Produced by Anne Dreze and Marc D'Hooghe. PHYSIOLOGIE DE L'AMOUR MODERNE par PAUL BOURGET DE L'ACADMIE FRANAISE dition dfinitive * * * * * PRFACE Au mois de septembre 1888, _la Vie Parisienne_, ce curieux journal d'observation et de raillerie, d'lgance mondaine et de philosophie profonde, l'image en un mot de Marcelin,--ce dandy camarade de Taine,--et que son esprit anime encore, publiait la lettre suivante, adresse son directeur par le signataire de la prsente prface: _Je vous envoie, cher monsieur, le manuscrit que mon pauvre ami Claude Larcher m'a lgu avec mission de vous l'offrir sous ce titre_: Physiologie de l'Amour moderne _ou_ Mditations de philosophie parisienne sur les rapports des sexes entre civiliss dans les annes de grce 188-.... _Je ne sais si vous trouverez dans ces pages, d'ailleurs inacheves, la lgret de main qu'il et fallu. Quand il commena cette_ Physiologie, _Claude suivait dj cette carrire d'homme trs malheureux en amour, qui est celle de quelques jeunes gens Paris. Il avait, certes, d'excellentes raisons pour ne pas croire la fidlit de sa matresse, cette Colette Rigaud qu'il a trop affiche pour que ce soit une indiscrtion de la nommer. Mais, force d'en parler, il tait devenu un virtuose, presque un dilettante de sa propre infortune, au point qu'il et t fort embarrass si elle lui avait offert de l'aimer uniquement, fidlement, et si elle avait tenu parole. Cette dception lui fut pargne. Il continua de gmir sur les perfidies de cette fille avec une persvrance qui le rendit intolrable ses meilleurs amis. Moi-mme, dois-je l'avouer? je l'vitais dans les derniers temps pour ne plus subir le cinquantime rcit de ses infortunes amoureuses. L'actrice partit pour la Russie, et nous esprmes que la manie de Claude s'apaiserait. Elle grandit. Il allait au cercle des Mirlitons rciter la liste des amants de Colette, au tiers, au quart, des gens qu'il connaissait de la veille, jusqu' ce qu'un de nos camarades finit par lui dire: Laisse-nous donc tranquilles, nous savions tout cela avant toi.... Sur ce mot, il prit le cercle en horreur, comme il avait dj fait le thtre, parce qu'elle avait jou la comdie; le monde et le demi-monde, parce qu'il s'y rencontrait avec des rivaux,--et des rivales;--les cafs, parce que nos confrres le plaisantaient sur ses dolances; son intrieur, parce qu'elle y tait venue. Il fut la victime, comme il arrive, de cette comdie, aux trois quarts sincre, qu'il se jouait lui-mme et aux autres. Il crut, en effet, devoir ses dsillusions de se livrer l'alcool. Il ne sortit plus de deux ou trois bars anglais o il s'intoxiquait de cocktails et de whisky en compagnie de jockeys et de bookmakers. Une dyspepsie, cause par ces absurdes excs, le fora de quitter Paris au moment mme o la reprise fructueuse de sa premire pice allait lui permettre de rgler ses dettes les plus pressantes et de remonter le courant. Il se retira en Auvergne, chez une vieille parente. Il dut baucher l les derniers chapitres de sa_ Physiologie, _avant la crise de foie, mal soigne dans cette campagne perdue, qui l'emporta en juin dernier. Vous voyez, cher monsieur, que les quelque vingt mditations, peu cohrentes par les dates et les endroits de travail, qui composent ce livre, sont l'oeuvre d'un cerveau singulirement morbide. Cela soit dit pour excuser de nombreux paradoxes et des allusions qui font songer au vers classique et regretter que le style de Claude_ ...se ressente des lieux et frquentait l'auteur.... _Mon devoir d'excuteur testamentaire m'interdisait de toucher mme aux passages qui peuvent choquer le plus mon got personnel. Voici donc le manuscrit intact avec son pigraphe: Pas de pudeur devant le vrai pour qui se sent un savant. Publiez ce que vos abonns en pourront supporter sans trop d'ennui, et croyez-moi, etc._ Elle tait bien nette, semble-t-il, cette lettre. C'tait avertir le lecteur ds la premire page qu'il ne trouverait pas dans le livre,--ou les fragments de livre,--ainsi prsent, un trait de l'amour la Beyle ou la Michelet, avec un plan raisonn, avec des gnralisations savantes, avec une doctrine enfin, bonne ou mauvaise. Cette _Physiologie_--dnomme de ce gros nom par naf snobisme littraire et ressouvenir d'un vieux genre dmod--ne pouvait tre, dans ces conditions, qu'une mosaque de notes crites au jour la journe par un humoriste dsenchant. L'tiquette annonait une oeuvre sans suite, avec des pages sans lien, au ton ingal, heurtes, parfois justes, plus souvent excessives, quelque chose comme des propos de club ou de fumoir, entre voisins qui gotent la malice des anecdotes sans trop y croire, qui ne peuvent se passer d'aimer et qui voudraient n'tre pas trop dupes, tout en se rsignant d'avance l'tre beaucoup. Ce ne serait pas du grand art, ce ne serait pas non plus de l'art trs dlicat, que la notation d'une causerie de ce genre. Pourtant, cela pourrait tre de l'art encore, et tel fut videmment le rve de mon camarade tant regrett. J'avais cru devoir accomplir les dernires intentions en donnant au public ces dbris d'un ouvrage qu'entre parenthses je considre comme impossible jamais mettre sur pied d'ensemble. Le coeur de chacun est un univers part, et prtendre dfinir l'Amour, c'est--dire tous les Amours, constitue, pour quiconque a vcu, une insoutenable prtention, presque un enfantillage. Aussi craignais-je surtout, je le confesse, que cette _Physiologie_ ne part bien innocente avec ses allures demi dogmatiques. Plusieurs crivains en jugrent ainsi. L'un d'eux, le plus raffin des rotographes contemporains, me fit dclarer que Claude professait sur l'amour les ides d'un bourgeois du Marais. Que ne ft-ce l'avis universel? Je n'aurais pas reu les lettres dont il est parl dans la _Mditation_ dernire et o mon pauvre _alter ego_ des douloureuses annes tait trait de Stendhal pour Alphonses. Je n'aurais pas provoqu l'indignation des vertueuses personnes du quartier Marbeuf qui ont dclar leurs protecteurs que j'tais un homme ne plus recevoir. Je n'aurais pas subi les conseils attrists des amies qui me font le grand honneur de s'intresser la conduite de mon oeuvre. Bref, ce fut un universel _tolle_ qui m'et, je le confesse encore, laiss cependant assez indiffrent, car je le trouvais un peu conventionnel et trs inique, au lieu que je me suis senti trs troubl par des loges qui me firent, eux, craindre vivement que mon cher Claude n'et fait fausse route. Mon vieil ami, travers bien des dfauts d'esprit et les garements de ses sensualits, partageait ma conviction qu'un crivain digne de tenir une plume a pour premire et dernire loi d'tre un moraliste. Seulement, c'est encore l un de ces mots qui paraissent simples et qui enferment en eux des mondes de significations. Quand nous discutions ensemble, jadis,--ce jadis qui me parat si lointain, et il date d'hier!--Claude dfinissait ce mot par des phrases dont je retrouve la transcription dans mon journal: --Etre un moraliste, disait-il, ce n'est pas prcher, l'hypocrite peut le faire, ni s'indigner. Molire a oubli ce trait dans son Alceste. Sur dix misanthropes professionnels, il y a neuf farceurs qui leur indignation froid sert d'honorabilit. Ce n'est pas conclure, le sophiste le peut. Ce n'est pas viter les termes crus et les peintures libres; les pires des livres libertins, ceux du dix-huitime sicle, n'offrent pas une phrase brutale ni qui fasse image. Ce n'est pas davantage viter les situations risques; il n'y en a pas une dans les premiers romans de Mme Sand, et ce sont pour moi ceux d'entre les beaux livres que l'on appellerait le plus justement immoraux,--quoique encore ici cette beaut de la forme soit sa manire une moralit. Non, le moraliste, vois-tu, c'est l'crivain qui montre la vie telle qu'elle est, avec les leons profondes d'expiation secrte qui s'y trouvent partout empreintes. Rendre visibles, comme palpables, les douleurs de la faute, l'amertume infinie du mal, la rancoeur du vice, c'est avoir agi en moraliste, et c'est pourquoi la mlancolie des _Fleurs du mal_ et celle d'_Adolphe_, la cruaut du dnouement des _Liaisons_ et la sinistre atmosphre de _la Cousine Bette_ font de ces livres des oeuvres de haute moralit. --Il faut pourtant prendre garde l'audace des peintures, l'interrompais-je, trouverais-tu moral qu'un prdicateur te montrt une gravure obscne en te disant: Voil ce qu'il ne faut pas imiter de peur de mourir d'une maladie de la moelle?... --Oui, reprenait-il, je connais l'objection.... On l'a formule d'une manire plus digne en disant qu'il faut parler de la chastet chastement.... Et cependant interdire l'artiste la franchise du pinceau sous le prtexte que des lecteurs dpravs ne voudront voir de son oeuvre que les parties qui conviennent leur fantaisie sensuelle, c'est lui interdire la sincrit, qui est, elle aussi, une vertu puissante d'un livre.--Mon avis est qu'il faut rsoudre ce problme, quand il se prsente, comme Napolon rsolvait ceux du Code. Il s'imaginait, avant de faire une loi, un certain paysan, un bourgeois, un noble, qui cette loi devait s'appliquer. Imaginons-nous un lecteur de vingt-cinq ans et sincre, que pensera-t-il de notre livre en le fermant? S'il doit, aprs la dernire page, rflchir aux questions de la vie morale avec plus de srieux, le livre est moral. C'est aux pres, aux mres et aux maris d'en dfendre la lecture aux jeunes garons et aux jeunes femmes, pour qui un ouvrage de mdecine pourrait tre dangereux, lui aussi. Ce danger-l ne nous regarda plus. Nous n'avons, nous, qu' penser juste si nous pouvons et dire ce que nous pensons. Pour ma part, je m'en tiens ce mot que me disait un saint prtre:--Il ne faut pas faire de mal aux mes, et je suis sr que la vrit ne leur en fait jamais.... Je ne me charge pas de discuter les mille critiques qui peuvent tre souleves contre cette thse. Je la crois juste, sans me dissimuler que la peinture de la passion offre toujours ce danger d'exercer une propagande. Rendre l'artiste responsable de cette propagande, c'est faire le procs non seulement tel ou tel livre, mais toute la littrature. Larcher, lui, me dbitait ces arguments, si j'ai bonne mmoire, une nuit, et sur le seuil d'un de ces bars o il passait des heures d'une si trange abjection se griser systmatiquement. C'tait un peu, cette profession de foi, cette heure et dans cet endroit, le symbole de toute cette _Physiologie_. Pour y revenir, ce mme devoir d'excuteur testamentaire m'imposait simplement de savoir si mon ami et jug conforme ses ides, vraies ou fausses, l'impression produite par son livre. Je dois avouer que j'en ai dout quand je me suis trouv en prsence de ceux de ses lecteurs qui m'ont dit:--a devait tre un rude viveur que votre ami Claude!... Est-ce que vous n'avez pas encore de ct quelques petites polissonneries de sa faon?... Ou encore:--Vous savez, moi, j'aime les choses un peu montes. Et cette fois, ce n'est pas le poivre qui manque!... Devant ces loges d'une affreuse ironie pour un crivain, chrtien d'inspiration et de pense, sinon de pratique, je voyais la colre qui et saisi mon nvropathe d'ami, et je me demandais avec angoisse si j'avais eu raison d'obir son dsir d'une publicit posthume. Ce scrupule vis--vis de sa pauvre mmoire m'a empch deux ans de donner en volume ces morceaux pars dans les numros divers de _la Vie_. A parler franc, il ne portait, ce scrupule, que sur certains dtails des toutes premires mditations,--qui me paraissaient compromettre, comme plaisir, par des partis pris de plaisanterie brutale, ce qu'il y a dans les autres d'analyse srieuse et douloureuse. Si Claude pouvait revoir ses preuves, me disais-je, avec deux ou trois coups de crayon il mettrait ces vingt malheureuses pages au point, et je me moquerais du prudhommisme et de la tartuferie des critiques sur le reste.... Aussi quelle joyeuse surprise lorsque je reus de Mlle Claudia Larcher, la tante de mon malheureux ami, un dernier paquet de notes, retrouves dans un coin de secrtaire o Claude les avait sans doutes caches et oublies! C'tait un nouveau projet des deux premires mditations. Il y reste trop d'inutile cynisme. Du moins ce texte-ci ne permettra plus au lecteur de bonne foi de se mprendre sur l'intention de l'crivain. D'autre part, les curieux de variantes, s'il en est pour ce livre incomplet, retrouveront travers la collection de _la Vie Parisienne_ les pages remplaces dans le volume par une version plus conforme au ton gnral de l'oeuvre. Sur la feuille de garde qui enveloppait les morceaux corrigs, Claude avait crit: Ces brutalits sont ncessaires pour amener la _Mditation IV_, d'un si essentiel enseignement. On jugera de cet enseignement et de cette ncessit. Quant moi, quoiqu'il me ft cruel de voir lancer mon meilleur ami le reproche d'avoir spcul sur le scandale, je n'aurais pas supprim de mon chef une ligne d'un manuscrit qui m'tait sacr. Je me rjouis qu'un hasard inattendu ait lev mes doutes, et je livre cet ouvrage, sans crainte, aujourd'hui, qu'on y voie autre chose--j'entends lgitimement--qu'un recueil de remarques plus ou moins intressantes sur un sujet dont les sages passent leur vie dire: Il n'y a pas que cela dans le monde, et prouver par leur conduite qu'il n'y a pourtant que cela. Car cela, ce mystrieux et fatal charme d'amour,--heureux, c'est le paradis,--malheureux, c'est l'enfer. J'ajouterai, pour ne pas manquer au got de ce que mon ami appelait _l'auto-ironie_, qu'il en est de cet enfer comme de l'autre. Ce grand roi, disait le prince de Ligne de Frdric II, attachait beaucoup d'importance sa damnation. Il en parlait trop.... J'ai souvent pens cette phrase en lisant les plaintes de Claude.--Que sa sincrit lui serve d'excuse! P.B. Rapallo, 3 octobre 1890. * * * * * PHYSIOLOGIE DE L'AMOUR MODERNE FRAGMENTS POSTHUMES D'UN OUVRAGE DE CLAUDE LARCHER * * * * * MDITATION I NUIT TRANGE D'O EST SORTI LE PRSENT LIVRE J'avais dit beaucoup de mal de Colette dans la journe,--ce qui ne m'avait ni chang ni soulag. Je rentrai mcontent de moi, comme un homme qui s'est abaiss commettre l'action qu'il blmerait le plus chez un autre, et malade d'elle comme je ne l'avais jamais t. Ces fins d'aprs-midi de fvrier, avec leurs brumes aigres et cruelles, vous pincent les nerfs vous les casser. Mon domestique alluma la lampe. Je m'assis au coin du feu dans mon souffroir de la rue de Varenne, qui fut autrefois mon aimoir. Des baisers de cet autrefois me revinrent, un autrefois d'il y a pourtant deux ans, _grande meretricii oevi spatium_, et dit le pre Aubert, mon vieux matre de rhtorique.--Je sentis une amertume infinie noyer mon coeur, et, comme d'habitude, je me raisonnai: --H quoi! Claude Larcher, mon ami, tu souffres, et tu l'as quitte! Oui, c'est toi qui l'as quitte, et tu possdes l, dans un tiroir la porte de ton bras, des lettres o elle te supplie de revenir et auxquelles tu as rpondu, comme il sied, par du persiflage. Ton imbcile amour-propre d'homme doit tre satisfait, que diable!... Elle est bien jolie avec ses cheveux cendrs, ses yeux couleur d'eau et sa bouche la Botticelli. Mais n'a-t-elle pas prostitu cette beaut tous tes dsirs? Y a-t-il une place de ce corps, si jeune et si frais, que tu n'aies profane dans des heures de dlire? Donc, avec cette femme, pas de recherche d'une sensation nouvelle. Quant son coeur, c'est par horreur de lui que tu l'as quitte, ayant prouv qu'il n'en est pas de plus perfide, de plus gangren par les vices de son mtier de comdienne en vogue, de plus incapable d'aimer. Pourquoi donc, pensant tout cela, prouves-tu cette brlure affreuse la seule ide de son existence, l, sous le sein gauche? Pourquoi cette treinte de ton cerveau par ce souvenir que tout rappelle: une nuance du ciel, un mot entendu, un coin de rue tourn, un camarade rencontr? Pourquoi surtout ce cuisant et monstrueux dsir de lui faire du mal?... Ah! si je pouvais aller jusqu' l'extrmit de ce dsir!... Je fermai les yeux. Je vis devant moi ce corps dont je connais chaque ligne, ces paules pleines la fois et minces, cette gorge souple, ces hanches sveltes, toute sa nudit, et moi, avec un couteau, dchirant cette chair, ensanglantant ces membres, et leur frmissement sous la pointe de l'acier,--et _sa douleur_.... Non, je ne ferai jamais cela, parce que chez moi, civilis de dcadence, l'action ne sera jamais la soeur du dsir.... Dieu juste! que je l'ai rv de fois, et rien que de le rver me soulage.--Ah! la hideuse chose!... * * * * * --C'est positif pourtant que cet accs de fureur m'a soulag, me disais-je un peu plus tard, en vaquant aux soins de ma toilette de soire. J'eus un moment de franche gaiet rpter tout haut la phrase de Boisgommeux dans _la Petite Marquise_: C'est a, l'amour.... Ah! j'aurais cette gaiet-l, le soir, j'en suis sr, _je le sais_, si j'avais tu Colette le matin, et puis, quel divin sommeil! Oui, comme je dormirais bien avec la certitude que personne ne possdera plus ce corps de femme, qu'aucune bouche ne la salira plus de ses baisers!... Si tout l'heure, dans la maison o je vais dner, un des hommes de cercle qui viendront l prononait cette phrase, seulement cette petite phrase: Vous vous rappelez Colette Rigaud?... Elle est morte hier, Ptersbourg, subitement.... quel flot de dlices inonderait mon coeur! Non, ce ne serait pas assez, je voudrais apprendre qu'elle a souffert.--Et je l'aime! Que lui souhaiterais-je donc si je la hassais?... J'avais fini de m'habiller en dgustant cette absinthe amre de la rancune, qui a ceci de commun avec l'autre qu'elle ne donne gure d'apptit et qu'elle rend mchant et fou. Je continuai dans mon fiacre, et je me rveillai comme d'un songe quand j'entrai dans le vestibule de l'htel o je devais dner,--en plein dcor du luxe le plus moderne, le luxe du boursier qui peinait dans la coulisse, voil dix ans, et que des chances extraordinaires ont port un degr invraisemblable de fortune. Simple remisier, Michel Mayence se donnait dj les gants de frayer avec des artistes. Il ne manquait pas une premire, pas une ouverture d'exposition. Avec son teint ple et comme fan une fois pour toutes, avec ses yeux noirs qui trahissent l'origine smitique et qui prennent dans cette face exsangue l'clat des yeux d'un portrait, avec ses mains maigres o luisent quelques bagues, avec son lgance impersonnelle et irrprochable, sa moustache fine et son front dnud,--il est le type de ce personnage nouveau qui peut tre bookmaker ou grand seigneur, simple reporter ou grand financier, usurier ou emprunteur, diplomate habile ou mondain vreux,--on ne sait pas. Le krach, qui a ruin tant de personnes, acheva de l'enrichir. Tout jeune, je ne lui ai connu que des matresses utiles, et qu'il lchait--avec une lgret!--comme le pied quitte une marche d'escalier pour se poser sur une autre. Voil un homme dont j'envie le coeur. Une fois riche, il s'est mari dans les mmes principes, une femme laide comme la vertu, mais qui lui reprsentait quatre millions de plus et un parentage de choix. Et il l'a rduite en servitude avec les formes les plus courtoises, d'une manire si absolue que c'en est beau de travail. C'est une des rares maisons o je me plaise. Je m'y sens veng de mes lchets devant le sexe. Aussi le dner se passa-t-il pour moi sans trop de mlancolie, voir l'esclave aux quatre millions, assise en face de son matre et seigneur, et mduse par lui, du regard, comme une ngresse, dont elle a la bouche, par son ngrier. Nous tions seize table, en me comptant. Mais quoi bon nommer ces personnages, figurants de la coterie dont je fais un peu partie? Toujours les mmes, comme les soldats dans les pices militaires, ils s'asseyent tous les soirs dans les mmes maisons, devant le mme dner, pour dire les mmes paroles. Il s'en trouve, de ces coteries, cinquante Paris, chacune avec ses anecdotes, ses prjugs, ses exclusions. Et les anecdotes ne sont pas trop sottes ni les prjugs trop troits. Car c'est encore une des naves fatuits rpandues parmi les gens de lettres que la croyance la btise des gens du monde. C'est comme de prtendre que leurs dners sont mauvais et que leur luxe sent le parvenu. Nous avons chang tout cela. Le dner de Mayence tait remarquable, son chteau-margaux 74 de premier ordre, et Raymond Casal, qui a consenti parler, est, quand il le veut, un des plus jolis diseurs de mots que je connaisse. C'est lui qui rpondait un jour, ou plutt une nuit, une drlesse devenue sentimentale, et trs occupe regarder la lune aprs boire en soupirant: Comme elle est ple!... --Elle a pass bien des nuits. Enfin la salle manger, comme le service, comme le salon, comme le fumoir o nous nous retirmes aprs le dner, taient du got le plus exquis. Peu de tableaux dans cet htel, mais de choix, entre autres un Pietro della Francesca, un profil de femme aux cheveux blonds, presque blancs sous la coiffe roidie de perles, qui vaut celui du muse Poldi-Pezzoli Milan. Peu de tapisseries, mais italiennes, celles qu'un duc de Ferrare fit excuter sur les dessins de Raphal. Aucun encombrement de bibelots. Rien qui sente le bric--brac. Il n'y a qu'un prince hritier ou un seigneur d'Isral qui puisse s'offrir les quelques objets d'art dont se dcore cette demeure. Voil encore un trait de nos moeurs contemporaines qui ne sera dans aucun livre avant vingt ans: l'enrichi intelligent, si bien conseill ou de tant de flair qu'il cherche du coup la demi-teinte dans le luxe, cette coquetterie par laquelle les vrais patriciens humiliaient autrefois leurs rivaux.... Seulement,--il y a toujours un seulement au travail o l'homme essaie de se passer du temps,--c'est un peu trop russi. On ne rencontre pas une fausse note, et de l une vague impression de factice. C'est comme la politesse de Mayenne, c'est trop gal, trop complet, trop soign. On la croirait faite la main, comme les cigarettes de contrebande. Il a trop bien ralis le type idal de l'homme du monde. Malgr moi, je songe, devant la perfection de ses manires, ce personnage de comdie que l'on accuse d'avoir vol de l'argent dans la caisse, Si c'est possible! s'crie-t-il; et, pour mieux attester son innocence: J'en ai remis.... Nous tions donc, aprs dner, dans le fumoir, digrer paresseusement et prendre de la vritable eau-de-vie, de 1810, devant un Rubens enlev la vente d'un duc anglais.--D'ici cinquante ans, tous les tableaux de valeur s'achteront l-bas, mesure que se dpcera cette vieille aristocratie britannique. Notre hte a devin le premier le coup faire. Pour ma part, je regardais attentivement cette merveilleuse toile, la musculature de l'Hercule touffant le lion et le coloris bleutre du paysage, tout en comparant ce faire au faire si diffrent du Pietro, et pensant paresseusement ce problme insoluble: les conditions de la vie dans l'oeuvre d'art.... Le nom d'une femme dont j'ai remarqu la beaut, je ne sais quelle soire, ayant frapp mon oreille, j'coutai, et il me fut donn d'assister une des plus aigus et des plus compltes dissections de caractre que j'aie suivies. Je m'y connais, c'est mon gagne-pain. L'oprateur tait un joli et mince jeune homme en gilet blanc, qui n'avait pas dit grand'chose dner. En ce moment ses moindres phrases portaient, ne laissant rien d'intact de la charmante femme, la montrant fausse dans sa nature plus encore que dans ses actes, toujours en train de se jouer un personnage elle-mme, incapable d'une motion vraie, mais adroite en diable se servir de ses moindres nuances de sentiment, comme d'une mouche que l'on se pose au coin de l'oeil, et une description physique non moins vocatrice. Je voyais, tandis qu'il parlait, la crature fine et blonde, d'un blond d'ondine, toujours comme les cheveux du portrait de Pietro, avec des dents de jeune louve dans une bouche mince, avec un estomac d'acier sous des formes frles, des nerfs invincibles dans une langueur de jeune saule. --Quel coup d'oeil! dis-je Casal comme nous sortions du fumoir; savez-vous qu'il aurait du talent s'il crivait comme il parle, ce jeune homme?... Raymond mit son doigt sur sa bouche: --C'est bte, et bourgeois, et de dixime ordre.... dit-il. Mais la haine ce soir l'a rendu tonnant.... Il a t son amant dix-huit mois, ma connaissance.... C'est toujours drle, n'est-ce pas? * * * * * --Casal a raison, me disais-je en sortant de l'htel Mayence pied, et tout seul, par cette belle et froide nuit. C'est toujours drle.... H bien! je ne suis donc pas le seul que l'amour conduise la fureur. Faut-il que ce garon dteste cette femme, pour en oublier ainsi les plus lmentaires principes de la dlicatesse et diffamer devant dix personnes sa matresse d'hier, de demain peut-tre? Et c'est a l'amour!... Une haine froce entre deux accouplements.... Cette dfinition m'amusa. Puis j'avais dcouvert un nouveau compagnon de bagne. Cela console toujours. Bref, je marchai allgrement jusqu'au boulevard, puis de l vers la place Vendme. J'entrai au cercle, esprant rencontrer un camarade avec qui tuer un peu de nuit avant d'aller me coucher. Personne. Il tait onze heures. L'ide me vint de pousser jusqu'aux bureaux du journal _le Conservateur_, o je me croyais sr de trouver l'homme de Paris qui dit le plus volontiers du mal des femmes, mon vieux confrre Rodolphe Accard, le journaliste de ce temps qui a peut-tre le plus crit d'articles et qui en a le moins sign. Et quel original!... Accard a cinquante ans environ aujourd'hui. Il est sale, je dirais comme son peigne, s'il avait jamais peign ses cheveux embroussaills et sa barbe inculte. Des dents fortes broyer des noyaux de pche, mais jaunes comme le culot de sa pipe; des mains croire qu'il en ferait de l'encre au besoin, rien qu'en les lavant; la taille d'un gant, une carrure de buveur de bire et l'oeil bleu le plus fin derrire un lorgnon dont le cordon toujours cass en vingt endroits a l'air d'une petite corde noeuds pour bateau d'enfants. Voil un homme aussi sage que Michel Mayence dans ses rapports avec le sexe. Ses moeurs sont simples et franches. Il proteste lui-mme n'avoir jamais frquent que des fenestrires. Pour s'expliquer ce got particulier, il faut se rendre compte que ces dames sont des personnes de l'aprs-midi, qu'elles abondent rue Montmartre et dans le voisinage, que c'est l le quartier o sont tablis les bureaux de beaucoup de journaux et que ledit Accard est le journaliste maniaque, le professionnel le plus enrag, celui qui n'a qu'une passion, qu'une ide, qu'un vice: le Journal. Le vieux Buloz tait ainsi pour sa Revue. Depuis sa mort, je crois que personne n'a aim l'odeur de l'imprimerie comme Accard. Vers deux heures, il arrive la rdaction. Remarquez qu'il est officiellement simple bulletinier. Mais ne faut-il pas lire les feuilles du matin? A quatre heures, il les connat toutes. Puis vient le tour des dpches, puis le compte rendu des commissions et de la Chambre. A six heures, il s'enferme dans un petit bureau qu'il s'est fait attribuer et que meuble une collection du journal depuis 1840, poque de sa fondation, par Montalembert, s.v.p.! Il crit un premier article, quitte en crire un second, si l'actualit l'exige. Vers sept heures, il va dner, dans un petit restaurant,--pas loin du _Conservateur_,--o il possde son rond de serviette. Vers huit heures, il fait sa promenade hyginique,--cent pas de long en large pendant quelque cinquante minutes,--sur le trottoir du boulevard qui longe le journal. A neuf heures, il monte. Personne encore. Le directeur dne en ville. Le rdacteur en chef est au thtre. Les reporters courent les cafs. Le secrtaire lui-mme est en retard, ayant accept une invitation chez un romancier qui prpare le lanage de sa prochaine Etude psychologique, intuitiviste, naturaliste, symboliste, vriste,--ou rienologiste! Alors commence, pour le vrai, le pur ouvrier en journal, une petite angoisse quotidienne. Elle lui reprsente ce que peut tre, pour le cuisinier de race, le dner ne pas manquer, le mat donner pour le joueur d'checs, un contre tromper pour l'escrimeur, une bataille livrer pour un gnral. Toutes les passions sont soeurs. Elles se ressemblent par l'intensit du paroxysme et sa spcialit. Accard revoit en dtail toute la portion de la feuille dj compose. Il s'agit de ne pas laisser passer quelques-unes de ces monstrueuses bourdes qui dshonorent notre presse: un lord Churchill au lieu d'un lord Randolph Churchill, un sir Dilke au lieu d'un sir Charles Dilke. Et puis il reste la place vide remplir, et c'est au _filet_ que notre ami s'attaque. Ah! le filet, les dix lignes o l'on rive son clou tel ministre, o l'on donne sur les doigts tel confrre, o on larde d'une savante pigramme un dput!... Le filet! Voil l'preuve du journaliste! Avec quelle mlancolie Accard rappelle ceux du _Franais_, il y a encore un an!... Le moule en est perdu.... gmit-il. Vers minuit et demi, tout le monde est sur les dents, except lui. Le directeur va se coucher. Le rdacteur en chef aussi. Accard reste l, auprs du secrtaire, pour la _morasse_, l'preuve dernire du journal. Il la voit. Il la corrige. Il rentre au logis, en chantonnant un air d'opra que personne n'a jamais reconnu. Il consacrera le lendemain matin son grand ouvrage toujours inachev: _Du droit divin dans ses rapports avec le droit historique_. Il y tablit cette thse d'o dpend, d'aprs lui,--et d'aprs moi,--l'avenir du pays: l'identit entre la conception moderne et scientifique de l'volution par hrdit et la monarchie, entre la loi de slection et l'aristocratie, entre la rflexion et la coutume. Ce profond politicien, qui s'appelle lui-mme un Bonaldiste Tainien, est l'homme le plus heureux que je sache. Quant aux femmes, son opinion est carre sur elles: Il n'y en a pas une qui ait su corriger une preuve. Pas mme la mre Sand.... Ah! sans Buloz!... --M. Accard? me dit le garon de bureau. Mais il est parti d'hier.... Sa mre est mourante.... --a n'arrive qu' moi, ces choses-l.... murmurai-je dans un bel lan d'gosme qui me divertit constater. J'entrai malgr tout dans la salle de rdaction, pour jeter un coup d'oeil sur les journaux du soir, machinalement. J'y trouve deux jeunes gens, que je ne connais pas, en train de boire de la bire; un troisime, que je connais un peu, qui dcoupe des chos; un quatrime, que je ne connais plus depuis qu'il m'a diffam aprs m'avoir emprunt de l'argent pour l'accouchement de sa matresse, qui joue au bilboquet. Je m'assieds sans trop savoir pourquoi, je parcours deux ou trois feuilles, et je tombe sur ce fait divers: _--Un drame pouvantable vient de consterner la jolie petite commune de Saint-Sauve (Puy-de-Dme). Un jeune cultivateur du nom de Pierre Trapenard tait sur le point d'pouser une fille du village. Tout tait prpar pour la noce, quand Trapenard reut une lettre anonyme lui racontant que cette fille avait t la matresse d'un des grands propritaires du pays. En proie un accs de jalousie inexplicable autrement que par la fureur de la passion, Trapenard, ayant surpris sa fiance en train de causer avec celui qu'il croyait son rival, les a tus tous les deux et s'est pendu ensuite. La jeune fille avait reu plus de trente coups de couteau, dont vingt au visage, qui tait comme dchiquet et mconnaissable._ * * * * * J'tais de nouveau sur le boulevard, et je songeais: A la campagne aussi, dans la libre nature, la haine toujours, comme dans le monde o a aim le jeune homme de tout l'heure, comme dans le demi-monde o j'ai aim. Oui la haine, si l'on aime, et le dsespoir;--et, si l'on n'aime pas, si l'on traite la femme en instrument d'ambition, comme Mayence, ou d'hygine, comme Accard, c'est la paix absolue, la joie profonde. Et pouss par une bizarre association d'ides, me voici m'acheminant vers Phillips, le bar de la rue Godot-de-Mauroy, dans l'esprance, comme c'tait minuit, d'y trouver quelque membre de la socit d'intemprance mutuelle o je suis apprenti. Il y aura bien l toujours deux ou trois amis avec qui aller chercher quelque maison de dbauche,--celle que nous appelons la maison-mre, ou une autre, De l'amour sans scandale et de plaisir _sans coeur_. Et voil qu' la porte mme du bar je me heurte Machault l'escrimeur et La Mle, qui montent en voiture. --Venez-vous avec nous souper chez le petit Figon? me dit ce dernier, qui se tenait peine sur ses jambes; il y aura l Saveuse, Jardes et Bohun avec quelques _bbs_. C'est moi qui invite.... Et j'accepte, et qui trouv-je parmi les cinq filles racoles au hasard de la soire par les viveurs? Mme de Saint-Elme,--de la meilleure noblesse de lit, comme dit Gladys Harvey,--ou plus familirement Lda-Canot, par allusion ses gots peu distingus pour Bougival et la Grenouillre. Mais elle s'appellerait d'un nom plus vulgaire encore: Lda-Bouffe-toujours ou Lda-la-Soif, qu'elle ferait frmir mon coeur malade, chaque fois que je la rencontre, d'un frisson presque sacr, tant cette mince et jolie fille ressemble Colette,--une Colette plus use, auprs de laquelle, depuis trois mois, je suis bien souvent all oublier la fois et me rappeler l'autre!... Et, ce soir encore, je la reconduisais chez elle vers les deux heures, dans le logement meubl qu'elle habite, comme une dbutante, rue de Thran. Il y a l une maison qui sert au lanage des nouvelles recrues du Tout-Cythre. J'y ai connu depuis dix ans bien d'autres cratures, mais aucune que j'aie serre contre moi avec la mme sauvage ardeur que cette fausse Colette. Dieu! l'trange sensation que d'avoir soi, l, dans ses bras, une femme qui n'est pas celle que l'on aime, et sur la bouche de laquelle on cherche les baisers de celle que l'on aime, parce que c'est presque le mme visage, les mmes yeux, je ne sais quoi de si pareil! Et, pendant ce temps-l, on se met se figurer celle que l'on aime, et qui n'est pas elle, dans les bras d'un homme, et qui n'est pas vous. Et il y a une minute, une seconde, o la douleur de cette pense, l'amertume de cette substitution, l'ardeur de la chair, se fondent en une volupt si triste! Ah! le plaisir sans coeur! Il faudrait, pour le goter, n'avoir pas l'me malade que m'ont faite tant de souffrances. O folie! folie!... J'tais assis sur une chaise, prs du large lit de cette chambre de prostitue, la fois riche et pauvre, o il trane des bracelets de mille francs sur des tapis tachs de bougie, et nous fumions des cigarettes de caporal, Lda, couche, ses cheveux dnous, un de ses bras pass sous sa tte, et moi, rhabill, la regardant avant de m'en aller. Je voyais son joli visage, le frre de celui qui m'a fait si mal, avec les profonds stigmates d'infinie fatigue dont l'a marque son existence de fille cinq louis. Que j'aurais pleur facilement, en proie l'inexprimable mlancolie de la dbauche que je savais si bien devoir trouver l! Lda m'est devenue, depuis ces trois mois que je la connais, une espce d'amie. Elle sait qui je suis, elle a vu mes pices. Des camarades lui ont racont mon histoire. --Et ta Colette? me dit-elle en me voyant si triste. Tu y penses toujours? --Toujours.... fis-je en haussant les paules. --Pauvre! reprit-elle, n'est-ce pas que a fait mal d'aimer? Cette fille a une douceur infinie, quelque chose de vaincu, de lass et de tendre dans le vice qui me fait comprendre les pires _Rdemptoristes_, ceux qui vont chercher leur matresse--leur femme quelquefois--dans des entresols comme celui-ci, ou dans la susdite maison-mre et ses succursales. Elle se dressa demi pour me donner un baiser, par compassion. Le geste qu'elle fit dplaa un petit ruban de velours qu'elle portait au cou. Alors seulement je vis qu'elle y avait une place toute meurtrie, une tache jaune de la grandeur d'un cu de cinq francs. On avait d la pincer avec une violence inoue et tordre la peau exprs pour lui faire plus de mal. --Ce n'est rien, rpondit-elle ma question: Qu'as-tu l? et elle ajouta avec son rire fanoch: C'est Alfred!... --Qui a, Alfred? lui demandai-je. --C'est mon amant, dit-elle, tu sais, pas comme toi, mais quelqu'un qui m'aime.... --Il te bat?... lui demandai-je. --Quelquefois, dit-elle simplement. --Et tu l'aimes?... --Oh! oui, fit-elle, et lui aussi. Qu'est-ce que tu veux? Il est jaloux, c'est un pauvre employ. Il ne peut pas me prendre chez lui. C'est tout naturel si a le rend mchant.... * * * * * Ce mot de fille--il n'y a qu'elles pour en trouver de si navrs dans leur navet--s'accordait tellement avec les penses qui m'avaient hant tout le soir, que je me le rptais encore, tendu dans mon lit, moi, une heure plus tard, aprs avoir quitt Lda pour ne pas connatre l'horreur de la rentre en habit dix heures du matin. Je ne pouvais pas dormir. La misrable luxure d'o je sortais avait exaspr mon nervement. Je pensais Colette avec plus de malaise que jamais. C'tait comme un jet de bile qui m'inondait toute l'me. Et puis je reprenais: C'est a, l'amour.... mais, cette fois, sans les ironies de Boisgommeux. Machinalement, un vieux fonds d'homme de lettres, qui vit en moi et qui me suivra jusqu' la mort, me faisait repasser en ide toutes les dfinitions qui ont t donnes de ce mot amour, celles du moins que je me rappelais. Aucune ne correspondait ce que je sentais si vivement. Je me souvins alors que mon matre Adrien Sixte parle quelque part avec admiration d'une phrase du dictionnaire de mdecine de Nysten, cite dj par Dumas dans une de ses belles prfaces. Je saute bas de mon lit, et, la lueur de la bougie, me voil, dans ma bibliothque, cherchant ce gros livre que j'ai achet, il y a cinq ans, lorsque je croyais encore cet autre mensonge: le travail, pour avoir du gnie,--comme si Prvost avait travaill _Manon_, Diderot _le Neveu_, Voltaire _Candide_, Benjamin _Adolphe_, tous chefs-d'oeuvre griffonns sans rature!--Et je dcouvre en effet dans ce dictionnaire les lignes suivantes: _Amour_. En physiologie, ensemble des phnomnes crbraux qui constituent l'instinct sexuel. Il devient le point de dpart d'actes intellectuels et d'actions nombreuses, variant suivant les individus et les conditions,--et souvent il est la source d'aberrations que l'hyginiste, le mdecin lgiste et le lgislateur sont appels prvenir ou interprter.... _Chez la plupart des mammifres et mme quelquefois chez l'homme, l'instinct de destruction entre en jeu en mme temps que l'instinct sexuel_.... Le plaisir que me causa cette phrase fut si vif que je cessai de souffrir, pour quelques minutes. Je me remis au lit, je soufflai ma bougie. Nouvelle insomnie, nouvelles penses, mais tout impersonnelles celles-l, les penses d'un docteur qui voit dans sa maladie un cas curieux et qui l'tudi. Oui, cette phrase est vraie du mle originel, je le sens, et de moi aussi, qui en suis si loin. Etait-elle vraie du temps de la chevalerie et de l'amour dantesque? Etait-elle vraie du temps de Pascal et de son discours, de Racine et de ses tragdies? Evidemment non, et pas mme du temps de Beyle?... L'homme des arrire-fins de civilisation rejoindrait il donc la brute primitive? J'ai si souvent entrevu cette ide, quand je songeais l'trange Europe o nous sommes en train de recommencer les grandes guerres des barbares, avec la science en plus!... L'amour moderne et l'amour sauvage seraient-ils donc la mme chose, avec l'adultre, la prostitution et le sadisme--par-dessus le march?... L'amour moderne?... Je n'eus pas plus tt prononc mentalement ces quatre syllabes--tout l'crivain est l dedans--que j'aperus une couverture jaune, et en belles lettres: _PHYSIOLOGIE DE L'AMOUR MODERNE_ PAR CLAUDE LARCHER Ce titre me fascine, ma tte s'exalte. J'oublie le fenestrier Accard, le diplomatique Mayence, le jeune sycophante qui diffamait sa matresse devant le Rubens, l'assassin Fauchery. J'oublie Casal, Machault, La Mle!... J'oublie Colette! Je m'enveloppe de ma fourrure pour ne pas avoir froid. Je me mets la table de ma chambre coucher, et j'cris dare-dare ce premier chapitre,--sur l'envers d'une demi-douzaine de lettres de faire part de mariage ou de mort. Si les autres m'amusent autant griffonner, cela vaudra bien autant que d'aller chez Phillips m'entonner du gin, ou chez une Lda quelconque me friper la moelle, comme il est dit dans le _Succube_.--Nous verrons bien. * * * * * MDITATION II LES EXCLUS Je ne voudrais cependant pas ressembler au parasite prodigieux que nourrit si longtemps mon vieux camarade Andr Mareuil, et qui rpondait au nom fatidique de M. Legrimaudet. Un jour qu'Andr, revenu de voyage, lui demandait: --H bien! monsieur Legrimaudet, comment vous tes-vous port durant mon absence? --Mais, pas mal, rpondit l'autre; sauf que j'ai eu une petite ruption, comme tout le monde. Et nous apprmes par le docteur Noirot, qui soignait le malheureux gratis, que cette petite ruption avait t, tout simplement,--la gale! Chaque fois que je rencontre, dans un article ou dans un livre, quelqu'une de ces gnralisations auxquelles les crivains actuels se complaisent si volontiers,--prenant leur petite lpre sentimentale pour une grande maladie humaine, et leur exprience de boulevard ou de brasserie pour de la vivante et large observation,--je me souviens du comme tout le monde de feu Legrimaudet. Ne serait-ce pas le cas, encore prsent? Cet Amour cruel et si ml de haine que j'ai prouv, que j'prouve; cette passion si voisine du meurtre dont la formule de Nysten dtermine l'origine sauvage, ne serait-ce pas, mme aujourd'hui, une maladie rare, ou bien, en racontant mon coeur, raconterai-je le coeur de beaucoup de mes frres? Ah! cette question, tout crivain peut toujours se la poser, la fin de chaque livre, et qui lui rpondra? C'est le grand doute du mtier, cela, et qui devrait jamais nous dmontrer la vanit de la gloire. Qu'un lecteur nous dise, devant une de nos pages: Je n'ai jamais senti comme cela.... quelles raisons lui donner pour lui prouver qu'il est dans le faux de l'Ame humaine, et que nous sommes, nous, dans le vrai de cette mme Ame? Le mieux est de rester simplement sincre et de nous attendre dplaire ceux qui ne sont pas de notre race. Je n'essaierai donc pas de savoir si, oui ou non, Nysten y a vu juste pour tous les hommes, ni mme si, en croyant retrouver des motions pareilles chez tant de mes contemporains, je suis la victime de ma jaunisse morale. Je ne discuterai pas un point de dpart qui ne peut tre lgitime que pour mes collgues en sensibilit souffrante. Et pour ne pas manquer la politesse que l'on doit au lecteur ami, je demanderai simplement ce lecteur de ne pas aller plus avant dans ce livre, s'il n'admet pas comme vrai l'axiome suivant,--toutes excuses faites pour l'-peu-prs invitable de la forme: AXIOME _Il existe un certain tat mental et physique durant lequel tout s'abolit en nous, dans notre pense, dans notre coeur et dans nos sens: ambition, devoir, pass, avenir, habitudes, besoins,-- la seule ide d'un certain tre, qui devient pour nous_ le bonheur. _J'appelle cet tat l'Amour_. Et je prie ce mme lecteur de considrer les trois propositions suivantes comme dmontres par leur nonc mme: I _Tout amant qui cherche dans l'amour autre chose que l'amour, depuis l'intrt jusqu' l'estime, n'est pas un amant_. II _L'amour complet suppose la possession, comme le courage suppose le danger. Un amoureux est un amant ce qu'est un soldat en temps de paix un soldat qui fait la guerre. Il ne connat pas son coeur_. III _On n'est l'amant d'une matresse que si elle vous aime ou vous a aim_. Ceci fait, nous nous trouverons l'aise pour entrer aussitt au plein de notre sujet en traitant le problme suivant, qui s'impose comme une consquence immdiate de ces trois principes: PROBLME _Tout homme peut-il tre amant une fois dans sa vie_? Si l'on raisonne _ priori_, et en s'appuyant sur cette ide que la femme est par excellence l'tre absurde, illogique, impossible diriger comme prvoir, on doit rpondre que oui. Et l'observateur superficiel de triompher. Il numre les divers cas de bonne fortune survenus des manchots, des bossus, des boiteux, des borgnes, des crtins--et des malpropres! Il y a des proverbes l-dessus: On trouve toujours chaussure son pied, Tant va la cruche l'eau qu'enfin elle se _case_, et des anecdotes: celle du Chinois chou _l'htel des Grands-Hommes_, place du Panthon. Lorsqu'il lui prenait fantaisie d'une bonne fortune, ce subtil fils du ciel montait en omnibus. Il n'avait mme pas besoin de demander une correspondance. Il n'est jamais arriv au bout de la ligne sans avoir t cueilli par quelque curieuse. Mais, avec un peu de rflexion, il est trop facile de reconnatre que ces cas varis prouvent seulement cette vrit banale: IV _Les hommes ne sont jamais bons juges des qualits par lesquelles un autre homme plat ou dplat aux femmes_. Le succs du manchot, du bossu, du boiteux, du borgne, de l'imbcile, du malpropre et du Chinois dmontre que ni la droiture de la taille, ni l'quilibre des bras, des jambes et des yeux, ni le brillant du jugement, ni l'habitude du _tub_ quotidien, ni le blanc du visage, ne reprsentent cette qualit ncessaire qui fait la sduction,--qualit dont j'entendis un jour une vieille dame donner une formule simple, mais frappante. Nous nous trouvions dans un salon o je m'occupais beaucoup d'elle. Je faisais la cour sa nice, et, en galanterie, c'est comme au billard, il faut quelquefois viser la blanche pour toucher la rouge. --Quel est donc ce monsieur qui entre? me demanda-t-elle en me montrant un visiteur qui venait de passer la porte. Je le lui nommai. Elle le dvisagea avec son lorgnon, que maniaient d'une faon si impertinente ses mains mitaines, sches et maigres, et elle me dit d'un air de satisfaction: --Ce doit tre un bon amant. J'avais quelques annes de moins alors, et je me souviens que je regardai la vieille dame avec stupeur et dgot. J'avais interprt son mot dans un sens tout physique, et cela m'tonna. Car l'homme en question, robuste pourtant et bien plant, avec ses cheveux blonds et son teint un peu ple, ne donnait pas l'impression d'un de ces fougueux payeurs d'arrrages qui font rver certaines grosses femmes maries des gringalets. Je compris plus tard que cette phrase de ma tante du ct gauche signifiait autre chose, quand je vis en effet ce personnage, pris d'une femme infiniment sduisante, dpenser pour la conqurir des trsors d'nergie et de dlicatesse, l'envelopper, l'emprisonner de sa cour, et l'emporter auprs d'elle sur des rivaux qu'il n'galait ni en beaut, ni en fortune, ni en esprit, ni en audace. C'tait un _amant suprieur_. Nous verrons plus tard ce qu'il convient d'entendre par ce mot. Pour en revenir au problme pos, j'ai repass tous mes souvenirs, remu des centaines de notes prises autrefois, et ma conclusion est que les hommes, par rapport cette qualit d'amants, se divisent en trois grandes classes: ceux qui ne seront jamais amants, ou les Exclus;--ceux qui le sont une certaine poque de leur vie sous l'influence de certaines circonstances, et jamais avant, jamais depuis, ou les Temporaires;--ceux qui le sont, l'ont t, le seront toujours. Les derniers seuls mritent d'tre appels les Amants. * * * * * La monographie de l'Exclu mriterait seule un gros volume. Je me contenterai d'indiquer quelques-unes des raisons en vertu desquelles un homme traverse la vie sans arriver cet incendie partag du coeur qui s'appelle l'Amour. On peut tre exclu pour toujours du nombre des amants: 1 _Par timidit_.--J'entends par l non point ce joli dfaut dont les femmes raffolent et qui consiste se demander, le coeur battant, devant une blanche main qui vente un blanc visage, comme Thomas Diafoirus: Baiserai-je, papa? Non, mais cette timidit presque sauvage qui n'est plus un ridicule, tant la douleur en est aigu et paralysante. Rousseau parat avoir t timide de cette timidit-l, comme d'ailleurs la plupart de ses confrres dans le triste pch de solitude qu'il a confess,--ce Rousseau dont ses ennemis ont prtendu, non sans vraisemblance, qu'il s'tait vant d'avoir mis ses enfants l'hpital pour faire croire qu'il tait capable d'en avoir. Ce timide obscur et farouche est souvent un homme qui adore les femmes, que son invincible accablement en leur prsence prcipite en de dgradantes dbauches, et qui devient l'esclave de quelque bas et facile concubinage. La plupart des _ancillaires_ (d'_ancilla_, servante), ceux dont la bourgeoise dit avec un envieux mpris qu'ils aiment les poches grasses, sont des exclus par timidit: ainsi le passionn et malheureux Sainte-Beuve, dont on n'a pas assez admir le mot si profond, si rvlateur, comme on lui demandait ce qu'il voudrait tre: Lieutenant de hussards!... rpondit-il. 2 _Par schlmylade_.--C'est un mot d'origine juive, je crois, et qui mriterait droit de cit dans la langue. Les Juifs, esprits minemment positifs et d'une analyse tout utilitaire, ont observ qu'il existe de par le monde une espce d'hommes auxquels il suffit de remuer le petit doigt pour qu'ils fassent manquer l'affaire la mieux ajuste, la plus voisine de la russite. Ils ont appel ces hommes-l des Schlmyls. Le Schlmyl n'est pas exactement le pas de chance; il peut tre n si riche, par exemple, que ses pires maladresses ne lui nuisent en rien. Ce n'est pas non plus le gaffeur. Il y a des gaffeurs qui leur gaffe sert de moyen de succs. Un exemple fera mieux comprendre la souplesse de ce terme, qui va d'un bout l'autre des gaucheries et des dfaites de la vie. Celui de mes camarades de collge auquel je dois cette rvlation sur l'argot smitique tait atteint d'un rhumatisme articulaire, qui gagna le coeur et l'emporta. Son pre, aprs de longues annes de patient travail, avait ralis une assez belle fortune et achet du coup un htel, une terre avec un chteau et un titre. Hein! papa, disait Samuel ce vieil homme dont il tait le fils unique, si je meurs, quelle Schlmylade!... Qui n'a connu le Schlmyl en amour? Qui ne l'a t une heure? Qui n'a rencontr, dix ans de distance, une femme passionnment dsire autrefois, et qui vous dit avec un malicieux sourire: Ah! tel jour, vous vous rappelez? Si vous aviez os!... Il y a des gens pour qui la Schlmylade galante est l'habitude, voil tout: ceux qui choisissent, pour essayer de faire une dclaration une femme, un jour o elle agonise de migraine;--ceux qui tentent de lui ravir un baiser quand le matin mme elle est alle chez le dentiste et qu'elle a encore dans sa jolie bouche l'affreux arme de l'acide phnique ou de la crosote;--ceux qui, la campagne et pour se mnager une dclaration, l'entranent dans des chemins caillouteux et dtourns, l'aprs-midi o elle a aux pieds des bottines neuves qui lui corchent la peau.... Ce sont des mille riens que le Schlmyl ne sait pas deviner, sur lesquels il marche comme il marcherait sur un cor, avec un sourire inconscient qui achve de rendre furieuse la femme la mieux dispose. Et le personnage reste bouche be devant un accueil glac, l o il avait d'abord rencontr le plus engageant des sourires. 3 _Par donquichottisme_.--Ici le cas est plus compliqu. Il se rencontre de par le monde une lgion d'hommes toujours trs dlicats, souvent trs intelligents, qui n'ont qu'une infirmit d'esprit, mais ingurissable, celle de prendre au srieux les mystifications varies des fausses pudeurs. Jamais ces mousquetaires du Royal-gogo n'admettront qu'une femme qu'ils voient cinq heures leur offrir du th avec un profil de madone, de grands yeux candides et des frissons de sensitive lorsque l'on dit un mot lger, ait pu dans la journe monter en fiacre, entrer dans un grand magasin, sortir par une autre porte, prendre un autre fiacre, dbarquer dans un appartement meubl et l....--Mme une telle, un amant! dit le donquichottiste, vous ne l'avez donc pas regarde? Comme vous tes, par exemple, l'ami intime de l'amant de cette dame, qui vous a dit avec sa dlicatesse de fat, propos d'elle: Ah! mon cher, il n'y a que les femmes du monde pour.... vous regardez, vous, le donquichottiste avec une certaine curiosit, et vous reconnaissez l'homme que les femmes estiment, par qui elles se font accompagner en voiture, auprs de qui elles pleurent sans donner d'autre raison qu'un: C'est nerveux, mon ami, laissez-moi un peu, a passera,--avec qui elles sont en correspondance suivie, qui fait leurs menues commissions, dont elles disent avec sentiment: En voil un qui sait ce que c'est qu'une femme.... Mais elles ont, en attendant, un billet dans leur corsage qui leur fixe le prochain rendez-vous avec le don Juan, lequel n'est bien souvent qu'un don Jeannot. Seulement Juan ou Jeannot, celui-l sait que les robes des femmes galantes sont leur seul spiritualisme, vrit que le donquichottiste ignorera jusqu' soixante-dix ans et qu'il ignore vingt. Car il en est de tout ge, et le platonisme dans lequel les relguent les femmes auxquelles ils ont consacr des annes de ce culte ne sert qu' prouver cet trange mais indiscutable paradoxe: ces potiques personnes ne mprisent rien tant au monde que le respect qu'on leur porte. 4 _Par beaut_.--Nous en avons tous connu, de ces trop jolis garons, astiqus, cirs, lustrs, qui se regardent dans toutes les glaces, se sourient sans cesse en pense, prennent des attitudes comme ils respirent, sans le vouloir, contemplent inconsciemment leurs ongles, les pointes de leurs bottines, la coupe de leurs pantalons. Nos anctres, qui avaient le verbe libre et autant d'observation que de franchise, les appelaient des miroirs _donzelles_.--C'est un mot plus cru qui tinte dans le texte.--Quand vous voyez un de ces jolis garons-l, vous pouvez parier neuf fois sur dix, coup sr, que s'il est l'amant d'Amanda,--comme disait la stupide chanson, jadis si chre au spirituel Paris,--c'est prix d'or, et qu'il traversera la vie sans jamais tre aim pour lui-mme. Si un homme de cette sorte de beaut se marie, soyez certain que sa femme le trompera avec n'importe qui, ft-ce le Chinois dont j'ai racont l'histoire. Comment et pourquoi une certaine beaut trop jolie et inexpressive de l'homme fait-elle horreur la femme? En joignant le scalpel au microscope, je ne peux arriver dcouvrir la fibre d'antipathie qui explique ce phnomne. Peut-tre y a-t-il pour elle quelque chose de rpugnant rencontrer dans notre sexe le dfaut le plus spcial au sien, cette sottise de la poupe en train de tourner la devanture du coiffeur qui vient de la friser et de la pomponner. On objectera qu'elle aime le fat, mais le fat est fort diffrent du Narcisse. Il est enivr des succs qu'il a eus ou qu'il aura, au lieu que le Narcisse n'est enivr que de lui-mme. Peut-tre aussi le Narcisse est-il un triple sot, proccup de sa propre figure avec tant d'intensit qu'il nglige d'observer l'effet qu'il produit, ce qui le conduit tomber de Schlmylade en Schlmylade? Quoi qu'il en soit, le pommadin est le plus exclu d'entre les exclus, et le plus ironiquement de tous, attendu que chacun dirait volontiers de lui ce que Figaro dit de Chrubin: Si jamais celui-l manque de femmes!... 5 _Par laideur_.--Ce triste motif a-t-il besoin de commentaires? Voici quelque quarante ans, un crivain de beaucoup de talent, G--- F---, tait l'amant d'une trs jolie femme,--une des chaussettes bleues les plus bleues et les plus ... chaussettes de l'poque. Un acadmicien, g mais passionn, faisait, prtend-on, la cour cette dame. F--- aurait demand sa matresse d'assister une des dclarations de l'Immortel en train d'essayer de transformer son fauteuil en canap. La gueuse, qui n'avait gure de scrupules, cache un soir F---- et un pote de ses amis derrire les rideaux,--comme au thtre. L'Immortel arrive. Le flirt commence,--un mlancolique flirt avec promesses d'articles dans les journaux officiels.--Enfin, bout d'loquence, le galantin se jette genoux avec des sanglots: Mais je suis si laid que j'aurais beau le raconter, on ne me croirait pas.... Sur quoi F----, avec sa voix de brigadier de dragons, aurait cri: Allons-nous-en, ami, ce vieux est trop rpugnant.... Et les deux jeunes gens de passer avec des attitudes de commandeurs indigns devant le pauvre Lovelace d'Institut, pouvant de la perfidie fminine. Si l'anecdote tait authentique,--il suffit, hlas! d'avoir subi la grande publicit pour savoir ce qu'elles valent,--elle prouverait quel degr la nature, si prodigue pour lui d'autres dons avait refus F---- le sens psychologique. Le mot du vieillard tait admirable. C'tait l'homme avouant, sous l'influence de la passion, et cherchant utiliser la conscience de sa laideur, le supplice secret de toute sa vie. Il y a en effet une laideur qui tue l'amour, et ceux qui en sont atteints s'en savent atteints ds leur premire adolescence C'est la laideur malheureuse et malsaine, maladroite et chtive, pauvre et vieillie avant l'ge. Soyez bossu, mais ayez de jolies dents, on vous aimera peut tre de votre infirmit. Soyez borgne, mais ayez un charmant profil. Soyez boiteux, avec un joli regard. Soyez hirsute et sale, avec une encolure d'hercule. Soyez un monstre mme. Il y a des chercheuses qui vous dsireront. Mais si votre glace barbe vous rvle chaque matin sur votre visage et toute votre personne la _laideur commune_, n'attendez pas l'exprience pour suivre le conseil que la courtisane vnitienne donnait Jean-Jacques: _Lascia le donne e studia la matematica._ 6 _Par profession_.--J'ai connu dans un hpital de femmes un mdecin qui avait le gnie de la statistique. Il s'appliquait, entre autres curiosits, dresser la liste des dflorateurs. Pas une malheureuse ne lui passait par les mains qu'il ne lui post cette question: Quel a t votre premier amant? Il tait devenu, de radical, ractionnaire outrageux, parce que cette enqute lui avait rvl que les dflorateurs appartiennent tous la classe ouvrire. La profession qui en fournit le plus est, chose trange, celle des maons, environ cinquante pour cent. Puis viennent les domestiques et les autres corps de mtier. Il y a de la logique dans ces chiffres. Le maon, c'est celui qui passe, que l'on ne reverra plus. Le domestique, c'est celui qui est le voisin de la pauvre fille dans ce dortoir de mansardes qui rgne en haut des maisons et o les matres chrtiens d'autrefois, ceux qui avaient, avec le souci de leur salut, celui du salut de leurs serviteurs,--quelle noble et sage vision du patronat!--n'auraient jamais laiss dormir une enfant de vingt ans. Le bourgeois, lui, ignore ce que c'est que la virginit d'une fille du peuple. Un des internes de ce docteur avait essay autrefois, sur des donnes malheureusement trs incompltes et un peu pour mystifier son matre, de dresser un bilan des professions par rapport l'amour. Les rsultats qu'il avait obtenus, pour approximatifs qu'ils puissent tre, contiennent une certaine philosophie sociale,--et cela vaut que l'on en consigne ici quelques-uns: Amants. Magistrats (juges, procureurs, notaires, etc.)5 sur 100 Mdecins 10 sur 100 Universitaires { Matres d'tude 45 sur 100 { Professeurs 5 sur 100 Officiers { Jusqu' capitaine 95 sur 100 { Au del de capitaine 5 sur 100 Peintres 80 sur 100 Sculpteurs 50 sur 100 Musiciens 25 sur 100 Architectes 50 sur 100 Acteurs { tragiques 20 sur 100 { tnors 60 sur 100 { comiques 99 sur 100 Commerants { Commis 95 sur 100 { Chefs de rayon 25 sur 100 { Patrons 5 sur 100 Hommes de { Journalistes 50 sur 100 lettres. { Auteurs dramatiques 20 sur 100 { Romanciers 15 sur 100 { Potes 30 sur 100 { Acadmiciens 1 sur 100 Agents de change 2 sur 100 Banquiers 2 sur 100 Chefs d'tat (rois, prsidents, ministres) 1 sur 10.000 Etc., etc., etc. Il y aurait dresser une liste contraire, qui serait celle des hommes ayant possd le plus de femmes, et l'on trouverait que les professions les plus rebelles l'amour dsintress sont inversement les plus propices l'autre amour. Il est probable que les banquiers et les mdecins sont, par exemple, ceux qui ont eu le plus d'aventures. Mais la femme du monde qui se donne au richissime Salomon Mos, parce qu'elle a une forte note payer, ou la bourgeoise qui se laisse prendre par son docteur parce qu'il est audacieux, discret, habile, et qu'elle a besoin de son aide pour la direction de sa vie conjugale, ne cdent ni l'un ni l'autre un sentiment qui, de loin ou de prs, ressemble l'amour. J'ajouterai que la liste dresse plus haut, en l'admettant comme demi vraie, porterait avec elle son enseignement consolateur. Elle prouve en effet que l'homme est d'autant plus aim qu'il est moins haut dans la socit. Vous, magistrat ou professeur, vous avez voulu l'honorabilit, la scurit, le droit de censurer, de rgenter, juger, condamner, vous l'avez, mais pas l'amour.--Vous, homme d'affaires, vous avez voulu la grosse fortune, la magnifique scurit des dix millions, et le somptueux dcor que comporte un luxe princier. Vous avez tout cela, mais pas l'amour.--Vous, ambitieux, vous avez voulu le pouvoir, vous l'avez, mais pas l'amour.--Vous crivain, vous avez voulu la renomme, le chiffre: _quatre-vingtime mille_, sur votre dernier roman, les mots: _deux centime reprsentation_, sur les affiches, au-dessous du titre de votre pice. Mais vous vous apercevez que votre matresse, en entrant dans votre lit, vient coucher avec votre rputation ou votre influence, tandis que le petit reporter anonyme qui se fait deux cents pauvres francs au _Conservateur_ est aim pour lui-mme, ainsi que le peintre, l'officier, le jeune employ de nouveauts, tous gens qui n'ont pas la poche garnie, dont l'avenir est problmatique; mais ils sont jeunes, insouciants, et pour eux l'amour est la grande affaire, comme pour l'acadmicien unique qui se rencontre toujours parmi les Quarante.--Cherchez celui d'aujourd'hui.--Il y a soixante-dix ans, cet acadmicien tait tout bonnement le premier crivain du sicle, ce mystrieux et passionn Chateaubriand, qui dsertait l'Abbaye-au-Bois, sa femme, Mme Rcamier, les _Mmoires d'outre-tombe_ et les commissions, pour aller dans un petit restaurant, prs du jardin des Plantes, se faire chanter du Branger par une personne aimable, qui raconta ces djeuners plus tard, en ajoutant: Le reste du jour, le culte de deux vieilles femmes m'tait une garantie de sa fidlit!--Laissons de ct l'acteur comique, le triomphateur de la liste. C'est du magntisme, un inexplicable pouvoir de sorcellerie, un envotement J'entends encore une jeune Anglaise, blanche comme un lis, dont elle avait la taille, une bouche idalement triste, des yeux de songe, me dire la premire reprsentation du _Luthier de Crmone_, aprs avoir applaudi Coquelin en dchirer ses gants: --Si vous saviez comme je souffre, quand il joue un personnage o on rit de lui.... 7 _Par scrupule_.--Si bizarre que puisse paratre ce phnomne aux yeux d'un enfant du sicle, l'homme qui reste chaste pour obir l'Eglise se rencontre de nos jours,--et trs frquemment en province. C'est d'ordinaire, comme tous les solides croyants, un garon de nature forte, que le temprament tourmente, et qui, vers la vingt-cinquime anne, est devenu chauve et trs rouge. Il est la fois us et congestionn par la tentation. On le marie. Et si par hasard sa femme devient malade ou meurt, la congestion revient la face du pauvre mari, qui reste pourtant fidle cette pouse, qu'elle soit simplement alite ou morte. Il entre dans la politique et devient un merveilleux agent lectoral. Au temps jadis il et t un hros des Croisades ou des guerres religieuses, un chevalier de Malte comme celui que le Giorgione a peint aux _Uffizi_, tournant son chapelet noir entre ses doigts, si mlancolique de foi profonde et de passions vaincues. Nos sensations comprimes nourrissent notre sentiment. La chair, une fois dompte, ajoute notre me. Mais combien savent cette grande loi de la vie morale, aujourd'hui? 8 _Par froideur_.... 9 _Par mauvais got_.... Mais le dtail de ces catgories d'exclus serait infini. Si vous voulez examiner maintenant, parmi les individus de votre entourage, ceux qui doivent tre rangs dans l'une ou l'autre des neuf classes que nous nous sommes content d'indiquer, vous apercevrez cette triste mais indiscutable vrit, que le nombre des civiliss mis en dehors de l'amour tel que je l'ai dfini est incalculable. Vous vous expliquerez, par la mme occasion, quelques phnomnes sociaux inintelligibles sans cette analyse: par exemple, l'extraordinaire sottise avec laquelle la plupart des hommes jugent les femmes, leur basse jalousie contre ceux qu'elles ont l'air de distinguer, l'importance ridicule qu'ils attachent au moindre semblant d'aventure, la frocit de leur mpris, ou plutt de leur rancune, contre les amoureuses, la joie profonde qu'ils prouvent se mler des intrigues galantes pour les brouiller, la flicit avec laquelle ils voient vieillir une jolie femme et leur allgresse dire: a y est; elle a reu le coup de lapin...; la bassesse de leurs plaisirs, qui attesterait seule par sa voracit grossire le peu de souvenirs dlicats qu'ils ont au coeur; l'excs d'indignation qu'ils dploient contre l'amant coupable de s'tre fait aider par une matresse,--ce qui, tant donne l'opinion commune sur les beaux mariages, constitue une des plus joyeuses hypocrisies de notre honnte socit;--bref, une quantit de menus faits qui dcoulent tous de cette loi plus gnrale: V _L'homme qui n'a jamais t ou qui n'est plus aim vit l'tat de colre permanente contre tous les amants_. * * * * * MDITATION III LE VRAI ET LE FAUX HOMME A FEMMES Entre cette tumultueuse arme des Exclus et le groupe troit des vrais Amants, se range la lgion de ceux que j'ai appels les Temporaires, mais que l'on nommerait avec plus de justesse et de simplicit la fois: les faux hommes femmes. Vous en rencontrerez en grand nombre parmi les attachs et les secrtaires d'ambassade, les auditeurs au Conseil d'Etat, les jeunes gens frais chapps de l'Ecole de droit et qui viennent d'entrer au Cercle. Ils abondent encore, pour descendre de quelques degrs l'chelle des lgances, parmi les employs de nouveauts et les tudiants. Le faux homme femmes compte d'ordinaire moins de trente-cinq ans, plutt vingt-huit ou trente. Il est ncessairement joli garon et trs correct dans sa tenue Tout dans sa personne exhale cette je ne sais quelle demi-grce indfinissable qui se traduit par le mot vaguement banal de gentil. Les femmes disent aussi de lui qu'il est distingu. Plusieurs annes durant, ses rapports avec elles ont t de ceux que rsumait devant moi un bourgeois qui se croyait dlicat. Il professait: J'ai dit mon fils: Amuse-toi, mon garon, c'est de ton ge; mais mnage ta sant, et mets toujours dans tes plaisirs une pointe de sentiment: _a te fera des souvenirs!_.... Le faux homme femmes a donc eu de gentilles matresses,--il est base de gentillesse comme un savon est base de tel ou tel parfum, et les moindres dtails de sa vie en sont imprgns.--Il les payait gentiment, d'aprs sa position, et elles lui servaient un gentil semblant d'amour, quitte le tromper chaque tournant de porte, pour cette raison profonde que donnait carrment Christine Anroux, la pire amie de Colette,--avant Aline,--lorsque je lui reprochais de trahir Elie Laurence, le plus dlicieux de nos jeunes diplomates, pour des cabotins infmes et des rouleurs abjects, de ceux que les filles dsignent du terme expressif de _paillassons_: --Que veux-tu? disait Christine, Elie est trs gentil, mais il me faut du vice, moi, et il n'en a pas pour deux sous!... N'importe, malgr cette regrettable absence de vice,--ou peut-tre cause d'elle,--le jeune homme bien gentil fait rver un jour quelque femme du monde romanesque ou bien une bourgeoise sensationniste,--ou bien encore une camarade de rayon, s'il est employ; une grisette, s'il est tudiant, la dernire grisette.--Il y a toujours cinq ou six filles par an pour jouer ce personnage dans le quartier Latin.--Voil notre jeune homme de peu de vice promu la dignit d'amant, sans qu'il s'en doute plus qu'il ne se doutait autrefois du caractre peu amoureux de ses amours. Si cette bonne fortune inattendue a pour thtre le monde et pour hros le diplomate ou l'auditeur, les tapes en seront rgles comme les mesures d'un quadrille, depuis le premier rendez-vous jusqu' la rupture. Il y a une autre tiquette pour ces histoires-l dans les rgions plus simples de l'tudiant et de l'employ. L, il est de rgle de se faire des scnes, de s'allonger des soufflets, de s'crire des lettres d'outrage. Puis, toutes ces temptes dans un bock--la brasserie sert de cadre habituel ces amours--se terminent _alla buona_, comme disent les sages Italiens. Ce qu'il y a d'ailleurs de commun entre le diplomate et l'employ, l'tudiant et l'auditeur, c'est que ni les uns ni les autres n'ont rien compris leur propre aventure. C'est l le trait essentiel du faux homme femmes. Il est aim. Pourquoi? Il ne le sait pas. Il cesse d'tre aim. Pourquoi? Il ne le sait pas davantage. Il assiste sa chance. Il ne la gouverne pas. Il en rsulte que, s'il tombe sur une crature dangereuse, tout lui arrive, comme un mauvais cuyer auquel on ferait cadeau d'un cheval de sang difficile et un peu en l'air. Le faux homme femmes est dput; il a besoin de considration. Un affreux scandale clate sur lui qu'il n'a pas prvu, qu'il se trouve incapable d'empcher. Il porte un des grands noms de France, avec de belles rentes, une existence bien simple, bien aise. Il s'arrange pour recevoir de sa matresse un coup de couteau ou une pote de vitriol. Un procs a lieu, des brochures sont crites pour ou contre le droit des femmes la vengeance. Comme il a de l'honneur et de la dlicatesse, le faux homme femmes ne charge pas son ancienne amie: elle est acquitte, et lui, bless, compromis, avec une vie bouleverse pour des annes, et tout ce dsastre parce qu'il n'a ni compris la crature devant laquelle il se trouvait, ni inspir cette crature des sentiments profonds, de ces sentiments que, mme dlaisse, une matresse garde au coeur et qui la rendent bonne pour toujours celui qui sut la remuer ainsi. Vous rappelez-vous l'affaire Fenayrou? Il y avait l un excellent exemplaire du faux homme femmes, ce malheureux pharmacien Aubert. Il avait t, durant des mois, l'amant de Mme Fenayrou. Le mari apprend que sa femme l'a tromp. La jalousie agit sur lui l'tat d'image impure. Elle l'exalte. Il revient cette femme, il s'en empare avec une simplicit brutale de mle primitif qui la dompte aussitt. Il lui ordonne de fixer un rendez-vous l'ancien amant, pour l'assassiner. Aubert accepte, sans dfiance aucune, tant il connaissait peu cette matresse dont il avait pourtant reu de l'argent.--Fiez-vous donc aux apparences!--On l'assomme et on le noie, ligot dans du plomb, comme vous savez. Il avait si peu grav son image dans le souvenir de la dame qu' l'audience elle n'a pas trouv une larme, pas un mot de regret pour sa victime. Et les exclus de s'crier en choeur: Voil ce que c'est que d'tre l'amant d'une femme marie! Sans ajouter: Quand on n'est pas fait pour tre un amant. * * * * * Les choses se passent d'ordinaire avec plus de bonhomie. La vie ressemble un volume de Labiche interfoli avec du Shakespeare. Fort heureusement, il y a cent pages de vaudeville pour une de drame. Et tout finit par des chansons, comme dans _la Folle Journe_,--ce qui veut dire simplement que le faux homme femmes se marie le plus souvent vers sa trente-sixime anne, quand l'ge des bonnes fortunes commence passer, persuad qu'il connat les femmes, qu'il connat la vie et que le sort d'un George Dandin n'est pas fait pour lui. Le diplomate est devenu premier secrtaire, l'auditeur, matre des requtes. Ils pousent dans leur monde une jeune fille lgante et fine, car ils gardent dans leur mmoire un joli frmissement de dessous parfums, et ils ont dj trop got la femme de plaisir pour ne pas caresser en imagination le rve d'un mariage qui unisse le charme de la galanterie aux scurits de la vertu, un pot-au-feu cantharid! L'tudiant, lui, revenu dans sa ville natale, pouse n'importe qui, pour la dot, et l'employ de nouveauts fait de mme. C'est alors, dans cette preuve de mariage, qu'apparat leur inexprience foncire. Le souvenir de leur pass ne leur sert qu' tre un peu plus maladroits, un peu plus gauches que s'ils avaient gard, avec leur fleur d'innocence, ce fonds de navet pure qui est une force puisqu'elle suppose une rserve srieuse de forces! S'ils ont pous une niaise, au lieu de la former, ils se laissent dformer par elle, et vous qui avez connu un clibataire pratiquant, fringant, froufroutant, aim de celle-ci, aim de celle-l, vous vous retrouvez en face d'un Prudhomme solennel qui vous dit: Tu verras, quand tu seras mari! avec une componction bate. Si c'est une femme de tte et honnte sur qui le Temporaire est tomb, elle le gouverne, et tout est pour le mieux. Mais si la destine veut qu'il rencontre une personne qui ait dans son tre le plus petit grain de bovarysme, avec quel soin jaloux il cultive ce grain et le fait lever! Comme il se sert des ides fausses acquises dans ses bonnes fortunes d'autrefois pour tre avec certitude et clrit ... ce que vous savez!