Produced by Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) REN BOYLESVE La Leon d'amour dans un parc roman PARIS DITIONS DE LA REVUE BLANCHE 23, BOULEVARD DES ITALIENS, 23 Tous droits de reproduction et de traduction rservs pour tous les pays, y compris la Sude et la Norvge. DU MME AUTEUR Le Mdecin des Dames de Nans. Les Bains de Bade. Sainte Marie des Fleurs. Le Parfum des Iles Borromes. Mademoiselle Cloque. La Becque. Il a t tir de cet ouvrage: Trois exemplaires sur Chine, hors commerce et quinze exemplaires numrots, savoir: Trois exemplaires sur Japon, de 1 3 et douze exemplaires sur vlin des Papeteries du Marais _fabriqu spcialement_ pour les _ditions de la Revue blanche_, de 4 15. JUSTIFICATION DU TIRAGE: [Illustration] A CHARLES GURIN, Mon cher ami, j'ose vous offrir ce livre qui ne paratra que futile beaucoup, mais o votre sr instinct de pote discernera sous le papillonage de mes poupes, quelques-uns de ces grondements du coeur humain dont le bruit prolong nous a arrts quelquefois, vous en souvenez-vous?--tous deux soudain muets, et la gorge un peu gne,--lorsque vous veniez de me lire une admirable page du _Semeur de Cendres_, ou simplement lorsque nous avions parl, encore une fois, de l'ternel et cher sujet, celui o l'ide divine se mle l'amour, la terre, l'air du soir. R. B. LA LEON D'AMOUR DANS UN PARC I CE CHAPITRE EST CRIT EN GUISE DE PRFACE POUR AVERTIR LE LECTEUR QUE L'ON COMMENCE UN CONTE LIBRE. Je sais que votre dsir secret, en ouvrant un livre, est de trouver un ami qui vous parle et qui vous donne l'illusion de ne parler qu' vous. Et moi, quand j'cris, je voudrais composer mes rcits comme une lettre, o l'on rapporte ce que l'on veut, au gr de son humeur, en ayant prsente l'esprit l'image de celui qui demain brisera l'enveloppe son rveil. Aussi je vais m'offrir le plaisir, entre de graves romans qui sont difficiles, de raconter--une fois--ce qu'il me plaira, comme on improvise de jolis contes aux enfants. Quel bonheur! D'abord, je choisirai mon sujet. Vous croyez qu'il en est toujours ainsi? Dtrompez-vous. On choisit le sujet d'un conte parce que c'est la fantaisie, aux trsors infinis, qui nous l'offre; mais la vrit, principal aliment du roman moderne, est une matire austre et rebutante qui nous impose sa tyrannie; il faut en avoir normment absorb, l'avoir gote, assimile, l'avoir faite plus chair que notre chair pour oser en toucher mot, sous peine de ne vous servir que de misrables notes de carnet acidules ou rances, aussi loignes de former oeuvre vive que le sont les petits bocaux renfermant les diverses crales de France, de vous voquer l'ide du manteau de prairies et de moissons qui couvre notre beau pays.--Par exemple, je vous avertis, puisque j'adopte le sujet de mon got, que je me risque vous raconter une aventure dlicate. Oh! comme il est prilleux de raconter une aventure dlicate, une poque o la licence dans les ouvrages romanesques est sans bornes. Les abus des cyniques, dans la libert d'crire, tueront,--si ce n'est dj fait--ce qu'il y avait de charmant crire librement, en notre langue, pourvu que l'on ft honnte homme. Plus srement qu'un rgime oppressif, les excs nous raviront la libert mme; pis peut-tre que la libert mme: le got de parler d'amour. En second lieu, je choisis mes personnages! Vous me voyez joyeux comme un colier qu'on a laiss faire main basse dans un bazar. Ah! mon lecteur, foin des cratures viles, des tres coeurants, des louches tripoteurs, des veules voyous dont vivote la librairie moderne! Il s'agit d'oublier ces misres. Point davantage de personnages impeccables: race odieuse comme l'absolu, comme l'ide pure, comme toutes les conceptions des pdants, qui ne participent pas de la gracieuse imperfection des choses cres. Pour moi, je me plais dans la compagnie de gens qui sont capables de commettre d'insignes faiblesses, et qui les commettent, mais avec bonne grce, d'une allure aise et naturelle, telle, en un mot, que l'on sent que le bon Dieu les a mis au monde pour cela, et qu'il les regarde faire, du coin de l'oeil, sans trop froncer le sourcil. Maintenant je vous prie de croire que je ne vais pas placer mon monde dans des endroits o l'odorat et la vue courent risque d'tre offenss, ni dans ces maisons pauvres et grises o nous puisons nos documents quand il s'agit de fixer l'histoire des moeurs, ni dans ces htels somptueux de Paris qu'il est indispensable de faire habiter par des gens tars, pour peu que l'on tienne prouver, ds la premire page, que l'on est un crivain srieux. Enfin, je dirigerai les pripties ma guise, ce qui ne bouleversera probablement pas beaucoup l'ordre logique des actions humaines, car tout ce qui contrarie le rythme immuable de cette marche me choque; mais je ne ferai pas exprs de m'y conformer, et je me rjouis de m'imaginer que je suis le matre des vnements. II LE PAYS LE PLUS ATTRAYANT; DES JARDINS MAGNIFIQUES; UNE JEUNE FEMME DE CORPS PARFAIT; UN MARIAGE. Il y avait autrefois un marquis de Chamarante, appel Foulques, de son petit nom, qui pousa une jeune orpheline nomme Ninon, hritire d'un beau chteau. Ce chteau tait situ sur la pente d'une de ces douces collines, comme il y en a tant et de si jolies, au bord de la Loire; et il avait t trs bien amnag, surtout quant ses jardins, par feu M. Lemeunier de Fontevrault, qui raffolait des belles alles la franaise, lances en droite ligne entre des arbres de haute futaie dont les libres panaches balaient le ciel, tandis que leurs corps disposs symtriquement, soumis au ciseau, pars et unis comme une range de courtisans, donnent l'ide d'une grande politesse de moeurs, d'une entente parfaite sur les choses primordiales de la vie courante, en mme temps que d'une certaine rserve de libert non dpourvue d'audaces pour ce qui est des hauteurs, ou bien ne donnent l'ide de rien du tout, sinon d'un plaisir pour la vue, ce qui vaut tout autant. Il aimait les perspectives lointaines, la surprise d'une statue de marbre magnifique et isole sous les ombrages, ou ayant l'air, l'automne, de courir avec les feuilles que poursuit le vent; et les terrasses l'italienne d'o retombent les pampres et les vignes-vierges en baldaquins lourds; les balustrades o l'on prend aisment une pose lgante et o l'on s'imagine volontiers qu'on ne peut point ne pas penser quelque chose de noble et de beau. Aussi avait-il rpandu profusion ces ornements sur sa terre de Fontevrault, allant depuis le sommet du coteau plant de moulins vent, jusqu'au bac d'Ablevois, o les gens de Touraine traversent le fleuve pour gagner la valle d'Anjou. Je regrette bien de n'avoir pas connu M. Lemeunier de Fontevrault, car son got pour les jardins me l'et fait beaucoup aimer. Mais il est doux aussi de regretter une belle figure dont un long espace de temps nous spare; on l'imagine plus pure et plus sduisante, et l'on a le droit de ne pas douter qu'elle vous et choisi pour ami, ce qui n'est pas sr. Et puis, je me dis que M. Lemeunier de Fontevrault ayant plant lui-mme son parc, vit ses arbres moins hauts, ses berceaux moins touffus, ses charmilles moins mystrieuses que nous n'allons les contempler. Enfin, parler franc, puisque nous avons une dizaine d'annes passer dans ce chteau de Fontevrault, je prfre y voir la jeune hritire en sa pleine beaut, c'est--dire de vingt trente ans, plutt que de l'y suivre l'ge ingrat; d'autant plus qu'elle ne va pas tarder avoir une fille qui sera beaucoup plus intressante qu'elle sous le rapport de l'intelligence. A ce propos, j'avouerai mme que je m'tonne du choix que fit de Ninon M. Lemeunier de Fontevrault quand il l'adopta moins qu'elle ne ft dj trs belle ou, comme on l'a prtendu, son propre sang, ne clandestinement de quelque princesse sans doute plus remarquable par ses formes que par son esprit. Il avait ramen l'enfant on ne sait d'o, car il tait grand voyageur, l'avait fort mal leve, ce qui est assez naturel, mme un homme de valeur; enfin l'avait tenue chez lui jusqu' sa vingtime anne sans vouloir lui donner un liard de dot, tandis qu'il la couchait sur son testament et lui laissait toute sa fortune. Ninon avait cette poque-l un visage arrondi, avenant, sans grimaces; un corps potel, souple, frais, clatant sous la peau. Mais elle n'avait point de prfrence pour aucun des hommes qui demandrent sa main, et elle et pous aussi bien un vieux qu'un jeune si on le lui et impos. Ces messieurs tirrent au sort en buvant gaiement du vin blanc, car il y a beaucoup de caractres heureux dans le pays, et Ninon accueillit celui que la fortune avait dsign, et lui apporta son chteau en change du titre de marquise de Chamarante. Foulques se trouvait entre deux ges et n'tait ni beau ni laid. Il tenait tant de son pre que des vignes de Chinon, Bourgueil, Saint-Nicolas et Saumur, ses bonnes nourrices, un sang ardent, mousseux, propre l'action, mais vite apais, et ne tirant sa vertu complte qu'au cours de digestions tranquilles et prolonges. Il fut trs content de sa femme et dit tous qu'il ne l'et pas fait faire autrement pour ses propres mesures. Tous deux s'aimrent pendant plusieurs semaines sans rechercher de compagnie. Au bout de ce temps, le marquis retourna la chasse, et la marquise, comprenant que la lune de miel tait termine, eut l'aimable ide de faire lever une statuette au dieu de l'Amour, afin de lui manifester sa reconnaissance. Elle n'tait donc pas trop exigeante, prenant la vie comme elle venait et montrant l'occasion son excellent coeur. III FAITES ATTENTION: VOIL UNE STATUETTE DE L'AMOUR TEL QU'IL EST. ELLE A UN RLE TRS IMPORTANT DANS LA SUITE DU RCIT. Ninon confia l'excution de son projet un M. Franois Gillet, de Paris, dont elle avait entendu vanter le talent par feu son pre adoptif. M. Gillet accepta moyennant un bon prix, fit la statuette et vint la poser lui-mme. Ce fut l'occasion d'inviter plusieurs parents et quelques personnes des environs, qui vinrent en quipage ou en chaise, selon leur got ou leurs moyens. Mme de Matefelon vint de Rochecotte avec son petit-neveu le chevalier Dieutegard. Mme de Chteaubedeau vint avec son jeune fils. Deux cousins du marquis, MM. de la Valle-Chourie et de la Valle-Malitourne, amenrent chacun leur femme. Un vieil ami, M. le baron de Chemill, habitant Montsoreau, tout prs, vint pied, remuant les cailloux avec sa canne et parlant haut avec lui-mme. Il y avait dans le parc une rotonde d't ciel ouvert, au milieu d'un bouquet d'arbres des plus anciens. Elle tait orne d'une colonnade en hmicycle que M. Lemeunier de Fontevrault avait apporte ft ft de Rome et laisse inacheve sa mort. L'aspect incomplet de ce cirque de ruines doublement vnrables, donnait l'endroit plus de charme et plus d'loquence. Un bassin y dormait, ayant au centre un caillou d'un demi-pied environ, avec un petit trou ferm d'une cheville de bois. Quand vous tiez autrefois la cheville, il en sortait un beau jet d'eau de la hauteur de trois toises; mais les conduites tant demeures longtemps mal entretenues, cela vous chassait toutes les minutes une malheureuse pluie d'un effet comparable l'ternuement. La marquise dcida que l'on toufferait la mcanique enrhume et que l'on placerait cet endroit mme, sur un pidestal, le Fils de Vnus. La caisse qui le contenait fut mene bras jusqu' la rotonde, et le sculpteur, homme vigoureux, arm d'un coin de fer, d'un marteau, cogna dessus avec prudence et pendant longtemps, forant les planchettes biller une une, comme font les caillres avec leur petit couteau solide et brch. Il eut chaud, transpira; sa mle odeur environnait les narines des personnes qui le regardaient, toutes ranges en rond, dans l'attitude de gens qui assistent un baptme. Ninon, la plus impatiente, ne craignait pas de se pencher au-dessus des minces copeaux friss qui matelassaient le Cupidon. Qu'un chef-d'oeuvre allt sortir de l-dedans, elle n'en doutait plus. M. Gillet s'arrta un moment; il fit des yeux le tour de l'assistance en s'pongeant le front avec sa manche de chemise, et prvint que, s'il se trouvait l de la jeunesse, il convenait de la renvoyer, parce qu'il avait profit de son loignement de l'Acadmie pour tailler dans le marbre une figure libre. Ds lors, chacun eut peur de voir apparatre une horreur, et l'on pitina d'impatience. Enfin l'artiste s'enfona mi-corps, palpa, soupesa, tira lui, mouilla fortement des aisselles, et accoucha la caisse. Il se redressa et prsenta son ouvrage. Pris dans l'ge incertain o l'tre pourvu de l'attribut viril semble encore l'ignorer et hsiter entre un geste d'enfant et celui d'une femme, Cupidon dcochait une flche au hasard. Et l'exquise particularit de cette figure tait qu'au lieu de fixer le but o va voler la pointe mortelle, l'adolescent, les paupires basses, regardait avec une surprise ingnue cette autre menue flche suspendue au bas de son joli ventre, et qui, pour la premire fois, rvlait son usage. Je vous laisse penser s'il y eut des exclamations et des oh! et des ah! croire que tout ce monde, prvenu qu'il allait voir l'Amour, tait cent lieues de se douter qu'il pt tre ainsi fait. Au bruit, les domestiques eux-mmes accoururent, et l'on voyait des servantes craintives s'arrter en rougissant derrire les fts de la colonnade. Mme de Matefelon les chassait comme des mouches, avec son ventail d'une main, son mouchoir de l'autre, et elle faisait de grandes enjambes, criant au scandale, menaant d'aller chercher le cur. Ninon semblait la moins courrouce et, comme elle tait d'une grande sincrit, elle dit fort heureusement qu'elle ne voyait point de mal reprsenter les hommes tels qu'ils sont. Et elle se mit rire de bon coeur avec tout le monde; la glace fut rompue. On s'accoutumait dj l'image inacadmique, et la grosse belle Mme de Chteaubedeau lui trouvait de la ressemblance avec son petit garon. L-dessus, M. de Chemill, qui avait envie de parler depuis longtemps, s'offrit une prise et abattit les voix du bout de sa canne: Quant moi, dit-il, je loue hautement l'artiste d'avoir marqu cette statuette de l'Amour d'un signe clatant--jusqu' choquer mme--qui montre bien qu'il ne s'agit pas l d'une amusette, mais d'un dieu redoutable. Et, loin de faire sortir la jeunesse, je l'amnerais l et je lui dirais: Voil, en vrit, celui que les menteurs ont partout figur sous l'aspect d'un bb joufflu, ou de colombes avec des rubans la patte. Or vous dtournez la tte: sa premire vue vous pouvante. Que ft-il advenu si vous l'eussiez rencontr par surprise, au bord d'un chemin, la brune? Voyez-le: il a le petit front born et ttu, la bouche vulgaire d'un portefaix, le nez au vent d'une catin, le doigt court et spatuleux de la brute, l'oeil oblique et le prompt jarret du lche. C'est un coquin, un hypocrite, un impudique, un sanguinaire...--c'est le chrubin secret auquel tout homme ouvre plus volontiers qu'au plus prouv et au meilleur de ses amis, qui toute femme est expose sacrifier son honneur, son mari loyal, l'avenir de ses enfants... --Monsieur, objecta Mme de Matefelon, il se peut que les choses soient telles que vous le dites, encore qu'il y ait parmi nous, grce Dieu, bon nombre de femmes qui ont trouv l'amour une autre figure que celle-l, et qui l'ont pu toucher sans se salir ni se dshonorer. Mais si c'est vous qui avez raison, que ne laissez-vous cach dans l'ombre ce vilain dmon, au lieu d'en taler la crudit au grand jour, comme un objet propre frapper d'horreur? Exposer la jeunesse l'motion de la rencontre brutale, au bord d'un chemin, la brune, me parat moins cruel que de l'avertir, ds sa fleur, de cette fatale destine. Pourquoi assombrir de jeunes fronts? Je serais plutt porte croire, Monsieur, que nous leur devons d'innocents mensonges, et qu'en leur voilant les yeux le plus longtemps possible, nous leur faisons la vie moins pnible... M. le baron de Chemill et Mme de Matefelon continurent parler au moins dix bonnes minutes sur ce ton; mais j'arrterai l leur discours, car les dissertations morales m'ennuient normment. Vous ai-je dit que, pendant que les deux vieillards proraient, Foulques avait demand boire, et que le saumur ptait rendre jalouse la mousqueterie franaise? Aprs quoi, des hommes entrs dans l'eau, les jambes nues, tranglrent les conduites de plomb de l'appareil ancien, hissrent la statuette, et l'assujettirent solidement sur un socle, en plaquant la chaux vive qu'ils talaient la truelle, donnant l'ide d'une mnagre qui confectionne pour les enfants de belles tartines de beurre. M. Gillet lui-mme, ayant retrouss ses culottes, avait aux cuisses deux bourrelets verdtres quand il eut achev sa besogne, et plus d'une dame les lui et essuys, si elle et os. IV D'ABORD, QUATRE BELLES FEMMES AU BAIN (LOGE D'UNE FEMME MURE); ENSUITE VIENT LE RCIT D'UN ENFANTILLAGE PASSIONN QU'ACCOMPLIT L'OISIVE NINON, ET QUI N'EST PAS DU TOUT UN HORS-D'OEUVRE, COMME ON POURRAIT TRE TENT DE LE CROIRE. Ninon, depuis lors, affectionna beaucoup cet endroit. Elle fit creuser, agrandir, embellir le bassin, et un canal souterrain y entretint une eau pure et courante o elle se baignait volontiers, au coucher du soleil, avec la grosse belle Mme de Chteaubedeau et Mmes de la Valle-Chourie et de la Valle-Malitourne, tandis que Mme de Matefelon, qui, par bonheur pour notre vue, craignait l'eau froide, s'employait retenir loin de l son petit-neveu, le chevalier Dieutegard, et le jeune Chteaubedeau, celui qui ressemblait l'Amour. Autour de la margelle fut dpose une paisse couche de sable fin pris dans le lit de la Loire, et un gazon agrable aux pieds nus, s'tendant jusqu' l'hmicycle, recevait les belles nonchalantes au sortir de l'eau. J'ai peur que vous ne vous imaginiez que Mme de Chteaubedeau ne soit point jolie voir en cet tat, parce que j'ai dit qu'elle tait forte. Ce serait une erreur. Assurment elle avait perdu ce qu'on est convenu d'appeler la fleur de la jeunesse, et on lui donnait bon gr mal gr trente-cinq ans. Mais il ne manque pas de femmes de cet ge, de qui les charmes, au lieu de faiblir, ont grandi d'anne en anne. Cela menace de tomber tout d'un coup, me direz-vous, comme ces poires de superbe apparence qu'on trouve par terre et la chair blette, un beau matin. Point du tout! Si je ne me faisais scrupule d'entrer dans ces descriptions de chair nue qui rendent suspectes les intentions de l'crivain, lorsqu'elles ne sont pas ncessites rigoureusement,--ce qui est le cas,--rien ne me serait plus ais que de vous prouver que Mme de Chteaubedeau tenait encore ferme l'arbre. C'tait une de ces grandes femmes si bien proportionnes qu'aucune de leurs parties, qui, considres part, semblent de dimensions inusites, n'expose la critique si l'on en prend une vue d'ensemble. Combien l'eussent prfre par exemple Mme de la Valle-Chourie, de dix ans plus jeune, qui tait petite, avait la peau brune et presque pas plus de gorge qu'un garon? M. de la Valle-Chourie tout le premier, comme il vous en sera donn maintes preuves par la suite! Ceci dit, pour ter toute ambigut touchant les grces relles de cette belle femme. C'est que je serais si fch de vous avoir donn considrer au bain une femme mal faite ou dfrachie! Pour les trois autres, il n'y a pas lieu d'insister, puisqu'elles sont toutes jeunes, que vous savez dj quelques particularits de l'une d'elles et que nous aurons trop d'occasions de connatre cette petite merveille physique de Ninon. De Mme de la Valle-Malitourne je n'ai pas envie de dire grand chose; c'est une chatte doucereuse, blanche, onduleuse et ronronnante. Est-ce que vous aimez ces btes, dont l'chine serpentine recherche le frlement d'un pied de la table l'gal de la caresse de votre main? Leur grce les sauve, mais c'est donc qu'il en est besoin. Les voil couches, les quatre belles, sur l'herbe ou sur la mousse, et dans ce lieu charmant, l'heure o le soir marche pas de loup dans les bois. Ceci n'est point une fiction; cela a plus de corps que le prsent que nous touchons du doigt, puisqu'il n'y a gure d'yeux qui aient contempl les bassins d'un vieux parc sans voquer un tableau de ce genre, et les aveugles eux-mmes le voient lorsqu'ils entendent prononcer les noms de Versailles, de Fragonard ou de Watteau. Entendez-vous comme moi le vent lger dans les feuillages qui fait lever la tte la plus peureuse, le bruit intermittent et rgulier d'un insecte qui semble tourner un rouet minuscule, et le sable fin qu'un pied nu soulve et qui retombe en grsillant, ayant laiss sa poudre d'or au duvet d'une jambe? Voyez-vous le nuage rondelet qui se dchire l-haut comme une peau d'orange? le vol cleste des hirondelles? la cime heureuse d'un rable tout frmissant? la grosse perle d'eau qui coule regret suivant la courbe d'une hanche humide? Soudain la brise entr'ouvre la haie d'arbustes touffus, et le couchant clatant apparat comme un dieu qui vient surprendre les nymphes. Elles se lvent, effarouches, courent leur linge et s'habillent, avec des pudeurs, l'abri des colonnes. Proche de l, Ninon fit construire un champignon pouvant couvrir une compagnie de musiciens et une chaumire rustique o s'abriter en cas de pluie. Elle aimait les concerts la nuit tombante, aussitt pouss le dernier cri d'oiseau. Et elle s'nervait par l'effet de la musique et la contemplation du jeune Amour. Parfois mme, elle restait seule ici, s'asseyait porte de ses traits, et la crainte fictive de la blessure de l'enfant pubre l'alanguissait de longues heures durant. Elle regrettait que son mari passt ses journes la chasse, rpandt une si forte odeur et ft si velu. Cependant elle fermait les yeux et l'imaginait prs d'elle, la saisissant dans ses grandes mains, comme aux premiers jours. Mais elle se donnait le plaisir de le rver plus jeune et plus beau. Voil le moment venu de raconter la folie qu'accomplit Ninon vis--vis de la statuette. Je devrais la passer sous silence, si je n'coutais que cette noble dcence quoi je voudrais toujours me soumettre, car elle me plat infiniment chez les auteurs qui s'interdisent de parler de ce qu'il y a d'intime au fond de nous. Mais je ne puis que les envier. Quand j'ai entrepris de faire connatre une crature vivante, il me semble qu'touffer la source de dsirs secrets qui bouillonne et murmure dans l'arrire-fonds de sa chair, quivaut lui retirer ce sang mouvant et chaud qui la diffrencie des figures de cire, d'ailleurs admirables, que l'industrie fournit abondamment. Pourquoi ne pas t'voquer, trouble pense des femmes oisives et jeunes que la solitude, l't et le bonheur des choses font fermenter souvent jusqu' concevoir et jusqu' excuter un dsir que l'on n'avoue pas son amant? Beaux yeux qu'une ombre ardente envahit, sourcils froncs, narines fermes, souffle haletant, moue des lvres pareille celle que les artistes prtent aux dieux, signes d'un plaisir farouche et qui se confond presque avec la douleur, pourquoi vous taire? Vous savez le cas de notre pauvre petite marquise; je ne vous ai pas cach qu'elle avait t leve sans principes et qu'elle tait dpourvue de cette intelligence robuste qui parfois supple cet inconvnient. Malgr cela, je suis convaincu que si la Providence n'et pas tant tard lui accorder la fillette qui devrait tre ne depuis longtemps pour que mon conte ft bien compos, rien de regrettable ne se ft produit. A dfaut de cela, voil ce qui advint: Quand Ninon allait rver seule auprs du bassin de l'Amour, elle regardait tomber les feuilles que la fin de l't dtachait une une; et celles que les marronniers semblaient jeter du haut du ciel avaient l'apparence de grandes mains gantes d'or qui palpaient l'air tide en ttonnant et souvent s'arrtaient caresser l'Amour avant de s'aplatir la surface de l'eau. Certaines taient gluantes et n'en finissaient plus de se dtacher du petit corps. Ninon s'amusait, avec une baguette, piquer ou fouetter les importunes sur une des paules ou entre les lvres du marbre. Or, un jour de chaleur accablante, Ninon tendue sur la mousse, regardait son Cupidon avec ces yeux btes qui ne nous dplaisent pas toujours chez les femmes. C'est comme une taie lgre que Dieu dpose, en passant dans l'air chaud, et en disant: Regard! participe la sublime imbcillit de la terre...!; puis il va plus loin rpandre le mme bienfait. Une meute ft passe l que Ninon ne l'et pas vue: son front et ses tempes se rtrcissaient comme le haut d'une bourse dont on serre les cordons, pour presser une seule et malheureuse petite ide, la plus innocente et la plus enfantine en apparence. Figurez-vous que le mme coup de vent tide o j'ai suppos que le Seigneur se faisait porter, avait vtu le Cupidon d'une courte culotte de feuilles mortes, qui, pour comique qu'elle part, n'en tait pas moins disgracieuse. Et la petite ide de Ninon consistait aller ter ce vtement vgtal, de sa propre main. Pourquoi pas avec la baguette? Parce que, se disait-elle, il y aurait danger d'endommager le hardi mais dlicat relief qui valait tant de piquant l'oeuvre de M. Gillet. La voici debout; puis elle s'accroupit, prouve l'eau du dos de la main, se dgrafe, laisse aller ses vtements. Elle est assise sur la margelle; ses deux belles jambes tout entires s'entr'ouvrent sur le profond miroir. Hop! elle gagne la nage les degrs du socle, et surgit, emperle de la nuque aux talons. Elle entoure d'un bras la taille du jeune dieu, et, d'une main agile, ttant sous la feuille le fragile objet drob aux regards, le dcouvre, le dbarrasse, en fait jaillir la pulpe charnue, tout de mme qu'elle s'y ft prise pour peler des chtaignes. --Hol! madame la marquise! elles ne sont point mres, vous allez vous casser les dents! C'tait le jardinier Cornebille, qui, entre les branches demi dgarnies, ne pouvait contenir sa surprise. V LE CHEVALIER DIEUTEGARD CONTRIBUE PAR AMOUR L'EXPULSION DE CORNEBILLE, PUIS ON APPREND DISTINGUER CE JEUNE HOMME RSERV, DE SON BOUILLANT CAMARADE CHTEAUBEDEAU. IL EST CLAIR COMME LE JOUR QUE CES DEUX PAGES DE LA MARQUISE SONT DESTINS SE DCHIRER ENTRE EUX. MAIS, QUE VOIS-JE? NINON ACCOUCHE DE LA PETITE FILLE ANNONCE. Les vnements les plus graves ont souvent leur source dans de mchants petits hasards de rien du tout, et je ne sais quoi me dit que cette rencontre fortuite du jardinier Cornebille et de la marquise va avoir sur la suite de notre histoire des consquences infiniment ramifies. Pour commencer, Ninon chassa du chteau ledit Cornebille, sans consentir en fournir le motif. Le marquis en fut trs fch, car il tait content des services de cet homme et se montrait gnralement paternel avec ses serviteurs. De plus, une grosse femme, nomme Marie Coquelire, qui se trouvait en couches au moment o le jardinier fut mis dehors, faillit avoir les sangs tourns, comme on dit dans le pays, parce qu'elle savait, prtendait-elle, que Cornebille tait sorcier et fort capable de jeter la marquise un mauvais sort: il avait chang un enfant de quatre ans en un agneau, et engross la fille Martin, de Bourgueil, rien qu'en la regardant, et qui pis est, d'un seul oeil, car il louchait affreusement. Mais Ninon avait trop de honte rencontrer dans le parc le tmoin de sa malheureuse excentricit, et elle et voulu lui payer son transport aux grandes Indes, avec le risque d'une bonne tempte chemin faisant, de prfrence mme lui interdire de mettre le pied sur son domaine. Elle n'tait cependant pas mchante; eh bien, pour le peu de chose qui tait arriv, elle et t parfaitement capable de tuer un homme. Les gens svres ont donc raison de dire qu'il n'y a pas de petites fautes, car toutes se tiennent troitement par la main, sans distinction de taille. Ninon, disais-je donc, fut inflexible, malgr l'effroi contagieux qu'avaient rpandu les craintes de Marie Coquelire. Personne ne se prtait signifier Cornebille l'ordre de la marquise; les gens s'clipsaient l'un aprs l'autre ou prtendaient qu'ils ne trouvaient point l'homme au pavillon o il logeait; les htes prtextaient des migraines; ces messieurs taient sans cesse la chasse. Alors ce fut la premire occasion qu'eut Ninon d'prouver le dvouement du jeune chevalier Dieutegard. Ce jeune chevalier ayant su que la marquise tait dans la peine et donn sa croix de Malte pour lui venir en aide, car il aimait Ninon avec toute la candeur gnreuse de sa douzime anne. Mais il tait trop gn, en prsence de la marquise, pour oser lui avouer qu'il dsirait la servir, quelle qu'en ft la difficult. Il cherchait en lui-mme mille moyens de lui faire deviner son intention; mais, peu adroit de sa nature, il s'en tint celui de l'embarrasser de sa personne, dix fois le jour, en lui obstruant le passage, si bien qu'il russit seulement aggraver l'tat de colre o elle n'tait que trop, par suite de la mauvaise volont ou de la lchet de tous autour d'elle. Elle le bourra du pied plusieurs reprises, le traita de paquet, menaa de le jeter par la fentre. Enfin, comme elle s'exasprait de voir cette petite figure d'apparence impassible et qui la regardait doucement, comme un pauvre chien qu'on a fouett, elle lui dit: Tiens! vas-y, toi... Et il partit aussitt en courant, sans attendre qu'elle lui donnt une plus longue instruction. Elle s'tonna qu'il l'et comprise demi-mot et qu'il lui obt si volontiers, et elle suivit du regard les pas lgers du chevalier qui s'loignait par l'alle des fontaines, gotant, quant lui, dans son me neuve, la saveur du premier ravissement. Dieutegard alla jusqu'au logis de Cornebille, situ contre le mur de clture, au fond des jardins bas. Un lierre pais le dissimulait demi, la chemine fumait travers la verdure, un chvrefeuille garnissait l'entre. Le chevalier porta la main son coeur en traversant un petit potager plant de choux bien en ordre, de carottes, de chicores crases sous des briques, et il regardait le trou noir de la porte grande ouverte, o il ne distinguait rien cause du soleil. Quand il eut franchi le seuil, seulement, il vit le jardinier, un long couteau la main, qui faisait le signe de la croix sur l'envers du pain bis avant de trancher les parts de ses deux petits enfants et de sa femme, attabls vis--vis de lui. Puis Dieutegard entra et dit, sans prendre haleine, que Madame la marquise faisait savoir Cornebille qu'il et quitter le chteau, lui et les siens, aussitt le coucher du soleil. Alors la femme commena trembloter de la tte; on voyait remuer les ailes de son caillon blanc; elle croisa ensuite les mains sur la table et ses larmes coulrent. Les deux petits se mirent crier et se rfugirent dans son giron. Cornebille ne disait rien et coupait son pain en petits cubes rguliers qu'il piquait de la pointe de son couteau et s'introduisait coup sur coup dans la bouche jusqu' ce qu'elle ft pleine; puis il mcha cela lentement, sans changer de figure, et enfin dit qu'il avait bien entendu et que cela suffisait. Le chevalier s'en alla content, car les enfants sont rarement pitoyables. Il ne pensait qu'au plaisir de Ninon. Il vint la retrouver et lui annona le bon rsultat de sa mission, sans lui fournir de dtails, tant il tait mu. Ninon n'envisagea que sa volont accomplie et la possibilit de descendre dsormais dans le parc sans avoir rougir. Elle se pencha sur le front du jeune garon et le baisa, bien loin de se douter que par ce seul geste elle fixait une destine. Et tout continua aller au chteau comme devant. Ne croyez pas un instant qu'il s'agisse de vous difier en vous montrant les vices des grands et la misre des petits: un tel procd est cent lieues de mes intentions; je vous assure que c'est mon histoire qui va comme cela, et il n'y a rien de plus. Vous avez remarqu, ou bien vous le ferez plus tard, que toutes les personnes qui taient venues chez le marquis et la marquise de Chamarante pour l'rection de la statue, y sont encore. Cela n'a rien d'extraordinaire, car, invit la campagne, on y reste tant que les matres de maison ne vous font pas comprendre qu'ils dsirent ardemment votre dpart; considrez aussi qu'un couple qui n'a pas d'enfants a toutes les peines du monde demeurer seul. Une intrigue est en train de se nouer, pendant que nous parlons, entre Mme de Chteaubedeau et M. de la Valle-Chourie; les deux belles-soeurs ne se quittent pas, et M. de la Valle-Malitourne fleurte avec tout le monde, sans jamais pousser plus avant, ce qui explique sa perptuelle ardeur. Quant Mme de Matefelon, son but est que le jeune chevalier, son petit-neveu, prenne l'usage du monde; elle ne s'absente gure de Fontevrault que pour aller surveiller ses vignobles. Il n'y a donc que le baron de Chemill qui vienne l par intermittence; mais c'est un vieil homme indpendant, maniaque, et qui s'accoutumerait mal aux moeurs d'une maison trangre. Je pense que nous aurons l'occasion de le voir chez lui, avec ses deux jolies soubrettes, ses oeuvres d'art, ses livres et ses rosiers; ce n'est pas loin, il habite ct. Il est de ces gens agrables voir en passant, mais dont la compagnie prolonge fatigue, cause d'un got excessif moraliser. Vais-je arriver maintenant la naissance de la petite fille attendue? Je voulais la prsenter tout de suite! Vous voyez combien peu un conteur fait sa guise. Et il faut encore, auparavant, que je vous parle du petit Chteaubedeau. C'tait le compagnon de jeux de Dieutegard; mais autant le chevalier demeurait timide, tendre et doux, autant Chteaubedeau tait hardi et prcoce. Chteaubedeau, cent coudes, lanait une pierre de la grosseur du poing au milieu d'une vitre de l'orangerie; il prtendait passer ses nuits dans le lit des servantes et se vantait d'avoir vu, de ses yeux, la marquise de Chamarante toute nue. Encore une image que j'eusse prfr viter, d'autant plus qu'elle se rpte. La marquise de Chamarante toute nue! Voil ce pauvre Cornebille qui a got la surprise de cette image et l'a paye cher; voil un gamin qui se flatte d'en avoir eu l'aubaine. Tous ne pensent donc qu' cela! La vrit m'oblige dire qu'il en est ainsi. Il y a des femmes exquises que jamais un homme sain n'imaginera dpouilles de leurs vtements dont la grce dcente fait corps avec leur personne, et qu'il semblerait sacrilge de soulever mme jusqu' la cheville. Celles-ci, je les aime trop pour en introduire seulement une dans un conte o l'on badine un peu. Mais Ninon n'tait pas de cette espce-l; elle tait de cette espce que tout homme sain dshabille premire vue; il faut dire la chose sans priphrase, parce que cela se passe comme cela et que je dfie le plus puritain de faire autrement. Malheur qui aime une de ces femmes-l par le coeur! Le chevalier disait son ami que la seule ide de coucher contre une femme nue lui rompait les jambes, et il avait peur de n'oser jamais, quoiqu'il en et un grand dsir. Quant au fait de voir Ninon dans l'tat o Chteaubedeau l'avait vue, si la fortune le favorisait d'un tel spectacle, il en perdrait certainement l'usage de ses sens. Il avouait qu'il la voyait frquemment dans ses songes, et qu'au seul aspect de cette fallacieuse image, il sentait son sang s'couler hors de lui. Chteaubedeau haussait les paules; il parlait des femmes en prodiguant des dtails et prononant des mots qui faisaient frmir son ami. Ce que Dieutegard ne comprenait pas, c'est que les relations d'homme femme prissent dans la bouche de tout le monde l'aspect de polissonneries joviales, tel point que, lorsqu'on entend quelqu'un pouffer de rire, on puisse affirmer, les trois quarts du temps, qu'il s'agit d'un sujet d'amour. Lorsque Chteaubedeau rencontrait la femme de chambre Thrse, il la pinait par derrire ou la tripotait ferme sous les aisselles, et elle et lui riaient de tout leur coeur. Parfois Thrse se retournait et lui donnait le nom d'un animal rpugnant et Chteaubedeau disait: Comme elle m'aime! Alors, Dieutegard sentait quelque chose comme une vague amre qui lui frappait la poitrine et lui obstruait la bouche, le nez, les yeux, et il en demeurait tout dfait, longtemps, sans savoir pourquoi. Quand on parlait des deux enfants, on disait, bien entendu, les pages, sans doute parce que le mot est joli et la fonction charmante, et que l'un et l'autre sduiront de tout temps. Ce fut Chteaubedeau, l'un des premiers au chteau, qui sut que la marquise tait grosse. Il l'annona Dieutegard, non pas en ces termes qui mnagent le respect que l'on doit une femme, mais en numrant sur un ton polisson les symptmes physiologiques qu'il tenait de Thrse. On en parla pendant quelque temps mots couverts ou avec des clignements d'yeux, des dodelinements de la tte trs significatifs. Mme de Matefelon ne se tint pas de s'en ouvrir M. l'abb Pucelle, cur de Montsoreau, qui vint de suite et mit les pieds dans le plat en parlant du baptme avant que l'vnement ft seulement certain. Par bonheur, la nature n'osa pas donner au prtre un dmenti, et toutes ces dames s'employrent prparer la layette. Ninon passait ses jours tendue sur une chaise longue, coiffe d'un petit bonnet de dentelle, bien attriste de sa difformit, mais contente tout de mme l'ide de voir bientt un enfant courir autour d'elle, contente