera rang parmi les bienfaiteurs humains. Il consacra le temps de la paix l'tude des institutions europennes, et montra, selon Gawson, un gnie capable de tour embrasser. Passant au Fort Washington, en 1797, lorsque le capitaine, depuis gnral Harrison, en tait gouverneur, il dit cet officier qu'il avait vu bien des choses ont il dsirait avoir l'explication, mais que le capitaine Welles, son interprte, tant presque aussi ignorant que lui, ne pouvait le satisfaire. Il ajouta poliment qu'il craignait de fatiguer le gouverneur par un trop grand nombre de questions, et voulut savoir seulement quels taient les pouvoirs respectifs du Prsident, des deux chambres du Congrs, et des Secrtaires d'tat. Il dit ensuite au capitaine qu'il avait vu Philadelphie un guerrier dont le sort l'intressait singulirement. Ce guerrier n'tait autre que le gnral Kosciusko. Ce hros malheureux, apprenant que Mechecunaqua tant dans cette ville lui demanda une entrevue. C'taient deux clbrits un peu diffrentes; cependant ils s'estimrent en se voyant. Kosciusko donna Mechecunaqua une robe de loutre de mer de la valeur de trois cents piastres et une belle paire de pistolets, et Mechecunaqua donna son plus riche calumet. Le hros sauvage voulut savoir de Harrison, o Kosciusko avait reu ses nombreuses blessures. Ce commandant lui montrant sur une carte la situation de la Pologne, fit voir les usurpations de la Russie et de la Prusse. En entendant les dtails, un peu exagrs de la bataille de Raclawice, il brisa son calumet, et fit deux ou trois tours de la salle en disant: que cette femme prenne garde elle, car ce guerrier-l est encore dangereux. Le capitaine Harrison avait fait mention des favoris de Catherine, tels que Orloff et Potenkin: Mechecunaqua, redevenu plus calme, lui observa que peut-tre Kosciusko aurait pu conserver la libert de son pays s'il et eu un plus beau visage, et qu'il et fait l'amour l'impratrice. Le Sachem possdait le talent des bons mots. Je n'en citerai qu'un exemple. Le congrs voulant placer son portait dans le bureau de la guerre, il posait chez le clbre Stewart, en mme temps qu'un gentilhomme irlandais, et semblait proccup. L'hibernois prtendit que c'tait de dpit de ce qu'il ne pouvait lutter avec lui pour la fine repartie. Tu te trompes, repartit Mechecunaqua, _je songeais nous faire peindre face face, pour te confondre jusqu' l'ternit._ Tel tait ce Sachem, le plus grand Chef entre Ponthiac et Tecumseh. Il sera mme bien au-dessus de ce dernier aux yeux de ceux qui ne mettent pas la gloire exclusivement dans les armes, car quelques-uns se laisseront aller l'enthousiasme au rcit des exploits de Gengis-Khan, qui ne prendront pas le mme intrt aux actions de Cang-Hi, qui fut la fois un hros et un bienfaiteur de ses peuples: leur got n'est point, ce me semble, le plus dlicat. CHAPITRE VI ---- ARGUMENT Des Shaouanis--Lgende amricaine--Premires annes de Tecumseh--Ses frres Kunshaka et Elsquataoua--Confrence de Vincennes--Bataille de Tippecane--Tecumseh se retire chez les Hurons--Il entre dans les vue des Anglais--Bataille de Meigs--Mort de Tecumseh--Anecdotes--Caractre des deux Sachems. Avant de tracer l'histoire du Bonaparte de l'Ouest, il est propos de dire quelques mots de sa nation. Les Shouanis, venus du sud, ainsi que l'indique leur nom, qui est un mot Delaware, taient un peuple peu considrable, mais fort remuant; tellement que les Cherokis, les Choctas et les Sminoles furent obligs de se runir pour les expulser de leur voisinage. Mais les Shaouanis furent assez sages pour retraiter d'eux-mmes vers l'Ohio. Ils passrent les Alleghanis et tombrent sur les Delawares, qui furent contraints de leur cder des terres. Il s'allirent aux Iroquois contre les Cherokis, et les forcrent d'implorer la paix en 1765. Depuis ce temps la terreur de leur nom ne ft que s'accrotre. Une Deshoulires amricaines me fournit la lgende suivante sur la naissance de Tecumseh, le plus grand Chef qu'ait produit cette tribu: Le Shaouani Oneouequa tait l'ami des blancs. Il admirait leurs arts, et s'efforait d'inspirer son peuple l'ambition de les atteindre. Il devait apprendre que le coeur le plus noir tait le partage de ses voisins. Il tomba sous les coups d'un barbare, et son sang fut rpandu sur l'autel ensanglant de cette haine exterminatrice qui poursuivait sa race infortune. Un jour Oneouequa chassait dans la fort. Il rencontre un parti de miliciens qui le reconnurent, et le sommrent de leur servir de guide. Vos mains, leur dit-il, ne sont-elles pas teintes du sang de mes semblables?--Insolent sauvage, s'cria le commandant, et il dchargea sur lui sa carabine. Oneouequa tomba, et les Amricains le laissrent dans le silence de la fort. Elohama, son pouse, se dirigea inquite au-devant de lui. Oneouequa n'tait pas encore mort, mais il tait baign dans son sang sous un arbre. Les cris d'Elohama et du petit Tecumseh lui firent ouvrir les yeux. Il les vit, et dit d'une voix distincte en regardant sa femme: vois la foi des blancs! Un instant aprs Elohama voyant qu'il ne respirait plus, prit son fils, le leva vers le ciel, et pria le Grand-Esprit de lui donner un vengeur dans cette petite crature. Sa prire fut entendue. Tecumseh lev au milieu des combats parut grand ds son enfance. Sa sagesse croissait avec l'ge, et il avait en horreur le mensonge. On dit que son premier exploit fut une victoire sur les milices du Kentucky. A vingt-cinq ans, il tait l'Achille des bandes de Mechecunaqua. Aucun guerrier ne pouvait se vanter d'avoir intercept plus de barques sur l'Ohio, ou d'avoir vu fuir plus souvent les Amricains. Quelquefois poursuivi, mais jamais il ne prenait sa part du butin: la passion de ses guerriers tait le gain, la sienne tait la gloire. Tecumseh avait deux frres, Kunshaka, peu clbre, et Elsquataoua. Ce dernier, pour promouvoir les plans de son frre, entreprit de jour le rle de prophte. Ils pensrent runir toutes les tribus de l'Ouest dans une ligue offensive contre les Etats-Unis. Elsquataoua commena par insinuer La ncessit d'une rforme radicale, et fit ressortir les maux survenus du commerce avec les blancs. Il insista mme sur des articles peu importans en apparence, parce qu'ils ne laissaient pas que de diminuer l'influence trangre. Il montra la profondeur d'un politique, et son plan s'il et pu russir entirement, et rendu les sauvages redoutables. On a dit que Tecumseh ne parlait de lui que comme de son fou de frre; mais autant que je puisse faire un discernement, ils taient d'intelligence, et le rle du prophte suppose un gnie aussi vaste, dans son genre, que celui de Tecumseh. Il ne s'agissait plus de se donner comme l'envoy du Grand-Esprit dans une seule tribu, mais de tromper une multitude de peuplades. Il russit au-del de toute croyance. Teteboxti, chez les Delawares et Chatekaronrah, chez les Hurons, s'opposrent ses desseins. Il devint alors un nouveau Mahomet. Il donna des signes pour reconnatre les possds du malin esprit. Teteboxti prit sur un bcher, et le prophte atteignit de mme le vieux Chatekaronrah, par le moyen de Tarh, un autre Chef huron, son proslyte. Un Chef de la tribu des Kikapoux fut cass. La puissance des deux frres tait sans bornes. Elsquataoua dclara toutes les tribus que le temps tait venu pour elles de regagner sur ce continent leur prpondrance primitive. Il vint fixer sa rsidence Tippecane, et s'y vit bientt entour de trente Shaouanis influens, et de cent cinquante Pouteouatamis, Chippeouais Ouinebagos et Outaouais. C'tait sur le terrain que les Miamis avaient cd aux Etats. Ils vinrent pour dloger Elsquataoua; mais Tecumseh les dfit ainsi que les Delawares. Cependant l'Union Amricaine fesait de grands prparatifs. Le prophte parut Vincennes, et masqua si bien ses desseins que l'on ne put rien prouver contre lui. Il soutint sa mission du Grand-Esprit, et donna ses liaisons avec les Anglais pour simple intrt de philantropie. Mais les tribus se runissaient depuis les Illinois jusques au lac Michigan: le Prsident donna ordre d'arrter les deux Sachems. Tecumseh voulut voir ce que l'on serait, et vint avec trois cents hommes Vincennes. Il fit demander au gnral Harrison s'il paratrait en armes dans le conseil; ce dernier lui fit rpondre qu'il se rglerait sur lui. Le lendemain, 28 juillet, 1810, le Sachem entra dans la salle avec deux cents guerriers arms de fusils et de haches. Le gouverneur le reut la tte d'un corps de dragons, et mit de l'infanterie aux portes de la ville. Il demanda justice des deux assassins Chippeouais, mais le fier Shaouani prtendit qu'il serait injuste de leur ter la vie, quand, de son ct, il avait pargn les Osages, fidles aux Etats. Il dsirait que les choses restassent comme elles taient jusqu' ce qu' ce qu'il revient d'une excursion dans le sud, aprs quoi il irait Washington pour traiter avec le Prsident. Il reprit la route de l'Ouabache et partit en effet pour le sud. Le gnral Harrison reut de M. Eustis, secrtaire de la guerre, l'ordre d'entrer en campagne, et chemin fesant, il remporta quelques avantages. Elsquataoua se retira dans son camp aprs avoir ravag les fermes de l'Ouabache, et le 7 novembre, il attaqua Harrison avec huit cents guerriers. M. Beltrami, auquel sa haine contre les Anglais fait dbiter bien des sarcasmes, rapporte ainsi ce combat: Le gnral Harrison accourut la fin avec des forces majeures contre ces croiss, et, comme un autre Saladin, il les vainquit; mais jamais bataille entre peuples sauvages et peuples civiliss n'a t plus obstine, plus vaillamment soutenue de part et d'autgre... Le prophte encourageait ses guerriers au combat en dployant son tendard de ses manitoux; mais comme en sa qualit de Grand-Prtre, il ne lui tait pas permis d'tre un sot, il se tenait bien loin du danger, sur une petite hauteur, tandis que son frre se battait comme un lion. Enfin il prit prudemment la fuite avec les vaincus, et laissa le champ de bataille couvert de ses bons croyans, ainsi que d'armes et de bagages de manufacture anglaise. Il est probable que Tecumseh tait de retour du sud lors de la bataille, et il put s'y trouver en effet. Aprs la retraite des Amricains, il fit une dmonstration contre les premiers postes de l'Union, puis rebroussa chez les Hurons qui, contrairement leurs usages, lui confrrent la dignit de Grand Chef, quoiqu'il n'eut que quarante ans, et qu'il fut tranger. Les Anglais le firent gnral-major, et lui firent une pension. Son appel runit trois mille sauvages au conseil tenu Malden. Ouinimac, Chef Pouteouatamis, se dclara pour la paix, mais toutes les tribus levrent la hache de guerre. Tecumseh devint le gnralissime de toutes ces bandes diverses par un consentement tacite aussi rare qu'tonnant. Il possdait le secret de les amener ce qu'il voulait, par cet ascendant que donne le gnie, et par cette essence de persuasion qui a pu lui faire appliquer ce mot du pote Ennius destin Cethegus, _Suada medulla_. Si l'on excepte l'invasion des Iroquois contre les premires peuplades du Canada, il n'y a point d'exemple de si grande multitude de sauvages marchant la fois sous un mme Chef. Ils partagrent les exploits de l'immortel gnral Brock. En 1813, Tecumseh en runit deux mille cinq cents au Dtroit. Aprs la bataille de Frenchtown, on le trouve avec Proctor[134] poussant le gnral Harrison, qui avait cru reprendre le Michigan. Le fort Meighs fut investi sa vue. Le gnral Clay vint au secours et culbuta d'abord les confdrs; mais Tecumseh rappella la victoire la tte de ses guerriers. Il tailla en pices le rgiment du colonel Dudley, et l'on tua en tout quatre cents hommes. Le gnral Harrison s'enfuit vers l'Ohio pour en ramener des renforts. Le Sachem se spara alors de Proctor, et se rpandit sur la frontire des deux Etats la tte de deux mille guerriers. Aprs avoir atteint et battu une seconde fois l'arrire garde d'Harrison, et lui avoir enlev mille btes cornes, il continua observer ses mouvemens, et couvrit le sige de Stephenson, sur la rivire Sandusky. Le major Croghan commandait une garnison de cent soixante soldats. Ils n'auraient pu tenir contre cinq cents Anglais et huit cents sauvages, mais la division se mit entre les deux Chefs. Aprs une canonnade de deux jours, le gnral Proctor voulut ordonner aux sauvages de monter l'assaut: Tecumseh s'y opposa en disant: Brock ne parlait point comme tu fais; tu dis, toi, allez attaquer, mais lui, il disait, allons le'ennemi. Il rebroussa sur Malden, et Proctor fut contraint de le suivre. Le major Croghan reut les remerciemens du Congrs avec le grade de lieutenant-colonel, et les Dames de Chilicothe l'armrent d'une riche pe. Dans ce temps mme, Perry se rendait matre de l'Eri par une victoire. Il devint ncessaire qu l'arme de terre retraitt pour n'tre pas prise entredeux feux. La difficult tait de faire trouver la chose bonne Tecumseh. [Note 134: Que M. Isidore Lebrun prend pour un Sachem: il le dit brave comme Bayard.] Les Chefs s'assemblrent Amherstburg, et le gnral Proctor leur proposa de l'accompagner dans son mouvement rtrograde. Notre Sachem pronona un discours dont la traduction a t imprime. Les marques de distinction que tu portes tes paules, disait-il au gnral, arrache-les, jette-les tes pieds et marche. As-tu dj oubli les promesses que tu nous as faites, en disant que toi et tes soldats vous mleriez votre sang avec celui de mes guerriers pour la dfense de ces forts. Il y a longtems que je m'aperois que tu ne mettais pas en moi toute la confiance que tu devais; et ce n'est pas la premire fois que je te connais menteur. Tu dois avoir enfin fini de m'tourdir les oreilles en publiant que notre Pre en bas (Sir George Prvost) devait envoyer ici des munitions et des troupes? Ta mfiance a-t-elle enfin cess? Mais je n'ai pas oubli tes promesses, quand tu disais que tes soldats seraient forts. Quoique sauvage, j'ai t accoutum dire vrai, et je veux te faire dire vrai toi aussi: je veux que tes jeunes gens mlent leur sang avec le ntre. Proctor l'interrompit ici, et lui dit qu'il fallait retraiter, parce qu'il n'y avait pas moyen de subsister dans le pays. As-tu oubli, reprit Tecumseh, que mes jeunes gens t'ont dit qu'il y avait des poissons au fond du lac? Si tu m'eusses cout, quoique je ne sois qu'un sauvage, les choses iraient mieux qu'elles ne vont. Mais le Grand-Esprit a donn nos pres les terres que nous possdons; et si c'est sa volont, nos os les blanchiront, mais nous ne les quitterons pas. La seule alternative tait de le convaincre dans une entrevue particulire. Le colonel Elliot l'ayant conduit chez le gnral, on lui fit voir une carte du pays, la premire qu'il et jamais vue. On lui