--J'ai suivi de prs quelques-uns de ces mnages o le mari, ancien viveur de l'espce des faux hommes femmes, se donnait une peine du diable afin de ne pas manquer le Minotaure, et voici les conseils que je crois pouvoir soumettre au lecteur dsireux d'tudier sur lui-mme les sensations de Sganarelle,--comme nous le disait, pour excuser son mariage, aprs des serments sans fin de ne jamais se marier, un jeune romancier de l'cole du document:--Si ma femme me trompe, j'en profiterai pour peindre un mari tromp d'aprs nature.... C'est beau, la conscience littraire! * * * * * _Recette-pour_ l'_tre_. La premire condition pour _l_'tre est de vous marier avec la ferme volont de ne pas _l_'tre,--parce que vous _en_ avez fait. Vous commencerez, peine fianc, par bien vous rappeler vos succs de jeune homme et par en tirer quelques enseignements pratiques, que vous appliquerez, ds les premiers jours, votre jeune femme. Vous vous empresserez de lui apprendre _tout_,--afin qu'elle n'ait plus de curiosits. Vous la mnerez, suivant votre fortune, dans les petits thtres ou au caf chantant, dans les cabinets particuliers de restaurant, au bal de l'Opra, ou dans les guinguettes de banlieue et aux Folies-Bergre. L'essentiel est que vous vous trouviez avec elle dans des endroits o vous tes venu, comme garon, et que vous le lui laissiez entendre trs clairement. Vous profiterez de l'occasion, et vous lui raconterez quelques-unes de vos amours, arranges pour la circonstance. Vous aurez soin par exemple d'indiquer que plusieurs de ces mystrieuses matresses taient maries. Il importe que votre jeune femme perde peu peu ce prjug de son ducation bourgeoise que prendre un amant est une chose rare, presque monstrueuse. Vous ne ngligerez donc pas, ce qui fera d'ailleurs valoir votre connaissance de la vie, de lui dnoncer les intrigues galantes qui s'agitent autour de vous dans votre socit, et qu'elle pourrait ne pas voir. Partant du principe que la mre et les amies d'enfance d'une femme sont ses allies naturelles contre le mari, vous la sparerez le plus vite possible de son sage milieu de jeune fille. Vous ne ngligerez pas de la dtacher de l'Eglise, en vertu de cet axiome qu'un mari doit tre le confesseur de sa femme, et d'ailleurs parce que vous tes un esprit fort qui ne donne pas dans ces godants-l. Vous vous sparerez vous-mme de vos amis et de vos camarades de jeunesse, surtout des plus intimes. Ils n'auraient qu' garder assez d'honneur pour respecter votre pass commun dans celle qui porte votre nom. Vous choisirez vos nouvelles relations parmi des mnages analogues au vtre,--de trs jeunes maris que vous connaissez peine, avec leurs trs jeunes femmes que vous ne connaissez pas du tout. Vous serez bien sr ainsi d'activer la anamorphose complte de la jeune fille que vous avez pouse. Vous ne manquerez pas de vous montrer goulment amoureux d'elle pendant les premires annes, ni de suivre, une fois obtenus le garon et la fille rglementaires, les honntes prceptes de Malthus, ce qui vous amnera, vers quarante-quatre ou quarante-cinq ans, un tat de fatigue nerveuse trs propice la pleine russite de votre oeuvre. A votre premire attaque de gastrite ou de rhumatisme, d'entrite ou d'anmie, vous vous laisserez simplement aller votre instinct naturel et cette proccupation anxieuse de la sant qui dcle les gostes lches. Si vous n'oubliez pas de choisir cette priode pour transformer dfinitivement votre femme en lui montrant une humeur de dogue, un despotisme ingal et irraisonn, une jalousie insultante;--si vous avez soin aussi de resserrer les liens qui vous unissent aux jeunes mnages maintenant un peu mrs, comme le vtre, dont j'ai parl;--si vous vous htez d'envoyer votre fils interne au collge, ds ses huit ans, pour lui tremper le caractre;--enfin si vous ne ddaignez pas quelques petits procds accessoires, tels que de chicaner votre femme sur ses dpenses de toilette intime, maintenant que vous n'en profitez gure, d'ouvrir ses lettres, de l'interroger amrement sur l'emploi de sa journe,--vous avez pour vous, comme on dit, quinte et quatorze en main au noble jeu du Mnlas. Et quand vous apprendrez que votre femme vous trompe depuis des annes avec le mari de sa meilleure amie,--celle du premier mnage,--ou avec un des cousins de cette meilleure amie, ou avec un clibataire que vous avez vu trois fois, ou avec un autre que vous n'avez jamais vu, vous pourrez vous rendre cette justice que l'amant de votre femme vous doit son succs, et que vous triomphez dans sa personne, grce l'exprience acquise durant vos bonnes fortunes de garon. Vous seul avez plant, greff, cultiv, enrubann le noble et fier appendice, comme eussent dit gaiement nos pres, dont s'orne votre front, et l'ombre duquel vous pouvez reposer comme le hros du pome: Il dormait quelquefois l'ombre de sa lance, Mais peu.... Je vous souhaite, moi, de dormir beaucoup l'ombre de votre ramure, vous l'avez bien gagn aprs un si dur labeur. * * * * * Nous voici enfin face face avec Lui, le vrai, l'unique, ce personnage incarn par la lgende dans le type fascinant de don Juan,--_l'Amant_, pour l'appeler de son vrai et simple nom. Il y a deux sortes de traits marquer dans cette figure:--ceux qui sont les siens aujourd'hui, comme ils l'taient hier, comme ils le seront demain;--ceux qui datent, qui le constituent _moderne_ et qui mriteront une mditation part. Parmi les premiers de ces traits, il en est un trs particulier,--mais on ne saurait trop y insister pour prouver combien l'amour est une force de la nature, incomprhensible et ingouvernable.--Le vritable homme femmes est toujours aim. Il l'est quinze ans, et il s'appelle Chrubin. Il l'est vingt, trente, quarante, et vous pouvez, suivant le cas, lui donner le nom de tous les jeunes premiers de tous les romans et de toutes les pices. Il l'est sur le bord de la vieillesse, comme le baron Hulot. L'on en peut citer, entre autres exemples historiques, le premier Lauzun et Richelieu, ces deux hros de sduction de l'ancien rgime. Ils furent bien rels, ceux-l, bien vivants, ils ne comptent point parmi les fantaisies des crivains. Ce ne sont que deux types illustres de cette race Juanesque qui continue de se reproduire indfiniment. Je me souviens d'avoir rencontr en Italie le prince Nicolas Wrkiew, un grand seigneur russe g d'au moins soixante ans qui aurait pu rivaliser avec ces deux clbres vieillards. Il tait blanc comme neige, avec de vagues reflets blonds qui doraient encore sa moustache, et il ne cherchait dissimuler son ge par aucun artifice de toilette. Il faut ajouter qu'il n'avait pas perdu un pouce de sa taille de garde-noble, qu'il tait mince et souple comme un jeune homme, que son rire montrait une range de dents trs blanches, que ses yeux bleus y voyaient de tout prs et de loin, sans aucune lunette, enfin qu'il donnait, mme son ge, l'impression d'un superbe animal humain. Sa premire histoire datait de 1843,--elle fit assez de tapage l'poque pour qu'il dt partir de Ptersbourg dans les vingt-quatre heures. Il avait t trouv trop charmant en trop haut lieu. Je l'ai connu en 188-, Pise, o l'avait appel une mourante, la pauvre lady Florence Wadham, que je vois toujours, avec son idal visage de poitrinaire blonde. Elle avait vingt-cinq ans, se savait condamne, et elle n'avait pas voulu partir sans dire adieu au seul homme qu'elle et jamais aim. Il n'y avait pas huit jours que le prince tait Pise, et la marquise Branciforte y dbarquait. C'tait la matresse actuelle, une des plus belles Italiennes que j'aie rencontres, le profil d'une mdaille de Syracuse, avec des yeux noys, une pleur ambre, une chevelure d'un noir mat et la stature d'une desse. Folle de jalousie, elle venait se convaincre que sa rivale tait bien mourante, et le prince n'prouvait pas le moindre embarras entre ces deux femmes qui n'auraient pas os se plaindre devant lui, ni l'une ni l'autre, de peur de lui dplaire. Il ne semblait pas souponner lui-mme l'immoralit de sa propre conduite, ni qu'il tait mari, quelque part, en Europe, ni que son fils an devait bien avoir trente ans. Mais c'est l un second trait de l'homme d'amour. Il ignore tout scrupule quand il s'agit d'aimer et d'tre aim. S'il est dans une carrire quelconque, il sera toujours prt sacrifier ses devoirs et ses intrts un rendez-vous avec la reine du moment. Il fera comme ce sous-officier qui, l'anne dernire, offrait un ministre tranger de lui vendre le secret de fabrication d'un nouveau fusil pour donner des bijoux sa matresse. Il lui arrivera, comme mon camarade Andr Mareuil, de bouleverser une situation acquise et tout son avenir pour une femme rencontre il y a cinq minutes. Andr tait chroniqueur dans un journal du boulevard,--ci quinze cents francs par mois pour deux articles par semaine. Il tenait le courrier dramatique dans une autre feuille,--ci huit cents francs. Il y avait seize mois dj que durait cette situation, et Andr, que nous avions vu autrefois si fou, couvert de dettes, saisi, affol de dsordre, nous semblait dfinitivement class parmi les bons ouvriers de lettres qui acceptent la copie comme un mtier et se font une vie aussi facile que sre. Le directeur de son premier journal le prie d'aller, pour un article sensation, causer avec une clbre Impure qui revenait d'Egypte. Elle pouvait donner quelques dtails intressants sur un personnage politique alors en vedette. Andr arrive chez la dame. Il dnait sept heures avec deux confrres, puis tous les trois se rendaient une premire des Franais. Quatre heures sonnaient. Notre ami dit son fiacre de l'attendre. Une demi-heure de conversation,--une heure et demie pour la chronique,--le reste pour s'habiller et passer au journal, puis du journal chez lui. Ses minutes taient comptes. On l'introduit dans un salon encore garni de ses housses, les murs presque nus. La matresse de la maison parat. Ces deux tres reoivent la fois le coup de foudre. Andr oublie son fiacre, son dner, son article, la premire reprsentation. Il envoie prendre, dans l'htel o il occupait un appartement, une valise, quelques chemises, un costume; et il part, le soir mme, pour une campagne que la dame possdait prs de Fontainebleau. Il y resta six mois sans mme avertir ses deux journaux, qui le remplacrent dans la semaine, sans crire un seul ami, sans rgler sa note son htel, o ses papiers, ses livres et sa garde-robe taient demeurs en gages,--bref, sans penser rien, sinon qu'il n'avait jamais t aim comme cela. Et voici le plaisant, la veille au soir, nous avions caus ensemble longuement; il m'avait racont son projet d'une installation nouvelle et dfinitive. Il avait un peu d'argent d'avance, du crdit chez un tapissier. --Que veux-tu, me dit-il plus tard quand je lui rappelai ses sages rsolutions, je voulais me mettre dans mes meubles, je me suis mis dans les siens.... * * * * * Ce mot fut jet avec une grce qui en sauvait le cynisme, la grce-fille des hommes trop aims. Je n'eus pas le coeur de lui en faire honte. Je sentais si bien qu'il avait accept de loger chez sa matresse, et d'y vivre une demi-anne, comme il l'et installe dans un htel en dpensant deux millions pour elle, s'il les avait eus, avec cet oubli de l'argent, avec cette insouciance absolue du tien et du mien qui fait absoudre ces bohmiens galants de tant de fautes. Aussi est-ce un grand malheur pour un de ces amants professionnels de n'tre pas n riche. Les femmes ont vite fait de le corrompre. Elles, non plus, quand il s'agit d'amour, ne tiennent aucun compte de l'honneur et de la morale. Elles ne connaissent pas de plus profond, de plus intime plaisir que d'entretenir celui qu'elles aiment, non point, comme on l'a dit, pour avoir quelqu'un mpriser, mais tout au contraire pour l'adorer davantage. On l'a bien vu, lors de l'affaire Pranzini, aux efforts dsesprs que tenta sa vieille matresse pour sauver cette tte charmante, comme disait Racine. Si abominable que ft ce sclrat, malgr son crime et son infamie, il tait rest pour elle _l'Amant_. Que dis-je? pour elle? Il l'tait rest pour d'autres femmes, tmoignant ainsi par un exemple aussi saisissant que monstrueux du pouvoir que le mle d'une certaine sorte exerce sur le fminin,--pouvoir que la pire ignominie dgrade sans le dtruire! Je parlais tout l'heure du pharmacien Aubert, cette victime. Comparez, pour mieux apprcier la diffrence entre le faux homme femmes et le vrai, sa piteuse figure la physionomie de l'assassin de la pauvre Marie Regnault. Quelle _maestria_ dans ce dernier! Quelle certitude! Quel frmissement de curiosit autour de lui! Quelle fidlit dans le dvouement inspir! A l'heure prsente, je gagerais que cet ancien courrier de _sleeping-car_ est pleur dans plus d'un lit. On le revoit dans des rves, on bnit les nuits o il est venu montrer au regard de ses veuves ce corps dont plusieurs journaux--c'est un respectable privilge que la libert de la presse!--ont cru devoir donner la description pour satisfaire leurs lectrices, et qui lui avait valu ce nom prodigieux de chri magnifique ... de la part d'une de ses inconnues! Car il a eu des inconnues, l'affreux gorgeur d'enfants, comme Mrime, comme Balzac, comme lord Byron....--O ironie de la gloire qui confond dans les mmes triomphes le pur gnie et l'abjecte crapule! N'exagrons rien et n'outrageons pas les femmes en prtendant que, pour les sduire, il suffit d'tre un Alphonse doubl d'un Hercule. Pour ce qui est du dernier point, le contraire serait plus exact. Parmi les hommes bonnes fortunes que j'ai bien tudis physiologiquement, tantt avec envie, tantt avec dgot, toujours avec curiosit, huit sur dix taient plutt nerveux que muscls, plutt minces et souples que robustes et athltiques. Mais ils avaient tous ce fond de temprament o gt la force vitale. Ils mangeaient et digraient suprieurement. Ils avaient aussi cette indfinissable facult d'adaptation du mouvement qui est l'adresse. Presque tous possdaient quelque talent tout physique: bien danser, bien monter cheval, bien jouer la paume, bien tirer des armes. En vertu de cette mme agilit corporelle, ils taient admirablement habills, ou ils en avaient l'air, sans d'ailleurs s'en occuper davantage. L'lgance qui distingue l'Amant professionnel ne rside en effet ni dans la coupe d'un vtement ni dans le choix d'une toffe. Elle rsulte d'une espce de grce animale qui ne s'apprend pas et que les annes n'enlvent gure, tmoin le plus fameux des Amants de ce sicle, le seul peut-tre qui ait cumul une existence d'homme d'amour, d'homme de pense et d'homme d'action: Lamartine, adorable sducteur qui demeura superbe d'allure jusqu' la fin, et travers quelles dgradations! Vous aurez beau tre habill, chemis, bott par les meilleurs faiseurs, chapeaut, gant, cravat et blanchi Londres, manicur, mass, ras et peign par les artistes les plus en renom, les femmes diront de vous, si vous n'tes pas n Amant, un simple: M. X----, oui, il est trs soign. Et ce sera tout. Voil qui prouve la profondeur d'un mot naf qui nous amusa tant, le spirituel pote Franois C---- et moi, quand nous l'entendmes. Nous causions avec un secrtaire de thtre d'une triste aventure: une comdienne distingue, soudain ruine, quarante ans passs, pour avoir confi toutes ses conomies un jeune coulissier dont elle tait folle. Il tait parti avec les quatre cent mille francs, laissant l sa matresse, qui ne porta mme pas plainte en justice. Nous admirions comment le personnage avait pu duper de la sorte une femme de cet ge et de cette exprience: --Ah! dit le secrtaire avec conviction, il tait dou!... * * * * * Parmi ces dons, quelques-uns si dangereux, quelques-uns si sduisants, il en est un sans lequel tous les autres ne serviraient de rien. C'est le tact. Mais le tact de l'homme femmes est quelque chose de trs particulier,--presque un organe, comme les antennes chez les insectes,--presque un instinct, car l'ducation n'y ajoute gure. Cet homme, par exemple, du premier coup d'oeil, juge exactement quel degr de chance il a auprs d'une femme laquelle il est prsent. Il sait qu'il y a, de par le monde et la demi-monde, toute une classe laquelle il doit plaire et toute une classe laquelle il ne plaira jamais, quoi qu'il fasse. Il dira mentalement, ou tout haut, comme faisait le mme Andr Mareuil quand nous nous promenions ensemble dans Paris: Celle-ci est pour moi, celle-l, non.... Et, en pensant ou parlant ainsi, le vritable Amant se trompe rarement. Il procde par intuition et par analogie, un vertu de cet axiome: VI _Chaque femme n'aime jamais qu'un seul et mme homme_. Seulement ce type d'homme que cette femme porte dans le coin le plus mystrieux de sa rverie, o donc en trouver la ralisation vivante et aimante? Et la femme cherche. Elle croit avoir trouv et prend un amant. Cet amant ressemble bien l'homme qu'elle rve, par quelques cts, --par d'autres, non. Le jour o la femme constate cette dissemblance, le charme est rompu. Elle cherche ailleurs. Mais son inconstance est une constance, son infidlit une fidlit. Elle croira voir dans son second amant l'homme idal qu'elle a cru voir dans le premier,--exactement le mme. Et cela va du moral au physique, si bien qu'en comparant les photographies des divers caprices d'une fille ou d'une grande dame,--j'entends les caprices vrais,--on demeure tonn de la fixit de ces mes soi-disant mobiles. Elles ne sont qu'enthousiastes tour tour et dgotes, mais toujours pour les mmes raisons. Le vritable homme femmes, qui sait l'histoire de presque toutes les personnes de son entourage,--ses matresses l'ont renseign,--sait un nom prs quels amants la femme qu'il rencontre a eus avant lui, et, si elle n'en a pas eu, par qui elle se laisse plus volontiers approcher. Cela lui suffit pour savoir de mme ce qu'il peut et doit esprer. Il voit cette femme deux fois, trois fois, et il devine avec une exactitude mathmatique quelle phase elle en est de son existence, si elle est heureuse ou malheureuse, occupe ailleurs et contente, lasse ou libre,--toutes observations qui nuancent l'infini la direction, l'intensit, la forme et la marche de sa cour. Dans cette cour mme, le tact de l'Amant professionnel se manifeste par des nuances encore, mais qui le diffrencient radicalement du _frleur_, du _toucheur_, du _plongeur_, toutes varits de l'homme prtentions qui n'est jamais aim. Il ne se permettra pas volontiers, par exemple, une de ces indiscrtions de manires dont les personnages en question sont coutumiers: baiser un bras un peu trop au-dessus du coude, tapoter trop longuement une main qui s'abandonne, prendre un pied qui s'avance sur un tabouret dans son soulier brod et son bas de soie jour, guigner d'un oeil allum une poitrine charmante et pencher la tte pour en mieux saisir les contours. Qui de nous n'a vu de soi-disant hommes succs se livrer ces vagues et puriles dlices, tmoignant ainsi qu'ils n'avaient jamais eu une vraie matresse, par leur ignorance de ces deux axiomes lmentaires en amour: VII _Toute caresse sans consquence risque de diminuer votre pouvoir sur une femme_. VIII _Une femme passionnment prise peut seule pardonner une familiarit physique devant tmoins. Encore en est-elle toujours un peu blesse_. Si vous aimez et si vous tenez les yeux ouverts malgr cet amour, ne le redoutez pas, le familier, mais bien plutt le personnage parfaitement lev, qui s'approche de votre matresse avec un visible respect, et de vous avec des formes irrprochables. Observez son oeil discret et fin, entre ses paupires un peu brides. Remarquez comme votre matresse, qui plaisante si aisment, si gaiement, avec l'un et avec l'autre, prend une nuance de srieux rien que pour offrir celui-l une tasse de th. Parlez de lui avec elle et voyez comme elle s'attache aussitt endormir votre jalousie, elle qui d'ordinaire s'amuse l'veiller. Ce qu'il y a de charmant avec M. N---- vous dira-t-elle, c'est qu'on voit si bien qu'il sait que je suis vous.... Je l'ai entendu, ce mot, voici des annes, et j'y ai cru! Deux ou trois phrases comme celle-l, et la prsence de plus en plus frquente de M. N---- chez votre amie, sans qu'il semble faire aucun progrs dans son intimit,--vous pourrez tre convaincu que votre bonheur, ou ce que vous appelez de ce nom, court un trs grand risque, et convaincu aussi que vous tes en prsence du vritable homme femmes. C'est son procd. Avec lui, un _minimum_ de drame, de scandale et d'talage. Il n'opre qu' coup sr et dans le tte--tte. Sur quoi, si vous appartenez la catgorie des combinaisons financires, ou mondaines, ou littraires,--il en est de tous ordres,--c'est--dire si vous n'tes pas aim pour vous-mme, soyez raisonnable, on vous gardera. Votre rival a trop de tact pour demander qu'on vous sacrifie. Mais n'essayez pas de lutter contre lui. Si vous appartenez au groupe des faux hommes femmes, ne luttez pas non plus. Passez la main avec grce. C'est la seule manire de garder l'amiti d'une ancienne matresse, quand elle vaut la peine qu'on reste son ami. Si vous tes vous-mme un amant de la vritable espce, passez la main encore. Vous devez savoir qu'aucun homme d'amour ne s'occupe d'une femme sans y avoir t encourag. Concluez-en que votre matresse aguiche votre rival. Par consquent il faut dmnager, sous peine d'essuyer tous les pltres de la petite maison o vous aviez nich votre coeur et qui est en train de s'crouler. Malheureusement, ce passage de main est quelquefois difficile. L'amour-propre de l'homme s'y oppose, et, qui pis est, celui de la femme. Elle veut bien vous trahir et vous mettre la porte. Elle ne veut pas que vous prvoyiez sa trahison et que vous la preniez de vous-mme, cette porte. Et puis il arrive que l'on aime encore au moment o l'on n'est plus aim. Tchez cependant de partir, mme amoureux, en vous souvenant de ce principe: IX _Un bonheur qui a pass par la jalousie est comme un joli visage qui a pass par la petite vrole. Il reste grl_. Les amants suprieurs prfreront toujours le chagrin immdiat de l'abandon cette avilissante et indfinie douleur du soupon. Mais toutes les supriorits sont rares, et la supriorit sentimentale plus que toutes les autres. * * * * * MDITATION IV DE L'AMANT MODERNE --Tu ne peux pas comprendre a, papa, tu n'es pas assez _fin de sicle_ [1]. Note: [1] On se permet de faire remarquer qu' l'poque ou _la Vie parisienne_ publiait cette _Mditation_ (septembre 1888) et plus forte raison quand feu Claude Larcher l'crivait, ce mot n'tait pas devenu une plaisanterie courante et aussitt banalis.--P.B. Cette phrase ddaigneuse se prononait dans une salle manger d'un dlicieux appartement de la rue Franois-Ier, toute garnie de tapisseries personnages reprsentant des scnes d'auberges, d'aprs Tniers. La mre du jeune homme qui parlait ainsi tait absente. Nous achevions de djeuner, le pre, le fils et moi: le pre, grand et fort, un vrai type d'homme du second Empire, fils d'un paysan, un _self made man_, comme disent les Anglais, avec de gros os, de larges mains, une immdiate hrdit de rudes travailleurs dans ses larges paules et son teint rouge; le fils, long et maigriot, ayant dj dans son torse triqu, dans sa pleur, dans ses muscles appauvris, cette espce d'puisement sans aristocratie qui se produit ds la troisime gnration dans notre bourgeoisie issue de la glbe.--Cela n'empche pas nos politiciens, qui se soucient du problme de la race autant que de leur premier programme, de s'extasier sur la socit contemporaine et de considrer comme un progrs l'universelle accession du peuple cet puisement. Ils n'ont jamais compris qu'en mettant quelques obstacles au passage des classes les unes dans les autres on ne fait arriver que les familles vraiment dignes de primer. C'est rendre service aux autres que de les maintenir dans la modestie de leurs habitudes.--Quand cette belle phrase fut tombe de cette jeune bouche, le pre et moi, nous nous regardmes, et nous devnmes tristes au lieu de sourire; lui, parce que ce gommeux, dvirilis dj, tait son fils; et moi, parce que j'avais encore, en ces temps-l, l'observation amre, un des ridicules pdantismes de l'poque, dont je ne suis pas assez guri. Nos, aeux-y voyaient aussi avant que nous dans la sottise et l'infamie humaines. Seulement, ils savaient raconter gaiement leur misanthropie. Et elle tait si gaie, je le comprends aujourd'hui, la mine de cet vid monocle, jetant par-dessus bord sa vieille baderne d'honnte homme de pre,--lequel avait plus de jeunesse dans son petit doigt que l'autre dans toute sa personne! Puis la formule tait excellente et digne de faire fortune. Elle marquait bien qu'il y a en France une nouvelle pousse depuis la funeste guerre, de nouveaux venus et qui s'installent dans la dcadence nationale avec srnit, presque avec verve. Et moi, sur le point de rechercher quelques-uns des traits qui, dans la grande espce des amants, distinguent l'amant actuel, la date du jour et de l'heure, je me souviens de l'aimable vid, et je l'entends qui ricane: Non, ce n'est pas encore assez fin de sicle.... Ce n'est pas faute, enfant dgnr, d'avoir regard la loupe le progrs que le cancer parisien a fait dans ton coeur. Hlas! Je devrais ajouter, dans nos coeurs. * * * * * Ce sont toujours les mmes qui sont Amants, disais-je ou peu prs dans la _Mditation III_, pour faire pendant au mot clbre: A la guerre, ce sont toujours les mmes qui se font tuer. Or, ce qui constitue l'Amant, par-dessous l'enguirlandage des thories romanesques ou cyniques,--c'est le Sexe. Pour bien dfinir la nuance des sentiments que les hommes dont l'amour est l'unique affaire prouvent auprs d'une femme, c'est leur histoire sexuelle qu'il faudrait tablir. Un laboureur, nourri de lard, de fromage et de pommes de terre, qui peine tout le jour, qui n'ouvre jamais un livre, quand il est assailli par la pubert, comme une bte, vers ses dix-huit ans, peut-il tre compar ce que nous tions, vous ou moi, cet ge o notre innocence valait peu prs celle d'un capitaine de hussards? J'ai parl du lard, du fromage et des pommes de terre, car ce n'est pas seulement le plus ou moins de pratiques amoureuses qui modifie l'instinct sexuel, c'est la nourriture et c'est la boisson, c'est les occupations et c'est l'air respir. L'ouvrier qui travaille le caoutchouc perd sa virilit par la seule influence du sulfure de carbone, et celui qui fabrique des allumettes, par celle du phosphore. Voil deux cas extrmes d'un fait constant. L'hrdit apparat aussi comme un puissant modificateur de cet instinct. Entre la fille d'un pre chaste et celle d'un pre qui a vcu, entre le fils d'une honnte femme et le fils d'une femme galante; il y a la mme diffrence qu'entre les enfants d'un goutteux et ceux d'un phtisique.... Imaginons maintenant le jeune homme d'aujourd'hui, que la nature destine jouer le rle d'Amant, et suivons les tapes de sa sensualit, en tenant compte de ces quelques rflexions qui ne sont qu'un commentaire du vieil adage: _Totus homo semen est...._ lequel correspond cet autre: _Tota mulier in utero...._ Je laisse au lecteur le soin de traduire ces deux petites formules mes lectrices, s'il en est qui aient pu supporter l'atmosphre de laboratoire rpandue dessein sur ces _Mditations_, pour en carter le public qui elles pourraient nuire. Le futur Amant vient d'entrer dans sa dixime anne. Des deux animaux qui vivent en nous, celui qui se nourrit, celui qui se reproduit, le premier seul fonctionne en plein travail. Le second sommeille. C'est le moment o d'ordinaire les parents mettent le petit garon interne au lyce. Si le pre est occup, il a trop de soucis en tte pour suivre l'ducation du fils. S'il n'est pas occup, il a trop de soucis encore, entre le cercle et le thtre, les visites et ses matresses. Et puis, o prendrait-il les lments d'une ducation qu'il n'a pas reue lui-mme? Quant la mre, elle doit tenir sa maison, ou, pour peu qu'elle soit riche, elle est, elle aussi, huit fois sur dix, trs fin de sicle; et du jour o l'enfant cesse d'tre un joli objet qui marche, une poupe parer, pomponner, friser, dshabiller, rhabiller, quoi lui servirait-il, d'autant plus qu'il n'est pas toujours commode faire taire? L'autre jour, un monsieur aux yeux de qui elle se pose en madone arrive la maison, s'assied sur une chaise, et, la trouvant peu solide, change de sige: C'est Seldron qui l'a casse, s'crie l'enfant. Pourquoi ne vient-il plus, dis, maman?... Ledit Seldron est un grand et gros homme de quarante ans, taill en portefaix, qui a t l'amant de la dame pendant plusieurs annes, et dont le postulant actuel a la navet d'tre jaloux,--dans le pass. C'est des paroles la suite desquelles une Parisienne de 1885, 6, 7 ou 8 sent en elle pour son fils les entrailles de Mde. Et voil pourquoi l'ex-enfant-bibelot, comme un humoriste appelle les garonnets riches dont la vitrine est un coussin de coup ou un fauteuil de salon, se trouve soudain transform en un potache qui, dix ans, se lave peine et mange ses ongles, onze, fume dans les cabinets des cigarettes de copeaux, chante douze des chansons de corps de garde, et, vers treize ou quatorze, entreprend sur lui-mme et sur ses camarades quelques tudes pratiques de physiologie compare. Je ne voudrais pas les exagrer, ces vices du potache, ni leur donner une importance plus grande que les intresss eux-mmes. Tous les pres les connaissent, sinon toutes les mres, et comme ils continuent d'envoyer leurs fils dans les internats de l'Universit,--rservons toujours les maisons religieuses, o la confession corrige tout,--ils ont accept cela, comme la coqueluche, la rougeole et le vaccin. D'ailleurs, j'ai vu comment furent accueillis par la critique ceux de mes confrres qui, dans leurs livres, ont paru s'intresser avec passion ce problme videmment grotesque:--la pudeur des enfants. Soit, le potache perdra toute pudeur. Ds seize ans, il soignera quelque maladie honteuse, de celles qui fournissent l'occasion un concours de rclames en plusieurs langues, sur certaines murailles, ce qui donne, entre parenthses, une tonnante ide du cosmopolitisme galant des Parisiennes, et il en sera fier comme d'une belle action. Cela l'initiera de meilleure heure la vie. Il verra s'tablir autour de lui des liaisons entre grands et petits, les unes lgres, d'autres srieuses, avec cadeaux et demi-entretien; d'autres avec accompagnement de vers et de prose. Cela ne le prparera-t-il pas aux liaisons d'un autre ordre qu'il trouvera dans le monde? Il chantera des chansons obscnes. Tant mieux, il est mr pour la caserne et le service obligatoire, cette initiation que le patriotisme parlementaire impose toute la jeunesse, les futurs prtres y compris; et nos lgislateurs ont oubli de se demander ce que reprsente de destruction sociale la promiscuit militaire sans foi religieuse ni morale d'aucune sorte. Il s'agit d'abord de n'avoir pas une arme de prtoriens, n'est-ce pas? Le collgien se livrera sur lui-mme de vilaines pratiques. Ce sont de petites malproprets qui passent, et puis, tes-vous sr que ce soit mme vrai? La surveillance du collge est excellente, les matres d'tude choisis avec soin; le proviseur est officier de la Lgion d'honneur. On a fait beaucoup depuis quelques annes pour assainir les internats.... Comme c'est beau, l'optimisme; et quelle force! Elle m'a toujours manqu, et je le dplore. Ainsi, quand je vois passer un troupeau de collgiens en tunique, au lieu de me fliciter sur la bonne organisation de notre dmocratie qui assure ces tendres lves un enseignement vraiment rationnel, j'ai la malheureuse ide de voir leur pre en train de s'amuser avec une catin, leur mre en train de rouler en fiacre avec un amant, le pion qui les conduit en train de penser une drlesse. Eux-mmes, je les regarde, ils n'ont pas le teint trs frais ni les yeux trs nets, malgr l'introduction des _sports_ d'outre-Manche dans les lyces, et au lieu d'attribuer la pleur de certains visages, la grle structure de certains corps, des excs de travail, au _surmenage_, je me souviens d'une conversation que j'eus autrefois avec le docteur Ch----, mort aujourd'hui. Un affreux scandale venait d'clater dans la presse, au sujet d'un grave magistrat, mari, pre de famille, et qui vers cinquante-cinq ans, s'tait dshonor par une de ces fantaisies contre nature dont parlent les livres mdico-lgaux. Voil ce que c'est que d'avoir t un polisson au collge.... me dit le docteur, ancien camarade d'enfance du personnage, et il insista, m'expliquant que les mauvaises habitudes de l'adolescence reparaissent parfois sous forme de vices abominables chez l'homme qui vieillit. Il affirmait que l'branlement nerveux qui en rsulte n'est, en tout cas, jamais inoffensif, et tend produire la _crbration_;--il appelait ainsi cette espce de dcomposition du cerveau et des sens qui, pousse trs loin, aboutit des troubles tranges. L'homme ne peut plus ressentir la volupt que dans des conditions imaginatives d'un certain ordre, comme ce vieillard, trs fin de sicle, qui exigeait de ses matresses qu'elles fissent les mortes sur un lit, immobiles, livides de cruse et de poudre de riz, la bouche ouverte, les yeux clos, tandis que lui-mme, costum en officier des pompes funbres, venait constater le dcs! Enfin ce docteur pessimiste considrait les internats comme le poison de notre classe moyenne franaise. Il me conjurait d'crire contre eux un livre fond sur cette thse que presque toutes les nvroses ont leur principe dans les dsordres rotiques, et presque tous ces dsordres leur principe dans une mauvaise hygine morale l'poque de la pubert. Ce vieux docteur, par exemple, n'tait pas du tout fin de sicle. Il me citait, avec une nave admiration, cette phrase des _Ides de madame Aubray_: Il faut reconstituer l'Amour en France, ou nous sommes perdus. Il croyait la mission de la littrature, notre devoir, nous, crivains, de dire, plaisamment oui srieusement, ce que nous pensons des maladies de l'poque, brutalement mme, s'il faut crier pour tre entendu;--un tas de sornettes qui ne mnent ni l'Acadmie du pont des Arts, ni celle des Goncourt, ni la dputation, ni l'enthousiasme des jeunes, ni au culte des cnacles pris de l'art pour l'art, ni l'estime des rpublicains ou des ractionnaires, des hommes du monde ou de la bohme, ni rien enfin qu' faire rflchir les _gens de bonne foi_. Il y a une amusante chanson du pote et philosophe Raoul Ponchon pour laquelle ce titre conviendrait merveille: Quand nous partmes de Melun Nous tions un. En arrivant Carcassonne, N'y avait plus personne.... * * * * * Il y a une grce d'tat pour les futurs amants,--et ils traversent le lupanar scolaire sans trop s'y souiller,--parce qu'ils rvent de femmes aussitt que l'instinct sexuel s'veille en eux. Mettons donc que l'nervement de l'internat n'exerce sur eux qu'un faible ravage, et suivons-les, ces beaux jeunes gens, qui feront plus tard pleurer tant de beaux yeux, dans leur premire rencontre avec la Vnus naturelle. Avouons-le tout de suite. Si la statistique des dflorateurs offre quelques difficults l'observation consciencieuse, celle des dfloratrices est plus simple dresser, et c'est dans les couvents de plaisir, sous l'oeil protecteur de la police, que se fait la cueillette de presque toutes ces jeunes virginits, si l'on peut donner ce nom des innocences dj fort entames;--des marguerites auxquelles il ne reste plus qu'un ptale! Je revois en ce moment la cour des moyens, dans le lyce de province o j'ai grandi, et le coin prs de la vieille porte condamne, o nous nous complaisions par les heures de soleil. Les vendredis matin,--nous sortions le jeudi,--il y avait toujours dans ce coin un de nos camarades que nous regardions comme les Alpes,--celui _qui y tait all!_... O? L-bas dans le faubourg. Nous nous montrions la ruelle quand nous dfilons en promenade. Plus tard, je suis venu achever mes tudes dans un lyce de Paris, et les confidences des Richelieus venir sur leurs premires armes taient exactement les mmes. Ce qui diffrait, c'taient les secondes. Tandis que les pauvres provinciaux continuaient de pleriner vers l'unique endroit de leur ville o ils pussent trouver de la belle femme pas trop cher, les Parisiens, eux, commenaient courir l'aventure. Durant l'anne de ma rhtorique, j'avais trois amis en compagnie desquels je me promenais indfiniment dans un prau plant d'arbres si maigres. Un d'eux entretenait une passion dans le quartier, une fille de brasserie qui rpondait au nom gracieux de Maria la Soulote! Par littrature et byronisme, notre ami l'appelait la Souliote. Elle tait maigre et ple comme lui, et venait parfois le voir au parloir, costume en homme.--Le second tait l'amant d'une veuve quivoque, rencontre une des matines organises par feu M. Ballande pour l'instruction dramatique des collgiens....--Le troisime, le plus fortun, suivait une intrigue pousse aussi avant qu'il est possible avec la fille d'une des amies de sa mre. Et son honorable travail consistait me mnager moi-mme une aventure parallle avec une des cousines de cette jeune fille. Ce plan choua, parce que nous dcouvrmes que ladite cousine feuilletait dj son roman sous la forme d'une amie trop intime. Tel tait le vertueux objet de nos causeries tandis que, bras dessus bras dessous, et mordant mme un pain doubl d'un peu de chocolat, nous tournions sous les yeux des pions et des inspecteurs chargs de nous surveiller. Je viens de lire dans un grave journal, qu' aujourd'hui, dans les internats, l'hygine morale n'est pas aussi imparfaite ni aussi menace qu'on le dit.... Ils sont souvent gais, les journaux graves. Pour rtablir l'quilibre, soyons graves cinq minutes dans cette oeuvre de gaiet voulue, j'en conviens, o j'essaie de rire, comme dit l'autre, afin de ne pas pleurer. Rien que de penser tant de misre humaine fait si mal. Mais pourquoi la taire? L'hypocrisie de certaines dcences est une lchet. Marquons plutt les consquences de l'hygine sentimentale et sensuelle que nous venons de dcrire sur le futur papillon d'amour qui n'en est encore qu' la chenille. Il les oubliera, croyez-vous, ces premires expriences? Lui, peut-tre, mais non pas ses sens. Il y a une mmoire du sexe bien connue de tous les libertins, et si indlbile que le souvenir de nos dbauches nous suit dans nos plus idales amours. C'est mme une des terribles formes de cette mystrieuse justice qui veut que tout se paie tt ou tard, comme dans les banques bien tenues, un centime prs.--Comment nier Dieu quand on a constat cette loi qui ne comporte pas d'exceptions?--Les consquences? C'est d'abord une atteinte porte au bon quilibre du systme nerveux, dans l'ge de la formation complte, atteinte d'autant plus profonde que le rgime sdentaire, la respiration comprime, le travail forc, y ajoutent leur influence, sans parler de la nourriture mdiocre et des lassitudes de l'estomac. De mon temps, la punition ordinaire, celle qui nous tait distribue pour un mot dit en tude, un retard, un geste maladroit, tait la retenue durant la rcration aprs le repas de midi. Le jeune homme sortira donc du collge avec des nerfs branls, et cet nervement sera pour sa vie entire ce qu'est la premire prparation de couleur pour un tableau. Il donnera le ton toutes ses sensations, et la fin c'est lui qui reparatra, dominant tout. Le jeune homme emportera encore, de cette adolescence singulire, une fltrissure invitable de l'ide de la femme, une perception trs prcise qu'elle est trs souvent une bte de proie, et plus souvent encore une bte tout court. Il oscille en effet de la fille qui l'exploite bassement celle qui le corrompt par gaminerie de vice, sans parler de la femme plus ge qui fait de ce jeune corps un docile et souple instrument de luxure. Le jeune homme grandit, malgr ces causes diverses d'puisement, et il ne cesse pas d'tre en effet un jeune homme avec les puissances d'enthousiasme et d'illusion, de dsir et de navet propres son ge. Mais il en est de l'me comme du corps. Ayez dix-huit ans une maladie infectieuse, de celles qui firent la gloire et la fortune du vieux Ricord. Ses successeurs vous _blanchiront_,--comme ils disent. Vous n'en aurez pas moins le virus dans le sang, malgr vos apparences conserves d'adolescent peine panoui. Il y a des virus aussi pour le coeur, et contre lesquels on cherche en vain cette liqueur et ces pilules que clbrait une autre chanson compose par un tudiant sans prjugs. Elle donnera, celle-l, une ide de ce que le jeune homme trouve d'aliment de vie morale dans l'atmosphre de sa vingtime anne. Nous l'entendmes, Mareuil et moi, dbite par cet tudiant une table d'hte de la rue Monsieur-le-Prince. Il s'agissait d'un carabin et de sa matresse. Et le carabin roucoulait: Nous buvons dans le mme verre La liqueur de Van Swieten, Et nous nous partageons en frres Les pilules de Dupuytren.... Et la table de reprendre en choeur: Les pilules de Dupuytren! Rsumons cette longue et mdicale analyse par un aphorisme trs simple: X _Le coeur d'un homme a toujours l'ge de son sexe_. * * * * * Admettons que le coeur de l'amant moderne a d'ordinaire trente ans au sortir des secousses de la Vnus scolaire. Quel ge a-t-il, ce coeur, dix ans plus tard? C'est la question que je vous pose, vous tous qui constituez, Paris, la lgion des hommes vraiment aims,-- vous, clubman dlicieux qui avez dshabill des duchesses, inspir des caprices aux plus lgantes des impures et got le charme du raffinement le plus exquis dans le plus nouveau dcor de la grce fminine;-- vous, artiste dj clbre, qui avez profit du libre asile de l'atelier pour comparer les baisers de vos plus jolis modles ceux des grandes et des petites dames qui venaient chez vous faire faire leur buste ou leur portrait;-- vous, crivain connu, qui avez pass vos annes d'apprentissage mettre en sonnets ou en nouvelles des filles de brasserie et des bourgeoises, des actrices et des soi-disant mondaines;-- vous, avocat, plus tendre que retors, et qui avez mani plus de billets doux que de dossiers;--mais les divers corps de mtiers qui composent la classe moyenne figureraient pour une part ou pour une autre dans le dnombrement de ladite lgion. Et je la sais d'avance, la rponse du lgionnaire. Les campagnes de la galanterie comptent double, celles de la passion, quadruple. L'homme a trente ans d'ge, mais son coeur, lui, touche la cinquantaine. La fameuse _crbration_ prdite par le docteur, et qui avait pour point de dpart l'nervement de l'adolescence, est installe chez cet homme fait. Il peut avoir et il a un estomac excellent, des muscles agiles, tous ses cheveux, toutes ses dents; c'est l'exprience qui date, et c'est les impressions reues. Celui-ci a fait le tour de tant de femmes, tant de plaisirs l'ont travaill, qu'il lui faut, pour que son systme nerveux soit vraiment excit, le piquant des sensations, les sentiments complexes, les drames intimes, un cre ragot de romanesque sclratesse qui morde sur son imagination. Cet autre est trs fier que son cerveau ait acquis une matrise complte de ses sens, si bien qu'il peut enivrer sa matresse longuement sans perdre lui-mme la tte. Mais ce pouvoir, qui fait de l'homme un virtuose de volupt, capable de mieux s'emparer de l'me et du corps d'une femme, a son cruel revers: celui qui le possde a besoin pour arriver au plaisir complet, mme s'il est amoureux, de quelque chose d' ct qui est, suivant le cas, une corruption effrne ou une innocence entire,--une _ide_ enfin. Il faut que cette ide fouette les sens, demi blass dans ce qu'ils prouvent, quoiqu'ils soient demeurs intacts dans leur puissance de faire prouver,--anomalie singulire et qui cre cette varit d'amants presque contre nature: des amoureux avec libertinage. Mais l'amant moderne n'est pas seulement un crbral, il est aussi, en vertu de son exprience acquise, une espce d'analyseur inconscient; autant dire qu'il prsente cette seconde anomalie d'tre un passionn sans illusion. Aimer, pour lui, c'est involontairement pier dans le geste par lequel on l'accueille, dans le regard qu'on lui jette, dans le baiser qu'on lui donne, la fourberie possible, probable, certaine. Il a trop vu le fonds et le trfonds de la femme pour ne pas savoir de quelle tonnante nouveaut dans le mensonge cette crature dangereuse et fline est toujours capable. Chez l'homme naturel, et qui sent comme il agit, dans la franchise de l'instinct premier, la dfiance tue l'amour, et l'amour cre la confiance. C'est le vieux mythe du petit dieu antique avec un bandeau sur les yeux, et c'est la comdie fameuse: _les Jocrisses de l'amour_. L'amant moderne pourrait presque fournir matire une autre comdie qui s'appellerait _les Jocrisses du soupon_; car il aime avec une partie de son tre, et il se dfie avec une autre, ce qui l'amne souvent des tats de malheur aussi compliqus que lui-mme. Je me rappellerai toute ma vie un dner chez Voisin, en tte tte avec ce Raymond Casal dont j'ai dj parl. Aprs une histoire assez mystrieuse avec une certaine Mme de T----,--et qui dut lui faire du mal, car il changea de caractre en un an,--il s'tait lanc coeur perdu dans une liaison avec la terrible comtesse V----, et il en tait, de cette liaison, une priode affreuse. Il se savait tromp pour un parfait drle, et il savait que nous le savions, nous tous, depuis ses camarades de la rue Royale jusqu' moi, une simple connaissance du monde. Nous nous tions rencontrs l'un et l'autre, autour d'une table th, cinq heures, chez la comtesse. Nous tions sortis ensemble. Il m'avait demand: O dnez-vous ce soir?... d'un ton que je connais trop bien, celui d'un homme qui a peur de s'asseoir seul table, l'horrible peur de l'pileptique pensant l'accs prochain. Bref, nous nous tions retrouvs au cabaret. Je n'avais pas manqu de lui parler de Colette, et il en tait venu me parler de la comtesse, sans la nommer, et en dguisant, dans la conversation, la couleur de ses cheveux. Il me l'avait dpeinte blonde, au lieu qu'elle est brune--comme les bls noirs. Il prenait aussi, vis--vis de sa dlicatesse lui-mme, le soin de mettre au pass toute une histoire que sa voix amre, ses yeux aigus, la fbrilit de ses mains, attestaient actuelle et prsente. Et elle m'a tromp, disait-il, et pour qui!... Mais est-ce que je ne devais pas le prvoir?... J'ai une thorie, voyez-vous, c'est qu'une femme marie qui prend un amant ne cherche pas dans cet amant un second mari.... Elle veut quelqu'un qui lui donne ce que son mari ne lui donne pas, non plus la popote du coeur et des sens, mais de la cuisine de restaurant, du relev, de l'pic, du poivr en diable. Et ce que je lui en avais servi, de cette cuisine-l! Si vous aviez vu ce qu'elle tait son dbut avec moi?... Mais voil, il y a un chercheur dans tout savant, et j'en avais fait une savante. Pouvait-elle ne pas me trahir?... H bien! le coeur est si bte que je m'en suis tonn quand je l'ai su. Et je me suis donn ma parole de la quitter, et puis j'y suis retourn. J'avais une espce d'atroce plaisir penser aux caresses de l'autre en la possdant, et surtout la regarder me mentir.... Vous voyez que nous nous ressemblons tous.... Je l'coutais me raconter presque mon histoire, avec la curiosit particulire qu'veillent les analogies d'me. Elles sont si rares! Il m'apparaissait comme le type, en effet, de l'Amant de nos jours:--quarante-deux ans, entran tous les sports, bon escrimeur et meilleur paumier, cavalier hors ligne, un joli nom trs parisien, celui d'un des plus fidles snateurs de l'Empire, de la fortune, clibataire, des yeux, des dents et une voix charmants. De l'esprit, avec cela, de cet esprit qui va du mot profond l'-peu-prs, il venait de me dire cinq minutes avant, propos de Mme Moraines et du baron qui la payait: Tout tait pour le vieux dans le meilleur des demi-mondes.... Et en a-t-il eu, des matresses! En a-t-il charm et quitt, et peut-tre aim!... Mais ce viveur combl est au fond un dsquilibr, un malade,--et, lui aussi, comme a tous ses confrres en amour, on pourrait appliquer le mot qu'un des grands philosophes de ce temps disait sur un romancier de gnie, fanfaron de dbauche, qui devait finir tragiquement: C'est un taureau triste.--Cela vaut toujours mieux que d'tre un boeuf, dit le romancier quand je lui rptai cette pigramme. Mais les mots sont les mots, et on n'en est pas moins triste. * * * * * MDITATION V DE LA MAITRESSE Mettons-le sous le microscope, ce mot _matresse_, comme nous avons fait pour le mot _amant_, en essayant de ne pas pleurer sur le verre dudit microscope, ce qui n'a jamais t le moyen d'y voir clair, et commenons par oublier les heures ou je disais Colette: Ah! chre, chre matresse! C'est qu'au premier regard il est si joli, si tendre, ce mot de _matresse_, et comme on comprend que ses inventeurs ont voulu signifier par lui la plus gracieuse des servitudes volontaires! La matresse? C'est la Dame du chevaleresque moyen ge, mais descendue de sa tour fodale. Elle vous sourit. Elle vous tend sa blanche et fine main; elle daigne vous accepter comme esclave. C'est bien de la sorte que l'entendaient les amoureux du temps jadis, et de quel air aussi, orgueilleux, sentimental et fringant, les gentilshommes des premires comdies de Corneille--ces scnes trop peu connues de la _Vie parisienne_ sous Louis XIII--prononcent ces deux syllabes: Ma matresse m'attend pour faire une visite!... Et notre Desgrieux, quand il rencontre sa Manon pour la premire fois dans une cour d'auberge: Je m'avanai, dit-il, vers la _matresse_ de mon coeur.... Ils ne s'avisaient pas, ces nafs jeunes premiers, qu'une femme ft moins digne de leur respect pour leur avoir cd. Ils dsignaient du mme terme soumis et passionn celle dont ils ne baisaient que le gant parfum d'ambre et celle qui se donnait eux tout entire. Ah! temps de jadis en effet et plus loin de nous que les paniers, les mouches, les chapeaux plumes--et la courtoisie!... Si vous voulez mesurer la route parcourue depuis ces jours romanesques jusqu'au parbleu du brutal Camors, pratiquez un peu la simple exprience suivante. Parlez dix de vos amis ou camarades d'une femme du monde souponne d'avoir une liaison, et vantez-leur ses qualits, si elle en a,--ce qui arrive,--son esprit et sa droiture, la sret de son commerce et sa bont, sa fidlit dans les amitis et sa grce dans l'obligeance, enfin les rares vertus qui constituent ce que j'appelle un honnte homme de femme, et, sur les dix fois, vous obtiendrez la rponse suivante: --a n'empche pas qu'elle est la _matresse_ de M. Un Tel.... Et ce mot de _matresse_ aura des sifflements de crachat sur cette bouche de moraliste. Il est vrai, si le dmon de l'ironie vous possde, que vous pourrez aussitt vous offrir un petit spectacle assez piquant en mettant le mme moraliste sur ses amours lui, et ses lvres prendront des sourires de victoire pour laisser tomber la phrase suivante: --Oui, mon cher, cette poque-l, j'tais l'amant d'une trs jolie femme, marie, et qui.... Moi, qui n'ai gard de mes anciens succs de mathmaticien au lyce qu'une habitude, mais incorrigible, celle de la logique, j'ai trop souvent recueilli ces deux phrases ou d'autres analogues, et j'en ai dduit cette vidente conclusion: dans notre socit contemporaine, avoir une femme hors du mariage est un des plus grands honneurs dont puisse s'enorgueillir un homme, et, inversement, appartenir un homme hors du mariage est la pire honte pour une femme. Ce gnreux sophisme de la vanit et de l'gosme masculin me rappelle toujours le dialogue chang entre Casanova, qui avait achet le titre de Seingalt, et l'empereur Joseph II: --Je mprise ceux qui achtent la noblesse, monsieur Casanova.... dit l'empereur. --Et ceux qui la vendent, sire? rpliqua l'audacieux Aventuros,--comme l'appelait le prince de Ligne,--en s'inclinant. Quand un Parisien de 1888 soupire une femme: Je vous aime, c'est donc peu prs comme s'il lui disait en termes prcis: Madame, je vous invite faire avec moi un acte que nous ne pouvons faire qu' deux, mais qui prsente, outre ses agrments intrinsques, cette particularit qu'il me donnera le droit de nous considrer, moi avec la plus bate satisfaction d'amour-propre, et vous avec le plus mrit des mpris.... Et voil une premire dfinition du mot _matresse_ inscrire dans le dictionnaire galant: DFINITION A (ct des hommes). _Matresse, s.f., terme d'outrage par lequel un homme fltrit la conduite d'une femme qui a eu l'imprudence de se donner lui ou quelqu'un de ses semblables_. * * * * * Les optimistes qui croient au progrs pourront voir dans ce sentiment la preuve d'une quit suprieure. En pensant ainsi, diront-ils, l'homme moderne se rend justice.... Quant moi qui suis ici poux faire mon mtier d'analyste, je n'apprcie pas, je constate,--suivant la formule consacre.Je continue tenir ce mot de _matresse_ sous le microscope, et, aprs y avoir reconnu cet absolu mpris de l'homme pour la femme qui aime, j'y constate un mpris gal de la femme ... vous croiriez pour l'homme?... Pas du tout, pour la femme encore, si bien que la bouche de la Parisienne se fait aussi ddaigneuse, aussi insultante pour prononcer la mme petite phrase.... --Mme X...? Ah! oui, la _matresse_ de M. Un Tel.... Les deux sexes ennemis se rencontrent, semble-t-il, dans une commune svrit l'gard des amours illgales. Mais, quand un homme et une femme affirment la mme ide dans les mmes termes, on peut tenir pour certain que ce touchant accord n'est qu'apparent. Et, de fait, tandis que chez l'homme le mpris pour la matresse--pour la sienne et surtout pour celle des autres--suppose comme arrire-fonds cette haine sauvage du mle primitif retrouve chez le civilis de dcadence,--le mpris de la femme n'est presque toujours qu'une comdie d'envie, des plus divertissantes regarder. Commenons, pour bien en comprendre l'origine, par reconnatre cette vrit que, si l'Exclu mle est l'tat de colre permanente contre tous les amants, cette colre devient, chez l'Exclue femelle, de la fureur, du dlire, quelque chose d'innom qui n'a d'analogue que le sentiment d'un auteur siffl pour un auteur applaudi, ou la rancune d'un romancier sans articles contre le vingtime mille d'un conteur en vogue. L'Exclu mle, quelque catgorie qu'il appartienne, mme hideux, mme pauvre, trouve toujours de quoi offrir de temps autre une lippe de chair frache sa sensualit, et, s'il a quelque argent, c'est par centaines que se prsentent les aimables menteuses prtes lui jouer la comdie de Semblant d'amour,--ferie-vaudeville en autant d'actes que l'Exclu offrira de billets de banque, avec trucs et apothose.... Mais l'Exclue femelle, que lui reste-t-il pour tromper son apptit d'tre aime, si cet apptit la consume? La laide, par exemple, la vraie laide, celle qui ne peut pas dire comme une drlesse mridionale que j'entendais crier dans le jardin des Folies-Bergre, avec un accent de Marseille: Pour la tte, je ne dis pas, mais pour le corps, elle prononait _corpsse_, moi la pige!... la laide absolue et qui se sait laide, o trouvera-t-elle l'homme dispos lui mentir, roucouler avec elle ce duo de Romo et de Juliette vers lequel la pauvre bille comme un pharmacien sans clientle vers la prochaine pidmie? Il ne se tient pas march de mles tant la sance comme il se tient march de femelles au tournant de toutes les rues sombres, et si l'homme entretenu existe aussi bien que la fille, avouons qu'il est rare dans les hautes classes, plus rare encore dans la bourgeoisie. Oui, que reste-t-il l'Exclue? Si elle n'a pas de dot, sa meilleure chance est un mariage de hasard, espce d'association froide et triste, avec tromperie assure ds la premire grossesse. Est-elle fortune? Elle se payera le luxe d'un mari joli garon qui, lui, s'offrira aussitt de belles filles avec l'argent de la communaut. De quel regard une femme, ainsi pouse pour son argent, caresse peine, par devoir, nglige des annes durant, et jamais, jamais courtise, peut-elle bien accueillir l'entre dans un salon d'une autre femme, rayonnante de jeunesse, de beaut, de bonheur, et qui a dans son sourire, dans sa langueur triomphante, dans la grce de ses yeux lasss et celle de sa parure, dans son port de tte et dans ses gestes, cet air aime si perceptible toute la gent fminine? L-dessus un indiscret montre l'Exclue un homme jeune, lgant et robuste.... C'est l'amant de cette dame, insinue-t-il. Si l'envie, cette passion faite avec le rsidu de nos esprances dues, de nos gosmes froisss, de nos ambitions rentres, n'inondait pas de fiel le coeur de la laide, ce serait se prosterner devant elle comme devant une sainte.--N'ayons pas peur d'user nos genoux ces hommages!--La frnsie de l'Exclue n'a de suprieure cette minute que celle de la femme, jadis galante, aujourd'hui vieillie, qui voit son pass ironiquement voqu devant elle dans la personne de la nouvelle arrive. Et ces deux rages en grande toilette en coudoient une troisime, celle de la femme que le beau jeune homme a dlaisse il y a un an. Et voici les petits sifflements qui partent de ces trois bouches: --Si vous croyez que les honntes femmes n'ont pas eu, elles aussi, leurs tentations? dit l'Exclue aprs avoir exprim son horreur profonde pour la _matresse_ en question. Et l'Exclue se croit, en effet, honnte femme, n'ayant se reprocher que la calomnie, la mchancet, l'avarice, la paresse, la gourmandise, l'envie, le mensonge, enfin les divers pchs mortels qui n'ont pas besoin de complice. --Je ne sais ce que peuvent avoir dans la tte les hommes d'aujourd'hui, aimer des cratures qui s'habillent et s'affichent comme des cocottes?... C'est la beaut vieillie qui parle. Elle a fini par se croire sentimentale, tant elle est triste du regret de ne pouvoir plus tre franchement sensuelle. --Avec cela que c'est difficile d'avoir tous les hommes autour de soi quand on se permet tout?... glapit la supplante, qui oublie de bonne foi quelles tranges complaisances elle a consenti pour retenir son ancien amant. Ces scnes et des milliers d'autres pareilles ne justifient-elles pas cette seconde dfinition du mot _matresse_: DFINITION B (ct des dames). _Matresse, s.f., terme d'outrage par lequel une femme fltrit les personnes de son sexe avec qui un homme fait ce qu'il ne voudra jamais ou ne veut plus faire avec elle_.... * * * * * et ne sommes-nous pas en droit d'y joindre ces deux notules? XI _Sur cent femmes vertueuses, il n'y a que cinq ou six honntes femmes. Les quatre-vingt-quinze autres ne pardonneront jamais leur vertu au reste de la corporation_. XII _Les femmes les plus galantes deviennent sincrement vertueuses quand il s'agit de condamner leurs rivales_. * * * * * Sincre ou hypocrite, rancunier ou jaloux, ce mpris combin du sexe fort et du sexe faible pour la femme qui se donne, croyez-vous que cette dernire l'ignore? Pas le moins du monde. Mais elle est femme, et l'amour lui reprsente, malgr tout, ce pourquoi elle est faite,--ou se croit faite. Ce qui revient au mme. Comme les lois ne lui permettent cet amour que dans le mariage, tandis que d'autre part les moeurs se chargent d'empcher le plus possible cette rencontre de l'amour et du mariage, elle passe outre. Nous verrons pour quelles raisons d'ordre--ou de dsordre--trs diverses, dans les _Mditations VI_ et _VII_. Avant d'aborder ce problme: Pourquoi la femme moderne prend un amant? nous en sommes la considrer, cette femme moderne, dans ce qui prcde la faute, c'est--dire dans l'ide qu'elle s'en forme. Or, comme cette ide est en grande partie le produit de l'ducation, nous arrivons un chapitre dlicat et qui devrait faire pendant notre tude sur le dveloppement de l'instinct sexuel chez l'homme moderne:--Du dveloppement de ce mme instinct chez la jeune fille actuelle. Mais ici c'est, pour l'analyste consciencieux, la nuit et l'abme. Un mdecin doubl d'un confesseur n'arriverait pas bien dfinir les causes de toutes les modifications intimes chez celle que le chaste Vigny appelait: ...l'enfant malade et douze fois impure.... tant la vie d'une fille de dix-huit vingt ans, de nos jours et Paris, comporte de contrastes indchiffrables. C'est un mlange dconcertant d'ignorances relles et de divinations anticipes, de virginit intacte et de prcoce connaissance du mal. Et il n'y a pas une jeune fille moderne, il y en a deux cents, depuis la sournoise dont sa mre soupire: C'est un ange, et qui lit _Faublas_ l'insu de cette mre bate, jusqu' la fille trs _fast_, comme disent les Anglais, la gavrochine si finement dessine par Gyp, et cette gavrochine est quelquefois une Agns avec un bagout de cocodette Pour ma part, j'ai l non pas vingt, non pas trente, mais deux cents observations, recueillies un peu partout et classes dans un portefeuille sous ce titre bizarre: _Bocaux_,--par une irrvrencieuse allusion aux trs rels bocaux o les naturalistes conservent des reptiles dans de l'esprit-de-vin. J'avoue qu'en passant la revue de cette collection trs incomplte j'y rencontre fort peu d'orvets dsarms ou d'innocentes couleuvres, mais un grand nombre de redoutables vipres, si bien qu'aprs avoir plaint sincrement les femmes en songeant l'Amant que leur fabrique cette usine nvroses qui est la civilisation actuelle, je me prends plaindre cet Amant en considrant la femme que lui prpare la mme usine. Henri Heine disait du chevalier aime de la fe Mlusine: Heureux homme, dont la matresse n'tait serpent qu' moiti ...--mot de circonstance s'il en fut et qui me ramne mes bocaux. Voici, au hasard quelques chantillons de ce muse contemporain: _Peuple_.--Eugnie V----, dix-sept ans, ouvrire. Rencontre rue Rousselet, dans le fond du faubourg Saint-Germain. C'est une vieille rue que borne d'un ct le long mur du jardin des frres Saint-Jean de Dieu,--_les frres sergents de Dieu_, dit mon domestique Ferdinand. De l'autre ct, c'est des maisons antiques, tasses, comme ventrues, avec des boutiques de revendeurs, de savetiers, de blanchisseurs et de marchands de vins au rez-de-chausse. Eugnie, en cheveux, court sur le trottoir. J'tais avec un de mes amis causer de Stuart Mill.... Elle ne nous voit pas. Nous ne la voyons pas. Elle nous heurte. Son rire clate, si engageant que nous lui parlons. Elle s'arrte pour nous rpondre, et, appuye contre le mur, elle tire de sa poche un papier, de ce papier, une ctelette de porc avec des cornichons, et la voil qui commence de djeuner, toujours riant, avec ses cheveux blonds qui luisent au soleil comme de la soie d'or, avec son visage la fois dlicat, fan et crapuleux. Elle nous conte qu'elle travaille dans un atelier, deux pas, dans la rue Vaneau. Comme elle a une demi-heure devant elle, nous l'emmenons, pour la faire causer, dans un caf du boulevard des Invalides, o mangeaient autrefois des confrres, employs l'Instruction publique. Je lui avais trouv cette enseigne: _Aux Affres du clibat_. Eugnie demande des escargots et du vin blanc, et elle entame ses mmoires, comme Maria la sage-femme, dans le _Journal_ des Goncourt. Elle est ne deux pas, rue Saint-Romain, d'un pre menuisier et d'une mre repasseuse. Cinq enfants. Le pre battait le tout: mre, fils et fille, quand il avait bu. Elle nous dit cela gaiement, et aussi que ce pre est mort, qu'elle est maintenant avec sa mre, et qu'elle a un petit amant. Elle nous le nomme: un garon de sa maison qui l'a attire dans sa chambre, un dimanche que la mre et les soeurs taient absentes.--Et voil comme a s'est fait....--ajoute-t-elle; et de rire encore et de boire. Elle a des mains piques aux doigts, des bottines cules, les plus jolies dents du monde.--Quand j'aurai un chapeau, dit-elle, j'irai Bullier ...--et ses yeux brillent. Je vois d'avance le commis de nouveauts ou l'tudiant qui la ramassera l. Je tire un louis et je le lui donne pour s'acheter le chapeau. Ses yeux brillent davantage, puis un clair de dfiance y passe.--C'est une pice fausse?--dit-elle, moiti figue et moiti raisin. Elle la mord pour prouver le mtal, puis elle ajoute: C'est que les hommes, voyez-vous, je sais, c'est tous des _mufles_ ...! Et elle repart pour son atelier en gmissant:--Ce que j'aimerais _louper_ ...--puis, avec son sourire gamin: --Au revoir.... nous dit-elle en courant le long du trottoir de nouveau, sans plus se soucier de nous que de ses escargots vids, du vin de Saumur aval et de son histoire raconte.... Et voil le point de dpart d'une Fille. Dans six mois, le quartier Latin; dans un an, la Brasserie; dans cinq ou six, les Folies-Bergre ou un Eden quelconque.... Ensuite?... C'est l'inconnu, qui va du petit htel la maison de prostitution. Mais point n'est besoin de lui dire, celle-l, que le mle, c'est l'ennemi. Et tout en la regardant se sauver, dj perverse et encore si enfant, je ne sais pourquoi je songe au mot par lequel une Fille aussi, mais de vingt-cinq ans prs, rsuma son opinion sur l'homme en ma prsence. Elle tait avec une de ses camarades devant la cage des singes au jardin des Plantes, et elle dit cette phrase profonde: Aprs tout, il ne leur manque que de l'argent!... * * * * * _Petite bourgeoisie_.--Mathilde M----, dix-huit ans, assez grande, trs mince, brune, un peu trop ple, avec un lorgnon sur ses yeux, qu'elle a trs noirs. Le pre est sous-chef dans un bureau. Environ huit mille francs dpenser par anne dans le mnage. Deux enfants: cette fille et un fils qui est boursier dans un lyce de province. La petite a tudi pour tre institutrice. Elle a suivi tout ce qui peut se suivre de cours nouvellement fonds, et pass tout ce qui peut se passer d'examens. Ils sont un peu mes parents, de trs loin, et je vais dans la maison cause d'elle, qui me prsente un produit curieux des nouvelles ides sur l'ducation des filles.--Je la crois typique, sans en tre absolument sr. Mais c'est l'cueil de toutes les observations. O finit le cas? O commence la classe?--Elle a beaucoup lu, sans mthode, juste de quoi se munir d'un tas de paradoxes au service de ses mauvais instincts. Son pre est un dgustateur assidu des journaux socialistes et un ennemi jur des prtres. Il prend pour des convictions la rancune, d'ailleurs sincre, que lui laisse au coeur une destine manque de fonctionnaire pauvre. La mre, faible et veule, se cache pour aller la messe. Quant Mathilde, voici le dialogue que j'ai eu avec elle l'autre jour: --Vous croyez en Dieu, vous, monsieur Larcher? --Ma foi, oui, mademoiselle, tout simplement, comme le charbonnier du coin, lui rpondis-je. J'ai fini par trouver que c'tait l'hypothse la moins absurde qu'on ait encore imagine pour expliquer le monde. --Vous vous moquez de moi? fit-elle en riant. --Pourquoi cela? --Voyons, ajouta-t-elle en haussant les paules, _est-ce que je ne sais pas qu'il n'y a pas un homme intelligent qui croie en Dieu_?... Telle est sa logique. Avec cela quelques petits mots d'argot qui lui chappent dans la conversation, et qui sentent le potache d'une lieue, me prouvent qu'elle et son frre ont ensemble des causeries au moins singulires. Quand je parle avec elle un peu longuement, je constate que toutes ses associations d'ides se rapportent au faux Paris des journaux du boulevard. Du fond de cet appartement des Ternes qui pue la mdiocrit, elle rve premires et monde. Elle a des anecdotes sur tous les hommes connus, recueillies au hasard de ses lectures ou de quelques conversations, et inexactes comme toutes les anecdotes. C'est pour cela que les pdants de la jeune critique, naturaliste ou autre, les appellent des documents? En attendant, Mathilde doit songer donner des leons, ou prendre un mari dans le got de son pre. Mais ses toilettes, dj prtentieuses, ses yeux sans innocence, son menton volontaire, annoncent que, dans dix ans, leons et mariage seront trs loin, et elle, tout simplement une femme entretenue,--de la pire espce, celle qui veut rentrer dans la bourgeoisie rgulire. Une fois le luxe atteint, ces femmes-l vont la chasse de l'homme qui les pousera, avec la frocit du sauvage qui veut cueillir une chevelure. N'ont-elles pas, elles, un nom honorable scalper et pendre leur mocassin,--un tout petit soulier verni qui luit si joliment sur le bas de soie? * * * * * _Bourgeoisie riche_.--Marthe et Juliette R----, deux soeurs, dix-huit et dix-neuf ans. Il y avait autrefois dans la maison cent mille livres de rente. Mais les R---- sont atteints de la maladie de la rception, et ils ont tant dpens que, s'ils liquidaient, ils se trouveraient rduits d'une fire moiti. Pour le moment, ils font comme les joueurs qui courent aprs l'argent perdu. Ils continuent de recevoir dans leur petit htel de la rue Rembrandt, et aussi de mener leurs filles de dners en soires et de visites en sauteries. A ce rgime, les deux petites, qui avaient dj le temprament chtif de Parisiennes issues de Parisiens, sont devenues maigriotes, avec ce teint demi fan qui joue la fracheur aux lumires. Et une conversation! Leurs parents et les amis de leurs parents se sont permis tant d'allusions devant elles des liaisons mondaines, relles ou imagines;--le cercle des dames, autour de la table th de leur mre, a tant de fois oubli qu'elles taient l;--leurs compagnes de jeunesse dj maries leur ont dtaill tant de confidences, qu'il ne leur reste plus rien savoir de l'amour que sa brutalit physiologique. C'est des estomacs aussi uss dj que leur innocence, des tempraments tout en nerfs qui le mdecin dfendra la maternit ds le second enfant. De la religion? Elles en ont comme du papier leur chiffre et de la maroquinerie du bon faiseur. Cela fait partie d'une vie lgante. Des principes? Elles ont celui qu'une fille se marie pour aller dans les petits thtres, dpenser de l'argent sans compter, sortir seule et lire de dangereux livres,--nos livres, hlas!--a, c'est pour quand je serai marie.... m'a dit Marthe l'autre jour en me parlant d'un roman scandale. Elles savent ce qu'il faut croire des svrits du monde pour l'adultre, tant donn qu'elles ont pass leur adolescence voir leurs parents accueillir d'un sourire et inviter ensemble des messieurs et des dames unis par la chronique, mais aussi peu maris que possible. L'autre jour, comme une visiteuse entrait chez la mre avec son petit garon, qui passe pour tre le fils d'un de mes meilleurs amis, involontairement le nom de cet ami vint aux lvres de Juliette, qui bavardait avec moi. Elle connaissait toute cette histoire, je le vis son sourire lorsque je la regardai, et qu'elle comprit que je dmlais le fil de sa pense. Toutes deux auront une trs petite dot. On les mariera richement des parvenus en mal de relations.