surtout d'chapper aux allusions des uns et des autres: Comment! point d'enfant encore!... Mais qu'attendent-ils donc? Et ce pauvre marquis par ci, et ce pauvre marquis par l; toutes marques de sollicitude qui l'impatientaient beaucoup. Mmes de la Valle-Chourie et de la Valle-Malitourne cousaient ou brodaient en se faisant de doux yeux la drobe; Mme de Chteaubedeau secouait son ample poitrine toutes les fois que son fils commettait une espiglerie; elle l'attirait elle, de son splendide bras nu et lui mangeait les joues de baisers, lui laisser des blancs parmi ses couleurs naturelles. Le gamin ne sortait plus des jupes des dames et il avait des hardiesses qui les remplissaient de joie. On confiait Dieutegard le soin de faire la lecture, et il se rendait agrable, parce que sa voix tait pure et parce qu'il sentait vivement les beaux sujets; mais ses yeux se brouillaient si Ninon le regardait; il nonnait et se disait sujet des blouissements. Ce fut le beau temps de Mme de Matefelon, car l'approche des grands vnements de la vie, comme la naissance, le mariage ou la mort, restitue leur royaut aux vieillards en mme temps qu'elle met trve aux folies, et on coute leur parole exprimente. Cette dame, qui abondait en conseils, se soulagea dans la plus large mesure. Ninon fut si bien prche qu'elle tait prise d'une infinit de scrupules touchant la manire d'lever sa progniture. Enfin, pour la fte de la Nativit, qu'on nomme dans le pays la Bonne-Dame de septembre, par une heureuse concidence, la marquise mit au monde une fille, qui eut pour marraine Mme de Matefelon, vous vous en doutiez, et pour parrain M. le baron de Chemill, dont le prnom tait Jacques; c'est pourquoi la petite fut appele Jacquette. VI IL S'AGIT MAINTENANT DE JACQUETTE. ON LA FAIT GRANDIR SOUS VOS YEUX LE PLUS VITE POSSIBLE, AFIN DE NE PAS TROP NOUS CARTER DE NOTRE SUJET QUI EST L'DUCATION PRILLEUSE DE CETTE PETITE AU MILIEU DE NOMBREUX EXEMPLES D'AMOUR. Nous voici donc en prsence de Jacquette, qui, j'ai d vous en avertir, sera notre hrone principale. Aussi, je prie les personnes qui n'auraient point pu jusqu'ici, malgr toute leur bonne volont, honorer de leur sympathie quelqu'un des htes du chteau de Fontevrault, de ne point encore se dcourager. Jacquette commena par vider trs gloutonnement les grosses bonbonnes que sa nourrice Marie Coquelire,--cette grosse femme qui craignait le sorcier Cornebille et qui a accouch une seconde fois depuis que nous avons parl d'elle,--tirait discrtion de son corsage; et elle suait quelquefois le bout du doigt paternel, venu l, en passant, faire toc-toc, comme au flanc des barriques pour savoir o en est le niveau. A cet ge-l, elle n'tait pas plus agrable frquenter que les autres nourrissons. Offrons-nous donc l'avantage de la voir grandir vue d'oeil. La voici, au bout des lisires, qui trottine sur ses jambes de poupe, lance en avant, ou virant tout coup, pareille un joujou ressort. Elle aime voir, la cuisine, tourner la broche des rtis par un marmiton aux mains sales ou par un chien qui court sans avancer jamais, dans une grande roue, en tirant la langue; elle va visiter, dans leur toit, les lapins domestiques qui rongent une feuille de chou quand ils ont les oreilles en haut, ou dorment quand ils ont les oreilles en bas; les vaches dans une grande salle vote et tendue de toiles d'araignes; les carrosses des la Valle-Chourie et des la Valle-Malitourne, dont les cuirs moisissent, et la chaise qui sert conduire sa marraine la messe. Le grand bonheur est de descendre au bout des jardins, jusqu' la Loire, ce qui est une longue promenade, et de regarder glisser les lents bateaux plats que mnent tantt une voile gonfle, tantt des chevaux percherons attels la queu-leu-leu sur le chemin de halage. Pour parvenir l, non loin de l'ancien logis du jardinier, une grille de fer qu'il faut pousser contient, dit-on, dans ses gonds, un pauvre petit oiseau que l'on crase un peu chaque fois, soit que l'on sorte du parc, soit que l'on y revienne. Et c'est le chemin du Bac d'Ablevois, o l'on s'amuse attendre le radeau du passeur, gros comme un sabot au dpart de l'autre rive, et qui atterrit sans bruit prs de vous, charg d'une voiture, d'une couple de boeufs ou d'un troupeau de chvres gnes par leurs pis brimballants. Jacquette joue en libert sur les pelouses inclines, dans les rgions du jardin prives d'eau, et, lorsqu'elle tombe, elle pousse des hurlements de petit porc au dos rose qui va la foire. Alors Marie Coquelire s'lance sur la pente, soutenant deux mains ses mamelles; elle s'accroupit, relve le rouleau de fanfreluches et sait trs bien tirer, de la toilette un peu tasse, mille plis nouveaux coups de chiquenaudes. Jacquette court sous les charmilles pour attraper le rond de soleil, qu'elle voit au bout de l'alle, de la largeur d'un chapeau de paille, et qui vivement se sauve l'autre bout ds qu'elle va mettre la main dessus. Elle possde dj de beaux habits; on la poudre et la dcollte, les grands jours. On lui montre faire la rvrence lorsqu'elle rencontre par hasard Madame sa mre ou sa marraine de Matefelon, qui lui en impose normment; dj elle sait rendre le salut aux pages, de l'air de dire: Bonjour, gamins. Son nom, ses cris, son babillage se perdent l't dans l'immensit des avenues ombreuses et des pelouses; ils gayent, l'hiver, les corridors et les pices sonores de Fontevrault. Ah! , est-ce qu'il va falloir que je vous dcrive le chteau? Croyez-moi, rien n'est plus fastidieux ni plus inutile. Et, pour tre sincre, je ne le vois pas moi-mme. Chaque scne porte avec elle son atmosphre et son dcor; je vois clairement jusqu'en ses moindres dtails ce que chacun de mes personnages voit en mme temps qu'il agit, mais, si je vous peignais en dix pages un chteau, je devrais en emprunter les matriaux quelque manuel d'archologie, et vous sentiriez tout de suite la froideur et l'artifice de ce calque. Tout ce que je puis vous dire, c'est que, lorsque Jacquette et sa nourrice allaient au Bac d'Ablevois, elles apercevaient, par-dessus une fort d'arbres, l'extrmit pointue d'une vieille tour accommode en colombier et surmonte d'un pi de terre cuite; et l'on avait ordre de ne jamais s'loigner jusqu' perdre de vue ce signe de ralliement qui dominait tous les corps de logis. Quand elles remontaient par l'alle descendant aux fontaines, que distinguaient-elles du chteau? Un pan de muraille grise, en partie couvert de vigne-vierge et auquel les marronniers formaient un cadre arrondi; un peu plus haut, des ardoises brillaient entre les cimes moins feuillues. Et, quand elles arrivaient au pied du chteau, elles ne voyaient plus rien du tout, d'abord parce que c'tait une grosse masse qui s'levait tout droit en l'air, ensuite parce que l'on avait toujours peur d'tre grondes pour tre en retard. Dans l'intrieur il y avait deux parties que Jacquette affectionna ds sa plus tendre enfance: premirement les anciens appartements de M. Lemeunier de Fontevrault, o des moulins, armes parlantes, taient brods au satin des courtines et sur toutes les tentures; elle faisait le tour des pices en soufflant sur les ailes et croyait qu'elles se mettaient tourner lorsqu'elle avait disparu; deuximement, la tour du Nord, o l'on montait par un escalier de pierre en colimaon et trs troit, pour atteindre de petites chambres dalles o il fallait dchirer de la main les chevaux de soie grise et molle que tendent les araignes; mais, une fois l, elle grimpait sur un escabeau et considrait le pays lointain, qui semblait toujours trs joli, pinc entre le cadre troit des meurtrires; la Loire y ressemblait un ruban d'argent, que de tout petits arbres piquaient d'pingles d'or, quand c'tait l'automne. On voyait dans les champs de mignonnes btes, grosses comme les pucerons des rosiers, et, l'horizon, une ville de la dimension d'un cu; lorsqu'il avait plu, on et pu compter les peupliers sur la ligne nette des coteaux de Saumur. Ou bien, au bras solide de la nourrice, elle se faisait pencher aux lucarnes et regardait au-dessous d'elle les pages jouant la paume sur la terrasse. On entendait leurs cris et la marquise qui les appelait par leur nom pour leur essuyer le front, de son mouchoir. La petite crachait, pour leur faire un tour; mais sa salive, bue par l'espace, n'arrivait jamais jusqu'en bas. Et ce que Jacquette prfrait tout cela, c'tait d'couter aux portes, parce qu'elle avait remarqu que l'on coupait certains mots en deux lorsqu'elle montrait le bout de son nez. Elle quittait l'un de ses souliers talons hauts, et se juchait de l'autre pied sur cette petite borne pour atteindre le trou de la serrure, une menotte mordant le bec-de-cane, l'autre en arrire, au creux de la taille, frtillant comme la queue d'un roquet. VII A L'OCCASION DE CERTAINS DSORDRES DANS LA CONDUITE DES HTES DU CHTEAU, JACQUETTE PRONONCE UN MOT NORME QUI NOUS VAUT UNE DISCUSSION DES DEUX VIEILLARDS SUR LA PUDEUR. ON SE RSOUT ENSUITE CONFIER L'ENFANT UNE GOUVERNANTE. A l'heure o nous en sommes, il y avait prcisment du grabuge au chteau, et l'on changeait table, ou aprs dner, dans les coins, des expressions trs peu propres former l'oreille d'une enfant. Figurez-vous qu'aprs un si long temps,--que vous pouvez d'ailleurs mesurer la taille de Jacquette,--Mme de la Valle-Chourie venait seulement de faire du bruit propos des relations adultres de son mari avec la grosse belle Mme de Chteaubedeau. Cela tenait ce que M. de la Valle-Chourie avait mis littralement des annes parvenir ses fins. Il est vrai qu'il s'tait produit quelques interruptions dans le sjour de tout ce monde-l, Fontevrault. Par dcence, chacun retournait chez soi l'espace de quelques mois, et c'tait autant de perdu pour la conqute. Mais cela n'et pas suffi encore faire ainsi pitiner l'amour sur place, d'autant plus qu'il n'y avait pas apparence que Mme de Chteaubedeau ft une femme opposer une rsistance opinitre. A vrai dire, elle n'en opposait presque pas; mais M. de la Valle-Chourie tait d'une hsitation extrme. Lui et son frre souffraient d'une infirmit curieuse, hrite assurment du grand-pre de la Valle, vieux dbauch du temps de la Rgence, et qui se traduisait chez l'un par une maladresse extraordinaire en tous ses gestes,--d'o le surnom de Malitourne,--chez l'autre par une sorte de bgaiement de la volont, s'il est permis de s'exprimer ainsi, incapacit de se dcider quoi que ce ft, malgr certains dsirs violents. M. de la Valle-Chourie dsirait Mme de Chteaubedeau, quoi qu'il aimt beaucoup sa femme; il se disait que celle-ci aurait du chagrin s'il la trompait, il en mesurait minutieusement les consquences, et temporisait. Mais, d'autre part, quand il voyait les bras pleins, forts, consistants, blanc de lait, de Mme de Chteaubedeau, ses paules arrondies et lisses comme le dos des otaries qui ondulent dans l'eau, sa gorge puissante que toutes ces dames disaient sans dfaut, il en mesurait l'attrait avec le charme acide de sa petite femme, et, ce faisant, se ruait sur celle-ci avec l'espoir de tromper l'apptit qu'il avait de l'autre; ce qui, effectivement, contribuait lui donner de la patience. Il poursuivrait trs probablement encore aujourd'hui ce mange, si sa femme elle-mme, lasse de ses assiduits intempestives, n'en et par ses propres soins driv le cours vers celle qui elles taient mentalement destines. Et ce qu'elle dut encore se donner de mal est inou. Mais elle n'avait pas plus tt men bien son entreprise, qu'elle fonait sur le pauvre Chourie encore tout moulu de plaisir, avec les imprcations ordinaires l'pouse outrage. En prsence de cette malchance, M. de la Valle-Chourie dsirait ardemment reconqurir l'amiti de sa femme, mais en mme temps jugeait indlicat d'abandonner sa matresse sur ce coup d'essai. Pour lui, dsormais, agir c'tait rompre avec Mme de Chteaubedeau, et il ne pouvait pas s'y dcider. Ajoutons que sa femme courrouce, en se refusant ses baisers, le rejetait aiguillonn vers sa matresse, et le savait bien, la coquine, tandis que la veuve aspirait l'indcis amant comme une ponge de Venise boit un verre d'eau. Ces vnements apportaient un certain trouble dans la conversation, car chacun les avait prsents l'esprit et s'y intressait si vivement que l'on prouvait bien de la peine parler d'autre chose. Aussi, pour un oui, pour un non, appelait-on Jacquette qui faisait diversion. Ces messieurs l'embrassaient, se la passaient, lui versaient boire. Elle profitait des geles, des croquignoles, de la mousse qu'on lui faisait humer au bord des verres, recueillait, entre temps, des allusions chuchotes l'oreille auprs d'elle, les rptait tout haut, faisait scandale, et on la mettait la porte. Les choses s'envenimrent un beau jour, par l'intermdiaire de Mme de Matefelon qui s'indignait de ce dsordre. Usant de son ascendant sur Ninon, cette dame ne l'avait-elle pas convaincue de la ncessit d'expulser les Chteaubedeau, mre et fils? On s'attendait l'excution de cette mesure de rigueur, et on s'ingniait l'viter, car la maman tait bonne me, et le fils amusant par les sottises mmes qu'il commettait. Au beau milieu du silence qui accueillit une pice de ptisserie, Jacquette lana une phrase glane par elle on ne sait o et qui bouleversa la situation: --Je ne vois qu'un moyen de tout raccommoder, dit-elle: c'est de coucher ce vaurien de Chteaubedeau dans le lit de maman. On peut tout attendre des choses excessives. Ce coup de thtre eut les consquences les plus imprvues: au lieu de mettre le feu aux poudres, il les noya. Soit par un dtour habile, soit par une inclinaison instinctive, Ninon ne retint de cette normit que le fait qu'elle sortait de la bouche de sa fille, et elle s'alarma bon droit au sujet de son ducation qu'il devenait urgent de surveiller de prs. La marraine renchrissant, bien entendu, on oublia le reste et mme les Chteaubedeau. Chacun d'ailleurs se cramponna au sujet nouveau qui redonnait de l'aise aux relations, et ce fut qui fournirait les plus utiles prceptes de morale. Mme de Matefelon voulait que l'enfant ft soustraite toute influence fcheuse, qu'on lui donnt des appartements, une gouvernante prouve, des principes et des livres difiants, enfin que tout ce qui participe la vie toujours impure du monde ft pargn la fleur de son me. M. le baron de Chemill lui fit observer que c'tait tout le contraire qu'elle semblait rechercher pour son petit-neveu le chevalier Dieutegard. Il est vrai, dit-elle, mais il s'agit de faire de M. le chevalier un homme! --Et de Jacquette? --Une femme, cela va sans dire. M. de Chemill remuait le pois chiche qu'il portait l'aile droite du nez, et, puisant une pince de poudre blonde dans sa tabatire, il referma celle-ci d'un coup sec: --Depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes et qui font l'amour, dit-il, nous venons trop tard, ma bonne madame, pour empcher que notre filleule en surprenne le secret. Qu'elle ouvre les yeux sur cet ingnieux mcanisme aujourd'hui ou bien plus tard, l'inconvnient n'est pas capital... Je vous laisse penser si Mme de Matefelon se trmoussait. --Ah! monsieur, dit-elle, fallait-il que j'atteignisse l'ge que j'ai pour entendre blasphmer de la sorte ce qui, depuis que le monde est monde, fait l'objet du plus cher souci des mres: la pudeur de la jeune fille!... --Tout beau! dit M. de Chemill, je me garde bien de mdire, madame, du dlicat sentiment que vous voquez; je dis seulement que les oeillres que l'on met aux filles pour les garantir, ne font que les moustiller davantage, en leur inspirant le dsir du fruit dfendu, qui de tout temps exera un grand attrait sur l'animal pensant. C'est leur dformer la figure vritable des choses qu'elles auront tant de mal, aprs, remettre au point, puisqu'aussi bien il faudra tt ou tard qu'elles les envisagent de front. Que ne laissez-vous faire la nature et la vie comme elles vont... La pudeur! dit le baron, en faisant claquer sa langue comme s'il parlait d'une sauce, quelle chose exquise! Et, tenez, elle est peut-tre le plus substantiel aliment de l'amour. La ddaigner est le fait d'un temprament affaibli qui renie par impuissance le noble dsir de conqute ou le secret apptit du viol qui est le propre de la virilit. A parler franc, l'homme mprise la femme qui se donne lui: il a le got de la lutte, du combat; il aime enlever la femelle de vive force, et l'orgueil de la victoire le dispose au sentiment durable de l'amour. --Nous n'entendons pas ces choses-l de la mme oreille, je le vois bien, interrompit Mme de Matefelon; mais puisque vous consentez donner quelque prix la pudeur, dites-moi donc comment vous viterez que ce sentiment s'mousse s'il est soumis aux rudes assauts que le spectacle de la vie lui fournira, d'aprs votre mthode. --Il ne s'mousse pas plus, dit le baron, que la bont, par exemple, ou bien que le caractre grincheux que nous apportons en naissant, et qui ne nous abandonnent qu'avec notre dernire chemise. Le spectacle du monde, ou la mode, nous apprennent faire fi, dans le public, de tel ou tel penchant naturel qui se retrouve infailliblement, au moment venu, dans le particulier. Tantt c'est le bon ton d'tre subtil en amour, tantt de le faire quasi comme les btes: des mots, des mots, Madame! bouche bouche les vrais amants se retrouvent et prononcent les mmes onomatopes que profraient nos grands-papas et nos grand'mamans d'avant le dluge. Il en est de mme de l'effroi pudique, que bien des belles foulent aux pieds aux chandelles et quand une brillante compagnie les entoure, qui sont des petites filles, les rideaux tirs, et contre la poitrine d'un homme, pourvu que le coeur s'en mle. La pudeur! elle renat chez la catin la plus honte, tout coup, quand elle se met aimer, sans frime, une bonne canaille d'homme. --Il n'y a point raisonner avec vous l-dessus, reprit la marraine; vous parlez des vertus des femmes comme vous le feriez de la qualit du rouge dont elles s'ornent le visage pour vous sduire, et l'on dirait qu'elles ne sont honteuses et rserves que pour aiguillonner vos sens. Ainsi la femme aurait des qualits garanties bon teint et d'autres qui risquent de passer au premier lavage? Qu'importent la pluie et les orages, si la pudeur se retrouve au moment de s'en servir!--Dieu me pardonne! ce maudit baron me fait parler une langue de Parc aux Cerfs!...--Eh bien! monsieur, nous envisageons, nous autres, la pudeur en elle-mme, et nous disons qu'elle mrite de n'tre pas froisse, uniquement parce qu'elle est la plus tendre et la plus dlicate parure que le Ciel ait donne la jeunesse, parce qu'il y a pour la crature qui a reu cette grce divine, au premier heurt, une douleur d'un genre trop particulier pour qu'un homme la comprenne jamais,--ce qui, peut-tre, la rend plus prcieuse encore notre sexe,--enfin parce que je ne sais pas de spectacle plus pnible pour quiconque a l'piderme un peu sensible, que d'tre tmoin de ces chocs... --Je trouve, dit Ninon, que vous savez tous les deux de fort belles choses et que vous parlez trs bien; mais je ne vois point, dans tout cela, le parti que je dois prendre vis--vis de ma fille, qui prononce des mots faire dresser les cheveux. --Pratiquez uniquement la vertu autour d'elle, dit le baron. --Pour une fois que vous hasardez une chose sense, dit Mme de Matefelon, que n'avez-vous le courage de le faire sans ricaner? Ninon songea mettre Jacquette au couvent. Il y en avait un clbre dans le pays; mais, outre que Mmes de la Valle-Chourie et de la Valle-Malitourne y avaient t leves, on n'en disait point de bien. Ces dames racontaient que l'on s'y baignait deux fois l'an, partir de l'ge nubile, et vtues d'un grand sac de toile qu'une converse, les yeux baisss, vous passait et vous nouait au cou, sous la chemise, avant d'enlever celle-ci, et vous arrachait de mme au sortir de l'eau, aprs avoir repass la chemise, de telle manire qu' aucun moment le corps ne pt apparatre nu, que les mains ne fussent tentes d'en frler les contours et les yeux d'y exercer la concupiscence. Le mme usage tait pratiqu, disait-on, par les religieuses, et, grce lui, un homme avait pu se dissimuler et vivre au couvent, sous figure de nonne, onze mois durant. --Vraiment! faisait Ninon; et comment finit-on par s'apercevoir de son sexe? --En crevant le sac, la suite de graves dsordres: un certain nombre de ces dames et plusieurs lves nobles accouchaient. On en revint l'ide premire, qui tait de donner Jacquette une gouvernante. --De cette faon, dit Ninon, nous ne cesserons d'avoir la chre enfant sous les yeux, et nous aurons mis notre responsabilit couvert. On avisa le marquis de ce projet. Foulques frona d'abord le sourcil, comme toutes les fois qu'on le consultait pour la forme, car il tenait paratre rouler mille objections dans sa tte. Puis il jugea le projet convenable. La difficult tait de trouver la gouvernante, car on ne connaissait personne qui ft apte remplir cette fonction. Mme de Chteaubedeau avait justement dans ses relations une certaine demoiselle de Quinsonas, issue d'une famille des plus honorables, mais ruine par le Systme, et dont elle savait le plus grand bien quant la science et la moralit. Le marquis Foulques hassait les figures ingrates et dcrpites; il les prtendait nfastes la jeunesse, et pour rien au monde n'et consenti ce qu'une d'elles respirt au chevet de sa fille. C'est pourquoi il avait tout d'abord fronc le sourcil un peu plus longuement qu' l'ordinaire, au seul mot de gouvernante. --Ma fille, dit-il, ne sera point leve par une dugne. Ces vieilles sottes inculquent l'enfance des ides d'un autre ge; elles ont des manies invtres et l'obstination des mules, sans compter qu'il leur arrive frquemment de rpandre une aigre odeur. Mais Mme de Chteaubedeau le tranquillisa en lui affirmant que Mlle de Quinsonas runissait prcisment le double avantage d'offrir des dehors agrables et une docilit parfaite aux exigences des familles touchant les mthodes d'ducation. Elle tait la propre nice et filleule de Mgr l'vque d'Angers, et vivait prsentement dans une petite ruelle avoisinant la cathdrale, d'une maigre rente servie par la munificence piscopale. La description de cette maison humide et basse abritant une personne pleine de mrites, suffit gagner le coeur excellent de Ninon, qui ne savait plus comment tmoigner sa reconnaissance Mme de Chteaubedeau. Il fut sensible pour tout le monde que la matresse de M. de la Valle-Chourie avait aujourd'hui tir la famille de la situation la plus difficile. La seule Mme de Matefelon, qui ne perdait point la tte, s'avisa, le soir, de faire observer Ninon, qu'en somme, on avait pris un parti bien promptement. --Croyez-vous? dit Ninon. --Je le crois, dit Mme de Matefelon, car cette gouvernante ne vous est connue, en somme, que par Mme de Chteaubedeau, qui a rendu elle-mme son intervention ncessaire par les dsordres de sa conduite. --Je l'oubliais, fit Ninon; mais tout cela c'est de quoi se rompre la tte... VIII ARRIVE DE MADEMOISELLE DE QUINSONAS ET SON INSTALLATION. CE QUE JACQUETTE APPREND TOUT D'ABORD, DU FAIT DE SA GOUVERNANTE. La gouvernante arriva un beau jour de septembre, la tombe de la chaleur, dans un carrosse poudreux que le marquis avait envoy, tout exprs, au-devant d'elle, jusqu'aux Ponts-de-C. Les htes du chteau taient cachs dans une grande pice amnage en lingerie, donnant sur la cour, afin d'avoir l'oeil sur la Quinsonas au moment o elle mettrait pied terre. Seules, Ninon et Mme de Chteaubedeau l'attendaient au salon. Le marquis s'avana dans la cour, en rejetant du coin de la semelle, les marrons tombs, avec leur coque pineuse demi clate, dans les petites rigoles, entre les pavs ventrus; et, arriv au porche d'entre, il regarda sur la route de Saumur, la main en abat-jour, et la figure grimaante, cause du soleil qui se trouvait bas, juste en face. On remarqua soudain qu'il rajustait sa perruque et faisait des pichenettes sur son jabot, d'o l'on augura que la voiture tait en vue et que le marquis se souvenait du portrait avantageux que Mme de Chteaubedeau avait trac de la gouvernante. Le bon Fleury, le cocher de Fontevrault, eut, en faisant tourner les chevaux dans la cour, un coup de langue qui en disait long sur l'effet que lui avait produit la voyageuse. Celle-ci tait aussitt par terre, trs simplement, trs vivement, avant que Foulques ft l pour lui prsenter la main. L'avis de la lingerie fut unanime: la nouvelle venue tait quelconque. Cependant M. de la Valle-Malitourne,--qui n'avait rien vu parce qu'on l'avait post prs de la porte, en sentinelle,--ayant ouvert, avec la malchance qui le caractrisait, juste de faon se trouver nez nez avec Mlle de Quinsonas, rapparut en se baisant le dessus de la main et disant que la nouvelle venue avait la bouche la plus affriolante qui ft. Son frre Chourie se prcipitait et dessinant dans l'espace une ample circonfrence: --Quel derrire! s'cria-t-il. Il n'en fallait pas plus pour que celle qui l'on trouvait du mme coup d'aussi grandes qualits aux antipodes, et contre elle toutes les femmes prsentes. On lui donna les appartements de feu M. Lemeunier de Fontevrault, un peu suranns quant aux tentures, mais spacieux et commodes, situs au rez-de-chausse, vis--vis un petit parterre, au couchant, bien plant et tenu frais. Le marquis tint l'y accompagner, pour lui faire honneur, cela va sans dire, et lui numrer tout de suite et point par point ses instructions. Jacquette, enorgueillie de valoir, elle seule, un si grand remue-mnage, s'amusa seule dans le parterre, en attendant, aprs avoir vu Fleury dteler les chevaux. Elle marchait avec prcaution dans les sentiers troits garnis d'un sable fin soigneusement ratiss, entre les bordures de buis, puis jetait un regard en arrire pour voir la trace de ses chaussures, pareille un semis de points d'exclamation. Elle piqua tout coup dans le sol un de ses talons et tourna sur elle-mme, comme un toton, clignant de l'oeil toutes les fois qu'elle passait en face d'un rayon de soleil qui venait par l'alle des fontaines et semblait mettre le feu aux panaches des marronniers. Ce rayon atteignit bientt les vitres des appartements de la gouvernante, et Jacquette se plut imaginer que l'ancienne chambre de M. Lemeunier de Fontevrault tait bonde de pots de confitures de groseilles et elle et bien voulu y regarder de plus prs mais c'tait difficile. Alors elle trouva le temps long et s'ennuya. Les pigeons excutaient autour du chteau la dernire ronde du jour, et le parc entier retentissait du ramage des oiseaux. Puis tout cela s'apaisa d'un coup: les pots de confitures fondirent, la belle lumire s'envola, et tous les bruits avec elle. On pouvait distinguer le pas menu d'un chat qui se brlait les pattes au bord du toit, en courant sur les rigoles de plomb chauffes. Jacquette en revint toutefois son ide, qui tait de regarder par les fentres de la gouvernante, et elle appela, dans ce but, le chevalier Dieutegard qui s'en allait tout seul vers les bassins, en rvant, au coucher du soleil, selon sa coutume. Jacquette le tenait en une estime particulire parce qu'il affectionnait les tangs, les fontaines et le bord du fleuve, hants, au dire de sa nourrice, par des gnies redoutables, et elle le souponnait de commercer avec les fes. Il interrompit sa promenade la prire de sa jeune amie et pntra dans le parterre en enjambant la clture. Il s'agissait de descendre dans le foss demi combl et de se dresser au long de la muraille, avec Jacquette sur les paules, l'endroit o une girofle croissait entre les pierres. La petite surprendrait ainsi Mlle de Quinsonas; on rirait de part et d'autre, et ce serait une jolie faon de faire un peu connaissance. Le chevalier se prta volontiers ce caprice d'enfant, et Jacquette, ayant essuy la semelle de ses souliers sur l'herbe du foss, escalada le dos d'un habit feuille morte, qui tait renomm Fontevrault pour fournir le ton exact des penses du chevalier Dieutegard. L'habit se tendit; les petits pieds gazouillrent sur la soie et s'tablirent le plus fermement possible de chaque ct du col. Le chevalier serrait prudemment contre ses paumes, les fins mollets de Mlle de Chamarante. Tout d'abord, Jacquette ne vit rien que l'alle des fontaines, les marronniers et un petit bout de clocheton du colombier, qui se refltaient dans la vitre; mais, en appliquant bien les mains sur chaque tempe, elle distingua les moulins brods sur les tentures, puis du linge blanc, une robe au dossier d'une chaise, un guridon portant la bote poudre, et soudain Thrse, la femme de chambre, qui parut et disparut, tirant soi le linge qui courait aprs elle, dans cette pice assombrie, comme un fantme. Un rai de lumire jaillit vivement et s'vanouit, mouvement d'une psych, sans doute. Enfin il fut possible de reconnatre Mlle de Quinsonas, tout au fond, sur la droite, quasi dissimule par une grande ombre. Elle s'adossait dans la bergre oreillettes, toute coiffe, mais la gorge nue, qu'elle garantissait pudiquement deux mains, sans y parvenir, car elle l'avait forte; puis, s'adossant au sige inclin, elle confiait Thrse le soin de tirer ses caleons. A ce moment la grande ombre bougea, et le dos du marquis couvrit Mlle de Quinsonas. Alors Jacquette vit de ses yeux et entendit de ses oreilles que la gouvernante souffletait vigoureusement monsieur son pre. --tes-vous satisfaite, Mademoiselle? demandait sous elle, et sans penser mal, le chevalier Dieutegard. Elle le pria de la dposer terre et, quand elle fut dans le foss, lui raconta fidlement ce qu'elle avait vu. Il en fut chagrin et dit qu'il regrettait d'avoir servi d'instrument ce spectacle. --Pourquoi donc? dit-elle. --Mais, parce qu'il est trs mauvais de regarder dans une chambre coucher o des personnes des deux sexes sont assembles. --Ah! fit Jacquette. IX CE QUE JACQUETTE N'APPREND PAS DE SA GOUVERNANTE. MAIS L'ESSENTIEL EST QUE MADEMOISELLE DE QUINSONAS A TOUT CE QU'IL FAUT POUR INSPIRER LA FAMILLE UNE TRANQUILLIT PARFAITE. Jacquette ne fit ni une ni deux quand elle put attraper sa gouvernante; elle lui posa des questions sur quelques points dont l'incertitude lui pesait: Comment se fait-il que les grandes personnes disent des horreurs que les enfants ne doivent pas entendre? Pourquoi faut-il un monsieur et une dame pour faire des cochonneries? Qu'est-ce qui fait rire quand on parle de M. l'abb Pucelle? Pourquoi avez-vous gifl papa? Mlle de Quinsonas reut ces interrogations sans sourciller et dit que les enfants devaient se contenter de ce qu'on leur apprend aux heures de leon, se garder de chercher au del, et surtout de mettre l'oeil aux fentres et au trou des serrures, parce qu'on risque de s'y voir par avance en enfer, grille comme une ctelette. Jacquette se montra un peu dsappointe, car elle avait pens qu'on lui donnait une gouvernante pour s'clairer sur ce qui se passait communment autour d'elle. Elle se demanda si Marie Coquelire n'et pas suffi encore longtemps aux soins de sa petite personne; au moins la nourrice savait des histoires de fes et se soumettait ses trente-six mille volonts. C'tait bien mal estimer la valeur de Mlle de Quinsonas, qui lui apprit lire, compter autrement que sur ses doigts, connatre fond la vie des grands hommes de Plutarque, et lui enseigna la religion d'une manire un peu plus difficile comprendre que l'on n'avait fait jusque-l. Songez que Mlle de Chamarante savait tout juste ses prires du matin et du soir. En plus de cela, sa gouvernante lui fit apprendre par coeur un petit trait de morale compos par Mgr de Trlaz, vque d'Angers, son propre oncle, lequel contenait un appendice indiquant mot mot tout ce qu'il faut savoir, croire et pratiquer pour tre sauv. Elle jugeait tout commentaire superflu, prilleux pour l'lve et pour le matre plus encore. L'tude des textes acheve, Mlle de Quinsonas devenait une longue personne dhanchement de fausse maigre, qui se tenait sans cesse aux cts de Jacquette et la menait promener en lui parlant du beau temps, de la pluie et, la rigueur, des beaux exemples que l'antiquit nous fournit. On ne pouvait dire ni qu'elle ft jolie, ni qu'elle ft laide, ni qu'elle ft sotte, ni qu'elle ft intelligente. Instruite par l'adversit apprcier l'aubaine d'une place avantageuse, elle cultivait elle-mme une prudente neutralit et vivait dans la crainte d'offenser quelqu'un. Elle ne mangeait pas sa faim, ne buvait pas sa soif, car toute sa personne indiquait qu'elle tait gourmande et porte vers la satisfaction de nombreuses sensualits. Ses traits, quoique peu harmonieux, n'taient point vulgaires; elle avait l'oeil vif, ces lvres rouges et charnues que Malitourne avait remarques la porte de la lingerie et dont les dents les plus irrgulires n'arrivaient point rompre la sduction puissante; par exemple, un menton parfait; le tout soutenu par une taille heureusement assez longue pour porter allgrement des seins pesants qui eussent excd un buste ordinaire. Ces dames, qui la jugeaient beaucoup trop haut monte sur jambes, apprcirent la discrtion de sa tenue, et, malgr les hommages que les hommes lui rendaient, se rallirent elle, tant elle semblait les recevoir avec candeur et bonhomie. Elle n'avait jamais l'air d'entendre un compliment, laissait tomber une oeillade dans son corsage comme en un puits perdu, et arrtait au bon moment un geste indiscret, mais en ayant l'air d'attraper des mouches. Un tact si parfait lui conquit la confiance absolue de la marquise, voire celle de Mme de Matefelon, qui peu peu se reposrent entirement sur elle du soin de Jacquette; et l'on fut tellement tranquille ce point de vue-l, qu'on ne se gna pas plus qu'avant le fameux esclandre qui avait motiv l'intervention d'une nice d'vque: la petite allait et venait dans le chteau, dans les corridors, les jardins, l'office ou table, et il semblait tous que les influences les plus fcheuses dussent tre paralyses par la seule prsence de la gouvernante. De toutes les personnes de la maison, Jacquette tait celle qui l'apprciait le moins. Elle apprenait mentir et dissimuler pour le plaisir de fcher durant un bon quart d'heure la figure toujours trop pareille de Mlle de Quinsonas. Par exemple, elle descendait avec sa gouvernante l'alle des fontaines, et, arrive l'escalier qui mne aux jardins bas, elle virait brusquement et remontait, les jambes son cou, sous le prtexte qu'elle avait oubli son mouchoir, la passementerie parfilage ou le manuel de Mgr de Trlaz. Elle avait tt fait de mettre une bonne distance entre elle et Mlle de Quinsonas, de qui elle escomptait le train de derrire alourdi, et, quand elle savait ne plus figurer aux yeux de celle-ci qu'une quille bleutre au bout de la longue alle, elle lui adressait un pied de nez ou lui tirait la langue. A qui la rencontrait essouffle, elle feignait l'motion et disait que sa gouvernante avait ses vapeurs, l-bas, au pied du grand vase o il y a des hommes poilus qui ont une petite queue pointue de chaque ct; et elle lui faisait porter des lixirs par quelqu'un de ces messieurs, qui, en la courtisant, la mettaient au supplice, car elle craignait sans cesse d'tre compromise. X ON RACONTE L'AVENTURE UN PEU CAVALIRE DE LA CHAISE PERCE DE NINON QUI, PAR UN TOUR SINGULIER, CONTRIBUE NOUS FAIRE SAVOURER LE PARFUM D'UN PUR AMOUR. Si vous vous souvenez du propos que Jacquette avait tenu table et qui nous a valu l'installation de Mlle de Quinsonas, vous devez penser qu'il n'tait pas tomb dans l'oreille d'un sourd et que ce vaurien de Chteaubedeau avait d pour le moins en tirer fortement vanit. L'ide tait venue quelqu'un de le donner pour amant Ninon! Et par le hasard de la prsence d'un petit perroquet, cette ide tait maintenant si rpandue qu'elle semblait avoir fait le tour du monde. Le chevalier Dieutegard qui adorait Ninon en secret, et la femme de chambre, Thrse, qui aimait caresser Chteaubedeau la nuit, lui manifestaient de la jalousie, chacun leur manire. Quant lui, il n'avait pas hsit glisser dans l'oreille de l'une et de l'autre qu'il n'y a pas de fume sans feu. Dieutegard, enclin aux interprtations chagrines croyait au feu, mais non Thrse. Cette fille servait la marquise de trop prs pour ignorer qu'elle n'avait pas d'amant. Car enfin, et je ne sais si vous le remarquez, Ninon, qui tout d'abord paraissait si lgre, est la personne de la maison qui se conduit le mieux. Thrse se prta donc l'accomplissement d'une fantaisie que ce petit drle de Chteaubedeau eut le toupet de lui proposer et qui consistait l'introduire subrepticement dans la chambre de Mme de Chamarante. Elle le laissa monter derrire elle, un matin, sans trahir un geste de dpit ou de jalousie; Chteaubedeau mme en tait vex, et il la pinait dans les parties protubrantes, ce qui faisait souffler la malheureuse sur le chocolat de la marquise, la bouche en cul de poule, pour ne pas crier. On entrait chez Ninon par le cabinet de toilette, qu'une toile de Jouy vignettes rouges