eut bientt fait comprendre que l'on allait tre envelopp. Malden fut vacu, et le 28 du mois de septembre, les gnraux Cass et Harrison, et le gouverneur Shelby y entrrent avec l'arme amricaine. Aprs une retraite longue et difficile, Proctor et Tecumseh firent halte au village Moravien, rsolus de dfendre ce poste avantageux. Les Anglais furent rangs dans un bois clair, et les sauvages leur gauche, dans un bois plus pais. Le plan de bataille fut montr Tecumseh qui en fut satisfait; et les dernires paroles qu'il adressa au gnral furent celles-ci: Chef, recommande tes jeunes gens de tenir ferme. Les Anglais, dcourags par la retraite et extnus par les privations qu'ils enduraient, plirent au commencement du combat, tandis que Tecumseh fesait des progrs rapides, malgr la disproportion des forces. Le fait le plus important de cette journe, crit le R. P. Thbault, fut la mort de Tecumseh. Il parat certain que ce brave Sachem prit dans un combat corps corps avec le colonel Johnson. On dit qu'aprs la dfaite des troupes anglaises, le rgiment des carabiniers du Kentucky se replia sur les sauvages, qui n'avaient pas encore t entams. La voix terrible de Tecumseh pouvait se distinguer Au milieu du bruit de l'artillerie et des volutions militaires. Il s'attaqua de suite Johnson qui, mont sur un cheval blanc, menait les Kentuckiens la charge. Dj Tecumseh levait son casse-tte, quand Johnson le renversa d'un coup de pistolet. Les historiens amricains s'accordent regarder le Sachem Shaouani comme un hros. Brave, loquent, gnreux, d'un port majestueux, d'une taille leve, il sut gagner l'affection et la confiance entire de ses compatriotes. Tant qu'ils l'eurent leur tte, ils ne dsesprrent de rien; ils se jetaient, sur sa parole, dans les entreprises les plus hasardeuses, et si, dans les desseins de la Providence, ils eussent d conserver leur nationalit et leur territoire, Tecumseh semblait fait pour tre leur premier Roi. Dans la bataille dcisive des villages moraviens, dit M. Thatcher, il commandait l'aile droite (la gauche) de l'arme confdre, et se trouvait la tte du seul corps qui fut engag dans l'action. Ddaignant de fuir lorsque tout fuyait autour de lui, il se prcipita dans la mle, encourageant les guerriers pas sa voix, et brandissant sa hache de guerre avec une force redoutable. On dit qu'il alla droit au colonel Johnson... Soudain, les rangs s'ouvrirent; personne ne les commandait plus. Qui eut l'honneur de tuer Tecumseh? Tout le monde sait qu'il fut tu; il est possible que ce ft de la main de Johnson, qui fut bless au mme endroit, mais on ne peut rien dire de plus. Le tombeau dans lequel les Hurons dposrent les cendres de Tecumseh aprs que l'arme amricaine se fut loigne, se voit encore prs des bords d'un marais de saules, au nord du champ de bataille, sous un large chne inclin. Les roses sauvages, et les saules l'environnent distance; mais le tertre o il se trouve ne laisse voir aucun arbrisseau, grce aux frquentes visites des sauvages. Ainsi reposent dans la solitude et le silence les restes du Bonaparte de nos tribus. Le gouvernement britannique pensionna sa veuve et le prophte Elsquataoua; les haut-canadiens ont ouvert une souscription pour riger un monument au dfenseur de leur Province, et M. G. H. Cotton vient de publier aux Etats-Unis: Tecumseh or the West thirty years since. On trouve aussi sur ce hros un pome en trois chants dans le Canadian Review; et l'on peut dire qu'ici, tout le monde veut crire sur Tecumseh[135], comme en Europe chacun veut transmettre ses penses dur Napolon. Il y a sans doute une grande distance entre le hros transatlantique et celui des forts de l'Amrique septentrionale; mais celui-ci fut aussi dans son genre un gnie extraordinaire, un homme colossal. [Note 135: Une des plus belles terraces de notre capitale porte le nom de Tecumseh Terrace; l'y voit des castors, des arcs des flches, etc.] Dans le temps que l'on quipait la flottille du lac Eri, Tecumseh dna souvent la table du gnral Proctor, et il s'y montra toujours de manire ne pas donner le monder mcontentement la dame la plus dlicate. Cela fait contraste avec la rudesse de son loquence. Au conseil que le gnral Harrison tint Vincennes en 1811, les Chefs de quelques tribus taient venus se plaindre de ce que l'on avait achet quelques terres des Kikapoux. On sait qu'il ne fut rien dcid cette confrence, qui finit d'une manire abrupte, en consquence de ce que Tecumseh traita le gnral de menteur. Ayant termin sa harangue, il regarda autour de lui, et voyant que tout le monde tait assis, et qu'il n'y avait point de sige, un dpit soudain se fit voir dans toute sa contenance. Aussitt le gnral Harrison lui fit porter un fauteuil. Le porteur lui dit en s'inclinant: Guerrier, votre pre, le gnral Harrison vous prsente un sige. Les yeux noirs de Tecumseh parurent tincellans; Mon pre!, s'cria-t-il avec indignation, en tendant ses bras vers le ciel, le soleil est mon pre, et la terre est ma mre; elle me nourrit, et je repose sur son sein. En achevant ces mots, il se jetta terre et s'y assit les jambes croises. Tecumseh tait tout la fois un Chef militaire accompli, un grand orateur et un homme d'tat. Il avait des vues grandes et leves, et pour les accomplir, des facults extraordinaires. Son esprit fier, sa noble ambition, sa franchise, et l'inflexibilit hardie, mais prudente, avec laquelle il poursuivait ses desseins, dcle en lui une me du premier ordre. Et les vertus naves de l'enfant de la nature!... jamais on ne put faire prendre de liqueur forte Tecumseh. Il avait prvu qu'il devait tre le premier de sa nation; il avait compris que le vice de l'ivrognerie le rendrait indigne d'un tel rang, ou, pour parler son langage, il avait reconnu que la boisson ne lui valait rien. Loin d'tre brutal envers les femmes, il voulait que l'on et pour elles les plus grands gards. Mais il n'estimait le sexe qu' proportion de sa modestie. S'tant trouv dans une grande compagnie, un officier anglais se mit le railler au sujet du mariage, le pressant de prendre une pouse, et lui recommandant une jeune veuve vtue dans tout le complet du costume de bal. Le noble Shaouani, aprs avoir fix la dame, rpondit avec un mouvement de tte significatif: non, elle montre trop de chair pour moi. Il avait retrouv les Hurons dans ces mmes lieux d'o ils avaient t chasss par les Iroquois: il rappela leur ancienne gloire. Mais voici ce qui honore plus sa mmoire. Dans un conseil, il les exhorta ne pas transmettre son fils, aprs sa mort, la dignit de Grand-Chef, parce que, disait-il, il tait trop beau, et comme les blancs. Comme un autre Epaminondas, il semblait ne reconnatre d'autre postrit que sa gloire. Aprs lui, les efforts de sa race ont paru impuissans, et c'est apparemment pour cela que l'auteur de l'Ode des Grands Chefs termine par ces vers: Des tribus par la mort de ce Chef des guerriers Se fanent les lauriers; Mon chalumeau se brise, et ma tche est remplie. CHAPITRE VII ---- ARGUMENT Des Esquimaux--Keraboa--Sackheuse. Les Esquimaux sont sans contredit une des plus intressantes familles aborignes; mais malheureusement aussi, une de celles sur lesquelles on possde moins de renseignemens. Elle n'a pu me fournir qu'un court chapitre. Les Beauts de l'Histoire d'Amrique font mention d'un jeune Esquimaux du nom de Keraboa. En 1796, y est-il dit, un gentilhomme franais (canadien)... pntra dans le Labrador, et dans ces rgions incultes arroses par la baie laquelle le pilote Hudson donna son nom. Il visita les huttes de quelques cantons peupls d'Esquimaux, demeura quelques jours au milieu d'eux, et s'en fit aimer par sa douceur et sa complaisance. Il fit ces sauvages une telle peinture du bonheur que l'on gote chez les peuples civiliss qu'il parvint mouvoir l'imagination froide d'un jeune homme. Keraboa abandonna sa hutte, ses filets, sont canot d'corce, et la Keralite qui partageait ses travaux, et suivit l'tranger Qubec. A la vue d'une Cit rgulirement btie, de grands difices, et de tous les prodiges de l'art europen, l'enfant de la nature est d'abord frapp d'tonnement et d'admiration. Le luxe des maisons et de la table, une foule d'objets dont il ne souponnait pas mme l'existence, ravissent son esprit, et entretiennent sa surprise. Mais bientt il s'accoutume: la vie molle des riches, l'esclavage des pauvres, cette bassesse et cette corruption de tous, maintenant frappent ses regards. Il redemande ses rivires poissonneuses, ses monts glacs, l'indpendance de sa vie errante. Il court, il s'agite, il gravit les montagnes les plus escarpes: l, durant tout le jour, ses regards cherchent le pays o il a laiss ses frres, la compagne qu'il ne reverra plus, ses lacs son ocan, sur lesquels il s'lanait dans un frle canot, malgr les temptes. La nuit, il va s'tendre tristement au bord d'une rivire glace, qui lui offre du moins une image de la patrie. Il verse d'amres larmes; ses plaintes et ses soupirs troublent le silence des tnbres, et le sommeil fuit loin de ses yeux creuss par la douleur. Enfin il devient la victime du dsespoir; une funeste langueur dessche ses viscres, et va tarir dans son coeur les sources de la vie. Sa poitrine ne peut tre arrose des larmes de ceux qu'il a laisss, ni le sol natal recevoir ses os. Keraboa meurt sans songer cette dernire consolation; mais la cruelle pense qu'il va s'endormir sous in ciel tranger empoisonne ses derniers soupirs! Sackheuse, autre Esquimaux clbre, peut embarrasser les chercheurs qui voudraient philosopher sur les causes qu rendirent si dplorable le sort de Keraboa. N en 1797, Sackheuse fut trouv par les Anglais dans les rgions polaires, et conduit Leith, en 1816. Il retourna dans son pays en 1817, sur le vaisseau qui l'avait pris; mais voyant qu'une soeur, sa seule parente, venait de mourir, il dit adieu sa patrie, et retourna Leith, d'o il se rendit Edimbourg, chez Nasmith, artiste minent, qui dcouvrit en lui de grandes dispositions pour le dessin, et l'instruisit dans cet art. L'amiraut anglaise attacha de l'importance l'avoir pour interprte dans les nouvelles expditions scientifiques qu'elle projettait: elle tenta de lui donner une ducation librale. Il la poursuivit et la perfectionna avec une ardeur et une capacit tonnantes. Engag dans la premire expdition du capitaine Ross aux rgions arctiques, en 1818, il rendit de signals services par son courage, et son adresse traiter avec les natifs. De retour Londres, et fatigu de la sensation qu'il y fesait, il fut envoy Edimbourg avec un officier de l'expdition. Il y fut surpris au milieu de l'tude, par une inflammation qui l'emporta le 14 fvrier, 1819, malgr les efforts des premiers mdecins de la capitale. Sackheuse, dit M. E. Bellechambers, dans son Dictionnaire Historique, se distingua par son courage et une intelligence qui jettent un grand lustre sur sa race, en apparence si inculte et si rude.[136]. Ses manires taient simples, et son naturel obligeant et fort tendre. Il aimait la socit, et comme il intressait beaucoup par sa candeur, jointe une science acquise, il jouissait d'un cercle tendu et choisi. Il avait cinq pieds et hui pouces, et possdait une grande force musculaire. Il tait trs bien proportionn, et d'une fort belle contenance. On ne dit pas qu'il se soit mari en Angleterre, et il est bien probable que non, puisqu'il n'avait encore que vingt-trois ans quand il mourut. [Note 136: Le fait de Sackheuse, de Siquayam, de Kussick et de plusieurs autres ne prouve-t-il pas que l'on dot prendre pour du pdentisme ce passage d'un philosophe moderne: Il est prouv par un examen anatomique que le cerveau des Carabes, des Esquimaux... a moins d'ampleur que le ntre dans la partie frontale de ses hmisphres, et par consquent moins d'aptitude aux connaissances d'acquisition, faute d'un espace o elles puissent tre labores. L'opration, en quelque sorte, digestive de la sensation s'y fesant mal, ou pas du tout, les organes des relations extrieures dirigeant en vain vers ce centre le produit de leurs recherches; leurs divers rapports s'y combinent peu. La masse de l'encphale finit ainsi par perdre sa prpondrance, bien caractrise dans l'homme sur le plexus solaire et sur le grand sympathique. Le reste du systme nerveux la domine par le calibre de ses vaisseaux agrandis; d'o il arrive que les dterminations instinctuelles acquirent un surcroit de forces et mme d'intelligence apparente, ce qui rabaisse l'tre vers l'animalit, tandis que celles du raisonnement s'appauvrissent dans la proportion oppose... Ft-il fond, il ne devrait pas attaquer les races primitives de ce continent. Le sauvage de cette partie est de fait l'tre le mieux conform par la nature, de laquelle il semble n'tre point sorti. Son intelligence me parat au-dessus de la ntre, hors en ce quoi la nature n'a pas permis qu'elle ft applique: il suffit de se rappeler le mot de Locke sur Opechancana, roi de Virginie.] CHAPITRE VIII ---- ARGUMENT Des Sioux--Leur origine--Leur histoire primitive--Leurs moeurs compares avec celles des anciens peuples--Leurs grands hommes--Lgende. Je n'ai pu plutt parler de ces peuples que l'on pourrait appeler, beaucoup d'gards lse Arabes de l'Amrique Septentrionale. Quelle fut l'origine de cette famille remarquable?... M. Beltrami la croit venue du Mexique, et j'incline vers ce sentiment; mais comme on dit qu'il ne faut pas croire sans raison, j'analyserai ce qu'en dit l'Anacharsis italien. Il parait, selon lui, que le pays qu'habitent aujourd'hui les Sioux tait autrefois la proprit des Chippeouais, et les Montagnes Rocheuses, qui sparent ces contres du Nouveau Mexique, taient appeles Montagnes Chippeouaises. Eskibugicoge, Sachem Chippeouais, disait en 1823, ce voyageur, qu'il y avait plus de trois mille lunes que son peuple tait en guerre avec les Sioux, et si l'on compte une anne par douze lunes, on remonte peu prs la conqute du Mexique. Les Sioux fuyant la cruaut des Espagnols, envahirent les terres des Chippeouais qui, resserrs dans leurs foyers, jurrent une haine ternelle aux agresseurs. Cela suppos, donnons un aperu de l'histoire des Sioux aprs la conqute des terres qu'ils occupent aujourd'hui. Les Sioux eurent leur Hlne comme les Grecs. Vers l'an 1650, selon Balbi, Ozalapala, femme de Ouihanoappa, fut enleve par Ohatampa, qui tua le mari, et les deux fils, qui venaient la redemander. La guerre s'alluma entre ces deux familles, les plus puissantes de la nation. Les parens, les amis, les partisans des deux cts prirent fait et cause: une guerre civile divisa la nation en deux peuples distincts, les Assiniboins, d'Achiniboina, faction du Paris Sioux, et les