--Dans dix ans, si le dgot d'observer de pareilles misres ne m'a pas chass jamais du monde parisien, je nettoierai le verre du fameux microscope pour lire dans leur jeu.... Et dire qu'il y a dans Paris quelque garon de vingt trente ans qui dort tranquille et dont la destine est d'tre l'amant d'une de ces deux _rossinettes_-l. --Pauvre diable! * * * * * _Grand monde_.--Charlotte de Jussat-Randon....--Ici j'ai un renseignement tout contraire, mais il est moins direct et moins prcis. D'ailleurs, c'est l'exception, tandis qu'Eugnie, Mathilde, Marthe et Juliette sont ou me paraissent plus normales. Est-il besoin de tant d'exemples pour dmontrer que d'lever des enfants sans Dieu, sans milieu de famille, parmi les exemples et dans l'atmosphre du monde actuel, quivaut prparer des prostitues implacables, des adultres dsquilibres, des spares dangereuses, enfin le formidable dchet de vertus fminines auquel nous assistons et assisterons de plus en plus avec les internats de filles? On n'avait pas assez de ceux des garons. Et je prfre achever cette analyse par quelques rflexions que je soumets aux commentaires du lecteur: XIII _Quand une femme se donne un homme, ce dernier, s'il tait poli, enverrait ses cartes au pre et la mre de sa nouvelle matresse, en crivant au-dessous de son nom, comme il sied: Avec mille remerciements. Quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, il la leur doit_. XIV _Lorsqu'une femme qui est mre prend un amant, c'est presque toujours comme si elle en donnait un sa fille. N.B.--Cet amant n'est pas toujours le mme_. XV _La moralit d'une femme de trente ans, c'est la moralit de ses dix-huit ans, moins ce que la vie lui a enlev: o-x (zro moins quelque chose). Il y a des formules d'algbre dans ce got-l._ XVI _Un pre est ravi: Ma fille, dit-il, n'a jamais lu un roman. Mais il la laisse causer sans contrle avec son frre qui arrive du lyce, ou s'enfermer dans sa chambre avec ses petites amies. Les plus mauvais livres ne sont pas sur les rayons de la bibliothque. Ils vont et viennent dans les rues, relis en tunique ou en robe demi-longue._ XVII _Des virginits sans innocence,--c'est le tour de force de notre civilisation. Les barbares qui violaient dans les villes prises laissaient derrire eux des innocences sans virginit. Il y a progrs indiscutable dans la dlicatesse des procds_. XVIII _Quand la socit moderne a bien convaincu une femme, par le thtre et par le livre, par la musique et par la conversation, par les exemples et par les conseils, qu'il n'y a, pour elle, de bonheur ici-bas que dans l'amour, elle lui enjoint, par la voix d'un monsieur, ceint d'une charpe, de sacrifier cet unique bonheur ... quoi? A la commodit d'un homme qui a tran quinze ans chez des drlesses; aux hypocrisies d'une coterie de femmes dont quelques-unes ont rti tous les balais et la plupart des autres regrett de n'avoir ni balai ni feu;--le tout pour obir aux injonctions d'une loi fabrique, entre deux pots-de-vin, par des lgislateurs, qui reprsentent une majorit d'inconscients et dont neuf sur dix ont pass leur vie renier leur programme. Tel est le mariage civil dans toute sa noblesse, gte jusqu'ici par le mariage l'glise qui lui succde. Mais cette tache tend disparatre. Les loges veillent_. XIX _Un des plus tonnants cynismes de l'homme consiste prtendre que la faute de la femme est pire que la sienne,--parce qu'il peut en rsulter des enfants,--comme si, entre une matresse qui devient enceinte et l'amant qui l'engrosse, il y avait la plus lgre diffrence de responsabilit. Notons pourtant cette diffrence que pas un amant sur cent n'irait un rendez-vous, s'il avait une chance contre mille de subir la grossesse, l'accouchement et le reste.... Patience! L'ducation nouvelle et sincrement laque, comme disent les programmes lectoraux, nous promet une gnration de femmes qui, vingt ans, sauront cela et quelques autres choses. En ces temps-l, il ne restera plus qu' trouver un troisime sexe,--pour faire des enfants_. XX _La rencontre de deux dgots et le duel de deux dpravations, voil ce que les progrs de notre poque, si trangement ignorante des lois de la vie intrieure, sont en train de faire de l'Amour, hauss par le Christianisme jusqu'aux sublimits de la religion! Il en sera de cela comme du bordeaux moderne, o il entre de tout, except du vin. Il entrera aussi de tout dans cet amour,--except de l'amour_. * * * * * MDITATION VI DE LA MAITRESSE (_suite_) Pour quelles raisons, sachant quels dangers elle s'expose, quelles dceptions probables, quelles angoisses certaines, une femme de nos jours prend-elle un amant? Ce problme, pos dans la mditation prcdente, m'apparat cette minute comme aussi insoluble que celui de la quadrature du cercle. Une femme? Quelle femme?... Un amant? Quel amant?... A mesure que j'avance dans cette oeuvre d'analyse, commence un peu au hasard, je sens de plus en plus la difficult d'arriver la dcouverte de la loi gnrale dans le plus individuel des sujets. Et je me souviens d'un proverbe espagnol qui me fut enseign par un philosophe andalou dans des circonstances particulires. Ce philosophe exerait la profession de cocher et de guide tout la fois. Il nous montrait, un de mes amis anglais, lord Herbert Bohun, et moi, les Murillos de la cathdrale de Sville. Il tait de noir vtu, fort malpropre, avec un teint de cigare, des bottes cules, peu de linge; mais quelle bouche, d'une ironie et d'un dsenchantement incomparables! Lord Herbert savait l'espagnol, et comme nous achevions notre visite, le guide lui dit quelques mots qui le firent sourire, tant jeun et lucide, ce jour-l, par exception. --Devinez ce que le drle nous offre? Il voudrait, puisqu'il nous voit amateurs de beaut, nous prsenter quelque beaut vivante, notamment une jeune fille qui est l, prs du quatrime pilier gauche, avec sa mre. Je regardai dans cette direction, et j'aperus deux formes de femmes en train de prier, ou de s'venter sous la mantille, deux types dignes de Goya:--la fille avec de grands yeux noirs dans un teint d'une pleur chaude, et la mre, si maigre, la bouche rentre, les prunelles flambantes de cupidit. Le mtier habituel de ces deux cratures et de notre cocher-guide tait trop vident. Mais j'avais ds lors un sinistre got voir l'infamie humaine panouir devant moi sa hideuse fleur; et je dis mon compagnon, qui se prparait congdier le ruffian avec les honneurs dus son rang: --Causons plutt avec lui. Demandez-lui s'il n'a pas honte de nous faire une proposition pareille dans une glise. --Il dit que a vaut mieux que dans la rue, me rpondit l'Anglais, traduisant la rplique du personnage et souriant de nouveau,--malgr lui;--car le pire des mauvais sujets d'outre-Manche garde un arrire-fonds de respectabilit. --Demandez-lui quel ge a sa protge et si elle est vierge, insistai-je, esprant une rponse singulire. --Il dit qu'elle a dix-sept ans, rapporta de nouveau mon ami, mais, pour la virginit, il dit qu'il ne mettrait pas son doigt dans le feu que la Giralda est vierge.... Cette tonnante image emprunte cette gigantesque figure de mtal, girouette mobile la cime du beffroi de la cathdrale, nous donna cette fois, tous deux, un franc accs de fou rire, d'autant plus que le sclrat continuait de conserver sur son visage un srieux d'ambassadeur. Ses yeux exprimaient, en nous tudiant, la profonde attention du chasseur qui guette le gibier. --Dites-lui, repris-je, que la mre ne consentira certainement pas au march; elle a une physionomie bien svre. --Il rpond qu'avec une clef d'argent on ouvre toutes les portes. --Demandez-lui quel genre de vie mne la fille. --Il dit qu'elle a une petite aisance, qu'elle est trs honnte, et que si nous n'tions pas des trangers, nous n'arriverions seulement pas lui baiser la main.... --Voil une singulire moralit, m'criai-je, dcouvrant le fonds de Prudhomme que, nous autres Franais, nous portons tous dans le coeur. Et comme l'Anglais traduisait aussi, et flegmatiquement, cette exclamation, le guide laissa tomber cette sentence que je n'ai jamais oublie: --_Cada persona es un mundo_.... Chaque personne est un monde. Mon Dieu! que c'est loin, ce voyage en Espagne, et mon retour l'htel, avec le silencieux Herbert, le long de la rue des Serpents toute pleine de _toreros_ la veste courte, la cadenette releve, au menton ras et verdtre, aux breloques normes, et nos griseries de la nuit, o nous mangions de la _pescadilla_, en buvant de _l'amontillado_, avec des filles, des procureuses et des guitaristes, dans des coupe-gorge de gitanes! Mais l'aphorisme du psychologue pratique de Sville m'est revenu trs souvent au cours de mes travaux, pour me dcourager des classifications prcipites. Essayons pourtant celle des matresses, en cartant d'une manire absolue les distinctions tires de l'ordre social, en supprimant bien entendu le ct pcuniaire et intress, en accordant enfin que les classes dont il s'agit sont sans cesse bouleverses par les hasards et les complexits de la vie, et posons cette hypothse que les femmes se distribuent, par rapport l'amant, en trois groupes: celles qui se donnent par temprament, celles qui se donnent pour des raisons de coeur, celles qui se donnent pour des raisons de tte. Bien des contradictions restent possibles: telle femme aura t comdienne et crbrale avec vous, qui sera dans cinq ans amoureuse de quelqu'un par le coeur ou par les sens, quelquefois par les deux. Telle autre aura calcul avec tel homme au point de lui dire le mot presque naf de Mme Ethorel mon ami Casal, propos du pril que la jalousie du mari leur faisait courir: Si tout se dcouvre, au moins que je ne le sache pas!... et, avec vous, elle aura tous les abandons, tous les courages de la passion sincre. Mais c'est comme dans la nature: de ce que certaines plantes insectivores sont la fois des animaux et des vgtaux, il ne s'ensuit pas que le monde vgtal et le monde animal ne soient pas distincts, et de ce que les diverses espces de matresses se mlangent parfois dans la mme crature, il ne s'ensuit pas que ces espces ne soient pas diverses. Voici donc quelques traits qui me semblent caractriser cette diversit dans ces trois domaines du temprament, du coeur et de la tte. * * * * * 1.--_Le temprament_. La femme temprament est beaucoup plus rare dans nos races fatigues que notre fatuit masculine n'en veut convenir, ou que notre niaiserie ne l'imagine. Il est vrai que l'observation habituelle la confond souvent avec la femme nerveuse, au lieu que cette dernire devrait tre range parmi les crbrales, s'il en fut. Il y a un dialogue lgendaire entre deux filles dont il est toujours sage de se souvenir, quand des camarades vous vantent les flicits dont ils enivrent leurs matresses: PREMIRE FILLE.--Un homme, a te fait plaisir, toi? SECONDE FILLE.--Toujours au moins deux fois.... (_Silence_.) Quand il me paye et quand il s'en va. Mais, rare ou frquente, elle existe, cette femme temprament, et elle peut se dfinir d'un mot: elle a, pour tout ce qui regarde les choses de l'amour, la nature d'un homme. N'avez-vous pas entendu des vingtaines de fois un monsieur vous dire: Moi, quand j'ai t huit jours sage, j'ai mes ides toutes brouilles. Mettons quinze jours, mettons un mois, mettons-en deux, pour n'tre pas trop dupes des vantardises. La femme temprament est ainsi. Les sexes vivent, chez elle, d'une vie infrieure et comme spare, ct de la tte, en dehors du coeur. Elle se prsente d'ordinaire sous deux types trs diffrents: la plantureuse et la consume.... Vous voyez dans ce salon cette femme de vingt-cinq ans, presque trop grande, dj un peu forte, avec beaucoup de gorge, des paules de zouave et des bras charnus, facilement rouges. Si vous l'avez observe table, vous aurez constat qu'elle est sobre, quoiqu'elle mange avec un rel apptit, mais seulement les plats trs sains. Elle a dans ses yeux plutt petits, dans son nez droit base large, dans sa bouche plutt paisse, dans son menton carr, quelque chose de la faunesse, et un rire qui dcouvre des dents serres, blanches et solides comme des dents de bte. C'est une trs grande dame, avec un blason qui remonte aux croisades, et vous sentez pourtant que n'importe o, une table d'auberge comme dans la foule d'un port, dans un thtre borgne ou dans un tripot lgant, elle saurait tre son aise, et, pour peu qu'elle s'amuse, toujours bonne enfant. Si vous l'avez rencontre au moment d'une grande peine, aprs une mort, par exemple, vous aurez observ en elle une sensibilit analogue celle des gens du peuple, simple, vraie, mais qui n'empche pas la forte pousse animale de continuer. C'est le paysan qui, au retour de l'enterrement de son pre, s'assied dner et mange de grand apptit, les yeux en larmes, le coeur gros, tout en redemandant de la viande. Chez la femme temprament, rien ne fait plaie, ni douleurs ni joies. Elle pleure un perfide qui l'a trahie et fait comme une charmante bourgeoise qui, ayant pris le petit Ren Vincy pour confident de ses chagrins, l'entrane un jour dans sa chambre coucher, pousse le verrou et lui dit: Ren, nous avons un quart d'heure.... Le pauvre Ren, qui aimait toujours ailleurs et qui avait la navet d'tre fidle, se conduisit comme le lgendaire Joseph, ce dont la dame ne lui en voulut pas. Elle dit seulement: a m'aurait pourtant fait bien plaisir.... Signe particulier, en effet, ces femmes-l n'ont jamais de rancune. Elles n'ont gure de dpravations non plus, et Lesbos demeure, pour elles, un port lointain o elles n'abordent que par hasard et sans s'y arrter. Avec la seconde espce de femme temprament, celle que j'ai appele la consume, les pires dpravations sont au contraire possibles. Celle-ci est mince d'ordinaire et de mine dlicate, avec un visage dont le haut est parfois idal; mais la bouche, renfle, ourle, aux coins tombants et volontiers triste, contraste d'une faon inquitante avec ce haut de visage. Tandis que chez la plantureuse il y a plein accord entre la force vitale et la sensualit, il semble que chez la consume la passion soit trop forte pour la machine physique. Elle est quelquefois une femme romanesque et quelquefois une femme principes, mais que les sens tourmentent et qui devient alors silencieuse et sombre. Mme honnte, elle a du got pour les beaux hommes, trs grands et trs athltiques, comme la plantureuse a du got pour une certaine espce de personnages trs bruns et trs maigres, aux poignets velus, et noirs de barbe jusqu'au coin des yeux. Le plus remarquable exemplaire de consume vertueuse que j'aie connu tait la patronne d'un caf de peintres, situ pas trop loin du Luxembourg, et dcor par les habitus de pochades rembranesquement enfumes. Elle se tenait, mince, immobile et ple, derrire le marbre de son comptoir, tandis que son mari causait avec ses clients, dont plusieurs portent aujourd'hui des noms illustres. Les garons de caf taient toujours des hercules, dignes de prendre place dans la collection de grenadiers du second roi de Prusse. Je m'amusais, en feuilletant la _Gazette des Beaux-Arts_, observer les yeux dont la jeune femme suivait les alles et venues de ces gants, en train de servir des bocks ou des absinthes. A de certains moments, sa plume en tremblait sur les additions. C'tait le brlant trpied de la sibylle, que la banquette de cuir o se tenait la pauvre enfant, qui finit, devenue veuve, par pouser un des gants. Elle fut ruine par le bel homme, en deux temps trois mouvements. Le coup fait, le drle la lcha; elle roula dans l'ivrognerie, et je la retrouvai, misrable, cette anne-ci, qui vint me demander l'adresse d'un confrre, rest dbiteur de quelque trente francs au petit caf. Nous causmes, et, me parlant de ce second mari, qui l'avait mise sur le pav: --Ah! dit-elle, si seulement j'avais eu un enfant de cette canaille! Cette constance est rare chez la femme temprament, et trs frquent au contraire le coup de foudre sensuel, qui n'a rien de commun que la soudainet avec l'autre coup de foudre, celui du coeur. Voici une anecdote que j'aimerais, celle-l, croire authentique, car elle serait trs significative de cet garement subit et irrsistible o le caprice physique peut jeter cette sorte de femmes. D'ailleurs voici ma rfrence: elle me fut conte par Andr Mareuil l'poque mme, et pourquoi suspecter sa vracit? Il tait all, vers la fin de mai, dner la campagne chez un musicien trs connu. Il se trouve table ct d'une trs jolie femme de vingt-sept ans, pastelliste d'une rare distinction de facture, et notoirement lie avec un des bons sculpteurs d'aujourd'hui. Andr, qui savait cette histoire, ne pense mme pas faire la cour sa voisine. Il lui avait t prsent dix minutes avant le dner. C'tait une frle et gracieuse personne, avec des cheveux chtains, des yeux bruns et doux, quelque chose de profondment correct et convenable, n'et t la bouche trs rouge, trs large et trs sensuelle. Il passait sur cette bouche, tandis qu'Andr lui parlait, un trouble si trange, les yeux se faisaient si fixes quand ils se posaient sur le jeune homme, que ce dernier, trs habitu aux aventures rapides, osa parler cette femme, d'abord avec familiarit, puis avec audace. Le soir mme, en rentrant Paris, elle venait chez lui. A une heure du matin, il la reconduisait en voiture chez le sculpteur, et il ne put s'empcher de mentionner sa nouvelle matresse l'amant en titre. Cette curiosit absurde tait invitable. --Depuis combien de temps as-tu cess de l'aimer? lui demanda-t-il. --Mais je l'aime toujours.... rpondit-elle. --Pas d'amour, en tout cas?... insista Andr. --Si, d'amour, fit-elle, et profondment. --H bien! Et moi, alors? interrogea-t-il avec la brutalit de l'homme qui vient d'enlever une femme et qui la mprise. (Voir _Mditation V_.) --Ah! tais-toi, dit-elle, tu ne comprends pas.... Tu me fais du mal.... Il eut un second rendez-vous avec cette fille, un troisime, un quatrime. Bref, ce caprice d'un soir devint entre eux une espce de liaison o elle apportait une sorte de fougue taciturne et presque affole. Et chaque rendez-vous il en arrivait, un peu par cette mme curiosit, un peu par une inconsciente jalousie,--car elle lui plaisait infiniment,-- parler de l'autre, et toujours la jeune femme rpondait comme la premire fois: --Je l'aime. --Et moi? recommenait-il. --Toi, ce n'est pas la mme chose, rpliquait-elle avec cette tristesse qui semblait dmentir l'emportement des caresses de tout l'heure. --Mais s'il te fallait choisir?... --Ah! je le choisirais, lui, cent fois, mais je t'aime aussi, autrement.... --Sais-tu que tu as un coeur monstrueux? lui disait-il. --Je ne sais pas, faisait-elle en haussant les paules, c'est mon coeur.... --Evidemment, concluait Mareuil aprs m'avoir rapport ce bizarre dialogue, je n'ai d'elle que les sens, rien de plus. Et il faut croire que les sens tout seuls ont par eux-mmes quelque chose de hideux, ajouta-t-il aprs un silence et d'une voix devenue srieuse, car elle finit par me faire peur, comme un monstre, en effet.... Cette sensation du plus vivant d'entre les viveurs que j'ai connus est celle que la femme temprament doit produire presque toujours sur le civilis de nos jours, tel que nous l'avons tudi. Il est trop loin de la sant pour comprendre le naturel de certaines ardeurs paennes, trop fatigu pour les partager, trop affin pour ne pas rpugner la sensualit simple et franche. Ce mme Mareuil, qui a le mot empoisonn, disait d'une autre femme temprament, une comdienne un peu forte et qui venait de partir pour Madrid: Elle est alle chercher un _Vachador_.... Plantureuses ou consumes, ce qu'il faut ces femmes, restes toutes voisines de ce que Baudelaire appelle quelque part la candeur de l'antique animal ... c'est le Franois Ier aux larges paules, la bouche humide, au nez gourmand, aux apptits joyeux comme son rire. Au lieu de cela, on la marie, la tendre Faunesse, l'nerv dont j'ai racont l'histoire sexuelle. Si elle est honnte et qu'elle ne soit pas mre, la voil qui sche dans la solitude d'un demi-veuvage. Elle grisonne avant le temps, ses dents se gtent, son teint se congestionne. Celle qui tait ne pour devenir une adorable bacchante se fane dans la fivre inutile de ses instincts comprims. C'est une malade et c'est une victime. Si elle se laisse aller ses instincts, la voil devenue un bourreau:--bourreau physique d'abord, parce qu'elle veut tre aime au sens rel du mot, ce qui reprsente un _sport_ un peu dur pour un homme dj entam par une hrdit douteuse et des expriences trop certaines;--bourreau moral ensuite, parce que c'est la femme qui vous trahit au sortir de vos bras, avec vos baisers sur la bouche et votre image dans le coeur, pour le monsieur qui passe ou celui qui reste, comme Mme de Sauves a tromp, dit-on, ce dlicieux Hubert Liauran avec ce goujat de La Croix-Firmin. Lequel est le plus douloureux pour l'amant, surtout s'il se trouve, comme l'homme de nos jours, aussi merveilleusement outill pour la jalousie qu'il l'est peu pour la tendresse? Heureuse encore la pauvre Faunesse, si elle ne tombe pas sur un de ces forbans en jaquette, du monde ou de la bourgeoisie, pour qui la cristallisation propos d'une femme se dessine par un: Que va-t-elle me rapporter?... En est-ce assez pour conclure que la thorie pose au dbut de ce livre sur le duel forc entre les deux sexes se trouve vrifie avec cette premire classe d'amoureuses,--celles qui pourtant ne demandent l'homme et ne lui offrent que le plaisir des sens, ce plaisir qui rend l'me si bonne, dit le proverbe,--si cruelle, dit l'observation? * * * * * II.--_Le coeur_. Parmi les mensonges que les femmes servent aux hommes et auxquels ces derniers ont cru et croiront toujours, le plus habituel est celui qu'il faut appeler, faute d'un meilleur mot, le mensonge de la virginit sensationnelle. Il consiste soutenir qu'elles taient, l'poque o elles ne vous connaissaient pas, la Galate d'avant Pygmalion, la statue de marbre o rien ne palpitait. C'est vous qui les avez veilles, vous qui elles doivent la rvlation d'elles-mmes. Comme la plupart des mensonges dbits par ces fines et subtiles personnes, cette allgation repose sur une vrit, savoir que ce phnomne du rveil par l'amour se rencontre en effet, sans que ce miracle physiologique puisse bien s'expliquer. Un beau jour, et cela peut arriver toutes les espces de femmes, celle qui n'avait jamais prouv le moindre frisson de volupt a le coeur pris, et elle subit une mtamorphose absolue de tout son tre. C'est mme l ce qui distingue la matresse chez qui le don de sa personne a pour principe le coeur, de la femme temprament. La sensation voluptueuse se produit chez la seconde, qu'elle aime ou qu'elle n'aime pas; la premire ne sent que si elle aime. Empressons-nous d'ajouter que ce phnomne est rare et que la crdulit masculine doit en rabattre singulirement. Il y a beaucoup de Galates, au moins par l'indiffrence, mais elles demeurent telles d'ordinaire, et l'Esther de Balzac, la fille insensible et dgrade qui s'lve, par la vertu de l'exaltation sentimentale, aux plus brlantes hauteurs de l'amour, reste une exception aussi tonnante que le gnie de son pre spirituel. Vous vous rappelez la lettre qu'elle crit avant de mourir? Elle va se tuer parce qu'elle s'est livre Nucingen pour Rubempr; elle laisse son pote sept cent cinquante mille francs, prix de ce march, et, gaminant au bord de la fosse pour qu'il ne soit pas trop triste, elle lui dit: Qui est-ce qui te fera, comme moi, ta raie dans les cheveux?... On raconte que Balzac, lisant cette lettre haute voix dans un salon, s'interrompit pour fondre en larmes en s'criant: Comme c'est beau!...--Aussi beau, hlas! que peu vraisemblable. Pour une de ces mtamorphoses possibles, que de comdies! On ne passe pas aussi facilement d'un domaine dans l'autre. Pourtant le cas existe, quoique peu commun. Le plus souvent la femme destine aimer de cet amour complet qui absorbe dans un seul tre, pour des annes, pour la vie quelquefois, les forces les plus secrtes de l'me est une femme qui, ds son enfance, a commenc de vivre beaucoup, de vivre uniquement par ce coeur. Il est rare qu'elle soit belle, de cette beaut clatante qui constitue une sorte de royaut absolue, et qui, ce seul titre, corrompt ses dpositaires. La femme qui vit par le coeur n'est pas non plus la laide. Laideur est presque toujours synonyme d'envie. Elle est gracieuse plutt que brillante, et son charme est un peu journalier. Elle aura un joli regard que la passion rendra sublime, et un visage dont la pleine loquence ne se rvlera que dans les moments d'motion suprme. Il est probable que l'esprit de conversation lui manque. Dans un salon, elle se tient une place volontiers modeste. Elle n'a ni la duret d'me qu'il faut pour jouer au fleuret dmouchet avec des phrases aigus, ni la scheresse vaniteuse qui se dissimule sous les plus innocentes coquetteries. Deux analystes ont tudi ce type spcial, Laclos et Beyle. Ils ont ainsi cr, le premier, la cleste Prsidente des _Liaisons_; l'autre, la Mme de Rnal de _Rouge et Noir_. Tous deux ont indiqu soigneusement que la femme de coeur est d'ordinaire pieuse, comme elle est timide, par une dlicatesse de sa sensibilit qui fait d'elle, quand elle a le malheur d'apparatre dans notre socit contemporaine, une proie aussi certainement voue la frocit de l'homme que l'Andromde de la fable antique, enchane au rocher. C'est la mondaine par qui un amant implacable se fait payer cent mille francs de dettes, et qu'il trahit, le soir mme, avec la premire venue. C'est la matresse qui balaie l'appartement et porte des robes de quatre sous pour que l'homme qui vit avec elle ait le droit d'aller au jeu et de rentrer ivre mort. C'est la femme abandonne, compromise, outrage, qui franchit des lieues et des lieues pour aller soigner celui qu'elle a aim et qu'elle sait malade deux jours et deux nuits de Paris. J'ai vu ces actions s'accomplir et d'autres pareilles, l'poque o j'tais le plus cruellement tromp par Colette et o j'agonisais de douleur. Je constatais que ceux pour qui ces grandes amoureuses marchaient au martyre ne les aimaient pas, et que moi, j'aimais d'autant plus mon infme matresse qu'elle me trahissait davantage. J'ai tir de ce contraste les quelques vrits suivantes, joindre aux autres tas de ces cailloux psychologiques, rgulirement casss le long du chemin de calvaire que dcrit cette _Physiologie_: XXI _Dix-neuf fois sur vingt, pour une femme, mettre de son coeur au jeu de l'amour, c'est jouer aux cartes avec un filou et des pices d'or contre des pices fausses_. XXII _L'homme se venge sur les femmes tendres de n'avoir pas t aim des coquines. Il appelle cela tre devenu trs fort_. XXIII _Par une affreuse loi de la nature masculine, tre aim d'une femme sans l'aimer nous rend mchants, et nos remords ensuite, quand nous l'avons lasse, ressemblent au regret du paysan qui, ayant tu son chien de garde coups de pied, se repent--d'tre moins dfendu_. XXIV _Un pote de ma connaissance perdit sa matresse, une veuve avec de petites rentes, qui l'avait fait vivre dix ans, en vue d'un chef-d'oeuvre jamais commenc. Il l'avait abreuve de vilenies sous prtexte qu'il faut l'artiste les expriences de la passion. Je suis trs malheureux, me dit-il, je vais profiter de ma douleur pour crire un petit_ Intermezzo _trs loquent. La pauvre femme a d en frmir de joie dans sa tombe. Elle l'entretenait aprs sa mort_. XXV _J'ai renonc plaindre les femmes qui aiment, depuis que j'ai entendu cette mme personne, la plus maltraite de celles que j' aie connues, me dire: Il est bien dur, mais si je n'tais pas l, qui est-ce qui s'occuperait de son linge? Et elle eut un sourire d'ineffable ravissement. Recoudre des boutons de chemise--pour lui--tait son bonheur. Je l'envie quand j'y songe, et je me rappelle avoir lu dans une lettre adresse Raymond Casal par une inconnue--sans doute cette Mme de Corcieux qui faillit mourir par lui--cette trange phrase. Elle le faisait rire, et elle me donne aprs des annes envie de pleurer: Ne te reproche pas mes chagrins. Si tu ne m'avais pas fait souffrir, tu ne m'aurais pas connue._ * * * * * MDITATION VII DE LA MAITRESSE (_suite et fin_) III.--_La tte_. Des mots, de tout petits mots jets d'homme homme, sur un canap du _club_,--d'un coin l'autre d'une table de restaurant,--entre deux bouffes de cigare, la nuit, revenant de quelque soire,--en disent plus long sur l'me contemporaine que des pages et des pages de dissertation. Combien de fois, causant ainsi d'une femme souponne d'avoir des caprices de temprament, avez-vous dit ou entendu dire: C'est une malade ... et d'une autre, prcipite par son coeur dans quelque dangereuse et noble imprudence: C'est une emballe ... ou: C'est une gobeuse.... Pauvres femmes, quel cours de morale plus efficace pour elles que tous les sermons de tous les carmes, si elles pouvaient entendre l'accent dont sont prononces ces phrases-l, et se rendre compte de l'effet que produisent, sur leurs soupirants en habit noir, les franches ardeurs de la nature, comme les dangereux enthousiasmes du sentiment? Il existe, en revanche, une troisime espce de femmes, que j'ai appeles _de tte_, faute d'un terme plus prcis, et que ce mme langage masculin tiqute d'un terme aussi mrit que les deux autres sont durs: les _dtraques_. C'est ici que je devrais--en vritable physiologiste littraire prtentions plus ou moins justifies de physiologie scientifique--faire intervenir la Grande Nvrose pour dcrire avec plus d'autorit professionnelle cette crature, suspecte d'hystrie, qui ne connatra jamais ni les ivresses de la volupt physique, ni les magnificences du profond amour, et qui pourtant est la vraie matresse moderne, celle que l'Amant d'aujourd'hui rencontre quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, comme l'attestent les comptes rendus de la _Gazette des Tribunaux_ et les _faits divers_ des autres feuilles,--ces instructifs procs-verbaux de la moralit contemporaine. Dans ces drames multiplis de l'adultre ou de la jalousie auxquels vous assistez chaque matin, commodment assis devant la table de votre djeuner en lisant votre journal, essayez donc de dcouvrir le moindre lment d'une motion vraie--ou sensuelle ou sentimentale.... (Pour plus de dtails, voir _Mditation XVI_.) Voil une femme qui a tir sur son amant comme sur une bte fauve et qui arrive devant le tribunal, fire de son action, heureuse du frisson de curiosit qu'elle soulve, en toilette soigne et la bouche hautaine. Croyez-vous que si jamais son coeur ou seulement ses sens avaient vibr une minute auprs de cet homme qu'elle a tu, elle se pavanerait dans le cabotinage de sa vengeance avec cette absolue srnit? Et cette autre qui, elle, a vu hier son amant assassin par son mari et qui se laisse aujourd'hui interviewer par un reporter, comme un auteur au lendemain d'une premire, que pensez-vous des motions que lui faisait prouver cet amant vivant? Et celle-ci qui s'est associe avec cet amant pour trangler un malheureux et le dvaliser, et qui prsent charge son complice de toute la responsabilit du crime?... Fermez le journal ensuite et rappelez-vous ces autres drames, sans dnouement sanglant, que colporte la chronique des salons ou des coulisses: les implacabilits de certaines rancunes, les perfidies froidement accomplies, les oublis et les froideurs des lendemains de liaison. Autant de signes qui attestent qu'une femme peut avoir suivi une longue intrigue, accept des rendez-vous, compromis son nom, donn sa personne, sans plus de palpitation intrieure que la feuille de papier sur laquelle j'cris ces lignes. Ces amoureuses sans amour, ces dvergondes sans jouissance, sont pourtant pousses commettre des folies. Par quoi?--Par une _ide_. Ce sont des _crbrales_, et en cela les vraies femelles du mle dsquilibr qu'elles ont presque toujours pour complice. Mais l'analyse de quelques types de l'espce prcisera mieux cette thse si contraire aux prjugs reus: savoir qu'en galanterie les pires garements viennent de la tte, et que, plus une femme est froide du coeur, froide des sens, plus elle ira dans la faute, du ct de la perversit. Et voici un lger croquis des divers aspects sous lesquels se prsente le plus souvent la crbrale. * * * * * 1 _La chercheuse_.--Est-il besoin de la dfinir, celle-ci, et qui ne l'a rencontre, ou dans sa vie ou dans celle d'un ami? C'est l'affole qui va poursuivant, travers les expriences successives, et d'aventures lgres en aventures monstrueuses, une sensation dont elle rve et qui la fuit toujours. Et c'est aussi la romanesque faux qui multiplie autour d'elle les complications sentimentales, afin d'veiller dans son tre intime un frmissement d'me qu'elle ne connatra jamais, malgr toutes les raisons de palpiter que son imagination donne son coeur.... Vous avez entendu parler de la premire et raconter ses audaces de libertinage. Le hasard vous met en sa prsence, et vous demeurez tonn de son masque presque tragique, qui semble dmentir toute son histoire, de son regard, aigu la fois et fatigu, o se devine la tristesse d'une dception ternelle. Elle cause, et son cynisme sans gaiet, fltrissant comme celui d'un viveur blas, vous serre le coeur. Vous entrevoyez, dans cette femme qui passe pour une assoiffe de plaisirs, et qui parfois a tout quitt, mari, famille et socit, afin de vivre en pleine fantaisie, des abmes d'ennui, des gouffres de dtresse. Dans quelques annes, c'est la morphine qu'elle demandera cette sensation vainement poursuivie dans la souillure de toutes les pudeurs.--La romanesque, elle, a des chances de finir dans une dvotion qui ressemble la vraie pit comme ses folies volontaires de jeunesse ressemblaient l'amour. C'est cette figure, indfinissable par le mlange de corruption et d'angoisse, d'insensibilit foncire et de frntique dmence, qui remplit les romans franais modernes depuis la _Madame Bovary_ de Flaubert. Ce grand prosateur fut le premier, avec sa duret chirurgicale d'ancien carabin, dshabiller la chercheuse de ses oripeaux potiques. Qu'il a bien montr l'impuissance du coeur et celle des sens dans l'arrire-fond de cette crature qui vous poussera au crime, comme Emma y pousse Lon dans le clbre roman, prte qu'elle est elle-mme tout oser pour _vibrer_, ne ft-ce qu'une minute,--et elle ne vibrera jamais! * * * * * 2 _La comdienne_.--Vous est-il arriv de raconter une histoire laquelle vous aviez t ml, devant un camarade, tmoin lui aussi de cette histoire, qui vous a interrompu par un mais non, mais non ... et il vous a prouv, clair comme le jour, que vous veniez de fausser la vrit--sans vous en apercevoir? Avez-vous rflchi ensuite au petit travail qui s'tait accompli dans votre esprit, la touche d'inexactitude ajoute ici, ajoute l, et constat combien il est ais de se duper soi-mme, avec la plus nave inconscience? Je me souviens que nous assistions ensemble, Barbey d'Aurevilly et moi, voici des annes, un spectacle d'acrobates. Nous vmes l un trapziste mutil--il ne lui restait qu'une jambe--qui excutait d'incroyables voltiges, tour de poignet, sur une barre fixe. Cette agilit rendait plus navrant le sautellement d'insecte bless avec lequel, son exercice fini, le malheureux gymnaste regagnait sa place, sur son pied unique. Trois ans plus tard, mon grand ami m'interpelle d'un bout l'autre de la table d'un dner: Vous vous rappelez, me dit-il, ce danseur de corde qui n'avait qu'une jambe?... J'ai vainement essay de lui prouver qu'il se trompait. Sa mmoire de puissant artiste avait travaill comme un vin qui fermente, et il _voyait_ son souvenir, tel qu'il le disait.--Ce phnomne du mensonge de bonne foi, trs commun chez les enfants, dont le faux tmoignage en justice a fait condamner tant d'innocents, devient chez certaines femmes une habitude constante. Il s'tablit rellement chez elles une seconde nature, factice et pourtant sincre, ct de l'autre. C'est alors un extraordinaire dsordre mental dans lequel cette femme elle-mme ne se reconnat plus. Et la comdienne apparat, non pas celle qui vous joue un rle par intrt, mais celle qui se le joue d'abord, ce rle, elle et pour elle. Malheur vous si vous lui servez de prtexte, si, par exemple, elle se met en tte d'avoir pour vous ce que le langage des modistes appelle encore une grande passion! Il lui faut taler du sentiment, et tous les moyens lui seront bons pour y arriver: elle vous bouleversera votre vie, vous tranera de scne en scne, vous trompera pour revenir vous le raconter, s'empoisonnera et en chappera pour crier son suicide toute la terre. Et le pire de cette mise en scne ternelle sera que vous n'aurez mme pas eu, durant cette infernale liaison, cinq minutes de vraie douceur, celle que le petit employ de nouveauts gote le dimanche, sur la Marne, avec sa matresse d'une aprs-midi, qui ne lui jure pas qu'elle l'aime, qui ne sait que rire et que chanter en se balanant au fond du canot.... Mais cette enfant possde ce charme incomparable hors duquel il n'y a ni joie des baisers ni bonheur des larmes:--le Naturel. * * * * * 3 _La littraire_.--Vous trouverez cette varit surtout en province. Elle se rencontre aussi Paris, en particulier depuis que le got des auteurs trangers a commenc de se rpandre et que la maladie du roman russe a fait ses premiers ravages. La littraire ressemble la comdienne par certains cts, elle s'en distingue par un trait essentiel: la vritable comdienne s'est cr elle-mme le type qu'elle entreprend de raliser, et elle en change parfois au cours de sa vie, insinuante et rveuse avec celui-ci, sceptique avec celui-l, spirituelle avec un troisime, au demeurant gniale et trs suprieure la liseuse qui copie servilement un pote ou un romancier, et dont toutes les dmarches, tous les billets, toutes les caresses pourraient porter un renvoi comme les illustrations: page 25, colonne 2. Pendant de longues annes, la littraire tait presque toujours une Sandiste, en train de _Valentiniser_ d'aprs la formule. De nos jours, vous risquez de vous heurter la Feuillettiste, qui rvera, rue Belle-chasse, de rendez-vous dans le pavillon d'un parc, au clair de la lune, comme dans _la Petite Comtesse_ ou _Camors_;-- la Sully-Prudhommiste, qui vous dira sur la plage de Dieppe, entre deux parties de petits chevaux: Il faut tenir des mains de femme Quand on rve au bord de la mer.... -- la Coppienne, qui ne manquera jamais d'arriver chez vous avec le fameux vers sur sa jolie bouche, mme si elle n'a pas trace de voile sa toque de fourrure: Oh! les premiers baisers travers la voilette.... -- la Goncourtiste, qui vous crit avec des nologismes qu'elle ne comprend pas et prpare pour vous recevoir une robe de chambre japonaise achete au Bon March;-- la Tolstoenne, qui vous dcompose ses tats d'me, tout en vous offrant une tasse de th;-- la Shelleyienne, qui vous parle, table, en dgustant une truffe au Champagne, d'un monde o le clair de lune, la musique et le sentiment ne font qu'un....--Pauvres grands crivains! Il faut cependant leur pardonner les misrables sottises auxquelles leur gnie sert de prtexte. Et tous y passent. J'ai lu une lettre adresse un jeune tudiant de ma connaissance, dans laquelle une femme de trente-sept ans lui proposait de mourir avec lui: Notre mort, disait-elle, sera celle des _Amants de Montmorency_ d'Alfred de Vigny!... Cette vieille folle avait trois petits garons en bas ge et un honnte homme de mari, qui peinait dans une maison de commerce dix heures par jour, afin de lui gagner de quoi avoir du papier lettres _moyen ge_, le temps de lire des romans et du vague l'me! Le jeune tudiant me dclamait cette phrase en pleurant, et il ne me pardonna point de lui avoir cit la rponse de Casal une fille qui se prcipitait dans ses bras en lui disant: O mon beau Rolla, tu me grises....--Non, rpondit Raymond, je ne te grise pas, je te claque ... et il la souffleta bravement, exaspr de ce surnom. C'est la seule fois que j'ai battu une femme, me disait-il, mais aussi la littrature mle l'amour est certes la plus coeurante mixture qu'ait invente la sottise humaine. Vous croyiez entendre un soupir, c'est une citation;--serrer une femme sur votre coeur, c'est un volume. Sans compter que la littraire enferme toujours en elle un bas bleu possible. Elle plane, suspendue sur votre front, la menace du rel volume o vous serez peint avec votre nom peine dfigur:--Rasal pour Casal, Barcher pour Larcher,--votre maison photographie, le tout enguirland des mille et une calomnies qu'une matresse lche possde son service.--(Voir pour plus amples renseignements le livre de Mme Collet o figure un certain Lonce qui de son vrai nom s'appelait tout simplement Flaubert!)--C'est de quoi justifier jamais la boutade prte Gautier.... Je ne crois au mot: je t'aime, que lorsqu'il est crit _t'h-_. * * * * * 4 _La vaniteuse_.--C'est l une personne trop facile classer pour qu'il y faille une longue dfinition. Il existe de par le monde un trs grand nombre de ces paons-femelles que l'on pourrait appeler les _snobinettes_ de l'amour et auprs desquelles l'homme dont on parle a seul des chances de russir. Elles se spcialisent d'ordinaire sur une catgorie de clbrits: il y en a pour politiciens et il y en a pour peintres. L'Institut fascine les unes, et d'autres le Thtre. Les gens de lettres ont les leurs, et les leurs aussi les gens titrs, les leurs enfin les princes de la mode, ceux qui sont cits dans les feuilles pour des _smokings_, et qui mritent, aprs leur mort, l'oraison funbre qu'un journal lgant consacrait ce pauvre d'Avanon: M. d'Avanon vient d'tre emport hier.... C'tait un homme mr du meilleur style. J'ai connu une cantatrice, trs jolie femme et trs spirituelle, qui avait ce snobisme de l'alcve. Elle faisait collection, dans sa chambre coucher et dans son album, de personnages en vue. Quand elle avait dit de quelqu'un: C'est une tte, j'tais sr qu'avant huit jours elle s'en croirait amoureuse, et qu'avant un mois la photographie de ladite tte figurerait dans la galerie des souvenirs de cette doa Juana pour Tout-Paris, qui avait elle-mme une rivale proccupe de lui souffler successivement toutes ces _ttes_; et ce trait nous amne .... * * * * * 5 _L'imitatrice._--qui est, elle aussi, une vaniteuse, mais d'une vanit circonscrite la lutte contre une autre femme. L'imitatrice a pris comme modle tout ensemble et comme rivale une personne de son entourage ordinairement, quelquefois d'une socit suprieure; et alors commence un _steeple-chase_ quotidien, avec ceci de plaisant que l'envie parfois ne s'en doute mme pas. Cette envie a un htel, l'imitatrice aura un htel;--des chevaux, l'imitatrice en aura;--des tableaux, et l'imitatrice en achte. L'envie reoit le lundi, l'imitatrice prend le mme jour. Si vous voulez, vous qui faites la cour cette imitatrice, la mener trs loin et trs vite, persuadez-lui que l'envie vous a distingu. Vous pourrez vous engager dans cette liaison sans crainte. Vous aurez toujours un moyen assur d'en sortir. Ce sera de laisser croire votre matresse par ricochet que cette envie vous ddaigne et en distingue un autre. Vous n'existerez plus pour l'imitatrice, qui vous aura, par-dessus le march, donn le comique spectacle de la plus charmante inconscience, car elle ne manquera jamais au gentil ridicule de vous dire, en parlant de l'autre: Mme X----, qui fait toujours tout ce que je fais.... Et elle le croira. * * * * * 6 _La voyageuse_.--C'est un joli mot d'argot mondain, que je n'ai encore vu crit nulle part. Il mriterait droit de cit dans la langue, pour dsigner ces ambitieuses, en train de voyager en effet de salon en salon et de groupe en groupe; et chaque nouveau groupe o elles s'introduisent est plus aristocratique ou plus lgant que celui dont elles partent, chaque nouveau salon plus choisi. Parmi les procds que ces adroites intrigantes emploient volontiers, un des plus simples consiste dcouvrir l'homme influent de la coterie qu'elles visent et se l'attacher par des liens qui lui fassent un devoir--et un orgueil--d'ouvrir devant sa matresse toutes les portes, d'abaisser toutes les barrires. L'homme ainsi choisi devient en effet le pilote de la voyageuse, et un pilote d'autant plus passionn qu'il tient taler devant sa conqute les preuves de sa supriorit. Mais une fois introduite dans le port, la voyageuse ne manque pas de tmoigner au naf amant qui s'est cru aim pour lui-mme une ingratitude digne de celle dont un nouveau roi gratifie les conspirateurs auxquels il doit son trne. Elle a dj mis le cap sur un autre lot et confi le gouvernail un autre timonier. Il y a des voyageuses de tout ordre, depuis la roturire qui veut entrer dans le faubourg Saint-Germain, grce l'appui d'un grand seigneur, jusqu' la femme d'employ qui se sert d'un dput pour procurer son mari la place de sous-chef, sans parler de la petite cocotte qui flatte un viveur snile pour tre invite des dners avec de grandes impures. Faut-il plaindre les chelons sur lesquels ces industrieuses friponnes posent leur joli pied d'avoir t quitts comme de simples chelons?... Cela dpend du pied, dirait un sage, et de la jambe laquelle appartient ce pied. * * * * * 7 _La dominatrice_.--L'orgueil est la seule flamme dont celle-ci ait jamais brl; mais c'est une flamme inextinguible et qui la consumera jusqu' sa vieillesse. Vous la verrez plus tard tenir un salon, et elle suffira au travail d'Hercule que ce mtier-l reprsente en correspondance, diplomatie, visites, dners en ville, conversation, etc., pour avoir la satisfaction de faire des acadmiciens ou des ambassadeurs,--en un mot, pour rgner. En attendant, comme elle est jeune et jolie, c'est inspirer des passions que se dpense tout cet orgueil. Qu'un homme chappe son pouvoir, et la voil devenue aussi malheureuse que Napolon lorsqu'il pensait Saint-Ptersbourg, la seule capitale de l'Europe o il ne ft pas entr en vainqueur. Le plus souvent, la dominatrice est une coquette. Elle sait que la fatuit naturelle l'homme en fait un esclave tout enchan pour celle qui promet, promet toujours,--et ne donne rien. Mais elle sait aussi qu'avec d'autres hommes ce jeu-l est inutile, et, changeant sa politique, elle se donne juste assez pour accrocher celui dont elle veut tre aime. Elle se donne une fois, deux fois,--et puis plus jamais.... Avez-vous vu un poisson goulu avaler un appt dont il compte se rgaler? Comme il nageait gaiement vers sa proie! Et il se tord maintenant au bout de l'hameon; puis, tandis qu'il rle dans un coin du bateau, le pcheur continue de jeter sa ligne en supputant de combien de douzaines il pourra se vanter demain.... De quoi vous plaignez-vous? La dominatrice vous a couru aprs--comme ce pcheur court aprs le poisson, tant qu'il ne l'a pas pris,--dans la pleine sincrit du plus spontan dsir.... * * * * * Et il faudrait encore numrer, parmi les crbrales, _l'Ennuye_, celle qui prend un amant pour avoir quelqu'un l sur qui elle passe ses nerfs et avec qui elle trompe ... son temps;--la _Dpite_, celle qui vous ramasse, comme un enfant rageur fait un caillou, pour vous jeter la tte d'un homme qui la vexe;--la _Mchante_, qui ne peut pas supporter le bonheur de ses semblables et vole leurs maris ou leurs amants aux autres femmes, afin de dtruire ce bonheur.... Pour peu que vous rassembliez vos souvenirs, vous vous rendrez compte de ce que devient un homme de coeur qui aime une de ces femmes-l, et de ce qui l'attend, depuis l'abandon le plus brutal jusqu' la plus cruelle perfidie, suivant le cas, sans parler de la lettre anonyme et de la calomnie. Vous comprendrez contre quelle monnaie de singe cet homme de coeur est en tout cas assur de donner ses vraies larmes, ses vraies douleurs, son vrai sang, et peut-tre ne trouverez-vous pas trop svres les trois remarques suivantes: XXVI _Le coeur fait de la femme un tre sublime, les sens dans leur brutalit en font un tre vrai. Le monstre commence avec la froideur morale et physique,--dans le cerveau_. XXVII _Dalila a d trahir Samson avec l'esprance d'prouver une sensation entre ces bras qu'elle allait livrer aux chanes_. XXVIII _On estimerait certaines femmes d'avoir un amant par plaisir_. * * * * * MDITATION VIII DU FLIRT ET DES COQUETTES Si une liaison d'amour entre l'amant et la matresse tels que j'ai tent de les dcrire est le plus souvent une guerre, avec marches et contremarches, batailles livres et perdues, droute finale et massacre,--il existe aussi, comme pour les armes vritables, la petite guerre entre les deux sexes, celle o tout n'est que jeu et que simulacre. Cette petite guerre s'appelle le _Flirt_. Qui reconnatrait dans ce monosyllabe britannique, sec et cinglant comme un coup de fouet, le dlicieux verbe du franais d'autrefois: _Fleureter_ ou conter fleurette? Et je me souviens d'une petite scne o j'eus par le contraste la sensation si vive de la diffrence relle entre les moeurs, qui a produit la diffrence entre les deux mots. Voici de cela combien de jours? J'avais dcouvert chez un marchand une bote d'ivoire que j'achetai pour Colette. C'tait une bote du dix-huitime sicle, orne d'une miniature qui reprsentait deux amoureux en train de danser un pas de menuet, gaiement, tendrement, au son d'une espce de musette tenue par un nain, dans un paysage de rve.... C'est presque l'automne, car le feuillage des arbres prend par places des nuances blondes, comme on en devine sous le rien de poudre qui blanchit les cheveux de la danseuse. C'est encore l't, car entre les branches luit un ciel d'un bleu doux et ple comme la soie du justaucorps du danseur. Il est de face, et il rit en levant sa main reste libre, tandis qu'elle se montre, elle, en profil perdu, et qu'elle tourne dans sa robe couleur de rose, un rose demi fan, un rose sur le point de passer, comme l'heure charmante....--Mon Dieu! que j'tais peu n pour vivre dans ce Paris de dcadence o j'ai tant us de mon coeur, peu n pour aimer la perverse enfant qui j'apportais cette miniature, par une nuit glace d'hiver! Je me vois encore montant l'escalier du Thtre-Franais et tirant la bote de ma poche pour regarder une fois de plus ces deux amants. Il faut tout dire. Le jeune homme me ressemblait un peu, et la jeune femme avait tant de Colette, par la ligne fine de la taille, par la grce triste dans le demi-sourire! L'ide que c'tait, ce songe d'un peintre mort, l'image de deux tres jadis pareils nous, mais heureux, me jetait dans cette mlancolie presque folle qui ne fait que rendre si sensibles les places les plus malades de l'me. Et cela se passait dans un couloir de thtre, devant des portes de loges derrire lesquelles des acteurs et des actrices s'habillaient pour le deux ou le trois!... Quand j'entrai chez Colette, elle tait assise devant sa glace, occupe faire sa figure. Je vis son regard deux choses: d'abord que je la gnais, et puis qu'elle traversait une de ses minutes de blague sans esprit. Il y avait, vautr sur un des fauteuils de cette loge, un lgant mine de cocher, avec qui elle devait me tromper un jour,--si ce n'tait pas dj fait? Je lui donnai la petite bote cependant, je ne sais pourquoi. Elle la prit, elle regarda la miniature, puis la passant au monsieur: Voyez donc, Salvaney, dit-elle, en voil une drle de manire de _flirter_.... Pouvais-je lui rpondre que la danseuse en robe rose et le danseur en justaucorps bleu ne _flirtaient_ pas, mais qu'ils _fleuretaient_, et cette cuistrerie sentimentale m'et-elle empch d'avoir le coeur navr, une fois de plus, en la voyant, sitt ma pauvre bote pose parmi les pots de fard et les pattes de livre, aguicher de nouveau ce Salvaney, devant moi, comme si je n'eusse pas t l? Et voici que je me demande ce qu'elle a fait de la pauvre miniature. Oui, devant quels _flirts_ de cette cruelle fille le nain continue-t-il de jouer sa musique, les astres de blondir, le ciel de bleuir, l'homme qui me ressemble de sourire et celle qui lui ressemble, elle, de tourner dans sa robe couleur de bonheur fini?... Allons, allons, monsieur le docteur Claude, analyste professionnel, misogyne patent, prtendu connaisseur de l'me de la femme, ramassez votre scalpel et votre microscope, et montrez l'honorable assemble les petites expriences que vous savez faire. Vous n'tes pas l pour cueillir des roses, mais pour taler des fibres et pour dissquer des morceaux de coeur humain.... Ah! que les roses ont un plus doux parfum!... * * * * * Il est donc bien mort, ce vieux verbe franais, aussi mort que les fleurettes blanches ou mauves de la saison o il fut invent, et le dur mot anglais triomphe. Il dsigne: la chose d'abord, et votre matresse vous dit: Le _flirt_ m'amuse;--l'habitude ensuite: Je suis un peu _flirt_, dit-elle encore;--enfin le monsieur ou la dame avec laquelle se pratique cette habitude: Un tel, dit toujours la mme matresse, vous n'allez pas en tre jaloux, c'est mon _flirt_, et vous comprenez qu'elle entend par l une cour lgre et sans consquence. Le bon Littr, que je viens d'avoir la curiosit de consulter sur ce mot nouveau, est de l'avis des femmes, et il le dfinit: Mot anglais qui signifie le petit mange des jeunes filles auprs des hommes et des hommes auprs des jeunes filles.... Oh! ces philologues, quels discrets personnages! Moi qui ne suis pas un philologue, mais qui ai t, suis et serai jusqu' la mort un jaloux,--un de ces insenss qui veulent tout prix savoir ce qui leur sera si dur ensuite connatre,--c'tait justement le petit mange qui m'intriguait jusqu' me torturer. O commenait-il? O finissait-il?... Encore aujourd'hui que je suis, comme on dit dans le bon peuple, retir des voitures, je voudrais deviner au moins ce que les femmes signifient au juste par ce terme la fois si clair et si indfinissable. Un jour que je visitais Florence en compagnie d'une dame amricaine rencontre par hasard, nous nous arrtmes devant un tableau de _l'Angelico_ qui reprsentait une rsurrection. Des religieux sortaient de leur fosse ouverte, et des sraphins aurols d'or les embrassaient tendrement sur la bouche. --Regardez donc, monsieur Larcher, me dit ma compagne avec la plus aimable candeur, ces petits moines qui flirtent avec les anges.... Cette phrase me rendit rveur, et le petit mange serait rest jamais fltri aux yeux de mon imagination trouble, si, quelque temps de la, ayant fait usage de ce terme _flirt_ devant une autre dame, Anglaise celle-l, elle ne m'et interrompu avec un mpris anglo-saxon,--profond comme la mer qui spare l'le vertueuse du continent corrompu: --Pardon, monsieur, mais c'est un mot que je n'ai jamais entendu qu'en France.... Je me sentis, cette phrase, couvert du flot de l'infamie gallo-romaine, mais je n'en fus pas plus avanc dans la dfinition de ce prilleux badinage, ou de cet amour sans amour, qui ressemble au vrai duel des sexes comme un assaut d'escrime une sance sur le terrain.--Dans _fleureter_, il y a _fleuret_, aurait dit Victor Hugo.--C'est vrai pourtant, qu'il est quelquefois innocent, ce badinage. Avez-vous vu, dans un salon, une jeune femme entraner un homme vieux ou jeune vers quelque coin un peu l'cart, divan drap ou fauteuil adoss? De son bras nu elle frle la manche de l'habit noir. Son pied chauss de soie ajoure frmit nerveusement sur le coussin de vieille toffe. A chaque mouvement de l'ventail garni de plumes soyeuses, l'homme sent venir lui la douceur du parfum qui mane d'elle, de ses paules dlicates, de sa robe frissonnante, de ses cheveux o chatoient des pierreries. Elle lui parle, dans l'intimit de cet angle de salon, avec une voix de tte--tte. Que lui dit-elle? Et que rpond-il? Elle rit, et ses dents apparaissent, si joliment blanches. Ses yeux, lui, brillent et traduisent la petite griserie d'amour-propre et aussi de dlice physique qui envahit un homme distingu--encore un mot exquis du vieux franais--par une jolie femme. Quand, une demi-heure aprs, le couple se spare, il se trouve toujours quelqu'un pour s'approcher de la dame, d'un air ou mcontent, ou ironique, ou indulgent, ou lger: --Avez-vous assez flirt, ce soir?... --Que voulez-vous? me rpondit une aimable personne qui je servais ce reproche obligatoire,--amicalement,--le _flirt_, c'est le pch des honntes femmes. C'est encore une dfinition, celle-l, dont le seul malheur est de ne convenir qu'au _flirt_ des honntes femmes, justement, et pas du tout au _flirt_ des autres. Or, il faut croire que ces autres considrent comme licite tout ce qui n'est pas l'essentiel de la possession, depuis les serrements de main jusqu'aux serrements de taille, en passant par les baisers sur la nuque et les baisers sur les lvres. Du moins, d'tranges confidences faites par plusieurs de mes jeunes amis m'amnent le croire. J'en avais un qui venait chez moi de temps autre m'apporter des sonnets qu'il crivait pour une fine marquise, spare ou veuve, je ne sais plus. Il me racontait, avec la discrtion naturelle la jeunesse,--qui est gnralement celle des tambours,--ses rendez-vous avec la dame, leurs promenades en fiacre, leurs courses dans les bois prs de Paris, le tout accompagn de menues privauts qui affolaient ce garon, et il ajoutait: --Elle est loyale.... Elle m'a prvenu qu'elle voulait bien _flirter_, mais qu'elle n'aurait jamais d'amant.... Dans ce cas-l, et si le _flirt_ est le pch des honntes femmes, il serait l'honntet des pcheresses. Il conviendrait donc, si l'on dessinait une carte moderne du Tendre, de distribuer cette province spciale en deux dpartements: celui de _Flirt et Vertu_, et l'autre, celui de _Flirt infrieur_. Les amants, eux, ne font pas cette distinction, et, en conservant un terme unique pour l'une et l'autre sorte de familiarit, ils dmontrent que cette funeste et trop lucide jalousie est le vrai microscope de l'analyste. Pour ces logiciens de douleur, la femme honnte et l'autre recherchent dans le _flirt_ la mme sensation; celle du dsir de l'homme, ici respectueux, inavou, potique comme un hommage; l provoqu, presque brutal et repouss brutalement, mais toujours le dsir. C'est bien cela, c'est cette joie, ici nave, l corrompue, que la femme prouve se sentir souhaite par un homme, dont souffrent tous ceux qui aiment cette femme, car ces gneurs admettraient volontiers cet axiome: XXIX _Il n'y a pas de demi-pudeurs ni de demi-impudeurs_. Ont-ils raison? J'ai toujours pens: oui, quand il s'agissait de ma matresse, et: non, quand il s'agissait des matresses des autres.--Ce n'est pas l ma plus grande originalit. * * * * * Lorsqu'on parle de relations qui vont ainsi du moins appuy des marivaudages la plus raffine indiscrtion de caresses, tout est nuance; par suite on s'y trompe bien aisment. C'est ainsi que la femme qui flirte est souvent confondue avec la coquette. Un abme les spare pourtant. La premire a le got du frmissement qu'elle veille chez l'homme; elle veut tre convoite, dguster l'hommage que cette convoitise rend son charme, s'y prter, s'en amuser,--et c'est fini. La seconde veut tre aime sans aimer, et provoquer des passions qu'elle ne partage pas. Aussi la premire peut-elle tre une dlicieuse crature, qui garde, sous des dehors de lgret, les plus vraies dlicatesses, au lieu que la vraie coquette est toujours une cruelle, qui, dans le fond du fond de ce qui lui sert de coeur, veut se procurer _la sensation de faire souffrir_. Voyez aussi comme elles procdent l'une et l'autre, de manire diverse. Il y a de la plaisanterie, du rire, un peu de gaminerie mme dans le dbut du _flirt_ de la vraie _flirteuse_,--le ptillement d'un vin de Champagne qui ne serait que de la mousse, sans la moindre goutte d'alcool au fond du verre. La coquette, elle, a toujours soin de vous prouver d'abord que vous avez produit sur elle une impression profonde et surtout srieuse. Elle veut vous entraner sur le chemin de la passion tragique, et la familiarit piquante est un mauvais guide pour ce chemin-l. Il s'agit de vous persuader que l'on vous a remarqu,--mais srieusement. La coquette aura donc l'art d'interroger ceux qui vous connaissent et de savoir les ides qui vous plaisent: vos gots particuliers en livres, en tableaux, en pices de thtre, par exemple. Elle vous en parlera de manire vous convaincre que lorsque vous n'tes pas l elle pense vous longuement. Entre sa faon de vous accueillir et ses relations habituelles avec les autres hommes, elle mettra une diffrence dont votre vanit sera chatouille jusqu' la pmoison. Si elle est enjoue avec tout le monde, avec vous elle sera grave, presque triste, et vous croirez dcouvrir en elle une femme que personne ne connat. Si elle est rserve d'habitude, avec vous elle aura de l'abandon, comme une dtente et une confiance que vous vous imaginerez avoir provoques. Si elle est musicienne, elle choisira certains morceaux de piano qu'elle ne jouera que pour vous, et de quel geste religieux elle fermera ce piano en se levant, comme si entre vous et elle il venait de passer, pour vous bnir, l'Ame de Chopin! Est-elle bibeloteuse? Elle vous consultera sur ses achats, prte renvoyer l'adorable ventail ancien que le marchand lui offre et qui vous dplat. Elle ne voudra plus lire que d'aprs vos conseils. Si par bonheur elle n'est ni musicienne, ni artiste, ni littraire, elle vous soumettra sa toilette, et elle vous interrogera sur sa robe, avec un air de mettre son destin vos pieds. C'est l'A B C du trait de la coquetterie que ces fines manoeuvres, trait crit dans une langue dont aucun homme n'a jamais pu dchiffrer plus de cinq lignes. Le volume a cinq cents pages!--Quand la coquette vous a bien convaincu de la sorte que vous tes entr dans son coeur trs avant, c'est elle qui se trouve, vous ne savez comment, s'tre installe dans le vtre, et, votre vanit aidant, elle se met vous torturer avec le plus froce plaisir, au lieu que la vraie _flirteuse_, du jour o elle s'aperoit que le badinage tourne au srieux, n'a qu'une seule ide, celle de l'interrompre. A celle-ci, inspirer une passion cause une vritable rpugnance. Ajoutons tout de suite que, pareille aux grands capitaines qui changent de tactique selon les terrains, la coquette sait employer le _flirt_ avec certains hommes, ceux-l prcisment qui ont la faiblesse de se croire trs forts et qui se dfieraient de la grande impression produite par eux. La coquette spcule alors sur cette loi, que le _flirt_ est un tat d'quilibre instable, toujours la veille d'une culbute d'un ct ou de l'autre. C'est d'ordinaire dans le nant que le _flirt_ verse, mais quelquefois aussi la nature reprend ses droits. Elle se moque bien, elle, la sauvage et l'indomptable, de nos petites combinaisons de salon, Je ferai joujou avec les sens.... dit la vertu qui ne veut pas leur cder, ou le vice qui ne veut plus. Et voil que l'animal s'veille chez l'homme et chez la femme, que toutes les colres de l'orgueil et de la sensualit grondent d'un coup. Enfin, pour reprendre la comparaison de tout l'heure, c'est comme l'assaut, lorsque le fleuret casse et que l'escrimeur qui se sent touch jette un cri. Le fer a fait plaie. Le sang coule, et le tireur tout ple tombe terre, frapp mort. * * * * * Suivons-les, une par une, les tapes que le _flirt_ peut et doit franchir ainsi pour aboutir la crise qui transforme en _opra sria_ la musiquette, et en passion, parfois si douloureuse, l'innocent, le lger badinage.--Premire priode: un aprs-midi vous allez en visite chez une dame que vous rencontrez rarement. Vous vous abandonnez un accs de jolie humeur, et vous vous montrez plus aimable compagnon que de coutume. Habitue qu'elle est vous ranger parmi les visiteurs de devoir et d'ennui, elle se surprend s'amuser de votre causerie. Vous le sentez aussitt, et vous la quittez, content de vous, autant dire content d'elle, l'ayant dcouverte, comme elle vous a dcouvert. Vous retournez dans la maison peu aprs. Vous la trouvez seule, vaguement dsoeuvre et qui s'gaie de votre prsence. Elle vous taquine sur un ton qu'elle ne prenait jamais avec vous auparavant. Vous lui rpondez de mme, et rien que ce ton-l, c'est dj du flirt. Il peut se faire qu' cette poque vous soyez, vous, en puissance de matresse. Alors cette espce d'amiti gaie avec une autre femme vous offre la petite saveur piquante d'une infidlit inoffensive et permise, sans compter qu'il s'y cache un dlassement trs doux de la corve sentimentale. Vous contractez donc la charmante habitude d'aller chez votre flirt le coeur tranquille, vous croyant bien sr que vous n'en serez jamais amoureux, ni peu ni prou. Elle, de son ct, si elle n'a dans sa vie que des devoirs, trouve frler le danger de ce quart d'intrigue juste le mme plaisir qu' dner au cabaret, puis finir la soire dans un mauvais thtre. C'est comme la tartine de caviar, l'heure du th. La grignoter, ce n'est pas plus manger que flirter, ce n'est aimer. Si la dame est en puissance d'amant,--_ch! Ch!_ comme on dit en Toscane,--cet amant aura bien mrit qu'on le rende un peu jaloux. Il faut toujours leur prouver, aux hommes, que la fidlit qu'on leur garde a son prix, et que si on voulait.... Mais on ne veut pas. Vous ne comptez pas, vous, puisque vous n'tes qu'en flirt avec elle, un flirt qui en est sa lune de miel. Vaut-il la peine de passer l'aphorisme et l'italique,--comme dans les sonates on passe au mineur, ou comme dans leurs lettres certaines femmes passent l'anglais, par lgance,--pour insinuer que les lunes de miel ressemblent aux blondes qui se teignent. Elles deviennent rousses en vieillissant. * * * * * Seconde priode: un des deux _flirteurs_ commence prouver les premires atteintes d'une vague irritation, et ce pour des motifs de l'ordre le plus divers. Elle dcouvre, elle, ce qu'elle ne savait pas ce degr, que vous aimez trs profondment ailleurs, et la voil qui se trouve aussi froisse que si vous l'aviez trahie. Pourquoi? Elle n'en sait rien, puisqu'elle ne vous aime pas, et que, si vous l'aimiez, vous l'embarrasseriez beaucoup. L'amour-propre a de ces paradoxes. Vous dcouvrez, vous, ce que vous ne souponniez gure, qu'il se cache un homme dans la vie de cette femme, avec qui elle est engage, aussi srieusement qu'elle l'est peu avec vous. Vous acceptiez avec joie d'tre la friandise, le goter, la bouche au caviar, quand vous pensiez qu'il n'y avait pas de dner. Vous voil mcontent jusqu' la fureur de savoir qu'il y a un dner vritable, et que vous n'tes pas sur le menu. Vous vous jugez un peu naf, un peu jeunet, tranchons le mot, un peu ridicule. Elle se rveille donc, elle, de son ct, un beau matin....--entre parenthses, pourquoi cette formule, comme si, sur mille matins, neuf cent quatre-vingt-dix-neuf ne mritaient pas l'pithte contraire?--bref, un matin, laid ou beau, elle se rveille toute pique de ce que vous observez avec bonne foi le contrat tacite pass entre vous. Et vous vous rveillez, vous, dcid lui prouver que vous valez la peine que l'on ait un peu peur de vous. C'est l'poque des ingalits volontaires d'accueil, de sa part, elle; des discours presque amers, de votre part, vous. Elle se moque de vous, avec ces justesses dans la raillerie qui transforment un mot dit plaisamment en un mot qui fait mal. Vous avez avec elle des inquisitions de jaloux et des durets de mari. L'orage flotte dans l'air chacune de vos visites, et, s'il n'clate pas, vous le pressentez tous les deux, comme des nerfs malades souffrent de l'lectricit de l'atmosphre, quand il n'y a pas encore de nuages. Soyez tranquille, ils arrivent vers vous, ces nuages, et avec eux les clairs, le tonnerre, la grle, de quoi couper sur pied les jolies marguerites que vous tiez en train d'effeuiller, en esprant toujours rester sur le _pas du tout_ du ptale consolateur! * * * * * Troisime priode: il n'y a plus de lune, ni emmielle, ni rousse, mais le ciel est devenu noir comme mon encre, ou comme le coeur de Colette.--En cas de _match_, je parierais pour le coeur.--L'homme s'est jur qu'il aurait cette femme dont il connat parfois les beauts les plus secrtes, comme on connat un livre dont on a feuillet, tourn toutes les pages, vu toutes les gravures, mani la couverture en tous sens, sans en lire le texte. Elle, tonne autant qu'inquite de voir transformes en instruments d'attaque des privauts auxquelles elle n'attachait pas de consquence, montre soudain une indignation qui n'est pas joue. Ou bien c'est elle qui, jalouse de savoir jusqu'o irait sa puissance sur vous, transforme en devoirs les assiduits que vous lui rendiez. Vous vous rebellez, et la guerre commence, mais aussi un autre chapitre de cette _Physiologie_, car, une fois l, vous sortez l'un et l'autre de cette quivoque passagre et charmante de flirt sur laquelle je voudrais encore, cdant, comme dans les fables, au souci de la _Moralit_, formuler quelques aphorismes. XXX _Femme qui flirte, homme qui s'y complat, signe de peu de temprament, comme le got de l'aquarelle chez un peintre. Je rserve cette prciosit pour une feuille d'album: Le flirt, c'est l'aquarelle de l'amour._ XXXI _Une femme qui a vraiment aim, autant dire souffert, regarde flirter les autres avec les yeux d'une mre qui a perdu un enfant et qui voit des petites filles jouer la poupe_. XXXII _Certains flirts salissent une femme plus que la possession. La rose coupe sur sa tige peut rester frache et pure. La rose, mme en bouton, mme sur le rosier,--mais tripote,--est pire que fane._ XXXIII _Le seul flirt absolument innocent serait celui d'une jeune fille qui ne saurait rien des ralits physiques de l'amour. On en a connu quelques-unes vers_ 1820, _ l'poque o paraissaient d'autres_ Mditations. XXXIV _On badinerait avec l'amour, quoi qu'en dise le fameux proverbe, s'il n'tait mlang ni d'amour-propre, ni de bestialit. Ce n'est pas le coeur qui colore en tragique le marivaudage demi souriant, demi tendre. On est jaloux et on dsire. Cela suffit pour mtamorphoser le gentil caprice en passion cruelle. On se croit sincre, et le pire est qu'on le devient, en sorte que la femme qui vous aura fait le plus souffrir est quelquefois une femme que vous n'aurez jamais aime_. XXXV _Un joueur qui s'assoirait une table et devant des cartes sous la condition que, s'il gagne, il ne gagnera rien, et que, s'il perd, il perdra toute sa fortune, passerait pour un fou. C'est pourtant ce que font les hommes et les femmes qui s'engagent dans un flirt rgulier, puisque ce flirt ne peut finir que par le nant, s'il reste flirt, ou par la douleur de la passion, s'il change de nature. Mais lequel de nous ne mourrait pas dsol s'il n'avait pas connu la passion, ou du moins s'il ne pouvait pas dire qu'il l'a connue?_ XXXVI _Les femmes qui flirtent, je les appelle des matresses sches.... C'est le mot d'une trs honnte femme qui prtendait n'avoir jamais flirt. Elle avait trop de mpris dans les yeux en le prononant. Le mpris trop intense a trop song aux choses mprises, et trop y songer, c'est toujours les regretter_. * * * * * Ou le nant ou la passion, ai-je crit tout l'heure, et j'avais tort. Le flirt peut finir d'autre manire, par un sentiment assez rare, mais qui existe. C'est mme la nouveaut la plus heureuse qu'ait invente la civilisation dans les rapports entre les sexes: l'amiti. Il arrive en effet que la femme qui a flirt avec vous,--il faut, par exemple, que ce flirt ait t du plus pur gris perle, sans la moindre nuance trop forte,--il arrive donc que cette femme possde des qualits relles d'esprit et de coeur. Elle a de l'me, pour tout dire, sous la frivolit de ses dehors. Un hasard vous le rvle. Dans cet esprit vous apercevez la plus dlicieuse finesse, dans ce coeur la plus vraie droiture. C'tait par une fin d'aprs-midi, cette fois. Vous vous sentiez un peu trop triste, et, au lieu de verser dans le papotage d'habitude, vous lui avez parl comme vous vous parlez vous-mme, et elle vous a compris. Le crpuscule tombait. Le domestique tardait installer les lampes. Elle aussi s'est laisse aller vous dcouvrir un peu de cet arrire-fonds mlancolique sur lequel vivent toutes les femmes, dignes de ce nom, pass vingt-cinq ans, et lorsqu'elles se trouvent ne pas avoir la destine de leur coeur.