sparait de la garde-robe. Thrse dit Chteaubedeau de se faufiler derrire la toile et de s'y tenir coi jusqu' ce que la marquise vnt sa toilette et qu'elle-mme quittt la chambre sous un prtexte qu'elle saurait dnicher, la finaude. Avant de se cacher, il huma les petits pots pars sur le marbre, toucha les peignes, enfona le nez dans la poudre et se rougit les lvres. Il tait plus mu qu'il n'et voulu le dire et prouvait le besoin de faire beaucoup de choses, successivement ou confusment, plutt que de rester tranquille. De ce qu'il ferait quand il se trouverait nez nez avec la marquise, il ne savait rien exactement. Il tait prt tout, mais ignorait quoi. Il ne dbutait pas dans les entreprises; aucune de ses prouesses passes, toutefois, ne se laissait mesurer avec celle-l. Il imaginait un grand roulement de tonnerre: la foudre tombe; elle vous drobe votre montre au gousset, vous met le feu la perruque, ou vous coupe en deux comme un tronc d'arbre, au petit bonheur! Il se voyait surtout racontant l'exploit Dieutegard, de ce ton calme, ou refroidi, duquel on narre un pisode sur quoi l'on a dormi des semaines. Il s'approcha de la porte, faisant de ses pieds un velours; il cligna de l'oeil au trou de la serrure, qu'une cl pose tout de guingois rendait impropre laisser distinguer quoi que ce ft; il couta et entendit Ninon qui nonnait, la bouche pleine, quelque chose comme: ... ... ... ... bulu... bulu... bulu...; puis, la cuillere de chocolat passe, la marquise articula: Bougresse! que c'est chaud!... Thrse murmurait des excuses; Ninon s'emportait et vacuait de ces mots particuliers l'humeur du rveil et qui s'allient si peu avec la puret universelle du matin. Quand Ninon eut mang, elle poussa un petit han! de satisfaction, et tout s'adoucit. Une odeur d'ambre venait avec un air frais par la serrure. Soudain la porte s'ouvre contre Chteaubedeau qui, surpris, tombe la renverse. --Qu'est-ce qu'il y a? demande de son lit la marquise. --Rien, Madame, dit Thrse, qui a peine retenir un clat de rire; c'est le couvercle de la chaise de Madame la marquise que Madame la marquise avait sans doute laiss ouvert. --Ce n'est pas possible! dit Ninon qui saute bas de son lit et accourt, tandis que Thrse pousse le garnement derrire la toile, comme un paquet de linge. Quand Ninon arriva, elle ne vit rien et demeura l, un moment, debout. Elle avait l'oeil brouill encore, et elle se grattait travers la chemise qui montait et descendait du genou mi-cuisse, selon les mouvements de la main. Chteaubedeau reprit ses sens au milieu de robes, de jupes, de caleons soyeux et parfums. Son premier soin fut de voir Ninon, qu'il entendait marcher, l, tout prs, et pieds nus. Il y parvint par une crevasse qui trouait le visage d'une bergre assise lgamment sur une gerbe de bl carlate. Ninon, coiffe d'un petit bonnet de nuit, allait et venait sur le parquet frais qui flattait la plante de son pied grassouillet, car elle semblait faire fi des mules tenues la main par Thrse. Elle marchait ainsi jusqu' la fentre situe au fond du cabinet, et revenait face Chteaubedeau en se caressant le corps avec sollicitude, notamment dans la rgion abdominale, comme on fait d'un fruit pour en prouver la maturit. Elle fronait le sourcil, frappait parfois le sol; son angoisse tait rpte sur le visage de la fidle Thrse. Tout coup, elle troussa haut sa chemise, s'assit sur la chaise, et son regard s'claircit, tandis que la femme de chambre, rassrne, posait les mules sous les talons de sa matresse. On entendit un bruit pareil celui qu'un enfant produit en soufflant, les lvres serres, dans une bouteille vide, sans en boucher hermtiquement le goulot. Thrse hocha la tte et dit avec comptence: --Autant de perdu. La marquise, d'un mouvement de dpit, envoya promener les deux mules, et ses talons nus martelaient le sol en faisant vibrer la chair des mollets et des cuisses. --Madame la marquise reconnatra, dit Thrse, que j'avais prvenu Madame la marquise que c'tait le jour de sa rhubarbe. Ninon, les coudes aux genoux, les deux poings appuys contre les joues, rougissait et dardait un oeil cruel. Thrse lui conseilla de se cogner sur les genoux, en se fondant sur l'exemple de M. Goubin, l'apothicaire, qui n'obtenait de sa femme aucune selle hormis par cette mthode toute mcanique. Et Ninon abaissa les poings, fort gravement, sur ses genoux arrondis et lisses comme de belles pommes de Calville. Pour l'exciter, la femme de chambre battait la mesure en frappant l'une contre l'autre, par la semelle, les petites mules vagabondes qu'elle venait de qurir au bout de la pice. Enfin la mthode Goubin fut couronne de succs, et Thrse, se penchant avec intrt sur la chaise, dit que, sauf le respect qu'elle devait Madame la marquise, elle et jur que Madame la marquise avait rendu des noix grollires. Ceci fait, elle poussa prestement le meuble bant, jusque sous la tenture de Jouy, selon un dessein assurment prmdit et dont Chteaubedeau sentit toute la malice son endroit. D'accroupi qu'il tait, il se releva d'un bond et pina si fort le bras de la pauvre fille qu'elle cria. Ninon, qui se trouvait califourchon sur un bassin de faence rouennaise, et regardait devant soi avec des yeux de carpe flottante, fut rveille en sursaut et surprit la jambe du page au moment o il se mettait debout. Elle dmla la farce et, comme elle n'tait point femme se troubler pour la prsence d'un homme dans sa chambre, elle dit seulement Sortez, Monsieur! d'un ton qui dfit totalement Chteaubedeau. Il montra son nez enfarin, ses lvres rougies, et il n'osait seulement pas lever les yeux sur la marquise, tant il tait penaud. Elle profita de son trouble et lui jeta avec adresse, en pleine figure, son ponge souille d'une eau saumtre. Ce n'est pas pour le mdiocre plaisir de taquiner un lecteur pudibond, que je vous ai racont cette scne, mais bien pour que vous croyiez davantage mon histoire, car vous savez de reste, comme dit Montaigne, que nous avons beau nous monter sur des chasses, encore faut-il marcher de nos jambes, et, au plus lev trne du monde, ne sommes-nous assis que sur notre derrire. Les marquises, mme dans les contes, sont sujettes cet inconvnient. J'aurais assez, pour ma part, le got des nobles rcits; j'avoue n'tre tout fait heureux que lorsque le ton se hausse et qu'une belle gravit se rpand sur ma page; mais je ne puis m'offrir cela qu'au prix de maintes humiliations, car je ne sens bien vivre un homme qu'aprs que j'ai touch quelqu'une de ses petitesses. Le vritable amour, dites-moi, n'est-ce pas celui qui transpose les cent misres du corps et de l'me, qu'il voit de prs, plutt que celui qui s'exalte de loin l'ide de princesses sraphiques? Le parler de tous les jours m'meut plus que la langue des dieux, et, s'il est vrai que la posie, comme tout art, doit s'lever vers le ciel sous peine d'tre renie des hommes bref dlai, encore faut-il qu'elle touche le sol d'un talon ferme. Et vous allez voir tout de suite comme la chaise perce de Ninon va nous clairer sur les sentiments de deux jeunes gens rivaux, plus et mieux que n'eussent fait de longues dissertations amoureuses. Voil donc notre Chteaubedeau qui descend en s'essuyant, crachant, grommelant, tamponnant son jabot; dmoli, honteux, pis qu'abm par la marquise, raill par une femme de chambre! Il ne tarda pas rencontrer le chevalier Dieutegard, qui rdait toujours sous les appartements de Ninon. A la vue de Chteaubedeau, Dieutegard fut tent de fuir et galement tent de s'approcher, de lui parler et de l'entendre prononcer le nom de celle qu'il aimait. Certes, il tait dvor de jalousie, mais le sentiment de sa grande timidit l'entranait, non sans une miette d'admiration, vers celui qui osait toucher l'objet de son culte. Car il ne doutait pas qu'avec cette mine dfaite, Chteaubedeau ne sortt du lit de la marquise. Il lui souhaita donc le bonjour, mais n'osa rien lui demander. L'autre, tout en rajustant son habit, prenait cet air fat et lass des jeunes blancs-becs qui viennent de livrer un assaut galant. Il souffla, en gonflant de grosses joues. --Il fait bon, dit-il, respirer le grand air. Dieutegard ne dit rien. Alors Chteaubedeau ajouta: --Peste soit des alcves! Dieutegard ne bronchait pas. --... Avec leurs poudres et leurs parfums... --Qui a des poudres et des parfums? dit enfin le chevalier. Chteaubedeau de ne point rpondre. Il mit les deux pouces aux aisselles et cracha loin. --Veux-tu des femmes? dit-il; j'en ai soup! Dieutegard pensait Ninon; il rougit que l'autre la mlt au nombre des femmes. Mais Chteaubedeau tait ouvert; il parla tout net de Ninon et raconta que cette femme insatiable ne pouvait se rsoudre se sparer de lui le matin et l'obligeait assister sa toilette intime. Il dit avec une grande prcision tout ce dont il avait t tmoin effectivement, et il prenait chaque chose si bien par le menu que Dieutegard ne doutait pas qu'il dt la vrit. Mais, par le merveilleux privilge de l'amour, le chevalier ne retenait rien des ralits dcevantes dont un balourd affligeait une personne chrie, et l'injure faite son idole l'levait encore plus haut dans la rgion imaginaire o il avait coutume de l'honorer. Il pensa un moment souffleter son camarade; il en fut retenu, non par la peur, mais par la crainte de perdre jamais Ninon s'il endommageait ce garon aim d'elle. Il le pria donc seulement de ne plus lui parler de ce sujet; et, s'tant calm, il lui demandait aussitt aprs des dtails nouveaux, car il s'enivrait d'entendre parler de Ninon, mme de cette manire. La voix de la marquise, au-dessus de leurs ttes, fit fuir Chteaubedeau et retint au contraire le chevalier. Cette voix se rpandait sur toute sa personne comme un baume, et, toutes les fois qu'il l'entendait, il avait l'ide que, si elle ne s'adressait pas lui, pour le combler d'expressions de tendresse, c'tait par suite d'un malentendu qui ne saurait tarder tre dissip, car il le mritait bien. Et il tait sans cesse repossd par l'esprance. XI LE BARON DE CHEMILL DONNE JACQUETTE UNE POUPE NOMME POMME D'API. M. le baron de Chemill arriva un matin avec un paquet sous le bras, et demanda o tait Jacquette. On lui dit qu'elle prenait sa leon sous les charmilles, et il l'aperut en effet, en mme temps qu'il entendait un petit son de voix aigrelet maintenu sur la mme note, puis interrompu soudain, pour se relever identique: le bruit d'une mcanique, si vous voulez bien, dont le mouvement serait gn intervalles gaux par un mchant grain de sable. En avanant, le baron observa que Jacquette, qui marchait ct de sa gouvernante, perdait le pas, comme par hasard, environ toutes les deux minutes, et tirait Mlle de Quinsonas une langue rose, de la longueur de la main. Il retint lui-mme son pas, pour ne point empiter sur le temps consacr l'tude, et s'assit sur le premier banc. L, il posa ct de lui le paquet, tira sa tabatire et s'offrit une prise. Puis il parla haut, selon sa coutume. Je suis content, dit-il, d'avoir dcid de donner ma filleule une poupe, car j'estime que la figure de carton peinturlur qui est enferme l-dedans sera plus profitable cette enfant que quatre demoiselles de Quinsonas. Ce qu'il faut Jacquette, ce n'est pas un prcepteur, c'est une amie, ou, dfaut, une bonne, mais qui elle puisse parler coeur ouvert. La femme ne se dveloppe qu'autant qu'elle peut pancher les petites affaires de sa tte et de son coeur, et elle ne s'ouvre tout fait qu' quelqu'un qu'elle sent infrieur ou tout au plus gal elle. C'est cette condition qu'elle ne ment point. Il est inutile, lorsque nous causons, que notre interlocuteur nous coute et nous rponde: qui ne sait que de cela nous ne tenons nul compte? Qu'il ait l'air de nous entendre, c'est tout ce qu'il faut. Nous sommes assurs, partir d'un certain ge, que les poupes ne nous entendent point: c'est pourquoi nous les dlaissons. Mais ma filleule ne sait pas cela encore; elle formulera devant cette figure complaisante ses impressions et sa pense; elle apprendra par l qu'elle a des impressions et une pense, autrement dit prendra conscience de soi-mme, ce qui n'est jamais facile sans le miracle des mots et la magie de la forme. Car, contrairement beaucoup d'esprits distingus, je suis port croire que rien n'existe, mme au plus profond de notre intimit, tant que l'expression verbale ne l'a pour ainsi dire fcond et fait clore la lumire. Mais c'est l un sujet qui m'entranerait fort loin. Contentons-nous d'avoir l'air d'un bon parrain qui paie un joujou sa filleule, sans plus. Le baron remit sous son bras le paquet et s'avana vers ces demoiselles au moment o Jacquette venait de recevoir une verte semonce, pour tre incapable de citer dans leur ordre les trois vertus thologales. --Mademoiselle, dit-il en saluant Jacquette aussi bas que possible, je vous fais bien mes compliments, car une fille vous est ne. --Comment! dit Jacquette; mais je ne suis pas marie? --C'est juste, dit le baron, aussi cette fille n'est-elle qu'une poupe. --Ah! dit Jacquette, voyons-la. --Quel nom allez-vous lui donner? Jacquette rpondit sans hsiter, comme si ce nom et t choisi de toute ternit: --Pomme d'Api. --C'est un nom qui lui va bien, opina Mlle de Quinsonas, car elle a joliment bonne mine. --Oh! dit Jacquette, c'est sans doute qu'elle vient de natre; les petits lapins sont bien plus rouges que cela... Quand est-elle ne, mon parrain? --Heuh!... Hier au soir, la brune. --C'est donc cela, dit Jacquette, que j'avais tant de mal boutonner ma ceinture, ces jours derniers. Pomme d'Api, ma fille, dit-elle, je vous lverai svrement. Et, pour commencer, vous ne verrez personne au chteau. --Oh! pourquoi cela? dit le baron. --Ah bien! merci! elle en apprendrait de belles! --Mfiez-vous, dit le baron; c'est une fille intelligente. --Qu'est-ce qu'elle sait dj? demanda Jacquette. --Rien du tout. --Alors, pourquoi dites-vous qu'elle est intelligente? --L'intelligence ne consiste pas avoir appris beaucoup, mais tre apte tout deviner. Jacquette fut trs contente de sa fille Pomme d'Api, en ce sens qu'elle s'amusa beaucoup la gronder et la battre. Elle la prenait sans cesse en dfaut. Le plus grave qu'elle lui reprocht tait une curiosit sans rpit. Pomme d'Api, prtendait-elle, la questionnait sur toutes choses, et, comme les enfants ne doivent rien connatre, ce n'tait pas une sincure que de faire entendre raison cette poupe. Ma pauvre Pomme d'Api, lui disait-elle dans ses bons moments, si tu dois continuer vouloir t'informer de tout, je te donnerai une gouvernante; elle saura bien te fermer la bouche. Une fois pour toutes, tu ne dois m'interroger que depuis la cration du monde jusqu' No, parce que je n'en ai pas appris plus long. Quant ce qui est des personnes qui nous entourent, mais, ma fille! tu n'as pas ide de l'normit que tu commets en me demandant sans cesse ce qu'elles font avec leurs cachotteries, leurs mystres, leurs chamailleries, leurs yeux en coulisse et cette manie qu'ont les messieurs de pincer le derrire des dames. Apprends, Pomme d'Api, que les grandes personnes ont le droit de faire entre elles les plus grosses malproprets. Je ne sais pas ce qu'elles font; mais aux prcautions qu'elles prennent pour nous le cacher, il faut que cela soit abominable. Tu as de la chance d'tre une poupe, toi, tu resteras toujours honnte... Tu me demandes s'ils sont tous ainsi? Ah! ma chre! depuis l'ge de douze ans, sauf M. le Cur et Mlle de Quinsonas. Et plus ils vieillissent, pires ils sont! Tu ne te doutes pas de ce qu'on dit de mon parrain de Chemill! C'est ce point que, quoiqu'il te tienne pour ma fille, je le souponne de t'avoir eue d'une de ses soubrettes. Par moments, ma petite, il faut te le dire, tu as des odeurs de graillon! XII MADAME DE MATEFELON ET MADEMOISELLE DE QUINSONAS PARTENT EN CROISADE, DE BON MATIN, AVEC UN PETIT MARTEAU ET UN FILET PAPILLONS. ELLES FONT DANS LE LABYRINTHE UNE RENCONTRE IMPRVUE ET EXCUTENT UNE OPRATION TRANGE, CRUELLE ET DLICATE. Vous vous souvenez que Mme de Matefelon avait vu d'un trs mauvais oeil la statuette de l'Amour, autour de laquelle ces dames allaient se baigner en t. Ses apprhensions vis--vis du petit dieu impudique augmentrent, cela va sans dire, lorsque Jacquette fut en tat de courir dans le parc. Elle avait pris un assez grand ascendant sur Ninon, qui ne demandait qu' recevoir de bons conseils, et elle essaya d'en user pour faire abattre cette innocente figure. Mais Ninon s'y refusa toujours. Elle se piquait d'avoir hrit de M. Lemeunier de Fontevrault le respect des beaux ouvrages d'art,--quoique, entre nous, elle n'y entendt goutte,--et elle gardait aussi, dans un coin secret de sa jolie tte, le souvenir de cette heure d'automne, heure de bien-tre et d'ennui mls, o elle avait prouv une si vive tentation d'approcher du Cupidon pubre. --Que l'on fasse enclore l'endroit! insistait Mme de Matefelon. --Allons donc! avait rpliqu le baron de Chemill qui se trouvait toujours l au moment voulu, c'est une solution disgracieuse. Et il fournit l'ide qui sduisit la marquise, tout en obtenant l'approbation de Mme de Matefelon: tablir autour du bassin un labyrinthe, tel qu'il tait de mode d'en avoir dans les anciens jardins franais. Un matre jardinier de Chinon apporta des dessins choisir; on adopta le plus compliqu, et le petit bois inextricable fut plant le prochain hiver. On respecta le bouquet d'arbres de haute futaie environnant la colonnade, mais pour l'atteindre il fallait connatre le secret du labyrinthe, sous peine de se perdre une demi-journe dans un ddale d'alles et de contre-alles sans issue. Le systme de clture fut efficace: Ninon s'amusa une fois ou deux triompher de la difficult, et elle ne retourna plus jamais au bassin. Mme de Matefelon prit un jour part la gouvernante et lui confia ses angoisses. Elle lui dit, avec mille circonlocutions, l'lment de scandale enferm dans ces bosquets d'aspect innocent, et ajouta qu'elle tremblait que sa filleule ne s'aventurt par hasard dans la tortueuse alle et ne tombt sur la statue narguant le ciel d'un geste obscne qu'une femme ne saurait imiter, telles taient ses expressions. Cela fait, elle lui proposa, en qualit d'allie, une campagne non dpourvue de hardiesse. Il s'agissait de briser ce geste sans endommager autant que possible l'oeuvre d'art, rendue par cette opration aussi inoffensive contempler qu'un saint Sbastien, par exemple, bien que les formes de ces jeunes gens, tout martyrs qu'ils sont, s'approchassent beaucoup trop, son gr, de la nature. A l'heure convenue, la marraine de Jacquette et Mlle de Quinsonas partirent pour leur croisade, munies d'un marteau, arme offensive, et d'un filet papillons pouvant servir donner le change sur leurs intentions, si elles taient rencontres, destin en ralit recueillir les pices l'instant de leur chute, afin qu'elles ne s'garassent point dans le bassin pour en tre exhumes quelque jour la faveur d'un curage, ou pour blesser le pied d'une des jeunes femmes, si par hasard la fantaisie les prenait de revenir se baigner ici. C'tait le matin, de bonne heure; elles mouillaient leurs chaussures dans la rose en trottinant par l'alle des fontaines, comme des dames qui vont la messe. Mme de Matefelon tant sche de nature, ayant de grands pieds et une forte ide morale, allait plus vite; Mlle de Quinsonas, malgr sa taille mince, avait du poids, vous le savez bien, et elle tait partage entre l'apprhension des risques de l'escapade, et le dsir de voir et toucher de prs l'objet qui mritait une entreprise si romanesque. Pour gagner l'entre du labyrinthe, on tournait droite, au lieu de descendre l'escalier des bas jardins, et l'on s'engageait aussitt sous une charmille taille en vote, qui vous menait fort loin; aprs quoi on pntrait dans un bois de chnes o la direction tait repre au moyen de petites lunes peintes en blanc sur les troncs, presque un chemin de Petit Poucet; l commenaient insensiblement les fourrs d'ormes, d'abord clairsems et libres, puis pais et taills, enfin s'entr'ouvrant en une alle bien dessine, qui bientt se ddoublait, se mlait, se nouait en mystrieux enchevtrements. Mlle de Quinsonas proposa de s'asseoir, aussitt arrive sous le bois de chnes; elle portait la main son coeur, ouvrait la bouche plus qu' l'ordinaire et soufflait de tous ses poumons. On dut marcher encore pour gagner un banc aussi clatant de blancheur que les petites lunes, et que l'on voyait de loin. Un merle s'enfuit leur approche, et un lapereau leur partit dans les jambes, ce qui fit rire la gouvernante, cause de ce bout de queue blanche qui sautillait en s'loignant comme un morceau de papier que le vent emporte. Mais Mme de Matefelon, qui ne perdait pas son sujet, parla de cette sorte de malignit d'esprit, propre aux artistes, et qui semble les pousser tous violenter la morale dans leurs peintures et dans leurs crits, tel point qu'il est peu d'hommes ayant accompli ce que l'on nomme un chef-d'oeuvre, qui ne porte, en sa vie et en ses travaux, la marque de cette possession dmoniaque. A ce propos, Mlle de Quinsonas dit qu'elle avait vu de bien mauvaises images chez son oncle Mgr de Trlaz, l'auteur du _Manuel_. Et comme elle tait peu familiarise par son ducation premire avec le langage travesti des libertins, elle dcrivait ce qu'elle avait vu dans les cartons de l'vch, en termes crus vous faire dresser les cheveux. La vieille dame ne savait o s'en mettre, et elle crut devoir prendre la dfense de ces messieurs ecclsiastiques, qui parfois prfrent souiller leur propre appartement d'immondices, plutt que de les laisser dans la rue, exposs corrompre des yeux innocents. Mlle de Quinsonas faisait tourner entre ses doigts le long bambou du filet papillons, et le manchon de gaze verte attrapait au-dessus de son front, en guise d'insectes, quelques essaims de ces esprits de malignit qui voltigent autour de nous dans l'air matinal et aussi dans bien des occasions, principalement quand on parle d'eux. Elle ouvrait ses belles lvres humides, et son regard rejoignait quelque rve de la nuit, interrompu par la croisade. Mme de Matefelon fit observer que le soleil s'levait, et l'on reprit son chemin. Aussitt engags dans le labyrinthe, on apercevait la statuette par des fentres machiavliques, mnages dans l'paisseur des arbustes, et l'on croyait volontiers qu'il et suffi d'tendre le bras dans ces lunettes pour toucher le dos du petit Amour. Remarquez que ceux qui n'arrivaient point gagner le bassin n'apercevaient jamais l'Amour que de dos. En vrit, ce travail avait t trs bien fait. Et, tout touche, on rencontrait des bancs vous invitant au repos, et destins vous faire gaspiller le temps. Ces dames regrettrent bien d'avoir t en chercher un si loin, dans le bois de chnes. Vous devinez qu'elles avaient donn du premier coup dans le pige, le banc du bois de chnes n'tant fait que pour vous loigner du labyrinthe. A combien d'autres piges ne se fussent-elles pas heurtes, si un incident surprenant, qui faillit avoir des consquences plus fcheuses encore, ne se ft produit sous leurs pas incertains. Elles marchaient depuis une bonne demi-heure dans le labyrinthe, tantt chantant victoire parce qu'elles approchaient du Cupidon jusqu' presque le toucher avec le bambou, mais rejetes par derrire par trois pas de plus en avant, lorsque, enfonant la tte dans l'une des fentres de verdure comme on le ferait dans l'me d'un canon, la gouvernante observa que la statuette se voilait par intermittence sous quelque chose de roux qui passait. Mme de Matefelon mit cela sur le compte de troubles de la vue et dit que de telles illusions se produisent frquemment lorsqu'on s'est lev trs matin. Cependant, ayant regard son tour, elle fut tmoin du mme phnomne. Mlle de Quinsonas hasarda l'oeil de nouveau et poussa un cri. Le quelque chose de roux tait une tignasse humaine. Cette tignasse humaine grossissait chaque apparition nouvelle. Au bruit, elle s'arrta, se fixa au bord de la lunette, comme ces bustes qu'on pose au milieu d'un cartouche, et un seul de ses yeux regardait. Mme de Matefelon, l'ayant vue, s'cria: C'est le diable! et tomba. Mlle de Quinsonas tait dj affaisse sur le banc voisin. La tignasse humaine, c'tait Cornebille. Que venait faire Cornebille, cette heure, en plein coeur d'un parc o la marquise lui avait interdit de jamais reposer le pied? pis que cela, sur le lieu mme o sa prsence malencontreuse lui avait valu ce malheur? Puisque tout s'explique, nous saurons ceci tt ou tard. Toujours est-il que la figure qu'il prsentait n'tait pas pour faire bien augurer de ses intentions. Son aspect tait misrable, ses vtements trous, ses pieds nus, sa tte hirsute, son visage dcharn, ses yeux, dj disgracieux par leur dfaut naturel, dvors d'un terrible feu. Non, jamais on n'et cru qu'un tel monstre se ft pench avec des gestes de bont vers deux femmes en dfaillance. Il le fit cependant, au lieu de profiter de cette circonstance pour se sauver toutes jambes, ce qui, il me semble, ft rapidement venu l'esprit d'un malfaiteur. Cornebille donc les secourut, en commenant toutefois par la plus jeune. Il leur tapa dans le dos et leur frotta les tempes d'une main qui et fait feu frotter du bois, et, tout en se livrant cette besogne charitable, il les rassurait de la voix, il les implorait plutt, demandant ces demi-mortes de ne point trahir son secret. Mme de Matefelon, qui l'avait connu autrefois, remit assez bien ses traits, ds qu'elle put ouvrir l'oeil, et elle l'appela par son nom pour l'adoucir; mais c'tait lui qui tait ses genoux. Cette attitude rassura pleinement la gouvernante. Toutes deux demandrent l'homme: --Mais enfin, qu'y a-t-il? Nous expliquerez-vous? Cornebille n'expliquait rien et continuait implorer de ces dames qu'elles gardassent le secret. --Mais que faites-vous l? rptaient-elles. Il les pria alors de le suivre et les mena promptement, et sans hsiter sur le choix des alles, jusqu'au bassin. Elles virent que le labyrinthe lui tait familier et furent en mme temps trs tonnes de trouver en si bon tat un endroit peu prs abandonn, et depuis si longtemps, par la marquise. Le marbre du Cupidon tait pur et luisant comme au premier jour; pas une feuille ne tachait le miroir de l'eau, pas un brin d'herbe le tapis de sable, pas un dfaut le tapis de gazon. Tout cela, sans doute, et t beaucoup plus beau livr aux seuls soins de la nature; mais Mme de Matefelon tait fort sensible cette propret, et elle la faisait remarquer Mlle de Quinsonas, qui ne l'et peut-tre point vue, occupe qu'elle tait de dcouvrir enfin l'autre face du jeune Amour. La vieille dame tira de sa poche le petit marteau et, sans plus admirer la circonstance providentielle qui venait de la conduire comme par la main jusqu'en ce lieu difficile, elle se mit en devoir d'accomplir sa mission. Elle dit Cornebille: --coutez un peu, mon bonhomme. Vous ne voulez pas que je rvle votre prsence dans le parc; c'est trs bien: quoique je ne comprenne absolument rien l'intrt qui vous pousse entretenir cet endroit aussi net qu'une armoire linge. Mais enfin, je n'entre pas dans ce mystre. Je me tairai donc, condition que vous me rendiez le petit service d'atteindre le pidestal de la statuette, selon le moyen que vous possdez, puisqu'elle est si bien poussete. Je vous confierai cet outil et guiderai moi-mme votre travail. Cornebille, qui n'tait pas une bte, comprit ce qu'on exigeait de lui. Il demanda s'il s'agissait l d'un ordre de la marquise. Mme de Matefelon ne voulant pas mentir, surtout en prsence de la gouvernante, rpondit que non. Alors Cornebille dit qu'il ne ferait rien et qu'il prfrait que l'on traht son secret. Il se redressa en prononant ces mots, et sa physionomie, d'ordinaire si dplaisante, s'ornait, ma foi, d'une certaine beaut, tant il tait ferme et respectueux dans toute son attitude. Mme de Matefelon lui mit dans la main un cu de six livres. Il demanda si c'tait Mme la marquise qui lui faisait remettre cet argent, pour prix des services rendus nuitamment l'endroit prfr de Mme la marquise. On lui rpondit encore non. Il se frappa la poitrine et dit que c'tait son plaisir de servir Mme la marquise, du ton d'un mousquetaire qui va mourir pour le roi. Les deux femmes le prirent pour un hbleur, mais n'obtinrent rien de lui, sinon qu'il s'en allt. Une fois seules, elles se regardrent, ou, pour tre plus exact, Mme de Matefelon regarda Mlle de Quinsonas qui ne perdait gure de vue le but prcis de la croisade. La marraine de Jacquette considrait les ravages que la statuette et pu produire sur l'me de sa filleule, puisque l'effet en tait si grand sur une personne dj mre et de vertu prouve. Elle en fut fortifie dans son dessein et conut par l mme le moyen de le raliser. Elle toucha l'paule de la gouvernante et lui dit qu'il fallait passer cette eau et faire elles deux l'ouvrage. --Veuillez retirer vos habits, dit-elle; pendant ce temps je me dtournerai et prierai Dieu qu'il bnisse notre entreprise. Nous imiterons la discrtion de la vieille dame, bien que plusieurs puissent regretter bon droit de ne pas faire plus ample connaissance avec Mlle de Quinsonas. Je n'ajouterai pas un mot parce que le tableau que je dcouvrirais en ce moment ferait un hors-d'oeuvre au cours de mon rcit. Quand Mlle de Quinsonas eut atteint le socle, elle en gravit les degrs sous-marins, puis sortit de l'eau en se cramponnant l'Amour. Elle attrapa adroitement le marteau, quoique bien mue, plusieurs titres, car elle avait aussi grand peur de perdre sa place si jamais Ninon apprenait ce qu'elle s'apprtait faire. Elle poussa un gros soupir et chercha la position la plus favorable. Mais voil que, lorsqu'elle l'eut trouve, elle n'osait pas porter sa main sur l'objet. Mme de Matefelon l'excitait du rivage et tendait bout de bras le filet. --Courage, Mademoiselle Dieu vous voit! lui cria-t-elle. Parole malheureuse! car Mlle de Quinsonas, qui tait pieuse et pudique, fut gne; sa figure, comme celle des petites filles, prenait une expression chagrine; peu s'en fallut qu'elle ne se mouillt de larmes. Enfin, saisissant pince le relief, elle l'abattit d'un coup sec, comme fait un matre d'htel d'une pice monte de nougat. Un second coup suffit l'achvement de l'oeuvre. Les tristes dbris creusrent la gaze du filet en un longue pointe que retira vivement Mme de Matefelon. Mais l'Amour, tout meurtri qu'il tait, en regardant la blanche petite plaie de son ventre, souriait, soit du nant d'un endroit nagure si riche de fruits, soit du nant de l'ouvrage de ces femmes. XIII LE CHTIMENT INFLIG CHTEAUBEDEAU. LA PLUIE DE MOELLONS DE LA TOUR DU NORD. ON PIE LE PRISONNIER PAR LE JUDAS. MALCHANCE DE MADEMOISELLE DE QUINSONAS. ENFIN L'ON DONNE UN EXEMPLE DE LA MANIRE DONT FINISSENT SOUVENT LES SCNES DE FAMILLE ET LES AUTRES. Revenons l'affaire de Chteaubedeau. Lorsque ce gamin descendit l'escalier du cabinet de toilette, Ninon fut saisie d'un clat de rire qu'on entendit de fort loin, et Mme de Chteaubedeau, qui couchait dans les environs et avait pour l'heure M. de la Valle-Chourie sous la main, dpcha celui-ci aux nouvelles. La mre du coupable fut donc informe promptement et rsolut de se montrer trs fche, quoiqu'elle ne regrettt intimement qu'une chose, savoir que son fils n'et pas men bien son entreprise, ce dont elle et t fire. Pendant ce temps, Thrse racontait en bas l'vnement, sa faon. Marie Coquelire allait le dire Fleury, qui pansait les chevaux; Fleury croyait devoir s'en ouvrir au marquis. Foulques donnait un coup de pied au derrire de Fleury pour lui apprendre parler quand c'tait l'heure de partir pour la chasse, pestait contre Chourie toujours en retard et, aprs un coup d'oeil satisfait son quipage, s'loignait allgrement du ct des bois de Bourgueil. Mme de Chteaubedeau se rendit chez la marquise pour lui exprimer ses regrets et son dsir de punir son fils svrement. Elle avait si peur qu'on ne la prit de retourner sa terre, qu'elle se hta d'indiquer elle-mme le chtiment le plus pnible l'amour-propre du jeune homme, et c'tait de le traiter comme un enfant, de le mettre au cabinet noir. L'ide parut plaisante, et l'on choisit pour le lieu de la peine une petite pice situe tout en haut de la vieille tour du Nord, non point tout fait obscure, il est vrai, mais prenant jour par des meurtrires, d'aspect rbarbatif, et ayant servi de prison pour d'authentiques huguenots. Ce fut madame sa mre qui le mena l, en le tenant par les poignets, car il et envoy promener toute autre personne, et cette poque c'tait une grave affaire que de lever la main contre l'auteur de ses jours. Il faut dire que Mme de Chteaubedeau se repentit d'avoir choisi ce lieu lev, car elle eut beaucoup de mal grimper jusqu'au haut de la tour, par un escalier troit, en colimaon, et tant oblige, la malheureuse, de marcher reculons afin de tenir le vaurien qui, s'il respectait sa mre, du moins ne se faisait pas faute de lui donner un vritable cul-de-plomb traner. Tout le domestique mle suivait pour prter main-forte, le bon Fleury en tte, portant la main son endroit meurtri, mais nanmoins goguenard, mal convaincu de la grandeur du crime qu'il contribuait chtier, et traitant volontiers de fameux luron le page qui avait eu le front de tter la peau de la marquise. La porte de la gele tait munie d'un judas o tout le monde se haussa pour voir le prisonnier, ds que les gros verrous furent tirs. Chteaubedeau affecta de sifflotter, de chantonner, d'esquisser quelques pas de danse sur le sol ingal de la cellule; puis il se mit cracher par les meurtrires, le plus loin qu'il put. On avait, comme d'usage, dispos contre la muraille une cruche eau et un petit sige de bois trois pieds qui supportait une miche de pain bis; un grabat achevait de donner ce lieu la figure classique des cachots. Quand on vit qu'il ne se passait rien d'extraordinaire, chacun redescendit et l'on djeuna tranquillement, malgr l'absence du marquis et de Chourie partis pour la chasse. On touchait au dessert quand le bon Fleury ayant frapp la porte, vint prvenir la marquise que le jeune Chteaubedeau faisait un grand vacarme dans sa tour et jetait des moellons par les meurtrires, donner croire qu'il avait dchauss la muraille. Ces pierres tombaient dans la cour des communs; l'une d'elles avait atteint la tte un petit de Marie Coquelire qui braillait comme un damn dans l'enfer. Ces dames voulurent aussitt voir le pauvre petit bless et jouir en mme temps du coup d'oeil de cette avalanche de moellons vomis par la tour du Nord. Marie Coquelire tenait entre ses jambes le moutard barbouill de mres jusqu'aux yeux, ouvrant une bouche de la largeur d'une chatire et d'o sortaient sans rpit des beuglements assourdissants. La mre prvoyante lui appliquait sur la tempe une pice de deux sols fermement lie avec un mouchoir, dans le but d'empcher la chair de se soulever en bosse. L'attrait de ce spectacle ne put tenir contre celui de la cour, o tous les gens du chteau, abrits de leur mieux, taient runis et regardaient comme un prodige cleste la mince fente de muraille d'o s'chappaient, intervalles presque gaux, des cailloux de la grosseur du poignet, lancs vigoureusement et qui, suivant une trajectoire invariable, frappaient les vitres des curies, o l'on entendait les chevaux hennir et ruer sans qu'il ft possible de les secourir sous ce feu. Ninon dit Fleury de monter chez le prisonnier et de transiger avec lui, au besoin de lui ouvrir la porte; car enfin, tout prendre, mieux valait un chtiment incomplet que les dgradations de ce forcen. Mme de Chteaubedeau joignait ses lamentations celles du jeune Coquelire et envisageait avec angoisse la ncessit de hisser de nouveau jusque l-haut ses formes opulentes, si son fils ne s'apaisait point. Fleury revint, un oeil poch, les doigts en sang, un grand couteau pointu la main. On crut qu'il avait tu le page. Mais il raconta, en soufflant, qu'au contraire il avait arrach celui-ci le prsent couteau, moyennant lequel le luron dgradait un pan de muraille rcemment restaur en petit appareil, lorsqu'on avait coiff la tour d'un pignon d'ardoises. Le prisonnier rduit ses seules mains, on pouvait esprer la paix. Marie Coquelire pansa le pauvre Fleury. Et mesure que l'on considrait les linges blancs dont s'enveloppaient les deux premires victimes de Chteaubedeau, une sorte de considration naissait dans les esprits pour ce garnement qui, du haut de la tour, mettait tout le chteau en moi. On profita du calme pour aller voir par le judas. Mmes de la Valle-Chourie et de la Valle-Malitourne,--dont je ne parle pas souvent parce que leur conduite prive me dplat,--furent les premires dans l'escalier; Ninon, la gouvernante, Jacquette, Malitourne, et la grosse belle maman elle-mme, son corps dfendant, y allrent. On gravissait malaisment et une une les marches troites, peu claires, et les pieds enfonaient dans la fiente des colombes, ou crasaient comme des grains de millet les petites crottes dessches des souris. Soudain l'une des deux belles-soeurs poussait un cri parce qu'elle avait touch un insecte mou qui rampait sur la muraille, l'autre parce qu'elle avait senti un baiser sur le cou, ou bien c'tait Mlle de Quinsonas qui geignait parce que M. de Malitourne la pinait, dans les sombres passages. Fut-ce le grand bent qui lui communiqua sa malchance? Voil-t-il pas qu'aprs que tout le monde eut mis l'oeil au judas et contempl Chteaubedeau, et tandis que dj la plupart redescendaient faute d'intrt, Chteaubedeau s'avise qu'il est pi par la grille tratresse. Il rougit; il entre en fureur; il cherche un moyen de jouer un tour fameux qui demeure inscrit dans les mmoires. Il ne se frappe pas le front, ne se presse pas les tempes, il n'empoigne pas la cruche eau. D'un geste rapide, il entr'ouvre sa culotte et dirige un vigoureux et long jet blond, avec adresse, sur l'indiscrte ouverture. C'tait Mlle de Quinsonas qui regardait dans le moment, et d'autant plus attentivement que le geste premier du jeune homme l'avait intrigue, captive mme, on peut le dire, et qu'elle s'tait appliqu les deux mains en oeillres, sur chaque tempe, afin d'en accaparer tout pour elle. Jacquette, qui la tenait par un pli de sa robe et l'interrogeait sur le spectacle, fut trs surprise de la voir s'carter du judas si vivement et la figure trempe comme une lessive. Prcisment, la gouvernante venait de la prier de la laisser tranquille, le prisonnier ne faisant rien, disait-elle, que tirer de sa poche son tui chapelet. Le liquide coulait en trois grosses larmes ingales et dores, le long de la porte du cachot, et Mlle de Quinsonas, au comble du dpit, tamponnait l'aide de son mouchoir sa gorge abondante, o de minces ruisselets charriaient la poudre. --Je sais, dit Jacquette, ce que vous avez pris pour l'tui chapelet. Malitourne se trouva encore assez haut dans l'escalier pour recueillir le propos. Il remonta quelques marches pour en avoir l'explication et la trouva sur la figure humide et dcompose de la pauvre gouvernante. Quatre quatre il redescend les marches et jette la nouvelle qui dgringole en spirale dans le colimaon. Mme de Chteaubedeau ne put s'empcher de pouffer, malgr son essoufflement et malgr l'outrecuidance de l'action commise par son fils. Les deux belles-soeurs ne se tenaient pas de gaiet. M. de la Valle-Malitourne croyait avoir enfin, une fois en sa vie, eu la langue heureuse. Mais, quand le propos heurta Mme de Matefelon et la marquise, l'infortun reprit conscience de son destin. Ninon, qui, personnellement, n'tait rien moins que bgueule, reut un coup trs pnible. Oui, vraiment, il est juste de dire qu'elle souffrit plus que Mme de Matefelon, qui n'tait choque que dans ses principes, tandis que Ninon l'tait dans sa pudeur maternelle. Il faudrait tre une bien vilaine femme pour ne pas admettre ce sentiment. Ninon fut lgre et souvent coupable,--vous n'avez pas fini de vous en apercevoir,--par suite de son dfaut d'ducation, mais le fond de sa nature tait bon et, presque toujours, son premier mouvement excellent. Elle entra donc dans une grande colre, et, en dpit du fcheux tat o se trouvait la gouvernante, elle la gourmanda vivement pour n'avoir pas su prvenir une telle inclination d'esprit chez Jacquette, et la somma de lui indiquer o sa fille avait puis une documentation physique aussi scandaleuse. Mlle de Quinsonas jura ses grands dieux qu'elle n'enseignait pas l'enfant un iota qui ne ft contenu dans le Manuel de Mgr de Trlaz; que, d'autre part, elle ordonnait Jacquette de baisser les yeux en passant devant les tapisseries ou les toiles reprsentant des figures immodestes, et qu'enfin elle lui faisait vivement prendre une contre-alle ds qu'elle apercevait dans le parc soit un de ces messieurs, soit un homme de peine, rendus pareils par le commun besoin des panchements naturels, plants en chalas contre un tronc d'arbre, ou immobiles comme une fontaine. Mme de Matefelon, qui connaissait le beau dvouement de la gouvernante, voulait venir son secours et ne savait comment faire. Ninon trpignait, devenait rouge, parlait tort et travers, voulait toute force que l'on rpondt la seule ide qui lui demeurt dans son emportement, savoir comment sa fille avait eu connaissance de ce que Mlle de Quinsonas prenait pour un tui chapelet. Tout coup Malitourne, inspir, se frappa le front et dit: --La statuette! Mme de Matefelon et la gouvernante tremblrent. Mais la colre de Ninon redoublait, car l'vocation de la statuette lui prouvait qu'elle avait pu elle-mme, par sa complaisance pour l'ouvrage de marbre, contribuer molester l'innocence de sa fille. Ne l'avait-on pas prvenue de ce danger, ds avant la naissance de l'enfant? Plus elle tait convaincue de la culpabilit de la statuette, plus elle s'acharnait dmontrer l'innocuit du lointain Cupidon.