Dacotahs ou Sioux proprement dits, de Siova, faction de Ouihanoappa. Les Franais connurent trs peu les Sioux. Cependant, un de leurs Chefs fut envoy comme ambassadeur au Comte de Frontenac. Il l'approcha d'un air fort triste, lui appuya les deux mains sur les genoux[137] et lui dit les larmes aux yeux: Toutes les autres nations ont leur pre; la mienne seule est abandonne dans les bois, comme un enfant expos aux serpens et aux tigres. Je n'imagine pas comment le grand homme ngligea cette alliance, si ce n'est que rarement les hommes pourvoient tout. [Note 137: On voit dans Homre, Minerve supplier Jupiter dans cette posture, et encore Priam, quand il redemande Achille le corps d'Hector.] Ces peuples ne reconnaissent qu'un Dieu, Tangoouacoun, infini en sagesse et en puissance. Tout le reste est un problme. Ils parlent la langue Narcotah, une des quatre langues mres, et, dit Beltrami, elle est une nouvelle preuve de leur origine mexicaine. Je regrette de dire que les Sioux sont parmi les quelques peuplades qui ont oubli la nature, envers le beau sexe. Voici comment se font leurs mariages. Un sauvage prouve-t-il de l'amour pour une jeune fille, il la demande son pre. Elle vient frapper sa porte, et, s'annonant par son nom, elle demande si son fianc est prsent; on ouvre, et ses amis la prsente l'pouse, qui est debout au milieu de la loge. Il lui fait ses complimens, et s'assied avec elle sur une natte. Les Romains fesaient asseoir la fiance sur la toison d'une brebis, pour l'avertir que c'est elle de couvrir son mari. Chez les Sioux, l'poux prsente son pouse une botte de foin, pour lui signifier qu'elle ne soit se mler que de porter son fardeau comme une bte de somme. Cette botte est dit-on entremle d'herbes d'une odeur si dlicate, et arrange avec tant d'art, qu'elle clipse le talent des fleuristes. La femme malheureuse chez ce peuple enfante des hros. A quinze ans le jeune Sioux devient un guerrier; il lui tarde de se montrer, il brule d'impatience de tremper ses mains dans le sang ennemi. La danse de la guerre anime son jeune courage. Si la femme est esclave, la passion de l'amour n'est pas moins forte. Un rocher qui se projette sur les eaux du lac Pepin, rappelle celui de Leucade. La muse Mitilne s'y prcipita de dpit: Oholatha, plus belle qu'heureuse, trancha le cours de sa vie, spare de son Anikigi, jeune et beau guerrier Chippeouais. On dclare la guerre en jettant un tomahack sur les terres de l'ennemi, comme autrefois le _Fecialis_ des Romains jetait une javeline. Achille immolait des jeunes Troyens Patrole: les Sioux et les Mexicains sacrifiaient leurs ennemis leurs guerriers tus dans les combats. Aprs le guerre, la chasse exerce l'enfance, la jeunesse et l'ge viril. Avant que de partir, on se purifie devant le dieu de la nation. J'ai cit plus haut quelques chasses clbres. Ce got du sauvage pour la chasse rappelle les premiers hommes: les peuples primitifs taient chasseurs. Ce qu'il y a de plus remarquable chez nos Sioux, c'est que l'on dcouvre au milieu d'une superbe et vaste prairie, un grand block de granit, figure de Tangoouacoun, qui tous les chasseurs viennent fair la rvrence. Il est peint comme on reprsentait le soleil avant _Maria_, avec un nez, des yeux et une bouche. On voit galement dans l'antiquit la musique naissante des Sioux. Les Grecs primitifs avaient comme eux une espce de castagnettes faites d'os ou de coquilles. Comme eux les Romains marquaient la cadence avec des sonnettes qu'ils attachaient leur pieds. Les Sioux ont le tambour de basque, et le _mamuductor_ dans celui qui conduit la danse. La simphonie chez les Grecs comme chez eux tait forme de l'union de la voix et des instrumens. La musique de nos peuplades, bien que monotone, a quelque chose d'anim et de touchant. Mars prside plutt ces ftes que Terpsichore, ignore des sauvages. Ils y paraissent en armes, et la tte orne de plumes de Kilio[138], apanage exclusif des preux guerriers. Cet oiseau est si rare que celui qui en tue un, reoit les complimens de tut le camp, et acquiert le droit de porter une de ses plumes. Il en ajoute une autre autant de fois qu'il tue un guerrier dans les combats. Ce panache ne releva pas peu ces preux des forts, avec leur manteau qu'ils adaptent leur corps avec cette grce qu'avaient les Romains sous leur _Pallium_. Leurs mocassins ressemblent aux _cothurni_: ils ajoutent en hiver une espce de gutres sur les genoux; comme les Cimbres au temps de Marius. [Note 138: Je ne trouve rien sur cet oiseau dans les additions de Chneider et de Lefebvre de Villebrune aux mmoires philosophiques et physiques de Dom Ulloa.] Leurs armes offensives sont l'arc et les flches, la pique, la hache et la massue, comme les soldats de Tamerlan. Ils ont aussi adopt le fusil. Le bouclier est leur seule arme dfensive. Ils le peignent de mme que les anciens, quoique moins magnifiquement que celui d'Achille, qui tait au reste l'ouvrage des dieux! Si je viens parler des illustres de la nation, M. Beltrami parle de Tantangamani, pre de l'infortune Oholatha. Il retrouve dans Ouamenitonka la fameuse statue d'Aristide dans le Museum de Naples, et celle de Caton dans Cetamvacomani; mais quelqu'intrt que puisse leur prter l'rudit italien, je ne trouve rien de si romanesque que l'histoire d'Alleouemi et de Ouabisciuova. Alleouemi descendait des anciens Chefs. Il vint aux Etats dans sa jeunesse, et frquenta l'Universit de Washington, o son nom devint en grande clbrit parmi les lves. A dix-sept ans il pousa, malgr les efforts de quelques amoureux conduits, Miss Grighton, fille d'un riche ngociant de la capitale, et reprit avec elle le chemin de sa tribu. Ouabisciuova, le Lion des Dacotahs, les gurissait en Dictateur; mais le jeune Chef fit valoir la noblesse de sa naissance, et supplanta ce rival. Il conserva, par sa sagesse et sa fermet, le territoire que le Congrs convoitait depuis longtems, et, confiant dans son influence, il songea devenir le lgislateur des Dacotahs. Ses vues leves et son gnie alarmrent le gouvernement, et le major Sherbury, gouverneur du fort St. Charles, eut ordre d'exciter contre lui son redoutable adversaire. Il dputa en mme temps vers Alleouemi le capitaine Smith, pour lui offrir un commandement dans l'arme de l'Union. Nos voisins des villes, rpondit le jeune Chef, regrettent qu'il y ait au fond de la prairie un peuple qui s'oppose leurs continuels envahissemens. Ils veulent enlever aux Sioux leur Chef, leur protecteur, leur ami; celui que fait tous ses efforts pour leur conserver le pays strique que nous ont laiss nos pres. Ils m'envoient une ancienne connaissance des salons de Washington, pour m'blouir et me faire dserter la cause de mon peuple. Eh! qui vous a dit que je pourrais renier mon pays et mes anctres? Les peuplades que vous ddaignez si fort ne seraient elles civilises que par la conqute; et pourquoi un Dacotah, aprs avoir puis chez vous cette instruction dont vous tes si fiers, ne chercherait-il pas adoucir leurs moeurs, tout en dfendant leurs sol? Vous avez encourag mon rival: les citadins ne devaient pas pas manquer de faire jouer la trahison, tout en usant de belles promesses. Cependant Ouabisciuova, peu soucieux des sduisans discours des Amricains, attaqua la barque qui avait amen le capitaine Smith, et Williams, touriste anglais. Quatre soldats furent tus et l'quipage garrott. L'hroque Alleouemi se dvoua pour ceux qui cherchaient la ruine de son peuple. Il entra dans le conseil des Dacotahs et, tout en protestant de sa haine contre les Amricains, il essaya de faire entendre qu'il fallait prendre quelque chose de leur tactique et de leurs moeurs, pour leur rsister plus efficacement. Mais entran bientt par ses penses, sa haute intelligence ne put se contenir dans les bornes troites de l'esprit de ses compatriotes. Dans cet lan patriotique, il oublia, ce jeune Chef, que l'astre du jour ne rpand que par degrs ses rayons sur la terre. Il condamna les usages de ses anctres, et leurs petits neveux le vourent l'exil. Alleouemi partit de nuit, aprs avoir dlivr les auteurs du drame qui va se dployer. A peine fuyaient-ils que des cris affreux se firent entendre dans les bois, des guerriers parurent sur le rivage, et des flches volrent, sifflant la surface de l'eau. Le jeune hros regarda quelques instans la fureur impuissante des Sioux, puis il laissa tomber sa belle tte sur sa poitrine, en murmurant ces paroles, cho du trouble de son coeur: Je suis donc l'ennemi de mon peuple? Pour aggraver le malheur de sa situation, Miss Brighton prit de lassitude prs de l'endroit o la rivire Plate se jette dans le Missouri. Le lendemain, une lugubre et solennelle crmonie s'accomplissait sur la cime de la montagne qui spare les deux territoires. Les trangers s'loignrent pour ne pas troubler les muets adieux de cet homme nergique, qui s'agenouilla sur le sol, et demeura absorb dans sa douleur. Il se leva, et ses compagnons le virent monter sur un rocher qui dominait toute la plaine, et d'o il fit entendre un cri perant que les Sioux prirent pour une insulte. Alleouemi leur fit signe de l'attendre, et des hurlemens prolongs tmoignrent qu'ils l'avaient compris. En vain Smith et Williams voulurent le retenir: il jeta un dernier regard sur la tombe de sa compagne, salua tout le monde avec grce, et descendit la montagne. Il est perdu, s'cria Smith, et tous les Amricains se prcipitrent vers le rocher. Alleouemi venait de sortir du bois, et s'avanait d'un pas grave et fier. On vit un instant d'hsitation parmi les Sioux. Ils semblaient intimids par la contenance imprieuse du jeune Chef, lorsque, du sein d'un massif de feuillage, s'lana un jet de feu et de fume, et une lgre commotion se fit entendre dans la plaine. Alleouemi tomba, et Ouabisciuova, qui l'avait frapp, sortit de sa retraite en brandissant sa carabine: il enleva la chevelure son rival, et s'en fit un trophe. Alleouemi avait une taille imposante, et un maintien majestueux. Son corps robuste tait model dans les plus admirable proportions de la stature. Son visage, quoiqu'il ft de la couleur cuivre des indignes, avait cette beaut mle et fire qui rsulte de l'harmonie des lignes, en mme temps que de la pense qui s'y reflte. Tout en lui tait noble, et plein d'une grce naturelle. Williams dit de lui: J'ai trouv dans le nouveau monde un homme qui runissait l'instinct merveilleux, les sens parfaits du sauvage, l'instruction et l'intelligence de l'homme civilis; la plus large, la plus belle expression de l'humanit. Le sol des Dacotahs n'tait pas encore prt pour notre civilisation; il vit renatre l'empire d'un vritable hros sauvage, de Ouabisciuova que, envelopp dans sa large peau d'ours, cent chevelures suspendues ses jambes, et agitant son tomahack orn de cercles d'argent semblait plus fait pour commander aux Sioux. CHAPITRE IX ---- ARGUMENT Saguova ou le dernier des Iroquois--Son premier triomphe oratoire; il s'oppose la vente des terres--Dclaration de guerre contre les Anglais--Discours de Saguova--Sa disgrce et son rtablissement--Ses entrevues avec Washington et Lafayette--Rflexions. Au milieu de la torpeur gnrale qui succda la mort de Tecumseh, un homme pensa rtablir l'ancienne splendeur de la Rpublique des Cinq Cantons, Saguova, appel Red-Jacket chez nos voisin. Il n'avait que trente ans lorsque les Etats-Unis conclurent un trait avec les Iroquois sur la belle lvation qui commande le lac Canandagua. Deux jours s'taient passs en ngociations, et un correspondant du New-Iork American, et l'on allait signer, lorsque le jeune Chef se leva. Avec la grce et la dignit d'un snateur romain, il se couvrit de son manteau, et, d'un oeil perant, regarda la multitude. Il s fit un parfait silence, hors l'agitation des arbres sous lesquels taient ranges les ambassadeurs. Aprs une pause solennelle, il commena parler lentement tt par sentences, autre Mirabeau des forts de l'Amrique; puis s'animant graduellement avec son sujet, il fit une peinture naturelle de la simplicit de du bonheur primitifs de sa race, et prsenta les maux que lui ont causs le commerce des Europens, avec un pinceau si hardi et si vrai cependant, que l'effet qu'il produisit ne saurait s'exprimer. Les ambassadeurs des Cantons prouvrent le sentiment de la douleur ou celui de la vengeance, et les dputs de la Rpublique, seuls dans un pays ennemi, craignirent pour leur vie, lorsqu'un Chef favorable aux Amricains fit cesser le conseil, et donna ainsi le temps aux esprits de se refroidir. Les Mingos livrrent un grand lit de terres leurs plus cruels ennemis, mais le jeune Seneca eut ds lors des amis. Il grandit rapidement aux yeux de ses compatriotes, qui lui confirent l'autorit suprme. On peut dire que dans cette situation, Saguova russit au-del de ce que l'on pouvait attendre, si l'on considre que, depuis plus d'un demi-sicle, la Confdration, jadis si formidable, tait resserre sur un petit espace de terre environn par la civilisation. L'ancien Forum d'Onnondaga tait dsert, lorsque le jeune Chef rallia autour de lui quelques hommes dignes des premiers Iroquois. Il rappella l'indpendance nationale, dont il ne dvia jamais. Mais il ne fut compris qu' demi par ses compatriotes auxquels la soif de l'or pouvait bien peut-tre faire vendre les personnes aprs avoir alin le sol. Si les Anglais, dans la dernire guerre, trouvrent les Iroquois assez dchus pour ddaigner leur alliance, ils eurent tort de les forcer se jeter dans les bras de leurs ennemis, en saisissant la Grande Ile, proprit des Cantons, sur la rivire Niagara. Toute la population ne passait pas alors huit mille mes: elle arma cependant mille guerriers, et ce fut leur tte que Saguova, le 13 aot, 1812, dfit les troupes anglaises au fort George avec le gnral Boyd. Au retour de la paix, il reprit l'administration des affaires de sa nation, et s'opposa aux progrs des missionnaires. Le discours suivant est un des plus remarquables, et le seul que l'on ait de lui dans son entier. Ami (dit-il au ministre), le Grand-Esprit a voulu que nous nous rencontrassions en ce jour. Il rgle sagement toutes choses, et il nous accorde une belle journe, car les nuages se sont dissips devant le soleil qui brille au-dessus de nous. Nous avons prt l'oreille ta harangue. C'est pour toi que ce feu brule au milieu du conseil. Tu veux que nous ti disions ouvertement la panse de notre me: nous nous en rjouissons, car nous n'avons tous qu'une mme pense. Tu dis que tu ne partiras pas que tu n'aies une rponse. Il est juste que tu l'aies, car ta cabane est bien loin, et nous ne voulons pas te retarder. Nous allons te dire ce que nous ont appris nos pres. Au commencement nos anctres rgnaient seuls sur cette grande le: leur domaine s'tendait de l'Orient l'Occident. Le Grand-Esprit l'a fait pour les hommes rouges[139]. Il cra le buffle et le daim pour les nourrir, l'ours et le castor pour les garder du froid. Il dispersa ces cratures par le pays, et nous montra la manire de les prendre. La terre produisait aussi du mas, et le Grand-Esprit avait donn tout cela ses enfans rouges parce qu'il les aimait. [Note 139: Quoique les sauvages n'y attachent pas d'importance, ils se nomment, vers le nord, les hommes rouges, pour se distinguer.