--Si elles mritaient cette destine, soyez assur qu'elles ne l'ont pas eue!--Vous tiez venu potiner en prenant une tasse de th; vous sortez, ayant rencontr une amie que vous ne traiterez plus jamais comme auparavant, avec la lgret d'un indiffrent qui jette une heure de son aprs-midi lui dans le vide d'une aprs-midi de femme, et qui l'oublie, sitt la porte ferme. Hier, si vous aviez appris que la chronique du monde accolait son nom au vtre dans une de ces calomnies qui sont le rgal quotidien des conversations parisiennes, vous auriez souri, passablement heureux au fond, avouez-le, dans les coins sclrats de votre vanit d'homme. Aujourd'hui, cette calomnie vous blesserait, et cruellement. Que cette impression de sympathie et de confiance, prouve une fois, se renouvelle, et vous connatrez la douceur de cette camaraderie fminine qui possde toutes les grces de l'amour sans aucune de ses terribles rancoeurs. Votre amie se montrera dans sa vrit, puisqu'elle n'aura pas besoin de vous mentir. Elle vous saura gr des diverses souffrances que les autres, ceux qui l'ont aime ou qui l'aiment d'amour, lui ont infliges et que vous lui pargnez, vous, en ne la dsirant pas. Elle dploiera pour vous ce charmant esprit de la femme, qui seule sait observer et dire son observation sans formules apprises. Les autres auront eu d'elle, si elle est galante, la courtisane astucieuse et dprave; si elle ne l'est pas, ses scheresses et ses dfiances. Vous aurez, vous, les jolis abandons de l'intimit la plus dlicate,--pourvu que vous soyez de bonne foi, et qu'elle, de son ct, appartienne au groupe des femmes qui peuvent garder un ami. Il faut croire que ces deux conditions sont bien rarement remplies, puisque ces adorables amitis-l, ces amitis voluptueuses, comme disait finement un grand crivain, sont trs rares, aussi rares que la posie dans la galanterie, cette posie qui teintait de rve la danse de l'homme en justaucorps bleu ple et de la dame en robe couleur de rose passe, sur la petite bote d'ivoire donne autrefois Colette....--Il fut un temps o je me disais: Mon Dieu! que je voudrais connatre le coeur humain! Je suis devenu plus modeste, et voici que j'oublie jusqu'au sujet de ces pages d'analyse plus ou moins justes et que je soupire: si seulement je pouvais savoir les yeux qu'elle prend pour regarder la miniature et se souvenir de moi? Et si elle lit ces feuilles un jour, saura-t-elle que je les lui aurais donnes avec ivresse pour en faire des papillotes, jusques et y compris l'aphorisme final: XXXVII _Apprendre connatre les femmes, c'est apprendre connatre par avance le dtail du mal qu'elles vous feront, sans aucun moyen de vous en garantir. Cette science-l consiste augmenter la misre de l'amour par la prvision lucide de cette misre_. * * * * * MDITATION IX BONHEURS CONTEMPORAINS LES DRAWBACKS Il y a une providence pour les analystes. Je croyais bien ne venir jamais bout de ce chapitre sur la rencontre des amants qu'a clbre en vers subtils le pote Auguste Dorchain. Vous vous rappelez: ...Ni les pres ni leurs serments N'empchent que tout aboutisse A la rencontre des amants.... J'avais dcrit les deux animaux, le mle et la femelle, chacun part. Puis, sur le point de les voquer, s'affrontant, s'treignant, se dvorant, je me perdais. Voil que l'autre soir, ayant esquiss un vingtime plan de cette mditation fatale, dans le chiffre de laquelle le X m'apparaissait comme un chevalet de torture, et dchir ce plan aprs dix-neuf autres, je sors de ma maison sans but de promenade. J'arrive devant le Thtre-Franais. On donnait: _On ne badine pas avec l'amour_. J'entre dans la salle pour entendre cette prose divine, sans Colette, hlas! cette Colette qui jouait Camille, pour moi, comme aucune comdienne ne la jouera jamais. Elle me rendait si bien cette fille trange qui sait tout de la vie et qui ne sait rien de son propre coeur, qui se veut raisonnable et qu'un sourire de son cousin Rosette affole, qui repousse Perdican sincre et qui court aprs Perdican perfide! Nave coquette qui brise trois existences: la sienne, celle de son fianc et celle de Rosette ... pour rien, pas mme pour le plaisir! Oui, Colette tait adorable de charme incertain, mlancolique et dangereux dans ce rle; aussi adorable que l'actrice de l'autre soir y tait mdiocre. Et le Perdican! Et le Baron! Et le Bridaine! Tous des doublures!... Et moi!... Mes souvenirs se firent si prcis, les phrases du drame me touchaient une place si blesse de mon coeur, qu'aprs le deuxime acte je n'y pus rsister, et je quittai mon fauteuil. Dans le pristyle, et devant le buste de Balzac, je me heurte au baron Desforges: --O allez-vous? me demande-t-il. --O je n'entendrai plus ces comdiens, lui rpliqu-je. Il sourit de ma boutade et sort avec moi. Il me prend le bras et nous marchons ensemble. Je ne l'avais pas vu depuis des mois. Il ne vieillit gure. La moustache blonde est devenue tout fait blanche. Le teint s'empourpre un peu. Mais l'oeil demeure bien vif entre les paupires qui le brident, et quoique le baron ait soixante ans sonns, ses muscles, grce au massage quotidien du docteur Noirot, sont demeurs souples, comme l'attestent ses moindres mouvements. Seulement plus de cigares, plus de porto rouge,--et plus de Mme Moraines. Il a fort sagement utilis une nouvelle infidlit de cette charmante coquine pour fermer les volets de sa boutique, comme il dit. Et il a d trs bien faire les choses, car il continue d'aller dans la maison et d'y avoir son couvert ct de son successeur, un des jeunes barons Mos. Desforges, depuis cette rupture, a repris du got pour moi,--sans doute parce que Suzanne Moraines lui a dit jadis beaucoup de mal de ma pauvre personne. Et puis, je l'coute si complaisamment et je l'admire si sincrement! Un homme d'affaires qui s'est donn la peine de vivre, quel meilleur matre pour un crivain d'observation? Desforges m'entrane sous les arcades de la rue de Rivoli et me questionne sur mes travaux. Je lui dtaille ma _Physiologie_, le point o j'en suis et mon embarras. --Voil une belle difficult, me dit-il. Avez-vous la prtention de donner une thorie complte de l'amour?... --Je ne suis pas si nigaud, rpondis-je. --Alors, au lieu de vous perdre dans les gnralits, prenez donc un cas bien net, bien connu de vous, une histoire trs simple et qui soit dans la moyenne des intrigues galantes de ce temps-ci.... Qu'est-ce que vous voulez savoir? Si l'affaire est bonne ou mauvaise?... Faites comme pour une vraie affaire. Dressez un bilan: une colonne pour l'actif, une pour le passif. Chiffrez le dtail des bonheurs et des malheurs, des plaisirs et de ce que les Anglais appellent les _drawbacks_,--les inconvnients subir pour chaque avantage.--Deux additions et une soustraction, vous saurez quoi vous en tenir sur ce que les gens d'aujourd'hui ont fait de l'amour. C'est comme la politique. On ne parle que de cela Paris, et on s'y entend comme les acteurs que nous venons de voir dire du Musset.... Tenez, voulez-vous que nous tablissions le bilan, nous deux, du bonheur de Mainterne dans sa liaison avec Mme de Hacqueville? C'est un excellent exemple, cela.... Lui, trente-six ans, trente mille livres de rente, du tact, d got, joli garon, toutes ses dents, tous ses cheveux, pas de rhumatismes. Elle, vingt-huit ans, grande, lgante, beaucoup de branche, cent mille francs de rente dans la maison, un seul enfant. Hacqueville, un trsor de mari, vous le connaissez.... a a bien dur quatre ans. Vous voyez, pas de chane.... On en a parl, mais pas trop.... Enfin, un joli souvenir, premire vue; ce que souhaite un pre raisonnable son fils quand ce garon entre dans la vie, une de ces liaisons qui vous prparent au mariage.... Vous n'tes pas press de rentrer?... --Laissez-moi seulement allumer un cigare.... Nous tions devant la porte d'un bureau de tabac. --Prenez plutt un des miens, dit le baron, en tirant un tui de sa poche. Je ne fume plus, mais j'ai toujours offrir un de mes bons cigares d'autrefois.... C'est tout l'art de vieillir, cela.... * * * * * Le havane de cet homme aimable tait rellement exquis, et, tout en aspirant la fume avec dlice, je l'coutais me mettre nu l'envers d'un de ces coquets romans mondains qui font rver les petits jeunes gens et soupirer les vieillards. --Commenons par le commencement, disait le baron. J'y ai assist, moi qui vous parle.... Lucie et Mainterne se connaissaient depuis dix ans, sans jamais avoir pris garde l'un l'autre.... L-dessus, ils se trouvent tous deux assis une table de souper chez Mme de Hre, vers la fin d'un bal costum.... Elle tait en pierrette et lui en arlequin.... Je la vois, leur petite table, et, dans ses yeux lui, une flamme de dsir et d'esprance, celle d'un homme qui a du torse et du mollet, qui les montre, qui sent qu'on les regarde et qui se dit: Tiens? tiens? Et Mme de Hacqueville riait, riait.... Vers six heures, Mainterne rentrait chez lui. Il a d avoir un bon moment, en coup, se tenir peu prs ce discours: Mais, c'est qu'elle m'irait comme un gant, cette jolie femme-l; c'est fin, c'est distingu, c'est jeune, a n'a pas roul.... Je serais le premier.... La maison est bien tenue.... On dit la table excellente.... --Oh! baron!... fis-je avec un peu de rvolte. --Mais oui, mais oui, insista-t-il, a entre en ligne de compte, ces choses-l. On ne se l'avoue pas toujours: c'est la seule diffrence entre les gens romanesques et les autres.... Voyez-vous, Paris, pour un homme qui a vcu et qui sait compter, comme Mainterne,--je vous rpte qu'il avait alors trente mille francs de rente, au plus juste,--le chariot de Vnus doit porter son fronton la devise du wagon de dmnagement! Je suis capitonn. La voiture Hacqueville tait capitonne, voil tout, et Mainterne a eu la cristallisation confortable. a le ravissait, ce garon, en revenant vers sa garonnire, de sentir que Lucie l'avait trouv charmant, et a le ravissait deux fois parce qu'il n'avait, en songeant une liaison possible avec cette femme, que des perspectives de dners choisis, et de soires dans un dcor bien entendu.... Allez, mettons vingt l'actif de Mainterne, pour les ides qui lui ont papillonn dans le cerveau ce matin-l et les matins suivants. --N'avait-il pas, interrompis-je, une matresse liquider, cette Lona d'Asti qu'il partageait avec Audry, le banquier?... --Parfaitement, reprit Desforges. Ah! il s'tait organis l une combinaison idale.... Lona avait cinquante mille livres de rente elle et un petit htel. Audry donnait six mille francs par mois; et Mainterne tait ce que j'appelle de demi-coeur, c'est--dire qu'il reprsentait les loges au thtre, les dners au cabaret, un cadeau par-ci, un cadeau par-l, et puis la gaiet. Il aimait la fte, cette poque; il amenait des amis et on s'amusait!... Seulement Lona n'tait plus jeune, elle tait l'ge o les petits coquins, comme disait je ne sais plus qui, deviennent de grands pendards. Puis a tournait entre eux la pantoufle et la robe de chambre. Ils se parlaient de leur sant, des plats qu'ils ne digraient pas, des mdecines qu'ils allaient prendre, et Mainterne avait sa crise, celle o l'on veut connatre l'Amour,--avec le plus grand des A----.--Bref, au souper chez Mme de Hre succdent les visites chez Lucie. Il fait sa cour, il se dclare, elle se dfend. Et un beau jour, patatras, elle lui parle de Lona. Le sclrat avait bien espr les garder toutes deux. C'et t possible,--s'il avait avou. La franchise trouve toujours les femmes dsarmes. Elles ne s'y attendent jamais, et pour cause. Au lieu de cela, Mainterne s'tait cru rus, comme l'autruche. Il avait compt sans cette chronique de papotages qui fait la navette entre le monde et le demi-monde. Lucie exige la rupture. Elle savait tout. Lona aussi, d'ailleurs. Mais notre ami ne le comprit qu'au moment o il vint apporter cette dernire un chque de dix mille francs comme cadeau d'adieu. Lona prit ce papier, le roula entre ses jolis doigts, et elle le lui jeta en ricanant: Ramasse ta boulette; a et ta femme du monde, a t'en fait deux.... Le pauvre garon eut peur de quelque vengeance. Il s'en alla droit vers la rue de la Paix acheter Mme d'Asti un rang de perles, un souvenir de plus de deux mille louis! C'est une somme, pour le capital qu'il avait alors.... Passons-la aux profits et pertes. Lona, renseigne par Audry, lui avait donn quelques heureux conseils de placements.... Mais perdre une matresse comme celle-l, spirituelle, bonne enfant, avec une installation pioche et dfinitive, un cabinet de toilette dans le got du mien, pas un embarras, pas un tracas! Nous pouvons bien lui marquer quarante son passif, pour cette sottise-l. --J'inscris, dis-je en riant: avoir Mainterne, vingt; doit, quarante.... Total, vingt de perte, au bilan. * * * * * --Soyons justes, continua Desforges, cette rupture avec Lona fut suivie de bonnes journes. Lucie et Mainterne en taient cette priode dlicieuse o une femme s'est peu prs promise et ne s'est pas donne. C'est pour l'amoureux tous les plaisirs de la chasse et du voyage, avec cette diffrence qu' la chasse il y a toujours quelque boscard maladroit pour vous flanquer du plomb dans le gras de la jambe et quelque tompin pour vous _cirer_ au retour, dans le wagon. Quant aux voyages, je ne les comprends qu'en Belgique et pour les caissiers infortuns. Le vrai voyage, c'est celui que vous entreprenez autour de la personne d'une femme aime que vous n'avez pas encore, que vous allez avoir demain, aprs-demain, dans une semaine.... Et vous dcouvrez un univers de jolies choses dans son esprit, cet adorable esprit qui fait que chaque matin les gavroches du tlgraphe portent d'un bout l'autre de Paris de vrais chefs-d'oeuvre de grce, de malice et de coquetterie, sous la forme de petites dpches bleues.... Plus tard, la dame se servira de cet esprit contre vous. Elle l'emploie, en ce moment, tout entier vous sduire. Et puis c'est des nuances de son got que vous ne souponniez pas, c'est des faons de vous refuser ou de vous donner un baiser, d'avancer ou de retirer son pied, sa main, de hocher ou de pencher sa tte, qui vous font demeurer bouche be devant cet tre, pour vous unique.... Quand elle vous propose une tasse de th, elle a une manire si elle de prendre le sucre entre les pincettes, que vous la regardez comme un boursier en voyage regarde la cote en constatant que ses valeurs ont mont et qu'il a gagn deux cent mille francs rien qu' se promener.... Et puis chaque visite vous apprend deviner mieux ses beauts caches. Vous explorez des pays inconnus, un peu davantage,--votre futur royaume.... Enfin, c'est du dsir, ce qu'il y a de plus difficile se procurer pour nous autres qui nous sommes assis tant de tables et qui nous en sommes toujours fourr jusque-l, comme disait la chanson.... Du dsir! J'ai connu autrefois un juif allemand, cinquante fois millionnaire, devant qui un de nos amis se plaignait d'tre moins brillant avec les femmes, et le vieux banquier de rpondre, avec un accent que je ne peux pas vous imiter: Moins brillant!... Vous tes bien heureux. Moi, je ne connais mme plus les douceurs de l'incertitude.... --J'inscris donc cinquante, n'est-ce pas? l'actif de Mainterne, interrompis-je; cinquante moins vingt.... --Pas si vite, jeune homme, reprit le baron; il faut dcompter quelques autres _drawbacks_, et d'abord la ncessit de retourner dans le monde.... Quand Mainterne tait l'amant de Lona, il choisissait ses salons. Il ne faisait pas une visite. C'tait un de ses axiomes, lui: Si les gens sont assez susceptibles pour se formaliser d'un petit manque d'gards, il vaut mieux se brouiller tout de suite ... et il pratiquait. Il arrivait au cercle vers les cinq heures, potinait, cartonnait ou billardait jusqu' sept. Il s'habillait l, neuf fois sur dix, et tantt il y dnait, tantt il allait dner dans quelque maison o il tait sr de se plaire et de plaire. Il avait toujours quelques invitations auxquelles il se rendait ou ne se rendait pas, suivant son caprice. Quand il lui convenait de faire un tour l'Opra, il entrait dans une loge son got ou n'y entrait pas. Enfin, c'tait un Parisien indpendant, l'espce la plus rare, les seuls qui jouissent vraiment de cette incomparable ville.... Du jour o il eut la petite Mme de Hacqueville, l, dans sa tte, et l, dans son coeur, il l'eut aussi dans sa vie.... Voyez-vous la scne? Elle, assise au coin du feu, aprs avoir chang les confidences des mes soeurs: Je vous verrai chez les Taraval, mercredi?... Lui, hypnotis par un bas de soie gris perle, aperu au bord de petits souliers brods: Non. Ils ne m'invitent plus, je n'y ai pas mis de cartes depuis si longtemps....--H bien! il faut en mettre et faire votre paix avec Mme Taraval quand vous la rencontrerez ici.... Elle est si bonne! Et voil Mainterne oblig d'avaler les Taraval, qu'il ne peut pas supporter, et les Ethorel, et les Sermoises, et les Donv.... On le voit des cinq heures.... On l'invite de grands dners.... Vous savez? Ce _drawback_-l, pour moi, c'est cinquante. --Pauvre Mainterne! dis-je mon tour. Toujours vingt son passif. Il est vrai qu'il n'en est encore qu'aux menus suffrages. --H! pas si menus! reprit Desforges en esquissant un geste qui pouvait passer pour un commentaire de la formule de nos pres sur ce qu'une jolie femme doit avoir de gorge: de quoi remplir la main d'un honnte homme. * * * * * Nous avions travers la place de la Concorde, et nous remontions le trottoir de gauche des Champs-Elyses. Je n'eus pas de peine comprendre qu'en me prodiguant ainsi les trsors de son exprience le baron avait surtout pour motif le dsir d'tre reconduit jusqu' sa porte. Cela l'ennuyait de rentre seul. Mais je l'aurais accompagn jusqu'au pont de Neuilly pour l'entendre qui m'imitait Lucie d'une voix ironique: --Enfin la minute solennelle arrive, celle o Mme de Hacqueville lui soupire: H bien! oui, mon ami, je ne veux pas que vous souffriez ... je serai vous ... et le jour et l'heure, ce qui signifie en bon franais que l'heureux Mainterne dut recommencer courir les rez-de-chausse meubls pour trouver un asile son bonheur. Avec Lona, il n'avait pas besoin _d'aimoir_,--c'est bien l un mot de votre nouvelle criture, n'est-ce pas?--et il avait compt que Lucie viendrait chez lui. Elle avait eu le bon sens de ne jamais y consentir. C'est trs amusant, vingt-cinq ans, ces courses-l, la recherche des Paradis en garni. A trente-six, c'est beaucoup moins drle. Les mobiliers paraissent fltris, fans, frips, inhabitables. Les gens vous dvisagent avec des physionomies de matres-chanteurs. On se souvient de Lona, de son large lit avec ses draps en fine toile de Hollande, du fameux cabinet de toilette. Mettons vingt au passif pour ces misres-l, ce qui fait quarante, et arrivons au rendez-vous.... Une femme du monde, du meilleur monde, et qui en est sa premire faute, c'est trs flatteur pour l'amour-propre,--vingt l'actif pour cette flatterie-l,--mais, dans un lit, ce sont d'autres qualits qu'on apprcie, et les trois quarts du temps vous avez l une ignorante qui ne comprend rien et qui vous fait penser des amours avec ces statues de reines couches sur les tombeaux. Et les quatre quarts cette ignorante est une prudente qui a commenc par vous demander votre parole que vous lui viterez une grossesse parfaitement inopportune.... Et alors, avec l'ignorance et la prudence combines, pas un bon moment, ce que j'appelle un bon moment.... C'est comme les repas dans les gares: quinze minutes d'arrt, buffet. Dner excrable, et il vous faut vous lever de table avant d'avoir fini!... Et puis c'est un tas de petits _drawbacks_ de dtail. Elle ne veut pas s'habiller devant vous. Elle ne sait plus comment remettre ses bottines, car elle est venue en bottines pour ne pas se compromettre. Et si son mari l'avait fait suivre? Et si on la rencontrait? Ah! elle aimerait mieux cela. Elle serait vous pour la vie.... Voyez-vous la tte du Mainterne qui boutonne les bottines tant bien que mal, qui vient d'avoir le triste plaisir que je vous ai dcrit et qui songe cette belle perspective de la solitude deux.... Il en a la petite mort en y pensant.... Cinquante au passif pour ce premier rendez-vous. --Cinquante au passif ... plus quarante. Doit Mainterne quatre-vingt-dix, calculai-je; mais il y a le second rendez-vous, le troisime, le quatrime, et pour combien comptez-vous le plaisir d'veiller justement cette innocence, d'instruire cette ignorance, de triompher de toutes ces pudeurs, afin d'avoir d'elle cette ingnuit de sensations?... --H l! H l! fit Desforges avec l'intonation d'un cavalier qui veut arrter sa monture. Ne nous emballons pas. Je vous accorde cinquante, soixante, soixante-dix l'actif de Mainterne pour ces flicits-l, quoiqu'on amour, voyez-vous, les ducations ne m'aient jamais beaucoup tent. On travaille toujours pour d'autres. Quatre-vingt-dix moins soixante-dix. Le passif redescend vingt. Et puis passons au quinzime de ces rendez-vous. Encore un _drawback_, et un terrible, celui-l! C'est le jour et c'est l'heure fixes. Quand Mainterne tait l'amant de Lona, il allait chez elle, il n'y allait pas. a lui tait incommode? Il dplaait son moment, voil tout. Avec une femme surveille comme Mme de Hacqueville, qui arrivait lui donner une heure sur vingt-quatre chaque trente et un du mois, il n'y a pas dire, il faut y aller, l, comme chez le dentiste:--On vous arrachera votre dent quatre heures et demie....--Mais ma dent ne me fait pas mal.--On vous l'arrachera tout de mme.... Ce bonheur sur commande, pour moi, c'est le plus grand des _drawbacks_ dans ces liaisons avec les femmes du monde. Mais soyons modrs: estimons vingt-cinq cet ennui-l; nous avions vingt au passif de Mainterne, va pour quarante-cinq, et nous mollissons. --Et l'argent? lui demandai-je triomphalement. Au moins les femmes du monde ne cotent rien. --J'y arrive, rpondit avec calme l'ancien protecteur de Mme Moraines, sans tre le moins du monde troubl par ma gaffe, dont je m'apercevais, moi, en rougissant. Ecoutez cette petite anecdote: Mme de Hacqueville a un frre, le petit Seldron, le jeune, celui qui s'est mari l'anne dernire. Notre Mainterne s'tait cru trs habile en se liant avec toute la famille. Il faisait le bsigue d'une vieille tante qui le trichait! Il s'aplatissait devant trois vieux adorateurs platoniques dont Lucie lui avait dit: Ceux-l, ce sont mes amis, mes vrais amis, d'excellents amis.... Vous serez gentil pour eux! Et Mainterne tait gentil, gentil ... si gentil qu'aprs l'avoir dtest, les trois vieux l'aimaient. Ils l'aimaient trop, surtout le plus raseur. Mainterne ne pouvait plus monter cheval sans tre accompagn de celui-l. Vous pensez s'il tait tu et toi avec le frre. Un matin, ce frre dbarque chez son meilleur ami, neuf heures: Ah! mon cher Mainterne, tu vois un grand misrable.--Que se passe-t-il? rpond l'autre, flairant la carotte.--J'ai jou au cercle hier, j'ai perdu.... Si je n'ai pas pay avant midi, je suis affich.... Je vous passe le discours, qui peut se rsumer ainsi: Cinq cents louis, ou je me brle la cervelle. La cervelle du frre d'une femme qui l'on jurait la veille un ternel amour dans un rez-de-chausse clandestin, c'est sacr, n'est-ce pas? Mainterne a pay. Surtout pas un mot ma soeur....--Pas un mot.... Il n'en a jamais parl, en effet. C'est sa tte que j'ai tout devin, moi qui savais l'embarras du frre et que ce garon tait brl partout, y compris sa famille et les usuriers.... Ces petits embtements-l, et d'autres semblables que je vous passe sous silence: tels que l'obligation de la correspondance d't, lui qui tenait en sainte horreur le papier, la plume et l'encre,--tels que les innombrables cadeaux du jour de l'An chez tous les Taraval, Ethorel, Donv, enfin les vingt-cinq maisons solennelles o il faisait tapisserie le reste de l'anne,--c'est bien cinquante ou quarante de _drawback_, cela. --Mettons trente? interrompis-je. * * * * * --Soit; nous voil soixante-quinze, reprit Desforges. Je vais vous tonner, fit-il en prenant un temps: je les lui passe son actif, ces soixante-quinze, pour l'amiti de Hacqueville. Mainterne n'avait pas triomph depuis six mois, qu'il tait, bien entendu, le camarade intime du mari. C'est classique, mais voici l'tonnant:--les deux hommes taient rellement faits l'un pour l'autre. Mme ge, mme genre d'esprit, mmes occupations, mmes ides, mmes gots. Hacqueville est ractionnaire comme trente-six gendarmes; Mainterne comme trente-sept. Hacqueville abomine les voyages; Mainterne ne peut pas se supporter hors de Paris. Hacqueville raffole de sport; vous savez l'allure de Mainterne cheval, et son coup de fusil. Ils aiment les mmes vins, les mmes cigares, les mmes pices. Enfin, ils avaient le mme tailleur, sans le savoir, et choisissaient instinctivement les mmes toffes.... Vous me demanderez alors: pourquoi Lucie a-t-elle pris Mainterne, ayant dj Hacqueville? Cruelle nigme, vous rpondrai-je, monsieur le psychologue. Mais y a-t-il jamais un pourquoi la conduite des femmes? Ce sont des charades sans mot. Que dites-vous de cette seconde nigme? Savez-vous ce qui tait le plus insupportable Mainterne? C'tait d'entendre Lucie parler de Hacqueville, de cet autre lui-mme, avec aigreur. Ah! quel homme! quel homme! s'criait-elle, que je suis malheureuse!...--Mais non, rpondait-il, vous le mconnaissez.... Il le dfendait. Elle insistait, et elle finissait par lui reprocher de ne tenir elle qu' cause de son mari. J'en appelle tous les hommes de got. Avoir un excellent ami, envers qui l'on se sent des torts, que l'on chrit d'autant plus, et se voir oblig d'couter une femme qui ne le comprend pas et qui en dit du mal toute la journe, c'est dur, c'est trs dur. Mettons vingt au passif de Mainterne.... --C'est comme au jeu de l'oie, repris-je; il revient toujours cette case.... --Patience, reprit Desforges. Ce mari-l nous mne Laverdin, le nouvel amant. Mainterne servit si souvent Lucie l'loge de Hacqueville, et Hacqueville celui de Mainterne, qu'elle finit par les prendre en une horreur gale tous les deux, et elle les trompa avec le belltre en question. C'est ici que le passif de Mainterne grandit, grandit. Attaques de _jalousite_ aigu, coup sur coup, soupons, scnes, etc., cinquante,--certitude, cinquante,--ridicule au vu et su de tout Paris, cinquante.--Brouille avec Hacqueville, que sa femme trouva le moyen de reprendre quand elle eut mis Mainterne la porte, cinquante.--C'est deux cents au passif, plus les vingt de fondation, et zro l'actif. Comment voulez-vous que Mainterne n'ait pas, quand on parle de Lucie devant lui, le mauvais sourire de l'homme bless qui ne veut rien dire, et qu'elle ne lui porte pas, elle, une haine profonde? Il n'y a que Hacqueville qui le regrette et qui dit: Ce garon-l a draill.... Il s'est bien mal conduit avec nous, et pourtant je vous assure qu'il valait mieux que a.... * * * * * Nous tions devant l'htel du cours la Reine. Le baron me tendait la main pour me dire adieu. --Mais ce n'est qu'un cas, fis-je, et trs spcial. --Parce que Lucie tait marie? rpondit le baron. Essayez donc d'appliquer la mme mthode du chiffre tous les autres bonheurs de votre connaissance, depuis celui qu'on gote auprs de la grande actrice jusqu' la flicit que vous sert la femme entretenue, quand on l'aime, sans parler de la veuve, de la spare ou du demi-castor. Dressez vos deux colonnes par doit et avoir.... Vous me direz des nouvelles du rsultat.... --Pourtant vous-mme, repris-je, vous conveniez que Lona rendait Mainterne trs heureux? --Oui, dit le baron, mais Lona ce n'tait pas l'amour. C'tait l'habitude.... Et il me dit adieu tout de bon sur ce mot,--qu'il avait un peu trop soulign,--pour ne pas gter son effet. * * * * * MDITATION X BONHEURS CONTEMPORAINS II LES DSASTRES --Desforges est Desforges, me disais-je, au lendemain de cette conversation sur les _drawbacks_ du bonheur. Ce philosophe en habit noir y voit trs clair dans les faits; mais quand on a numr, class, tiquet, chiffr les faits qui constituent l'histoire visible d'une passion, on n'a rien dit sur cette passion. La preuve en est qu'un homme exploit par une femme, trahi, moqu, dshonor par elle, y retourne en sachant trs bien qu'il sera de nouveau tout cela et pire encore. C'est que le simple contact physique de cette femme, de lui prendre la main seulement, reprsente pour lui une intensit de sensation que rien d'autre au monde ne lui procure. L'homme moderne est un animal qui s'ennuie. Une motion qui lui morde sur le coeur, voil ce qu'il ne saurait payer trop cher. Oui, que d'_ennuis_ nous subirions tous, allgrement,--pour viter l'_ennui_! Mais il arrive aussi que cette motion cherche nous chappe, que cet ennui, cette torpeur de la sensibilit fatigue reparat au milieu mme d'une vie consacre la poursuite de la sensation ou du sentiment. Les tracas dnombrs par le baron sont des contrarits. Les vrais dsastres du bonheur commencent avec les dsordres intimes dont ce bonheur est l'occasion. Ces dsastres, c'est la jalousie, ce sont les dceptions du coeur qui s'est imagin rajeunir et qui se retrouve vieux, c'est l'impuissance sentir,--maladie des ges de dcadence, qui n'a rien de commun avec l'affaiblissement physiologique. Je ne sais pourquoi un exemple me revient la mmoire d'un de ces dsastres-l, que j'ai envie d'voquer en regard du tableau dress par Desforges, comme antithse. Cette anecdote, presque sans incidents, me fut conte par Berthe Vigneau, une actrice camarade de Colette,--la seule dont l'influence ait t bonne sur cette mauvaise fille. Aussi Colette cessa-t-elle de la voir, parce que je lui conseillais de la garder comme amie. On le sait pourtant, qu'il suffit de critiquer devant une femme quelqu'un qu'elle frquente pour qu'elle le frquente davantage et de le louer pour qu'elle ne veuille plus en entendre parler, puis l'on retombe toujours dans le mme chemin banal o tous les amants ont trbuch. Mais ce n'est pas sur l'art de choisir les amis et les amies d'une matresse que je me suis promis de mditer aujourd'hui. C'est sur une confidence faite par Berthe, petit roman dont l'pigraphe pourrait tre: XXXVIII _En amour, les grands malheurs et les grands bonheurs ont pour cause des nuances de sentiment_. * * * * * Berthe Vigneau tait de ces femmes qui ne sont jolies qu'au second regard. Elle avait, l'poque o je l'ai connue,--voici sept ans,--un charme dlicat d'effacement, de douceur, de comme il faut, qui contrastait pour moi d'une manire cruelle avec les cts canailles de ma matresse. Celle-l me donnait si souvent l'horrible spectacle d'un Botticelli disant des gueules! Berthe tait alors pensionnaire au Thtre-Franais, et pensionnaire peu remarque. Quoique les journaux de Saint-Ptersbourg, o elle est engage avec Colette, la vantent beaucoup,--je doute que son jeu correct, mais froid et presque terne, ait gagn ce je ne sais quoi de personnel qui ne s'apprend pas au Conservatoire et que ma dangereuse matresse possdait. Est-ce une assez triste chose encore, quand on aime une actrice, de se dire que le plus original de son talent est fait quelquefois des vices qui la rendent si mprisable comme femme? Sans la cruaut triste de son libertinage, Colette aurait-elle jamais eu cet attrait moderne qui faisait d'elle, dans certaines pices de Musset ou de Dumas fils, une incarnation unique du rve de l'artiste? La pauvre Berthe, elle, n'tait pas plus ne comdienne que je ne suis n musicien. Son corps frle, la dlicatesse de son teint souffrant, la grce menue de ses gestes, la rverie triste de ses yeux, laissaient deviner un de ces passs parisiens dans lesquels il y a de tout: de la misre physique et morale, de la prostitution prcoce et d'innombrables djeuners de pauvres, de l'infamie maternelle et du travail acharn. Seulement, la nature est quelquefois plus forte que les circonstances. A travers les hasards meurtriers d'une jeunesse affreuse, Berthe tait demeure romanesque, et--comment dire?--non pas pure, mais honnte de coeur, mais incapable d'une perfidie, et capable d'un dvouement absolu, entier, silencieux. C'tait une de ces femmes timides, replies, un peu farouches, qui cachent sous une enveloppe discrte des abmes de sensibilit frmissante. Comme toutes les personnes de ce genre, elle avait mal aim. Aprs avoir t vendue--ou peu prs--par sa mre, elle s'tait prise follement d'un clubman dont le seul talent consistait s'habiller comme Londres, avec une telle perfection que les garons de restaurant hsitaient lui parler franais. Colette et moi, nous appelions ce mannequin ambulant Bas-de-plafond, cause de ses cheveux plants en effet trs bas, et de son extraordinaire stupidit. Ajoutez cela qu'il se grisait au whisky et au porto,--afin d'imiter mon noble ami lord Herbert Bohun,--et alors il battait la pauvre Berthe coups de canne jusqu' la rendre malade pour des semaines. Il l'entranait dans les pires socits, la forant de frquenter des filles de dernier ordre avec lesquelles il la trompait, presque devant elle. Enfin ce fut une de ces liaisons dont on reste stupfi lorsqu'on y assiste du dehors et que l'on voit une crature fine hypnotise la lettre par un drle dont on ne voudrait pas pour son valet de chambre. Bas-de-plafond lui en avait tant et tant fait, qu' la fin elle s'tait rvolte, et qu'elle avait rompu. Le seul avantage de cette horrible aventure fut de lui assurer environ dix mille francs de rente. Car elle avait eu une fille de cet indigne amant, et ce dernier, trs heureux la Bourse cette poque, s'tait retrouv en un jour d'aberration assez de coeur pour assurer l'avenir de cette enfant et de la mre. Cet argent, joint celui que Berthe gagnait par son travail,--tant trs courageuse,--lui permettait de vivre indpendante. Elle avait gard de ces cruelles amours une douloureuse apprhension d'un sentiment nouveau, et une piti profonde pour les chagrins des autres. C'est cette piti qui fit d'elle ma confidente dans les plus tristes jours de ma vie.... Mon Dieu! En ai-je pass des heures auprs d'elle, dans son petit salon, au second tage d'une maison de la rue de l'Echelle,--un salon d'une bourgeoisie dcente, peine relev de minces brimborions, ici une aquarelle, l une figurine de saxe, qui indiquaient l'artiste. Sous la lumire d'une lampe voile de dentelles, et par les mornes fins des aprs-midi d'hiver, je lui disais mes agonies. Et elle m'coutait si patiemment! C'est la plus forte preuve de la bont d'une femme, cela:--se plaindre elle du mal que vous fait une autre. Il lui est si facile alors de vous rpondre des mots qui s'enfoncent dans votre plaie comme une aiguille empoisonne. Mais il en est d'adorables, et Berthe tait du nombre, qui savent poser avec une charit si tendre leur main sur votre main, leur doux esprit sur votre esprit, leur sympathie consolante sur votre peine. Il faut tout avouer: lorsqu'un amant outrage sa matresse et qu'il l'aime, comme j'aimais la mienne, avec le dlire de la passion et les amertumes du mpris, ce dont il a besoin, c'est d'une voix qui plaide auprs de lui la cause de l'infme, qui le fasse douter de l'vidence, croire, esprer du moins. Ah! ce salon bleu ple de la rue de l'Echelle! Je n'en suis jamais sorti sans avoir puis dans les paroles de Berthe Vigneau de quoi supporter l'insupportable angoisse. Elle avait cette sorte de dlicatesse qui est comme un toucher lger du coeur, et quel art divin de ne pas se lasser d'une si monotone lgie! Enfin, causer avec elle dans ces temps-l, c'tait pour moi, comme par les nuits d'insomnie, verser dans le verre tout prpar les gouttes noires du laudanum. Demain on retrouvera sa douleur sur l'oreiller. Pour quelques heures on va l'oublier. * * * * * Un beau jour, je cessai d'aller chez Berthe. Pourquoi? Les amoureux ont de ces ingratitudes. Je voyageai. Ma matresse quitta Paris. Je me plongeai dans ce tourbillon de sensations incohrentes par lesquelles on essaie de tromper sa souffrance intime, quand on la sait ingurissable comme un cancer. Puis, un soir que je me trouvais dans un petit thtre, j'aperois dans une loge un visage de femme que je reconnais. C'est Berthe avec une camarade.... Je vais la saluer. Elle me reproche de l'avoir abandonne. Le lendemain, j'tais chez elle. Et cette fois, ce fut mon tour de l'couter, qui se plaignait, comme moi jadis, dans ce mme petit salon bleu. Seulement, elle trouvait, elle, dans mes douleurs de ce jadis, des mots pour me consoler, et moi, je ne trouvais que de la piti silencieuse pour le drame moral qu'elle me raconta et qui me parut si contemporain par l'tat de l'me qu'il rvlait chez le hros! De cet homme pourtant, je ne sus rien ce premier jour, sinon qu'il tait du monde, qu'il s'appelait Armand, et que Berthe s'tait prise l'aimer, comme elle avait aim Bas-de-plafond, malgr ses serments de ne plus donner son coeur,-- la folie; et voici la conversation que j'eus avec elle, recopie dans mon journal la date du 6 fvrier 1884: --Ainsi, vous aimez de nouveau? lui dis-je, tout attendri par son pauvre visage, que je retrouvais comme je l'avais connu, consum de passion souffrante. --Oui, fit-elle, et je suis trs malheureuse. --Il est dur pour vous, lui aussi? demandai-je avec une grande tristesse. --Non, dit-elle, Il ne _lui_ ressemble pas.... Il est si bon.... --Alors, il vous trompe? demandai-je encore. --Non, rpondit-elle. Il est trs loyal. --Il n'est pas libre; vous ne le voyez pas tant que vous voulez? --Tant que je veux.... reprit-elle. --Il est souffrant? Vous avez peur pour sa sant? Ou ses affaires vont mal? Il a quelque grand ennui? --Non, fit-elle de nouveau en secouant sa jolie tte. --Alors, repris-je en riant, je jette ma langue aux chats, comme on dit. Un homme libre, jeune, riche, que vous voyez tant que vous voulez, loyal, tendre, qui ne vous trompe pas.... Mais, c'est le bonheur, ma chre amie! --Ah! dit-elle, s'il m'aimait!... Et songeuse, avec cette voix qui vient de l'arrire-fond de nous-mme, la voix que nous avons quand nous nous parlons seul seul, elle continua:--Mais je vous paratrais folle, si je vous disais tout, mon pauvre Claude. Et cependant, qui me comprendra si ce n'est vous?... Rappelez-vous dans quelle disposition j'tais quand vous veniez ici, et comme j'avais peur d'aimer. Ma destine voulut qu'avant de rencontrer Armand j'apprisse par un de ses amis l'histoire de sa vie, que je vous dirai, en dtail, un jour. Il y a un roman crire dans ce roman rel. Imaginez-vous que, tromp par les calomnies du monde, il se crut jou par une femme qui tait la vrit mme. Il la chassa de chez lui en l'insultant. Dans la folie de la vengeance, cette femme prit le plus indigne amant, pour venir lui crier qu'il l'avait perdue. Et il acquit la preuve qu'en effet il avait jet au vice le plus noble coeur.... Il ne put ni la revoir ni se consoler de ce qu'il appelait, Quand il en parlait son ami: un crime d'amour. Depuis, il vivait sur un fonds d'affreuse mlancolie. Ils sont si rares, les hommes capables de ces remords-l, que je le plaignis sans le connatre, et, quand je le vis, je l'aimai.... Nous nous tions trouvs dner justement chez cet ami par lequel je savais son histoire. Il tait tellement l'homme de cette aventure, il avait une voix si prenante, des manires si fines, quelque chose de si mle la fois et de si bris! Et puis, je vous le rpte, c'tait ma destine.... Je passai les heures qui suivirent ce dner dans une anxit inexprimable. Il ne m'avait pas demand la permission de venir chez moi. Mais je jouais tous les soirs de cette semaine, et il lui tait facile de me revoir, s'il le voulait. Le voudrait-il?... Vous savez, nous autres, nous fouillons la salle entire d'un coup d'oeil quand nous entrons en scne. Vous devinez mon motion, au lendemain de cette soire, lorsque j'aperus Armand dans l'orchestre. Je faillis en manquer ma rplique. Je me dis qu'il viendrait peut-tre me saluer au foyer. Je devais changer de costume entre les deux actes. Ah! vous auriez ri de me voir qui montais l'escalier en courant pour tre prte plus tt. Quand j'y revins, dans ce foyer, et que je le vis qui causait avec un des habitus, je crus que j'allais tomber, tant mes jambes tremblaient sous moi.... L'trange chose pourtant que les pressentiments! Je ne me fis pas beaucoup d'illusion. Je savais, ce moment mme, que cet homme me ferait beaucoup souffrir. Je le savais, et un mois plus tard, j'tais lui.... * * * * * Elle reprit, aprs un silence, en appuyant son menton amaigri sur ses deux mains jointes,--ces deux petites mains nerveuses qui se serraient fivreusement l'une contre l'autre,--et ses prunelles regardaient le feu, comme agrandies par les visions qu'elle voquait:--Je ne peux pas bien vous rendre le charme de ces premiers temps de nos amours.... Nous n'tions plus trs jeunes ni l'un ni l'autre, puisque j'allais avoir trente ans et qu'il en avait bien trente-cinq. Nous avions aim dj, et nous connaissions les chagrins l'un de l'autre. Cela faisait un sentiment tendre, triste, comme un peu craintif.... Nous avions l'air de ne pas oser esprer.... La saison tait en harmonie avec l'espce de gravit qui pesait sur notre passion naissante. C'tait en novembre,--un novembre tide, bleu et dor. Notre plaisir tait d'aller dans les bois et de nous promener indfiniment dans le grand silence. Pas un oiseau ne chantait dans les branches sches, pas une fleur ne s'ouvrait dans l'herbe fane.... Ces bois sans oiseaux et sans fleurs, c'tait bien le cadre qu'il fallait la mlancolie de notre tendresse.... Et cela tait doux, ah! trs doux!... Je m'abandonnais tout entire cette sensation, pour moi nouvelle, d'avoir enfin rencontr un homme devant qui je pouvais tre moi-mme, qui ne se moquait pas de mes ides, qui comprenait demi-mot ce que je lui disais, enfin, qui avait l'air de sentir comme moi.... Vous voyez, je dis: qui avait l'air.... Pour moi, cette langueur dans l'amour, cette tristesse dans le bonheur, c'tait bien de l'amour, c'tait du bonheur. Je m'enivrais durant ces promenades, d'une ivresse sans gaiet, sans chanson,--puisqu'il n'y avait ni fleurs ni oiseaux,--mais d'une ivresse si profonde! J'en avais le coeur plein pleurer. Lorsque nous revenions Paris et que, seuls dans le wagon, je mettais ma tte sur son paule, il me semblait que je rvais, qu'une telle flicit, aprs tant d'annes de misre, n'tait pas humaine.... Je lui prenais les mains quelquefois, et je les lui baisais, comme une esclave, mais sans pouvoir lui dire la reconnaissance infinie qui me dbordait de l'me pour ce qu'il me donnait. Il lui arrivait alors, lui aussi, d'avoir dans les yeux des larmes que je buvais de mes lvres.... Non, malgr tout, je ne payerai jamais assez cher les sensations qu'il m'a donnes dans ces premiers mois. On peut mourir quand on a got cette douceur-l. On a tant vcu!... --Je devine, lui dis-je, vous tes devenue jalouse de son pass, de cette femme dont il portait l'ombre sur son coeur.... --Oui, dit-elle, mais pas longtemps.... Plt Dieu que ce ft l mon malheur!... Je lutterais, au moins. J'aurais quelque chose combattre de prcis, de positif. Je ne m'agiterais pas dans le vide.... Aprs quelques semaines de cette ivresse que j'ai essay de vous dcrire, et quand je commenais faire avec mon bonheur comme on fait dans une maison o l'on s'installe et o l'on range tous les petits objets, je me mis involontairement observer Armand. Je fus frappe de voir qu'avec notre intimit grandissante il subissait des heures de plus en plus tristes, mornes, presque sombres, tandis que moi, je vivais dans une extase toujours plus profonde, plus enveloppante, et qui ne me permettait de m'apercevoir ni des ennuis de la vie, ni des petites piqres du thtre, ni de rien, sinon qu'il tait moi et que je l'aimais.... C'tait surtout quand je lui prodiguais les marques de ma passion, quand je lui disais combien il me rendait heureuse, que cette tristesse inexplicable paraissait l'envahir. Il m'coutait sans me rpondre. Ses yeux exprimaient non pas la flicit mue de l'amant qui sa matresse montre son amour, mais comme une piti pour moi qui, au lieu de m'tre bienfaisante, me faisait mal. De quoi pouvait-il me plaindre, puisque je l'avais l, lui que j'aimais tant?... D'autres fois, cet tre si bon, et que je savais si juste pour tout le monde dans le fond de sa pense, changeait soudain devant moi, comme si un dmon se ft empar de lui.... Il tait secou par une folie d'ironie. A sa conversation, d'ordinaire indulgente et volontiers cline, succdait un persiflage qui m'tait intolrable, quoique jamais il ne l'exert contre moi.... Et je ne sais pas cependant si je ne prfrais pas encore ces heures de moquerie d'autres o il roulait dans un silence de torpeur. Je lui parlais. Il ne me rpondait pas. Il s'asseyait au coin du feu, l o vous tes, et il semblait m'avoir oublie. Ou bien il prenait son chapeau, et il s'en allait, en me disant:--J'ai besoin de marcher.... Et un billet m'arrivait ces soirs-l, m'annonant qu'il avait trouv un ami, qu'il ne pourrait pas me revoir avant le lendemain, quelquefois qu'il tait oblig de s'absenter pour deux jours.... Je me rendais trop compte qu'il y avait en lui un principe de chagrin qu'il ne m'avouait pas, une peine inconnue qui le rongeait.... Je suis toute simple, moi. Je crus donc, comme vous l'avez suppos, comme c'tait naturel, qu'il pensait encore cette femme autrefois mconnue, et qui sait? qu'il l'aimait peut-tre? Et je le lui dis, un jour, comme je le croyais. Il m'aurait rpondu qu'il ne pouvait pas s'en gurir tout fait, j'en aurais moins souffert que de cette obscure, de cette trange maladie de son me que je constatai alors sans plus la comprendre qu'aujourd'hui et contre laquelle je suis aussi dsarme que je le serais devant une attaque mortelle dont il agoniserait devant moi. Je me vois donc, au commencement d'une de ces crises de tristesse, lui disant, osant lui dire: --Tu n'oublieras jamais cette femme? --Quelle femme? me rpondit-il. --Celle que tu as aime avant moi, repris-je, et je la lui nommai. --On t'a racont cette histoire? fit-il en hochant la tte. Ah! j'en suis bien guri. Elle est redevenue une honnte femme maintenant et ne vit plus que pour son fils. La maternit l'a sauve. Elle m'a pardonn; et je me suis pardonn. Tout s'use, mme le remords.... --Oh! mon Armand, repris-je, qu'as-tu, alors? Explique-moi comment tu souffres, et auprs de moi! Il commena par se dfendre de me rpondre. J'insistai. Je trouvai des mots qui le touchrent. Pensez donc. Je dfendais mon seul bonheur. C'est alors qu'il me dit sur lui-mme des phrases qui me parurent presque insenses en ce moment, et dont je sais aujourd'hui qu'elles n'taient que la simple expression de la vrit. Il me confessa que, ds sa jeunesse, il y avait eu en lui quelque chose de lass et de dgot, mme avant d'avoir vcu, qui le faisait rencontrer l'ennui dans les plaisirs qu'il avait le plus dsirs. Il me dit qu'il s'tait cru, dans cette jeunesse, incapable d'aimer compltement; qu'il tait tomb, pour tromper la sensation de vide que tout lui laissait, dans les pires excs du libertinage; qu'il en tait sorti en voyant le tort atroce dont un dbauch pouvait frapper des femmes comme cette matresse dont je venais de lui parler. Il ajouta que depuis sa rupture avec elle, il avait t victime de deux peurs gales et constantes: celle de faire du mal de nouveau un coeur sincre, et celle de retomber dans cette sorte d'atonie intime, d'insensibilit invincible.... Il m'avoua qu'il s'tait engag dans notre amour avec cette double dfiance, qu'il tait sr maintenant de ne jamais tre cruel pour moi, mais qu' de certains moments, mme auprs de moi, ce mal incomprhensible de la mort intrieure s'emparait de lui. Il me semble alors, me disait-il, que mon me est use, que je ne peux plus, que je ne pourrai jamais plus sentir.... Je l'coutais avec une impression que je ne saurais vous dcrire.... Ce qu'il me disait me paraissait si bizarre la fois et si amer! J'avais trop connu la vie dj pour ne pas savoir qu'il existe des hommes et des femmes d'une duret que rien ne touche, et qui paraissent, en effet, ne rien sentir. Mais cette insensibilit-l, c'tait pour moi de l'gosme, et qu'elle ft unie la dlicatesse d'me d'un tre comme Armand, qui me montrait, la mme minute, cette bont, voil ce que je ne pouvais pas admettre. Je me souviens que je me jetai dans ses bras en lui disant avec frnsie: Tais-toi, tais-toi; tu es fou.... Aime-moi simplement.... Et tout de suite, au regard qui passa dans ses yeux, l'espce d'effort imperceptible par lequel il me rendit mon baiser, je compris....--qu'il ne m'aimait pas! Mon bon Claude, vous qui avez tant pens la vie du coeur, m'expliquerez-vous ce que j'prouve depuis ce jour, ce supplice qui n'est que dans ma pense et qui pourtant me martyrise? Ce qu'Armand fait pour moi de si gentil, de si doux, de si tendre mme, les attentions dont il m'entoure, ses sourires, ses mots, ses caresses, son amour enfin, tout m'est empoisonn par cette ide qu'il est ainsi par respect de mon sentiment, qu'il m'aime pour moi et non pour lui, autant dire qu'il ne m'aime pas. Si je le quittais, vous m'entendez, et s'il acqurait la certitude que je ne souffrirais pas de son abandon, peut-tre regretterait-il la chaleur du dvouement que j'ai pour lui. Mais rien ne manquerait son bonheur. J'ai l'horrible sensation qu'il s'est tromp en s'attachant moi, qu'il a espr m'aimer, qu'il sait aujourd'hui qu'il s'est tromp et que, s'il me garde, c'est pour ne pas recommencer son ancienne histoire, et avec elle ses anciens remords. Je le vois, depuis cette fatale confidence, lutter contre des mlancolies qui le saisissent auprs de moi,--et qu'il veut me cacher. Mais il a dit vrai, jamais, jamais je n'arrive le faire sentir vraiment, jamais le rendre heureux!... C'est une angoisse presque inintelligible, quand on ne l'a pas traverse, et laquelle je n'aurais pas cru autrefois, si on me l'avait conte. Il est indulgent, il est gracieux, il est parfait pour moi, et cette bont, cette tendresse, cette douceur cruelle, ne servent qu' me prouver toujours et toujours cette affreuse vrit: il ne m'aime pas.... J'en arrive tre injuste pour lui, le tourmenter, pour me rejeter ensuite sur sa poitrine, avec dmence.... Je voudrais, par instants, le quitter en effet, renoncer cette liaison dans laquelle, au fond, c'est moi qui fais preuve d'un gosme horrible, puisque j'exploite la sympathie dvoue de cet homme au profit de ma passion.... Je me sens incapable de me passer de ce que je sens n'tre qu'une comdie d'amour. Et puis, d'autres minutes, je me dis que je suis vraiment une folle et lui un fou, qu'il croit ne pas m'aimer et qu'il m'aime, ne rien sentir et que c'est la chimre d'un esprit malade, fatigu par une mauvaise jeunesse et par des douleurs trop longues.... Dites, vous qui comprenez tout, est-ce que cela finira?... * * * * * Tout finit, mme le remords, comme disait Armand,--mme des passions comme celle de Berthe, puisqu'elle joue en Russie, et que cet Armand, avec lequel j'ai voulu tout prix me lier, vit Paris. C'est un homme beaucoup plus simple que sa pauvre matresse ne se l'imaginait, qui a tout uniment t trs libertin dans sa jeunesse, puis trs coupable, et qui est blas, pour employer un vieux mot bien ridicule, le seul juste pourtant. Seulement c'est un blas devenu tendre, depuis son histoire avec sa matresse martyrise. C'est la pire espce qui soit. Et Berthe Vigneau, malgr ses rudes annes de bohme et de thtre, tait une me d'une jeunesse intacte, en qui la vie n'avait rien entam. J'ai souvent vu se produire le phnomne inverse, et des hommes rests tout jeunes de coeur aimer des femmes dont l'me tait aussi use que leur visage tait frais et charmant. Ne fut-ce pas mon cas, hlas! Et quelles conclusions en tirer sinon celles-ci: XXXIX _On n'aime jamais comme l'on est aim; aussi l'art d'tre heureux en amour consiste-t-il tout donner sans rien demander. C'est le mot profond de Philine Wilhelm, dans Goethe: Si je t'aime, est-ce que cela te regarde?..._ XL _Les vrais drames du coeur n'ont pas d'vnements_. XLI _Pour un coeur passionn, la pire douleur est de ne pas suffire au coeur qu'il aime_. XLII _On trahit un coeur qui aime vraiment, on ne le trompe jamais_. XLIII Il n'y a probablement rien de plus vieux que la vieille me d'un jeune homme ou d'une jeune femme moderne_. XLIV _A Paris, sur cent hommes d'amour pris au hasard, voici les chances qu'une femme de coeur a d'tre heureuse si elle en aime un: vingt l'exploiteront, vingt la compromettront, vingt la corrompront, trente la mconnatront. Restent dix amants dignes de ce nom, mais, sur ces dix, neuf ont dj vcu leur vie. Ils sont uss. Et le centime aime presque toujours ailleurs_. * * * * * MDITATION XI BONHEURS CONTEMPORAINS III LES DSASTRES (_suite_).--LES JALOUSIES Des dsastres de coeur, comme celui dont gmissait Berthe Vigneau, comme ceux que tout amant peut connatre et qui rsultent d'un irrparable malentendu, c'est triste, c'est amer, c'est mortel, mais rendons pour une fois hommage au bourgeois rencontr en chemin de fer: a vous fait des souvenirs, de bons souvenirs. Certains fruits sont ainsi, cres au got dans leur fracheur, et trs doux en confiture. J'arrive maintenant au plus cruel de ces dsastres, celui qui empoisonne jusqu'aux bonheurs du pass, parce qu'il vous en fait douter; jusqu'aux esprances de l'avenir, parce qu'il montre en elles une duperie probable: la jalousie. Certes, je n'ai pas la navet de croire que cette affreuse maladie soit moderne et que nous l'ayons invente comme le symbolisme, le brutalisme, le dcadentisme, le fminisme, le nervosisme, le zutisme, l'impressionnisme, et autres ismes qui pourraient bien n'tre que des formes de ce que Flaubert appelait nergiquement le panmuflisme de la seconde moiti du dix-neuvime sicle. Il est probable que la jalousie a commenc dans le paradis terrestre, du jour o Adam a vu la curieuse Eve pencher son front voil de ses longs cheveux et prter sa mignonne oreille aux sifflements du serpent, enlac l'arbre et avanant sa tte plate. Peut-tre mme ce pauvre Adam n'a-t-il mang la pomme que pour galer en audace sacrilge son trange rival aux yeux immobiles, mtalliques et tentateurs? Voici pourtant quelques raisons qui m'amnent supposer que la jalousie occupe dans l'amour moderne plus de place que dans l'amour naturel, ou simplement robuste et bien quilibr. Je formulerai la premire de ces raisons dans un axiome qui a des physionomies de paradoxe. Je le crois si vrai, pourtant. XLV _Dans un coeur qui aime vraiment, ou la jalousie tue l'amour, ou bien l'amour tue la jalousie. C'est le contraire dans la passion_. Or, c'est dans la passion que l'amant moderne s'agite presque toujours. Il y est par l'ardeur souffrante avec laquelle il poursuit l'motion. Il y est par la demi-hystrie qu'il apporte dans ses ivresses, par les ingurissables blessures de dception et de libertinage qui saignent en lui au point de lui rendre cuisante mme la lgret du plaisir. Jugez-en par la surcharge et la tristesse de ses dbauches. Il y est par le fond de haine sur lequel il roule et retombe sans fin, soupirant aprs la tendresse et rencontrant la rancune, aprs le bonheur et rencontrant le dgot. Et puis, on aime comme on vit. Lorsqu'une socit ressemble celle du Paris d'aujourd'hui, o, d'un bout l'autre et du haut jusqu'en bas, ce n'est que conflit, combat pour l'existence, dfiance droite, par devant, par derrire, gauche, dfiance des camarades et des inconnus, dfiance de la famille et de l'tranger, --lorsque les pices de thtre et les romans, les journaux et la conversation ne sont qu'une cole d'ironie et de misanthropie, --pourquoi un homme dress cet enseignement dcouvrirait-il soudain en lui une source de candeur confiante, et cela dans le sentiment qui remue le mieux les bas-fonds de l'animal? Ajoutez que sur vingt amants de nos jours, pour peu qu'ils appartiennent la dure espce des hommes femmes, il y en a dix-neuf qui n'ont pas le souvenir d'une seule matresse laquelle ils aient t fidles. Et je poserai en passant cet autre axiome: XLVI _Ce ne sont pas les trahisons des femmes qui nous apprennent le plus nous dfier d'elles. Ce sont les ntres_. J'en conclus que nous pouvons tous, plus ou moins, fredonner comme dans la chanson populaire: Le bouquet de jalousie Fleurira toute la vie.... Que de choses voquent en moi ces deux vers si simples! Je les ai entendus pour la premire fois de la bouche d'une fille, morte depuis de la poitrine, et qui venait de dbarquer de son pays au quartier Latin. Elle tait, comme tant de cratures que j'ai connues l, frache encore d'une fracheur d'glantine des haies, avec un dlicieux et maladroit peu prs d'lgance parisienne autour de sa rustique personne Ses bas de soie moulaient une jambe muscle courir les chemins caillouteux de la montagne. Elle couvrait de poudre de riz un visage encore hl de dix-huit ans de grand air. Elle crivait, sur du papier honteusement parfum, des lettres d'une orthographe sauvage. Ses ongles, quoique lims et soigns par une manicure,--tablie rue Soufflot!--disaient encore le travail des champs, et l'expression de ses yeux, qu'elle passait au noir avec frocit, gardait un arrire-fonds de bte tranquille. Enfin, c'tait chez la Grande Gosse, comme nous l'appelions, un joli charme de paysannerie maquille, dans un dcor de ftes d'tudiants. Je revois d'ici la chambre mal meuble, au troisime tage d'une haute et mince maison de la rue Monsieur-le-Prince.... Il trane sur la table un quartier de brie qui n'est pas fini, et des bouteilles vides, et du caf dans des verres. Un garon de marchand de vin dessert le tout. Les pipes et les cigarettes s'allument, et avec son clair et grle filet de voix, une voix de fermire en train de plonger dans les foins le rteau de bois,--la Gosse chante: Le bouquet de jalousie Fleurira toute la vie. J'aimerai qui m'aimera.... J'tais bien jeune alors et un peu amoureux, trs peu, de la gaie chanteuse, qui tait la matresse de Jacques Molan, le propritaire de la chambre.--Il est aujourd'hui clbre par ses romans de _high-life_!--Il y avait l des potes, des peintres, des musiciens, un cnacle de bohmiens qui s'appelaient les _vivants_, et qui croyaient inventer le monde, suivant la formule de tous les nouveaux venus. Mais quand cette fille chantait ces trois vers, je devenais, pour _vivant_ que je fusse, stupidement sentimental, comme si je pressentais que cette chanson me racontait d'avance la mlancolie de mes amours futures. C'est pourtant vrai, que j'ai pass toutes mes journes, depuis lors, les respirer une par une, les fleurs du mortel bouquet. De ces trois vers, il n'y a que le dernier qui m'ait menti!... Hlas! c'est la tristesse des tristesses que ce mensonge du dernier vers. Mais cette tristesse-l, quand je commence a vouloir la raconter, ma plume se met trembler entre mes doigts, mes larmes tomber sur mon encre, les mots s'en aller de ma tte. On ne peut pas crire le coeur de son coeur.... * * * * * Le bouquet de jalousie.... Elles sont trs nombreuses et de nuances aussi varies que des fleurs cueillies dans la campagne, les renoncules de ce fatal bouquet,--ou, pour parler sans mtaphores, il y a beaucoup de manires trs diffrentes d'tre jaloux. Aussi cette mditation porte-t-elle pour titre un pluriel et non pas un singulier. Il semble que les observateurs aient nglig de distinguer et de classer ces diverses jalousies. Le langage vulgaire, lui non plus, n'admet pas de distinction entre l'une et l'autre. Il est jaloux.... dit une femme en parlant de son mari, de son amant ou de son ami; et puis, comme glapissait l'incomparable Paulin Mnier dans _le Courrier de Lyon_: Enlevez, c'est pes.... Examinons, pourtant, quelques cas au hasard, et voyons s'il n'y a pas jaloux et jaloux, comme il y a coquines et coquines.... Un jeune homme est l'amant d'une femme, marie elle-mme un homme jeune, ou simplement entretenue. L'amant sait trs bien que sa matresse se donne au mari ou l'entreteneur. Il ne lui est jamais venu l'ide de lui reprocher ce partage, qui fait mme partie des petites combinaisons infmes dont l'amour libre a la spcialit. L'amant trouve cette communaut plus sre, et si, par hasard, il ouvre la fameuse _Fanny_ de Feydeau, il hausse les paules, et avec l'lgance que les jeunes gens d'aujourd'hui apportent leur apprciation de la vie, il marmonne: En voil un gneur!... J'ai fait l'exprience et recueilli le mot. H bien! que demain ce mme amant constate les assiduits auprs de sa matresse d'un nouveau venu, et le voil inscrit d'office l'Othello-club. C'est comme dans une autre chanson: _Ah! quand on est deux, quand on est deux, mamz'elle Thrse_.... Ce dlicat personnage veut bien partager avec un. A trois, son indignation commence. Il n'y a pas besoin de microscope ni de scalpel pour constater que celui-l est un jaloux par amour-propre. C'est la tte qui travaille chez lui.--Soit dit sans mauvais jeu de mots.--...En voici un autre qui se prend aimer une honnte femme, sans aucun espoir. Il sait qu'elle n'aura jamais d'amant, et il en arrive ne plus mme dsirer cette femme. Il lui semble que, si elle se donnait lui, il l'aimerait moins. En nature masculine, tout est vrai, mme ce subtil platonisme. Leurs relations deviennent quelque chose de plus en plus spiritualis, de plus en plus flottant et nuanc. Elle ne lit plus que les livres qu'il lui dsigne. Il n'aime plus que la musique qu'elle lui joue. C'est entre eux une de ces liaisons indfinissables o il ne se prononce jamais un mot trop tendre, et tout y est tendresse, o il ne se hasarde jamais un geste caressant, et tout y est caresse. Que cette femme se mette s'intresser, avec un platonisme semblable, un autre ami, qu'elle se laisse aller subir une autre influence d'homme, cet amoureux sans espoir et sans droits rels sera transform du coup en un jaloux, tyrannique, violent, presque cruel, quoiqu'il ne doute pas une minute de la vertu de son amie. Cette dernire s'en aperoit trop tard, et aussitt elle lui offre de lui sacrifier le second. Le jaloux refuse parce qu'il a l'me gnreuse, et il continue d'tre jaloux. Ce n'est pas l'amour-propre qui saigne chez celui-l, c'est le coeur.--...Cet autre est mari depuis cinq ans, et il adore sa femme comme au premier jour. Ils ont dn en tte tte. Elle s'est habille, et ils partent pour le bal. Dans le coup qui les emporte, elle le regarde avec des yeux noys de flicit. Sa tte sort de la fourrure, petite et souriante, et elle lui murmure en lui prenant la main: Je voudrais tre la plus belle pour te faire honneur, mon doux matre.... Ah! Quel enivrant parfum emplit ce coup rapide! Ils sont dans le bal maintenant. Elle a des paules dignes de la femme qui puise de l'eau la fontaine, dans le _Concert_ de Giorgione, et elle les montre. Elle tourne dans les bras de celui-ci, de celui-l. Elle est la plus belle, comme elle l'avait dit, et aussi, comme elle l'avait dit, elle ne pense qu' son doux matre. Elle trouve le moyen de lui jeter un mot de temps autre sans en avoir l'air, de lui couler un regard sans qu'on le remarque. Mais pourquoi ses yeux, lui, se font-ils durs? Pourquoi, en causant, a-t-il de ces distractions qui rvlent un souci cach, au moment mme o la fte rayonne du plus vif clat? Pourquoi enfin l'emmne-t-il avant le souper, et ne trouve-t-il rien rpondre, dans la voiture qui les reconduit, aux questions anxieuses qu'elle lui pose? Comment lui avouerait-il qu' voir les regards des autres hommes se poser sur sa gorge nue, penser que ses paules taient prs de leurs lvres, dans la valse; sentir que d'autres la sentaient belle et la dsiraient, il a t saisi par un accs furieux d'une jalousie toute physique?... Ne sont-ce pas l trois types divers du douloureux martyre: la jalousie des sens, la jalousie du coeur, la jalousie de la tte? Elles se mlangent quelquefois. Elles se succdent souvent. Leurs caractres sont pourtant un peu diffrents. Je voudrais essayer d'en fixer quelques-uns. * * * * * I.--_La jalousie des sens_. C'est la plus simple de toutes et, je crois, la plus gnralement connue. Je trouve une ironie dlicieuse ce fait que la meilleure dfinition de cette brutale folie ait t rdige, par qui?... Je vous le donnerais en dix, en cent, en dix mille.... Mais ne cherchez pas, madame; o auriez-vous appris connatre le nom de Baruch de Spinoza? Cet homme, madame, tait un petit juif qui crivait, il y a un peu plus de cent ans, en Hollande. Vous avez bien, accroch dans un coin de votre _hall_ ou de votre petit salon, un tableautin flamand, quelque intrieur de nuance rembrunie, quelque paysage noy de vapeur, avec des peses de nuages sur l'horizon? A une fentre d'une de ces chambres paisibles et devant un de ces horizons brouills, voquez la ple, la chtive figure d'un bonhomme, phtisique, au long nez charg de besicles, et travaillant pour gagner sa vie. Il polit des verres destins des astronomes. Ce pauvre diable de solitaire s'interrompt de son labeur afin de manger une soupe au lait que lui apporte une grosse fille de Flandre qui le regarde avec la compassion d'une plantureuse servante pour un moribond de trente-cinq ans. Le bonhomme s'amuse quelquefois chercher une toile d'araigne dans un coin de sa chambre, puis une autre. Il prend l'araigne de la premire toile et la jette dans le pige tendu par sa voisine. Les deux bestioles se poursuivent, elles s'affrontent, agrippes de leurs pattes velues aux mailles du rseau qui tremble. Une d'elles triomphe et enveloppe sa rivale encore vivante d'un linceul qu'elle tisse en quelques secondes. Sur quoi l'homme clate de rire. Il passe son bureau, et, l, se met crire sur Dieu, sur l'Ame, sur les passions humaines. Or, voici en quels termes il parle de cette jalousie qui nous occupe: Celui qui imagine que la femme qu'il aime se prostitue un autre ne s'attriste pas seulement de l'obstacle que cette infidlit peut dresser contre sa passion, lui, mais il est forc d'unir l'image de ce qu'il aime l'image du sexe et des excrtions de cet autre. A cette vue il prend cette femme en haine, et c'est la jalousie qui consiste dans un trouble de l'me, oblige d'aimer et de har la fois le mme objet.... Oui, madame, cette phrase du juif Spinoza se trouve dans son grand trait de _l'Ethique, partie III, proposition XXXV, Scolie_....--N'oublions pas que nous sommes des cuistres, disait un jour avec orgueil le philosophe Cousin, qui a t ministre, acadmicien, grand-croix de beaucoup d'ordres, et qui n'a pas crit de sa vie une ligne de la force de celles qu'a traces ce jour-l l'homme aux araignes. Cette image de souillure, cette vision de notre rival en train de salir un corps ador n'a pas la mme intensit si ce corps de femme a t nous, ou si nous ne l'avons jamais possd, cela est trop vident. Notons donc aussitt deux sortes de jalousie des sens. Dans le cas o nous sommes jaloux physiquement d'une femme qui ne nous a jamais appartenu, il y a de grandes chances pour que cette jalousie aboutisse au dgot et diminue notre dsir. Si, au contraire, nous avons possd nous-mme cette femme, l'image des caresses qu'elle prodigue notre rival rveille en nous avec une extraordinaire acuit le souvenir des caresses semblables qu'elle nous a donnes. Par un dtour singulier, ce souvenir agit sur nous l'tat de vision luxurieuse et cette jalousie des sens nous mne au dsir. Les femmes le savent si bien que c'est un de leurs procds pour ramener un amant lass.--Mais, direz-vous, dans ce retour honteux d'un homme vers une matresse qui s'est donne un autre, ne rentre-t-il pas aussi de l'amour-propre, la frnsie de la reprendre cet autre?