--Et le labyrinthe? disait-elle.--Beau jeu pour une enfant! Sa nourrice a d l'y mener tous les jours! Enfin, chacun chargeait l'Amour de marbre afin d'innocenter la pauvre gouvernante. Un sombre remords se dissimulait maintenant sous la colre de la marquise. Mme de Matefelon s'en aperut, et comme elle tait la conscience mme, elle se rsolut, afin de tout concilier, un coup de thtre. Elle portait sans cesse sur elle, pour plus de scurit, les vestiges du marbre mutil. Elle les tira de sa poche, envelopps soigneusement d'un papier de soie bien ficel, et les montra Ninon et aux personnes prsentes entre ses deux mains creuses en noix de coco, comme on tient un petit oiseau vivant. --Ci-gt le mal, dit-elle. On ne comprenait point tout d'abord. Elle dit l'expdition du labyrinthe, tala le zle de la gouvernante. Celle-ci se mit pleurer. L'aventure stupfia tel point Ninon, dj fort nerve, qu'elle fit comme la gouvernante. Pour ne point s'expliquer davantage, on se spara. Mme de Matefelon et Mlle de Quinsonas demeurrent seules vis--vis du vestige de marbre qui jouait le rle d'un presse-papier sur la feuille de soie. La gouvernante, entre deux sanglots, le regardait encore; elle le toucha du doigt. --Il me sauve, dit-elle. --Il a tant perdu de vos pareilles! dit Mme de Matefelon. Ainsi se terminent bien des scnes, dans le cours de la vie, c'est--dire par de vritables coq--l'ne. Remarquez qu'on n'a rien clairci, rien rsolu. La marquise est offense des connaissances prmatures de sa fille. Elle en demande raison la personne qu'elle paie pour que l'enfant reoive une ducation parfaite. Elle est saisie d'une violente colre, trs probablement,--soit dit entre nous,--parce que c'tait le jour o elle et d prendre sa rhubarbe, vous vous en souvenez. L'aigreur de son sang l'gare; il lui faut un coupable. On lui montre qu'elle-mme eut peut-tre le plus grand tort dans l'affaire. Puis on la suffoque par le rcit de l'expdition la plus romanesque et l'exhibition des pices les plus inattendues. On pleure, on a oubli le point de dpart de l'aventure, et chacun vaque ses affaires. XIV NINON, PENDANT QU'ELLE S'ACHEMINE VERS LE LABYRINTHE AVEC LE PETIT PAQUET CONTENANT LES VESTIGES DE LA STATUETTE MUTILE, EST POSSDE DU DSIR DE RECEVOIR LE BAISER D'UN BEAU JEUNE HOMME. ELLE RENCONTRE LE CHEVALIER DIEUTEGARD ET ELLE A AVEC LUI UN ENTRETIEN MOUVEMENT QUI NE S'ACHVE, MALHEUREUSEMENT, AU GR DE L'UN NI DE L'AUTRE. Au bout d'un quart d'heure peine, l'esprit de Ninon avait tourn, comme les girouettes des tourelles, et ne tenait plus compte que des avaries infliges au gracieux Cupidon de Franois Gillet par le zle stupide des deux femmes. Et elle s'tonna de ne pas s'tre irrite davantage en apprenant cette mutilation. Elle rentra en coup de vent, saisit l'attribut de l'Amour pubre entre les mains de Mlle de Quinsonas, o il tait encore, et sortit sans mot dire, au grand dsappointement de la gouvernante, qui croyait que la marquise venait lui demander pardon de ses vivacits. --Les raccommodements ne vont pas si vite, dit Mme de Matefelon, car on ne s'entend jamais: c'est le temps qui est le remde. Ninon s'achemina vers la statuette, dans le dessein de mesurer l'tendue de la dgradation et de voir s'il tait possible de rappliquer les dbris. Que voulez-vous! cette femme tait ainsi faite. Tout l'heure elle se reprochait comme un crime d'avoir laiss la statuette au grand jour, parce que sa fille y pouvait heurter sa candeur; maintenant la voil qui va rdifier la statuette! C'est que Ninon, se reposant ordinairement sur une trangre du soin d'lever sa fille, avait parfois des accs de sensibilit pour ce qui touchait cette enfant, mais elle revenait promptement ses habitudes. Et c'tait une de ses habitudes, depuis bien des annes dj, de penser de temps en temps au Cupidon de Franois Gillet. Il va sans dire qu'en ses souvenirs elle ne le voyait pas brch. Ordinairement, elle en chassait l'image, comme une honnte femme rejette la mmoire d'un soir de griserie o elle a failli commettre une grosse faute. Petit petit, dans le recul du temps, cette statue de marbre qu'elle avait entoure de ses bras et baise, prenait un peu des airs d'amant. Si Cornebille ne se ft pas trouv l pour glacer de honte la petite folle, qui sait si cette premire excentricit n'et pas t le dbut d'une vie dsordonne! Elle ne songeait pas cela sans sourire, car elle cherchait en vain quel complice elle et trouv ces dsordres. Elle voyait peu de monde; des chtelains venaient trois fois l'an, retenus par l'incommodit du voyage; M. de la Valle-Chourie tait extnu par son ardente matresse, et son frre et fait un amant ridicule. Avait-elle un bien grand mrite rester pure? Est-ce que son mari lui en savait gr? C'tait un bonhomme qui chassait, qui buvait, qui lorgnait les appas de la gouvernante; bien serein pour le reste des ventualits. Elle descendait doucement l'alle des fontaines, son petit paquet la main. Le vent jouait dans les arbres; les marronniers, bien taills par en bas, secouaient leurs hauts panaches au-dessus de sa tte, et, tout au bout de l'alle, un bouquet de graniums plants dans le vase au bas-relief de satyres simulait un vol de papillons carlates sur un doux ciel de soie grise. Vous savez que ce vase tait situ droite de l'escalier qui menait aux jardins bas; vis--vis il n'y avait qu'un socle servant de table rustique lorsqu'on avait quelque chose dposer au cours de sa promenade. Par-dessus le vase et le socle, un grand pin d'Italie ouvrait tout grand son parasol noir. Au del, mais assez loin, comme un horizon de nuages moutonneux, on apercevait la cime de vieux platanes dont les pieds baignaient dans la Loire. Que tout cela tait donc gal Ninon! Elle regardait la pointe de ses petits souliers. Elle trouvait le temps un peu lourd, et avait bien de la peine penser quelque chose de suivi. Elle se reposa un moment, quand elle eut atteint l'escalier, l'ombre du pin parasol. Que de gens, mon Dieu! se fussent estims heureux jouir seulement d'une si belle vue! C'tait l,--il faut que je vous en parle!--que M. Lemeunier de Fontevrault avait mnag sous les pins, une terrasse longue d'une demi-lieue, qu'agrmentait main droite une balustrade dominant ces jardins en pelouses et en bassins auxquels huit grands jets d'eau avaient valu le nom de fontaines. Le large ruban du fleuve se droulait dans le lointain, et l'on dcouvrait, par les jours clairs, les toits miroitants de Saumur. Mais Ninon venait d'tre pique par un dsir qui ne lui laissait peu prs rien voir des beauts du ciel et de la terre. Elle s'enfona sous la charmille, et, pendant qu'elle marchait, elle enviait le sort des femmes qui sont presses dans leur lit par le bras d'un homme. M. Lemeunier de Fontevrault ne se gnait pas, autrefois, pour raconter des aventures romaines auxquelles elle attachait alors peu de prix; ces aventures se reprsentaient elle en vives couleurs, comme les livres d'enfance que l'on vient feuilleter, par hasard, trente ans. Et elle ne pouvait s'empcher de souhaiter que quelqu'une d'elles lui arrivt. Elle en rougit, parce que les discours de Mme de Matefelon l'entretenaient dans la crainte des passions, et parce que sa vie morale tait ordinaire et modeste. Mais rien ne tenait contre l'apptit dtermin qu'elle avait de se sentir baiser la bouche par quelqu'un qui appliquerait son corps tout entier contre le sien. Je ne sais pas si ce qu'elle tenait la main, dans le papier de soie, contribuait cette dmangeaison, ou bien si la seule approche du bassin de l'Amour y suffisait, mais son cas prsent avait une grande analogie avec la crise qui lui avait fait perdre la tte, une aprs-midi d'automne, Dieu sait combien il y a d'annes! Il ne faut pas incriminer une femme qui met de si beaux intervalles entre ces fantaisies-l! Ce fut en de telles dispositions qu'elle s'engagea dans le labyrinthe. Comme celui-ci tait rest exactement dans le mme tat depuis le jour qu'elle l'avait vu pour la dernire fois, elle ne remarqua pas les soins secrets qui lui taient rendus. Mais elle fut surprise, lorsqu'elle atteignit le bassin, de trouver l le chevalier Dieutegard. Qu'on ne m'accuse point de placer juste en ce lieu Dieutegard, au moment mme o la marquise y vient avec l'ardente envie de toucher un beau jeune homme; ce serait un procd trop facile. J'ai pris la prcaution de vous avertir depuis longtemps que le chevalier affectionnait les tangs, les rivires, les fontaines, et qu'il avait coutume d'aller peu prs tous les jours, un petit livre la main, dans les rgions du parc ornes d'eau. L'ancienne nourrice, Marie Coquelire, qui croyait aux fes et toutes les choses merveilleuses le rvrait cause de ses gots aquatiques qui s'allient volontiers la posie et aux mystres nocturnes. C'est elle qui l'avait engag venir l, et voici comment: Mlle de Quinsonas, aprs sa fameuse expdition au bassin de l'Amour, n'avait pu tenir compltement sa langue, malgr la prire de Cornebille, et, sans trahir toutefois la personnalit de cet homme soi-disant sorcier, elle avait dit un matin la femme de chambre qu'elle tait parvenue par hasard, en se promenant, jusqu' un bel endroit o l'on n'allait jamais et qui, malgr cela, demeurait aussi propre que s'il et t entretenu par des anges. Marie Coquelire, ayant su cela, l'avait redit en confidence au chevalier, qui se souvenait fort bien qu'autrefois sa grand'tante de Matefelon l'loignait du bassin, ainsi que Chteaubedeau, sous le prtexte que la marquise s'y baignait; il y tait revenu se convaincre de la circonstance extraordinaire, et il n'avait point fait de difficult croire quelque miracle d l'essence divine de Ninon. Depuis lors, il y accomplissait de frquents plerinages. Il tait l, tendu tout de son long sur le sable tide, et tenant la main un petit livre. Il lisait, et puis se cachait la figure entre les feuillets, comme pour mditer ou pour boire avidement les paroles potiques qui, sans doute, charmaient son coeur. Ninon le considra un moment et le vit baiser pieusement, la margelle du bassin, la pierre o elle s'tait maintes fois assise en barbottant dans l'eau du bout de son pied nu. Comme elle n'ignorait pas qu'elle ft aime du chevalier, elle y prit plaisir pour la premire fois, et appela aussitt le jeune homme par son nom. Il sursauta et devint plus blanc que le marbre du Cupidon. Ninon lui dit ce qu'elle venait faire l et lui conta, non sans se moquer, la croisade de sa grand'tante et de Mlle de Quinsonas. Elle dsignait du doigt l'ouvrage de Franois Gillet priv de sa fleur. Elle tira celle-ci hors de la feuille de papier et la montra Dieutegard. Mais le chevalier s'attrista quand il vit cela entre les mains de celle qu'il aimait. Pour lui, depuis qu'il tait l, il n'avait seulement pas remarqu que la statuette ft mascule, quoiqu'il la regardt beaucoup parce qu'il savait qu'elle avait t jadis chre Ninon. Celle-ci lui demanda pourquoi il faisait la grimace. Il et t en peine de le dire, mais il se sentait bless dans la rgion de son grand amour. Ninon ne comprit pas cette tendre nuance de la passion d'une me pure, et elle le fit souffrir en insistant sur la possibilit de rappliquer l'objet sa place, soit par le moyen d'une colle spciale, soit par quelque habile procd. Il dit que ce n'tait point l'affaire d'une femme de s'occuper de ces dtails et offrit de s'en charger lui-mme, pour lui tre agrable, la condition qu'elle voult bien lui confier le petit paquet et n'en plus parler. Elle y consentit, et il le mit dans sa poche. Alors Ninon le considra comme elle n'avait jamais fait. Elle lui trouvait une figure charmante. Il avait des yeux d'un assez joli bleu, de beaux cheveux bruns, une peau peine hle, peine ombre d'un duvet naissant, par-dessus tout la plus jolie bouche que l'on puisse souhaiter d'un homme. Par cette dernire particularit, quelquefois il lui avait plu; elle avait repos les yeux sur ses lvres quand il faisait la lecture haute voix. Et elle sentait qu'elle mourait d'envie de recevoir un baiser sur la bouche. A vrai dire, cela ne lui tait arriv qu'une seule fois, quinze ans, de la part d'un officier qu'hbergea une nuit M. Lemeunier de Fontevrault. Ce militaire, la croisant au moment de son dpart, l'avait prise pleins bras entre deux portes, et laisse ahurie, sans aucune autre motion. Quant Foulques, il tait trop rustaud pour goter ce genre de plaisir, et pour l'inspirer surtout. Elle ne savait comment faire pour obtenir que le chevalier la baist ainsi. S'il ne l'et pas tant aime, il et bien vu ce dsir dans ses yeux. Elle lui demanda ce qu'il lisait; il dit que c'tait peu de chose et glissa le livre sous son habit. Elle voulut le lui prendre; il l'en empcha. Elle riait, cela tournait au jeu. Ils coururent bientt l'un aprs l'autre autour du bassin, elle heureuse de voir briller les dents du jeune homme, lui troubl, perdu de mriter son attention. Il trbuchait, ne savait plus courir. Quand il sentit la main de Ninon contre lui et le souffle chri lui effleurer le visage, il porta la main son coeur qui battait trop fort, et la marquise dut le soutenir dans ses bras pour qu'il ne tombt pas. Elle s'assit l'endroit que tout l'heure il baisait par amour d'elle, et elle le garda sur ses genoux, demi pm, en lui mouillant les tempes avec un peu d'eau qu'elle puisait dans le creux de sa main. Lorsqu'il rouvrit les yeux sur le sein qu'il adorait, il eut dans le regard tant de confusion, de bonheur et d'amour, que Ninon mme en fut intimide, et, si prs de lui, si autorise le baiser qu'elle ft par son attitude, elle se retint, parce qu'elle sentait un trop grand dsaccord entre l'apptit qu'elle avait de ses lvres et le beau sentiment du chevalier. Du moins, elle sentit cela l'espace d'un instant, sans que cela mme lui laisst de souvenir, mais assez pour contenir un geste, enfin par ce moyen qui empche souvent les femmes de commettre des fautes contre le tact, sans qu'on puisse leur en savoir gr. Aussi, presque aussitt aprs ce gracieux hommage rendu par les sens l'amour, Ninon redevint ordinaire et dit au chevalier qu'il avait attrap chaud en courant. Il rpondait: --Mais non, madame. --Si, si, disait-elle. Et elle lui plongeait un doigt dans le cou. Elle tait de nouveau saisie par la gourmandise et elle sentait qu'elle n'y rsisterait pas longtemps; mais elle esprait que Dieutegard la devancerait. Le chevalier semblait savourer quelque chose en lui-mme, et le mouvement et la parole lui taient retirs. Elle eut de l'impatience. Elle le secoua par les deux paules, et elle attendit, comme lorsqu'on sollicite une bote musique. Le coeur du chevalier se gonflait et aspirait la vie de tous ses membres. Les expressions de son amour s'amoncelaient aussi sous son front, mais rien que l. Alors Ninon le baisa goulment, comme si elle l'et voulu manger; elle lui entr'ouvrit ses belles dents, et le happa, branlant sa chevelure la faon d'une houppe qui rpandait une poudre blanche sur les paules de Dieutegard. Elle avait chavir sur lui en dsordre; un de ses seins avait jailli hors du corsage ouvert trs bas, et sa fleur, sensible et menue, pareille une rose th cueillie depuis le matin, semblait attendre la goutte d'eau qui ramne la fracheur premire. Ninon le vit bien et ne le cacha pas. Mais le chevalier, lui, ne le vit point, tant il tait descendu profondment dans l'ivresse. Il fermait les yeux et semblait cueillir au dedans de lui un trange ravissement, comme les personnes qui viennent de mourir. Ninon le froissait tout entier de ses caresses, molestait son visage de vierge, deux mains; lui crevait contre les dents sa gorge gonfle. Mais elle se rajusta tout coup, en faisant une vilaine grosse moue de petite fille, puis elle lana un clat de rire et dit schement: --Venez-vous? Elle prit les devants dans la tortueuse alle du labyrinthe, et il la suivit en silence. Tout coup, alors qu'ils allaient sortir, Dieutegard lui sauta au cou et l'embrassa avec l'audace stupfiante des jeunes gens trs timides et trs mus, et il essayait de la palper comme pte de pain dans la huche. Elle l'carta de mme que si elle ne l'avait connu de sa vie, et parut hautement offense. Alors il demanda pardon, et fut tellement malheureux qu'il vaut autant n'en pas parler. XV BON! VOIL CHTEAUBEDEAU QUI RECOMMENCE DE PLUS BELLE! LE PRISONNIER SANGLANT. NINON DANS LA TOUR ET DANS LA CELLULE. L'OPINION. NOUVEAU ZLE INTEMPESTIF DE MADAME DE MATEFELON. LA CHAPELLE, LES CLOCHES. ARRIVE DU MARQUIS. LE MARQUIS MONTE LA TOUR. HORRIBLE VNEMENT ACCOMPLI DANS LA PHARMACIE. Ninon tait encore toute chaude de cette aventure quand elle s'entendit hler grands cris, et elle vit de loin des gens qui descendaient l'alle des fontaines en courant. Elle apprit d'eux que Chteaubedeau tait en proie une sorte d'attaque de folie dans la tour. Vers les cinq heures, aprs un grand calme, il avait recommenc le charivari de la matine. Fleury, toujours dvou, tait remont l-haut et avait vu par le judas que le prisonnier maniait un grand couteau pointu pareil celui qu'il lui avait retir prcdemment. Il s'tait taill dans la figure une longue balafre qui prenait un pouce de l'oreille droite, dvalait jusque sous le menton et laissait couler le sang en gouttire sur les dentelles du jabot. Fleury avait tent d'ouvrir; mais Chteaubedeau, on ne savait comment, s'tait barricad l'intrieur et annonait haute voix son intention de terminer ses jours. Tout le monde tait la tour, vis--vis de la porte inbranlable, et Mme de Chteaubedeau, remonte une fois encore, emplissait l'escalier de ses cris et n'attendait plus, des personnes assez hardies pour risquer un oeil au judas, que la funbre nouvelle. Or on n'osait mme pas regarder, parce qu' chaque fois qu'il apercevait quelqu'un, Chteaubedeau se faisait une entaille. Thrse, qui avait vu cela, gisait sur les marches, et plusieurs femmes qui l'avaient vue tomber ne valaient pas mieux qu'elle. Ninon monta le plus vite qu'elle put, enjamba tous ces corps, prit le temps de souffler et pronona d'une manire trs intelligible: --Monsieur de Chteaubedeau, reconnaissez-vous ma voix? Chteaubedeau rpondit de l'intrieur: --Oui, madame. --Eh bien, monsieur, reprit-elle, foi de la marquise de Chamarante, je jure de vous passer vos caprices, pour peu que vous consentiez m'ouvrir la porte. Chteaubedeau, qui ne faisait rien, mme en se tailladant la figure, que par amour-propre, fut flatt, et il ouvrit. Ainsi qu'il arrive de beaucoup de paroles historiques, il est bien difficile de savoir si Ninon, en se liant par ce serment, y attacha le sens que personne n'hsita entendre. Que dit-elle, en somme? La premire parole qui vient l'esprit d'une maman rduite composer avec un enfant rebelle. Je me refuse croire des rsolutions tragiques de sa part. C'tait une si pauvre petite tte que celle de Ninon! Ajoutez qu'elle devait avoir peine contenir les motions diverses accumules depuis le matin. Toujours est-il que, peu aprs, on vit Ninon passer le bras par la porte entre-bille et sa main s'agita en manire de balai, signifiant: Allez-vous-en, et tout ira bien. On releva les malades; on les descendit; l'escalier se vida et le calme se rtablit dans la tour. On et dit qu'il n'y avait plus l-haut que les pigeons, dont les petites pattes ongles grattaient les ardoises, et qui imitaient avec leur arrire-gorge le bougonnement des cultivateurs risquant le nez dehors aprs l'orage. Cependant vous vous imaginez peut-tre, avec tous les gens du chteau, que les plus folles orgies s'accomplissent en haut de cette tour: Chteaubedeau, incarcr pour avoir tent de violer la marquise dans la matine, reoit en ses bras la mme marquise, rendue, corps et biens, avant le coucher du soleil. Dtrompez-vous! Chteaubedeau s'tait si bien arrang la figure qu'il ressemblait un homme sauvage tout croisillonn des tatouages les plus terrifiants. Ninon ne l'eut pas plus tt vu s'approcher d'elle qu'elle s'affaissa sur le grabat, sans mouvement. Et celui qui devait la mettre mal lui tapa dans le creux des mains pendant un petit quart d'heure, exercice qui calma sa propre exaltation. Quand elle reprit possession de ses sens, le jour tait dj bien bas, de sorte qu'elle n'eut pas subir l'horrible spectacle. Elle se hta seulement d'entraner Chteaubedeau, par le plus court, la pharmacie, et l le pansa de ses mains et l'embobelina de linges. Il avait l'aspect de ces paquets qu'on voit traner dans les coins, les jours de lessive. Eh bien! le croirez-vous? ce fut sous cet appareil que Chteaubedeau consomma son forfait. Mais, avant d'exposer vos yeux une telle extrmit, il faut vous informer de ce qui se passait en bas, chez nos gens. Tous les tmoins de la scne de l'escalier s'taient sentis soulags d'un grand poids, lorsque Ninon les avait rassurs en agitant son bras par la porte de la cellule. La prompte dtermination de la marquise, et son succs, les sauvait de voir un garon se suicider sous leurs yeux, ce qui n'tait pas un mince avantage, et personne ne songea en trouver tout d'abord le prix trop lev, dt ce prix tre le sacrifice de l'honneur de Ninon. Chacun, d'ailleurs, regagnait ses affaires, et le reste des vnements se ft accompli sans bruit, trs probablement, si Mme de Matefelon, de qui les intentions taient pourtant excellentes, n'y et mis la main. Je suis port croire qu'il n'y a pas de plus grands perturbateurs de la paix publique que les personnes pourvues d'une conscience morale, pour peu que leur esprit soit, malgr cela, demeur mdiocre. Mme de Matefelon arrta tout son monde au bas de la tour, et le conduisit la chapelle, afin d'attirer par ses prires le pardon de Dieu sur madame la marquise, en raison de l'hrosme dont sa faute s'tait, pour ainsi dire, embellie; et elle chargea Fleury de faire tinter la cloche comme les jours o M. l'abb Pucelle venait officier au chteau. Elle rcita le chapelet haute voix et en donnant beaucoup de chaleur son accent. Le marquis Foulques arriva de la chasse avec Chourie tandis que les prires duraient encore. Il entendit tinter la cloche, et ne trouva ni Fleury ni un garon d'curie qui remettre les chevaux. Il en confia donc la garde son compagnon et monta la chapelle afin de savoir ce qu'il y avait. Une grande obscurit comblait la nef; un pauvre lumignon brillotait seulement dans le choeur, et quand les gens rpondaient tout d'une voix Mme de Matefelon, on et jur qu'ils taient pour le moins une centaine. Foulques pina par le bras la premire forme agenouille qu'il heurta et l'interrogea sans songer contrefaire sa voix. C'tait une pauvre fille de basse-cour, qui reconnut parfaitement son matre, fut terrorise et ne sut dire que: --Monsieur le marquis!... Monsieur le marquis!... Le bruit que le marquis tait l se rpandit aussitt, et Foulques avait beau demander: Mais, qu'est-ce que vous avez, tas de jean-f...? personne n'osait lui avouer le sujet des prsentes prires. Malitourne crut de son devoir de faire quelque chose; il se leva, prit le marquis par le bras et lui souffla: --Sortons, je vous dirai. L'assistance tremblait et rpondait tout de travers. Mme de Matefelon s'inquita son tour, et, voyant s'agiter Malitourne, elle n'hsita pas penser que le maladroit tait sur le point de commettre une sottise. Elle s'lance, renverse Jacquette qui rcitait elle aussi son _Ave_, d'une petite voix pointue, la relve, l'embrasse et trouve le temps de lui glisser l'oreille: --Ma chre enfant, quoi qu'il arrive, tu ne dois pas mpriser ta mre. Quand elle atteignit le seuil de la chapelle, le marquis tait inform. Il tirait son grand nez et disait simplement: --Bougre de bougre de bougre! Mme de Matefelon lui dit --Soyez misricordieux! Il demanda: --O a se passe-t-il? On le lui apprit. Tout le monde sortait de la chapelle. On le vit s'acheminer vers la tour du Nord. Il tait dans une vive colre en gravissant les premires marches; le sang lui injectait le visage, et ses deux globes oculaires semblaient repousss au dehors par l'indignation. Il ne savait qui en vouloir davantage, sa femme ou ce bandit de gamin. Il prouvait surtout le besoin de cogner quelqu'un; il et aussi bien abm le premier venu. A la vrit, ses ides, taient brouilles. Puis il fut incommod par les tnbres de la tour. Il se traitait d'imbcile pour ne pas avoir song se munir d'un flambeau. Petit petit, il commena souffler, car il avait beaucoup couru la chasse; et l'escalier, on le sait, tait souill d'excrments d'animaux. Il ne serait pas exagr d'affirmer qu' un moment il ne dsirait plus rien au monde que de tenir un bougeoir la main. En vain il essayait de se reprsenter mentalement la scne qu'il se donnait tant de mal aller interrompre; en vain s'enfonait-il plus avant qu' l'ordinaire dans sa conscience afin de juger avec discernement l'acte qu'il se disposait chtier. Il dtestait absolument les problmes psychologiques. Par-dessus tout il aimait la paix. Il s'arrta, pour respirer, devant une petite fentre o le vent soufflait, et il jugea que le ciel serait favorable ce soir la pche aux crevisses. Depuis qu'il montait, cette ide tait la premire qui lui sourt. Si l'on voulait aller ce soir aux crevisses, il tait urgent de commander les polettes. Peut-tre n'et-il pas eu l'audace de redescendre, dans le but de commander les polettes, mais une issue s'offrait lui par o la tour communiquait avec les tages suprieurs du chteau. C'tait par l que Ninon avait pris pour gagner la pharmacie. Il s'y engagea, heureux de poser les pieds l'un devant l'autre sur un sol gal. Tout coup, il entendit pleurer et distingua une petite lueur. Nous avons vu que Ninon avait pans soigneusement Chteaubedeau. Elle s'tait servie pour cela de bandelettes toutes prpares que l'on rencontrait sous la main, dans une bote spciale, en entrant la pharmacie. Mais le malheureux s'tait taill la chair en de si nombreux endroits que la toile se trouva puise alors qu'il avait encore tout un avant-bras sanguinolent. Il y avait belle heure que Ninon appelait en vain ses gens. Le trajet tait long de l son appartement. Elle ne savait comment se procurer du linge. Elle eut l'obligeante ide d'employer celui qu'elle portait sur elle. Elle dit la chose informe qu'tait devenu Chteaubedeau de demeurer tranquillement sur la chaise; elle prit la lumire et s'en alla l'autre bout de la pice, derrire un gros buffet. L, posant le pied sur une chaise, elle retroussa sa robe et son jupon et se mit en devoir d'atteindre le fin linge de corps, sans trop l'endommager, c'est--dire en l'courtant seulement d'une mince bande, tout autour: car elle avait de l'ordre en ses affaires. Dj le lin craquait entre ses deux paumes, quand elle se sentit saisie bras-le-corps d'une manire trs vigoureuse. Elle poussa un cri, se retourna et se trouva nez nez, si on peut le dire, avec une grosse boule blanche comparable aux bonshommes de neige que construisent les enfants l'hiver, d'o sortait l'clat de deux yeux, mais d'o n'mergeait ni nez ni apparence de lvres humaines. Elle reconnut bien que c'tait son malade, son oeuvre mme, dont le singulier aspect la faisait plutt sourire un instant auparavant, mais elle ne fut pas moins effraye de l'attitude qu'il adoptait et dont elle tait cent lieues d'avoir conu le moindre soupon. Ce paquet de Chteaubedeau semblait aussi loin de se douter du ridicule qu'il joignait l'odieux de son attentat. De son moignon ficel et de sa main sanglante, il achevait de dchirer le linge de la marquise, mais non par bandes rgulires, je vous prie de le croire. Ce fut pendant qu'il travaillait cet ouvrage, que la cloche de la chapelle tinta. Ces sons insolites pareille heure, joints l'effroi et l'horreur de l'attaque que subissait Ninon, achevrent de lui soustraire le restant de ses forces, et elle succomba, comme toute autre sa place et t force de le faire. Elle en eut aussitt un grand chagrin, ce qui arrive assez communment aux femmes qui pchent pour la premire fois; mais elle se disait qu'il tait vraiment triste de le faire d'une manire aussi disgracieuse, lorsque prcisment on y a t si bien dispose en d'autres circonstances, dans la mme journe. Et elle se mit pleurer, de si bon coeur et si abondamment que Chteaubedeau avait presque regret de son audace. Il retourna s'asseoir sur sa chaise, et, de sa main blesse, faute de savoir que faire, il souillait la muraille et les tiquettes des bocaux, par une habitude de mal agir. C'est ce moment que le marquis passait dans le corridor. Il ouvrit la porte de la pharmacie, vit d'abord sa femme qui tait demeure derrire le buffet, puis l-bas, le bonhomme de neige assis, du sang, des pleurs. Ce spectacle ressemblait aussi peu que possible une scne d'adultre. Foulques s'en montra tout de suite satisfait, et, dans le premier moment de plaisir, il demanda sa femme si elle ne l'accompagnerait pas ce soir aux crevisses. Elle bgayait travers ses larmes et tchait de dire qu'elle pleurait de dsespoir parce qu'elle manquait de linge pour achever de panser M. de Chteaubedeau, l-bas. --Ah! dit le marquis, c'est l Monsieur de Chteaubedeau! Et, quelles que fussent les atrocits qu'on lui et rapportes du page rebelle, il ne put s'empcher de rire vis--vis de ce qui restait de lui sur la chaise. Il tournait autour, en se demandant par o prendre cette chose pour lui faire entendre ou en tirer parole humaine, et la gat l'emportait sur tout autre sentiment. Il alla lui-mme chercher du linge et soutint la main pendant que Ninon achevait le pansement. XVI NOUS FAISONS NOS ADIEUX MADAME DE MATEFELON. BON VOYAGE! MAIS LE CHEVALIER DIEUTEGARD EST BIEN MALHEUREUX. INFLUENCE INCERTAINE, POSSIBLE, APRS TOUT, DE LA PETITE QUEUE POINTUE D'UN SATYRE SUR LA DESTINE DU PAUVRE CHEVALIER. Ce fut une belle surprise lorsque l'on vit apparatre, au seuil de la salle manger, le marquis et sa femme tenant chacun par en haut une momie emmaillote qui s'avanait en sautillant. Foulques n'avait pas manqu de descendre le bougeoir, et il en clairait de son mieux l'tonnant bagage. L'aventure eut tant de succs que chacun oubliait mme qu'elle avait failli tourner si mal. Chteaubedeau se portait assez bien l-dessous, riait mme, tait fier comme un paladin. Sa grosse maman embrassait ses linges et y taillait adroitement une petite ouverture sur la bouche, que Ninon, dans son empressement et son inexprience, avait couverte de bandelettes. Enfin on allait se mettre table assez dispos, lorsque Jacquette, se dtachant d'un groupe, alla vers sa mre, avec le srieux d'un ambassadeur et lui dit: --Sois tranquille, maman, quoi qu'il arrive, je ne te mpriserai pas. Ninon n'en crut pas immdiatement ses oreilles. A la rflexion, elle se demanda si cette enfant innocente n'avait pas reu, par faveur du ciel, l'intuition miraculeuse de ce qui s'tait pass la pharmacie. Finalement, elle prit Jacquette part et lui demanda d'o elle tenait ses paroles. Jacquette rpondit qu'elle les tenait de sa marraine de Matefelon. Ninon contint sa colre tant qu'elle put; mais elle ne le pouvait gure. Le temps du dner, pendant qu'elle faisait seulement grise mine Mme de Matefelon, elle combinait mille plans afin de lui tre dsagrable. Je vous avoue, moi qui imagine pour vous ces choses, que je vois approcher avec plaisir le moment o la vieille dame va payer les pots casss. Ses intentions, me direz-vous, sont toujours bonnes; c'est bien possible; mais je ne mprise rien tant que les intentions. Ce sont les rsultats qui comptent. Et j'ai remarqu, d'ailleurs, que les gens zls l'excs sont presque toujours maladroits. La maladresse est la pire chose du monde; je prfrerais, pour mon compte, encourir la haine dont vous poursuivez la mchancet, plutt que de bnficier du pardon misrable que vous ne manquez pas d'accorder celui qui se trompe en ses calculs, qui joue mal, ou qui vous casse le bras ou la jambe juste en volant votre secours. Ninon lana donc quelques mots amers Mme de Matefelon ds avant la fin du repas. Il est inutile de vous les rpter. Ce sont toujours, en pareil cas, des allusions voiles, c'est--dire beaucoup plus nues que si