--(DON ULLOA.)] Vos pres traversrent les grandes eaux, et vinrent dans cette le, mais en petit nombre. Ils ne trouvrent que des amis dans le peuple rouge, qui leur donna un grand lit de terre, afin qu'ils pussent prier le Grand-Esprit, sans crainte du Grand Roi. Ils taient au milieu de nous, nous leur donnions manger, et eux, ils nous donnaient du poison. Les blancs connaissaient le chemin de notre le, et il en vint un plus grand nombre. Ils nous appelrent frre, et nous leur donnmes nos plaines et nos cteaux. Alors nos domaines taient vastes; mais vous tes devenus un grand peuple. Notre pays est dans vos mains et la prire y fait des progrs. Ecoute, tu dis que tu viens nous apprendre prier le Grand-Esprit, afin que nous soyons heureux dans la suite. La prire est crite dans un livre qui a t donn vos pres, et le Grand-Esprit a parl au peuple rouge. Tu dis qu'il n'y a qu'une manire de prier le Grand-Esprit, parce que elle est venue d'un homme vnrable; et nos anciens nous ont enseign une religion qui leur fut donne par le Grand-Esprit. Elle nous enseigne le remercier de ses dns, et vivre dans l'union avec nos frres. Le Grand-Esprit, qui a fait tous les peuples, n'a pas fait les hommes de ce pays-ci comme les autres. Il vous a donn les arts, que nous ignorons. Il nous a aussi accord beaucoup de choses, et une prire diffrente, notre usage. Nous te prenons par la main pour que tu retournes tes amis. Il est digne de remarque que ce discours ne contient pas un seul mot qui sente la rudesse. Saguova tait vritablement affable. On en voit un exemple dans une entrevue avec le colonel Snelling. Cet officier partant pour Governor's Island, il vint lui dire adieu, et ajouta: J'apprends que notre Grand-Pre t'envoie dans une le qui porte le nom de Sachem; j'espre que tu deviendras aussi un Sachem. On dit que les blancs sont glorieux du grand nombre de leurs enfans; que le Grand-Esprit t'en donne mille. Son opposition aux empitemens des Etats-Unis le firent disgracier en 1827; mais il se releva par son loquence, et il ne fut pas dit que Saguova vct dans l'oubli de sa nation. Il visita les villes de l'Atlantique[140] en 1829, et, au milieu de la sensation qu'il y fit, il soutint la dignit de son rang et de sa renomme. Washington l'avait voulu voir, et lui avait fait prsent d'une mdaille d'or qu'il porta toujours depuis. Ce fut dans sa dernire visite aux Etats-Unis, qu'il vit le Gnral Lafayette Buffalo. Les deux hros s'taient connus Stanwix, en 1784. Il faut convenir que le patriote franais se montra spirituel et poli comme ceux de sa nation. O est le jeune Chef, dit le gnral, qui s'opposa avec tant d'loquence ce que l'on enterrt la hache de guerre? C'est Saguova, rpondit froidement le Sachem, qui avait alors ravag les frontires de la Nouvelle-Iork, du New-Jersey, de la Pensylvanie et de la Virginie. Le gnral franais n'avait pas beaucoup vieilli. Saguova le remarqua, et lui dit: Le temps a fait de moi un vieillard, mais toi, le Grand-Esprit t'a laiss tes grands cheveux. Lafayette eut la bonne fortune de se rappeler quelques mots Iroquois, qu'il rpta avec une complaisance qui grandit beaucoup l'ide avantageuse que le Sachem avait dj conue de lui. [Note 140: Red-Jacket. This celebrated Indian Chief, who has recently attracted so much attention at New-Iork and the Southern Cities, has arrived in this City, and has accepted an invitation of the Superintendent to visit the New-England Museum, this evening, March 21, in his full Indian costume, attended by Captain Johnson his interpreter, by whom those who wish it can be introduced to him.] Saguova mourut le 19 janvier, 1830, et fut enterr le 21, prs de Buffalo. Ses compatriotes regardrent avec indiffrence les crmonies que firent les Amricains, et lorsqu'elles furent termines, plusieurs orateurs parlrent successivement et rappelrent ses exploits et ses grandes qualits. Ils n'oublirent pas son appel prophtique: Quel est celui qui me succdera au milieu de mon peuple. Ils pleurrent une gloire dj passe, et entrevirent la ruine de leur nation. La mort de Saguova rappelle celle d'Alexandre. Un Amricain bel esprit, mais singulier dans ses ides, a dit: L'ouest ne doit pas peu aux conseils d'un sauvage qui, pour le gnie, l'hrosme, la vertu, et tout ce qui peut faire resplendir un diadme, laisse loin derrire lui non seulement George IV et Louis le Dsir, mais l'empereur de Germanie et le czar de Moscovie. Il est vrai que bien des modernes qui ont voulu rpublicaniser ont eu l'esprit curieusement tourn. La licence entre mieux dans la posie: peut-tre mme ne se fait elle pas sentir dans les vers suivans: Though no poet's magic Could make Red-Jacket grace an English rhyme, ............................................. Yet it is music in the language spoken Of thine own land; and on her herald-roll, As nobly fought for, and as proud a token As Coeur-de-Lion of a warrior's soul William Weir a laiss un magnifique portrait de Saguova, dans la collection de James Ward, cuer, ami disting des beaux arts. CHAPITRE X ---- ARGUMENT Chetabao, roi des Omahas--Ses artifices et ceux de son grand-mdecin--Il se dfait de tous ses ennemis--Sa mollesse--Il meurt de la peste--Rflexions. Ce Sachem, mort en 1832, a t un homme remarquable. Il s'acquit une grande popularit parmi ses compatriotes par mille travaux glorieux; mais la distinction dont il se montra plus avide fut un pouvoir sans limites. Il tait efficacement aid dans ses desseins par un prophte ou grand mdecin, dont les ordonnances artificieuses et les pratiques de magicien en imposaient aux esprits superstitieux de la tribu. Chetabao ayant donn de ses talens, toutes les preuves requises, on lui confra le rang suprme; mais pouss par ses vue ambitieuses, il tait peu satisfait d'une autorit toute patriarcale, et fonde sur les principes dmocratiques. En vain, pour atteindre son but, avait-il dploy tour--tour le prestige des exploits guerriers, et le pouvoir d'une loquence barbare mais nergique: il se formait dans la nation un parti de guerriers rigides, jaloux de leur libert. Chetabao traitait ce parti de faction sditieuse, de serpens sonnettes, et l'on mprisait ses reproches. Impatient de la contrainte qui lui tait oppose, il rsolut de s'y soustraire quelque prix que ce ft. Mais jugeant en profond politique que la vengeance est souvent nuisible son auteur, quand il y arrive par la violence, il aima mieux recourir aux ruses du renard. Plusieurs fois par an un colporteur arrive du pays civilis, pour changer des marchandises contre des fourrures ou d'autres objets sa convenance. Ce fut un de ces marchands que Chetabao s'adressa pour avoir un remde efficace afin, disait-il, de dtruire les bandes de loups qui infestaient les prairies. Le colporteur lui procura de l'arsenic pur. Ds qu'il se vit en possession de cette arme terrible, il n'eut rien de plus press que d'en prouver la puissance. Son pre et ses deux frres, dont il redoutait l'influence, furent les premires victimes de ses essais, et leur mort ne rveilla aucuns soupons. Certain dsormais de l'efficacit du poison, il invita tous les mcontens venir se rgaler d'une soupe au chien. Il reut les convis de l'air amical qu'il avait coutume de prendre, leur tmoigna un trs ardent dsir de calmer toutes leurs dissensions, et parla hautement de la ncessit de la runion de tous les partis. Il sut si bien s'insinuer dans les coeurs, que soixante de ses plus redoutables ennemis s'assirent avec lui autour de la large gamelle o fumait l'apptissante soupe. Tous, pour reconnatre dignement l'hospitalit de leur hte, mangrent copieusement du plat favori, et firent l'loge de son got dlicat. Pour dessert, on fit circuler les calumets, et lorsque la vapeur aromatique du tabac eut tendu sa molle influence sur le cercle des guerriers, Chetabaqo se leva pour parler. Il rappela aux assistans, eux, disait-il, qu'il chrissait comme ses enfans, les menes sditieuses dont ils s'taient rendus coupables envers l'autorit lgitime, qu'il tenait du Grand-Esprit, et de laquelle il tait impie de se jouer comme ils l'avaient fait. En tmoignage de son assertion, il en appela au jugement de son grand mdecin, qui fit un signe de tte affirmatif, puis levant la voix d'un air inspir: Au reste, continua-t-il, les Omahas n'oublieront plus l'avenir que Chetabao est l'arbitre souverain de leurs destines; chiens que vous tes! vous serez morts jusqu'au dernier avant le lever du soleil. A ces mots d'un sinistre augure, les convives se levrent en dsordre, et se prcipitrent en hurlant hors de la cabane. Les soixante expirrent la mme nuit au milieu d'atroces douleurs. Durant tout le reste de sa vie, jamais la tyrannie du Sachem ne rencontra la plus lgre opposition. Lorsque son voyage annuel au pays des Omahas, le marchand arrivait avec sa pacotille, sa majest prenait tut ce qui tait sa convenance et celle de son auguste famille, en fesait le compte, et les guerriers recevaient l'ordre de trouver le nombre demand de peaux de castor, d'cureuil ou de marte. Amolli par une longue prosprit, ce roi sauvage renona peu peu la vie active. Il se fesait prescrire par son grand mdecin le repos le plus absolu, et fesait rgulirement sieste aprs diner, comme un Grand d'Espagne. Par une recherche toute oriental, il avait pouss la jouissance de ce court sommeil jusqu'au dernier raffinement. Ses femmes, au nombre de six, se relevaient deux par deux, et lui chatouillaient l'pine dorsale avec de longues plumes de paon. Si pendant qu'il dormait, il devenait urgent de le consulter sur les affaires de l'Etat, une seule personne pouvait se hasarder troubler le repos du monarque, et ce personnage tait le grand mdecin, son premier ministre. Il se mettait quatre pattes, s'approchait sans bruit, puis avec une plume, il lui chatouillait agrablement la plante des pieds. Si le roi tendait le bras horizontalement, il fallait se retirer en silence; mais se frottait-il le nez avec l'index, c'tait dire que l'on pouvait parler sa majest. Cependant la petite vrole apparut parmi les Omahas, et, semant la dsolation dans leurs deux bourgs, elle enleva aussi le ministre: la mort mit fin ses simagres, et il alla rejoindre ceux qu'il avait tus par ses remdes homicides. On croyait que la dictature garantirait Chetabao; mais ayant voulu assister aux funrailles de son complice et de son favori, l'accomplissement de ce devoir lui fut fatal. Il eut le temps nanmoins de prendre ses mesures pour faire le plus commodment possible son voyage dans l'autre monde. Il commanda que l'on mt ct de lui dans sa tombe des armes et des munitions pour se dfendre cintre ses ennemis; car il songeait, sans doute, ses victimes, et redoutait leur vengeance. Ses funrailles furent pompeuses. Il fut assis droit sur son plus vite coursier de chasse, et, suivi de toute la nation, on le conduisit sa tombe, que l'on avait creuse sur les bords du Missouri. On fit descendre dans la fosse le cheval charg de son matre, et on l'enterra tout vivant, non sans avoir dpos devant lui une portion de mas. Quant sa majest, on enfouit ses cts de la viande sche, un calumet, une carabine, des balles de de la poudre, un arc, un carquois rempli de flches, et des couleurs pour dcorer sa personne tant la guerre que durant la paix. L'histoire transmet les vices aussi bien que les vertus: elle rapporte les actions de Denys le tyran comme celles d'Aristide et de Scipion. Mais l'admiration n'est due qu' la vertu. Miantonimo et Conanchel excitent un vif intrt. Le dernier Sachem des Omahas intresse aussi un instant par ses artifices, et la manire dont il sut tromper et asservir son peuple; mais la postrit n'aura pour lui aucune estime. CHAPITRE XI ---- ARGUMENT Lueurs de civilisation--Cadmus Cheroki--Cussick--Mashulatuba. Que ce continent ait joui autrefois d'une civilisation avance, et en particulier la partie septentrionale, comment en douter la vue des vestiges que l'on rencontre depuis le bord mridional du lac Eri jusques au golfe du Mexique; et le long du Missouri jusques aux Montagnes Rocheuses? Ce sont des fortifications, des _tumuli_, des murs souterrains, des rochers couverts d'inscriptions, des idoles ou des momies. On est tonn de la vaste tendue de quelques ouvrages militaires. Ceux que l'on voit prs de Chilicothe occupent plus de cent acres de superficie: c'est une muraille en terre de vingt pieds d'paisseur sa base, et douze de hauteur, et entoure de tous cts, except vers la rivire, d'une tranch large d'environ vingt pieds. Les plus considrables de ces fortifications sont de forme rectangulaire. Elles ont plus de six cents pieds de long sur sept cents de large. Dans le district de Pompy dans l'tat du New-Iork, se voient les restes d'une grande ville d'une superficie de cinq cents acres. Trois forts circulaires la renferment comme dans un triangle. L'ancienne fortification dcouverte par le capitaine Carver, proche du Mississipi, dans le district Huron, a prs d'un mille d'tendue: elle est aussi rgulire que si Vauban ou le gnral Pasley en eussent trac le plan. On peut encore citer celles de l'Ohio.