--J'ai une anecdote sur cette sorte de retour qui rpond cette question. Elle me fut conte l'poque par Raymond Casal, un soir ou plutt une nuit que nous revenions ensemble le long des Champs-Elyses, aprs avoir dn et pass la soire dans une mme maison. Elle me frappa tellement que je lui demandai la permission de la noter, et lui, trs galamment, le lendemain matin, m'envoyait les pages que voici, crites au crayon sur l'envers de formes de tlgrammes. J'y ai peine chang quelques mots. * * * * * ...Elle tait, m'crivait donc Casal, remarquablement belle et sa beaut tait tout son bonheur. Elle s'tait donne moi, quoiqu'elle ft une trs grande dame, avec une impudeur qui venait justement de ce que l'orgueil de sa chair dominait tout chez elle. Ce fut entre nous aussi un amour tout physique et d'une volupt si entirement dpourvue d'me que nous nous parlions peine, entre des caresses que la brivet de non entrevues rendait plus ardentes encore. Par un hasard particulier, l'absence de libert, rsultat de sa position, qui aurait d, semble-t-il, allger pour moi les obligations de cette liaison, la rendait trs lourde. Voici comment. Pour des raisons qui tenaient au genre de vie de son mari, elle ne pouvait jamais savoir l'avance si elle aurait quelques heures elle ou non, et il me fallait attendre tous les jours, chez moi, de deux heures six heures, un mot qui souvent n'arrivait pas, puis, le soir, ne pas bouger du cercle jusqu' dix heures, si bien que c'tait toute ma vie prise. Le jour, par prudence, nous changions sans cesse le lieu de nos rendez-vous. Le soir, nous nous rencontrions toujours chez un ami intime que j'avais alors, Robert de N----. Il habitait, rue Dumont-d'Urville, une maison qui avait une porte de sortie sur la rue la Prouse. C'tait Robert lui-mme qui avait mis ainsi son appartement ma disposition, pour ce moment-l. Il tait grand joueur, grand soupeur, et ne rentrait gure avant l'aube. Ma matresse et moi, nous sortions toujours de chez lui avant les onze heures. Cette liaison durait depuis huit mois peine, et j'en tais arriv une lassitude absolue, presque un dgot de cette femme. Pourquoi? A cause de cet esclavage sans doute, et aussi cause d'une indfinissable tristesse qui me serrait le coeur au sortir de ces rendez-vous, o il n'y avait que de la sensualit brlante, partage, raffine, mais jamais, jamais une motion. Je voulais rompre, et je ne savais comment m'y prendre, parce qu'avec cela ma matresse tait parfaite avec moi, et que je n'ai jamais su avoir un procd brutal avec une femme. Bref, un soir que j'avais dn au cercle et que je causais avec Robert, en attendant le moment d'aller au rendez-vous, rue Dumont-d'Urville, je reois un billet d'elle qui me priait de remettre ce rendez-vous au lendemain. A la dernire minute un contretemps l'avait empche. Je jetai ce billet au feu, avec une si visible satisfaction sur ma figure, que Robert le remarqua, et, ma foi, je lui en dis la cause. --Tu ne l'aimes donc plus? me demanda-t-il. --Plus du tout, lui rpondis-je en riant, et je crois que, dans huit jours, je la dtesterai. Ah! Ces fins de bonne fortune, c'est comme les fins de voyage, c'est bien long!... Aprs un silence, Robert reprit: --Une simple question: As-tu jamais conduit chez moi une autre femme que celle qui vient de t'crire? --Jamais d'autre, rpondis-je, mais o veux-tu en venir? --H bien! dit-il, puisque tu ne l'aimes plus?... J'ai un aveu, l, sur le coeur; j'aime mieux te le faire franchement.... Il y a juste quinze jours, tu avais ton rendez-vous chez moi, tu m'avais prvenu, et j'tais ici, vers onze heures, tailler de dtestables banques. J'avais perdu dj avant dner. Mon crdit tait puis, et pas un ami moi dans le cercle. L'ide me vint de rentrer rue Dumont-d'Urville pour y prendre de l'argent, afin surtout de couper la veine. Raymond sera parti, me dis-je. J'arrive. Je vois sur la table du salon un ventail, un boa et une fourrure. Vous tiez l encore. Que veux-tu? Une curiosit folle me saisit, je marche pas de loup vers la porte de la chambre coucher. Je regarde par le trou de la serrure, comme un Bartholo de comdie. Elle venait de sortir du lit et se prparait se rhabiller. Elle se tenait devant la glace, dvtue, tordant ses cheveux, et la pleine lumire portait sur elle.... Ah! mon ami, pardon, mais quelle femme! Quelle femme! Je n'ai pas vu le visage, mais le corps!... Non, je n'aurais jamais d te dire cela.... Ce n'est pas possible que tu ne l'aimes plus.... --Pas possible, fis-je en clatant de rire; tu n'as qu' voir l'effet que me produit ta confession. Il me regarda trs srieusement, puis, d'une voix un peu sourde: --Alors, si tu ne l'aimes plus, prsente-moi. --Comme tu y vas!... rpondis-je en riant plus fort encore. Te prsenter? Mais c'est impossible. Moi-mme, je ne vais pas chez elle.... Tout d'un coup, et tandis que je lui parlais, une ide traversa mon cerveau; elle me parut si bouffonne, que je la lui dis tout de suite. Je le tenais, le moyen de rupture si dsir. --Tu la trouves vraiment si belle?... repris-je.... --Pour que je t'aie parl comme je t'ai parl!... --J'ai rendez-vous demain chez toi avec elle. Veux-tu y tre ma place? --Moi? s'cria-t-il, tu plaisantes. Et que lui dirais-je? --a, continuai-je en riant toujours, ce n'est pas mon affaire, tu lui expliqueras ta prsence et mon absence comme tu voudras.... Tu auras deux heures devant toi pour la convaincre de ta passion ou ne pas la convaincre.... Moi, j'arrive onze heures tapantes. Je vous surprends. Je fais la scne de rigueur. J'ai l'air de me croire trahi sur toute la ligne, mme s'il n'y a rien eu.... Ce sera un peu canaille, mais je serai libre!... Je ne te demande qu'une chose, ta parole de ne jamais raconter personne ce pacte de mauvais sujet, pas mme elle. Et il accepta cette immorale combinaison renouvele des _Marrons du feu_ de Musset. J'employai la journe du lendemain des prparatifs de dpart. J'avais justement l'envie de tuer cette fin d'hiver sur la Corniche, et l'ide que j'allais en finir avec cette sujtion de ces derniers mois me ravissait. A mesure que je me rapprochais du moment o je devais apparatre comme la statue du Commandeur, deux craintes m'angoissaient: celle de ne pas tre capable de jouer mon rle de jaloux, tant je trouvais plaisante cette manire de rompre,--et celle que ma matresse n'et chass Robert comme un domestique. Me voici donc entrant dans l'appartement et traversant le salon, comme lui, l'autre jour, sans faire de bruit. J'arrive la porte de la chambre coucher. Je tourne le bouton. Le verrou tait mis en dedans.... Je ne peux pas mieux comparer la soudainet de ce qui se passa en moi cette minute qu' l'impression que j'ai ressentie aux Indes lors d'un tremblement de terre, o Bohun ivre-mort me dit, en tombant, son fameux mot: _I did'nt believe I was so full_.... Ce fut quelque chose de si subit, un accs si rapide et si violent de douleur et de colre, que je ne me souviens pas en avoir jamais prouv un semblable. J'appelai Robert d'une voix d'abord basse, puis imprieuse.... Robert!--Rien ne rpondit. Je frappai, mme silence. Alors, ivre de rage, j'appuyai de l'paule sur cette porte ferme, avec une telle force que je l'enfonai. J'allai droit au lit. Ma matresse y tait, qui me regardait avec des yeux gars. Je la saisis par le bras et je le lui serrai d'une manire si cruelle, que mon ami, qui avait cru d'abord une fureur simule, dut me repousser. Il sauta du lit et nous nous trouvmes face face. --Es-tu fou? me dit-il tout bas, et trs ple, car il me voyait en proie une espce de dlire. J'eus alors, devant son costume, une perception si nette du ridicule de cette scne aprs notre conversation de la veille, et une telle peur de moi-mme, que je me sauvai de cette chambre comme un insens. Mais, le lendemain matin, j'crivais ma matresse une lettre de l'amour le plus effrn. Deux jours aprs je me battais avec Robert, que je blessai, par bonheur, trs lgrement. Nous sommes sortis de cette affaire brouills mort, et j'ai gard cette femme trois ans! * * * * * Ce trs authentique document ne permet-il pas d'tablir, sur la jalousie physique, un certain nombre de vrits au moins probables? XLVII _Nous avons beau connatre tout notre esprit et tout notre coeur, notre bte ne nous est jamais connue tout entire, aussi ne faut-il jamais dire: Cette femme ne peut rien sur moi. En amour, la seule victoire est la fuite. C'est un mot du plus grand des psychologues modernes: Napolon_. XLVIII _La jalousie des sens survit l'amour. Ce devrait tre la consolation de toutes les femmes abandonnes, lorsqu'elles sont sans coeur et qu'elles souffrent seulement dans leur vanit. Elles n'ont, pour se venger, qu' prendre un amant. Elles ne ramneront peut-tre pas l'infidle, mais elles sont sres de lui faire du mal. Voil une grande misre de l'animal homme_. XLIX _Ce n'est jamais ni l'honneur ni l'amour qui font qu'un homme trahi pense tuer une femme. Le meurtre vient des sens. La volupt, qui n'est que physique, est toujours prs d'tre froce_. L _Les coquettes vraiment savantes ne se refusent pas. Elles se donnent. Elles savent que possder une matresse, pour un homme passionn, c'est tre possd par elle. Une femme qui ne nous aime pas et qui nous tient par la jalousie des sens nous mne o elle veut. Le plus irrsistible dsir est fait avec la mmoire de la brute qui sommeille chez nous tout_. LI _J'ai vu toute une salle de thtre prise du fou rire quand Othello entre chez Desdmone pour la tuer. Ce rire avait sa philosophie. Il n'est jamais certain qu'un jaloux de cette espce, venu pour assassiner celle qu'il aime, ne va pas la rveiller et lui demander pardon. On devrait broder la devise du bouclier spartiate sur cet oreiller vengeur du Maure: Ou dessous ou dessus. L'un est si prs de l'autre!_ LII _La jalousie des sens se distingue des autres par ce signe qu'elle procde par accs, comme les images qui la suscitent. C'est une alination intermittente que nous infligent de sang-froid certaines femmes trs perverses. Nous aurions cette arme contre elles de mpriser leur bassesse. Par malheur, ce mpris-l ne fait qu'activer le dsir; et leur bassesse, elles ne la sentent pas_. LIII _On n'est jamais ni le premier ni le dernier amant d'une femme, c'est ce qui m'a guri de ma jalousie.... disait un de nos amis. Un autre lui rpondit: Et moi, c'est ce qui m'a fait tant souffrir.... Le premier parlait avec sa tte, le second avec ses sens_. * * * * * MDITATION XII BONHEURS CONTEMPORAINS IV LES DSASTRES (_suite_.)--- LES JALOUSIES II.--_La jalousie du coeur_. Pour distinguer aussitt la jalousie du coeur de la jalousie des sens, qui a fait l'objet de la _Mditation XI_ et des diverses jalousies de tte, qui feront l'objet de la _Mditation XIII_, je demande au lecteur de ces notes, forcment incompltes, de vouloir bien admettre comme dmontre cette proposition: LIV _Aimer par le coeur, c'est avoir d'avance tout pardonn ce qu'on aime_. Thorme auquel peut servir de commentaire la phrase que nous disait Berthe Vigneau, Colette et moi, quand elle nous racontait les infamies de son amant: Je lui serai toujours reconnaissante de m'avoir laisse l'aimer.... La raison de cette inpuisable bont propre au grand amour est aussi facile donner que la raison de l'inpuisable mchancet propre aux sens. Aimer d'un amour o les sens dominent, c'est dsirer toujours et toujours souffrir de l'inassouvi. Aimer avec le coeur, c'est trouver la volupt suprme dans le don absolu, dans l'abdication de soi complte. Alors, mme les douleurs que l'tre aim vous inflige deviennent des joies. Mais vous voudriez en mme temps que personne n'et aim ainsi avant vous ce que vous aimez, que personne ne l'aimt ainsi aprs vous, et c'est en quoi consiste exactement la jalousie du coeur. J'ajoute bien vite, pour ne pas manquer au premier devoir de l'observateur moderne,--la misanthropie,--que cette jalousie du coeur, dgage entirement de celle des sens et de celle de tte, est aussi rare qu'une femme qui n'a pas de second amant ou qu'un crivain sans envie. Tout se rencontre, mme Paris, surtout Paris, et j'ai l, dans mes notes, plusieurs cas singuliers de cette jalousie, nourrie uniquement de tendresse, qui peut vous faire agoniser de dsespoir, ravager votre vie, consumer votre volont, mais vous amener la frocit, la haine, seulement la rancune?--Jamais. * * * * * _Premier cas_.--Roger Valentin, un de mes amis de premire jeunesse, avait eu, quelques mois aprs notre sortie du collge, un innocent roman avec une jeune fille plus riche que lui. Ils s'taient rencontrs durant une saison Pierrefonds. Je me rappelle la visite que je fis l cette anne mme, en 1872, mon camarade, nos courses au bord des tangs bleutres, et dans cette fort profonde, ses confidences, avec son accent lorrain,--il tait de Lunville,--sous les branches, que remuait un vent aussi doux que nos rves de ces temps-l. Dieu! Comme travers les feuilles vertes de ces branches le ciel apparaissait lointain et pur! Revenu Paris, Valentin continua d'aimer sa compagne de ces quelques semaines d't. Il l'aima un an, il l'aima deux ans, il l'aima trois ans, devenu rebelle toutes les tentations de notre libre existence. J'oubliais de dire qu'il tait alors lve l'Ecole centrale. Ses examens de sortie passs, et brillamment, il demande la main de la jeune fille. Les parents, qui ne s'taient, comme de juste, aperus de rien, la lui refusent, d'abord parce qu'il avait peine six mois de plus qu'elle, ensuite parce qu'il ne possdait aucune espce de fortune. Je le vois arriver chez moi un matin, le visage rong de chagrin, mais l'air rsolu. --Je viens te dire adieu, fait-il. --Tu pars? --Oui, rpondit-il. Elle ne peut pas m'pouser maintenant.... Mais dans dix ans je serai riche, je l'aimerai toujours, et alors qui sait?... Il venait de signer un contrat pour Buenos-Ayres. Il n'avait pas quitt Paris depuis dix mois que la jeune fille, objet de son culte, se mariait. Je dois ajouter qu'il n'avait jamais os lui parler ouvertement de son amour. Je tremblais d'apprendre qu' cette nouvelle Valentin se ft tu. Mais non. Je sus qu'il travaillait et russissait de mieux en mieux. Une fois de plus, je me frottai les mains. J'avais trouv un coeur humain en flagrant dlit de contradiction,--enfantin plaisir de la cuistrerie pessimiste dont j'tais alors infect.--Des annes se passent, la jeune femme devient veuve. Elle avait bien prs de trente ans alors, et, de son mariage, une petite fille. Valentin dbarque d'Amrique. Il avait gagn une grosse aisance, et, comme il me l'avait dit en partant, il aimait toujours celle qu'il avait aime dix-neuf ans, dans l'ombre des arbres de la fort, en robe claire, au bord de l'eau. Vous vous rappelez ces vers divins de Sully: L'pouse, la compagne mon coeur destine, Promise mon jeune tourment.... Bref, il demande la main de cette femme, qui, touche d'une pareille fidlit, rpond: oui. Le mariage a lieu. J'ai reu depuis les confidences de cet homme, qui se trouve avoir pous la seule femme laquelle il ait jamais pens. Il serait absolument, compltement heureux, s'il n'y avait pas cette fille du premier lit et qui ressemble son pre. Ah! m'a-t-il dit un jour en me parlant de cette enfant, je n'ai jamais pu l'embrasser sans avoir l comme une pointe aigu qui s'enfonait dans mon coeur.... C'est que cette enfant, qui va et qui vient, avec son rire gai, ses yeux purs, ses cheveux blonds, est la preuve sans cesse renouvele, la preuve vivante et parlante, au regard de Valentin, que sa femme d'aujourd'hui a t, des annes durant, la femme d'un autre. Jamais cette femme ni l'enfant n'ont souponn cette jalousie du pass chez cet homme qui, n'ayant pas d'enfant lui-mme, adore cette petite fille autant qu'il en souffre. Explique-moi cela, me demandait-il avec des larmes au bord des paupires; et il ajoutait: Je ne suis pourtant pas jaloux. Il l'tait cependant, mais pas avec les sens,--il et dtest l'enfant,--pas avec la tte,--il l'et dteste encore, et la blessure de l'amour-propre et saign en lui. Cette douleur, la fois rsigne et persistante, tendre dans sa tristesse, et sans une pense de reproche ou d'amertume, mais cette douleur tout de mme et ingurissable, qu'il y et eu dans la vie de sa femme un autre que lui, avant lui; qu'elle et donn cet autre sa virginit, et qu'elle lui dt aussi la maternit, c'tait la jalousie du coeur dans toute sa misre et sa noblesse. Il me disait encore: Non, je ne suis pas jaloux. J'aime cette petite comme si elle tait ma fille, et quand je pense qu'elle ne l'est pas, c'est ce regret qui me fait si mal.... * * * * * _Deuxime cas_.--Celui-ci, je le copie exactement sur mon journal une date qui n'est pas lointaine: ...Mercredi, 16 mars 188-.... La vie, qui dpasse l'imagination en brutalits, la dpasse aussi en dlicatesses. Et aujourd'hui chez Mme R----, l'ancienne matresse de S---- B----. L'ai trouve seule, au coin de son feu, et caus avec elle du mariage de son amant, mariage auquel elle a eu le courage d'assister aprs l'avoir fait elle-mme. Elle me raconte ses sentiments, l'horreur qu'elle a toujours eue de voir la piti remplacer chez lui l'amour. Je n'ai pas voulu qu'il me vt vieillir, dit-elle. Le fait est que cette femme a donn un des plus tonnants exemples que je sache du romanesque dans la coquetterie. Quand elle eut dcid S---- B---- ce mariage, elle lui accorda un dernier rendez-vous, et, le lendemain matin, elle ordonnait au coiffeur de lui poudrer tous les cheveux. Ils commenaient blanchir, a-t-elle dit ses amies. C'tait sa manire de lui prouver, lui, que, l'ayant perdu, elle devenait une vieille femme. Elle venait d'avoir trente-huit ans.... Je la regardais donc, ce soir, assise dans un fauteuil, au coin de ce feu paisible, et avec sa jeune physionomie rendue plus jeune encore par cette gracieuse blancheur de sa chevelure, et elle m'expliquait comment, le jour du mariage, elle avait beaucoup pleur. ...Mais de douces larmes. Je connaissais cette jeune fille. Je le connaissais si bien lui-mme, je savais qu'il serait heureux par elle, et je trouvais une espce de sauvage douceur, dans mon isolement volontaire, me dire que ce bonheur de chaque minute, il me le devrait. Vous ne comprenez pas cela, cette ivresse du sacrifice, cette preuve donne quelqu'un que personne, personne ne l'aimera comme vous l'avez aim?... --Et vous n'avez jamais t jalouse? lui demandai-je. --Si, dit-elle aprs un silence, quand j'ai su que, durant son voyage de noces, il s'tait arrt dans une ville o nous avions pass quatre jours ensemble, cachs, la premire anne de notre amour.... Il n'aurait pas d me faire cela.... Et puis, je le lui ai pardonn.... Mais moi, je ne pourrais jamais retourner dans cette ville, maintenant.... Il y a l, dans ce coin d'Allemagne, un paysage de fleuve que nous avons regard tous deux et tant aim.... Comment a-t-il pu le regarder avec une autre? Puis aprs un silence:--Est-ce assez ridicule, pourtant? N'tre pas jalouse de toute la vie d'un homme puisqu'on la donne une autre, et tre jalouse d'une impression qu'il a eue avec vous autrefois, et dont on voudrait qu'il ne l'et eue depuis avec personne!... * * * * * _Troisime cas_.--C'est une petite comdie, ou plutt le scnario d'une saynte deux personnages qui pourrait porter comme titre le mot du rvolutionnaire: Il n'y a que les morts qui ne reviennent point. Les pauvres morts! C'est affreux d'en mdire, mais c'est quelquefois si commode, en amour comme en politique et en littrature!_ _SCNE PREMIRE_ _Le thtre reprsente un petit salon d'une femme la mode, dans un htel de l'avenue du Bois-de-Boulogne, pas bien loin de l'Arc. Ameublement rglementaire: paravents, bibelots, vieilles toffes, divans avec coussins, lampes anglaises, etc., etc., (Voir pour plus amples renseignements les romans mondains de cette anne de grce 188-.)--Une table th de chez Leuchars. (Voir les mmes romans.) La lampe brle sous la thire. Mme de Gesvres--Jeanne, de son petit nom--est seule dans ce salon: trente ans, trs blonde, avec des yeux noirs trs doux. Toilette de chez ----. (Voir comme plus haut.) Elle se promne de long en large et regarde de temps autre une montre microscopique enchsse dans son bracelet. (Toujours comme plus haut.) Elle se parle elle-mme, tout bas_. Cinq heures.... Dans quelques minutes il sera l. Que va-t-il me dire?... La dernire fois qu'il est venu dans ce salon, il y a quinze mois,--quinze petits mois,--Marthe tait l! Pauvre Marthe!... Comme elle l'aimait!... Il partait pour l'Amrique le soir mme.... Et ils se disaient adieu chez moi, encore une fois, aprs l'adieu de la journe.... Oui, comme elle l'aimait!... Jusqu'au martyre, puisqu'elle avait exig qu'il acceptt de s'en aller, pour ne pas nuire sa carrire. On ne devrait jamais s'attacher un diplomate quand on a le coeur qu'elle avait, cette femme-l.... Et lui, comme il avait l'air de l'aimer!... Et deux mois aprs, elle tait morte.... Et depuis, il ne m'a pas crit trois fois, moi qui lui reprsente pourtant tout ce qui lui reste de cet amour, puisque j'ai t leur confidente, que je me suis charge de lui renvoyer tous ses souvenirs.... Allons, il l'aura oublie.... Ah! les hommes! Tous les mmes.... Je suis curieuse de savoir comment il se justifiera.... Ce silence de plus d'un an, et, aussitt de retour Paris, ce billet pour me demander un rendez-vous,--chez moi?... a ne me dit rien de bon.... Ce serait assez canaille, mais bien dans la note, de vouloir profiter de nos anciennes relations pour me faire la cour.... Il me regardait autrefois avec des yeux!... Par exemple, si c'est avec ces intentions que ce monsieur revient, il trouvera qui parler....--_Longue rverie_.--Et ce doit tre avec ces intentions-l. Une femme ne se trompe pas cet instinct. Nous verrons bien, et ce qu'il sera remis sa place!... _Elle tend l'oreille_.... Une voiture.... Elle s'arrte.... Deux coups de cloche.... C'est lui....--_Elle s'assied sur le divan, ct duquel est une petite table garnie d'tuis anciens, de boites miniature, de flacons cisels et de portraits. Elle prend un livre vtu d'une gaine de soie broche, un des romans cits ci-dessus, et fait semblant de lire_. _SCNE DEUXIME La porte s'ouvre. Le domestique introduit M Raoul Garnier: trente-cinq ans, tournure lgante, physionomie mle et fine. Les tempes grisonnantes, les yeux brids, l'expression de tout le visage, rvlent de grands chagrins. Il est visiblement mu. Il s'avance vers Mme de Gesvres et lui baise la main en disant simplement d'une voix touffe_: Madame!... JEANNE.--Mon ami!... _Elle lui prend les deux mains et les lui serre, franchement, fraternellement_.... Mon pauvre ami.... _Un silence. Robert s'assied sur un fauteuil un peu bas, prs du divan. On entend le bruit de la thire sur la petite flamme et le craquement du bois dans la chemine. (Ici, longues banalits de conversation, petits potins de socit, nouvelles de celui-ci, de celui-l.) Tous deux sont gns. Silence_. JEANNE, _aprs le troisime ou le quatrime de ces silences, prenant une photographie sur la table et la tendant Raoul_.--Avez-vous vu le portrait de notre pauvre amie, que j'ai retrouv depuis le malheur?... N'est-ce pas, que c'est bien elle et tout son charme?... RAOUL.--Oui, c'est bien elle!... _Nouveau silence; puis, comme se parlant lui-mme_: Il me semble que c'tait hier. Nous tions l tous les trois: vous, juste o vous tes; elle, ici, ct de vous, sur ce divan; moi, cette mme place ... cette mme heure.... Vous nous disiez d'esprer.... Moi, j'avais un pressentiment que cette sparation nous serait fatale.... J'avais la promesse d'tre rappel au ministre au bout de six mois.... Six mois! En voici quinze que je suis parti, et je ne la reverrai plus jamais, jamais.... JEANNE. _Elle a fronc imperceptiblement le sourcil en coutant le jeune homme, mais elle secoue la tte avec motion_.--Comme c'est bon de vous entendre parler ainsi! Il y a donc des sentiments vrais dans ce monde. Vous me pardonnerez de vous dire cela.... En ne recevant pas de lettres de vous depuis des mois et des mois, j'ai cru que vous aviez oubli notre chre morte, et moi, qui sais ce que vous avez t pour elle, j'en avais le coeur tout serr.... Je vois que je m'tais trompe.... RAOUL.--C'est vrai, madame, j'ai eu tort.... Mais que vous aurais-je crit?... J'ai t, pendant des semaines et des semaines, la suite de cette fatale nouvelle, dans un dsespoir ne pas trouver l'nergie de quoi que ce ft.... 'a t d'abord une stupeur, presque une folie. Je ne pouvais croire que ce ft vrai, que cette femme que j'avais connue si tendre, si aimante, ne me regarderait plus avec ses yeux, ne me parlerait plus avec sa voix, ne m'aimerait plus avec son coeur.... Ensuite, quand j'ai reu, par vos soins, le paquet de mes lettres qu'elle vous avait lgu pour moi, j'ai voulu tromper ma douleur en revivant tout ce pass.... Savez-vous comment?... Chaque jour, je cherchais, dans cette correspondance, la trace de ce que nous faisions, de ce que nous pensions, l'anne prcdente, pareille date, et l'autre anne, celle d'auparavant, la premire.... J'arrivais ainsi me donner une hallucination rtrospective qui me rendait Marthe vivante pour quelques minutes, pour une heure quelquefois.... Le croiriez-vous? En mme temps que je me plongeais ainsi dans mon pass avec ce dlire, j'en avais peur, de ce pass.... Oui, j'avais peur de revoir Paris, de revoir mon appartement o elle est venue, de vous revoir vous-mme.... Quel battement de coeur quand j'ai reu votre billet m'accordant le rendez-vous que je vous demandais!... J'allais donc, pour la premire fois depuis sa mort, parler d'elle.... Ah! j'avais tort d'avoir peur! Cela fait tant de bien de souffrir tout haut!... Vous voyez, je l'aime comme je l'ai aime au premier jour.... Depuis la minute o je l'ai rencontre, elle a aboli toutes les femmes. Aucune n'a plus exist pour moi. Aucune.... Il y a plus d'un an qu'elle est morte, et c'est la mme chose encore, et je sens que ce sera ainsi longtemps, bien longtemps.... JEANNE. _Elle a de nouveau fronc le sourcil, et elle s'est mordu la lvre tandis que Robert parlait. Son pied, qu'elle avanait sur un coussin, s'est crisp dans le petit soulier verni, puis s'est retir. Lui n'a rien vu de ce mange_.--Mon Dieu! que n'est-elle l pour vous entendre!... Elle aussi, elle me disait, en me parlant de vous: Il m'a tout fait oublier.... Hlas! elle n'avait pas t gte avant de vous connatre.... RAOUL.--Marie dix-huit ans, presque par force, et quel homme!... Ah! si elle n'avait pas eu son fils, comme je l'aurais arrache cette vie!... JEANNE.--Oui, ce sont ces mariages-l qui nous perdent, nous autres femmes.... On ne se sent pas comprise. On est malheureuse, et on fait comme notre pauvre amie: on est la dupe de quelque libertin sans coeur qui vous joue la comdie du grand sentiment, et c'est pire qu'avant, on a le mpris de soi par-dessus le march.... Et puis, quand, aprs ces affreuses dceptions, on a la chance de rencontrer un vrai, un sincre amour, qui vous panse toutes vos blessures, qui vous gurit de toutes vos douleurs, il faut mourir....--_Un silence_.--Mais voil que je renouvelle encore vos peines ... et les miennes.... Allons! causons plutt de vous maintenant, dites-moi ce que vous allez devenir, et d'abord laissez-moi vous offrir une tasse de th.--_Elle se lve et marche vers le plateau_.--Trs fort ou lger? Deux morceaux de sucre ou trois?... RAOUL. _Les phrases que Jeanne vient de prononcer lui ont fait fixer les yeux sur elle avec stupeur. Il s'est lev aussi et parat embarrass de parler_.--Trs lger, un morceau.--_Il trempe ses lvres dans sa tasse et cause de nouveau de choses indiffrentes, puis avec timidit_: En effet, elle avait l'air d'avoir travers de bien dures preuves.... JEANNE, _toujours debout en prparant sa tasse elle_.--De bien dures.... RAOUL.--Que de fois, quand je la voyais trop triste, j'ai t tent de l'interroger! Vous avouerai-je que je n'ai jamais os?... JEANNE.--Je reconnais bien l votre dlicatesse.... Mais, soyez-en sr, elle ne vous a jamais menti. Du jour o elle a t vous, elle n'a plus rien eu vous cacher dans sa vie.... RAOUL. _Ses mains tremblent et il a pos sa tasse. Nouveau silence_.--Madame?... JEANNE.--Qu'avez-vous? Vous tremblez?... Vous me faites peur!... RAOUL.--Pardonnez-moi.... Mais je ne peux pas croire que tout l'heure je vous aie bien comprise.... Ainsi Marthe.... JEANNE. _Une stupeur suprieurement joue; deux soupons de larmes dans ses yeux, puis quelques phrases comme_:--Ah! je devine.... Mais qu'ai-je fait?... Comment? Vous n'en saviez rien?... Et c'est moi qui?... Ah! malheureuse!... RAOUL, _d'une voix sourde_.--C'est donc vrai? Elle avait eu un amant avant moi?... JEANNE.--Ne me demandez plus rien. Je ne rpondrai pas.... Si j'avais pu souponner!... RAOUL.--Avant moi!... Quelqu'un que je connais sans doute, que je rencontrais chez elle, qui je serrais la main.... Ah! mon Dieu! mon Dieu!... _Il se laisse tomber sur le fauteuil et appuie sa tte sur ses mains. Jeanne le regarde et veut parler. Il ne l'coute pas et ne lui en laisse d'ailleurs gure le temps. Prenant son chapeau et se levant_:--Vous avez raison, madame, je n'ai rien vous demander de plus.... Excusez-moi, si je ne me sens pas la force de continuer causer avec vous aujourd'hui. Vous ne pouvez pas savoir le mal que vous m'avez fait.... Ce n'est pas votre faute.... Je vous demanderai la permission de revenir ... bientt.... Adieu, madame, adieu....--_Il s'incline sans qu'elle lui tende la main, comme quelqu'un qui ne veut pas clater en sanglots. Il sort_. _SCNE TROISIME_ JEANNE. _Pendant tout le temps que Raoul a parl, elle est demeure immobile, tris mue. Elle entend le roulement de la voiture et passe les doigts sur son front, comme se rveillant d'un mauvais songe_.--Non, non, non.... Je ne veux pas avoir fait cela, c'est trop horrible.... Vite du papier, une plume, de l'encre.--_Elle s'assied un mignon bureau, derrire un paravent de cristal_.--Que je lui crive pour lui demander pardon!... Ah! ce que l'on a de mauvais en soi!... Cette douleur ... cet amour.... J'ai t jalouse, atrocement jalouse. Est-ce que je l'aimerais, par hasard?... Et puis cette ide de tout lui apprendre de ce qu'elle avait mis tant de soin lui cacher m'a travers l'esprit, l, subitement.... Et puis!... Je vais lui demander pardon de cette infme rvlation, lui jurer que ce n'est pas vrai....--_Elle commence une lettre, puis la dchire; une seconde, la dchire; une troisime, la dchire_.--Non, je ne peux pas....--_Elle mord distraitement la perle qui termine son porte-plume d'or_.--Et il a cru cela tout de suite, sans un mot, sans une preuve?... Sans une preuve!... Pauvre Marthe!...--_Elle se lve, et, refermant le buvard_:--Dcidment, il n'a que ce qu'il mrite. Sans une preuve!... Non, les hommes sont vraiment par trop canailles.... _Rideau_. * * * * * ...Comment ai-je devin le secret de la petite infamie commise par l'ange blond aux yeux bruns de l'avenue du Bois contre la mmoire de la pauvre morte, c'est mon secret, moi, qui ne fut jamais celui de Raoul. On voit que ce garon n'avait jamais mdit sur l'observation suivante: LV _On rencontre des femmes qui ne prendraient une amie ni un mari ni un amant. C'est leur honneur professionnel, cela. On en rencontre peu qui supportent sans mauvaise humeur le sentiment absolu d'un homme pour cette amie. On n'en rencontre pas qui aime ce sentiment_. Toujours est-il qu' partir de cette conversation l'amoureux de Marthe tomba dans le plus trange tat de douleur imaginative que j'aie constat. Il tait jaloux du pass d'une morte, et il me dcrivait ainsi cet tat dans une lettre que j'ai relue bien souvent: ...J'aurais d, m'y disait-il, ne pas quitter Paris comme j'ai fait aussitt aprs cette affreuse rvlation, revoir Mme de Gesvres, savoir le nom de cet homme, et aussi les raisons de cette femme pour m'avoir ainsi empoisonn un si doux souvenir.... A quoi bon?... J'ai tout compris de ma pauvre matresse, et je lui ai tout pardonn. L'espce de jalousie sans nom dont je souffre rside en ceci, que je n'ai pas eu le premier l'veil spontan et volontaire de son coeur. Mais n'est-ce pas une forme de mon gosme? Vois-tu, ce que je lui envie, profondment, cet inconnu, ce sont les annes qu'il a eues pour l'aimer, pour lui faire oublier les tristesses de sa vie, et, ces annes, il les a employes la tourmenter, lui faire du mal, et moi, que le temps o j'aurais pu la rendre heureuse m'a t avidement mesur!... Cette confession,--en ai-je reu de pareilles, et provoqu, par le got passionn que j'ai toujours eu de sentir sentir!--cette confession, qui se prolonge durant des pages, m'a servi, avec les deux premiers cas que j'ai cits et d'autres analogues, tablir comme probablement exact le parallle que voici entre la jalousie des sens et celle du coeur. Cette dernire a pour cause la pense des sentiments prouvs pour un autre coeur par le coeur que l'on aime, tandis que la jalousie des sens a pour principe l'image des sensations procures par une autre chair la chair que l'on aime. Aussi la jalousie du coeur ne s'apaise-t-elle pas, comme la jalousie des sens, par la prsence et par la possession. Elle porte sur le pass et sur l'avenir, prcisment parce que la vie du coeur se compose de souvenirs. Nous voudrions que le coeur dont nous sommes pris nous dt toute la mmoire de ses bonheurs, dans ce pass et dans cet avenir.--C'est pour la mme raison que la jalousie du coeur ne procde point par intermittences, comme la jalousie des sens. La pense tourne l'ide fixe, tandis que l'image va et vient, changeante. La jalousie physique s'exalte donc dans des crises, la jalousie du coeur s'puise dans la mlancolie continue. C'est de la dernire que l'on meurt.--La jalousie des sens s'exagre de plus en plus dans la brutalit, celle du coeur s'affine de plus en plus dans la nuance. La premire est donc plutt masculine, la seconde, fminine.--La jalousie des sens prsente cette anomalie qu'elle peut tre dloyale avec sincrit. Un homme est souvent jaloux jusqu' la fureur d'une femme qu'il trompe sans aucun scrupule. Combien n'avons-nous pas vu de femmes, jalouses par le coeur, surtout dans le mariage, refuser de se venger, mme par la plus lgre coquetterie? Si je me laissais faire la cour, me disait une d'elles, je lui ressemblerais.... C'est que la vie du coeur est celle des subtilits infinies, des susceptibilits intimes de plus en plus maladives.--Enfin, si la jalousie des sens a pour rsultat d'exciter le dsir, la jalousie du coeur a pour effet de l'teindre quelquefois jamais. Une matresse jalouse, par exemple, de cette jalousie-l peut devenir incapable d'prouver une volupt quelconque entre les bras de celui qu'elle aime.... Mais, pour puiser la diffrence entre ces deux sortes de maladies morales, il faudrait crire un volume entier. Les pages en seraient inintelligibles ceux qui n'ont jamais aim qu'avec leurs sens, et quoi bon convaincre les autres? Je prfre conclure par cette rflexion qui, vraie pour toutes les jalousies, l'est surtout pour celle qui fait la matire de ces quelques pages: LVI _La raison dit: Une femme qui vous rend jaloux ne mrite pas que vous l'aimiez. Toute jalousie est donc absurde. Le coeur rpond: C'est justement parce qu'elle ne mrite pas d'tre aime que je suis jaloux.... Il ajoute souvent tout bas: et que je l'aime!..._ * * * * * MDITATION XIII BONHEURS CONTEMPORAINS V LES DSASTRES (_suite_).--LES JALOUSIES III.--_Les jalousies de tte_. Condamneriez-vous Othello, si vous tiez jur?--Moi, certainement, parce que le crime passionnel, considr du point de vue de la dfense sociale, me parat plus redoutable que tout autre. Mais si j'tais son ami, peut-tre le serais-je davantage encore aprs son crime, parce que je croirais plus que jamais en sa sincrit, surtout s'il avait essay srieusement de se tuer lui-mme aprs....--Quel original, alors!--C'est surtout que je le plaindrais. Autant dire que les _jaloux des sens_ me paraissent des maniaques, capables des folies les plus dangereuses, mais aussi des malheureux qui ne sont ni mprisables ni ridicules. Quant aux _jaloux du coeur_, ce sont les martyrs de la religion d'amour. Qui ne les envierait d'aimer jusqu' l'agonie? Maintenant vont dfiler les grotesques de la bande, les jaloux qui ne dsirent pas la femme dont ils sont jaloux, qui ne l'aiment pas de coeur; mais la vanit ou la sottise les pousse tourmenter cette pauvre femme, et se tourmenter eux-mmes sans l'excuse d'une sincrit de passion, sans la grce d'une sincrit de tendresse. Au premier abord cela parat insens qu'il y ait de par le monde des hommes qui se fassent tout la fois bourreaux et victimes, qui s'engagent dans des aventures de drame quelquefois, de chagrin toujours, simplement parce qu'ils se montent la tte, froid et vide. Et cependant rien de plus frquent, et pour ne pas discuter cette thse dans le vague, je choisis aussitt quelques chantillons de ce que j'appelle les _jaloux de tte_, pour faire pendant aux matresses du mme genre, et voici par quelles raisons diverses cette maladie singulire peut natre: * * * * * 1 _Par amour-propre simple_.--C'est ici le cas le plus frquent; il se produit surtout dans les ruptures et au lendemain des ruptures. Cette jalousie-l consiste ne pas pouvoir supporter qu'une femme abandonne par vous continue sa vie. Vous avez accabl une matresse de mauvais procds. Vous avez rpt tous vos amis, tous vos camarades, voire de simples connaissances: Quelle corve! mon Dieu! quelle corve!... Qui me dbarrassera de ce crampon?... Ou encore: Ne souhaitez pas d'tre aim, allez, ce n'est pas amusant!... Ou encore: Si je la quittais, elle en ferait une maladie; c'est ce qui me retient.... Et puis votre gosme l'a emport, vous avez quitt la pauvre femme. Elle a beaucoup pleur. Elle a t malade. Pourtant elle a commis l'infamie de ne pas mourir. Vous apprenez qu'elle reoit les visites d'un consolateur, qu'elle devient moins triste, qu'elle se remet, qu'elle est heureuse, et voil que vous ne parlez plus d'elle qu'avec une cret de langage qui n'a d'gale que la fatuit de votre piti hypocrite quand vous vous lamentiez sur l'excs de ses sentiments. Cette jalousie par amour-propre simple confine celle que nous avons tudie dans la _Mditation XI_; elle s'en distingue par ce trait que le jaloux de tte n'est pas tourment par des visions physiques. L'irritation ne le mne pas au dsir. Il mprise la femme qui a cess de le pleurer,--et il la mprise ingnument,--parce que l'ide de la douleur qu'il causait lui constituait une dlicieuse flatterie d'amour-propre, et il la hait d'en tre priv. --Je n'aurais jamais cru a d'elle, me disait un camarade, qui venait d'apprendre qu'une ancienne matresse lui s'tait mise en mnage avec un de nos amis communs, moi qui ai hsit trois mois la lcher!... --Ah! les femmes!... lui dis-je sans lui laisser voir que son exclamation me semblait d'un comique rveiller un mort. --Je commence croire que tu as raison, me rpondit-il avec un air profond, et que la meilleure ne vaut pas cher.... Notez que le camarade qui me dbitait cette colossale sottise tait une faon d'homme bonnes fortunes, lequel continuait, quoique mari, courir les diverses sous-prfectures du dpartement de la Haute-Noce ( inscrire sur la carte du Tendre ct des dpartements dj signals dans la _Mditation VIII_). Il est assez curieux, en effet, de constater que cette vanit grotesque de l'homme qui ne veut pas tre remplac se rencontre surtout chez l'homme qui a beaucoup remplac. Petit trait de psychologie masculine joindre cet autre, que le mpris pour le sexe fminin abonde spcialement chez ceux qui ont commis le plus de coquineries galantes, bouffon dtour du coeur qui peut se rsumer paradoxalement ainsi: LVII _Ce que certains hommes pardonnent le moins une femme, c'est qu'elle se console d'avoir t trahie par eux_. 2 _Par amour-propre compos_.--J'ai entendu un homme d'Etat, intelligent,--aussi fait-il une merveilleuse carrire politique devant le suffrage universel et vient-il d'chouer aux lections de son Conseil gnral aprs avoir t tour tour limin des ministres et de la Chambre,--discuter entre intimes une loi sur le duel. Il n'y a, disait ce sage, qu'un article inscrire dans cette loi: Les comptes rendus des rencontres sont rigoureusement interdits.... H bien! celui que j'appelle le jaloux par amour-propre compos est le frre du duelliste qui va sur le terrain pour la galerie, cette invisible galerie constitue, suivant le cas, par les vagues lecteurs d'un journal, par quelques membres d'une coterie, d'autres fois par les quatre habitus d'un caf. Vous souvenez-vous de ces deux tudiants qui faillirent se tuer dans un combat, en chambre, au fleuret dmouchet, parce que la matresse d'un d'entre eux avait parl familirement l'autre en plein restaurant? Un des tmoins dposa gravement en ces termes l'audience, et il nomma le restaurant, qui tait,-- innocence!--connu dans le quartier Latin sous le nom significatif de _Vacherie_! Le jaloux par amour-propre compos est donc celui dont la jalousie commence la pense de ce que l'_on_ dit. Cet _on_ si fuyant et si vain, toujours mal renseign et encore plus indiffrent, que de sacrifices lui avons-nous faits, tous tant que nous sommes! Et moi, le premier, aurais-je eu contre ma matresse cette implacable rancune, si je n'avais song au foyer de la Comdie et aux discours que pouvaient, que devaient tenir sur mon compte tel et tel pensionnaires dont je n'aurais pas voulu pour jouer une panne dans une saynte en un acte? Cette jalousie par amour-propre compos est certainement la plus misrable de toutes. N'empche que c'est elle qui pousse l'amant aux plus terribles clats. On pourrait presque affirmer qu'elle reprsente le moyen le plus sr, pour une femme, de savoir si elle n'est pas aime. Au regard du vritable amoureux, en effet, le public n'existe pas. S'il songe au ridicule, c'est pour se rjouir que ce ridicule lui permette de montrer celle qu'il aime la profondeur de sa passion. Et nous arrivons aux deux nouveaux aphorismes: LVIII _Pour un amant qui aime avec tout son coeur, une infidlit connue de sa matresse offre encore cette douceur qu'il peut lui prouver son amour en lui pardonnant_. LIX _L'amant pour qui la galerie existe ne voit dans sa matresse qu'une occasion d'tonner cette galerie. C'est le moment pour cette femme d'avoir vraiment peur_. 3 _Par suggestion_.--On a tant abus de ce mot depuis quelques annes, qu'un crivain qui se respecte prouve quelque pudeur l'employer,--_Eppre si muove_, disait le vieux Florentin.--Il existe un certain nombre d'tres de reflets et qui vont qutant, si l'on peut dire, les ides, les gots, les motions qu'ils _devraient_ avoir. Vous les connaissez, ces miroirs ambulants dans la littrature et dans l'art. C'est le Monsieur qui veut tout prix tre dans le mouvement. Il applaudit aujourd'hui aux pices dgotes et pessimistes, comme il et applaudi, voici cinquante ans, aux pices romantiques. Il aime ple-mle Degas et Wagner, les potes anglais et les romanciers russes, parce qu'il sait qu'il _faut_ penser ainsi, et il est sincre, comme il le sera plus tard dans son dgot pour ces mmes artistes. Une affirmation trs dcide de tel ou tel personnage suffira. En politique, cette suggestion se fait plus visible encore, parce qu'elle peut s'tendre d'un individu toute une foule. Napolon a suggestionn la France; il lui a persuad qu'elle avait envie de conqurir l'Europe, et cette folle de nation l'a cru! Dans un ordre d'ides tout simple, tout modeste, tout bourgeois, celui qui nous occupe, o il semble bien que chacun devrait penser et sentir par lui-mme, rien de plus commun que la suggestion. La preuve en est dans ce besoin de confidence qui tourmente tant de soi-disant amoureux, quoique ce soit une vrit, connue comme le carr de l'hypotnuse, que faire une confidence un ami, c'est: 1 la faire deux, trois, dix, puisque votre ami n'a pas plus de raison de garder votre secret que vous-mme; 2 vous aliner cet ami, qui sera certainement un peu envieux de vous; 3 vous prparer bon nombre de chances d'tre tromp, si votre matresse et cet ami arrivent se connatre et se parler.--Osons le dire, neuf fois sur dix, ce n'est point parce que l'on aime que l'on fait ces imprudentes confidences. C'est parce que on a fait ces confidences que l'on aime, ou que l'on croit aimer, et on commence de subir la suggestion de l'ami choisi. Que penserais-tu ma place?... Que dois-je croire?... lui demande-t-on, ce qui quivaut lui demander: Que dois-je sentir?... Il se rencontre des camarades qui rpliquent ces tranges questions par des conseils de sentiments dlicats et tendres. Ce sont ceux qui vous aiment vraiment et qui vous souhaitent heureux.--La plupart du temps, l'ami nourrit, sans mme s'en douter, le secret dsir que votre bonheur tourne mal. Et entre parenthses, c'est ici l'occasion de remarquer le profond bon sens avec lequel les femmes pratiquent d'instinct l'aphorisme suivant: LX _Une matresse voit dans l'ami intime de son amant presque toujours son pire ennemi,-- moins qu'elle n'y trouve un nouvel amant_. Et alors s'ouvre la srie des conseils perfides qui transforment le confident en un Yago de bonne foi. Moi, je ne supporterais pas cela.... Avec cette petite phrase, dite d'un certain ton, le confident fait sortir de votre tte l'Arnolphe extravagant qui reposait l, comme les diablotins que l'on donne aux enfants reposent dans leur bote, et vous vous mettez faire le jaloux que vous n'tes pas, et, ce faisant, le devenir. D'autres fois c'est la femme elle-mme qui vous suggre d'tre jaloux de celui-ci ou de celui-l, pour que vous ngligiez de l'tre du rival qui a seul de l'importance ses yeux, elle. Ces espces de jalousies factices, qui ont fourni matire tant de comdies, sont bien voisines des jalousies d'amour-propre. Elles s'en distinguent par ce trait que le jaloux de cette espce ne pense pas la moquerie possible de son confident. C'est un jaloux la suite, voil tout, et qui embote le pas aux conseils d'un autre, par esprit d'imitation. Qui l'tudierait et le dfinirait bien, cet esprit, expliquerait tant d'existences humaines, particulirement dans ce Paris o il est si malais d'tre personnel, que les trois quarts des bipdes couchs Montmartre, Montparnasse ou au Pre-Lachaise mriteraient pour pitaphe: _Ci-gt X..., Y..., Z... _, mort le.... C'est la premire fois qu'il n'a pris l'avis de personne.--On avait dj trouv cette autre un politicien intrigant: C'est ici la premire place qu'il n'ait pas sollicite. 4 _Par snobisme_.--Nos anctres, qui n'avaient pas le mot, avaient si bien la chose, que la liste des maris ou des amants tromps par les rois, et qui s'en sont rjouis, est, la liste de ceux qui s'en sont fchs, dans les proportions de trois cents un. Et je jurerais sur les mnes runis de Stendhal et de Benjamin Constant, ces deux grands prtres de la Sainte Analyse, que cette joie tait presque toujours dsintresse. La vanit du Snob est si totale, elle envahit si compltement le champ rtrci de son me! Je me rappelle ce mot du jeune Figon, le fils d'un marchand d'habits devenu riche et qui jouait au grand seigneur. Il s'tait tabli par _chic_, et pour succder des princes, l'amant srieux de la clbre Gladys Harvey. Elle venait de le quitter pour un employ de nouveauts dont elle s'engoua au point de renoncer son luxe, son htel, ses chevaux,--enfin une de ces invraisemblables toquades comme il s'en rencontre une par gnration dans le demi-monde. --Si seulement, gmissait Figon, 'avait t quelqu'un du Cercle!... C'tait le jaloux par Snobisme dans toute sa candeur. A ce degr de simplicit grandiose, cette jalousie est exceptionnelle, comme toutes les supriorits. Mais rappelez vos souvenirs de vie galante, et dites si vous n'avez pas connu bon nombre de vos compagnons qui tolraient avec la plus singulire indiffrence, presque avec plaisir, auprs de leur matresse, les assiduits de tel ou tel personnage notable un titre quelconque, au lieu qu'ils professaient des exclusions froces pour celui dont la prsence n'et pas flatt leur amour-propre. Expliquez ces faits comme vous voudrez, et je passe au jaloux de tte, qui est le contraire de celui-l, je veux dire le jaloux 5 _Par envie_.--Un des types les plus saisissants que je connaisse de cette jalousie envieuse a t donn, lors d'un procs clbre, par ce Fenayrou dont j'ai dj parl et qui tua si tragiquement le malheureux Aubert. Dans la haine furieuse et tardive que le premier de ces deux hommes avait voue l'autre, il entrait une part de jalousie physique et une part aussi de cette envie professionnelle qui remue les pires fanges de l'tre. Fenayrou avait chou dans son commerce de pharmacie. Les affaires de l'ancien amant de sa femme prospraient au contraire, et chaque jour davantage. Il dut se produire alors dans l'me du mari jadis outrag un de ces _prcipits_ moraux dont le dosage reste presque impossible et que je formulerais peu prs ainsi:--il devint jaloux de l'autre avec toute la force de son envie....--Au cours de mon existence d'artiste, j'ai observ le mme phnomne l'occasion d'une femme trs ruse qui avait t la matresse d'un des plus dlicats d'entre les musiciens de cette poque. Il faut croire que cette femme portait dans le coeur une pdale de piano et qu'elle aimait volontiers en musique, car, ayant rompu avec le jeune mastro, elle eut une aventure avec un des confrres de ce premier amant. Ce second mastro avait eu un ballet jou l'Opra, tandis que l'autre tournait de plus en plus l'oprette et au flon flon. Entre les deux, la dame avait donn place un aimable boursier. Je me trouvais dner un jour, chez elle, avec les trois hommes, et je ne crois pas avoir vu souvent un spectacle plus bouffon que l'extrme amabilit des deux musiciens pour le boursier et leur aigreur l'un l'gard de l'autre. J'oubliais de dire que les trois histoires ayant t peu prs publiques, comme la dame, ils savaient tous trois quoi s'en tenir. Le boursier, qui avait son grain de Snobisme, se montrait visiblement enchant de la compagnie. Il et dit volontiers merci ses collgues de la pdale; et chacun de ces deux artistes tait enchant que l'autre et t oblig de partager avec l'homme de finance. Mais quand ils se regardaient, les deux croque-notes se croquaient du regard, s'en dvoraient plutt. Il y avait entre eux, non pas la femme, puisqu'ils la pardonnaient au troisime, mais la fatale, la furieuse passion qui fait qu' certains hommes, et quelquefois de grande valeur, le succs, ou simplement le talent d'un confrre procure l'impression d'un calcul qui se retourne dans leur foie. Et le plus piquant fut que, les connaissant tous doux, je reus leurs confidences. --Ce que je ne pardonnerai jamais X..., dont j'adore le talent, me dit l'un d'eux, c'est d'avoir t bien avec Madeleine. --Vous savez le cas que je fais d'Y..., me dit l'autre, mais aprs l'histoire de Madeleine, vous comprenez que toute amiti est finie entre nous. Et tous les deux taient de bonne foi! 6 _Par littrature_.--Cette anecdote sur deux compositeurs trs habiles pour qui j'ai crit quelques mauvais vers m'amne une autre jalousie assez commune parmi les jeunes gens nourris de romans et parmi les crivains qui veulent faire vcu, comme on dit l'heure actuelle.--Pauvre langue franaise, sur quel chevalet achverons-nous de te dformer?--Ces bons jeunes gens et ces honntes Trissotins abordent l'amour avec un programme dans la tte, qu'il s'agit pour eux de raliser. Etre heureux, tranquillement, avec une aimable matresse; aller avec elle la campagne quand le ciel est joli, s'asseoir ses pieds, se sentir le coeur content, comme dit la chanson, la bonne et vieille manire, de ce qu'elle est jeune et caressante, de ce qu'il y a des fleurs dans l'herbe, des oiseaux dans les branches, de l'eau mouvante parmi les prairies, du printemps pars dans l'air et de la volupt flottante dans ses yeux,--voil qui ne ressemble gure au susdit programme. On n'est pas pour rien n dans un ge de dcadence, de complexit, d'analyse outrance, de ddoublement et de joies morbides! Ceux dont on a lu les livres, qu'ils s'appelassent Baudelaire, Poe, Flaubert, ont peut-tre soupir toute leur vie aprs la sant perdue du corps et du coeur, aprs la simplicit de l'me, aprs la joie douce et pure. La fatalit d'un sort cruel a fait d'eux des malades involontaires. La cuistrerie sentimentale du jeune homme moderne ou du preneur de notes fait de ces deux personnages les plus volontaires des malades, et les plus cocasses.--Hlas! J'ai connu moi-mme tant d'heures stupides o je cabotinais avec des chagrins pourtant trop rels, o je pratiquais la coquetterie de mes rancunes, o j'tais presque fier, pour tout dire, d'avoir t trahi si indignement, que j'ai presque mauvaise grce railler ces candidats au _Dalilasme_, et leur passionn dsir de rencontrer une femme bien sclrate,--pour le raconter. On les voit alors s'attacher aux pires drlesses, par choix. Ils arrosent la fleur de la jalousie dans leur coeur comme la grisette de jadis arrosait ses volubilis. J'en ai connu un qui, me dtaillant ainsi les perfidies dont il avait t la victime, s'criait d'un air de triomphe, aprs avoir dnombr ses heureux rivaux, ainsi que le vieil Homre fait ses guerriers:--A la fin il y en avait un nouveau tous les jours!... D'habitude ces jalousies-l se terminent par de la prose ou des vers,--avec nologismes, sensitivits, mourances, et dans l'entre-temps une gnreuse indignation sous forme de basses insultes pour les confrres en vogue, bref, cette froide rhtorique de nvrose volontaire qui finira par nous ramener au style tlgraphique, tant est coeurante cette monotone parodie de style. Mais il arrive aussi que ces amoureux qui ont de l'criture artiste plein le coeur poussent le cabotinage jusqu'au drame. Quelle piti alors que de rencontrer dans les faits divers d'un journal une de ces tragdies o il n'y a de vrai que le sang vers, et, comme dit l'autre: tout le reste est littrature! 7 _Par mchancet_.--C'est la plus sincre des jalousies de tte et pourtant la plus mprisable. La mchancet dans l'amour--dont le marquis de Sade a donn la thorie la plus complte--reprsente un phnomne trop constant pour qu'il soit besoin d'en expliquer la cause, dj indique par l'auteur du prsent livre dans la _Mditation I_. Mais le divin marquis--ainsi que l'appellent ses fidles--n'a tudi que le cas extrme de cette mchancet. Son Dolmanc incarne une espce de Nron philosophe qui dogmatise parmi les appareils de supplice mls un dcor de plaisir. Ses rves sanguinaires, d'une complication la fois tragique et imbcile, pouvanteraient les jaloux dont je veux parler. Ces derniers ne vont pas sur ce chemin de la cruaut jusqu' la petite maison de la _Philosophie dans le boudoir_, o l'on torture le corps dont on abuse. Ils se contentent de tourmenter l'me. Leur joie lche et cruelle se borne vouloir des pleurs dans les yeux qui les aiment, et ils se font jaloux pour avoir le droit de faire verser ces larmes. Comprennent-ils mme toujours leur coeur et l'instinct pervers, cach dans ce martyre du soupon qu'ils infligent leur matresse? Ces jaloux par mchancet ne laissent point passer l'occasion d'une dfiance qui leur permette un reproche. Leur matresse a parl avec amiti d'un homme qu'elle a rencontr autrefois,--cet homme a t son amant. Elle en a parl avec antipathie,--il a t son amant. Elle n'en parle pas,--il a t son amant. Elle reoit un monsieur avec un visible plaisir,--il lui fait la cour. Elle dclare ne pas vouloir recevoir cet autre,--elle cache une intrigue. Enfin, c'est pour la pauvre femme une flagellation continue d'outrageantes phrases, de dures enqutes, d'atroces reproches. Et elle soupire, en parlant de cet amant dtestable, un plaintif: Que lui ai-je fait?... sans se douter que cette jalousie a pour cause la monstrueuse infirmit propre certains tres: ne pouvoir aimer que ce qui souffre, et qui souffre par eux.... Il serait ais de multiplier les subdivisions et de nuancer l'infini cette analyse. Ces notes suffiront pour permettre de conclure, comme la fin de la _Mditation VII_, consacre la _Crbrale_, que, dans toutes les circonstances o la tte domine le coeur et les sens, l'amour disparat pour laisser la place l'gosme, et un gosme d'autant plus dtestable qu'il est souvent masqu de sentimentalit, gangren de vanit, pourri de cabotinage.--Seulement, et c'est l ce qui rend de telles tudes un peu puriles, mme quand elles sont justes, cet tat crbral, une fois constat, dure-t-il avec constance? N'y a-t-il pas des moments o le jaloux de tte se transforme en un jaloux des sens et en un jaloux du coeur? La nature humaine, si fragile, si instable dans ce qu'elle a de meilleur, est-elle plus solide, plus fixe dans ce qu'elle a de pire?... Evidemment non. Il reste cependant que l'on peut demander un homme de ne pas croire qu'il lui suffise de dire: Je suis jaloux, pour avoir tous les droits de supplicier la femme qu'il aime. Ces trois mditations sur les jalousies ont t crites dans l'intention de dmontrer cette vrit: s'il y a des jalousies qui prouvent l'amour, il y en a qui prouvent prcisment le contraire de l'amour. Ni ces pauvres pages ni des comdies comme _l'Ami des femmes_ ou _la Visite de noces_ n'empcheront d'ailleurs les femmes, tant que le monde ira son train, de considrer la jalousie comme une preuve irrfutable de tendresse, les jurs imbciles d'acquitter les assassins qui se poseront en bourreaux passionnels, et la badaude opinion de s'extasier devant les Othellos de contrebande, aussi bien que devant les vrais, ce qui me permet de conclure assez mlancoliquement: LXI _En amour, les actions ne montrent pas le fond du coeur. Le cabotinage sentimental a fait commettre plus de meurtres et de suicides que la passion vraie. D'autre part, les paroles ne prouvent rien non plus. Ici donc, comme en religion, il n'y a qu'une sagesse: croire,--et cette sagesse est une folie_. * * * * * MDITATION XIV BONHEURS CONTEMPORAINS VI LES DSASTRES (_fin_.)--UNE ANECDOTE Cette longue tude sur les Jalousies ne serait pas complte si je n'y ajoutais un des cas les plus singuliers que j'aie connus et que je transcris du _mmorandum_ o je l'ai not l'poque. C'est la preuve qu'il y a dans le monde, comme disait l'autre, plus de choses que n'en voit notre philosophie et que le cabotinage sentimental ne doit jamais nous faire oublier que l'animal froce est toujours prs du civilis. Voici donc le fait, tout nu et sans commentaire. * * * * * ...Il existe Paris, et surtout dans un certain monde, des traditions de plaisir auxquelles nous nous obstinons tous, vous comme moi, mme quand les traditions nous reprsentent presque avec certitude la pire des corves: celle de l'amusement avort. C'est ainsi que je me trouvais cette nuit-l, qui tait celle de Nol, rveillonner en nombreuse compagnie dans un salon d'un restaurant la mode. Je dsignerai assez l'endroit aux connaisseurs en gographie boulevardire, quand j'aurai dit qu'un petit groupe de monarchistes intransigeants s'y runit d'habitude. Aussi le propritaire du restaurant ne cde-t-il que rarement, et aux personnes de sa clientle prfre, cette pice, d'ailleurs troite, et tour tour touffante ou glace, que prside un buste de Monseigneur le Comte de Chambord plac en permanence sur la chemine. Durant la nuit dont je parle, et qui ne remonte pas beaucoup d'annes, ce marbre, sculpt l'effigie mlancolique du plus pur et du plus mconnu des princes, contemplait un spectacle moins pur, mais aussi mlancolique, certes, que lui:--un souper triste! Nous avions tous t pris par une excellente fille, la petite Marguerite Percy, qui gagne aujourd'hui ses quarante mille francs par mois courir les thtres des Etats-Unis. Elle se contentait alors d'tre au Palais-Royal la plus gamine des divettes, une vraie comdienne, capable tenir tous les rles, et tous avec un je ne sais quoi trs elle, et les tendres et les moqueurs et les spirituels et les bouffons. Elle venait de remporter un de ces triomphes, comme on en remporte Paris, aussitt oublis, mais retentissants comme un scandale, en mimant, dans une revue de fin d'anne, _l'Arme du Salut_. Vous la rappelez-vous, avec son visage o il y avait du gavroche et du songe triste, et l'ombre d'un grand chapeau ferm sur ce visage, et sa robe blanche de souple toffe qui moulait son corps d'phbe, et sur cette robe blanche l'effet des gants noirs et de ses fines jambes prises dans leurs bas noirs, et la sveltesse de ses pieds dans leurs souliers vernis,--et cette gigue qu'elle dansait avec une espce de furie froide? C'tait bien la plus dlicieuse parodie de l'Anglaise que l'on ait jamais vue. Il y avait foule dans la petite loge o elle rentrait au sortir de ce frntique exercice, morte de fatigue, trempe de sueur, le coeur dfaillant, ple sous son rouge, effrayer. La vanit de la comdienne la soutenait, et elle rpondait par un sourire aux compliments, par une malice aux pigrammes. Voil pourquoi elle avait, dans les derniers huit jours, pri ce rveillon non pas vingt personnes, mais cinquante, cent peut-tre, elle n'en savait plus rien elle-mme, peu prs toutes celles qui taient venues dans cette loge depuis la minute o elle avait dit son amant: --Veux-tu, mon vieux Gustave? Si nous faisions une fte avec les camarades, pour Nol? On mangerait du boudin blanc, a porte bonheur pour toute l'anne, et on rirait! L'a-t-elle prononce de fois durant la semaine, cette dernire phrase! Les camarades? C'est d'abord pour elle, la rivale, la petite comdienne des _Varits_, des _Bouffes_ ou des _Nouveauts_, qui n'a pu y tenir et qui s'est chappe de son thtre, entre le un o elle joue et le quatre o elle reparat, pour venir voir Percy danser son pas. --Etonnante, Margot, tu es tonnante.... Tu sais, moi, je suis franche, je ne t'aimais pas dans la pice d'avant.... Mais cette fois, a y est, et en plein.... --Tu es gentille, toi, rpond Marguerite, d'un air moiti figue et moiti raisin. Puis un coup de griffe pour ne pas tre en retard: Est-ce que c'est vrai qu'Alfred se marie?--Alfred est l'ancien amant, toujours aim, de la petite actrice.--Puis un remords de cette question mchante: Qu'est-ce que tu fais de ton soir de Nol? Viens donc rveillonner avec nous. On mangera du boudin blanc et on rira avec les camarades!... Les camarades? C'est encore le clubman, plus ou moins li avec Gustave, qui dbarque dans la loge, le bouquet la boutonnire, astiqu, lustr, cosmtique, mais le chapeau en arrire et roulant un peu pour avoir bu dner une bouteille de Loville en trop. C'est le journaliste auquel on sourit pour obtenir un nouvel cho trs aimable. C'est un crivain auquel on voudrait beaucoup extorquer un rle. C'est un ancien caprice. C'est un vritable ami, de ceux qui demeurent, comment? pourquoi? dvous ces bohmiennes sans leur avoir jamais bais le bout du doigt. Et c'est la connaissance de hasard, comme moi. Et c'est l'amant possible de demain, quand Gustave n'aura plus assez d'argent pour suffire la maison.--Il faut bien vivre, n'est-ce pas?...--Et tous, elle dbite la mme phrase module avec d'autres nuances, ici gaiement, l coquettement: ...le soir de Nol ... du boudin blanc.... On rira.... Sur les cinquante qui ont promis, vingt ont eu la navet ou la faiblesse de tenir. On mange bien du boudin blanc, mais de rire, c'est une autre affaire! Les bougies lectriques qui simulent d'tranges pistils, dans les calices de cristal du lustre, clairent d'un jour dur les physionomies ronges de ces forats de Paris, presss autour de cette table o les fleurs trop ouvertes vont se faner, o les bouteilles d'eau minrale montrent leur tiquette pharmaceutique ct des carafes de tisane frappe--_Truffe et Vichy_, c'est la vraie devise du soupeur moderne.--Marguerite Percy, elle, est de la couleur de la nappe. Elle a jou deux fois depuis vingt-quatre heures, en matine d'abord, puis le soir, et jou, comme elle joue, avec tous ses nerfs. Elle tient bon pourtant, mais on dirait qu'il ne lui coule plus une goutte de sang dans les veines, tant elle reste ple, mme en se versant verres de champagne sur verres de Champagne. Gustave Verdet, qui lui fait face, mordille sa moustache noire, dfrise d'un ct, avec l'air d'un homme qui a subi, avant le souper, un gros coup de perte au poker. Cinq ou six petites grues d'actrices, venues dans l'esprance d'une rencontre fructueuse, ne cachent gure leur dception. Elles n'ont autour d'elles que des vtrans de la presse ou des coulisses, ou des messieurs aussi peu lancs dans la fte que le pre Ebstein, le changeur; pourquoi diable est-il ici, celui-l?--Noirot, le mdecin de Marguerite; pourquoi encore?--Machault, l'escrimeur; pourquoi toujours?... C'est, autour de ce repas, des silences glacs o partent des rires faux, presque un souper de thtre, tant c'est lugubre, jusqu' ce qu'un des convives, le musicien Rochette, a l'ide charitable de se mettre au piano et d'entonner une chanson de rapins: Dans l'courant d'la s'main' prochaine, Si le temps est beau, Nous partirons pour Fontaine- bleau.... Le bruit de la musique supprime du moins les inutiles efforts vers une conversation gnrale, et elle permet aux aparts de natre. Le souper s'anime un peu, tous commenant de causer mi-voix de leurs affaires particulires. On n'entend plus la voix fatigue de Marguerite interpeller tour tour les convives. Dis donc, Machault, raconte-nous donc ton duel avec Figon, c'tait si drle....--Dites donc, pre Ebstein, racontez-nous l'histoire de l'Alsacien qui avait mal l'estomac, c'est mourir.... Et puis l'interpell s'excute et personne ne rit.... Avec l'accompagnement tour tour tintamarresque et sentimental du piano et de la voix qui chante, les soupeurs fatigus se raniment. D'autres femmes arrivent, des comdiennes qui rveillonnaient, elles aussi, dans un autre salon. Ayant appris que Percy est l, elles: ont quitt une table o elles s'ennuyaient sans doute autant que nous. Il n'est pas jusqu' la fume des cigarettes et des cigares enfin allums qui ne contribue rchauffer la fin de cette fte mal commence, en ouatant d'une atmosphre bleutre et transparente la clart crue de l'lectricit. Malheureusement, il est plus d'une heure, et les gens qui ont travailler le lendemain matin--je serai du nombre, pauvre manoeuvre littraire, jusqu' ma mort--profitent du petit tumulte produit par l'entre des nouvelles venues, et je m'esquive sans tre aperu de Marguerite. Au vestiaire, et tandis que j'attends mon pardessus, je me heurte au docteur Noirot, qui s'chappe aussi, et, comme nous descendons l'escalier de compagnie, je ne peux me retenir de soulager ma mauvaise humeur: --Ah! docteur, lui dis-je, penser que c'est vous la cause de cet absurde souper! Etait-il assez rat, l'tait-il? --Moi? La cause? demanda-t-il, tonn. --Mais oui. Mais oui.... Voyons vous tes le mdecin de la petite Percy, et vous lui permettez de passer les nuits, et vous vous faites son complice en venant souper ct d'elle, avec la mine qu'elle a!... C'tait une morte ce soir, positivement une morte.... --C'est vrai, rpondit Noirot en hochant la tte Je n'tais gure ma place, mais elle avait l'air de tant y tenir! Elle me l'a demand si gentiment; et puis, elle est malade, c'est encore vrai, mais si on changeait quoi que ce soit son existence actuelle, savez-vous le rsultat? Elle mourrait du coup. Ces habitudes parisiennes, c'est comme la morphine. Cela tue la longue, mais supprimez-les, et crac, c'est la fin tout de suite.... Etre malade, c'est encore une faon de vivre. --Je vous vois venir, repris-je en riant, vous tes le mdecin qui conseille l'eau-de-vie l'ivrogne, le tabac au fumeur, les femmes au dbauch.... --Pas tout fait, rpondit-il srieusement, mais presque.... Le proverbe n'a pas si tort: une habitude est ce qui ressemble le plus une nature.... Il en vaudrait mieux de bonnes. Les mauvaises sont pourtant une force qui soutient la bte. --Au moins, vous tes un original, vous, lui dis-je. J'ai mis du temps m'en apercevoir, mais aujourd'hui j'aime beaucoup causer avec vous. Nous tions sur le boulevard, comme je lui servais ce maladroit compliment, exprim, pour comble de gaucherie, avec une brusquerie quivoque. Ni ma phrase ni mon ton ne parurent lui plaire, car, la lumire du bec de gaz sous lequel nous nous prparions prendre cong l'un de l'autre, je vis un froissement de susceptibilit courir sur son visage: ses sourcils trop fournis se contractrent un peu, sa bouche rase aux lvres longues se serra, et ses yeux d'un gris si vif me fixrent. Ce ne fut qu'un passage, mais, pour ne pas quitter cet homme, que j'estime vraiment de toutes manires, sur une aussi dplaisante impression, je lui pris le bras, et, marchant avec lui, le long des boutiques maintenant fermes, dont le 1er janvier tout proche garnissait le boulevard:--Oui, insistai-je, vous tes un original. Voyons, un mdecin qui n'a jamais voulu tre dcor, qui n'essaie les remdes nouveaux que lorsqu'il en est sr, qui soigne des comdiennes sans jamais accepter un coupon de loge, ni toucher ses honoraires en nature, et qui ose profrer devant un profane les thories que vous venez d'noncer!... C'est--dire que vous tes une bonne fortune pour un romancier.... Vous n'y chapperez pas, je vous le promets.... Et, par un retour involontaire sur la fte manque de laquelle nous sortions: Savez-vous, docteur, que c'est l ce qui nous manque aujourd'hui, des tres vraiment personnels peindre, des individus qui soient des individus, de petits univers part?... On trouve encore du temprament de-ci de-l, de la grosse fougue instinctive qui se prend pour de la nature. Mais des caractres qui aient une saveur intense, c'est comme du bordeaux authentique, on n'en fait plus.... Tout se banalise, jusqu' la dbauche. Les viveurs, tous les mmes. Les filles, toutes les mmes. Les amours d'aujourd'hui, toutes les mmes. Voyez les joujoux que l'on vendra demain dans ces baraques. La veille du jour de l'An, vingt mille petits Parisiens s'amuseront avec le mme pantin.... Ce monde contemporain, quelle usine mdiocrits!... --Vous avez eu tort de manger du foie gras, rpondit le docteur avec flegme: Vous ne le digrez pas.... Au lieu de rentrer chez vous en voiture, voulez-vous que nous marchions, puisque nous sommes peu prs voisins?... Cela vous permettra de dormir sans trop de cauchemars.... D'ailleurs vous venez de toucher l, chez moi, une corde sensible.... J'ai le regret d'tre d'un avis absolument contraire au vtre et de croire que les passions fortes sont tout aussi fortes, davantage peut-tre, j'irai jusque-l, dans nos races soi-disant puises, les caractres tranchs aussi tranchs, les personnalits vives aussi vives, les tragdies prives aussi frquentes qu'aux temps prconiss par votre romantisme et celui de vos amis. Seulement, il y a plus de tenue et plus de silence sur tout ce qui s'talait autrefois au grand jour.... Si vous saviez combien vous en coudoyez de ces drames vivants auprs desquels vos drames imagins sont des enfantillages, et vous ne les souponnez pas.... * * * * * Quand un homme qui n'est pas de la profession laisse tomber une phrase pareille devant un crivain, gare l'anecdote et au sujet de roman! Il se mnage d'ordinaire son petit rcit, lequel est, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, d'une redoutable insignifiance. Mais avec son masque de sorcier lunettes, tout en os, en maxillaires, en menton et en nez, le docteur Noirot est un de ces physiologistes qui savent voir l'animal humain tel qu'il est. Je lui ai d, diverses reprises, des notes prcieuses, et je l'encourageai au document. --Vous n'tes pas le premier mdecin qui j'entends tenir un pareil discours, insinuai-je; puis, quand il s'agit de vous dtailler un de ces drames extraordinaires, plus personne.... --Et le secret professionnel? dit Noirot. Pourtant, ajouta-t-il aprs une pause dont je ne devinai pas si elle tait sincre et s'il rflchissait, ou joue et s'il amorait ma curiosit, il y en a une, parmi ces tragdies de la vie relle, que j'ai l'envie de vous conter. C'est sans doute l'anniversaire qui veut cela. Je n'ai que cette histoire dans la tte depuis quelques heures. C'est un peu pour ne pas y penser que j'tais venu ce souper. Et voil que je vous en parle. Vous souriez de cette logique.... Aprs, vous sourirez moins.... N'avez-vous jamais rencontr de par le monde un certain baron de Corsgues? --Comment donc! rpondis-je, un petit, l'air mauvais, couleur de cigare, toujours rageur.... Un pilier de tripot avec cela.... Nous avons mme failli nous brouiller parce qu' une partie au cercle, o je me trouvais auprs de lui, je me permis de plaisanter haute voix. Il prtendit que j'avais port la guigne au tableau. Nous changemes quelques mots aigres, et puis Machault justement m'expliqua qu'il tait devenu tout fait braque depuis une atroce aventure: une jeune femme qu'il adorait, dont la robe de bal avait pris feu et qui fut brle toute vive.... Je suis renseign, vous voyez.... --En effet, reprit le docteur avec ironie; et vous n'avez rien dchiffr d'autre dans le personnage, psychologue?... Peut-tre savez-vous aussi que Corsgues est mort l'an dernier d'une maladie du foie--une cirrhose? Et voil enterr un des hommes les plus sinistrement passionns que j'aie connus et dont je suis sr, vous entendez, sr, comme vous tes l, qu'il avait deux meurtres sur la conscience, pas un de moins. --Vous n'allez pas me raconter qu'il avait mis le feu lui-mme la robe de bal de sa femme, m'criai-je. --Vous en jugerez, dit Noirot, sans rpondre directement ma question. Il y a de cela quinze annes. C'est long, quinze annes de clientle, Paris, et l'on en voit, des misres!... Pourtant, je n'oublierai jamais comme j'eus le coeur serr lorsque, par une nuit pareille celle-ci, et cette date, un domestique vint de l'htel Corsgues pour m'emmener tout de suite et qu'il me raconta le terrible accident. La jeune baronne avait donn ce soir-l une fte ses deux petites filles et leurs amies. Vers onze heures, et son monde parti, elle avait distraitement pass prs de l'arbre de Nol, dress au milieu du grand salon. Sa robe de dentelles avait effleur une des bougies qui descendaient jusqu' terre et s'y tait enflamme. En une minute, le feu l'avait enveloppe. Maintenant elle tait l'agonie. Oui, voil ce que me raconta ce domestique dans le coup qui nous emportait. Je l'avais fait monter avec moi pour avoir ces dtails. Vous auriez pu les lire dans les journaux de l'poque. A cet instant, il ne me vint pas un doute sur leur exactitude.--Et les enfants? demandai-je.--Ils dorment. rpondit le domestique.--Et M. de Corsgues?