elles taient dcouvertes, et o le pronom vous est remplac par on ou bien par il y a des gens qui. Cet emploi du style indirect, ou mthode du ricochet, tait usit aux sicles prcdents comme au ntre, afin d'atteindre son adversaire plus srement. Mme de Matefelon comprit fort bien et fut trs digne. Sans manifester la moindre mauvaise humeur, elle annona, tandis qu'on se levait de table, qu'elle avait reu tantt des nouvelles de sa terre de Rochecotte et que sa prsence y tait ncessaire pour les vendanges. Elle demanda sa chaise pour le lendemain dans la matine, qui tait prcisment le jour du passage du coche d'eau. Mais, en plus, elle ajouta qu'elle emmnerait avec elle son neveu Dieutegard. Et voil comment les vnements s'imposent les uns aux autres, et comment un conteur n'est pas du tout libre de faire la pluie et le beau temps. Je tiens beaucoup ce que Mme de Matefelon s'en aille, parce qu'elle m'ennuie. Je profite d'une occasion qui me parat trs bonne pour l'loigner. Mais, pan! du mme coup elle nous emmne le petit chevalier. Et vous sentez bien qu'elle ne peut pas faire autrement que de l'emmener. Mon Dieu! qu'il va avoir de chagrin! Ni la tante ni le neveu ne partirent cependant le lendemain, parce que, selon un phnomne de l'esprit que vous avez d observer maintes fois, Ninon se radoucit ds qu'elle se fut aperue que ses paroles avaient port, et elle insista aussitt pour garder Mme de Matefelon. Celle-ci, de son ct, tait galement trs en colre, et si elle et obi son premier mouvement, elle et secou incontinent ses sandales sur le seuil de la marquise de Chamarante; mais l'amour-propre, en elle, fut plus fort que le ressentiment, et elle prfra simuler vingt-quatre heures de plus la meilleure entente avec Ninon, afin que personne ne s'avist qu'en somme on la mettait la porte. Mieux et valu pour le chevalier s'en aller tout de suite. Il passa une affreuse nuit pleurer, sur son lit, les mains croises sur les genoux, vis--vis un petit motif sculpt compos d'un carquois mis en X avec trois flchettes aigus qui lui entraient dans le coeur. Il ne s'tait gure proccup, lui, de ce qu'on avait pu dire touchant la rencontre de la marquise et de Chteaubedeau dans la tour, puisqu'il les croyait amants depuis longtemps dj. Et il avait l'habitude de souffrir de cette ide. Mais il se souvenait de la scne du bassin, o Ninon l'avait positivement accabl de ses caresses, puis, peu aprs, s'tait moque de lui. Et il tirait de cette double attitude une srie de motifs d'esprance et de dsespoir. Il faut avouer qu'il avait prouv un secret plaisir, quoiqu'il ne ft pas mchant, voir Chteaubedeau redescendre si mal en point de la tour. Il se disait en lui-mme que, malgr son admiration pour son rival, il n'avait pu se dfendre de dsirer, pendant que Chteaubedeau se tailladait la figure, qu'il se tailladt plus avant. Il n'tait ni fier ni trs satisfait d'avoir souhait cela mais il aimait tant Ninon qu'il trouvait tout ordinaire de l'avoir souhait. Lorsque sa tante lui annona qu'elle l'emmenait avec elle et qu'il ne reviendrait plus, il n'prouva pas cette douleur mortelle que l'on pouvait craindre pour lui; non, il ne l'prouva pas, parce qu'il ne crut pas possible d'tre spar dfinitivement d'une personne qu'il aimait si fort. Quelque chose lui disait qu'aucun pouvoir du monde ne saurait le contraindre une si dure extrmit. Sa tante pouvait bien lui ordonner de garnir sa valise, le pousser avec elle dans le coche; mais, moins qu'il ne ft solidement maintenu dans une prison du roi, il pourrait toujours s'chapper et revenir. Allons au pire: supposer que Ninon le mt lui aussi la porte, il aurait la consolation de demeurer cette porte, de savoir Ninon peu loigne de lui, de l'apercevoir peut-tre quelquefois au travers des lames disjointes, ou bien quand elle passerait en faisant craquer le sable sous ses petits pieds, ou en jouant du mouvement de ses deux jambes chries contre la soie des jupons, musique divine tant de fois savoure, qui retentissait encore ses oreilles amoureuses. Et cela lui vita de s'abandonner compltement au dsespoir. Il passa la matine s'imaginer que Ninon aurait de la peine le voir partir et qu'elle insisterait encore auprs de Mme de Matefelon pour la garder, ou bien, tout au moins, qu'elle lui dirait lui, gentiment, la peine qu'elle avait. Oh! certainement il se ft content de cela. Mais Ninon ne s'occupa que des soins donner Chteaubedeau. Le chirurgien vint de Saumur; toutes les femmes furent employes dcouper, rouler et drouler des bandages, ptrir des onguents, faufiler le vieux linge. Mme de Chteaubedeau commandait tous. Telle est la vertu mystrieuse du sang rpandu: un garnement qui, hier, dshonorait le nom de sa mre, aujourd'hui, pour quatre gratignures, lui vaut d'abord l'oubli du pass et quasiment cette aurole ou ce bonnet glorieux que tout le monde voit sur la tte de la maman des hros. Le chevalier rencontra Jacquette sous les marronniers, l'aprs-midi, et la salua. Les enfants distinguent trs bien leurs traits les personnes qui ne sont pas leur affaire, et la petite, qui sautait et riait, se tut soudain l'approche de Dieutegard. Dans l'intention de lui tre agrable, elle l'invita l'accompagner la promenade. Ils descendirent ensemble l'alle des fontaines, puis l'escalier des jardins bas, o sont le vase au bas-relief de satyres et le beau pin d'Italie. Mlle de Quinsonas tait avec eux. On poussa jusqu'au bac d'Ablevois. L, ils s'assirent sous un grand arbre, au bord de la Loire, et ouvrirent des paris sur ce que contiendrait le bac que l'on voyait quitter l'autre bord. Le chevalier prtendait voir souvent ce bac dans ses rves, et il disait que ce frle assemblage de planches avanant doucement sur le fleuve lui versait parfois des dlices, parfois lui amenait des objets grouillants, visqueux, le plus souvent de ton verdtre, dont le toucher et la vue, de la plus vive rpugnance, l'veillaient et le laissaient en proie une longue pouvante. Mlle de Quinsonas disait:--Oh! Monsieur le chevalier est un dlicat! Jacquette affirmait qu'elle toucherait des grenouilles, des couleuvres, voire des crapauds, si laids fussent-ils, sans dgot. Elle s'ingniait chercher dans l'herbe toutes sortes de btes qu'elle rapportait au creux de la main, et elle faisait pousser des cris la gouvernante en menaant de les introduire dans son corsage. Mais elle n'osait pas plaisanter avec Dieutegard. Les arbustes du bord se miraient dans l'eau unie; de temps en temps un poisson piquait la surface aussi paisible en apparence que celle d'un tang, et la blessure lgre inflige au calme des choses s'largissait en ondes arrondies, promptement dformes, puis effaces par le courant invisible, pareil au temps qui gurit tout. Le chevalier, assis contre un tronc d'orme et les genoux dans ses mains croises, regardait au loin; et, comme il tait joli voir, dans les moments surtout o l'motion l'animait, la gouvernante et l'enfant se tenaient tranquilles et reposaient les yeux sur lui. Il les sentit et en fut troubl par une sorte de pudeur exquise qu'il avait. C'est pourquoi il voulut mettre son trouble sur le compte des choses extrieures, et il dit que l'on tait une de ces minutes bien tonnantes o le ciel et la terre s'arrtent pour couter battre le coeur de l't. Jacquette dressa l'oreille, pour faire comme le ciel et la terre; et l'on entendait en effet distinctement un coeur qui battait, mais c'tait celui du chevalier. Il ne put pas se contenir longtemps et pleura. Il avait quinze ans; il versait de chaudes et belles larmes, sans compter, comme il donnait son coeur. A ce moment commena de grincer la poulie sur laquelle le long cble barrant la Loire s'enroulait pour amener le bac; et l'on distingua sur l'autre rive un lourd chariot charg de foin qui, en touchant le radeau, produisit un coup sourd dont l'branlement imitait le bruit du canon. Et le cheval, la voiture et le conducteur immobiles vinrent vers eux, en grossissant peu peu. Ils ne pouvaient s'empcher de les regarder, cause de cet attrait naturel qu'ont les choses qui glissent la surface de l'eau. Quand le radeau fut tout proche, le conducteur ta son chapeau, et la gouvernante reconnut, son oeil louche, Cornebille. Alors, elle poussa un grand cri et entrana Jacquette, que le chevalier suivit, tandis qu'on entendait ricaner le sorcier. Jusqu'au chteau, en remontant travers les jardins, ils parlrent de cet homme trange, dont Mlle de Quinsonas n'osait pas dire ce qu'elle savait. Dieutegard regardait les bassins allongs dans la verdure, o pleuraient les saules au feuillage tremblant. Il avait beaucoup aim marcher le soir sur les pelouses, son petit livre la main, ou bien laisser endormir sa pense, au bord de l'eau stagnante. Et, en remontant les marches, sous le sombre parasol du pin d'Italie, son coeur se serra davantage encore, parce qu'il avait souvent vu la silhouette de Ninon se dcouper l contre le ciel. Et il ne la verrait plus jamais, puisqu'il ne lui restait gure que le temps de surveiller son bagage avant le souper. Dans les moments o l'on n'est plus spar d'un terme fatal que par une heure rapide, il arrive souvent que l'on prenne tout coup des rsolutions insouponnes. Pendant que le chevalier gravissait ces marches, l'instant prcis o son oeil se fixait sur la petite queue pointue d'un des satyres du vase de marbre, il rsolut d'avoir une entrevue avec Ninon, cote que cote. Et aussitt arriv au chteau, il s'informa de l'endroit o se trouvait la marquise. On lui rpondit qu'on ne l'avait pas vue depuis tantt deux heures, mais qu'elle tait trs fatigue de la nuit passe prs de M. de Chteaubedeau et que, sans doute, elle reposait chez elle, sur une chaise longue. Dieutegard et fui au bout du monde, en temps ordinaire, plutt que de risquer de troubler la marquise en pareille circonstance; mais il obissait une puissance suprieure; il lui semblait maintenant que la petite queue pointue du satyre le piquait aux reins, comme un dard; et il allait malgr lui en avant. Il connaissait le chemin de la chambre de Ninon par les confidences de Chteaubedeau. Il entra, comme lui, par le cabinet de toilette, reconnut la tenture de Jouy, la chaise, les petits pots de porcelaine. Mais il ne s'arrta pas; il allait trs vite son but. Il frappa la porte de la chambre coucher et contint son coeur avec sa main. On ne lui rpondit point. Il tourna le bouton et entra. Une glace lui offrit son image; il recula, car il ne se reconnaissait pas; mais, s'tant rassur, il avana. * * * * * Maudite petite queue pointue de satyre sculpte en bas-relief sur le vase de marbre, qu'tes-vous? N'tes-vous qu'un objet avec quoi le hasard se plat jouer, ou bien l'artiste qui vous apointucha de son joyeux ciseau a-t-il laiss en vous une tincelle du feu divin que tout homme libre qui cre, porte et rpand? De quel venin avez-vous piqu notre pauvre chevalier? Ce jeune homme n'tait que malheureux de la grande douleur de son coeur, mais la suavit de sa peine, j'en suis sr, lui et t comme un baume au parfum doux, et il se ft endormi bien des soirs, mme en l'exil qui l'attend, en souriant des souvenirs purs et reposants. Au lieu de cela, il vit un spectacle qui arracha jamais la paix de son corps et de son esprit. * * * * * Ninon s'tait en effet sentie trs fatigue, ce qui est bien naturel la suite des vnements nombreux auxquels nous l'avons vue prendre part en aussi peu de temps. Et elle avait t se jeter sur son lit, tout habille probablement, comme l'attestaient sa jupe et son corsage tombs sur la descente de lit, en dsordre, et arrachs dans cette impatience de bien-tre que le corps rclame l'approche du sommeil. Ninon dormait profondment, la tte tourne vers la muraille, l'paule et le bras nus, et une main, une jolie main ballante, agite par cette portion de l'me qui en nous ne dort pas, il faut bien le croire, puisqu'elle veillait alors ce qu'une vilaine mouche n'incommodt point Ninon dans la chair superbe qui se gonfle si agrablement pour les yeux, au-dessous des reins. Le chevalier vit cette chose-l, ainsi que le bras, l'paule et le commencement de la pente grasse d'un sein. Ce n'tait rien: il vit la pose abandonne d'une femme qui se vautre tout son aise! Et il demeura bouche be, clou sur pieds, tonn comme un mort qui, ayant t rgulirement administr, croit s'veiller en face de la figure de Dieu et voit le diable. Quelle qu'et t son motion avant de voir cela, il sentait sa poitrine battre plus fort maintenant; mais il lui semblait que c'tait un autre coeur qui y battait. Et il ne se rjouissait pas, comme l'et fait un autre; il ne se rjouissait pas; mais il ne pouvait pas s'en aller de l, ni poser les yeux sur un autre objet que celui qu'il voyait. On lui et offert de retourner au moment d'avant qu'il entrt dans la chambre, il et refus. D'ailleurs, il tait bien loin d'en penser si long. Son oeil tait stupide, ses joues carlates, et, m par l'instinct souverain qui gouverne toutes les cratures, il allait se jeter sur l'endroit de Ninon o la chair lui semblait le plus abondante, et le baiser ou le dvorer. Il en fut empch par une voix qui venait de la pice voisine, et qu'il reconnut pour tre celle de Jacquette en conversation anime avec sa fille Pomme d'Api. Mais comme il avait fait un pas, la dormeuse, au bruit, se retourna lgrement, et Dieutegard vit cette fois le fleuron du sein, couleur d'une rose th, qui avait t sous ses yeux, le jour de son extase au bord du bassin, sans qu'il l'et vu ce jour-l. Il se donna le prtexte de tter, au fond de sa poche, si la clef de sa valise s'y trouvait bien; il la reconnut, et rougit jusqu'aux oreilles de s'tre menti lui-mme, car il ne se souciait pas de la clef de sa valise. Mais un de ces gnies qui nous entourent et que nous ne voyons pas, tait le matre de la main du chevalier. Jacquette, qui chantonnait pour endormir Pomme d'Api, ouvrit doucement la porte et surprit Dieutegard, les deux mains dans ses poches, l'oeil hagard, la lvre boudeuse, et qui fixait comme un chien l'arrt le derrire de la marquise de Chamarante. Elle en fut trs saisie et, sans comprendre rien ce qui se passait, jugea prudent de ne pas exposer Pomme d'Api cette scne. Elle remporta sa fille dans sa chambre, revint, referma la porte sans que le chevalier entendt rien; puis sans plus tergiverser, d'un instinct sr et d'un mouvement charmant, elle alla droit au lit, tira le drap, et en couvrit le corps de sa mre. Dieutegard s'enfuit, honteux pour le restant de ses jours. Il n'attendit pas sa tante pour partir. Il sortit du chteau par la premire porte, sans se retourner, sans penser mme son bagage; et il marcha longtemps, devant lui, jusqu' ce que le soleil ft couch. Il y avait une belle rivire sa gauche, sa droite des collines semes de verdure et au haut desquelles des moulins agitaient leurs ailes; il croisa un carrosse, plusieurs moines, des troupeaux de moutons et de vaches, des charrettes qui allaient lentement et dont les conducteurs, dvisageant un jeune homme si bien mis, le saluaient; mais il ne vit rien, rien que l'image de Ninon vautre sur son lit, demi nue. La nuit tomba. Il ne savait ni o il tait ni o il allait. Il continua marcher tant que le sol de la route se distingua d'avec les tnbres. XVII BRIBES DE CONVERSATION ENTRE JACQUETTE ET POMME D'API. EFFETS INATTENDUS DE LA DISPARITION DE LA VIEILLE DAME. LES FOURMIS DE LA GOUVERNANTE. SES ANGOISSES LA PORTENT DEMANDER LES CONSEILS DU BARON DE CHEMILL, TANDIS QUE TOUT S'ARRANGE DE SOI-MME. --Tu me demandes, dit Jacquette Pomme d'Api, pourquoi le chevalier Dieutegard a disparu. Oui ou non, est-ce que cet vnement est situ entre la cration du monde et No? Je t'ai dfendu, il me semble, de m'interroger plus loin? Maintenant j'ai appris jusqu'au sacrifice d'Abraham, mais c'est tout ce que je puis faire pour toi... Alors tu insistes? En vrit, c'est extraordinaire! Ma parole, il n'y a plus de poupes! --Mais, me dis-tu, c'est une affaire qui a encore une fois boulevers le chteau! On a t chercher le chevalier aux lanternes dans le parc; on a vid les bassins, o il aurait pu se noyer; on a parcouru tous les greniers, on est descendu dans les caves, parce qu'on avait peur qu'il ne se ft pendu; enfin Mme de Matefelon a failli ne pas s'en aller... Et je pourrais, toute poupe que je suis, ne pas m'intresser ce mystre? Turlututu! Pomme d'Api, ma fille, on ne me fait pas prendre des vessies pour des lanternes: ce qui t'intresse dans tout cela, c'est que tu sais que je sais quelque chose que je n'ai pas dit. Tel tait le sujet de conversation entre Jacquette et sa fille depuis le dpart de Dieutegard. Jacquette aurait pay cher pour que Pomme d'Api lui post rellement une question de plus, car elle souponnait la poupe d'avoir ouvert un oeil au moment o elle poussait la porte communiquant avec la chambre de la marquise, et elle et voulu que Pomme d'Api lui demandt: Alors vous croyez que c'est pour cela que le chevalier s'est sauv et qu'on n'a plus entendu parler de lui? En discutant avec Pomme d'Api, peut-tre se ft-elle claire elle-mme sur ce qu'tait _cela_. Mais Jacquette n'osa jamais entendre cette question-l de Pomme d'Api, malgr tout le dsir qu'elle en avait, et ceci, uniquement parce qu'elle avait dj un grand respect de la pudeur de sa fille. Elle se rattrapa en s'enorgueillissant vis--vis de Pomme d'Api d'avoir un secret et de le garder. Il lui en cotait beaucoup, la pauvre petite, de garder un secret; mais elle ne le livrait personne autre non plus, parce que la marquise se trouvait mle cette affaire et d'une faon bien dlicate; or Jacquette avait aussi un grand respect de la pudeur de sa mre. Il en rsulta qu'on ne sut jamais pourquoi Dieutegard avait fui. Quelques-uns le souponnaient de s'tre seulement cach pour ne point partir avec sa tante, et pensaient qu'il se montrerait, un jour ou l'autre, au chteau. Mais il ne se montra plus, et l'on sut que Mme de Matefelon n'avait point de nouvelles de lui, bien qu'elle et fait battre le pays sa recherche. On parla beaucoup de cette disparition pendant quelque temps. Le marquis, plutt optimiste de nature, prtendait que le chevalier, lass de vivre dans le giron des femmes, avait t prendre du service l'arme. La marquise ne disait pas grand'chose de plus que Ce pauvre chevalier!... ce pauvre chevalier!... Elle pensait bien que le chevalier avait pu prouver par elle un grand chagrin, mais elle chassait vite cette pense, parce qu'elle lui tait pnible. L'avis de Mme de Chteaubedeau tait que ce jeune garon avait d poursuivre quelque fille de campagne, et que l o il l'avait poursuivie, il demeurait, parce qu'il s'y trouvait bien. Mlle de Quinsonas rappelait qu'elle avait vu le chevalier pleurer au bord de l'eau. Jacquette ne disait rien. Je ne vous parle pas de l'opinion des deux jeunes femmes de la Valle-Chourie et de la Valle-Malitourne, parce que ces deux petites btes, rendues tout fait stupides par la manie de se becquotter dans les coins, ne sauraient rien penser qui vaille. Leurs maris sont plus sots qu'elles encore. C'est pourquoi,--que je vous le dise en passant,--je ne vous parle pas souvent de ces personnages-l. Ne vous tonnez pas que je les emploie cependant: c'est que partout o l'on va, on rencontre de ces espces d'tres qui ne comptent que par leur prsence physique. Je ne veux pas trop m'loigner de la vraisemblance. Par contre, je vous citerai encore l'opinion de M. le baron de Chemill: il disait que le chevalier Dieutegard tait marqu au front d'un signe tragique, et il aimait rappeler propos de lui les paroles qu'il avait prononces lors de l'rection du petit Amour de Franois Gillet. Aussi faisait-il trembler, toutes les fois qu'il parlait de Dieutegard. On se distrayait par les soins que l'on donnait Chteaubedeau, le page emmaillot. Ninon l'avait install dans une jolie chambre d'o la vue s'tendait sur le parc et, au del, sur les belles prairies qu'arrosent la Loire et la Vienne, mles tout prs de l. Ces dames se runissaient dans cette chambre pour causer, jouer, goter, travailler l'aiguille. On coiffait le page avec de petits bonnets, on le pansait, on lui changeait sa chemise, on lui donnait boire des tisanes. Il payait ces soins avec des propos d'un cynisme hont qui amusaient normment les jeunes femmes et dont sa mre seule le grondait, en profitant de l'occasion pour s'loigner, les jours o Chourie n'allait pas la chasse. Ninon tait la plus assidue auprs de Chteaubedeau, et elle ne savait pas au juste ce qu'elle prouvait pour lui. Elle avait, trs sincrement, jug sa conduite odieuse dans la pharmacie, et elle avait quelque temps conserv contre lui un courroux secret qui s'attnuait de jour en jour, force de vivre avec l'ide que ce gamin avait abus d'elle. Il est bien rare qu'une femme ne pardonne pas un attentat peu ou prou du cousinage de celui-ci. Son ressentiment se fondait d'ailleurs au milieu de ses soins charitables. Il se loge aussi, facilement, un peu de tendresse entre un malade et la femme qui le panse, le fait manger, boire, le voit dormir, le voit tout nu, se laisse faire presque, par lui, on peut le dire, pipi dans la main. Au lieu de recourir la violence pour renouveler son acte audacieux, Chteaubedeau, lorsque le sang recommena circuler vivement dans ses veines, n'eut au contraire qu' employer la douceur la plus inoffensive, et cette fois-l, en vrit, Ninon n'eut pas plus de secousse que s'il se ft agi de se faire ramasser son ventail. Petit petit, elle y prit plaisir, et au bout de trs peu de temps, il lui arriva mme, tant elle avait de franchise, de remercier Chteaubedeau de la satisfaction qu'il lui donnait. Nous pouvons nous rendre compte, prsent, des effets de l'absence de Mme de Matefelon. Ils taient assez singuliers. La disparition de cette vieille dame avait donn un regain de vigueur aux amours de la grosse maman Chteaubedeau et de Chourie, l'ardeur dont le marquis brlait pour la gouvernante, l'amiti exagre de ces deux petites perruches de belles-soeurs; enfin il n'y avait pas jusqu'au baron de Chemill qui ne crt devoir fter la libert nouvelle en propos d'une grillardise assez malsante pour un bonhomme de son ge. C'est trs bien. Voil chaque couple qui s'enflamme: on croirait tout notre monde embarqu pour Cythre. Point du tout! Sachez qu'aucun de ces amours n'tait avou vis--vis des autres; chacun pour soi recherchait le mystre, et tous tant sortis de l'ombre o les maintenait la prsence de la vieille dame, se gnaient mutuellement, se heurtaient sans cesse, s'obligeaient des simagres beaucoup plus difficiles que l'uniforme contrainte de jadis. Ajoutez que Ninon, dsormais coupable, se montrait moins indulgente pour les dportements de ses htes. Car il est tout fait inexact de croire que ce sont les personnes immorales qui ont le plus de tolrance: les plus tolrants sont les grands saints, espce rare, ou les simples bonnes gens dont la conduite sans prtention est pure et parfume comme la violette des bois. Enfin, sous Mme de Matefelon, on se donnait des allures de perscuts, on prenait les uns pour les autres des airs de considration. La tortionnaire tant partie, les victimes se perscutaient mutuellement. Le marquis Foulques, qui, sous des manires brutales, cachait le naturel craintif d'un enfant, avait toujours redout que l'oeil aigu de la vieille Minerve ne surprt la flamme dont il brlait pour la bouche en cerise et les hanches dandinantes de Mlle de Quinsonas. Mme de Matefelon n'avait pas tourn les talons qu'il empoignait pleines mains cette ample chute de reins dont les oscillations lui causaient des blouissements. Au cri que poussait la gouvernante, trois personnes, par hasard en ces environs, retournaient la tte, et le galant demeurait tout penaud, ouvrant de grands yeux, une grande bouche, au lieu d'ouvrir ses grands doigts referms sur ce fruit plantureux et pesant qu'il avait l'air de porter l'office. Foulques tait trs ennuy qu'on l'et vu et que la gouvernante s'enttt dans une rsistance aussi puritaine. Mais, malgr ces inconvnients, il ne pouvait plus apercevoir son dhanchement, sa forte poitrine ou ses lvres humides, sans tendre les mains en avant. Quand il ne touchait que le vide, par suite d'un adroit mouvement de la belle, il portait sa main honteuse vers son nez, et en tirait la pointe arrondie et rougeaude, comme on fait d'un gland de sonnette. Mlle de Quinsonas inventa d'abord de se couvrir de Jacquette comme d'une gide; mais le marquis, fouett par la lutte, ne connaissait plus d'obstacles, et il ouvrait ses grandes mains jusqu'en prsence de Jacquette. L'enfant, pour excuser son pre devant Pomme d'Api, confiait celle-ci que Mlle de Quinsonas portait deux gros ballons sous ses jupes--ce qui tait bien vraisemblable,--et que le marquis les lui voulait prendre parce qu'il raffolait de ce jeu. La pauvre gouvernante, ne sachant plus que faire de son corps, se rfugiait l'aprs-midi dans les alles du labyrinthe, dont elle avait retenu le secret, et elle ne craignait pas d'y emmener Jacquette, jugeant que l'Amour, depuis l'opration, tait devenu inoffensif pour la fillette. Cependant, soit par un reste d'effroi du trouble trange que le damn petit homme de marbre lui avait caus elle-mme, soit par crainte de revoir vif la blessure qui avait tant excit la colre de la marquise, elle n'osait plus lever les yeux sur la statuette et s'arrangeait de telle sorte que Jacquette et le moins possible l'occasion de l'envisager de face. Quelle ne fut pas sa surprise, un beau jour, lorsque, prtant l'oreille au bavardage de Jacquette avec sa poupe, elle entendit ces paroles souffles au nez de la curieuse Pomme d'Api: --Tu me demandes, disait Jacquette, pourquoi ce jeune homme tout nu est muni d'un tuyau qui ressemble une lance d'arrosage; eh bien! ma fille, pour me poser une telle question, tu mriterais que je te misse au pain et l'eau! La gouvernante fut aussitt debout, saisit Jacquette par la main et l'entrana hors de ce lieu. Mais, au moment de s'engager dans l'alle serpentante, elle se pencha en arrire et vit le profil du jeune Amour. Il tait intact, et tel exactement que M. Franois Gillet l'avait fait. Lorsque la stupfaction de Mlle de Quinsonas commena de s'attnuer au cours du ddale des alles, elle pensa la responsabilit qu'elle avait encourue vis--vis de Jacquette par sa ngligence regarder elle-mme en quel tat se trouvait la statuette de l'Amour; elle ne savait par quels antidotes combattre l'empoisonnement de cette jeune imagination. Elle dit Jacquette: --Mon enfant, les oeuvres d'art comportent des dtails insolites qu'un oeil chrtien doit... --Chut! interrompit Jacquette; Pomme d'Api nous entend! Ainsi Mlle de Quinsonas vit bien qu'il n'y a jamais revenir en arrire, et que l'on n'efface point par des paroles le sens premier qu'une image a revtu, ft-ce dans un oeil chrtien. Elle se tut donc devant Pomme d'Api, dont Jacquette voulait sauvegarder l'innocence, et s'adonna de nouveau l'tonnement que lui causait une si parfaite rparation de la statuette, car la marquise n'avait point dit qu'elle l'et fait restaurer. Simulant l'ignorance, elle demanda simplement Ninon si elle tait parvenue rtablir la statuette dans son premier tat. --Sapristi! fit Ninon, c'est ce pauvre chevalier qui en a emport les morceaux! Mlle de Quinsonas faillit s'crier: --Madame! ces morceaux sont en place! Mais elle ne dit rien et fut beaucoup plus tonne encore qu'avant d'interroger Ninon, car si les morceaux avaient t remis aux mains du chevalier, qui avait disparu, comment pouvaient-ils avoir t rtablis leur place? Mais passons sur cet pisode qui est venu nous distraire des poursuites amoureuses qu'avait subir la gouvernante, du matin au soir. La pauvre fille les vitait de son mieux, et avec d'autant plus de soin, peut-tre, qu'elle commenait en tre trouble. Non que la figure du marquis ft fort affriolante, mais en somme c'tait un gaillard, bti solidement, vigoureux et sain; et quand Mlle de Quinsonas voyait se mouvoir ces mains immenses qui convoitaient voracement sa chair inquite, elle sentait quelque chose de comparable une fourmilire qui lui grouillait avec des millions de petites pattes autour des reins, puis partait en campagne, dgringolait, enveloppait le pays alentour, monts et valles, enfin lui causait une telle fatigue des membres infrieurs, que parfois elle s'arrtait dans sa fuite, comme si quelqu'un lui et jet le lasso. Mais elle avait rsolu de ne sacrifier jamais l'quilibre de sa situation la rapidit d'un plaisir, et elle prouvait une grande tristesse des imprudences du marquis, parce qu'elle savait que l'opinion a tt fait de loger dans le mme sac une femme qu'on courtise et une femme qui a succomb. Et elle souhaitait trouver un moyen de se soustraire au danger imminent d'un scandale qui pouvait la rejeter du jour au lendemain dans la petite maison humide due la gnrosit de son oncle l'vque et situe dans une mchante ruelle, derrire la cathdrale. Elle craignait aussi beaucoup, d'autre part, que Jacquette n'allt parler de ce qu'elle avait vu au bassin de l'Amour, et elle n'osait pas interdire la petite d'en parler, de peur qu'elle ne le racontt plus vite encore, et tout venant. Voil donc o en est notre infortune gouvernante. Que va-t-elle faire? Lorsqu'on a grande envie de se laisser aller quelque chose de mauvais, ou qui vous doit causer de graves ennuis, on va demander conseil quelqu'un dont on connat peu prs exactement l'avis par avance, et qui vous engagera vous abstenir de l'action rprhensible ou dangereuse. On sort de chez cette personne en se disant: Cette personne a certainement raison. On fait quatre pas en admirant comme elle pense conformment aux principes selon lesquels nous avons t levs, puis au cinquime pas on se dit: Mais, tout de mme, je serais curieux de savoir ce que ferait cette personne si elle se trouvait exactement dans mon cas. Ce qu'elle ferait? Mais, elle viendrait vous demander conseil. Mlle de Quinsonas se ft adresse Mme de Matefelon, si la vieille se ft trouve l; cela va sans dire. Elle pouvait encore recourir, tout aussi bien, M. l'abb Pucelle, son confesseur. Je n'affirmerais pas qu'elle ne lui parla pas de ses embarras; mais si je la mne confesse, le moyen, s'il vous plat, d'avoir l'air de connatre la rponse du vnrable ecclsiastique, puisqu'aucun prtre n'a jamais trahi le secret de la confession? Que diriez-vous de conduire la gouvernante chez le baron de Chemill? Il y a quelque temps que nous n'avons vu ce bonhomme, et je me suis engag, il me semble, vous mener une fois chez lui. Pourquoi Mlle de Quinsonas n'aurait-elle pas eu l'ide de consulter, dans la dtresse, un philosophe, malgr que la tournure d'esprit de celui-ci ft tenue pour paradoxale? Justement, Mlle de Quinsonas alla interroger le baron de Chemill, parce qu'elle se promit, en souriant, qu'elle ne suivrait pas ses avis, qui taient au rebours du sens commun. Elle prit Jacquette par la main, et toutes deux s'engagrent dans un sentier conduisant, en raccourci, Montsoreau, o le baron habitait. Elles sonnrent sa petite maison. Le portail tait ombrag par un tilleul, et les fentres du rez-de-chausse garnies de glycine. Une trs jolie soubrette les introduisit dans la bibliothque de M. de Chemill. Une odeur de poussire et de tabac y tait rpandue, bien que les deux fentres fussent ouvertes sur un jardinet fleuri des roses de l'arrire-saison. M. de Chemill leva ses besicles et fit fte ses visiteuses. Il donna aussitt des livres d'images Jacquette, et ayant compris que Mlle de Quinsonas avait quelque chose de confidentiel lui dire, il lui fit signe qu'il l'coutait. Mlle de Quinsonas ne se dfendit point d'tre un tantinet intimide; aussi, comme elle avait l'intention de dbuter par l'aveu de son intrigue avec le marquis, elle parla de tout autre chose et raconta le phnomne de la statuette restaure. --Ne vous merveillez point, dit le baron, que ce marbre ait t restaur, mme par l'effet d'un miracle; car cette image--que je ne cesse d'admirer, pour ma part,--est le symbole d'une force vive, ternelle sans doute, et qui prvaudra contre tous les petits coups de marteau de l'honorable Mme de Matefelon et les vtres, ma belle enfant. Je prise tant l'oeuvre de M. Franois Gillet, que je me refuse y voir un marbre prissable! Non! Vraiment, c'est une divine substance qui s'lve au milieu de ce bassin; et vous me viendriez raconter demain que vous avez vu le Cupidon se mouvoir, venir vous et vous faire frmir, mademoiselle, par un contact, non froid, mais chaud, que je n'en serais pas le moins du monde tonn. Mlle de Quinsonas rougissait, elle toussicotait, et la nef arrondie de son sant tanguait et roulait dans la mer de duvet d'une grande bergre o elle tait assise. De la main, elle chassait la vision de ce coquin d'Amour s'avanant vers elle, non froid, mais chaud. --Fi donc! dit-elle, Monsieur, vous admettez aisment la libert dans l'amour!... --La libert! dit le baron, non point, car il est le plus farouche et le plus puissant despote; mais l'aisance dans les rapports amoureux, c'est notre revanche, mademoiselle, contre les coups de force de ce butor. Il nous terrasse: plions les reins avec lgance. --Eh quoi! faut-il nous livrer sans vergogne au premier satyre... --Je m'indigne, dit M. de Chemill, que l'on fasse tant d'affaires d'une intrigue amoureuse. Un rendez-vous ne prend d'importance que par les difficults dont on s'ingnie l'embarrasser. Que n'y met-on plus de simplicit et de bonne grce! il ne pserait pas sur notre vie le poids d'un grain de tabac sur la main. --Ah! Monsieur, puisque vous y allez de ce ton, permettez-moi de vous exposer un cas. Et la voil qui glisse propos sa petite histoire. Le baron lui dit aussitt que pour ce qui tait du dsir amoureux du marquis, il le comprenait fort bien, du moment que Foulques ngligeait sa femme, ce qui tait son seul tort. Mais, tant donn qu'il tait vraisemblable que la marquise s'gayait avec le jeune page, le marquis ne pouvait mieux diriger son choix... --Ah! Monsieur, je devrais bondir, et je sais comment il se fait que je vous coute! --Je me garde bien de vous indiquer, Mademoiselle, ce que vous devez faire: je vous expose ce qui se fait: l'amour, quand il prend seulement la forme d'un gamin, nous fouette comme de vils esclaves, plus forte raison quand il adopte les apparences d'un matre. --Mais, Monsieur, en admettant que nous fassions taire nos prjugs ou nos rpugnances, il reste un trouble public, un scandale! --Il est, dit le baron, un attribut de l'amour que les artistes oublient de joindre son petit bagage ordinaire et que je tiens pour le plus joli et le plus prcieux: c'est le silence. Et comme Mlle de Quinsonas se levait, il ajouta: --Et souvenez-vous, Mademoiselle, qu'il ne se fait presque rien d'efficace en ce monde, qui ne soit le fruit d'une opinion tmraire. En rentrant au chteau, Mlle de Quinsonas et Jacquette virent une personne noire qui se promenait de long en large sur le perron avec la marquise. Et elles reconnurent le vnrable cur de Montsoreau, l'abb Pucelle. M. l'abb Pucelle tait venu demander Mme la marquise si elle entendait faire prparer Jacquette la premire communion, car elle courait sur ses dix ans.--Comme le temps passe!