[141] [Note 141: Voir dans l'Encyclopdie Canadienne les recherches de MM. Bartram et de Humbolt.] Je ne dirai qu'un mot des tumuli, monticules de terre de forme conique, comme celles que l'on voit en Russie et dans la Scandinavie. A St. Louis, dans le Missouri, l'on voit un de ces _tumuli_ qui a les mmes dimensions que la pyramide en briques du roi Asychis, c'est--dire, deux mille quatre cent pieds de circonfrence sa base, et cent d'lvation. Devons nous attribuer ces monuments aux anctres des familles qui habitent encore ces rgions, ou une immigration plus ancienne? c'est une question qui embarrasserait les plus savans. Les indignes de cette partie du continent amricain, dit le gographe Darby, avaient peu d'arts lorsqu'ils furent connus des Europens. Les arts mcaniques ne lur taient point connus. Ils n'avaient point trouv la charrue ou la roue, ni fait la conqute des animaux ruminans, premier objet de la civilisation: le chie tait le seul animal que le sauvage s'associt. Une cabane tait la demeure ambulante de l'espce humaine sur une tendue de plus de quatre-vingt millions de milles quarrs. Malgr ce que dit M. Darby, ds l'arrive de nos pres, le sauvage savait peindre grossirement toutes sortes d'objets; on trouvait mme des peintures dlicates selon M. Dainville. Sa teinture est surtout remarquable[142]. On est dans l'admiration de voir dployes sur les ornemens dont il se pare, des couleurs biens suprieures celles qu'emploient les nations civilises, tant pour l'clat que pour la dure. L'estimable Dr. Mitchell, de la Socit Historique de New-Iork, admire surtout les teintes appliques aux cuirs. L'art de prparer le cuir et de l'empreindre de ces couleurs aussi durables que le cuir mme, est familier depuis le territoire des Panis sur la Rivire Rouge, jusqu'aux extrmits du Nord-ouest. Les matriaux des couleurs sont indignes, et il n'y a que les sauvages qui les connaissent. Ils ont toujours un grand soin de ne donner aucuns renseignemens sur leurs teintures. Les couleurs principales sont le jaune, le bleu, le rouge et le noir. Les Hitans qui vivent au-del des Panis, et qui ont trs bien apprivois le cheval, font des brides travailles avec beaucoup de got, et remarquables par la force des couleurs bleue et jaunes dont sont teints le cuir et les autres parties. [Note 142: J'ose assurer que l'art de la teinture avait t pouss en Amrique un bien plus haut degr de perfection qu'il ne l'est mme actuellement en Europe, malgr toutes nos connaissances en chimie. Nous savons peine donner une teinte solide aux matires vgtales telles que le coton, le lin, le chanvre. Oviedo a dit: Les peuples de terre-ferme teignent le coton en couleur tanne, verte azur, rouge, jaune, et au plus haut degr de perfection.--(COMTE CARLO CARLI.)] Mais toutes les peuplades n'taient pas aussi avances lors de la dcouverte, quoique gnralement nos pres aient trouvs les indignes doux et agriculteurs sur les ctes et sur le bord des fleuves. Dans l'intrieur des forts, l'on a trouv des peuples vagabonds, qui ont travers deux sicles sans entendre la voix de la civilisation qui convie tous les hommes. Mais les peuplades jadis les plus intressantes se sont disperses ou abruties, et les peuples chasseurs ont tout--coup pris leur place. Les Chrokis, les Chickasas et les Choctas n'avaient point connu les ressources des Hitans et des Panis, mais la grande lueur est venue de leur ct. Les Chrokis ont donn l'lan la civilisation de la race rouge. Darby crivait: L'usage du cheval, et l'introduction des armes feu, est venu amliorer quelque peu la position du sauvage. Les relations politiques ont fait quelques progrs, aprs trois cents ans d'absolue nullit. Les lettres, partagent de la proprit foncire et de la rsidence fixe, sont encore inconnues. Mais, chose admirable, un nouveau Cadmus est sorti du sein d'un peuple rput froce, habitant un pays de montagnes! Une ambassade Washington, fournit Siquayam une occasion heureuse d'observer une civilisation et des arts, que son gnie naturel tait fait pour comprendre et apprcier. Les plus sages d'entre les Chrokis attribuaient un pouvoir surnaturel aux instrumens l'aide desquels nous fabriquons ces feuilles parlantes[143], pour eux incomprhensible merveille. Tout ce que l'on en disait n'excitait pas moins leur surprise que leur admiration: c'tait depuis longtems l'objet des mditations de Siquayam. Son esprit moins crdule et plus rflchi que celui de ses compatriotes, entreprit de percer ce mystre. Ses efforts furent couronns d'un entier succs. Un longue indisposition l'ayant forc de garder la cabane pendant une saison entire, la solitude dans laquelle il se trouve, et l'inaction laquelle il se vit rduit, le servirent admirablement bien dans cette occasion, en lui permettant de se livrer avec toute la tranquilit dsirable, la recherche des moyens de procurer sa nation le bienfait de l'criture. Il commena par distinguer soigneusement tous les sons de sa langue. Cette premire opration devenait difficile par les diffrentes nuances de prononciation, qui sont si nombreuses dans tout idiome qui n'est point fix. Pour l'excuter avec le plus de perfection possible, il soumit ses enfans des preuves ritres. Quand il se crut assur de la justesse de ses observations, il s'occupa du moyen de reprsenter ces sons par des signes. Il choisit d'abord des figures d'oiseaux et de divers animaux, et affecta chacune l'ide d'un son. Main bientt, trouvant dans cette mthode trop de difficult, il abandonna ces images, et inventa d'autres signes. Il en cra d'abord deux cents, puis voyant que ce nombre rendrait l'criture trop compliques, il les rduisit quatre-vingt-deux, aid de sa fille, qui le seconda merveilleusement dans ce travail. Il ne s'occupa plus qu' perfectionner les signes qu'il avait invents, afin de les rendre faciles tracer et distinguer. Il n'avait d'abord, pour graver ses caractres sur l'corce, d'autres instrumens qu'un couteau et un clou; mais il connut plus tard l'encre et les plumes, et les choses devinrent ds lors plus faciles. [Note 143: Dans les premiers temps de la dcouverte de l'Amrique, les simples habitans de cette partie du monde, ignorant tous nos arts, croyaient que le papier parlait. Un indien charg d'un panier de figues, et d'une lettre de son matre son ami, mangea une partie des figues. L'ami l'accusa d'avoir mang celles qui manquaient en l'assurant que la lettre le lui disait. Mais l'indien le nia en maudissant le papier. Charg depuis d'une semblable commission, il mangea encore la moiti des fruits, avec la prcaution de cacher la lettre sous une grosse pierre, croyant que si elle ne le voyait pas, elle ne saurait rien tmoigner; mais encore accus et avec dtails, il avoua tout, et reconnut dans le papier une vertu divine.--(MAD. DE GENLIS.)] La seule difficult qui subsistt, tait de faire adopter son invention par ses compatriotes. Sa profonde retraite avait inspir de la mfiance aux Chrokis; ils le regardaient comme un magicien occup d'un art diabolique, et mme comme nourrissant de mauvais desseins contre ses compatriotes. Sans se laisser dcourager, le philosophe s'adressa aux plus tlairs et aux plus influens de sa nation. Il leur annona la dcouverte du grand mystre de fixer la parole par l'criture comme font les blancs, et les pria de prendre connaissance de son procd. En leur prsence, sa fille qui, jusque-l avait t sa seule lve, crivit les mots qu'ils prononcrent, et ils furent tous dans l'tonnement lorsque ensuite cette jeune personne lut tout ce qu'ils avaient dit. Siquayam demanda alors que l'on choisit cinq ou six jeunes gens, pour qu'il leur enseignt l'art d'crire; et quoique tous les soupons ne fussent pas encore dissips, on lui confia quelques lves. Au bot de quelques mois, il annona qu'ils taient en tat de subir l'examen public. On les prit chacun part, et l'on acquit la preuve irrcusable de leur capacit. La joie de la nation fut soudaine et vive, comme toutes les affections du sauvage. Une grande fte fut ordonne; Siquayam en fut le hros, et les Chrokis furent fiers de possder un homme que le Grand-Esprit paraissait avoir dou de ses qualits divines. Siquahyam ne se borna point la dcouverte de son alphabet: il inventa aussi des signes pour les nombres, et il fallt qu'il imagint en mme temps les quatres premires rgles qui font la base de l'arithmtique, et qu'il crt des noms pour les dsigner. Il se mit aussi crire des lettres, et il tablit bientt une correspondance soutenue entre les Chrokis de Will's Valley, et leurs compatriotes d'au-del du Mississipi, cinq cent soixante milles de distance. L'intrt excit par cette invention s'accrut au point que de jeunes Chrokis entreprirent un si long voyage pour tre au fait de cette mthode facile de lire, d'crire et de compter. Ds 1827 ses lves commencrent former des coles qui, en 1829, comptaient dj cinq cents coliers. Le fameux journal, Phoenix Cheroki, dit par Siquahyam et le clbre John Ross, parut au mois de Fvrier, 1828. Le premier numro contenait une partie de la Constitution rdige et promulgue dans le mme temps, par laquelle le gouvernement des Chrokis se composait d'un pouvoir lgislatif, d'un pouvoir excutif et d'un pouvoir judiciaire. La petite ville d'Etcho (New-Echota) eut en 1829, outre son imprimerie, un muse et une bibliothque. Siquahyam tait aussi devenu peintre par son gnie. Il s'tait fait des pinceaux du poil d'animaux sauvages, sans avoir jamais vu un pinceau. Ses dessins taient grossiers comme ceux, je suppose, des premiers peintres de l'antiquit, mais il annonait des dispositions. Les arts mcaniques ne lui taient pas non plus trangers. Il tait forgeron dans sa tribu, et il devait orfvre. On conoit facilement tout ce que le sjour de Washington a d apprendre un gnie si extraordinaire. Bienfaiteur de sa nation, il l'a leve au premier rang parmi les races indignes. Les Choctas ont suivi ce noble lan et, au milieu de l'avilissement des Iroquois contemporains, le clbre Kissick, de la tribu des Tuscaroras, retir sur le sol britannique, est devenu l'historien de leur ancienne grandeur[144]. [Note 144: Esquisse de l'Histoire ancienne des Cinq Nations, comprenant: 1 le rcit fabuleux ou traditionnel de la fondation de la Grande-Ile, maintenant l'Amrique Septentrionale, de la cration du monde, et de la naissance des deux enfans; 2 l'tablissement de l'Amrique Septentrionale et la dispersion de ses premiers habitans; 3 l'origine des Cinq Cantons Iroquois, leurs guerres, les animaux du pays, etc., etc., Lewiston, 1829.] Sawenowane entreprenait, il y a quelques annes, de traduire le Chef Huron, d'Adam Kidd; et l'on peut croire que Mushulatuba et t digne par son exprience et sa sagesse, d'obtenir l'objet de ses voeux, un sige au Congrs des Etats-Unis. CHAPITRE XII ---- Coup-d'oeil rapide sur l'tat prsent des tribus. Des Sagamos non moins nobles que leurs devanciers, les Tsaouawanhi, les Omaha et les Skenandow; le voyage de Sawenowane et de Sonatsiowane travers l'Atlantique[145], et les vertus de Ouiaralihto m'auraient fourni la matire d'un nouveau Chapitre. Ouiaralihto, vnrable Chef huron, petit fils de Tsaaralihto, Chef de guerre de sa nation dans la lutte de 1759, suivit l'expdition du gnral Burgoyne, qui lui donna un festin de guerre. Adam Kidd, le barde canadien, l'ayant visit en 1829, il lui raconta avec une mmoire prodigieuse les exploits des hros, et les traditions des tribus, avec la mme intrt que les lairds de l'Ecosse mettent encore dans le rcit des belles lgendes d'Ossia. Tapooka[146] ferait honneur au moman, et serait une aussi belle hrone qu'Atala, immortalise par le gnie. [Note 145: Sawenowane et Sonatsiowane, Chefs des Mohacks du Sault St. Louis, Seigneurs de St. Rgis et de Cognaouaga, passrent Londres en 1829, pour rclamer un lot de terre vendu comme fesant partie des biens des Jsuites, mais qui tenait plutt leur Seigneurie. Sir George Murray leur promit de recommander leur ptition Sir J. Kempt, et il leur fut permis d'avoir Londres un charg d'affaires.] [Note 146: Jeune fille laquelle les Hurons comparent tout ce qui est beau.] On a trouv sur les bords de la Rivire Columbia des peuples aussi intressans que les premiers Canadois, et M. Franchre, notre compatriote, cite l'appui, de trs riantes traditions[147] qu'il reut de la bouche d'un vieillard vnrable[148]. Le Grand Sagamo du Nord-ouest, Netam, dfenseur gnreux de l'Honorable Compagnie Anglaise, a mrit le monument que ce corps, reconnaissant, lui a lev au Fort William, et dans le temps que j'cris, Assaskinac, dont l'vque de Tabraca fait l'loge, est encore dans le Canada Suprieur, la gloire de cette race que l'on a si grand tort de ddaigner[149]. Enfin, peut-tre, quelques-uns croiront, que j'aurais du redire les vertus des Tegackouita et des Sakannadharoy, et dcrire l'tat prsent des villages dans la Province[150]. Mais il est aussi permis l'historien de s'animer l'approche d'un sinistre qu'il apprhende: il passe alors rapidement sur les faits secondaires, et se rserve tout entier pour l'vnement qui le proccupe. [Note 147: Ekannum, y est-il dit, divinit bienfaisante, ayant vu les hommes dans leur premier tat, prit une pierre aigu, et leur pera la bouche et les yeux.] [Note 148: Comcoml, Chef tes Tchinouques.] [Note 149: Il est, dit M. Isidore Lebrun, des sauvages qui, par la lecture qu'ils font des gazettes, connaissent mieux les vnements politiques de l'Europe que les paysans de Vende ou des campagnes de Rome. Un de leurs enfans traait des dessins sur le mur de la cabane: une scne de massacre reprsentait, selon lui, la bataille de Waterloo.] [Note 150: Les Sachems des Iroquois et des Algonquins crivaient au Pape en 1831. Ils lui envoyaient une tole et une maire de mules en verre souffl. Les feuilles de Rome observrent que ces objets taient dignes de l'attention des savans.] Il y a dix-neuf ans cette race proscrite leva encore la tte, l'esprit de guerre se ralluma, et les Outaouais, jadis si puissans, et les Saukis, se mirent la tte de ce mouvement. L'Epervier Noir (Black Hawk) parut pour quelque tems digne successeur de Ponthiac et de Tecumseh; mais la discorde se mit bientt parmi ses allis. Abandonn de presque tus les siens, il combattit en dsespr jusqu' ce qu'il tomba entre les mains de ses ennemis. Prisonnier de guerre, il fut trait avec humanit, et mme avec distinction; mais on le promena de ville en ville, dans les tats qui bordent l'Ocan Atlantique, afin de le convaincre de l'inutilit de ses efforts en faveur de la suprmatie de ss race; puis on le renvoya au-del du Mississipi. Les Saukis, les Outaouais et les Aionais, riverains de ce Pre des Eaux[151], se soumirent alors, comme les Miamis, les Shaouanis, les Hurons des bords de l'Ohio, de l'Ouabache et des lacs, s'taient soumis ds longtems Des traits particuliers cdrent aux Etats-Unis l'immense et fertile territoire des deux rives du haut Mississipi, et les mines de plomb les plus riches du monde[152]. Les territoires d'Aionay et d'Ouisconsin furent alors partie de la Rpublique Unie. [Note 151: Meschasseb.] [Note 152: Les Indiens des Etats actuels de New-Iork, de la Pensylvanie et du New-Jersey exploitent des mines de cuivre. Ainsi les Scythes de l'Oural recueillaient et faonnaient le cuivre et l'or.