--Monsieur ne quitte pas la chambre de Madame. Il est debout la chemine. Il ne dit pas un mot. Je ne serait pas tonn s'il devenait fou.... Pour vous faire comprendre quelles motions soulevaient en moi ces quelques phrases, il faut vous avertir que j'avais toujours t un peu amoureux de la baronne Alice,--c'tait son nom,--depuis le jour o le professeur Salvan, mon matre, m'avait envoy chez eux, comme tout jeune mdecin.... Quand je dis amoureux! Ce sentiment d'un ex-interne peine sorti de la salle de garde avait surtout consist dans une admiration intimide pour cette grande dame aux yeux d'un bleu si clair dans un visage si fin, et joli, et des mains comme fragiles, et une grce mme dans cette demi-familiarit des indispositions, si peu propice la grce! Et puis, je l'avais plainte, la pauvre femme, d'tre marie ce mari. Non qu'il ft mauvais pour elle. Au contraire, il semblait l'aimer.... Vous me comprendrez, trop l'aimer, et c'est justement le genre d'hommes qu'il ne faut pas unir ce genre de femmes. Lui, vous l'avez connu, brun, velu comme un ours, l'haleine cre, un fauve. Elle, vous allez rire de mon vieux mot: une sensitive. Je ne sais pas, entre parenthses, de comparaison plus scientifiquement exacte que celle de cette plante, qui frmit au moindre contact, et de ces cratures si nerveuses, qu'un geste brusque, un son de voix dur, une brutalit quelconque, remuent des pieds la tte. Les paupires battent, les lvres tressaillent, une pleur subite dcolore le visage. Le mari ne le remarque mme pas, mais nous autres mdecins, nous savons qu'en ce moment la circulation de la pauvre femme est arrte, que son coeur lui fait mal, que sa gorge se serre l'touffer; et il a suffi pour ce choc de cette interpellation du mme mari: Ah! docteur, vous arrivez bien.... Vous allez me gronder cette malade-l.... --C'est dlicieux frquenter, des femmes de cette espce, dis-je en riant.... --Ah! si vous aviez connu la baronne Alice! reprit Noirot. Si vous l'aviez vue marcher lgre dans la chambre d'une de ses petites filles quand l'enfant tait malade, et si vous l'aviez retrouve, comme je la retrouvai, par la nuit de Nol dont je vous parle, tordant son pauvre corps dans les souffrances de la plus atroce des agonies! Cette chambre, o les moindres dtails attestaient le raffinement d'une existence comble, talait maintenant le dsordre des heures de panique. Les lambeaux de la toilette que la mourante avait porte dans la soire gisaient et l, arrachs par des mains affoles. Une odeur d'toffe brle me saisit la gorge aussitt entr. Plus rien des pudeurs coquettes dont la femme lgante entourait ses moindres bobos. Le corset coup avec des ciseaux tranait dans un coin, les bas de soie dchirs dans un autre. On avait envelopp la malheureuse de linges pour touffer l'incendie, puis aussitt dvtue au milieu des cris terribles que l'atrocit des brlures dont elle tait couverte avait d lui arracher. Ses heures taient comptes. On ne pouvait que lui adoucir sa mort.... Tandis que je vaquais ce devoir avec l'espce de tremblement intrieur qui nous remue plus souvent que vous ne le croiriez, devant certaines extrmits de douleur humaine, je fus saisi d'une seconde impression, trs diffrente de la premire, mais peut-tre aussi tragique. Je sentis que le drame matriel et visible, ce drame d'agonie o j'tais acteur, se doublait d'un autre, et que cette femme si effroyablement atteinte dans sa chair tait la victime d'une pouvantable crise intrieure. C'est l'_a b c_ du diagnostic, de discerner dans un malade la force de raction morale. Mme de Corsgues tait secrtement en proie une lutte de sentiments si violente que mme l'angoisse physique la plus affreuse qui soit n'en triomphait pas. Quelle lutte? Quels sentiments? Que son mari s'y trouvt ml, je n'en pouvais douter voir l'expression de ses regards lorsqu'elle rencontrait les yeux du baron, qui, debout contre la chemine, et tel que l'avait dcrit le domestique, semblait immobilis dans une attitude de sombre attente. Il m'avait dit peine deux mots quand j'tais arriv, d'une voix si sourde qu'elle n'avait plus d'accent. Il continuait de se taire, les bras croiss, la face comme durcie et serre. Non, ce n'tait pas l'homme que j'avais vu mes autres visites, lorsqu'il me faisait venir pour une simple migraine de la jeune femme, toujours brusque, toujours quinteux, mais montrant une sollicitude bonasse et grondeuse, et si inquiet qu'il en tait gnant. Il voulait, il exigeait que je lui expliquasse l'effet des moindres remdes. La foudroyante soudainet de la catastrophe l'avait-elle en effet boulevers au point de lui donner un de ces accs de stupeur? Ce coma momentan s'observe dans certaines crises. J'ai ainsi entendu un de mes amis,--vous l'avez bien connu, ce pauvre Chazel, le grand mathmaticien,--qui avait perdu en trois jours une femme idoltre, ne prononcer qu'une phrase, toujours la mme: On enterre Hlne demain matin.... C'est extraordinaire.... Mais non, les prunelles de Corsgues, ces prunelles si noires dans ce teint bistr que vous vous rappelez, brillaient d'un sauvage clat qui, de certaines secondes, ressemblait du dfi, du triomphe. La baronne avait demand un prtre qui tardait venir. Par instants elle le nommait encore. A la premire de ces demandes, Corsgues avait rompu le silence dont il tait comme envelopp pour me dire, de sa mme voix sourde: Il a fait rpondre qu'il venait.... Et il n'avait pas boug, lui que je savais pratiquant, presque dvot. Cela me parut prodigieux qu'il vt sa femme si mal et qu'il ne se soucit pas davantage de lui assurer ces derniers secours.... Cependant, l'agitation de la mourante augmentait mesure que les narcotiques dont j'avais fait usage pour la calmer commenaient leur oeuvre. Elle luttait contre eux, je le sentais. Je sentais aussi qu'elle voulait parler, qu'elle avait besoin de crier une certaine phrase, et je l'entendais qui retombait sur son lit en disant: Je ne peux pas.... Ce que je vous raconte aujourd'hui dans ce dtail, je ne le saisis pas ainsi dans cette sinistre veille. J'tais trop occup par des soins immdiats pour que ma sensation aboutt un raisonnement trs net. Les anesthsiques, d'ailleurs, gagnaient du terrain. L'anxit affole de cette me cdait comme la douleur du corps, et la pauvre femme s'assoupissait peu peu. Je vous passe la description de ses dernires heures, durant lesquelles elle ne reprit pas connaissance. Je lui vitai du moins le retour des tortures auxquelles je l'avais trouve en proie. J'aimerais mon mtier, voyez-vous, quand il n'aurait pour lui que cela, d'adoucir l'horreur du suprme passage, dans les circonstances dsespres.... --Je comprends, lui dis-je. Comme de raison, ce que j'apercevais surtout dans son histoire, c'tait l'acte, cet acte froce qu'il avait prt au baron, et je l'y ramenais pour qu'il ne s'en cartt pas, sous l'influence d'une crise de sentimentalisme professionnel, dans son dlire, elle a dnonc son mari, qui l'avait brle par vengeance.... --Vous n'y tes pas, reprit Noirot Lorsque je quittai l'htel, cette nuit-l, et que je passai dans le grand salon devant l'arbre de Nol, maintenant teint, auquel la robe de la malheureuse femme avait pris feu, pas un seul mot ne s'tait chapp de sa bouche qui pt me mettre sur la voie de la vrit. Je ne la souponnais mme pas, cette vrit. Je me disais:--Ce mnage allait mal. Elle aimait sans doute quelqu'un. Elle avait un amant, le baron le savait et le supportait cause des petites filles. Il s'est veng en empchant qu'elle ne revt cet homme avant de mourir ou qu'elle ne lui ft tenir un adieu....--Puis, je repoussais mme cette ide. Bien qu'on ancien carabin ne doive gure nourrir de prjugs sur la vertu des femmes, j'avais trop profondment respect Mme de Corsgues pour admettre ainsi, sans preuves, qu'elle se ft donne quelqu'un. Que voulez-vous? Prcisment, parce que nous ne nous payons pas de phrases, nous autres, et que ce grand mot: l'Amour, nous reprsente l'acte physiologique dans sa simplicit animale, mous prouvons devant ce que vous appelez, vous, du nom magnifique de passion, de ces dgots qui vous tonnent. Mais ce que j'ai pens ou senti pendant et aprs cette cruelle agonie n'intresse point la suite de mon histoire. Soyez patient. J'y arrive.... Pas beaucoup de temps aprs la mort tragique de Mme de Corsgues, je commenai de voir venir assez assidument mes consultations un client qui m'avait t envoy par le baron lui-mme, six ou sept mois auparavant. Il n'eut pas besoin de me rappeler ce dtail. Son nom m'avait frapp, par un air de raret. Vous savez, on dit: Tiens, un nom de hros de roman ... et puis, neuf fois sur dix, on se trouve en prsence d'un gros et lourd garon, qui vous fait penser une bouchre affuble du prnom d'Yseult.... --J'ai bien connu, l'interrompis-je, chez un sculpteur, une bonne tout faire qui s'appelait Yolande Rosemonde, et une patronne de brasserie, au quartier Latin, qui rpondait au nom de Paule Meure.... --Mon client tait moins potiquement baptis, reprit le docteur. Il s'appelait Pierre de Crance. Quoiqu'il ne portt pas de titre, il appartenait une assez vieille famille dont Montluc parle dans ses mmoires. C'est lui-mme qui me raconta cela, je ne me souviens plus dans quelle occasion, au cours des causeries que nous commenmes aussitt d'avoir ensemble. Voici comment. M. de Crance arriva donc un jour, dans mon cabinet, le dernier de toute ma consultation. Je vous le rpte, il n'y avait pas deux semaines que Mme de Corsgues tait morte. Il ne me fallut pas un grand effort pour reconnatre que sa visite tait presque inutile. Il venait m'interroger sur des troubles nerveux que je jugeai imaginaires d'abord, puis simuls, quand je le vis traner un peu, une fois la consultation finie.... J'tais press cet aprs-midi-l, et je me rappelle mon impatience devant son obstination rester, jusqu'au moment o il pronona le nom de la baronne Alice. Dans l'clair d'une intuition irrsistible, je compris alors qu'il n'tait venu que pour cela, pouss par quel sentiments? Toutes les imaginations qui m'avaient travers la tte depuis ma veille au chevet de la mourante me saisirent de nouveau devant la curiosit de ce jeune homme. Je le regardais tandis qu'il me parlait de cette tragdie o je m'tais trouv ml,--comme les choeurs du thtre antique,--mais ml tout de mme. Avec sa nature si videmment fine et presque appauvrie, avec ses manires dlicates, sa voix douce; avec le charme fminin qui manait de tout son tre; avec ses yeux bleus dans un visage au teint anmi, la barbe rare, il aurait presque pu tre un frre, un cousin au moins, de la pauvre morte. C'tait physiquement le mle de cette femelle, une crature qu'elle devait aimer d'instinct, comme elle devait d'instinct har Corsgues. A des systmes nerveux comme avait t le sien, il faut plus de caresse que de force, plus de tendresse que de dsir, enfin, un mari ou un amant doit tre un peu un ami, j'allais dire une amie. Mme de Corsgues avait-elle eu un sentiment pour M. de Crance? Ce sentiment avait-il t innocent ou coupable? La premire visite du jeune homme et surtout celles qui suivirent n'taient explicables que s'il l'avait, lui, aime? Je me heurtai tout de suite un fait qui ne me permettait pas de mettre ensemble mes diverses hypothses. J'avais diagnostiqu, dans la chambre de l'agonisante, un mystre de vengeance entre elle et son mari. Puis ce que je savais des lments de divorce cachs dans l'animalit de ce mnage m'avait conduit supposer un amour dfendu chez la jeune femme et la connaissance de cet amour chez le mari. M. de Crance venait de m'apparatre comme le troisime personnage de ce drame,--et tel que mon induction l'et suppos si j'avais d dpeindre l'amant de Mme de Corsgues. Je comprenais qu'il avait besoin, oui, besoin, comme on a faim et comme on a soif, de savoir jusqu'aux plus petites circonstances de cette mort affreuse. Mais s'il y avait eu un vritable drame, s'il avait t, lui, soit l'amant, soit l'ami passionnment aim de la morte, et si le mari l'avait su, comment continuait-il, la femme morte, d'tre le familier de la maison, l'ami intime de ce mari? Je le constatais chacun de nos entretiens. Car je vous rpte que, tantt sous un prtexte, tantt sous un autre, il arrivait sans cesse mon cabinet. Sans cesse aussi il essayait de m'attirer, par quelque politesse que mon existence de travail ne me permettait gure d'accepter: c'tait une invitation dner, une loge au thtre, des gracieusets ma vieille mre qui vivait encore, enfin tout le mange d'un homme qui rve de s'introduire dans l'amiti d'un autre, et vous pensez bien que je n'avais pas la navet de croire ces gentillesses d'attentions dsintresses.... --Vous aviez peut-tre tort, lui dis-je; un homme qui a aim une femme et qui l'a perdue est quelquefois sincre dans ses effusions pour ceux qui la lui rappellent. Et 'aurait pu tre l une explication encore de l'amiti qui unissait ce Pierre de Crance Corsgues. Un de mes confrres, le plus sensitif des humoristes, Henri Lavedan, a fait une nouvelle dlicieuse avec ce culte de deux hommes pour la mme morte. Cela s'appelle, je crois, _les Inconsolables_.... --Soit, dit le docteur, mais un de ces deux inconsolables-l n'tait pas Corsgues. J'ai su depuis que cette face noire ne mentait pas. Il y avait du Maure dans son affaire. Son grand-pre, officier de l'Empereur, avait pous une Andalouse, d'une famille originaire de Grenade, et l'atavisme, voyez-vous, n'est pas un mensonge, quoique les romanciers en aient abus au point que vous-mme vous n'oseriez plus vous en servir. La nature aura toujours ceci de suprieur l'art, qu'elle ne raffine pas sur les moyens et qu'elle emploie les mmes, indfiniment.... Un matin donc, je reois un mot de M. de Crance qui me disait qu'tant souffrant il me priait de passer chez lui le plus tt possible. L'criture trs tremble du billet me donna une apprhension. Je m'intressais ce jeune homme. Son amiti pour moi, quoiqu'elle et un mobile autre que moi-mme, m'avait touch. Il avait su tre gracieux pour ma pauvre maman. J'aimais aussi le culte discret et douloureux que je sentais si vivant en lui pour la baronne Alice. Mettez qu'il y et, par-dessus le march, dans mon cas, un intrt d'observateur. Il me reprsentait ma seule chance d'avoir le fin mot de cette triste nigme. Bref, je commence mes visites par lui. J'arrive, et je le trouve couch dans son lit, et ple, ple!... Vous parliez de la pleur de la petite Percy, tout l'heure. Vous n'avez pas vu ce visage. Nous ne fmes pas plus tt seuls qu'il rejeta son drap sans rien me dire. Il avait l, entre les deux ctes, une affreuse blessure. Il avait reu une balle tire dans la direction du coeur et qui l'aurait tu sur place si, par bonheur, ou par malheur, un tout petit dtail ne l'avait sauv, qui ne ferait pas bien dans un livre, mais c'est ainsi. Le jeune homme portait des bretelles anglaises d'un cuir assez pais qui avait lgrement dtourn le coup. L'hmorragie avait d tre extrmement abondante, car le pauvre garon gardait peine la force de me parler. On a beau avoir t, pendant la guerre, aide-major dans une ambulance, comme les camarades, et servi de mdecin dans quelques duels, dont un suivi de mort, celui de Paul Durieu,--je vous le raconterai un autre jour,--on ne peut pas voir sans motion une plaie comme celle-l, et sans une demande que vous devinez:--Qu'est-il arriv? Expliquez-moi....--Le jeune homme mit son doigt sur sa bouche par un mouvement qui lui fut trs pnible, car son visage se contracta plus douloureusement encore. Ses yeux se tournrent vers la porte, pour m'indiquer qu'il avait peur d'tre cout:--Plus prs.... Venez plus prs....--dit-il; et c'est l, pench sur son lit, que je l'entendis me parler d'une voix qui n'tait presque qu'un souffle:--Pour tout le monde, je dois tre simplement malade.... Pour mon valet de chambre, j'ai t bless en duel.... Pouvez-vous me donner votre parole que si je vous dis la vrit, vous, vous ne dnoncerez personne?...--S'il y a assassinat, c'est impossible, lui dis-je.--Ah! fit-il, avec un rle que j'entends encore, impossible.... Je mourrai donc sans avoir pu confier l'enfant au seul homme qui l'aurait dfendue....--Vous pensez si cette trange phrase, prononce d'un accent de douleur, me remua jusqu'aux entrailles. Je voulus, en ce moment, donner un drivatif l'tat d'exaltation o je le voyais et procder au pansement de sa blessure. Il eut l'nergie de me repousser:--Non, gmissait-il, laissez-moi mourir....--Il fallait tout essayer pour le sauver; je lui donnai cette parole qu'il m'avait demande....--Tenez, ajouta, le docteur, permettez-moi cette parenthse. Voil un des cas de conscience de notre mtier. Qu'auriez-vous fait ma place? --Comme vous, lui dis-je. Mais c'est ensuite que la difficult morale aurait commenc pour moi. Doit-on tenir une parole ainsi donne, quand il s'agit d'un crime? Et si c'est Corsgues qui, aprs avoir brl sa femme, avait encore voulu tuer le jeune homme, franchement, cette bte sauvage de jaloux mritait les assises.... --Oui, rpondit le docteur avec un accent qui me prouva combien, en me racontant cette histoire, sous un prtexte plus ou moins philosophique, il avait surtout cd au besoin de soulager d'anciennes et toujours douloureuses anxits de scrupule. Oui, rpta-t-il, Corsgues mritait les assises. Mais les enfants? Pensez qu'il y avait deux filles, deux petites filles que j'avais vues hautes comme cela. Pensez que leurs jolis yeux bleus, de la couleur de ceux de la mre, m'avaient regard tour tour avec tristesse, avec sympathie, avec malice, quand elles taient malades, convalescentes ou guries. Pensez que je les savais si frles de sant, si peu capables de vivre parmi des soins mercenaires. Et cette bte sauvage les aimait la passion, comme un barbare qu'il tait sous sa redingote de civilis. Que de fois il m'avait rpondu, lorsque je lui reprochais de trop les gter:--Je suis jaloux de ceux qui les pouseront; je veux qu'elles regrettent toujours la maison.... Si vous vous les tiez reprsentes comme moi, couches dans leur lit de bois de rose; si vous aviez vu en pense leur chambre coucher tendue d'une toffe de nuance bleu ple, qui tait dj une chambre coucher de jeunes filles, avec mille brimborions pars et les pices d'argent de leur toilette qui attestaient cette gterie;--enfin, si vous les aviez senties si heureuses, je vous le jure, vous auriez tenu votre parole ce bonheur-l, comme j'ai tenu la mienne.... Songez aux rvlations irrparables que de parler seulement faisait clater sur ces deux pauvres ttes innocentes. Oui, Pierre de Crance avait t l'amant de leur mre. Oui, mes divinations avaient eu raison, une tragdie effroyable se jouait au chevet du lit de la baronne mourante. Corsgues avait acquis la preuve de la trahison de sa femme, comment? Par une lettre surprise? Par une dnonciation de domestique ou d'envieux? Par un hasard? Par un espionnage? L'amant l'ignorait lui-mme. Tant il y a que, dcid se venger et ne voulant aucun prix que les enfants souponnassent la vrit, cet homme face d'Arabe avait imagin cette infernale combinaison: au sortir de cette fte de Nol, et aprs s'tre montr tous, l'amant lui-mme, qui y avait assist, pre joyeux, poux attentif, hte empress, il avait en quelques mots cras sa femme devant l'vidence de sa faute, puis, avec sa force de torero,--c'tait un de ces corps nous de muscles sur des os o il n'y a pas un kilo de chair,--il l'avait saisie et porte vers cet arbre de Nol jusqu' ce que la robe de dentelles de la malheureuse ft tout en flammes, et puis il lui avait dit:--Dnoncez-moi, maintenant, que vos filles sachent qui vous tes....--Mais comment Crance a-t-il su cette scne, car ce n'est que de lui que vous la tenez? interrogeai-je, _empoign_ par ce rcit, pour employer ce mot si banal, mais si juste, au point de ne pouvoir supporter le silence o le docteur tait tomb tout d'un coup. Il ne cherchait point piquer mon intrt par cette suspension, je le sentis. L'image de la baronne Alice, comme il l'appelait avec une tendresse cache, venait sans doute de s'emparer de lui, et elle lui faisait mal. --Comment? rpondit-il. Ne devinez-vous pas que la vengeance de Corsgues n'tait pas complte, tant qu'il ne l'avait pas dite l'amant de sa femme? Voil le mot du problme auquel je m'tais heurt navement, niaisement: pourquoi ces deux hommes se frquentent-ils? Je manquais de la donne premire. On n'imagine pas des frocits de cet ordre chez un personnage que l'on voit aller et venir dans les rues, vtu comme vous et comme moi, parlant de la politique, des valeurs trangres, de la pice en vogue, du froid ou du chaud qu'il fait, comme vous et moi. On a tort, je vous le rpte, il n'y a ni de comme vous ni de comme moi qui tiennent. Il y a des passions, aussi violentes, aussi effrnes, aussi implacables, qu'aux temps o les grands singes des cavernes dont nous descendons se faisaient sauter la cervelle les uns aux autres coups de troncs d'arbres pour les beaux yeux d'une guenuche en train de sucer une noix de coco en haut d'un arbre.... --Oh! docteur, vous redevenez par trop docteur.... fis-je en riant. --Enfin, reprit-il sans me rpondre, les six mois qui suivirent la mort de sa femme furent soigneusement employs par Corsgues bien convaincre le pauvre Crance de son parfait aveuglement. Il avait son ide, le sombre personnage. L'hiver avait pass, puis le printemps. On tait au milieu de l't. Le veuf tait venu prendre l'autre pour dner ensemble la campagne dans un coin quelconque. La nuit tait divinement belle. Il propose son compagnon de revenir pied. Il fallait traverser tout le bois de Boulogne pour rentrer. Et l, dans une alle perdue, il saisit la gorge ce garon sans dfense, et, accul contre un tronc d'arbre, il le fora d'entendre le rcit de tout ce que je viens de vous dire avant de lui tirer en pleine poitrine le coup de pistolet qui devait l'tendre raide mort et faire croire une agression de rdeurs. Et voulez-vous savoir ce que c'est que la race tout de mme, le pouvoir d'un sang de gentilhomme transmis par des anctres qui ont t des soldats? Ce frle Pierre de Crance, ce jeune homme qui n'tait qu'un souffle, trouva l'nergie, n'tant pas mort sur place et revenu lui, de se relever, de gagner une alle d'o il pt hler un fiacre, et il se fit conduire son appartement, o il raconta cette histoire de duel, pour que mme l'ombre d'un soupon ne pt atteindre son assassin et, travers cet assassin, la morte qu'il avait aime. --Permettez, lui dis-je, pourquoi vous a-t-il parl, alors? --Pourquoi? fit Noirot Parce que la seconde des petites filles tait la sienne, et il voulait lui lguer un protecteur au cas o le mari tendrait la cruaut de sa vengeance jusqu' l'enfant. Il est mort tranquille sur ma promesse que j'ouvrirais les yeux et qu'au moindre signe j'agirais.... Et je suis rest le mdecin de cet assassin quand je savais son double crime, et je suis retourn dans cette maison, et c'est moi qui tais l quand il a pass.--Dieu, souffrait-il!--Mais je n'ai pas eu m'acquitter de la mission que m'avait donne le jeune homme. Jamais Corsgues n'a souponn le secret de la naissance de cette enfant; il la prfrait l'autre. Quelle ironie! --Mais, fis-je mon tour, peut-tre l'a-t-il souponn, ce secret, et a-t-il considr sa bont pour cette fille qui n'tait pas la sienne comme une expiation? Car, enfin, il avait bel et bien commis deux crimes, comme vous dites, et si la vengeance d'une heure d'affolement a son excuse, cette vengeance-l, si froce et si calcule, est une sclratesse tout simplement. --Lui, des remords? reprit Noirot S'il avait pens que la fille ft de Crance, il aurait plutt coup cette petite en morceaux que de lui pardonner.... Je vous rpte qu'il ne s'est pas dfi. Par quelle contradiction singulire?... Je n'en sais rien. Vous le regretterez peut-tre pour la beaut du drame, mais, tel qu'il est, ce drame, direz-vous encore que les docteurs vous promettent toujours des rcits tragiques et qu'ils ne tiennent pas leur engagement?... * * * * * Qu'ajouter ce rcit, sinon d'en ramasser la moralit dans cette pense: LXII _Du civilis au sauvage, il y a tout juste la distance qu'il y a de l'amour la jalousie. On trouvera un jour des instruments pour mesurer ces infiniment petits_. * * * * * MDITATION XV DE LA RUPTURE I AVANT J'ai, dans ma chambre de la rue de Varenne, dans mon _souffroir_, ouvert sur des jardins, que ma Colette dshonorait autrefois de sa prsence, un groupe du statuaire Rodin,--fragment dtach de sa Porte de l'Enfer, que je ne regarde jamais sans une infinie mlancolie. C'est tout le symbole, ce morceau de marbre, des luttes terribles dont s'accompagnent les fins d'amour.... La femme est nue. Couche sur le ventre, elle se cambre en un suprme effort qu'attestent sa bouche serre, ses jambes tendues, ses mains crispes dans sa chevelure. Quel effort? Celui de s'arracher l'treinte de l'homme qui, nu lui-mme, se trouve couch sur ce dos de femme comme sur une claie, paules contre paules, reins contre reins. Et lui aussi voudrait arracher sa chair cette chair, mais il est le prisonnier de ces beaux seins que ses doigts affols serrent d'une prise farouche. Jamais, jamais il ne pourra s'en aller de cette gorge torturante, et son visage exprime comme un haltement de douleur. Comme ils se hassent, ces deux tres,--presque autant qu'ils se sont aims! Car ils se sont aims, et jusqu' la folie, on le devine l'puisement de leurs corps consums, au frmissement de leurs muscles raidis. Ils ne se fuiraient pas de cette fuite sauvage s'ils ne s'taient enlacs en d'enivrantes caresses. Et maintenant que leurs regards ne se rencontrent plus, que leurs lvres s'vitent, que leurs mes se maudissent, la chane de luxure les tient encore serrs de ses imbrisables anneaux. Ah! que le sculpteur, lve du sombre Florentin, a su donner une figure d'une effrayante posie ce vulgaire dernier acte du drame de l'amour que l'on appelle la rupture! Et je me souviens, durant des mois et des mois que j'ai mis quitter ma perfide matresse, en proie aux mortelles hsitations d'une me vaincue par son corps, cela me faisait mal physiquement de regarder ce groupe trange. Et puis, pour demeurer fidle la consigne, je cherchais m'analyser, et j'crivais, devant ce marbre, des pomes en prose et des dissertations, des pages de nouvelles et des scnes de comdie,--tristes essais que j'ai tous jets au feu, voyant qu'ils ne faisaient gure que commenter cette ide: LXIII _Pour deux amants, s'aimer du mme amour est le premier bonheur, le second est de cesser de s'aimer en mme temps_. * * * * * En mme temps! Quand votre main se retire, que celle de votre matresse se retire aussi! Quand vos yeux laissent transparatre auprs d'elle ce dsir d'tre ailleurs qui dcle la satit, que les siens deviennent distraits de la mme distraction! Quand vous en avez assez de ses baisers, qu'elle-mme n'ait plus envie des vtres! Sinon c'est un supplice faire tenir dans un coin d'appartement parisien, garni de bibelots et de peluches, tout un cycle de cet enfer du Dante, illustr par le ciseau tourment de Rodin. Mais cet en mme temps exige, pour se produire, une absence totale d'amour-propre dans l'amour, et, comme cette absence-l suppose une beaut d'me presque hroque, neuf cent quatre-vingt-dix-neuf fois sur mille, toute passion s'achve dans un dchirement aussi meurtrier que mesquin. Ni l'un ni l'autre des deux amants ne veut en effet tre quitt, et, comme il y en a toujours un qui manifeste le premier l'intention de quitter l'autre, la rupture dgnre en une odieuse bataille intime. C'est ce qui faisait dire Andr Mareuil, le plus rflchi et le plus spirituel des mauvais sujets que j'aie connus, cette phrase profonde: --_L'Art d'aimer_ vraiment moderne et nouveau s'appellera _l'Art de rompre_.... Et la preuve que Mareuil avait raison de vouloir l'crire, ce trait si ncessaire, c'est que la rupture l'amiable, et qui laisse aprs elle des rapports encore possibles, est aussi rare qu'une amiti d'homme de lettres sans trahisons ou qu'une sance de parlement sans gros mots. Que ce soit dans le monde ou dans le demi-monde, dans les coulisses d'un thtre ou dans un salon de la bourgeoisie, ce cinquime acte de la comdie amoureuse se fait toujours amer. Le pire est qu'il dure en gnral lui tout seul autant que les quatre autres. On s'est aim six semaines, deux mois; on met deux ans se lcher. L'amour-propre n'est pas seul coupable dans cette difficult des ruptures. Si la passion comportait uniquement cette rencontre de deux fantaisies et ce contact de deux pidmies dont parle Chamfort, ce serait vite fait de chercher fortune--et bonne fortune--ailleurs, pour l'amant et la matresse. La vanit s'en mle, et c'est dj plus long de dnouer le noeud coulant qu'elle excelle passer au cou de ses victimes. Et il y a, outre la vanit, tant d'autres attaches qui unissent les deux complices l'un l'autre et qu'il faut briser! L'amour, quand il s'agit d'amants parisiens, ne compte que pour un dixime dans une liaison; les neuf autres diximes sont remplis par l'oisivet, par la commodit, par l'intrt, par l'habitude. Voil le rseau hors duquel il est malais de s'chapper et qu'il faut ronger comme le rat de la fable, maille par maille et fil par fil.... * * * * * _Premier fil: l'emploi du temps_.--Quelle est la matresse dont le grand travail, aussitt qu'elle se laisse aimer, ne consiste pas prendre, sous un prtexte ou sous un autre, sinon toute la vie, au moins toutes les heures de son amant? Et quel est l'amant qui ne se rjouit pas de les donner, ces heures, minute par minute, avec dlices, celle qu'il aime....--tant qu'il l'aime?... C'est une femme du demi-monde, et elle vous demande aujourd'hui de dner avec elle, demain de la conduire au spectacle, aprs-demain de la mener la campagne, ensuite de la rejoindre chez une amie, puis de venir chez elle, puis de venir chez vous. Elle a trop de tact pour vous forcer l'afficher; mais, de menues corves clandestines en autres menues corves, elle s'arrange pour que toute la portion disponible de vos journes lui appartienne. Vous trouvez cela dlicieux, aussi dlicieux que l'amant d'une actrice les rendez-vous au thtre. Celui-l inaugure la douce habitude de paratre dans la loge de sa matresse chacun des soirs o elle joue. Il appelle les habilleuses par leur petit nom. Il reoit les dolances des acteurs mcontents de leur rle, et les machinistes le saluent. Il en arrive demander le chiffre de la recette, et quand il prononce le sacramentel: Combien a-t-on fait aujourd'hui?... il a des motions gales celles du directeur. Il subit, sans se plaindre, les interminables pauses de l'entre-deux des actes, assis sur un fauteuil cann, tandis que son amie fait sa figure devant la glace.... Mais aussi quelle ivresse de lui donner le bras pour descendre l'escalier et monter avec elle en voiture devant les badauds--dire qu'il y en a toujours--qui guettent la sortie des artistes!... A la mme heure, l'amant qui a une liaison dans le monde attend le moment o il causera avec sa matresse dans un angle du salon, tandis que la musique du bal prolonge ses accords. Elle lui a dit: Vous viendrez, n'est-ce pas?... Et il est venu, pour n'avoir rien d'elle qu'un regard, que deux mots et la vue de ses paules tandis qu'elle valse entre les bras de ses danseurs. Mais elle est lui, il le sait, et voil de quoi trouver adorable cette sance dans cette soire o il s'ennuierait avaler sa langue, comme on dit dans le brave peuple, s'il n'coutait que ses gots.... Puis il arrive un soir o ce dpart pour le restaurant, pour le thtre ou pour un salon convenu, parat moins doux cet amant. L'homme du demi-monde se met songer, tout en passant chez le confiseur commander des bonbons pour la baignoire n B... (thtre au choix), qu'il y a bien du charme dans une vraie socit de vraies femmes du monde. L'homme du monde, lui, tout en laissant son pardessus aux mains du valet de pied dans un vestibule tendu de tapisseries, se souvient du demi-monde comme d'une oasis de flicit libre et de bohmianisme dlicat, tandis que l'homme des coulisses rflchit que le fait de venir chaque soir dans cette petite bote surchauffe, pour y respirer l'odeur combine des fards, des beurres de cacao, de la poudre de riz, du cold-cream, et pour y entendre les mmes ragots dbits par les mmes bouches passes au mme rouge, constitue un mtier cruellement monotone. Cela n'empchera pas les trois personnages d'tre leur poste le lendemain. Mais ils y seront avec cette nuance de physionomie laquelle aucun objet aim ne s'est jamais tromp. Gavarni en a fait une lgende clbre.... Dguis en un qui s'embte mort.... Et alors commence un dialogue du type suivant: L'OBJET.--Vous avez (ou tu as) quelque chose ce soir? VOUS (_d'une voix blanche_).--Moi, non, je vous (ou je t') assure. Pourquoi?... L'OBJET (_qui sent soudain s'panouir en lui cette fleur de chipisme dont la graine sommeille dans les meilleures mes de femmes_).--Si c'est pour tre aussi aimable que cela que vous tes venu, vous auriez pu rester chez vous.... Et une scne suit, dont la conclusion sera que vous demanderez pardon d'avoir immol ce qui vous et amus ce soir-l au devoir de faire votre cour votre matresse. Concluons: LXIV _Sacrifies un plaisir une femme, elle vous en voudra, et elle aura raison. S'il y a pour vous quelque chose d'agrable hors d'elle et loin d'elle, vous ne l'aimez plus_. * * * * * _Second fil: les relations_.--Ce mme Andr Mareuil, qui se proposait si cavalirement d'crire _l'Art de rompre_, tenait boutique d'axiomes sur toutes les catgories de femmes, les uns vrais, les autres faux, tmoin celui-ci: Pour tre l'amant d'une femme du monde, il faut soi-mme devenir du monde. La plus belle ne vaut pas cette corve-l. Il avait tort, et voici pourquoi. Il y a toujours un monde ct d'une femme, ft-elle figurante dans le pire bastringue de la banlieue. C'est, pour la petite actrice, la mre, les soeurs, les camarades;--pour la femme entretenue, c'est les amies et les amis;--et vous-mme, bon gr, mal gr, vous devez vous lier avec toute cette petite socit, moins que vous ne vous dcidiez emmener l'Objet dans une autre patrie. Cela se chante l'Opra, et cela se fait aussi quelquefois dans la vie. Ne parlons pas d'hypothses aussi lugubres, et tenons-nous-en au cas quotidien. L'Objet vous a prsent toutes les personnes qui composent son monde, et alors a commenc le gentil travail par lequel ledit Objet vous accroche particulirement celle de ces personnes en qui elle a le plus de confiance pour vous surveiller. Pauvre Objet! Comment auriez-vous trouv la force de lui dire non quand elle prenait de si jolies mines pour vous demander, la veille d'une partie projete: Nous emmnerons Mathilde, pas?... Elle n'est pas gnante.... Et vous emmenez Mathilde. Ou encore: Maman sera l.... a ne te fait rien? Tu sais, elle t'aime beaucoup, beaucoup, maman.... Et vous aviez des sourires pour maman. Je doute qu'il soit plus cruel de faire le _patito_ tous les cinq heures des amies de votre amie, si vous la choisissez dans la catgorie proscrite par la fantaisie d'Andr. Une heure vient o vous vous apercevrez que tous ces gens-l sont franchement insupportables, et vous le dites, croyant de bonne foi que vous l'aimez, votre objet, toujours, et que son milieu seul vous fait souffrir. VOUS.--Ah! Elle m'ennuie, Mathilde, la fin. Je l'ai assez vue.... L'OBJET.--C'est a, demandez-moi tout de suite de me brouiller avec tous mes amis.... Autre dcor, scne analogue. VOUS.--J'ai refus dner chez les Moraines, samedi. On s'y ennuie trop, dans cette maison-l.... L'OBJET.--Naturellement Vous aimez mieux passer votre soire au cercle ou ailleurs.... Allez, mon ami, allez, vous n'avez pas besoin de vous excuser.... Vous tes libre.... Quand une femme le prononce, ce vous tes libre, d'une certaine manire, vous pouvez essayer de vous remuer, vous tes garrott jusqu' l'ongle du petit doigt et, de fait, vous invitez de nouveau Mathilde et maman; et, aprs avoir refus dner chez les Moraines, vous y allez le soir, tout en mditant sur l'aphorisme que je vous soumets. Il y a toujours une consolation mettre en thorie ses misres: LXV _Toute matresse qui prsente son amant un de ses amis, elle, entend bien le prsenter un espion. Il en est de ces espions-l comme des gendarmes. On n'y pense que lorsqu'on a envie de se sauver, et c'est trop tard_. * * * * * _Troisime fil: les services rendus_.--Lisez bien. Je dis rendus et non reus. Car l'homme assez dtach de tout prjug pour accepter des services srieux d'une matresse est un philosophe serein que la pudeur et l'ingratitude n'ont jamais retenu sur le chemin de l'abandon. Je veux parler, moi, de ce sentiment, moins rare qu'on ne le croit, qui fait un reste de moralit tant d'immorales amours, cette croyance qu l'on se juge utile, bienfaisant, ncessaire une matresse, et l'on ne veut pas s'en aller d'elle, de peur de la laisser dans la dchance. Imaginez--ces aventures arrivent--qu'un jeune homme de trente ans ait encore du coeur, et qu'il se soit li, vingt-cinq, avec une femme trs galante, il l'a, non pas rachete, comme le conseillaient les romantiques, mais tout simplement aime. Elle n'a gard de son ancien luxe qu'un cadre d'lgance, sans plus rien de ces folles prodigalits qu'il faut payer comptant par de la prostitution clandestine et des visites chez les vendeuses d'amour. Bref, elle est devenue cette demi-honnte femme que tant d'irrgulires rvent de devenir,--par esprit de contradiction, sans doute. Le jeune homme qui a pu aider sa matresse vivre ainsi n'est pas assez riche pour lui assurer, le jour o il la quitte, une fortune dfinitive. Il la voit, en pense, retournant peu peu vers son ancienne vie, redescendant cet escalier dont chaque marche est une honte. Et il hsite rendre cette crature qui lui fut chre toutes les hideurs du vice. J'ai bien hsit, moi qui cris ces lignes, m'en aller de la vie de Colette. Elle me trompait, je le savais, et avec qui. Mais elle s'en cachait encore un peu, et je me disais que sa passion pour moi, car elle m'aimait malgr tout, la retenait du moins assez pour qu'elle ne devnt pas ce qu'elle est devenue depuis.--Ah! misre de nous deux!--Puis, j'analysais ce sentiment, et, avec l'ironie habituelle, j'y discernais un curieux mlange de gnrosit et d'gosme. Je jouais un noble et beau personnage vis--vis de mon propre orgueil, en me jugeant indispensable au dernier honneur de ma pauvre matresse. Je constatais ainsi qu'avec la prodigieuse fatuit de l'animal masculin, son amour pour moi me faisait l'estimer et ses caprices pour les autres la mpriser. Alors je tombais dans cet tat de gaiet terrible o de se moquer de soi-mme avec frnsie rafrachit le coeur. Je prenais la rsolution de rompre. J'allais jusqu' la rue de Rivoli, o elle habitait, et rien que de passer son seuil me rendait si tendre pour elle qu'une contrarit dont elle me parlait, une ligne dsagrable sur son dernier rle dans un journal, une migraine, n'importe quelle misre, me faisaient me dire: Si je m'en vais, elle n'aura personne. Et je restais. Je me demande aujourd'hui si j'tais aussi nigaud que le petit Ren Vincy, lorsqu'il redevint l'amant de Suzanne Moraines aprs son faux suicide. --Si je la quittais, me disait-il pour se justifier, elle reprendrait Desforges.... Il ne se doutait pas qu'elle n'avait plus Desforges, en effet, parce que cet habile hyginiste avait pass la main au jeune Abraham Mos. Mais quoi? Osons risquer d'tre ridicules, si nous risquons en mme temps d'tre dlicats, et adoptons comme vraie cette maxime: LXVI _Se croire bienfaisant pour une femme, c'est, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, tre un niais et un fat. Il vaut la peine de courir ces quatre-vingt-dix-neuf chances pour viter la centime, qui est de se conduire comme un drle?_ * * * * * _Quatrime fil: l'Opinion_.--Oui, l'amant voudrait bien rompre avec l'Objet, mais quand il pense aux consquences de cette rupture, il pense aussi aux commentaires qui la suivront. Il voit, en imagination, le salon du cercle et la fentre sur le jardin, l'angle de laquelle se trouvent les jugeurs. C'est pour l'homme qui a aim dans le monde, cette vision-l. L'homme du thtre, lui, aperoit distinctement une loge de la _Comdie franaise_, ou du _Gymnase_, ou du _Vaudeville_, ou des _Varits_, et les deux ou trois plus malicieux d'entre les pensionnaires en train de chuchoter et de ricaner sur son compte. L'homme du demi-monde se figure une table couverte de fleurs dans un restaurant de fte, et des viveuses et des viveurs discourant sur sa rupture, entre deux bouffes de cigarettes russes. Et c'est les mmes petites phrases qui lui rsonnent aux oreilles: --Allons donc, c'est elle qui l'a quitt.... Il l'assommait depuis des mois.... Ou bien: --Il s'est dout de quelque chose. Ce n'est pas trop tt.... Ou bien: --Il sera bientt remplac. X... tait l qui tournait autour depuis six mois.... Cela l'ennuie, cet homme, d'tre certain que l'on dira ces trois petites phrases et d'autres pareilles, et il reste fidle l'Objet quelque temps encore. Mon Dieu! Si les femmes qui aiment vraiment souponnaient sur quels misrables racontars de salons, de tripots et de coulisses se joue leur bonheur! Si elles le savaient? H bien!... Elles aimeraient tout de mme, comme faisait la pauvre petite Mariette, celle qui jouait le rle du _Gnie du Trocadro_ dans la Revue d'il y a six ans: _Par ici la sortie_! Elle arrivait droit de Russie, o elle avait t sduite par un de nos camarades, un confrre de passage Ptersbourg. Elle avait juste dix-neuf ans, et, depuis trois mois qu'elle tait Paris, cet homme ne venait gure la voir. Elle vivait, je n'ai jamais su comment, de dettes, de bijoux mis au mont-de-pit, et elle s'obstinait rester fidle: --C'est tout simple, me disait-elle en pleurant, au risque de se dmaquiller. Il voit que je n'ai pas d'amant, et alors, comme il croit que c'est parce que je n'ai rien trouv, il me prend pour une dinde, et il me mprise.... Et elle ajoutait: --Je sais bien, pour le faire revenir, il faudrait qu'on lui dise que je suis avec vous ou un autre de ses amis.... Mais je ne peux pas.... Je l'aime trop.... * * * * * Que vous ayez la patte prise ce fil ou un de ceux que vous imaginerez parmi les autres, il est certain que, du jour o vous vous en apercevrez, votre matresse s'aperoit aussi que vous vous en apercevez, et alors commence entre vous deux la comdie qui prcde la rupture. Elle consiste en ceci que, tous les soirs, vous essayez de donner un coup de dent au susdit fil et que, tous les matins, vous le retrouvez nou votre patte d'un noeud plus serr.... C'est l une srie de mauvais moments passer qui chappent l'analyse, parce que les mille dtails de l'existence servent de prtexte ce jeu du fil bris puis renou. La comdie varie avec chaque amant et chaque matresse. Benjamin Constant a crit son chef-d'oeuvre pour raconter les tristesses de ce jeu cruel, et tous les Adolphes de toutes les varits trouveront dans son livre l'tude minutieuse de leur aventure que dominent quelques vrits bien connues, quoique peu avoues: LXVI _Beaucoup d'amants qui n'osent pas quitter leur matresse parlent de la piti qu'elle leur inspire. Les femmes discernent avec justesse que cette piti-l est une forme d'un abominable gosme. Il y a un attendrissement sur les maux que l'on cause qui ressemble la plus cruelle frocit. Il est fait d'un dlice de se sentir aim sans aimer, vilain sentiment dont l'homme s'excuse ses propres yeux en plaignant sa victime. Rien de plus raffin comme hypocrisie_. LXVII _Pour un amant, chercher le moyen de dire une matresse qui l'aime encore: Je ne t'aime plus, sans la faire souffrir, c'est vouloir mettre en pratique la clbre fantaisie du guillotin par persuasion_. LXVIII _Personne n'a song, que je sache, crire la contre-partie d'_Adolphe, _c'est--dire l'histoire d'une femme qui, ayant cess d'aimer, garde son amant par charit. C'est qu'une pareille femme n'existe gure, et leur franchise, elles, dans la rupture est vraiment ce qu'elles ont de plus estimable_. LXIX _En amour, tout est rompu du jour o l'un des deux amants a pens que la rupture tait possible. Dire seulement tout bas: Quand j'aurai cess d'aimer ... c'est avoir cess d'aimer_. LXX _Osons cette banale rminiscence, tant elle est juste: un amour qui meurt jeune est bni des dieux_. LXXI _Prolonger un adieu, c'est dire cent, mille, dix mille adieux, et chacun vous dchire nouveau toute l'me. En amour, comme ailleurs, les plus courtes agonies sont les seules souhaitables_. * * * * * MDITATION XVI DE LA RUPTURE II APRS Je m'en souviens. Le soir o j'eus rompu avec Colette d'une manire si blessante que cette fois je la sentais dfinitive, je dnai gaiement et de fort bon apptit. Je m'habillai en sifflant un air qu'elle chantait autrefois, avec cette ironie solitaire qui nous venge de nos anciennes faiblesses, et je me rendis de mon pied leste une premire reprsentation o je rencontrai Masurier,--le plus dlicieux des amphitryons du demi-monde. C'est un homme d'environ quarante-cinq ans, riche et clibataire, dont le grand plaisir est d'asseoir sa table, dans son petit htel de la rue Bayard, les plus jolies d'entre les impures et les plus verveux d'entre les viveurs. La chre, chez lui, est excellente, la cave choisie, et le matre de la maison vaut mieux encore que sa cave et que sa cuisine, car il a toujours un billet de cinq cents francs au service de ses convives ennuys ou ennuyes,--sans intrts,--et un sage conseil l'usage de ceux qui, comme moi, le prennent pour confident de leurs affaires de coeur. Cet homme gros et rieur, aux yeux bleus si pntrants dans un visage de gai soupeur, a-t-il travers quelque drame d'amour du? Est-ce un sceptique qui se souvient ou un dilettante qui vit par curiosit? Je ne le sais pas. Masurier ne parle jamais de lui, et ses plus intimes avouent qu'ils n'ont jamais reu ses confidences, ni devin ses secrets. Sceptique ou dilettante, il a du got pour moi, et je le sens. Les crivains possdent un flair pour ces sympathies-l, comme les jolies femmes. Il m'aborda donc un tournant de couloir: --Vous avez l'air tout guilleret.... me dit-il. Une bonne fortune?... Et il ajouta: Souvenez-vous, l'homme aux aphorismes, qu'on me doit celui-ci: Il faut toujours faire contre bonne fortune mauvais coeur. --C'est le contraire, lui rpondis-je.--Et me voici lui racontant ma rupture, et les dtails, inutiles rappeler ici, qui devaient la rendre, en effet, irrparable. --H bien! me dit Masurier, devenu srieux, vous avez eu le courage de la quitter; aurez-vous celui de l'oublier?... Puis, avec un sourire et un hochement de tte:--En amour, les faits ne sont rien. C'est l'ide qui est tout. Tchez de la quitter, maintenant, dans votre pense.... Oui, je me souviens. Je regagnai mon fauteuil presque tout de suite, sans prendre trop garde la phrase que je venais d'entendre. Mais, le lendemain et les jours suivants, ah! comme j'en constatai la terrible justesse quand je reconnus que jamais ma cruelle amie ne m'avait fait plus souffrir que depuis nos adieux!--Je ressemblais ces mutils qui ont mal leur jambe coupe.--Cela me parut d'abord une anomalie trop bizarre pour ne pas m'tre personnelle. Puis je regardai autour de moi. Je causai avec celui-ci, avec celui-l, parmi les amants dsenchans, et je reconnus que mon cas tait, la plupart du temps, le leur. J'en conclus que les lendemains de rupture sont presque toujours intolrables. C'est le mal aux cheveux de l'amour.... disait encore Masurier. Oui, presque toujours, et quelle que soit la situation de l'amant. C'est ais d'ailleurs vrifier. Il y a deux hypothses principales, n'est-il pas vrai, dans toute rupture, et qui se subdivisent chacune en deux? Ou l'amant a quitt sa matresse, ou bien il en a t quitt; et il l'a quitte ne l'aimant plus ou l'aimant encore; il en a t quitt grce une savante manoeuvre de sa part, lui, ou contre son gr. Cela fait bien quatre cas diffrents, et je ne sais pas lequel est le pire, quand on les regarde au microscope les uns aprs les autres. * * * * * _Premire hypothse_.--Adolphe a donc rompu de lui-mme, et il a rompu, lass de sa liaison jusqu' l'coeurement. Je l'appelle Adolphe, parce que je le suppose ayant subi toutes les crises de _l'Adolphisme_ et travers toutes ses phases. Enfin, c'est fait, et il savoure les gaiets du joyeux moment, celui que j'ai dcrit propos de moi tout l'heure. Mais le lendemain, le surlendemain, trois jours aprs, il commence, comme moi, prouver une vague sensation de vide, et il s'aperoit, sans vouloir s'en rendre compte, qu'il lui manque quelque chose. Certes, Lucie, Charlotte, Eugnie, Henriette,--un nom au hasard, pour l'Ellnore,--tait carrment insupportable; mais de se mettre en colre contre elle, de se demander comment il la tromperait, de la tromper en effet et d'chapper son espionnage, cela l'occupait, cet amant sans amour. Cette occupation une fois supprime, notre homme ne sait plus quoi employer son temps. S'il a la chance de rencontrer tout de suite une autre aventure, cet ennui passe. Mais c'est une loi bien connue des hommes qui s'occupent des femmes: ayez-en une, vous en aurez dix; soyez libre, vous n'en aurez plus une seule. Notre homme se lve un matin en billant. Il maudissait sa matresse jadis de lui prendre deux ou trois heures dans la journe. Ces deux ou trois heures lui bouchaient tout l'horizon de sa libert. Il les a maintenant, et les vingt et une autres avec, et il se demande ce qu'il va en faire.... Suivant sa situation sociale, il se rend au caf, au thtre, au cercle. Il retourne voir des amis abandonns depuis longtemps, des parents ngligs. Ces gens l'accueillent froidement. Il s'en aperoit, et il se rappelle qu'il les a en effet dlaisss. C'est la premire priode qui suit les ruptures, celle de l'_ahurissement_, o l'amput essaie de marcher comme s'il avait sa jambe, sans se souvenir qu'on la lui a--ou qu'il se l'est--coupe. Il y a une notable diffrence entre cette jambe pourtant et une matresse. La jambe coupe, les chirurgiens l'emportent. Il peut tre mlancolique de penser que cette vieille amie qui nous servit jadis, tout petits, courir, plus tard marcher vers d'heureux rendez-vous, fut dissque fibre fibre par d'indiscrets carabins sur une table de l'cole pratique. Mais c'en est fini d'elle au moins, et nous ne connatrons jamais le chagrin de penser qu'elle a t cousue au moignon d'un autre,--ni l'ironie de le voir, cet autre, aller et venir devant nous lestement sur cette jambe qui fut nous.--La femme lche, elle, continue sa vie. Elle pleure. Elle se dsole. Mais il y a toujours quelqu'un pour essuyer ces larmes-l et pour s'offrir lui-mme comme fiche de consolation. Malgr votre fatuit masculine qui vous persuaderait aisment qu'on ne vous remplace pas, vous, un reste de bon sens vous aide penser qu'aprs tout vous tes peut-tre remplac. Ah! cela vous est bien gal.... a vous amuse mme.... A l'ami commun que vous rencontrez et qui vous demandez de _ses_ nouvelles, vous dites: Non, contez-moi donc a. Puisque c'est moi qui l'ai quitte, qu'est-ce que vous voulez que a me fasse?... Je m'entends encore la prononcer, cette phrase. C'est la seconde priode, celle de la _curiosit_. Vous le poussez, l'ami commun: Elle dit du mal de moi, n'est-ce pas?... Il n'a qu' vous rpondre: Mais non, mais non ... et vous affirmer que votre matresse lche ne vous en veut pas et qu'elle vous a pardonn, pour jouir de la plus comique des comdies, celle de votre mcontentement devant cette indulgence; et ce mcontentement se change en une colre plus comique encore si l'on vous avoue qu'elle pris un nouvel amant. C'est la priode de l'_indignation_ (dj tudie dans une des mditations sur la jalousie), et une preuve entre mille l'appui de cet aphorisme: LXXII _Le rve de l'amour, pour l'homme, c'est de tromper une matresse fidle_. D'ordinaire, cette priode de l'indignation, succde aussitt celle du _regret_, et voil notre Adolphe, qui, depuis des mois, soupirait aprs son indpendance, qui n'aimait pas sa matresse, qui l'a quitte volontairement, en train de redevenir amoureux d'elle, amour qui se traduit d'ordinaire par le plus amer des persiflages. C'est le moment o l'ancien sigisbe de la femme du monde, et qui se serait cru dshonor autrefois par la plus lgre indiscrtion, commence parler d'elle avec la plus perfide cruaut,--o l'ancien adorateur de l'actrice ne lui trouve plus aucun talent,--o l'ancien amant de la femme entretenue raconte les infamies dont il fut victime et qu'il avait d'ailleurs pardonnes. Et de cette priode nous passons aussitt celle de la _haine_.--Jolie combinaison de chimie sentimentale que ne comprend pas la pauvre matresse dlaisse. Aprs avoir eu beaucoup de peine, elle s'est console comme elle a pu, mais elle ne demanderait pas mieux que d'tre reste votre amie. Elle le dit du moins, et peut-tre le pense-t-elle, quoique bien peu de femmes ignorent cette triste loi de notre triste coeur: LXXIII _Avec un ancien amour on fait de tout, mme un nouvel amour,--tout, except de l'amiti_. * * * * * _Seconde hypothse_.--Ce fut mon cas avec Colette, et j'y ai tant pens que je devrais pourtant le connatre. Je l'aimais, cette malheureuse femme, et je la mprisais. Cela faisait un sentiment affreux, que je ne me pardonnais pas d'avoir, car toutes nos caresses, tous les mots passionns que je lui prodiguais dans cette chambre de la rue de Rivoli, d'o l'on voyait, par les matins de printemps, les massifs fleuris des Tuileries, et, par les aprs-midi d'hiver, la pese basse du ciel sur les arbres nus,--oui, ces misrables chutes dans l'abme des sens m'taient une bont n'y pas survivre aprs ce que j'avais pens, aprs surtout ce que j'avais dit d'elle la veille, le matin quelquefois. Et les fureurs de jalousie dshonorante et justifie auxquelles je me livrais au sortir de ces baisers de dlire me prouvaient trop combien j'tais un enfant malade, une me dmantibule, incapable de vouloir et de vivre. Je cessai donc de la voir--et de l'avoir. Mais, sauf cette premire soire o de m'tre enfin prouv mon nergie me procura durant quelques minutes un renouveau de ma propre estime, en quoi cette rupture soulagea-t-elle ma douleur? Et il n'en va jamais autrement, aprs ces adieux o, pour des raisons d'amour-propre ou de dignit, un amant a quitt une matresse qu'il adorait. L'absence et la sparation, bien loin de vous gurir de votre sentiment, lui donnent une acuit d'ide fixe qui vous rend plus incapable d'y rsister. Tant que vous aviez vous cette matresse, mme si elle vous trompait, mme si vous le saviez, le lui crier en face tait une douceur. On gote de ces abjectes joies quand on aime en mprisant. Assister de loin ses galanteries, s'tre retir soi-mme le droit de l'en outrager, s'tre emprisonn dans l'orgueil et s'tre interdit jusqu'au soupir, c'est de quoi sans doute s'attirer la considration des quelques personnes qui sont dans le secret de vos agonies.... Ah! que l'on donnerait et ces considrations et ces personnes pour dix minutes des anciennes folies, pour une gorge de ce verre d'eau bourbeuse et empoisonne que la main de votre dmon vous faisait avaler autrefois, et cette boue vous rafrachissait pourtant un peu!... Allez au fond, tout au fond de la conscience chez l'homme qui croit devoir quitter une femme quand il l'aime encore, vous y trouverez cach l'espoir inavou que cette femme ne le laissera pas partir. Il s'en va pourtant et sa matresse lui court d'abord aprs. Seulement, elle ne sait pas toujours lui courir aprs. Les femmes ont beau tre trs adroites et trs fines, il y a une chose dont elles ne tiennent pas assez compte dans le coeur d'un homme, parce que la plupart n'en ont pas trace dans le leur. Cette petite chose est la fiert. Leurs moyens pour ramener celui qui les quitte s'adressent d'ordinaire ce qu'elles connaissent de nous: nos sens et notre vanit. S'introduire dans notre chambre coucher et se jeter dans nos bras pour que nous les possdions dans un coup de dsir physique; nous rendre jaloux pour que nous leur revenions en proie la frnsie de l'image impure; nous jouer la comdie du dsespoir et du faux suicide pour flatter notre niaise infatuation;--tels sont les procds habituels de ces habiles metteuses en scne. Elles russissent d'ordinaire ramener l'infidle, avec la rsolution bien arrte dans leur fine cervelle de lui faire payer avec usure ses vellits d'indpendance, et de le lcher lui-mme au moment o il s'y attendra le moins. Il arrive cependant qu'elles ont affaire un amant qui se dit: Si j'y retournais, je me mpriserais trop ... et qui n'y retourne pas. Pour le dompter, celui-l, il faudrait une autre stratgie et lui donner des raisons de revenir en s'estimant. Celle qui aurait assez de dlicatesse pour manoeuvrer de la sorte aurait assez de dlicatesse aussi pour tre loyale en amour. La Dalila, elle, emploie un des trois autres moyens. Et c'est pour l'amant qui a eu le courage de s'en aller un comble de supplice. Car toutes les ruses de son ancienne matresse pour le reconqurir lui prouvent qu'il a eu raison de la mpriser et de la quitter. Il n'y a gure de situation morale plus abominable, et c'est acheter cher le droit de se dire: J'ai t le plus fort. Le mme Masurier, avec qui je philosophais sur ce point, prtendait, lui, qu'avec une matresse que l'on aime en la mprisant, il n'y a qu'un remde, arriver au dgot par la satit. --Que cherchez-vous? me disait ce philosophe sans scrupules, tandis que nous dambulions sur le boulevard en revenant du thtre ensemble, la destruction du dsir que vous donne incessamment cette femme? Et vous ne voyez pas qu'en vous privant d'elle vous exasprez ce dsir? --Vous me conseillez de la reprendre, alors? --Parfaitement, rpondit-il. --Non, rpliquai-je. Je me vomirais moi-mme. --Oui, dit-il, et votre amour avec.... Attendez, mais ce sera plus long. Et, comme il me savait en train d'crire cette _Physiologie_, il ajouta: Puisque je travaille aussi dans les axiomes, je vous soumets les suivants: LXXIV _Vouloir se gurir d'une femme que l'on adore en la quittant, c'est vouloir se gurir de la soif en ne buvant pas._ LXXV _La plus sre vengeance pour une matresse que nous quittons en l'aimant est de nous prouver qu'elle mritait d'tre quitte_. --Auquel je joindrais cet autre, lui rpondis-je: LXXVI _Pour un fou, le pire des malheurs est de ne pas tre fou tout fait, et, pour un amant, de juger son amour._ * * * * * _Troisime hypothse_.--Ce mauvais sujet d'Andr Mareuil m'en a donn une formule piquante, un jour que nous djeunions chez D----, dans ce caf de la rue Royale, l'un des coins les plus parisiens de Paris, quoiqu'il soit rempli d'Anglais, ou peut-tre parce que.... Il faisait bleu et gai travers toutes les fentres. Des victorias passaient, avec des ombrelles vertes ou rouges cachant demi de jolis visages de femmes. J'avais, moi, la physionomie ridicule d'un dsespr qui mange avec apptit et qui pleure sur les perfidies de sa matresse dans son verre de sauterne. Mareuil, lui, ayant arbor un gilet de piqu et une chemise corps de couleur avec la plus dlicieuse des cravates d't, me racontait un projet de chapitre pour _l'Art de rompre_. --Vois-tu, disait-il, en dpchant un oeuf en cocotte, tant donn que la femme et l'homme sont deux vanits exaspres par un sexe, le problme pour se bien quitter consiste satisfaire d'abord l'animal, mais l, fortement,--a, c'est facile,--puis mettre d'accord les deux vanits. Si tu savais comme c'est commode! a consiste simplement pour l'homme se faire lcher,--mais exprs, mais son heure, pas une minute plus tt, pas une seconde plus tard.... Il a son amour-propre en paix, puisqu'il mystifie sa matresse en tant plus comdien qu'elle, et elle s'en va, le coeur l'aise, comme dit la chanson, puisqu'elle croit vous jouer un bon tour.... Je conviens qu'il y faut du doigt, et que la moindre faute de tact peut tout gter.... Moi, j'ai un moyen trs simple et qui m'a russi presque toujours.... Aussitt que je commence en avoir assez d'une matresse, je l'assassine de bons procds, je l'accable de dlicates attentions, je l'touff d'amour.... Je suis toujours l, et toujours, lui parler de ma tendresse, l'obsder de mes sentiments.... Je lui campe des scnes de jalousie propos du Monsieur qui passe, et je lui pardonne avec effusion.... Enfin, aprs quinze jours de cette dlirante ardeur, la dame, quelle qu'elle soit, n'a plus qu'une ide: se dbarrasser de moi. Et c'est ici mon triomphe. J'accepte d'tre ridicule pour redevenir libre. Elle se fait faire la cour par n'importe qui, tant elle a hte de me voir me fcher.... Je ne me fche pas.... Je ne vois rien.... Je suis l, toujours l, de plus en plus pris, de plus en plus ardent, de plus en plus confiant.... Elle me trompe. Elle me le dit. Je prends mon chapeau, la porte, j'annonce que je vais me brler la cervelle, et je suis celui dont on parle en soupirant: Pauvre garon, il m'aimait bien, lui.... Est-ce machin, cela? --Mais pas trop mal, fis-je, amus par la verve avec laquelle il m'avait dvoil son cynique programme; et si elle ne suffit pas tout de mme, cette machination?... --Si elle ne suffit pas, reprit-il, avec un air de triomphe me montrer les ressources de ses roueries, h bien! c'est que j'ai affaire une femme trs amoureuse, et alors, c'est plus simple encore. Je m'arrange pour avoir ma disposition quelque crature trs belle, trs jeune et trs vnale. Je me livre sur elle toute la frnsie du plaisir, de manire n'aborder jamais ma matresse que calme, trs calme.... Je lui parle de ma sant dlabre, de maux d'estomac, incompatibles avec l'amour, de prescriptions mdicales.... Ah! a ne trane pas alors, et en quinze jours.... --Et tu n'as pas le moindre remords de ces canailleries? --Pas le moindre, fit-il. --Et pas de regrets? --Encore moins. --As-tu jamais t vraiment amoureux? --J'ai cru l'tre, mais je me suis convaincu trs jeune qu'il n'y a qu'un bonheur en amour, c'est de ne pas aimer.... --Et as-tu gard des ennemies parmi tes anciennes? --Pas une. C'est la suite de cette conversation que j'crivis, une fois rentr, ces trois axiomes qui pourraient tre signs Don Juan de La Palisse: LXXVII _Il n'y a qu'une manire d'tre heureux par le coeur; c'est de ne pas en avoir_. LXXVIII _Une femme vous est toujours reconnaissante de vous avoir lch_. LXXIX _On n'est plus fort que la femme qu' la condition d'tre plus femme quelle_. Mais ces axiomes seraient incomplets si je n'ajoutais que je viens d'apprendre le mariage d'Andr avec Christine Anroux, l'ancienne amie de Colette, dont j'ai dj parl, et qu'il est brouill avec moi parce qu'il me souponne d'avoir t bien avec elle vingt-quatre heures durant.--Elle le lui aura fait croire. Elle me dtestait tant!--J'aime encore mieux mes pauvres chagrins d'amant sans roueries. _Quatrime hypothse_.C'est la plus banale et, si bizarre que puisse paratre ce point de vue, la plus souhaitable. L'amant toujours amoureux, que sa matresse quitte en pleine passion, parle peut-tre de se brler la cervelle. Il y songe. Il dessine des pistolets dans la marge de ses papiers, comme Beyle le raconte de lui-mme dans ses _Souvenirs d'Egotisme_: Je fus prserv du suicide, ajoute-t-il, par la curiosit politique et sans doute par la crainte de me faire du mal.... Ce sont de cruelles heures passer; mais voulez-vous que nous comptions un peu les misres dont cet amoureux dlaiss demeure exempt? Du doute d'abord, cette pire des douleurs. Cet homme-l, qui aime encore, qui a aim et qui a t congdi, quelle silhouette amusante en dessine cette jolie comdie de _Ma Camarade_, et comme Daubray jouait finement le personnage! Sa matresse lui dit un brutal: Petit-pre, c'est fini, nous deux ... et elle prend la porte. Petit-pre se couche. Il sanglote ou presque.... Du bruit la porte. C'est elle! s'crie-t-il avec conviction. _Elle verra que je n'ai pas dout d'elle_.... Le rire de l'Olympe secouait la salle cette phrase. Et moi, je riais aussi, d'un rire par trop voisin des larmes. J'aurais tant voulu tre trahi, outrag, lch,--avec le sentiment, qu'exprime cette phrase-l, dans le coeur!--Une seconde douleur que l'amant de cette sorte ne connat pas, c'est l'incertitude de la sensibilit, cette espce de va-et-vient dans l'motion, aujourd'hui en haut, demain en bas, qui finit par vous donner comme le mal de mer dans l'me. Cet amour tait dans la confiance et la joie. Il est dans le dsespoir et l'vidence de l'abandon. C'est franc. C'est net. C'est simple. Il est de son avis, cet homme, au lieu qu'Andr Mareuil, moi et tous les autres Adolphes, adroits ou non, nous n'avons jamais t du ntre. Il ne faut pas se mler d'aimer, ou il faut aimer ainsi, avec des emballements fous dans le bonheur et des chagrins d'enfant, de vrais et complets chagrins, dans le malheur. Aussi, remarquez-le, quand il a bien pleur, dessin beaucoup de pistolets dans les marges de ses pages, et aprs que le temps a fait son oeuvre, cet amant trs simple et lch ne garde pas d'amertume au coeur. Il a t bien heureux, puis bien malheureux. Il ne s'est pas empoisonn par la rouerie qui ne sert qu' tre tromp plus compltement et plus amrement, par la vanit d'tre le plus fort qui ridiculise davantage nos faiblesses, par la dfiance qui attire la trahison comme le paratonnerre attire la foudre,--un paratonnerre qui propage l'incendie. Mais quoi! c'est un don d'tre un amant simple, et c'est une chance de rencontrer une femme qui vient vous dire le: C'est fini, nous deux ... le jour o c'est vraiment fini. C'est un don de ne jamais raisonner sur son amour quand on aime. C'est une chance de subir sans les comprendre les lois exprimes dans ces quelques aphorismes qui achveront de dfinir les dangers des lendemains de rupture: LXXX _L'amour est une maladie, et le malade le plus sage, pour cette maladie-l comme pour les autres, est celui qui, n'ayant jamais lu un livre de mdecine, ne sait pas ce qu'il a, et qui souffre sans penser, comme une bte_. LXXXI _La matresse qui nous quitte quand nous l'aimons le mieux nous pargne des mois ou des annes de menues dsillusions. L'homme est ingrat pour ce service, comme pour les autres_. LXXXII _Il y a un plaisir dlicat--aurait dit La Rochefoucauld-- serrer la main du rival pour qui l'on a t trahi, quand il est trahi son tour_. LXXXIII _Ce qui prouve que l'exprience ne sert rien, c'est que la fin de nos anciennes amours ne nous dgote pas d'en commencer d'autres_. LXXXIV _On n'est vraiment guri d'une femme que lorsqu'on n'est plus mme curieux de savoir avec qui elle vous oublie_. LXXXV _Chaque fin d'amour est comme un dmnagement. Cela ne va pas sans casse. Au dixime, combien y a-t-il de meubles en tat_? LXXXVI _Nous ne pardonnons une matresse de nous avoir ennuy de son amour que si elle nous dbarrasse d'elle sans nous remplacer_. * * * * * MDITATION XVII DE LA RUPTURE III APRS (_suite_).--DE QUELQUES VENGEANCES Dcidment ce diable d'Andr Mareuil, avant d'avoir abdiqu, en se mariant de la sorte, fut un profond philosophe. L'un n'empche pas l'autre. La Fontaine n'a-t-il pas fait une de ses jolies fables avec l'histoire de l'astrologue qui se laisse tomber dans le puits? En feuilletant mes notes, c'est toujours des conversations avec lui que je rencontre, et la plupart se rapportant ce fameux trait sur _l'Art de rompe_ qu'il crira peut-tre, maintenant qu'il est enchan pour la vie. Certains potes sont ainsi et ne sentent bien la douceur des choses que par _raction_. Ces dilettantes clbrent l'amour pur avec d'autant plus de ferveur au sortir d'un mauvais lieu; ils gotent les simples flicits de la famille plus vivement dans l'atmosphre d'un caf de Bohmiens; ils aiment leur matresse avec une tendresse plus passionne quand ils la trompent. Ah! cette thorie de la vie de ractions, comme elle nous fut chre autrefois, Andr, Simon, Maurice Barrs, moi-mme et quelques autres! Il serait piquant que Mareuil s'avist de l'appliquer aujourd'hui. Mais, l'poque des notes que je vais transcrire, il se bornait tudier par le menu des problmes galants, celui-ci, par exemple:--tant donne une femme, dcouvrir l'avance si elle est capable d'une vengeance et de quelle vengeance, pour le lendemain de la rupture. --En amour, disait-il, c'est comme en escrime; il faut connatre d'abord le jeu de l'adversaire, quand on a la prtention, que nous avons, d'tre des tireurs de tte.... H bien! moi, je me vante, aprs une demi-heure de conversation, de savoir si la personne dont je m'encaprice sera, oui ou non, de celles qui nous font conjuguer le verbe _j'ai aim_ avec les variantes: J'ai reu un coup de pistolet, tu as t vitriol, il a t diffam, nous avons t dshonors. Continue, mon Claude; il y a de l'cho dans ton pass.... Il me dbitait son paradoxe en djeunant une table de ce mme caf D---- o il m'avait, l'autre matin, initi aux mystres de ce qu'il appelle plaisamment: le lchage-paratonnerre. Et comme je haussais les paules, il continua: --Tu ne me crois pas, soit.... Regarde cette femme qui parle haut.... L-bas, jolie, grande, un peu forte.... Tu la verras mieux dans la glace. Si elle s'aperoit que nous l'tudions, nous sommes perdus. Elle posera, et, bonsoir, plus personne. Vois-tu comme le geste suit la pense chez elle, comme elle touche ce dont elle parle, comme elle dessine les objets en l'air, avec sa main, pour les montrer?... a a dix ans de Paris et c'est aussi Mridional qu'au premier jour. Tu la vois bien, et comme elle tourne la tte?... --Parfaitement, fis-je, aprs avoir regard du ct qu'il m'indiquait. C'est une drlesse pas trs bien leve, voil tout. --C'est le type de la femme au revolver, reprit Andr avec autorit. Je ne la connais pas, mais je te parierais les droits d'auteur de _l'Art de rompre_ contre ta prochaine _main_ au baccara, d'abord qu' chaque nouvel amant elle s'imagine que c'est son premier amour, ensuite qu' chaque rupture elle subit vingt-quatre heures d'absolue folie, vingt-quatre heures durant lesquelles elle ne roule que des ides de mort et de suicide. --Entends comme elle rit, lui dis-je pour le taquiner. --Mais oui, elle rit de tout son coeur, comme elle souffre de tout son coeur et comme elle te _pistolerait_, et elle avec, de tout son coeur si elle t'aimait,--es-tu content de cette allusion ton vieux L'Estoile?--si elle t'aimait et si tu la quittait;--comme elle te soignerait ensuite de tout son coeur si tu en rchappais et elle aussi. Tiens! elle riait. Regarde-la se fcher.... L'inconnue venait en effet, la suite d'une maladresse de garon qui avait rpandu un verre de vin sur la nappe, de froncer les sourcils d'une manire trs dure. Ses yeux s'taient faits brillants, et la pleur de l'impatience dcolorait si profondment son visage, que je ne pus me retenir de rpondre Andr: --Ce n'est pas trop mal diagnostiqu. Et que conseilles-tu tes clients avec une femme comme celle-l?... --C'est la _brune irascible_, reprit-il. Je la conseille, avant tout, le moins que je peux. C'est la fausse bonne enfant qui a des exigences insupportables pour des amoureux aussi compliqus que nous nous piquons de l'tre. Mais, enfin, tout arrive.... Admets que tu l'aimes. Alors, si mon moyen, tu sais, celui de se faire lcher le premier, ne russit pas, c'est trs simple.... Quand tu veux rompre avec cette femme-l, prends simplement le train sans tambour ni trompette, et laisse passer les vingt-quatre heures du revolver. Pendant ces vingt-quatre heures, elle crie, elle tempte, elle achte du laudanum, elle s'empoisonne, elle se manque.