--Ninon rpondit que telle tait en effet son intention, et M. le cur lui donna quelques avis touchant la manire de vivre qu'il lui semblait dcent d'adopter pour Jacquette pendant les deux annes qui la sparaient du grand jour. Il conseilla de ne lui laisser voir le monde que le moins possible et de l'entourer d'exemples difiants. Ninon, qui tait trs contrarie de se livrer au pch si prs de sa fille, trouva que le cur disait des choses justes et dcida de clotrer Jacquette et sa gouvernante dans les anciens appartements de feu M. Lemeunier de Fontevrault, qui se trouvaient pour ainsi dire isols. On les prpara donc de faon que Jacquette et sa gouvernante y pussent demeurer l'abri du va-et-vient de la maison. En un clin d'oeil toutes les difficults contre lesquelles essayait de lutter Mlle de Quinsonas se trouvaient rsolues, ou du moins paraissaient bien l'tre, et la bonne fille se demandait s'il n'tait pas prfrable, en toute occasion, au lieu de se mettre martel en tte, de s'abandonner aux soins excellents de la Providence. XVIII LES AVENTURES DU CHEVALIER DIEUTEGARD. Bien que je n'aie de ddain pour aucune des classes de la socit, je prfre viter la compagnie des maons, pltriers, peintres et bnistes que l'on emploie l'heure qu'il est, et pour longtemps encore, c'est probable, aux anciens appartements de M. Lemeunier de Fontevrault, afin de les transformer en gynce. Nous aurons l'occasion de revenir loisir en ce lieu, o dsormais deux vierges,--non compris Pomme d'Api,--vont vivre l'abri du sicle, selon l'expression de M. l'abb Pucelle. D'autre part, j'ai bonne envie de revoir le pauvre chevalier, que nous avons laiss dans un triste tat, au moment o la nuit devenait noire et lorsque l'infortun jeune homme tomba sur la route. Cette route tait celle de Chinon, une petite ville bien jolie, btie au pied et sur la pente d'une colline qui porte les dbris d'un chteau clbre, et le souvenir de Rabelais, notre gros Shakespeare nous. C'est un endroit qui me plat tant, que je n'en finirais pas de le dcrire, si mon sujet me le permettait; mais avouez qu'il serait absurde de vous chanter une ville dans laquelle aucun de nos personnages ne s'est aventur. Dieutegard tait tomb sur le bord du chemin, succombant plutt au chagrin qu' la fatigue, et il s'tait endormi, l mme, trs profondment. Il y fut rveill, ds les premires heures du jour, par un roulier qui faisait claquer fort son grand fouet et conduisait un bruyant attelage. Le chevalier se frotta les yeux et revit la scne mmorable de la veille, qui, pour lui, semblait fidlement retrace sur les sacs de bl entasss dans le chariot du roulier. Sur ces sacs, il voyait nettement le dos de Ninon, sa peau nue, la fleur de son sein tout coup. Et Jacquette s'avanait petits pas et tirait le drap sur tout cela. A la place il n'y avait plus qu'une chevelure blonde de fillette qui n'osait pas se retourner vers lui. Il eut parfaitement le temps de voir tout, sur les sacs, avant que la lourde voiture et disparu vers la gauche, derrire un rideau de peupliers. Et il se leva et fit quelques pas pour retrouver sur les sacs de bl les images qui l'avaient poursuivi, la veille, en sens inverse, et l'avaient amen si loin. Mais la honte le ressaisit en mme temps que l'air vif du matin lui dbrouillait les yeux, et il pensa gagner Chinon, puis y louer un cheval et se faire conduire Rochecotte, chez sa tante de Matefelon, qui devait y arriver ce jour-l mme. Alors il se reprsenta en esprit, Rochecotte, qui tait un beau chteau, assurment, sur le bord de la Loire, comme celui de Fontevrault, mais o Ninon ne viendrait jamais. Il vit cela, le pauvre petit: un chteau superbe o Ninon ne viendrait jamais. Et aucun moment de sa vie il n'avait pens quelque chose qui lui et fait plus de mal. Les pelouses, les terrasses, les charmilles, o Ninon ne viendrait jamais; le son de la cloche au porche d'entre, le ramage des oiseaux, l'aboiement des chiens, que Ninon n'entendrait jamais!... chaque nuit que l'on verrait tomber avec la certitude que Ninon n'apparatrait pas!... chaque journe de soleil, chaque sourire du ciel qui semblerait si vain, n'tant pas fait pour elle!... Voil comment Dieutegard n'alla pas jusqu' Chinon, ne loua pas de cheval et ne se trouva pas Rochecotte au moment de l'arrive de Mme de Matefelon, ce dont celle-ci eut une surprise trs vive et dsagrable. C'tait une excellente femme, qui aimait beaucoup son neveu; mais vous n'attendez pas de moi que je vous tienne au courant de ses angoisses. Que voulez-vous? on ne peut s'occuper de tout le monde. Peut-tre, le hasard aidant, vous donnerai-je de ses nouvelles! J'avoue que la vieille dame m'est plus sympathique depuis que je ne la vois plus bourdonner comme une mouche autour de ma table crire. Mais nous sommes d'implacables btes, et quel que soit le respect que nous professions pour les vieillards, nous ne donnons notre coeur qu'au sang qui bout, qu' la fleur qui s'panouit, qu' ce qui s'lve vers la plnitude de la vie; et tout ce qui penche la tte, et tout ce qui se fltrit, et tout ce qui est sur le revers de la colline, environn par nous de soins hypocrites, ne reoit aucun instant la flamme vive de notre attention. Dieutegard suivit la voiture du roulier qui le ramenait vers Fontevrault. Tout seul il n'et peut-tre pas eu la triste audace de retourner aux endroits qu'il avait fuis; mais il chargeait les sacs de bl de sa lchet amoureuse; il se laissait traner par ce brutal chariot. Le chariot ayant pass la rivire au premier bac, il la passa avec lui; il marchait dans le voisinage du roulier et il rpondait au bavardage grossier de cet homme avec cette condescendance que nous avons pour le cocher qui nous mne un rendez-vous heureux. Cependant, ayant abord l'autre rive, le roulier prit un mchant chemin qui descendait vers Bourgueil, et Dieutegard fut dans une grande indcision sur le parti qu'il allait adopter. Car il se plaisait s'imaginer qu'un dcret de la Providence avait fait passer cette voiture pour l'engager revenir vers Fontevrault; mais du moment que la voiture s'loignait de Fontevrault, il cessait de croire au dcret de la Providence. En outre, il ne voulait pas, vis--vis du roulier, avoir l'air d'un jeune homme qui ne sait pas o il va; or, comme trois chemins s'ouvraient prcisment, en patte de canard, l'endroit du bac, il et t curieux, pour le moins, que son chemin ft juste celui du roulier. Il dit donc trs haut l'homme: --Ah! vous allez par l, vous? moi, non. Et il s'lana rsolument ct, en jetant un dernier coup d'oeil aux images qui lui semblaient peintes sur les sacs de bl. Alors il s'aperut que ces images avanaient maintenant devant lui sur sa nouvelle route: le dos de Ninon prolong en deux parties gonfles, son paule, un sein, puis la fleur de ce sein tout coup. Et il s'arrta pour les voir plus l'aise; il s'assit mme. D'une main il faisait signe Jacquette de ne pas entrer. Mais la petite, mue par un ressort secret, ouvrait invariablement la porte, allait dposer sa poupe, revenait et rabattait le drap d'une main rsolue. Il est vrai que c'tait toujours recommencer. Bientt ce jeu l'nerva. Il dardait en face de lui des yeux stupides. Une fille passa, conduisant un troupeau de dindons, et il se sentait attir vers cette crature au cotillon ignoble qu'il et volontiers retrouss. Mais celle-ci s'tant moque de lui, un flot de larmes emplit sa poitrine et il se jeta sur le bord du foss en pleurant. Il ne savait pas au juste ce qui se passait en lui, mais c'tait son coeur qui lui faisait mal; son coeur, c'est--dire son grand amour pour Ninon, l'amour qui lui faisait adorer Ninon comme quelque chose de magnifique, de saint, d'auguste, de plus beau que tout ce qui existe; enfin, si vous voulez, comme un bon Dieu charmant. Et cet amour semblait perdu et remplac par quelque chose qu'une gardeuse de dindons et t presque aussi apte satisfaire que la marquise de Chamarante! Dieutegard n'avait plus de got pour rien. Il resta longtemps o il tait. Le soleil n'avait plus l'air d'avancer; les heures taient interminables. Heureusement pour le pauvre chevalier, il eut faim, car autrement il avait chance de se laisser abtir tout fait, ce qui est craindre quand l'amour vous a touch de cette faon-l. Mais grce au besoin de manger, qu'on dit vulgaire, Dieutegard se releva et se retrouva plein d'nergie et de volont, au moins pour un but dtermin: djeuner. Dans ce pays-l c'est bien facile, car les maisons ne sont pas rares, ni, dans les maisons, les poulets, les fromages exquis, le beurre frais, le vin blanc ou le rouge, aussi dlicieux l'un que l'autre, voire mme l'amnit chez les gens. Vous pensez que le chevalier, qui tait fort bien mis, et dont l'air tait si distingu, trouva crdit sans grande peine. Et il mangea bien, malgr son malheur. C'tait de son ge. Oui, oui, il mangea bien et but de mme. La bonne femme qui le servait le regardait avec le paradis dans les yeux, tant elle tait contente de voir un si gentil monsieur faire honneur sa cuisine. Elle tenait ses deux poings appuys sur les hanches et racontait qu'elle aussi avait un joli gars, mais non si blanc, ni si mignon que lui. Quand Dieutegard se fut bien restaur, il eut une pense joyeuse, et se dit que s'il rentrait en ce moment-ci tout bonnement au chteau, il y serait probablement fort bien accueilli de tout le monde, et qu'il tait superflu de faire tant d'affaires pour ce qui lui tait arriv. Mais cette pense lui venait tout droit du vin de Bourgueil qu'il avait bu et qui est la plus divine liqueur que l'homme puisse goter. L'ivresse que ce vin contient et communique ne dure qu'un moment, ce qui est dj trs bien. Elle se dissipa vite. Le chevalier demanda alors son htesse comment elle s'appelait. Elle dit qu'on la nommait dans le pays la mre Martin et que son fils et sa bru taient pour le moment la foire de Beaufort, qui se tient pendant cinq jours. Aprs quoi, Dieutegard fut sur le point de raconter toute son histoire la mre Martin. Par bonheur, il songea temps qu'il ne fallait pas compromettre la marquise. Il raconta nanmoins son histoire, mais en changeant les noms et les lieux et en omettant, bien entendu, tous les dtails qui eussent pu tre dsavantageux pour lui. La mre Martin l'coutait avec admiration et disait de temps en temps en joignant les mains: Mon Dieu! faut-il; mon Dieu! faut-il avoir tant de malheur quand on est si riche et qu'on a une figure si avenante! Pendant qu'elle achevait ces mots, Dieutegard entendit le galop d'un cheval, et alla voir la fentre. Il plit tout coup, et, pinant la manche de la mre Martin, il lui promit une grosse somme d'argent si elle ne parlait pas de lui l'homme qui montait ce cheval. Puis il alla se blottir dans le cellier. L'homme tait le bon Fleury. Il parcourait le pays, tant par ordre du marquis que de Mme de Matefelon pour retrouver le chevalier disparu. Il mit pied terre et demanda la mre Martin si elle n'avait pas vu un jeune gentilhomme. --Non, dit la mre Martin; mais quel gentilhomme cherchez-vous donc? Et elle offrit un verre de vin Fleury, qui accepta et raconta tout ce qu'il savait du chevalier Dieutegard, de la marquise de Chamarante, de Chteaubedeau et du reste. De sorte que la vieille n'eut qu' rpartir les vrais noms selon leur place, pour connatre l'aventure de son pensionnaire. Celui-ci, qui entendait tout, pestait trs fort dans son cellier, et, sachant d'ailleurs que sa grand'tante se courrouait aisment, il s'imaginait qu'elle ne lui pardonnerait pas de l'avoir ainsi abandonne, au moment o elle quittait Fontevrault dans des circonstances aussi dsobligeantes pour son amour-propre. Enfin il s'estima heureux que la mre Martin ne l'et point trahi, et, quand Fleury eut tourn les talons, il la remercia et lui promit autant d'argent pour avoir t discrte qu'il lui en avait promis pour qu'elle le ft. De cette heure-l, Dieutegard n'osa plus sortir. Il se montait la tte sous mille prtextes; il croyait aussi qu'au chteau, Jacquette avait racont la scne de la chambre de Ninon et que celle-ci le faisait rechercher afin de lui infliger une humiliation exemplaire. Le pauvre garon n'tait cependant point lche; il et affront de grands prils; mais le terrible amour l'avait jet dans une situation honteuse, o toute fiert se dissout. Rflchissez ceci, je vous prie, que si ce jeune homme s'tait prcipit sur le corps de la marquise et l'et viol comme un soudard, il n'et pas prouv de honte du tout, et au contraire se ft taill une belle renomme aux yeux des autres et mme aux siens. Car l'amour ne sourit qu'alli l'audace et l'irrespect. Celui qui flchit le genou devant l'objet des dsirs de son coeur s'engage souffrir les plus nobles douleurs, certes, mais les pires. Le chevalier faisait de bons repas chez la mre Martin, et couchait dans une chambre assez propre o il y avait deux lits: l'un pour le fils Martin et sa femme, encore la foire de Beaufort, l'autre pour les htes de passage. Il voyait toujours Ninon, sur les murs blancs ou sur les rideaux d'indienne, sur n'importe quoi; et, loin qu'il s'accoutumt cette image, il en tait troubl davantage. A l'heure o la nuit barbouille les murailles, quand les petits crapauds tapent sur leur enclume dans les champs, et que la lune, marchande d'images, nous donne choisir entre mille esquisses fantasques, le corps de Ninon sortait tout vivant de l'ombre, et le chevalier se dressait sur son sant pour l'treindre. Si cette belle masse de chair tait en retard, il l'appelait en fermant les yeux et disant: Viens, chre paule, cher sein, etc., car il nommait chaque partie par son nom. Mais, chose trange, quand il nommait quelque endroit de cette chair bien-aime, il ne prononait pas le nom de Ninon; il s'en apercevait bien, en souffrait, car jadis ce nom seul le comblait d'un ravissement incomparable. Il lui paraissait sacrilge de mler ce nom sa dbauche imaginaire. Franchement, c'tait bien dommage qu'une me si dlicate et qu'une si tendre jeunesse de corps fussent rduites embrasser des fantmes. Une femme en et reu tant d'agrment! Comme il n'avait aucune occupation, la longueur des journes favorisait son malheureux penchant aux souvenirs, et l'absence de Ninon rendait ceux-ci plus aigus. Il commenait sentir les effets de l'affreux poison de l'absence, qui pntre le sang et la moelle petit petit et, au bout de peu de temps, vous ronge la chair et les os. Il crivait les initiales de Ninon sur l'corce des arbres, ou sur la terre, en la labourant de son pied; il les imprima aussi sur son linge de corps, en lettres de sang, grce une piqre qu'il se fit la main avec une longue pine. Et, toutes les fois qu'il traait une de ces lettres, il s'arrtait dans sa besogne, les yeux intimids, les gestes gauches, gn dans toute sa personne comme par l'arrive d'un tre tranger, qui se blottissait contre son ventre. Il se roulait par terre, agit d'une ivresse sombre et farouche, dont il ne savait s'il devait souhaiter la prolongation ou la fin. Des petits porcs, qui erraient en libert dans la cour de la mre Martin, ou galopaient en grognant, l'approchaient et le touchaient quelquefois de leur groin dgotant, et lui, qui d'ordinaire et fui ces vilaines btes, ne faisait pas un mouvement pour les loigner, car il se croyait vou aux perscutions immondes. Quand sa folie le prenait, il attendait les porcs; le seul aspect des porcs provoquait aussi sa folie. Peu peu ces cochons se lirent aux reprsentations qu'il se faisait du corps de Ninon, et la colre, l'horreur et le dgot qu'il prouvait de ce mlange aggravaient son enivrement. Il maigrissait, ses beaux yeux s'enfonaient dans des puits aux margelles gristres. La mre Martin lui disait de prendre garde et qu'il se pourrait bien qu'il couvt une maladie. Enfin, le quatrime jour, la bru revint de la foire de Beaufort, conduisant elle-mme une charrette o il y avait six veaux. C'tait une forte femme, jeune, sentant l'ail et portant sous sa cotte un sac d'cus de la grosseur d'un jambon, qui lui frappait les cuisses, alternativement, quand elle marchait ou tirait les veaux par la corde pour les faire entrer dans l'table. Ce fut un divertissement. Il fallut lui raconter toute l'aventure du chevalier, qui lui parut extraordinaire et peu croyable. Elle n'ajoutait point foi la vrit, mais croyait Dieutegard, son habit et son air distingu, un prince, pour le moins un btard du roi. Elle dit qu'elle avait laiss son homme saol, Beaufort, et qu'on ne le verrait certainement pas avant vingt-quatre heures. Le chevalier alla se coucher aprs souper et s'endormit plus aisment qu' l'ordinaire, parce que la bru de la mre Martin, ou Josphine, l'avait amus un peu avec ses veaux, son sac d'cus, son incrdulit, sa crdulit et son mari ivre-mort. Mais, vers le milieu de la nuit, ses rves habituels, dont la turpitude augmentait sans cesse, vinrent le tirer du sommeil. Cette fois-ci il voyait la pauvre petite Jacquette dans un rle odieux, juste contraire celui qu'elle avait jou, qui venait le chercher pour le mener dans la chambre de sa mre et qui, au lieu d'abriter chastement le corps de celle-ci comme elle l'avait fait, relevait le drap entirement et dvoilait au chevalier haletant tous les retraits d'une chair admirable devenue par l'horrible circonstance une source d'impudicit. Et, entr'ouvrant les yeux dans l'accs de fivre que la luxure lui causait, l'infortun chevalier vit contre le lit voisin une femme trs grasse qui s'puait la lueur fumeuse de la chandelle. tait-il compltement veill? ce n'est pas certain. Il saute bas du lit, saisit bras-le-corps Josphine qui pousse un cri, lche la lumire, puis se laisse rouler sur le lit et sur le corps perdu du chevalier. De toutes les causes de tristesse que nous offre le spectacle du monde, je crois bien qu'une des plus dtestables est l'apptit bestial qui, par la permission d'un dieu cruel, envahit parfois de prfrence une me et un corps dlicats. J'ai tant de piti de mon pauvre chevalier que je voudrais ne pas m'tendre sur une preuve ce point odieuse. Vous rappelez-vous la suavit de ses impressions et de ses sentiments, au bord du bassin de l'Amour, alors que les caresses de Ninon, sans atteindre ses sens, faisaient dborder les parfums dont son jeune coeur tait plein? Ne semblait-il pas cr pour goter ce que l'amour a de dlicieux? Et le voil sur ce lit, tenant la place d'un ivrogne, contre une crature aussi loigne de son noble sang que l'et t la gnisse que l'on entend beugler dans l'table. Cette maritorne mal odorante et souille de vermine, il la presse de ses fines mains; cette croupe difforme et bleuie par le choc des cus, il la baise de ses lvres; devant un corps qu'il n'a jamais dsir ni vu mme, il s'agenouille, il l'adore, il l'exhausse en son esprit jusqu' cette rgion cleste o l'illusion que l'on se confond en la matire universelle ou bien en Dieu, nous fait hoqueter et dfaillir d'extase. Mais le pauvre petit, las d'embrasser d'idales ombres, palpe enfin quelque chose de rel. Mystre profond! Dfaite du rve! Abdication de la splendeur des crations de l'esprit en faveur du plus abject morceau de viande, mais vivant! De ce que cette femme prouva, vous pensez bien que je ne vais pas vous entretenir: cela lui est bien gal! Quand le dmon qui gonfle la misrable chair de l'homme se fut coul de son corps, le chevalier sentit dans sa bouche un got plus amer que s'il avait mang des excrments; il eut des nauses et vomit. Puis il pleura abondamment et voulut retourner dans son lit. Mais Josphine, trop fire de possder un prince entre ses draps, ne le laissa pas s'en aller. Elle le caressa de nouveau. Il se dbattait et mchait le drap pour ne point hurler sa rpugnance. Mais la femme ramena le dmon sous sa rude main, et Dieutegard embrassa une seconde fois et aima jusqu'au dlire ce qui lui soulevait le coeur. Enfin les images de Ninon vinrent couvrir l'horreur de ces dgradants plaisirs; la chandelle teinte et les narines serres, il ne reconnaissait plus la femme de l'ivrogne de Beaufort, et il criait de volupt entre ses gros bras, croyant embrasser Ninon elle-mme, quand l'ivrogne entra, plus tt qu'on ne l'attendait. Cet homme tait de taille briser le chevalier entre ses doigts. Par bonheur, la vue de ce qui se passait dans son lit, cette brute, au lieu de chtier les coupables, rompit les meubles qui se trouvaient sous sa main, ce qui lui occasionna sans doute une grande fatigue, car il tomba aprs cela tout de son long et ronfla presque aussitt. Et voil notre chevalier oblig de fuir en pleine nuit, malgr la mre Martin qui s'tait leve en chemise et courait aprs lui, pieds nus, pareille une vieille sorcire, et lui rclamant son d. Mais les proccupations de Dieutegard n'taient point de cet ordre-l; il ne pensait qu' l'paisse honte dont son coeur dbordait. Il se trouva par hasard au bord de la Loire, qui jetait une lueur par endroits, comme un miroir dans la nuit; et il s'assit en attendant le jour. Il pensait tout ce qu'il avait dsir de pur et de splendide, durant plusieurs annes, sous les charmilles et prs des bassins du parc de Fontevrault, en lisant des potes. En vrit, il s'tait cr un monde de beaut qui depuis longtemps environnait son front et le suivait partout. Il n'avait jamais aperu la vilaine face des choses. Il se rappelait son orgueil, lorsque enivr de posie, il remontait les marches de marbre sous le pin parasol, vis--vis le vase au bas-relief de satyres; et tout lui semblait mener un royal amour, d'une manire aussi sre que les belles et droites alles du parc convergeaient au pied du chteau o vivait Ninon. A ce moment, il osa lever son esprit vers Dieu et lui dit: Mon Dieu, qui passez probablement en ce moment-ci travers les toiles, trop haut pour m'entendre, j'prouve cependant le besoin de vous parler. J'ai le coeur si gros, si gros, qu'il n'est pas possible que vous ne vous en aperceviez pas, mme de loin. Alors prenez-moi en piti, parce que je ne suis pas mchant et n'ai jamais eu de mauvaise intention en ce que j'ai fait. J'aime en mourir Mme la marquise de Chamarante, la plus belle de vos cratures. Cette femme merveilleuse m'a caress un jour au bord du bassin, et j'ai t trop mu pour faire comme cela, l'improviste, ce que vous avez dcid de toute ternit qu'un homme doit faire en pareil cas pour plaire aux femmes. Et je crois que Ninon ne me l'a pas pardonn. A ct de cela, il y a Chteaubedeau qui n'est qu'un gros patapouf et qui s'en paie jusque-l avec la marquise, sans l'aimer, je le sais. Lui est l-bas, au chteau; et moi je couche dehors, comme vous voyez, au bord de la Loire. Et il m'est arriv des choses abominables! Voil tout; je tenais seulement vous prvenir... Maintenant vous savez, mon Dieu, combien je suis un admirateur fervent de tout ce que vous faites, et, quoi qu'il arrive, je resterai anim pour vous d'un invincible amour et d'une respectueuse terreur. Dieutegard n'avait pas du tout espoir en l'efficacit de sa prire; mais il la faisait cependant, comme feront toujours la plupart des hommes jusque dans les temps les plus avancs. Il se releva aussitt aprs et vit l'aube qui rpandait la rose sur les collines de Chinon. Le frais et charmant dbut du jour donne de l'esprance l'homme le plus dcourag; aussi le chevalier sentit le jeune soleil animer ses jambes et partit, suivant au bord de l'eau le chemin de halage. Il ne souhaitait plus gure autre chose, dans le domaine du possible, que de voir, par-dessus les arbres, le sommet du gros colombier de Fontevrault. La puret du matin lui permit de penser Ninon comme autrefois. Ce fut peut-tre aussi la bont de Dieu qui lui accorda ces quelques minutes exquises, durant lesquelles il fit beaucoup de chemin. Les oiseaux chantaient, les troupeaux descendaient dans les prairies, les poissons de la Loire montaient baiser la surface de l'eau la lumire du jour, et le chevalier encadrait l'image de sa bien-aime dans les ondes qu'ils laissaient sur l'eau paresseuse. Tout coup Dieutegard vit une tte d'homme roux, et il reconnut Cornebille. Mais, au lieu de concevoir l'effroi que le sorcier rpandait habituellement, il fut heureux jusqu'en la profondeur de son coeur de retrouver quelqu'un qui avait approch de prs Ninon. Et au lieu de l'viter, il alla vers lui. Cornebille n'prouva pas le revoir le mme plaisir que lui, car il tait en train de retirer ses verveux sans avoir aucun droit au privilge de la pche. Mais le mcontentement qu'il reut de ce chef fut mlang la surprise de voir le chevalier, que l'on cherchait dans tous les coins du pays. Enfin vint l'esprit de Cornebille le souvenir d'une aprs-midi d'autrefois, bien marque dans sa mmoire, savoir celle o le chevalier descendit au fond du parc et entra dans la petite maison du jardinier pour lui signifier le cong de la marquise. A cause de cela, Cornebille ne lui voulait pas de bien. Mais Dieutegard, lui, ne se souvenait pas de cette circonstance, parce qu'il n'avait pens qu' faire plaisir Ninon, nullement ennuyer Cornebille. Le chevalier dit simplement: --Oui, c'est moi. Est-ce que vous allez bien, Cornebille? Cornebille ne parla pas si vite, parce qu'il tait prudent et pesait ses paroles. Il rflchit, tout en faisant passer dans un sac de toile le poisson qu'il avait pris, et dit au chevalier qu'il s'tonnait beaucoup de le voir l, pendant qu'on avait tant de mal savoir o il tait. Dieutegard lui demanda si les recherches duraient encore. --Pas plus tard que tout l'heure, dit Cornebille, un nomm Martin est pass l, bride abattue, en demandant M. le chevalier; mme que le voil bien arriv au chteau l'heure qu'il est, s'il court encore. Le chevalier dut s'asseoir sur un gros caillou, au bord de l'eau, car les paroles de Cornebille lui avaient retir d'un coup tout le sang du corps. Si l'ivrogne Martin le poursuivait et allait raconter au chteau l'aventure de la nuit, comment jamais--en admettant qu'il ost reparatre devant Jacquette et devant la marquise,--comment jamais faire accroire celle-ci qu'il se mourait d'amour pour elle dans les bras d'une femme de campagne, nomme Josphine? Ce n'tait pas de Martin qu'il avait peur, mais de cela! Et Cornebille, de son oeil louche, voyait bien que le chevalier se rapetissait et tremblotait sur son caillou. Il en augura que le jeune homme avait commis quelque fredaine peu catholique et qu'il se trouverait volontiers l'abri entre quatre murs. Il lui offrit donc de venir chez lui, sous le prtexte que le matin tait frisquet. Et il pensait, par derrire la tte, que moyennant l'hospitalit, le chevalier serait discret sur sa pche. Dieutegard ne dit pas non et le suivit. Cornebille habitait prsent une toute petite cabane, dissimule sous les saules, non loin de la maison du passeur, au bac d'Ablevois. Sa femme avait d s'engager comme servante depuis le malheur qui avait chass du chteau le paisible mnage, et ses petits enfants eux-mmes s'taient lous dans les fermes. Lui seul demeurait l, vis--vis les pignons de Fontevrault, empch de travailler, prtendait-il, par un sort qu'on lui avait jet et qui le faisait tomber du haut mal s'il touchait seulement la terre. Tout indiquait qu'il vivait de rapines. Sa personne dguenille inspirait l'inquitude et la piti; quant son toit, il tait sordide. Ce fut l, par une suite de circonstances tenant tant du hasard que de l'tat d'esprit du chevalier, que celui-ci choua et vint achever de briser son frle coeur. Certes, c'est un assemblage disparate que celui de ces deux hommes, Cornebille et le chevalier; l'un si laid, l'autre si gracieux. Qui jamais et song les runir? Celui-l mme qui a cr le coeur de l'homme plein de mystre, y avait song. Car vous savez dj que l'amour d'une mme femme avait pntr l'me et le sang de Cornebille et du chevalier. Cornebille n'avait pas recouvr la paix depuis le jour nfaste o le corps de la marquise lui tait apparu enlac l'Amour de marbre, au travers des arbustes dgarnis par l'automne; et le fait d'avoir t chass du chteau n'avait t qu'un mdiocre pisode au prix de la terrible perturbation apporte dans sa cervelle par un regard indiscret. Tel tait le sort qu'on lui avait jet. Ses forces et son courage taient bas; il n'avait plus de bras pour nourrir sa famille, et lui-mme vgtait d'une vie quasi-animale, ne retrouvant de coeur que la nuit, pour pntrer clandestinement dans le parc de Fontevrault, se faufiler au long des alles du labyrinthe et rendre son culte l'Amour qui l'avait bless, mais que Ninon avait enserr de ses bras et bais, un jour. Dieutegard dcouvrit le secret qui rongeait Cornebille, et il n'en fut pas jaloux, contrairement ce qui arrive ordinairement en pareil cas. C'est qu'il sentait bien que Cornebille n'aurait jamais qu' souffrir d'une passion si disproportionne et qu'il ne serait jamais un rival pour lui. Il avait t peine jaloux de Chteaubedeau, parce qu'il ne lui semblait pas possible que Ninon pt l'aimer comme elle l'et aim, lui. Mais lorsque Cornebille connut l'amour de Dieutegard, il eut envie de fondre sur lui coups de pieds et coups de poings et de le jeter, bien meurtri, dans la Loire. Cependant il se contint et ne laissa jamais rien paratre de la dmangeaison qu'il avait. Tantt son oeil brillait comme celui d'un loup, lorsqu'il regardait le chevalier; tantt c'taient des cajoleries maternelles, car il esprait sans doute tirer parti de lui. D'ailleurs, il hassait Chteaubedeau plus que Dieutegard; et toutes les fois qu'il entendait le nom de l'amant heureux de la marquise, Cornebille tranglait quelque chose: une ombre, une vision, entre ses doigts noueux. Il emmena Dieutegard avec lui dans le parc. Les chiens le connaissaient de longtemps et venaient lui lcher les mains. Ils firent bon accueil Dieutegard. Cornebille et le chevalier allaient non seulement au bassin, mais, par les nuits noires, ils s'approchaient du chteau, le plus prs possible. Ils ne voyaient absolument rien. Mais ils savaient o taient places les fentres de Ninon, et ils s'accroupissaient au pied du mur, sans parler et sans souffler, heureux d'tre moins loigns d'elle, jusqu'aux premires lueurs du jour. Dieutegard apprit aussi que Cornebille voyait l'ancienne nourrice, Marie Coquelire, femme crdule qu'il avait dompte par la peur, grce sa renomme de sorcier. Elle s'aventurait certains jours jusqu'au bord de la rivire, et Cornebille, surgissant l comme par, enchantement, lui tirait mille dtails concernant Ninon. Elle vint, un jour de pluie, jusqu' la cabane, et vit le chevalier. Mais elle se crut morte ou le prit pour un revenant. Puis, ayant recouvr ses sens, elle se mit pleurer. Il lui demanda pourquoi: elle se refusa dire qu'elle avait grande piti de l'tat dans lequel elle le rencontrait. Il l'interrogea sur l'opinion que Ninon conservait de lui. Mais la vrit tait que Ninon ne pensait rien de lui. Depuis longtemps dj on avait cess de prononcer son nom. Mme la marquise sortait avec M. de Chteaubedeau. Mlle Jacquette tait clotre avec Mlle de Quinsonas, en attendant sa communion. Vous savez que la premire impression qu'ont les bonnes gens en prsence d'une situation est de la trouver naturelle. Marie Coquelire avait, il est vrai, t surprise de retrouver le chevalier qu'on disait perdu. Mais, le voyant vivant, elle fut un bon moment avant de se demander pourquoi il tait l et ce qui l'obligeait demeurer dans le bouge infect de Cornebille et dans la compagnie de ce sorcier. Elle se mit pleurer quand l'ide lui vint de s'en informer. Mais le chevalier fut tonn son tour, car il tait maintenant accoutum sa misre et n'prouvait plus gure d'autre besoin que d'aller s'accroupir la nuit sous les fentres de Ninon. XIX VOICI UN CHAPITRE BIEN LONG! MAIS QUELLE GRAPPE D'VNEMENTS! ON VOUS TRANSPORTE AU GYNCE OU APPARTEMENT RSERV DE CES DEMOISELLES, ET VOUS Y TES TMOINS D'UN ENCHANEMENT DE FAITS QUI NOUS AMNE UNE CONCLUSION MORALE, UN PEU PESSIMISTE, QU'EXPRIME ADMIRABLEMENT NINON EN LEVANT LES DEUX JAMBES LA FOIS. Marie Coquelire fut bien plus trouble, une fois revenue au chteau, que lorsqu'elle reconnut le chevalier Dieutegard chez Cornebille. Elle ne parlait jamais de ses entrevues avec le sorcier, parce que celui-ci inspirait l'pouvante, et ce secret lui tait si dur porter qu'elle en avait maigri de treize livres depuis que cela durait, et que sa figure, auparavant prospre, se plaquait de teintes jauntres. Mais ne pas dire qu'elle avait vu le chevalier lui valut une maladie. Et, tandis qu'elle tait au lit, au milieu de ses touffements, elle rendit cette nouvelle et respira enfin. On la crut folle personne n'ajouta foi ses sornettes. Cependant l'ide tait si cocasse du chevalier Dieutegard croupissant par amour dans la vermine avec l'horrible sorcier Cornebille, que l'on s'en empara comme d'une lgende tragi-comique, et elle fut longtemps l'aliment des plaisanteries. Une nuit mme, que Chteaubedeau et la marquise roucoulaient, la fentre ouverte, le page se plut renverser le vase de nuit au pied de la muraille, par drision, en disant hautement qu'il compissait le Sorcier et le Chevalier des contes de Marie Coquelire. Mais Ninon, ayant pench la tte ce moment, crut voir deux ombres qui fuyaient, et elle plit aussitt et se trouva mal. Pendant le reste de la nuit elle crut la vrit de la lgende; mais le jour dissipa les frayeurs superstitieuses de son esprit. La lgende avait pntr dans le gynce, o il faut vous mener, prsent que les maons en sont partis. Si parfaits qu'eussent t leurs travaux, vous voyez donc qu'ils laissaient transpercer quelques bruits du dehors. A la vrit, Marie Coquelire, en qualit d'ancienne nourrice, y jouissait d'un droit de passage. C'tait elle qui apportait le petit djeuner du matin et servait les autres repas. Hormis elle, le marquis et la marquise seuls, ainsi que le vnrable abb Pucelle, devaient, jours et heures dtermins, franchir la petite porte conduisant aux appartements rservs de Jacquette, et de Mlle de Quinsonas. De toutes les personnes de la maison, Mlle de Quinsonas tait l'unique qui ost ne point traiter de balivernes les histoires de Marie Coquelire. C'est qu'elle se souvenait de la rencontre de Cornebille, au petit jour, dans les alles du labyrinthe, et de l'entretien merveilleux de ce lieu ainsi que de la statuette de l'Amour, ce qui, effectivement, pouvait tre le fait d'une grande passion. Et Jacquette s'tait beaucoup enflamme sur l'aventure, cause de ce qu'elle contenait de romanesque, ce qui ne lui semblait pas oppos au caractre de son ancien ami le chevalier Dieutegard. Et elle disait Pomme d'Api: Tu me demandes, ma chre Pomme d'Api, de te raconter l'histoire du chevalier Dieutegard. Je n'y vois pas d'inconvnient, parce que tu n'es pas, toi, sur le point de faire ta premire communion; mais, quand tu en seras l, je te prviens que je te renfermerai dans une bote et sous clef. Voil: ce jeune homme tait tomb amoureux de maman. Quand un jeune homme est amoureux,-- moins que ce ne soit d'une jeune fille marier,--il est convenable qu'il se tienne cach parce qu'il lui devient impossible de chausser ses culottes. C'est comme cela. Voil pourquoi tous nos galants s'enferment; voil pourquoi on ne doit pas regarder la statuette de marbre qui est au milieu du bassin: le petit coquin est tout nu, et c'est l'Amour lui-mme. Or, Dieutegard ayant reconnu son tat, un jour, dans la chambre de maman, s'est sauv, et depuis ce temps-l il se cache. C'est un jeune homme trs comme il faut. L-dessus, comme sur tout le reste, chacun btit des histoires; mais ce n'est pas la peine que tu ailles te monter la tte ton tour. Je sais quoi m'en tenir. L'aile du chteau affecte depuis des mois dj abriter l'innocence de Jacquette, se composait, comme on sait, des anciens appartements de feu M. Lemeunier de Fontevrault, mis d'abord en partie la disposition de la gouvernante, puis restaurs, isols et abandonns totalement Jacquette, Mlle de Quinsonas et Pomme d'Api. Vers la fin de l'automne, on permit qu'une chatte s'y tablt demeure, pour y dtruire les souris d'abord, ensuite pour apporter un peu de gaiet aux solitaires. C'tait une chatte noire, de poil ras, qui avait deux yeux d'un jaune clatant et l'air d'un diable: M. le cur lui-mme la nomma Belzbuth, nom d'un dmon; c'est pourquoi Marie Coquelire l'appela aussitt la belle Zbute. Vous vous souvenez sans doute que, des fentres de cet appartement situes au couchant, l'oeil plongeait obliquement dans l'alle des fontaines, termine par le pin parasol; que l'on voyait aussi, par-dessus les marronniers, le ventre rond et le haut toit moussu du colombier; enfin, qu'au bas des fentres s'talait un petit parterre la franaise, bord d'une grille. C'est ce jardin qui tait dsormais rserv aux promenades et aux jeux de Jacquette. Encore avait-on fait grimper de hauts lierres sur la grille afin de mieux marquer l'enclos qu'occupaient ces demoiselles, au milieu d'une demeure et d'un parc livrs au dsordre de la vie profane. M. le cur venait deux fois la semaine donner sa leon de catchisme; M. de Chemill faisait le dimanche sa filleule une visite de crmonie, ainsi que les htes de Fontevrault, tous un peu guinds, rangs en cercle et ne sachant que dire, cause du ton chti qui leur tait recommand. Les jours paraissaient parfois longs dans le gynce, et Jacquette aspirait avec ardeur la date de sa communion, d'autant plus qu'on lui avait promis qu'elle ferait, aussitt aprs, son entre dans le monde et, selon l'usage du temps, s'y marierait, dans un assez bref dlai. Quand le vent d'automne faisait courir les feuilles mortes dans l'alle des fontaines, on pouvait voir, l'une des fentres du petit parterre, une haute personne soufflant une forte bue sur les vitres: c'tait Mlle de Quinsonas; et, sous la gorge opulente qui jouait le rle d'un baldaquin toff, une tte aplatie au front, au nez, et dont la bouche, lippue comme celle d'un affreux ngre, donnait assez bien l'aspect d'un gros et gras limaon vu en dessous et rampant: c'tait la tte de Jacquette, dforme pour le plaisir de s'appliquer contre la vitre. Elles demeuraient l jusqu' ce qu'il ft l'heure d'allumer les lampes. M. l'abb Pucelle avait fait suspendre la lecture de Plutarque, juge pour le moment un peu paenne, et l'on se contentait de lire le Nouveau Testament ou de rpter le catchisme, du matin au soir. Pomme d'Api, qui assistait toutes les leons, se montrait l'gard du catchisme, d'une inaptitude allant parfois jusqu' la rbellion; aussi Jacquette coupait-elle ces exercices ardus par de grands mouvements de colre contre sa fille et par des chtiments corporels, tel celui qui consistait la livrer, corps et biens, la belle Zbute figurant Satan. La belle Zbute roulait Pomme d'Api comme pelote de laine, lui labourait la poitrine de ses ongles fins, et mettait ses vtements en lambeaux. Ces scnes amusaient normment Jacquette et trouvaient grce devant la gouvernante, qui se relchait un peu de sa gravit depuis qu'elle avait recouvr la paix l'abri du gynce. Je m'avance un peu en affirmant que Mlle de Quinsonas avait recouvr la paix. Qu'est-ce que l'on peut jamais affirmer de ces natures-l et de malheureuses filles dans une situation aussi trange que celle de gouvernante? Tout au plus pourrai-je hasarder, pour ne point m'loigner de la vraisemblance, que Mlle de Quinsonas devait ressentir un apaisement dans ses sens, parce qu'elle tait garantie de la poursuite du marquis, dont je vous ai dit qu'elle avait eu beaucoup souffrir. Mais il y a mille circonstances infimes qui prennent pour les recluses une importance considrable. Quand le marquis venait voir sa fille, par exemple, des heures rglementaires, je le veux bien, et qu'il s'asseyait en faisant tourner sa canne entre ses doigts, ou bien en jouant, pour se donner contenance, avec le bout de son nez rubicond, est-ce que vous croyez qu'il chappait Mlle de Quinsonas, que ce papa d'apparence dbonnaire, piquait, la drobe, ses formes plantureuses, d'un dsir aigu comme une alne? Notez qu'il y a quantit de menus faits que je ne puis relater et qui se sont passs pendant que nous suivions le chevalier Dieutegard: un esclandre entr'autres, caus par les deux perruches, Mmes de la Valle-Chourie et de la Valle-Malitourne, que l'on a surprises l'entre de l'hiver dans une attitude sur laquelle je me garderai bien d'attirer votre attention.