--(M. LEBRUN.)] Les Sminoles, peuplades naturellement inoffensives, qui ont donn lieu des tableaux de moeurs qui feraient honneur des nations civilises[153] succdrent aux Saukis. Nicanopy s'est illustr dans sa lutte longue et rgulire avec le gnral Jessup, Neothlockmata a t le Bayard de sa race, et les feuilles amricaines font un loge pompeux d'Osceola, mort depuis peu. Cette guerre a reproduit l'hrosme de Pocahontas. [Note 153: V. Sjour chez les Cris, par le gnral Milfort, Paris, 1902.] J'crivais en 1842, d'aprs le _Courrier_ des Etats: Des bruits sourds, avant-coureurs d'une tempte, se font entendre vers l'Ouest. On signale une mystrieuse, une alarmante agitation au sein des peuplades, lasses enfin de cder pied pied, le sol la civilisation. Aujourd'hui ces tribus, autrefois puissantes, se rapprochent: elles s'unissent contre l'ennemi commun. Les Sminoles, les Choctas, les Osages, les Chickasas, les Sioux, les Cherokis et les Miamis, promettent de se runir en congrs Etcho. Ils doivent prendre le saint engagement de courir la dfense des champs o ils ont trouv un dernier asile.--Ce projet s'est vanoui faute d'ensemble. Les Miamis ont descendu l'Ouabache, les Pouteouatamis ont travers les savanes des Illinois, et les derniers Hurons ont quitt les plaines de Sandusky, et crois l'Ohio, fuyant les Cits qui s'lvent pour dominer la fort. Ce sont les petits neveux de ceux qui, disperss par les Iroquois, se retrouvent plus tard en possession de leur ancienne et belle patrie, redevenus terribles sous l'gide de Tecumseh. Il y a l une sorte de phnomne, irrcusable monument d'une ancienne grandeur. Intressante tribu! elle disparat sans retour. Dans ce malheur devenu gnral, prolonge et poignante est la complainte du sauvage. Son loquence dfie nos idimes uss, tmoin ce Chef Delaware sous le pinceau duquel, la noire perfidie des Europens parat si au naturel: Il n'y a pas de confiance mettre dans la parole de l'homme blanc. Il n'est pas comme le sauvage, qui n'est ennemi que durant la guerre, et qui aime les blancs durant la paix: il va dire un Delaware, mon ami, mon frre, et au mme instant il le tuera. Ecoutons le gnral Jackson, dans son message de 1829 au Congrs assembl au Capitole: Professant le dsir de les civiliser, et de les tablir, nous n'avons cependant pas perdu de vue le moyen de nous emparer de leurs terres, et de les repousser plus avant dans la fort. Par l ils ont t rduit non seulement errer, mais ils ont t autoriss nous regarder comme injustes, et comme indiffrens leur sort. Leur condition prsente, si diffrente de ce qu'elle tait autrefois, fait un loquent appel notre sympathie. Nos anctres les trouvrent lgitimes possesseurs de ces vastes rgions. Ils ont t contraints par la force de se retirer de rivire en rivire, et de montagne en montagne; des tribus sont teintes; d'autres conserveront pour quelque temps encore leur nom jadis terrible. Le sort des Mohicans, des Delawares, et des Narraghansetts menace les Choctas, les Cris et les Cherokis. L'humanit et l'honneur national demandent que les gnreux efforts soient runis pour dtourner un aussi grand malheur. L'opinion a fltri la mmoire du vainqueur de Tallustatchie et de Tolladga: le temps n'est peut-tre pas venu pour l'historien. Paw, en Allemagne, Morre, en Irlande, et Don Ulloa, en Espagne; en France, aim Martin, et de ce bord-ci de l'Atlantique un de nos crivains les plus distingus, M. Parent, n'ont point voulu se montrer gnreux envers cette race, qu'ils appellent cependant une race noble. Ils n'ont gure envisag que ses gmonies. On a dit avec emphase _que le sol est donn celui qui travaille._ Les Cherokis on travaill, ils se sont rigs en gouvernement, et en gouvernement constitutionnel; mais les Amricains libres on dcrt: Les Cherokis ne sont pas libres! Mushulatuba leur a demand du travail, et ils lui ont refus, parce que les sang des Sagamos coulait dans ses veines. M. Prent s'est dclar l'ennemi de la noblesse, et l'ami du progrs; il a approuv indirectement les envahissemens gigantesques de nos voisins, _admirant_ que les tribus repoussent leur civilisation, cette civilisation devant laquelle elles fondent comme la neige frappe des feux du jour, crit une femme bel esprit[154], et Washington Irving: Ils ont vu (les indignes) s'avancer contre eux comme un monstre plusieurs ttes, vomissant chacune quelque espce de misre, la socit que prcdaient la peste, la famine, la guerre; et sa suite venait un flau plus destructeur, le commerce. Multipliant les besoins de ces peuples, sans augmenter leurs moyens de les satisfaire, il a nerv leur vigueur, accru leurs maladies, affaibli leurs facults intellectuelles. Ils sont vagabonds dans leurs pays devenus des colonies europennes, et la fort qui, jadis fournissait leur nourriture, est tombe... La solitude est fleurie comme un jardin. Ainsi s'est exprim le plus brillant crivain de l'Union: risquerais-je quelque chose en ajoutant: chez nos voisins, civiliser, c'est dtruire? [Note 154: Mis Wright.] M. Parent n'a point donn le secret que cherchait Sir Francis B. Head. Il se trouve dans le caractre de la rpublique qui nous avoisine. Cela me rappelle le mot du clbre Franklin, qui disait assez ingnument: Il me semble que nous avons mal choisi pour emblme l'aigle, qui n'est bon qu'au brigandage; je prfrerais mme de dindon qui, pour n'tre pas un oiseau noble, possde au moins un naturel plus honnte. Le bon philosophe n'avait-il pas raison? nul doute que oui: il suffit de comparer, en Canada, si les sauvages ne se multiplient pas, o s'ils se multiplient peu, on peut du moins prouver qu'ils ne diminuent pas. Ils trouvent sur le sol britannique une commune et paternelle protection, et leurs dputs, confis l'Ocan, trois fois ont prouv la gracieuset de nos rois. Mais le barde de l'Erin, et le philosophe ami gnreux du beau sexe, se sont prononcs[155]: empressons nous donc d'opposer leur autorit, une autorit encore plus grande celle du grand penseur germanique[156]. Parmi tant de races qui n'ont pas encore eu le bonheur de participer la civilisation, dit Emmanuel Kant, celle de l'Amrique Septentrionale, sans contredit, se prsente avec le caractre le plus lev. Le sentiment de l'honneur est si puissant chez ces peuples, que, sans autre projet que celui d'acqurir de la gloire dans des aventures toujours prilleuse, ils entreprennent des voyages de cent milles. Tombs aux mains de leurs plus cruels ennemis, ils veillent sur eux-mmes avec le soin le plus attentif, de peur que la force des tourmens ne leur arrache quelque plainte ou quelque soupir touff, dont le vainqueur puisse se prvaloir contre la fermet de leur me. Le sauvage du Canada est au reste vridique et rempli de droiture. Son amiti, susceptible d'une vive exaltation, se teint d'une couleur romanesque, qui pourrait rveiller quelquefois le souvenir de l'antiquit fabuleuse. Fier l'excs, il sait ce que vaut la libert, et ne souffrirait, ft-ce mme pour s'instruire aucune des sujtions qui pourraient lui porter la plus lgre atteinte. On serait tent de croire qu'un Lycurge aurait pass par l. L'entreprise des argonautes diffre peu des expditions guerrires des Canadiens (Canadois), et Jason n'a d'autre avantage sur Attakullakulla[157] que l'honneur de porter un nom grec. Avec Kant se sont rangs le Comte Carlo Carli et le savant Lefebvre de Villebrune. Oublierais-je un nom illustre?... Le noble Comte qui gouverne ces heureuses Provinces, a choisi l'occasion la plus solennelle pour rendre hommage, en prsence du snat canadien, la noble gnrosit d'une tribu qui, en fesant aux Irlandais mourans de faim, un don considrable en argent, s'excusait avec la plus charmante ingnuit, de ne pas donner plus. Voil ceux qui combattaient avec nous Queenstown et Chateauguay! Puissiez-vous, l'ombre de la protection que vous accorde notre souveraine, vous multiplier comme les feuilles de vos forts, et les auteurs de vos dsastres, plir la vue de vos guerriers! Un pote canadien[158] vous disait comme tous les sujet de l'empire: Be Britons, and bid the usurper defiance! C'est sublime, mais c'est illusoire. Vous disparatrez: ils s'en vont, disait-on nagure, et Lord Kaimes l'a dit en d'autres termes. Vous disparatrez, le dernier guerrier de votre sang s'teindra, et alors surgiront de plus brillans dfenseurs que moi de votre gloire passe. Elle revivra aussi clatante et plus relle que celle qui se rattache aux gigantesques crations d'Homre. [Note 155: Il y a eu deux hommes au coeur bien fait, Legouv et Aim Martin. Si ce dernier a censur nos peuplades, c'est que, peut-tre il n'avait ou parler que des Chippeouais ou des Sioux, ou qu'il s'imaginait que les habitans de nos forts devaient bien tre aussi barbares que des Franais. Il s'est heureusement tromp. Si Aim Martin et lu le gnral Milfort, son compatriote, que les Sminoles firent Sachem, son coeur n'aurait pas ici chagrin comme il a du l'tre quand il citait le Prigord, o la femme croupit dans un tat de salet et d'abjection qui ragit sur toute la famille, la Picardie et le Limousin o, repousses au dernier rang comme une race infrieure, les femmes servent leur mari table sans jamais prendre place son tt, la Bresse, o elles sont manoeuvres, btes de somme et de labour, la Basse-Bretagne enfin, o l'homme, la femme et les enfans mangent le bl dans la mme auge avec leurs pourceaux. Paris est un peu plus civilis que la France. L tout semble se rapporter aux femmes, mais ce n'est qu'une apparence; et sous ce rapport on a regrett _que les lis ne filassent pas._ J'aime bien mieux nos tribus. Un peu plus familires avec la nature que les Europens elles tenaient que l'enfant suit la caste de sa mre. Chez les Pequots, les Narraghansetts, les Pohatans et les Massachusetts, les femmes parvenaient au rang suprme, et, chez les Hurons et les Iroquois, elles taient entoures d'un respect plus rel qu' Paris.] [Note 156: V. Emmanuel Kant, Essai sur le Sublime et le Beau.] [Note 157: Don Ulloa n'y a vu que les marques d'une complette insensibilit tenant un abrutissement avanc. Il es vrai que l'Espagne n'a point produit de philosophes!] [Note 158: V. Supra, Chapitre XXXI] ADDENDA A LA BIOGRAPHIE DES SAGAMOS ILLUSTRES DE L'AMRIQUE SEPTENTRIONALE ---- Relativement aux expditions scandinaves en Amrique, il n'est pas aussi avr, quoiqu'en dise M. Marmier, que l'Islande ait d'abord t dcouverte par les Irlandais, qui en auraient t chasss par les Scandinaves; de mme que ce qu'il raconte d'une partie de l'Amrique appele la Grande Irlande, et des aventures de Gudleif, lequel, se rendant d'Irlande en Islande, aurait t dtourn de sa route par des vents contraires, et jet sur une cte mridionale, comme serait la Floride ou les Carolines, o il trouve Biorn exil d'Irlande cause de ses relations avec Thuride de Frodo, soeur de Snorre Gode, prfait de Hellgaffel. Les naturels voulaient faire un mauvais parti Gudleif, dit la lgende, quand arriva un vieillard barbe blanche, entour de tous les signes du commandement. Gudleif lui ayant dit qu'il venait de l'Irlande, le vieux Chef lui demanda des nouvelles de presque tous les personnages distingus de cette le, et en particulier de Snorre Gode, de Thuride sa soeur, et de Klartan, fils de celle-ci. Il dlivra ensuite les Irlandais, mais en leur conseillant qu'ils s'loignassent au plus vite. Cette lgende est du moins tire d'un mmoire de M. Rafu, secrtaire de la Socit des Antiquaires du Nord. On y ajoute que le vieillard se spara de Gudleif en lui donnant un anneau d'or pour Thuride, et une pe pour Klartan. Gudleif passa l'hiver Dublin, puis retourna en Islande. Tout ce rcit se rattache la domination des Danois en Irlande. On parlait dj, au sicle dernier, dit M. Lefebvre de Villebrune[159], d'une colonie galloise partie d'Angleterre, pour se fixer en Amrique, sous la conduite de Madoc, fils d'Owen Gwynned. Cette migration tait connue par des notices historiques assez certaines dans le pays de Galles, et entre autres, par quatre vers gallois que Powell a publis dans sa Chronique. La reine Elizabeth chargea mme Rawleigh de chercher ces migrans auxquels on avait entendu dire sur la cte de Virginie, _haa, hooui, iach_, comment vous portez vous, ce qui est le salut mme de nos Celtes de la Basse-Bretagne. Rawleigh, malheureux, ne put les dcouvrir... Voyons d'abord ce qu'en dit M. Filson dans son excellente Histoire du Kentucky: je donnerai ensuite la preuve de ce qu'il avance. [Note 159: Villebrune, John Baptist Lefebvre de, a learned Hellenist and Orientalist, born at Senlis, about 1732... Oriental professor at the College of France... succeeded Chamfort as keeper of the National library--BELLCHAMBERS BIOGRAPHY.] L'an 1170, Madoc, fils d'Owen-Gwynned, prince de Galles, mcontent de la situation des affaires de son pays, abandonna sa patrie, comme le rapportent les historiens gallois. Laissant l'Irlande au nord, il avana l'ouest, jusqu' ce qu'il rencontra une contre fertile, o ayant laiss une colonie, il retourna chez lui, persuada plusieurs de le suivre, et partit de nouveau avec dix navires, sans qu'on ait entendu parler de lui depuis cette poque. Ce rcit a plusieurs fois excit l'attention des savans. Mais comme on n'a point trouv de vestiges de ces migrans, on a conclu, peut-tre trop lgrement, que c'tait une fable, ou au moins, qu'il n'existait aucune trace de cette colonie. En dernier lieu, nanmoins, les habitans de l'Ouest ont entendu parler d'une nation qui habite une grande distance sur le Missouri, semblable aux autres Indiens pour les moeurs et l'extrieur, mais parlant la langue galloise, et conservant quelques crmonies de la religion chrtienne: ce qui, la fin, a t regard comme un fait constant. M. Filson cite ensuite d'anciennes ruines, des restes de fortifications, des tombeaux d'une structure toute diffrente de ceux des sauvages. Il croit d'autant plus volontiers que ce sont des restes d'ouvrages gallois, que les sauvages n'ont pas l'usage du fer: raisonnement peu concluant et fond sur une erreur de fait. Ce qui suit a plus d'autorit. Benjamin Beatty, ministre de l'Eglise anglicane, lui-mme Gallois, se trouvant en Virginie, et voulant repasser dans la Caroline, fut rencontr par une troupe de sauvages. Ceux-ci l'ayant reconnu Anglais, l'arrtrent avec ses compagnons, les attachrent des arbres, et se disposaient le percer de flches. Prs de mourir, il se recommanda Dieu, et dit son _Pater_ tout haut dans sa langue. Ces sauvages tonns qu'il parlt leur langue, accoururent lui, l'appelrent frre, le dlirent lui et les autres, et les menrent leur village. Il y vit une peuplade toute galloise, o se conservait la tradition du passage de Madoc. On le conduisit ensuite l'Oratoire, o on lui mit en main un rouleau de peau, dans lequel tait soigneusement conserv un manuscrit de la Bible en langue galloise. Beatty revint Londres avec quatre de ces Gallois, pour demander des ministres de la religion, et publia cet vnement