--Elle double toujours la dose, l comme ailleurs.--Et quand tu reviens, tu es remplac.... --Par un autre candidat au vitriol, interrompis-je en plaisantant. * * * * * --Ne dis donc pas de choses mdiocres, reprit Andr en m'arrtant net. La femme qui se venge par le revolver ne se venge jamais, entends-tu, par le vitriol. C'est comme les fous. Celui qui doit se suicider par la pendaison n'est pas le mme que celui qui doit se suicider par la noyade. Est-ce que tu ne sais pas cela, que les maniaques de mort volontaire choisissent chacun leur genre de mort, toujours spcial? --Tu es vraiment trs gai, ce matin, lui dis-je. Mais montre-moi donc, parmi les jeunes personnes en train de djeuner ici, la prdestine au vitriol. --Elle n'y est pas, me rpondit-il le plus gravement du monde aprs avoir dvisag toutes les dames, franaises ou non, en train de dguster des fraises de bois,--nous tions au mois de juin,--ou de dchiqueter une caille la gele. La femme qui se venge au vitriol, vois-tu, c'est la blonde fline et ple, ou la brune fantomatique, enfin l'tre d'apparence idale, mais qui vit de ses nerfs et qui nous aime avec ses nerfs. Il y a du serpent en elle, quelque chose qui vous enlace en vous trahissant, et, remarque-le bien, je n'appelle pas seulement vitriol cette liqueur corrosive qui s'achte chez le droguiste, et qui vous dfigure un amant ou une rivale en quelques secondes et pour la vie. Le vitriol, c'est la vengeance sourde et qui s'embusque dans un angle de mur; c'est la lettre anonyme crite par une matresse dlaisse au mari de celle qui l'amant volage fait la cour; c'est _l'cho_ inspir dans un journal o les nouvelles amours de l'inconstant sont dnonces avec initiales et indications concluantes; c'est la jolie petite calomnie qui fait son chemin _piano, piano_.... La femme au vitriol a, par exemple, aim un mdecin? Elle insinue que ce mdecin abuse de ses malades. Elle a aim un avocat? Elle laisse entendre qu'il manque au secret professionnel. Un crivain? Elle l'accuse de vnalit ou de chantage. Et c'est dit avec des tendresses dans la voix, des regrets d'avoir mal parler d'un ancien ami, avec lequel il ne s'est rien pass.... Et elle en donne la raison. Le malheureux avait la chastet d'Ablard, par force. Ou bien il aimait mieux frayer avec un sexe plus pareil au sien. Ou bien il tait afflig du mal dont Voltaire accuse si plaisamment Christophe Colomb. Ou bien il souffrait de quelque infirmit rpugnante, d'une mauvaise haleine, d'un eczma mal plac, que sais-je?--Elles ont un art, ces vitrioleuses du discours, pour vous brler votre rputation, gal celui que leurs soeurs du trottoir dploient vous brler votre visage.... --Et quoi les reconnais-tu, celles-l? interrogeai-je. --Avant tout, au cabotinage, rpondit Andr. Si la femme au revolver,--et j'entends par l non seulement le coup de pistolet, mais les scnes tragiques et intolrables dont je t'pargne la nomenclature,--si cette femme-l, j'insiste, se dcle, au premier coup d'oeil, par ce que les pdants, tes matres, appellent l'excs d'impulsion,--la vitrioleuse se distingue par une vanit forcene qui lui fait attacher une importance dsordonne sa petite personne.... As-tu suivi les procs de ces dernires annes? Quand il s'agit d'une basse vengeance, trs misrable, trs sclrate, trs lche, presque toujours l'hrone est une femme qui a eu des dceptions d'amour-propre ulcrantes et mesquines: une actrice qui n'a pas russi se faire applaudir, une institutrice qui n'a pas russi se faire imprimer, une fille demi galante qui n'a pas russi se faire pouser. Et l'amant que l'on vitriolise d'une manire ou d'une autre n'est que la revanche de ces existences manques. Ce qui n'empche pas les braves jurs, quand c'est du vritable vitriol qu'il s'agit, de croire au crime passionnel et d'acquitter la cabotine, raide comme fer, en fltrissant sa victime. Ils sont tonnants, les jurs, dans ces occasions-l, et, pour citer la vieille et toujours vraie lgende, c'est a qui donne une crne ide de l'homme!... --Ton remde, maintenant? lui demandai-je. --Il n'y en a qu'un, rpliqua-t-il carrment, le seul qui convienne quand on veut lutter contre un tre lche: lui faire peur. Nous autres, gens de nuance, nous ne savons pas assez l'effet que produit sur les femmes la dclamation. Nous n'osons pas leur dire que, si elles nous trompent, nous les tuerons. Nous nous trouverions grotesques de leur montrer un _Purdey_ nouveau modle ou un couteau rapport du Maroc en leur laissant entendre que nous avons souvent pens pratiquer sur elles le fameux: Tue-la du Matre.... Nous avons tort. Sois bien persuad, d'abord qu'elles croient toutes la sincrit de ces vantardises, ensuite qu'elles en sont flattes et reconnaissantes, enfin qu'au moment de se venger de toi par une de ces _crasses_--comme elles disent--dont elles ont le secret, elles n'oseront pas, s'il leur vient l'ide que tu es bien capable de te venger d'elles, brutalement, toi, ton tour. C'est tout le secret, cette audace dans le mensonge, des succs prodigieux de certains faquins dont tu ne voudrais pas pour cirer tes souliers jaunes, mais qui roulent de gros yeux, frappent du poing les tables, dmantibulent les meubles, parlent d'trangler leur matresse et d'assommer leurs rivaux, comme toi et moi de mettre une lettre la poste. Ils peuvent aimer la vitrioleuse, ces gaillards-l. La vipre pour eux se fera couleuvre, et douce, et craintive. --Il y a du vrai dans ton paradoxe, lui rpondis-je. Te rappelles-tu la petite Ernestine qui jouait un rlet dans ma premire pice? Je ne connaissais pas encore Colette, et je ne pratiquais pas le sage prcepte qui dit qu'un auteur dramatique ne doit pas plus tre l'amant d'une actrice qu'un architecte ne doit trinquer avec le maon.... Je trinquais avec le maon, et c'tait mme fort agrable.... Je fais, dans l'entre-deux de ces trinquettes, un petit voyage en province, et le maon, lui, trinque avec un autre pendant ce temps-l. Je reviens. On me raconte cette histoire. J'arrive chez Ernestine et je cherche savoir la vrit. Elle finit par m'avouer qu'elle est une infme, et des sanglots, et des larmes, et des cheveux pars, et des mais je n'aime que toi!...--Tu sais que personne n'a moins d'amour que moi, quand je n'en ai pas. Je la relve, car elle tait tombe genoux.... Et, la poussant vers le lit: Tu m'as tromp avec lui. Trompe-le avec moi, maintenant, lui dis-je. Et la voil qui sche ses larmes, rattache ses cheveux, et, d'une voix sifflante: Vous n'avez pas de coeur, vous ne m'avez jamais aime.... Il n'y a pas de misres qu'elle ne m'ait faites. Mais, puisque tu es en veine de professer, peux-tu me dire si c'est dans le _revolver_ ou le _vitriol_ que tu ranges la vengeance que Colette a tire de moi? --Laquelle? fit-il. * * * * * --Voici: quand je l'ai quitts, je venais d'avoir, avec le directeur du Thtre-Franais, une conversation o cet aimable homme m'avait accabl de reproches sur ma paresse. Il m'avait demand d'crire une comdie nouvelle. Je lui avais dit mon sujet. Je m'tais donc mis au travail.... --Lentement, interrompit Andr. --Lentement, mais srement. Sais-tu ce que Colette a imagin? Elle savait que je travaillais une comdie. Elle savait que Jacques Molan en prparait une aussi. Et elle savait une troisime chose, par le thtre, c'est que l'oeuvre nouvelle d'un des fournisseurs habituels de la maison, que l'on rptait alors, ne tiendrait pas l'affiche quinze jours. Ah! elle est intelligente.... Elle imagine de se rconcilier avec Molan, qu'elle dtestait et avec qui je m'tais brouill cause d'un article crit contre elle!... Elle lui dit la situation et lui promet de jouer dans sa pice, si cette pice est finie temps. Jacques, prvenu, travaille d'arrache-plume et voil que j'apprends par les journaux que sa comdie est reue, et dj l'tude, tandis que la mienne n'en tait encore qu'au second acte sur le papier.... --Elle peut avoir eu tout simplement envie du rle, cette fille.... fit Mareuil. --Ah! que tu la connais mal! Et puis j'ai mes documents, et la peine qu'elle s'est donne pour me dmolir dans le comit, et le fauteuil qu'elle a eu l'ironie de m'envoyer pour la premire! Et j'y suis all.... D'abord, quoique brouills, j'aime beaucoup le talent de Jacques.... --Comme on se connat!... reprit Mareuil. --Mais oui! insistai-je, et la preuve, c'est que j'ai applaudi cette _Adle_.... Et puis je trouvais cela plus crne, d'accepter ce billet et de ne pas avoir l'air de deviner la vengeance. Car c'en tait une de mettre tout son talent faire russir cette pice qui reculait la mienne de plus d'un an. C'en tait une que de commander aux trois ou quatre _soireux_ qui vont prendre le mot d'ordre chez elle des chroniques o on laissait entendre que j'avais lu ma pice quelques artistes qui m'avaient dconseill de la prsenter.... Mais passons.... Je dtruisais tout ce petit chafaudage de mchancet par ma simple prsence cette premire. Je fus assez content de mon calme dans le pristyle et durant le premier acte. Mais dans la grande scne du second, tu te souviens, celle o son amant l'accable de reproches, devine ce qu'elle avait invent? De donner Molan quatre ou cinq des meilleurs mots de ma pice moi. Je ne pouvais pas douter. Il n'y avait qu'elle qui je l'eusse montre.... Alors, je n'ai pas pu rester!... --Ce n'tait pas mal calcul, fit Andr; et d'abord que le simple fait d'avoir compris que tu enviais Jacques et d'avoir compt sur cette envie.... --Moi, j'envie Jacques?... --Mais oui, mais oui, comme tu peux envier. Tu n'imprimerais, parbleu, pas une fausse lettre de lui o il t'ait refus de l'argent pour enterrer ton pre. Tu ne fabriquerais pas un roman clef pour insinuer sur lui une infamie. Ce n'est pas ton genre. Mais sa _Adle_ tait tombe, tu aurais eu tout de mme cinq jolies petites minutes d'une abominable satisfaction. Et la preuve, c'est que tu viens de me servir, sans t'en douter, la plus amusante confession de Vadius parlant de Trissotin.... --Je ne crois pas, fis-je en riant. Mais o veux-tu en venir? --Que ta Colette n'a procd dans cette vengeance ni par le vitriol, ni par le revolver. C'est une _empoisonneuse_.... --J'ai dit quelque chose comme cela dans un sonnet que j'ai fait sur elle: Elle m'a, jour par jour, empoisonn le coeur, Et voici que j'y sens grandir l'affreuse fleur, Aux ptales glacs comme ses yeux: la haine.... Pourquoi ris-tu? Mes vers ne te plaisent pas? --Mais si ... mais si.... Seulement je rflchis, en moi-mme, qu'un homme de lettres est vraiment un drle de corps.... As-tu pens dresser jamais la liste de ce que tu as dj touch d'argent pour la _copie_ o tu as utilis ta douleur? --Quel point de vue! --C'est pourtant le vrai. Et tu te plains qu'elle t'ait tromp, ingrat!... Enfin, revenons nos moutons, ou, si tu veux, pour flatter ta manie, nos tigresses. J'appelle donc _empoisonneuse_ la femme qui se venge froidement, longuement, d'une vengeance qui nous touche au vif de la sensibilit, et pour le plaisir de nous voir souffrir. C'est trs diffrent de la _revolverienne_, toute d'impulsion, et de la _vitrioleuse_, dans laquelle se dchane encore la fougue des nerfs dtraqus.... L'empoisonneuse est, avant tout, rflchie et observatrice. La premire fois que tu l'as rencontre, elle t'a regard d'un certain regard qui descendait jusqu'au fond de toi. Elle te connat dans ton fort et dans ton faible. Elle sait l'ami que tu prfres et dans lequel elle peut t'atteindre. --C'est vrai, fis-je, Colette m'a tant fait souffrir en devenant la matresse du petit Vincy! --Tu vois, et pas de moi, qui t'eusse t presque gal, ni de Molan, tandis qu'elle a choisi, pour lui jouer sa pice au lieu de la tienne, ce camarade de ta jeunesse, celui dont tu ne peux pas ne pas tre jaloux. Tu _tiques_ encore, psychologue!... Et, remarque-le, cette vengeance savante a ceci de suprieur qu'elle agit en effet, comme le poison, longuement, lentement.... Une autre femme de cette espce avait imagin d'infliger un de mes amis un autre supplice: elle lui avait montr durant leurs amours la passion la plus effrne, et elle savait que mon ami tait, d'abord, un vaniteux. Tu les connais, ces hypocrites gostes qui se lamentent sur les maux qu'ils causent, avec une si risible fatuit? Il la quitte. Cette femme au dsespoir eut l'nergie de commencer une tonnante comdie d'indiffrence l'endroit du tratre. La premire fois qu'ils causrent ensemble, elle lui raconta, avec des yeux clairs comme ce ciel, une bouche frache comme ces fraises et un sourire frapper cette carafe, qu'elle ne l'avait jamais aim, qu'elle voulait se faire pouser simplement, que c'tait une partie perdue et qu'elle prfrait ne pas lui laisser ce remords.... Mon ami essaya de douter. Il tait atteint au plus saignant de son amour-propre, cet homme.... Il voulait bien avoir lch une amante l'agonie, mais non pas une personne qui se moquait de lui depuis des annes.... La petite ne se dmentit pas un instant, et mme quand elle le vit ses pieds, implorant une heure de l'ancienne tendresse, toujours ces yeux clairs, toujours ce rire impassible sur cette bouche heureuse. Il lui a fallu, lui, deux ans pour se consoler. Voil ce que j'appelle bien travailler. --Et le remde, tonnant docteur? --Le remde? Il est plus difficile d'application, celui-l. Il faut tre all un peu l'cole chez Machiavel. Il consiste savoir d'avance que l'on serre sur son coeur une femme capable de trouver la place malade de ce coeur, et lui cacher cette place. Si tu avais dissimul avec Colette, elle n'aurait pas devin que tu aimais d'une amiti profonde ce petit nigaud de Vincy. Elle n'aurait pas souponn que les grands succs de Jacques Molan, concidant avec tes checs, t'ont rendu odieux cet homme. Il fallait que l'empoisonneuse ignort ce sentiment-l. Voil tout. Et elle le connaissait, tandis que toi-mme, tu en es encore l'apprendre.... --a devient trop compliqu d'aimer ainsi, m'criai-je. --Pas plus compliqu que de vivre, dit ce moraliste en veston, en lavant le bout de ses doigts avec le citron de son bol. * * * * * ...Nous discutmes encore une partie de l'aprs-midi sur les vengeances fminines que Mareuil m'numrait si complaisamment. Il m'en cita de toute espce, prodiguant axiomes, anecdotes, thories, paradoxes. Il n'en oublia, parmi ces vengeances, qu'une seule, celle que Christine Anroux exera sur lui et dont j'ai dj parl: Elle consista--ayant su dans les premiers temps de leur liaison qu'il parlait d'elle cruellement-- se faire prendre comme matresse, puis pouser. Elle y mit un art infini et lui servit un semblant d'amour duper Valmont lui-mme, et je dis: LXXXVII _On ne prvoit jamais toutes les ruses d'une femme. Le plus sage est donc de n'en prvoir aucune. A quoi bon se gter sa sensation d'elle, pour rien_? LXXXVIII _La plus cruelle vengeance d'une femme est quelquefois de nous rester fidle_. LXXXIX _Dire sa matresse le nom de l'ami que l'on aime le plus, c'est trop risquer de les perdre et l'un et l'autre_. XC _Puisqu'il faut finir par tre dupe, soyons-le en restant magnanimes. C'est la seule vengeance contre les vengeances_. * * * * * MDITATION XVIII DE LA RUPTURE IV APRS (_fin_).--LES ENFANTS DE L'AMOUR A l'poque o j'tais vraiment de ce monde et de ce demi-monde, je veux dire quand je ne me rveillais pas le matin et ne me couchais pas le soir martyr d'une ide fixe qui fait de moi un maniaque de mes infortunes amoureuses,--ah! la manie lucide, c'est la moins gurissable, hlas!--j'avais le got passionn de la conversation des femmes. Grandes ou petites dames, bourgeoises ou bohmiennes, filles de brasserie ou d'atelier, servantes ou modles, toute jupe m'tait bonne pour la faire bavarder. J'avais la chance en ces temps-l de hanter un ami du mme got, mon grand an, ce chimrique d'Aurevilly, avec qui je me suis tant plu! Et lui, le charmant et vibrant compagnon, comme il savait l'art de leur parler, toutes aussi,--aux plus dgrades comme aux plus thres! Nous passions alors--c'tait dans les ts de 72 et de 73--des soires de dlices au cirque des Champs-Elyses, o travaillait sur la corde raide une acrobate du nom d'Ocanah, dont le vieux Barbey raffolait: --Ses yeux ont l'air de la plaindre de son mtier, disait-il, avec un de ces bonheurs du mot qui lui taient si naturels. Et puis, Ocanah partie, nous partions. La nuit tait douce. Nous descendions de pied ferme la longue avenue, d'Aurevilly se laissant aborder par toutes les vendeuses de tendresse qui errent sur les trottoirs, et il dpensait jouter de l'pigramme avec elles autant d'esprit que dans les deux ou trois salons de son choix. Ces malheureuses, peu habitues ce que des passants leur tinssent des discours dsintresss, se trompaient parfois trangement sur mon compagnon, et je me souviens qu'un de ces soirs-l, comme il venait de marivauder ainsi avec deux de ces errantes, l'une d'elles, donnant son ombrelle l'autre,--une ombrelle dcore d'une norme tte de dogue,--s'cria tout d'un coup: --Dieu! qu'il me plat, ce Mexicain-l.... Et elle prit Barbey bras-le-corps et le souleva de terre, comme une gigantesque poupe.... J'aimais tant d'Aurevilly, j'admirais si profondment en lui le pittoresque crivain, le parfait honnte homme, l'tourdissant conversationniste, que j'prouvai une sensation d'horrible embarras devant cette scne si compltement indigne de son ge et de son talent. Mais lui, quand l'autre l'eut lch, avec un je ne sais quoi de bonhomme et de grand seigneur qu'il savait allier au besoin, se tourna vers moi, et, touchant l'paule de cette fille du bout de la canne-cravache qu'il portait toujours: --Elle est familire.... me dit-il simplement, et il lui fit raconter son histoire.... Seigneur! Que ces soires d'il y a douze ans me semblent loin, si loin! Et loin, le vieux _laird_, comme nous l'appelions; et loin, le sifflement de sa voix quand il me disait: Les femmes, voyez-vous, sont, avec quelques rares amis, les seules cratures qui vaillent la peine qu'on leur parle.... Et toutes savent la vie, parce que chacune a d se faire sa vie.... Et puis, vous qui parlez toujours d'hrdit, il n'y a qu'elles, entendez-vous bien, qui en connaissent les secrets, parce qu'il n'y a qu'elles qui connaissent vraiment de qui est leur enfant, quand elles en ont.... C'est pour cela, ajoutait-il, que la confession permet seule de les conduire dans l'ducation donner ces enfants.... A un fils de l'amour et un fils du devoir, il ne faut pas plus la mme direction que la mme culture deux plantes d'essence diffrente.... Quand on creuse ainsi la vie humaine, on trouve toujours des raisons d'admirer davantage le catholicisme.... Entendez-vous, monsieur le douteur.... J'tais en effet noy de scepticisme en ces temps-l. Et puis, disait-il encore, je ne serais pas catholique par conviction, voyez-vous, je le deviendrais par mpris de cette triste poque, pour avoir un balcon d'o cracher sur ce peuple.... * * * * * Elles me sont revenues, ces phrases, au moment de commencer cette mditation sur les lendemains de rupture et sur le sort des enfants qui survivent, eux, la passion dont ils sont les fils. Je me rappelle avoir eu depuis, sur cette question douloureuse des enfants de l'amour, bien des causeries avec des femmes;--aucune qui m'ait autant touch qu'un entretien avec une personne aujourd'hui morte, Mme de S----. Je l'avais rencontre Paris, dans le monde, puis retrouve Florence, en avril 187-.... Elle tait l, avec sa fille, une enfant de dix-sept ans, aux beaux yeux purs, et d'un gris qui se fonait dans l'motion comme le bleu gris des yeux de sa mre. Elle restait veuve, et, quoique jolie, trs jolie, malgr la quarantaine approchante, elle avait une manire d'tre qui excluait absolument l'ide d'une cour possible. Elle voyageait en Italie pour la sant de cette fille, et elle avait encore un fils, plus jeune de quatre ans, qui continuait ses tudes dans un lyce de Paris. J'avais eu le bon sens de comprendre, ds le premier jour, que je perdrais mon temps esprer d'elle une bonne fortune, et je la traitais, comme elle me traitait, en camarade. Nous visitions ensemble les muses o tournent sur les gazons ples les nymphes de Botticelli, les glises o songent les rudes bourgeois toscans du Ghirlandajo, les couvents o prient les anges de l'Angelico avec leurs ailes mouchetes d'or, et nous roulions en Victoria le long des routes bordes d'iris, jusqu' cette chartreuse d'Ema si taciturne et si frache, ou vers l'une de ces villas peintes, dont les jardins de roses fleurissent entre les statues blanches et les cyprs sombres. Quand nous tions avec sa fille, nous ne parlions gure que des choses de l'art, dont l'enfant avait dj une sensation sre et fine; mais, quand nous nous promenions en tte tte par les aprs-midi o il soufflait, le long du jaune Arno, un vent des Apennins, trop rude pour la faible poitrine de Marie,--c'tait le nom de la petite malade,--nous nous plaisions, la mre et moi, tourner et retourner ensemble ces insolubles problmes du coeur, qui sont, de vingt quarante ans, de si cruelles tortures, et qui laissent ensuite de si amers regrets. Ce fut par un de ces jours de printemps florentin, sous une brise aigu coupe par les caresses d'un brillant soleil, que cette femme au sourire si doux toujours, si triste quelquefois, me raconta l'histoire que voici. A mon humble avis, elle en dit plus que cent dissertations sur les mlancolies qui peuvent suivre certaines liaisons. * * * * * --...C'tait ma meilleure amie, commena Mme de S---- (Nous avions parl ce jour-l des romans de la vie vcue, plus tranges que tous les romans crits, et elle m'en avait annonc un.) C'tait ma meilleure amie, et j'aurais jur que jamais elle n'aurait d'aventures, tant elle tait, lors de son mariage, dcide rester une honnte femme. Permettez-moi de lui donner mme un faux petit nom, pour qu'aucun hasard ne puisse jamais vous faire connatre l'autre, le vrai. Admettez donc qu'elle s'appelait Marthe. Marthe avait eu un enfant, un fils, ds la premire anne de ce mariage,--autre raison, n'est-ce pas, qui aurait d la prserver pour toujours de toute faute....--Mais elle avait le coeur passionn. Son mari tait brutal, inintelligent et indiffrent. Enfin c'est la vieille histoire. Elle rencontra quelqu'un qui l'aima, qui sut le lui dire. Des circonstances d'intimit particulirement dangereuses permirent cet homme de la presser. Elle perdit la tte. Elle devint sa matresse, et elle eut de lui un second fils. --Oui, repris-je, comme elle se taisait, c'est une vieille histoire; mais Henri Heine le dit dans une de ses chansons: en attendant, celui qui elle vient d'arriver a le coeur bris. Je voudrais tant savoir les motions d'une femme qui vaut quelque chose, quand elle se trouve ainsi entre deux hommes, dont l'un est le vrai pre, dont l'autre se croit le pre de l'enfant?... Il y a l une tragdie en trois actes: avant, pendant et aprs, qui doit tre affreuse quand elle n'est pas trs comique.... --Affreuse, fit Mme de S---- en secouant la tte, et Marthe ne les aurait pas supportes, les scnes de cette tragdie, si elle n'avait pas eu son premier enfant.... Voil ce que vous autres, romanciers, vous ne comprenez pas assez, ces contrastes entre les sentiments que la femme peut garder, qu'elle doit garder dans sa vie composite. Ce premier enfant, Marthe ne l'avait pas chri, le jour o elle l'avait eu, de cette aveugle, de cette ardente affection demi animale, par o commence la maternit chez la plupart de nous.... Elle tait plus rflchie qu'instinctive, plus raisonne que spontane. Ce fut au moment o elle se sentit devenir mre une seconde fois qu'elle aima vraiment son premier-n d'un amour plus tendre, par la pense du tort qu'elle lui faisait, en lui donnant un frre qui n'tait pas entirement de son sang.... Je ne vous explique pas cela.... Je ne suis pas une savante, moi, mais je suis sre de ce que je vous dis, et que Marthe tait sincre en me racontant qu'au matin de la naissance du second fils elle avait embrass le premier en versant des larmes, avec un amour qu'elle ne se connaissait pas pour ce pauvre petit tre.... --C'est un cas bien curieux, lui rpondis-je, car on prtend souvent le contraire, et qu'une femme est toujours plus la mre des fils de l'amour que des autres.... Cela semble naturel, puisque les fils de l'amour lui rappellent le bonheur choisi, au lieu que les autres.... --_Sar_, comme on dit ici, continua Mme de S----, c'est possible pour d'autres, mais toujours est-il que ce premier sentiment d'extrme tendresse envers le premier fils eut bientt pour contre-partie, chez Marthe, un sentiment de grande douleur l'occasion du second fils.... Voici comment: l'homme qui elle s'tait donne,--et, ici encore, je n'insiste pas, afin de ne point vous livrer un secret que vous ne devez pas savoir,--cet homme, donc, menait l'existence de dsoeuvr riche que vous connaissez. Il tait de deux cercles fort lgants, il avait des chevaux, il faisait courir, il jouait. Il avait, quand Marthe l'aima, une de ces physionomies charmantes de la vingt-cinquime anne, aussi trompeuses chez vous autres que chez nous. C'est une grce naturelle de manires, une douceur d'accueil, une gentillesse de paroles, comme un dernier reflet d'adolescence qui pare le jeune homme. Je ne crois pas qu'il y ait rien de dangereux pour un caractre faible comme la gterie provoque invariablement par ces faons-l. Le jeune homme finit, rencontrant partout l'indulgence, par croire que tout lui est permis et qu'il saura tout se faire pardonner. Il devient ainsi peu peu un enfant gt, en effet. Mais un enfant gt de trente ans, c'est du triple, du quadruple extrait d'gosme.... C'est pire quelquefois.... Celui-ci, l'amant de Marthe, lanc toutes guides dans cette grisante vie parisienne, avait march un peu vite.--C'est votre mot, n'est-ce pas?--Il avait dpens plus que son revenu, entam son capital. Il voulut se refaire et se mit jouer davantage. Il gagna. Il perdit. Il gagna de nouveau, puis il finit par perdre, perdre encore, jusqu'au jour o il dut avouer sa matresse que, si elle ne l'aidait pas de sa bourse, il sombrait,--et elle l'aida.... --Permettez-moi, interrompis-je en souriant, de ne pas tre aussi indign que vous.... Ces jolies petites sclratesses sont trop communes parmi les jeunes gens qui font la fte, et, si l'on fouillait la conscience de tous ceux qui, cette heure-ci, descendent ou montent les Champs-Elyses en conduisant eux-mmes un cheval de trois cents louis!... --Permettez-moi, interrompit-elle son tour, de vous dire que vous ne savez pas, vous, ce que c'est que le coeur d'une femme, et comme elle a besoin de ne pas mpriser celui qu'elle aime, ni comme cette estime est lente s'en aller. Non, Marthe ne s'indigna pas que son amant ft venu lui demander de le tirer d'un mauvais pas.... Elle l'en aima, elle voulut l'en aimer davantage. Mais elle exigea de lui un de ces serments comme les femmes dlicates ont la navet d'en demander ces hommes-l. Elle voulut qu'il lui jurt, sur la tte de leur enfant commun, de ne plus toucher aux cartes. Il jura.... Il ne s'tait pas pass deux mois qu'il revenait, avouant une nouvelle perte, implorant une nouvelle aide.... Elle lui donna de nouveau de l'argent. Elle possdait des bijoux magnifiques sur lesquels elle emprunta. Mais, cette fois, le mpris tait entr en elle pour n'en plus sortir.... Que vous dire? insista Mme de S---- d'une voix presque altre de dgot. La pauvre femme eut la honte de voir cet homme qu'elle avait aim revenir encore et encore demander la mme chose. Et le jour o elle dit non, il lui fallut voir ce pre de son second fils, la menace la bouche, parlant de lettres d'elle qu'il avait en main, avec lesquelles il pouvait la perdre, et qu'elle dut racheter. Oui, elle dut les racheter, mendier elle-mme cet argent en avouant tout sa mre, jusqu' ce qu'elle pt enfin mettre la porte, comme un valet, celui pour qui elle avait trahi les plus saints devoirs.... On vit pourtant, aprs des agonies pareilles.... Comment? Par quelles nergies que l'on ne se connaissait pas?... --Mais ces nergies, c'est bien simple, dis-je Marthe a d les trouver dans ses deux enfants. --Non, mon ami.--Je crois que jamais Mme de S---- ne m'avait appel ainsi. Dire que je n'ai compris que plus tard pourquoi ce rcit rveillait en elle des cordes si vivantes!--Non, reprit-elle, un de ces deux enfants, le second, au lieu de lui servir d'appui dans cette crise, lui devint une cause d'une angoisse plus tragique encore.... Ce fils ressemblait son infme pre d'une de ces ressemblances absolues, totales, qui crient la vrit faire se serrer le coeur de la mre, lorsque quelqu'un regarde cet enfant de la faute un peu attentivement. Et puis, on s'habitue cette sensation-l aussi, moins que l'on ne se prenne, comme fit Marthe, trop dtester l'amant d'autrefois. Car alors cette ressemblance emporte avec elle une souffrance d'un ordre bien trange. La mre ne peut s'empcher de frmir quand elle retrouve dans son fils les yeux, la bouche, les cheveux, le geste, l'_me_ de celui qu'elle mprise de ce terrible mpris. C'est d'abord une sorte de honte.... Est-ce sa faute, cet enfant, s'il ressemble son pre? Vais-je me mettre aussi dtester mon fils? Je serais un monstre?... Ces penses traversent le cerveau de la pauvre femme, et elle les chasse. Elle l'embrasse, ce fils, avec plus d'emportement, mais la fatale ressemblance est toujours l, qui s'impose comme une obsession. Et puis, une nouvelle pense apparat. Si cette ressemblance allait tre complte, si des traits elle passait au coeur, si ce fils devenait un coquin comme son pre?... Il faut que j'ajoute, pour vous justifier Marthe de tout reproche, que son ancien amant tait tomb, aprs leur rupture, plus bas et toujours plus bas. 'avait t d'abord, autour de lui, cette vague rputation d'aigrefin qui n'empche pas un homme, Paris, d'tre reu partout; mais chacun sent que de se lier avec le personnage est une imprudence. On dit: C'est drle. De quoi peut bien vivre ce garon-l? On ajoute: Aprs tout, ce ne sont pas mes affaires. Puis on formule quelques accusations, d'abord tout bas, ensuite plus haut. Des anecdotes d'indlicatesses se colportent. L'homme qui se sent dconsidr tourne l'insolent. Il cherche une affaire. Il la trouve. Mais les amis intimes de son adversaire ont dit: Vous avez tort, mon cher; on ne se bat pas avec certaines gens.... Cette phrase est encore rpte.... Qu'y a-t-il? Cette question court les cercles et les salons. Et il y a qu'un jour l'aigrefin est attrap en flagrant dlit de quelque vilenie, comme ce fut le cas pour l'amant de Marthe.--Cet homme en vint tricher au jeu. Il fut pris. On touffa l'affaire. Mais le drle disparut pour ne plus revenir.... --Pauvre Marthe! m'criai-je presque malgr moi. --Ah! plus pauvre que vous ne le croirez jamais, dit Mme de S---- en secouant la tte. Pour que vous puissiez bien comprendre tout son martyre, il faut que vous sachiez qu'elle tait redevenue une trs honnte femme. Elle a t de celles qui font mentir le proverbe, et pour qui le premier amour est le dernier. Certaines expriences gurissent de les recommencer-- jamais ... Marthe tait pieuse avant sa faute; elle le devint davantage ensuite. Elle avait conu cette ide que Dieu la punirait de cette faute dans ce fils de l'adultre qui grandissait cependant, et, mesure qu'il grandissait, la funeste ressemblance avec le vrai pre grandissait aussi. Ce n'tait qu'un enfant, et il avait dj des vices de coeur presque dvelopps, les tristes vices que la mre avait appris connatre dans son ignoble amant. Il tait flin et hypocrite, sensuel et faible, avec des gosmes mlangs de clineries qui ne la trompaient pas, la malheureuse! Elle avait tant souffert de ce caractre d'homme dont elle retrouvait les linaments reproduits en miniature dans l'enfant! Son devoir, elle, tait trac, n'est-ce pas? Essayer d'lever cet enfant et combattre l'avance les dfauts futurs de l'homme encore former.... Mais, c'est ici que vous allez la plaindre, elle ne le pouvait pas. Elle tait marie, et son mari s'tait mis dans la tte que c'tait lui d'lever ce fils. Une espce d'atroce ironie voulait qu'il adort ce second enfant, et qu'au lieu de dvelopper son gard la virile nergie qui et t ncessaire, il le traitt d'une faon exactement oppose celle qu'exigeait cette nature. C'tait donc, entre le mari et la femme, des scnes continuelles propos de ce fils qui n'tait qu' elle et dont elle voyait l'avenir crit dans la destine de l'_autre_, du sclrat qui lui avait empoisonn sa vie. Le pire tait qu' travers ces angoisses secrtes, ces remords, ces scnes, Marthe sentait sa tendresse pour ce second enfant tarir de jour en jour, et augmenter son amour pour le premier, qui lui ressemblait, elle, et en qui elle voyait dj s'panouir sa fine sensibilit.... Croyez-vous qu'il y ait beaucoup de romans plus dramatiques dans les livres que celui de cette femme, et que la tragdie morale qu'elle a traverse?... --Et le dnouement? m'criai-je. --Il n'y en a pas eu, me dit-elle; l'enfant est mort trop jeune. * * * * * Je l'avais note, cette histoire, peu prs dans les termes que je viens de la transcrire, et elle m'avait tant frapp que je la racontai justement d'Aurevilly, par un de ces soirs o nous revenions du Cirque. Je le vois encore s'arrtant et me disant: --Et vous n'avez pas devin que c'tait son histoire, elle? --Pas possible! lui dis-je. --Voyons, Claude, reprit-il, en me mettant sur l'paule sa main gante d'un de ces gants noirs brods d'or, comme il en portait pour ces sorties de demi-apparat, est-ce que vous croyez qu'une amie lui et fait cette rvlation? Rappelez-vous ce que je vous dis: il n'y a pas une femme qui ait assez de confiance dans une autre pour lui rvler la naissance d'un enfant dans de pareilles conditions.... Et qu'est devenue Mme de S----? --Morte aussi. --Oui.... Mais le fils vit sans doute. Elle a d vouloir vous drouter deux fois en changeant le sexe du premier enfant et vous donnant le second pour mort.... Tchez de le retrouver et de nettoyer votre monocle. Nous en recauserons.... Je rpondis mon grand ami par je ne sais plus quelle plaisanterie sur le don de double vue dont il se targuait. Puis la vie passa, et voil qu'un jour, ou plutt une nuit, chez Phillips, dans ce bar clbre o je buvais de l'alcool avec quelques fous de mes camarades de cercle, pour faire l'Anglais et le sportsman,-- navet!...--le nom de S---- me frappe l'oreille, celui de la morte de Florence. Il tait port par un trs joli garon de vingt-deux ans environ,--au chapeau luisant comme du mtal, au plastron pliss, la boutonnire fleurie d'un brin de fougre et de muguet sous le pardessus ouvert,--enfin un parfait _dandy_ de l'heure prsente, pour employer un mot dmod que d'Aurevilly aimait. Et tout en avalant un _cocktail_ qui devait bien tre le cinquime, en juger par le ton de ces messieurs, il disait: --Nous lui avons donn la grande culotte.... Six banques de mille louis.... Il faudra bien qu'il saute!... Je sentis alors, regarder ce garon que toute la beaut d'un enfant de l'amour enveloppait comme d'une aurole, combien d'Aurevilly avait vu juste. Mme de S---- et Marthe ne faisaient qu'une. Oui, ma compagne de Florence, en donnant un fils an cette soi-disant Marthe au lieu d'une fille,--et la suite,--avait voulu me dpister, et j'avais devant moi le fils de l'Alphonse. Hlas! je n'ai plus le preux de Valognes--un autre des sobriquets amicaux de Barbey--pour recauser avec lui du dnouement qui approche. Car j'ai pris de nouveaux renseignements depuis la visite chez Phillips, et je suis sr, sr comme de l'infamie de Colette, que j'apprendrai demain, aprs-demain, quelque jour, que ce jeune homme a fini comme son vrai pre. Pauvre, pauvre Marthe!... Dcidment j'ai eu un bonheur avec cette Colette: celui que notre luxure ait t strile et que je ne doive jamais retrouver l'me de cette mauvaise femme incarne dans quelque petit tre, qui aurait la fois dans les veines de mon sang et du sien. L'atroce mlange!... Il est vrai que j'aurais toujours eu cent raisons pour une de douter que ce ft mon sang. La pelote tait trop bien garnie. * * * * * MDITATION XIX THRAPEUTIQUE DE L'AMOUR I LA MTHODE DU DOCTEUR NOIROT Depuis des annes j'ai renonc la nave habitude de relire les pages que j'cris. Une fois jetes sur le papier, c'est comme un enfant qui vient de natre. Chtif ou robuste, il est ce qu'il est, et qu'il aille de par le vaste monde!... Les retouches aux phrases, c'est comme les coups de peigne dans la chevelure dudit enfant. Bien vivant et mal peign,--telle est ma devise,--plutt que rachitique et cosmtique. Je viens pourtant de manquer ce facile principe qui accorde si merveilleusement la rhtorique et la paresse, et j'ai repris d'affile ces dix-huit premires mditations. Je voulais juger de leur ensemble et vrifier si j'avais bien suivi le plan arrt dans ma tte sur les trois actes de la tragi-comdie d'Amour:--avant, pendant, aprs. Le rsultat ne s'est pas fait attendre. Un dcouragement immdiat s'est empar de moi, et je me suis senti incapable de continuer, incapable de remplir le reste du programme ainsi indiqu sur mon livre de notes et qui devait constituer comme l'pilogue:--XIX: _Des consolations_ (la dbauche. Montrer l'identit du Baudelairisme avec la doctrine des gnostiques coupables, l'enseignement par exemple de Carpocrate et de son fils Epiphane qui prchaient l'affranchissement de l'me par l'assouvissement du corps et la volupt....); XX: _Le sadisme_ (son histoire. Montrer qu'il y a comme un sadisme personnel dans notre complaisance certaines sortes de douleurs. De la diffrence entre la souffrance qui nous amliore et celle qui nous dprave. Pourquoi?); XXI: _Lesbos_ (une nouvelle affreuse, la simple histoire de mes jalousies pour Aline. Analyser la fureur impuissante que cela dveloppe, si spciale et qui ne ressemble pas l'autre jalousie, cause de la diffrence de l'image). Je venais de voir trop clairement mon incapacit d'_expliquer_ tous ces phnomnes moraux plus ou moins bien dcrits, et de conclure. Et qu'est-ce qu'un livre d'analyse sans explication et sans conclusion? Et puis, un scrupule me saisit. Je me suis souvenu alors de ce que me disait si justement l'abb Taconet: Peindre trop complaisamment sa maladie, c'est la propager. Si ce livre devait ainsi rpandre le virus qui me ronge, quoi bon avoir employ une oeuvre de corruption l'encre de mon encrier? Mieux et valu la boire, comme au collge. Cela ne faisait de mal qu' moi. Pourtant, un auteur est un auteur, et je ne me suis pas trouv le courage de jeter au feu ces dix-huit cahiers de papier, qui m'ont tenu compagnie dans des heures noires, quand la femme cruelle tait l, devant les yeux de ma jalousie, offrant d'autres sa gorge aux pointes de laquelle j'ai bu ce philtre dont j'agonise. Quand on a vraiment pleur sur certaines pages, une espce de vanit singulire vous persuade que ces pages sont vos meilleures, comme si l'on devait avoir, en talent, le bnfice de ses larmes. C'est misrable et c'est humain,--de cette trange humanit littraire o le factice et le naturel, le faux et le vrai se combinent ne les pouvoir pas dmler. Oui, voil deux des raisons, l'une tendre et noble, l'autre sotte et mesquine, qui m'ont empch de brler ce livre, malgr tout; puis j'ai cru les concilier l'une et l'autre et l'objection de l'abb Taconet, en me disant: Mais si, aprs avoir tal la maladie de mon coeur, j'en donnais le remde? Ce serait une conclusion, cela. Et tout de suite ce problme se pose mon esprit: Y a-t-il un remde contre la passion? Cette question se traduit dans cette formule pittoresque: Y a-t-il une _Thrapeutique de l'amour_? Le mot me semble paradoxal et piquant. Je reprends courage, et je l'cris sous l'tiquette XIX, la place du titre projet. Et je mdite, je mdite.... Je ne trouve rien. Allons, me dis-je, puisqu'il s'agit de thrapeutique et que d'aprs Nysten et Buffon, entre autres, l'amour est base physique, si j'allais consulter un mdecin? Et ds le lendemain, vers les dix heures, je m'installais dans l'ascenseur d'une maison du quartier Marbeuf, au quatrime tage de laquelle j'tais sr de trouver le docteur Noirot. * * * * * Je l'ai connu, cet excellent docteur,-- qui j'ai d la tragique anecdote rapporte dans la mditation XIV,--au quartier Latin. Il tait interne Bictre. J'ai bien souvent mang en sa compagnie, dans la salle de ce vieil hpital affecte aux repas de ces messieurs, sur les murs de laquelle se profile une suite d'inscriptions trs trange. Les listes des internes y sont graves, anne par anne, et dans chaque liste, depuis quinze ans, il y a un nom ct duquel se voient deux initiales. Ce sont celles d'une femme de service qui, chaque nouvelle fourne, devient la matresse d'un des futurs docteurs envoys dans cet hpital. J'ai suivi bien souvent Noirot dans la visite de ses malades, quand le chef de service manquait. Il tait ds cette poque, et il est rest cynique et intelligent, mthodique et doucement implacable, avec un air d'employ plus que de praticien. Il est mon an et de beaucoup. Il doit avoir aujourd'hui quarante-six ans, et il aurait fait une plus belle fortune, s'il n'avait pas eu soutenir une nombreuse famille, case par ses soins. Le souci forc de la clientle l'a empch d'arriver l'agrgation, et il est probable qu'il ne sera mme jamais mdecin des hpitaux. A travers sa vie de labeur et de dvouement, le cynisme dont je parlais a continu de se dvelopper par le plus singulier contraste que j'aie jamais rencontr. Matrialiste outrageux, expliquant la sensibilit humaine par les plus dgradantes hypothses, Noirot donne l'exemple des vertus les plus dlicates, cousues une me gangrene de ngations. Avec cela, observateur trs habile, mais qui ne croit gure la mdecine, il s'est fait depuis des annes une spcialit du massage. Il sait, de ses longs doigts souples et noueux, ptrir le corps humain d'une manire quasi miraculeuse, grce des connaissances anatomiques de premier ordre. Le baron Desforges, qui reste un de ses clients quotidiens, l'a beaucoup pouss, et, l'heure prsente, Noirot gagne soixante mille francs par an. Il est venu se loger, depuis la mort de sa mre, dans un appartement meubl neuf, en haut d'une maison neuve, afin que rien ne lui rappelle sa vie passe ni la vieille femme dont il fut jusqu'au dernier jour l'admirable fils, ce qui ne l'empche pas, quand on discute devant lui l'immortalit de l'me, de passer au fil de sa froce ironie ce qu'il appelle la plus grotesque des vanits de l'homme. A-t-il des matresses? Je lui en ai connu cinq ou six au Quartier, prises pour huit ou quinze jours,--et pendant un an, la femme aux initiales, P.C., je crois,--mais jamais il n'a aim. Je me souviens que, me montrant un cheval de fiacre fortement battu par son cocher et saignant sous la mche, il me disait: Une passion, c'est, sur notre systme nerveux, une place comme celle qu'a ce cheval sur sa croupe. Tchons de ne pas nous laisser faire de place au coeur.... Je pensais ce mot en gagnant la maison du docteur. Un homme capable de comparer un amant malheureux une rosse conduite par un ivrogne doit avoir des panaces contre ce malheur, ou personne n'en a. Noirot achevait de djeuner. C'est une de ses thories que l'homme qui travaille doit tre nourri avant son travail. Les Anglais ont raison, dit-il souvent, dans l'organisation de leurs repas. C'est pour cela qu'ils sont le peuple le plus actif de la terre.... A dix heures, il se lve de table. Il a, de huit neuf et demie, visit les deux ou trois clients riches qu'il traite, comme Desforges, par le massage journalier. De onze heures trois heures, il fait ses courses. De trois heures six heures, il ouvre son cabinet de consultation. A sept heures, il dne. Autrefois, il donnait toutes ses soires sa mre. Il va maintenant un peu dans le monde, un peu au thtre, un peu chez les trois soeurs qu'il a maries.... Quand je lui eus expliqu que je voulais causer avec lui, propos d'un livre que j'crivais: --Montez dans ma voiture, me dit-il; nous bavarderons entre mes visites. * * * * * Nous voici donc roulant dans ce coup au mois, comme en ont les mdecins, rempli d'instruments qui rappellent les chevets d'agonies, et les grands yeux vitreux dans les faces ples. Je pouvais voir, dans l'espce de tiroir sans couvercle mnag sur le devant, un thermomtre de poche, l'acier brillant de deux ou trois outils.--Noirot est un des docteurs qui cumulent la mdecine et la chirurgie. C'est mme un operateur trs adroit.--Des brochures s'y mlaient quelques fioles de pharmacie destines aux malades pauvres. J'avais presque honte d'exposer mon compagnon, devant ces tmoignages de la vraie douleur, ma douleur moi, vraie pourtant, elle aussi, quoiqu'elle ne soit que dans ma pense. Mais que la pense parat peu de chose ct d'un os qui crie sous le bistouri, ou d'un corps qui grelotte la fivre! --Vous avez tort, rpondit le docteur, quand je lui eus communiqu, avec le problme sur lequel je voulais le consulter, mon espce de honte l'entretenir de maux par trop chimriques. Pour un matrialiste comme moi, un mal moral est un mal physique moins bien dfini, voil tout.... Et c'est parce qu'il est moins bien dfini que les mdecins ne s'en occupent pas.... --Alors, quelqu'un qui viendrait vous dire: Docteur, je suis amoureux, gurissez-moi, vous n'clateriez pas de rire au nez?... --Pas le moins du monde. --Et qu'ordonneriez-vous? insistai-je. Est-ce indiscret de vous le demander? --Cela dpendrait naturellement de l'individu, fit le docteur, hochant la tte. Vous connaissez, comme moi, l'adage: Il n'y a pas de maladies, il n'y a que des malades. Pareillement, il n'y a pas d'amours, il n'y a que des amants. Je n'ai jamais beaucoup rflchi la question, parce qu'elle ne m'a jamais t pose. Pourtant, j'entrevois tout de suite quelques rgles gnrales, d'aprs deux ou trois remarques que j'ai eu souvent l'occasion de faire. Avez-vous observ d'abord que tous les amoureux ont mal l'estomac?... Tous ou presque tous.... Il y a un proverbe qui dit:--Vivre d'amour et d'eau claire,--et qui n'est pas si bte. Traduisez-le en bon franais, il signifie qu'un amoureux ne surveille plus l'hygine de ses repas. Il mange des heures quelconques et n'importe quoi. A-t-il un rendez-vous midi, il djeune deux heures; un rendez-vous une heure, il djeune midi, htivement, goulment. Puis, malgr les plus rigoureux principes, il court possder sa matresse, en plein travail de la digestion.... S'il reoit une mauvaise nouvelle de cette matresse, il n'a pas d'apptit; une bonne, il n'en a pas non plus.--Vous riez? Vous avez tort de nouveau.... Vous ne savez pas ce que c'est que l'estomac dans la vie. Avoir mal l'estomac, voyez-vous, pour un homme, c'est comme pour une plante avoir mal ses racines.... Je vous passe les considrations que je pourrais vous faire sur les rapports du systme nerveux avec ce prcieux organe, si prcieux, si fragile, si nglig.... J'arrive ma conclusion: presque toujours les chagrins du coeur s'accompagnent d'un tat dyspeptique. L'amant est malheureux, et l'animal ne digre pas. L'un s'additionne l'autre, et les deux misres s'aggravent.... Je conseillerais donc mon sujet une premire srie de soins destins lui procurer la flicit physique et irrsistible, dont s'accompagne la bonne digestion.... Je sais, je sais.... Avec vos airs de mauvais sujet, vous tes un chrtien, au fond, tout au fond, et ma thorie vous fait horreur.... Mais avez-vous assist, la campagne, aux djeuners qui suivent les retours d'enterrement? On s'assied table les yeux rouges, les lvres tremblantes, l'me navre. On parle peine. Le bruit des pelletes de terre sur le cercueil retentit encore dans toutes les oreilles, si bien que nos gens commencent par ne pas entendre le bruit des cuillers dans les assiettes.... Cependant le boeuf arrive, puis le poulet, puis les lgumes, le tout arros d'un vieux vin de pays qui sent le raisin.... Petit petit les voix se haussent, le feu de la vie revient aux yeux. Le sang empourpre les joues, et nos inconsolables ont un bon moment, le premier depuis la catastrophe. --J'ai dj mentionn le fait dans une de mes mditations, interrompis-je avec un peu de vanit. Pauvre nature humaine! Cela prouve que nous avons un corps et une me, simplement, et que la chair est faible, trs faible.... --Faiblesse ou force, reprit le mdecin, pourquoi ne pas utiliser ce procd de consolation? A un amant possd du dlire du regret, comme vous, par exemple, je dirais: Vous allez suivre un rgime adapt votre tat actuel, du grand air, beaucoup de grand air, et de l'exercice, beaucoup d'exercice. Prendre et rendre, toute la vie est l, donc dpenser et acqurir; et je vous rdigerais un rgime de table qui vous remette l'estomac au point. Plus de tabac, plus d'alcool, plus de vin rouge; du vin blanc lger, additionn d'eau de Vals, des viandes rties et des lgumes, part gale; des heures rgulires du djeuner et du dner, et, par-dessus tout, une stricte observance des prescriptions.... En quinze jours, je vous rends le sommeil, et, aprs chaque repas, au lieu de ces ides noires que le travail de la digestion laborieuse roule dans votre cerveau, et qui ne sont sans doute que les rsidus toxiques d'une dsassimilation incomplte,--je vous donne des ides lgres, des ides roses, celles d'un cheval qui a bien mang son avoine, d'un chien qui a bien lapp sa pte. H! h! ce n'est pas ddaigner, ce bonheur-l. C'est le plus sr.... Seulement, comme vous n'tes ni un cheval ni un chien, mais un animal raisonnable,--ou du moins qui raisonne,--je vous explique ma mthode, pour vous donner vous-mme, par-dessus le march, le petit intrt de suivre le progrs de votre gurison. Au lieu de penser votre matresse uniquement, vous commencez de penser au remde que je vous prescris contre votre matresse.... Ce jour-l, vous tes sauv,--ou, sinon sauv, du moins soulag. Mais nous voici la porte de la maison o je dois m'arrter.... Attendez-moi dix minutes, voulez-vous?... * * * * * Je restai non pas dix minutes, mais vingt-cinq, cette porte, en train de rflchir sur le paradoxal remde de mon docteur. Tant-mieux et sur cette mtamorphose inattendue de l'antique rocher de Leucade en une ordonnance suivant la formule. Comme la manie des axiomes me tourmente un peu partout, j'essayai de rsumer mon impression sur ce remde en noircissant, du bout de mon crayon de poche, la feuille de garde d'une brochure ramasse dans le tiroir de la voiture. Elle traitait de l'_agoraphobie_ ou peur des espaces, de la _claustrophobie_ ou peur de l'troit, et de la _tlnophobie_ ou peur des pingles. Mon Dieu! Que la science moderne de l'esprit est donc singulire dans ses distinctions, et que l'esprit lui-mme apparat, quand on le regarde la loupe, comme une machine dlicate et facile fausser! Mais je retranscris ici mes axiomes: XCI _Pour certains physiologistes, l'me est la maladie du corps. C'est alors la maladie sacre dont parlaient les anciens. Mourons-en plutt que de vivre sans elle_. XCII _Substituer une bote de pilules l'Evangile, c'est, au fond, le rve de dix-neuf savants sur vingt. Ils appellent cela servir le progrs_. * * * * * Quand le docteur fut de nouveau assis ct de moi, je lui tendis la feuille o je venais de griffonner ces deux maximes. Il haussa les paules sans se fcher, avec la srnit d'un doucheur qui voit se trmousser un fou, et il reprit, tandis que la voiture recommenait de rouler le long des rues: --Parfait! Voil qui prouve que vous avez la haine du remde. Cette aversion est un phnomne constant dans les maladies dites morales. En l'espce, il drive d'une conception fausse de la femme qui remonte en droite ligne la dame du moyen ge Comme Schopenhauer s'en est joliment moqu! C'est votre matre, celui-l, le nierez-vous? --Mon matre?... rpondis-je. C'est un Chamfort la choucroute. J'aime mieux l'autre, qui tait l'ambre, en vrai fils au dix-huitime sicle. Schopenhauer, causeur, me reprsente l'Allemand dont Rivarol disait que, pour prouver qu'il est lger, il saute par la fentre. --N'empche, continua le docteur, que, cette fois, il est bien tomb, et sur un des parterres o fleurit le plus abondamment la fleur de la jocrisserie sentimentale.... Et je m'attacherais, dans ma cure d'un amant malheureux, ce point-ci tout particulirement: rectifier l'image du sexe, de cet organe qui est la cause de tant de souffrances, parce qu'il est le principe de tant d'illusions.... Votre meilleur ami a crit un livre qui s'appelle _Cruelle Enigme_. Je n'entends rien la critique littraire, mais vous pouvez lui dire de ma part que je connais peu de titres qui appartiennent davantage ce que j'appelle, excusez ma franchise, l'cole du doigt dans l'oeil. Etes-vous all la Maternit? --A la Bourbe, boulevard du Port-Royal? Je crois bien. Ce vieux couvent, qui fut la retraite de Nicole et d'Arnauld, me reste dans la pense comme un des coins curieux de Paris, avec ses arceaux vots, ses couverts de tilleuls, son clotre paisible, ses longs toits qui ressemblent ceux de Nuremberg, et tant de souvenirs!... --Il ne s'agit pas de ces fadaises, dit Noirot; avez-vous suivi l une clinique? --Non, rpondis-je; l'odeur m'a dgot ds la premire salle. Vous savez que je n'ai jamais t trs passionn pour ces spectacles, mme quand je jouais au carabin par paradoxe, en votre compagnie, dans les salles de Bictre.... --H bien! continua le docteur, c'est ce dgot que je demanderais l'amant malheureux de surmonter, et je le forcerais d'assister dans cette Maternit des sries d'oprations. Je le contraindrais de suivre les visites l'hpital de Lourcine, qui n'est pas loin. Enfin je le familiariserais avec le fminin dans ce qu'il a de plus endolori, de plus rpugnant, direz-vous, et moi, je dis, de plus salutaire. Le fameux vers de Vigny: ...La femme, enfant malade.... que vous citez toujours, sans le comprendre, se traduirait alors pour cet amant malheureux en images prcises. Quand il penserait que sa matresse l'a trahi, au lieu de voir dans le plus simple des faits la cruelle nigme, il y verrait un phnomne vulgaire, quelque chose d'aussi banal que la toux quand on a le rhume, ou que l'ternuement sous un courant d'air. C'est Adrien Sixte qui l'a dit, et ce n'est pas mal pour un bent de philosophe: L'amour, c'est l'obsession du sexe. Et de cette obsession-l il faut se dbarrasser comme de toutes les autres, par la vision bien nette de la misrable cause qui produit ce grand effet.... Bon, me voici encore oblig de vous quitter; j'en ai pour cinq minutes, cette fois. * * * * * Il en passa plus de cinquante. L'endroit tait mal choisi pour m'y faire stationner. C'tait deux pas de l'entre du Vaudeville, rue de la Chausse-d'Antin. Or, ce thtre du Vaudeville se rattache un de mes plus tristes souvenirs. J'ai vu ma matresse en sortir avec un de mes rivaux, aprs que je l'avais laisse, trois heures auparavant, assise au coin de son feu, me disant qu'elle se mourait d'une migraine. J'tais moi-mme rentr chez moi, et, le souci de sa sant m'ayant empch de travailler, j'avais quitt ma chambre et gagn pied les bureaux d'un journal. Dsireux de causer pour tromper ma mlancolie, j'y avais cueilli Andr Mareuil, et nous allions, devisant sur le boulevard, entre Tortoni et l'Opra, indfiniment. Et puis le mauvais destin veut qu'Andr s'arrte pour voir la sortie du thtre. Et le reste!... Je me rappelais, dans la voiture de Noirot, cette scne de trahison. Mes sentiments d'alors me revenaient, aprs tant de jours, avec une extraordinaire prcision. Cela me dchirait nouveau tout le coeur, et je m'amusais discuter mentalement avec le cynique docteur que je venais de quitter: --Non, me disais-je, j'ai beau m'imaginer qu'en me trompant Colette a obi des ncessits de pure, ou plutt d'impure physiologie, cela ne peut pas me consoler, puisque c'est l ma peine: qu'avec ce joli visage, qui ressemble tant mon rve, elle soit soumise cette perversion de son coeur par ses sens. Quand mme je croirais que son mensonge n'a jamais t que de l'hystrie, et quand je possderais la vritable thorie de ce mal mystrieux, l'arche sainte de la doctrine nouvelle, cette thorie m'empcherait-elle d'prouver que c'est l une grande misre: ne jamais, jamais pouvoir croire aux paroles de cette bouche que j'aime tant? Ah! ces bouches comme en peignait le divin Sandro, dont la ligne est un peu renfle et fine, sensuelle avec un rien d'amertume dans le pli qui touche la joue, comment peuvent-elles tant mentir et rester si belles?... Pour chasser l'image de cette bouche trop chrie, je me remis feuilleter la brochure sur l'_agoraphobie_, l'_ochophobie_ ou peur des maisons, sans doute, la _topophobie_ ou peur des endroits, je suppose,--et, la suite de mes rflexions de tout l'heure, j'crivis l'aphorisme suivant sous la rubrique:--_Illogisme_. XCIII _Un savant me dmontre, pour me consoler, les motifs physiologiques de l'inconstance d'une femme que j'aime. Il y a des gens aussi qui vous disent, quand vous pleurez un mort: Vos larmes ne vous le rendront pas. Hlas! c'est justement pour cela que vous le pleurez_. * * * * * Le docteur reparut. Il avait la figure toute soucieuse: --Je vous ai fait attendre, reprit-il; je viens d'assister une scne navrante. Un homme atteint d'un cancer et qui m'a suppli de lui avouer son tat pour qu'il arranget ses affaires.... Il en a pour un mois.... Je le lui ai dit. Les raisons qu'il m'a donnes m'en faisaient un devoir. C'est le plus dur de notre mtier, cela.... Il a pris son visage dans ses mains, et il a pleur, sans parler, de grosses larmes qui tombaient sur le drap.... Puis il m'a dit: merci, et il m'a demand que sa femme n'en st rien.... Quand elle est rentre, il causait avec moi en souriant.... C'est toujours beau, un caractre.... --Et cela ne vous fait pas croire l'me, quelque chose d'indfinissable, d'irrductible au scalpel, qui palpite travers les dfaillances des organes?... --Pas le moins du monde, dit-il en secouant la tte; un sentiment ne doit jamais prvaloir contre une ide.... Mais dpchons-nous, parce que j'ai un pauvre diable visiter trs loin.... Encore une histoire navrante.... Il avait oubli notre discussion, et je n'eus pas le courage de la reprendre. Je l'coutais me dtailler une infortune affreuse, comme il n'y en a qu' Paris. Je comprenais, sans qu'il me le dit, qu'il perdait une heure de son temps chaque jour, depuis des semaines, soigner ainsi une pauvre famille.... Comment ce grand ouvrier des misres du corps aurait-il le loisir d'apprendre connatre les misres de l'me, et quoi bon? C'est moi qui suis un goste et un insens de venir ennuyer un homme comme celui-l, entre le chevet d'un cancreux et le chevet d'un typhodique, en lui demandant un remde contre une maladie qui ne se touche pas au doigt, qui ne s'apprcie pas au thermomtre, qui ne se sonde pas, qui ne s'opre pas avec l'acier. Ah! que la religion tait intelligente, qui btissait les clotres, prcisment pour ces maladies-l! Mais, voil! Port-Royal est devenu la Bourbe. La Bourbe a sa raison d'tre. Port-Royal l'avait aussi. Aujourd'hui il n'y a plus que des Bourbes, et pas un seul Port-Royal. C'est une grande lacune dans l'assistance publique. Noirot ne s'en doutera jamais. Les choses sont mieux ainsi, car s'il s'en doutait, il y penserait trop, et s'il pensait trop, il agirait moins. * * * * * MDITATION XX THRAPEUTIQUE DE L'AMOUR II LE SYSTME DU PROFESSEUR SIXTE J'ai pourtant essay de suivre les deux conseils du docteur Noirot, en vertu de la sage maxime que ce mme docteur applique aux eaux minrales: Je recommande toujours, dit-il, celles qui ne peuvent pas faire de mal.... Alors, si elles ne font pas de bien.... Et il hoche la tte. Je retournai dans une clbre salle d'armes de la rive gauche, tenue par un ancien dragon de l'impratrice, espce de gant maigre et roux, profil de don Quichotte, qui venait chez moi autrefois et qui me divertissait par ses ingnieuses plaisanteries prononces avec un accent mridional. Il y a neuf parades, monsieur Larcher, me disait-il. Et il m'expliquait la prime, la seconde, les autres jusqu' l'octave: Et la neuvime, continuait-il en clignant l'oeil gauche, qui consiste ficher le camp.... Il m'accueillit fort cordialement dans sa petite salle de la rue Jacob, puis, ayant visit mes fleurets dlaisss depuis des annes, il en conclut que je devais en acheter de nouveaux, un nouveau masque, une nouvelle veste, de nouvelles sandales, sans compter une paire d'pes d'occasion qu'il prenait la libert de me recommander: C'est pour rien, me dit-il, et nous les travaillerons ensemble, vous verrez.... Car il est de l'cole de ceux qui mprisent l'escrime savante. Pour lui, la planche n'a de raison d'tre que si elle vous prpare au terrain. Aussi la salle est-elle frquente uniquement par des utilitaires. Avec son jeu, sans lgance aucune, mais qui touche beaucoup, le pre Lecontre (niez donc la prdestination des noms!) s'est fait une renomme de matre pratique aussi mrite que sa renomme de terrible carottier. Si j'avais t encore l'homme d'autrefois, le maniaque de caractres, capable de suivre un personnage de semaine en semaine, par curiosit, je me serais plu dans cette petite salle, vritable sminaire de spadassins, dont les habitus principaux sont: quatre dputs vreux, deux journalistes diffamateurs, cinq maris de jeunes et jolies femmes, plusieurs amants professionnels. Hlas! Ma pauvre machine nerveuse ne me permet plus le violent exercice des muscles. Ils oublient cela, les mdecins, quand ils vous conseillent la vie d'athlte, que cette vie suppose d'abord l'athltisme, et cet athltisme la sant. Aprs huit jours de plastronnage quotidien, je ne mangeais plus, je dormais moins que jamais. Je pensais Colette davantage encore, et aux temps o j'tais du moins auprs d'elle griser de caresses ma jalousie. Je me rcitais des vers crits cette poque: ...Comme Samson sur les genoux de Dalila, Je sens la trahison enveloppante et tendre A chaque doux baiser sur ma tte descendre, Et je dis: Trahis-moi, mais donne-moi tes yeux, Donne-moi tes deux seins frais et dlicieux, Et ta Beaut troublante ou se dissout mon tre.... Ces sances d'escrime alternaient, toujours d'aprs les conseils de Noirot, avec des sances l'hpital, o je voyais des nudits fminines dgoter du vice un quipage de marins en borde. Mais non, ces corps misrables et rongs des pires maladies de l'impuret, sur ces grabats d'agonie, dans ce dcor de chirurgie et de pharmacie, me rendaient plus prsente l'adorable ligne du corps de ma matresse, et le frissonnement parfum autour d'elle des batistes transparentes et des souples dentelles, et sa chambre tendue de satin mauve, et nos enlacements dans les draps de soie molle, et je me rappelais d'autres vers, tels que ce fragment d'un sonnet perdu: Ton adorable corps, dont le regret me ronge, Tu t'en servis, ainsi que d'un sr instrument, Afin de rgner mieux sur un trop faible amant Toi qui savais l'extase o la Beaut me plonge.... Ah! qu'un physiologiste ne voie qu'un sexe dans chaque femme, toujours le mme, et qu'il me dise que je suis un romantique d'y voir autre chose! Qu'est-ce que cela prouve? sinon qu' lui aussi l'on peut jeter cette loquente apostrophe qui commence une strophe d'un pome, lu je ne sais o: Tu ne la connat pas, la funeste Beaut.... Et toutes les laideurs du monde ne font qu'augmenter la nostalgie de cette Beaut quand on l'a possde dans un cadre digne d'elle, et perdue,--perdue volontairement! Quelle sottise! * * * * * A la suite d'une de ces visites l'hpital, je me rveillai un matin d'un sommeil hant de cauchemars. J'avais vu Colette morte, tendue sur la dalle de l'amphithtre, et un carabin me tendait un scalpel pour l'enfoncer dans cette gorge blanche, demi voile de ses fins cheveux blonds. Avec cela je ressentais dans toutes mes jointures la douloureuse lassitude du muscle trop travaill. Si cela continue, me dis-je, je deviendrai fou.... Et, rflchissant la mthode du docteur Noirot, dans cette paresse du lit o la pense se dvide toute seule, comme la laine d'un rouet mis en branle par une main d'enfant, j'en aperus avec une extrme nettet le vice initial, que je formulai ainsi: XCIV _Un remde physique ne peut rien contre un mal moral, pour la mme raison qu'une liasse de billets de banque ne peut rien contre une attaque de rhumatisme. L'me seule agit sur l'me_. Mais qui connat aujourd'hui les choses de l'me? Les psychologues, sans doute, puisque c'est leur mtier. Si j'allais consulter le fameux Adrien Sixte; l'auteur de l'_Anatomie de la Volont_ et de la _Thorie des Passions_? Il m'a fait le grand honneur de citer une phrase d'une de mes pices dans une note de son dernier ouvrage. Je ne l'en ai jamais remerci. Ce sera l'occasion, et aussi de le connatre. Je m'habille en me flicitant de cette rsolution nouvelle.--On se raccrocherait une touffe d'herbes, avec une folie d'esprance, lorsqu'on se noie, la lanterne au cou.--Je cherche l'adresse de Sixte dans le _Tout-Paris_. Elle n'y est pas. Dans le Bottin? Pas davantage. Je me souviens qu'en effet je n'ai jamais lu d'article personnel sur le clbre analyste. N'habiterait-il pas ici? Je cours chez son diteur. Aprs bien des pourparlers et en dclinant mon nom, j'arrive savoir que le psychologue demeure rue Guy-de-La-Brosse, prs du Jardin des Plantes, et le numro. Me voici donc en fiacre, et roulant vers ce paisible fond du quartier Latin o j'ai vcu mes annes de jeunesse. Je dis au cocher de prendre par le versant de la montagne Sainte-Genevive qui regarde le Val-de-Grce, afin de longer la sombre rue de la Vieille-Estrapade, o se trouve la pension Vanaboste. Je donnais des leons dans cette bote, il y a tantt quinze ans. Que de fois j'ai franchi le seuil de la porte peinte en vert pour aller empter de latin et de grec les estomacs rcalcitrants des retoqus de tous les baccalaurats, et j'tais si fervent alors, si passionn d'art!... Je composais des vers entre deux confrences,-- quatre francs l'une. Je griffonnais des pages de roman sur la table d'angle d'un petit estaminet, qui existe toujours, auprs de la pension, en attendant l'heure de mon cours. Mon rve unique tait de vivre de ma plume, afin d'crire des chefs-d'oeuvre,--comme Balzac. Mon temps moi pour travailler, et je comptais remuer le monde! O chute ternelle de l'ternel Icare! Qu'en ai-je fait, de cette libert conquise, de mon commencement de rputation, de mon temps pour travailler? Qui m'et dit alors que j'en arriverais regretter les froids matins de neige, o, lev trois heures, ayant crit jusqu' sept, sous l'influence d'un caf plus noir que mon encre, je courais chez le Vanaboste vers les sept et demie, djeunant en route d'un croissant et d'un verre de vin pris sur un comptoir, comme un ouvrier? Ah! pauvre, pauvre, qu'as-tu fait de ton Idal? me disent les pavs sur lesquels mon fiacre tressaute et que je foulais jadis d'un pied si fier.--Allons, allons, n'y pensons pas!... D'autant que la pente de la montagne Sainte-Genevive est dpasse. La voiture a descendu la rampe de la rue Lacpde, elle tourne par la rue Linn et s'arrte devant la maison du Matre: --Monsieur Sixte, s'il vous plat?... demandai-je un vieux portier qui travaillait un ressemelage de bottes, et j'aperus avec tonnement qu'un coq au plumage lustr sautelait dans la loge sur le marbre d'une commode en acajou, ct du concierge-cordonnier. C'tait la toute petite loge d'une antique maison, avec des gravures familiales, rappelant des premires communions, et une image colorie de Napolon III cheval, pendues sur le mur. --Au quatrime, la porte droite, glapit le vieillard, qui, jaloux sans doute de montrer au visiteur les talents de son coq, s'crie avec une feinte colre:--Ferdinand, veux-tu descendre, grand _abateleux_.... Ferdinand--c'tait, parat-il, le nom de ce coq familier--descendit en voletant. Et moi, je gravissais l'escalier, ravi de cette entre dans la maison de l'illustre psychologue. C'est l videmment un sage, me disais-je, un Spinoza moderne qui mne la vie que j'ai rv de mener autrefois. Ce fut donc avec un mlange de vnration et de curiosit que je sonnai la porte indique. Cette curiosit se changea en stupeur quand je constatai, au bruit du battant tir, qu'une chane de sret le retenait l'intrieur. Dans l'entre-billement, je via apparatre une figure de grenadier, la dure face moustachue d'une servante aux yeux perants qui me demanda rudement ce que je voulais. Je lui nommai M. Sixte, et je lui tendis ma carte, qu'elle prit en bougonnant: J'vas voir s'il est l ... mais sans me faire entrer. Elle revint aprs deux minutes, puis, dcadenassant sa chane, et devenue un peu moins rogue: --J'vas vous dire, monsieur, c'est que nous avons t vols une fois, par un quelqu'un qui avait demand pour crire un mot Monsieur, et un quelqu'un nipp comme vous.... Alors, vous comprenez.... Et elle m'introduisit dans un cabinet tapiss de livres, o se tenait assis une mchante table un bonhomme en cheveux blancs, le chef coiff d'une calotte noire, le torse pris dans une redingote rpe, les bras protgs par des manches de lustrine. Les lunettes noires de ce personnage, sa face hve, son air minable, lui donnaient un chtif aspect de pauvre employ qui m'tonna un peu. Je distinguai bien de son ct une certaine surprise rencontrer l'crivain d'analyse qu'il avait cit dans ses graves livres, si jeunet encore et vtu d'un costume de gommeux. J'avais la main, je m'en aperus alors, une mince badine que Colette m'avait donne pour ma fte, et qui se terminait, faut-il l'avouer? par un petit ivoire japonais reprsentant un singe en train de se gratter. Nous faisions, le Matre et moi, un contraste minemment philosophique. Il tait, lui, le Faust d'avant la Tentation et sans Marguerite, et moi, le Faust d'aprs toutes les marguerites,--un Faust, hlas! aussi effeuill qu'elles. Derrire la fentre s'approfondissait un horizon d'arbres nus, avec la masse noire du cdre du Jardin des Plantes. Le feu mourait dans la chemine. Et nous changions des compliments embarrasss. J'en vins au fait, et j'expliquai au professeur Sixte--comme l'appellent les revues allemandes: _Herr Professor_--que j'crivais, moi aussi, un livre sur l'amour, mais sous forme humoristique, et que j'en tais l'article des remdes: --En connaissez-vous? lui demandai-je. * * * * * Le philosophe releva ses lunettes fumes sur son front, s'enfona dans son fauteuil, prit son coude droit dans sa main gauche, son menton dans sa main droite, et me rpondit: --Mais, comment? Comment?... C'est l un problme psychologique des plus faciles rsoudre, pourvu qu'il soit nettement pos.... Qu'est-ce que l'amour? N'entrons pas dans son essence. Entre parenthses, n'entrons jamais dans les essences, puisqu'il n'y en a pas.... L'amour, c'est, au point de vue purement phnomnal, l'absorption de toutes les forces de l'me autour de l'ide d'un objet aim. Admettez-vous cette dfinition? Je n'y vois pas d'inconvnients, lui rpondis-je, un peu interloqu par son assurance et un peu confus aussi de penser que la dfinition d'o je suis parti moi-mme ressemble fort celle-l et veut peu prs dire comme elle: qu'est-ce que l'amour? C'est l'amour. --Prcisons, continua-t-il. J'appelle grand A cet objet aim, et les diverses forces de l'me absorbes par grand A, je les appelle _a' b' c' d'_, etc. (_a_ prime, _c_ prime....) --Seigneur Dieu! soupirai-je intrieurement, serait-ce l cette psychologie moderne dont j'ai eu la religion? Consisterait-elle appeler Colette grand A, et nos sentiments _a', b', c', d'_?... Ce serait fortement comique.... Mais oui! Dprime! dis-je tout haut, sans que le digne philosophe s'apert de mon infme jeu de mots. --Cela pos, continua-t-il, vous admettez bien que grand A n'existe point en soi? --Comment, interrompis-je, la femme que j'aime n'existe pas en soi?... --Indiscutablement non, dit le philosophe, je veux dire que ce que vous aimez en elle, c'est une image que vous vous faites d'elle, image cre, dveloppe et nourrie par les puissances de votre me que j'ai appeles _a', b', c', d'_.... --Si vous voulez dire que je l'aime parce que je l'aime.... --Justement, reprit le philosophe, allez au fond de tout et vous trouverez une tautologie. Le problme de la gurison de l'amour consiste donc dtourner sur d'autres objets quelconques ces puissances _a', b', c', d'_.... Est-ce clair? insista-t-il; et avec un air de triomphe: La psychologie, voyez-vous, ne sera constitue l'tat de science exacte que si l'on s'habitue parler de l'me humaine comme on parle des triangles et des carrs, ou plutt des roues et des cylindres.... Au fond, qu'est-ce que c'est qu'une me? Une horloge qui sonne des ides et des sentiments. --Et qui peut faire aller ses aiguilles comme elle veut.... dis-je. --Elle se l'imagine, rpliqua le savant en haussant les paules. Mais reprenons notre raisonnement. Posons donc l'quation suivante: grand A=_a'+b'+c'+d'_.... Cela signifie que la force que vous concentrez sur l'objet aim doit et peut se dcomposer en une srie de forces moindres. Ce n'est qu'une addition, et ce mme problme de la gurison de l'amour se ramne cet autre: dtacher successivement _a', b ', c', d'_, jusqu' ce que nous ayons grand A=_o_. --Les choses du coeur sont pourtant plus complexes que cela.... insinuai-je. --Traduisons simplement les formules. Vous allez comprendre, dit le philosophe; et il eut un: C'est ici que je vous attendais, d'une audace gale celle de l'Empereur, montrant un point de la carte Duroc et disant des ennemis: Et ici je les battrai.... Je vous rsume le chapitre sur l'Amour dans ma THORIE DES PASSIONS. Je le crois complet. Le premier lment que nous rencontrons dans l'Amour, soit _a'_, c'est la sensualit. Le second, _b'_, c'est l'amour-propre du mle, qui veut dominer la femelle, la possder moralement autant que physiquement, d'o cette forme de duel que revt aussitt l'amour. Le troisime, _c'_, c'est l'instinct de destruction dvelopp dans toutes les cratures en mme temps que l'instinct du sexe et qui pousse certains animaux tuer l'objet de leur jouissance aussitt aprs cette jouissance. L'araigne femelle, par exemple, dvore son mle, peine fconde. Quant _d'_, ce sera ce besoin d'anxit, cet apptit d'motion qui produit l'inquitude des amoureux dj signale par Lucrce dans son admirable quatrime livre; _e'_.... --Je comprends, dis-je en l'interrompant, et arrtons-nous ces quatre points.