--Mon Dieu! que ces deux sottes sont exasprantes!--Si encore elles taient jolies tel point que l'on pardonne tout! Mais, outre que leur grce ne fut jamais qu'ordinaire, je suis port croire que les amours dvies du droit chemin n'embellissent pas. Certes, ce n'est pas moi qui regrette que le bruit fait autour d'elles ne soit pas parvenu jusqu' nous! Mais il faudrait possder l'me chaste du bon abb Pucelle ou la crdule simplicit de Ninon pour goter l'illusion que le mur lev entre le chteau et le gynce est de taille barrer la route au subtil et malin fluide qu'est l'esprit du sicle. Telle la belle Zbute se faufilait, en se faisant toute petite, par le trou de la chatire mnage dans la porte de chne, tel le scandale, par les lvres candides de Marie Coquelire, pntra, amenuis, tir en longueur, dans la demeure des vierges, et s'y prsenta sur ses quatre pieds, noirci d'horreurs, et d'aspect satanique. Je ne reconstituerai pas le rcit de la nourrice, auquel nous avons chapp et dont, aussi bien, nous n'avons que faire. Je n'y touche en passant que pour vous apitoyer sur le cas de notre pauvre gouvernante qui, tant de chair sensible, dut prouver des picotements cruels l'audition de ces lascives historiettes, agrandies une fois encore par une imagination solitaire. Des relations de la grosse maman Chteaubedeau avec Chourie, des relations de Chteaubedeau le fils avec la marquise, elle tait informe quotidiennement, mieux que par la gazette, vous n'en doutez pas: de quoi donc et parl Marie Coquelire? De ce qui advint Dieutegard, vous savez qu'elles n'ont rien ignor. Enfin, la dernire nouvelle tait que le marquis redevenait amoureux de sa femme. Ah! , n'allez pas croire cependant que la digne nourrice racontait tout cela au plein air, et sans souci des oreilles de Jacquette! Non. Elle excellait employer un langage imag qui agrmentait d'un voile fleuri le sens dangereux de la vrit, et elle savait aussi profiter des moments o la fillette tait absorbe par l'avidit des interrogations de Pomme d'Api. D'ailleurs on couchait Jacquette de bonne heure, et, tout au bout de l'immense pice o flottaient encore les tentures moulins brods de M. Lemeunier de Fontevrault, Marie Coquelire et la gouvernante chuchotaient longuement, la porte entr'ouverte, un lger courant d'air semblant agiter les ailes des moulins. Enfin Mlle de Quinsonas fermait la porte, tirait le verrou et s'avanait sur la pointe des pieds, afin de voir si Jacquette tait endormie. Et, quand elle s'en tait assure, elle poussait devant le feu la bouillotte, afin de faire ses ablutions l'eau chaude, car elle tait frileuse. C'tait une de ces grosses bonnes bouillottes ventripotentes, goitreuses et cabosses par un long usage, vieilles servantes tasses sur jambes, mais souriantes et honores de servir, telles enfin que l'on n'en voit plus aujourd'hui que tout devient mince, triqu, anguleux et chagrin. Et cette bouillote chantait dlicieusement sur les cendres. Mlle de Quinsonas en aimait la musique tour tour plaintive et ardente, mlancolique ainsi qu'une voix entendue le soir dans la campagne, et gaillarde tout coup, frtillante, rieuse, d'une fantaisie sans cesse renouvele; puis elle courait au secours de la chanteuse suffoque par un vomissement de glouglous qui lui soulevaient le couvercle et inondaient le brasier parmi des nuages de fume. Elle se dshabillait lentement devant les flammes d'un grand feu de htre, dont les bches normes taient elles-mmes un spectacle. A cette heure-l, la pice tait chaude, et il faisait bon s'tirer les membres, une fois dvtue, dans la pnombre peine viole de temps en temps par une grande flamme tmraire qui se cassait rapidement le cou vouloir s'lever trop haut. Mlle de Quinsonas se mettait volontiers cheval sur une chaise qu'elle approchait du feu le plus possible; elle conservait alors ses mules, pour s'accrocher par leurs talons l'un des barreaux; et, les yeux larges ouverts sur quelque point brillant, elle envoyait sa main la promenade, sur le devant des jambes et sur l'envers de ses longues et belles cuisses qui rtissaient agrablement. Que lui disait le feu de bois, qui parle comme un ballet d'opra, comme un coucher de soleil? Seuls peuvent s'en douter ceux qui ont rv, des soires entires, la campagne, devant ses inimitables feries. Et que lui disait la chanson de l'eau? Que lui disait l'ombre? Que lui disait le silence? A parler franc, je crois que le cerveau de Mlle de Quinsonas tait trop strictement disciplin pour entendre, de la part de la nature, quoi que ce ft qu'on ne lui et appris entendre. Mais lorsqu'une personne a le cerveau si bien lev et, d'autre part, le corps mr et parfaitement sain de Mlle de Quinsonas, je me plais croire qu'une entente secrte s'tablit entre le chuchotement innocent des choses cres par la main de Dieu, et notre chair, leur soeur. Donc, l'intelligence de Mlle de Quinsonas ne saisissait pas un tratre mot de ce langage, et cependant qui sait si la vie mme de Mlle de Quinsonas ne rsultait pas de cet change de vues, de ces panchements purils entre son corps et l'eau et le feu et les milliers d'lments invisibles qui flottaient entre les moulins brods des anciennes tentures? La nature et notre chair rparent, elles seules, bien des dsordres que l'esprit humain a introduits dans nos affaires. Aussi je prie que l'on me permette de ne pas m'loigner si tt de cette opration merveilleuse qui a lieu ce soir d'hiver devant le feu du gynce, au bnfice d'une pauvre gouvernante prive des expansions les plus lgitimes, et que Dieu cependant avait forme, assurment,--eu gard sa belle sant et sa plnitude,--pour s'panouir dans l'acte d'amour, comme tout ce qu'il se plat faire sortir du nant. Lorsque le chant de la bouillotte s'exalte, qu'une fivre agite ses flancs, et que l'on sent approcher le moment o un spasme violent va projeter l'eau au dehors, Mlle de Quinsonas empoigne la queue emmaillote d'osier, et emplit demi un bassin haut sur pieds qu'elle enjambe prestement, car elle adore, avant de toucher l'eau, se sentir embrasse par la vapeur brlante. Tel est mme parfois son bien-tre, qu'elle ne retient pas un cri suffisant rveiller Jacquette; et l'enfant, un oeil entr'ouvert, assiste, au hasard de la complaisance des flammes mourantes, au dialogue mystrieux de l'eau avec la chair de sa gouvernante. Mlle de Quinsonas semble chevaucher une nue, et je suis bien certain que nombre de romanciers saisiraient l'occasion pour vous dire que Jacquette croit voir en rve Junon ou quelque desse acadmique reproduite par une gravure du temps. Mais point du tout. Jacquette se moque bien de Junon! Jacquette se demande ce qu'elle dira Pomme d'Api, si Pomme d'Api, par hasard, dsire savoir pourquoi la gouvernante apporte sa toilette du soir un temps et une attention qu'on ne tolrerait pas aux enfants. Mlle de Quinsonas reoit de la vapeur de terribles caresses; le nuage brutal la frappe, la meurtrit, la fait se soulever sur ses jambes flexibles; puis rapidement il s'adoucit, devient clin, flatteur, l'embrasse la fois de toutes parts d'une lvre humide et douce, commande ses flocons de suivre troitement les courbes du corps; et ceux-ci, comme cent doigts avides, rdent, glissent, frlent, se nichent, se blottissent, s'extnuent; et c'est cent, c'est mille amants que cette fille refuse aux hommes reoit ainsi des lments, sans provocation de sa part, croyez-moi:--elle n'et pas invent ces attentats multiples;--sans responsabilit aussi, croyez-moi encore:--elle se ft reproch comme un crime de ne les pas repousser.--Non, non, cela se fait par une permission spciale du Crateur, qui veille ce que l'humble matire participe au divin plaisir. Enfin, d'un doigt, puis de deux, puis de la main, Mlle de Quinsonas ose toucher l'eau brlante encore; et, voir ces petits doigts agiles barboter, vous diriez une couve de canards prenant leurs bats sous l'arche ogivale d'un pont. Ces jeux sont sans mchancet, il le faut reconnatre; et nous, qui avons le bonheur de nous endormir le soir contre une bonne personne vivante, soyons indulgents aux belles gouvernantes prives par un destin cruel de la douce secousse qui procure le sommeil paisible. Mais plaignons plutt la petite Jacquette, qui se torture l'esprit sur son oreiller afin de donner de ces phnomnes une explication plausible Pomme d'Api; car elle sait bien qu' elle-mme personne ne la donnera, quoique tout ce qui se passe l'intrieur du gynce ne puisse tre qu'avouable et dcent. Enfin, pour avoir la paix, elle bcle la hte cette opinion qu'elle transmet aussitt sa fille: Tu me demandes, Pomme d'Api, dit-elle, pourquoi Mlle de Quinsonas s'chaude ainsi le soir, nue comme la main, en roulant des yeux de poisson cuit au bain-marie? Elle expie par ce moyen les pchs de gourmandise qu'elle a commis dans la journe et qui la font engraisser si fort par derrire. Pomme d'Api se dclare satisfaite; Jacquette reprend son sommeil interrompu, et la gouvernante, ayant pass sa chemise de nuit et tant venue voir si la fillette reposait chastement, les deux mains sur les couvertures, se glisse dans son lit et s'endort. Vous croyez le gynce en paix? Ah! que non! Vers minuit, une petite porte drobe qui communique avec le chteau, a t pousse furtivement, et quelqu'un qui se sauvait, pieds nus et sans lumire, est entr. La marquise seule, pourtant, a la clef de cette porte. Marie Coquelire va la recevoir de ses mains le matin et la lui remet le soir... Mais avant de vous conter qui vient ainsi violer le repos de nos vierges, il nous faut retourner en arrire, vers des personnages que nous avons dlaisss depuis plusieurs chapitres, et vous verrez comment cette incursion, qui semble nous loigner du gynce, au contraire nous y ramne. Vous vous souvenez de la manire toute fortuite dont Ninon est devenue la matresse de Chteaubedeau frachement ligott, emmaillot comme un panaris, et comment elle s'est accoutume une situation qui, tout d'abord, l'avait non pas prcisment choque, car sa nature n'tait pas d'une dlicatesse se froisser pour des accidents de ce genre, mais enfin l'avait un peu secoue, tourmente tout au moins, dans la rgion d'honntet fondamentale qu'elle avait. Petit petit, le fait de presser contre elle, la nuit, voire le jour, ce gros paquet de muscles qu'tait Chteaubedeau, devenait un besoin aussi imprieux que celui de boire et de manger. Elle recevait donc son page dans sa chambre, aprs que l'on s'tait assur du coucher du marquis, et ceci, de la faon suivante: On se rendait pas de loup sur la terrasse o donnait la chambre de Foulques, qui allait volontiers au lit de bonne heure. Sa fentre s'clairait soudain, et, comme elle tait un peu haute, on n'apercevait que le plafond et un pan de mur blanc. Alors l'ombre du marquis, dj allonge dmesurment, se haussait presque aussitt d'une sorte de tiare pointue,--effet d un beau bonnet de soie,--et simulait une pantomime invariablement rpte. La noire figure gante avisait un coffre d'aspect imposant, et en tirait une urne enfle, au moins d'apparence, contenir la cuve de trois arpents de vigne, puis la soutenait mi-corps dans cette attitude d'expectative propre au pichet que l'on prsente la chantepleure. Aprs quoi, tout devenait inerte, ptrifi, solennel. On et eu le temps de rciter trois _Pater_. Une chauve-souris coupait parfois le spectacle de sa petite tache tremblotante. Enfin quelque chose pointait: une ligne d'ombre vigoureuse, dcrivant l'arc de cercle, joignait l'urne patiente la fontaine monumentale, et l'oreille reconnaissait s'y mprendre le gargouillis de la gouttire du Nord vomissant une pluie d'quinoxe. Lorsque le marquis avait procd cette opration et renferm le liquide dans la table de nuit, on pouvait tre assur qu'il ne ferait plus un pas pour s'loigner de ce dpt, et qu'il se coucherait et s'endormirait l contre, en vertu de quelque chose de plus fort que sa volont ou son caprice: une habitude, singulire la vrit, mais hrite de ses pres. Ninon n'assistait pas cette sance de trs bon gr, car ni la mchancet ni l'espiglerie n'avaient de part dans ses actes. Elle aimait son jeune amant pour le plaisir, et son plaisir ne s'augmentait point de la disgracieuse situation qu'il crait au marquis. Elle et beaucoup donn pour ne point songer qu'elle endommageait son mari en passant des quarts d'heure dlectables avec Chteaubedeau. Mais Chteaubedeau au contraire, s'baudissait royalement voir le marquis coucher le nez sur son pot de chambre, tandis qu'il respirait, lui, le souffle agrable de Ninon; elle s'y prtait par bont d'me et faiblesse, mais elle tait trs contente lorsque c'tait fini et qu'elle allait se mettre au lit. Or il arriva qu'une nuit, Foulques, qui s'tait rgulirement couch comme l'ordinaire, se leva, ta son bonnet, prit une chemise propre, son bougeoir, sa robe de chambre, et marcha droit, d'un air guilleret, l'appartement de la marquise. Et, arriv par le cabinet de toilette, il gratta la porte. Ninon reconnut aussitt la prsence de son mari et fut ennuye, non qu'elle redoutt quelque consquence tragique, que les caractres de Foulques et de Chteaubedeau rendaient peu probable, mais parce qu'il lui rpugnait intimement de savoir son mari si proche et lui demandant une hospitalit lgitime, dans le moment prcis o son amant l'enlaait avec une vive ardeur. Le pire fut que Chteaubedeau, qui n'tait qu'un bravache, perdit la tte en mme temps que toute contenance; et il allait et venait tout nu dans la chambre, essayant d'ouvrir les placards pour s'y cacher, au moyen d'une clef qu'il avait trouve sur la table, au risque de compromettre Ninon, qui simulait un profond sommeil pour se dispenser d'ouvrir. Foulques, vous le savez, n'aimait pas se mettre martel en tte; mais, lorsqu'une envie le dmangeait, il tait tenace comme un roc de Bretagne. Il ne s'inquitait aucunement, pour l'heure, de savoir si sa femme recevait un amant dans son lit; mais il avait l'envie bien nette d'occuper la place qui lui tait due dans le lit de sa femme, et il s'armait seulement de patience en attendant que sa femme lui ouvrt. Ninon faisait Chteaubedeau des gestes dsesprs pour lui donner entendre qu'il pousst tout bonnement l'autre porte et s'en allt. --Moi, m'en aller, fuir! exprimait Chteaubedeau d'un geste noble, que sa nudit rendait plus solennel,--jamais! Il prfrait entrer dans l'armoire et reparatre quand Ninon se serait explique avec son poux. Et il introduisait la clef dans une serrure et puis dans une autre. --Mais, malheureux! soufflait Ninon, c'est la clef des appartements de ma fille! Enfin, comme le temps pressait et que le marquis grattait toujours la porte du cabinet, Ninon se leva et fit mine de se rsoudre le laisser entrer. Elle jeta au page ses vtements et courut toucher le verrou. Chteaubedeau fut saisi d'une telle venette qu'il dcampa aussitt, sans mme prendre soin d'emporter ses vtements, et muni seulement de cette clef qu'il avait garde la main. Beaucoup de lecteurs vont certainement m'accuser de recourir ici un procd bien vulgaire en mettant dans la main de Chteaubedeau tout nu la clef du gynce. Je vous assure que vous avez tort. Rien n'est plus conforme au caractre de ce jeune homme que de vouloir s'introduire dans un placard lors de l'arrive du mari de sa matresse, ce qui quivaut s'abriter du danger, et fournit une occasion de se flatter, aprs, qu'on en a couru un colossal. Rien de plus naturel quelqu'un qui souhaite s'introduire dans une armoire ferme, que d'essayer de l'ouvrir avec la premire clef qu'on rencontre. Rien enfin de plus logique, tant donn l'esprit aventureux et hont de Chteaubedeau, que de profiter de ce qu'on a la clef de l'appartement des vierges et de ce qu'on est nu, pour s'y diriger tout droit. Chteaubedeau n'avait pas fait trois pas hors de la chambre de Ninon qu'il tait rsolu aller jouer un tour pendable Mlle de Quinsonas. Il n'eut pas de peine se diriger ttons jusqu' la petite porte qu'il connaissait pour l'avoir vu percer par les maons. Il tourna la clef et entra, ne sachant plus o il se trouvait, par exemple, car l'obscurit tait complte. Il interrogea de la main un pan de mur, puis un autre, et toucha une lourde portire de tapisserie qu'il souleva. Alors il sentit plutt qu'il ne vit qu'il tait dans une pice vaste, et il marcha plus librement. Deux petites lueurs demeuraient dans le foyer, comparables des vers luisants; elles n'clairaient aucun objet. Le pas de Chteaubedeau, un peu lourd, car c'tait un gaillard rbl, faisait osciller la cuiller dans le verre d'eau de la gouvernante, et une grande armoire craquait. Mlle de Quinsonas s'veilla au milieu d'un cauchemar. Son premier acte, en pareil cas, tait de faire de la lumire. Elle se dressa sur le coude et alluma sa bougie selon la mthode qu'on employait en ce temps-l. Mais, comme elle tait peureuse, la bougie tant allume, elle hsita encore regarder autour d'elle, dans la crainte de dcouvrir quelque chose d'effrayant. Chteaubedeau la regardait flegmatiquement; il ne bougeait plus. Parfait silence. La gouvernante se rassura et consentit explorer des yeux la chambre. Alors elle vit, moins de deux pas de son chevet, un grand et gros homme qui la regardait, nu comme un ver. Elle jeta un cri, retomba sur le dos et s'vanouit instantanment. Jacquette, l'autre bout de la pice, fut rveille par le cri de la gouvernante et aperut, en pleine clart, le favori de sa maman. Elle le remit aussitt, parce qu'elle ne s'mouvait pas, elle, de le voir en cet appareil, et elle conservait toute sa prsence d'esprit. Elle s'inquita seulement et demanda: --Qu'est-ce qu'il y a, monsieur de Chteaubedeau? Est-ce que maman est malade? Chteaubedeau n'avait point vu Jacquette. En entendant sa voix innocente, ce malappris effront connut quelque chose de plus fort que son impudique forfanterie, savoir la loi naturelle qui commande l'homme de respecter la jeunesse; et il fut en proie un trange malaise: il couvrit rapidement, de ses mains, ce qu'il put couvrir de son corps. Et il s'en alla plus vite qu'il n'tait venu, en se tenant le derrire deux mains. Il tait tout fait ridicule. Ds qu'il fut dehors, Jacquette se rendormit. Mlle de Quinsonas demeura je ne sais combien de temps sans connaissance. Quand elle s'veilla, il faisait bien plus grand jour que de coutume, parce que Marie Coquelire, n'ayant pas trouv la clef du gynce chez la marquise, n'avait pu ouvrir et apporter le djeuner de ces demoiselles. A dfaut du tmoignage de la bougie qui tait consume jusqu'au bout, la clef gare et suffi prouver Mlle de Quinsonas qu'elle n'avait pas rv en voyant l'homme nu: quelqu'un s'tait empar de la clef du gynce et s'y tait introduit; ce n'tait pas un monstre, car l'motion lui avait laiss le temps de l'estimer bien fait, sinon celui de lui examiner la figure. Tout autre que Mlle de Quinsonas et promptement souponn Chteaubedeau; mais elle tait si bien leve qu'elle ne se ft pas permis, mme au plus secret de sa pense, d'accuser un hte du chteau de la double infamie d'avoir drob une clef prs du chevet de la marquise et de s'tre montr ses yeux dans un si outrageant appareil. Par une de ces gnrosits d'esprit que procurait autrefois une ducation accomplie, elle jugea que quelqu'un de ces messieurs tait sujet des accs de somnambulisme et que le parti le plus prudent serait de ne point parler de l'aventure, qui pouvait aussi, hlas! la desservir personnellement. Jacquette tant dresse ne dire jamais rien de ce qu'elle avait vu, demeura muette vis--vis du monde, se rservant d'en philosopher son aise avec Pomme d'Api. Marie Coquelire attribua la disparition de la clef un tour de sorcellerie et en accusa Cornebille. Chteaubedeau, pour ajouter une farce une farce, porta la clef sous l'oreiller de sa mre, endormie d'un puissant sommeil. La grosse maman Chteaubedeau se rveilla, la clef quasiment dans la main. Mais, ayant presque aussitt entendu dire par la femme de chambre que l'on avait d enfoncer la porte des appartements de feu M. Lemeunier de Fontevrault, elle se tut son tour, par sa prudence de femme adonne aux amours coupables.--Vous voyez que les fautes comme l'innocence concourent nous rendre circonspects.--Cependant, aiguillonne tout le jour par une curiosit bien lgitime, elle ne put tenir, vers le soir, contre le dsir de savoir si la clef qu'elle possdait n'tait point celle du gynce. Et elle alla, avec toutes sortes de prcautions, jusqu' la petite porte. La nuit tombait, le corridor tait dans l'ombre; une grande paix semblait rpandue dans le chteau comme dans l'appartement des vierges. Mme de Chteaubedeau tira de sa poche la clef, l'introduisit, la tourna dans la serrure sans rencontrer de rsistance. Soudain, un bruit au fond du corridor... Elle songe revenir sur ses pas; mais on s'expliquera mal sa prsence cet endroit: le plus sr moyen d'viter la personne qui s'approche est d'entrer chez ces demoiselles. Elle pousse la porte, elle est dans l'antichambre mais elle n'a pas le loisir de refermer! son amant Chourie, sans cesse sur ses pas, a pntr derrire elle. Elle s'affaisse sur le premier sige qui se rencontre, et elle comprime les battements de son coeur, car Chourie lui a fait peur, vraiment; elle croit touffer. Son amant aux abois cherche de l'air; il ouvre une porte: c'est la salle d'tude, actuellement dserte. Il y entrane sa forte matresse et, l'ayant dpose sur une chaise longue, prs d'une fentre, il dlace amoureusement son corsage gorg pleins bords. Elle revient elle, se laisse cajoler, tourne de gros yeux langoureux; cette femme vieillissante oublie tout sous le charme magique des caresses. Son regard va de son amant au petit parterre si bien dessin, si bien plant, l'alle des fontaines, au bon vieux pigeonnier. Ce n'est que peu peu qu'elle songe la qualit de l'endroit o elle est: on entend, dans une pice voisine qui sert d'oratoire, la voix de Jacquette, et celle de M. le cur qui lui donne sa leon de catchisme. Quel dommage que ces appartements-ci soient rservs! Quelle tranquillit on y gote! Chourie fait observer que la poussire envahit les meubles, que des toiles d'araigne doublent les tentures, de leur tissu lger. En effet, depuis que l'on avoisine l'poque de la premire communion, la salle d'tude est dlaisse en faveur de l'oratoire. Peut-tre ne vient-on jamais par ici? Et Mme de Chteaubedeau se reprsente son existence au chteau, o le pauvre Chourie est pi sans rpit par sa femme, par son frre maladroit, par la marquise qui emploie ses scrupules sauvegarder les apparences o elle-mme a quelque rpugnance s'exhiber en galante aventure aux yeux de son fils, quelque vaurien qu'il soit; enfin o chacun, portant le fardeau de ses fredaines, marche en louvoyant comme un renard qui frle le mur du poulailler. --Chourie, si nous y revenions?... Elle garda donc la clef et revint chaque jour ici, la mme heure, avec Chourie. Pour elle, d'une nature grasse et abondante, cette combinaison offrait l'avantage d'une grande paix amoureuse; pour le pauvre Chourie, devenu maigre et efflanqu par un rude service d'amant, il s'y joignait un adjuvant qui puait bien un peu l'apothicaire, mais efficace, en somme, et qui provenait d'une sorte de viol d'un lieu saint, rendu plus sensible par le murmure des voix de la fillette et du vieux prtre, dans l'oratoire, et par la prsence, parfois, de l'inquitante belle Zbute, dardant dans un coin sombre ses fixes prunelles de soufre, ou anime tout coup d'une danse barbare, arrive l par quelque trou mystrieux, disparue de mme. Moins de huit jours aprs, les deux amants, jamais troubls, tenaient cette pice du gynce pour un pavillon eux; ils y apportaient des friandises, y croquaient des gteaux secs, et muaient le pupitre de Mlle de Quinsonas en une cave liqueurs et vins varis. Chourie, ayant drob l'office un petit plumeau, commenait pousseter par ci par l, nettoyer les glaces tout au moins, afin que sa matresse pt, en se retirant, mettre de l'ordre dans sa toilette et dans sa chevelure. Tout se passait au gynce avec la rgularit des couvents. M. le cur arrivait au chteau quatre heures et demie; un petit bonjour la marquise quand il la rencontrait, un brin de causette avec celui-ci ou celui-l: cinq heures moins dix, invariablement, la leon tait commence dans l'oratoire. Elle se poursuivait jusqu' six heures et demie prcises. A six heures et demie la marquise entrait l'oratoire, prenait cong du bon cur et accompagnait sa fille dans la salle manger du gynce, o le dner de ces demoiselles tait servi. Elle s'informait du menu, chatouillait d'un doigt le cou de Jacquette et disait bonsoir. Mlle de Quinsonas assistait la leon, ainsi que Pomme d'Api et, du moins en principe, la belle Zbute. Quand le laps de temps jug suffisant pour instruire, sans le fatiguer, le cerveau de la jeune catchumne tait coul, M. le cur tolrait qu'une aimable dtente succdt l'attention soutenue, et il prolongeait en causerie difiante la partie dogmatique de son enseignement. Quelques sauts taient mme permis Jacquette, dont le temprament enjou s'accommodait mal des longues stations, et elle en profitait pour se livrer maintes cabrioles avec la belle Zbute. M. l'abb Pucelle contemplait ces bats avec indulgence et les encourageait volontiers de sa franche et cordiale hilarit, encore qu'il lui arrivt souvent de se mettre croppetons, sa soutane tordue entre les deux genoux, afin de saisir plus prestement la chatte, par la queue, au passage. Puis il se relevait, la figure rouge comme une tranche de boeuf, et s'entretenait avec la gouvernante, soit de Mgr l'vque d'Angers, vnrable parent de celle-ci, soit de la satisfaction que donnait son coeur l'difiante prparation la communion de Mlle de Chamarante. Il louait Mlle de Quinsonas de sa collaboration intelligente et zle, et, parcourant de son honnte regard les murs blanchis du petit oratoire, les pieuses images qui l'ornaient et l'auditoire rare et charmant, compos premirement, disait-il, d'une sainte gouvernante qui portera aux pieds de Dieu le mrite d'avoir soustrait une enfant aux embches du sicle; deuximement, de cette enfant, tabernacle de toutes les grces, hritire des plus beaux biens de ce monde et candidate aux ineffables richesses de l'autre; troisimement, de Mlle Pomme d'Api, exemple de sagesse et de modration dans l'exubrance de la sant et de la belle mine; quatrimement, enfin, de cette chre bte, digne joujou de l'homme, et qui il ne manque qu'une me pour tre notre soeur en gentillesse et en agilit, il levait son me vers le ciel et lui offrait avec une touchante sincrit son pur contentement. Il arriva que Jacquette, le moment venu de cette courte rcration, ne trouva plus la belle Zbute son poste ordinaire et la chercha en vain dans les coins et recoins de l'oratoire. Elle s'en affligeait; et elle trpignait de l'envie de dcouvrir par quelle issue la chatte noire avait pu ainsi lui fausser compagnie. M. le cur, lui aussi, regrettait la perte de la belle Zbute. Voil donc Jacquette quatre pattes, M. le cur genoux, Mlle de Quinsonas elle-mme ployant sa vaste et belle taille, balayant le sol de cette pesante poitrine qui avait troubl le marquis de Chamarante et qui faillit plus d'une fois, sous les chastes regards du vieux prtre, s'chapper du corsage ouvert, la mode du temps. On remue le prie-Dieu, les chaises, le confessionnal rococo, joli comme une pice de nougat; on drange la statue des saints; on met en lambeaux les toiles d'araignes. Tout coup, Jacquette, plat ventre contre un vieux panneau de boiserie, les deux menottes en abat-jour, semble attentive ou ptrifie comme un chien l'arrt. Elle a trouv! Mlle de Quinsonas se relve en tenant sa gorge deux mains; le bon cur ajuste ses lunettes et, dsignant du doigt la petite, qui a t la plus heureuse la chasse, il rit de tout son coeur et de tout ce qu'il lui reste de dents, peu nombreuses, mais longues comme des btons de sucre d'orge. C'tait une chatire, trou rond, dissimul par un clapet mobile ouvrant de ci de l, au gr des alles et venues de l'animal. Lorsque Jacquette eut pes du doigt sur cette porte secrte, elle vit, droit devant elle, au beau milieu de la salle d'tude, la belle Zbute qui la regardait de ses deux yeux jaunes, ayant l'oreille fine et sensible au plus menu bruit. Puis, quelque chose de compact intercepta l'image de la chatte noire. Puis celle-ci reparut, lchant goulment une timbale de ptisserie qui bavait de bien belle crme. Puis elle disparut de nouveau. Puis Jacquette la revit qui se pourlchait les babines avec une petite langue rose et friande; des miettes de pte gluante lui restaient colles entre trois longs crins de moustache. C'est trs bien. Jacquette tait au comble de la joie et annonait tout haut les dtails du spectacle. Mais elle tait curieuse de savoir la nature de l'cran opaque qui lui drobait, intervalles presque rguliers, la vue de cette coquine de belle Zbute. Peu peu son oeil discerna un soulier, un grand soulier de monsieur, et aussi un soulier plus petit et qui semblait de satin blanc. Le grand soulier tait emmanch au bout d'une jambe maigre, et le soulier blanc attenait un fort gros mollet. La jambe maigre s'entortillait au gros mollet comme un lierre mince et vorace s'enroule autour de la verrue d'un orme et l'touffe en lui pompant les sucs nourriciers. Le tout faisait, si vous voulez, une sorte de balancier de pendule, en style de colonne torse, pos horizontalement et oscillant d'une manire franchement hostile aux lois de la pesanteur. Rien n'est plus parfait que n'tait la joie du bon cur lorsque Jacquette disait qu'elle voyait un pied noir et un pied blanc. Il en toussait, il se pliait en deux la bedaine, il communiquait sa gaiet la gouvernante, qui, penche sur le corps de Jacquette, la main tale l'chancrure du corsage, interrogeait elle-mme: --Et aprs, Mademoiselle? que voyez-vous? que voyez-vous? Qui donc aura laiss un pied noir et un pied blanc dans la salle d'tude, avec des friandises?... Aprs? aprs? --Aprs... dit Jacquette; oh! ce n'est pas bien! Elle se releva d'elle-mme et s'en alla dans un coin de l'oratoire en faisant la moue comme s'il lui tait arriv quelque chose de dsagrable. Mlle de Quinsonas fut sur le point de s'allonger pour mettre l'oeil la chatire. M. l'abb Pucelle, trs ingambe encore malgr son ge, ne le souffrit pas. --Permettez, Mademoiselle, dit-il; permettez! En un instant, voil M. le cur quatre pattes, fermant un oeil, ouvrant l'autre la chatire, se souvenant d'avoir t gamin. Sa vue est bonne; il distingue merveille, mais il ne peut en croire ses sens; il faut qu'il soit bien troubl pour qu'une telle expression lui chappe: --Bon dieu de bois! s'crie-t-il. Car il voit plus non un pied noir et un pied blanc, mais une paule de femme grasse, un cou, un sein pareil de la pte bien leve, qu'une main prouve par pressions interrogatives ou bien flatte par petits tapotements amicaux, l'instar du mitron qui va porter son pain au four. Il se redresse, retombe aussitt sur un sige, s'essuie le front du revers de la main; puis il se frictionne vigoureusement les yeux, comme pour en chasser quelque chose d'immonde. L'indignation, la stupeur l'emportent, en sa vieille me probe, sur la prudence et la diplomatie, et il ne songe plus qu' la petite catchumne qui a vu ce que lui-mme a vu. Il se prcipite vers elle; il l'entoure de ses bras, lui baise le front; il invoque au plus haut du ciel la grce d'un divin oubli sur cette jeune imagination; il voudrait qu'une source clarifie jaillt de quelque part afin d'y laver sa petite amie grande eau; il a tant de chagrin, le digne prtre, qu'il en pleure, et, dfaut de source miraculeuse, ses grosses larmes, qui coulent peut-tre par la permission de Dieu, se rpandent sur les cheveux blonds de Jacquette. Mais, sous cette tempte morale, Jacquette, dont les proccupations sont bien diffrentes, dit tout simplement: --C'est la belle Zbute que je voudrais bien ravoir! Pendant ce temps, Mlle de Quinsonas est sur le gril. C'est qu'elle a la fringale de regarder par la chatire, et qu'elle n'ose; et c'est aussi, toute curiosit mise part, qu'il faudrait bien qu'elle st ce que Jacquette a vu dans la salle d'tude, car s'il y a dommage, qui, sinon elle, paiera les pots casss? Elle attend que M. le cur l'autorise pntrer dans cette salle. Mais M. le cur est tout ses lamentations et ses exorcismes. Il se fait tard; l'heure a sonn; et la marquise entre dans l'oratoire avant que l'on ait eu le temps de prendre un parti sur ce qu'il est opportun de lui dire. Elle trouve la gouvernante dfaite; elle voit Jacquette essuyer tranquillement avec son mouchoir les larmes que M. le cur rpand, et le cur encore en feu, levant les mains au ciel ou les abaissant pour dsigner du doigt, dans la boiserie, le trou drob de la chatire. Ninon interdite ouvre vainement les yeux; elle ne comprend rien. Tout coup le clapet se soulve comme un couvercle de tabatire, et les deux chandelles jaunes de la belle Zbute illuminent sa frimousse de ngrillon. Ninon veut rire, mais le cur l'arrte d'un geste, et dit: --Madame, cet animal est l'image du dmon qui s'est introduit dans ce saint asile, selon un usage qui lui est familier et que Dieu permet, car ses desseins sont insondables: Satan est votre hte, Madame la marquise; il rampe et s'agite immodrment de l'autre ct de cette cloison! Ninon les croit devenus fous: elle va tout droit la porte de la salle d'tude, veut l'ouvrir, l'branle, mais en vain: un verrou est pouss l'intrieur; elle court l'autre porte communiquant la chambre coucher: mme obstacle. La voici possde d'une de ses grandes colres, maintes fois provoques sous vos yeux par le souci de la bonne ducation de sa fille. En outre, elle n'aime point avoir fait de vains frais de clture et d'amnagements;--c'est une sensibilit de propritaire;--disons aussi que, malgr sa personnelle faiblesse vis--vis de l'amour, elle commence ressentir un pais dgot de ces cratures partout vautres et qui souillent sa maison. Non, la fin, cela vous coeure! Or elle se doute bien qu'il s'agit encore de tels dportements. Elle tente de dfoncer la porte coups de talon, elle crie, elle pitine. On l'a entendue on vient. Voici son mari qui la suit maintenant de prs comme il faisait jadis de Mlle de Quinsonas; voici Chteaubedeau; voici Malitourne l'empress, toujours prt se rendre serviable. Il fait blier de ses reins, heureux de plaire la marquise. Le verrou a saut; la porte s'ouvre. Malitourne tomb net sur son sant, demeure aplati comme pellete de terre. On l'enjambe; on se rue dans la pice. Qu'y voit-on? Personne, mais les dbris d'une collation. Ah! regardez la fentre! Qu'est cela? Un vol d'outardes? une armoire chiffons? le panier de la blanchisseuse? Non: une femme qui a saut par le balcon! On s'y porte. Ciel! un amas de chairs innombrables dans une corbeille de linge et de dentelles, titanesque bouquet jet des nues un long pieu fourchu qu'on voit fich en terre au fond du foss! C'est Mme de Chteaubedeau, toutes jupes en l'air, qui va rejoindre Chourie par la route arienne frquente des classiques amants. Mais ils sont d'ordinaire plus agiles. Vous croyez que l'accident va tourner la confusion de cette grosse dame? Elle l'et mrit, car, franchement, l'ge qu'elle a, il sied de garder plus de pudeur. Mais je ne sais si Celui qui a rgl les affaires du monde raisonne comme nous et j'incline le croire, au contraire, dispos prendre toujours et aveuglment le parti de l'amour. Du haut de son sige, il n'aperoit gure le ridicule,--il est possible aussi qu'il le nglige,--et, pour peu qu'il souponne qu'un couple a quelque chance de contribuer cette prolificit des races qui est vraiment tourne chez lui la manie, il tend sur ce couple sa main du pouce et de l'index, il en rapproche les lments et, du restant de ses doigts, couvre l'ouvrage, comme vous vous y prenez pour enflammer une allumette contre le vent. Mme de Chteaubedeau eut la chance, en l'occasion, de se casser la cuisse. Vaste cassure! Les personnes qui regardaient tomber par la fentre cette grande quantit de chair nue et qui se flicitaient ou se courrouaient d'assister un dlit si flagrant, prouvrent un bref retour dans leurs sentiments quand ils purent vrifier que ce qu'ils apercevaient de Mme de Chteaubedeau renversait par son poids M. de la Valle-Chourie, le couvrait tout entier--quoiqu'il ft fort long,--enfin que le tout demeurait au fond du foss, aussi inerte qu'un pot fleurs aplati par la chute d'un troisime tage. On ne songea plus qu' voler au secours. Les deux complices se mtamorphosaient en victimes. Ninon, elle-mme, si furieuse, n'couta que son bon coeur, et elle soigna Mme de Chteaubedeau comme elle avait soign son fils. Chourie en tait quitte pour une cte enfonce, mais il faisait si mauvaise mine que sa femme lui pargna les invectives multiples amonceles dans son acide arrire-gorge. Et M. le cur? direz-vous.