dans un petit ouvrage intitul: Journal of two months. M. Le Brigant, le savant Celte, dit M. de Villebrune, qu'il s'tait trouv Londres peu de temps aprs, et qu'il s'en tait procur un exemplaire. Il y est parl d'un nomm Sutton qui, ayant t fait prisonnier par ces sauvages, eut occasion de voir la peuplade. Les habitations y taient Bien mieux construites que celles de tous les autres sauvages; on y voyait partout de l'art, et un peuple n'ayant rien de commun avec ses voisins par la manire de vivre. Pour laisser parler de nouveau M. de Villebrune' Je ne fais que rappeler, dit-il, que le clbre Cook, a trouv au nord de la Californie une partie de l'ancienne colonie Galloise, refoule par les autres sauvages, comme la masse de la peuplade, a t force de quitter son ancien local, lorsque les Espagnols s'emparrent du Mexique, et je passe un monument publi Londres en 1777, in-8vo, par M. Owen, le jeune, dans un recueil d'antiquits bretonnes, p. 103: j'en traduira littralement l'essentiel. Ces prsentes attesteront toute personne quelconque, qu'en 1669, tant alors chapelain du major-gnral Bennet, M. William Berkeley envoya deux vaisseaux, pour dcouvrir le lieu qu'on appelait alors Port-Royal, mais maintenant Sud-Caroline, qui est soixante lieurs au sud du Cap Fair, et j'y fus envoy avec eux pour en tre le ministre. Nous partmes le 3 avril pour la Virginie, et arrivmes l'embouchure du Port-Royal, le 19 du mme mois. Les petits vaisseaux qui taient avec nous remontrent la rivire jusqu' l'endroit appel Oyster Point. Nous nous y arrtmes sept huit mois, c'est--dire, jusqu'au 10 novembre suivant. Epuiss, pour ainsi dire, par une faim pressante, faute de vivres ncessaires, moi et cinq autres nous allmes battre les champs, voyageant dans un dsert, et nous vnmes enfin dans la contre de Tuscaroras, o les Indiens du pays nous arrtrent, et nous firent prisonniers, parce que nous leur dmes que nos vaisseaux taient chargs pour Roanoake: or, ils taient en guerre avec les Anglais Roanoake. Ils nous conduisirent donc dans leur peuplade cette nuit-l, et nous enfermrent seuls dans une maison. Le jour suivant ils tinrent un Machcomoco ou conseil notre sujet, et aprs la dlibration, l'interprte vint nous dire de nous prparer mourir le lendemain. Constern de cette dcision, je m'criai dans ma langue bretonne: n'ai-je donc vit tant de dangers que pour mourir assomm comme un chien? A ces mots un Indien vint moi (il me parut tre un des capitaines de guerre du Chef des Dogs, dont l'origine me semble devoir rapportse aux Gallois). Cet Indien me prit par le milieu du corps, et me dit en breton: non, tu ne mourras pas. Sur le champ, il alla trouver le Chef des Tuscaroras, pour traiter de ma ranon. Aprs cela, ils nous conduisirent leur ville, et nous traitrent avec humanit pendant quatre mois. Je parlai avec eux de nombre de choses en langue bretonne, et je leur fis trois prches par semaine. Ils se fesaient un plaisir de me communiquer leurs affaires les plus difficultueuses, et quand nous les quittmes, ils agirent notre gard avec beaucoup de civilit et de bont. Ces sauvages ont leur habitation prs de la rivire Pantigo, non loin du Cap Atros. Tel est le rcit de mon voyage chez les Indiens Dogs. A New-Iork, 10 mars, 1685-6, Morgan Jones, fils de John Jones, de Basleg, prs de Newport, dans la province de Monmouth. P. S. Je suis prt conduire tout Gallois ou autres qui dsireront une plus ample instruction. Trs honorable cousin, Telle est la copie que mon cher cousin T. R. m'envoya de New-Iork, en Amrique. Je vous avais promis de vous en donner copie, d'autant plus que vous dsiriez la montrer l'vque de St. Asaph. Ma longue absence m'a empch de vous satisfaire, mais pour vous claircir un peu les choses, ainsi qu' ce docte antiquaire, permettez-moi de vous prsenter quelques dtails ce sujet. Mon frre et moi, nous entretnmes il y a quelques annes une correspondance sur ce sujet avec le cousin Thomas Price de Llawilling, et il nous dit qu'un homme de Brecknoc se trouvant, il y a environ trente ans, plus ou moins sur les ctes de l'Amrique et sur un vaisseau hollandais, l'quipage voulut descendre terre pour prendre des rafrachissemens. Les naturels s'approchrent, et voulaient les prendre de force, lorsque cet homme dit aux matelots qu'il entendait le langage du pays. Les Hollandais lui dirent de parler aux sauvages, qui devinrent ds lors trs honntes, et fournirent tout ce qui tait leur disposition. Ils dirent entre autres choses celui qui les comprenait, qu'ils taient venus d'une contre appele Gwynned en Prydam Fawr. Voil en substance ce que je me rappelle de cette circonstance: c'tait je pense entre la Virginie et la Floride. Mais pour laisser de ct des rapports incertains et des conjectures, je dirai que Thomas Herbert touche en passant ce sujet au dernier feuillet de son livre de Voyages aux Indes. Il cite mme la chronique du Docteur Powl, ou plutt son commentateur Lloyd de Denbigh, pour confirmer ce fait. L'un ou l'autre, ou tous les deux, ont extrait leur rcit de la vie d'Owen Gwynned ou de son fils David, crite par Gytto de Glyn; car je n'ai pas ce livre sous la main, l'ayant laiss dans la contre de Hereford. (Suit la lgende de Madoc, que je me dispense de citer une troisime fois.) Mon frre ayant appris ce rcit, et rencontrant ce Jones New-York, le pria de lui crire chez lui-mme. Ce fut Pour m'obliger ainsi que mon cousin Thomas Price, qu'il m'en envoya l'original. Ce Jones avait sa demeure douze milles de New-York, et avait t en mme tems que moi Oxford. Il tait du collge de Jsus, et se nommait Jones Senior, pour tre mieux distingu. Les noms propres ne sont pas crits selon l'orthographe moderne, mais j'ai dit mon copiste de les crire comme ils y taient tracs: l'vque de St. Asaph saura les corriger. Si je puis dire mon sentiment sur ces noms, les Indiens Dogs n'ont eu ce nom que de la syllable finale du mot Madog ou Madoc. Le Cap Atros doit tre le cap Hatteras prs du cap Fair dans la Caroline. Car observez qu'il dit que ces Indiens Bretons habitaient sur la rivire Pantigo prs du cap Atros. Il nomme Port-Royal, qui est actuellement dans la Caroline. En outre il dit qu'il s'chappa vers la Virginie. Les Indiens Dogs et Tuscaroras sont placs l dans les nouvelles cartes des domaines britanniques. CHARLES LLOYD. A Colobran M jour 3 8 14 4 _Rcit du Docteur Plott sur le mme sujet._ L'auteur de la lettre (Morgan Jones) n'ayant pas imagin, ni fait prsumer comment la colonie galloise peut avoir t porte dans une contre si loigne, je pense que ce serait obliger la socit que d'claircir ce problme. Voici donc ce que je puis offrir au public ce sujet, soumettant tout l'examen le plus impartial. Ainsi j'espre procurer quelque satisfaction, ou au moins prsenter quelques degrs de probabilit. Je trouve dans les Annales Bretonnes que le Prince Madoc, fils d'Owen Gwynned, fils de Griffith, fils de Conan rendait hommage Guillaume le Conqurant pour certaines terres d'Angleterre. Fatigu de la lutte qui s'tait allume entre ses frres David, Howell et Jorwerth, chacun d'eux prtendant avoir part dans les domaines de leur pre, selon la coutume de Gavel Keing[160]. Il s'apert en mme temps que les Normands, leurs nouveaux voisins, taient prs de leur enlever tout. Ne pouvant rtablir la paix, il rsolut de chercher un asile dans quelque terre loigne du globe, tant pour lui que pour sa postrit. Il fit ses prparatifs et partit en 1170, le seizime de Henri II. Ayant mis la voile par un vent favorable, il passa en quelques semaines du pays de galles dans une nouvelle terre qu'il dcouvrit vers l'Ouest. A son arriv, il y trouva tous les vivres dont il avait besoin, un air frais et salubre, de l'eau douce, jusqu' de l'or, et tout ce qu'il pouvait raisonnablement dsirer. Il s'y arrta, y tablit ceux qu'il avait amens. (Vers la Floride et le Canada, comme mes auteurs le pensent). [Note 160: Vide Blackstone.] Aprs y avoir pass quelque temps pour y mettre tout en ordre, et lever les fortifications ncessaires une dfense assure, il se dcida retourner dans sa patrie, pour en amener un plus grand nombre de colons. Il partit donc laissant 120 hommes sa nouvelle habitation, comme l'attestent Cynvrick fils de Grono, Meredith fils de Rice, Gaton et Owen. Dirig par la Providence, qui est la meilleure boussole, et par la vue de l'toile polaire, il arriva heureusement aprs un long voyage, raconta les succs qu'il avait eux, la fertilit du sol, la simplicit des sauvages, l'abondance qu'il y avait trouve, et combien il tait facile de faire la conqute de ce pays. Il engagea donc nombre de ses compatriotes partir avec lui. Ils se hasardrent sur des barques charges de provisions, et arrivrent heureusement la colonie. Madoc n'y retrouva en vie qu'un petit nombre de ceux qu'il avait laisss. Les uns taient morts par leur excs dans le manger, d'autres par la perfidie des barbares; mais les nouveaux venus ayant considrablement fortifi la peuplade, il disposa tout de manire n'avoir plus craindre aucun ennemi. L'abondance, la scurit, un contentement parfait firent bientt oublier l'ancienne patrie. Personne n'y retourna, et aprs quelques gnrations, ce fut un fait totalement oubli. D'ailleurs les crits qui constatent ce voyage, les vers des potes Gallois, et les gnologistes dcident la question. La vrit est encore plus sensible quand on sait combien il reste de noms Bretons dans ces contres. Tels sont par exemple _Pengouin_, tte blanche, nom donn un oiseau qui a la tte blanche: ou aux pointes nues des rochers, _gwyn-dwr_, blanche eau, _bara_, pain, _mam_, mre, _tad_, pre, _clugar_, coq de bruyre, _ilinog_, un renard, _wy_, oeuf, _calaf_, tuyau de plume, _trwyn_, nez, _neaf_, le ciel, mots connus galement en Armorique. Mais la lettre de Jones est un monument incontestable. Un homme qui a t quatre mois parmi les sauvages, qui a prch trois fois par semaines dans sa langue, que ces gens entendaient, qui ils fesaient part de leurs affaires dans sa langue, taient certainement de la mme nation, quelque lger changement que le temps et opr dans l'idiome. Sur l'autorit de ces pices traduites servilement par M. Lefebvre de Villebrune, je dirai que le voyage de Madoc n'est plus une chimre, et qu'il a eu lieu sans presque nul doute. Mais fut-ce sans boussole. Ne doit-on pas prendre pour l'oeuvre de demi-savans ces petits dictionnaires d'inventions que l'on publie, partout en France? Ils attribueront Marco Paulo la dcouverte de la boussole: il la prit tout au plus de l'Orient. Il parat mme que les Chinois la connaissaient une poque fort ancienne. Bien plus, Albert le Grand dont M. de Villebrune cite le trait des mtaux, florissait peu prs dans le mme temps que Madoc. Or, il parle de la boussole, comme d'une chose connue, et fait aussi dire Aristote, que les marins se servaient d'un fer aimant, qui se tournait vers le pole septentrional. Flavio, Seigneur de Goa, ne dcouvrit pas plus ce que les troubadours chantaient avant lui. Il est au reste peine croyable que les Normands songeassent srieusement leurs colonies de Gronland et de Vinland, sans boussole; et si on l'accorde ainsi, on croira qu'ils durent la communiquer l'Angleterre, et que Madoc en fit usage. Il put aussi avoir eu quelque vent des expditions des Scandinaves, dont les Normands devaient avoir encore quelque souvenir. Mais ce qu'il est plus difficile de connatre, c'est le lieu ou dbarqua rellement Madoc. On a vu figurer tour tour La Caroline, la Floride et le Canada. Il est plus commode de croire que plusieurs des nations que l'on a trouves sur ce continent descendaient de la colonie galloise. Cela est probable pour les Tuscaroras peuple puissant et fort intressant. Les Anglais le dtruisirent en parti dans trois combats sanglans, et ses restes vinrent former en 1712, un sixime Canton Iroquois. Le clbre Kussick appartient cette tribu, et l'on peut dire qu'il est originaire de l'antique Albion. Mais le peuple le plus certainement descendu des Gallois (c'est l'opinion de Filson et de Gallatin) tait celui des Mandans, remarquable par la blancheur de ses individus. Une peste a ananti, en 1832, les deux bourgs qu'ils possdaient sur le Missouri. ---- CHANT DES SAUVAGES DU CANADA (Tir de l'Encyclopdie Canadienne.) Un jour le Grand-Esprit s'ennuyait au-dessus des nuages, Dans le monde des esprits, parce que, depuis longtems, il n'tait venu sur la terre, et qu'il ne savait pas ce qu'taient devenus les cratures sorties de ses mains cratrices. Le Grand Manitou est bon et puissant; il avait fait la lune, le soleil, les toiles, la terre, les plantes, les btes, pour qu'ils fussent heureux; mais il se dfiait de l'esprit noir, qui n'aime que le mal. Pour s'assurer par ses yeux de la vrit, il descendit sur la terre, au bord d'un tant; il vit dans les ondes transparentes une carpe qui se promenait sur le sable dor. Aussitt il se change en carpe, et se laisse glisser dans l'eau. Eh bien! ma chre amie, dit-il la carpe, tu dois tre trs heureuse ici, car les eaux que tu habites sont limpides, et tu trouves abondamment de vermisseaux pour vivre. Moi heureuse! rpondit la carpe; eh! comment pourrais-je l'tre quand je vois sans cesse ma poursuite le rochet prt me dvorer? Manitou poussa un soupir, et sortit de l'eau. Il aperut un bison qui paissait dans une savane: il se changea en bison, et l'aborda. Mon ami, lui dit-il, tu dois tre heureux, car tu habites une savane o l'herbe tendre te vient jusques au ventre, et tu es assez fort pour te dfendre de tes ennemis. Comment serais-je heureux, rpondit-il, quand mes yeux sont constamment tourns vers la fort, pour en voir sortir avec fracas le mammouth, gant qui se prcipite sur mes frres et les dvore? Manitou soupira, et entra dans la fort, o il rencontra un cureuil. Il se changea en cureuil, et grimpa sur l'arbre o le petit animal avait tabli son nid. Tu dois tre heureux ici, car tu trouves en abondance les fruits dont tu te nourries, et ton agilit te sauve des btes froces. Comment serais-je heureux quand les arbres dfeuills sont couvert de frimats, et que la volverenne ou le lynx viennent dvorer ma famille jusque sur les arbres les plus levs? Manitou suivit le bord du fleuve. Il vit une vache marine paissant l'herbe du rivage, en portant son petit dans ses bras. Tu dois tre heureuse, car tu aimes ton enfant, et tu en es aime. Je serais moins malheureuse, rpondit la vache marine, si les linxs, les volverennes, les loups et cent autres animaux carnassiers n'taient sans cesse cachs dans les joncs pour surprendre mes enfans. L'hiver, quand les glaces renferment le fleuve, puis-je prendre mon malheur