--C'est dommage, pensai-je, qu'il lui faille tant de dtours pour arriver dire ce qu'il veut dire. Car il y voit juste. Mais ne pouvait-il noncer simplement cette vrit que l'amour est d'ordinaire sensuel et orgueilleux, cruel et inquiet?--Et le moqueur que je porte au fond de mon esprit et qui s'est si souvent raill de mes propres ides faillit ajouter: Mais, s'il nonait une vrit simple simplement, serait-ce encore de la psychologie?... --Cherchons donc, reprit Adrien Sixte, le moyen de dtacher d'abord _a'_ de notre polynome. Il s'agit, ce qui est tout simple, d'appliquer la sensualit un autre objet que grand A.... J'ouvre Lucrce et j'y lis: Celui qui vite l'amour ne manque pas pour cela des joies de Vnus.... _Nec Veneris fructu caret is qui vitat amorem_.... --Ce qui veut dire que vous conseillerez un amant malheureux de prendre d'autres matresses?... --Sans les aimer, insista le philosophe, sans les aimer. Tout est l. Si vous pouvez parvenir associer l'image de la volupt des femmes diffrentes de celle qui fait en vous ide fixe, il est vident que vous serez plus fort pour lutter contre votre passion. --Mais voil, dis-je, c'est prcisment en cela que consiste l'amour, ne pouvoir prouver avec aucune autre femme les sensations que vous donne votre matresse. --Passons _b'_, reprit Sixte, qui paraissait n'avoir pas entendu ma boutade. J'observai que son regard, au lieu d'aller au dedans au dehors, se repliait du dehors au dedans pour mieux suivre son raisonnement--Je conseillerai en second lieu cet amant malheureux de donner son amour-propre une puissante satisfaction dans son mtier. Mon avis est qu'il faut entendre dans ce sens la clbre formule de Goethe: Posie, c'est dlivrance. Posie, traduisons toujours, c'est--dire cration.... Le simple fait de se rendre capable d'un travail en dehors de l'amour constitue un triomphe qui produit en vous une certaine joie, en vertu du thorme de Spinoza: Quand l'me contemple sa puissance, elle se sent augmente et elle est heureuse. Je dirai un avocat: Plaidez et gagnez votre procs; un marchand: Vendez beaucoup; un mdecin: Augmentez votre clientle; un crivain: Composez un grand livre. --Permettez, interrompis-je encore, du moment qu'un homme est capable de s'occuper avec ardeur de son mtier, il n'est plus amoureux. --Justement. Je l'ai donc guri, dit le philosophe avec un bon sourire. Et j'arrive _c'_.... Cet instinct de cruaut est plus difficile diriger. Pourtant il y a tels exercices, la chasse et la pche, par exemple, que j'ai le premier signals, chez les Anglais, comme les plus efficaces drivatifs la frocit du sexe. J'attribue leur prdominance la chastet relative de ce peuple.... Voyez-vous, monsieur, l'art de la civilisation, ce n'est pas de dtruire les dangereux instincts hrits de la brute ancestrale, du _pithecanthropus erectus_ dont nous descendons, c'est de les employer savamment. Considr au point de vue de l'intrt social, un vice bien appliqu est l'quivalent d'une vertu. C'est ce que je me propose d'tablir dans mon trait de _Dynamique sociale_. Ainsi pour _d'_..., dans le sujet qui nous occupe, je ne rpugnerais pas conseiller le jeu,--oh! petite dose,--comme un alibi ce besoin d'anxit, cet apptit d'motion dont je vous parlais. Oui, le jeu, ou plutt les dangers de grands voyages.... Je me rsume, j'ai dtach _a', b', c', d'_.... * * * * * --Et grand A gale zro, dis-je en riant. --Et grand A gale zro, rpta-t-il; et il eut de nouveau son bon sourire en abaissant ses lunettes sur ses yeux; ce qui veut dire encore une fois que l'amoureux est guri. --Me permettrez-vous une question? lui demandai-je en me levant, car je ne veux pas abuser de votre complaisance. --Une et dix, rpliqua-t-il avec bonhomie. Ces problmes m'intressent beaucoup, et il est rare de pouvoir en causer avec un homme qui les analyse comme vous. --Avez-vous jamais t amoureux? --Jamais, mon cher monsieur, jamais, rpondit-il; je n'ai pas eu le temps.... Mais j'ai une thorie, c'est que l'on comprend d'autant mieux les passions qu'on les a moins prouves. On se place plus facilement au point de vue objectif, comme disent les Allemands. * * * * * MDITATION XXI THRAPEUTIQUE DE L'AMOUR III LE PROCD CASAL Je partis de chez le philosophe Sixte, tonn d'avoir trouv, dans ce grand analyste, un ct....--oserai-je le dire?--un peu niais. Mais qui n'est-il pas arriv de quitter un crivain, admir dans ses oeuvres, sur cette impression-l? Au fond, il ne faudrait jamais voir de prs ceux dont on gote les livres, pour cette simple raison que, chez la plupart des hommes, l'tre social et l'tre intrieur ne se ressemblent pas. Plus l'tre intrieur est vigoureux et riche, ample et fcond, plus il a de peine se manifester dans sa vrit travers l'tre social. D'o malaise, d'o timidit, d'o gaucherie chez l'homme clbre qui l'admirateur rend visite; et, pour cet admirateur, dplaisir et dsillusion.--En y rflchissant, je dus pourtant reconnatre que la mthode du psychologue, traduite en termes par trop pdantesques et avec une si maladroite prcision, rsumait quelques-uns des procds capables d'attnuer l'Amour, surtout complte par les indications du docteur Noirot. Je comprends qu'un amoureux qui la suivrait, cette mthode, en tirerait un rel soulagement. Pourquoi donc prouv-je qu'elle est en mme temps trs inefficace et jugerais-je grotesque d'en essayer la srieuse application? C'est tout uniment qu'elle repose sur une ptition de principes, pour parler le dur langage cher aux Adriens Sixtes. Pouvoir s'y soumettre suppose que l'on est dj plus d' moiti guri. C'est le dsir premier de la gurison, un vrai dsir, qu'il faudrait susciter chez le malade d'amour, et ce dsir, il ne l'a pas, tout gmissant qu'il est sur son mal. Moi-mme, depuis que j'ai commenc ce livre, qu'ai-je fait d'autre que de me complaire dans ma misre en la maudissant? Je souffre de ma matresse absente; mais, au fond, tout au fond, j'aime cette souffrance dont j'agonise, et je me souviens du mot trange que me dit une femme abandonne par Mareuil: Ah! laissez-moi pleurer, c'est tout ce qui me reste de mon bonheur.... Le voil enfin jet, le triste aveu! Il justifie l'indiffrence absolue des confidents pour nos lamentations nous autres, les amoureux professionnels, qui arrivons toujours, comme des policiers chargs de rapports, avec des perfidies nouvelles dnoncer. Nous ressemblons ces morphinomanes qui se dsesprent sur les funestes consquences de l'assoupissante drogue, sur leur sant perdue, sur leurs nergies dtruites,--et ils vous quittent pour se piquer une fois de plus. Dieu! L'admirable phrase du Pre de l'Eglise, et si juste pour toutes les lpres morales, pour ces vices douloureux dont on est la fois le Jrmie et le Narcisse: Il n'y a qu'un remde contre la tristesse, c'est de ne pas l'aimer!... Autant dire qu'il n'y en a pas, car pouvoir ne plus se complaire dans sa tristesse, c'est n'tre plus triste. Vouloir gurir, c'est tre guri, ce qui revient cet aphorisme, d'autant plus affreux qu'il est trop vident: XCV _Le seul remde contre l'amour, c'est de ne plus aimer, comme le seul remde contre la mort, c'est de vivre_. * * * * * Je me souviens.... Je la formulai, cette peu consolante maxime, le soir de ma visite l'ermitage d'Adrien Sixte. J'avais dn en tte tte avec mon spleen dans un restaurant quelconque, et puis tu une couple d'heures dans une stalle du Cirque suivre de ma lorgnette des acrobates, de ceux dont cet tonnant Barbey me disait jadis: C'est la seule cole de style, mon fils (il prononait _fi_). Ce qu'ils font avec leur corps, nous devons le faire avec notre esprit.... Le dsoeuvrement m'avait ramen, vers le tournant de minuit, au cercle de la place Vendme. J'entrai dans la vaste salle d'en bas, juste au moment o la voix du valet de chambre criait: Messieurs, il y a deux cents louis en banque. Les joueurs, pars de-ci de-l, s'approchaient de la table, comme dans Virgile les essaims d'abeilles l'appel de l'airain. Il y a des annes que je n'ai pas touch une carte. Mais la phrase de Sixte m'tant revenue tout d'un coup: Je conseillerais le jeu. Oh! petite dose....--Pourquoi pas?... me dis-je, et je demande cinquante modestes louis au matre d'htel charg de ce service. Quand je les aurai perdus, je m'en irai.... Me voici, un rteau en main, accoud sur le tapis vert, entre deux camarades en frac de soire, un crayon devant moi et une petite carte plusieurs colonnes avec les lettres fatidiques B. et P. (Banque et Ponte) imprimes alternativement en tte de ces colonnes, pour y pointer les coups,--l'esprit de la taille, disent les joueurs. Et dj les cartes commencent d'aller, et les discours entendus autrefois cette mme place volent dans l'air, entre les En cartes.--J'en donne.--Huit.--C'est bien bon, rglementaires. --Saveuse gagne toujours son premier coup.... --La main de Machault, c'est presque dloyal de la jouer. Il passe toujours six fois.... --Voil ce que c'est d'avoir tir cinq. Le tableau est empoisonn.... --Moi, je ne bats jamais les cartes; c'est un principe.... --De Hre est notre tableau. Rien d'tonnant si nous avons la guigne.... Il y a, comme cela, pour tout endroit spcial, des discours obligatoires qui s'y prononcent ncessairement dans un intervalle d'une heure. Il y en a pour les coulisses des thtres, pour les boutiques de librairie, pour les salles d'armes, pour les ateliers de peintres, pour les cabinets de restaurants. Je dirais volontiers ceux qui en sourient: Essayez de venir l deux fois, et vous prononcerez malgr vous ces mmes formules, car elles rsument ce qui flotte dans l'atmosphre de l'endroit. Ces incohrents discours des joueurs ne font qu'exprimer la sensation du hasard, et tous, mme ceux qui jouent pour gagner et qui, par consquent, ne sont pas de vrais joueurs, c'est bien cette sensation-l qu'ils viennent chercher ici. Le bonhomme Sixte n'avait pas tort. Nous portons dans l'me un besoin d'anxit dont les moralistes courte vue n'ont jamais tenu compte. Mais de quoi tiennent-ils compte, ces moralistes? Ils prononcent un solennel: C'est malsain ... et puis, ils vous tracent le portrait de l'homme quilibr que vous devriez tre. Qui nous donnera des connaisseurs d'me humaine assez courageux pour la regarder en face, cette me malade, assez lucides pour y lire, assez tendres pour la plaindre, assez sages pour la diriger, assez complets pour appliquer leur science avec ce je ne sais quel doigt d'artiste qui manquera toujours aux philosophes de mtier?... Tout en avanant et retirant mesure mes jetons blancs ou rouges, et malgr les alternatives de la veine et de la dveine, je ne pouvais arriver, moi, m'intresser vraiment au jeu, et je constatais, une fois de plus, combien le virement moral, recommand par mon psychologue, est difficile pratiquer. Depuis que la fatale manie de l'amour habite en moi, je suis rfractaire toute motion qui n'est pas celle-l. J'ai constat que tour tour l'amour-propre d'auteur s'en est all, en all le got de la culture, en all le got de la vie lgante. Les nobles et les vilains apptits, mes aspirations hautes et mes prtentions enfantines, la passion a tout fondu,--comme la petite vrole brouille tous les traits d'un visage. Il n'est demeur, de mon ancien moi, que cet trange pouvoir de me ddoubler, de me servir de spectacle moi-mme, qui fut mon orgueil de certaines heures, mon remords d'autres, et qui est devenu ma distraction dernire. J'ai encore crit des vers l-dessus. Pourquoi me reviennent-ils tous, depuis quelques jours, les cres vers de ces dernires annes? Je porte en moi, pench sur mon coeur, triste livre, Un insensible esprit qui me regarde vivre. Rien n'a pu l'endormir, hlas! ni le griser. Mme l'heure troublante et folle du baiser, Entre des bras lascifs et sur des seins de femme, L'trange esprit est l, tout au fond de mon me, Qui me voit m'exalter, trembler et m'attendrir, Comme d'autres moments il me verra souffrir, Sans plus d'motion ni de piti bnie Qu'un mdecin pench sur un lit d'agonie.... Je me regardais donc jouer,--et gagner,--car j'avais des mains, moi aussi!--et perdre, en constatant que mon unique motion tait de savoir le point de la carte donne par le banquier,--tout juste cela, une petite curiosit de rien.--Puis je regardais autour de moi, je cherchais savoir au juste quelles impressions diverses asseyaient cette mme table les quinze ou seize personnes qui pontaient, le banquier qui taillait, celui qui croupait, et les assistants qui, debout autour des joueurs, suivaient les coups d'un regard attentif ou distrait. La lumire du gaz clairait ces visages de Parisiens du vrai jour qui sied des physionomies travailles par la vie. Un bruit trs spcial, celui des jetons de nacre remus les uns contre les autres par des mains nerves, accompagnait les diverses rumeurs de la table. Derrire la plupart des figures, je pouvais mettre sinon une histoire, du moins une situation et un caractre. Je me disais: Celui-ci joue parce qu'il a besoin d'argent et cet autre aussi, mais le premier est prudent, le second non. Je vais voir l'un s'en aller aprs une srie de pertes ou de gains, l'autre rester et courir aprs ses mauvaises cartes. Je distinguais, chez quelques autres que je sais riches, et qui viennent ici tous les soirs, ou presque, la machinale habitude, l'impossibilit de se coucher qui veut qu' Paris certains hommes arrivent ne pas pouvoir dormir avant cinq heures. J'en souponnais d'autres d'tre l par chic, afin de dire demain: J'ai perdu ou gagn hier deux cents louis. D'autres, relgus en province une partie de l'anne, jouent au baccara comme ils vont aux courses ou chez les cocottes,--pour tre dans le train. D'autres taient, comme moi, de la race des ennuys qui cherchent partout de quoi tromper leur peine. Je les liminai successivement pour arriver concentrer mon attention sur trois personnages, tous les trois clbres pour avoir gagn et perdu d'normes sommes, et en ceux-l seuls je reconnus le Joueur,--le vritable amant de la sensation du hasard, l'homme profondment, absolument possd par le dmon. En tudiant leurs visages, j'y dcouvrais des traces de volonts fortes, les signes de l'nergie puissante et violente qui pousse l'homme aux pires dangers. Il y poursuit une certaine palpitation qui, au fond, trs au fond, est analogue celle de la guerre. Je comprenais, en regardant ces hommes, qu'il y a, dans toute passion rellement complte, une posie, un je ne sais quoi de tragique et de presque grandiose. Un d'eux avait pris la banque. Il venait de la remettre plusieurs fois et de perdre peu prs trente mille francs. Je le savais mari, pre de famille, un trs intelligent et trs galant homme, pas trs fortun. Son visage, impassible et comme serr, exprimait une espce de rsolution en donnant les cartes, qui dut tre celle de Bonaparte la veille de Brumaire,--toutes proportions gardes. Et au demeurant, y a-t-il des proportions garder? Nous n'avons que notre vie, et, de quelque manire que nous la risquions, de la risquer avec plaisir est toujours saisissant, ft-ce un risque sans raison. Mentalement, je me rappelais Benjamin Constant au _Cercle des Etrangers_, demandant ces mmes cartes un dernier sursaut de sensibilit. Et, tout en philosophant, je poussai devant moi la masse entire de mes jetons, qui, ce moment, tait double. La main tait moi, je retournai huit. Huit, sur l'autre tableau.... Il y eut un silence. Les pontes avaient compt sur la dveine du banquier, qui regarda, sa gauche et sa droite, les piles parses des jetons. Le coup tait norme. Il retourna ses cartes son tour. Il avait neuf! J'avais perdu mes cinquante louis, ce qui est bien une somme pour un pauvre diable d'crivain. Le plaisir que j'eus constater l'immobilit du masque de cet homme, que ce gain sauvait peut-tre d'un suicide,--qui sait?--fit que je me levai sans regrets. Je venais de voir le jeu incarn dans un passionn, qui se brlera certainement la cervelle un de ces jours; mais, c'est vrai, il aura vcu. Et je l'enviai l'ide que je ne lui ressemblerai jamais, ni moi ni aucun amoureux. Nous n'avons pas l'me assez trempe. * * * * * --Et vous jouez, maintenant? Toutes les lgances.... me dit en me frappant sur l'paule, comme je quittais la table, quelqu'un en qui je reconnus Raymond Casal. Depuis des mois je ne l'avais pas vu; mon Dieu! oui, depuis le jour o il m'avait envoy ses notes sur la Jalousie des sens.--Il eut, pour me prononcer cette phrase, un sourire d'imperceptible ironie. Je sens bien qu'il me considre un peu comme un de ces hommes de lettres nigauds qui singent les hommes du monde. Cette impression qu'il eut, voici quatre ou cinq ans, faillit tre juste alors. Elle ne l'est plus, et il l'ignore. Pourquoi lui en voudrais-je? Ne sommes-nous pas tous ainsi les uns pour les autres, ne tenant jamais compte de cette vrit, cependant banale, que tout change, surtout le coeur, d'annes en annes, de mois en mois? Je ne relevai donc pas la lgre moquerie de Raymond, car il m'aime avec cela,--en me voyant un _snobisme_ que je crois ne plus avoir. Aprs tout, je n'ai fait que changer mon fusil d'paule. Et n'est-ce pas un _snobisme_ encore que d'attacher tant d'importance aux coucheries d'une matresse avec le tiers et avec le quart? --Ma foi, rpondis-je cet homme d'esprit, je viens de payer cinquante louis le plaisir de vrifier la niaiserie d'un homme de gnie.... --Ce n'est pas cher.... Mais comment cela? me demanda-t-il; et, tous deux assis sur un divan du salon, je lui raconte mes visites chez Noirot et chez Adrien Sixte, mes questions ce mdecin et ce philosophe, leurs thories, mes tentatives diverses pour les appliquer. Ce prince des viveurs m'coutait en battant du bout de sa canne de thtre la pointe de son soulier verni. Lorsque je commenais de sortir un peu, et quand mes premiers succs me jetrent brusquement de ma cellule du quartier Latin dans un opulent dcor de haute vie, la tenue de Casal, je m'en souviens, m'hypnotisait d'une manire qui m'et valu de jolies notes dans le journal de tel ou tel de mes confrres, s'ils avaient souponn l'intensit de ma badauderie. Encore aujourd'hui j'ai une joie d'artiste constater que, si un Van Dyck--un peintre de la crature comble et de la posie du costume, le Van Dyck de ce portrait tonnant du marquis de Brignole-Sale dans le Palais Rouge, Gnes--revenait au monde, il trouverait dans ce grand Parisien un modle digne de son pinceau. Et puis Casal a aim, il aime encore une femme de son monde aussi perfide pour lui que le fut Colette pour moi, et, d'avoir senti les mmes rancoeurs, cela vous lie deux hommes, mme quand l'un est un _gentleman_ surveill qui tait ses misres et l'autre un bohmien dtraqu qui raconte trop volontiers les siennes. Car je ne manquai pas ma draisonnable habitude, et je ne lui cachai pas que c'tait moi, toujours moi, le malade gurir. Casal haussa les paules, et, passant sa main reste libre sur sa moustache si longue et si fine: --Les philosophes et les mdecins, dit-il, savent les passions comme on sait la grammaire d'une langue que l'on n'a jamais parle.... Noirot vous a pris pour un dyspeptique et pour un hystrique; Adrien Sixte, pour un dbauch, pour un oisif et pour un agit.... Il y a de tout cela dans votre affaire, mais ct, hors de votre amour.... L'amour, voyez-vous, a ne s'analyse pas, a ne se dissque pas, a ne se raisonne pas.... --Vous tes dur pour mon livre, fis-je en l'interrompant. --Mais non, mais non, dit-il; vous vous soulagez en noircissant votre papier. Il y aura toujours une dizaine de lecteurs qui vous ressemblent et que cela soulagera de vous lire. C'est un rsultat.... Mais vous auriez mieux fait, pour votre gurison, en n'crivant ni _physiologie_, ni _psychologie_, ni rien en _logie_, et en voyant votre matresse le matin, midi; le soir, la nuit, et la possdant autant que vous auriez pu.... --Et mon honneur d'homme, m'criai-je. --Vous appelez a de l'honneur, reprit-il, tout au plus de la vanit blesse.... Allez, moi aussi, j'ai rflchi ce que les gens d'Institut appellent la philosophie, mais sans formules et d'aprs les faits. Lorsqu'on rentre chez soi deux heures du matin, en se disant que l'on n'arrivera plus jamais, jamais, se dbarrasser d'une certaine image que l'on a l devant les yeux, on regarde quelquefois son revolver, et on se souvient des camarades qui se sont procur l'oubli de tout avec ce petit joujou d'acier. Puis on thorise aussi sa manire. On se demande pourquoi une ligne de bouche, pourquoi une couleur de prunelles, pourquoi le contact et l'odeur d'une certaine peau, pourquoi une certaine ardeur d'treinte, dissolvent en vous les forces de l'tre et comment cela peut vous arriver sur le tard, trente-six ans passs, quand on se croyait vaccin,--et que, jusque-l!... Et on trouve qu'il n'y a pas d'autre rponse, sinon que cela est parce que cela est. Une fois cette vrit bien tablie, vous n'avez que trois partis prendre. Le petit joujou, c'en est un. Mais ce parti-l, on ne le prend pas, c'est lui qui vous prend. Le suicide est un accs de folie qui ne se commande pas plus qu'il ne s'vite.... Le second parti, vous l'avez suivi: il consiste lutter. Depuis quand dure-t-il? --Ah! des mois! lui rpondis-je. --Vous voyez avec quel succs. Vous avez subi les pires souffrances de la passion, sans goter aucune des joies qu'elle comporte,--joies dshonorantes, joies empoisonnes, joies cres et dures, joies froces, abjectes, je veux bien, mais des joies tout de mme ...--Et c'est l le troisime parti, le seul raisonnable, mon avis, dans cette frnsie de draison qui est l'amour, s'accepter et accepter cet amour, et y plonger, y enfoncer toujours plus avant, se griser, se saouler de cette femme qui est votre vice.... Qui dit assouvi dit souvent guri.... Et si cet assouvissement n'aboutit pas la gurison, c'est du moins un bnfice que vous aurez tir de votre folie.... Voil ma mthode, je vous la donne pour ce qu'elle vaut. Et maintenant, il est deux heures.... Voulez-vous prendre quelque chose avant de vous coucher? --J'ai une manie, lui dis-je, comme nous nous installions la petite table sur laquelle le bouillon et la viande froide taient prpars. --Une autre? demanda gaiement Raymond en dpliant sa serviette. --Celle de formuler en aphorismes les observations qui me semblent justes. --Comment, dit-il, vous travaillez dans la _pense_? Vous n'avez donc pas remarqu combien il est facile de retourner les plus clbres? Et elles sont aussi vraies.... Voulez-vous des exemples: _Le coeur vient des grandes penses.... On n'a pas toujours assez de force pour supporter les maux d'autrui.... Le moi seul est aimable.... Rien n'est vrai que le beau_.... Ce sont quelques clbres maximes que je me suis amus mettre ainsi l'envers, et vous voyez.... --Vous me dpravez, dis-je moiti srieux; vous ne croyez donc rien? --Puisque vous y tenez, reprit-il, cherchons vos aphorismes, ils ne seront pas plus faux que d'autres. Et quand je rentrai chez moi, je pus noter les cinq rflexions suivantes, produit de cette conversation de souper. Comme disait encore Casal, cela valait mieux que de perdre de nouveau cinquante louis. XCVI _Plus on lutte contre un sentiment, plus on y pense, et y penser, c'est l'exasprer_. XCVII _Il n'y a que la femme que nous aimons qui puisse nous gurir d'elle-mme_. XCVIII _Se donner des raisons pour ne pas aimer, c'est pour un malade, se dmontrer qu'il est misrable d'tre malade. Il en est plus misrable, et aussi malade_. XCIX _On sait qu'on aime; mais on ignore pourquoi l'on aime, quand on a commenc d'aimer, et combien, et comment. Le simple bon sens vous conseille donc de ne compter, contre un pareil sentiment si indfinissable, si instinctif, si tnbreux, que sur cette ide, que tout finit_. C _Quitter sa matresse pour l'oublier est une maxime peu prs aussi sage que celle-ci: ne plus manger pour n'avoir jamais mal l'estomac. C'est donner choisir un gourmand entre mourir de faim ou d'indigestion.--N'est-il pas insens de choisir la faim_? * * * * * MDITATION XXII UN SENTIMENT VRAI Du village de Saint-Saturnin (Puy-de-Dme). Un doute me vient. Ces troubles que j'ai essay de dfinir pour les avoir ressentis, cette affolante pilepsie intrieure dont j'ai racont les angoisses, ces rencontres du mle et de la femelle dont j'ai dnombr les cruauts mles de si cuisantes douceurs, cette plaie ouverte dans l'me dont j'ai demand le remde, vainement, au cynisme des mdecins, la logique des philosophes, au scepticisme des viveurs,--tout cela, est-ce vraiment la vie? Oui, j'ai souffert par ma matresse jusqu' l'agonie. J'ai connu auprs d'elle et dans ses bras des ivresses de volupt qui dpassaient les forces de mon tre, si intenses qu'elles confinaient au dsespoir. La jalousie m'a tordu dans sa dure tenaille, et, de certaines minutes, quand de certaines images passaient seulement devant ma pense, les nerfs dfaillaient en moi, une invisible main me serrait la nuque, une pointe de couteau fouillait mon coeur, mon cerveau se contractait, mes jambes se brisaient, et j'avais mal. Ah! que j'avais mal!... Et maintenant je me demande: travers tout cela, ai-je _vcu_? Je veux dire, ai-je connu dans leur intensit suprme les sensations qui peuvent maner de la femme? Etrange question que je me pose pour avoir, hier, dans ce coin perdu de province o je suis venu passer quelques jours chez ma vieille tante, rencontr un de mes camarades d'enfance, un pauvre mdecin d'ici dont l'histoire m'a remu,--comme la vrit seule nous remue. Puis cette histoire m'a donn sur moi-mme ces doutes singuliers qui vous saisissent au moment du dpart pour la vie, vingt ans, et lorsqu'on se demande: Suis-je dans le vrai? Ne manquerai-je pas ma destine en suivant cette route? Ne serai-je pas un _rat_?--C'est le mot d' prsent, vilain et veule comme la chose.--Que je me suis donn de peine pour m'prouver, pour m'exasprer au contact de toutes les impressions, et je trouve qu'un pauvre garon qui n'a pas quitt son trou de province en a eu plus que moi et de plus fortes! A quoi bon, alors? A quoi bon ne pas m'tre laiss aller tranquillement au fil des jours, au lieu de m'empoisonner coups d'ides et de me paralyser par la plus vaine des analyses?... * * * * * Auguste Dupuis--c'est le simple nom de ce simple docteur--tait, ds le collge, un timide, un petit, un humble. C'tait l'colier modle qui ne fait jamais parler de lui, qui tient ses cahiers de corrigs avec une rgularit irrprochable, et qui, du quinzime rang, passe au huitime, vers la fin de l'anne, force de travail ordonn et continu. Un trait pourtant distinguait Auguste de ses confrres en mdiocrit mthodique. Parmi les incohrences des sympathies momentanes qui tour tour enrlaient tel collgien dans telle bande, puis dans telle autre, il demeurait, lui, d'anne en anne, l'ami fidle de deux autres camarades adopts ds son entre au lyce, et avec lesquels il se promenait toujours, ne les quittant ni dans les rangs, ni en tude, ni au rfectoire. Nous les appelions les trois Mages, plaisanterie assez sotte que ne justifiait aucun des trois, et en particulier le pauvre Auguste, lequel n'avait rien d'un roi, ni d'un mage, rien de Gaspard, de Balthazar et de Melchior, ces somptueux plerins que les vieux peintres, comme le Gozzoli de la chapelle du palais Riccardi, Florence, nous montrent vtus de soie verte ou rouge, le chef couvert d'un turban pierreries, et cheminant travers les dfils, parmi les dromadaires chargs de coffres prcieux? Notre Auguste, lui, offrait au regard cette bonne physionomie placide o se reflte une longue hrdit de soumissions bourgeoises. Tout tait pais et commun chez ce garon: le visage, les pieds, les mains, le geste, la tenue,--tout, except les yeux, de frais yeux bleus o riait une me candide, des yeux de croyant, comme ces mmes matres primitifs en peignent dans la face pieuse des donateurs agenouills l'angle modeste des clatantes fresques. Ces yeux disaient qu'un coeur trs tendre habitait cette vulgaire enveloppe. Je n'tais moi-mme, cette poque loigne, qu'un adolescent peu renseign sur les diffrences des natures humaines, et pourtant un instinct prcoce me rvlait la valeur de cette sensibilit du _Pataud_.--C'tait son second surnom, plus justifi que le premier par sa pesante dmarche. Je me souviens que je tentai d'entrer dans la socit des trois Mages, cause de lui, sans succs d'ailleurs; car ces trois amis avaient fait voeu, assez solennellement, en se donnant leur amiti, de ne pas admettre entre eux un quatrime compagnon, et malgr que la maison du pre Dupuis ft voisine de celle de mon pre, dans ce petit village de Saint-Saturnin, o je passais mes vacances, jamais Auguste ce consentit transgresser pour moi son enfantin engagement. Je nous vois causant tous deux prs de la Monne, une rivire dont j'ai le bruit sous ma fentre en crivant ceci,--le mme bruit, mais quelle autre me pour l'couter! Je nous vois courant sous les saules et poursuivant les sauterelles aux ailes bleues que nous jetions l'eau ensuite, afin de suivre l'effort de ces bestioles en train d'allonger par coups secs leurs grandes pattes unies, et de nager vers une pierre. Je m'entends disant Auguste: Veux-tu tre mon ami?... et lui me rpondant: Si je n'avais pas pour amis tel et tel, je voudrais bien, mais c'est impossible.... O navet touchante et ridicule d'un ge o l'on croit ce point au srieux du coeur, et que les nouvelles sympathies sont une trahison envers les anciennes! A-t-on raison alors, dans cette poque de l'exclusivisme jaloux, ou plus tard, quand on pratique le proverbe commode: Un de perdu, dix de retrouvs?... Mais qui n'a pas connu ces susceptibilits jalouses de l'affection fut-il jamais un ami? * * * * * La vie avait pass depuis les jours o nous lancions, innocents bourreaux, les frles insectes dans l'eau murmurante. Depuis la mort de mon pre et de ma mre, j'avais dsappris le chemin de ce village perdu au creux des montagnes, dans cette province du centre de la France qui n'est sur la route d'aucune villa o un amant pt cacher ma Colette. Je savais cependant, par les lettres de ma tante, que Dupuis avait fait sa mdecine,--tranquillement toujours. Il avait pris toutes ses inscriptions l'cole de Clermont-Ferrand sans venir Paris. Je savais qu'il s'tait tabli comme praticien Saint-Saturnin, qu'il s'tait mari avec une fille de Saint-Amant-Tallende, le gros bourg voisin, et aussi que sa femme l'avait quitt pour courir le monde en compagnie d'un journaliste venu dans le pays une poque d'lection. La fuite de Mme Dupuis tait demeure lgendaire dans la contre, et, quand ma pauvre vieille tante croyait devoir m'adresser des lettres sur mes pices ou mes nouvelles,--que je lui envoyais, un peu par malice, et qu'elle lisait consciencieusement,--elle ne manquait jamais de comparer mes hrones Mme Dupuis. Puis elle ajoutait quelques dtails sur la vie de cette malheureuse. Elle me demandait si je l'avais rencontre Paris, s'imaginant que nous habitons, nous autres gens de lettres, une sorte de Casino interlope o se donnent rendez-vous les pires dclasses de France et d'Europe. Cette correspondance familiale avait subi, par ma faute, de longues intermittences, et la bonne dame avait eu d'autres questions me poser, sur mes dettes et sur mes propres dsordres. Aussi fut-ce une nouvelle profondment imprvue pour moi quand, interroge sur Dupuis le soir mme de mon arrive, elle me dit: --Comment? Tu ne sais pas? il a repris sa femme.... --Je la verrai, alors, rpondis-je, me promettant d'avance un rgal littraire et une distraction causer avec cette Bovary authentique. Je venais de dbarquer Saint-Saturnin pour m'y reposer de Paris, et dj le boulevard me manquait, lui que je dteste quand je m'y trouve emprisonn. Ni avec toi, ni sans toi.... dit une _petenera_ espagnole, une de ces chansons que les gitanes chantent avec accompagnement de _ol, ol_. Quelle devise pour toutes les amours de mon coeur inquiet, pour tous ses gots aussi!... --Elle est morte, il y a six mois, rpliqua ma tante, qui n'a jamais entendu chanter de gitanes et qui pratique ingnument la devise contraire, celle de la plante qui meurt o elle s'attache.--Que devient l'hrdit avec des contrastes pareils?--Et elle continuait, me dtaillant avec horreur la fin de la mystrieuse Mme Dupuis: Et conois-tu qu'elle avait eu le front, en revenant ici, d'amener avec elle une petite fille qu'elle avait eue, Dieu sait avec qui?... Et le docteur a gard cette enfant. Si c'tait par charit seulement.... Mais non, il l'aime comme si c'tait la sienne.... Oh! a lui a fait beaucoup de tort dans le pays.... Cette nave remarque m'et bien diverti par ce qu'elle traduisait de fausse moralit bourgeoise, si je n'avais t du coup intress au dernier point par la bizarrerie sentimentale que ma tante venait de me rvler chez cet Auguste Dupuis, dit le roi Mage, dit Pataud, et considr de tous temps, par moi, comme le plus banal des hommes. Couch dans mon lit aux draps rudes, mais parfums la lavande frache, dans ce silence de la campagne qui empche de dormir plus que ne ferait un bruit, au sortir du tumultueux Paris, j'oubliai de me ramentever--c'est encore un mot de ma tante--mes souvenirs de jeunesse, pour tourner et retourner en pense le cas de mon ancien camarade des bords de la Monne, rendu plus inintelligible pour moi par le souvenir du cas de Roger Valentin (voir la _Mditation XII_).--Comme la plainte de la rivire se faisait douce cette nuit-l, et qu'elle berait ma rverie avec une mlancolique tendresse!--Ainsi, pensais-je, Roger souffre de l'existence d'une enfant que sa femme a eue d'un premier mari, quoique l'existence de cette enfant ne reprsente ni une honte ni une perfidie, au lieu qu'Auguste a devant lui, auprs de lui, chaque heure, chaque minute, la preuve vivante de la trahison de sa femme incarne dans cette petite fille, et il supporte de la voir qui va, qui vient, qui sourit et qui regarde, avec des sourires o il y a un peu de la ressemblance de sa femme et de l'_autre_, le vrai pre, avec des yeux o il retrouve la couleur des prunelles qui lui ont menti, avec des cheveux o flottent des reflets des cheveux que l'_autre_ a dfaits et nous? Qu'il la supporte, cela se comprend encore, mais ma tante prtend qu'il aime l'enfant. Soit! C'est qu'il n'a jamais aim sa femme. Et cependant ma tante m'a prouv elle-mme le contraire. Je me rappelle ce qu'elle me contait dans ses lettres, que la douleur de ce mari abandonn fendait le coeur tout le monde. Il en avait les esprits _luns_. C'tait son expression elle. Il parat que ses cheveux ont grisonn en quelques mois, et lui, si gai, si bon compagnon autrefois, il avait perdu le rire. Comment mettre ensemble cet amour pour la femme infidle et pour l'enfant de l'adultre?... Afin d'arriver comprendre mon vieux camarade, par analogie, je me figurais, moi, mes sentiments pour une fille que Colette aurait eue d'un de mes rivaux, de Salvaney, par exemple, ce bookmaker du monde dont j'ai eu le dgot d'tre jaloux. Je la voyais, cette fille imaginaire, et il me semblait que sa seule respiration m'et fait crier. La douleur des plus anciennes angoisses se ft rveille du coup. Pourtant Colette tait une matresse choisie par moi dans un milieu de galanterie. Je n'ignorais pas, en la prenant, que je prenais une crature possde dj par d'innombrables amants.--C'est encore un problme, cela. On sait qu'une drlesse s'est donne l'un et l'autre, que cet un l'a paye, et cet autre. Mais oui, elle a dbut ainsi, au sortir du Conservatoire. On a entendu des camarades raconter des anecdotes sur sa manire de se livrer. Ils vous ont dcrit ses secrtes beauts. On a prouv, l'user, que ces anecdotes taient vraies, ces descriptions exactes, et puis on est jaloux de cette matresse mprise par avance, jaloux comme si l'on avait t le premier.--Que doit tre cette jalousie quand on a t rellement ce premier, quand il s'agit d'une femme initie par vous la vie du coeur et celle des sens? Car l'un ne s'veille rellement qu'aprs que les autres ont parl. Et cette jalousie ne saignerait pas chez un homme jadis pris, devant une enfant que cette femme a eue d'un autre, quand lui-mme, et c'est l le cas pour Dupuis, n'en a pas eu d'elle?... Allons donc!... Et j'clatais de rire tout seul, et trs haut, avec quelle amertume, cause des images auxquelles je venais de me meurtrir l'me. --H bien! me disais-je en continuant ces rflexions, Auguste sera un de ces hros de la moralit personnelle, comme en voque Dumas. Le mari de _Monsieur Alphonse_ pardonne, lui aussi, sa femme d'avoir eu une fille d'un autre. L'ai-je assez dfendue, cette scne, quand la pice fut joue pour la premire fois, et avais-je si tort de soutenir qu'il y a l, dans ce pardon, une humanit profonde? Dans _le Petit-Fils de Mascarille_, ce moqueur de Meilhac se rencontre avec cet aptre de Dumas. La diffrence est grande, pourtant, car l'enfant de M. Alphonse et celui de Valentine dans _le Petit-Fils_ sont tous deux _d'avant_ le mariage, au lieu que l'enfant adopte par Auguste est _d'aprs_. Un abme spare les deux situations. Mais quoi! si feu Mme Dupuis est arrive repentante, si elle a jou ce pataud la comdie classique: Ah! je t'ai mconnu, toi si bon, toi si noble.... Mais va, je n'ai jamais aim que toi....--_Trmolo_ l'orchestre!--Il y a des femmes qui vous servent cette colossale bourde, qu'elles ne vous ont tromp que pour vous prfrer. C'est assez logique, puisqu'il n'y a pas de prfrence sans comparaison. Quand il tait tout petit, Auguste avait des yeux devoir digrer de ces couleuvres, une fois homme. Qui sait s'il n'aura pas cru par-dessus le march qu'elle avait eu cette fille en pensant lui? Alfred de Vigny, prte bien ce vers tonnant un mari perfide: L'infidlit mme tait pleine de toi.... * * * * * Malgr ces rflexions, ou cause d'elles, je m'acheminais aujourd'hui, vers une heure, aprs le dner, ce dner de province pris copieusement au milieu du jour, du ct de la maison du docteur, avec une curiosit bien vive. Il habite une extrmit du village la maison o il est n, o son pre est mort, o le grand-pre Dupuis a vieilli, goutteux et rieur. Que cet incorrigible Jacobin nous a chant de fois l'inepte chanson librale de 1830: Grand-papa, Grand-papa, J'voudrais bien r'tourner par l!... Je contemplais, en marchant d'un pied flneur, cet horizon que j'ai gard si vaste dans ma mmoire et que je retrouvais tout rtrci, mais plus intime, plus doux encore: une seule rue avec des maisons serres et qui dominent l'troite valle o court la Monne. De l'autre ct de la petite rivire, une montagne tage ses pentes boises et couronnes de constructions tranges. Par une anne de chmage, un grand seigneur charitable imagina d'employer les ouvriers pauvres fortifier la crte de cette pre colline avec des tourelles et des murailles formes de pierre sans ciment. Par ce jour d't d'un bleu intense, une brise frache, venue des sommets lointains et comme conduite par le couloir de la rivire, temprait l'ardente chaleur. Je me demandais si je n'aurais pas t sage de demeurer l, fix au pays natal, apprivois une vie rgulire, plutt que de courir le monde la poursuite de chimres aussi vaines que le mince tire-bouchon de fume bleue qui tremblotait sur la chemine d'une chaumire perdue dans le bois. Mais non, puisque le docteur, mon ami d'enfance, a rencontr dans son coin de campagne la mme perfidie que moi dans les coulisses d'un thtre parisien. Et il n'a pas eu, pour le consoler de cette perfidie, un dcor exquis autour de sa misre, avec le souvenir de sensations dont le regret reste voluptueux mme dans la douleur.... Je m'arrtai longtemps devant la maison Dupuis. Un jardinet la spare de la route. Je le connais si bien, comme le grand verger qui, par derrire, dvale du ct de l'eau. J'observai que le colombier tait la mme place; la mme place le vieux cadran solaire, sur lequel le grand-pre avait lui-mme grav en latin l'inscription: Il ne marque que les heures sereines. Mais l'aboiement du chien qui s'lana de sa niche quand je poussai la grille me prouva que je n'tais plus l'hte familier de ce calme asile, comme aussi l'tonnement du gros homme qui vint au-devant de moi lorsque la servante m'eut annonc: Comment, c'est toi, Claude; pas possible!... Et il me poussait dans un cabinet encombr de livres et de brochures o jouait, assise sur un tapis un peu rp, une fillette, de huit ans peut-tre, fine et menue, avec des cheveux blonds, tresss en une natte paisse, qui le gros homme dit d'une voix adoucie: --Allons, Louise, va au jardin. --Oui, papa, dit l'enfant, mais j'emporte Lucie, n'est-ce pas?... Et elle sortit, enlevant, en effet, entre ses bras, une poupe qu'elle tait en train d'habiller. Le hasard me mettait du premier coup devant la fille de _l'autre_, et je reconnus aussitt les bons yeux mouills de mon vieux camarade du lyce de Clermont qui riaient, en regardant l'enfant, dans le visage du mdecin vieilli. Ses prunelles avaient toujours leurs quinze ans. Seulement les rides prcoces des joues et du front, le grisonnement dont ma tante m'avait parl et une expression particulire de la bouche tmoignaient que cet homme, n pour la gaiet dans la bonhomie confiante, avait beaucoup souffert. Une photographie presque de grandeur naturelle, pendue au-dessus du bureau, reprsentait une femme trs jolie et gracieuse, encore jeune. Je souponnai du premier coup d'oeil, la ressemblance, que c'tait la mre de l'enfant. Par la fentre ouverte, tandis qu'Auguste m'accablait d'affectueuses questions, j'entendais le rire de la fillette, qui avait lch sa poupe pour jouer avec le chien, et la voix de la servante gourmandait la bte d'tre trop vive. --Et voil ma vie, conclut mon camarade, aprs m'avoir racont un peu ple-mle ses occupations; et je suis, non pas heureux, mais content, comme disait l'autre. Puis, aprs un silence un peu embarrass: Tu as su que j'ai t trs malheureux? Il pronona cette phrase d'un ton triste et simple qui et arrt le sourire sur la bouche la plus ironique, et qui me remua profondment. Ah! je serai bien vieux quand je ne tressaillerai plus au contact de la souffrance humaine! --Que veux-tu? continua-t-il, j'avais pous une femme laquelle il fallait plus de tendresse que n'en pouvait donner un pataud comme moi. C'tait une artiste, une musicienne, leve Paris.... Et moi.... Il se montra navement du geste. Je comprenais le motif de sa confidence. Ma tante, il le devinait, avait d me raconter toute sa misre, et cela lui faisait de la peine que je condamnasse la femme qu'il avait aime, sans que rien plaidt pour elle. Et il insistait: --Ce que j'ai compris, vois-tu, mais trop tard, c'est qu'il y avait beaucoup de ma faute, et lorsqu'elle m'a crit qu'elle tait seule, pauvre et malade, et que je suis all la chercher, si tu avais vu son tonnement, ses larmes, sa reconnaissance! Les six derniers mois de sa vie, elle m'a pay en bonheur toutes les larmes que j'avais verses.... Tu viens de voir l'enfant, comme elle est fine.... C'est sa mre, toute sa mre.... Elle me la rappelle par ses moindres mots, ses moindres gestes.... Oui, je sais que l'on m'a blm, que l'on me trouve faible, ridicule.... Il eut un haussement d'paules, puis il dit, en secouant la tte et avec une voix trs basse: --Vois-tu, quand on a aim une femme comme j'ai aim la mienne, c'est pour toujours, et on aime tout de ce qui vous la rend vivante.... Tout, entends-tu bien?... * * * * * Je voyais, tandis qu'il me parlait, ses yeux, d'une si frache candeur, se remplir de larmes, et, au lieu de trouver cette motion ridicule, j'en suis me demander o est la vie profonde du coeur, entre le sentiment qu'il garde celle qui l'a honteusement trahi, si doux, si tendre, si tranger toute haine, et ma froce, mon avilissante rancune, moi.--Hlas! Aprs avoir tant crit sur l'amour, en avoir tant joui, tant souffert, n'aurais-je jamais aim? * * * * * MDITATION XXIII [3] PHYSIOLOGIE DU PHYSIOLOGISTE Note: [3] Quoique la prface actuelle du prsent livre contienne des indications suffisantes sur le but que s'tait propos feu Claude Larcher, les lecteurs qui auront bien voulu suivre avec quelque sympathie ce hros de la _Physiologie_, de _Mensonges_, de _Gladys Harvey_, etc., etc., trouveront peut-tre un intrt aux documents trop peu nombreux recueillis sur ses derniers jours. On a cru devoir laisser ces documents une forme qui les fait rentrer dans le plan gnral de l'ouvrage, auquel ils servent de _postface_ et aussi de conclusion. _A monsieur le Directeur de_ la Vie Parisienne. Meggen, prs Lucerne, septembre 1889. Vous avez publi, mon cher directeur et ami, tout ce que je vous avais envoy du manuscrit de mon pauvre Claude Larcher, avec une bonne grce qui n'a pas t sans mrite. C'est qu'il est tomb chez vous et chez moi, simple excuteur testamentaire, des cinquantaines de lettres atroces depuis le jour o le premier chapitre de cette _Physiologie_ a paru dans les colonnes de _la Vie_! Nous ne nous doutions gure, n'est-ce pas, que cette anne d'un lamentable centenaire marquait une restauration dfinitive de l'antique pudeur dans le domaine de la littrature? Il faut le croire, pour ce qui nous concerne, tant nos correspondants, et bon nombre de faiseurs d'articles, ont paru choqus jusqu'au scandale du ton de ces analyses. Je viens de la relire, cependant, cette suite de _Mditations_. J'en trouve quelques-unes amres, d'autres assez brutales. Beaucoup m'ont sembl redire, sous une forme plus ou moins heureuse, des vrits dj dites par tous les observateurs de tous les temps. Je vois nettement qu'il y manque un grand et fort chapitre initial qui serve d'assise l'ouvrage. Mais j'en suis chercher une phrase immorale dans cette oeuvre d'un artiste que j'ai connu dsquilibr, compliqu, souvent partag entre la posie et la sensualit, pntr pourtant de Christianisme jusqu'aux moelles, souffrant de ne pas croire davantage et toujours pris d'Idal. J'ai donc cherch ailleurs la raison pour laquelle les fragments de ce livre, un peu incohrent et contradictoire, je l'avoue, ont dplu si vivement beaucoup de lecteurs. Cette raison, j'ai cru la trouver dans le caractre mme de l'auteur et dans un contraste que j'ai grande envie de marquer ici, ne ft-ce que pour sauver sa mmoire du reproche d'avoir spcul, en vue d'un scandale fructueux, sur des crudits d'expression et des audaces de peinture. D'ailleurs, la conclusion manquerait ces tudes, si un ami ne la donnait, et quel ami, sinon celui que l'auteur a jug assez fidle pour lui confier le soin de revoir et de publier son oeuvre inacheve? * * * * * Quand je vivais avec Claude, dans cette familiarit des jeunes gens de lettres o les natures se montrent ingnument, je m'tonnais souvent que l'intelligence de mon camarade lui servt si peu se diriger dans la vie. Il lui arrivait, au cours du plus banal entretien, d'noncer des phrases qui prouvaient une curiosit de l'exprience vicieuse, trop voisine du cynisme. Sa misanthropie prcoce abondait en remarques cruellement dsenchantes. Puis ce cynique se laissait prendre aux plus grossiers mensonges du premier venu; ce misanthrope tait la dupe de n'importe quel aigrefin ou de n'importe quelle _doucefine_ qui se donnait la peine de le flatter. Il y avait en lui de l'enfant et du vieillard, quelque chose de presque dessch par l'abus de la rflexion, et une ingnuit ingurissable d'impression conserve malgr cela. Le singulier malaise que j'prouve moi-mme relire la _Physiologie_ me parat procder de cette double tendance. Nous admettons le cynisme dans la littrature et dans la vie, mais avec les qualits de dcision froide, avec ce dcompte exact des hommes et des situations, avec cette maturit de jugement qui complte la misanthropie chez un Mrime ou un Morny. Pareillement, le bel optimisme persistant de George Sand nous fait lui pardonner le potisme souvent irrel de ses idylles. N'y a-t-il pas, au contraire, quelque chose d'anormal, de presque monstrueux, rencontrer, comme chez Claude, un lot de maximes qui visent imiter Chamfort, et, ct, un lot de sentiments dignes d'un colier? Ce physiologiste professionnel, qui nous arrive avec ce titre normes prtentions: _l'Amour moderne_, nous raconte sa petite histoire, et nous apprenons, quoi? qu'une actrice galante, longtemps entretenue par le tiers et le quart, l'a aim quelques jours et tromp des annes. Cette fille va souper avec un de ses rivaux. Et voil notre philosophe en fureur et qui crit des sonnets comme celui-ci, qu'il m'avait rcit autrefois. Je l'ai retrouv dans ses papiers, recopi sous ce titre: _l'Enfer_. J'ai connu le chagrin des ples Danades, Celui d'un dur labeur recommenc sans fin, T'ai-je assez prodigu de tendresses, en vain, Pour emplir de douceur tes yeux jamais vides? Et j'ai connu Tantale et ses ardeurs avides. Tu donnais bien ta bouche manger ma faim, Dcevante pture!... Et l, dans ton beau sein, Ton me tait un fruit plein de sables arides. Et j'ai connu Sisyphe et son strile effort; Hlas! en essayant de porter ton coeur mort Jusqu'au vivant ther de la passion vraie, Et, pour que tout l'enfer tnt dans ce triste amour, La jalousie, en moi, saigne comme une plaie Que ronge un immortel, un affam vautour. --Sais-tu quoi tu me fais songer? lui demandai-je le jour o il me dbita ce sonnet, suivi de plusieurs autres qu'il voulait runir sous ce titre: _Ma Douleur_. --A quoi? fit-il, un peu interloqu, car, en vritable homme de lettres, il attendait un compliment. --Oh! lui dis-je, un mot si clbre qu'il en est banal; celui que l'on fit sur Beaumarchais emprisonn ... avec une lgre variante.... --Laquelle? --Tu ne te fcheras pas? --Non, fit-il. --H bien! Il ne suffit pas d'tre tromp, il faut encore tre modeste.... --Tu as raison, rpondit-il en haussant les paules; mais comment trouves-tu mes vers?... J'avais presque l'ide de transcrire ce bout de dialogue comme exergue cette _Physiologie_. Cette pigramme inoffensive avait amus Claude, car il avait cette coquetterie de se railler volontiers lui-mme. Mais la critique qu'elle enfermait tait-elle absolument juste? Parmi des notes de sa main que j'ai dcouvertes dans des circonstances assez bizarres,--je les dirai tout l'heure,--tranait celle-ci, o mon ami semble avoir rpondu par avance cette objection: Ecrire un livre intressant sur l'amour, c'est crire un livre sur sa faon soi de sentir l'amour. Un tel livre a tout juste la valeur d'un mmoire rdig par un malade sur sa maladie. Beyle avait peur de ne noter qu'une motion lorsqu'il voulait noter une vrit. Etrange illogisme du plus logique des analystes! H! quelle vrit cherchais-tu donc dire, grand disputeur, sinon des vrits sur des motions?... De ce point de vue, mme la misre enfantine de Claude, son impuissance se dbarrasser de l'ide fixe, l'espce d'anarchie intrieure dont la trace se retrouve dans ses rminiscences, et qui le faisait vivre cette vie dcompose, entre les voyages, le cercle, les restaurants, les thtres et les coulisses; cet talage chirurgical propos des plus humbles sensations, cette sorte de pdantisme involontaire dans l'analyse, oui, tous ces dfauts me paraissent donner ce livre une date, et du moins, par suite, une valeur de document. Il est visible que la sensation heureuse en est absente et absente aussi l'motion simple. Mais le personnage en tait incapable, comme aussi de raisonner avec une suite ininterrompue dans ses dductions. La vrit pose au commencement de son ouvrage, et qui en fait la secrte moralit, savoir que l'amour sensuel confine sans cesse la haine, mritait--quoique vieille comme le demi-monde--une dmonstration plus rigoureuse. C'est l ce chapitre initial dont je regrettais tout l'heure l'absence. Notre maniaque s'est content de jeter sur le papier une srie de notes capables de servir cette dmonstration. Puis, comme il tait naturellement curieux de thories, de menues analyses et de dissections microscopiques, il a ml ces notes une foule de dtails parasites que je lui aurais conseill d'enlever, par got de la rgulire ordonnance classique. A quoi il m'et sans doute rpondu, comme propos d'autres travaux: --Ce que j'aime le mieux dans les livres des autres, ce sont les dtails oiseux, les digressions et les dfauts. Il n'y a que cela qui me fasse penser.... * * * * * Faire penser,--c'tait l toute sa rhtorique.--Il prtendait que le seul rle de l'crivain consiste inquiter, suggrer. Parmi les papiers dont je parlais, se trouvait encore la phrase suivante: Un livre qui ne me parle pas comme un homme, comme un ami, comme un frre, qui ne me dise pas des mots _capables de me changer le coeur_, qu'en ferais-je? L'art n'est rien sans l'me. Les faits ne sont rien que par l'me et pour l'me. La pense est la littrature ce que la lumire est la peinture.... Et sur une autre feuille: Type idal du roman: _l'Imitation de Jsus-Christ_. Je ne me charge pas d'expliquer ce que Claude entendait au juste par l, ni comment il conciliait son admiration, sans blasphme, pour le solitaire du moyen ge avec son got pour le prince des dtraqus. Benjamin Constant, qu'il et volontiers trait de grand Saint, la manire de mon autre ami, le subtil Maurice Barrs. Il tait coutumier de ces trangets, associant dans son enthousiasme des oeuvres et des noms qui frmissent de se rencontrer: _les Penses_ de Pascal et _les Liaisons dangereuses_, par exemple. J'ai entre les mains une sorte de volume _pot-pourri_, si l'on peut dire, dans lequel il a fait relier ensemble:--dix pages dtaches de Baudelaire, le fragment sur Orphe dans _les Gorgiques_ de Virgile, _la Maison du berger_ de Vigny, _Mes Ecarts ou Ma Tte en libert_ du prince de Ligne, le fragment des Mmoires apocryphes de Richelieu sur Mme Michelin, quelques feuillets de _Candide_ et la moiti d'une nouvelle d'Hippolyte Castille, intitule: _Histoire de mnage_!...--Autant que j'ai bien compris ses paradoxes, il estimait avant tout, chez un crivain, le mlange de la passion, quelle qu'elle ft, coupable ou sublime, et de la lucidit. Il lui fallait des mes assez ardentes pour vivre beaucoup, assez curieuses pour se connatre, assez hardies pour se confesser,--c'est--dire pour conter d'elles non pas des actions, mais des tats; non pas des faits, mais des habitudes. Je l'ai vu ainsi raffoler du _Journal_ d'Amiel, ce protestant si pur, ple-mle, et des mmoires de ce ruffian de Casanova. J'aime sentir sentir.... cette trange formule qu'il a employe, je crois, au cours de son livre, il la rptait sans cesse. Peut-tre trouverez-vous, mon cher directeur, dans le dtail de ces gots disparates, la clef des contradictions de cette _Physiologie_, qui vous avez donn une large hospitalit. Pourquoi ne vous dirais-je pas aussi la raison qui lui fit dsirer vivement d'tre publi dans votre journal? Claude cherchait ainsi se prouver lui-mme son parisianisme. Il avait eu, par-dessus le march et travers le fatras de ses thories, de passagres prtentions la vie lgante. Je l'ai vu hypnotis la lettre par les pantalons et les bouquets de boutonnire de son rival Salvaney, un clubman ignare comme son cheval, et dont la principale aristocratie consistait faire le voyou anglais, mais de ce ct-ci du dtroit, vous savez, ces _cads_ qui disent: _Arry, my boy_... dans le _Punch_, sans h, et en tranant la voix. La vrit, et voil le motif qui rend ce livre sur _l'Amour_ si incohrent,--je reprends le mot dans son sens d'tymologie, _incohaerere, qui ne se tient pas_, comme d'ailleurs toutes les autres oeuvres de Claude,--la vrit, c'est que Larcher, pareil en cela aux neuf diximes d'entre nous, avait grandi sans milieu dfinitif et prcis. Par suite il n'avait pu prendre ni une forme d'me ni une forme d'existence dfinitive et prcise. Il tait comme n hors la loi. Il le sentait lui-mme, car il avait, la suite de la _Mditation IV_, sur _l'Amant moderne_, copi cette phrase de Michelet: ...Dans leurs livres, ils ont surabondamment parl de la divagation, _jamais marqu la grande voie simple_, fconde, de l'initiation que l'amour mieux inspir continuerait jusqu' la mort. Il est arriv ces ingnieux romanciers ce qui arriva jadis aux casuistes, Escobar et Busenbaum, grands analyseurs aussi, et qui dans leurs recherches subtiles n'oublirent rien que ce qui faisait le fond mme de leur science. _Ils ont perdu le mariage de vue et rglement le libertinage_. Claude avait ajout: Noble phrase, si saine, si lucide, si tristement vraie de mon oeuvre! Mais dire les douleurs de la faute, n'est-ce pas aussi montrer la route?... C'est l'pave qui marque o le navigateur a sombr et le rcif fuir. Cela sert encore.... Et puis il ne faut pas mentir. Il faut raconter ce que le sort a fait de nous, en nous souvenant du mot de Marc-Aurle: _Il y a cela mme une raison_. Oui, il y a une raison mon existence, aux contrastes tranges que la destine m'a imposs. Dieu! que cette vie fut contraire au coeur! Il disait vrai en qualifiant de la sorte son exprience. J'en ai eu la preuve une fois de plus dans la visite que j'ai rendue le printemps dernier sa vieille tante, au cours d'un voyage en Auvergne. J'allais dans cette montagneuse province chercher quelques notes exactes pour un roman auquel je travaillais, et, me trouvant trois heures seulement du petit village de Saint-Saturnin, d'o est date la _Mditation XXII_, je me dcidai cette excursion. Tout en roulant dans un mauvais coup de louage, je regardais le paysage du bord de la Limagne, si joliment rustique et laborieux. Les sarments secs des vignes s'enroulaient aux longs chalas gris. Le bl pointait, vert sur la terre sombre. Les bourgeons germaient sur les branches nues des arbres qui bordaient le chemin, et les fleurs roses des pchers me souriaient dans la lumire. Il y avait de la neige sur les hautes montagnes, et, le long de l'Allier, devin la dpression du terrain, flottait une bue douce et transparente. Je me souvins de ce que Claude m'avait racont sur son adolescence coule tout entire dans ce pays perdu, et, comme nous nous tions arrts pour faire boire le cheval la porte d'une auberge, dans un hameau, je crus voir l'image de ce qu'avait t mon ami enfant dans deux petits garons en train de se promener avec un vieux monsieur, quelque rentier de la localit. Ils montraient de grands yeux si simples dans de si larges faces. Il est parti de l, songeai-je, et, par opposition, je l'voquai tel que je l'avais vu tant de fois, assis une table de restaurant de nuit et me racontant, en phrases heurtes comme ses sensations mmes, sa journe d'homme de lettres, moiti bohmienne, moiti mondaine. Entre le point d'arrive et le point de dpart, la distance tait trop grande. L'quilibre moral a pour premire condition que l'homme fait continue l'enfant. Faut-il chercher ailleurs la raison du dtraquement observable chez tant d'artistes modernes? Combien d'entre nous peuvent dire que leur trentime anne ressemble leur dixime? Et ce ne devrait tre, cette trentime anne, que la dixime panouie. * * * * * Je roulais de nouveau, et je philosophais perte de vue sur cette loi de l'hygine intellectuelle, lorsque j'arrivai ce village de Saint-Saturnin, fort pittoresquement dress sur une colline. Son chteau fodal, encore intact, domine une valle o coule cette petite rivire babillarde, dcrite par Claude avec tant de complaisance. Il n'y a qu'une rue dans le village, mais tortueuse et si mal entretenue que le cocher me demanda de m'attendre au bas. Je m'engageai donc pied dans cette alle troite, aprs m'tre renseign sur la demeure de Mlle Claudia Larcher, la tante et la marraine de mon ancien compagnon de vie littraire. J'admirai combien la magie du souvenir mtamorphose la mdiocrit des endroits, constater la misre de la plupart des maisons qui composent le village, jadis vant par mon ami comme une oasis de solitude fleurie. Des tas de fumier s'entassaient, bruns et suintants, devant les portes, o des truies te vautraient, o des poules picoraient, o des enfants jouaient, pieds nus et vtus de haillons. Il convient de dire qu'il avait plu les jours derniers, et qu'un mauvais djeuner pris en route m'avait indispos contre le pays. Ma vilaine humeur cda devant le clocher de l'glise, du plus dlicat roman auvergnat, et, comme j'aperus, en contournant le chevet, la porte du cimetire, j'y entrai. Je n'eus pas de peine trouver la spulture de la famille Larcher, tous notaires Saint-Saturnin depuis trois gnrations. C'est ici qu'il repose, pensai-je en regardant la pierre mlancolique o le nom de mon terrible camarade, plac la suite des noms des honntes tabellions du village, ricanait ironiquement. Je vous dispense, mon cher directeur, des rflexions veilles en moi. Cette antithse ne semblait-elle pas prolonger par del le tombeau les contradictions sur lesquelles avait vcu ce fils de braves bourgeois, devenu, par un caprice du sort, un auteur dramatique la mode, puis, par celui de l'amour, un nvropathe et un maniaque, le tout pour finir, us par l'abus des alcools anglais, l'ombre du clocher que ses pres avaient eu la sagesse de ne jamais quitter? Natre, vivre et mourir dans la mme maison! Ah! le vers profond, le vers admirable de Sainte-Beuve! Comme j'en sentais le charme nostalgique en quittant ce cimetire et la spulture de famille entretenue pieusement parmi son lierre, ses ptunias et ses capucines, par les soins, sans doute, de la vieille tante! Et elle, la digne femme, elle tait un commentaire bien touchant de ce cri du plus intime des potes. Telle mon ami me l'avait dcrite avec un _humour_ attendri, telle je la trouvai quand on m'introduisit dans l'espce de ferme bourgeoise o Claude avait pass les derniers mois de sa vie. Mlle Larcher tait vtue de noir, avec un visage gaiement rid, o souriait cette innocence indulgente qui se remarque dans certaines physionomies ecclsiastiques. Elle lisait de ses clairs yeux gris, le nez chevauch par des lunettes montes en argent, un livre qu'elle posa sur la table, et je pus voir que c'tait l'_Imitation_. Pour quelles simples raisons et combien trangres, combien suprieures celles qui faisaient dire Claude que c'est l le chef-d'oeuvre du roman d'analyse!... --Ah! monsieur, gmit-elle, quand je me fus nomm et que je lui eus expliqu mon dsir de feuilleter les papiers laisss par mon vieux complice, c'est de ce nom qu'il s'appelait lui-mme, si vous aviez vu quel dsordre et comme il avait emball le tout au hasard dans une grande caisse de bois, avant de quitter Paris?... Et il y avait de tout, dans cette caisse, et des portraits de la mauvaise femme et des lettres!... Elle faillit se signer, tant ce qu'elle avait lu dans ces lettres l'avait videmment scandalise.... J'ai pris le conseil de M. le cur, et j'ai tout brl, continua-t-elle, except le paquet votre nom qui tait ficel et prt tre envoy, et puis quelques feuilles d'un papier trs pais, o il n'y avait pas grand'chose, mais il nous a t utile pour nos derniers pots de confitures.... Il y a bien encore sur ce papier des lignes de son criture. Voulez-vous les voir? * * * * * La sainte fille se leva, et, cherchant une clef parmi celles qui battaient pendues son trousseau, sous sa premire jupe, elle alla pour m'ouvrir un placard, et elle me tendit un pot de grs, puis un autre. Sur le papier qui les fermait et qui tait du papier du Japon,--qui sait? peut-tre un prsent de Colette,--je reconnus en effet l'criture nerveuse de mon ami. J'ai recopi l ces deux ou trois remarques cites au cours de cette oraison funbre de celui que je surnommais, moi, cause de son amiti mon gard et de ses folies: mon frre ivre, en parodie du titre du beau roman de Pierre Loti. La tante, qui ne savait comment recevoir le plus fidle compagnon de ce neveu qu'elle avait beaucoup aim, n'eut pas de cesse que tous les pots ainsi recouverts du papier de Claude ne fussent tals sur la table, et elle bavardait, pendant ce temps-l: --Je sais qu'il avait des moyens, monsieur, disait-elle, quoique je n'aie jamais trop compris pourquoi il se plaisait inventer de si vilaines histoires. J'aurais voulu qu'il prt une place, qu'il se ft nommer prfet, comme M. Mareuil, son confrre dans un journal, qui est venu son enterrement. Dans notre pays, il n'aurait pas eu chasser les soeurs, il aurait t si heureux! Quand il est arriv, Jsus Dieu! il avait une figure!... Et maigre et jaune!... J'ai bien vu qu'il tait malade, et puis je l'ai si bien soign!... Tous les jours des truites du vivier qu'il allait prendre lui-mme, de la bonne viande, de la vraie, et du vrai vin de notre vigne, de celui que dfunt son pre avait mis en bouteille lui-mme voici plus de vingt ans.... Mais il se rongeait, il s'ennuyait, et alors il griffonnait sur ces carrs de papier, vous voyez: ici, l, au milieu, un peu partout.... Enfin il est mort comme un chrtien.... Et Mlle Larcher essuyait ses larmes du coin de son tablier de soie noire, tandis que je dchiffrais des fragments dont voici encore quelques-uns, vers et prose mls. C'tait d'abord un dbut de pice, avec cette indication: pour _Ma Douleur_. Notre douleur est comme un autel qui s'lve Vers toi, mystrieux Esprit de l'univers. Inconnaissable Esprit qui soutiens notre rve, Tromperas-tu toujours nos pauvres bras ouverts? Au-dessous, la tante avait crit de son criture un peu tremble: _Cassis_, et le jour de la mise en pot. Sur un autre papier o se lisaient les mots: _Fraises blanches_, se trouvait l'axiome suivant: On aimerait mieux, si l'on ne savait pas qu'on aime. Sur un autre et ct des mots: _Gele de coings_: Rien de dangereux comme les femmes qui nous conduisent la tendresse par le trouble des sens.... Sur un autre, marqu encore _cassis_, cette stance: Je t'ai si tendrement, il follement chrie, Que la haine parfois le cde la piti. Le mal que tu m'as fait souffrir est oubli, Et je pleure ton me tout jamais fltrie. Puis sur un autre, qui, heureusement, fermait une espce de jarre, avec cette inscription: _Rsin_, j'ai pu dchiffrer un dernier sonnet, qui atteste un certain effort vers la sant, trop rare chez ce malheureux garon pour n'tre pas signal son loge: La lumire du tide et bleu matin d't Enveloppe les bois ou verdissent les mousses, L'air est plein de senteurs magntiques et douces, Et jamais les oiseaux n'ont plus gament chant. Depuis le papillon au corselet teint D'meraude et d'azur jusqu'aux gnisses rousses Qui broutent l'herbe humide entre les jeunes pousses, Tout tre semble vivre avec flicit. Et moi qui vais tranant dans cette fort verte Ma blessure d'amour depuis des ans ouverte, Ne connatrai-je plus jamais de renouveau? N'oublierai-je jamais les trahisons passes Comme la terre oublie, en ce matin si beau, Et la neige et l'hiver et les bises glaces? Permettez-moi, mon cher directeur, de clore cette lettre sur cette note apaise et plus frache. C'est la fentre ouverte dans une chambre d'hpital que ces vers de nature au terme de cette oeuvre pleine de tristesse, d'ironie et de doute. Je ne sais si j'aurai dissip ou aggrav les prventions des lecteurs hostiles Claude Larcher par le rcit de cette visite son dernier asile. Son livre fournira peut-tre un vrai matre en psychologie, de la race de M. Taine ou de M. Ribot,--ou un vrai moraliste de la tradition du hardi et pur Lacordaire,--de quoi mettre une bonne annotation au bas d'une page, et moi, j'aurai eu l'occasion de vous remercier au nom de mon ami pour votre gracieux accueil et de me dire votre dvou, P.B. Toblach, mai 1888.--Meggen, septembre 1889. * * * * * TABLE DES MATIRES PRFACE I.--Nuit trange d'o est sorti le prsent livre II.--Les Exclus III.--Le Vrai et le Faux Homme femmes IV.--De l'Amant moderne V.--De la Matresse VI.--De la Matresse (_suite_) VII.--De la Matresse (_suite et fin_) VIII.--Du Flirt et des coquettes IX.--Bonheurs contemporains --I. Les Drawbacks X.--Bonheurs contemporains --II. Les Dsastres XI.--Bonheurs contemporains --III. Les Dsastres (_suite_).--Les Jalousies XII.--Bonheurs contemporains --IV. Les Dsastres (_suite_).--Les Jalousies XIII.--Bonheurs contemporains --V. Les Dsastres (_suite_).--Les Jalousies XIV.--Bonheurs contemporains --VI. Les Dsastres (_fin_).--Une anecdote XV.--De la Rupture. --I. Avant XVI.--De la Rupture. --II. Aprs XVII.--De la Rupture. --III. Aprs (_suite_).--De quelques Vengeances XVIII.--De la Rupture. --IV. Aprs (_fin_).--Les Enfants de l'Amour XIX.--Thrapeutique de l'Amour. --I. La Mthode du docteur Noirot XX.--Thrapeutique de l'Amour. --II. Le Systme du professeur Sixte XXI.--Thrapeutique de l'Amour. --III. Le Procd Casal XXII.--Un Sentiment vrai XXIII.--Physiologie du Physiologiste End of Project Gutenberg's Physiologie de l'amour moderne, by Paul Bourget License: Share Alike