--M. le cur ne consentait plus s'en aller sans avoir administr les deux malheureux qu'il voulait croire punis par la Providence. Ils n'eurent pas besoin de cette sollicitude suprme, et l'accident, qui et pu avoir les consquences les plus graves, se termina la satisfaction de tous. Cependant Ninon souffrit beaucoup, en son coeur maternel, de ce que Jacquette et assist, par la chatire, la scne de la salle d'tude, et elle se reprochait de ne pas rparer l'outrage fait des yeux innocents, par un chtiment exemplaire. Une expulsion impitoyable de ceux qui y avaient jou un rle, telle tait vraiment la solution qui s'imposait son esprit logique. Elle ressentait un grand chagrin, mais elle s'avouait qu'elle en aurait un plus grand encore se priver de presser contre sa poitrine les gros muscles de Chteaubedeau. Et la pauvre marquise en devenait toute tnbreuse, car ces contradictions crent, pour une femme, une vilaine situation. Elle se maudissait, mais courait son plaisir avec un entrain plus farouche. Elle adopta donc la mesure de rparation que lui proposait M. le cur. Cela consistait en une retraite de neuf jours, prche spcialement pour Jacquette, mais laquelle le bon prtre exhortait Mme la marquise assister, car elle tait aux yeux de Dieu, disait-il, responsable de la souillure inflige l'me de sa fille par l'incontinence de ses htes. Pour donner la chose plus de solennit et lui faire porter plus de fruit, M. l'abb Pucelle tait dcid confier la parole un saint moine de l'abbaye de Ligug, en Poitou, qui, par hasard, se trouvait Saumur et qu'il comptait au nombre de ses amis. On vit un noir bndictin aux yeux de braise ardente. Son froc tait rp, ses poignets crasseux, ses pieds crotts; sa taille tait nou un cuir gras dont les bouts superflus ballaient devant les jambes, en lanires menaantes. Un poil nombreux lui sortait des oreilles, et sa figure osseuse et blme tait sillonne de rides profondes imitant le dessin des fleuves et des canaux sur une carte de Hollande. Il n'avait point de dents: quand il fermait la bouche, de molles membranes tendues des narines au menton, se plissant mille plis, se rduisaient en une boulette de papier froiss qu'il avalait d'une seule gorge et restituait presque aussitt, fidlement. Quand il ouvrait la bouche, le dfaut d'articulation donnait sa parole caverneuse un air lointain, parent des vagissements d'outre-tombe, tel qu'on imagine la voix des spectres; et la moindre chose qu'il disait produisait une grande pouvante. Il parla dans le petit oratoire, en prsence de ces demoiselles, de la marquise et de M. le cur. Ni Pomme d'Api ni la belle Zbute n'avaient t admises. Jacquette en voulait beaucoup au capucin d'tre cause qu'on la privait de sa compagnie ordinaire; elle se vengeait en se moquant du vieil dent et en pouffant de rire derrire l'cran de ses mains jointes, toutes les fois que le bonhomme mchait la moiti de sa figure, entre son menton et son nez. Ds la premire confrence, Ninon fondit en larmes, se priva de dner et eut la force de fermer la porte de sa chambre Chteaubedeau. Elle le recevait encore jusque-l, car elle n'avait pas t en peine d'opposer aux desseins amoureux de son mari des fins de non-recevoir irrfutables, et le brave homme retournait dormir chaque soir le nez sur sa table de nuit, comme par le pass. Mais il ne pouvait matriser le regain d'amour qu'il prouvait pour sa femme, et il la poursuivait d'agaceries tout le long du jour, ouvrant ses grandes mains comme du temps que la gouvernante vivait en libert, et tirant le bout de son nez comme un gland de sonnette. Le terrible capucin, loin de s'apaiser, le lendemain, foudroya la dbauche et les plaisirs illgitimes. Il ne faisait pas normment de bruit, mais le souffle de sa voix semblait venir du ciel mme, par une petite fissure, et ce chuchotement divin, dans l'ombre de l'oratoire, pour les mes de bonne volont, tait plus bruyant que le tonnerre. Jacquette, pour qui l'on se donnait tant de peine, vrai dire n'en profitait gure. Les batitudes clestes et les tourments de l'enfer taient sans prise sur son esprit positif et pur. Elle en faisait le rcit fidle Pomme d'Api avant de s'endormir, mais de la mme faon qu'elle lui et rpt un conte de fes ou une lgende de Marie Coquelire. Elle rangeait cela dans sa tte parmi les choses qu'on dit. Et cela prenait place ct des choses qu'on fait et des choses qu'on voit, sur une ligne bien droite et bien unie. Des unes comme des autres elle ne tirait ni motif d'dification ni matire s'indigner. Elle avait une me docile et courageuse, qui acceptait le monde tel qu'il est. Mlle de Quinsonas tait l'preuve de l'loquence sacre, ayant entendu d'illustres prdicateurs la cathdrale d'Angers, alors qu'elle habitait la petite ruelle. Mais il n'en tait pas de mme de Ninon, qui, hormis les remontrances de Mme de Matefelon, n'avait jamais t atteinte par une parole mouvante. Elle se crut une grande coupable ayant mrit une ternit de supplices affreux, tant par son inconduite particulire que pour avoir favoris dans sa maison les dbordements de la luxure. Elle voulait couvrir sa fine peau d'un cilice; elle inaugura ce rgime par de gros torchons rugueux, qu'elle ne put d'ailleurs supporter. Elle jena, passa des heures en prires, s'abma les genoux. Enfin, comme la retraite touchait sa fin, elle se jeta aux pieds du capucin et lui dit de disposer de sa vie selon la volont de Dieu: elle tait toute prpare, s'il le fallait, se retirer dans le dsert. Le capucin lui dit que Dieu tait touch d'un si beau repentir, mais qu'il se contentait moins de frais. Il ne l'appelait point au dsert, il ne lui demandait point de mortifications surhumaines, mais bien de vivre dignement et de remplir avec ponctualit ses devoirs d'pouse et ceux de mre. Ninon respira et s'estima bien heureuse d'tre quitte si bon compte. Une grande paix descendit dans son me quand le moine la bnit, et elle souriait doucement et remerciait Dieu, car il lui semblait maintenant qu'elle ferait son salut trs srement et avec une grande facilit. Ninon tait demeure assez longtemps avec le capucin dans l'oratoire, aprs la dernire instruction. Les auditeurs s'taient retirs, M. l'abb Pucelle le dernier, tout rayonnant de l'issue inespre de cette retraite; car par la purification de Ninon, il estimait que les dernires traces du scandale taient effaces. Le moine laissa lui-mme Ninon abme sur son prie-Dieu, et il quitta l'oratoire, satisfait de son oeuvre. Pendant ce temps-l, le marquis cherchait sa femme, car il la dsirait sans cesse plus violemment, et, quant lui, il envoyait aux cinq cents diables ces tonnerre de d... de capucins, qui, son sens, n'taient bons qu' dtourner les femmes de l'amour. Il vint donc rder autour de l'oratoire et gratta la porte, selon la coutume que vous lui connaissez quand il veut entrer chez sa femme. Ninon prta l'oreille et reconnut son mari. Elle fit le signe de la croix, alla vers l'poux que le ciel lui avait dparti et lui ouvrit les bras en lui disant: --Mon ami, je suis votre servante; faites de moi ce qu'il vous plaira. Foulques, qui tait loin de s'attendre de si agrables paroles, demeura un tantinet stupide mais il accueillit galamment sa femme, et en peu de temps, tandis qu'il la baisait dans le cou, il rsolut de parachever l'aubaine. Il enveloppait Ninon dans ses grands membres et la pressait comme une belle vendange. Elle avait clos les yeux et elle balbutiait: Pas ici!... Non... non... pas ici!... je vous en prie! Il la souleva trois pieds du sol, quoiqu'elle ft lourde de chair, et, ayant franchi l'antichambre avec la rapidit d'un courant d'air, il la jeta sur le premier lit qu'il entrevoyait dans la pnombre du soir. Ninon continuait de crier: Pas ici! Pas ici! Mais le marquis guignait ce moment-l depuis trop longtemps pour tre en tat de discerner un lieu de l'autre; la pice semblait solitaire; et d'ailleurs il soufflait fort par ses narines, faisait grand bruit, n'entendait rien. Et Jacquette, qui tait en train de rciter Pomme d'Api le dernier sermon du capucin, baissa la voix pour ne pas gner son papa et sa maman. Mais elle ne s'interrompit pas, afin d'viter que Pomme d'Api lui demandt pourquoi elle s'interrompait. Non qu'elle ft le moins du monde trouble par ce qu'elle et d rpondre sa fille, mais enfin elle aimait autant n'avoir pas en parler. Cependant elle se leva, mit Pomme d'Api dans son tablier, et gagna la porte pas de loup, lorsqu'elle eut fini de rpter le sermon du capucin, parce qu'elle jugea, dans sa petite cervelle, qu'il tait plus convenable de s'en aller. Elle mit contre la porte un tabouret pour atteindre le verrou que son papa avait eu soin de pousser; mais, en se haussant sur son tabouret, elle le fit chavirer, et elle tomba avec Pomme d'Api. La marquise sa mre se leva d'un bond, comprit ce qui tait arriv, et un mot trs juste sortit du fond de sa nature, mot vraiment justifi par le machiavlisme qui prside parfois l'enchanement des vnements de ce monde: --Ah! zut, alors!... Et elle retomba sur le dos, jetant la fois ses deux jambes en l'air, ce qui signifiait bien clairement: Que le diable m'emporte si je me casse la tte dsormais pour garantir l'innocence d'une jeune fille! XX LA CHASSE DANS LE PARC. LA MARQUISE TIRE UN COUP DE FUSIL DANS LE LABYRINTHE. DISCOURS DE DIEU AU CHEVALIER DIEUTEGARD ET TRISTE CHUTE DE CELUI-CI DU HAUT D'UN PIN. COMBAT SANGLANT ET AFFREUX. QUELQUES MOTS DE PHILOSOPHIE; VANIT DE CES MOTS. LA LEON D'AMOUR EST FINIE. Tout porte croire qu'il y a dans le monde un principe malin que l'on nomme communment le diable et qui s'introduit travers nos affaires, pour nous dcourager de pratiquer la vertu. Les mfaits de ce fcheux sont de tous les instants: n'allez donc pas prtendre que je l'aie fait intervenir arbitrairement dans les aventures du gynce. M. de Chemill, vieux libertin qui ne croit ni Dieu ni diable, vous dirait que dans le cas qui nous a retenus, il n'y a aucune intervention surhumaine, mais la manifestation de la toute-puissance de l'Amour, qui rgne sur l'univers immense, et se faufile jusqu'au plus petit lieu, qui culbute les tempraments les mieux tablis et djoue les combinaisons les plus subtilement machines. Serait-ce cause de cette grande force de l'Amour que nos vieux pres le confondirent souvent avec le prince des Tnbres, c'est--dire avec la seule puissance qui pt se mesurer Dieu? Je vous ennuierais beaucoup en essayant d'approfondir ce mystre. Retenons seulement que les bonnes gens et messieurs les esprits forts recourent des termes diffrents pour dsigner une mme chose qui nous surpasse les uns et les autres, et de haut, c'est trop vident. A la faon dont la marquise a prononc les mots significatifs, rappels la fin du dernier chapitre, en jetant ses deux jambes en l'air, il tait facile de prvoir que sa conversion ne porterait pas tous ses fruits. Elle fut, en effet, tellement dpite du maudit hasard qui l'avait fait,--elle, mre dvoue et pleine des meilleures intentions,--mettre le comble aux scandales de sa maison dans le moment mme o elle accomplissait, je ne dirai pas la pnitence, mais le devoir impos par le saint prdicateur, qu'elle et voulu se livrer sur-le-champ quelque action abominable, qui l'expost tre montre au doigt par l'humanit tout entire. Elle n'en trouva pas l'occasion, mais elle courut presque tout de suite se pelotonner contre son amant, et se moqua avec lui des terreurs que lui avait causes la retraite. Chteaubedeau, pendant ses loisirs, s'tait adonn au divertissement de la chasse. Il chassait au dehors, chassait au dedans: forts, landes, vignes, moissons, enclos du parc; il tirait partout, tirait au hasard, ayant jur de dpeupler Fontevrault de tous les lapins, de tous les oiseaux, de toutes ces jolies btes qu'il est si agrable de voir passer effarouches dans la campagne ou dans les bois. Ninon ne tarda pas prendre got cet exercice. Ce que disait ou faisait Chteaubedeau tait merveille. Elle avait mme abdiqu la pudeur qui lui tait naturelle et ne craignait pas qu'on la vt toute heure de jour et de nuit avec ce gros fougueux. Elle tirait avec lui, tuait avec lui; c'tait, dans le chteau, un vrai carnage. Les paons, les cygnes des bassins, au moins la moiti des colombes, d'inoffensifs, agneaux, des chvres avec leurs biquets, les chiens des bergers, les daims qui couraient librement sous les charmilles; tout cela tomba en peu de temps. Ces fous, un jour nous turent la belle Zbute! Il y avait dans le parc une compagnie de daims qui pullulaient depuis des annes, car il n'tait venu personne l'ide de troubler leurs bats. Chteaubedeau n'eut point de cesse que le dernier ne ft atteint. Aprs les avoir poursuivis, traqus, massacrs durant des semaines, il arriva, lors d'une des dernires belles journes de l'automne, qu'on eut la certitude qu'il n'en restait plus qu'un. C'tait au commencement de la tombe du jour. Chteaubedeau et la marquise traversaient ce bois de chnes dont je vous ai parl, vous vous en souvenez peut-tre, lorsque je vous ai racont la croisade matinale de Mme de Matefelon et de la gouvernante. Ces dames s'y taient assises un moment sur un banc avant de pntrer dans le labyrinthe. Les deux amants ayant beaucoup couru, s'assirent, eux aussi, sur ce banc, et y exprimrent le regret de n'avoir pu exterminer le dernier daim, qui, selon toute apparence, avait d venir se rfugier dans ces parages. Le pauvre Fleury, bon tout faire et qui, pour le moment, taient dvolues les fonctions de rabatteur, vint leur annoncer que les chiens s'taient rallis dans le labyrinthe, et qu'il y avait une jolie partie faire avant nuit noire dans ces b...... d'alles aussi habiles tromper les btes que le monde. Chteaubedeau fut sur pied; Ninon comme lui. Les voil dans le labyrinthe, dont Ninon sait par coeur les mandres. Elle s'arrta devant une de ces lunettes mnages dans les fourrs, peu prs hauteur d'homme, et par l'une desquelles Mlle de Quinsonas avait aperu la tignasse rousse de Cornebille. Ninon distingua trs nettement encore, malgr l'approche du soir, la statuette de marbre, et elle la montra Chteaubedeau. Il la vit comme elle; mais il s'tonna que ces lunettes demeurassent si bien tailles dans des fourrs d'arbustes vivaces, et il fit remarquer en mme temps le bon tat des alles, o cependant personne ne frquentait. Ninon, qui n'avait point pens cela, s'en merveilla son tour. Elle alla une autre lunette, y mit l'oeil et vit nettement la statuette, blanche comme au premier jour; et cependant ce jour remontait maintenant bien des annes. Chteaubedeau se souvint en effet qu'il n'tait qu'un gamin lorsque Mme de Matefelon le tenait loign du bain des dames ainsi que le chevalier Dieutegard. --Pauvre chevalier!... soupira Ninon. Elle se souvint aussi de Cornebille, qui l'avait vue l, toute nue, un soir d'automne presque pareil celui-ci. Les chiens tenaient l'animal. Ninon vit passer dans le champ de la lunette, un objet rapide; et il lui prit fantaisie d'asseoir le canon de son fusil dans ce cylindre creus mme le feuillage. Elle se disposa tirer premire vue sur ce qu'elle jugeait tre le daim bondissant la gueule des chiens. Elle paula donc son arme, et attendit, un oeil clos, l'autre brillant d'une cruelle ardeur, ses belles lvres recroquevilles comme pour saisir un grain de mil. Tel tait ce moment, son apptit de dtruire, qu' dfaut du passage de l'innocent animal, elle avait rsolu de massacrer la statuette. Mais, pan!... Elle a tir. Plus haut que les aboiements de la meute, un cri a retenti. Et Ninon, dans son coeur de femme, et son imbcile amant lui-mme, ont tressailli, en reconnaissant que l'me d'un homme s'chappait. Ils courent vers le bassin, travers le ddale du labyrinthe. Faisons comme eux. Ah! mais, nous voil perdus... Profitons-en, si vous voulez bien, pour revenir en arrire et nous retrouver l-bas, au bord de la Loire, prs de la maison du passeur, dans la cabane de Cornebille, o nous avons laiss le chevalier Dieutegard. Oh! que ces deux malheureux faisaient un triste mnage! Ils dormaient le jour, par honte de se montrer dans leur dnuement, et aussi parce qu'ils passaient la nuit, comme je vous l'ai dit, tantt sous les fentres de Ninon, tantt entretenir le labyrinthe, le bassin et la statuette baise un jour par Ninon, tantt enfin pcher au verveux dans la Loire, au risque de se faire prendre par la marchausse, ou bien encore,--il faut l'avouer la confusion de notre chevalier amoureux,-- voler la volaille et les oeufs frais dans les fermes. Le reste du temps, Dieutegard faisait redire Cornebille la scne du bain de Ninon, et il prouvait un sombre plaisir voir tinceler les prunelles de son rival barbare. Cornebille excitait Dieutegard parler de la marquise, et il avait sans cesse l'envie de se prcipiter sur lui et de l'trangler, quand il tait question des faveurs qu'elle lui avait tmoignes, mais il ne l'tranglait pas, parce qu'il voulait entendre encore parler de Ninon, le lendemain. Alors il faisait dvier l'entretien sur Chteaubedeau, et c'tait celui-l de qui il tranglait le fantme. Ils couchaient sur la paille et sur de vieux chiffons que Marie Coquelire apportait parfois, en cachette, dans ses poches, car cette honnte femme n'et os voler une aune de drap ses matres. Elle ne s'aventurait d'ailleurs plus gure la cabane, car elle se mourait du regret d'avoir parl, aprs avoir failli mourir de ne point parler, et elle croyait que Cornebille l'avait punie en lui envoyant la maladie qui la consumait. Dieutegard avait eu son habit feuille morte trs endommag par le contenu du vase de nuit reu sous les fentres de Ninon; il avait fallu le laver parce qu'il tait imprgn d'une mauvaise odeur, et sa belle soie rtrcie, ride, tait pareille maintenant la pelure d'une pomme de reinette qui a pass l'hiver. Nous ne parlons pas des trous, des taches, ni de la guenille qui provient de porter un vtement jour et nuit, et d'en arracher les pans, le petit matin, la gueule des chiens. Il fallait signaler cette misre parce qu'elle a de l'importance: il est pnible un homme bien n d'tre mal mis. Le chevalier en souffrait beaucoup. Il ne prvoyait pas de terme sa dtresse, car son amour s'aggravait avec le temps, par la recherche quotidienne de Ninon qu'il ne voyait jamais, et par l'mulation diabolique qu'il recevait du froce amour de son compagnon. L'aventure du vase de nuit ne l'avait pas dtourn du besoin d'approcher Ninon, car lorsqu'on a commenc de souffrir par un grand amour, toute douleur nouvelle est plus avidement souhaite qu'un rendez-vous par un amant heureux. Il tait retourn sous les fentres; il avait pass des nuits dans la volupt amre d'un bien-aim voisinage. Il avait aussi pris got la besogne de jardinier d'amour, au labyrinthe. Cornebille et lui, munis de vieux instruments qu'ils cachaient dans un endroit du parc connu d'eux, taillaient, mondaient, ratissaient; ils entretenaient la margelle du bassin aussi propre qu'une assiette de faence; ils se jetaient l'eau et poussetaient l'Amour de marbre avec les soins qu'une mre a pour son enfant. Quand vint la fin de l'automne, ils avaient fort faire, parce que les pluies salissaient le cher objet, et parce que les feuilles gluantes s'y tenaient attaches, enfin parce que les nuits taient noires, par les temps couverts, et il leur fallait travailler vite aux premires lueurs du jour, en courant de grands dangers. C'est ainsi qu'ils avaient t surpris un matin par les coups de fusil de la chasse de Ninon et de Chteaubedeau. On tirait dans le bois o le bassin se trouvait enclos, et ils avaient d demeurer cachs dans le labyrinthe. Une balle perant les fourrs avait bless Cornebille l'paule. Cet homme, dont la vie tait pire que la mort, aprs s'tre lav dans le bassin, et pans de son mieux, conseilla Dieutegard de monter sur un arbre lev, o l'on aurait moins de risques d'tre atteint et plus de chances de voir Ninon. Le chevalier grimpa dans un haut pin et, pour la premire fois depuis le jour fatal o il avait vu Ninon demi nue sur son lit, il la vit, de trs loin, c'est vrai, mais enfin il la vit. Et il fut tout coup plus ple que s'il avait reu la blessure dont souffrait Cornebille, et il faillit tomber de son arbre. Cornebille, qui tait sur un chne plus touffu et qui n'avait point vu Ninon, lui demanda ce qu'il avait. Mais Dieutegard ne le lui dit pas, afin de savourer davantage, en lui-mme, sa douleur ou sa joie. Comme il ne soufflait mot, Cornebille cessa de lui parler, et le chevalier demeura sur sa branche, boulevers par une motion immense. Son coeur faisait le bruit d'une fillette qui court en sabots sur la route, et le vent, dans le feuillage du pin, jouait de la harpe, grave et enivrante musique. Le chevalier n'avait vu Ninon qu'un instant. Mais il peut se faire qu'un tre qui passe entre deux troncs d'arbres et qui est aperu de loin, soit cause que le sang s'arrte dans les veines d'un homme. Aussi, pour si peu, le chevalier sentit que la mort avait touch ses membres, un un, et qu'il se trouvait devant le bon Dieu tel qu'on lui avait appris qu'il tait, c'est--dire entour d'anges magnifiques, de prophtes barbus et de saints la figure douce. Des personnes que l'on ne voyait point touchaient de l'orgue avec bien du talent. Et on lui faisait excellent accueil dans cette belle assemble. Bien entendu, il n'osait pas avancer trop, mais il entendait que l'ternel en personne lui parlait du haut de son trne et lui disait: Monsieur le chevalier, soyez le bienvenu pour avoir port dans votre coeur la pure flamme d'amour qui soulve les hommes au-dessus de la terre, et qui vous a amen ici ainsi que toutes les personnes que vous y voyez runies. Je vous ai trs bien entendu, le matin o vous m'avez pri, au bord de la rivire. Vous aimiez, m'avez-vous dit, Mme la marquise de Chamarante... Il est curieux que les hommes en soient encore se faire d'aussi plaisantes illusions! dit-il, en souriant et se tournant de gauche et de droite vers la nombreuse assistance.--Non, Monsieur! votre me brlait du feu qui distingue les plus valeureux de ma noblesse, comme l'ordre du Saint-Esprit marque la poitrine des meilleurs serviteurs du roi. Ce feu vous levait vers la beaut, qui revt mille formes; vous avez t sensible mon soleil, ma nuit, aux eaux, aux bassins qui refltent mon ciel et mes toiles, au charme de mes provinces de Touraine et d'Anjou qui, en effet, est exquis; vous avez got les potes qui ont le secret de rendre durables les fleurs de ma cration; vous avez cru quelque chose de superbe qui flotterait au-dessus du monde, et pour cette chose qui, vos yeux d'enfant, n'tait encore que confuse, vous eussiez donn votre vie aussi gentiment que votre mouchoir. Vous eussiez pu tre un martyr, un aptre, un grand soldat. Le hasard vous a plac en prsence d'une femme de frache figure et de corps engageant, et vous l'avez pare de toute la beaut qui tait en vous. Et, tenez! vous parler franc, Monsieur le chevalier, je ne suis pas fch que de cette femme vous ayez eu l'occasion de voir le derrire; et je me flatte que vous ayez souffert les maux que le got de la chair vous causa; en sorte que vous puissiez aujourd'hui faire la part de ce qu'est proprement l'amour tel que les hommes de votre monde le conoivent, et de ce qu'est l'amour qui brille sous la perruque des hros, qui brille, Monsieur, ce point qu'on le peut distinguer d'ici, l'oeil nu... Penchez-vous plutt, je vous prie... A ces mots, le chevalier se pencha; mais il n'eut point le temps de rien voir, car il tomba du haut de son arbre dans le bassin, ce qui lui vita de se casser les reins, mais le tira du songe o il avait entendu Dieu le pre lui parler. Et comme il tait fort jeune, il fut content de n'tre pas mort, malgr la belle rception qui semblait lui tre destine au Paradis, car les paroles du Crateur ne lui plaisaient qu' demi, et pour lui, il demeurait fermement dans l'illusion d'aimer Ninon d'une flamme qui tait hroque, ou pure, ou tout ce qu'on voudra, mais d'une flamme qui le consumait et qui l'empchait mme de sentir qu'il tait tremp de la tte aux pieds. Il sourit donc encore la vie, quelle qu'elle ft, et envoya de la main un baiser Ninon qu'il savait n'tre pas loin de l; puis il profita de ce qu'il tait prs de la statuette, pour l'enlacer et baiser la place o Ninon, un jour, avait pos ses lvres. Ce fut dans ce mouvement, et comme il interceptait de son corps le marbre, vis--vis de la lunette o Ninon paulait son fusil, que le coup tir par elle l'atteignit en plein coeur. Et il retomba, demi dans l'eau, demi sur les marches du socle de l'Amour. Ninon, qui accourait avec Chteaubedeau par le plus court chemin, arriva au bassin presque aussitt le malheur accompli, et elle vit ce jeune homme, les pieds baignant dans l'eau, et sa belle tte exsangue renverse sur la dure marche de pierre. Elle ne se pma point, car elle avait de l'nergie dans les circonstances graves, ainsi qu'on l'a vu souvent; mais elle croyait avoir bless un malandrin. Ce fut en s'inclinant la margelle, dans une attitude inquite et charmante qui et rappel la vie le chevalier s'il l'et pu voir, qu'elle reconnut la victime de sa chasse malheureuse. Et dans le temps qu'elle remettait le visage de Dieutegard,--presque pareil, quoique amaigri et fltri, celui qu'il avait en ce lieu mme, le jour o elle avait voulu d'abord le baiser sur la bouche, et puis se sentir appliquer tout fait et vigoureusement contre lui,--le pass se reprsenta sa courte mmoire de femme, et elle eut aussitt une douleur aigu et bien sincre qui lui arracha un cri dchirant. Mais, sans perdre la tte, elle commanda Chteaubedeau de se jeter l'eau et de secourir son ancien ami; puis elle cria Au secours, au secours! et s'enfuit afin de guider les gens leur arrive dans le labyrinthe. Chteaubedeau jeta son habit, en rflchissant que ce qui venait de se passer l tait dplaisant. Il prouva l'eau, du gras de l'orteil, et s'lana. Il allait atteindre le milieu du bassin, lorsqu'une masse d'os, lourde comme un tronc de chne vert, lui tomba du haut d'un arbre, entre les paules, et le fit plonger jusqu'au fond de l'eau. Il revint la surface en mme temps que ce bolide et vit, en s'brouant, un visage horrible qui s'brouait aussi, et si prs du sien, qu'ils se soufflaient de grandes eaux au nez l'un de l'autre. Chteaubedeau reconnut le sorcier Cornebille, et le souponna aussitt de ne lui vouloir pas de bien. Dans tous les cas, cet homme, en lui tombant dessus, lui avait fait trs mal. Il ne songea donc plus qu' se sauver. Mais Cornebille nagea plus vite que lui vers le bord, et il tait hors de l'eau quand Chteaubedeau mettait le pied sur l'chelle marine. Cornebille l'attrapa par une jambe et le rejeta l'eau; ensuite il lui empoigna l'autre jambe, et, genoux sur la margelle, il le secouait, la tte en bas, comme on voit les laveuses tremper dans la rivire une longue chemise de nuit. Mais Chteaubedeau tait si souple qu'il se redressa avec la vigueur d'une vipre. Il parvint, d'un lan, ressaisir ses jambes poignes, et il trancha d'un seul coup de dents deux phalanges de la main du monstre qui lui broyait les chevilles. Cornebille lcha prise cause de l'atroce douleur; le page bondit dans l'eau comme une otarie, et en sortit sans chelle, d'un saut d'animal traqu. Mais aussitt Cornebille se reprsenta lui, saignant de l'paule, dgouttant d'eau, et secouant sa main rompue, retenue par une peau coriace, et qui pissait le sang. Alors les deux hommes se rurent l'un sur l'autre bras-le-corps. Chteaubedeau tait affaibli de sa secousse et de la terreur, Cornebille par la douleur physique et le sang perdu; Chteaubedeau dfendait sa vie, mais Cornebille assouvissait sa haine, ce qui le rendait trs fort. Ils tombrent sur le sable qui saupoudra leurs dos humides d'une poussire d'or. Un dernier rayon descendait de la cime des grands arbres. Chaque fois que le sorcier voyait la figure du page, il gonflait son cou et ses amygdales, et lui vomissait un bol de crachats. Quand ils taient tous deux par terre et qu'ils roulaient, en un seul tronc, contre la margelle de marbre, leurs os craquaient. Enfin on arriva: les domestiques, les htes du chteau, M. de Chemill, le marquis, et jusqu' Jacquette et sa gouvernante, tous essouffls, Ninon avec eux. Elle pensait trouver Dieutegard tendu sur la mousse et Chteaubedeau genoux ct de lui et lavant sa blessure avec du linge. Elle fut trs stupfaite de ce qu'elle dcouvrait: le pauvre chevalier tait toujours tendu, immobile, sur les degrs de l'Amour, et quelque chose de terrifiant, un animal bicphale, informe et sans nom, se tordait, en soufflant, et hurlant, sur un sol de boucherie. Les hommes firent un pas en avant, les premiers, et, ayant reconnu ce qui se passait, s'employrent sparer les combattants. Chteaubedeau demandait grce; mais Cornebille le tenait serr dans un garrot et disait distinctement qu'il voulait lui faire exprimer son dernier jus, comme un marc de raisin. Ils taient sanglants et hideux. Tout effort pour arracher les membres du page aux tentacules de cette pieuvre tait vain. Ninon parvint se faire jour travers le groupe d'hommes qui voulaient lui pargner ce spectacle. Elle approcha, contint de la main son coeur; elle essaya plusieurs fois de parler avant d'y russir, tant elle tait mue; enfin elle pronona sur un ton suppliant: --Cornebille! Comme un chien appesanti par le sommeil se trouve soudain sur les pattes la voix de son matre, le monstre, en entendant son nom tomber de cette bouche, dtourna les yeux de sa proie, et il laissa un instant s'garer dans le vide sa prunelle rougeoyante. Je ne sais pas ce qu'il voyait, car la passion sauvage de cet homme me dpasse. Cependant, il ne lchait point les membres de Chteaubedeau, qui, lui, si peu digne d'intrt qu'il ft, faisait piti, je vous assure. Ninon s'approcha davantage encore, et elle essaya de commander imprieusement du doigt Cornebille, en rptant son nom. Cornebille releva la prunelle, et il vit le doigt, et au-dessus, pench sur lui, le visage de Ninon. Pour le visage, il n'osa pas le regarder, mais il se fixa sur le doigt. Alors il saisit ce doigt, de sa demi-main sanglante, et lcha tout pour le porter sa bouche. Ninon dfaillait d'horreur. On voulait, coups de pieds, faire lcher prise la brute odieuse. Mais Ninon eut l'me endurer ce martyre et elle ordonna d'emporter Chteaubedeau pendant que le monstre lchait le doigt. Il lchait le doigt de Ninon, ce seul doigt, en rampant et faisant entendre un cri sourd. Il se tordait dans la boue ensanglante du sol, en lchant ce doigt, ce seul doigt; car il n'osa pas aller plus haut; et de sa tte inhumaine sortaient des hoquets incomprhensibles parmi lesquels on distinguait Merci! Puis cela devint des grondements d'orage apais; il consacrait tout son restant de vie se soutenir afin d'atteindre le doigt et le lcher encore. Enfin il retomba tout d'un bloc, et Ninon alla se laver dans le bassin. Alors les uns donnrent des soins Chteaubedeau qui en avait grand besoin, les autres au malheureux chevalier qui tait maintenant au-dessus de toutes les infortunes de ce monde. On le dshabilla pour examiner sa blessure. La petite balle l'avait touch au coeur, comme je vous l'ai dit. Quand on eut pass dessus un linge humide, on vit le nom de Ninon crit en hautes lettres qu'une pointe malhabile avait traces. De sorte que Ninon apprit en un mme moment la grande passion de ce jeune homme et sa mort. Toutes les autres personnes qui se trouvaient l,--gens qui ne savent jamais rien de ce qui se passe au fond des mes--furent fort tonnes. Marie Coquelire ne put se retenir de rpter ce qu'elle avait dj dit sur la vie mystrieuse des deux tres qui gisaient l, sur leurs visites nocturnes dans le parc, sur l'entretien miraculeux du labyrinthe et de l'Amour; et cette fois-ci, il fallut la croire; mais ces aventures parurent bien extraordinaires. La nuit tait venue; on ne distinguait plus qu'avec peine les objets, sauf la statuette de l'Amour, dont le marbre blanc retenait la lumire, et qui se dressait intacte, indiffrente et impudique, au milieu des vnements. * * * * * M. le baron de Chemill crut le moment venu de prendre Jacquette par la main et de lui parler en termes nets de tout ce qu'elle avait vu, non seulement en cette journe, mais depuis le temps qu'on s'efforait de lui tout cacher. Il lui dit qu'il ne fallait pas qu'elle recueillt de tout cela matire se dgoter de l'amour, qui est un sentiment trs noble et trs beau quand il vient son heure et dans des conditions telles que rien ne le fasse dvier de sa route droite. Il lui dit qu'elle tait grande prsent et qu'on pouvait lui parler comme une femme. Et il se donna en effet la peine de lui claircir diverses particularits du jeu de l'amour, afin que rien, pour ainsi dire, ne lui en demeurt inconnu et n'excitt sa jeune imagination par l'attrait du mystre. Avec des termes qu'il s'effora de trouver mesurs, il toucha devant sa filleule ce grand sujet qui bat comme un coeur au centre de l'univers et l'alimente, et que seule la mchancet des hommes et des moeurs parvient rabaisser et avilir. Enfin il s'leva trs haut l-dessus et dit des choses superbes. En effet, c'tait un philosophe; et il s'tait construit, comme ses pareils, sur toutes choses, des systmes ingnieux et sduisants. Jacquette l'coutait, car elle tait toujours attentive ce qu'on lui disait. Sachez cependant que rien de ce qu'elle avait vu, rien de ce qui lui fut cach, rien de ce qui lui fut clairci, ce modifia la contenance que Jacquette devait prendre vis--vis de l'amour lorsque celui-ci se prsenta. Car elle pousa, vers l'ge de quinze ans, un beau jeune homme qu'elle aima tendrement ds qu'il eut demand sa main, quoiqu'elle ne l'et jamais vu auparavant. Et, aussitt qu'elle sentit qu'elle l'aimait, elle fut si pudique, que le moindre mot malsant, qu'il lui tait bien gal d'entendre jusque-l, lui devint dsagrable: elle rougissait et croyait trs volontiers que son mari tait un ange; elle oublia tout ce qu'elle avait vu, tout ce qu'elle avait appris malgr elle et tout ce que son parrain le philosophe lui avait enseign, et il n'y eut jamais de femme plus vertueuse la fois et plus agrable son mari, car elle tait venue au monde avec une me simple dans une chair bien portante. Les exemples du monde et la philosophie sont bien peu de chose au prix d'une gouttelette de beau sang. TABLE DES MATIRES Chapitre I. 1 Chapitre II. 5 Chapitre III. 11 Chapitre IV. 19 Chapitre V. 29 Chapitre VI. 43 Chapitre VII. 51 Chapitre VIII. 65 Chapitre IX. 73 Chapitre X. 79 Chapitre XI. 91 Chapitre XII. 97 Chapitre XIII. 113 Chapitre XIV. 127 Chapitre XV. 141 Chapitre XVI. 153 Chapitre XVII. 173 Chapitre XVIII. 195 Chapitre XIX. 225 Chapitre XX. 279 6892.--Imp. de Vaugirard, 152, rue de Vaugirard. Paris (XVe). Note du transcripteur Les corrections suivantes ont t effectues: n'meut > m'meut (m'meut plus que la langue des dieux) borne > bonne (une amie, ou, dfaut, une bonne) repaire > repre (o la direction tait repre) ainsi que quelques coquilles non dtailles. End of Project Gutenberg's La leon d'amour dans un parc, by Ren Boylesve License: Share Alike