en patience? Manitou devint triste. Il se disposait remonter vers le ciel, lorsqu'il aperut plusieurs animaux fort occups dans la petite le d'un lac: c'taient des castors. Il se changea en castor, s'approcha d'eux, et leur dit: Eh bien! vous tes sans doute malheureux aussi vous autres, car je vous vois obligs de travailler pour vous faire des cabanes qui vous abritent contre l'intemprie des saisons. Nous malheureux! dit un de la troupe, pas du tout; car le Grand-Esprit nous a dous de sagesse et de prudence. Manitou fut consol et dit: puisque la sagesse et la prudence font le bonheur, je veux faire des cratures tout--fait heureuses. Alors il agrandit la cabane des castors, changea ceux-ci en hommes, augmenta leur dose de sagesse et de prudence, leur apprit chasser les ours et les lans, et leur dit: allez. Ensuite Manitou remonta dans le monde des esprits, et dit: je suis content, car j'ai bien fait ce que j'ai fait. ---- GNALOGIE D'UNCAS LE MOHICAN D'aprs un document en la possession de la Socit Historique du Massachusetts, Uncas tait du sang royal des Pequots. Tatobam et Sassacus ne sont qu'un seul personnage. Uncas pousa sa fille, et se rvolta environ dix ans avant la ruine des Pequots. Mohegan ou Mohica tait le lieu de la spulture des sachems. Le pre de Tatobam tait le Sachem Wopegwosit. Le pre d'Uncas tait Noncho. Sa mre et sa grand-mre s'appelaient toutes deux Mukkunump; la dernire tait fille de Oueroum, puissant Sachem des Narraghansetts, et de Kiskechoowatmakunk, princesse Pequot. Un de ses aeux, Sachem des Pequots, se nommait Nucquuntdovaus. Le fils d'Uncas s'appelait Onechocomme, son grand-pre et ses descendans se sont appels Ben-Uncas. ---- DISCOURS DE MINAVANA SACHEM CHIPPEOUAIS, LIEUTENANT DE PONTHIAC Anglais, c'est toi que je parle, et je demande ton attention. Anglais, tu sais que le grand Ononthio est notre pre. Il nous a promis de l'tre, et en retour, nous lui avons promis d'tre ses enfans; nous tenons notre parole. Anglais, c'est toi qui as fait la guerre notre pre; tu es son ennemi. Comment donc as-tu s venir au milieu de ses enfans? Anglais, nous savons que notre pre est vieux et infirme; qu'tant fatigu de faire la guerre ta nation, il s'est laiss tomber assoupi. Durant son sommeil, tu l'as battu et tu as mis en fuite ses jeunes gens; mais il va s'veiller. Je crois le voir se remuer dj, et s'informer de ses enfans: il s'veille, et qu'allez vous devenir! Anglais, quoique tu aies vaincu Ononthio, ses enfans ne dorment point; ils ne sont pas tes esclaves. Ces lacs, ces montagnes et ces bois nous ont t laisss par nos anctres, et nous ne les partagerons avec personne. L'Anglais croit que nous ne pouvons vivre sans pain et sans viande: ignore-t-il donc que le matre de la vie nous a donn de la nourriture dans ces lacs spacieux? Anglais, notre pre employait nos jeunes gens faire la guerre contre ta nation. Plusieurs ont t tus, et c'est notre coutume d'apaiser les morts. Ils peuvent tre satisfaits de deux manires, ou par le sang de la nation qui les a tus, ou en les couvrant, pour essuyer les larmes de leurs amis. Anglais, ton roi ne nous a fait aucuns prsens, il n'a fait aucune alliance avec nous; nous n'avons d'autre pre que le Grand Ononthio. Pour toi, nous savons que tu es venu ici croyant que nous ne te ferions pas de mal. Tu viens nous apporter les choses dont nous avons grand besoin. Nous te regardons donc comme un de nos frres, et comme une marque de notre amiti, nous te prsentons le calumet fumer. ---- J'ai parl plus haut de Netam, Grand-Chef du Nord-ouest, vainqueur des Sioux et dfenseur des Anglais. Son fils ne fut pas moins en faveur auprs de la compagnie. Il pronona un discours trs remarquable durant les troubles de 1814. Le Chef entre dans la salle d'assemble tenant un collier de rassades. Ngocians, mes enfans, ds que j'appris l'embarras o vous tiez ici, mon coeur devint afflig et des larmes coulrent sur mes joues. Mais je m'aperus qu'il ne fallait pas donner le temps la douleur. Nos ngocians, nos amis, nos protecteurs, taient environns de dangers. Je poussai le cri de guerre, et voyez qu'il fut entendu, car mes jeunes gens sont tous avec moi. Nous sommes prsent comme entours par ce collier. C'est ainsi que nous avons en haut les Sioux contenir, et en bas, il parat, des jardiniers combattre. Que sont donc ces jardiniers? Quel motif les a fait venir ici? Qui leur a donn nos terres, et pourquoi veulent-ils empcher nos ngocians d'acheter tout ce que nous pouvons leur livrer sur nos domaines?... Mais il semble que ces trangers se regardent comme les vritables possesseurs de ce grand lit, et qu' la faveur de cette prtention extraordinaire, ils veulent vous empcher de demeurer ici, et vous enlever ces provisions que vous avez trafiques sur notre rivire, dans l'espoir sans doute d'asservir le pays et mes jeune gens, une fois qu'ils seront privs de leurs protecteurs.--Quant ces nouveaux venus nous ne pourrons jamais les regarder comme tels. L't dernier, vous m'appelates avec mes jeunes gens, et je vins vous joindre dans votre grande cabane. Mais je vis que vous n'aviez pas besoin de mes guerriers; je laissai nanmoins ma massue dans la cabane en cas d'un nouvel appel. Certes! je ne me serais point dout que j'eusse combattre des blancs sur ces terres, contre des blancs surtout qui viennent du mme pays que vous, et vous tous, aussi bien que les sauvages, obissant un mme Pre. Mais je vois que les jardiniers sont draisonnables. Notre rsolution commune est donc de renverser toutes les barrires: c'est le voeu de mes jeunes gens. C'est aussi notre intrt, car si vous mourez, qui aura piti de nos femmes et de nos enfans. Vous dites nanmoins que pour le moment vous en tes venus un accommodement avec ces gans-la--j'en suis bien aise, et je remercie le matre de la vie de ce que mon collier de rassade ne sera pas teint du sang des blancs sur ces terres-ci. Je dsirerais vous aimer tous; mais ma vie et mon coeur sont ceux qui gardent les ossemens de mon pre. Si donc vous ne pouviez vivre en paix avec ces jardiniers, nous les chasserions de la rivire Assiniboane. Je vois dj un grand changement sur ces terres. Quand nous venions camper autour des forts de nos ngocians, mes enfans taient habituellement nourris de bonne viande broye dans la graisse, mais ce printems-ci, la disette et la faim nous ont forcs de laisser le fort plutt que je ne me l'tais propos; car j'aurais dsir n'en partir qu'aprs que les nuages noirs qui paraissent suspendus sur le fort auraient t dissips. Quelques uns des ngocians ont peut-tre pens alors que je voulais abandonner la partie. Main non, je n'avais pas une pareille intention. Voyant que vous n'aviez pas une bouche de vivres donner vos propres enfans, je fus oblig d'aller chercher quelque chose pour les mines. Ce ne fut pas le bruit de quelques mauvais oiseaux qui me fit loigner. Mon empressement me rendre ici pour soutenir votre cause, doit tre la preuve de mon attachement aux ngocians.--Voil ce que j'ai dit, et je n'ai, moi, qu'une parole. LETTRE DE MUSHULATUBA CHEF DE VINGT-CINQ MILLE CHOCTAS AUX ELECTEURS DU MISSISSIPI. Concitoyens,--J'ai combattu pour vous, et par un acte de votre propre volont, je suis devenu citoyen de l'tat: ja suis propritaire, je suis enfant de la nature. On m'a dit que le titre de citoyen romain servait autrefois de passeport pour parcourir de l'univers. Je suis d'aprs vos lois citoyen amricain, citoyen de la rpublique reprsentative la plus pure et la plus grande qui ait jamais exist. J'ai t chasseur dans ma jeunesse; guerrier dans l'ge mr: j'ai toujours combattu pour l'avantage de la rpublique. Je n'ai plus assez de force pour soutenir les fatigues de la chasse, et mon bras est trop faible pour supporter le poids de l'arc et des flches. Lorsque je vivais dans l'tat de nature, je n'aspirais qu' me reposer dans l'ombre, et je n'avais d'autre espoir que celui d'tre enseveli sous la mme terre qui couvre mes anctres; mais vous avez veill en mois de nouvelles esprances, et vos lois ont fait luire mes yeux une perspective brillante. Je ne connais pas d'homme qui puisse avoir souffert plus que moi: que ce soit vous ou moi, le temps devra le rvler. Mes frres blancs m'ont assur que le burin de l'histoire est impartial, et que dans la suite des temps, notre race abandonne obtiendra justice et sera pargne. Ceci, concitoyens, est un langage simple. Ecoutez, car je vous parle avec candeur. Je crois, d'aprs vos lois, tre qualifi pour occuper une place dans le conseil de cette puissante rpublique, dont le Mississipi forme une partie inhrente; et je ne le cde aucun autre citoyen en ce qui concerne la dvotion aux lois et la constitution du pays. Si aprs avoir pes mes prtentions et les avoir compares avec celles des candidats qui me seront opposs, vous vous prononcez en ma faveur, je vous servirai. Je n'ai d'animosit contre aucun de mes frres blancs qui entreront dans les rangs avec moi, mais je vous dclare sincrement que je dsire runir vos suffrages l'lection prochaine d'un reprsentant au Congrs. (Sign,) MUSHULATUBA. Nation des Choctas, 1 Avril, 1930. ANECDOTE D'UN CHEF PANI Il y a peu d'annes, les Panis taient en guerre avec une tribu loigne. Dans une incursion, un parti de leurs guerriers enleva une jeune fille, et les anciens la condamnrent au feu. Le bucher fut allum dans une vaste plaine prs des villages. La flamme s'levait dj vers le ciel, lorsque Petaleshar, le jeune Chef de guerre, parut menant deux chevaux, et s'lana vers le bucher. Il rompit les liens de la victime toute tremblante, la mit sur un de ses chevaux, et s'loigna avec elle avant que ses compatriotes ne revinssent de leur stupeur. Il remit la jeune fille sur le territoire de sa tribu, et vint Washington o les Dames de la ville le ftrent, et le surnommrent le Brave Pani. L'artiste Neale a peint le portrait du pre de cet intressant jeune homme; il se trouve dit-on dans un un des volumes de l'Histoire Naturelle de M. Godman. ---- Lors de la visite de Lord Elgin et de sa noble pouse Toronto, leurs Excellences reurent la visite de Shinguaconse, Grand Chef des Chippeouais riverains des lacs Suprieur et Ontario. Il tait accompagn de son fils, de deux autre Chefs, et du Rvrend William McMurray, et prsenta au lieu de lettres de crance, un petit livre rempli de figures, qui sont les armes de quarante-quatre Chefs, qu'il reprsente dans cette ambassade. L'objet de la dputation est de demander le payement des terres de Saugeen, cdes sous Sir F. B. Head. Il n'y a pas douter que cette visite n'ait t parfaitement du got du comte d'Elgin. Son Excellence a donn un concert au Sachem, qui a t aussi satisfait de sa dernire rception, qu'il l'avait t de celle que lui fit il y a quelques annes le Lord Seaton. Shinguaconse parat dj bien vieux, il est de taille moyenne, et a une fort grosse tte. Il fait preuve d'une intelligence peu ordinaire. ETIWANDO--A BALLAD BY JOHN TOMLIN (Extracts.) I Down in the darkful vale of death, forgotten years gone by, Ah! who into that secret womb, in memory will fly? Back to forgotten memory, a hundred years ago, A hundred years ago, or more, thy legends now show? A hundred years ago, or more, in silent solitude By Etiwando's raging flood, young Etiwando stood! Disdain was in his swelling heart, as flashed the meteor o'er. His dark black eyes, in liquid fire, a strong resemblance bore! II All motionless as rock he stood, as firm as granite stone, By Etiwando's silent tide, in silence all alone; His bosom heaving as the tide of Etiwando's flood, His forehead swollen by the veins, big with revengeful blood; His dark eyes quivered with a light--O God! how strongly fix'd They were on time, on space, and seemed as with a devil mix'd; As motionless he stood as gazed upon the rising day, And seem to speak, and did not speak, but yet his heard did say: III Ho! mandates of the living God, how tyrants little reck! Ho! mandates of an earthly king, how galling to the neck! How much of evil and of good together here are mix'd How much of evil here we find with good to it affix'd! Now by the healing blood of Christ will Etiwando swear, God help him now to keep the vow--no tyrant now shall swear, Nor kingly crown, nor purple robe within a land like this. ............................................................ VII In council as a prophet, seer, young Etiwando stood, None deemed less divine than man, some thought quite a god! In councils wise, in battles brave, his countrymen did say, That none did more of honor, save Marion in his day. .......................................................... IX It was on holy Christmas eve, the moon was shining bright, And on old Etiwando shed a flood of ivory light: The sentinel was heard at post, a-pacing to and fro-- .......................................................... XIV Ho! Carolina's Huguenots! rejected sons of France, On Briton and on Hessian too, in chivalry advance! Ho for your altars and your hearths! arouse, the thought inspires! .......................................................... Ho Carolina's Huguenots! the battle is begun, If lost to give the slavery, or freedom if 'tis won! .................................................... XVII Young Etiwando, prophet, seer, young Etiwando stood, A sprit quenchless in its fire, a spirit brooding good! The Sachem of a perished race, he stood the white man's friend, And blest the cause of Liberty, of Freedom to the end! In Freedom's cause, on Eutaw's plains, how gloriously he fell, The annals of his country point, and will forever tell![161] [Note 161: Cette ballade contient un pisode des campagnes de la Caroline lors de la guerre de l'indpendance. Le pote loue Etiwando, qui suivait le parti des insurgs. Quoique le Sachem n'eut qu'un bien faux intrt agir de la sorte, on ne saurait blmer le barde d'exalter le dfenseur d'une cause qu'il croit sainte.] ---- NARRAGHANSETT WAR SONG BY MRS. FRANCES GREEN Wake Narraghansetts! wake! The foe is in our borders! Come forth for hill and lake; Repel the bold marauders! Disgrace and pains And servile chains Shall Indians languish under? No, we disdain The yengee's chain, And mock his booming thunder! Come forth from vale and plain, From river, wood and fountain; Come, like the hurricane, When storms sweep o'er the mountain! Our cry shall be, For liberty! The strong arm we are baring; For child and sire, And council fire, The foe shall rue our daring! End of the Project Gutenberg EBook of Biographie des Sagamos illustres de l'Amrique Septentrionale (1848), by Maximilien Bibaud License: Share Alike